diff options
Diffstat (limited to '41100-8.txt')
| -rw-r--r-- | 41100-8.txt | 4326 |
1 files changed, 0 insertions, 4326 deletions
diff --git a/41100-8.txt b/41100-8.txt deleted file mode 100644 index b22e33d..0000000 --- a/41100-8.txt +++ /dev/null @@ -1,4326 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of L'exilée, by Pierre Loti - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: L'exilée - -Author: Pierre Loti - -Release Date: October 18, 2012 [EBook #41100] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXILÉE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - - -PIERRE LOTI - -DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE - -L'EXILÉE - -[Marque d'imprimeur: C L] - -PARIS - -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - -3, RUE AUBER, 3 - - - - -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - -DU MÊME AUTEUR - - -Format grand in-18. - - AU MAROC 1 vol. - AZIYADÉ 1 -- - LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 -- - LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 -- - LES DÉSENCHANTÉES 1 -- - LE DÉSERT 1 -- - L'EXILÉE 1 -- - FANTÔME D'ORIENT 1 -- - FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 -- - FLEURS D'ENNUI 1 -- - LA GALILÉE 1 -- - L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 -- - JAPONERIES D'AUTOMNE 1 -- - JÉRUSALEM 1 -- - LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 -- - MADAME CHRYSANTHÈME 1 -- - LE MARIAGE DE LOTI 1 -- - MATELOT 1 -- - MON FRÈRE YVES 1 -- - LA MORT DE PHILAE 1 -- - PAGES CHOISIES 1 -- - PÊCHEUR D'ISLANDE 1 -- - PROPOS D'EXIL 1 -- - RAMUNTCHO 1 -- - RAMUNTCHO, pièce 1 -- - REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 -- - LE ROMAN D'UN ENFANT 1 -- - LE ROMAN D'UN SPAHI 1 -- - LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 -- - VERS ISPAHAN 1 -- - -Format in-8º cavalier. - - OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à X 10 vol. - -_Éditions illustrées._ - - PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8º jésus, illustré de - nombreuses compositions de E. RUDAUX 1 vol. - - LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier, - illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT 1 -- - - LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations - de l'auteur et de A. ROBAUDI 1 -- - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - -Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y -compris la Hollande. - - - - -CARMEN SYLVA - - Novembre 1887. - - -Au courant de ma vie errante, il m'est arrivé une fois de m'arrêter dans -un château enchanté, chez une fée. - -Le son lointain du cor dans les bois a le pouvoir de faire revivre pour -moi les moindres souvenirs de ce séjour. - -C'est que le château de la fée était situé au milieu d'une forêt -profonde dans laquelle on entendait constamment des trompettes -militaires au timbre grave se répondre comme de très loin. Ces sonneries -étrangères, inconnues, avaient une mélancolie à part, semblaient des -appels magiques, dans l'air sonore qu'on respirait là,--l'air -silencieux, vif et pur des cimes... - -La musique a pour moi une puissance évocatrice complète; des lambeaux de -mélodie ont conservé, à travers le temps, le don de me rappeler mieux -que toutes les images certains lieux de la terre, certaines figures qui -ont traversé mon existence. - -Donc, quand j'entends au loin des trompes sonner, je revois tout à coup, -aussi nettement que si j'y étais encore, un boudoir royal (car la fée -dont je parle est en même temps une reine), donnant par de hautes -fenêtres gothiques sur un infini de sapins verts serrés les uns aux -autres comme dans les forêts primitives. Le boudoir, encombré de choses -précieuses, est d'une magnificence un peu sombre, dans des teintes sans -nom, des grenats atténués tournant au fauve, des ors obscurcis, des -nuances de feu qui s'éteint; il y a des galeries comme de petits balcons -intérieurs, il y a de grandes draperies lourdes masquant des recoins -mystérieux dans des tourelles... Et la fée me réapparaît là, vêtue de -blanc, avec un long voile; elle est assise devant un chevalet et peint -sur parchemin, d'un pinceau léger et facile, de merveilleuses -enluminures archaïques où les ors dominent tout, à la manière byzantine: -un travail de reine du temps passé, commencé depuis trois années, un -missel sans prix, destiné à une cathédrale. - -Le costume blanc de la fée est de forme orientale, tissé et lamé -d'argent. Mais le visage, qui s'encadre sous les plis transparents du -voile, a ce je ne sais quoi d'adouci, de nuageux qui n'appartient qu'aux -races affinées du Nord. Et pourtant il règne dans tout l'ensemble une si -parfaite harmonie qu'on dirait ce costume inventé précisément pour la -fée qui le porte.--Pour cette fée qui a écrit elle-même quelque part: -«La toilette n'est pas une chose indifférente. Elle fait de vous un -objet d'art animé, _à condition que vous soyez la parure de votre -parure_.» - -Avec quels mots décrire les traits de cette reine? Comme la chose est -délicate et difficile! Il semble que les expressions ordinaires, qu'on -emploierait en parlant d'une autre, deviennent tout de suite -irrévérencieuses, tant le respect s'impose dès qu'il s'agit d'elle. -L'éternelle jeunesse est dans son sourire, elle est sur ses joues d'un -inaltérable velouté rose; elle brille sur ses belles dents, claires -comme de la porcelaine. Mais ses magnifiques cheveux, que l'on voit à -travers le voile semé de paillettes argentées, sont presque blancs!... -«Les cheveux blancs, a-t-elle écrit dans ses _Pensées_, sont les pointes -d'écume qui couvrent la mer après la tempête.» - -Et comment exprimer le charme unique de son regard, de ses yeux gris -limpides, un peu enfoncés dans l'ombre sous le front large et pur: -charme de suprême intelligence, charme d'infinie profondeur, de discrète -et sympathique pénétration, de souffrance habituelle et d'immense pitié! -Très changeante est l'expression de ce visage, bien que le sourire y -soit presque à demeure.--«Cela fait partie de notre rôle à nous, me -dit-elle un jour, de constamment sourire comme les idoles.»--Mais ce -sourire de reine a bien des nuances diverses; quelquefois c'est tout à -coup de la gaieté fraîche, presque enfantine; très souvent c'est un -sourire de mélancolie résignée,--par instants même, de tristesse sans -bornes. - -Des chagrins qui ont blanchi les cheveux de cette souveraine, il en est -un que je sais,--que je puis mieux que personne comprendre,--et qu'il -m'est permis de dire: au milieu du grand jardin d'une résidence royale, -on m'a conduit par son ordre au tombeau d'une petite princesse qui lui -ressemblait, qui avait hérité de ses traits et de son beau front large. - -Sur le tombeau, j'ai lu ce passage de l'Evangile: «Ne pleurez pas, elle -n'est pas morte, elle dort.» Et en effet, la petite statue couchée -semble dormir paisiblement dans sa robe de marbre. - -«Ne pleurez pas.» Pourtant la mère de la petite endormie pleure encore, -pleure amèrement son enfant unique. Et voici une phrase d'elle qui -souvent me revient à la mémoire, comme si une voix la redisait en dedans -de moi-même avec une lenteur funèbre: «Une maison sans enfant est une -cloche sans battant; le son qui dort serait bien beau peut-être, si -quelque chose pouvait le réveiller.» - -Oh! comme je me rappelle les moindres instants de ces causeries exquises -dans ce boudoir sombre, avec cette reine vêtue de blanc.--Au -commencement de ces notes, j'ai dit une fée. C'était une manière à moi -d'indiquer un être d'essence supérieure. Aussi bien, je ne pouvais pas -dire: un ange, car ce mot-là, on a abusé au point d'en faire quelque -chose de suranné et de ridicule. Et il me semble d'ailleurs que ce nom -de fée, pris comme je l'entends, convient bien à cette femme--jeune avec -une chevelure grise; souriante avec une extrême désespérance; fille du -Nord et reine d'Orient; parlant toutes les langues et faisant de chacune -d'elles une musique; charmeuse toujours, ayant le don de jeter autour -d'elle, quelquefois rien qu'avec son bon sourire, une sorte de charme -bienfaisant qui relève, qui rassérène, qui console... - -Donc, je revois en esprit la reine avec son long voile (je n'ose plus -dire la fée, à présent que je l'ai désignée plus clairement). Elle est -devant son chevalet et elle me parle, tandis que les dessins archaïques, -qui semblent sortir tout naturellement de ses doigts, s'enroulent sur le -parchemin du missel. Auprès de Sa Majesté sont assises deux ou trois -jeunes filles, ses demoiselles d'honneur,--jeunes filles brunes, dont le -costume oriental est de couleurs étranges, tout doré et pailleté; elles -lisent, ou elles brodent sur de la soie de grandes fleurs aux nuances -anciennes; elles relèvent leurs yeux noirs de temps à autre, quand la -conversation qu'elles entendent les intéresse davantage. La place que Sa -Majesté me désigne d'ordinaire est en face d'elle, près d'une fenêtre où -une glace sans tain d'une seule pièce donne l'illusion d'une large -ouverture à air libre sur la forêt d'alentour.--C'est que, par un -raffinement d'artiste, le roi a laissé la forêt sauvage, primitive à -vingt pas de ses murs; par les fenêtres des appartements royaux, on ne -voit plus que des sapins gigantesques, des dessous de branches, des -dessous de bois,--ou bien de grands lointains verts, les cimes boisées -des Karpathes, s'étageant les unes par-dessus les autres dans l'air -étonnamment pur. Et cette forêt, qu'on sent là tout près, répand dans le -château magnifique une impression d'enchantement et de mystère... - - * * * * * - -Des phrases entières de la reine me reviennent en mémoire avec leurs -inflexions doucement musicales. Je répondais à demi-voix, car il y avait -dans ce boudoir une sorte de recueillement d'église. Je me souviens -aussi de ces silences quelquefois, après qu'elle avait dit une chose -profonde, dont le sens paraissait se prolonger au milieu de ce calme. Et -c'est alors, dans ces intervalles, que j'entendais, comme venant des -extrêmes lointains de la forêt, des sonneries militaires inconnues dont -le timbre grave ressemblait à celui du cor. On était en automne et je me -rappelle même ce détail infime: les derniers papillons, les dernières -mouches, entrés étourdiment pour mourir dans ce tombeau somptueux, -battaient de leurs ailes, tout près de moi, la grande glace claire. - -J'ai dit que la voix de la reine était une musique,--et une musique si -fraîche, si jeune! Je ne crois pas avoir jamais entendu son de voix -comparable au sien, ni jamais avoir entendu lire avec un charme pareil. -Le lendemain de mon arrivée, Sa Majesté avait exprimé la curiosité de -connaître mon impression sur certain poème allemand, nouveau pour moi. -Son secrétaire me mit en garde dans une causerie particulière: «Si la -reine vous le lit elle-même, dit-il, vous ne pourrez pas juger; -n'importe ce que lit la reine semble toujours délicieux,--comme les -morceaux qu'elle chante; mais si on reprend le livre après, pour lire -seul, ce n'est plus du tout cela, on a souvent une complète -désillusion.» - -J'ai pu voir ensuite combien cet avertissement était fondé; ayant eu -l'honneur d'assister à une lecture que Sa Majesté faisait aux dames de -la cour de certains chapitres d'un de mes livres, je ne reconnaissais -plus mon oeuvre, tant elle me paraissait embellie, transfigurée. - - * * * * * - -De tout ce château de Sinaïa, qui semble, au milieu de cette forêt, -quelque vision d'artiste devenue réalité par la vertu d'une baguette -magique, rien n'est resté si nettement gravé dans ma mémoire que ce -boudoir de la reine. Il y a déjà du vague dans les images qui me -reviennent de ces longues galeries aux tentures pesantes, aux panoplies -d'armes rares; de ces escaliers où circulaient des dames d'honneur, des -huissiers, des laquais; de ces salles Renaissance, qui faisaient songer -à un Louvre habité, à un Louvre du temps des rois; de cette salle de -musique, favorable aux rêves, haute et obscure, à merveilleux vitraux, -où était le grand orgue dont la reine jouait le soir... tandis que je -retrouve tout de suite d'une manière complète cet appartement où Sa -Majesté voulait bien quelquefois m'admettre auprès de son chevalet ou de -sa table de travail. Il semblait, quand on avait été autorisé à franchir -ces doubles portes et ces draperies d'entrée, qu'on eût pénétré dans une -région de haute sérénité où tant de gens et de choses n'avaient plus le -pouvoir d'atteindre. Et c'est toujours là de préférence que je me -représente en pensée cette reine dont j'ai été l'hôte. Lorsqu'elle -marchait à travers le boudoir, la blancheur de son costume tranchait sur -le fond sombre des tentures ou des boiseries rares fouillées à tout -petits dessins par des armées de sculpteurs. Lorsqu'elle était assise à -travailler, de la place qu'elle m'avait indiquée le premier jour et que -j'avais coutume de reprendre, je voyais son visage et son voile se -détacher en avant d'une grande et superbe toile de Delacroix: _la Mise -au tombeau du Christ_. Et toujours, de chaque côté d'elle, assises, les -jeunes filles au costume oriental, complétant ce tableau que j'aurais -voulu peindre.--De temps en temps elles se remplaçaient, elles -changeaient, ces petites demoiselles d'honneur, toutes très différentes -les unes des autres par l'aspect et la physionomie. Quand l'une était -partie, là-bas à l'entrée, soulevant les portières aux grands plis -lourds, il en apparaissait une nouvelle qui s'avançait sans bruit sur -les tapis, après avoir fait d'abord le grand salut de cour, puis venait -baiser la main de la reine,--et quelquefois s'asseyait par terre à ses -pieds, appuyant la tête sur ses genoux avec une câlinerie -respectueuse.--Et la reine alors expliquait, avec un sourire maternel -plein de mélancolie: «Ce sont mes filles.»--Je crois que ce qui faisait -surtout l'attrait unique de ce sourire, encore plus que tous les autres -charmes, c'était l'extrême bienveillance, l'extrême bonté. - -Et comme j'ai bon souvenir aussi de toutes ces filles qui, pour le -premier bonjour de la journée, me tendaient la main avec une simplicité -et une grâce si gentilles, de si bonne compagnie! J'avais été surpris, -en arrivant à cette cour, de les entendre toutes, malgré leur costume -d'Orient, causer en pur français de toutes les choses intelligentes et -nouvelles, comme des Parisiennes du meilleur monde,--peut-être même -mieux que les vraies Parisiennes de leur âge, avec plus d'acquis, avec -moins de convenu et de visible frivolité. On sentait que la reine avait -formé à son école cette pépinière de l'aristocratie roumaine, dont le -français est la langue usuelle. - - * * * * * - -La première fois que j'eus l'honneur de causer avec Sa Majesté, mon -étonnement ne fut pas de l'entendre causer supérieurement de choses -supérieures, je savais d'avance qu'elle était ainsi. Mais, en tant que -reine et obligée au «perpétuel sourire des idoles», il me semblait -qu'elle avait dû rester ignorante de certains replis, de certaines -souffrances de l'âme humaine,--et mon admiration fut grande de voir, au -contraire, qu'elle connaissait à fond toutes les détresses, toutes les -misères du coeur des plus petits et des plus humbles, aussi bien que -celles du coeur des grands, des princes. Pour former ainsi cette -souveraine, il a fallu son enfance austère et assombrie de tous les -deuils, dans un château du Nord; son enfance tenue à dessein loin des -cours et mise en contact avec les souffrances des pauvres gens qui -vivaient sur le domaine paternel. Pour la rendre si bonne et si -accessible à ceux qui pleurent, il a fallu une première éducation simple -et familiale, comme celle, sans doute, qu'avaient reçue la princesse de -Wied, sa mère, et la reine de Suède, sa tante. Ensuite est venu cette -sorte de pèlerinage à travers l'Europe, à Londres, à Paris, à la cour de -Berlin et à la cour de Saint-Pétersbourg, en compagnie de sa tante, la -grande-duchesse Hélène de Russie. Et, dans les pays où elle s'arrêtait, -les maîtres les plus choisis, lui inculquant comme le résumé -transcendant de toutes les connaissances humaines, comme la quintessence -de toutes les littératures. Et enfin il y a eu ces années, déjà longues, -passées sur le trône de Roumanie... Arrivée, encore très jeune, dans ce -pays troublé qui se formait, elle a dû être obligée de regarder de près -bien des drames, au grand étonnement de ses yeux purs. Alors, tout de -suite, les veuves, les abandonnées, les mères sans enfant, les petites -filles n'ayant plus de mère, sont devenues ses amies. Elle a jugé que -son devoir de reine était de ne jamais repousser les confidences, même -les plus sombres, qui lui venaient avec larmes,--et son rôle a été de -relever, de réconcilier, de pardonner, d'effacer... Ses «filles» -adoptives, élevées au palais, près d'elle, ont toujours été choisies de -préférence dans les familles sur lesquelles pesait quelque deuil ou -quelque malheur mystérieux, et toutes celles qui s'y sont succédé, qui -en sont parties en pleurant pour suivre un mari, semblent avoir gardé -pour la reine une complète adoration. - -Une immense pitié qui semble détachée de tout, qui n'attend rien en -retour, qui excuse tout, qui plane au-dessus de tout,--c'est là, je -crois, le don rare et un peu surhumain, que le temps, la souffrance, les -déceptions, les ingratitudes ont fait à cette reine. Mais, avec sa -nature ardente, avec son enthousiasme passionné pour tout ce qui est -beau et noble, elle a dû passer par bien des surprises, des -indignations, des révoltes, avant d'en venir à ce sourire -ultra-terrestre qui semble à présent faire partie intégrante -d'elle-même: «Chacun de nous presque a eu son Gethsémani et son -Calvaire», a-t-elle écrit quelque part, «ceux qui ressuscitent après, -n'appartiennent plus à la terre». - - * * * * * - -Entre tant de souvenirs que j'ai gardés de ce château de Sinaïa, parmi -les plus charmants, je retrouve les courses du matin dans les sentiers -de la forêt. Ces moments-là étaient encore de ceux où il m'était permis -de causer un peu longuement avec Sa Majesté. A Sinaïa, qui est une -résidence en pays sauvage, très haut dans les Karpathes, la vie de la -cour était plus simple qu'au grand palais pompeux de Bucarest; elle -prenait même, pendant ces promenades, des allures presque familiales, -tant les souverains y mettaient de bonne grâce. - -C'était vers neuf heures, généralement, au gai soleil des matinées déjà -fraîches de fin septembre. Un huissier venait frapper à ma porte et me -disait, avec son accent roumain: «Sa Majesté va sortir et vous demande -en bas, monsieur le capitaine.» Alors je descendais vite, courant dans -les escaliers, sur les épais tapis d'Orient, entre les rangées de -panoplies. En bas, au perron, je trouvais la reine souriante, sa belle -taille aux lignes grecques, libre et droite dans une toilette européenne -de drap blanc (le costume roumain et le long voile n'étant d'étiquette -qu'à l'intérieur du château). A côté d'elle, en robe noire, s'appuyant à -son bras, la princesse de Hohenzollern (mère du roi Charles Ier et mère -de la feue reine de Portugal). Puis deux ou trois jeunes filles de la -cour, non plus en costume oriental, mais habillées comme de petites -élégantes d'Occident, en couleurs neutres un peu anglaises,--ce qui -faisait d'elles de tout autres personnes tant la métamorphose était -grande. - -L'air vif des montagnes semblait délicieux à respirer. Le soleil -brillait clair, clair; c'était déjà la grande lumière magnifique des -pays du Levant, malgré ce froid, qui déroutait sous ce ciel si bleu. Sur -l'herbe et sur la mousse, miroitaient des gouttelettes glacées, des -petits cristaux de gelée blanche. Et nous partions, par des sentiers -sablés qui tout de suite s'enfonçaient dans la forêt, sous des sapins -géants. - -La reine semblait heureuse, tranquille. Son visage gardait comme -toujours sa fraîcheur reposée,--et cependant elle avait déjà travaillé -quatre ou cinq heures, levée avant le jour, la première du château. -Enfermée, à la lueur d'une lampe, dans un petit retiro luxueux, au -milieu d'une tourelle, déjà elle avait fait sa tâche quotidienne, rédigé -des lettres, des ordres, couvert plusieurs pages de sa belle écriture -franche. Cela, pour être libre ensuite de s'occuper de ses «filles» et -de ses hôtes, de se livrer tout entière aux réceptions de la journée, à -la musique, à la causerie et aux jeux. - -Quelquefois, le roi Charles était aussi de ces promenades du matin.--Il -arrivait, boutonné comme toujours dans sa tunique militaire, ce roi qui -a été un soldat admirable. - -Puisque j'ai prononcé son nom, qu'il me soit permis de dire aussi un mot -de son aspect à la fois bienveillant et grave. Des traits d'une -régularité et d'une finesse extrêmes encadrés dans une barbe très noire. -Au front, un pli de réflexion profonde, de préoccupation peut-être, -assombrissant habituellement le visage; mais le sourire éclairant -tout,--un sourire bon et attirant comme celui de la reine. Et tant de -simplicité distinguée, tant de naturel dans la majesté royale! Et pour -ses hôtes, une si parfaite courtoisie. - -D'ordinaire, le roi s'isolait bientôt de quelques pas avec la princesse -de Hohenzollern, et la reine elle-même, à cette époque-là, ne rompait -plus les tête-à-tête de cette mère et de ce fils, unis par une si -visible tendresse et qui allaient se quitter bientôt--(car je me -rappelle aussi cette journée d'adieux où la princesse repartit pour -l'Allemagne et où nous allâmes tous la reconduire jusqu'à la frontière -d'Autriche). C'est avec un sentiment de vénération tout spécial que je -la retrouve dans mon souvenir, cette princesse-mère, encore si jolie, -malgré les années, dans ses longues dentelles et ses robes noires de -vieille dame; elle me paraissait être l'idéal de la princesse,--et aussi -l'idéal de la mère, ayant une ressemblance avec la mienne lorsqu'elle -regardait son fils... - -Comme je ne suis pas Roumain, comme je ne reviendrai sans doute jamais -dans ce lointain château où j'ai été honoré d'une si inoubliable -hospitalité, je me sens absolument libre de dire combien cette famille -royale est de tout point exquise; je voudrais seulement savoir exprimer -cela dans des termes à part, ne ressemblant pas à des éloges de -courtisan. - - * * * * * - -A quelque distance du château, dans une clairière, il y a une maison de -chasse, étrange, en très vieux style gothique, emplie de fourrures -d'ours, de cornes d'aurochs, de têtes de sangliers et de cerfs. La reine -y possède un cabinet de travail très mystérieux, très solitaire. Toute -la demeure fait songer à quelque chalet de la Belle au bois dormant qui -se serait conservé depuis le moyen âge, à l'abri des sapins. - -Là était, chaque matin, le lieu du rendez-vous général, avant de rentrer -au château s'habiller pour le dîner de midi. On y trouvait, arrivés par -un autre chemin, les dames d'honneur et les «filles» de la reine qui -n'avaient pas suivi la promenade dans la forêt. - -C'est là que j'ai entendu pour la première fois la reine nous lire -elle-même une de ces _Nouvelles_ qu'elle signe CARMEN SYLVA. Un silence -religieux s'était fait tout de suite, dès que la musique de sa voix -avait commencé de résonner. - -C'était une déchirante petite histoire, écrite avec une rare puissance -dramatique, et je me rappelle encore quels frissons me passèrent tandis -que je l'écoutais... - -Mais ce n'est pas le lieu, dans ces notes rapides, de parler de son -talent d'écrivain; je ne veux même pas effleurer ce sujet-là, qu'il -faudrait traiter d'une façon bien autrement sérieuse, dans de longs -chapitres;--si j'ai parlé de cette lecture, c'est seulement pour conter -une infime anecdote qui m'est restée dans la mémoire. - -Avant de commencer, la reine avait voulu prendre son lorgnon, qui était -agrafé à son corsage simple par un de ces diamants énormes, comme en ont -seules les reines. Ses «filles» qui l'entouraient avaient protesté, -disant: «Non! cela ne va pas bien à Votre Majesté. Nous ne voulons pas -que Votre Majesté cache ses yeux, c'est trop dommage!» Une, surtout qui -faisait l'enfant gâté tout près d'elle, s'y était opposée formellement, -et la reine souriante, s'était soumise. - -Mais, au bout de quelques pages, ses yeux s'étant voilés un peu, elle -adressa à la jeune fille un sourire suppliant et dit, de sa voix d'or, -comme une prière: «Oh! mais... c'est que cela me fatigue bien...» - -Cette toute petite phrase, prononcée sur ce ton par une reine, m'a -semblé une chose adorable. - -Les hauts sapins, qui nous entouraient de partout, répandaient une -demi-obscurité bleuâtre sur les boiseries à ogives de la salle où nous -étions. On entendait un bruit d'eau se mêler à la voix de la reine: un -ruisseau qui passait près de la maison de chasse, descendant des -sommets. - -Cependant j'étais assez près de Sa Majesté pour pouvoir un peu suivre -sur ses pages qui se retournaient,--et ma surprise fut grande de voir -que ce qu'elle lisait en français était écrit en allemand. Il eût été -impossible de le deviner, car il n'y avait aucune hésitation dans sa -lecture charmante et même ses phrases improvisées étaient toujours -harmonieuses. - -Une seule fois elle s'arrêta pour un mot qui ne venait pas,--un nom de -plante dont elle ne se rappelait plus l'équivalent français. «Oh!...» -dit-elle, en promenant son regard sur le plafond,--et elle se mit à -faire un petit battement impatient du pied, comme quelqu'un qui cherche. -Puis, tout à coup, secouant le bras de la jeune fille assise près -d'elle: «Voyons, qu'est-ce que vous attendez pour me trouver ce nom-là, -vous... petite bûche!» - -Il fallait sa voix et son charme pour faire de cette phrase très -familière, qui eût semblé triviale dans la bouche d'un autre, quelque -chose de souverainement distingué et de souverainement doux;--quelque -chose de tellement inattendu et de tellement drôle que nous nous mîmes -tous à rire... Et pourtant c'était à un moment de cette lecture où des -larmes nous montaient aux yeux, à nous qui écoutions si -recueillis.--Carmen Sylva lisant elle-même ses propres oeuvres est la -seule personne qui, avec une fiction, m'ait jamais ému jusqu'à me faire -pleurer, et c'est peut-être le plus grand éloge que je puisse faire de -son talent, car même au théâtre, où tant d'hommes s'attendrissent, cela -ne m'arrive jamais. - -Je l'ai entendue une fois accomplir le même tour de force de traduction -avec la langue roumaine. Elle lisait une vieille ballade des montagnes -et, à livre ouvert, la transposait en un français rythmé qui paraissait -être de la poésie. Il semble, que pour elle, une langue ou une autre -soit un moyen à peu près indifférent de rendre sa pensée. Elle est en -cela comme ces musiciens consommés qui jouent un morceau dans un ton ou -dans un autre avec la même aisance et la même intensité de sentiment... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -En terminant là ces notes rapides, j'ai l'impression de n'avoir rien dit -de ce que j'aurais désiré dire. Je voulais parler de Sa Majesté la reine -Élisabeth de Roumanie,--et je me suis borné à tourner autour de mon -sujet trop profond. J'ai décrit le cadre,--plutôt que la figure à -laquelle j'ai à peine osé toucher d'une main légère, dans mon respect -extrême et dans ma crainte de ne pas faire assez ressemblant, assez -beau. - -J'espère que Sa Majesté ne m'en voudrait pas, si ceci tombait par hasard -sous ses yeux d'avoir tenté d'esquisser son ombre. Mais pourtant cette -phrase de ses _Pensées_, dans laquelle on dirait qu'elle s'est peinte -elle-même, m'épouvante un peu: _Il y a des femmes majestueusement pures, -comme les cygnes. Froissez-les, vous verrez leurs plumes se hérisser une -seconde, puis elles se détourneront silencieusement pour se réfugier au -sein des flots._ - - - - -L'EXILÉE - - Bucarest, avril 1890. - - -I - -... Ce matin-là, en entrant dans les appartements de la reine, j'avais -été surpris d'y voir une profusion inaccoutumée de fleurs. Les salons, -qui se commandaient par de grandes baies aux draperies relevées, étaient -pleins de roses comme des sanctuaires d'idoles indoues les jours -d'adoration. Sur tous les sièges, sur les banquettes dorées, les -coussins d'Orient, les tables précieuses, des bouquets étaient posés; -d'autres apparaissaient suspendus dans des jardinières de roseau que -nouaient des rubans aux couleurs du royaume; d'autres se tenaient debout -sur des pieds, imitant des couronnes royales tout en boutons de roses -d'un jaune d'or. - -Au fond sombre des appartements, dans une partie plus élevée qui formait -tribune, au milieu de broderies aux nuances rares, se tenait -l'idole-martyre, qu'on fêtait ce jour-là encore une fois: la reine, -vêtue de blanc comme à son ordinaire, ses cheveux, blancs aussi, -encadrant son visage resté jeune, au sourire d'exquise et sereine bonté. -Deux demoiselles d'honneur, assises par terre à ses pieds, décachetaient -et lui lisaient des télégrammes de félicitation, dont un plateau -d'argent était rempli... - ---«... Signé: HUMBERT Ier», finissait de lire l'une d'elles. - -Et l'autre reprenait: «Celui-ci, madame, est de la reine de Suède, qui -souhaite à Votre Majesté...» - -La reine leva la tête vers moi qui entrais, et, souriante, avec une -expression d'une mélancolie sans bornes, me donna l'explication que sans -doute mes yeux demandaient: - ---C'est ma fête aujourd'hui... Vous ne saviez pas, vous... J'avais -défendu à ces petites filles de vous le dire: je reçois déjà bien assez -de fleurs, mon Dieu... - -Et la fin inexprimée de la phrase signifiait que la souveraine ne se -laissait pas leurrer par cette profusion de roses. - -Des deux demoiselles d'honneur qui, ce matin-là, entouraient la reine, -l'une devait bientôt rentrer dans l'obscurité; l'autre était -mademoiselle Hélène *** qui eut plus tard ce malheur--immense pour une -jeune fille--de remplir de son nom les journaux d'Europe, à la suite de -ses fiançailles éphémères avec le prince héritier. - -C'était une petite personne dont le premier aspect passait très -inaperçu, mais qui charmait bientôt par son esprit. D'un étincelant -enfantillage de surface, avec une âme compliquée en labyrinthe; un peu -grisée de ses succès littéraires et de sa rapide fortune; ambitieuse -peut-être, mais si excusable de l'être devenue; capable, du reste, de -bons élans de coeur et de charité, surtout pour les petits qui -n'entravaient pas son chemin. La reine, attentive d'abord à la rare -intelligence de mademoiselle Hélène ***, s'était peu à peu laissé -captiver par son grand talent de poète; et puis, mère sans enfant, -portant au fond du coeur le deuil éternel de sa propre fille, elle avait -fini par aimer maternellement cette fille adoptive, si étonnamment -douée. - - * * * * * - -En l'honneur de la fête de la reine,--la dernière fête qui lui fut -souhaitée par son peuple,--il y eut réception intime, au palais, -l'après-midi, dans les appartements particuliers. - -Vers deux heures, elles arrivèrent toutes, celles que la reine appelait -«ses filles», c'est-à-dire ses demoiselles d'honneur d'antan, plus ou -moins élevées par elle, puis mariées par ses soins. - -Dans ce premier salon, où un grand orgue d'église montait au plafond -sombre, la reine les attendait. Elles entraient une à une ou par petits -groupes, émergeant de la serre aux palmiers; c'était un éblouissement de -les regarder apparaître, brodées et pailletées d'or, car Sa Majesté -avait, pour ce jour, prescrit le vieux costume national et s'était, -elle-même, vêtue d'un rigide drap d'argent, avec le long voile -archaïque. - -Parmi les arrivantes, je retrouvais beaucoup de mes commensales un peu -oubliées, d'il y avait trois ans, au féerique château de Sinaïa. -J'échangeais avec elles des saluts, ou quelques mots de gai revoir. - -Mais toutes ces figures d'élégantes frivoles, affolées de la mode du -jour, tous ces jolis yeux noirs, curieux, scrutateurs, perfides, -détonnaient plus que jamais avec ces costumes anciens. Et puis, je ne -sais quoi de déjà ingrat, de déjà haineux, de déjà cruel, était dans -leur sourire à la reine, dans leurs révérences de cour, dans leurs -baisements de main... Oh! je ne dis pas cela pour toutes, assurément, -car il s'en trouvait là de loyales et de fidèles, femmes de mémoire et -de coeur, qui se discernaient des autres. Mais la plupart d'entre elles -me glacèrent, vues tout à coup sous un jour imprévu... - -Et comme elle était changée, leur reine, depuis ces trois ans! Encore si -jeune de visage, en ce temps-là, et aujourd'hui, abîmée par quelque -inoubliable deuil, par quelque suprême déception, peut-être; amaigrie, -vieillie, et le sourire désolé. - - * * * * * - -Des musiciens tziganes (Laotaris) arrivèrent ensuite, qu'on dissimula -dans la serre aux grands palmiers. Sous les feuillages, inondés de -soleil factice, qui, vus des salons obscurs, jouaient le jardin -oriental, on n'apercevait que leurs têtes fauves, comme des Indiens -embusqués dans la jungle, et leur musique en fièvre triste venait à nous -très atténuée. - -Alors toutes les dangereuses petites poupées pailletées d'or se -formèrent en une longue chaîne charmante, pour commencer, par fantaisie -d'élégantes modernes, une vieille danse populaire de ce pays appelée: -«la hora». - -Elles prièrent la reine de danser aussi, et la reine, pour leur faire -plaisir, le voulut bien, avec son inaltérable bonne grâce et toujours sa -souriante tristesse. Au milieu de la chaîne arrondie en cercle, elle -vint se placer, plus grande que toutes «ses filles» et entièrement -blanche, avec son drap d'argent et son voile de mousseline, parmi leurs -pailletages et leurs broderies multicolores. Elle semblait une sérieuse -et douce figure, échappée d'une fresque byzantine, ayant mis pour la -première fois, sous son voile blanc, un bandeau à l'antique très bas sur -le front: «N'est-ce pas, avait-elle demandé le matin à ses demoiselles -d'honneur, à mon âge, je ne peux plus m'habiller en Roumaine sans le -bandeau des vieilles?» Et on ne l'en avait pas dépersuadée, tant ce -bandeau lui allait bien... Avec un art et un charme qu'aucune de «ses -filles» ne savait atteindre, elle dansa la danse lente et grave, qui -semblait une sorte de pas rituel. - -Après, elles lui demandèrent de chanter. Et elle chanta, avec sa -résignation à leur plaire, elle chanta un vieux lied d'Allemagne, -qu'elle me pria de lui accompagner à l'orgue. Toutes les angoisses de -son âme passèrent dans sa voix et, après qu'elle eut délicieusement -chanté, il me sembla que, dans l'entour, quelques paires de jolis yeux -méchants s'étaient adoucis et se mouillaient de larmes... - - * * * * * - -Le soir, il me fut donné de prendre place pour la dernière fois à la -petite table royale. - -C'était, au centre des appartements particuliers, dans une haute salle -circulaire en marbre rouge, aux lambris de marbre noir, que décoraient -des tableaux de sombres maîtres anciens. Un couvert tout simple, sur une -table ronde, juste assez grande pour les six personnes qui s'asseyaient -autour: le roi, la reine, le prince royal, deux demoiselles d'honneur, -et l'hôte que Leurs Majestés avaient bien voulu admettre. N'eût été la -splendeur austère du lieu, et le nombre, le silence empressé, la livrée -de cour des gens de service, on eût dit le plus intime repas de famille. - -Pendant la causerie de ces dîners, le roi se montrait de la plus affable -et charmante bienveillance, ne gardant, de son habituelle expression -grave qui imposait tant, qu'un pli profond tracé entre ses sourcils -noirs. «Ceux qui voient ce pli au front du roi, me disait la reine un -jour, avec un accent de tendre vénération, ne soupçonnent pas tout ce -qu'il a fallu de pensée, de travail, de lutte et de souffrance pour le -creuser ainsi.» - -Mais, ni la bienveillante simplicité des souverains, ni les figures -jeunes du prince royal et des demoiselles d'honneur, ni même quelquefois -leurs rires discrets à propos d'enfantillages, ne parvenaient à dissiper -une tristesse spéciale, qui tombait des hauts plafonds. - -La rotonde de marbre rouge avait vue, par des portes sans battants, sur -de grandes salles peu éclairées, dont la magnificence portait -l'empreinte du goût sévère et affiné du roi,--entre autres la -bibliothèque, au fond de laquelle était allumé le fanal historique de la -gondole des anciens doges vénitiens,--et les deux jeunes filles, rendues -plus nerveuses par la vie un peu séquestrée du palais, plongeaient de -temps en temps leurs yeux dans ces lointains, avec de vagues inquiétudes -d'apparitions et de fantômes. - -Qu'est-ce donc qui causait tout cela? C'était peut-être cet isolement de -la vie extérieure. C'était peut-être, autour de nous, cet espace vide, -magnifique et obscur, que gardaient des sentinelles, et ce silence, ce -silence lourd, au milieu d'une des villes du monde où le roulement des -voitures est le plus fiévreux et le plus continu... Vraiment, on sentait -dans l'air quelque chose de particulier, que les grands dîners de cour -étincelants de lumière ne donnent jamais, et qui était comme le mal des -palais, l'oppression de la royauté. - - * * * * * - -A côté du prince héritier, chaque soir, à la petite table familiale, -s'asseyait mademoiselle Hélène ***. Et, de ce continuel voisinage, -commençait déjà sans doute à naître un sentiment qu'il eût été facile de -prévoir. Qu'un prince de vingt-quatre ans, maintenu austèrement à -l'écart des plaisirs de son âge, vivant d'une vie de travail -intellectuel et de manoeuvres militaires, s'éprenne d'une jeune fille -gaie, brillante d'esprit et intelligente supérieurement, la seule du -reste qu'il lui soit permis de voir dans l'intimité, c'est la chose la -plus naturelle du monde. Ce roman, qui s'ébauchait là, et qu'une -certaine presse a cherché à défigurer, était donc simple et honnête au -premier chef. Et la pensée d'un mariage, si contraire qu'elle fût aux -règles établies, devenait la seule qui pût se présenter à un jeune homme -élevé, comme le prince royal, dans des idées puritaines et entouré -d'irréprochables exemples; mademoiselle Hélène *** n'étant point -d'ailleurs pour exciter les entraînements d'amour qui passent, mais bien -plutôt pour fixer peu à peu et retenir, par son intelligence toujours en -éveil. - - * * * * * - -Je devais partir, la nuit suivante, pour Constantinople et je me -souviens du serrement de coeur que j'éprouvai en prenant congé de la -reine, en quittant ce palais où je pressentais si bien de ne plus jamais -revenir. - -J'ignorais où était le danger et de quel côté le mauvais vent -commencerait à souffler; mais, de cette dernière journée, de cette fête, -m'était resté comme un froid au fond de l'âme. En regardant les petites -invitées, au départ, baiser la belle main royale, j'avais entrevu chez -celles qui le plus dévotement s'inclinaient, des duretés et des haines, -et, chez la souveraine qui leur souriait, une clairvoyance nouvelle, une -indulgente mais infinie méfiance. - - -II - -Un an plus tard, la reine, très gravement malade, emmenée d'abord dans -le sud de l'Italie, venait d'être transportée à Venise. Il lui fallait, -disait-on, l'air marin atténué et la constante humidité des lagunes. - -En réalité, l'exil était commencé. - -Et c'est là, à Venise, qu'il me fut permis de venir la voir, mais pour -la dernière fois... - - -III - - Venise, vendredi 14 août 1891. - -Venise, un matin d'août au petit jour naissant. - -Mandé par Sa Majesté, j'arrive, de Nice où j'étais, pour passer ici deux -rapides journées, tout ce que me permet de liberté le service d'escadre. - -On commence à peine à bien voir clair, quand je descends de l'express de -Gênes, à cette gare de Venise qui semble une petite île. Les choses sont -vagues encore, dans cette demi-lueur cendrée d'avant le soleil, sorte de -brume lumineuse, couleur gris de lin, des extrêmes matins d'été. - -Au quai de la gare, je monte dans l'une quelconque de ces gondoles -noires, fermées en sarcophage flottant, qu'on loue ici comme ailleurs on -louerait une voiture. - -Nous partons, sur l'eau morte des rues, nous engageant tout de suite -dans de vieux quartiers en dédale où nous reprend un reste de nuit, -entre de hautes maisons centenaires, lézardées, noirâtres, qui dorment -encore. Et le silence de ces rues pleines d'eau fait songer à quelque -lugubre ville d'Ys, très anciennement noyée, mais qu'à présent la mer -abandonnerait. - -Puis, à un tournant, tout à coup de l'espace et de l'air, où les lueurs -d'aube reviennent, et c'est la magique splendeur du Grand Canal, -apparaissant avant son réveil, dans une absolue immobilité, dans une -uniforme teinte gris perle, avec, çà et là, sur le haut de ses palais, -un peu de rose d'aurore... - -Mais toute cette merveilleuse Venise, je la revois ce matin en la -regardant à peine; elle a tout juste la valeur d'un accessoire charmant, -d'un cadre un peu idéal, pour la figure doucement triste de la reine, -pour la figure de la fée que je suis venu retrouver ici. - -Un nouveau tournant, un tournant sombre, nous replonge dans la -demi-nuit. Pour la seconde fois, nous nous enfonçons dans les rues -étroites, entre les vieilles constructions de marbre qui émergent, -toutes noirâtres, de l'eau morne. Toujours le silence matinal et le -sommeil. Quand par hasard, un peu dans le lointain, aux abords de -quelque carrefour obscur, s'entend un bruit cadencé de rames, mon -gondolier pousse un long cri avertisseur, qui se répercute entre les -marbres humides des murs,--ces rues sans passants ont des sonorités de -caveau;--quelqu'un d'invisible répond, et bientôt apparaît une autre -gondole, aussi noire et fermée que la mienne; les deux sarcophages se -croisent d'après des règles fixes, glissent l'un près de l'autre sans -frôlement... - -L'esprit de plus en plus ailleurs, à mesure que j'approche, je ne me -suis occupé ni de la route ni de la direction suivie; je ne regarde même -plus... Et voici que nous allons passer sous ce «Pont des Soupirs», dont -le nom est aussi démodé qu'une vieille romance, mais qui demeure une -chose très impressionnante, à voir si inopinément reparaître... Et -l'espace s'ouvre, large, lumineux et rose, devant nous qui sortons de -l'obscurité; c'est la Grande Lagune, c'est brusquement tout, toute la -splendeur de Venise: près de nous, le palais des Doges et le lion de -Saint-Marc; là-bas, sur l'autre rive, assis au milieu des eaux dorées -comme une île féerique, Saint-Georges-Majeur, avec son campanile et son -dôme étincelants sous le soleil qui se lève. C'est tout cela, qui est -une éternelle et classique merveille, et que chacun connaît pour l'avoir -vu peint mille fois partout; c'est tout cela, mais dans un tel éclat -d'aurore et d'été, qu'en aucun tableau, je crois, on n'a osé y mettre -tant de surprenante couleur, tant de rose, de rouge, d'orangé pour les -lumières, tant de violet d'iris pour les ombres. - -Nous sommes arrivés, d'ailleurs; nous abordons à l'hôtel Danieli où la -reine habite. - -Cet hôtel Danieli, où jadis la République de Saint-Marc recevait ses -ambassadeurs, est un palais gothique, l'un des plus beaux de Venise, -faisant suite à celui des doges et dans le même alignement que lui. -Intérieurement il a gardé ses escaliers de marbre, ses parquets de -mosaïque et deux ou trois salles aux plafonds somptueux. Mais, en ce -temps de démocratie, il est devenu un vulgaire hôtel où tout le monde -peut descendre. - -Pour la reine et les quelques personnes de sa suite intime qui -l'accompagnent encore, on a loué tout le premier étage, où se trouvent -les grands vestibules et les anciens salons d'apparat. - - * * * * * - -Les visages amis qui m'accueillent à l'arrivée ont pris quelque chose -d'attristé, d'inquiet, qu'ils n'avaient pas jadis à Bucarest: le -secrétaire de la reine, son médecin, une demoiselle d'honneur, -mademoiselle Catherine ***,--oh! une sincère et une fidèle, celle-là!... -Qu'elle me pardonne de l'avoir à moitié nommée et de saluer ici, en -passant, sa discrète et inébranlable adoration pour sa souveraine. - - * * * * * - -Vers dix heures, on vient m'avertir que la reine peut me recevoir. La -salle où l'on me conduit est gardée par de braves vieux serviteurs que -je reconnais, pour les avoir vus souvent, à Bucarest, m'ouvrir les -portes des appartements de Sa Majesté. - -Tout au fond du grand salon dont les portes sont surmontées de couronnes -royales, dont le plafond encore magnifique supporte d'immenses lustres -en verre de Venise, la reine en robe blanche est étendue dans un -fauteuil et me sourit pour la bienvenue avec son exquise bonté... Mais -comme son visage est changé, amaigri... Depuis le printemps dernier, il -semble qu'il ait vieilli de dix années. - ---Elle est si malade, m'a dit ce matin mademoiselle Catherine ***, si -malade... Et puis elle ne marche plus; il faut la porter ou la rouler -dans son fauteuil, et c'est fini de sa belle taille droite, de sa belle -allure de reine. - -A ses pieds, assise sur un tabouret en petit enfant câlin, est -mademoiselle Hélène ***, vêtue d'une robe en drap rose très simple, son -oeil noir toujours vif et inquisiteur. Il y a dans son attitude comme un -semblant d'affectation à jouer à l'enfant gâtée, à la fille de cette -adorable mère,--et j'ai remarqué autrefois du reste qu'en l'absence de -la galerie, son attitude vis-à-vis de la reine était toujours plus -froide et plus réservée.--Ceci n'est point pour l'accabler: si peu de -femmes sont capables de se montrer tout à fait elles-mêmes, sans une -pose un peu affectée, sans un calcul d'effet même inconscient. Je ne -mets point en doute d'ailleurs qu'il n'y ait eu chez elle un attachement -sincère pour cette mère adoptive, et qu'elle n'ait versé de vraies -larmes en la quittant pour jamais. - -Autour de la reine, il y a tout le petit groupe, jusqu'à un certain -point fidèle, qui l'a suivie dans son triste départ et qui constitue ici -sa cour: en tout huit ou dix personnes. Et on cause presque gaiement, -mais sans complète confiance... La reine me dit, en riant, ceci, qui -n'est pas loin de devenir une vérité: «Nous sommes, vous savez, les -exilés de Venise.» Et elle ajoute, avec une nuance plus triste: «Nous -sommes même, à ce que d'aucuns prétendent, un petit groupe de -malfaiteurs vis-à-vis de l'Europe...» - - * * * * * - -Il me faut ici indiquer en quelques mots quelle était, à cette date -précise, la situation de mademoiselle Hélène *** à la cour de Roumanie. -De simple demoiselle d'honneur que je l'avais connue jadis, je la -retrouvais maintenant fiancée au prince royal. Il est vrai, les Chambres -n'avaient jamais donné leur consentement à ce mariage et le roi venait -de retirer le sien. Mais rien n'était rompu cependant, puisque le prince -royal, rappelé par sa famille en Allemagne pour être soumis à une sévère -retraite dans son château héréditaire, n'avait rendu à mademoiselle -Hélène *** ni sa parole, ni ses lettres, ni sa bague de fiançailles. La -reine, qui avait tant désiré l'union de ses deux enfants adoptifs et -qui, pour avoir poussé à cette mésalliance, s'était attiré la défaveur -de tout son peuple, ne désespérait pas encore. Les journaux d'Europe -commentaient, la plupart avec malveillance, cette situation étrange. Et -mademoiselle Hélène ***, après avoir entrevu le trône, après avoir vécu -quatre mois dans ce rêve enchanté, commençait à sentir tout s'effondrer -à présent, comme au réveil... - - * * * * * - -C'était la première fois que la reine m'apparaissait ainsi, hors de son -cadre spécial, sortie de ses appartements de là-bas, de Bucarest ou de -Sinaïa,--où se justifiait si bien la maxime d'élégance posée, je crois, -par E. de Goncourt: «La distinction des choses autour d'une personne -donne la mesure de la distinction de cette personne elle-même.» - -Ici, par lassitude de tout sans doute, cet immense salon pompeux, qui -aurait pu être beau, avait été laissé tel quel, avec ses ornements -d'hôtel garni, objets modernes d'un goût atroce, bronzes dorés sous des -globes, et, détail tout à fait inattendu, le fauteuil banalement riche, -où Sa Majesté se tenait affaissée et languissante, était recouvert d'un -petit voile blanc, au crochet. - -Seule, la table de travail révélait encore la présence de la reine, -était chargée de ces _blocs_ allemands où courait si vite sa grande -écriture franche et droite, et de tous les chers bibelots à écrire -chiffrés de ses initiales, timbrés de sa couronne. - -Toujours sa suprême ressource dans les désespérances, ces blocs, dont -les pages, fébrilement noircies, se déchirent à mesure. La reine, qui a -écrit plus qu'aucun autre auteur de son temps, en a arraché par -milliers, de ces feuillets-là, sur lesquels sa plume avait couru,--une -de ces plumes dites «sans fin», qui vont indéfiniment sans avoir besoin -d'être retrempées dans l'encrier. Des poésies, des pensées, des romans -et des drames, toujours conçus dans la fièvre, écrits dans la hâte -extrême, dans l'effort épuisant pour étreindre et fixer le plus -rapidement possible tout l'inexprimé qui jaillissait à flots de -l'imagination. Et de tant d'oeuvres inégales, quelques-unes atteignent -la sublime grandeur; d'autres restent incomplètes, bousculées qu'elles -ont été par le germe naissant de l'oeuvre suivante. Aucune n'est assez -travaillée,--la reine professant en littérature cette erreur que tout -doit être primesautier, écrit dans l'élan initial et puis laissé tel -quel, au mépris de ce travail si indispensable qui consiste à serrer de -plus en plus sa propre pensée et à la clarifier pour le lecteur, autant -qu'on le peut. L'oeuvre si considérable de Carmen Sylva, dont fort peu -de fragments ont paru en français et dont la plus grande partie -demeurera à jamais inédite et perdue, aurait eu besoin de passer par la -main d'un consciencieux élagueur; ainsi émondée, cette oeuvre géniale -aurait conquis le rang qu'elle mérite... Oh! je ne veux pas dire que -telle qu'elle est, elle ne soit pas charmante, cette oeuvre de la reine; -elle a les hautes envolées qui sont interdites à tant d'habiles faiseurs -de livres; d'ailleurs, jusque dans ses parties les plus faibles, la -grande âme noble, vibrante et apitoyée, se devine,--et, pour ceux qui -sentent et qui pleurent, cela suffit--sinon pour la foule des mandarins -de lettres. On s'étonne même que cette femme, née princesse et couronnée -reine depuis vingt ans, ait pu sonder ainsi toutes les douleurs -humaines, comprendre à fond les humbles détresses des petits et des -pauvres. - -Et comme on la sent partout maternelle et déchirée jusqu'au fond de son -coeur de mère, ayant la bonté infinie des mères de douleur. - -On la sent indulgente aussi pour toutes les fautes, indulgente de -l'indulgence sereine des âmes sans tache; exempte de la pruderie des -impures, considérant tout avec une rare largeur de vue et de pardon. Et -c'est là du reste ce qui, en Allemagne, dans certains milieux étroits et -pharisaïques, lui a fait d'implacables ennemis, de quelques-uns de ceux -qui auraient dû la défendre et la chérir. - -Je crois que c'est à ce surmenage intellectuel, à cette pensée toujours -en fièvre de sentir la plume trop lente à l'écrire, qu'est, due, plus -encore qu'aux chagrins, la maladie qui la tient aujourd'hui affaissée -sur ce fauteuil. A Bucarest et à Sinaïa, je me rappelle comment était -organisée sa vie; de l'aile du palais où j'habitais, je pouvais chaque -nuit voir briller là-bas, à la fenêtre d'une tour éloignée, sa lampe de -travail, qui s'allumait dès trois ou quatre heures du matin; dans le -silence et la paix fraîche d'avant-jour, elle travaillait là, jusqu'au -moment où recommençait la vie des autres et où «ses filles» venaient -ensemble lui faire le gai salut matinal; ensuite, sans fatigue -apparente, elle reprenait sa journée de reine, qui, jusqu'à onze heures -du soir, était faite de représentation obligée, de charité inépuisable, -de lourds devoirs et de continuels sourires. - - * * * * * - -Sur cette table du salon d'exil, il y a un manuscrit qu'involontairement -je regarde, et la reine, qui a suivi mes yeux, me dit de sa voix -musicale, aux inflexions délicieusement étrangères: - ---C'est mon nouveau livre, auquel je travaille tant! Savez-vous que j'ai -peur de ne pas le finir, et que jamais il ne puisse voir le jour. Je -l'appelle le _Livre de l'Ame_. Je vous en lirai des passages, si vous -voulez. - -C'est un plaisir rare que d'entendre lire la reine. Rien que le son de -sa voix, d'ailleurs, berce et apaise comme le chant d'une fée. - ---Oh! mais pas ici, reprit-elle, me voyant empressé d'accepter et -d'écouter; non, cet après-midi, en gondole. Car vous savez, je passe mes -journées sur l'eau, cela fait partie de mon traitement de pauvre malade. -Pour me tenir compagnie, vous allez être obligé de faire comme moi, de -vivre errant sur les lagunes pendant tout votre séjour à Venise. - -Le _Livre de l'Ame_! Sur la table de la souveraine, je regardais le -manuscrit inachevé, pressentant, rien que d'après le titre, ce qu'il -devait être: sorte de chant du cygne, chef-d'oeuvre de douleur, qui -n'aura jamais été entendu que par un tout petit nombre d'intimes et dont -les feuillets ont peut-être été déjà détruits... - -Et la reine ajouta, avec un sourire résigné, la voix adoucie d'un -immense pardon pour tous ses ennemis: - ---Maintenant, il faut que je vous prévienne de vous méfier: c'est le -livre d'une folle! Car vous savez que ma tête, à ce qu'il paraît... - -Et, de sa belle main, amaigrie jusqu'à la transparence, elle décrivit -deux ou trois cercles, dans l'air, devant ses yeux, pour indiquer, en -riant tout à fait maintenant, que sa tête était accusée de tourner -beaucoup... - -En effet, tout un parti cherchait alors à insinuer que Sa Majesté avait -perdu la raison. Cela s'était répété, à travers l'Europe, en des -journaux plus ou moins salariés. C'était même une des moins pitoyables -choses colportées en ce temps-là par une certaine presse, sur le compte -de la souveraine qu'il fallait à tout prix accabler. - - * * * * * - -On vint avertir que le déjeuner était servi, et alors je vis pour la -première fois cette chose pénible, qui maintenant se passait chaque -jour: deux domestiques, chargés de ce service spécial, se présentèrent -pour enlever, dans son fauteuil, la reine qui ne marchait plus. - ---Oh! merci, mais attendez, je vous prie, leur dit-elle, avec une -politesse si douce que je songeai à cette phrase écrite dans ses -pensées: _La vraie grande dame a les mêmes manières avec ses serviteurs -qu'avec ses hôtes_... Attendez, je suis mieux ce matin et je veux -essayer de m'en aller seule. - -Avec lenteur d'abord, elle se mit debout, droite et grande, ce qu'elle -n'avait plus fait depuis des mois, et nous regarda tous, en souriant -d'un clair sourire qui disait: - ---Vous voyez que c'est vrai, je suis bien mieux. - -Et puis, délibérément elle partit, cambrant comme jadis sa belle taille -noble, et, tout surpris, nous suivîmes le sillage de sa traîne blanche. - -A ce moment, dans les yeux de mademoiselle Catherine *** qui marchait à -côté de moi, je me rappelle l'expression qui passa, toute de bonne joie, -d'affectueuse espérance: - ---Oh! disait-elle, mais c'est incroyable, ce matin, notre reine! - -Pourtant cette joie ne devait pas durer, hélas! Et c'est d'ailleurs un -des caractères de cette maladie, d'avoir ainsi des accalmies trompeuses. - - * * * * * - -Dans la salle à manger, la reine ne se mit point à table, mais resta -étendue. Sa place était sur un de ces canapés Empire dont les bras dorés -représentent des cygnes; elle recevait là, des mains de mademoiselle -Hélène *** qui la servait avec une respectueuse sollicitude, des mets -spéciaux, en très petite quantité et dans de toutes petites tasses, -comme pour une poupée. - - -IV - -Aussitôt le déjeuner, on partit en gondole, pour la longue promenade -sans but, tranquille et berçante de chaque jour. Par le vieil escalier -de marbre, les deux mêmes domestiques qui s'étaient présentés ce matin -descendirent la reine sur leurs mains réunies en chaise et la portèrent -dans la gondole, qui attendait au seuil de l'hôtel. Pour regarder ce -triste cortège, des gens étaient là, comme il s'en attroupe toujours -pour voir passer les reines, une dizaine de touristes quelconques, et -ils saluaient en silence. - -Une gondole noire, d'un noir de deuil, comme sont restées, depuis les -lois somptuaires, toutes les gondoles de Venise; sur les bords, les deux -traditionnels chevaux marins, en cuivre brillant, et, à l'arrière, le -grand dais noir, à rideaux noirs; les gondoliers, dans cette tenue qui -sent l'opéra-comique mais qui est d'uniforme ici pour tous les équipages -de maîtres: chemise et pantalon blanc, avec ceinture de soie bleue, très -longue et flottante. - -Sans leur indiquer de route à suivre, on ne leur commanda que d'aller -lentement, et nous partîmes au hasard, à leur caprice. - -Bientôt nous fûmes perdus dans de vieux quartiers morts, dans le -silence, dans l'ombre de maisons fermées et mystérieuses qui nous -surplombaient de très haut; le long de ces rues noyées, nous avancions -par petites saccades, à peine perceptibles, sans bruit, sur l'eau -stagnante, lourde et muette. La reine, toute blanche de costume et de -chevelure, étendue avec sa grâce souveraine, à l'ombre de ce dais noir, -entre ses deux demoiselles d'honneur, était exquise et un peu -angoissante à regarder. D'ailleurs, tout ce qui n'était pas elle nous -semblait secondaire, n'était que cadre et décor; avec ce pressentiment -que bientôt elle serait perdue pour nous, c'est d'elle seule que nous -nous occupions, des pensées qu'elle exprimait, ou même des plus simples -petites choses qu'il lui venait à l'esprit de dire et auxquelles le son -de sa voix donnait une suavité à part. Et, de temps à autre, passait -quelque vieux palais vénitien que nous regardions quand même; ou, au -détour d'une de ces rues inondées et pleines d'ombre, quelque -merveilleuse échappée lointaine, très vite refermée: des dômes, des -campaniles, du soleil, de l'or, tout de suite disparus. - -La reine vraiment redevenait presque gaie, ayant du reste ce principe -qu'il faut toujours sourire, comme les dieux. «Une certaine gaieté de -dehors, me disait-elle un jour, est une chose de convenance comme la -toilette; on doit cela à son prochain et à soi-même, comme on doit de -s'arranger pour être le moins possible désagréable à voir.» Entre les -rideaux noirs du dais, elle regardait aussi et semblait s'intéresser aux -choses imprévues de la lente promenade. - -Maintenant nous traversions un quartier populeux et pauvre, aux rues -tout étroites, éclairées comme des fonds de puits. Et c'était l'heure de -la baignade, il paraît, pour les petits enfants. Les parents, aux -fenêtres, les surveillaient tandis qu'ils se trempaient tous, au seuil -des portes, dans l'eau immobile de la rue. Et il y en avait de si -comiques, de ces très petits en maillot de bain, que le franc rire de la -reine reparut tout à coup, découvrant ses incomparables dents d'un blanc -de porcelaine... - -Et puis des silences revenaient, un peu accablés, sous les -préoccupations de l'avenir obscur. - - * * * * * - -Distraitement, et peut-être aussi avec une imperceptible nuance -d'ironie, la reine demanda à mademoiselle Hélène ***: - ---Ah! et les journaux? Qui les a vus aujourd'hui; y a-t-il encore -quelque chose de nouveau nous concernant? - ---Oui, marraine... Oh! moi qui oubliais d'informer Votre Majesté... Dans -ceux de France, une si grave nouvelle!... - -Et, après une pause qui nous rendit plus attentifs, elle reprit avec -sérieux: «Il paraît que je me suis suicidée une troisième fois!» - -C'était si imprévu et dit d'une si irrésistible manière, que la reine -éclata de rire, et aussi nous tous. - ---Oui, continua la jeune fille, du même ton d'imperturbable et un peu -farouche moquerie, avec du laudanum! J'en ai bu, paraît-il, une quantité -considérable; mais Votre Majesté, prévenue à temps, a réussi, par ses -soins, à me rappeler à la vie. - -A cette époque, en effet, les journaux annonçaient quotidiennement, avec -de grands frais de détails, le suicide de mademoiselle Hélène ***; cela -jetait, pour elle-même qui était moqueusement spirituelle, une pointe de -comique tout à fait inattendu sur les angoisses de la situation. Et je -me souviens de ce qu'elle me dit à ce propos, fière et grave cette fois: -«Jamais!... comme une femme de chambre, n'est-ce pas?... Cela -arrangerait bien des choses, j'en conviens; mais il est trop vulgaire -pour moi, ce dénouement-là.» Et elle donnait à entendre que, plus -dignement, elle saurait rentrer dans l'ombre, ce qui du reste a eu lieu -depuis. - -A Venise, elle se sentait soutenue encore par tout le bruit qui se -faisait en Europe autour de son nom; elle était trop femme et trop jeune -pour ne pas subir la griserie de cette romanesque aventure dont elle se -trouvait être l'héroïne. La presse, il est vrai, avait converti -l'histoire de cet amour, si honnête, si naturel et presque inévitable, -en quelque chose de dramatique et d'étrange. Mais c'est égal, passer -pour une charmeuse, même un peu perverse et fatale, amusait encore, par -certains côtés, l'imagination de mademoiselle Hélène ***, lui semblait -dans tous les cas moins froidement lugubre que le silence de tombeau qui -devait ensuite se faire sur elle, disparue de la cour et en défaveur -pour jamais... - - * * * * * - -Vraiment notre promenade n'était plus triste, le beau soir aidant, avec -la magnificence du soleil d'août et tout l'or du couchant répandu sur -Venise. Les gens qui, de l'ombre de leur fenêtre, regardaient passer -cette belle gondole et se penchaient pour entrevoir entre les rideaux du -dais, la princesse blanche que l'on promenait en cet équipage, pouvaient -bien entendre, de temps à autre, le bruit d'une causerie gaie. - -La reine d'ailleurs me paraissait avoir, depuis un an, parcouru plus de -chemin encore vers le détachement suprême, qui donne la haute sérénité -et le sourire des dieux. - - * * * * * - -Au crépuscule, nous étions très loin, dans un faubourg solitaire, séparé -de Venise par une large lagune. Le silence, la vieillesse des maisons et -des quais, les étendues d'eau morte autour de nous, subitement nous -attristaient avec l'abaissement de la lumière. Une boutique d'antiquités -étranges, ferrailles et verroteries vénitiennes très poussiéreuses, -attira notre attention au passage; nous demandâmes à la reine la -permission d'aborder ce quai désert et d'aller voir là dedans les choses -bizarres qui se vendaient. - -Petites aiguières étonnamment sveltes, petits coffrets ornés de cygnes -et de dauphins, nous découvrîmes là, en furetant dans cette poussière, -quantité d'objets singuliers, que nous achetions à mesure--très vite, -pour ne pas trop faire attendre la souveraine,--nous amusant à les tirer -au sort, quand, par hasard s'élevait quelque conflit entre nous. Et -mademoiselle Hélène ***, vraiment enfant alors, sans affectation -visible, accourait, à chaque acquisition nouvelle, montrer sa trouvaille -à la reine, et la déposer dans la gondole, dans les plis de la robe -blanche; tandis que Sa Majesté, que nous avions, contre toute étiquette, -laissée seule, souriait d'un joli sourire très maternel et très jeune, à -ce manège de petite fille. - -La nuit était presque tombée quand nous revînmes à l'hôtel Danieli. Dans -la belle pénombre d'été, qui gardait comme un reflet de l'or du soir, la -lune allumait son feu pâle, les palais et les gondoles, leurs feux -rouges, et toutes ces lumières commençaient à doucement danser sur l'eau -calme et lourde, que ridaient seulement les avirons des gondoliers; sur -l'eau où se réfléchissaient, en découpures nettes, les palais, les -dômes, les campaniles, donnant partout une autre Venise, fantastique et -tremblotante, qui apparaissait la tête en bas. - -Nous devions repartir, aussitôt après le dîner, pour une de ces -promenades en musique qu'on appelle à Venise des sérénades. - -La reine, qui ne mangeait pas, qu'on soutenait avec je ne sais quelles -préparations médicales, voulut rester dans sa gondole, étendue; pria -seulement qu'on fît pousser l'embarcation au large, pour plus de -tranquillité, et nous assura de son désir d'être seule, afin de nous -obliger à monter tous dîner dans la salle à manger de l'hôtel. - -Nous revînmes en hâte. Notre musique, pendant ce temps-là, était -arrivée: une large gondole, éclairée d'une profusion de lanternes, et où -se tenait un double quatuor de cordes, un choeur et deux solistes, -contralto et ténor. - -La gondole illuminée se mit en marche dès que nous fûmes assis dans -celle de la reine, et nous la suivîmes. Le dais noir avait été enlevé, -et on pouvait, aux confuses clartés, apercevoir la fée blanche étendue -sur ses coussins. - -Nous recommençâmes, dans le sillage de cette musique, une lente -promenade errante comme celle du jour, tantôt naviguant par les rues -larges, au milieu des belles transparences nocturnes et des rayons -lunaires, tantôt traversant, en pleine et épaisse obscurité, quelque -vieux quartier lugubre. Et une quantité d'autres gondoles, de -promeneurs, de touristes, de gens quelconques, suivaient aussi; à chaque -carrefour, à chaque tournant de lagune, s'augmentait notre cortège -flottant, et tous ces inconnus silencieux, qui glissaient derrière nous, -écoutaient la sérénade. - -Elle vibrait, facile, langoureuse, la musique d'Italie; par instants -elle montait, en _crescendo_ prévus, dans les tranquillités sonores de -la nuit, et se répercutait entre les murs de marbre des palais; ou bien -diminuait et semblait mourir peu à peu de sa propre langueur. Les voix -étaient vibrantes et fraîches, conduites avec cette habileté qui est -innée, dans ce pays, même chez les moindres chanteurs. - -La musique des peuples est faite pour être entendue dans son lieu -d'éclosion, dans son cadre naturel de sonorités, de senteurs et de ciel. -Même cette musique italienne qui, d'une façon absolue, est inférieure, -peut devenir profonde et charmeuse d'âmes, ainsi entendue la nuit, ainsi -vous arrivant, avec des imprévus de distances et d'échos, d'une gondole -qui fuit, qui fuit toujours, et que l'on suit, étendu, d'une allure -berçante et inégale, tantôt de près, tantôt de loin,--au milieu des -splendeurs de Venise sous la lune et les étoiles d'été. - ---«Cela fait partie de mon traitement, disait en souriant la reine toute -blanche. Je me soigne au grand air et aux chansons. Vous savez -l'influence bienfaisante de la musique sur... (et elle désigna du doigt -son front). Dans l'antiquité, rappelez-vous le roi Saül...» Mais son -ironie, tempérée par le son de sa voix, n'arrivait jamais à être amère. - -Nous étions maintenant un long cortège de plus de cent gondoles, une -foule pressée qui frôlait, en passant dans les rues trop étroites, les -pierres ou les marbres des murs. Et, près de nous, dans des barques -obstinément maintenues à côté de la nôtre, je me souviens de quelques -belles jeunes femmes, très parées, vénitiennes ou étrangères, en -mantille de dentelle, que la lueur des fanaux permettait de vaguement -voir à demi couchées sur des coussins. Du reste, on avait reconnu la -reine; son nom s'était répété de proche en proche, et la foule, -sympathique à cette malade charmante, gardait une attitude discrète. - -Des gens se mettaient aux fenêtres, pour regarder passer au-dessous -d'eux la sérénade aux lanternes, et ils applaudissaient. Violons et -violoncelles se mêlaient plus mystérieusement aux voix humaines, pendant -cette fuite à travers l'obscurité sonore... - -Sous le pont du Rialto, il est de tradition que les sérénades -s'arrêtent. Là, plus étrangement qu'ailleurs entre l'eau stagnante et la -voûte de pierre, les sons vibrent en s'exagérant. Nous y fîmes une -station très longue. Il y eut un duo triste, accompagné de choeur, qui -prit peu à peu une allure d'incantation, dans ce lieu et dans cette -nuit. - - * * * * * - -De retour à l'hôtel Danieli, quand nous eûmes pris congé de la reine et -baisé sa belle main, il était onze heures à peine. - -Par les fenêtres découpées du vieux palais, on voyait la lagune -resplendir sous la lueur lunaire. Pas un souffle, dans cette nuit d'août -tiède et pleine d'éblouissements. Là-bas, en face, au delà des nappes -réfléchissantes, il y avait deux Saint-Georges-Majeur, l'un d'un gris -lumineux qui montait dans l'air, l'autre plus noir, et renversé, qui -descendait profondément. En haut, à la grande voûte bleuâtre, et en bas, -dans les abîmes imaginaires, scintillaient des étoiles symétriques et -pareilles. Et les silencieuses gondoles, dédoublées aussi par leur -milieu, ayant deux arrières et deux proues, semblables à des découpures -noires qui viennent d'être dépliées, passaient, avec leurs fanaux -rouges, entre les deux ciels, ayant l'air de se promener dans le vide, -en traînant des plis moirés à leur suite, comme de longues queues. - -Alors, pour la première fois depuis mon arrivée, je pris conscience -d'être, non plus en une Venise de rêve, comme celle aperçue entre les -rideaux du dais où s'abritait la reine, mais dans la Venise réelle, qui -vaut par elle seule qu'on vienne et qu'on admire. Et, pour ne pas perdre -une nuit si belle, je redescendis sur le quai, louer la première gondole -venue, prendre ensuite le large, vers Saint-Georges, vers l'autre rive. - - * * * * * - -Nous avancions lentement, n'ayant pas de but, éblouis par toute cette -lueur de lune, que reflétait l'eau miroitante. Et peu à peu, à mesure -que nous nous éloignions du bord, la ligne des palais se dessinait -mieux, s'étendait, se déployait, exquise, de contours spéciaux et rares. - -Ainsi enveloppée de nuit et de rayons de lune, Venise, la classique -Venise, restée pareille à elle-même dans ses grands traits, redevenait -la ville unique et incomparable, apparaissait merveilleuse comme aux -siècles passés. - - -V - - Samedi 15 août 1891. - -Splendeur de ciel et de soleil. Les cloches de Venise sonnant à toute -volée pour l'Assomption de la Vierge. - -La reine, ce matin, plus triste, plus abîmée, plus vaincue... - -D'abord, c'était fini du mieux trompeur d'hier; elle n'avait plus la -force de redresser sa belle taille, et, pour passer d'un salon à un -autre, il lui fallait les deux sinistres porteurs. - -Une «exécution», qui venait d'avoir lieu, lui avait fait mal. Une -inquiétante femme de chambre, au visage traître, que les demoiselles -d'honneur avaient surnommée depuis longtemps Marino Falieri, venait -d'être renvoyée en Allemagne, convaincue d'avoir soustrait et recopié, -au profit d'on ne sait quels mystérieux ennemis, des lettres de la reine -et des feuillets de son journal intime... Oh! pour qui a connu cette -reine idéale, il est d'avance certain que ces pages ne pouvaient rien -contenir qui, lu devant le monde entier, fût capable d'éveiller un doute -sur sa droiture, ni sur sa haute pureté; mais, çà et là, des choses -politiques dangereuses, des révélations inutiles et, pour les uns ou les -autres, des vérités cruelles. Ce qui surtout épouvantait la reine, -c'était de se sentir plus que jamais entourée d'ennemis anonymes, qui se -tenaient tout près, dans une zone d'ombre, et pour lesquels tous les -moyens étaient bons, même d'aussi lâches que celui-là. - -Et puis, d'Allemagne, un courrier encore venait de passer, sans apporter -de lettre du prince royal. Un jour de plus, et sa réponse si attendue -n'arrivait pas! La reine qui, dans sa loyauté un peu intolérante, se -révoltait, lui avait écrit depuis bien des jours, l'adjurant de dire si, -oui ou non, il retirait sa parole de fiancé, et, dans ce premier cas, de -rendre à mademoiselle Hélène *** ses lettres, et la bague si -solennellement acceptée. Le mariage, de fait, semblait rompu, mais le -prince n'avait rien dit; les jours, les semaines passaient, et il ne -répondait point. - -A première vue, on est tenté de le trouver coupable. Et cependant, avant -de le juger d'après la loi commune, il faut songer à la raison d'État; -il faut se dire aussi qu'il était très jeune, qu'il souffrait peut-être, -qu'on ignore absolument les luttes qui pouvaient se livrer en lui et les -pressions qu'il pouvait subir. - -De même qu'il faut, avant de jeter un blâme sur l'ambition de -mademoiselle Hélène ***, se demander quelle jeune fille au monde, ainsi -aimée par un prince charmant, héritier d'un trône, ne mettrait pas tout -en oeuvre pour mener à bonne fin un tel mariage. - - * * * * * - -A l'ardent soleil de onze heures, la reine ayant demandé d'être reportée -dans sa chambre et laissée seule un long moment pour essayer du sommeil, -nous sortîmes à pied dans Venise, prenant par les quais et les arcades -du palais des Doges, puis par les grandes places pavées, par tous les -passages où il est possible, ici, de marcher comme en une ville -ordinaire,--les deux demoiselles d'honneur de la reine, son secrétaire -et moi,--nous hâtant pour faire des courses, des acquisitions d'objets, -et revenir avant le réveil de Sa Majesté, sans avoir perdu un moment de -sa précieuse présence. Pour nous, c'était une de ces heures de détente -et de réaction gaie, presque d'enfantillage, comme de temps en temps il -en passe, aux jours les plus inquiets de la vie: sorte d'école -buissonnière que nous courions là, dans une ville, du reste, où nos -figures étaient suffisamment inconnues, et notre innocente liberté tout -à fait complète. Tous les marchands de la place Saint-Marc avaient -déployé leurs tentes blanches; un soleil d'Afrique éclairait notre -promenade empressée, dardait sur les innombrables étalages de verreries, -sur les boutiques des bijoutiers toutes rouges de corail, étincelait -partout sur la cathédrale et les palais, chauffait, brûlait cet amas de -mosaïques et de statues qui est Venise. - -Quelques passants toutefois se retournaient, ayant à peu près reconnu -mademoiselle Hélène ***, l'héroïne romanesque du jour. Et elle, l'âme -endormie, ce matin-là, ou plus soigneusement dissimulée paraissait -s'amuser de tout en chemin comme une petite fille. Il nous arriva même, -au souvenir de la nouvelle annoncée par les journaux d'hier, d'imaginer -un suicide à quatre, avec d'horribles détails, là, au milieu de cette -place Saint-Marc,--dénouement dont la presse à coup sûr eût été ahurie. - - * * * * * - -Un peu reposée, la reine, au réveil, reçut une lettre du roi annonçant -que bientôt allaient finir les travaux politiques qui le retenaient en -Orient, et qu'il pourrait venir dans peu de jours à Venise. Elle -semblait réconfortée un peu par cette idée de le revoir. - -Au dîner de midi, elle exigea de nous, comme d'enfants qui reviennent de -la récréation, le détail de nos courses, achats, étouffements de soleil -et même projets de suicide, écoutant tout avec un sourire indulgent, -presque amusé. Et dans ses yeux repassaient encore, par instants, des -expressions rieuses d'autrefois. - -Aux temps plus heureux, c'était un des indices et un des charmes de sa -nature profonde, ces furtifs abandons de gaieté et même de fou rire, à -propos toujours des plus incohérentes, insaisissables et enfantines -petites choses. Du reste, les natures impassiblement correctes, -auxquelles ce genre de rire et d'enfantillage est inconnu, sont presque -toujours sèches et bornées, ou tout au moins banales et de très -ordinaire envergure. - - * * * * * - -Puis, nous repartîmes pour la quotidienne promenade en gondole. La -reine, sur ma prière, avait bien voulu emporter le manuscrit du _Livre -de l'âme_ pour nous en lire des passages pendant la route. - ---«Plus tard, disait-elle; ce soir, quand nous serons dans un endroit -écarté, un peu loin et au large. Je suis si fatiguée...» Et son sourire, -maintenant très résigné, très doucement triste, semblait demander grâce, -pour tout, même pour les choses de l'esprit qui autrefois la charmaient. - -D'abord nous ne parlions pas, respectant cet accablement de la reine. - -Mais peu à peu, sous l'effort de sa volonté, la vie reparut dans ses -yeux et dans sa voix,--tandis que nous glissions toujours, de la même -allure cadencée, dans de vieux quartiers si tristes, aux fenêtres -bardées de fer. Sa conversation, intermittente au début, faite de -courtes phrases épuisées, s'anima par degrés, reprit son intensité -habituelle et nous en vînmes, par je ne sais quel enchaînement léger, à -causer des religions indoues, du Bouddhisme et de son Nirvanâ. - -Alors une discussion s'engagea, entre Sa Majesté et moi, sur des -questions de survivance d'âme et d'éternel revoir. Oh! la réalité de ces -choses, hélas, nous ne la discutions pas!... mais seulement les formes -plus ou moins consolantes sous lesquelles les livres, qui se disent -révélés, les ont présentées aux hommes. Et je soutenais, par attachement -de coeur, par douce tradition d'enfance, l'ineffable leurre chrétien, -convaincu, alors comme maintenant, comme toujours, que jamais plus -radieux mirage ne viendra enchanter les heures de souffrance et de mort. -Et je ne sais quel malentendu s'éleva, quand pourtant nous étions au -fond, du même avis. La petite cour intime, là dans la gondole, -surenchérissant sur les paroles de la reine, avait l'air d'insinuer que, -dans ce _Livre de l'âme_ qui me serait lu tout à l'heure, des choses -étaient contenues qui surpassaient en consolation le christianisme. La -reine, l'esprit distrait sans doute, les laissait soutenir leur -proposition audacieuse et parler presque dédaigneusement de cette foi -qui, pendant des siècles, a donné aux mourants la paix souriante: eux, -les initiés, les instruits par ce _Livre de l'âme_, avaient autre chose -de plus apaisant et de supérieur, qui leur faisait prendre en pitié -l'Évangile. Cela me semblait d'une puérile vanité, comme un blasphème -d'enfant; la reine, tout à coup, m'apparaissait amoindrie par l'orgueil -de son livre, et cette déception inattendue sur elle m'était péniblement -triste... Alors, je me mis à défendre le christianisme avec une violence -subite, comme si on m'eût outragé moi-même. - -Un silence retomba, embarrassé, désenchanté. La gondole glissait -toujours, à travers les quartiers vieux de Venise, sur une eau stagnante -entre des ruines. Comme hier, c'était l'heure du bain; des petites -filles, de temps en temps, sortaient des maisons, s'amusaient à nous -suivre à la nage, et, tout près de nous, on voyait émerger de l'eau -leurs têtes rieuses, comme des petites sirènes. - - -VI - -Maintenant nous étions loin, sur une vaste lagune, isolés de tout. -Venise s'était beaucoup abaissée, là-bas, sur son tranquille miroir. Les -dômes et les campaniles avaient, dans cet éloignement, repris leurs -proportions vraies; ils surgissaient très grands, au-dessus des maisons -en groupe confus. - -Les demoiselles d'honneur déclarèrent que le lieu était choisi pour -s'arrêter et pour ouvrir ce _Livre de l'âme_, qu'on avait apporté aussi -religieusement que les Tables de la Loi, mais dont je redoutais la -lecture à présent comme d'une chose vaniteuse et folle. - -Cependant la reine qui, seule de nous, avait gardé son sourire avec sa -sérénité de grande dame, répondit que c'était trop tôt et que d'abord il -fallait faire bourgeoisement notre goûter, comme de braves gens en -partie de plaisir. Sur un signe de sa main, les deux gondoles qui nous -suivaient, portant le reste de la petite cour, accostèrent, l'une à -droite, l'autre à gauche, la gondole royale, et Sa Majesté, ouvrant -elle-même un panier où ce goûter était contenu, commença à nous -distribuer nos parts, s'amusant à nous traiter en tout petits. Ensuite -vint le tour des gondoliers, qu'elle servit elle-même, de ses belles -mains presque diaphanes. C'étaient des pains, des gâteaux, et de ces -beaux fruits d'Italie, raisins et pêches, tout dorés de soleil. - -Ici je me rappelle un incident, infime, mais qui suffirait à lui seul -pour donner, sur le caractère de la reine, une indication absolue. Elle -avait, sur ses genoux, sur sa robe blanche, jeté un petit manteau à -plusieurs collets superposés, en drap gris presque blanc. Une pêche trop -mûre tomba dessus, s'écrasant un peu: «Oh! dit-elle, moitié sérieuse, -voyez quel malheur m'est arrivé! Justement, je l'aimais tant, ce petit -manteau!» Quand je le lui rendis, après l'avoir secoué au-dessus de la -mer, je lui fis remarquer que la tache laissée par cette pêche ne serait -presque rien, et que d'ailleurs on ne la verrait pas du tout, -puisqu'elle se trouvait précisément à l'envers d'un des collets: - ---«Oh! qu'on ne la voie pas, cela m'est égal. Mais moi, _je saurai -qu'elle y est_; alors, c'est fini, vous comprenez bien...» - -Toute sa loyauté est dans cette réponse, et aussi toute sa pureté -d'hermine. - - * * * * * - -Le soleil d'été flambait rouge et très bas quand la reine commença la -lecture promise du _livre de l'âme_. Sur Venise éloignée, des teintes de -cuivre et d'or se répandaient déjà. Nos trois gondoles, au repos, se -tenaient réunies sur la lagune large où aucune autre barque ne passait. - -Avant de commencer, la reine me jeta un regard de reproche, à la fois -très bon, un peu malicieux, et parfaitement sûr de lui-même. - -Puis sa voix, incomparablement charmeuse, se mit à vibrer lentement. -Elle lisait, comme toujours, d'une façon à part, qui berçait et apaisait -comme une sereine musique d'église. Volontiers, on se serait laissé -aller à n'écouter que la voix; on y eût trouvé plaisir, même si le livre -eût été décevant à comprendre. Mais j'avais l'esprit tendu un peu -anxieusement au sens des moindres paroles... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Oh! qu'il était beau, ce livre, et différent de ce que j'avais redouté -qu'il fût. Non, rien de dogmatique, ni de subversif, ni de présomptueux. -L'âme humaine, pénétrée, fouillée d'une façon nouvelle et inconnue; -mais, partout, une grande humilité dans la souffrance. De courts -chapitres, dont chacun développait une pensée rare et profonde, avec une -poésie grandement simple comme celle de la Bible; de temps à autre, des -choses d'abîme, chantées en une sorte de langue d'Apocalypse. Toute la -consolation, qui s'exhalait de cette plainte infinie, était dans la -résignation douce qu'on y sentait mêlée, et aussi dans la pitié pour les -plus humbles frères. Il était, ce livre, une forme nouvelle et suprême -de prière, l'appel angoissé de toute une humanité vers un Dieu; mais il -n'avait l'orgueil de rien détruire, ni de rien constituer, de rien -promettre. - -Et songer que ce livre, presque constamment génial, où elle avait mis le -plus vivant de sa grande âme, est sans doute perdu aujourd'hui, déchiré, -brûlé; que les hommes ne le liront jamais!... - -De temps à autre, la reine s'arrêtait. «Oh! je suis si fatiguée, -disait-elle, si fatiguée...» et sa voix, un moment, semblait mourir. -Oui, fatiguée, épuisée de souffrir par les autres: cela se voyait plus -que jamais, à sa figure incolore, blanche comme ses cheveux et comme sa -robe. - -Ensuite, la musique de la voix reprenait encore, dans une envolée -nouvelle, chantant les choses mystérieuses de l'âme... Et je me souviens -de ma surprise quand, à un moment, mes yeux tombèrent sur les -gondoliers: immobiles, penchés du côté de la reine,--ne pouvant saisir -que le charme du son et du rythme,--ils écoutaient tout de même, -captivés, ayant l'impression de quelque chose de religieux et de -supérieur. - -La lumière baissait toujours. Le large soleil rouge venait de s'abîmer -derrière un coin de Venise. C'était le crépuscule. - -Dans une mince pirogue, deux bizarres petites femmes s'étaient -approchées de nous, frêles et laides, de je ne sais quel monde, de je ne -sais quel âge, maniant la pagaye dans cette pirogue comme des -sauvagesses et vêtues de costumes de bain anglais. Arrivées tout près, -elles se jetaient à l'eau, venaient à la nage jusqu'à toucher nos -gondoles, pour écouter un instant la voix de la reine, d'un air étrange -et mauvais, puis plongeaient, reparaissaient ailleurs et revenaient -encore. - ---«Je n'y vois plus», dit la reine. Alors les gondoliers enlevèrent le -dais, et la fée blanche apparut mieux, à la lumière finissante. Sa voix -aussi s'éteignait. Au fond, sur le ciel jaune pâle, Venise se découpait -maintenant en noir. Dans ce crépuscule, les deux petites créatures, qui -plongeaient et replongeaient sans bruit, faisaient l'effet de mauvais -Esprits moqueurs du soir, tenus quand même là, sous le charme de la voix -délicieuse. - -Nous disions: «C'est assez. Votre Majesté est épuisée, nous la supplions -de ne plus lire...» Enfin le manuscrit tomba des mains de la reine. Il -faisait nuit. - - * * * * * - -De retour à l'hôtel, la reine, réellement à bout de forces, se fit -porter aussitôt sur son lit, et je fus privé de cette dernière soirée -que j'espérais passer près d'elle. Je quittais Venise le lendemain -matin, et elle m'avait promis de me recevoir un instant dans sa chambre -avant le départ. Quand je me penchai pour lui baiser la main, au moment -où les deux porteurs l'enlevaient dans son fauteuil, je ne me figurais -pas que je la voyais pour la dernière fois. - -Retiré dans ma chambre, je reçus un moment après, d'un domestique fidèle -à Sa Majesté, une de ces enveloppes grises timbrées de son chiffre et de -sa couronne. J'en retirai une feuille arrachée à quelqu'un de ces blocs -dont elle se servait toujours, et sur laquelle était écrit au crayon, de -sa grande écriture élégante et nette: - -_A présent vous ne pensez plus, n'est-ce pas, que mon livre veuille être -plus consolant que le christianisme. Non, il ne veut être que vrai._ - -_D'ailleurs, si peu de gens arrivent au christianisme réel! J'ai vu tant -de mensonges sous cet admirable manteau! Laissez-nous passer par les -phases de développement intellectuel que nous sommes probablement -prédestinés à traverser. Ne craignez rien. Nous sommes trop honnêtes -pour sombrer._ - - CARMEN SYLVA. - -Je restai longtemps à ma fenêtre, accoudé au balcon de marbre gothique, -regardant la féerie du clair de lune d'été, à mes pieds, sur Venise. Je -songeais à la destinée sombre de cette femme, admirable et vénérée. Je -revoyais en souvenir, dans le grand palais de Bucarest, les mauvais yeux -de toutes ses _filles_, le jour de sa fête, de ses _filles_ qui lui -doivent tout et qui lui en veulent de ce qu'elle n'ait pas fait plus -encore. - -J'ignore quelles erreurs politiques a pu commettre cette reine, pour -avoir encouru une telle défaveur, dans ce pays auquel elle avait donné -sa bonté, son coeur, sa vie. D'ailleurs, il ne m'appartiendrait pas de -les juger. - -Il est une seule faute que je vois bien: avoir voulu ce mariage, avoir -cru qu'une jeune fille, égale de tant d'autres qui enviaient sa faveur, -pourrait dans sa propre patrie devenir reine! Et cette faute a -probablement été la plus dangereuse de toutes; c'est celle que n'ont pas -pardonnée et ne pardonneront jamais toutes ces petites poupées -charmantes qui, il y a un an, dansaient la Hora, en longue chaîne -pailletée et dorée, autour de leur souveraine. C'est là l'origine des -haines déchaînées, de ces haines féminines qui ne reculent devant rien -et qui savent peu à peu entraîner toutes les autres. - -Et je sentais une immense pitié attendrie pour cette reine, un désespoir -de mon impuissance à la défendre, à seulement la venger un peu. - - -VII - - Dimanche 16 août. - -Une demi-heure avant mon départ, je descends, pour ma visite d'adieu -matinal à la reine. - -Mais, en bas, dans le grand salon, je trouve les demoiselles d'honneur -qui m'attendent. La reine, disent-elles, est plus malade, beaucoup plus -malade. Toutes deux ont passé la nuit à son chevet. Elle ne peut me -recevoir. - -Alors, je me mets à lui écrire, tout ce que je lui aurais dit dans cette -causerie de grand adieu. Puis, je confie ma lettre aux deux jeunes -filles, et une gondole m'emmène à la gare. - -Déjà monté dans le wagon qui doit m'emporter à Gênes, je vois venir, le -front en sueur, un _faquino_ qui avait couru après moi; il me remet une -enveloppe grise au timbre royal, et j'en retire un feuillet crayonné: - -_Je puis à peine écrire, étant plus mal et tout à fait au lit._ - -_Votre enthousiasme, au contraire, nous a fait tant de bien! Mais -j'aurais voulu reprendre l'altercation plus calmement. Vous n'auriez pas -eu d'effroi, et vous auriez vu combien le christianisme est encore chaud -et fort en nous, et nos espérances vastes et larges. Ne craignez pas de -petitesses dans votre cercle de fervents!_ - - CARMEN SYLVA. - - -VIII - - Novembre 92. - -Et c'est la dernière des dernières fois que j'aie vu l'écriture de la -reine. - -On ne sait quel sombre silence s'est fait autour d'elle, quel rideau de -plomb a été baissé devant son clair visage. Vaguement j'ai appris -qu'elle avait été emmenée, pour des mois de repos et de solitude, au -bord d'un lac italien, loin de tous ses fidèles d'autrefois. Et que -maintenant elle est dans un triste château des bords du Rhin... - - - - -CONSTANTINOPLE EN 1890 - - -C'est avec de l'inquiétude et une grande mélancolie que j'entreprends ce -chapitre du livre. Quand on m'a demandé de le faire, j'ai voulu me -récuser d'abord; mais cela m'a semblé une sorte de trahison vis-à-vis de -la patrie turque--et me voici. - -Par exemple, écrire une impersonnelle description, avec un détachement -d'artiste, j'en serais, dans le cas présent, moins que jamais capable. -Une fois de plus, ceux qui voudront bien me suivre devront se résigner à -regarder par mes yeux: c'est presque à travers mon âme qu'ils vont -apercevoir le grand Stamboul... - -Oh! Stamboul! De tous les noms qui m'enchantent encore, c'est toujours -celui-là le plus magique. Sitôt qu'il est prononcé, devant moi une -vision s'ébauche: très haut, très haut en l'air, et d'abord dans le -vague des lointains, s'esquisse quelque chose de gigantesque, une -incomparable silhouette de ville. La mer est à ses pieds; une mer que -sillonnent par milliers des navires, des barques, dans une agitation -sans trêve, et d'où monte une clameur de Babel, en toutes les langues du -Levant; la fumée flotte, comme un long nuage horizontal, sur -l'amoncellement des paquebots noirs et des caïques dorés, sur la foule -bariolée qui crie ses transactions et ses marchandages; l'incessante -fumée recouvre tout de son voile. Et c'est là-bas, au-dessus de ces -buées et de ces poussières de houille, que la ville immense apparaît -comme suspendue. En plein ciel clair, pointent des minarets aussi aigus -que des lances, montent des dômes et des dômes, de grands dômes ronds, -d'un blanc gris, d'un blanc mort, qui s'étagent les uns sur les autres -comme des pyramides de cloches de pierre: les immobiles mosquées, que -les siècles ne changent pas;--plus blanches, peut-être, aux vieux âges, -ces mosquées saintes, quand nos vapeurs d'Occident n'avaient pas encore -terni l'air alentour et que les voiliers d'autrefois venaient seuls -mouiller à leur ombre, mais pareilles toujours, et depuis des siècles -couronnant Stamboul de leurs mêmes coupoles géantes, lui donnant cette -même silhouette unique, plus grandiose que celle d'aucune ville de la -terre. Elles sont l'immuable passé, ces mosquées; elles recèlent dans -leurs pierres et leurs marbres le vieil esprit musulman, qui domine -encore là-haut où elles se tiennent. Si l'on arrive des lointains de -Marmara ou des lointains d'Asie, on les voit émerger les premières hors -des brumes changeantes de l'horizon; au-dessus de tout ce qui s'agite de -moderne et de mesquin sur les quais et sur la mer, elles font planer le -frisson des vieux souvenirs, le grand rêve mystique de l'Islam, la -pensée d'Allah terrible et la pensée de la mort... - -Au pied de ces mosquées sombres, j'ai passé autrefois le plus -inoubliable temps de ma vie; elles ont été les témoins constants de mes -courses d'aventure--pendant que les jours délicieux d'alors fuyaient si -vite. Je les voyais de partout, arrondissant là-haut leurs grands dômes, -tantôt blancs et mornes sous les soleils d'été, quand j'allais chercher -l'ombre des platanes sur quelque vieille place solitaire; tantôt -vaguement noirs, par les minuits de décembre, sous les froides lunes -indécises, quand mon caïque glissait clandestinement le long de Stamboul -endormi; toujours présentes--et presque éternelles--auprès de moi, -passant d'un jour sans lendemain, jeté là par le hasard. De chacune -d'elles émanait une tristesse différente, un recueillement spécial qui -planait sur tout le quartier solennel d'alentour. Peu à peu je les ai -aimées étrangement, à mesure que je vivais davantage de la vie turque, -que je m'attachais plus à ce peuple rêveur et fier, et que mon âme -transitoire de ce temps-là, toute pleine d'un amour angoissé, s'ouvrait -au mysticisme oriental. - -Ensuite, quand il a fallu partir... oh! avec quelle mélancolie sans -bornes, m'éloignant, un soir pâle de mars, sur la mer de Marmara, j'ai -regardé cette silhouette de ville, lentement diminuée, peu à peu -s'anéantir... Lorsque tout fut vague, presque perdu, seuls les grands -dômes et les minarets apparaissaient toujours au-dessus du froid -brouillard de mer; seul persistait le haut contour superbe de Stamboul. -Et alors, dans cette dernière image, s'est symbolisé, pour ainsi dire, -tout ce que je laissais là derrière moi de regretté amèrement, toute ma -chère vie turque à jamais finie: la silhouette unique s'est gravée en -dedans de mes yeux de manière à ne plus s'effacer. Pendant les années de -vie errante qui ont suivi, pendant mes exils, partout, sur les mers -lointaines, j'ai revu, dans mes rêves des nuits, la ville des dômes et -des flèches se profiler à l'imaginaire horizon gris des sommeils, -m'apportant chaque fois une impression triste de patrie perdue. Je la -dessinerais par coeur sans une faute--et, dans la vie réelle, chaque -fois que j'y reviens, c'est encore avec une émotion à la fois pénible et -délicieuse que le temps n'a guère atténuée. - -Mais je ne crois pas cependant que le mirage de mes souvenirs personnels -m'illusionne outre mesure sur le prestige de cet aspect. Il est -incontesté et il est légendaire; des voyageurs quelconques, même de ceux -qui ne comprennent rien à rien, reçoivent une singulière impression -d'arrivée dès que l'imposante silhouette commence à s'esquisser au loin. -Et tant que Stamboul--banalisé, hélas! de jour en jour et profané à -présent par tout le monde--conservera ce premier abord et ces lignes, il -restera encore, malgré tout, la merveilleuse cité des Califes, la cité -reine d'Orient. - -Autour de Stamboul se groupent d'autres quartiers, d'autres villes, et -des séries de palais et de mosquées dont l'ensemble forme -Constantinople: d'abord Péra, où les chrétiens habitent; puis, le long -du Bosphore, de Marmara à la mer Noire, une suite presque ininterrompue -de faubourgs. Et, par d'innombrables bateaux, par des légions de -caïques, toutes ces parties du même tout communiquent ensemble. La -grande ville, éparse le long des rives, égrène ses foules bigarrées sur -la mer,--et la mer est couverte de passants, la mer est un lieu qui -s'anime chaque jour d'un perpétuel va-et-vient. - - * * * * * - -Quartiers bien distincts, dont les habitants sont de race, de religion, -de costumes différents; quartiers qui jamais ne se ressemblent. - -Aucune capitale n'est plus diverse par elle-même, ni surtout plus -changeante d'heure en heure, avec les aspects du ciel, avec les vents et -les nuages--dans ce climat qui a des étés brûlants et une admirable -lumière, mais qui, par contre, a des hivers assombris, des pluies, des -manteaux de neige tout à coup jetés sur les milliers de toits noirs. - -Et ces rues, ces places, ces banlieues de Constantinople, il me semble -qu'elles sont un peu à moi, comme aussi je leur appartiens. Tous ces -désoeuvrés de boulevard que l'Express-Orient y jette maintenant en -foule, je leur en veux de s'y promener, comme à des intrus profanant mon -cher domaine sans y apporter l'admiration ni le respect que le vieux -Stamboul commande encore. Ces quartiers, qu'ils regardent avec un banal -étonnement, et que je connais, moi, comme ceux de pas une ville au -monde, je les ai parcourus jadis, à toute heure du jour ou de la -nuit--me mêlant d'ordinaire, au gré de ma fantaisie d'alors, à la vie -des plus humbles d'entre les gens du peuple. Mais comment pourrais-je en -parler dans ce livre avec l'impartialité qu'il faudrait? J'y retrouve à -chaque pas des souvenirs de jeunesse et d'amour. Comment les -jugerais-je? Je les adore!... - -Avant d'écrire ceci, j'ai voulu revenir une fois à Constantinople, en -simple touriste moi-même, et essayer de jeter un coup d'oeil plus -détaché sur cette ville où je n'ai plus aucun lien, hélas! qu'avec des -morts, où je n'ai plus rien à faire qu'une visite à des tombes. - -Et c'est de Roumanie que je m'y suis rendu, ce printemps de 1890, au -beau mois de mai, par l'ancienne route rapide de Roustchouk, Varna et la -mer Noire. - -A bord du paquebot qui me ramène--le matin du lundi 12 mai 1890, au -lever du jour,--tous les passagers sont sur le pont, l'oeil au guet, -pour ne pas manquer l'entrée du Bosphore, qui est un site classique, -hautement coté dans les «Guides» à l'usage de MM. les voyageurs. - -Il y a par le monde des sites beaucoup plus grandioses, avec une -végétation plus belle et des montagnes plus hautes. Dans les détails -intimes, sans doute, réside ce charme unique du Bosphore--qui est très -réel et indépendant de moi-même, puisque tous ceux qui viennent ici le -subissent. - -Maintenant voici Tcheragan, Dolma-Bagtché, la ligne des palais blancs -comme neige, posés tout au bord de la mer sur des quais de marbre. Alors -cela devient incomparablement beau, car, dans la vapeur du matin, les -trois villes apparaissent à la fois, les trois villes qui se regardent: -Scutari à gauche, en amphithéâtre sur la rive d'Asie; Péra à droite, -échafaudage de maisons et de palais couvrant toute la rive d'Europe, et, -au milieu, sur une pointe de terre qui s'avance entre les deux, -au-dessus d'un fouillis de navires et de fumées, dominant tout,--les -minarets et les grands dômes de Stamboul! - - * * * * * - -Sur la hauteur de Péra, dans un hôtel de touristes comme il faut, -encombré d'Anglais, où je suis très banalement descendu, mon salon de -louage a vue merveilleuse sur la Corne-d'Or, sur la pointe du -Vieux-Sérail et sur des infinis de mer bleue où s'échelonnent les îlots -d'Asie. C'est une des séductions de ce pays, les échappées qu'on a de -partout sur d'immenses lointains; de l'une quelconque de ces trois -villes ainsi assemblées, on domine les deux autres, avec la mer au delà; -n'importe où l'on habite, on est toujours sûr d'apercevoir, par-dessus -les premiers plans, par-dessus les toits ou les arbres, des choses -presque féeriques esquissées en l'air; le champ du regard est ici large -et profond comme nulle part ailleurs. - - * * * * * - -Six heures du soir, le même jour. (Qu'on me le pardonne, j'ai passé ma -journée en pèlerinages aux cimetières, en visites de souvenir à des -recoins quelconques n'ayant d'intérêt que pour moi-même.) - -L'heure du soleil couchant me trouve au quai de Top-Hané, assis en plein -air devant un café,--ce qui est une habitude de la vie d'Orient,--à -regarder passer le monde et tomber la nuit. - -Une sorte de lieu de méli-mélo et de transition, ce quai de Top-Hané, -une sorte de carrefour très vaste, où viennent aboutir, par de larges -rues, des quartiers absolument différents. - -Les beaux soirs comme celui-ci, la moitié de la voie y est encombrée par -des rangées de divans, en velours rouges ou bariolés, sur lesquels sont -assis des gens qui fument et qui rêvent. On est là, comme au parterre -d'un immense théâtre, pour regarder devant soi le grand mouvement de la -vie orientale et, sur le Bosphore, le va-et-vient des navires. Entre les -spectateurs de la mer, sur les fonds bleuâtres de l'eau et des collines -d'Asie, une haute mosquée se dresse, avec son dôme compliqué et ses -minarets à galeries ajourées. Elle est toute réchampie de blanc et de -jaune très tranchés,--deux nuances absolument turques, dont l'assemblage -en encadrements et en panneaux décore toutes les bâtisses relativement -modernes de Constantinople: la plupart des mosquées, des palais ou des -belles maisons un peu neuves sont ainsi peintes mi-parties--et ces -nuances font bien sur le bleu des lointains ou des eaux, servant -elles-mêmes de fond aux bigarrages des foules qui passent, aux -innombrables bonnets rouges qui coiffent toutes les têtes. A ces deux -couleurs des monuments, il faut ajouter le vert cru de ces grandes -plaques, chamarrées d'inscriptions d'or, qui surmontent inévitablement -tous les portiques, toutes les entrées, toutes les fontaines. Du blanc, -du jaune, du vert zébré d'or, voilà les tons de l'élégante mosquée d'en -face, et aussi des kiosques environnants, de tout cet assemblage de -constructions aux découpures orientales qui se détachent sur le bleu -assombri, sur le bleu déjà crépusculaire du Bosphore et de l'Asie. - -Les rangées de divans en plein air peu à peu se garnissent, sans -distinction, de personnages de toutes les races et de tous les costumes -du Levant. Les garçons affairés accourent, portant les microscopiques -tasses de café, et le raki, et les bonbons, et les braises ardentes dans -les petits vases de cuivre; la grande flânerie douce des soirs d'Orient -commence, les narguilhés s'allument, et les cigarettes blondes -remplissent l'air d'odorante fumée. Sur la voie libre passent encore -toutes sortes de gens et de voitures; des beaux cavaliers militaires -bien montés et de noble mine qui s'en vont vers les palais du Sultan ou -qui en reviennent; des loueurs de chevaux (dont Top-Hané est le quartier -général), tirant par la bride leurs bêtes toutes sellées; des marins de -nationalité quelconque débarqués après leur journée finie; des marchands -ambulants agitant leurs petites cloches, ou criant à tue-tête leurs -gâteaux, leurs sorbets, leurs fruits... - -A Galata, dont la grande rue, éternellement bruyante, vient mourir à ce -carrefour, une clameur s'enfle en _crescendo_, et, bien qu'assourdie -dans le lointain, arrive déjà jusqu'ici, aux rêveurs assis sur les -divans rouges. C'est la grande Babel du Levant, ce Galata. Jusqu'au -matin, le long du Bosphore, s'élève de tout ce quartier une clameur -d'enfer... - -A ce carrefour vient aussi aboutir Iéni-Tchirché, la plus grande des -rues en pente raide qui montent à Péra,--à la ville chrétienne, perchée -là-haut au-dessus de nos têtes. Et des deux côtés de cette rue, sous des -berceaux de vigne, devant les cafés turcs qui se suivent porte à porte, -encombrant tout de leurs petits tabourets et de leurs petites tables, -viennent s'asseoir par centaines ces portefaix qui ont peiné tout le -jour à remonter, des navires, des quais, des douanes, les malles des -voyageurs, les caisses et les ballots de marchandises. Joyeux du repos -des soirs, ils arrivent les uns après les autres, demandant un -narguilhé, ces hommes qui font métier de remplacer, avec leurs larges -épaules et leurs jarrets de fer, les camions, les chariots, inconnus à -Constantinople. - -Leur foule va peu à peu grossissant; bientôt ils se touchent tous, -pareillement vêtus en bure brune soutachée bizarrement de noir et de -rouge, la veste largement ouverte sur leur poitrine musculeuse noircie -de soleil. Leurs groupes serrés s'étagent en perspective, suivant la -montée de la rue rapide; le murmure de leurs causeries se mêle à ce -petit gargouillement spécial qui sort de leurs innombrables -narguilhés,--et la fumée grisante emplit l'air de plus en plus, à mesure -que la nuit tombe... - -Tout ce petit train des fins de jour est demeuré pareil, depuis tant -d'années que je le connais--et je me représente si bien ce qui se passe, -à cette même heure, dans les différents quartiers de l'immense ville!... - -Là-bas, vers le nord, en continuant par la large voie qui suit la mer, -on arriverait aux quartiers du Sultan: palais impénétrables, grands murs -de parcs, de casernes, de sérails. La nuit n'amène là que beaucoup de -tranquillité, sous les avenues d'acacias, en ce moment toutes blanches -de fleurs. - -Au-dessus de nos têtes, sur ces hauteurs qui nous dominent, le Péra -cosmopolite va commencer d'éclairer ses grandes boutiques européennes -aux étalages copiés sur ceux de Londres ou de Paris, et continuera, aux -lumières, son va-et-vient de voitures, à la façon d'Occident. L'approche -du soir, au lieu de calmer là-haut l'agitation incessante de la vie, va -l'exaspérer plutôt, à la lueur du gaz. Empressements de touristes -revenant de leurs excursions du jour, et se hâtant, avant la nuit -tombée, de regagner le bercail rassurant, la table d'hôte servie à -l'anglaise, la rue où l'on se sent comme en Europe; extravagances de -toilettes, risquées par des Levantines aux grands yeux lourds, qui -auraient été si jolies vêtues en Grecques, en Arméniennes ou en Juives. -Et, dans cet amusant pêle-mêle, la note d'Orient donnée quand même par -beaucoup de fez rouges qui circulent, par des équipes de portefaix aux -costumes bariolés de broderies qui remontent de la ville basse, des rues -plus orientales d'en dessous, ou bien encore--comme on est là très haut -au-dessus de la mer--par des échappées de lointain apparaissent entre -les banales maisons à plusieurs étages: un peu de Marmara au bleu -assombri, un peu de la côte d'Asie perdue dans le crépuscule... - -Là-bas derrière nous, au delà de cette colline de Péra qui nous -surplombe, des faubourgs turcs, arméniens ou juifs s'arrangent, au -hasard des coteaux ou des vallées, tout le long de la Corne-d'Or, face -au grand Stamboul, qui couronne l'autre rive et les domine; ils -communiquent entre eux par mer surtout, au moyen de ces caïques légers, -toujours en mouvement tant que reste au ciel une lueur de jour... Il est -curieux que le seul voisinage des choses perdues de vue depuis longtemps -avive ainsi le souvenir qu'on en avait conservé: il y aura tantôt quinze -ans que je n'habite plus par là, et j'avais presque oublié comment les -soirs s'y passent; or il me suffit d'être à Constantinople, assis à -songer--dans une rue différente cependant et très éloignée,--pour me -rappeler tout, avec une netteté complète, comme si j'étais parti -d'hier... D'abord le faubourg très turc de Kassim-Pacha, aux vieilles -maisonnettes, tout orientales, aux petites boutiques anciennes, aux -petits cafés qu'abritent des platanes: il était un de mes plus familiers -jadis, et j'y passais chaque jour. En ce moment même je me le représente -animé tout à coup de sa vie spéciale des soirs. Le flot des matelots de -guerre vient de s'y répandre, à la sortie de l'arsenal ou des grands -cuirassés noirs mouillés en face dans la Corne-d'Or. Joyeux et rieurs, -circulant par groupes en se donnant la main, ils remplissent les rues et -les places. Au lieu du bonnet, ils portent un fez, et leur col est rouge -au lieu d'être bleu: à part cela, ils ressemblent aux nôtres. Des femmes -qui les attendaient (des mères ou des soeurs, s'entend) se mêlent à eux, -drapées de longs voiles blancs, bleus ou roses. Leurs officiers aussi -s'arrêtent là pour fumer, dans les plus humbles cafés, parmi les hommes -du peuple.--Et c'est du reste une coutume particulière à la Turquie, ces -très démocratiques mélanges: des pachas, des beys assis au café parmi de -pauvres gens, causant avec eux ou leur expliquant les nouvelles--et la -dignité n'y risque rien, puisque, entre musulmans, on ne s'enivre -jamais.--D'autres faubourgs suivent, prenant de plus en plus des airs de -village à mesure qu'on s'avance vers l'intérieur des terres, et, -aussitôt après, commence, de ce côté-là, une campagne déserte, aride, -sans route, et encombrée de tombeaux, tristement charmante. - -La Corne-d'Or sépare tous ces quartiers, dont je viens de parler, du -grand Stamboul, où une sorte de silence religieux va se faire avec -l'obscurité. - -Et au fond de ce golfe enclavé dans une ville, tout au fond, sous les -vieux cyprès et les vieux platanes, le saint faubourg d'Eyoub, coeur de -l'Islam en Europe, enfoui dans une sorte de bocage funèbre, confinant -aux grands cimetières et entouré de tombes, va s'endormir dans un -effrayant silence, qu'interrompra seulement de temps à autre quelque -psalmodie sortie d'une mosquée. Dans tous les kiosques des morts, devant -les hauts catafalques surmontés de turbans, les petites lampes -veilleuses vont s'allumer; en passant le long des avenues sombres, on -les verra briller, à travers les grillages des fenêtres, comme des yeux -jaunes dans la nuit. - -Du reste, tout le grand Stamboul aussi va s'endormir, presque aussi -paisible qu'aux siècles passés, tandis que le tapage d'Occident -commencera dans les quartiers de la rive livrée aux infidèles. A peine, -dans les nouvelles rues, vers les parages de Sainte-Sophie, çà et là -quelques boutiques s'éclaireront; quelques cafés jetteront au dehors des -lueurs de lanternes: partout ailleurs dans l'immense ville, il n'y aura -rien que mystérieuse obscurité et lourd sommeil.--Il semble que cette -Corne-d'Or ne soit pas seulement un bras de mer séparant les deux -parties de Constantinople, mais qu'elle mette aussi un intervalle de -deux ou trois siècles entre ce qui s'agite sur une rive et ce qui -s'endort sur l'autre... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Tandis que je suis là, songeant en pleine rue sur ce divan rouge, et -regardant, à travers des fumées de narguilhés, la foule circuler dans la -pénombre, voici que tout là-haut en l'air une première couronne de feux -s'allume comme un signal, autour de la flèche aiguë d'un minaret de -Top-Hané: les illuminations religieuses! le Ramadan!!... J'avais oublié -que nous étions dans ce mois lunaire où tous les Turcs du peuple font de -la nuit le jour. Que disais-je donc du calme de Stamboul?... Tout à -l'heure, au contraire, et jusqu'au matin, il sera plus bruyant que Péra -et Galata réunis--et j'irai me mêler à ses gaietés étranges, à ses -foules... - - * * * * * - -Il est temps de rentrer à l'hôtel pour dîner. Au lieu de me rendre à -Péra par la montée directe de Iéni-Tchirché, je vais appeler d'un signe -un de ces bonshommes qui promènent devant moi des chevaux tout sellés, -et je ferai le grand tour, à travers le tumulte de Galata, pour remonter -ensuite par le Champ-des-Morts. - - * * * * * - -Galata au dernier crépuscule et aux lanternes! Cohue et tapage. Sur les -pavés, mon cheval sautille, un peu effaré, au milieu des passants -innombrables, dans le flot des fez rouges et des costumes de bure. Il y -a d'autres cavaliers qui passent ventre à terre, il y a un va-et-vient -continuel de voitures et de lourds tramways précédés de coureurs qui -sonnent de la trompe. Il y a une odeur d'alcool, d'absinthe et d'anis. -Les grands estaminets dangereux s'ouvrent et s'éclairent; les grands -alcazars invraisemblables illuminent leurs façades pavoisées--ceux où -l'on joue la pantomime italienne à côté de ceux où des orchestres de -dames hongroises exécutent le répertoire de Strauss. Déjà les mauvais -lieux regorgent de monde; des gens assis devant les cafés encombrent la -voie étroite et sont bousculés par les chevaux. On est assourdi d'un -brouhaha de conversations dans toutes les langues, d'un bruit confus de -cymbales, de sonnettes, de grosses caisses. Et je cours maintenant au -grand trot dans ce débordement d'hommes, m'amusant à dire, comme -autrefois, à voix claire: «_Bestour! Bestour!_» (Gare! Gare!), le cri -des foules turques, qui est comme le «_Balek! Balek!_» des foules -arabes... - -A l'hôtel, là-haut, la banalité d'une table d'hôte. Un monsieur, -touriste récemment vomi par l'Orient-Express, daigne me demander -quelques renseignements pratiques: - ---Il n'y a rien à faire à Stamboul le soir n'est-ce pas, monsieur? -(C'est le cliché que vous servent tous les guides des hôtels, qu'il n'y -a rien à voir à Stamboul le soir et que les promenades y sont -périlleuses.) - -Je le dévisage tout d'abord: - ---Oh non! monsieur: en effet, à Stamboul, rien du tout. Mais ici, à -Péra, tenez, tout à côté, faites-vous indiquer...: vous avez deux ou -trois _beuglants_ délicieux... - -Et vite, après ce dîner, un cheval de louage, pour m'enfuir... - -Dans la belle nuit d'étoiles, je descends par le Petit-Champ-des-Morts; -je chemine ensuite dans Galata, qui est en pleine fête, et enfin, -quittant cette rue bruyante, je m'arrête au bord de l'eau, à l'entrée -d'un pont qu'on ne voit pas finir, mais qui s'en va se perdre au loin -dans l'obscurité confuse. Là, tout change brusquement, comme change un -décor de féerie au coup de sifflet des machinistes. Plus de foule, ni de -lumières, ni de tapage: une profonde trouée de nuit et de silence est -devant moi; un bras de mer étend son vide tranquille entre ces quartiers -assourdissants que je viens de traverser et une autre grande ville, -d'aspect fantastique, qui apparaît au delà sur le fond étoilé de la -nuit, en silhouette toute noire dentelée de minarets et de dômes. Elle -se profile si haut que les coupoles de ses mosquées, s'exagérant dans -les buées enveloppantes, prennent des proportions de montagnes. C'est un -soir de Ramadan. Alors, à tous les étages de ces minarets, autour de -leurs galeries festonnées, brillent des rangs de feux en couronnes, et, -dans le vide, entre ces flèches de pierre qui pointent en plein ciel, -des inscriptions lumineuses suspendues par d'invisibles fils, effraient -comme des signes apocalyptiques tracés dans l'air avec du feu. - -J'ai hâte d'être là; un attrait, une indicible émotion de souvenir me -fait presser le pas, dans l'obscurité de l'interminable pont qui mène, à -travers ce bras de mer, à cette ville si noire. A mesure que j'approche, -montent toujours plus haut les coupoles et les minarets avec leurs -couronnes de feux. Me voici à leurs pieds; je quitte le plancher mouvant -du pont pour les cailloux et les fondrières d'une première place obscure -que domine la masse superbe d'une mosquée: je suis à Stamboul! - -Je vais tourner le dos aux quartiers neufs, aux boulevards récemment -alignés, dans les parages de Sainte-Sophie et de la Sublime-Porte, -qu'éclairent maintenant, hélas! des becs de gaz, où circulent des -voitures, des équipages d'ambassade promenant d'aventureux voyageurs. -C'est vers le Vieux-Stamboul, encore immense, Dieu merci! que je me -dirige, montant par de petites rues aussi noires et mystérieuses -qu'autrefois, avec autant de chiens jaunes couchés en boule par terre, -qui grognent et sur lesquels les pieds buttent. Mon Dieu! pourvu que -quelque édile ne me les détruise pas, ces chiens!... J'éprouve une sorte -de volupté triste, presque une ivresse, à m'enfoncer dans ce labyrinthe, -où personne ne me connaît plus--mais où je connais tout, comme m'en -ressouvenant de très loin, d'une vie antérieure... - -Il fait une nuit de mai douce, merveilleuse. L'obscurité garde une -transparence qui permet de se conduire, et au-dessus de ma promenade -errante, mais très haut, n'éclairant pas plus que les étoiles, planent -de tous côtés les cercles de feux accrochés aux minarets des mosquées, -les inscriptions lumineuses suspendues dans l'air. Les étroites rues -sombres que j'ai prises débouchent tout à coup sur l'immense place du -Séraskiérat, pleine de lumières, de monde, de musiques, de costumes. -Mais je traverse seulement ce lieu pour pénétrer plus avant dans le -coeur de la vieille ville, dans les quartiers exquis et non profanés -encore de la Suléimanieh et de Sultan-Sélim. Tantôt l'obscurité des -petites rues funèbres, tantôt les lumières et les foules. Dans les -cafés, des musiques d'Orient: violons tristes, qui gémissent des -mélodies à fendre l'âme; cornemuses qui chantent de vieux airs, à voix -aigre et plaintive. Et des campagnards, des Asiatiques, dansent entre -hommes, en longues chaînes se tenant par la main. - -De toute cette étonnante chose qui est une nuit de Ramadan à Stamboul, -voici l'image qui ce soir-là me charme le plus: vers minuit, dans une -rue solitaire, tout simplement un harem qui passe... Très étroite la -rue, très obscure; par-dessus les hautes maisons grillées, sur un coin -de ciel étoilé, on voit monter les minarets de la Suléimanieh, -gigantesques pointes noires--diaphanes, dirait-on--qui portent dans leur -longueur deux ou trois couronnes superposées de feux mourants.--Un grand -silence, et d'abord personne. Puis un groupe qui arrive, un groupe de -cinq ou six femmes, chaussées de babouches qui ne font pas de bruit; -fantômes bleus, rouges ou roses, enveloppés jusqu'aux yeux dans ces -pièces de soie lamée d'or qui se fabriquent en Asie. Deux eunuques les -précèdent armés de bâtons, les éclairant avec de grandes lanternes -anciennes... Cela passe, féerique et charmant; cela s'éloigne, cela s'en -va on ne sait où, s'enfermer dans on ne sait quel coin du mystérieux -dédale... Et l'obscurité semble plus épaisse après qu'ont disparu les -feux de leurs lanternes, qui faisaient danser leurs ombres sur les vieux -pavés et les vieux murs... - -_Mardi 13 mai 1890._--Je prends le récit de cette deuxième journée à -cinq heures seulement--pour l'arrêter avant la nuit. - -A cinq heures donc, en caïque, tournant le dos toujours aux quartiers -neufs, je remonte vers le fond de la Corne-d'Or, me rendant au faubourg -d'Eyoub. - -(Pour qui ne connaît pas Constantinople, les caïques sont ces espèces de -périssoires longues et minces, arquées en croissant de lune, où l'on -navigue couché--et que l'on trouve sur tous les quais par centaines, -comme à Venise les gondoles.) - -Cette Corne-d'Or devient plus paisible à mesure que l'on s'éloigne de -l'entrée, encombrée de paquebots, et la partie de Stamboul que je longe -à présent est de plus en plus antique, délabrée, morte: ce sont les très -vieux quartiers, d'où la vie s'est retirée peu à peu, pour se porter -ailleurs sur l'autre rive. Jamais, du reste, je ne leur avais tant -trouvé cet air de ruines envahies par les arbres; leurs toits noirâtres -disparaissent presque sous la fraîche verdure de mai. Et Eyoub est au -bout, touchant aux rideaux de cyprès noirs, aux grands bois funéraires. - -Un vent très vif et presque froid se lève, comme chaque soir à l'heure -où baisse le soleil; sur toute la surface de l'eau remuée, de petites -lames se forment. - -Eyoub, le saint faubourg, est toujours le lieu rare du suprême -recueillement, de la suprême prière. A l'entrée de l'avenue exquise qui -longe les saints tombeaux, je mets pied à terre sur des dalles verdies -par les siècles; l'avenue, devant moi, s'enfonce en profondeur, toute -blanche à travers l'espèce de bois sacré plein de sépultures, blanche de -ce même blanc verdâtre que prennent à l'ombre les marbres très vieux; -elle s'en va finir là-bas à l'impénétrable mosquée, dont on aperçoit -confusément le dôme, sous un bouquet de platanes et de cyprès immenses. -Elle est bordée, de droite et de gauche, par des kiosques, en marbre -blanc ajouré, remplis de catafalques et de morts, ou par des murs percés -d'arceaux en ogives à travers lesquels on aperçoit les cimetières: -étranges tombes aux dorures fanées, apparaissant dans la nuit verte de -dessous bois, mêlées à des fouillis d'herbes, de rosiers sauvages, de -ronces... - -Les passants sont toujours très rares dans cette avenue des morts: -quelques derviches qui reviennent de prier, ou quelques mendiants qui -vont s'accroupir là-bas aux portes de la mosquée. Ce soir, ce sont trois -petites filles turques, de cinq à dix ans, très jolies, qui gambadent, -vêtues d'éclatantes robes vertes et rouges. Cela déroute, de les voir -jouer gaiement dans ces marbres et dans cette ombre funéraire. Du reste, -jamais je n'étais encore venu ici à la splendeur de mai, et cette -verdure neuve, ces fleurs partout, détonnent autant que ces trois -petites filles. Des lieux si infiniment mélancoliques ne s'égayent pas -au printemps, bien au contraire: ce ciel aux nuances très douces, ces -grappes de roses, ces jasmins qui retombent des murs, et qui, depuis des -siècles, à la même saison, font leur même sourire si éphémère et si -trompeur, ajoutent encore à l'impression qu'on éprouve ici d'un -universel et irrémédiable néant. - - * * * * * - -_Mercredi 14 mai 1890._--A l'ambassade de France, ce matin-là, autour -d'une grande table fleurie de roses jaunes, nous sommes au moins trente -convives à déjeuner--tous touristes! - -Autrefois la traversée de la mer Noire les arrêtait encore; mais depuis -deux ans, avec le nouveau chemin de fer aboutissant au pied du -Vieux-Sérail, c'est effrayant, ce flot de désoeuvrés de l'Europe entière -qui vient ici fureter partout. - -Et je ne puis me rappeler sans sourire cette réflexion de la très -charmante ambassadrice, parcourant d'un regard fin et impayable sa -longue tablée: «Oh! moi, vous savez, par les temps que nous traversons, -je n'en suis pas à un touriste de plus ou de moins...» Cela dit sans -l'ombre d'une pensée désobligeante pour ses hôtes, mais prononcé avec je -ne sais quelle imperceptible nuance qui fait de cette petite phrase de -rien une chose infiniment drôle.--Tous choisis, gens aimables et de -bonne compagnie, ces voyageurs invités; trop nombreux seulement, -tournant à l'invasion, et alors pas décoratifs ici pour des yeux de -peintre: c'est tout ce que je leur reproche--sans y mettre, bien -entendu, plus de mauvaise pensée que notre ambassadrice. - -Le même jour, vers quatre heures du soir, Stamboul par la pluie. Un -orage depuis ce matin assombrissait l'air, et l'averse tombe décidément, -torrentielle. - -Sortant de la Sublime-Porte, je me réfugie, pour m'y abriter jusqu'à la -fin de la journée, dans le labyrinthe du Grand-Bazar (car Stamboul, -suivant l'usage d'Orient, a son «bazar», qui est comme une ville dans la -ville, que des murailles entourent, et qui, le soir, ferme ses épaisses -portes). - -Il y fait sombre et triste, aujourd'hui, sous ce ciel plein d'eau et -sous ces toitures de bois qui couvrent toutes les petites rues, laissant -des gouttières suinter; à travers une espèce de buée, de brouillard -crépusculaire, on voit briller les étoffes dorées, les milliers de -bibelots accrochés aux échoppes--et fourmiller les foules: femmes tout -de blanc voilées, hommes coiffés de bonnets rouges. Dieu merci! il n'a -guère changé encore, ce bazar. Dans des recoins connus, je retrouve les -mêmes obscurs petits cafés, qui sont revêtus de leurs vieux carreaux de -faïence persane aux étranges fleurs, et où servent depuis des années les -mêmes vieilles petites tasses. On peut y faire les mêmes rêves -qu'autrefois, en regardant, par la porte ouverte, la foule turque -s'agiter dans le demi-jour fantastique des avenues. Du fond de ces -retraites d'ombre, où l'on fume le tabac blond qui grise, tout ce -mouvement, tout ce bruit semble, dans le lointain, comme un immense -brouhaha de fantômes. - -Voici cependant, hélas! quelques essais nouveaux de boutiques à -l'européenne, avec des devantures vitrées. Et voici même quelques bandes -d'étrangers ahuris--touristes des agences, évidemment--qui passent en se -serrant les coudes, promenés à toute vapeur par des guides effrontés. -(Plus convaincus sont les touristes anglais: malgré leurs airs de -marcher en pays conquis, je crois que décidément je les préfère aux -Français gouailleurs, qui se plaignent des rues mal pavées, qui ne -voient du bazar que les quelques articles de Paris étalés çà et là, et -inclinent à penser que tous ces vieux marchands à turban, accroupis dans -des niches, font venir leurs tapis du _Bon Marché_ ou du _Louvre_.) Et -ils partiront tous ayant _vu_ Constantinople; et ils crieront même à la -mauvaise foi musulmane, parce qu'ils auront été volés, pillés (comme -cela leur revient de droit) par la plèbe des guides et des -interprètes--qui sont Grecs, Arméniens, juifs, Maltais, tout ce qu'on -voudra, mais jamais Turcs. Les Turcs du peuple se font bateliers, ou -manoeuvres, ou portefaix, mais ne se plient point au métier servile -d'exploiteurs d'étrangers. - -Je m'attarde à marchander de vieux bibelots d'argenterie--tandis que -dehors le jour baisse et la pluie tombe toujours. De plus en plus -désolé, ce bazar qui se vide, les affaires finies: le long des ruelles -couvertes, si vieilles, si vieilles, les boutiques se ferment; les -marchands s'en vont comme les acheteurs, et l'obscurité grise descend -dans ce labyrinthe, qui, la nuit, ne sera plus qu'un désert noir. - -Il faut s'en aller décidément. Je remonte sur un pauvre cheval de -louage, tout trempé des averses du jour, qui m'attendait à une des -portes de ce bazar et je m'achemine vers Péra. - -La pluie cesse; mais le ciel reste gris, les vieux toits ruisselants. En -descendant vers la Corne-d'Or, par les rues étroites, on marche dans les -flaques d'eau, faisant jaillir la boue. La ville a repris subitement ses -aspects d'hiver,--aspects, en somme, sous lesquels je l'ai le plus -connue et qui me tiennent au coeur d'une manière plus intime. Voici où -mes impressions redeviennent tout à fait personnelles: il est laid et -triste, Stamboul, par un pareil soir,--et cependant c'est ainsi que je -l'aime le plus. Je reviens à regret, très lentement, malgré l'eau qui -tombe encore en mille gouttières des toits mouillés. Oh! comme je me -replonge en plein passé, par cette soirée de pluie presque froide... - -Arrivant à l'hôtel, toujours sans hâte malgré mes vêtements trempés, j'y -trouve un mot de Son Excellence le Grand Vizir, m'informant que Sa -Majesté le Sultan veut bien m'inviter à venir ce soir, au palais de -Yeldiz, assister aux illuminations du Kadir-Guidjeci: «Un chaouch, me -dit-il, et une voiture seront là pour vous prendre...» - -Environ trois quarts d'heure après, presque en retard, ayant dîné à la -diable et fait avec fièvre ma toilette de cour, je roule à toute vitesse -vers Yeldiz, dans un landau découvert escorté d'un chaouch au galop, -fendant la foule de Péra. Le ciel s'est dégagé, les étoiles brillent. -Les illuminations merveilleuses du Ramadan s'allument partout; entre les -banales maisons, quand une échappée de lointain apparaît, on dirait -d'une féerie. - -C'est loin, ce palais de Yeldiz, presque dans la campagne, du côté -opposé à Stamboul, auquel nous tournons le dos dans notre course -empressée. Le Bosphore, qu'on aperçoit aussi de temps en temps, et, au -delà, Scutari, sont illuminés comme la côte d'Europe; la féerie se -prolonge de tous côtés, jusqu'aux dernières limites du champ de vue. - -En avant de nous, courant en sens inverse, voici un flot de monde, une -masse humaine qui se précipite comme furieuse, des hommes demi-nus -galopant et criant; et au loin je distingue le sinistre appel: _Yangun -vâr!_ - -Le feu! c'est le feu! Avec tant de maisons en bois, ici c'est continuel. -Tout un quartier brûle là-bas, jetant dans le ciel une grande lueur -rouge, ajoutant à la fête une illumination imprévue. Ces choses que l'on -traîne si vite avec un bruit lourd, ce sont les pompes, attelées -d'hommes affolés qui courent à toutes jambes; elles accrochent les roues -de ma voiture... Cris et bousculade... Mais on reconnaît le chaouch du -palais, on s'écarte, et nous passons... - -Maintenant, des avenues de banlieue, larges et droites, presque vides, -où nous reprenons notre train ventre à terre. - -Puis, devant nous, une grande lueur blanche et verte, non plus -d'incendie, mais de feux de Bengale: les jardins de Yeldiz. Nous -franchissons des grilles:--alors, subitement, plus de foule ni de bruit; -nous galopons dans des allées vides, silencieuses, illuminées à -profusion, bordées de myriades de feux qui forment des guirlandes et des -girandoles. Rien que des feux blancs, des globes blancs dans la verdure; -aucun bariolage ici, sur la terre, tandis que, par contre, le ciel est -entièrement étoilé de fusées bleues et rouges, rayé de pluies de feu de -toutes les couleurs. - -Les allées, où il n'y a toujours personne, vont en montant; il y fait de -plus en plus clair, de lumière blanche, tandis qu'un côté de l'horizon -reste ensanglanté par du rouge d'incendie. Une autre grille encore. Puis -des bataillons de cavaliers et de fantassins nous barrent le passage, -formant la haie serrée; ils portent tous des torches ou des lanternes, -comme pour quelque gigantesque retraite aux flambeaux. Des centaines -d'officiers sont là aussi, vêtus pour la plupart du dolman oriental aux -longues manches flottantes.--Oh! la belle et imposante armée! - -Ces milliers d'hommes, si immobiles, semblent absorbés dans un -recueillement religieux, au milieu de cette clarté étrange qui éblouit, -sous cette pluie de feux de couleurs changeantes dont le ciel de la nuit -est traversé. - -Le chaouch qui me guide a les mots de passe, et les rangs s'ouvrent -devant nous. Il me conduit au premier étage, dans un pavillon du palais: -salons vides où il fait étonnamment clair--clair des lampes intérieures -et de l'illumination du dehors, dont la lueur immense entre par les -fenêtres grandes ouvertes. Les boiseries, les meubles sont blancs et or; -tout est lumineux et blanc. A je ne sais quelle forme particulière du -silence, on a le sentiment de cette agglomération d'hommes en armes qui -sont là, muets, retenant presque leur souffle, oppressés par la présence -du Souverain. Et une admirable musique religieuse arrive du dehors: un -choeur de voix d'hommes très fraîches, très limpides, qui psalmodient -sur des notes singulièrement hautes, avec quelque chose de pas naturel, -d'extra-terrestre si l'on peut dire ainsi... - -Un aide de camp me reçoit dans ces salons. «Le Sultan, me dit-il, est -encore à la mosquée impériale, d'où partent ces chants suaves.» Mais la -prière touche à sa fin, et, en m'approchant d'une fenêtre, je verrai -tout à l'heure Sa Majesté sortir. - -A une cinquantaine de pas de moi, un peu en contre-bas de la fenêtre où -je suis, cette mosquée m'apparaît. Elle est toute fraîche et toute -blanche, très dentelée d'arabesques, en style d'Alhambra. Illuminée par -en dedans et par en dehors, elle semble transparente autant qu'une fine -découpure d'albâtre, et cette musique qui s'en échappe lui donne quelque -chose d'irréel; elle est comme la principale pièce de l'immense feu -d'artifice qui, ce soir, brûle partout. Alentour de son dôme étrangement -lumineux apparaissent, avec leurs myriades de globes blancs, les -avenues, les jardins par lesquels je suis arrivé. Des nuages de feu de -Bengale embrouillent devant moi tous les lointains, confondent toutes -les perspectives--déjà compliquées par la hauteur d'où je regarde. Un -gigantesque transparent, suspendu on ne sait comment dans l'air, porte -une inscription arabe brillante sur un fond couleur de nuit; avec toutes -les fantasmagories éblouissantes qui rendent la vue imprécise, il est -impossible de deviner à quelle distance cette inscription aérienne est -placée: elle paraît grande et lointaine comme un signe du ciel; elle -préside à cette fête de lumières; c'est elle qui lui donne son caractère -musulman, son caractère sacré.--Et au delà encore, on distingue des -coins de vrais lointains; sur une vague étendue noire, qui doit être le -Bosphore, posent de petits objets brillants, d'une forme spéciale--qui -sont des navires illuminés jusqu'aux pointes de leurs mâts... - -Directement au-dessous de moi, la superbe armée, toujours immobile et -recueillie, suit en esprit les prières qui se chantent dans la lumineuse -mosquée d'en face. Il semble qu'en ce moment l'âme de l'Islam se soit -concentrée dans ce blanc sanctuaire. Oh! ces chants, qui vibrent sous -cette coupole, monotones comme des incantations de magie et d'une -sonorité si belle et si rare! Voix d'enfants ou voix d'anges, on ne sait -trop. C'est aussi quelque chose de très oriental: cela se maintient sans -fatigue dans des notes surélevées, tout en restant d'une inaltérable -fraîcheur de hautbois; c'est long, long, sans cesse recommencé; c'est -très doux, très berceur; et pourtant cela exprime avec une infinie -tristesse le néant humain, cela donne le vertige des grands abîmes. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Cependant le Sultan va sortir. Les troupes frémissent d'un léger -mouvement attentif. Un landau attelé de chevaux de parade--qui trottent -tout cabrés, tout debout--vient se ranger devant les marches de marbre -de la mosquée, sur lesquelles on a jeté des tapis rouges; en même temps, -une trentaine de serviteurs accourent, chacun portant une de ces énormes -lanternes de soie blanche, d'un mètre de haut, qui sont d'étiquette -depuis un temps immémorial pour les sorties nocturnes des Califes. Sous -la coupole, le choeur religieux chante plus vite et plus fort, dans -l'exaltation finale.... - -Allah! voici le Sultan! Le palais, les jardins, le ciel s'embrasent d'un -feu plus clair. Le canon tonne comme un grand orage, et toutes les -troupes, inclinées jusqu'à terre, crient ensemble, avec leurs milliers -de voix: «Allah! Allah!» en longue clameur profonde..... - -Pour franchir les cent mètres qui séparent la mosquée des portes du -palais, le landau a pris le galop de course, emportant le Souverain; -derrière lui, d'autres voitures magnifiques galopent aussi, ramenant les -princesses, voilées, qui ont assisté à la prière; les serviteurs, -affolés, courent alentour, agitent leurs grandes lanternes blanches, et -les troupes se referment sur ce cortège avec un cliquetis d'armes. C'est -fini... - - * * * * * - -A la suite d'un aide de camp, je traverse des salons, des couloirs aux -murailles et aux colonnes de nuances claires et légèrement dorées. Il y -a ici, à Yeldiz, une grande sobriété d'ornementation et comme une trêve -de luxe: le Souverain, qui possède, le long du Bosphore, des palais de -fées dans des sites incomparables, préfère, pour son travail et pour son -repos, la simplicité relative de cette résidence, qu'il a fait -construire lui-même à côté d'un grand parc d'ombre. - -Me voici enfin dans une sorte d'immense antichambre de cour, également -simple, dont le seul luxe consiste en tapis magnifiques étouffant le -bruit des pas. Elle est, ce soir, peuplée de généraux, d'aides de camp -de toutes armes, en grand uniforme, les uns portant la longue tunique -droite, les autres le dolman oriental à grandes manches flottantes, les -uns coiffés du fez rouge, les autres du bonnet d'astrakan noir. Ils ont -très grand air guerrier; leur assemblée, à ce seuil des appartements -impériaux, est plus imposante que toutes les magnificences--et parmi -eux, voici l'héroïque figure d'Osman le Ghazi, le défenseur superbe de -Plevna. Tous sont debout, parlant à voix basse--ce qui semble indiquer -le voisinage très proche du Souverain. - -En effet, dans un petit salon latéral où me conduit le grand maître des -cérémonies, se tient Sa Majesté le Sultan, seul, assis sur un canapé. Il -porte un uniforme de général, que recouvre une capote militaire en drap -brun, et rien d'extérieur ne le distingue des officiers de son armée. - -Il y avait très longtemps que je n'avais eu l'honneur de voir Sa -Majesté, et, tandis que je m'incline pour le salut de cour, je songe -tout à coup, avec un peu de mélancolie, à une première entrevue -irrégulière, dont le Souverain évidemment ne peut avoir gardé aucun -souvenir... - -C'était il y a tantôt quinze ans, sur le Bosphore, le matin de son -avènement au trône--un de ces matins de clair soleil qui, revus au fond -du passé, nous semblent plus lumineux que ceux de nos jours. Les grands -caïques impériaux, à éperon d'or, étaient venus le prendre à la pointe -du Vieux-Sérail pour le conduire au palais de Dolma-Bagtché; c'était de -très bonne heure, il n'y avait aucune foule sur la mer, ni du reste -aucune garde autour du cortège, et mon caïque, à moi qui passais là sans -savoir, avait, par une maladresse de nos bateliers, abordé le sien: -alors le jeune prince, qui allait tout à l'heure devenir le Calife -suprême, avait machinalement jeté sur moi un de ces regards distraits -qui ne voient pas, son oeil noir paraissant plonger avec anxiété dans -les choses de l'avenir... - -Hélas! l'avenir de ce jour-là est devenu le passé d'aujourd'hui, et -cette image, évoquée dans ma mémoire, me fait mesurer soudainement -l'abîme de temps mort qui déjà nous sépare, l'un et l'autre, de cette -matinée de soleil et de prime jeunesse... - -L'accueil du Sultan pour ses hôtes est toujours d'une bienveillance -exquise, d'une distinction très simple, d'une bonne grâce toute -naturelle. Ils resteront pour moi inoubliables, les instants de ce -soir-là pendant lesquels j'ai eu l'honneur de causer avec le -Souverain--dans le calme un peu étrange de ce petit salon très sobrement -meublé, très quelconque en somme, mais dont le seuil était si -glorieusement gardé par ces chefs militaires parlant à voix basse, et -dont les fenêtres s'ouvraient sur le tumulte lointain de la grande ville -en fête, sur le ciel tout clair de feux de Bengale et de lueurs -d'incendie. - -Assuré d'être compris et d'être excusé avec la plus charmante -indulgence, j'ai osé dire tout mon regret mélancolique de voir s'en -aller les choses anciennes, de voir s'ouvrir et se transformer le grand -Stamboul. - -Mais j'ai arrêté là ma plainte d'artiste; ce que j'aurais aimé y -ajouter, un passant comme moi ne peut se permettre de le faire dans une -causerie avec un souverain, même pendant la plus gracieuse des -audiences. - -Pauvre grande Turquie, si fière à l'époque où la foi, le rêve sublime et -la noble bravoure personnelle faisaient la force des nations, comment -sera-t-elle bientôt, entraînée fatalement dans l'universelle banalité -moderne, aux prises avec les mille petites choses mesquines, pratiques, -utilitaires, qu'elle pouvait dédaigner jadis? Comment sera-t-elle, -surtout quand ses fils ne croiront plus? - -En exprimant mon attachement si profond pour ce peuple brave, j'aurais -été tenté pourtant de laisser paraître, un peu de mon inquiétude -attristée,--d'essayer de savoir si le Calife, au delà des transitions -effroyables du présent, entrevoit quelque mystérieuse aurore de temps -nouveaux, que mes yeux moins clairs ne peuvent pas distinguer encore. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -_Jeudi 15 mai 1890._--C'est le matin, l'extrême matin frais et pur. - -Je m'éveille, non pas dans mon logis avoué de Péra, mais en plein -Stamboul, dans une quelconque de ces petites auberges où l'on dort par -terre, tout habillé, sur des matelas blancs. - -Parti hier au soir très tard du palais impérial, j'ai jeté à l'hôtel, en -passant, mes habits de gala, et vite m'en suis venu ici, sur l'autre -rive de la Corne-d'Or, pour me mêler encore une fois à la fête nocturne -des rues.--Puis, les derniers feux du Ramadan s'éteignant sur les -minarets, je suis entré au hasard dans le gîte le plus proche, pour -dormir. - -Aucune horloge ne sonne, la nuit, dans ces quartiers de Stamboul, et, au -réveil, j'ai l'inquiétude de l'heure, un aide de camp de Sa Majesté -devant venir me prendre là-bas dans mon appartement officiel pour me -faire visiter les trésors des Sultans. - -La porte de l'auberge franchie, c'est dehors un enchantement de vivre, -une ivresse de respirer. Les vieilles petites rues, où personne ne -passe, s'éclairent joyeusement à l'éternel soleil comme pour quelque -fête de jeunesse ne devant jamais finir. Oh! la pureté rare de ce matin -du mois de mai oriental, la fraîcheur toute neuve et vivifiante de cet -air et de cette lumière!... - - * * * * * - -Redescendu près de la Corne-d'Or, j'arrive à cette place aux antiques -platanes que la mosquée de la Valideh domine d'un côté de sa haute masse -grise, de ses minarets et de ses dentelures arabes. Sur les autres -faces, il y a des berceaux de vigne, de petits cafés, de petites -boutiques de barbiers et de marchands de babouches; tout cela très vieux -et très oriental, nullement dérangé et pouvant aussi bien être à Ispahan -ou à Bagdad. - -Sur cette place, encore plus que dans les rues, il est délicieux, cet -extrême matin de mai. Le soleil levant dore la mosquée, dore par -en-dessous les frais platanes; il y a dans l'air une buée blanche qui -est comme le voile virginal du jour. Les petits cafés turcs commencent à -s'ouvrir, et deux ou trois bonshommes se font déjà raser par les -barbiers, en plein air, sous les arbres. - -Il doit être de très bonne heure évidemment, et j'ai le temps de -m'arrêter ici avant de rentrer à Péra. Sous des treilles je m'assieds, -demandant un café, avec ces petits bonbons chauds que l'on vend ici le -matin aux bonnes gens du peuple, et tout cela me paraît meilleur que le -plus raffiné des déjeuners.--Il semble que l'on sente en soi-même monter -ce renouveau de vie qui resplendit partout au dehors, rajeunissant les -choses centenaires d'alentour. - -Environ deux heures après, vers huit heures, une voiture me ramène -encore à Stamboul, dans une tenue très différente, en compagnie d'un -aide de camp de Sa Majesté; et, dans un quartier solennel, désert, où -l'herbe pousse entre les pavés, notre cocher nous arrête devant une -enceinte effroyable, comme celles des forteresses du moyen âge. - -Ces murs enferment un petit recoin de la Terre qui est absolument -spécial, unique, qui est une pointe extrême de l'Europe orientale, un -promontoire avancé vers l'Asie voisine, et qui, de plus, fut, pendant -des siècles, la résidence des Califes, un lieu d'incomparable splendeur. -Avec le saint faubourg d'Eyoub, c'est ce qu'il y a de plus exquis à -Constantinople: c'est le «Vieux-Sérail»--un nom qui évoque à lui seul un -monde de rêves... - -On nous ouvre dans ces murs une porte de citadelle, et alors, sitôt que -l'enceinte est franchie, la mélancolie délicieuse des choses intérieures -nous est révélée, le passé mort nous prend à lui et nous enveloppe de -son suaire. - -D'abord du silence et de l'ombre. Des cours vides, désolées, où l'herbe -des lieux abandonnés pousse entre les dalles, et où vivent encore des -arbres centenaires, contemporains des magnifiques Sultans d'autrefois: -cyprès noirs hauts comme des tours, platanes qui ont pris des formes -inusitées, tout creusés par le temps, ne se soutenant plus que sur de -monstrueux lambeaux d'écorce et s'inclinant comme des vieillards. - -Puis viennent des galeries, des colonnades en style turc ancien; la -véranda, encore peinte d'étranges fresques, sous laquelle le grand -Soliman daignait faire entrer les ambassadeurs des rois d'Europe... Et -ce lieu, heureusement, ne s'ouvre guère aux visiteurs profanes, n'est -pas encore une vulgaire promenade de touristes; derrière ses hautes -murailles, il garde un peu de mystérieuse paix, il est tout empreint de -la tristesse des splendeurs mortes. - -Traversant ces premières cours, nous laissons sur la droite -d'impénétrables jardins, où l'on voit émerger, d'entre les bouquets de -cyprès, de vieux kiosques aux fenêtres fermées: résidences de veuves -impériales, de princesses âgées qui viennent finir là leurs jours dans -une retraite austère, au milieu d'un des sites les plus admirables du -monde. - -Elle est tout ensoleillée, tout éblouissante de tranquille lumière, la -dernière partie de ce lieu muré où nous voici parvenus: la pointe finale -du Vieux-Sérail--et de l'Europe. C'est une esplanade solitaire, très -élevée, très blanche, dominant les lointains bleus de la mer et de -l'Asie. Le clair soleil du matin inonde là-bas ces profondeurs d'espace, -où des villes, des îlots, des montagnes, s'esquissent en teintes légères -au-dessus de la nappe immobile de Marmara. - -Il y a autour de nous d'antiques constructions, également blanches, qui -contiennent tout ce que la Turquie possède de plus précieux et de plus -rare: - -D'abord le kiosque, interdit aux infidèles, où le manteau du Prophète -est conservé dans une housse brodée de pierreries; - -Puis le kiosque de Bagdad, entièrement revêtu à l'intérieur de ces -faïences persanes d'autrefois, qui sont sans prix aujourd'hui: les -branches de fleurs rouges y étaient faites avec du corail, qu'on -liquéfiait par un procédé perdu et qu'on étendait comme une peinture; - -Puis le Trésor impérial, très blanc lui aussi sous ses couches de chaux, -et grillé comme une prison, dont on m'ouvrira tout à l'heure les portes -de fer. - -Et enfin un palais inhabité, mais entretenu minutieusement, où nous -allons entrer nous asseoir. Des marches de marbre blanc nous mènent aux -salons du rez-de-chaussée, qui ont dû être meublés vers le milieu du -siècle dernier dans le goût européen d'alors. Ils sont d'un style Louis -XV auquel un imperceptible mélange d'étrangeté orientale donne un charme -à part. Des boiseries blanches et or, des lampas vieux-cerise ou -vieux-lilas à fleurs blanches; rien que des nuances claires, adoucies -par le temps. De grands vases de Sèvres et de Chine, très peu d'objets, -mais tous anciens et rares. Beaucoup d'espace, d'air, de clarté; une -tranquille symétrie dans l'arrangement des choses--qu'on devine -habituées à l'immobilité, à l'abandon. - -Et là, dans cette sorte de solitude somptueuse, assis sur ces fauteuils -d'un rose délicieusement pâli, devant les larges fenêtres ouvertes, nous -avons, de ce dernier promontoire de l'Europe, la vue splendide qui -charma les Sultans de jadis. A notre gauche et très bas sous nos pieds, -le Bosphore se déroule sillonné de navires et de caïques; les blancheurs -des quais de marbre s'y reflètent; les blancheurs des nouvelles -résidences impériales, Dolma-Bagtché et Tchéragan, s'y renversent en -longues traînées pâles; la série des palais et des mosquées s'échelonne -magnifiquement sur ses rives. En face, c'est l'Asie, encore bleuâtre -dans un reste de buée matinale; c'est Scutari, avec ses dômes et ses -minarets, avec son immense Champ-des-Morts, sa forêt de cyprès sombres. -A droite, les étendues infinies de Marmara;--de lointains paquebots s'y -promènent, perdus dans tout ce bleu diaphane, petites silhouettes -grises, traînant des fumées... - -Comme il était bien choisi, le lieu, pour dominer, pour surveiller de -haut cette Turquie, assise superbement sur deux des parties du monde! Et -aujourd'hui quelle paix ici et quelle mélancolique splendeur, dans cet -isolement si complet des modernes agitations de la vie, dans ce grand -silence d'abandon, sous ce clair et morne soleil!... - -Lorsque le gardien des Trésors--vieillard à barbe blanche--se dispose, -avec ses grosses clefs, à nous ouvrir la porte de fer, vingt personnages -assermentés viennent former la haie, dix à droite, dix à gauche, de -chaque côté de cette entrée--ce qui est une obligation d'étiquette. - -Nous passons au milieu de leur double file, et nous pénétrons dans des -salles un peu obscures, où ils nous suivent tous. - -Jamais caverne d'Ali-Baba ne fut remplie de telles richesses!--Depuis -huit siècles on a entassé ici des pierres introuvables et les plus -étonnantes merveilles d'art. A mesure que nos yeux, reposés du soleil de -dehors, se font à la pénombre intérieure, les diamants commencent -d'étinceler partout. Les choses sans âge et sans prix sont, à profusion, -classées par espèces sur des étagères. Des armes de toutes les époques, -depuis Tchengis-Khan jusqu'à Mahmoud; des armes d'argent et d'or -surchargées de pierreries. Des collections de coffrets d'or de toutes -les grandeurs et de tous les styles, les uns couverts de rubis, les -autres de diamants, les autres de saphirs; quelques-uns même, taillés -dans une seule émeraude grosse comme un oeuf d'autruche. Des services à -café, des buires, des aiguières de formes antiques et exquises. Et des -étoffes de fées; des selles, des harnais, des houssines de parade pour -les chevaux, en brocarts d'argent et d'or, brodés et rebrodés de fleurs -en pierres précieuses; des trônes très larges, faits pour s'y asseoir -les jambes croisées: celui-ci tout en rubis et perles fines, qui donnent -ensemble un éclat rose; celui-là entièrement revêtu d'émeraudes et -brillant d'un reflet vert, comme ruisselant d'eau marine. - -Dans la dernière salle nous attend, derrière des vitres, une immobile et -effroyable compagnie: vingt-huit poupées macabres de grandeur humaine, -debout, droites, alignées militairement et se touchant les coudes. Elles -sont coiffées toutes de ce haut turban en forme de poire dont l'usage -s'est perdu depuis un siècle et qu'on ne voit plus que posé sur les -catafalques des grands personnages défunts, dans le demi-jour des -kiosques funéraires, ou bien sculpté sur les tombes--tellement, que ce -turban-là est absolument lié pour moi à l'idée de la mort. Jusqu'au -commencement de ce siècle, chaque fois que mourait un Sultan, on -apportait ici une poupée qu'on habillait avec les vêtements de gala du -souverain passé, on lui mettait à la ceinture ses armes merveilleuses, -on la coiffait de son turban et de sa magnifique aigrette de -pierreries,--et elle restait ainsi, pour jamais, couverte de ces -richesses éternellement perdues. Les vingt-huit Sultans, qui se sont -succédé depuis la prise de Constantinople jusqu'à la fin du XVIIIe -siècle, ont dans cette salle leur simulacre debout, en tenue de parade; -lentement, la sombre et somptueuse assemblée s'est accrue, les nouvelles -poupées funèbres venant une à une se ranger dans l'alignement des -anciennes qui les attendaient là depuis des centaines d'années, sûres de -les voir venir--et ils se touchent les coudes à présent, tous ces -fantômes qui ont régné à des siècles d'intervalle, mais que le temps a -rapprochés dans le même pitoyable non-être. - -Leurs longues robes sont des plus étranges brocarts, aux grands dessins -mystérieux, aux nuances éteintes par la durée; des poignards sans prix, -aux larges pommeaux faits d'une seule pierre précieuse, se rouillent, -malgré les soins, dans les soies des ceintures; il semble même que les -énormes diamants des aigrettes aient à la longue adouci leurs feux, -brillent d'un éclat jaune et fatigué. - -Et ce luxe inouï, saupoudré de poussière, est triste à regarder. -Fabuleusement magnifiques, les poupées à haute coiffure, objets de tant -de convoitises humaines, surveillées là derrière de doubles portes de -fer, inutiles et dangereuses, voient passer les saisons, les années, les -règnes, les révolutions, les siècles, dans la même immobilité et le même -silence, tout le jour à peine éclairées à travers le grillage des -vieilles fenêtres, et sans lumière dès que le soleil se couche... -Chacune porte son nom, écrit comme un mot banal sur une étiquette -fanée--des noms illustres et jadis terribles: Mourad le Conquérant, -Soliman le Magnifique, Mohamed et Mahmoud... Je crois qu'elles me -donnent, ces poupées, la plus terrifiante leçon de fragilité et de -néant... - - * * * * * - -A l'«échelle» du Vieux-Sérail, nous attend un grand caïque du palais, à -huit paires de rames, et nous descendons nous y étendre sur des -coussins: elle est particulière à la Turquie cette façon de naviguer à -demi couché, les yeux au niveau de l'eau sur laquelle on glisse. - -Les rameurs portent tous la traditionnelle chemise en gaze de soie -blanche, ouverte sur leur poitrine basanée: impassibles, noircis de -soleil, ils ont l'air d'être en bronze avec des dents de porcelaine. - -Le Bosphore, tranquille, miroite sous une lumière ardente. - -Nous passons très au large des paquebots, des fumées, de tout ce qui, en -face de la Corne-d'Or, encombre et salit la mer. - -En deux ou trois endroits, à Dolma-Bagtché sur la rive d'Europe, à -Belerbey sur la rive d'Asie, nous accostons à des quais de marbre d'un -blanc immaculé, devant des palais déserts aux grilles blanches et -dorées. C'est le grand charme unique de ces résidences du Sultan, leur -neigeuse blancheur tout au bord de l'eau bleue. - - * * * * * - -Au dedans de ces palais inhabités, dont les gardiens nous ouvrent les -portes, beaucoup de magnificence: des forêts de colonnes de toutes -couleurs, des fouillis de torchères et de girandoles, des plafonds très -compliqués en style oriental, des brocarts lamés et des soies de -Brousse.--Mais personne dans ces salles de parade, au milieu de ce luxe -si frais, entretenu avec tant de soin. Le Souverain et sa cour n'y -viennent même plus. - -Il est environ midi quand nous rentrons au palais de Yeldiz, après cette -rapide visite aux autres résidences impériales. - -A Yeldiz, une impression de calme extrême, de sérénité et de silence. -Nous sommes encore en Ramadan, époque de retraite, de prière, et, dans -la maison de Sa Majesté le Sultan, plus encore que partout ailleurs, on -observe rigoureusement le jeûne, qui, pendant ce mois religieux, ne doit -être rompu qu'après le coucher du soleil. Pour moi seul, qui ne suis pas -astreint à la loi mahométane, un déjeuner est servi; mais voici que je -me sens très confus de me mettre à table dans ce palais où l'on ne mange -pas: pour la première fois de ma vie, déjeuner me paraît presque une -inconvenance, une grossièreté d'Occident. - -J'ai d'ailleurs beaucoup mieux à faire. Sur les feuillets dorés d'un -block-notes qu'un interprète m'a apporté, il m'est permis encore de -transmettre un peu de ma pensée écrite au Souverain, aujourd'hui -invisible, mais dont on devine la présence très proche.--Et j'admire que -Sa Majesté, entre les mille occupations dévorantes de la vie du trône, -puisse encore n'être étranger à rien en fait de littérature et d'art. - -Les fenêtres ouvertes laissent entrer à flots de la lumière et du -silence; des rayons du soleil de mai courent sur les murs blancs, sur -les brocarts clairs des meubles. La vue est, au premier plan, sur des -jardins fleuris, puis sur des lointains profonds: toujours ces échappées -charmantes de mer et d'Asie, qu'on a de partout dans cette ville bâtie -en terrasse, balcon avancé de l'Europe. - -La mosquée impériale est là aussi, tout près, montrant son dôme ajouré. -Et, tout en fumant les plus exquises cigarettes blondes, je cause des -chants religieux d'hier au soir avec Son Excellence le Grand Vizir--qui -sait être à volonté le plus courtois et le plus raffiné des Français. - -«Approchez-vous d'une fenêtre, me dit-il, pour écouter la voix -incomparable qui va dans un instant chanter la prière.» - -En effet, au milieu du tranquille silence extérieur, tout à coup la voix -s'élève, délicieusement sonore; elle a le mordant d'un hautbois et la -pureté céleste d'un orgue d'église; avec une sorte de détachement -inexpressif, comme en sommeil et en rêve, elle jette la prière musulmane -aux quatre coins du ciel bleu... Et alors une intense impression d'Islam -revient me faire frissonner jusqu'aux cordes profondes; dans ce salon -gai et clair, qui aurait aussi bien pu être ailleurs, en un château -quelconque de France, je l'avais peu à peu perdue, cette impression-là, -qui est pour moi infiniment mélancolique, à la fois berceuse et -angoissante, sans que j'aie jamais pu la bien définir. - -Encore plus beau que cette voix d'or, qui vibre aujourd'hui toute jeune -et puissante, mais qui demain passera, encore plus beau est ce chant -presque immortel qui, depuis des siècles, cinq fois par jour, plane sur -les villes et la terre turques. Il symbolise toute une religion, tout un -mysticisme calme et fier; il est la plainte et l'appel jetés vers -en-haut, par ces frères d'Orient qui savent mieux garder que nous les -vieux rêves consolateurs, qui marchent encore les yeux fermés pour ne -pas voir le gouffre de poussière, et s'endorment dans les mirages -magnifiques... Tant que cette prière continuera de faire courber les -têtes alentour des mosquées, la Turquie aura toujours ses mêmes soldats -superbes, aussi insouciants de mourir... - - - - -CHARMEURS DE SERPENTS - - -A Tétouan, la ville blanche, c'était le printemps, le crépuscule de mai, -la paix des immobiles soirs roses. Sur les terrasses, sur les vieux -petits dômes, sur l'ensemble des vieilles petites maisons centenaires, -s'étendait la blancheur infinie des chaux; partout s'étendait le mystère -de ce même linceul blanc. De lents promeneurs, vêtus de nuances -exquises, passaient en regardant dans leur rêve, et leurs longs yeux -noirs, magnifiques, ne semblaient pas voir les choses de la terre. Le -couchant éclairait d'or, éclairait rose, et, dans les replis des -vieilles maisons presque sans forme et sans âge, les chaux peu à peu -bleuissaient comme des neiges à l'ombre. Il y avait des passants jaune -d'or, vert pâle ou couleur de saumon; des passants bleus et des passants -roses; d'autres, qui avaient choisi de plus rares et d'indicibles -teintes; tous majestueux et graves, visage de bronze et regard -intensément noir. Çà et là, des touffes de fraîches plantes de -printemps, des coquelicots, des résédas, des boutons d'or, éclataient, -posés et fleuris au hasard, sur les vieux murs, sur la neige bleuâtre -des vieux murs. Mais le blanc mort des chaux dominait tout; il semblait -éclairer et renvoyer de la lumière atténuée vers le profond ciel doré -qui en était déjà rempli. Nul part n'existaient d'ombres dures, ni de -contours accusés, ni de couleurs sombres; sur cette blancheur de tout, -les êtres vivants, qui se mouvaient avec lenteur, ne faisaient passer -que des teintes claires, étrangement claires, fraîches comme dans des -visions non terrestres; tout était adouci et fondu dans de la tranquille -lumière; il n'y avait de noir que tous ces grands yeux de rêveurs... - -D'un peu loin on entendait préluder la flûte triste, triste, et le -tambourin sourd des charmeurs de serpents. Alors, les lents promeneurs, -qui d'abord marchaient sans but dans ce blanc dédale, se dirigeaient peu -à peu vers le même point, répondant à l'appel de cette musique. - -A un grand carrefour, au faîte de la ville, ces charmeurs s'étaient -placés. On voyait de là, dans des profondeurs qui bleuissaient, des -successions de lignes blanches presque sans contours, qui étaient des -terrasses; quelque chose comme un éboulement de blocs de neige, qui -était Tétouan à demi perdu dans la vapeur du soir de mai. - -Les hommes aux longs vêtements faisaient cercle autour des charmeurs. Et -les charmeurs, nus et fauves, chantaient et dansaient en agitant leur -chevelure bouclée, dansaient comme leurs serpents, en tordant leur buste -souple, d'après leur musique de flûtes. Et tout était beau, depuis le -ciel jusqu'au plus humble chamelier aux bras de bronze, qui regardait en -rêvant, sans voir. - -Et moi, je restais là au milieu d'eux, n'appréciant plus les durées, -charmé comme eux, et, par hasard, me reposant un peu parmi ces -immobiles, ignorants des heures qui passent. Et ces tambourins, ces -flûtes tristes--et toute cette Afrique--exerçaient sur moi leur charme -berceur, aussi magiquement qu'autrefois, dans mes plus lointaines années -jeunes... - -Vraiment, c'est toujours ce pays qui me chante, sur le rythme le plus -doux, l'universelle chanson de la mort. - - - - -UNE PAGE OUBLIÉE DE MADAME CHRYSANTHÈME - - - Nagasaki, dimanche 16 septembre 1885. - -Depuis la veille, j'avais décidé d'aller avec Yves au temple de -«Taki-no-Kanon», un lieu de pèlerinage situé à six ou sept lieues d'ici, -dans les bois. - -A dix heures du matin, par un soleil déjà brûlant, nous nous mettons en -route dans des chars à djins, emmenant une relève de coureurs choisis, -trois hommes pour chacun de nous, et des éventails. - -Nous voilà bientôt hors de Nagasaki, roulant grand train dans la verte -montagne, montant, montant toujours. D'abord nous suivons un torrent -large et profond, dans le lit duquel des blocs de granit se dressent -partout comme des menhirs, les uns naturels, les autres érigés de main -d'homme et vaguement taillés en forme de dieux; au milieu des verdures -et de l'eau jaillissante, on les voit surgir, simples rochers -quelquefois, ou bien fantômes gris, ayant des embryons de bras et des -ébauches de figures.--Les Japonais ne peuvent laisser la nature -naturelle; jusque dans ses recoins sauvages, il faut qu'ils lui -impriment une certaine préciosité mignonne ou bien qu'ils l'arrangent en -cauchemar, en grimace.--Nous roulons très vite, très vite, secoués, -balancés; même sur les pentes raides, les jarrets de nos coureurs ne -faiblissent pas, et nous continuons de nous élever par une route en -zigzags de serpent. - -Une route aussi belle que nos routes de France,--avec des fils -télégraphiques, dont la présence surprend au milieu de ces arbres -inconnus. - -Vers midi, à la rage ardente du soleil, arrêt dans une -maison-de-thé,--qui est au bord du chemin, hospitalière, dans un -renfoncement ombreux et frais de la montagne. Une source bruissante est -amenée dans la maison même, paraît sortir, comme par miracle, d'un vase -en bambou, puis tombe dans un bassin où sont tenus, sous l'eau claire, -des oeufs, des fruits, des fleurs. Nous mangeons des pastèques roses, -refroidies dans cette fontaine et ayant un goût de sorbet. - - * * * * * - -Repris notre route. - -Nous arrivons maintenant tout en haut de cette chaîne de montagnes qui -entoure Nagasaki comme une muraille. Bientôt nous allons découvrir le -pays au delà. Pour le moment nous courons dans des régions élevées, où -tout est vert, admirablement vert. Les cigales font partout leur grande -musique et de larges papillons volent au-dessus des herbages. - -On sent bien pourtant que ce n'est pas l'éternelle quiétude chaude, -morne, des pays des tropiques. Non, c'est la splendeur de l'_été_, de -l'été des régions tempérées; c'est la verdure plus délicate des plantes -annuelles qui poussent au printemps; ce sont les fouillis d'herbes -hautes et frêles qui, à l'automne, vont mourir; c'est le charme plus -éphémère d'une saison comme les nôtres;--l'accablement délicieux de nos -campagnes à nous, par les brûlantes après-midi de septembre. Ces forêts, -suspendues aux pentes des collines, jouent, dans les lointains, celles -d'Europe; on dirait nos chênes, nos châtaigniers, nos hêtres. Et ces -petits hameaux, aux toits de chaume ou de tuiles grises, qui -apparaissent çà et là groupés dans les vallées, ne dépaysent pas, -ressemblent aussi aux nôtres. Le Japon n'est plus indiqué par rien de -précis,--et maintenant ces lieux me rappellent certains sites -ensoleillés des Alpes ou de la Savoie. - -De très près seulement, les plantes étonnent, presque toutes inconnues; -les papillons qui passent sont trop grands, trop bizarres; les senteurs -diffèrent. Et puis, dans ces villages aperçus au loin, on cherche des -yeux quelque église, quelque vieux clocher comme dans notre Europe, et -on n'en découvre nulle part. Aux coins des routes, ni croix ni -calvaires. Non, sur les tranquillités de ces campagnes, sur leur sommeil -silencieux de midi, veillent des dieux étranges qui n'ont pas de parenté -avec ceux d'Occident... - - * * * * * - -Ayant atteint le point supérieur de cette première muraille de -montagnes, nous voyons, de l'autre côté, s'ouvrir en avant de nous une -plaine immense, unie comme un steppe vert tout en velours, avec une baie -lointaine où la mer vient mourir. - -Par des chemins en lacets qui fuient devant nous, il va falloir -descendre dans cette plaine, disent nos djins, la franchir tout -entière,--et dépasser encore ces collines qui sont au bout, fermant -notre grand horizon. - -Cela nous effraie; jamais nous ne nous serions figuré que c'était si -loin, ce temple... Comment ferons-nous pour être de retour cette nuit? - - * * * * * - -Arrivés au bas des lacets rapides, nous faisons halte dans un bois de -très haute futaie, où se tient à l'ombre un vieux temple en granit, -d'aspect sournois, consacré au dieu du riz. Sur l'autel, il y a des -renards blancs, assis dans une pose hiératique et montrant leurs dents -par un méchant rictus.--Des petits ruisseaux clairs circulent sous les -arbres de ce bois, dont le feuillage est immobile et noir. - -Une bande de porteurs et de porteuses vient faire halte avec nous dans -ce lieu frais: très bruyante et enfantine compagnie, vêtue de loques -misérables en coton bleu. Parmi eux, des _mousmés_ bien jolies, -porteuses aussi par métier, ayant les hanches solides et la figure -cuivrée. Ils sont une cinquantaine pour le moins, tenant des fardeaux -dans des paniers au bout de longues hampes: c'est un convoi de -marchandises, une caravane humaine. On en rencontre ainsi beaucoup sur -les routes de cette île de Kiu-Siu, où ne circulent ni chevaux ni -voitures, et pas encore de chemins de fer comme à Niphon, la grande île -très civilisée. - - * * * * * - -A travers la plaine, nos djins reposés nous roulent avec une extrême -vitesse, en courant à toutes jambes. Ils enlèvent un à un leurs -vêtements qui les gênent, et ils les déposent, trempés de sueur, dans -nos petits chars, sous nos pieds. - -C'est une rizière immense que nous franchissons ainsi, au grand éclat -blanc du soleil de midi suspendu seul au beau milieu d'un ciel sans -nuage. Une rizière unie, d'une couleur tendre et printanière, entretenue -par des milliers d'invisibles petits canaux d'eau courante; autour de -nous, elle est vide et monotone autant que le ciel tendu sur nos têtes, -et aussi verte qu'il est bleu. - -La route est belle toujours, et ces surprenants fils de télégraphe -continuent de courir au bord, accrochés à des poteaux comme chez nous. -Avec cette ceinture de montagnes éloignées qui nous entourent, un peu -voilées dans un brouillard de soleil, on dirait de plus en plus un site -d'Europe: les plaines de la Lombardie, par exemple, ses pâturages -uniformes, avec les Alpes à l'horizon. Seulement, il fait plus chaud. - - * * * * * - -Notre troisième halte est au bout de ce steppe, au bord d'un torrent, à -l'entrée d'un grand village, dans une maison-de-thé. - -Nos djins, pour se réconforter, se font servir des platées de riz cuit à -l'eau et les mangent à l'aide de baguettes avec une grâce féminine. Les -gens s'attroupent autour de nous; des mousmés, en grand nombre, nous -examinent avec des curiosités polies et souriantes. Bientôt tous les -bébés du lieu sont assemblés aussi pour nous voir. - -Il y en a un, de ces bébés jaunes, qui nous fait une grande pitié; un -enfant hydropique, ayant une jolie figure douce. Il tient à deux mains -son petit ventre nu, tout gonflé, qui sûrement le fera bientôt mourir. - -Nous lui donnons des sous nippons et alors un sourire de joie, un regard -de reconnaissance profonde nous sont adressés par ce pauvre petit être -qui ne nous reverra jamais et qui certainement va rentrer sous peu dans -la terre japonaise. - - * * * * * - -Les maisonnettes de ce village sont pareilles à celles de Nagasaki, en -bois, en papier, avec les mêmes nattes bien propres. Le long de la -grande rue, il y a des boutiques où l'on vend différentes petites choses -amusantes, et beaucoup d'assiettes, de tasses et théières; mais, au lieu -de grosse poterie comme dans nos campagnes, tout cela est en fine -porcelaine ornée de gentils dessins légers. - -Nous traversons une autre chaîne de collines, plus basses, et nous voici -dans une autre plaine, avec des rizières encore, des fossés remplis de -roseaux et de lotus. Nos djins, qui ont fini leur déshabillement -progressif, sont nus à présent. La sueur ruisselle sur leur peau fauve. -L'un des miens, qui est de la province d'Ouari renommée pour ses -tatoueurs, a le corps littéralement couvert de dessins d'une étrangeté -raffinée. Sur ses épaules, d'un bleu uniformément sombre, court une -guirlande de pivoines d'un rose éclatant et d'un dessin exquis. Une dame -en costume d'apparat occupe le milieu de son dos, et les vêtements -brodés de cette singulière personne descendent le long de ses reins -jusqu'à ses vigoureuses cuisses de coureur. - - * * * * * - -Au bord d'un autre torrent nos djins s'arrêtent, légèrement essoufflés, -et nous prient de descendre. Le chemin cesse d'être carrossable; il va -falloir passer à gué sur des pierres et continuer à pied, par des -sentiers qui tout à l'heure s'enfonceront dans la montagne et dans les -bois. - -L'un d'eux reste là, préposé à la garde des chars; les autres nous -suivent pour nous guider. - -Bientôt nous voilà grimpant, sous une ombre épaisse, parmi les rochers, -les racines, les fougères, dans des petits sentiers de forêt. Quelque -vieille idole de granit se dresse de loin en loin, rongée, moussue, -informe, nous rappelant que nous sommes sur le chemin d'un sanctuaire... - -... Je me sens très incapable d'exprimer l'émotion de souvenir, -inattendue, poignante, qui me vient tout à coup dans ces sentiers pleins -d'ombre. Cette nuit verte sous des arbres immenses, ces fougères trop -grandes, ces senteurs de mousses, et, en avant de moi, ces hommes dont -la peau est d'une couleur de cuivre, tout cela brusquement me transporte -à travers les années et les distances, en Océanie, dans les grands bois -de Fata-hua, jadis familiers... En différents pays du monde, où j'ai -promené ma vie depuis mon départ de l'_île délicieuse_, j'ai éprouvé -déjà souvent de ces rappels douloureux, me frappant comme une lueur -d'éclair et puis s'évanouissant aussitôt pour ne plus me laisser qu'une -angoisse vague,--fugitive aussi... - -Mais le trouble qui se fait en dedans de moi-même, au souvenir de cet -indicible charme polynésien, est localisé dans des couches profondes, -antérieures peut-être à mon existence actuelle. Quand j'essaie d'en -parler, je sens que je touche à un ordre de choses à peine -compréhensibles, ténébreuses même pour moi... - - * * * * * - -Plus loin, dans une région plus élevée de la montagne, nous pénétrons -sous une futaie de cryptomérias (les cèdres japonais). Le feuillage de -ceux-ci est grêle, rare et d'une nuance sombre; ils sont si pressés, si -hauts, si minces, si droits, qu'on dirait d'un champ de roseaux -gigantesques. Un torrent d'eau très froide coule à grand bruit sous son -ombre, dans un lit de pierres grises. - -Enfin des marches apparaissent devant nous; puis un premier portique, -déformé par les siècles, et nous entrons dans une sorte de cour, -encaissée entre des rochers et remplie d'herbes folles, où sont des -dieux monolithes, à haute coiffure, à visage taché de lichen, assis en -rang comme pour tenir conseil. - -Un second portique vient après, en bois de cèdre, d'une forme compliquée -et très cornue. A droite et à gauche, chacun dans sa cage grillée de -fer, les deux gardiens inévitables de toutes les entrées de temple: le -monstre bleu et le monstre rouge, essayant encore de menacer avec leurs -vieux bras vermoulus, d'effrayer avec leurs vieux gestes de fureur. Ils -sont criblés de prières sur papier mâché, que des pèlerins, en passant, -leur ont jetées; ils en ont partout, sur le corps, sur la figure, dans -les yeux, les rendant plus horribles à voir. - -La seconde cour, plus encaissée encore, a, comme la première, un aspect -d'abandon, de ruine. C'est une sorte de préau solitaire et triste avec -des dieux de granit, des tombes; on y entend, dès l'arrivée, le fracas -d'une cascade invisible et comme un bouillonnement d'eau souterraine. -Les fidèles ne viennent là qu'à certaines époques de l'année, et, entre -deux pèlerinages, les herbes ont le loisir d'envahir les dalles. Il y -pousse aussi des cycas longs et frêles, montant le plus haut possible -leurs touffes de plumes vertes pour chercher le soleil. Et le temple se -trouve au fond, surplombé par des roches verticales d'où pendent des -lianes, des racines enchevêtrées comme des chevelures. - -En Chine, en Annam, au Japon, c'est l'usage de cacher ainsi des temples -n'importe où, au milieu des bois, dans le demi-jour des vallées -profondes comme des puits, même dans l'obscurité verdâtre des cavernes; -ou bien de les jeter hardiment au-dessus des abîmes, de les percher sur -les sommets désolés des plus hautes montagnes. Les hommes d'Extrême-Asie -pensent que les dieux se complaisent en des sites singuliers et rares. - - * * * * * - -L'entrée du sanctuaire est close, mais, à travers les barreaux à jour de -la porte, on voit briller à l'intérieur quelques idoles dorées, -tranquillement assises sur d'antiques sièges en laque rouge. - -Par elle-même, elle n'a rien de bien particulier, cette pagode; elle -ressemble à toutes celles des campagnes japonaises; c'est un peu partout -la même chose. Son étrangeté lui vient seulement du lieu qu'elle occupe: -derrière elle, presque à la toucher, la vallée finit brusquement, -fermée, bouchée par la montagne à pic, et, dans le recoin qui reste -entre ses murs et les parois abruptes d'alentour, la cascade entendue -tout à l'heure tombe avec son grand bruit éternel; il y a là une sorte -de bassin sinistre, de gouffre d'enfer, où la gerbe d'eau lancée d'en -haut dans le vide bouillonne et se tourmente, toute blanche d'écume -entre des rochers noirs. - - * * * * * - -Nos coureurs se jettent avidement dans ce bain glacé, et nagent, et -plongent, avec des petits cris enfantins, en jouant sous cette douche -énorme. Alors nous aussi, séduits pour les avoir regardés, nous quittons -nos vêtements et nous faisons comme eux. - - * * * * * - -Pendant que nous nous reposons après, sur les pierres du bord, vivifiés -délicieusement par ce froid, nous recevons une visite inattendue: un -pauvre vieux singe et sa pauvre vieille guenon (le bonze gardien et sa -femme) sortent du temple, par une petite porte latérale, et viennent -nous faire des révérences. - -Ils nous préparent, sur notre demande, une dînette à leur manière. Elle -est composée de riz et de poissons imperceptibles, pêchés au vol dans la -cascade. Ils nous la servent dans de fines tasses bleues, sur de gentils -plateaux en laque,--et nous la partageons avec nos djins, assis tous -ensemble devant le gouffre bruissant, dans la buée fraîche et les -gouttelettes d'eau. - ---Comme nous sommes loin de chez nous! dit Yves, devenu rêveur -subitement. - -Oh! oui, en effet; c'est certain; c'est même d'une telle évidence que sa -réflexion, à première vue, semble avoir la profondeur de celles que M. -La Palice faisait dans son temps. Mais je comprends qu'il m'ait exprimé -ce sentiment-là, car, au même moment, je l'éprouvais comme lui. Il est -incontestable qu'ici nous sommes beaucoup beaucoup plus loin de France -que ce matin à bord de la _Triomphante_. Tant qu'on reste sur son propre -navire, sur cette maison voyageuse qu'on a amenée avec soi, on est au -milieu de figures et d'habitudes du pays, et tout cela fait illusion. -Dans les grandes villes même,--comme Nagasaki par exemple,--où il y a du -mouvement, des paquebots, des marins, on n'a pas bien la notion de ces -distances infinies. Non, mais c'est dans le calme des lieux isolés, -étranges comme celui-ci, et surtout c'est quand le soleil baisse comme à -présent, qu'on se sent effroyablement loin du foyer. - - * * * * * - -A peine une heure de repos et il faut repartir. Les djins ont pris une -vigueur nouvelle dans cette eau si froide et ils filent encore plus -vite, avec des bonds de chèvre, qui nous font sauter nous-mêmes dans nos -chars. - - * * * * * - -Traversé les mêmes plaines, les mêmes rizières, les mêmes torrents et -les mêmes villages,--plus tristes, ainsi vus au crépuscule. Des milliers -de crabes gris, sortis de leurs trous à la fraîcheur du soir, s'enfuient -devant nous sur le chemin. - -Au pied de la dernière chaîne de montagnes, celle qui nous sépare de -Nagasaki, il est nuit close et nous allumons nos lanternes. - -Nos coureurs, toujours nus, vont leur train rapide,--infatigables, -s'excitant par des cris. - -La nuit est douce, tiède,--en haut très étoilée et en bas pleine de -petits feux imperceptibles: vers luisants enfouis sous les hautes -herbes, lucioles voltigeant dans les bambous comme des étincelles. Les -cigales, naturellement, chantent un grand ensemble nocturne et leur -bruit devient de plus en plus sonore à mesure que nous nous élevons dans -les régions boisées qui entourent Nagasaki. Tous ces fouillis si verts, -tous ces bois suspendus qui, dans le jour, étaient d'une si éclatante -couleur, font à présent des masses d'un noir intense, les unes -surplombant nos têtes, les autres perdues dans des profondeurs sous nos -pieds. - -Souvent nous rencontrons des groupes de personnes en voyage, piétons -modestes, ou gens de qualité dans des chars à djins; tous portent au -bout de bâtonnets des lanternes de route, qui sont de gros ballons -blancs ou rouges, peinturlurés de fleurs et d'oiseaux. C'est que le -chemin où nous sommes sert de grande voie de communication avec -l'intérieur de cette île Kiu-Siu, et, même la nuit, il est très -fréquenté; au-dessus et au-dessous de nous, dans les lacets obscurs, -nous voyons beaucoup de ces lumières multicolores trembloter parmi les -branches d'arbre. - - * * * * * - -Vers onze heures, halte au hasard, très haut sur la montagne, dans une -maison de thé;--une auberge vieille et pauvre, à l'usage sans doute des -hommes de peine, des porteurs. Les gens, à moitié endormis, rallument -leurs petites lampes et leurs petits fourneaux pour nous faire du thé. - -Ils nous le servent sous la véranda, au grand air frais, dans -l'obscurité bleuâtre, aux étoiles. - -Alors Yves est repris par ces impressions enfantines «d'éloignement du -foyer» qu'il avait déjà eues là-bas, dans le gouffre noir où tombait la -cascade: «Comme on est perdu ici», dit-il encore.--Et il calcule que le -soleil, au moment où il nous quittait tout à l'heure, venait de se lever -sur Trémeulé-en-Toulven,--et que c'est justement aujourd'hui le second -dimanche de septembre, jour de ce grand pardon auquel nous assistions -tous deux l'an dernier, dans les bois de chênes, au son des -cornemuses... Que de choses encore ont changé et passé, depuis ce -_pardon_ de l'année dernière... - - * * * * * - -Il est plus de minuit quand nous sommes de retour à Nagasaki; mais comme -il y avait fête religieuse à la pagode d'Osueva, les maisons-de-thés -sont encore pleines de monde, et les rues éclairées. - -Là-haut, chez nous, Chrysanthème et Oyouki nous attendaient, étendues, -légèrement endormies. - -Dans le bassin bleu, sur le toit de madame Prune, nous mettons à tremper -une gerbe de fougères rares, cueillies dans la forêt, et puis nous nous -endormons d'un lourd sommeil sous nos moustiquaires de gaze. - - - - -LES FEMMES JAPONAISES - - -Je pensais avoir tiré le trait final sur toute espèce de Japonerie,--et -voici que je me suis laissé aller à promettre quelques mots sur ce -mystérieux petit bibelot d'étagère qui est la femme japonaise. De -nouveau donc je m'entoure de tout ce que peut aviver, jusqu'à l'illusion -de la présence, mes souvenirs encore frais de là-bas: robes imprégnées -de parfums nippons, vases, éventails, images et portraits. Portraits -surtout, innombrables portraits étalés sur ma table de travail, figures -rieuses de _mousmés_, connues ou non; petits yeux tirés aux tempes, -petits yeux de chat... Et des toilettes et des poses!... Toutes les -mièvreries, toutes les grâces cherchées et bizarres, se drapant dans les -plis de longues tuniques ou s'abritant sous l'extravagant bariolage des -ombrelles.--Et l'illusion désirée me vient si bien, qu'un murmure de -petites voix me semble sortir de ces albums ouverts; autour de moi -j'entends, dans le silence, comme des petits rires... - - * * * * * - -Je ne crois pas qu'un homme de race européenne puisse écrire sur la -femme japonaise rien d'absolument juste, s'il veut aller au delà des -surfaces et des aspects. Un Japonais seul y parviendrait,--ou peut-être -à la rigueur, un Chinois, car il y a des affinités d'âme incontestables -entre ces deux peuples pourtant si différents;--et encore, si cette -étude était fouillée un peu trop, nous ne la comprendrions plus; elle ne -nous apprendrait rien, parce qu'elle nous échapperait par certain côté, -qui serait précisément le côté profond et capital. La race jaune et la -nôtre sont les deux pôles de l'espèce humaine; il y a des divergences -extrêmes jusque dans nos façons de percevoir les objets extérieurs, et -nos notions sur les choses essentielles sont souvent inverses. Nous ne -pouvons jamais pénétrer complètement une intelligence japonaise ou -chinoise; à un moment donné, avec un mystérieux effroi, nous nous -sentons arrêtés par des barrières cérébrales infranchissables; ces -gens-là sentent et pensent au rebours de nous-mêmes. - -Je resterai donc très superficiel dans ce que je vais dire, et j'aime -mieux avouer franchement, dès le début, que je ne saurais faire plus... - -Bien laides, ces pauvres petites Japonaises! Je préfère poser cela -brutalement d'abord, pour l'atténuer ensuite avec de la gentillesse -mignarde, de la drôlerie gracieuse, d'adorables petites mains, et puis -de la poudre de riz, du rose, de l'or sur les lèvres, toutes sortes -d'artifices. - -Presque pas d'yeux, si peu que rien; deux minces fentes obliques, -divergentes, au fond desquelles roulent des prunelles rusées ou -câlines,--comme entre les paupières à peine ouvertes de ces chattes que -fatigue le trop grand jour. - -Au-dessus de ces petits regards bridés,--mais très loin au-dessus, très -haut perchés,--se dessinent les sourcils, aussi fins que des traits de -pinceau et nullement retroussés, nullement parallèles aux yeux qu'ils -accompagnent si mal; mais droits sur une même ligne, contrairement à ce -qu'on est convenu de faire dans notre imagerie européenne chaque fois -qu'il s'agit de représenter une Japonaise. - -Je crois que toute l'étrangeté particulière de ces petits visages de -femmes tient dans cet arrangement de l'oeil, qui est général, et aussi -dans le développement de la joue, qui s'enfle toujours jusqu'à la -rondeur de poupée; du reste dans leurs peintures, les artistes de ce -pays ne manquent jamais de reproduire, en les exagérant même jusqu'à -l'invraisemblance, ces signes caractéristiques de leur race. - -Les autres traits sont beaucoup plus changeants, suivant les personnes -d'abord, et surtout suivant les conditions sociales. Dans le peuple, les -lèvres restent grosses, le nez aplati et court; dans la noblesse, la -bouche s'amincit, le nez s'allonge et s'effile, se recourbe même -quelquefois en fin bec d'aigle. - -Il n'est pas de pays où les types féminins soient aussi tranchés entre -castes différentes. Des paysannes brunes, bronzées comme des Indiennes, -bien prises dans leurs très petites tailles, potelées et musclées sous -leurs éternelles robes de cotonnade bleue. Des citadines étiolées, vrais -diminutifs de femmes, blanches et pâlottes comme de maladives -Européennes, avec ce je ne sais quoi de creusé, de miné en-dessous des -chairs, qui est l'indice des races trop vieilles. Toutes ces artisanes -des grandes villes ont l'air d'avoir été usées héréditairement, usées -avant la naissance par une trop longue continuité de travail et de -tension d'esprit vers de minutieuses choses; on dirait que, sur leurs -formes grêles, pèse toute la fatigue d'avoir constamment produit, depuis -des siècles, ces millions de bibelots, ces innombrables petites oeuvres -d'épuisante patience dont le Japon déborde. Et chez les princesses -alors, l'affinement aristocratique, à force de remonter loin, arrive à -former d'étonnantes petites personnes artificielles, aux mains et aux -torses d'enfant, dont la figure peinte, plus blanche et plus rose qu'un -bonbon frais, n'indique plus d'âge; leur sourire prend quelque chose de -lointain comme celui des vieilles idoles; leurs yeux bridés ont une -expression à la fois jeune et morte. - - * * * * * - -A d'excessives hauteurs, au-dessus de toutes les Japonaises, l'invisible -Impératrice, récemment encore, planait comme une déesse. Mais elle est -descendue peu à peu de son empyrée, la souveraine; elle se montre à -présent, elle reçoit, elle parle et même elle lunche, du bout de ses -lèvres il est vrai. Elle a quitté ses camails magnifiques semés -d'étranges blasons, sa large coiffure d'idole et ses éventails immenses; -elle fait venir, hélas! de Paris ou de Londres, ses corsets, ses robes -et ses chapeaux. - -Il y aura cinq années aux chrysanthèmes[1], pendant l'une des rares -solennités où quelques privilégiés étaient admis en sa compagnie, -j'avais eu l'honneur de la voir dans ses jardins. Elle était idéalement -charmante, passant comme une fée au milieu de ses parterres, fleuris à -profusion de fleurs tristes d'automne; puis venant s'asseoir sous son -dais de crépon violet (la couleur impériale), dans la raideur hiératique -de ses vêtements aux nuances de colibri. Tout l'appareil délicieusement -bizarre dont elle s'entourait encore, lui donnait un charme de créature -irréelle. Sur ses lèvres peintes, un sourire de commande, dédaigneux et -vague. Son fin visage poudré gardait une expression impénétrable et, -malgré la grâce de son accueil, on la sentait offensée de notre -présence, que les usages nouveaux l'obligeaient à tolérer, elle, -l'Impératrice sacrée, jadis invisible, comme un mythe religieux! - - [1] Ceci est écrit en 1890. - -Fini tout cela, maintenant; rentrés pour jamais dans les armoires et -dans les musées, les étonnantes robes aux formes millénaires et les -larges éventails de rêve. Le nivellement moderne s'est opéré, d'un seul -coup brusque, à cette cour du Mikado qui était restée jusqu'à nos jours -plus murée qu'un cloître, et qui avait conservé, depuis les vieux âges, -des rites, des costumes, des élégances immuables. - -Le mot d'ordre est venu d'en haut; un édit de l'Empereur a prescrit aux -dames du palais de s'habiller comme leurs soeurs d'Europe; on a fait -venir fiévreusement des étoffes, des modèles, des couturières, des -chapeaux tout confectionnés. Les premiers essais d'ensemble de ces -travestissements ont dû avoir lieu à huis clos, peut-être avec des -regrets et des larmes, qui sait, mais plus probablement avec des rires. -Et ensuite on a convié les étrangers à venir voir; on a organisé des -garden-parties, des soirées dansantes, des concerts. Les dames nippones -qui avaient eu la chance de voyager en Europe, dans les ambassades, ont -donné le ton de cette étonnante comédie si vite apprise. Les premiers -bals à l'européenne en plein Tokio ont été de vrais tours de force en -singerie; on y a vu des jeunes filles, tout en mousseline blanche, -gantées au-dessus du coude, minauder dans des chaises en tenant du bout -des doigts leur carnet d'ivoire; puis, sur des airs d'opérette, polker -et valser presque en mesure, malgré les terribles difficultés que -devaient présenter à leurs oreilles tous nos rythmes inconnus. Les vins, -les chocolats, les glaces ont circulé, et ces choses absolument -nouvelles ont été prises sur les plateaux avec mille grâces, par des -mains très fines. Il y a eu de discrets flirtages, des figures de -cotillon et des soupers. - -Toute cette servile imitation, amusante certainement pour les étrangers -qui passent, indique dans le fond, chez ce peuple, un manque de goût et -même un manque absolu de dignité nationale; aucune race européenne ne -consentirait à jeter ainsi aux orties, du jour au lendemain, ses -traditions, ses usages et ses costumes, même pour obéir aux ordres -formels d'un empereur. - -Dieu merci, la nouvelle mascarade féminine est encore localisée dans un -cercle très restreint: à Tokio seulement, et rien qu'à la Cour et dans -le monde officiel. Toutes ces petites personnes, princesses, duchesses -ou marquises--(car les vieux titres japonais ont été aussi changés -contre des équivalents d'Europe)--qui arrivaient presque à être -charmantes dans leurs somptueux atours d'autrefois, sont franchement -laides aujourd'hui, dans ces robes nouvelles qui accentuent pour nous -l'excessive mièvrerie de leur taille, l'écrasement asiatique de leur -profil et l'obliquité de leurs yeux. Distinguées, elles le sont -généralement encore; bizarres, fagotées, ridicules tant qu'on voudra; -mais communes, presque jamais; sous la gaucherie des nouvelles manières -à peine sues, sous l'effort des nouvelles attitudes imposées par les -corsets et les baleines, l'affinement aristocratique persiste -toujours;--il est vrai, c'est tout ce qui leur reste pour charmer. - - * * * * * - -Et c'est dans cette période de transition affolée que la grande dame -japonaise se présente à nous. Le monde des princesses aux imperceptibles -petits yeux morts, aux larges coiffures piquées d'extravagantes -épingles, qui était resté jusqu'à ces dernières années si -dédaigneusement impénétrable à nos regards d'Occident, vient tout à coup -de nous être ouvert; par je ne sais quel revirement inexpliqué, ce monde -qui semblait s'être momifié dans les vieux rites et les modes -millénaires a secoué en un jour son immobilité mystérieuse. Mais c'est -sous un aspect déconcertant que ces femmes nous apparaissent, habillées -comme les plus modernes d'entre les nôtres et recevant avec mille grâces -dans des essais de salons à l'européenne. Et il ne faut pas perdre de -vue que tout ce qu'on nous montre là est factice, superficiel, arrangé à -notre intention; derrière les visages de commande, nous ignorons -absolument ce qui se passe; nous ne devons donc pas nous hâter de -sourire et de déclarer insignifiantes ces singulières poupées aux -profils plats. Après la représentation qui nous mystifie, elles quittent -certainement leurs affreux fauteuils dorés, leurs appartements nouveaux -du plus mauvais goût occidental, et--qui sait,--reprenant peut-être les -somptueuses robes blasonnées du vieux temps, elles vont s'accroupir sur -leurs nattes blanches, dans quelqu'un de ces petits compartiments -démontables, à châssis de papier qui composent la traditionnelle maison -japonaise; puis là, regardant de leurs yeux à peine ouverts les -lointains des jardins mignards tout en arbres nains, en pièces d'eau et -en rocailles, elles redeviennent elles-mêmes,--et nous n'y voyons plus -rien. Comment sont-elles alors, dans ces coulisses de leur demeure, et à -quoi rêvent-elles dans les coulisses encore plus murées de leur esprit? -C'est ici que l'intrigante devinette se pose. Dans ces têtes pâlottes à -longs cheveux droits, dans ces têtes d'étiolées étranges, il y a des -petites cervelles pétries au rebours des nôtres par toute une hérédité -de culture différente; il y a des notions inintelligibles pour nous, sur -le mystère du monde, sur la religion et sur la mort. - -Ces femmes composeraient-elles toujours, comme au vieux temps, des -poésies d'une mélancolie exquise sur les fleurs, sur les fraîches -rivières et l'ombre des bois? Ressembleraient-elles à leurs grand'mères, -héroïnes des poèmes et des chevaleresques légendes, qui plaçaient si -haut le point d'honneur, si haut l'idéal d'amour?... Je ne sais; mais je -crois qu'il serait étourdi de les juger d'après l'éternelle niaiserie -souriante qu'elles nous montrent; j'ai surpris d'ailleurs plus d'une -fois des expressions intenses sur ces visages de femme; sur celui de -l'Impératrice entre autres, je me rappelle avoir vu, à deux ou trois -reprises, passer comme des éclairs; ses jolies lèvres peintes au carmin -frémissaient, tandis que se pinçait encore davantage son petit nez en -bec d'aigle. - - * * * * * - -La femme comme il faut, non encore européanisée, se retrouve encore, -loin de Tokio, loin de la Cour, dans les autres villes de l'Empire. Elle -n'a pas quitté ses anciens atours, celle-ci; on la rencontre en chaise à -porteurs ou en petite voiture à bras, toujours très simplement habillée -pour la rue; elle porte, l'une par-dessus l'autre, trois ou quatre robes -unies, en soie mate et légère, de couleur sombre ou neutre; au milieu de -son dos, une petite rosace blanche discrètement brodée représente le -blason de sa noble famille; ses cheveux lissés avec une invraisemblable -perfection, sont piqués d'épingles d'écaille sans un brillant, sans une -dorure; lorsqu'elle est âgée et strictement fidèle aux modes du passé, -ses sourcils sont rasés et ses dents recouvertes d'une couche de laque -noire. Elle est plus fuyante, plus difficile à apprivoiser que la -bourgeoise ordinaire; si cependant on force la représentation, on -obtient d'elle quelque petit rire aimable, quelque révérence -accompagnant une banalité polie;--puis c'est tout. - -Et en somme, on la connaît presque autant, après cette simple rencontre, -que les autres, les élégantes des nouvelles couches, avec lesquelles on -a dansé un cotillon ou une valse de Strauss dans un bal de ministère. Le -plus sage donc, s'il s'agit de définir la grande dame japonaise, est -encore de la déclarer énigmatique. - -Les bourgeoises, les marchandes, les artisanes, on les voit partout si -librement, leur intimité est si vite conquise, que, sans les connaître -au fond de l'âme, on peut essayer d'en dire plus long sur leur compte. -De ces mille petites personnes, rencontrées n'importe où, dans les -maisons-de-thé, les théâtres, les pagodes, l'impression d'ensemble qui -me reste manque absolument de sérieux. Il me vient, dès que j'y repense, -un involontaire sourire. - -Etonnantes figurines, que je revois agitées, empressées, un peu -simiesques, évoluant avec de continuelles révérences à l'égard de tout -le monde, au milieu de minuscules bibelots de poupée, dans des -appartements grands comme la main, dont les parois de papier -s'enfonceraient au plus léger coup de poing. Femmes en miniature, à la -fois enfantines et vieillottes, dont l'excessive grâce se manière et -minaude jusqu'à la grimace; dont l'éternel rire, contagieux sans gaieté, -est irrésistible comme un chatouillement, et produit à la longue la même -agaçante lassitude. Elles rient par excès d'amabilité ou par habitude -acquise; elles rient au milieu des circonstances les plus graves de la -vie; elles rient dans les temples et aux funérailles. - -Très petites créatures, vivant au milieu de très petits objets aussi -maniérés et légers qu'elles-mêmes. Leurs ustensiles de ménage, en fine -porcelaine ou en mince métal, sont comme des jouets d'enfant; leurs -tasses, leurs théières sont liliputiennes, et leurs éternelles pipes se -remplissent, jusqu'au bord, d'une seule demi-pincée de tabac fin, très -fin, prise du bout de leurs élégants petits doigts. - -Jamais assises, mais accroupies tout le jour par terre, sur des nattes -d'une immaculée blancheur, elles accomplissent, dans cette pose -invariable presque tous les actes de leur vie; par terre se font leurs -dînettes, servies dans une microscopique vaisselle et mangées -délicatement à l'aide de bâtonnets; par terre, derrière de frêles écrans -qui les cachent à peine, et entourées d'un déballage de petits -instruments drôles, de petites boîtes à poudre, de petits pots, elles -procèdent à leur toilette, devant des miroirs pour rire; par terre, -elles travaillent, cousent, brodent, jouent de leur guitare au long -manche, rêvent à d'insaisissables choses, ou adressent à leurs -incompréhensibles dieux les longues prières des matins et des soirs. - -Les maisonnettes qu'elles habitent sont, il va sans dire, aussi soignées -et maniérées qu'elles-mêmes; presque toujours truquées, à cloisons -démontables, à tiroirs, à glissières, avec des compartiments de toutes -formes et d'étonnants petits placards. Tout cela d'une propreté -minutieuse, même chez les plus humbles; et tout cela d'une apparente -simplicité, surtout chez les plus riches. Seul l'autel des ancêtres, où -des baguettes d'encens brûlent, est un peu doré, laqué, garni, comme une -pagode, de potiches et de lanternes; partout ailleurs, une nudité -voulue, une nudité d'autant plus complète et plus blanche que -l'habitation est plus élégante. Jamais de tentures brodées nulle part; -quelquefois seulement des portières transparentes, faites de perles et -de roseaux enfilés. Jamais de meubles non plus; c'est par terre ou sur -des petits socles en laque que se posent les objets usuels ou les vases -de fleurs. La maîtresse de maison fait consister le luxe de son -intérieur dans l'excès même de cette propreté dont je parlais plus haut -et qui est une des qualités incontestables du peuple japonais. Il est -partout d'usage de se déchausser avant d'entrer dans une maison, et rien -n'égale la blancheur de ces nattes sur lesquelles on ne se promène -jamais qu'en fines chaussettes à orteil séparé, la blancheur de ces -papiers unis qui recouvrent les plafonds et les murs. Les boiseries -elles-mêmes sont blanches, ni peintes ni vernies, gardant pour tout -ornement, chez les vraies femmes de goût, leurs imperceptibles veinures -de sapin neuf. Et j'ai vu plus d'une belle dame surveiller elle-même ses -comiques petites servantes pendant qu'elles savonnaient à outrance ces -boiseries-là, pour leur donner un air d'être toutes fraîches, un air -d'être à peine sorties du rabot des menuisiers. - -Dans nos pays, si l'on parle de femmes japonaises, on se représente -aussitôt des personnes vêtues de ces robes éclatantes comme celles -qu'elles nous envoient; des robes aux nuances tendres et sans nom, -brodées de longues fleurs, de grandes chimères et de fantastiques -oiseaux. Eh bien, non, ces robes-là sont réservées pour le théâtre, ou -pour une certaine classe innommable de femmes qui vivent dans un -quartier spécial et dont il m'est interdit de parler ici. Les Japonaises -s'habillent toutes de nuances foncées; elles portent beaucoup d'étoffes -de coton ou de laine, le plus souvent unies, ou bien semées de frêles -petits dessins nuageux, dont les teintes également sombres diffèrent à -peine des fonds. Et le bleu marine est la nuance générale, très -dominante,--tellement qu'une foule féminine, même en habits de fête, -forme de loin un amas d'un bleu noir, un grouillement de même couleur, -où tranchent seulement çà et là quelques rouges éclatants, quelques -teintes fraîches portées par de toutes petites filles ou par des bébés. - -Ces robes, leur forme est connue; dans dans toutes les images dont le -Japon nous inonde, on les a vues peintes ou dessinées. Leur manches -larges et flottantes laissent libres les bras, un peu ambrés, qui sont -généralement bien faits et que terminent des mains toujours jolies. Les -toilettes se complètent de ces larges ceintures appelées _obi_, qui sont -d'ordinaire en soie magnifique et dont les coques régulières, formant -comme un papillon monstre au bas des petits dos frêles, donnent une -grâce si particulière et si cherchée aux silhouettes des femmes. Nos -ombrelles, en soie de couleur neutre, commencent à remplacer, pour -certaines élégantes, les charmants parasols peinturlurés d'autrefois, -sur lesquels, parmi des fleurs et des oiseaux, étaient souvent écrites -de suaves pensées, dues à des poètes anciens. Quant à nos chaussures, -elles ne sont adoptées encore qu'à Tokio, dans le très grand monde -officiel; partout ailleurs on porte la sandale antique, qui s'attache -entre le pouce et les menus doigts, et qui se dépose dans les -vestibules, comme chez nous les cannes et les chapeaux, qui encombre -l'entrée des maisons-de-thé à la mode, qui s'entasse en couches pressées -sur les marches extérieures des pagodes les jours de grandes prières. -Par les temps de pluie, on ajoute à ses sandales, pour les courses de -rue, des socques à très hauts patins de bois qui sonnent bruyamment sur -les pavés, tandis que les robes se troussent, et qui feraient tomber -n'importe quelle Européenne dès le second pas. Ces dames marchent les -talons en dehors, ce qui est une chose de mode, et les reins légèrement -courbés en avant, ce qui leur vient sans doute d'un abus héréditaire de -révérences. - -Leur coiffure est aussi connue du monde entier; en deux ou trois coups -de pinceau les peintres japonais savent la reproduire sous tous ses -aspects ou la caricaturer avec un rare bonheur. Mais ce qu'on ignore -sans doute, c'est que les femmes, même soignées et coquettes, ne se font -peigner que deux ou trois fois par semaine; leurs chignons, leurs -bandeaux sont si solidement établis par les spécialistes du genre, -qu'ils durent au besoin plusieurs jours sans perdre leur éclat lisse et -lustré. Il est vrai que, pour ne point déranger ces édifices pendant le -sommeil des nuits, les dames dorment toujours sur le dos, sans oreiller, -la tête dans le vide, soutenue par une sorte de petit chevalet en laque -qui emboîte la nuque. C'est par terre qu'elles couchent, j'avais oublié -de le dire, sur des matelas ouatés si minces, si minces, qu'on les -prendrait chez nous pour des couvre-pieds; du reste, pour dormir, elles -sont toujours très chastement vêtues de longues robes de nuit -invariablement bleues;--et des petites lampes discrètes, voilées sous -des châssis de papier, veillent sans cesse sur leurs rêves, afin -d'éloigner les méchants esprits de ténèbres qui, autour des maisonnettes -de bois léger, pourraient flotter dans l'air. - - * * * * * - -Au Japon, les femmes du peuple et de la basse bourgeoisie participent à -peu près à tous les travaux des hommes. Elles s'entendent aux affaires -et aux marchandages; elles cultivent la terre, elles vendent; elles sont -ouvrières dans les fabriques,--ou même portefaix. - -Dans leur première jeunesse, si elles sont jolies, elles quittent -souvent le toit paternel pour entrer, comme petites soubrettes rieuses -et attirantes, dans les maisons-de-thé et les auberges. Elles vont là -grossir pour un temps le nombre de ces milliers de _mousmés_ destinées à -servir et à égayer les premiers venus, dans tous les lieux où l'on se -repose, où l'on boit et où l'on s'amuse. Il semble vraiment que, sans la -_mousmé_, le Japon n'aurait plus sa raison d'être. La _mousmé_ est -innombrable, elle est légion, et, pour un peu, on croirait qu'il n'en -existe qu'une seule, multipliée à l'infini, avec son invariable robe -bleue ouverte très bas sur la poitrine, avec son même petit rire, avec -ses mêmes petites mines et coquetteries, et toujours aussi gaie, aussi -disposée à tous les jeux. Non seulement la _mousmé_ abonde dans les -villes, derrière les minces carreaux de papier des restaurants et des -hôtelleries; mais même en pleine campagne, chaque fois qu'un site -particulièrement joli se présente, on est sûr d'y voir surgir une -maison-de-thé ingénieusement campée sous des arbres et, si l'on entre, -c'est encore la _mousmé_ qui apparaît, pas plus naïve aux champs que -dans les grandes rues de Nagasaki ou de Tokio, toujours souriante, -toujours pareille. Malgré son manque absolu de beauté, la _mousmé_ est -souvent très gentille, parce qu'elle est très joyeuse et très jeune; un -peu vieillie, elle ne serait plus supportable; sa grâce éphémère -tournerait tout de suite à la grimace de singe.--Mais elle se retire en -général avant sa vingtième année, rentre dans sa famille et trouve un -mari--d'avance résigné à fermer les yeux sur tous les petits romans -qu'elle a plus ou moins ébauchés jadis... Au Japon du reste, rien ne -tire à conséquence; rien n'est bien sérieux, ni dans le passé,--ni, à la -rigueur, dans le présent... Et il y a une telle drôlerie jetée sur -toutes choses, une si amusante bonhomie chez tout le monde, qu'on s'y -sent beaucoup moins choqué qu'ailleurs par les actes les plus -inadmissibles. A la rouerie savante de ces très petites personnes, se -mêle je ne sais quelle inconscience enfantine qui les fait excuser avec -un sourire et qui leur prêterait presque un charme... - -Elles n'ont même pas nos idées élémentaires sur l'inconvenance de se -montrer dévêtu; elles s'habillent parce que c'est plus joli, parce que -cela drape mieux, et aussi parce que cela tient chaud l'hiver. Mais dans -les circonstances où il faut quitter sa robe,--au bain par -exemple,--elles ne s'en trouvent pas outre mesure gênées. -Irréprochablement propres, elles se baignent beaucoup, mais sans le -moindre mystère; à Nagasaki,--ville bien moins européanisée que Yokohama -ou Kobé, les grandes cuves rondes qui leur servent de baignoires sont -apportées n'importent où, dans les jardinets, à la vue des voisins avec -lesquels on fait la causette pendant l'opération; ou bien, pour les -marchandes, dans leurs boutiques même, sans que la porte en soit pour -cela fermée aux acheteurs. - -Et cependant il serait inexact de les croire dénuées de tout sens moral, -même de toute fidélité à leur époux: il y a là encore un tas de choses -que nous ne comprenons pas, un tas de nuances très difficiles à saisir, -surtout très scabreuses à toucher... Voilà! on m'a demandé d'écrire sur -les Japonaises des choses qui puissent être lues par tout le monde, et -je suis obligé alors de laisser absolument de côté la question de leurs -moeurs. - -Il est certain pourtant qu'elles ont le sentiment de la famille, l'amour -attendri de leurs enfants, et le respect excessif de leurs ancêtres -vivants ou morts. Elles sont des mères, des grand'mères adorables; on -aime voir les soins touchants et doux qu'elles donnent aux petits, même -dans le plus bas peuple; l'intelligence pleine d'amour avec laquelle -elles savent les amuser, leur inventer d'étonnants jouets. - -Et avec quel art parfait, avec quelle intuition de la drôlerie -enfantine, quelle connaissance profonde de ce qui sied aux minois très -jeunes, elles les habillent de petites robes délicieusement saugrenues, -les coiffent de chignons impayables, en font des bébés d'un comique -exquis! - -Elles sont même d'adorables _soeurs_ aînées; on les voit presque toutes, -petites filles de huit ou dix ans, aller très loin, à la promenade, aux -jeux, portant sur le dos, dans une bande d'étoffe nouée autour des -reins, un frère à peine sevré, qu'elles amusent avec la plus gentille -tendresse. - -Et, dans un autre ordre d'idées, j'ai connu deux soeurs, orphelines -pauvres, qui pour subvenir en commun à l'éducation très soignée d'un -jeune frère, gloire de leur famille, avaient épousé morganatiquement le -même vieux richard et se privaient, en faveur de l'étudiant, de tout -confort personnel dans la vie. - - * * * * * - -Je ne sais si elles sont absolument bonnes, mais au moins elles ne sont -pas méchantes, ni grossières, ni querelleuses. Leur politesse ne peut -manquer du reste d'être inaltérable: la langue japonaise ne possède pas -un seul mot injurieux et, dans le monde des marchandes de poissons ou -des portefaix, les formules les plus régence sont d'usage. - -J'ai vu deux vieilles pauvresses qui ramassaient sur la grève du charbon -rejeté par les navires, faire entre elles des cérémonies sans fin, à qui -ne prendrait pas tel ou tel morceau en litige, et puis s'adresser des -révérences, des compliments inouis, avec des airs de marquises ancien -régime. - -Malgré leur très réelle frivolité et la niaiserie de leur perpétuel -rire, malgré leur air de poupée à ressort, il serait inexact aussi de -leur refuser toute élévation d'idées; elles ont le sentiment de la -poésie des choses, de la grande âme vague de la nature, du charme des -fleurs, des forêts, des silences, des rayons de lune... Elles disent ces -choses en vers en peu maniérés, qui ont la grâce de ces feuillages ou de -ces roseaux, à la fois très naturels et très invraisemblables, peints -sur les soies et sur les laques. Somme toute, elles sont comme les -objets d'art de leurs pays, bibelots d'un raffinement extrême, mais -qu'il est prudent de trier avant de les rapporter en Europe, de peur que -quelque obscénité ne s'y cache derrière une tige de bambou ou sous une -cigogne sacrée. On pourrait les comparer aussi à ces éventails japonais -qui, ouverts de droite à gauche, représentent les plus suaves branches -de fleurs; puis qui changent et se couvrent des plus révoltantes -indécences si on les ouvre en sens inverse, de gauche à droite. - - * * * * * - -Leur musique, qui les passionne, est pour nous étrange et lointaine -comme leur âme. Quand des jeunes filles se réunissent le soir, pour -chanter et jouer de leurs longues guitares, nous ressentons, après le -premier sourire étonné, l'impression de quelque chose de très inconnu et -de très mystérieux, que les années d'acclimatement intellectuel -n'arriveraient pas à nous faire complètement saisir. - - * * * * * - -Leur religion doit sembler bien compliquée et confuse à leurs petites -cervelles légères, quand déjà les plus savants prêtres de leur pays se -perdent dans les cosmogonies, les symboles, les métamorphoses de dieux, -dans le chaos millénaire, sur lequel le bouddhisme indien est venu si -étrangement se greffer sans rien détruire. - -Leur culte le plus sérieux semble être celui des ancêtres défunts; ces -sortes de Mânes ou de Dieux Lares ont, dans chaque famille, un autel -parfumé, devant lequel on prie longuement matin et soir,--sans cependant -croire absolument à l'immortalité de l'âme et à la persistance du moi -humain comme l'entendent nos religions occidentales. Leurs morts, -presque inconscients eux-mêmes de leur propre survivance d'esprits, -flottent dans une sorte d'état neutre, entre l'existence aérienne et le -non-être. Autour de ces très vieilles maisonnettes de bois et de papier, -qui ont vu se succéder plusieurs générations pieuses et où l'autel des -aïeux s'est noirci à la fumée de l'encens, il se forme à la longue, dans -l'air, un ensemble impersonnel d'âmes antérieures; quelque chose comme -un _fluide ancestral_, qui plane et veille sur les vivants.--Ici encore, -nous ne comprenons pas jusqu'au bout, et il faut nous arrêter en pleine -obscurité, devant des barrières intellectuelles que nous ne franchirons -jamais. - -Aux contresens religieux qui nous déroutent, viennent s'ajouter des -superstitions vieilles comme le monde, les plus étranges et les plus -sombres, effroyables à entendre conter les soirs. Des êtres, moitié -dieux moitié fantômes, hantent les ténèbres des nuits; aux carrefours -des bois, se tiennent d'antiques idoles douées de pouvoirs singuliers; -il y a des pierres miraculeuses au fond des forêts... - -Et, pour avoir une idée approchée des croyances de ces femmes aux petits -yeux obliques, il faut brouiller en chaos tout ce que je viens de dire; -puis essayer de le transporter dans des cervelles légères, que le rire -détourne le plus souvent de penser à la mort, et qui semblent par -instant avoir l'irréflexion des oiseaux. - - * * * * * - -Avec cela, assidues à tous les pèlerinages,--qui sont continuels,--à -toutes les cérémonies, à toutes les fêtes dans les temples. - -Pendant la belle saison, c'est dans des pagodes délicieusement situées -en pleine campagne qu'elles se rendent en troupe souriante, deux ou -trois fois par mois, de tous les coins du pays, couvrant les petites -routes, les petits ponts, du défilé incessant de leurs robes bleu marine -et de leurs larges coques de cheveux bien noirs. - -Dans les grandes villes, presque tous les soirs d'été, il y a pèlerinage -à un sanctuaire ou à un autre,--quelquefois en l'honneur d'un dieu si -antique que personne ne se rappelle exactement son rôle dans le monde. - -Après les affaires de toutes sortes, les marchandages, les brocantages, -quand les innombrables petits métiers cessent leur bruit monotone, quand -les myriades de maisonnettes et de boutiques commencent à fermer leurs -panneaux légers, les femmes se parent, ornent leurs cheveux de leurs -plus extravagantes épingles, et se mettent en route, tenant en main, au -bout de bâtonnets flexibles, de grosses lanternes peinturlurées. Les -rues se remplissent du flot de leurs petites personnes, dames ou -_mousmés_, qui marchent lentement, en sandales, échangeant entre elles -des révérences charmantes. Avec un murmure immense d'éventails agités, -de soies frôlées et de babillages rieurs, au crépuscule, au clair de -lune ou dans la nuit étoilée, elles montent à la pagode,--où les -attendent des dieux gigantesques aux masques horribles, à demi cachés -derrière des grilles d'or, dans l'incroyable magnificence des -sanctuaires. Elles jettent des pièces de monnaie aux prêtres; elles -prient prosternées, en battant des mains à petits coups secs--clac, -clac--comme si leurs doigts étaient de bois. Surtout elles jasent, se -retournent, pensent à autre chose, essayent de se dérober par le rire à -l'effroi du surnaturel... - - * * * * * - -La paysanne, été comme hiver, vêtue de sa même robe de coton bleu, est -de loin, à peine différente du paysan son époux--qui porte chignon comme -elle et robe de même couleur; la paysanne que l'on voit journellement -courbée au travail, dans les champs de thé ou dans la boue liquide des -rizières, coiffée d'un grossier chapeau les jours où le soleil brûle, et -la tête complètement enveloppée, dès que souffle la bise, d'un affreux -cache-nez toujours bleu, qui ne laisse paraître que ses yeux en amande; -la toute petite et drôlette paysanne japonaise, n'importe où on aille la -chercher, même dans les recoins les plus perdus des campagnes du centre, -est incontestablement beaucoup plus affinée que notre paysanne -d'Occident; elle a de jolies mains, de jolis pieds délicats; un rien -suffirait à la transformer, à en faire une dame de potiche ou d'écran -très présentable, et pour ce qui est des grâces maniérées, des -minauderies de tout genre, bien peu de chose resterait à lui apprendre. - -La paysanne japonaise entretient presque toujours un gentil jardinet -autour de sa vieille maisonnette de bois, dont l'intérieur, garni de -nattes blanches, est de la plus minutieuse propreté. Les ustensiles de -son ménage, ses petites tasses, ses petits pots, ses petits plats, au -lieu d'être en grosse faïence à fleurs criardes, comme chez nous, sont -en transparente porcelaine, ornée de ces peintures fines et légères qui -témoignent à elles seules d'une longue hérédité d'art. Elle arrange avec -un goût original l'autel de ses modestes ancêtres; enfin elle sait -composer, dans des vases, avec les moindres branches de verdure ou les -moindres brins d'herbe, des sveltes bouquets que les plus artistes -d'entre nos femmes seraient à peine capables de faire. - -Peut-être est-elle plus honnête que sa soeur des villes, et de moeurs -plus régulières,--à notre point de vue européen s'entend; elle est aussi -plus réservée vis-à-vis des étrangers, plus craintive, avec un fond de -méfiance et d'hostilité contre ces hôtes intrus, malgré son aimable -accueil et ses sourires. - -Dans les villages du Japon intérieur, loin des récents chemins de fer et -de toutes les modernes importations, dans les lieux où l'immobilité -millénaire de ce pays n'a pas été troublée, la paysanne doit être très -peu différente de ce qu'était, il y a plusieurs siècles, son aïeule la -plus lointaine, dont l'âme, évanouie dans le temps, a même cessé de -planer au-dessus de l'autel familial. Aux époques dites «barbares» de -notre histoire occidentale, où nos arrière-grand'mères gardaient encore -quelque chose de la belle et farouche rudesse primitive,--il y avait -sans doute déjà là-bas, dans ces îles à l'orient du monde antique, ces -mêmes petites paysannes jolies et mignardes, et aussi ces mêmes petites -dames des villes, très civilisées, aux révérences adorables... - - * * * * * - -En somme, si les Japonaises de toutes les classes sociales sont mièvres -d'esprit et de corps, artificielles et précieuses avec je ne sais quoi -de travaillé et de déjà vieillot dans l'âme dès le commencement de la -vie, c'est peut-être parce que leur race est demeurée pendant trop de -siècles séparée des autres variétés humaines, vivant de son propre fonds -et jamais renouvelée. Il serait injuste de leur en vouloir de cela, -ainsi que de leur laideur sans yeux; et il faut au contraire leur savoir -gré d'être aimables, gracieuses, gaies; d'avoir fait du Japon le pays -des ingénieuses et drolatiques petites choses,--le pays des gentillesses -et du rire... - - -FIN - - - - -TABLE - - - CARMEN SYLVA 1 - L'EXILÉE 33 - CONSTANTINOPLE EN 1890 113 - CHARMEURS DE SERPENTS 193 - UNE PAGE OUBLIÉE DE MADAME CHRYSANTHÈME 199 - FEMMES JAPONAISES 225 - - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--19585-6-10. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'exilée, by Pierre Loti - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXILÉE *** - -***** This file should be named 41100-8.txt or 41100-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/1/0/41100/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation information page at www.gutenberg.org - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at 809 -North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email -contact links and up to date contact information can be found at the -Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - |
