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authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-03-08 16:38:18 -0800
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41100 ***
+
+PIERRE LOTI
+
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+L'EXILÉE
+
+[Marque d'imprimeur: C L]
+
+PARIS
+
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+3, RUE AUBER, 3
+
+
+
+
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+Format grand in-18.
+
+ AU MAROC 1 vol.
+ AZIYADÉ 1 --
+ LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 --
+ LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 --
+ LES DÉSENCHANTÉES 1 --
+ LE DÉSERT 1 --
+ L'EXILÉE 1 --
+ FANTÔME D'ORIENT 1 --
+ FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 --
+ FLEURS D'ENNUI 1 --
+ LA GALILÉE 1 --
+ L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 --
+ JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
+ JÉRUSALEM 1 --
+ LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 --
+ MADAME CHRYSANTHÈME 1 --
+ LE MARIAGE DE LOTI 1 --
+ MATELOT 1 --
+ MON FRÈRE YVES 1 --
+ LA MORT DE PHILAE 1 --
+ PAGES CHOISIES 1 --
+ PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --
+ PROPOS D'EXIL 1 --
+ RAMUNTCHO 1 --
+ RAMUNTCHO, pièce 1 --
+ REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 --
+ LE ROMAN D'UN ENFANT 1 --
+ LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
+ LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 --
+ VERS ISPAHAN 1 --
+
+Format in-8º cavalier.
+
+ OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à X 10 vol.
+
+_Éditions illustrées._
+
+ PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8º jésus, illustré de
+ nombreuses compositions de E. RUDAUX 1 vol.
+
+ LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier,
+ illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT 1 --
+
+ LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations
+ de l'auteur et de A. ROBAUDI 1 --
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y
+compris la Hollande.
+
+
+
+
+CARMEN SYLVA
+
+ Novembre 1887.
+
+
+Au courant de ma vie errante, il m'est arrivé une fois de m'arrêter dans
+un château enchanté, chez une fée.
+
+Le son lointain du cor dans les bois a le pouvoir de faire revivre pour
+moi les moindres souvenirs de ce séjour.
+
+C'est que le château de la fée était situé au milieu d'une forêt
+profonde dans laquelle on entendait constamment des trompettes
+militaires au timbre grave se répondre comme de très loin. Ces sonneries
+étrangères, inconnues, avaient une mélancolie à part, semblaient des
+appels magiques, dans l'air sonore qu'on respirait là,--l'air
+silencieux, vif et pur des cimes...
+
+La musique a pour moi une puissance évocatrice complète; des lambeaux de
+mélodie ont conservé, à travers le temps, le don de me rappeler mieux
+que toutes les images certains lieux de la terre, certaines figures qui
+ont traversé mon existence.
+
+Donc, quand j'entends au loin des trompes sonner, je revois tout à coup,
+aussi nettement que si j'y étais encore, un boudoir royal (car la fée
+dont je parle est en même temps une reine), donnant par de hautes
+fenêtres gothiques sur un infini de sapins verts serrés les uns aux
+autres comme dans les forêts primitives. Le boudoir, encombré de choses
+précieuses, est d'une magnificence un peu sombre, dans des teintes sans
+nom, des grenats atténués tournant au fauve, des ors obscurcis, des
+nuances de feu qui s'éteint; il y a des galeries comme de petits balcons
+intérieurs, il y a de grandes draperies lourdes masquant des recoins
+mystérieux dans des tourelles... Et la fée me réapparaît là, vêtue de
+blanc, avec un long voile; elle est assise devant un chevalet et peint
+sur parchemin, d'un pinceau léger et facile, de merveilleuses
+enluminures archaïques où les ors dominent tout, à la manière byzantine:
+un travail de reine du temps passé, commencé depuis trois années, un
+missel sans prix, destiné à une cathédrale.
+
+Le costume blanc de la fée est de forme orientale, tissé et lamé
+d'argent. Mais le visage, qui s'encadre sous les plis transparents du
+voile, a ce je ne sais quoi d'adouci, de nuageux qui n'appartient qu'aux
+races affinées du Nord. Et pourtant il règne dans tout l'ensemble une si
+parfaite harmonie qu'on dirait ce costume inventé précisément pour la
+fée qui le porte.--Pour cette fée qui a écrit elle-même quelque part:
+«La toilette n'est pas une chose indifférente. Elle fait de vous un
+objet d'art animé, _à condition que vous soyez la parure de votre
+parure_.»
+
+Avec quels mots décrire les traits de cette reine? Comme la chose est
+délicate et difficile! Il semble que les expressions ordinaires, qu'on
+emploierait en parlant d'une autre, deviennent tout de suite
+irrévérencieuses, tant le respect s'impose dès qu'il s'agit d'elle.
+L'éternelle jeunesse est dans son sourire, elle est sur ses joues d'un
+inaltérable velouté rose; elle brille sur ses belles dents, claires
+comme de la porcelaine. Mais ses magnifiques cheveux, que l'on voit à
+travers le voile semé de paillettes argentées, sont presque blancs!...
+«Les cheveux blancs, a-t-elle écrit dans ses _Pensées_, sont les pointes
+d'écume qui couvrent la mer après la tempête.»
+
+Et comment exprimer le charme unique de son regard, de ses yeux gris
+limpides, un peu enfoncés dans l'ombre sous le front large et pur:
+charme de suprême intelligence, charme d'infinie profondeur, de discrète
+et sympathique pénétration, de souffrance habituelle et d'immense pitié!
+Très changeante est l'expression de ce visage, bien que le sourire y
+soit presque à demeure.--«Cela fait partie de notre rôle à nous, me
+dit-elle un jour, de constamment sourire comme les idoles.»--Mais ce
+sourire de reine a bien des nuances diverses; quelquefois c'est tout à
+coup de la gaieté fraîche, presque enfantine; très souvent c'est un
+sourire de mélancolie résignée,--par instants même, de tristesse sans
+bornes.
+
+Des chagrins qui ont blanchi les cheveux de cette souveraine, il en est
+un que je sais,--que je puis mieux que personne comprendre,--et qu'il
+m'est permis de dire: au milieu du grand jardin d'une résidence royale,
+on m'a conduit par son ordre au tombeau d'une petite princesse qui lui
+ressemblait, qui avait hérité de ses traits et de son beau front large.
+
+Sur le tombeau, j'ai lu ce passage de l'Evangile: «Ne pleurez pas, elle
+n'est pas morte, elle dort.» Et en effet, la petite statue couchée
+semble dormir paisiblement dans sa robe de marbre.
+
+«Ne pleurez pas.» Pourtant la mère de la petite endormie pleure encore,
+pleure amèrement son enfant unique. Et voici une phrase d'elle qui
+souvent me revient à la mémoire, comme si une voix la redisait en dedans
+de moi-même avec une lenteur funèbre: «Une maison sans enfant est une
+cloche sans battant; le son qui dort serait bien beau peut-être, si
+quelque chose pouvait le réveiller.»
+
+Oh! comme je me rappelle les moindres instants de ces causeries exquises
+dans ce boudoir sombre, avec cette reine vêtue de blanc.--Au
+commencement de ces notes, j'ai dit une fée. C'était une manière à moi
+d'indiquer un être d'essence supérieure. Aussi bien, je ne pouvais pas
+dire: un ange, car ce mot-là, on a abusé au point d'en faire quelque
+chose de suranné et de ridicule. Et il me semble d'ailleurs que ce nom
+de fée, pris comme je l'entends, convient bien à cette femme--jeune avec
+une chevelure grise; souriante avec une extrême désespérance; fille du
+Nord et reine d'Orient; parlant toutes les langues et faisant de chacune
+d'elles une musique; charmeuse toujours, ayant le don de jeter autour
+d'elle, quelquefois rien qu'avec son bon sourire, une sorte de charme
+bienfaisant qui relève, qui rassérène, qui console...
+
+Donc, je revois en esprit la reine avec son long voile (je n'ose plus
+dire la fée, à présent que je l'ai désignée plus clairement). Elle est
+devant son chevalet et elle me parle, tandis que les dessins archaïques,
+qui semblent sortir tout naturellement de ses doigts, s'enroulent sur le
+parchemin du missel. Auprès de Sa Majesté sont assises deux ou trois
+jeunes filles, ses demoiselles d'honneur,--jeunes filles brunes, dont le
+costume oriental est de couleurs étranges, tout doré et pailleté; elles
+lisent, ou elles brodent sur de la soie de grandes fleurs aux nuances
+anciennes; elles relèvent leurs yeux noirs de temps à autre, quand la
+conversation qu'elles entendent les intéresse davantage. La place que Sa
+Majesté me désigne d'ordinaire est en face d'elle, près d'une fenêtre où
+une glace sans tain d'une seule pièce donne l'illusion d'une large
+ouverture à air libre sur la forêt d'alentour.--C'est que, par un
+raffinement d'artiste, le roi a laissé la forêt sauvage, primitive à
+vingt pas de ses murs; par les fenêtres des appartements royaux, on ne
+voit plus que des sapins gigantesques, des dessous de branches, des
+dessous de bois,--ou bien de grands lointains verts, les cimes boisées
+des Karpathes, s'étageant les unes par-dessus les autres dans l'air
+étonnamment pur. Et cette forêt, qu'on sent là tout près, répand dans le
+château magnifique une impression d'enchantement et de mystère...
+
+ * * * * *
+
+Des phrases entières de la reine me reviennent en mémoire avec leurs
+inflexions doucement musicales. Je répondais à demi-voix, car il y avait
+dans ce boudoir une sorte de recueillement d'église. Je me souviens
+aussi de ces silences quelquefois, après qu'elle avait dit une chose
+profonde, dont le sens paraissait se prolonger au milieu de ce calme. Et
+c'est alors, dans ces intervalles, que j'entendais, comme venant des
+extrêmes lointains de la forêt, des sonneries militaires inconnues dont
+le timbre grave ressemblait à celui du cor. On était en automne et je me
+rappelle même ce détail infime: les derniers papillons, les dernières
+mouches, entrés étourdiment pour mourir dans ce tombeau somptueux,
+battaient de leurs ailes, tout près de moi, la grande glace claire.
+
+J'ai dit que la voix de la reine était une musique,--et une musique si
+fraîche, si jeune! Je ne crois pas avoir jamais entendu son de voix
+comparable au sien, ni jamais avoir entendu lire avec un charme pareil.
+Le lendemain de mon arrivée, Sa Majesté avait exprimé la curiosité de
+connaître mon impression sur certain poème allemand, nouveau pour moi.
+Son secrétaire me mit en garde dans une causerie particulière: «Si la
+reine vous le lit elle-même, dit-il, vous ne pourrez pas juger;
+n'importe ce que lit la reine semble toujours délicieux,--comme les
+morceaux qu'elle chante; mais si on reprend le livre après, pour lire
+seul, ce n'est plus du tout cela, on a souvent une complète
+désillusion.»
+
+J'ai pu voir ensuite combien cet avertissement était fondé; ayant eu
+l'honneur d'assister à une lecture que Sa Majesté faisait aux dames de
+la cour de certains chapitres d'un de mes livres, je ne reconnaissais
+plus mon oeuvre, tant elle me paraissait embellie, transfigurée.
+
+ * * * * *
+
+De tout ce château de Sinaïa, qui semble, au milieu de cette forêt,
+quelque vision d'artiste devenue réalité par la vertu d'une baguette
+magique, rien n'est resté si nettement gravé dans ma mémoire que ce
+boudoir de la reine. Il y a déjà du vague dans les images qui me
+reviennent de ces longues galeries aux tentures pesantes, aux panoplies
+d'armes rares; de ces escaliers où circulaient des dames d'honneur, des
+huissiers, des laquais; de ces salles Renaissance, qui faisaient songer
+à un Louvre habité, à un Louvre du temps des rois; de cette salle de
+musique, favorable aux rêves, haute et obscure, à merveilleux vitraux,
+où était le grand orgue dont la reine jouait le soir... tandis que je
+retrouve tout de suite d'une manière complète cet appartement où Sa
+Majesté voulait bien quelquefois m'admettre auprès de son chevalet ou de
+sa table de travail. Il semblait, quand on avait été autorisé à franchir
+ces doubles portes et ces draperies d'entrée, qu'on eût pénétré dans une
+région de haute sérénité où tant de gens et de choses n'avaient plus le
+pouvoir d'atteindre. Et c'est toujours là de préférence que je me
+représente en pensée cette reine dont j'ai été l'hôte. Lorsqu'elle
+marchait à travers le boudoir, la blancheur de son costume tranchait sur
+le fond sombre des tentures ou des boiseries rares fouillées à tout
+petits dessins par des armées de sculpteurs. Lorsqu'elle était assise à
+travailler, de la place qu'elle m'avait indiquée le premier jour et que
+j'avais coutume de reprendre, je voyais son visage et son voile se
+détacher en avant d'une grande et superbe toile de Delacroix: _la Mise
+au tombeau du Christ_. Et toujours, de chaque côté d'elle, assises, les
+jeunes filles au costume oriental, complétant ce tableau que j'aurais
+voulu peindre.--De temps en temps elles se remplaçaient, elles
+changeaient, ces petites demoiselles d'honneur, toutes très différentes
+les unes des autres par l'aspect et la physionomie. Quand l'une était
+partie, là-bas à l'entrée, soulevant les portières aux grands plis
+lourds, il en apparaissait une nouvelle qui s'avançait sans bruit sur
+les tapis, après avoir fait d'abord le grand salut de cour, puis venait
+baiser la main de la reine,--et quelquefois s'asseyait par terre à ses
+pieds, appuyant la tête sur ses genoux avec une câlinerie
+respectueuse.--Et la reine alors expliquait, avec un sourire maternel
+plein de mélancolie: «Ce sont mes filles.»--Je crois que ce qui faisait
+surtout l'attrait unique de ce sourire, encore plus que tous les autres
+charmes, c'était l'extrême bienveillance, l'extrême bonté.
+
+Et comme j'ai bon souvenir aussi de toutes ces filles qui, pour le
+premier bonjour de la journée, me tendaient la main avec une simplicité
+et une grâce si gentilles, de si bonne compagnie! J'avais été surpris,
+en arrivant à cette cour, de les entendre toutes, malgré leur costume
+d'Orient, causer en pur français de toutes les choses intelligentes et
+nouvelles, comme des Parisiennes du meilleur monde,--peut-être même
+mieux que les vraies Parisiennes de leur âge, avec plus d'acquis, avec
+moins de convenu et de visible frivolité. On sentait que la reine avait
+formé à son école cette pépinière de l'aristocratie roumaine, dont le
+français est la langue usuelle.
+
+ * * * * *
+
+La première fois que j'eus l'honneur de causer avec Sa Majesté, mon
+étonnement ne fut pas de l'entendre causer supérieurement de choses
+supérieures, je savais d'avance qu'elle était ainsi. Mais, en tant que
+reine et obligée au «perpétuel sourire des idoles», il me semblait
+qu'elle avait dû rester ignorante de certains replis, de certaines
+souffrances de l'âme humaine,--et mon admiration fut grande de voir, au
+contraire, qu'elle connaissait à fond toutes les détresses, toutes les
+misères du coeur des plus petits et des plus humbles, aussi bien que
+celles du coeur des grands, des princes. Pour former ainsi cette
+souveraine, il a fallu son enfance austère et assombrie de tous les
+deuils, dans un château du Nord; son enfance tenue à dessein loin des
+cours et mise en contact avec les souffrances des pauvres gens qui
+vivaient sur le domaine paternel. Pour la rendre si bonne et si
+accessible à ceux qui pleurent, il a fallu une première éducation simple
+et familiale, comme celle, sans doute, qu'avaient reçue la princesse de
+Wied, sa mère, et la reine de Suède, sa tante. Ensuite est venu cette
+sorte de pèlerinage à travers l'Europe, à Londres, à Paris, à la cour de
+Berlin et à la cour de Saint-Pétersbourg, en compagnie de sa tante, la
+grande-duchesse Hélène de Russie. Et, dans les pays où elle s'arrêtait,
+les maîtres les plus choisis, lui inculquant comme le résumé
+transcendant de toutes les connaissances humaines, comme la quintessence
+de toutes les littératures. Et enfin il y a eu ces années, déjà longues,
+passées sur le trône de Roumanie... Arrivée, encore très jeune, dans ce
+pays troublé qui se formait, elle a dû être obligée de regarder de près
+bien des drames, au grand étonnement de ses yeux purs. Alors, tout de
+suite, les veuves, les abandonnées, les mères sans enfant, les petites
+filles n'ayant plus de mère, sont devenues ses amies. Elle a jugé que
+son devoir de reine était de ne jamais repousser les confidences, même
+les plus sombres, qui lui venaient avec larmes,--et son rôle a été de
+relever, de réconcilier, de pardonner, d'effacer... Ses «filles»
+adoptives, élevées au palais, près d'elle, ont toujours été choisies de
+préférence dans les familles sur lesquelles pesait quelque deuil ou
+quelque malheur mystérieux, et toutes celles qui s'y sont succédé, qui
+en sont parties en pleurant pour suivre un mari, semblent avoir gardé
+pour la reine une complète adoration.
+
+Une immense pitié qui semble détachée de tout, qui n'attend rien en
+retour, qui excuse tout, qui plane au-dessus de tout,--c'est là, je
+crois, le don rare et un peu surhumain, que le temps, la souffrance, les
+déceptions, les ingratitudes ont fait à cette reine. Mais, avec sa
+nature ardente, avec son enthousiasme passionné pour tout ce qui est
+beau et noble, elle a dû passer par bien des surprises, des
+indignations, des révoltes, avant d'en venir à ce sourire
+ultra-terrestre qui semble à présent faire partie intégrante
+d'elle-même: «Chacun de nous presque a eu son Gethsémani et son
+Calvaire», a-t-elle écrit quelque part, «ceux qui ressuscitent après,
+n'appartiennent plus à la terre».
+
+ * * * * *
+
+Entre tant de souvenirs que j'ai gardés de ce château de Sinaïa, parmi
+les plus charmants, je retrouve les courses du matin dans les sentiers
+de la forêt. Ces moments-là étaient encore de ceux où il m'était permis
+de causer un peu longuement avec Sa Majesté. A Sinaïa, qui est une
+résidence en pays sauvage, très haut dans les Karpathes, la vie de la
+cour était plus simple qu'au grand palais pompeux de Bucarest; elle
+prenait même, pendant ces promenades, des allures presque familiales,
+tant les souverains y mettaient de bonne grâce.
+
+C'était vers neuf heures, généralement, au gai soleil des matinées déjà
+fraîches de fin septembre. Un huissier venait frapper à ma porte et me
+disait, avec son accent roumain: «Sa Majesté va sortir et vous demande
+en bas, monsieur le capitaine.» Alors je descendais vite, courant dans
+les escaliers, sur les épais tapis d'Orient, entre les rangées de
+panoplies. En bas, au perron, je trouvais la reine souriante, sa belle
+taille aux lignes grecques, libre et droite dans une toilette européenne
+de drap blanc (le costume roumain et le long voile n'étant d'étiquette
+qu'à l'intérieur du château). A côté d'elle, en robe noire, s'appuyant à
+son bras, la princesse de Hohenzollern (mère du roi Charles Ier et mère
+de la feue reine de Portugal). Puis deux ou trois jeunes filles de la
+cour, non plus en costume oriental, mais habillées comme de petites
+élégantes d'Occident, en couleurs neutres un peu anglaises,--ce qui
+faisait d'elles de tout autres personnes tant la métamorphose était
+grande.
+
+L'air vif des montagnes semblait délicieux à respirer. Le soleil
+brillait clair, clair; c'était déjà la grande lumière magnifique des
+pays du Levant, malgré ce froid, qui déroutait sous ce ciel si bleu. Sur
+l'herbe et sur la mousse, miroitaient des gouttelettes glacées, des
+petits cristaux de gelée blanche. Et nous partions, par des sentiers
+sablés qui tout de suite s'enfonçaient dans la forêt, sous des sapins
+géants.
+
+La reine semblait heureuse, tranquille. Son visage gardait comme
+toujours sa fraîcheur reposée,--et cependant elle avait déjà travaillé
+quatre ou cinq heures, levée avant le jour, la première du château.
+Enfermée, à la lueur d'une lampe, dans un petit retiro luxueux, au
+milieu d'une tourelle, déjà elle avait fait sa tâche quotidienne, rédigé
+des lettres, des ordres, couvert plusieurs pages de sa belle écriture
+franche. Cela, pour être libre ensuite de s'occuper de ses «filles» et
+de ses hôtes, de se livrer tout entière aux réceptions de la journée, à
+la musique, à la causerie et aux jeux.
+
+Quelquefois, le roi Charles était aussi de ces promenades du matin.--Il
+arrivait, boutonné comme toujours dans sa tunique militaire, ce roi qui
+a été un soldat admirable.
+
+Puisque j'ai prononcé son nom, qu'il me soit permis de dire aussi un mot
+de son aspect à la fois bienveillant et grave. Des traits d'une
+régularité et d'une finesse extrêmes encadrés dans une barbe très noire.
+Au front, un pli de réflexion profonde, de préoccupation peut-être,
+assombrissant habituellement le visage; mais le sourire éclairant
+tout,--un sourire bon et attirant comme celui de la reine. Et tant de
+simplicité distinguée, tant de naturel dans la majesté royale! Et pour
+ses hôtes, une si parfaite courtoisie.
+
+D'ordinaire, le roi s'isolait bientôt de quelques pas avec la princesse
+de Hohenzollern, et la reine elle-même, à cette époque-là, ne rompait
+plus les tête-à-tête de cette mère et de ce fils, unis par une si
+visible tendresse et qui allaient se quitter bientôt--(car je me
+rappelle aussi cette journée d'adieux où la princesse repartit pour
+l'Allemagne et où nous allâmes tous la reconduire jusqu'à la frontière
+d'Autriche). C'est avec un sentiment de vénération tout spécial que je
+la retrouve dans mon souvenir, cette princesse-mère, encore si jolie,
+malgré les années, dans ses longues dentelles et ses robes noires de
+vieille dame; elle me paraissait être l'idéal de la princesse,--et aussi
+l'idéal de la mère, ayant une ressemblance avec la mienne lorsqu'elle
+regardait son fils...
+
+Comme je ne suis pas Roumain, comme je ne reviendrai sans doute jamais
+dans ce lointain château où j'ai été honoré d'une si inoubliable
+hospitalité, je me sens absolument libre de dire combien cette famille
+royale est de tout point exquise; je voudrais seulement savoir exprimer
+cela dans des termes à part, ne ressemblant pas à des éloges de
+courtisan.
+
+ * * * * *
+
+A quelque distance du château, dans une clairière, il y a une maison de
+chasse, étrange, en très vieux style gothique, emplie de fourrures
+d'ours, de cornes d'aurochs, de têtes de sangliers et de cerfs. La reine
+y possède un cabinet de travail très mystérieux, très solitaire. Toute
+la demeure fait songer à quelque chalet de la Belle au bois dormant qui
+se serait conservé depuis le moyen âge, à l'abri des sapins.
+
+Là était, chaque matin, le lieu du rendez-vous général, avant de rentrer
+au château s'habiller pour le dîner de midi. On y trouvait, arrivés par
+un autre chemin, les dames d'honneur et les «filles» de la reine qui
+n'avaient pas suivi la promenade dans la forêt.
+
+C'est là que j'ai entendu pour la première fois la reine nous lire
+elle-même une de ces _Nouvelles_ qu'elle signe CARMEN SYLVA. Un silence
+religieux s'était fait tout de suite, dès que la musique de sa voix
+avait commencé de résonner.
+
+C'était une déchirante petite histoire, écrite avec une rare puissance
+dramatique, et je me rappelle encore quels frissons me passèrent tandis
+que je l'écoutais...
+
+Mais ce n'est pas le lieu, dans ces notes rapides, de parler de son
+talent d'écrivain; je ne veux même pas effleurer ce sujet-là, qu'il
+faudrait traiter d'une façon bien autrement sérieuse, dans de longs
+chapitres;--si j'ai parlé de cette lecture, c'est seulement pour conter
+une infime anecdote qui m'est restée dans la mémoire.
+
+Avant de commencer, la reine avait voulu prendre son lorgnon, qui était
+agrafé à son corsage simple par un de ces diamants énormes, comme en ont
+seules les reines. Ses «filles» qui l'entouraient avaient protesté,
+disant: «Non! cela ne va pas bien à Votre Majesté. Nous ne voulons pas
+que Votre Majesté cache ses yeux, c'est trop dommage!» Une, surtout qui
+faisait l'enfant gâté tout près d'elle, s'y était opposée formellement,
+et la reine souriante, s'était soumise.
+
+Mais, au bout de quelques pages, ses yeux s'étant voilés un peu, elle
+adressa à la jeune fille un sourire suppliant et dit, de sa voix d'or,
+comme une prière: «Oh! mais... c'est que cela me fatigue bien...»
+
+Cette toute petite phrase, prononcée sur ce ton par une reine, m'a
+semblé une chose adorable.
+
+Les hauts sapins, qui nous entouraient de partout, répandaient une
+demi-obscurité bleuâtre sur les boiseries à ogives de la salle où nous
+étions. On entendait un bruit d'eau se mêler à la voix de la reine: un
+ruisseau qui passait près de la maison de chasse, descendant des
+sommets.
+
+Cependant j'étais assez près de Sa Majesté pour pouvoir un peu suivre
+sur ses pages qui se retournaient,--et ma surprise fut grande de voir
+que ce qu'elle lisait en français était écrit en allemand. Il eût été
+impossible de le deviner, car il n'y avait aucune hésitation dans sa
+lecture charmante et même ses phrases improvisées étaient toujours
+harmonieuses.
+
+Une seule fois elle s'arrêta pour un mot qui ne venait pas,--un nom de
+plante dont elle ne se rappelait plus l'équivalent français. «Oh!...»
+dit-elle, en promenant son regard sur le plafond,--et elle se mit à
+faire un petit battement impatient du pied, comme quelqu'un qui cherche.
+Puis, tout à coup, secouant le bras de la jeune fille assise près
+d'elle: «Voyons, qu'est-ce que vous attendez pour me trouver ce nom-là,
+vous... petite bûche!»
+
+Il fallait sa voix et son charme pour faire de cette phrase très
+familière, qui eût semblé triviale dans la bouche d'un autre, quelque
+chose de souverainement distingué et de souverainement doux;--quelque
+chose de tellement inattendu et de tellement drôle que nous nous mîmes
+tous à rire... Et pourtant c'était à un moment de cette lecture où des
+larmes nous montaient aux yeux, à nous qui écoutions si
+recueillis.--Carmen Sylva lisant elle-même ses propres oeuvres est la
+seule personne qui, avec une fiction, m'ait jamais ému jusqu'à me faire
+pleurer, et c'est peut-être le plus grand éloge que je puisse faire de
+son talent, car même au théâtre, où tant d'hommes s'attendrissent, cela
+ne m'arrive jamais.
+
+Je l'ai entendue une fois accomplir le même tour de force de traduction
+avec la langue roumaine. Elle lisait une vieille ballade des montagnes
+et, à livre ouvert, la transposait en un français rythmé qui paraissait
+être de la poésie. Il semble, que pour elle, une langue ou une autre
+soit un moyen à peu près indifférent de rendre sa pensée. Elle est en
+cela comme ces musiciens consommés qui jouent un morceau dans un ton ou
+dans un autre avec la même aisance et la même intensité de sentiment...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+En terminant là ces notes rapides, j'ai l'impression de n'avoir rien dit
+de ce que j'aurais désiré dire. Je voulais parler de Sa Majesté la reine
+Élisabeth de Roumanie,--et je me suis borné à tourner autour de mon
+sujet trop profond. J'ai décrit le cadre,--plutôt que la figure à
+laquelle j'ai à peine osé toucher d'une main légère, dans mon respect
+extrême et dans ma crainte de ne pas faire assez ressemblant, assez
+beau.
+
+J'espère que Sa Majesté ne m'en voudrait pas, si ceci tombait par hasard
+sous ses yeux d'avoir tenté d'esquisser son ombre. Mais pourtant cette
+phrase de ses _Pensées_, dans laquelle on dirait qu'elle s'est peinte
+elle-même, m'épouvante un peu: _Il y a des femmes majestueusement pures,
+comme les cygnes. Froissez-les, vous verrez leurs plumes se hérisser une
+seconde, puis elles se détourneront silencieusement pour se réfugier au
+sein des flots._
+
+
+
+
+L'EXILÉE
+
+ Bucarest, avril 1890.
+
+
+I
+
+... Ce matin-là, en entrant dans les appartements de la reine, j'avais
+été surpris d'y voir une profusion inaccoutumée de fleurs. Les salons,
+qui se commandaient par de grandes baies aux draperies relevées, étaient
+pleins de roses comme des sanctuaires d'idoles indoues les jours
+d'adoration. Sur tous les sièges, sur les banquettes dorées, les
+coussins d'Orient, les tables précieuses, des bouquets étaient posés;
+d'autres apparaissaient suspendus dans des jardinières de roseau que
+nouaient des rubans aux couleurs du royaume; d'autres se tenaient debout
+sur des pieds, imitant des couronnes royales tout en boutons de roses
+d'un jaune d'or.
+
+Au fond sombre des appartements, dans une partie plus élevée qui formait
+tribune, au milieu de broderies aux nuances rares, se tenait
+l'idole-martyre, qu'on fêtait ce jour-là encore une fois: la reine,
+vêtue de blanc comme à son ordinaire, ses cheveux, blancs aussi,
+encadrant son visage resté jeune, au sourire d'exquise et sereine bonté.
+Deux demoiselles d'honneur, assises par terre à ses pieds, décachetaient
+et lui lisaient des télégrammes de félicitation, dont un plateau
+d'argent était rempli...
+
+--«... Signé: HUMBERT Ier», finissait de lire l'une d'elles.
+
+Et l'autre reprenait: «Celui-ci, madame, est de la reine de Suède, qui
+souhaite à Votre Majesté...»
+
+La reine leva la tête vers moi qui entrais, et, souriante, avec une
+expression d'une mélancolie sans bornes, me donna l'explication que sans
+doute mes yeux demandaient:
+
+--C'est ma fête aujourd'hui... Vous ne saviez pas, vous... J'avais
+défendu à ces petites filles de vous le dire: je reçois déjà bien assez
+de fleurs, mon Dieu...
+
+Et la fin inexprimée de la phrase signifiait que la souveraine ne se
+laissait pas leurrer par cette profusion de roses.
+
+Des deux demoiselles d'honneur qui, ce matin-là, entouraient la reine,
+l'une devait bientôt rentrer dans l'obscurité; l'autre était
+mademoiselle Hélène *** qui eut plus tard ce malheur--immense pour une
+jeune fille--de remplir de son nom les journaux d'Europe, à la suite de
+ses fiançailles éphémères avec le prince héritier.
+
+C'était une petite personne dont le premier aspect passait très
+inaperçu, mais qui charmait bientôt par son esprit. D'un étincelant
+enfantillage de surface, avec une âme compliquée en labyrinthe; un peu
+grisée de ses succès littéraires et de sa rapide fortune; ambitieuse
+peut-être, mais si excusable de l'être devenue; capable, du reste, de
+bons élans de coeur et de charité, surtout pour les petits qui
+n'entravaient pas son chemin. La reine, attentive d'abord à la rare
+intelligence de mademoiselle Hélène ***, s'était peu à peu laissé
+captiver par son grand talent de poète; et puis, mère sans enfant,
+portant au fond du coeur le deuil éternel de sa propre fille, elle avait
+fini par aimer maternellement cette fille adoptive, si étonnamment
+douée.
+
+ * * * * *
+
+En l'honneur de la fête de la reine,--la dernière fête qui lui fut
+souhaitée par son peuple,--il y eut réception intime, au palais,
+l'après-midi, dans les appartements particuliers.
+
+Vers deux heures, elles arrivèrent toutes, celles que la reine appelait
+«ses filles», c'est-à-dire ses demoiselles d'honneur d'antan, plus ou
+moins élevées par elle, puis mariées par ses soins.
+
+Dans ce premier salon, où un grand orgue d'église montait au plafond
+sombre, la reine les attendait. Elles entraient une à une ou par petits
+groupes, émergeant de la serre aux palmiers; c'était un éblouissement de
+les regarder apparaître, brodées et pailletées d'or, car Sa Majesté
+avait, pour ce jour, prescrit le vieux costume national et s'était,
+elle-même, vêtue d'un rigide drap d'argent, avec le long voile
+archaïque.
+
+Parmi les arrivantes, je retrouvais beaucoup de mes commensales un peu
+oubliées, d'il y avait trois ans, au féerique château de Sinaïa.
+J'échangeais avec elles des saluts, ou quelques mots de gai revoir.
+
+Mais toutes ces figures d'élégantes frivoles, affolées de la mode du
+jour, tous ces jolis yeux noirs, curieux, scrutateurs, perfides,
+détonnaient plus que jamais avec ces costumes anciens. Et puis, je ne
+sais quoi de déjà ingrat, de déjà haineux, de déjà cruel, était dans
+leur sourire à la reine, dans leurs révérences de cour, dans leurs
+baisements de main... Oh! je ne dis pas cela pour toutes, assurément,
+car il s'en trouvait là de loyales et de fidèles, femmes de mémoire et
+de coeur, qui se discernaient des autres. Mais la plupart d'entre elles
+me glacèrent, vues tout à coup sous un jour imprévu...
+
+Et comme elle était changée, leur reine, depuis ces trois ans! Encore si
+jeune de visage, en ce temps-là, et aujourd'hui, abîmée par quelque
+inoubliable deuil, par quelque suprême déception, peut-être; amaigrie,
+vieillie, et le sourire désolé.
+
+ * * * * *
+
+Des musiciens tziganes (Laotaris) arrivèrent ensuite, qu'on dissimula
+dans la serre aux grands palmiers. Sous les feuillages, inondés de
+soleil factice, qui, vus des salons obscurs, jouaient le jardin
+oriental, on n'apercevait que leurs têtes fauves, comme des Indiens
+embusqués dans la jungle, et leur musique en fièvre triste venait à nous
+très atténuée.
+
+Alors toutes les dangereuses petites poupées pailletées d'or se
+formèrent en une longue chaîne charmante, pour commencer, par fantaisie
+d'élégantes modernes, une vieille danse populaire de ce pays appelée:
+«la hora».
+
+Elles prièrent la reine de danser aussi, et la reine, pour leur faire
+plaisir, le voulut bien, avec son inaltérable bonne grâce et toujours sa
+souriante tristesse. Au milieu de la chaîne arrondie en cercle, elle
+vint se placer, plus grande que toutes «ses filles» et entièrement
+blanche, avec son drap d'argent et son voile de mousseline, parmi leurs
+pailletages et leurs broderies multicolores. Elle semblait une sérieuse
+et douce figure, échappée d'une fresque byzantine, ayant mis pour la
+première fois, sous son voile blanc, un bandeau à l'antique très bas sur
+le front: «N'est-ce pas, avait-elle demandé le matin à ses demoiselles
+d'honneur, à mon âge, je ne peux plus m'habiller en Roumaine sans le
+bandeau des vieilles?» Et on ne l'en avait pas dépersuadée, tant ce
+bandeau lui allait bien... Avec un art et un charme qu'aucune de «ses
+filles» ne savait atteindre, elle dansa la danse lente et grave, qui
+semblait une sorte de pas rituel.
+
+Après, elles lui demandèrent de chanter. Et elle chanta, avec sa
+résignation à leur plaire, elle chanta un vieux lied d'Allemagne,
+qu'elle me pria de lui accompagner à l'orgue. Toutes les angoisses de
+son âme passèrent dans sa voix et, après qu'elle eut délicieusement
+chanté, il me sembla que, dans l'entour, quelques paires de jolis yeux
+méchants s'étaient adoucis et se mouillaient de larmes...
+
+ * * * * *
+
+Le soir, il me fut donné de prendre place pour la dernière fois à la
+petite table royale.
+
+C'était, au centre des appartements particuliers, dans une haute salle
+circulaire en marbre rouge, aux lambris de marbre noir, que décoraient
+des tableaux de sombres maîtres anciens. Un couvert tout simple, sur une
+table ronde, juste assez grande pour les six personnes qui s'asseyaient
+autour: le roi, la reine, le prince royal, deux demoiselles d'honneur,
+et l'hôte que Leurs Majestés avaient bien voulu admettre. N'eût été la
+splendeur austère du lieu, et le nombre, le silence empressé, la livrée
+de cour des gens de service, on eût dit le plus intime repas de famille.
+
+Pendant la causerie de ces dîners, le roi se montrait de la plus affable
+et charmante bienveillance, ne gardant, de son habituelle expression
+grave qui imposait tant, qu'un pli profond tracé entre ses sourcils
+noirs. «Ceux qui voient ce pli au front du roi, me disait la reine un
+jour, avec un accent de tendre vénération, ne soupçonnent pas tout ce
+qu'il a fallu de pensée, de travail, de lutte et de souffrance pour le
+creuser ainsi.»
+
+Mais, ni la bienveillante simplicité des souverains, ni les figures
+jeunes du prince royal et des demoiselles d'honneur, ni même quelquefois
+leurs rires discrets à propos d'enfantillages, ne parvenaient à dissiper
+une tristesse spéciale, qui tombait des hauts plafonds.
+
+La rotonde de marbre rouge avait vue, par des portes sans battants, sur
+de grandes salles peu éclairées, dont la magnificence portait
+l'empreinte du goût sévère et affiné du roi,--entre autres la
+bibliothèque, au fond de laquelle était allumé le fanal historique de la
+gondole des anciens doges vénitiens,--et les deux jeunes filles, rendues
+plus nerveuses par la vie un peu séquestrée du palais, plongeaient de
+temps en temps leurs yeux dans ces lointains, avec de vagues inquiétudes
+d'apparitions et de fantômes.
+
+Qu'est-ce donc qui causait tout cela? C'était peut-être cet isolement de
+la vie extérieure. C'était peut-être, autour de nous, cet espace vide,
+magnifique et obscur, que gardaient des sentinelles, et ce silence, ce
+silence lourd, au milieu d'une des villes du monde où le roulement des
+voitures est le plus fiévreux et le plus continu... Vraiment, on sentait
+dans l'air quelque chose de particulier, que les grands dîners de cour
+étincelants de lumière ne donnent jamais, et qui était comme le mal des
+palais, l'oppression de la royauté.
+
+ * * * * *
+
+A côté du prince héritier, chaque soir, à la petite table familiale,
+s'asseyait mademoiselle Hélène ***. Et, de ce continuel voisinage,
+commençait déjà sans doute à naître un sentiment qu'il eût été facile de
+prévoir. Qu'un prince de vingt-quatre ans, maintenu austèrement à
+l'écart des plaisirs de son âge, vivant d'une vie de travail
+intellectuel et de manoeuvres militaires, s'éprenne d'une jeune fille
+gaie, brillante d'esprit et intelligente supérieurement, la seule du
+reste qu'il lui soit permis de voir dans l'intimité, c'est la chose la
+plus naturelle du monde. Ce roman, qui s'ébauchait là, et qu'une
+certaine presse a cherché à défigurer, était donc simple et honnête au
+premier chef. Et la pensée d'un mariage, si contraire qu'elle fût aux
+règles établies, devenait la seule qui pût se présenter à un jeune homme
+élevé, comme le prince royal, dans des idées puritaines et entouré
+d'irréprochables exemples; mademoiselle Hélène *** n'étant point
+d'ailleurs pour exciter les entraînements d'amour qui passent, mais bien
+plutôt pour fixer peu à peu et retenir, par son intelligence toujours en
+éveil.
+
+ * * * * *
+
+Je devais partir, la nuit suivante, pour Constantinople et je me
+souviens du serrement de coeur que j'éprouvai en prenant congé de la
+reine, en quittant ce palais où je pressentais si bien de ne plus jamais
+revenir.
+
+J'ignorais où était le danger et de quel côté le mauvais vent
+commencerait à souffler; mais, de cette dernière journée, de cette fête,
+m'était resté comme un froid au fond de l'âme. En regardant les petites
+invitées, au départ, baiser la belle main royale, j'avais entrevu chez
+celles qui le plus dévotement s'inclinaient, des duretés et des haines,
+et, chez la souveraine qui leur souriait, une clairvoyance nouvelle, une
+indulgente mais infinie méfiance.
+
+
+II
+
+Un an plus tard, la reine, très gravement malade, emmenée d'abord dans
+le sud de l'Italie, venait d'être transportée à Venise. Il lui fallait,
+disait-on, l'air marin atténué et la constante humidité des lagunes.
+
+En réalité, l'exil était commencé.
+
+Et c'est là, à Venise, qu'il me fut permis de venir la voir, mais pour
+la dernière fois...
+
+
+III
+
+ Venise, vendredi 14 août 1891.
+
+Venise, un matin d'août au petit jour naissant.
+
+Mandé par Sa Majesté, j'arrive, de Nice où j'étais, pour passer ici deux
+rapides journées, tout ce que me permet de liberté le service d'escadre.
+
+On commence à peine à bien voir clair, quand je descends de l'express de
+Gênes, à cette gare de Venise qui semble une petite île. Les choses sont
+vagues encore, dans cette demi-lueur cendrée d'avant le soleil, sorte de
+brume lumineuse, couleur gris de lin, des extrêmes matins d'été.
+
+Au quai de la gare, je monte dans l'une quelconque de ces gondoles
+noires, fermées en sarcophage flottant, qu'on loue ici comme ailleurs on
+louerait une voiture.
+
+Nous partons, sur l'eau morte des rues, nous engageant tout de suite
+dans de vieux quartiers en dédale où nous reprend un reste de nuit,
+entre de hautes maisons centenaires, lézardées, noirâtres, qui dorment
+encore. Et le silence de ces rues pleines d'eau fait songer à quelque
+lugubre ville d'Ys, très anciennement noyée, mais qu'à présent la mer
+abandonnerait.
+
+Puis, à un tournant, tout à coup de l'espace et de l'air, où les lueurs
+d'aube reviennent, et c'est la magique splendeur du Grand Canal,
+apparaissant avant son réveil, dans une absolue immobilité, dans une
+uniforme teinte gris perle, avec, çà et là, sur le haut de ses palais,
+un peu de rose d'aurore...
+
+Mais toute cette merveilleuse Venise, je la revois ce matin en la
+regardant à peine; elle a tout juste la valeur d'un accessoire charmant,
+d'un cadre un peu idéal, pour la figure doucement triste de la reine,
+pour la figure de la fée que je suis venu retrouver ici.
+
+Un nouveau tournant, un tournant sombre, nous replonge dans la
+demi-nuit. Pour la seconde fois, nous nous enfonçons dans les rues
+étroites, entre les vieilles constructions de marbre qui émergent,
+toutes noirâtres, de l'eau morne. Toujours le silence matinal et le
+sommeil. Quand par hasard, un peu dans le lointain, aux abords de
+quelque carrefour obscur, s'entend un bruit cadencé de rames, mon
+gondolier pousse un long cri avertisseur, qui se répercute entre les
+marbres humides des murs,--ces rues sans passants ont des sonorités de
+caveau;--quelqu'un d'invisible répond, et bientôt apparaît une autre
+gondole, aussi noire et fermée que la mienne; les deux sarcophages se
+croisent d'après des règles fixes, glissent l'un près de l'autre sans
+frôlement...
+
+L'esprit de plus en plus ailleurs, à mesure que j'approche, je ne me
+suis occupé ni de la route ni de la direction suivie; je ne regarde même
+plus... Et voici que nous allons passer sous ce «Pont des Soupirs», dont
+le nom est aussi démodé qu'une vieille romance, mais qui demeure une
+chose très impressionnante, à voir si inopinément reparaître... Et
+l'espace s'ouvre, large, lumineux et rose, devant nous qui sortons de
+l'obscurité; c'est la Grande Lagune, c'est brusquement tout, toute la
+splendeur de Venise: près de nous, le palais des Doges et le lion de
+Saint-Marc; là-bas, sur l'autre rive, assis au milieu des eaux dorées
+comme une île féerique, Saint-Georges-Majeur, avec son campanile et son
+dôme étincelants sous le soleil qui se lève. C'est tout cela, qui est
+une éternelle et classique merveille, et que chacun connaît pour l'avoir
+vu peint mille fois partout; c'est tout cela, mais dans un tel éclat
+d'aurore et d'été, qu'en aucun tableau, je crois, on n'a osé y mettre
+tant de surprenante couleur, tant de rose, de rouge, d'orangé pour les
+lumières, tant de violet d'iris pour les ombres.
+
+Nous sommes arrivés, d'ailleurs; nous abordons à l'hôtel Danieli où la
+reine habite.
+
+Cet hôtel Danieli, où jadis la République de Saint-Marc recevait ses
+ambassadeurs, est un palais gothique, l'un des plus beaux de Venise,
+faisant suite à celui des doges et dans le même alignement que lui.
+Intérieurement il a gardé ses escaliers de marbre, ses parquets de
+mosaïque et deux ou trois salles aux plafonds somptueux. Mais, en ce
+temps de démocratie, il est devenu un vulgaire hôtel où tout le monde
+peut descendre.
+
+Pour la reine et les quelques personnes de sa suite intime qui
+l'accompagnent encore, on a loué tout le premier étage, où se trouvent
+les grands vestibules et les anciens salons d'apparat.
+
+ * * * * *
+
+Les visages amis qui m'accueillent à l'arrivée ont pris quelque chose
+d'attristé, d'inquiet, qu'ils n'avaient pas jadis à Bucarest: le
+secrétaire de la reine, son médecin, une demoiselle d'honneur,
+mademoiselle Catherine ***,--oh! une sincère et une fidèle, celle-là!...
+Qu'elle me pardonne de l'avoir à moitié nommée et de saluer ici, en
+passant, sa discrète et inébranlable adoration pour sa souveraine.
+
+ * * * * *
+
+Vers dix heures, on vient m'avertir que la reine peut me recevoir. La
+salle où l'on me conduit est gardée par de braves vieux serviteurs que
+je reconnais, pour les avoir vus souvent, à Bucarest, m'ouvrir les
+portes des appartements de Sa Majesté.
+
+Tout au fond du grand salon dont les portes sont surmontées de couronnes
+royales, dont le plafond encore magnifique supporte d'immenses lustres
+en verre de Venise, la reine en robe blanche est étendue dans un
+fauteuil et me sourit pour la bienvenue avec son exquise bonté... Mais
+comme son visage est changé, amaigri... Depuis le printemps dernier, il
+semble qu'il ait vieilli de dix années.
+
+--Elle est si malade, m'a dit ce matin mademoiselle Catherine ***, si
+malade... Et puis elle ne marche plus; il faut la porter ou la rouler
+dans son fauteuil, et c'est fini de sa belle taille droite, de sa belle
+allure de reine.
+
+A ses pieds, assise sur un tabouret en petit enfant câlin, est
+mademoiselle Hélène ***, vêtue d'une robe en drap rose très simple, son
+oeil noir toujours vif et inquisiteur. Il y a dans son attitude comme un
+semblant d'affectation à jouer à l'enfant gâtée, à la fille de cette
+adorable mère,--et j'ai remarqué autrefois du reste qu'en l'absence de
+la galerie, son attitude vis-à-vis de la reine était toujours plus
+froide et plus réservée.--Ceci n'est point pour l'accabler: si peu de
+femmes sont capables de se montrer tout à fait elles-mêmes, sans une
+pose un peu affectée, sans un calcul d'effet même inconscient. Je ne
+mets point en doute d'ailleurs qu'il n'y ait eu chez elle un attachement
+sincère pour cette mère adoptive, et qu'elle n'ait versé de vraies
+larmes en la quittant pour jamais.
+
+Autour de la reine, il y a tout le petit groupe, jusqu'à un certain
+point fidèle, qui l'a suivie dans son triste départ et qui constitue ici
+sa cour: en tout huit ou dix personnes. Et on cause presque gaiement,
+mais sans complète confiance... La reine me dit, en riant, ceci, qui
+n'est pas loin de devenir une vérité: «Nous sommes, vous savez, les
+exilés de Venise.» Et elle ajoute, avec une nuance plus triste: «Nous
+sommes même, à ce que d'aucuns prétendent, un petit groupe de
+malfaiteurs vis-à-vis de l'Europe...»
+
+ * * * * *
+
+Il me faut ici indiquer en quelques mots quelle était, à cette date
+précise, la situation de mademoiselle Hélène *** à la cour de Roumanie.
+De simple demoiselle d'honneur que je l'avais connue jadis, je la
+retrouvais maintenant fiancée au prince royal. Il est vrai, les Chambres
+n'avaient jamais donné leur consentement à ce mariage et le roi venait
+de retirer le sien. Mais rien n'était rompu cependant, puisque le prince
+royal, rappelé par sa famille en Allemagne pour être soumis à une sévère
+retraite dans son château héréditaire, n'avait rendu à mademoiselle
+Hélène *** ni sa parole, ni ses lettres, ni sa bague de fiançailles. La
+reine, qui avait tant désiré l'union de ses deux enfants adoptifs et
+qui, pour avoir poussé à cette mésalliance, s'était attiré la défaveur
+de tout son peuple, ne désespérait pas encore. Les journaux d'Europe
+commentaient, la plupart avec malveillance, cette situation étrange. Et
+mademoiselle Hélène ***, après avoir entrevu le trône, après avoir vécu
+quatre mois dans ce rêve enchanté, commençait à sentir tout s'effondrer
+à présent, comme au réveil...
+
+ * * * * *
+
+C'était la première fois que la reine m'apparaissait ainsi, hors de son
+cadre spécial, sortie de ses appartements de là-bas, de Bucarest ou de
+Sinaïa,--où se justifiait si bien la maxime d'élégance posée, je crois,
+par E. de Goncourt: «La distinction des choses autour d'une personne
+donne la mesure de la distinction de cette personne elle-même.»
+
+Ici, par lassitude de tout sans doute, cet immense salon pompeux, qui
+aurait pu être beau, avait été laissé tel quel, avec ses ornements
+d'hôtel garni, objets modernes d'un goût atroce, bronzes dorés sous des
+globes, et, détail tout à fait inattendu, le fauteuil banalement riche,
+où Sa Majesté se tenait affaissée et languissante, était recouvert d'un
+petit voile blanc, au crochet.
+
+Seule, la table de travail révélait encore la présence de la reine,
+était chargée de ces _blocs_ allemands où courait si vite sa grande
+écriture franche et droite, et de tous les chers bibelots à écrire
+chiffrés de ses initiales, timbrés de sa couronne.
+
+Toujours sa suprême ressource dans les désespérances, ces blocs, dont
+les pages, fébrilement noircies, se déchirent à mesure. La reine, qui a
+écrit plus qu'aucun autre auteur de son temps, en a arraché par
+milliers, de ces feuillets-là, sur lesquels sa plume avait couru,--une
+de ces plumes dites «sans fin», qui vont indéfiniment sans avoir besoin
+d'être retrempées dans l'encrier. Des poésies, des pensées, des romans
+et des drames, toujours conçus dans la fièvre, écrits dans la hâte
+extrême, dans l'effort épuisant pour étreindre et fixer le plus
+rapidement possible tout l'inexprimé qui jaillissait à flots de
+l'imagination. Et de tant d'oeuvres inégales, quelques-unes atteignent
+la sublime grandeur; d'autres restent incomplètes, bousculées qu'elles
+ont été par le germe naissant de l'oeuvre suivante. Aucune n'est assez
+travaillée,--la reine professant en littérature cette erreur que tout
+doit être primesautier, écrit dans l'élan initial et puis laissé tel
+quel, au mépris de ce travail si indispensable qui consiste à serrer de
+plus en plus sa propre pensée et à la clarifier pour le lecteur, autant
+qu'on le peut. L'oeuvre si considérable de Carmen Sylva, dont fort peu
+de fragments ont paru en français et dont la plus grande partie
+demeurera à jamais inédite et perdue, aurait eu besoin de passer par la
+main d'un consciencieux élagueur; ainsi émondée, cette oeuvre géniale
+aurait conquis le rang qu'elle mérite... Oh! je ne veux pas dire que
+telle qu'elle est, elle ne soit pas charmante, cette oeuvre de la reine;
+elle a les hautes envolées qui sont interdites à tant d'habiles faiseurs
+de livres; d'ailleurs, jusque dans ses parties les plus faibles, la
+grande âme noble, vibrante et apitoyée, se devine,--et, pour ceux qui
+sentent et qui pleurent, cela suffit--sinon pour la foule des mandarins
+de lettres. On s'étonne même que cette femme, née princesse et couronnée
+reine depuis vingt ans, ait pu sonder ainsi toutes les douleurs
+humaines, comprendre à fond les humbles détresses des petits et des
+pauvres.
+
+Et comme on la sent partout maternelle et déchirée jusqu'au fond de son
+coeur de mère, ayant la bonté infinie des mères de douleur.
+
+On la sent indulgente aussi pour toutes les fautes, indulgente de
+l'indulgence sereine des âmes sans tache; exempte de la pruderie des
+impures, considérant tout avec une rare largeur de vue et de pardon. Et
+c'est là du reste ce qui, en Allemagne, dans certains milieux étroits et
+pharisaïques, lui a fait d'implacables ennemis, de quelques-uns de ceux
+qui auraient dû la défendre et la chérir.
+
+Je crois que c'est à ce surmenage intellectuel, à cette pensée toujours
+en fièvre de sentir la plume trop lente à l'écrire, qu'est, due, plus
+encore qu'aux chagrins, la maladie qui la tient aujourd'hui affaissée
+sur ce fauteuil. A Bucarest et à Sinaïa, je me rappelle comment était
+organisée sa vie; de l'aile du palais où j'habitais, je pouvais chaque
+nuit voir briller là-bas, à la fenêtre d'une tour éloignée, sa lampe de
+travail, qui s'allumait dès trois ou quatre heures du matin; dans le
+silence et la paix fraîche d'avant-jour, elle travaillait là, jusqu'au
+moment où recommençait la vie des autres et où «ses filles» venaient
+ensemble lui faire le gai salut matinal; ensuite, sans fatigue
+apparente, elle reprenait sa journée de reine, qui, jusqu'à onze heures
+du soir, était faite de représentation obligée, de charité inépuisable,
+de lourds devoirs et de continuels sourires.
+
+ * * * * *
+
+Sur cette table du salon d'exil, il y a un manuscrit qu'involontairement
+je regarde, et la reine, qui a suivi mes yeux, me dit de sa voix
+musicale, aux inflexions délicieusement étrangères:
+
+--C'est mon nouveau livre, auquel je travaille tant! Savez-vous que j'ai
+peur de ne pas le finir, et que jamais il ne puisse voir le jour. Je
+l'appelle le _Livre de l'Ame_. Je vous en lirai des passages, si vous
+voulez.
+
+C'est un plaisir rare que d'entendre lire la reine. Rien que le son de
+sa voix, d'ailleurs, berce et apaise comme le chant d'une fée.
+
+--Oh! mais pas ici, reprit-elle, me voyant empressé d'accepter et
+d'écouter; non, cet après-midi, en gondole. Car vous savez, je passe mes
+journées sur l'eau, cela fait partie de mon traitement de pauvre malade.
+Pour me tenir compagnie, vous allez être obligé de faire comme moi, de
+vivre errant sur les lagunes pendant tout votre séjour à Venise.
+
+Le _Livre de l'Ame_! Sur la table de la souveraine, je regardais le
+manuscrit inachevé, pressentant, rien que d'après le titre, ce qu'il
+devait être: sorte de chant du cygne, chef-d'oeuvre de douleur, qui
+n'aura jamais été entendu que par un tout petit nombre d'intimes et dont
+les feuillets ont peut-être été déjà détruits...
+
+Et la reine ajouta, avec un sourire résigné, la voix adoucie d'un
+immense pardon pour tous ses ennemis:
+
+--Maintenant, il faut que je vous prévienne de vous méfier: c'est le
+livre d'une folle! Car vous savez que ma tête, à ce qu'il paraît...
+
+Et, de sa belle main, amaigrie jusqu'à la transparence, elle décrivit
+deux ou trois cercles, dans l'air, devant ses yeux, pour indiquer, en
+riant tout à fait maintenant, que sa tête était accusée de tourner
+beaucoup...
+
+En effet, tout un parti cherchait alors à insinuer que Sa Majesté avait
+perdu la raison. Cela s'était répété, à travers l'Europe, en des
+journaux plus ou moins salariés. C'était même une des moins pitoyables
+choses colportées en ce temps-là par une certaine presse, sur le compte
+de la souveraine qu'il fallait à tout prix accabler.
+
+ * * * * *
+
+On vint avertir que le déjeuner était servi, et alors je vis pour la
+première fois cette chose pénible, qui maintenant se passait chaque
+jour: deux domestiques, chargés de ce service spécial, se présentèrent
+pour enlever, dans son fauteuil, la reine qui ne marchait plus.
+
+--Oh! merci, mais attendez, je vous prie, leur dit-elle, avec une
+politesse si douce que je songeai à cette phrase écrite dans ses
+pensées: _La vraie grande dame a les mêmes manières avec ses serviteurs
+qu'avec ses hôtes_... Attendez, je suis mieux ce matin et je veux
+essayer de m'en aller seule.
+
+Avec lenteur d'abord, elle se mit debout, droite et grande, ce qu'elle
+n'avait plus fait depuis des mois, et nous regarda tous, en souriant
+d'un clair sourire qui disait:
+
+--Vous voyez que c'est vrai, je suis bien mieux.
+
+Et puis, délibérément elle partit, cambrant comme jadis sa belle taille
+noble, et, tout surpris, nous suivîmes le sillage de sa traîne blanche.
+
+A ce moment, dans les yeux de mademoiselle Catherine *** qui marchait à
+côté de moi, je me rappelle l'expression qui passa, toute de bonne joie,
+d'affectueuse espérance:
+
+--Oh! disait-elle, mais c'est incroyable, ce matin, notre reine!
+
+Pourtant cette joie ne devait pas durer, hélas! Et c'est d'ailleurs un
+des caractères de cette maladie, d'avoir ainsi des accalmies trompeuses.
+
+ * * * * *
+
+Dans la salle à manger, la reine ne se mit point à table, mais resta
+étendue. Sa place était sur un de ces canapés Empire dont les bras dorés
+représentent des cygnes; elle recevait là, des mains de mademoiselle
+Hélène *** qui la servait avec une respectueuse sollicitude, des mets
+spéciaux, en très petite quantité et dans de toutes petites tasses,
+comme pour une poupée.
+
+
+IV
+
+Aussitôt le déjeuner, on partit en gondole, pour la longue promenade
+sans but, tranquille et berçante de chaque jour. Par le vieil escalier
+de marbre, les deux mêmes domestiques qui s'étaient présentés ce matin
+descendirent la reine sur leurs mains réunies en chaise et la portèrent
+dans la gondole, qui attendait au seuil de l'hôtel. Pour regarder ce
+triste cortège, des gens étaient là, comme il s'en attroupe toujours
+pour voir passer les reines, une dizaine de touristes quelconques, et
+ils saluaient en silence.
+
+Une gondole noire, d'un noir de deuil, comme sont restées, depuis les
+lois somptuaires, toutes les gondoles de Venise; sur les bords, les deux
+traditionnels chevaux marins, en cuivre brillant, et, à l'arrière, le
+grand dais noir, à rideaux noirs; les gondoliers, dans cette tenue qui
+sent l'opéra-comique mais qui est d'uniforme ici pour tous les équipages
+de maîtres: chemise et pantalon blanc, avec ceinture de soie bleue, très
+longue et flottante.
+
+Sans leur indiquer de route à suivre, on ne leur commanda que d'aller
+lentement, et nous partîmes au hasard, à leur caprice.
+
+Bientôt nous fûmes perdus dans de vieux quartiers morts, dans le
+silence, dans l'ombre de maisons fermées et mystérieuses qui nous
+surplombaient de très haut; le long de ces rues noyées, nous avancions
+par petites saccades, à peine perceptibles, sans bruit, sur l'eau
+stagnante, lourde et muette. La reine, toute blanche de costume et de
+chevelure, étendue avec sa grâce souveraine, à l'ombre de ce dais noir,
+entre ses deux demoiselles d'honneur, était exquise et un peu
+angoissante à regarder. D'ailleurs, tout ce qui n'était pas elle nous
+semblait secondaire, n'était que cadre et décor; avec ce pressentiment
+que bientôt elle serait perdue pour nous, c'est d'elle seule que nous
+nous occupions, des pensées qu'elle exprimait, ou même des plus simples
+petites choses qu'il lui venait à l'esprit de dire et auxquelles le son
+de sa voix donnait une suavité à part. Et, de temps à autre, passait
+quelque vieux palais vénitien que nous regardions quand même; ou, au
+détour d'une de ces rues inondées et pleines d'ombre, quelque
+merveilleuse échappée lointaine, très vite refermée: des dômes, des
+campaniles, du soleil, de l'or, tout de suite disparus.
+
+La reine vraiment redevenait presque gaie, ayant du reste ce principe
+qu'il faut toujours sourire, comme les dieux. «Une certaine gaieté de
+dehors, me disait-elle un jour, est une chose de convenance comme la
+toilette; on doit cela à son prochain et à soi-même, comme on doit de
+s'arranger pour être le moins possible désagréable à voir.» Entre les
+rideaux noirs du dais, elle regardait aussi et semblait s'intéresser aux
+choses imprévues de la lente promenade.
+
+Maintenant nous traversions un quartier populeux et pauvre, aux rues
+tout étroites, éclairées comme des fonds de puits. Et c'était l'heure de
+la baignade, il paraît, pour les petits enfants. Les parents, aux
+fenêtres, les surveillaient tandis qu'ils se trempaient tous, au seuil
+des portes, dans l'eau immobile de la rue. Et il y en avait de si
+comiques, de ces très petits en maillot de bain, que le franc rire de la
+reine reparut tout à coup, découvrant ses incomparables dents d'un blanc
+de porcelaine...
+
+Et puis des silences revenaient, un peu accablés, sous les
+préoccupations de l'avenir obscur.
+
+ * * * * *
+
+Distraitement, et peut-être aussi avec une imperceptible nuance
+d'ironie, la reine demanda à mademoiselle Hélène ***:
+
+--Ah! et les journaux? Qui les a vus aujourd'hui; y a-t-il encore
+quelque chose de nouveau nous concernant?
+
+--Oui, marraine... Oh! moi qui oubliais d'informer Votre Majesté... Dans
+ceux de France, une si grave nouvelle!...
+
+Et, après une pause qui nous rendit plus attentifs, elle reprit avec
+sérieux: «Il paraît que je me suis suicidée une troisième fois!»
+
+C'était si imprévu et dit d'une si irrésistible manière, que la reine
+éclata de rire, et aussi nous tous.
+
+--Oui, continua la jeune fille, du même ton d'imperturbable et un peu
+farouche moquerie, avec du laudanum! J'en ai bu, paraît-il, une quantité
+considérable; mais Votre Majesté, prévenue à temps, a réussi, par ses
+soins, à me rappeler à la vie.
+
+A cette époque, en effet, les journaux annonçaient quotidiennement, avec
+de grands frais de détails, le suicide de mademoiselle Hélène ***; cela
+jetait, pour elle-même qui était moqueusement spirituelle, une pointe de
+comique tout à fait inattendu sur les angoisses de la situation. Et je
+me souviens de ce qu'elle me dit à ce propos, fière et grave cette fois:
+«Jamais!... comme une femme de chambre, n'est-ce pas?... Cela
+arrangerait bien des choses, j'en conviens; mais il est trop vulgaire
+pour moi, ce dénouement-là.» Et elle donnait à entendre que, plus
+dignement, elle saurait rentrer dans l'ombre, ce qui du reste a eu lieu
+depuis.
+
+A Venise, elle se sentait soutenue encore par tout le bruit qui se
+faisait en Europe autour de son nom; elle était trop femme et trop jeune
+pour ne pas subir la griserie de cette romanesque aventure dont elle se
+trouvait être l'héroïne. La presse, il est vrai, avait converti
+l'histoire de cet amour, si honnête, si naturel et presque inévitable,
+en quelque chose de dramatique et d'étrange. Mais c'est égal, passer
+pour une charmeuse, même un peu perverse et fatale, amusait encore, par
+certains côtés, l'imagination de mademoiselle Hélène ***, lui semblait
+dans tous les cas moins froidement lugubre que le silence de tombeau qui
+devait ensuite se faire sur elle, disparue de la cour et en défaveur
+pour jamais...
+
+ * * * * *
+
+Vraiment notre promenade n'était plus triste, le beau soir aidant, avec
+la magnificence du soleil d'août et tout l'or du couchant répandu sur
+Venise. Les gens qui, de l'ombre de leur fenêtre, regardaient passer
+cette belle gondole et se penchaient pour entrevoir entre les rideaux du
+dais, la princesse blanche que l'on promenait en cet équipage, pouvaient
+bien entendre, de temps à autre, le bruit d'une causerie gaie.
+
+La reine d'ailleurs me paraissait avoir, depuis un an, parcouru plus de
+chemin encore vers le détachement suprême, qui donne la haute sérénité
+et le sourire des dieux.
+
+ * * * * *
+
+Au crépuscule, nous étions très loin, dans un faubourg solitaire, séparé
+de Venise par une large lagune. Le silence, la vieillesse des maisons et
+des quais, les étendues d'eau morte autour de nous, subitement nous
+attristaient avec l'abaissement de la lumière. Une boutique d'antiquités
+étranges, ferrailles et verroteries vénitiennes très poussiéreuses,
+attira notre attention au passage; nous demandâmes à la reine la
+permission d'aborder ce quai désert et d'aller voir là dedans les choses
+bizarres qui se vendaient.
+
+Petites aiguières étonnamment sveltes, petits coffrets ornés de cygnes
+et de dauphins, nous découvrîmes là, en furetant dans cette poussière,
+quantité d'objets singuliers, que nous achetions à mesure--très vite,
+pour ne pas trop faire attendre la souveraine,--nous amusant à les tirer
+au sort, quand, par hasard s'élevait quelque conflit entre nous. Et
+mademoiselle Hélène ***, vraiment enfant alors, sans affectation
+visible, accourait, à chaque acquisition nouvelle, montrer sa trouvaille
+à la reine, et la déposer dans la gondole, dans les plis de la robe
+blanche; tandis que Sa Majesté, que nous avions, contre toute étiquette,
+laissée seule, souriait d'un joli sourire très maternel et très jeune, à
+ce manège de petite fille.
+
+La nuit était presque tombée quand nous revînmes à l'hôtel Danieli. Dans
+la belle pénombre d'été, qui gardait comme un reflet de l'or du soir, la
+lune allumait son feu pâle, les palais et les gondoles, leurs feux
+rouges, et toutes ces lumières commençaient à doucement danser sur l'eau
+calme et lourde, que ridaient seulement les avirons des gondoliers; sur
+l'eau où se réfléchissaient, en découpures nettes, les palais, les
+dômes, les campaniles, donnant partout une autre Venise, fantastique et
+tremblotante, qui apparaissait la tête en bas.
+
+Nous devions repartir, aussitôt après le dîner, pour une de ces
+promenades en musique qu'on appelle à Venise des sérénades.
+
+La reine, qui ne mangeait pas, qu'on soutenait avec je ne sais quelles
+préparations médicales, voulut rester dans sa gondole, étendue; pria
+seulement qu'on fît pousser l'embarcation au large, pour plus de
+tranquillité, et nous assura de son désir d'être seule, afin de nous
+obliger à monter tous dîner dans la salle à manger de l'hôtel.
+
+Nous revînmes en hâte. Notre musique, pendant ce temps-là, était
+arrivée: une large gondole, éclairée d'une profusion de lanternes, et où
+se tenait un double quatuor de cordes, un choeur et deux solistes,
+contralto et ténor.
+
+La gondole illuminée se mit en marche dès que nous fûmes assis dans
+celle de la reine, et nous la suivîmes. Le dais noir avait été enlevé,
+et on pouvait, aux confuses clartés, apercevoir la fée blanche étendue
+sur ses coussins.
+
+Nous recommençâmes, dans le sillage de cette musique, une lente
+promenade errante comme celle du jour, tantôt naviguant par les rues
+larges, au milieu des belles transparences nocturnes et des rayons
+lunaires, tantôt traversant, en pleine et épaisse obscurité, quelque
+vieux quartier lugubre. Et une quantité d'autres gondoles, de
+promeneurs, de touristes, de gens quelconques, suivaient aussi; à chaque
+carrefour, à chaque tournant de lagune, s'augmentait notre cortège
+flottant, et tous ces inconnus silencieux, qui glissaient derrière nous,
+écoutaient la sérénade.
+
+Elle vibrait, facile, langoureuse, la musique d'Italie; par instants
+elle montait, en _crescendo_ prévus, dans les tranquillités sonores de
+la nuit, et se répercutait entre les murs de marbre des palais; ou bien
+diminuait et semblait mourir peu à peu de sa propre langueur. Les voix
+étaient vibrantes et fraîches, conduites avec cette habileté qui est
+innée, dans ce pays, même chez les moindres chanteurs.
+
+La musique des peuples est faite pour être entendue dans son lieu
+d'éclosion, dans son cadre naturel de sonorités, de senteurs et de ciel.
+Même cette musique italienne qui, d'une façon absolue, est inférieure,
+peut devenir profonde et charmeuse d'âmes, ainsi entendue la nuit, ainsi
+vous arrivant, avec des imprévus de distances et d'échos, d'une gondole
+qui fuit, qui fuit toujours, et que l'on suit, étendu, d'une allure
+berçante et inégale, tantôt de près, tantôt de loin,--au milieu des
+splendeurs de Venise sous la lune et les étoiles d'été.
+
+--«Cela fait partie de mon traitement, disait en souriant la reine toute
+blanche. Je me soigne au grand air et aux chansons. Vous savez
+l'influence bienfaisante de la musique sur... (et elle désigna du doigt
+son front). Dans l'antiquité, rappelez-vous le roi Saül...» Mais son
+ironie, tempérée par le son de sa voix, n'arrivait jamais à être amère.
+
+Nous étions maintenant un long cortège de plus de cent gondoles, une
+foule pressée qui frôlait, en passant dans les rues trop étroites, les
+pierres ou les marbres des murs. Et, près de nous, dans des barques
+obstinément maintenues à côté de la nôtre, je me souviens de quelques
+belles jeunes femmes, très parées, vénitiennes ou étrangères, en
+mantille de dentelle, que la lueur des fanaux permettait de vaguement
+voir à demi couchées sur des coussins. Du reste, on avait reconnu la
+reine; son nom s'était répété de proche en proche, et la foule,
+sympathique à cette malade charmante, gardait une attitude discrète.
+
+Des gens se mettaient aux fenêtres, pour regarder passer au-dessous
+d'eux la sérénade aux lanternes, et ils applaudissaient. Violons et
+violoncelles se mêlaient plus mystérieusement aux voix humaines, pendant
+cette fuite à travers l'obscurité sonore...
+
+Sous le pont du Rialto, il est de tradition que les sérénades
+s'arrêtent. Là, plus étrangement qu'ailleurs entre l'eau stagnante et la
+voûte de pierre, les sons vibrent en s'exagérant. Nous y fîmes une
+station très longue. Il y eut un duo triste, accompagné de choeur, qui
+prit peu à peu une allure d'incantation, dans ce lieu et dans cette
+nuit.
+
+ * * * * *
+
+De retour à l'hôtel Danieli, quand nous eûmes pris congé de la reine et
+baisé sa belle main, il était onze heures à peine.
+
+Par les fenêtres découpées du vieux palais, on voyait la lagune
+resplendir sous la lueur lunaire. Pas un souffle, dans cette nuit d'août
+tiède et pleine d'éblouissements. Là-bas, en face, au delà des nappes
+réfléchissantes, il y avait deux Saint-Georges-Majeur, l'un d'un gris
+lumineux qui montait dans l'air, l'autre plus noir, et renversé, qui
+descendait profondément. En haut, à la grande voûte bleuâtre, et en bas,
+dans les abîmes imaginaires, scintillaient des étoiles symétriques et
+pareilles. Et les silencieuses gondoles, dédoublées aussi par leur
+milieu, ayant deux arrières et deux proues, semblables à des découpures
+noires qui viennent d'être dépliées, passaient, avec leurs fanaux
+rouges, entre les deux ciels, ayant l'air de se promener dans le vide,
+en traînant des plis moirés à leur suite, comme de longues queues.
+
+Alors, pour la première fois depuis mon arrivée, je pris conscience
+d'être, non plus en une Venise de rêve, comme celle aperçue entre les
+rideaux du dais où s'abritait la reine, mais dans la Venise réelle, qui
+vaut par elle seule qu'on vienne et qu'on admire. Et, pour ne pas perdre
+une nuit si belle, je redescendis sur le quai, louer la première gondole
+venue, prendre ensuite le large, vers Saint-Georges, vers l'autre rive.
+
+ * * * * *
+
+Nous avancions lentement, n'ayant pas de but, éblouis par toute cette
+lueur de lune, que reflétait l'eau miroitante. Et peu à peu, à mesure
+que nous nous éloignions du bord, la ligne des palais se dessinait
+mieux, s'étendait, se déployait, exquise, de contours spéciaux et rares.
+
+Ainsi enveloppée de nuit et de rayons de lune, Venise, la classique
+Venise, restée pareille à elle-même dans ses grands traits, redevenait
+la ville unique et incomparable, apparaissait merveilleuse comme aux
+siècles passés.
+
+
+V
+
+ Samedi 15 août 1891.
+
+Splendeur de ciel et de soleil. Les cloches de Venise sonnant à toute
+volée pour l'Assomption de la Vierge.
+
+La reine, ce matin, plus triste, plus abîmée, plus vaincue...
+
+D'abord, c'était fini du mieux trompeur d'hier; elle n'avait plus la
+force de redresser sa belle taille, et, pour passer d'un salon à un
+autre, il lui fallait les deux sinistres porteurs.
+
+Une «exécution», qui venait d'avoir lieu, lui avait fait mal. Une
+inquiétante femme de chambre, au visage traître, que les demoiselles
+d'honneur avaient surnommée depuis longtemps Marino Falieri, venait
+d'être renvoyée en Allemagne, convaincue d'avoir soustrait et recopié,
+au profit d'on ne sait quels mystérieux ennemis, des lettres de la reine
+et des feuillets de son journal intime... Oh! pour qui a connu cette
+reine idéale, il est d'avance certain que ces pages ne pouvaient rien
+contenir qui, lu devant le monde entier, fût capable d'éveiller un doute
+sur sa droiture, ni sur sa haute pureté; mais, çà et là, des choses
+politiques dangereuses, des révélations inutiles et, pour les uns ou les
+autres, des vérités cruelles. Ce qui surtout épouvantait la reine,
+c'était de se sentir plus que jamais entourée d'ennemis anonymes, qui se
+tenaient tout près, dans une zone d'ombre, et pour lesquels tous les
+moyens étaient bons, même d'aussi lâches que celui-là.
+
+Et puis, d'Allemagne, un courrier encore venait de passer, sans apporter
+de lettre du prince royal. Un jour de plus, et sa réponse si attendue
+n'arrivait pas! La reine qui, dans sa loyauté un peu intolérante, se
+révoltait, lui avait écrit depuis bien des jours, l'adjurant de dire si,
+oui ou non, il retirait sa parole de fiancé, et, dans ce premier cas, de
+rendre à mademoiselle Hélène *** ses lettres, et la bague si
+solennellement acceptée. Le mariage, de fait, semblait rompu, mais le
+prince n'avait rien dit; les jours, les semaines passaient, et il ne
+répondait point.
+
+A première vue, on est tenté de le trouver coupable. Et cependant, avant
+de le juger d'après la loi commune, il faut songer à la raison d'État;
+il faut se dire aussi qu'il était très jeune, qu'il souffrait peut-être,
+qu'on ignore absolument les luttes qui pouvaient se livrer en lui et les
+pressions qu'il pouvait subir.
+
+De même qu'il faut, avant de jeter un blâme sur l'ambition de
+mademoiselle Hélène ***, se demander quelle jeune fille au monde, ainsi
+aimée par un prince charmant, héritier d'un trône, ne mettrait pas tout
+en oeuvre pour mener à bonne fin un tel mariage.
+
+ * * * * *
+
+A l'ardent soleil de onze heures, la reine ayant demandé d'être reportée
+dans sa chambre et laissée seule un long moment pour essayer du sommeil,
+nous sortîmes à pied dans Venise, prenant par les quais et les arcades
+du palais des Doges, puis par les grandes places pavées, par tous les
+passages où il est possible, ici, de marcher comme en une ville
+ordinaire,--les deux demoiselles d'honneur de la reine, son secrétaire
+et moi,--nous hâtant pour faire des courses, des acquisitions d'objets,
+et revenir avant le réveil de Sa Majesté, sans avoir perdu un moment de
+sa précieuse présence. Pour nous, c'était une de ces heures de détente
+et de réaction gaie, presque d'enfantillage, comme de temps en temps il
+en passe, aux jours les plus inquiets de la vie: sorte d'école
+buissonnière que nous courions là, dans une ville, du reste, où nos
+figures étaient suffisamment inconnues, et notre innocente liberté tout
+à fait complète. Tous les marchands de la place Saint-Marc avaient
+déployé leurs tentes blanches; un soleil d'Afrique éclairait notre
+promenade empressée, dardait sur les innombrables étalages de verreries,
+sur les boutiques des bijoutiers toutes rouges de corail, étincelait
+partout sur la cathédrale et les palais, chauffait, brûlait cet amas de
+mosaïques et de statues qui est Venise.
+
+Quelques passants toutefois se retournaient, ayant à peu près reconnu
+mademoiselle Hélène ***, l'héroïne romanesque du jour. Et elle, l'âme
+endormie, ce matin-là, ou plus soigneusement dissimulée paraissait
+s'amuser de tout en chemin comme une petite fille. Il nous arriva même,
+au souvenir de la nouvelle annoncée par les journaux d'hier, d'imaginer
+un suicide à quatre, avec d'horribles détails, là, au milieu de cette
+place Saint-Marc,--dénouement dont la presse à coup sûr eût été ahurie.
+
+ * * * * *
+
+Un peu reposée, la reine, au réveil, reçut une lettre du roi annonçant
+que bientôt allaient finir les travaux politiques qui le retenaient en
+Orient, et qu'il pourrait venir dans peu de jours à Venise. Elle
+semblait réconfortée un peu par cette idée de le revoir.
+
+Au dîner de midi, elle exigea de nous, comme d'enfants qui reviennent de
+la récréation, le détail de nos courses, achats, étouffements de soleil
+et même projets de suicide, écoutant tout avec un sourire indulgent,
+presque amusé. Et dans ses yeux repassaient encore, par instants, des
+expressions rieuses d'autrefois.
+
+Aux temps plus heureux, c'était un des indices et un des charmes de sa
+nature profonde, ces furtifs abandons de gaieté et même de fou rire, à
+propos toujours des plus incohérentes, insaisissables et enfantines
+petites choses. Du reste, les natures impassiblement correctes,
+auxquelles ce genre de rire et d'enfantillage est inconnu, sont presque
+toujours sèches et bornées, ou tout au moins banales et de très
+ordinaire envergure.
+
+ * * * * *
+
+Puis, nous repartîmes pour la quotidienne promenade en gondole. La
+reine, sur ma prière, avait bien voulu emporter le manuscrit du _Livre
+de l'âme_ pour nous en lire des passages pendant la route.
+
+--«Plus tard, disait-elle; ce soir, quand nous serons dans un endroit
+écarté, un peu loin et au large. Je suis si fatiguée...» Et son sourire,
+maintenant très résigné, très doucement triste, semblait demander grâce,
+pour tout, même pour les choses de l'esprit qui autrefois la charmaient.
+
+D'abord nous ne parlions pas, respectant cet accablement de la reine.
+
+Mais peu à peu, sous l'effort de sa volonté, la vie reparut dans ses
+yeux et dans sa voix,--tandis que nous glissions toujours, de la même
+allure cadencée, dans de vieux quartiers si tristes, aux fenêtres
+bardées de fer. Sa conversation, intermittente au début, faite de
+courtes phrases épuisées, s'anima par degrés, reprit son intensité
+habituelle et nous en vînmes, par je ne sais quel enchaînement léger, à
+causer des religions indoues, du Bouddhisme et de son Nirvanâ.
+
+Alors une discussion s'engagea, entre Sa Majesté et moi, sur des
+questions de survivance d'âme et d'éternel revoir. Oh! la réalité de ces
+choses, hélas, nous ne la discutions pas!... mais seulement les formes
+plus ou moins consolantes sous lesquelles les livres, qui se disent
+révélés, les ont présentées aux hommes. Et je soutenais, par attachement
+de coeur, par douce tradition d'enfance, l'ineffable leurre chrétien,
+convaincu, alors comme maintenant, comme toujours, que jamais plus
+radieux mirage ne viendra enchanter les heures de souffrance et de mort.
+Et je ne sais quel malentendu s'éleva, quand pourtant nous étions au
+fond, du même avis. La petite cour intime, là dans la gondole,
+surenchérissant sur les paroles de la reine, avait l'air d'insinuer que,
+dans ce _Livre de l'âme_ qui me serait lu tout à l'heure, des choses
+étaient contenues qui surpassaient en consolation le christianisme. La
+reine, l'esprit distrait sans doute, les laissait soutenir leur
+proposition audacieuse et parler presque dédaigneusement de cette foi
+qui, pendant des siècles, a donné aux mourants la paix souriante: eux,
+les initiés, les instruits par ce _Livre de l'âme_, avaient autre chose
+de plus apaisant et de supérieur, qui leur faisait prendre en pitié
+l'Évangile. Cela me semblait d'une puérile vanité, comme un blasphème
+d'enfant; la reine, tout à coup, m'apparaissait amoindrie par l'orgueil
+de son livre, et cette déception inattendue sur elle m'était péniblement
+triste... Alors, je me mis à défendre le christianisme avec une violence
+subite, comme si on m'eût outragé moi-même.
+
+Un silence retomba, embarrassé, désenchanté. La gondole glissait
+toujours, à travers les quartiers vieux de Venise, sur une eau stagnante
+entre des ruines. Comme hier, c'était l'heure du bain; des petites
+filles, de temps en temps, sortaient des maisons, s'amusaient à nous
+suivre à la nage, et, tout près de nous, on voyait émerger de l'eau
+leurs têtes rieuses, comme des petites sirènes.
+
+
+VI
+
+Maintenant nous étions loin, sur une vaste lagune, isolés de tout.
+Venise s'était beaucoup abaissée, là-bas, sur son tranquille miroir. Les
+dômes et les campaniles avaient, dans cet éloignement, repris leurs
+proportions vraies; ils surgissaient très grands, au-dessus des maisons
+en groupe confus.
+
+Les demoiselles d'honneur déclarèrent que le lieu était choisi pour
+s'arrêter et pour ouvrir ce _Livre de l'âme_, qu'on avait apporté aussi
+religieusement que les Tables de la Loi, mais dont je redoutais la
+lecture à présent comme d'une chose vaniteuse et folle.
+
+Cependant la reine qui, seule de nous, avait gardé son sourire avec sa
+sérénité de grande dame, répondit que c'était trop tôt et que d'abord il
+fallait faire bourgeoisement notre goûter, comme de braves gens en
+partie de plaisir. Sur un signe de sa main, les deux gondoles qui nous
+suivaient, portant le reste de la petite cour, accostèrent, l'une à
+droite, l'autre à gauche, la gondole royale, et Sa Majesté, ouvrant
+elle-même un panier où ce goûter était contenu, commença à nous
+distribuer nos parts, s'amusant à nous traiter en tout petits. Ensuite
+vint le tour des gondoliers, qu'elle servit elle-même, de ses belles
+mains presque diaphanes. C'étaient des pains, des gâteaux, et de ces
+beaux fruits d'Italie, raisins et pêches, tout dorés de soleil.
+
+Ici je me rappelle un incident, infime, mais qui suffirait à lui seul
+pour donner, sur le caractère de la reine, une indication absolue. Elle
+avait, sur ses genoux, sur sa robe blanche, jeté un petit manteau à
+plusieurs collets superposés, en drap gris presque blanc. Une pêche trop
+mûre tomba dessus, s'écrasant un peu: «Oh! dit-elle, moitié sérieuse,
+voyez quel malheur m'est arrivé! Justement, je l'aimais tant, ce petit
+manteau!» Quand je le lui rendis, après l'avoir secoué au-dessus de la
+mer, je lui fis remarquer que la tache laissée par cette pêche ne serait
+presque rien, et que d'ailleurs on ne la verrait pas du tout,
+puisqu'elle se trouvait précisément à l'envers d'un des collets:
+
+--«Oh! qu'on ne la voie pas, cela m'est égal. Mais moi, _je saurai
+qu'elle y est_; alors, c'est fini, vous comprenez bien...»
+
+Toute sa loyauté est dans cette réponse, et aussi toute sa pureté
+d'hermine.
+
+ * * * * *
+
+Le soleil d'été flambait rouge et très bas quand la reine commença la
+lecture promise du _livre de l'âme_. Sur Venise éloignée, des teintes de
+cuivre et d'or se répandaient déjà. Nos trois gondoles, au repos, se
+tenaient réunies sur la lagune large où aucune autre barque ne passait.
+
+Avant de commencer, la reine me jeta un regard de reproche, à la fois
+très bon, un peu malicieux, et parfaitement sûr de lui-même.
+
+Puis sa voix, incomparablement charmeuse, se mit à vibrer lentement.
+Elle lisait, comme toujours, d'une façon à part, qui berçait et apaisait
+comme une sereine musique d'église. Volontiers, on se serait laissé
+aller à n'écouter que la voix; on y eût trouvé plaisir, même si le livre
+eût été décevant à comprendre. Mais j'avais l'esprit tendu un peu
+anxieusement au sens des moindres paroles...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Oh! qu'il était beau, ce livre, et différent de ce que j'avais redouté
+qu'il fût. Non, rien de dogmatique, ni de subversif, ni de présomptueux.
+L'âme humaine, pénétrée, fouillée d'une façon nouvelle et inconnue;
+mais, partout, une grande humilité dans la souffrance. De courts
+chapitres, dont chacun développait une pensée rare et profonde, avec une
+poésie grandement simple comme celle de la Bible; de temps à autre, des
+choses d'abîme, chantées en une sorte de langue d'Apocalypse. Toute la
+consolation, qui s'exhalait de cette plainte infinie, était dans la
+résignation douce qu'on y sentait mêlée, et aussi dans la pitié pour les
+plus humbles frères. Il était, ce livre, une forme nouvelle et suprême
+de prière, l'appel angoissé de toute une humanité vers un Dieu; mais il
+n'avait l'orgueil de rien détruire, ni de rien constituer, de rien
+promettre.
+
+Et songer que ce livre, presque constamment génial, où elle avait mis le
+plus vivant de sa grande âme, est sans doute perdu aujourd'hui, déchiré,
+brûlé; que les hommes ne le liront jamais!...
+
+De temps à autre, la reine s'arrêtait. «Oh! je suis si fatiguée,
+disait-elle, si fatiguée...» et sa voix, un moment, semblait mourir.
+Oui, fatiguée, épuisée de souffrir par les autres: cela se voyait plus
+que jamais, à sa figure incolore, blanche comme ses cheveux et comme sa
+robe.
+
+Ensuite, la musique de la voix reprenait encore, dans une envolée
+nouvelle, chantant les choses mystérieuses de l'âme... Et je me souviens
+de ma surprise quand, à un moment, mes yeux tombèrent sur les
+gondoliers: immobiles, penchés du côté de la reine,--ne pouvant saisir
+que le charme du son et du rythme,--ils écoutaient tout de même,
+captivés, ayant l'impression de quelque chose de religieux et de
+supérieur.
+
+La lumière baissait toujours. Le large soleil rouge venait de s'abîmer
+derrière un coin de Venise. C'était le crépuscule.
+
+Dans une mince pirogue, deux bizarres petites femmes s'étaient
+approchées de nous, frêles et laides, de je ne sais quel monde, de je ne
+sais quel âge, maniant la pagaye dans cette pirogue comme des
+sauvagesses et vêtues de costumes de bain anglais. Arrivées tout près,
+elles se jetaient à l'eau, venaient à la nage jusqu'à toucher nos
+gondoles, pour écouter un instant la voix de la reine, d'un air étrange
+et mauvais, puis plongeaient, reparaissaient ailleurs et revenaient
+encore.
+
+--«Je n'y vois plus», dit la reine. Alors les gondoliers enlevèrent le
+dais, et la fée blanche apparut mieux, à la lumière finissante. Sa voix
+aussi s'éteignait. Au fond, sur le ciel jaune pâle, Venise se découpait
+maintenant en noir. Dans ce crépuscule, les deux petites créatures, qui
+plongeaient et replongeaient sans bruit, faisaient l'effet de mauvais
+Esprits moqueurs du soir, tenus quand même là, sous le charme de la voix
+délicieuse.
+
+Nous disions: «C'est assez. Votre Majesté est épuisée, nous la supplions
+de ne plus lire...» Enfin le manuscrit tomba des mains de la reine. Il
+faisait nuit.
+
+ * * * * *
+
+De retour à l'hôtel, la reine, réellement à bout de forces, se fit
+porter aussitôt sur son lit, et je fus privé de cette dernière soirée
+que j'espérais passer près d'elle. Je quittais Venise le lendemain
+matin, et elle m'avait promis de me recevoir un instant dans sa chambre
+avant le départ. Quand je me penchai pour lui baiser la main, au moment
+où les deux porteurs l'enlevaient dans son fauteuil, je ne me figurais
+pas que je la voyais pour la dernière fois.
+
+Retiré dans ma chambre, je reçus un moment après, d'un domestique fidèle
+à Sa Majesté, une de ces enveloppes grises timbrées de son chiffre et de
+sa couronne. J'en retirai une feuille arrachée à quelqu'un de ces blocs
+dont elle se servait toujours, et sur laquelle était écrit au crayon, de
+sa grande écriture élégante et nette:
+
+_A présent vous ne pensez plus, n'est-ce pas, que mon livre veuille être
+plus consolant que le christianisme. Non, il ne veut être que vrai._
+
+_D'ailleurs, si peu de gens arrivent au christianisme réel! J'ai vu tant
+de mensonges sous cet admirable manteau! Laissez-nous passer par les
+phases de développement intellectuel que nous sommes probablement
+prédestinés à traverser. Ne craignez rien. Nous sommes trop honnêtes
+pour sombrer._
+
+ CARMEN SYLVA.
+
+Je restai longtemps à ma fenêtre, accoudé au balcon de marbre gothique,
+regardant la féerie du clair de lune d'été, à mes pieds, sur Venise. Je
+songeais à la destinée sombre de cette femme, admirable et vénérée. Je
+revoyais en souvenir, dans le grand palais de Bucarest, les mauvais yeux
+de toutes ses _filles_, le jour de sa fête, de ses _filles_ qui lui
+doivent tout et qui lui en veulent de ce qu'elle n'ait pas fait plus
+encore.
+
+J'ignore quelles erreurs politiques a pu commettre cette reine, pour
+avoir encouru une telle défaveur, dans ce pays auquel elle avait donné
+sa bonté, son coeur, sa vie. D'ailleurs, il ne m'appartiendrait pas de
+les juger.
+
+Il est une seule faute que je vois bien: avoir voulu ce mariage, avoir
+cru qu'une jeune fille, égale de tant d'autres qui enviaient sa faveur,
+pourrait dans sa propre patrie devenir reine! Et cette faute a
+probablement été la plus dangereuse de toutes; c'est celle que n'ont pas
+pardonnée et ne pardonneront jamais toutes ces petites poupées
+charmantes qui, il y a un an, dansaient la Hora, en longue chaîne
+pailletée et dorée, autour de leur souveraine. C'est là l'origine des
+haines déchaînées, de ces haines féminines qui ne reculent devant rien
+et qui savent peu à peu entraîner toutes les autres.
+
+Et je sentais une immense pitié attendrie pour cette reine, un désespoir
+de mon impuissance à la défendre, à seulement la venger un peu.
+
+
+VII
+
+ Dimanche 16 août.
+
+Une demi-heure avant mon départ, je descends, pour ma visite d'adieu
+matinal à la reine.
+
+Mais, en bas, dans le grand salon, je trouve les demoiselles d'honneur
+qui m'attendent. La reine, disent-elles, est plus malade, beaucoup plus
+malade. Toutes deux ont passé la nuit à son chevet. Elle ne peut me
+recevoir.
+
+Alors, je me mets à lui écrire, tout ce que je lui aurais dit dans cette
+causerie de grand adieu. Puis, je confie ma lettre aux deux jeunes
+filles, et une gondole m'emmène à la gare.
+
+Déjà monté dans le wagon qui doit m'emporter à Gênes, je vois venir, le
+front en sueur, un _faquino_ qui avait couru après moi; il me remet une
+enveloppe grise au timbre royal, et j'en retire un feuillet crayonné:
+
+_Je puis à peine écrire, étant plus mal et tout à fait au lit._
+
+_Votre enthousiasme, au contraire, nous a fait tant de bien! Mais
+j'aurais voulu reprendre l'altercation plus calmement. Vous n'auriez pas
+eu d'effroi, et vous auriez vu combien le christianisme est encore chaud
+et fort en nous, et nos espérances vastes et larges. Ne craignez pas de
+petitesses dans votre cercle de fervents!_
+
+ CARMEN SYLVA.
+
+
+VIII
+
+ Novembre 92.
+
+Et c'est la dernière des dernières fois que j'aie vu l'écriture de la
+reine.
+
+On ne sait quel sombre silence s'est fait autour d'elle, quel rideau de
+plomb a été baissé devant son clair visage. Vaguement j'ai appris
+qu'elle avait été emmenée, pour des mois de repos et de solitude, au
+bord d'un lac italien, loin de tous ses fidèles d'autrefois. Et que
+maintenant elle est dans un triste château des bords du Rhin...
+
+
+
+
+CONSTANTINOPLE EN 1890
+
+
+C'est avec de l'inquiétude et une grande mélancolie que j'entreprends ce
+chapitre du livre. Quand on m'a demandé de le faire, j'ai voulu me
+récuser d'abord; mais cela m'a semblé une sorte de trahison vis-à-vis de
+la patrie turque--et me voici.
+
+Par exemple, écrire une impersonnelle description, avec un détachement
+d'artiste, j'en serais, dans le cas présent, moins que jamais capable.
+Une fois de plus, ceux qui voudront bien me suivre devront se résigner à
+regarder par mes yeux: c'est presque à travers mon âme qu'ils vont
+apercevoir le grand Stamboul...
+
+Oh! Stamboul! De tous les noms qui m'enchantent encore, c'est toujours
+celui-là le plus magique. Sitôt qu'il est prononcé, devant moi une
+vision s'ébauche: très haut, très haut en l'air, et d'abord dans le
+vague des lointains, s'esquisse quelque chose de gigantesque, une
+incomparable silhouette de ville. La mer est à ses pieds; une mer que
+sillonnent par milliers des navires, des barques, dans une agitation
+sans trêve, et d'où monte une clameur de Babel, en toutes les langues du
+Levant; la fumée flotte, comme un long nuage horizontal, sur
+l'amoncellement des paquebots noirs et des caïques dorés, sur la foule
+bariolée qui crie ses transactions et ses marchandages; l'incessante
+fumée recouvre tout de son voile. Et c'est là-bas, au-dessus de ces
+buées et de ces poussières de houille, que la ville immense apparaît
+comme suspendue. En plein ciel clair, pointent des minarets aussi aigus
+que des lances, montent des dômes et des dômes, de grands dômes ronds,
+d'un blanc gris, d'un blanc mort, qui s'étagent les uns sur les autres
+comme des pyramides de cloches de pierre: les immobiles mosquées, que
+les siècles ne changent pas;--plus blanches, peut-être, aux vieux âges,
+ces mosquées saintes, quand nos vapeurs d'Occident n'avaient pas encore
+terni l'air alentour et que les voiliers d'autrefois venaient seuls
+mouiller à leur ombre, mais pareilles toujours, et depuis des siècles
+couronnant Stamboul de leurs mêmes coupoles géantes, lui donnant cette
+même silhouette unique, plus grandiose que celle d'aucune ville de la
+terre. Elles sont l'immuable passé, ces mosquées; elles recèlent dans
+leurs pierres et leurs marbres le vieil esprit musulman, qui domine
+encore là-haut où elles se tiennent. Si l'on arrive des lointains de
+Marmara ou des lointains d'Asie, on les voit émerger les premières hors
+des brumes changeantes de l'horizon; au-dessus de tout ce qui s'agite de
+moderne et de mesquin sur les quais et sur la mer, elles font planer le
+frisson des vieux souvenirs, le grand rêve mystique de l'Islam, la
+pensée d'Allah terrible et la pensée de la mort...
+
+Au pied de ces mosquées sombres, j'ai passé autrefois le plus
+inoubliable temps de ma vie; elles ont été les témoins constants de mes
+courses d'aventure--pendant que les jours délicieux d'alors fuyaient si
+vite. Je les voyais de partout, arrondissant là-haut leurs grands dômes,
+tantôt blancs et mornes sous les soleils d'été, quand j'allais chercher
+l'ombre des platanes sur quelque vieille place solitaire; tantôt
+vaguement noirs, par les minuits de décembre, sous les froides lunes
+indécises, quand mon caïque glissait clandestinement le long de Stamboul
+endormi; toujours présentes--et presque éternelles--auprès de moi,
+passant d'un jour sans lendemain, jeté là par le hasard. De chacune
+d'elles émanait une tristesse différente, un recueillement spécial qui
+planait sur tout le quartier solennel d'alentour. Peu à peu je les ai
+aimées étrangement, à mesure que je vivais davantage de la vie turque,
+que je m'attachais plus à ce peuple rêveur et fier, et que mon âme
+transitoire de ce temps-là, toute pleine d'un amour angoissé, s'ouvrait
+au mysticisme oriental.
+
+Ensuite, quand il a fallu partir... oh! avec quelle mélancolie sans
+bornes, m'éloignant, un soir pâle de mars, sur la mer de Marmara, j'ai
+regardé cette silhouette de ville, lentement diminuée, peu à peu
+s'anéantir... Lorsque tout fut vague, presque perdu, seuls les grands
+dômes et les minarets apparaissaient toujours au-dessus du froid
+brouillard de mer; seul persistait le haut contour superbe de Stamboul.
+Et alors, dans cette dernière image, s'est symbolisé, pour ainsi dire,
+tout ce que je laissais là derrière moi de regretté amèrement, toute ma
+chère vie turque à jamais finie: la silhouette unique s'est gravée en
+dedans de mes yeux de manière à ne plus s'effacer. Pendant les années de
+vie errante qui ont suivi, pendant mes exils, partout, sur les mers
+lointaines, j'ai revu, dans mes rêves des nuits, la ville des dômes et
+des flèches se profiler à l'imaginaire horizon gris des sommeils,
+m'apportant chaque fois une impression triste de patrie perdue. Je la
+dessinerais par coeur sans une faute--et, dans la vie réelle, chaque
+fois que j'y reviens, c'est encore avec une émotion à la fois pénible et
+délicieuse que le temps n'a guère atténuée.
+
+Mais je ne crois pas cependant que le mirage de mes souvenirs personnels
+m'illusionne outre mesure sur le prestige de cet aspect. Il est
+incontesté et il est légendaire; des voyageurs quelconques, même de ceux
+qui ne comprennent rien à rien, reçoivent une singulière impression
+d'arrivée dès que l'imposante silhouette commence à s'esquisser au loin.
+Et tant que Stamboul--banalisé, hélas! de jour en jour et profané à
+présent par tout le monde--conservera ce premier abord et ces lignes, il
+restera encore, malgré tout, la merveilleuse cité des Califes, la cité
+reine d'Orient.
+
+Autour de Stamboul se groupent d'autres quartiers, d'autres villes, et
+des séries de palais et de mosquées dont l'ensemble forme
+Constantinople: d'abord Péra, où les chrétiens habitent; puis, le long
+du Bosphore, de Marmara à la mer Noire, une suite presque ininterrompue
+de faubourgs. Et, par d'innombrables bateaux, par des légions de
+caïques, toutes ces parties du même tout communiquent ensemble. La
+grande ville, éparse le long des rives, égrène ses foules bigarrées sur
+la mer,--et la mer est couverte de passants, la mer est un lieu qui
+s'anime chaque jour d'un perpétuel va-et-vient.
+
+ * * * * *
+
+Quartiers bien distincts, dont les habitants sont de race, de religion,
+de costumes différents; quartiers qui jamais ne se ressemblent.
+
+Aucune capitale n'est plus diverse par elle-même, ni surtout plus
+changeante d'heure en heure, avec les aspects du ciel, avec les vents et
+les nuages--dans ce climat qui a des étés brûlants et une admirable
+lumière, mais qui, par contre, a des hivers assombris, des pluies, des
+manteaux de neige tout à coup jetés sur les milliers de toits noirs.
+
+Et ces rues, ces places, ces banlieues de Constantinople, il me semble
+qu'elles sont un peu à moi, comme aussi je leur appartiens. Tous ces
+désoeuvrés de boulevard que l'Express-Orient y jette maintenant en
+foule, je leur en veux de s'y promener, comme à des intrus profanant mon
+cher domaine sans y apporter l'admiration ni le respect que le vieux
+Stamboul commande encore. Ces quartiers, qu'ils regardent avec un banal
+étonnement, et que je connais, moi, comme ceux de pas une ville au
+monde, je les ai parcourus jadis, à toute heure du jour ou de la
+nuit--me mêlant d'ordinaire, au gré de ma fantaisie d'alors, à la vie
+des plus humbles d'entre les gens du peuple. Mais comment pourrais-je en
+parler dans ce livre avec l'impartialité qu'il faudrait? J'y retrouve à
+chaque pas des souvenirs de jeunesse et d'amour. Comment les
+jugerais-je? Je les adore!...
+
+Avant d'écrire ceci, j'ai voulu revenir une fois à Constantinople, en
+simple touriste moi-même, et essayer de jeter un coup d'oeil plus
+détaché sur cette ville où je n'ai plus aucun lien, hélas! qu'avec des
+morts, où je n'ai plus rien à faire qu'une visite à des tombes.
+
+Et c'est de Roumanie que je m'y suis rendu, ce printemps de 1890, au
+beau mois de mai, par l'ancienne route rapide de Roustchouk, Varna et la
+mer Noire.
+
+A bord du paquebot qui me ramène--le matin du lundi 12 mai 1890, au
+lever du jour,--tous les passagers sont sur le pont, l'oeil au guet,
+pour ne pas manquer l'entrée du Bosphore, qui est un site classique,
+hautement coté dans les «Guides» à l'usage de MM. les voyageurs.
+
+Il y a par le monde des sites beaucoup plus grandioses, avec une
+végétation plus belle et des montagnes plus hautes. Dans les détails
+intimes, sans doute, réside ce charme unique du Bosphore--qui est très
+réel et indépendant de moi-même, puisque tous ceux qui viennent ici le
+subissent.
+
+Maintenant voici Tcheragan, Dolma-Bagtché, la ligne des palais blancs
+comme neige, posés tout au bord de la mer sur des quais de marbre. Alors
+cela devient incomparablement beau, car, dans la vapeur du matin, les
+trois villes apparaissent à la fois, les trois villes qui se regardent:
+Scutari à gauche, en amphithéâtre sur la rive d'Asie; Péra à droite,
+échafaudage de maisons et de palais couvrant toute la rive d'Europe, et,
+au milieu, sur une pointe de terre qui s'avance entre les deux,
+au-dessus d'un fouillis de navires et de fumées, dominant tout,--les
+minarets et les grands dômes de Stamboul!
+
+ * * * * *
+
+Sur la hauteur de Péra, dans un hôtel de touristes comme il faut,
+encombré d'Anglais, où je suis très banalement descendu, mon salon de
+louage a vue merveilleuse sur la Corne-d'Or, sur la pointe du
+Vieux-Sérail et sur des infinis de mer bleue où s'échelonnent les îlots
+d'Asie. C'est une des séductions de ce pays, les échappées qu'on a de
+partout sur d'immenses lointains; de l'une quelconque de ces trois
+villes ainsi assemblées, on domine les deux autres, avec la mer au delà;
+n'importe où l'on habite, on est toujours sûr d'apercevoir, par-dessus
+les premiers plans, par-dessus les toits ou les arbres, des choses
+presque féeriques esquissées en l'air; le champ du regard est ici large
+et profond comme nulle part ailleurs.
+
+ * * * * *
+
+Six heures du soir, le même jour. (Qu'on me le pardonne, j'ai passé ma
+journée en pèlerinages aux cimetières, en visites de souvenir à des
+recoins quelconques n'ayant d'intérêt que pour moi-même.)
+
+L'heure du soleil couchant me trouve au quai de Top-Hané, assis en plein
+air devant un café,--ce qui est une habitude de la vie d'Orient,--à
+regarder passer le monde et tomber la nuit.
+
+Une sorte de lieu de méli-mélo et de transition, ce quai de Top-Hané,
+une sorte de carrefour très vaste, où viennent aboutir, par de larges
+rues, des quartiers absolument différents.
+
+Les beaux soirs comme celui-ci, la moitié de la voie y est encombrée par
+des rangées de divans, en velours rouges ou bariolés, sur lesquels sont
+assis des gens qui fument et qui rêvent. On est là, comme au parterre
+d'un immense théâtre, pour regarder devant soi le grand mouvement de la
+vie orientale et, sur le Bosphore, le va-et-vient des navires. Entre les
+spectateurs de la mer, sur les fonds bleuâtres de l'eau et des collines
+d'Asie, une haute mosquée se dresse, avec son dôme compliqué et ses
+minarets à galeries ajourées. Elle est toute réchampie de blanc et de
+jaune très tranchés,--deux nuances absolument turques, dont l'assemblage
+en encadrements et en panneaux décore toutes les bâtisses relativement
+modernes de Constantinople: la plupart des mosquées, des palais ou des
+belles maisons un peu neuves sont ainsi peintes mi-parties--et ces
+nuances font bien sur le bleu des lointains ou des eaux, servant
+elles-mêmes de fond aux bigarrages des foules qui passent, aux
+innombrables bonnets rouges qui coiffent toutes les têtes. A ces deux
+couleurs des monuments, il faut ajouter le vert cru de ces grandes
+plaques, chamarrées d'inscriptions d'or, qui surmontent inévitablement
+tous les portiques, toutes les entrées, toutes les fontaines. Du blanc,
+du jaune, du vert zébré d'or, voilà les tons de l'élégante mosquée d'en
+face, et aussi des kiosques environnants, de tout cet assemblage de
+constructions aux découpures orientales qui se détachent sur le bleu
+assombri, sur le bleu déjà crépusculaire du Bosphore et de l'Asie.
+
+Les rangées de divans en plein air peu à peu se garnissent, sans
+distinction, de personnages de toutes les races et de tous les costumes
+du Levant. Les garçons affairés accourent, portant les microscopiques
+tasses de café, et le raki, et les bonbons, et les braises ardentes dans
+les petits vases de cuivre; la grande flânerie douce des soirs d'Orient
+commence, les narguilhés s'allument, et les cigarettes blondes
+remplissent l'air d'odorante fumée. Sur la voie libre passent encore
+toutes sortes de gens et de voitures; des beaux cavaliers militaires
+bien montés et de noble mine qui s'en vont vers les palais du Sultan ou
+qui en reviennent; des loueurs de chevaux (dont Top-Hané est le quartier
+général), tirant par la bride leurs bêtes toutes sellées; des marins de
+nationalité quelconque débarqués après leur journée finie; des marchands
+ambulants agitant leurs petites cloches, ou criant à tue-tête leurs
+gâteaux, leurs sorbets, leurs fruits...
+
+A Galata, dont la grande rue, éternellement bruyante, vient mourir à ce
+carrefour, une clameur s'enfle en _crescendo_, et, bien qu'assourdie
+dans le lointain, arrive déjà jusqu'ici, aux rêveurs assis sur les
+divans rouges. C'est la grande Babel du Levant, ce Galata. Jusqu'au
+matin, le long du Bosphore, s'élève de tout ce quartier une clameur
+d'enfer...
+
+A ce carrefour vient aussi aboutir Iéni-Tchirché, la plus grande des
+rues en pente raide qui montent à Péra,--à la ville chrétienne, perchée
+là-haut au-dessus de nos têtes. Et des deux côtés de cette rue, sous des
+berceaux de vigne, devant les cafés turcs qui se suivent porte à porte,
+encombrant tout de leurs petits tabourets et de leurs petites tables,
+viennent s'asseoir par centaines ces portefaix qui ont peiné tout le
+jour à remonter, des navires, des quais, des douanes, les malles des
+voyageurs, les caisses et les ballots de marchandises. Joyeux du repos
+des soirs, ils arrivent les uns après les autres, demandant un
+narguilhé, ces hommes qui font métier de remplacer, avec leurs larges
+épaules et leurs jarrets de fer, les camions, les chariots, inconnus à
+Constantinople.
+
+Leur foule va peu à peu grossissant; bientôt ils se touchent tous,
+pareillement vêtus en bure brune soutachée bizarrement de noir et de
+rouge, la veste largement ouverte sur leur poitrine musculeuse noircie
+de soleil. Leurs groupes serrés s'étagent en perspective, suivant la
+montée de la rue rapide; le murmure de leurs causeries se mêle à ce
+petit gargouillement spécial qui sort de leurs innombrables
+narguilhés,--et la fumée grisante emplit l'air de plus en plus, à mesure
+que la nuit tombe...
+
+Tout ce petit train des fins de jour est demeuré pareil, depuis tant
+d'années que je le connais--et je me représente si bien ce qui se passe,
+à cette même heure, dans les différents quartiers de l'immense ville!...
+
+Là-bas, vers le nord, en continuant par la large voie qui suit la mer,
+on arriverait aux quartiers du Sultan: palais impénétrables, grands murs
+de parcs, de casernes, de sérails. La nuit n'amène là que beaucoup de
+tranquillité, sous les avenues d'acacias, en ce moment toutes blanches
+de fleurs.
+
+Au-dessus de nos têtes, sur ces hauteurs qui nous dominent, le Péra
+cosmopolite va commencer d'éclairer ses grandes boutiques européennes
+aux étalages copiés sur ceux de Londres ou de Paris, et continuera, aux
+lumières, son va-et-vient de voitures, à la façon d'Occident. L'approche
+du soir, au lieu de calmer là-haut l'agitation incessante de la vie, va
+l'exaspérer plutôt, à la lueur du gaz. Empressements de touristes
+revenant de leurs excursions du jour, et se hâtant, avant la nuit
+tombée, de regagner le bercail rassurant, la table d'hôte servie à
+l'anglaise, la rue où l'on se sent comme en Europe; extravagances de
+toilettes, risquées par des Levantines aux grands yeux lourds, qui
+auraient été si jolies vêtues en Grecques, en Arméniennes ou en Juives.
+Et, dans cet amusant pêle-mêle, la note d'Orient donnée quand même par
+beaucoup de fez rouges qui circulent, par des équipes de portefaix aux
+costumes bariolés de broderies qui remontent de la ville basse, des rues
+plus orientales d'en dessous, ou bien encore--comme on est là très haut
+au-dessus de la mer--par des échappées de lointain apparaissent entre
+les banales maisons à plusieurs étages: un peu de Marmara au bleu
+assombri, un peu de la côte d'Asie perdue dans le crépuscule...
+
+Là-bas derrière nous, au delà de cette colline de Péra qui nous
+surplombe, des faubourgs turcs, arméniens ou juifs s'arrangent, au
+hasard des coteaux ou des vallées, tout le long de la Corne-d'Or, face
+au grand Stamboul, qui couronne l'autre rive et les domine; ils
+communiquent entre eux par mer surtout, au moyen de ces caïques légers,
+toujours en mouvement tant que reste au ciel une lueur de jour... Il est
+curieux que le seul voisinage des choses perdues de vue depuis longtemps
+avive ainsi le souvenir qu'on en avait conservé: il y aura tantôt quinze
+ans que je n'habite plus par là, et j'avais presque oublié comment les
+soirs s'y passent; or il me suffit d'être à Constantinople, assis à
+songer--dans une rue différente cependant et très éloignée,--pour me
+rappeler tout, avec une netteté complète, comme si j'étais parti
+d'hier... D'abord le faubourg très turc de Kassim-Pacha, aux vieilles
+maisonnettes, tout orientales, aux petites boutiques anciennes, aux
+petits cafés qu'abritent des platanes: il était un de mes plus familiers
+jadis, et j'y passais chaque jour. En ce moment même je me le représente
+animé tout à coup de sa vie spéciale des soirs. Le flot des matelots de
+guerre vient de s'y répandre, à la sortie de l'arsenal ou des grands
+cuirassés noirs mouillés en face dans la Corne-d'Or. Joyeux et rieurs,
+circulant par groupes en se donnant la main, ils remplissent les rues et
+les places. Au lieu du bonnet, ils portent un fez, et leur col est rouge
+au lieu d'être bleu: à part cela, ils ressemblent aux nôtres. Des femmes
+qui les attendaient (des mères ou des soeurs, s'entend) se mêlent à eux,
+drapées de longs voiles blancs, bleus ou roses. Leurs officiers aussi
+s'arrêtent là pour fumer, dans les plus humbles cafés, parmi les hommes
+du peuple.--Et c'est du reste une coutume particulière à la Turquie, ces
+très démocratiques mélanges: des pachas, des beys assis au café parmi de
+pauvres gens, causant avec eux ou leur expliquant les nouvelles--et la
+dignité n'y risque rien, puisque, entre musulmans, on ne s'enivre
+jamais.--D'autres faubourgs suivent, prenant de plus en plus des airs de
+village à mesure qu'on s'avance vers l'intérieur des terres, et,
+aussitôt après, commence, de ce côté-là, une campagne déserte, aride,
+sans route, et encombrée de tombeaux, tristement charmante.
+
+La Corne-d'Or sépare tous ces quartiers, dont je viens de parler, du
+grand Stamboul, où une sorte de silence religieux va se faire avec
+l'obscurité.
+
+Et au fond de ce golfe enclavé dans une ville, tout au fond, sous les
+vieux cyprès et les vieux platanes, le saint faubourg d'Eyoub, coeur de
+l'Islam en Europe, enfoui dans une sorte de bocage funèbre, confinant
+aux grands cimetières et entouré de tombes, va s'endormir dans un
+effrayant silence, qu'interrompra seulement de temps à autre quelque
+psalmodie sortie d'une mosquée. Dans tous les kiosques des morts, devant
+les hauts catafalques surmontés de turbans, les petites lampes
+veilleuses vont s'allumer; en passant le long des avenues sombres, on
+les verra briller, à travers les grillages des fenêtres, comme des yeux
+jaunes dans la nuit.
+
+Du reste, tout le grand Stamboul aussi va s'endormir, presque aussi
+paisible qu'aux siècles passés, tandis que le tapage d'Occident
+commencera dans les quartiers de la rive livrée aux infidèles. A peine,
+dans les nouvelles rues, vers les parages de Sainte-Sophie, çà et là
+quelques boutiques s'éclaireront; quelques cafés jetteront au dehors des
+lueurs de lanternes: partout ailleurs dans l'immense ville, il n'y aura
+rien que mystérieuse obscurité et lourd sommeil.--Il semble que cette
+Corne-d'Or ne soit pas seulement un bras de mer séparant les deux
+parties de Constantinople, mais qu'elle mette aussi un intervalle de
+deux ou trois siècles entre ce qui s'agite sur une rive et ce qui
+s'endort sur l'autre...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Tandis que je suis là, songeant en pleine rue sur ce divan rouge, et
+regardant, à travers des fumées de narguilhés, la foule circuler dans la
+pénombre, voici que tout là-haut en l'air une première couronne de feux
+s'allume comme un signal, autour de la flèche aiguë d'un minaret de
+Top-Hané: les illuminations religieuses! le Ramadan!!... J'avais oublié
+que nous étions dans ce mois lunaire où tous les Turcs du peuple font de
+la nuit le jour. Que disais-je donc du calme de Stamboul?... Tout à
+l'heure, au contraire, et jusqu'au matin, il sera plus bruyant que Péra
+et Galata réunis--et j'irai me mêler à ses gaietés étranges, à ses
+foules...
+
+ * * * * *
+
+Il est temps de rentrer à l'hôtel pour dîner. Au lieu de me rendre à
+Péra par la montée directe de Iéni-Tchirché, je vais appeler d'un signe
+un de ces bonshommes qui promènent devant moi des chevaux tout sellés,
+et je ferai le grand tour, à travers le tumulte de Galata, pour remonter
+ensuite par le Champ-des-Morts.
+
+ * * * * *
+
+Galata au dernier crépuscule et aux lanternes! Cohue et tapage. Sur les
+pavés, mon cheval sautille, un peu effaré, au milieu des passants
+innombrables, dans le flot des fez rouges et des costumes de bure. Il y
+a d'autres cavaliers qui passent ventre à terre, il y a un va-et-vient
+continuel de voitures et de lourds tramways précédés de coureurs qui
+sonnent de la trompe. Il y a une odeur d'alcool, d'absinthe et d'anis.
+Les grands estaminets dangereux s'ouvrent et s'éclairent; les grands
+alcazars invraisemblables illuminent leurs façades pavoisées--ceux où
+l'on joue la pantomime italienne à côté de ceux où des orchestres de
+dames hongroises exécutent le répertoire de Strauss. Déjà les mauvais
+lieux regorgent de monde; des gens assis devant les cafés encombrent la
+voie étroite et sont bousculés par les chevaux. On est assourdi d'un
+brouhaha de conversations dans toutes les langues, d'un bruit confus de
+cymbales, de sonnettes, de grosses caisses. Et je cours maintenant au
+grand trot dans ce débordement d'hommes, m'amusant à dire, comme
+autrefois, à voix claire: «_Bestour! Bestour!_» (Gare! Gare!), le cri
+des foules turques, qui est comme le «_Balek! Balek!_» des foules
+arabes...
+
+A l'hôtel, là-haut, la banalité d'une table d'hôte. Un monsieur,
+touriste récemment vomi par l'Orient-Express, daigne me demander
+quelques renseignements pratiques:
+
+--Il n'y a rien à faire à Stamboul le soir n'est-ce pas, monsieur?
+(C'est le cliché que vous servent tous les guides des hôtels, qu'il n'y
+a rien à voir à Stamboul le soir et que les promenades y sont
+périlleuses.)
+
+Je le dévisage tout d'abord:
+
+--Oh non! monsieur: en effet, à Stamboul, rien du tout. Mais ici, à
+Péra, tenez, tout à côté, faites-vous indiquer...: vous avez deux ou
+trois _beuglants_ délicieux...
+
+Et vite, après ce dîner, un cheval de louage, pour m'enfuir...
+
+Dans la belle nuit d'étoiles, je descends par le Petit-Champ-des-Morts;
+je chemine ensuite dans Galata, qui est en pleine fête, et enfin,
+quittant cette rue bruyante, je m'arrête au bord de l'eau, à l'entrée
+d'un pont qu'on ne voit pas finir, mais qui s'en va se perdre au loin
+dans l'obscurité confuse. Là, tout change brusquement, comme change un
+décor de féerie au coup de sifflet des machinistes. Plus de foule, ni de
+lumières, ni de tapage: une profonde trouée de nuit et de silence est
+devant moi; un bras de mer étend son vide tranquille entre ces quartiers
+assourdissants que je viens de traverser et une autre grande ville,
+d'aspect fantastique, qui apparaît au delà sur le fond étoilé de la
+nuit, en silhouette toute noire dentelée de minarets et de dômes. Elle
+se profile si haut que les coupoles de ses mosquées, s'exagérant dans
+les buées enveloppantes, prennent des proportions de montagnes. C'est un
+soir de Ramadan. Alors, à tous les étages de ces minarets, autour de
+leurs galeries festonnées, brillent des rangs de feux en couronnes, et,
+dans le vide, entre ces flèches de pierre qui pointent en plein ciel,
+des inscriptions lumineuses suspendues par d'invisibles fils, effraient
+comme des signes apocalyptiques tracés dans l'air avec du feu.
+
+J'ai hâte d'être là; un attrait, une indicible émotion de souvenir me
+fait presser le pas, dans l'obscurité de l'interminable pont qui mène, à
+travers ce bras de mer, à cette ville si noire. A mesure que j'approche,
+montent toujours plus haut les coupoles et les minarets avec leurs
+couronnes de feux. Me voici à leurs pieds; je quitte le plancher mouvant
+du pont pour les cailloux et les fondrières d'une première place obscure
+que domine la masse superbe d'une mosquée: je suis à Stamboul!
+
+Je vais tourner le dos aux quartiers neufs, aux boulevards récemment
+alignés, dans les parages de Sainte-Sophie et de la Sublime-Porte,
+qu'éclairent maintenant, hélas! des becs de gaz, où circulent des
+voitures, des équipages d'ambassade promenant d'aventureux voyageurs.
+C'est vers le Vieux-Stamboul, encore immense, Dieu merci! que je me
+dirige, montant par de petites rues aussi noires et mystérieuses
+qu'autrefois, avec autant de chiens jaunes couchés en boule par terre,
+qui grognent et sur lesquels les pieds buttent. Mon Dieu! pourvu que
+quelque édile ne me les détruise pas, ces chiens!... J'éprouve une sorte
+de volupté triste, presque une ivresse, à m'enfoncer dans ce labyrinthe,
+où personne ne me connaît plus--mais où je connais tout, comme m'en
+ressouvenant de très loin, d'une vie antérieure...
+
+Il fait une nuit de mai douce, merveilleuse. L'obscurité garde une
+transparence qui permet de se conduire, et au-dessus de ma promenade
+errante, mais très haut, n'éclairant pas plus que les étoiles, planent
+de tous côtés les cercles de feux accrochés aux minarets des mosquées,
+les inscriptions lumineuses suspendues dans l'air. Les étroites rues
+sombres que j'ai prises débouchent tout à coup sur l'immense place du
+Séraskiérat, pleine de lumières, de monde, de musiques, de costumes.
+Mais je traverse seulement ce lieu pour pénétrer plus avant dans le
+coeur de la vieille ville, dans les quartiers exquis et non profanés
+encore de la Suléimanieh et de Sultan-Sélim. Tantôt l'obscurité des
+petites rues funèbres, tantôt les lumières et les foules. Dans les
+cafés, des musiques d'Orient: violons tristes, qui gémissent des
+mélodies à fendre l'âme; cornemuses qui chantent de vieux airs, à voix
+aigre et plaintive. Et des campagnards, des Asiatiques, dansent entre
+hommes, en longues chaînes se tenant par la main.
+
+De toute cette étonnante chose qui est une nuit de Ramadan à Stamboul,
+voici l'image qui ce soir-là me charme le plus: vers minuit, dans une
+rue solitaire, tout simplement un harem qui passe... Très étroite la
+rue, très obscure; par-dessus les hautes maisons grillées, sur un coin
+de ciel étoilé, on voit monter les minarets de la Suléimanieh,
+gigantesques pointes noires--diaphanes, dirait-on--qui portent dans leur
+longueur deux ou trois couronnes superposées de feux mourants.--Un grand
+silence, et d'abord personne. Puis un groupe qui arrive, un groupe de
+cinq ou six femmes, chaussées de babouches qui ne font pas de bruit;
+fantômes bleus, rouges ou roses, enveloppés jusqu'aux yeux dans ces
+pièces de soie lamée d'or qui se fabriquent en Asie. Deux eunuques les
+précèdent armés de bâtons, les éclairant avec de grandes lanternes
+anciennes... Cela passe, féerique et charmant; cela s'éloigne, cela s'en
+va on ne sait où, s'enfermer dans on ne sait quel coin du mystérieux
+dédale... Et l'obscurité semble plus épaisse après qu'ont disparu les
+feux de leurs lanternes, qui faisaient danser leurs ombres sur les vieux
+pavés et les vieux murs...
+
+_Mardi 13 mai 1890._--Je prends le récit de cette deuxième journée à
+cinq heures seulement--pour l'arrêter avant la nuit.
+
+A cinq heures donc, en caïque, tournant le dos toujours aux quartiers
+neufs, je remonte vers le fond de la Corne-d'Or, me rendant au faubourg
+d'Eyoub.
+
+(Pour qui ne connaît pas Constantinople, les caïques sont ces espèces de
+périssoires longues et minces, arquées en croissant de lune, où l'on
+navigue couché--et que l'on trouve sur tous les quais par centaines,
+comme à Venise les gondoles.)
+
+Cette Corne-d'Or devient plus paisible à mesure que l'on s'éloigne de
+l'entrée, encombrée de paquebots, et la partie de Stamboul que je longe
+à présent est de plus en plus antique, délabrée, morte: ce sont les très
+vieux quartiers, d'où la vie s'est retirée peu à peu, pour se porter
+ailleurs sur l'autre rive. Jamais, du reste, je ne leur avais tant
+trouvé cet air de ruines envahies par les arbres; leurs toits noirâtres
+disparaissent presque sous la fraîche verdure de mai. Et Eyoub est au
+bout, touchant aux rideaux de cyprès noirs, aux grands bois funéraires.
+
+Un vent très vif et presque froid se lève, comme chaque soir à l'heure
+où baisse le soleil; sur toute la surface de l'eau remuée, de petites
+lames se forment.
+
+Eyoub, le saint faubourg, est toujours le lieu rare du suprême
+recueillement, de la suprême prière. A l'entrée de l'avenue exquise qui
+longe les saints tombeaux, je mets pied à terre sur des dalles verdies
+par les siècles; l'avenue, devant moi, s'enfonce en profondeur, toute
+blanche à travers l'espèce de bois sacré plein de sépultures, blanche de
+ce même blanc verdâtre que prennent à l'ombre les marbres très vieux;
+elle s'en va finir là-bas à l'impénétrable mosquée, dont on aperçoit
+confusément le dôme, sous un bouquet de platanes et de cyprès immenses.
+Elle est bordée, de droite et de gauche, par des kiosques, en marbre
+blanc ajouré, remplis de catafalques et de morts, ou par des murs percés
+d'arceaux en ogives à travers lesquels on aperçoit les cimetières:
+étranges tombes aux dorures fanées, apparaissant dans la nuit verte de
+dessous bois, mêlées à des fouillis d'herbes, de rosiers sauvages, de
+ronces...
+
+Les passants sont toujours très rares dans cette avenue des morts:
+quelques derviches qui reviennent de prier, ou quelques mendiants qui
+vont s'accroupir là-bas aux portes de la mosquée. Ce soir, ce sont trois
+petites filles turques, de cinq à dix ans, très jolies, qui gambadent,
+vêtues d'éclatantes robes vertes et rouges. Cela déroute, de les voir
+jouer gaiement dans ces marbres et dans cette ombre funéraire. Du reste,
+jamais je n'étais encore venu ici à la splendeur de mai, et cette
+verdure neuve, ces fleurs partout, détonnent autant que ces trois
+petites filles. Des lieux si infiniment mélancoliques ne s'égayent pas
+au printemps, bien au contraire: ce ciel aux nuances très douces, ces
+grappes de roses, ces jasmins qui retombent des murs, et qui, depuis des
+siècles, à la même saison, font leur même sourire si éphémère et si
+trompeur, ajoutent encore à l'impression qu'on éprouve ici d'un
+universel et irrémédiable néant.
+
+ * * * * *
+
+_Mercredi 14 mai 1890._--A l'ambassade de France, ce matin-là, autour
+d'une grande table fleurie de roses jaunes, nous sommes au moins trente
+convives à déjeuner--tous touristes!
+
+Autrefois la traversée de la mer Noire les arrêtait encore; mais depuis
+deux ans, avec le nouveau chemin de fer aboutissant au pied du
+Vieux-Sérail, c'est effrayant, ce flot de désoeuvrés de l'Europe entière
+qui vient ici fureter partout.
+
+Et je ne puis me rappeler sans sourire cette réflexion de la très
+charmante ambassadrice, parcourant d'un regard fin et impayable sa
+longue tablée: «Oh! moi, vous savez, par les temps que nous traversons,
+je n'en suis pas à un touriste de plus ou de moins...» Cela dit sans
+l'ombre d'une pensée désobligeante pour ses hôtes, mais prononcé avec je
+ne sais quelle imperceptible nuance qui fait de cette petite phrase de
+rien une chose infiniment drôle.--Tous choisis, gens aimables et de
+bonne compagnie, ces voyageurs invités; trop nombreux seulement,
+tournant à l'invasion, et alors pas décoratifs ici pour des yeux de
+peintre: c'est tout ce que je leur reproche--sans y mettre, bien
+entendu, plus de mauvaise pensée que notre ambassadrice.
+
+Le même jour, vers quatre heures du soir, Stamboul par la pluie. Un
+orage depuis ce matin assombrissait l'air, et l'averse tombe décidément,
+torrentielle.
+
+Sortant de la Sublime-Porte, je me réfugie, pour m'y abriter jusqu'à la
+fin de la journée, dans le labyrinthe du Grand-Bazar (car Stamboul,
+suivant l'usage d'Orient, a son «bazar», qui est comme une ville dans la
+ville, que des murailles entourent, et qui, le soir, ferme ses épaisses
+portes).
+
+Il y fait sombre et triste, aujourd'hui, sous ce ciel plein d'eau et
+sous ces toitures de bois qui couvrent toutes les petites rues, laissant
+des gouttières suinter; à travers une espèce de buée, de brouillard
+crépusculaire, on voit briller les étoffes dorées, les milliers de
+bibelots accrochés aux échoppes--et fourmiller les foules: femmes tout
+de blanc voilées, hommes coiffés de bonnets rouges. Dieu merci! il n'a
+guère changé encore, ce bazar. Dans des recoins connus, je retrouve les
+mêmes obscurs petits cafés, qui sont revêtus de leurs vieux carreaux de
+faïence persane aux étranges fleurs, et où servent depuis des années les
+mêmes vieilles petites tasses. On peut y faire les mêmes rêves
+qu'autrefois, en regardant, par la porte ouverte, la foule turque
+s'agiter dans le demi-jour fantastique des avenues. Du fond de ces
+retraites d'ombre, où l'on fume le tabac blond qui grise, tout ce
+mouvement, tout ce bruit semble, dans le lointain, comme un immense
+brouhaha de fantômes.
+
+Voici cependant, hélas! quelques essais nouveaux de boutiques à
+l'européenne, avec des devantures vitrées. Et voici même quelques bandes
+d'étrangers ahuris--touristes des agences, évidemment--qui passent en se
+serrant les coudes, promenés à toute vapeur par des guides effrontés.
+(Plus convaincus sont les touristes anglais: malgré leurs airs de
+marcher en pays conquis, je crois que décidément je les préfère aux
+Français gouailleurs, qui se plaignent des rues mal pavées, qui ne
+voient du bazar que les quelques articles de Paris étalés çà et là, et
+inclinent à penser que tous ces vieux marchands à turban, accroupis dans
+des niches, font venir leurs tapis du _Bon Marché_ ou du _Louvre_.) Et
+ils partiront tous ayant _vu_ Constantinople; et ils crieront même à la
+mauvaise foi musulmane, parce qu'ils auront été volés, pillés (comme
+cela leur revient de droit) par la plèbe des guides et des
+interprètes--qui sont Grecs, Arméniens, juifs, Maltais, tout ce qu'on
+voudra, mais jamais Turcs. Les Turcs du peuple se font bateliers, ou
+manoeuvres, ou portefaix, mais ne se plient point au métier servile
+d'exploiteurs d'étrangers.
+
+Je m'attarde à marchander de vieux bibelots d'argenterie--tandis que
+dehors le jour baisse et la pluie tombe toujours. De plus en plus
+désolé, ce bazar qui se vide, les affaires finies: le long des ruelles
+couvertes, si vieilles, si vieilles, les boutiques se ferment; les
+marchands s'en vont comme les acheteurs, et l'obscurité grise descend
+dans ce labyrinthe, qui, la nuit, ne sera plus qu'un désert noir.
+
+Il faut s'en aller décidément. Je remonte sur un pauvre cheval de
+louage, tout trempé des averses du jour, qui m'attendait à une des
+portes de ce bazar et je m'achemine vers Péra.
+
+La pluie cesse; mais le ciel reste gris, les vieux toits ruisselants. En
+descendant vers la Corne-d'Or, par les rues étroites, on marche dans les
+flaques d'eau, faisant jaillir la boue. La ville a repris subitement ses
+aspects d'hiver,--aspects, en somme, sous lesquels je l'ai le plus
+connue et qui me tiennent au coeur d'une manière plus intime. Voici où
+mes impressions redeviennent tout à fait personnelles: il est laid et
+triste, Stamboul, par un pareil soir,--et cependant c'est ainsi que je
+l'aime le plus. Je reviens à regret, très lentement, malgré l'eau qui
+tombe encore en mille gouttières des toits mouillés. Oh! comme je me
+replonge en plein passé, par cette soirée de pluie presque froide...
+
+Arrivant à l'hôtel, toujours sans hâte malgré mes vêtements trempés, j'y
+trouve un mot de Son Excellence le Grand Vizir, m'informant que Sa
+Majesté le Sultan veut bien m'inviter à venir ce soir, au palais de
+Yeldiz, assister aux illuminations du Kadir-Guidjeci: «Un chaouch, me
+dit-il, et une voiture seront là pour vous prendre...»
+
+Environ trois quarts d'heure après, presque en retard, ayant dîné à la
+diable et fait avec fièvre ma toilette de cour, je roule à toute vitesse
+vers Yeldiz, dans un landau découvert escorté d'un chaouch au galop,
+fendant la foule de Péra. Le ciel s'est dégagé, les étoiles brillent.
+Les illuminations merveilleuses du Ramadan s'allument partout; entre les
+banales maisons, quand une échappée de lointain apparaît, on dirait
+d'une féerie.
+
+C'est loin, ce palais de Yeldiz, presque dans la campagne, du côté
+opposé à Stamboul, auquel nous tournons le dos dans notre course
+empressée. Le Bosphore, qu'on aperçoit aussi de temps en temps, et, au
+delà, Scutari, sont illuminés comme la côte d'Europe; la féerie se
+prolonge de tous côtés, jusqu'aux dernières limites du champ de vue.
+
+En avant de nous, courant en sens inverse, voici un flot de monde, une
+masse humaine qui se précipite comme furieuse, des hommes demi-nus
+galopant et criant; et au loin je distingue le sinistre appel: _Yangun
+vâr!_
+
+Le feu! c'est le feu! Avec tant de maisons en bois, ici c'est continuel.
+Tout un quartier brûle là-bas, jetant dans le ciel une grande lueur
+rouge, ajoutant à la fête une illumination imprévue. Ces choses que l'on
+traîne si vite avec un bruit lourd, ce sont les pompes, attelées
+d'hommes affolés qui courent à toutes jambes; elles accrochent les roues
+de ma voiture... Cris et bousculade... Mais on reconnaît le chaouch du
+palais, on s'écarte, et nous passons...
+
+Maintenant, des avenues de banlieue, larges et droites, presque vides,
+où nous reprenons notre train ventre à terre.
+
+Puis, devant nous, une grande lueur blanche et verte, non plus
+d'incendie, mais de feux de Bengale: les jardins de Yeldiz. Nous
+franchissons des grilles:--alors, subitement, plus de foule ni de bruit;
+nous galopons dans des allées vides, silencieuses, illuminées à
+profusion, bordées de myriades de feux qui forment des guirlandes et des
+girandoles. Rien que des feux blancs, des globes blancs dans la verdure;
+aucun bariolage ici, sur la terre, tandis que, par contre, le ciel est
+entièrement étoilé de fusées bleues et rouges, rayé de pluies de feu de
+toutes les couleurs.
+
+Les allées, où il n'y a toujours personne, vont en montant; il y fait de
+plus en plus clair, de lumière blanche, tandis qu'un côté de l'horizon
+reste ensanglanté par du rouge d'incendie. Une autre grille encore. Puis
+des bataillons de cavaliers et de fantassins nous barrent le passage,
+formant la haie serrée; ils portent tous des torches ou des lanternes,
+comme pour quelque gigantesque retraite aux flambeaux. Des centaines
+d'officiers sont là aussi, vêtus pour la plupart du dolman oriental aux
+longues manches flottantes.--Oh! la belle et imposante armée!
+
+Ces milliers d'hommes, si immobiles, semblent absorbés dans un
+recueillement religieux, au milieu de cette clarté étrange qui éblouit,
+sous cette pluie de feux de couleurs changeantes dont le ciel de la nuit
+est traversé.
+
+Le chaouch qui me guide a les mots de passe, et les rangs s'ouvrent
+devant nous. Il me conduit au premier étage, dans un pavillon du palais:
+salons vides où il fait étonnamment clair--clair des lampes intérieures
+et de l'illumination du dehors, dont la lueur immense entre par les
+fenêtres grandes ouvertes. Les boiseries, les meubles sont blancs et or;
+tout est lumineux et blanc. A je ne sais quelle forme particulière du
+silence, on a le sentiment de cette agglomération d'hommes en armes qui
+sont là, muets, retenant presque leur souffle, oppressés par la présence
+du Souverain. Et une admirable musique religieuse arrive du dehors: un
+choeur de voix d'hommes très fraîches, très limpides, qui psalmodient
+sur des notes singulièrement hautes, avec quelque chose de pas naturel,
+d'extra-terrestre si l'on peut dire ainsi...
+
+Un aide de camp me reçoit dans ces salons. «Le Sultan, me dit-il, est
+encore à la mosquée impériale, d'où partent ces chants suaves.» Mais la
+prière touche à sa fin, et, en m'approchant d'une fenêtre, je verrai
+tout à l'heure Sa Majesté sortir.
+
+A une cinquantaine de pas de moi, un peu en contre-bas de la fenêtre où
+je suis, cette mosquée m'apparaît. Elle est toute fraîche et toute
+blanche, très dentelée d'arabesques, en style d'Alhambra. Illuminée par
+en dedans et par en dehors, elle semble transparente autant qu'une fine
+découpure d'albâtre, et cette musique qui s'en échappe lui donne quelque
+chose d'irréel; elle est comme la principale pièce de l'immense feu
+d'artifice qui, ce soir, brûle partout. Alentour de son dôme étrangement
+lumineux apparaissent, avec leurs myriades de globes blancs, les
+avenues, les jardins par lesquels je suis arrivé. Des nuages de feu de
+Bengale embrouillent devant moi tous les lointains, confondent toutes
+les perspectives--déjà compliquées par la hauteur d'où je regarde. Un
+gigantesque transparent, suspendu on ne sait comment dans l'air, porte
+une inscription arabe brillante sur un fond couleur de nuit; avec toutes
+les fantasmagories éblouissantes qui rendent la vue imprécise, il est
+impossible de deviner à quelle distance cette inscription aérienne est
+placée: elle paraît grande et lointaine comme un signe du ciel; elle
+préside à cette fête de lumières; c'est elle qui lui donne son caractère
+musulman, son caractère sacré.--Et au delà encore, on distingue des
+coins de vrais lointains; sur une vague étendue noire, qui doit être le
+Bosphore, posent de petits objets brillants, d'une forme spéciale--qui
+sont des navires illuminés jusqu'aux pointes de leurs mâts...
+
+Directement au-dessous de moi, la superbe armée, toujours immobile et
+recueillie, suit en esprit les prières qui se chantent dans la lumineuse
+mosquée d'en face. Il semble qu'en ce moment l'âme de l'Islam se soit
+concentrée dans ce blanc sanctuaire. Oh! ces chants, qui vibrent sous
+cette coupole, monotones comme des incantations de magie et d'une
+sonorité si belle et si rare! Voix d'enfants ou voix d'anges, on ne sait
+trop. C'est aussi quelque chose de très oriental: cela se maintient sans
+fatigue dans des notes surélevées, tout en restant d'une inaltérable
+fraîcheur de hautbois; c'est long, long, sans cesse recommencé; c'est
+très doux, très berceur; et pourtant cela exprime avec une infinie
+tristesse le néant humain, cela donne le vertige des grands abîmes.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Cependant le Sultan va sortir. Les troupes frémissent d'un léger
+mouvement attentif. Un landau attelé de chevaux de parade--qui trottent
+tout cabrés, tout debout--vient se ranger devant les marches de marbre
+de la mosquée, sur lesquelles on a jeté des tapis rouges; en même temps,
+une trentaine de serviteurs accourent, chacun portant une de ces énormes
+lanternes de soie blanche, d'un mètre de haut, qui sont d'étiquette
+depuis un temps immémorial pour les sorties nocturnes des Califes. Sous
+la coupole, le choeur religieux chante plus vite et plus fort, dans
+l'exaltation finale....
+
+Allah! voici le Sultan! Le palais, les jardins, le ciel s'embrasent d'un
+feu plus clair. Le canon tonne comme un grand orage, et toutes les
+troupes, inclinées jusqu'à terre, crient ensemble, avec leurs milliers
+de voix: «Allah! Allah!» en longue clameur profonde.....
+
+Pour franchir les cent mètres qui séparent la mosquée des portes du
+palais, le landau a pris le galop de course, emportant le Souverain;
+derrière lui, d'autres voitures magnifiques galopent aussi, ramenant les
+princesses, voilées, qui ont assisté à la prière; les serviteurs,
+affolés, courent alentour, agitent leurs grandes lanternes blanches, et
+les troupes se referment sur ce cortège avec un cliquetis d'armes. C'est
+fini...
+
+ * * * * *
+
+A la suite d'un aide de camp, je traverse des salons, des couloirs aux
+murailles et aux colonnes de nuances claires et légèrement dorées. Il y
+a ici, à Yeldiz, une grande sobriété d'ornementation et comme une trêve
+de luxe: le Souverain, qui possède, le long du Bosphore, des palais de
+fées dans des sites incomparables, préfère, pour son travail et pour son
+repos, la simplicité relative de cette résidence, qu'il a fait
+construire lui-même à côté d'un grand parc d'ombre.
+
+Me voici enfin dans une sorte d'immense antichambre de cour, également
+simple, dont le seul luxe consiste en tapis magnifiques étouffant le
+bruit des pas. Elle est, ce soir, peuplée de généraux, d'aides de camp
+de toutes armes, en grand uniforme, les uns portant la longue tunique
+droite, les autres le dolman oriental à grandes manches flottantes, les
+uns coiffés du fez rouge, les autres du bonnet d'astrakan noir. Ils ont
+très grand air guerrier; leur assemblée, à ce seuil des appartements
+impériaux, est plus imposante que toutes les magnificences--et parmi
+eux, voici l'héroïque figure d'Osman le Ghazi, le défenseur superbe de
+Plevna. Tous sont debout, parlant à voix basse--ce qui semble indiquer
+le voisinage très proche du Souverain.
+
+En effet, dans un petit salon latéral où me conduit le grand maître des
+cérémonies, se tient Sa Majesté le Sultan, seul, assis sur un canapé. Il
+porte un uniforme de général, que recouvre une capote militaire en drap
+brun, et rien d'extérieur ne le distingue des officiers de son armée.
+
+Il y avait très longtemps que je n'avais eu l'honneur de voir Sa
+Majesté, et, tandis que je m'incline pour le salut de cour, je songe
+tout à coup, avec un peu de mélancolie, à une première entrevue
+irrégulière, dont le Souverain évidemment ne peut avoir gardé aucun
+souvenir...
+
+C'était il y a tantôt quinze ans, sur le Bosphore, le matin de son
+avènement au trône--un de ces matins de clair soleil qui, revus au fond
+du passé, nous semblent plus lumineux que ceux de nos jours. Les grands
+caïques impériaux, à éperon d'or, étaient venus le prendre à la pointe
+du Vieux-Sérail pour le conduire au palais de Dolma-Bagtché; c'était de
+très bonne heure, il n'y avait aucune foule sur la mer, ni du reste
+aucune garde autour du cortège, et mon caïque, à moi qui passais là sans
+savoir, avait, par une maladresse de nos bateliers, abordé le sien:
+alors le jeune prince, qui allait tout à l'heure devenir le Calife
+suprême, avait machinalement jeté sur moi un de ces regards distraits
+qui ne voient pas, son oeil noir paraissant plonger avec anxiété dans
+les choses de l'avenir...
+
+Hélas! l'avenir de ce jour-là est devenu le passé d'aujourd'hui, et
+cette image, évoquée dans ma mémoire, me fait mesurer soudainement
+l'abîme de temps mort qui déjà nous sépare, l'un et l'autre, de cette
+matinée de soleil et de prime jeunesse...
+
+L'accueil du Sultan pour ses hôtes est toujours d'une bienveillance
+exquise, d'une distinction très simple, d'une bonne grâce toute
+naturelle. Ils resteront pour moi inoubliables, les instants de ce
+soir-là pendant lesquels j'ai eu l'honneur de causer avec le
+Souverain--dans le calme un peu étrange de ce petit salon très sobrement
+meublé, très quelconque en somme, mais dont le seuil était si
+glorieusement gardé par ces chefs militaires parlant à voix basse, et
+dont les fenêtres s'ouvraient sur le tumulte lointain de la grande ville
+en fête, sur le ciel tout clair de feux de Bengale et de lueurs
+d'incendie.
+
+Assuré d'être compris et d'être excusé avec la plus charmante
+indulgence, j'ai osé dire tout mon regret mélancolique de voir s'en
+aller les choses anciennes, de voir s'ouvrir et se transformer le grand
+Stamboul.
+
+Mais j'ai arrêté là ma plainte d'artiste; ce que j'aurais aimé y
+ajouter, un passant comme moi ne peut se permettre de le faire dans une
+causerie avec un souverain, même pendant la plus gracieuse des
+audiences.
+
+Pauvre grande Turquie, si fière à l'époque où la foi, le rêve sublime et
+la noble bravoure personnelle faisaient la force des nations, comment
+sera-t-elle bientôt, entraînée fatalement dans l'universelle banalité
+moderne, aux prises avec les mille petites choses mesquines, pratiques,
+utilitaires, qu'elle pouvait dédaigner jadis? Comment sera-t-elle,
+surtout quand ses fils ne croiront plus?
+
+En exprimant mon attachement si profond pour ce peuple brave, j'aurais
+été tenté pourtant de laisser paraître, un peu de mon inquiétude
+attristée,--d'essayer de savoir si le Calife, au delà des transitions
+effroyables du présent, entrevoit quelque mystérieuse aurore de temps
+nouveaux, que mes yeux moins clairs ne peuvent pas distinguer encore.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+_Jeudi 15 mai 1890._--C'est le matin, l'extrême matin frais et pur.
+
+Je m'éveille, non pas dans mon logis avoué de Péra, mais en plein
+Stamboul, dans une quelconque de ces petites auberges où l'on dort par
+terre, tout habillé, sur des matelas blancs.
+
+Parti hier au soir très tard du palais impérial, j'ai jeté à l'hôtel, en
+passant, mes habits de gala, et vite m'en suis venu ici, sur l'autre
+rive de la Corne-d'Or, pour me mêler encore une fois à la fête nocturne
+des rues.--Puis, les derniers feux du Ramadan s'éteignant sur les
+minarets, je suis entré au hasard dans le gîte le plus proche, pour
+dormir.
+
+Aucune horloge ne sonne, la nuit, dans ces quartiers de Stamboul, et, au
+réveil, j'ai l'inquiétude de l'heure, un aide de camp de Sa Majesté
+devant venir me prendre là-bas dans mon appartement officiel pour me
+faire visiter les trésors des Sultans.
+
+La porte de l'auberge franchie, c'est dehors un enchantement de vivre,
+une ivresse de respirer. Les vieilles petites rues, où personne ne
+passe, s'éclairent joyeusement à l'éternel soleil comme pour quelque
+fête de jeunesse ne devant jamais finir. Oh! la pureté rare de ce matin
+du mois de mai oriental, la fraîcheur toute neuve et vivifiante de cet
+air et de cette lumière!...
+
+ * * * * *
+
+Redescendu près de la Corne-d'Or, j'arrive à cette place aux antiques
+platanes que la mosquée de la Valideh domine d'un côté de sa haute masse
+grise, de ses minarets et de ses dentelures arabes. Sur les autres
+faces, il y a des berceaux de vigne, de petits cafés, de petites
+boutiques de barbiers et de marchands de babouches; tout cela très vieux
+et très oriental, nullement dérangé et pouvant aussi bien être à Ispahan
+ou à Bagdad.
+
+Sur cette place, encore plus que dans les rues, il est délicieux, cet
+extrême matin de mai. Le soleil levant dore la mosquée, dore par
+en-dessous les frais platanes; il y a dans l'air une buée blanche qui
+est comme le voile virginal du jour. Les petits cafés turcs commencent à
+s'ouvrir, et deux ou trois bonshommes se font déjà raser par les
+barbiers, en plein air, sous les arbres.
+
+Il doit être de très bonne heure évidemment, et j'ai le temps de
+m'arrêter ici avant de rentrer à Péra. Sous des treilles je m'assieds,
+demandant un café, avec ces petits bonbons chauds que l'on vend ici le
+matin aux bonnes gens du peuple, et tout cela me paraît meilleur que le
+plus raffiné des déjeuners.--Il semble que l'on sente en soi-même monter
+ce renouveau de vie qui resplendit partout au dehors, rajeunissant les
+choses centenaires d'alentour.
+
+Environ deux heures après, vers huit heures, une voiture me ramène
+encore à Stamboul, dans une tenue très différente, en compagnie d'un
+aide de camp de Sa Majesté; et, dans un quartier solennel, désert, où
+l'herbe pousse entre les pavés, notre cocher nous arrête devant une
+enceinte effroyable, comme celles des forteresses du moyen âge.
+
+Ces murs enferment un petit recoin de la Terre qui est absolument
+spécial, unique, qui est une pointe extrême de l'Europe orientale, un
+promontoire avancé vers l'Asie voisine, et qui, de plus, fut, pendant
+des siècles, la résidence des Califes, un lieu d'incomparable splendeur.
+Avec le saint faubourg d'Eyoub, c'est ce qu'il y a de plus exquis à
+Constantinople: c'est le «Vieux-Sérail»--un nom qui évoque à lui seul un
+monde de rêves...
+
+On nous ouvre dans ces murs une porte de citadelle, et alors, sitôt que
+l'enceinte est franchie, la mélancolie délicieuse des choses intérieures
+nous est révélée, le passé mort nous prend à lui et nous enveloppe de
+son suaire.
+
+D'abord du silence et de l'ombre. Des cours vides, désolées, où l'herbe
+des lieux abandonnés pousse entre les dalles, et où vivent encore des
+arbres centenaires, contemporains des magnifiques Sultans d'autrefois:
+cyprès noirs hauts comme des tours, platanes qui ont pris des formes
+inusitées, tout creusés par le temps, ne se soutenant plus que sur de
+monstrueux lambeaux d'écorce et s'inclinant comme des vieillards.
+
+Puis viennent des galeries, des colonnades en style turc ancien; la
+véranda, encore peinte d'étranges fresques, sous laquelle le grand
+Soliman daignait faire entrer les ambassadeurs des rois d'Europe... Et
+ce lieu, heureusement, ne s'ouvre guère aux visiteurs profanes, n'est
+pas encore une vulgaire promenade de touristes; derrière ses hautes
+murailles, il garde un peu de mystérieuse paix, il est tout empreint de
+la tristesse des splendeurs mortes.
+
+Traversant ces premières cours, nous laissons sur la droite
+d'impénétrables jardins, où l'on voit émerger, d'entre les bouquets de
+cyprès, de vieux kiosques aux fenêtres fermées: résidences de veuves
+impériales, de princesses âgées qui viennent finir là leurs jours dans
+une retraite austère, au milieu d'un des sites les plus admirables du
+monde.
+
+Elle est tout ensoleillée, tout éblouissante de tranquille lumière, la
+dernière partie de ce lieu muré où nous voici parvenus: la pointe finale
+du Vieux-Sérail--et de l'Europe. C'est une esplanade solitaire, très
+élevée, très blanche, dominant les lointains bleus de la mer et de
+l'Asie. Le clair soleil du matin inonde là-bas ces profondeurs d'espace,
+où des villes, des îlots, des montagnes, s'esquissent en teintes légères
+au-dessus de la nappe immobile de Marmara.
+
+Il y a autour de nous d'antiques constructions, également blanches, qui
+contiennent tout ce que la Turquie possède de plus précieux et de plus
+rare:
+
+D'abord le kiosque, interdit aux infidèles, où le manteau du Prophète
+est conservé dans une housse brodée de pierreries;
+
+Puis le kiosque de Bagdad, entièrement revêtu à l'intérieur de ces
+faïences persanes d'autrefois, qui sont sans prix aujourd'hui: les
+branches de fleurs rouges y étaient faites avec du corail, qu'on
+liquéfiait par un procédé perdu et qu'on étendait comme une peinture;
+
+Puis le Trésor impérial, très blanc lui aussi sous ses couches de chaux,
+et grillé comme une prison, dont on m'ouvrira tout à l'heure les portes
+de fer.
+
+Et enfin un palais inhabité, mais entretenu minutieusement, où nous
+allons entrer nous asseoir. Des marches de marbre blanc nous mènent aux
+salons du rez-de-chaussée, qui ont dû être meublés vers le milieu du
+siècle dernier dans le goût européen d'alors. Ils sont d'un style Louis
+XV auquel un imperceptible mélange d'étrangeté orientale donne un charme
+à part. Des boiseries blanches et or, des lampas vieux-cerise ou
+vieux-lilas à fleurs blanches; rien que des nuances claires, adoucies
+par le temps. De grands vases de Sèvres et de Chine, très peu d'objets,
+mais tous anciens et rares. Beaucoup d'espace, d'air, de clarté; une
+tranquille symétrie dans l'arrangement des choses--qu'on devine
+habituées à l'immobilité, à l'abandon.
+
+Et là, dans cette sorte de solitude somptueuse, assis sur ces fauteuils
+d'un rose délicieusement pâli, devant les larges fenêtres ouvertes, nous
+avons, de ce dernier promontoire de l'Europe, la vue splendide qui
+charma les Sultans de jadis. A notre gauche et très bas sous nos pieds,
+le Bosphore se déroule sillonné de navires et de caïques; les blancheurs
+des quais de marbre s'y reflètent; les blancheurs des nouvelles
+résidences impériales, Dolma-Bagtché et Tchéragan, s'y renversent en
+longues traînées pâles; la série des palais et des mosquées s'échelonne
+magnifiquement sur ses rives. En face, c'est l'Asie, encore bleuâtre
+dans un reste de buée matinale; c'est Scutari, avec ses dômes et ses
+minarets, avec son immense Champ-des-Morts, sa forêt de cyprès sombres.
+A droite, les étendues infinies de Marmara;--de lointains paquebots s'y
+promènent, perdus dans tout ce bleu diaphane, petites silhouettes
+grises, traînant des fumées...
+
+Comme il était bien choisi, le lieu, pour dominer, pour surveiller de
+haut cette Turquie, assise superbement sur deux des parties du monde! Et
+aujourd'hui quelle paix ici et quelle mélancolique splendeur, dans cet
+isolement si complet des modernes agitations de la vie, dans ce grand
+silence d'abandon, sous ce clair et morne soleil!...
+
+Lorsque le gardien des Trésors--vieillard à barbe blanche--se dispose,
+avec ses grosses clefs, à nous ouvrir la porte de fer, vingt personnages
+assermentés viennent former la haie, dix à droite, dix à gauche, de
+chaque côté de cette entrée--ce qui est une obligation d'étiquette.
+
+Nous passons au milieu de leur double file, et nous pénétrons dans des
+salles un peu obscures, où ils nous suivent tous.
+
+Jamais caverne d'Ali-Baba ne fut remplie de telles richesses!--Depuis
+huit siècles on a entassé ici des pierres introuvables et les plus
+étonnantes merveilles d'art. A mesure que nos yeux, reposés du soleil de
+dehors, se font à la pénombre intérieure, les diamants commencent
+d'étinceler partout. Les choses sans âge et sans prix sont, à profusion,
+classées par espèces sur des étagères. Des armes de toutes les époques,
+depuis Tchengis-Khan jusqu'à Mahmoud; des armes d'argent et d'or
+surchargées de pierreries. Des collections de coffrets d'or de toutes
+les grandeurs et de tous les styles, les uns couverts de rubis, les
+autres de diamants, les autres de saphirs; quelques-uns même, taillés
+dans une seule émeraude grosse comme un oeuf d'autruche. Des services à
+café, des buires, des aiguières de formes antiques et exquises. Et des
+étoffes de fées; des selles, des harnais, des houssines de parade pour
+les chevaux, en brocarts d'argent et d'or, brodés et rebrodés de fleurs
+en pierres précieuses; des trônes très larges, faits pour s'y asseoir
+les jambes croisées: celui-ci tout en rubis et perles fines, qui donnent
+ensemble un éclat rose; celui-là entièrement revêtu d'émeraudes et
+brillant d'un reflet vert, comme ruisselant d'eau marine.
+
+Dans la dernière salle nous attend, derrière des vitres, une immobile et
+effroyable compagnie: vingt-huit poupées macabres de grandeur humaine,
+debout, droites, alignées militairement et se touchant les coudes. Elles
+sont coiffées toutes de ce haut turban en forme de poire dont l'usage
+s'est perdu depuis un siècle et qu'on ne voit plus que posé sur les
+catafalques des grands personnages défunts, dans le demi-jour des
+kiosques funéraires, ou bien sculpté sur les tombes--tellement, que ce
+turban-là est absolument lié pour moi à l'idée de la mort. Jusqu'au
+commencement de ce siècle, chaque fois que mourait un Sultan, on
+apportait ici une poupée qu'on habillait avec les vêtements de gala du
+souverain passé, on lui mettait à la ceinture ses armes merveilleuses,
+on la coiffait de son turban et de sa magnifique aigrette de
+pierreries,--et elle restait ainsi, pour jamais, couverte de ces
+richesses éternellement perdues. Les vingt-huit Sultans, qui se sont
+succédé depuis la prise de Constantinople jusqu'à la fin du XVIIIe
+siècle, ont dans cette salle leur simulacre debout, en tenue de parade;
+lentement, la sombre et somptueuse assemblée s'est accrue, les nouvelles
+poupées funèbres venant une à une se ranger dans l'alignement des
+anciennes qui les attendaient là depuis des centaines d'années, sûres de
+les voir venir--et ils se touchent les coudes à présent, tous ces
+fantômes qui ont régné à des siècles d'intervalle, mais que le temps a
+rapprochés dans le même pitoyable non-être.
+
+Leurs longues robes sont des plus étranges brocarts, aux grands dessins
+mystérieux, aux nuances éteintes par la durée; des poignards sans prix,
+aux larges pommeaux faits d'une seule pierre précieuse, se rouillent,
+malgré les soins, dans les soies des ceintures; il semble même que les
+énormes diamants des aigrettes aient à la longue adouci leurs feux,
+brillent d'un éclat jaune et fatigué.
+
+Et ce luxe inouï, saupoudré de poussière, est triste à regarder.
+Fabuleusement magnifiques, les poupées à haute coiffure, objets de tant
+de convoitises humaines, surveillées là derrière de doubles portes de
+fer, inutiles et dangereuses, voient passer les saisons, les années, les
+règnes, les révolutions, les siècles, dans la même immobilité et le même
+silence, tout le jour à peine éclairées à travers le grillage des
+vieilles fenêtres, et sans lumière dès que le soleil se couche...
+Chacune porte son nom, écrit comme un mot banal sur une étiquette
+fanée--des noms illustres et jadis terribles: Mourad le Conquérant,
+Soliman le Magnifique, Mohamed et Mahmoud... Je crois qu'elles me
+donnent, ces poupées, la plus terrifiante leçon de fragilité et de
+néant...
+
+ * * * * *
+
+A l'«échelle» du Vieux-Sérail, nous attend un grand caïque du palais, à
+huit paires de rames, et nous descendons nous y étendre sur des
+coussins: elle est particulière à la Turquie cette façon de naviguer à
+demi couché, les yeux au niveau de l'eau sur laquelle on glisse.
+
+Les rameurs portent tous la traditionnelle chemise en gaze de soie
+blanche, ouverte sur leur poitrine basanée: impassibles, noircis de
+soleil, ils ont l'air d'être en bronze avec des dents de porcelaine.
+
+Le Bosphore, tranquille, miroite sous une lumière ardente.
+
+Nous passons très au large des paquebots, des fumées, de tout ce qui, en
+face de la Corne-d'Or, encombre et salit la mer.
+
+En deux ou trois endroits, à Dolma-Bagtché sur la rive d'Europe, à
+Belerbey sur la rive d'Asie, nous accostons à des quais de marbre d'un
+blanc immaculé, devant des palais déserts aux grilles blanches et
+dorées. C'est le grand charme unique de ces résidences du Sultan, leur
+neigeuse blancheur tout au bord de l'eau bleue.
+
+ * * * * *
+
+Au dedans de ces palais inhabités, dont les gardiens nous ouvrent les
+portes, beaucoup de magnificence: des forêts de colonnes de toutes
+couleurs, des fouillis de torchères et de girandoles, des plafonds très
+compliqués en style oriental, des brocarts lamés et des soies de
+Brousse.--Mais personne dans ces salles de parade, au milieu de ce luxe
+si frais, entretenu avec tant de soin. Le Souverain et sa cour n'y
+viennent même plus.
+
+Il est environ midi quand nous rentrons au palais de Yeldiz, après cette
+rapide visite aux autres résidences impériales.
+
+A Yeldiz, une impression de calme extrême, de sérénité et de silence.
+Nous sommes encore en Ramadan, époque de retraite, de prière, et, dans
+la maison de Sa Majesté le Sultan, plus encore que partout ailleurs, on
+observe rigoureusement le jeûne, qui, pendant ce mois religieux, ne doit
+être rompu qu'après le coucher du soleil. Pour moi seul, qui ne suis pas
+astreint à la loi mahométane, un déjeuner est servi; mais voici que je
+me sens très confus de me mettre à table dans ce palais où l'on ne mange
+pas: pour la première fois de ma vie, déjeuner me paraît presque une
+inconvenance, une grossièreté d'Occident.
+
+J'ai d'ailleurs beaucoup mieux à faire. Sur les feuillets dorés d'un
+block-notes qu'un interprète m'a apporté, il m'est permis encore de
+transmettre un peu de ma pensée écrite au Souverain, aujourd'hui
+invisible, mais dont on devine la présence très proche.--Et j'admire que
+Sa Majesté, entre les mille occupations dévorantes de la vie du trône,
+puisse encore n'être étranger à rien en fait de littérature et d'art.
+
+Les fenêtres ouvertes laissent entrer à flots de la lumière et du
+silence; des rayons du soleil de mai courent sur les murs blancs, sur
+les brocarts clairs des meubles. La vue est, au premier plan, sur des
+jardins fleuris, puis sur des lointains profonds: toujours ces échappées
+charmantes de mer et d'Asie, qu'on a de partout dans cette ville bâtie
+en terrasse, balcon avancé de l'Europe.
+
+La mosquée impériale est là aussi, tout près, montrant son dôme ajouré.
+Et, tout en fumant les plus exquises cigarettes blondes, je cause des
+chants religieux d'hier au soir avec Son Excellence le Grand Vizir--qui
+sait être à volonté le plus courtois et le plus raffiné des Français.
+
+«Approchez-vous d'une fenêtre, me dit-il, pour écouter la voix
+incomparable qui va dans un instant chanter la prière.»
+
+En effet, au milieu du tranquille silence extérieur, tout à coup la voix
+s'élève, délicieusement sonore; elle a le mordant d'un hautbois et la
+pureté céleste d'un orgue d'église; avec une sorte de détachement
+inexpressif, comme en sommeil et en rêve, elle jette la prière musulmane
+aux quatre coins du ciel bleu... Et alors une intense impression d'Islam
+revient me faire frissonner jusqu'aux cordes profondes; dans ce salon
+gai et clair, qui aurait aussi bien pu être ailleurs, en un château
+quelconque de France, je l'avais peu à peu perdue, cette impression-là,
+qui est pour moi infiniment mélancolique, à la fois berceuse et
+angoissante, sans que j'aie jamais pu la bien définir.
+
+Encore plus beau que cette voix d'or, qui vibre aujourd'hui toute jeune
+et puissante, mais qui demain passera, encore plus beau est ce chant
+presque immortel qui, depuis des siècles, cinq fois par jour, plane sur
+les villes et la terre turques. Il symbolise toute une religion, tout un
+mysticisme calme et fier; il est la plainte et l'appel jetés vers
+en-haut, par ces frères d'Orient qui savent mieux garder que nous les
+vieux rêves consolateurs, qui marchent encore les yeux fermés pour ne
+pas voir le gouffre de poussière, et s'endorment dans les mirages
+magnifiques... Tant que cette prière continuera de faire courber les
+têtes alentour des mosquées, la Turquie aura toujours ses mêmes soldats
+superbes, aussi insouciants de mourir...
+
+
+
+
+CHARMEURS DE SERPENTS
+
+
+A Tétouan, la ville blanche, c'était le printemps, le crépuscule de mai,
+la paix des immobiles soirs roses. Sur les terrasses, sur les vieux
+petits dômes, sur l'ensemble des vieilles petites maisons centenaires,
+s'étendait la blancheur infinie des chaux; partout s'étendait le mystère
+de ce même linceul blanc. De lents promeneurs, vêtus de nuances
+exquises, passaient en regardant dans leur rêve, et leurs longs yeux
+noirs, magnifiques, ne semblaient pas voir les choses de la terre. Le
+couchant éclairait d'or, éclairait rose, et, dans les replis des
+vieilles maisons presque sans forme et sans âge, les chaux peu à peu
+bleuissaient comme des neiges à l'ombre. Il y avait des passants jaune
+d'or, vert pâle ou couleur de saumon; des passants bleus et des passants
+roses; d'autres, qui avaient choisi de plus rares et d'indicibles
+teintes; tous majestueux et graves, visage de bronze et regard
+intensément noir. Çà et là, des touffes de fraîches plantes de
+printemps, des coquelicots, des résédas, des boutons d'or, éclataient,
+posés et fleuris au hasard, sur les vieux murs, sur la neige bleuâtre
+des vieux murs. Mais le blanc mort des chaux dominait tout; il semblait
+éclairer et renvoyer de la lumière atténuée vers le profond ciel doré
+qui en était déjà rempli. Nul part n'existaient d'ombres dures, ni de
+contours accusés, ni de couleurs sombres; sur cette blancheur de tout,
+les êtres vivants, qui se mouvaient avec lenteur, ne faisaient passer
+que des teintes claires, étrangement claires, fraîches comme dans des
+visions non terrestres; tout était adouci et fondu dans de la tranquille
+lumière; il n'y avait de noir que tous ces grands yeux de rêveurs...
+
+D'un peu loin on entendait préluder la flûte triste, triste, et le
+tambourin sourd des charmeurs de serpents. Alors, les lents promeneurs,
+qui d'abord marchaient sans but dans ce blanc dédale, se dirigeaient peu
+à peu vers le même point, répondant à l'appel de cette musique.
+
+A un grand carrefour, au faîte de la ville, ces charmeurs s'étaient
+placés. On voyait de là, dans des profondeurs qui bleuissaient, des
+successions de lignes blanches presque sans contours, qui étaient des
+terrasses; quelque chose comme un éboulement de blocs de neige, qui
+était Tétouan à demi perdu dans la vapeur du soir de mai.
+
+Les hommes aux longs vêtements faisaient cercle autour des charmeurs. Et
+les charmeurs, nus et fauves, chantaient et dansaient en agitant leur
+chevelure bouclée, dansaient comme leurs serpents, en tordant leur buste
+souple, d'après leur musique de flûtes. Et tout était beau, depuis le
+ciel jusqu'au plus humble chamelier aux bras de bronze, qui regardait en
+rêvant, sans voir.
+
+Et moi, je restais là au milieu d'eux, n'appréciant plus les durées,
+charmé comme eux, et, par hasard, me reposant un peu parmi ces
+immobiles, ignorants des heures qui passent. Et ces tambourins, ces
+flûtes tristes--et toute cette Afrique--exerçaient sur moi leur charme
+berceur, aussi magiquement qu'autrefois, dans mes plus lointaines années
+jeunes...
+
+Vraiment, c'est toujours ce pays qui me chante, sur le rythme le plus
+doux, l'universelle chanson de la mort.
+
+
+
+
+UNE PAGE OUBLIÉE DE MADAME CHRYSANTHÈME
+
+
+ Nagasaki, dimanche 16 septembre 1885.
+
+Depuis la veille, j'avais décidé d'aller avec Yves au temple de
+«Taki-no-Kanon», un lieu de pèlerinage situé à six ou sept lieues d'ici,
+dans les bois.
+
+A dix heures du matin, par un soleil déjà brûlant, nous nous mettons en
+route dans des chars à djins, emmenant une relève de coureurs choisis,
+trois hommes pour chacun de nous, et des éventails.
+
+Nous voilà bientôt hors de Nagasaki, roulant grand train dans la verte
+montagne, montant, montant toujours. D'abord nous suivons un torrent
+large et profond, dans le lit duquel des blocs de granit se dressent
+partout comme des menhirs, les uns naturels, les autres érigés de main
+d'homme et vaguement taillés en forme de dieux; au milieu des verdures
+et de l'eau jaillissante, on les voit surgir, simples rochers
+quelquefois, ou bien fantômes gris, ayant des embryons de bras et des
+ébauches de figures.--Les Japonais ne peuvent laisser la nature
+naturelle; jusque dans ses recoins sauvages, il faut qu'ils lui
+impriment une certaine préciosité mignonne ou bien qu'ils l'arrangent en
+cauchemar, en grimace.--Nous roulons très vite, très vite, secoués,
+balancés; même sur les pentes raides, les jarrets de nos coureurs ne
+faiblissent pas, et nous continuons de nous élever par une route en
+zigzags de serpent.
+
+Une route aussi belle que nos routes de France,--avec des fils
+télégraphiques, dont la présence surprend au milieu de ces arbres
+inconnus.
+
+Vers midi, à la rage ardente du soleil, arrêt dans une
+maison-de-thé,--qui est au bord du chemin, hospitalière, dans un
+renfoncement ombreux et frais de la montagne. Une source bruissante est
+amenée dans la maison même, paraît sortir, comme par miracle, d'un vase
+en bambou, puis tombe dans un bassin où sont tenus, sous l'eau claire,
+des oeufs, des fruits, des fleurs. Nous mangeons des pastèques roses,
+refroidies dans cette fontaine et ayant un goût de sorbet.
+
+ * * * * *
+
+Repris notre route.
+
+Nous arrivons maintenant tout en haut de cette chaîne de montagnes qui
+entoure Nagasaki comme une muraille. Bientôt nous allons découvrir le
+pays au delà. Pour le moment nous courons dans des régions élevées, où
+tout est vert, admirablement vert. Les cigales font partout leur grande
+musique et de larges papillons volent au-dessus des herbages.
+
+On sent bien pourtant que ce n'est pas l'éternelle quiétude chaude,
+morne, des pays des tropiques. Non, c'est la splendeur de l'_été_, de
+l'été des régions tempérées; c'est la verdure plus délicate des plantes
+annuelles qui poussent au printemps; ce sont les fouillis d'herbes
+hautes et frêles qui, à l'automne, vont mourir; c'est le charme plus
+éphémère d'une saison comme les nôtres;--l'accablement délicieux de nos
+campagnes à nous, par les brûlantes après-midi de septembre. Ces forêts,
+suspendues aux pentes des collines, jouent, dans les lointains, celles
+d'Europe; on dirait nos chênes, nos châtaigniers, nos hêtres. Et ces
+petits hameaux, aux toits de chaume ou de tuiles grises, qui
+apparaissent çà et là groupés dans les vallées, ne dépaysent pas,
+ressemblent aussi aux nôtres. Le Japon n'est plus indiqué par rien de
+précis,--et maintenant ces lieux me rappellent certains sites
+ensoleillés des Alpes ou de la Savoie.
+
+De très près seulement, les plantes étonnent, presque toutes inconnues;
+les papillons qui passent sont trop grands, trop bizarres; les senteurs
+diffèrent. Et puis, dans ces villages aperçus au loin, on cherche des
+yeux quelque église, quelque vieux clocher comme dans notre Europe, et
+on n'en découvre nulle part. Aux coins des routes, ni croix ni
+calvaires. Non, sur les tranquillités de ces campagnes, sur leur sommeil
+silencieux de midi, veillent des dieux étranges qui n'ont pas de parenté
+avec ceux d'Occident...
+
+ * * * * *
+
+Ayant atteint le point supérieur de cette première muraille de
+montagnes, nous voyons, de l'autre côté, s'ouvrir en avant de nous une
+plaine immense, unie comme un steppe vert tout en velours, avec une baie
+lointaine où la mer vient mourir.
+
+Par des chemins en lacets qui fuient devant nous, il va falloir
+descendre dans cette plaine, disent nos djins, la franchir tout
+entière,--et dépasser encore ces collines qui sont au bout, fermant
+notre grand horizon.
+
+Cela nous effraie; jamais nous ne nous serions figuré que c'était si
+loin, ce temple... Comment ferons-nous pour être de retour cette nuit?
+
+ * * * * *
+
+Arrivés au bas des lacets rapides, nous faisons halte dans un bois de
+très haute futaie, où se tient à l'ombre un vieux temple en granit,
+d'aspect sournois, consacré au dieu du riz. Sur l'autel, il y a des
+renards blancs, assis dans une pose hiératique et montrant leurs dents
+par un méchant rictus.--Des petits ruisseaux clairs circulent sous les
+arbres de ce bois, dont le feuillage est immobile et noir.
+
+Une bande de porteurs et de porteuses vient faire halte avec nous dans
+ce lieu frais: très bruyante et enfantine compagnie, vêtue de loques
+misérables en coton bleu. Parmi eux, des _mousmés_ bien jolies,
+porteuses aussi par métier, ayant les hanches solides et la figure
+cuivrée. Ils sont une cinquantaine pour le moins, tenant des fardeaux
+dans des paniers au bout de longues hampes: c'est un convoi de
+marchandises, une caravane humaine. On en rencontre ainsi beaucoup sur
+les routes de cette île de Kiu-Siu, où ne circulent ni chevaux ni
+voitures, et pas encore de chemins de fer comme à Niphon, la grande île
+très civilisée.
+
+ * * * * *
+
+A travers la plaine, nos djins reposés nous roulent avec une extrême
+vitesse, en courant à toutes jambes. Ils enlèvent un à un leurs
+vêtements qui les gênent, et ils les déposent, trempés de sueur, dans
+nos petits chars, sous nos pieds.
+
+C'est une rizière immense que nous franchissons ainsi, au grand éclat
+blanc du soleil de midi suspendu seul au beau milieu d'un ciel sans
+nuage. Une rizière unie, d'une couleur tendre et printanière, entretenue
+par des milliers d'invisibles petits canaux d'eau courante; autour de
+nous, elle est vide et monotone autant que le ciel tendu sur nos têtes,
+et aussi verte qu'il est bleu.
+
+La route est belle toujours, et ces surprenants fils de télégraphe
+continuent de courir au bord, accrochés à des poteaux comme chez nous.
+Avec cette ceinture de montagnes éloignées qui nous entourent, un peu
+voilées dans un brouillard de soleil, on dirait de plus en plus un site
+d'Europe: les plaines de la Lombardie, par exemple, ses pâturages
+uniformes, avec les Alpes à l'horizon. Seulement, il fait plus chaud.
+
+ * * * * *
+
+Notre troisième halte est au bout de ce steppe, au bord d'un torrent, à
+l'entrée d'un grand village, dans une maison-de-thé.
+
+Nos djins, pour se réconforter, se font servir des platées de riz cuit à
+l'eau et les mangent à l'aide de baguettes avec une grâce féminine. Les
+gens s'attroupent autour de nous; des mousmés, en grand nombre, nous
+examinent avec des curiosités polies et souriantes. Bientôt tous les
+bébés du lieu sont assemblés aussi pour nous voir.
+
+Il y en a un, de ces bébés jaunes, qui nous fait une grande pitié; un
+enfant hydropique, ayant une jolie figure douce. Il tient à deux mains
+son petit ventre nu, tout gonflé, qui sûrement le fera bientôt mourir.
+
+Nous lui donnons des sous nippons et alors un sourire de joie, un regard
+de reconnaissance profonde nous sont adressés par ce pauvre petit être
+qui ne nous reverra jamais et qui certainement va rentrer sous peu dans
+la terre japonaise.
+
+ * * * * *
+
+Les maisonnettes de ce village sont pareilles à celles de Nagasaki, en
+bois, en papier, avec les mêmes nattes bien propres. Le long de la
+grande rue, il y a des boutiques où l'on vend différentes petites choses
+amusantes, et beaucoup d'assiettes, de tasses et théières; mais, au lieu
+de grosse poterie comme dans nos campagnes, tout cela est en fine
+porcelaine ornée de gentils dessins légers.
+
+Nous traversons une autre chaîne de collines, plus basses, et nous voici
+dans une autre plaine, avec des rizières encore, des fossés remplis de
+roseaux et de lotus. Nos djins, qui ont fini leur déshabillement
+progressif, sont nus à présent. La sueur ruisselle sur leur peau fauve.
+L'un des miens, qui est de la province d'Ouari renommée pour ses
+tatoueurs, a le corps littéralement couvert de dessins d'une étrangeté
+raffinée. Sur ses épaules, d'un bleu uniformément sombre, court une
+guirlande de pivoines d'un rose éclatant et d'un dessin exquis. Une dame
+en costume d'apparat occupe le milieu de son dos, et les vêtements
+brodés de cette singulière personne descendent le long de ses reins
+jusqu'à ses vigoureuses cuisses de coureur.
+
+ * * * * *
+
+Au bord d'un autre torrent nos djins s'arrêtent, légèrement essoufflés,
+et nous prient de descendre. Le chemin cesse d'être carrossable; il va
+falloir passer à gué sur des pierres et continuer à pied, par des
+sentiers qui tout à l'heure s'enfonceront dans la montagne et dans les
+bois.
+
+L'un d'eux reste là, préposé à la garde des chars; les autres nous
+suivent pour nous guider.
+
+Bientôt nous voilà grimpant, sous une ombre épaisse, parmi les rochers,
+les racines, les fougères, dans des petits sentiers de forêt. Quelque
+vieille idole de granit se dresse de loin en loin, rongée, moussue,
+informe, nous rappelant que nous sommes sur le chemin d'un sanctuaire...
+
+... Je me sens très incapable d'exprimer l'émotion de souvenir,
+inattendue, poignante, qui me vient tout à coup dans ces sentiers pleins
+d'ombre. Cette nuit verte sous des arbres immenses, ces fougères trop
+grandes, ces senteurs de mousses, et, en avant de moi, ces hommes dont
+la peau est d'une couleur de cuivre, tout cela brusquement me transporte
+à travers les années et les distances, en Océanie, dans les grands bois
+de Fata-hua, jadis familiers... En différents pays du monde, où j'ai
+promené ma vie depuis mon départ de l'_île délicieuse_, j'ai éprouvé
+déjà souvent de ces rappels douloureux, me frappant comme une lueur
+d'éclair et puis s'évanouissant aussitôt pour ne plus me laisser qu'une
+angoisse vague,--fugitive aussi...
+
+Mais le trouble qui se fait en dedans de moi-même, au souvenir de cet
+indicible charme polynésien, est localisé dans des couches profondes,
+antérieures peut-être à mon existence actuelle. Quand j'essaie d'en
+parler, je sens que je touche à un ordre de choses à peine
+compréhensibles, ténébreuses même pour moi...
+
+ * * * * *
+
+Plus loin, dans une région plus élevée de la montagne, nous pénétrons
+sous une futaie de cryptomérias (les cèdres japonais). Le feuillage de
+ceux-ci est grêle, rare et d'une nuance sombre; ils sont si pressés, si
+hauts, si minces, si droits, qu'on dirait d'un champ de roseaux
+gigantesques. Un torrent d'eau très froide coule à grand bruit sous son
+ombre, dans un lit de pierres grises.
+
+Enfin des marches apparaissent devant nous; puis un premier portique,
+déformé par les siècles, et nous entrons dans une sorte de cour,
+encaissée entre des rochers et remplie d'herbes folles, où sont des
+dieux monolithes, à haute coiffure, à visage taché de lichen, assis en
+rang comme pour tenir conseil.
+
+Un second portique vient après, en bois de cèdre, d'une forme compliquée
+et très cornue. A droite et à gauche, chacun dans sa cage grillée de
+fer, les deux gardiens inévitables de toutes les entrées de temple: le
+monstre bleu et le monstre rouge, essayant encore de menacer avec leurs
+vieux bras vermoulus, d'effrayer avec leurs vieux gestes de fureur. Ils
+sont criblés de prières sur papier mâché, que des pèlerins, en passant,
+leur ont jetées; ils en ont partout, sur le corps, sur la figure, dans
+les yeux, les rendant plus horribles à voir.
+
+La seconde cour, plus encaissée encore, a, comme la première, un aspect
+d'abandon, de ruine. C'est une sorte de préau solitaire et triste avec
+des dieux de granit, des tombes; on y entend, dès l'arrivée, le fracas
+d'une cascade invisible et comme un bouillonnement d'eau souterraine.
+Les fidèles ne viennent là qu'à certaines époques de l'année, et, entre
+deux pèlerinages, les herbes ont le loisir d'envahir les dalles. Il y
+pousse aussi des cycas longs et frêles, montant le plus haut possible
+leurs touffes de plumes vertes pour chercher le soleil. Et le temple se
+trouve au fond, surplombé par des roches verticales d'où pendent des
+lianes, des racines enchevêtrées comme des chevelures.
+
+En Chine, en Annam, au Japon, c'est l'usage de cacher ainsi des temples
+n'importe où, au milieu des bois, dans le demi-jour des vallées
+profondes comme des puits, même dans l'obscurité verdâtre des cavernes;
+ou bien de les jeter hardiment au-dessus des abîmes, de les percher sur
+les sommets désolés des plus hautes montagnes. Les hommes d'Extrême-Asie
+pensent que les dieux se complaisent en des sites singuliers et rares.
+
+ * * * * *
+
+L'entrée du sanctuaire est close, mais, à travers les barreaux à jour de
+la porte, on voit briller à l'intérieur quelques idoles dorées,
+tranquillement assises sur d'antiques sièges en laque rouge.
+
+Par elle-même, elle n'a rien de bien particulier, cette pagode; elle
+ressemble à toutes celles des campagnes japonaises; c'est un peu partout
+la même chose. Son étrangeté lui vient seulement du lieu qu'elle occupe:
+derrière elle, presque à la toucher, la vallée finit brusquement,
+fermée, bouchée par la montagne à pic, et, dans le recoin qui reste
+entre ses murs et les parois abruptes d'alentour, la cascade entendue
+tout à l'heure tombe avec son grand bruit éternel; il y a là une sorte
+de bassin sinistre, de gouffre d'enfer, où la gerbe d'eau lancée d'en
+haut dans le vide bouillonne et se tourmente, toute blanche d'écume
+entre des rochers noirs.
+
+ * * * * *
+
+Nos coureurs se jettent avidement dans ce bain glacé, et nagent, et
+plongent, avec des petits cris enfantins, en jouant sous cette douche
+énorme. Alors nous aussi, séduits pour les avoir regardés, nous quittons
+nos vêtements et nous faisons comme eux.
+
+ * * * * *
+
+Pendant que nous nous reposons après, sur les pierres du bord, vivifiés
+délicieusement par ce froid, nous recevons une visite inattendue: un
+pauvre vieux singe et sa pauvre vieille guenon (le bonze gardien et sa
+femme) sortent du temple, par une petite porte latérale, et viennent
+nous faire des révérences.
+
+Ils nous préparent, sur notre demande, une dînette à leur manière. Elle
+est composée de riz et de poissons imperceptibles, pêchés au vol dans la
+cascade. Ils nous la servent dans de fines tasses bleues, sur de gentils
+plateaux en laque,--et nous la partageons avec nos djins, assis tous
+ensemble devant le gouffre bruissant, dans la buée fraîche et les
+gouttelettes d'eau.
+
+--Comme nous sommes loin de chez nous! dit Yves, devenu rêveur
+subitement.
+
+Oh! oui, en effet; c'est certain; c'est même d'une telle évidence que sa
+réflexion, à première vue, semble avoir la profondeur de celles que M.
+La Palice faisait dans son temps. Mais je comprends qu'il m'ait exprimé
+ce sentiment-là, car, au même moment, je l'éprouvais comme lui. Il est
+incontestable qu'ici nous sommes beaucoup beaucoup plus loin de France
+que ce matin à bord de la _Triomphante_. Tant qu'on reste sur son propre
+navire, sur cette maison voyageuse qu'on a amenée avec soi, on est au
+milieu de figures et d'habitudes du pays, et tout cela fait illusion.
+Dans les grandes villes même,--comme Nagasaki par exemple,--où il y a du
+mouvement, des paquebots, des marins, on n'a pas bien la notion de ces
+distances infinies. Non, mais c'est dans le calme des lieux isolés,
+étranges comme celui-ci, et surtout c'est quand le soleil baisse comme à
+présent, qu'on se sent effroyablement loin du foyer.
+
+ * * * * *
+
+A peine une heure de repos et il faut repartir. Les djins ont pris une
+vigueur nouvelle dans cette eau si froide et ils filent encore plus
+vite, avec des bonds de chèvre, qui nous font sauter nous-mêmes dans nos
+chars.
+
+ * * * * *
+
+Traversé les mêmes plaines, les mêmes rizières, les mêmes torrents et
+les mêmes villages,--plus tristes, ainsi vus au crépuscule. Des milliers
+de crabes gris, sortis de leurs trous à la fraîcheur du soir, s'enfuient
+devant nous sur le chemin.
+
+Au pied de la dernière chaîne de montagnes, celle qui nous sépare de
+Nagasaki, il est nuit close et nous allumons nos lanternes.
+
+Nos coureurs, toujours nus, vont leur train rapide,--infatigables,
+s'excitant par des cris.
+
+La nuit est douce, tiède,--en haut très étoilée et en bas pleine de
+petits feux imperceptibles: vers luisants enfouis sous les hautes
+herbes, lucioles voltigeant dans les bambous comme des étincelles. Les
+cigales, naturellement, chantent un grand ensemble nocturne et leur
+bruit devient de plus en plus sonore à mesure que nous nous élevons dans
+les régions boisées qui entourent Nagasaki. Tous ces fouillis si verts,
+tous ces bois suspendus qui, dans le jour, étaient d'une si éclatante
+couleur, font à présent des masses d'un noir intense, les unes
+surplombant nos têtes, les autres perdues dans des profondeurs sous nos
+pieds.
+
+Souvent nous rencontrons des groupes de personnes en voyage, piétons
+modestes, ou gens de qualité dans des chars à djins; tous portent au
+bout de bâtonnets des lanternes de route, qui sont de gros ballons
+blancs ou rouges, peinturlurés de fleurs et d'oiseaux. C'est que le
+chemin où nous sommes sert de grande voie de communication avec
+l'intérieur de cette île Kiu-Siu, et, même la nuit, il est très
+fréquenté; au-dessus et au-dessous de nous, dans les lacets obscurs,
+nous voyons beaucoup de ces lumières multicolores trembloter parmi les
+branches d'arbre.
+
+ * * * * *
+
+Vers onze heures, halte au hasard, très haut sur la montagne, dans une
+maison de thé;--une auberge vieille et pauvre, à l'usage sans doute des
+hommes de peine, des porteurs. Les gens, à moitié endormis, rallument
+leurs petites lampes et leurs petits fourneaux pour nous faire du thé.
+
+Ils nous le servent sous la véranda, au grand air frais, dans
+l'obscurité bleuâtre, aux étoiles.
+
+Alors Yves est repris par ces impressions enfantines «d'éloignement du
+foyer» qu'il avait déjà eues là-bas, dans le gouffre noir où tombait la
+cascade: «Comme on est perdu ici», dit-il encore.--Et il calcule que le
+soleil, au moment où il nous quittait tout à l'heure, venait de se lever
+sur Trémeulé-en-Toulven,--et que c'est justement aujourd'hui le second
+dimanche de septembre, jour de ce grand pardon auquel nous assistions
+tous deux l'an dernier, dans les bois de chênes, au son des
+cornemuses... Que de choses encore ont changé et passé, depuis ce
+_pardon_ de l'année dernière...
+
+ * * * * *
+
+Il est plus de minuit quand nous sommes de retour à Nagasaki; mais comme
+il y avait fête religieuse à la pagode d'Osueva, les maisons-de-thés
+sont encore pleines de monde, et les rues éclairées.
+
+Là-haut, chez nous, Chrysanthème et Oyouki nous attendaient, étendues,
+légèrement endormies.
+
+Dans le bassin bleu, sur le toit de madame Prune, nous mettons à tremper
+une gerbe de fougères rares, cueillies dans la forêt, et puis nous nous
+endormons d'un lourd sommeil sous nos moustiquaires de gaze.
+
+
+
+
+LES FEMMES JAPONAISES
+
+
+Je pensais avoir tiré le trait final sur toute espèce de Japonerie,--et
+voici que je me suis laissé aller à promettre quelques mots sur ce
+mystérieux petit bibelot d'étagère qui est la femme japonaise. De
+nouveau donc je m'entoure de tout ce que peut aviver, jusqu'à l'illusion
+de la présence, mes souvenirs encore frais de là-bas: robes imprégnées
+de parfums nippons, vases, éventails, images et portraits. Portraits
+surtout, innombrables portraits étalés sur ma table de travail, figures
+rieuses de _mousmés_, connues ou non; petits yeux tirés aux tempes,
+petits yeux de chat... Et des toilettes et des poses!... Toutes les
+mièvreries, toutes les grâces cherchées et bizarres, se drapant dans les
+plis de longues tuniques ou s'abritant sous l'extravagant bariolage des
+ombrelles.--Et l'illusion désirée me vient si bien, qu'un murmure de
+petites voix me semble sortir de ces albums ouverts; autour de moi
+j'entends, dans le silence, comme des petits rires...
+
+ * * * * *
+
+Je ne crois pas qu'un homme de race européenne puisse écrire sur la
+femme japonaise rien d'absolument juste, s'il veut aller au delà des
+surfaces et des aspects. Un Japonais seul y parviendrait,--ou peut-être
+à la rigueur, un Chinois, car il y a des affinités d'âme incontestables
+entre ces deux peuples pourtant si différents;--et encore, si cette
+étude était fouillée un peu trop, nous ne la comprendrions plus; elle ne
+nous apprendrait rien, parce qu'elle nous échapperait par certain côté,
+qui serait précisément le côté profond et capital. La race jaune et la
+nôtre sont les deux pôles de l'espèce humaine; il y a des divergences
+extrêmes jusque dans nos façons de percevoir les objets extérieurs, et
+nos notions sur les choses essentielles sont souvent inverses. Nous ne
+pouvons jamais pénétrer complètement une intelligence japonaise ou
+chinoise; à un moment donné, avec un mystérieux effroi, nous nous
+sentons arrêtés par des barrières cérébrales infranchissables; ces
+gens-là sentent et pensent au rebours de nous-mêmes.
+
+Je resterai donc très superficiel dans ce que je vais dire, et j'aime
+mieux avouer franchement, dès le début, que je ne saurais faire plus...
+
+Bien laides, ces pauvres petites Japonaises! Je préfère poser cela
+brutalement d'abord, pour l'atténuer ensuite avec de la gentillesse
+mignarde, de la drôlerie gracieuse, d'adorables petites mains, et puis
+de la poudre de riz, du rose, de l'or sur les lèvres, toutes sortes
+d'artifices.
+
+Presque pas d'yeux, si peu que rien; deux minces fentes obliques,
+divergentes, au fond desquelles roulent des prunelles rusées ou
+câlines,--comme entre les paupières à peine ouvertes de ces chattes que
+fatigue le trop grand jour.
+
+Au-dessus de ces petits regards bridés,--mais très loin au-dessus, très
+haut perchés,--se dessinent les sourcils, aussi fins que des traits de
+pinceau et nullement retroussés, nullement parallèles aux yeux qu'ils
+accompagnent si mal; mais droits sur une même ligne, contrairement à ce
+qu'on est convenu de faire dans notre imagerie européenne chaque fois
+qu'il s'agit de représenter une Japonaise.
+
+Je crois que toute l'étrangeté particulière de ces petits visages de
+femmes tient dans cet arrangement de l'oeil, qui est général, et aussi
+dans le développement de la joue, qui s'enfle toujours jusqu'à la
+rondeur de poupée; du reste dans leurs peintures, les artistes de ce
+pays ne manquent jamais de reproduire, en les exagérant même jusqu'à
+l'invraisemblance, ces signes caractéristiques de leur race.
+
+Les autres traits sont beaucoup plus changeants, suivant les personnes
+d'abord, et surtout suivant les conditions sociales. Dans le peuple, les
+lèvres restent grosses, le nez aplati et court; dans la noblesse, la
+bouche s'amincit, le nez s'allonge et s'effile, se recourbe même
+quelquefois en fin bec d'aigle.
+
+Il n'est pas de pays où les types féminins soient aussi tranchés entre
+castes différentes. Des paysannes brunes, bronzées comme des Indiennes,
+bien prises dans leurs très petites tailles, potelées et musclées sous
+leurs éternelles robes de cotonnade bleue. Des citadines étiolées, vrais
+diminutifs de femmes, blanches et pâlottes comme de maladives
+Européennes, avec ce je ne sais quoi de creusé, de miné en-dessous des
+chairs, qui est l'indice des races trop vieilles. Toutes ces artisanes
+des grandes villes ont l'air d'avoir été usées héréditairement, usées
+avant la naissance par une trop longue continuité de travail et de
+tension d'esprit vers de minutieuses choses; on dirait que, sur leurs
+formes grêles, pèse toute la fatigue d'avoir constamment produit, depuis
+des siècles, ces millions de bibelots, ces innombrables petites oeuvres
+d'épuisante patience dont le Japon déborde. Et chez les princesses
+alors, l'affinement aristocratique, à force de remonter loin, arrive à
+former d'étonnantes petites personnes artificielles, aux mains et aux
+torses d'enfant, dont la figure peinte, plus blanche et plus rose qu'un
+bonbon frais, n'indique plus d'âge; leur sourire prend quelque chose de
+lointain comme celui des vieilles idoles; leurs yeux bridés ont une
+expression à la fois jeune et morte.
+
+ * * * * *
+
+A d'excessives hauteurs, au-dessus de toutes les Japonaises, l'invisible
+Impératrice, récemment encore, planait comme une déesse. Mais elle est
+descendue peu à peu de son empyrée, la souveraine; elle se montre à
+présent, elle reçoit, elle parle et même elle lunche, du bout de ses
+lèvres il est vrai. Elle a quitté ses camails magnifiques semés
+d'étranges blasons, sa large coiffure d'idole et ses éventails immenses;
+elle fait venir, hélas! de Paris ou de Londres, ses corsets, ses robes
+et ses chapeaux.
+
+Il y aura cinq années aux chrysanthèmes[1], pendant l'une des rares
+solennités où quelques privilégiés étaient admis en sa compagnie,
+j'avais eu l'honneur de la voir dans ses jardins. Elle était idéalement
+charmante, passant comme une fée au milieu de ses parterres, fleuris à
+profusion de fleurs tristes d'automne; puis venant s'asseoir sous son
+dais de crépon violet (la couleur impériale), dans la raideur hiératique
+de ses vêtements aux nuances de colibri. Tout l'appareil délicieusement
+bizarre dont elle s'entourait encore, lui donnait un charme de créature
+irréelle. Sur ses lèvres peintes, un sourire de commande, dédaigneux et
+vague. Son fin visage poudré gardait une expression impénétrable et,
+malgré la grâce de son accueil, on la sentait offensée de notre
+présence, que les usages nouveaux l'obligeaient à tolérer, elle,
+l'Impératrice sacrée, jadis invisible, comme un mythe religieux!
+
+ [1] Ceci est écrit en 1890.
+
+Fini tout cela, maintenant; rentrés pour jamais dans les armoires et
+dans les musées, les étonnantes robes aux formes millénaires et les
+larges éventails de rêve. Le nivellement moderne s'est opéré, d'un seul
+coup brusque, à cette cour du Mikado qui était restée jusqu'à nos jours
+plus murée qu'un cloître, et qui avait conservé, depuis les vieux âges,
+des rites, des costumes, des élégances immuables.
+
+Le mot d'ordre est venu d'en haut; un édit de l'Empereur a prescrit aux
+dames du palais de s'habiller comme leurs soeurs d'Europe; on a fait
+venir fiévreusement des étoffes, des modèles, des couturières, des
+chapeaux tout confectionnés. Les premiers essais d'ensemble de ces
+travestissements ont dû avoir lieu à huis clos, peut-être avec des
+regrets et des larmes, qui sait, mais plus probablement avec des rires.
+Et ensuite on a convié les étrangers à venir voir; on a organisé des
+garden-parties, des soirées dansantes, des concerts. Les dames nippones
+qui avaient eu la chance de voyager en Europe, dans les ambassades, ont
+donné le ton de cette étonnante comédie si vite apprise. Les premiers
+bals à l'européenne en plein Tokio ont été de vrais tours de force en
+singerie; on y a vu des jeunes filles, tout en mousseline blanche,
+gantées au-dessus du coude, minauder dans des chaises en tenant du bout
+des doigts leur carnet d'ivoire; puis, sur des airs d'opérette, polker
+et valser presque en mesure, malgré les terribles difficultés que
+devaient présenter à leurs oreilles tous nos rythmes inconnus. Les vins,
+les chocolats, les glaces ont circulé, et ces choses absolument
+nouvelles ont été prises sur les plateaux avec mille grâces, par des
+mains très fines. Il y a eu de discrets flirtages, des figures de
+cotillon et des soupers.
+
+Toute cette servile imitation, amusante certainement pour les étrangers
+qui passent, indique dans le fond, chez ce peuple, un manque de goût et
+même un manque absolu de dignité nationale; aucune race européenne ne
+consentirait à jeter ainsi aux orties, du jour au lendemain, ses
+traditions, ses usages et ses costumes, même pour obéir aux ordres
+formels d'un empereur.
+
+Dieu merci, la nouvelle mascarade féminine est encore localisée dans un
+cercle très restreint: à Tokio seulement, et rien qu'à la Cour et dans
+le monde officiel. Toutes ces petites personnes, princesses, duchesses
+ou marquises--(car les vieux titres japonais ont été aussi changés
+contre des équivalents d'Europe)--qui arrivaient presque à être
+charmantes dans leurs somptueux atours d'autrefois, sont franchement
+laides aujourd'hui, dans ces robes nouvelles qui accentuent pour nous
+l'excessive mièvrerie de leur taille, l'écrasement asiatique de leur
+profil et l'obliquité de leurs yeux. Distinguées, elles le sont
+généralement encore; bizarres, fagotées, ridicules tant qu'on voudra;
+mais communes, presque jamais; sous la gaucherie des nouvelles manières
+à peine sues, sous l'effort des nouvelles attitudes imposées par les
+corsets et les baleines, l'affinement aristocratique persiste
+toujours;--il est vrai, c'est tout ce qui leur reste pour charmer.
+
+ * * * * *
+
+Et c'est dans cette période de transition affolée que la grande dame
+japonaise se présente à nous. Le monde des princesses aux imperceptibles
+petits yeux morts, aux larges coiffures piquées d'extravagantes
+épingles, qui était resté jusqu'à ces dernières années si
+dédaigneusement impénétrable à nos regards d'Occident, vient tout à coup
+de nous être ouvert; par je ne sais quel revirement inexpliqué, ce monde
+qui semblait s'être momifié dans les vieux rites et les modes
+millénaires a secoué en un jour son immobilité mystérieuse. Mais c'est
+sous un aspect déconcertant que ces femmes nous apparaissent, habillées
+comme les plus modernes d'entre les nôtres et recevant avec mille grâces
+dans des essais de salons à l'européenne. Et il ne faut pas perdre de
+vue que tout ce qu'on nous montre là est factice, superficiel, arrangé à
+notre intention; derrière les visages de commande, nous ignorons
+absolument ce qui se passe; nous ne devons donc pas nous hâter de
+sourire et de déclarer insignifiantes ces singulières poupées aux
+profils plats. Après la représentation qui nous mystifie, elles quittent
+certainement leurs affreux fauteuils dorés, leurs appartements nouveaux
+du plus mauvais goût occidental, et--qui sait,--reprenant peut-être les
+somptueuses robes blasonnées du vieux temps, elles vont s'accroupir sur
+leurs nattes blanches, dans quelqu'un de ces petits compartiments
+démontables, à châssis de papier qui composent la traditionnelle maison
+japonaise; puis là, regardant de leurs yeux à peine ouverts les
+lointains des jardins mignards tout en arbres nains, en pièces d'eau et
+en rocailles, elles redeviennent elles-mêmes,--et nous n'y voyons plus
+rien. Comment sont-elles alors, dans ces coulisses de leur demeure, et à
+quoi rêvent-elles dans les coulisses encore plus murées de leur esprit?
+C'est ici que l'intrigante devinette se pose. Dans ces têtes pâlottes à
+longs cheveux droits, dans ces têtes d'étiolées étranges, il y a des
+petites cervelles pétries au rebours des nôtres par toute une hérédité
+de culture différente; il y a des notions inintelligibles pour nous, sur
+le mystère du monde, sur la religion et sur la mort.
+
+Ces femmes composeraient-elles toujours, comme au vieux temps, des
+poésies d'une mélancolie exquise sur les fleurs, sur les fraîches
+rivières et l'ombre des bois? Ressembleraient-elles à leurs grand'mères,
+héroïnes des poèmes et des chevaleresques légendes, qui plaçaient si
+haut le point d'honneur, si haut l'idéal d'amour?... Je ne sais; mais je
+crois qu'il serait étourdi de les juger d'après l'éternelle niaiserie
+souriante qu'elles nous montrent; j'ai surpris d'ailleurs plus d'une
+fois des expressions intenses sur ces visages de femme; sur celui de
+l'Impératrice entre autres, je me rappelle avoir vu, à deux ou trois
+reprises, passer comme des éclairs; ses jolies lèvres peintes au carmin
+frémissaient, tandis que se pinçait encore davantage son petit nez en
+bec d'aigle.
+
+ * * * * *
+
+La femme comme il faut, non encore européanisée, se retrouve encore,
+loin de Tokio, loin de la Cour, dans les autres villes de l'Empire. Elle
+n'a pas quitté ses anciens atours, celle-ci; on la rencontre en chaise à
+porteurs ou en petite voiture à bras, toujours très simplement habillée
+pour la rue; elle porte, l'une par-dessus l'autre, trois ou quatre robes
+unies, en soie mate et légère, de couleur sombre ou neutre; au milieu de
+son dos, une petite rosace blanche discrètement brodée représente le
+blason de sa noble famille; ses cheveux lissés avec une invraisemblable
+perfection, sont piqués d'épingles d'écaille sans un brillant, sans une
+dorure; lorsqu'elle est âgée et strictement fidèle aux modes du passé,
+ses sourcils sont rasés et ses dents recouvertes d'une couche de laque
+noire. Elle est plus fuyante, plus difficile à apprivoiser que la
+bourgeoise ordinaire; si cependant on force la représentation, on
+obtient d'elle quelque petit rire aimable, quelque révérence
+accompagnant une banalité polie;--puis c'est tout.
+
+Et en somme, on la connaît presque autant, après cette simple rencontre,
+que les autres, les élégantes des nouvelles couches, avec lesquelles on
+a dansé un cotillon ou une valse de Strauss dans un bal de ministère. Le
+plus sage donc, s'il s'agit de définir la grande dame japonaise, est
+encore de la déclarer énigmatique.
+
+Les bourgeoises, les marchandes, les artisanes, on les voit partout si
+librement, leur intimité est si vite conquise, que, sans les connaître
+au fond de l'âme, on peut essayer d'en dire plus long sur leur compte.
+De ces mille petites personnes, rencontrées n'importe où, dans les
+maisons-de-thé, les théâtres, les pagodes, l'impression d'ensemble qui
+me reste manque absolument de sérieux. Il me vient, dès que j'y repense,
+un involontaire sourire.
+
+Etonnantes figurines, que je revois agitées, empressées, un peu
+simiesques, évoluant avec de continuelles révérences à l'égard de tout
+le monde, au milieu de minuscules bibelots de poupée, dans des
+appartements grands comme la main, dont les parois de papier
+s'enfonceraient au plus léger coup de poing. Femmes en miniature, à la
+fois enfantines et vieillottes, dont l'excessive grâce se manière et
+minaude jusqu'à la grimace; dont l'éternel rire, contagieux sans gaieté,
+est irrésistible comme un chatouillement, et produit à la longue la même
+agaçante lassitude. Elles rient par excès d'amabilité ou par habitude
+acquise; elles rient au milieu des circonstances les plus graves de la
+vie; elles rient dans les temples et aux funérailles.
+
+Très petites créatures, vivant au milieu de très petits objets aussi
+maniérés et légers qu'elles-mêmes. Leurs ustensiles de ménage, en fine
+porcelaine ou en mince métal, sont comme des jouets d'enfant; leurs
+tasses, leurs théières sont liliputiennes, et leurs éternelles pipes se
+remplissent, jusqu'au bord, d'une seule demi-pincée de tabac fin, très
+fin, prise du bout de leurs élégants petits doigts.
+
+Jamais assises, mais accroupies tout le jour par terre, sur des nattes
+d'une immaculée blancheur, elles accomplissent, dans cette pose
+invariable presque tous les actes de leur vie; par terre se font leurs
+dînettes, servies dans une microscopique vaisselle et mangées
+délicatement à l'aide de bâtonnets; par terre, derrière de frêles écrans
+qui les cachent à peine, et entourées d'un déballage de petits
+instruments drôles, de petites boîtes à poudre, de petits pots, elles
+procèdent à leur toilette, devant des miroirs pour rire; par terre,
+elles travaillent, cousent, brodent, jouent de leur guitare au long
+manche, rêvent à d'insaisissables choses, ou adressent à leurs
+incompréhensibles dieux les longues prières des matins et des soirs.
+
+Les maisonnettes qu'elles habitent sont, il va sans dire, aussi soignées
+et maniérées qu'elles-mêmes; presque toujours truquées, à cloisons
+démontables, à tiroirs, à glissières, avec des compartiments de toutes
+formes et d'étonnants petits placards. Tout cela d'une propreté
+minutieuse, même chez les plus humbles; et tout cela d'une apparente
+simplicité, surtout chez les plus riches. Seul l'autel des ancêtres, où
+des baguettes d'encens brûlent, est un peu doré, laqué, garni, comme une
+pagode, de potiches et de lanternes; partout ailleurs, une nudité
+voulue, une nudité d'autant plus complète et plus blanche que
+l'habitation est plus élégante. Jamais de tentures brodées nulle part;
+quelquefois seulement des portières transparentes, faites de perles et
+de roseaux enfilés. Jamais de meubles non plus; c'est par terre ou sur
+des petits socles en laque que se posent les objets usuels ou les vases
+de fleurs. La maîtresse de maison fait consister le luxe de son
+intérieur dans l'excès même de cette propreté dont je parlais plus haut
+et qui est une des qualités incontestables du peuple japonais. Il est
+partout d'usage de se déchausser avant d'entrer dans une maison, et rien
+n'égale la blancheur de ces nattes sur lesquelles on ne se promène
+jamais qu'en fines chaussettes à orteil séparé, la blancheur de ces
+papiers unis qui recouvrent les plafonds et les murs. Les boiseries
+elles-mêmes sont blanches, ni peintes ni vernies, gardant pour tout
+ornement, chez les vraies femmes de goût, leurs imperceptibles veinures
+de sapin neuf. Et j'ai vu plus d'une belle dame surveiller elle-même ses
+comiques petites servantes pendant qu'elles savonnaient à outrance ces
+boiseries-là, pour leur donner un air d'être toutes fraîches, un air
+d'être à peine sorties du rabot des menuisiers.
+
+Dans nos pays, si l'on parle de femmes japonaises, on se représente
+aussitôt des personnes vêtues de ces robes éclatantes comme celles
+qu'elles nous envoient; des robes aux nuances tendres et sans nom,
+brodées de longues fleurs, de grandes chimères et de fantastiques
+oiseaux. Eh bien, non, ces robes-là sont réservées pour le théâtre, ou
+pour une certaine classe innommable de femmes qui vivent dans un
+quartier spécial et dont il m'est interdit de parler ici. Les Japonaises
+s'habillent toutes de nuances foncées; elles portent beaucoup d'étoffes
+de coton ou de laine, le plus souvent unies, ou bien semées de frêles
+petits dessins nuageux, dont les teintes également sombres diffèrent à
+peine des fonds. Et le bleu marine est la nuance générale, très
+dominante,--tellement qu'une foule féminine, même en habits de fête,
+forme de loin un amas d'un bleu noir, un grouillement de même couleur,
+où tranchent seulement çà et là quelques rouges éclatants, quelques
+teintes fraîches portées par de toutes petites filles ou par des bébés.
+
+Ces robes, leur forme est connue; dans dans toutes les images dont le
+Japon nous inonde, on les a vues peintes ou dessinées. Leur manches
+larges et flottantes laissent libres les bras, un peu ambrés, qui sont
+généralement bien faits et que terminent des mains toujours jolies. Les
+toilettes se complètent de ces larges ceintures appelées _obi_, qui sont
+d'ordinaire en soie magnifique et dont les coques régulières, formant
+comme un papillon monstre au bas des petits dos frêles, donnent une
+grâce si particulière et si cherchée aux silhouettes des femmes. Nos
+ombrelles, en soie de couleur neutre, commencent à remplacer, pour
+certaines élégantes, les charmants parasols peinturlurés d'autrefois,
+sur lesquels, parmi des fleurs et des oiseaux, étaient souvent écrites
+de suaves pensées, dues à des poètes anciens. Quant à nos chaussures,
+elles ne sont adoptées encore qu'à Tokio, dans le très grand monde
+officiel; partout ailleurs on porte la sandale antique, qui s'attache
+entre le pouce et les menus doigts, et qui se dépose dans les
+vestibules, comme chez nous les cannes et les chapeaux, qui encombre
+l'entrée des maisons-de-thé à la mode, qui s'entasse en couches pressées
+sur les marches extérieures des pagodes les jours de grandes prières.
+Par les temps de pluie, on ajoute à ses sandales, pour les courses de
+rue, des socques à très hauts patins de bois qui sonnent bruyamment sur
+les pavés, tandis que les robes se troussent, et qui feraient tomber
+n'importe quelle Européenne dès le second pas. Ces dames marchent les
+talons en dehors, ce qui est une chose de mode, et les reins légèrement
+courbés en avant, ce qui leur vient sans doute d'un abus héréditaire de
+révérences.
+
+Leur coiffure est aussi connue du monde entier; en deux ou trois coups
+de pinceau les peintres japonais savent la reproduire sous tous ses
+aspects ou la caricaturer avec un rare bonheur. Mais ce qu'on ignore
+sans doute, c'est que les femmes, même soignées et coquettes, ne se font
+peigner que deux ou trois fois par semaine; leurs chignons, leurs
+bandeaux sont si solidement établis par les spécialistes du genre,
+qu'ils durent au besoin plusieurs jours sans perdre leur éclat lisse et
+lustré. Il est vrai que, pour ne point déranger ces édifices pendant le
+sommeil des nuits, les dames dorment toujours sur le dos, sans oreiller,
+la tête dans le vide, soutenue par une sorte de petit chevalet en laque
+qui emboîte la nuque. C'est par terre qu'elles couchent, j'avais oublié
+de le dire, sur des matelas ouatés si minces, si minces, qu'on les
+prendrait chez nous pour des couvre-pieds; du reste, pour dormir, elles
+sont toujours très chastement vêtues de longues robes de nuit
+invariablement bleues;--et des petites lampes discrètes, voilées sous
+des châssis de papier, veillent sans cesse sur leurs rêves, afin
+d'éloigner les méchants esprits de ténèbres qui, autour des maisonnettes
+de bois léger, pourraient flotter dans l'air.
+
+ * * * * *
+
+Au Japon, les femmes du peuple et de la basse bourgeoisie participent à
+peu près à tous les travaux des hommes. Elles s'entendent aux affaires
+et aux marchandages; elles cultivent la terre, elles vendent; elles sont
+ouvrières dans les fabriques,--ou même portefaix.
+
+Dans leur première jeunesse, si elles sont jolies, elles quittent
+souvent le toit paternel pour entrer, comme petites soubrettes rieuses
+et attirantes, dans les maisons-de-thé et les auberges. Elles vont là
+grossir pour un temps le nombre de ces milliers de _mousmés_ destinées à
+servir et à égayer les premiers venus, dans tous les lieux où l'on se
+repose, où l'on boit et où l'on s'amuse. Il semble vraiment que, sans la
+_mousmé_, le Japon n'aurait plus sa raison d'être. La _mousmé_ est
+innombrable, elle est légion, et, pour un peu, on croirait qu'il n'en
+existe qu'une seule, multipliée à l'infini, avec son invariable robe
+bleue ouverte très bas sur la poitrine, avec son même petit rire, avec
+ses mêmes petites mines et coquetteries, et toujours aussi gaie, aussi
+disposée à tous les jeux. Non seulement la _mousmé_ abonde dans les
+villes, derrière les minces carreaux de papier des restaurants et des
+hôtelleries; mais même en pleine campagne, chaque fois qu'un site
+particulièrement joli se présente, on est sûr d'y voir surgir une
+maison-de-thé ingénieusement campée sous des arbres et, si l'on entre,
+c'est encore la _mousmé_ qui apparaît, pas plus naïve aux champs que
+dans les grandes rues de Nagasaki ou de Tokio, toujours souriante,
+toujours pareille. Malgré son manque absolu de beauté, la _mousmé_ est
+souvent très gentille, parce qu'elle est très joyeuse et très jeune; un
+peu vieillie, elle ne serait plus supportable; sa grâce éphémère
+tournerait tout de suite à la grimace de singe.--Mais elle se retire en
+général avant sa vingtième année, rentre dans sa famille et trouve un
+mari--d'avance résigné à fermer les yeux sur tous les petits romans
+qu'elle a plus ou moins ébauchés jadis... Au Japon du reste, rien ne
+tire à conséquence; rien n'est bien sérieux, ni dans le passé,--ni, à la
+rigueur, dans le présent... Et il y a une telle drôlerie jetée sur
+toutes choses, une si amusante bonhomie chez tout le monde, qu'on s'y
+sent beaucoup moins choqué qu'ailleurs par les actes les plus
+inadmissibles. A la rouerie savante de ces très petites personnes, se
+mêle je ne sais quelle inconscience enfantine qui les fait excuser avec
+un sourire et qui leur prêterait presque un charme...
+
+Elles n'ont même pas nos idées élémentaires sur l'inconvenance de se
+montrer dévêtu; elles s'habillent parce que c'est plus joli, parce que
+cela drape mieux, et aussi parce que cela tient chaud l'hiver. Mais dans
+les circonstances où il faut quitter sa robe,--au bain par
+exemple,--elles ne s'en trouvent pas outre mesure gênées.
+Irréprochablement propres, elles se baignent beaucoup, mais sans le
+moindre mystère; à Nagasaki,--ville bien moins européanisée que Yokohama
+ou Kobé, les grandes cuves rondes qui leur servent de baignoires sont
+apportées n'importent où, dans les jardinets, à la vue des voisins avec
+lesquels on fait la causette pendant l'opération; ou bien, pour les
+marchandes, dans leurs boutiques même, sans que la porte en soit pour
+cela fermée aux acheteurs.
+
+Et cependant il serait inexact de les croire dénuées de tout sens moral,
+même de toute fidélité à leur époux: il y a là encore un tas de choses
+que nous ne comprenons pas, un tas de nuances très difficiles à saisir,
+surtout très scabreuses à toucher... Voilà! on m'a demandé d'écrire sur
+les Japonaises des choses qui puissent être lues par tout le monde, et
+je suis obligé alors de laisser absolument de côté la question de leurs
+moeurs.
+
+Il est certain pourtant qu'elles ont le sentiment de la famille, l'amour
+attendri de leurs enfants, et le respect excessif de leurs ancêtres
+vivants ou morts. Elles sont des mères, des grand'mères adorables; on
+aime voir les soins touchants et doux qu'elles donnent aux petits, même
+dans le plus bas peuple; l'intelligence pleine d'amour avec laquelle
+elles savent les amuser, leur inventer d'étonnants jouets.
+
+Et avec quel art parfait, avec quelle intuition de la drôlerie
+enfantine, quelle connaissance profonde de ce qui sied aux minois très
+jeunes, elles les habillent de petites robes délicieusement saugrenues,
+les coiffent de chignons impayables, en font des bébés d'un comique
+exquis!
+
+Elles sont même d'adorables _soeurs_ aînées; on les voit presque toutes,
+petites filles de huit ou dix ans, aller très loin, à la promenade, aux
+jeux, portant sur le dos, dans une bande d'étoffe nouée autour des
+reins, un frère à peine sevré, qu'elles amusent avec la plus gentille
+tendresse.
+
+Et, dans un autre ordre d'idées, j'ai connu deux soeurs, orphelines
+pauvres, qui pour subvenir en commun à l'éducation très soignée d'un
+jeune frère, gloire de leur famille, avaient épousé morganatiquement le
+même vieux richard et se privaient, en faveur de l'étudiant, de tout
+confort personnel dans la vie.
+
+ * * * * *
+
+Je ne sais si elles sont absolument bonnes, mais au moins elles ne sont
+pas méchantes, ni grossières, ni querelleuses. Leur politesse ne peut
+manquer du reste d'être inaltérable: la langue japonaise ne possède pas
+un seul mot injurieux et, dans le monde des marchandes de poissons ou
+des portefaix, les formules les plus régence sont d'usage.
+
+J'ai vu deux vieilles pauvresses qui ramassaient sur la grève du charbon
+rejeté par les navires, faire entre elles des cérémonies sans fin, à qui
+ne prendrait pas tel ou tel morceau en litige, et puis s'adresser des
+révérences, des compliments inouis, avec des airs de marquises ancien
+régime.
+
+Malgré leur très réelle frivolité et la niaiserie de leur perpétuel
+rire, malgré leur air de poupée à ressort, il serait inexact aussi de
+leur refuser toute élévation d'idées; elles ont le sentiment de la
+poésie des choses, de la grande âme vague de la nature, du charme des
+fleurs, des forêts, des silences, des rayons de lune... Elles disent ces
+choses en vers en peu maniérés, qui ont la grâce de ces feuillages ou de
+ces roseaux, à la fois très naturels et très invraisemblables, peints
+sur les soies et sur les laques. Somme toute, elles sont comme les
+objets d'art de leurs pays, bibelots d'un raffinement extrême, mais
+qu'il est prudent de trier avant de les rapporter en Europe, de peur que
+quelque obscénité ne s'y cache derrière une tige de bambou ou sous une
+cigogne sacrée. On pourrait les comparer aussi à ces éventails japonais
+qui, ouverts de droite à gauche, représentent les plus suaves branches
+de fleurs; puis qui changent et se couvrent des plus révoltantes
+indécences si on les ouvre en sens inverse, de gauche à droite.
+
+ * * * * *
+
+Leur musique, qui les passionne, est pour nous étrange et lointaine
+comme leur âme. Quand des jeunes filles se réunissent le soir, pour
+chanter et jouer de leurs longues guitares, nous ressentons, après le
+premier sourire étonné, l'impression de quelque chose de très inconnu et
+de très mystérieux, que les années d'acclimatement intellectuel
+n'arriveraient pas à nous faire complètement saisir.
+
+ * * * * *
+
+Leur religion doit sembler bien compliquée et confuse à leurs petites
+cervelles légères, quand déjà les plus savants prêtres de leur pays se
+perdent dans les cosmogonies, les symboles, les métamorphoses de dieux,
+dans le chaos millénaire, sur lequel le bouddhisme indien est venu si
+étrangement se greffer sans rien détruire.
+
+Leur culte le plus sérieux semble être celui des ancêtres défunts; ces
+sortes de Mânes ou de Dieux Lares ont, dans chaque famille, un autel
+parfumé, devant lequel on prie longuement matin et soir,--sans cependant
+croire absolument à l'immortalité de l'âme et à la persistance du moi
+humain comme l'entendent nos religions occidentales. Leurs morts,
+presque inconscients eux-mêmes de leur propre survivance d'esprits,
+flottent dans une sorte d'état neutre, entre l'existence aérienne et le
+non-être. Autour de ces très vieilles maisonnettes de bois et de papier,
+qui ont vu se succéder plusieurs générations pieuses et où l'autel des
+aïeux s'est noirci à la fumée de l'encens, il se forme à la longue, dans
+l'air, un ensemble impersonnel d'âmes antérieures; quelque chose comme
+un _fluide ancestral_, qui plane et veille sur les vivants.--Ici encore,
+nous ne comprenons pas jusqu'au bout, et il faut nous arrêter en pleine
+obscurité, devant des barrières intellectuelles que nous ne franchirons
+jamais.
+
+Aux contresens religieux qui nous déroutent, viennent s'ajouter des
+superstitions vieilles comme le monde, les plus étranges et les plus
+sombres, effroyables à entendre conter les soirs. Des êtres, moitié
+dieux moitié fantômes, hantent les ténèbres des nuits; aux carrefours
+des bois, se tiennent d'antiques idoles douées de pouvoirs singuliers;
+il y a des pierres miraculeuses au fond des forêts...
+
+Et, pour avoir une idée approchée des croyances de ces femmes aux petits
+yeux obliques, il faut brouiller en chaos tout ce que je viens de dire;
+puis essayer de le transporter dans des cervelles légères, que le rire
+détourne le plus souvent de penser à la mort, et qui semblent par
+instant avoir l'irréflexion des oiseaux.
+
+ * * * * *
+
+Avec cela, assidues à tous les pèlerinages,--qui sont continuels,--à
+toutes les cérémonies, à toutes les fêtes dans les temples.
+
+Pendant la belle saison, c'est dans des pagodes délicieusement situées
+en pleine campagne qu'elles se rendent en troupe souriante, deux ou
+trois fois par mois, de tous les coins du pays, couvrant les petites
+routes, les petits ponts, du défilé incessant de leurs robes bleu marine
+et de leurs larges coques de cheveux bien noirs.
+
+Dans les grandes villes, presque tous les soirs d'été, il y a pèlerinage
+à un sanctuaire ou à un autre,--quelquefois en l'honneur d'un dieu si
+antique que personne ne se rappelle exactement son rôle dans le monde.
+
+Après les affaires de toutes sortes, les marchandages, les brocantages,
+quand les innombrables petits métiers cessent leur bruit monotone, quand
+les myriades de maisonnettes et de boutiques commencent à fermer leurs
+panneaux légers, les femmes se parent, ornent leurs cheveux de leurs
+plus extravagantes épingles, et se mettent en route, tenant en main, au
+bout de bâtonnets flexibles, de grosses lanternes peinturlurées. Les
+rues se remplissent du flot de leurs petites personnes, dames ou
+_mousmés_, qui marchent lentement, en sandales, échangeant entre elles
+des révérences charmantes. Avec un murmure immense d'éventails agités,
+de soies frôlées et de babillages rieurs, au crépuscule, au clair de
+lune ou dans la nuit étoilée, elles montent à la pagode,--où les
+attendent des dieux gigantesques aux masques horribles, à demi cachés
+derrière des grilles d'or, dans l'incroyable magnificence des
+sanctuaires. Elles jettent des pièces de monnaie aux prêtres; elles
+prient prosternées, en battant des mains à petits coups secs--clac,
+clac--comme si leurs doigts étaient de bois. Surtout elles jasent, se
+retournent, pensent à autre chose, essayent de se dérober par le rire à
+l'effroi du surnaturel...
+
+ * * * * *
+
+La paysanne, été comme hiver, vêtue de sa même robe de coton bleu, est
+de loin, à peine différente du paysan son époux--qui porte chignon comme
+elle et robe de même couleur; la paysanne que l'on voit journellement
+courbée au travail, dans les champs de thé ou dans la boue liquide des
+rizières, coiffée d'un grossier chapeau les jours où le soleil brûle, et
+la tête complètement enveloppée, dès que souffle la bise, d'un affreux
+cache-nez toujours bleu, qui ne laisse paraître que ses yeux en amande;
+la toute petite et drôlette paysanne japonaise, n'importe où on aille la
+chercher, même dans les recoins les plus perdus des campagnes du centre,
+est incontestablement beaucoup plus affinée que notre paysanne
+d'Occident; elle a de jolies mains, de jolis pieds délicats; un rien
+suffirait à la transformer, à en faire une dame de potiche ou d'écran
+très présentable, et pour ce qui est des grâces maniérées, des
+minauderies de tout genre, bien peu de chose resterait à lui apprendre.
+
+La paysanne japonaise entretient presque toujours un gentil jardinet
+autour de sa vieille maisonnette de bois, dont l'intérieur, garni de
+nattes blanches, est de la plus minutieuse propreté. Les ustensiles de
+son ménage, ses petites tasses, ses petits pots, ses petits plats, au
+lieu d'être en grosse faïence à fleurs criardes, comme chez nous, sont
+en transparente porcelaine, ornée de ces peintures fines et légères qui
+témoignent à elles seules d'une longue hérédité d'art. Elle arrange avec
+un goût original l'autel de ses modestes ancêtres; enfin elle sait
+composer, dans des vases, avec les moindres branches de verdure ou les
+moindres brins d'herbe, des sveltes bouquets que les plus artistes
+d'entre nos femmes seraient à peine capables de faire.
+
+Peut-être est-elle plus honnête que sa soeur des villes, et de moeurs
+plus régulières,--à notre point de vue européen s'entend; elle est aussi
+plus réservée vis-à-vis des étrangers, plus craintive, avec un fond de
+méfiance et d'hostilité contre ces hôtes intrus, malgré son aimable
+accueil et ses sourires.
+
+Dans les villages du Japon intérieur, loin des récents chemins de fer et
+de toutes les modernes importations, dans les lieux où l'immobilité
+millénaire de ce pays n'a pas été troublée, la paysanne doit être très
+peu différente de ce qu'était, il y a plusieurs siècles, son aïeule la
+plus lointaine, dont l'âme, évanouie dans le temps, a même cessé de
+planer au-dessus de l'autel familial. Aux époques dites «barbares» de
+notre histoire occidentale, où nos arrière-grand'mères gardaient encore
+quelque chose de la belle et farouche rudesse primitive,--il y avait
+sans doute déjà là-bas, dans ces îles à l'orient du monde antique, ces
+mêmes petites paysannes jolies et mignardes, et aussi ces mêmes petites
+dames des villes, très civilisées, aux révérences adorables...
+
+ * * * * *
+
+En somme, si les Japonaises de toutes les classes sociales sont mièvres
+d'esprit et de corps, artificielles et précieuses avec je ne sais quoi
+de travaillé et de déjà vieillot dans l'âme dès le commencement de la
+vie, c'est peut-être parce que leur race est demeurée pendant trop de
+siècles séparée des autres variétés humaines, vivant de son propre fonds
+et jamais renouvelée. Il serait injuste de leur en vouloir de cela,
+ainsi que de leur laideur sans yeux; et il faut au contraire leur savoir
+gré d'être aimables, gracieuses, gaies; d'avoir fait du Japon le pays
+des ingénieuses et drolatiques petites choses,--le pays des gentillesses
+et du rire...
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ CARMEN SYLVA 1
+ L'EXILÉE 33
+ CONSTANTINOPLE EN 1890 113
+ CHARMEURS DE SERPENTS 193
+ UNE PAGE OUBLIÉE DE MADAME CHRYSANTHÈME 199
+ FEMMES JAPONAISES 225
+
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--19585-6-10.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'exilée, by Pierre Loti
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41100 ***
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-The Project Gutenberg EBook of L'exilée, by Pierre Loti
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-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: L'exilée
-
-Author: Pierre Loti
-
-Release Date: October 18, 2012 [EBook #41100]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXILÉE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
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-
-PIERRE LOTI
-
-DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
-L'EXILÉE
-
-[Marque d'imprimeur: C L]
-
-PARIS
-
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
-3, RUE AUBER, 3
-
-
-
-
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-Format grand in-18.
-
- AU MAROC 1 vol.
- AZIYADÉ 1 --
- LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 --
- LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 --
- LES DÉSENCHANTÉES 1 --
- LE DÉSERT 1 --
- L'EXILÉE 1 --
- FANTÔME D'ORIENT 1 --
- FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 --
- FLEURS D'ENNUI 1 --
- LA GALILÉE 1 --
- L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 --
- JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
- JÉRUSALEM 1 --
- LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 --
- MADAME CHRYSANTHÈME 1 --
- LE MARIAGE DE LOTI 1 --
- MATELOT 1 --
- MON FRÈRE YVES 1 --
- LA MORT DE PHILAE 1 --
- PAGES CHOISIES 1 --
- PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --
- PROPOS D'EXIL 1 --
- RAMUNTCHO 1 --
- RAMUNTCHO, pièce 1 --
- REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 --
- LE ROMAN D'UN ENFANT 1 --
- LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
- LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 --
- VERS ISPAHAN 1 --
-
-Format in-8º cavalier.
-
- OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à X 10 vol.
-
-_Éditions illustrées._
-
- PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8º jésus, illustré de
- nombreuses compositions de E. RUDAUX 1 vol.
-
- LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier,
- illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT 1 --
-
- LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations
- de l'auteur et de A. ROBAUDI 1 --
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y
-compris la Hollande.
-
-
-
-
-CARMEN SYLVA
-
- Novembre 1887.
-
-
-Au courant de ma vie errante, il m'est arrivé une fois de m'arrêter dans
-un château enchanté, chez une fée.
-
-Le son lointain du cor dans les bois a le pouvoir de faire revivre pour
-moi les moindres souvenirs de ce séjour.
-
-C'est que le château de la fée était situé au milieu d'une forêt
-profonde dans laquelle on entendait constamment des trompettes
-militaires au timbre grave se répondre comme de très loin. Ces sonneries
-étrangères, inconnues, avaient une mélancolie à part, semblaient des
-appels magiques, dans l'air sonore qu'on respirait là,--l'air
-silencieux, vif et pur des cimes...
-
-La musique a pour moi une puissance évocatrice complète; des lambeaux de
-mélodie ont conservé, à travers le temps, le don de me rappeler mieux
-que toutes les images certains lieux de la terre, certaines figures qui
-ont traversé mon existence.
-
-Donc, quand j'entends au loin des trompes sonner, je revois tout à coup,
-aussi nettement que si j'y étais encore, un boudoir royal (car la fée
-dont je parle est en même temps une reine), donnant par de hautes
-fenêtres gothiques sur un infini de sapins verts serrés les uns aux
-autres comme dans les forêts primitives. Le boudoir, encombré de choses
-précieuses, est d'une magnificence un peu sombre, dans des teintes sans
-nom, des grenats atténués tournant au fauve, des ors obscurcis, des
-nuances de feu qui s'éteint; il y a des galeries comme de petits balcons
-intérieurs, il y a de grandes draperies lourdes masquant des recoins
-mystérieux dans des tourelles... Et la fée me réapparaît là, vêtue de
-blanc, avec un long voile; elle est assise devant un chevalet et peint
-sur parchemin, d'un pinceau léger et facile, de merveilleuses
-enluminures archaïques où les ors dominent tout, à la manière byzantine:
-un travail de reine du temps passé, commencé depuis trois années, un
-missel sans prix, destiné à une cathédrale.
-
-Le costume blanc de la fée est de forme orientale, tissé et lamé
-d'argent. Mais le visage, qui s'encadre sous les plis transparents du
-voile, a ce je ne sais quoi d'adouci, de nuageux qui n'appartient qu'aux
-races affinées du Nord. Et pourtant il règne dans tout l'ensemble une si
-parfaite harmonie qu'on dirait ce costume inventé précisément pour la
-fée qui le porte.--Pour cette fée qui a écrit elle-même quelque part:
-«La toilette n'est pas une chose indifférente. Elle fait de vous un
-objet d'art animé, _à condition que vous soyez la parure de votre
-parure_.»
-
-Avec quels mots décrire les traits de cette reine? Comme la chose est
-délicate et difficile! Il semble que les expressions ordinaires, qu'on
-emploierait en parlant d'une autre, deviennent tout de suite
-irrévérencieuses, tant le respect s'impose dès qu'il s'agit d'elle.
-L'éternelle jeunesse est dans son sourire, elle est sur ses joues d'un
-inaltérable velouté rose; elle brille sur ses belles dents, claires
-comme de la porcelaine. Mais ses magnifiques cheveux, que l'on voit à
-travers le voile semé de paillettes argentées, sont presque blancs!...
-«Les cheveux blancs, a-t-elle écrit dans ses _Pensées_, sont les pointes
-d'écume qui couvrent la mer après la tempête.»
-
-Et comment exprimer le charme unique de son regard, de ses yeux gris
-limpides, un peu enfoncés dans l'ombre sous le front large et pur:
-charme de suprême intelligence, charme d'infinie profondeur, de discrète
-et sympathique pénétration, de souffrance habituelle et d'immense pitié!
-Très changeante est l'expression de ce visage, bien que le sourire y
-soit presque à demeure.--«Cela fait partie de notre rôle à nous, me
-dit-elle un jour, de constamment sourire comme les idoles.»--Mais ce
-sourire de reine a bien des nuances diverses; quelquefois c'est tout à
-coup de la gaieté fraîche, presque enfantine; très souvent c'est un
-sourire de mélancolie résignée,--par instants même, de tristesse sans
-bornes.
-
-Des chagrins qui ont blanchi les cheveux de cette souveraine, il en est
-un que je sais,--que je puis mieux que personne comprendre,--et qu'il
-m'est permis de dire: au milieu du grand jardin d'une résidence royale,
-on m'a conduit par son ordre au tombeau d'une petite princesse qui lui
-ressemblait, qui avait hérité de ses traits et de son beau front large.
-
-Sur le tombeau, j'ai lu ce passage de l'Evangile: «Ne pleurez pas, elle
-n'est pas morte, elle dort.» Et en effet, la petite statue couchée
-semble dormir paisiblement dans sa robe de marbre.
-
-«Ne pleurez pas.» Pourtant la mère de la petite endormie pleure encore,
-pleure amèrement son enfant unique. Et voici une phrase d'elle qui
-souvent me revient à la mémoire, comme si une voix la redisait en dedans
-de moi-même avec une lenteur funèbre: «Une maison sans enfant est une
-cloche sans battant; le son qui dort serait bien beau peut-être, si
-quelque chose pouvait le réveiller.»
-
-Oh! comme je me rappelle les moindres instants de ces causeries exquises
-dans ce boudoir sombre, avec cette reine vêtue de blanc.--Au
-commencement de ces notes, j'ai dit une fée. C'était une manière à moi
-d'indiquer un être d'essence supérieure. Aussi bien, je ne pouvais pas
-dire: un ange, car ce mot-là, on a abusé au point d'en faire quelque
-chose de suranné et de ridicule. Et il me semble d'ailleurs que ce nom
-de fée, pris comme je l'entends, convient bien à cette femme--jeune avec
-une chevelure grise; souriante avec une extrême désespérance; fille du
-Nord et reine d'Orient; parlant toutes les langues et faisant de chacune
-d'elles une musique; charmeuse toujours, ayant le don de jeter autour
-d'elle, quelquefois rien qu'avec son bon sourire, une sorte de charme
-bienfaisant qui relève, qui rassérène, qui console...
-
-Donc, je revois en esprit la reine avec son long voile (je n'ose plus
-dire la fée, à présent que je l'ai désignée plus clairement). Elle est
-devant son chevalet et elle me parle, tandis que les dessins archaïques,
-qui semblent sortir tout naturellement de ses doigts, s'enroulent sur le
-parchemin du missel. Auprès de Sa Majesté sont assises deux ou trois
-jeunes filles, ses demoiselles d'honneur,--jeunes filles brunes, dont le
-costume oriental est de couleurs étranges, tout doré et pailleté; elles
-lisent, ou elles brodent sur de la soie de grandes fleurs aux nuances
-anciennes; elles relèvent leurs yeux noirs de temps à autre, quand la
-conversation qu'elles entendent les intéresse davantage. La place que Sa
-Majesté me désigne d'ordinaire est en face d'elle, près d'une fenêtre où
-une glace sans tain d'une seule pièce donne l'illusion d'une large
-ouverture à air libre sur la forêt d'alentour.--C'est que, par un
-raffinement d'artiste, le roi a laissé la forêt sauvage, primitive à
-vingt pas de ses murs; par les fenêtres des appartements royaux, on ne
-voit plus que des sapins gigantesques, des dessous de branches, des
-dessous de bois,--ou bien de grands lointains verts, les cimes boisées
-des Karpathes, s'étageant les unes par-dessus les autres dans l'air
-étonnamment pur. Et cette forêt, qu'on sent là tout près, répand dans le
-château magnifique une impression d'enchantement et de mystère...
-
- * * * * *
-
-Des phrases entières de la reine me reviennent en mémoire avec leurs
-inflexions doucement musicales. Je répondais à demi-voix, car il y avait
-dans ce boudoir une sorte de recueillement d'église. Je me souviens
-aussi de ces silences quelquefois, après qu'elle avait dit une chose
-profonde, dont le sens paraissait se prolonger au milieu de ce calme. Et
-c'est alors, dans ces intervalles, que j'entendais, comme venant des
-extrêmes lointains de la forêt, des sonneries militaires inconnues dont
-le timbre grave ressemblait à celui du cor. On était en automne et je me
-rappelle même ce détail infime: les derniers papillons, les dernières
-mouches, entrés étourdiment pour mourir dans ce tombeau somptueux,
-battaient de leurs ailes, tout près de moi, la grande glace claire.
-
-J'ai dit que la voix de la reine était une musique,--et une musique si
-fraîche, si jeune! Je ne crois pas avoir jamais entendu son de voix
-comparable au sien, ni jamais avoir entendu lire avec un charme pareil.
-Le lendemain de mon arrivée, Sa Majesté avait exprimé la curiosité de
-connaître mon impression sur certain poème allemand, nouveau pour moi.
-Son secrétaire me mit en garde dans une causerie particulière: «Si la
-reine vous le lit elle-même, dit-il, vous ne pourrez pas juger;
-n'importe ce que lit la reine semble toujours délicieux,--comme les
-morceaux qu'elle chante; mais si on reprend le livre après, pour lire
-seul, ce n'est plus du tout cela, on a souvent une complète
-désillusion.»
-
-J'ai pu voir ensuite combien cet avertissement était fondé; ayant eu
-l'honneur d'assister à une lecture que Sa Majesté faisait aux dames de
-la cour de certains chapitres d'un de mes livres, je ne reconnaissais
-plus mon oeuvre, tant elle me paraissait embellie, transfigurée.
-
- * * * * *
-
-De tout ce château de Sinaïa, qui semble, au milieu de cette forêt,
-quelque vision d'artiste devenue réalité par la vertu d'une baguette
-magique, rien n'est resté si nettement gravé dans ma mémoire que ce
-boudoir de la reine. Il y a déjà du vague dans les images qui me
-reviennent de ces longues galeries aux tentures pesantes, aux panoplies
-d'armes rares; de ces escaliers où circulaient des dames d'honneur, des
-huissiers, des laquais; de ces salles Renaissance, qui faisaient songer
-à un Louvre habité, à un Louvre du temps des rois; de cette salle de
-musique, favorable aux rêves, haute et obscure, à merveilleux vitraux,
-où était le grand orgue dont la reine jouait le soir... tandis que je
-retrouve tout de suite d'une manière complète cet appartement où Sa
-Majesté voulait bien quelquefois m'admettre auprès de son chevalet ou de
-sa table de travail. Il semblait, quand on avait été autorisé à franchir
-ces doubles portes et ces draperies d'entrée, qu'on eût pénétré dans une
-région de haute sérénité où tant de gens et de choses n'avaient plus le
-pouvoir d'atteindre. Et c'est toujours là de préférence que je me
-représente en pensée cette reine dont j'ai été l'hôte. Lorsqu'elle
-marchait à travers le boudoir, la blancheur de son costume tranchait sur
-le fond sombre des tentures ou des boiseries rares fouillées à tout
-petits dessins par des armées de sculpteurs. Lorsqu'elle était assise à
-travailler, de la place qu'elle m'avait indiquée le premier jour et que
-j'avais coutume de reprendre, je voyais son visage et son voile se
-détacher en avant d'une grande et superbe toile de Delacroix: _la Mise
-au tombeau du Christ_. Et toujours, de chaque côté d'elle, assises, les
-jeunes filles au costume oriental, complétant ce tableau que j'aurais
-voulu peindre.--De temps en temps elles se remplaçaient, elles
-changeaient, ces petites demoiselles d'honneur, toutes très différentes
-les unes des autres par l'aspect et la physionomie. Quand l'une était
-partie, là-bas à l'entrée, soulevant les portières aux grands plis
-lourds, il en apparaissait une nouvelle qui s'avançait sans bruit sur
-les tapis, après avoir fait d'abord le grand salut de cour, puis venait
-baiser la main de la reine,--et quelquefois s'asseyait par terre à ses
-pieds, appuyant la tête sur ses genoux avec une câlinerie
-respectueuse.--Et la reine alors expliquait, avec un sourire maternel
-plein de mélancolie: «Ce sont mes filles.»--Je crois que ce qui faisait
-surtout l'attrait unique de ce sourire, encore plus que tous les autres
-charmes, c'était l'extrême bienveillance, l'extrême bonté.
-
-Et comme j'ai bon souvenir aussi de toutes ces filles qui, pour le
-premier bonjour de la journée, me tendaient la main avec une simplicité
-et une grâce si gentilles, de si bonne compagnie! J'avais été surpris,
-en arrivant à cette cour, de les entendre toutes, malgré leur costume
-d'Orient, causer en pur français de toutes les choses intelligentes et
-nouvelles, comme des Parisiennes du meilleur monde,--peut-être même
-mieux que les vraies Parisiennes de leur âge, avec plus d'acquis, avec
-moins de convenu et de visible frivolité. On sentait que la reine avait
-formé à son école cette pépinière de l'aristocratie roumaine, dont le
-français est la langue usuelle.
-
- * * * * *
-
-La première fois que j'eus l'honneur de causer avec Sa Majesté, mon
-étonnement ne fut pas de l'entendre causer supérieurement de choses
-supérieures, je savais d'avance qu'elle était ainsi. Mais, en tant que
-reine et obligée au «perpétuel sourire des idoles», il me semblait
-qu'elle avait dû rester ignorante de certains replis, de certaines
-souffrances de l'âme humaine,--et mon admiration fut grande de voir, au
-contraire, qu'elle connaissait à fond toutes les détresses, toutes les
-misères du coeur des plus petits et des plus humbles, aussi bien que
-celles du coeur des grands, des princes. Pour former ainsi cette
-souveraine, il a fallu son enfance austère et assombrie de tous les
-deuils, dans un château du Nord; son enfance tenue à dessein loin des
-cours et mise en contact avec les souffrances des pauvres gens qui
-vivaient sur le domaine paternel. Pour la rendre si bonne et si
-accessible à ceux qui pleurent, il a fallu une première éducation simple
-et familiale, comme celle, sans doute, qu'avaient reçue la princesse de
-Wied, sa mère, et la reine de Suède, sa tante. Ensuite est venu cette
-sorte de pèlerinage à travers l'Europe, à Londres, à Paris, à la cour de
-Berlin et à la cour de Saint-Pétersbourg, en compagnie de sa tante, la
-grande-duchesse Hélène de Russie. Et, dans les pays où elle s'arrêtait,
-les maîtres les plus choisis, lui inculquant comme le résumé
-transcendant de toutes les connaissances humaines, comme la quintessence
-de toutes les littératures. Et enfin il y a eu ces années, déjà longues,
-passées sur le trône de Roumanie... Arrivée, encore très jeune, dans ce
-pays troublé qui se formait, elle a dû être obligée de regarder de près
-bien des drames, au grand étonnement de ses yeux purs. Alors, tout de
-suite, les veuves, les abandonnées, les mères sans enfant, les petites
-filles n'ayant plus de mère, sont devenues ses amies. Elle a jugé que
-son devoir de reine était de ne jamais repousser les confidences, même
-les plus sombres, qui lui venaient avec larmes,--et son rôle a été de
-relever, de réconcilier, de pardonner, d'effacer... Ses «filles»
-adoptives, élevées au palais, près d'elle, ont toujours été choisies de
-préférence dans les familles sur lesquelles pesait quelque deuil ou
-quelque malheur mystérieux, et toutes celles qui s'y sont succédé, qui
-en sont parties en pleurant pour suivre un mari, semblent avoir gardé
-pour la reine une complète adoration.
-
-Une immense pitié qui semble détachée de tout, qui n'attend rien en
-retour, qui excuse tout, qui plane au-dessus de tout,--c'est là, je
-crois, le don rare et un peu surhumain, que le temps, la souffrance, les
-déceptions, les ingratitudes ont fait à cette reine. Mais, avec sa
-nature ardente, avec son enthousiasme passionné pour tout ce qui est
-beau et noble, elle a dû passer par bien des surprises, des
-indignations, des révoltes, avant d'en venir à ce sourire
-ultra-terrestre qui semble à présent faire partie intégrante
-d'elle-même: «Chacun de nous presque a eu son Gethsémani et son
-Calvaire», a-t-elle écrit quelque part, «ceux qui ressuscitent après,
-n'appartiennent plus à la terre».
-
- * * * * *
-
-Entre tant de souvenirs que j'ai gardés de ce château de Sinaïa, parmi
-les plus charmants, je retrouve les courses du matin dans les sentiers
-de la forêt. Ces moments-là étaient encore de ceux où il m'était permis
-de causer un peu longuement avec Sa Majesté. A Sinaïa, qui est une
-résidence en pays sauvage, très haut dans les Karpathes, la vie de la
-cour était plus simple qu'au grand palais pompeux de Bucarest; elle
-prenait même, pendant ces promenades, des allures presque familiales,
-tant les souverains y mettaient de bonne grâce.
-
-C'était vers neuf heures, généralement, au gai soleil des matinées déjà
-fraîches de fin septembre. Un huissier venait frapper à ma porte et me
-disait, avec son accent roumain: «Sa Majesté va sortir et vous demande
-en bas, monsieur le capitaine.» Alors je descendais vite, courant dans
-les escaliers, sur les épais tapis d'Orient, entre les rangées de
-panoplies. En bas, au perron, je trouvais la reine souriante, sa belle
-taille aux lignes grecques, libre et droite dans une toilette européenne
-de drap blanc (le costume roumain et le long voile n'étant d'étiquette
-qu'à l'intérieur du château). A côté d'elle, en robe noire, s'appuyant à
-son bras, la princesse de Hohenzollern (mère du roi Charles Ier et mère
-de la feue reine de Portugal). Puis deux ou trois jeunes filles de la
-cour, non plus en costume oriental, mais habillées comme de petites
-élégantes d'Occident, en couleurs neutres un peu anglaises,--ce qui
-faisait d'elles de tout autres personnes tant la métamorphose était
-grande.
-
-L'air vif des montagnes semblait délicieux à respirer. Le soleil
-brillait clair, clair; c'était déjà la grande lumière magnifique des
-pays du Levant, malgré ce froid, qui déroutait sous ce ciel si bleu. Sur
-l'herbe et sur la mousse, miroitaient des gouttelettes glacées, des
-petits cristaux de gelée blanche. Et nous partions, par des sentiers
-sablés qui tout de suite s'enfonçaient dans la forêt, sous des sapins
-géants.
-
-La reine semblait heureuse, tranquille. Son visage gardait comme
-toujours sa fraîcheur reposée,--et cependant elle avait déjà travaillé
-quatre ou cinq heures, levée avant le jour, la première du château.
-Enfermée, à la lueur d'une lampe, dans un petit retiro luxueux, au
-milieu d'une tourelle, déjà elle avait fait sa tâche quotidienne, rédigé
-des lettres, des ordres, couvert plusieurs pages de sa belle écriture
-franche. Cela, pour être libre ensuite de s'occuper de ses «filles» et
-de ses hôtes, de se livrer tout entière aux réceptions de la journée, à
-la musique, à la causerie et aux jeux.
-
-Quelquefois, le roi Charles était aussi de ces promenades du matin.--Il
-arrivait, boutonné comme toujours dans sa tunique militaire, ce roi qui
-a été un soldat admirable.
-
-Puisque j'ai prononcé son nom, qu'il me soit permis de dire aussi un mot
-de son aspect à la fois bienveillant et grave. Des traits d'une
-régularité et d'une finesse extrêmes encadrés dans une barbe très noire.
-Au front, un pli de réflexion profonde, de préoccupation peut-être,
-assombrissant habituellement le visage; mais le sourire éclairant
-tout,--un sourire bon et attirant comme celui de la reine. Et tant de
-simplicité distinguée, tant de naturel dans la majesté royale! Et pour
-ses hôtes, une si parfaite courtoisie.
-
-D'ordinaire, le roi s'isolait bientôt de quelques pas avec la princesse
-de Hohenzollern, et la reine elle-même, à cette époque-là, ne rompait
-plus les tête-à-tête de cette mère et de ce fils, unis par une si
-visible tendresse et qui allaient se quitter bientôt--(car je me
-rappelle aussi cette journée d'adieux où la princesse repartit pour
-l'Allemagne et où nous allâmes tous la reconduire jusqu'à la frontière
-d'Autriche). C'est avec un sentiment de vénération tout spécial que je
-la retrouve dans mon souvenir, cette princesse-mère, encore si jolie,
-malgré les années, dans ses longues dentelles et ses robes noires de
-vieille dame; elle me paraissait être l'idéal de la princesse,--et aussi
-l'idéal de la mère, ayant une ressemblance avec la mienne lorsqu'elle
-regardait son fils...
-
-Comme je ne suis pas Roumain, comme je ne reviendrai sans doute jamais
-dans ce lointain château où j'ai été honoré d'une si inoubliable
-hospitalité, je me sens absolument libre de dire combien cette famille
-royale est de tout point exquise; je voudrais seulement savoir exprimer
-cela dans des termes à part, ne ressemblant pas à des éloges de
-courtisan.
-
- * * * * *
-
-A quelque distance du château, dans une clairière, il y a une maison de
-chasse, étrange, en très vieux style gothique, emplie de fourrures
-d'ours, de cornes d'aurochs, de têtes de sangliers et de cerfs. La reine
-y possède un cabinet de travail très mystérieux, très solitaire. Toute
-la demeure fait songer à quelque chalet de la Belle au bois dormant qui
-se serait conservé depuis le moyen âge, à l'abri des sapins.
-
-Là était, chaque matin, le lieu du rendez-vous général, avant de rentrer
-au château s'habiller pour le dîner de midi. On y trouvait, arrivés par
-un autre chemin, les dames d'honneur et les «filles» de la reine qui
-n'avaient pas suivi la promenade dans la forêt.
-
-C'est là que j'ai entendu pour la première fois la reine nous lire
-elle-même une de ces _Nouvelles_ qu'elle signe CARMEN SYLVA. Un silence
-religieux s'était fait tout de suite, dès que la musique de sa voix
-avait commencé de résonner.
-
-C'était une déchirante petite histoire, écrite avec une rare puissance
-dramatique, et je me rappelle encore quels frissons me passèrent tandis
-que je l'écoutais...
-
-Mais ce n'est pas le lieu, dans ces notes rapides, de parler de son
-talent d'écrivain; je ne veux même pas effleurer ce sujet-là, qu'il
-faudrait traiter d'une façon bien autrement sérieuse, dans de longs
-chapitres;--si j'ai parlé de cette lecture, c'est seulement pour conter
-une infime anecdote qui m'est restée dans la mémoire.
-
-Avant de commencer, la reine avait voulu prendre son lorgnon, qui était
-agrafé à son corsage simple par un de ces diamants énormes, comme en ont
-seules les reines. Ses «filles» qui l'entouraient avaient protesté,
-disant: «Non! cela ne va pas bien à Votre Majesté. Nous ne voulons pas
-que Votre Majesté cache ses yeux, c'est trop dommage!» Une, surtout qui
-faisait l'enfant gâté tout près d'elle, s'y était opposée formellement,
-et la reine souriante, s'était soumise.
-
-Mais, au bout de quelques pages, ses yeux s'étant voilés un peu, elle
-adressa à la jeune fille un sourire suppliant et dit, de sa voix d'or,
-comme une prière: «Oh! mais... c'est que cela me fatigue bien...»
-
-Cette toute petite phrase, prononcée sur ce ton par une reine, m'a
-semblé une chose adorable.
-
-Les hauts sapins, qui nous entouraient de partout, répandaient une
-demi-obscurité bleuâtre sur les boiseries à ogives de la salle où nous
-étions. On entendait un bruit d'eau se mêler à la voix de la reine: un
-ruisseau qui passait près de la maison de chasse, descendant des
-sommets.
-
-Cependant j'étais assez près de Sa Majesté pour pouvoir un peu suivre
-sur ses pages qui se retournaient,--et ma surprise fut grande de voir
-que ce qu'elle lisait en français était écrit en allemand. Il eût été
-impossible de le deviner, car il n'y avait aucune hésitation dans sa
-lecture charmante et même ses phrases improvisées étaient toujours
-harmonieuses.
-
-Une seule fois elle s'arrêta pour un mot qui ne venait pas,--un nom de
-plante dont elle ne se rappelait plus l'équivalent français. «Oh!...»
-dit-elle, en promenant son regard sur le plafond,--et elle se mit à
-faire un petit battement impatient du pied, comme quelqu'un qui cherche.
-Puis, tout à coup, secouant le bras de la jeune fille assise près
-d'elle: «Voyons, qu'est-ce que vous attendez pour me trouver ce nom-là,
-vous... petite bûche!»
-
-Il fallait sa voix et son charme pour faire de cette phrase très
-familière, qui eût semblé triviale dans la bouche d'un autre, quelque
-chose de souverainement distingué et de souverainement doux;--quelque
-chose de tellement inattendu et de tellement drôle que nous nous mîmes
-tous à rire... Et pourtant c'était à un moment de cette lecture où des
-larmes nous montaient aux yeux, à nous qui écoutions si
-recueillis.--Carmen Sylva lisant elle-même ses propres oeuvres est la
-seule personne qui, avec une fiction, m'ait jamais ému jusqu'à me faire
-pleurer, et c'est peut-être le plus grand éloge que je puisse faire de
-son talent, car même au théâtre, où tant d'hommes s'attendrissent, cela
-ne m'arrive jamais.
-
-Je l'ai entendue une fois accomplir le même tour de force de traduction
-avec la langue roumaine. Elle lisait une vieille ballade des montagnes
-et, à livre ouvert, la transposait en un français rythmé qui paraissait
-être de la poésie. Il semble, que pour elle, une langue ou une autre
-soit un moyen à peu près indifférent de rendre sa pensée. Elle est en
-cela comme ces musiciens consommés qui jouent un morceau dans un ton ou
-dans un autre avec la même aisance et la même intensité de sentiment...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-En terminant là ces notes rapides, j'ai l'impression de n'avoir rien dit
-de ce que j'aurais désiré dire. Je voulais parler de Sa Majesté la reine
-Élisabeth de Roumanie,--et je me suis borné à tourner autour de mon
-sujet trop profond. J'ai décrit le cadre,--plutôt que la figure à
-laquelle j'ai à peine osé toucher d'une main légère, dans mon respect
-extrême et dans ma crainte de ne pas faire assez ressemblant, assez
-beau.
-
-J'espère que Sa Majesté ne m'en voudrait pas, si ceci tombait par hasard
-sous ses yeux d'avoir tenté d'esquisser son ombre. Mais pourtant cette
-phrase de ses _Pensées_, dans laquelle on dirait qu'elle s'est peinte
-elle-même, m'épouvante un peu: _Il y a des femmes majestueusement pures,
-comme les cygnes. Froissez-les, vous verrez leurs plumes se hérisser une
-seconde, puis elles se détourneront silencieusement pour se réfugier au
-sein des flots._
-
-
-
-
-L'EXILÉE
-
- Bucarest, avril 1890.
-
-
-I
-
-... Ce matin-là, en entrant dans les appartements de la reine, j'avais
-été surpris d'y voir une profusion inaccoutumée de fleurs. Les salons,
-qui se commandaient par de grandes baies aux draperies relevées, étaient
-pleins de roses comme des sanctuaires d'idoles indoues les jours
-d'adoration. Sur tous les sièges, sur les banquettes dorées, les
-coussins d'Orient, les tables précieuses, des bouquets étaient posés;
-d'autres apparaissaient suspendus dans des jardinières de roseau que
-nouaient des rubans aux couleurs du royaume; d'autres se tenaient debout
-sur des pieds, imitant des couronnes royales tout en boutons de roses
-d'un jaune d'or.
-
-Au fond sombre des appartements, dans une partie plus élevée qui formait
-tribune, au milieu de broderies aux nuances rares, se tenait
-l'idole-martyre, qu'on fêtait ce jour-là encore une fois: la reine,
-vêtue de blanc comme à son ordinaire, ses cheveux, blancs aussi,
-encadrant son visage resté jeune, au sourire d'exquise et sereine bonté.
-Deux demoiselles d'honneur, assises par terre à ses pieds, décachetaient
-et lui lisaient des télégrammes de félicitation, dont un plateau
-d'argent était rempli...
-
---«... Signé: HUMBERT Ier», finissait de lire l'une d'elles.
-
-Et l'autre reprenait: «Celui-ci, madame, est de la reine de Suède, qui
-souhaite à Votre Majesté...»
-
-La reine leva la tête vers moi qui entrais, et, souriante, avec une
-expression d'une mélancolie sans bornes, me donna l'explication que sans
-doute mes yeux demandaient:
-
---C'est ma fête aujourd'hui... Vous ne saviez pas, vous... J'avais
-défendu à ces petites filles de vous le dire: je reçois déjà bien assez
-de fleurs, mon Dieu...
-
-Et la fin inexprimée de la phrase signifiait que la souveraine ne se
-laissait pas leurrer par cette profusion de roses.
-
-Des deux demoiselles d'honneur qui, ce matin-là, entouraient la reine,
-l'une devait bientôt rentrer dans l'obscurité; l'autre était
-mademoiselle Hélène *** qui eut plus tard ce malheur--immense pour une
-jeune fille--de remplir de son nom les journaux d'Europe, à la suite de
-ses fiançailles éphémères avec le prince héritier.
-
-C'était une petite personne dont le premier aspect passait très
-inaperçu, mais qui charmait bientôt par son esprit. D'un étincelant
-enfantillage de surface, avec une âme compliquée en labyrinthe; un peu
-grisée de ses succès littéraires et de sa rapide fortune; ambitieuse
-peut-être, mais si excusable de l'être devenue; capable, du reste, de
-bons élans de coeur et de charité, surtout pour les petits qui
-n'entravaient pas son chemin. La reine, attentive d'abord à la rare
-intelligence de mademoiselle Hélène ***, s'était peu à peu laissé
-captiver par son grand talent de poète; et puis, mère sans enfant,
-portant au fond du coeur le deuil éternel de sa propre fille, elle avait
-fini par aimer maternellement cette fille adoptive, si étonnamment
-douée.
-
- * * * * *
-
-En l'honneur de la fête de la reine,--la dernière fête qui lui fut
-souhaitée par son peuple,--il y eut réception intime, au palais,
-l'après-midi, dans les appartements particuliers.
-
-Vers deux heures, elles arrivèrent toutes, celles que la reine appelait
-«ses filles», c'est-à-dire ses demoiselles d'honneur d'antan, plus ou
-moins élevées par elle, puis mariées par ses soins.
-
-Dans ce premier salon, où un grand orgue d'église montait au plafond
-sombre, la reine les attendait. Elles entraient une à une ou par petits
-groupes, émergeant de la serre aux palmiers; c'était un éblouissement de
-les regarder apparaître, brodées et pailletées d'or, car Sa Majesté
-avait, pour ce jour, prescrit le vieux costume national et s'était,
-elle-même, vêtue d'un rigide drap d'argent, avec le long voile
-archaïque.
-
-Parmi les arrivantes, je retrouvais beaucoup de mes commensales un peu
-oubliées, d'il y avait trois ans, au féerique château de Sinaïa.
-J'échangeais avec elles des saluts, ou quelques mots de gai revoir.
-
-Mais toutes ces figures d'élégantes frivoles, affolées de la mode du
-jour, tous ces jolis yeux noirs, curieux, scrutateurs, perfides,
-détonnaient plus que jamais avec ces costumes anciens. Et puis, je ne
-sais quoi de déjà ingrat, de déjà haineux, de déjà cruel, était dans
-leur sourire à la reine, dans leurs révérences de cour, dans leurs
-baisements de main... Oh! je ne dis pas cela pour toutes, assurément,
-car il s'en trouvait là de loyales et de fidèles, femmes de mémoire et
-de coeur, qui se discernaient des autres. Mais la plupart d'entre elles
-me glacèrent, vues tout à coup sous un jour imprévu...
-
-Et comme elle était changée, leur reine, depuis ces trois ans! Encore si
-jeune de visage, en ce temps-là, et aujourd'hui, abîmée par quelque
-inoubliable deuil, par quelque suprême déception, peut-être; amaigrie,
-vieillie, et le sourire désolé.
-
- * * * * *
-
-Des musiciens tziganes (Laotaris) arrivèrent ensuite, qu'on dissimula
-dans la serre aux grands palmiers. Sous les feuillages, inondés de
-soleil factice, qui, vus des salons obscurs, jouaient le jardin
-oriental, on n'apercevait que leurs têtes fauves, comme des Indiens
-embusqués dans la jungle, et leur musique en fièvre triste venait à nous
-très atténuée.
-
-Alors toutes les dangereuses petites poupées pailletées d'or se
-formèrent en une longue chaîne charmante, pour commencer, par fantaisie
-d'élégantes modernes, une vieille danse populaire de ce pays appelée:
-«la hora».
-
-Elles prièrent la reine de danser aussi, et la reine, pour leur faire
-plaisir, le voulut bien, avec son inaltérable bonne grâce et toujours sa
-souriante tristesse. Au milieu de la chaîne arrondie en cercle, elle
-vint se placer, plus grande que toutes «ses filles» et entièrement
-blanche, avec son drap d'argent et son voile de mousseline, parmi leurs
-pailletages et leurs broderies multicolores. Elle semblait une sérieuse
-et douce figure, échappée d'une fresque byzantine, ayant mis pour la
-première fois, sous son voile blanc, un bandeau à l'antique très bas sur
-le front: «N'est-ce pas, avait-elle demandé le matin à ses demoiselles
-d'honneur, à mon âge, je ne peux plus m'habiller en Roumaine sans le
-bandeau des vieilles?» Et on ne l'en avait pas dépersuadée, tant ce
-bandeau lui allait bien... Avec un art et un charme qu'aucune de «ses
-filles» ne savait atteindre, elle dansa la danse lente et grave, qui
-semblait une sorte de pas rituel.
-
-Après, elles lui demandèrent de chanter. Et elle chanta, avec sa
-résignation à leur plaire, elle chanta un vieux lied d'Allemagne,
-qu'elle me pria de lui accompagner à l'orgue. Toutes les angoisses de
-son âme passèrent dans sa voix et, après qu'elle eut délicieusement
-chanté, il me sembla que, dans l'entour, quelques paires de jolis yeux
-méchants s'étaient adoucis et se mouillaient de larmes...
-
- * * * * *
-
-Le soir, il me fut donné de prendre place pour la dernière fois à la
-petite table royale.
-
-C'était, au centre des appartements particuliers, dans une haute salle
-circulaire en marbre rouge, aux lambris de marbre noir, que décoraient
-des tableaux de sombres maîtres anciens. Un couvert tout simple, sur une
-table ronde, juste assez grande pour les six personnes qui s'asseyaient
-autour: le roi, la reine, le prince royal, deux demoiselles d'honneur,
-et l'hôte que Leurs Majestés avaient bien voulu admettre. N'eût été la
-splendeur austère du lieu, et le nombre, le silence empressé, la livrée
-de cour des gens de service, on eût dit le plus intime repas de famille.
-
-Pendant la causerie de ces dîners, le roi se montrait de la plus affable
-et charmante bienveillance, ne gardant, de son habituelle expression
-grave qui imposait tant, qu'un pli profond tracé entre ses sourcils
-noirs. «Ceux qui voient ce pli au front du roi, me disait la reine un
-jour, avec un accent de tendre vénération, ne soupçonnent pas tout ce
-qu'il a fallu de pensée, de travail, de lutte et de souffrance pour le
-creuser ainsi.»
-
-Mais, ni la bienveillante simplicité des souverains, ni les figures
-jeunes du prince royal et des demoiselles d'honneur, ni même quelquefois
-leurs rires discrets à propos d'enfantillages, ne parvenaient à dissiper
-une tristesse spéciale, qui tombait des hauts plafonds.
-
-La rotonde de marbre rouge avait vue, par des portes sans battants, sur
-de grandes salles peu éclairées, dont la magnificence portait
-l'empreinte du goût sévère et affiné du roi,--entre autres la
-bibliothèque, au fond de laquelle était allumé le fanal historique de la
-gondole des anciens doges vénitiens,--et les deux jeunes filles, rendues
-plus nerveuses par la vie un peu séquestrée du palais, plongeaient de
-temps en temps leurs yeux dans ces lointains, avec de vagues inquiétudes
-d'apparitions et de fantômes.
-
-Qu'est-ce donc qui causait tout cela? C'était peut-être cet isolement de
-la vie extérieure. C'était peut-être, autour de nous, cet espace vide,
-magnifique et obscur, que gardaient des sentinelles, et ce silence, ce
-silence lourd, au milieu d'une des villes du monde où le roulement des
-voitures est le plus fiévreux et le plus continu... Vraiment, on sentait
-dans l'air quelque chose de particulier, que les grands dîners de cour
-étincelants de lumière ne donnent jamais, et qui était comme le mal des
-palais, l'oppression de la royauté.
-
- * * * * *
-
-A côté du prince héritier, chaque soir, à la petite table familiale,
-s'asseyait mademoiselle Hélène ***. Et, de ce continuel voisinage,
-commençait déjà sans doute à naître un sentiment qu'il eût été facile de
-prévoir. Qu'un prince de vingt-quatre ans, maintenu austèrement à
-l'écart des plaisirs de son âge, vivant d'une vie de travail
-intellectuel et de manoeuvres militaires, s'éprenne d'une jeune fille
-gaie, brillante d'esprit et intelligente supérieurement, la seule du
-reste qu'il lui soit permis de voir dans l'intimité, c'est la chose la
-plus naturelle du monde. Ce roman, qui s'ébauchait là, et qu'une
-certaine presse a cherché à défigurer, était donc simple et honnête au
-premier chef. Et la pensée d'un mariage, si contraire qu'elle fût aux
-règles établies, devenait la seule qui pût se présenter à un jeune homme
-élevé, comme le prince royal, dans des idées puritaines et entouré
-d'irréprochables exemples; mademoiselle Hélène *** n'étant point
-d'ailleurs pour exciter les entraînements d'amour qui passent, mais bien
-plutôt pour fixer peu à peu et retenir, par son intelligence toujours en
-éveil.
-
- * * * * *
-
-Je devais partir, la nuit suivante, pour Constantinople et je me
-souviens du serrement de coeur que j'éprouvai en prenant congé de la
-reine, en quittant ce palais où je pressentais si bien de ne plus jamais
-revenir.
-
-J'ignorais où était le danger et de quel côté le mauvais vent
-commencerait à souffler; mais, de cette dernière journée, de cette fête,
-m'était resté comme un froid au fond de l'âme. En regardant les petites
-invitées, au départ, baiser la belle main royale, j'avais entrevu chez
-celles qui le plus dévotement s'inclinaient, des duretés et des haines,
-et, chez la souveraine qui leur souriait, une clairvoyance nouvelle, une
-indulgente mais infinie méfiance.
-
-
-II
-
-Un an plus tard, la reine, très gravement malade, emmenée d'abord dans
-le sud de l'Italie, venait d'être transportée à Venise. Il lui fallait,
-disait-on, l'air marin atténué et la constante humidité des lagunes.
-
-En réalité, l'exil était commencé.
-
-Et c'est là, à Venise, qu'il me fut permis de venir la voir, mais pour
-la dernière fois...
-
-
-III
-
- Venise, vendredi 14 août 1891.
-
-Venise, un matin d'août au petit jour naissant.
-
-Mandé par Sa Majesté, j'arrive, de Nice où j'étais, pour passer ici deux
-rapides journées, tout ce que me permet de liberté le service d'escadre.
-
-On commence à peine à bien voir clair, quand je descends de l'express de
-Gênes, à cette gare de Venise qui semble une petite île. Les choses sont
-vagues encore, dans cette demi-lueur cendrée d'avant le soleil, sorte de
-brume lumineuse, couleur gris de lin, des extrêmes matins d'été.
-
-Au quai de la gare, je monte dans l'une quelconque de ces gondoles
-noires, fermées en sarcophage flottant, qu'on loue ici comme ailleurs on
-louerait une voiture.
-
-Nous partons, sur l'eau morte des rues, nous engageant tout de suite
-dans de vieux quartiers en dédale où nous reprend un reste de nuit,
-entre de hautes maisons centenaires, lézardées, noirâtres, qui dorment
-encore. Et le silence de ces rues pleines d'eau fait songer à quelque
-lugubre ville d'Ys, très anciennement noyée, mais qu'à présent la mer
-abandonnerait.
-
-Puis, à un tournant, tout à coup de l'espace et de l'air, où les lueurs
-d'aube reviennent, et c'est la magique splendeur du Grand Canal,
-apparaissant avant son réveil, dans une absolue immobilité, dans une
-uniforme teinte gris perle, avec, çà et là, sur le haut de ses palais,
-un peu de rose d'aurore...
-
-Mais toute cette merveilleuse Venise, je la revois ce matin en la
-regardant à peine; elle a tout juste la valeur d'un accessoire charmant,
-d'un cadre un peu idéal, pour la figure doucement triste de la reine,
-pour la figure de la fée que je suis venu retrouver ici.
-
-Un nouveau tournant, un tournant sombre, nous replonge dans la
-demi-nuit. Pour la seconde fois, nous nous enfonçons dans les rues
-étroites, entre les vieilles constructions de marbre qui émergent,
-toutes noirâtres, de l'eau morne. Toujours le silence matinal et le
-sommeil. Quand par hasard, un peu dans le lointain, aux abords de
-quelque carrefour obscur, s'entend un bruit cadencé de rames, mon
-gondolier pousse un long cri avertisseur, qui se répercute entre les
-marbres humides des murs,--ces rues sans passants ont des sonorités de
-caveau;--quelqu'un d'invisible répond, et bientôt apparaît une autre
-gondole, aussi noire et fermée que la mienne; les deux sarcophages se
-croisent d'après des règles fixes, glissent l'un près de l'autre sans
-frôlement...
-
-L'esprit de plus en plus ailleurs, à mesure que j'approche, je ne me
-suis occupé ni de la route ni de la direction suivie; je ne regarde même
-plus... Et voici que nous allons passer sous ce «Pont des Soupirs», dont
-le nom est aussi démodé qu'une vieille romance, mais qui demeure une
-chose très impressionnante, à voir si inopinément reparaître... Et
-l'espace s'ouvre, large, lumineux et rose, devant nous qui sortons de
-l'obscurité; c'est la Grande Lagune, c'est brusquement tout, toute la
-splendeur de Venise: près de nous, le palais des Doges et le lion de
-Saint-Marc; là-bas, sur l'autre rive, assis au milieu des eaux dorées
-comme une île féerique, Saint-Georges-Majeur, avec son campanile et son
-dôme étincelants sous le soleil qui se lève. C'est tout cela, qui est
-une éternelle et classique merveille, et que chacun connaît pour l'avoir
-vu peint mille fois partout; c'est tout cela, mais dans un tel éclat
-d'aurore et d'été, qu'en aucun tableau, je crois, on n'a osé y mettre
-tant de surprenante couleur, tant de rose, de rouge, d'orangé pour les
-lumières, tant de violet d'iris pour les ombres.
-
-Nous sommes arrivés, d'ailleurs; nous abordons à l'hôtel Danieli où la
-reine habite.
-
-Cet hôtel Danieli, où jadis la République de Saint-Marc recevait ses
-ambassadeurs, est un palais gothique, l'un des plus beaux de Venise,
-faisant suite à celui des doges et dans le même alignement que lui.
-Intérieurement il a gardé ses escaliers de marbre, ses parquets de
-mosaïque et deux ou trois salles aux plafonds somptueux. Mais, en ce
-temps de démocratie, il est devenu un vulgaire hôtel où tout le monde
-peut descendre.
-
-Pour la reine et les quelques personnes de sa suite intime qui
-l'accompagnent encore, on a loué tout le premier étage, où se trouvent
-les grands vestibules et les anciens salons d'apparat.
-
- * * * * *
-
-Les visages amis qui m'accueillent à l'arrivée ont pris quelque chose
-d'attristé, d'inquiet, qu'ils n'avaient pas jadis à Bucarest: le
-secrétaire de la reine, son médecin, une demoiselle d'honneur,
-mademoiselle Catherine ***,--oh! une sincère et une fidèle, celle-là!...
-Qu'elle me pardonne de l'avoir à moitié nommée et de saluer ici, en
-passant, sa discrète et inébranlable adoration pour sa souveraine.
-
- * * * * *
-
-Vers dix heures, on vient m'avertir que la reine peut me recevoir. La
-salle où l'on me conduit est gardée par de braves vieux serviteurs que
-je reconnais, pour les avoir vus souvent, à Bucarest, m'ouvrir les
-portes des appartements de Sa Majesté.
-
-Tout au fond du grand salon dont les portes sont surmontées de couronnes
-royales, dont le plafond encore magnifique supporte d'immenses lustres
-en verre de Venise, la reine en robe blanche est étendue dans un
-fauteuil et me sourit pour la bienvenue avec son exquise bonté... Mais
-comme son visage est changé, amaigri... Depuis le printemps dernier, il
-semble qu'il ait vieilli de dix années.
-
---Elle est si malade, m'a dit ce matin mademoiselle Catherine ***, si
-malade... Et puis elle ne marche plus; il faut la porter ou la rouler
-dans son fauteuil, et c'est fini de sa belle taille droite, de sa belle
-allure de reine.
-
-A ses pieds, assise sur un tabouret en petit enfant câlin, est
-mademoiselle Hélène ***, vêtue d'une robe en drap rose très simple, son
-oeil noir toujours vif et inquisiteur. Il y a dans son attitude comme un
-semblant d'affectation à jouer à l'enfant gâtée, à la fille de cette
-adorable mère,--et j'ai remarqué autrefois du reste qu'en l'absence de
-la galerie, son attitude vis-à-vis de la reine était toujours plus
-froide et plus réservée.--Ceci n'est point pour l'accabler: si peu de
-femmes sont capables de se montrer tout à fait elles-mêmes, sans une
-pose un peu affectée, sans un calcul d'effet même inconscient. Je ne
-mets point en doute d'ailleurs qu'il n'y ait eu chez elle un attachement
-sincère pour cette mère adoptive, et qu'elle n'ait versé de vraies
-larmes en la quittant pour jamais.
-
-Autour de la reine, il y a tout le petit groupe, jusqu'à un certain
-point fidèle, qui l'a suivie dans son triste départ et qui constitue ici
-sa cour: en tout huit ou dix personnes. Et on cause presque gaiement,
-mais sans complète confiance... La reine me dit, en riant, ceci, qui
-n'est pas loin de devenir une vérité: «Nous sommes, vous savez, les
-exilés de Venise.» Et elle ajoute, avec une nuance plus triste: «Nous
-sommes même, à ce que d'aucuns prétendent, un petit groupe de
-malfaiteurs vis-à-vis de l'Europe...»
-
- * * * * *
-
-Il me faut ici indiquer en quelques mots quelle était, à cette date
-précise, la situation de mademoiselle Hélène *** à la cour de Roumanie.
-De simple demoiselle d'honneur que je l'avais connue jadis, je la
-retrouvais maintenant fiancée au prince royal. Il est vrai, les Chambres
-n'avaient jamais donné leur consentement à ce mariage et le roi venait
-de retirer le sien. Mais rien n'était rompu cependant, puisque le prince
-royal, rappelé par sa famille en Allemagne pour être soumis à une sévère
-retraite dans son château héréditaire, n'avait rendu à mademoiselle
-Hélène *** ni sa parole, ni ses lettres, ni sa bague de fiançailles. La
-reine, qui avait tant désiré l'union de ses deux enfants adoptifs et
-qui, pour avoir poussé à cette mésalliance, s'était attiré la défaveur
-de tout son peuple, ne désespérait pas encore. Les journaux d'Europe
-commentaient, la plupart avec malveillance, cette situation étrange. Et
-mademoiselle Hélène ***, après avoir entrevu le trône, après avoir vécu
-quatre mois dans ce rêve enchanté, commençait à sentir tout s'effondrer
-à présent, comme au réveil...
-
- * * * * *
-
-C'était la première fois que la reine m'apparaissait ainsi, hors de son
-cadre spécial, sortie de ses appartements de là-bas, de Bucarest ou de
-Sinaïa,--où se justifiait si bien la maxime d'élégance posée, je crois,
-par E. de Goncourt: «La distinction des choses autour d'une personne
-donne la mesure de la distinction de cette personne elle-même.»
-
-Ici, par lassitude de tout sans doute, cet immense salon pompeux, qui
-aurait pu être beau, avait été laissé tel quel, avec ses ornements
-d'hôtel garni, objets modernes d'un goût atroce, bronzes dorés sous des
-globes, et, détail tout à fait inattendu, le fauteuil banalement riche,
-où Sa Majesté se tenait affaissée et languissante, était recouvert d'un
-petit voile blanc, au crochet.
-
-Seule, la table de travail révélait encore la présence de la reine,
-était chargée de ces _blocs_ allemands où courait si vite sa grande
-écriture franche et droite, et de tous les chers bibelots à écrire
-chiffrés de ses initiales, timbrés de sa couronne.
-
-Toujours sa suprême ressource dans les désespérances, ces blocs, dont
-les pages, fébrilement noircies, se déchirent à mesure. La reine, qui a
-écrit plus qu'aucun autre auteur de son temps, en a arraché par
-milliers, de ces feuillets-là, sur lesquels sa plume avait couru,--une
-de ces plumes dites «sans fin», qui vont indéfiniment sans avoir besoin
-d'être retrempées dans l'encrier. Des poésies, des pensées, des romans
-et des drames, toujours conçus dans la fièvre, écrits dans la hâte
-extrême, dans l'effort épuisant pour étreindre et fixer le plus
-rapidement possible tout l'inexprimé qui jaillissait à flots de
-l'imagination. Et de tant d'oeuvres inégales, quelques-unes atteignent
-la sublime grandeur; d'autres restent incomplètes, bousculées qu'elles
-ont été par le germe naissant de l'oeuvre suivante. Aucune n'est assez
-travaillée,--la reine professant en littérature cette erreur que tout
-doit être primesautier, écrit dans l'élan initial et puis laissé tel
-quel, au mépris de ce travail si indispensable qui consiste à serrer de
-plus en plus sa propre pensée et à la clarifier pour le lecteur, autant
-qu'on le peut. L'oeuvre si considérable de Carmen Sylva, dont fort peu
-de fragments ont paru en français et dont la plus grande partie
-demeurera à jamais inédite et perdue, aurait eu besoin de passer par la
-main d'un consciencieux élagueur; ainsi émondée, cette oeuvre géniale
-aurait conquis le rang qu'elle mérite... Oh! je ne veux pas dire que
-telle qu'elle est, elle ne soit pas charmante, cette oeuvre de la reine;
-elle a les hautes envolées qui sont interdites à tant d'habiles faiseurs
-de livres; d'ailleurs, jusque dans ses parties les plus faibles, la
-grande âme noble, vibrante et apitoyée, se devine,--et, pour ceux qui
-sentent et qui pleurent, cela suffit--sinon pour la foule des mandarins
-de lettres. On s'étonne même que cette femme, née princesse et couronnée
-reine depuis vingt ans, ait pu sonder ainsi toutes les douleurs
-humaines, comprendre à fond les humbles détresses des petits et des
-pauvres.
-
-Et comme on la sent partout maternelle et déchirée jusqu'au fond de son
-coeur de mère, ayant la bonté infinie des mères de douleur.
-
-On la sent indulgente aussi pour toutes les fautes, indulgente de
-l'indulgence sereine des âmes sans tache; exempte de la pruderie des
-impures, considérant tout avec une rare largeur de vue et de pardon. Et
-c'est là du reste ce qui, en Allemagne, dans certains milieux étroits et
-pharisaïques, lui a fait d'implacables ennemis, de quelques-uns de ceux
-qui auraient dû la défendre et la chérir.
-
-Je crois que c'est à ce surmenage intellectuel, à cette pensée toujours
-en fièvre de sentir la plume trop lente à l'écrire, qu'est, due, plus
-encore qu'aux chagrins, la maladie qui la tient aujourd'hui affaissée
-sur ce fauteuil. A Bucarest et à Sinaïa, je me rappelle comment était
-organisée sa vie; de l'aile du palais où j'habitais, je pouvais chaque
-nuit voir briller là-bas, à la fenêtre d'une tour éloignée, sa lampe de
-travail, qui s'allumait dès trois ou quatre heures du matin; dans le
-silence et la paix fraîche d'avant-jour, elle travaillait là, jusqu'au
-moment où recommençait la vie des autres et où «ses filles» venaient
-ensemble lui faire le gai salut matinal; ensuite, sans fatigue
-apparente, elle reprenait sa journée de reine, qui, jusqu'à onze heures
-du soir, était faite de représentation obligée, de charité inépuisable,
-de lourds devoirs et de continuels sourires.
-
- * * * * *
-
-Sur cette table du salon d'exil, il y a un manuscrit qu'involontairement
-je regarde, et la reine, qui a suivi mes yeux, me dit de sa voix
-musicale, aux inflexions délicieusement étrangères:
-
---C'est mon nouveau livre, auquel je travaille tant! Savez-vous que j'ai
-peur de ne pas le finir, et que jamais il ne puisse voir le jour. Je
-l'appelle le _Livre de l'Ame_. Je vous en lirai des passages, si vous
-voulez.
-
-C'est un plaisir rare que d'entendre lire la reine. Rien que le son de
-sa voix, d'ailleurs, berce et apaise comme le chant d'une fée.
-
---Oh! mais pas ici, reprit-elle, me voyant empressé d'accepter et
-d'écouter; non, cet après-midi, en gondole. Car vous savez, je passe mes
-journées sur l'eau, cela fait partie de mon traitement de pauvre malade.
-Pour me tenir compagnie, vous allez être obligé de faire comme moi, de
-vivre errant sur les lagunes pendant tout votre séjour à Venise.
-
-Le _Livre de l'Ame_! Sur la table de la souveraine, je regardais le
-manuscrit inachevé, pressentant, rien que d'après le titre, ce qu'il
-devait être: sorte de chant du cygne, chef-d'oeuvre de douleur, qui
-n'aura jamais été entendu que par un tout petit nombre d'intimes et dont
-les feuillets ont peut-être été déjà détruits...
-
-Et la reine ajouta, avec un sourire résigné, la voix adoucie d'un
-immense pardon pour tous ses ennemis:
-
---Maintenant, il faut que je vous prévienne de vous méfier: c'est le
-livre d'une folle! Car vous savez que ma tête, à ce qu'il paraît...
-
-Et, de sa belle main, amaigrie jusqu'à la transparence, elle décrivit
-deux ou trois cercles, dans l'air, devant ses yeux, pour indiquer, en
-riant tout à fait maintenant, que sa tête était accusée de tourner
-beaucoup...
-
-En effet, tout un parti cherchait alors à insinuer que Sa Majesté avait
-perdu la raison. Cela s'était répété, à travers l'Europe, en des
-journaux plus ou moins salariés. C'était même une des moins pitoyables
-choses colportées en ce temps-là par une certaine presse, sur le compte
-de la souveraine qu'il fallait à tout prix accabler.
-
- * * * * *
-
-On vint avertir que le déjeuner était servi, et alors je vis pour la
-première fois cette chose pénible, qui maintenant se passait chaque
-jour: deux domestiques, chargés de ce service spécial, se présentèrent
-pour enlever, dans son fauteuil, la reine qui ne marchait plus.
-
---Oh! merci, mais attendez, je vous prie, leur dit-elle, avec une
-politesse si douce que je songeai à cette phrase écrite dans ses
-pensées: _La vraie grande dame a les mêmes manières avec ses serviteurs
-qu'avec ses hôtes_... Attendez, je suis mieux ce matin et je veux
-essayer de m'en aller seule.
-
-Avec lenteur d'abord, elle se mit debout, droite et grande, ce qu'elle
-n'avait plus fait depuis des mois, et nous regarda tous, en souriant
-d'un clair sourire qui disait:
-
---Vous voyez que c'est vrai, je suis bien mieux.
-
-Et puis, délibérément elle partit, cambrant comme jadis sa belle taille
-noble, et, tout surpris, nous suivîmes le sillage de sa traîne blanche.
-
-A ce moment, dans les yeux de mademoiselle Catherine *** qui marchait à
-côté de moi, je me rappelle l'expression qui passa, toute de bonne joie,
-d'affectueuse espérance:
-
---Oh! disait-elle, mais c'est incroyable, ce matin, notre reine!
-
-Pourtant cette joie ne devait pas durer, hélas! Et c'est d'ailleurs un
-des caractères de cette maladie, d'avoir ainsi des accalmies trompeuses.
-
- * * * * *
-
-Dans la salle à manger, la reine ne se mit point à table, mais resta
-étendue. Sa place était sur un de ces canapés Empire dont les bras dorés
-représentent des cygnes; elle recevait là, des mains de mademoiselle
-Hélène *** qui la servait avec une respectueuse sollicitude, des mets
-spéciaux, en très petite quantité et dans de toutes petites tasses,
-comme pour une poupée.
-
-
-IV
-
-Aussitôt le déjeuner, on partit en gondole, pour la longue promenade
-sans but, tranquille et berçante de chaque jour. Par le vieil escalier
-de marbre, les deux mêmes domestiques qui s'étaient présentés ce matin
-descendirent la reine sur leurs mains réunies en chaise et la portèrent
-dans la gondole, qui attendait au seuil de l'hôtel. Pour regarder ce
-triste cortège, des gens étaient là, comme il s'en attroupe toujours
-pour voir passer les reines, une dizaine de touristes quelconques, et
-ils saluaient en silence.
-
-Une gondole noire, d'un noir de deuil, comme sont restées, depuis les
-lois somptuaires, toutes les gondoles de Venise; sur les bords, les deux
-traditionnels chevaux marins, en cuivre brillant, et, à l'arrière, le
-grand dais noir, à rideaux noirs; les gondoliers, dans cette tenue qui
-sent l'opéra-comique mais qui est d'uniforme ici pour tous les équipages
-de maîtres: chemise et pantalon blanc, avec ceinture de soie bleue, très
-longue et flottante.
-
-Sans leur indiquer de route à suivre, on ne leur commanda que d'aller
-lentement, et nous partîmes au hasard, à leur caprice.
-
-Bientôt nous fûmes perdus dans de vieux quartiers morts, dans le
-silence, dans l'ombre de maisons fermées et mystérieuses qui nous
-surplombaient de très haut; le long de ces rues noyées, nous avancions
-par petites saccades, à peine perceptibles, sans bruit, sur l'eau
-stagnante, lourde et muette. La reine, toute blanche de costume et de
-chevelure, étendue avec sa grâce souveraine, à l'ombre de ce dais noir,
-entre ses deux demoiselles d'honneur, était exquise et un peu
-angoissante à regarder. D'ailleurs, tout ce qui n'était pas elle nous
-semblait secondaire, n'était que cadre et décor; avec ce pressentiment
-que bientôt elle serait perdue pour nous, c'est d'elle seule que nous
-nous occupions, des pensées qu'elle exprimait, ou même des plus simples
-petites choses qu'il lui venait à l'esprit de dire et auxquelles le son
-de sa voix donnait une suavité à part. Et, de temps à autre, passait
-quelque vieux palais vénitien que nous regardions quand même; ou, au
-détour d'une de ces rues inondées et pleines d'ombre, quelque
-merveilleuse échappée lointaine, très vite refermée: des dômes, des
-campaniles, du soleil, de l'or, tout de suite disparus.
-
-La reine vraiment redevenait presque gaie, ayant du reste ce principe
-qu'il faut toujours sourire, comme les dieux. «Une certaine gaieté de
-dehors, me disait-elle un jour, est une chose de convenance comme la
-toilette; on doit cela à son prochain et à soi-même, comme on doit de
-s'arranger pour être le moins possible désagréable à voir.» Entre les
-rideaux noirs du dais, elle regardait aussi et semblait s'intéresser aux
-choses imprévues de la lente promenade.
-
-Maintenant nous traversions un quartier populeux et pauvre, aux rues
-tout étroites, éclairées comme des fonds de puits. Et c'était l'heure de
-la baignade, il paraît, pour les petits enfants. Les parents, aux
-fenêtres, les surveillaient tandis qu'ils se trempaient tous, au seuil
-des portes, dans l'eau immobile de la rue. Et il y en avait de si
-comiques, de ces très petits en maillot de bain, que le franc rire de la
-reine reparut tout à coup, découvrant ses incomparables dents d'un blanc
-de porcelaine...
-
-Et puis des silences revenaient, un peu accablés, sous les
-préoccupations de l'avenir obscur.
-
- * * * * *
-
-Distraitement, et peut-être aussi avec une imperceptible nuance
-d'ironie, la reine demanda à mademoiselle Hélène ***:
-
---Ah! et les journaux? Qui les a vus aujourd'hui; y a-t-il encore
-quelque chose de nouveau nous concernant?
-
---Oui, marraine... Oh! moi qui oubliais d'informer Votre Majesté... Dans
-ceux de France, une si grave nouvelle!...
-
-Et, après une pause qui nous rendit plus attentifs, elle reprit avec
-sérieux: «Il paraît que je me suis suicidée une troisième fois!»
-
-C'était si imprévu et dit d'une si irrésistible manière, que la reine
-éclata de rire, et aussi nous tous.
-
---Oui, continua la jeune fille, du même ton d'imperturbable et un peu
-farouche moquerie, avec du laudanum! J'en ai bu, paraît-il, une quantité
-considérable; mais Votre Majesté, prévenue à temps, a réussi, par ses
-soins, à me rappeler à la vie.
-
-A cette époque, en effet, les journaux annonçaient quotidiennement, avec
-de grands frais de détails, le suicide de mademoiselle Hélène ***; cela
-jetait, pour elle-même qui était moqueusement spirituelle, une pointe de
-comique tout à fait inattendu sur les angoisses de la situation. Et je
-me souviens de ce qu'elle me dit à ce propos, fière et grave cette fois:
-«Jamais!... comme une femme de chambre, n'est-ce pas?... Cela
-arrangerait bien des choses, j'en conviens; mais il est trop vulgaire
-pour moi, ce dénouement-là.» Et elle donnait à entendre que, plus
-dignement, elle saurait rentrer dans l'ombre, ce qui du reste a eu lieu
-depuis.
-
-A Venise, elle se sentait soutenue encore par tout le bruit qui se
-faisait en Europe autour de son nom; elle était trop femme et trop jeune
-pour ne pas subir la griserie de cette romanesque aventure dont elle se
-trouvait être l'héroïne. La presse, il est vrai, avait converti
-l'histoire de cet amour, si honnête, si naturel et presque inévitable,
-en quelque chose de dramatique et d'étrange. Mais c'est égal, passer
-pour une charmeuse, même un peu perverse et fatale, amusait encore, par
-certains côtés, l'imagination de mademoiselle Hélène ***, lui semblait
-dans tous les cas moins froidement lugubre que le silence de tombeau qui
-devait ensuite se faire sur elle, disparue de la cour et en défaveur
-pour jamais...
-
- * * * * *
-
-Vraiment notre promenade n'était plus triste, le beau soir aidant, avec
-la magnificence du soleil d'août et tout l'or du couchant répandu sur
-Venise. Les gens qui, de l'ombre de leur fenêtre, regardaient passer
-cette belle gondole et se penchaient pour entrevoir entre les rideaux du
-dais, la princesse blanche que l'on promenait en cet équipage, pouvaient
-bien entendre, de temps à autre, le bruit d'une causerie gaie.
-
-La reine d'ailleurs me paraissait avoir, depuis un an, parcouru plus de
-chemin encore vers le détachement suprême, qui donne la haute sérénité
-et le sourire des dieux.
-
- * * * * *
-
-Au crépuscule, nous étions très loin, dans un faubourg solitaire, séparé
-de Venise par une large lagune. Le silence, la vieillesse des maisons et
-des quais, les étendues d'eau morte autour de nous, subitement nous
-attristaient avec l'abaissement de la lumière. Une boutique d'antiquités
-étranges, ferrailles et verroteries vénitiennes très poussiéreuses,
-attira notre attention au passage; nous demandâmes à la reine la
-permission d'aborder ce quai désert et d'aller voir là dedans les choses
-bizarres qui se vendaient.
-
-Petites aiguières étonnamment sveltes, petits coffrets ornés de cygnes
-et de dauphins, nous découvrîmes là, en furetant dans cette poussière,
-quantité d'objets singuliers, que nous achetions à mesure--très vite,
-pour ne pas trop faire attendre la souveraine,--nous amusant à les tirer
-au sort, quand, par hasard s'élevait quelque conflit entre nous. Et
-mademoiselle Hélène ***, vraiment enfant alors, sans affectation
-visible, accourait, à chaque acquisition nouvelle, montrer sa trouvaille
-à la reine, et la déposer dans la gondole, dans les plis de la robe
-blanche; tandis que Sa Majesté, que nous avions, contre toute étiquette,
-laissée seule, souriait d'un joli sourire très maternel et très jeune, à
-ce manège de petite fille.
-
-La nuit était presque tombée quand nous revînmes à l'hôtel Danieli. Dans
-la belle pénombre d'été, qui gardait comme un reflet de l'or du soir, la
-lune allumait son feu pâle, les palais et les gondoles, leurs feux
-rouges, et toutes ces lumières commençaient à doucement danser sur l'eau
-calme et lourde, que ridaient seulement les avirons des gondoliers; sur
-l'eau où se réfléchissaient, en découpures nettes, les palais, les
-dômes, les campaniles, donnant partout une autre Venise, fantastique et
-tremblotante, qui apparaissait la tête en bas.
-
-Nous devions repartir, aussitôt après le dîner, pour une de ces
-promenades en musique qu'on appelle à Venise des sérénades.
-
-La reine, qui ne mangeait pas, qu'on soutenait avec je ne sais quelles
-préparations médicales, voulut rester dans sa gondole, étendue; pria
-seulement qu'on fît pousser l'embarcation au large, pour plus de
-tranquillité, et nous assura de son désir d'être seule, afin de nous
-obliger à monter tous dîner dans la salle à manger de l'hôtel.
-
-Nous revînmes en hâte. Notre musique, pendant ce temps-là, était
-arrivée: une large gondole, éclairée d'une profusion de lanternes, et où
-se tenait un double quatuor de cordes, un choeur et deux solistes,
-contralto et ténor.
-
-La gondole illuminée se mit en marche dès que nous fûmes assis dans
-celle de la reine, et nous la suivîmes. Le dais noir avait été enlevé,
-et on pouvait, aux confuses clartés, apercevoir la fée blanche étendue
-sur ses coussins.
-
-Nous recommençâmes, dans le sillage de cette musique, une lente
-promenade errante comme celle du jour, tantôt naviguant par les rues
-larges, au milieu des belles transparences nocturnes et des rayons
-lunaires, tantôt traversant, en pleine et épaisse obscurité, quelque
-vieux quartier lugubre. Et une quantité d'autres gondoles, de
-promeneurs, de touristes, de gens quelconques, suivaient aussi; à chaque
-carrefour, à chaque tournant de lagune, s'augmentait notre cortège
-flottant, et tous ces inconnus silencieux, qui glissaient derrière nous,
-écoutaient la sérénade.
-
-Elle vibrait, facile, langoureuse, la musique d'Italie; par instants
-elle montait, en _crescendo_ prévus, dans les tranquillités sonores de
-la nuit, et se répercutait entre les murs de marbre des palais; ou bien
-diminuait et semblait mourir peu à peu de sa propre langueur. Les voix
-étaient vibrantes et fraîches, conduites avec cette habileté qui est
-innée, dans ce pays, même chez les moindres chanteurs.
-
-La musique des peuples est faite pour être entendue dans son lieu
-d'éclosion, dans son cadre naturel de sonorités, de senteurs et de ciel.
-Même cette musique italienne qui, d'une façon absolue, est inférieure,
-peut devenir profonde et charmeuse d'âmes, ainsi entendue la nuit, ainsi
-vous arrivant, avec des imprévus de distances et d'échos, d'une gondole
-qui fuit, qui fuit toujours, et que l'on suit, étendu, d'une allure
-berçante et inégale, tantôt de près, tantôt de loin,--au milieu des
-splendeurs de Venise sous la lune et les étoiles d'été.
-
---«Cela fait partie de mon traitement, disait en souriant la reine toute
-blanche. Je me soigne au grand air et aux chansons. Vous savez
-l'influence bienfaisante de la musique sur... (et elle désigna du doigt
-son front). Dans l'antiquité, rappelez-vous le roi Saül...» Mais son
-ironie, tempérée par le son de sa voix, n'arrivait jamais à être amère.
-
-Nous étions maintenant un long cortège de plus de cent gondoles, une
-foule pressée qui frôlait, en passant dans les rues trop étroites, les
-pierres ou les marbres des murs. Et, près de nous, dans des barques
-obstinément maintenues à côté de la nôtre, je me souviens de quelques
-belles jeunes femmes, très parées, vénitiennes ou étrangères, en
-mantille de dentelle, que la lueur des fanaux permettait de vaguement
-voir à demi couchées sur des coussins. Du reste, on avait reconnu la
-reine; son nom s'était répété de proche en proche, et la foule,
-sympathique à cette malade charmante, gardait une attitude discrète.
-
-Des gens se mettaient aux fenêtres, pour regarder passer au-dessous
-d'eux la sérénade aux lanternes, et ils applaudissaient. Violons et
-violoncelles se mêlaient plus mystérieusement aux voix humaines, pendant
-cette fuite à travers l'obscurité sonore...
-
-Sous le pont du Rialto, il est de tradition que les sérénades
-s'arrêtent. Là, plus étrangement qu'ailleurs entre l'eau stagnante et la
-voûte de pierre, les sons vibrent en s'exagérant. Nous y fîmes une
-station très longue. Il y eut un duo triste, accompagné de choeur, qui
-prit peu à peu une allure d'incantation, dans ce lieu et dans cette
-nuit.
-
- * * * * *
-
-De retour à l'hôtel Danieli, quand nous eûmes pris congé de la reine et
-baisé sa belle main, il était onze heures à peine.
-
-Par les fenêtres découpées du vieux palais, on voyait la lagune
-resplendir sous la lueur lunaire. Pas un souffle, dans cette nuit d'août
-tiède et pleine d'éblouissements. Là-bas, en face, au delà des nappes
-réfléchissantes, il y avait deux Saint-Georges-Majeur, l'un d'un gris
-lumineux qui montait dans l'air, l'autre plus noir, et renversé, qui
-descendait profondément. En haut, à la grande voûte bleuâtre, et en bas,
-dans les abîmes imaginaires, scintillaient des étoiles symétriques et
-pareilles. Et les silencieuses gondoles, dédoublées aussi par leur
-milieu, ayant deux arrières et deux proues, semblables à des découpures
-noires qui viennent d'être dépliées, passaient, avec leurs fanaux
-rouges, entre les deux ciels, ayant l'air de se promener dans le vide,
-en traînant des plis moirés à leur suite, comme de longues queues.
-
-Alors, pour la première fois depuis mon arrivée, je pris conscience
-d'être, non plus en une Venise de rêve, comme celle aperçue entre les
-rideaux du dais où s'abritait la reine, mais dans la Venise réelle, qui
-vaut par elle seule qu'on vienne et qu'on admire. Et, pour ne pas perdre
-une nuit si belle, je redescendis sur le quai, louer la première gondole
-venue, prendre ensuite le large, vers Saint-Georges, vers l'autre rive.
-
- * * * * *
-
-Nous avancions lentement, n'ayant pas de but, éblouis par toute cette
-lueur de lune, que reflétait l'eau miroitante. Et peu à peu, à mesure
-que nous nous éloignions du bord, la ligne des palais se dessinait
-mieux, s'étendait, se déployait, exquise, de contours spéciaux et rares.
-
-Ainsi enveloppée de nuit et de rayons de lune, Venise, la classique
-Venise, restée pareille à elle-même dans ses grands traits, redevenait
-la ville unique et incomparable, apparaissait merveilleuse comme aux
-siècles passés.
-
-
-V
-
- Samedi 15 août 1891.
-
-Splendeur de ciel et de soleil. Les cloches de Venise sonnant à toute
-volée pour l'Assomption de la Vierge.
-
-La reine, ce matin, plus triste, plus abîmée, plus vaincue...
-
-D'abord, c'était fini du mieux trompeur d'hier; elle n'avait plus la
-force de redresser sa belle taille, et, pour passer d'un salon à un
-autre, il lui fallait les deux sinistres porteurs.
-
-Une «exécution», qui venait d'avoir lieu, lui avait fait mal. Une
-inquiétante femme de chambre, au visage traître, que les demoiselles
-d'honneur avaient surnommée depuis longtemps Marino Falieri, venait
-d'être renvoyée en Allemagne, convaincue d'avoir soustrait et recopié,
-au profit d'on ne sait quels mystérieux ennemis, des lettres de la reine
-et des feuillets de son journal intime... Oh! pour qui a connu cette
-reine idéale, il est d'avance certain que ces pages ne pouvaient rien
-contenir qui, lu devant le monde entier, fût capable d'éveiller un doute
-sur sa droiture, ni sur sa haute pureté; mais, çà et là, des choses
-politiques dangereuses, des révélations inutiles et, pour les uns ou les
-autres, des vérités cruelles. Ce qui surtout épouvantait la reine,
-c'était de se sentir plus que jamais entourée d'ennemis anonymes, qui se
-tenaient tout près, dans une zone d'ombre, et pour lesquels tous les
-moyens étaient bons, même d'aussi lâches que celui-là.
-
-Et puis, d'Allemagne, un courrier encore venait de passer, sans apporter
-de lettre du prince royal. Un jour de plus, et sa réponse si attendue
-n'arrivait pas! La reine qui, dans sa loyauté un peu intolérante, se
-révoltait, lui avait écrit depuis bien des jours, l'adjurant de dire si,
-oui ou non, il retirait sa parole de fiancé, et, dans ce premier cas, de
-rendre à mademoiselle Hélène *** ses lettres, et la bague si
-solennellement acceptée. Le mariage, de fait, semblait rompu, mais le
-prince n'avait rien dit; les jours, les semaines passaient, et il ne
-répondait point.
-
-A première vue, on est tenté de le trouver coupable. Et cependant, avant
-de le juger d'après la loi commune, il faut songer à la raison d'État;
-il faut se dire aussi qu'il était très jeune, qu'il souffrait peut-être,
-qu'on ignore absolument les luttes qui pouvaient se livrer en lui et les
-pressions qu'il pouvait subir.
-
-De même qu'il faut, avant de jeter un blâme sur l'ambition de
-mademoiselle Hélène ***, se demander quelle jeune fille au monde, ainsi
-aimée par un prince charmant, héritier d'un trône, ne mettrait pas tout
-en oeuvre pour mener à bonne fin un tel mariage.
-
- * * * * *
-
-A l'ardent soleil de onze heures, la reine ayant demandé d'être reportée
-dans sa chambre et laissée seule un long moment pour essayer du sommeil,
-nous sortîmes à pied dans Venise, prenant par les quais et les arcades
-du palais des Doges, puis par les grandes places pavées, par tous les
-passages où il est possible, ici, de marcher comme en une ville
-ordinaire,--les deux demoiselles d'honneur de la reine, son secrétaire
-et moi,--nous hâtant pour faire des courses, des acquisitions d'objets,
-et revenir avant le réveil de Sa Majesté, sans avoir perdu un moment de
-sa précieuse présence. Pour nous, c'était une de ces heures de détente
-et de réaction gaie, presque d'enfantillage, comme de temps en temps il
-en passe, aux jours les plus inquiets de la vie: sorte d'école
-buissonnière que nous courions là, dans une ville, du reste, où nos
-figures étaient suffisamment inconnues, et notre innocente liberté tout
-à fait complète. Tous les marchands de la place Saint-Marc avaient
-déployé leurs tentes blanches; un soleil d'Afrique éclairait notre
-promenade empressée, dardait sur les innombrables étalages de verreries,
-sur les boutiques des bijoutiers toutes rouges de corail, étincelait
-partout sur la cathédrale et les palais, chauffait, brûlait cet amas de
-mosaïques et de statues qui est Venise.
-
-Quelques passants toutefois se retournaient, ayant à peu près reconnu
-mademoiselle Hélène ***, l'héroïne romanesque du jour. Et elle, l'âme
-endormie, ce matin-là, ou plus soigneusement dissimulée paraissait
-s'amuser de tout en chemin comme une petite fille. Il nous arriva même,
-au souvenir de la nouvelle annoncée par les journaux d'hier, d'imaginer
-un suicide à quatre, avec d'horribles détails, là, au milieu de cette
-place Saint-Marc,--dénouement dont la presse à coup sûr eût été ahurie.
-
- * * * * *
-
-Un peu reposée, la reine, au réveil, reçut une lettre du roi annonçant
-que bientôt allaient finir les travaux politiques qui le retenaient en
-Orient, et qu'il pourrait venir dans peu de jours à Venise. Elle
-semblait réconfortée un peu par cette idée de le revoir.
-
-Au dîner de midi, elle exigea de nous, comme d'enfants qui reviennent de
-la récréation, le détail de nos courses, achats, étouffements de soleil
-et même projets de suicide, écoutant tout avec un sourire indulgent,
-presque amusé. Et dans ses yeux repassaient encore, par instants, des
-expressions rieuses d'autrefois.
-
-Aux temps plus heureux, c'était un des indices et un des charmes de sa
-nature profonde, ces furtifs abandons de gaieté et même de fou rire, à
-propos toujours des plus incohérentes, insaisissables et enfantines
-petites choses. Du reste, les natures impassiblement correctes,
-auxquelles ce genre de rire et d'enfantillage est inconnu, sont presque
-toujours sèches et bornées, ou tout au moins banales et de très
-ordinaire envergure.
-
- * * * * *
-
-Puis, nous repartîmes pour la quotidienne promenade en gondole. La
-reine, sur ma prière, avait bien voulu emporter le manuscrit du _Livre
-de l'âme_ pour nous en lire des passages pendant la route.
-
---«Plus tard, disait-elle; ce soir, quand nous serons dans un endroit
-écarté, un peu loin et au large. Je suis si fatiguée...» Et son sourire,
-maintenant très résigné, très doucement triste, semblait demander grâce,
-pour tout, même pour les choses de l'esprit qui autrefois la charmaient.
-
-D'abord nous ne parlions pas, respectant cet accablement de la reine.
-
-Mais peu à peu, sous l'effort de sa volonté, la vie reparut dans ses
-yeux et dans sa voix,--tandis que nous glissions toujours, de la même
-allure cadencée, dans de vieux quartiers si tristes, aux fenêtres
-bardées de fer. Sa conversation, intermittente au début, faite de
-courtes phrases épuisées, s'anima par degrés, reprit son intensité
-habituelle et nous en vînmes, par je ne sais quel enchaînement léger, à
-causer des religions indoues, du Bouddhisme et de son Nirvanâ.
-
-Alors une discussion s'engagea, entre Sa Majesté et moi, sur des
-questions de survivance d'âme et d'éternel revoir. Oh! la réalité de ces
-choses, hélas, nous ne la discutions pas!... mais seulement les formes
-plus ou moins consolantes sous lesquelles les livres, qui se disent
-révélés, les ont présentées aux hommes. Et je soutenais, par attachement
-de coeur, par douce tradition d'enfance, l'ineffable leurre chrétien,
-convaincu, alors comme maintenant, comme toujours, que jamais plus
-radieux mirage ne viendra enchanter les heures de souffrance et de mort.
-Et je ne sais quel malentendu s'éleva, quand pourtant nous étions au
-fond, du même avis. La petite cour intime, là dans la gondole,
-surenchérissant sur les paroles de la reine, avait l'air d'insinuer que,
-dans ce _Livre de l'âme_ qui me serait lu tout à l'heure, des choses
-étaient contenues qui surpassaient en consolation le christianisme. La
-reine, l'esprit distrait sans doute, les laissait soutenir leur
-proposition audacieuse et parler presque dédaigneusement de cette foi
-qui, pendant des siècles, a donné aux mourants la paix souriante: eux,
-les initiés, les instruits par ce _Livre de l'âme_, avaient autre chose
-de plus apaisant et de supérieur, qui leur faisait prendre en pitié
-l'Évangile. Cela me semblait d'une puérile vanité, comme un blasphème
-d'enfant; la reine, tout à coup, m'apparaissait amoindrie par l'orgueil
-de son livre, et cette déception inattendue sur elle m'était péniblement
-triste... Alors, je me mis à défendre le christianisme avec une violence
-subite, comme si on m'eût outragé moi-même.
-
-Un silence retomba, embarrassé, désenchanté. La gondole glissait
-toujours, à travers les quartiers vieux de Venise, sur une eau stagnante
-entre des ruines. Comme hier, c'était l'heure du bain; des petites
-filles, de temps en temps, sortaient des maisons, s'amusaient à nous
-suivre à la nage, et, tout près de nous, on voyait émerger de l'eau
-leurs têtes rieuses, comme des petites sirènes.
-
-
-VI
-
-Maintenant nous étions loin, sur une vaste lagune, isolés de tout.
-Venise s'était beaucoup abaissée, là-bas, sur son tranquille miroir. Les
-dômes et les campaniles avaient, dans cet éloignement, repris leurs
-proportions vraies; ils surgissaient très grands, au-dessus des maisons
-en groupe confus.
-
-Les demoiselles d'honneur déclarèrent que le lieu était choisi pour
-s'arrêter et pour ouvrir ce _Livre de l'âme_, qu'on avait apporté aussi
-religieusement que les Tables de la Loi, mais dont je redoutais la
-lecture à présent comme d'une chose vaniteuse et folle.
-
-Cependant la reine qui, seule de nous, avait gardé son sourire avec sa
-sérénité de grande dame, répondit que c'était trop tôt et que d'abord il
-fallait faire bourgeoisement notre goûter, comme de braves gens en
-partie de plaisir. Sur un signe de sa main, les deux gondoles qui nous
-suivaient, portant le reste de la petite cour, accostèrent, l'une à
-droite, l'autre à gauche, la gondole royale, et Sa Majesté, ouvrant
-elle-même un panier où ce goûter était contenu, commença à nous
-distribuer nos parts, s'amusant à nous traiter en tout petits. Ensuite
-vint le tour des gondoliers, qu'elle servit elle-même, de ses belles
-mains presque diaphanes. C'étaient des pains, des gâteaux, et de ces
-beaux fruits d'Italie, raisins et pêches, tout dorés de soleil.
-
-Ici je me rappelle un incident, infime, mais qui suffirait à lui seul
-pour donner, sur le caractère de la reine, une indication absolue. Elle
-avait, sur ses genoux, sur sa robe blanche, jeté un petit manteau à
-plusieurs collets superposés, en drap gris presque blanc. Une pêche trop
-mûre tomba dessus, s'écrasant un peu: «Oh! dit-elle, moitié sérieuse,
-voyez quel malheur m'est arrivé! Justement, je l'aimais tant, ce petit
-manteau!» Quand je le lui rendis, après l'avoir secoué au-dessus de la
-mer, je lui fis remarquer que la tache laissée par cette pêche ne serait
-presque rien, et que d'ailleurs on ne la verrait pas du tout,
-puisqu'elle se trouvait précisément à l'envers d'un des collets:
-
---«Oh! qu'on ne la voie pas, cela m'est égal. Mais moi, _je saurai
-qu'elle y est_; alors, c'est fini, vous comprenez bien...»
-
-Toute sa loyauté est dans cette réponse, et aussi toute sa pureté
-d'hermine.
-
- * * * * *
-
-Le soleil d'été flambait rouge et très bas quand la reine commença la
-lecture promise du _livre de l'âme_. Sur Venise éloignée, des teintes de
-cuivre et d'or se répandaient déjà. Nos trois gondoles, au repos, se
-tenaient réunies sur la lagune large où aucune autre barque ne passait.
-
-Avant de commencer, la reine me jeta un regard de reproche, à la fois
-très bon, un peu malicieux, et parfaitement sûr de lui-même.
-
-Puis sa voix, incomparablement charmeuse, se mit à vibrer lentement.
-Elle lisait, comme toujours, d'une façon à part, qui berçait et apaisait
-comme une sereine musique d'église. Volontiers, on se serait laissé
-aller à n'écouter que la voix; on y eût trouvé plaisir, même si le livre
-eût été décevant à comprendre. Mais j'avais l'esprit tendu un peu
-anxieusement au sens des moindres paroles...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Oh! qu'il était beau, ce livre, et différent de ce que j'avais redouté
-qu'il fût. Non, rien de dogmatique, ni de subversif, ni de présomptueux.
-L'âme humaine, pénétrée, fouillée d'une façon nouvelle et inconnue;
-mais, partout, une grande humilité dans la souffrance. De courts
-chapitres, dont chacun développait une pensée rare et profonde, avec une
-poésie grandement simple comme celle de la Bible; de temps à autre, des
-choses d'abîme, chantées en une sorte de langue d'Apocalypse. Toute la
-consolation, qui s'exhalait de cette plainte infinie, était dans la
-résignation douce qu'on y sentait mêlée, et aussi dans la pitié pour les
-plus humbles frères. Il était, ce livre, une forme nouvelle et suprême
-de prière, l'appel angoissé de toute une humanité vers un Dieu; mais il
-n'avait l'orgueil de rien détruire, ni de rien constituer, de rien
-promettre.
-
-Et songer que ce livre, presque constamment génial, où elle avait mis le
-plus vivant de sa grande âme, est sans doute perdu aujourd'hui, déchiré,
-brûlé; que les hommes ne le liront jamais!...
-
-De temps à autre, la reine s'arrêtait. «Oh! je suis si fatiguée,
-disait-elle, si fatiguée...» et sa voix, un moment, semblait mourir.
-Oui, fatiguée, épuisée de souffrir par les autres: cela se voyait plus
-que jamais, à sa figure incolore, blanche comme ses cheveux et comme sa
-robe.
-
-Ensuite, la musique de la voix reprenait encore, dans une envolée
-nouvelle, chantant les choses mystérieuses de l'âme... Et je me souviens
-de ma surprise quand, à un moment, mes yeux tombèrent sur les
-gondoliers: immobiles, penchés du côté de la reine,--ne pouvant saisir
-que le charme du son et du rythme,--ils écoutaient tout de même,
-captivés, ayant l'impression de quelque chose de religieux et de
-supérieur.
-
-La lumière baissait toujours. Le large soleil rouge venait de s'abîmer
-derrière un coin de Venise. C'était le crépuscule.
-
-Dans une mince pirogue, deux bizarres petites femmes s'étaient
-approchées de nous, frêles et laides, de je ne sais quel monde, de je ne
-sais quel âge, maniant la pagaye dans cette pirogue comme des
-sauvagesses et vêtues de costumes de bain anglais. Arrivées tout près,
-elles se jetaient à l'eau, venaient à la nage jusqu'à toucher nos
-gondoles, pour écouter un instant la voix de la reine, d'un air étrange
-et mauvais, puis plongeaient, reparaissaient ailleurs et revenaient
-encore.
-
---«Je n'y vois plus», dit la reine. Alors les gondoliers enlevèrent le
-dais, et la fée blanche apparut mieux, à la lumière finissante. Sa voix
-aussi s'éteignait. Au fond, sur le ciel jaune pâle, Venise se découpait
-maintenant en noir. Dans ce crépuscule, les deux petites créatures, qui
-plongeaient et replongeaient sans bruit, faisaient l'effet de mauvais
-Esprits moqueurs du soir, tenus quand même là, sous le charme de la voix
-délicieuse.
-
-Nous disions: «C'est assez. Votre Majesté est épuisée, nous la supplions
-de ne plus lire...» Enfin le manuscrit tomba des mains de la reine. Il
-faisait nuit.
-
- * * * * *
-
-De retour à l'hôtel, la reine, réellement à bout de forces, se fit
-porter aussitôt sur son lit, et je fus privé de cette dernière soirée
-que j'espérais passer près d'elle. Je quittais Venise le lendemain
-matin, et elle m'avait promis de me recevoir un instant dans sa chambre
-avant le départ. Quand je me penchai pour lui baiser la main, au moment
-où les deux porteurs l'enlevaient dans son fauteuil, je ne me figurais
-pas que je la voyais pour la dernière fois.
-
-Retiré dans ma chambre, je reçus un moment après, d'un domestique fidèle
-à Sa Majesté, une de ces enveloppes grises timbrées de son chiffre et de
-sa couronne. J'en retirai une feuille arrachée à quelqu'un de ces blocs
-dont elle se servait toujours, et sur laquelle était écrit au crayon, de
-sa grande écriture élégante et nette:
-
-_A présent vous ne pensez plus, n'est-ce pas, que mon livre veuille être
-plus consolant que le christianisme. Non, il ne veut être que vrai._
-
-_D'ailleurs, si peu de gens arrivent au christianisme réel! J'ai vu tant
-de mensonges sous cet admirable manteau! Laissez-nous passer par les
-phases de développement intellectuel que nous sommes probablement
-prédestinés à traverser. Ne craignez rien. Nous sommes trop honnêtes
-pour sombrer._
-
- CARMEN SYLVA.
-
-Je restai longtemps à ma fenêtre, accoudé au balcon de marbre gothique,
-regardant la féerie du clair de lune d'été, à mes pieds, sur Venise. Je
-songeais à la destinée sombre de cette femme, admirable et vénérée. Je
-revoyais en souvenir, dans le grand palais de Bucarest, les mauvais yeux
-de toutes ses _filles_, le jour de sa fête, de ses _filles_ qui lui
-doivent tout et qui lui en veulent de ce qu'elle n'ait pas fait plus
-encore.
-
-J'ignore quelles erreurs politiques a pu commettre cette reine, pour
-avoir encouru une telle défaveur, dans ce pays auquel elle avait donné
-sa bonté, son coeur, sa vie. D'ailleurs, il ne m'appartiendrait pas de
-les juger.
-
-Il est une seule faute que je vois bien: avoir voulu ce mariage, avoir
-cru qu'une jeune fille, égale de tant d'autres qui enviaient sa faveur,
-pourrait dans sa propre patrie devenir reine! Et cette faute a
-probablement été la plus dangereuse de toutes; c'est celle que n'ont pas
-pardonnée et ne pardonneront jamais toutes ces petites poupées
-charmantes qui, il y a un an, dansaient la Hora, en longue chaîne
-pailletée et dorée, autour de leur souveraine. C'est là l'origine des
-haines déchaînées, de ces haines féminines qui ne reculent devant rien
-et qui savent peu à peu entraîner toutes les autres.
-
-Et je sentais une immense pitié attendrie pour cette reine, un désespoir
-de mon impuissance à la défendre, à seulement la venger un peu.
-
-
-VII
-
- Dimanche 16 août.
-
-Une demi-heure avant mon départ, je descends, pour ma visite d'adieu
-matinal à la reine.
-
-Mais, en bas, dans le grand salon, je trouve les demoiselles d'honneur
-qui m'attendent. La reine, disent-elles, est plus malade, beaucoup plus
-malade. Toutes deux ont passé la nuit à son chevet. Elle ne peut me
-recevoir.
-
-Alors, je me mets à lui écrire, tout ce que je lui aurais dit dans cette
-causerie de grand adieu. Puis, je confie ma lettre aux deux jeunes
-filles, et une gondole m'emmène à la gare.
-
-Déjà monté dans le wagon qui doit m'emporter à Gênes, je vois venir, le
-front en sueur, un _faquino_ qui avait couru après moi; il me remet une
-enveloppe grise au timbre royal, et j'en retire un feuillet crayonné:
-
-_Je puis à peine écrire, étant plus mal et tout à fait au lit._
-
-_Votre enthousiasme, au contraire, nous a fait tant de bien! Mais
-j'aurais voulu reprendre l'altercation plus calmement. Vous n'auriez pas
-eu d'effroi, et vous auriez vu combien le christianisme est encore chaud
-et fort en nous, et nos espérances vastes et larges. Ne craignez pas de
-petitesses dans votre cercle de fervents!_
-
- CARMEN SYLVA.
-
-
-VIII
-
- Novembre 92.
-
-Et c'est la dernière des dernières fois que j'aie vu l'écriture de la
-reine.
-
-On ne sait quel sombre silence s'est fait autour d'elle, quel rideau de
-plomb a été baissé devant son clair visage. Vaguement j'ai appris
-qu'elle avait été emmenée, pour des mois de repos et de solitude, au
-bord d'un lac italien, loin de tous ses fidèles d'autrefois. Et que
-maintenant elle est dans un triste château des bords du Rhin...
-
-
-
-
-CONSTANTINOPLE EN 1890
-
-
-C'est avec de l'inquiétude et une grande mélancolie que j'entreprends ce
-chapitre du livre. Quand on m'a demandé de le faire, j'ai voulu me
-récuser d'abord; mais cela m'a semblé une sorte de trahison vis-à-vis de
-la patrie turque--et me voici.
-
-Par exemple, écrire une impersonnelle description, avec un détachement
-d'artiste, j'en serais, dans le cas présent, moins que jamais capable.
-Une fois de plus, ceux qui voudront bien me suivre devront se résigner à
-regarder par mes yeux: c'est presque à travers mon âme qu'ils vont
-apercevoir le grand Stamboul...
-
-Oh! Stamboul! De tous les noms qui m'enchantent encore, c'est toujours
-celui-là le plus magique. Sitôt qu'il est prononcé, devant moi une
-vision s'ébauche: très haut, très haut en l'air, et d'abord dans le
-vague des lointains, s'esquisse quelque chose de gigantesque, une
-incomparable silhouette de ville. La mer est à ses pieds; une mer que
-sillonnent par milliers des navires, des barques, dans une agitation
-sans trêve, et d'où monte une clameur de Babel, en toutes les langues du
-Levant; la fumée flotte, comme un long nuage horizontal, sur
-l'amoncellement des paquebots noirs et des caïques dorés, sur la foule
-bariolée qui crie ses transactions et ses marchandages; l'incessante
-fumée recouvre tout de son voile. Et c'est là-bas, au-dessus de ces
-buées et de ces poussières de houille, que la ville immense apparaît
-comme suspendue. En plein ciel clair, pointent des minarets aussi aigus
-que des lances, montent des dômes et des dômes, de grands dômes ronds,
-d'un blanc gris, d'un blanc mort, qui s'étagent les uns sur les autres
-comme des pyramides de cloches de pierre: les immobiles mosquées, que
-les siècles ne changent pas;--plus blanches, peut-être, aux vieux âges,
-ces mosquées saintes, quand nos vapeurs d'Occident n'avaient pas encore
-terni l'air alentour et que les voiliers d'autrefois venaient seuls
-mouiller à leur ombre, mais pareilles toujours, et depuis des siècles
-couronnant Stamboul de leurs mêmes coupoles géantes, lui donnant cette
-même silhouette unique, plus grandiose que celle d'aucune ville de la
-terre. Elles sont l'immuable passé, ces mosquées; elles recèlent dans
-leurs pierres et leurs marbres le vieil esprit musulman, qui domine
-encore là-haut où elles se tiennent. Si l'on arrive des lointains de
-Marmara ou des lointains d'Asie, on les voit émerger les premières hors
-des brumes changeantes de l'horizon; au-dessus de tout ce qui s'agite de
-moderne et de mesquin sur les quais et sur la mer, elles font planer le
-frisson des vieux souvenirs, le grand rêve mystique de l'Islam, la
-pensée d'Allah terrible et la pensée de la mort...
-
-Au pied de ces mosquées sombres, j'ai passé autrefois le plus
-inoubliable temps de ma vie; elles ont été les témoins constants de mes
-courses d'aventure--pendant que les jours délicieux d'alors fuyaient si
-vite. Je les voyais de partout, arrondissant là-haut leurs grands dômes,
-tantôt blancs et mornes sous les soleils d'été, quand j'allais chercher
-l'ombre des platanes sur quelque vieille place solitaire; tantôt
-vaguement noirs, par les minuits de décembre, sous les froides lunes
-indécises, quand mon caïque glissait clandestinement le long de Stamboul
-endormi; toujours présentes--et presque éternelles--auprès de moi,
-passant d'un jour sans lendemain, jeté là par le hasard. De chacune
-d'elles émanait une tristesse différente, un recueillement spécial qui
-planait sur tout le quartier solennel d'alentour. Peu à peu je les ai
-aimées étrangement, à mesure que je vivais davantage de la vie turque,
-que je m'attachais plus à ce peuple rêveur et fier, et que mon âme
-transitoire de ce temps-là, toute pleine d'un amour angoissé, s'ouvrait
-au mysticisme oriental.
-
-Ensuite, quand il a fallu partir... oh! avec quelle mélancolie sans
-bornes, m'éloignant, un soir pâle de mars, sur la mer de Marmara, j'ai
-regardé cette silhouette de ville, lentement diminuée, peu à peu
-s'anéantir... Lorsque tout fut vague, presque perdu, seuls les grands
-dômes et les minarets apparaissaient toujours au-dessus du froid
-brouillard de mer; seul persistait le haut contour superbe de Stamboul.
-Et alors, dans cette dernière image, s'est symbolisé, pour ainsi dire,
-tout ce que je laissais là derrière moi de regretté amèrement, toute ma
-chère vie turque à jamais finie: la silhouette unique s'est gravée en
-dedans de mes yeux de manière à ne plus s'effacer. Pendant les années de
-vie errante qui ont suivi, pendant mes exils, partout, sur les mers
-lointaines, j'ai revu, dans mes rêves des nuits, la ville des dômes et
-des flèches se profiler à l'imaginaire horizon gris des sommeils,
-m'apportant chaque fois une impression triste de patrie perdue. Je la
-dessinerais par coeur sans une faute--et, dans la vie réelle, chaque
-fois que j'y reviens, c'est encore avec une émotion à la fois pénible et
-délicieuse que le temps n'a guère atténuée.
-
-Mais je ne crois pas cependant que le mirage de mes souvenirs personnels
-m'illusionne outre mesure sur le prestige de cet aspect. Il est
-incontesté et il est légendaire; des voyageurs quelconques, même de ceux
-qui ne comprennent rien à rien, reçoivent une singulière impression
-d'arrivée dès que l'imposante silhouette commence à s'esquisser au loin.
-Et tant que Stamboul--banalisé, hélas! de jour en jour et profané à
-présent par tout le monde--conservera ce premier abord et ces lignes, il
-restera encore, malgré tout, la merveilleuse cité des Califes, la cité
-reine d'Orient.
-
-Autour de Stamboul se groupent d'autres quartiers, d'autres villes, et
-des séries de palais et de mosquées dont l'ensemble forme
-Constantinople: d'abord Péra, où les chrétiens habitent; puis, le long
-du Bosphore, de Marmara à la mer Noire, une suite presque ininterrompue
-de faubourgs. Et, par d'innombrables bateaux, par des légions de
-caïques, toutes ces parties du même tout communiquent ensemble. La
-grande ville, éparse le long des rives, égrène ses foules bigarrées sur
-la mer,--et la mer est couverte de passants, la mer est un lieu qui
-s'anime chaque jour d'un perpétuel va-et-vient.
-
- * * * * *
-
-Quartiers bien distincts, dont les habitants sont de race, de religion,
-de costumes différents; quartiers qui jamais ne se ressemblent.
-
-Aucune capitale n'est plus diverse par elle-même, ni surtout plus
-changeante d'heure en heure, avec les aspects du ciel, avec les vents et
-les nuages--dans ce climat qui a des étés brûlants et une admirable
-lumière, mais qui, par contre, a des hivers assombris, des pluies, des
-manteaux de neige tout à coup jetés sur les milliers de toits noirs.
-
-Et ces rues, ces places, ces banlieues de Constantinople, il me semble
-qu'elles sont un peu à moi, comme aussi je leur appartiens. Tous ces
-désoeuvrés de boulevard que l'Express-Orient y jette maintenant en
-foule, je leur en veux de s'y promener, comme à des intrus profanant mon
-cher domaine sans y apporter l'admiration ni le respect que le vieux
-Stamboul commande encore. Ces quartiers, qu'ils regardent avec un banal
-étonnement, et que je connais, moi, comme ceux de pas une ville au
-monde, je les ai parcourus jadis, à toute heure du jour ou de la
-nuit--me mêlant d'ordinaire, au gré de ma fantaisie d'alors, à la vie
-des plus humbles d'entre les gens du peuple. Mais comment pourrais-je en
-parler dans ce livre avec l'impartialité qu'il faudrait? J'y retrouve à
-chaque pas des souvenirs de jeunesse et d'amour. Comment les
-jugerais-je? Je les adore!...
-
-Avant d'écrire ceci, j'ai voulu revenir une fois à Constantinople, en
-simple touriste moi-même, et essayer de jeter un coup d'oeil plus
-détaché sur cette ville où je n'ai plus aucun lien, hélas! qu'avec des
-morts, où je n'ai plus rien à faire qu'une visite à des tombes.
-
-Et c'est de Roumanie que je m'y suis rendu, ce printemps de 1890, au
-beau mois de mai, par l'ancienne route rapide de Roustchouk, Varna et la
-mer Noire.
-
-A bord du paquebot qui me ramène--le matin du lundi 12 mai 1890, au
-lever du jour,--tous les passagers sont sur le pont, l'oeil au guet,
-pour ne pas manquer l'entrée du Bosphore, qui est un site classique,
-hautement coté dans les «Guides» à l'usage de MM. les voyageurs.
-
-Il y a par le monde des sites beaucoup plus grandioses, avec une
-végétation plus belle et des montagnes plus hautes. Dans les détails
-intimes, sans doute, réside ce charme unique du Bosphore--qui est très
-réel et indépendant de moi-même, puisque tous ceux qui viennent ici le
-subissent.
-
-Maintenant voici Tcheragan, Dolma-Bagtché, la ligne des palais blancs
-comme neige, posés tout au bord de la mer sur des quais de marbre. Alors
-cela devient incomparablement beau, car, dans la vapeur du matin, les
-trois villes apparaissent à la fois, les trois villes qui se regardent:
-Scutari à gauche, en amphithéâtre sur la rive d'Asie; Péra à droite,
-échafaudage de maisons et de palais couvrant toute la rive d'Europe, et,
-au milieu, sur une pointe de terre qui s'avance entre les deux,
-au-dessus d'un fouillis de navires et de fumées, dominant tout,--les
-minarets et les grands dômes de Stamboul!
-
- * * * * *
-
-Sur la hauteur de Péra, dans un hôtel de touristes comme il faut,
-encombré d'Anglais, où je suis très banalement descendu, mon salon de
-louage a vue merveilleuse sur la Corne-d'Or, sur la pointe du
-Vieux-Sérail et sur des infinis de mer bleue où s'échelonnent les îlots
-d'Asie. C'est une des séductions de ce pays, les échappées qu'on a de
-partout sur d'immenses lointains; de l'une quelconque de ces trois
-villes ainsi assemblées, on domine les deux autres, avec la mer au delà;
-n'importe où l'on habite, on est toujours sûr d'apercevoir, par-dessus
-les premiers plans, par-dessus les toits ou les arbres, des choses
-presque féeriques esquissées en l'air; le champ du regard est ici large
-et profond comme nulle part ailleurs.
-
- * * * * *
-
-Six heures du soir, le même jour. (Qu'on me le pardonne, j'ai passé ma
-journée en pèlerinages aux cimetières, en visites de souvenir à des
-recoins quelconques n'ayant d'intérêt que pour moi-même.)
-
-L'heure du soleil couchant me trouve au quai de Top-Hané, assis en plein
-air devant un café,--ce qui est une habitude de la vie d'Orient,--à
-regarder passer le monde et tomber la nuit.
-
-Une sorte de lieu de méli-mélo et de transition, ce quai de Top-Hané,
-une sorte de carrefour très vaste, où viennent aboutir, par de larges
-rues, des quartiers absolument différents.
-
-Les beaux soirs comme celui-ci, la moitié de la voie y est encombrée par
-des rangées de divans, en velours rouges ou bariolés, sur lesquels sont
-assis des gens qui fument et qui rêvent. On est là, comme au parterre
-d'un immense théâtre, pour regarder devant soi le grand mouvement de la
-vie orientale et, sur le Bosphore, le va-et-vient des navires. Entre les
-spectateurs de la mer, sur les fonds bleuâtres de l'eau et des collines
-d'Asie, une haute mosquée se dresse, avec son dôme compliqué et ses
-minarets à galeries ajourées. Elle est toute réchampie de blanc et de
-jaune très tranchés,--deux nuances absolument turques, dont l'assemblage
-en encadrements et en panneaux décore toutes les bâtisses relativement
-modernes de Constantinople: la plupart des mosquées, des palais ou des
-belles maisons un peu neuves sont ainsi peintes mi-parties--et ces
-nuances font bien sur le bleu des lointains ou des eaux, servant
-elles-mêmes de fond aux bigarrages des foules qui passent, aux
-innombrables bonnets rouges qui coiffent toutes les têtes. A ces deux
-couleurs des monuments, il faut ajouter le vert cru de ces grandes
-plaques, chamarrées d'inscriptions d'or, qui surmontent inévitablement
-tous les portiques, toutes les entrées, toutes les fontaines. Du blanc,
-du jaune, du vert zébré d'or, voilà les tons de l'élégante mosquée d'en
-face, et aussi des kiosques environnants, de tout cet assemblage de
-constructions aux découpures orientales qui se détachent sur le bleu
-assombri, sur le bleu déjà crépusculaire du Bosphore et de l'Asie.
-
-Les rangées de divans en plein air peu à peu se garnissent, sans
-distinction, de personnages de toutes les races et de tous les costumes
-du Levant. Les garçons affairés accourent, portant les microscopiques
-tasses de café, et le raki, et les bonbons, et les braises ardentes dans
-les petits vases de cuivre; la grande flânerie douce des soirs d'Orient
-commence, les narguilhés s'allument, et les cigarettes blondes
-remplissent l'air d'odorante fumée. Sur la voie libre passent encore
-toutes sortes de gens et de voitures; des beaux cavaliers militaires
-bien montés et de noble mine qui s'en vont vers les palais du Sultan ou
-qui en reviennent; des loueurs de chevaux (dont Top-Hané est le quartier
-général), tirant par la bride leurs bêtes toutes sellées; des marins de
-nationalité quelconque débarqués après leur journée finie; des marchands
-ambulants agitant leurs petites cloches, ou criant à tue-tête leurs
-gâteaux, leurs sorbets, leurs fruits...
-
-A Galata, dont la grande rue, éternellement bruyante, vient mourir à ce
-carrefour, une clameur s'enfle en _crescendo_, et, bien qu'assourdie
-dans le lointain, arrive déjà jusqu'ici, aux rêveurs assis sur les
-divans rouges. C'est la grande Babel du Levant, ce Galata. Jusqu'au
-matin, le long du Bosphore, s'élève de tout ce quartier une clameur
-d'enfer...
-
-A ce carrefour vient aussi aboutir Iéni-Tchirché, la plus grande des
-rues en pente raide qui montent à Péra,--à la ville chrétienne, perchée
-là-haut au-dessus de nos têtes. Et des deux côtés de cette rue, sous des
-berceaux de vigne, devant les cafés turcs qui se suivent porte à porte,
-encombrant tout de leurs petits tabourets et de leurs petites tables,
-viennent s'asseoir par centaines ces portefaix qui ont peiné tout le
-jour à remonter, des navires, des quais, des douanes, les malles des
-voyageurs, les caisses et les ballots de marchandises. Joyeux du repos
-des soirs, ils arrivent les uns après les autres, demandant un
-narguilhé, ces hommes qui font métier de remplacer, avec leurs larges
-épaules et leurs jarrets de fer, les camions, les chariots, inconnus à
-Constantinople.
-
-Leur foule va peu à peu grossissant; bientôt ils se touchent tous,
-pareillement vêtus en bure brune soutachée bizarrement de noir et de
-rouge, la veste largement ouverte sur leur poitrine musculeuse noircie
-de soleil. Leurs groupes serrés s'étagent en perspective, suivant la
-montée de la rue rapide; le murmure de leurs causeries se mêle à ce
-petit gargouillement spécial qui sort de leurs innombrables
-narguilhés,--et la fumée grisante emplit l'air de plus en plus, à mesure
-que la nuit tombe...
-
-Tout ce petit train des fins de jour est demeuré pareil, depuis tant
-d'années que je le connais--et je me représente si bien ce qui se passe,
-à cette même heure, dans les différents quartiers de l'immense ville!...
-
-Là-bas, vers le nord, en continuant par la large voie qui suit la mer,
-on arriverait aux quartiers du Sultan: palais impénétrables, grands murs
-de parcs, de casernes, de sérails. La nuit n'amène là que beaucoup de
-tranquillité, sous les avenues d'acacias, en ce moment toutes blanches
-de fleurs.
-
-Au-dessus de nos têtes, sur ces hauteurs qui nous dominent, le Péra
-cosmopolite va commencer d'éclairer ses grandes boutiques européennes
-aux étalages copiés sur ceux de Londres ou de Paris, et continuera, aux
-lumières, son va-et-vient de voitures, à la façon d'Occident. L'approche
-du soir, au lieu de calmer là-haut l'agitation incessante de la vie, va
-l'exaspérer plutôt, à la lueur du gaz. Empressements de touristes
-revenant de leurs excursions du jour, et se hâtant, avant la nuit
-tombée, de regagner le bercail rassurant, la table d'hôte servie à
-l'anglaise, la rue où l'on se sent comme en Europe; extravagances de
-toilettes, risquées par des Levantines aux grands yeux lourds, qui
-auraient été si jolies vêtues en Grecques, en Arméniennes ou en Juives.
-Et, dans cet amusant pêle-mêle, la note d'Orient donnée quand même par
-beaucoup de fez rouges qui circulent, par des équipes de portefaix aux
-costumes bariolés de broderies qui remontent de la ville basse, des rues
-plus orientales d'en dessous, ou bien encore--comme on est là très haut
-au-dessus de la mer--par des échappées de lointain apparaissent entre
-les banales maisons à plusieurs étages: un peu de Marmara au bleu
-assombri, un peu de la côte d'Asie perdue dans le crépuscule...
-
-Là-bas derrière nous, au delà de cette colline de Péra qui nous
-surplombe, des faubourgs turcs, arméniens ou juifs s'arrangent, au
-hasard des coteaux ou des vallées, tout le long de la Corne-d'Or, face
-au grand Stamboul, qui couronne l'autre rive et les domine; ils
-communiquent entre eux par mer surtout, au moyen de ces caïques légers,
-toujours en mouvement tant que reste au ciel une lueur de jour... Il est
-curieux que le seul voisinage des choses perdues de vue depuis longtemps
-avive ainsi le souvenir qu'on en avait conservé: il y aura tantôt quinze
-ans que je n'habite plus par là, et j'avais presque oublié comment les
-soirs s'y passent; or il me suffit d'être à Constantinople, assis à
-songer--dans une rue différente cependant et très éloignée,--pour me
-rappeler tout, avec une netteté complète, comme si j'étais parti
-d'hier... D'abord le faubourg très turc de Kassim-Pacha, aux vieilles
-maisonnettes, tout orientales, aux petites boutiques anciennes, aux
-petits cafés qu'abritent des platanes: il était un de mes plus familiers
-jadis, et j'y passais chaque jour. En ce moment même je me le représente
-animé tout à coup de sa vie spéciale des soirs. Le flot des matelots de
-guerre vient de s'y répandre, à la sortie de l'arsenal ou des grands
-cuirassés noirs mouillés en face dans la Corne-d'Or. Joyeux et rieurs,
-circulant par groupes en se donnant la main, ils remplissent les rues et
-les places. Au lieu du bonnet, ils portent un fez, et leur col est rouge
-au lieu d'être bleu: à part cela, ils ressemblent aux nôtres. Des femmes
-qui les attendaient (des mères ou des soeurs, s'entend) se mêlent à eux,
-drapées de longs voiles blancs, bleus ou roses. Leurs officiers aussi
-s'arrêtent là pour fumer, dans les plus humbles cafés, parmi les hommes
-du peuple.--Et c'est du reste une coutume particulière à la Turquie, ces
-très démocratiques mélanges: des pachas, des beys assis au café parmi de
-pauvres gens, causant avec eux ou leur expliquant les nouvelles--et la
-dignité n'y risque rien, puisque, entre musulmans, on ne s'enivre
-jamais.--D'autres faubourgs suivent, prenant de plus en plus des airs de
-village à mesure qu'on s'avance vers l'intérieur des terres, et,
-aussitôt après, commence, de ce côté-là, une campagne déserte, aride,
-sans route, et encombrée de tombeaux, tristement charmante.
-
-La Corne-d'Or sépare tous ces quartiers, dont je viens de parler, du
-grand Stamboul, où une sorte de silence religieux va se faire avec
-l'obscurité.
-
-Et au fond de ce golfe enclavé dans une ville, tout au fond, sous les
-vieux cyprès et les vieux platanes, le saint faubourg d'Eyoub, coeur de
-l'Islam en Europe, enfoui dans une sorte de bocage funèbre, confinant
-aux grands cimetières et entouré de tombes, va s'endormir dans un
-effrayant silence, qu'interrompra seulement de temps à autre quelque
-psalmodie sortie d'une mosquée. Dans tous les kiosques des morts, devant
-les hauts catafalques surmontés de turbans, les petites lampes
-veilleuses vont s'allumer; en passant le long des avenues sombres, on
-les verra briller, à travers les grillages des fenêtres, comme des yeux
-jaunes dans la nuit.
-
-Du reste, tout le grand Stamboul aussi va s'endormir, presque aussi
-paisible qu'aux siècles passés, tandis que le tapage d'Occident
-commencera dans les quartiers de la rive livrée aux infidèles. A peine,
-dans les nouvelles rues, vers les parages de Sainte-Sophie, çà et là
-quelques boutiques s'éclaireront; quelques cafés jetteront au dehors des
-lueurs de lanternes: partout ailleurs dans l'immense ville, il n'y aura
-rien que mystérieuse obscurité et lourd sommeil.--Il semble que cette
-Corne-d'Or ne soit pas seulement un bras de mer séparant les deux
-parties de Constantinople, mais qu'elle mette aussi un intervalle de
-deux ou trois siècles entre ce qui s'agite sur une rive et ce qui
-s'endort sur l'autre...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Tandis que je suis là, songeant en pleine rue sur ce divan rouge, et
-regardant, à travers des fumées de narguilhés, la foule circuler dans la
-pénombre, voici que tout là-haut en l'air une première couronne de feux
-s'allume comme un signal, autour de la flèche aiguë d'un minaret de
-Top-Hané: les illuminations religieuses! le Ramadan!!... J'avais oublié
-que nous étions dans ce mois lunaire où tous les Turcs du peuple font de
-la nuit le jour. Que disais-je donc du calme de Stamboul?... Tout à
-l'heure, au contraire, et jusqu'au matin, il sera plus bruyant que Péra
-et Galata réunis--et j'irai me mêler à ses gaietés étranges, à ses
-foules...
-
- * * * * *
-
-Il est temps de rentrer à l'hôtel pour dîner. Au lieu de me rendre à
-Péra par la montée directe de Iéni-Tchirché, je vais appeler d'un signe
-un de ces bonshommes qui promènent devant moi des chevaux tout sellés,
-et je ferai le grand tour, à travers le tumulte de Galata, pour remonter
-ensuite par le Champ-des-Morts.
-
- * * * * *
-
-Galata au dernier crépuscule et aux lanternes! Cohue et tapage. Sur les
-pavés, mon cheval sautille, un peu effaré, au milieu des passants
-innombrables, dans le flot des fez rouges et des costumes de bure. Il y
-a d'autres cavaliers qui passent ventre à terre, il y a un va-et-vient
-continuel de voitures et de lourds tramways précédés de coureurs qui
-sonnent de la trompe. Il y a une odeur d'alcool, d'absinthe et d'anis.
-Les grands estaminets dangereux s'ouvrent et s'éclairent; les grands
-alcazars invraisemblables illuminent leurs façades pavoisées--ceux où
-l'on joue la pantomime italienne à côté de ceux où des orchestres de
-dames hongroises exécutent le répertoire de Strauss. Déjà les mauvais
-lieux regorgent de monde; des gens assis devant les cafés encombrent la
-voie étroite et sont bousculés par les chevaux. On est assourdi d'un
-brouhaha de conversations dans toutes les langues, d'un bruit confus de
-cymbales, de sonnettes, de grosses caisses. Et je cours maintenant au
-grand trot dans ce débordement d'hommes, m'amusant à dire, comme
-autrefois, à voix claire: «_Bestour! Bestour!_» (Gare! Gare!), le cri
-des foules turques, qui est comme le «_Balek! Balek!_» des foules
-arabes...
-
-A l'hôtel, là-haut, la banalité d'une table d'hôte. Un monsieur,
-touriste récemment vomi par l'Orient-Express, daigne me demander
-quelques renseignements pratiques:
-
---Il n'y a rien à faire à Stamboul le soir n'est-ce pas, monsieur?
-(C'est le cliché que vous servent tous les guides des hôtels, qu'il n'y
-a rien à voir à Stamboul le soir et que les promenades y sont
-périlleuses.)
-
-Je le dévisage tout d'abord:
-
---Oh non! monsieur: en effet, à Stamboul, rien du tout. Mais ici, à
-Péra, tenez, tout à côté, faites-vous indiquer...: vous avez deux ou
-trois _beuglants_ délicieux...
-
-Et vite, après ce dîner, un cheval de louage, pour m'enfuir...
-
-Dans la belle nuit d'étoiles, je descends par le Petit-Champ-des-Morts;
-je chemine ensuite dans Galata, qui est en pleine fête, et enfin,
-quittant cette rue bruyante, je m'arrête au bord de l'eau, à l'entrée
-d'un pont qu'on ne voit pas finir, mais qui s'en va se perdre au loin
-dans l'obscurité confuse. Là, tout change brusquement, comme change un
-décor de féerie au coup de sifflet des machinistes. Plus de foule, ni de
-lumières, ni de tapage: une profonde trouée de nuit et de silence est
-devant moi; un bras de mer étend son vide tranquille entre ces quartiers
-assourdissants que je viens de traverser et une autre grande ville,
-d'aspect fantastique, qui apparaît au delà sur le fond étoilé de la
-nuit, en silhouette toute noire dentelée de minarets et de dômes. Elle
-se profile si haut que les coupoles de ses mosquées, s'exagérant dans
-les buées enveloppantes, prennent des proportions de montagnes. C'est un
-soir de Ramadan. Alors, à tous les étages de ces minarets, autour de
-leurs galeries festonnées, brillent des rangs de feux en couronnes, et,
-dans le vide, entre ces flèches de pierre qui pointent en plein ciel,
-des inscriptions lumineuses suspendues par d'invisibles fils, effraient
-comme des signes apocalyptiques tracés dans l'air avec du feu.
-
-J'ai hâte d'être là; un attrait, une indicible émotion de souvenir me
-fait presser le pas, dans l'obscurité de l'interminable pont qui mène, à
-travers ce bras de mer, à cette ville si noire. A mesure que j'approche,
-montent toujours plus haut les coupoles et les minarets avec leurs
-couronnes de feux. Me voici à leurs pieds; je quitte le plancher mouvant
-du pont pour les cailloux et les fondrières d'une première place obscure
-que domine la masse superbe d'une mosquée: je suis à Stamboul!
-
-Je vais tourner le dos aux quartiers neufs, aux boulevards récemment
-alignés, dans les parages de Sainte-Sophie et de la Sublime-Porte,
-qu'éclairent maintenant, hélas! des becs de gaz, où circulent des
-voitures, des équipages d'ambassade promenant d'aventureux voyageurs.
-C'est vers le Vieux-Stamboul, encore immense, Dieu merci! que je me
-dirige, montant par de petites rues aussi noires et mystérieuses
-qu'autrefois, avec autant de chiens jaunes couchés en boule par terre,
-qui grognent et sur lesquels les pieds buttent. Mon Dieu! pourvu que
-quelque édile ne me les détruise pas, ces chiens!... J'éprouve une sorte
-de volupté triste, presque une ivresse, à m'enfoncer dans ce labyrinthe,
-où personne ne me connaît plus--mais où je connais tout, comme m'en
-ressouvenant de très loin, d'une vie antérieure...
-
-Il fait une nuit de mai douce, merveilleuse. L'obscurité garde une
-transparence qui permet de se conduire, et au-dessus de ma promenade
-errante, mais très haut, n'éclairant pas plus que les étoiles, planent
-de tous côtés les cercles de feux accrochés aux minarets des mosquées,
-les inscriptions lumineuses suspendues dans l'air. Les étroites rues
-sombres que j'ai prises débouchent tout à coup sur l'immense place du
-Séraskiérat, pleine de lumières, de monde, de musiques, de costumes.
-Mais je traverse seulement ce lieu pour pénétrer plus avant dans le
-coeur de la vieille ville, dans les quartiers exquis et non profanés
-encore de la Suléimanieh et de Sultan-Sélim. Tantôt l'obscurité des
-petites rues funèbres, tantôt les lumières et les foules. Dans les
-cafés, des musiques d'Orient: violons tristes, qui gémissent des
-mélodies à fendre l'âme; cornemuses qui chantent de vieux airs, à voix
-aigre et plaintive. Et des campagnards, des Asiatiques, dansent entre
-hommes, en longues chaînes se tenant par la main.
-
-De toute cette étonnante chose qui est une nuit de Ramadan à Stamboul,
-voici l'image qui ce soir-là me charme le plus: vers minuit, dans une
-rue solitaire, tout simplement un harem qui passe... Très étroite la
-rue, très obscure; par-dessus les hautes maisons grillées, sur un coin
-de ciel étoilé, on voit monter les minarets de la Suléimanieh,
-gigantesques pointes noires--diaphanes, dirait-on--qui portent dans leur
-longueur deux ou trois couronnes superposées de feux mourants.--Un grand
-silence, et d'abord personne. Puis un groupe qui arrive, un groupe de
-cinq ou six femmes, chaussées de babouches qui ne font pas de bruit;
-fantômes bleus, rouges ou roses, enveloppés jusqu'aux yeux dans ces
-pièces de soie lamée d'or qui se fabriquent en Asie. Deux eunuques les
-précèdent armés de bâtons, les éclairant avec de grandes lanternes
-anciennes... Cela passe, féerique et charmant; cela s'éloigne, cela s'en
-va on ne sait où, s'enfermer dans on ne sait quel coin du mystérieux
-dédale... Et l'obscurité semble plus épaisse après qu'ont disparu les
-feux de leurs lanternes, qui faisaient danser leurs ombres sur les vieux
-pavés et les vieux murs...
-
-_Mardi 13 mai 1890._--Je prends le récit de cette deuxième journée à
-cinq heures seulement--pour l'arrêter avant la nuit.
-
-A cinq heures donc, en caïque, tournant le dos toujours aux quartiers
-neufs, je remonte vers le fond de la Corne-d'Or, me rendant au faubourg
-d'Eyoub.
-
-(Pour qui ne connaît pas Constantinople, les caïques sont ces espèces de
-périssoires longues et minces, arquées en croissant de lune, où l'on
-navigue couché--et que l'on trouve sur tous les quais par centaines,
-comme à Venise les gondoles.)
-
-Cette Corne-d'Or devient plus paisible à mesure que l'on s'éloigne de
-l'entrée, encombrée de paquebots, et la partie de Stamboul que je longe
-à présent est de plus en plus antique, délabrée, morte: ce sont les très
-vieux quartiers, d'où la vie s'est retirée peu à peu, pour se porter
-ailleurs sur l'autre rive. Jamais, du reste, je ne leur avais tant
-trouvé cet air de ruines envahies par les arbres; leurs toits noirâtres
-disparaissent presque sous la fraîche verdure de mai. Et Eyoub est au
-bout, touchant aux rideaux de cyprès noirs, aux grands bois funéraires.
-
-Un vent très vif et presque froid se lève, comme chaque soir à l'heure
-où baisse le soleil; sur toute la surface de l'eau remuée, de petites
-lames se forment.
-
-Eyoub, le saint faubourg, est toujours le lieu rare du suprême
-recueillement, de la suprême prière. A l'entrée de l'avenue exquise qui
-longe les saints tombeaux, je mets pied à terre sur des dalles verdies
-par les siècles; l'avenue, devant moi, s'enfonce en profondeur, toute
-blanche à travers l'espèce de bois sacré plein de sépultures, blanche de
-ce même blanc verdâtre que prennent à l'ombre les marbres très vieux;
-elle s'en va finir là-bas à l'impénétrable mosquée, dont on aperçoit
-confusément le dôme, sous un bouquet de platanes et de cyprès immenses.
-Elle est bordée, de droite et de gauche, par des kiosques, en marbre
-blanc ajouré, remplis de catafalques et de morts, ou par des murs percés
-d'arceaux en ogives à travers lesquels on aperçoit les cimetières:
-étranges tombes aux dorures fanées, apparaissant dans la nuit verte de
-dessous bois, mêlées à des fouillis d'herbes, de rosiers sauvages, de
-ronces...
-
-Les passants sont toujours très rares dans cette avenue des morts:
-quelques derviches qui reviennent de prier, ou quelques mendiants qui
-vont s'accroupir là-bas aux portes de la mosquée. Ce soir, ce sont trois
-petites filles turques, de cinq à dix ans, très jolies, qui gambadent,
-vêtues d'éclatantes robes vertes et rouges. Cela déroute, de les voir
-jouer gaiement dans ces marbres et dans cette ombre funéraire. Du reste,
-jamais je n'étais encore venu ici à la splendeur de mai, et cette
-verdure neuve, ces fleurs partout, détonnent autant que ces trois
-petites filles. Des lieux si infiniment mélancoliques ne s'égayent pas
-au printemps, bien au contraire: ce ciel aux nuances très douces, ces
-grappes de roses, ces jasmins qui retombent des murs, et qui, depuis des
-siècles, à la même saison, font leur même sourire si éphémère et si
-trompeur, ajoutent encore à l'impression qu'on éprouve ici d'un
-universel et irrémédiable néant.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi 14 mai 1890._--A l'ambassade de France, ce matin-là, autour
-d'une grande table fleurie de roses jaunes, nous sommes au moins trente
-convives à déjeuner--tous touristes!
-
-Autrefois la traversée de la mer Noire les arrêtait encore; mais depuis
-deux ans, avec le nouveau chemin de fer aboutissant au pied du
-Vieux-Sérail, c'est effrayant, ce flot de désoeuvrés de l'Europe entière
-qui vient ici fureter partout.
-
-Et je ne puis me rappeler sans sourire cette réflexion de la très
-charmante ambassadrice, parcourant d'un regard fin et impayable sa
-longue tablée: «Oh! moi, vous savez, par les temps que nous traversons,
-je n'en suis pas à un touriste de plus ou de moins...» Cela dit sans
-l'ombre d'une pensée désobligeante pour ses hôtes, mais prononcé avec je
-ne sais quelle imperceptible nuance qui fait de cette petite phrase de
-rien une chose infiniment drôle.--Tous choisis, gens aimables et de
-bonne compagnie, ces voyageurs invités; trop nombreux seulement,
-tournant à l'invasion, et alors pas décoratifs ici pour des yeux de
-peintre: c'est tout ce que je leur reproche--sans y mettre, bien
-entendu, plus de mauvaise pensée que notre ambassadrice.
-
-Le même jour, vers quatre heures du soir, Stamboul par la pluie. Un
-orage depuis ce matin assombrissait l'air, et l'averse tombe décidément,
-torrentielle.
-
-Sortant de la Sublime-Porte, je me réfugie, pour m'y abriter jusqu'à la
-fin de la journée, dans le labyrinthe du Grand-Bazar (car Stamboul,
-suivant l'usage d'Orient, a son «bazar», qui est comme une ville dans la
-ville, que des murailles entourent, et qui, le soir, ferme ses épaisses
-portes).
-
-Il y fait sombre et triste, aujourd'hui, sous ce ciel plein d'eau et
-sous ces toitures de bois qui couvrent toutes les petites rues, laissant
-des gouttières suinter; à travers une espèce de buée, de brouillard
-crépusculaire, on voit briller les étoffes dorées, les milliers de
-bibelots accrochés aux échoppes--et fourmiller les foules: femmes tout
-de blanc voilées, hommes coiffés de bonnets rouges. Dieu merci! il n'a
-guère changé encore, ce bazar. Dans des recoins connus, je retrouve les
-mêmes obscurs petits cafés, qui sont revêtus de leurs vieux carreaux de
-faïence persane aux étranges fleurs, et où servent depuis des années les
-mêmes vieilles petites tasses. On peut y faire les mêmes rêves
-qu'autrefois, en regardant, par la porte ouverte, la foule turque
-s'agiter dans le demi-jour fantastique des avenues. Du fond de ces
-retraites d'ombre, où l'on fume le tabac blond qui grise, tout ce
-mouvement, tout ce bruit semble, dans le lointain, comme un immense
-brouhaha de fantômes.
-
-Voici cependant, hélas! quelques essais nouveaux de boutiques à
-l'européenne, avec des devantures vitrées. Et voici même quelques bandes
-d'étrangers ahuris--touristes des agences, évidemment--qui passent en se
-serrant les coudes, promenés à toute vapeur par des guides effrontés.
-(Plus convaincus sont les touristes anglais: malgré leurs airs de
-marcher en pays conquis, je crois que décidément je les préfère aux
-Français gouailleurs, qui se plaignent des rues mal pavées, qui ne
-voient du bazar que les quelques articles de Paris étalés çà et là, et
-inclinent à penser que tous ces vieux marchands à turban, accroupis dans
-des niches, font venir leurs tapis du _Bon Marché_ ou du _Louvre_.) Et
-ils partiront tous ayant _vu_ Constantinople; et ils crieront même à la
-mauvaise foi musulmane, parce qu'ils auront été volés, pillés (comme
-cela leur revient de droit) par la plèbe des guides et des
-interprètes--qui sont Grecs, Arméniens, juifs, Maltais, tout ce qu'on
-voudra, mais jamais Turcs. Les Turcs du peuple se font bateliers, ou
-manoeuvres, ou portefaix, mais ne se plient point au métier servile
-d'exploiteurs d'étrangers.
-
-Je m'attarde à marchander de vieux bibelots d'argenterie--tandis que
-dehors le jour baisse et la pluie tombe toujours. De plus en plus
-désolé, ce bazar qui se vide, les affaires finies: le long des ruelles
-couvertes, si vieilles, si vieilles, les boutiques se ferment; les
-marchands s'en vont comme les acheteurs, et l'obscurité grise descend
-dans ce labyrinthe, qui, la nuit, ne sera plus qu'un désert noir.
-
-Il faut s'en aller décidément. Je remonte sur un pauvre cheval de
-louage, tout trempé des averses du jour, qui m'attendait à une des
-portes de ce bazar et je m'achemine vers Péra.
-
-La pluie cesse; mais le ciel reste gris, les vieux toits ruisselants. En
-descendant vers la Corne-d'Or, par les rues étroites, on marche dans les
-flaques d'eau, faisant jaillir la boue. La ville a repris subitement ses
-aspects d'hiver,--aspects, en somme, sous lesquels je l'ai le plus
-connue et qui me tiennent au coeur d'une manière plus intime. Voici où
-mes impressions redeviennent tout à fait personnelles: il est laid et
-triste, Stamboul, par un pareil soir,--et cependant c'est ainsi que je
-l'aime le plus. Je reviens à regret, très lentement, malgré l'eau qui
-tombe encore en mille gouttières des toits mouillés. Oh! comme je me
-replonge en plein passé, par cette soirée de pluie presque froide...
-
-Arrivant à l'hôtel, toujours sans hâte malgré mes vêtements trempés, j'y
-trouve un mot de Son Excellence le Grand Vizir, m'informant que Sa
-Majesté le Sultan veut bien m'inviter à venir ce soir, au palais de
-Yeldiz, assister aux illuminations du Kadir-Guidjeci: «Un chaouch, me
-dit-il, et une voiture seront là pour vous prendre...»
-
-Environ trois quarts d'heure après, presque en retard, ayant dîné à la
-diable et fait avec fièvre ma toilette de cour, je roule à toute vitesse
-vers Yeldiz, dans un landau découvert escorté d'un chaouch au galop,
-fendant la foule de Péra. Le ciel s'est dégagé, les étoiles brillent.
-Les illuminations merveilleuses du Ramadan s'allument partout; entre les
-banales maisons, quand une échappée de lointain apparaît, on dirait
-d'une féerie.
-
-C'est loin, ce palais de Yeldiz, presque dans la campagne, du côté
-opposé à Stamboul, auquel nous tournons le dos dans notre course
-empressée. Le Bosphore, qu'on aperçoit aussi de temps en temps, et, au
-delà, Scutari, sont illuminés comme la côte d'Europe; la féerie se
-prolonge de tous côtés, jusqu'aux dernières limites du champ de vue.
-
-En avant de nous, courant en sens inverse, voici un flot de monde, une
-masse humaine qui se précipite comme furieuse, des hommes demi-nus
-galopant et criant; et au loin je distingue le sinistre appel: _Yangun
-vâr!_
-
-Le feu! c'est le feu! Avec tant de maisons en bois, ici c'est continuel.
-Tout un quartier brûle là-bas, jetant dans le ciel une grande lueur
-rouge, ajoutant à la fête une illumination imprévue. Ces choses que l'on
-traîne si vite avec un bruit lourd, ce sont les pompes, attelées
-d'hommes affolés qui courent à toutes jambes; elles accrochent les roues
-de ma voiture... Cris et bousculade... Mais on reconnaît le chaouch du
-palais, on s'écarte, et nous passons...
-
-Maintenant, des avenues de banlieue, larges et droites, presque vides,
-où nous reprenons notre train ventre à terre.
-
-Puis, devant nous, une grande lueur blanche et verte, non plus
-d'incendie, mais de feux de Bengale: les jardins de Yeldiz. Nous
-franchissons des grilles:--alors, subitement, plus de foule ni de bruit;
-nous galopons dans des allées vides, silencieuses, illuminées à
-profusion, bordées de myriades de feux qui forment des guirlandes et des
-girandoles. Rien que des feux blancs, des globes blancs dans la verdure;
-aucun bariolage ici, sur la terre, tandis que, par contre, le ciel est
-entièrement étoilé de fusées bleues et rouges, rayé de pluies de feu de
-toutes les couleurs.
-
-Les allées, où il n'y a toujours personne, vont en montant; il y fait de
-plus en plus clair, de lumière blanche, tandis qu'un côté de l'horizon
-reste ensanglanté par du rouge d'incendie. Une autre grille encore. Puis
-des bataillons de cavaliers et de fantassins nous barrent le passage,
-formant la haie serrée; ils portent tous des torches ou des lanternes,
-comme pour quelque gigantesque retraite aux flambeaux. Des centaines
-d'officiers sont là aussi, vêtus pour la plupart du dolman oriental aux
-longues manches flottantes.--Oh! la belle et imposante armée!
-
-Ces milliers d'hommes, si immobiles, semblent absorbés dans un
-recueillement religieux, au milieu de cette clarté étrange qui éblouit,
-sous cette pluie de feux de couleurs changeantes dont le ciel de la nuit
-est traversé.
-
-Le chaouch qui me guide a les mots de passe, et les rangs s'ouvrent
-devant nous. Il me conduit au premier étage, dans un pavillon du palais:
-salons vides où il fait étonnamment clair--clair des lampes intérieures
-et de l'illumination du dehors, dont la lueur immense entre par les
-fenêtres grandes ouvertes. Les boiseries, les meubles sont blancs et or;
-tout est lumineux et blanc. A je ne sais quelle forme particulière du
-silence, on a le sentiment de cette agglomération d'hommes en armes qui
-sont là, muets, retenant presque leur souffle, oppressés par la présence
-du Souverain. Et une admirable musique religieuse arrive du dehors: un
-choeur de voix d'hommes très fraîches, très limpides, qui psalmodient
-sur des notes singulièrement hautes, avec quelque chose de pas naturel,
-d'extra-terrestre si l'on peut dire ainsi...
-
-Un aide de camp me reçoit dans ces salons. «Le Sultan, me dit-il, est
-encore à la mosquée impériale, d'où partent ces chants suaves.» Mais la
-prière touche à sa fin, et, en m'approchant d'une fenêtre, je verrai
-tout à l'heure Sa Majesté sortir.
-
-A une cinquantaine de pas de moi, un peu en contre-bas de la fenêtre où
-je suis, cette mosquée m'apparaît. Elle est toute fraîche et toute
-blanche, très dentelée d'arabesques, en style d'Alhambra. Illuminée par
-en dedans et par en dehors, elle semble transparente autant qu'une fine
-découpure d'albâtre, et cette musique qui s'en échappe lui donne quelque
-chose d'irréel; elle est comme la principale pièce de l'immense feu
-d'artifice qui, ce soir, brûle partout. Alentour de son dôme étrangement
-lumineux apparaissent, avec leurs myriades de globes blancs, les
-avenues, les jardins par lesquels je suis arrivé. Des nuages de feu de
-Bengale embrouillent devant moi tous les lointains, confondent toutes
-les perspectives--déjà compliquées par la hauteur d'où je regarde. Un
-gigantesque transparent, suspendu on ne sait comment dans l'air, porte
-une inscription arabe brillante sur un fond couleur de nuit; avec toutes
-les fantasmagories éblouissantes qui rendent la vue imprécise, il est
-impossible de deviner à quelle distance cette inscription aérienne est
-placée: elle paraît grande et lointaine comme un signe du ciel; elle
-préside à cette fête de lumières; c'est elle qui lui donne son caractère
-musulman, son caractère sacré.--Et au delà encore, on distingue des
-coins de vrais lointains; sur une vague étendue noire, qui doit être le
-Bosphore, posent de petits objets brillants, d'une forme spéciale--qui
-sont des navires illuminés jusqu'aux pointes de leurs mâts...
-
-Directement au-dessous de moi, la superbe armée, toujours immobile et
-recueillie, suit en esprit les prières qui se chantent dans la lumineuse
-mosquée d'en face. Il semble qu'en ce moment l'âme de l'Islam se soit
-concentrée dans ce blanc sanctuaire. Oh! ces chants, qui vibrent sous
-cette coupole, monotones comme des incantations de magie et d'une
-sonorité si belle et si rare! Voix d'enfants ou voix d'anges, on ne sait
-trop. C'est aussi quelque chose de très oriental: cela se maintient sans
-fatigue dans des notes surélevées, tout en restant d'une inaltérable
-fraîcheur de hautbois; c'est long, long, sans cesse recommencé; c'est
-très doux, très berceur; et pourtant cela exprime avec une infinie
-tristesse le néant humain, cela donne le vertige des grands abîmes.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Cependant le Sultan va sortir. Les troupes frémissent d'un léger
-mouvement attentif. Un landau attelé de chevaux de parade--qui trottent
-tout cabrés, tout debout--vient se ranger devant les marches de marbre
-de la mosquée, sur lesquelles on a jeté des tapis rouges; en même temps,
-une trentaine de serviteurs accourent, chacun portant une de ces énormes
-lanternes de soie blanche, d'un mètre de haut, qui sont d'étiquette
-depuis un temps immémorial pour les sorties nocturnes des Califes. Sous
-la coupole, le choeur religieux chante plus vite et plus fort, dans
-l'exaltation finale....
-
-Allah! voici le Sultan! Le palais, les jardins, le ciel s'embrasent d'un
-feu plus clair. Le canon tonne comme un grand orage, et toutes les
-troupes, inclinées jusqu'à terre, crient ensemble, avec leurs milliers
-de voix: «Allah! Allah!» en longue clameur profonde.....
-
-Pour franchir les cent mètres qui séparent la mosquée des portes du
-palais, le landau a pris le galop de course, emportant le Souverain;
-derrière lui, d'autres voitures magnifiques galopent aussi, ramenant les
-princesses, voilées, qui ont assisté à la prière; les serviteurs,
-affolés, courent alentour, agitent leurs grandes lanternes blanches, et
-les troupes se referment sur ce cortège avec un cliquetis d'armes. C'est
-fini...
-
- * * * * *
-
-A la suite d'un aide de camp, je traverse des salons, des couloirs aux
-murailles et aux colonnes de nuances claires et légèrement dorées. Il y
-a ici, à Yeldiz, une grande sobriété d'ornementation et comme une trêve
-de luxe: le Souverain, qui possède, le long du Bosphore, des palais de
-fées dans des sites incomparables, préfère, pour son travail et pour son
-repos, la simplicité relative de cette résidence, qu'il a fait
-construire lui-même à côté d'un grand parc d'ombre.
-
-Me voici enfin dans une sorte d'immense antichambre de cour, également
-simple, dont le seul luxe consiste en tapis magnifiques étouffant le
-bruit des pas. Elle est, ce soir, peuplée de généraux, d'aides de camp
-de toutes armes, en grand uniforme, les uns portant la longue tunique
-droite, les autres le dolman oriental à grandes manches flottantes, les
-uns coiffés du fez rouge, les autres du bonnet d'astrakan noir. Ils ont
-très grand air guerrier; leur assemblée, à ce seuil des appartements
-impériaux, est plus imposante que toutes les magnificences--et parmi
-eux, voici l'héroïque figure d'Osman le Ghazi, le défenseur superbe de
-Plevna. Tous sont debout, parlant à voix basse--ce qui semble indiquer
-le voisinage très proche du Souverain.
-
-En effet, dans un petit salon latéral où me conduit le grand maître des
-cérémonies, se tient Sa Majesté le Sultan, seul, assis sur un canapé. Il
-porte un uniforme de général, que recouvre une capote militaire en drap
-brun, et rien d'extérieur ne le distingue des officiers de son armée.
-
-Il y avait très longtemps que je n'avais eu l'honneur de voir Sa
-Majesté, et, tandis que je m'incline pour le salut de cour, je songe
-tout à coup, avec un peu de mélancolie, à une première entrevue
-irrégulière, dont le Souverain évidemment ne peut avoir gardé aucun
-souvenir...
-
-C'était il y a tantôt quinze ans, sur le Bosphore, le matin de son
-avènement au trône--un de ces matins de clair soleil qui, revus au fond
-du passé, nous semblent plus lumineux que ceux de nos jours. Les grands
-caïques impériaux, à éperon d'or, étaient venus le prendre à la pointe
-du Vieux-Sérail pour le conduire au palais de Dolma-Bagtché; c'était de
-très bonne heure, il n'y avait aucune foule sur la mer, ni du reste
-aucune garde autour du cortège, et mon caïque, à moi qui passais là sans
-savoir, avait, par une maladresse de nos bateliers, abordé le sien:
-alors le jeune prince, qui allait tout à l'heure devenir le Calife
-suprême, avait machinalement jeté sur moi un de ces regards distraits
-qui ne voient pas, son oeil noir paraissant plonger avec anxiété dans
-les choses de l'avenir...
-
-Hélas! l'avenir de ce jour-là est devenu le passé d'aujourd'hui, et
-cette image, évoquée dans ma mémoire, me fait mesurer soudainement
-l'abîme de temps mort qui déjà nous sépare, l'un et l'autre, de cette
-matinée de soleil et de prime jeunesse...
-
-L'accueil du Sultan pour ses hôtes est toujours d'une bienveillance
-exquise, d'une distinction très simple, d'une bonne grâce toute
-naturelle. Ils resteront pour moi inoubliables, les instants de ce
-soir-là pendant lesquels j'ai eu l'honneur de causer avec le
-Souverain--dans le calme un peu étrange de ce petit salon très sobrement
-meublé, très quelconque en somme, mais dont le seuil était si
-glorieusement gardé par ces chefs militaires parlant à voix basse, et
-dont les fenêtres s'ouvraient sur le tumulte lointain de la grande ville
-en fête, sur le ciel tout clair de feux de Bengale et de lueurs
-d'incendie.
-
-Assuré d'être compris et d'être excusé avec la plus charmante
-indulgence, j'ai osé dire tout mon regret mélancolique de voir s'en
-aller les choses anciennes, de voir s'ouvrir et se transformer le grand
-Stamboul.
-
-Mais j'ai arrêté là ma plainte d'artiste; ce que j'aurais aimé y
-ajouter, un passant comme moi ne peut se permettre de le faire dans une
-causerie avec un souverain, même pendant la plus gracieuse des
-audiences.
-
-Pauvre grande Turquie, si fière à l'époque où la foi, le rêve sublime et
-la noble bravoure personnelle faisaient la force des nations, comment
-sera-t-elle bientôt, entraînée fatalement dans l'universelle banalité
-moderne, aux prises avec les mille petites choses mesquines, pratiques,
-utilitaires, qu'elle pouvait dédaigner jadis? Comment sera-t-elle,
-surtout quand ses fils ne croiront plus?
-
-En exprimant mon attachement si profond pour ce peuple brave, j'aurais
-été tenté pourtant de laisser paraître, un peu de mon inquiétude
-attristée,--d'essayer de savoir si le Calife, au delà des transitions
-effroyables du présent, entrevoit quelque mystérieuse aurore de temps
-nouveaux, que mes yeux moins clairs ne peuvent pas distinguer encore.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-_Jeudi 15 mai 1890._--C'est le matin, l'extrême matin frais et pur.
-
-Je m'éveille, non pas dans mon logis avoué de Péra, mais en plein
-Stamboul, dans une quelconque de ces petites auberges où l'on dort par
-terre, tout habillé, sur des matelas blancs.
-
-Parti hier au soir très tard du palais impérial, j'ai jeté à l'hôtel, en
-passant, mes habits de gala, et vite m'en suis venu ici, sur l'autre
-rive de la Corne-d'Or, pour me mêler encore une fois à la fête nocturne
-des rues.--Puis, les derniers feux du Ramadan s'éteignant sur les
-minarets, je suis entré au hasard dans le gîte le plus proche, pour
-dormir.
-
-Aucune horloge ne sonne, la nuit, dans ces quartiers de Stamboul, et, au
-réveil, j'ai l'inquiétude de l'heure, un aide de camp de Sa Majesté
-devant venir me prendre là-bas dans mon appartement officiel pour me
-faire visiter les trésors des Sultans.
-
-La porte de l'auberge franchie, c'est dehors un enchantement de vivre,
-une ivresse de respirer. Les vieilles petites rues, où personne ne
-passe, s'éclairent joyeusement à l'éternel soleil comme pour quelque
-fête de jeunesse ne devant jamais finir. Oh! la pureté rare de ce matin
-du mois de mai oriental, la fraîcheur toute neuve et vivifiante de cet
-air et de cette lumière!...
-
- * * * * *
-
-Redescendu près de la Corne-d'Or, j'arrive à cette place aux antiques
-platanes que la mosquée de la Valideh domine d'un côté de sa haute masse
-grise, de ses minarets et de ses dentelures arabes. Sur les autres
-faces, il y a des berceaux de vigne, de petits cafés, de petites
-boutiques de barbiers et de marchands de babouches; tout cela très vieux
-et très oriental, nullement dérangé et pouvant aussi bien être à Ispahan
-ou à Bagdad.
-
-Sur cette place, encore plus que dans les rues, il est délicieux, cet
-extrême matin de mai. Le soleil levant dore la mosquée, dore par
-en-dessous les frais platanes; il y a dans l'air une buée blanche qui
-est comme le voile virginal du jour. Les petits cafés turcs commencent à
-s'ouvrir, et deux ou trois bonshommes se font déjà raser par les
-barbiers, en plein air, sous les arbres.
-
-Il doit être de très bonne heure évidemment, et j'ai le temps de
-m'arrêter ici avant de rentrer à Péra. Sous des treilles je m'assieds,
-demandant un café, avec ces petits bonbons chauds que l'on vend ici le
-matin aux bonnes gens du peuple, et tout cela me paraît meilleur que le
-plus raffiné des déjeuners.--Il semble que l'on sente en soi-même monter
-ce renouveau de vie qui resplendit partout au dehors, rajeunissant les
-choses centenaires d'alentour.
-
-Environ deux heures après, vers huit heures, une voiture me ramène
-encore à Stamboul, dans une tenue très différente, en compagnie d'un
-aide de camp de Sa Majesté; et, dans un quartier solennel, désert, où
-l'herbe pousse entre les pavés, notre cocher nous arrête devant une
-enceinte effroyable, comme celles des forteresses du moyen âge.
-
-Ces murs enferment un petit recoin de la Terre qui est absolument
-spécial, unique, qui est une pointe extrême de l'Europe orientale, un
-promontoire avancé vers l'Asie voisine, et qui, de plus, fut, pendant
-des siècles, la résidence des Califes, un lieu d'incomparable splendeur.
-Avec le saint faubourg d'Eyoub, c'est ce qu'il y a de plus exquis à
-Constantinople: c'est le «Vieux-Sérail»--un nom qui évoque à lui seul un
-monde de rêves...
-
-On nous ouvre dans ces murs une porte de citadelle, et alors, sitôt que
-l'enceinte est franchie, la mélancolie délicieuse des choses intérieures
-nous est révélée, le passé mort nous prend à lui et nous enveloppe de
-son suaire.
-
-D'abord du silence et de l'ombre. Des cours vides, désolées, où l'herbe
-des lieux abandonnés pousse entre les dalles, et où vivent encore des
-arbres centenaires, contemporains des magnifiques Sultans d'autrefois:
-cyprès noirs hauts comme des tours, platanes qui ont pris des formes
-inusitées, tout creusés par le temps, ne se soutenant plus que sur de
-monstrueux lambeaux d'écorce et s'inclinant comme des vieillards.
-
-Puis viennent des galeries, des colonnades en style turc ancien; la
-véranda, encore peinte d'étranges fresques, sous laquelle le grand
-Soliman daignait faire entrer les ambassadeurs des rois d'Europe... Et
-ce lieu, heureusement, ne s'ouvre guère aux visiteurs profanes, n'est
-pas encore une vulgaire promenade de touristes; derrière ses hautes
-murailles, il garde un peu de mystérieuse paix, il est tout empreint de
-la tristesse des splendeurs mortes.
-
-Traversant ces premières cours, nous laissons sur la droite
-d'impénétrables jardins, où l'on voit émerger, d'entre les bouquets de
-cyprès, de vieux kiosques aux fenêtres fermées: résidences de veuves
-impériales, de princesses âgées qui viennent finir là leurs jours dans
-une retraite austère, au milieu d'un des sites les plus admirables du
-monde.
-
-Elle est tout ensoleillée, tout éblouissante de tranquille lumière, la
-dernière partie de ce lieu muré où nous voici parvenus: la pointe finale
-du Vieux-Sérail--et de l'Europe. C'est une esplanade solitaire, très
-élevée, très blanche, dominant les lointains bleus de la mer et de
-l'Asie. Le clair soleil du matin inonde là-bas ces profondeurs d'espace,
-où des villes, des îlots, des montagnes, s'esquissent en teintes légères
-au-dessus de la nappe immobile de Marmara.
-
-Il y a autour de nous d'antiques constructions, également blanches, qui
-contiennent tout ce que la Turquie possède de plus précieux et de plus
-rare:
-
-D'abord le kiosque, interdit aux infidèles, où le manteau du Prophète
-est conservé dans une housse brodée de pierreries;
-
-Puis le kiosque de Bagdad, entièrement revêtu à l'intérieur de ces
-faïences persanes d'autrefois, qui sont sans prix aujourd'hui: les
-branches de fleurs rouges y étaient faites avec du corail, qu'on
-liquéfiait par un procédé perdu et qu'on étendait comme une peinture;
-
-Puis le Trésor impérial, très blanc lui aussi sous ses couches de chaux,
-et grillé comme une prison, dont on m'ouvrira tout à l'heure les portes
-de fer.
-
-Et enfin un palais inhabité, mais entretenu minutieusement, où nous
-allons entrer nous asseoir. Des marches de marbre blanc nous mènent aux
-salons du rez-de-chaussée, qui ont dû être meublés vers le milieu du
-siècle dernier dans le goût européen d'alors. Ils sont d'un style Louis
-XV auquel un imperceptible mélange d'étrangeté orientale donne un charme
-à part. Des boiseries blanches et or, des lampas vieux-cerise ou
-vieux-lilas à fleurs blanches; rien que des nuances claires, adoucies
-par le temps. De grands vases de Sèvres et de Chine, très peu d'objets,
-mais tous anciens et rares. Beaucoup d'espace, d'air, de clarté; une
-tranquille symétrie dans l'arrangement des choses--qu'on devine
-habituées à l'immobilité, à l'abandon.
-
-Et là, dans cette sorte de solitude somptueuse, assis sur ces fauteuils
-d'un rose délicieusement pâli, devant les larges fenêtres ouvertes, nous
-avons, de ce dernier promontoire de l'Europe, la vue splendide qui
-charma les Sultans de jadis. A notre gauche et très bas sous nos pieds,
-le Bosphore se déroule sillonné de navires et de caïques; les blancheurs
-des quais de marbre s'y reflètent; les blancheurs des nouvelles
-résidences impériales, Dolma-Bagtché et Tchéragan, s'y renversent en
-longues traînées pâles; la série des palais et des mosquées s'échelonne
-magnifiquement sur ses rives. En face, c'est l'Asie, encore bleuâtre
-dans un reste de buée matinale; c'est Scutari, avec ses dômes et ses
-minarets, avec son immense Champ-des-Morts, sa forêt de cyprès sombres.
-A droite, les étendues infinies de Marmara;--de lointains paquebots s'y
-promènent, perdus dans tout ce bleu diaphane, petites silhouettes
-grises, traînant des fumées...
-
-Comme il était bien choisi, le lieu, pour dominer, pour surveiller de
-haut cette Turquie, assise superbement sur deux des parties du monde! Et
-aujourd'hui quelle paix ici et quelle mélancolique splendeur, dans cet
-isolement si complet des modernes agitations de la vie, dans ce grand
-silence d'abandon, sous ce clair et morne soleil!...
-
-Lorsque le gardien des Trésors--vieillard à barbe blanche--se dispose,
-avec ses grosses clefs, à nous ouvrir la porte de fer, vingt personnages
-assermentés viennent former la haie, dix à droite, dix à gauche, de
-chaque côté de cette entrée--ce qui est une obligation d'étiquette.
-
-Nous passons au milieu de leur double file, et nous pénétrons dans des
-salles un peu obscures, où ils nous suivent tous.
-
-Jamais caverne d'Ali-Baba ne fut remplie de telles richesses!--Depuis
-huit siècles on a entassé ici des pierres introuvables et les plus
-étonnantes merveilles d'art. A mesure que nos yeux, reposés du soleil de
-dehors, se font à la pénombre intérieure, les diamants commencent
-d'étinceler partout. Les choses sans âge et sans prix sont, à profusion,
-classées par espèces sur des étagères. Des armes de toutes les époques,
-depuis Tchengis-Khan jusqu'à Mahmoud; des armes d'argent et d'or
-surchargées de pierreries. Des collections de coffrets d'or de toutes
-les grandeurs et de tous les styles, les uns couverts de rubis, les
-autres de diamants, les autres de saphirs; quelques-uns même, taillés
-dans une seule émeraude grosse comme un oeuf d'autruche. Des services à
-café, des buires, des aiguières de formes antiques et exquises. Et des
-étoffes de fées; des selles, des harnais, des houssines de parade pour
-les chevaux, en brocarts d'argent et d'or, brodés et rebrodés de fleurs
-en pierres précieuses; des trônes très larges, faits pour s'y asseoir
-les jambes croisées: celui-ci tout en rubis et perles fines, qui donnent
-ensemble un éclat rose; celui-là entièrement revêtu d'émeraudes et
-brillant d'un reflet vert, comme ruisselant d'eau marine.
-
-Dans la dernière salle nous attend, derrière des vitres, une immobile et
-effroyable compagnie: vingt-huit poupées macabres de grandeur humaine,
-debout, droites, alignées militairement et se touchant les coudes. Elles
-sont coiffées toutes de ce haut turban en forme de poire dont l'usage
-s'est perdu depuis un siècle et qu'on ne voit plus que posé sur les
-catafalques des grands personnages défunts, dans le demi-jour des
-kiosques funéraires, ou bien sculpté sur les tombes--tellement, que ce
-turban-là est absolument lié pour moi à l'idée de la mort. Jusqu'au
-commencement de ce siècle, chaque fois que mourait un Sultan, on
-apportait ici une poupée qu'on habillait avec les vêtements de gala du
-souverain passé, on lui mettait à la ceinture ses armes merveilleuses,
-on la coiffait de son turban et de sa magnifique aigrette de
-pierreries,--et elle restait ainsi, pour jamais, couverte de ces
-richesses éternellement perdues. Les vingt-huit Sultans, qui se sont
-succédé depuis la prise de Constantinople jusqu'à la fin du XVIIIe
-siècle, ont dans cette salle leur simulacre debout, en tenue de parade;
-lentement, la sombre et somptueuse assemblée s'est accrue, les nouvelles
-poupées funèbres venant une à une se ranger dans l'alignement des
-anciennes qui les attendaient là depuis des centaines d'années, sûres de
-les voir venir--et ils se touchent les coudes à présent, tous ces
-fantômes qui ont régné à des siècles d'intervalle, mais que le temps a
-rapprochés dans le même pitoyable non-être.
-
-Leurs longues robes sont des plus étranges brocarts, aux grands dessins
-mystérieux, aux nuances éteintes par la durée; des poignards sans prix,
-aux larges pommeaux faits d'une seule pierre précieuse, se rouillent,
-malgré les soins, dans les soies des ceintures; il semble même que les
-énormes diamants des aigrettes aient à la longue adouci leurs feux,
-brillent d'un éclat jaune et fatigué.
-
-Et ce luxe inouï, saupoudré de poussière, est triste à regarder.
-Fabuleusement magnifiques, les poupées à haute coiffure, objets de tant
-de convoitises humaines, surveillées là derrière de doubles portes de
-fer, inutiles et dangereuses, voient passer les saisons, les années, les
-règnes, les révolutions, les siècles, dans la même immobilité et le même
-silence, tout le jour à peine éclairées à travers le grillage des
-vieilles fenêtres, et sans lumière dès que le soleil se couche...
-Chacune porte son nom, écrit comme un mot banal sur une étiquette
-fanée--des noms illustres et jadis terribles: Mourad le Conquérant,
-Soliman le Magnifique, Mohamed et Mahmoud... Je crois qu'elles me
-donnent, ces poupées, la plus terrifiante leçon de fragilité et de
-néant...
-
- * * * * *
-
-A l'«échelle» du Vieux-Sérail, nous attend un grand caïque du palais, à
-huit paires de rames, et nous descendons nous y étendre sur des
-coussins: elle est particulière à la Turquie cette façon de naviguer à
-demi couché, les yeux au niveau de l'eau sur laquelle on glisse.
-
-Les rameurs portent tous la traditionnelle chemise en gaze de soie
-blanche, ouverte sur leur poitrine basanée: impassibles, noircis de
-soleil, ils ont l'air d'être en bronze avec des dents de porcelaine.
-
-Le Bosphore, tranquille, miroite sous une lumière ardente.
-
-Nous passons très au large des paquebots, des fumées, de tout ce qui, en
-face de la Corne-d'Or, encombre et salit la mer.
-
-En deux ou trois endroits, à Dolma-Bagtché sur la rive d'Europe, à
-Belerbey sur la rive d'Asie, nous accostons à des quais de marbre d'un
-blanc immaculé, devant des palais déserts aux grilles blanches et
-dorées. C'est le grand charme unique de ces résidences du Sultan, leur
-neigeuse blancheur tout au bord de l'eau bleue.
-
- * * * * *
-
-Au dedans de ces palais inhabités, dont les gardiens nous ouvrent les
-portes, beaucoup de magnificence: des forêts de colonnes de toutes
-couleurs, des fouillis de torchères et de girandoles, des plafonds très
-compliqués en style oriental, des brocarts lamés et des soies de
-Brousse.--Mais personne dans ces salles de parade, au milieu de ce luxe
-si frais, entretenu avec tant de soin. Le Souverain et sa cour n'y
-viennent même plus.
-
-Il est environ midi quand nous rentrons au palais de Yeldiz, après cette
-rapide visite aux autres résidences impériales.
-
-A Yeldiz, une impression de calme extrême, de sérénité et de silence.
-Nous sommes encore en Ramadan, époque de retraite, de prière, et, dans
-la maison de Sa Majesté le Sultan, plus encore que partout ailleurs, on
-observe rigoureusement le jeûne, qui, pendant ce mois religieux, ne doit
-être rompu qu'après le coucher du soleil. Pour moi seul, qui ne suis pas
-astreint à la loi mahométane, un déjeuner est servi; mais voici que je
-me sens très confus de me mettre à table dans ce palais où l'on ne mange
-pas: pour la première fois de ma vie, déjeuner me paraît presque une
-inconvenance, une grossièreté d'Occident.
-
-J'ai d'ailleurs beaucoup mieux à faire. Sur les feuillets dorés d'un
-block-notes qu'un interprète m'a apporté, il m'est permis encore de
-transmettre un peu de ma pensée écrite au Souverain, aujourd'hui
-invisible, mais dont on devine la présence très proche.--Et j'admire que
-Sa Majesté, entre les mille occupations dévorantes de la vie du trône,
-puisse encore n'être étranger à rien en fait de littérature et d'art.
-
-Les fenêtres ouvertes laissent entrer à flots de la lumière et du
-silence; des rayons du soleil de mai courent sur les murs blancs, sur
-les brocarts clairs des meubles. La vue est, au premier plan, sur des
-jardins fleuris, puis sur des lointains profonds: toujours ces échappées
-charmantes de mer et d'Asie, qu'on a de partout dans cette ville bâtie
-en terrasse, balcon avancé de l'Europe.
-
-La mosquée impériale est là aussi, tout près, montrant son dôme ajouré.
-Et, tout en fumant les plus exquises cigarettes blondes, je cause des
-chants religieux d'hier au soir avec Son Excellence le Grand Vizir--qui
-sait être à volonté le plus courtois et le plus raffiné des Français.
-
-«Approchez-vous d'une fenêtre, me dit-il, pour écouter la voix
-incomparable qui va dans un instant chanter la prière.»
-
-En effet, au milieu du tranquille silence extérieur, tout à coup la voix
-s'élève, délicieusement sonore; elle a le mordant d'un hautbois et la
-pureté céleste d'un orgue d'église; avec une sorte de détachement
-inexpressif, comme en sommeil et en rêve, elle jette la prière musulmane
-aux quatre coins du ciel bleu... Et alors une intense impression d'Islam
-revient me faire frissonner jusqu'aux cordes profondes; dans ce salon
-gai et clair, qui aurait aussi bien pu être ailleurs, en un château
-quelconque de France, je l'avais peu à peu perdue, cette impression-là,
-qui est pour moi infiniment mélancolique, à la fois berceuse et
-angoissante, sans que j'aie jamais pu la bien définir.
-
-Encore plus beau que cette voix d'or, qui vibre aujourd'hui toute jeune
-et puissante, mais qui demain passera, encore plus beau est ce chant
-presque immortel qui, depuis des siècles, cinq fois par jour, plane sur
-les villes et la terre turques. Il symbolise toute une religion, tout un
-mysticisme calme et fier; il est la plainte et l'appel jetés vers
-en-haut, par ces frères d'Orient qui savent mieux garder que nous les
-vieux rêves consolateurs, qui marchent encore les yeux fermés pour ne
-pas voir le gouffre de poussière, et s'endorment dans les mirages
-magnifiques... Tant que cette prière continuera de faire courber les
-têtes alentour des mosquées, la Turquie aura toujours ses mêmes soldats
-superbes, aussi insouciants de mourir...
-
-
-
-
-CHARMEURS DE SERPENTS
-
-
-A Tétouan, la ville blanche, c'était le printemps, le crépuscule de mai,
-la paix des immobiles soirs roses. Sur les terrasses, sur les vieux
-petits dômes, sur l'ensemble des vieilles petites maisons centenaires,
-s'étendait la blancheur infinie des chaux; partout s'étendait le mystère
-de ce même linceul blanc. De lents promeneurs, vêtus de nuances
-exquises, passaient en regardant dans leur rêve, et leurs longs yeux
-noirs, magnifiques, ne semblaient pas voir les choses de la terre. Le
-couchant éclairait d'or, éclairait rose, et, dans les replis des
-vieilles maisons presque sans forme et sans âge, les chaux peu à peu
-bleuissaient comme des neiges à l'ombre. Il y avait des passants jaune
-d'or, vert pâle ou couleur de saumon; des passants bleus et des passants
-roses; d'autres, qui avaient choisi de plus rares et d'indicibles
-teintes; tous majestueux et graves, visage de bronze et regard
-intensément noir. Çà et là, des touffes de fraîches plantes de
-printemps, des coquelicots, des résédas, des boutons d'or, éclataient,
-posés et fleuris au hasard, sur les vieux murs, sur la neige bleuâtre
-des vieux murs. Mais le blanc mort des chaux dominait tout; il semblait
-éclairer et renvoyer de la lumière atténuée vers le profond ciel doré
-qui en était déjà rempli. Nul part n'existaient d'ombres dures, ni de
-contours accusés, ni de couleurs sombres; sur cette blancheur de tout,
-les êtres vivants, qui se mouvaient avec lenteur, ne faisaient passer
-que des teintes claires, étrangement claires, fraîches comme dans des
-visions non terrestres; tout était adouci et fondu dans de la tranquille
-lumière; il n'y avait de noir que tous ces grands yeux de rêveurs...
-
-D'un peu loin on entendait préluder la flûte triste, triste, et le
-tambourin sourd des charmeurs de serpents. Alors, les lents promeneurs,
-qui d'abord marchaient sans but dans ce blanc dédale, se dirigeaient peu
-à peu vers le même point, répondant à l'appel de cette musique.
-
-A un grand carrefour, au faîte de la ville, ces charmeurs s'étaient
-placés. On voyait de là, dans des profondeurs qui bleuissaient, des
-successions de lignes blanches presque sans contours, qui étaient des
-terrasses; quelque chose comme un éboulement de blocs de neige, qui
-était Tétouan à demi perdu dans la vapeur du soir de mai.
-
-Les hommes aux longs vêtements faisaient cercle autour des charmeurs. Et
-les charmeurs, nus et fauves, chantaient et dansaient en agitant leur
-chevelure bouclée, dansaient comme leurs serpents, en tordant leur buste
-souple, d'après leur musique de flûtes. Et tout était beau, depuis le
-ciel jusqu'au plus humble chamelier aux bras de bronze, qui regardait en
-rêvant, sans voir.
-
-Et moi, je restais là au milieu d'eux, n'appréciant plus les durées,
-charmé comme eux, et, par hasard, me reposant un peu parmi ces
-immobiles, ignorants des heures qui passent. Et ces tambourins, ces
-flûtes tristes--et toute cette Afrique--exerçaient sur moi leur charme
-berceur, aussi magiquement qu'autrefois, dans mes plus lointaines années
-jeunes...
-
-Vraiment, c'est toujours ce pays qui me chante, sur le rythme le plus
-doux, l'universelle chanson de la mort.
-
-
-
-
-UNE PAGE OUBLIÉE DE MADAME CHRYSANTHÈME
-
-
- Nagasaki, dimanche 16 septembre 1885.
-
-Depuis la veille, j'avais décidé d'aller avec Yves au temple de
-«Taki-no-Kanon», un lieu de pèlerinage situé à six ou sept lieues d'ici,
-dans les bois.
-
-A dix heures du matin, par un soleil déjà brûlant, nous nous mettons en
-route dans des chars à djins, emmenant une relève de coureurs choisis,
-trois hommes pour chacun de nous, et des éventails.
-
-Nous voilà bientôt hors de Nagasaki, roulant grand train dans la verte
-montagne, montant, montant toujours. D'abord nous suivons un torrent
-large et profond, dans le lit duquel des blocs de granit se dressent
-partout comme des menhirs, les uns naturels, les autres érigés de main
-d'homme et vaguement taillés en forme de dieux; au milieu des verdures
-et de l'eau jaillissante, on les voit surgir, simples rochers
-quelquefois, ou bien fantômes gris, ayant des embryons de bras et des
-ébauches de figures.--Les Japonais ne peuvent laisser la nature
-naturelle; jusque dans ses recoins sauvages, il faut qu'ils lui
-impriment une certaine préciosité mignonne ou bien qu'ils l'arrangent en
-cauchemar, en grimace.--Nous roulons très vite, très vite, secoués,
-balancés; même sur les pentes raides, les jarrets de nos coureurs ne
-faiblissent pas, et nous continuons de nous élever par une route en
-zigzags de serpent.
-
-Une route aussi belle que nos routes de France,--avec des fils
-télégraphiques, dont la présence surprend au milieu de ces arbres
-inconnus.
-
-Vers midi, à la rage ardente du soleil, arrêt dans une
-maison-de-thé,--qui est au bord du chemin, hospitalière, dans un
-renfoncement ombreux et frais de la montagne. Une source bruissante est
-amenée dans la maison même, paraît sortir, comme par miracle, d'un vase
-en bambou, puis tombe dans un bassin où sont tenus, sous l'eau claire,
-des oeufs, des fruits, des fleurs. Nous mangeons des pastèques roses,
-refroidies dans cette fontaine et ayant un goût de sorbet.
-
- * * * * *
-
-Repris notre route.
-
-Nous arrivons maintenant tout en haut de cette chaîne de montagnes qui
-entoure Nagasaki comme une muraille. Bientôt nous allons découvrir le
-pays au delà. Pour le moment nous courons dans des régions élevées, où
-tout est vert, admirablement vert. Les cigales font partout leur grande
-musique et de larges papillons volent au-dessus des herbages.
-
-On sent bien pourtant que ce n'est pas l'éternelle quiétude chaude,
-morne, des pays des tropiques. Non, c'est la splendeur de l'_été_, de
-l'été des régions tempérées; c'est la verdure plus délicate des plantes
-annuelles qui poussent au printemps; ce sont les fouillis d'herbes
-hautes et frêles qui, à l'automne, vont mourir; c'est le charme plus
-éphémère d'une saison comme les nôtres;--l'accablement délicieux de nos
-campagnes à nous, par les brûlantes après-midi de septembre. Ces forêts,
-suspendues aux pentes des collines, jouent, dans les lointains, celles
-d'Europe; on dirait nos chênes, nos châtaigniers, nos hêtres. Et ces
-petits hameaux, aux toits de chaume ou de tuiles grises, qui
-apparaissent çà et là groupés dans les vallées, ne dépaysent pas,
-ressemblent aussi aux nôtres. Le Japon n'est plus indiqué par rien de
-précis,--et maintenant ces lieux me rappellent certains sites
-ensoleillés des Alpes ou de la Savoie.
-
-De très près seulement, les plantes étonnent, presque toutes inconnues;
-les papillons qui passent sont trop grands, trop bizarres; les senteurs
-diffèrent. Et puis, dans ces villages aperçus au loin, on cherche des
-yeux quelque église, quelque vieux clocher comme dans notre Europe, et
-on n'en découvre nulle part. Aux coins des routes, ni croix ni
-calvaires. Non, sur les tranquillités de ces campagnes, sur leur sommeil
-silencieux de midi, veillent des dieux étranges qui n'ont pas de parenté
-avec ceux d'Occident...
-
- * * * * *
-
-Ayant atteint le point supérieur de cette première muraille de
-montagnes, nous voyons, de l'autre côté, s'ouvrir en avant de nous une
-plaine immense, unie comme un steppe vert tout en velours, avec une baie
-lointaine où la mer vient mourir.
-
-Par des chemins en lacets qui fuient devant nous, il va falloir
-descendre dans cette plaine, disent nos djins, la franchir tout
-entière,--et dépasser encore ces collines qui sont au bout, fermant
-notre grand horizon.
-
-Cela nous effraie; jamais nous ne nous serions figuré que c'était si
-loin, ce temple... Comment ferons-nous pour être de retour cette nuit?
-
- * * * * *
-
-Arrivés au bas des lacets rapides, nous faisons halte dans un bois de
-très haute futaie, où se tient à l'ombre un vieux temple en granit,
-d'aspect sournois, consacré au dieu du riz. Sur l'autel, il y a des
-renards blancs, assis dans une pose hiératique et montrant leurs dents
-par un méchant rictus.--Des petits ruisseaux clairs circulent sous les
-arbres de ce bois, dont le feuillage est immobile et noir.
-
-Une bande de porteurs et de porteuses vient faire halte avec nous dans
-ce lieu frais: très bruyante et enfantine compagnie, vêtue de loques
-misérables en coton bleu. Parmi eux, des _mousmés_ bien jolies,
-porteuses aussi par métier, ayant les hanches solides et la figure
-cuivrée. Ils sont une cinquantaine pour le moins, tenant des fardeaux
-dans des paniers au bout de longues hampes: c'est un convoi de
-marchandises, une caravane humaine. On en rencontre ainsi beaucoup sur
-les routes de cette île de Kiu-Siu, où ne circulent ni chevaux ni
-voitures, et pas encore de chemins de fer comme à Niphon, la grande île
-très civilisée.
-
- * * * * *
-
-A travers la plaine, nos djins reposés nous roulent avec une extrême
-vitesse, en courant à toutes jambes. Ils enlèvent un à un leurs
-vêtements qui les gênent, et ils les déposent, trempés de sueur, dans
-nos petits chars, sous nos pieds.
-
-C'est une rizière immense que nous franchissons ainsi, au grand éclat
-blanc du soleil de midi suspendu seul au beau milieu d'un ciel sans
-nuage. Une rizière unie, d'une couleur tendre et printanière, entretenue
-par des milliers d'invisibles petits canaux d'eau courante; autour de
-nous, elle est vide et monotone autant que le ciel tendu sur nos têtes,
-et aussi verte qu'il est bleu.
-
-La route est belle toujours, et ces surprenants fils de télégraphe
-continuent de courir au bord, accrochés à des poteaux comme chez nous.
-Avec cette ceinture de montagnes éloignées qui nous entourent, un peu
-voilées dans un brouillard de soleil, on dirait de plus en plus un site
-d'Europe: les plaines de la Lombardie, par exemple, ses pâturages
-uniformes, avec les Alpes à l'horizon. Seulement, il fait plus chaud.
-
- * * * * *
-
-Notre troisième halte est au bout de ce steppe, au bord d'un torrent, à
-l'entrée d'un grand village, dans une maison-de-thé.
-
-Nos djins, pour se réconforter, se font servir des platées de riz cuit à
-l'eau et les mangent à l'aide de baguettes avec une grâce féminine. Les
-gens s'attroupent autour de nous; des mousmés, en grand nombre, nous
-examinent avec des curiosités polies et souriantes. Bientôt tous les
-bébés du lieu sont assemblés aussi pour nous voir.
-
-Il y en a un, de ces bébés jaunes, qui nous fait une grande pitié; un
-enfant hydropique, ayant une jolie figure douce. Il tient à deux mains
-son petit ventre nu, tout gonflé, qui sûrement le fera bientôt mourir.
-
-Nous lui donnons des sous nippons et alors un sourire de joie, un regard
-de reconnaissance profonde nous sont adressés par ce pauvre petit être
-qui ne nous reverra jamais et qui certainement va rentrer sous peu dans
-la terre japonaise.
-
- * * * * *
-
-Les maisonnettes de ce village sont pareilles à celles de Nagasaki, en
-bois, en papier, avec les mêmes nattes bien propres. Le long de la
-grande rue, il y a des boutiques où l'on vend différentes petites choses
-amusantes, et beaucoup d'assiettes, de tasses et théières; mais, au lieu
-de grosse poterie comme dans nos campagnes, tout cela est en fine
-porcelaine ornée de gentils dessins légers.
-
-Nous traversons une autre chaîne de collines, plus basses, et nous voici
-dans une autre plaine, avec des rizières encore, des fossés remplis de
-roseaux et de lotus. Nos djins, qui ont fini leur déshabillement
-progressif, sont nus à présent. La sueur ruisselle sur leur peau fauve.
-L'un des miens, qui est de la province d'Ouari renommée pour ses
-tatoueurs, a le corps littéralement couvert de dessins d'une étrangeté
-raffinée. Sur ses épaules, d'un bleu uniformément sombre, court une
-guirlande de pivoines d'un rose éclatant et d'un dessin exquis. Une dame
-en costume d'apparat occupe le milieu de son dos, et les vêtements
-brodés de cette singulière personne descendent le long de ses reins
-jusqu'à ses vigoureuses cuisses de coureur.
-
- * * * * *
-
-Au bord d'un autre torrent nos djins s'arrêtent, légèrement essoufflés,
-et nous prient de descendre. Le chemin cesse d'être carrossable; il va
-falloir passer à gué sur des pierres et continuer à pied, par des
-sentiers qui tout à l'heure s'enfonceront dans la montagne et dans les
-bois.
-
-L'un d'eux reste là, préposé à la garde des chars; les autres nous
-suivent pour nous guider.
-
-Bientôt nous voilà grimpant, sous une ombre épaisse, parmi les rochers,
-les racines, les fougères, dans des petits sentiers de forêt. Quelque
-vieille idole de granit se dresse de loin en loin, rongée, moussue,
-informe, nous rappelant que nous sommes sur le chemin d'un sanctuaire...
-
-... Je me sens très incapable d'exprimer l'émotion de souvenir,
-inattendue, poignante, qui me vient tout à coup dans ces sentiers pleins
-d'ombre. Cette nuit verte sous des arbres immenses, ces fougères trop
-grandes, ces senteurs de mousses, et, en avant de moi, ces hommes dont
-la peau est d'une couleur de cuivre, tout cela brusquement me transporte
-à travers les années et les distances, en Océanie, dans les grands bois
-de Fata-hua, jadis familiers... En différents pays du monde, où j'ai
-promené ma vie depuis mon départ de l'_île délicieuse_, j'ai éprouvé
-déjà souvent de ces rappels douloureux, me frappant comme une lueur
-d'éclair et puis s'évanouissant aussitôt pour ne plus me laisser qu'une
-angoisse vague,--fugitive aussi...
-
-Mais le trouble qui se fait en dedans de moi-même, au souvenir de cet
-indicible charme polynésien, est localisé dans des couches profondes,
-antérieures peut-être à mon existence actuelle. Quand j'essaie d'en
-parler, je sens que je touche à un ordre de choses à peine
-compréhensibles, ténébreuses même pour moi...
-
- * * * * *
-
-Plus loin, dans une région plus élevée de la montagne, nous pénétrons
-sous une futaie de cryptomérias (les cèdres japonais). Le feuillage de
-ceux-ci est grêle, rare et d'une nuance sombre; ils sont si pressés, si
-hauts, si minces, si droits, qu'on dirait d'un champ de roseaux
-gigantesques. Un torrent d'eau très froide coule à grand bruit sous son
-ombre, dans un lit de pierres grises.
-
-Enfin des marches apparaissent devant nous; puis un premier portique,
-déformé par les siècles, et nous entrons dans une sorte de cour,
-encaissée entre des rochers et remplie d'herbes folles, où sont des
-dieux monolithes, à haute coiffure, à visage taché de lichen, assis en
-rang comme pour tenir conseil.
-
-Un second portique vient après, en bois de cèdre, d'une forme compliquée
-et très cornue. A droite et à gauche, chacun dans sa cage grillée de
-fer, les deux gardiens inévitables de toutes les entrées de temple: le
-monstre bleu et le monstre rouge, essayant encore de menacer avec leurs
-vieux bras vermoulus, d'effrayer avec leurs vieux gestes de fureur. Ils
-sont criblés de prières sur papier mâché, que des pèlerins, en passant,
-leur ont jetées; ils en ont partout, sur le corps, sur la figure, dans
-les yeux, les rendant plus horribles à voir.
-
-La seconde cour, plus encaissée encore, a, comme la première, un aspect
-d'abandon, de ruine. C'est une sorte de préau solitaire et triste avec
-des dieux de granit, des tombes; on y entend, dès l'arrivée, le fracas
-d'une cascade invisible et comme un bouillonnement d'eau souterraine.
-Les fidèles ne viennent là qu'à certaines époques de l'année, et, entre
-deux pèlerinages, les herbes ont le loisir d'envahir les dalles. Il y
-pousse aussi des cycas longs et frêles, montant le plus haut possible
-leurs touffes de plumes vertes pour chercher le soleil. Et le temple se
-trouve au fond, surplombé par des roches verticales d'où pendent des
-lianes, des racines enchevêtrées comme des chevelures.
-
-En Chine, en Annam, au Japon, c'est l'usage de cacher ainsi des temples
-n'importe où, au milieu des bois, dans le demi-jour des vallées
-profondes comme des puits, même dans l'obscurité verdâtre des cavernes;
-ou bien de les jeter hardiment au-dessus des abîmes, de les percher sur
-les sommets désolés des plus hautes montagnes. Les hommes d'Extrême-Asie
-pensent que les dieux se complaisent en des sites singuliers et rares.
-
- * * * * *
-
-L'entrée du sanctuaire est close, mais, à travers les barreaux à jour de
-la porte, on voit briller à l'intérieur quelques idoles dorées,
-tranquillement assises sur d'antiques sièges en laque rouge.
-
-Par elle-même, elle n'a rien de bien particulier, cette pagode; elle
-ressemble à toutes celles des campagnes japonaises; c'est un peu partout
-la même chose. Son étrangeté lui vient seulement du lieu qu'elle occupe:
-derrière elle, presque à la toucher, la vallée finit brusquement,
-fermée, bouchée par la montagne à pic, et, dans le recoin qui reste
-entre ses murs et les parois abruptes d'alentour, la cascade entendue
-tout à l'heure tombe avec son grand bruit éternel; il y a là une sorte
-de bassin sinistre, de gouffre d'enfer, où la gerbe d'eau lancée d'en
-haut dans le vide bouillonne et se tourmente, toute blanche d'écume
-entre des rochers noirs.
-
- * * * * *
-
-Nos coureurs se jettent avidement dans ce bain glacé, et nagent, et
-plongent, avec des petits cris enfantins, en jouant sous cette douche
-énorme. Alors nous aussi, séduits pour les avoir regardés, nous quittons
-nos vêtements et nous faisons comme eux.
-
- * * * * *
-
-Pendant que nous nous reposons après, sur les pierres du bord, vivifiés
-délicieusement par ce froid, nous recevons une visite inattendue: un
-pauvre vieux singe et sa pauvre vieille guenon (le bonze gardien et sa
-femme) sortent du temple, par une petite porte latérale, et viennent
-nous faire des révérences.
-
-Ils nous préparent, sur notre demande, une dînette à leur manière. Elle
-est composée de riz et de poissons imperceptibles, pêchés au vol dans la
-cascade. Ils nous la servent dans de fines tasses bleues, sur de gentils
-plateaux en laque,--et nous la partageons avec nos djins, assis tous
-ensemble devant le gouffre bruissant, dans la buée fraîche et les
-gouttelettes d'eau.
-
---Comme nous sommes loin de chez nous! dit Yves, devenu rêveur
-subitement.
-
-Oh! oui, en effet; c'est certain; c'est même d'une telle évidence que sa
-réflexion, à première vue, semble avoir la profondeur de celles que M.
-La Palice faisait dans son temps. Mais je comprends qu'il m'ait exprimé
-ce sentiment-là, car, au même moment, je l'éprouvais comme lui. Il est
-incontestable qu'ici nous sommes beaucoup beaucoup plus loin de France
-que ce matin à bord de la _Triomphante_. Tant qu'on reste sur son propre
-navire, sur cette maison voyageuse qu'on a amenée avec soi, on est au
-milieu de figures et d'habitudes du pays, et tout cela fait illusion.
-Dans les grandes villes même,--comme Nagasaki par exemple,--où il y a du
-mouvement, des paquebots, des marins, on n'a pas bien la notion de ces
-distances infinies. Non, mais c'est dans le calme des lieux isolés,
-étranges comme celui-ci, et surtout c'est quand le soleil baisse comme à
-présent, qu'on se sent effroyablement loin du foyer.
-
- * * * * *
-
-A peine une heure de repos et il faut repartir. Les djins ont pris une
-vigueur nouvelle dans cette eau si froide et ils filent encore plus
-vite, avec des bonds de chèvre, qui nous font sauter nous-mêmes dans nos
-chars.
-
- * * * * *
-
-Traversé les mêmes plaines, les mêmes rizières, les mêmes torrents et
-les mêmes villages,--plus tristes, ainsi vus au crépuscule. Des milliers
-de crabes gris, sortis de leurs trous à la fraîcheur du soir, s'enfuient
-devant nous sur le chemin.
-
-Au pied de la dernière chaîne de montagnes, celle qui nous sépare de
-Nagasaki, il est nuit close et nous allumons nos lanternes.
-
-Nos coureurs, toujours nus, vont leur train rapide,--infatigables,
-s'excitant par des cris.
-
-La nuit est douce, tiède,--en haut très étoilée et en bas pleine de
-petits feux imperceptibles: vers luisants enfouis sous les hautes
-herbes, lucioles voltigeant dans les bambous comme des étincelles. Les
-cigales, naturellement, chantent un grand ensemble nocturne et leur
-bruit devient de plus en plus sonore à mesure que nous nous élevons dans
-les régions boisées qui entourent Nagasaki. Tous ces fouillis si verts,
-tous ces bois suspendus qui, dans le jour, étaient d'une si éclatante
-couleur, font à présent des masses d'un noir intense, les unes
-surplombant nos têtes, les autres perdues dans des profondeurs sous nos
-pieds.
-
-Souvent nous rencontrons des groupes de personnes en voyage, piétons
-modestes, ou gens de qualité dans des chars à djins; tous portent au
-bout de bâtonnets des lanternes de route, qui sont de gros ballons
-blancs ou rouges, peinturlurés de fleurs et d'oiseaux. C'est que le
-chemin où nous sommes sert de grande voie de communication avec
-l'intérieur de cette île Kiu-Siu, et, même la nuit, il est très
-fréquenté; au-dessus et au-dessous de nous, dans les lacets obscurs,
-nous voyons beaucoup de ces lumières multicolores trembloter parmi les
-branches d'arbre.
-
- * * * * *
-
-Vers onze heures, halte au hasard, très haut sur la montagne, dans une
-maison de thé;--une auberge vieille et pauvre, à l'usage sans doute des
-hommes de peine, des porteurs. Les gens, à moitié endormis, rallument
-leurs petites lampes et leurs petits fourneaux pour nous faire du thé.
-
-Ils nous le servent sous la véranda, au grand air frais, dans
-l'obscurité bleuâtre, aux étoiles.
-
-Alors Yves est repris par ces impressions enfantines «d'éloignement du
-foyer» qu'il avait déjà eues là-bas, dans le gouffre noir où tombait la
-cascade: «Comme on est perdu ici», dit-il encore.--Et il calcule que le
-soleil, au moment où il nous quittait tout à l'heure, venait de se lever
-sur Trémeulé-en-Toulven,--et que c'est justement aujourd'hui le second
-dimanche de septembre, jour de ce grand pardon auquel nous assistions
-tous deux l'an dernier, dans les bois de chênes, au son des
-cornemuses... Que de choses encore ont changé et passé, depuis ce
-_pardon_ de l'année dernière...
-
- * * * * *
-
-Il est plus de minuit quand nous sommes de retour à Nagasaki; mais comme
-il y avait fête religieuse à la pagode d'Osueva, les maisons-de-thés
-sont encore pleines de monde, et les rues éclairées.
-
-Là-haut, chez nous, Chrysanthème et Oyouki nous attendaient, étendues,
-légèrement endormies.
-
-Dans le bassin bleu, sur le toit de madame Prune, nous mettons à tremper
-une gerbe de fougères rares, cueillies dans la forêt, et puis nous nous
-endormons d'un lourd sommeil sous nos moustiquaires de gaze.
-
-
-
-
-LES FEMMES JAPONAISES
-
-
-Je pensais avoir tiré le trait final sur toute espèce de Japonerie,--et
-voici que je me suis laissé aller à promettre quelques mots sur ce
-mystérieux petit bibelot d'étagère qui est la femme japonaise. De
-nouveau donc je m'entoure de tout ce que peut aviver, jusqu'à l'illusion
-de la présence, mes souvenirs encore frais de là-bas: robes imprégnées
-de parfums nippons, vases, éventails, images et portraits. Portraits
-surtout, innombrables portraits étalés sur ma table de travail, figures
-rieuses de _mousmés_, connues ou non; petits yeux tirés aux tempes,
-petits yeux de chat... Et des toilettes et des poses!... Toutes les
-mièvreries, toutes les grâces cherchées et bizarres, se drapant dans les
-plis de longues tuniques ou s'abritant sous l'extravagant bariolage des
-ombrelles.--Et l'illusion désirée me vient si bien, qu'un murmure de
-petites voix me semble sortir de ces albums ouverts; autour de moi
-j'entends, dans le silence, comme des petits rires...
-
- * * * * *
-
-Je ne crois pas qu'un homme de race européenne puisse écrire sur la
-femme japonaise rien d'absolument juste, s'il veut aller au delà des
-surfaces et des aspects. Un Japonais seul y parviendrait,--ou peut-être
-à la rigueur, un Chinois, car il y a des affinités d'âme incontestables
-entre ces deux peuples pourtant si différents;--et encore, si cette
-étude était fouillée un peu trop, nous ne la comprendrions plus; elle ne
-nous apprendrait rien, parce qu'elle nous échapperait par certain côté,
-qui serait précisément le côté profond et capital. La race jaune et la
-nôtre sont les deux pôles de l'espèce humaine; il y a des divergences
-extrêmes jusque dans nos façons de percevoir les objets extérieurs, et
-nos notions sur les choses essentielles sont souvent inverses. Nous ne
-pouvons jamais pénétrer complètement une intelligence japonaise ou
-chinoise; à un moment donné, avec un mystérieux effroi, nous nous
-sentons arrêtés par des barrières cérébrales infranchissables; ces
-gens-là sentent et pensent au rebours de nous-mêmes.
-
-Je resterai donc très superficiel dans ce que je vais dire, et j'aime
-mieux avouer franchement, dès le début, que je ne saurais faire plus...
-
-Bien laides, ces pauvres petites Japonaises! Je préfère poser cela
-brutalement d'abord, pour l'atténuer ensuite avec de la gentillesse
-mignarde, de la drôlerie gracieuse, d'adorables petites mains, et puis
-de la poudre de riz, du rose, de l'or sur les lèvres, toutes sortes
-d'artifices.
-
-Presque pas d'yeux, si peu que rien; deux minces fentes obliques,
-divergentes, au fond desquelles roulent des prunelles rusées ou
-câlines,--comme entre les paupières à peine ouvertes de ces chattes que
-fatigue le trop grand jour.
-
-Au-dessus de ces petits regards bridés,--mais très loin au-dessus, très
-haut perchés,--se dessinent les sourcils, aussi fins que des traits de
-pinceau et nullement retroussés, nullement parallèles aux yeux qu'ils
-accompagnent si mal; mais droits sur une même ligne, contrairement à ce
-qu'on est convenu de faire dans notre imagerie européenne chaque fois
-qu'il s'agit de représenter une Japonaise.
-
-Je crois que toute l'étrangeté particulière de ces petits visages de
-femmes tient dans cet arrangement de l'oeil, qui est général, et aussi
-dans le développement de la joue, qui s'enfle toujours jusqu'à la
-rondeur de poupée; du reste dans leurs peintures, les artistes de ce
-pays ne manquent jamais de reproduire, en les exagérant même jusqu'à
-l'invraisemblance, ces signes caractéristiques de leur race.
-
-Les autres traits sont beaucoup plus changeants, suivant les personnes
-d'abord, et surtout suivant les conditions sociales. Dans le peuple, les
-lèvres restent grosses, le nez aplati et court; dans la noblesse, la
-bouche s'amincit, le nez s'allonge et s'effile, se recourbe même
-quelquefois en fin bec d'aigle.
-
-Il n'est pas de pays où les types féminins soient aussi tranchés entre
-castes différentes. Des paysannes brunes, bronzées comme des Indiennes,
-bien prises dans leurs très petites tailles, potelées et musclées sous
-leurs éternelles robes de cotonnade bleue. Des citadines étiolées, vrais
-diminutifs de femmes, blanches et pâlottes comme de maladives
-Européennes, avec ce je ne sais quoi de creusé, de miné en-dessous des
-chairs, qui est l'indice des races trop vieilles. Toutes ces artisanes
-des grandes villes ont l'air d'avoir été usées héréditairement, usées
-avant la naissance par une trop longue continuité de travail et de
-tension d'esprit vers de minutieuses choses; on dirait que, sur leurs
-formes grêles, pèse toute la fatigue d'avoir constamment produit, depuis
-des siècles, ces millions de bibelots, ces innombrables petites oeuvres
-d'épuisante patience dont le Japon déborde. Et chez les princesses
-alors, l'affinement aristocratique, à force de remonter loin, arrive à
-former d'étonnantes petites personnes artificielles, aux mains et aux
-torses d'enfant, dont la figure peinte, plus blanche et plus rose qu'un
-bonbon frais, n'indique plus d'âge; leur sourire prend quelque chose de
-lointain comme celui des vieilles idoles; leurs yeux bridés ont une
-expression à la fois jeune et morte.
-
- * * * * *
-
-A d'excessives hauteurs, au-dessus de toutes les Japonaises, l'invisible
-Impératrice, récemment encore, planait comme une déesse. Mais elle est
-descendue peu à peu de son empyrée, la souveraine; elle se montre à
-présent, elle reçoit, elle parle et même elle lunche, du bout de ses
-lèvres il est vrai. Elle a quitté ses camails magnifiques semés
-d'étranges blasons, sa large coiffure d'idole et ses éventails immenses;
-elle fait venir, hélas! de Paris ou de Londres, ses corsets, ses robes
-et ses chapeaux.
-
-Il y aura cinq années aux chrysanthèmes[1], pendant l'une des rares
-solennités où quelques privilégiés étaient admis en sa compagnie,
-j'avais eu l'honneur de la voir dans ses jardins. Elle était idéalement
-charmante, passant comme une fée au milieu de ses parterres, fleuris à
-profusion de fleurs tristes d'automne; puis venant s'asseoir sous son
-dais de crépon violet (la couleur impériale), dans la raideur hiératique
-de ses vêtements aux nuances de colibri. Tout l'appareil délicieusement
-bizarre dont elle s'entourait encore, lui donnait un charme de créature
-irréelle. Sur ses lèvres peintes, un sourire de commande, dédaigneux et
-vague. Son fin visage poudré gardait une expression impénétrable et,
-malgré la grâce de son accueil, on la sentait offensée de notre
-présence, que les usages nouveaux l'obligeaient à tolérer, elle,
-l'Impératrice sacrée, jadis invisible, comme un mythe religieux!
-
- [1] Ceci est écrit en 1890.
-
-Fini tout cela, maintenant; rentrés pour jamais dans les armoires et
-dans les musées, les étonnantes robes aux formes millénaires et les
-larges éventails de rêve. Le nivellement moderne s'est opéré, d'un seul
-coup brusque, à cette cour du Mikado qui était restée jusqu'à nos jours
-plus murée qu'un cloître, et qui avait conservé, depuis les vieux âges,
-des rites, des costumes, des élégances immuables.
-
-Le mot d'ordre est venu d'en haut; un édit de l'Empereur a prescrit aux
-dames du palais de s'habiller comme leurs soeurs d'Europe; on a fait
-venir fiévreusement des étoffes, des modèles, des couturières, des
-chapeaux tout confectionnés. Les premiers essais d'ensemble de ces
-travestissements ont dû avoir lieu à huis clos, peut-être avec des
-regrets et des larmes, qui sait, mais plus probablement avec des rires.
-Et ensuite on a convié les étrangers à venir voir; on a organisé des
-garden-parties, des soirées dansantes, des concerts. Les dames nippones
-qui avaient eu la chance de voyager en Europe, dans les ambassades, ont
-donné le ton de cette étonnante comédie si vite apprise. Les premiers
-bals à l'européenne en plein Tokio ont été de vrais tours de force en
-singerie; on y a vu des jeunes filles, tout en mousseline blanche,
-gantées au-dessus du coude, minauder dans des chaises en tenant du bout
-des doigts leur carnet d'ivoire; puis, sur des airs d'opérette, polker
-et valser presque en mesure, malgré les terribles difficultés que
-devaient présenter à leurs oreilles tous nos rythmes inconnus. Les vins,
-les chocolats, les glaces ont circulé, et ces choses absolument
-nouvelles ont été prises sur les plateaux avec mille grâces, par des
-mains très fines. Il y a eu de discrets flirtages, des figures de
-cotillon et des soupers.
-
-Toute cette servile imitation, amusante certainement pour les étrangers
-qui passent, indique dans le fond, chez ce peuple, un manque de goût et
-même un manque absolu de dignité nationale; aucune race européenne ne
-consentirait à jeter ainsi aux orties, du jour au lendemain, ses
-traditions, ses usages et ses costumes, même pour obéir aux ordres
-formels d'un empereur.
-
-Dieu merci, la nouvelle mascarade féminine est encore localisée dans un
-cercle très restreint: à Tokio seulement, et rien qu'à la Cour et dans
-le monde officiel. Toutes ces petites personnes, princesses, duchesses
-ou marquises--(car les vieux titres japonais ont été aussi changés
-contre des équivalents d'Europe)--qui arrivaient presque à être
-charmantes dans leurs somptueux atours d'autrefois, sont franchement
-laides aujourd'hui, dans ces robes nouvelles qui accentuent pour nous
-l'excessive mièvrerie de leur taille, l'écrasement asiatique de leur
-profil et l'obliquité de leurs yeux. Distinguées, elles le sont
-généralement encore; bizarres, fagotées, ridicules tant qu'on voudra;
-mais communes, presque jamais; sous la gaucherie des nouvelles manières
-à peine sues, sous l'effort des nouvelles attitudes imposées par les
-corsets et les baleines, l'affinement aristocratique persiste
-toujours;--il est vrai, c'est tout ce qui leur reste pour charmer.
-
- * * * * *
-
-Et c'est dans cette période de transition affolée que la grande dame
-japonaise se présente à nous. Le monde des princesses aux imperceptibles
-petits yeux morts, aux larges coiffures piquées d'extravagantes
-épingles, qui était resté jusqu'à ces dernières années si
-dédaigneusement impénétrable à nos regards d'Occident, vient tout à coup
-de nous être ouvert; par je ne sais quel revirement inexpliqué, ce monde
-qui semblait s'être momifié dans les vieux rites et les modes
-millénaires a secoué en un jour son immobilité mystérieuse. Mais c'est
-sous un aspect déconcertant que ces femmes nous apparaissent, habillées
-comme les plus modernes d'entre les nôtres et recevant avec mille grâces
-dans des essais de salons à l'européenne. Et il ne faut pas perdre de
-vue que tout ce qu'on nous montre là est factice, superficiel, arrangé à
-notre intention; derrière les visages de commande, nous ignorons
-absolument ce qui se passe; nous ne devons donc pas nous hâter de
-sourire et de déclarer insignifiantes ces singulières poupées aux
-profils plats. Après la représentation qui nous mystifie, elles quittent
-certainement leurs affreux fauteuils dorés, leurs appartements nouveaux
-du plus mauvais goût occidental, et--qui sait,--reprenant peut-être les
-somptueuses robes blasonnées du vieux temps, elles vont s'accroupir sur
-leurs nattes blanches, dans quelqu'un de ces petits compartiments
-démontables, à châssis de papier qui composent la traditionnelle maison
-japonaise; puis là, regardant de leurs yeux à peine ouverts les
-lointains des jardins mignards tout en arbres nains, en pièces d'eau et
-en rocailles, elles redeviennent elles-mêmes,--et nous n'y voyons plus
-rien. Comment sont-elles alors, dans ces coulisses de leur demeure, et à
-quoi rêvent-elles dans les coulisses encore plus murées de leur esprit?
-C'est ici que l'intrigante devinette se pose. Dans ces têtes pâlottes à
-longs cheveux droits, dans ces têtes d'étiolées étranges, il y a des
-petites cervelles pétries au rebours des nôtres par toute une hérédité
-de culture différente; il y a des notions inintelligibles pour nous, sur
-le mystère du monde, sur la religion et sur la mort.
-
-Ces femmes composeraient-elles toujours, comme au vieux temps, des
-poésies d'une mélancolie exquise sur les fleurs, sur les fraîches
-rivières et l'ombre des bois? Ressembleraient-elles à leurs grand'mères,
-héroïnes des poèmes et des chevaleresques légendes, qui plaçaient si
-haut le point d'honneur, si haut l'idéal d'amour?... Je ne sais; mais je
-crois qu'il serait étourdi de les juger d'après l'éternelle niaiserie
-souriante qu'elles nous montrent; j'ai surpris d'ailleurs plus d'une
-fois des expressions intenses sur ces visages de femme; sur celui de
-l'Impératrice entre autres, je me rappelle avoir vu, à deux ou trois
-reprises, passer comme des éclairs; ses jolies lèvres peintes au carmin
-frémissaient, tandis que se pinçait encore davantage son petit nez en
-bec d'aigle.
-
- * * * * *
-
-La femme comme il faut, non encore européanisée, se retrouve encore,
-loin de Tokio, loin de la Cour, dans les autres villes de l'Empire. Elle
-n'a pas quitté ses anciens atours, celle-ci; on la rencontre en chaise à
-porteurs ou en petite voiture à bras, toujours très simplement habillée
-pour la rue; elle porte, l'une par-dessus l'autre, trois ou quatre robes
-unies, en soie mate et légère, de couleur sombre ou neutre; au milieu de
-son dos, une petite rosace blanche discrètement brodée représente le
-blason de sa noble famille; ses cheveux lissés avec une invraisemblable
-perfection, sont piqués d'épingles d'écaille sans un brillant, sans une
-dorure; lorsqu'elle est âgée et strictement fidèle aux modes du passé,
-ses sourcils sont rasés et ses dents recouvertes d'une couche de laque
-noire. Elle est plus fuyante, plus difficile à apprivoiser que la
-bourgeoise ordinaire; si cependant on force la représentation, on
-obtient d'elle quelque petit rire aimable, quelque révérence
-accompagnant une banalité polie;--puis c'est tout.
-
-Et en somme, on la connaît presque autant, après cette simple rencontre,
-que les autres, les élégantes des nouvelles couches, avec lesquelles on
-a dansé un cotillon ou une valse de Strauss dans un bal de ministère. Le
-plus sage donc, s'il s'agit de définir la grande dame japonaise, est
-encore de la déclarer énigmatique.
-
-Les bourgeoises, les marchandes, les artisanes, on les voit partout si
-librement, leur intimité est si vite conquise, que, sans les connaître
-au fond de l'âme, on peut essayer d'en dire plus long sur leur compte.
-De ces mille petites personnes, rencontrées n'importe où, dans les
-maisons-de-thé, les théâtres, les pagodes, l'impression d'ensemble qui
-me reste manque absolument de sérieux. Il me vient, dès que j'y repense,
-un involontaire sourire.
-
-Etonnantes figurines, que je revois agitées, empressées, un peu
-simiesques, évoluant avec de continuelles révérences à l'égard de tout
-le monde, au milieu de minuscules bibelots de poupée, dans des
-appartements grands comme la main, dont les parois de papier
-s'enfonceraient au plus léger coup de poing. Femmes en miniature, à la
-fois enfantines et vieillottes, dont l'excessive grâce se manière et
-minaude jusqu'à la grimace; dont l'éternel rire, contagieux sans gaieté,
-est irrésistible comme un chatouillement, et produit à la longue la même
-agaçante lassitude. Elles rient par excès d'amabilité ou par habitude
-acquise; elles rient au milieu des circonstances les plus graves de la
-vie; elles rient dans les temples et aux funérailles.
-
-Très petites créatures, vivant au milieu de très petits objets aussi
-maniérés et légers qu'elles-mêmes. Leurs ustensiles de ménage, en fine
-porcelaine ou en mince métal, sont comme des jouets d'enfant; leurs
-tasses, leurs théières sont liliputiennes, et leurs éternelles pipes se
-remplissent, jusqu'au bord, d'une seule demi-pincée de tabac fin, très
-fin, prise du bout de leurs élégants petits doigts.
-
-Jamais assises, mais accroupies tout le jour par terre, sur des nattes
-d'une immaculée blancheur, elles accomplissent, dans cette pose
-invariable presque tous les actes de leur vie; par terre se font leurs
-dînettes, servies dans une microscopique vaisselle et mangées
-délicatement à l'aide de bâtonnets; par terre, derrière de frêles écrans
-qui les cachent à peine, et entourées d'un déballage de petits
-instruments drôles, de petites boîtes à poudre, de petits pots, elles
-procèdent à leur toilette, devant des miroirs pour rire; par terre,
-elles travaillent, cousent, brodent, jouent de leur guitare au long
-manche, rêvent à d'insaisissables choses, ou adressent à leurs
-incompréhensibles dieux les longues prières des matins et des soirs.
-
-Les maisonnettes qu'elles habitent sont, il va sans dire, aussi soignées
-et maniérées qu'elles-mêmes; presque toujours truquées, à cloisons
-démontables, à tiroirs, à glissières, avec des compartiments de toutes
-formes et d'étonnants petits placards. Tout cela d'une propreté
-minutieuse, même chez les plus humbles; et tout cela d'une apparente
-simplicité, surtout chez les plus riches. Seul l'autel des ancêtres, où
-des baguettes d'encens brûlent, est un peu doré, laqué, garni, comme une
-pagode, de potiches et de lanternes; partout ailleurs, une nudité
-voulue, une nudité d'autant plus complète et plus blanche que
-l'habitation est plus élégante. Jamais de tentures brodées nulle part;
-quelquefois seulement des portières transparentes, faites de perles et
-de roseaux enfilés. Jamais de meubles non plus; c'est par terre ou sur
-des petits socles en laque que se posent les objets usuels ou les vases
-de fleurs. La maîtresse de maison fait consister le luxe de son
-intérieur dans l'excès même de cette propreté dont je parlais plus haut
-et qui est une des qualités incontestables du peuple japonais. Il est
-partout d'usage de se déchausser avant d'entrer dans une maison, et rien
-n'égale la blancheur de ces nattes sur lesquelles on ne se promène
-jamais qu'en fines chaussettes à orteil séparé, la blancheur de ces
-papiers unis qui recouvrent les plafonds et les murs. Les boiseries
-elles-mêmes sont blanches, ni peintes ni vernies, gardant pour tout
-ornement, chez les vraies femmes de goût, leurs imperceptibles veinures
-de sapin neuf. Et j'ai vu plus d'une belle dame surveiller elle-même ses
-comiques petites servantes pendant qu'elles savonnaient à outrance ces
-boiseries-là, pour leur donner un air d'être toutes fraîches, un air
-d'être à peine sorties du rabot des menuisiers.
-
-Dans nos pays, si l'on parle de femmes japonaises, on se représente
-aussitôt des personnes vêtues de ces robes éclatantes comme celles
-qu'elles nous envoient; des robes aux nuances tendres et sans nom,
-brodées de longues fleurs, de grandes chimères et de fantastiques
-oiseaux. Eh bien, non, ces robes-là sont réservées pour le théâtre, ou
-pour une certaine classe innommable de femmes qui vivent dans un
-quartier spécial et dont il m'est interdit de parler ici. Les Japonaises
-s'habillent toutes de nuances foncées; elles portent beaucoup d'étoffes
-de coton ou de laine, le plus souvent unies, ou bien semées de frêles
-petits dessins nuageux, dont les teintes également sombres diffèrent à
-peine des fonds. Et le bleu marine est la nuance générale, très
-dominante,--tellement qu'une foule féminine, même en habits de fête,
-forme de loin un amas d'un bleu noir, un grouillement de même couleur,
-où tranchent seulement çà et là quelques rouges éclatants, quelques
-teintes fraîches portées par de toutes petites filles ou par des bébés.
-
-Ces robes, leur forme est connue; dans dans toutes les images dont le
-Japon nous inonde, on les a vues peintes ou dessinées. Leur manches
-larges et flottantes laissent libres les bras, un peu ambrés, qui sont
-généralement bien faits et que terminent des mains toujours jolies. Les
-toilettes se complètent de ces larges ceintures appelées _obi_, qui sont
-d'ordinaire en soie magnifique et dont les coques régulières, formant
-comme un papillon monstre au bas des petits dos frêles, donnent une
-grâce si particulière et si cherchée aux silhouettes des femmes. Nos
-ombrelles, en soie de couleur neutre, commencent à remplacer, pour
-certaines élégantes, les charmants parasols peinturlurés d'autrefois,
-sur lesquels, parmi des fleurs et des oiseaux, étaient souvent écrites
-de suaves pensées, dues à des poètes anciens. Quant à nos chaussures,
-elles ne sont adoptées encore qu'à Tokio, dans le très grand monde
-officiel; partout ailleurs on porte la sandale antique, qui s'attache
-entre le pouce et les menus doigts, et qui se dépose dans les
-vestibules, comme chez nous les cannes et les chapeaux, qui encombre
-l'entrée des maisons-de-thé à la mode, qui s'entasse en couches pressées
-sur les marches extérieures des pagodes les jours de grandes prières.
-Par les temps de pluie, on ajoute à ses sandales, pour les courses de
-rue, des socques à très hauts patins de bois qui sonnent bruyamment sur
-les pavés, tandis que les robes se troussent, et qui feraient tomber
-n'importe quelle Européenne dès le second pas. Ces dames marchent les
-talons en dehors, ce qui est une chose de mode, et les reins légèrement
-courbés en avant, ce qui leur vient sans doute d'un abus héréditaire de
-révérences.
-
-Leur coiffure est aussi connue du monde entier; en deux ou trois coups
-de pinceau les peintres japonais savent la reproduire sous tous ses
-aspects ou la caricaturer avec un rare bonheur. Mais ce qu'on ignore
-sans doute, c'est que les femmes, même soignées et coquettes, ne se font
-peigner que deux ou trois fois par semaine; leurs chignons, leurs
-bandeaux sont si solidement établis par les spécialistes du genre,
-qu'ils durent au besoin plusieurs jours sans perdre leur éclat lisse et
-lustré. Il est vrai que, pour ne point déranger ces édifices pendant le
-sommeil des nuits, les dames dorment toujours sur le dos, sans oreiller,
-la tête dans le vide, soutenue par une sorte de petit chevalet en laque
-qui emboîte la nuque. C'est par terre qu'elles couchent, j'avais oublié
-de le dire, sur des matelas ouatés si minces, si minces, qu'on les
-prendrait chez nous pour des couvre-pieds; du reste, pour dormir, elles
-sont toujours très chastement vêtues de longues robes de nuit
-invariablement bleues;--et des petites lampes discrètes, voilées sous
-des châssis de papier, veillent sans cesse sur leurs rêves, afin
-d'éloigner les méchants esprits de ténèbres qui, autour des maisonnettes
-de bois léger, pourraient flotter dans l'air.
-
- * * * * *
-
-Au Japon, les femmes du peuple et de la basse bourgeoisie participent à
-peu près à tous les travaux des hommes. Elles s'entendent aux affaires
-et aux marchandages; elles cultivent la terre, elles vendent; elles sont
-ouvrières dans les fabriques,--ou même portefaix.
-
-Dans leur première jeunesse, si elles sont jolies, elles quittent
-souvent le toit paternel pour entrer, comme petites soubrettes rieuses
-et attirantes, dans les maisons-de-thé et les auberges. Elles vont là
-grossir pour un temps le nombre de ces milliers de _mousmés_ destinées à
-servir et à égayer les premiers venus, dans tous les lieux où l'on se
-repose, où l'on boit et où l'on s'amuse. Il semble vraiment que, sans la
-_mousmé_, le Japon n'aurait plus sa raison d'être. La _mousmé_ est
-innombrable, elle est légion, et, pour un peu, on croirait qu'il n'en
-existe qu'une seule, multipliée à l'infini, avec son invariable robe
-bleue ouverte très bas sur la poitrine, avec son même petit rire, avec
-ses mêmes petites mines et coquetteries, et toujours aussi gaie, aussi
-disposée à tous les jeux. Non seulement la _mousmé_ abonde dans les
-villes, derrière les minces carreaux de papier des restaurants et des
-hôtelleries; mais même en pleine campagne, chaque fois qu'un site
-particulièrement joli se présente, on est sûr d'y voir surgir une
-maison-de-thé ingénieusement campée sous des arbres et, si l'on entre,
-c'est encore la _mousmé_ qui apparaît, pas plus naïve aux champs que
-dans les grandes rues de Nagasaki ou de Tokio, toujours souriante,
-toujours pareille. Malgré son manque absolu de beauté, la _mousmé_ est
-souvent très gentille, parce qu'elle est très joyeuse et très jeune; un
-peu vieillie, elle ne serait plus supportable; sa grâce éphémère
-tournerait tout de suite à la grimace de singe.--Mais elle se retire en
-général avant sa vingtième année, rentre dans sa famille et trouve un
-mari--d'avance résigné à fermer les yeux sur tous les petits romans
-qu'elle a plus ou moins ébauchés jadis... Au Japon du reste, rien ne
-tire à conséquence; rien n'est bien sérieux, ni dans le passé,--ni, à la
-rigueur, dans le présent... Et il y a une telle drôlerie jetée sur
-toutes choses, une si amusante bonhomie chez tout le monde, qu'on s'y
-sent beaucoup moins choqué qu'ailleurs par les actes les plus
-inadmissibles. A la rouerie savante de ces très petites personnes, se
-mêle je ne sais quelle inconscience enfantine qui les fait excuser avec
-un sourire et qui leur prêterait presque un charme...
-
-Elles n'ont même pas nos idées élémentaires sur l'inconvenance de se
-montrer dévêtu; elles s'habillent parce que c'est plus joli, parce que
-cela drape mieux, et aussi parce que cela tient chaud l'hiver. Mais dans
-les circonstances où il faut quitter sa robe,--au bain par
-exemple,--elles ne s'en trouvent pas outre mesure gênées.
-Irréprochablement propres, elles se baignent beaucoup, mais sans le
-moindre mystère; à Nagasaki,--ville bien moins européanisée que Yokohama
-ou Kobé, les grandes cuves rondes qui leur servent de baignoires sont
-apportées n'importent où, dans les jardinets, à la vue des voisins avec
-lesquels on fait la causette pendant l'opération; ou bien, pour les
-marchandes, dans leurs boutiques même, sans que la porte en soit pour
-cela fermée aux acheteurs.
-
-Et cependant il serait inexact de les croire dénuées de tout sens moral,
-même de toute fidélité à leur époux: il y a là encore un tas de choses
-que nous ne comprenons pas, un tas de nuances très difficiles à saisir,
-surtout très scabreuses à toucher... Voilà! on m'a demandé d'écrire sur
-les Japonaises des choses qui puissent être lues par tout le monde, et
-je suis obligé alors de laisser absolument de côté la question de leurs
-moeurs.
-
-Il est certain pourtant qu'elles ont le sentiment de la famille, l'amour
-attendri de leurs enfants, et le respect excessif de leurs ancêtres
-vivants ou morts. Elles sont des mères, des grand'mères adorables; on
-aime voir les soins touchants et doux qu'elles donnent aux petits, même
-dans le plus bas peuple; l'intelligence pleine d'amour avec laquelle
-elles savent les amuser, leur inventer d'étonnants jouets.
-
-Et avec quel art parfait, avec quelle intuition de la drôlerie
-enfantine, quelle connaissance profonde de ce qui sied aux minois très
-jeunes, elles les habillent de petites robes délicieusement saugrenues,
-les coiffent de chignons impayables, en font des bébés d'un comique
-exquis!
-
-Elles sont même d'adorables _soeurs_ aînées; on les voit presque toutes,
-petites filles de huit ou dix ans, aller très loin, à la promenade, aux
-jeux, portant sur le dos, dans une bande d'étoffe nouée autour des
-reins, un frère à peine sevré, qu'elles amusent avec la plus gentille
-tendresse.
-
-Et, dans un autre ordre d'idées, j'ai connu deux soeurs, orphelines
-pauvres, qui pour subvenir en commun à l'éducation très soignée d'un
-jeune frère, gloire de leur famille, avaient épousé morganatiquement le
-même vieux richard et se privaient, en faveur de l'étudiant, de tout
-confort personnel dans la vie.
-
- * * * * *
-
-Je ne sais si elles sont absolument bonnes, mais au moins elles ne sont
-pas méchantes, ni grossières, ni querelleuses. Leur politesse ne peut
-manquer du reste d'être inaltérable: la langue japonaise ne possède pas
-un seul mot injurieux et, dans le monde des marchandes de poissons ou
-des portefaix, les formules les plus régence sont d'usage.
-
-J'ai vu deux vieilles pauvresses qui ramassaient sur la grève du charbon
-rejeté par les navires, faire entre elles des cérémonies sans fin, à qui
-ne prendrait pas tel ou tel morceau en litige, et puis s'adresser des
-révérences, des compliments inouis, avec des airs de marquises ancien
-régime.
-
-Malgré leur très réelle frivolité et la niaiserie de leur perpétuel
-rire, malgré leur air de poupée à ressort, il serait inexact aussi de
-leur refuser toute élévation d'idées; elles ont le sentiment de la
-poésie des choses, de la grande âme vague de la nature, du charme des
-fleurs, des forêts, des silences, des rayons de lune... Elles disent ces
-choses en vers en peu maniérés, qui ont la grâce de ces feuillages ou de
-ces roseaux, à la fois très naturels et très invraisemblables, peints
-sur les soies et sur les laques. Somme toute, elles sont comme les
-objets d'art de leurs pays, bibelots d'un raffinement extrême, mais
-qu'il est prudent de trier avant de les rapporter en Europe, de peur que
-quelque obscénité ne s'y cache derrière une tige de bambou ou sous une
-cigogne sacrée. On pourrait les comparer aussi à ces éventails japonais
-qui, ouverts de droite à gauche, représentent les plus suaves branches
-de fleurs; puis qui changent et se couvrent des plus révoltantes
-indécences si on les ouvre en sens inverse, de gauche à droite.
-
- * * * * *
-
-Leur musique, qui les passionne, est pour nous étrange et lointaine
-comme leur âme. Quand des jeunes filles se réunissent le soir, pour
-chanter et jouer de leurs longues guitares, nous ressentons, après le
-premier sourire étonné, l'impression de quelque chose de très inconnu et
-de très mystérieux, que les années d'acclimatement intellectuel
-n'arriveraient pas à nous faire complètement saisir.
-
- * * * * *
-
-Leur religion doit sembler bien compliquée et confuse à leurs petites
-cervelles légères, quand déjà les plus savants prêtres de leur pays se
-perdent dans les cosmogonies, les symboles, les métamorphoses de dieux,
-dans le chaos millénaire, sur lequel le bouddhisme indien est venu si
-étrangement se greffer sans rien détruire.
-
-Leur culte le plus sérieux semble être celui des ancêtres défunts; ces
-sortes de Mânes ou de Dieux Lares ont, dans chaque famille, un autel
-parfumé, devant lequel on prie longuement matin et soir,--sans cependant
-croire absolument à l'immortalité de l'âme et à la persistance du moi
-humain comme l'entendent nos religions occidentales. Leurs morts,
-presque inconscients eux-mêmes de leur propre survivance d'esprits,
-flottent dans une sorte d'état neutre, entre l'existence aérienne et le
-non-être. Autour de ces très vieilles maisonnettes de bois et de papier,
-qui ont vu se succéder plusieurs générations pieuses et où l'autel des
-aïeux s'est noirci à la fumée de l'encens, il se forme à la longue, dans
-l'air, un ensemble impersonnel d'âmes antérieures; quelque chose comme
-un _fluide ancestral_, qui plane et veille sur les vivants.--Ici encore,
-nous ne comprenons pas jusqu'au bout, et il faut nous arrêter en pleine
-obscurité, devant des barrières intellectuelles que nous ne franchirons
-jamais.
-
-Aux contresens religieux qui nous déroutent, viennent s'ajouter des
-superstitions vieilles comme le monde, les plus étranges et les plus
-sombres, effroyables à entendre conter les soirs. Des êtres, moitié
-dieux moitié fantômes, hantent les ténèbres des nuits; aux carrefours
-des bois, se tiennent d'antiques idoles douées de pouvoirs singuliers;
-il y a des pierres miraculeuses au fond des forêts...
-
-Et, pour avoir une idée approchée des croyances de ces femmes aux petits
-yeux obliques, il faut brouiller en chaos tout ce que je viens de dire;
-puis essayer de le transporter dans des cervelles légères, que le rire
-détourne le plus souvent de penser à la mort, et qui semblent par
-instant avoir l'irréflexion des oiseaux.
-
- * * * * *
-
-Avec cela, assidues à tous les pèlerinages,--qui sont continuels,--à
-toutes les cérémonies, à toutes les fêtes dans les temples.
-
-Pendant la belle saison, c'est dans des pagodes délicieusement situées
-en pleine campagne qu'elles se rendent en troupe souriante, deux ou
-trois fois par mois, de tous les coins du pays, couvrant les petites
-routes, les petits ponts, du défilé incessant de leurs robes bleu marine
-et de leurs larges coques de cheveux bien noirs.
-
-Dans les grandes villes, presque tous les soirs d'été, il y a pèlerinage
-à un sanctuaire ou à un autre,--quelquefois en l'honneur d'un dieu si
-antique que personne ne se rappelle exactement son rôle dans le monde.
-
-Après les affaires de toutes sortes, les marchandages, les brocantages,
-quand les innombrables petits métiers cessent leur bruit monotone, quand
-les myriades de maisonnettes et de boutiques commencent à fermer leurs
-panneaux légers, les femmes se parent, ornent leurs cheveux de leurs
-plus extravagantes épingles, et se mettent en route, tenant en main, au
-bout de bâtonnets flexibles, de grosses lanternes peinturlurées. Les
-rues se remplissent du flot de leurs petites personnes, dames ou
-_mousmés_, qui marchent lentement, en sandales, échangeant entre elles
-des révérences charmantes. Avec un murmure immense d'éventails agités,
-de soies frôlées et de babillages rieurs, au crépuscule, au clair de
-lune ou dans la nuit étoilée, elles montent à la pagode,--où les
-attendent des dieux gigantesques aux masques horribles, à demi cachés
-derrière des grilles d'or, dans l'incroyable magnificence des
-sanctuaires. Elles jettent des pièces de monnaie aux prêtres; elles
-prient prosternées, en battant des mains à petits coups secs--clac,
-clac--comme si leurs doigts étaient de bois. Surtout elles jasent, se
-retournent, pensent à autre chose, essayent de se dérober par le rire à
-l'effroi du surnaturel...
-
- * * * * *
-
-La paysanne, été comme hiver, vêtue de sa même robe de coton bleu, est
-de loin, à peine différente du paysan son époux--qui porte chignon comme
-elle et robe de même couleur; la paysanne que l'on voit journellement
-courbée au travail, dans les champs de thé ou dans la boue liquide des
-rizières, coiffée d'un grossier chapeau les jours où le soleil brûle, et
-la tête complètement enveloppée, dès que souffle la bise, d'un affreux
-cache-nez toujours bleu, qui ne laisse paraître que ses yeux en amande;
-la toute petite et drôlette paysanne japonaise, n'importe où on aille la
-chercher, même dans les recoins les plus perdus des campagnes du centre,
-est incontestablement beaucoup plus affinée que notre paysanne
-d'Occident; elle a de jolies mains, de jolis pieds délicats; un rien
-suffirait à la transformer, à en faire une dame de potiche ou d'écran
-très présentable, et pour ce qui est des grâces maniérées, des
-minauderies de tout genre, bien peu de chose resterait à lui apprendre.
-
-La paysanne japonaise entretient presque toujours un gentil jardinet
-autour de sa vieille maisonnette de bois, dont l'intérieur, garni de
-nattes blanches, est de la plus minutieuse propreté. Les ustensiles de
-son ménage, ses petites tasses, ses petits pots, ses petits plats, au
-lieu d'être en grosse faïence à fleurs criardes, comme chez nous, sont
-en transparente porcelaine, ornée de ces peintures fines et légères qui
-témoignent à elles seules d'une longue hérédité d'art. Elle arrange avec
-un goût original l'autel de ses modestes ancêtres; enfin elle sait
-composer, dans des vases, avec les moindres branches de verdure ou les
-moindres brins d'herbe, des sveltes bouquets que les plus artistes
-d'entre nos femmes seraient à peine capables de faire.
-
-Peut-être est-elle plus honnête que sa soeur des villes, et de moeurs
-plus régulières,--à notre point de vue européen s'entend; elle est aussi
-plus réservée vis-à-vis des étrangers, plus craintive, avec un fond de
-méfiance et d'hostilité contre ces hôtes intrus, malgré son aimable
-accueil et ses sourires.
-
-Dans les villages du Japon intérieur, loin des récents chemins de fer et
-de toutes les modernes importations, dans les lieux où l'immobilité
-millénaire de ce pays n'a pas été troublée, la paysanne doit être très
-peu différente de ce qu'était, il y a plusieurs siècles, son aïeule la
-plus lointaine, dont l'âme, évanouie dans le temps, a même cessé de
-planer au-dessus de l'autel familial. Aux époques dites «barbares» de
-notre histoire occidentale, où nos arrière-grand'mères gardaient encore
-quelque chose de la belle et farouche rudesse primitive,--il y avait
-sans doute déjà là-bas, dans ces îles à l'orient du monde antique, ces
-mêmes petites paysannes jolies et mignardes, et aussi ces mêmes petites
-dames des villes, très civilisées, aux révérences adorables...
-
- * * * * *
-
-En somme, si les Japonaises de toutes les classes sociales sont mièvres
-d'esprit et de corps, artificielles et précieuses avec je ne sais quoi
-de travaillé et de déjà vieillot dans l'âme dès le commencement de la
-vie, c'est peut-être parce que leur race est demeurée pendant trop de
-siècles séparée des autres variétés humaines, vivant de son propre fonds
-et jamais renouvelée. Il serait injuste de leur en vouloir de cela,
-ainsi que de leur laideur sans yeux; et il faut au contraire leur savoir
-gré d'être aimables, gracieuses, gaies; d'avoir fait du Japon le pays
-des ingénieuses et drolatiques petites choses,--le pays des gentillesses
-et du rire...
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- CARMEN SYLVA 1
- L'EXILÉE 33
- CONSTANTINOPLE EN 1890 113
- CHARMEURS DE SERPENTS 193
- UNE PAGE OUBLIÉE DE MADAME CHRYSANTHÈME 199
- FEMMES JAPONAISES 225
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--19585-6-10.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'exilée, by Pierre Loti
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXILÉE ***
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-Foundation
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-<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" />
<title>
- The Project Gutenberg eBook of l'Exilée by Pierre Loti.
+ The Project Gutenberg eBook of l'Exilée by Pierre Loti.
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<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of L'exilée, by Pierre Loti
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: L'exilée
-
-Author: Pierre Loti
-
-Release Date: October 18, 2012 [EBook #41100]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXILÉE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41100 ***</div>
<p class="c"><big>PIERRE LOTI</big><br/>
-<small>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</small></p>
+<small>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</small></p>
-<h1>L'EXILÉE</h1>
+<h1>L'EXILÉE</h1>
<div class="c"><img src="images/cl.png" alt="Marque d'imprimeur: C L"/></div>
<p class="c">PARIS<br/>
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br/>
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br/>
<small>3, RUE AUBER, 3</small></p>
<hr class="page-break"/>
-<p class="cbreak">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p>
-<p class="c"><big>DU MÊME AUTEUR</big></p>
+<p class="cbreak">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p>
+<p class="c"><big>DU MÊME AUTEUR</big></p>
<div class="c">
-<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" summary="ouvrages du même auteur">
+<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" summary="ouvrages du même auteur">
<tr><td colspan="2" class="c"><small>Format grand in-18.</small></td></tr>
<tr><td><small>AU MAROC</small></td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td><small>AZIYADÉ</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td><small>AZIYADÉ</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
<tr><td><small>LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td><small>LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td><small>LES DÉSENCHANTÉES</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td><small>LE DÉSERT</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td><small>L'EXILÉE</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td><small>FANTÔME D'ORIENT</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td><small>LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td><small>LES DÉSENCHANTÉES</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td><small>LE DÉSERT</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td><small>L'EXILÉE</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td><small>FANTÔME D'ORIENT</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
<tr><td><small>FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
<tr><td><small>FLEURS D'ENNUI</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td><small>LA GALILÉE</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td><small>LA GALILÉE</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
<tr><td><small>L'INDE</small> (<small>SANS LES ANGLAIS</small>)</td><td>1 &mdash;</td></tr>
<tr><td><small>JAPONERIES D'AUTOMNE</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td><small>JÉRUSALEM</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td><small>LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td><small>MADAME CHRYSANTHÈME</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td><small>JÉRUSALEM</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td><small>LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td><small>MADAME CHRYSANTHÈME</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
<tr><td><small>LE MARIAGE DE LOTI</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
<tr><td><small>MATELOT</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td><small>MON FRÈRE YVES</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td><small>LA MORT DE PHILÆ</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td><small>MON FRÈRE YVES</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td><small>LA MORT DE PHILÆ</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
<tr><td><small>PAGES CHOISIES</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td><small>PÊCHEUR D'ISLANDE</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td><small>PÊCHEUR D'ISLANDE</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
<tr><td><small>PROPOS D'EXIL</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
<tr><td><small>RAMUNTCHO</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td><small>RAMUNTCHO</small>, pièce</td><td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td><small>RAMUNTCHO</small>, pièce</td><td>1 &mdash;</td></tr>
<tr><td><small>REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
<tr><td><small>LE ROMAN D'UN ENFANT</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
<tr><td><small>LE ROMAN D'UN SPAHI</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td><small>LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td><small>LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
<tr><td><small>VERS ISPAHAN</small></td><td>1 &mdash;</td></tr>
<tr><td colspan="2" class="c"><small>Format in-8<sup>o</sup> cavalier.</small></td></tr>
-<tr><td><small>&OElig;UVRES COMPLÈTES</small>, tomes I à X</td><td>10&nbsp;vol.</td></tr>
+<tr><td><small>&OElig;UVRES COMPLÈTES</small>, tomes I à X</td><td>10&nbsp;vol.</td></tr>
</table>
</div>
-<p class="c"><i>Éditions illustrées.</i></p>
+<p class="c"><i>Éditions illustrées.</i></p>
<div class="c">
-<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" summary="ouvrages illustrés">
+<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" summary="ouvrages illustrés">
<tr>
-<td class="drapeau"><small>PÊCHEUR D'ISLANDE</small>, format in-8<sup>o</sup> jésus, illustré
+<td class="drapeau"><small>PÊCHEUR D'ISLANDE</small>, format in-8<sup>o</sup> jésus, illustré
de nombreuses compositions de E. R<small>UDAUX</small></td>
<td>1&nbsp;vol.</td>
</tr>
@@ -146,7 +108,7 @@ G<small>ERVAIS</small>-C<small>OURTELLEMONT</small></td>
<td>1 &mdash;</td>
</tr>
<tr>
-<td class="drapeau"><small>LE MARIAGE DE LOTI</small>, format in-8<sup>o</sup> jésus. Illustrations
+<td class="drapeau"><small>LE MARIAGE DE LOTI</small>, format in-8<sup>o</sup> jésus. Illustrations
de l'auteur et de A. R<small>OBAUDI</small></td>
<td>1 &mdash;</td></tr>
</table>
@@ -156,7 +118,7 @@ de l'auteur et de A. R<small>OBAUDI</small></td>
<hr class="page-break"/>
-<p class="cbreak"><small>Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous
+<p class="cbreak"><small>Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous
les pays, y compris la Hollande.</small></p>
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@@ -166,680 +128,680 @@ les pays, y compris la Hollande.</small></p>
<p class="right">Novembre 1887.</p>
<p>Au courant de ma vie errante, il m'est
-arrivé une fois de m'arrêter dans un château
-enchanté, chez une fée.</p>
+arrivé une fois de m'arrêter dans un château
+enchanté, chez une fée.</p>
<p>Le son lointain du cor dans les bois a le
pouvoir de faire revivre pour moi les
-moindres souvenirs de ce séjour.</p>
+moindres souvenirs de ce séjour.</p>
-<p>C'est que le château de la fée était situé
-au milieu d'une forêt profonde dans laquelle
+<p>C'est que le château de la fée était situé
+au milieu d'une forêt profonde dans laquelle
on entendait constamment des trompettes
-militaires au timbre grave se répondre
-comme de très loin. Ces sonneries étrangères,
-inconnues, avaient une mélancolie à
+militaires au timbre grave se répondre
+comme de très loin. Ces sonneries étrangères,
+inconnues, avaient une mélancolie à
part, semblaient des appels magiques, dans
-l'air sonore qu'on respirait là,&mdash;l'air
+l'air sonore qu'on respirait là,&mdash;l'air
silencieux, vif et pur des cimes...</p>
<p>La musique a pour moi une puissance
-évocatrice complète; des lambeaux de mélodie
-ont conservé, à travers le temps, le don
+évocatrice complète; des lambeaux de mélodie
+ont conservé, à travers le temps, le don
de me rappeler mieux que toutes les images
certains lieux de la terre, certaines figures
-qui ont traversé mon existence.</p>
+qui ont traversé mon existence.</p>
<p>Donc, quand j'entends au loin des trompes
-sonner, je revois tout à coup, aussi nettement
-que si j'y étais encore, un boudoir
-royal (car la fée dont je parle est en même
+sonner, je revois tout à coup, aussi nettement
+que si j'y étais encore, un boudoir
+royal (car la fée dont je parle est en même
temps une reine), donnant par de hautes
-fenêtres gothiques sur un infini de sapins
-verts serrés les uns aux autres comme dans
-les forêts primitives. Le boudoir, encombré
-de choses précieuses, est d'une magnificence
+fenêtres gothiques sur un infini de sapins
+verts serrés les uns aux autres comme dans
+les forêts primitives. Le boudoir, encombré
+de choses précieuses, est d'une magnificence
un peu sombre, dans des teintes sans nom,
-des grenats atténués tournant au fauve, des
-ors obscurcis, des nuances de feu qui s'éteint;
+des grenats atténués tournant au fauve, des
+ors obscurcis, des nuances de feu qui s'éteint;
il y a des galeries comme de petits
-balcons intérieurs, il y a de grandes draperies
-lourdes masquant des recoins mystérieux
-dans des tourelles... Et la fée me
-réapparaît là, vêtue de blanc, avec un long
+balcons intérieurs, il y a de grandes draperies
+lourdes masquant des recoins mystérieux
+dans des tourelles... Et la fée me
+réapparaît là, vêtue de blanc, avec un long
voile; elle est assise devant un chevalet et
-peint sur parchemin, d'un pinceau léger et
-facile, de merveilleuses enluminures archaïques
-où les ors dominent tout, à la manière
+peint sur parchemin, d'un pinceau léger et
+facile, de merveilleuses enluminures archaïques
+où les ors dominent tout, à la manière
byzantine: un travail de reine du
-temps passé, commencé depuis trois années,
-un missel sans prix, destiné à une cathédrale.</p>
+temps passé, commencé depuis trois années,
+un missel sans prix, destiné à une cathédrale.</p>
-<p>Le costume blanc de la fée est de forme
-orientale, tissé et lamé d'argent. Mais le
+<p>Le costume blanc de la fée est de forme
+orientale, tissé et lamé d'argent. Mais le
visage, qui s'encadre sous les plis transparents
du voile, a ce je ne sais quoi d'adouci,
de nuageux qui n'appartient qu'aux
-races affinées du Nord. Et pourtant il
-règne dans tout l'ensemble une si parfaite
-harmonie qu'on dirait ce costume inventé
-précisément pour la fée qui le porte.&mdash;Pour
-cette fée qui a écrit elle-même quelque
-part: «La toilette n'est pas une chose indifférente.
+races affinées du Nord. Et pourtant il
+règne dans tout l'ensemble une si parfaite
+harmonie qu'on dirait ce costume inventé
+précisément pour la fée qui le porte.&mdash;Pour
+cette fée qui a écrit elle-même quelque
+part: «La toilette n'est pas une chose indifférente.
Elle fait de vous un objet d'art
-animé, <em>à condition que vous soyez la parure de
-votre parure</em>.»</p>
+animé, <em>à condition que vous soyez la parure de
+votre parure</em>.»</p>
-<p>Avec quels mots décrire les traits de cette
-reine? Comme la chose est délicate et difficile!
+<p>Avec quels mots décrire les traits de cette
+reine? Comme la chose est délicate et difficile!
Il semble que les expressions ordinaires,
qu'on emploierait en parlant d'une
-autre, deviennent tout de suite irrévérencieuses,
-tant le respect s'impose dès qu'il
-s'agit d'elle. L'éternelle jeunesse est dans
-son sourire, elle est sur ses joues d'un inaltérable
-velouté rose; elle brille sur ses belles
+autre, deviennent tout de suite irrévérencieuses,
+tant le respect s'impose dès qu'il
+s'agit d'elle. L'éternelle jeunesse est dans
+son sourire, elle est sur ses joues d'un inaltérable
+velouté rose; elle brille sur ses belles
dents, claires comme de la porcelaine. Mais
-ses magnifiques cheveux, que l'on voit à
-travers le voile semé de paillettes argentées,
-sont presque blancs!... «Les cheveux blancs,
-a-t-elle écrit dans ses <cite>Pensées</cite>, sont les
-pointes d'écume qui couvrent la mer après
-la tempête.»</p>
+ses magnifiques cheveux, que l'on voit à
+travers le voile semé de paillettes argentées,
+sont presque blancs!... «Les cheveux blancs,
+a-t-elle écrit dans ses <cite>Pensées</cite>, sont les
+pointes d'écume qui couvrent la mer après
+la tempête.»</p>
<p>Et comment exprimer le charme unique
de son regard, de ses yeux gris limpides,
-un peu enfoncés dans l'ombre sous le front
-large et pur: charme de suprême intelligence,
-charme d'infinie profondeur, de discrète
-et sympathique pénétration, de souffrance
-habituelle et d'immense pitié! Très
+un peu enfoncés dans l'ombre sous le front
+large et pur: charme de suprême intelligence,
+charme d'infinie profondeur, de discrète
+et sympathique pénétration, de souffrance
+habituelle et d'immense pitié! Très
changeante est l'expression de ce visage,
-bien que le sourire y soit presque à demeure.&mdash;«Cela
-fait partie de notre rôle
-à nous, me dit-elle un jour, de constamment
-sourire comme les idoles.»&mdash;Mais
+bien que le sourire y soit presque à demeure.&mdash;«Cela
+fait partie de notre rôle
+à nous, me dit-elle un jour, de constamment
+sourire comme les idoles.»&mdash;Mais
ce sourire de reine a bien des nuances diverses;
-quelquefois c'est tout à coup de la
-gaieté fraîche, presque enfantine; très souvent
-c'est un sourire de mélancolie résignée,&mdash;par
-instants même, de tristesse
+quelquefois c'est tout à coup de la
+gaieté fraîche, presque enfantine; très souvent
+c'est un sourire de mélancolie résignée,&mdash;par
+instants même, de tristesse
sans bornes.</p>
<p>Des chagrins qui ont blanchi les cheveux
de cette souveraine, il en est un que je
sais,&mdash;que je puis mieux que personne
comprendre,&mdash;et qu'il m'est permis de dire:
-au milieu du grand jardin d'une résidence
+au milieu du grand jardin d'une résidence
royale, on m'a conduit par son ordre au
tombeau d'une petite princesse qui lui ressemblait,
-qui avait hérité de ses traits et de
+qui avait hérité de ses traits et de
son beau front large.</p>
<p>Sur le tombeau, j'ai lu ce passage de
-l'Evangile: «Ne pleurez pas, elle n'est pas
-morte, elle dort.» Et en effet, la petite
-statue couchée semble dormir paisiblement
+l'Evangile: «Ne pleurez pas, elle n'est pas
+morte, elle dort.» Et en effet, la petite
+statue couchée semble dormir paisiblement
dans sa robe de marbre.</p>
-<p>«Ne pleurez pas.» Pourtant la mère de
+<p>«Ne pleurez pas.» Pourtant la mère de
la petite endormie pleure encore, pleure
-amèrement son enfant unique. Et voici une
-phrase d'elle qui souvent me revient à la
-mémoire, comme si une voix la redisait en
-dedans de moi-même avec une lenteur funèbre:
-«Une maison sans enfant est une
+amèrement son enfant unique. Et voici une
+phrase d'elle qui souvent me revient à la
+mémoire, comme si une voix la redisait en
+dedans de moi-même avec une lenteur funèbre:
+«Une maison sans enfant est une
cloche sans battant; le son qui dort serait
-bien beau peut-être, si quelque chose pouvait
-le réveiller.»</p>
+bien beau peut-être, si quelque chose pouvait
+le réveiller.»</p>
<p>Oh! comme je me rappelle les moindres
instants de ces causeries exquises dans ce
-boudoir sombre, avec cette reine vêtue de
+boudoir sombre, avec cette reine vêtue de
blanc.&mdash;Au commencement de ces notes,
-j'ai dit une fée. C'était une manière à moi
-d'indiquer un être d'essence supérieure.
+j'ai dit une fée. C'était une manière à moi
+d'indiquer un être d'essence supérieure.
Aussi bien, je ne pouvais pas dire: un
-ange, car ce mot-là, on a abusé au point
-d'en faire quelque chose de suranné et de
+ange, car ce mot-là, on a abusé au point
+d'en faire quelque chose de suranné et de
ridicule. Et il me semble d'ailleurs que ce
-nom de fée, pris comme je l'entends, convient
-bien à cette femme&mdash;jeune avec une
-chevelure grise; souriante avec une extrême
-désespérance; fille du Nord et reine d'Orient;
+nom de fée, pris comme je l'entends, convient
+bien à cette femme&mdash;jeune avec une
+chevelure grise; souriante avec une extrême
+désespérance; fille du Nord et reine d'Orient;
parlant toutes les langues et faisant
de chacune d'elles une musique; charmeuse
toujours, ayant le don de jeter autour
d'elle, quelquefois rien qu'avec son bon
sourire, une sorte de charme bienfaisant
-qui relève, qui rassérène, qui console...</p>
+qui relève, qui rassérène, qui console...</p>
<p>Donc, je revois en esprit la reine avec son
-long voile (je n'ose plus dire la fée, à présent
-que je l'ai désignée plus clairement).
+long voile (je n'ose plus dire la fée, à présent
+que je l'ai désignée plus clairement).
Elle est devant son chevalet et elle me
-parle, tandis que les dessins archaïques,
+parle, tandis que les dessins archaïques,
qui semblent sortir tout naturellement de
ses doigts, s'enroulent sur le parchemin du
-missel. Auprès de Sa Majesté sont assises
+missel. Auprès de Sa Majesté sont assises
deux ou trois jeunes filles, ses demoiselles
d'honneur,&mdash;jeunes filles brunes, dont le
-costume oriental est de couleurs étranges,
-tout doré et pailleté; elles lisent, ou elles
+costume oriental est de couleurs étranges,
+tout doré et pailleté; elles lisent, ou elles
brodent sur de la soie de grandes fleurs aux
-nuances anciennes; elles relèvent leurs yeux
-noirs de temps à autre, quand la conversation
-qu'elles entendent les intéresse davantage.
-La place que Sa Majesté me désigne
-d'ordinaire est en face d'elle, près d'une fenêtre
-où une glace sans tain d'une seule
-pièce donne l'illusion d'une large ouverture
-à air libre sur la forêt d'alentour.&mdash;C'est
+nuances anciennes; elles relèvent leurs yeux
+noirs de temps à autre, quand la conversation
+qu'elles entendent les intéresse davantage.
+La place que Sa Majesté me désigne
+d'ordinaire est en face d'elle, près d'une fenêtre
+où une glace sans tain d'une seule
+pièce donne l'illusion d'une large ouverture
+à air libre sur la forêt d'alentour.&mdash;C'est
que, par un raffinement d'artiste, le roi a
-laissé la forêt sauvage, primitive à vingt
-pas de ses murs; par les fenêtres des appartements
+laissé la forêt sauvage, primitive à vingt
+pas de ses murs; par les fenêtres des appartements
royaux, on ne voit plus que des
sapins gigantesques, des dessous de branches,
des dessous de bois,&mdash;ou bien de grands
-lointains verts, les cimes boisées des Karpathes,
-s'étageant les unes par-dessus les
-autres dans l'air étonnamment pur. Et cette
-forêt, qu'on sent là tout près, répand dans le
-château magnifique une impression d'enchantement
-et de mystère...</p>
+lointains verts, les cimes boisées des Karpathes,
+s'étageant les unes par-dessus les
+autres dans l'air étonnamment pur. Et cette
+forêt, qu'on sent là tout près, répand dans le
+château magnifique une impression d'enchantement
+et de mystère...</p>
<hr/>
-<p>Des phrases entières de la reine me
-reviennent en mémoire avec leurs inflexions
-doucement musicales. Je répondais à demi-voix,
+<p>Des phrases entières de la reine me
+reviennent en mémoire avec leurs inflexions
+doucement musicales. Je répondais à demi-voix,
car il y avait dans ce boudoir une
-sorte de recueillement d'église. Je me souviens
-aussi de ces silences quelquefois, après
+sorte de recueillement d'église. Je me souviens
+aussi de ces silences quelquefois, après
qu'elle avait dit une chose profonde, dont le
sens paraissait se prolonger au milieu de ce
calme. Et c'est alors, dans ces intervalles,
-que j'entendais, comme venant des extrêmes
-lointains de la forêt, des sonneries militaires
+que j'entendais, comme venant des extrêmes
+lointains de la forêt, des sonneries militaires
inconnues dont le timbre grave ressemblait
-à celui du cor. On était en automne et je
-me rappelle même ce détail infime: les
-derniers papillons, les dernières mouches,
-entrés étourdiment pour mourir dans ce
+à celui du cor. On était en automne et je
+me rappelle même ce détail infime: les
+derniers papillons, les dernières mouches,
+entrés étourdiment pour mourir dans ce
tombeau somptueux, battaient de leurs ailes,
-tout près de moi, la grande glace claire.</p>
+tout près de moi, la grande glace claire.</p>
-<p>J'ai dit que la voix de la reine était une
-musique,&mdash;et une musique si fraîche, si
+<p>J'ai dit que la voix de la reine était une
+musique,&mdash;et une musique si fraîche, si
jeune! Je ne crois pas avoir jamais entendu
son de voix comparable au sien, ni jamais
avoir entendu lire avec un charme pareil.
-Le lendemain de mon arrivée, Sa Majesté
-avait exprimé la curiosité de connaître mon
-impression sur certain poème allemand, nouveau
-pour moi. Son secrétaire me mit en garde
-dans une causerie particulière: «Si la reine
-vous le lit elle-même, dit-il, vous ne pourrez
+Le lendemain de mon arrivée, Sa Majesté
+avait exprimé la curiosité de connaître mon
+impression sur certain poème allemand, nouveau
+pour moi. Son secrétaire me mit en garde
+dans une causerie particulière: «Si la reine
+vous le lit elle-même, dit-il, vous ne pourrez
pas juger; n'importe ce que lit la reine
-semble toujours délicieux,&mdash;comme les
+semble toujours délicieux,&mdash;comme les
morceaux qu'elle chante; mais si on reprend
-le livre après, pour lire seul, ce n'est plus du
-tout cela, on a souvent une complète désillusion.»</p>
+le livre après, pour lire seul, ce n'est plus du
+tout cela, on a souvent une complète désillusion.»</p>
<p>J'ai pu voir ensuite combien cet avertissement
-était fondé; ayant eu l'honneur
-d'assister à une lecture que Sa Majesté faisait
+était fondé; ayant eu l'honneur
+d'assister à une lecture que Sa Majesté faisait
aux dames de la cour de certains chapitres
d'un de mes livres, je ne reconnaissais
plus mon &oelig;uvre, tant elle me paraissait
-embellie, transfigurée.</p>
+embellie, transfigurée.</p>
<hr/>
-<p>De tout ce château de Sinaïa, qui semble,
-au milieu de cette forêt, quelque vision
-d'artiste devenue réalité par la vertu d'une
-baguette magique, rien n'est resté si nettement
-gravé dans ma mémoire que ce boudoir
-de la reine. Il y a déjà du vague dans
+<p>De tout ce château de Sinaïa, qui semble,
+au milieu de cette forêt, quelque vision
+d'artiste devenue réalité par la vertu d'une
+baguette magique, rien n'est resté si nettement
+gravé dans ma mémoire que ce boudoir
+de la reine. Il y a déjà du vague dans
les images qui me reviennent de ces longues
galeries aux tentures pesantes, aux panoplies
-d'armes rares; de ces escaliers où circulaient
+d'armes rares; de ces escaliers où circulaient
des dames d'honneur, des huissiers, des
laquais; de ces salles Renaissance, qui faisaient
-songer à un Louvre habité, à un
+songer à un Louvre habité, à un
Louvre du temps des rois; de cette salle de
-musique, favorable aux rêves, haute et
-obscure, à merveilleux vitraux, où était le
+musique, favorable aux rêves, haute et
+obscure, à merveilleux vitraux, où était le
grand orgue dont la reine jouait le soir...
tandis que je retrouve tout de suite d'une
-manière complète cet appartement où Sa
-Majesté voulait bien quelquefois m'admettre
-auprès de son chevalet ou de sa table de
-travail. Il semblait, quand on avait été autorisé
-à franchir ces doubles portes et ces
-draperies d'entrée, qu'on eût pénétré dans
-une région de haute sérénité où tant de
+manière complète cet appartement où Sa
+Majesté voulait bien quelquefois m'admettre
+auprès de son chevalet ou de sa table de
+travail. Il semblait, quand on avait été autorisé
+à franchir ces doubles portes et ces
+draperies d'entrée, qu'on eût pénétré dans
+une région de haute sérénité où tant de
gens et de choses n'avaient plus le pouvoir
-d'atteindre. Et c'est toujours là de préférence
-que je me représente en pensée cette reine
-dont j'ai été l'hôte. Lorsqu'elle marchait à
+d'atteindre. Et c'est toujours là de préférence
+que je me représente en pensée cette reine
+dont j'ai été l'hôte. Lorsqu'elle marchait à
travers le boudoir, la blancheur de son costume
tranchait sur le fond sombre des tentures
-ou des boiseries rares fouillées à tout
-petits dessins par des armées de sculpteurs.
-Lorsqu'elle était assise à travailler, de la
-place qu'elle m'avait indiquée le premier
+ou des boiseries rares fouillées à tout
+petits dessins par des armées de sculpteurs.
+Lorsqu'elle était assise à travailler, de la
+place qu'elle m'avait indiquée le premier
jour et que j'avais coutume de reprendre,
-je voyais son visage et son voile se détacher
+je voyais son visage et son voile se détacher
en avant d'une grande et superbe toile de
Delacroix: <cite>la Mise au tombeau du Christ</cite>.
-Et toujours, de chaque côté d'elle, assises,
-les jeunes filles au costume oriental, complétant
+Et toujours, de chaque côté d'elle, assises,
+les jeunes filles au costume oriental, complétant
ce tableau que j'aurais voulu peindre.&mdash;De
-temps en temps elles se remplaçaient,
+temps en temps elles se remplaçaient,
elles changeaient, ces petites demoiselles
-d'honneur, toutes très différentes les unes
+d'honneur, toutes très différentes les unes
des autres par l'aspect et la physionomie.
-Quand l'une était partie, là-bas à l'entrée,
-soulevant les portières aux grands plis
+Quand l'une était partie, là-bas à l'entrée,
+soulevant les portières aux grands plis
lourds, il en apparaissait une nouvelle qui
-s'avançait sans bruit sur les tapis, après
+s'avançait sans bruit sur les tapis, après
avoir fait d'abord le grand salut de cour,
puis venait baiser la main de la reine,&mdash;et
-quelquefois s'asseyait par terre à ses
-pieds, appuyant la tête sur ses genoux avec
-une câlinerie respectueuse.&mdash;Et la reine
+quelquefois s'asseyait par terre à ses
+pieds, appuyant la tête sur ses genoux avec
+une câlinerie respectueuse.&mdash;Et la reine
alors expliquait, avec un sourire maternel
-plein de mélancolie: «Ce sont mes filles.»&mdash;Je
+plein de mélancolie: «Ce sont mes filles.»&mdash;Je
crois que ce qui faisait surtout l'attrait
unique de ce sourire, encore plus que tous
-les autres charmes, c'était l'extrême bienveillance,
-l'extrême bonté.</p>
+les autres charmes, c'était l'extrême bienveillance,
+l'extrême bonté.</p>
<p>Et comme j'ai bon souvenir aussi de toutes
ces filles qui, pour le premier bonjour de la
-journée, me tendaient la main avec une
-simplicité et une grâce si gentilles, de si bonne
-compagnie! J'avais été surpris, en arrivant à
-cette cour, de les entendre toutes, malgré
-leur costume d'Orient, causer en pur français
+journée, me tendaient la main avec une
+simplicité et une grâce si gentilles, de si bonne
+compagnie! J'avais été surpris, en arrivant à
+cette cour, de les entendre toutes, malgré
+leur costume d'Orient, causer en pur français
de toutes les choses intelligentes et nouvelles,
comme des Parisiennes du meilleur
-monde,&mdash;peut-être même mieux que les
-vraies Parisiennes de leur âge, avec plus
+monde,&mdash;peut-être même mieux que les
+vraies Parisiennes de leur âge, avec plus
d'acquis, avec moins de convenu et de visible
-frivolité. On sentait que la reine avait
-formé à son école cette pépinière de l'aristocratie
-roumaine, dont le français est la
+frivolité. On sentait que la reine avait
+formé à son école cette pépinière de l'aristocratie
+roumaine, dont le français est la
langue usuelle.</p>
<hr/>
-<p>La première fois que j'eus l'honneur de
-causer avec Sa Majesté, mon étonnement ne
-fut pas de l'entendre causer supérieurement
-de choses supérieures, je savais d'avance
-qu'elle était ainsi. Mais, en tant que reine
-et obligée au «perpétuel sourire des idoles»,
-il me semblait qu'elle avait dû rester ignorante
+<p>La première fois que j'eus l'honneur de
+causer avec Sa Majesté, mon étonnement ne
+fut pas de l'entendre causer supérieurement
+de choses supérieures, je savais d'avance
+qu'elle était ainsi. Mais, en tant que reine
+et obligée au «perpétuel sourire des idoles»,
+il me semblait qu'elle avait dû rester ignorante
de certains replis, de certaines souffrances
-de l'âme humaine,&mdash;et mon admiration
+de l'âme humaine,&mdash;et mon admiration
fut grande de voir, au contraire,
-qu'elle connaissait à fond toutes les détresses,
-toutes les misères du c&oelig;ur des plus petits et
+qu'elle connaissait à fond toutes les détresses,
+toutes les misères du c&oelig;ur des plus petits et
des plus humbles, aussi bien que celles du
c&oelig;ur des grands, des princes. Pour former
ainsi cette souveraine, il a fallu son enfance
-austère et assombrie de tous les deuils, dans
-un château du Nord; son enfance tenue à
+austère et assombrie de tous les deuils, dans
+un château du Nord; son enfance tenue à
dessein loin des cours et mise en contact
avec les souffrances des pauvres gens qui
vivaient sur le domaine paternel. Pour la
-rendre si bonne et si accessible à ceux qui
-pleurent, il a fallu une première éducation
+rendre si bonne et si accessible à ceux qui
+pleurent, il a fallu une première éducation
simple et familiale, comme celle, sans doute,
-qu'avaient reçue la princesse de Wied, sa
-mère, et la reine de Suède, sa tante. Ensuite
-est venu cette sorte de pèlerinage à travers
-l'Europe, à Londres, à Paris, à la cour de
-Berlin et à la cour de Saint-Pétersbourg, en
+qu'avaient reçue la princesse de Wied, sa
+mère, et la reine de Suède, sa tante. Ensuite
+est venu cette sorte de pèlerinage à travers
+l'Europe, à Londres, à Paris, à la cour de
+Berlin et à la cour de Saint-Pétersbourg, en
compagnie de sa tante, la grande-duchesse
-Hélène de Russie. Et, dans les pays où elle
-s'arrêtait, les maîtres les plus choisis, lui
-inculquant comme le résumé transcendant
+Hélène de Russie. Et, dans les pays où elle
+s'arrêtait, les maîtres les plus choisis, lui
+inculquant comme le résumé transcendant
de toutes les connaissances humaines, comme
-la quintessence de toutes les littératures.
-Et enfin il y a eu ces années, déjà longues,
-passées sur le trône de Roumanie... Arrivée,
-encore très jeune, dans ce pays troublé qui
-se formait, elle a dû être obligée de regarder
-de près bien des drames, au grand étonnement
+la quintessence de toutes les littératures.
+Et enfin il y a eu ces années, déjà longues,
+passées sur le trône de Roumanie... Arrivée,
+encore très jeune, dans ce pays troublé qui
+se formait, elle a dû être obligée de regarder
+de près bien des drames, au grand étonnement
de ses yeux purs. Alors, tout de suite,
-les veuves, les abandonnées, les mères sans
+les veuves, les abandonnées, les mères sans
enfant, les petites filles n'ayant plus de
-mère, sont devenues ses amies. Elle a jugé
-que son devoir de reine était de ne jamais
-repousser les confidences, même les plus
+mère, sont devenues ses amies. Elle a jugé
+que son devoir de reine était de ne jamais
+repousser les confidences, même les plus
sombres, qui lui venaient avec larmes,&mdash;et
-son rôle a été de relever, de réconcilier,
-de pardonner, d'effacer... Ses «filles»
-adoptives, élevées au palais, près d'elle, ont
-toujours été choisies de préférence dans les
+son rôle a été de relever, de réconcilier,
+de pardonner, d'effacer... Ses «filles»
+adoptives, élevées au palais, près d'elle, ont
+toujours été choisies de préférence dans les
familles sur lesquelles pesait quelque deuil
-ou quelque malheur mystérieux, et toutes
-celles qui s'y sont succédé, qui en sont parties
+ou quelque malheur mystérieux, et toutes
+celles qui s'y sont succédé, qui en sont parties
en pleurant pour suivre un mari, semblent
-avoir gardé pour la reine une complète
+avoir gardé pour la reine une complète
adoration.</p>
-<p>Une immense pitié qui semble détachée
+<p>Une immense pitié qui semble détachée
de tout, qui n'attend rien en retour, qui
excuse tout, qui plane au-dessus de tout,&mdash;c'est
-là, je crois, le don rare et un peu
+là, je crois, le don rare et un peu
surhumain, que le temps, la souffrance, les
-déceptions, les ingratitudes ont fait à cette
+déceptions, les ingratitudes ont fait à cette
reine. Mais, avec sa nature ardente, avec
-son enthousiasme passionné pour tout ce qui
-est beau et noble, elle a dû passer par bien
-des surprises, des indignations, des révoltes,
-avant d'en venir à ce sourire ultra-terrestre
-qui semble à présent faire partie intégrante
-d'elle-même: «Chacun de nous presque a
-eu son Gethsémani et son Calvaire», a-t-elle
-écrit quelque part, «ceux qui ressuscitent
-après, n'appartiennent plus à la terre».</p>
+son enthousiasme passionné pour tout ce qui
+est beau et noble, elle a dû passer par bien
+des surprises, des indignations, des révoltes,
+avant d'en venir à ce sourire ultra-terrestre
+qui semble à présent faire partie intégrante
+d'elle-même: «Chacun de nous presque a
+eu son Gethsémani et son Calvaire», a-t-elle
+écrit quelque part, «ceux qui ressuscitent
+après, n'appartiennent plus à la terre».</p>
<hr/>
-<p>Entre tant de souvenirs que j'ai gardés
-de ce château de Sinaïa, parmi les plus
+<p>Entre tant de souvenirs que j'ai gardés
+de ce château de Sinaïa, parmi les plus
charmants, je retrouve les courses du matin
-dans les sentiers de la forêt. Ces moments-là
-étaient encore de ceux où il m'était permis
+dans les sentiers de la forêt. Ces moments-là
+étaient encore de ceux où il m'était permis
de causer un peu longuement avec Sa
-Majesté. A Sinaïa, qui est une résidence en
-pays sauvage, très haut dans les Karpathes,
-la vie de la cour était plus simple qu'au
+Majesté. A Sinaïa, qui est une résidence en
+pays sauvage, très haut dans les Karpathes,
+la vie de la cour était plus simple qu'au
grand palais pompeux de Bucarest; elle
-prenait même, pendant ces promenades,
+prenait même, pendant ces promenades,
des allures presque familiales, tant les souverains
-y mettaient de bonne grâce.</p>
+y mettaient de bonne grâce.</p>
-<p>C'était vers neuf heures, généralement,
-au gai soleil des matinées déjà fraîches de
-fin septembre. Un huissier venait frapper à
+<p>C'était vers neuf heures, généralement,
+au gai soleil des matinées déjà fraîches de
+fin septembre. Un huissier venait frapper à
ma porte et me disait, avec son accent roumain:
-«Sa Majesté va sortir et vous demande
-en bas, monsieur le capitaine.»
+«Sa Majesté va sortir et vous demande
+en bas, monsieur le capitaine.»
Alors je descendais vite, courant dans les
-escaliers, sur les épais tapis d'Orient, entre
-les rangées de panoplies. En bas, au perron,
+escaliers, sur les épais tapis d'Orient, entre
+les rangées de panoplies. En bas, au perron,
je trouvais la reine souriante, sa belle taille
aux lignes grecques, libre et droite dans une
-toilette européenne de drap blanc (le costume
-roumain et le long voile n'étant d'étiquette
-qu'à l'intérieur du château). A côté
-d'elle, en robe noire, s'appuyant à son bras,
-la princesse de Hohenzollern (mère du roi
-Charles I<sup>er</sup> et mère de la feue reine de
+toilette européenne de drap blanc (le costume
+roumain et le long voile n'étant d'étiquette
+qu'à l'intérieur du château). A côté
+d'elle, en robe noire, s'appuyant à son bras,
+la princesse de Hohenzollern (mère du roi
+Charles I<sup>er</sup> et mère de la feue reine de
Portugal). Puis deux ou trois jeunes filles
de la cour, non plus en costume oriental,
-mais habillées comme de petites élégantes
+mais habillées comme de petites élégantes
d'Occident, en couleurs neutres un peu anglaises,&mdash;ce
qui faisait d'elles de tout autres
-personnes tant la métamorphose était
+personnes tant la métamorphose était
grande.</p>
-<p>L'air vif des montagnes semblait délicieux
-à respirer. Le soleil brillait clair,
-clair; c'était déjà la grande lumière magnifique
-des pays du Levant, malgré ce froid,
-qui déroutait sous ce ciel si bleu. Sur
+<p>L'air vif des montagnes semblait délicieux
+à respirer. Le soleil brillait clair,
+clair; c'était déjà la grande lumière magnifique
+des pays du Levant, malgré ce froid,
+qui déroutait sous ce ciel si bleu. Sur
l'herbe et sur la mousse, miroitaient des
-gouttelettes glacées, des petits cristaux de
-gelée blanche. Et nous partions, par des
-sentiers sablés qui tout de suite s'enfonçaient
-dans la forêt, sous des sapins géants.</p>
+gouttelettes glacées, des petits cristaux de
+gelée blanche. Et nous partions, par des
+sentiers sablés qui tout de suite s'enfonçaient
+dans la forêt, sous des sapins géants.</p>
<p>La reine semblait heureuse, tranquille.
-Son visage gardait comme toujours sa fraîcheur
-reposée,&mdash;et cependant elle avait
-déjà travaillé quatre ou cinq heures, levée
-avant le jour, la première du château. Enfermée,
-à la lueur d'une lampe, dans un
+Son visage gardait comme toujours sa fraîcheur
+reposée,&mdash;et cependant elle avait
+déjà travaillé quatre ou cinq heures, levée
+avant le jour, la première du château. Enfermée,
+à la lueur d'une lampe, dans un
petit retiro luxueux, au milieu d'une tourelle,
-déjà elle avait fait sa tâche quotidienne,
-rédigé des lettres, des ordres, couvert
-plusieurs pages de sa belle écriture
-franche. Cela, pour être libre ensuite de
-s'occuper de ses «filles» et de ses hôtes, de
-se livrer tout entière aux réceptions de la journée,
-à la musique, à la causerie et aux jeux.</p>
-
-<p>Quelquefois, le roi Charles était aussi de
-ces promenades du matin.&mdash;Il arrivait, boutonné
+déjà elle avait fait sa tâche quotidienne,
+rédigé des lettres, des ordres, couvert
+plusieurs pages de sa belle écriture
+franche. Cela, pour être libre ensuite de
+s'occuper de ses «filles» et de ses hôtes, de
+se livrer tout entière aux réceptions de la journée,
+à la musique, à la causerie et aux jeux.</p>
+
+<p>Quelquefois, le roi Charles était aussi de
+ces promenades du matin.&mdash;Il arrivait, boutonné
comme toujours dans sa tunique militaire,
-ce roi qui a été un soldat admirable.</p>
+ce roi qui a été un soldat admirable.</p>
-<p>Puisque j'ai prononcé son nom, qu'il me
+<p>Puisque j'ai prononcé son nom, qu'il me
soit permis de dire aussi un mot de son
-aspect à la fois bienveillant et grave. Des
-traits d'une régularité et d'une finesse extrêmes
-encadrés dans une barbe très noire.
-Au front, un pli de réflexion profonde, de
-préoccupation peut-être, assombrissant habituellement
-le visage; mais le sourire éclairant
+aspect à la fois bienveillant et grave. Des
+traits d'une régularité et d'une finesse extrêmes
+encadrés dans une barbe très noire.
+Au front, un pli de réflexion profonde, de
+préoccupation peut-être, assombrissant habituellement
+le visage; mais le sourire éclairant
tout,&mdash;un sourire bon et attirant
-comme celui de la reine. Et tant de simplicité
-distinguée, tant de naturel dans la
-majesté royale! Et pour ses hôtes, une si
+comme celui de la reine. Et tant de simplicité
+distinguée, tant de naturel dans la
+majesté royale! Et pour ses hôtes, une si
parfaite courtoisie.</p>
-<p>D'ordinaire, le roi s'isolait bientôt de
+<p>D'ordinaire, le roi s'isolait bientôt de
quelques pas avec la princesse de Hohenzollern,
-et la reine elle-même, à cette époque-là,
-ne rompait plus les tête-à-tête de cette
-mère et de ce fils, unis par une si visible
-tendresse et qui allaient se quitter bientôt&mdash;(car
-je me rappelle aussi cette journée
-d'adieux où la princesse repartit pour l'Allemagne
-et où nous allâmes tous la reconduire
-jusqu'à la frontière d'Autriche). C'est
-avec un sentiment de vénération tout spécial
+et la reine elle-même, à cette époque-là,
+ne rompait plus les tête-à-tête de cette
+mère et de ce fils, unis par une si visible
+tendresse et qui allaient se quitter bientôt&mdash;(car
+je me rappelle aussi cette journée
+d'adieux où la princesse repartit pour l'Allemagne
+et où nous allâmes tous la reconduire
+jusqu'à la frontière d'Autriche). C'est
+avec un sentiment de vénération tout spécial
que je la retrouve dans mon souvenir,
-cette princesse-mère, encore si jolie, malgré
-les années, dans ses longues dentelles et ses
+cette princesse-mère, encore si jolie, malgré
+les années, dans ses longues dentelles et ses
robes noires de vieille dame; elle me
-paraissait être l'idéal de la princesse,&mdash;et
-aussi l'idéal de la mère, ayant une ressemblance
+paraissait être l'idéal de la princesse,&mdash;et
+aussi l'idéal de la mère, ayant une ressemblance
avec la mienne lorsqu'elle regardait
son fils...</p>
<p>Comme je ne suis pas Roumain, comme
je ne reviendrai sans doute jamais dans ce
-lointain château où j'ai été honoré d'une
-si inoubliable hospitalité, je me sens absolument
+lointain château où j'ai été honoré d'une
+si inoubliable hospitalité, je me sens absolument
libre de dire combien cette famille
royale est de tout point exquise; je voudrais
seulement savoir exprimer cela dans des
-termes à part, ne ressemblant pas à des
-éloges de courtisan.</p>
+termes à part, ne ressemblant pas à des
+éloges de courtisan.</p>
<hr/>
-<p>A quelque distance du château, dans une
-clairière, il y a une maison de chasse,
-étrange, en très vieux style gothique, emplie
+<p>A quelque distance du château, dans une
+clairière, il y a une maison de chasse,
+étrange, en très vieux style gothique, emplie
de fourrures d'ours, de cornes d'aurochs,
-de têtes de sangliers et de cerfs. La
-reine y possède un cabinet de travail très
-mystérieux, très solitaire. Toute la demeure
-fait songer à quelque chalet de la Belle au
-bois dormant qui se serait conservé depuis
-le moyen âge, à l'abri des sapins.</p>
-
-<p>Là était, chaque matin, le lieu du rendez-vous
-général, avant de rentrer au château
-s'habiller pour le dîner de midi. On y
-trouvait, arrivés par un autre chemin, les
-dames d'honneur et les «filles» de la
+de têtes de sangliers et de cerfs. La
+reine y possède un cabinet de travail très
+mystérieux, très solitaire. Toute la demeure
+fait songer à quelque chalet de la Belle au
+bois dormant qui se serait conservé depuis
+le moyen âge, à l'abri des sapins.</p>
+
+<p>Là était, chaque matin, le lieu du rendez-vous
+général, avant de rentrer au château
+s'habiller pour le dîner de midi. On y
+trouvait, arrivés par un autre chemin, les
+dames d'honneur et les «filles» de la
reine qui n'avaient pas suivi la promenade
-dans la forêt.</p>
+dans la forêt.</p>
-<p>C'est là que j'ai entendu pour la première
-fois la reine nous lire elle-même une de ces
+<p>C'est là que j'ai entendu pour la première
+fois la reine nous lire elle-même une de ces
<em>Nouvelles</em> qu'elle signe C<small>ARMEN</small> S<small>YLVA</small>. Un
-silence religieux s'était fait tout de suite,
-dès que la musique de sa voix avait commencé
-de résonner.</p>
+silence religieux s'était fait tout de suite,
+dès que la musique de sa voix avait commencé
+de résonner.</p>
-<p>C'était une déchirante petite histoire,
-écrite avec une rare puissance dramatique,
+<p>C'était une déchirante petite histoire,
+écrite avec une rare puissance dramatique,
et je me rappelle encore quels frissons me
-passèrent tandis que je l'écoutais...</p>
+passèrent tandis que je l'écoutais...</p>
<p>Mais ce n'est pas le lieu, dans ces notes
-rapides, de parler de son talent d'écrivain;
-je ne veux même pas effleurer ce sujet-là,
-qu'il faudrait traiter d'une façon bien autrement
-sérieuse, dans de longs chapitres;&mdash;si
-j'ai parlé de cette lecture, c'est seulement
+rapides, de parler de son talent d'écrivain;
+je ne veux même pas effleurer ce sujet-là,
+qu'il faudrait traiter d'une façon bien autrement
+sérieuse, dans de longs chapitres;&mdash;si
+j'ai parlé de cette lecture, c'est seulement
pour conter une infime anecdote qui
-m'est restée dans la mémoire.</p>
+m'est restée dans la mémoire.</p>
<p>Avant de commencer, la reine avait
-voulu prendre son lorgnon, qui était agrafé
-à son corsage simple par un de ces diamants
-énormes, comme en ont seules les
-reines. Ses «filles» qui l'entouraient avaient
-protesté, disant: «Non! cela ne va pas
-bien à Votre Majesté. Nous ne voulons pas
-que Votre Majesté cache ses yeux, c'est trop
-dommage!» Une, surtout qui faisait l'enfant
-gâté tout près d'elle, s'y était opposée formellement,
-et la reine souriante, s'était soumise.</p>
+voulu prendre son lorgnon, qui était agrafé
+à son corsage simple par un de ces diamants
+énormes, comme en ont seules les
+reines. Ses «filles» qui l'entouraient avaient
+protesté, disant: «Non! cela ne va pas
+bien à Votre Majesté. Nous ne voulons pas
+que Votre Majesté cache ses yeux, c'est trop
+dommage!» Une, surtout qui faisait l'enfant
+gâté tout près d'elle, s'y était opposée formellement,
+et la reine souriante, s'était soumise.</p>
<p>Mais, au bout de quelques pages, ses
-yeux s'étant voilés un peu, elle adressa à la
+yeux s'étant voilés un peu, elle adressa à la
jeune fille un sourire suppliant et dit, de sa
-voix d'or, comme une prière: «Oh! mais...
-c'est que cela me fatigue bien...»</p>
+voix d'or, comme une prière: «Oh! mais...
+c'est que cela me fatigue bien...»</p>
-<p>Cette toute petite phrase, prononcée sur
-ce ton par une reine, m'a semblé une chose
+<p>Cette toute petite phrase, prononcée sur
+ce ton par une reine, m'a semblé une chose
adorable.</p>
<p>Les hauts sapins, qui nous entouraient de
-partout, répandaient une demi-obscurité
-bleuâtre sur les boiseries à ogives de la salle
-où nous étions. On entendait un bruit d'eau
-se mêler à la voix de la reine: un ruisseau
-qui passait près de la maison de chasse,
+partout, répandaient une demi-obscurité
+bleuâtre sur les boiseries à ogives de la salle
+où nous étions. On entendait un bruit d'eau
+se mêler à la voix de la reine: un ruisseau
+qui passait près de la maison de chasse,
descendant des sommets.</p>
-<p>Cependant j'étais assez près de Sa Majesté
+<p>Cependant j'étais assez près de Sa Majesté
pour pouvoir un peu suivre sur ses pages
qui se retournaient,&mdash;et ma surprise fut
-grande de voir que ce qu'elle lisait en français
-était écrit en allemand. Il eût été
+grande de voir que ce qu'elle lisait en français
+était écrit en allemand. Il eût été
impossible de le deviner, car il n'y avait
-aucune hésitation dans sa lecture charmante
-et même ses phrases improvisées étaient
+aucune hésitation dans sa lecture charmante
+et même ses phrases improvisées étaient
toujours harmonieuses.</p>
-<p>Une seule fois elle s'arrêta pour un mot
+<p>Une seule fois elle s'arrêta pour un mot
qui ne venait pas,&mdash;un nom de plante
-dont elle ne se rappelait plus l'équivalent
-français. «Oh!...» dit-elle, en promenant
+dont elle ne se rappelait plus l'équivalent
+français. «Oh!...» dit-elle, en promenant
son regard sur le plafond,&mdash;et elle se mit
-à faire un petit battement impatient du
+à faire un petit battement impatient du
pied, comme quelqu'un qui cherche. Puis,
-tout à coup, secouant le bras de la jeune
-fille assise près d'elle: «Voyons, qu'est-ce
-que vous attendez pour me trouver ce nom-là,
-vous... petite bûche!»</p>
+tout à coup, secouant le bras de la jeune
+fille assise près d'elle: «Voyons, qu'est-ce
+que vous attendez pour me trouver ce nom-là,
+vous... petite bûche!»</p>
<p>Il fallait sa voix et son charme pour faire
-de cette phrase très familière, qui eût semblé
+de cette phrase très familière, qui eût semblé
triviale dans la bouche d'un autre,
-quelque chose de souverainement distingué
+quelque chose de souverainement distingué
et de souverainement doux;&mdash;quelque
chose de tellement inattendu et de tellement
-drôle que nous nous mîmes tous à rire...
-Et pourtant c'était à un moment de cette
-lecture où des larmes nous montaient aux
-yeux, à nous qui écoutions si recueillis.&mdash;Carmen
-Sylva lisant elle-même ses propres
+drôle que nous nous mîmes tous à rire...
+Et pourtant c'était à un moment de cette
+lecture où des larmes nous montaient aux
+yeux, à nous qui écoutions si recueillis.&mdash;Carmen
+Sylva lisant elle-même ses propres
&oelig;uvres est la seule personne qui, avec une
-fiction, m'ait jamais ému jusqu'à me faire
-pleurer, et c'est peut-être le plus grand éloge
-que je puisse faire de son talent, car même
-au théâtre, où tant d'hommes s'attendrissent,
+fiction, m'ait jamais ému jusqu'à me faire
+pleurer, et c'est peut-être le plus grand éloge
+que je puisse faire de son talent, car même
+au théâtre, où tant d'hommes s'attendrissent,
cela ne m'arrive jamais.</p>
<p>Je l'ai entendue une fois accomplir le
-même tour de force de traduction avec la
+même tour de force de traduction avec la
langue roumaine. Elle lisait une vieille ballade
-des montagnes et, à livre ouvert, la
-transposait en un français rythmé qui paraissait
-être de la poésie. Il semble, que pour
+des montagnes et, à livre ouvert, la
+transposait en un français rythmé qui paraissait
+être de la poésie. Il semble, que pour
elle, une langue ou une autre soit un moyen
-à peu près indifférent de rendre sa pensée.
-Elle est en cela comme ces musiciens consommés
+à peu près indifférent de rendre sa pensée.
+Elle est en cela comme ces musiciens consommés
qui jouent un morceau dans un
-ton ou dans un autre avec la même aisance
-et la même intensité de sentiment...</p>
+ton ou dans un autre avec la même aisance
+et la même intensité de sentiment...</p>
<hr class="dots"/>
-<p>En terminant là ces notes rapides, j'ai l'impression
+<p>En terminant là ces notes rapides, j'ai l'impression
de n'avoir rien dit de ce que j'aurais
-désiré dire. Je voulais parler de Sa Majesté la
-reine Élisabeth de Roumanie,&mdash;et je me suis
-borné à tourner autour de mon sujet trop
-profond. J'ai décrit le cadre,&mdash;plutôt que
-la figure à laquelle j'ai à peine osé toucher
-d'une main légère, dans mon respect extrême
+désiré dire. Je voulais parler de Sa Majesté la
+reine Élisabeth de Roumanie,&mdash;et je me suis
+borné à tourner autour de mon sujet trop
+profond. J'ai décrit le cadre,&mdash;plutôt que
+la figure à laquelle j'ai à peine osé toucher
+d'une main légère, dans mon respect extrême
et dans ma crainte de ne pas faire assez
ressemblant, assez beau.</p>
-<p>J'espère que Sa Majesté ne m'en voudrait
+<p>J'espère que Sa Majesté ne m'en voudrait
pas, si ceci tombait par hasard sous ses yeux
-d'avoir tenté d'esquisser son ombre. Mais
-pourtant cette phrase de ses <cite>Pensées</cite>, dans
-laquelle on dirait qu'elle s'est peinte elle-même,
-m'épouvante un peu: <em>Il y a des
+d'avoir tenté d'esquisser son ombre. Mais
+pourtant cette phrase de ses <cite>Pensées</cite>, dans
+laquelle on dirait qu'elle s'est peinte elle-même,
+m'épouvante un peu: <em>Il y a des
femmes majestueusement pures, comme les
cygnes. Froissez-les, vous verrez leurs plumes
-se hérisser une seconde, puis elles se détourneront
-silencieusement pour se réfugier au sein
+se hérisser une seconde, puis elles se détourneront
+silencieusement pour se réfugier au sein
des flots.</em></p>
-<h2 id="c2">L'EXILÉE</h2>
+<h2 id="c2">L'EXILÉE</h2>
<p class="right">Bucarest, avril 1890.</p>
<h3>I</h3>
-<p>... Ce matin-là, en entrant dans les
-appartements de la reine, j'avais été surpris
-d'y voir une profusion inaccoutumée de
+<p>... Ce matin-là, en entrant dans les
+appartements de la reine, j'avais été surpris
+d'y voir une profusion inaccoutumée de
fleurs. Les salons, qui se commandaient par
-de grandes baies aux draperies relevées,
-étaient pleins de roses comme des sanctuaires
+de grandes baies aux draperies relevées,
+étaient pleins de roses comme des sanctuaires
d'idoles indoues les jours d'adoration.
-Sur tous les sièges, sur les banquettes
-dorées, les coussins d'Orient, les tables précieuses,
-des bouquets étaient posés; d'autres
-apparaissaient suspendus dans des jardinières
+Sur tous les sièges, sur les banquettes
+dorées, les coussins d'Orient, les tables précieuses,
+des bouquets étaient posés; d'autres
+apparaissaient suspendus dans des jardinières
de roseau que nouaient des rubans
aux couleurs du royaume; d'autres se tenaient
debout sur des pieds, imitant des
@@ -847,459 +809,459 @@ couronnes royales tout en boutons de roses
d'un jaune d'or.</p>
<p>Au fond sombre des appartements, dans
-une partie plus élevée qui formait tribune,
+une partie plus élevée qui formait tribune,
au milieu de broderies aux nuances rares,
-se tenait l'idole-martyre, qu'on fêtait ce
-jour-là encore une fois: la reine, vêtue de
-blanc comme à son ordinaire, ses cheveux,
-blancs aussi, encadrant son visage resté
-jeune, au sourire d'exquise et sereine bonté.
+se tenait l'idole-martyre, qu'on fêtait ce
+jour-là encore une fois: la reine, vêtue de
+blanc comme à son ordinaire, ses cheveux,
+blancs aussi, encadrant son visage resté
+jeune, au sourire d'exquise et sereine bonté.
Deux demoiselles d'honneur, assises par
-terre à ses pieds, décachetaient et lui lisaient
-des télégrammes de félicitation, dont
-un plateau d'argent était rempli...</p>
+terre à ses pieds, décachetaient et lui lisaient
+des télégrammes de félicitation, dont
+un plateau d'argent était rempli...</p>
-<p>&mdash;«... Signé: H<small>UMBERT</small> I<sup>er</sup>», finissait
+<p>&mdash;«... Signé: H<small>UMBERT</small> I<sup>er</sup>», finissait
de lire l'une d'elles.</p>
-<p>Et l'autre reprenait: «Celui-ci, madame,
-est de la reine de Suède, qui souhaite à
-Votre Majesté...»</p>
+<p>Et l'autre reprenait: «Celui-ci, madame,
+est de la reine de Suède, qui souhaite à
+Votre Majesté...»</p>
-<p>La reine leva la tête vers moi qui entrais,
-et, souriante, avec une expression d'une mélancolie
+<p>La reine leva la tête vers moi qui entrais,
+et, souriante, avec une expression d'une mélancolie
sans bornes, me donna l'explication
que sans doute mes yeux demandaient:</p>
-<p>&mdash;C'est ma fête aujourd'hui... Vous ne
-saviez pas, vous... J'avais défendu à ces petites
-filles de vous le dire: je reçois déjà
+<p>&mdash;C'est ma fête aujourd'hui... Vous ne
+saviez pas, vous... J'avais défendu à ces petites
+filles de vous le dire: je reçois déjà
bien assez de fleurs, mon Dieu...</p>
-<p>Et la fin inexprimée de la phrase signifiait
+<p>Et la fin inexprimée de la phrase signifiait
que la souveraine ne se laissait pas leurrer
par cette profusion de roses.</p>
<p>Des deux demoiselles d'honneur qui, ce
-matin-là, entouraient la reine, l'une devait
-bientôt rentrer dans l'obscurité; l'autre
-était mademoiselle Hélène *** qui eut plus
+matin-là, entouraient la reine, l'une devait
+bientôt rentrer dans l'obscurité; l'autre
+était mademoiselle Hélène *** qui eut plus
tard ce malheur&mdash;immense pour une jeune
fille&mdash;de remplir de son nom les journaux
-d'Europe, à la suite de ses fiançailles éphémères
-avec le prince héritier.</p>
-
-<p>C'était une petite personne dont le premier
-aspect passait très inaperçu, mais qui
-charmait bientôt par son esprit. D'un étincelant
-enfantillage de surface, avec une âme
-compliquée en labyrinthe; un peu grisée de
-ses succès littéraires et de sa rapide fortune;
-ambitieuse peut-être, mais si excusable de
-l'être devenue; capable, du reste, de bons
-élans de c&oelig;ur et de charité, surtout pour
+d'Europe, à la suite de ses fiançailles éphémères
+avec le prince héritier.</p>
+
+<p>C'était une petite personne dont le premier
+aspect passait très inaperçu, mais qui
+charmait bientôt par son esprit. D'un étincelant
+enfantillage de surface, avec une âme
+compliquée en labyrinthe; un peu grisée de
+ses succès littéraires et de sa rapide fortune;
+ambitieuse peut-être, mais si excusable de
+l'être devenue; capable, du reste, de bons
+élans de c&oelig;ur et de charité, surtout pour
les petits qui n'entravaient pas son chemin.
-La reine, attentive d'abord à la rare intelligence
-de mademoiselle Hélène ***, s'était
-peu à peu laissé captiver par son grand
-talent de poète; et puis, mère sans enfant,
-portant au fond du c&oelig;ur le deuil éternel de
+La reine, attentive d'abord à la rare intelligence
+de mademoiselle Hélène ***, s'était
+peu à peu laissé captiver par son grand
+talent de poète; et puis, mère sans enfant,
+portant au fond du c&oelig;ur le deuil éternel de
sa propre fille, elle avait fini par aimer
-maternellement cette fille adoptive, si étonnamment
-douée.</p>
+maternellement cette fille adoptive, si étonnamment
+douée.</p>
<hr/>
-<p>En l'honneur de la fête de la reine,&mdash;la dernière
-fête qui lui fut souhaitée par son peuple,&mdash;il
-y eut réception intime, au palais, l'après-midi,
+<p>En l'honneur de la fête de la reine,&mdash;la dernière
+fête qui lui fut souhaitée par son peuple,&mdash;il
+y eut réception intime, au palais, l'après-midi,
dans les appartements particuliers.</p>
-<p>Vers deux heures, elles arrivèrent toutes,
-celles que la reine appelait «ses filles», c'est-à-dire
+<p>Vers deux heures, elles arrivèrent toutes,
+celles que la reine appelait «ses filles», c'est-à-dire
ses demoiselles d'honneur d'antan,
-plus ou moins élevées par elle, puis mariées
+plus ou moins élevées par elle, puis mariées
par ses soins.</p>
-<p>Dans ce premier salon, où un grand
-orgue d'église montait au plafond sombre,
-la reine les attendait. Elles entraient une à
-une ou par petits groupes, émergeant de la
-serre aux palmiers; c'était un éblouissement
-de les regarder apparaître, brodées et pailletées
-d'or, car Sa Majesté avait, pour ce
+<p>Dans ce premier salon, où un grand
+orgue d'église montait au plafond sombre,
+la reine les attendait. Elles entraient une à
+une ou par petits groupes, émergeant de la
+serre aux palmiers; c'était un éblouissement
+de les regarder apparaître, brodées et pailletées
+d'or, car Sa Majesté avait, pour ce
jour, prescrit le vieux costume national et
-s'était, elle-même, vêtue d'un rigide drap
-d'argent, avec le long voile archaïque.</p>
+s'était, elle-même, vêtue d'un rigide drap
+d'argent, avec le long voile archaïque.</p>
<p>Parmi les arrivantes, je retrouvais beaucoup
-de mes commensales un peu oubliées,
-d'il y avait trois ans, au féerique château de
-Sinaïa. J'échangeais avec elles des saluts,
+de mes commensales un peu oubliées,
+d'il y avait trois ans, au féerique château de
+Sinaïa. J'échangeais avec elles des saluts,
ou quelques mots de gai revoir.</p>
-<p>Mais toutes ces figures d'élégantes frivoles,
-affolées de la mode du jour, tous ces
+<p>Mais toutes ces figures d'élégantes frivoles,
+affolées de la mode du jour, tous ces
jolis yeux noirs, curieux, scrutateurs, perfides,
-détonnaient plus que jamais avec ces
+détonnaient plus que jamais avec ces
costumes anciens. Et puis, je ne sais quoi
-de déjà ingrat, de déjà haineux, de déjà
-cruel, était dans leur sourire à la reine,
-dans leurs révérences de cour, dans leurs
+de déjà ingrat, de déjà haineux, de déjà
+cruel, était dans leur sourire à la reine,
+dans leurs révérences de cour, dans leurs
baisements de main... Oh! je ne dis pas cela
-pour toutes, assurément, car il s'en trouvait
-là de loyales et de fidèles, femmes de mémoire
+pour toutes, assurément, car il s'en trouvait
+là de loyales et de fidèles, femmes de mémoire
et de c&oelig;ur, qui se discernaient des autres.
-Mais la plupart d'entre elles me glacèrent,
-vues tout à coup sous un jour imprévu...</p>
+Mais la plupart d'entre elles me glacèrent,
+vues tout à coup sous un jour imprévu...</p>
-<p>Et comme elle était changée, leur reine,
+<p>Et comme elle était changée, leur reine,
depuis ces trois ans! Encore si jeune de
-visage, en ce temps-là, et aujourd'hui, abîmée
+visage, en ce temps-là, et aujourd'hui, abîmée
par quelque inoubliable deuil, par
-quelque suprême déception, peut-être; amaigrie,
-vieillie, et le sourire désolé.</p>
+quelque suprême déception, peut-être; amaigrie,
+vieillie, et le sourire désolé.</p>
<hr/>
-<p>Des musiciens tziganes (Laotaris) arrivèrent
+<p>Des musiciens tziganes (Laotaris) arrivèrent
ensuite, qu'on dissimula dans la
serre aux grands palmiers. Sous les feuillages,
-inondés de soleil factice, qui, vus des
+inondés de soleil factice, qui, vus des
salons obscurs, jouaient le jardin oriental,
-on n'apercevait que leurs têtes fauves,
-comme des Indiens embusqués dans la
-jungle, et leur musique en fièvre triste venait
-à nous très atténuée.</p>
-
-<p>Alors toutes les dangereuses petites poupées
-pailletées d'or se formèrent en une
-longue chaîne charmante, pour commencer,
-par fantaisie d'élégantes modernes, une
-vieille danse populaire de ce pays appelée:
-«la hora».</p>
-
-<p>Elles prièrent la reine de danser aussi, et
+on n'apercevait que leurs têtes fauves,
+comme des Indiens embusqués dans la
+jungle, et leur musique en fièvre triste venait
+à nous très atténuée.</p>
+
+<p>Alors toutes les dangereuses petites poupées
+pailletées d'or se formèrent en une
+longue chaîne charmante, pour commencer,
+par fantaisie d'élégantes modernes, une
+vieille danse populaire de ce pays appelée:
+«la hora».</p>
+
+<p>Elles prièrent la reine de danser aussi, et
la reine, pour leur faire plaisir, le voulut
-bien, avec son inaltérable bonne grâce et
+bien, avec son inaltérable bonne grâce et
toujours sa souriante tristesse. Au milieu de
-la chaîne arrondie en cercle, elle vint se
-placer, plus grande que toutes «ses filles»
-et entièrement blanche, avec son drap d'argent
+la chaîne arrondie en cercle, elle vint se
+placer, plus grande que toutes «ses filles»
+et entièrement blanche, avec son drap d'argent
et son voile de mousseline, parmi leurs
pailletages et leurs broderies multicolores.
-Elle semblait une sérieuse et douce figure,
-échappée d'une fresque byzantine, ayant mis
-pour la première fois, sous son voile blanc,
-un bandeau à l'antique très bas sur le
-front: «N'est-ce pas, avait-elle demandé le
-matin à ses demoiselles d'honneur, à mon
-âge, je ne peux plus m'habiller en Roumaine
-sans le bandeau des vieilles?» Et
-on ne l'en avait pas dépersuadée, tant ce
+Elle semblait une sérieuse et douce figure,
+échappée d'une fresque byzantine, ayant mis
+pour la première fois, sous son voile blanc,
+un bandeau à l'antique très bas sur le
+front: «N'est-ce pas, avait-elle demandé le
+matin à ses demoiselles d'honneur, à mon
+âge, je ne peux plus m'habiller en Roumaine
+sans le bandeau des vieilles?» Et
+on ne l'en avait pas dépersuadée, tant ce
bandeau lui allait bien... Avec un art et un
-charme qu'aucune de «ses filles» ne savait
+charme qu'aucune de «ses filles» ne savait
atteindre, elle dansa la danse lente et grave,
qui semblait une sorte de pas rituel.</p>
-<p>Après, elles lui demandèrent de chanter.
-Et elle chanta, avec sa résignation à leur
+<p>Après, elles lui demandèrent de chanter.
+Et elle chanta, avec sa résignation à leur
plaire, elle chanta un vieux lied d'Allemagne,
qu'elle me pria de lui accompagner
-à l'orgue. Toutes les angoisses de son âme
-passèrent dans sa voix et, après qu'elle eut
-délicieusement chanté, il me sembla que,
+à l'orgue. Toutes les angoisses de son âme
+passèrent dans sa voix et, après qu'elle eut
+délicieusement chanté, il me sembla que,
dans l'entour, quelques paires de jolis yeux
-méchants s'étaient adoucis et se mouillaient
+méchants s'étaient adoucis et se mouillaient
de larmes...</p>
<hr/>
-<p>Le soir, il me fut donné de prendre place
-pour la dernière fois à la petite table royale.</p>
+<p>Le soir, il me fut donné de prendre place
+pour la dernière fois à la petite table royale.</p>
-<p>C'était, au centre des appartements particuliers,
+<p>C'était, au centre des appartements particuliers,
dans une haute salle circulaire en
marbre rouge, aux lambris de marbre noir,
-que décoraient des tableaux de sombres
-maîtres anciens. Un couvert tout simple,
+que décoraient des tableaux de sombres
+maîtres anciens. Un couvert tout simple,
sur une table ronde, juste assez grande pour
les six personnes qui s'asseyaient autour:
le roi, la reine, le prince royal, deux demoiselles
-d'honneur, et l'hôte que Leurs
-Majestés avaient bien voulu admettre. N'eût
-été la splendeur austère du lieu, et le
-nombre, le silence empressé, la livrée de
-cour des gens de service, on eût dit le plus
+d'honneur, et l'hôte que Leurs
+Majestés avaient bien voulu admettre. N'eût
+été la splendeur austère du lieu, et le
+nombre, le silence empressé, la livrée de
+cour des gens de service, on eût dit le plus
intime repas de famille.</p>
-<p>Pendant la causerie de ces dîners, le roi
+<p>Pendant la causerie de ces dîners, le roi
se montrait de la plus affable et charmante
bienveillance, ne gardant, de son habituelle
expression grave qui imposait tant, qu'un
-pli profond tracé entre ses sourcils noirs.
-«Ceux qui voient ce pli au front du roi,
+pli profond tracé entre ses sourcils noirs.
+«Ceux qui voient ce pli au front du roi,
me disait la reine un jour, avec un accent
-de tendre vénération, ne soupçonnent pas
-tout ce qu'il a fallu de pensée, de travail,
+de tendre vénération, ne soupçonnent pas
+tout ce qu'il a fallu de pensée, de travail,
de lutte et de souffrance pour le creuser
-ainsi.»</p>
+ainsi.»</p>
-<p>Mais, ni la bienveillante simplicité des
+<p>Mais, ni la bienveillante simplicité des
souverains, ni les figures jeunes du prince
royal et des demoiselles d'honneur, ni
-même quelquefois leurs rires discrets à
-propos d'enfantillages, ne parvenaient à
-dissiper une tristesse spéciale, qui tombait
+même quelquefois leurs rires discrets à
+propos d'enfantillages, ne parvenaient à
+dissiper une tristesse spéciale, qui tombait
des hauts plafonds.</p>
<p>La rotonde de marbre rouge avait vue,
par des portes sans battants, sur de grandes
-salles peu éclairées, dont la magnificence
-portait l'empreinte du goût sévère et affiné
-du roi,&mdash;entre autres la bibliothèque, au
-fond de laquelle était allumé le fanal historique
-de la gondole des anciens doges vénitiens,&mdash;et
+salles peu éclairées, dont la magnificence
+portait l'empreinte du goût sévère et affiné
+du roi,&mdash;entre autres la bibliothèque, au
+fond de laquelle était allumé le fanal historique
+de la gondole des anciens doges vénitiens,&mdash;et
les deux jeunes filles, rendues
-plus nerveuses par la vie un peu séquestrée
+plus nerveuses par la vie un peu séquestrée
du palais, plongeaient de temps en temps
leurs yeux dans ces lointains, avec de
-vagues inquiétudes d'apparitions et de fantômes.</p>
+vagues inquiétudes d'apparitions et de fantômes.</p>
<p>Qu'est-ce donc qui causait tout cela?
-C'était peut-être cet isolement de la vie extérieure.
-C'était peut-être, autour de nous,
+C'était peut-être cet isolement de la vie extérieure.
+C'était peut-être, autour de nous,
cet espace vide, magnifique et obscur, que
gardaient des sentinelles, et ce silence, ce
silence lourd, au milieu d'une des villes du
-monde où le roulement des voitures est le
-plus fiévreux et le plus continu... Vraiment,
+monde où le roulement des voitures est le
+plus fiévreux et le plus continu... Vraiment,
on sentait dans l'air quelque chose de particulier,
-que les grands dîners de cour étincelants
-de lumière ne donnent jamais, et
-qui était comme le mal des palais, l'oppression
-de la royauté.</p>
+que les grands dîners de cour étincelants
+de lumière ne donnent jamais, et
+qui était comme le mal des palais, l'oppression
+de la royauté.</p>
<hr/>
-<p>A côté du prince héritier, chaque soir, à
+<p>A côté du prince héritier, chaque soir, à
la petite table familiale, s'asseyait mademoiselle
-Hélène ***. Et, de ce continuel voisinage,
-commençait déjà sans doute à naître un
-sentiment qu'il eût été facile de prévoir.
+Hélène ***. Et, de ce continuel voisinage,
+commençait déjà sans doute à naître un
+sentiment qu'il eût été facile de prévoir.
Qu'un prince de vingt-quatre ans, maintenu
-austèrement à l'écart des plaisirs de son
-âge, vivant d'une vie de travail intellectuel
-et de man&oelig;uvres militaires, s'éprenne
+austèrement à l'écart des plaisirs de son
+âge, vivant d'une vie de travail intellectuel
+et de man&oelig;uvres militaires, s'éprenne
d'une jeune fille gaie, brillante d'esprit et
-intelligente supérieurement, la seule du reste
-qu'il lui soit permis de voir dans l'intimité,
+intelligente supérieurement, la seule du reste
+qu'il lui soit permis de voir dans l'intimité,
c'est la chose la plus naturelle du monde.
-Ce roman, qui s'ébauchait là, et qu'une
-certaine presse a cherché à défigurer, était
-donc simple et honnête au premier chef.
-Et la pensée d'un mariage, si contraire qu'elle
-fût aux règles établies, devenait la seule qui
-pût se présenter à un jeune homme élevé,
-comme le prince royal, dans des idées puritaines
-et entouré d'irréprochables exemples;
-mademoiselle Hélène *** n'étant point
-d'ailleurs pour exciter les entraînements
-d'amour qui passent, mais bien plutôt pour
-fixer peu à peu et retenir, par son intelligence
-toujours en éveil.</p>
+Ce roman, qui s'ébauchait là, et qu'une
+certaine presse a cherché à défigurer, était
+donc simple et honnête au premier chef.
+Et la pensée d'un mariage, si contraire qu'elle
+fût aux règles établies, devenait la seule qui
+pût se présenter à un jeune homme élevé,
+comme le prince royal, dans des idées puritaines
+et entouré d'irréprochables exemples;
+mademoiselle Hélène *** n'étant point
+d'ailleurs pour exciter les entraînements
+d'amour qui passent, mais bien plutôt pour
+fixer peu à peu et retenir, par son intelligence
+toujours en éveil.</p>
<hr/>
<p>Je devais partir, la nuit suivante, pour
Constantinople et je me souviens du serrement
-de c&oelig;ur que j'éprouvai en prenant
-congé de la reine, en quittant ce palais où
+de c&oelig;ur que j'éprouvai en prenant
+congé de la reine, en quittant ce palais où
je pressentais si bien de ne plus jamais
revenir.</p>
-<p>J'ignorais où était le danger et de quel
-côté le mauvais vent commencerait à souffler;
-mais, de cette dernière journée, de cette fête,
-m'était resté comme un froid au fond de l'âme.
-En regardant les petites invitées, au départ,
+<p>J'ignorais où était le danger et de quel
+côté le mauvais vent commencerait à souffler;
+mais, de cette dernière journée, de cette fête,
+m'était resté comme un froid au fond de l'âme.
+En regardant les petites invitées, au départ,
baiser la belle main royale, j'avais entrevu
-chez celles qui le plus dévotement s'inclinaient,
-des duretés et des haines, et, chez
+chez celles qui le plus dévotement s'inclinaient,
+des duretés et des haines, et, chez
la souveraine qui leur souriait, une clairvoyance
nouvelle, une indulgente mais infinie
-méfiance.</p>
+méfiance.</p>
<h3>II</h3>
-<p>Un an plus tard, la reine, très gravement
-malade, emmenée d'abord dans le sud de
-l'Italie, venait d'être transportée à Venise.
-Il lui fallait, disait-on, l'air marin atténué
-et la constante humidité des lagunes.</p>
+<p>Un an plus tard, la reine, très gravement
+malade, emmenée d'abord dans le sud de
+l'Italie, venait d'être transportée à Venise.
+Il lui fallait, disait-on, l'air marin atténué
+et la constante humidité des lagunes.</p>
-<p>En réalité, l'exil était commencé.</p>
+<p>En réalité, l'exil était commencé.</p>
-<p>Et c'est là, à Venise, qu'il me fut permis
-de venir la voir, mais pour la dernière
+<p>Et c'est là, à Venise, qu'il me fut permis
+de venir la voir, mais pour la dernière
fois...</p>
<h3>III</h3>
-<p class="right">Venise, vendredi 14 août 1891.</p>
-<p>Venise, un matin d'août au petit jour
+<p class="right">Venise, vendredi 14 août 1891.</p>
+<p>Venise, un matin d'août au petit jour
naissant.</p>
-<p>Mandé par Sa Majesté, j'arrive, de Nice
-où j'étais, pour passer ici deux rapides journées,
-tout ce que me permet de liberté le
+<p>Mandé par Sa Majesté, j'arrive, de Nice
+où j'étais, pour passer ici deux rapides journées,
+tout ce que me permet de liberté le
service d'escadre.</p>
-<p>On commence à peine à bien voir clair,
-quand je descends de l'express de Gênes, à
+<p>On commence à peine à bien voir clair,
+quand je descends de l'express de Gênes, à
cette gare de Venise qui semble une petite
-île. Les choses sont vagues encore, dans
-cette demi-lueur cendrée d'avant le soleil,
+île. Les choses sont vagues encore, dans
+cette demi-lueur cendrée d'avant le soleil,
sorte de brume lumineuse, couleur gris de
-lin, des extrêmes matins d'été.</p>
+lin, des extrêmes matins d'été.</p>
<p>Au quai de la gare, je monte dans l'une
-quelconque de ces gondoles noires, fermées
+quelconque de ces gondoles noires, fermées
en sarcophage flottant, qu'on loue ici comme
ailleurs on louerait une voiture.</p>
<p>Nous partons, sur l'eau morte des rues,
nous engageant tout de suite dans de vieux
-quartiers en dédale où nous reprend un reste
+quartiers en dédale où nous reprend un reste
de nuit, entre de hautes maisons centenaires,
-lézardées, noirâtres, qui dorment encore. Et
+lézardées, noirâtres, qui dorment encore. Et
le silence de ces rues pleines d'eau fait songer
-à quelque lugubre ville d'Ys, très anciennement
-noyée, mais qu'à présent la mer
+à quelque lugubre ville d'Ys, très anciennement
+noyée, mais qu'à présent la mer
abandonnerait.</p>
-<p>Puis, à un tournant, tout à coup de l'espace
-et de l'air, où les lueurs d'aube reviennent,
+<p>Puis, à un tournant, tout à coup de l'espace
+et de l'air, où les lueurs d'aube reviennent,
et c'est la magique splendeur du Grand
-Canal, apparaissant avant son réveil, dans
-une absolue immobilité, dans une uniforme
-teinte gris perle, avec, çà et là, sur le haut
+Canal, apparaissant avant son réveil, dans
+une absolue immobilité, dans une uniforme
+teinte gris perle, avec, çà et là, sur le haut
de ses palais, un peu de rose d'aurore...</p>
<p>Mais toute cette merveilleuse Venise, je la
-revois ce matin en la regardant à peine;
+revois ce matin en la regardant à peine;
elle a tout juste la valeur d'un accessoire
-charmant, d'un cadre un peu idéal, pour la
+charmant, d'un cadre un peu idéal, pour la
figure doucement triste de la reine, pour la
-figure de la fée que je suis venu retrouver ici.</p>
+figure de la fée que je suis venu retrouver ici.</p>
<p>Un nouveau tournant, un tournant sombre,
nous replonge dans la demi-nuit. Pour la
-seconde fois, nous nous enfonçons dans les
-rues étroites, entre les vieilles constructions
-de marbre qui émergent, toutes noirâtres,
+seconde fois, nous nous enfonçons dans les
+rues étroites, entre les vieilles constructions
+de marbre qui émergent, toutes noirâtres,
de l'eau morne. Toujours le silence matinal
et le sommeil. Quand par hasard, un peu
dans le lointain, aux abords de quelque
-carrefour obscur, s'entend un bruit cadencé
+carrefour obscur, s'entend un bruit cadencé
de rames, mon gondolier pousse un long
-cri avertisseur, qui se répercute entre les
+cri avertisseur, qui se répercute entre les
marbres humides des murs,&mdash;ces rues
-sans passants ont des sonorités de caveau;&mdash;quelqu'un
-d'invisible répond, et bientôt
-apparaît une autre gondole, aussi noire et
-fermée que la mienne; les deux sarcophages
-se croisent d'après des règles fixes, glissent
-l'un près de l'autre sans frôlement...</p>
-
-<p>L'esprit de plus en plus ailleurs, à mesure
-que j'approche, je ne me suis occupé ni de
+sans passants ont des sonorités de caveau;&mdash;quelqu'un
+d'invisible répond, et bientôt
+apparaît une autre gondole, aussi noire et
+fermée que la mienne; les deux sarcophages
+se croisent d'après des règles fixes, glissent
+l'un près de l'autre sans frôlement...</p>
+
+<p>L'esprit de plus en plus ailleurs, à mesure
+que j'approche, je ne me suis occupé ni de
la route ni de la direction suivie; je ne
-regarde même plus... Et voici que nous
-allons passer sous ce «Pont des Soupirs»,
-dont le nom est aussi démodé qu'une
+regarde même plus... Et voici que nous
+allons passer sous ce «Pont des Soupirs»,
+dont le nom est aussi démodé qu'une
vieille romance, mais qui demeure une
-chose très impressionnante, à voir si inopinément
-reparaître... Et l'espace s'ouvre,
+chose très impressionnante, à voir si inopinément
+reparaître... Et l'espace s'ouvre,
large, lumineux et rose, devant nous qui
-sortons de l'obscurité; c'est la Grande Lagune,
+sortons de l'obscurité; c'est la Grande Lagune,
c'est brusquement tout, toute la splendeur
-de Venise: près de nous, le palais des Doges
-et le lion de Saint-Marc; là-bas, sur l'autre
-rive, assis au milieu des eaux dorées comme
-une île féerique, Saint-Georges-Majeur, avec
-son campanile et son dôme étincelants sous
-le soleil qui se lève. C'est tout cela, qui est
-une éternelle et classique merveille, et que
-chacun connaît pour l'avoir vu peint mille
+de Venise: près de nous, le palais des Doges
+et le lion de Saint-Marc; là-bas, sur l'autre
+rive, assis au milieu des eaux dorées comme
+une île féerique, Saint-Georges-Majeur, avec
+son campanile et son dôme étincelants sous
+le soleil qui se lève. C'est tout cela, qui est
+une éternelle et classique merveille, et que
+chacun connaît pour l'avoir vu peint mille
fois partout; c'est tout cela, mais dans un
-tel éclat d'aurore et d'été, qu'en aucun
-tableau, je crois, on n'a osé y mettre tant
+tel éclat d'aurore et d'été, qu'en aucun
+tableau, je crois, on n'a osé y mettre tant
de surprenante couleur, tant de rose, de
-rouge, d'orangé pour les lumières, tant de
+rouge, d'orangé pour les lumières, tant de
violet d'iris pour les ombres.</p>
-<p>Nous sommes arrivés, d'ailleurs; nous
-abordons à l'hôtel Danieli où la reine habite.</p>
+<p>Nous sommes arrivés, d'ailleurs; nous
+abordons à l'hôtel Danieli où la reine habite.</p>
-<p>Cet hôtel Danieli, où jadis la République
+<p>Cet hôtel Danieli, où jadis la République
de Saint-Marc recevait ses ambassadeurs, est
un palais gothique, l'un des plus beaux de
-Venise, faisant suite à celui des doges et
-dans le même alignement que lui. Intérieurement
-il a gardé ses escaliers de marbre,
-ses parquets de mosaïque et deux ou trois
+Venise, faisant suite à celui des doges et
+dans le même alignement que lui. Intérieurement
+il a gardé ses escaliers de marbre,
+ses parquets de mosaïque et deux ou trois
salles aux plafonds somptueux. Mais, en ce
-temps de démocratie, il est devenu un vulgaire
-hôtel où tout le monde peut descendre.</p>
+temps de démocratie, il est devenu un vulgaire
+hôtel où tout le monde peut descendre.</p>
<p>Pour la reine et les quelques personnes
de sa suite intime qui l'accompagnent encore,
-on a loué tout le premier étage, où
+on a loué tout le premier étage, où
se trouvent les grands vestibules et les anciens
salons d'apparat.</p>
<hr/>
-<p>Les visages amis qui m'accueillent à l'arrivée
-ont pris quelque chose d'attristé, d'inquiet,
-qu'ils n'avaient pas jadis à Bucarest:
-le secrétaire de la reine, son médecin, une
+<p>Les visages amis qui m'accueillent à l'arrivée
+ont pris quelque chose d'attristé, d'inquiet,
+qu'ils n'avaient pas jadis à Bucarest:
+le secrétaire de la reine, son médecin, une
demoiselle d'honneur, mademoiselle Catherine ***,&mdash;oh!
-une sincère et une fidèle,
-celle-là!... Qu'elle me pardonne de l'avoir à
-moitié nommée et de saluer ici, en passant, sa
-discrète et inébranlable adoration pour sa
+une sincère et une fidèle,
+celle-là!... Qu'elle me pardonne de l'avoir à
+moitié nommée et de saluer ici, en passant, sa
+discrète et inébranlable adoration pour sa
souveraine.</p>
<hr/>
<p>Vers dix heures, on vient m'avertir que
-la reine peut me recevoir. La salle où l'on
-me conduit est gardée par de braves vieux
+la reine peut me recevoir. La salle où l'on
+me conduit est gardée par de braves vieux
serviteurs que je reconnais, pour les avoir
-vus souvent, à Bucarest, m'ouvrir les portes
-des appartements de Sa Majesté.</p>
+vus souvent, à Bucarest, m'ouvrir les portes
+des appartements de Sa Majesté.</p>
<p>Tout au fond du grand salon dont les
-portes sont surmontées de couronnes royales,
+portes sont surmontées de couronnes royales,
dont le plafond encore magnifique supporte
d'immenses lustres en verre de Venise, la
-reine en robe blanche est étendue dans un
+reine en robe blanche est étendue dans un
fauteuil et me sourit pour la bienvenue avec
-son exquise bonté... Mais comme son visage
-est changé, amaigri... Depuis le printemps
+son exquise bonté... Mais comme son visage
+est changé, amaigri... Depuis le printemps
dernier, il semble qu'il ait vieilli de dix
-années.</p>
+années.</p>
<p>&mdash;Elle est si malade, m'a dit ce matin mademoiselle
Catherine ***, si malade... Et puis elle
@@ -1308,181 +1270,181 @@ dans son fauteuil, et c'est fini de sa belle
taille droite, de sa belle allure de reine.</p>
<p>A ses pieds, assise sur un tabouret en
-petit enfant câlin, est mademoiselle Hélène
-***, vêtue d'une robe en drap rose très
+petit enfant câlin, est mademoiselle Hélène
+***, vêtue d'une robe en drap rose très
simple, son &oelig;il noir toujours vif et inquisiteur.
Il y a dans son attitude comme un
-semblant d'affectation à jouer à l'enfant
-gâtée, à la fille de cette adorable mère,&mdash;et
-j'ai remarqué autrefois du reste qu'en
-l'absence de la galerie, son attitude vis-à-vis
-de la reine était toujours plus froide et plus
-réservée.&mdash;Ceci n'est point pour l'accabler:
+semblant d'affectation à jouer à l'enfant
+gâtée, à la fille de cette adorable mère,&mdash;et
+j'ai remarqué autrefois du reste qu'en
+l'absence de la galerie, son attitude vis-à-vis
+de la reine était toujours plus froide et plus
+réservée.&mdash;Ceci n'est point pour l'accabler:
si peu de femmes sont capables de se montrer
-tout à fait elles-mêmes, sans une pose
-un peu affectée, sans un calcul d'effet même
+tout à fait elles-mêmes, sans une pose
+un peu affectée, sans un calcul d'effet même
inconscient. Je ne mets point en doute
d'ailleurs qu'il n'y ait eu chez elle un attachement
-sincère pour cette mère adoptive,
-et qu'elle n'ait versé de vraies larmes en la
+sincère pour cette mère adoptive,
+et qu'elle n'ait versé de vraies larmes en la
quittant pour jamais.</p>
<p>Autour de la reine, il y a tout le petit
-groupe, jusqu'à un certain point fidèle, qui
-l'a suivie dans son triste départ et qui constitue
+groupe, jusqu'à un certain point fidèle, qui
+l'a suivie dans son triste départ et qui constitue
ici sa cour: en tout huit ou dix personnes.
Et on cause presque gaiement, mais
-sans complète confiance... La reine me dit,
+sans complète confiance... La reine me dit,
en riant, ceci, qui n'est pas loin de devenir
-une vérité: «Nous sommes, vous savez, les
-exilés de Venise.» Et elle ajoute, avec une
-nuance plus triste: «Nous sommes même,
-à ce que d'aucuns prétendent, un petit
-groupe de malfaiteurs vis-à-vis de l'Europe...»</p>
+une vérité: «Nous sommes, vous savez, les
+exilés de Venise.» Et elle ajoute, avec une
+nuance plus triste: «Nous sommes même,
+à ce que d'aucuns prétendent, un petit
+groupe de malfaiteurs vis-à-vis de l'Europe...»</p>
<hr/>
<p>Il me faut ici indiquer en quelques mots
-quelle était, à cette date précise, la situation
-de mademoiselle Hélène *** à la cour de
+quelle était, à cette date précise, la situation
+de mademoiselle Hélène *** à la cour de
Roumanie. De simple demoiselle d'honneur
que je l'avais connue jadis, je la retrouvais
-maintenant fiancée au prince royal. Il est
-vrai, les Chambres n'avaient jamais donné
-leur consentement à ce mariage et le roi
-venait de retirer le sien. Mais rien n'était
+maintenant fiancée au prince royal. Il est
+vrai, les Chambres n'avaient jamais donné
+leur consentement à ce mariage et le roi
+venait de retirer le sien. Mais rien n'était
rompu cependant, puisque le prince royal,
-rappelé par sa famille en Allemagne pour
-être soumis à une sévère retraite dans son
-château héréditaire, n'avait rendu à mademoiselle
-Hélène *** ni sa parole, ni ses lettres,
-ni sa bague de fiançailles. La reine,
-qui avait tant désiré l'union de ses deux
-enfants adoptifs et qui, pour avoir poussé à
-cette mésalliance, s'était attiré la défaveur
-de tout son peuple, ne désespérait pas encore.
+rappelé par sa famille en Allemagne pour
+être soumis à une sévère retraite dans son
+château héréditaire, n'avait rendu à mademoiselle
+Hélène *** ni sa parole, ni ses lettres,
+ni sa bague de fiançailles. La reine,
+qui avait tant désiré l'union de ses deux
+enfants adoptifs et qui, pour avoir poussé à
+cette mésalliance, s'était attiré la défaveur
+de tout son peuple, ne désespérait pas encore.
Les journaux d'Europe commentaient,
la plupart avec malveillance, cette situation
-étrange. Et mademoiselle Hélène ***, après
-avoir entrevu le trône, après avoir vécu
-quatre mois dans ce rêve enchanté, commençait
-à sentir tout s'effondrer à présent,
-comme au réveil...</p>
+étrange. Et mademoiselle Hélène ***, après
+avoir entrevu le trône, après avoir vécu
+quatre mois dans ce rêve enchanté, commençait
+à sentir tout s'effondrer à présent,
+comme au réveil...</p>
<hr/>
-<p>C'était la première fois que la reine m'apparaissait
-ainsi, hors de son cadre spécial,
-sortie de ses appartements de là-bas, de
-Bucarest ou de Sinaïa,&mdash;où se justifiait si
-bien la maxime d'élégance posée, je crois,
-par E. de Goncourt: «La distinction des
+<p>C'était la première fois que la reine m'apparaissait
+ainsi, hors de son cadre spécial,
+sortie de ses appartements de là-bas, de
+Bucarest ou de Sinaïa,&mdash;où se justifiait si
+bien la maxime d'élégance posée, je crois,
+par E. de Goncourt: «La distinction des
choses autour d'une personne donne la mesure
-de la distinction de cette personne elle-même.»</p>
+de la distinction de cette personne elle-même.»</p>
<p>Ici, par lassitude de tout sans doute, cet
-immense salon pompeux, qui aurait pu être
-beau, avait été laissé tel quel, avec ses ornements
-d'hôtel garni, objets modernes d'un
-goût atroce, bronzes dorés sous des globes,
-et, détail tout à fait inattendu, le fauteuil
-banalement riche, où Sa Majesté se tenait
-affaissée et languissante, était recouvert d'un
+immense salon pompeux, qui aurait pu être
+beau, avait été laissé tel quel, avec ses ornements
+d'hôtel garni, objets modernes d'un
+goût atroce, bronzes dorés sous des globes,
+et, détail tout à fait inattendu, le fauteuil
+banalement riche, où Sa Majesté se tenait
+affaissée et languissante, était recouvert d'un
petit voile blanc, au crochet.</p>
-<p>Seule, la table de travail révélait encore
-la présence de la reine, était chargée de ces
-<em>blocs</em> allemands où courait si vite sa grande
-écriture franche et droite, et de tous les
-chers bibelots à écrire chiffrés de ses initiales,
-timbrés de sa couronne.</p>
-
-<p>Toujours sa suprême ressource dans les
-désespérances, ces blocs, dont les pages, fébrilement
-noircies, se déchirent à mesure.
-La reine, qui a écrit plus qu'aucun autre
-auteur de son temps, en a arraché par milliers,
-de ces feuillets-là, sur lesquels sa
+<p>Seule, la table de travail révélait encore
+la présence de la reine, était chargée de ces
+<em>blocs</em> allemands où courait si vite sa grande
+écriture franche et droite, et de tous les
+chers bibelots à écrire chiffrés de ses initiales,
+timbrés de sa couronne.</p>
+
+<p>Toujours sa suprême ressource dans les
+désespérances, ces blocs, dont les pages, fébrilement
+noircies, se déchirent à mesure.
+La reine, qui a écrit plus qu'aucun autre
+auteur de son temps, en a arraché par milliers,
+de ces feuillets-là, sur lesquels sa
plume avait couru,&mdash;une de ces plumes
-dites «sans fin», qui vont indéfiniment
-sans avoir besoin d'être retrempées dans
-l'encrier. Des poésies, des pensées, des romans
-et des drames, toujours conçus dans
-la fièvre, écrits dans la hâte extrême, dans
-l'effort épuisant pour étreindre et fixer le
-plus rapidement possible tout l'inexprimé
-qui jaillissait à flots de l'imagination. Et de
-tant d'&oelig;uvres inégales, quelques-unes atteignent
+dites «sans fin», qui vont indéfiniment
+sans avoir besoin d'être retrempées dans
+l'encrier. Des poésies, des pensées, des romans
+et des drames, toujours conçus dans
+la fièvre, écrits dans la hâte extrême, dans
+l'effort épuisant pour étreindre et fixer le
+plus rapidement possible tout l'inexprimé
+qui jaillissait à flots de l'imagination. Et de
+tant d'&oelig;uvres inégales, quelques-unes atteignent
la sublime grandeur; d'autres restent
-incomplètes, bousculées qu'elles ont été par
+incomplètes, bousculées qu'elles ont été par
le germe naissant de l'&oelig;uvre suivante. Aucune
-n'est assez travaillée,&mdash;la reine professant
-en littérature cette erreur que tout
-doit être primesautier, écrit dans l'élan initial
-et puis laissé tel quel, au mépris de ce
-travail si indispensable qui consiste à serrer
-de plus en plus sa propre pensée et à la
+n'est assez travaillée,&mdash;la reine professant
+en littérature cette erreur que tout
+doit être primesautier, écrit dans l'élan initial
+et puis laissé tel quel, au mépris de ce
+travail si indispensable qui consiste à serrer
+de plus en plus sa propre pensée et à la
clarifier pour le lecteur, autant qu'on le
-peut. L'&oelig;uvre si considérable de Carmen
+peut. L'&oelig;uvre si considérable de Carmen
Sylva, dont fort peu de fragments ont paru
-en français et dont la plus grande partie demeurera
-à jamais inédite et perdue, aurait
+en français et dont la plus grande partie demeurera
+à jamais inédite et perdue, aurait
eu besoin de passer par la main d'un consciencieux
-élagueur; ainsi émondée, cette
-&oelig;uvre géniale aurait conquis le rang qu'elle
-mérite... Oh! je ne veux pas dire que telle
+élagueur; ainsi émondée, cette
+&oelig;uvre géniale aurait conquis le rang qu'elle
+mérite... Oh! je ne veux pas dire que telle
qu'elle est, elle ne soit pas charmante, cette
-&oelig;uvre de la reine; elle a les hautes envolées
-qui sont interdites à tant d'habiles faiseurs
+&oelig;uvre de la reine; elle a les hautes envolées
+qui sont interdites à tant d'habiles faiseurs
de livres; d'ailleurs, jusque dans ses parties
-les plus faibles, la grande âme noble,
-vibrante et apitoyée, se devine,&mdash;et, pour
+les plus faibles, la grande âme noble,
+vibrante et apitoyée, se devine,&mdash;et, pour
ceux qui sentent et qui pleurent, cela suffit&mdash;sinon
pour la foule des mandarins de
-lettres. On s'étonne même que cette femme,
-née princesse et couronnée reine depuis
+lettres. On s'étonne même que cette femme,
+née princesse et couronnée reine depuis
vingt ans, ait pu sonder ainsi toutes les
-douleurs humaines, comprendre à fond les
-humbles détresses des petits et des pauvres.</p>
+douleurs humaines, comprendre à fond les
+humbles détresses des petits et des pauvres.</p>
<p>Et comme on la sent partout maternelle
-et déchirée jusqu'au fond de son c&oelig;ur de
-mère, ayant la bonté infinie des mères de
+et déchirée jusqu'au fond de son c&oelig;ur de
+mère, ayant la bonté infinie des mères de
douleur.</p>
<p>On la sent indulgente aussi pour toutes
les fautes, indulgente de l'indulgence sereine
-des âmes sans tache; exempte de la pruderie
-des impures, considérant tout avec
+des âmes sans tache; exempte de la pruderie
+des impures, considérant tout avec
une rare largeur de vue et de pardon. Et
-c'est là du reste ce qui, en Allemagne, dans
-certains milieux étroits et pharisaïques, lui
+c'est là du reste ce qui, en Allemagne, dans
+certains milieux étroits et pharisaïques, lui
a fait d'implacables ennemis, de quelques-uns
-de ceux qui auraient dû la défendre et
-la chérir.</p>
+de ceux qui auraient dû la défendre et
+la chérir.</p>
-<p>Je crois que c'est à ce surmenage intellectuel,
-à cette pensée toujours en fièvre de
-sentir la plume trop lente à l'écrire, qu'est,
+<p>Je crois que c'est à ce surmenage intellectuel,
+à cette pensée toujours en fièvre de
+sentir la plume trop lente à l'écrire, qu'est,
due, plus encore qu'aux chagrins, la maladie
-qui la tient aujourd'hui affaissée sur ce
-fauteuil. A Bucarest et à Sinaïa, je me rappelle
-comment était organisée sa vie; de l'aile
-du palais où j'habitais, je pouvais chaque
-nuit voir briller là-bas, à la fenêtre d'une
-tour éloignée, sa lampe de travail, qui
-s'allumait dès trois ou quatre heures du
-matin; dans le silence et la paix fraîche
-d'avant-jour, elle travaillait là, jusqu'au
-moment où recommençait la vie des autres
-et où «ses filles» venaient ensemble lui
+qui la tient aujourd'hui affaissée sur ce
+fauteuil. A Bucarest et à Sinaïa, je me rappelle
+comment était organisée sa vie; de l'aile
+du palais où j'habitais, je pouvais chaque
+nuit voir briller là-bas, à la fenêtre d'une
+tour éloignée, sa lampe de travail, qui
+s'allumait dès trois ou quatre heures du
+matin; dans le silence et la paix fraîche
+d'avant-jour, elle travaillait là, jusqu'au
+moment où recommençait la vie des autres
+et où «ses filles» venaient ensemble lui
faire le gai salut matinal; ensuite, sans
-fatigue apparente, elle reprenait sa journée
-de reine, qui, jusqu'à onze heures du soir,
-était faite de représentation obligée, de
-charité inépuisable, de lourds devoirs et de
+fatigue apparente, elle reprenait sa journée
+de reine, qui, jusqu'à onze heures du soir,
+était faite de représentation obligée, de
+charité inépuisable, de lourds devoirs et de
continuels sourires.</p>
<hr/>
@@ -1491,8 +1453,8 @@ continuels sourires.</p>
<p>Sur cette table du salon d'exil, il y a un
manuscrit qu'involontairement je regarde,
et la reine, qui a suivi mes yeux, me dit de
-sa voix musicale, aux inflexions délicieusement
-étrangères:</p>
+sa voix musicale, aux inflexions délicieusement
+étrangères:</p>
<p>&mdash;C'est mon nouveau livre, auquel je
travaille tant! Savez-vous que j'ai peur de
@@ -1503,67 +1465,67 @@ Je vous en lirai des passages, si vous voulez.</p>
<p>C'est un plaisir rare que d'entendre lire
la reine. Rien que le son de sa voix, d'ailleurs,
berce et apaise comme le chant d'une
-fée.</p>
+fée.</p>
<p>&mdash;Oh! mais pas ici, reprit-elle, me
-voyant empressé d'accepter et d'écouter;
-non, cet après-midi, en gondole. Car vous
-savez, je passe mes journées sur l'eau, cela
+voyant empressé d'accepter et d'écouter;
+non, cet après-midi, en gondole. Car vous
+savez, je passe mes journées sur l'eau, cela
fait partie de mon traitement de pauvre
malade. Pour me tenir compagnie, vous
-allez être obligé de faire comme moi, de
+allez être obligé de faire comme moi, de
vivre errant sur les lagunes pendant tout
-votre séjour à Venise.</p>
+votre séjour à Venise.</p>
<p>Le <cite>Livre de l'Ame</cite>! Sur la table de la souveraine,
-je regardais le manuscrit inachevé,
-pressentant, rien que d'après le titre, ce
-qu'il devait être: sorte de chant du cygne,
+je regardais le manuscrit inachevé,
+pressentant, rien que d'après le titre, ce
+qu'il devait être: sorte de chant du cygne,
chef-d'&oelig;uvre de douleur, qui n'aura jamais
-été entendu que par un tout petit nombre
-d'intimes et dont les feuillets ont peut-être
-été déjà détruits...</p>
+été entendu que par un tout petit nombre
+d'intimes et dont les feuillets ont peut-être
+été déjà détruits...</p>
-<p>Et la reine ajouta, avec un sourire résigné,
+<p>Et la reine ajouta, avec un sourire résigné,
la voix adoucie d'un immense pardon pour
tous ses ennemis:</p>
-<p>&mdash;Maintenant, il faut que je vous prévienne
-de vous méfier: c'est le livre d'une
-folle! Car vous savez que ma tête, à ce qu'il
-paraît...</p>
+<p>&mdash;Maintenant, il faut que je vous prévienne
+de vous méfier: c'est le livre d'une
+folle! Car vous savez que ma tête, à ce qu'il
+paraît...</p>
-<p>Et, de sa belle main, amaigrie jusqu'à la
-transparence, elle décrivit deux ou trois cercles,
+<p>Et, de sa belle main, amaigrie jusqu'à la
+transparence, elle décrivit deux ou trois cercles,
dans l'air, devant ses yeux, pour indiquer,
-en riant tout à fait maintenant, que
-sa tête était accusée de tourner beaucoup...</p>
-
-<p>En effet, tout un parti cherchait alors à
-insinuer que Sa Majesté avait perdu la raison.
-Cela s'était répété, à travers l'Europe,
-en des journaux plus ou moins salariés.
-C'était même une des moins pitoyables
-choses colportées en ce temps-là par une
+en riant tout à fait maintenant, que
+sa tête était accusée de tourner beaucoup...</p>
+
+<p>En effet, tout un parti cherchait alors à
+insinuer que Sa Majesté avait perdu la raison.
+Cela s'était répété, à travers l'Europe,
+en des journaux plus ou moins salariés.
+C'était même une des moins pitoyables
+choses colportées en ce temps-là par une
certaine presse, sur le compte de la souveraine
-qu'il fallait à tout prix accabler.</p>
+qu'il fallait à tout prix accabler.</p>
<hr/>
-<p>On vint avertir que le déjeuner était
-servi, et alors je vis pour la première fois
-cette chose pénible, qui maintenant se passait
-chaque jour: deux domestiques, chargés
-de ce service spécial, se présentèrent
+<p>On vint avertir que le déjeuner était
+servi, et alors je vis pour la première fois
+cette chose pénible, qui maintenant se passait
+chaque jour: deux domestiques, chargés
+de ce service spécial, se présentèrent
pour enlever, dans son fauteuil, la reine
qui ne marchait plus.</p>
<p>&mdash;Oh! merci, mais attendez, je vous prie,
leur dit-elle, avec une politesse si douce que
-je songeai à cette phrase écrite dans ses
-pensées: <em>La vraie grande dame a les mêmes
-manières avec ses serviteurs qu'avec ses hôtes</em>...
+je songeai à cette phrase écrite dans ses
+pensées: <em>La vraie grande dame a les mêmes
+manières avec ses serviteurs qu'avec ses hôtes</em>...
Attendez, je suis mieux ce matin et je veux
essayer de m'en aller seule.</p>
@@ -1575,403 +1537,403 @@ souriant d'un clair sourire qui disait:</p>
<p>&mdash;Vous voyez que c'est vrai, je suis bien
mieux.</p>
-<p>Et puis, délibérément elle partit, cambrant
+<p>Et puis, délibérément elle partit, cambrant
comme jadis sa belle taille noble, et, tout
-surpris, nous suivîmes le sillage de sa traîne
+surpris, nous suivîmes le sillage de sa traîne
blanche.</p>
<p>A ce moment, dans les yeux de mademoiselle
-Catherine *** qui marchait à côté de
+Catherine *** qui marchait à côté de
moi, je me rappelle l'expression qui passa,
-toute de bonne joie, d'affectueuse espérance:</p>
+toute de bonne joie, d'affectueuse espérance:</p>
<p>&mdash;Oh! disait-elle, mais c'est incroyable,
ce matin, notre reine!</p>
<p>Pourtant cette joie ne devait pas durer,
-hélas! Et c'est d'ailleurs un des caractères
+hélas! Et c'est d'ailleurs un des caractères
de cette maladie, d'avoir ainsi des accalmies
trompeuses.</p>
<hr/>
-<p>Dans la salle à manger, la reine ne se mit
-point à table, mais resta étendue. Sa place
-était sur un de ces canapés Empire dont les
-bras dorés représentent des cygnes; elle
-recevait là, des mains de mademoiselle
-Hélène *** qui la servait avec une respectueuse
-sollicitude, des mets spéciaux, en
-très petite quantité et dans de toutes petites
-tasses, comme pour une poupée.</p>
+<p>Dans la salle à manger, la reine ne se mit
+point à table, mais resta étendue. Sa place
+était sur un de ces canapés Empire dont les
+bras dorés représentent des cygnes; elle
+recevait là, des mains de mademoiselle
+Hélène *** qui la servait avec une respectueuse
+sollicitude, des mets spéciaux, en
+très petite quantité et dans de toutes petites
+tasses, comme pour une poupée.</p>
<h3>IV</h3>
-<p>Aussitôt le déjeuner, on partit en gondole,
+<p>Aussitôt le déjeuner, on partit en gondole,
pour la longue promenade sans but,
-tranquille et berçante de chaque jour. Par
-le vieil escalier de marbre, les deux mêmes
-domestiques qui s'étaient présentés ce matin
-descendirent la reine sur leurs mains réunies
-en chaise et la portèrent dans la gondole,
-qui attendait au seuil de l'hôtel. Pour
-regarder ce triste cortège, des gens étaient
-là, comme il s'en attroupe toujours pour
+tranquille et berçante de chaque jour. Par
+le vieil escalier de marbre, les deux mêmes
+domestiques qui s'étaient présentés ce matin
+descendirent la reine sur leurs mains réunies
+en chaise et la portèrent dans la gondole,
+qui attendait au seuil de l'hôtel. Pour
+regarder ce triste cortège, des gens étaient
+là, comme il s'en attroupe toujours pour
voir passer les reines, une dizaine de touristes
quelconques, et ils saluaient en silence.</p>
<p>Une gondole noire, d'un noir de deuil,
-comme sont restées, depuis les lois somptuaires,
+comme sont restées, depuis les lois somptuaires,
toutes les gondoles de Venise; sur
les bords, les deux traditionnels chevaux
-marins, en cuivre brillant, et, à l'arrière, le
-grand dais noir, à rideaux noirs; les gondoliers,
-dans cette tenue qui sent l'opéra-comique
+marins, en cuivre brillant, et, à l'arrière, le
+grand dais noir, à rideaux noirs; les gondoliers,
+dans cette tenue qui sent l'opéra-comique
mais qui est d'uniforme ici pour
-tous les équipages de maîtres: chemise et
+tous les équipages de maîtres: chemise et
pantalon blanc, avec ceinture de soie bleue,
-très longue et flottante.</p>
+très longue et flottante.</p>
-<p>Sans leur indiquer de route à suivre,
+<p>Sans leur indiquer de route à suivre,
on ne leur commanda que d'aller lentement,
-et nous partîmes au hasard, à leur
+et nous partîmes au hasard, à leur
caprice.</p>
-<p>Bientôt nous fûmes perdus dans de vieux
+<p>Bientôt nous fûmes perdus dans de vieux
quartiers morts, dans le silence, dans l'ombre
-de maisons fermées et mystérieuses qui
-nous surplombaient de très haut; le long
-de ces rues noyées, nous avancions par
-petites saccades, à peine perceptibles, sans
+de maisons fermées et mystérieuses qui
+nous surplombaient de très haut; le long
+de ces rues noyées, nous avancions par
+petites saccades, à peine perceptibles, sans
bruit, sur l'eau stagnante, lourde et muette.
La reine, toute blanche de costume et de
-chevelure, étendue avec sa grâce souveraine,
-à l'ombre de ce dais noir, entre ses deux
-demoiselles d'honneur, était exquise et un
-peu angoissante à regarder. D'ailleurs, tout
-ce qui n'était pas elle nous semblait secondaire,
-n'était que cadre et décor; avec ce
-pressentiment que bientôt elle serait perdue
+chevelure, étendue avec sa grâce souveraine,
+à l'ombre de ce dais noir, entre ses deux
+demoiselles d'honneur, était exquise et un
+peu angoissante à regarder. D'ailleurs, tout
+ce qui n'était pas elle nous semblait secondaire,
+n'était que cadre et décor; avec ce
+pressentiment que bientôt elle serait perdue
pour nous, c'est d'elle seule que nous nous
-occupions, des pensées qu'elle exprimait, ou
-même des plus simples petites choses qu'il
-lui venait à l'esprit de dire et auxquelles le
-son de sa voix donnait une suavité à part.
-Et, de temps à autre, passait quelque vieux
-palais vénitien que nous regardions quand
-même; ou, au détour d'une de ces rues
-inondées et pleines d'ombre, quelque merveilleuse
-échappée lointaine, très vite refermée:
-des dômes, des campaniles, du soleil,
+occupions, des pensées qu'elle exprimait, ou
+même des plus simples petites choses qu'il
+lui venait à l'esprit de dire et auxquelles le
+son de sa voix donnait une suavité à part.
+Et, de temps à autre, passait quelque vieux
+palais vénitien que nous regardions quand
+même; ou, au détour d'une de ces rues
+inondées et pleines d'ombre, quelque merveilleuse
+échappée lointaine, très vite refermée:
+des dômes, des campaniles, du soleil,
de l'or, tout de suite disparus.</p>
<p>La reine vraiment redevenait presque
gaie, ayant du reste ce principe qu'il faut
-toujours sourire, comme les dieux. «Une
-certaine gaieté de dehors, me disait-elle un
+toujours sourire, comme les dieux. «Une
+certaine gaieté de dehors, me disait-elle un
jour, est une chose de convenance comme
-la toilette; on doit cela à son prochain et
-à soi-même, comme on doit de s'arranger
-pour être le moins possible désagréable à
-voir.» Entre les rideaux noirs du dais,
-elle regardait aussi et semblait s'intéresser
-aux choses imprévues de la lente promenade.</p>
+la toilette; on doit cela à son prochain et
+à soi-même, comme on doit de s'arranger
+pour être le moins possible désagréable à
+voir.» Entre les rideaux noirs du dais,
+elle regardait aussi et semblait s'intéresser
+aux choses imprévues de la lente promenade.</p>
<p>Maintenant nous traversions un quartier
-populeux et pauvre, aux rues tout étroites,
-éclairées comme des fonds de puits. Et
-c'était l'heure de la baignade, il paraît, pour
-les petits enfants. Les parents, aux fenêtres,
+populeux et pauvre, aux rues tout étroites,
+éclairées comme des fonds de puits. Et
+c'était l'heure de la baignade, il paraît, pour
+les petits enfants. Les parents, aux fenêtres,
les surveillaient tandis qu'ils se trempaient
tous, au seuil des portes, dans l'eau immobile
de la rue. Et il y en avait de si
-comiques, de ces très petits en maillot de
+comiques, de ces très petits en maillot de
bain, que le franc rire de la reine reparut
-tout à coup, découvrant ses incomparables
+tout à coup, découvrant ses incomparables
dents d'un blanc de porcelaine...</p>
<p>Et puis des silences revenaient, un peu
-accablés, sous les préoccupations de l'avenir
+accablés, sous les préoccupations de l'avenir
obscur.</p>
<hr/>
-<p>Distraitement, et peut-être aussi avec une
+<p>Distraitement, et peut-être aussi avec une
imperceptible nuance d'ironie, la reine
-demanda à mademoiselle Hélène ***:</p>
+demanda à mademoiselle Hélène ***:</p>
<p>&mdash;Ah! et les journaux? Qui les a vus
aujourd'hui; y a-t-il encore quelque chose
de nouveau nous concernant?</p>
<p>&mdash;Oui, marraine... Oh! moi qui oubliais
-d'informer Votre Majesté... Dans ceux de
+d'informer Votre Majesté... Dans ceux de
France, une si grave nouvelle!...</p>
-<p>Et, après une pause qui nous rendit plus
-attentifs, elle reprit avec sérieux: «Il paraît
-que je me suis suicidée une troisième fois!»</p>
+<p>Et, après une pause qui nous rendit plus
+attentifs, elle reprit avec sérieux: «Il paraît
+que je me suis suicidée une troisième fois!»</p>
-<p>C'était si imprévu et dit d'une si irrésistible
-manière, que la reine éclata de rire,
+<p>C'était si imprévu et dit d'une si irrésistible
+manière, que la reine éclata de rire,
et aussi nous tous.</p>
-<p>&mdash;Oui, continua la jeune fille, du même
+<p>&mdash;Oui, continua la jeune fille, du même
ton d'imperturbable et un peu farouche
moquerie, avec du laudanum! J'en ai bu,
-paraît-il, une quantité considérable; mais
-Votre Majesté, prévenue à temps, a réussi,
-par ses soins, à me rappeler à la vie.</p>
+paraît-il, une quantité considérable; mais
+Votre Majesté, prévenue à temps, a réussi,
+par ses soins, à me rappeler à la vie.</p>
-<p>A cette époque, en effet, les journaux annonçaient
+<p>A cette époque, en effet, les journaux annonçaient
quotidiennement, avec de grands
-frais de détails, le suicide de mademoiselle
-Hélène ***; cela jetait, pour elle-même
-qui était moqueusement spirituelle, une
-pointe de comique tout à fait inattendu sur
+frais de détails, le suicide de mademoiselle
+Hélène ***; cela jetait, pour elle-même
+qui était moqueusement spirituelle, une
+pointe de comique tout à fait inattendu sur
les angoisses de la situation. Et je me souviens
-de ce qu'elle me dit à ce propos, fière
-et grave cette fois: «Jamais!... comme une
+de ce qu'elle me dit à ce propos, fière
+et grave cette fois: «Jamais!... comme une
femme de chambre, n'est-ce pas?... Cela arrangerait
bien des choses, j'en conviens; mais il
-est trop vulgaire pour moi, ce dénouement-là.»
-Et elle donnait à entendre que, plus
+est trop vulgaire pour moi, ce dénouement-là.»
+Et elle donnait à entendre que, plus
dignement, elle saurait rentrer dans l'ombre,
ce qui du reste a eu lieu depuis.</p>
<p>A Venise, elle se sentait soutenue encore
par tout le bruit qui se faisait en Europe
-autour de son nom; elle était trop femme
+autour de son nom; elle était trop femme
et trop jeune pour ne pas subir la griserie
de cette romanesque aventure dont elle se
-trouvait être l'héroïne. La presse, il est
+trouvait être l'héroïne. La presse, il est
vrai, avait converti l'histoire de cet amour,
-si honnête, si naturel et presque inévitable,
-en quelque chose de dramatique et d'étrange.
-Mais c'est égal, passer pour une
-charmeuse, même un peu perverse et fatale,
-amusait encore, par certains côtés, l'imagination
-de mademoiselle Hélène ***, lui
+si honnête, si naturel et presque inévitable,
+en quelque chose de dramatique et d'étrange.
+Mais c'est égal, passer pour une
+charmeuse, même un peu perverse et fatale,
+amusait encore, par certains côtés, l'imagination
+de mademoiselle Hélène ***, lui
semblait dans tous les cas moins froidement
lugubre que le silence de tombeau qui devait
ensuite se faire sur elle, disparue de la
-cour et en défaveur pour jamais...</p>
+cour et en défaveur pour jamais...</p>
<hr/>
-<p>Vraiment notre promenade n'était plus
+<p>Vraiment notre promenade n'était plus
triste, le beau soir aidant, avec la magnificence
-du soleil d'août et tout l'or du couchant
-répandu sur Venise. Les gens qui, de
-l'ombre de leur fenêtre, regardaient passer
+du soleil d'août et tout l'or du couchant
+répandu sur Venise. Les gens qui, de
+l'ombre de leur fenêtre, regardaient passer
cette belle gondole et se penchaient pour
entrevoir entre les rideaux du dais, la princesse
blanche que l'on promenait en cet
-équipage, pouvaient bien entendre, de temps
-à autre, le bruit d'une causerie gaie.</p>
+équipage, pouvaient bien entendre, de temps
+à autre, le bruit d'une causerie gaie.</p>
<p>La reine d'ailleurs me paraissait avoir,
depuis un an, parcouru plus de chemin encore
-vers le détachement suprême, qui
-donne la haute sérénité et le sourire des
+vers le détachement suprême, qui
+donne la haute sérénité et le sourire des
dieux.</p>
<hr/>
-<p>Au crépuscule, nous étions très loin, dans
-un faubourg solitaire, séparé de Venise par
+<p>Au crépuscule, nous étions très loin, dans
+un faubourg solitaire, séparé de Venise par
une large lagune. Le silence, la vieillesse
-des maisons et des quais, les étendues d'eau
+des maisons et des quais, les étendues d'eau
morte autour de nous, subitement nous attristaient
-avec l'abaissement de la lumière.
-Une boutique d'antiquités étranges, ferrailles
-et verroteries vénitiennes très poussiéreuses,
+avec l'abaissement de la lumière.
+Une boutique d'antiquités étranges, ferrailles
+et verroteries vénitiennes très poussiéreuses,
attira notre attention au passage;
-nous demandâmes à la reine la permission
-d'aborder ce quai désert et d'aller voir là
+nous demandâmes à la reine la permission
+d'aborder ce quai désert et d'aller voir là
dedans les choses bizarres qui se vendaient.</p>
-<p>Petites aiguières étonnamment sveltes, petits
-coffrets ornés de cygnes et de dauphins,
-nous découvrîmes là, en furetant dans cette
-poussière, quantité d'objets singuliers, que
-nous achetions à mesure&mdash;très vite, pour
+<p>Petites aiguières étonnamment sveltes, petits
+coffrets ornés de cygnes et de dauphins,
+nous découvrîmes là, en furetant dans cette
+poussière, quantité d'objets singuliers, que
+nous achetions à mesure&mdash;très vite, pour
ne pas trop faire attendre la souveraine,&mdash;nous
-amusant à les tirer au sort, quand, par
-hasard s'élevait quelque conflit entre nous.
-Et mademoiselle Hélène ***, vraiment enfant
-alors, sans affectation visible, accourait, à
+amusant à les tirer au sort, quand, par
+hasard s'élevait quelque conflit entre nous.
+Et mademoiselle Hélène ***, vraiment enfant
+alors, sans affectation visible, accourait, à
chaque acquisition nouvelle, montrer sa
-trouvaille à la reine, et la déposer dans la
+trouvaille à la reine, et la déposer dans la
gondole, dans les plis de la robe blanche;
-tandis que Sa Majesté, que nous avions,
-contre toute étiquette, laissée seule, souriait
-d'un joli sourire très maternel et très jeune,
-à ce manège de petite fille.</p>
-
-<p>La nuit était presque tombée quand nous
-revînmes à l'hôtel Danieli. Dans la belle pénombre
-d'été, qui gardait comme un reflet
+tandis que Sa Majesté, que nous avions,
+contre toute étiquette, laissée seule, souriait
+d'un joli sourire très maternel et très jeune,
+à ce manège de petite fille.</p>
+
+<p>La nuit était presque tombée quand nous
+revînmes à l'hôtel Danieli. Dans la belle pénombre
+d'été, qui gardait comme un reflet
de l'or du soir, la lune allumait son feu
-pâle, les palais et les gondoles, leurs feux
-rouges, et toutes ces lumières commençaient
-à doucement danser sur l'eau calme et
+pâle, les palais et les gondoles, leurs feux
+rouges, et toutes ces lumières commençaient
+à doucement danser sur l'eau calme et
lourde, que ridaient seulement les avirons
-des gondoliers; sur l'eau où se réfléchissaient,
-en découpures nettes, les palais, les
-dômes, les campaniles, donnant partout une
+des gondoliers; sur l'eau où se réfléchissaient,
+en découpures nettes, les palais, les
+dômes, les campaniles, donnant partout une
autre Venise, fantastique et tremblotante,
-qui apparaissait la tête en bas.</p>
+qui apparaissait la tête en bas.</p>
-<p>Nous devions repartir, aussitôt après le
-dîner, pour une de ces promenades en musique
-qu'on appelle à Venise des sérénades.</p>
+<p>Nous devions repartir, aussitôt après le
+dîner, pour une de ces promenades en musique
+qu'on appelle à Venise des sérénades.</p>
<p>La reine, qui ne mangeait pas, qu'on soutenait
-avec je ne sais quelles préparations
-médicales, voulut rester dans sa gondole,
-étendue; pria seulement qu'on fît pousser
-l'embarcation au large, pour plus de tranquillité,
-et nous assura de son désir d'être
-seule, afin de nous obliger à monter tous
-dîner dans la salle à manger de l'hôtel.</p>
-
-<p>Nous revînmes en hâte. Notre musique,
-pendant ce temps-là, était arrivée: une large
-gondole, éclairée d'une profusion de lanternes,
-et où se tenait un double quatuor
+avec je ne sais quelles préparations
+médicales, voulut rester dans sa gondole,
+étendue; pria seulement qu'on fît pousser
+l'embarcation au large, pour plus de tranquillité,
+et nous assura de son désir d'être
+seule, afin de nous obliger à monter tous
+dîner dans la salle à manger de l'hôtel.</p>
+
+<p>Nous revînmes en hâte. Notre musique,
+pendant ce temps-là, était arrivée: une large
+gondole, éclairée d'une profusion de lanternes,
+et où se tenait un double quatuor
de cordes, un ch&oelig;ur et deux solistes, contralto
-et ténor.</p>
+et ténor.</p>
-<p>La gondole illuminée se mit en marche
-dès que nous fûmes assis dans celle de la
-reine, et nous la suivîmes. Le dais noir
-avait été enlevé, et on pouvait, aux confuses
-clartés, apercevoir la fée blanche étendue
+<p>La gondole illuminée se mit en marche
+dès que nous fûmes assis dans celle de la
+reine, et nous la suivîmes. Le dais noir
+avait été enlevé, et on pouvait, aux confuses
+clartés, apercevoir la fée blanche étendue
sur ses coussins.</p>
-<p>Nous recommençâmes, dans le sillage de
+<p>Nous recommençâmes, dans le sillage de
cette musique, une lente promenade errante
-comme celle du jour, tantôt naviguant par
+comme celle du jour, tantôt naviguant par
les rues larges, au milieu des belles transparences
nocturnes et des rayons lunaires,
-tantôt traversant, en pleine et épaisse obscurité,
+tantôt traversant, en pleine et épaisse obscurité,
quelque vieux quartier lugubre. Et
-une quantité d'autres gondoles, de promeneurs,
+une quantité d'autres gondoles, de promeneurs,
de touristes, de gens quelconques,
-suivaient aussi; à chaque carrefour, à chaque
+suivaient aussi; à chaque carrefour, à chaque
tournant de lagune, s'augmentait notre
-cortège flottant, et tous ces inconnus silencieux,
-qui glissaient derrière nous, écoutaient
-la sérénade.</p>
+cortège flottant, et tous ces inconnus silencieux,
+qui glissaient derrière nous, écoutaient
+la sérénade.</p>
<p>Elle vibrait, facile, langoureuse, la musique
d'Italie; par instants elle montait, en
-<i lang="it" xml:lang="it">crescendo</i> prévus, dans les tranquillités sonores
-de la nuit, et se répercutait entre les
+<i lang="it" xml:lang="it">crescendo</i> prévus, dans les tranquillités sonores
+de la nuit, et se répercutait entre les
murs de marbre des palais; ou bien diminuait
-et semblait mourir peu à peu de sa
-propre langueur. Les voix étaient vibrantes
-et fraîches, conduites avec cette habileté
-qui est innée, dans ce pays, même chez les
+et semblait mourir peu à peu de sa
+propre langueur. Les voix étaient vibrantes
+et fraîches, conduites avec cette habileté
+qui est innée, dans ce pays, même chez les
moindres chanteurs.</p>
<p>La musique des peuples est faite pour
-être entendue dans son lieu d'éclosion, dans
-son cadre naturel de sonorités, de senteurs
-et de ciel. Même cette musique italienne
-qui, d'une façon absolue, est inférieure, peut
-devenir profonde et charmeuse d'âmes,
+être entendue dans son lieu d'éclosion, dans
+son cadre naturel de sonorités, de senteurs
+et de ciel. Même cette musique italienne
+qui, d'une façon absolue, est inférieure, peut
+devenir profonde et charmeuse d'âmes,
ainsi entendue la nuit, ainsi vous arrivant,
-avec des imprévus de distances et d'échos,
+avec des imprévus de distances et d'échos,
d'une gondole qui fuit, qui fuit toujours,
-et que l'on suit, étendu, d'une allure berçante
-et inégale, tantôt de près, tantôt de
+et que l'on suit, étendu, d'une allure berçante
+et inégale, tantôt de près, tantôt de
loin,&mdash;au milieu des splendeurs de Venise
-sous la lune et les étoiles d'été.</p>
+sous la lune et les étoiles d'été.</p>
-<p>&mdash;«Cela fait partie de mon traitement,
+<p>&mdash;«Cela fait partie de mon traitement,
disait en souriant la reine toute blanche.
Je me soigne au grand air et aux chansons.
Vous savez l'influence bienfaisante de la
-musique sur... (et elle désigna du doigt son
-front). Dans l'antiquité, rappelez-vous le roi
-Saül...» Mais son ironie, tempérée par le son
-de sa voix, n'arrivait jamais à être amère.</p>
-
-<p>Nous étions maintenant un long cortège
-de plus de cent gondoles, une foule pressée
-qui frôlait, en passant dans les rues trop
-étroites, les pierres ou les marbres des murs.
-Et, près de nous, dans des barques obstinément
-maintenues à côté de la nôtre, je me
+musique sur... (et elle désigna du doigt son
+front). Dans l'antiquité, rappelez-vous le roi
+Saül...» Mais son ironie, tempérée par le son
+de sa voix, n'arrivait jamais à être amère.</p>
+
+<p>Nous étions maintenant un long cortège
+de plus de cent gondoles, une foule pressée
+qui frôlait, en passant dans les rues trop
+étroites, les pierres ou les marbres des murs.
+Et, près de nous, dans des barques obstinément
+maintenues à côté de la nôtre, je me
souviens de quelques belles jeunes femmes,
-très parées, vénitiennes ou étrangères, en
+très parées, vénitiennes ou étrangères, en
mantille de dentelle, que la lueur des fanaux
-permettait de vaguement voir à demi
-couchées sur des coussins. Du reste, on
-avait reconnu la reine; son nom s'était répété
+permettait de vaguement voir à demi
+couchées sur des coussins. Du reste, on
+avait reconnu la reine; son nom s'était répété
de proche en proche, et la foule, sympathique
-à cette malade charmante, gardait
-une attitude discrète.</p>
+à cette malade charmante, gardait
+une attitude discrète.</p>
-<p>Des gens se mettaient aux fenêtres, pour
-regarder passer au-dessous d'eux la sérénade
+<p>Des gens se mettaient aux fenêtres, pour
+regarder passer au-dessous d'eux la sérénade
aux lanternes, et ils applaudissaient. Violons
-et violoncelles se mêlaient plus mystérieusement
+et violoncelles se mêlaient plus mystérieusement
aux voix humaines, pendant cette
-fuite à travers l'obscurité sonore...</p>
+fuite à travers l'obscurité sonore...</p>
<p>Sous le pont du Rialto, il est de tradition
-que les sérénades s'arrêtent. Là, plus
-étrangement qu'ailleurs entre l'eau stagnante
-et la voûte de pierre, les sons vibrent
-en s'exagérant. Nous y fîmes une station
-très longue. Il y eut un duo triste, accompagné
-de ch&oelig;ur, qui prit peu à peu une allure
+que les sérénades s'arrêtent. Là, plus
+étrangement qu'ailleurs entre l'eau stagnante
+et la voûte de pierre, les sons vibrent
+en s'exagérant. Nous y fîmes une station
+très longue. Il y eut un duo triste, accompagné
+de ch&oelig;ur, qui prit peu à peu une allure
d'incantation, dans ce lieu et dans cette
nuit.</p>
<hr/>
-<p>De retour à l'hôtel Danieli, quand nous
-eûmes pris congé de la reine et baisé sa
-belle main, il était onze heures à peine.</p>
+<p>De retour à l'hôtel Danieli, quand nous
+eûmes pris congé de la reine et baisé sa
+belle main, il était onze heures à peine.</p>
-<p>Par les fenêtres découpées du vieux palais,
+<p>Par les fenêtres découpées du vieux palais,
on voyait la lagune resplendir sous la lueur
-lunaire. Pas un souffle, dans cette nuit d'août
-tiède et pleine d'éblouissements. Là-bas, en
-face, au delà des nappes réfléchissantes, il
+lunaire. Pas un souffle, dans cette nuit d'août
+tiède et pleine d'éblouissements. Là-bas, en
+face, au delà des nappes réfléchissantes, il
y avait deux Saint-Georges-Majeur, l'un
d'un gris lumineux qui montait dans l'air,
-l'autre plus noir, et renversé, qui descendait
-profondément. En haut, à la grande voûte
-bleuâtre, et en bas, dans les abîmes imaginaires,
-scintillaient des étoiles symétriques
-et pareilles. Et les silencieuses gondoles, dédoublées
+l'autre plus noir, et renversé, qui descendait
+profondément. En haut, à la grande voûte
+bleuâtre, et en bas, dans les abîmes imaginaires,
+scintillaient des étoiles symétriques
+et pareilles. Et les silencieuses gondoles, dédoublées
aussi par leur milieu, ayant deux
-arrières et deux proues, semblables à des
-découpures noires qui viennent d'être dépliées,
+arrières et deux proues, semblables à des
+découpures noires qui viennent d'être dépliées,
passaient, avec leurs fanaux rouges, entre
les deux ciels, ayant l'air de se promener
-dans le vide, en traînant des plis moirés à
+dans le vide, en traînant des plis moirés à
leur suite, comme de longues queues.</p>
-<p>Alors, pour la première fois depuis mon
-arrivée, je pris conscience d'être, non plus
-en une Venise de rêve, comme celle aperçue
-entre les rideaux du dais où s'abritait
-la reine, mais dans la Venise réelle, qui vaut
+<p>Alors, pour la première fois depuis mon
+arrivée, je pris conscience d'être, non plus
+en une Venise de rêve, comme celle aperçue
+entre les rideaux du dais où s'abritait
+la reine, mais dans la Venise réelle, qui vaut
par elle seule qu'on vienne et qu'on admire.
Et, pour ne pas perdre une nuit si belle, je
-redescendis sur le quai, louer la première
+redescendis sur le quai, louer la première
gondole venue, prendre ensuite le large,
vers Saint-Georges, vers l'autre rive.</p>
@@ -1979,532 +1941,532 @@ vers Saint-Georges, vers l'autre rive.</p>
<p>Nous avancions lentement, n'ayant pas de
-but, éblouis par toute cette lueur de lune,
-que reflétait l'eau miroitante. Et peu à peu,
-à mesure que nous nous éloignions du bord,
+but, éblouis par toute cette lueur de lune,
+que reflétait l'eau miroitante. Et peu à peu,
+à mesure que nous nous éloignions du bord,
la ligne des palais se dessinait mieux,
-s'étendait, se déployait, exquise, de contours
-spéciaux et rares.</p>
+s'étendait, se déployait, exquise, de contours
+spéciaux et rares.</p>
-<p>Ainsi enveloppée de nuit et de rayons de
-lune, Venise, la classique Venise, restée pareille
-à elle-même dans ses grands traits,
+<p>Ainsi enveloppée de nuit et de rayons de
+lune, Venise, la classique Venise, restée pareille
+à elle-même dans ses grands traits,
redevenait la ville unique et incomparable,
-apparaissait merveilleuse comme aux siècles
-passés.</p>
+apparaissait merveilleuse comme aux siècles
+passés.</p>
<h3>V</h3>
-<p class="right">Samedi 15 août 1891.</p>
+<p class="right">Samedi 15 août 1891.</p>
<p>Splendeur de ciel et de soleil. Les cloches
-de Venise sonnant à toute volée pour l'Assomption
+de Venise sonnant à toute volée pour l'Assomption
de la Vierge.</p>
-<p>La reine, ce matin, plus triste, plus abîmée,
+<p>La reine, ce matin, plus triste, plus abîmée,
plus vaincue...</p>
-<p>D'abord, c'était fini du mieux trompeur
+<p>D'abord, c'était fini du mieux trompeur
d'hier; elle n'avait plus la force de redresser
-sa belle taille, et, pour passer d'un salon à
+sa belle taille, et, pour passer d'un salon à
un autre, il lui fallait les deux sinistres
porteurs.</p>
-<p>Une «exécution», qui venait d'avoir
-lieu, lui avait fait mal. Une inquiétante
-femme de chambre, au visage traître, que
-les demoiselles d'honneur avaient surnommée
+<p>Une «exécution», qui venait d'avoir
+lieu, lui avait fait mal. Une inquiétante
+femme de chambre, au visage traître, que
+les demoiselles d'honneur avaient surnommée
depuis longtemps Marino Falieri, venait
-d'être renvoyée en Allemagne, convaincue
-d'avoir soustrait et recopié, au profit
-d'on ne sait quels mystérieux ennemis, des
+d'être renvoyée en Allemagne, convaincue
+d'avoir soustrait et recopié, au profit
+d'on ne sait quels mystérieux ennemis, des
lettres de la reine et des feuillets de son
journal intime... Oh! pour qui a connu cette
-reine idéale, il est d'avance certain que ces
+reine idéale, il est d'avance certain que ces
pages ne pouvaient rien contenir qui, lu
-devant le monde entier, fût capable d'éveiller
+devant le monde entier, fût capable d'éveiller
un doute sur sa droiture, ni sur sa haute
-pureté; mais, çà et là, des choses politiques
-dangereuses, des révélations inutiles et,
-pour les uns ou les autres, des vérités
-cruelles. Ce qui surtout épouvantait la reine,
-c'était de se sentir plus que jamais entourée
+pureté; mais, çà et là, des choses politiques
+dangereuses, des révélations inutiles et,
+pour les uns ou les autres, des vérités
+cruelles. Ce qui surtout épouvantait la reine,
+c'était de se sentir plus que jamais entourée
d'ennemis anonymes, qui se tenaient tout
-près, dans une zone d'ombre, et pour lesquels
-tous les moyens étaient bons, même
-d'aussi lâches que celui-là.</p>
+près, dans une zone d'ombre, et pour lesquels
+tous les moyens étaient bons, même
+d'aussi lâches que celui-là.</p>
<p>Et puis, d'Allemagne, un courrier encore
venait de passer, sans apporter de lettre du
-prince royal. Un jour de plus, et sa réponse
+prince royal. Un jour de plus, et sa réponse
si attendue n'arrivait pas! La reine qui,
-dans sa loyauté un peu intolérante, se révoltait,
-lui avait écrit depuis bien des jours,
+dans sa loyauté un peu intolérante, se révoltait,
+lui avait écrit depuis bien des jours,
l'adjurant de dire si, oui ou non, il retirait
-sa parole de fiancé, et, dans ce premier cas,
-de rendre à mademoiselle Hélène *** ses
-lettres, et la bague si solennellement acceptée.
+sa parole de fiancé, et, dans ce premier cas,
+de rendre à mademoiselle Hélène *** ses
+lettres, et la bague si solennellement acceptée.
Le mariage, de fait, semblait rompu, mais
le prince n'avait rien dit; les jours, les semaines
-passaient, et il ne répondait point.</p>
+passaient, et il ne répondait point.</p>
-<p>A première vue, on est tenté de le trouver
+<p>A première vue, on est tenté de le trouver
coupable. Et cependant, avant de le
-juger d'après la loi commune, il faut songer
-à la raison d'État; il faut se dire aussi qu'il
-était très jeune, qu'il souffrait peut-être,
+juger d'après la loi commune, il faut songer
+à la raison d'État; il faut se dire aussi qu'il
+était très jeune, qu'il souffrait peut-être,
qu'on ignore absolument les luttes qui pouvaient
se livrer en lui et les pressions qu'il
pouvait subir.</p>
-<p>De même qu'il faut, avant de jeter un
-blâme sur l'ambition de mademoiselle Hélène ***,
+<p>De même qu'il faut, avant de jeter un
+blâme sur l'ambition de mademoiselle Hélène ***,
se demander quelle jeune fille au
-monde, ainsi aimée par un prince charmant,
-héritier d'un trône, ne mettrait pas
-tout en &oelig;uvre pour mener à bonne fin
+monde, ainsi aimée par un prince charmant,
+héritier d'un trône, ne mettrait pas
+tout en &oelig;uvre pour mener à bonne fin
un tel mariage.</p>
<hr/>
<p>A l'ardent soleil de onze heures, la reine
-ayant demandé d'être reportée dans sa
-chambre et laissée seule un long moment
-pour essayer du sommeil, nous sortîmes à
+ayant demandé d'être reportée dans sa
+chambre et laissée seule un long moment
+pour essayer du sommeil, nous sortîmes à
pied dans Venise, prenant par les quais et
les arcades du palais des Doges, puis par
-les grandes places pavées, par tous les passages
-où il est possible, ici, de marcher
+les grandes places pavées, par tous les passages
+où il est possible, ici, de marcher
comme en une ville ordinaire,&mdash;les deux
-demoiselles d'honneur de la reine, son secrétaire
-et moi,&mdash;nous hâtant pour faire des
+demoiselles d'honneur de la reine, son secrétaire
+et moi,&mdash;nous hâtant pour faire des
courses, des acquisitions d'objets, et revenir
-avant le réveil de Sa Majesté, sans avoir
-perdu un moment de sa précieuse présence.
-Pour nous, c'était une de ces heures de détente
-et de réaction gaie, presque d'enfantillage,
+avant le réveil de Sa Majesté, sans avoir
+perdu un moment de sa précieuse présence.
+Pour nous, c'était une de ces heures de détente
+et de réaction gaie, presque d'enfantillage,
comme de temps en temps il en
passe, aux jours les plus inquiets de la vie:
-sorte d'école buissonnière que nous courions
-là, dans une ville, du reste, où nos
-figures étaient suffisamment inconnues, et
-notre innocente liberté tout à fait complète.
+sorte d'école buissonnière que nous courions
+là, dans une ville, du reste, où nos
+figures étaient suffisamment inconnues, et
+notre innocente liberté tout à fait complète.
Tous les marchands de la place Saint-Marc
-avaient déployé leurs tentes blanches; un
-soleil d'Afrique éclairait notre promenade
-empressée, dardait sur les innombrables
-étalages de verreries, sur les boutiques des
-bijoutiers toutes rouges de corail, étincelait
-partout sur la cathédrale et les palais, chauffait,
-brûlait cet amas de mosaïques et de
+avaient déployé leurs tentes blanches; un
+soleil d'Afrique éclairait notre promenade
+empressée, dardait sur les innombrables
+étalages de verreries, sur les boutiques des
+bijoutiers toutes rouges de corail, étincelait
+partout sur la cathédrale et les palais, chauffait,
+brûlait cet amas de mosaïques et de
statues qui est Venise.</p>
<p>Quelques passants toutefois se retournaient,
-ayant à peu près reconnu mademoiselle
-Hélène ***, l'héroïne romanesque
-du jour. Et elle, l'âme endormie, ce
-matin-là, ou plus soigneusement dissimulée
+ayant à peu près reconnu mademoiselle
+Hélène ***, l'héroïne romanesque
+du jour. Et elle, l'âme endormie, ce
+matin-là, ou plus soigneusement dissimulée
paraissait s'amuser de tout en chemin
comme une petite fille. Il nous arriva
-même, au souvenir de la nouvelle annoncée
+même, au souvenir de la nouvelle annoncée
par les journaux d'hier, d'imaginer un suicide
-à quatre, avec d'horribles détails, là,
-au milieu de cette place Saint-Marc,&mdash;dénouement
-dont la presse à coup sûr eût été
+à quatre, avec d'horribles détails, là,
+au milieu de cette place Saint-Marc,&mdash;dénouement
+dont la presse à coup sûr eût été
ahurie.</p>
<hr/>
-<p>Un peu reposée, la reine, au réveil, reçut
-une lettre du roi annonçant que bientôt
+<p>Un peu reposée, la reine, au réveil, reçut
+une lettre du roi annonçant que bientôt
allaient finir les travaux politiques qui le
retenaient en Orient, et qu'il pourrait venir
-dans peu de jours à Venise. Elle semblait
-réconfortée un peu par cette idée de le
+dans peu de jours à Venise. Elle semblait
+réconfortée un peu par cette idée de le
revoir.</p>
-<p>Au dîner de midi, elle exigea de nous,
-comme d'enfants qui reviennent de la récréation,
-le détail de nos courses, achats,
-étouffements de soleil et même projets de
-suicide, écoutant tout avec un sourire indulgent,
-presque amusé. Et dans ses yeux repassaient
+<p>Au dîner de midi, elle exigea de nous,
+comme d'enfants qui reviennent de la récréation,
+le détail de nos courses, achats,
+étouffements de soleil et même projets de
+suicide, écoutant tout avec un sourire indulgent,
+presque amusé. Et dans ses yeux repassaient
encore, par instants, des expressions
rieuses d'autrefois.</p>
-<p>Aux temps plus heureux, c'était un des
+<p>Aux temps plus heureux, c'était un des
indices et un des charmes de sa nature
-profonde, ces furtifs abandons de gaieté et
-même de fou rire, à propos toujours des
-plus incohérentes, insaisissables et enfantines
+profonde, ces furtifs abandons de gaieté et
+même de fou rire, à propos toujours des
+plus incohérentes, insaisissables et enfantines
petites choses. Du reste, les natures
impassiblement correctes, auxquelles ce genre
de rire et d'enfantillage est inconnu, sont
-presque toujours sèches et bornées, ou tout
-au moins banales et de très ordinaire envergure.</p>
+presque toujours sèches et bornées, ou tout
+au moins banales et de très ordinaire envergure.</p>
<hr/>
-<p>Puis, nous repartîmes pour la quotidienne
+<p>Puis, nous repartîmes pour la quotidienne
promenade en gondole. La reine, sur ma
-prière, avait bien voulu emporter le manuscrit
-du <cite>Livre de l'âme</cite> pour nous en lire des
+prière, avait bien voulu emporter le manuscrit
+du <cite>Livre de l'âme</cite> pour nous en lire des
passages pendant la route.</p>
-<p>&mdash;«Plus tard, disait-elle; ce soir, quand
-nous serons dans un endroit écarté, un peu
-loin et au large. Je suis si fatiguée...» Et son
-sourire, maintenant très résigné, très doucement
-triste, semblait demander grâce,
-pour tout, même pour les choses de l'esprit
+<p>&mdash;«Plus tard, disait-elle; ce soir, quand
+nous serons dans un endroit écarté, un peu
+loin et au large. Je suis si fatiguée...» Et son
+sourire, maintenant très résigné, très doucement
+triste, semblait demander grâce,
+pour tout, même pour les choses de l'esprit
qui autrefois la charmaient.</p>
<p>D'abord nous ne parlions pas, respectant
cet accablement de la reine.</p>
-<p>Mais peu à peu, sous l'effort de sa volonté,
+<p>Mais peu à peu, sous l'effort de sa volonté,
la vie reparut dans ses yeux et dans sa
voix,&mdash;tandis que nous glissions toujours,
-de la même allure cadencée, dans de vieux
-quartiers si tristes, aux fenêtres bardées de
-fer. Sa conversation, intermittente au début,
-faite de courtes phrases épuisées, s'anima
-par degrés, reprit son intensité habituelle
-et nous en vînmes, par je ne sais quel enchaînement
-léger, à causer des religions
-indoues, du Bouddhisme et de son Nirvanâ.</p>
+de la même allure cadencée, dans de vieux
+quartiers si tristes, aux fenêtres bardées de
+fer. Sa conversation, intermittente au début,
+faite de courtes phrases épuisées, s'anima
+par degrés, reprit son intensité habituelle
+et nous en vînmes, par je ne sais quel enchaînement
+léger, à causer des religions
+indoues, du Bouddhisme et de son Nirvanâ.</p>
<p>Alors une discussion s'engagea, entre Sa
-Majesté et moi, sur des questions de survivance
-d'âme et d'éternel revoir. Oh! la
-réalité de ces choses, hélas, nous ne la discutions
+Majesté et moi, sur des questions de survivance
+d'âme et d'éternel revoir. Oh! la
+réalité de ces choses, hélas, nous ne la discutions
pas!... mais seulement les formes
plus ou moins consolantes sous lesquelles
-les livres, qui se disent révélés, les ont présentées
+les livres, qui se disent révélés, les ont présentées
aux hommes. Et je soutenais, par
attachement de c&oelig;ur, par douce tradition
-d'enfance, l'ineffable leurre chrétien, convaincu,
+d'enfance, l'ineffable leurre chrétien, convaincu,
alors comme maintenant, comme
toujours, que jamais plus radieux mirage ne
viendra enchanter les heures de souffrance
et de mort. Et je ne sais quel malentendu
-s'éleva, quand pourtant nous étions au fond,
-du même avis. La petite cour intime, là
-dans la gondole, surenchérissant sur les paroles
+s'éleva, quand pourtant nous étions au fond,
+du même avis. La petite cour intime, là
+dans la gondole, surenchérissant sur les paroles
de la reine, avait l'air d'insinuer que,
-dans ce <cite>Livre de l'âme</cite> qui me serait lu tout
-à l'heure, des choses étaient contenues qui
+dans ce <cite>Livre de l'âme</cite> qui me serait lu tout
+à l'heure, des choses étaient contenues qui
surpassaient en consolation le christianisme.
La reine, l'esprit distrait sans doute, les
laissait soutenir leur proposition audacieuse
-et parler presque dédaigneusement de cette
-foi qui, pendant des siècles, a donné aux
-mourants la paix souriante: eux, les initiés,
-les instruits par ce <cite>Livre de l'âme</cite>,
+et parler presque dédaigneusement de cette
+foi qui, pendant des siècles, a donné aux
+mourants la paix souriante: eux, les initiés,
+les instruits par ce <cite>Livre de l'âme</cite>,
avaient autre chose de plus apaisant et de
-supérieur, qui leur faisait prendre en pitié
-l'Évangile. Cela me semblait d'une puérile
-vanité, comme un blasphème d'enfant; la
-reine, tout à coup, m'apparaissait amoindrie
+supérieur, qui leur faisait prendre en pitié
+l'Évangile. Cela me semblait d'une puérile
+vanité, comme un blasphème d'enfant; la
+reine, tout à coup, m'apparaissait amoindrie
par l'orgueil de son livre, et cette
-déception inattendue sur elle m'était péniblement
-triste... Alors, je me mis à défendre
+déception inattendue sur elle m'était péniblement
+triste... Alors, je me mis à défendre
le christianisme avec une violence
-subite, comme si on m'eût outragé moi-même.</p>
+subite, comme si on m'eût outragé moi-même.</p>
-<p>Un silence retomba, embarrassé, désenchanté.
-La gondole glissait toujours, à travers
+<p>Un silence retomba, embarrassé, désenchanté.
+La gondole glissait toujours, à travers
les quartiers vieux de Venise, sur une
eau stagnante entre des ruines. Comme hier,
-c'était l'heure du bain; des petites filles, de
+c'était l'heure du bain; des petites filles, de
temps en temps, sortaient des maisons,
-s'amusaient à nous suivre à la nage, et, tout
-près de nous, on voyait émerger de l'eau
-leurs têtes rieuses, comme des petites sirènes.</p>
+s'amusaient à nous suivre à la nage, et, tout
+près de nous, on voyait émerger de l'eau
+leurs têtes rieuses, comme des petites sirènes.</p>
<h3>VI</h3>
-<p>Maintenant nous étions loin, sur une vaste
-lagune, isolés de tout. Venise s'était beaucoup
-abaissée, là-bas, sur son tranquille
-miroir. Les dômes et les campaniles avaient,
-dans cet éloignement, repris leurs proportions
-vraies; ils surgissaient très grands, au-dessus
+<p>Maintenant nous étions loin, sur une vaste
+lagune, isolés de tout. Venise s'était beaucoup
+abaissée, là-bas, sur son tranquille
+miroir. Les dômes et les campaniles avaient,
+dans cet éloignement, repris leurs proportions
+vraies; ils surgissaient très grands, au-dessus
des maisons en groupe confus.</p>
-<p>Les demoiselles d'honneur déclarèrent que
-le lieu était choisi pour s'arrêter et pour
-ouvrir ce <cite>Livre de l'âme</cite>, qu'on avait apporté
+<p>Les demoiselles d'honneur déclarèrent que
+le lieu était choisi pour s'arrêter et pour
+ouvrir ce <cite>Livre de l'âme</cite>, qu'on avait apporté
aussi religieusement que les Tables de la Loi,
-mais dont je redoutais la lecture à présent
+mais dont je redoutais la lecture à présent
comme d'une chose vaniteuse et folle.</p>
<p>Cependant la reine qui, seule de nous,
-avait gardé son sourire avec sa sérénité de
-grande dame, répondit que c'était trop tôt
+avait gardé son sourire avec sa sérénité de
+grande dame, répondit que c'était trop tôt
et que d'abord il fallait faire bourgeoisement
-notre goûter, comme de braves gens
+notre goûter, comme de braves gens
en partie de plaisir. Sur un signe de sa
main, les deux gondoles qui nous suivaient,
-portant le reste de la petite cour, accostèrent,
-l'une à droite, l'autre à gauche, la
-gondole royale, et Sa Majesté, ouvrant elle-même
-un panier où ce goûter était contenu,
-commença à nous distribuer nos parts,
-s'amusant à nous traiter en tout petits.
+portant le reste de la petite cour, accostèrent,
+l'une à droite, l'autre à gauche, la
+gondole royale, et Sa Majesté, ouvrant elle-même
+un panier où ce goûter était contenu,
+commença à nous distribuer nos parts,
+s'amusant à nous traiter en tout petits.
Ensuite vint le tour des gondoliers, qu'elle
-servit elle-même, de ses belles mains presque
-diaphanes. C'étaient des pains, des gâteaux,
+servit elle-même, de ses belles mains presque
+diaphanes. C'étaient des pains, des gâteaux,
et de ces beaux fruits d'Italie, raisins et
-pêches, tout dorés de soleil.</p>
+pêches, tout dorés de soleil.</p>
<p>Ici je me rappelle un incident, infime,
-mais qui suffirait à lui seul pour donner,
-sur le caractère de la reine, une indication
+mais qui suffirait à lui seul pour donner,
+sur le caractère de la reine, une indication
absolue. Elle avait, sur ses genoux, sur sa
-robe blanche, jeté un petit manteau à plusieurs
-collets superposés, en drap gris
-presque blanc. Une pêche trop mûre tomba
-dessus, s'écrasant un peu: «Oh! dit-elle,
-moitié sérieuse, voyez quel malheur m'est
-arrivé! Justement, je l'aimais tant, ce petit
-manteau!» Quand je le lui rendis, après
-l'avoir secoué au-dessus de la mer, je lui fis
-remarquer que la tache laissée par cette
-pêche ne serait presque rien, et que d'ailleurs
+robe blanche, jeté un petit manteau à plusieurs
+collets superposés, en drap gris
+presque blanc. Une pêche trop mûre tomba
+dessus, s'écrasant un peu: «Oh! dit-elle,
+moitié sérieuse, voyez quel malheur m'est
+arrivé! Justement, je l'aimais tant, ce petit
+manteau!» Quand je le lui rendis, après
+l'avoir secoué au-dessus de la mer, je lui fis
+remarquer que la tache laissée par cette
+pêche ne serait presque rien, et que d'ailleurs
on ne la verrait pas du tout, puisqu'elle
-se trouvait précisément à l'envers
+se trouvait précisément à l'envers
d'un des collets:</p>
-<p>&mdash;«Oh! qu'on ne la voie pas, cela m'est
-égal. Mais moi, <em>je saurai qu'elle y est</em>; alors,
-c'est fini, vous comprenez bien...»</p>
+<p>&mdash;«Oh! qu'on ne la voie pas, cela m'est
+égal. Mais moi, <em>je saurai qu'elle y est</em>; alors,
+c'est fini, vous comprenez bien...»</p>
-<p>Toute sa loyauté est dans cette réponse,
-et aussi toute sa pureté d'hermine.</p>
+<p>Toute sa loyauté est dans cette réponse,
+et aussi toute sa pureté d'hermine.</p>
<hr/>
-<p>Le soleil d'été flambait rouge et très bas
-quand la reine commença la lecture promise
-du <cite>livre de l'âme</cite>. Sur Venise éloignée, des
-teintes de cuivre et d'or se répandaient déjà.
+<p>Le soleil d'été flambait rouge et très bas
+quand la reine commença la lecture promise
+du <cite>livre de l'âme</cite>. Sur Venise éloignée, des
+teintes de cuivre et d'or se répandaient déjà.
Nos trois gondoles, au repos, se tenaient
-réunies sur la lagune large où aucune
+réunies sur la lagune large où aucune
autre barque ne passait.</p>
<p>Avant de commencer, la reine me jeta un
-regard de reproche, à la fois très bon, un
-peu malicieux, et parfaitement sûr de lui-même.</p>
+regard de reproche, à la fois très bon, un
+peu malicieux, et parfaitement sûr de lui-même.</p>
<p>Puis sa voix, incomparablement charmeuse,
-se mit à vibrer lentement. Elle lisait,
-comme toujours, d'une façon à part, qui
-berçait et apaisait comme une sereine
-musique d'église. Volontiers, on se serait
-laissé aller à n'écouter que la voix; on y
-eût trouvé plaisir, même si le livre eût été
-décevant à comprendre. Mais j'avais l'esprit
+se mit à vibrer lentement. Elle lisait,
+comme toujours, d'une façon à part, qui
+berçait et apaisait comme une sereine
+musique d'église. Volontiers, on se serait
+laissé aller à n'écouter que la voix; on y
+eût trouvé plaisir, même si le livre eût été
+décevant à comprendre. Mais j'avais l'esprit
tendu un peu anxieusement au sens des
moindres paroles...</p>
<hr class="dots"/>
-<p>Oh! qu'il était beau, ce livre, et différent
-de ce que j'avais redouté qu'il fût. Non,
+<p>Oh! qu'il était beau, ce livre, et différent
+de ce que j'avais redouté qu'il fût. Non,
rien de dogmatique, ni de subversif, ni de
-présomptueux. L'âme humaine, pénétrée,
-fouillée d'une façon nouvelle et inconnue;
-mais, partout, une grande humilité dans la
+présomptueux. L'âme humaine, pénétrée,
+fouillée d'une façon nouvelle et inconnue;
+mais, partout, une grande humilité dans la
souffrance. De courts chapitres, dont chacun
-développait une pensée rare et profonde,
-avec une poésie grandement simple comme
-celle de la Bible; de temps à autre, des
-choses d'abîme, chantées en une sorte de
+développait une pensée rare et profonde,
+avec une poésie grandement simple comme
+celle de la Bible; de temps à autre, des
+choses d'abîme, chantées en une sorte de
langue d'Apocalypse. Toute la consolation,
-qui s'exhalait de cette plainte infinie, était
-dans la résignation douce qu'on y sentait
-mêlée, et aussi dans la pitié pour les plus
-humbles frères. Il était, ce livre, une forme
-nouvelle et suprême de prière, l'appel angoissé
-de toute une humanité vers un Dieu; mais
-il n'avait l'orgueil de rien détruire, ni de rien
+qui s'exhalait de cette plainte infinie, était
+dans la résignation douce qu'on y sentait
+mêlée, et aussi dans la pitié pour les plus
+humbles frères. Il était, ce livre, une forme
+nouvelle et suprême de prière, l'appel angoissé
+de toute une humanité vers un Dieu; mais
+il n'avait l'orgueil de rien détruire, ni de rien
constituer, de rien promettre.</p>
<p>Et songer que ce livre, presque constamment
-génial, où elle avait mis le plus vivant
-de sa grande âme, est sans doute perdu
-aujourd'hui, déchiré, brûlé; que les hommes
+génial, où elle avait mis le plus vivant
+de sa grande âme, est sans doute perdu
+aujourd'hui, déchiré, brûlé; que les hommes
ne le liront jamais!...</p>
-<p>De temps à autre, la reine s'arrêtait. «Oh!
-je suis si fatiguée, disait-elle, si fatiguée...»
+<p>De temps à autre, la reine s'arrêtait. «Oh!
+je suis si fatiguée, disait-elle, si fatiguée...»
et sa voix, un moment, semblait mourir.
-Oui, fatiguée, épuisée de souffrir par les
-autres: cela se voyait plus que jamais, à sa
+Oui, fatiguée, épuisée de souffrir par les
+autres: cela se voyait plus que jamais, à sa
figure incolore, blanche comme ses cheveux
et comme sa robe.</p>
<p>Ensuite, la musique de la voix reprenait
-encore, dans une envolée nouvelle, chantant
-les choses mystérieuses de l'âme... Et je me
-souviens de ma surprise quand, à un
-moment, mes yeux tombèrent sur les gondoliers:
-immobiles, penchés du côté de la
+encore, dans une envolée nouvelle, chantant
+les choses mystérieuses de l'âme... Et je me
+souviens de ma surprise quand, à un
+moment, mes yeux tombèrent sur les gondoliers:
+immobiles, penchés du côté de la
reine,&mdash;ne pouvant saisir que le charme
-du son et du rythme,&mdash;ils écoutaient tout
-de même, captivés, ayant l'impression de
-quelque chose de religieux et de supérieur.</p>
+du son et du rythme,&mdash;ils écoutaient tout
+de même, captivés, ayant l'impression de
+quelque chose de religieux et de supérieur.</p>
-<p>La lumière baissait toujours. Le large
-soleil rouge venait de s'abîmer derrière un
-coin de Venise. C'était le crépuscule.</p>
+<p>La lumière baissait toujours. Le large
+soleil rouge venait de s'abîmer derrière un
+coin de Venise. C'était le crépuscule.</p>
<p>Dans une mince pirogue, deux bizarres
-petites femmes s'étaient approchées de nous,
-frêles et laides, de je ne sais quel monde,
-de je ne sais quel âge, maniant la pagaye
+petites femmes s'étaient approchées de nous,
+frêles et laides, de je ne sais quel monde,
+de je ne sais quel âge, maniant la pagaye
dans cette pirogue comme des sauvagesses
-et vêtues de costumes de bain anglais.
-Arrivées tout près, elles se jetaient à l'eau,
-venaient à la nage jusqu'à toucher nos
-gondoles, pour écouter un instant la voix de
-la reine, d'un air étrange et mauvais, puis
+et vêtues de costumes de bain anglais.
+Arrivées tout près, elles se jetaient à l'eau,
+venaient à la nage jusqu'à toucher nos
+gondoles, pour écouter un instant la voix de
+la reine, d'un air étrange et mauvais, puis
plongeaient, reparaissaient ailleurs et revenaient
encore.</p>
-<p>&mdash;«Je n'y vois plus», dit la reine. Alors
-les gondoliers enlevèrent le dais, et la fée
-blanche apparut mieux, à la lumière finissante.
-Sa voix aussi s'éteignait. Au fond,
-sur le ciel jaune pâle, Venise se découpait
-maintenant en noir. Dans ce crépuscule, les
-deux petites créatures, qui plongeaient et
+<p>&mdash;«Je n'y vois plus», dit la reine. Alors
+les gondoliers enlevèrent le dais, et la fée
+blanche apparut mieux, à la lumière finissante.
+Sa voix aussi s'éteignait. Au fond,
+sur le ciel jaune pâle, Venise se découpait
+maintenant en noir. Dans ce crépuscule, les
+deux petites créatures, qui plongeaient et
replongeaient sans bruit, faisaient l'effet de
mauvais Esprits moqueurs du soir, tenus
-quand même là, sous le charme de la voix
-délicieuse.</p>
+quand même là, sous le charme de la voix
+délicieuse.</p>
-<p>Nous disions: «C'est assez. Votre Majesté
-est épuisée, nous la supplions de ne plus
-lire...» Enfin le manuscrit tomba des mains
+<p>Nous disions: «C'est assez. Votre Majesté
+est épuisée, nous la supplions de ne plus
+lire...» Enfin le manuscrit tomba des mains
de la reine. Il faisait nuit.</p>
<hr/>
-<p>De retour à l'hôtel, la reine, réellement à
-bout de forces, se fit porter aussitôt sur son
-lit, et je fus privé de cette dernière soirée que
-j'espérais passer près d'elle. Je quittais Venise
+<p>De retour à l'hôtel, la reine, réellement à
+bout de forces, se fit porter aussitôt sur son
+lit, et je fus privé de cette dernière soirée que
+j'espérais passer près d'elle. Je quittais Venise
le lendemain matin, et elle m'avait promis de
me recevoir un instant dans sa chambre
-avant le départ. Quand je me penchai pour
-lui baiser la main, au moment où les deux
+avant le départ. Quand je me penchai pour
+lui baiser la main, au moment où les deux
porteurs l'enlevaient dans son fauteuil, je
ne me figurais pas que je la voyais pour la
-dernière fois.</p>
+dernière fois.</p>
-<p>Retiré dans ma chambre, je reçus un
-moment après, d'un domestique fidèle à Sa
-Majesté, une de ces enveloppes grises timbrées
+<p>Retiré dans ma chambre, je reçus un
+moment après, d'un domestique fidèle à Sa
+Majesté, une de ces enveloppes grises timbrées
de son chiffre et de sa couronne. J'en
-retirai une feuille arrachée à quelqu'un de
+retirai une feuille arrachée à quelqu'un de
ces blocs dont elle se servait toujours, et sur
-laquelle était écrit au crayon, de sa grande
-écriture élégante et nette:</p>
+laquelle était écrit au crayon, de sa grande
+écriture élégante et nette:</p>
-<p><i>A présent vous ne pensez plus, n'est-ce pas,
-que mon livre veuille être plus consolant que
-le christianisme. Non, il ne veut être que vrai.</i></p>
+<p><i>A présent vous ne pensez plus, n'est-ce pas,
+que mon livre veuille être plus consolant que
+le christianisme. Non, il ne veut être que vrai.</i></p>
<p><i>D'ailleurs, si peu de gens arrivent au christianisme
-réel! J'ai vu tant de mensonges sous
+réel! J'ai vu tant de mensonges sous
cet admirable manteau! Laissez-nous passer par
-les phases de développement intellectuel que nous
-sommes probablement prédestinés à traverser.
-Ne craignez rien. Nous sommes trop honnêtes
+les phases de développement intellectuel que nous
+sommes probablement prédestinés à traverser.
+Ne craignez rien. Nous sommes trop honnêtes
pour sombrer.</i></p>
<p class="sign"><small>CARMEN SYLVA</small>.</p>
-<p>Je restai longtemps à ma fenêtre, accoudé
+<p>Je restai longtemps à ma fenêtre, accoudé
au balcon de marbre gothique, regardant la
-féerie du clair de lune d'été, à mes pieds,
-sur Venise. Je songeais à la destinée sombre
-de cette femme, admirable et vénérée. Je
+féerie du clair de lune d'été, à mes pieds,
+sur Venise. Je songeais à la destinée sombre
+de cette femme, admirable et vénérée. Je
revoyais en souvenir, dans le grand palais
de Bucarest, les mauvais yeux de toutes ses
-<em>filles</em>, le jour de sa fête, de ses <em>filles</em> qui lui
+<em>filles</em>, le jour de sa fête, de ses <em>filles</em> qui lui
doivent tout et qui lui en veulent de ce
qu'elle n'ait pas fait plus encore.</p>
<p>J'ignore quelles erreurs politiques a pu
commettre cette reine, pour avoir encouru
-une telle défaveur, dans ce pays auquel elle
-avait donné sa bonté, son c&oelig;ur, sa vie.
+une telle défaveur, dans ce pays auquel elle
+avait donné sa bonté, son c&oelig;ur, sa vie.
D'ailleurs, il ne m'appartiendrait pas de les
juger.</p>
<p>Il est une seule faute que je vois bien:
avoir voulu ce mariage, avoir cru qu'une
-jeune fille, égale de tant d'autres qui enviaient
+jeune fille, égale de tant d'autres qui enviaient
sa faveur, pourrait dans sa propre patrie
devenir reine! Et cette faute a probablement
-été la plus dangereuse de toutes; c'est
-celle que n'ont pas pardonnée et ne pardonneront
-jamais toutes ces petites poupées
+été la plus dangereuse de toutes; c'est
+celle que n'ont pas pardonnée et ne pardonneront
+jamais toutes ces petites poupées
charmantes qui, il y a un an, dansaient la
-Hora, en longue chaîne pailletée et dorée,
-autour de leur souveraine. C'est là l'origine
-des haines déchaînées, de ces haines féminines
+Hora, en longue chaîne pailletée et dorée,
+autour de leur souveraine. C'est là l'origine
+des haines déchaînées, de ces haines féminines
qui ne reculent devant rien et qui
-savent peu à peu entraîner toutes les autres.</p>
+savent peu à peu entraîner toutes les autres.</p>
-<p>Et je sentais une immense pitié attendrie
-pour cette reine, un désespoir de mon
-impuissance à la défendre, à seulement la
+<p>Et je sentais une immense pitié attendrie
+pour cette reine, un désespoir de mon
+impuissance à la défendre, à seulement la
venger un peu.</p>
<h3>VII</h3>
-<p class="right">Dimanche 16 août.</p>
-<p>Une demi-heure avant mon départ, je
-descends, pour ma visite d'adieu matinal à
+<p class="right">Dimanche 16 août.</p>
+<p>Une demi-heure avant mon départ, je
+descends, pour ma visite d'adieu matinal à
la reine.</p>
<p>Mais, en bas, dans le grand salon, je
trouve les demoiselles d'honneur qui m'attendent.
La reine, disent-elles, est plus
malade, beaucoup plus malade. Toutes deux
-ont passé la nuit à son chevet. Elle ne peut
+ont passé la nuit à son chevet. Elle ne peut
me recevoir.</p>
-<p>Alors, je me mets à lui écrire, tout ce que
+<p>Alors, je me mets à lui écrire, tout ce que
je lui aurais dit dans cette causerie de grand
adieu. Puis, je confie ma lettre aux deux jeunes
-filles, et une gondole m'emmène à la gare.</p>
+filles, et une gondole m'emmène à la gare.</p>
-<p>Déjà monté dans le wagon qui doit m'emporter
-à Gênes, je vois venir, le front en
-sueur, un <i lang="it" xml:lang="it">faquino</i> qui avait couru après
+<p>Déjà monté dans le wagon qui doit m'emporter
+à Gênes, je vois venir, le front en
+sueur, un <i lang="it" xml:lang="it">faquino</i> qui avait couru après
moi; il me remet une enveloppe grise au
timbre royal, et j'en retire un feuillet
-crayonné:</p>
+crayonné:</p>
-<p><i>Je puis à peine écrire, étant plus mal et tout
-à fait au lit.</i></p>
+<p><i>Je puis à peine écrire, étant plus mal et tout
+à fait au lit.</i></p>
<p><i>Votre enthousiasme, au contraire, nous a
fait tant de bien! Mais j'aurais voulu reprendre
l'altercation plus calmement. Vous n'auriez pas
eu d'effroi, et vous auriez vu combien le christianisme
est encore chaud et fort en nous, et nos
-espérances vastes et larges. Ne craignez pas de
+espérances vastes et larges. Ne craignez pas de
petitesses dans votre cercle de fervents!</i></p>
<p class="sign"><small>CARMEN SYLVA</small>.</p>
@@ -2512,17 +2474,17 @@ petitesses dans votre cercle de fervents!</i></p>
<h3>VIII</h3>
<p class="right">Novembre 92.</p>
-<p>Et c'est la dernière des dernières fois que
-j'aie vu l'écriture de la reine.</p>
+<p>Et c'est la dernière des dernières fois que
+j'aie vu l'écriture de la reine.</p>
<p>On ne sait quel sombre silence s'est fait
-autour d'elle, quel rideau de plomb a été
-baissé devant son clair visage. Vaguement
-j'ai appris qu'elle avait été emmenée, pour
+autour d'elle, quel rideau de plomb a été
+baissé devant son clair visage. Vaguement
+j'ai appris qu'elle avait été emmenée, pour
des mois de repos et de solitude, au bord
-d'un lac italien, loin de tous ses fidèles
+d'un lac italien, loin de tous ses fidèles
d'autrefois. Et que maintenant elle est dans
-un triste château des bords du Rhin...</p>
+un triste château des bords du Rhin...</p>
@@ -2530,199 +2492,199 @@ un triste château des bords du Rhin...</p>
<h2 id="c3">CONSTANTINOPLE<br/><small>EN 1890</small></h2>
-<p>C'est avec de l'inquiétude et une grande
-mélancolie que j'entreprends ce chapitre
-du livre. Quand on m'a demandé de le
-faire, j'ai voulu me récuser d'abord; mais
-cela m'a semblé une sorte de trahison vis-à-vis
+<p>C'est avec de l'inquiétude et une grande
+mélancolie que j'entreprends ce chapitre
+du livre. Quand on m'a demandé de le
+faire, j'ai voulu me récuser d'abord; mais
+cela m'a semblé une sorte de trahison vis-à-vis
de la patrie turque&mdash;et me voici.</p>
-<p>Par exemple, écrire une impersonnelle
-description, avec un détachement d'artiste,
-j'en serais, dans le cas présent, moins que
+<p>Par exemple, écrire une impersonnelle
+description, avec un détachement d'artiste,
+j'en serais, dans le cas présent, moins que
jamais capable. Une fois de plus, ceux qui
-voudront bien me suivre devront se résigner
-à regarder par mes yeux: c'est presque
-à travers mon âme qu'ils vont apercevoir le
+voudront bien me suivre devront se résigner
+à regarder par mes yeux: c'est presque
+à travers mon âme qu'ils vont apercevoir le
grand Stamboul...</p>
<p>Oh! Stamboul! De tous les noms qui
-m'enchantent encore, c'est toujours celui-là
-le plus magique. Sitôt qu'il est prononcé,
-devant moi une vision s'ébauche: très haut,
-très haut en l'air, et d'abord dans le vague
+m'enchantent encore, c'est toujours celui-là
+le plus magique. Sitôt qu'il est prononcé,
+devant moi une vision s'ébauche: très haut,
+très haut en l'air, et d'abord dans le vague
des lointains, s'esquisse quelque chose de
gigantesque, une incomparable silhouette de
-ville. La mer est à ses pieds; une mer que
+ville. La mer est à ses pieds; une mer que
sillonnent par milliers des navires, des barques,
-dans une agitation sans trêve, et d'où
+dans une agitation sans trêve, et d'où
monte une clameur de Babel, en toutes les
-langues du Levant; la fumée flotte, comme
+langues du Levant; la fumée flotte, comme
un long nuage horizontal, sur l'amoncellement
-des paquebots noirs et des caïques dorés,
-sur la foule bariolée qui crie ses transactions
-et ses marchandages; l'incessante fumée recouvre
-tout de son voile. Et c'est là-bas,
-au-dessus de ces buées et de ces poussières
-de houille, que la ville immense apparaît
+des paquebots noirs et des caïques dorés,
+sur la foule bariolée qui crie ses transactions
+et ses marchandages; l'incessante fumée recouvre
+tout de son voile. Et c'est là-bas,
+au-dessus de ces buées et de ces poussières
+de houille, que la ville immense apparaît
comme suspendue. En plein ciel clair, pointent
des minarets aussi aigus que des lances,
-montent des dômes et des dômes, de grands
-dômes ronds, d'un blanc gris, d'un blanc
-mort, qui s'étagent les uns sur les autres
+montent des dômes et des dômes, de grands
+dômes ronds, d'un blanc gris, d'un blanc
+mort, qui s'étagent les uns sur les autres
comme des pyramides de cloches de pierre:
-les immobiles mosquées, que les siècles ne
-changent pas;&mdash;plus blanches, peut-être,
-aux vieux âges, ces mosquées saintes, quand
+les immobiles mosquées, que les siècles ne
+changent pas;&mdash;plus blanches, peut-être,
+aux vieux âges, ces mosquées saintes, quand
nos vapeurs d'Occident n'avaient pas encore
terni l'air alentour et que les voiliers d'autrefois
-venaient seuls mouiller à leur ombre,
-mais pareilles toujours, et depuis des siècles
-couronnant Stamboul de leurs mêmes coupoles
-géantes, lui donnant cette même
+venaient seuls mouiller à leur ombre,
+mais pareilles toujours, et depuis des siècles
+couronnant Stamboul de leurs mêmes coupoles
+géantes, lui donnant cette même
silhouette unique, plus grandiose que celle
d'aucune ville de la terre. Elles sont l'immuable
-passé, ces mosquées; elles recèlent
+passé, ces mosquées; elles recèlent
dans leurs pierres et leurs marbres le vieil
-esprit musulman, qui domine encore là-haut
-où elles se tiennent. Si l'on arrive des lointains
+esprit musulman, qui domine encore là-haut
+où elles se tiennent. Si l'on arrive des lointains
de Marmara ou des lointains d'Asie,
-on les voit émerger les premières hors des
+on les voit émerger les premières hors des
brumes changeantes de l'horizon; au-dessus
de tout ce qui s'agite de moderne et de mesquin
sur les quais et sur la mer, elles font
planer le frisson des vieux souvenirs, le grand
-rêve mystique de l'Islam, la pensée d'Allah
-terrible et la pensée de la mort...</p>
+rêve mystique de l'Islam, la pensée d'Allah
+terrible et la pensée de la mort...</p>
-<p>Au pied de ces mosquées sombres, j'ai
-passé autrefois le plus inoubliable temps de
-ma vie; elles ont été les témoins constants
+<p>Au pied de ces mosquées sombres, j'ai
+passé autrefois le plus inoubliable temps de
+ma vie; elles ont été les témoins constants
de mes courses d'aventure&mdash;pendant que
-les jours délicieux d'alors fuyaient si vite.
-Je les voyais de partout, arrondissant là-haut
-leurs grands dômes, tantôt blancs et mornes
-sous les soleils d'été, quand j'allais chercher
+les jours délicieux d'alors fuyaient si vite.
+Je les voyais de partout, arrondissant là-haut
+leurs grands dômes, tantôt blancs et mornes
+sous les soleils d'été, quand j'allais chercher
l'ombre des platanes sur quelque vieille
-place solitaire; tantôt vaguement noirs, par
-les minuits de décembre, sous les froides
-lunes indécises, quand mon caïque glissait
+place solitaire; tantôt vaguement noirs, par
+les minuits de décembre, sous les froides
+lunes indécises, quand mon caïque glissait
clandestinement le long de Stamboul endormi;
-toujours présentes&mdash;et presque éternelles&mdash;auprès
+toujours présentes&mdash;et presque éternelles&mdash;auprès
de moi, passant d'un jour
-sans lendemain, jeté là par le hasard. De
-chacune d'elles émanait une tristesse différente,
-un recueillement spécial qui planait
+sans lendemain, jeté là par le hasard. De
+chacune d'elles émanait une tristesse différente,
+un recueillement spécial qui planait
sur tout le quartier solennel d'alentour. Peu
-à peu je les ai aimées étrangement, à
+à peu je les ai aimées étrangement, à
mesure que je vivais davantage de la vie
-turque, que je m'attachais plus à ce peuple
-rêveur et fier, et que mon âme transitoire
-de ce temps-là, toute pleine d'un amour angoissé,
+turque, que je m'attachais plus à ce peuple
+rêveur et fier, et que mon âme transitoire
+de ce temps-là, toute pleine d'un amour angoissé,
s'ouvrait au mysticisme oriental.</p>
<p>Ensuite, quand il a fallu partir... oh!
-avec quelle mélancolie sans bornes, m'éloignant,
-un soir pâle de mars, sur la mer de
-Marmara, j'ai regardé cette silhouette de ville,
-lentement diminuée, peu à peu s'anéantir...
+avec quelle mélancolie sans bornes, m'éloignant,
+un soir pâle de mars, sur la mer de
+Marmara, j'ai regardé cette silhouette de ville,
+lentement diminuée, peu à peu s'anéantir...
Lorsque tout fut vague, presque perdu, seuls
-les grands dômes et les minarets apparaissaient
+les grands dômes et les minarets apparaissaient
toujours au-dessus du froid brouillard
de mer; seul persistait le haut contour superbe
-de Stamboul. Et alors, dans cette dernière
-image, s'est symbolisé, pour ainsi dire, tout
-ce que je laissais là derrière moi de regretté
-amèrement, toute ma chère vie turque à
-jamais finie: la silhouette unique s'est gravée
-en dedans de mes yeux de manière à ne
-plus s'effacer. Pendant les années de vie
+de Stamboul. Et alors, dans cette dernière
+image, s'est symbolisé, pour ainsi dire, tout
+ce que je laissais là derrière moi de regretté
+amèrement, toute ma chère vie turque à
+jamais finie: la silhouette unique s'est gravée
+en dedans de mes yeux de manière à ne
+plus s'effacer. Pendant les années de vie
errante qui ont suivi, pendant mes exils,
partout, sur les mers lointaines, j'ai revu,
-dans mes rêves des nuits, la ville des dômes
-et des flèches se profiler à l'imaginaire horizon
+dans mes rêves des nuits, la ville des dômes
+et des flèches se profiler à l'imaginaire horizon
gris des sommeils, m'apportant chaque fois
une impression triste de patrie perdue. Je la
dessinerais par c&oelig;ur sans une faute&mdash;et,
-dans la vie réelle, chaque fois que j'y reviens,
-c'est encore avec une émotion à la fois pénible
-et délicieuse que le temps n'a guère
-atténuée.</p>
+dans la vie réelle, chaque fois que j'y reviens,
+c'est encore avec une émotion à la fois pénible
+et délicieuse que le temps n'a guère
+atténuée.</p>
<p>Mais je ne crois pas cependant que le mirage
de mes souvenirs personnels m'illusionne
outre mesure sur le prestige de cet
-aspect. Il est incontesté et il est légendaire;
-des voyageurs quelconques, même de ceux
-qui ne comprennent rien à rien, reçoivent
-une singulière impression d'arrivée dès que
-l'imposante silhouette commence à s'esquisser
-au loin. Et tant que Stamboul&mdash;banalisé,
-hélas! de jour en jour et profané
-à présent par tout le monde&mdash;conservera
+aspect. Il est incontesté et il est légendaire;
+des voyageurs quelconques, même de ceux
+qui ne comprennent rien à rien, reçoivent
+une singulière impression d'arrivée dès que
+l'imposante silhouette commence à s'esquisser
+au loin. Et tant que Stamboul&mdash;banalisé,
+hélas! de jour en jour et profané
+à présent par tout le monde&mdash;conservera
ce premier abord et ces lignes, il restera
-encore, malgré tout, la merveilleuse cité des
-Califes, la cité reine d'Orient.</p>
+encore, malgré tout, la merveilleuse cité des
+Califes, la cité reine d'Orient.</p>
<p>Autour de Stamboul se groupent d'autres
-quartiers, d'autres villes, et des séries de
-palais et de mosquées dont l'ensemble forme
-Constantinople: d'abord Péra, où les chrétiens
+quartiers, d'autres villes, et des séries de
+palais et de mosquées dont l'ensemble forme
+Constantinople: d'abord Péra, où les chrétiens
habitent; puis, le long du Bosphore,
-de Marmara à la mer Noire, une suite presque
+de Marmara à la mer Noire, une suite presque
ininterrompue de faubourgs. Et, par d'innombrables
-bateaux, par des légions de caïques,
-toutes ces parties du même tout communiquent
-ensemble. La grande ville, éparse
-le long des rives, égrène ses foules bigarrées
+bateaux, par des légions de caïques,
+toutes ces parties du même tout communiquent
+ensemble. La grande ville, éparse
+le long des rives, égrène ses foules bigarrées
sur la mer,&mdash;et la mer est couverte de
passants, la mer est un lieu qui s'anime
-chaque jour d'un perpétuel va-et-vient.</p>
+chaque jour d'un perpétuel va-et-vient.</p>
<hr/>
<p>Quartiers bien distincts, dont les habitants
-sont de race, de religion, de costumes différents;
+sont de race, de religion, de costumes différents;
quartiers qui jamais ne se ressemblent.</p>
-<p>Aucune capitale n'est plus diverse par elle-même,
+<p>Aucune capitale n'est plus diverse par elle-même,
ni surtout plus changeante d'heure
en heure, avec les aspects du ciel, avec les
vents et les nuages&mdash;dans ce climat qui a
-des étés brûlants et une admirable lumière,
+des étés brûlants et une admirable lumière,
mais qui, par contre, a des hivers assombris,
-des pluies, des manteaux de neige tout à
-coup jetés sur les milliers de toits noirs.</p>
+des pluies, des manteaux de neige tout à
+coup jetés sur les milliers de toits noirs.</p>
<p>Et ces rues, ces places, ces banlieues de
Constantinople, il me semble qu'elles sont un
-peu à moi, comme aussi je leur appartiens.
-Tous ces dés&oelig;uvrés de boulevard que l'Express-Orient
+peu à moi, comme aussi je leur appartiens.
+Tous ces dés&oelig;uvrés de boulevard que l'Express-Orient
y jette maintenant en foule, je
-leur en veux de s'y promener, comme à des
+leur en veux de s'y promener, comme à des
intrus profanant mon cher domaine sans
y apporter l'admiration ni le respect que
le vieux Stamboul commande encore. Ces
quartiers, qu'ils regardent avec un banal
-étonnement, et que je connais, moi, comme
+étonnement, et que je connais, moi, comme
ceux de pas une ville au monde, je les ai
-parcourus jadis, à toute heure du jour ou de
-la nuit&mdash;me mêlant d'ordinaire, au gré
-de ma fantaisie d'alors, à la vie des plus
+parcourus jadis, à toute heure du jour ou de
+la nuit&mdash;me mêlant d'ordinaire, au gré
+de ma fantaisie d'alors, à la vie des plus
humbles d'entre les gens du peuple. Mais
comment pourrais-je en parler dans ce livre
-avec l'impartialité qu'il faudrait? J'y retrouve
-à chaque pas des souvenirs de jeunesse et
+avec l'impartialité qu'il faudrait? J'y retrouve
+à chaque pas des souvenirs de jeunesse et
d'amour. Comment les jugerais-je? Je les
adore!...</p>
-<p>Avant d'écrire ceci, j'ai voulu revenir une
-fois à Constantinople, en simple touriste
-moi-même, et essayer de jeter un coup d'&oelig;il
-plus détaché sur cette ville où je n'ai plus
-aucun lien, hélas! qu'avec des morts, où je
-n'ai plus rien à faire qu'une visite à des
+<p>Avant d'écrire ceci, j'ai voulu revenir une
+fois à Constantinople, en simple touriste
+moi-même, et essayer de jeter un coup d'&oelig;il
+plus détaché sur cette ville où je n'ai plus
+aucun lien, hélas! qu'avec des morts, où je
+n'ai plus rien à faire qu'une visite à des
tombes.</p>
<p>Et c'est de Roumanie que je m'y suis
@@ -2730,924 +2692,924 @@ rendu, ce printemps de 1890, au beau mois
de mai, par l'ancienne route rapide de
Roustchouk, Varna et la mer Noire.</p>
-<p>A bord du paquebot qui me ramène&mdash;le
+<p>A bord du paquebot qui me ramène&mdash;le
matin du lundi 12 mai 1890, au lever du
jour,&mdash;tous les passagers sont sur le pont,
-l'&oelig;il au guet, pour ne pas manquer l'entrée
+l'&oelig;il au guet, pour ne pas manquer l'entrée
du Bosphore, qui est un site classique, hautement
-coté dans les «Guides» à l'usage
+coté dans les «Guides» à l'usage
de MM. les voyageurs.</p>
<p>Il y a par le monde des sites beaucoup
-plus grandioses, avec une végétation plus
+plus grandioses, avec une végétation plus
belle et des montagnes plus hautes. Dans
-les détails intimes, sans doute, réside ce
-charme unique du Bosphore&mdash;qui est très
-réel et indépendant de moi-même, puisque
+les détails intimes, sans doute, réside ce
+charme unique du Bosphore&mdash;qui est très
+réel et indépendant de moi-même, puisque
tous ceux qui viennent ici le subissent.</p>
-<p>Maintenant voici Tcheragan, Dolma-Bagtché,
+<p>Maintenant voici Tcheragan, Dolma-Bagtché,
la ligne des palais blancs comme
-neige, posés tout au bord de la mer sur des
+neige, posés tout au bord de la mer sur des
quais de marbre. Alors cela devient incomparablement
beau, car, dans la vapeur du
-matin, les trois villes apparaissent à la fois,
-les trois villes qui se regardent: Scutari à
-gauche, en amphithéâtre sur la rive d'Asie;
-Péra à droite, échafaudage de maisons et de
+matin, les trois villes apparaissent à la fois,
+les trois villes qui se regardent: Scutari à
+gauche, en amphithéâtre sur la rive d'Asie;
+Péra à droite, échafaudage de maisons et de
palais couvrant toute la rive d'Europe, et,
au milieu, sur une pointe de terre qui
s'avance entre les deux, au-dessus d'un
-fouillis de navires et de fumées, dominant
-tout,&mdash;les minarets et les grands dômes de
+fouillis de navires et de fumées, dominant
+tout,&mdash;les minarets et les grands dômes de
Stamboul!</p>
<hr/>
-<p>Sur la hauteur de Péra, dans un hôtel de
-touristes comme il faut, encombré d'Anglais,
-où je suis très banalement descendu,
+<p>Sur la hauteur de Péra, dans un hôtel de
+touristes comme il faut, encombré d'Anglais,
+où je suis très banalement descendu,
mon salon de louage a vue merveilleuse sur
-la Corne-d'Or, sur la pointe du Vieux-Sérail
-et sur des infinis de mer bleue où s'échelonnent
-les îlots d'Asie. C'est une des séductions
-de ce pays, les échappées qu'on a de
+la Corne-d'Or, sur la pointe du Vieux-Sérail
+et sur des infinis de mer bleue où s'échelonnent
+les îlots d'Asie. C'est une des séductions
+de ce pays, les échappées qu'on a de
partout sur d'immenses lointains; de l'une
-quelconque de ces trois villes ainsi assemblées,
+quelconque de ces trois villes ainsi assemblées,
on domine les deux autres, avec la
-mer au delà; n'importe où l'on habite, on
-est toujours sûr d'apercevoir, par-dessus les
+mer au delà; n'importe où l'on habite, on
+est toujours sûr d'apercevoir, par-dessus les
premiers plans, par-dessus les toits ou les
-arbres, des choses presque féeriques esquissées
+arbres, des choses presque féeriques esquissées
en l'air; le champ du regard est ici
large et profond comme nulle part ailleurs.</p>
<hr/>
-<p>Six heures du soir, le même jour. (Qu'on
-me le pardonne, j'ai passé ma journée en
-pèlerinages aux cimetières, en visites de
-souvenir à des recoins quelconques n'ayant
-d'intérêt que pour moi-même.)</p>
+<p>Six heures du soir, le même jour. (Qu'on
+me le pardonne, j'ai passé ma journée en
+pèlerinages aux cimetières, en visites de
+souvenir à des recoins quelconques n'ayant
+d'intérêt que pour moi-même.)</p>
<p>L'heure du soleil couchant me trouve au
-quai de Top-Hané, assis en plein air devant
-un café,&mdash;ce qui est une habitude de la
-vie d'Orient,&mdash;à regarder passer le monde
+quai de Top-Hané, assis en plein air devant
+un café,&mdash;ce qui est une habitude de la
+vie d'Orient,&mdash;à regarder passer le monde
et tomber la nuit.</p>
-<p>Une sorte de lieu de méli-mélo et de
-transition, ce quai de Top-Hané, une sorte
-de carrefour très vaste, où viennent aboutir,
+<p>Une sorte de lieu de méli-mélo et de
+transition, ce quai de Top-Hané, une sorte
+de carrefour très vaste, où viennent aboutir,
par de larges rues, des quartiers absolument
-différents.</p>
+différents.</p>
-<p>Les beaux soirs comme celui-ci, la moitié
-de la voie y est encombrée par des rangées
-de divans, en velours rouges ou bariolés,
+<p>Les beaux soirs comme celui-ci, la moitié
+de la voie y est encombrée par des rangées
+de divans, en velours rouges ou bariolés,
sur lesquels sont assis des gens qui fument
-et qui rêvent. On est là, comme au parterre
-d'un immense théâtre, pour regarder devant
+et qui rêvent. On est là, comme au parterre
+d'un immense théâtre, pour regarder devant
soi le grand mouvement de la vie orientale
et, sur le Bosphore, le va-et-vient des navires.
Entre les spectateurs de la mer, sur
-les fonds bleuâtres de l'eau et des collines
-d'Asie, une haute mosquée se dresse, avec
-son dôme compliqué et ses minarets à galeries
-ajourées. Elle est toute réchampie de
-blanc et de jaune très tranchés,&mdash;deux
+les fonds bleuâtres de l'eau et des collines
+d'Asie, une haute mosquée se dresse, avec
+son dôme compliqué et ses minarets à galeries
+ajourées. Elle est toute réchampie de
+blanc et de jaune très tranchés,&mdash;deux
nuances absolument turques, dont l'assemblage
-en encadrements et en panneaux décore
-toutes les bâtisses relativement modernes
+en encadrements et en panneaux décore
+toutes les bâtisses relativement modernes
de Constantinople: la plupart des
-mosquées, des palais ou des belles maisons
+mosquées, des palais ou des belles maisons
un peu neuves sont ainsi peintes mi-parties&mdash;et
ces nuances font bien sur le bleu des
-lointains ou des eaux, servant elles-mêmes
+lointains ou des eaux, servant elles-mêmes
de fond aux bigarrages des foules qui
passent, aux innombrables bonnets rouges
-qui coiffent toutes les têtes. A ces deux couleurs
+qui coiffent toutes les têtes. A ces deux couleurs
des monuments, il faut ajouter le vert
-cru de ces grandes plaques, chamarrées
-d'inscriptions d'or, qui surmontent inévitablement
-tous les portiques, toutes les entrées,
+cru de ces grandes plaques, chamarrées
+d'inscriptions d'or, qui surmontent inévitablement
+tous les portiques, toutes les entrées,
toutes les fontaines. Du blanc, du
-jaune, du vert zébré d'or, voilà les tons de
-l'élégante mosquée d'en face, et aussi des
+jaune, du vert zébré d'or, voilà les tons de
+l'élégante mosquée d'en face, et aussi des
kiosques environnants, de tout cet assemblage
-de constructions aux découpures orientales
-qui se détachent sur le bleu assombri,
-sur le bleu déjà crépusculaire du Bosphore
+de constructions aux découpures orientales
+qui se détachent sur le bleu assombri,
+sur le bleu déjà crépusculaire du Bosphore
et de l'Asie.</p>
-<p>Les rangées de divans en plein air peu à
+<p>Les rangées de divans en plein air peu à
peu se garnissent, sans distinction, de personnages
de toutes les races et de tous les
-costumes du Levant. Les garçons affairés
+costumes du Levant. Les garçons affairés
accourent, portant les microscopiques tasses
-de café, et le raki, et les bonbons, et les
+de café, et le raki, et les bonbons, et les
braises ardentes dans les petits vases de
-cuivre; la grande flânerie douce des soirs d'Orient
-commence, les narguilhés s'allument,
+cuivre; la grande flânerie douce des soirs d'Orient
+commence, les narguilhés s'allument,
et les cigarettes blondes remplissent l'air
-d'odorante fumée. Sur la voie libre passent
+d'odorante fumée. Sur la voie libre passent
encore toutes sortes de gens et de voitures;
-des beaux cavaliers militaires bien montés
+des beaux cavaliers militaires bien montés
et de noble mine qui s'en vont vers les palais
du Sultan ou qui en reviennent; des
-loueurs de chevaux (dont Top-Hané est le
-quartier général), tirant par la bride leurs
-bêtes toutes sellées; des marins de nationalité
-quelconque débarqués après leur
-journée finie; des marchands ambulants
-agitant leurs petites cloches, ou criant à
-tue-tête leurs gâteaux, leurs sorbets, leurs
+loueurs de chevaux (dont Top-Hané est le
+quartier général), tirant par la bride leurs
+bêtes toutes sellées; des marins de nationalité
+quelconque débarqués après leur
+journée finie; des marchands ambulants
+agitant leurs petites cloches, ou criant à
+tue-tête leurs gâteaux, leurs sorbets, leurs
fruits...</p>
-<p>A Galata, dont la grande rue, éternellement
-bruyante, vient mourir à ce carrefour,
+<p>A Galata, dont la grande rue, éternellement
+bruyante, vient mourir à ce carrefour,
une clameur s'enfle en <i lang="it" xml:lang="it">crescendo</i>, et, bien
-qu'assourdie dans le lointain, arrive déjà
-jusqu'ici, aux rêveurs assis sur les divans
+qu'assourdie dans le lointain, arrive déjà
+jusqu'ici, aux rêveurs assis sur les divans
rouges. C'est la grande Babel du Levant, ce
Galata. Jusqu'au matin, le long du Bosphore,
-s'élève de tout ce quartier une clameur
+s'élève de tout ce quartier une clameur
d'enfer...</p>
-<p>A ce carrefour vient aussi aboutir Iéni-Tchirché,
+<p>A ce carrefour vient aussi aboutir Iéni-Tchirché,
la plus grande des rues en pente
-raide qui montent à Péra,&mdash;à la ville chrétienne,
-perchée là-haut au-dessus de nos têtes.
-Et des deux côtés de cette rue, sous des berceaux
-de vigne, devant les cafés turcs qui
-se suivent porte à porte, encombrant tout
+raide qui montent à Péra,&mdash;à la ville chrétienne,
+perchée là-haut au-dessus de nos têtes.
+Et des deux côtés de cette rue, sous des berceaux
+de vigne, devant les cafés turcs qui
+se suivent porte à porte, encombrant tout
de leurs petits tabourets et de leurs petites
tables, viennent s'asseoir par centaines ces
-portefaix qui ont peiné tout le jour à remonter,
+portefaix qui ont peiné tout le jour à remonter,
des navires, des quais, des douanes,
les malles des voyageurs, les caisses et les
ballots de marchandises. Joyeux du repos
-des soirs, ils arrivent les uns après les
-autres, demandant un narguilhé, ces hommes
-qui font métier de remplacer, avec leurs
-larges épaules et leurs jarrets de fer, les
-camions, les chariots, inconnus à Constantinople.</p>
-
-<p>Leur foule va peu à peu grossissant;
-bientôt ils se touchent tous, pareillement
-vêtus en bure brune soutachée bizarrement
+des soirs, ils arrivent les uns après les
+autres, demandant un narguilhé, ces hommes
+qui font métier de remplacer, avec leurs
+larges épaules et leurs jarrets de fer, les
+camions, les chariots, inconnus à Constantinople.</p>
+
+<p>Leur foule va peu à peu grossissant;
+bientôt ils se touchent tous, pareillement
+vêtus en bure brune soutachée bizarrement
de noir et de rouge, la veste largement ouverte
sur leur poitrine musculeuse noircie
-de soleil. Leurs groupes serrés s'étagent en
-perspective, suivant la montée de la rue rapide;
+de soleil. Leurs groupes serrés s'étagent en
+perspective, suivant la montée de la rue rapide;
le murmure de leurs causeries se
-mêle à ce petit gargouillement spécial qui
-sort de leurs innombrables narguilhés,&mdash;et
-la fumée grisante emplit l'air de plus en
-plus, à mesure que la nuit tombe...</p>
+mêle à ce petit gargouillement spécial qui
+sort de leurs innombrables narguilhés,&mdash;et
+la fumée grisante emplit l'air de plus en
+plus, à mesure que la nuit tombe...</p>
<p>Tout ce petit train des fins de jour est
-demeuré pareil, depuis tant d'années que je
-le connais&mdash;et je me représente si bien ce
-qui se passe, à cette même heure, dans les
-différents quartiers de l'immense ville!...</p>
+demeuré pareil, depuis tant d'années que je
+le connais&mdash;et je me représente si bien ce
+qui se passe, à cette même heure, dans les
+différents quartiers de l'immense ville!...</p>
-<p>Là-bas, vers le nord, en continuant par
+<p>Là-bas, vers le nord, en continuant par
la large voie qui suit la mer, on arriverait
-aux quartiers du Sultan: palais impénétrables,
+aux quartiers du Sultan: palais impénétrables,
grands murs de parcs, de casernes,
-de sérails. La nuit n'amène là que beaucoup
-de tranquillité, sous les avenues d'acacias,
+de sérails. La nuit n'amène là que beaucoup
+de tranquillité, sous les avenues d'acacias,
en ce moment toutes blanches de
fleurs.</p>
-<p>Au-dessus de nos têtes, sur ces hauteurs
-qui nous dominent, le Péra cosmopolite va
-commencer d'éclairer ses grandes boutiques
-européennes aux étalages copiés sur ceux de
-Londres ou de Paris, et continuera, aux lumières,
-son va-et-vient de voitures, à la façon
+<p>Au-dessus de nos têtes, sur ces hauteurs
+qui nous dominent, le Péra cosmopolite va
+commencer d'éclairer ses grandes boutiques
+européennes aux étalages copiés sur ceux de
+Londres ou de Paris, et continuera, aux lumières,
+son va-et-vient de voitures, à la façon
d'Occident. L'approche du soir, au lieu de
-calmer là-haut l'agitation incessante de la
-vie, va l'exaspérer plutôt, à la lueur du gaz.
+calmer là-haut l'agitation incessante de la
+vie, va l'exaspérer plutôt, à la lueur du gaz.
Empressements de touristes revenant de
-leurs excursions du jour, et se hâtant, avant
-la nuit tombée, de regagner le bercail rassurant,
-la table d'hôte servie à l'anglaise, la
-rue où l'on se sent comme en Europe; extravagances
-de toilettes, risquées par des
+leurs excursions du jour, et se hâtant, avant
+la nuit tombée, de regagner le bercail rassurant,
+la table d'hôte servie à l'anglaise, la
+rue où l'on se sent comme en Europe; extravagances
+de toilettes, risquées par des
Levantines aux grands yeux lourds, qui auraient
-été si jolies vêtues en Grecques, en
-Arméniennes ou en Juives. Et, dans cet amusant
-pêle-mêle, la note d'Orient donnée
-quand même par beaucoup de fez rouges
-qui circulent, par des équipes de portefaix
-aux costumes bariolés de broderies qui remontent
+été si jolies vêtues en Grecques, en
+Arméniennes ou en Juives. Et, dans cet amusant
+pêle-mêle, la note d'Orient donnée
+quand même par beaucoup de fez rouges
+qui circulent, par des équipes de portefaix
+aux costumes bariolés de broderies qui remontent
de la ville basse, des rues plus orientales
d'en dessous, ou bien encore&mdash;comme
-on est là très haut au-dessus de la mer&mdash;par
-des échappées de lointain apparaissent
-entre les banales maisons à plusieurs
-étages: un peu de Marmara au bleu assombri,
-un peu de la côte d'Asie perdue dans
-le crépuscule...</p>
-
-<p>Là-bas derrière nous, au delà de cette
-colline de Péra qui nous surplombe, des
-faubourgs turcs, arméniens ou juifs s'arrangent,
-au hasard des coteaux ou des vallées,
+on est là très haut au-dessus de la mer&mdash;par
+des échappées de lointain apparaissent
+entre les banales maisons à plusieurs
+étages: un peu de Marmara au bleu assombri,
+un peu de la côte d'Asie perdue dans
+le crépuscule...</p>
+
+<p>Là-bas derrière nous, au delà de cette
+colline de Péra qui nous surplombe, des
+faubourgs turcs, arméniens ou juifs s'arrangent,
+au hasard des coteaux ou des vallées,
tout le long de la Corne-d'Or, face au
grand Stamboul, qui couronne l'autre rive
et les domine; ils communiquent entre eux
-par mer surtout, au moyen de ces caïques
-légers, toujours en mouvement tant que
+par mer surtout, au moyen de ces caïques
+légers, toujours en mouvement tant que
reste au ciel une lueur de jour... Il est curieux
que le seul voisinage des choses perdues
de vue depuis longtemps avive ainsi le
-souvenir qu'on en avait conservé: il y aura
-tantôt quinze ans que je n'habite plus par
-là, et j'avais presque oublié comment les soirs
-s'y passent; or il me suffit d'être à Constantinople,
-assis à songer&mdash;dans une rue différente
-cependant et très éloignée,&mdash;pour
-me rappeler tout, avec une netteté complète,
-comme si j'étais parti d'hier... D'abord le
-faubourg très turc de Kassim-Pacha, aux
+souvenir qu'on en avait conservé: il y aura
+tantôt quinze ans que je n'habite plus par
+là, et j'avais presque oublié comment les soirs
+s'y passent; or il me suffit d'être à Constantinople,
+assis à songer&mdash;dans une rue différente
+cependant et très éloignée,&mdash;pour
+me rappeler tout, avec une netteté complète,
+comme si j'étais parti d'hier... D'abord le
+faubourg très turc de Kassim-Pacha, aux
vieilles maisonnettes, tout orientales, aux
-petites boutiques anciennes, aux petits cafés
-qu'abritent des platanes: il était un de mes
+petites boutiques anciennes, aux petits cafés
+qu'abritent des platanes: il était un de mes
plus familiers jadis, et j'y passais chaque
-jour. En ce moment même je me le représente
-animé tout à coup de sa vie spéciale
+jour. En ce moment même je me le représente
+animé tout à coup de sa vie spéciale
des soirs. Le flot des matelots de guerre
-vient de s'y répandre, à la sortie de l'arsenal
-ou des grands cuirassés noirs mouillés en
+vient de s'y répandre, à la sortie de l'arsenal
+ou des grands cuirassés noirs mouillés en
face dans la Corne-d'Or. Joyeux et rieurs,
circulant par groupes en se donnant la
main, ils remplissent les rues et les places.
Au lieu du bonnet, ils portent un fez, et
-leur col est rouge au lieu d'être bleu: à part
-cela, ils ressemblent aux nôtres. Des femmes
-qui les attendaient (des mères ou des s&oelig;urs,
-s'entend) se mêlent à eux, drapées de longs
+leur col est rouge au lieu d'être bleu: à part
+cela, ils ressemblent aux nôtres. Des femmes
+qui les attendaient (des mères ou des s&oelig;urs,
+s'entend) se mêlent à eux, drapées de longs
voiles blancs, bleus ou roses. Leurs officiers
-aussi s'arrêtent là pour fumer, dans les plus
-humbles cafés, parmi les hommes du peuple.&mdash;Et
-c'est du reste une coutume particulière
-à la Turquie, ces très démocratiques
-mélanges: des pachas, des beys assis au café
+aussi s'arrêtent là pour fumer, dans les plus
+humbles cafés, parmi les hommes du peuple.&mdash;Et
+c'est du reste une coutume particulière
+à la Turquie, ces très démocratiques
+mélanges: des pachas, des beys assis au café
parmi de pauvres gens, causant avec eux ou
-leur expliquant les nouvelles&mdash;et la dignité
+leur expliquant les nouvelles&mdash;et la dignité
n'y risque rien, puisque, entre musulmans,
on ne s'enivre jamais.&mdash;D'autres faubourgs
suivent, prenant de plus en plus des airs de
-village à mesure qu'on s'avance vers l'intérieur
-des terres, et, aussitôt après, commence,
-de ce côté-là, une campagne déserte,
-aride, sans route, et encombrée de tombeaux,
+village à mesure qu'on s'avance vers l'intérieur
+des terres, et, aussitôt après, commence,
+de ce côté-là, une campagne déserte,
+aride, sans route, et encombrée de tombeaux,
tristement charmante.</p>
-<p>La Corne-d'Or sépare tous ces quartiers,
+<p>La Corne-d'Or sépare tous ces quartiers,
dont je viens de parler, du grand Stamboul,
-où une sorte de silence religieux va se faire
-avec l'obscurité.</p>
+où une sorte de silence religieux va se faire
+avec l'obscurité.</p>
-<p>Et au fond de ce golfe enclavé dans une
-ville, tout au fond, sous les vieux cyprès et
+<p>Et au fond de ce golfe enclavé dans une
+ville, tout au fond, sous les vieux cyprès et
les vieux platanes, le saint faubourg d'Eyoub,
c&oelig;ur de l'Islam en Europe, enfoui dans une
-sorte de bocage funèbre, confinant aux
-grands cimetières et entouré de tombes, va
+sorte de bocage funèbre, confinant aux
+grands cimetières et entouré de tombes, va
s'endormir dans un effrayant silence, qu'interrompra
-seulement de temps à autre
-quelque psalmodie sortie d'une mosquée.
+seulement de temps à autre
+quelque psalmodie sortie d'une mosquée.
Dans tous les kiosques des morts, devant
-les hauts catafalques surmontés de turbans,
+les hauts catafalques surmontés de turbans,
les petites lampes veilleuses vont s'allumer;
en passant le long des avenues sombres, on
-les verra briller, à travers les grillages des
-fenêtres, comme des yeux jaunes dans la nuit.</p>
+les verra briller, à travers les grillages des
+fenêtres, comme des yeux jaunes dans la nuit.</p>
<p>Du reste, tout le grand Stamboul aussi va
s'endormir, presque aussi paisible qu'aux
-siècles passés, tandis que le tapage d'Occident
+siècles passés, tandis que le tapage d'Occident
commencera dans les quartiers de la
-rive livrée aux infidèles. A peine, dans les
+rive livrée aux infidèles. A peine, dans les
nouvelles rues, vers les parages de Sainte-Sophie,
-çà et là quelques boutiques s'éclaireront;
-quelques cafés jetteront au dehors des
+çà et là quelques boutiques s'éclaireront;
+quelques cafés jetteront au dehors des
lueurs de lanternes: partout ailleurs dans
-l'immense ville, il n'y aura rien que mystérieuse
-obscurité et lourd sommeil.&mdash;Il semble
+l'immense ville, il n'y aura rien que mystérieuse
+obscurité et lourd sommeil.&mdash;Il semble
que cette Corne-d'Or ne soit pas seulement
-un bras de mer séparant les deux parties de
+un bras de mer séparant les deux parties de
Constantinople, mais qu'elle mette aussi un
-intervalle de deux ou trois siècles entre ce
+intervalle de deux ou trois siècles entre ce
qui s'agite sur une rive et ce qui s'endort
sur l'autre...</p>
<hr class="dots"/>
-<p>Tandis que je suis là, songeant en pleine
-rue sur ce divan rouge, et regardant, à travers
-des fumées de narguilhés, la foule circuler
-dans la pénombre, voici que tout là-haut
-en l'air une première couronne de feux s'allume
-comme un signal, autour de la flèche
-aiguë d'un minaret de Top-Hané: les illuminations
+<p>Tandis que je suis là, songeant en pleine
+rue sur ce divan rouge, et regardant, à travers
+des fumées de narguilhés, la foule circuler
+dans la pénombre, voici que tout là-haut
+en l'air une première couronne de feux s'allume
+comme un signal, autour de la flèche
+aiguë d'un minaret de Top-Hané: les illuminations
religieuses! le Ramadan!!... J'avais
-oublié que nous étions dans ce mois
-lunaire où tous les Turcs du peuple font de
+oublié que nous étions dans ce mois
+lunaire où tous les Turcs du peuple font de
la nuit le jour. Que disais-je donc du calme
-de Stamboul?... Tout à l'heure, au contraire,
+de Stamboul?... Tout à l'heure, au contraire,
et jusqu'au matin, il sera plus bruyant que
-Péra et Galata réunis&mdash;et j'irai me mêler
-à ses gaietés étranges, à ses foules...</p>
+Péra et Galata réunis&mdash;et j'irai me mêler
+à ses gaietés étranges, à ses foules...</p>
<hr/>
-<p>Il est temps de rentrer à l'hôtel pour
-dîner. Au lieu de me rendre à Péra par la
-montée directe de Iéni-Tchirché, je vais
+<p>Il est temps de rentrer à l'hôtel pour
+dîner. Au lieu de me rendre à Péra par la
+montée directe de Iéni-Tchirché, je vais
appeler d'un signe un de ces bonshommes
-qui promènent devant moi des chevaux tout
-sellés, et je ferai le grand tour, à travers le
+qui promènent devant moi des chevaux tout
+sellés, et je ferai le grand tour, à travers le
tumulte de Galata, pour remonter ensuite
par le Champ-des-Morts.</p>
<hr/>
-<p>Galata au dernier crépuscule et aux lanternes!
-Cohue et tapage. Sur les pavés, mon
-cheval sautille, un peu effaré, au milieu des
+<p>Galata au dernier crépuscule et aux lanternes!
+Cohue et tapage. Sur les pavés, mon
+cheval sautille, un peu effaré, au milieu des
passants innombrables, dans le flot des fez
rouges et des costumes de bure. Il y a
-d'autres cavaliers qui passent ventre à terre,
+d'autres cavaliers qui passent ventre à terre,
il y a un va-et-vient continuel de voitures
-et de lourds tramways précédés de coureurs
+et de lourds tramways précédés de coureurs
qui sonnent de la trompe. Il y a une odeur
d'alcool, d'absinthe et d'anis. Les grands
-estaminets dangereux s'ouvrent et s'éclairent;
+estaminets dangereux s'ouvrent et s'éclairent;
les grands alcazars invraisemblables illuminent
-leurs façades pavoisées&mdash;ceux où l'on
-joue la pantomime italienne à côté de ceux
-où des orchestres de dames hongroises
-exécutent le répertoire de Strauss. Déjà les
+leurs façades pavoisées&mdash;ceux où l'on
+joue la pantomime italienne à côté de ceux
+où des orchestres de dames hongroises
+exécutent le répertoire de Strauss. Déjà les
mauvais lieux regorgent de monde; des
-gens assis devant les cafés encombrent la
-voie étroite et sont bousculés par les chevaux.
+gens assis devant les cafés encombrent la
+voie étroite et sont bousculés par les chevaux.
On est assourdi d'un brouhaha de
conversations dans toutes les langues, d'un
bruit confus de cymbales, de sonnettes, de
grosses caisses. Et je cours maintenant au
-grand trot dans ce débordement d'hommes,
-m'amusant à dire, comme autrefois, à voix
-claire: «<i>Bestour! Bestour!</i>» (Gare! Gare!),
+grand trot dans ce débordement d'hommes,
+m'amusant à dire, comme autrefois, à voix
+claire: «<i>Bestour! Bestour!</i>» (Gare! Gare!),
le cri des foules turques, qui est comme le
-«<i>Balek! Balek!</i>» des foules arabes...</p>
+«<i>Balek! Balek!</i>» des foules arabes...</p>
-<p>A l'hôtel, là-haut, la banalité d'une table
-d'hôte. Un monsieur, touriste récemment
+<p>A l'hôtel, là-haut, la banalité d'une table
+d'hôte. Un monsieur, touriste récemment
vomi par l'Orient-Express, daigne me demander
quelques renseignements pratiques:</p>
-<p>&mdash;Il n'y a rien à faire à Stamboul le soir
-n'est-ce pas, monsieur? (C'est le cliché que
-vous servent tous les guides des hôtels, qu'il
-n'y a rien à voir à Stamboul le soir et que
-les promenades y sont périlleuses.)</p>
+<p>&mdash;Il n'y a rien à faire à Stamboul le soir
+n'est-ce pas, monsieur? (C'est le cliché que
+vous servent tous les guides des hôtels, qu'il
+n'y a rien à voir à Stamboul le soir et que
+les promenades y sont périlleuses.)</p>
-<p>Je le dévisage tout d'abord:</p>
+<p>Je le dévisage tout d'abord:</p>
-<p>&mdash;Oh non! monsieur: en effet, à Stamboul,
-rien du tout. Mais ici, à Péra, tenez,
-tout à côté, faites-vous indiquer...: vous
-avez deux ou trois <em>beuglants</em> délicieux...</p>
+<p>&mdash;Oh non! monsieur: en effet, à Stamboul,
+rien du tout. Mais ici, à Péra, tenez,
+tout à côté, faites-vous indiquer...: vous
+avez deux ou trois <em>beuglants</em> délicieux...</p>
-<p>Et vite, après ce dîner, un cheval de
+<p>Et vite, après ce dîner, un cheval de
louage, pour m'enfuir...</p>
-<p>Dans la belle nuit d'étoiles, je descends
+<p>Dans la belle nuit d'étoiles, je descends
par le Petit-Champ-des-Morts; je chemine
-ensuite dans Galata, qui est en pleine fête,
+ensuite dans Galata, qui est en pleine fête,
et enfin, quittant cette rue bruyante, je
-m'arrête au bord de l'eau, à l'entrée d'un
+m'arrête au bord de l'eau, à l'entrée d'un
pont qu'on ne voit pas finir, mais qui s'en
-va se perdre au loin dans l'obscurité confuse.
-Là, tout change brusquement, comme
-change un décor de féerie au coup de sifflet
-des machinistes. Plus de foule, ni de lumières,
-ni de tapage: une profonde trouée
+va se perdre au loin dans l'obscurité confuse.
+Là, tout change brusquement, comme
+change un décor de féerie au coup de sifflet
+des machinistes. Plus de foule, ni de lumières,
+ni de tapage: une profonde trouée
de nuit et de silence est devant moi; un
-bras de mer étend son vide tranquille entre
+bras de mer étend son vide tranquille entre
ces quartiers assourdissants que je viens de
traverser et une autre grande ville, d'aspect
-fantastique, qui apparaît au delà sur le fond
-étoilé de la nuit, en silhouette toute noire
-dentelée de minarets et de dômes. Elle se
-profile si haut que les coupoles de ses mosquées,
-s'exagérant dans les buées enveloppantes,
+fantastique, qui apparaît au delà sur le fond
+étoilé de la nuit, en silhouette toute noire
+dentelée de minarets et de dômes. Elle se
+profile si haut que les coupoles de ses mosquées,
+s'exagérant dans les buées enveloppantes,
prennent des proportions de montagnes.
-C'est un soir de Ramadan. Alors, à
-tous les étages de ces minarets, autour de
-leurs galeries festonnées, brillent des rangs
+C'est un soir de Ramadan. Alors, à
+tous les étages de ces minarets, autour de
+leurs galeries festonnées, brillent des rangs
de feux en couronnes, et, dans le vide, entre
-ces flèches de pierre qui pointent en plein
+ces flèches de pierre qui pointent en plein
ciel, des inscriptions lumineuses suspendues
par d'invisibles fils, effraient comme des
-signes apocalyptiques tracés dans l'air avec
+signes apocalyptiques tracés dans l'air avec
du feu.</p>
-<p>J'ai hâte d'être là; un attrait, une indicible
-émotion de souvenir me fait presser le
-pas, dans l'obscurité de l'interminable pont
-qui mène, à travers ce bras de mer, à cette
+<p>J'ai hâte d'être là; un attrait, une indicible
+émotion de souvenir me fait presser le
+pas, dans l'obscurité de l'interminable pont
+qui mène, à travers ce bras de mer, à cette
ville si noire. A mesure que j'approche,
montent toujours plus haut les coupoles et
les minarets avec leurs couronnes de feux.
-Me voici à leurs pieds; je quitte le plancher
+Me voici à leurs pieds; je quitte le plancher
mouvant du pont pour les cailloux et les
-fondrières d'une première place obscure que
-domine la masse superbe d'une mosquée:
-je suis à Stamboul!</p>
+fondrières d'une première place obscure que
+domine la masse superbe d'une mosquée:
+je suis à Stamboul!</p>
<p>Je vais tourner le dos aux quartiers neufs,
-aux boulevards récemment alignés, dans les
+aux boulevards récemment alignés, dans les
parages de Sainte-Sophie et de la Sublime-Porte,
-qu'éclairent maintenant, hélas! des
-becs de gaz, où circulent des voitures, des
-équipages d'ambassade promenant d'aventureux
+qu'éclairent maintenant, hélas! des
+becs de gaz, où circulent des voitures, des
+équipages d'ambassade promenant d'aventureux
voyageurs. C'est vers le Vieux-Stamboul,
encore immense, Dieu merci! que je
me dirige, montant par de petites rues aussi
-noires et mystérieuses qu'autrefois, avec
-autant de chiens jaunes couchés en boule
+noires et mystérieuses qu'autrefois, avec
+autant de chiens jaunes couchés en boule
par terre, qui grognent et sur lesquels les
pieds buttent. Mon Dieu! pourvu que quelque
-édile ne me les détruise pas, ces chiens!...
-J'éprouve une sorte de volupté triste, presque
-une ivresse, à m'enfoncer dans ce labyrinthe,
-où personne ne me connaît plus&mdash;mais où
+édile ne me les détruise pas, ces chiens!...
+J'éprouve une sorte de volupté triste, presque
+une ivresse, à m'enfoncer dans ce labyrinthe,
+où personne ne me connaît plus&mdash;mais où
je connais tout, comme m'en ressouvenant
-de très loin, d'une vie antérieure...</p>
+de très loin, d'une vie antérieure...</p>
<p>Il fait une nuit de mai douce, merveilleuse.
-L'obscurité garde une transparence
+L'obscurité garde une transparence
qui permet de se conduire, et au-dessus de
-ma promenade errante, mais très haut,
-n'éclairant pas plus que les étoiles, planent
-de tous côtés les cercles de feux accrochés
-aux minarets des mosquées, les inscriptions
+ma promenade errante, mais très haut,
+n'éclairant pas plus que les étoiles, planent
+de tous côtés les cercles de feux accrochés
+aux minarets des mosquées, les inscriptions
lumineuses suspendues dans l'air. Les
-étroites rues sombres que j'ai prises débouchent
-tout à coup sur l'immense place du
-Séraskiérat, pleine de lumières, de monde,
+étroites rues sombres que j'ai prises débouchent
+tout à coup sur l'immense place du
+Séraskiérat, pleine de lumières, de monde,
de musiques, de costumes. Mais je traverse
-seulement ce lieu pour pénétrer plus avant
+seulement ce lieu pour pénétrer plus avant
dans le c&oelig;ur de la vieille ville, dans les quartiers
-exquis et non profanés encore de la
-Suléimanieh et de Sultan-Sélim. Tantôt l'obscurité
-des petites rues funèbres, tantôt les
-lumières et les foules. Dans les cafés, des
-musiques d'Orient: violons tristes, qui gémissent
-des mélodies à fendre l'âme; cornemuses
-qui chantent de vieux airs, à voix aigre
+exquis et non profanés encore de la
+Suléimanieh et de Sultan-Sélim. Tantôt l'obscurité
+des petites rues funèbres, tantôt les
+lumières et les foules. Dans les cafés, des
+musiques d'Orient: violons tristes, qui gémissent
+des mélodies à fendre l'âme; cornemuses
+qui chantent de vieux airs, à voix aigre
et plaintive. Et des campagnards, des Asiatiques,
dansent entre hommes, en longues
-chaînes se tenant par la main.</p>
+chaînes se tenant par la main.</p>
-<p>De toute cette étonnante chose qui est une
-nuit de Ramadan à Stamboul, voici l'image
-qui ce soir-là me charme le plus: vers
+<p>De toute cette étonnante chose qui est une
+nuit de Ramadan à Stamboul, voici l'image
+qui ce soir-là me charme le plus: vers
minuit, dans une rue solitaire, tout simplement
-un harem qui passe... Très étroite la
-rue, très obscure; par-dessus les hautes maisons
-grillées, sur un coin de ciel étoilé, on
-voit monter les minarets de la Suléimanieh,
+un harem qui passe... Très étroite la
+rue, très obscure; par-dessus les hautes maisons
+grillées, sur un coin de ciel étoilé, on
+voit monter les minarets de la Suléimanieh,
gigantesques pointes noires&mdash;diaphanes,
dirait-on&mdash;qui portent dans leur longueur
-deux ou trois couronnes superposées de feux
+deux ou trois couronnes superposées de feux
mourants.&mdash;Un grand silence, et d'abord
personne. Puis un groupe qui arrive, un
-groupe de cinq ou six femmes, chaussées de
-babouches qui ne font pas de bruit; fantômes
-bleus, rouges ou roses, enveloppés
-jusqu'aux yeux dans ces pièces de soie lamée
+groupe de cinq ou six femmes, chaussées de
+babouches qui ne font pas de bruit; fantômes
+bleus, rouges ou roses, enveloppés
+jusqu'aux yeux dans ces pièces de soie lamée
d'or qui se fabriquent en Asie. Deux eunuques
-les précèdent armés de bâtons, les
-éclairant avec de grandes lanternes anciennes...
-Cela passe, féerique et charmant;
-cela s'éloigne, cela s'en va on ne sait où,
+les précèdent armés de bâtons, les
+éclairant avec de grandes lanternes anciennes...
+Cela passe, féerique et charmant;
+cela s'éloigne, cela s'en va on ne sait où,
s'enfermer dans on ne sait quel coin du
-mystérieux dédale... Et l'obscurité semble
-plus épaisse après qu'ont disparu les feux de
+mystérieux dédale... Et l'obscurité semble
+plus épaisse après qu'ont disparu les feux de
leurs lanternes, qui faisaient danser leurs
-ombres sur les vieux pavés et les vieux
+ombres sur les vieux pavés et les vieux
murs...</p>
-<p><i>Mardi 13 mai 1890.</i>&mdash;Je prends le récit
-de cette deuxième journée à cinq heures
-seulement&mdash;pour l'arrêter avant la nuit.</p>
+<p><i>Mardi 13 mai 1890.</i>&mdash;Je prends le récit
+de cette deuxième journée à cinq heures
+seulement&mdash;pour l'arrêter avant la nuit.</p>
-<p>A cinq heures donc, en caïque, tournant
+<p>A cinq heures donc, en caïque, tournant
le dos toujours aux quartiers neufs, je
remonte vers le fond de la Corne-d'Or, me
rendant au faubourg d'Eyoub.</p>
-<p>(Pour qui ne connaît pas Constantinople,
-les caïques sont ces espèces de périssoires
-longues et minces, arquées en croissant de
-lune, où l'on navigue couché&mdash;et que l'on
+<p>(Pour qui ne connaît pas Constantinople,
+les caïques sont ces espèces de périssoires
+longues et minces, arquées en croissant de
+lune, où l'on navigue couché&mdash;et que l'on
trouve sur tous les quais par centaines,
-comme à Venise les gondoles.)</p>
+comme à Venise les gondoles.)</p>
-<p>Cette Corne-d'Or devient plus paisible à
-mesure que l'on s'éloigne de l'entrée, encombrée
+<p>Cette Corne-d'Or devient plus paisible à
+mesure que l'on s'éloigne de l'entrée, encombrée
de paquebots, et la partie de Stamboul
-que je longe à présent est de plus en plus
-antique, délabrée, morte: ce sont les très
-vieux quartiers, d'où la vie s'est retirée peu
-à peu, pour se porter ailleurs sur l'autre
+que je longe à présent est de plus en plus
+antique, délabrée, morte: ce sont les très
+vieux quartiers, d'où la vie s'est retirée peu
+à peu, pour se porter ailleurs sur l'autre
rive. Jamais, du reste, je ne leur avais tant
-trouvé cet air de ruines envahies par les
-arbres; leurs toits noirâtres disparaissent
-presque sous la fraîche verdure de mai. Et
+trouvé cet air de ruines envahies par les
+arbres; leurs toits noirâtres disparaissent
+presque sous la fraîche verdure de mai. Et
Eyoub est au bout, touchant aux rideaux de
-cyprès noirs, aux grands bois funéraires.</p>
+cyprès noirs, aux grands bois funéraires.</p>
-<p>Un vent très vif et presque froid se lève,
-comme chaque soir à l'heure où baisse le
-soleil; sur toute la surface de l'eau remuée,
+<p>Un vent très vif et presque froid se lève,
+comme chaque soir à l'heure où baisse le
+soleil; sur toute la surface de l'eau remuée,
de petites lames se forment.</p>
<p>Eyoub, le saint faubourg, est toujours le
-lieu rare du suprême recueillement, de la
-suprême prière. A l'entrée de l'avenue exquise
+lieu rare du suprême recueillement, de la
+suprême prière. A l'entrée de l'avenue exquise
qui longe les saints tombeaux, je
-mets pied à terre sur des dalles verdies
-par les siècles; l'avenue, devant moi, s'enfonce
-en profondeur, toute blanche à travers
-l'espèce de bois sacré plein de sépultures,
-blanche de ce même blanc verdâtre que
-prennent à l'ombre les marbres très vieux;
-elle s'en va finir là-bas à l'impénétrable
-mosquée, dont on aperçoit confusément le
-dôme, sous un bouquet de platanes et de
-cyprès immenses. Elle est bordée, de droite
+mets pied à terre sur des dalles verdies
+par les siècles; l'avenue, devant moi, s'enfonce
+en profondeur, toute blanche à travers
+l'espèce de bois sacré plein de sépultures,
+blanche de ce même blanc verdâtre que
+prennent à l'ombre les marbres très vieux;
+elle s'en va finir là-bas à l'impénétrable
+mosquée, dont on aperçoit confusément le
+dôme, sous un bouquet de platanes et de
+cyprès immenses. Elle est bordée, de droite
et de gauche, par des kiosques, en marbre
-blanc ajouré, remplis de catafalques et de
-morts, ou par des murs percés d'arceaux en
-ogives à travers lesquels on aperçoit les cimetières:
-étranges tombes aux dorures fanées,
+blanc ajouré, remplis de catafalques et de
+morts, ou par des murs percés d'arceaux en
+ogives à travers lesquels on aperçoit les cimetières:
+étranges tombes aux dorures fanées,
apparaissant dans la nuit verte de dessous
-bois, mêlées à des fouillis d'herbes, de rosiers
+bois, mêlées à des fouillis d'herbes, de rosiers
sauvages, de ronces...</p>
-<p>Les passants sont toujours très rares dans
+<p>Les passants sont toujours très rares dans
cette avenue des morts: quelques derviches
qui reviennent de prier, ou quelques mendiants
-qui vont s'accroupir là-bas aux portes
-de la mosquée. Ce soir, ce sont trois petites
-filles turques, de cinq à dix ans, très jolies,
-qui gambadent, vêtues d'éclatantes robes
-vertes et rouges. Cela déroute, de les voir
+qui vont s'accroupir là-bas aux portes
+de la mosquée. Ce soir, ce sont trois petites
+filles turques, de cinq à dix ans, très jolies,
+qui gambadent, vêtues d'éclatantes robes
+vertes et rouges. Cela déroute, de les voir
jouer gaiement dans ces marbres et dans
-cette ombre funéraire. Du reste, jamais je
-n'étais encore venu ici à la splendeur de
+cette ombre funéraire. Du reste, jamais je
+n'étais encore venu ici à la splendeur de
mai, et cette verdure neuve, ces fleurs partout,
-détonnent autant que ces trois petites
-filles. Des lieux si infiniment mélancoliques
-ne s'égayent pas au printemps, bien au contraire:
-ce ciel aux nuances très douces, ces
+détonnent autant que ces trois petites
+filles. Des lieux si infiniment mélancoliques
+ne s'égayent pas au printemps, bien au contraire:
+ce ciel aux nuances très douces, ces
grappes de roses, ces jasmins qui retombent
-des murs, et qui, depuis des siècles, à la
-même saison, font leur même sourire si
-éphémère et si trompeur, ajoutent encore à
-l'impression qu'on éprouve ici d'un universel
-et irrémédiable néant.</p>
+des murs, et qui, depuis des siècles, à la
+même saison, font leur même sourire si
+éphémère et si trompeur, ajoutent encore à
+l'impression qu'on éprouve ici d'un universel
+et irrémédiable néant.</p>
<hr/>
<p><i>Mercredi 14 mai 1890.</i>&mdash;A l'ambassade de
-France, ce matin-là, autour d'une grande table
+France, ce matin-là, autour d'une grande table
fleurie de roses jaunes, nous sommes au moins
-trente convives à déjeuner&mdash;tous touristes!</p>
+trente convives à déjeuner&mdash;tous touristes!</p>
-<p>Autrefois la traversée de la mer Noire les
-arrêtait encore; mais depuis deux ans, avec
+<p>Autrefois la traversée de la mer Noire les
+arrêtait encore; mais depuis deux ans, avec
le nouveau chemin de fer aboutissant au
-pied du Vieux-Sérail, c'est effrayant, ce flot
-de dés&oelig;uvrés de l'Europe entière qui vient
+pied du Vieux-Sérail, c'est effrayant, ce flot
+de dés&oelig;uvrés de l'Europe entière qui vient
ici fureter partout.</p>
<p>Et je ne puis me rappeler sans sourire
-cette réflexion de la très charmante ambassadrice,
+cette réflexion de la très charmante ambassadrice,
parcourant d'un regard fin et impayable
-sa longue tablée: «Oh! moi, vous
+sa longue tablée: «Oh! moi, vous
savez, par les temps que nous traversons,
-je n'en suis pas à un touriste de plus ou de
-moins...» Cela dit sans l'ombre d'une
-pensée désobligeante pour ses hôtes, mais
-prononcé avec je ne sais quelle imperceptible
+je n'en suis pas à un touriste de plus ou de
+moins...» Cela dit sans l'ombre d'une
+pensée désobligeante pour ses hôtes, mais
+prononcé avec je ne sais quelle imperceptible
nuance qui fait de cette petite phrase
-de rien une chose infiniment drôle.&mdash;Tous
+de rien une chose infiniment drôle.&mdash;Tous
choisis, gens aimables et de bonne compagnie,
-ces voyageurs invités; trop nombreux
-seulement, tournant à l'invasion, et alors
-pas décoratifs ici pour des yeux de peintre:
+ces voyageurs invités; trop nombreux
+seulement, tournant à l'invasion, et alors
+pas décoratifs ici pour des yeux de peintre:
c'est tout ce que je leur reproche&mdash;sans y
mettre, bien entendu, plus de mauvaise
-pensée que notre ambassadrice.</p>
+pensée que notre ambassadrice.</p>
-<p>Le même jour, vers quatre heures du
+<p>Le même jour, vers quatre heures du
soir, Stamboul par la pluie. Un orage depuis
ce matin assombrissait l'air, et l'averse
-tombe décidément, torrentielle.</p>
+tombe décidément, torrentielle.</p>
<p>Sortant de la Sublime-Porte, je me
-réfugie, pour m'y abriter jusqu'à la fin
-de la journée, dans le labyrinthe du Grand-Bazar
+réfugie, pour m'y abriter jusqu'à la fin
+de la journée, dans le labyrinthe du Grand-Bazar
(car Stamboul, suivant l'usage d'Orient,
-a son «bazar», qui est comme
+a son «bazar», qui est comme
une ville dans la ville, que des murailles
-entourent, et qui, le soir, ferme ses épaisses
+entourent, et qui, le soir, ferme ses épaisses
portes).</p>
<p>Il y fait sombre et triste, aujourd'hui,
sous ce ciel plein d'eau et sous ces toitures
de bois qui couvrent toutes les petites rues,
-laissant des gouttières suinter; à travers une
-espèce de buée, de brouillard crépusculaire,
-on voit briller les étoffes dorées, les milliers
-de bibelots accrochés aux échoppes&mdash;et
+laissant des gouttières suinter; à travers une
+espèce de buée, de brouillard crépusculaire,
+on voit briller les étoffes dorées, les milliers
+de bibelots accrochés aux échoppes&mdash;et
fourmiller les foules: femmes tout de blanc
-voilées, hommes coiffés de bonnets rouges.
-Dieu merci! il n'a guère changé encore, ce
+voilées, hommes coiffés de bonnets rouges.
+Dieu merci! il n'a guère changé encore, ce
bazar. Dans des recoins connus, je retrouve
-les mêmes obscurs petits cafés, qui sont
-revêtus de leurs vieux carreaux de faïence
-persane aux étranges fleurs, et où servent
-depuis des années les mêmes vieilles petites
-tasses. On peut y faire les mêmes rêves
+les mêmes obscurs petits cafés, qui sont
+revêtus de leurs vieux carreaux de faïence
+persane aux étranges fleurs, et où servent
+depuis des années les mêmes vieilles petites
+tasses. On peut y faire les mêmes rêves
qu'autrefois, en regardant, par la porte ouverte,
la foule turque s'agiter dans le demi-jour
fantastique des avenues. Du fond de
-ces retraites d'ombre, où l'on fume le tabac
+ces retraites d'ombre, où l'on fume le tabac
blond qui grise, tout ce mouvement, tout
ce bruit semble, dans le lointain, comme un
-immense brouhaha de fantômes.</p>
-
-<p>Voici cependant, hélas! quelques essais
-nouveaux de boutiques à l'européenne, avec
-des devantures vitrées. Et voici même quelques
-bandes d'étrangers ahuris&mdash;touristes des
-agences, évidemment&mdash;qui passent en se serrant
-les coudes, promenés à toute vapeur par
-des guides effrontés. (Plus convaincus sont les
-touristes anglais: malgré leurs airs de marcher
-en pays conquis, je crois que décidément
-je les préfère aux Français gouailleurs,
-qui se plaignent des rues mal pavées,
+immense brouhaha de fantômes.</p>
+
+<p>Voici cependant, hélas! quelques essais
+nouveaux de boutiques à l'européenne, avec
+des devantures vitrées. Et voici même quelques
+bandes d'étrangers ahuris&mdash;touristes des
+agences, évidemment&mdash;qui passent en se serrant
+les coudes, promenés à toute vapeur par
+des guides effrontés. (Plus convaincus sont les
+touristes anglais: malgré leurs airs de marcher
+en pays conquis, je crois que décidément
+je les préfère aux Français gouailleurs,
+qui se plaignent des rues mal pavées,
qui ne voient du bazar que les quelques articles
-de Paris étalés çà et là, et inclinent
-à penser que tous ces vieux marchands à
+de Paris étalés çà et là, et inclinent
+à penser que tous ces vieux marchands à
turban, accroupis dans des niches, font venir
-leurs tapis du <i>Bon Marché</i> ou du <i>Louvre</i>.)
+leurs tapis du <i>Bon Marché</i> ou du <i>Louvre</i>.)
Et ils partiront tous ayant <em>vu</em> Constantinople;
-et ils crieront même à la mauvaise
-foi musulmane, parce qu'ils auront été volés,
-pillés (comme cela leur revient de droit)
-par la plèbe des guides et des interprètes&mdash;qui
-sont Grecs, Arméniens, juifs, Maltais,
+et ils crieront même à la mauvaise
+foi musulmane, parce qu'ils auront été volés,
+pillés (comme cela leur revient de droit)
+par la plèbe des guides et des interprètes&mdash;qui
+sont Grecs, Arméniens, juifs, Maltais,
tout ce qu'on voudra, mais jamais Turcs.
Les Turcs du peuple se font bateliers, ou
man&oelig;uvres, ou portefaix, mais ne se plient
-point au métier servile d'exploiteurs d'étrangers.</p>
+point au métier servile d'exploiteurs d'étrangers.</p>
-<p>Je m'attarde à marchander de vieux bibelots
+<p>Je m'attarde à marchander de vieux bibelots
d'argenterie&mdash;tandis que dehors le
jour baisse et la pluie tombe toujours. De
-plus en plus désolé, ce bazar qui se vide,
+plus en plus désolé, ce bazar qui se vide,
les affaires finies: le long des ruelles couvertes,
si vieilles, si vieilles, les boutiques
se ferment; les marchands s'en vont comme
-les acheteurs, et l'obscurité grise descend
+les acheteurs, et l'obscurité grise descend
dans ce labyrinthe, qui, la nuit, ne sera
-plus qu'un désert noir.</p>
+plus qu'un désert noir.</p>
-<p>Il faut s'en aller décidément. Je remonte
+<p>Il faut s'en aller décidément. Je remonte
sur un pauvre cheval de louage, tout
-trempé des averses du jour, qui m'attendait à
+trempé des averses du jour, qui m'attendait à
une des portes de ce bazar et je
-m'achemine vers Péra.</p>
+m'achemine vers Péra.</p>
<p>La pluie cesse; mais le ciel reste gris, les
vieux toits ruisselants. En descendant vers
-la Corne-d'Or, par les rues étroites, on
+la Corne-d'Or, par les rues étroites, on
marche dans les flaques d'eau, faisant jaillir
la boue. La ville a repris subitement ses
aspects d'hiver,&mdash;aspects, en somme, sous
lesquels je l'ai le plus connue et qui me
-tiennent au c&oelig;ur d'une manière plus intime.
-Voici où mes impressions redeviennent
-tout à fait personnelles: il est laid et triste,
+tiennent au c&oelig;ur d'une manière plus intime.
+Voici où mes impressions redeviennent
+tout à fait personnelles: il est laid et triste,
Stamboul, par un pareil soir,&mdash;et cependant
c'est ainsi que je l'aime le plus. Je
-reviens à regret, très lentement, malgré
-l'eau qui tombe encore en mille gouttières
-des toits mouillés. Oh! comme je me replonge
-en plein passé, par cette soirée de
+reviens à regret, très lentement, malgré
+l'eau qui tombe encore en mille gouttières
+des toits mouillés. Oh! comme je me replonge
+en plein passé, par cette soirée de
pluie presque froide...</p>
-<p>Arrivant à l'hôtel, toujours sans hâte
-malgré mes vêtements trempés, j'y trouve un
+<p>Arrivant à l'hôtel, toujours sans hâte
+malgré mes vêtements trempés, j'y trouve un
mot de Son Excellence le Grand Vizir, m'informant
-que Sa Majesté le Sultan veut bien
-m'inviter à venir ce soir, au palais de Yeldiz,
+que Sa Majesté le Sultan veut bien
+m'inviter à venir ce soir, au palais de Yeldiz,
assister aux illuminations du Kadir-Guidjeci:
-«Un chaouch, me dit-il, et une
-voiture seront là pour vous prendre...»</p>
-
-<p>Environ trois quarts d'heure après,
-presque en retard, ayant dîné à la diable et
-fait avec fièvre ma toilette de cour, je roule
-à toute vitesse vers Yeldiz, dans un landau
-découvert escorté d'un chaouch au galop,
-fendant la foule de Péra. Le ciel s'est dégagé,
-les étoiles brillent. Les illuminations
+«Un chaouch, me dit-il, et une
+voiture seront là pour vous prendre...»</p>
+
+<p>Environ trois quarts d'heure après,
+presque en retard, ayant dîné à la diable et
+fait avec fièvre ma toilette de cour, je roule
+à toute vitesse vers Yeldiz, dans un landau
+découvert escorté d'un chaouch au galop,
+fendant la foule de Péra. Le ciel s'est dégagé,
+les étoiles brillent. Les illuminations
merveilleuses du Ramadan s'allument partout;
entre les banales maisons, quand une
-échappée de lointain apparaît, on dirait
-d'une féerie.</p>
+échappée de lointain apparaît, on dirait
+d'une féerie.</p>
<p>C'est loin, ce palais de Yeldiz, presque
-dans la campagne, du côté opposé à Stamboul,
+dans la campagne, du côté opposé à Stamboul,
auquel nous tournons le dos dans
-notre course empressée. Le Bosphore, qu'on
-aperçoit aussi de temps en temps, et, au
-delà, Scutari, sont illuminés comme la côte
-d'Europe; la féerie se prolonge de tous côtés,
-jusqu'aux dernières limites du champ de
+notre course empressée. Le Bosphore, qu'on
+aperçoit aussi de temps en temps, et, au
+delà, Scutari, sont illuminés comme la côte
+d'Europe; la féerie se prolonge de tous côtés,
+jusqu'aux dernières limites du champ de
vue.</p>
<p>En avant de nous, courant en sens inverse,
voici un flot de monde, une masse
-humaine qui se précipite comme furieuse,
+humaine qui se précipite comme furieuse,
des hommes demi-nus galopant et criant; et au
-loin je distingue le sinistre appel: <i>Yangun vâr!</i></p>
+loin je distingue le sinistre appel: <i>Yangun vâr!</i></p>
<p>Le feu! c'est le feu! Avec tant de maisons
en bois, ici c'est continuel. Tout un
-quartier brûle là-bas, jetant dans le ciel
-une grande lueur rouge, ajoutant à la fête
-une illumination imprévue. Ces choses que
-l'on traîne si vite avec un bruit lourd, ce sont
-les pompes, attelées d'hommes affolés qui
-courent à toutes jambes; elles accrochent
+quartier brûle là-bas, jetant dans le ciel
+une grande lueur rouge, ajoutant à la fête
+une illumination imprévue. Ces choses que
+l'on traîne si vite avec un bruit lourd, ce sont
+les pompes, attelées d'hommes affolés qui
+courent à toutes jambes; elles accrochent
les roues de ma voiture... Cris et bousculade...
-Mais on reconnaît le chaouch du
-palais, on s'écarte, et nous passons...</p>
+Mais on reconnaît le chaouch du
+palais, on s'écarte, et nous passons...</p>
<p>Maintenant, des avenues de banlieue,
-larges et droites, presque vides, où nous reprenons
-notre train ventre à terre.</p>
+larges et droites, presque vides, où nous reprenons
+notre train ventre à terre.</p>
<p>Puis, devant nous, une grande lueur
blanche et verte, non plus d'incendie, mais
de feux de Bengale: les jardins de Yeldiz.
Nous franchissons des grilles:&mdash;alors, subitement,
plus de foule ni de bruit; nous
-galopons dans des allées vides, silencieuses,
-illuminées à profusion, bordées de myriades
+galopons dans des allées vides, silencieuses,
+illuminées à profusion, bordées de myriades
de feux qui forment des guirlandes et des
girandoles. Rien que des feux blancs,
des globes blancs dans la verdure; aucun
bariolage ici, sur la terre, tandis que,
-par contre, le ciel est entièrement étoilé
-de fusées bleues et rouges, rayé de pluies
+par contre, le ciel est entièrement étoilé
+de fusées bleues et rouges, rayé de pluies
de feu de toutes les couleurs.</p>
-<p>Les allées, où il n'y a toujours personne,
+<p>Les allées, où il n'y a toujours personne,
vont en montant; il y fait de plus en plus
-clair, de lumière blanche, tandis qu'un côté
-de l'horizon reste ensanglanté par du rouge
+clair, de lumière blanche, tandis qu'un côté
+de l'horizon reste ensanglanté par du rouge
d'incendie. Une autre grille encore. Puis des
bataillons de cavaliers et de fantassins nous
-barrent le passage, formant la haie serrée;
+barrent le passage, formant la haie serrée;
ils portent tous des torches ou des lanternes,
comme pour quelque gigantesque retraite
aux flambeaux. Des centaines d'officiers sont
-là aussi, vêtus pour la plupart du dolman
+là aussi, vêtus pour la plupart du dolman
oriental aux longues manches flottantes.&mdash;Oh!
-la belle et imposante armée!</p>
+la belle et imposante armée!</p>
<p>Ces milliers d'hommes, si immobiles,
-semblent absorbés dans un recueillement
-religieux, au milieu de cette clarté étrange
-qui éblouit, sous cette pluie de feux de couleurs
+semblent absorbés dans un recueillement
+religieux, au milieu de cette clarté étrange
+qui éblouit, sous cette pluie de feux de couleurs
changeantes dont le ciel de la nuit est
-traversé.</p>
+traversé.</p>
<p>Le chaouch qui me guide a les mots de
passe, et les rangs s'ouvrent devant nous.
-Il me conduit au premier étage, dans un
-pavillon du palais: salons vides où il fait
-étonnamment clair&mdash;clair des lampes intérieures
+Il me conduit au premier étage, dans un
+pavillon du palais: salons vides où il fait
+étonnamment clair&mdash;clair des lampes intérieures
et de l'illumination du dehors, dont
-la lueur immense entre par les fenêtres
+la lueur immense entre par les fenêtres
grandes ouvertes. Les boiseries, les meubles
sont blancs et or; tout est lumineux
-et blanc. A je ne sais quelle forme particulière
+et blanc. A je ne sais quelle forme particulière
du silence, on a le sentiment de cette
-agglomération d'hommes en armes qui sont
-là, muets, retenant presque leur souffle,
-oppressés par la présence du Souverain. Et
+agglomération d'hommes en armes qui sont
+là, muets, retenant presque leur souffle,
+oppressés par la présence du Souverain. Et
une admirable musique religieuse arrive du
-dehors: un ch&oelig;ur de voix d'hommes très
-fraîches, très limpides, qui psalmodient sur
-des notes singulièrement hautes, avec quelque
+dehors: un ch&oelig;ur de voix d'hommes très
+fraîches, très limpides, qui psalmodient sur
+des notes singulièrement hautes, avec quelque
chose de pas naturel, d'extra-terrestre
si l'on peut dire ainsi...</p>
-<p>Un aide de camp me reçoit dans ces salons.
-«Le Sultan, me dit-il, est encore à la
-mosquée impériale, d'où partent ces chants
-suaves.» Mais la prière touche à sa fin, et,
-en m'approchant d'une fenêtre, je verrai
-tout à l'heure Sa Majesté sortir.</p>
+<p>Un aide de camp me reçoit dans ces salons.
+«Le Sultan, me dit-il, est encore à la
+mosquée impériale, d'où partent ces chants
+suaves.» Mais la prière touche à sa fin, et,
+en m'approchant d'une fenêtre, je verrai
+tout à l'heure Sa Majesté sortir.</p>
<p>A une cinquantaine de pas de moi, un
-peu en contre-bas de la fenêtre où je suis,
-cette mosquée m'apparaît. Elle est toute
-fraîche et toute blanche, très dentelée d'arabesques,
-en style d'Alhambra. Illuminée
+peu en contre-bas de la fenêtre où je suis,
+cette mosquée m'apparaît. Elle est toute
+fraîche et toute blanche, très dentelée d'arabesques,
+en style d'Alhambra. Illuminée
par en dedans et par en dehors, elle semble
-transparente autant qu'une fine découpure
-d'albâtre, et cette musique qui s'en échappe
-lui donne quelque chose d'irréel; elle est
-comme la principale pièce de l'immense feu
-d'artifice qui, ce soir, brûle partout. Alentour
-de son dôme étrangement lumineux
+transparente autant qu'une fine découpure
+d'albâtre, et cette musique qui s'en échappe
+lui donne quelque chose d'irréel; elle est
+comme la principale pièce de l'immense feu
+d'artifice qui, ce soir, brûle partout. Alentour
+de son dôme étrangement lumineux
apparaissent, avec leurs myriades de globes
blancs, les avenues, les jardins par lesquels
-je suis arrivé. Des nuages de feu de Bengale
+je suis arrivé. Des nuages de feu de Bengale
embrouillent devant moi tous les lointains,
-confondent toutes les perspectives&mdash;déjà
-compliquées par la hauteur d'où je
+confondent toutes les perspectives&mdash;déjà
+compliquées par la hauteur d'où je
regarde. Un gigantesque transparent, suspendu
on ne sait comment dans l'air, porte
une inscription arabe brillante sur un fond
couleur de nuit; avec toutes les fantasmagories
-éblouissantes qui rendent la vue imprécise,
-il est impossible de deviner à quelle distance
-cette inscription aérienne est placée:
-elle paraît grande et lointaine comme un
-signe du ciel; elle préside à cette fête de
-lumières; c'est elle qui lui donne son caractère
-musulman, son caractère sacré.&mdash;Et
-au delà encore, on distingue des coins de
-vrais lointains; sur une vague étendue noire,
-qui doit être le Bosphore, posent de petits
-objets brillants, d'une forme spéciale&mdash;qui
-sont des navires illuminés jusqu'aux pointes
-de leurs mâts...</p>
+éblouissantes qui rendent la vue imprécise,
+il est impossible de deviner à quelle distance
+cette inscription aérienne est placée:
+elle paraît grande et lointaine comme un
+signe du ciel; elle préside à cette fête de
+lumières; c'est elle qui lui donne son caractère
+musulman, son caractère sacré.&mdash;Et
+au delà encore, on distingue des coins de
+vrais lointains; sur une vague étendue noire,
+qui doit être le Bosphore, posent de petits
+objets brillants, d'une forme spéciale&mdash;qui
+sont des navires illuminés jusqu'aux pointes
+de leurs mâts...</p>
<p>Directement au-dessous de moi, la superbe
-armée, toujours immobile et recueillie, suit
-en esprit les prières qui se chantent dans
-la lumineuse mosquée d'en face. Il semble
-qu'en ce moment l'âme de l'Islam se soit
-concentrée dans ce blanc sanctuaire. Oh!
+armée, toujours immobile et recueillie, suit
+en esprit les prières qui se chantent dans
+la lumineuse mosquée d'en face. Il semble
+qu'en ce moment l'âme de l'Islam se soit
+concentrée dans ce blanc sanctuaire. Oh!
ces chants, qui vibrent sous cette coupole,
monotones comme des incantations de magie
-et d'une sonorité si belle et si rare! Voix
+et d'une sonorité si belle et si rare! Voix
d'enfants ou voix d'anges, on ne sait trop.
-C'est aussi quelque chose de très oriental:
+C'est aussi quelque chose de très oriental:
cela se maintient sans fatigue dans des
-notes surélevées, tout en restant d'une
-inaltérable fraîcheur de hautbois; c'est long,
-long, sans cesse recommencé; c'est très
-doux, très berceur; et pourtant cela exprime
-avec une infinie tristesse le néant
+notes surélevées, tout en restant d'une
+inaltérable fraîcheur de hautbois; c'est long,
+long, sans cesse recommencé; c'est très
+doux, très berceur; et pourtant cela exprime
+avec une infinie tristesse le néant
humain, cela donne le vertige des grands
-abîmes.</p>
+abîmes.</p>
<hr class="dots"/>
<p>Cependant le Sultan va sortir. Les troupes
-frémissent d'un léger mouvement attentif.
-Un landau attelé de chevaux de parade&mdash;qui
-trottent tout cabrés, tout debout&mdash;vient
+frémissent d'un léger mouvement attentif.
+Un landau attelé de chevaux de parade&mdash;qui
+trottent tout cabrés, tout debout&mdash;vient
se ranger devant les marches de marbre de
-la mosquée, sur lesquelles on a jeté des
-tapis rouges; en même temps, une trentaine
+la mosquée, sur lesquelles on a jeté des
+tapis rouges; en même temps, une trentaine
de serviteurs accourent, chacun portant
-une de ces énormes lanternes de soie
-blanche, d'un mètre de haut, qui sont d'étiquette
-depuis un temps immémorial pour
+une de ces énormes lanternes de soie
+blanche, d'un mètre de haut, qui sont d'étiquette
+depuis un temps immémorial pour
les sorties nocturnes des Califes. Sous la coupole,
le ch&oelig;ur religieux chante plus vite et
plus fort, dans l'exaltation finale....</p>
@@ -3655,19 +3617,19 @@ plus fort, dans l'exaltation finale....</p>
<p>Allah! voici le Sultan! Le palais, les jardins,
le ciel s'embrasent d'un feu plus clair.
Le canon tonne comme un grand orage, et
-toutes les troupes, inclinées jusqu'à terre,
+toutes les troupes, inclinées jusqu'à terre,
crient ensemble, avec leurs milliers de voix:
-«Allah! Allah!» en longue clameur profonde.....</p>
+«Allah! Allah!» en longue clameur profonde.....</p>
-<p>Pour franchir les cent mètres qui séparent
-la mosquée des portes du palais, le
+<p>Pour franchir les cent mètres qui séparent
+la mosquée des portes du palais, le
landau a pris le galop de course, emportant
-le Souverain; derrière lui, d'autres voitures
+le Souverain; derrière lui, d'autres voitures
magnifiques galopent aussi, ramenant les
-princesses, voilées, qui ont assisté à la prière;
-les serviteurs, affolés, courent alentour,
+princesses, voilées, qui ont assisté à la prière;
+les serviteurs, affolés, courent alentour,
agitent leurs grandes lanternes blanches, et
-les troupes se referment sur ce cortège avec
+les troupes se referment sur ce cortège avec
un cliquetis d'armes. C'est fini...</p>
<hr/>
@@ -3675,592 +3637,592 @@ un cliquetis d'armes. C'est fini...</p>
<p>A la suite d'un aide de camp, je traverse
des salons, des couloirs aux murailles et aux
-colonnes de nuances claires et légèrement
-dorées. Il y a ici, à Yeldiz, une grande sobriété
-d'ornementation et comme une trêve
-de luxe: le Souverain, qui possède, le long
-du Bosphore, des palais de fées dans des
-sites incomparables, préfère, pour son travail
-et pour son repos, la simplicité relative
-de cette résidence, qu'il a fait construire
-lui-même à côté d'un grand parc
+colonnes de nuances claires et légèrement
+dorées. Il y a ici, à Yeldiz, une grande sobriété
+d'ornementation et comme une trêve
+de luxe: le Souverain, qui possède, le long
+du Bosphore, des palais de fées dans des
+sites incomparables, préfère, pour son travail
+et pour son repos, la simplicité relative
+de cette résidence, qu'il a fait construire
+lui-même à côté d'un grand parc
d'ombre.</p>
<p>Me voici enfin dans une sorte d'immense
-antichambre de cour, également simple, dont
+antichambre de cour, également simple, dont
le seul luxe consiste en tapis magnifiques
-étouffant le bruit des pas. Elle est, ce soir,
-peuplée de généraux, d'aides de camp de
+étouffant le bruit des pas. Elle est, ce soir,
+peuplée de généraux, d'aides de camp de
toutes armes, en grand uniforme, les uns
portant la longue tunique droite, les autres
-le dolman oriental à grandes manches
-flottantes, les uns coiffés du fez rouge, les
+le dolman oriental à grandes manches
+flottantes, les uns coiffés du fez rouge, les
autres du bonnet d'astrakan noir. Ils ont
-très grand air guerrier; leur assemblée, à
-ce seuil des appartements impériaux, est
+très grand air guerrier; leur assemblée, à
+ce seuil des appartements impériaux, est
plus imposante que toutes les magnificences&mdash;et
-parmi eux, voici l'héroïque figure
-d'Osman le Ghazi, le défenseur superbe de
-Plevna. Tous sont debout, parlant à voix
+parmi eux, voici l'héroïque figure
+d'Osman le Ghazi, le défenseur superbe de
+Plevna. Tous sont debout, parlant à voix
basse&mdash;ce qui semble indiquer le voisinage
-très proche du Souverain.</p>
+très proche du Souverain.</p>
-<p>En effet, dans un petit salon latéral où
-me conduit le grand maître des cérémonies,
-se tient Sa Majesté le Sultan, seul, assis sur
-un canapé. Il porte un uniforme de général,
+<p>En effet, dans un petit salon latéral où
+me conduit le grand maître des cérémonies,
+se tient Sa Majesté le Sultan, seul, assis sur
+un canapé. Il porte un uniforme de général,
que recouvre une capote militaire en drap
-brun, et rien d'extérieur ne le distingue des
-officiers de son armée.</p>
+brun, et rien d'extérieur ne le distingue des
+officiers de son armée.</p>
-<p>Il y avait très longtemps que je n'avais
-eu l'honneur de voir Sa Majesté, et, tandis
+<p>Il y avait très longtemps que je n'avais
+eu l'honneur de voir Sa Majesté, et, tandis
que je m'incline pour le salut de cour, je
-songe tout à coup, avec un peu de mélancolie,
-à une première entrevue irrégulière,
-dont le Souverain évidemment ne peut avoir
-gardé aucun souvenir...</p>
-
-<p>C'était il y a tantôt quinze ans, sur le
-Bosphore, le matin de son avènement au
-trône&mdash;un de ces matins de clair soleil
-qui, revus au fond du passé, nous semblent
+songe tout à coup, avec un peu de mélancolie,
+à une première entrevue irrégulière,
+dont le Souverain évidemment ne peut avoir
+gardé aucun souvenir...</p>
+
+<p>C'était il y a tantôt quinze ans, sur le
+Bosphore, le matin de son avènement au
+trône&mdash;un de ces matins de clair soleil
+qui, revus au fond du passé, nous semblent
plus lumineux que ceux de nos jours. Les
-grands caïques impériaux, à éperon d'or,
-étaient venus le prendre à la pointe du
-Vieux-Sérail pour le conduire au palais de
-Dolma-Bagtché; c'était de très bonne heure,
+grands caïques impériaux, à éperon d'or,
+étaient venus le prendre à la pointe du
+Vieux-Sérail pour le conduire au palais de
+Dolma-Bagtché; c'était de très bonne heure,
il n'y avait aucune foule sur la mer, ni du
-reste aucune garde autour du cortège, et
-mon caïque, à moi qui passais là sans savoir,
+reste aucune garde autour du cortège, et
+mon caïque, à moi qui passais là sans savoir,
avait, par une maladresse de nos bateliers,
-abordé le sien: alors le jeune prince, qui
-allait tout à l'heure devenir le Calife suprême,
-avait machinalement jeté sur moi un de ces
+abordé le sien: alors le jeune prince, qui
+allait tout à l'heure devenir le Calife suprême,
+avait machinalement jeté sur moi un de ces
regards distraits qui ne voient pas, son &oelig;il
-noir paraissant plonger avec anxiété dans
+noir paraissant plonger avec anxiété dans
les choses de l'avenir...</p>
-<p>Hélas! l'avenir de ce jour-là est devenu
-le passé d'aujourd'hui, et cette image, évoquée
-dans ma mémoire, me fait mesurer
-soudainement l'abîme de temps mort qui
-déjà nous sépare, l'un et l'autre, de cette
-matinée de soleil et de prime jeunesse...</p>
+<p>Hélas! l'avenir de ce jour-là est devenu
+le passé d'aujourd'hui, et cette image, évoquée
+dans ma mémoire, me fait mesurer
+soudainement l'abîme de temps mort qui
+déjà nous sépare, l'un et l'autre, de cette
+matinée de soleil et de prime jeunesse...</p>
-<p>L'accueil du Sultan pour ses hôtes est
+<p>L'accueil du Sultan pour ses hôtes est
toujours d'une bienveillance exquise, d'une
-distinction très simple, d'une bonne grâce
+distinction très simple, d'une bonne grâce
toute naturelle. Ils resteront pour moi inoubliables,
-les instants de ce soir-là pendant
+les instants de ce soir-là pendant
lesquels j'ai eu l'honneur de causer avec le
-Souverain&mdash;dans le calme un peu étrange
-de ce petit salon très sobrement meublé,
-très quelconque en somme, mais dont le
-seuil était si glorieusement gardé par ces
-chefs militaires parlant à voix basse, et dont
-les fenêtres s'ouvraient sur le tumulte lointain
-de la grande ville en fête, sur le ciel
+Souverain&mdash;dans le calme un peu étrange
+de ce petit salon très sobrement meublé,
+très quelconque en somme, mais dont le
+seuil était si glorieusement gardé par ces
+chefs militaires parlant à voix basse, et dont
+les fenêtres s'ouvraient sur le tumulte lointain
+de la grande ville en fête, sur le ciel
tout clair de feux de Bengale et de lueurs
d'incendie.</p>
-<p>Assuré d'être compris et d'être excusé avec
-la plus charmante indulgence, j'ai osé dire
-tout mon regret mélancolique de voir s'en
+<p>Assuré d'être compris et d'être excusé avec
+la plus charmante indulgence, j'ai osé dire
+tout mon regret mélancolique de voir s'en
aller les choses anciennes, de voir s'ouvrir
et se transformer le grand Stamboul.</p>
-<p>Mais j'ai arrêté là ma plainte d'artiste; ce
-que j'aurais aimé y ajouter, un passant
+<p>Mais j'ai arrêté là ma plainte d'artiste; ce
+que j'aurais aimé y ajouter, un passant
comme moi ne peut se permettre de le faire
-dans une causerie avec un souverain, même
+dans une causerie avec un souverain, même
pendant la plus gracieuse des audiences.</p>
-<p>Pauvre grande Turquie, si fière à l'époque
-où la foi, le rêve sublime et la noble bravoure
+<p>Pauvre grande Turquie, si fière à l'époque
+où la foi, le rêve sublime et la noble bravoure
personnelle faisaient la force des nations,
-comment sera-t-elle bientôt, entraînée
-fatalement dans l'universelle banalité moderne,
+comment sera-t-elle bientôt, entraînée
+fatalement dans l'universelle banalité moderne,
aux prises avec les mille petites choses
mesquines, pratiques, utilitaires, qu'elle
-pouvait dédaigner jadis? Comment sera-t-elle,
+pouvait dédaigner jadis? Comment sera-t-elle,
surtout quand ses fils ne croiront
plus?</p>
<p>En exprimant mon attachement si profond
-pour ce peuple brave, j'aurais été tenté
-pourtant de laisser paraître, un peu de mon
-inquiétude attristée,&mdash;d'essayer de savoir
-si le Calife, au delà des transitions effroyables
-du présent, entrevoit quelque mystérieuse
+pour ce peuple brave, j'aurais été tenté
+pourtant de laisser paraître, un peu de mon
+inquiétude attristée,&mdash;d'essayer de savoir
+si le Calife, au delà des transitions effroyables
+du présent, entrevoit quelque mystérieuse
aurore de temps nouveaux, que mes
yeux moins clairs ne peuvent pas distinguer
encore.</p>
<hr class="dots"/>
-<p><i>Jeudi 15 mai 1890.</i>&mdash;C'est le matin, l'extrême
+<p><i>Jeudi 15 mai 1890.</i>&mdash;C'est le matin, l'extrême
matin frais et pur.</p>
-<p>Je m'éveille, non pas dans mon logis
-avoué de Péra, mais en plein Stamboul,
+<p>Je m'éveille, non pas dans mon logis
+avoué de Péra, mais en plein Stamboul,
dans une quelconque de ces petites auberges
-où l'on dort par terre, tout habillé, sur des
+où l'on dort par terre, tout habillé, sur des
matelas blancs.</p>
-<p>Parti hier au soir très tard du palais impérial,
-j'ai jeté à l'hôtel, en passant, mes
+<p>Parti hier au soir très tard du palais impérial,
+j'ai jeté à l'hôtel, en passant, mes
habits de gala, et vite m'en suis venu ici,
sur l'autre rive de la Corne-d'Or, pour me
-mêler encore une fois à la fête nocturne des
+mêler encore une fois à la fête nocturne des
rues.&mdash;Puis, les derniers feux du Ramadan
-s'éteignant sur les minarets, je suis entré
-au hasard dans le gîte le plus proche, pour
+s'éteignant sur les minarets, je suis entré
+au hasard dans le gîte le plus proche, pour
dormir.</p>
<p>Aucune horloge ne sonne, la nuit, dans
-ces quartiers de Stamboul, et, au réveil,
-j'ai l'inquiétude de l'heure, un aide de camp
-de Sa Majesté devant venir me prendre là-bas
+ces quartiers de Stamboul, et, au réveil,
+j'ai l'inquiétude de l'heure, un aide de camp
+de Sa Majesté devant venir me prendre là-bas
dans mon appartement officiel pour me
-faire visiter les trésors des Sultans.</p>
+faire visiter les trésors des Sultans.</p>
<p>La porte de l'auberge franchie, c'est
dehors un enchantement de vivre, une
ivresse de respirer. Les vieilles petites rues,
-où personne ne passe, s'éclairent joyeusement
-à l'éternel soleil comme pour quelque
-fête de jeunesse ne devant jamais finir. Oh!
-la pureté rare de ce matin du mois de mai
-oriental, la fraîcheur toute neuve et vivifiante
-de cet air et de cette lumière!...</p>
+où personne ne passe, s'éclairent joyeusement
+à l'éternel soleil comme pour quelque
+fête de jeunesse ne devant jamais finir. Oh!
+la pureté rare de ce matin du mois de mai
+oriental, la fraîcheur toute neuve et vivifiante
+de cet air et de cette lumière!...</p>
<hr/>
-<p>Redescendu près de la Corne-d'Or, j'arrive
-à cette place aux antiques platanes
-que la mosquée de la Valideh domine d'un
-côté de sa haute masse grise, de ses minarets
+<p>Redescendu près de la Corne-d'Or, j'arrive
+à cette place aux antiques platanes
+que la mosquée de la Valideh domine d'un
+côté de sa haute masse grise, de ses minarets
et de ses dentelures arabes. Sur les
autres faces, il y a des berceaux de vigne,
-de petits cafés, de petites boutiques de barbiers
+de petits cafés, de petites boutiques de barbiers
et de marchands de babouches; tout
-cela très vieux et très oriental, nullement
-dérangé et pouvant aussi bien être à Ispahan
-ou à Bagdad.</p>
+cela très vieux et très oriental, nullement
+dérangé et pouvant aussi bien être à Ispahan
+ou à Bagdad.</p>
<p>Sur cette place, encore plus que dans les
-rues, il est délicieux, cet extrême matin de
-mai. Le soleil levant dore la mosquée, dore
+rues, il est délicieux, cet extrême matin de
+mai. Le soleil levant dore la mosquée, dore
par en-dessous les frais platanes; il y a
-dans l'air une buée blanche qui est comme
-le voile virginal du jour. Les petits cafés
-turcs commencent à s'ouvrir, et deux ou
-trois bonshommes se font déjà raser par les
+dans l'air une buée blanche qui est comme
+le voile virginal du jour. Les petits cafés
+turcs commencent à s'ouvrir, et deux ou
+trois bonshommes se font déjà raser par les
barbiers, en plein air, sous les arbres.</p>
-<p>Il doit être de très bonne heure évidemment,
-et j'ai le temps de m'arrêter ici avant
-de rentrer à Péra. Sous des treilles je m'assieds,
-demandant un café, avec ces petits
+<p>Il doit être de très bonne heure évidemment,
+et j'ai le temps de m'arrêter ici avant
+de rentrer à Péra. Sous des treilles je m'assieds,
+demandant un café, avec ces petits
bonbons chauds que l'on vend ici le matin
aux bonnes gens du peuple, et tout cela
-me paraît meilleur que le plus raffiné des
-déjeuners.&mdash;Il semble que l'on sente en
-soi-même monter ce renouveau de vie qui
+me paraît meilleur que le plus raffiné des
+déjeuners.&mdash;Il semble que l'on sente en
+soi-même monter ce renouveau de vie qui
resplendit partout au dehors, rajeunissant
les choses centenaires d'alentour.</p>
-<p>Environ deux heures après, vers huit
-heures, une voiture me ramène encore à
-Stamboul, dans une tenue très différente,
-en compagnie d'un aide de camp de Sa Majesté;
-et, dans un quartier solennel, désert,
-où l'herbe pousse entre les pavés, notre
-cocher nous arrête devant une enceinte
+<p>Environ deux heures après, vers huit
+heures, une voiture me ramène encore à
+Stamboul, dans une tenue très différente,
+en compagnie d'un aide de camp de Sa Majesté;
+et, dans un quartier solennel, désert,
+où l'herbe pousse entre les pavés, notre
+cocher nous arrête devant une enceinte
effroyable, comme celles des forteresses du
-moyen âge.</p>
+moyen âge.</p>
<p>Ces murs enferment un petit recoin de la
-Terre qui est absolument spécial, unique,
-qui est une pointe extrême de l'Europe
-orientale, un promontoire avancé vers l'Asie
+Terre qui est absolument spécial, unique,
+qui est une pointe extrême de l'Europe
+orientale, un promontoire avancé vers l'Asie
voisine, et qui, de plus, fut, pendant des
-siècles, la résidence des Califes, un lieu
+siècles, la résidence des Califes, un lieu
d'incomparable splendeur. Avec le saint
faubourg d'Eyoub, c'est ce qu'il y a de
-plus exquis à Constantinople: c'est le
-«Vieux-Sérail»&mdash;un nom qui évoque à
-lui seul un monde de rêves...</p>
+plus exquis à Constantinople: c'est le
+«Vieux-Sérail»&mdash;un nom qui évoque à
+lui seul un monde de rêves...</p>
<p>On nous ouvre dans ces murs une porte
-de citadelle, et alors, sitôt que l'enceinte est
-franchie, la mélancolie délicieuse des choses
-intérieures nous est révélée, le passé mort
-nous prend à lui et nous enveloppe de son
+de citadelle, et alors, sitôt que l'enceinte est
+franchie, la mélancolie délicieuse des choses
+intérieures nous est révélée, le passé mort
+nous prend à lui et nous enveloppe de son
suaire.</p>
<p>D'abord du silence et de l'ombre. Des
-cours vides, désolées, où l'herbe des lieux
-abandonnés pousse entre les dalles, et où
+cours vides, désolées, où l'herbe des lieux
+abandonnés pousse entre les dalles, et où
vivent encore des arbres centenaires, contemporains
des magnifiques Sultans d'autrefois:
-cyprès noirs hauts comme des tours,
-platanes qui ont pris des formes inusitées,
-tout creusés par le temps, ne se soutenant
-plus que sur de monstrueux lambeaux d'écorce
+cyprès noirs hauts comme des tours,
+platanes qui ont pris des formes inusitées,
+tout creusés par le temps, ne se soutenant
+plus que sur de monstrueux lambeaux d'écorce
et s'inclinant comme des vieillards.</p>
<p>Puis viennent des galeries, des colonnades
-en style turc ancien; la véranda, encore
-peinte d'étranges fresques, sous laquelle
+en style turc ancien; la véranda, encore
+peinte d'étranges fresques, sous laquelle
le grand Soliman daignait faire entrer les
ambassadeurs des rois d'Europe... Et ce
-lieu, heureusement, ne s'ouvre guère aux
+lieu, heureusement, ne s'ouvre guère aux
visiteurs profanes, n'est pas encore une
-vulgaire promenade de touristes; derrière
+vulgaire promenade de touristes; derrière
ses hautes murailles, il garde un peu de
-mystérieuse paix, il est tout empreint de la
+mystérieuse paix, il est tout empreint de la
tristesse des splendeurs mortes.</p>
-<p>Traversant ces premières cours, nous
-laissons sur la droite d'impénétrables jardins,
-où l'on voit émerger, d'entre les bouquets
-de cyprès, de vieux kiosques aux
-fenêtres fermées: résidences de veuves impériales,
-de princesses âgées qui viennent
-finir là leurs jours dans une retraite austère,
+<p>Traversant ces premières cours, nous
+laissons sur la droite d'impénétrables jardins,
+où l'on voit émerger, d'entre les bouquets
+de cyprès, de vieux kiosques aux
+fenêtres fermées: résidences de veuves impériales,
+de princesses âgées qui viennent
+finir là leurs jours dans une retraite austère,
au milieu d'un des sites les plus
admirables du monde.</p>
-<p>Elle est tout ensoleillée, tout éblouissante
-de tranquille lumière, la dernière partie de
-ce lieu muré où nous voici parvenus: la
-pointe finale du Vieux-Sérail&mdash;et de l'Europe.
-C'est une esplanade solitaire, très élevée,
-très blanche, dominant les lointains
+<p>Elle est tout ensoleillée, tout éblouissante
+de tranquille lumière, la dernière partie de
+ce lieu muré où nous voici parvenus: la
+pointe finale du Vieux-Sérail&mdash;et de l'Europe.
+C'est une esplanade solitaire, très élevée,
+très blanche, dominant les lointains
bleus de la mer et de l'Asie. Le clair soleil
-du matin inonde là-bas ces profondeurs
-d'espace, où des villes, des îlots, des montagnes,
-s'esquissent en teintes légères au-dessus
+du matin inonde là-bas ces profondeurs
+d'espace, où des villes, des îlots, des montagnes,
+s'esquissent en teintes légères au-dessus
de la nappe immobile de Marmara.</p>
<p>Il y a autour de nous d'antiques constructions,
-également blanches, qui contiennent
-tout ce que la Turquie possède de plus précieux
+également blanches, qui contiennent
+tout ce que la Turquie possède de plus précieux
et de plus rare:</p>
-<p>D'abord le kiosque, interdit aux infidèles,
-où le manteau du Prophète est conservé
-dans une housse brodée de pierreries;</p>
+<p>D'abord le kiosque, interdit aux infidèles,
+où le manteau du Prophète est conservé
+dans une housse brodée de pierreries;</p>
-<p>Puis le kiosque de Bagdad, entièrement
-revêtu à l'intérieur de ces faïences persanes
+<p>Puis le kiosque de Bagdad, entièrement
+revêtu à l'intérieur de ces faïences persanes
d'autrefois, qui sont sans prix aujourd'hui:
-les branches de fleurs rouges y étaient
-faites avec du corail, qu'on liquéfiait par un
-procédé perdu et qu'on étendait comme une
+les branches de fleurs rouges y étaient
+faites avec du corail, qu'on liquéfiait par un
+procédé perdu et qu'on étendait comme une
peinture;</p>
-<p>Puis le Trésor impérial, très blanc lui
-aussi sous ses couches de chaux, et grillé
+<p>Puis le Trésor impérial, très blanc lui
+aussi sous ses couches de chaux, et grillé
comme une prison, dont on m'ouvrira tout
-à l'heure les portes de fer.</p>
+à l'heure les portes de fer.</p>
-<p>Et enfin un palais inhabité, mais entretenu
-minutieusement, où nous allons entrer
+<p>Et enfin un palais inhabité, mais entretenu
+minutieusement, où nous allons entrer
nous asseoir. Des marches de marbre blanc
-nous mènent aux salons du rez-de-chaussée,
-qui ont dû être meublés vers le milieu du
-siècle dernier dans le goût européen d'alors.
+nous mènent aux salons du rez-de-chaussée,
+qui ont dû être meublés vers le milieu du
+siècle dernier dans le goût européen d'alors.
Ils sont d'un style Louis XV auquel un imperceptible
-mélange d'étrangeté orientale
-donne un charme à part. Des boiseries
+mélange d'étrangeté orientale
+donne un charme à part. Des boiseries
blanches et or, des lampas vieux-cerise ou
-vieux-lilas à fleurs blanches; rien que des
+vieux-lilas à fleurs blanches; rien que des
nuances claires, adoucies par le temps. De
-grands vases de Sèvres et de Chine, très
+grands vases de Sèvres et de Chine, très
peu d'objets, mais tous anciens et rares.
-Beaucoup d'espace, d'air, de clarté; une
-tranquille symétrie dans l'arrangement des
-choses&mdash;qu'on devine habituées à l'immobilité,
-à l'abandon.</p>
-
-<p>Et là, dans cette sorte de solitude somptueuse,
-assis sur ces fauteuils d'un rose délicieusement
-pâli, devant les larges fenêtres
+Beaucoup d'espace, d'air, de clarté; une
+tranquille symétrie dans l'arrangement des
+choses&mdash;qu'on devine habituées à l'immobilité,
+à l'abandon.</p>
+
+<p>Et là, dans cette sorte de solitude somptueuse,
+assis sur ces fauteuils d'un rose délicieusement
+pâli, devant les larges fenêtres
ouvertes, nous avons, de ce dernier promontoire
de l'Europe, la vue splendide qui
charma les Sultans de jadis. A notre gauche
-et très bas sous nos pieds, le Bosphore se
-déroule sillonné de navires et de caïques;
-les blancheurs des quais de marbre s'y reflètent;
-les blancheurs des nouvelles résidences
-impériales, Dolma-Bagtché et Tchéragan,
-s'y renversent en longues traînées
-pâles; la série des palais et des mosquées
-s'échelonne magnifiquement sur ses rives.
-En face, c'est l'Asie, encore bleuâtre dans
-un reste de buée matinale; c'est Scutari,
-avec ses dômes et ses minarets, avec son
-immense Champ-des-Morts, sa forêt de cyprès
-sombres. A droite, les étendues infinies
+et très bas sous nos pieds, le Bosphore se
+déroule sillonné de navires et de caïques;
+les blancheurs des quais de marbre s'y reflètent;
+les blancheurs des nouvelles résidences
+impériales, Dolma-Bagtché et Tchéragan,
+s'y renversent en longues traînées
+pâles; la série des palais et des mosquées
+s'échelonne magnifiquement sur ses rives.
+En face, c'est l'Asie, encore bleuâtre dans
+un reste de buée matinale; c'est Scutari,
+avec ses dômes et ses minarets, avec son
+immense Champ-des-Morts, sa forêt de cyprès
+sombres. A droite, les étendues infinies
de Marmara;&mdash;de lointains paquebots s'y
-promènent, perdus dans tout ce bleu
-diaphane, petites silhouettes grises, traînant
-des fumées...</p>
+promènent, perdus dans tout ce bleu
+diaphane, petites silhouettes grises, traînant
+des fumées...</p>
-<p>Comme il était bien choisi, le lieu, pour
+<p>Comme il était bien choisi, le lieu, pour
dominer, pour surveiller de haut cette Turquie,
assise superbement sur deux des parties
du monde! Et aujourd'hui quelle paix
-ici et quelle mélancolique splendeur, dans
+ici et quelle mélancolique splendeur, dans
cet isolement si complet des modernes agitations
de la vie, dans ce grand silence d'abandon,
sous ce clair et morne soleil!...</p>
-<p>Lorsque le gardien des Trésors&mdash;vieillard
-à barbe blanche&mdash;se dispose, avec ses
-grosses clefs, à nous ouvrir la porte de fer,
-vingt personnages assermentés viennent former
-la haie, dix à droite, dix à gauche, de
-chaque côté de cette entrée&mdash;ce qui est
-une obligation d'étiquette.</p>
+<p>Lorsque le gardien des Trésors&mdash;vieillard
+à barbe blanche&mdash;se dispose, avec ses
+grosses clefs, à nous ouvrir la porte de fer,
+vingt personnages assermentés viennent former
+la haie, dix à droite, dix à gauche, de
+chaque côté de cette entrée&mdash;ce qui est
+une obligation d'étiquette.</p>
<p>Nous passons au milieu de leur double
-file, et nous pénétrons dans des salles un
-peu obscures, où ils nous suivent tous.</p>
+file, et nous pénétrons dans des salles un
+peu obscures, où ils nous suivent tous.</p>
<p>Jamais caverne d'Ali-Baba ne fut remplie
-de telles richesses!&mdash;Depuis huit siècles on
-a entassé ici des pierres introuvables et les
-plus étonnantes merveilles d'art. A mesure
-que nos yeux, reposés du soleil de dehors,
-se font à la pénombre intérieure, les diamants
-commencent d'étinceler partout. Les
-choses sans âge et sans prix sont, à profusion,
-classées par espèces sur des étagères.
-Des armes de toutes les époques, depuis
-Tchengis-Khan jusqu'à Mahmoud; des armes
-d'argent et d'or surchargées de pierreries.
+de telles richesses!&mdash;Depuis huit siècles on
+a entassé ici des pierres introuvables et les
+plus étonnantes merveilles d'art. A mesure
+que nos yeux, reposés du soleil de dehors,
+se font à la pénombre intérieure, les diamants
+commencent d'étinceler partout. Les
+choses sans âge et sans prix sont, à profusion,
+classées par espèces sur des étagères.
+Des armes de toutes les époques, depuis
+Tchengis-Khan jusqu'à Mahmoud; des armes
+d'argent et d'or surchargées de pierreries.
Des collections de coffrets d'or de toutes les
grandeurs et de tous les styles, les uns couverts
de rubis, les autres de diamants, les
-autres de saphirs; quelques-uns même, taillés
-dans une seule émeraude grosse comme
-un &oelig;uf d'autruche. Des services à café, des
-buires, des aiguières de formes antiques et
-exquises. Et des étoffes de fées; des selles,
+autres de saphirs; quelques-uns même, taillés
+dans une seule émeraude grosse comme
+un &oelig;uf d'autruche. Des services à café, des
+buires, des aiguières de formes antiques et
+exquises. Et des étoffes de fées; des selles,
des harnais, des houssines de parade pour
les chevaux, en brocarts d'argent et d'or,
-brodés et rebrodés de fleurs en pierres précieuses;
-des trônes très larges, faits pour s'y
-asseoir les jambes croisées: celui-ci tout en
+brodés et rebrodés de fleurs en pierres précieuses;
+des trônes très larges, faits pour s'y
+asseoir les jambes croisées: celui-ci tout en
rubis et perles fines, qui donnent ensemble
-un éclat rose; celui-là entièrement revêtu
-d'émeraudes et brillant d'un reflet vert,
+un éclat rose; celui-là entièrement revêtu
+d'émeraudes et brillant d'un reflet vert,
comme ruisselant d'eau marine.</p>
-<p>Dans la dernière salle nous attend, derrière
+<p>Dans la dernière salle nous attend, derrière
des vitres, une immobile et effroyable
-compagnie: vingt-huit poupées macabres
-de grandeur humaine, debout, droites, alignées
+compagnie: vingt-huit poupées macabres
+de grandeur humaine, debout, droites, alignées
militairement et se touchant les coudes.
-Elles sont coiffées toutes de ce haut turban
+Elles sont coiffées toutes de ce haut turban
en forme de poire dont l'usage s'est perdu
-depuis un siècle et qu'on ne voit plus que
-posé sur les catafalques des grands personnages
-défunts, dans le demi-jour des kiosques
-funéraires, ou bien sculpté sur les
-tombes&mdash;tellement, que ce turban-là est
-absolument lié pour moi à l'idée de la mort.
-Jusqu'au commencement de ce siècle, chaque
+depuis un siècle et qu'on ne voit plus que
+posé sur les catafalques des grands personnages
+défunts, dans le demi-jour des kiosques
+funéraires, ou bien sculpté sur les
+tombes&mdash;tellement, que ce turban-là est
+absolument lié pour moi à l'idée de la mort.
+Jusqu'au commencement de ce siècle, chaque
fois que mourait un Sultan, on apportait ici
-une poupée qu'on habillait avec les vêtements
-de gala du souverain passé, on lui
-mettait à la ceinture ses armes merveilleuses,
+une poupée qu'on habillait avec les vêtements
+de gala du souverain passé, on lui
+mettait à la ceinture ses armes merveilleuses,
on la coiffait de son turban et de sa
magnifique aigrette de pierreries,&mdash;et elle
restait ainsi, pour jamais, couverte de ces
-richesses éternellement perdues. Les vingt-huit
-Sultans, qui se sont succédé depuis la
-prise de Constantinople jusqu'à la fin du
-<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, ont dans cette salle leur simulacre
+richesses éternellement perdues. Les vingt-huit
+Sultans, qui se sont succédé depuis la
+prise de Constantinople jusqu'à la fin du
+<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, ont dans cette salle leur simulacre
debout, en tenue de parade; lentement,
-la sombre et somptueuse assemblée
-s'est accrue, les nouvelles poupées funèbres
-venant une à une se ranger dans l'alignement
-des anciennes qui les attendaient là
-depuis des centaines d'années, sûres de les
-voir venir&mdash;et ils se touchent les coudes à
-présent, tous ces fantômes qui ont régné à
-des siècles d'intervalle, mais que le temps
-a rapprochés dans le même pitoyable non-être.</p>
-
-<p>Leurs longues robes sont des plus étranges
-brocarts, aux grands dessins mystérieux,
-aux nuances éteintes par la durée; des
+la sombre et somptueuse assemblée
+s'est accrue, les nouvelles poupées funèbres
+venant une à une se ranger dans l'alignement
+des anciennes qui les attendaient là
+depuis des centaines d'années, sûres de les
+voir venir&mdash;et ils se touchent les coudes à
+présent, tous ces fantômes qui ont régné à
+des siècles d'intervalle, mais que le temps
+a rapprochés dans le même pitoyable non-être.</p>
+
+<p>Leurs longues robes sont des plus étranges
+brocarts, aux grands dessins mystérieux,
+aux nuances éteintes par la durée; des
poignards sans prix, aux larges pommeaux
-faits d'une seule pierre précieuse, se rouillent,
-malgré les soins, dans les soies des ceintures;
-il semble même que les énormes diamants
-des aigrettes aient à la longue adouci
-leurs feux, brillent d'un éclat jaune et fatigué.</p>
-
-<p>Et ce luxe inouï, saupoudré de poussière,
-est triste à regarder. Fabuleusement magnifiques,
-les poupées à haute coiffure, objets
-de tant de convoitises humaines, surveillées
-là derrière de doubles portes de fer, inutiles
+faits d'une seule pierre précieuse, se rouillent,
+malgré les soins, dans les soies des ceintures;
+il semble même que les énormes diamants
+des aigrettes aient à la longue adouci
+leurs feux, brillent d'un éclat jaune et fatigué.</p>
+
+<p>Et ce luxe inouï, saupoudré de poussière,
+est triste à regarder. Fabuleusement magnifiques,
+les poupées à haute coiffure, objets
+de tant de convoitises humaines, surveillées
+là derrière de doubles portes de fer, inutiles
et dangereuses, voient passer les saisons, les
-années, les règnes, les révolutions, les siècles,
-dans la même immobilité et le même silence,
-tout le jour à peine éclairées à travers le
-grillage des vieilles fenêtres, et sans lumière
-dès que le soleil se couche... Chacune porte
-son nom, écrit comme un mot banal sur
-une étiquette fanée&mdash;des noms illustres et
-jadis terribles: Mourad le Conquérant, Soliman
+années, les règnes, les révolutions, les siècles,
+dans la même immobilité et le même silence,
+tout le jour à peine éclairées à travers le
+grillage des vieilles fenêtres, et sans lumière
+dès que le soleil se couche... Chacune porte
+son nom, écrit comme un mot banal sur
+une étiquette fanée&mdash;des noms illustres et
+jadis terribles: Mourad le Conquérant, Soliman
le Magnifique, Mohamed et Mahmoud...
-Je crois qu'elles me donnent, ces poupées,
-la plus terrifiante leçon de fragilité et de
-néant...</p>
+Je crois qu'elles me donnent, ces poupées,
+la plus terrifiante leçon de fragilité et de
+néant...</p>
<hr/>
-<p>A l'«échelle» du Vieux-Sérail, nous
-attend un grand caïque du palais, à huit
+<p>A l'«échelle» du Vieux-Sérail, nous
+attend un grand caïque du palais, à huit
paires de rames, et nous descendons nous y
-étendre sur des coussins: elle est particulière
-à la Turquie cette façon de naviguer à
-demi couché, les yeux au niveau de l'eau
+étendre sur des coussins: elle est particulière
+à la Turquie cette façon de naviguer à
+demi couché, les yeux au niveau de l'eau
sur laquelle on glisse.</p>
<p>Les rameurs portent tous la traditionnelle
chemise en gaze de soie blanche, ouverte sur
-leur poitrine basanée: impassibles, noircis
-de soleil, ils ont l'air d'être en bronze avec
+leur poitrine basanée: impassibles, noircis
+de soleil, ils ont l'air d'être en bronze avec
des dents de porcelaine.</p>
<p>Le Bosphore, tranquille, miroite sous une
-lumière ardente.</p>
+lumière ardente.</p>
-<p>Nous passons très au large des paquebots,
-des fumées, de tout ce qui, en face de la
+<p>Nous passons très au large des paquebots,
+des fumées, de tout ce qui, en face de la
Corne-d'Or, encombre et salit la mer.</p>
-<p>En deux ou trois endroits, à Dolma-Bagtché
-sur la rive d'Europe, à Belerbey
-sur la rive d'Asie, nous accostons à des
-quais de marbre d'un blanc immaculé, devant
-des palais déserts aux grilles blanches
-et dorées. C'est le grand charme unique de
-ces résidences du Sultan, leur neigeuse
+<p>En deux ou trois endroits, à Dolma-Bagtché
+sur la rive d'Europe, à Belerbey
+sur la rive d'Asie, nous accostons à des
+quais de marbre d'un blanc immaculé, devant
+des palais déserts aux grilles blanches
+et dorées. C'est le grand charme unique de
+ces résidences du Sultan, leur neigeuse
blancheur tout au bord de l'eau bleue.</p>
<hr/>
-<p>Au dedans de ces palais inhabités, dont
+<p>Au dedans de ces palais inhabités, dont
les gardiens nous ouvrent les portes, beaucoup
-de magnificence: des forêts de colonnes
+de magnificence: des forêts de colonnes
de toutes couleurs, des fouillis de
-torchères et de girandoles, des plafonds très
-compliqués en style oriental, des brocarts
-lamés et des soies de Brousse.&mdash;Mais personne
+torchères et de girandoles, des plafonds très
+compliqués en style oriental, des brocarts
+lamés et des soies de Brousse.&mdash;Mais personne
dans ces salles de parade, au milieu
de ce luxe si frais, entretenu avec tant de
soin. Le Souverain et sa cour n'y viennent
-même plus.</p>
+même plus.</p>
<p>Il est environ midi quand nous rentrons
-au palais de Yeldiz, après cette rapide visite
-aux autres résidences impériales.</p>
-
-<p>A Yeldiz, une impression de calme extrême,
-de sérénité et de silence. Nous
-sommes encore en Ramadan, époque de
-retraite, de prière, et, dans la maison de
-Sa Majesté le Sultan, plus encore que partout
-ailleurs, on observe rigoureusement le jeûne,
-qui, pendant ce mois religieux, ne doit être
-rompu qu'après le coucher du soleil. Pour
-moi seul, qui ne suis pas astreint à la loi
-mahométane, un déjeuner est servi; mais
-voici que je me sens très confus de me
-mettre à table dans ce palais où l'on ne
-mange pas: pour la première fois de ma
-vie, déjeuner me paraît presque une inconvenance,
-une grossièreté d'Occident.</p>
-
-<p>J'ai d'ailleurs beaucoup mieux à faire.
-Sur les feuillets dorés d'un block-notes
-qu'un interprète m'a apporté, il m'est permis
+au palais de Yeldiz, après cette rapide visite
+aux autres résidences impériales.</p>
+
+<p>A Yeldiz, une impression de calme extrême,
+de sérénité et de silence. Nous
+sommes encore en Ramadan, époque de
+retraite, de prière, et, dans la maison de
+Sa Majesté le Sultan, plus encore que partout
+ailleurs, on observe rigoureusement le jeûne,
+qui, pendant ce mois religieux, ne doit être
+rompu qu'après le coucher du soleil. Pour
+moi seul, qui ne suis pas astreint à la loi
+mahométane, un déjeuner est servi; mais
+voici que je me sens très confus de me
+mettre à table dans ce palais où l'on ne
+mange pas: pour la première fois de ma
+vie, déjeuner me paraît presque une inconvenance,
+une grossièreté d'Occident.</p>
+
+<p>J'ai d'ailleurs beaucoup mieux à faire.
+Sur les feuillets dorés d'un block-notes
+qu'un interprète m'a apporté, il m'est permis
encore de transmettre un peu de ma
-pensée écrite au Souverain, aujourd'hui
-invisible, mais dont on devine la présence
-très proche.&mdash;Et j'admire que Sa Majesté,
-entre les mille occupations dévorantes de la
-vie du trône, puisse encore n'être étranger
-à rien en fait de littérature et d'art.</p>
-
-<p>Les fenêtres ouvertes laissent entrer à
-flots de la lumière et du silence; des rayons
+pensée écrite au Souverain, aujourd'hui
+invisible, mais dont on devine la présence
+très proche.&mdash;Et j'admire que Sa Majesté,
+entre les mille occupations dévorantes de la
+vie du trône, puisse encore n'être étranger
+à rien en fait de littérature et d'art.</p>
+
+<p>Les fenêtres ouvertes laissent entrer à
+flots de la lumière et du silence; des rayons
du soleil de mai courent sur les murs
blancs, sur les brocarts clairs des meubles.
La vue est, au premier plan, sur des jardins
fleuris, puis sur des lointains profonds:
-toujours ces échappées charmantes de mer
+toujours ces échappées charmantes de mer
et d'Asie, qu'on a de partout dans cette ville
-bâtie en terrasse, balcon avancé de l'Europe.</p>
+bâtie en terrasse, balcon avancé de l'Europe.</p>
-<p>La mosquée impériale est là aussi, tout
-près, montrant son dôme ajouré. Et, tout
+<p>La mosquée impériale est là aussi, tout
+près, montrant son dôme ajouré. Et, tout
en fumant les plus exquises cigarettes
blondes, je cause des chants religieux d'hier
au soir avec Son Excellence le Grand Vizir&mdash;qui
-sait être à volonté le plus courtois et
-le plus raffiné des Français.</p>
+sait être à volonté le plus courtois et
+le plus raffiné des Français.</p>
-<p>«Approchez-vous d'une fenêtre, me dit-il,
-pour écouter la voix incomparable qui
-va dans un instant chanter la prière.»</p>
+<p>«Approchez-vous d'une fenêtre, me dit-il,
+pour écouter la voix incomparable qui
+va dans un instant chanter la prière.»</p>
<p>En effet, au milieu du tranquille silence
-extérieur, tout à coup la voix s'élève, délicieusement
+extérieur, tout à coup la voix s'élève, délicieusement
sonore; elle a le mordant d'un
-hautbois et la pureté céleste d'un orgue
-d'église; avec une sorte de détachement
-inexpressif, comme en sommeil et en rêve,
-elle jette la prière musulmane aux quatre
+hautbois et la pureté céleste d'un orgue
+d'église; avec une sorte de détachement
+inexpressif, comme en sommeil et en rêve,
+elle jette la prière musulmane aux quatre
coins du ciel bleu... Et alors une intense
impression d'Islam revient me faire frissonner
jusqu'aux cordes profondes; dans ce
salon gai et clair, qui aurait aussi bien pu
-être ailleurs, en un château quelconque de
-France, je l'avais peu à peu perdue, cette
-impression-là, qui est pour moi infiniment
-mélancolique, à la fois berceuse et angoissante,
+être ailleurs, en un château quelconque de
+France, je l'avais peu à peu perdue, cette
+impression-là, qui est pour moi infiniment
+mélancolique, à la fois berceuse et angoissante,
sans que j'aie jamais pu la bien
-définir.</p>
+définir.</p>
<p>Encore plus beau que cette voix d'or, qui
vibre aujourd'hui toute jeune et puissante,
mais qui demain passera, encore plus beau
est ce chant presque immortel qui, depuis
-des siècles, cinq fois par jour, plane sur les
+des siècles, cinq fois par jour, plane sur les
villes et la terre turques. Il symbolise toute
une religion, tout un mysticisme calme et
-fier; il est la plainte et l'appel jetés vers en-haut,
-par ces frères d'Orient qui savent
-mieux garder que nous les vieux rêves consolateurs,
+fier; il est la plainte et l'appel jetés vers en-haut,
+par ces frères d'Orient qui savent
+mieux garder que nous les vieux rêves consolateurs,
qui marchent encore les yeux
-fermés pour ne pas voir le gouffre de poussière,
+fermés pour ne pas voir le gouffre de poussière,
et s'endorment dans les mirages magnifiques...
-Tant que cette prière continuera
-de faire courber les têtes alentour des mosquées,
-la Turquie aura toujours ses mêmes
+Tant que cette prière continuera
+de faire courber les têtes alentour des mosquées,
+la Turquie aura toujours ses mêmes
soldats superbes, aussi insouciants de mourir...</p>
@@ -4269,81 +4231,81 @@ soldats superbes, aussi insouciants de mourir...</p>
<h2 id="c4">CHARMEURS DE SERPENTS</h2>
-<p>A Tétouan, la ville blanche, c'était le
-printemps, le crépuscule de mai, la paix
+<p>A Tétouan, la ville blanche, c'était le
+printemps, le crépuscule de mai, la paix
des immobiles soirs roses. Sur les terrasses,
-sur les vieux petits dômes, sur l'ensemble
+sur les vieux petits dômes, sur l'ensemble
des vieilles petites maisons centenaires,
-s'étendait la blancheur infinie des chaux;
-partout s'étendait le mystère de ce même
-linceul blanc. De lents promeneurs, vêtus de
+s'étendait la blancheur infinie des chaux;
+partout s'étendait le mystère de ce même
+linceul blanc. De lents promeneurs, vêtus de
nuances exquises, passaient en regardant
-dans leur rêve, et leurs longs yeux noirs,
+dans leur rêve, et leurs longs yeux noirs,
magnifiques, ne semblaient pas voir les
-choses de la terre. Le couchant éclairait
-d'or, éclairait rose, et, dans les replis des
+choses de la terre. Le couchant éclairait
+d'or, éclairait rose, et, dans les replis des
vieilles maisons presque sans forme et sans
-âge, les chaux peu à peu bleuissaient comme
-des neiges à l'ombre. Il y avait des passants
-jaune d'or, vert pâle ou couleur de saumon;
+âge, les chaux peu à peu bleuissaient comme
+des neiges à l'ombre. Il y avait des passants
+jaune d'or, vert pâle ou couleur de saumon;
des passants bleus et des passants roses;
d'autres, qui avaient choisi de plus rares et
d'indicibles teintes; tous majestueux et
-graves, visage de bronze et regard intensément
-noir. Çà et là, des touffes de fraîches
+graves, visage de bronze et regard intensément
+noir. Çà et là, des touffes de fraîches
plantes de printemps, des coquelicots, des
-résédas, des boutons d'or, éclataient, posés
+résédas, des boutons d'or, éclataient, posés
et fleuris au hasard, sur les vieux murs,
-sur la neige bleuâtre des vieux murs. Mais
+sur la neige bleuâtre des vieux murs. Mais
le blanc mort des chaux dominait tout; il
-semblait éclairer et renvoyer de la lumière
-atténuée vers le profond ciel doré qui en
-était déjà rempli. Nul part n'existaient
-d'ombres dures, ni de contours accusés, ni
+semblait éclairer et renvoyer de la lumière
+atténuée vers le profond ciel doré qui en
+était déjà rempli. Nul part n'existaient
+d'ombres dures, ni de contours accusés, ni
de couleurs sombres; sur cette blancheur
-de tout, les êtres vivants, qui se mouvaient
+de tout, les êtres vivants, qui se mouvaient
avec lenteur, ne faisaient passer que des
-teintes claires, étrangement claires, fraîches
+teintes claires, étrangement claires, fraîches
comme dans des visions non terrestres; tout
-était adouci et fondu dans de la tranquille
-lumière; il n'y avait de noir que tous ces
-grands yeux de rêveurs...</p>
+était adouci et fondu dans de la tranquille
+lumière; il n'y avait de noir que tous ces
+grands yeux de rêveurs...</p>
-<p>D'un peu loin on entendait préluder la flûte
+<p>D'un peu loin on entendait préluder la flûte
triste, triste, et le tambourin sourd des charmeurs
de serpents. Alors, les lents promeneurs,
qui d'abord marchaient sans but dans ce blanc
-dédale, se dirigeaient peu à peu vers le même
-point, répondant à l'appel de cette musique.</p>
+dédale, se dirigeaient peu à peu vers le même
+point, répondant à l'appel de cette musique.</p>
-<p>A un grand carrefour, au faîte de la ville,
-ces charmeurs s'étaient placés. On voyait de
-là, dans des profondeurs qui bleuissaient,
+<p>A un grand carrefour, au faîte de la ville,
+ces charmeurs s'étaient placés. On voyait de
+là, dans des profondeurs qui bleuissaient,
des successions de lignes blanches presque
-sans contours, qui étaient des terrasses;
-quelque chose comme un éboulement de
-blocs de neige, qui était Tétouan à demi
+sans contours, qui étaient des terrasses;
+quelque chose comme un éboulement de
+blocs de neige, qui était Tétouan à demi
perdu dans la vapeur du soir de mai.</p>
-<p>Les hommes aux longs vêtements faisaient
+<p>Les hommes aux longs vêtements faisaient
cercle autour des charmeurs. Et les charmeurs,
nus et fauves, chantaient et dansaient
-en agitant leur chevelure bouclée,
+en agitant leur chevelure bouclée,
dansaient comme leurs serpents, en tordant
-leur buste souple, d'après leur musique de
-flûtes. Et tout était beau, depuis le ciel jusqu'au
+leur buste souple, d'après leur musique de
+flûtes. Et tout était beau, depuis le ciel jusqu'au
plus humble chamelier aux bras de
-bronze, qui regardait en rêvant, sans voir.</p>
+bronze, qui regardait en rêvant, sans voir.</p>
-<p>Et moi, je restais là au milieu d'eux,
-n'appréciant plus les durées, charmé comme
+<p>Et moi, je restais là au milieu d'eux,
+n'appréciant plus les durées, charmé comme
eux, et, par hasard, me reposant un peu
parmi ces immobiles, ignorants des heures
-qui passent. Et ces tambourins, ces flûtes
-tristes&mdash;et toute cette Afrique&mdash;exerçaient
+qui passent. Et ces tambourins, ces flûtes
+tristes&mdash;et toute cette Afrique&mdash;exerçaient
sur moi leur charme berceur, aussi
magiquement qu'autrefois, dans mes plus
-lointaines années jeunes...</p>
+lointaines années jeunes...</p>
<p>Vraiment, c'est toujours ce pays qui me
chante, sur le rythme le plus doux, l'universelle
@@ -4352,59 +4314,59 @@ chanson de la mort.</p>
-<h2 id="c5"><small>UNE PAGE OUBLIÉE</small><br/>DE MADAME CHRYSANTHÈME</h2>
+<h2 id="c5"><small>UNE PAGE OUBLIÉE</small><br/>DE MADAME CHRYSANTHÈME</h2>
<p class="right">Nagasaki, dimanche 16 septembre 1885.</p>
-<p>Depuis la veille, j'avais décidé d'aller
-avec Yves au temple de «Taki-no-Kanon»,
-un lieu de pèlerinage situé à six ou sept
+<p>Depuis la veille, j'avais décidé d'aller
+avec Yves au temple de «Taki-no-Kanon»,
+un lieu de pèlerinage situé à six ou sept
lieues d'ici, dans les bois.</p>
-<p>A dix heures du matin, par un soleil déjà
-brûlant, nous nous mettons en route dans
-des chars à djins, emmenant une relève de
+<p>A dix heures du matin, par un soleil déjà
+brûlant, nous nous mettons en route dans
+des chars à djins, emmenant une relève de
coureurs choisis, trois hommes pour chacun
-de nous, et des éventails.</p>
+de nous, et des éventails.</p>
-<p>Nous voilà bientôt hors de Nagasaki, roulant
+<p>Nous voilà bientôt hors de Nagasaki, roulant
grand train dans la verte montagne,
montant, montant toujours. D'abord nous
suivons un torrent large et profond, dans
le lit duquel des blocs de granit se dressent
partout comme des menhirs, les uns naturels,
-les autres érigés de main d'homme
-et vaguement taillés en forme de dieux; au
+les autres érigés de main d'homme
+et vaguement taillés en forme de dieux; au
milieu des verdures et de l'eau jaillissante,
on les voit surgir, simples rochers quelquefois,
-ou bien fantômes gris, ayant des
-embryons de bras et des ébauches de figures.&mdash;Les
+ou bien fantômes gris, ayant des
+embryons de bras et des ébauches de figures.&mdash;Les
Japonais ne peuvent laisser la nature
naturelle; jusque dans ses recoins sauvages, il
-faut qu'ils lui impriment une certaine préciosité
+faut qu'ils lui impriment une certaine préciosité
mignonne ou bien qu'ils l'arrangent en
-cauchemar, en grimace.&mdash;Nous roulons très
-vite, très vite, secoués, balancés; même sur
+cauchemar, en grimace.&mdash;Nous roulons très
+vite, très vite, secoués, balancés; même sur
les pentes raides, les jarrets de nos coureurs ne
faiblissent pas, et nous continuons de nous
-élever par une route en zigzags de serpent.</p>
+élever par une route en zigzags de serpent.</p>
<p>Une route aussi belle que nos routes de
-France,&mdash;avec des fils télégraphiques, dont
-la présence surprend au milieu de ces arbres
+France,&mdash;avec des fils télégraphiques, dont
+la présence surprend au milieu de ces arbres
inconnus.</p>
-<p>Vers midi, à la rage ardente du soleil,
-arrêt dans une maison-de-thé,&mdash;qui est au
-bord du chemin, hospitalière, dans un renfoncement
+<p>Vers midi, à la rage ardente du soleil,
+arrêt dans une maison-de-thé,&mdash;qui est au
+bord du chemin, hospitalière, dans un renfoncement
ombreux et frais de la montagne.
-Une source bruissante est amenée dans la
-maison même, paraît sortir, comme par
+Une source bruissante est amenée dans la
+maison même, paraît sortir, comme par
miracle, d'un vase en bambou, puis tombe
-dans un bassin où sont tenus, sous l'eau
+dans un bassin où sont tenus, sous l'eau
claire, des &oelig;ufs, des fruits, des fleurs. Nous
-mangeons des pastèques roses, refroidies
-dans cette fontaine et ayant un goût de
+mangeons des pastèques roses, refroidies
+dans cette fontaine et ayant un goût de
sorbet.</p>
<hr/>
@@ -4413,161 +4375,161 @@ sorbet.</p>
<p>Repris notre route.</p>
<p>Nous arrivons maintenant tout en haut
-de cette chaîne de montagnes qui entoure
-Nagasaki comme une muraille. Bientôt nous
-allons découvrir le pays au delà. Pour le
-moment nous courons dans des régions
-élevées, où tout est vert, admirablement
+de cette chaîne de montagnes qui entoure
+Nagasaki comme une muraille. Bientôt nous
+allons découvrir le pays au delà. Pour le
+moment nous courons dans des régions
+élevées, où tout est vert, admirablement
vert. Les cigales font partout leur grande
musique et de larges papillons volent au-dessus
des herbages.</p>
<p>On sent bien pourtant que ce n'est pas
-l'éternelle quiétude chaude, morne, des
+l'éternelle quiétude chaude, morne, des
pays des tropiques. Non, c'est la splendeur
-de l'<em>été</em>, de l'été des régions tempérées; c'est
-la verdure plus délicate des plantes annuelles
+de l'<em>été</em>, de l'été des régions tempérées; c'est
+la verdure plus délicate des plantes annuelles
qui poussent au printemps; ce sont
-les fouillis d'herbes hautes et frêles qui, à
+les fouillis d'herbes hautes et frêles qui, à
l'automne, vont mourir; c'est le charme
-plus éphémère d'une saison comme les nôtres;&mdash;l'accablement
-délicieux de nos
-campagnes à nous, par les brûlantes après-midi
-de septembre. Ces forêts, suspendues
+plus éphémère d'une saison comme les nôtres;&mdash;l'accablement
+délicieux de nos
+campagnes à nous, par les brûlantes après-midi
+de septembre. Ces forêts, suspendues
aux pentes des collines, jouent, dans les
lointains, celles d'Europe; on dirait nos
-chênes, nos châtaigniers, nos hêtres. Et ces
+chênes, nos châtaigniers, nos hêtres. Et ces
petits hameaux, aux toits de chaume ou de
-tuiles grises, qui apparaissent çà et là
-groupés dans les vallées, ne dépaysent pas,
-ressemblent aussi aux nôtres. Le Japon n'est
-plus indiqué par rien de précis,&mdash;et
+tuiles grises, qui apparaissent çà et là
+groupés dans les vallées, ne dépaysent pas,
+ressemblent aussi aux nôtres. Le Japon n'est
+plus indiqué par rien de précis,&mdash;et
maintenant ces lieux me rappellent certains
-sites ensoleillés des Alpes ou de la Savoie.</p>
+sites ensoleillés des Alpes ou de la Savoie.</p>
-<p>De très près seulement, les plantes étonnent,
+<p>De très près seulement, les plantes étonnent,
presque toutes inconnues; les papillons
qui passent sont trop grands, trop bizarres;
-les senteurs diffèrent. Et puis, dans
-ces villages aperçus au loin, on cherche des
-yeux quelque église, quelque vieux clocher
-comme dans notre Europe, et on n'en découvre
+les senteurs diffèrent. Et puis, dans
+ces villages aperçus au loin, on cherche des
+yeux quelque église, quelque vieux clocher
+comme dans notre Europe, et on n'en découvre
nulle part. Aux coins des routes, ni
-croix ni calvaires. Non, sur les tranquillités
+croix ni calvaires. Non, sur les tranquillités
de ces campagnes, sur leur sommeil silencieux
-de midi, veillent des dieux étranges
-qui n'ont pas de parenté avec ceux d'Occident...</p>
+de midi, veillent des dieux étranges
+qui n'ont pas de parenté avec ceux d'Occident...</p>
<hr/>
-<p>Ayant atteint le point supérieur de cette
-première muraille de montagnes, nous
-voyons, de l'autre côté, s'ouvrir en avant de
+<p>Ayant atteint le point supérieur de cette
+première muraille de montagnes, nous
+voyons, de l'autre côté, s'ouvrir en avant de
nous une plaine immense, unie comme un
steppe vert tout en velours, avec une baie
-lointaine où la mer vient mourir.</p>
+lointaine où la mer vient mourir.</p>
<p>Par des chemins en lacets qui fuient
devant nous, il va falloir descendre dans
cette plaine, disent nos djins, la franchir
-tout entière,&mdash;et dépasser encore ces collines
+tout entière,&mdash;et dépasser encore ces collines
qui sont au bout, fermant notre grand
horizon.</p>
<p>Cela nous effraie; jamais nous ne nous
-serions figuré que c'était si loin, ce temple...
-Comment ferons-nous pour être de retour
+serions figuré que c'était si loin, ce temple...
+Comment ferons-nous pour être de retour
cette nuit?</p>
<hr/>
-<p>Arrivés au bas des lacets rapides, nous
-faisons halte dans un bois de très haute
-futaie, où se tient à l'ombre un vieux
-temple en granit, d'aspect sournois, consacré
+<p>Arrivés au bas des lacets rapides, nous
+faisons halte dans un bois de très haute
+futaie, où se tient à l'ombre un vieux
+temple en granit, d'aspect sournois, consacré
au dieu du riz. Sur l'autel, il y a des
-renards blancs, assis dans une pose hiératique
-et montrant leurs dents par un méchant
+renards blancs, assis dans une pose hiératique
+et montrant leurs dents par un méchant
rictus.&mdash;Des petits ruisseaux clairs circulent
sous les arbres de ce bois, dont le
feuillage est immobile et noir.</p>
<p>Une bande de porteurs et de porteuses
vient faire halte avec nous dans ce lieu frais:
-très bruyante et enfantine compagnie,
-vêtue de loques misérables en coton bleu.
-Parmi eux, des <i>mousmés</i> bien jolies, porteuses
-aussi par métier, ayant les hanches solides
-et la figure cuivrée. Ils sont une cinquantaine
+très bruyante et enfantine compagnie,
+vêtue de loques misérables en coton bleu.
+Parmi eux, des <i>mousmés</i> bien jolies, porteuses
+aussi par métier, ayant les hanches solides
+et la figure cuivrée. Ils sont une cinquantaine
pour le moins, tenant des fardeaux
dans des paniers au bout de longues hampes:
c'est un convoi de marchandises, une caravane
humaine. On en rencontre ainsi beaucoup
-sur les routes de cette île de Kiu-Siu, où ne
+sur les routes de cette île de Kiu-Siu, où ne
circulent ni chevaux ni voitures, et pas
-encore de chemins de fer comme à Niphon,
-la grande île très civilisée.</p>
+encore de chemins de fer comme à Niphon,
+la grande île très civilisée.</p>
<hr/>
-<p>A travers la plaine, nos djins reposés nous
-roulent avec une extrême vitesse, en courant
-à toutes jambes. Ils enlèvent un à un leurs
-vêtements qui les gênent, et ils les déposent,
-trempés de sueur, dans nos petits chars,
+<p>A travers la plaine, nos djins reposés nous
+roulent avec une extrême vitesse, en courant
+à toutes jambes. Ils enlèvent un à un leurs
+vêtements qui les gênent, et ils les déposent,
+trempés de sueur, dans nos petits chars,
sous nos pieds.</p>
-<p>C'est une rizière immense que nous franchissons
-ainsi, au grand éclat blanc du
+<p>C'est une rizière immense que nous franchissons
+ainsi, au grand éclat blanc du
soleil de midi suspendu seul au beau milieu
-d'un ciel sans nuage. Une rizière unie, d'une
-couleur tendre et printanière, entretenue
+d'un ciel sans nuage. Une rizière unie, d'une
+couleur tendre et printanière, entretenue
par des milliers d'invisibles petits canaux
d'eau courante; autour de nous, elle est vide
et monotone autant que le ciel tendu sur nos
-têtes, et aussi verte qu'il est bleu.</p>
+têtes, et aussi verte qu'il est bleu.</p>
<p>La route est belle toujours, et ces surprenants
-fils de télégraphe continuent de
-courir au bord, accrochés à des poteaux
+fils de télégraphe continuent de
+courir au bord, accrochés à des poteaux
comme chez nous. Avec cette ceinture de
-montagnes éloignées qui nous entourent, un
-peu voilées dans un brouillard de soleil, on
+montagnes éloignées qui nous entourent, un
+peu voilées dans un brouillard de soleil, on
dirait de plus en plus un site d'Europe: les
plaines de la Lombardie, par exemple, ses
-pâturages uniformes, avec les Alpes à l'horizon.
+pâturages uniformes, avec les Alpes à l'horizon.
Seulement, il fait plus chaud.</p>
<hr/>
-<p>Notre troisième halte est au bout de ce
-steppe, au bord d'un torrent, à l'entrée d'un
-grand village, dans une maison-de-thé.</p>
+<p>Notre troisième halte est au bout de ce
+steppe, au bord d'un torrent, à l'entrée d'un
+grand village, dans une maison-de-thé.</p>
-<p>Nos djins, pour se réconforter, se font
-servir des platées de riz cuit à l'eau et les
-mangent à l'aide de baguettes avec une
-grâce féminine. Les gens s'attroupent autour
-de nous; des mousmés, en grand nombre,
-nous examinent avec des curiosités polies
-et souriantes. Bientôt tous les bébés du lieu
-sont assemblés aussi pour nous voir.</p>
+<p>Nos djins, pour se réconforter, se font
+servir des platées de riz cuit à l'eau et les
+mangent à l'aide de baguettes avec une
+grâce féminine. Les gens s'attroupent autour
+de nous; des mousmés, en grand nombre,
+nous examinent avec des curiosités polies
+et souriantes. Bientôt tous les bébés du lieu
+sont assemblés aussi pour nous voir.</p>
-<p>Il y en a un, de ces bébés jaunes, qui
-nous fait une grande pitié; un enfant
+<p>Il y en a un, de ces bébés jaunes, qui
+nous fait une grande pitié; un enfant
hydropique, ayant une jolie figure douce.
-Il tient à deux mains son petit ventre nu,
-tout gonflé, qui sûrement le fera bientôt
+Il tient à deux mains son petit ventre nu,
+tout gonflé, qui sûrement le fera bientôt
mourir.</p>
<p>Nous lui donnons des sous nippons et
alors un sourire de joie, un regard de
-reconnaissance profonde nous sont adressés
-par ce pauvre petit être qui ne nous reverra
+reconnaissance profonde nous sont adressés
+par ce pauvre petit être qui ne nous reverra
jamais et qui certainement va rentrer sous
peu dans la terre japonaise.</p>
@@ -4575,233 +4537,233 @@ peu dans la terre japonaise.</p>
<p>Les maisonnettes de ce village sont pareilles
-à celles de Nagasaki, en bois, en papier,
-avec les mêmes nattes bien propres. Le long
-de la grande rue, il y a des boutiques où
-l'on vend différentes petites choses amusantes,
+à celles de Nagasaki, en bois, en papier,
+avec les mêmes nattes bien propres. Le long
+de la grande rue, il y a des boutiques où
+l'on vend différentes petites choses amusantes,
et beaucoup d'assiettes, de tasses et
-théières; mais, au lieu de grosse poterie
+théières; mais, au lieu de grosse poterie
comme dans nos campagnes, tout cela est
-en fine porcelaine ornée de gentils dessins
-légers.</p>
+en fine porcelaine ornée de gentils dessins
+légers.</p>
-<p>Nous traversons une autre chaîne de
+<p>Nous traversons une autre chaîne de
collines, plus basses, et nous voici dans une
-autre plaine, avec des rizières encore, des
-fossés remplis de roseaux et de lotus. Nos
-djins, qui ont fini leur déshabillement progressif,
-sont nus à présent. La sueur ruisselle
+autre plaine, avec des rizières encore, des
+fossés remplis de roseaux et de lotus. Nos
+djins, qui ont fini leur déshabillement progressif,
+sont nus à présent. La sueur ruisselle
sur leur peau fauve. L'un des miens, qui est
-de la province d'Ouari renommée pour ses
-tatoueurs, a le corps littéralement couvert
-de dessins d'une étrangeté raffinée. Sur ses
-épaules, d'un bleu uniformément sombre,
+de la province d'Ouari renommée pour ses
+tatoueurs, a le corps littéralement couvert
+de dessins d'une étrangeté raffinée. Sur ses
+épaules, d'un bleu uniformément sombre,
court une guirlande de pivoines d'un rose
-éclatant et d'un dessin exquis. Une dame
+éclatant et d'un dessin exquis. Une dame
en costume d'apparat occupe le milieu de
-son dos, et les vêtements brodés de cette
-singulière personne descendent le long de
-ses reins jusqu'à ses vigoureuses cuisses de
+son dos, et les vêtements brodés de cette
+singulière personne descendent le long de
+ses reins jusqu'à ses vigoureuses cuisses de
coureur.</p>
<hr/>
<p>Au bord d'un autre torrent nos djins
-s'arrêtent, légèrement essoufflés, et nous
-prient de descendre. Le chemin cesse d'être
-carrossable; il va falloir passer à gué sur
-des pierres et continuer à pied, par des
-sentiers qui tout à l'heure s'enfonceront dans
+s'arrêtent, légèrement essoufflés, et nous
+prient de descendre. Le chemin cesse d'être
+carrossable; il va falloir passer à gué sur
+des pierres et continuer à pied, par des
+sentiers qui tout à l'heure s'enfonceront dans
la montagne et dans les bois.</p>
-<p>L'un d'eux reste là, préposé à la garde
+<p>L'un d'eux reste là, préposé à la garde
des chars; les autres nous suivent pour nous
guider.</p>
-<p>Bientôt nous voilà grimpant, sous une
-ombre épaisse, parmi les rochers, les racines,
-les fougères, dans des petits sentiers
-de forêt. Quelque vieille idole de granit se
-dresse de loin en loin, rongée, moussue, informe,
+<p>Bientôt nous voilà grimpant, sous une
+ombre épaisse, parmi les rochers, les racines,
+les fougères, dans des petits sentiers
+de forêt. Quelque vieille idole de granit se
+dresse de loin en loin, rongée, moussue, informe,
nous rappelant que nous sommes
sur le chemin d'un sanctuaire...</p>
-<p>... Je me sens très incapable d'exprimer
-l'émotion de souvenir, inattendue, poignante,
-qui me vient tout à coup dans ces
+<p>... Je me sens très incapable d'exprimer
+l'émotion de souvenir, inattendue, poignante,
+qui me vient tout à coup dans ces
sentiers pleins d'ombre. Cette nuit verte
-sous des arbres immenses, ces fougères trop
+sous des arbres immenses, ces fougères trop
grandes, ces senteurs de mousses, et, en
avant de moi, ces hommes dont la peau est
d'une couleur de cuivre, tout cela brusquement
-me transporte à travers les années et
-les distances, en Océanie, dans les grands
-bois de Fata-hua, jadis familiers... En différents
-pays du monde, où j'ai promené ma
-vie depuis mon départ de l'<em>île délicieuse</em>, j'ai
-éprouvé déjà souvent de ces rappels douloureux,
+me transporte à travers les années et
+les distances, en Océanie, dans les grands
+bois de Fata-hua, jadis familiers... En différents
+pays du monde, où j'ai promené ma
+vie depuis mon départ de l'<em>île délicieuse</em>, j'ai
+éprouvé déjà souvent de ces rappels douloureux,
me frappant comme une lueur
-d'éclair et puis s'évanouissant aussitôt pour
+d'éclair et puis s'évanouissant aussitôt pour
ne plus me laisser qu'une angoisse vague,&mdash;fugitive
aussi...</p>
<p>Mais le trouble qui se fait en dedans de
-moi-même, au souvenir de cet indicible
-charme polynésien, est localisé dans des
-couches profondes, antérieures peut-être à
+moi-même, au souvenir de cet indicible
+charme polynésien, est localisé dans des
+couches profondes, antérieures peut-être à
mon existence actuelle. Quand j'essaie d'en
-parler, je sens que je touche à un ordre de
-choses à peine compréhensibles, ténébreuses
-même pour moi...</p>
+parler, je sens que je touche à un ordre de
+choses à peine compréhensibles, ténébreuses
+même pour moi...</p>
<hr/>
-<p>Plus loin, dans une région plus élevée de
-la montagne, nous pénétrons sous une futaie
-de cryptomérias (les cèdres japonais).
-Le feuillage de ceux-ci est grêle, rare et
-d'une nuance sombre; ils sont si pressés,
+<p>Plus loin, dans une région plus élevée de
+la montagne, nous pénétrons sous une futaie
+de cryptomérias (les cèdres japonais).
+Le feuillage de ceux-ci est grêle, rare et
+d'une nuance sombre; ils sont si pressés,
si hauts, si minces, si droits, qu'on dirait
d'un champ de roseaux gigantesques. Un
-torrent d'eau très froide coule à grand bruit
+torrent d'eau très froide coule à grand bruit
sous son ombre, dans un lit de pierres
grises.</p>
<p>Enfin des marches apparaissent devant
-nous; puis un premier portique, déformé
-par les siècles, et nous entrons dans une
-sorte de cour, encaissée entre des rochers
-et remplie d'herbes folles, où sont des dieux
-monolithes, à haute coiffure, à visage taché
+nous; puis un premier portique, déformé
+par les siècles, et nous entrons dans une
+sorte de cour, encaissée entre des rochers
+et remplie d'herbes folles, où sont des dieux
+monolithes, à haute coiffure, à visage taché
de lichen, assis en rang comme pour tenir
conseil.</p>
-<p>Un second portique vient après, en bois
-de cèdre, d'une forme compliquée et très
-cornue. A droite et à gauche, chacun dans
-sa cage grillée de fer, les deux gardiens inévitables
-de toutes les entrées de temple: le
+<p>Un second portique vient après, en bois
+de cèdre, d'une forme compliquée et très
+cornue. A droite et à gauche, chacun dans
+sa cage grillée de fer, les deux gardiens inévitables
+de toutes les entrées de temple: le
monstre bleu et le monstre rouge, essayant
encore de menacer avec leurs vieux bras
vermoulus, d'effrayer avec leurs vieux gestes
-de fureur. Ils sont criblés de prières sur papier
-mâché, que des pèlerins, en passant,
-leur ont jetées; ils en ont partout, sur le
+de fureur. Ils sont criblés de prières sur papier
+mâché, que des pèlerins, en passant,
+leur ont jetées; ils en ont partout, sur le
corps, sur la figure, dans les yeux, les rendant
-plus horribles à voir.</p>
+plus horribles à voir.</p>
-<p>La seconde cour, plus encaissée encore, a,
-comme la première, un aspect d'abandon,
-de ruine. C'est une sorte de préau solitaire et
+<p>La seconde cour, plus encaissée encore, a,
+comme la première, un aspect d'abandon,
+de ruine. C'est une sorte de préau solitaire et
triste avec des dieux de granit, des tombes;
-on y entend, dès l'arrivée, le fracas d'une
+on y entend, dès l'arrivée, le fracas d'une
cascade invisible et comme un bouillonnement
-d'eau souterraine. Les fidèles ne
-viennent là qu'à certaines époques de l'année,
-et, entre deux pèlerinages, les herbes ont le
+d'eau souterraine. Les fidèles ne
+viennent là qu'à certaines époques de l'année,
+et, entre deux pèlerinages, les herbes ont le
loisir d'envahir les dalles. Il y pousse aussi
-des cycas longs et frêles, montant le plus
+des cycas longs et frêles, montant le plus
haut possible leurs touffes de plumes vertes
pour chercher le soleil. Et le temple se
-trouve au fond, surplombé par des roches
-verticales d'où pendent des lianes, des racines
-enchevêtrées comme des chevelures.</p>
+trouve au fond, surplombé par des roches
+verticales d'où pendent des lianes, des racines
+enchevêtrées comme des chevelures.</p>
<p>En Chine, en Annam, au Japon, c'est
l'usage de cacher ainsi des temples n'importe
-où, au milieu des bois, dans le demi-jour
-des vallées profondes comme des puits,
-même dans l'obscurité verdâtre des cavernes;
+où, au milieu des bois, dans le demi-jour
+des vallées profondes comme des puits,
+même dans l'obscurité verdâtre des cavernes;
ou bien de les jeter hardiment au-dessus
-des abîmes, de les percher sur les sommets
-désolés des plus hautes montagnes. Les
-hommes d'Extrême-Asie pensent que les
+des abîmes, de les percher sur les sommets
+désolés des plus hautes montagnes. Les
+hommes d'Extrême-Asie pensent que les
dieux se complaisent en des sites singuliers
et rares.</p>
<hr/>
-<p>L'entrée du sanctuaire est close, mais, à
-travers les barreaux à jour de la porte, on
-voit briller à l'intérieur quelques idoles dorées,
+<p>L'entrée du sanctuaire est close, mais, à
+travers les barreaux à jour de la porte, on
+voit briller à l'intérieur quelques idoles dorées,
tranquillement assises sur d'antiques
-sièges en laque rouge.</p>
+sièges en laque rouge.</p>
-<p>Par elle-même, elle n'a rien de bien particulier,
-cette pagode; elle ressemble à
+<p>Par elle-même, elle n'a rien de bien particulier,
+cette pagode; elle ressemble à
toutes celles des campagnes japonaises; c'est
-un peu partout la même chose. Son étrangeté
+un peu partout la même chose. Son étrangeté
lui vient seulement du lieu qu'elle occupe:
-derrière elle, presque à la toucher,
-la vallée finit brusquement, fermée, bouchée
-par la montagne à pic, et, dans le recoin
+derrière elle, presque à la toucher,
+la vallée finit brusquement, fermée, bouchée
+par la montagne à pic, et, dans le recoin
qui reste entre ses murs et les parois
abruptes d'alentour, la cascade entendue
-tout à l'heure tombe avec son grand bruit
-éternel; il y a là une sorte de bassin sinistre,
-de gouffre d'enfer, où la gerbe d'eau lancée
+tout à l'heure tombe avec son grand bruit
+éternel; il y a là une sorte de bassin sinistre,
+de gouffre d'enfer, où la gerbe d'eau lancée
d'en haut dans le vide bouillonne et se
-tourmente, toute blanche d'écume entre des
+tourmente, toute blanche d'écume entre des
rochers noirs.</p>
<hr/>
<p>Nos coureurs se jettent avidement dans
-ce bain glacé, et nagent, et plongent, avec
+ce bain glacé, et nagent, et plongent, avec
des petits cris enfantins, en jouant sous
-cette douche énorme. Alors nous aussi, séduits
-pour les avoir regardés, nous quittons
-nos vêtements et nous faisons comme eux.</p>
+cette douche énorme. Alors nous aussi, séduits
+pour les avoir regardés, nous quittons
+nos vêtements et nous faisons comme eux.</p>
<hr/>
-<p>Pendant que nous nous reposons après,
-sur les pierres du bord, vivifiés délicieusement
+<p>Pendant que nous nous reposons après,
+sur les pierres du bord, vivifiés délicieusement
par ce froid, nous recevons une visite
inattendue: un pauvre vieux singe et sa pauvre
vieille guenon (le bonze gardien et sa femme)
-sortent du temple, par une petite porte latérale,
-et viennent nous faire des révérences.</p>
+sortent du temple, par une petite porte latérale,
+et viennent nous faire des révérences.</p>
-<p>Ils nous préparent, sur notre demande,
-une dînette à leur manière. Elle est composée
+<p>Ils nous préparent, sur notre demande,
+une dînette à leur manière. Elle est composée
de riz et de poissons imperceptibles,
-pêchés au vol dans la cascade. Ils nous la
+pêchés au vol dans la cascade. Ils nous la
servent dans de fines tasses bleues, sur de
gentils plateaux en laque,&mdash;et nous la
partageons avec nos djins, assis tous ensemble
devant le gouffre bruissant, dans la
-buée fraîche et les gouttelettes d'eau.</p>
+buée fraîche et les gouttelettes d'eau.</p>
<p>&mdash;Comme nous sommes loin de chez
-nous! dit Yves, devenu rêveur subitement.</p>
+nous! dit Yves, devenu rêveur subitement.</p>
<p>Oh! oui, en effet; c'est certain; c'est
-même d'une telle évidence que sa réflexion,
-à première vue, semble avoir la profondeur
+même d'une telle évidence que sa réflexion,
+à première vue, semble avoir la profondeur
de celles que M. La Palice faisait dans son
-temps. Mais je comprends qu'il m'ait exprimé
-ce sentiment-là, car, au même moment,
-je l'éprouvais comme lui. Il est incontestable
+temps. Mais je comprends qu'il m'ait exprimé
+ce sentiment-là, car, au même moment,
+je l'éprouvais comme lui. Il est incontestable
qu'ici nous sommes beaucoup beaucoup
-plus loin de France que ce matin à bord
+plus loin de France que ce matin à bord
de la <i>Triomphante</i>. Tant qu'on reste sur son
propre navire, sur cette maison voyageuse
-qu'on a amenée avec soi, on est au milieu de
+qu'on a amenée avec soi, on est au milieu de
figures et d'habitudes du pays, et tout cela
-fait illusion. Dans les grandes villes même,&mdash;comme
-Nagasaki par exemple,&mdash;où il
+fait illusion. Dans les grandes villes même,&mdash;comme
+Nagasaki par exemple,&mdash;où il
y a du mouvement, des paquebots, des
marins, on n'a pas bien la notion de ces
distances infinies. Non, mais c'est dans le
-calme des lieux isolés, étranges comme celui-ci,
+calme des lieux isolés, étranges comme celui-ci,
et surtout c'est quand le soleil baisse
-comme à présent, qu'on se sent effroyablement
+comme à présent, qu'on se sent effroyablement
loin du foyer.</p>
<hr/>
@@ -4810,106 +4772,106 @@ loin du foyer.</p>
<p>A peine une heure de repos et il faut repartir.
Les djins ont pris une vigueur nouvelle
dans cette eau si froide et ils filent
-encore plus vite, avec des bonds de chèvre,
-qui nous font sauter nous-mêmes dans nos
+encore plus vite, avec des bonds de chèvre,
+qui nous font sauter nous-mêmes dans nos
chars.</p>
<hr/>
-<p>Traversé les mêmes plaines, les mêmes
-rizières, les mêmes torrents et les mêmes
+<p>Traversé les mêmes plaines, les mêmes
+rizières, les mêmes torrents et les mêmes
villages,&mdash;plus tristes, ainsi vus au
-crépuscule. Des milliers de crabes gris,
-sortis de leurs trous à la fraîcheur du soir,
+crépuscule. Des milliers de crabes gris,
+sortis de leurs trous à la fraîcheur du soir,
s'enfuient devant nous sur le chemin.</p>
-<p>Au pied de la dernière chaîne de montagnes,
-celle qui nous sépare de Nagasaki,
+<p>Au pied de la dernière chaîne de montagnes,
+celle qui nous sépare de Nagasaki,
il est nuit close et nous allumons nos lanternes.</p>
<p>Nos coureurs, toujours nus, vont leur train
rapide,&mdash;infatigables, s'excitant par des
cris.</p>
-<p>La nuit est douce, tiède,&mdash;en haut très
-étoilée et en bas pleine de petits feux imperceptibles:
+<p>La nuit est douce, tiède,&mdash;en haut très
+étoilée et en bas pleine de petits feux imperceptibles:
vers luisants enfouis sous les hautes
herbes, lucioles voltigeant dans les
-bambous comme des étincelles. Les cigales,
+bambous comme des étincelles. Les cigales,
naturellement, chantent un grand ensemble
nocturne et leur bruit devient de
-plus en plus sonore à mesure que nous nous
-élevons dans les régions boisées qui entourent
+plus en plus sonore à mesure que nous nous
+élevons dans les régions boisées qui entourent
Nagasaki. Tous ces fouillis si verts, tous
-ces bois suspendus qui, dans le jour, étaient
-d'une si éclatante couleur, font à présent
+ces bois suspendus qui, dans le jour, étaient
+d'une si éclatante couleur, font à présent
des masses d'un noir intense, les unes surplombant
-nos têtes, les autres perdues dans
+nos têtes, les autres perdues dans
des profondeurs sous nos pieds.</p>
<p>Souvent nous rencontrons des groupes de
-personnes en voyage, piétons modestes, ou
-gens de qualité dans des chars à djins; tous
-portent au bout de bâtonnets des lanternes
+personnes en voyage, piétons modestes, ou
+gens de qualité dans des chars à djins; tous
+portent au bout de bâtonnets des lanternes
de route, qui sont de gros ballons
-blancs ou rouges, peinturlurés de fleurs et
-d'oiseaux. C'est que le chemin où nous
+blancs ou rouges, peinturlurés de fleurs et
+d'oiseaux. C'est que le chemin où nous
sommes sert de grande voie de communication
-avec l'intérieur de cette île Kiu-Siu,
-et, même la nuit, il est très fréquenté; au-dessus
+avec l'intérieur de cette île Kiu-Siu,
+et, même la nuit, il est très fréquenté; au-dessus
et au-dessous de nous, dans les lacets
-obscurs, nous voyons beaucoup de ces lumières
+obscurs, nous voyons beaucoup de ces lumières
multicolores trembloter parmi les
branches d'arbre.</p>
<hr/>
-<p>Vers onze heures, halte au hasard, très
+<p>Vers onze heures, halte au hasard, très
haut sur la montagne, dans une maison de
-thé;&mdash;une auberge vieille et pauvre, à l'usage
+thé;&mdash;une auberge vieille et pauvre, à l'usage
sans doute des hommes de peine, des
-porteurs. Les gens, à moitié endormis, rallument
+porteurs. Les gens, à moitié endormis, rallument
leurs petites lampes et leurs petits
-fourneaux pour nous faire du thé.</p>
+fourneaux pour nous faire du thé.</p>
-<p>Ils nous le servent sous la véranda, au
-grand air frais, dans l'obscurité bleuâtre,
-aux étoiles.</p>
+<p>Ils nous le servent sous la véranda, au
+grand air frais, dans l'obscurité bleuâtre,
+aux étoiles.</p>
<p>Alors Yves est repris par ces impressions
-enfantines «d'éloignement du foyer» qu'il
-avait déjà eues là-bas, dans le gouffre noir
-où tombait la cascade: «Comme on est
-perdu ici», dit-il encore.&mdash;Et il calcule que
-le soleil, au moment où il nous quittait
-tout à l'heure, venait de se lever sur Trémeulé-en-Toulven,&mdash;et
+enfantines «d'éloignement du foyer» qu'il
+avait déjà eues là-bas, dans le gouffre noir
+où tombait la cascade: «Comme on est
+perdu ici», dit-il encore.&mdash;Et il calcule que
+le soleil, au moment où il nous quittait
+tout à l'heure, venait de se lever sur Trémeulé-en-Toulven,&mdash;et
que c'est justement
aujourd'hui le second dimanche de septembre,
jour de ce grand pardon auquel nous assistions
tous deux l'an dernier, dans les bois
-de chênes, au son des cornemuses... Que de
-choses encore ont changé et passé, depuis ce
-<em>pardon</em> de l'année dernière...</p>
+de chênes, au son des cornemuses... Que de
+choses encore ont changé et passé, depuis ce
+<em>pardon</em> de l'année dernière...</p>
<hr/>
<p>Il est plus de minuit quand nous sommes
-de retour à Nagasaki; mais comme il y avait
-fête religieuse à la pagode d'Osueva, les
-maisons-de-thés sont encore pleines de monde,
-et les rues éclairées.</p>
+de retour à Nagasaki; mais comme il y avait
+fête religieuse à la pagode d'Osueva, les
+maisons-de-thés sont encore pleines de monde,
+et les rues éclairées.</p>
-<p>Là-haut, chez nous, Chrysanthème et
-Oyouki nous attendaient, étendues, légèrement
+<p>Là-haut, chez nous, Chrysanthème et
+Oyouki nous attendaient, étendues, légèrement
endormies.</p>
<p>Dans le bassin bleu, sur le toit de madame
-Prune, nous mettons à tremper une
-gerbe de fougères rares, cueillies dans la
-forêt, et puis nous nous endormons d'un
+Prune, nous mettons à tremper une
+gerbe de fougères rares, cueillies dans la
+forêt, et puis nous nous endormons d'un
lourd sommeil sous nos moustiquaires de
gaze.</p>
@@ -4919,25 +4881,25 @@ gaze.</p>
<h2 id="c6">LES FEMMES JAPONAISES</h2>
-<p>Je pensais avoir tiré le trait final sur toute
-espèce de Japonerie,&mdash;et voici que je me
-suis laissé aller à promettre quelques mots sur
-ce mystérieux petit bibelot d'étagère qui est
+<p>Je pensais avoir tiré le trait final sur toute
+espèce de Japonerie,&mdash;et voici que je me
+suis laissé aller à promettre quelques mots sur
+ce mystérieux petit bibelot d'étagère qui est
la femme japonaise. De nouveau donc je
-m'entoure de tout ce que peut aviver, jusqu'à
-l'illusion de la présence, mes souvenirs
-encore frais de là-bas: robes imprégnées de
-parfums nippons, vases, éventails, images et
+m'entoure de tout ce que peut aviver, jusqu'à
+l'illusion de la présence, mes souvenirs
+encore frais de là-bas: robes imprégnées de
+parfums nippons, vases, éventails, images et
portraits. Portraits surtout, innombrables
-portraits étalés sur ma table de travail,
-figures rieuses de <i>mousmés</i>, connues ou non;
-petits yeux tirés aux tempes, petits yeux de
+portraits étalés sur ma table de travail,
+figures rieuses de <i>mousmés</i>, connues ou non;
+petits yeux tirés aux tempes, petits yeux de
chat... Et des toilettes et des poses!... Toutes
-les mièvreries, toutes les grâces cherchées et
+les mièvreries, toutes les grâces cherchées et
bizarres, se drapant dans les plis de longues
tuniques ou s'abritant sous l'extravagant
bariolage des ombrelles.&mdash;Et l'illusion
-désirée me vient si bien, qu'un murmure de
+désirée me vient si bien, qu'un murmure de
petites voix me semble sortir de ces albums
ouverts; autour de moi j'entends, dans le
silence, comme des petits rires...</p>
@@ -4946,229 +4908,229 @@ silence, comme des petits rires...</p>
<p>Je ne crois pas qu'un homme de race
-européenne puisse écrire sur la femme japonaise
+européenne puisse écrire sur la femme japonaise
rien d'absolument juste, s'il veut aller
-au delà des surfaces et des aspects. Un
-Japonais seul y parviendrait,&mdash;ou peut-être
-à la rigueur, un Chinois, car il y a des affinités
-d'âme incontestables entre ces deux
-peuples pourtant si différents;&mdash;et encore,
-si cette étude était fouillée un peu trop,
+au delà des surfaces et des aspects. Un
+Japonais seul y parviendrait,&mdash;ou peut-être
+à la rigueur, un Chinois, car il y a des affinités
+d'âme incontestables entre ces deux
+peuples pourtant si différents;&mdash;et encore,
+si cette étude était fouillée un peu trop,
nous ne la comprendrions plus; elle ne
nous apprendrait rien, parce qu'elle nous
-échapperait par certain côté, qui serait précisément
-le côté profond et capital. La race
-jaune et la nôtre sont les deux pôles de
-l'espèce humaine; il y a des divergences
-extrêmes jusque dans nos façons de percevoir
-les objets extérieurs, et nos notions sur
+échapperait par certain côté, qui serait précisément
+le côté profond et capital. La race
+jaune et la nôtre sont les deux pôles de
+l'espèce humaine; il y a des divergences
+extrêmes jusque dans nos façons de percevoir
+les objets extérieurs, et nos notions sur
les choses essentielles sont souvent inverses.
-Nous ne pouvons jamais pénétrer complètement
+Nous ne pouvons jamais pénétrer complètement
une intelligence japonaise ou chinoise;
-à un moment donné, avec un mystérieux
-effroi, nous nous sentons arrêtés par des
-barrières cérébrales infranchissables; ces
-gens-là sentent et pensent au rebours de
-nous-mêmes.</p>
+à un moment donné, avec un mystérieux
+effroi, nous nous sentons arrêtés par des
+barrières cérébrales infranchissables; ces
+gens-là sentent et pensent au rebours de
+nous-mêmes.</p>
-<p>Je resterai donc très superficiel dans ce
+<p>Je resterai donc très superficiel dans ce
que je vais dire, et j'aime mieux avouer
-franchement, dès le début, que je ne saurais
+franchement, dès le début, que je ne saurais
faire plus...</p>
<p>Bien laides, ces pauvres petites Japonaises!
-Je préfère poser cela brutalement
-d'abord, pour l'atténuer ensuite avec de
-la gentillesse mignarde, de la drôlerie gracieuse,
+Je préfère poser cela brutalement
+d'abord, pour l'atténuer ensuite avec de
+la gentillesse mignarde, de la drôlerie gracieuse,
d'adorables petites mains, et puis de
la poudre de riz, du rose, de l'or sur les
-lèvres, toutes sortes d'artifices.</p>
+lèvres, toutes sortes d'artifices.</p>
<p>Presque pas d'yeux, si peu que rien; deux
minces fentes obliques, divergentes, au fond
-desquelles roulent des prunelles rusées ou
-câlines,&mdash;comme entre les paupières à
+desquelles roulent des prunelles rusées ou
+câlines,&mdash;comme entre les paupières à
peine ouvertes de ces chattes que fatigue le
trop grand jour.</p>
-<p>Au-dessus de ces petits regards bridés,&mdash;mais
-très loin au-dessus, très haut perchés,&mdash;se
+<p>Au-dessus de ces petits regards bridés,&mdash;mais
+très loin au-dessus, très haut perchés,&mdash;se
dessinent les sourcils, aussi fins que
-des traits de pinceau et nullement retroussés,
-nullement parallèles aux yeux qu'ils accompagnent
-si mal; mais droits sur une même
-ligne, contrairement à ce qu'on est convenu
-de faire dans notre imagerie européenne
-chaque fois qu'il s'agit de représenter une
+des traits de pinceau et nullement retroussés,
+nullement parallèles aux yeux qu'ils accompagnent
+si mal; mais droits sur une même
+ligne, contrairement à ce qu'on est convenu
+de faire dans notre imagerie européenne
+chaque fois qu'il s'agit de représenter une
Japonaise.</p>
-<p>Je crois que toute l'étrangeté particulière
+<p>Je crois que toute l'étrangeté particulière
de ces petits visages de femmes tient dans
-cet arrangement de l'&oelig;il, qui est général, et
-aussi dans le développement de la joue, qui
-s'enfle toujours jusqu'à la rondeur de poupée;
+cet arrangement de l'&oelig;il, qui est général, et
+aussi dans le développement de la joue, qui
+s'enfle toujours jusqu'à la rondeur de poupée;
du reste dans leurs peintures, les
artistes de ce pays ne manquent jamais de
-reproduire, en les exagérant même jusqu'à
-l'invraisemblance, ces signes caractéristiques
+reproduire, en les exagérant même jusqu'à
+l'invraisemblance, ces signes caractéristiques
de leur race.</p>
<p>Les autres traits sont beaucoup plus changeants,
suivant les personnes d'abord, et
surtout suivant les conditions sociales. Dans
-le peuple, les lèvres restent grosses, le nez
+le peuple, les lèvres restent grosses, le nez
aplati et court; dans la noblesse, la bouche
s'amincit, le nez s'allonge et s'effile, se
-recourbe même quelquefois en fin bec
+recourbe même quelquefois en fin bec
d'aigle.</p>
-<p>Il n'est pas de pays où les types féminins
-soient aussi tranchés entre castes différentes.
-Des paysannes brunes, bronzées comme des
-Indiennes, bien prises dans leurs très petites
-tailles, potelées et musclées sous leurs éternelles
+<p>Il n'est pas de pays où les types féminins
+soient aussi tranchés entre castes différentes.
+Des paysannes brunes, bronzées comme des
+Indiennes, bien prises dans leurs très petites
+tailles, potelées et musclées sous leurs éternelles
robes de cotonnade bleue. Des citadines
-étiolées, vrais diminutifs de femmes,
-blanches et pâlottes comme de maladives
-Européennes, avec ce je ne sais quoi de
-creusé, de miné en-dessous des chairs, qui
+étiolées, vrais diminutifs de femmes,
+blanches et pâlottes comme de maladives
+Européennes, avec ce je ne sais quoi de
+creusé, de miné en-dessous des chairs, qui
est l'indice des races trop vieilles. Toutes ces
artisanes des grandes villes ont l'air d'avoir
-été usées héréditairement, usées avant la naissance
-par une trop longue continuité de travail
+été usées héréditairement, usées avant la naissance
+par une trop longue continuité de travail
et de tension d'esprit vers de minutieuses
choses; on dirait que, sur leurs formes
-grêles, pèse toute la fatigue d'avoir constamment
-produit, depuis des siècles, ces
+grêles, pèse toute la fatigue d'avoir constamment
+produit, depuis des siècles, ces
millions de bibelots, ces innombrables petites
-&oelig;uvres d'épuisante patience dont le
-Japon déborde. Et chez les princesses alors,
-l'affinement aristocratique, à force de remonter
-loin, arrive à former d'étonnantes
+&oelig;uvres d'épuisante patience dont le
+Japon déborde. Et chez les princesses alors,
+l'affinement aristocratique, à force de remonter
+loin, arrive à former d'étonnantes
petites personnes artificielles, aux mains et
aux torses d'enfant, dont la figure peinte,
plus blanche et plus rose qu'un bonbon
-frais, n'indique plus d'âge; leur sourire
+frais, n'indique plus d'âge; leur sourire
prend quelque chose de lointain comme
-celui des vieilles idoles; leurs yeux bridés
-ont une expression à la fois jeune et morte.</p>
+celui des vieilles idoles; leurs yeux bridés
+ont une expression à la fois jeune et morte.</p>
<hr/>
<p>A d'excessives hauteurs, au-dessus de
-toutes les Japonaises, l'invisible Impératrice,
-récemment encore, planait comme une
-déesse. Mais elle est descendue peu à peu
-de son empyrée, la souveraine; elle se
-montre à présent, elle reçoit, elle parle et
-même elle lunche, du bout de ses lèvres il
-est vrai. Elle a quitté ses camails magnifiques
-semés d'étranges blasons, sa large
-coiffure d'idole et ses éventails immenses;
-elle fait venir, hélas! de Paris ou de Londres,
+toutes les Japonaises, l'invisible Impératrice,
+récemment encore, planait comme une
+déesse. Mais elle est descendue peu à peu
+de son empyrée, la souveraine; elle se
+montre à présent, elle reçoit, elle parle et
+même elle lunche, du bout de ses lèvres il
+est vrai. Elle a quitté ses camails magnifiques
+semés d'étranges blasons, sa large
+coiffure d'idole et ses éventails immenses;
+elle fait venir, hélas! de Paris ou de Londres,
ses corsets, ses robes et ses chapeaux.</p>
-<p>Il y aura cinq années aux chrysanthèmes<a id="FNanchor_1" name="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">1</a>,
-pendant l'une des rares solennités où
-quelques privilégiés étaient admis en sa
+<p>Il y aura cinq années aux chrysanthèmes<a id="FNanchor_1" name="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">1</a>,
+pendant l'une des rares solennités où
+quelques privilégiés étaient admis en sa
compagnie, j'avais eu l'honneur de la voir
-dans ses jardins. Elle était idéalement
-charmante, passant comme une fée au
-milieu de ses parterres, fleuris à profusion
+dans ses jardins. Elle était idéalement
+charmante, passant comme une fée au
+milieu de ses parterres, fleuris à profusion
de fleurs tristes d'automne; puis venant
-s'asseoir sous son dais de crépon violet
-(la couleur impériale), dans la raideur
-hiératique de ses vêtements aux nuances de
-colibri. Tout l'appareil délicieusement bizarre
+s'asseoir sous son dais de crépon violet
+(la couleur impériale), dans la raideur
+hiératique de ses vêtements aux nuances de
+colibri. Tout l'appareil délicieusement bizarre
dont elle s'entourait encore, lui donnait un
-charme de créature irréelle. Sur ses lèvres
-peintes, un sourire de commande, dédaigneux
-et vague. Son fin visage poudré gardait
-une expression impénétrable et, malgré
-la grâce de son accueil, on la sentait offensée
-de notre présence, que les usages nouveaux
-l'obligeaient à tolérer, elle, l'Impératrice
-sacrée, jadis invisible, comme un mythe
+charme de créature irréelle. Sur ses lèvres
+peintes, un sourire de commande, dédaigneux
+et vague. Son fin visage poudré gardait
+une expression impénétrable et, malgré
+la grâce de son accueil, on la sentait offensée
+de notre présence, que les usages nouveaux
+l'obligeaient à tolérer, elle, l'Impératrice
+sacrée, jadis invisible, comme un mythe
religieux!</p>
<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a>
<a href="#FNanchor_1">
-<span class="label">[1]</span></a> Ceci est écrit en 1890.</p>
+<span class="label">[1]</span></a> Ceci est écrit en 1890.</p>
</div>
-<p>Fini tout cela, maintenant; rentrés pour
-jamais dans les armoires et dans les musées,
-les étonnantes robes aux formes millénaires
-et les larges éventails de rêve. Le nivellement
-moderne s'est opéré, d'un seul coup
-brusque, à cette cour du Mikado qui était
-restée jusqu'à nos jours plus murée qu'un
-cloître, et qui avait conservé, depuis les
-vieux âges, des rites, des costumes, des
-élégances immuables.</p>
+<p>Fini tout cela, maintenant; rentrés pour
+jamais dans les armoires et dans les musées,
+les étonnantes robes aux formes millénaires
+et les larges éventails de rêve. Le nivellement
+moderne s'est opéré, d'un seul coup
+brusque, à cette cour du Mikado qui était
+restée jusqu'à nos jours plus murée qu'un
+cloître, et qui avait conservé, depuis les
+vieux âges, des rites, des costumes, des
+élégances immuables.</p>
<p>Le mot d'ordre est venu d'en haut; un
-édit de l'Empereur a prescrit aux dames
+édit de l'Empereur a prescrit aux dames
du palais de s'habiller comme leurs s&oelig;urs
-d'Europe; on a fait venir fiévreusement des
-étoffes, des modèles, des couturières, des
-chapeaux tout confectionnés. Les premiers
+d'Europe; on a fait venir fiévreusement des
+étoffes, des modèles, des couturières, des
+chapeaux tout confectionnés. Les premiers
essais d'ensemble de ces travestissements ont
-dû avoir lieu à huis clos, peut-être avec des
+dû avoir lieu à huis clos, peut-être avec des
regrets et des larmes, qui sait, mais plus
probablement avec des rires. Et ensuite on
-a convié les étrangers à venir voir; on a
-organisé des garden-parties, des soirées dansantes,
+a convié les étrangers à venir voir; on a
+organisé des garden-parties, des soirées dansantes,
des concerts. Les dames nippones
qui avaient eu la chance de voyager en
-Europe, dans les ambassades, ont donné le
-ton de cette étonnante comédie si vite
-apprise. Les premiers bals à l'européenne
-en plein Tokio ont été de vrais tours de
+Europe, dans les ambassades, ont donné le
+ton de cette étonnante comédie si vite
+apprise. Les premiers bals à l'européenne
+en plein Tokio ont été de vrais tours de
force en singerie; on y a vu des jeunes
-filles, tout en mousseline blanche, gantées
+filles, tout en mousseline blanche, gantées
au-dessus du coude, minauder dans des
chaises en tenant du bout des doigts leur
-carnet d'ivoire; puis, sur des airs d'opérette,
-polker et valser presque en mesure, malgré
-les terribles difficultés que devaient présenter
-à leurs oreilles tous nos rythmes inconnus.
-Les vins, les chocolats, les glaces ont circulé,
-et ces choses absolument nouvelles ont été
-prises sur les plateaux avec mille grâces, par
-des mains très fines. Il y a eu de discrets
+carnet d'ivoire; puis, sur des airs d'opérette,
+polker et valser presque en mesure, malgré
+les terribles difficultés que devaient présenter
+à leurs oreilles tous nos rythmes inconnus.
+Les vins, les chocolats, les glaces ont circulé,
+et ces choses absolument nouvelles ont été
+prises sur les plateaux avec mille grâces, par
+des mains très fines. Il y a eu de discrets
flirtages, des figures de cotillon et des soupers.</p>
<p>Toute cette servile imitation, amusante
-certainement pour les étrangers qui passent,
+certainement pour les étrangers qui passent,
indique dans le fond, chez ce peuple, un
-manque de goût et même un manque absolu
-de dignité nationale; aucune race européenne
-ne consentirait à jeter ainsi aux
+manque de goût et même un manque absolu
+de dignité nationale; aucune race européenne
+ne consentirait à jeter ainsi aux
orties, du jour au lendemain, ses traditions,
-ses usages et ses costumes, même pour
-obéir aux ordres formels d'un empereur.</p>
+ses usages et ses costumes, même pour
+obéir aux ordres formels d'un empereur.</p>
-<p>Dieu merci, la nouvelle mascarade féminine
-est encore localisée dans un cercle très
-restreint: à Tokio seulement, et rien qu'à
+<p>Dieu merci, la nouvelle mascarade féminine
+est encore localisée dans un cercle très
+restreint: à Tokio seulement, et rien qu'à
la Cour et dans le monde officiel. Toutes ces
petites personnes, princesses, duchesses ou
marquises&mdash;(car les vieux titres japonais
-ont été aussi changés contre des équivalents
-d'Europe)&mdash;qui arrivaient presque à être
+ont été aussi changés contre des équivalents
+d'Europe)&mdash;qui arrivaient presque à être
charmantes dans leurs somptueux atours
d'autrefois, sont franchement laides aujourd'hui,
dans ces robes nouvelles qui accentuent
-pour nous l'excessive mièvrerie de
-leur taille, l'écrasement asiatique de leur
-profil et l'obliquité de leurs yeux. Distinguées,
-elles le sont généralement encore;
-bizarres, fagotées, ridicules tant qu'on voudra;
+pour nous l'excessive mièvrerie de
+leur taille, l'écrasement asiatique de leur
+profil et l'obliquité de leurs yeux. Distinguées,
+elles le sont généralement encore;
+bizarres, fagotées, ridicules tant qu'on voudra;
mais communes, presque jamais; sous
-la gaucherie des nouvelles manières à peine
+la gaucherie des nouvelles manières à peine
sues, sous l'effort des nouvelles attitudes
-imposées par les corsets et les baleines,
+imposées par les corsets et les baleines,
l'affinement aristocratique persiste toujours;&mdash;il
est vrai, c'est tout ce qui leur reste
pour charmer.</p>
@@ -5176,702 +5138,702 @@ pour charmer.</p>
<hr/>
-<p>Et c'est dans cette période de transition
-affolée que la grande dame japonaise se
-présente à nous. Le monde des princesses
+<p>Et c'est dans cette période de transition
+affolée que la grande dame japonaise se
+présente à nous. Le monde des princesses
aux imperceptibles petits yeux morts, aux
-larges coiffures piquées d'extravagantes
-épingles, qui était resté jusqu'à ces dernières
-années si dédaigneusement impénétrable
-à nos regards d'Occident, vient tout à
-coup de nous être ouvert; par je ne sais
-quel revirement inexpliqué, ce monde qui
-semblait s'être momifié dans les vieux rites
-et les modes millénaires a secoué en un
-jour son immobilité mystérieuse. Mais c'est
-sous un aspect déconcertant que ces femmes
-nous apparaissent, habillées comme les plus
-modernes d'entre les nôtres et recevant avec
-mille grâces dans des essais de salons à
-l'européenne. Et il ne faut pas perdre de
-vue que tout ce qu'on nous montre là est
-factice, superficiel, arrangé à notre intention;
-derrière les visages de commande,
+larges coiffures piquées d'extravagantes
+épingles, qui était resté jusqu'à ces dernières
+années si dédaigneusement impénétrable
+à nos regards d'Occident, vient tout à
+coup de nous être ouvert; par je ne sais
+quel revirement inexpliqué, ce monde qui
+semblait s'être momifié dans les vieux rites
+et les modes millénaires a secoué en un
+jour son immobilité mystérieuse. Mais c'est
+sous un aspect déconcertant que ces femmes
+nous apparaissent, habillées comme les plus
+modernes d'entre les nôtres et recevant avec
+mille grâces dans des essais de salons à
+l'européenne. Et il ne faut pas perdre de
+vue que tout ce qu'on nous montre là est
+factice, superficiel, arrangé à notre intention;
+derrière les visages de commande,
nous ignorons absolument ce qui se passe;
-nous ne devons donc pas nous hâter de
-sourire et de déclarer insignifiantes ces singulières
-poupées aux profils plats. Après
-la représentation qui nous mystifie, elles
+nous ne devons donc pas nous hâter de
+sourire et de déclarer insignifiantes ces singulières
+poupées aux profils plats. Après
+la représentation qui nous mystifie, elles
quittent certainement leurs affreux fauteuils
-dorés, leurs appartements nouveaux du plus
-mauvais goût occidental, et&mdash;qui sait,&mdash;reprenant
-peut-être les somptueuses robes
-blasonnées du vieux temps, elles vont s'accroupir
+dorés, leurs appartements nouveaux du plus
+mauvais goût occidental, et&mdash;qui sait,&mdash;reprenant
+peut-être les somptueuses robes
+blasonnées du vieux temps, elles vont s'accroupir
sur leurs nattes blanches, dans
-quelqu'un de ces petits compartiments démontables,
-à châssis de papier qui composent
-la traditionnelle maison japonaise; puis là,
-regardant de leurs yeux à peine ouverts les
+quelqu'un de ces petits compartiments démontables,
+à châssis de papier qui composent
+la traditionnelle maison japonaise; puis là,
+regardant de leurs yeux à peine ouverts les
lointains des jardins mignards tout en arbres
-nains, en pièces d'eau et en rocailles, elles
-redeviennent elles-mêmes,&mdash;et nous n'y
+nains, en pièces d'eau et en rocailles, elles
+redeviennent elles-mêmes,&mdash;et nous n'y
voyons plus rien. Comment sont-elles alors,
-dans ces coulisses de leur demeure, et à
-quoi rêvent-elles dans les coulisses encore
-plus murées de leur esprit? C'est ici que
-l'intrigante devinette se pose. Dans ces têtes
-pâlottes à longs cheveux droits, dans ces
-têtes d'étiolées étranges, il y a des petites
-cervelles pétries au rebours des nôtres par
-toute une hérédité de culture différente; il
+dans ces coulisses de leur demeure, et à
+quoi rêvent-elles dans les coulisses encore
+plus murées de leur esprit? C'est ici que
+l'intrigante devinette se pose. Dans ces têtes
+pâlottes à longs cheveux droits, dans ces
+têtes d'étiolées étranges, il y a des petites
+cervelles pétries au rebours des nôtres par
+toute une hérédité de culture différente; il
y a des notions inintelligibles pour nous,
-sur le mystère du monde, sur la religion et
+sur le mystère du monde, sur la religion et
sur la mort.</p>
<p>Ces femmes composeraient-elles toujours,
-comme au vieux temps, des poésies d'une
-mélancolie exquise sur les fleurs, sur les
-fraîches rivières et l'ombre des bois? Ressembleraient-elles
-à leurs grand'mères, héroïnes
-des poèmes et des chevaleresques
-légendes, qui plaçaient si haut le point
-d'honneur, si haut l'idéal d'amour?... Je ne
-sais; mais je crois qu'il serait étourdi de les
-juger d'après l'éternelle niaiserie souriante
+comme au vieux temps, des poésies d'une
+mélancolie exquise sur les fleurs, sur les
+fraîches rivières et l'ombre des bois? Ressembleraient-elles
+à leurs grand'mères, héroïnes
+des poèmes et des chevaleresques
+légendes, qui plaçaient si haut le point
+d'honneur, si haut l'idéal d'amour?... Je ne
+sais; mais je crois qu'il serait étourdi de les
+juger d'après l'éternelle niaiserie souriante
qu'elles nous montrent; j'ai surpris d'ailleurs
plus d'une fois des expressions intenses
sur ces visages de femme; sur celui de
-l'Impératrice entre autres, je me rappelle
-avoir vu, à deux ou trois reprises, passer
-comme des éclairs; ses jolies lèvres peintes
-au carmin frémissaient, tandis que se pinçait
+l'Impératrice entre autres, je me rappelle
+avoir vu, à deux ou trois reprises, passer
+comme des éclairs; ses jolies lèvres peintes
+au carmin frémissaient, tandis que se pinçait
encore davantage son petit nez en bec d'aigle.</p>
<hr/>
-<p>La femme comme il faut, non encore européanisée,
+<p>La femme comme il faut, non encore européanisée,
se retrouve encore, loin de Tokio,
loin de la Cour, dans les autres villes de
-l'Empire. Elle n'a pas quitté ses anciens
-atours, celle-ci; on la rencontre en chaise à
-porteurs ou en petite voiture à bras, toujours
-très simplement habillée pour la rue;
+l'Empire. Elle n'a pas quitté ses anciens
+atours, celle-ci; on la rencontre en chaise à
+porteurs ou en petite voiture à bras, toujours
+très simplement habillée pour la rue;
elle porte, l'une par-dessus l'autre, trois ou
-quatre robes unies, en soie mate et légère,
+quatre robes unies, en soie mate et légère,
de couleur sombre ou neutre; au milieu de
-son dos, une petite rosace blanche discrètement
-brodée représente le blason de sa noble
-famille; ses cheveux lissés avec une invraisemblable
-perfection, sont piqués d'épingles
-d'écaille sans un brillant, sans une dorure;
-lorsqu'elle est âgée et strictement fidèle aux
-modes du passé, ses sourcils sont rasés et
+son dos, une petite rosace blanche discrètement
+brodée représente le blason de sa noble
+famille; ses cheveux lissés avec une invraisemblable
+perfection, sont piqués d'épingles
+d'écaille sans un brillant, sans une dorure;
+lorsqu'elle est âgée et strictement fidèle aux
+modes du passé, ses sourcils sont rasés et
ses dents recouvertes d'une couche de laque
-noire. Elle est plus fuyante, plus difficile à
+noire. Elle est plus fuyante, plus difficile à
apprivoiser que la bourgeoise ordinaire; si
-cependant on force la représentation, on obtient
+cependant on force la représentation, on obtient
d'elle quelque petit rire aimable, quelque
-révérence accompagnant une banalité
+révérence accompagnant une banalité
polie;&mdash;puis c'est tout.</p>
-<p>Et en somme, on la connaît presque autant,
-après cette simple rencontre, que les
-autres, les élégantes des nouvelles couches,
-avec lesquelles on a dansé un cotillon ou
-une valse de Strauss dans un bal de ministère.
-Le plus sage donc, s'il s'agit de définir
+<p>Et en somme, on la connaît presque autant,
+après cette simple rencontre, que les
+autres, les élégantes des nouvelles couches,
+avec lesquelles on a dansé un cotillon ou
+une valse de Strauss dans un bal de ministère.
+Le plus sage donc, s'il s'agit de définir
la grande dame japonaise, est encore de la
-déclarer énigmatique.</p>
+déclarer énigmatique.</p>
<p>Les bourgeoises, les marchandes, les artisanes,
on les voit partout si librement, leur
-intimité est si vite conquise, que, sans les
-connaître au fond de l'âme, on peut essayer
+intimité est si vite conquise, que, sans les
+connaître au fond de l'âme, on peut essayer
d'en dire plus long sur leur compte. De ces
-mille petites personnes, rencontrées n'importe
-où, dans les maisons-de-thé, les théâtres,
+mille petites personnes, rencontrées n'importe
+où, dans les maisons-de-thé, les théâtres,
les pagodes, l'impression d'ensemble
-qui me reste manque absolument de sérieux.
-Il me vient, dès que j'y repense, un involontaire
+qui me reste manque absolument de sérieux.
+Il me vient, dès que j'y repense, un involontaire
sourire.</p>
-<p>Etonnantes figurines, que je revois agitées,
-empressées, un peu simiesques, évoluant
-avec de continuelles révérences à l'égard de
+<p>Etonnantes figurines, que je revois agitées,
+empressées, un peu simiesques, évoluant
+avec de continuelles révérences à l'égard de
tout le monde, au milieu de minuscules
-bibelots de poupée, dans des appartements
+bibelots de poupée, dans des appartements
grands comme la main, dont les parois de
-papier s'enfonceraient au plus léger coup de
-poing. Femmes en miniature, à la fois enfantines
-et vieillottes, dont l'excessive grâce
-se manière et minaude jusqu'à la grimace;
-dont l'éternel rire, contagieux sans gaieté,
-est irrésistible comme un chatouillement, et
-produit à la longue la même agaçante lassitude.
-Elles rient par excès d'amabilité ou
+papier s'enfonceraient au plus léger coup de
+poing. Femmes en miniature, à la fois enfantines
+et vieillottes, dont l'excessive grâce
+se manière et minaude jusqu'à la grimace;
+dont l'éternel rire, contagieux sans gaieté,
+est irrésistible comme un chatouillement, et
+produit à la longue la même agaçante lassitude.
+Elles rient par excès d'amabilité ou
par habitude acquise; elles rient au milieu
des circonstances les plus graves de la vie;
-elles rient dans les temples et aux funérailles.</p>
+elles rient dans les temples et aux funérailles.</p>
-<p>Très petites créatures, vivant au milieu de
-très petits objets aussi maniérés et légers
-qu'elles-mêmes. Leurs ustensiles de ménage,
-en fine porcelaine ou en mince métal, sont
+<p>Très petites créatures, vivant au milieu de
+très petits objets aussi maniérés et légers
+qu'elles-mêmes. Leurs ustensiles de ménage,
+en fine porcelaine ou en mince métal, sont
comme des jouets d'enfant; leurs tasses, leurs
-théières sont liliputiennes, et leurs éternelles
+théières sont liliputiennes, et leurs éternelles
pipes se remplissent, jusqu'au bord, d'une
-seule demi-pincée de tabac fin, très fin,
-prise du bout de leurs élégants petits doigts.</p>
+seule demi-pincée de tabac fin, très fin,
+prise du bout de leurs élégants petits doigts.</p>
<p>Jamais assises, mais accroupies tout le
-jour par terre, sur des nattes d'une immaculée
+jour par terre, sur des nattes d'une immaculée
blancheur, elles accomplissent, dans
cette pose invariable presque tous les actes
-de leur vie; par terre se font leurs dînettes,
+de leur vie; par terre se font leurs dînettes,
servies dans une microscopique vaisselle et
-mangées délicatement à l'aide de bâtonnets;
-par terre, derrière de frêles écrans qui les
-cachent à peine, et entourées d'un déballage
-de petits instruments drôles, de petites
-boîtes à poudre, de petits pots, elles procèdent
-à leur toilette, devant des miroirs
+mangées délicatement à l'aide de bâtonnets;
+par terre, derrière de frêles écrans qui les
+cachent à peine, et entourées d'un déballage
+de petits instruments drôles, de petites
+boîtes à poudre, de petits pots, elles procèdent
+à leur toilette, devant des miroirs
pour rire; par terre, elles travaillent, cousent,
brodent, jouent de leur guitare au long
-manche, rêvent à d'insaisissables choses, ou
-adressent à leurs incompréhensibles dieux
-les longues prières des matins et des
+manche, rêvent à d'insaisissables choses, ou
+adressent à leurs incompréhensibles dieux
+les longues prières des matins et des
soirs.</p>
<p>Les maisonnettes qu'elles habitent sont,
-il va sans dire, aussi soignées et maniérées
-qu'elles-mêmes; presque toujours truquées,
-à cloisons démontables, à tiroirs, à glissières,
+il va sans dire, aussi soignées et maniérées
+qu'elles-mêmes; presque toujours truquées,
+à cloisons démontables, à tiroirs, à glissières,
avec des compartiments de toutes
-formes et d'étonnants petits placards. Tout
-cela d'une propreté minutieuse, même chez
+formes et d'étonnants petits placards. Tout
+cela d'une propreté minutieuse, même chez
les plus humbles; et tout cela d'une apparente
-simplicité, surtout chez les plus riches.
-Seul l'autel des ancêtres, où des baguettes
-d'encens brûlent, est un peu doré, laqué,
+simplicité, surtout chez les plus riches.
+Seul l'autel des ancêtres, où des baguettes
+d'encens brûlent, est un peu doré, laqué,
garni, comme une pagode, de potiches et de
-lanternes; partout ailleurs, une nudité
-voulue, une nudité d'autant plus complète
+lanternes; partout ailleurs, une nudité
+voulue, une nudité d'autant plus complète
et plus blanche que l'habitation est plus
-élégante. Jamais de tentures brodées nulle
-part; quelquefois seulement des portières
+élégante. Jamais de tentures brodées nulle
+part; quelquefois seulement des portières
transparentes, faites de perles et de roseaux
-enfilés. Jamais de meubles non plus; c'est
+enfilés. Jamais de meubles non plus; c'est
par terre ou sur des petits socles en laque
que se posent les objets usuels ou les vases
-de fleurs. La maîtresse de maison fait consister
-le luxe de son intérieur dans l'excès
-même de cette propreté dont je parlais plus
-haut et qui est une des qualités incontestables
+de fleurs. La maîtresse de maison fait consister
+le luxe de son intérieur dans l'excès
+même de cette propreté dont je parlais plus
+haut et qui est une des qualités incontestables
du peuple japonais. Il est partout
-d'usage de se déchausser avant d'entrer
-dans une maison, et rien n'égale la blancheur
+d'usage de se déchausser avant d'entrer
+dans une maison, et rien n'égale la blancheur
de ces nattes sur lesquelles on ne se
-promène jamais qu'en fines chaussettes à
-orteil séparé, la blancheur de ces papiers
+promène jamais qu'en fines chaussettes à
+orteil séparé, la blancheur de ces papiers
unis qui recouvrent les plafonds et
-les murs. Les boiseries elles-mêmes sont
+les murs. Les boiseries elles-mêmes sont
blanches, ni peintes ni vernies, gardant
pour tout ornement, chez les vraies femmes
-de goût, leurs imperceptibles veinures de
+de goût, leurs imperceptibles veinures de
sapin neuf. Et j'ai vu plus d'une belle dame
-surveiller elle-même ses comiques petites
-servantes pendant qu'elles savonnaient à
-outrance ces boiseries-là, pour leur donner
-un air d'être toutes fraîches, un air d'être à
+surveiller elle-même ses comiques petites
+servantes pendant qu'elles savonnaient à
+outrance ces boiseries-là, pour leur donner
+un air d'être toutes fraîches, un air d'être à
peine sorties du rabot des menuisiers.</p>
<p>Dans nos pays, si l'on parle de femmes
-japonaises, on se représente aussitôt des personnes
-vêtues de ces robes éclatantes comme
+japonaises, on se représente aussitôt des personnes
+vêtues de ces robes éclatantes comme
celles qu'elles nous envoient; des robes aux
-nuances tendres et sans nom, brodées de
-longues fleurs, de grandes chimères et de fantastiques
-oiseaux. Eh bien, non, ces robes-là
-sont réservées pour le théâtre, ou pour
+nuances tendres et sans nom, brodées de
+longues fleurs, de grandes chimères et de fantastiques
+oiseaux. Eh bien, non, ces robes-là
+sont réservées pour le théâtre, ou pour
une certaine classe innommable de femmes
-qui vivent dans un quartier spécial et dont
+qui vivent dans un quartier spécial et dont
il m'est interdit de parler ici. Les Japonaises
-s'habillent toutes de nuances foncées;
-elles portent beaucoup d'étoffes de coton ou
-de laine, le plus souvent unies, ou bien semées
-de frêles petits dessins nuageux, dont
-les teintes également sombres diffèrent à
+s'habillent toutes de nuances foncées;
+elles portent beaucoup d'étoffes de coton ou
+de laine, le plus souvent unies, ou bien semées
+de frêles petits dessins nuageux, dont
+les teintes également sombres diffèrent à
peine des fonds. Et le bleu marine est la
-nuance générale, très dominante,&mdash;tellement
-qu'une foule féminine, même en habits
-de fête, forme de loin un amas d'un
-bleu noir, un grouillement de même couleur,
-où tranchent seulement çà et là
-quelques rouges éclatants, quelques teintes
-fraîches portées par de toutes petites filles
-ou par des bébés.</p>
+nuance générale, très dominante,&mdash;tellement
+qu'une foule féminine, même en habits
+de fête, forme de loin un amas d'un
+bleu noir, un grouillement de même couleur,
+où tranchent seulement çà et là
+quelques rouges éclatants, quelques teintes
+fraîches portées par de toutes petites filles
+ou par des bébés.</p>
<p>Ces robes, leur forme est connue; dans
dans toutes les images dont le Japon nous
-inonde, on les a vues peintes ou dessinées.
+inonde, on les a vues peintes ou dessinées.
Leur manches larges et flottantes laissent
-libres les bras, un peu ambrés, qui sont
-généralement bien faits et que terminent
+libres les bras, un peu ambrés, qui sont
+généralement bien faits et que terminent
des mains toujours jolies. Les toilettes se
-complètent de ces larges ceintures appelées
+complètent de ces larges ceintures appelées
<i>obi</i>, qui sont d'ordinaire en soie magnifique
-et dont les coques régulières, formant
+et dont les coques régulières, formant
comme un papillon monstre au bas des petits
-dos frêles, donnent une grâce si particulière
-et si cherchée aux silhouettes des
+dos frêles, donnent une grâce si particulière
+et si cherchée aux silhouettes des
femmes. Nos ombrelles, en soie de couleur
-neutre, commencent à remplacer, pour certaines
-élégantes, les charmants parasols
-peinturlurés d'autrefois, sur lesquels, parmi
-des fleurs et des oiseaux, étaient souvent
-écrites de suaves pensées, dues à des poètes
-anciens. Quant à nos chaussures, elles ne
-sont adoptées encore qu'à Tokio, dans le
-très grand monde officiel; partout ailleurs
+neutre, commencent à remplacer, pour certaines
+élégantes, les charmants parasols
+peinturlurés d'autrefois, sur lesquels, parmi
+des fleurs et des oiseaux, étaient souvent
+écrites de suaves pensées, dues à des poètes
+anciens. Quant à nos chaussures, elles ne
+sont adoptées encore qu'à Tokio, dans le
+très grand monde officiel; partout ailleurs
on porte la sandale antique, qui s'attache
entre le pouce et les menus doigts, et qui
-se dépose dans les vestibules, comme chez
+se dépose dans les vestibules, comme chez
nous les cannes et les chapeaux, qui encombre
-l'entrée des maisons-de-thé à la
-mode, qui s'entasse en couches pressées sur
-les marches extérieures des pagodes les jours
-de grandes prières. Par les temps de pluie,
-on ajoute à ses sandales, pour les courses
-de rue, des socques à très hauts patins de
-bois qui sonnent bruyamment sur les pavés,
+l'entrée des maisons-de-thé à la
+mode, qui s'entasse en couches pressées sur
+les marches extérieures des pagodes les jours
+de grandes prières. Par les temps de pluie,
+on ajoute à ses sandales, pour les courses
+de rue, des socques à très hauts patins de
+bois qui sonnent bruyamment sur les pavés,
tandis que les robes se troussent, et qui
-feraient tomber n'importe quelle Européenne
-dès le second pas. Ces dames marchent
+feraient tomber n'importe quelle Européenne
+dès le second pas. Ces dames marchent
les talons en dehors, ce qui est une chose
-de mode, et les reins légèrement courbés en
+de mode, et les reins légèrement courbés en
avant, ce qui leur vient sans doute d'un
-abus héréditaire de révérences.</p>
+abus héréditaire de révérences.</p>
<p>Leur coiffure est aussi connue du monde
entier; en deux ou trois coups de pinceau
les peintres japonais savent la reproduire
sous tous ses aspects ou la caricaturer avec
un rare bonheur. Mais ce qu'on ignore sans
-doute, c'est que les femmes, même soignées
+doute, c'est que les femmes, même soignées
et coquettes, ne se font peigner que deux ou
trois fois par semaine; leurs chignons, leurs
-bandeaux sont si solidement établis par les
-spécialistes du genre, qu'ils durent au besoin
-plusieurs jours sans perdre leur éclat lisse
-et lustré. Il est vrai que, pour ne point déranger
-ces édifices pendant le sommeil des
+bandeaux sont si solidement établis par les
+spécialistes du genre, qu'ils durent au besoin
+plusieurs jours sans perdre leur éclat lisse
+et lustré. Il est vrai que, pour ne point déranger
+ces édifices pendant le sommeil des
nuits, les dames dorment toujours sur le
-dos, sans oreiller, la tête dans le vide, soutenue
+dos, sans oreiller, la tête dans le vide, soutenue
par une sorte de petit chevalet en
-laque qui emboîte la nuque. C'est par terre
-qu'elles couchent, j'avais oublié de le dire,
-sur des matelas ouatés si minces, si minces,
+laque qui emboîte la nuque. C'est par terre
+qu'elles couchent, j'avais oublié de le dire,
+sur des matelas ouatés si minces, si minces,
qu'on les prendrait chez nous pour des
couvre-pieds; du reste, pour dormir, elles
-sont toujours très chastement vêtues de
+sont toujours très chastement vêtues de
longues robes de nuit invariablement bleues;&mdash;et
-des petites lampes discrètes, voilées
-sous des châssis de papier, veillent sans
-cesse sur leurs rêves, afin d'éloigner les méchants
-esprits de ténèbres qui, autour des
-maisonnettes de bois léger, pourraient flotter
+des petites lampes discrètes, voilées
+sous des châssis de papier, veillent sans
+cesse sur leurs rêves, afin d'éloigner les méchants
+esprits de ténèbres qui, autour des
+maisonnettes de bois léger, pourraient flotter
dans l'air.</p>
<hr/>
<p>Au Japon, les femmes du peuple et de la
-basse bourgeoisie participent à peu près à
+basse bourgeoisie participent à peu près à
tous les travaux des hommes. Elles s'entendent
aux affaires et aux marchandages; elles
cultivent la terre, elles vendent; elles sont
-ouvrières dans les fabriques,&mdash;ou même
+ouvrières dans les fabriques,&mdash;ou même
portefaix.</p>
-<p>Dans leur première jeunesse, si elles sont
+<p>Dans leur première jeunesse, si elles sont
jolies, elles quittent souvent le toit paternel
pour entrer, comme petites soubrettes rieuses
-et attirantes, dans les maisons-de-thé et les
-auberges. Elles vont là grossir pour un temps
-le nombre de ces milliers de <i>mousmés</i> destinées
-à servir et à égayer les premiers venus,
-dans tous les lieux où l'on se repose, où l'on
-boit et où l'on s'amuse. Il semble vraiment
-que, sans la <i>mousmé</i>, le Japon n'aurait plus
-sa raison d'être. La <i>mousmé</i> est innombrable,
-elle est légion, et, pour un peu, on croirait
-qu'il n'en existe qu'une seule, multipliée à
+et attirantes, dans les maisons-de-thé et les
+auberges. Elles vont là grossir pour un temps
+le nombre de ces milliers de <i>mousmés</i> destinées
+à servir et à égayer les premiers venus,
+dans tous les lieux où l'on se repose, où l'on
+boit et où l'on s'amuse. Il semble vraiment
+que, sans la <i>mousmé</i>, le Japon n'aurait plus
+sa raison d'être. La <i>mousmé</i> est innombrable,
+elle est légion, et, pour un peu, on croirait
+qu'il n'en existe qu'une seule, multipliée à
l'infini, avec son invariable robe bleue ouverte
-très bas sur la poitrine, avec son même
-petit rire, avec ses mêmes petites mines et
+très bas sur la poitrine, avec son même
+petit rire, avec ses mêmes petites mines et
coquetteries, et toujours aussi gaie, aussi
-disposée à tous les jeux. Non seulement la
-<i>mousmé</i> abonde dans les villes, derrière les
+disposée à tous les jeux. Non seulement la
+<i>mousmé</i> abonde dans les villes, derrière les
minces carreaux de papier des restaurants
-et des hôtelleries; mais même en pleine campagne,
-chaque fois qu'un site particulièrement
-joli se présente, on est sûr d'y voir
-surgir une maison-de-thé ingénieusement
-campée sous des arbres et, si l'on entre, c'est
-encore la <i>mousmé</i> qui apparaît, pas plus
-naïve aux champs que dans les grandes
+et des hôtelleries; mais même en pleine campagne,
+chaque fois qu'un site particulièrement
+joli se présente, on est sûr d'y voir
+surgir une maison-de-thé ingénieusement
+campée sous des arbres et, si l'on entre, c'est
+encore la <i>mousmé</i> qui apparaît, pas plus
+naïve aux champs que dans les grandes
rues de Nagasaki ou de Tokio, toujours souriante,
-toujours pareille. Malgré son manque
-absolu de beauté, la <i>mousmé</i> est souvent
-très gentille, parce qu'elle est très joyeuse et
-très jeune; un peu vieillie, elle ne serait
-plus supportable; sa grâce éphémère tournerait
-tout de suite à la grimace de singe.&mdash;Mais
-elle se retire en général avant sa vingtième
-année, rentre dans sa famille et trouve
-un mari&mdash;d'avance résigné à fermer les
+toujours pareille. Malgré son manque
+absolu de beauté, la <i>mousmé</i> est souvent
+très gentille, parce qu'elle est très joyeuse et
+très jeune; un peu vieillie, elle ne serait
+plus supportable; sa grâce éphémère tournerait
+tout de suite à la grimace de singe.&mdash;Mais
+elle se retire en général avant sa vingtième
+année, rentre dans sa famille et trouve
+un mari&mdash;d'avance résigné à fermer les
yeux sur tous les petits romans qu'elle a
-plus ou moins ébauchés jadis... Au Japon
-du reste, rien ne tire à conséquence; rien
-n'est bien sérieux, ni dans le passé,&mdash;ni,
-à la rigueur, dans le présent... Et il y a une
-telle drôlerie jetée sur toutes choses, une si
+plus ou moins ébauchés jadis... Au Japon
+du reste, rien ne tire à conséquence; rien
+n'est bien sérieux, ni dans le passé,&mdash;ni,
+à la rigueur, dans le présent... Et il y a une
+telle drôlerie jetée sur toutes choses, une si
amusante bonhomie chez tout le monde,
-qu'on s'y sent beaucoup moins choqué
+qu'on s'y sent beaucoup moins choqué
qu'ailleurs par les actes les plus inadmissibles.
-A la rouerie savante de ces très petites
-personnes, se mêle je ne sais quelle
+A la rouerie savante de ces très petites
+personnes, se mêle je ne sais quelle
inconscience enfantine qui les fait excuser
-avec un sourire et qui leur prêterait presque
+avec un sourire et qui leur prêterait presque
un charme...</p>
-<p>Elles n'ont même pas nos idées élémentaires
+<p>Elles n'ont même pas nos idées élémentaires
sur l'inconvenance de se montrer
-dévêtu; elles s'habillent parce que c'est plus
+dévêtu; elles s'habillent parce que c'est plus
joli, parce que cela drape mieux, et aussi
parce que cela tient chaud l'hiver. Mais
-dans les circonstances où il faut quitter sa
+dans les circonstances où il faut quitter sa
robe,&mdash;au bain par exemple,&mdash;elles ne
-s'en trouvent pas outre mesure gênées. Irréprochablement
+s'en trouvent pas outre mesure gênées. Irréprochablement
propres, elles se baignent
-beaucoup, mais sans le moindre mystère;
-à Nagasaki,&mdash;ville bien moins européanisée
-que Yokohama ou Kobé, les grandes cuves
+beaucoup, mais sans le moindre mystère;
+à Nagasaki,&mdash;ville bien moins européanisée
+que Yokohama ou Kobé, les grandes cuves
rondes qui leur servent de baignoires sont
-apportées n'importent où, dans les jardinets,
-à la vue des voisins avec lesquels on fait la
-causette pendant l'opération; ou bien, pour
-les marchandes, dans leurs boutiques même,
-sans que la porte en soit pour cela fermée
+apportées n'importent où, dans les jardinets,
+à la vue des voisins avec lesquels on fait la
+causette pendant l'opération; ou bien, pour
+les marchandes, dans leurs boutiques même,
+sans que la porte en soit pour cela fermée
aux acheteurs.</p>
<p>Et cependant il serait inexact de les croire
-dénuées de tout sens moral, même de toute
-fidélité à leur époux: il y a là encore un
+dénuées de tout sens moral, même de toute
+fidélité à leur époux: il y a là encore un
tas de choses que nous ne comprenons pas,
-un tas de nuances très difficiles à saisir, surtout
-très scabreuses à toucher... Voilà! on
-m'a demandé d'écrire sur les Japonaises des
-choses qui puissent être lues par tout le
-monde, et je suis obligé alors de laisser
-absolument de côté la question de leurs
+un tas de nuances très difficiles à saisir, surtout
+très scabreuses à toucher... Voilà! on
+m'a demandé d'écrire sur les Japonaises des
+choses qui puissent être lues par tout le
+monde, et je suis obligé alors de laisser
+absolument de côté la question de leurs
m&oelig;urs.</p>
<p>Il est certain pourtant qu'elles ont le sentiment
de la famille, l'amour attendri de
leurs enfants, et le respect excessif de leurs
-ancêtres vivants ou morts. Elles sont des
-mères, des grand'mères adorables; on aime
+ancêtres vivants ou morts. Elles sont des
+mères, des grand'mères adorables; on aime
voir les soins touchants et doux qu'elles
-donnent aux petits, même dans le plus bas
+donnent aux petits, même dans le plus bas
peuple; l'intelligence pleine d'amour avec
laquelle elles savent les amuser, leur inventer
-d'étonnants jouets.</p>
+d'étonnants jouets.</p>
<p>Et avec quel art parfait, avec quelle intuition
-de la drôlerie enfantine, quelle connaissance
+de la drôlerie enfantine, quelle connaissance
profonde de ce qui sied aux minois
-très jeunes, elles les habillent de petites
-robes délicieusement saugrenues, les coiffent
-de chignons impayables, en font des bébés
+très jeunes, elles les habillent de petites
+robes délicieusement saugrenues, les coiffent
+de chignons impayables, en font des bébés
d'un comique exquis!</p>
-<p>Elles sont même d'adorables <em>s&oelig;urs</em> aînées;
+<p>Elles sont même d'adorables <em>s&oelig;urs</em> aînées;
on les voit presque toutes, petites filles de huit
-ou dix ans, aller très loin, à la promenade,
+ou dix ans, aller très loin, à la promenade,
aux jeux, portant sur le dos, dans une bande
-d'étoffe nouée autour des reins, un frère à
-peine sevré, qu'elles amusent avec la plus
+d'étoffe nouée autour des reins, un frère à
+peine sevré, qu'elles amusent avec la plus
gentille tendresse.</p>
-<p>Et, dans un autre ordre d'idées, j'ai connu
+<p>Et, dans un autre ordre d'idées, j'ai connu
deux s&oelig;urs, orphelines pauvres, qui pour
-subvenir en commun à l'éducation très soignée
-d'un jeune frère, gloire de leur famille,
-avaient épousé morganatiquement le même
+subvenir en commun à l'éducation très soignée
+d'un jeune frère, gloire de leur famille,
+avaient épousé morganatiquement le même
vieux richard et se privaient, en faveur de
-l'étudiant, de tout confort personnel dans
+l'étudiant, de tout confort personnel dans
la vie.</p>
<hr/>
<p>Je ne sais si elles sont absolument bonnes,
-mais au moins elles ne sont pas méchantes,
-ni grossières, ni querelleuses. Leur politesse
-ne peut manquer du reste d'être inaltérable:
-la langue japonaise ne possède pas
+mais au moins elles ne sont pas méchantes,
+ni grossières, ni querelleuses. Leur politesse
+ne peut manquer du reste d'être inaltérable:
+la langue japonaise ne possède pas
un seul mot injurieux et, dans le monde
des marchandes de poissons ou des portefaix,
-les formules les plus régence sont d'usage.</p>
+les formules les plus régence sont d'usage.</p>
<p>J'ai vu deux vieilles pauvresses qui ramassaient
-sur la grève du charbon rejeté par
-les navires, faire entre elles des cérémonies
-sans fin, à qui ne prendrait pas tel ou tel
-morceau en litige, et puis s'adresser des révérences,
+sur la grève du charbon rejeté par
+les navires, faire entre elles des cérémonies
+sans fin, à qui ne prendrait pas tel ou tel
+morceau en litige, et puis s'adresser des révérences,
des compliments inouis, avec des
-airs de marquises ancien régime.</p>
-
-<p>Malgré leur très réelle frivolité et la niaiserie
-de leur perpétuel rire, malgré leur air
-de poupée à ressort, il serait inexact aussi
-de leur refuser toute élévation d'idées;
-elles ont le sentiment de la poésie des
-choses, de la grande âme vague de la nature,
-du charme des fleurs, des forêts,
+airs de marquises ancien régime.</p>
+
+<p>Malgré leur très réelle frivolité et la niaiserie
+de leur perpétuel rire, malgré leur air
+de poupée à ressort, il serait inexact aussi
+de leur refuser toute élévation d'idées;
+elles ont le sentiment de la poésie des
+choses, de la grande âme vague de la nature,
+du charme des fleurs, des forêts,
des silences, des rayons de lune... Elles
-disent ces choses en vers en peu maniérés,
-qui ont la grâce de ces feuillages ou
-de ces roseaux, à la fois très naturels et très
+disent ces choses en vers en peu maniérés,
+qui ont la grâce de ces feuillages ou
+de ces roseaux, à la fois très naturels et très
invraisemblables, peints sur les soies et sur
les laques. Somme toute, elles sont comme
les objets d'art de leurs pays, bibelots d'un
-raffinement extrême, mais qu'il est prudent
+raffinement extrême, mais qu'il est prudent
de trier avant de les rapporter en Europe,
-de peur que quelque obscénité ne s'y cache
-derrière une tige de bambou ou sous une
-cigogne sacrée. On pourrait les comparer
-aussi à ces éventails japonais qui, ouverts de
-droite à gauche, représentent les plus suaves
+de peur que quelque obscénité ne s'y cache
+derrière une tige de bambou ou sous une
+cigogne sacrée. On pourrait les comparer
+aussi à ces éventails japonais qui, ouverts de
+droite à gauche, représentent les plus suaves
branches de fleurs; puis qui changent et se
-couvrent des plus révoltantes indécences
+couvrent des plus révoltantes indécences
si on les ouvre en sens inverse, de gauche
-à droite.</p>
+à droite.</p>
<hr/>
<p>Leur musique, qui les passionne, est pour
-nous étrange et lointaine comme leur âme.
-Quand des jeunes filles se réunissent le soir,
+nous étrange et lointaine comme leur âme.
+Quand des jeunes filles se réunissent le soir,
pour chanter et jouer de leurs longues guitares,
-nous ressentons, après le premier sourire
-étonné, l'impression de quelque chose
-de très inconnu et de très mystérieux, que
-les années d'acclimatement intellectuel
-n'arriveraient pas à nous faire complètement
+nous ressentons, après le premier sourire
+étonné, l'impression de quelque chose
+de très inconnu et de très mystérieux, que
+les années d'acclimatement intellectuel
+n'arriveraient pas à nous faire complètement
saisir.</p>
<hr/>
-<p>Leur religion doit sembler bien compliquée
-et confuse à leurs petites cervelles légères,
-quand déjà les plus savants prêtres de leur
+<p>Leur religion doit sembler bien compliquée
+et confuse à leurs petites cervelles légères,
+quand déjà les plus savants prêtres de leur
pays se perdent dans les cosmogonies, les
-symboles, les métamorphoses de dieux, dans
-le chaos millénaire, sur lequel le bouddhisme
-indien est venu si étrangement se greffer
-sans rien détruire.</p>
-
-<p>Leur culte le plus sérieux semble être
-celui des ancêtres défunts; ces sortes de
-Mânes ou de Dieux Lares ont, dans chaque
-famille, un autel parfumé, devant lequel on
+symboles, les métamorphoses de dieux, dans
+le chaos millénaire, sur lequel le bouddhisme
+indien est venu si étrangement se greffer
+sans rien détruire.</p>
+
+<p>Leur culte le plus sérieux semble être
+celui des ancêtres défunts; ces sortes de
+Mânes ou de Dieux Lares ont, dans chaque
+famille, un autel parfumé, devant lequel on
prie longuement matin et soir,&mdash;sans
-cependant croire absolument à l'immortalité
-de l'âme et à la persistance du moi humain
+cependant croire absolument à l'immortalité
+de l'âme et à la persistance du moi humain
comme l'entendent nos religions occidentales.
-Leurs morts, presque inconscients eux-mêmes
+Leurs morts, presque inconscients eux-mêmes
de leur propre survivance d'esprits, flottent
-dans une sorte d'état neutre, entre l'existence
-aérienne et le non-être. Autour de ces
-très vieilles maisonnettes de bois et de papier,
-qui ont vu se succéder plusieurs générations
-pieuses et où l'autel des aïeux s'est noirci à
-la fumée de l'encens, il se forme à la longue,
+dans une sorte d'état neutre, entre l'existence
+aérienne et le non-être. Autour de ces
+très vieilles maisonnettes de bois et de papier,
+qui ont vu se succéder plusieurs générations
+pieuses et où l'autel des aïeux s'est noirci à
+la fumée de l'encens, il se forme à la longue,
dans l'air, un ensemble impersonnel
-d'âmes antérieures; quelque chose comme
+d'âmes antérieures; quelque chose comme
un <em>fluide ancestral</em>, qui plane et veille sur les
vivants.&mdash;Ici encore, nous ne comprenons
-pas jusqu'au bout, et il faut nous arrêter
-en pleine obscurité, devant des barrières intellectuelles
+pas jusqu'au bout, et il faut nous arrêter
+en pleine obscurité, devant des barrières intellectuelles
que nous ne franchirons jamais.</p>
-<p>Aux contresens religieux qui nous déroutent,
+<p>Aux contresens religieux qui nous déroutent,
viennent s'ajouter des superstitions
-vieilles comme le monde, les plus étranges
-et les plus sombres, effroyables à entendre
-conter les soirs. Des êtres, moitié dieux moitié
-fantômes, hantent les ténèbres des nuits;
+vieilles comme le monde, les plus étranges
+et les plus sombres, effroyables à entendre
+conter les soirs. Des êtres, moitié dieux moitié
+fantômes, hantent les ténèbres des nuits;
aux carrefours des bois, se tiennent d'antiques
-idoles douées de pouvoirs singuliers; il
+idoles douées de pouvoirs singuliers; il
y a des pierres miraculeuses au fond des
-forêts...</p>
+forêts...</p>
-<p>Et, pour avoir une idée approchée des
+<p>Et, pour avoir une idée approchée des
croyances de ces femmes aux petits yeux
obliques, il faut brouiller en chaos tout
ce que je viens de dire; puis essayer de le
-transporter dans des cervelles légères, que
-le rire détourne le plus souvent de penser à
+transporter dans des cervelles légères, que
+le rire détourne le plus souvent de penser à
la mort, et qui semblent par instant avoir
-l'irréflexion des oiseaux.</p>
+l'irréflexion des oiseaux.</p>
<hr/>
-<p>Avec cela, assidues à tous les pèlerinages,&mdash;qui
-sont continuels,&mdash;à toutes les cérémonies,
-à toutes les fêtes dans les temples.</p>
+<p>Avec cela, assidues à tous les pèlerinages,&mdash;qui
+sont continuels,&mdash;à toutes les cérémonies,
+à toutes les fêtes dans les temples.</p>
<p>Pendant la belle saison, c'est dans des pagodes
-délicieusement situées en pleine campagne
+délicieusement situées en pleine campagne
qu'elles se rendent en troupe souriante,
deux ou trois fois par mois, de tous
les coins du pays, couvrant les petites routes,
-les petits ponts, du défilé incessant de leurs
+les petits ponts, du défilé incessant de leurs
robes bleu marine et de leurs larges coques
de cheveux bien noirs.</p>
<p>Dans les grandes villes, presque tous les
-soirs d'été, il y a pèlerinage à un sanctuaire
-ou à un autre,&mdash;quelquefois en l'honneur
+soirs d'été, il y a pèlerinage à un sanctuaire
+ou à un autre,&mdash;quelquefois en l'honneur
d'un dieu si antique que personne ne se
-rappelle exactement son rôle dans le monde.</p>
+rappelle exactement son rôle dans le monde.</p>
-<p>Après les affaires de toutes sortes, les
+<p>Après les affaires de toutes sortes, les
marchandages, les brocantages, quand les
-innombrables petits métiers cessent leur
+innombrables petits métiers cessent leur
bruit monotone, quand les myriades de
-maisonnettes et de boutiques commencent à
-fermer leurs panneaux légers, les femmes se
+maisonnettes et de boutiques commencent à
+fermer leurs panneaux légers, les femmes se
parent, ornent leurs cheveux de leurs plus
-extravagantes épingles, et se mettent en
-route, tenant en main, au bout de bâtonnets
-flexibles, de grosses lanternes peinturlurées.
+extravagantes épingles, et se mettent en
+route, tenant en main, au bout de bâtonnets
+flexibles, de grosses lanternes peinturlurées.
Les rues se remplissent du flot de leurs
-petites personnes, dames ou <i>mousmés</i>, qui
-marchent lentement, en sandales, échangeant
-entre elles des révérences charmantes.
-Avec un murmure immense d'éventails
-agités, de soies frôlées et de babillages rieurs,
-au crépuscule, au clair de lune ou dans la
-nuit étoilée, elles montent à la pagode,&mdash;où
+petites personnes, dames ou <i>mousmés</i>, qui
+marchent lentement, en sandales, échangeant
+entre elles des révérences charmantes.
+Avec un murmure immense d'éventails
+agités, de soies frôlées et de babillages rieurs,
+au crépuscule, au clair de lune ou dans la
+nuit étoilée, elles montent à la pagode,&mdash;où
les attendent des dieux gigantesques aux
-masques horribles, à demi cachés derrière
+masques horribles, à demi cachés derrière
des grilles d'or, dans l'incroyable magnificence
-des sanctuaires. Elles jettent des pièces
-de monnaie aux prêtres; elles prient prosternées,
-en battant des mains à petits coups
+des sanctuaires. Elles jettent des pièces
+de monnaie aux prêtres; elles prient prosternées,
+en battant des mains à petits coups
secs&mdash;clac, clac&mdash;comme si leurs doigts
-étaient de bois. Surtout elles jasent, se retournent,
-pensent à autre chose, essayent de
-se dérober par le rire à l'effroi du surnaturel...</p>
+étaient de bois. Surtout elles jasent, se retournent,
+pensent à autre chose, essayent de
+se dérober par le rire à l'effroi du surnaturel...</p>
<hr/>
-<p>La paysanne, été comme hiver, vêtue
-de sa même robe de coton bleu, est de loin,
-à peine différente du paysan son époux&mdash;qui
+<p>La paysanne, été comme hiver, vêtue
+de sa même robe de coton bleu, est de loin,
+à peine différente du paysan son époux&mdash;qui
porte chignon comme elle et robe de
-même couleur; la paysanne que l'on voit
-journellement courbée au travail, dans les
-champs de thé ou dans la boue liquide des
-rizières, coiffée d'un grossier chapeau les
-jours où le soleil brûle, et la tête complètement
-enveloppée, dès que souffle la bise,
+même couleur; la paysanne que l'on voit
+journellement courbée au travail, dans les
+champs de thé ou dans la boue liquide des
+rizières, coiffée d'un grossier chapeau les
+jours où le soleil brûle, et la tête complètement
+enveloppée, dès que souffle la bise,
d'un affreux cache-nez toujours bleu, qui
-ne laisse paraître que ses yeux en amande;
-la toute petite et drôlette paysanne japonaise,
-n'importe où on aille la chercher,
-même dans les recoins les plus perdus des
+ne laisse paraître que ses yeux en amande;
+la toute petite et drôlette paysanne japonaise,
+n'importe où on aille la chercher,
+même dans les recoins les plus perdus des
campagnes du centre, est incontestablement
-beaucoup plus affinée que notre paysanne
+beaucoup plus affinée que notre paysanne
d'Occident; elle a de jolies mains, de jolis
-pieds délicats; un rien suffirait à la transformer,
-à en faire une dame de potiche ou
-d'écran très présentable, et pour ce qui est
-des grâces maniérées, des minauderies de
-tout genre, bien peu de chose resterait à lui
+pieds délicats; un rien suffirait à la transformer,
+à en faire une dame de potiche ou
+d'écran très présentable, et pour ce qui est
+des grâces maniérées, des minauderies de
+tout genre, bien peu de chose resterait à lui
apprendre.</p>
<p>La paysanne japonaise entretient presque
toujours un gentil jardinet autour de sa
-vieille maisonnette de bois, dont l'intérieur,
+vieille maisonnette de bois, dont l'intérieur,
garni de nattes blanches, est de la plus minutieuse
-propreté. Les ustensiles de son
-ménage, ses petites tasses, ses petits pots,
-ses petits plats, au lieu d'être en grosse
-faïence à fleurs criardes, comme chez nous,
-sont en transparente porcelaine, ornée de
-ces peintures fines et légères qui témoignent
-à elles seules d'une longue hérédité
-d'art. Elle arrange avec un goût original
-l'autel de ses modestes ancêtres; enfin elle
+propreté. Les ustensiles de son
+ménage, ses petites tasses, ses petits pots,
+ses petits plats, au lieu d'être en grosse
+faïence à fleurs criardes, comme chez nous,
+sont en transparente porcelaine, ornée de
+ces peintures fines et légères qui témoignent
+à elles seules d'une longue hérédité
+d'art. Elle arrange avec un goût original
+l'autel de ses modestes ancêtres; enfin elle
sait composer, dans des vases, avec les
moindres branches de verdure ou les moindres
brins d'herbe, des sveltes bouquets
que les plus artistes d'entre nos femmes seraient
-à peine capables de faire.</p>
-
-<p>Peut-être est-elle plus honnête que sa
-s&oelig;ur des villes, et de m&oelig;urs plus régulières,&mdash;à
-notre point de vue européen s'entend;
-elle est aussi plus réservée vis-à-vis des étrangers,
-plus craintive, avec un fond de méfiance
-et d'hostilité contre ces hôtes intrus,
-malgré son aimable accueil et ses sourires.</p>
-
-<p>Dans les villages du Japon intérieur, loin
-des récents chemins de fer et de toutes les
-modernes importations, dans les lieux où
-l'immobilité millénaire de ce pays n'a pas
-été troublée, la paysanne doit être très peu
-différente de ce qu'était, il y a plusieurs
-siècles, son aïeule la plus lointaine, dont
-l'âme, évanouie dans le temps, a même cessé
+à peine capables de faire.</p>
+
+<p>Peut-être est-elle plus honnête que sa
+s&oelig;ur des villes, et de m&oelig;urs plus régulières,&mdash;à
+notre point de vue européen s'entend;
+elle est aussi plus réservée vis-à-vis des étrangers,
+plus craintive, avec un fond de méfiance
+et d'hostilité contre ces hôtes intrus,
+malgré son aimable accueil et ses sourires.</p>
+
+<p>Dans les villages du Japon intérieur, loin
+des récents chemins de fer et de toutes les
+modernes importations, dans les lieux où
+l'immobilité millénaire de ce pays n'a pas
+été troublée, la paysanne doit être très peu
+différente de ce qu'était, il y a plusieurs
+siècles, son aïeule la plus lointaine, dont
+l'âme, évanouie dans le temps, a même cessé
de planer au-dessus de l'autel familial. Aux
-époques dites «barbares» de notre histoire
-occidentale, où nos arrière-grand'mères gardaient
+époques dites «barbares» de notre histoire
+occidentale, où nos arrière-grand'mères gardaient
encore quelque chose de la belle et
farouche rudesse primitive,&mdash;il y avait
-sans doute déjà là-bas, dans ces îles à
-l'orient du monde antique, ces mêmes petites
+sans doute déjà là-bas, dans ces îles à
+l'orient du monde antique, ces mêmes petites
paysannes jolies et mignardes, et aussi ces
-mêmes petites dames des villes, très civilisées,
-aux révérences adorables...</p>
+mêmes petites dames des villes, très civilisées,
+aux révérences adorables...</p>
<hr/>
<p>En somme, si les Japonaises de toutes les
-classes sociales sont mièvres d'esprit et de
-corps, artificielles et précieuses avec je ne
-sais quoi de travaillé et de déjà vieillot dans
-l'âme dès le commencement de la vie,
-c'est peut-être parce que leur race est
-demeurée pendant trop de siècles séparée
-des autres variétés humaines, vivant de son
-propre fonds et jamais renouvelée. Il serait
+classes sociales sont mièvres d'esprit et de
+corps, artificielles et précieuses avec je ne
+sais quoi de travaillé et de déjà vieillot dans
+l'âme dès le commencement de la vie,
+c'est peut-être parce que leur race est
+demeurée pendant trop de siècles séparée
+des autres variétés humaines, vivant de son
+propre fonds et jamais renouvelée. Il serait
injuste de leur en vouloir de cela, ainsi que
de leur laideur sans yeux; et il faut au contraire
-leur savoir gré d'être aimables, gracieuses,
+leur savoir gré d'être aimables, gracieuses,
gaies; d'avoir fait du Japon le pays
-des ingénieuses et drolatiques petites choses,&mdash;le
+des ingénieuses et drolatiques petites choses,&mdash;le
pays des gentillesses et du rire...</p>
@@ -5890,7 +5852,7 @@ pays des gentillesses et du rire...</p>
<td class="tableright">1</td>
</tr>
<tr>
-<td><a href="#c2">L'EXILÉE</a></td>
+<td><a href="#c2">L'EXILÉE</a></td>
<td class="tableright">33</td>
</tr>
<tr>
@@ -5902,7 +5864,7 @@ pays des gentillesses et du rire...</p>
<td class="tableright">193</td>
</tr>
<tr>
-<td><a href="#c5">UNE PAGE OUBLIÉE DE MADAME CHRYSANTHÈME</a></td>
+<td><a href="#c5">UNE PAGE OUBLIÉE DE MADAME CHRYSANTHÈME</a></td>
<td class="tableright">199</td>
</tr>
<tr>
@@ -5913,384 +5875,6 @@ pays des gentillesses et du rire...</p>
<p class="c"><small>E. GREVIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY&mdash;19585-6-10.</small></p>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'exilée, by Pierre Loti
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXILÉE ***
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
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- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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- www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41100 ***</div>
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