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diff --git a/40877-0.txt b/40877-0.txt new file mode 100644 index 0000000..759aa9b --- /dev/null +++ b/40877-0.txt @@ -0,0 +1,4233 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 40877 *** + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée +et n'a pas été harmonisée. + +Les erreurs indiquées dans l'errata àla fin du livre ont été corrigées +dans le texte. + +Les mots ou phrases espacés dans le text d'origine sont marqués +=ainsi=. + + + + + CAPRICES + + D'UN + + BIBLIOPHILE + + + + + TIRÉ A 572 EXEMPLAIRES: + + 500 sur papier vergé de Hollande. + + 50 sur papier Whatman extra-fort. + (_Numérotés de XI àLX._) + + 10 sur papier de Chine. + (_Numérotés de I àX._) + + 10 sur papier de couleur. + (_Non mis dans le commerce._) + + 2 sur parchemin choisi. + + [Décoration] + + DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS + + +[Illustration: CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE PAR OCTAVE UZANNE.] + + + + + CAPRICES + + D'UN + + BIBLIOPHILE + + PAR + + OCTAVE UZANNE + + [Décoration] + + PARIS + _LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE_ + ÉDOUARD ROUVEYRE + 1, RUE DES SAINTS-PÈ RES, 1 + + 1878 + + + + +[Décoration] + +PRÉFACE + +AU LECTEUR + + Sunt bona, sunt qu√¶dam mediocria, sunt plura mala; + Qui legis h√¶c, aliter non fit, Avite Liber. + + MARTIAL. + + +_A cette époque archi-philosophique, disait un misanthrope du dernier +siècle, un auteur ne rougit pas de se brûler, dans sa préface, tout +l'encens dont le public seul est comptable.--Certains écrivains, nous +devons l'avouer, se sont un peu trop montrés les ridicules +thuriféraires de leurs œuvres personnelles; mais il faut ajouter, +pour être juste, que, lorsqu'on plaide_ pro domo su√¢, _il est +difficile, par modestie, de ne pas faire parade d'une certaine dose de +vanité._ + +_Une préface est àun ouvrage, non-seulement ce que l'affiche est à+une comédie, c'est aussi le plastron, le rempart, le Palladium du +livre; c'est par elle, le plus souvent, que sont parés les terribles +coups de boutoir de la Critique, c'est derrière elle que l'Auteur se +réfugie, après y avoir déposé comme sauvegarde, ses propres aveux, ses +craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; après s'y être laissé voir +sous le jour le plus propice, dans un laisser-aller bon enfant ou dans +la joie orgueilleuse de l'œuvre accomplie.--Lorsqu'un lecteur tient +son ouvrage, et qu'armé de toute sa sévérité, il se prépare àentamer +le premier chapitre, le pauvre Auteur, tremblant, presque défaillant +dans la pensée d'être ainsi pris au dépourvu, n'a-t-il pas le droit de +lui crier: ¬´Un instant... de gr√¢ce, écoutez-moi! Deux mots, rien que +deux simples mots, je vous en prie! et je me livre àvous!»--La +préface, c'est le salut au lecteur, et trop souvent, hélas! ce +terrible salut des Gladiateurs àC√¶sar, le:_ Morituri te salutant. + +_Il existe, en Littérature comme en Art, deux façons de procréer bien +distinctes: l'une, lente et réfléchie, réclame le travail et impose +quelquefois la paresse, cette bonne couveuse, comme la nommait +Montaigne; l'autre, fantaisiste, toute de prime-saut, jaillit +subitement de l'inspiration ou de l'éréthisme des sensations +éprouvées.--La première méthode donne pour résultat des œuvres +mûries, soignées, polies, coordonnées et bien léchées: celles-ci sont +filles légitimes de l'étude et de l'application; la seconde manière +produit des opuscules, souvent vifs et colorés, quelquefois ingénieux, +hardis, ayant le débraillé, la belle humeur des enfants de Bohême: +ceux-làsont b√¢tards du caprice, du paradoxe ou de la frivolité._ + +_C'est de cette génération spontanée que sont issues ces_ Boutades de +Bibliophile; _elles ont été mises au jour dans les innocents badinages +d'une plume qui s'essaye et se repose; elles ne possèdent pas la +pondération, la gravité, le solide, le fini des choses ciselées à+froid ou faites méthodiquement et àtemps voulu; elles ont la valeur +de croquis sans prétentions ou pour mieux dire de_ Pochades +_bibliographiques, rien de plus._ + +_Alors que nous ne songions même pas àles réunir en volume, le livre +s'est trouve fait.--Au jeune Bibliographe, est venu tendre la main un +jeune Éditeur plein de foi dans ses entreprises; bien plus, un Artiste +du plus grand talent dont nous ne saurions nous montrer trop fier de +revendiquer l'amitié, a dessiné et gravé, pour nos_ Caprices, _un +frontispice spirituel, délicat, exquis de composition et d'habileté de +faire, si coquet d'ensemble et de détails que Gravelot ou Eisen s'en +seraient disputé la signature. Ajoutons àcela la bienveillance +marquée que les Bibliophiles ont daigné nous accorder jusqu'àce +jour, et l'on conviendra qu'avec de tels éléments de succès, il nous +faudrait être bien peu téméraire, pour ne pas embarquer sur ce frêle +esquif juste ce qu'il faut d'espérance pour ne pas le faire chavirer, +en songeant que les livres ont leur destin, et que la bonne devise, +pour tout ouvrage que l'on abandonne àla merci de l'opinion publique, +est_: Vogue la galère! + +[Illustration: signature d'Octave Uzanne] + + Paris, 15 février 1878. + + + + +[Décoration] + + +UNE VENTE DE LIVRES + +A L'HOTEL DROUOT + +_Ma Bibliothèque aux Enchères._ + + Les amères douleurs, les regrets, la mort se peignent dans mes + songes. + + J. J. ROUSSEAU. + + +I + +Il est des jours o√π l'on se pend àLondres, dit-on, sans savoir +pourquoi. Ce soir làj'étais rentré terriblement agacé, les nerfs +tendus comme les cordes d'un violon, la mine morose, l'allure courbée, +dans un accablement intense. Il me bruinait au cœur tant la sombre +tristesse m'envahissait, et je logeais dans ma cervelle tous les +diables noirs de la mélancolie. J'étais bourru, aigre, hargneux, +misanthrope; une sorte de fièvre maligne ravageait tout mon être et +j'eus payé bien cher l'occasion de pleurer. Il ne me souvient pas, +cependant, d'avoir rencontré le plus petit créancier, ni lu le moindre +discours académique, rien d'anormal n'avait voilé mon front d'un crêpe +de deuil, rien!... Je m'étais uniquement promené une partie du jour +dans les différentes salles de l'hôtel des ventes; je m'étais promené, +tenant en laisse la meute affamée des désirs les plus ardents. + +O poëtes et artistes, amants passionnés du beau, vous qui dansez sur +la corde roide d'un budget fictif et qui jonglez avec les boules d'or +de vos caprices, vous qui ne songez qu'àmoelleusement capitonner +l'existence selon votre guise, vous tous, compétiteurs de luxe, il +vous sera aisé de me comprendre:--savez-vous rien de plus digne +d'engendrer le spleen nébuleux que la vue de superbes collections +d'objets d'art dispersés àvotre nez, àvotre barbe, par le sort +railleur des enchères. + +Vous êtes là, haletants; au banquet de la vente, infortunés convives, +vos lèvres s'entrouvrent pour surenchérir, vos mains se tendent vers +le bibelot désiré, votre imagination en tapisse déjàle coin le plus +nu de votre appartement; dans le supplice de la convoitise, votre +pouls bat plus fort, votre sang brûle, votre poitrine est oppressée, +mais la déesse raison, cette froide bégueule, vous chuchote à+l'oreille des réalités frappées àla glace.--_Ceci_ tue _cela_, et, +tandis que le commissaire-priseur détaille, de son verbe haut, des +beautés que vous n'admirez que trop, votre bourse, triste thermomètre +de vos ressources, accuse dans la poche sa maigre rotondité. + +C'est pour avoir éprouvé ces Tantalesques émotions que le ciel de mon +√¢me s'était assombri; les morsures aiguës des désirs avaient fourbu +mes sens... Je rentrai, remorquant ma fatigue au logis. + + +II + +Le nid que l'on se crée, le chez soi étoffé avec amour, le coin marqué +au sceau de sa fantaisie, l'intérieur, en un mot, o√π la banalité du +dehors ne saurait avoir accès, le _Home_, est et sera toujours une +fraîche oasis, o√π nous aimons ànous reposer des tracas de la foule. +Les plus grandes tristesses s'y calment, le moral s'y retrempe dans le +laisser-aller du bien-être, l'individualité y puise une nouvelle +énergie. + +Ouf! avec quel nonchaloir on se laisse tomber dans le grand fauteuil +qui tend les bras, et que, la tête renversée, dans un délassement +alangui, il est doux, après une journée de fatigue, de promener un +œil mi-fermé sur tout le fouillis domestique qui nous environne. Tous +les objets, ces élus du goût, semblent devenir plus chatoyants pour le +retour du maître, ils lui sourient, et dans le langage mystérieux des +choses, ils paraissent le saluer joyeusement àson arrivée. + +Ce fut avec un bonheur mêlé de reconnaissance, que je contemplai ce +soir-làmes richesses, meubles anciens, statuettes, potiches, tableaux +et gravures, tous ces jolis riens amassés avec patience; ma +Bibliothèque se dressait fièrement, comme orgueilleuse de son noble +faix, et la vue de mes livres me rasséréna. + +Ils étaient là, tous alignés, dans une magistrale mitoyenneté, +splendides comme àune revue; les reliures àpetits fers brillaient, +semblables àde beaux uniformes, les volumes brochés supportaient +modestement leur primitif vêtement et le vieux veau brun distillait +dans l'air ce vétuste parfum qui énivre si délicieusement les amoureux +du Bouquin. + +Je regardai avec joie mes chers livres, anthologie de ma passion; je +me surpris àdétailler leurs charmes, àcompulser leur beauté, à+analyser leurs perfections; je les caressai de l'œil, je les eus +volontiers embrassés, et mes sensations vaniteuses de Bibliophile +vibrèrent avec intensité. + +¬´Bouquins adorés, ô mes amis, vrais consolateurs de celui qui vous +possède, que de jouissances vous versez dans nos cœurs et que barbare +est celui qui vous méprise! vous êtes toute la sagesse, la vie, le +cerveau, la quintessence des siècles passés; bouquins adorés, ô mes +amis, je vous vénère àl'égal des Dieux!» + +Le somniférant Morphée me paraissait cette nuit-là, occupé àsecouer +ses pavots sur d'autres paupières que les miennes, je résolus +d'attendre patiemment les loisirs de cette déité inconstante et, +prenant sur un rayon, une plaquette, petit in-12, reliée en maroquin +blanc avec coins, je fus me coucher pour lire dans le grand silence de +minuit. + +Je ne tardai pas néanmoins, peu àpeu, àm'endormir profondément et un +essaim de songes tortionnaires vint papillonner dans mon alcôve. + + +III + +Je fl√¢nais en rêvant, ou je rêvais en fl√¢nant, au milieu de ce grand +mouvement, de ce perpétuel va-et-vient dont l'hôtel Drouot est le +spectacle àl'époque des belles ventes--c'était une cohue: D'adorables +petites femmes mises avec une gr√¢ce exquise, des messieurs très +décorés, financiers, peintres, hommes de lettres, des marchands et +marchandes àla toilette, des commissionnaires, que sais-je!--Je +m'arrêtai en premier lieu àla salle no 2: On y vendait des +tapisseries des Gobelins, des meubles Renaissance, des bronzes, des +faïences italiennes et japonaises, des émaux, des statues, tout un +bric àbrac étonné de se trouver réuni. + +Armé de son maillet d'ivoire àmanche d'ébène, lorgnon sur l'œil, la +face rouge, rasée de frais, plus impétueux que jamais, Maître Oudard +pontifiait.--Je m'approchai. + +¬´Nous allons vendre, disait l'expert, _deux colonnes Doriques avec +tores et chapiteaux en Brocatelle_, l'une est en brêche de Sicile, +l'autre en porphyre rouge de Suède.... Remarquez, je vous prie, la +beauté de ces deux pièces, c'est une occasion unique.» + +Voyons, Messieurs, reprenait Me Oudard, _deux superbes colonnes +Doriques des plus curieuses_, combien dit-on?... Il y a marchand +à....tant, Personne ne couvre l'enchère? c'est pour rien, +Messieurs;... une fois, deux fois, vu, personne ne dit mot? Examinez +ces deux pièces, je vous prie;... une fois, deux fois, vu, non;... pas +par vous àgauche, c'est donné, Messieurs, vu, non, on renonce..... +Adjugé.» + +Les garçons emportaient, un mouvement se faisait dans l'auditoire, +puis l'expert avec calme mettait un nouvel objet en vente, et la voix +de Me Oudard reprenait de plus belle: ¬´une fois, deux fois, vu,... +non, faites passer,... vu, personne ne dit mot... vu,... non, on +renonce;...» pour accentuer, d'un coup de maillet sec, l'irrémédiable: +Adjugé. + +Ces deux colonnes Doriques ne m'étaient pas inconnues, et afin de me +rendre compte de leurs provenances, je demandai les catalogues du jour +au distributeur qui passait. + +Mais, hélas! Il ne s'agissait plus de colonnes Doriques, sur l'un des +catalogues que je venais de réclamer, _Horresco referens!_ Je lus les +lignes suivantes imprimées en rouge et noir sur la couverture bleu +tendre d'un assez copieux in-8º: + + ¬´CATALOGUE DES LIVRES ANCIENS ET MODERNES, _rares et + curieux.--Belles-lettres, Histoire, Beaux-Arts et Théâtre.--La + plupart ornés de belles reliures et de cartonnages fantaisistes. + Provenant de la Bibliothèque de M..._» + +Ici mes Nom, Prénoms et Qualités s'étalaient scandaleusement.--Le +_Mané, Thécel, Pharès_ ne dut pas étinceler aussi lumineux aux yeux de +Balthazar que les détails imprimés que je venais de lire ne brillèrent +aux miens; je crus devenir fou, un frisson glacial parcourut tout mon +corps. Je réunis ce qu'il me restait de forces pour ne pas m'évanouir, +et, blême, défait, dans un état impossible àdécrire, je m'élançai +vers la salle no 6 o√π la vente devait avoir lieu. + + +IV + +La salle no 6 était magistralement pleine. Impossible de me frayer un +passage par la porte du vestibule. Je me rendis au magasin également +encombré et là, avec grandes peines, je parvins, àgravir sur un +tabouret d'o√π je découvris un affreux spectacle. + +Me Maurice Delestre occupait la chaire, correct et élégant comme un +jeune sportman; àsa droite, derrière une table surchargée de livres, +la tête maigre et àlunettes de M. L... surgissait. Des garçons +emmagasinaient brutalement des livres que je ne pus voir, mais que je +reconnus aux palpitations de mon cœur... Et d'ailleurs pourquoi +douter? N'avais-je pas làdevant moi, horrible! horrible! horrible! +mes trois corps de bibliothèques àcolonnes torses que les draperies +vertes de la salle rendaient encore plus belles? + +Les rayons étaient déjàclair-semés, je cherchai des yeux mes trésors +des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles,... disparus! Une sueur froide +inondait mon front, mes jambes faiblissaient; je voulus crier, +appeler, faire rendre gorge aux acquéreurs et assassiner dans la même +haine MM. L... et Maurice Delestre, complices de cette noire trahison! +Hélas! mes jambes étaient fixées au tabouret et ma voix paraissait +s'être àjamais figée dans mon gosier; il me fallut demeurer +spectateur de pierre avec une √¢me de feu, et me résoudre àvoir et à+entendre sans proférer un son. + +J'examinai la salle. + +Au premier rang toute la haute librairie patentée était assise, coudes +sur tables, crayon aux dents, catalogue ouvert. Je reconnus les yeux +ardents du jeune Ed. R..., la silhouette de Faune de M..., et le +visage rabelaisien de son associé F...; puis, plus loin, dans la +pénombre, le profil railleur de C..., la désinvolture de Le F... et la +haute taille de V..., ainsi que les figures bien connues de D..., de +St-D..., de R..., de B..., de H..., et autres.--Toute la fine fleur +des bouquinistes parisiens. + +Au second plan, ô torture! hissés sur des chaises, mes amis au grand +complet, joyeux, pimpants, se frottant les mains et inspectant mon +catalogue avec des petits sourires entendus. J'étouffais. + +L'inquisiteur... je veux dire le filet de voix aigre, grêle et perçant +de M. L... rompit ce silence. + +¬´No 160, clama-t-il. Nous allons mettre en vente les Romantiques dont +la collection est surtout remarquable!» + +¬´No 160. _Théophile Gautier._ LA COMÉDIE DE LA MORT, _Paris, +Desessart, 1838_, in-8, broché. _Édition originale._» + +¬´Il y a plusieurs états de la vignette de Louis Boulanger gravée par +Lacoste. Exemplaire en admirable état, la reliure est de fantaisie. +Les plats en cuirs japonais àramages, les gardes sont ornées +d'étranges dessins représentant une Danse Macabre.--Je demande 150 +francs.» + +Quelques libraires esquissèrent une hilarité Homérique, mais tout le +clan sérieux tendit les bras. Les prunelles tombèrent en arrêt, on +entendit des ¬´_on demande àvoir_» de tous côtés, et un grand +bourdonnement parcourut l'assistance. + +On demande 150 francs, répéta Me Maurice Delestre.--Il y a marchand +dit résolument un de mes amis les plus intimes,--160 lança ED. +R...,--180 fit M...,--200 reprit l'ami intime...--Ce fut un ouragan +d'enchères, au milieu desquelles, ô surprise! je crus remarquer la +voix délicate et timide d'une femme. + + +V + +Cette petite voix féminine était langoureuse et frémissante; par une +filiation mystérieuse, elle semblait comprendre mon martyre et mon +impuissance; c'était comme un écho de moi-même qui résonnait dans la +salle, et, sans le mutisme épouvantable dont j'étais frappé, je +n'aurais pas, àma propre vente, mieux conduit les enchères. + +Elle était fière et vibrante jusque dans sa timidité, cette chère +petite voix féminine, aussi je la bénissais en dépit de ma douleur et +de ma rage, et tous mes plus galants désirs se portaient vers le coin +d'ombre d'o√π elle me paraissait sortir.--A 350 francs; LA COMÉDIE DE +LA MORT fut adjugée àcette folle enchérisseuse. + +J'attendais qu'on lançât le nom de ma sympathique inconnue;... qui +cela pouvait-il bien être?... J'étais sur des charbons ardents et ma +curiosité n'avait plus de bornes. Hélas! aucun nom ne fut prononcé et +le crieur fit silencieusement passer au commissaire-priseur une carte, +une simple carte,... un bristol rosé du plus doux effet. Je me pris à+b√¢tir les suppositions les moins fondées, tout en scrutant du regard +les personnes assises ou debout; mais, soit que ma vue fût troublée, +soit que, dissimulée habilement dans la foule, la dame ne tînt pas à+être découverte, il me fut impossible d'entrevoir le plus mignon +profil fuyant, pas un bout de dentelle, une main gantée, une plume de +chapeau, une mèche de cheveux blonds ou bruns, rien,... absolument +rien; je ne vis que la houle mugissante des spectateurs, attentifs et +prêts àdévorer mes Romantiques. + +Le monotone, agaçant et peu viril organe de M. L... reprenait la +nomenclature du catalogue. + + +VI + +Il serait trop long de peindre la furia des enchères. Jamais, de +mémoire de libraire, on n'avait vu bataille si acharnée. Me Maurice +Delestre s'était levé, l'œil mobile, la voix saccadée, droit comme un +général au feu. Le crieur paraissait exténué, tant l'animation était +grande, et, sous les verres convexes de ses lunettes, les yeux de +l'expert marquaient un suprême ahurissement. Le marteau d'ivoire +voltigeait dans l'air et ne pouvait s'abattre, c'est àpeine si l'on +entendait le bruit des salles voisines et, sur leurs chaises hissés, +mes amis se regardaient effarés. + +Dans cette mêlée de voix m√¢les, la petite voix de femme se faisait +entendre, sonore comme un clairon qui rallie, elle était devenue plus +altière et possédait des intonations hardies et chaudes. Brave petite +voix féminine! elle menait ma vente tambour battant, elle montait +cr√¢nement àl'assaut par des surenchères de dix, quinze et vingt +francs. Vrai Dieu! je l'adorais, j'avais presque oublié que +j'assistais au plus affreux des désastres, mais,... pourquoi ne +pouvais-je la découvrir? + +Tous mes Romantiques s'élevèrent àdes prix inouïs, et tous, chose +singulière, furent adjugés àla suave petite voix. Pas un des +_Gautier_, éditions originales, avec reliures étranges et envois +curieux, ne descendit au-dessous de 200 francs. Les _Victor Hugo_ de +chez _Renduel_ et de chez _Gosselin et Bossange_, les _Musset_ de chez +_Urbain Canel_; les _Sainte-Beuve_, les _Nodier_, les _Drouineau_, les +_Mérimée_, les _Antoni Deschamps_, les _Alphonse Royer_, etc., tous de +la bonne date, furent payés au poids de l'or; LA MADAME PUTIPHAR de +Pétrus Borel, avec un quatrain très-bizarre du Lycanthrope, atteignit +500 francs, et un exemplaire intact des ROUERIES DE TRIALPH, _notre +contemporain avant son suicide_, eut l'honneur d'être violemment +disputé, jusqu'àla somme de 370 francs. + +Bref, ce fut du délire, et mon orgueil délicieusement chatouillé +pansait de son mieux les plaies que cette cruelle vente avait faites +dans mon cœur de Bibliophile. + + +VII + +Je me fis tout àcoup cette judicieuse réflexion que je n'étais +arrivé, dans la salle no 6, qu'au no 160 (série des belles-lettres, +XIXe siècle) de mon catalogue, car, par suite d'une rédaction tout à+fait anormale, ledit catalogue se trouvait divisé en quatre grandes +séries numérotées séparément. + +La première partie se composait des XVe et XVIe siècles. Le XVIIe +siècle formait la seconde partie, la plus complète de ma Bibliothèque, +et mon titre le plus sérieux àma gloire de chercheur. Une admirable +collection de livres àvignettes et d'ouvrages gaillards du XVIIIe +siècle donnait àma troisième série plus de 500 numéros, et la +quatrième partie enfin se trouvait remplie par nos maîtres +contemporains du XIXe siècle, depuis _Népomucène Lemercier_, jusqu'à+J. Barbey d'Aurevilly, de Goncourt et Zola. + +Je songeai donc avec effroi que ma vente était sans doute arrivée àsa +quatrième ou cinquième vacation et que je ne devais pas me laisser +aussi mollement bercer par l'heureux succès de mes Romantiques. + +Mais comment savoir les prix d'adjudication des livres vendus les +jours précédents? + +J'étais làsans voix, presque inerte, fixé sur un tabouret, comme un +misérable sur la sellette. Mes angoisses me reprirent plus fortes, +plus étouffantes et plus amères. + +Je n'entendais plus rien, ni le soprano de M. L..., ni la basse-taille +du crieur, ni le léger baryton du commissaire-priseur; je ne percevais +même pas le ravissant contralto de la jeune femme qui, quelques +minutes auparavant, me charmait si bien par son entrain audacieux; +j'étais anéanti. + +Un de mes voisins, d'une distinction parfaite, suivait attentivement +la vente, un petit crayon d'or d'une main, le catalogue de l'autre. Je +pensai que, depuis le premier jour, un aussi sérieux Gentleman devait +assister aux vacations et, par un effort désespéré, je parvins, avec +des mimes de politesse, àlui faire entendre que je désirais la +communication de son catalogue. + +Il me crut muet, sans doute, mais avec la meilleure gr√¢ce du monde, il +me tendit le précieux catalogue annoté, que dans ma brutale +impatience je faillis lui arracher. + + +VIII + +Ma fièvre de savoir était telle, que j'ouvris au hasard le catalogue +de mon aimable voisin. Je tombai sur la seconde partie, mes yeux +s'arrêtèrent àcet article: LA PUCELLE, ou _la France délivrée, poëme +héroïque_, par M. CHAPELAIN; à_Paris_, chez _Augustin Courbé, 1656_, +in-folio, _maroquin rouge, fil. comp. aux armes de l'évêque +d'Orléans_. Sur la marge au crayon, je crus lire 10 francs. + +Ce fut un coup terrible que je reçus avec accablement. + +Ma _Pucelle_, une merveille, un admirable exemplaire, une des joies de +ma vie de fureteur! une trouvaille inestimable, et si superbement +reliée, qu'on pourrait songer àLe Gascon, ma _Pucelle_, vendue 10 +francs...!!! + +Toujours au hasard, j'ouvris et lus: + +LE ROLAND FVRIEVX, de _messire Loys Arioste_, NOBLE FERRAROIS, +_traduit d'Italien en François, àLyon_, pour _Estienne Michel_, 1582, +1 vol. in-12 vélin. Et sur la marge... 5 fr. + +Oh! les monstres!! 5 francs un _Roland_ en très-bel état, un _Roland_ +sortant de la Bibliothèque du fameux Yeméniz et portant son ex-libris: +une médaille antique, un lion sur le recto et le monogramme du +Bibliophile Lyonnais sur le verso. + +5 francs! oh les barbares! + +J'ouvris vingt fois, toujours au hasard, et toujours je trouvais des +prix ridicules et disproportionnés àla valeur réelle des livres mis +en vente, c'en était trop pour moi. Le dictionnaire de Trévoux me +serait tombé sur la tête, que je n'eusse pas subi une commotion plus +forte que celle que je ressentis àla vue de mes pauvres livres +vilipendés. C'était le dernier coup... mes jambes se dérobaient sous +moi, les bras me tombèrent le long du corps, je me sentis entièrement +défaillir, et de la hauteur de mon tabouret je me laissai choir sur +une pile de volumes qu'un portefaix sans √¢me emmagasinait. + + +IX + +Quand je me réveillai, il me semblait encore entendre la voix perçante +de M. L. et sentir le marteau de Me Maurice Delestre me taper sur le +cr√¢ne. + +Ce n'était bien qu'un rêve cependant. Le soleil brisait ses rayons sur +ma courtine de soie et se jouait avec des reflets d'or sur les +tentures, les petits oiseaux chantaient de délicieuses aubades sur mes +persiennes, au travers desquelles j'apercevais des bandes de ciel +bleu;--tapie paresseusement àmes pieds, Isis, ma chatte blanche, +ronronnait en entr'ouvrant son œil vert, et, par l'entre-b√¢illement +de la porte de ma chambre, je voyais dans la pièce voisine, brillants +et bien éclairés par la lumière du matin, mes trois corps de +Bibliothèque àcolonnes torses, ou chatoyantes comme d'harmonieuses +toilettes; les tons des reliures formaient l'ensemble le plus +réjouissant. + +Je vous possédais donc toujours, ô mes livres chéris! vous étiez là, +sous mes yeux, bien àmoi; je pouvais vous contempler en égoïste et +jouir seul àseul de tous vos appas. Vous demeuriez toujours mes +heureux tributaires, mes amis, mes consolateurs, et cette vente +affreuse n'était qu'un rêve, qu'un détestable mensonge de mon +imagination agitée! + +Je sautai vivement àbas de mon lit, et, sans prendre le temps de +mettre mes pantoufles, je courus àeux, je les regardai, je les +compulsai, caressant spécialement ma _Pauvre Pucelle_, et _Messire +Loys Arioste, Gentilhomme Ferrarois_, ainsi que tous ceux que mon +cerveau encore syncopé se rappelait avoir vu vendre. + +Après plus d'une heure de muette contemplation, pendant laquelle je +revis mes vieux Bouquins avec plus de joie qu'un amant qui étreint son +amante longtemps attendue, je revins enfin me coucher. + +Sur la table de nuit, àcôté du bougeoir Louis XV en cuivre ciselé, +dont la bougie était àmoitié consumée, je vis la plaquette petit +in-12 en maroquin blanc avec coins... c'était L'ENFER DU BIBLIOPHILE, +cette boutade saisissante d'Asselineau que j'avais relue en entier +avant que de m'assoupir. + + +X + +Mais la petite voix de femme, me direz-vous? + +Bah! c'est juste, cher lecteur, j'allais oublier... Oui, au fait,... +la petite voix de femme... àqui diable la supposer? + +Tenez, tout net, sans paraphrase ni paralogisme, je suis assuré que +si, après avoir trouvé philosophiquement la véritable clef des songes, +nous cherchions àdéchiffrer la carte de la Dame mystérieuse, nous +lirions imprimé, sur le bristol rose remis au Commissaire-priseur, le +nom d'une de nos maîtresses ànous tous Bibliophiles, d'une maîtresse +qui nous est fidèle et qu'il nous sera toujours pénible de quitter... + +[Illustration: Mademoiselle Vanité.] + + + + +[Décoration] + + +LA GENT BOUQUINIÈ RE + +_Esquisse parisienne_ + + Si l'on me demande quel est l'homme le plus heureux, je + répondrai: c'est un bibliophile, en admettant que ce soit un + homme; d'o√π il résulte que le bonheur, _c'est un bouquin_. + + P. L. (bibliophile Jacob.) + + +O vous, qui possédez l'art de vous promener au milieu de tout ce +brouhaha de Paris, parmi cette multitude bigarrée, affairée et +distraite qui se meut, va, vient, marche, court et fl√¢ne dans les +rues, le nez en l'air, l'oreille au vent; avez-vous remarqué +quelquefois l'attitude particulière, inquiète et absorbée de certains +hommes àl'œil fureteur qui passent graves, coudoient les uns et les +autres sans crier gare, et qui semblent suivre, comme dans un rêve, +leurs pas trop h√¢tifs qui les devancent? + +Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant les vitrines; Paris +pour eux est un vaste livre rempli de documents intéressants. Ils se +plaisent àen relever les annotations et àen compter les +culs-de-lampe, et les quais forment la marge qu'ils parcourent +pieusement. Viennent-ils de Bercy ou d'Auteuil, de Montmartre ou du +Panthéon, sans mot d'ordre, mus par la même passion, ayant au cœur le +même désir, tous se dirigent, l'imagination irradiée, √¢pres àla +curée, vers l'espace que bornent, sur la rive gauche de la Seine, le +pont Saint-Michel et le pont Royal. + +Ils forment sans se connaître une race àpart, dont l'idiome +singulier, les mœurs étranges, les aptitudes et les goûts +fantastiques ont quelquefois tenté la plume des humoristes. Leur vie, +c'est un bouquin, et s'ils entrevoient un monde meilleur, un éden +délicieux, ils ne peuvent se le figurer sans des parterres d'elzévirs, +des massifs d'incunables, des montagnes d'in-folios et des parcs +ombragés de feuilles manuscrites. + +Le matin, ils déjeunent àla h√¢te d'un catalogue et de leur dernière +trouvaille, puis, sans consulter le ciel, heureux comme des +jouvenceaux en bonne fortune, ils partent le pied léger, le +cœur battant d'une sainte émotion, inquiets de savoir si la +maîtresse qu'ils conquerront sera blonde ou brune, s'ils dénicheront, + _rar√¶ aves_, un _Alde_ ou un _Estienne_, un _Giolito_ ou un +_Torrentin_.--Arrivés au but de leurs jouissances, sur les doctes +parapets, ils se préparent àla lutte, enlèvent leurs gants, fixent +leurs chapeaux, donnent du jeu àla manche, entr'ouvrent leurs poches +mystérieuses et profondes, et commencent.--Qu'il vente, qu'il pleuve +ou que le soleil dissolve le bitume, comme ces Fakirs de l'Inde qui +se tiennent sur un pied, ils vont _piano, pianissimo_, toujours +debout, l'œil plongé dans les cases, scrutant les livres jusque dans +l'√¢me.--Paris les enveloppe dans son grand bourdonnement, les femmes +en passant les frôlent avec un froufrou soyeux; impassibles, noyés +dans un océan de voluptés, ces chiffonniers de la science revivent +tout un passé. Ils bouquinent, bouquinent, bouquinent: + +_C'est la gent bouquinière!_ + +De midi àsix heures en été, de deux àquatre en hiver, ils sont là, à+leur poste de joie, sur le Qui-vive, le sourire aux lèvres, l'œil vif +et perçant, la main en avant obéissant au regard. Ils se chuchotent à+eux-mêmes des phrases intraductibles, ils paginent fiévreusement un +volume, le replacent, plongent de nouveau leurs mains noires de +poussière dans un casier qui est tout un monde, et, respirant avec +délices l'odeur du vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des +cartons pourris, ils reconstituent des yeux, entre les nervures usées +des bouquins qu'ils dévorent, les titres dédorés, abrégés, effacés +dont ces pauvres déshérités semblent ne plus vouloir se parer. + +L'étalagiste, lazzarone parisien, assis comme un commissionnaire sur +un siége ressemelé, considère d'un air bienveillant tous ces pionniers +de sa marchandise; le Bouquiniste est quelquefois issu du Bouquinier, +et il se complaît àvoir la figure mobile de ses habitués; il les +regarde lentement défiler, s'arrêter indécis et s'arracher avec peine +du capharnaüm de ses boîtes; il les compte, remarque les absents, +bavarde avec _ces Messieurs_, et, si l'un de ces _Bibliophobes_ avec +un signe particulier l'appelle pour payer le bouquin qu'il vient +d'exhumer, l'étalagiste accourt, la main àson gousset, affable, +empressé; il voit presque partir avec regret l'élu du chercheur qui le +lui marchande, il félicite l'acquéreur, remet en ordre ses caisses +bousculées par la passion de la recherche, puis il retourne àson +siége, d'o√π il examine son pauvre étalage qui s'étend au loin, +semblable au berger nonchalant qui surveille son troupeau. + +Que de classes cependant, que de sectes, que de divergences d'opinions +dans cette race bouquinante! chacun a son Dada, sa marotte, son but; +chacun défriche son siècle de prédilection, depuis l'Helléniste +jusqu'au Romantique;--pour ce dernier: les _Renduel_, les _Barba_, les +_Desessart_, les _Lecou_; pour d'autres: les _Barbin_, les _Courbé_, +les _Guillaume de Luynes_, les _De Sercy_; pour les piocheurs: les +outils de travail, quels que soient la date de l'édition ou le nom du +libraire, et pour les ambitieux enfin, les _éditions de Verard_, les +_Molière_ de chez Jean Ribou, les _contes_ de La Fontaine, _édition +dite: Des Fermiers Généraux_, et les bibles interfoliées de billets +de banque, comme celle que légua jadis le marquis de Chalabre àMlle +Mars. + +Mais, pour arriver àsatisfaire ces _pia desiderata_, il leur faudra +soulever des collines d'in-12 ou d'in-8, empiler _Capefigue_ sur +l'_Annuaire des longitudes_, rejeter des monceaux d'_Années +chrétiennes_ et de _Géographies de Malte-Brun_, retomber àchaque pas +sur _l'Almanach des Muses_ ou les _Spectacles de la nature de Pluche_ +et voir enfin surgir le _Manuel du parfait fumiste_ àcôté de +_l'Archi-Monarquéide de Gagne_, ou de l'_Histoire philosophique des +deux Indes, de Raynald_. + +Quoi qu'il en soit, l'espoir guide ces vaillants chercheurs, rien +n'ébranle leur robuste foi, ils passent àtravers les séries les plus +complètes de la _Revue des deux mondes_, sautent àpieds joints +par-dessus les _Cours de littérature de Laharpe_, franchissent +_Anquetil et son Histoire_, _Napoléon Landais et son Dictionnaire_, +_Sainte-Foix et ses Essais sur Paris_, _Mably et Condillac_; ils +avancent malgré tous les obstacles, et s'ils rentrent les poches +vides, l'abattement et le désespoir ne les accompagnent pas au logis. + +Par contre, s'ils mettent la main, _les veinards!_ sur l'unique cheveu +de l'occasion, s'ils peuvent déterrer le merle blanc de leurs rêves, +ils exultent comme Archimède l√¢chant son _Eureka_, et l'immense +bonheur qui emplit tout leur être les dédommage amplement des fatigues +passées. + +Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijou découvert! de quelles +larmes de reconnaissance il est arrosé! Harpagon, serrant +précieusement sa cassette contre son cœur, n'eut jamais d'expression +de joie plus féroce que le bouquinier qui emporte sa trouvaille. + +¬´Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui même, tu vas oublier ton +existence errante, les injures du temps et ta misère passée, viens; tu +auras la meilleure place àmon foyer, dans la noble famille dont tu es +digne, entre tes frères chéris; le fastueux maroquin et l'odorant cuir +de Russie seront fiers de t'avoir pour voisin, car tu seras +débarbouillé, lavé, encollé, habillé; viens, tu es des miens et je te +bénis pour toute l'allégresse que tu me causes.» + + * * * * * + +O vous, qui passez sur les quais de Paris, admirez ces heureux qui +bouquinent, bouquinent, bouquinent: + +_C'est la gent bouquinière!_ + +[Décoration] + + + + +[Décoration] + + +LES GALANTERIES + +DU SIEUR SCARRON + +_A Madame la Baronne de X***_ + + + Saint-Louis en l'Isle, + Paris. + + Paris, 1er janvier 1878. + +La délicieuse soirée que nous pass√¢mes le premier jour de l'an +dernier! cela nous vieillit bien un peu; mais vous en souvenez-vous, +chère petite Baronne? + +C'était sur le soir, vous étiez seule dans votre grand salon Louis +XV,--seule devant un bon feu,--seule sur une causeuse. + +Lorsque je parus, Dieu sait o√π voltigeaient vos rêves; votre petit +écran japonais d'une main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous étiez +affaissée dans la morne contemplation de l'√¢tre, et c'est àpeine si +la voix de la soubrette qui m'annonça vous fit tourner la tête de mon +côté. + +C'est qu'ils étaient bien loin, bien loin vos rêves, chère Baronne; +ils dansaient capricieusement avec les flammes du foyer, et votre œil +fixe s'engourdissait àsuivre leurs ébats mutins; je pensai tout de +suite, vous le dirai-je, au curieux volume, relié avec art en maroquin +bleu, àvos armes, que votre bras abattu laissait nonchalamment +glisser. + +N'était-ce pas lui, dites-moi, qui avait débauché les charmants +diables roses de votre mignonne cervelle? + +Ah! Baronne, qu'il faisait froid! Paris finissait cette longue journée +de saturnales, Paris avait la pompe insipide des jours fériés; on +n'entendait que le rire perlé de la jeunesse ou le chant rauque et +monotone de l'ivrogne; les pelures d'orange attentaient àla vie du +promeneur, et sur le seuil de leurs portes, mines revêches, les +concierges disséquaient la générosité des locataires. + +Rappelez-vous avec quelle triste figure de conspirateur je vins me +mettre àvos côtés!--Oh! le vilain causeur que je fis dès les premiers +moments; ce n'était qu'indolents b√¢illements, que pénibles hum! hum! +que mon gosier grognon proférait; et quel oubli total des convenances! +Campé au beau milieu du feu, les jambes allongées, les pieds sur les +tisons, je me rôtissais comme un saint Laurent sans usage,--tantôt me +frictionnant les jarrets avec impertinence, tantôt frappant du pied et +lançant des roulades grelottantes de _brrrr_ àmorfondre un +rocher.--Mon adorable amie, j'en ai honte encore aujourd'hui! + +Lorsque Mariette apporta le thé, vos rêves me parurent rentrer effarés +et timides dans leur joli nid,--votre silence fut moins complet,--mon +attitude fut plus décente. + +Le thé était exquis, chaud, parfumé, versé par la main des Gr√¢ces, +c'était de l'ambroisie.--Vous étiez ce soir-làenivrante de beauté et +de langueur, dans ce coquet peignoir Watteau bleu cendré, rehaussé de +malines; vous possédiez ce teint, pétri de lis et de roses, dont les +anciens poëtes nous ont légué l'expression; votre fine chevelure +blonde brillait, avec des reflets de bronze p√¢le; et puis, votre grand +salon était si purement, si voluptueusement Louis XV, depuis ses +lambris en camaïeu jusqu'àvotre mule de satin, que, par ma foi, +j'aurais été pendable, si, dépouillant mon humeur brutale, je ne me +fusse mis à_Crébillonner_ avec vous. + +Combien je vous sus gré, du fond de mon cœur, de n'entrevoir chez +vous ni sac de chez Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni écrin de +chez Fontana; votre logis semblait vierge de toute importation +d'étrennes, et je trouvais enfin un refuge, une tiède oasis, contre +l'enfer du jour de l'an. + +Nous étions làsur la causeuse, le guéridon placé tout près, un +délicat service de Saxe àportée de la main. + +¬´Un nuage de lait? me disiez-vous. + +¬´--Mille gr√¢ces? + +¬´--Pourquoi cette curiosité? repreniez-vous, suivant le fil de la +conversation, savez-vous bien que vous devenez très-indiscret; mais, +tenez, je vous le donne en cent, en mille, en dix mille, quel est +l'auteur du petit volume qui m'entretenait lors de votre arrivée?» + +Vous me regardiez malicieusement, tandis que me vouant àtous les +saints, je vous citais: _Musset_, _Lamartine_, _Hugo_, _Gautier_, +ainsi que toute une pléiade de poëtes modernes; et vous, dodelinant de +la tête, avec de fines roueries dans l'œil, vous ne me disiez pas une +fois, chère petite Baronne: ¬´Vous brûlez, mon cher, vous brûlez.» + +Alors, je remontais d'un siècle et j'amoncelais des kyrielles de noms +d'auteurs: quelques-uns excitaient votre joli rire argentin; d'autres, +ne le niez pas, vous faisaient rougir et baisser pudiquement les yeux. +Cela dura bien une heure, pendant laquelle nous fîmes àdeux un cours +de littérature àfaire mourir de honte l'ennuyeux Laharpe.--C'était à+damner un Bibliographe, vous deveniez aussi taquine, aussi spirituelle +que Madame de Sévigné, que j'allais victorieusement vous jeter àla +tête, quand, audacieusement, démasquant vos batteries, vous me +lançâtes cette renversante apostrophe: + +¬´Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile? + +¬´--La belle question! Scarron le bouffon, Scarron _le malade de la +Reine_, Scarron le burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné, +Scarron _le raccourci de toutes les misères humaines_, Scarron +enfin... et c'est avec Scarron, Madame, que vous conversiez? Ah! la +vilaine compagnie que celle d'un cul-de-jatte, et comme je bénis le +ciel qui a permis àvotre serviteur de se mettre entre vous et ce +petit fagoteur de rimes.» + +Ici, Baronne, vous deveniez irascible, vous défendiez votre poëte, et, +gentil inquisiteur, vous repreniez les instruments de torture;--les +demandes insidieuses sortaient pressées de vos lèvres coralines: + +¬´Quel est le volume de Scarron que je lisais? + +¬´--_Le Roman comique_, parbleu! + +¬´--Fi donc! + +¬´--_Le Typhon?_ + +¬´--Point. + +¬´--_Le Virgile travesti?_ + +¬´--Nenni. + +¬´--_Jodelet duelliste!_ + +¬´--En aucune façon. + +¬´--_Les Épistres chagrines?_ + +¬´--Pouvez-vous le penser? + +¬´--_Les Nouvelles?_ + +¬´--Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce sont tout bonnement les +_Poésies_ du Sieur Scarron, ce petit fagoteur de rimes, comme vous +l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous me traiter de bas-bleu, je +tiens àhonneur de vous avertir que j'ai un furieux tendre pour les +vers de ce cul-de-jatte rabelaisien.» + +¬´--Ce furieux tendre est un goût perverti, et permettez-moi d'avancer, +àce sujet, mon humble avis; contrôlé et appuyé par...» + +Mais le livre déjàétait ouvert;--placée dans l'attitude du Mascarille +des _Précieuses ridicules_, et avec des gr√¢ces toutes féminines, vous +tendiez le volume en avant d'une main, tandis que de l'autre, un doigt +levé, vous m'imposiez silence. ¬´Oyez, je vous prie, me dites-vous.» + +Je vous mangeais des yeux tant vous étiez divine, ainsi posée et +maîtrisant mon émotion, j'écoutai. + + +A MADEMOISELLE DE LENCLOS + +Estrennes + + _O belle et charmante Ninon, + A laquelle jamais on ne répondra: Non, + Pour quoi que ce soit qu'elle ordonne, + Tant est grande l'authorité + Que s'acquiert en tous lieux une jeune personne, + Quand avec de l'esprit elle a de la beauté. + Ce premier jour de l'an nouveau, + Je n'ay rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau + De quoi vous bastir une Estrenne;_ + _Contentez-vous de mes souhaits, + Je consens de bon cœur d'avoir grosse migraine + Si ce n'est de bon cœur que je vous les ay faits. + Je souhaite donc àNinon + Un mary peu hargneux, mais qui soit bel et bon, + Force gibier tout le carême, + Bon vin d'Espagne, gros marron, + Force argent, sans lequel tout homme est triste et blesme, + Et qu'un chacun l'estime autant que fait Scarron._ + +Tudieu! avec quelle émotion vraie vous récit√¢tes ces vers burlesques, +quelle voix chaude et vibrante, quelles intonations senties, et que +votre regard était vif, pendant la lecture de ces _Etrennes_! +j'oubliai presque Scarron, et je négligeai de le maltraiter--véritable +magicienne, vous veniez, par cette seule évocation de Ninon, de me +reporter de deux siècles en arrière, parmi cette société polie, o√π les +petits poëtes, même, savaient donner de si galantes étrennes. + +Je revis Ninon, sa cour brillante et ses _passants_ de qualité: le +Comte de Coligny, le Chevalier de Grammont, les Marquis de La Ch√¢tre +et de Sévigné, le Prince de Condé, l'Abbé de Chaulieu, Villarceaux, +Gourville, Saint-Évremont et tant d'autres. + +Je n'étais plus chez vous, Baronne, je me trouvais en plein Marais, +dans la ruelle de cette impure adorable, de cette femme, trois fois +femme, par le cœur, l'esprit, l'inconstance et la frivolité.--J'étais +environné de beaux esprits, parmi lesquels, votre cher Scarron, alors +ingambe, alors _petit collet_, courant de groupe en groupe avec cette +bonne humeur, cette gaieté bouffonne, et cet atticisme pimenté de sel +gaulois. + +Vous paraissiez de même songer àtout cet autre √¢ge, vos rêves avaient +repris leurs ébats mutins, et votre œil noir reflétait purement le +temps jadis. + +Alors, je vous pris la main, petite Baronne, et pendant un temps +incalculable, tous deux nous comprenant, tous deux vivant une autre +vie, toute une époque évoquée, nous rest√¢mes rêveurs, sans mot dire, +murmurant faiblement en cadence: + + O belle et charmante Ninon... + +Lorsque nous sortîmes de notre torpeur, quel assaut de souvenirs, +c'était àqui réciterait le plus d'_Estrennes_ jusqu'àce que, la +mémoire vidée et fourbue, votre Bibliothèque fût mise au pillage. + +Vous étiez un vrai démon: et nous boulevers√¢mes tous les _Parnasses +d'antan_, nous piquant d'amour-propre, admirant, critiquant, +discutant, nous alambiquant l'esprit avec des agaceries àréveiller +l'ombre de tous nos chers poëtes. + +Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendîmes sonner trois +heures du matin! nos regards étonnés se croisèrent, les miens +disaient: ¬´Il fait bien froid, il est bien tard, soyez miséricordieuse! +La nuit est sombre, il me faut vous quitter, petite Baronne, ayez +pitié!» Votre œil était indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'eût +répondu, si Mariette, lassée d'attendre, ne s'était mise àronfler +dans la pièce voisine. + +L'effroyable voyage que je fis, ô ma douce amie, pour regagner mon +triste logis de célibataire.--Jamais amoureux transi ne s'en revint +plus chagrin dans ce grand Paris, qui la nuit ne semble dormir que +d'un œil.--Malgré moi, j'enviais Scarron superbement vêtu de +maroquin, Scarron qui revit en livre et que vous aimez, Scarron, que +vous teniez dans votre main mignonne et qui veillait peut-être àvos +côtés, sur les courtines de soie, après avoir bercé votre premier +sommeil, tandis que j'allais errant sur ces quais ténébreux, meurtri +par la bise, tracassé par mille petits fantômes qui labouraient mon +cœur et mon esprit. + +Il y a un an, jour pour jour; mon cœur a fait des économies, +souvenez-vous-en! + +Si la légende de la Belle au Bois-Dormant pouvait être vraisemblable, +ce soir premier janvier, vêtu d'un manteau couleur de muraille, je +me présenterais chez vous--je vous trouverais seule dans votre +grand salon Louis XV--seule devant un bon feu--seule sur une +causeuse--mais... Mariette aurait congé--pour changer les rôles, +petite Baronne, j'aurais en main un curieux volume porteur de mon _ex +libris_. Ce serait àvotre tour d'en deviner l'auteur et peut-être +demanderiez-vous gr√¢ce; + + O belle et charmante Ninon, + A laquelle jamais on ne répondra non!.... + +[Décoration] + + + + +[Décoration] + + +LE QUÉMANDEUR DE LIVRES + +CAUCHEMAR A LA MANIÈ RE DE GOYA + + _Periit fides et ablata est de ore eorum._ + + JÉRÉMIE VII. + + +Oh! le vilain personnage, la triste silhouette, le gnome fantastique +que nous avons àesquisser! Fléau de l'homme de lettres, parasite du +libraire et de l'artiste, démon acharné du Bibliophile, solliciteur +bas et rampant, Tartuffe mielleux et fripon, véritable plaie d'Egypte, +le Quémandeur de livres se glisse partout, force les portes les mieux +fermées, semble posséder le terrible don d'ubiquité, et, comme un +fantôme des vieilles légendes, il apparaît, obsède et terrifie. + +Epinglons-le solidement sur un morceau de liége, et, t√¢chons +d'analyser ce monstre ainsi cloué au pilori. + +D'o√π vient-il? nul ne le sait--le plus souvent c'est un pauvre +déclassé, qui, après avoir meurtri ses illusions aux angles les plus +rudes de la réalité, s'est réveillé un beau matin dans sa hideuse +incarnation de littérateur mendiant.--Ecrivain déçu ou poète +infortuné, sa jeunesse, épave de la médiocrité, a été cahotée un peu +partout dans les bas-fonds de la Bohême; le Succès a souri jaune àses +avances, la Gloire a fait la prude avec lui; il n'a cueilli que de +terribles orties sur le chemin littéraire. Alors, ne se sentant plus +la force de lutter, les mains ensanglantées, les ongles usés, le cœur +plein de fiel, ayant encore dans l'√¢me des vestiges du Beau, il a juré +de se venger, et, ne pouvant devenir maître, il s'est fait valet. + +Comme il a bien médité sa vengeance! avec quels sens pervers et quels +raffinements de cruauté il en a mûri le plan!--La société s'est +montrée mauvaise mère àson égard, il la harcellera sans cesse et lui +fera rendre gorge; les hommes de talent ont pris sa place au soleil, +il quémandera leurs œuvres; les libraires ont refusé ses volumes, il +leur pillera ceux des autres; les Bibliophiles ont su amasser des +merveilles, il saura leur en extorquer; enfin, c'était un agneau, ce +sera un chat aux griffes gantées.--Il n'a pas pu se faire valider +artiste, il sera l'ami des artistes: chacun deviendra son Mécène. + +Pour son but, il a bien étudié les hommes, le perfide! Il déguise ses +amertumes sous les dehors les plus papelards: sachant que rien ne +résiste àla louange, la louange est devenue son arme, et avec quelle +habileté il s'en sert! Ecrit-il pour quémander? Il sait jouer du: +_Cher Maître_, de l'_Excellent Confrère_, de l'_Illustre Collègue_, du +_Savant Bibliophile_ avec un tact surprenant; il se dit attaché à+quelques revues de Province bien ignorées, se proclame en tout et sur +tout fanatique du Beau et entonne l'éloge du destinataire de sa +missive. + +Son style est une merveille--: àson usage particulier le détestable +flatteur s'est composé une palette étincelante d'adjectifs sucrés, +émollients, onctueux, bien confits en parfums--les tons les plus fins, +les plus vifs, les plus colorés y sont gradués avec une science, une +entente des _fadeurs_ qu'on ne saurait trop admirer.--Après avoir posé +un substantif ayant rapport àson objectif, il semble promener sa +plume sur sa palette, àla recherche d'une épithète bien sentie, et +puise dans sa gamme de mots chatouilleux et calins, un _divin_, un +_admirable_, un _sublime_, un _docte_, un _savantissime_ dont l'effet +tendre et persuasif est immanquable. + +Ses lettres sont des chefs-d'œuvre d'émotion et de sympathie; c'est +étayé, échafaudé, arc-bouté avec un sentiment si bien maquillé qu'on +ne peut y résister. Le Don Juan de Molière ne prit jamais tant +d'intérêt àla famille de monsieur Dimanche que le Quémandeur de +livres n'en accuse pour le succès de sa victime. + +L'auteur ou l'éditeur ne savent plus dire: non... + + _Et le Renard encore a trompé le Corbeau._ + +Quelle tactique dans ses visites! Il a calculé le _modus vivendi_ de +celui qu'il veut exploiter; il connaît sa vie heure par heure, minute +par minute et mieux que le concierge de la maison. Lui refuse-t-on la +porte? il revient trois fois, cinq fois, dix fois s'il le faut; ses +sollicitations sont inflexibles comme le Destin. C'est au saut du lit, +ou plutôt àl'heure o√π la digestion rend facile et indulgent qu'il +sait prendre son monde, voyez-le: il sonne discrètement, donne son +nom, énonce ses minces qualités et s'avance la main tendue et prompte +àde cordiales pressions, le visage est affectueusement éclairé d'une +douce sollicitude, l'œil est admiratif, la bouche souriante module +le: ¬´_cher maître_» de commande, les reins attendent un siége, le +cauchemar vient élire domicile chez le patient, la requête va +commencer. + +Ah! l'horrible Protée! comme il sait enlacer, passer du grave au doux, +du plaisant au sévère: _Sua res agitur!_ quel déluge d'enthousiasme il +verse sur son hôte, son talent, ses livres, son bon goût! fût-il dans +une mansarde, il en louerait l'ameublement; il est de force à+s'extasier sur une chaise de paille; il a des louanges de toutes les +tailles; c'est un jongleur émérite. + +Au moindre mot qui frise l'esprit, il se p√¢me comme àla fois Armande, +Bélise et Philaminte àl'audition des vers de Trissotin,--c'est +lui-même un Trissotin, un écœurant Trissotin... un Trissotin doublé +de Bazile. Quelle verve il déploie! il cite les éditions les plus +rares, parle avec tendresse des chefs-d'œuvre de l'art typographique, +verse des larmes de crocodile sur les malheurs de nos Bibliothèques +publiques; en un mot, il cause de tout et sur tout, ose même parler de +ses bonnes fortunes sur les quais... ses bonnes fortunes... àlui, le +rustre! et revient enfin par d'habiles périphrases au livre qu'il +implore! + +Il ne tient pas en place. Il lui faut coûte que coûte lénifier le +cœur qu'il bat en brèche par des éloges dissolvants. + +¬´Ah! pardon, que vois-je, là, sur le rayon de votre bibliothèque, +Dieu! le ravissant petit bijou!» + +Et le voilàlevé--il parcourt, furète, passe avec amour ses pattes sur +ces livres qu'il convoite et qu'il déroberait s'il le pouvait. + +¬´O le rarissime volume! l'admirable reliure! quel superbe portrait! ce +sont de ces raretés, s'exclame-t-il avec passion, qui ont dû vous +coûter, _cher monsieur_, bien des recherches et bien des fatigues. Il +vous a fallu un goût et des connaissances étonnantes pour colliger de +telles merveilles?» + +Il ne tarit pas en douceurs, il jette son dernier atout, mais aussi le +propriétaire se rengorge, dodeline de la tête et fait une agréable +moue. Sa générosité va s'épanouir. Le rocher, déjàébranlé, cède +enfin? + + * * * * * + +Quand il sort, muni de sa proie, il semble si fier, si rayonnant, si +joyeux, qu'on serait tenté de lui pardonner. C'est un des amoureux du +livre, mais un amoureux brutal et presque criminel, il viole ce qu'il +aime, sans attendre que ce qu'il aime se donne àlui; il est vil et +bas quand il devrait être fier et porter le front haut comme tout vrai +bibliophile, en un mot, il mendie quand il devrait attendre; et trop +souvent, hélas! la misère le guette au passage pour le dépouiller un à+un de tous ses volumes, qu'il _bazarde_ àvil prix. + +Quelle pénible existence que celle de ce misérable!--Valet de tous, il +quémande chez les libraires comme les pauvres àla porte des grands +restaurants, il fait patte de velours alors que souvent il voudrait +griffer, il s'humilie devant les jeunes bien qu'il commence +quelquefois àneiger sur son front, et, véritable Juif-errant, en +quête de toutes les nouveautés, la fatigue lui est inconnue; il se +produit partout, marche sans cesse, et semble immortel, car les +hommes de génie l'ont rencontré, vivant spectre, àtoutes les étapes +de leur gloire. Bibliophiles, nos frères, ne criez pas à+l'invraisemblance, l'original existe, tiré, par malheur, àde trop +nombreuses éditions; regardez autour de vous, dans la marge de la vie, +vous le verrez remplissant son sacerdoce avec plus de rage que de +passion. Regardez ce Monsieur affairé qui vole on ne sait o√π; ses +poches béantes sont bourrées comme un cabas de femme de ménage et +renferment tout un monde: Livres, eaux-fortes, gravures, +photographies--ce n'est pas un Bibliomane, c'est l'_Homme rouge_ des +bibliophiles, c'est le Quémandeur de livres qui passe. + + * * * * * + +Un détail pour terminer cette esquisse crayonnée àla h√¢te: le +Quémandeur de livres parvient-il àse faire éditer un volume, il sait +les bassesses que ceux des autres lui ont coûté... _Il n'en donne à+personne._ + +[Décoration] + +[Décoration] + + + + +[Décoration] + + +LE VIEUX BOUQUIN + +ESSAI MONOCHROME + + _Nunc victi, tristes._ + + VIRGILE. + + +Gloire àtoi, bouquin!--Gloire àtoi, vieillard robuste si vaillamment +cuirassé!--Gloire àtoi, grandiose aventurier, philosophe Stoïcien, +sublime mendiant, Diogène de la boîte àquatre sols, dont les faux +Bibliophiles rougissent!--Bouquin, pauvre bouquin, Christ de la +bouquinerie, tant de fois vendu par autant de Judas Iscariote, tant de +fois vilipendé, tant de fois crucifié,--Gloire àtoi! + +Que je t'aime et te vénère sous ton austère et monacale tunique de +vieux veau fauve! que je t'aime, avec ce visage parcheminé, ces rides +jaun√¢tres et écailleuses et les longs méandres des larves qui t'ont +rongé! + +Passées au vermillon comme les lèvres d'une courtisane antique, tes +_tranches_ harmonieusement se marient aux dorures tenues de tes bords +flétris; l'orageux coloris de tes _gardes_, si magistralement disposé +en étranges volutes s'est atténué dans les tons fins d'une gouache et +ton _signet_ de soie verte, brisé, meurtri, par tant de mains amies, a +conservé ce je ne sais quoi de tendre qui nous émeut, telles ces robes +de nos aïeules, précieuses reliques, que nous aimons àcontempler +pieusement dans la vieille armoire qui les renferme. + +Ton _titre_, noble passe-port littéraire, est parti pièce àpièce dans +l'amertume du vagabondage, tes _coins_ écorchés par les plus farouches +brutalités baillent la tristesse et donnent la pitié, tandis que, +mises ànu par le temps, disséquées par les intempéries, tes +_nervures_ effiloquent au vent leur blonde chevelure de chanvre. + +Depuis le jour de ton sacre, o√π, étincelant, coquet, luxueux, tout +enorgueilli toi-même de l'orgueil de ton auteur, tu descendis +majestueusement, dans ton justaucorps de veau p√¢le, du perron de la +_Sainte Chapelle_ ou de la _Galerie des Merciers_, depuis le jour, o√π, +de la Cour àla Ruelle, de la _Gazette_ àl'Académie, Paris, pendant +de longues heures chanta tes louanges, quelle épopée! + +Quelle épopée, sinistre ou burlesque, depuis ces jours o√π tu courais +si allègrement de la main blasée d'un Censeur Royal aux doigts rosés +d'une Duchesse, de l'épiderme voluptueux et flatteur d'un Prélat aux +aridités noueuses d'une pression de Savant! + +Les années ont enterré les années, les amants de la première heure +ont disparu; les rois s'en sont allés, les trônes ont croulé, toi, tu +es resté debout, le dos voûté, grelottant àla bise;--les dédains de +la foule, ont poudré ton chef àfrimas, et c'est àpeine si le regard +h√¢tif de quelqu'érudit t'a caressé par hasard dans la passion +fiévreuse de ses recherches. + +D'après les naïvetés graphiques laissées sur ton _faux titre_, d'après +tes _ex-libris_ héraldiques ou caractéristiques, gravés ou manuscrits, +d'après tes marges nourries de curieuses annotations, qui ne songerait +longuement àreconstituer ta vie errante? + +Dans l'interligne de ton _impression_, quels mémoires àécrire! que de +piquantes révélations sur ta naissance et tes fredaines +typographiques, corrigées par une main toute paternelle! + +Bouquin, pauvre bouquin! Victime du droit d'aînesse des livres!--Tes +grands frères in-4º, fiers de leur majorat de première édition sont +recherchés, estimés, soignés. Toi, malheureux enfant d'un second lit +d'impression, tu végètes depuis des siècles, méprisé, déshérité, +conspué dans la patiente attente d'un Saint Vincent de Paul +Bibliophile. + +Ouvre-toi, cependant, ami du travailleur, cher consolé qui console; +dans une tiède atmosphère d'étude, secoue la poussière de la route; +ouvre-toi, pauvret, exhale ta belle √¢me, chuchote bien bas au savant +qui t'a acquis, les dictames que tu contiens; dans ces longs tête à+tête, germe en lui lentement ta science, et fais lui éprouver une +lente et douce ivresse dans la mystique fornication de vos cerveaux. + +Gloire àtoi, bouquin,--Gloire àtoi, vieillard robuste si vaillamment +cuirassé! Gloire àtoi, grandiose aventurier, Philosophe Stoïcien, +sublime mendiant, Diogène de la boîte àquatre sols dont les faux +Bibliophiles rougissent. + +[Décoration] + + + + +[Décoration] + + +LE LIBRAIRE DU PALAIS + +ÉVOCATION DU XVIIe SIÈ CLE + +_D'après un dialogue du_ CARPENTERIANA. + + On est instruit de cent choses qu'il + faut savoir de nécessité et qui sont de + l'essence du bel esprit. + + MOLIÈ RE. + + + + +_L'Amateur entre chez le Libraire, et salue._ + +LE LIBRAIRE + +Monsieur, je suis vostre humble serviteur, que désirez-vous du nostre? +Un homme de vostre qualité ne peust ignorer les livres nouveaux, ces +sublimes maistres muets, et, puisque vous avez coustume d'honorer ma +boutique, que pourrois-je vous proposer? + +L'AMATEUR + +Je voudrois connoistre quelques ouvrages du bon ton, les lectures àla +mode, des livres de nos meilleurs autheurs, les romans du beau monde +les plus furieusement en vogue, et enfin, toutes choses ayant du +ragoust, du piquant et de l'enjoué. + +LE LIBRAIRE + +Me permettroi-je de vous soumettre le _Grand Cyrus_ dont on fait grand +bruit àla ville et àla cour, la _Clélie_, de Mlle de Scudéry, ou +encore le _Louïs d'or_, d'Ysarn; les Alcovistes en raffollent et nos +_illustres_ se les arrachent; préférez-vous le _Pharamond_, la +_Cléopatre_ ou bien le _Mitridate_; tous ces _agréables Menteurs_, +comme on dit en terme de Ruelles, font les plus chers passe-tems de +nos galans et des gens qui se piquent de bel esprit. + +L'AMATEUR + +Ces romans sont charmans, en effet, pour qui connoist bien la force +des mots et le friand du goust, mais ils sont trop longs àlire et +tiennent une terrible place dans nos bibliothèques, je verrai +cependant le _Cyrus_ et vous le ferai mander. + +LE LIBRAIRE + +Je m'empresserai de tenir ces dix volumes àvostre service, mais +dites-moy, je vous prie, vostre pensée sur l'_Amadis_ que voicy, relié +en maroquin du Levant. Il me vient de la bibliothèque de M. de +Bassompierre, c'est un superbe exemplaire que j'eus les plus grandes +peines àme procurer. + +L'AMATEUR + +La reliure est certes pleine de mérite, et le livre vaut son prix; +mais je possède déjàun _Amadis_, bien qu'en estat inférieur, et je +ne doute pas que vous ne trouviez àcéder celuy-ci àquelque +personnage de marque qui vous le paiera honnestement. + +LE LIBRAIRE + +Je fais espoir de le vendre prochaisnement et suis marry de ne pas le +veoir devenir vostre. Aimez-vous, je vous prie, les traductions de M. +Perrot d'Ablancourt? voicy son _Lucien_, son _Thucidide_, son _C√¶sar_ +et son _Tacite_. + +L'AMATEUR + +Laissons làces traductions, s'il vous plaist, j'ai ouy dire qu'elles +sont fort meschantes et maltraitent effroyablement les autheurs +qu'elles pensent traduire. + +LE LIBRAIRE + +Il faut avouer que vous donnez dans le vray de la chose;--vous +présenteroi-je alors le _Clovis_, de Desmarest, le _Saint-Louys_, du +Père Le Moyne, _Alaric ou Rome vaincue_, de Scudéry, la fameuse +_Pucelle_, de... + +L'AMATEUR + +Oh! oh! je vous en rends gr√¢ce, mais ne m'assassinez pas avec tous ces +pompeux Poëmes, ce ne sont que mots àlongues queues, ils peuvent pour +certaines gens avoir de la valeur, mais je confesse les trouver +mortellement ennuyeux; je doute qu'on puisse en lire un chant sans +esprouver l'inexorable empire du sommeil, et, tenez, vous m'en voyez +b√¢iller àla seule pensée. + +LE LIBRAIRE + +Il faut convenir que c'est fort bien dit, ces vers sont par endroits +tout àfait espais, les neufs sœurs y sont costumées de façon épique +et j'aurois dû songer que ce n'étoit pas làvostre fait. + +L'AMATEUR + +Quels sont vos livres d'histoire? + +LE LIBRAIRE + +J'ai en ce moment un _Froissart_ et un _Monstrelet_ des belles +impressions, et si vous ne les possédez pas je puis vous fournir le +_Mezeray_, les _Mémoires de Castelnau_, _Montrésor_ et _Hardoin de +Perefixe_. + +L'AMATEUR + +_Monstrelet_, _Froissart_, _Castelnau_ et _Mezeray_ sont dans ma +Bibliothèque; je vous prendrois volontiers l'_Histoire du roy Henry le +Grand_ au cas o√π vous auriez la petite édition imprimée en Hollande; +c'est assurément la plus jolie et la mieux conditionnée. Monstrez-moi +également les nouveaux recueils des nourrissons des Muses, le +Parnasse en est fécond aujourd'hui, et la Fille des Dieux règne +particulièrement sur notre époque. C'est dans ces sortes de recueils, +que l'on se peust penestrer des mots du bel usage, et, dans ces +volumes qui laissent peu de vuide àla curiosité, l'on passe +agréablement d'un aimable sonnet àPhilis àune Ode magistrale, de +Stances àChloris àune Glose spirituelle et d'une ingénieuse +Paraphrase àun Madrigal tout confit en douces choses. + +LE LIBRAIRE. + +Certes, grande est vostre raison et vous dites sagement. Le lecteur +peut ne point faire long séjour sur de tels livres, et, il lui est +loisible de les laisser et de les reprendre sans jamais essuyer aucune +lassitude, je comprends vostre tendre pour ces œuvres diverses, et, +tenez, voulez-vous les six volumes du _Recueil des plus belles pièces +du tems_? vous y verrez de M. Corneille, de Boileau, de Benserade, de +Boisrobert, de Sarasin, de Bertaud, de Montreuil, de Lamesnardière et +de plusieurs autres. + +L'AMATEUR. + +Vous m'en vendîtes un exemplaire dernièrement; n'en avez-vous point +d'autre manière? + +LE LIBRAIRE. + +J'ay quelques recueils en un volume, mais, outre qu'ils contiennent +les mesmes pièces, ils ne sont pas aussi complets et moins bien +entendus: que diriez-vous des _Dernières paroles de Scarron_, des +_Poésies diverses de Colletet_, des _Énigmes et de la Ménagerie de +Cotin_, des _Entretiens de Sarasin et de Voiture aux Champs-Elysées_? +j'ay de jolies éditions de _l'Apologie de Girac contre Costar_, des +_Éloges poétiques de Brébeuf_, des _Amitiés, Amours et Amourettes de +M. le Pays_, et enfin... je puis vous bailler les _Deux pièces de M. +de Lignières_, contre la _Pucelle_. + +L'AMATEUR. + +Ah! ah! ceci me sied assez, ces pièces de M. de Lignières surtout: +comment les eustes-vous? + +LE LIBRAIRE. + +Elles furent imprimées en Hollande sur le manuscrit mesme que M. +Chapelain pensa faire saisir; ces choses sont d'une excessive rareté. + +L'AMATEUR. + +Je vous les prendrai; veuillez les joindre au reste; mais, ah ça, +fait-on encore beaucoup de satires contre la _Pucelle_? + +LE LIBRAIRE. + +Ah! monsieur, je crois bien, c'est àcroire que toutes les Muses ne +sont occupées qu'àcela: Le Parnasse s'est tellement esmeu de ce Poëme +qu'on se croyroit au beau tems des _Jobelins_ et des _Uranistes_. + +L'AMATEUR. + +Vous me mettrez de costé les plus curieuses de ces épigrammes. La +_Pucelle_ est un bien lourd poëme qui justifie toutes les pointes, et +je songe sérieusement àvous troquer l'exemplaire que je vous pris il +y a quelques mois. + +LE LIBRAIRE. + +Je feray selon vos souhaits... ne m'avez-vous pas manifesté le désir +d'acquérir un _Ronsard_ et un _du Bartas_? + +L'AMATEUR. + +Point.--Je ne veux que des choses du tems et ne viens pas chez vous +déterrer nos vieux poëtes du siècle passé. + +LE LIBRAIRE. + +Si tout le monde pensoit comme vous, nous ne vendrions guère de vieux +livres; aussi bien, sçavez-vous, que, selon l'expression de nos +prétieuses, la boutique d'un libraire est le ¬´_Semetierre des vivants +et des morts_;» nous devons posséder aussi bien les génies d'antan que +ceux d'aujourd'hui. + +L'AMATEUR. + +Il est vray, nos vieux poëtes peuvent avoir certain talent, mais +qu'est-ce, dites-moi, en comparaison de nos Grands du Parnasse? + +LE LIBRAIRE. + +Ah! quelle différence! Comme nos poëtes comprennent mieux le bel air +des choses, le langage contourné et le raffinement des mots; on ne +sauroit establir de parallele, aussi veux-je vous montrer... + +L'AMATEUR. + +Non pour le moment, Monsieur le Libraire, le tems de deux postes +s'est déjàpassé depuis que je suis icy et je vous ferai quérir +quelques-uns des volumes que vous m'avez cités. A bientost donc, je +vous manderay de mes nouvelles. + +LE LIBRAIRE. + +Permettez-moi, monsieur, de vous assurer de mes services et de vous +témoigner le degré d'estime que je professe pour votre sçavoir. + +_L'Amateur salue et se retire._ + +LE LIBRAIRE, seul. + +Que les gens de qualité ont donc de peine pour faire figure dans le +monde, et que leurs connoissances sont estroites! + + _Ce Marquis estoit né doux, commode, agréable, + On vantoit en tous lieux son ignorance aimable, + Mais depuis quelques mois, devenu grand Docteur, + Il a pris un faux air, une sotte hauteur._ + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté; + Rien n'est beau, je le dis, que par la vérité._ + +[Décoration] + + + + +[Décoration] + + +UN EX LIBRIS MAL PLACÉ + +HISTOIRE D'HIER + + Oyr ver y callar, rezias cosas son de obrar. + + +Comment, mon cher, me dit un jour certain Bibliomane mauvaise langue, +comment pouvez-vous ignorer ce que les confrères du célèbre +Bibliophile Z. se murmurent bien bas, bien bas àl'oreille, en le +voyant passer. + +Eh! que peut-on dire, bon Dieu!--le Bibliophile Z. est, àce qu'il +paraît, le plus parfait honnête homme qui se puisse voir? + +Certes, je n'oserais un instant supposer le contraire! + +Que dit-on alors? + +On raconte avec malice qu'il a placé son _ex libris_ sur le livre +d'autrui. + +Sur le livre d'autrui!--C'est, en vérité, la première fois que +j'entends ce vilain propos. + +L'histoire est adorable. + +Dans ce cas, je vous en prie, contez-la moi. + +Volontiers,--cependant je dois vous prévenir,--elle est du ressort de +la _Chronique scandaleuse_. + +Peu importe, je serai discret. + +Vous m'en donnez l'assurance? + +En toute loyauté. + +C'est un document de haute curiosité que je vous livre.--Je commence +donc: + +Vous connaissez, n'est-il pas vrai, le bonhomme en question? Grand, +sec, nerveux, la face glabre et émaciée, les cheveux blonds-ch√¢tains +comme du maroquin Lavallière, les yeux petits et vifs, dardant, +derrière leurs lunettes, une prunelle de ce vert particulier aux +bouteilles d'eau minérale; sans doute, vous l'avez vu passer maintes +fois sur les quais, aux environs de l'Institut, serré dans une longue +redingote noire, proprement guêtré, le chef recouvert d'un gibus mat à+larges bords; presque toujours affaissé sous le faix d'une prodigieuse +quantité de brochures qui lui arrondissent le bras affreusement. Le +Bibliophile Z. est un de nos plus savants Hellénistes, très estimé de +tout ce qui se nourrit du siècle de Périclès. C'est un spartiate +littéraire, un fanatique de livres qui se ferait plutôt tuer que de +manquer une seule fois la tournée bibliopolesque qu'il entreprend +quotidiennement. En homme sage, il a fait camper ses _desiderata_ dans +le domaine attique, rien ne saurait le distraire de ce but; son rêve +le plus vif serait de recueillir les épaves de la fameuse +_Bibliothèque de Coislin_, en un mot, il donnerait la _Bible de +Mayence 1462_, pour un _Sophocle d'édition Aldine, Venise, 1502_ ou +_l'Euripide en lettres majuscules_. + +La description est fort exacte, mais je ne vois pas...? + +Impatient! Daignez au moins écouter. + +Le Bibliophile Z. passe tout son temps soit àla recherche de ses +_merles blancs_, soit àla _Nationale_, soit dans des Académies +savantes, soit encore au dîner des _Helleno-Bibliognostes_ dont il est +président.--Levé de très grand matin, il déjeune de Théocrite qu'il +adore, puis, grand disciple de l'Ecole de Salerne et de Louis Cornaro, +il soupe sobrement et le soir, àneuf heures, il se couvre le front, +il soupire et s'endort. + +Tout cela ne me dit pas? + +De gr√¢ce, une minute! nous arrivons au fait. + +Il y a trois ans, las de traduire et commenter Aristénète, Epicure et +Athénée dans l'égoïsme du célibat, notre érudit, songea sérieusement +au mariage et se résolut àprendre femme. Ses relations étendues, ses +succès de savant, l'intégrité d'un nom ancien dans la robe lui firent +trouver une frêle et exquise jeune fille, une adorable parisienne, +fine, gaie, spirituelle jusqu'au bout des talons qui consentit à+troquer sa fraîcheur contre un parchemin, àlivrer sa jeunesse àcette +longue racine grecque:--Mlle *** devint, pour tout dire, la rose de ce +buisson. + +Dans les premiers temps de cet hymen, Z. fut pour sa femme rempli de +mille prévenances, de petits soins, d'effusion, je dirais presque +d'amour, si je ne craignais de profaner ce mot; on eut dit qu'il +subissait en quelque sorte l'influence d'une palingénésie intérieure. +Il se montra tour àtour léger, galant, mondain, presque +anacréontique; on le vit parcourir l'Italie avec sa toute gracieuse +compagne, puis, de retour àParis, fréquenter les soirées, la Comédie, +l'Opéra,--que vous dirai-je? Z. ne fut réellement pas trop Grec dans +ce charmant jeu du mariage;--sans oublier Minerve, mollement, il +taquina Vénus; Mentor céda quelquefois la place àTélémaque, mais, +hélas! au bout de quelques mois Télémaque disparut, les muscles de +notre Bibliophile, habitués au calme salernitain s'énervèrent peu à+peu; il redevint Mentor pour toujours.--L'Alpha, l'Oméga, l'Iota +souscrit, hellénisèrent de nouveau son cerveau.--Mme Z. fut veuve.--Du +vivant de son mari, l'étude enterra son époux. + +La pauvre petite femme se désola tout d'abord, comme bien vous le +pensez; abandonnée une partie du jour àelle-même, voyant, aux heures +du dîner, son mari, plongé dans quelque vieux volume, lui adresser à+peine certains menus propos; isolée dans sa chambre des soirées +entières, la vie, àses yeux, prit vite une teinte grise et +horriblement monotone. Il lui fallait sortir àtout prix de ce milieu +momifié; elle en sortit, se lança dans les fêtes mondaines et fut +considérée par tous comme la plus heureuse et la plus élégante de nos +parisiennes. Elle eut une cour de jeunes hommes brillants, corrects et +fats qui papillonnèrent autour de sa lumineuse beauté, mais dans ce +tourbillon artificiel, parmi les rires et les galanteries fades, +madame Z. sentit mieux que jamais le vide de son existence; la +solitude avait fait plus vaste son besoin d'aimer, les distractions +extérieures ne purent calmer les vagues palpitations de son cœur, et +un beau jour enfin, sa vertu dut capituler devant les attaques +passionnées d'un bel Antinoüs au col puissant.--Il me faudrait tout un +chapitre dans la manière ciselée des Dumas fils, des Flaubert ou des +Zola pour vous décrire les phases sublimes de cet amour adultérin +enveloppé de l'indifférence, ou plutôt, de la cécité homérique de +notre Helléniste; mais je ne dois pas oublier que je vous raconte une +historiette et que je ne fais pas un roman; j'arriverai donc de suite +au point pathétique.--Madame Z. s'aperçut hélas! àses dépens, que le +bel Antinoüs, différent en cela de son mari, savait reproduire autre +chose que des anciens textes; elle sentit ce que les Précieuses si +ingénieuses dans leurs métaphores, nommaient: _Le contre-temps de +l'amour permis_. + +Lorsque cet incident ou accident se manifesta, le Bibliophile Z., le +monstre! se trouvait n'avoir pas lu depuis plus d'un an, en compagnie +de sa femme, les fameux préceptes du casuiste Sanchez: _De +Matrimonio_. Vous jugez si la situation se montrait sombre et +critique. Z. pouvait se révolter et traduire négativement le: _Quem +nupti√¶ demonstrant_.--Or, voici ce qu'il advint: + +Un soir, après le tête àtête d'un fin dîner, dans lequel la truffe +brune avait évaporé son arôme exquis, le Bibliophile Z. qui s'était +retiré dans son cabinet de travail afin de se délasser dans la lecture +des _Philosophumena_ d'Origène fut mandé subitement chez sa femme. + +Profondément attristé d'abandonner Origène pour son épouse, il se +rendit d'assez mauvaise gr√¢ce àcette invitation et fut reçu dans +cette même chambre àcoucher dont l'ingrat n'avait pas franchi le +seuil depuis si longtemps. + +Madame Z l'attendait, assise sur une chauffeuse près de l'√¢tre, les +yeux brillants et allumés d'un feu étrange, les pommettes rosées, plus +ravissante que jamais.--de longs soupirs tendres et étouffés +soulevaient les rondeurs de sa gorge, dont on voyait l'éclatante +beauté sous le décolleté d'une délicieuse tunique de cachemire blanc +garnie de point d'Angleterre coquillé. Ses petites mules de satin à+barettes mauves, chuchotaient impatiemment sur le tissu soyeux d'un +coussin et un œil indiscret eût découvert les fines attaches d'une +jambe merveilleuse, emprisonnée dans le lilas p√¢le d'un bas brodé au +coin.--Les rideaux de la chambre étaient tirés,--peut-être aussi les +verroux.--Il y avait dans l'air comme un parfum enivrant de discrétion +et de libertinage, et des petits amours, dans le coloris de Boucher, +faiblement éclairés, se lutinaient, semblant jaillir des dessus de +porte dans un effarement de malice et de curiosité voluptueuse. + +Le Bibliophile Z. ne vit rien de tout cela; projetant en avant l'angle +rude de ses jambes et sans même retirer une toque de velours noire +enrichie de grecques, il s'affaissa méthodiquement sur un siége àcôté +de sa femme qui lui fournit habilement un prétexte plausible àla +démarche inusitée qu'elle venait de faire auprès de lui. + +La mignonne créature fut ravissante de coquetterie raffinée, d'esprit +mordant, de verve délicate, elle donna cours àtoute la mutinerie de +ses heureux jours passés, elle se fit enfant, gamine même, trouvant +des trésors de sensiblerie dans l'évocation d'une douce lune de miel +trop tôt métamorphosée en vilaine lune rousse. Elle précisait ses +souvenirs avec des pudeurs de jeune fille, riant tout àcoup, puis +baissant lentement ses longs cils comme pour ombrager sa rougeur +naissante.--Elle s'était rapprochée,--les plis moëlleux de sa robe, +dessinant des contours qu'eut enviés Clodion, frôlaient le sévère +pantalon noir du savant; àgenoux sur le coussin, dans une pose +alanguie et féline, montrant les fossettes rieuses de ses beaux bras +nus; elle caressait, elle embrassait les mains roides et froides, aux +ongles secs et carrés, de son époux.--Ses lèvres rouges et humides se +crispaient dans l'attente des baisers, l'amour enfin semblait déborder +avec rage de la vitalité de ses sens. + +Saint Antoine n'eut pas résisté; le Bibliophile Z résista--rigide +comme un palimpseste, pas un de ses muscles ne bougea. Il songeait à+Lucien, àEubule, àXénarque, àAristophane. Il relisait en mémoire +les ruses féminines de l'antiquité et son œil vert s'était froidement +arrêté sur l'excès de certaine courbe dont il était assuré d'être et +d'avoir été l'asymptote. + +Il se leva enfin, avec le calme majestueux d'un président qui lève une +séance, et, prenant congé de sa femme, aussi brutalement galant que +s'il se fût agi d'une facture àpayer: Dormez en paix, Madame, dit-il, +dormez en paix..... _Je le reconnaîtrai._ + +[Décoration] + +Voilàpourquoi, me dit mon bibliomane en terminant son récit, les +confrères du célèbre Bibliophile Z. se racontent bien bas, bien bas en +le voyant passer qu'il a placé son _Ex-libris_ sur le livre d'autrui. + +Entre-nous--Fit-il pas mieux que de se plaindre? + + + + +[Décoration] + + +LES QUAIS EN AOUT + +_Ballade des Bouquineurs._ + + +Le thermomètre marque 35 degrés àl'ombre. Paris est éclaboussé de +soleil, le bitume se change en mastic. Adossés aux parapets des quais, +les bouquinistes sont somnolents. Les passants font h√¢te vers leurs +affaires, et, chapeau d'une main, de l'autre s'épongent le +front.--Ombrelles déployées, les petites femmes, en toilettes +admirablement transparentes, passent en voitures découvertes; +d'énormes cohortes d'Anglais annoncent la canicule, un employé +municipal inonde la chaussée de torrents d'eau qui sèche +aussitôt.--C'est l'été dans toute sa cruauté. + +Rien ne résiste àla température; ce ne sont que soupirs et plaintes, +on fait queue aux fontaines Wallace comme jadis àune première de +l'Ambigu, les Parisiens halètent comme des forgerons àl'enclume, les +cerveaux cuisent au bain-marie dans leurs boîtes osseuses. + +... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques +bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant. + +Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte àquatre +sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit. + + * * * * * + +La chaleur fait peler le vieux veau et dévore la couleur des titres. +Les feuilles se tordent sous les baisers du soleil, un lézard +pétitionnerait pour obtenir un case de bouquiniste, et sur le plat +brûlant d'un in-folio on ferait aisément cuire un œuf. + +Eux, les bouquineurs, ils semblent de marbre, ils iraient volontiers +en enfer pour bouquiner, et, comme leur nombre est plus restreint sous +ce ciel de plomb, le désir les réconforte. Ils défilent lentement, +majestueux et fermes sous l'alpaga de la jaquette ou le sédan de la +redingote. + +Un vent plus chaud que le siroco embrase l'air et saupoudre d'une fine +poussière la prose de tout un passé. Le dôme de l'Institut reluit +comme un casque classique, les arbres roux et gris√¢tres semblent +asphyxiés, et sous l'azur du ciel àpeine strié de nuages, chacun +transpire sa vie avec des appétences de frais et de repos. + +... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques +bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant. + +Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte àquatre +sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit. + +[Décoration] + + + + +[Décoration] + + +LES CATALOGUEURS + + Cataloguer des livres àl'infini, sans les avoir lus, qui + croirait que cet emploi a rendu les hommes fort vains et leur a + donné un air d'importance? Un Catalogueur de livres ne le cède + pas àtel érudit. + + SÉBASTIEN MERCIER. + + +N'a-t-on pas maintes fois anathématisé le profond La Bruyère au sujet +du mot _Tannerie_, dont il s'est servi, dans son chapitre: _De la +Mode_, pour désigner la Bibliothèque d'un Bibliomane inconnu. + +_Tannerie!_ quelle irrévérence! s'est-on écrié--_Tannerie!_ fi, le +vilain mot! faut-il qu'un homme d'esprit et de jugement ait osé +employer un tel langage pour spécifier la collection sans doute +remarquable d'un amateur d'Antan!--_Tannerie!_ mais, c'est horrible, +monstrueux, pendable!--_Tannerie!_--ah! _Tannerie!!_ + +Eh! eh! _Tannerie_ n'est point déjàsi mal trouvé; _Tannerie_ est bien +concluant et rend àmerveille la pensée de l'auteur.--De qui s'agit-il +en effet dans le passage incriminé et de quelle sorte de Bibliothèque +le moraliste veut-il parler? Ce n'est assurément pas de la +Bibliothèque d'un Michel de Marolles, d'un Longepierre, d'un de +Ballesdens, d'un Furetière, d'un Patru, d'un Jean Bigot, d'un de +Harlay ou d'un Lamonnoye.--Il s'agit, cela tombe sous le sens, de la +_Bibliotière_ d'un Bibliomane dans toute l'acception du mot; d'un +Bibliomane par vanité, par ostentation, par gloriole; d'un Bibliomane +_ramassier_, comme on disait jadis, d'un Bibliomane qui aligne des +livres sans les lire, dans le but unique de s'illusionner lui-même et +d'illusionner les autres sur le vide de son esprit. + +La Bruyère n'a pas songé un seul instant, c'est évident, àpeindre la +passion vivante d'un Bibliophile éclairé, mais bien cette Bibliomanie +dont Le Pautre nous a légué l'expression dans La _Folie du +Bibliomane_, une rarissime gravure ornée de ce quatrain: + + _C'est bien le plus grand fou qui soit dans la nature + Que celuy qui se plaist aux livres bien dorez, + Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez, + Et ne les voit jamais que par la couverture._ + +Aujourd'hui, malheureusement, Bibliophile et Bibliomane sont presque +synonymes; le profane vulgaire semble être devenu myope. Il confond +Lamoignon et Longuerue, Pompadour et Marie-Antoinette, Montauron et +Fouquet, de Bure et de Lavallière, Solar et Cigongne; or, il y a des +nuances àl'infini dans ces noms de Bibliophiles jetés au hasard. +Qu'on veuille bien étudier ces Bibliophiles par leurs catalogues et +l'on nous comprendra. + +Mais, nous dit le lecteur, précisez la différence entre Bibliomane et +Bibliophile? + +Avec l'autorité d'un maître incontesté, Charles Nodier, nous le ferons +très volontiers: + +¬´Le Bibliophile sait choisir les livres, dit Nodier, le Bibliomane les +entasse.--Le Bibliophile joint le livre au livre après l'avoir soumis +àtoutes les investigations de ses sens et de son intelligence, le +Bibliomane entasse les livres les uns sur les autres sans les +regarder. Le Bibliophile apprécie le livre; le Bibliomane le pèse ou +le mesure.--Le Bibliophile procède avec une loupe et le Bibliomane +avec une toise..., du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas.» + +Entre le Bibliomane et le Bibliophile, il s'est produit un amateur +d'un nouveau genre, et pour vous le présenter, si vous le voulez bien, +procédons nous-même autrement: + +Don Juan était-il amoureux de la femme pour la femme? Non, certes non, +et qu'on n'aille pas crier au Paradoxe. Don Juan n'était qu'un habile +catalogueur de femmes.--Séduire une femme, pour Don Juan, était-ce +l'espoir de satisfaire une passion fiévreuse et véritable? était-ce le +brûlant désir de posséder la frêle créature vers laquelle son cœur +semblait s'être envolé? était-ce la recherche de l'idéal? Mon Dieu, +non, mille fois non. + +Don Juan était mu par un esprit machiavélique et froid, par un cœur +marmoréen, plus froid que la statue du Commandeur; pour lui, séduire +une femme, c'était ajouter un nom àsa liste, c'était le sot orgueil, +la fatuité rassasiée, l'égoïsme chatouillé, la vanité qui sourit;--le +type de Don Juan ne possède même pas l'excuse d'une √¢me artiste et +inquiète comme ces bouillants Catalogueurs de femmes qui ont noms, au +XVIIIe siècle, Restif de La Bretonne, Casanova de Seingalt et +Choudard-Desforges. + +M. M. X. Y. ou Z., que votre libraire vous cite avec enthousiasme, +l'un pour acquérir tous les jolis volumes qui paraissent, quels qu'ils +soient, l'autre pour payer un mauvais Romantique soixante-dix louis; +celui-ci pour acheter au poids de l'or tel livre àscandale saisi +d'hier, celui-làpour ramasser tous les exemplaires d'une édition àla +veille d'être épuisée; M. M. X. Y. ou Z. sont-ils des Bibliophiles, +c'est-à-dire des raffinés, des délicats du livre, des amoureux de la +substance plutôt que de l'apparence? Nous ne craignons pas d'affirmer +que non;--véritables _Don Juans de la Bibliophilie_, ce sont des +_Catalogueurs de Livres_. + +Le _Catalogueur_ collectionne des volumes comme d'autres réunissent +des fragments curieux de silex, de néphrite, de serpentine ou +d'obsidienne; il a des livres comme on a des tentures, des meubles +rares, des bronzes, des bibelots de toutes sortes. Avant même que de +les ouvrir, il fait relier superbement ses brochures, il n'a pas de +Bibliothèque, il n'a qu'une _Tannerie_. La Bruyère de nos jours +serait, hélas! plus sévère qu'autrefois;--que son ombre nous guide, +car, nous, son infime petit-fils, nous allons essayer notre verve sur +quelques Catalogueurs _pourtraicturés_ sur de bons patrons;--sois +indulgent, ô bénévole lecteur de nos _Caprices_! si notre pinceau est +parfois impuissant. + + +I + +_Richard_ vit retiré des affaires, dans le _high-life_ parisien. Sa +fortune est considérable, il a maison de ville et maison des champs. +Ses valets sont du meilleur style, ses écuries citées comme modèles et +ses chiens bien dressés. Ses maîtresses, par sérieux, tiennent à+honneur de se dire siennes, lui, par gaillardise, tient àhonneur +d'afficher ses maîtresses. _Richard_ possède une loge àl'Opéra et +fréquente assidûment son club; il est arrivé àcet √¢ge o√π l'ambition +gravit un étage et du cœur monte àla tête, o√π, par contraste, les +illusions dégringolent àl'entresol, et du cerveau vont au +cœur.--_Richard_ est bien de sa personne: a la tenue correcte d'un +gentleman, il joint la rondeur ample d'un boursier bon enfant; en le +voyant passer, de suite on songe àMonsieur Capital. + +Par distraction, et encore plus par ce besoin inné d'occupations +actives qui fouettent l'ennui, _Richard_ s'est fait antiquaire: il +raffole, dit-il, des _choses du temps_ et raconte avec emphase qu'il a +su réunir chez lui des beautés incomparables. On le voit àl'Hôtel des +ventes, non loin de la tribune du commissaire-priseur; le portefeuille +bien nourri, et prêt àsubir l'assaut des enchères; sa voix grave +d'homme d'affaires fait monter avec assurance les tableaux estimés des +maîtres contemporains et un sourire d'orgueilleuse satisfaction +éclaire son visage, lorsque, de groupes en groupes, son nom circule +dans le public comme l'heureux possesseur d'une œuvre d'art. On dit +de lui qu'il a _le flair_, et qu'il n'acquiert qu'àbon escient.--Il +n'achète pas, il place son argent. + +_Richard_ cependant n'est pas pleinement satisfait; des désirs vagues +le poussent àla Bibliomanie; il se repose des tableaux et se donne +aux livres, ce sera sa seconde manière et il y restera fidèle. + +Le voici chez un libraire àla mode, assis nonchalamment, la tête +haute et gonflé d'importance. Il se fait initier, sans en avoir l'air, +au dédale si compliqué de la Bibliographie et aux merveilles de la +reliure; il contemple de luxueuses éditions des _Baisers de Dorat_, du +_Temple de Gnide_ et des _Chansons de La Borde_ et se permet de +critiquer les épreuves des gravures; il ne tolère, dit-il, que les: +_Avant la lettre_, et il ajoute, que si Du Seuil, Capé, Lortic, +Anguerrand, Padeloup ou Derôme n'ont pas orné ces ouvrages de maroquin +du Levant, de tabis, de dentelles et de petits fers, ils ne sont pas +dignes de reposer sur les tablettes d'ivoire de sa Bibliothèque. +_Richard_ dit tout cela mollement, en se dandinant et se renversant +sur le dossier de sa chaise, ponctuant chaque parole d'une bouffée de +son havane. Il maudit sourdement le libraire, conseiller dont il ne +peut se passer, et le nomme cependant: ¬´_mon bon_» avec une certaine +familiarité qui n'est point dépourvue de rudesse. + +_Richard_ se jette àbourse pleine dans sa nouvelle _passion_, il y +met autant de fougue, autant d'activité que s'il se lançait dans une +opération commerciale d'un nouveau genre, il redevient très affairé et +ne prend pas le loisir de contempler ni de digérer ses achats; +d'immenses _desiderata_ le provoquent sans cesse, il achète, il achète +toujours, il achète encore, mais il ignore la douce joie de conquérir. +La gloire des Mac-Carthy, des Didot, des Yeméniz, des Giraud, des +Pixericourt, des Soleinne l'empêche de dormir. Il travaille avec +opini√¢treté, non pas àcombler les lacunes de son savoir, est-ce qu'il +en a le temps! Il travaille àson grandiose monument, àsa célébrité, +àson catalogue, _àsa vente_ enfin. + +_Richard_ aura formé une Bibliothèque comme on forme un régiment. Il +aura surveillé l'extérieur de ses soldats sans en connaître l'esprit. +Il les enverra se faire décimer àla grande bataille de l'encan: _Ite +ad vendentes_.--De tout cela, que lui restera-t-il? des connaissances +superficielles, un nom cité dans les Brunet de l'avenir, un peu de +gloire et beaucoup de vanité... autant en emporte le vent. + +.... _Richard_ est le _Catalogueur in-folio_, le _Catalogueur à+grandes marges_; passons au _Catalogueur_ d'un rang moins élevé, avant +que d'arriver au petit _Catalogueur_, le plus modeste, mais non pas le +moins fou. + + +II + +Ni gras, ni maigre, grand, élancé, droit et empesé, les favoris au +vent, le lorgnon d'écaille àcalifourchon sur un nez d'aigle, +_Placide_ est rempli de cette qualité banale et vague qu'on nomme +distinction et qu'un homme d'esprit a désignée ainsi: la décoration +des gens médiocres.--Sorti du collége, ¬´fort en thême» il a pris ses +inscriptions àla Faculté de droit, s'est rangé au quartier latin dans +le groupe le plus àla mode des étudiants poseurs et a enfin +honnêtement passé sa licence. + +_Placide_ a trente-cinq ou quarante ans; avocat àla Cour d'appel, +avocat sans causes et pour cause, il se meut dans une petite aisance +qui lui permet tout le confortable d'une vie douce et sans cahots. Dès +son début dans le monde, il s'est appliqué au grave maintien de la +haute magistrature, au bon ton de la noblesse, àla rigidité austère +de la Robe, au dandysme sobre et sans éclat d'un Georges Brummell. Ses +paroles sont lentes et reposées, il ne dit juste que ce qu'il faut, il +sait écouter avec tout le sérieux d'un audiencier, sans que le coin de +ses lèvres rasées trahisse la mobilité de ses sensations intérieures. +Il rit rarement et n'a jamais dû pleurer; son œil bleu est le fidèle +miroir de son √¢me de granit et ses mains gantées n'auraient pas le +moindre frémissement en palpant le premier des livres imprimés: le +_Psautier_ in-folio de Mayence, donné en 1457 par Jean Fust et Pierre +Schœffer. + +_Placide_ est cependant un Bibliophile, un Bibliophile bien coté sur +la place, mais il semble s'être approprié cette pensée de Machiavel: +¬´le monde appartient aux esprits froids.» Il a des livres, parce que +_cela fait bien_ dans son cabinet de bois noir aux tentures de nuance +sombre, àcôté des cartons verts veufs de dossiers. Il a des livres, +parce qu'il a froidement calculé, que, si le cabriolet est plus utile +au médecin que le savoir, l'étalage d'une nombreuse Bibliothèque, aux +reliures jansénistes, frappe plus sûrement dans la demeure d'un avocat +que toute la rhétorique de ses meilleurs arguments. Il a des livres, +donc il est instruit, telle sera la logique de la veuve et de +l'orphelin.--_Post hoc ergo propter hoc._ + +Quels sont les ouvrages que collectionne _Placide_? Sont-ce les +Codes, les Formulaires, les Institutes de Justinien, les Sources du +Droit Romain, les œuvres de Procédure civile, les manuels du Juge +taxateur, le _Juris civilis Euchiridium_ et alia? assurément il ne +saurait se passer des œuvres de jurisprudence qui doivent former le +premier fonds de sa Bibliothèque, mais hélas! il ne possède même pas +l'_Esprit des lois_! Dans son désir de paraître doctissime, il a réuni +tous les volumes dont les titres seuls imposent le respect; voici sur +les rayons vernis de ses armoires vitrées tous les latinistes édités +par Burmann, Gr√¶vius et Gronovius, plus loin, les collections dites: +_Variorum_ et _Ad usum Delphini_; il a même mis côte àcôte les +ennuyeux poëtes latins des derniers siècles; Rapin, Commire-Vanière, +Santeuil, Ménage, le Père Oudin et autres; puis, arrivent par bandes +serrées et bibliographiquement mal disposées, les œuvres de +Philosophie, de Métaphysique, de Mathématiques, d'Histoire, de +Théologie et de Morale divine.--La _Chimie de Boërhave_ heurte les +_Méditations de Descartes_ et le _Traité de l'entendement humain de +Locke_; les _Essais de morale de Nicole_ et les _Réflexions de +Bellegarde sur la Politesse du style_, coudoient _L'Art Héraldique_ et +_l'Hydrostatique ou la science du mouvement des eaux_; un volume: _De +l'ambassadeur et de ses fonctions_ par Wiquefort se trouve appuyé aux +_Dix Livres de Vitruve_ par Perrault et quelques _Notions +d'Ostéologie_ et _d'Anatomie comparée_ fraternisent avec la: _Méthode +pour étudier l'Histoire de Lenglet-Dufresnoy_. + +_Placide_ a tout empilé dans son cabinet, il a _le Traité du vrai +mérite_ de Claville, mais il ne l'a pas lu. Le dos et les titres de +ses livres seuls lui servent àl'ornementation de son intérieur, et, +s'il eut osé, il aurait fait exécuter une bibliothèque en relief, dont +les titres fixés sur du bois arrondi recouvert de cuir, lui en eussent +dit tout autant. Ses volumes sont en parfait état, sans être néanmoins +reliés àgrands frais, ils sont propres et décents et n'ont certes pas +le négligé et l'air brisé d'un livre trop souvent ouvert.--Dirons-nous +àvoix basse, que si _Placide_ ne regarde jamais les livres qu'il +achète, il lit en entier et d'un bout àl'autre ceux qu'il loue +furtivement au cabinet de lecture le plus proche?--Dirons-nous qu'il +dévore de temps àautre un roman en vogue, gras, usé par des mains +humides d'émotion; pourquoi pas? Lorsqu'il commet ce méfait, il se +cache; il se voilerait la face s'il venait àêtre découvert, lui si +grave, si austère, si distingué, lui, ce diplomate en disponibilité, +il pourrait être appelé: _Bibliophile de cabinet de lecture!_ Dieu! il +succomberait sous la honte, car alors on pourrait justement lui +décocher cette épigramme composée jadis pour un de ses sosies: + + _Ce qu'apprend ou lit Théodore + N'a nul rapport àson devoir, + Mais en récompense, il n'ignore + Rien, que ce qu'il devrait sçavoir._ + +Quand, sur le tard, _Placide_ sera arrivé àla position qu'il +ambitionne, lorsque le sel et le poivre pimenteront sa chevelure, +lorsqu'il sourira aux fins soupers et aux passions séniles qui +demandent des excitants, lorsque les ballets et les maillots roses +dérideront son froid _facies_, alors le _vir bonus_ cessera d'être un +Tartufe Bibliophile, un _Catalogueur par avenir_, un _Bibliolathe_ et +un _Bibliotaphe_; il se débarrassera sans émotion, sans amer regret, +de tout ce fatras de volumes qu'il aura amassés pour la galerie. Ses +livres lui auront servi de piédestal et il leur devra une +reconnaissance bien acquise. Peut-être sera-t-il ingrat, peut-être +aussi reformera-t-il une Bibliothèque, mais ce sera une Bibliothèque +de petit maître, une Bibliothèque clandestine. Il achètera Crébillon +le fils, Restif de la Bretonne. Voisenon et d'autres auteurs plus +grivois; il lira alors _l'Ecumoire_, _le Sopha_, _Grigri_, _le Pied de +Fanchette_, _le Sultan Misapouf_, et il commencera àcomprendre +Rabelais et Boccace.--Par décorum, cet homme de glace aura installé la +morale apparente chez lui dans sa jeunesse, quand les frimas +blanchiront sa tête ils commenceront àfondre sur son cœur, il +deviendra Bibliomane libertin, la morale qu'il aura faussement +affichée se vengera, en lui offrant sa tunique àfroisser. + + +III + +L'oncle de _Damis_, honnête homme, éclairé, profondément instruit, +Bibliophile de la vieille roche, avait converti toute sa fortune en +livres, c'était sa seule joie, son unique passion, aussi, voulut-il +mourir dans sa Bibliothèque, au milieu de ses vieux et sincères amis +qui l'avaient tant de fois égayé, consolé, charmé. Il y avait dans +cette bibliothèque des merveilles sublimes: on y voyait les +_Chroniques de Jean Froissart_, imprimées àParis, chez Antoine Vérard +en quatre tomes in-folio, la _Bible de Coverdale_ (Zurich 1535); le +_Rituel de l'Eglise Anglicane_ (White-church 1560), le _Martial_ de +Sweynheym et Pennartz de 1473, le _Tite-Live de Spire_, les _≈Ãuvres +d'Amadis Jamyn_, puis les romans de chevalerie _Lancelot du Lac_, +_Gérion le Courtois_, _Méliadus_, _le Turpin_, _le Merlin_, _le Fier à+Bras_, _les Amadis_, _Regnaut de Montauban_, _le Saint Gréal et le +Chevalier de la Triste Figure_. + +_Damis_ se trouva un beau matin héritier de ces trois ou quatre mille +volumes.--En voyant arriver cette armée d'élite composée de superbes +in-folio, in-quarto et in-12, _Damis_ jeta les hauts cris: quel piteux +héritage! Il se prit àmaudire la mémoire de son oncle et il eut beau +regarder les splendides reliures, aux armes de Henri II, de Henri III, +de Diane de Poitiers, du Président de Thou, il semblait inconsolable. +Comme il eut préféré quelques bonnes actions au porteur dont il se fut +empressé d'aller toucher la rente! + +Que fit _Damis_? Il vendit la bibliothèque de son oncle aux enchères +publiques; le produit de la vente atteignit près de _trois cent mille +francs_.--Il fut comme affolé de joie, plongé dans un délire intense; +la veille, il eut donné pour rien tous ces _Bouquins_ qui +l'encombraient, comme il disait dédaigneusement. Le lendemain, il se +révéla effréné Bibliophile.--Les livres avaient fait _Damis_ +riche;--_Damis_ voulut connaître et apprécier de tels amis, qui, outre +la fortune, pouvaient lui donner l'estime et la considération.--Avec +sa grosse bonhomie de rentier, il s'efforça de devenir Bibliognoste, +et, dans ce but, il se tint au courant de la _Bourse de la Librairie +moderne_; se fit envoyer tous les catalogues et assista de temps à+autre aux soirées de la salle Silvestre. + +Une fois dans cette voie, _Damis_ s'y élança avec bonheur et orgueil; +il apprit àavoir _du nez_, comme on dit dans l'argot de la brocante. +Il sut deviner les Livres dont l'épuisement, c'est-à-dire la hausse, +était proche. Il acheta les plus luxueux nouveaux venus, les éditions +elzéviriennes des éditeurs àla mode; il parapha de son nom tous les +bulletins de souscription, mais il se garda soigneusement de se livrer +aux vieux volumes dans la crainte très fondée de s'y perdre corps et +biens. + +Aujourd'hui _Damis_ est un de nos Bibliophiles les plus connus parmi +les _amateurs sérieux_; certains libraires lui envoient d'autorité et +àcompte-ferme les nouvelles publications. Loin de s'en plaindre, il +en tire au contraire vanité et se rengorge avec d'étranges +gloussements de satisfaction. Il tient cependant àchoisir lui-même +ses vélins, ses japons, ses chines et ses Whatman. Il les collationne +avec soin, regarde dans la transparence du jour la vergeure du papier, +la marque de Van-Gelder, de Rives et d'Archettes et ne se déclare +satisfait qu'après les plus grandes investigations de son œil. + +Sa Bibliothèque est simple: de larges casiers de bois blanc passé au +brou de noix, sont modestement appliqués sur les parois d'une vaste +pièce rectangulaire exposée au levant.--_Damis_ y vient dès l'aube, +non pour se délecter dans la lecture de ses livres,--il faudrait les +couper et cela leur ôterait du prix,--mais pour travailler ses +exemplaires dans le silence du cabinet; dans l'un, il ajoute un +portrait, dans l'autre il insère un autographe de l'auteur, dans +celui-ci, il place de doubles épreuves des gravures, àla sanguine ou +en bistre; dans celui-làenfin, ce sont des cartons, des notes, mille +choses qu'il case.--Il lit aussi les catalogues qu'il vient de +recevoir, et y apporte une attention soutenue:... ah! ah! se dit-il +tout-à-coup avec des éclats de joie, mais, _je l'ai_.... superbe.... +magnifique, admirable affaire! Un livre que j'ai payé Dix francs et +que je trouve catalogué: Cinquante.--Il se frotte les mains et se met +en devoir de découper en chantant le numéro qu'il vient de remarquer, +afin de le coller légèrement sur la garde du volume dont il est +question.--Oh! oh! exclama-t-il une minute après, ceci n'est point +cher;--le malheureux libraire ne s'y entend point, trois francs! un +ouvrage de vingt-cinq... J'irai le quérir cet après dîner. + +_Damis_ passe ainsi sa vie dans la paix la plus douce, dans un _otium +sine dignitate_, c'est un _Catalogueur Bibliopole_: on ne peut pas +dire tel oncle tel neveu. Il considère le volume comme une _action_ +soumise aux variations de la Hausse et de la Baisse. Il n'aime le +livre que parce qu'il en tripote.--Lui parlez-vous d'un volume +relié?--Bah! vous répond-il, faire relier un livre c'est jeter son +argent au vent, sa valeur n'en augmente pas d'un sol; Si Thouvenin, +Duru, Thibaron y ont mis la main..., je ne dis pas, mais cependant, +croyez-moi, conclut-il, l'idéal, c'est un livre non touché, non coupé, +dans l'état primordial de sa brochure. + + +CONCLUSION. + +Les Catalogueurs sont utiles àla richesse Nationale; nous ne voulons +pas les accabler, nous les plaindrons néanmoins de donner si peu de +nourriture àleur cervelle. Ils ne comprendront jamais la belle +réponse du duc de Vivonne àLouis XIV, lui demandant àquoi il lui +servait de lire: ¬´Sire, la lecture fait àmon esprit ce que vos +perdreaux font àmes joues.» + +[Décoration] + + + + +[Décoration] + + +SIMPLE COUP-D'≈ÃIL + +SUR + +LE ROMAN MODERNE + + Tenent Tympanum et Cytharam, et gaudent ad sonum organi. + + JOB, XXI. + + +I + +Vous achetiez un Roman, il y a quelques vingt ans, Monsieur, et, tout +heureux de votre emplette, signée d'un nom aimé, vous vous preniez à+lire,--les pieds sur les chenets,--les vigoureuses aventures d'un +d'Artagnan superbe, d'un héros cambré, souple et fort comme l'acier de +sa lame, qui vous menait bon train, àtravers mille casse-cous, au +chapitre final, o√π triomphait sa cause. + +C'était par une belle matinée de mai, de septembre ou d'octobre; le +ciel était pur ou nuageux, l'air tiède ou vif, les feuilles d'un vert +tendre ou d'un chaud orangé,--peu importe; en deux temps, vous aviez +lié connaissance avec votre homme, détaillé vivement sa mise, conçu +votre sympathie, et, avec toute la simplicité de votre belle √¢me de +lecteur,--vous vous intéressiez àce fringant jeune premier que vous +veniez d'entrevoir et que vous ne deviez plus quitter jusqu'àla fin +de ses peines. + +Que de galantes intrigues! Quelles joyeuses équipées! Vous en +souvenez-vous? + +Arquebusades et coups de rapière! Embuscades et rendez-vous discrets! +Tout votre sang français bouillait; vous entriez dans la peau de +l'Amadis; bataillant, intrigant, faisant l'amour, vous couriez avec +lui de tous côtés, et terriblement essoufflé, c'est àpeine si vous +preniez un léger repos, àla dernière ligne d'un émouvant +chapitre.--Et vous, chère Madame, que de charmantes soirées vous +passiez sous la lampe, ou chastement pelotonnée dans le douillet repos +du lit! Vous parcouriez fiévreusement le gros Roman du jour, laissant +sommeiller Monsieur votre mari; et votre petit cœur battait bien +fort, lorsque le héros, au coin d'un carrefour sombre, luttait +vaillamment contre une bande de vilains coupe-jarrets. + + +II + +Ces émotions, ces courses échevelées en plein air, ces voyages de l'un +àl'autre pôle, le Roman de cape et d'épée,--qui résume tout cela,--le +Roman d'aventures a définitivement vécu, le poignard, la guitare et +l'échelle de corde ont été abandonnés aux magasins d'accessoires; +Amédée Achard a été le dernier apôtre de l'émotion en pourpoint et des +manteaux couleur de muraille; Ponson du Terrail, Gaboriau, Eyma et +_tutti quanti_ ne font plus les délices que des commis-voyageurs, des +portières ou des rares grisettes, aussi rares que les Carlins; les +lecteurs de Dumas père ont diminué et Paul Féval lui-même, ce +grand-prêtre de la dague et du poison a du se convertir subitement sur +le _chemin de Damas_ de la littérature. + +Le Roman intime, bourgeois ou plébéien, fait aujourd'hui nos +délices.--Notre époque veut du réel; l'optique est émoussée, nous +prenons une loupe; notre toucher est affaibli, notre main saisit un +scalpel; nous _anatomisons_. Le Roman est devenu une école pratique, +nous y étalons les belles horreurs, les cas pathologiques les plus +bizarres; nous indiquons les chloroses et les pustules sociales. Nous +ne sommes plus en gondole àVenise, nous nous promenons, en radeau, +dans les égouts des villes. + + +III + +Eh! mon Dieu, nous n'avons pas tort; nous en sommes arrivés là+graduellement, sans y prendre garde; notre époque littéraire, si +féconde, avait blasé nos sens; notre goût est devenu un petit Néron +difficile àsatisfaire. Il nous fallait du nouveau, des choses +fortes, odorantes; nos meilleurs auteurs essayent de nous servir. + +Les Romanciers sont devenus des analystes du plus grand talent; ils +ont mis le tablier blanc, se sont munis de tous les instruments de +chirurgie, et nous voilàsuivant leur cours avec intérêt. Nous voyons +les ulcères de la vie, c'est vrai, mais le musée Dupuytren a bien +aussi ses charmes; et il faut avouer que l'hôpital, les faits divers +et les tribunaux moralisent peut-être plus sûrement les masses que les +pillules du docteur Labruyère, les panacées du pharmacien Montaigne ou +la _Sagesse_ du Sieur Charron. + + +IV + +Sans vouloir faire une étude philologique et sans chercher _ab ovo_ +les causes de la phase littéraire que nous traversons, nous croyons +découvrir dans _Byron et le Byronnisme_ l'origine de la _Nouvelle +Ecole_. + +Ce n'est pas trop paradoxal, comme vous allez le voir: + +Nous sommes en 1830;--la littérature classique est moribonde; le +Romantisme qui vient de naître, fait déjàdes effets de torse et +montre son biceps; un instant indécis, les Jeunes-France se divisent +en deux camps. Dans l'un la force domine; on y cultive la plastique, +la ligne, la couleur, la _fooorme_. Dans l'autre, la lecture de Byron +a sentimentalisé les cœurs, les idylles maladives germent dans les +cerveaux, le spleen bruine dans l'√¢me, on larmoie les amours défuntes +ou les ambitions déçues; Lamartine grossit un lac de ses sanglots, +Musset empoisonne le beau Rolla; de Vigny suicide Chatterton sur le +théâtre. + +Une partie du public se laisse aller àcet abandon de soi-même. Il +devient exquis, distingué, de suprême bon ton de se faire voir blême +et verd√¢tre de teint; les amants malheureux se noient dans leurs +larmes; les couturières, par douzaines, allument des réchauds; une +douce folie se répand partout; seul, le bourgeois inconscient et +digne, regarde sans comprendre. + + +V + +Une réaction était nécessaire, l'idéalisme prenait des proportions +inquiétantes pour la santé des esprits, toutes les cervelles étaient +parties au diable, dans l'aérostat de la pensée. Il fallait ramener le +public au réel, àla vérité, aux choses dignes de commisération; il +était utile de le _désefféminer_, de lui montrer, en l'intéressant, la +vie rude, nerveuse, aride, dans ses manifestations de chaque jour, +dans ses luttes, dans ses drames du grand monde; de lui faire palper +les tristesses de la bourgeoisie et les misères des bas-fonds de la +société. + +--¬´Assez de byronnisme, trêve aux jérémiades et aux variations en +mineur sur les amours personnelles; ne distillons plus ce miel +affadissant, versons quelques gouttes d'absinthe dans nos +œuvres:»--tel fut le raisonnement d'une nouvelle École, qui semble +commencer àBalzac, pour se continuer par MM. de Goncourt, Zola et +Daudet. + +Balzac, cet Hercule puissant de la littérature moderne, doit être +considéré comme le premier maître du réalisme, de ce réalisme sobre, +correct, distingué; de ce réalisme qui met encore des gants et qui +fl√¢ne, monocle dans l'œil, au milieu des salons les plus mélangés. +Toute une époque défile sous ses yeux, il la fixe magistralement dans +ses immortels chefs-d'œuvre; mais il restait àglaner sur ses +_timidités_, sur les choses qu'il n'a pas osé décrire, sur ses +craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; c'est làprécisément ce que +font aujourd'hui ses successeurs. + +Les héritiers directs de l'auteur de la _Comédie humaine_ se +montrèrent plus hardis, mais avec certaines réticences. Les Delvau, +les Champfleury, les Baudelaire, les Duranty et autres, explorèrent +les coins de la vie réelle non encore décrits. On vit alors, pour la +première fois, ces peintures crayeuses des barrières de Paris, ces +types bouffons des petites villes de province, ces croquis bizarres +d'ateliers d'artistes, cet argot pittoresque des différents milieux +parisiens, cette photographie littéraire, pour tout dire, qui rend +exactement l'impression des choses vues et étudiées minutieusement. + + +VI + +Avec Gustave Flaubert et _Madame Bovary_, se dessine dans sa véritable +incarnation le Roman moderne: c'est de ce chef-d'œuvre, àla fois +lumineux de réalité, saisissant et osé, que prennent source les +productions remarquables si discutées aujourd'hui. + +Flaubert a créé un genre, qui t√¢tonnait et se cherchait avant lui, et, +dit-on, il l'a crée comme se créent les belles choses, sans avoir +l'idée même de sa hardiesse, sans le voulu, sans la prétention de +faire une merveille; il a écrit _Madame Bovary_, parce qu'il avait +vécu son roman;[1] il avait vu, il est venu,--il a vaincu,--la fameuse +promenade en fiacre, semblait même àl'auteur, la chose la plus chaste +du monde; Flaubert avait mis là, toute la virginité, toute l'heureuse +naïveté de son talent; il racontait et ne faisait pas, àson sens, une +peinture immorale. + + [1] _Madame Bovary_ fut écrit au jour le jour--nous donnons ces + détails pour les Bibliophiles curieux--sur un de ces longs + agendas de ménagère qui portent les quantièmes, les fêtes, les + septuagésimes ou sexagésimes, les noms aimés de Sainte-Anastasie + ou de Saint Cyriaque, c'est sur ces pages oblongues que Flaubert + fixa son œuvre impérissable,--voilàun agenda qui vaudrait cher + aujourd'hui! + +Après _Madame Bovary_ on voit apparaître la _Fanny_ de Feydeau, +_L'Affaire Clémenceau_ de Dumas fils, certains Romans àsensation +d'Alphonse Karr, de Sandeau, de Feuillet, de George Sand, dans une +tonalité différente, ainsi qu'une foule d'œuvres justement célèbres, +signées des noms les plus connus. + +Edmond et Jules de Goncourt _spécialisent_ le genre, dans cette +admirable série d'études qui commencent àfranchir le cercle +restreint, mais artistique, o√π leur immense talent fut apprécié et +admiré dès l'origine. Puis vient Zola, qui se cantonne en pleine +époque impériale, de 1852 à1870, et qui, avec une vigueur géniale, +nous en trace les types les mieux accusés.--_La Fortune des Rougon_, +_La Curée_, _La Conquête de Plassans_, _La Faute de l'Abbé Mouret_ et +_L'Assommoir_ sont des Romans typiques, forts, accentués et +vigoureusement traités par un artiste qui voit très juste àtravers la +fougue de son tempérament. + +Alphonse Daudet, le dernier venu, dans une manière plus délicate et +moins heurtée, a produit des œuvres exquises, ciselées avec art et +amour. Ses _Contes du Lundi_, ses _Lettres de Mon Moulin_, +_Fromont-Jeune et Risler aîné_, resteront assurément dans l'avenir, +comme de fins et fidèles tableaux des mœurs contemporaines. + +Nous voudrions parler également de Ferdinand Fabre, l'auteur d'un chef +d'œuvre trop peu connu: L'_Abbé Tigrane_. Nous voudrions dire +quelques mots sur Tourgueneff, sur Henri et Jules de la Madelène, sur +Claretie, sur Noriac, sur Ernest d'Hervilly, sur Cladel et sur tant +d'autres hommes de talent, mais, dans cette étude au courant de la +plume, que nous regrettons même d'avoir entreprise avec un si grand +sans façon, nous sommes forcé de nous arrêter,--au reste, nous +dira-t-on, vous êtes Bibliophile et non pas critique: _Ne, sutor, +supra crepidam_. + + +VII + +_Il faut des Romans aux peuples corrompus_, a dit J.-J. Rousseau. +Aujourd'hui, tout le monde lit, depuis la laitière qui vend son lait +le matin, au coin de la rue, jusqu'àla duchesse sur sa chaise longue; +dans notre société actuelle, le Roman est indispensable; Alexis +Bouvier et Emile Richebourg font les délices des masses; aucune force +morale ne saurait s'opposer àcet engouement. Mais que conclure du +Roman moderne, du Roman qui se possède et qui se tient? Ne concluons +pas, ou du moins concluons par cette simple conversation que nous +eûmes dernièrement avec un de nos plus spirituels Romanciers. + +Ah! Si j'étais plus jeune, nous disait-il, si je ne me trouvais pas +dévoré par le temps, par le journalisme, par les gêneurs et aussi par +la paresse, quel admirable roman je voudrais faire? + +Comment cela? + +Je ferais rire et pleurer tour àtour.... mais il me faudrait passer +des nuits entières, travailler avec une volonté dont je ne me sens +plus la force.... que ce serait beau, cependant! + +Enfin, que feriez-vous? + +_Un Roman par Dépêches._ + +[Décoration] + + + + +[Décoration] + + +LE BIBLIOPHILE AUX CHAMPS + + Je ne voyage sans livres, ny en paix, ny en guerre. + + MONTAIGNE. + + +_O Rus! quando ego te aspiciam!_ s'exclamait le vieil Horace avec des +perspectives de calme et de repos.--_O ubi campi!_ modulait Virgile, +regrettant la tranquillité des champs, les riantes collines, les +ruisseaux jaseurs et les forêts hautaines.--O campagnes! lointains +paysages, hameaux et prairies, sombres taillis et larges futaies, +quand pourrai-je vous retrouver! soupire de même le pauvre Bibliophile +des villes, qui, après les démarches bouquinières, les luttes, les +recherches patientes de l'hiver, voit renaître les idylles en son +cœur et veut enfin lire dans l'inimitable livre de la nature (_si +parva licet componere magnis_). Livre àgrandes marges, divinement +relié d'azur par le céleste ouvrier de l'Univers. + +¬´Les livres voyagent avec nous, dit Janin: ils nous suivent àla +ville, àla campagne; on emporte son livre au fond des bois, on le +retrouve au coin du feu».--Le Bibliophile sait cela, et, avant de +quitter son nid d'hiver, il se prépare àvarier par de douces lectures +les longs _farniente_ et les molles langueurs de sa villégiature. La +valise est prête.--Il passe en revue sa Bibliothèque, lentement, +minutieusement, amoureusement; il inspecte avec des regards tendres et +charmés, ses _Juntes_, ses _Dollet_, ses _Vascosan_, ses _Gryphes_, +ses _Turnèbe_, ses _Plantin_, ses _Baskerville_ et ses _Elzéviers_; il +considère, avec une Bibliognostique passionnée, ses volumes aux armes +de M. de Baluze, du Cardinal Dubois, du Maréchal d'Estrées ou du Comte +de Hoÿm.--Que de bons et sincères amis il va falloir abandonner là, +bien emmaillottés, bien préservés du fléau des insectes, des mites et +des larves, bien en dehors de tout contact humide!--Le Bibliophile a +le cœur serré, il ne peut détacher ses yeux de tant d'œuvres chéries +qui lui rappellent tous les heureux instants de l'intimité, et aussi, +les joies poignantes de la trouvaille.--Il faut cependant partir, et +faire un tri avec discernement. + +Ici, ce Ronsard l'attire, puis, tout près, ce Rémy-Belleau, et plus +loin, le marquis de Racan, ce poëte des gentes pastourelles; voilà+trois grands chantres de la nature qu'il fera bon de relire àl'ombre +d'un bosquet ou sous la verte feuillée d'un bois peuplé de +rossignols.--Prendrai-je Madame Deshoulières? se demande-t-il avec +inquiétude; choisirai-je Delille et ses _Jardins_, Jean-Jacques et sa +_Botanique_, le sage Lucrèce, le divin Horace, le délicat Tibulle ou +l'amoureux Jean Second? Dois-je emporter les Fabulistes, les +Mythologues et environner ma solitude de Faunes et de Nymphes, de +Satyres, de Dryades et d'Hamadryades, charmantes Divinités, que mon +esprit subjugué verra se jouer entre les arbrisseaux?--Eh! voici, bien +àpropos, les _Lettres àEmilie sur la Mythologie_, par Demoustier.... +Mais, l'édition est si jolie, si merveilleusement reliée, que je +craindrais... de tels livres ne voyagent pas, leur propre splendeur +les attache au rivage. + +Le Bibliophile est très perplexe;--choisir parmi ceux qu'on aime n'est +pas chose aisée. Ah! que n'a-t-il acheté jadis cette mignonne +_Bibliothèque portative du voyageur_, si intelligemment publiée par T. +Desoër, commencée vers l'an XI par J.-B. Fournier.--Quelle aimable +Bibliothèque de campagne, que cette collection de volumes in-32 qui +commence àLa Fontaine pour finir au Cardinal de Bernis!--Heureusement, +Cazin vient au secours du Bibliophile voyageur. Il vient, muni de +l'Arioste, d'Amyot, d'Anacréon, de Boccace, de Bussy-Rabutin, de +Cubières, de Dorat, de Fontenelle, de Boufflers, de Galland, de La +Fare, de Marguerite de Navarre, de Marivaux, Marmontel, Piron, Sterne +et Rabelais. On peut, certes, avec de tels maîtres, se déclarer +satisfait. + +Mais parmi les modernes, sur quels auteurs fixer son choix? On sait +Musset par cœur; Hugo est trop Titanique et ferait payer de +_l'excédent_, Balzac peut être abandonné au même titre; il faut donc +des peintres de genre--_ut pictura poesis_,--François Coppée, Josephin +Soulary, André Lemoyne et Albert Mérat. Et puis encore?--le +Bibliophile pense, et avec juste raison, qu'on doit laisser dans leur +rigidité ces pauvres grands classiques trop froids pour être lus en +plein air, et prendre quelques romans--pour ce, il s'appuie sur le +raisonnement de S. Mercier:--¬´Voyez ce qu'on lit àla campagne, dit +l'auteur du _Tableau de Paris_; reviendra-t-on sur une _éternelle_ +tragédie de Racine? Non; il faudra se plonger dans les compositions +vastes et intéressantes, dans les romans anglois, dans les romans de +l'Abbé Prévôt, dans ceux de l'admirable Restif de la Bretonne... on +cherche alors un horizon littéraire, étendu, vaste comme l'horizon qui +nous environne; on a recours aux romans de chevalerie plutôt que de se +dessécher l'esprit et l'imagination dans une maigre épître de Boileau +ou dans ces ouvrages arides et contournés que le Sanhédrin +littéraire[2] vante tout seul et que le reste de la France +dédaigne;--on demande des faits, de l'action, du mouvement; on aime à+suivre tous ces caractères mélangés.» + + [2] Mercier entend sans doute désigner ici le pédant La Harpe et + son _Lycée_. + +Le Bibliophile choisit donc Hoffmann et Edgard Poë, Théophile Gautier +et Gérard de Nerval, Mérimée et Stendhal, et aussi quelques volumes du +spirituel Monselet, ne serait-ce que l'_Almanach des Gourmands_, un +livre qui joint les délices de l'esprit àceux de l'estomac, et auquel +l'air vif et les longues promenades ne portent pas préjudice... au +contraire. + +Fier de cette petite Bibliothèque, le voyageur va pour partir, mais il +jette de nouveau un coup d'œil attendri sur les intimes qu'il laisse +derrière lui; il dit un dernier adieu aux Moralistes, aux Tragiques, +aux Critiques, aux bons gros Dictionnaires si souvent feuilletés, aux +Historiens, aux Rhéteurs, aux Philosophes, aux Pères de l'Eglise, à+tous ces génies qui se serrent le coude avec l'étonnant esprit de +corps de l'immortalité. + +Notre Amateur, s'il n'a pas de villa, cherche un coin silencieux, une +chaumière o√π mettre les amis qu'il emporte; ce qu'il lui faudrait, à+lui, le raffiné, ce serait un vetuste castel gothique pour goûter +toute la saveur de ses préférés des XVe et XVIe siècles. Il trouve que +le décor a quelque chose de la reliure bien conservée et il lui +semble, que, dans un jardin dessiné par Le-Nôtre, il dégusterait mieux +ses _Lettres de Madame de Sévigné_ ou la poésie rectiligne de +Despréaux;--on a vu des Bibliophiles qui n'auraient pu se p√¢mer aux +finesses de Parny ou de Grécourt sans le milieu pastoral du Petit +Trianon, et d'autres, entreprendre un voyage d'Italie afin de lire +Casanova ou Carlo Gozzi, nonchalamment couchés dans une gondole +vénitienne en vue de La Piazzetta. + +Avant que de s'enfoncer dans l'oasis qu'il rêve, le Bibliophile passe +dans quelques villes de province o√π il fouille, remue, bouleverse les +rayons des petits libraires; mais il trouve peu et les occasions sont +chauves.--Souvent même, ô stupéfaction! la mine simple et benoîte du +dépositaire de MM. les éditeurs, cache une astuce, une méfiance dont +on n'aurait su se douter, et, lorsqu'on croit acheter certains volumes +de cabinet de lecture, des Renduel, des Gosselin ou des +Poulet-Malassis dans des conditions honnêtes, on voit le petit +Papetier-Libraire se redresser de toute la hauteur de ses +connaissances, et se mettre àciter les prix fantastiques des grands +Bibliopoles parisiens, ainsi qu'un collégien qui fait étalage +d'érudition.--Règle générale, en province, o√π l'on croit rencontrer ou +plutôt déterrer tant de choses merveilleuses, on ne trouve que des +prétentions boursouflées et des prix le plus souvent excessifs. + +Une fois dans son nid de verdure, quelle joie! quelle jeunesse! quel +enthousiasme! Ce ne sont pour commencer que de longues promenades à+travers prés, avec un ou plusieurs Cazins en poche; le trop plein de +vie semble déborder notre urbain; il boit l'air champêtre àse rompre +les poumons, et, ce n'est que fatigué, mais non repu, qu'il vient +s'étendre sur la mousse épaisse, pour lire avec ravissement les +bavardages, les superbes descriptions et l'esprit àfoison des chers +auteurs qui l'accompagnent. + +Lit-il _Aline, reine de Golconde_, ce conte ravissant de Boufflers? il +ne sait si c'est fiction ou réalité; une meunière aux coquets +retroussis de jupe vient-elle àpasser? aussitôt son imagination voit +Aline;--lit-il le _Paradis perdu_? il croit le retrouver. + +Et le soir des jours de pluie, devant un grand feu clair et gai de +bourrées qui pétillent, les jambes allongées, muni de la pipe +familière, le ventre àl'aise, l'esprit quiet, avec quelle bonne +humeur il comprend la large gaieté gauloise de Maistre Rabelais ou de +Béroalde de Verville;--ajoutons àcela, une femme qui travaille et des +enfants qui dorment: tout le bonheur de la vie n'est-il pas là? + +Mais, malheureusement, nous ne pouvons pas dire: _ab uno disce +omnes_,--pour un Bibliophile sage et modeste, qui vit ainsi retiré +loin du monde au tumulte odieux, que de Bibliophiles qui boivent aux +champs l'onde perfide du Léthé!--la chasse, la pêche, les courses à+cheval, les exercices qui rompent les membres, s'accommodent peu de la +lecture et font négliger les livres;--nous en connaissons plus d'un, +qui, parti avec des caisses de volumes, est retourné dans ses pénates +hivernales sans les avoir même déballées. + +Ces derniers ne sont pas sincèrement Bibliophiles, ce sont des +Bibliophiles _ab hoc_ et _ab hac_. + +L'amour des Livres ne fait pas prime dans leur cœur; ils ne se +servent de la lecture que comme d'une flèche qu'ils décochent à+l'ennui, le livre est un rayon de soleil pour eux dans les jours de +tristesse; lorsque la gaieté les accapare, ils abandonnent avec +ingratitude ces amis des temps néfastes. + +[Décoration] + + + + +[Décoration] + + + + +LES PROJETS + +D'HONORÉ DE BALZAC + + Les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu'entre les + mains du talent. + + RIVAROL. + + +Lorsqu'un colosse aussi puissant que Balzac vient àtomber, vaincu par +un travail opini√¢tre et les terribles secousses d'un cœur battant +sans cesse d'une épaule àl'autre, toute une génération littéraire +s'approche, timidement d'abord, effarée et curieuse, munie de la +lorgnette, du microscope et du scalpel.--La poule aux œufs d'or est +morte; chacun regarde son plumage, se remémore les prodiges pondus; +c'est àqui sera le premier àlui ouvrir le ventre, et, selon le mot +des enfants, ày chercher la _petite bête_.--Las de filer ses +feuilletons aux pieds de ses créanciers, ayant encore aux lèvres +l'amertume des luttes soutenues, le vaillant Hercule a succombé, +laissant un vide immense dans la littérature militante.--Balzac est +mort. Vive Balzac!--La place est aussitôt occupée par les biographes, +ces agioteurs du souvenir; l'homme n'est plus, que déjàle héros +survit et prête àla légende. + +Aux biographies particulières de Honoré de Balzac, ont succédé les +portraits intimes et les croquis sans façons, _àb√¢tons rompus_, du +romancier en pantoufles; il n'est pas de littérateur contemporain dont +on ait mieux et plus souvent commenté l'œuvre et la vie,--après +Madame de Surville, la sœur dévouée, l'_Alma Soror_, apportant un +pieux hommage àla mémoire de son frère, deux amis du _Home_, deux +familiers des heureux jours, Th. Gautier et Léon Gozlan se mirent à+tisonner la braise encore chaude des _Jardies_,--Lamartine, lyrique +contemplateur, étudia l'homme et ses œuvres; Champfleury, tout en +essayant les souliers du géant (_errare humanum_), donna la note de +son admiration; Armand Baschet glana dans le sillon ouvert, et il n'y +eut pas jusqu'àWerdet, le libraire éditeur, qui ne voulut, dans un +style d'exquise bonhomie et d'après ses souvenirs de boutiquier, juger +la vie, l'humeur et le caractère de son génial auteur. + +Tant de biographies toisent Balzac du haut en bas, le tournent et le +retournent, inventorient son passé, pourtraicturent sa grande figure, +largement et minutieusement àla fois, le présentent dans les grands +côtés de la vie publique et les petits côtés de l'intimité; réservent +peu de place enfin, àde nouvelles investigations.--La correspondance +qui fut publiée en dernier lieu, livre le Tourangeau ànu et couronne +la série biographique, en laissant lumineusement apercevoir Balzac +dans le déboutonné de son talent, àla bonne franquette de sa gaieté +Rabelaisienne, de ses projets, de ses efforts, de sa tristesse et de +ses larmes. + +La Bibliographie, comme prise de couardise devant sa gigantesque +production, est demeurée hésitante et muette jusqu'alors.--Une +_Bibliographie de Balzac_ serait cependant un ouvrage aussi +utile que remarquable[3]; se trouvera-t-il quelqu'un pour +l'entreprendre?--Quoiqu'il en soit, il nous a paru intéressant de +grouper dans une étude courte et succincte de curieux et de +catalogographe, plutôt que d'érudit les _projets littéraires_ éclos +dans le cerveau du plus grand manieur d'idées de notre époque. + + [3] Nous venons d'apprendre, avec le plus vif plaisir, qu'un + savant Bibliophile belge, M. Charles de Lorenjaül (vicomte de + S***), bien connu de tous les Bibliophiles pour son aimable + érudition et sa bonne gr√¢ce àêtre utile àchacun, est parvenu à+ achever ce travail de bénédictin, qui doit paraître très + prochainement chez l'éditeur Calman Lévy, sous le titre de: + _Histoire des ≈Ãuvres de Honoré de Balzac_. + +Balzac seul, eût pu connaître et décrire les innombrables et étranges +idées qui se sont produites et développées sous son cr√¢ne +effervescent; notre rôle se bornera ànoter les conceptions qu'il +arrêtait sous un titre quelconque dans un but de Bibliopée. + +A peine installé dans sa mansarde de la rue Lesdiguières, avec la +Gloire pour maîtresse et _Lui-Même_ pour domestique, le jeune Honoré +se rompt les poignets dans des compositions qui n'ont jamais vu le +jour.--C'est d'abord _Coqsigrue_, un roman qui le hante pendant de +longues semaines et qu'il abandonne pour le mieux mûrir et ruminer; +puis, c'est un _Opéra Comique_ (?) auquel il renonce, faute de +compositeur, mais aussi, pour ne pas sacrifier au goût actuel et +s'adonner au grand Genre, àla manière des Racine et des Corneille, à+son fameux _Cromwell_ enfin, dont il résume le plan détaillé dans une +lettre àsa sœur Laure (1820).--Pour se délasser des fatigues que lui +procure sa Tragédie, le Débutant _Croquignole_, selon son mot. _Un +Petit Roman dans le Genre Antique_, fait mot àmot, pensée àpensée, +avec toute la gravité qu'une telle chose comporte. + +Ces quelques projets occupent toute la première étape littéraire de +Balzac; plus tard, en 1830, il parle avec enthousiasme d'une vaste +entreprise, ce sont _Les Trois Cardinaux_, œuvre dans laquelle il eût +voulu mettre en scène, le Père Joseph, dit l'_Eminence grise_, Mazarin +et Dubois--àla même époque il prépare des Romans et des articles de +Revue qui ne furent jamais achevés et peut-être jamais commencés, en +voici les titres: _Un Article sur le Serment_,--_Les Causeries du +Soir_ (volume de nouvelles) _Le Maudit_ (article ébauché pour la +_Revue_ de Buloz), _Les Amours d'une Laide_,--_Le Marquis de Carabas_, +et, principalement _La Bataille d'Austerlitz_, dont Balzac parle +fréquemment comme devant faire partie des _Scènes de la Vie +Militaire_. + +De 1833 à1850, l'auteur du _Père Goriot_, fait plus de besogne que de +projets; nous devons néanmoins citer comme tels: _20 pages sur le +Salon de 1833_,--_Le Privilége_, roman qui devait suivre _Le Curé de +Campagne_,--_L'Histoire d'une Idée heureuse_, dont le prologue seul a +été fait, et aussi, un projet de pièce-vaudeville: _Richard Cœur +d'Eponge_, que Théophile Gautier devait arranger et faire représenter +au Théâtre des Variétés. + +Nous nous arrêtons plus particulièrement sur un projet que Balzac +paraît avoir beaucoup caressé et qu'il affirme même avoir _exécuté en +entier_, bien qu'il n'ait jamais été mis en lumière.--En 1836, il +écrit de La Boulonnière, près Nemours, àmaître Werdet, son éditeur: +¬´J'ai terminé le manuscrit de _Sœur Marie des Anges_, je ne veux pas +le confier àla diligence.» + +_Sœur Marie des Anges_, cela est patent, n'a jamais existé que dans +l'imagination irradiée du romancier, qui voulait peindre, sous ce +titre, une √¢me de jeune fille avant l'invasion d'un amour qui la +conduira au couvent--: ¬´Je lui ferai abhorrer les carmélites dans sa +jeunesse o√π elle ne rêve que le monde et les fêtes, dit-il àce +sujet, (_Lettre àMadame Hanska_, 1838) et le malheur la ramènera au +couvent qui sera pour elle un asile et un refuge. Après avoir passé +huit années au couvent, elle arrive àParis aussi étrangère que le +Persan de Montesquieu, et je lui ferai juger et dépeindre le Paris +moderne par la puissance de l'idée, au lieu de me servir de la méthode +dramatique de nos romans. C'est une donnée nouvelle, et, si je réussis +àl'exécuter comme je l'entends, je vous réponds que vous serez +content de moi.» + +Hélas, de _Sœur Marie des Anges_, de ce _Livre d'Amour_, comme se +plaisait àle nommer l'écrivain, il ne reste que ces quelques lignes +fugitives! + +Mais, ce n'est plus le Balzac aux projets vagabonds qui doit nous +occuper maintenant, c'est l'auteur de la _Grrrande Comédie humaine_, +et les ouvrages divers que cette œuvre immense devait comprendre dans +son ensemble. + +Dans les SCÈ NES DE LA VIE PRIVÉE, Balzac avait projeté les romans +suivants, dont les titres seuls nous donnent d'amers regrets:--_Les +Enfants_,--_Un Pensionnat de Demoiselles_,--_Intérieur de Collége_, +puis, (ici nos regrets s'accentuent),--_Gendres et Belles-Mères_. + +Dans les SCÈ NES DE LA VIE PARISIENNE devaient prendre place: _Une Vue +du Palais_,--_Entre-Savants_,--_Le Théâtre comme il est_. + +Aux SCÈ NES DE LA VIE POLITIQUE, se seraient ajoutées les +œuvres suivantes: _L'Histoire et le Roman_,--_Les Deux +Ambitieux_,--_L'Attaché d'Ambassade_ et... _Comment on fait un +Ministère_. + +Avant d'entreprendre les SCÈ NES DE LA VIE MILITAIRE, Balzac en avait +dressé le plan et nous y trouvons ces nombreuses lacunes: _Les Soldats +de la République_ (trois épisodes), _L'Entrée en Campagne_,--_Les +Vendéens_,--Pour _Les Français en Egypte_, les 2e et 3e épisodes font +défaut, ce sont:--_Le Prophète_,--_Le Pacha_. Pour le reste, voici +tous les titres des ≈Ãuvres militaires projetées: _L'armée +Roulante_,--_La Garde Consulaire_,--_Un Combat_,--_L'Armée +assiégée_,--_La Plaine de Wagram_,--_L'Aubergiste_,--_Les Anglais en +Espagne_,--_Moscou_,--_La Bataille de Dresde_,--_Les Traînards_,--_Les +Partisans_,--_Une Croisière_,--_Les Pontons_,--_La Campagne de +France_,--_Le Dernier Champ de Bataille_,--_L'Emir_,--_La Pénissière_ +et _Le Corsaire Algérien_. + +Il manque deux romans aux SCÈ NES DE LA VIE DE CAMPAGNE: _Le Juge de +Paix_,--_Les Environs de Paris_.--AUX ETUDES PHILOSOPHIQUES, il en +manque cinq: _Le Phédon d'Aujourd'hui_,--_Le Président Fritot_,--_Le +Philanthrope_,--_Le Nouvel-Abeilard_,--_La Vie et les Aventures d'une +Idée_.--Dans les ETUDES ANALYTIQUES, enfin, Balzac devait faire: +_L'Anatomie des Corps Enseignants_, _Une Monographie de la Vertu_ et +un grand _Dialogue Philosophique et Politique sur la Perfection du +XIXe siècle_. + +Notre travail de catalogographe se termine ici,--nous ne chercherons +pas ày ajouter un _Postface_, ni àsavoir, si Balzac, qui a changé +tant de fois les titres de ses œuvres, a refondu ses premiers projets +et leur a donné un corps sous une autre enveloppe,--nous avons pensé +pouvoir être agréable àchacun en réunissant, au milieu de _Nos +caprices_, ces quelques notes sérieuses sur les ouvrages projetés par +notre Grand Romancier, nous en avons donné les titres pour ce qu'ils +valent, sans commentaires ni frais d'érudition,--qu'on nous tienne +compte du reste. + +[Décoration] + + + + +[Décoration] + + +VARIATIONS + +SUR LA RELIURE DE FANTAISIE + + La vérité dort auprès des grands dans de brillantes reliures; la + sagesse veille auprès des vrais lecteurs sous de minces + cartonnages. + + +Il semble que les Bibliopégistes modernes, aient oublié l'art de ces +lourdes mais fastueuses reliures des XVe et XVIe siècles, en drap de +satin azuré, en drap d'or ou de Damas; en cuir blanc ou rouge; en +_veluyeau_ sanguin, vermeil, vert ou noir; _en pel velue_, en soie +blanche, ouvrée ou tannée; en cuir de cerf, estampé àfroid ou doré à+chaud; en parchemin gaufré, en étoffe de Panne; en velours pourpre, +frappé d'écussons ou de fleurs de lys; le tout rehaussé, harnaché pour +ainsi dire, de bossettes, d'agrafes, de _fermouers_, _fermaulx_, +_fermails_ ou _fermaillets_, de _pipes_ d'or ou d'argent, de _tuyaux_ +du même métal pour tourner les feuillets; de perles, d'émeraudes ou de +saphirs, de toute l'orfévrerie la plus étincelante. + +Les livres du bon temps étaient de véritables objets d'art; on les +retrouve dans d'anciens inventaires, énumérés pêle-mêle avec les +robes, les chaperons, les dagues, les Hanaps et les coupes. Le Duc +Philippe-le-Hardi avait adapté aux ais d'un livre de prière, une +platine d'argent doré, avec une petite niche, pour y mettre ses +lunettes afin qu'elles ne fussent cassées, et l'histoire nous apprend, +que ce même Duc, paya seulement seize livres àun certain Martin +Lhuillier, Marchand-Libraire àParis, pour lui avoir couvert huit +volumes, Romans, Bibles et autres, reliés en _cuir en grain_. + +L'oubli de telles armures somptueuses et surtout de prix aussi doux +est àregretter, aujourd'hui, que les relieurs adonnés au maroquin du +Levant, au vélin, au chagrin et àla basane se font payer si cher. + +On a dit et répété souvent, que la Reliure, au fond, n'est au Livre +que ce que l'habit est àl'homme ou la livrée au serviteur; or, +l'habit suit la mode, et la mode se trouve hélas! de nos jours, +froide, correcte, guindée, sobre et banale; l'art de la reliure s'en +ressent; nous n'entendons pas parler de la grande reliure, à+compartiments, àornements àdentelles, àentrelacs; de ces livres +qu'on n'ose toucher dans la crainte de ternir le brillant du maroquin +ou l'éclat des petits-fers, mais de la demi-reliure,--de la reliure +pour tous,--du cartonnage de fantaisie moderne, de la robe de chambre +du livre, en un mot, qui donne àcet ami qu'on aime, tout le négligé +charmant des causeries intimes. + +Les cartonnages, dits _àla Bradel_, sont fort appréciés aujourd'hui; +ils forment une enveloppe gracieuse et modeste, et, sans rien enlever +àl'ampleur des marges, ils conservent la virginité de la brochure. +Ces cartonnages sont d'excellents vêtements préservatifs; ils ont la +commodité, la flexibilité, la gr√¢ce, mais il leur manque la +gentillesse, l'esprit fantaisiste, l'aspect d'art que nous voudrions +voir adopter plus généralement. Ils sont classiques en diable; c'est +làleur grand défaut. + +On emploie àl'usage de ces demi-reliures, soit du _papier peigne_, +soit du papier marbré, maroquiné ou à_escargots_, soit du papier de +couleur mate, soit encore de la toile anglaise, gaufrée, teintée, unie +ou àramages, chagrinée ou glacée; quelques relieurs, imitateurs du +genre hollandais, usent de parchemin blanc ou de vélin; ils replient +les bords en _gouttières_, ornent le dos de très vilaines lettres +polychrômes calligraphiées, et puis, c'est tout...; il semble que là, +se trouvent, les colonnes d'Hercule du cartonnier relieur. + +Les Bibliophiles ne doivent pas négliger le petit art de ces +demi-reliures; c'est àeux de chercher, de vivifier leur goût, de le +spécialiser, de trouver l'original et de l'imposer àl'imagination +rétive de leurs fournisseurs ordinaires, qui demeurent trop longtemps +sur le chemin du convenu et du ponsif. + +Un Livre doit être relié, selon son esprit, selon l'époque o√π il a vu +le jour, selon la valeur qu'on y attache et l'usage que l'on compte en +faire; il doit s'annoncer par son extérieur, par le ton gai, éclatant, +vif, terne, sombre ou bigarré de son accoutrement. Rien qu'en le +voyant sur les rayons d'une Bibliothèque, l'√¢me du lecteur doit se +remémorer les sensations éprouvées, les douces heures qu'elle a passé +àsavourer sa sagesse ou son esprit; un Bibliophile de goût se +reconnaît àces détails. Existe-t-il quelque chose de plus horrible à+voir qu'une Bibliothèque monochrome! un _Bibliotaphe_ seul peut en +posséder une semblable. + +Les Livres réunis habilement doivent subir un prisme;--le dos de +chacun d'eux devrait peindre son caractère individuel; n'est-ce pas là+qu'on voit ses volumes lorsque, dans les longues fl√¢neries, on flatte +de l'œil sans y toucher tous ces gais compaignons qu'on a su +assembler en docte académie.--Si votre Molière est relié en veau +porphyre, que _Montaigne_ le soit en veau racine, _Montesquieu_ en +veau granit et _Dorat_ en veau rose, n'allez pas couvrir la _Pucelle +de Voltaire_ en maroquin blanc, réservez cette nuance virginale à+_celle_ de _Chapelain_; vêtir les _Lettres de Madame de Maintenon_ en +Lavallière serait une hérésie; mais faire endosser aux _Historiettes +de Tallemant des Réaux_ une tunique vert bile, ne serait que justice. + +Certains amateurs, bien pensants, ont adopté une couleur particulière +pour chaque classe de leur Bibliothèque.--Ces _Chromo-Bibliotactes_ +habillent de violet, nuance du prélat, les ouvrages de _Théologie_ et +les _Saintes Ecritures_. En souvenir du printemps de la Nature, +l'_Histoire naturelle_ est revêtue du vert le plus tendre; aux +_≈Ãuvres dramatiques_, ils accordent le rouge, couleur de sang; pour +les _Romans_, ils prennent le rose, tandis que pour les _Livres +d'histoire_, de _Médecine_ ou de _Jurisprudence_, ils emploient le +noir avec de minces filets d'or.--L'_Astrologie_ porte l'azur céleste, +les _≈Ãuvres Badines_ sont gratifiées du ton mauve, les _Voyages_ de +bleu d'outre-mer, les _Traités du Mariage_ de jaune serin et les +Opuscules _Scatologiques_ de Terre de Sienne. + +Cette manière de procéder n'est pas absolument fautive, bien loin de +là; mais une Bibliothèque, ainsi classée, ressemble trop àune armée +divisée en différents corps de troupes; on reconnaît de loin +l'uniforme de ses soldats, mais on n'en dévisage pas suffisamment +l'originalité.--Ceci dit, revenons aux cartonnages de fantaisie. + +Au dix-huitième siècle, chaque relieur en avait sa spécialité, +son genre àlui, et, pour rien au monde, il n'eût voulu copier +la manière de ses plus illustres confrères; l'un, faisait les +maroquins; l'autre, les veaux fauves; celui-ci, les vélins blancs; +celui-là, les demi-reliures ou les encartonnages. Tous luttaient de +délicatesse et de goût afin de spécialiser davantage leur talent +individuel.--Mesdames de France, filles de Louis XV, ayant désiré +avoir chacune sa Bibliothèque particulière, s'adressèrent aux Derome +père et fils, pour faire relier les livres qu'elles avaient +rassemblés; Mme Adélaïde prit pour couleur, le maroquin rouge; Mme +Victoire, le maroquin vert-olive; et Mme Sophie, le maroquin citron. + +Aujourd'hui, la reliure qui a gagné comme métier, a décliné comme art; +elle ne suit aucun précepte et séjourne dans le stérile et le +monotone. Les Bibliophiles artistes peuvent la sortir de ce marasme, +en faisant exécuter pour leurs volumes des demi-reliures de fantaisie +empreintes de personnalité et d'originalité. Ils peuvent employer à+cet effet les délicieux débris des temps passés et les jolies choses +de l'industrie moderne; les étoffes de soie, les peaux de chevreau +minces, les cuirs exotiques, les tissus àarabesques, toute la gamme +chromatique et exquise des tons p√¢les et fins qu'on ne songe jamais à+mettre en usage.--Un Livre doit être habillé avec toute la maturité +que l'on apporte aux choses sérieuses; il faut, pour ainsi dire, le +consulter, le relire avant que de le livrer àl'ouvrier; on doit être +pénétré de sa tournure d'esprit et rêver àsa toilette avec toute +l'orgueilleuse vanité, toute la science d'harmonie que l'on apporte à+la toilette d'une femme. + +La reliure de veau brun, de vélin ou de peau de truie, convient à+l'antiquité, aux XVe, XVIe et XVIIe siècles; mais lorsque nous +arrivons àla Régence et au XVIIIe siècle, àcette époque de rocaille, +de luxe mignard et caressant, la fantaisie peut, àla rigueur, prendre +ses ébats.--N'allez pas faire tailler, par exemple, un vêtement de +toile verte, rouge ou grise pour ce _Faublas_, pour ce _Pied de +Fanchette_ ou pour ces _Contes_ grivois du charmant de _Caylus_; +Thouvenin, pour de tels ouvrages, composait une reliure _àla fanfare_ +ou _àla rose_, comme il les appelait; mais, si vous ne voulez leur +accorder que la demi-reliure, cherchez, consultez votre tact et +trouvez.--Pour nous--qu'on excuse notre extravagance, si extravagance +il y a,--lorsqu'il s'agit de revêtir un de ces fins conteurs du siècle +dernier, nous rôdons dans les antres du bric-à-brac, entassant les +brocarts, les vieilles étoffes de soie, les velours de Gênes ou de +Venise, puis, si nous mettons la main sur un petit carré de satin +broché, épave de quelque falbalas traîné dans les allées de +Versailles; vite, nous achetons le chiffon, et, courant chez le +relieur, qui ne manque jamais de pousser les hauts cris, nous lui +disons impérieusement: ¬´Voici un _cartonnage Pompadour_ de notre +invention, au lieu de votre vilaine toile anglaise, prenez ceci; +faites broder le titre, àl'endroit du dos, àdeux ou trois +centimètres du haut du volume, dans l'intervalle des fleurs brochées; +dorez en tête, ajoutez un signet d'un rose passé, mettez tout le temps +et tout le soin nécessaires, exécutez fidèlement ce qui vous est +commandé et ne répliquez pas. + +Ce _Cartonnage Pompadour_, nous pouvons l'affirmer, est tout gracieux +et d'une couleur locale qui charme.--Quel plaisir de lire, sous ce +costume, _Crébillon le fils_, de _La Morlière_ ou de _Cahusac_! Ce +n'est, en réalité, qu'enjuponner davantage des œuvres faites pour des +femmes, mais l'ombre de ces voluptueux auteurs ne peut que s'en +réjouir.--Nous dirons plus, si un jour, quelqu'amateur venait nous +apprendre qu'il a placé dans le _Sopha_, un sachet àla Sénéchale, et +un autre de poudre d'Iris, dans les _Bijoux indiscrets_, nous le +jugerions petit-maître, mais homme de goût et nous lui crierions: +Bravo. + +Un roi d'Egypte, Ozimandias, avait écrit sur la porte de sa +Bibliothèque: _Trésor des Remèdes de l'√¢me_; Jules Janin, modifiant +les termes, mit sur la porte de la sienne: _Pharmacie de l'√¢me_.--Si +nous prenons la métaphore àla lettre, nous dirons qu'une Bibliothèque +doit être administrée comme une pharmacie; la couleur seule des livres +doit indiquer la nature du remède; il ne faut pas prendre le poison +pour l'antidote, le _Marquis de Sade_ pour l'_Internelle Consolation_; +le honteux Marquis, sera relié en peau de boa tannée et cylindrée, +environné de fermoirs solides, tout devra indiquer le venin +_Borgiaque_ qu'il enferme.--L'_Internelle Consolation_, au contraire, +dans son enveloppe de maroquin blanc semée de croix d'or, dira de +suite aux yeux: ¬´_Venite ad me afflicti m√¶rore_». C'est encore un +point àobserver dans la reliure des Livres. + +Pour les auteurs modernes, l'imagination du Bibliophile peut donner un +libre cours àla fantaisie bien entendue; lorsqu'une même littérature +originale possède des écrivains d'un caractère aussi nettement accusé +que Victor Hugo, Musset, Dumas, George Sand, Mérimée, Théophile +Gautier, Gérard de Nerval, Baudelaire, Stendhal et Flaubert, on peut +se livrer sans crainte aux plus jolies demi-reliures qui se puissent +voir. + +La Chine et le Japon nous envoient àprofusion depuis quelque temps, +des sortes de cuirs gaufrés, dorés, mordorés, mats, noirs ou rouges; +les uns, tatoués de plaques brillantes; les autres, bigarrés avec une +habileté naïve qui enchante les regards. Il existe, de même, des +Crépons d'un tissu léger qui s'élargit àl'eau, des papiers japonais +ornés de compositions brillantes et harmonieuses, d'un coloris o√π rien +ne se heurte; toutes ces _babioles_, d'un goût si délicat et d'un prix +si modéré, sont recherchées des artistes et abandonnées des +Bibliophiles; c'est un tort, car leur emploi, digne des Livres +modernes, donne àceux qui en sont décorés une originalité gracieuse +qui contraste fort heureusement avec les maroquins, les chagrins ou +les parchemins antiques. + +Ces japonaiseries peuvent être mises en usage ensemble ou +séparément;--dans une demi-reliure de maroquin àmosaïque, avec coins, +introduisez le papier multicolore et oriental que nous vous indiquons, +ou bien, faites encartonner un volume, en cuir argenté, de même +provenance; le titre àfroid posé sur le dos même du volume; cherchez +toutes les combinaisons possibles, vous trouverez un effet saisissant, +une reliure agréable et commode, et vous abandonnerez bien vivement +les papiers _peigne_ ou unis, les toiles, les basanes, et tous les +autres procédés ternes et vulgaires dont les moindres désagréments +sont d'être laids et de ne rien exprimer àl'œil qui les contemple. + +Voyez entre autres la _Guerre du Nizam_, de _Méry_, recouverte des +dessins guerriers de ces papiers du Japon; de suite, ce Roman exprime +par son dehors le mouvementé de son esprit; voyez _Salambô_ enfermé +dans un cuir byzantin, et encore les _Caprices en zigzags_, de +Gautier, emmaillottés dans les arabesques d'un Crépon; tous ces +cartonnages, ne disent-ils pas mille fois plus de choses qu'un dos +chagriné àtitre d'or? Pour _Mérimée_, pour de _Nerval_, pour +_Barbey-d'Aurévilly_, pour _Edgard Poë_ ou _Baudelaire_, c'est bien là+ce qu'il faut.--Afin de mieux exprimer notre façon de voir et de +comprendre la demi-reliure de fantaisie, il nous faudrait le style +professionnel et coloré d'une couturière; nous aimerions àpouvoir +décrire une reliure tons sur tons ou suivant les variantes des pièces, +des mosaïques, des signets et des gardes,--quelque chose dans cette +manière: ¬´Toilette pour un vol. in-18: tunique bleu p√¢le, avec pièce +pour titre jaune de Naples, rehaussée de filets noirs, signet bleu +marine, dorure en tête, or bronze; tranches légèrement ébarbées, +gardes jaunes assorties àla pièce, avec ex-libris frappé en noir au +milieu.--Date et lieu de publication àfroid au bas du dos.» + +Nous aurions mille toilettes de ce genre àdonner, mais le style +n'y est pas, et d'ailleurs les Bibliophiles, nos confrères, sont +trop artistes, trop gens de goût et de sens assuré, pour que nous +songions un seul instant àvouloir ébaucher des projets de +demi-reliure;--qu'ils veuillent bien prendre en bonne note cependant +les quelques idées que nous avons émises ici. Nous serons heureux de +n'avoir pas prêché dans le désert.--Ainsi soit-il! + +[Décoration] + +[Décoration] + + + + +[Décoration] + + +RESTIF DE LA BRETONNE + +ET SES BIBLIOGRAPHES + + +L'œuvre de Restif de la Bretonne, œuvre énorme et mouvementée, eut +la destinée la plus bizarrement accidentée que livres puissent rêver; +glorieuse au début, discréditée hier, en pleine vogue aujourd'hui, +quel sera son sort demain? + +Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après avoir surmené sa vie +et dispersé en menue monnaie son incontestable talent, expira àParis +le 3 février 1806, àl'√¢ge de soixante-douze ans. Ses propres +contemporains commençaient déjààl'oublier, et il fallut que sa mort +vînt cingler, comme d'un coup de fouet, l'indifférence générale dont +ses derniers jours étaient enveloppés. + +Ses obsèques furent pompeusement célébrées; l'Institut y envoya une +députation, les journaux honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et +plus de mille huit cents personnes suivirent son corps au cimetière +Sainte-Catherine[4] o√π il fut inhumé. + + [4] Aujourd'hui cimetière du Mont-Parnasse. + +Sa tombe àpeine fermée, l'émotion du moment passée, Paris qui comble +si h√¢tivement ses vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche +ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier aux passions de la +politique et de la guerre, oublia Restif; et les deux cents volumes, +o√π l'√¢me du pauvre romancier était toute semée, furent englobés dans +la plus profonde insouciance. + +Le glorieux écrivain était déchu! Ses ouvrages ornèrent pêle-mêle les +parapets des quais, ils furent vilipendés, rejetés avec mépris, +exposés aux injures de l'air et de la pluie et trop souvent, hélas! +abandonnés àl'épicerie, ce prosaïque Montfaucon des volumes +infortunés. + +L'époque, il est vrai, ainsi que les événements, prêtaient assez peu à+la bibliomanie; la vie fiévreuse de chacun ne laissait guère de +loisirs pour les doux passe-temps du livre, et les bouquins, ces vrais +sages, durent attendre une ère de paix et de science pour enseigner de +nouveau leur grande morale si variée. + +Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit spécialement que: _ad +posteros_ et son œuvre est de celles qui ne peuvent mourir. En +s'attachant àpeindre son siècle avec le coloris réaliste qu'il +puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes nettement accusées +des mœurs au milieu desquelles il se mouvait, en calquant enfin, pour +ainsi dire, la vie, le costume et le langage exacts de ses +contemporains, il dut penser, avec raison, qu'un jour viendrait o√π les +savants et les curieux se montreraient désireux de reconstituer son +époque dans ses moindres détails et de savourer les parfums du +passé.--Ce temps est venu, et tous ses volumes, fidèles représentants +de la seconde moitié du XVIIIe siècle, sont recherchés et hors de prix +aujourd'hui. + +Restif de la Bretonne est àl'ordre du jour et c'est àM. Charles +Monselet que revient l'honneur d'avoir le premier exhumé et remis àla +mode d'une manière aussi complète qu'intéressante les œuvres de ce +fécond littérateur[5]. + + [5] Quérard dans _La France littéraire_, Didot, 1835; M. Eusèbe + Girault, dans _La Revue des Romans_ (2 vol. in-8º, 1839, tome II, + pag. 199-204), et Pierre Leroux dans les _Lettres sur le + fouriérisme_ (_Revue sociale_ de Pierre Leroux, mars 1850) + avaient déjàrédigé de curieuses notices sur Restif de la + Bretonne. + +Dans les numéros du _Constitutionnel_ des 17, 18 et 19 août 1849, le +spirituel auteur _de M. de Cupidon_ consacra àRestif de longs +articles qui devaient servir de base au travail si curieux qu'il +publia cinq ans plus tard[6]. + + [6] _Restif de la Bretonne_, sa vie et ses amours, etc., par + _Charles Monselet_, avec un beau portrait gravé par Nargeot. + Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854. + +Dans l'intervalle, en 1850, la _Revue des Deux-Mondes_ fit paraître +une analyse de _M. Nicolas ou le cœur humain dévoilé_[7]. + + [7] _Histoire d'une vie littéraire au XVIIIe siècle._--_Les + Confidences de Nicolas._ (Restif de la Bretonne) par Gérard de + Nerval, nos du 15 août, 1 et 5 septembre 1850.--_M. Nicolas ou le + cœur humain dévoilé_, fait partie des _Illuminés ou les + Précurseurs du socialisme_, Récits et portraits, par Gérard de + Nerval, dont la première édition fut donnée par Victor Lecou, en + 1 vol. in-12, 1852. + +Cette étude, fort bien écrite et présentée par Gérard de Nerval, +montre l'homme plutôt que l'écrivain, c'est la biographie de Restif, +ses aventures amoureuses, ses misères, c'est, en un mot, le romancier +mis en roman par un rare poëte. + +Ces deux bio-bibliographies traitées de manières toutes différentes, +mais de mains de maîtres, suffirent pour rendre aux livres de Restif +de la Bretonne toute leur vogue d'antan et au delà; on commença à+rechercher les _Restif_, on y découvrit des gravures précieuses, tant +pour la finesse d'exécution que pour la fidélité des modes qu'elles +reproduisent; bref, les bibliophiles s'aperçurent que l'œuvre entière +du polygraphe était intéressante àplus d'un titre et digne de figurer +dans les plus fières bibliothèques. + +L'orthographe variée et singulière, le piquant des confessions de +l'auteur, l'étrangeté de ses romans, composés pour la plupart avant +d'être écrits, et qui semblent prêter àRestif le spirituel mot de +Rivarol: _L'imprimerie est l'artillerie de la pensée_; les formats +même de ses volumes et la difficulté de les réunir en œuvre complète, +tout contribua àfaire briller, avec le plus grand éclat, la renommée +un moment ternie du père du _Pornographe_. + +Ce fut bien vite une _Restifomanie_ parmi les collectionneurs +parisiens; du petit au grand, chacun voulut avoir Restif partiellement +ou en nombre, et dans l'un de ses derniers catalogues, le libraire +Auguste Fontaine mit en vente un Restif de la Bretonne dans les +conditions suivantes: + +¬´≈ÃUVRES DE NICOLAS-EDME RESTIF DE LA BRETONNE. Deux cent douze +parties ou tomes en cent cinquante-quatre volumes in-18, in-12, in-8, +et in-fol.--maroquin, dos orné àpetits fers, fil. tr. dorée +(Chambolle Duru); superbe exemplaire, richement relié, lavé et +encollé.--Prix; VINGT MILLE FRANCS.» + +20,000 francs!!! Il est juste d'ajouter qu'on ne connaît en France +qu'une dizaine de collections complètes des œuvres de Restif de la +Bretonne: la Bibliothèque nationale en possède une, le libraire +Fontaine, deux (probablement vendues); les autres appartiennent àMM. +le duc d'Aumale, le baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg et +autres bibliophiles aussi féroces que riches.[8] + + [8] M. Restif de Tonnerre (Yonne), descendant de Restif, possède + aussi au grand complet et dans un très bel état, les œuvres de + son grand parent. + +L'engouement acquit des proportions si énormes que le savant +bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dut prendre les choses en main, et +avec une science étonnante et un travail d'investigation des plus +remarquables, il fit paraître LA BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE _de +tous les ouvrages de Restif de la Bretonne_. Cet ouvrage colossal, +outre _la description raisonnée des collections originales, des +réimpressions, des contrefaçons, des traductions, des imitations_, +contient les notes historiques, critiques et littéraires les plus +curieuses et les mieux étudiées. + +Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix, on eût pu croire que +tout avait été dit sur Restif de la Bretonne. Point! un nouveau volume +parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8 d'une centaine de pages, +trouva encore moyen de parler de notre auteur d'une aimable manière; +il jugea l'homme, l'œuvre, la destinée d'icelle, et ses +bibliographes. L'on peut dire que ce volume, loin d'être inutile, est +un excellent complément d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit +sur l'écrivain du _Paysan perverti_. + +M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des Restifographes. M. J. +Assezat, un sympathique érudit trop tôt enlevé àses travaux, en tête +d'une réimpression _d'un choix des Contemporaines_, fit une notice +annotée traitant de Restif, de son œuvre et de sa portée, et nous ne +doutons pas qu'il ne se trouve encore quelqu'un pour parler de Restif +et intéresser les lecteurs sur ce grand prolifique en tout genre, qui +laisse encore des côtés curieux àobserver pour la critique et +l'érudition. + + +Si on peut taxer l'œuvre de Restif de la Bretonne de légère et même +quelquefois d'immorale, on doit d'un autre côté songer au milieu o√π +cette œuvre fut conçue et produite, et nous ne saurions trop avancer +que ses livres sont de première utilité pour l'étude et l'histoire des +mœurs au XVIIIe siècle. Les matériaux et les documents qu'ils +contiennent, les coutumes qui s'y reflètent comme dans un fidèle +miroir en feront toujours des trésors du plus haut intérêt pour les +bibliophiles et les érudits. + + +L'œuvre immense de Restif sera-t-elle réimprimée? En totalité, la +chose est impossible; en partie, nous croyons pouvoir assurer que +oui.--Déjàplus d'un essai a été tenté avec succès, tant en France +qu'àl'étranger. En faisant un tri judicieux dans les principaux +ouvrages de la collection, dans les _Nuits de Paris_, dans _Les +Parisiennes_, dans _Les Françaises_, dans _Le Palais Royal_, dans les +_Années des Dames Nationales_, dans _Les Posthumes_, dans les _Idées +Singulières_ et _Les Veillées du Marais_, on arriverait certainement à+prendre le dessus du panier de l'œuvre de Restif de la Bretonne, +dont, il faut bien le dire, la majeure partie des romans est si +confuse, si démodée, qu'il est presque impossible d'en affronter la +lecture aujourd'hui. + +Quoiqu'il en soit, Restif, cet être tout de contraste, restera, de nos +jours comme dans l'avenir, l'écrivain le plus bizarre, le plus +étrangement fécond dans la littérature du XVIIIe siècle; disons plus, +ce fut un Bibliophile àsa façon et ce titre seul nous a suffi pour +que nous lui consacrions ces quelques lignes. + +[Décoration] + + + + +[Décoration] + + +LE CABINET + +D'UN EROTO-BIBLIOMANE + + Ubi turpia non solum delectant, sed etiam placent. + + SÉNÈ QUE. + + +Souvent, je le rencontrais chez les grands libraires de la rive +gauche, parlant sobrement, dans une note basse, fatiguée, presque +enrouée; avec une allure étrange et cet air de gêne et de discrétion +que l'on voit aux conspirateurs.--Il semblait, devant un tiers, +vouloir s'effacer, et, s'il exprimait ses désirs, ce n'était que d'une +façon indécise et inquiète; lançant des phrases indéterminées, brèves, +pleines d'une autorité craintive: ¬´Trouvez-moi la chose en question», +disait-il au libraire, ou bien: ¬´N'oubliez pas, en gr√¢ce, ce que vous +savez; il me le faut coûte que coûte; n'allez pas trop m'écorcher +cependant;--je repasserai bientôt.» + +Je ne sais quel vague caprice me poussait àconnaître ce Bibliomane +bizarre, musqué, enveloppé de mystère; je pensais que cet être +singulier n'était pas àcoup sûr le premier venu; sa physionomie seule +m'intriguait particulièrement, et sous la sénilité vainement +dissimulée de sa démarche, je pressentais un Bibliophile d'une race à+part. + +Grand, droit, corseté dans une longue houppelande lui tombant aux +talons; le soulier mince, effilé, montrant le bas de soie, le visage +rasé, maquillé, poudrederizé, les cheveux frisés et pommadés, le +monocle d'or dans l'orbite droite, relevant la paupière affaissée sur +un œil éteint; le chapeau incliné sur l'oreille, la cigarette aux +dents et le stick en main, il me rappelait, dans la pénombre du +souvenir, cet admirable type de vieux beau, si magistralement crayonné +par Gavarni, avec cette légende spirituelle et réaliste: ¬´_Mauvais +sujet qui pourrait être son propre grand-père._» + +A peine arrivait-il dans une librairie, qu'il jetait un regard inquiet +tout alentour; si une dame s'y tenait, assise au comptoir, il était +agité, nerveux, vivement préoccupé; son malaise se manifestait par des +mouvements d'impatience accentués et des tics involontaires qui +brisaient, en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue sur ses +joues.--On devinait qu'il eût voulu être seul, dans une causerie +d'homme àhomme; aussi ne disait-il au libraire que ces simples +paroles: ¬´L'avez-vous?--Non, répondait-on;--Pensez-y, n'est-ce pas», +reprenait-il avec découragement, et il se retirait.--Un coupé de +couleur claire, tendu àl'intérieur de lampas rose broché d'argent, +l'attendait àla porte, notre Bibliophile Marquis de Carabas y +montait; la portière se refermait, et le cocher poudré àfrimas avait +àpeine fouetté l'alezan qui piaffait, que l'attelage déjà+disparaissait au loin. C'était une vision. + +J'appris qu'il se nommait le Chevalier Kerhany; il vivait, me dit-on, +assez joyeusement avec les dames, mais demeurait fort réservé et +d'humeur misanthropique avec ses semblables. Il recevait peu chez lui +et toujours avec une sorte de méfiance instinctive; on racontait que +son intérieur était d'un luxe inouï et que la folie y agitait ses +grelots dans des orgies dignes de Tibère; il se donnait chez lui, au +dire de chacun, des petits soupers àfaire ressusciter de plaisir tous +les roués de la Régence; personne néanmoins ne se vantait d'y avoir +assisté.--De fait, le Chevalier était assez demi-mondain, il se +rendait de temps àautre au bois, et, les soirs d'Opéra, il +stationnait des heures entières au foyer de la danse.--Les déesses de +l'entrechat l'entouraient, le noyaient dans des flots de gaze +bouffante, lui lançant des pointes grivoises qui avivaient le feu +libertin de son regard de faune, tandis que debout, dans une pose àla +Richelieu, il se plaisait àdistribuer àces terribles petits museaux +de rats, les pastilles de sa tabatière ou les sucreries variées dont +ses poches étaient toujours pleines. + +Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que pour calmer ma +puissante curiosité àson sujet; je résolus de suivre le précepte des +stoïciens, le fameux _Sequere Deum_. Je m'aperçus en effet que le +destin sait nous guider, car, en cette occasion, il me servit à+souhait. + + +II + +Je me trouvais un soir dans une de ces grandes fêtes parisiennes, +brillantes et tapageuses, chez une artiste célèbre o√π un de mes amis +m'avait conduit.--Presque abandonné dans un petit salon d'un rococo +exquis, tout parfumé de couleur locale, renversé dans une quiétude +parfaite sur le coussin d'un divan japonais, je me laissais bercer par +une valse languissante, dont les accents m'arrivaient affaiblis, comme +tamisés par le lointain et les lourdes tentures; tout en regardant +avec distraction un plafond délicieusement composé dans le goût de +Baudoin, j'avais presque perdu la notion du lieu o√π j'étais céans, +lorsque, tout àcoup, près de moi, sur le même divan, dodelinant de la +tête, et marquant du bout de sa bottine vernie le rhythme de la danse, +je vis, dans l'élégance du frac, le gardénia àla boutonnière, le +plastron de chemise tout chargé de diamants, mon mystérieux +Bibliomane, le Chevalier Kerhany, qui paraissait, lui aussi, fort peu +s'inquiéter de ma présence.--Je ne me demandai pas comment il était +venu là, sans que je l'entendisse approcher, je pensai de suite que +l'occasion, me frôlant de son unique cheveu, je devais le saisir en +toute h√¢te et m'y cramponner; aussi, toussant légèrement pour éveiller +son attention et mieux affermir ma voix: + +--Quelle voluptueuse et adorable chose, que la valse allemande, +murmurai-je, afin d'engager la conversation. + +--Adorable! adorable! dit-il simplement, sans abandonner son +laisser-aller de tête et de bottine. + +--Il n'y a que Strauss de Vienne, repris-je, pour concevoir et écrire +ces motifs entraînants, vifs, colorés, qui fouettent le sang, qui +empoignent et font passer un chaud frisson du cœur aux jambes. + +--Il n'y a que Strauss, en effet, soupira-t-il comme se parlant à+lui-même;...cependant Gungl's. + +--Ah! Gungl's, fis-je, charmant compositeur.--_Le Rêve sur l'Océan_ +est une œuvre toute d'harmonie. + +--Toute d'harmonie; oui, toute d'harmonie, me répondit-il avec +laconisme, comme f√¢ché d'avoir àme parler. + +--Il y eut un silence;--mon voisin de divan, renversé en arrière, avec +une moue d'ennui, sifflotait une sorte de menuet.--Je ne perdis pas +courage et fis un nouvel effort. + +--Si belle que soit la valse de perfection moderne, hasardai-je, elle +ne laisse pas de faire regretter très vivement aux délicats ces +mélodies du XVIIIe siècle, mélancoliques, naïves et simples, si +séduisantes par le caractère, si pénétrantes de pensée et si +gracieuses de style. + +Il souriait, semblant m'écouter avec plaisir et même m'approuver;--Je +continuai: + +--Est-il rien de comparable aux Quintettes de Mozart, aux Gavottes de +Rameau, aux Menuets de Boccherini et de Reicha, aux Symphonies de +Haydn et de Beethoven, aux Préludes, aux Rondos, Duos, Quatuors, aux +Concertos, aux Thèmes variés composés vers 1725, et plus tard par tant +de charmants musiciens aujourd'hui ignorés pour la plupart. + +--Et les airs pour fifre! et les douces romances! et les motifs pour +clavecin! fit le Chevalier en se redressant subitement; les motifs +pour clavecin, Monsieur, que de verve amoureuse! que de charmes +alambiqués! que de légèreté et en même temps que de nonchalance! +Hélas! le piano rend mal toutes ces jolies choses et je préférerais +mille fois les voir exécuter sur le clavier d'une Epinette que sur le +meilleur Pleyel du monde. + +--Sans compter, dis-je, faisant brusquement diversion àla +conversation, sans compter que les Clavecins étaient des meubles +ravissants, décorés avec un art incomparable par des artistes tels +que Boucher, Watteau... + +Ajoutez Fragonnard, reprit mon interlocuteur avec passion, Fragonnard, +ce peintre divin des lubricités folles, des voluptés égrillardes et +spirituelles, Fragonnard qui connaissait si profondément la science du +nu et des décolletés piquants, Fragonnard, ce Grécourt de la peinture; +ajoutez Fragonnard: je possède un clavecin, un bijou, sur lequel il a +tracé des scènes adorables, de charmants camaïeux signés de son nom. + +--Je n'ai qu'une toute petite toile de ce maître, osai-je dire +modestement, mais c'est une œuvre si blonde de ton, si mignarde dans +son déshabillé, si étonnante de facture, si parfaite d'ensemble et +enfin si grivoise de composition, que je la tiens pour une merveille +véritable. + +Le sujet, quel est le sujet? me demanda le Chevalier hors de lui, +possédé d'une furieuse curiosité àl'idée de grivoiserie du +tableau.--Quel en est le sujet, je vous prie? + +Le sujet, mon Dieu, cela est très délicat, répondis-je lentement; vous +avez lu Brantôme, n'est-il pas vrai? + +Les _Dames Galantes_ sont pour moi un bréviaire. + +Alors, repris-je, après ce cynisme d'impiété, vous y avez vu décrit le +sujet de mon Fragonnard, dans le _Discours premier_; vous l'avez lu +dans la cent dix-neuvième épigramme de Martial, livre I, qui se +termine par ce vers: + + _Hic ubi vir non est, ut sit adulterium._ + +Vous l'avez lu dans Lucien, dans Juvénal; enfin mon tableau représente +des _fricatrices_; _Donna con Donna_. + +La figure du Chevalier Kerhany était bouleversée; ses yeux morts +avaient repris un éclat surprenant; ses lèvres s'agitaient +d'étonnement, et la sueur ravinait son visage. + +--Vous avez un tel tableau de Fragonnard! exclamait-il avec +admiration; un sujet si bien traité par un tel maître,--que ce doit +être beau! + +Il s'approchait plus près, me demandant des détails; il insistait sur +les moindres choses, et dans l'ivresse de savoir et peut-être le désir +de posséder plus tard, il m'accablait de prévenances. + +Ayant voulu prendre par la curiosité cet érotomane effréné, j'avais +touché juste; il avait bondi àla description d'un sujet érotique et +déjàil s'apprêtait àme réclamer de nouveaux renseignements sur +l'origine de cette œuvre d'art, lorsque la foule inonda le petit +salon dans lequel nous nous trouvions retirés; la valse venait de +finir, le Chevalier fut enjuponné par quelques jolies femmes qui +vinrent prendre place àses côtés.--L'intimité était rompue. + +--Sur la fin de la soirée je le rencontrai, et après un échange mutuel +de politesses, il me remit sa carte en m'assurant du plaisir qu'il +éprouverait àme faire les honneurs de sa Bibliothèque. + + +III + +Quelques jours après, je sonnais àl'huis du Chevalier de Kerhany, +dont l'hôtel était situé sur le boulevard Haussman;--un grand diable +de laquais vêtu de panne écarlate vint m'ouvrir.--Je traversai d'abord +une vaste pièce, sorte d'atrium décoré en style Pompéïen, o√π se +trouvaient rangés des meubles romains de tous les genres; j'aperçus +l'_accubitum_, le _biclinium_, le _triclinium_, orné de ses _plagula_; +le _lectulus_, et même le _subselium_, le _seliquastrum_, le +_scabellum_ et autres siéges fidèlement copiés d'après l'antique.--Le +Chevalier était visible; il se tenait dans un petit fumoir tendu de +soie havane capitonnée de satin bleu. Il me reçut avec la plus grande +cordialité, me félicitant de n'avoir pas craint de le déranger. Nous +parl√¢mes art et littérature, ou plutôt femmes, car toute l'esthétique +de mon Erotomane semblait se réunir et se résumer dans l'éternel +féminin; il ne voyait la musique, la poésie, la peinture que dans un +sens de corrélation voluptueuse qu'il se plaisait àétablir malgré lui +entre tous les chefs-d'œuvre et l'amour des filles d'È ve;--prenant +chaque génie en particulier, il me montrait avec une verve passionnée +que, dans les grandes manifestations de l'art, on pouvait répéter le +mot d'un policier célèbre: _Cherchez la femme_. Il me parla du sexe +charmant comme un habile général le ferait d'une forteresse dont il +connaît les coins et recoins; exprimant avec gr√¢ce les différentes +manières d'attaquer la citadelle, émettant des théories si +audacieuses, que je ne pourrais, même en voilant mes phrases comme des +femmes turques, les raconter ici.--Je fus entièrement séduit par ce +vieil Anacréon; je croyais avoir en face de moi le célèbre Duc de +Lauzun donnant des conseils àson petit-neveu, le Chevalier de Riom, +tant il annonçait de connaissances approfondies et de cr√¢nerie +passionnée dans les sujets délicats qu'il avait àtraiter. + +Cependant, si attrayante que fut la conversation, je ne tardai pas à+réclamer du Chevalier Kerhany la faveur de visiter son musée. Il +accéda avec la meilleure gr√¢ce àma demande:--¬´C'est juste, c'est +juste, me dit-il en souriant, je vous retiens ici avec mes +billevesées. Passons, si vous le voulez bien, dans la galerie des +maîtres.» + +Je fus introduit dans une superbe salle éclairée par une vaste baie +exposée au nord;--étourdi un instant par la splendeur des cadres et +l'orgie magistrale des couleurs, je ne tardai pas àme remettre, et je +pus considérer àmon aise la plus remarquable collection particulière +qu'il m'ait été donné de voir.--Il y avait làdes Velazquez et des +Murillo, des Titien et des André del Sarte, des paysages éclatants de +Ruysdaël, de Hobbema et du Poussin, des petites toiles adorables de +Terburg, de Metzu, de Van Ostade, de Wouwermans, de Jan Steen, de Van +der Meer; puis, dans un style plus large, des Rembrandt, des Rubens, +des Jordaens, des Frans Hals, des Ribera, des Gérard Dow, ainsi que +des Antonello de Messine, des Guerchy, des Léonard de Vinci et des +Paul Veronèse.--Il m'eut fallu des journées entières pour rassasier +mon admiration; il me faudrait des volumes pour exprimer les +sensations que j'éprouvai.--Je m'arrachai cependant àcette féerie +sublime pour faire remarquer àl'heureux propriétaire de tant de +merveilles que l'art plus affadi des maîtres du dix-huitième siècle ne +tenait aucune place dans sa galerie. + +¬´Un moment, un moment, répondit-il,--ceci tuerait cela,--suivez-moi, +vous ne perdrez rien pour attendre, suivez-moi, je vais vous +satisfaire.» + +Le Chevalier souleva une portière; nous nous trouvions alors dans une +chambre octogone dont les boiseries blanches étaient sculptées de +festons, de guirlandes et de couronnes relevées d'or mat; une glace +immense remplaçait le plafond et tout àl'entour de la pièce jusques à+la cimaise étaient suspendus des tableaux du dix-huitième +siècle.--C'était, en premier lieu, des portraits de Reynolds, de +Gainsborough, et des pastels de Latour; ensuite venaient Vanloo, +Pater, Boucher, Lancret, Fragonnard, Largillière, Nattier, Dietrich, +Le Barbier, L'Epicié et Boilly.--Ce qui donnait un caractère +particulier àcette réunion de chefs-d'œuvre, c'était la nature même +du choix des sujets: on ne voyait qu'un éblouissement de chairs roses, +qu'un rut de peaux mates, de fossettes gracieuses; qu'une débauche de +postures alanguies et enivrantes, qu'une nuée d'amours polissons et +rieurs dont les lèvres s'entrebaisaient.--La dépravation de tout un +siècle s'étalait dans la lubricité de ces peintures, souriantes de +luxure et aimablement vicieuses; les torses cambrés, lascifs, +endiablés émergeaient des cadres, se reflétant dans la grande glace du +plafond, tandis que les jambes velues des faunes et des sylvains +nerveusement gonflées d'un priapisme intense, semblaient secouer dans +l'air une odeur √¢cre de bouc qui montait au cerveau. + +Il y avait près d'une heure que je me trouvais là, ivre de tant de +beautés entrevues, brisé, anéanti, dans un état de prostration +impossible àdécrire. Le Chevalier de Kerhany jouissait de ma surprise +et de mon admiration passive, àforce d'être surexcitée: ¬´Eh bien! +jeune homme, me disait-il, eh bien! que dites-vous de mon dix-huitième +siècle? Ne croyez-vous pas que votre Fragonnard Lesbien serait en fort +belle compagnie dans mon modeste petit musée?--Ce n'est pas tout, +ajoutait-il, nous allons visiter ma Bibliothèque qui compte certaines +curiosités qui seront de votre goût.--Mais... qu'avez-vous?--on dirait +que vous vous sentez mal? + +Je répondis furtivement, m'excusant de ne pouvoir visiter ce jour-là+les livres de mon hôte, j'invoquai un rendez-vous pressant, et +remerciant le Chevalier, je sortis après avoir pris rendez-vous pour +le lendemain àla même heure. + +Le fait est que j'éprouvais un violent mal de tête et un malaise +général; ce que j'avais vu m'avait transporté dans un monde idéal, +loin du Paris moderne et de sa civilisation, loin du banal et du +convenu odieux. Mon imagination s'était fatiguée dans une course +échevelée àtravers l'Eden de mes rêves, et ma cervelle dansait encore +àsoulever mon haute-forme lorsque je me trouvai sur le boulevard. + +Le Chevalier de Kerhany me paraissait, àcette heure, un magicien +sinistre, une sorte de Méphistophélès régence qui s'était amusé à+plaisir de mon enthousiasme juvénile.--Je lui en voulais presque de +m'avoir promené un instant dans le verger des fruits défendus, car je +ne voyais plus devant moi que les petites pommes d'api, c'est-à-dire +des petites parisiennes trop vêtues selon la mode, qui trottinaient +allègrement, suivies par les faunes d'aujourd'hui, de gros boursiers +enflés de bourse et de ventre, jouisseurs h√¢tifs, prêts àpénétrer +dans le boudoir des Danaés sous la forme d'une pluie d'or. + + +IV + +Le lendemain, àl'heure fixée, l'esprit plus calme et de sens plus +rassis, je me trouvais chez le chevalier qui m'attendait dans sa +Bibliothèque. Cette librairie était disposée dans un salon ovale; une +fenêtre aux vitraux multicolores y distribuait le jour dans un prisme +joyeux et le soleil tamisé par des losanges roses, jaunes ou bleus, +semblait éclabousser les tapis d'orient de reflets contrariés. Les +parois de la pièce étaient entièrement rayonnées de planchettes de +bois de rose, recouvertes de cuir de Russie, et ornées sur les rebords +de coquets lambrequins de moire vert myrte, dentelés et effrangés, +dont l'élégance se joignait àl'avantage de préserver les livres de la +poussière. Tout en haut, près de la corniche, sur le dernier rayon, +dans un désordre charmant et fait pour le plaisir des yeux, des +petites statuettes se montraient dans toute l'impudence de +l'impudicité; c'étaient de sveltes Vénus n'ayant rien du rigide +classique, des groupes de baigneuses affolées, des Sapho... avant +l'amour de Phaon, des Narcisses p√¢les et blêmes, des Hercules +puissants et aussi des suites de Phallus en bronze ayant l'esprit et +le caractère singulier de ceux que l'on voit dans _Le Musée Secret du +Roi de Naples_. Je me croyais chez un juge d'instruction après la +saisie de figurines portant atteinte àla morale publique, tant était +chaude et déréglée la composition de cette statuaire unique.--La pièce +n'avait pour tous meubles qu'un divan circulaire, large, profond, +rebondi, habillé d'une épaisse étoffe des Indes ravissante de tons, +sur laquelle étaient jetés des coussins nombreux et variés. Çàet là+quelques X de Cèdre supportaient des cartons àestampes et une table +liseuse, aux pieds torses, àsabots d'or, occupait le centre de la +salle. Au plafond, d'une rosace ayant la bizarrerie obscène de +certaines gargouilles moyen-√¢ge, tombait un lustre de bronze d'une si +effrayante lubricité qu'on l'eut dit ciselé par quelque Benvenuto +Cellini atteint de satyriasis. + +Cette Bibliothèque me parut renfermer près de deux mille volumes dont +je m'approchais déjàcurieusement afin d'en parcourir les titres +lorsque le Chevalier de Kerhany m'arrêta: + +¬´Mon jeune ami, me dit-il doucement, cette bibliothèque est un enfer +bibliographique dont je suis le Pluton égoïste; ici, j'ai donné +rendez-vous àtous les affamés du vice, àtous les grotesques de +libertinage, àtous les condamnés de l'indignation bourgeoise, aux +conceptions maladives et honteuses des cerveaux surmenés de plaisirs. +Peu de visiteurs ont franchi cette enceinte; quelques jolies +pécheresses seules y ont traîné l'élégance de leurs pantoufles; et si +une sympathie particulière me permet aujourd'hui de faire en votre +faveur ce que je n'ai fait jusqu'alors pour aucun autre Bibliophile, +votre érudition sage vous placera, je l'espère, au-dessus de vos sens; +cependant, je crois devoir vous prévenir: réfléchissez comme si vous +alliez prendre de l'opium pour la première fois de votre vie.--Mon +coupé est en bas, venez-vous faire un tour de lac? + +Faites dételer, lui répondis-je en riant; je vais rendre visite àvos +pestiférés. + +--Dans ce cas, commencez par la droite, ajouta le Chevalier en +m'indiquant les rayons les plus proches; ma Bibliothèque est +graduée,--les incurables sont àgauche àl'extrémité du lieu o√π vous +vous trouvez;--je vous laisse seul ici, dans une heure je reviens vous +prendre. + +La première rangée des livres que j'ouvris formait ce qu'on pourrait +appeler la série des anodins: c'étaient pour la plupart des romans ou +contes piquants, écrits dans cette période voluptueuse comprise entre +la Régence et la Révolution, des fantaisies Turques, Persanes ou +Chinoises, de bonnes et inoffensives polissonneries imprimées à+Cythère avec l'approbation de Vénus, àÉrotopolis, àCucuxopolis, ou +au Palais Royal chez une petite Lolo, marchande de galanterie. Je vis +_Grigri_; _Thémidore_; _Le Noviciat du Marquis de *** ou l'apprenti +devenu maître_; _Les ≈Ãuvres galantes de Bordes_; _Le Grelot_; _Le +Roman du Jour_; _Le Sopha_; _Le Tant pis pour lui ou les spectacles +nocturnes_; les différents _Codes_: _Code de la Toilette_; _Code des +Boudoirs_; _Code du Divorce_; _Code des mœurs ou la prostitution +régénérée_; _Code de Cythère ou lit de justice d'Amour_; puis la +_Bibliothèque des petits maîtres_, la Bibliothèque des _Bijoux_: _Les +Bijoux indiscrets_; _Le Bijou des Demoiselles_, _Les Bijoux des neuf +Sœurs_; _Le Bijou de Société ou L'Amusement des Gr√¢ces_; les _Bijoux +des petits neveux d'Arétin_ et autres; les _Caleçons des Coquettes du +jour_, les _Calendriers de Cythère_, _L'Almanach cul àtête, ou +étrennes àdeux faces pour contenter tous les goûts_ ainsi qu'une +foule d'œuvres scatologiques et d'_ana_ orduriers. + +Les volumes étaient reliés admirablement en maroquin plein, en veau +uni ou agrémenté; chacun d'eux était orné de petits fers spéciaux, +d'une composition fine et originale, quelquefois brutalement grossiers +par esprit de couleur locale; ils étaient placés sur le dos, entre +les nervures, en forme de culs-de-lampes ou frappés en plein maroquin +sur le plat des volumes en guise d'armoiries.--Des gravures +licencieuses étaient ajoutées aux passages les plus colorés des +ouvrages auxquels elles convenaient; les gardes même, subissaient +quelquefois l'effronterie d'un dessin graveleux et je ne pouvais +m'empêcher de songer que le livre de la plus chaste gauloiserie se fut +trouvé impitoyablement transformé par l'érotomanie invétérée du +Chevalier de Kerhany. + +Au fur et àmesure que j'inclinais vers la gauche, la graduation +libertine s'accentuait; déjàj'avais franchi les poésies gaillardes: +_La Muse fol√¢tre_; _L'élite des poésies héroïques et gaillardes de ce +temps_ (1670); _Le Parnasse satyrique du sieur Théophile_; _Le Cabinet +satyrique_; _Les ≈Ãuvres de Corneille Blessebois_; _Dulaurens_; _Les +Muses en belle humeur ou Elite des poésies libres_; _le Pucelage +nageur_; _L'Anti-Moine_; _Le Parnasse du XIXe siècle_ et tous les +ouvrages imprimés en Belgique, àNeufch√¢tel, àFreetown, avec +eaux-fortes de Rops, auxquelles s'ajoutaient de nouvelles gravures. +Déjàj'avais parcouru la majeure partie de la Bibliothèque et mes +mains commençaient àtrembler en ouvrant chaque livre qui s'offrait à+moi; les petits fers prenaient des allures cyniques et effrayantes; +j'eus peur de ne pas arriver au but et j'abandonnai quelques centaines +de volumes pour atteindre l'extrême gauche. + +Je me trouvais bien en effet parmi les incurables, comme me l'avait +dit le Chevalier, c'était àl'extrême gauche, le suprême du genre, le +_nec plus ultra_ de la dépravation et àla fois du luxe artistique des +livres et des gravures; _Les ≈Ãuvres badines d'Alexis Piron_ +touchaient _L'Amour en Vingt Leçons_ et le _Meursius François_; +_L'Arétin_ y était représenté par le _Recueil de postures érotiques +d'après les gravures àl'eau-forte d'Annibal Carrache_; par +l'_Alcibiade Fanciullo àScola_; par l'_Arétin français_ et par le +livre dit: _Bibliothèque d'Arétin_; près du _Divus Arétinus_ je +remarquai _Félicia ou Mes Fredaines_; _Monrose ou le Libertin par +fatalité_; _les Monuments de la vie privée des Douze C√¶sars_ et les +_Monuments du Culte secret des Dames Romaines_; plus loin je vis +_Justine ou Les Malheurs de la vertu_; _Cléontine ou La Fille +malheureuse_; _Juliette ou la suite de Justine_; _Le Portier des +Chartreux_; _La France fout..._; _La Philosophie dans le Boudoir_; +_Les crimes de l'amour ou le délire des Passions_; en un mot toutes +les œuvres sadiques du Marquis de Sade, en éditions originales, avec +reliures àpetits fers de torture.--J'allais me livrer au plaisir de +regarder les manuscrits et les dessins originaux; je mettais la main +sur l'un des trois exemplaires connus du _Recueil de La Popelinière_: +_Tableaux des Mœurs du Temps dans les différents √¢ges de la vie_, 1 +vol. grand in-quarto, j'admirais les vingt gouaches mignardement +impudiques de Carême, lorsque le possesseur de cette étonnante rareté +se présenta: + +--¬´Ah! ah! s'écria-t-il, vous n'y allez pas àla légère, mon cher +enfant, non-seulement vous avez vu la droite, le centre droit, la +gauche de mon cabinet, mais encore vous contemplez en vrai gourmet, en +délicat amoureux de la chose, la merveille des merveilles, le plus +rare de mes livres rares après l'_Anti-Justine_ de Restif de la +Bretonne; savez-vous que la possession de mon _La Popelinière_, +imprimé sous les yeux et par ordre du fermier général, m'a coûté dix +ans de recherches, dix longues années de fatigues et de luttes et deux +mille écus sonnants.» + +--C'est àpeu près le prix de mon Fragonnard Lesbien, sans omettre les +luttes et les fatigues, soupirai-je avec intention. + +Vous n'allez pas, je suppose, me proposer un échange? + +Qui sait? + + * * * * * + +Aujourd'hui le Chevalier de Kerhany est possesseur de mon +Fragonnard;... mais, outre mes grandes et petites entrées dans son +cabinet, je suis, _de par son testament_, héritier présomptif de +l'_Anti-Justine_ et du fameux _La Popelinière_. + + +FIN + + + + +[Décoration] + + +RONDEAU + +AU LECTEUR + + + _Dans mes_ Caprices _rédigés, + Imprimés, revus, corrigés, + Je m'aperçois avec grand peine + Que j'ai fait plus d'une fredaine + Dont mes Lecteurs sont affligés._ + + _Des_ Errata _mal fustigés, + En maint endroit se sont logés; + Je les puis compter par vingtaine + Dans mes_ Caprices, + + _Car ces écrits très-négligés, + Ont été conçus, colligés, + Et b√¢clés dans une quinzaine; + S'ils courent trop la pretentaine, + C'est que je les ai propagés + Dans mes caprices._ + +[Décoration] + + + + +ERRATA[9] + + +Page 22, ligne 5, au lieu de: _si l'un de ses Bibliophobes_, lire: _si +l'un de ces Bibliophiles_. + +Page 35, _sous-titre_, au lieu de: _Gauchemar àla manière de Goya_, +lire: _Cauchemar àla manière de Goya_. + +Page 37, ligne 24, au lieu de: _Les lettres sont..._, lire: _Ses +lettres sont..._ + +Page 46, ligne 1, au lieu de: _Germe lui_, lire: _Germe en lui_. + +[Décoration] + + [9] _Nous n'indiquons ici que les principaux_ Errata. _Sans aucun + doute, il s'en trouve quelques autres, mais leur importance est + moindre et nous ne voulons pas les souligner._ + + (Note de l'Éditeur.) + + + + +[Décoration] + + +TABLE DES MATIÈ RES + + + PRÉFACE AU LECTEUR 1 + + UNE VENTE DE LIVRES A L'HÔTEL DROUOT 1 + + LA GENT BOUQUINIÈ RE 19 + + LES GALANTERIES DU SIEUR SCARRON 25 + + LE QUÉMANDEUR DE LIVRES 35 + + LE VIEUX BOUQUIN 43 + + LE LIBRAIRE DU PALAIS 47 + + UN EX-LIBRIS MAL PLACÉ 55 + + LES QUAIS EN AOUT 63 + + LES CATALOGUEURS 65 + + SIMPLE COUP-D'≈ÃIL SUR LE ROMAN MODERNE 81 + + LE BIBLIOPHILE AUX CHAMPS 91 + + LES PROJETS D'HONORÉ DE BALZAC 99 + + VARIATIONS SUR LA RELIURE DE FANTAISIE 107 + + RESTIF DE LA BRETONNE ET SES BIBLIOGRAPHES 119 + + LE CABINET D'UN EROTO-BIBLIOMANE 127 + + RONDEAU 147 + +[Décoration] + + + + + ACHEVÉ D'IMPRIMER + + Sur les presses de BLUZET-GUINIER + + Typographe + + A DOLE-DU-JURA + + le 10 février 1878 + + [Décoration] + + Pour ÉDOUARD ROUVEYRE, éditeur + + A PARIS + + + + + EXTRAIT + DU + CATALOGUE + + DES LIVRES + + DE FOND ET EN NOMBRE + + DE LA LIBRAIRIE + + ÉDOUARD ROUVEYRE + + + PARIS + + LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE + + ÉDOUARD ROUVEYRE + + 1, RUE DES SAINTS-PÈ RES, 1 + + + + +PUBLICATIONS LITTÉRAIRES + +DE M. OCTAVE UZANNE + +POËTES DE RUELLES AU XVIIe SIÈ CLE + + _Publiés par Octave Uzanne, tirés à500 sur papier vergé._ + + Le volume in-18 jésus, 10 fr.--Sur papier de Chine, 20 fr. + + BENSERADE, _Poésies_, avec un portrait et 2 vignettes à+ l'eau-forte. 1 vol. Les derniers exemplaires à12 fr. + + GUIRLANDE DE JULIE (La), avec un portrait inédit de Julie + d'Angennes et deux compositions àl'eau-forte. _Épuisé._ + + F. SARASIN, _Poésies_, avec un portrait et deux compositions à+ l'eau-forte 10 fr. + + _Du Mariage, par un philosophe du_ XVIIIe _siècle_, avec préface. + + 1 charmant volume in-18 écu 3 fr. + 50 Ex. sur Whatman, numérotés 6 fr. + +En préparation, _Poésies de Mlle de Scudéry, Montreuil_, etc. + + +SOUS PRESSE + +_Bibliographie anecdotique de Alfred de Musset._ + + Ce petit volume formera le tome XII de la jolie édition de + Musset, éditée par A. LEMERRE. + + +_Contes de Voisenon._ + +EN PRÉPARATION + + DELVAU, _Projets et notes_ | _Le Bric-à-Brac de l'Amour_ + + + + +VIENT DE PARAITRE + + CATALOGUE + DES + OUVRAGES, ÉCRITS ET DESSINS + DE TOUTE NATURE + POURSUIVIS, SUPPRIMÉS + OU + CONDAMNÉS + +DEPUIS LE 21 OCTOBRE 1814 JUSQU'AU 31 JUILLET 1877 + +_Édition entièrement nouvelle, considérablement augmentée_ + +SUIVIE DE LA TABLE DES NOMS D'AUTEURS ET D'ÉDITEURS + +Et accompagnée de Notes bibliographiques et analytiques + + PAR + FERNAND DRUJON + + +Cet ouvrage forme un beau et fort volume grand in-8º de plus de 450 +pages, et est publié en cinq livraisons. + +La 5e et dernière livraison contient la couverture et le titre +imprimés en rouge et en noir, la préface et la table de noms d'auteurs +et d'éditeurs. + +Le prix de chaque livraison est fixé ainsi qu'il suit: + + Exemplaire sur papier vélin 2 » + + 50 { Exemplaires sur grand papier vélin anglais } 3 » + { (Numérotés de 1 à50.) } + + 10 { Exemplaires sur papier de Chine. } 5 » + { (Numérotés de I àX.) } + + + + +EN COURS DE PUBLICATION + +_Abonnement_: Un an, 6 fr. + +MISCELLANÉES BIBLIOGRAPHIQUES + + Chaque année formera un beau volume in-8º imprimée avec luxe sur + papier vergé teinté, et sera terminée par une table + alphabétique des noms d'auteurs et des matières, qui, en même + temps que la couverture et le titre (imprimés en rouge et en + noir) sera adressée gratuitement àtous nos abonnés. + + +AUX BIBLIOPHILES + + +Le but de ces _Miscellanées bibliographiques_, modeste dans son +principe peut, par la suite, devenir plus manifeste, plus vaste, plus +étendu, atteindre àl'autorité, àl'_Utile dulci_ d'une petite +Encyclopédie Bibliographique, telle que l'avait conçue et longuement +rêvée le doctissime et regretté Quérard.--Sous ce titre, nous +entendons grouper, àbon escient, tous les documents rares ou curieux +qui se trouvent épars de ci de là, et dont la recherche fatigue +quelquefois l'esprit patient des bibliophiles; nous choisirons avec +soin les questions qui se trouvent le mieux en rapport àla +Technologie du Livre, àla Bibliognosie et aussi àla Bibliatrique. +Sans nous écarter du domaine Bibliographique, nous espérons traiter +_ex professo_, pour ainsi dire, _de omni re scibili et quibusdam +aliis_. Nous serons en tous points net et concis et réduirons àl'art +difficile de faire court, des sujets trop souvent noyés dans la +diffusion et la prolixité d'un excès de savoir. + +Cette publication paraissant régulièrement chaque mois, en manière de +livraison, formera annuellement un intéressant volume d'_Analectes_ +utiles àconsulter. Une table analytique des matières et des noms +d'auteurs permettra aux chercheurs et aux érudits de puiser, dans +ce véritable nid àdocuments précieux, avec autant de profit que +dans un dictionnaire d'_ana_ bibliographique. Nous ne limiterons +pas notre but au plaisir d'intéresser, d'indiquer les _rar√¶_ aves +de la Bibliophilie et de glaner dans le glorieux passé de la +Bibliognostique; nous accorderons une place àl'art moderne du Livre, +aux Bibliophiles _militants_ de Paris, de la province et de +l'étranger. + +Nous comprenons qu'en Bibliographie surtout ¬´il se faut entr'aider», +et nous conserverons dans chaque livraison une ou plusieurs pages +destinées aux _questions_ et _réponses_ posées et résolues par nos +lecteurs. + +Cette manière de _Queries_, rendant service aux uns, instruira les +autres; ce sera làune sorte de petit _intermédiaire_ intéressant pour +tous. Trouvailles, curiosités, renseignements bibliologiques +quelconques, origines orthographes de certains mots, éditions +douteuses, interrogations de toute genre seront insérés. + +En tout et pour tout ce qui sera du _ressort du Livre_, nous +accueillerons les communications qui nous seront faites, nous estimant +heureux d'avoir ouvert nos confrères une libre arène dans laquelle +chacun, àtour de rôle, luttera de savoir, de complaisance ou +d'érudition. + +Et, maintenant, puisse cette entreprise justifier notre devise de +présupposition: _Vires acquirit eundo_. + +_Un numéro spécimen est adressé gratis et franco àtoute personne qui +en fait la demande_. Le Propriétaire-Gérant: ÉDOUARD ROUVEYRE. + + + + +_VIENT DE PARAITRE:- + + +CONNAISSANCES NÉCESSAIRES A UN BIBLIOPHILE + + + ÉTABLISSEMENT D'UNE BIBLIOTHÈ QUE. + CONSERVATION ET ENTRETIEN DES LIVRES. + =DE LEUR FORMAT ET DE LEUR RELIURE=. + MOYENS DE LES PRÉSERVER DES INSECTES. + DES SOUSCRIPTIONS ET DE LA DATE. + DE LA COLLATION DES LIVRES.--DES SIGNES DISTINCTIFS + DES ANCIENNES ÉDITIONS. + DES ABRÉVIATIONS USITÉES DANS LES CATALOGUES POUR + INDIQUER LES CONDITIONS. + DE LA CONNAISSANCE ET DE L'AMOUR DES LIVRES. + DE LEURS DIVERS DEGRÉS DE RARETÉ. + MOYENS DE DÉTACHER, DE LAVER ET D'ENCOLLER + LES LIVRES. + RÉPARATIONS DES PIQURES DE VERS, DES DÉCHIRURES + ET DES CASSURES DANS LE PAPIER. + +SECONDE ÉDITION + +Revue, corrigée et augmentée de trois nouveaux chapitres. + + _Un joli volume in-12 (XVIII et 120 pages), papier vélin teinté, + avec fleurons et culs-de-lampe, titre rouge et noir_ 3 fr. + +IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION: + + 50 exemplaires imprimés sur fort papier vergé, numérotés de 1 à+ 50 6 fr. + + 10 exemplaires imprimés sur papier de Chine véritable, numérotés + de 51 à60 10 fr. + + Annales de la typographie néerlandaise au XVe siècle, par F.-A.-G. + CAMPBELL. La Haye, 1874, in 8º (XVIII et 630 pages), papier + vergé 20 fr. + + Cet ouvrage forme la statistique complète de la pal√¶otypognosie + néerlandaise, et donne la description la plus complète: 1º des + 665 incunables que possédaient déjàen 1856 les dépôts de la + Haye; 2º celle des 150 anciennes impressions dont s'est enrichie + depuis lors cette bibliothèque royale; et 3º d'un millier + d'impressions du XVe siècle. + + Bibliographie de Chrestien de Troyes, comparaison des manuscrits + de Perceval le Gallois, par Ch. POITEVIN. + + Un manuscrit inconnu. Chapitres uniques du manuscrit du Mons. + Autres fragments inédits. Leipzig, 1863, in-8º (XVIII et 186 + pages) 7 fr. 50 + + Avec planche fac-simile. + + L'_Histoire littéraire de la France_ dit que Chrestien de Troyes + mérite les éloges que lui prodiguent les écrivains ses + contemporains et ceux du siècle suivant: ¬´par l'invention, la + conduite et particulièrement par le style qui l'élève au-dessus + de tous les poëtes de son temps». + + + SUPERCHERIES LITTÉRAIRES + + PASTICHES, SUPPOSITIONS D'AUTEUR + + DANS LES LETTRES ET DANS LES ARTS + + PAR + + OCTAVE DELEPIERRE + + Magnifique volume petit in-4º de 338 pages, imprimé avec luxe sur + beau et fort papier vélin, titre rouge et noir 15 fr. + +OUVRAGE SÉRIEUSEMENT TRAITÉ, DIVISÉ EN TROIS SECTIONS: + +1º Les pastiches et suppositions d'auteur, composés avec l'intention +de tromper les lecteurs. + +2º Des pastiches imitations, et suppositions d'auteur, dans les +beaux-arts. Et terminé par des REMARQUES et une Table alphabétique de +noms. + + +TABLEAU + +DE LA + +LITTÉRATURE DU CENTON + +CHEZ LES ANCIENS ET CHEZ LES MODERNES + +PAR + +OCTAVE DELEPIERRE + + Deux magnifiques volumes de 24 pages et 318 pages, imprimés avec + luxe sur beau et fort papier vélin, titre rouge et noir 25 fr. + +Le _Centon_, un des plus agréables des amusements littéraires, +puisqu'il a servi àla composition de poèmes célèbres et +très-ingénieux, remonte très-haut et compte des noms fameux parmi ceux +qui y ont pris plaisir. + +Ce sujet a ceci de remarquable que, depuis des Pères de l'Église, des +Papes et des Evêques, jusqu'aux savants commentateurs et aux érudits +philologues du XVIe et du XVIIe siècle; depuis des poëtes grecs et +latins des premiers temps du christianisme, jusqu'aux poëtes et +auteurs du moyen √¢ge, de la renaissance et des temps modernes; à+toutes les époques et dans tous les rangs, des écrivains se sont +occupés du _Centon_. + + _Vient de paraître.--Envoi gratis et franco_. + +1878 No 25 + + +CATALOGUE + +DE + +LIVRES ANCIENS + +ET MODERNES + + +QUI SE TROUVENT EN VENTE AUX PRIX MARQUÉS + +A LA + +Librairie Édouard ROUVEYRE + +1, rue des Saints-Pères, 1 + +PARIS + + +ACHAT--ÉCHANGE--VENTE--EXPERTISE + + + Histoire des religions, Sciences occultes, Mnémonique, + Beaux-Arts, Musique, Linguistique, Théâtre, Géographie ancienne + et moderne, Histoire des villes et des anciennes provinces de + France, Noblesse, Archéologie, Bibliographie, Histoire de + l'Imprimerie, Céramique, Histoire de France, etc. + +Livres curieux et singuliers. + +Suite de figures pour servir àl'illustration des livres. + +Anciennes vues de villes de France, par Chastillon, Silvestre, etc. + +MM. les Amateurs avec lesquels nous avons l'honneur d'être en relation +sont priés de nous communiquer les noms et adresses des personnes que +nos catalogues peuvent intéresser. + + +Paris.--Imp. Tolmer et Isidor Joseph, 43, rue du Four-Saint-Germain. + + + + + +End of Project Gutenberg's Caprices d'un Bibliophile, by Octave Uzanne + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 40877 *** diff --git a/40877-8.txt b/40877-8.txt deleted file mode 100644 index 25b8507..0000000 --- a/40877-8.txt +++ /dev/null @@ -1,4623 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Caprices d'un Bibliophile, by Octave Uzanne - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Caprices d'un Bibliophile - -Author: Octave Uzanne - -Release Date: September 27, 2012 [EBook #40877] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - -Les erreurs indiquées dans l'errata à la fin du livre ont été corrigées -dans le texte. - -Les mots ou phrases espacés dans le text d'origine sont marqués -=ainsi=. - - - - - CAPRICES - - D'UN - - BIBLIOPHILE - - - - - TIRÉ A 572 EXEMPLAIRES: - - 500 sur papier vergé de Hollande. - - 50 sur papier Whatman extra-fort. - (_Numérotés de XI à LX._) - - 10 sur papier de Chine. - (_Numérotés de I à X._) - - 10 sur papier de couleur. - (_Non mis dans le commerce._) - - 2 sur parchemin choisi. - - [Décoration] - - DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS - - -[Illustration: CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE PAR OCTAVE UZANNE.] - - - - - CAPRICES - - D'UN - - BIBLIOPHILE - - PAR - - OCTAVE UZANNE - - [Décoration] - - PARIS - _LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE_ - ÉDOUARD ROUVEYRE - 1, RUE DES SAINTS-PÈRES, 1 - - 1878 - - - - -[Décoration] - -PRÉFACE - -AU LECTEUR - - Sunt bona, sunt quædam mediocria, sunt plura mala; - Qui legis hæc, aliter non fit, Avite Liber. - - MARTIAL. - - -_A cette époque archi-philosophique, disait un misanthrope du dernier -siècle, un auteur ne rougit pas de se brûler, dans sa préface, tout -l'encens dont le public seul est comptable.--Certains écrivains, nous -devons l'avouer, se sont un peu trop montrés les ridicules -thuriféraires de leurs Å“uvres personnelles; mais il faut ajouter, -pour être juste, que, lorsqu'on plaide_ pro domo suâ, _il est -difficile, par modestie, de ne pas faire parade d'une certaine dose de -vanité._ - -_Une préface est à un ouvrage, non-seulement ce que l'affiche est à -une comédie, c'est aussi le plastron, le rempart, le Palladium du -livre; c'est par elle, le plus souvent, que sont parés les terribles -coups de boutoir de la Critique, c'est derrière elle que l'Auteur se -réfugie, après y avoir déposé comme sauvegarde, ses propres aveux, ses -craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; après s'y être laissé voir -sous le jour le plus propice, dans un laisser-aller bon enfant ou dans -la joie orgueilleuse de l'Å“uvre accomplie.--Lorsqu'un lecteur tient -son ouvrage, et qu'armé de toute sa sévérité, il se prépare à entamer -le premier chapitre, le pauvre Auteur, tremblant, presque défaillant -dans la pensée d'être ainsi pris au dépourvu, n'a-t-il pas le droit de -lui crier: «Un instant... de grâce, écoutez-moi! Deux mots, rien que -deux simples mots, je vous en prie! et je me livre à vous!»--La -préface, c'est le salut au lecteur, et trop souvent, hélas! ce -terrible salut des Gladiateurs à Cæsar, le:_ Morituri te salutant. - -_Il existe, en Littérature comme en Art, deux façons de procréer bien -distinctes: l'une, lente et réfléchie, réclame le travail et impose -quelquefois la paresse, cette bonne couveuse, comme la nommait -Montaigne; l'autre, fantaisiste, toute de prime-saut, jaillit -subitement de l'inspiration ou de l'éréthisme des sensations -éprouvées.--La première méthode donne pour résultat des Å“uvres -mûries, soignées, polies, coordonnées et bien léchées: celles-ci sont -filles légitimes de l'étude et de l'application; la seconde manière -produit des opuscules, souvent vifs et colorés, quelquefois ingénieux, -hardis, ayant le débraillé, la belle humeur des enfants de Bohême: -ceux-là sont bâtards du caprice, du paradoxe ou de la frivolité._ - -_C'est de cette génération spontanée que sont issues ces_ Boutades de -Bibliophile; _elles ont été mises au jour dans les innocents badinages -d'une plume qui s'essaye et se repose; elles ne possèdent pas la -pondération, la gravité, le solide, le fini des choses ciselées à -froid ou faites méthodiquement et à temps voulu; elles ont la valeur -de croquis sans prétentions ou pour mieux dire de_ Pochades -_bibliographiques, rien de plus._ - -_Alors que nous ne songions même pas à les réunir en volume, le livre -s'est trouve fait.--Au jeune Bibliographe, est venu tendre la main un -jeune Éditeur plein de foi dans ses entreprises; bien plus, un Artiste -du plus grand talent dont nous ne saurions nous montrer trop fier de -revendiquer l'amitié, a dessiné et gravé, pour nos_ Caprices, _un -frontispice spirituel, délicat, exquis de composition et d'habileté de -faire, si coquet d'ensemble et de détails que Gravelot ou Eisen s'en -seraient disputé la signature. Ajoutons à cela la bienveillance -marquée que les Bibliophiles ont daigné nous accorder jusqu'à ce -jour, et l'on conviendra qu'avec de tels éléments de succès, il nous -faudrait être bien peu téméraire, pour ne pas embarquer sur ce frêle -esquif juste ce qu'il faut d'espérance pour ne pas le faire chavirer, -en songeant que les livres ont leur destin, et que la bonne devise, -pour tout ouvrage que l'on abandonne à la merci de l'opinion publique, -est_: Vogue la galère! - -[Illustration: signature d'Octave Uzanne] - - Paris, 15 février 1878. - - - - -[Décoration] - - -UNE VENTE DE LIVRES - -A L'HOTEL DROUOT - -_Ma Bibliothèque aux Enchères._ - - Les amères douleurs, les regrets, la mort se peignent dans mes - songes. - - J. J. ROUSSEAU. - - -I - -Il est des jours où l'on se pend à Londres, dit-on, sans savoir -pourquoi. Ce soir là j'étais rentré terriblement agacé, les nerfs -tendus comme les cordes d'un violon, la mine morose, l'allure courbée, -dans un accablement intense. Il me bruinait au cÅ“ur tant la sombre -tristesse m'envahissait, et je logeais dans ma cervelle tous les -diables noirs de la mélancolie. J'étais bourru, aigre, hargneux, -misanthrope; une sorte de fièvre maligne ravageait tout mon être et -j'eus payé bien cher l'occasion de pleurer. Il ne me souvient pas, -cependant, d'avoir rencontré le plus petit créancier, ni lu le moindre -discours académique, rien d'anormal n'avait voilé mon front d'un crêpe -de deuil, rien!... Je m'étais uniquement promené une partie du jour -dans les différentes salles de l'hôtel des ventes; je m'étais promené, -tenant en laisse la meute affamée des désirs les plus ardents. - -O poëtes et artistes, amants passionnés du beau, vous qui dansez sur -la corde roide d'un budget fictif et qui jonglez avec les boules d'or -de vos caprices, vous qui ne songez qu'à moelleusement capitonner -l'existence selon votre guise, vous tous, compétiteurs de luxe, il -vous sera aisé de me comprendre:--savez-vous rien de plus digne -d'engendrer le spleen nébuleux que la vue de superbes collections -d'objets d'art dispersés à votre nez, à votre barbe, par le sort -railleur des enchères. - -Vous êtes là , haletants; au banquet de la vente, infortunés convives, -vos lèvres s'entrouvrent pour surenchérir, vos mains se tendent vers -le bibelot désiré, votre imagination en tapisse déjà le coin le plus -nu de votre appartement; dans le supplice de la convoitise, votre -pouls bat plus fort, votre sang brûle, votre poitrine est oppressée, -mais la déesse raison, cette froide bégueule, vous chuchote à -l'oreille des réalités frappées à la glace.--_Ceci_ tue _cela_, et, -tandis que le commissaire-priseur détaille, de son verbe haut, des -beautés que vous n'admirez que trop, votre bourse, triste thermomètre -de vos ressources, accuse dans la poche sa maigre rotondité. - -C'est pour avoir éprouvé ces Tantalesques émotions que le ciel de mon -âme s'était assombri; les morsures aiguës des désirs avaient fourbu -mes sens... Je rentrai, remorquant ma fatigue au logis. - - -II - -Le nid que l'on se crée, le chez soi étoffé avec amour, le coin marqué -au sceau de sa fantaisie, l'intérieur, en un mot, où la banalité du -dehors ne saurait avoir accès, le _Home_, est et sera toujours une -fraîche oasis, où nous aimons à nous reposer des tracas de la foule. -Les plus grandes tristesses s'y calment, le moral s'y retrempe dans le -laisser-aller du bien-être, l'individualité y puise une nouvelle -énergie. - -Ouf! avec quel nonchaloir on se laisse tomber dans le grand fauteuil -qui tend les bras, et que, la tête renversée, dans un délassement -alangui, il est doux, après une journée de fatigue, de promener un -Å“il mi-fermé sur tout le fouillis domestique qui nous environne. Tous -les objets, ces élus du goût, semblent devenir plus chatoyants pour le -retour du maître, ils lui sourient, et dans le langage mystérieux des -choses, ils paraissent le saluer joyeusement à son arrivée. - -Ce fut avec un bonheur mêlé de reconnaissance, que je contemplai ce -soir-là mes richesses, meubles anciens, statuettes, potiches, tableaux -et gravures, tous ces jolis riens amassés avec patience; ma -Bibliothèque se dressait fièrement, comme orgueilleuse de son noble -faix, et la vue de mes livres me rasséréna. - -Ils étaient là , tous alignés, dans une magistrale mitoyenneté, -splendides comme à une revue; les reliures à petits fers brillaient, -semblables à de beaux uniformes, les volumes brochés supportaient -modestement leur primitif vêtement et le vieux veau brun distillait -dans l'air ce vétuste parfum qui énivre si délicieusement les amoureux -du Bouquin. - -Je regardai avec joie mes chers livres, anthologie de ma passion; je -me surpris à détailler leurs charmes, à compulser leur beauté, à -analyser leurs perfections; je les caressai de l'Å“il, je les eus -volontiers embrassés, et mes sensations vaniteuses de Bibliophile -vibrèrent avec intensité. - -«Bouquins adorés, ô mes amis, vrais consolateurs de celui qui vous -possède, que de jouissances vous versez dans nos cÅ“urs et que barbare -est celui qui vous méprise! vous êtes toute la sagesse, la vie, le -cerveau, la quintessence des siècles passés; bouquins adorés, ô mes -amis, je vous vénère à l'égal des Dieux!» - -Le somniférant Morphée me paraissait cette nuit-là , occupé à secouer -ses pavots sur d'autres paupières que les miennes, je résolus -d'attendre patiemment les loisirs de cette déité inconstante et, -prenant sur un rayon, une plaquette, petit in-12, reliée en maroquin -blanc avec coins, je fus me coucher pour lire dans le grand silence de -minuit. - -Je ne tardai pas néanmoins, peu à peu, à m'endormir profondément et un -essaim de songes tortionnaires vint papillonner dans mon alcôve. - - -III - -Je flânais en rêvant, ou je rêvais en flânant, au milieu de ce grand -mouvement, de ce perpétuel va-et-vient dont l'hôtel Drouot est le -spectacle à l'époque des belles ventes--c'était une cohue: D'adorables -petites femmes mises avec une grâce exquise, des messieurs très -décorés, financiers, peintres, hommes de lettres, des marchands et -marchandes à la toilette, des commissionnaires, que sais-je!--Je -m'arrêtai en premier lieu à la salle no 2: On y vendait des -tapisseries des Gobelins, des meubles Renaissance, des bronzes, des -faïences italiennes et japonaises, des émaux, des statues, tout un -bric à brac étonné de se trouver réuni. - -Armé de son maillet d'ivoire à manche d'ébène, lorgnon sur l'Å“il, la -face rouge, rasée de frais, plus impétueux que jamais, Maître Oudard -pontifiait.--Je m'approchai. - -«Nous allons vendre, disait l'expert, _deux colonnes Doriques avec -tores et chapiteaux en Brocatelle_, l'une est en brêche de Sicile, -l'autre en porphyre rouge de Suède.... Remarquez, je vous prie, la -beauté de ces deux pièces, c'est une occasion unique.» - -Voyons, Messieurs, reprenait Me Oudard, _deux superbes colonnes -Doriques des plus curieuses_, combien dit-on?... Il y a marchand -à ....tant, Personne ne couvre l'enchère? c'est pour rien, -Messieurs;... une fois, deux fois, vu, personne ne dit mot? Examinez -ces deux pièces, je vous prie;... une fois, deux fois, vu, non;... pas -par vous à gauche, c'est donné, Messieurs, vu, non, on renonce..... -Adjugé.» - -Les garçons emportaient, un mouvement se faisait dans l'auditoire, -puis l'expert avec calme mettait un nouvel objet en vente, et la voix -de Me Oudard reprenait de plus belle: «une fois, deux fois, vu,... -non, faites passer,... vu, personne ne dit mot... vu,... non, on -renonce;...» pour accentuer, d'un coup de maillet sec, l'irrémédiable: -Adjugé. - -Ces deux colonnes Doriques ne m'étaient pas inconnues, et afin de me -rendre compte de leurs provenances, je demandai les catalogues du jour -au distributeur qui passait. - -Mais, hélas! Il ne s'agissait plus de colonnes Doriques, sur l'un des -catalogues que je venais de réclamer, _Horresco referens!_ Je lus les -lignes suivantes imprimées en rouge et noir sur la couverture bleu -tendre d'un assez copieux in-8º: - - «CATALOGUE DES LIVRES ANCIENS ET MODERNES, _rares et - curieux.--Belles-lettres, Histoire, Beaux-Arts et Théâtre.--La - plupart ornés de belles reliures et de cartonnages fantaisistes. - Provenant de la Bibliothèque de M..._» - -Ici mes Nom, Prénoms et Qualités s'étalaient scandaleusement.--Le -_Mané, Thécel, Pharès_ ne dut pas étinceler aussi lumineux aux yeux de -Balthazar que les détails imprimés que je venais de lire ne brillèrent -aux miens; je crus devenir fou, un frisson glacial parcourut tout mon -corps. Je réunis ce qu'il me restait de forces pour ne pas m'évanouir, -et, blême, défait, dans un état impossible à décrire, je m'élançai -vers la salle no 6 où la vente devait avoir lieu. - - -IV - -La salle no 6 était magistralement pleine. Impossible de me frayer un -passage par la porte du vestibule. Je me rendis au magasin également -encombré et là , avec grandes peines, je parvins, à gravir sur un -tabouret d'où je découvris un affreux spectacle. - -Me Maurice Delestre occupait la chaire, correct et élégant comme un -jeune sportman; à sa droite, derrière une table surchargée de livres, -la tête maigre et à lunettes de M. L... surgissait. Des garçons -emmagasinaient brutalement des livres que je ne pus voir, mais que je -reconnus aux palpitations de mon cÅ“ur... Et d'ailleurs pourquoi -douter? N'avais-je pas là devant moi, horrible! horrible! horrible! -mes trois corps de bibliothèques à colonnes torses que les draperies -vertes de la salle rendaient encore plus belles? - -Les rayons étaient déjà clair-semés, je cherchai des yeux mes trésors -des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles,... disparus! Une sueur froide -inondait mon front, mes jambes faiblissaient; je voulus crier, -appeler, faire rendre gorge aux acquéreurs et assassiner dans la même -haine MM. L... et Maurice Delestre, complices de cette noire trahison! -Hélas! mes jambes étaient fixées au tabouret et ma voix paraissait -s'être à jamais figée dans mon gosier; il me fallut demeurer -spectateur de pierre avec une âme de feu, et me résoudre à voir et à -entendre sans proférer un son. - -J'examinai la salle. - -Au premier rang toute la haute librairie patentée était assise, coudes -sur tables, crayon aux dents, catalogue ouvert. Je reconnus les yeux -ardents du jeune Ed. R..., la silhouette de Faune de M..., et le -visage rabelaisien de son associé F...; puis, plus loin, dans la -pénombre, le profil railleur de C..., la désinvolture de Le F... et la -haute taille de V..., ainsi que les figures bien connues de D..., de -St-D..., de R..., de B..., de H..., et autres.--Toute la fine fleur -des bouquinistes parisiens. - -Au second plan, ô torture! hissés sur des chaises, mes amis au grand -complet, joyeux, pimpants, se frottant les mains et inspectant mon -catalogue avec des petits sourires entendus. J'étouffais. - -L'inquisiteur... je veux dire le filet de voix aigre, grêle et perçant -de M. L... rompit ce silence. - -«No 160, clama-t-il. Nous allons mettre en vente les Romantiques dont -la collection est surtout remarquable!» - -«No 160. _Théophile Gautier._ LA COMÉDIE DE LA MORT, _Paris, -Desessart, 1838_, in-8, broché. _Édition originale._» - -«Il y a plusieurs états de la vignette de Louis Boulanger gravée par -Lacoste. Exemplaire en admirable état, la reliure est de fantaisie. -Les plats en cuirs japonais à ramages, les gardes sont ornées -d'étranges dessins représentant une Danse Macabre.--Je demande 150 -francs.» - -Quelques libraires esquissèrent une hilarité Homérique, mais tout le -clan sérieux tendit les bras. Les prunelles tombèrent en arrêt, on -entendit des «_on demande à voir_» de tous côtés, et un grand -bourdonnement parcourut l'assistance. - -On demande 150 francs, répéta Me Maurice Delestre.--Il y a marchand -dit résolument un de mes amis les plus intimes,--160 lança ED. -R...,--180 fit M...,--200 reprit l'ami intime...--Ce fut un ouragan -d'enchères, au milieu desquelles, ô surprise! je crus remarquer la -voix délicate et timide d'une femme. - - -V - -Cette petite voix féminine était langoureuse et frémissante; par une -filiation mystérieuse, elle semblait comprendre mon martyre et mon -impuissance; c'était comme un écho de moi-même qui résonnait dans la -salle, et, sans le mutisme épouvantable dont j'étais frappé, je -n'aurais pas, à ma propre vente, mieux conduit les enchères. - -Elle était fière et vibrante jusque dans sa timidité, cette chère -petite voix féminine, aussi je la bénissais en dépit de ma douleur et -de ma rage, et tous mes plus galants désirs se portaient vers le coin -d'ombre d'où elle me paraissait sortir.--A 350 francs; LA COMÉDIE DE -LA MORT fut adjugée à cette folle enchérisseuse. - -J'attendais qu'on lançât le nom de ma sympathique inconnue;... qui -cela pouvait-il bien être?... J'étais sur des charbons ardents et ma -curiosité n'avait plus de bornes. Hélas! aucun nom ne fut prononcé et -le crieur fit silencieusement passer au commissaire-priseur une carte, -une simple carte,... un bristol rosé du plus doux effet. Je me pris à -bâtir les suppositions les moins fondées, tout en scrutant du regard -les personnes assises ou debout; mais, soit que ma vue fût troublée, -soit que, dissimulée habilement dans la foule, la dame ne tînt pas à -être découverte, il me fut impossible d'entrevoir le plus mignon -profil fuyant, pas un bout de dentelle, une main gantée, une plume de -chapeau, une mèche de cheveux blonds ou bruns, rien,... absolument -rien; je ne vis que la houle mugissante des spectateurs, attentifs et -prêts à dévorer mes Romantiques. - -Le monotone, agaçant et peu viril organe de M. L... reprenait la -nomenclature du catalogue. - - -VI - -Il serait trop long de peindre la furia des enchères. Jamais, de -mémoire de libraire, on n'avait vu bataille si acharnée. Me Maurice -Delestre s'était levé, l'Å“il mobile, la voix saccadée, droit comme un -général au feu. Le crieur paraissait exténué, tant l'animation était -grande, et, sous les verres convexes de ses lunettes, les yeux de -l'expert marquaient un suprême ahurissement. Le marteau d'ivoire -voltigeait dans l'air et ne pouvait s'abattre, c'est à peine si l'on -entendait le bruit des salles voisines et, sur leurs chaises hissés, -mes amis se regardaient effarés. - -Dans cette mêlée de voix mâles, la petite voix de femme se faisait -entendre, sonore comme un clairon qui rallie, elle était devenue plus -altière et possédait des intonations hardies et chaudes. Brave petite -voix féminine! elle menait ma vente tambour battant, elle montait -crânement à l'assaut par des surenchères de dix, quinze et vingt -francs. Vrai Dieu! je l'adorais, j'avais presque oublié que -j'assistais au plus affreux des désastres, mais,... pourquoi ne -pouvais-je la découvrir? - -Tous mes Romantiques s'élevèrent à des prix inouïs, et tous, chose -singulière, furent adjugés à la suave petite voix. Pas un des -_Gautier_, éditions originales, avec reliures étranges et envois -curieux, ne descendit au-dessous de 200 francs. Les _Victor Hugo_ de -chez _Renduel_ et de chez _Gosselin et Bossange_, les _Musset_ de chez -_Urbain Canel_; les _Sainte-Beuve_, les _Nodier_, les _Drouineau_, les -_Mérimée_, les _Antoni Deschamps_, les _Alphonse Royer_, etc., tous de -la bonne date, furent payés au poids de l'or; LA MADAME PUTIPHAR de -Pétrus Borel, avec un quatrain très-bizarre du Lycanthrope, atteignit -500 francs, et un exemplaire intact des ROUERIES DE TRIALPH, _notre -contemporain avant son suicide_, eut l'honneur d'être violemment -disputé, jusqu'à la somme de 370 francs. - -Bref, ce fut du délire, et mon orgueil délicieusement chatouillé -pansait de son mieux les plaies que cette cruelle vente avait faites -dans mon cÅ“ur de Bibliophile. - - -VII - -Je me fis tout à coup cette judicieuse réflexion que je n'étais -arrivé, dans la salle no 6, qu'au no 160 (série des belles-lettres, -XIXe siècle) de mon catalogue, car, par suite d'une rédaction tout à -fait anormale, ledit catalogue se trouvait divisé en quatre grandes -séries numérotées séparément. - -La première partie se composait des XVe et XVIe siècles. Le XVIIe -siècle formait la seconde partie, la plus complète de ma Bibliothèque, -et mon titre le plus sérieux à ma gloire de chercheur. Une admirable -collection de livres à vignettes et d'ouvrages gaillards du XVIIIe -siècle donnait à ma troisième série plus de 500 numéros, et la -quatrième partie enfin se trouvait remplie par nos maîtres -contemporains du XIXe siècle, depuis _Népomucène Lemercier_, jusqu'à -J. Barbey d'Aurevilly, de Goncourt et Zola. - -Je songeai donc avec effroi que ma vente était sans doute arrivée à sa -quatrième ou cinquième vacation et que je ne devais pas me laisser -aussi mollement bercer par l'heureux succès de mes Romantiques. - -Mais comment savoir les prix d'adjudication des livres vendus les -jours précédents? - -J'étais là sans voix, presque inerte, fixé sur un tabouret, comme un -misérable sur la sellette. Mes angoisses me reprirent plus fortes, -plus étouffantes et plus amères. - -Je n'entendais plus rien, ni le soprano de M. L..., ni la basse-taille -du crieur, ni le léger baryton du commissaire-priseur; je ne percevais -même pas le ravissant contralto de la jeune femme qui, quelques -minutes auparavant, me charmait si bien par son entrain audacieux; -j'étais anéanti. - -Un de mes voisins, d'une distinction parfaite, suivait attentivement -la vente, un petit crayon d'or d'une main, le catalogue de l'autre. Je -pensai que, depuis le premier jour, un aussi sérieux Gentleman devait -assister aux vacations et, par un effort désespéré, je parvins, avec -des mimes de politesse, à lui faire entendre que je désirais la -communication de son catalogue. - -Il me crut muet, sans doute, mais avec la meilleure grâce du monde, il -me tendit le précieux catalogue annoté, que dans ma brutale -impatience je faillis lui arracher. - - -VIII - -Ma fièvre de savoir était telle, que j'ouvris au hasard le catalogue -de mon aimable voisin. Je tombai sur la seconde partie, mes yeux -s'arrêtèrent à cet article: LA PUCELLE, ou _la France délivrée, poëme -héroïque_, par M. CHAPELAIN; à _Paris_, chez _Augustin Courbé, 1656_, -in-folio, _maroquin rouge, fil. comp. aux armes de l'évêque -d'Orléans_. Sur la marge au crayon, je crus lire 10 francs. - -Ce fut un coup terrible que je reçus avec accablement. - -Ma _Pucelle_, une merveille, un admirable exemplaire, une des joies de -ma vie de fureteur! une trouvaille inestimable, et si superbement -reliée, qu'on pourrait songer à Le Gascon, ma _Pucelle_, vendue 10 -francs...!!! - -Toujours au hasard, j'ouvris et lus: - -LE ROLAND FVRIEVX, de _messire Loys Arioste_, NOBLE FERRAROIS, -_traduit d'Italien en François, à Lyon_, pour _Estienne Michel_, 1582, -1 vol. in-12 vélin. Et sur la marge... 5 fr. - -Oh! les monstres!! 5 francs un _Roland_ en très-bel état, un _Roland_ -sortant de la Bibliothèque du fameux Yeméniz et portant son ex-libris: -une médaille antique, un lion sur le recto et le monogramme du -Bibliophile Lyonnais sur le verso. - -5 francs! oh les barbares! - -J'ouvris vingt fois, toujours au hasard, et toujours je trouvais des -prix ridicules et disproportionnés à la valeur réelle des livres mis -en vente, c'en était trop pour moi. Le dictionnaire de Trévoux me -serait tombé sur la tête, que je n'eusse pas subi une commotion plus -forte que celle que je ressentis à la vue de mes pauvres livres -vilipendés. C'était le dernier coup... mes jambes se dérobaient sous -moi, les bras me tombèrent le long du corps, je me sentis entièrement -défaillir, et de la hauteur de mon tabouret je me laissai choir sur -une pile de volumes qu'un portefaix sans âme emmagasinait. - - -IX - -Quand je me réveillai, il me semblait encore entendre la voix perçante -de M. L. et sentir le marteau de Me Maurice Delestre me taper sur le -crâne. - -Ce n'était bien qu'un rêve cependant. Le soleil brisait ses rayons sur -ma courtine de soie et se jouait avec des reflets d'or sur les -tentures, les petits oiseaux chantaient de délicieuses aubades sur mes -persiennes, au travers desquelles j'apercevais des bandes de ciel -bleu;--tapie paresseusement à mes pieds, Isis, ma chatte blanche, -ronronnait en entr'ouvrant son Å“il vert, et, par l'entre-bâillement -de la porte de ma chambre, je voyais dans la pièce voisine, brillants -et bien éclairés par la lumière du matin, mes trois corps de -Bibliothèque à colonnes torses, ou chatoyantes comme d'harmonieuses -toilettes; les tons des reliures formaient l'ensemble le plus -réjouissant. - -Je vous possédais donc toujours, ô mes livres chéris! vous étiez là , -sous mes yeux, bien à moi; je pouvais vous contempler en égoïste et -jouir seul à seul de tous vos appas. Vous demeuriez toujours mes -heureux tributaires, mes amis, mes consolateurs, et cette vente -affreuse n'était qu'un rêve, qu'un détestable mensonge de mon -imagination agitée! - -Je sautai vivement à bas de mon lit, et, sans prendre le temps de -mettre mes pantoufles, je courus à eux, je les regardai, je les -compulsai, caressant spécialement ma _Pauvre Pucelle_, et _Messire -Loys Arioste, Gentilhomme Ferrarois_, ainsi que tous ceux que mon -cerveau encore syncopé se rappelait avoir vu vendre. - -Après plus d'une heure de muette contemplation, pendant laquelle je -revis mes vieux Bouquins avec plus de joie qu'un amant qui étreint son -amante longtemps attendue, je revins enfin me coucher. - -Sur la table de nuit, à côté du bougeoir Louis XV en cuivre ciselé, -dont la bougie était à moitié consumée, je vis la plaquette petit -in-12 en maroquin blanc avec coins... c'était L'ENFER DU BIBLIOPHILE, -cette boutade saisissante d'Asselineau que j'avais relue en entier -avant que de m'assoupir. - - -X - -Mais la petite voix de femme, me direz-vous? - -Bah! c'est juste, cher lecteur, j'allais oublier... Oui, au fait,... -la petite voix de femme... à qui diable la supposer? - -Tenez, tout net, sans paraphrase ni paralogisme, je suis assuré que -si, après avoir trouvé philosophiquement la véritable clef des songes, -nous cherchions à déchiffrer la carte de la Dame mystérieuse, nous -lirions imprimé, sur le bristol rose remis au Commissaire-priseur, le -nom d'une de nos maîtresses à nous tous Bibliophiles, d'une maîtresse -qui nous est fidèle et qu'il nous sera toujours pénible de quitter... - -[Illustration: Mademoiselle Vanité.] - - - - -[Décoration] - - -LA GENT BOUQUINIÈRE - -_Esquisse parisienne_ - - Si l'on me demande quel est l'homme le plus heureux, je - répondrai: c'est un bibliophile, en admettant que ce soit un - homme; d'où il résulte que le bonheur, _c'est un bouquin_. - - P. L. (bibliophile Jacob.) - - -O vous, qui possédez l'art de vous promener au milieu de tout ce -brouhaha de Paris, parmi cette multitude bigarrée, affairée et -distraite qui se meut, va, vient, marche, court et flâne dans les -rues, le nez en l'air, l'oreille au vent; avez-vous remarqué -quelquefois l'attitude particulière, inquiète et absorbée de certains -hommes à l'Å“il fureteur qui passent graves, coudoient les uns et les -autres sans crier gare, et qui semblent suivre, comme dans un rêve, -leurs pas trop hâtifs qui les devancent? - -Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant les vitrines; Paris -pour eux est un vaste livre rempli de documents intéressants. Ils se -plaisent à en relever les annotations et à en compter les -culs-de-lampe, et les quais forment la marge qu'ils parcourent -pieusement. Viennent-ils de Bercy ou d'Auteuil, de Montmartre ou du -Panthéon, sans mot d'ordre, mus par la même passion, ayant au cÅ“ur le -même désir, tous se dirigent, l'imagination irradiée, âpres à la -curée, vers l'espace que bornent, sur la rive gauche de la Seine, le -pont Saint-Michel et le pont Royal. - -Ils forment sans se connaître une race à part, dont l'idiome -singulier, les mÅ“urs étranges, les aptitudes et les goûts -fantastiques ont quelquefois tenté la plume des humoristes. Leur vie, -c'est un bouquin, et s'ils entrevoient un monde meilleur, un éden -délicieux, ils ne peuvent se le figurer sans des parterres d'elzévirs, -des massifs d'incunables, des montagnes d'in-folios et des parcs -ombragés de feuilles manuscrites. - -Le matin, ils déjeunent à la hâte d'un catalogue et de leur dernière -trouvaille, puis, sans consulter le ciel, heureux comme des -jouvenceaux en bonne fortune, ils partent le pied léger, le -cÅ“ur battant d'une sainte émotion, inquiets de savoir si la -maîtresse qu'ils conquerront sera blonde ou brune, s'ils dénicheront, - _raræ aves_, un _Alde_ ou un _Estienne_, un _Giolito_ ou un -_Torrentin_.--Arrivés au but de leurs jouissances, sur les doctes -parapets, ils se préparent à la lutte, enlèvent leurs gants, fixent -leurs chapeaux, donnent du jeu à la manche, entr'ouvrent leurs poches -mystérieuses et profondes, et commencent.--Qu'il vente, qu'il pleuve -ou que le soleil dissolve le bitume, comme ces Fakirs de l'Inde qui -se tiennent sur un pied, ils vont _piano, pianissimo_, toujours -debout, l'Å“il plongé dans les cases, scrutant les livres jusque dans -l'âme.--Paris les enveloppe dans son grand bourdonnement, les femmes -en passant les frôlent avec un froufrou soyeux; impassibles, noyés -dans un océan de voluptés, ces chiffonniers de la science revivent -tout un passé. Ils bouquinent, bouquinent, bouquinent: - -_C'est la gent bouquinière!_ - -De midi à six heures en été, de deux à quatre en hiver, ils sont là , à -leur poste de joie, sur le Qui-vive, le sourire aux lèvres, l'Å“il vif -et perçant, la main en avant obéissant au regard. Ils se chuchotent à -eux-mêmes des phrases intraductibles, ils paginent fiévreusement un -volume, le replacent, plongent de nouveau leurs mains noires de -poussière dans un casier qui est tout un monde, et, respirant avec -délices l'odeur du vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des -cartons pourris, ils reconstituent des yeux, entre les nervures usées -des bouquins qu'ils dévorent, les titres dédorés, abrégés, effacés -dont ces pauvres déshérités semblent ne plus vouloir se parer. - -L'étalagiste, lazzarone parisien, assis comme un commissionnaire sur -un siége ressemelé, considère d'un air bienveillant tous ces pionniers -de sa marchandise; le Bouquiniste est quelquefois issu du Bouquinier, -et il se complaît à voir la figure mobile de ses habitués; il les -regarde lentement défiler, s'arrêter indécis et s'arracher avec peine -du capharnaüm de ses boîtes; il les compte, remarque les absents, -bavarde avec _ces Messieurs_, et, si l'un de ces _Bibliophobes_ avec -un signe particulier l'appelle pour payer le bouquin qu'il vient -d'exhumer, l'étalagiste accourt, la main à son gousset, affable, -empressé; il voit presque partir avec regret l'élu du chercheur qui le -lui marchande, il félicite l'acquéreur, remet en ordre ses caisses -bousculées par la passion de la recherche, puis il retourne à son -siége, d'où il examine son pauvre étalage qui s'étend au loin, -semblable au berger nonchalant qui surveille son troupeau. - -Que de classes cependant, que de sectes, que de divergences d'opinions -dans cette race bouquinante! chacun a son Dada, sa marotte, son but; -chacun défriche son siècle de prédilection, depuis l'Helléniste -jusqu'au Romantique;--pour ce dernier: les _Renduel_, les _Barba_, les -_Desessart_, les _Lecou_; pour d'autres: les _Barbin_, les _Courbé_, -les _Guillaume de Luynes_, les _De Sercy_; pour les piocheurs: les -outils de travail, quels que soient la date de l'édition ou le nom du -libraire, et pour les ambitieux enfin, les _éditions de Verard_, les -_Molière_ de chez Jean Ribou, les _contes_ de La Fontaine, _édition -dite: Des Fermiers Généraux_, et les bibles interfoliées de billets -de banque, comme celle que légua jadis le marquis de Chalabre à Mlle -Mars. - -Mais, pour arriver à satisfaire ces _pia desiderata_, il leur faudra -soulever des collines d'in-12 ou d'in-8, empiler _Capefigue_ sur -l'_Annuaire des longitudes_, rejeter des monceaux d'_Années -chrétiennes_ et de _Géographies de Malte-Brun_, retomber à chaque pas -sur _l'Almanach des Muses_ ou les _Spectacles de la nature de Pluche_ -et voir enfin surgir le _Manuel du parfait fumiste_ à côté de -_l'Archi-Monarquéide de Gagne_, ou de l'_Histoire philosophique des -deux Indes, de Raynald_. - -Quoi qu'il en soit, l'espoir guide ces vaillants chercheurs, rien -n'ébranle leur robuste foi, ils passent à travers les séries les plus -complètes de la _Revue des deux mondes_, sautent à pieds joints -par-dessus les _Cours de littérature de Laharpe_, franchissent -_Anquetil et son Histoire_, _Napoléon Landais et son Dictionnaire_, -_Sainte-Foix et ses Essais sur Paris_, _Mably et Condillac_; ils -avancent malgré tous les obstacles, et s'ils rentrent les poches -vides, l'abattement et le désespoir ne les accompagnent pas au logis. - -Par contre, s'ils mettent la main, _les veinards!_ sur l'unique cheveu -de l'occasion, s'ils peuvent déterrer le merle blanc de leurs rêves, -ils exultent comme Archimède lâchant son _Eureka_, et l'immense -bonheur qui emplit tout leur être les dédommage amplement des fatigues -passées. - -Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijou découvert! de quelles -larmes de reconnaissance il est arrosé! Harpagon, serrant -précieusement sa cassette contre son cÅ“ur, n'eut jamais d'expression -de joie plus féroce que le bouquinier qui emporte sa trouvaille. - -«Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui même, tu vas oublier ton -existence errante, les injures du temps et ta misère passée, viens; tu -auras la meilleure place à mon foyer, dans la noble famille dont tu es -digne, entre tes frères chéris; le fastueux maroquin et l'odorant cuir -de Russie seront fiers de t'avoir pour voisin, car tu seras -débarbouillé, lavé, encollé, habillé; viens, tu es des miens et je te -bénis pour toute l'allégresse que tu me causes.» - - * * * * * - -O vous, qui passez sur les quais de Paris, admirez ces heureux qui -bouquinent, bouquinent, bouquinent: - -_C'est la gent bouquinière!_ - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -LES GALANTERIES - -DU SIEUR SCARRON - -_A Madame la Baronne de X***_ - - - Saint-Louis en l'Isle, - Paris. - - Paris, 1er janvier 1878. - -La délicieuse soirée que nous passâmes le premier jour de l'an -dernier! cela nous vieillit bien un peu; mais vous en souvenez-vous, -chère petite Baronne? - -C'était sur le soir, vous étiez seule dans votre grand salon Louis -XV,--seule devant un bon feu,--seule sur une causeuse. - -Lorsque je parus, Dieu sait où voltigeaient vos rêves; votre petit -écran japonais d'une main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous étiez -affaissée dans la morne contemplation de l'âtre, et c'est à peine si -la voix de la soubrette qui m'annonça vous fit tourner la tête de mon -côté. - -C'est qu'ils étaient bien loin, bien loin vos rêves, chère Baronne; -ils dansaient capricieusement avec les flammes du foyer, et votre Å“il -fixe s'engourdissait à suivre leurs ébats mutins; je pensai tout de -suite, vous le dirai-je, au curieux volume, relié avec art en maroquin -bleu, à vos armes, que votre bras abattu laissait nonchalamment -glisser. - -N'était-ce pas lui, dites-moi, qui avait débauché les charmants -diables roses de votre mignonne cervelle? - -Ah! Baronne, qu'il faisait froid! Paris finissait cette longue journée -de saturnales, Paris avait la pompe insipide des jours fériés; on -n'entendait que le rire perlé de la jeunesse ou le chant rauque et -monotone de l'ivrogne; les pelures d'orange attentaient à la vie du -promeneur, et sur le seuil de leurs portes, mines revêches, les -concierges disséquaient la générosité des locataires. - -Rappelez-vous avec quelle triste figure de conspirateur je vins me -mettre à vos côtés!--Oh! le vilain causeur que je fis dès les premiers -moments; ce n'était qu'indolents bâillements, que pénibles hum! hum! -que mon gosier grognon proférait; et quel oubli total des convenances! -Campé au beau milieu du feu, les jambes allongées, les pieds sur les -tisons, je me rôtissais comme un saint Laurent sans usage,--tantôt me -frictionnant les jarrets avec impertinence, tantôt frappant du pied et -lançant des roulades grelottantes de _brrrr_ à morfondre un -rocher.--Mon adorable amie, j'en ai honte encore aujourd'hui! - -Lorsque Mariette apporta le thé, vos rêves me parurent rentrer effarés -et timides dans leur joli nid,--votre silence fut moins complet,--mon -attitude fut plus décente. - -Le thé était exquis, chaud, parfumé, versé par la main des Grâces, -c'était de l'ambroisie.--Vous étiez ce soir-là enivrante de beauté et -de langueur, dans ce coquet peignoir Watteau bleu cendré, rehaussé de -malines; vous possédiez ce teint, pétri de lis et de roses, dont les -anciens poëtes nous ont légué l'expression; votre fine chevelure -blonde brillait, avec des reflets de bronze pâle; et puis, votre grand -salon était si purement, si voluptueusement Louis XV, depuis ses -lambris en camaïeu jusqu'à votre mule de satin, que, par ma foi, -j'aurais été pendable, si, dépouillant mon humeur brutale, je ne me -fusse mis à _Crébillonner_ avec vous. - -Combien je vous sus gré, du fond de mon cÅ“ur, de n'entrevoir chez -vous ni sac de chez Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni écrin de -chez Fontana; votre logis semblait vierge de toute importation -d'étrennes, et je trouvais enfin un refuge, une tiède oasis, contre -l'enfer du jour de l'an. - -Nous étions là sur la causeuse, le guéridon placé tout près, un -délicat service de Saxe à portée de la main. - -«Un nuage de lait? me disiez-vous. - -«--Mille grâces? - -«--Pourquoi cette curiosité? repreniez-vous, suivant le fil de la -conversation, savez-vous bien que vous devenez très-indiscret; mais, -tenez, je vous le donne en cent, en mille, en dix mille, quel est -l'auteur du petit volume qui m'entretenait lors de votre arrivée?» - -Vous me regardiez malicieusement, tandis que me vouant à tous les -saints, je vous citais: _Musset_, _Lamartine_, _Hugo_, _Gautier_, -ainsi que toute une pléiade de poëtes modernes; et vous, dodelinant de -la tête, avec de fines roueries dans l'Å“il, vous ne me disiez pas une -fois, chère petite Baronne: «Vous brûlez, mon cher, vous brûlez.» - -Alors, je remontais d'un siècle et j'amoncelais des kyrielles de noms -d'auteurs: quelques-uns excitaient votre joli rire argentin; d'autres, -ne le niez pas, vous faisaient rougir et baisser pudiquement les yeux. -Cela dura bien une heure, pendant laquelle nous fîmes à deux un cours -de littérature à faire mourir de honte l'ennuyeux Laharpe.--C'était à -damner un Bibliographe, vous deveniez aussi taquine, aussi spirituelle -que Madame de Sévigné, que j'allais victorieusement vous jeter à la -tête, quand, audacieusement, démasquant vos batteries, vous me -lançâtes cette renversante apostrophe: - -«Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile? - -«--La belle question! Scarron le bouffon, Scarron _le malade de la -Reine_, Scarron le burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné, -Scarron _le raccourci de toutes les misères humaines_, Scarron -enfin... et c'est avec Scarron, Madame, que vous conversiez? Ah! la -vilaine compagnie que celle d'un cul-de-jatte, et comme je bénis le -ciel qui a permis à votre serviteur de se mettre entre vous et ce -petit fagoteur de rimes.» - -Ici, Baronne, vous deveniez irascible, vous défendiez votre poëte, et, -gentil inquisiteur, vous repreniez les instruments de torture;--les -demandes insidieuses sortaient pressées de vos lèvres coralines: - -«Quel est le volume de Scarron que je lisais? - -«--_Le Roman comique_, parbleu! - -«--Fi donc! - -«--_Le Typhon?_ - -«--Point. - -«--_Le Virgile travesti?_ - -«--Nenni. - -«--_Jodelet duelliste!_ - -«--En aucune façon. - -«--_Les Épistres chagrines?_ - -«--Pouvez-vous le penser? - -«--_Les Nouvelles?_ - -«--Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce sont tout bonnement les -_Poésies_ du Sieur Scarron, ce petit fagoteur de rimes, comme vous -l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous me traiter de bas-bleu, je -tiens à honneur de vous avertir que j'ai un furieux tendre pour les -vers de ce cul-de-jatte rabelaisien.» - -«--Ce furieux tendre est un goût perverti, et permettez-moi d'avancer, -à ce sujet, mon humble avis; contrôlé et appuyé par...» - -Mais le livre déjà était ouvert;--placée dans l'attitude du Mascarille -des _Précieuses ridicules_, et avec des grâces toutes féminines, vous -tendiez le volume en avant d'une main, tandis que de l'autre, un doigt -levé, vous m'imposiez silence. «Oyez, je vous prie, me dites-vous.» - -Je vous mangeais des yeux tant vous étiez divine, ainsi posée et -maîtrisant mon émotion, j'écoutai. - - -A MADEMOISELLE DE LENCLOS - -Estrennes - - _O belle et charmante Ninon, - A laquelle jamais on ne répondra: Non, - Pour quoi que ce soit qu'elle ordonne, - Tant est grande l'authorité - Que s'acquiert en tous lieux une jeune personne, - Quand avec de l'esprit elle a de la beauté. - Ce premier jour de l'an nouveau, - Je n'ay rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau - De quoi vous bastir une Estrenne;_ - _Contentez-vous de mes souhaits, - Je consens de bon cÅ“ur d'avoir grosse migraine - Si ce n'est de bon cÅ“ur que je vous les ay faits. - Je souhaite donc à Ninon - Un mary peu hargneux, mais qui soit bel et bon, - Force gibier tout le carême, - Bon vin d'Espagne, gros marron, - Force argent, sans lequel tout homme est triste et blesme, - Et qu'un chacun l'estime autant que fait Scarron._ - -Tudieu! avec quelle émotion vraie vous récitâtes ces vers burlesques, -quelle voix chaude et vibrante, quelles intonations senties, et que -votre regard était vif, pendant la lecture de ces _Etrennes_! -j'oubliai presque Scarron, et je négligeai de le maltraiter--véritable -magicienne, vous veniez, par cette seule évocation de Ninon, de me -reporter de deux siècles en arrière, parmi cette société polie, où les -petits poëtes, même, savaient donner de si galantes étrennes. - -Je revis Ninon, sa cour brillante et ses _passants_ de qualité: le -Comte de Coligny, le Chevalier de Grammont, les Marquis de La Châtre -et de Sévigné, le Prince de Condé, l'Abbé de Chaulieu, Villarceaux, -Gourville, Saint-Évremont et tant d'autres. - -Je n'étais plus chez vous, Baronne, je me trouvais en plein Marais, -dans la ruelle de cette impure adorable, de cette femme, trois fois -femme, par le cÅ“ur, l'esprit, l'inconstance et la frivolité.--J'étais -environné de beaux esprits, parmi lesquels, votre cher Scarron, alors -ingambe, alors _petit collet_, courant de groupe en groupe avec cette -bonne humeur, cette gaieté bouffonne, et cet atticisme pimenté de sel -gaulois. - -Vous paraissiez de même songer à tout cet autre âge, vos rêves avaient -repris leurs ébats mutins, et votre Å“il noir reflétait purement le -temps jadis. - -Alors, je vous pris la main, petite Baronne, et pendant un temps -incalculable, tous deux nous comprenant, tous deux vivant une autre -vie, toute une époque évoquée, nous restâmes rêveurs, sans mot dire, -murmurant faiblement en cadence: - - O belle et charmante Ninon... - -Lorsque nous sortîmes de notre torpeur, quel assaut de souvenirs, -c'était à qui réciterait le plus d'_Estrennes_ jusqu'à ce que, la -mémoire vidée et fourbue, votre Bibliothèque fût mise au pillage. - -Vous étiez un vrai démon: et nous bouleversâmes tous les _Parnasses -d'antan_, nous piquant d'amour-propre, admirant, critiquant, -discutant, nous alambiquant l'esprit avec des agaceries à réveiller -l'ombre de tous nos chers poëtes. - -Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendîmes sonner trois -heures du matin! nos regards étonnés se croisèrent, les miens -disaient: «Il fait bien froid, il est bien tard, soyez miséricordieuse! -La nuit est sombre, il me faut vous quitter, petite Baronne, ayez -pitié!» Votre Å“il était indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'eût -répondu, si Mariette, lassée d'attendre, ne s'était mise à ronfler -dans la pièce voisine. - -L'effroyable voyage que je fis, ô ma douce amie, pour regagner mon -triste logis de célibataire.--Jamais amoureux transi ne s'en revint -plus chagrin dans ce grand Paris, qui la nuit ne semble dormir que -d'un Å“il.--Malgré moi, j'enviais Scarron superbement vêtu de -maroquin, Scarron qui revit en livre et que vous aimez, Scarron, que -vous teniez dans votre main mignonne et qui veillait peut-être à vos -côtés, sur les courtines de soie, après avoir bercé votre premier -sommeil, tandis que j'allais errant sur ces quais ténébreux, meurtri -par la bise, tracassé par mille petits fantômes qui labouraient mon -cÅ“ur et mon esprit. - -Il y a un an, jour pour jour; mon cÅ“ur a fait des économies, -souvenez-vous-en! - -Si la légende de la Belle au Bois-Dormant pouvait être vraisemblable, -ce soir premier janvier, vêtu d'un manteau couleur de muraille, je -me présenterais chez vous--je vous trouverais seule dans votre -grand salon Louis XV--seule devant un bon feu--seule sur une -causeuse--mais... Mariette aurait congé--pour changer les rôles, -petite Baronne, j'aurais en main un curieux volume porteur de mon _ex -libris_. Ce serait à votre tour d'en deviner l'auteur et peut-être -demanderiez-vous grâce; - - O belle et charmante Ninon, - A laquelle jamais on ne répondra non!.... - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -LE QUÉMANDEUR DE LIVRES - -CAUCHEMAR A LA MANIÈRE DE GOYA - - _Periit fides et ablata est de ore eorum._ - - JÉRÉMIE VII. - - -Oh! le vilain personnage, la triste silhouette, le gnome fantastique -que nous avons à esquisser! Fléau de l'homme de lettres, parasite du -libraire et de l'artiste, démon acharné du Bibliophile, solliciteur -bas et rampant, Tartuffe mielleux et fripon, véritable plaie d'Egypte, -le Quémandeur de livres se glisse partout, force les portes les mieux -fermées, semble posséder le terrible don d'ubiquité, et, comme un -fantôme des vieilles légendes, il apparaît, obsède et terrifie. - -Epinglons-le solidement sur un morceau de liége, et, tâchons -d'analyser ce monstre ainsi cloué au pilori. - -D'où vient-il? nul ne le sait--le plus souvent c'est un pauvre -déclassé, qui, après avoir meurtri ses illusions aux angles les plus -rudes de la réalité, s'est réveillé un beau matin dans sa hideuse -incarnation de littérateur mendiant.--Ecrivain déçu ou poète -infortuné, sa jeunesse, épave de la médiocrité, a été cahotée un peu -partout dans les bas-fonds de la Bohême; le Succès a souri jaune à ses -avances, la Gloire a fait la prude avec lui; il n'a cueilli que de -terribles orties sur le chemin littéraire. Alors, ne se sentant plus -la force de lutter, les mains ensanglantées, les ongles usés, le cÅ“ur -plein de fiel, ayant encore dans l'âme des vestiges du Beau, il a juré -de se venger, et, ne pouvant devenir maître, il s'est fait valet. - -Comme il a bien médité sa vengeance! avec quels sens pervers et quels -raffinements de cruauté il en a mûri le plan!--La société s'est -montrée mauvaise mère à son égard, il la harcellera sans cesse et lui -fera rendre gorge; les hommes de talent ont pris sa place au soleil, -il quémandera leurs Å“uvres; les libraires ont refusé ses volumes, il -leur pillera ceux des autres; les Bibliophiles ont su amasser des -merveilles, il saura leur en extorquer; enfin, c'était un agneau, ce -sera un chat aux griffes gantées.--Il n'a pas pu se faire valider -artiste, il sera l'ami des artistes: chacun deviendra son Mécène. - -Pour son but, il a bien étudié les hommes, le perfide! Il déguise ses -amertumes sous les dehors les plus papelards: sachant que rien ne -résiste à la louange, la louange est devenue son arme, et avec quelle -habileté il s'en sert! Ecrit-il pour quémander? Il sait jouer du: -_Cher Maître_, de l'_Excellent Confrère_, de l'_Illustre Collègue_, du -_Savant Bibliophile_ avec un tact surprenant; il se dit attaché à -quelques revues de Province bien ignorées, se proclame en tout et sur -tout fanatique du Beau et entonne l'éloge du destinataire de sa -missive. - -Son style est une merveille--: à son usage particulier le détestable -flatteur s'est composé une palette étincelante d'adjectifs sucrés, -émollients, onctueux, bien confits en parfums--les tons les plus fins, -les plus vifs, les plus colorés y sont gradués avec une science, une -entente des _fadeurs_ qu'on ne saurait trop admirer.--Après avoir posé -un substantif ayant rapport à son objectif, il semble promener sa -plume sur sa palette, à la recherche d'une épithète bien sentie, et -puise dans sa gamme de mots chatouilleux et calins, un _divin_, un -_admirable_, un _sublime_, un _docte_, un _savantissime_ dont l'effet -tendre et persuasif est immanquable. - -Ses lettres sont des chefs-d'Å“uvre d'émotion et de sympathie; c'est -étayé, échafaudé, arc-bouté avec un sentiment si bien maquillé qu'on -ne peut y résister. Le Don Juan de Molière ne prit jamais tant -d'intérêt à la famille de monsieur Dimanche que le Quémandeur de -livres n'en accuse pour le succès de sa victime. - -L'auteur ou l'éditeur ne savent plus dire: non... - - _Et le Renard encore a trompé le Corbeau._ - -Quelle tactique dans ses visites! Il a calculé le _modus vivendi_ de -celui qu'il veut exploiter; il connaît sa vie heure par heure, minute -par minute et mieux que le concierge de la maison. Lui refuse-t-on la -porte? il revient trois fois, cinq fois, dix fois s'il le faut; ses -sollicitations sont inflexibles comme le Destin. C'est au saut du lit, -ou plutôt à l'heure où la digestion rend facile et indulgent qu'il -sait prendre son monde, voyez-le: il sonne discrètement, donne son -nom, énonce ses minces qualités et s'avance la main tendue et prompte -à de cordiales pressions, le visage est affectueusement éclairé d'une -douce sollicitude, l'Å“il est admiratif, la bouche souriante module -le: «_cher maître_» de commande, les reins attendent un siége, le -cauchemar vient élire domicile chez le patient, la requête va -commencer. - -Ah! l'horrible Protée! comme il sait enlacer, passer du grave au doux, -du plaisant au sévère: _Sua res agitur!_ quel déluge d'enthousiasme il -verse sur son hôte, son talent, ses livres, son bon goût! fût-il dans -une mansarde, il en louerait l'ameublement; il est de force à -s'extasier sur une chaise de paille; il a des louanges de toutes les -tailles; c'est un jongleur émérite. - -Au moindre mot qui frise l'esprit, il se pâme comme à la fois Armande, -Bélise et Philaminte à l'audition des vers de Trissotin,--c'est -lui-même un Trissotin, un écÅ“urant Trissotin... un Trissotin doublé -de Bazile. Quelle verve il déploie! il cite les éditions les plus -rares, parle avec tendresse des chefs-d'Å“uvre de l'art typographique, -verse des larmes de crocodile sur les malheurs de nos Bibliothèques -publiques; en un mot, il cause de tout et sur tout, ose même parler de -ses bonnes fortunes sur les quais... ses bonnes fortunes... à lui, le -rustre! et revient enfin par d'habiles périphrases au livre qu'il -implore! - -Il ne tient pas en place. Il lui faut coûte que coûte lénifier le -cÅ“ur qu'il bat en brèche par des éloges dissolvants. - -«Ah! pardon, que vois-je, là , sur le rayon de votre bibliothèque, -Dieu! le ravissant petit bijou!» - -Et le voilà levé--il parcourt, furète, passe avec amour ses pattes sur -ces livres qu'il convoite et qu'il déroberait s'il le pouvait. - -«O le rarissime volume! l'admirable reliure! quel superbe portrait! ce -sont de ces raretés, s'exclame-t-il avec passion, qui ont dû vous -coûter, _cher monsieur_, bien des recherches et bien des fatigues. Il -vous a fallu un goût et des connaissances étonnantes pour colliger de -telles merveilles?» - -Il ne tarit pas en douceurs, il jette son dernier atout, mais aussi le -propriétaire se rengorge, dodeline de la tête et fait une agréable -moue. Sa générosité va s'épanouir. Le rocher, déjà ébranlé, cède -enfin? - - * * * * * - -Quand il sort, muni de sa proie, il semble si fier, si rayonnant, si -joyeux, qu'on serait tenté de lui pardonner. C'est un des amoureux du -livre, mais un amoureux brutal et presque criminel, il viole ce qu'il -aime, sans attendre que ce qu'il aime se donne à lui; il est vil et -bas quand il devrait être fier et porter le front haut comme tout vrai -bibliophile, en un mot, il mendie quand il devrait attendre; et trop -souvent, hélas! la misère le guette au passage pour le dépouiller un à -un de tous ses volumes, qu'il _bazarde_ à vil prix. - -Quelle pénible existence que celle de ce misérable!--Valet de tous, il -quémande chez les libraires comme les pauvres à la porte des grands -restaurants, il fait patte de velours alors que souvent il voudrait -griffer, il s'humilie devant les jeunes bien qu'il commence -quelquefois à neiger sur son front, et, véritable Juif-errant, en -quête de toutes les nouveautés, la fatigue lui est inconnue; il se -produit partout, marche sans cesse, et semble immortel, car les -hommes de génie l'ont rencontré, vivant spectre, à toutes les étapes -de leur gloire. Bibliophiles, nos frères, ne criez pas à -l'invraisemblance, l'original existe, tiré, par malheur, à de trop -nombreuses éditions; regardez autour de vous, dans la marge de la vie, -vous le verrez remplissant son sacerdoce avec plus de rage que de -passion. Regardez ce Monsieur affairé qui vole on ne sait où; ses -poches béantes sont bourrées comme un cabas de femme de ménage et -renferment tout un monde: Livres, eaux-fortes, gravures, -photographies--ce n'est pas un Bibliomane, c'est l'_Homme rouge_ des -bibliophiles, c'est le Quémandeur de livres qui passe. - - * * * * * - -Un détail pour terminer cette esquisse crayonnée à la hâte: le -Quémandeur de livres parvient-il à se faire éditer un volume, il sait -les bassesses que ceux des autres lui ont coûté... _Il n'en donne à -personne._ - -[Décoration] - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -LE VIEUX BOUQUIN - -ESSAI MONOCHROME - - _Nunc victi, tristes._ - - VIRGILE. - - -Gloire à toi, bouquin!--Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment -cuirassé!--Gloire à toi, grandiose aventurier, philosophe Stoïcien, -sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols, dont les faux -Bibliophiles rougissent!--Bouquin, pauvre bouquin, Christ de la -bouquinerie, tant de fois vendu par autant de Judas Iscariote, tant de -fois vilipendé, tant de fois crucifié,--Gloire à toi! - -Que je t'aime et te vénère sous ton austère et monacale tunique de -vieux veau fauve! que je t'aime, avec ce visage parcheminé, ces rides -jaunâtres et écailleuses et les longs méandres des larves qui t'ont -rongé! - -Passées au vermillon comme les lèvres d'une courtisane antique, tes -_tranches_ harmonieusement se marient aux dorures tenues de tes bords -flétris; l'orageux coloris de tes _gardes_, si magistralement disposé -en étranges volutes s'est atténué dans les tons fins d'une gouache et -ton _signet_ de soie verte, brisé, meurtri, par tant de mains amies, a -conservé ce je ne sais quoi de tendre qui nous émeut, telles ces robes -de nos aïeules, précieuses reliques, que nous aimons à contempler -pieusement dans la vieille armoire qui les renferme. - -Ton _titre_, noble passe-port littéraire, est parti pièce à pièce dans -l'amertume du vagabondage, tes _coins_ écorchés par les plus farouches -brutalités baillent la tristesse et donnent la pitié, tandis que, -mises à nu par le temps, disséquées par les intempéries, tes -_nervures_ effiloquent au vent leur blonde chevelure de chanvre. - -Depuis le jour de ton sacre, où, étincelant, coquet, luxueux, tout -enorgueilli toi-même de l'orgueil de ton auteur, tu descendis -majestueusement, dans ton justaucorps de veau pâle, du perron de la -_Sainte Chapelle_ ou de la _Galerie des Merciers_, depuis le jour, où, -de la Cour à la Ruelle, de la _Gazette_ à l'Académie, Paris, pendant -de longues heures chanta tes louanges, quelle épopée! - -Quelle épopée, sinistre ou burlesque, depuis ces jours où tu courais -si allègrement de la main blasée d'un Censeur Royal aux doigts rosés -d'une Duchesse, de l'épiderme voluptueux et flatteur d'un Prélat aux -aridités noueuses d'une pression de Savant! - -Les années ont enterré les années, les amants de la première heure -ont disparu; les rois s'en sont allés, les trônes ont croulé, toi, tu -es resté debout, le dos voûté, grelottant à la bise;--les dédains de -la foule, ont poudré ton chef à frimas, et c'est à peine si le regard -hâtif de quelqu'érudit t'a caressé par hasard dans la passion -fiévreuse de ses recherches. - -D'après les naïvetés graphiques laissées sur ton _faux titre_, d'après -tes _ex-libris_ héraldiques ou caractéristiques, gravés ou manuscrits, -d'après tes marges nourries de curieuses annotations, qui ne songerait -longuement à reconstituer ta vie errante? - -Dans l'interligne de ton _impression_, quels mémoires à écrire! que de -piquantes révélations sur ta naissance et tes fredaines -typographiques, corrigées par une main toute paternelle! - -Bouquin, pauvre bouquin! Victime du droit d'aînesse des livres!--Tes -grands frères in-4º, fiers de leur majorat de première édition sont -recherchés, estimés, soignés. Toi, malheureux enfant d'un second lit -d'impression, tu végètes depuis des siècles, méprisé, déshérité, -conspué dans la patiente attente d'un Saint Vincent de Paul -Bibliophile. - -Ouvre-toi, cependant, ami du travailleur, cher consolé qui console; -dans une tiède atmosphère d'étude, secoue la poussière de la route; -ouvre-toi, pauvret, exhale ta belle âme, chuchote bien bas au savant -qui t'a acquis, les dictames que tu contiens; dans ces longs tête à -tête, germe en lui lentement ta science, et fais lui éprouver une -lente et douce ivresse dans la mystique fornication de vos cerveaux. - -Gloire à toi, bouquin,--Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment -cuirassé! Gloire à toi, grandiose aventurier, Philosophe Stoïcien, -sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols dont les faux -Bibliophiles rougissent. - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -LE LIBRAIRE DU PALAIS - -ÉVOCATION DU XVIIe SIÈCLE - -_D'après un dialogue du_ CARPENTERIANA. - - On est instruit de cent choses qu'il - faut savoir de nécessité et qui sont de - l'essence du bel esprit. - - MOLIÈRE. - - - - -_L'Amateur entre chez le Libraire, et salue._ - -LE LIBRAIRE - -Monsieur, je suis vostre humble serviteur, que désirez-vous du nostre? -Un homme de vostre qualité ne peust ignorer les livres nouveaux, ces -sublimes maistres muets, et, puisque vous avez coustume d'honorer ma -boutique, que pourrois-je vous proposer? - -L'AMATEUR - -Je voudrois connoistre quelques ouvrages du bon ton, les lectures à la -mode, des livres de nos meilleurs autheurs, les romans du beau monde -les plus furieusement en vogue, et enfin, toutes choses ayant du -ragoust, du piquant et de l'enjoué. - -LE LIBRAIRE - -Me permettroi-je de vous soumettre le _Grand Cyrus_ dont on fait grand -bruit à la ville et à la cour, la _Clélie_, de Mlle de Scudéry, ou -encore le _Louïs d'or_, d'Ysarn; les Alcovistes en raffollent et nos -_illustres_ se les arrachent; préférez-vous le _Pharamond_, la -_Cléopatre_ ou bien le _Mitridate_; tous ces _agréables Menteurs_, -comme on dit en terme de Ruelles, font les plus chers passe-tems de -nos galans et des gens qui se piquent de bel esprit. - -L'AMATEUR - -Ces romans sont charmans, en effet, pour qui connoist bien la force -des mots et le friand du goust, mais ils sont trop longs à lire et -tiennent une terrible place dans nos bibliothèques, je verrai -cependant le _Cyrus_ et vous le ferai mander. - -LE LIBRAIRE - -Je m'empresserai de tenir ces dix volumes à vostre service, mais -dites-moy, je vous prie, vostre pensée sur l'_Amadis_ que voicy, relié -en maroquin du Levant. Il me vient de la bibliothèque de M. de -Bassompierre, c'est un superbe exemplaire que j'eus les plus grandes -peines à me procurer. - -L'AMATEUR - -La reliure est certes pleine de mérite, et le livre vaut son prix; -mais je possède déjà un _Amadis_, bien qu'en estat inférieur, et je -ne doute pas que vous ne trouviez à céder celuy-ci à quelque -personnage de marque qui vous le paiera honnestement. - -LE LIBRAIRE - -Je fais espoir de le vendre prochaisnement et suis marry de ne pas le -veoir devenir vostre. Aimez-vous, je vous prie, les traductions de M. -Perrot d'Ablancourt? voicy son _Lucien_, son _Thucidide_, son _Cæsar_ -et son _Tacite_. - -L'AMATEUR - -Laissons là ces traductions, s'il vous plaist, j'ai ouy dire qu'elles -sont fort meschantes et maltraitent effroyablement les autheurs -qu'elles pensent traduire. - -LE LIBRAIRE - -Il faut avouer que vous donnez dans le vray de la chose;--vous -présenteroi-je alors le _Clovis_, de Desmarest, le _Saint-Louys_, du -Père Le Moyne, _Alaric ou Rome vaincue_, de Scudéry, la fameuse -_Pucelle_, de... - -L'AMATEUR - -Oh! oh! je vous en rends grâce, mais ne m'assassinez pas avec tous ces -pompeux Poëmes, ce ne sont que mots à longues queues, ils peuvent pour -certaines gens avoir de la valeur, mais je confesse les trouver -mortellement ennuyeux; je doute qu'on puisse en lire un chant sans -esprouver l'inexorable empire du sommeil, et, tenez, vous m'en voyez -bâiller à la seule pensée. - -LE LIBRAIRE - -Il faut convenir que c'est fort bien dit, ces vers sont par endroits -tout à fait espais, les neufs sÅ“urs y sont costumées de façon épique -et j'aurois dû songer que ce n'étoit pas là vostre fait. - -L'AMATEUR - -Quels sont vos livres d'histoire? - -LE LIBRAIRE - -J'ai en ce moment un _Froissart_ et un _Monstrelet_ des belles -impressions, et si vous ne les possédez pas je puis vous fournir le -_Mezeray_, les _Mémoires de Castelnau_, _Montrésor_ et _Hardoin de -Perefixe_. - -L'AMATEUR - -_Monstrelet_, _Froissart_, _Castelnau_ et _Mezeray_ sont dans ma -Bibliothèque; je vous prendrois volontiers l'_Histoire du roy Henry le -Grand_ au cas où vous auriez la petite édition imprimée en Hollande; -c'est assurément la plus jolie et la mieux conditionnée. Monstrez-moi -également les nouveaux recueils des nourrissons des Muses, le -Parnasse en est fécond aujourd'hui, et la Fille des Dieux règne -particulièrement sur notre époque. C'est dans ces sortes de recueils, -que l'on se peust penestrer des mots du bel usage, et, dans ces -volumes qui laissent peu de vuide à la curiosité, l'on passe -agréablement d'un aimable sonnet à Philis à une Ode magistrale, de -Stances à Chloris à une Glose spirituelle et d'une ingénieuse -Paraphrase à un Madrigal tout confit en douces choses. - -LE LIBRAIRE. - -Certes, grande est vostre raison et vous dites sagement. Le lecteur -peut ne point faire long séjour sur de tels livres, et, il lui est -loisible de les laisser et de les reprendre sans jamais essuyer aucune -lassitude, je comprends vostre tendre pour ces Å“uvres diverses, et, -tenez, voulez-vous les six volumes du _Recueil des plus belles pièces -du tems_? vous y verrez de M. Corneille, de Boileau, de Benserade, de -Boisrobert, de Sarasin, de Bertaud, de Montreuil, de Lamesnardière et -de plusieurs autres. - -L'AMATEUR. - -Vous m'en vendîtes un exemplaire dernièrement; n'en avez-vous point -d'autre manière? - -LE LIBRAIRE. - -J'ay quelques recueils en un volume, mais, outre qu'ils contiennent -les mesmes pièces, ils ne sont pas aussi complets et moins bien -entendus: que diriez-vous des _Dernières paroles de Scarron_, des -_Poésies diverses de Colletet_, des _Énigmes et de la Ménagerie de -Cotin_, des _Entretiens de Sarasin et de Voiture aux Champs-Elysées_? -j'ay de jolies éditions de _l'Apologie de Girac contre Costar_, des -_Éloges poétiques de Brébeuf_, des _Amitiés, Amours et Amourettes de -M. le Pays_, et enfin... je puis vous bailler les _Deux pièces de M. -de Lignières_, contre la _Pucelle_. - -L'AMATEUR. - -Ah! ah! ceci me sied assez, ces pièces de M. de Lignières surtout: -comment les eustes-vous? - -LE LIBRAIRE. - -Elles furent imprimées en Hollande sur le manuscrit mesme que M. -Chapelain pensa faire saisir; ces choses sont d'une excessive rareté. - -L'AMATEUR. - -Je vous les prendrai; veuillez les joindre au reste; mais, ah ça, -fait-on encore beaucoup de satires contre la _Pucelle_? - -LE LIBRAIRE. - -Ah! monsieur, je crois bien, c'est à croire que toutes les Muses ne -sont occupées qu'à cela: Le Parnasse s'est tellement esmeu de ce Poëme -qu'on se croyroit au beau tems des _Jobelins_ et des _Uranistes_. - -L'AMATEUR. - -Vous me mettrez de costé les plus curieuses de ces épigrammes. La -_Pucelle_ est un bien lourd poëme qui justifie toutes les pointes, et -je songe sérieusement à vous troquer l'exemplaire que je vous pris il -y a quelques mois. - -LE LIBRAIRE. - -Je feray selon vos souhaits... ne m'avez-vous pas manifesté le désir -d'acquérir un _Ronsard_ et un _du Bartas_? - -L'AMATEUR. - -Point.--Je ne veux que des choses du tems et ne viens pas chez vous -déterrer nos vieux poëtes du siècle passé. - -LE LIBRAIRE. - -Si tout le monde pensoit comme vous, nous ne vendrions guère de vieux -livres; aussi bien, sçavez-vous, que, selon l'expression de nos -prétieuses, la boutique d'un libraire est le «_Semetierre des vivants -et des morts_;» nous devons posséder aussi bien les génies d'antan que -ceux d'aujourd'hui. - -L'AMATEUR. - -Il est vray, nos vieux poëtes peuvent avoir certain talent, mais -qu'est-ce, dites-moi, en comparaison de nos Grands du Parnasse? - -LE LIBRAIRE. - -Ah! quelle différence! Comme nos poëtes comprennent mieux le bel air -des choses, le langage contourné et le raffinement des mots; on ne -sauroit establir de parallele, aussi veux-je vous montrer... - -L'AMATEUR. - -Non pour le moment, Monsieur le Libraire, le tems de deux postes -s'est déjà passé depuis que je suis icy et je vous ferai quérir -quelques-uns des volumes que vous m'avez cités. A bientost donc, je -vous manderay de mes nouvelles. - -LE LIBRAIRE. - -Permettez-moi, monsieur, de vous assurer de mes services et de vous -témoigner le degré d'estime que je professe pour votre sçavoir. - -_L'Amateur salue et se retire._ - -LE LIBRAIRE, seul. - -Que les gens de qualité ont donc de peine pour faire figure dans le -monde, et que leurs connoissances sont estroites! - - _Ce Marquis estoit né doux, commode, agréable, - On vantoit en tous lieux son ignorance aimable, - Mais depuis quelques mois, devenu grand Docteur, - Il a pris un faux air, une sotte hauteur._ - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - _L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté; - Rien n'est beau, je le dis, que par la vérité._ - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -UN EX LIBRIS MAL PLACÉ - -HISTOIRE D'HIER - - Oyr ver y callar, rezias cosas son de obrar. - - -Comment, mon cher, me dit un jour certain Bibliomane mauvaise langue, -comment pouvez-vous ignorer ce que les confrères du célèbre -Bibliophile Z. se murmurent bien bas, bien bas à l'oreille, en le -voyant passer. - -Eh! que peut-on dire, bon Dieu!--le Bibliophile Z. est, à ce qu'il -paraît, le plus parfait honnête homme qui se puisse voir? - -Certes, je n'oserais un instant supposer le contraire! - -Que dit-on alors? - -On raconte avec malice qu'il a placé son _ex libris_ sur le livre -d'autrui. - -Sur le livre d'autrui!--C'est, en vérité, la première fois que -j'entends ce vilain propos. - -L'histoire est adorable. - -Dans ce cas, je vous en prie, contez-la moi. - -Volontiers,--cependant je dois vous prévenir,--elle est du ressort de -la _Chronique scandaleuse_. - -Peu importe, je serai discret. - -Vous m'en donnez l'assurance? - -En toute loyauté. - -C'est un document de haute curiosité que je vous livre.--Je commence -donc: - -Vous connaissez, n'est-il pas vrai, le bonhomme en question? Grand, -sec, nerveux, la face glabre et émaciée, les cheveux blonds-châtains -comme du maroquin Lavallière, les yeux petits et vifs, dardant, -derrière leurs lunettes, une prunelle de ce vert particulier aux -bouteilles d'eau minérale; sans doute, vous l'avez vu passer maintes -fois sur les quais, aux environs de l'Institut, serré dans une longue -redingote noire, proprement guêtré, le chef recouvert d'un gibus mat à -larges bords; presque toujours affaissé sous le faix d'une prodigieuse -quantité de brochures qui lui arrondissent le bras affreusement. Le -Bibliophile Z. est un de nos plus savants Hellénistes, très estimé de -tout ce qui se nourrit du siècle de Périclès. C'est un spartiate -littéraire, un fanatique de livres qui se ferait plutôt tuer que de -manquer une seule fois la tournée bibliopolesque qu'il entreprend -quotidiennement. En homme sage, il a fait camper ses _desiderata_ dans -le domaine attique, rien ne saurait le distraire de ce but; son rêve -le plus vif serait de recueillir les épaves de la fameuse -_Bibliothèque de Coislin_, en un mot, il donnerait la _Bible de -Mayence 1462_, pour un _Sophocle d'édition Aldine, Venise, 1502_ ou -_l'Euripide en lettres majuscules_. - -La description est fort exacte, mais je ne vois pas...? - -Impatient! Daignez au moins écouter. - -Le Bibliophile Z. passe tout son temps soit à la recherche de ses -_merles blancs_, soit à la _Nationale_, soit dans des Académies -savantes, soit encore au dîner des _Helleno-Bibliognostes_ dont il est -président.--Levé de très grand matin, il déjeune de Théocrite qu'il -adore, puis, grand disciple de l'Ecole de Salerne et de Louis Cornaro, -il soupe sobrement et le soir, à neuf heures, il se couvre le front, -il soupire et s'endort. - -Tout cela ne me dit pas? - -De grâce, une minute! nous arrivons au fait. - -Il y a trois ans, las de traduire et commenter Aristénète, Epicure et -Athénée dans l'égoïsme du célibat, notre érudit, songea sérieusement -au mariage et se résolut à prendre femme. Ses relations étendues, ses -succès de savant, l'intégrité d'un nom ancien dans la robe lui firent -trouver une frêle et exquise jeune fille, une adorable parisienne, -fine, gaie, spirituelle jusqu'au bout des talons qui consentit à -troquer sa fraîcheur contre un parchemin, à livrer sa jeunesse à cette -longue racine grecque:--Mlle *** devint, pour tout dire, la rose de ce -buisson. - -Dans les premiers temps de cet hymen, Z. fut pour sa femme rempli de -mille prévenances, de petits soins, d'effusion, je dirais presque -d'amour, si je ne craignais de profaner ce mot; on eut dit qu'il -subissait en quelque sorte l'influence d'une palingénésie intérieure. -Il se montra tour à tour léger, galant, mondain, presque -anacréontique; on le vit parcourir l'Italie avec sa toute gracieuse -compagne, puis, de retour à Paris, fréquenter les soirées, la Comédie, -l'Opéra,--que vous dirai-je? Z. ne fut réellement pas trop Grec dans -ce charmant jeu du mariage;--sans oublier Minerve, mollement, il -taquina Vénus; Mentor céda quelquefois la place à Télémaque, mais, -hélas! au bout de quelques mois Télémaque disparut, les muscles de -notre Bibliophile, habitués au calme salernitain s'énervèrent peu à -peu; il redevint Mentor pour toujours.--L'Alpha, l'Oméga, l'Iota -souscrit, hellénisèrent de nouveau son cerveau.--Mme Z. fut veuve.--Du -vivant de son mari, l'étude enterra son époux. - -La pauvre petite femme se désola tout d'abord, comme bien vous le -pensez; abandonnée une partie du jour à elle-même, voyant, aux heures -du dîner, son mari, plongé dans quelque vieux volume, lui adresser à -peine certains menus propos; isolée dans sa chambre des soirées -entières, la vie, à ses yeux, prit vite une teinte grise et -horriblement monotone. Il lui fallait sortir à tout prix de ce milieu -momifié; elle en sortit, se lança dans les fêtes mondaines et fut -considérée par tous comme la plus heureuse et la plus élégante de nos -parisiennes. Elle eut une cour de jeunes hommes brillants, corrects et -fats qui papillonnèrent autour de sa lumineuse beauté, mais dans ce -tourbillon artificiel, parmi les rires et les galanteries fades, -madame Z. sentit mieux que jamais le vide de son existence; la -solitude avait fait plus vaste son besoin d'aimer, les distractions -extérieures ne purent calmer les vagues palpitations de son cÅ“ur, et -un beau jour enfin, sa vertu dut capituler devant les attaques -passionnées d'un bel Antinoüs au col puissant.--Il me faudrait tout un -chapitre dans la manière ciselée des Dumas fils, des Flaubert ou des -Zola pour vous décrire les phases sublimes de cet amour adultérin -enveloppé de l'indifférence, ou plutôt, de la cécité homérique de -notre Helléniste; mais je ne dois pas oublier que je vous raconte une -historiette et que je ne fais pas un roman; j'arriverai donc de suite -au point pathétique.--Madame Z. s'aperçut hélas! à ses dépens, que le -bel Antinoüs, différent en cela de son mari, savait reproduire autre -chose que des anciens textes; elle sentit ce que les Précieuses si -ingénieuses dans leurs métaphores, nommaient: _Le contre-temps de -l'amour permis_. - -Lorsque cet incident ou accident se manifesta, le Bibliophile Z., le -monstre! se trouvait n'avoir pas lu depuis plus d'un an, en compagnie -de sa femme, les fameux préceptes du casuiste Sanchez: _De -Matrimonio_. Vous jugez si la situation se montrait sombre et -critique. Z. pouvait se révolter et traduire négativement le: _Quem -nuptiæ demonstrant_.--Or, voici ce qu'il advint: - -Un soir, après le tête à tête d'un fin dîner, dans lequel la truffe -brune avait évaporé son arôme exquis, le Bibliophile Z. qui s'était -retiré dans son cabinet de travail afin de se délasser dans la lecture -des _Philosophumena_ d'Origène fut mandé subitement chez sa femme. - -Profondément attristé d'abandonner Origène pour son épouse, il se -rendit d'assez mauvaise grâce à cette invitation et fut reçu dans -cette même chambre à coucher dont l'ingrat n'avait pas franchi le -seuil depuis si longtemps. - -Madame Z l'attendait, assise sur une chauffeuse près de l'âtre, les -yeux brillants et allumés d'un feu étrange, les pommettes rosées, plus -ravissante que jamais.--de longs soupirs tendres et étouffés -soulevaient les rondeurs de sa gorge, dont on voyait l'éclatante -beauté sous le décolleté d'une délicieuse tunique de cachemire blanc -garnie de point d'Angleterre coquillé. Ses petites mules de satin à -barettes mauves, chuchotaient impatiemment sur le tissu soyeux d'un -coussin et un Å“il indiscret eût découvert les fines attaches d'une -jambe merveilleuse, emprisonnée dans le lilas pâle d'un bas brodé au -coin.--Les rideaux de la chambre étaient tirés,--peut-être aussi les -verroux.--Il y avait dans l'air comme un parfum enivrant de discrétion -et de libertinage, et des petits amours, dans le coloris de Boucher, -faiblement éclairés, se lutinaient, semblant jaillir des dessus de -porte dans un effarement de malice et de curiosité voluptueuse. - -Le Bibliophile Z. ne vit rien de tout cela; projetant en avant l'angle -rude de ses jambes et sans même retirer une toque de velours noire -enrichie de grecques, il s'affaissa méthodiquement sur un siége à côté -de sa femme qui lui fournit habilement un prétexte plausible à la -démarche inusitée qu'elle venait de faire auprès de lui. - -La mignonne créature fut ravissante de coquetterie raffinée, d'esprit -mordant, de verve délicate, elle donna cours à toute la mutinerie de -ses heureux jours passés, elle se fit enfant, gamine même, trouvant -des trésors de sensiblerie dans l'évocation d'une douce lune de miel -trop tôt métamorphosée en vilaine lune rousse. Elle précisait ses -souvenirs avec des pudeurs de jeune fille, riant tout à coup, puis -baissant lentement ses longs cils comme pour ombrager sa rougeur -naissante.--Elle s'était rapprochée,--les plis moëlleux de sa robe, -dessinant des contours qu'eut enviés Clodion, frôlaient le sévère -pantalon noir du savant; à genoux sur le coussin, dans une pose -alanguie et féline, montrant les fossettes rieuses de ses beaux bras -nus; elle caressait, elle embrassait les mains roides et froides, aux -ongles secs et carrés, de son époux.--Ses lèvres rouges et humides se -crispaient dans l'attente des baisers, l'amour enfin semblait déborder -avec rage de la vitalité de ses sens. - -Saint Antoine n'eut pas résisté; le Bibliophile Z résista--rigide -comme un palimpseste, pas un de ses muscles ne bougea. Il songeait à -Lucien, à Eubule, à Xénarque, à Aristophane. Il relisait en mémoire -les ruses féminines de l'antiquité et son Å“il vert s'était froidement -arrêté sur l'excès de certaine courbe dont il était assuré d'être et -d'avoir été l'asymptote. - -Il se leva enfin, avec le calme majestueux d'un président qui lève une -séance, et, prenant congé de sa femme, aussi brutalement galant que -s'il se fût agi d'une facture à payer: Dormez en paix, Madame, dit-il, -dormez en paix..... _Je le reconnaîtrai._ - -[Décoration] - -Voilà pourquoi, me dit mon bibliomane en terminant son récit, les -confrères du célèbre Bibliophile Z. se racontent bien bas, bien bas en -le voyant passer qu'il a placé son _Ex-libris_ sur le livre d'autrui. - -Entre-nous--Fit-il pas mieux que de se plaindre? - - - - -[Décoration] - - -LES QUAIS EN AOUT - -_Ballade des Bouquineurs._ - - -Le thermomètre marque 35 degrés à l'ombre. Paris est éclaboussé de -soleil, le bitume se change en mastic. Adossés aux parapets des quais, -les bouquinistes sont somnolents. Les passants font hâte vers leurs -affaires, et, chapeau d'une main, de l'autre s'épongent le -front.--Ombrelles déployées, les petites femmes, en toilettes -admirablement transparentes, passent en voitures découvertes; -d'énormes cohortes d'Anglais annoncent la canicule, un employé -municipal inonde la chaussée de torrents d'eau qui sèche -aussitôt.--C'est l'été dans toute sa cruauté. - -Rien ne résiste à la température; ce ne sont que soupirs et plaintes, -on fait queue aux fontaines Wallace comme jadis à une première de -l'Ambigu, les Parisiens halètent comme des forgerons à l'enclume, les -cerveaux cuisent au bain-marie dans leurs boîtes osseuses. - -... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques -bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant. - -Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre -sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit. - - * * * * * - -La chaleur fait peler le vieux veau et dévore la couleur des titres. -Les feuilles se tordent sous les baisers du soleil, un lézard -pétitionnerait pour obtenir un case de bouquiniste, et sur le plat -brûlant d'un in-folio on ferait aisément cuire un Å“uf. - -Eux, les bouquineurs, ils semblent de marbre, ils iraient volontiers -en enfer pour bouquiner, et, comme leur nombre est plus restreint sous -ce ciel de plomb, le désir les réconforte. Ils défilent lentement, -majestueux et fermes sous l'alpaga de la jaquette ou le sédan de la -redingote. - -Un vent plus chaud que le siroco embrase l'air et saupoudre d'une fine -poussière la prose de tout un passé. Le dôme de l'Institut reluit -comme un casque classique, les arbres roux et grisâtres semblent -asphyxiés, et sous l'azur du ciel à peine strié de nuages, chacun -transpire sa vie avec des appétences de frais et de repos. - -... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques -bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant. - -Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre -sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit. - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -LES CATALOGUEURS - - Cataloguer des livres à l'infini, sans les avoir lus, qui - croirait que cet emploi a rendu les hommes fort vains et leur a - donné un air d'importance? Un Catalogueur de livres ne le cède - pas à tel érudit. - - SÉBASTIEN MERCIER. - - -N'a-t-on pas maintes fois anathématisé le profond La Bruyère au sujet -du mot _Tannerie_, dont il s'est servi, dans son chapitre: _De la -Mode_, pour désigner la Bibliothèque d'un Bibliomane inconnu. - -_Tannerie!_ quelle irrévérence! s'est-on écrié--_Tannerie!_ fi, le -vilain mot! faut-il qu'un homme d'esprit et de jugement ait osé -employer un tel langage pour spécifier la collection sans doute -remarquable d'un amateur d'Antan!--_Tannerie!_ mais, c'est horrible, -monstrueux, pendable!--_Tannerie!_--ah! _Tannerie!!_ - -Eh! eh! _Tannerie_ n'est point déjà si mal trouvé; _Tannerie_ est bien -concluant et rend à merveille la pensée de l'auteur.--De qui s'agit-il -en effet dans le passage incriminé et de quelle sorte de Bibliothèque -le moraliste veut-il parler? Ce n'est assurément pas de la -Bibliothèque d'un Michel de Marolles, d'un Longepierre, d'un de -Ballesdens, d'un Furetière, d'un Patru, d'un Jean Bigot, d'un de -Harlay ou d'un Lamonnoye.--Il s'agit, cela tombe sous le sens, de la -_Bibliotière_ d'un Bibliomane dans toute l'acception du mot; d'un -Bibliomane par vanité, par ostentation, par gloriole; d'un Bibliomane -_ramassier_, comme on disait jadis, d'un Bibliomane qui aligne des -livres sans les lire, dans le but unique de s'illusionner lui-même et -d'illusionner les autres sur le vide de son esprit. - -La Bruyère n'a pas songé un seul instant, c'est évident, à peindre la -passion vivante d'un Bibliophile éclairé, mais bien cette Bibliomanie -dont Le Pautre nous a légué l'expression dans La _Folie du -Bibliomane_, une rarissime gravure ornée de ce quatrain: - - _C'est bien le plus grand fou qui soit dans la nature - Que celuy qui se plaist aux livres bien dorez, - Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez, - Et ne les voit jamais que par la couverture._ - -Aujourd'hui, malheureusement, Bibliophile et Bibliomane sont presque -synonymes; le profane vulgaire semble être devenu myope. Il confond -Lamoignon et Longuerue, Pompadour et Marie-Antoinette, Montauron et -Fouquet, de Bure et de Lavallière, Solar et Cigongne; or, il y a des -nuances à l'infini dans ces noms de Bibliophiles jetés au hasard. -Qu'on veuille bien étudier ces Bibliophiles par leurs catalogues et -l'on nous comprendra. - -Mais, nous dit le lecteur, précisez la différence entre Bibliomane et -Bibliophile? - -Avec l'autorité d'un maître incontesté, Charles Nodier, nous le ferons -très volontiers: - -«Le Bibliophile sait choisir les livres, dit Nodier, le Bibliomane les -entasse.--Le Bibliophile joint le livre au livre après l'avoir soumis -à toutes les investigations de ses sens et de son intelligence, le -Bibliomane entasse les livres les uns sur les autres sans les -regarder. Le Bibliophile apprécie le livre; le Bibliomane le pèse ou -le mesure.--Le Bibliophile procède avec une loupe et le Bibliomane -avec une toise..., du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas.» - -Entre le Bibliomane et le Bibliophile, il s'est produit un amateur -d'un nouveau genre, et pour vous le présenter, si vous le voulez bien, -procédons nous-même autrement: - -Don Juan était-il amoureux de la femme pour la femme? Non, certes non, -et qu'on n'aille pas crier au Paradoxe. Don Juan n'était qu'un habile -catalogueur de femmes.--Séduire une femme, pour Don Juan, était-ce -l'espoir de satisfaire une passion fiévreuse et véritable? était-ce le -brûlant désir de posséder la frêle créature vers laquelle son cÅ“ur -semblait s'être envolé? était-ce la recherche de l'idéal? Mon Dieu, -non, mille fois non. - -Don Juan était mu par un esprit machiavélique et froid, par un cÅ“ur -marmoréen, plus froid que la statue du Commandeur; pour lui, séduire -une femme, c'était ajouter un nom à sa liste, c'était le sot orgueil, -la fatuité rassasiée, l'égoïsme chatouillé, la vanité qui sourit;--le -type de Don Juan ne possède même pas l'excuse d'une âme artiste et -inquiète comme ces bouillants Catalogueurs de femmes qui ont noms, au -XVIIIe siècle, Restif de La Bretonne, Casanova de Seingalt et -Choudard-Desforges. - -M. M. X. Y. ou Z., que votre libraire vous cite avec enthousiasme, -l'un pour acquérir tous les jolis volumes qui paraissent, quels qu'ils -soient, l'autre pour payer un mauvais Romantique soixante-dix louis; -celui-ci pour acheter au poids de l'or tel livre à scandale saisi -d'hier, celui-là pour ramasser tous les exemplaires d'une édition à la -veille d'être épuisée; M. M. X. Y. ou Z. sont-ils des Bibliophiles, -c'est-à -dire des raffinés, des délicats du livre, des amoureux de la -substance plutôt que de l'apparence? Nous ne craignons pas d'affirmer -que non;--véritables _Don Juans de la Bibliophilie_, ce sont des -_Catalogueurs de Livres_. - -Le _Catalogueur_ collectionne des volumes comme d'autres réunissent -des fragments curieux de silex, de néphrite, de serpentine ou -d'obsidienne; il a des livres comme on a des tentures, des meubles -rares, des bronzes, des bibelots de toutes sortes. Avant même que de -les ouvrir, il fait relier superbement ses brochures, il n'a pas de -Bibliothèque, il n'a qu'une _Tannerie_. La Bruyère de nos jours -serait, hélas! plus sévère qu'autrefois;--que son ombre nous guide, -car, nous, son infime petit-fils, nous allons essayer notre verve sur -quelques Catalogueurs _pourtraicturés_ sur de bons patrons;--sois -indulgent, ô bénévole lecteur de nos _Caprices_! si notre pinceau est -parfois impuissant. - - -I - -_Richard_ vit retiré des affaires, dans le _high-life_ parisien. Sa -fortune est considérable, il a maison de ville et maison des champs. -Ses valets sont du meilleur style, ses écuries citées comme modèles et -ses chiens bien dressés. Ses maîtresses, par sérieux, tiennent à -honneur de se dire siennes, lui, par gaillardise, tient à honneur -d'afficher ses maîtresses. _Richard_ possède une loge à l'Opéra et -fréquente assidûment son club; il est arrivé à cet âge où l'ambition -gravit un étage et du cÅ“ur monte à la tête, où, par contraste, les -illusions dégringolent à l'entresol, et du cerveau vont au -cÅ“ur.--_Richard_ est bien de sa personne: a la tenue correcte d'un -gentleman, il joint la rondeur ample d'un boursier bon enfant; en le -voyant passer, de suite on songe à Monsieur Capital. - -Par distraction, et encore plus par ce besoin inné d'occupations -actives qui fouettent l'ennui, _Richard_ s'est fait antiquaire: il -raffole, dit-il, des _choses du temps_ et raconte avec emphase qu'il a -su réunir chez lui des beautés incomparables. On le voit à l'Hôtel des -ventes, non loin de la tribune du commissaire-priseur; le portefeuille -bien nourri, et prêt à subir l'assaut des enchères; sa voix grave -d'homme d'affaires fait monter avec assurance les tableaux estimés des -maîtres contemporains et un sourire d'orgueilleuse satisfaction -éclaire son visage, lorsque, de groupes en groupes, son nom circule -dans le public comme l'heureux possesseur d'une Å“uvre d'art. On dit -de lui qu'il a _le flair_, et qu'il n'acquiert qu'à bon escient.--Il -n'achète pas, il place son argent. - -_Richard_ cependant n'est pas pleinement satisfait; des désirs vagues -le poussent à la Bibliomanie; il se repose des tableaux et se donne -aux livres, ce sera sa seconde manière et il y restera fidèle. - -Le voici chez un libraire à la mode, assis nonchalamment, la tête -haute et gonflé d'importance. Il se fait initier, sans en avoir l'air, -au dédale si compliqué de la Bibliographie et aux merveilles de la -reliure; il contemple de luxueuses éditions des _Baisers de Dorat_, du -_Temple de Gnide_ et des _Chansons de La Borde_ et se permet de -critiquer les épreuves des gravures; il ne tolère, dit-il, que les: -_Avant la lettre_, et il ajoute, que si Du Seuil, Capé, Lortic, -Anguerrand, Padeloup ou Derôme n'ont pas orné ces ouvrages de maroquin -du Levant, de tabis, de dentelles et de petits fers, ils ne sont pas -dignes de reposer sur les tablettes d'ivoire de sa Bibliothèque. -_Richard_ dit tout cela mollement, en se dandinant et se renversant -sur le dossier de sa chaise, ponctuant chaque parole d'une bouffée de -son havane. Il maudit sourdement le libraire, conseiller dont il ne -peut se passer, et le nomme cependant: «_mon bon_» avec une certaine -familiarité qui n'est point dépourvue de rudesse. - -_Richard_ se jette à bourse pleine dans sa nouvelle _passion_, il y -met autant de fougue, autant d'activité que s'il se lançait dans une -opération commerciale d'un nouveau genre, il redevient très affairé et -ne prend pas le loisir de contempler ni de digérer ses achats; -d'immenses _desiderata_ le provoquent sans cesse, il achète, il achète -toujours, il achète encore, mais il ignore la douce joie de conquérir. -La gloire des Mac-Carthy, des Didot, des Yeméniz, des Giraud, des -Pixericourt, des Soleinne l'empêche de dormir. Il travaille avec -opiniâtreté, non pas à combler les lacunes de son savoir, est-ce qu'il -en a le temps! Il travaille à son grandiose monument, à sa célébrité, -à son catalogue, _à sa vente_ enfin. - -_Richard_ aura formé une Bibliothèque comme on forme un régiment. Il -aura surveillé l'extérieur de ses soldats sans en connaître l'esprit. -Il les enverra se faire décimer à la grande bataille de l'encan: _Ite -ad vendentes_.--De tout cela, que lui restera-t-il? des connaissances -superficielles, un nom cité dans les Brunet de l'avenir, un peu de -gloire et beaucoup de vanité... autant en emporte le vent. - -.... _Richard_ est le _Catalogueur in-folio_, le _Catalogueur à -grandes marges_; passons au _Catalogueur_ d'un rang moins élevé, avant -que d'arriver au petit _Catalogueur_, le plus modeste, mais non pas le -moins fou. - - -II - -Ni gras, ni maigre, grand, élancé, droit et empesé, les favoris au -vent, le lorgnon d'écaille à califourchon sur un nez d'aigle, -_Placide_ est rempli de cette qualité banale et vague qu'on nomme -distinction et qu'un homme d'esprit a désignée ainsi: la décoration -des gens médiocres.--Sorti du collége, «fort en thême» il a pris ses -inscriptions à la Faculté de droit, s'est rangé au quartier latin dans -le groupe le plus à la mode des étudiants poseurs et a enfin -honnêtement passé sa licence. - -_Placide_ a trente-cinq ou quarante ans; avocat à la Cour d'appel, -avocat sans causes et pour cause, il se meut dans une petite aisance -qui lui permet tout le confortable d'une vie douce et sans cahots. Dès -son début dans le monde, il s'est appliqué au grave maintien de la -haute magistrature, au bon ton de la noblesse, à la rigidité austère -de la Robe, au dandysme sobre et sans éclat d'un Georges Brummell. Ses -paroles sont lentes et reposées, il ne dit juste que ce qu'il faut, il -sait écouter avec tout le sérieux d'un audiencier, sans que le coin de -ses lèvres rasées trahisse la mobilité de ses sensations intérieures. -Il rit rarement et n'a jamais dû pleurer; son Å“il bleu est le fidèle -miroir de son âme de granit et ses mains gantées n'auraient pas le -moindre frémissement en palpant le premier des livres imprimés: le -_Psautier_ in-folio de Mayence, donné en 1457 par Jean Fust et Pierre -SchÅ“ffer. - -_Placide_ est cependant un Bibliophile, un Bibliophile bien coté sur -la place, mais il semble s'être approprié cette pensée de Machiavel: -«le monde appartient aux esprits froids.» Il a des livres, parce que -_cela fait bien_ dans son cabinet de bois noir aux tentures de nuance -sombre, à côté des cartons verts veufs de dossiers. Il a des livres, -parce qu'il a froidement calculé, que, si le cabriolet est plus utile -au médecin que le savoir, l'étalage d'une nombreuse Bibliothèque, aux -reliures jansénistes, frappe plus sûrement dans la demeure d'un avocat -que toute la rhétorique de ses meilleurs arguments. Il a des livres, -donc il est instruit, telle sera la logique de la veuve et de -l'orphelin.--_Post hoc ergo propter hoc._ - -Quels sont les ouvrages que collectionne _Placide_? Sont-ce les -Codes, les Formulaires, les Institutes de Justinien, les Sources du -Droit Romain, les Å“uvres de Procédure civile, les manuels du Juge -taxateur, le _Juris civilis Euchiridium_ et alia? assurément il ne -saurait se passer des Å“uvres de jurisprudence qui doivent former le -premier fonds de sa Bibliothèque, mais hélas! il ne possède même pas -l'_Esprit des lois_! Dans son désir de paraître doctissime, il a réuni -tous les volumes dont les titres seuls imposent le respect; voici sur -les rayons vernis de ses armoires vitrées tous les latinistes édités -par Burmann, Grævius et Gronovius, plus loin, les collections dites: -_Variorum_ et _Ad usum Delphini_; il a même mis côte à côte les -ennuyeux poëtes latins des derniers siècles; Rapin, Commire-Vanière, -Santeuil, Ménage, le Père Oudin et autres; puis, arrivent par bandes -serrées et bibliographiquement mal disposées, les Å“uvres de -Philosophie, de Métaphysique, de Mathématiques, d'Histoire, de -Théologie et de Morale divine.--La _Chimie de Boërhave_ heurte les -_Méditations de Descartes_ et le _Traité de l'entendement humain de -Locke_; les _Essais de morale de Nicole_ et les _Réflexions de -Bellegarde sur la Politesse du style_, coudoient _L'Art Héraldique_ et -_l'Hydrostatique ou la science du mouvement des eaux_; un volume: _De -l'ambassadeur et de ses fonctions_ par Wiquefort se trouve appuyé aux -_Dix Livres de Vitruve_ par Perrault et quelques _Notions -d'Ostéologie_ et _d'Anatomie comparée_ fraternisent avec la: _Méthode -pour étudier l'Histoire de Lenglet-Dufresnoy_. - -_Placide_ a tout empilé dans son cabinet, il a _le Traité du vrai -mérite_ de Claville, mais il ne l'a pas lu. Le dos et les titres de -ses livres seuls lui servent à l'ornementation de son intérieur, et, -s'il eut osé, il aurait fait exécuter une bibliothèque en relief, dont -les titres fixés sur du bois arrondi recouvert de cuir, lui en eussent -dit tout autant. Ses volumes sont en parfait état, sans être néanmoins -reliés à grands frais, ils sont propres et décents et n'ont certes pas -le négligé et l'air brisé d'un livre trop souvent ouvert.--Dirons-nous -à voix basse, que si _Placide_ ne regarde jamais les livres qu'il -achète, il lit en entier et d'un bout à l'autre ceux qu'il loue -furtivement au cabinet de lecture le plus proche?--Dirons-nous qu'il -dévore de temps à autre un roman en vogue, gras, usé par des mains -humides d'émotion; pourquoi pas? Lorsqu'il commet ce méfait, il se -cache; il se voilerait la face s'il venait à être découvert, lui si -grave, si austère, si distingué, lui, ce diplomate en disponibilité, -il pourrait être appelé: _Bibliophile de cabinet de lecture!_ Dieu! il -succomberait sous la honte, car alors on pourrait justement lui -décocher cette épigramme composée jadis pour un de ses sosies: - - _Ce qu'apprend ou lit Théodore - N'a nul rapport à son devoir, - Mais en récompense, il n'ignore - Rien, que ce qu'il devrait sçavoir._ - -Quand, sur le tard, _Placide_ sera arrivé à la position qu'il -ambitionne, lorsque le sel et le poivre pimenteront sa chevelure, -lorsqu'il sourira aux fins soupers et aux passions séniles qui -demandent des excitants, lorsque les ballets et les maillots roses -dérideront son froid _facies_, alors le _vir bonus_ cessera d'être un -Tartufe Bibliophile, un _Catalogueur par avenir_, un _Bibliolathe_ et -un _Bibliotaphe_; il se débarrassera sans émotion, sans amer regret, -de tout ce fatras de volumes qu'il aura amassés pour la galerie. Ses -livres lui auront servi de piédestal et il leur devra une -reconnaissance bien acquise. Peut-être sera-t-il ingrat, peut-être -aussi reformera-t-il une Bibliothèque, mais ce sera une Bibliothèque -de petit maître, une Bibliothèque clandestine. Il achètera Crébillon -le fils, Restif de la Bretonne. Voisenon et d'autres auteurs plus -grivois; il lira alors _l'Ecumoire_, _le Sopha_, _Grigri_, _le Pied de -Fanchette_, _le Sultan Misapouf_, et il commencera à comprendre -Rabelais et Boccace.--Par décorum, cet homme de glace aura installé la -morale apparente chez lui dans sa jeunesse, quand les frimas -blanchiront sa tête ils commenceront à fondre sur son cÅ“ur, il -deviendra Bibliomane libertin, la morale qu'il aura faussement -affichée se vengera, en lui offrant sa tunique à froisser. - - -III - -L'oncle de _Damis_, honnête homme, éclairé, profondément instruit, -Bibliophile de la vieille roche, avait converti toute sa fortune en -livres, c'était sa seule joie, son unique passion, aussi, voulut-il -mourir dans sa Bibliothèque, au milieu de ses vieux et sincères amis -qui l'avaient tant de fois égayé, consolé, charmé. Il y avait dans -cette bibliothèque des merveilles sublimes: on y voyait les -_Chroniques de Jean Froissart_, imprimées à Paris, chez Antoine Vérard -en quatre tomes in-folio, la _Bible de Coverdale_ (Zurich 1535); le -_Rituel de l'Eglise Anglicane_ (White-church 1560), le _Martial_ de -Sweynheym et Pennartz de 1473, le _Tite-Live de Spire_, les _Å’uvres -d'Amadis Jamyn_, puis les romans de chevalerie _Lancelot du Lac_, -_Gérion le Courtois_, _Méliadus_, _le Turpin_, _le Merlin_, _le Fier à -Bras_, _les Amadis_, _Regnaut de Montauban_, _le Saint Gréal et le -Chevalier de la Triste Figure_. - -_Damis_ se trouva un beau matin héritier de ces trois ou quatre mille -volumes.--En voyant arriver cette armée d'élite composée de superbes -in-folio, in-quarto et in-12, _Damis_ jeta les hauts cris: quel piteux -héritage! Il se prit à maudire la mémoire de son oncle et il eut beau -regarder les splendides reliures, aux armes de Henri II, de Henri III, -de Diane de Poitiers, du Président de Thou, il semblait inconsolable. -Comme il eut préféré quelques bonnes actions au porteur dont il se fut -empressé d'aller toucher la rente! - -Que fit _Damis_? Il vendit la bibliothèque de son oncle aux enchères -publiques; le produit de la vente atteignit près de _trois cent mille -francs_.--Il fut comme affolé de joie, plongé dans un délire intense; -la veille, il eut donné pour rien tous ces _Bouquins_ qui -l'encombraient, comme il disait dédaigneusement. Le lendemain, il se -révéla effréné Bibliophile.--Les livres avaient fait _Damis_ -riche;--_Damis_ voulut connaître et apprécier de tels amis, qui, outre -la fortune, pouvaient lui donner l'estime et la considération.--Avec -sa grosse bonhomie de rentier, il s'efforça de devenir Bibliognoste, -et, dans ce but, il se tint au courant de la _Bourse de la Librairie -moderne_; se fit envoyer tous les catalogues et assista de temps à -autre aux soirées de la salle Silvestre. - -Une fois dans cette voie, _Damis_ s'y élança avec bonheur et orgueil; -il apprit à avoir _du nez_, comme on dit dans l'argot de la brocante. -Il sut deviner les Livres dont l'épuisement, c'est-à -dire la hausse, -était proche. Il acheta les plus luxueux nouveaux venus, les éditions -elzéviriennes des éditeurs à la mode; il parapha de son nom tous les -bulletins de souscription, mais il se garda soigneusement de se livrer -aux vieux volumes dans la crainte très fondée de s'y perdre corps et -biens. - -Aujourd'hui _Damis_ est un de nos Bibliophiles les plus connus parmi -les _amateurs sérieux_; certains libraires lui envoient d'autorité et -à compte-ferme les nouvelles publications. Loin de s'en plaindre, il -en tire au contraire vanité et se rengorge avec d'étranges -gloussements de satisfaction. Il tient cependant à choisir lui-même -ses vélins, ses japons, ses chines et ses Whatman. Il les collationne -avec soin, regarde dans la transparence du jour la vergeure du papier, -la marque de Van-Gelder, de Rives et d'Archettes et ne se déclare -satisfait qu'après les plus grandes investigations de son Å“il. - -Sa Bibliothèque est simple: de larges casiers de bois blanc passé au -brou de noix, sont modestement appliqués sur les parois d'une vaste -pièce rectangulaire exposée au levant.--_Damis_ y vient dès l'aube, -non pour se délecter dans la lecture de ses livres,--il faudrait les -couper et cela leur ôterait du prix,--mais pour travailler ses -exemplaires dans le silence du cabinet; dans l'un, il ajoute un -portrait, dans l'autre il insère un autographe de l'auteur, dans -celui-ci, il place de doubles épreuves des gravures, à la sanguine ou -en bistre; dans celui-là enfin, ce sont des cartons, des notes, mille -choses qu'il case.--Il lit aussi les catalogues qu'il vient de -recevoir, et y apporte une attention soutenue:... ah! ah! se dit-il -tout-à -coup avec des éclats de joie, mais, _je l'ai_.... superbe.... -magnifique, admirable affaire! Un livre que j'ai payé Dix francs et -que je trouve catalogué: Cinquante.--Il se frotte les mains et se met -en devoir de découper en chantant le numéro qu'il vient de remarquer, -afin de le coller légèrement sur la garde du volume dont il est -question.--Oh! oh! exclama-t-il une minute après, ceci n'est point -cher;--le malheureux libraire ne s'y entend point, trois francs! un -ouvrage de vingt-cinq... J'irai le quérir cet après dîner. - -_Damis_ passe ainsi sa vie dans la paix la plus douce, dans un _otium -sine dignitate_, c'est un _Catalogueur Bibliopole_: on ne peut pas -dire tel oncle tel neveu. Il considère le volume comme une _action_ -soumise aux variations de la Hausse et de la Baisse. Il n'aime le -livre que parce qu'il en tripote.--Lui parlez-vous d'un volume -relié?--Bah! vous répond-il, faire relier un livre c'est jeter son -argent au vent, sa valeur n'en augmente pas d'un sol; Si Thouvenin, -Duru, Thibaron y ont mis la main..., je ne dis pas, mais cependant, -croyez-moi, conclut-il, l'idéal, c'est un livre non touché, non coupé, -dans l'état primordial de sa brochure. - - -CONCLUSION. - -Les Catalogueurs sont utiles à la richesse Nationale; nous ne voulons -pas les accabler, nous les plaindrons néanmoins de donner si peu de -nourriture à leur cervelle. Ils ne comprendront jamais la belle -réponse du duc de Vivonne à Louis XIV, lui demandant à quoi il lui -servait de lire: «Sire, la lecture fait à mon esprit ce que vos -perdreaux font à mes joues.» - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -SIMPLE COUP-D'Å’IL - -SUR - -LE ROMAN MODERNE - - Tenent Tympanum et Cytharam, et gaudent ad sonum organi. - - JOB, XXI. - - -I - -Vous achetiez un Roman, il y a quelques vingt ans, Monsieur, et, tout -heureux de votre emplette, signée d'un nom aimé, vous vous preniez à -lire,--les pieds sur les chenets,--les vigoureuses aventures d'un -d'Artagnan superbe, d'un héros cambré, souple et fort comme l'acier de -sa lame, qui vous menait bon train, à travers mille casse-cous, au -chapitre final, où triomphait sa cause. - -C'était par une belle matinée de mai, de septembre ou d'octobre; le -ciel était pur ou nuageux, l'air tiède ou vif, les feuilles d'un vert -tendre ou d'un chaud orangé,--peu importe; en deux temps, vous aviez -lié connaissance avec votre homme, détaillé vivement sa mise, conçu -votre sympathie, et, avec toute la simplicité de votre belle âme de -lecteur,--vous vous intéressiez à ce fringant jeune premier que vous -veniez d'entrevoir et que vous ne deviez plus quitter jusqu'à la fin -de ses peines. - -Que de galantes intrigues! Quelles joyeuses équipées! Vous en -souvenez-vous? - -Arquebusades et coups de rapière! Embuscades et rendez-vous discrets! -Tout votre sang français bouillait; vous entriez dans la peau de -l'Amadis; bataillant, intrigant, faisant l'amour, vous couriez avec -lui de tous côtés, et terriblement essoufflé, c'est à peine si vous -preniez un léger repos, à la dernière ligne d'un émouvant -chapitre.--Et vous, chère Madame, que de charmantes soirées vous -passiez sous la lampe, ou chastement pelotonnée dans le douillet repos -du lit! Vous parcouriez fiévreusement le gros Roman du jour, laissant -sommeiller Monsieur votre mari; et votre petit cÅ“ur battait bien -fort, lorsque le héros, au coin d'un carrefour sombre, luttait -vaillamment contre une bande de vilains coupe-jarrets. - - -II - -Ces émotions, ces courses échevelées en plein air, ces voyages de l'un -à l'autre pôle, le Roman de cape et d'épée,--qui résume tout cela,--le -Roman d'aventures a définitivement vécu, le poignard, la guitare et -l'échelle de corde ont été abandonnés aux magasins d'accessoires; -Amédée Achard a été le dernier apôtre de l'émotion en pourpoint et des -manteaux couleur de muraille; Ponson du Terrail, Gaboriau, Eyma et -_tutti quanti_ ne font plus les délices que des commis-voyageurs, des -portières ou des rares grisettes, aussi rares que les Carlins; les -lecteurs de Dumas père ont diminué et Paul Féval lui-même, ce -grand-prêtre de la dague et du poison a du se convertir subitement sur -le _chemin de Damas_ de la littérature. - -Le Roman intime, bourgeois ou plébéien, fait aujourd'hui nos -délices.--Notre époque veut du réel; l'optique est émoussée, nous -prenons une loupe; notre toucher est affaibli, notre main saisit un -scalpel; nous _anatomisons_. Le Roman est devenu une école pratique, -nous y étalons les belles horreurs, les cas pathologiques les plus -bizarres; nous indiquons les chloroses et les pustules sociales. Nous -ne sommes plus en gondole à Venise, nous nous promenons, en radeau, -dans les égouts des villes. - - -III - -Eh! mon Dieu, nous n'avons pas tort; nous en sommes arrivés là -graduellement, sans y prendre garde; notre époque littéraire, si -féconde, avait blasé nos sens; notre goût est devenu un petit Néron -difficile à satisfaire. Il nous fallait du nouveau, des choses -fortes, odorantes; nos meilleurs auteurs essayent de nous servir. - -Les Romanciers sont devenus des analystes du plus grand talent; ils -ont mis le tablier blanc, se sont munis de tous les instruments de -chirurgie, et nous voilà suivant leur cours avec intérêt. Nous voyons -les ulcères de la vie, c'est vrai, mais le musée Dupuytren a bien -aussi ses charmes; et il faut avouer que l'hôpital, les faits divers -et les tribunaux moralisent peut-être plus sûrement les masses que les -pillules du docteur Labruyère, les panacées du pharmacien Montaigne ou -la _Sagesse_ du Sieur Charron. - - -IV - -Sans vouloir faire une étude philologique et sans chercher _ab ovo_ -les causes de la phase littéraire que nous traversons, nous croyons -découvrir dans _Byron et le Byronnisme_ l'origine de la _Nouvelle -Ecole_. - -Ce n'est pas trop paradoxal, comme vous allez le voir: - -Nous sommes en 1830;--la littérature classique est moribonde; le -Romantisme qui vient de naître, fait déjà des effets de torse et -montre son biceps; un instant indécis, les Jeunes-France se divisent -en deux camps. Dans l'un la force domine; on y cultive la plastique, -la ligne, la couleur, la _fooorme_. Dans l'autre, la lecture de Byron -a sentimentalisé les cÅ“urs, les idylles maladives germent dans les -cerveaux, le spleen bruine dans l'âme, on larmoie les amours défuntes -ou les ambitions déçues; Lamartine grossit un lac de ses sanglots, -Musset empoisonne le beau Rolla; de Vigny suicide Chatterton sur le -théâtre. - -Une partie du public se laisse aller à cet abandon de soi-même. Il -devient exquis, distingué, de suprême bon ton de se faire voir blême -et verdâtre de teint; les amants malheureux se noient dans leurs -larmes; les couturières, par douzaines, allument des réchauds; une -douce folie se répand partout; seul, le bourgeois inconscient et -digne, regarde sans comprendre. - - -V - -Une réaction était nécessaire, l'idéalisme prenait des proportions -inquiétantes pour la santé des esprits, toutes les cervelles étaient -parties au diable, dans l'aérostat de la pensée. Il fallait ramener le -public au réel, à la vérité, aux choses dignes de commisération; il -était utile de le _désefféminer_, de lui montrer, en l'intéressant, la -vie rude, nerveuse, aride, dans ses manifestations de chaque jour, -dans ses luttes, dans ses drames du grand monde; de lui faire palper -les tristesses de la bourgeoisie et les misères des bas-fonds de la -société. - ---«Assez de byronnisme, trêve aux jérémiades et aux variations en -mineur sur les amours personnelles; ne distillons plus ce miel -affadissant, versons quelques gouttes d'absinthe dans nos -Å“uvres:»--tel fut le raisonnement d'une nouvelle École, qui semble -commencer à Balzac, pour se continuer par MM. de Goncourt, Zola et -Daudet. - -Balzac, cet Hercule puissant de la littérature moderne, doit être -considéré comme le premier maître du réalisme, de ce réalisme sobre, -correct, distingué; de ce réalisme qui met encore des gants et qui -flâne, monocle dans l'Å“il, au milieu des salons les plus mélangés. -Toute une époque défile sous ses yeux, il la fixe magistralement dans -ses immortels chefs-d'Å“uvre; mais il restait à glaner sur ses -_timidités_, sur les choses qu'il n'a pas osé décrire, sur ses -craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; c'est là précisément ce que -font aujourd'hui ses successeurs. - -Les héritiers directs de l'auteur de la _Comédie humaine_ se -montrèrent plus hardis, mais avec certaines réticences. Les Delvau, -les Champfleury, les Baudelaire, les Duranty et autres, explorèrent -les coins de la vie réelle non encore décrits. On vit alors, pour la -première fois, ces peintures crayeuses des barrières de Paris, ces -types bouffons des petites villes de province, ces croquis bizarres -d'ateliers d'artistes, cet argot pittoresque des différents milieux -parisiens, cette photographie littéraire, pour tout dire, qui rend -exactement l'impression des choses vues et étudiées minutieusement. - - -VI - -Avec Gustave Flaubert et _Madame Bovary_, se dessine dans sa véritable -incarnation le Roman moderne: c'est de ce chef-d'Å“uvre, à la fois -lumineux de réalité, saisissant et osé, que prennent source les -productions remarquables si discutées aujourd'hui. - -Flaubert a créé un genre, qui tâtonnait et se cherchait avant lui, et, -dit-on, il l'a crée comme se créent les belles choses, sans avoir -l'idée même de sa hardiesse, sans le voulu, sans la prétention de -faire une merveille; il a écrit _Madame Bovary_, parce qu'il avait -vécu son roman;[1] il avait vu, il est venu,--il a vaincu,--la fameuse -promenade en fiacre, semblait même à l'auteur, la chose la plus chaste -du monde; Flaubert avait mis là , toute la virginité, toute l'heureuse -naïveté de son talent; il racontait et ne faisait pas, à son sens, une -peinture immorale. - - [1] _Madame Bovary_ fut écrit au jour le jour--nous donnons ces - détails pour les Bibliophiles curieux--sur un de ces longs - agendas de ménagère qui portent les quantièmes, les fêtes, les - septuagésimes ou sexagésimes, les noms aimés de Sainte-Anastasie - ou de Saint Cyriaque, c'est sur ces pages oblongues que Flaubert - fixa son Å“uvre impérissable,--voilà un agenda qui vaudrait cher - aujourd'hui! - -Après _Madame Bovary_ on voit apparaître la _Fanny_ de Feydeau, -_L'Affaire Clémenceau_ de Dumas fils, certains Romans à sensation -d'Alphonse Karr, de Sandeau, de Feuillet, de George Sand, dans une -tonalité différente, ainsi qu'une foule d'Å“uvres justement célèbres, -signées des noms les plus connus. - -Edmond et Jules de Goncourt _spécialisent_ le genre, dans cette -admirable série d'études qui commencent à franchir le cercle -restreint, mais artistique, où leur immense talent fut apprécié et -admiré dès l'origine. Puis vient Zola, qui se cantonne en pleine -époque impériale, de 1852 à 1870, et qui, avec une vigueur géniale, -nous en trace les types les mieux accusés.--_La Fortune des Rougon_, -_La Curée_, _La Conquête de Plassans_, _La Faute de l'Abbé Mouret_ et -_L'Assommoir_ sont des Romans typiques, forts, accentués et -vigoureusement traités par un artiste qui voit très juste à travers la -fougue de son tempérament. - -Alphonse Daudet, le dernier venu, dans une manière plus délicate et -moins heurtée, a produit des Å“uvres exquises, ciselées avec art et -amour. Ses _Contes du Lundi_, ses _Lettres de Mon Moulin_, -_Fromont-Jeune et Risler aîné_, resteront assurément dans l'avenir, -comme de fins et fidèles tableaux des mÅ“urs contemporaines. - -Nous voudrions parler également de Ferdinand Fabre, l'auteur d'un chef -d'Å“uvre trop peu connu: L'_Abbé Tigrane_. Nous voudrions dire -quelques mots sur Tourgueneff, sur Henri et Jules de la Madelène, sur -Claretie, sur Noriac, sur Ernest d'Hervilly, sur Cladel et sur tant -d'autres hommes de talent, mais, dans cette étude au courant de la -plume, que nous regrettons même d'avoir entreprise avec un si grand -sans façon, nous sommes forcé de nous arrêter,--au reste, nous -dira-t-on, vous êtes Bibliophile et non pas critique: _Ne, sutor, -supra crepidam_. - - -VII - -_Il faut des Romans aux peuples corrompus_, a dit J.-J. Rousseau. -Aujourd'hui, tout le monde lit, depuis la laitière qui vend son lait -le matin, au coin de la rue, jusqu'à la duchesse sur sa chaise longue; -dans notre société actuelle, le Roman est indispensable; Alexis -Bouvier et Emile Richebourg font les délices des masses; aucune force -morale ne saurait s'opposer à cet engouement. Mais que conclure du -Roman moderne, du Roman qui se possède et qui se tient? Ne concluons -pas, ou du moins concluons par cette simple conversation que nous -eûmes dernièrement avec un de nos plus spirituels Romanciers. - -Ah! Si j'étais plus jeune, nous disait-il, si je ne me trouvais pas -dévoré par le temps, par le journalisme, par les gêneurs et aussi par -la paresse, quel admirable roman je voudrais faire? - -Comment cela? - -Je ferais rire et pleurer tour à tour.... mais il me faudrait passer -des nuits entières, travailler avec une volonté dont je ne me sens -plus la force.... que ce serait beau, cependant! - -Enfin, que feriez-vous? - -_Un Roman par Dépêches._ - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -LE BIBLIOPHILE AUX CHAMPS - - Je ne voyage sans livres, ny en paix, ny en guerre. - - MONTAIGNE. - - -_O Rus! quando ego te aspiciam!_ s'exclamait le vieil Horace avec des -perspectives de calme et de repos.--_O ubi campi!_ modulait Virgile, -regrettant la tranquillité des champs, les riantes collines, les -ruisseaux jaseurs et les forêts hautaines.--O campagnes! lointains -paysages, hameaux et prairies, sombres taillis et larges futaies, -quand pourrai-je vous retrouver! soupire de même le pauvre Bibliophile -des villes, qui, après les démarches bouquinières, les luttes, les -recherches patientes de l'hiver, voit renaître les idylles en son -cÅ“ur et veut enfin lire dans l'inimitable livre de la nature (_si -parva licet componere magnis_). Livre à grandes marges, divinement -relié d'azur par le céleste ouvrier de l'Univers. - -«Les livres voyagent avec nous, dit Janin: ils nous suivent à la -ville, à la campagne; on emporte son livre au fond des bois, on le -retrouve au coin du feu».--Le Bibliophile sait cela, et, avant de -quitter son nid d'hiver, il se prépare à varier par de douces lectures -les longs _farniente_ et les molles langueurs de sa villégiature. La -valise est prête.--Il passe en revue sa Bibliothèque, lentement, -minutieusement, amoureusement; il inspecte avec des regards tendres et -charmés, ses _Juntes_, ses _Dollet_, ses _Vascosan_, ses _Gryphes_, -ses _Turnèbe_, ses _Plantin_, ses _Baskerville_ et ses _Elzéviers_; il -considère, avec une Bibliognostique passionnée, ses volumes aux armes -de M. de Baluze, du Cardinal Dubois, du Maréchal d'Estrées ou du Comte -de Hoÿm.--Que de bons et sincères amis il va falloir abandonner là , -bien emmaillottés, bien préservés du fléau des insectes, des mites et -des larves, bien en dehors de tout contact humide!--Le Bibliophile a -le cÅ“ur serré, il ne peut détacher ses yeux de tant d'Å“uvres chéries -qui lui rappellent tous les heureux instants de l'intimité, et aussi, -les joies poignantes de la trouvaille.--Il faut cependant partir, et -faire un tri avec discernement. - -Ici, ce Ronsard l'attire, puis, tout près, ce Rémy-Belleau, et plus -loin, le marquis de Racan, ce poëte des gentes pastourelles; voilà -trois grands chantres de la nature qu'il fera bon de relire à l'ombre -d'un bosquet ou sous la verte feuillée d'un bois peuplé de -rossignols.--Prendrai-je Madame Deshoulières? se demande-t-il avec -inquiétude; choisirai-je Delille et ses _Jardins_, Jean-Jacques et sa -_Botanique_, le sage Lucrèce, le divin Horace, le délicat Tibulle ou -l'amoureux Jean Second? Dois-je emporter les Fabulistes, les -Mythologues et environner ma solitude de Faunes et de Nymphes, de -Satyres, de Dryades et d'Hamadryades, charmantes Divinités, que mon -esprit subjugué verra se jouer entre les arbrisseaux?--Eh! voici, bien -à propos, les _Lettres à Emilie sur la Mythologie_, par Demoustier.... -Mais, l'édition est si jolie, si merveilleusement reliée, que je -craindrais... de tels livres ne voyagent pas, leur propre splendeur -les attache au rivage. - -Le Bibliophile est très perplexe;--choisir parmi ceux qu'on aime n'est -pas chose aisée. Ah! que n'a-t-il acheté jadis cette mignonne -_Bibliothèque portative du voyageur_, si intelligemment publiée par T. -Desoër, commencée vers l'an XI par J.-B. Fournier.--Quelle aimable -Bibliothèque de campagne, que cette collection de volumes in-32 qui -commence à La Fontaine pour finir au Cardinal de Bernis!--Heureusement, -Cazin vient au secours du Bibliophile voyageur. Il vient, muni de -l'Arioste, d'Amyot, d'Anacréon, de Boccace, de Bussy-Rabutin, de -Cubières, de Dorat, de Fontenelle, de Boufflers, de Galland, de La -Fare, de Marguerite de Navarre, de Marivaux, Marmontel, Piron, Sterne -et Rabelais. On peut, certes, avec de tels maîtres, se déclarer -satisfait. - -Mais parmi les modernes, sur quels auteurs fixer son choix? On sait -Musset par cÅ“ur; Hugo est trop Titanique et ferait payer de -_l'excédent_, Balzac peut être abandonné au même titre; il faut donc -des peintres de genre--_ut pictura poesis_,--François Coppée, Josephin -Soulary, André Lemoyne et Albert Mérat. Et puis encore?--le -Bibliophile pense, et avec juste raison, qu'on doit laisser dans leur -rigidité ces pauvres grands classiques trop froids pour être lus en -plein air, et prendre quelques romans--pour ce, il s'appuie sur le -raisonnement de S. Mercier:--«Voyez ce qu'on lit à la campagne, dit -l'auteur du _Tableau de Paris_; reviendra-t-on sur une _éternelle_ -tragédie de Racine? Non; il faudra se plonger dans les compositions -vastes et intéressantes, dans les romans anglois, dans les romans de -l'Abbé Prévôt, dans ceux de l'admirable Restif de la Bretonne... on -cherche alors un horizon littéraire, étendu, vaste comme l'horizon qui -nous environne; on a recours aux romans de chevalerie plutôt que de se -dessécher l'esprit et l'imagination dans une maigre épître de Boileau -ou dans ces ouvrages arides et contournés que le Sanhédrin -littéraire[2] vante tout seul et que le reste de la France -dédaigne;--on demande des faits, de l'action, du mouvement; on aime à -suivre tous ces caractères mélangés.» - - [2] Mercier entend sans doute désigner ici le pédant La Harpe et - son _Lycée_. - -Le Bibliophile choisit donc Hoffmann et Edgard Poë, Théophile Gautier -et Gérard de Nerval, Mérimée et Stendhal, et aussi quelques volumes du -spirituel Monselet, ne serait-ce que l'_Almanach des Gourmands_, un -livre qui joint les délices de l'esprit à ceux de l'estomac, et auquel -l'air vif et les longues promenades ne portent pas préjudice... au -contraire. - -Fier de cette petite Bibliothèque, le voyageur va pour partir, mais il -jette de nouveau un coup d'Å“il attendri sur les intimes qu'il laisse -derrière lui; il dit un dernier adieu aux Moralistes, aux Tragiques, -aux Critiques, aux bons gros Dictionnaires si souvent feuilletés, aux -Historiens, aux Rhéteurs, aux Philosophes, aux Pères de l'Eglise, à -tous ces génies qui se serrent le coude avec l'étonnant esprit de -corps de l'immortalité. - -Notre Amateur, s'il n'a pas de villa, cherche un coin silencieux, une -chaumière où mettre les amis qu'il emporte; ce qu'il lui faudrait, à -lui, le raffiné, ce serait un vetuste castel gothique pour goûter -toute la saveur de ses préférés des XVe et XVIe siècles. Il trouve que -le décor a quelque chose de la reliure bien conservée et il lui -semble, que, dans un jardin dessiné par Le-Nôtre, il dégusterait mieux -ses _Lettres de Madame de Sévigné_ ou la poésie rectiligne de -Despréaux;--on a vu des Bibliophiles qui n'auraient pu se pâmer aux -finesses de Parny ou de Grécourt sans le milieu pastoral du Petit -Trianon, et d'autres, entreprendre un voyage d'Italie afin de lire -Casanova ou Carlo Gozzi, nonchalamment couchés dans une gondole -vénitienne en vue de La Piazzetta. - -Avant que de s'enfoncer dans l'oasis qu'il rêve, le Bibliophile passe -dans quelques villes de province où il fouille, remue, bouleverse les -rayons des petits libraires; mais il trouve peu et les occasions sont -chauves.--Souvent même, ô stupéfaction! la mine simple et benoîte du -dépositaire de MM. les éditeurs, cache une astuce, une méfiance dont -on n'aurait su se douter, et, lorsqu'on croit acheter certains volumes -de cabinet de lecture, des Renduel, des Gosselin ou des -Poulet-Malassis dans des conditions honnêtes, on voit le petit -Papetier-Libraire se redresser de toute la hauteur de ses -connaissances, et se mettre à citer les prix fantastiques des grands -Bibliopoles parisiens, ainsi qu'un collégien qui fait étalage -d'érudition.--Règle générale, en province, où l'on croit rencontrer ou -plutôt déterrer tant de choses merveilleuses, on ne trouve que des -prétentions boursouflées et des prix le plus souvent excessifs. - -Une fois dans son nid de verdure, quelle joie! quelle jeunesse! quel -enthousiasme! Ce ne sont pour commencer que de longues promenades à -travers prés, avec un ou plusieurs Cazins en poche; le trop plein de -vie semble déborder notre urbain; il boit l'air champêtre à se rompre -les poumons, et, ce n'est que fatigué, mais non repu, qu'il vient -s'étendre sur la mousse épaisse, pour lire avec ravissement les -bavardages, les superbes descriptions et l'esprit à foison des chers -auteurs qui l'accompagnent. - -Lit-il _Aline, reine de Golconde_, ce conte ravissant de Boufflers? il -ne sait si c'est fiction ou réalité; une meunière aux coquets -retroussis de jupe vient-elle à passer? aussitôt son imagination voit -Aline;--lit-il le _Paradis perdu_? il croit le retrouver. - -Et le soir des jours de pluie, devant un grand feu clair et gai de -bourrées qui pétillent, les jambes allongées, muni de la pipe -familière, le ventre à l'aise, l'esprit quiet, avec quelle bonne -humeur il comprend la large gaieté gauloise de Maistre Rabelais ou de -Béroalde de Verville;--ajoutons à cela, une femme qui travaille et des -enfants qui dorment: tout le bonheur de la vie n'est-il pas là ? - -Mais, malheureusement, nous ne pouvons pas dire: _ab uno disce -omnes_,--pour un Bibliophile sage et modeste, qui vit ainsi retiré -loin du monde au tumulte odieux, que de Bibliophiles qui boivent aux -champs l'onde perfide du Léthé!--la chasse, la pêche, les courses à -cheval, les exercices qui rompent les membres, s'accommodent peu de la -lecture et font négliger les livres;--nous en connaissons plus d'un, -qui, parti avec des caisses de volumes, est retourné dans ses pénates -hivernales sans les avoir même déballées. - -Ces derniers ne sont pas sincèrement Bibliophiles, ce sont des -Bibliophiles _ab hoc_ et _ab hac_. - -L'amour des Livres ne fait pas prime dans leur cÅ“ur; ils ne se -servent de la lecture que comme d'une flèche qu'ils décochent à -l'ennui, le livre est un rayon de soleil pour eux dans les jours de -tristesse; lorsque la gaieté les accapare, ils abandonnent avec -ingratitude ces amis des temps néfastes. - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - - - -LES PROJETS - -D'HONORÉ DE BALZAC - - Les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu'entre les - mains du talent. - - RIVAROL. - - -Lorsqu'un colosse aussi puissant que Balzac vient à tomber, vaincu par -un travail opiniâtre et les terribles secousses d'un cÅ“ur battant -sans cesse d'une épaule à l'autre, toute une génération littéraire -s'approche, timidement d'abord, effarée et curieuse, munie de la -lorgnette, du microscope et du scalpel.--La poule aux Å“ufs d'or est -morte; chacun regarde son plumage, se remémore les prodiges pondus; -c'est à qui sera le premier à lui ouvrir le ventre, et, selon le mot -des enfants, à y chercher la _petite bête_.--Las de filer ses -feuilletons aux pieds de ses créanciers, ayant encore aux lèvres -l'amertume des luttes soutenues, le vaillant Hercule a succombé, -laissant un vide immense dans la littérature militante.--Balzac est -mort. Vive Balzac!--La place est aussitôt occupée par les biographes, -ces agioteurs du souvenir; l'homme n'est plus, que déjà le héros -survit et prête à la légende. - -Aux biographies particulières de Honoré de Balzac, ont succédé les -portraits intimes et les croquis sans façons, _à bâtons rompus_, du -romancier en pantoufles; il n'est pas de littérateur contemporain dont -on ait mieux et plus souvent commenté l'Å“uvre et la vie,--après -Madame de Surville, la sÅ“ur dévouée, l'_Alma Soror_, apportant un -pieux hommage à la mémoire de son frère, deux amis du _Home_, deux -familiers des heureux jours, Th. Gautier et Léon Gozlan se mirent à -tisonner la braise encore chaude des _Jardies_,--Lamartine, lyrique -contemplateur, étudia l'homme et ses Å“uvres; Champfleury, tout en -essayant les souliers du géant (_errare humanum_), donna la note de -son admiration; Armand Baschet glana dans le sillon ouvert, et il n'y -eut pas jusqu'à Werdet, le libraire éditeur, qui ne voulut, dans un -style d'exquise bonhomie et d'après ses souvenirs de boutiquier, juger -la vie, l'humeur et le caractère de son génial auteur. - -Tant de biographies toisent Balzac du haut en bas, le tournent et le -retournent, inventorient son passé, pourtraicturent sa grande figure, -largement et minutieusement à la fois, le présentent dans les grands -côtés de la vie publique et les petits côtés de l'intimité; réservent -peu de place enfin, à de nouvelles investigations.--La correspondance -qui fut publiée en dernier lieu, livre le Tourangeau à nu et couronne -la série biographique, en laissant lumineusement apercevoir Balzac -dans le déboutonné de son talent, à la bonne franquette de sa gaieté -Rabelaisienne, de ses projets, de ses efforts, de sa tristesse et de -ses larmes. - -La Bibliographie, comme prise de couardise devant sa gigantesque -production, est demeurée hésitante et muette jusqu'alors.--Une -_Bibliographie de Balzac_ serait cependant un ouvrage aussi -utile que remarquable[3]; se trouvera-t-il quelqu'un pour -l'entreprendre?--Quoiqu'il en soit, il nous a paru intéressant de -grouper dans une étude courte et succincte de curieux et de -catalogographe, plutôt que d'érudit les _projets littéraires_ éclos -dans le cerveau du plus grand manieur d'idées de notre époque. - - [3] Nous venons d'apprendre, avec le plus vif plaisir, qu'un - savant Bibliophile belge, M. Charles de Lorenjaül (vicomte de - S***), bien connu de tous les Bibliophiles pour son aimable - érudition et sa bonne grâce à être utile à chacun, est parvenu à - achever ce travail de bénédictin, qui doit paraître très - prochainement chez l'éditeur Calman Lévy, sous le titre de: - _Histoire des Å’uvres de Honoré de Balzac_. - -Balzac seul, eût pu connaître et décrire les innombrables et étranges -idées qui se sont produites et développées sous son crâne -effervescent; notre rôle se bornera à noter les conceptions qu'il -arrêtait sous un titre quelconque dans un but de Bibliopée. - -A peine installé dans sa mansarde de la rue Lesdiguières, avec la -Gloire pour maîtresse et _Lui-Même_ pour domestique, le jeune Honoré -se rompt les poignets dans des compositions qui n'ont jamais vu le -jour.--C'est d'abord _Coqsigrue_, un roman qui le hante pendant de -longues semaines et qu'il abandonne pour le mieux mûrir et ruminer; -puis, c'est un _Opéra Comique_ (?) auquel il renonce, faute de -compositeur, mais aussi, pour ne pas sacrifier au goût actuel et -s'adonner au grand Genre, à la manière des Racine et des Corneille, à -son fameux _Cromwell_ enfin, dont il résume le plan détaillé dans une -lettre à sa sÅ“ur Laure (1820).--Pour se délasser des fatigues que lui -procure sa Tragédie, le Débutant _Croquignole_, selon son mot. _Un -Petit Roman dans le Genre Antique_, fait mot à mot, pensée à pensée, -avec toute la gravité qu'une telle chose comporte. - -Ces quelques projets occupent toute la première étape littéraire de -Balzac; plus tard, en 1830, il parle avec enthousiasme d'une vaste -entreprise, ce sont _Les Trois Cardinaux_, Å“uvre dans laquelle il eût -voulu mettre en scène, le Père Joseph, dit l'_Eminence grise_, Mazarin -et Dubois--à la même époque il prépare des Romans et des articles de -Revue qui ne furent jamais achevés et peut-être jamais commencés, en -voici les titres: _Un Article sur le Serment_,--_Les Causeries du -Soir_ (volume de nouvelles) _Le Maudit_ (article ébauché pour la -_Revue_ de Buloz), _Les Amours d'une Laide_,--_Le Marquis de Carabas_, -et, principalement _La Bataille d'Austerlitz_, dont Balzac parle -fréquemment comme devant faire partie des _Scènes de la Vie -Militaire_. - -De 1833 à 1850, l'auteur du _Père Goriot_, fait plus de besogne que de -projets; nous devons néanmoins citer comme tels: _20 pages sur le -Salon de 1833_,--_Le Privilége_, roman qui devait suivre _Le Curé de -Campagne_,--_L'Histoire d'une Idée heureuse_, dont le prologue seul a -été fait, et aussi, un projet de pièce-vaudeville: _Richard CÅ“ur -d'Eponge_, que Théophile Gautier devait arranger et faire représenter -au Théâtre des Variétés. - -Nous nous arrêtons plus particulièrement sur un projet que Balzac -paraît avoir beaucoup caressé et qu'il affirme même avoir _exécuté en -entier_, bien qu'il n'ait jamais été mis en lumière.--En 1836, il -écrit de La Boulonnière, près Nemours, à maître Werdet, son éditeur: -«J'ai terminé le manuscrit de _SÅ“ur Marie des Anges_, je ne veux pas -le confier à la diligence.» - -_SÅ“ur Marie des Anges_, cela est patent, n'a jamais existé que dans -l'imagination irradiée du romancier, qui voulait peindre, sous ce -titre, une âme de jeune fille avant l'invasion d'un amour qui la -conduira au couvent--: «Je lui ferai abhorrer les carmélites dans sa -jeunesse où elle ne rêve que le monde et les fêtes, dit-il à ce -sujet, (_Lettre à Madame Hanska_, 1838) et le malheur la ramènera au -couvent qui sera pour elle un asile et un refuge. Après avoir passé -huit années au couvent, elle arrive à Paris aussi étrangère que le -Persan de Montesquieu, et je lui ferai juger et dépeindre le Paris -moderne par la puissance de l'idée, au lieu de me servir de la méthode -dramatique de nos romans. C'est une donnée nouvelle, et, si je réussis -à l'exécuter comme je l'entends, je vous réponds que vous serez -content de moi.» - -Hélas, de _SÅ“ur Marie des Anges_, de ce _Livre d'Amour_, comme se -plaisait à le nommer l'écrivain, il ne reste que ces quelques lignes -fugitives! - -Mais, ce n'est plus le Balzac aux projets vagabonds qui doit nous -occuper maintenant, c'est l'auteur de la _Grrrande Comédie humaine_, -et les ouvrages divers que cette Å“uvre immense devait comprendre dans -son ensemble. - -Dans les SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE, Balzac avait projeté les romans -suivants, dont les titres seuls nous donnent d'amers regrets:--_Les -Enfants_,--_Un Pensionnat de Demoiselles_,--_Intérieur de Collége_, -puis, (ici nos regrets s'accentuent),--_Gendres et Belles-Mères_. - -Dans les SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE devaient prendre place: _Une Vue -du Palais_,--_Entre-Savants_,--_Le Théâtre comme il est_. - -Aux SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE, se seraient ajoutées les -Å“uvres suivantes: _L'Histoire et le Roman_,--_Les Deux -Ambitieux_,--_L'Attaché d'Ambassade_ et... _Comment on fait un -Ministère_. - -Avant d'entreprendre les SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE, Balzac en avait -dressé le plan et nous y trouvons ces nombreuses lacunes: _Les Soldats -de la République_ (trois épisodes), _L'Entrée en Campagne_,--_Les -Vendéens_,--Pour _Les Français en Egypte_, les 2e et 3e épisodes font -défaut, ce sont:--_Le Prophète_,--_Le Pacha_. Pour le reste, voici -tous les titres des Å’uvres militaires projetées: _L'armée -Roulante_,--_La Garde Consulaire_,--_Un Combat_,--_L'Armée -assiégée_,--_La Plaine de Wagram_,--_L'Aubergiste_,--_Les Anglais en -Espagne_,--_Moscou_,--_La Bataille de Dresde_,--_Les Traînards_,--_Les -Partisans_,--_Une Croisière_,--_Les Pontons_,--_La Campagne de -France_,--_Le Dernier Champ de Bataille_,--_L'Emir_,--_La Pénissière_ -et _Le Corsaire Algérien_. - -Il manque deux romans aux SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE: _Le Juge de -Paix_,--_Les Environs de Paris_.--AUX ETUDES PHILOSOPHIQUES, il en -manque cinq: _Le Phédon d'Aujourd'hui_,--_Le Président Fritot_,--_Le -Philanthrope_,--_Le Nouvel-Abeilard_,--_La Vie et les Aventures d'une -Idée_.--Dans les ETUDES ANALYTIQUES, enfin, Balzac devait faire: -_L'Anatomie des Corps Enseignants_, _Une Monographie de la Vertu_ et -un grand _Dialogue Philosophique et Politique sur la Perfection du -XIXe siècle_. - -Notre travail de catalogographe se termine ici,--nous ne chercherons -pas à y ajouter un _Postface_, ni à savoir, si Balzac, qui a changé -tant de fois les titres de ses Å“uvres, a refondu ses premiers projets -et leur a donné un corps sous une autre enveloppe,--nous avons pensé -pouvoir être agréable à chacun en réunissant, au milieu de _Nos -caprices_, ces quelques notes sérieuses sur les ouvrages projetés par -notre Grand Romancier, nous en avons donné les titres pour ce qu'ils -valent, sans commentaires ni frais d'érudition,--qu'on nous tienne -compte du reste. - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -VARIATIONS - -SUR LA RELIURE DE FANTAISIE - - La vérité dort auprès des grands dans de brillantes reliures; la - sagesse veille auprès des vrais lecteurs sous de minces - cartonnages. - - -Il semble que les Bibliopégistes modernes, aient oublié l'art de ces -lourdes mais fastueuses reliures des XVe et XVIe siècles, en drap de -satin azuré, en drap d'or ou de Damas; en cuir blanc ou rouge; en -_veluyeau_ sanguin, vermeil, vert ou noir; _en pel velue_, en soie -blanche, ouvrée ou tannée; en cuir de cerf, estampé à froid ou doré à -chaud; en parchemin gaufré, en étoffe de Panne; en velours pourpre, -frappé d'écussons ou de fleurs de lys; le tout rehaussé, harnaché pour -ainsi dire, de bossettes, d'agrafes, de _fermouers_, _fermaulx_, -_fermails_ ou _fermaillets_, de _pipes_ d'or ou d'argent, de _tuyaux_ -du même métal pour tourner les feuillets; de perles, d'émeraudes ou de -saphirs, de toute l'orfévrerie la plus étincelante. - -Les livres du bon temps étaient de véritables objets d'art; on les -retrouve dans d'anciens inventaires, énumérés pêle-mêle avec les -robes, les chaperons, les dagues, les Hanaps et les coupes. Le Duc -Philippe-le-Hardi avait adapté aux ais d'un livre de prière, une -platine d'argent doré, avec une petite niche, pour y mettre ses -lunettes afin qu'elles ne fussent cassées, et l'histoire nous apprend, -que ce même Duc, paya seulement seize livres à un certain Martin -Lhuillier, Marchand-Libraire à Paris, pour lui avoir couvert huit -volumes, Romans, Bibles et autres, reliés en _cuir en grain_. - -L'oubli de telles armures somptueuses et surtout de prix aussi doux -est à regretter, aujourd'hui, que les relieurs adonnés au maroquin du -Levant, au vélin, au chagrin et à la basane se font payer si cher. - -On a dit et répété souvent, que la Reliure, au fond, n'est au Livre -que ce que l'habit est à l'homme ou la livrée au serviteur; or, -l'habit suit la mode, et la mode se trouve hélas! de nos jours, -froide, correcte, guindée, sobre et banale; l'art de la reliure s'en -ressent; nous n'entendons pas parler de la grande reliure, à -compartiments, à ornements à dentelles, à entrelacs; de ces livres -qu'on n'ose toucher dans la crainte de ternir le brillant du maroquin -ou l'éclat des petits-fers, mais de la demi-reliure,--de la reliure -pour tous,--du cartonnage de fantaisie moderne, de la robe de chambre -du livre, en un mot, qui donne à cet ami qu'on aime, tout le négligé -charmant des causeries intimes. - -Les cartonnages, dits _à la Bradel_, sont fort appréciés aujourd'hui; -ils forment une enveloppe gracieuse et modeste, et, sans rien enlever -à l'ampleur des marges, ils conservent la virginité de la brochure. -Ces cartonnages sont d'excellents vêtements préservatifs; ils ont la -commodité, la flexibilité, la grâce, mais il leur manque la -gentillesse, l'esprit fantaisiste, l'aspect d'art que nous voudrions -voir adopter plus généralement. Ils sont classiques en diable; c'est -là leur grand défaut. - -On emploie à l'usage de ces demi-reliures, soit du _papier peigne_, -soit du papier marbré, maroquiné ou à _escargots_, soit du papier de -couleur mate, soit encore de la toile anglaise, gaufrée, teintée, unie -ou à ramages, chagrinée ou glacée; quelques relieurs, imitateurs du -genre hollandais, usent de parchemin blanc ou de vélin; ils replient -les bords en _gouttières_, ornent le dos de très vilaines lettres -polychrômes calligraphiées, et puis, c'est tout...; il semble que là , -se trouvent, les colonnes d'Hercule du cartonnier relieur. - -Les Bibliophiles ne doivent pas négliger le petit art de ces -demi-reliures; c'est à eux de chercher, de vivifier leur goût, de le -spécialiser, de trouver l'original et de l'imposer à l'imagination -rétive de leurs fournisseurs ordinaires, qui demeurent trop longtemps -sur le chemin du convenu et du ponsif. - -Un Livre doit être relié, selon son esprit, selon l'époque où il a vu -le jour, selon la valeur qu'on y attache et l'usage que l'on compte en -faire; il doit s'annoncer par son extérieur, par le ton gai, éclatant, -vif, terne, sombre ou bigarré de son accoutrement. Rien qu'en le -voyant sur les rayons d'une Bibliothèque, l'âme du lecteur doit se -remémorer les sensations éprouvées, les douces heures qu'elle a passé -à savourer sa sagesse ou son esprit; un Bibliophile de goût se -reconnaît à ces détails. Existe-t-il quelque chose de plus horrible à -voir qu'une Bibliothèque monochrome! un _Bibliotaphe_ seul peut en -posséder une semblable. - -Les Livres réunis habilement doivent subir un prisme;--le dos de -chacun d'eux devrait peindre son caractère individuel; n'est-ce pas là -qu'on voit ses volumes lorsque, dans les longues flâneries, on flatte -de l'Å“il sans y toucher tous ces gais compaignons qu'on a su -assembler en docte académie.--Si votre Molière est relié en veau -porphyre, que _Montaigne_ le soit en veau racine, _Montesquieu_ en -veau granit et _Dorat_ en veau rose, n'allez pas couvrir la _Pucelle -de Voltaire_ en maroquin blanc, réservez cette nuance virginale à -_celle_ de _Chapelain_; vêtir les _Lettres de Madame de Maintenon_ en -Lavallière serait une hérésie; mais faire endosser aux _Historiettes -de Tallemant des Réaux_ une tunique vert bile, ne serait que justice. - -Certains amateurs, bien pensants, ont adopté une couleur particulière -pour chaque classe de leur Bibliothèque.--Ces _Chromo-Bibliotactes_ -habillent de violet, nuance du prélat, les ouvrages de _Théologie_ et -les _Saintes Ecritures_. En souvenir du printemps de la Nature, -l'_Histoire naturelle_ est revêtue du vert le plus tendre; aux -_Å’uvres dramatiques_, ils accordent le rouge, couleur de sang; pour -les _Romans_, ils prennent le rose, tandis que pour les _Livres -d'histoire_, de _Médecine_ ou de _Jurisprudence_, ils emploient le -noir avec de minces filets d'or.--L'_Astrologie_ porte l'azur céleste, -les _Å’uvres Badines_ sont gratifiées du ton mauve, les _Voyages_ de -bleu d'outre-mer, les _Traités du Mariage_ de jaune serin et les -Opuscules _Scatologiques_ de Terre de Sienne. - -Cette manière de procéder n'est pas absolument fautive, bien loin de -là ; mais une Bibliothèque, ainsi classée, ressemble trop à une armée -divisée en différents corps de troupes; on reconnaît de loin -l'uniforme de ses soldats, mais on n'en dévisage pas suffisamment -l'originalité.--Ceci dit, revenons aux cartonnages de fantaisie. - -Au dix-huitième siècle, chaque relieur en avait sa spécialité, -son genre à lui, et, pour rien au monde, il n'eût voulu copier -la manière de ses plus illustres confrères; l'un, faisait les -maroquins; l'autre, les veaux fauves; celui-ci, les vélins blancs; -celui-là , les demi-reliures ou les encartonnages. Tous luttaient de -délicatesse et de goût afin de spécialiser davantage leur talent -individuel.--Mesdames de France, filles de Louis XV, ayant désiré -avoir chacune sa Bibliothèque particulière, s'adressèrent aux Derome -père et fils, pour faire relier les livres qu'elles avaient -rassemblés; Mme Adélaïde prit pour couleur, le maroquin rouge; Mme -Victoire, le maroquin vert-olive; et Mme Sophie, le maroquin citron. - -Aujourd'hui, la reliure qui a gagné comme métier, a décliné comme art; -elle ne suit aucun précepte et séjourne dans le stérile et le -monotone. Les Bibliophiles artistes peuvent la sortir de ce marasme, -en faisant exécuter pour leurs volumes des demi-reliures de fantaisie -empreintes de personnalité et d'originalité. Ils peuvent employer à -cet effet les délicieux débris des temps passés et les jolies choses -de l'industrie moderne; les étoffes de soie, les peaux de chevreau -minces, les cuirs exotiques, les tissus à arabesques, toute la gamme -chromatique et exquise des tons pâles et fins qu'on ne songe jamais à -mettre en usage.--Un Livre doit être habillé avec toute la maturité -que l'on apporte aux choses sérieuses; il faut, pour ainsi dire, le -consulter, le relire avant que de le livrer à l'ouvrier; on doit être -pénétré de sa tournure d'esprit et rêver à sa toilette avec toute -l'orgueilleuse vanité, toute la science d'harmonie que l'on apporte à -la toilette d'une femme. - -La reliure de veau brun, de vélin ou de peau de truie, convient à -l'antiquité, aux XVe, XVIe et XVIIe siècles; mais lorsque nous -arrivons à la Régence et au XVIIIe siècle, à cette époque de rocaille, -de luxe mignard et caressant, la fantaisie peut, à la rigueur, prendre -ses ébats.--N'allez pas faire tailler, par exemple, un vêtement de -toile verte, rouge ou grise pour ce _Faublas_, pour ce _Pied de -Fanchette_ ou pour ces _Contes_ grivois du charmant de _Caylus_; -Thouvenin, pour de tels ouvrages, composait une reliure _à la fanfare_ -ou _à la rose_, comme il les appelait; mais, si vous ne voulez leur -accorder que la demi-reliure, cherchez, consultez votre tact et -trouvez.--Pour nous--qu'on excuse notre extravagance, si extravagance -il y a,--lorsqu'il s'agit de revêtir un de ces fins conteurs du siècle -dernier, nous rôdons dans les antres du bric-à -brac, entassant les -brocarts, les vieilles étoffes de soie, les velours de Gênes ou de -Venise, puis, si nous mettons la main sur un petit carré de satin -broché, épave de quelque falbalas traîné dans les allées de -Versailles; vite, nous achetons le chiffon, et, courant chez le -relieur, qui ne manque jamais de pousser les hauts cris, nous lui -disons impérieusement: «Voici un _cartonnage Pompadour_ de notre -invention, au lieu de votre vilaine toile anglaise, prenez ceci; -faites broder le titre, à l'endroit du dos, à deux ou trois -centimètres du haut du volume, dans l'intervalle des fleurs brochées; -dorez en tête, ajoutez un signet d'un rose passé, mettez tout le temps -et tout le soin nécessaires, exécutez fidèlement ce qui vous est -commandé et ne répliquez pas. - -Ce _Cartonnage Pompadour_, nous pouvons l'affirmer, est tout gracieux -et d'une couleur locale qui charme.--Quel plaisir de lire, sous ce -costume, _Crébillon le fils_, de _La Morlière_ ou de _Cahusac_! Ce -n'est, en réalité, qu'enjuponner davantage des Å“uvres faites pour des -femmes, mais l'ombre de ces voluptueux auteurs ne peut que s'en -réjouir.--Nous dirons plus, si un jour, quelqu'amateur venait nous -apprendre qu'il a placé dans le _Sopha_, un sachet à la Sénéchale, et -un autre de poudre d'Iris, dans les _Bijoux indiscrets_, nous le -jugerions petit-maître, mais homme de goût et nous lui crierions: -Bravo. - -Un roi d'Egypte, Ozimandias, avait écrit sur la porte de sa -Bibliothèque: _Trésor des Remèdes de l'âme_; Jules Janin, modifiant -les termes, mit sur la porte de la sienne: _Pharmacie de l'âme_.--Si -nous prenons la métaphore à la lettre, nous dirons qu'une Bibliothèque -doit être administrée comme une pharmacie; la couleur seule des livres -doit indiquer la nature du remède; il ne faut pas prendre le poison -pour l'antidote, le _Marquis de Sade_ pour l'_Internelle Consolation_; -le honteux Marquis, sera relié en peau de boa tannée et cylindrée, -environné de fermoirs solides, tout devra indiquer le venin -_Borgiaque_ qu'il enferme.--L'_Internelle Consolation_, au contraire, -dans son enveloppe de maroquin blanc semée de croix d'or, dira de -suite aux yeux: «_Venite ad me afflicti mærore_». C'est encore un -point à observer dans la reliure des Livres. - -Pour les auteurs modernes, l'imagination du Bibliophile peut donner un -libre cours à la fantaisie bien entendue; lorsqu'une même littérature -originale possède des écrivains d'un caractère aussi nettement accusé -que Victor Hugo, Musset, Dumas, George Sand, Mérimée, Théophile -Gautier, Gérard de Nerval, Baudelaire, Stendhal et Flaubert, on peut -se livrer sans crainte aux plus jolies demi-reliures qui se puissent -voir. - -La Chine et le Japon nous envoient à profusion depuis quelque temps, -des sortes de cuirs gaufrés, dorés, mordorés, mats, noirs ou rouges; -les uns, tatoués de plaques brillantes; les autres, bigarrés avec une -habileté naïve qui enchante les regards. Il existe, de même, des -Crépons d'un tissu léger qui s'élargit à l'eau, des papiers japonais -ornés de compositions brillantes et harmonieuses, d'un coloris où rien -ne se heurte; toutes ces _babioles_, d'un goût si délicat et d'un prix -si modéré, sont recherchées des artistes et abandonnées des -Bibliophiles; c'est un tort, car leur emploi, digne des Livres -modernes, donne à ceux qui en sont décorés une originalité gracieuse -qui contraste fort heureusement avec les maroquins, les chagrins ou -les parchemins antiques. - -Ces japonaiseries peuvent être mises en usage ensemble ou -séparément;--dans une demi-reliure de maroquin à mosaïque, avec coins, -introduisez le papier multicolore et oriental que nous vous indiquons, -ou bien, faites encartonner un volume, en cuir argenté, de même -provenance; le titre à froid posé sur le dos même du volume; cherchez -toutes les combinaisons possibles, vous trouverez un effet saisissant, -une reliure agréable et commode, et vous abandonnerez bien vivement -les papiers _peigne_ ou unis, les toiles, les basanes, et tous les -autres procédés ternes et vulgaires dont les moindres désagréments -sont d'être laids et de ne rien exprimer à l'Å“il qui les contemple. - -Voyez entre autres la _Guerre du Nizam_, de _Méry_, recouverte des -dessins guerriers de ces papiers du Japon; de suite, ce Roman exprime -par son dehors le mouvementé de son esprit; voyez _Salambô_ enfermé -dans un cuir byzantin, et encore les _Caprices en zigzags_, de -Gautier, emmaillottés dans les arabesques d'un Crépon; tous ces -cartonnages, ne disent-ils pas mille fois plus de choses qu'un dos -chagriné à titre d'or? Pour _Mérimée_, pour de _Nerval_, pour -_Barbey-d'Aurévilly_, pour _Edgard Poë_ ou _Baudelaire_, c'est bien là -ce qu'il faut.--Afin de mieux exprimer notre façon de voir et de -comprendre la demi-reliure de fantaisie, il nous faudrait le style -professionnel et coloré d'une couturière; nous aimerions à pouvoir -décrire une reliure tons sur tons ou suivant les variantes des pièces, -des mosaïques, des signets et des gardes,--quelque chose dans cette -manière: «Toilette pour un vol. in-18: tunique bleu pâle, avec pièce -pour titre jaune de Naples, rehaussée de filets noirs, signet bleu -marine, dorure en tête, or bronze; tranches légèrement ébarbées, -gardes jaunes assorties à la pièce, avec ex-libris frappé en noir au -milieu.--Date et lieu de publication à froid au bas du dos.» - -Nous aurions mille toilettes de ce genre à donner, mais le style -n'y est pas, et d'ailleurs les Bibliophiles, nos confrères, sont -trop artistes, trop gens de goût et de sens assuré, pour que nous -songions un seul instant à vouloir ébaucher des projets de -demi-reliure;--qu'ils veuillent bien prendre en bonne note cependant -les quelques idées que nous avons émises ici. Nous serons heureux de -n'avoir pas prêché dans le désert.--Ainsi soit-il! - -[Décoration] - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -RESTIF DE LA BRETONNE - -ET SES BIBLIOGRAPHES - - -L'Å“uvre de Restif de la Bretonne, Å“uvre énorme et mouvementée, eut -la destinée la plus bizarrement accidentée que livres puissent rêver; -glorieuse au début, discréditée hier, en pleine vogue aujourd'hui, -quel sera son sort demain? - -Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après avoir surmené sa vie -et dispersé en menue monnaie son incontestable talent, expira à Paris -le 3 février 1806, à l'âge de soixante-douze ans. Ses propres -contemporains commençaient déjà à l'oublier, et il fallut que sa mort -vînt cingler, comme d'un coup de fouet, l'indifférence générale dont -ses derniers jours étaient enveloppés. - -Ses obsèques furent pompeusement célébrées; l'Institut y envoya une -députation, les journaux honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et -plus de mille huit cents personnes suivirent son corps au cimetière -Sainte-Catherine[4] où il fut inhumé. - - [4] Aujourd'hui cimetière du Mont-Parnasse. - -Sa tombe à peine fermée, l'émotion du moment passée, Paris qui comble -si hâtivement ses vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche -ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier aux passions de la -politique et de la guerre, oublia Restif; et les deux cents volumes, -où l'âme du pauvre romancier était toute semée, furent englobés dans -la plus profonde insouciance. - -Le glorieux écrivain était déchu! Ses ouvrages ornèrent pêle-mêle les -parapets des quais, ils furent vilipendés, rejetés avec mépris, -exposés aux injures de l'air et de la pluie et trop souvent, hélas! -abandonnés à l'épicerie, ce prosaïque Montfaucon des volumes -infortunés. - -L'époque, il est vrai, ainsi que les événements, prêtaient assez peu à -la bibliomanie; la vie fiévreuse de chacun ne laissait guère de -loisirs pour les doux passe-temps du livre, et les bouquins, ces vrais -sages, durent attendre une ère de paix et de science pour enseigner de -nouveau leur grande morale si variée. - -Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit spécialement que: _ad -posteros_ et son Å“uvre est de celles qui ne peuvent mourir. En -s'attachant à peindre son siècle avec le coloris réaliste qu'il -puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes nettement accusées -des mÅ“urs au milieu desquelles il se mouvait, en calquant enfin, pour -ainsi dire, la vie, le costume et le langage exacts de ses -contemporains, il dut penser, avec raison, qu'un jour viendrait où les -savants et les curieux se montreraient désireux de reconstituer son -époque dans ses moindres détails et de savourer les parfums du -passé.--Ce temps est venu, et tous ses volumes, fidèles représentants -de la seconde moitié du XVIIIe siècle, sont recherchés et hors de prix -aujourd'hui. - -Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et c'est à M. Charles -Monselet que revient l'honneur d'avoir le premier exhumé et remis à la -mode d'une manière aussi complète qu'intéressante les Å“uvres de ce -fécond littérateur[5]. - - [5] Quérard dans _La France littéraire_, Didot, 1835; M. Eusèbe - Girault, dans _La Revue des Romans_ (2 vol. in-8º, 1839, tome II, - pag. 199-204), et Pierre Leroux dans les _Lettres sur le - fouriérisme_ (_Revue sociale_ de Pierre Leroux, mars 1850) - avaient déjà rédigé de curieuses notices sur Restif de la - Bretonne. - -Dans les numéros du _Constitutionnel_ des 17, 18 et 19 août 1849, le -spirituel auteur _de M. de Cupidon_ consacra à Restif de longs -articles qui devaient servir de base au travail si curieux qu'il -publia cinq ans plus tard[6]. - - [6] _Restif de la Bretonne_, sa vie et ses amours, etc., par - _Charles Monselet_, avec un beau portrait gravé par Nargeot. - Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854. - -Dans l'intervalle, en 1850, la _Revue des Deux-Mondes_ fit paraître -une analyse de _M. Nicolas ou le cÅ“ur humain dévoilé_[7]. - - [7] _Histoire d'une vie littéraire au XVIIIe siècle._--_Les - Confidences de Nicolas._ (Restif de la Bretonne) par Gérard de - Nerval, nos du 15 août, 1 et 5 septembre 1850.--_M. Nicolas ou le - cÅ“ur humain dévoilé_, fait partie des _Illuminés ou les - Précurseurs du socialisme_, Récits et portraits, par Gérard de - Nerval, dont la première édition fut donnée par Victor Lecou, en - 1 vol. in-12, 1852. - -Cette étude, fort bien écrite et présentée par Gérard de Nerval, -montre l'homme plutôt que l'écrivain, c'est la biographie de Restif, -ses aventures amoureuses, ses misères, c'est, en un mot, le romancier -mis en roman par un rare poëte. - -Ces deux bio-bibliographies traitées de manières toutes différentes, -mais de mains de maîtres, suffirent pour rendre aux livres de Restif -de la Bretonne toute leur vogue d'antan et au delà ; on commença à -rechercher les _Restif_, on y découvrit des gravures précieuses, tant -pour la finesse d'exécution que pour la fidélité des modes qu'elles -reproduisent; bref, les bibliophiles s'aperçurent que l'Å“uvre entière -du polygraphe était intéressante à plus d'un titre et digne de figurer -dans les plus fières bibliothèques. - -L'orthographe variée et singulière, le piquant des confessions de -l'auteur, l'étrangeté de ses romans, composés pour la plupart avant -d'être écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel mot de -Rivarol: _L'imprimerie est l'artillerie de la pensée_; les formats -même de ses volumes et la difficulté de les réunir en Å“uvre complète, -tout contribua à faire briller, avec le plus grand éclat, la renommée -un moment ternie du père du _Pornographe_. - -Ce fut bien vite une _Restifomanie_ parmi les collectionneurs -parisiens; du petit au grand, chacun voulut avoir Restif partiellement -ou en nombre, et dans l'un de ses derniers catalogues, le libraire -Auguste Fontaine mit en vente un Restif de la Bretonne dans les -conditions suivantes: - -«ŒUVRES DE NICOLAS-EDME RESTIF DE LA BRETONNE. Deux cent douze -parties ou tomes en cent cinquante-quatre volumes in-18, in-12, in-8, -et in-fol.--maroquin, dos orné à petits fers, fil. tr. dorée -(Chambolle Duru); superbe exemplaire, richement relié, lavé et -encollé.--Prix; VINGT MILLE FRANCS.» - -20,000 francs!!! Il est juste d'ajouter qu'on ne connaît en France -qu'une dizaine de collections complètes des Å“uvres de Restif de la -Bretonne: la Bibliothèque nationale en possède une, le libraire -Fontaine, deux (probablement vendues); les autres appartiennent à MM. -le duc d'Aumale, le baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg et -autres bibliophiles aussi féroces que riches.[8] - - [8] M. Restif de Tonnerre (Yonne), descendant de Restif, possède - aussi au grand complet et dans un très bel état, les Å“uvres de - son grand parent. - -L'engouement acquit des proportions si énormes que le savant -bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dut prendre les choses en main, et -avec une science étonnante et un travail d'investigation des plus -remarquables, il fit paraître LA BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE _de -tous les ouvrages de Restif de la Bretonne_. Cet ouvrage colossal, -outre _la description raisonnée des collections originales, des -réimpressions, des contrefaçons, des traductions, des imitations_, -contient les notes historiques, critiques et littéraires les plus -curieuses et les mieux étudiées. - -Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix, on eût pu croire que -tout avait été dit sur Restif de la Bretonne. Point! un nouveau volume -parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8 d'une centaine de pages, -trouva encore moyen de parler de notre auteur d'une aimable manière; -il jugea l'homme, l'Å“uvre, la destinée d'icelle, et ses -bibliographes. L'on peut dire que ce volume, loin d'être inutile, est -un excellent complément d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit -sur l'écrivain du _Paysan perverti_. - -M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des Restifographes. M. J. -Assezat, un sympathique érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête -d'une réimpression _d'un choix des Contemporaines_, fit une notice -annotée traitant de Restif, de son Å“uvre et de sa portée, et nous ne -doutons pas qu'il ne se trouve encore quelqu'un pour parler de Restif -et intéresser les lecteurs sur ce grand prolifique en tout genre, qui -laisse encore des côtés curieux à observer pour la critique et -l'érudition. - - -Si on peut taxer l'Å“uvre de Restif de la Bretonne de légère et même -quelquefois d'immorale, on doit d'un autre côté songer au milieu où -cette Å“uvre fut conçue et produite, et nous ne saurions trop avancer -que ses livres sont de première utilité pour l'étude et l'histoire des -mÅ“urs au XVIIIe siècle. Les matériaux et les documents qu'ils -contiennent, les coutumes qui s'y reflètent comme dans un fidèle -miroir en feront toujours des trésors du plus haut intérêt pour les -bibliophiles et les érudits. - - -L'Å“uvre immense de Restif sera-t-elle réimprimée? En totalité, la -chose est impossible; en partie, nous croyons pouvoir assurer que -oui.--Déjà plus d'un essai a été tenté avec succès, tant en France -qu'à l'étranger. En faisant un tri judicieux dans les principaux -ouvrages de la collection, dans les _Nuits de Paris_, dans _Les -Parisiennes_, dans _Les Françaises_, dans _Le Palais Royal_, dans les -_Années des Dames Nationales_, dans _Les Posthumes_, dans les _Idées -Singulières_ et _Les Veillées du Marais_, on arriverait certainement à -prendre le dessus du panier de l'Å“uvre de Restif de la Bretonne, -dont, il faut bien le dire, la majeure partie des romans est si -confuse, si démodée, qu'il est presque impossible d'en affronter la -lecture aujourd'hui. - -Quoiqu'il en soit, Restif, cet être tout de contraste, restera, de nos -jours comme dans l'avenir, l'écrivain le plus bizarre, le plus -étrangement fécond dans la littérature du XVIIIe siècle; disons plus, -ce fut un Bibliophile à sa façon et ce titre seul nous a suffi pour -que nous lui consacrions ces quelques lignes. - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -LE CABINET - -D'UN EROTO-BIBLIOMANE - - Ubi turpia non solum delectant, sed etiam placent. - - SÉNÈQUE. - - -Souvent, je le rencontrais chez les grands libraires de la rive -gauche, parlant sobrement, dans une note basse, fatiguée, presque -enrouée; avec une allure étrange et cet air de gêne et de discrétion -que l'on voit aux conspirateurs.--Il semblait, devant un tiers, -vouloir s'effacer, et, s'il exprimait ses désirs, ce n'était que d'une -façon indécise et inquiète; lançant des phrases indéterminées, brèves, -pleines d'une autorité craintive: «Trouvez-moi la chose en question», -disait-il au libraire, ou bien: «N'oubliez pas, en grâce, ce que vous -savez; il me le faut coûte que coûte; n'allez pas trop m'écorcher -cependant;--je repasserai bientôt.» - -Je ne sais quel vague caprice me poussait à connaître ce Bibliomane -bizarre, musqué, enveloppé de mystère; je pensais que cet être -singulier n'était pas à coup sûr le premier venu; sa physionomie seule -m'intriguait particulièrement, et sous la sénilité vainement -dissimulée de sa démarche, je pressentais un Bibliophile d'une race à -part. - -Grand, droit, corseté dans une longue houppelande lui tombant aux -talons; le soulier mince, effilé, montrant le bas de soie, le visage -rasé, maquillé, poudrederizé, les cheveux frisés et pommadés, le -monocle d'or dans l'orbite droite, relevant la paupière affaissée sur -un Å“il éteint; le chapeau incliné sur l'oreille, la cigarette aux -dents et le stick en main, il me rappelait, dans la pénombre du -souvenir, cet admirable type de vieux beau, si magistralement crayonné -par Gavarni, avec cette légende spirituelle et réaliste: «_Mauvais -sujet qui pourrait être son propre grand-père._» - -A peine arrivait-il dans une librairie, qu'il jetait un regard inquiet -tout alentour; si une dame s'y tenait, assise au comptoir, il était -agité, nerveux, vivement préoccupé; son malaise se manifestait par des -mouvements d'impatience accentués et des tics involontaires qui -brisaient, en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue sur ses -joues.--On devinait qu'il eût voulu être seul, dans une causerie -d'homme à homme; aussi ne disait-il au libraire que ces simples -paroles: «L'avez-vous?--Non, répondait-on;--Pensez-y, n'est-ce pas», -reprenait-il avec découragement, et il se retirait.--Un coupé de -couleur claire, tendu à l'intérieur de lampas rose broché d'argent, -l'attendait à la porte, notre Bibliophile Marquis de Carabas y -montait; la portière se refermait, et le cocher poudré à frimas avait -à peine fouetté l'alezan qui piaffait, que l'attelage déjà -disparaissait au loin. C'était une vision. - -J'appris qu'il se nommait le Chevalier Kerhany; il vivait, me dit-on, -assez joyeusement avec les dames, mais demeurait fort réservé et -d'humeur misanthropique avec ses semblables. Il recevait peu chez lui -et toujours avec une sorte de méfiance instinctive; on racontait que -son intérieur était d'un luxe inouï et que la folie y agitait ses -grelots dans des orgies dignes de Tibère; il se donnait chez lui, au -dire de chacun, des petits soupers à faire ressusciter de plaisir tous -les roués de la Régence; personne néanmoins ne se vantait d'y avoir -assisté.--De fait, le Chevalier était assez demi-mondain, il se -rendait de temps à autre au bois, et, les soirs d'Opéra, il -stationnait des heures entières au foyer de la danse.--Les déesses de -l'entrechat l'entouraient, le noyaient dans des flots de gaze -bouffante, lui lançant des pointes grivoises qui avivaient le feu -libertin de son regard de faune, tandis que debout, dans une pose à la -Richelieu, il se plaisait à distribuer à ces terribles petits museaux -de rats, les pastilles de sa tabatière ou les sucreries variées dont -ses poches étaient toujours pleines. - -Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que pour calmer ma -puissante curiosité à son sujet; je résolus de suivre le précepte des -stoïciens, le fameux _Sequere Deum_. Je m'aperçus en effet que le -destin sait nous guider, car, en cette occasion, il me servit à -souhait. - - -II - -Je me trouvais un soir dans une de ces grandes fêtes parisiennes, -brillantes et tapageuses, chez une artiste célèbre où un de mes amis -m'avait conduit.--Presque abandonné dans un petit salon d'un rococo -exquis, tout parfumé de couleur locale, renversé dans une quiétude -parfaite sur le coussin d'un divan japonais, je me laissais bercer par -une valse languissante, dont les accents m'arrivaient affaiblis, comme -tamisés par le lointain et les lourdes tentures; tout en regardant -avec distraction un plafond délicieusement composé dans le goût de -Baudoin, j'avais presque perdu la notion du lieu où j'étais céans, -lorsque, tout à coup, près de moi, sur le même divan, dodelinant de la -tête, et marquant du bout de sa bottine vernie le rhythme de la danse, -je vis, dans l'élégance du frac, le gardénia à la boutonnière, le -plastron de chemise tout chargé de diamants, mon mystérieux -Bibliomane, le Chevalier Kerhany, qui paraissait, lui aussi, fort peu -s'inquiéter de ma présence.--Je ne me demandai pas comment il était -venu là , sans que je l'entendisse approcher, je pensai de suite que -l'occasion, me frôlant de son unique cheveu, je devais le saisir en -toute hâte et m'y cramponner; aussi, toussant légèrement pour éveiller -son attention et mieux affermir ma voix: - ---Quelle voluptueuse et adorable chose, que la valse allemande, -murmurai-je, afin d'engager la conversation. - ---Adorable! adorable! dit-il simplement, sans abandonner son -laisser-aller de tête et de bottine. - ---Il n'y a que Strauss de Vienne, repris-je, pour concevoir et écrire -ces motifs entraînants, vifs, colorés, qui fouettent le sang, qui -empoignent et font passer un chaud frisson du cÅ“ur aux jambes. - ---Il n'y a que Strauss, en effet, soupira-t-il comme se parlant à -lui-même;...cependant Gungl's. - ---Ah! Gungl's, fis-je, charmant compositeur.--_Le Rêve sur l'Océan_ -est une Å“uvre toute d'harmonie. - ---Toute d'harmonie; oui, toute d'harmonie, me répondit-il avec -laconisme, comme fâché d'avoir à me parler. - ---Il y eut un silence;--mon voisin de divan, renversé en arrière, avec -une moue d'ennui, sifflotait une sorte de menuet.--Je ne perdis pas -courage et fis un nouvel effort. - ---Si belle que soit la valse de perfection moderne, hasardai-je, elle -ne laisse pas de faire regretter très vivement aux délicats ces -mélodies du XVIIIe siècle, mélancoliques, naïves et simples, si -séduisantes par le caractère, si pénétrantes de pensée et si -gracieuses de style. - -Il souriait, semblant m'écouter avec plaisir et même m'approuver;--Je -continuai: - ---Est-il rien de comparable aux Quintettes de Mozart, aux Gavottes de -Rameau, aux Menuets de Boccherini et de Reicha, aux Symphonies de -Haydn et de Beethoven, aux Préludes, aux Rondos, Duos, Quatuors, aux -Concertos, aux Thèmes variés composés vers 1725, et plus tard par tant -de charmants musiciens aujourd'hui ignorés pour la plupart. - ---Et les airs pour fifre! et les douces romances! et les motifs pour -clavecin! fit le Chevalier en se redressant subitement; les motifs -pour clavecin, Monsieur, que de verve amoureuse! que de charmes -alambiqués! que de légèreté et en même temps que de nonchalance! -Hélas! le piano rend mal toutes ces jolies choses et je préférerais -mille fois les voir exécuter sur le clavier d'une Epinette que sur le -meilleur Pleyel du monde. - ---Sans compter, dis-je, faisant brusquement diversion à la -conversation, sans compter que les Clavecins étaient des meubles -ravissants, décorés avec un art incomparable par des artistes tels -que Boucher, Watteau... - -Ajoutez Fragonnard, reprit mon interlocuteur avec passion, Fragonnard, -ce peintre divin des lubricités folles, des voluptés égrillardes et -spirituelles, Fragonnard qui connaissait si profondément la science du -nu et des décolletés piquants, Fragonnard, ce Grécourt de la peinture; -ajoutez Fragonnard: je possède un clavecin, un bijou, sur lequel il a -tracé des scènes adorables, de charmants camaïeux signés de son nom. - ---Je n'ai qu'une toute petite toile de ce maître, osai-je dire -modestement, mais c'est une Å“uvre si blonde de ton, si mignarde dans -son déshabillé, si étonnante de facture, si parfaite d'ensemble et -enfin si grivoise de composition, que je la tiens pour une merveille -véritable. - -Le sujet, quel est le sujet? me demanda le Chevalier hors de lui, -possédé d'une furieuse curiosité à l'idée de grivoiserie du -tableau.--Quel en est le sujet, je vous prie? - -Le sujet, mon Dieu, cela est très délicat, répondis-je lentement; vous -avez lu Brantôme, n'est-il pas vrai? - -Les _Dames Galantes_ sont pour moi un bréviaire. - -Alors, repris-je, après ce cynisme d'impiété, vous y avez vu décrit le -sujet de mon Fragonnard, dans le _Discours premier_; vous l'avez lu -dans la cent dix-neuvième épigramme de Martial, livre I, qui se -termine par ce vers: - - _Hic ubi vir non est, ut sit adulterium._ - -Vous l'avez lu dans Lucien, dans Juvénal; enfin mon tableau représente -des _fricatrices_; _Donna con Donna_. - -La figure du Chevalier Kerhany était bouleversée; ses yeux morts -avaient repris un éclat surprenant; ses lèvres s'agitaient -d'étonnement, et la sueur ravinait son visage. - ---Vous avez un tel tableau de Fragonnard! exclamait-il avec -admiration; un sujet si bien traité par un tel maître,--que ce doit -être beau! - -Il s'approchait plus près, me demandant des détails; il insistait sur -les moindres choses, et dans l'ivresse de savoir et peut-être le désir -de posséder plus tard, il m'accablait de prévenances. - -Ayant voulu prendre par la curiosité cet érotomane effréné, j'avais -touché juste; il avait bondi à la description d'un sujet érotique et -déjà il s'apprêtait à me réclamer de nouveaux renseignements sur -l'origine de cette Å“uvre d'art, lorsque la foule inonda le petit -salon dans lequel nous nous trouvions retirés; la valse venait de -finir, le Chevalier fut enjuponné par quelques jolies femmes qui -vinrent prendre place à ses côtés.--L'intimité était rompue. - ---Sur la fin de la soirée je le rencontrai, et après un échange mutuel -de politesses, il me remit sa carte en m'assurant du plaisir qu'il -éprouverait à me faire les honneurs de sa Bibliothèque. - - -III - -Quelques jours après, je sonnais à l'huis du Chevalier de Kerhany, -dont l'hôtel était situé sur le boulevard Haussman;--un grand diable -de laquais vêtu de panne écarlate vint m'ouvrir.--Je traversai d'abord -une vaste pièce, sorte d'atrium décoré en style Pompéïen, où se -trouvaient rangés des meubles romains de tous les genres; j'aperçus -l'_accubitum_, le _biclinium_, le _triclinium_, orné de ses _plagula_; -le _lectulus_, et même le _subselium_, le _seliquastrum_, le -_scabellum_ et autres siéges fidèlement copiés d'après l'antique.--Le -Chevalier était visible; il se tenait dans un petit fumoir tendu de -soie havane capitonnée de satin bleu. Il me reçut avec la plus grande -cordialité, me félicitant de n'avoir pas craint de le déranger. Nous -parlâmes art et littérature, ou plutôt femmes, car toute l'esthétique -de mon Erotomane semblait se réunir et se résumer dans l'éternel -féminin; il ne voyait la musique, la poésie, la peinture que dans un -sens de corrélation voluptueuse qu'il se plaisait à établir malgré lui -entre tous les chefs-d'Å“uvre et l'amour des filles d'Ève;--prenant -chaque génie en particulier, il me montrait avec une verve passionnée -que, dans les grandes manifestations de l'art, on pouvait répéter le -mot d'un policier célèbre: _Cherchez la femme_. Il me parla du sexe -charmant comme un habile général le ferait d'une forteresse dont il -connaît les coins et recoins; exprimant avec grâce les différentes -manières d'attaquer la citadelle, émettant des théories si -audacieuses, que je ne pourrais, même en voilant mes phrases comme des -femmes turques, les raconter ici.--Je fus entièrement séduit par ce -vieil Anacréon; je croyais avoir en face de moi le célèbre Duc de -Lauzun donnant des conseils à son petit-neveu, le Chevalier de Riom, -tant il annonçait de connaissances approfondies et de crânerie -passionnée dans les sujets délicats qu'il avait à traiter. - -Cependant, si attrayante que fut la conversation, je ne tardai pas à -réclamer du Chevalier Kerhany la faveur de visiter son musée. Il -accéda avec la meilleure grâce à ma demande:--«C'est juste, c'est -juste, me dit-il en souriant, je vous retiens ici avec mes -billevesées. Passons, si vous le voulez bien, dans la galerie des -maîtres.» - -Je fus introduit dans une superbe salle éclairée par une vaste baie -exposée au nord;--étourdi un instant par la splendeur des cadres et -l'orgie magistrale des couleurs, je ne tardai pas à me remettre, et je -pus considérer à mon aise la plus remarquable collection particulière -qu'il m'ait été donné de voir.--Il y avait là des Velazquez et des -Murillo, des Titien et des André del Sarte, des paysages éclatants de -Ruysdaël, de Hobbema et du Poussin, des petites toiles adorables de -Terburg, de Metzu, de Van Ostade, de Wouwermans, de Jan Steen, de Van -der Meer; puis, dans un style plus large, des Rembrandt, des Rubens, -des Jordaens, des Frans Hals, des Ribera, des Gérard Dow, ainsi que -des Antonello de Messine, des Guerchy, des Léonard de Vinci et des -Paul Veronèse.--Il m'eut fallu des journées entières pour rassasier -mon admiration; il me faudrait des volumes pour exprimer les -sensations que j'éprouvai.--Je m'arrachai cependant à cette féerie -sublime pour faire remarquer à l'heureux propriétaire de tant de -merveilles que l'art plus affadi des maîtres du dix-huitième siècle ne -tenait aucune place dans sa galerie. - -«Un moment, un moment, répondit-il,--ceci tuerait cela,--suivez-moi, -vous ne perdrez rien pour attendre, suivez-moi, je vais vous -satisfaire.» - -Le Chevalier souleva une portière; nous nous trouvions alors dans une -chambre octogone dont les boiseries blanches étaient sculptées de -festons, de guirlandes et de couronnes relevées d'or mat; une glace -immense remplaçait le plafond et tout à l'entour de la pièce jusques à -la cimaise étaient suspendus des tableaux du dix-huitième -siècle.--C'était, en premier lieu, des portraits de Reynolds, de -Gainsborough, et des pastels de Latour; ensuite venaient Vanloo, -Pater, Boucher, Lancret, Fragonnard, Largillière, Nattier, Dietrich, -Le Barbier, L'Epicié et Boilly.--Ce qui donnait un caractère -particulier à cette réunion de chefs-d'Å“uvre, c'était la nature même -du choix des sujets: on ne voyait qu'un éblouissement de chairs roses, -qu'un rut de peaux mates, de fossettes gracieuses; qu'une débauche de -postures alanguies et enivrantes, qu'une nuée d'amours polissons et -rieurs dont les lèvres s'entrebaisaient.--La dépravation de tout un -siècle s'étalait dans la lubricité de ces peintures, souriantes de -luxure et aimablement vicieuses; les torses cambrés, lascifs, -endiablés émergeaient des cadres, se reflétant dans la grande glace du -plafond, tandis que les jambes velues des faunes et des sylvains -nerveusement gonflées d'un priapisme intense, semblaient secouer dans -l'air une odeur âcre de bouc qui montait au cerveau. - -Il y avait près d'une heure que je me trouvais là , ivre de tant de -beautés entrevues, brisé, anéanti, dans un état de prostration -impossible à décrire. Le Chevalier de Kerhany jouissait de ma surprise -et de mon admiration passive, à force d'être surexcitée: «Eh bien! -jeune homme, me disait-il, eh bien! que dites-vous de mon dix-huitième -siècle? Ne croyez-vous pas que votre Fragonnard Lesbien serait en fort -belle compagnie dans mon modeste petit musée?--Ce n'est pas tout, -ajoutait-il, nous allons visiter ma Bibliothèque qui compte certaines -curiosités qui seront de votre goût.--Mais... qu'avez-vous?--on dirait -que vous vous sentez mal? - -Je répondis furtivement, m'excusant de ne pouvoir visiter ce jour-là -les livres de mon hôte, j'invoquai un rendez-vous pressant, et -remerciant le Chevalier, je sortis après avoir pris rendez-vous pour -le lendemain à la même heure. - -Le fait est que j'éprouvais un violent mal de tête et un malaise -général; ce que j'avais vu m'avait transporté dans un monde idéal, -loin du Paris moderne et de sa civilisation, loin du banal et du -convenu odieux. Mon imagination s'était fatiguée dans une course -échevelée à travers l'Eden de mes rêves, et ma cervelle dansait encore -à soulever mon haute-forme lorsque je me trouvai sur le boulevard. - -Le Chevalier de Kerhany me paraissait, à cette heure, un magicien -sinistre, une sorte de Méphistophélès régence qui s'était amusé à -plaisir de mon enthousiasme juvénile.--Je lui en voulais presque de -m'avoir promené un instant dans le verger des fruits défendus, car je -ne voyais plus devant moi que les petites pommes d'api, c'est-à -dire -des petites parisiennes trop vêtues selon la mode, qui trottinaient -allègrement, suivies par les faunes d'aujourd'hui, de gros boursiers -enflés de bourse et de ventre, jouisseurs hâtifs, prêts à pénétrer -dans le boudoir des Danaés sous la forme d'une pluie d'or. - - -IV - -Le lendemain, à l'heure fixée, l'esprit plus calme et de sens plus -rassis, je me trouvais chez le chevalier qui m'attendait dans sa -Bibliothèque. Cette librairie était disposée dans un salon ovale; une -fenêtre aux vitraux multicolores y distribuait le jour dans un prisme -joyeux et le soleil tamisé par des losanges roses, jaunes ou bleus, -semblait éclabousser les tapis d'orient de reflets contrariés. Les -parois de la pièce étaient entièrement rayonnées de planchettes de -bois de rose, recouvertes de cuir de Russie, et ornées sur les rebords -de coquets lambrequins de moire vert myrte, dentelés et effrangés, -dont l'élégance se joignait à l'avantage de préserver les livres de la -poussière. Tout en haut, près de la corniche, sur le dernier rayon, -dans un désordre charmant et fait pour le plaisir des yeux, des -petites statuettes se montraient dans toute l'impudence de -l'impudicité; c'étaient de sveltes Vénus n'ayant rien du rigide -classique, des groupes de baigneuses affolées, des Sapho... avant -l'amour de Phaon, des Narcisses pâles et blêmes, des Hercules -puissants et aussi des suites de Phallus en bronze ayant l'esprit et -le caractère singulier de ceux que l'on voit dans _Le Musée Secret du -Roi de Naples_. Je me croyais chez un juge d'instruction après la -saisie de figurines portant atteinte à la morale publique, tant était -chaude et déréglée la composition de cette statuaire unique.--La pièce -n'avait pour tous meubles qu'un divan circulaire, large, profond, -rebondi, habillé d'une épaisse étoffe des Indes ravissante de tons, -sur laquelle étaient jetés des coussins nombreux et variés. Çà et là -quelques X de Cèdre supportaient des cartons à estampes et une table -liseuse, aux pieds torses, à sabots d'or, occupait le centre de la -salle. Au plafond, d'une rosace ayant la bizarrerie obscène de -certaines gargouilles moyen-âge, tombait un lustre de bronze d'une si -effrayante lubricité qu'on l'eut dit ciselé par quelque Benvenuto -Cellini atteint de satyriasis. - -Cette Bibliothèque me parut renfermer près de deux mille volumes dont -je m'approchais déjà curieusement afin d'en parcourir les titres -lorsque le Chevalier de Kerhany m'arrêta: - -«Mon jeune ami, me dit-il doucement, cette bibliothèque est un enfer -bibliographique dont je suis le Pluton égoïste; ici, j'ai donné -rendez-vous à tous les affamés du vice, à tous les grotesques de -libertinage, à tous les condamnés de l'indignation bourgeoise, aux -conceptions maladives et honteuses des cerveaux surmenés de plaisirs. -Peu de visiteurs ont franchi cette enceinte; quelques jolies -pécheresses seules y ont traîné l'élégance de leurs pantoufles; et si -une sympathie particulière me permet aujourd'hui de faire en votre -faveur ce que je n'ai fait jusqu'alors pour aucun autre Bibliophile, -votre érudition sage vous placera, je l'espère, au-dessus de vos sens; -cependant, je crois devoir vous prévenir: réfléchissez comme si vous -alliez prendre de l'opium pour la première fois de votre vie.--Mon -coupé est en bas, venez-vous faire un tour de lac? - -Faites dételer, lui répondis-je en riant; je vais rendre visite à vos -pestiférés. - ---Dans ce cas, commencez par la droite, ajouta le Chevalier en -m'indiquant les rayons les plus proches; ma Bibliothèque est -graduée,--les incurables sont à gauche à l'extrémité du lieu où vous -vous trouvez;--je vous laisse seul ici, dans une heure je reviens vous -prendre. - -La première rangée des livres que j'ouvris formait ce qu'on pourrait -appeler la série des anodins: c'étaient pour la plupart des romans ou -contes piquants, écrits dans cette période voluptueuse comprise entre -la Régence et la Révolution, des fantaisies Turques, Persanes ou -Chinoises, de bonnes et inoffensives polissonneries imprimées à -Cythère avec l'approbation de Vénus, à Érotopolis, à Cucuxopolis, ou -au Palais Royal chez une petite Lolo, marchande de galanterie. Je vis -_Grigri_; _Thémidore_; _Le Noviciat du Marquis de *** ou l'apprenti -devenu maître_; _Les Å’uvres galantes de Bordes_; _Le Grelot_; _Le -Roman du Jour_; _Le Sopha_; _Le Tant pis pour lui ou les spectacles -nocturnes_; les différents _Codes_: _Code de la Toilette_; _Code des -Boudoirs_; _Code du Divorce_; _Code des mÅ“urs ou la prostitution -régénérée_; _Code de Cythère ou lit de justice d'Amour_; puis la -_Bibliothèque des petits maîtres_, la Bibliothèque des _Bijoux_: _Les -Bijoux indiscrets_; _Le Bijou des Demoiselles_, _Les Bijoux des neuf -SÅ“urs_; _Le Bijou de Société ou L'Amusement des Grâces_; les _Bijoux -des petits neveux d'Arétin_ et autres; les _Caleçons des Coquettes du -jour_, les _Calendriers de Cythère_, _L'Almanach cul à tête, ou -étrennes à deux faces pour contenter tous les goûts_ ainsi qu'une -foule d'Å“uvres scatologiques et d'_ana_ orduriers. - -Les volumes étaient reliés admirablement en maroquin plein, en veau -uni ou agrémenté; chacun d'eux était orné de petits fers spéciaux, -d'une composition fine et originale, quelquefois brutalement grossiers -par esprit de couleur locale; ils étaient placés sur le dos, entre -les nervures, en forme de culs-de-lampes ou frappés en plein maroquin -sur le plat des volumes en guise d'armoiries.--Des gravures -licencieuses étaient ajoutées aux passages les plus colorés des -ouvrages auxquels elles convenaient; les gardes même, subissaient -quelquefois l'effronterie d'un dessin graveleux et je ne pouvais -m'empêcher de songer que le livre de la plus chaste gauloiserie se fut -trouvé impitoyablement transformé par l'érotomanie invétérée du -Chevalier de Kerhany. - -Au fur et à mesure que j'inclinais vers la gauche, la graduation -libertine s'accentuait; déjà j'avais franchi les poésies gaillardes: -_La Muse folâtre_; _L'élite des poésies héroïques et gaillardes de ce -temps_ (1670); _Le Parnasse satyrique du sieur Théophile_; _Le Cabinet -satyrique_; _Les Å’uvres de Corneille Blessebois_; _Dulaurens_; _Les -Muses en belle humeur ou Elite des poésies libres_; _le Pucelage -nageur_; _L'Anti-Moine_; _Le Parnasse du XIXe siècle_ et tous les -ouvrages imprimés en Belgique, à Neufchâtel, à Freetown, avec -eaux-fortes de Rops, auxquelles s'ajoutaient de nouvelles gravures. -Déjà j'avais parcouru la majeure partie de la Bibliothèque et mes -mains commençaient à trembler en ouvrant chaque livre qui s'offrait à -moi; les petits fers prenaient des allures cyniques et effrayantes; -j'eus peur de ne pas arriver au but et j'abandonnai quelques centaines -de volumes pour atteindre l'extrême gauche. - -Je me trouvais bien en effet parmi les incurables, comme me l'avait -dit le Chevalier, c'était à l'extrême gauche, le suprême du genre, le -_nec plus ultra_ de la dépravation et à la fois du luxe artistique des -livres et des gravures; _Les Å’uvres badines d'Alexis Piron_ -touchaient _L'Amour en Vingt Leçons_ et le _Meursius François_; -_L'Arétin_ y était représenté par le _Recueil de postures érotiques -d'après les gravures à l'eau-forte d'Annibal Carrache_; par -l'_Alcibiade Fanciullo à Scola_; par l'_Arétin français_ et par le -livre dit: _Bibliothèque d'Arétin_; près du _Divus Arétinus_ je -remarquai _Félicia ou Mes Fredaines_; _Monrose ou le Libertin par -fatalité_; _les Monuments de la vie privée des Douze Cæsars_ et les -_Monuments du Culte secret des Dames Romaines_; plus loin je vis -_Justine ou Les Malheurs de la vertu_; _Cléontine ou La Fille -malheureuse_; _Juliette ou la suite de Justine_; _Le Portier des -Chartreux_; _La France fout..._; _La Philosophie dans le Boudoir_; -_Les crimes de l'amour ou le délire des Passions_; en un mot toutes -les Å“uvres sadiques du Marquis de Sade, en éditions originales, avec -reliures à petits fers de torture.--J'allais me livrer au plaisir de -regarder les manuscrits et les dessins originaux; je mettais la main -sur l'un des trois exemplaires connus du _Recueil de La Popelinière_: -_Tableaux des MÅ“urs du Temps dans les différents âges de la vie_, 1 -vol. grand in-quarto, j'admirais les vingt gouaches mignardement -impudiques de Carême, lorsque le possesseur de cette étonnante rareté -se présenta: - ---«Ah! ah! s'écria-t-il, vous n'y allez pas à la légère, mon cher -enfant, non-seulement vous avez vu la droite, le centre droit, la -gauche de mon cabinet, mais encore vous contemplez en vrai gourmet, en -délicat amoureux de la chose, la merveille des merveilles, le plus -rare de mes livres rares après l'_Anti-Justine_ de Restif de la -Bretonne; savez-vous que la possession de mon _La Popelinière_, -imprimé sous les yeux et par ordre du fermier général, m'a coûté dix -ans de recherches, dix longues années de fatigues et de luttes et deux -mille écus sonnants.» - ---C'est à peu près le prix de mon Fragonnard Lesbien, sans omettre les -luttes et les fatigues, soupirai-je avec intention. - -Vous n'allez pas, je suppose, me proposer un échange? - -Qui sait? - - * * * * * - -Aujourd'hui le Chevalier de Kerhany est possesseur de mon -Fragonnard;... mais, outre mes grandes et petites entrées dans son -cabinet, je suis, _de par son testament_, héritier présomptif de -l'_Anti-Justine_ et du fameux _La Popelinière_. - - -FIN - - - - -[Décoration] - - -RONDEAU - -AU LECTEUR - - - _Dans mes_ Caprices _rédigés, - Imprimés, revus, corrigés, - Je m'aperçois avec grand peine - Que j'ai fait plus d'une fredaine - Dont mes Lecteurs sont affligés._ - - _Des_ Errata _mal fustigés, - En maint endroit se sont logés; - Je les puis compter par vingtaine - Dans mes_ Caprices, - - _Car ces écrits très-négligés, - Ont été conçus, colligés, - Et bâclés dans une quinzaine; - S'ils courent trop la pretentaine, - C'est que je les ai propagés - Dans mes caprices._ - -[Décoration] - - - - -ERRATA[9] - - -Page 22, ligne 5, au lieu de: _si l'un de ses Bibliophobes_, lire: _si -l'un de ces Bibliophiles_. - -Page 35, _sous-titre_, au lieu de: _Gauchemar à la manière de Goya_, -lire: _Cauchemar à la manière de Goya_. - -Page 37, ligne 24, au lieu de: _Les lettres sont..._, lire: _Ses -lettres sont..._ - -Page 46, ligne 1, au lieu de: _Germe lui_, lire: _Germe en lui_. - -[Décoration] - - [9] _Nous n'indiquons ici que les principaux_ Errata. _Sans aucun - doute, il s'en trouve quelques autres, mais leur importance est - moindre et nous ne voulons pas les souligner._ - - (Note de l'Éditeur.) - - - - -[Décoration] - - -TABLE DES MATIÈRES - - - PRÉFACE AU LECTEUR 1 - - UNE VENTE DE LIVRES A L'HÔTEL DROUOT 1 - - LA GENT BOUQUINIÈRE 19 - - LES GALANTERIES DU SIEUR SCARRON 25 - - LE QUÉMANDEUR DE LIVRES 35 - - LE VIEUX BOUQUIN 43 - - LE LIBRAIRE DU PALAIS 47 - - UN EX-LIBRIS MAL PLACÉ 55 - - LES QUAIS EN AOUT 63 - - LES CATALOGUEURS 65 - - SIMPLE COUP-D'Å’IL SUR LE ROMAN MODERNE 81 - - LE BIBLIOPHILE AUX CHAMPS 91 - - LES PROJETS D'HONORÉ DE BALZAC 99 - - VARIATIONS SUR LA RELIURE DE FANTAISIE 107 - - RESTIF DE LA BRETONNE ET SES BIBLIOGRAPHES 119 - - LE CABINET D'UN EROTO-BIBLIOMANE 127 - - RONDEAU 147 - -[Décoration] - - - - - ACHEVÉ D'IMPRIMER - - Sur les presses de BLUZET-GUINIER - - Typographe - - A DOLE-DU-JURA - - le 10 février 1878 - - [Décoration] - - Pour ÉDOUARD ROUVEYRE, éditeur - - A PARIS - - - - - EXTRAIT - DU - CATALOGUE - - DES LIVRES - - DE FOND ET EN NOMBRE - - DE LA LIBRAIRIE - - ÉDOUARD ROUVEYRE - - - PARIS - - LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - - ÉDOUARD ROUVEYRE - - 1, RUE DES SAINTS-PÈRES, 1 - - - - -PUBLICATIONS LITTÉRAIRES - -DE M. OCTAVE UZANNE - -POËTES DE RUELLES AU XVIIe SIÈCLE - - _Publiés par Octave Uzanne, tirés à 500 sur papier vergé._ - - Le volume in-18 jésus, 10 fr.--Sur papier de Chine, 20 fr. - - BENSERADE, _Poésies_, avec un portrait et 2 vignettes à - l'eau-forte. 1 vol. Les derniers exemplaires à 12 fr. - - GUIRLANDE DE JULIE (La), avec un portrait inédit de Julie - d'Angennes et deux compositions à l'eau-forte. _Épuisé._ - - F. SARASIN, _Poésies_, avec un portrait et deux compositions à - l'eau-forte 10 fr. - - _Du Mariage, par un philosophe du_ XVIIIe _siècle_, avec préface. - - 1 charmant volume in-18 écu 3 fr. - 50 Ex. sur Whatman, numérotés 6 fr. - -En préparation, _Poésies de Mlle de Scudéry, Montreuil_, etc. - - -SOUS PRESSE - -_Bibliographie anecdotique de Alfred de Musset._ - - Ce petit volume formera le tome XII de la jolie édition de - Musset, éditée par A. LEMERRE. - - -_Contes de Voisenon._ - -EN PRÉPARATION - - DELVAU, _Projets et notes_ | _Le Bric-à -Brac de l'Amour_ - - - - -VIENT DE PARAITRE - - CATALOGUE - DES - OUVRAGES, ÉCRITS ET DESSINS - DE TOUTE NATURE - POURSUIVIS, SUPPRIMÉS - OU - CONDAMNÉS - -DEPUIS LE 21 OCTOBRE 1814 JUSQU'AU 31 JUILLET 1877 - -_Édition entièrement nouvelle, considérablement augmentée_ - -SUIVIE DE LA TABLE DES NOMS D'AUTEURS ET D'ÉDITEURS - -Et accompagnée de Notes bibliographiques et analytiques - - PAR - FERNAND DRUJON - - -Cet ouvrage forme un beau et fort volume grand in-8º de plus de 450 -pages, et est publié en cinq livraisons. - -La 5e et dernière livraison contient la couverture et le titre -imprimés en rouge et en noir, la préface et la table de noms d'auteurs -et d'éditeurs. - -Le prix de chaque livraison est fixé ainsi qu'il suit: - - Exemplaire sur papier vélin 2 » - - 50 { Exemplaires sur grand papier vélin anglais } 3 » - { (Numérotés de 1 à 50.) } - - 10 { Exemplaires sur papier de Chine. } 5 » - { (Numérotés de I à X.) } - - - - -EN COURS DE PUBLICATION - -_Abonnement_: Un an, 6 fr. - -MISCELLANÉES BIBLIOGRAPHIQUES - - Chaque année formera un beau volume in-8º imprimée avec luxe sur - papier vergé teinté, et sera terminée par une table - alphabétique des noms d'auteurs et des matières, qui, en même - temps que la couverture et le titre (imprimés en rouge et en - noir) sera adressée gratuitement à tous nos abonnés. - - -AUX BIBLIOPHILES - - -Le but de ces _Miscellanées bibliographiques_, modeste dans son -principe peut, par la suite, devenir plus manifeste, plus vaste, plus -étendu, atteindre à l'autorité, à l'_Utile dulci_ d'une petite -Encyclopédie Bibliographique, telle que l'avait conçue et longuement -rêvée le doctissime et regretté Quérard.--Sous ce titre, nous -entendons grouper, à bon escient, tous les documents rares ou curieux -qui se trouvent épars de ci de là , et dont la recherche fatigue -quelquefois l'esprit patient des bibliophiles; nous choisirons avec -soin les questions qui se trouvent le mieux en rapport à la -Technologie du Livre, à la Bibliognosie et aussi à la Bibliatrique. -Sans nous écarter du domaine Bibliographique, nous espérons traiter -_ex professo_, pour ainsi dire, _de omni re scibili et quibusdam -aliis_. Nous serons en tous points net et concis et réduirons à l'art -difficile de faire court, des sujets trop souvent noyés dans la -diffusion et la prolixité d'un excès de savoir. - -Cette publication paraissant régulièrement chaque mois, en manière de -livraison, formera annuellement un intéressant volume d'_Analectes_ -utiles à consulter. Une table analytique des matières et des noms -d'auteurs permettra aux chercheurs et aux érudits de puiser, dans -ce véritable nid à documents précieux, avec autant de profit que -dans un dictionnaire d'_ana_ bibliographique. Nous ne limiterons -pas notre but au plaisir d'intéresser, d'indiquer les _raræ_ aves -de la Bibliophilie et de glaner dans le glorieux passé de la -Bibliognostique; nous accorderons une place à l'art moderne du Livre, -aux Bibliophiles _militants_ de Paris, de la province et de -l'étranger. - -Nous comprenons qu'en Bibliographie surtout «il se faut entr'aider», -et nous conserverons dans chaque livraison une ou plusieurs pages -destinées aux _questions_ et _réponses_ posées et résolues par nos -lecteurs. - -Cette manière de _Queries_, rendant service aux uns, instruira les -autres; ce sera là une sorte de petit _intermédiaire_ intéressant pour -tous. Trouvailles, curiosités, renseignements bibliologiques -quelconques, origines orthographes de certains mots, éditions -douteuses, interrogations de toute genre seront insérés. - -En tout et pour tout ce qui sera du _ressort du Livre_, nous -accueillerons les communications qui nous seront faites, nous estimant -heureux d'avoir ouvert nos confrères une libre arène dans laquelle -chacun, à tour de rôle, luttera de savoir, de complaisance ou -d'érudition. - -Et, maintenant, puisse cette entreprise justifier notre devise de -présupposition: _Vires acquirit eundo_. - -_Un numéro spécimen est adressé gratis et franco à toute personne qui -en fait la demande_. Le Propriétaire-Gérant: ÉDOUARD ROUVEYRE. - - - - -_VIENT DE PARAITRE:- - - -CONNAISSANCES NÉCESSAIRES A UN BIBLIOPHILE - - - ÉTABLISSEMENT D'UNE BIBLIOTHÈQUE. - CONSERVATION ET ENTRETIEN DES LIVRES. - =DE LEUR FORMAT ET DE LEUR RELIURE=. - MOYENS DE LES PRÉSERVER DES INSECTES. - DES SOUSCRIPTIONS ET DE LA DATE. - DE LA COLLATION DES LIVRES.--DES SIGNES DISTINCTIFS - DES ANCIENNES ÉDITIONS. - DES ABRÉVIATIONS USITÉES DANS LES CATALOGUES POUR - INDIQUER LES CONDITIONS. - DE LA CONNAISSANCE ET DE L'AMOUR DES LIVRES. - DE LEURS DIVERS DEGRÉS DE RARETÉ. - MOYENS DE DÉTACHER, DE LAVER ET D'ENCOLLER - LES LIVRES. - RÉPARATIONS DES PIQURES DE VERS, DES DÉCHIRURES - ET DES CASSURES DANS LE PAPIER. - -SECONDE ÉDITION - -Revue, corrigée et augmentée de trois nouveaux chapitres. - - _Un joli volume in-12 (XVIII et 120 pages), papier vélin teinté, - avec fleurons et culs-de-lampe, titre rouge et noir_ 3 fr. - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION: - - 50 exemplaires imprimés sur fort papier vergé, numérotés de 1 à - 50 6 fr. - - 10 exemplaires imprimés sur papier de Chine véritable, numérotés - de 51 à 60 10 fr. - - Annales de la typographie néerlandaise au XVe siècle, par F.-A.-G. - CAMPBELL. La Haye, 1874, in 8º (XVIII et 630 pages), papier - vergé 20 fr. - - Cet ouvrage forme la statistique complète de la palæotypognosie - néerlandaise, et donne la description la plus complète: 1º des - 665 incunables que possédaient déjà en 1856 les dépôts de la - Haye; 2º celle des 150 anciennes impressions dont s'est enrichie - depuis lors cette bibliothèque royale; et 3º d'un millier - d'impressions du XVe siècle. - - Bibliographie de Chrestien de Troyes, comparaison des manuscrits - de Perceval le Gallois, par Ch. POITEVIN. - - Un manuscrit inconnu. Chapitres uniques du manuscrit du Mons. - Autres fragments inédits. Leipzig, 1863, in-8º (XVIII et 186 - pages) 7 fr. 50 - - Avec planche fac-simile. - - L'_Histoire littéraire de la France_ dit que Chrestien de Troyes - mérite les éloges que lui prodiguent les écrivains ses - contemporains et ceux du siècle suivant: «par l'invention, la - conduite et particulièrement par le style qui l'élève au-dessus - de tous les poëtes de son temps». - - - SUPERCHERIES LITTÉRAIRES - - PASTICHES, SUPPOSITIONS D'AUTEUR - - DANS LES LETTRES ET DANS LES ARTS - - PAR - - OCTAVE DELEPIERRE - - Magnifique volume petit in-4º de 338 pages, imprimé avec luxe sur - beau et fort papier vélin, titre rouge et noir 15 fr. - -OUVRAGE SÉRIEUSEMENT TRAITÉ, DIVISÉ EN TROIS SECTIONS: - -1º Les pastiches et suppositions d'auteur, composés avec l'intention -de tromper les lecteurs. - -2º Des pastiches imitations, et suppositions d'auteur, dans les -beaux-arts. Et terminé par des REMARQUES et une Table alphabétique de -noms. - - -TABLEAU - -DE LA - -LITTÉRATURE DU CENTON - -CHEZ LES ANCIENS ET CHEZ LES MODERNES - -PAR - -OCTAVE DELEPIERRE - - Deux magnifiques volumes de 24 pages et 318 pages, imprimés avec - luxe sur beau et fort papier vélin, titre rouge et noir 25 fr. - -Le _Centon_, un des plus agréables des amusements littéraires, -puisqu'il a servi à la composition de poèmes célèbres et -très-ingénieux, remonte très-haut et compte des noms fameux parmi ceux -qui y ont pris plaisir. - -Ce sujet a ceci de remarquable que, depuis des Pères de l'Église, des -Papes et des Evêques, jusqu'aux savants commentateurs et aux érudits -philologues du XVIe et du XVIIe siècle; depuis des poëtes grecs et -latins des premiers temps du christianisme, jusqu'aux poëtes et -auteurs du moyen âge, de la renaissance et des temps modernes; à -toutes les époques et dans tous les rangs, des écrivains se sont -occupés du _Centon_. - - _Vient de paraître.--Envoi gratis et franco_. - -1878 No 25 - - -CATALOGUE - -DE - -LIVRES ANCIENS - -ET MODERNES - - -QUI SE TROUVENT EN VENTE AUX PRIX MARQUÉS - -A LA - -Librairie Édouard ROUVEYRE - -1, rue des Saints-Pères, 1 - -PARIS - - -ACHAT--ÉCHANGE--VENTE--EXPERTISE - - - Histoire des religions, Sciences occultes, Mnémonique, - Beaux-Arts, Musique, Linguistique, Théâtre, Géographie ancienne - et moderne, Histoire des villes et des anciennes provinces de - France, Noblesse, Archéologie, Bibliographie, Histoire de - l'Imprimerie, Céramique, Histoire de France, etc. - -Livres curieux et singuliers. - -Suite de figures pour servir à l'illustration des livres. - -Anciennes vues de villes de France, par Chastillon, Silvestre, etc. - -MM. les Amateurs avec lesquels nous avons l'honneur d'être en relation -sont priés de nous communiquer les noms et adresses des personnes que -nos catalogues peuvent intéresser. - - -Paris.--Imp. Tolmer et Isidor Joseph, 43, rue du Four-Saint-Germain. - - - - - -End of Project Gutenberg's Caprices d'un Bibliophile, by Octave Uzanne - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE *** - -***** This file should be named 40877-8.txt or 40877-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/8/7/40877/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Caprices d'un Bibliophile - -Author: Octave Uzanne - -Release Date: September 27, 2012 [EBook #40877] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 40877 ***</div> <div class="p2 box"> -<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. -Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> <div class="p4 figcenter"> <img src="images/illus_001.jpg" width="294" height="194" alt="" title="" /> @@ -294,15 +256,15 @@ Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> <span class="small">D'UN</span><br /> BIBLIOPHILE</h1> -<p class="p4 center">TIRÉ A 572 EXEMPLAIRES:</p> +<p class="p4 center">TIRÉ A 572 EXEMPLAIRES:</p> -<p class="left35">500 sur papier vergé de Hollande.</p> +<p class="left35">500 sur papier vergé de Hollande.</p> <p class="left35"> 50 sur papier Whatman extra-fort.<br /> -<span class="i4">(<i>Numérotés de XI à LX.</i>)</span></p> +<span class="i4">(<i>Numérotés de XI à LX.</i>)</span></p> <p class="left35"> 10 sur papier de Chine.<br /> -<span class="i4">(<i>Numérotés de I à X.</i>)</span></p> +<span class="i4">(<i>Numérotés de I à X.</i>)</span></p> <p class="left35"> 10 sur papier de couleur.<br /> <span class="i4">(<i>Non mis dans le commerce.</i>)</span></p> @@ -313,7 +275,7 @@ BIBLIOPHILE</h1> <img src="images/illus_002.jpg" width="150" height="173" alt="" title="" /> </div> -<p class="p2 center small">DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS</p> +<p class="p2 center small">DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS</p> <div class="p4 figcenter"> <img src="images/illus_003.jpg" width="303" height="447" alt="frontispiece" @@ -327,13 +289,13 @@ BIBLIOPHILE</p> <span class="large">OCTAVE UZANNE</span></p> <div class="p4 figcenter"> -<img src="images/illus_005.jpg" width="200" height="205" alt="déco" title="" /> +<img src="images/illus_005.jpg" width="200" height="205" alt="déco" title="" /> </div> <p class="center p4"><span class="large">PARIS</span><br /> <i>LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE</i><br /> -ÉDOUARD ROUVEYRE<br /> -<span class="small">1, RUE DES SAINTS-PÈRES, 1</span></p> +ÉDOUARD ROUVEYRE<br /> +<span class="small">1, RUE DES SAINTS-PÈRES, 1</span></p> <hr class="c5" /> @@ -345,94 +307,94 @@ BIBLIOPHILE</p> <img src="images/illus_007.jpg" width="400" height="149" alt="" title="" /> </div> -<h2>PRÉFACE<br /> +<h2>PRÉFACE<br /> <span class="large">AU LECTEUR</span></h2> -<p class="epigraph">Sunt bona, sunt quædam mediocria, sunt plura mala; -Qui legis hæc, aliter non fit, Avite Liber.<br /> +<p class="epigraph">Sunt bona, sunt quædam mediocria, sunt plura mala; +Qui legis hæc, aliter non fit, Avite Liber.<br /> <span class="i9 smcap">Martial.</span></p> <div> <img class="drop-cap" src="images/drop-a.jpg" width="70" height="70" alt="" /> </div> -<p class="drop-cap"><i>A cette époque archi-philosophique, disait -un misanthrope du dernier siècle, un auteur -ne rougit pas de se brûler, dans sa préface, +<p class="drop-cap"><i>A cette époque archi-philosophique, disait +un misanthrope du dernier siècle, un auteur +ne rougit pas de se brûler, dans sa préface, tout l'encens dont le public seul est comptable.—Certains -écrivains, nous devons l'avouer, se sont un -peu trop montrés les ridicules thuriféraires de leurs œuvres</i> +écrivains, nous devons l'avouer, se sont un +peu trop montrés les ridicules thuriféraires de leurs œuvres</i> <span class="pagenum"><a id="Page_II"> II</a></span> -<i>personnelles; mais il faut ajouter, pour être juste, que, -lorsqu'on plaide</i> pro domo suâ, <i>il est difficile, par modestie, -de ne pas faire parade d'une certaine dose de vanité.</i></p> +<i>personnelles; mais il faut ajouter, pour être juste, que, +lorsqu'on plaide</i> pro domo suâ, <i>il est difficile, par modestie, +de ne pas faire parade d'une certaine dose de vanité.</i></p> -<p><i>Une préface est à un ouvrage, non-seulement ce que -l'affiche est à une comédie, c'est aussi le plastron, le rempart, +<p><i>Une préface est à un ouvrage, non-seulement ce que +l'affiche est à une comédie, c'est aussi le plastron, le rempart, le Palladium du livre; c'est par elle, le plus souvent, -que sont parés les terribles coups de boutoir de la Critique, -c'est derrière elle que l'Auteur se réfugie, après y avoir -déposé comme sauvegarde, ses propres aveux, ses craintes, -ses pudeurs, ses délicatesses; après s'y être laissé voir sous +que sont parés les terribles coups de boutoir de la Critique, +c'est derrière elle que l'Auteur se réfugie, après y avoir +déposé comme sauvegarde, ses propres aveux, ses craintes, +ses pudeurs, ses délicatesses; après s'y être laissé voir sous le jour le plus propice, dans un laisser-aller bon enfant ou dans la joie orgueilleuse de l'œuvre accomplie.—Lorsqu'un -lecteur tient son ouvrage, et qu'armé de toute sa -sévérité, il se prépare à entamer le premier chapitre, le -pauvre Auteur, tremblant, presque défaillant dans la pensée -d'être ainsi pris au dépourvu, n'a-t-il pas le droit de lui -crier: «Un instant... de grâce, écoutez-moi! Deux mots, +lecteur tient son ouvrage, et qu'armé de toute sa +sévérité, il se prépare à entamer le premier chapitre, le +pauvre Auteur, tremblant, presque défaillant dans la pensée +d'être ainsi pris au dépourvu, n'a-t-il pas le droit de lui +crier: «Un instant... de grâce, écoutez-moi! Deux mots, rien que deux simples mots, je vous en prie! et je me -livre à vous!»—La préface, c'est le salut au lecteur, -et trop souvent, hélas! ce terrible salut des Gladiateurs à -Cæsar, le:</i> Morituri te salutant.</p> +livre à vous!»—La préface, c'est le salut au lecteur, +et trop souvent, hélas! ce terrible salut des Gladiateurs à +Cæsar, le:</i> Morituri te salutant.</p> -<p><i>Il existe, en Littérature comme en Art, deux façons de procréer -bien distinctes: l'une, lente et réfléchie, réclame le +<p><i>Il existe, en Littérature comme en Art, deux façons de procréer +bien distinctes: l'une, lente et réfléchie, réclame le travail et impose quelquefois la paresse, cette bonne couveuse, comme la nommait Montaigne; l'autre, fantaisiste, toute de prime-saut, jaillit subitement de l'inspiration ou</i> <span class="pagenum"><a id="Page_III"> III</a></span> -<i>de l'éréthisme des sensations éprouvées.—La première -méthode donne pour résultat des œuvres mûries, soignées, -polies, coordonnées et bien léchées: celles-ci sont filles légitimes -de l'étude et de l'application; la seconde manière -produit des opuscules, souvent vifs et colorés, quelquefois -ingénieux, hardis, ayant le débraillé, la belle humeur -des enfants de Bohême: ceux-là sont bâtards du caprice, -du paradoxe ou de la frivolité.</i></p> - -<p><i>C'est de cette génération spontanée que sont issues ces</i> -Boutades de Bibliophile; <i>elles ont été mises au jour dans +<i>de l'éréthisme des sensations éprouvées.—La première +méthode donne pour résultat des œuvres mûries, soignées, +polies, coordonnées et bien léchées: celles-ci sont filles légitimes +de l'étude et de l'application; la seconde manière +produit des opuscules, souvent vifs et colorés, quelquefois +ingénieux, hardis, ayant le débraillé, la belle humeur +des enfants de Bohême: ceux-là sont bâtards du caprice, +du paradoxe ou de la frivolité.</i></p> + +<p><i>C'est de cette génération spontanée que sont issues ces</i> +Boutades de Bibliophile; <i>elles ont été mises au jour dans les innocents badinages d'une plume qui s'essaye et se repose; -elles ne possèdent pas la pondération, la gravité, le solide, -le fini des choses ciselées à froid ou faites méthodiquement -et à temps voulu; elles ont la valeur de croquis sans -prétentions ou pour mieux dire de</i> Pochades <i>bibliographiques, +elles ne possèdent pas la pondération, la gravité, le solide, +le fini des choses ciselées à froid ou faites méthodiquement +et à temps voulu; elles ont la valeur de croquis sans +prétentions ou pour mieux dire de</i> Pochades <i>bibliographiques, rien de plus.</i></p> -<p><i>Alors que nous ne songions même pas à les réunir en +<p><i>Alors que nous ne songions même pas à les réunir en volume, le livre s'est trouve fait.—Au jeune Bibliographe, -est venu tendre la main un jeune Éditeur plein de foi dans +est venu tendre la main un jeune Éditeur plein de foi dans ses entreprises; bien plus, un Artiste du plus grand talent dont nous ne saurions nous montrer trop fier de revendiquer -l'amitié, a dessiné et gravé, pour nos</i> Caprices, <i>un -frontispice spirituel, délicat, exquis de composition et -d'habileté de faire, si coquet d'ensemble et de détails que -Gravelot ou Eisen s'en seraient disputé la signature. Ajoutons -à cela la bienveillance marquée que les Bibliophiles ont +l'amitié, a dessiné et gravé, pour nos</i> Caprices, <i>un +frontispice spirituel, délicat, exquis de composition et +d'habileté de faire, si coquet d'ensemble et de détails que +Gravelot ou Eisen s'en seraient disputé la signature. Ajoutons +à cela la bienveillance marquée que les Bibliophiles ont <span class="pagenum"><a id="Page_IV"> iV</a></span> -daigné nous accorder jusqu'à ce jour, et l'on conviendra -qu'avec de tels éléments de succès, il nous faudrait être bien -peu téméraire, pour ne pas embarquer sur ce frêle esquif -juste ce qu'il faut d'espérance pour ne pas le faire chavirer, +daigné nous accorder jusqu'à ce jour, et l'on conviendra +qu'avec de tels éléments de succès, il nous faudrait être bien +peu téméraire, pour ne pas embarquer sur ce frêle esquif +juste ce qu'il faut d'espérance pour ne pas le faire chavirer, en songeant que les livres ont leur destin, et que la bonne -devise, pour tout ouvrage que l'on abandonne à la merci -de l'opinion publique, est</i>: Vogue la galère!</p> +devise, pour tout ouvrage que l'on abandonne à la merci +de l'opinion publique, est</i>: Vogue la galère!</p> <div class="figcenter"> <img src="images/illus_010.jpg" width="300" height="230" alt="signature d'Octave Uzanne" title="" /></div> -<p class="right">Paris, 15 février 1878.</p> +<p class="right">Paris, 15 février 1878.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p> @@ -443,9 +405,9 @@ de l'opinion publique, est</i>: Vogue la galère!</p> <h2>UNE VENTE DE LIVRES<br /> <span class="large">A L'HOTEL DROUOT</span></h2> -<p class="center"><i>Ma Bibliothèque aux Enchères.</i></p> +<p class="center"><i>Ma Bibliothèque aux Enchères.</i></p> -<p class="epigraph">Les amères douleurs, les regrets, +<p class="epigraph">Les amères douleurs, les regrets, la mort se peignent dans mes songes.<br /> <span class="i9 smcap">J. J. Rousseau.</span></p> @@ -455,552 +417,552 @@ la mort se peignent dans mes songes.<br /> <img class="drop-cap" src="images/drop-i.jpg" width="70" height="66" alt="" /> </div> -<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Il</span> est des jours où l'on se pend à +<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Il</span> est des jours où l'on se pend à Londres, dit-on, sans savoir pourquoi. -Ce soir là j'étais rentré terriblement -agacé, les nerfs tendus +Ce soir là j'étais rentré terriblement +agacé, les nerfs tendus comme les cordes d'un violon, la mine morose, -l'allure courbée, dans un accablement intense. +l'allure courbée, dans un accablement intense. Il me bruinait au cœur tant la sombre tristesse m'envahissait, et je logeais dans ma -cervelle tous les diables noirs de la mélancolie. -J'étais bourru, aigre, hargneux, misanthrope; -une sorte de fièvre maligne ravageait tout mon -être et j'eus payé bien cher l'occasion de pleurer. +cervelle tous les diables noirs de la mélancolie. +J'étais bourru, aigre, hargneux, misanthrope; +une sorte de fièvre maligne ravageait tout mon +être et j'eus payé bien cher l'occasion de pleurer. <span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span> -Il ne me souvient pas, cependant, d'avoir rencontré -le plus petit créancier, ni lu le moindre -discours académique, rien d'anormal n'avait voilé -mon front d'un crêpe de deuil, rien!... Je m'étais -uniquement promené une partie du jour dans -les différentes salles de l'hôtel des ventes; je -m'étais promené, tenant en laisse la meute affamée -des désirs les plus ardents.</p> - -<p>O poëtes et artistes, amants passionnés du beau, +Il ne me souvient pas, cependant, d'avoir rencontré +le plus petit créancier, ni lu le moindre +discours académique, rien d'anormal n'avait voilé +mon front d'un crêpe de deuil, rien!... Je m'étais +uniquement promené une partie du jour dans +les différentes salles de l'hôtel des ventes; je +m'étais promené, tenant en laisse la meute affamée +des désirs les plus ardents.</p> + +<p>O poëtes et artistes, amants passionnés du beau, vous qui dansez sur la corde roide d'un budget fictif et qui jonglez avec les boules d'or de vos -caprices, vous qui ne songez qu'à moelleusement +caprices, vous qui ne songez qu'à moelleusement capitonner l'existence selon votre guise, vous tous, -compétiteurs de luxe, il vous sera aisé de me comprendre:—savez-vous +compétiteurs de luxe, il vous sera aisé de me comprendre:—savez-vous rien de plus digne d'engendrer -le spleen nébuleux que la vue de superbes -collections d'objets d'art dispersés à votre nez, à -votre barbe, par le sort railleur des enchères.</p> - -<p>Vous êtes là, haletants; au banquet de la vente, -infortunés convives, vos lèvres s'entrouvrent -pour surenchérir, vos mains se tendent vers le -bibelot désiré, votre imagination en tapisse déjà +le spleen nébuleux que la vue de superbes +collections d'objets d'art dispersés à votre nez, à +votre barbe, par le sort railleur des enchères.</p> + +<p>Vous êtes là , haletants; au banquet de la vente, +infortunés convives, vos lèvres s'entrouvrent +pour surenchérir, vos mains se tendent vers le +bibelot désiré, votre imagination en tapisse déjà le coin le plus nu de votre appartement; dans le supplice de la convoitise, votre pouls bat plus -fort, votre sang brûle, votre poitrine est oppressée, -mais la déesse raison, cette froide bégueule, -vous chuchote à l'oreille des réalités frappées à +fort, votre sang brûle, votre poitrine est oppressée, +mais la déesse raison, cette froide bégueule, +vous chuchote à l'oreille des réalités frappées à la glace.—<em>Ceci</em> tue <em>cela</em>, et, tandis que le commissaire-priseur -détaille, de son verbe haut, des -beautés que vous n'admirez que trop, votre +détaille, de son verbe haut, des +beautés que vous n'admirez que trop, votre <span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span> -bourse, triste thermomètre de vos ressources, -accuse dans la poche sa maigre rotondité.</p> +bourse, triste thermomètre de vos ressources, +accuse dans la poche sa maigre rotondité.</p> -<p>C'est pour avoir éprouvé ces Tantalesques -émotions que le ciel de mon âme s'était assombri; -les morsures aiguës des désirs avaient +<p>C'est pour avoir éprouvé ces Tantalesques +émotions que le ciel de mon âme s'était assombri; +les morsures aiguës des désirs avaient fourbu mes sens... Je rentrai, remorquant ma fatigue au logis.</p> <h3>II</h3> -<p>Le nid que l'on se crée, le chez soi étoffé avec -amour, le coin marqué au sceau de sa fantaisie, -l'intérieur, en un mot, où la banalité du dehors -ne saurait avoir accès, le <em>Home</em>, est et sera -toujours une fraîche oasis, où nous aimons à +<p>Le nid que l'on se crée, le chez soi étoffé avec +amour, le coin marqué au sceau de sa fantaisie, +l'intérieur, en un mot, où la banalité du dehors +ne saurait avoir accès, le <em>Home</em>, est et sera +toujours une fraîche oasis, où nous aimons à nous reposer des tracas de la foule. Les plus grandes tristesses s'y calment, le moral s'y -retrempe dans le laisser-aller du bien-être, l'individualité -y puise une nouvelle énergie.</p> +retrempe dans le laisser-aller du bien-être, l'individualité +y puise une nouvelle énergie.</p> <p>Ouf! avec quel nonchaloir on se laisse tomber dans le grand fauteuil qui tend les bras, et -que, la tête renversée, dans un délassement -alangui, il est doux, après une journée de fatigue, -de promener un œil mi-fermé sur tout le fouillis +que, la tête renversée, dans un délassement +alangui, il est doux, après une journée de fatigue, +de promener un œil mi-fermé sur tout le fouillis domestique qui nous environne. Tous les objets, -ces élus du goût, semblent devenir plus chatoyants -pour le retour du maître, ils lui sourient, -et dans le langage mystérieux des choses, ils paraissent -le saluer joyeusement à son arrivée.</p> +ces élus du goût, semblent devenir plus chatoyants +pour le retour du maître, ils lui sourient, +et dans le langage mystérieux des choses, ils paraissent +le saluer joyeusement à son arrivée.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span> -Ce fut avec un bonheur mêlé de reconnaissance, -que je contemplai ce soir-là mes richesses, +Ce fut avec un bonheur mêlé de reconnaissance, +que je contemplai ce soir-là mes richesses, meubles anciens, statuettes, potiches, tableaux -et gravures, tous ces jolis riens amassés avec -patience; ma Bibliothèque se dressait fièrement, +et gravures, tous ces jolis riens amassés avec +patience; ma Bibliothèque se dressait fièrement, comme orgueilleuse de son noble faix, et -la vue de mes livres me rasséréna.</p> - -<p>Ils étaient là, tous alignés, dans une magistrale -mitoyenneté, splendides comme à une revue; -les reliures à petits fers brillaient, semblables à -de beaux uniformes, les volumes brochés supportaient -modestement leur primitif vêtement et le -vieux veau brun distillait dans l'air ce vétuste -parfum qui énivre si délicieusement les amoureux +la vue de mes livres me rasséréna.</p> + +<p>Ils étaient là , tous alignés, dans une magistrale +mitoyenneté, splendides comme à une revue; +les reliures à petits fers brillaient, semblables à +de beaux uniformes, les volumes brochés supportaient +modestement leur primitif vêtement et le +vieux veau brun distillait dans l'air ce vétuste +parfum qui énivre si délicieusement les amoureux du Bouquin.</p> <p>Je regardai avec joie mes chers livres, anthologie -de ma passion; je me surpris à détailler leurs -charmes, à compulser leur beauté, à analyser +de ma passion; je me surpris à détailler leurs +charmes, à compulser leur beauté, à analyser leurs perfections; je les caressai de l'œil, je les -eus volontiers embrassés, et mes sensations vaniteuses -de Bibliophile vibrèrent avec intensité.</p> +eus volontiers embrassés, et mes sensations vaniteuses +de Bibliophile vibrèrent avec intensité.</p> -<p>«Bouquins adorés, ô mes amis, vrais consolateurs -de celui qui vous possède, que de jouissances +<p>«Bouquins adorés, ô mes amis, vrais consolateurs +de celui qui vous possède, que de jouissances vous versez dans nos cœurs et que barbare -est celui qui vous méprise! vous êtes toute la +est celui qui vous méprise! vous êtes toute la sagesse, la vie, le cerveau, la quintessence des -siècles passés; bouquins adorés, ô mes amis, je -vous vénère à l'égal des Dieux!»</p> +siècles passés; bouquins adorés, ô mes amis, je +vous vénère à l'égal des Dieux!»</p> -<p>Le somniférant Morphée me paraissait cette -nuit-là, occupé à secouer ses pavots sur d'autres +<p>Le somniférant Morphée me paraissait cette +nuit-là , occupé à secouer ses pavots sur d'autres <span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span> -paupières que les miennes, je résolus d'attendre -patiemment les loisirs de cette déité inconstante +paupières que les miennes, je résolus d'attendre +patiemment les loisirs de cette déité inconstante et, prenant sur un rayon, une plaquette, petit -in-12, reliée en maroquin blanc avec coins, je fus +in-12, reliée en maroquin blanc avec coins, je fus me coucher pour lire dans le grand silence de minuit.</p> -<p>Je ne tardai pas néanmoins, peu à peu, à m'endormir -profondément et un essaim de songes -tortionnaires vint papillonner dans mon alcôve.</p> +<p>Je ne tardai pas néanmoins, peu à peu, à m'endormir +profondément et un essaim de songes +tortionnaires vint papillonner dans mon alcôve.</p> <h3>III</h3> -<p>Je flânais en rêvant, ou je rêvais en flânant, -au milieu de ce grand mouvement, de ce perpétuel -va-et-vient dont l'hôtel Drouot est le spectacle -à l'époque des belles ventes—c'était une +<p>Je flânais en rêvant, ou je rêvais en flânant, +au milieu de ce grand mouvement, de ce perpétuel +va-et-vient dont l'hôtel Drouot est le spectacle +à l'époque des belles ventes—c'était une cohue: D'adorables petites femmes mises avec -une grâce exquise, des messieurs très décorés, +une grâce exquise, des messieurs très décorés, financiers, peintres, hommes de lettres, des marchands -et marchandes à la toilette, des commissionnaires, -que sais-je!—Je m'arrêtai en -premier lieu à la salle n<sup>o</sup> 2: On y vendait des +et marchandes à la toilette, des commissionnaires, +que sais-je!—Je m'arrêtai en +premier lieu à la salle n<sup>o</sup> 2: On y vendait des tapisseries des Gobelins, des meubles Renaissance, -des bronzes, des faïences italiennes et -japonaises, des émaux, des statues, tout un bric -à brac étonné de se trouver réuni.</p> +des bronzes, des faïences italiennes et +japonaises, des émaux, des statues, tout un bric +à brac étonné de se trouver réuni.</p> -<p>Armé de son maillet d'ivoire à manche d'ébène, -lorgnon sur l'œil, la face rouge, rasée de frais, +<p>Armé de son maillet d'ivoire à manche d'ébène, +lorgnon sur l'œil, la face rouge, rasée de frais, <span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span> -plus impétueux que jamais, Maître Oudard pontifiait.—Je +plus impétueux que jamais, Maître Oudard pontifiait.—Je m'approchai.</p> -<p>«Nous allons vendre, disait l'expert, <em>deux +<p>«Nous allons vendre, disait l'expert, <em>deux colonnes Doriques avec tores et chapiteaux en -Brocatelle</em>, l'une est en brêche de Sicile, l'autre -en porphyre rouge de Suède.... Remarquez, je -vous prie, la beauté de ces deux pièces, c'est une -occasion unique.»</p> +Brocatelle</em>, l'une est en brêche de Sicile, l'autre +en porphyre rouge de Suède.... Remarquez, je +vous prie, la beauté de ces deux pièces, c'est une +occasion unique.»</p> <p>Voyons, Messieurs, reprenait M<sup>e</sup> Oudard, <em>deux superbes colonnes Doriques des plus curieuses</em>, -combien dit-on?... Il y a marchand à....tant, -Personne ne couvre l'enchère? c'est pour rien, +combien dit-on?... Il y a marchand à ....tant, +Personne ne couvre l'enchère? c'est pour rien, Messieurs;... une fois, deux fois, vu, personne -ne dit mot? Examinez ces deux pièces, je vous +ne dit mot? Examinez ces deux pièces, je vous prie;... une fois, deux fois, vu, non;... pas par -vous à gauche, c'est donné, Messieurs, vu, non, -on renonce..... Adjugé.»</p> +vous à gauche, c'est donné, Messieurs, vu, non, +on renonce..... Adjugé.»</p> -<p>Les garçons emportaient, un mouvement se +<p>Les garçons emportaient, un mouvement se faisait dans l'auditoire, puis l'expert avec calme mettait un nouvel objet en vente, et la voix -de M<sup>e</sup> Oudard reprenait de plus belle: «une fois, +de M<sup>e</sup> Oudard reprenait de plus belle: «une fois, deux fois, vu,... non, faites passer,... vu, personne -ne dit mot... vu,... non, on renonce;...» -pour accentuer, d'un coup de maillet sec, l'irrémédiable: -Adjugé.</p> +ne dit mot... vu,... non, on renonce;...» +pour accentuer, d'un coup de maillet sec, l'irrémédiable: +Adjugé.</p> -<p>Ces deux colonnes Doriques ne m'étaient pas +<p>Ces deux colonnes Doriques ne m'étaient pas inconnues, et afin de me rendre compte de leurs provenances, je demandai les catalogues du jour au distributeur qui passait.</p> -<p>Mais, hélas! Il ne s'agissait plus de colonnes +<p>Mais, hélas! Il ne s'agissait plus de colonnes <span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span> Doriques, sur l'un des catalogues que je venais de -réclamer, <i lang="la" xml:lang="la">Horresco referens!</i> Je lus les lignes -suivantes imprimées en rouge et noir sur la couverture +réclamer, <i lang="la" xml:lang="la">Horresco referens!</i> Je lus les lignes +suivantes imprimées en rouge et noir sur la couverture bleu tendre d'un assez copieux in-8<sup>o</sup>:</p> -<p class="blockquote">«<span class="smcap">Catalogue des Livres anciens et modernes</span>, +<p class="blockquote">«<span class="smcap">Catalogue des Livres anciens et modernes</span>, <i>rares et curieux.—Belles-lettres, Histoire, -Beaux-Arts et Théâtre.—La plupart ornés de +Beaux-Arts et Théâtre.—La plupart ornés de belles reliures et de cartonnages fantaisistes. -Provenant de la Bibliothèque de M...</i>»</p> +Provenant de la Bibliothèque de M...</i>»</p> -<p>Ici mes Nom, Prénoms et Qualités s'étalaient -scandaleusement.—Le <em>Mané, Thécel, Pharès</em> -ne dut pas étinceler aussi lumineux aux yeux de -Balthazar que les détails imprimés que je venais -de lire ne brillèrent aux miens; je crus devenir +<p>Ici mes Nom, Prénoms et Qualités s'étalaient +scandaleusement.—Le <em>Mané, Thécel, Pharès</em> +ne dut pas étinceler aussi lumineux aux yeux de +Balthazar que les détails imprimés que je venais +de lire ne brillèrent aux miens; je crus devenir fou, un frisson glacial parcourut tout mon corps. -Je réunis ce qu'il me restait de forces pour ne -pas m'évanouir, et, blême, défait, dans un état -impossible à décrire, je m'élançai vers la salle -n<sup>o</sup> 6 où la vente devait avoir lieu.</p> +Je réunis ce qu'il me restait de forces pour ne +pas m'évanouir, et, blême, défait, dans un état +impossible à décrire, je m'élançai vers la salle +n<sup>o</sup> 6 où la vente devait avoir lieu.</p> <h3>IV</h3> -<p>La salle n<sup>o</sup> 6 était magistralement pleine. +<p>La salle n<sup>o</sup> 6 était magistralement pleine. Impossible de me frayer un passage par la porte -du vestibule. Je me rendis au magasin également -encombré et là, avec grandes peines, je parvins, +du vestibule. Je me rendis au magasin également +encombré et là , avec grandes peines, je parvins, <span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> -à gravir sur un tabouret d'où je découvris un +à gravir sur un tabouret d'où je découvris un affreux spectacle.</p> <p>M<sup>e</sup> Maurice Delestre occupait la chaire, correct -et élégant comme un jeune sportman; à sa -droite, derrière une table surchargée de livres, la -tête maigre et à lunettes de M. L... surgissait. -Des garçons emmagasinaient brutalement des +et élégant comme un jeune sportman; à sa +droite, derrière une table surchargée de livres, la +tête maigre et à lunettes de M. L... surgissait. +Des garçons emmagasinaient brutalement des livres que je ne pus voir, mais que je reconnus aux palpitations de mon cœur... Et d'ailleurs -pourquoi douter? N'avais-je pas là devant moi, +pourquoi douter? N'avais-je pas là devant moi, horrible! horrible! horrible! mes trois corps de -bibliothèques à colonnes torses que les draperies +bibliothèques à colonnes torses que les draperies vertes de la salle rendaient encore plus belles?</p> -<p>Les rayons étaient déjà clair-semés, je cherchai -des yeux mes trésors des <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>, <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècles,... +<p>Les rayons étaient déjà clair-semés, je cherchai +des yeux mes trésors des <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>, <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècles,... disparus! Une sueur froide inondait mon front, mes jambes faiblissaient; je voulus crier, -appeler, faire rendre gorge aux acquéreurs et assassiner -dans la même haine MM. L... et Maurice +appeler, faire rendre gorge aux acquéreurs et assassiner +dans la même haine MM. L... et Maurice Delestre, complices de cette noire trahison! -Hélas! mes jambes étaient fixées au tabouret et -ma voix paraissait s'être à jamais figée dans mon +Hélas! mes jambes étaient fixées au tabouret et +ma voix paraissait s'être à jamais figée dans mon gosier; il me fallut demeurer spectateur de pierre -avec une âme de feu, et me résoudre à voir et à -entendre sans proférer un son.</p> +avec une âme de feu, et me résoudre à voir et à +entendre sans proférer un son.</p> <p>J'examinai la salle.</p> -<p>Au premier rang toute la haute librairie patentée -était assise, coudes sur tables, crayon aux +<p>Au premier rang toute la haute librairie patentée +était assise, coudes sur tables, crayon aux dents, catalogue ouvert. Je reconnus les yeux ardents du jeune Ed. R..., la silhouette de Faune <span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span> -de M..., et le visage rabelaisien de son associé -F...; puis, plus loin, dans la pénombre, le profil -railleur de C..., la désinvolture de Le F... et la +de M..., et le visage rabelaisien de son associé +F...; puis, plus loin, dans la pénombre, le profil +railleur de C..., la désinvolture de Le F... et la haute taille de V..., ainsi que les figures bien connues de D..., de St-D..., de R..., de B..., de H..., et autres.—Toute la fine fleur des bouquinistes parisiens.</p> -<p>Au second plan, ô torture! hissés sur des +<p>Au second plan, ô torture! hissés sur des chaises, mes amis au grand complet, joyeux, pimpants, se frottant les mains et inspectant mon catalogue avec des petits sourires entendus. -J'étouffais.</p> +J'étouffais.</p> <p>L'inquisiteur... je veux dire le filet de voix -aigre, grêle et perçant de M. L... rompit ce +aigre, grêle et perçant de M. L... rompit ce silence.</p> -<p>«N<sup>o</sup> 160, clama-t-il. Nous allons mettre en +<p>«N<sup>o</sup> 160, clama-t-il. Nous allons mettre en vente les Romantiques dont la collection est surtout -remarquable!»</p> - -<p>«N<sup>o</sup> 160. <em>Théophile Gautier.</em> <span class="smcap">LA COMÉDIE DE LA -MORT</span>, <em>Paris, Desessart, 1838</em>, in-8, broché. -<em>Édition originale.</em>»</p> - -<p>«Il y a plusieurs états de la vignette de Louis -Boulanger gravée par Lacoste. Exemplaire en -admirable état, la reliure est de fantaisie. Les -plats en cuirs japonais à ramages, les gardes sont -ornées d'étranges dessins représentant une Danse -Macabre.—Je demande 150 francs.»</p> - -<p>Quelques libraires esquissèrent une hilarité -Homérique, mais tout le clan sérieux tendit les -bras. Les prunelles tombèrent en arrêt, on +remarquable!»</p> + +<p>«N<sup>o</sup> 160. <em>Théophile Gautier.</em> <span class="smcap">LA COMÉDIE DE LA +MORT</span>, <em>Paris, Desessart, 1838</em>, in-8, broché. +<em>Édition originale.</em>»</p> + +<p>«Il y a plusieurs états de la vignette de Louis +Boulanger gravée par Lacoste. Exemplaire en +admirable état, la reliure est de fantaisie. Les +plats en cuirs japonais à ramages, les gardes sont +ornées d'étranges dessins représentant une Danse +Macabre.—Je demande 150 francs.»</p> + +<p>Quelques libraires esquissèrent une hilarité +Homérique, mais tout le clan sérieux tendit les +bras. Les prunelles tombèrent en arrêt, on <span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span> -entendit des «<em>on demande à voir</em>» de tous côtés, +entendit des «<em>on demande à voir</em>» de tous côtés, et un grand bourdonnement parcourut l'assistance.</p> -<p>On demande 150 francs, répéta M<sup>e</sup> Maurice -Delestre.—Il y a marchand dit résolument un de -mes amis les plus intimes,—160 lança ED. R...,—180 +<p>On demande 150 francs, répéta M<sup>e</sup> Maurice +Delestre.—Il y a marchand dit résolument un de +mes amis les plus intimes,—160 lança ED. R...,—180 fit M...,—200 reprit l'ami intime...—Ce -fut un ouragan d'enchères, au milieu desquelles, -ô surprise! je crus remarquer la voix délicate et +fut un ouragan d'enchères, au milieu desquelles, +ô surprise! je crus remarquer la voix délicate et timide d'une femme.</p> <h3>V</h3> -<p>Cette petite voix féminine était langoureuse et -frémissante; par une filiation mystérieuse, elle +<p>Cette petite voix féminine était langoureuse et +frémissante; par une filiation mystérieuse, elle semblait comprendre mon martyre et mon impuissance; -c'était comme un écho de moi-même -qui résonnait dans la salle, et, sans le mutisme -épouvantable dont j'étais frappé, je n'aurais pas, -à ma propre vente, mieux conduit les enchères.</p> - -<p>Elle était fière et vibrante jusque dans sa -timidité, cette chère petite voix féminine, aussi -je la bénissais en dépit de ma douleur et de ma -rage, et tous mes plus galants désirs se portaient -vers le coin d'ombre d'où elle me paraissait -sortir.—A 350 francs; <span class="smcap">La Comédie de la -Mort</span> fut adjugée à cette folle enchérisseuse.</p> - -<p>J'attendais qu'on lançât le nom de ma sympathique +c'était comme un écho de moi-même +qui résonnait dans la salle, et, sans le mutisme +épouvantable dont j'étais frappé, je n'aurais pas, +à ma propre vente, mieux conduit les enchères.</p> + +<p>Elle était fière et vibrante jusque dans sa +timidité, cette chère petite voix féminine, aussi +je la bénissais en dépit de ma douleur et de ma +rage, et tous mes plus galants désirs se portaient +vers le coin d'ombre d'où elle me paraissait +sortir.—A 350 francs; <span class="smcap">La Comédie de la +Mort</span> fut adjugée à cette folle enchérisseuse.</p> + +<p>J'attendais qu'on lançât le nom de ma sympathique <span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span> inconnue;... qui cela pouvait-il bien -être?... J'étais sur des charbons ardents et ma -curiosité n'avait plus de bornes. Hélas! aucun -nom ne fut prononcé et le crieur fit silencieusement +être?... J'étais sur des charbons ardents et ma +curiosité n'avait plus de bornes. Hélas! aucun +nom ne fut prononcé et le crieur fit silencieusement passer au commissaire-priseur une carte, -une simple carte,... un bristol rosé du plus doux -effet. Je me pris à bâtir les suppositions les moins -fondées, tout en scrutant du regard les personnes -assises ou debout; mais, soit que ma vue fût -troublée, soit que, dissimulée habilement dans la -foule, la dame ne tînt pas à être découverte, il me +une simple carte,... un bristol rosé du plus doux +effet. Je me pris à bâtir les suppositions les moins +fondées, tout en scrutant du regard les personnes +assises ou debout; mais, soit que ma vue fût +troublée, soit que, dissimulée habilement dans la +foule, la dame ne tînt pas à être découverte, il me fut impossible d'entrevoir le plus mignon profil -fuyant, pas un bout de dentelle, une main gantée, -une plume de chapeau, une mèche de cheveux +fuyant, pas un bout de dentelle, une main gantée, +une plume de chapeau, une mèche de cheveux blonds ou bruns, rien,... absolument rien; je ne vis que la houle mugissante des spectateurs, -attentifs et prêts à dévorer mes Romantiques.</p> +attentifs et prêts à dévorer mes Romantiques.</p> -<p>Le monotone, agaçant et peu viril organe de +<p>Le monotone, agaçant et peu viril organe de M. L... reprenait la nomenclature du catalogue.</p> <h3>VI</h3> -<p>Il serait trop long de peindre la furia des enchères. -Jamais, de mémoire de libraire, on n'avait -vu bataille si acharnée. M<sup>e</sup> Maurice Delestre -s'était levé, l'œil mobile, la voix saccadée, droit -comme un général au feu. Le crieur paraissait -exténué, tant l'animation était grande, et, sous +<p>Il serait trop long de peindre la furia des enchères. +Jamais, de mémoire de libraire, on n'avait +vu bataille si acharnée. M<sup>e</sup> Maurice Delestre +s'était levé, l'œil mobile, la voix saccadée, droit +comme un général au feu. Le crieur paraissait +exténué, tant l'animation était grande, et, sous <span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> les verres convexes de ses lunettes, les yeux de -l'expert marquaient un suprême ahurissement. +l'expert marquaient un suprême ahurissement. Le marteau d'ivoire voltigeait dans l'air et ne -pouvait s'abattre, c'est à peine si l'on entendait +pouvait s'abattre, c'est à peine si l'on entendait le bruit des salles voisines et, sur leurs chaises -hissés, mes amis se regardaient effarés.</p> +hissés, mes amis se regardaient effarés.</p> -<p>Dans cette mêlée de voix mâles, la petite voix +<p>Dans cette mêlée de voix mâles, la petite voix de femme se faisait entendre, sonore comme un -clairon qui rallie, elle était devenue plus altière -et possédait des intonations hardies et chaudes. -Brave petite voix féminine! elle menait ma vente -tambour battant, elle montait crânement à l'assaut -par des surenchères de dix, quinze et vingt +clairon qui rallie, elle était devenue plus altière +et possédait des intonations hardies et chaudes. +Brave petite voix féminine! elle menait ma vente +tambour battant, elle montait crânement à l'assaut +par des surenchères de dix, quinze et vingt francs. Vrai Dieu! je l'adorais, j'avais presque -oublié que j'assistais au plus affreux des désastres, -mais,... pourquoi ne pouvais-je la découvrir?</p> +oublié que j'assistais au plus affreux des désastres, +mais,... pourquoi ne pouvais-je la découvrir?</p> -<p>Tous mes Romantiques s'élevèrent à des prix -inouïs, et tous, chose singulière, furent adjugés à -la suave petite voix. Pas un des <em>Gautier</em>, éditions -originales, avec reliures étranges et envois curieux, +<p>Tous mes Romantiques s'élevèrent à des prix +inouïs, et tous, chose singulière, furent adjugés à +la suave petite voix. Pas un des <em>Gautier</em>, éditions +originales, avec reliures étranges et envois curieux, ne descendit au-dessous de 200 francs. Les <em>Victor Hugo</em> de chez <em>Renduel</em> et de chez <em>Gosselin et Bossange</em>, les <em>Musset</em> de chez <em>Urbain Canel</em>; les <em>Sainte-Beuve</em>, les <em>Nodier</em>, les <em>Drouineau</em>, les -<em>Mérimée</em>, les <em>Antoni Deschamps</em>, les <em>Alphonse -Royer</em>, etc., tous de la bonne date, furent payés -au poids de l'or; <span class="smcap">La Madame Putiphar</span> de Pétrus -Borel, avec un quatrain très-bizarre du Lycanthrope, +<em>Mérimée</em>, les <em>Antoni Deschamps</em>, les <em>Alphonse +Royer</em>, etc., tous de la bonne date, furent payés +au poids de l'or; <span class="smcap">La Madame Putiphar</span> de Pétrus +Borel, avec un quatrain très-bizarre du Lycanthrope, atteignit 500 francs, et un exemplaire intact des <span class="smcap">Roueries de Trialph</span>, <em>notre contemporain</em> <span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span> -<em>avant son suicide</em>, eut l'honneur d'être -violemment disputé, jusqu'à la somme de 370 +<em>avant son suicide</em>, eut l'honneur d'être +violemment disputé, jusqu'à la somme de 370 francs.</p> -<p>Bref, ce fut du délire, et mon orgueil délicieusement -chatouillé pansait de son mieux les plaies +<p>Bref, ce fut du délire, et mon orgueil délicieusement +chatouillé pansait de son mieux les plaies que cette cruelle vente avait faites dans mon cœur de Bibliophile.</p> <h3>VII</h3> -<p>Je me fis tout à coup cette judicieuse réflexion -que je n'étais arrivé, dans la salle n<sup>o</sup> 6, qu'au -n<sup>o</sup> 160 (série des belles-lettres, <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle) de -mon catalogue, car, par suite d'une rédaction -tout à fait anormale, ledit catalogue se trouvait -divisé en quatre grandes séries numérotées séparément.</p> - -<p>La première partie se composait des <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> et -<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles. Le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle formait la seconde -partie, la plus complète de ma Bibliothèque, et -mon titre le plus sérieux à ma gloire de chercheur. -Une admirable collection de livres à -vignettes et d'ouvrages gaillards du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle -donnait à ma troisième série plus de 500 numéros, -et la quatrième partie enfin se trouvait -remplie par nos maîtres contemporains du -<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, depuis <em>Népomucène Lemercier</em>, jusqu'à +<p>Je me fis tout à coup cette judicieuse réflexion +que je n'étais arrivé, dans la salle n<sup>o</sup> 6, qu'au +n<sup>o</sup> 160 (série des belles-lettres, <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle) de +mon catalogue, car, par suite d'une rédaction +tout à fait anormale, ledit catalogue se trouvait +divisé en quatre grandes séries numérotées séparément.</p> + +<p>La première partie se composait des <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> et +<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles. Le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle formait la seconde +partie, la plus complète de ma Bibliothèque, et +mon titre le plus sérieux à ma gloire de chercheur. +Une admirable collection de livres à +vignettes et d'ouvrages gaillards du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle +donnait à ma troisième série plus de 500 numéros, +et la quatrième partie enfin se trouvait +remplie par nos maîtres contemporains du +<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, depuis <em>Népomucène Lemercier</em>, jusqu'à J. Barbey d'Aurevilly, de Goncourt et Zola.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> Je songeai donc avec effroi que ma vente -était sans doute arrivée à sa quatrième ou cinquième +était sans doute arrivée à sa quatrième ou cinquième vacation et que je ne devais pas me laisser aussi mollement bercer par l'heureux -succès de mes Romantiques.</p> +succès de mes Romantiques.</p> <p>Mais comment savoir les prix d'adjudication -des livres vendus les jours précédents?</p> +des livres vendus les jours précédents?</p> -<p>J'étais là sans voix, presque inerte, fixé sur un -tabouret, comme un misérable sur la sellette. +<p>J'étais là sans voix, presque inerte, fixé sur un +tabouret, comme un misérable sur la sellette. Mes angoisses me reprirent plus fortes, plus -étouffantes et plus amères.</p> +étouffantes et plus amères.</p> <p>Je n'entendais plus rien, ni le soprano de -M. L..., ni la basse-taille du crieur, ni le léger +M. L..., ni la basse-taille du crieur, ni le léger baryton du commissaire-priseur; je ne percevais -même pas le ravissant contralto de la jeune +même pas le ravissant contralto de la jeune femme qui, quelques minutes auparavant, me -charmait si bien par son entrain audacieux; j'étais -anéanti.</p> +charmait si bien par son entrain audacieux; j'étais +anéanti.</p> <p>Un de mes voisins, d'une distinction parfaite, suivait attentivement la vente, un petit crayon d'or d'une main, le catalogue de l'autre. Je pensai que, depuis le premier jour, un aussi -sérieux Gentleman devait assister aux vacations -et, par un effort désespéré, je parvins, -avec des mimes de politesse, à lui faire entendre -que je désirais la communication de son catalogue.</p> +sérieux Gentleman devait assister aux vacations +et, par un effort désespéré, je parvins, +avec des mimes de politesse, à lui faire entendre +que je désirais la communication de son catalogue.</p> <p>Il me crut muet, sans doute, mais avec la -meilleure grâce du monde, il me tendit le précieux +meilleure grâce du monde, il me tendit le précieux <span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span> -catalogue annoté, que dans ma brutale +catalogue annoté, que dans ma brutale impatience je faillis lui arracher.</p> <h3>VIII</h3> -<p>Ma fièvre de savoir était telle, que j'ouvris au +<p>Ma fièvre de savoir était telle, que j'ouvris au hasard le catalogue de mon aimable voisin. Je -tombai sur la seconde partie, mes yeux s'arrêtèrent -à cet article: <span class="smcap">La Pucelle</span>, ou <cite>la France -délivrée, poëme héroïque</cite>, par <span class="smcap">M. Chapelain</span>; à -<em>Paris</em>, chez <em>Augustin Courbé, 1656</em>, in-folio, -<em>maroquin rouge, fil. comp. aux armes de l'évêque -d'Orléans</em>. Sur la marge au crayon, je crus lire +tombai sur la seconde partie, mes yeux s'arrêtèrent +à cet article: <span class="smcap">La Pucelle</span>, ou <cite>la France +délivrée, poëme héroïque</cite>, par <span class="smcap">M. Chapelain</span>; à +<em>Paris</em>, chez <em>Augustin Courbé, 1656</em>, in-folio, +<em>maroquin rouge, fil. comp. aux armes de l'évêque +d'Orléans</em>. Sur la marge au crayon, je crus lire 10 francs.</p> -<p>Ce fut un coup terrible que je reçus avec accablement.</p> +<p>Ce fut un coup terrible que je reçus avec accablement.</p> <p>Ma <cite>Pucelle</cite>, une merveille, un admirable exemplaire, une des joies de ma vie de fureteur! une trouvaille inestimable, et si superbement -reliée, qu'on pourrait songer à Le Gascon, ma +reliée, qu'on pourrait songer à Le Gascon, ma <cite>Pucelle</cite>, vendue 10 francs...!!!</p> <p>Toujours au hasard, j'ouvris et lus:</p> <p><span class="smcap">Le Roland fvrievx</span>, de <em>messire Loys Arioste</em>, -<span class="smcap">Noble Ferrarois</span>, <em>traduit d'Italien en François, à +<span class="smcap">Noble Ferrarois</span>, <em>traduit d'Italien en François, à Lyon</em>, pour <em>Estienne Michel</em>, 1582, 1 vol. in-12 -vélin. Et sur la marge... 5 fr.</p> +vélin. Et sur la marge... 5 fr.</p> <p>Oh! les monstres!! 5 francs un <cite>Roland</cite> en -très-bel état, un <cite>Roland</cite> sortant de la Bibliothèque -du fameux Yeméniz et portant son ex-libris: +très-bel état, un <cite>Roland</cite> sortant de la Bibliothèque +du fameux Yeméniz et portant son ex-libris: <span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> -une médaille antique, un lion sur le recto et le +une médaille antique, un lion sur le recto et le monogramme du Bibliophile Lyonnais sur le verso.</p> <p>5 francs! oh les barbares!</p> <p>J'ouvris vingt fois, toujours au hasard, et toujours -je trouvais des prix ridicules et disproportionnés -à la valeur réelle des livres mis en -vente, c'en était trop pour moi. Le dictionnaire -de Trévoux me serait tombé sur la tête, que je +je trouvais des prix ridicules et disproportionnés +à la valeur réelle des livres mis en +vente, c'en était trop pour moi. Le dictionnaire +de Trévoux me serait tombé sur la tête, que je n'eusse pas subi une commotion plus forte que -celle que je ressentis à la vue de mes pauvres -livres vilipendés. C'était le dernier coup... mes -jambes se dérobaient sous moi, les bras me tombèrent -le long du corps, je me sentis entièrement -défaillir, et de la hauteur de mon tabouret je me +celle que je ressentis à la vue de mes pauvres +livres vilipendés. C'était le dernier coup... mes +jambes se dérobaient sous moi, les bras me tombèrent +le long du corps, je me sentis entièrement +défaillir, et de la hauteur de mon tabouret je me laissai choir sur une pile de volumes qu'un portefaix -sans âme emmagasinait.</p> +sans âme emmagasinait.</p> <h3>IX</h3> -<p>Quand je me réveillai, il me semblait encore entendre -la voix perçante de M. L. et sentir le marteau -de M<sup>e</sup> Maurice Delestre me taper sur le crâne.</p> +<p>Quand je me réveillai, il me semblait encore entendre +la voix perçante de M. L. et sentir le marteau +de M<sup>e</sup> Maurice Delestre me taper sur le crâne.</p> -<p>Ce n'était bien qu'un rêve cependant. Le soleil +<p>Ce n'était bien qu'un rêve cependant. Le soleil brisait ses rayons sur ma courtine de soie et se jouait avec des reflets d'or sur les tentures, les -petits oiseaux chantaient de délicieuses aubades +petits oiseaux chantaient de délicieuses aubades sur mes persiennes, au travers desquelles j'apercevais des bandes de ciel bleu;—tapie paresseusement -à mes pieds, Isis, ma chatte blanche, +à mes pieds, Isis, ma chatte blanche, <span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> ronronnait en entr'ouvrant son œil vert, et, par -l'entre-bâillement de la porte de ma chambre, je -voyais dans la pièce voisine, brillants et bien -éclairés par la lumière du matin, mes trois corps -de Bibliothèque à colonnes torses, ou chatoyantes +l'entre-bâillement de la porte de ma chambre, je +voyais dans la pièce voisine, brillants et bien +éclairés par la lumière du matin, mes trois corps +de Bibliothèque à colonnes torses, ou chatoyantes comme d'harmonieuses toilettes; les tons des reliures formaient l'ensemble le plus -réjouissant.</p> +réjouissant.</p> -<p>Je vous possédais donc toujours, ô mes livres -chéris! vous étiez là, sous mes yeux, bien à moi; -je pouvais vous contempler en égoïste et jouir -seul à seul de tous vos appas. Vous demeuriez +<p>Je vous possédais donc toujours, ô mes livres +chéris! vous étiez là , sous mes yeux, bien à moi; +je pouvais vous contempler en égoïste et jouir +seul à seul de tous vos appas. Vous demeuriez toujours mes heureux tributaires, mes amis, -mes consolateurs, et cette vente affreuse n'était -qu'un rêve, qu'un détestable mensonge de mon -imagination agitée!</p> +mes consolateurs, et cette vente affreuse n'était +qu'un rêve, qu'un détestable mensonge de mon +imagination agitée!</p> -<p>Je sautai vivement à bas de mon lit, et, sans +<p>Je sautai vivement à bas de mon lit, et, sans prendre le temps de mettre mes pantoufles, je -courus à eux, je les regardai, je les compulsai, -caressant spécialement ma <em>Pauvre Pucelle</em>, et +courus à eux, je les regardai, je les compulsai, +caressant spécialement ma <em>Pauvre Pucelle</em>, et <em>Messire Loys Arioste, Gentilhomme Ferrarois</em>, ainsi que tous ceux que mon cerveau encore -syncopé se rappelait avoir vu vendre.</p> +syncopé se rappelait avoir vu vendre.</p> -<p>Après plus d'une heure de muette contemplation, +<p>Après plus d'une heure de muette contemplation, pendant laquelle je revis mes vieux Bouquins avec plus de joie qu'un amant qui -étreint son amante longtemps attendue, je revins +étreint son amante longtemps attendue, je revins enfin me coucher.</p> -<p>Sur la table de nuit, à côté du bougeoir -Louis XV en cuivre ciselé, dont la bougie était +<p>Sur la table de nuit, à côté du bougeoir +Louis XV en cuivre ciselé, dont la bougie était <span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span> -à moitié consumée, je vis la plaquette petit -in-12 en maroquin blanc avec coins... c'était +à moitié consumée, je vis la plaquette petit +in-12 en maroquin blanc avec coins... c'était <span class="smcap">L'Enfer du Bibliophile</span>, cette boutade saisissante d'Asselineau que j'avais relue en entier avant que de m'assoupir.</p> @@ -1010,21 +972,21 @@ avant que de m'assoupir.</p> <p>Mais la petite voix de femme, me direz-vous?</p> <p>Bah! c'est juste, cher lecteur, j'allais oublier... -Oui, au fait,... la petite voix de femme... à qui +Oui, au fait,... la petite voix de femme... à qui diable la supposer?</p> <p>Tenez, tout net, sans paraphrase ni paralogisme, -je suis assuré que si, après avoir trouvé -philosophiquement la véritable clef des songes, -nous cherchions à déchiffrer la carte de la Dame -mystérieuse, nous lirions imprimé, sur le bristol +je suis assuré que si, après avoir trouvé +philosophiquement la véritable clef des songes, +nous cherchions à déchiffrer la carte de la Dame +mystérieuse, nous lirions imprimé, sur le bristol rose remis au Commissaire-priseur, le nom -d'une de nos maîtresses à nous tous Bibliophiles, -d'une maîtresse qui nous est fidèle et qu'il -nous sera toujours pénible de quitter...</p> +d'une de nos maîtresses à nous tous Bibliophiles, +d'une maîtresse qui nous est fidèle et qu'il +nous sera toujours pénible de quitter...</p> <div class="figcenter"> -<img src="images/illus_028.jpg" width="400" height="308" alt="Mademoiselle Vanité." title="" /> +<img src="images/illus_028.jpg" width="400" height="308" alt="Mademoiselle Vanité." title="" /> </div> <p><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span></p> @@ -1033,14 +995,14 @@ nous sera toujours pénible de quitter...</p> <img src="images/illus_029.jpg" width="500" height="73" alt="" title="" /> </div> -<h2>LA GENT BOUQUINIÈRE</h2> +<h2>LA GENT BOUQUINIÈRE</h2> <p class="center small"><i>Esquisse parisienne</i></p> <p class="epigraph">Si l'on me demande quel est l'homme -le plus heureux, je répondrai: c'est un +le plus heureux, je répondrai: c'est un bibliophile, en admettant que ce soit un -homme; d'où il résulte que le bonheur, +homme; d'où il résulte que le bonheur, <em>c'est un bouquin</em>.<br /> <span class="i9">P. L. (bibliophile Jacob).</span></p> @@ -1048,175 +1010,175 @@ homme; d'où il résulte que le bonheur, <img class="drop-cap" src="images/drop-o.jpg" width="70" height="67" alt="" /> </div> -<p class="drop-cap">O vous, qui possédez l'art de vous promener +<p class="drop-cap">O vous, qui possédez l'art de vous promener au milieu de tout ce brouhaha -de Paris, parmi cette multitude bigarrée, -affairée et distraite qui se -meut, va, vient, marche, court et flâne dans +de Paris, parmi cette multitude bigarrée, +affairée et distraite qui se +meut, va, vient, marche, court et flâne dans les rues, le nez en l'air, l'oreille au vent; avez-vous -remarqué quelquefois l'attitude particulière, -inquiète et absorbée de certains hommes à l'œil +remarqué quelquefois l'attitude particulière, +inquiète et absorbée de certains hommes à l'œil fureteur qui passent graves, coudoient les uns et les autres sans crier gare, et qui semblent suivre, -comme dans un rêve, leurs pas trop hâtifs qui +comme dans un rêve, leurs pas trop hâtifs qui les devancent?</p> -<p>Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant +<p>Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant les vitrines; Paris pour eux est un vaste -livre rempli de documents intéressants. Ils se -plaisent à en relever les annotations et à en +livre rempli de documents intéressants. Ils se +plaisent à en relever les annotations et à en compter les culs-de-lampe, et les quais forment <span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span> la marge qu'ils parcourent pieusement. Viennent-ils de Bercy ou d'Auteuil, de Montmartre ou du -Panthéon, sans mot d'ordre, mus par la même -passion, ayant au cœur le même désir, tous se -dirigent, l'imagination irradiée, âpres à la curée, +Panthéon, sans mot d'ordre, mus par la même +passion, ayant au cœur le même désir, tous se +dirigent, l'imagination irradiée, âpres à la curée, vers l'espace que bornent, sur la rive gauche de la Seine, le pont Saint-Michel et le pont Royal.</p> -<p>Ils forment sans se connaître une race à part, -dont l'idiome singulier, les mœurs étranges, les -aptitudes et les goûts fantastiques ont quelquefois -tenté la plume des humoristes. Leur vie, +<p>Ils forment sans se connaître une race à part, +dont l'idiome singulier, les mœurs étranges, les +aptitudes et les goûts fantastiques ont quelquefois +tenté la plume des humoristes. Leur vie, c'est un bouquin, et s'ils entrevoient un monde -meilleur, un éden délicieux, ils ne peuvent se le -figurer sans des parterres d'elzévirs, des massifs +meilleur, un éden délicieux, ils ne peuvent se le +figurer sans des parterres d'elzévirs, des massifs d'incunables, des montagnes d'in-folios et des -parcs ombragés de feuilles manuscrites.</p> +parcs ombragés de feuilles manuscrites.</p> -<p>Le matin, ils déjeunent à la hâte d'un catalogue -et de leur dernière trouvaille, puis, sans +<p>Le matin, ils déjeunent à la hâte d'un catalogue +et de leur dernière trouvaille, puis, sans consulter le ciel, heureux comme des jouvenceaux -en bonne fortune, ils partent le pied léger, -le cœur battant d'une sainte émotion, inquiets -de savoir si la maîtresse qu'ils conquerront sera -blonde ou brune, s'ils dénicheront, <i lang="la" xml:lang="la">raræ aves</i>, +en bonne fortune, ils partent le pied léger, +le cœur battant d'une sainte émotion, inquiets +de savoir si la maîtresse qu'ils conquerront sera +blonde ou brune, s'ils dénicheront, <i lang="la" xml:lang="la">raræ aves</i>, un <em>Alde</em> ou un <em>Estienne</em>, un <em>Giolito</em> ou un -<em>Torrentin</em>.—Arrivés au but de leurs jouissances, -sur les doctes parapets, ils se préparent -à la lutte, enlèvent leurs gants, fixent leurs chapeaux, -donnent du jeu à la manche, entr'ouvrent -leurs poches mystérieuses et profondes, et commencent.—Qu'il +<em>Torrentin</em>.—Arrivés au but de leurs jouissances, +sur les doctes parapets, ils se préparent +à la lutte, enlèvent leurs gants, fixent leurs chapeaux, +donnent du jeu à la manche, entr'ouvrent +leurs poches mystérieuses et profondes, et commencent.—Qu'il vente, qu'il pleuve ou que <span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span> le soleil dissolve le bitume, comme ces Fakirs de l'Inde qui se tiennent sur un pied, ils vont -<em>piano, pianissimo</em>, toujours debout, l'œil plongé +<em>piano, pianissimo</em>, toujours debout, l'œil plongé dans les cases, scrutant les livres jusque dans -l'âme.—Paris les enveloppe dans son grand -bourdonnement, les femmes en passant les frôlent +l'âme.—Paris les enveloppe dans son grand +bourdonnement, les femmes en passant les frôlent avec un froufrou soyeux; impassibles, -noyés dans un océan de voluptés, ces chiffonniers -de la science revivent tout un passé. Ils +noyés dans un océan de voluptés, ces chiffonniers +de la science revivent tout un passé. Ils bouquinent, bouquinent, bouquinent:</p> -<p><em>C'est la gent bouquinière!</em></p> +<p><em>C'est la gent bouquinière!</em></p> -<p>De midi à six heures en été, de deux à quatre -en hiver, ils sont là, à leur poste de joie, sur le -Qui-vive, le sourire aux lèvres, l'œil vif et perçant, -la main en avant obéissant au regard. Ils -se chuchotent à eux-mêmes des phrases intraductibles, -ils paginent fiévreusement un volume, +<p>De midi à six heures en été, de deux à quatre +en hiver, ils sont là , à leur poste de joie, sur le +Qui-vive, le sourire aux lèvres, l'œil vif et perçant, +la main en avant obéissant au regard. Ils +se chuchotent à eux-mêmes des phrases intraductibles, +ils paginent fiévreusement un volume, le replacent, plongent de nouveau leurs mains -noires de poussière dans un casier qui est tout -un monde, et, respirant avec délices l'odeur du -vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des +noires de poussière dans un casier qui est tout +un monde, et, respirant avec délices l'odeur du +vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des cartons pourris, ils reconstituent des yeux, entre -les nervures usées des bouquins qu'ils dévorent, -les titres dédorés, abrégés, effacés dont ces pauvres -déshérités semblent ne plus vouloir se +les nervures usées des bouquins qu'ils dévorent, +les titres dédorés, abrégés, effacés dont ces pauvres +déshérités semblent ne plus vouloir se parer.</p> -<p>L'étalagiste, lazzarone parisien, assis comme -un commissionnaire sur un siége ressemelé, -considère d'un air bienveillant tous ces pionniers +<p>L'étalagiste, lazzarone parisien, assis comme +un commissionnaire sur un siége ressemelé, +considère d'un air bienveillant tous ces pionniers de sa marchandise; le Bouquiniste est <span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span> -quelquefois issu du Bouquinier, et il se complaît -à voir la figure mobile de ses habitués; il les -regarde lentement défiler, s'arrêter indécis et -s'arracher avec peine du capharnaüm de ses -boîtes; il les compte, remarque les absents, bavarde +quelquefois issu du Bouquinier, et il se complaît +à voir la figure mobile de ses habitués; il les +regarde lentement défiler, s'arrêter indécis et +s'arracher avec peine du capharnaüm de ses +boîtes; il les compte, remarque les absents, bavarde avec <em>ces Messieurs</em>, et, si l'un de ces <em>Bibliophobes</em> avec un signe particulier l'appelle pour -payer le bouquin qu'il vient d'exhumer, l'étalagiste -accourt, la main à son gousset, affable, -empressé; il voit presque partir avec regret l'élu -du chercheur qui le lui marchande, il félicite -l'acquéreur, remet en ordre ses caisses bousculées +payer le bouquin qu'il vient d'exhumer, l'étalagiste +accourt, la main à son gousset, affable, +empressé; il voit presque partir avec regret l'élu +du chercheur qui le lui marchande, il félicite +l'acquéreur, remet en ordre ses caisses bousculées par la passion de la recherche, puis il -retourne à son siége, d'où il examine son pauvre -étalage qui s'étend au loin, semblable au berger +retourne à son siége, d'où il examine son pauvre +étalage qui s'étend au loin, semblable au berger nonchalant qui surveille son troupeau.</p> <p>Que de classes cependant, que de sectes, que de divergences d'opinions dans cette race bouquinante! chacun a son Dada, sa marotte, son -but; chacun défriche son siècle de prédilection, -depuis l'Helléniste jusqu'au Romantique;—pour +but; chacun défriche son siècle de prédilection, +depuis l'Helléniste jusqu'au Romantique;—pour ce dernier: les <em>Renduel</em>, les <em>Barba</em>, les <em>Desessart</em>, les <em>Lecou</em>; pour d'autres: les <em>Barbin</em>, les -<em>Courbé</em>, les <em>Guillaume de Luynes</em>, les <em>De Sercy</em>; +<em>Courbé</em>, les <em>Guillaume de Luynes</em>, les <em>De Sercy</em>; pour les piocheurs: les outils de travail, quels -que soient la date de l'édition ou le nom du -libraire, et pour les ambitieux enfin, les <em>éditions -de Verard</em>, les <em>Molière</em> de chez Jean Ribou, -les <em>contes</em> de La Fontaine, <em>édition dite: Des Fermiers -Généraux</em>, et les bibles interfoliées de +que soient la date de l'édition ou le nom du +libraire, et pour les ambitieux enfin, les <em>éditions +de Verard</em>, les <em>Molière</em> de chez Jean Ribou, +les <em>contes</em> de La Fontaine, <em>édition dite: Des Fermiers +Généraux</em>, et les bibles interfoliées de <span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> -billets de banque, comme celle que légua jadis -le marquis de Chalabre à M<sup>lle</sup> Mars.</p> +billets de banque, comme celle que légua jadis +le marquis de Chalabre à M<sup>lle</sup> Mars.</p> -<p>Mais, pour arriver à satisfaire ces <i lang="it" xml:lang="it">pia desiderata</i>, +<p>Mais, pour arriver à satisfaire ces <i lang="it" xml:lang="it">pia desiderata</i>, il leur faudra soulever des collines d'in-12 ou d'in-8, empiler <em>Capefigue</em> sur l'<cite>Annuaire des longitudes</cite>, -rejeter des monceaux d'<cite>Années chrétiennes</cite> -et de <cite>Géographies de Malte-Brun</cite>, -retomber à chaque pas sur <cite>l'Almanach des Muses</cite> +rejeter des monceaux d'<cite>Années chrétiennes</cite> +et de <cite>Géographies de Malte-Brun</cite>, +retomber à chaque pas sur <cite>l'Almanach des Muses</cite> ou les <cite>Spectacles de la nature de Pluche</cite> et voir -enfin surgir le <cite>Manuel du parfait fumiste</cite> à côté -de <cite>l'Archi-Monarquéide de Gagne</cite>, ou de l'<cite>Histoire +enfin surgir le <cite>Manuel du parfait fumiste</cite> à côté +de <cite>l'Archi-Monarquéide de Gagne</cite>, ou de l'<cite>Histoire philosophique des deux Indes, de Raynald</cite>.</p> <p>Quoi qu'il en soit, l'espoir guide ces vaillants -chercheurs, rien n'ébranle leur robuste foi, ils -passent à travers les séries les plus complètes -de la <cite>Revue des deux mondes</cite>, sautent à pieds -joints par-dessus les <cite>Cours de littérature de +chercheurs, rien n'ébranle leur robuste foi, ils +passent à travers les séries les plus complètes +de la <cite>Revue des deux mondes</cite>, sautent à pieds +joints par-dessus les <cite>Cours de littérature de Laharpe</cite>, franchissent <cite>Anquetil et son Histoire</cite>, -<cite>Napoléon Landais et son Dictionnaire</cite>, <cite>Sainte-Foix +<cite>Napoléon Landais et son Dictionnaire</cite>, <cite>Sainte-Foix et ses Essais sur Paris</cite>, <cite>Mably et Condillac</cite>; -ils avancent malgré tous les obstacles, et +ils avancent malgré tous les obstacles, et s'ils rentrent les poches vides, l'abattement et le -désespoir ne les accompagnent pas au logis.</p> +désespoir ne les accompagnent pas au logis.</p> <p>Par contre, s'ils mettent la main, <em>les veinards!</em> sur l'unique cheveu de l'occasion, s'ils peuvent -déterrer le merle blanc de leurs rêves, ils exultent -comme Archimède lâchant son <em>Eureka</em>, et l'immense -bonheur qui emplit tout leur être les -dédommage amplement des fatigues passées.</p> +déterrer le merle blanc de leurs rêves, ils exultent +comme Archimède lâchant son <em>Eureka</em>, et l'immense +bonheur qui emplit tout leur être les +dédommage amplement des fatigues passées.</p> -<p>Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijou +<p>Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijou <span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span> -découvert! de quelles larmes de reconnaissance -il est arrosé! Harpagon, serrant précieusement +découvert! de quelles larmes de reconnaissance +il est arrosé! Harpagon, serrant précieusement sa cassette contre son cœur, n'eut jamais d'expression -de joie plus féroce que le bouquinier +de joie plus féroce que le bouquinier qui emporte sa trouvaille.</p> -<p>«Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui -même, tu vas oublier ton existence errante, les -injures du temps et ta misère passée, viens; tu -auras la meilleure place à mon foyer, dans la -noble famille dont tu es digne, entre tes frères -chéris; le fastueux maroquin et l'odorant cuir +<p>«Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui +même, tu vas oublier ton existence errante, les +injures du temps et ta misère passée, viens; tu +auras la meilleure place à mon foyer, dans la +noble famille dont tu es digne, entre tes frères +chéris; le fastueux maroquin et l'odorant cuir de Russie seront fiers de t'avoir pour voisin, car -tu seras débarbouillé, lavé, encollé, habillé; -viens, tu es des miens et je te bénis pour toute -l'allégresse que tu me causes.»</p> +tu seras débarbouillé, lavé, encollé, habillé; +viens, tu es des miens et je te bénis pour toute +l'allégresse que tu me causes.»</p> <hr class="c15" /> @@ -1224,7 +1186,7 @@ l'allégresse que tu me causes.»</p> ces heureux qui bouquinent, bouquinent, bouquinent:</p> -<p><em>C'est la gent bouquinière!</em></p> +<p><em>C'est la gent bouquinière!</em></p> <div class="figcenter"> <img src="images/illus_034.jpg" width="150" height="151" alt="" title="" /> @@ -1250,194 +1212,194 @@ bouquinent:</p> <img class="drop-cap" src="images/drop-l.jpg" width="70" height="68" alt="" /> </div> -<p class="drop-cap"><span class="upper-case">La</span> délicieuse soirée que nous passâmes +<p class="drop-cap"><span class="upper-case">La</span> délicieuse soirée que nous passâmes le premier jour de l'an dernier! cela nous vieillit bien un peu; mais vous en -souvenez-vous, chère petite Baronne?</p> +souvenez-vous, chère petite Baronne?</p> -<p>C'était sur le soir, vous étiez seule dans votre +<p>C'était sur le soir, vous étiez seule dans votre grand salon Louis XV,—seule devant un bon feu,—seule sur une causeuse.</p> -<p>Lorsque je parus, Dieu sait où voltigeaient -vos rêves; votre petit écran japonais d'une -main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous étiez -affaissée dans la morne contemplation de l'âtre, -et c'est à peine si la voix de la soubrette qui -m'annonça vous fit tourner la tête de mon côté.</p> +<p>Lorsque je parus, Dieu sait où voltigeaient +vos rêves; votre petit écran japonais d'une +main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous étiez +affaissée dans la morne contemplation de l'âtre, +et c'est à peine si la voix de la soubrette qui +m'annonça vous fit tourner la tête de mon côté.</p> -<p>C'est qu'ils étaient bien loin, bien loin vos +<p>C'est qu'ils étaient bien loin, bien loin vos <span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span> -rêves, chère Baronne; ils dansaient capricieusement +rêves, chère Baronne; ils dansaient capricieusement avec les flammes du foyer, et votre œil fixe -s'engourdissait à suivre leurs ébats mutins; je +s'engourdissait à suivre leurs ébats mutins; je pensai tout de suite, vous le dirai-je, au curieux -volume, relié avec art en maroquin bleu, à vos +volume, relié avec art en maroquin bleu, à vos armes, que votre bras abattu laissait nonchalamment glisser.</p> -<p>N'était-ce pas lui, dites-moi, qui avait débauché +<p>N'était-ce pas lui, dites-moi, qui avait débauché les charmants diables roses de votre mignonne cervelle?</p> <p>Ah! Baronne, qu'il faisait froid! Paris finissait -cette longue journée de saturnales, Paris avait la -pompe insipide des jours fériés; on n'entendait -que le rire perlé de la jeunesse ou le chant rauque +cette longue journée de saturnales, Paris avait la +pompe insipide des jours fériés; on n'entendait +que le rire perlé de la jeunesse ou le chant rauque et monotone de l'ivrogne; les pelures d'orange -attentaient à la vie du promeneur, et sur le seuil -de leurs portes, mines revêches, les concierges -disséquaient la générosité des locataires.</p> +attentaient à la vie du promeneur, et sur le seuil +de leurs portes, mines revêches, les concierges +disséquaient la générosité des locataires.</p> <p>Rappelez-vous avec quelle triste figure de -conspirateur je vins me mettre à vos côtés!—Oh! -le vilain causeur que je fis dès les premiers -moments; ce n'était qu'indolents bâillements, -que pénibles hum! hum! que mon gosier grognon -proférait; et quel oubli total des convenances! -Campé au beau milieu du feu, les -jambes allongées, les pieds sur les tisons, je me -rôtissais comme un saint Laurent sans usage,—tantôt +conspirateur je vins me mettre à vos côtés!—Oh! +le vilain causeur que je fis dès les premiers +moments; ce n'était qu'indolents bâillements, +que pénibles hum! hum! que mon gosier grognon +proférait; et quel oubli total des convenances! +Campé au beau milieu du feu, les +jambes allongées, les pieds sur les tisons, je me +rôtissais comme un saint Laurent sans usage,—tantôt me frictionnant les jarrets avec impertinence, -tantôt frappant du pied et lançant des -roulades grelottantes de <em>brrrr</em> à morfondre un +tantôt frappant du pied et lançant des +roulades grelottantes de <em>brrrr</em> à morfondre un <span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span> rocher.—Mon adorable amie, j'en ai honte encore aujourd'hui!</p> -<p>Lorsque Mariette apporta le thé, vos rêves me -parurent rentrer effarés et timides dans leur joli +<p>Lorsque Mariette apporta le thé, vos rêves me +parurent rentrer effarés et timides dans leur joli nid,—votre silence fut moins complet,—mon -attitude fut plus décente.</p> +attitude fut plus décente.</p> -<p>Le thé était exquis, chaud, parfumé, versé par -la main des Grâces, c'était de l'ambroisie.—Vous -étiez ce soir-là enivrante de beauté et de +<p>Le thé était exquis, chaud, parfumé, versé par +la main des Grâces, c'était de l'ambroisie.—Vous +étiez ce soir-là enivrante de beauté et de langueur, dans ce coquet peignoir Watteau bleu -cendré, rehaussé de malines; vous possédiez ce -teint, pétri de lis et de roses, dont les anciens -poëtes nous ont légué l'expression; votre fine +cendré, rehaussé de malines; vous possédiez ce +teint, pétri de lis et de roses, dont les anciens +poëtes nous ont légué l'expression; votre fine chevelure blonde brillait, avec des reflets de -bronze pâle; et puis, votre grand salon était +bronze pâle; et puis, votre grand salon était si purement, si voluptueusement Louis XV, -depuis ses lambris en camaïeu jusqu'à votre -mule de satin, que, par ma foi, j'aurais été pendable, -si, dépouillant mon humeur brutale, je -ne me fusse mis à <em>Crébillonner</em> avec vous.</p> +depuis ses lambris en camaïeu jusqu'à votre +mule de satin, que, par ma foi, j'aurais été pendable, +si, dépouillant mon humeur brutale, je +ne me fusse mis à <em>Crébillonner</em> avec vous.</p> -<p>Combien je vous sus gré, du fond de mon +<p>Combien je vous sus gré, du fond de mon cœur, de n'entrevoir chez vous ni sac de chez -Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni écrin de +Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni écrin de chez Fontana; votre logis semblait vierge de -toute importation d'étrennes, et je trouvais enfin -un refuge, une tiède oasis, contre l'enfer du +toute importation d'étrennes, et je trouvais enfin +un refuge, une tiède oasis, contre l'enfer du jour de l'an.</p> -<p>Nous étions là sur la causeuse, le guéridon -placé tout près, un délicat service de Saxe à -portée de la main.</p> +<p>Nous étions là sur la causeuse, le guéridon +placé tout près, un délicat service de Saxe à +portée de la main.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span> -«Un nuage de lait? me disiez-vous.</p> +«Un nuage de lait? me disiez-vous.</p> -<p>«—Mille grâces?</p> +<p>«—Mille grâces?</p> -<p>«—Pourquoi cette curiosité? repreniez-vous, +<p>«—Pourquoi cette curiosité? repreniez-vous, suivant le fil de la conversation, savez-vous -bien que vous devenez très-indiscret; mais, +bien que vous devenez très-indiscret; mais, tenez, je vous le donne en cent, en mille, en dix mille, quel est l'auteur du petit volume qui -m'entretenait lors de votre arrivée?»</p> +m'entretenait lors de votre arrivée?»</p> <p>Vous me regardiez malicieusement, tandis que -me vouant à tous les saints, je vous citais: <em>Musset</em>, +me vouant à tous les saints, je vous citais: <em>Musset</em>, <em>Lamartine</em>, <em>Hugo</em>, <em>Gautier</em>, ainsi que toute une -pléiade de poëtes modernes; et vous, dodelinant -de la tête, avec de fines roueries dans l'œil, vous -ne me disiez pas une fois, chère petite Baronne: -«Vous brûlez, mon cher, vous brûlez.»</p> +pléiade de poëtes modernes; et vous, dodelinant +de la tête, avec de fines roueries dans l'œil, vous +ne me disiez pas une fois, chère petite Baronne: +«Vous brûlez, mon cher, vous brûlez.»</p> -<p>Alors, je remontais d'un siècle et j'amoncelais +<p>Alors, je remontais d'un siècle et j'amoncelais des kyrielles de noms d'auteurs: quelques-uns excitaient votre joli rire argentin; d'autres, ne le niez pas, vous faisaient rougir et baisser pudiquement les yeux. Cela dura bien une heure, -pendant laquelle nous fîmes à deux un cours de -littérature à faire mourir de honte l'ennuyeux -Laharpe.—C'était à damner un Bibliographe, +pendant laquelle nous fîmes à deux un cours de +littérature à faire mourir de honte l'ennuyeux +Laharpe.—C'était à damner un Bibliographe, vous deveniez aussi taquine, aussi spirituelle -que Madame de Sévigné, que j'allais victorieusement -vous jeter à la tête, quand, audacieusement, -démasquant vos batteries, vous me lançâtes cette +que Madame de Sévigné, que j'allais victorieusement +vous jeter à la tête, quand, audacieusement, +démasquant vos batteries, vous me lançâtes cette renversante apostrophe:</p> -<p>«Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile?</p> +<p>«Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile?</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span> -«—La belle question! Scarron le bouffon, +«—La belle question! Scarron le bouffon, Scarron <em>le malade de la Reine</em>, Scarron le -burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné, -Scarron <em>le raccourci de toutes les misères +burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné, +Scarron <em>le raccourci de toutes les misères humaines</em>, Scarron enfin... et c'est avec Scarron, Madame, que vous conversiez? Ah! la vilaine compagnie que celle d'un cul-de-jatte, et -comme je bénis le ciel qui a permis à votre +comme je bénis le ciel qui a permis à votre serviteur de se mettre entre vous et ce petit -fagoteur de rimes.»</p> +fagoteur de rimes.»</p> <p>Ici, Baronne, vous deveniez irascible, vous -défendiez votre poëte, et, gentil inquisiteur, vous +défendiez votre poëte, et, gentil inquisiteur, vous repreniez les instruments de torture;—les demandes -insidieuses sortaient pressées de vos -lèvres coralines:</p> +insidieuses sortaient pressées de vos +lèvres coralines:</p> -<p>«Quel est le volume de Scarron que je lisais?</p> +<p>«Quel est le volume de Scarron que je lisais?</p> -<p>«—<cite>Le Roman comique</cite>, parbleu!</p> +<p>«—<cite>Le Roman comique</cite>, parbleu!</p> -<p>«—Fi donc!</p> +<p>«—Fi donc!</p> -<p>«—<cite>Le Typhon?</cite></p> +<p>«—<cite>Le Typhon?</cite></p> -<p>«—Point.</p> +<p>«—Point.</p> -<p>«—<cite>Le Virgile travesti?</cite></p> +<p>«—<cite>Le Virgile travesti?</cite></p> -<p>«—Nenni.</p> +<p>«—Nenni.</p> -<p>«—<cite>Jodelet duelliste!</cite></p> +<p>«—<cite>Jodelet duelliste!</cite></p> -<p>«—En aucune façon.</p> +<p>«—En aucune façon.</p> -<p>«—<cite>Les Épistres chagrines?</cite></p> +<p>«—<cite>Les Épistres chagrines?</cite></p> -<p>«—Pouvez-vous le penser?</p> +<p>«—Pouvez-vous le penser?</p> -<p>«—<cite>Les Nouvelles?</cite></p> +<p>«—<cite>Les Nouvelles?</cite></p> -<p>«—Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce -sont tout bonnement les <cite>Poésies</cite> du Sieur +<p>«—Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce +sont tout bonnement les <cite>Poésies</cite> du Sieur Scarron, ce petit fagoteur de rimes, comme <span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span> -vous l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous -me traiter de bas-bleu, je tiens à honneur de +vous l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous +me traiter de bas-bleu, je tiens à honneur de vous avertir que j'ai un furieux tendre pour les -vers de ce cul-de-jatte rabelaisien.»</p> +vers de ce cul-de-jatte rabelaisien.»</p> -<p>«—Ce furieux tendre est un goût perverti, et -permettez-moi d'avancer, à ce sujet, mon -humble avis; contrôlé et appuyé par...»</p> +<p>«—Ce furieux tendre est un goût perverti, et +permettez-moi d'avancer, à ce sujet, mon +humble avis; contrôlé et appuyé par...»</p> -<p>Mais le livre déjà était ouvert;—placée dans -l'attitude du Mascarille des <cite>Précieuses ridicules</cite>, -et avec des grâces toutes féminines, vous tendiez +<p>Mais le livre déjà était ouvert;—placée dans +l'attitude du Mascarille des <cite>Précieuses ridicules</cite>, +et avec des grâces toutes féminines, vous tendiez le volume en avant d'une main, tandis que de -l'autre, un doigt levé, vous m'imposiez silence. -«Oyez, je vous prie, me dites-vous.»</p> +l'autre, un doigt levé, vous m'imposiez silence. +«Oyez, je vous prie, me dites-vous.»</p> -<p>Je vous mangeais des yeux tant vous étiez -divine, ainsi posée et maîtrisant mon émotion, -j'écoutai.</p> +<p>Je vous mangeais des yeux tant vous étiez +divine, ainsi posée et maîtrisant mon émotion, +j'écoutai.</p> <div class="poetry-container"> <div class="poetry"><div class="stanza"> @@ -1446,11 +1408,11 @@ j'écoutai.</p> </div> <div class="stanza"> <div class="line"><i>O belle et charmante Ninon,</i></div> -<div class="line"><i>A laquelle jamais on ne répondra: Non,</i></div> +<div class="line"><i>A laquelle jamais on ne répondra: Non,</i></div> <div class="line"><i>Pour quoi que ce soit qu'elle ordonne,</i></div> -<div class="line"><i>Tant est grande l'authorité</i></div> +<div class="line"><i>Tant est grande l'authorité</i></div> <div class="line"><i>Que s'acquiert en tous lieux une jeune personne,</i></div> -<div class="line"><i>Quand avec de l'esprit elle a de la beauté.</i></div> +<div class="line"><i>Quand avec de l'esprit elle a de la beauté.</i></div> <div class="line"><i>Ce premier jour de l'an nouveau,</i></div> <div class="line"><i>Je n'ay rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau</i></div> <div class="line"><i>De quoi vous bastir une Estrenne;</i></div> @@ -1460,114 +1422,114 @@ j'écoutai.</p> <div class="line"><i>Contentez-vous de mes souhaits,</i></div> <div class="line"><i>Je consens de bon cœur d'avoir grosse migraine</i></div> <div class="line"><i>Si ce n'est de bon cœur que je vous les ay faits.</i></div> -<div class="line"><i>Je souhaite donc à Ninon</i></div> +<div class="line"><i>Je souhaite donc à Ninon</i></div> <div class="line"><i>Un mary peu hargneux, mais qui soit bel et bon,</i></div> -<div class="line"><i>Force gibier tout le carême,</i></div> +<div class="line"><i>Force gibier tout le carême,</i></div> <div class="line"><i>Bon vin d'Espagne, gros marron,</i></div> <div class="line"><i>Force argent, sans lequel tout homme est triste et blesme,</i></div> <div class="line"><i>Et qu'un chacun l'estime autant que fait Scarron.</i></div> </div></div></div> -<p>Tudieu! avec quelle émotion vraie vous récitâtes +<p>Tudieu! avec quelle émotion vraie vous récitâtes ces vers burlesques, quelle voix chaude et vibrante, quelles intonations senties, et que -votre regard était vif, pendant la lecture de ces -<em>Etrennes</em>! j'oubliai presque Scarron, et je négligeai -de le maltraiter—véritable magicienne, -vous veniez, par cette seule évocation de Ninon, -de me reporter de deux siècles en arrière, parmi -cette société polie, où les petits poëtes, même, -savaient donner de si galantes étrennes.</p> +votre regard était vif, pendant la lecture de ces +<em>Etrennes</em>! j'oubliai presque Scarron, et je négligeai +de le maltraiter—véritable magicienne, +vous veniez, par cette seule évocation de Ninon, +de me reporter de deux siècles en arrière, parmi +cette société polie, où les petits poëtes, même, +savaient donner de si galantes étrennes.</p> <p>Je revis Ninon, sa cour brillante et ses <em>passants</em> -de qualité: le Comte de Coligny, le Chevalier -de Grammont, les Marquis de La Châtre -et de Sévigné, le Prince de Condé, l'Abbé de -Chaulieu, Villarceaux, Gourville, Saint-Évremont +de qualité: le Comte de Coligny, le Chevalier +de Grammont, les Marquis de La Châtre +et de Sévigné, le Prince de Condé, l'Abbé de +Chaulieu, Villarceaux, Gourville, Saint-Évremont et tant d'autres.</p> -<p>Je n'étais plus chez vous, Baronne, je me +<p>Je n'étais plus chez vous, Baronne, je me trouvais en plein Marais, dans la ruelle de cette impure adorable, de cette femme, trois fois <span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span> femme, par le cœur, l'esprit, l'inconstance et la -frivolité.—J'étais environné de beaux esprits, +frivolité.—J'étais environné de beaux esprits, parmi lesquels, votre cher Scarron, alors ingambe, alors <em>petit collet</em>, courant de groupe en -groupe avec cette bonne humeur, cette gaieté -bouffonne, et cet atticisme pimenté de sel gaulois.</p> +groupe avec cette bonne humeur, cette gaieté +bouffonne, et cet atticisme pimenté de sel gaulois.</p> -<p>Vous paraissiez de même songer à tout cet -autre âge, vos rêves avaient repris leurs ébats -mutins, et votre œil noir reflétait purement le +<p>Vous paraissiez de même songer à tout cet +autre âge, vos rêves avaient repris leurs ébats +mutins, et votre œil noir reflétait purement le temps jadis.</p> <p>Alors, je vous pris la main, petite Baronne, et pendant un temps incalculable, tous deux nous comprenant, tous deux vivant une autre vie, -toute une époque évoquée, nous restâmes -rêveurs, sans mot dire, murmurant faiblement +toute une époque évoquée, nous restâmes +rêveurs, sans mot dire, murmurant faiblement en cadence:</p> <p class="center font95">O belle et charmante Ninon...</p> -<p>Lorsque nous sortîmes de notre torpeur, quel -assaut de souvenirs, c'était à qui réciterait le plus -d'<em>Estrennes</em> jusqu'à ce que, la mémoire vidée et -fourbue, votre Bibliothèque fût mise au pillage.</p> +<p>Lorsque nous sortîmes de notre torpeur, quel +assaut de souvenirs, c'était à qui réciterait le plus +d'<em>Estrennes</em> jusqu'à ce que, la mémoire vidée et +fourbue, votre Bibliothèque fût mise au pillage.</p> -<p>Vous étiez un vrai démon: et nous bouleversâmes +<p>Vous étiez un vrai démon: et nous bouleversâmes tous les <em>Parnasses d'antan</em>, nous piquant d'amour-propre, admirant, critiquant, discutant, -nous alambiquant l'esprit avec des agaceries à -réveiller l'ombre de tous nos chers poëtes.</p> +nous alambiquant l'esprit avec des agaceries à +réveiller l'ombre de tous nos chers poëtes.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span> -Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendîmes +Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendîmes sonner trois heures du matin! nos -regards étonnés se croisèrent, les miens disaient: -«Il fait bien froid, il est bien tard, soyez miséricordieuse! +regards étonnés se croisèrent, les miens disaient: +«Il fait bien froid, il est bien tard, soyez miséricordieuse! La nuit est sombre, il me faut vous -quitter, petite Baronne, ayez pitié!» Votre œil -était indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'eût -répondu, si Mariette, lassée d'attendre, ne s'était -mise à ronfler dans la pièce voisine.</p> +quitter, petite Baronne, ayez pitié!» Votre œil +était indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'eût +répondu, si Mariette, lassée d'attendre, ne s'était +mise à ronfler dans la pièce voisine.</p> -<p>L'effroyable voyage que je fis, ô ma douce -amie, pour regagner mon triste logis de célibataire.—Jamais +<p>L'effroyable voyage que je fis, ô ma douce +amie, pour regagner mon triste logis de célibataire.—Jamais amoureux transi ne s'en revint plus chagrin dans ce grand Paris, qui la nuit ne -semble dormir que d'un œil.—Malgré moi, -j'enviais Scarron superbement vêtu de maroquin, +semble dormir que d'un œil.—Malgré moi, +j'enviais Scarron superbement vêtu de maroquin, Scarron qui revit en livre et que vous aimez, Scarron, que vous teniez dans votre main -mignonne et qui veillait peut-être à vos côtés, -sur les courtines de soie, après avoir bercé votre +mignonne et qui veillait peut-être à vos côtés, +sur les courtines de soie, après avoir bercé votre premier sommeil, tandis que j'allais errant sur -ces quais ténébreux, meurtri par la bise, tracassé -par mille petits fantômes qui labouraient mon +ces quais ténébreux, meurtri par la bise, tracassé +par mille petits fantômes qui labouraient mon cœur et mon esprit.</p> <p>Il y a un an, jour pour jour; mon cœur -a fait des économies, souvenez-vous-en!</p> +a fait des économies, souvenez-vous-en!</p> -<p>Si la légende de la Belle au Bois-Dormant -pouvait être vraisemblable, ce soir premier janvier, -vêtu d'un manteau couleur de muraille, je -me présenterais chez vous—je vous trouverais +<p>Si la légende de la Belle au Bois-Dormant +pouvait être vraisemblable, ce soir premier janvier, +vêtu d'un manteau couleur de muraille, je +me présenterais chez vous—je vous trouverais seule dans votre grand salon Louis XV—seule <span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span> devant un bon feu—seule sur une causeuse—mais... -Mariette aurait congé—pour changer -les rôles, petite Baronne, j'aurais en main un +Mariette aurait congé—pour changer +les rôles, petite Baronne, j'aurais en main un curieux volume porteur de mon <em>ex libris</em>. Ce -serait à votre tour d'en deviner l'auteur et peut-être -demanderiez-vous grâce;</p> +serait à votre tour d'en deviner l'auteur et peut-être +demanderiez-vous grâce;</p> <div class="poetry-container"> <div class="poetry"><div class="stanza"> <div class="line">O belle et charmante Ninon,</div> -<div class="line">A laquelle jamais on ne répondra non!....</div> +<div class="line">A laquelle jamais on ne répondra non!....</div> </div></div></div> <div class="figcenter"> @@ -1580,12 +1542,12 @@ demanderiez-vous grâce;</p> <img src="images/illus_045.jpg" width="500" height="69" alt="" title="" /> </div> -<h2>LE QUÉMANDEUR DE LIVRES<br /> -<span class="medium">CAUCHEMAR A LA MANIÈRE DE GOYA</span></h2> +<h2>LE QUÉMANDEUR DE LIVRES<br /> +<span class="medium">CAUCHEMAR A LA MANIÈRE DE GOYA</span></h2> <p class="epigraph"><i lang="la" xml:lang="la">Periit fides et ablata est de ore eorum.</i><br /> -<span class="i9 smcap">Jérémie VII.</span></p> +<span class="i9 smcap">Jérémie VII.</span></p> <div> <img class="drop-cap" src="images/drop-o.jpg" width="70" height="67" alt="" /> @@ -1593,211 +1555,211 @@ eorum.</i><br /> <p class="drop-cap"><span class="upper-case">Oh!</span> le vilain personnage, la triste silhouette, le gnome fantastique que -nous avons à esquisser! Fléau de +nous avons à esquisser! Fléau de l'homme de lettres, parasite du libraire -et de l'artiste, démon acharné du Bibliophile, +et de l'artiste, démon acharné du Bibliophile, solliciteur bas et rampant, Tartuffe -mielleux et fripon, véritable plaie d'Egypte, le -Quémandeur de livres se glisse partout, force les -portes les mieux fermées, semble posséder le -terrible don d'ubiquité, et, comme un fantôme -des vieilles légendes, il apparaît, obsède et +mielleux et fripon, véritable plaie d'Egypte, le +Quémandeur de livres se glisse partout, force les +portes les mieux fermées, semble posséder le +terrible don d'ubiquité, et, comme un fantôme +des vieilles légendes, il apparaît, obsède et terrifie.</p> <p>Epinglons-le solidement sur un morceau de -liége, et, tâchons d'analyser ce monstre ainsi -cloué au pilori.</p> +liége, et, tâchons d'analyser ce monstre ainsi +cloué au pilori.</p> -<p>D'où vient-il? nul ne le sait—le plus souvent -c'est un pauvre déclassé, qui, après avoir meurtri +<p>D'où vient-il? nul ne le sait—le plus souvent +c'est un pauvre déclassé, qui, après avoir meurtri <span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> -ses illusions aux angles les plus rudes de la réalité, -s'est réveillé un beau matin dans sa hideuse -incarnation de littérateur mendiant.—Ecrivain -déçu ou poète infortuné, sa jeunesse, épave de la -médiocrité, a été cahotée un peu partout dans -les bas-fonds de la Bohême; le Succès a souri -jaune à ses avances, la Gloire a fait la prude avec +ses illusions aux angles les plus rudes de la réalité, +s'est réveillé un beau matin dans sa hideuse +incarnation de littérateur mendiant.—Ecrivain +déçu ou poète infortuné, sa jeunesse, épave de la +médiocrité, a été cahotée un peu partout dans +les bas-fonds de la Bohême; le Succès a souri +jaune à ses avances, la Gloire a fait la prude avec lui; il n'a cueilli que de terribles orties sur le -chemin littéraire. Alors, ne se sentant plus la -force de lutter, les mains ensanglantées, les -ongles usés, le cœur plein de fiel, ayant encore -dans l'âme des vestiges du Beau, il a juré de se -venger, et, ne pouvant devenir maître, il s'est fait +chemin littéraire. Alors, ne se sentant plus la +force de lutter, les mains ensanglantées, les +ongles usés, le cœur plein de fiel, ayant encore +dans l'âme des vestiges du Beau, il a juré de se +venger, et, ne pouvant devenir maître, il s'est fait valet.</p> -<p>Comme il a bien médité sa vengeance! avec +<p>Comme il a bien médité sa vengeance! avec quels sens pervers et quels raffinements de -cruauté il en a mûri le plan!—La société s'est -montrée mauvaise mère à son égard, il la harcellera +cruauté il en a mûri le plan!—La société s'est +montrée mauvaise mère à son égard, il la harcellera sans cesse et lui fera rendre gorge; les hommes de talent ont pris sa place au soleil, il -quémandera leurs œuvres; les libraires ont -refusé ses volumes, il leur pillera ceux des autres; +quémandera leurs œuvres; les libraires ont +refusé ses volumes, il leur pillera ceux des autres; les Bibliophiles ont su amasser des merveilles, il -saura leur en extorquer; enfin, c'était un -agneau, ce sera un chat aux griffes gantées.—Il +saura leur en extorquer; enfin, c'était un +agneau, ce sera un chat aux griffes gantées.—Il n'a pas pu se faire valider artiste, il sera l'ami -des artistes: chacun deviendra son Mécène.</p> +des artistes: chacun deviendra son Mécène.</p> -<p>Pour son but, il a bien étudié les hommes, le -perfide! Il déguise ses amertumes sous les dehors -les plus papelards: sachant que rien ne résiste à +<p>Pour son but, il a bien étudié les hommes, le +perfide! Il déguise ses amertumes sous les dehors +les plus papelards: sachant que rien ne résiste à <span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span> la louange, la louange est devenue son arme, et -avec quelle habileté il s'en sert! Ecrit-il pour -quémander? Il sait jouer du: <em>Cher Maître</em>, de -l'<em>Excellent Confrère</em>, de l'<em>Illustre Collègue</em>, du +avec quelle habileté il s'en sert! Ecrit-il pour +quémander? Il sait jouer du: <em>Cher Maître</em>, de +l'<em>Excellent Confrère</em>, de l'<em>Illustre Collègue</em>, du <em>Savant Bibliophile</em> avec un tact surprenant; il se -dit attaché à quelques revues de Province bien -ignorées, se proclame en tout et sur tout fanatique -du Beau et entonne l'éloge du destinataire +dit attaché à quelques revues de Province bien +ignorées, se proclame en tout et sur tout fanatique +du Beau et entonne l'éloge du destinataire de sa missive.</p> -<p>Son style est une merveille—: à son usage -particulier le détestable flatteur s'est composé -une palette étincelante d'adjectifs sucrés, émollients, +<p>Son style est une merveille—: à son usage +particulier le détestable flatteur s'est composé +une palette étincelante d'adjectifs sucrés, émollients, onctueux, bien confits en parfums—les -tons les plus fins, les plus vifs, les plus colorés y -sont gradués avec une science, une entente des -<em>fadeurs</em> qu'on ne saurait trop admirer.—Après -avoir posé un substantif ayant rapport à son +tons les plus fins, les plus vifs, les plus colorés y +sont gradués avec une science, une entente des +<em>fadeurs</em> qu'on ne saurait trop admirer.—Après +avoir posé un substantif ayant rapport à son objectif, il semble promener sa plume sur sa -palette, à la recherche d'une épithète bien sentie, +palette, à la recherche d'une épithète bien sentie, et puise dans sa gamme de mots chatouilleux et calins, un <em>divin</em>, un <em>admirable</em>, un <em>sublime</em>, un <em>docte</em>, un <em>savantissime</em> dont l'effet tendre et persuasif est immanquable.</p> -<p>Ses lettres sont des chefs-d'œuvre d'émotion -et de sympathie; c'est étayé, échafaudé, arc-bouté -avec un sentiment si bien maquillé qu'on ne peut -y résister. Le Don Juan de Molière ne prit jamais -tant d'intérêt à la famille de monsieur Dimanche -que le Quémandeur de livres n'en accuse pour le -succès de sa victime.</p> +<p>Ses lettres sont des chefs-d'œuvre d'émotion +et de sympathie; c'est étayé, échafaudé, arc-bouté +avec un sentiment si bien maquillé qu'on ne peut +y résister. Le Don Juan de Molière ne prit jamais +tant d'intérêt à la famille de monsieur Dimanche +que le Quémandeur de livres n'en accuse pour le +succès de sa victime.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span> -L'auteur ou l'éditeur ne savent plus dire: +L'auteur ou l'éditeur ne savent plus dire: non...</p> -<p class="center font95"><i>Et le Renard encore a trompé le Corbeau.</i></p> +<p class="center font95"><i>Et le Renard encore a trompé le Corbeau.</i></p> -<p>Quelle tactique dans ses visites! Il a calculé le +<p>Quelle tactique dans ses visites! Il a calculé le <em>modus vivendi</em> de celui qu'il veut exploiter; il -connaît sa vie heure par heure, minute par minute +connaît sa vie heure par heure, minute par minute et mieux que le concierge de la maison. Lui refuse-t-on la porte? il revient trois fois, cinq fois, dix fois s'il le faut; ses sollicitations sont inflexibles comme le Destin. C'est au saut du lit, -ou plutôt à l'heure où la digestion rend facile et +ou plutôt à l'heure où la digestion rend facile et indulgent qu'il sait prendre son monde, voyez-le: -il sonne discrètement, donne son nom, énonce -ses minces qualités et s'avance la main tendue -et prompte à de cordiales pressions, le visage est -affectueusement éclairé d'une douce sollicitude, +il sonne discrètement, donne son nom, énonce +ses minces qualités et s'avance la main tendue +et prompte à de cordiales pressions, le visage est +affectueusement éclairé d'une douce sollicitude, l'œil est admiratif, la bouche souriante module -le: «<em>cher maître</em>» de commande, les reins -attendent un siége, le cauchemar vient élire -domicile chez le patient, la requête va commencer.</p> - -<p>Ah! l'horrible Protée! comme il sait enlacer, -passer du grave au doux, du plaisant au sévère: -<cite>Sua res agitur!</cite> quel déluge d'enthousiasme il -verse sur son hôte, son talent, ses livres, son bon -goût! fût-il dans une mansarde, il en louerait -l'ameublement; il est de force à s'extasier sur une +le: «<em>cher maître</em>» de commande, les reins +attendent un siége, le cauchemar vient élire +domicile chez le patient, la requête va commencer.</p> + +<p>Ah! l'horrible Protée! comme il sait enlacer, +passer du grave au doux, du plaisant au sévère: +<cite>Sua res agitur!</cite> quel déluge d'enthousiasme il +verse sur son hôte, son talent, ses livres, son bon +goût! fût-il dans une mansarde, il en louerait +l'ameublement; il est de force à s'extasier sur une <span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span> chaise de paille; il a des louanges de toutes les -tailles; c'est un jongleur émérite.</p> - -<p>Au moindre mot qui frise l'esprit, il se pâme -comme à la fois Armande, Bélise et Philaminte à -l'audition des vers de Trissotin,—c'est lui-même -un Trissotin, un écœurant Trissotin... un -Trissotin doublé de Bazile. Quelle verve il déploie! -il cite les éditions les plus rares, parle +tailles; c'est un jongleur émérite.</p> + +<p>Au moindre mot qui frise l'esprit, il se pâme +comme à la fois Armande, Bélise et Philaminte à +l'audition des vers de Trissotin,—c'est lui-même +un Trissotin, un écœurant Trissotin... un +Trissotin doublé de Bazile. Quelle verve il déploie! +il cite les éditions les plus rares, parle avec tendresse des chefs-d'œuvre de l'art typographique, verse des larmes de crocodile sur les -malheurs de nos Bibliothèques publiques; en un -mot, il cause de tout et sur tout, ose même parler +malheurs de nos Bibliothèques publiques; en un +mot, il cause de tout et sur tout, ose même parler de ses bonnes fortunes sur les quais... ses -bonnes fortunes... à lui, le rustre! et revient -enfin par d'habiles périphrases au livre qu'il implore!</p> +bonnes fortunes... à lui, le rustre! et revient +enfin par d'habiles périphrases au livre qu'il implore!</p> -<p>Il ne tient pas en place. Il lui faut coûte que -coûte lénifier le cœur qu'il bat en brèche par des -éloges dissolvants.</p> +<p>Il ne tient pas en place. Il lui faut coûte que +coûte lénifier le cœur qu'il bat en brèche par des +éloges dissolvants.</p> -<p>«Ah! pardon, que vois-je, là, sur le rayon -de votre bibliothèque, Dieu! le ravissant petit -bijou!»</p> +<p>«Ah! pardon, que vois-je, là , sur le rayon +de votre bibliothèque, Dieu! le ravissant petit +bijou!»</p> -<p>Et le voilà levé—il parcourt, furète, passe +<p>Et le voilà levé—il parcourt, furète, passe avec amour ses pattes sur ces livres qu'il convoite -et qu'il déroberait s'il le pouvait.</p> +et qu'il déroberait s'il le pouvait.</p> -<p>«O le rarissime volume! l'admirable reliure! -quel superbe portrait! ce sont de ces raretés, s'exclame-t-il -avec passion, qui ont dû vous coûter, +<p>«O le rarissime volume! l'admirable reliure! +quel superbe portrait! ce sont de ces raretés, s'exclame-t-il +avec passion, qui ont dû vous coûter, <em>cher monsieur</em>, bien des recherches et bien des -fatigues. Il vous a fallu un goût et des connaissances +fatigues. Il vous a fallu un goût et des connaissances <span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span> -étonnantes pour colliger de telles merveilles?»</p> +étonnantes pour colliger de telles merveilles?»</p> <p>Il ne tarit pas en douceurs, il jette son dernier -atout, mais aussi le propriétaire se rengorge, -dodeline de la tête et fait une agréable moue. Sa -générosité va s'épanouir. Le rocher, déjà ébranlé, -cède enfin?</p> +atout, mais aussi le propriétaire se rengorge, +dodeline de la tête et fait une agréable moue. Sa +générosité va s'épanouir. Le rocher, déjà ébranlé, +cède enfin?</p> <hr class="c15" /> <p>Quand il sort, muni de sa proie, il semble si -fier, si rayonnant, si joyeux, qu'on serait tenté +fier, si rayonnant, si joyeux, qu'on serait tenté de lui pardonner. C'est un des amoureux du livre, mais un amoureux brutal et presque criminel, il viole ce qu'il aime, sans attendre que -ce qu'il aime se donne à lui; il est vil et bas quand -il devrait être fier et porter le front haut comme +ce qu'il aime se donne à lui; il est vil et bas quand +il devrait être fier et porter le front haut comme tout vrai bibliophile, en un mot, il mendie quand -il devrait attendre; et trop souvent, hélas! la -misère le guette au passage pour le dépouiller -un à un de tous ses volumes, qu'il <em>bazarde</em> à vil +il devrait attendre; et trop souvent, hélas! la +misère le guette au passage pour le dépouiller +un à un de tous ses volumes, qu'il <em>bazarde</em> à vil prix.</p> -<p>Quelle pénible existence que celle de ce misérable!—Valet -de tous, il quémande chez les libraires -comme les pauvres à la porte des grands restaurants, +<p>Quelle pénible existence que celle de ce misérable!—Valet +de tous, il quémande chez les libraires +comme les pauvres à la porte des grands restaurants, il fait patte de velours alors que souvent il voudrait griffer, il s'humilie devant les jeunes -bien qu'il commence quelquefois à neiger sur son -front, et, véritable Juif-errant, en quête de toutes -les nouveautés, la fatigue lui est inconnue; il se +bien qu'il commence quelquefois à neiger sur son +front, et, véritable Juif-errant, en quête de toutes +les nouveautés, la fatigue lui est inconnue; il se <span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> produit partout, marche sans cesse, et semble -immortel, car les hommes de génie l'ont rencontré, -vivant spectre, à toutes les étapes de leur -gloire. Bibliophiles, nos frères, ne criez pas à -l'invraisemblance, l'original existe, tiré, par malheur, -à de trop nombreuses éditions; regardez +immortel, car les hommes de génie l'ont rencontré, +vivant spectre, à toutes les étapes de leur +gloire. Bibliophiles, nos frères, ne criez pas à +l'invraisemblance, l'original existe, tiré, par malheur, +à de trop nombreuses éditions; regardez autour de vous, dans la marge de la vie, vous le verrez remplissant son sacerdoce avec plus de -rage que de passion. Regardez ce Monsieur affairé -qui vole on ne sait où; ses poches béantes sont -bourrées comme un cabas de femme de ménage +rage que de passion. Regardez ce Monsieur affairé +qui vole on ne sait où; ses poches béantes sont +bourrées comme un cabas de femme de ménage et renferment tout un monde: Livres, eaux-fortes, gravures, photographies—ce n'est pas un Bibliomane, c'est l'<em>Homme rouge</em> des bibliophiles, -c'est le Quémandeur de livres qui passe.</p> +c'est le Quémandeur de livres qui passe.</p> <hr class="c15" /> -<p>Un détail pour terminer cette esquisse crayonnée -à la hâte: le Quémandeur de livres parvient-il -à se faire éditer un volume, il sait les bassesses -que ceux des autres lui ont coûté... <em>Il n'en donne -à personne.</em></p> +<p>Un détail pour terminer cette esquisse crayonnée +à la hâte: le Quémandeur de livres parvient-il +à se faire éditer un volume, il sait les bassesses +que ceux des autres lui ont coûté... <em>Il n'en donne +à personne.</em></p> <div class="figcenter"> <img src="images/illus_051.jpg" width="150" height="101" alt="" title="" /> @@ -1825,108 +1787,108 @@ que ceux des autres lui ont coûté... <em>Il n'en donne <img class="drop-cap" src="images/drop-g.jpg" width="70" height="70" alt="" /> </div> -<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Gloire</span> à toi, bouquin!—Gloire à toi, -vieillard robuste si vaillamment cuirassé!—Gloire -à toi, grandiose aventurier, -philosophe Stoïcien, sublime -mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols, +<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Gloire</span> à toi, bouquin!—Gloire à toi, +vieillard robuste si vaillamment cuirassé!—Gloire +à toi, grandiose aventurier, +philosophe Stoïcien, sublime +mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols, dont les faux Bibliophiles rougissent!—Bouquin, pauvre bouquin, Christ de la bouquinerie, tant de fois vendu par autant de Judas -Iscariote, tant de fois vilipendé, tant de fois crucifié,—Gloire -à toi!</p> +Iscariote, tant de fois vilipendé, tant de fois crucifié,—Gloire +à toi!</p> -<p>Que je t'aime et te vénère sous ton austère et +<p>Que je t'aime et te vénère sous ton austère et monacale tunique de vieux veau fauve! que je -t'aime, avec ce visage parcheminé, ces rides jaunâtres -et écailleuses et les longs méandres des -larves qui t'ont rongé!</p> +t'aime, avec ce visage parcheminé, ces rides jaunâtres +et écailleuses et les longs méandres des +larves qui t'ont rongé!</p> -<p>Passées au vermillon comme les lèvres d'une +<p>Passées au vermillon comme les lèvres d'une courtisane antique, tes <em>tranches</em> harmonieusement se marient aux dorures tenues de tes -bords flétris; l'orageux coloris de tes <em>gardes</em>, si -magistralement disposé en étranges volutes s'est +bords flétris; l'orageux coloris de tes <em>gardes</em>, si +magistralement disposé en étranges volutes s'est <span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> -atténué dans les tons fins d'une gouache et ton -<em>signet</em> de soie verte, brisé, meurtri, par tant de -mains amies, a conservé ce je ne sais quoi de tendre -qui nous émeut, telles ces robes de nos -aïeules, précieuses reliques, que nous aimons à +atténué dans les tons fins d'une gouache et ton +<em>signet</em> de soie verte, brisé, meurtri, par tant de +mains amies, a conservé ce je ne sais quoi de tendre +qui nous émeut, telles ces robes de nos +aïeules, précieuses reliques, que nous aimons à contempler pieusement dans la vieille armoire qui les renferme.</p> -<p>Ton <em>titre</em>, noble passe-port littéraire, est parti -pièce à pièce dans l'amertume du vagabondage, -tes <em>coins</em> écorchés par les plus farouches brutalités -baillent la tristesse et donnent la pitié, tandis -que, mises à nu par le temps, disséquées par les -intempéries, tes <em>nervures</em> effiloquent au vent +<p>Ton <em>titre</em>, noble passe-port littéraire, est parti +pièce à pièce dans l'amertume du vagabondage, +tes <em>coins</em> écorchés par les plus farouches brutalités +baillent la tristesse et donnent la pitié, tandis +que, mises à nu par le temps, disséquées par les +intempéries, tes <em>nervures</em> effiloquent au vent leur blonde chevelure de chanvre.</p> -<p>Depuis le jour de ton sacre, où, étincelant, -coquet, luxueux, tout enorgueilli toi-même de +<p>Depuis le jour de ton sacre, où, étincelant, +coquet, luxueux, tout enorgueilli toi-même de l'orgueil de ton auteur, tu descendis majestueusement, -dans ton justaucorps de veau pâle, du +dans ton justaucorps de veau pâle, du perron de la <em>Sainte Chapelle</em> ou de la <em>Galerie des -Merciers</em>, depuis le jour, où, de la Cour à la -Ruelle, de la <em>Gazette</em> à l'Académie, Paris, pendant +Merciers</em>, depuis le jour, où, de la Cour à la +Ruelle, de la <em>Gazette</em> à l'Académie, Paris, pendant de longues heures chanta tes louanges, -quelle épopée!</p> +quelle épopée!</p> -<p>Quelle épopée, sinistre ou burlesque, depuis -ces jours où tu courais si allègrement de la main -blasée d'un Censeur Royal aux doigts rosés -d'une Duchesse, de l'épiderme voluptueux et -flatteur d'un Prélat aux aridités noueuses d'une +<p>Quelle épopée, sinistre ou burlesque, depuis +ces jours où tu courais si allègrement de la main +blasée d'un Censeur Royal aux doigts rosés +d'une Duchesse, de l'épiderme voluptueux et +flatteur d'un Prélat aux aridités noueuses d'une pression de Savant!</p> -<p>Les années ont enterré les années, les amants +<p>Les années ont enterré les années, les amants <span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span> -de la première heure ont disparu; les rois s'en -sont allés, les trônes ont croulé, toi, tu es resté -debout, le dos voûté, grelottant à la bise;—les -dédains de la foule, ont poudré ton chef à frimas, -et c'est à peine si le regard hâtif de quelqu'érudit -t'a caressé par hasard dans la passion fiévreuse +de la première heure ont disparu; les rois s'en +sont allés, les trônes ont croulé, toi, tu es resté +debout, le dos voûté, grelottant à la bise;—les +dédains de la foule, ont poudré ton chef à frimas, +et c'est à peine si le regard hâtif de quelqu'érudit +t'a caressé par hasard dans la passion fiévreuse de ses recherches.</p> -<p>D'après les naïvetés graphiques laissées sur ton -<em>faux titre</em>, d'après tes <em>ex-libris</em> héraldiques ou -caractéristiques, gravés ou manuscrits, d'après +<p>D'après les naïvetés graphiques laissées sur ton +<em>faux titre</em>, d'après tes <em>ex-libris</em> héraldiques ou +caractéristiques, gravés ou manuscrits, d'après tes marges nourries de curieuses annotations, -qui ne songerait longuement à reconstituer ta +qui ne songerait longuement à reconstituer ta vie errante?</p> <p>Dans l'interligne de ton <em>impression</em>, quels -mémoires à écrire! que de piquantes révélations +mémoires à écrire! que de piquantes révélations sur ta naissance et tes fredaines typographiques, -corrigées par une main toute paternelle!</p> +corrigées par une main toute paternelle!</p> <p>Bouquin, pauvre bouquin! Victime du droit -d'aînesse des livres!—Tes grands frères in-4<sup>o</sup>, -fiers de leur majorat de première édition sont -recherchés, estimés, soignés. Toi, malheureux -enfant d'un second lit d'impression, tu végètes -depuis des siècles, méprisé, déshérité, conspué +d'aînesse des livres!—Tes grands frères in-4<sup>o</sup>, +fiers de leur majorat de première édition sont +recherchés, estimés, soignés. Toi, malheureux +enfant d'un second lit d'impression, tu végètes +depuis des siècles, méprisé, déshérité, conspué dans la patiente attente d'un Saint Vincent de Paul Bibliophile.</p> <p>Ouvre-toi, cependant, ami du travailleur, cher -consolé qui console; dans une tiède atmosphère -d'étude, secoue la poussière de la route; ouvre-toi, -pauvret, exhale ta belle âme, chuchote bien +consolé qui console; dans une tiède atmosphère +d'étude, secoue la poussière de la route; ouvre-toi, +pauvret, exhale ta belle âme, chuchote bien bas au savant qui t'a acquis, les dictames que tu <span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span> -contiens; dans ces longs tête à tête, germe en lui -lentement ta science, et fais lui éprouver une +contiens; dans ces longs tête à tête, germe en lui +lentement ta science, et fais lui éprouver une lente et douce ivresse dans la mystique fornication de vos cerveaux.</p> -<p>Gloire à toi, bouquin,—Gloire à toi, vieillard -robuste si vaillamment cuirassé! Gloire à toi, -grandiose aventurier, Philosophe Stoïcien, sublime -mendiant, Diogène de la boîte à quatre +<p>Gloire à toi, bouquin,—Gloire à toi, vieillard +robuste si vaillamment cuirassé! Gloire à toi, +grandiose aventurier, Philosophe Stoïcien, sublime +mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols dont les faux Bibliophiles rougissent.</p> <div class="figcenter"> @@ -1940,14 +1902,14 @@ sols dont les faux Bibliophiles rougissent.</p> </div> <h2>LE LIBRAIRE DU PALAIS<br /> -<span class="medium">ÉVOCATION DU XVII<sup>e</sup> SIÈCLE</span></h2> +<span class="medium">ÉVOCATION DU XVII<sup>e</sup> SIÈCLE</span></h2> -<p class="center"><i>D'après un dialogue du</i> <span class="smcap">Carpenteriana.</span></p> +<p class="center"><i>D'après un dialogue du</i> <span class="smcap">Carpenteriana.</span></p> <p class="epigraph">On est instruit de cent choses qu'il -faut savoir de nécessité et qui sont de +faut savoir de nécessité et qui sont de l'essence du bel esprit.<br /> -<span class="i9 smcap">Molière.</span></p> +<span class="i9 smcap">Molière.</span></p> <p class="center"><i>L'Amateur entre chez le Libraire, et salue.</i></p> @@ -1958,8 +1920,8 @@ l'essence du bel esprit.<br /> </div> <p class="drop-cap"><span class="upper-case">Monsieur,</span> je suis vostre humble serviteur, -que désirez-vous du nostre? Un -homme de vostre qualité ne peust +que désirez-vous du nostre? Un +homme de vostre qualité ne peust ignorer les livres nouveaux, ces sublimes maistres muets, et, puisque vous avez coustume d'honorer ma boutique, que pourrois-je @@ -1968,22 +1930,22 @@ vous proposer?</p> <p class="p2 center smcap">L'AMATEUR</p> <p>Je voudrois connoistre quelques ouvrages du -bon ton, les lectures à la mode, des livres de nos +bon ton, les lectures à la mode, des livres de nos meilleurs autheurs, les romans du beau monde les plus furieusement en vogue, et enfin, toutes -choses ayant du ragoust, du piquant et de l'enjoué.</p> +choses ayant du ragoust, du piquant et de l'enjoué.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span></p> <p class="center smcap">LE LIBRAIRE</p> <p>Me permettroi-je de vous soumettre le <cite>Grand -Cyrus</cite> dont on fait grand bruit à la ville et à la -cour, la <cite>Clélie</cite>, de M<sup>lle</sup> de Scudéry, ou encore le -<cite>Louïs d'or</cite>, d'Ysarn; les Alcovistes en raffollent -et nos <em>illustres</em> se les arrachent; préférez-vous le -<cite>Pharamond</cite>, la <cite>Cléopatre</cite> ou bien le <cite>Mitridate</cite>; -tous ces <em>agréables Menteurs</em>, comme on dit en +Cyrus</cite> dont on fait grand bruit à la ville et à la +cour, la <cite>Clélie</cite>, de M<sup>lle</sup> de Scudéry, ou encore le +<cite>Louïs d'or</cite>, d'Ysarn; les Alcovistes en raffollent +et nos <em>illustres</em> se les arrachent; préférez-vous le +<cite>Pharamond</cite>, la <cite>Cléopatre</cite> ou bien le <cite>Mitridate</cite>; +tous ces <em>agréables Menteurs</em>, comme on dit en terme de Ruelles, font les plus chers passe-tems de nos galans et des gens qui se piquent de bel esprit.</p> @@ -1992,27 +1954,27 @@ esprit.</p> <p>Ces romans sont charmans, en effet, pour qui connoist bien la force des mots et le friand du -goust, mais ils sont trop longs à lire et tiennent -une terrible place dans nos bibliothèques, je +goust, mais ils sont trop longs à lire et tiennent +une terrible place dans nos bibliothèques, je verrai cependant le <cite>Cyrus</cite> et vous le ferai mander.</p> <p class="center smcap">LE LIBRAIRE</p> -<p>Je m'empresserai de tenir ces dix volumes à +<p>Je m'empresserai de tenir ces dix volumes à vostre service, mais dites-moy, je vous prie, -vostre pensée sur l'<cite>Amadis</cite> que voicy, relié en -maroquin du Levant. Il me vient de la bibliothèque +vostre pensée sur l'<cite>Amadis</cite> que voicy, relié en +maroquin du Levant. Il me vient de la bibliothèque de M. de Bassompierre, c'est un superbe -exemplaire que j'eus les plus grandes peines à +exemplaire que j'eus les plus grandes peines à me procurer.</p> <p class="center smcap">L'AMATEUR</p> -<p>La reliure est certes pleine de mérite, et le -livre vaut son prix; mais je possède déjà un +<p>La reliure est certes pleine de mérite, et le +livre vaut son prix; mais je possède déjà un <span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span> -<cite>Amadis</cite>, bien qu'en estat inférieur, et je ne doute -pas que vous ne trouviez à céder celuy-ci à quelque +<cite>Amadis</cite>, bien qu'en estat inférieur, et je ne doute +pas que vous ne trouviez à céder celuy-ci à quelque personnage de marque qui vous le paiera honnestement.</p> @@ -2022,11 +1984,11 @@ honnestement.</p> suis marry de ne pas le veoir devenir vostre. Aimez-vous, je vous prie, les traductions de M. Perrot d'Ablancourt? voicy son <cite>Lucien</cite>, son -<cite>Thucidide</cite>, son <cite>Cæsar</cite> et son <cite>Tacite</cite>.</p> +<cite>Thucidide</cite>, son <cite>Cæsar</cite> et son <cite>Tacite</cite>.</p> <p class="center smcap">L'AMATEUR</p> -<p>Laissons là ces traductions, s'il vous plaist, +<p>Laissons là ces traductions, s'il vous plaist, j'ai ouy dire qu'elles sont fort meschantes et maltraitent effroyablement les autheurs qu'elles pensent traduire.</p> @@ -2034,29 +1996,29 @@ pensent traduire.</p> <p class="center smcap">LE LIBRAIRE</p> <p>Il faut avouer que vous donnez dans le vray de -la chose;—vous présenteroi-je alors le <cite>Clovis</cite>, de -Desmarest, le <cite>Saint-Louys</cite>, du Père Le Moyne, -<cite>Alaric ou Rome vaincue</cite>, de Scudéry, la fameuse +la chose;—vous présenteroi-je alors le <cite>Clovis</cite>, de +Desmarest, le <cite>Saint-Louys</cite>, du Père Le Moyne, +<cite>Alaric ou Rome vaincue</cite>, de Scudéry, la fameuse <cite>Pucelle</cite>, de...</p> <p class="center smcap">L'AMATEUR</p> -<p>Oh! oh! je vous en rends grâce, mais ne m'assassinez -pas avec tous ces pompeux Poëmes, ce -ne sont que mots à longues queues, ils peuvent +<p>Oh! oh! je vous en rends grâce, mais ne m'assassinez +pas avec tous ces pompeux Poëmes, ce +ne sont que mots à longues queues, ils peuvent pour certaines gens avoir de la valeur, mais je confesse les trouver mortellement ennuyeux; je doute qu'on puisse en lire un chant sans esprouver <span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> l'inexorable empire du sommeil, et, -tenez, vous m'en voyez bâiller à la seule pensée.</p> +tenez, vous m'en voyez bâiller à la seule pensée.</p> <p class="center smcap">LE LIBRAIRE</p> <p>Il faut convenir que c'est fort bien dit, ces vers -sont par endroits tout à fait espais, les neufs -sœurs y sont costumées de façon épique et j'aurois -dû songer que ce n'étoit pas là vostre fait.</p> +sont par endroits tout à fait espais, les neufs +sœurs y sont costumées de façon épique et j'aurois +dû songer que ce n'étoit pas là vostre fait.</p> <p class="center smcap">L'AMATEUR</p> @@ -2066,134 +2028,134 @@ dû songer que ce n'étoit pas là vostre fait.</p> <p>J'ai en ce moment un <em>Froissart</em> et un <em>Monstrelet</em> des belles impressions, et si vous ne les -possédez pas je puis vous fournir le <em>Mezeray</em>, les -<cite>Mémoires de Castelnau</cite>, <cite>Montrésor</cite> et <cite>Hardoin +possédez pas je puis vous fournir le <em>Mezeray</em>, les +<cite>Mémoires de Castelnau</cite>, <cite>Montrésor</cite> et <cite>Hardoin de Perefixe</cite>.</p> <p class="center smcap">L'AMATEUR</p> <p><em>Monstrelet</em>, <em>Froissart</em>, <em>Castelnau</em> et <em>Mezeray</em> -sont dans ma Bibliothèque; je vous prendrois +sont dans ma Bibliothèque; je vous prendrois volontiers l'<cite>Histoire du roy Henry le Grand</cite> au -cas où vous auriez la petite édition imprimée en -Hollande; c'est assurément la plus jolie et la -mieux conditionnée. Monstrez-moi également +cas où vous auriez la petite édition imprimée en +Hollande; c'est assurément la plus jolie et la +mieux conditionnée. Monstrez-moi également les nouveaux recueils des nourrissons des Muses, -le Parnasse en est fécond aujourd'hui, et la Fille -des Dieux règne particulièrement sur notre époque. +le Parnasse en est fécond aujourd'hui, et la Fille +des Dieux règne particulièrement sur notre époque. C'est dans ces sortes de recueils, que l'on se peust penestrer des mots du bel usage, et, -dans ces volumes qui laissent peu de vuide à la +dans ces volumes qui laissent peu de vuide à la <span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span> -curiosité, l'on passe agréablement d'un aimable -sonnet à Philis à une Ode magistrale, de Stances -à Chloris à une Glose spirituelle et d'une ingénieuse -Paraphrase à un Madrigal tout confit en +curiosité, l'on passe agréablement d'un aimable +sonnet à Philis à une Ode magistrale, de Stances +à Chloris à une Glose spirituelle et d'une ingénieuse +Paraphrase à un Madrigal tout confit en douces choses.</p> <p class="center smcap">LE LIBRAIRE.</p> <p>Certes, grande est vostre raison et vous dites sagement. Le lecteur peut ne point faire long -séjour sur de tels livres, et, il lui est loisible de +séjour sur de tels livres, et, il lui est loisible de les laisser et de les reprendre sans jamais essuyer aucune lassitude, je comprends vostre tendre pour ces œuvres diverses, et, tenez, voulez-vous -les six volumes du <cite>Recueil des plus belles pièces +les six volumes du <cite>Recueil des plus belles pièces du tems</cite>? vous y verrez de M. Corneille, de Boileau, de Benserade, de Boisrobert, de Sarasin, de -Bertaud, de Montreuil, de Lamesnardière et de +Bertaud, de Montreuil, de Lamesnardière et de plusieurs autres.</p> <p class="center smcap">L'AMATEUR.</p> -<p>Vous m'en vendîtes un exemplaire dernièrement; -n'en avez-vous point d'autre manière?</p> +<p>Vous m'en vendîtes un exemplaire dernièrement; +n'en avez-vous point d'autre manière?</p> <p class="center smcap">LE LIBRAIRE.</p> <p>J'ay quelques recueils en un volume, mais, -outre qu'ils contiennent les mesmes pièces, ils +outre qu'ils contiennent les mesmes pièces, ils ne sont pas aussi complets et moins bien entendus: -que diriez-vous des <cite>Dernières paroles de -Scarron</cite>, des <cite>Poésies diverses de Colletet</cite>, des -<cite>Énigmes et de la Ménagerie de Cotin</cite>, des <cite>Entretiens -de Sarasin et de Voiture aux Champs-Elysées</cite>? -j'ay de jolies éditions de <cite>l'Apologie de</cite> +que diriez-vous des <cite>Dernières paroles de +Scarron</cite>, des <cite>Poésies diverses de Colletet</cite>, des +<cite>Énigmes et de la Ménagerie de Cotin</cite>, des <cite>Entretiens +de Sarasin et de Voiture aux Champs-Elysées</cite>? +j'ay de jolies éditions de <cite>l'Apologie de</cite> <span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> -<cite>Girac contre Costar</cite>, des <cite>Éloges poétiques de -Brébeuf</cite>, des <cite>Amitiés, Amours et Amourettes de +<cite>Girac contre Costar</cite>, des <cite>Éloges poétiques de +Brébeuf</cite>, des <cite>Amitiés, Amours et Amourettes de M. le Pays</cite>, et enfin... je puis vous bailler les -<em>Deux pièces de M. de Lignières</em>, contre la +<em>Deux pièces de M. de Lignières</em>, contre la <cite>Pucelle</cite>.</p> <p class="center smcap">L'AMATEUR.</p> -<p>Ah! ah! ceci me sied assez, ces pièces de -M. de Lignières surtout: comment les eustes-vous?</p> +<p>Ah! ah! ceci me sied assez, ces pièces de +M. de Lignières surtout: comment les eustes-vous?</p> <p class="center smcap">LE LIBRAIRE.</p> -<p>Elles furent imprimées en Hollande sur le manuscrit +<p>Elles furent imprimées en Hollande sur le manuscrit mesme que M. Chapelain pensa faire -saisir; ces choses sont d'une excessive rareté.</p> +saisir; ces choses sont d'une excessive rareté.</p> <p class="center smcap">L'AMATEUR.</p> <p>Je vous les prendrai; veuillez les joindre au -reste; mais, ah ça, fait-on encore beaucoup de +reste; mais, ah ça, fait-on encore beaucoup de satires contre la <cite>Pucelle</cite>?</p> <p class="center smcap">LE LIBRAIRE.</p> -<p>Ah! monsieur, je crois bien, c'est à croire que -toutes les Muses ne sont occupées qu'à cela: Le -Parnasse s'est tellement esmeu de ce Poëme +<p>Ah! monsieur, je crois bien, c'est à croire que +toutes les Muses ne sont occupées qu'à cela: Le +Parnasse s'est tellement esmeu de ce Poëme qu'on se croyroit au beau tems des <em>Jobelins</em> et des <em>Uranistes</em>.</p> <p class="center smcap">L'AMATEUR.</p> -<p>Vous me mettrez de costé les plus curieuses de -ces épigrammes. La <cite>Pucelle</cite> est un bien lourd -poëme qui justifie toutes les pointes, et je songe -sérieusement à vous troquer l'exemplaire que je +<p>Vous me mettrez de costé les plus curieuses de +ces épigrammes. La <cite>Pucelle</cite> est un bien lourd +poëme qui justifie toutes les pointes, et je songe +sérieusement à vous troquer l'exemplaire que je vous pris il y a quelques mois.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span></p> <p class="center smcap">LE LIBRAIRE.</p> <p>Je feray selon vos souhaits... ne m'avez-vous -pas manifesté le désir d'acquérir un <em>Ronsard</em> et +pas manifesté le désir d'acquérir un <em>Ronsard</em> et un <em>du Bartas</em>?</p> <p class="center smcap">L'AMATEUR.</p> <p>Point.—Je ne veux que des choses du -tems et ne viens pas chez vous déterrer nos -vieux poëtes du siècle passé.</p> +tems et ne viens pas chez vous déterrer nos +vieux poëtes du siècle passé.</p> <p class="center smcap">LE LIBRAIRE.</p> <p>Si tout le monde pensoit comme vous, nous ne -vendrions guère de vieux livres; aussi bien, -sçavez-vous, que, selon l'expression de nos prétieuses, -la boutique d'un libraire est le «<cite>Semetierre -des vivants et des morts</cite>;» nous devons -posséder aussi bien les génies d'antan que ceux +vendrions guère de vieux livres; aussi bien, +sçavez-vous, que, selon l'expression de nos prétieuses, +la boutique d'un libraire est le «<cite>Semetierre +des vivants et des morts</cite>;» nous devons +posséder aussi bien les génies d'antan que ceux d'aujourd'hui.</p> <p class="center smcap">L'AMATEUR.</p> -<p>Il est vray, nos vieux poëtes peuvent avoir +<p>Il est vray, nos vieux poëtes peuvent avoir certain talent, mais qu'est-ce, dites-moi, en comparaison de nos Grands du Parnasse?</p> <p class="center smcap">LE LIBRAIRE.</p> -<p>Ah! quelle différence! Comme nos poëtes +<p>Ah! quelle différence! Comme nos poëtes comprennent mieux le bel air des choses, le langage -contourné et le raffinement des mots; on +contourné et le raffinement des mots; on ne sauroit establir de parallele, aussi veux-je vous montrer...</p> @@ -2201,34 +2163,34 @@ vous montrer...</p> <p>Non pour le moment, Monsieur le Libraire, <span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> -le tems de deux postes s'est déjà passé depuis -que je suis icy et je vous ferai quérir quelques-uns -des volumes que vous m'avez cités. A bientost +le tems de deux postes s'est déjà passé depuis +que je suis icy et je vous ferai quérir quelques-uns +des volumes que vous m'avez cités. A bientost donc, je vous manderay de mes nouvelles.</p> <p class="center smcap">LE LIBRAIRE.</p> <p>Permettez-moi, monsieur, de vous assurer de -mes services et de vous témoigner le degré d'estime -que je professe pour votre sçavoir.</p> +mes services et de vous témoigner le degré d'estime +que je professe pour votre sçavoir.</p> <p class="center"><i>L'Amateur salue et se retire.</i></p> <p class="center"><span class="smcap">LE LIBRAIRE</span>, seul.</p> -<p>Que les gens de qualité ont donc de peine pour +<p>Que les gens de qualité ont donc de peine pour faire figure dans le monde, et que leurs connoissances sont estroites!</p> <div class="poetry-container"> <div class="poetry"><div class="stanza"> -<div class="line"><i>Ce Marquis estoit né doux, commode, agréable,</i></div> +<div class="line"><i>Ce Marquis estoit né doux, commode, agréable,</i></div> <div class="line"><i>On vantoit en tous lieux son ignorance aimable,</i></div> <div class="line"><i>Mais depuis quelques mois, devenu grand Docteur,</i></div> <div class="line"><i>Il a pris un faux air, une sotte hauteur.</i></div> <div class="line">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</div> -<div class="line"><i>L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté;</i></div> -<div class="line"><i>Rien n'est beau, je le dis, que par la vérité.</i></div> +<div class="line"><i>L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté;</i></div> +<div class="line"><i>Rien n'est beau, je le dis, que par la vérité.</i></div> </div></div></div> <div class="figcenter"> @@ -2241,7 +2203,7 @@ sont estroites!</p> <img src="images/illus_065.jpg" width="500" height="76" alt="" title="" /> </div> -<h2>UN EX LIBRIS MAL PLACÉ<br /> +<h2>UN EX LIBRIS MAL PLACÉ<br /> <span class="medium">HISTOIRE D'HIER</span></h2> <p class="epigraph">Oyr ver y callar, rezias cosas son @@ -2254,159 +2216,159 @@ de obrar.</p> <p class="drop-cap"><span class="upper-case">Comment,</span> mon cher, me dit un jour certain Bibliomane mauvaise langue, comment pouvez-vous ignorer -ce que les confrères du célèbre Bibliophile -Z. se murmurent bien bas, bien bas à +ce que les confrères du célèbre Bibliophile +Z. se murmurent bien bas, bien bas à l'oreille, en le voyant passer.</p> <p>Eh! que peut-on dire, bon Dieu!—le Bibliophile -Z. est, à ce qu'il paraît, le plus parfait honnête +Z. est, à ce qu'il paraît, le plus parfait honnête homme qui se puisse voir?</p> <p>Certes, je n'oserais un instant supposer le contraire!</p> <p>Que dit-on alors?</p> -<p>On raconte avec malice qu'il a placé son <em>ex +<p>On raconte avec malice qu'il a placé son <em>ex libris</em> sur le livre d'autrui.</p> -<p>Sur le livre d'autrui!—C'est, en vérité, la -première fois que j'entends ce vilain propos.</p> +<p>Sur le livre d'autrui!—C'est, en vérité, la +première fois que j'entends ce vilain propos.</p> <p>L'histoire est adorable.</p> <p>Dans ce cas, je vous en prie, contez-la moi.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span> -Volontiers,—cependant je dois vous prévenir,—elle +Volontiers,—cependant je dois vous prévenir,—elle est du ressort de la <cite>Chronique scandaleuse</cite>.</p> <p>Peu importe, je serai discret.</p> <p>Vous m'en donnez l'assurance?</p> -<p>En toute loyauté.</p> +<p>En toute loyauté.</p> -<p>C'est un document de haute curiosité que je +<p>C'est un document de haute curiosité que je vous livre.—Je commence donc:</p> <p>Vous connaissez, n'est-il pas vrai, le bonhomme en question? Grand, sec, nerveux, la -face glabre et émaciée, les cheveux blonds-châtains -comme du maroquin Lavallière, les yeux -petits et vifs, dardant, derrière leurs lunettes, une +face glabre et émaciée, les cheveux blonds-châtains +comme du maroquin Lavallière, les yeux +petits et vifs, dardant, derrière leurs lunettes, une prunelle de ce vert particulier aux bouteilles -d'eau minérale; sans doute, vous l'avez vu passer +d'eau minérale; sans doute, vous l'avez vu passer maintes fois sur les quais, aux environs de l'Institut, -serré dans une longue redingote noire, proprement -guêtré, le chef recouvert d'un gibus mat -à larges bords; presque toujours affaissé sous le -faix d'une prodigieuse quantité de brochures qui +serré dans une longue redingote noire, proprement +guêtré, le chef recouvert d'un gibus mat +à larges bords; presque toujours affaissé sous le +faix d'une prodigieuse quantité de brochures qui lui arrondissent le bras affreusement. Le Bibliophile -Z. est un de nos plus savants Hellénistes, -très estimé de tout ce qui se nourrit du siècle de -Périclès. C'est un spartiate littéraire, un fanatique -de livres qui se ferait plutôt tuer que de manquer -une seule fois la tournée bibliopolesque qu'il +Z. est un de nos plus savants Hellénistes, +très estimé de tout ce qui se nourrit du siècle de +Périclès. C'est un spartiate littéraire, un fanatique +de livres qui se ferait plutôt tuer que de manquer +une seule fois la tournée bibliopolesque qu'il entreprend quotidiennement. En homme sage, il a fait camper ses <em>desiderata</em> dans le domaine attique, rien ne saurait le distraire de ce but; -son rêve le plus vif serait de recueillir les épaves +son rêve le plus vif serait de recueillir les épaves <span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span> -de la fameuse <em>Bibliothèque de Coislin</em>, en un mot, +de la fameuse <em>Bibliothèque de Coislin</em>, en un mot, il donnerait la <cite>Bible de Mayence 1462</cite>, pour un -<em>Sophocle d'édition Aldine, Venise, 1502</em> ou +<em>Sophocle d'édition Aldine, Venise, 1502</em> ou <em>l'Euripide en lettres majuscules</em>.</p> <p>La description est fort exacte, mais je ne vois pas...?</p> -<p>Impatient! Daignez au moins écouter.</p> +<p>Impatient! Daignez au moins écouter.</p> -<p>Le Bibliophile Z. passe tout son temps soit à -la recherche de ses <em>merles blancs</em>, soit à la <em>Nationale</em>, -soit dans des Académies savantes, soit -encore au dîner des <em>Helleno-Bibliognostes</em> dont -il est président.—Levé de très grand matin, il -déjeune de Théocrite qu'il adore, puis, grand +<p>Le Bibliophile Z. passe tout son temps soit à +la recherche de ses <em>merles blancs</em>, soit à la <em>Nationale</em>, +soit dans des Académies savantes, soit +encore au dîner des <em>Helleno-Bibliognostes</em> dont +il est président.—Levé de très grand matin, il +déjeune de Théocrite qu'il adore, puis, grand disciple de l'Ecole de Salerne et de Louis Cornaro, -il soupe sobrement et le soir, à neuf heures, +il soupe sobrement et le soir, à neuf heures, il se couvre le front, il soupire et s'endort.</p> <p>Tout cela ne me dit pas?</p> -<p>De grâce, une minute! nous arrivons au fait.</p> +<p>De grâce, une minute! nous arrivons au fait.</p> <p>Il y a trois ans, las de traduire et commenter -Aristénète, Epicure et Athénée dans l'égoïsme du -célibat, notre érudit, songea sérieusement au mariage -et se résolut à prendre femme. Ses relations -étendues, ses succès de savant, l'intégrité d'un +Aristénète, Epicure et Athénée dans l'égoïsme du +célibat, notre érudit, songea sérieusement au mariage +et se résolut à prendre femme. Ses relations +étendues, ses succès de savant, l'intégrité d'un nom ancien dans la robe lui firent trouver une -frêle et exquise jeune fille, une adorable parisienne, +frêle et exquise jeune fille, une adorable parisienne, fine, gaie, spirituelle jusqu'au bout des -talons qui consentit à troquer sa fraîcheur contre -un parchemin, à livrer sa jeunesse à cette longue +talons qui consentit à troquer sa fraîcheur contre +un parchemin, à livrer sa jeunesse à cette longue racine grecque:—M<sup>lle</sup> *** devint, pour tout dire, la rose de ce buisson.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span> Dans les premiers temps de cet hymen, Z. fut -pour sa femme rempli de mille prévenances, de +pour sa femme rempli de mille prévenances, de petits soins, d'effusion, je dirais presque d'amour, si je ne craignais de profaner ce mot; on eut dit qu'il subissait en quelque sorte l'influence d'une -palingénésie intérieure. Il se montra tour à tour -léger, galant, mondain, presque anacréontique; +palingénésie intérieure. Il se montra tour à tour +léger, galant, mondain, presque anacréontique; on le vit parcourir l'Italie avec sa toute gracieuse -compagne, puis, de retour à Paris, fréquenter les -soirées, la Comédie, l'Opéra,—que vous dirai-je? -Z. ne fut réellement pas trop Grec dans ce charmant +compagne, puis, de retour à Paris, fréquenter les +soirées, la Comédie, l'Opéra,—que vous dirai-je? +Z. ne fut réellement pas trop Grec dans ce charmant jeu du mariage;—sans oublier Minerve, -mollement, il taquina Vénus; Mentor céda quelquefois -la place à Télémaque, mais, hélas! au -bout de quelques mois Télémaque disparut, les -muscles de notre Bibliophile, habitués au calme -salernitain s'énervèrent peu à peu; il redevint -Mentor pour toujours.—L'Alpha, l'Oméga, l'Iota -souscrit, hellénisèrent de nouveau son cerveau.—M<sup>me</sup> +mollement, il taquina Vénus; Mentor céda quelquefois +la place à Télémaque, mais, hélas! au +bout de quelques mois Télémaque disparut, les +muscles de notre Bibliophile, habitués au calme +salernitain s'énervèrent peu à peu; il redevint +Mentor pour toujours.—L'Alpha, l'Oméga, l'Iota +souscrit, hellénisèrent de nouveau son cerveau.—M<sup>me</sup> Z. fut veuve.—Du vivant de son mari, -l'étude enterra son époux.</p> - -<p>La pauvre petite femme se désola tout d'abord, -comme bien vous le pensez; abandonnée une -partie du jour à elle-même, voyant, aux heures du -dîner, son mari, plongé dans quelque vieux volume, -lui adresser à peine certains menus propos; -isolée dans sa chambre des soirées entières, la -vie, à ses yeux, prit vite une teinte grise et horriblement -monotone. Il lui fallait sortir à tout prix -de ce milieu momifié; elle en sortit, se lança dans +l'étude enterra son époux.</p> + +<p>La pauvre petite femme se désola tout d'abord, +comme bien vous le pensez; abandonnée une +partie du jour à elle-même, voyant, aux heures du +dîner, son mari, plongé dans quelque vieux volume, +lui adresser à peine certains menus propos; +isolée dans sa chambre des soirées entières, la +vie, à ses yeux, prit vite une teinte grise et horriblement +monotone. Il lui fallait sortir à tout prix +de ce milieu momifié; elle en sortit, se lança dans <span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span> -les fêtes mondaines et fut considérée par tous -comme la plus heureuse et la plus élégante de +les fêtes mondaines et fut considérée par tous +comme la plus heureuse et la plus élégante de nos parisiennes. Elle eut une cour de jeunes -hommes brillants, corrects et fats qui papillonnèrent -autour de sa lumineuse beauté, mais dans +hommes brillants, corrects et fats qui papillonnèrent +autour de sa lumineuse beauté, mais dans ce tourbillon artificiel, parmi les rires et les galanteries fades, madame Z. sentit mieux que jamais le vide de son existence; la solitude avait fait plus -vaste son besoin d'aimer, les distractions extérieures +vaste son besoin d'aimer, les distractions extérieures ne purent calmer les vagues palpitations de son cœur, et un beau jour enfin, sa vertu dut -capituler devant les attaques passionnées d'un bel -Antinoüs au col puissant.—Il me faudrait tout -un chapitre dans la manière ciselée des Dumas fils, -des Flaubert ou des Zola pour vous décrire les -phases sublimes de cet amour adultérin enveloppé -de l'indifférence, ou plutôt, de la cécité -homérique de notre Helléniste; mais je ne dois +capituler devant les attaques passionnées d'un bel +Antinoüs au col puissant.—Il me faudrait tout +un chapitre dans la manière ciselée des Dumas fils, +des Flaubert ou des Zola pour vous décrire les +phases sublimes de cet amour adultérin enveloppé +de l'indifférence, ou plutôt, de la cécité +homérique de notre Helléniste; mais je ne dois pas oublier que je vous raconte une historiette et que je ne fais pas un roman; j'arriverai donc -de suite au point pathétique.—Madame Z. s'aperçut -hélas! à ses dépens, que le bel Antinoüs, -différent en cela de son mari, savait reproduire +de suite au point pathétique.—Madame Z. s'aperçut +hélas! à ses dépens, que le bel Antinoüs, +différent en cela de son mari, savait reproduire autre chose que des anciens textes; elle sentit ce -que les Précieuses si ingénieuses dans leurs métaphores, +que les Précieuses si ingénieuses dans leurs métaphores, nommaient: <cite>Le contre-temps de l'amour permis</cite>.</p> @@ -2414,102 +2376,102 @@ permis</cite>.</p> le Bibliophile Z., le monstre! se trouvait n'avoir pas lu depuis plus d'un an, en compagnie de sa <span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span> -femme, les fameux préceptes du casuiste Sanchez: +femme, les fameux préceptes du casuiste Sanchez: <cite>De Matrimonio</cite>. Vous jugez si la situation se montrait sombre et critique. Z. pouvait se -révolter et traduire négativement le: <cite>Quem nuptiæ +révolter et traduire négativement le: <cite>Quem nuptiæ demonstrant</cite>.—Or, voici ce qu'il advint:</p> -<p>Un soir, après le tête à tête d'un fin dîner, -dans lequel la truffe brune avait évaporé son -arôme exquis, le Bibliophile Z. qui s'était retiré -dans son cabinet de travail afin de se délasser -dans la lecture des <cite>Philosophumena</cite> d'Origène fut -mandé subitement chez sa femme.</p> - -<p>Profondément attristé d'abandonner Origène -pour son épouse, il se rendit d'assez mauvaise -grâce à cette invitation et fut reçu dans cette -même chambre à coucher dont l'ingrat n'avait +<p>Un soir, après le tête à tête d'un fin dîner, +dans lequel la truffe brune avait évaporé son +arôme exquis, le Bibliophile Z. qui s'était retiré +dans son cabinet de travail afin de se délasser +dans la lecture des <cite>Philosophumena</cite> d'Origène fut +mandé subitement chez sa femme.</p> + +<p>Profondément attristé d'abandonner Origène +pour son épouse, il se rendit d'assez mauvaise +grâce à cette invitation et fut reçu dans cette +même chambre à coucher dont l'ingrat n'avait pas franchi le seuil depuis si longtemps.</p> <p>Madame Z l'attendait, assise sur une chauffeuse -près de l'âtre, les yeux brillants et allumés -d'un feu étrange, les pommettes rosées, plus +près de l'âtre, les yeux brillants et allumés +d'un feu étrange, les pommettes rosées, plus ravissante que jamais.—de longs soupirs tendres -et étouffés soulevaient les rondeurs de sa -gorge, dont on voyait l'éclatante beauté sous le -décolleté d'une délicieuse tunique de cachemire -blanc garnie de point d'Angleterre coquillé. Ses -petites mules de satin à barettes mauves, chuchotaient +et étouffés soulevaient les rondeurs de sa +gorge, dont on voyait l'éclatante beauté sous le +décolleté d'une délicieuse tunique de cachemire +blanc garnie de point d'Angleterre coquillé. Ses +petites mules de satin à barettes mauves, chuchotaient impatiemment sur le tissu soyeux d'un -coussin et un œil indiscret eût découvert les -fines attaches d'une jambe merveilleuse, emprisonnée -dans le lilas pâle d'un bas brodé au -coin.—Les rideaux de la chambre étaient +coussin et un œil indiscret eût découvert les +fines attaches d'une jambe merveilleuse, emprisonnée +dans le lilas pâle d'un bas brodé au +coin.—Les rideaux de la chambre étaient <span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span> -tirés,—peut-être aussi les verroux.—Il y avait -dans l'air comme un parfum enivrant de discrétion +tirés,—peut-être aussi les verroux.—Il y avait +dans l'air comme un parfum enivrant de discrétion et de libertinage, et des petits amours, dans -le coloris de Boucher, faiblement éclairés, se lutinaient, +le coloris de Boucher, faiblement éclairés, se lutinaient, semblant jaillir des dessus de porte dans -un effarement de malice et de curiosité voluptueuse.</p> +un effarement de malice et de curiosité voluptueuse.</p> <p>Le Bibliophile Z. ne vit rien de tout cela; projetant en avant l'angle rude de ses jambes et sans -même retirer une toque de velours noire enrichie -de grecques, il s'affaissa méthodiquement -sur un siége à côté de sa femme qui lui fournit -habilement un prétexte plausible à la démarche -inusitée qu'elle venait de faire auprès de lui.</p> - -<p>La mignonne créature fut ravissante de coquetterie -raffinée, d'esprit mordant, de verve -délicate, elle donna cours à toute la mutinerie de -ses heureux jours passés, elle se fit enfant, gamine -même, trouvant des trésors de sensiblerie dans -l'évocation d'une douce lune de miel trop tôt -métamorphosée en vilaine lune rousse. Elle précisait +même retirer une toque de velours noire enrichie +de grecques, il s'affaissa méthodiquement +sur un siége à côté de sa femme qui lui fournit +habilement un prétexte plausible à la démarche +inusitée qu'elle venait de faire auprès de lui.</p> + +<p>La mignonne créature fut ravissante de coquetterie +raffinée, d'esprit mordant, de verve +délicate, elle donna cours à toute la mutinerie de +ses heureux jours passés, elle se fit enfant, gamine +même, trouvant des trésors de sensiblerie dans +l'évocation d'une douce lune de miel trop tôt +métamorphosée en vilaine lune rousse. Elle précisait ses souvenirs avec des pudeurs de jeune -fille, riant tout à coup, puis baissant lentement +fille, riant tout à coup, puis baissant lentement ses longs cils comme pour ombrager sa rougeur -naissante.—Elle s'était rapprochée,—les plis -moëlleux de sa robe, dessinant des contours -qu'eut enviés Clodion, frôlaient le sévère pantalon -noir du savant; à genoux sur le coussin, -dans une pose alanguie et féline, montrant +naissante.—Elle s'était rapprochée,—les plis +moëlleux de sa robe, dessinant des contours +qu'eut enviés Clodion, frôlaient le sévère pantalon +noir du savant; à genoux sur le coussin, +dans une pose alanguie et féline, montrant les fossettes rieuses de ses beaux bras nus; <span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span> elle caressait, elle embrassait les mains roides et -froides, aux ongles secs et carrés, de son époux.—Ses -lèvres rouges et humides se crispaient dans +froides, aux ongles secs et carrés, de son époux.—Ses +lèvres rouges et humides se crispaient dans l'attente des baisers, l'amour enfin semblait -déborder avec rage de la vitalité de ses sens.</p> +déborder avec rage de la vitalité de ses sens.</p> -<p>Saint Antoine n'eut pas résisté; le Bibliophile -Z résista—rigide comme un palimpseste, +<p>Saint Antoine n'eut pas résisté; le Bibliophile +Z résista—rigide comme un palimpseste, pas un de ses muscles ne bougea. Il songeait -à Lucien, à Eubule, à Xénarque, à Aristophane. -Il relisait en mémoire les ruses féminines -de l'antiquité et son œil vert s'était froidement -arrêté sur l'excès de certaine courbe dont -il était assuré d'être et d'avoir été l'asymptote.</p> +à Lucien, à Eubule, à Xénarque, à Aristophane. +Il relisait en mémoire les ruses féminines +de l'antiquité et son œil vert s'était froidement +arrêté sur l'excès de certaine courbe dont +il était assuré d'être et d'avoir été l'asymptote.</p> <p>Il se leva enfin, avec le calme majestueux d'un -président qui lève une séance, et, prenant congé +président qui lève une séance, et, prenant congé de sa femme, aussi brutalement galant que s'il -se fût agi d'une facture à payer: Dormez en +se fût agi d'une facture à payer: Dormez en paix, Madame, dit-il, dormez en paix..... <em>Je le -reconnaîtrai.</em></p> +reconnaîtrai.</em></p> <div class="figcenter"> <img src="images/illus_072.jpg" width="150" height="129" alt="" title="" /> </div> -<p>Voilà pourquoi, me dit mon bibliomane en -terminant son récit, les confrères du célèbre +<p>Voilà pourquoi, me dit mon bibliomane en +terminant son récit, les confrères du célèbre Bibliophile Z. se racontent bien bas, bien bas -en le voyant passer qu'il a placé son <em>Ex-libris</em> +en le voyant passer qu'il a placé son <em>Ex-libris</em> sur le livre d'autrui.</p> <p>Entre-nous—Fit-il pas mieux que de se @@ -2529,67 +2491,67 @@ plaindre?</p> <img class="drop-cap" src="images/drop-l.jpg" width="70" height="68" alt="" /> </div> -<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Le</span> thermomètre marque 35 degrés à -l'ombre. Paris est éclaboussé de +<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Le</span> thermomètre marque 35 degrés à +l'ombre. Paris est éclaboussé de soleil, le bitume se change en mastic. -Adossés aux parapets des quais, les +Adossés aux parapets des quais, les bouquinistes sont somnolents. Les passants -font hâte vers leurs affaires, et, chapeau d'une -main, de l'autre s'épongent le front.—Ombrelles -déployées, les petites femmes, en toilettes +font hâte vers leurs affaires, et, chapeau d'une +main, de l'autre s'épongent le front.—Ombrelles +déployées, les petites femmes, en toilettes admirablement transparentes, passent en voitures -découvertes; d'énormes cohortes d'Anglais -annoncent la canicule, un employé municipal -inonde la chaussée de torrents d'eau qui sèche -aussitôt.—C'est l'été dans toute sa cruauté.</p> +découvertes; d'énormes cohortes d'Anglais +annoncent la canicule, un employé municipal +inonde la chaussée de torrents d'eau qui sèche +aussitôt.—C'est l'été dans toute sa cruauté.</p> -<p>Rien ne résiste à la température; ce ne sont +<p>Rien ne résiste à la température; ce ne sont que soupirs et plaintes, on fait queue aux fontaines -Wallace comme jadis à une première de -l'Ambigu, les Parisiens halètent comme des forgerons -à l'enclume, les cerveaux cuisent au -bain-marie dans leurs boîtes osseuses.</p> +Wallace comme jadis à une première de +l'Ambigu, les Parisiens halètent comme des forgerons +à l'enclume, les cerveaux cuisent au +bain-marie dans leurs boîtes osseuses.</p> -<p>... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, +<p>... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques bouquineurs ambulent, munis -d'un espoir réfrigérant.</p> +d'un espoir réfrigérant.</p> -<p>Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés +<p>Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés <span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span> -de la boîte à quatre sols, et dans leur regard qui -brille aucune désillusion ne se lit.</p> +de la boîte à quatre sols, et dans leur regard qui +brille aucune désillusion ne se lit.</p> <hr class="c15" /> -<p>La chaleur fait peler le vieux veau et dévore la +<p>La chaleur fait peler le vieux veau et dévore la couleur des titres. Les feuilles se tordent sous les -baisers du soleil, un lézard pétitionnerait pour +baisers du soleil, un lézard pétitionnerait pour obtenir un case de bouquiniste, et sur le plat -brûlant d'un in-folio on ferait aisément cuire un +brûlant d'un in-folio on ferait aisément cuire un œuf.</p> <p>Eux, les bouquineurs, ils semblent de marbre, ils iraient volontiers en enfer pour bouquiner, et, comme leur nombre est plus restreint sous ce -ciel de plomb, le désir les réconforte. Ils défilent +ciel de plomb, le désir les réconforte. Ils défilent lentement, majestueux et fermes sous l'alpaga de -la jaquette ou le sédan de la redingote.</p> +la jaquette ou le sédan de la redingote.</p> <p>Un vent plus chaud que le siroco embrase -l'air et saupoudre d'une fine poussière la prose de -tout un passé. Le dôme de l'Institut reluit +l'air et saupoudre d'une fine poussière la prose de +tout un passé. Le dôme de l'Institut reluit comme un casque classique, les arbres roux et -grisâtres semblent asphyxiés, et sous l'azur du -ciel à peine strié de nuages, chacun transpire sa -vie avec des appétences de frais et de repos.</p> +grisâtres semblent asphyxiés, et sous l'azur du +ciel à peine strié de nuages, chacun transpire sa +vie avec des appétences de frais et de repos.</p> -<p>... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, +<p>... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques bouquineurs ambulent, munis -d'un espoir réfrigérant.</p> +d'un espoir réfrigérant.</p> -<p>Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés -de la boîte à quatre sols, et dans leur regard -qui brille aucune désillusion ne se lit.</p> +<p>Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés +de la boîte à quatre sols, et dans leur regard +qui brille aucune désillusion ne se lit.</p> <div class="figcenter"> <img src="images/illus_074.jpg" width="50" height="35" alt="" title="" /> @@ -2603,302 +2565,302 @@ qui brille aucune désillusion ne se lit.</p> <h2>LES CATALOGUEURS</h2> -<p class="epigraph">Cataloguer des livres à l'infini, sans les +<p class="epigraph">Cataloguer des livres à l'infini, sans les avoir lus, qui croirait que cet emploi a rendu les hommes fort vains et leur a -donné un air d'importance? Un Catalogueur -de livres ne le cède pas à tel érudit.<br /> -<span class="i9 smcap">Sébastien Mercier.</span></p> +donné un air d'importance? Un Catalogueur +de livres ne le cède pas à tel érudit.<br /> +<span class="i9 smcap">Sébastien Mercier.</span></p> <div> <img class="drop-cap" src="images/drop-n.jpg" width="70" height="70" alt="" /> </div> -<p class="drop-cap"><span class="upper-case">N'a</span>-t-on pas maintes fois anathématisé -le profond La Bruyère au sujet du +<p class="drop-cap"><span class="upper-case">N'a</span>-t-on pas maintes fois anathématisé +le profond La Bruyère au sujet du mot <em>Tannerie</em>, dont il s'est servi, dans son chapitre: <em>De la Mode</em>, pour -désigner la Bibliothèque d'un Bibliomane inconnu.</p> +désigner la Bibliothèque d'un Bibliomane inconnu.</p> -<p><em>Tannerie!</em> quelle irrévérence! s'est-on écrié—<em>Tannerie!</em> +<p><em>Tannerie!</em> quelle irrévérence! s'est-on écrié—<em>Tannerie!</em> fi, le vilain mot! faut-il qu'un -homme d'esprit et de jugement ait osé employer -un tel langage pour spécifier la collection +homme d'esprit et de jugement ait osé employer +un tel langage pour spécifier la collection sans doute remarquable d'un amateur d'Antan!—<em>Tannerie!</em> mais, c'est horrible, monstrueux, pendable!—<em>Tannerie!</em>—ah! <em>Tannerie!!</em></p> -<p>Eh! eh! <em>Tannerie</em> n'est point déjà si mal -trouvé; <em>Tannerie</em> est bien concluant et rend à -merveille la pensée de l'auteur.—De qui s'agit-il -en effet dans le passage incriminé et de quelle -sorte de Bibliothèque le moraliste veut-il parler? -Ce n'est assurément pas de la Bibliothèque d'un +<p>Eh! eh! <em>Tannerie</em> n'est point déjà si mal +trouvé; <em>Tannerie</em> est bien concluant et rend à +merveille la pensée de l'auteur.—De qui s'agit-il +en effet dans le passage incriminé et de quelle +sorte de Bibliothèque le moraliste veut-il parler? +Ce n'est assurément pas de la Bibliothèque d'un <span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span> Michel de Marolles, d'un Longepierre, d'un de -Ballesdens, d'un Furetière, d'un Patru, d'un +Ballesdens, d'un Furetière, d'un Patru, d'un Jean Bigot, d'un de Harlay ou d'un Lamonnoye.—Il -s'agit, cela tombe sous le sens, de la <em>Bibliotière</em> +s'agit, cela tombe sous le sens, de la <em>Bibliotière</em> d'un Bibliomane dans toute l'acception du -mot; d'un Bibliomane par vanité, par ostentation, +mot; d'un Bibliomane par vanité, par ostentation, par gloriole; d'un Bibliomane <em>ramassier</em>, comme on disait jadis, d'un Bibliomane qui aligne des livres sans les lire, dans le but unique -de s'illusionner lui-même et d'illusionner les +de s'illusionner lui-même et d'illusionner les autres sur le vide de son esprit.</p> -<p>La Bruyère n'a pas songé un seul instant, -c'est évident, à peindre la passion vivante d'un -Bibliophile éclairé, mais bien cette Bibliomanie -dont Le Pautre nous a légué l'expression dans +<p>La Bruyère n'a pas songé un seul instant, +c'est évident, à peindre la passion vivante d'un +Bibliophile éclairé, mais bien cette Bibliomanie +dont Le Pautre nous a légué l'expression dans La <em>Folie du Bibliomane</em>, une rarissime gravure -ornée de ce quatrain:</p> +ornée de ce quatrain:</p> <div class="poetry-container"> <div class="poetry"><div class="stanza"> <div class="line"><i>C'est bien le plus grand fou qui soit dans la nature</i></div> <div class="line"><i>Que celuy qui se plaist aux livres bien dorez,</i></div> -<div class="line"><i>Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez,</i></div> +<div class="line"><i>Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez,</i></div> <div class="line"><i>Et ne les voit jamais que par la couverture.</i></div> </div></div></div> <p>Aujourd'hui, malheureusement, Bibliophile et Bibliomane sont presque synonymes; le profane -vulgaire semble être devenu myope. Il confond +vulgaire semble être devenu myope. Il confond Lamoignon et Longuerue, Pompadour et Marie-Antoinette, Montauron et Fouquet, de -Bure et de Lavallière, Solar et Cigongne; or, -il y a des nuances à l'infini dans ces noms de -Bibliophiles jetés au hasard. Qu'on veuille bien +Bure et de Lavallière, Solar et Cigongne; or, +il y a des nuances à l'infini dans ces noms de +Bibliophiles jetés au hasard. Qu'on veuille bien <span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> -étudier ces Bibliophiles par leurs catalogues et +étudier ces Bibliophiles par leurs catalogues et l'on nous comprendra.</p> -<p>Mais, nous dit le lecteur, précisez la différence +<p>Mais, nous dit le lecteur, précisez la différence entre Bibliomane et Bibliophile?</p> -<p>Avec l'autorité d'un maître incontesté, Charles -Nodier, nous le ferons très volontiers:</p> +<p>Avec l'autorité d'un maître incontesté, Charles +Nodier, nous le ferons très volontiers:</p> -<p>«Le Bibliophile sait choisir les livres, dit +<p>«Le Bibliophile sait choisir les livres, dit Nodier, le Bibliomane les entasse.—Le Bibliophile -joint le livre au livre après l'avoir soumis -à toutes les investigations de ses sens et de son +joint le livre au livre après l'avoir soumis +à toutes les investigations de ses sens et de son intelligence, le Bibliomane entasse les livres les uns sur les autres sans les regarder. Le Bibliophile -apprécie le livre; le Bibliomane le pèse ou -le mesure.—Le Bibliophile procède avec une +apprécie le livre; le Bibliomane le pèse ou +le mesure.—Le Bibliophile procède avec une loupe et le Bibliomane avec une toise..., du sublime -au ridicule il n'y a qu'un pas.»</p> +au ridicule il n'y a qu'un pas.»</p> <p>Entre le Bibliomane et le Bibliophile, il s'est produit un amateur d'un nouveau genre, et pour -vous le présenter, si vous le voulez bien, procédons -nous-même autrement:</p> +vous le présenter, si vous le voulez bien, procédons +nous-même autrement:</p> -<p>Don Juan était-il amoureux de la femme pour +<p>Don Juan était-il amoureux de la femme pour la femme? Non, certes non, et qu'on n'aille -pas crier au Paradoxe. Don Juan n'était qu'un -habile catalogueur de femmes.—Séduire une -femme, pour Don Juan, était-ce l'espoir de -satisfaire une passion fiévreuse et véritable? -était-ce le brûlant désir de posséder la frêle -créature vers laquelle son cœur semblait s'être -envolé? était-ce la recherche de l'idéal? Mon +pas crier au Paradoxe. Don Juan n'était qu'un +habile catalogueur de femmes.—Séduire une +femme, pour Don Juan, était-ce l'espoir de +satisfaire une passion fiévreuse et véritable? +était-ce le brûlant désir de posséder la frêle +créature vers laquelle son cœur semblait s'être +envolé? était-ce la recherche de l'idéal? Mon Dieu, non, mille fois non.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span> -Don Juan était mu par un esprit machiavélique -et froid, par un cœur marmoréen, plus +Don Juan était mu par un esprit machiavélique +et froid, par un cœur marmoréen, plus froid que la statue du Commandeur; pour lui, -séduire une femme, c'était ajouter un nom à sa -liste, c'était le sot orgueil, la fatuité rassasiée, -l'égoïsme chatouillé, la vanité qui sourit;—le -type de Don Juan ne possède même pas l'excuse -d'une âme artiste et inquiète comme ces bouillants +séduire une femme, c'était ajouter un nom à sa +liste, c'était le sot orgueil, la fatuité rassasiée, +l'égoïsme chatouillé, la vanité qui sourit;—le +type de Don Juan ne possède même pas l'excuse +d'une âme artiste et inquiète comme ces bouillants Catalogueurs de femmes qui ont noms, -au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, Restif de La Bretonne, Casanova +au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, Restif de La Bretonne, Casanova de Seingalt et Choudard-Desforges.</p> <p>M. M. X. Y. ou Z., que votre libraire vous -cite avec enthousiasme, l'un pour acquérir tous +cite avec enthousiasme, l'un pour acquérir tous les jolis volumes qui paraissent, quels qu'ils soient, l'autre pour payer un mauvais Romantique soixante-dix louis; celui-ci pour acheter -au poids de l'or tel livre à scandale saisi d'hier, -celui-là pour ramasser tous les exemplaires d'une -édition à la veille d'être épuisée; M. M. X. -Y. ou Z. sont-ils des Bibliophiles, c'est-à-dire -des raffinés, des délicats du livre, des amoureux -de la substance plutôt que de l'apparence? Nous -ne craignons pas d'affirmer que non;—véritables +au poids de l'or tel livre à scandale saisi d'hier, +celui-là pour ramasser tous les exemplaires d'une +édition à la veille d'être épuisée; M. M. X. +Y. ou Z. sont-ils des Bibliophiles, c'est-à -dire +des raffinés, des délicats du livre, des amoureux +de la substance plutôt que de l'apparence? Nous +ne craignons pas d'affirmer que non;—véritables <em>Don Juans de la Bibliophilie</em>, ce sont des <em>Catalogueurs de Livres</em>.</p> <p>Le <em>Catalogueur</em> collectionne des volumes -comme d'autres réunissent des fragments curieux -de silex, de néphrite, de serpentine ou +comme d'autres réunissent des fragments curieux +de silex, de néphrite, de serpentine ou d'obsidienne; il a des livres comme on a des tentures, des meubles rares, des bronzes, des <span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> -bibelots de toutes sortes. Avant même que de +bibelots de toutes sortes. Avant même que de les ouvrir, il fait relier superbement ses brochures, -il n'a pas de Bibliothèque, il n'a qu'une -<em>Tannerie</em>. La Bruyère de nos jours serait, hélas! -plus sévère qu'autrefois;—que son ombre nous +il n'a pas de Bibliothèque, il n'a qu'une +<em>Tannerie</em>. La Bruyère de nos jours serait, hélas! +plus sévère qu'autrefois;—que son ombre nous guide, car, nous, son infime petit-fils, nous allons essayer notre verve sur quelques Catalogueurs -<em>pourtraicturés</em> sur de bons patrons;—sois indulgent, -ô bénévole lecteur de nos <em>Caprices</em>! +<em>pourtraicturés</em> sur de bons patrons;—sois indulgent, +ô bénévole lecteur de nos <em>Caprices</em>! si notre pinceau est parfois impuissant.</p> <h3>I</h3> -<p><em>Richard</em> vit retiré des affaires, dans le <i lang="en" xml:lang="en">high-life</i> -parisien. Sa fortune est considérable, il a +<p><em>Richard</em> vit retiré des affaires, dans le <i lang="en" xml:lang="en">high-life</i> +parisien. Sa fortune est considérable, il a maison de ville et maison des champs. Ses valets -sont du meilleur style, ses écuries citées comme -modèles et ses chiens bien dressés. Ses maîtresses, -par sérieux, tiennent à honneur de se -dire siennes, lui, par gaillardise, tient à honneur -d'afficher ses maîtresses. <em>Richard</em> possède une -loge à l'Opéra et fréquente assidûment son club; -il est arrivé à cet âge où l'ambition gravit un -étage et du cœur monte à la tête, où, par contraste, -les illusions dégringolent à l'entresol, et du +sont du meilleur style, ses écuries citées comme +modèles et ses chiens bien dressés. Ses maîtresses, +par sérieux, tiennent à honneur de se +dire siennes, lui, par gaillardise, tient à honneur +d'afficher ses maîtresses. <em>Richard</em> possède une +loge à l'Opéra et fréquente assidûment son club; +il est arrivé à cet âge où l'ambition gravit un +étage et du cœur monte à la tête, où, par contraste, +les illusions dégringolent à l'entresol, et du cerveau vont au cœur.—<em>Richard</em> est bien de sa personne: a la tenue correcte d'un gentleman, il joint la rondeur ample d'un boursier bon enfant; -en le voyant passer, de suite on songe à +en le voyant passer, de suite on songe à Monsieur Capital.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span> Par distraction, et encore plus par ce besoin -inné d'occupations actives qui fouettent l'ennui, +inné d'occupations actives qui fouettent l'ennui, <em>Richard</em> s'est fait antiquaire: il raffole, dit-il, des <em>choses du temps</em> et raconte avec emphase -qu'il a su réunir chez lui des beautés incomparables. -On le voit à l'Hôtel des ventes, non loin +qu'il a su réunir chez lui des beautés incomparables. +On le voit à l'Hôtel des ventes, non loin de la tribune du commissaire-priseur; le portefeuille -bien nourri, et prêt à subir l'assaut des -enchères; sa voix grave d'homme d'affaires fait -monter avec assurance les tableaux estimés des -maîtres contemporains et un sourire d'orgueilleuse -satisfaction éclaire son visage, lorsque, +bien nourri, et prêt à subir l'assaut des +enchères; sa voix grave d'homme d'affaires fait +monter avec assurance les tableaux estimés des +maîtres contemporains et un sourire d'orgueilleuse +satisfaction éclaire son visage, lorsque, de groupes en groupes, son nom circule dans le public comme l'heureux possesseur d'une œuvre d'art. On dit de lui qu'il a <em>le flair</em>, et qu'il n'acquiert -qu'à bon escient.—Il n'achète pas, il +qu'à bon escient.—Il n'achète pas, il place son argent.</p> <p><em>Richard</em> cependant n'est pas pleinement satisfait; -des désirs vagues le poussent à la Bibliomanie; +des désirs vagues le poussent à la Bibliomanie; il se repose des tableaux et se donne aux livres, -ce sera sa seconde manière et il y restera fidèle.</p> +ce sera sa seconde manière et il y restera fidèle.</p> -<p>Le voici chez un libraire à la mode, assis nonchalamment, -la tête haute et gonflé d'importance. -Il se fait initier, sans en avoir l'air, au dédale -si compliqué de la Bibliographie et aux +<p>Le voici chez un libraire à la mode, assis nonchalamment, +la tête haute et gonflé d'importance. +Il se fait initier, sans en avoir l'air, au dédale +si compliqué de la Bibliographie et aux merveilles de la reliure; il contemple de luxueuses -éditions des <cite>Baisers de Dorat</cite>, du <cite>Temple de +éditions des <cite>Baisers de Dorat</cite>, du <cite>Temple de Gnide</cite> et des <cite>Chansons de La Borde</cite> et se permet -de critiquer les épreuves des gravures; il ne tolère, +de critiquer les épreuves des gravures; il ne tolère, dit-il, que les: <em>Avant la lettre</em>, et il ajoute, <span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span> -que si Du Seuil, Capé, Lortic, Anguerrand, Padeloup -ou Derôme n'ont pas orné ces ouvrages +que si Du Seuil, Capé, Lortic, Anguerrand, Padeloup +ou Derôme n'ont pas orné ces ouvrages de maroquin du Levant, de tabis, de dentelles et de petits fers, ils ne sont pas dignes de reposer -sur les tablettes d'ivoire de sa Bibliothèque. <em>Richard</em> +sur les tablettes d'ivoire de sa Bibliothèque. <em>Richard</em> dit tout cela mollement, en se dandinant et se renversant sur le dossier de sa chaise, ponctuant -chaque parole d'une bouffée de son havane. +chaque parole d'une bouffée de son havane. Il maudit sourdement le libraire, conseiller dont il ne peut se passer, et le nomme cependant: -«<em>mon bon</em>» avec une certaine familiarité qui -n'est point dépourvue de rudesse.</p> +«<em>mon bon</em>» avec une certaine familiarité qui +n'est point dépourvue de rudesse.</p> -<p><em>Richard</em> se jette à bourse pleine dans sa nouvelle +<p><em>Richard</em> se jette à bourse pleine dans sa nouvelle <em>passion</em>, il y met autant de fougue, autant -d'activité que s'il se lançait dans une opération +d'activité que s'il se lançait dans une opération commerciale d'un nouveau genre, il redevient -très affairé et ne prend pas le loisir de contempler -ni de digérer ses achats; d'immenses <em>desiderata</em> -le provoquent sans cesse, il achète, il -achète toujours, il achète encore, mais il ignore -la douce joie de conquérir. La gloire des Mac-Carthy, -des Didot, des Yeméniz, des Giraud, des -Pixericourt, des Soleinne l'empêche de dormir. -Il travaille avec opiniâtreté, non pas à combler +très affairé et ne prend pas le loisir de contempler +ni de digérer ses achats; d'immenses <em>desiderata</em> +le provoquent sans cesse, il achète, il +achète toujours, il achète encore, mais il ignore +la douce joie de conquérir. La gloire des Mac-Carthy, +des Didot, des Yeméniz, des Giraud, des +Pixericourt, des Soleinne l'empêche de dormir. +Il travaille avec opiniâtreté, non pas à combler les lacunes de son savoir, est-ce qu'il en a le -temps! Il travaille à son grandiose monument, -à sa célébrité, à son catalogue, <em>à sa vente</em> enfin.</p> +temps! Il travaille à son grandiose monument, +à sa célébrité, à son catalogue, <em>à sa vente</em> enfin.</p> -<p><em>Richard</em> aura formé une Bibliothèque comme -on forme un régiment. Il aura surveillé l'extérieur -de ses soldats sans en connaître l'esprit. Il les +<p><em>Richard</em> aura formé une Bibliothèque comme +on forme un régiment. Il aura surveillé l'extérieur +de ses soldats sans en connaître l'esprit. Il les <span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span> -enverra se faire décimer à la grande bataille de +enverra se faire décimer à la grande bataille de l'encan: <i lang="la" xml:lang="la">Ite ad vendentes</i>.—De tout cela, que lui restera-t-il? des connaissances superficielles, -un nom cité dans les Brunet de l'avenir, un peu -de gloire et beaucoup de vanité... autant en emporte +un nom cité dans les Brunet de l'avenir, un peu +de gloire et beaucoup de vanité... autant en emporte le vent.</p> <p>.... <em>Richard</em> est le <em>Catalogueur in-folio</em>, le <em>Catalogueur -à grandes marges</em>; passons au <em>Catalogueur</em> -d'un rang moins élevé, avant que d'arriver +à grandes marges</em>; passons au <em>Catalogueur</em> +d'un rang moins élevé, avant que d'arriver au petit <em>Catalogueur</em>, le plus modeste, mais non pas le moins fou.</p> <h3>II</h3> -<p>Ni gras, ni maigre, grand, élancé, droit et -empesé, les favoris au vent, le lorgnon d'écaille à +<p>Ni gras, ni maigre, grand, élancé, droit et +empesé, les favoris au vent, le lorgnon d'écaille à califourchon sur un nez d'aigle, <em>Placide</em> est rempli -de cette qualité banale et vague qu'on nomme -distinction et qu'un homme d'esprit a désignée -ainsi: la décoration des gens médiocres.—Sorti -du collége, «fort en thême» il a pris ses inscriptions -à la Faculté de droit, s'est rangé au -quartier latin dans le groupe le plus à la mode -des étudiants poseurs et a enfin honnêtement -passé sa licence.</p> +de cette qualité banale et vague qu'on nomme +distinction et qu'un homme d'esprit a désignée +ainsi: la décoration des gens médiocres.—Sorti +du collége, «fort en thême» il a pris ses inscriptions +à la Faculté de droit, s'est rangé au +quartier latin dans le groupe le plus à la mode +des étudiants poseurs et a enfin honnêtement +passé sa licence.</p> <p><em>Placide</em> a trente-cinq ou quarante ans; avocat -à la Cour d'appel, avocat sans causes et pour +à la Cour d'appel, avocat sans causes et pour cause, il se meut dans une petite aisance qui lui permet tout le confortable d'une vie douce et -sans cahots. Dès son début dans le monde, il +sans cahots. Dès son début dans le monde, il <span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span> -s'est appliqué au grave maintien de la haute magistrature, -au bon ton de la noblesse, à la rigidité -austère de la Robe, au dandysme sobre et -sans éclat d'un Georges Brummell. Ses paroles -sont lentes et reposées, il ne dit juste que ce qu'il -faut, il sait écouter avec tout le sérieux d'un audiencier, -sans que le coin de ses lèvres rasées -trahisse la mobilité de ses sensations intérieures. -Il rit rarement et n'a jamais dû pleurer; son œil -bleu est le fidèle miroir de son âme de granit et -ses mains gantées n'auraient pas le moindre frémissement -en palpant le premier des livres imprimés: -le <cite>Psautier</cite> in-folio de Mayence, donné +s'est appliqué au grave maintien de la haute magistrature, +au bon ton de la noblesse, à la rigidité +austère de la Robe, au dandysme sobre et +sans éclat d'un Georges Brummell. Ses paroles +sont lentes et reposées, il ne dit juste que ce qu'il +faut, il sait écouter avec tout le sérieux d'un audiencier, +sans que le coin de ses lèvres rasées +trahisse la mobilité de ses sensations intérieures. +Il rit rarement et n'a jamais dû pleurer; son œil +bleu est le fidèle miroir de son âme de granit et +ses mains gantées n'auraient pas le moindre frémissement +en palpant le premier des livres imprimés: +le <cite>Psautier</cite> in-folio de Mayence, donné en 1457 par Jean Fust et Pierre Schœffer.</p> <p><em>Placide</em> est cependant un Bibliophile, un Bibliophile -bien coté sur la place, mais il semble s'être -approprié cette pensée de Machiavel: «le monde -appartient aux esprits froids.» Il a des livres, parce +bien coté sur la place, mais il semble s'être +approprié cette pensée de Machiavel: «le monde +appartient aux esprits froids.» Il a des livres, parce que <em>cela fait bien</em> dans son cabinet de bois noir -aux tentures de nuance sombre, à côté des cartons +aux tentures de nuance sombre, à côté des cartons verts veufs de dossiers. Il a des livres, parce -qu'il a froidement calculé, que, si le cabriolet est -plus utile au médecin que le savoir, l'étalage -d'une nombreuse Bibliothèque, aux reliures -jansénistes, frappe plus sûrement dans la demeure -d'un avocat que toute la rhétorique de ses +qu'il a froidement calculé, que, si le cabriolet est +plus utile au médecin que le savoir, l'étalage +d'une nombreuse Bibliothèque, aux reliures +jansénistes, frappe plus sûrement dans la demeure +d'un avocat que toute la rhétorique de ses meilleurs arguments. Il a des livres, donc il est instruit, telle sera la logique de la veuve et de l'orphelin.—<i lang="la" xml:lang="la">Post hoc ergo propter hoc.</i></p> @@ -2907,236 +2869,236 @@ l'orphelin.—<i lang="la" xml:lang="la">Post hoc ergo propter hoc.</i></p> <span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span> Sont-ce les Codes, les Formulaires, les Institutes de Justinien, les Sources du Droit Romain, -les œuvres de Procédure civile, les manuels +les œuvres de Procédure civile, les manuels du Juge taxateur, le <cite>Juris civilis Euchiridium</cite> et -alia? assurément il ne saurait se passer des œuvres +alia? assurément il ne saurait se passer des œuvres de jurisprudence qui doivent former le premier -fonds de sa Bibliothèque, mais hélas! il ne -possède même pas l'<cite>Esprit des lois</cite>! Dans son -désir de paraître doctissime, il a réuni tous les +fonds de sa Bibliothèque, mais hélas! il ne +possède même pas l'<cite>Esprit des lois</cite>! Dans son +désir de paraître doctissime, il a réuni tous les volumes dont les titres seuls imposent le respect; -voici sur les rayons vernis de ses armoires vitrées -tous les latinistes édités par Burmann, Grævius +voici sur les rayons vernis de ses armoires vitrées +tous les latinistes édités par Burmann, Grævius et Gronovius, plus loin, les collections dites: -<em>Variorum</em> et <cite>Ad usum Delphini</cite>; il a même mis -côte à côte les ennuyeux poëtes latins des derniers -siècles; Rapin, Commire-Vanière, Santeuil, -Ménage, le Père Oudin et autres; puis, arrivent -par bandes serrées et bibliographiquement mal -disposées, les œuvres de Philosophie, de Métaphysique, -de Mathématiques, d'Histoire, de -Théologie et de Morale divine.—La <cite>Chimie de -Boërhave</cite> heurte les <cite>Méditations de Descartes</cite> et -le <cite>Traité de l'entendement humain de Locke</cite>; les -<cite>Essais de morale de Nicole</cite> et les <cite>Réflexions de +<em>Variorum</em> et <cite>Ad usum Delphini</cite>; il a même mis +côte à côte les ennuyeux poëtes latins des derniers +siècles; Rapin, Commire-Vanière, Santeuil, +Ménage, le Père Oudin et autres; puis, arrivent +par bandes serrées et bibliographiquement mal +disposées, les œuvres de Philosophie, de Métaphysique, +de Mathématiques, d'Histoire, de +Théologie et de Morale divine.—La <cite>Chimie de +Boërhave</cite> heurte les <cite>Méditations de Descartes</cite> et +le <cite>Traité de l'entendement humain de Locke</cite>; les +<cite>Essais de morale de Nicole</cite> et les <cite>Réflexions de Bellegarde sur la Politesse du style</cite>, coudoient -<cite>L'Art Héraldique</cite> et <cite>l'Hydrostatique ou la science +<cite>L'Art Héraldique</cite> et <cite>l'Hydrostatique ou la science du mouvement des eaux</cite>; un volume: <cite>De l'ambassadeur et de ses fonctions</cite> par Wiquefort se -trouve appuyé aux <cite>Dix Livres de Vitruve</cite> par Perrault -et quelques <cite>Notions d'Ostéologie</cite> et <cite>d'Anatomie</cite> +trouve appuyé aux <cite>Dix Livres de Vitruve</cite> par Perrault +et quelques <cite>Notions d'Ostéologie</cite> et <cite>d'Anatomie</cite> <span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span> -<cite>comparée</cite> fraternisent avec la: <cite>Méthode -pour étudier l'Histoire de Lenglet-Dufresnoy</cite>.</p> +<cite>comparée</cite> fraternisent avec la: <cite>Méthode +pour étudier l'Histoire de Lenglet-Dufresnoy</cite>.</p> -<p><em>Placide</em> a tout empilé dans son cabinet, il a -<cite>le Traité du vrai mérite</cite> de Claville, mais il ne l'a +<p><em>Placide</em> a tout empilé dans son cabinet, il a +<cite>le Traité du vrai mérite</cite> de Claville, mais il ne l'a pas lu. Le dos et les titres de ses livres seuls lui -servent à l'ornementation de son intérieur, et, s'il -eut osé, il aurait fait exécuter une bibliothèque -en relief, dont les titres fixés sur du bois arrondi +servent à l'ornementation de son intérieur, et, s'il +eut osé, il aurait fait exécuter une bibliothèque +en relief, dont les titres fixés sur du bois arrondi recouvert de cuir, lui en eussent dit tout autant. -Ses volumes sont en parfait état, sans être néanmoins -reliés à grands frais, ils sont propres et -décents et n'ont certes pas le négligé et l'air brisé -d'un livre trop souvent ouvert.—Dirons-nous à +Ses volumes sont en parfait état, sans être néanmoins +reliés à grands frais, ils sont propres et +décents et n'ont certes pas le négligé et l'air brisé +d'un livre trop souvent ouvert.—Dirons-nous à voix basse, que si <em>Placide</em> ne regarde jamais les -livres qu'il achète, il lit en entier et d'un bout à +livres qu'il achète, il lit en entier et d'un bout à l'autre ceux qu'il loue furtivement au cabinet de -lecture le plus proche?—Dirons-nous qu'il dévore -de temps à autre un roman en vogue, gras, -usé par des mains humides d'émotion; pourquoi -pas? Lorsqu'il commet ce méfait, il se cache; il se -voilerait la face s'il venait à être découvert, lui si -grave, si austère, si distingué, lui, ce diplomate -en disponibilité, il pourrait être appelé: <em>Bibliophile +lecture le plus proche?—Dirons-nous qu'il dévore +de temps à autre un roman en vogue, gras, +usé par des mains humides d'émotion; pourquoi +pas? Lorsqu'il commet ce méfait, il se cache; il se +voilerait la face s'il venait à être découvert, lui si +grave, si austère, si distingué, lui, ce diplomate +en disponibilité, il pourrait être appelé: <em>Bibliophile de cabinet de lecture!</em> Dieu! il succomberait sous la honte, car alors on pourrait justement -lui décocher cette épigramme composée +lui décocher cette épigramme composée jadis pour un de ses sosies:</p> <div class="poetry-container"> <div class="poetry"><div class="stanza"> -<div class="line"><i>Ce qu'apprend ou lit Théodore</i></div> -<div class="line"><i>N'a nul rapport à son devoir,</i></div> -<div class="line"><i>Mais en récompense, il n'ignore</i></div> -<div class="line"><i>Rien, que ce qu'il devrait sçavoir.</i></div> +<div class="line"><i>Ce qu'apprend ou lit Théodore</i></div> +<div class="line"><i>N'a nul rapport à son devoir,</i></div> +<div class="line"><i>Mais en récompense, il n'ignore</i></div> +<div class="line"><i>Rien, que ce qu'il devrait sçavoir.</i></div> </div></div></div> <p><span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span> -Quand, sur le tard, <em>Placide</em> sera arrivé à la +Quand, sur le tard, <em>Placide</em> sera arrivé à la position qu'il ambitionne, lorsque le sel et le poivre pimenteront sa chevelure, lorsqu'il sourira -aux fins soupers et aux passions séniles qui demandent +aux fins soupers et aux passions séniles qui demandent des excitants, lorsque les ballets et les -maillots roses dérideront son froid <em>facies</em>, alors le -<i lang="la" xml:lang="la">vir bonus</i> cessera d'être un Tartufe Bibliophile, +maillots roses dérideront son froid <em>facies</em>, alors le +<i lang="la" xml:lang="la">vir bonus</i> cessera d'être un Tartufe Bibliophile, un <em>Catalogueur par avenir</em>, un <em>Bibliolathe</em> et un -<em>Bibliotaphe</em>; il se débarrassera sans émotion, sans +<em>Bibliotaphe</em>; il se débarrassera sans émotion, sans amer regret, de tout ce fatras de volumes qu'il -aura amassés pour la galerie. Ses livres lui auront -servi de piédestal et il leur devra une reconnaissance -bien acquise. Peut-être sera-t-il ingrat, peut-être -aussi reformera-t-il une Bibliothèque, mais -ce sera une Bibliothèque de petit maître, une Bibliothèque -clandestine. Il achètera Crébillon le +aura amassés pour la galerie. Ses livres lui auront +servi de piédestal et il leur devra une reconnaissance +bien acquise. Peut-être sera-t-il ingrat, peut-être +aussi reformera-t-il une Bibliothèque, mais +ce sera une Bibliothèque de petit maître, une Bibliothèque +clandestine. Il achètera Crébillon le fils, Restif de la Bretonne. Voisenon et d'autres auteurs plus grivois; il lira alors <cite>l'Ecumoire</cite>, <cite>le Sopha</cite>, <cite>Grigri</cite>, <cite>le Pied de Fanchette</cite>, <cite>le Sultan -Misapouf</cite>, et il commencera à comprendre Rabelais -et Boccace.—Par décorum, cet homme de -glace aura installé la morale apparente chez lui +Misapouf</cite>, et il commencera à comprendre Rabelais +et Boccace.—Par décorum, cet homme de +glace aura installé la morale apparente chez lui dans sa jeunesse, quand les frimas blanchiront sa -tête ils commenceront à fondre sur son cœur, +tête ils commenceront à fondre sur son cœur, il deviendra Bibliomane libertin, la morale qu'il -aura faussement affichée se vengera, en lui offrant -sa tunique à froisser.</p> +aura faussement affichée se vengera, en lui offrant +sa tunique à froisser.</p> <h3>III</h3> -<p>L'oncle de <em>Damis</em>, honnête homme, éclairé, +<p>L'oncle de <em>Damis</em>, honnête homme, éclairé, <span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span> -profondément instruit, Bibliophile de la vieille +profondément instruit, Bibliophile de la vieille roche, avait converti toute sa fortune en livres, -c'était sa seule joie, son unique passion, aussi, -voulut-il mourir dans sa Bibliothèque, au milieu -de ses vieux et sincères amis qui l'avaient tant de -fois égayé, consolé, charmé. Il y avait dans cette -bibliothèque des merveilles sublimes: on y -voyait les <cite>Chroniques de Jean Froissart</cite>, imprimées -à Paris, chez Antoine Vérard en quatre +c'était sa seule joie, son unique passion, aussi, +voulut-il mourir dans sa Bibliothèque, au milieu +de ses vieux et sincères amis qui l'avaient tant de +fois égayé, consolé, charmé. Il y avait dans cette +bibliothèque des merveilles sublimes: on y +voyait les <cite>Chroniques de Jean Froissart</cite>, imprimées +à Paris, chez Antoine Vérard en quatre tomes in-folio, la <cite>Bible de Coverdale</cite> (Zurich 1535); le <cite>Rituel de l'Eglise Anglicane</cite> (White-church 1560), le <em>Martial</em> de Sweynheym et Pennartz de 1473, le <cite>Tite-Live de Spire</cite>, les <cite>Œuvres d'Amadis Jamyn</cite>, puis les romans de chevalerie -<cite>Lancelot du Lac</cite>, <cite>Gérion le Courtois</cite>, <cite>Méliadus</cite>, -<cite>le Turpin</cite>, <cite>le Merlin</cite>, <cite>le Fier à Bras</cite>, <cite>les Amadis</cite>, -<cite>Regnaut de Montauban</cite>, <cite>le Saint Gréal et le +<cite>Lancelot du Lac</cite>, <cite>Gérion le Courtois</cite>, <cite>Méliadus</cite>, +<cite>le Turpin</cite>, <cite>le Merlin</cite>, <cite>le Fier à Bras</cite>, <cite>les Amadis</cite>, +<cite>Regnaut de Montauban</cite>, <cite>le Saint Gréal et le Chevalier de la Triste Figure</cite>.</p> -<p><em>Damis</em> se trouva un beau matin héritier de ces +<p><em>Damis</em> se trouva un beau matin héritier de ces trois ou quatre mille volumes.—En voyant arriver -cette armée d'élite composée de superbes in-folio, +cette armée d'élite composée de superbes in-folio, in-quarto et in-12, <em>Damis</em> jeta les hauts -cris: quel piteux héritage! Il se prit à maudire la -mémoire de son oncle et il eut beau regarder les +cris: quel piteux héritage! Il se prit à maudire la +mémoire de son oncle et il eut beau regarder les splendides reliures, aux armes de Henri II, -de Henri III, de Diane de Poitiers, du Président +de Henri III, de Diane de Poitiers, du Président de Thou, il semblait inconsolable. Comme il eut -préféré quelques bonnes actions au porteur dont -il se fut empressé d'aller toucher la rente!</p> +préféré quelques bonnes actions au porteur dont +il se fut empressé d'aller toucher la rente!</p> -<p>Que fit <em>Damis</em>? Il vendit la bibliothèque de +<p>Que fit <em>Damis</em>? Il vendit la bibliothèque de <span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span> -son oncle aux enchères publiques; le produit de -la vente atteignit près de <em>trois cent mille francs</em>.—Il -fut comme affolé de joie, plongé dans un -délire intense; la veille, il eut donné pour rien +son oncle aux enchères publiques; le produit de +la vente atteignit près de <em>trois cent mille francs</em>.—Il +fut comme affolé de joie, plongé dans un +délire intense; la veille, il eut donné pour rien tous ces <em>Bouquins</em> qui l'encombraient, comme il -disait dédaigneusement. Le lendemain, il se -révéla effréné Bibliophile.—Les livres avaient -fait <em>Damis</em> riche;—<em>Damis</em> voulut connaître et -apprécier de tels amis, qui, outre la fortune, -pouvaient lui donner l'estime et la considération.—Avec -sa grosse bonhomie de rentier, il s'efforça +disait dédaigneusement. Le lendemain, il se +révéla effréné Bibliophile.—Les livres avaient +fait <em>Damis</em> riche;—<em>Damis</em> voulut connaître et +apprécier de tels amis, qui, outre la fortune, +pouvaient lui donner l'estime et la considération.—Avec +sa grosse bonhomie de rentier, il s'efforça de devenir Bibliognoste, et, dans ce but, il se tint au courant de la <cite>Bourse de la Librairie moderne</cite>; se fit envoyer tous les catalogues et -assista de temps à autre aux soirées de la salle +assista de temps à autre aux soirées de la salle Silvestre.</p> -<p>Une fois dans cette voie, <em>Damis</em> s'y élança -avec bonheur et orgueil; il apprit à avoir <em>du nez</em>, +<p>Une fois dans cette voie, <em>Damis</em> s'y élança +avec bonheur et orgueil; il apprit à avoir <em>du nez</em>, comme on dit dans l'argot de la brocante. Il sut -deviner les Livres dont l'épuisement, c'est-à-dire -la hausse, était proche. Il acheta les plus -luxueux nouveaux venus, les éditions elzéviriennes -des éditeurs à la mode; il parapha de +deviner les Livres dont l'épuisement, c'est-à -dire +la hausse, était proche. Il acheta les plus +luxueux nouveaux venus, les éditions elzéviriennes +des éditeurs à la mode; il parapha de son nom tous les bulletins de souscription, mais il se garda soigneusement de se livrer aux vieux -volumes dans la crainte très fondée de s'y perdre +volumes dans la crainte très fondée de s'y perdre corps et biens.</p> <p>Aujourd'hui <em>Damis</em> est un de nos Bibliophiles -les plus connus parmi les <em>amateurs sérieux</em>; certains -libraires lui envoient d'autorité et à +les plus connus parmi les <em>amateurs sérieux</em>; certains +libraires lui envoient d'autorité et à <span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span> compte-ferme les nouvelles publications. Loin -de s'en plaindre, il en tire au contraire vanité et -se rengorge avec d'étranges gloussements de -satisfaction. Il tient cependant à choisir lui-même -ses vélins, ses japons, ses chines et ses +de s'en plaindre, il en tire au contraire vanité et +se rengorge avec d'étranges gloussements de +satisfaction. Il tient cependant à choisir lui-même +ses vélins, ses japons, ses chines et ses Whatman. Il les collationne avec soin, regarde dans la transparence du jour la vergeure du papier, la marque de Van-Gelder, de Rives et d'Archettes -et ne se déclare satisfait qu'après les plus +et ne se déclare satisfait qu'après les plus grandes investigations de son œil.</p> -<p>Sa Bibliothèque est simple: de larges casiers -de bois blanc passé au brou de noix, sont modestement -appliqués sur les parois d'une vaste -pièce rectangulaire exposée au levant.—<em>Damis</em> -y vient dès l'aube, non pour se délecter dans la +<p>Sa Bibliothèque est simple: de larges casiers +de bois blanc passé au brou de noix, sont modestement +appliqués sur les parois d'une vaste +pièce rectangulaire exposée au levant.—<em>Damis</em> +y vient dès l'aube, non pour se délecter dans la lecture de ses livres,—il faudrait les couper et -cela leur ôterait du prix,—mais pour travailler +cela leur ôterait du prix,—mais pour travailler ses exemplaires dans le silence du cabinet; dans -l'un, il ajoute un portrait, dans l'autre il insère +l'un, il ajoute un portrait, dans l'autre il insère un autographe de l'auteur, dans celui-ci, il place -de doubles épreuves des gravures, à la sanguine -ou en bistre; dans celui-là enfin, ce sont des +de doubles épreuves des gravures, à la sanguine +ou en bistre; dans celui-là enfin, ce sont des cartons, des notes, mille choses qu'il case.—Il lit aussi les catalogues qu'il vient de recevoir, et y apporte une attention soutenue:... ah! ah! se -dit-il tout-à-coup avec des éclats de joie, mais, +dit-il tout-à -coup avec des éclats de joie, mais, <em>je l'ai</em>.... superbe.... magnifique, admirable -affaire! Un livre que j'ai payé Dix francs et que -je trouve catalogué: Cinquante.—Il se frotte -les mains et se met en devoir de découper en +affaire! Un livre que j'ai payé Dix francs et que +je trouve catalogué: Cinquante.—Il se frotte +les mains et se met en devoir de découper en <span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span> -chantant le numéro qu'il vient de remarquer, -afin de le coller légèrement sur la garde du volume +chantant le numéro qu'il vient de remarquer, +afin de le coller légèrement sur la garde du volume dont il est question.—Oh! oh! exclama-t-il -une minute après, ceci n'est point cher;—le +une minute après, ceci n'est point cher;—le malheureux libraire ne s'y entend point, trois -francs! un ouvrage de vingt-cinq... J'irai le quérir -cet après dîner.</p> +francs! un ouvrage de vingt-cinq... J'irai le quérir +cet après dîner.</p> <p><em>Damis</em> passe ainsi sa vie dans la paix la plus douce, dans un <i lang="la" xml:lang="la">otium sine dignitate</i>, c'est un <em>Catalogueur Bibliopole</em>: on ne peut pas dire tel -oncle tel neveu. Il considère le volume comme +oncle tel neveu. Il considère le volume comme une <em>action</em> soumise aux variations de la Hausse et de la Baisse. Il n'aime le livre que parce qu'il -en tripote.—Lui parlez-vous d'un volume relié?—Bah! -vous répond-il, faire relier un livre c'est +en tripote.—Lui parlez-vous d'un volume relié?—Bah! +vous répond-il, faire relier un livre c'est jeter son argent au vent, sa valeur n'en augmente pas d'un sol; Si Thouvenin, Duru, Thibaron y ont mis la main..., je ne dis pas, mais cependant, -croyez-moi, conclut-il, l'idéal, c'est un livre non -touché, non coupé, dans l'état primordial de sa +croyez-moi, conclut-il, l'idéal, c'est un livre non +touché, non coupé, dans l'état primordial de sa brochure.</p> <h3>CONCLUSION.</h3> -<p>Les Catalogueurs sont utiles à la richesse Nationale; +<p>Les Catalogueurs sont utiles à la richesse Nationale; nous ne voulons pas les accabler, nous -les plaindrons néanmoins de donner si peu de -nourriture à leur cervelle. Ils ne comprendront -jamais la belle réponse du duc de Vivonne à -Louis XIV, lui demandant à quoi il lui servait de -lire: «Sire, la lecture fait à mon esprit ce que -vos perdreaux font à mes joues.»</p> +les plaindrons néanmoins de donner si peu de +nourriture à leur cervelle. Ils ne comprendront +jamais la belle réponse du duc de Vivonne à +Louis XIV, lui demandant à quoi il lui servait de +lire: «Sire, la lecture fait à mon esprit ce que +vos perdreaux font à mes joues.»</p> <div class="figcenter"> <img src="images/illus_074.jpg" width="50" height="35" alt="" title="" /> @@ -3164,87 +3126,87 @@ et gaudent ad sonum organi.<br /> <p class="drop-cap"><span class="upper-case">Vous</span> achetiez un Roman, il y a quelques vingt ans, Monsieur, et, tout heureux -de votre emplette, signée d'un -nom aimé, vous vous preniez à lire,—les +de votre emplette, signée d'un +nom aimé, vous vous preniez à lire,—les pieds sur les chenets,—les vigoureuses -aventures d'un d'Artagnan superbe, d'un héros -cambré, souple et fort comme l'acier de sa -lame, qui vous menait bon train, à travers mille -casse-cous, au chapitre final, où triomphait sa +aventures d'un d'Artagnan superbe, d'un héros +cambré, souple et fort comme l'acier de sa +lame, qui vous menait bon train, à travers mille +casse-cous, au chapitre final, où triomphait sa cause.</p> -<p>C'était par une belle matinée de mai, de septembre -ou d'octobre; le ciel était pur ou nuageux, -l'air tiède ou vif, les feuilles d'un vert tendre ou -d'un chaud orangé,—peu importe; en deux temps, -vous aviez lié connaissance avec votre homme, -détaillé vivement sa mise, conçu votre sympathie, +<p>C'était par une belle matinée de mai, de septembre +ou d'octobre; le ciel était pur ou nuageux, +l'air tiède ou vif, les feuilles d'un vert tendre ou +d'un chaud orangé,—peu importe; en deux temps, +vous aviez lié connaissance avec votre homme, +détaillé vivement sa mise, conçu votre sympathie, <span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span> -et, avec toute la simplicité de votre belle -âme de lecteur,—vous vous intéressiez à ce fringant +et, avec toute la simplicité de votre belle +âme de lecteur,—vous vous intéressiez à ce fringant jeune premier que vous veniez d'entrevoir -et que vous ne deviez plus quitter jusqu'à la fin +et que vous ne deviez plus quitter jusqu'à la fin de ses peines.</p> <p>Que de galantes intrigues! Quelles joyeuses -équipées! Vous en souvenez-vous?</p> +équipées! Vous en souvenez-vous?</p> -<p>Arquebusades et coups de rapière! Embuscades +<p>Arquebusades et coups de rapière! Embuscades et rendez-vous discrets! Tout votre sang -français bouillait; vous entriez dans la peau de +français bouillait; vous entriez dans la peau de l'Amadis; bataillant, intrigant, faisant l'amour, -vous couriez avec lui de tous côtés, et terriblement -essoufflé, c'est à peine si vous preniez un -léger repos, à la dernière ligne d'un émouvant -chapitre.—Et vous, chère Madame, que de -charmantes soirées vous passiez sous la lampe, -ou chastement pelotonnée dans le douillet repos -du lit! Vous parcouriez fiévreusement le gros +vous couriez avec lui de tous côtés, et terriblement +essoufflé, c'est à peine si vous preniez un +léger repos, à la dernière ligne d'un émouvant +chapitre.—Et vous, chère Madame, que de +charmantes soirées vous passiez sous la lampe, +ou chastement pelotonnée dans le douillet repos +du lit! Vous parcouriez fiévreusement le gros Roman du jour, laissant sommeiller Monsieur votre mari; et votre petit cœur battait bien fort, -lorsque le héros, au coin d'un carrefour sombre, +lorsque le héros, au coin d'un carrefour sombre, luttait vaillamment contre une bande de vilains coupe-jarrets.</p> <h3>II</h3> -<p>Ces émotions, ces courses échevelées en plein -air, ces voyages de l'un à l'autre pôle, le Roman -de cape et d'épée,—qui résume tout cela,—le -Roman d'aventures a définitivement vécu, le -poignard, la guitare et l'échelle de corde ont été +<p>Ces émotions, ces courses échevelées en plein +air, ces voyages de l'un à l'autre pôle, le Roman +de cape et d'épée,—qui résume tout cela,—le +Roman d'aventures a définitivement vécu, le +poignard, la guitare et l'échelle de corde ont été <span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span> -abandonnés aux magasins d'accessoires; Amédée -Achard a été le dernier apôtre de l'émotion en +abandonnés aux magasins d'accessoires; Amédée +Achard a été le dernier apôtre de l'émotion en pourpoint et des manteaux couleur de muraille; Ponson du Terrail, Gaboriau, Eyma et <i lang="it" xml:lang="it">tutti -quanti</i> ne font plus les délices que des commis-voyageurs, -des portières ou des rares grisettes, +quanti</i> ne font plus les délices que des commis-voyageurs, +des portières ou des rares grisettes, aussi rares que les Carlins; les lecteurs de Dumas -père ont diminué et Paul Féval lui-même, ce -grand-prêtre de la dague et du poison a du se +père ont diminué et Paul Féval lui-même, ce +grand-prêtre de la dague et du poison a du se convertir subitement sur le <em>chemin de Damas</em> de -la littérature.</p> +la littérature.</p> -<p>Le Roman intime, bourgeois ou plébéien, fait -aujourd'hui nos délices.—Notre époque veut -du réel; l'optique est émoussée, nous prenons +<p>Le Roman intime, bourgeois ou plébéien, fait +aujourd'hui nos délices.—Notre époque veut +du réel; l'optique est émoussée, nous prenons une loupe; notre toucher est affaibli, notre main saisit un scalpel; nous <em>anatomisons</em>. Le Roman -est devenu une école pratique, nous y étalons +est devenu une école pratique, nous y étalons les belles horreurs, les cas pathologiques les plus bizarres; nous indiquons les chloroses et les pustules sociales. Nous ne sommes plus en gondole -à Venise, nous nous promenons, en radeau, -dans les égouts des villes.</p> +à Venise, nous nous promenons, en radeau, +dans les égouts des villes.</p> <h3>III</h3> <p>Eh! mon Dieu, nous n'avons pas tort; nous -en sommes arrivés là graduellement, sans y -prendre garde; notre époque littéraire, si féconde, -avait blasé nos sens; notre goût est devenu -un petit Néron difficile à satisfaire. Il nous fallait +en sommes arrivés là graduellement, sans y +prendre garde; notre époque littéraire, si féconde, +avait blasé nos sens; notre goût est devenu +un petit Néron difficile à satisfaire. Il nous fallait <span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span> du nouveau, des choses fortes, odorantes; nos meilleurs auteurs essayent de nous servir.</p> @@ -3252,168 +3214,168 @@ nos meilleurs auteurs essayent de nous servir.</p> <p>Les Romanciers sont devenus des analystes du plus grand talent; ils ont mis le tablier blanc, se sont munis de tous les instruments de chirurgie, -et nous voilà suivant leur cours avec intérêt. -Nous voyons les ulcères de la vie, c'est vrai, mais -le musée Dupuytren a bien aussi ses charmes; -et il faut avouer que l'hôpital, les faits divers et -les tribunaux moralisent peut-être plus sûrement -les masses que les pillules du docteur Labruyère, -les panacées du pharmacien Montaigne ou la +et nous voilà suivant leur cours avec intérêt. +Nous voyons les ulcères de la vie, c'est vrai, mais +le musée Dupuytren a bien aussi ses charmes; +et il faut avouer que l'hôpital, les faits divers et +les tribunaux moralisent peut-être plus sûrement +les masses que les pillules du docteur Labruyère, +les panacées du pharmacien Montaigne ou la <cite>Sagesse</cite> du Sieur Charron.</p> <h3>IV</h3> -<p>Sans vouloir faire une étude philologique et -sans chercher <i lang="la" xml:lang="la">ab ovo</i> les causes de la phase littéraire -que nous traversons, nous croyons découvrir +<p>Sans vouloir faire une étude philologique et +sans chercher <i lang="la" xml:lang="la">ab ovo</i> les causes de la phase littéraire +que nous traversons, nous croyons découvrir dans <cite>Byron et le Byronnisme</cite> l'origine de la <cite>Nouvelle Ecole</cite>.</p> <p>Ce n'est pas trop paradoxal, comme vous allez le voir:</p> -<p>Nous sommes en 1830;—la littérature classique +<p>Nous sommes en 1830;—la littérature classique est moribonde; le Romantisme qui vient de -naître, fait déjà des effets de torse et montre son -biceps; un instant indécis, les Jeunes-France se +naître, fait déjà des effets de torse et montre son +biceps; un instant indécis, les Jeunes-France se divisent en deux camps. Dans l'un la force domine; on y cultive la plastique, la ligne, la couleur, la <em>fooorme</em>. Dans l'autre, la lecture de Byron a <span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span> -sentimentalisé les cœurs, les idylles maladives +sentimentalisé les cœurs, les idylles maladives germent dans les cerveaux, le spleen bruine dans -l'âme, on larmoie les amours défuntes ou les -ambitions déçues; Lamartine grossit un lac de +l'âme, on larmoie les amours défuntes ou les +ambitions déçues; Lamartine grossit un lac de ses sanglots, Musset empoisonne le beau Rolla; -de Vigny suicide Chatterton sur le théâtre.</p> +de Vigny suicide Chatterton sur le théâtre.</p> -<p>Une partie du public se laisse aller à cet abandon -de soi-même. Il devient exquis, distingué, de -suprême bon ton de se faire voir blême et verdâtre +<p>Une partie du public se laisse aller à cet abandon +de soi-même. Il devient exquis, distingué, de +suprême bon ton de se faire voir blême et verdâtre de teint; les amants malheureux se noient -dans leurs larmes; les couturières, par douzaines, -allument des réchauds; une douce folie se répand +dans leurs larmes; les couturières, par douzaines, +allument des réchauds; une douce folie se répand partout; seul, le bourgeois inconscient et digne, regarde sans comprendre.</p> <h3>V</h3> -<p>Une réaction était nécessaire, l'idéalisme prenait -des proportions inquiétantes pour la santé -des esprits, toutes les cervelles étaient parties au -diable, dans l'aérostat de la pensée. Il fallait -ramener le public au réel, à la vérité, aux choses -dignes de commisération; il était utile de le <em>désefféminer</em>, -de lui montrer, en l'intéressant, la vie +<p>Une réaction était nécessaire, l'idéalisme prenait +des proportions inquiétantes pour la santé +des esprits, toutes les cervelles étaient parties au +diable, dans l'aérostat de la pensée. Il fallait +ramener le public au réel, à la vérité, aux choses +dignes de commisération; il était utile de le <em>désefféminer</em>, +de lui montrer, en l'intéressant, la vie rude, nerveuse, aride, dans ses manifestations de chaque jour, dans ses luttes, dans ses drames du grand monde; de lui faire palper les tristesses de -la bourgeoisie et les misères des bas-fonds de la -société.</p> +la bourgeoisie et les misères des bas-fonds de la +société.</p> -<p>—«Assez de byronnisme, trêve aux jérémiades +<p>—«Assez de byronnisme, trêve aux jérémiades <span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span> et aux variations en mineur sur les amours personnelles; ne distillons plus ce miel affadissant, versons quelques gouttes d'absinthe dans -nos œuvres:»—tel fut le raisonnement d'une -nouvelle École, qui semble commencer à Balzac, +nos œuvres:»—tel fut le raisonnement d'une +nouvelle École, qui semble commencer à Balzac, pour se continuer par MM. de Goncourt, Zola et Daudet.</p> -<p>Balzac, cet Hercule puissant de la littérature -moderne, doit être considéré comme le premier -maître du réalisme, de ce réalisme sobre, correct, -distingué; de ce réalisme qui met encore -des gants et qui flâne, monocle dans l'œil, au -milieu des salons les plus mélangés. Toute une -époque défile sous ses yeux, il la fixe magistralement +<p>Balzac, cet Hercule puissant de la littérature +moderne, doit être considéré comme le premier +maître du réalisme, de ce réalisme sobre, correct, +distingué; de ce réalisme qui met encore +des gants et qui flâne, monocle dans l'œil, au +milieu des salons les plus mélangés. Toute une +époque défile sous ses yeux, il la fixe magistralement dans ses immortels chefs-d'œuvre; mais il -restait à glaner sur ses <em>timidités</em>, sur les choses -qu'il n'a pas osé décrire, sur ses craintes, ses -pudeurs, ses délicatesses; c'est là précisément ce +restait à glaner sur ses <em>timidités</em>, sur les choses +qu'il n'a pas osé décrire, sur ses craintes, ses +pudeurs, ses délicatesses; c'est là précisément ce que font aujourd'hui ses successeurs.</p> -<p>Les héritiers directs de l'auteur de la <cite>Comédie -humaine</cite> se montrèrent plus hardis, mais avec -certaines réticences. Les Delvau, les Champfleury, +<p>Les héritiers directs de l'auteur de la <cite>Comédie +humaine</cite> se montrèrent plus hardis, mais avec +certaines réticences. Les Delvau, les Champfleury, les Baudelaire, les Duranty et autres, -explorèrent les coins de la vie réelle non encore -décrits. On vit alors, pour la première fois, ces -peintures crayeuses des barrières de Paris, ces +explorèrent les coins de la vie réelle non encore +décrits. On vit alors, pour la première fois, ces +peintures crayeuses des barrières de Paris, ces types bouffons des petites villes de province, ces croquis bizarres d'ateliers d'artistes, cet argot pittoresque -des différents milieux parisiens, cette -photographie littéraire, pour tout dire, qui rend +des différents milieux parisiens, cette +photographie littéraire, pour tout dire, qui rend <span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span> -exactement l'impression des choses vues et étudiées +exactement l'impression des choses vues et étudiées minutieusement.</p> <h3>VI</h3> <p>Avec Gustave Flaubert et <cite>Madame Bovary</cite>, se -dessine dans sa véritable incarnation le Roman -moderne: c'est de ce chef-d'œuvre, à la fois lumineux -de réalité, saisissant et osé, que prennent +dessine dans sa véritable incarnation le Roman +moderne: c'est de ce chef-d'œuvre, à la fois lumineux +de réalité, saisissant et osé, que prennent source les productions remarquables si -discutées aujourd'hui.</p> - -<p>Flaubert a créé un genre, qui tâtonnait et se -cherchait avant lui, et, dit-on, il l'a crée comme -se créent les belles choses, sans avoir l'idée -même de sa hardiesse, sans le voulu, sans la -prétention de faire une merveille; il a écrit <cite>Madame -Bovary</cite>, parce qu'il avait vécu son roman;<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> +discutées aujourd'hui.</p> + +<p>Flaubert a créé un genre, qui tâtonnait et se +cherchait avant lui, et, dit-on, il l'a crée comme +se créent les belles choses, sans avoir l'idée +même de sa hardiesse, sans le voulu, sans la +prétention de faire une merveille; il a écrit <cite>Madame +Bovary</cite>, parce qu'il avait vécu son roman;<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> il avait vu, il est venu,—il a vaincu,—la -fameuse promenade en fiacre, semblait même à +fameuse promenade en fiacre, semblait même à l'auteur, la chose la plus chaste du monde; -Flaubert avait mis là, toute la virginité, toute -l'heureuse naïveté de son talent; il racontait et -ne faisait pas, à son sens, une peinture immorale.</p> +Flaubert avait mis là , toute la virginité, toute +l'heureuse naïveté de son talent; il racontait et +ne faisait pas, à son sens, une peinture immorale.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span> -Après <cite>Madame Bovary</cite> on voit apparaître la -<cite>Fanny</cite> de Feydeau, <cite>L'Affaire Clémenceau</cite> de -Dumas fils, certains Romans à sensation d'Alphonse +Après <cite>Madame Bovary</cite> on voit apparaître la +<cite>Fanny</cite> de Feydeau, <cite>L'Affaire Clémenceau</cite> de +Dumas fils, certains Romans à sensation d'Alphonse Karr, de Sandeau, de Feuillet, de George -Sand, dans une tonalité différente, ainsi qu'une -foule d'œuvres justement célèbres, signées des +Sand, dans une tonalité différente, ainsi qu'une +foule d'œuvres justement célèbres, signées des noms les plus connus.</p> -<p>Edmond et Jules de Goncourt <em>spécialisent</em> le -genre, dans cette admirable série d'études qui -commencent à franchir le cercle restreint, mais -artistique, où leur immense talent fut apprécié et -admiré dès l'origine. Puis vient Zola, qui se -cantonne en pleine époque impériale, de 1852 à -1870, et qui, avec une vigueur géniale, nous en -trace les types les mieux accusés.—<cite>La Fortune -des Rougon</cite>, <cite>La Curée</cite>, <cite>La Conquête de -Plassans</cite>, <cite>La Faute de l'Abbé Mouret</cite> et <cite>L'Assommoir</cite> -sont des Romans typiques, forts, accentués -et vigoureusement traités par un artiste -qui voit très juste à travers la fougue de son tempérament.</p> +<p>Edmond et Jules de Goncourt <em>spécialisent</em> le +genre, dans cette admirable série d'études qui +commencent à franchir le cercle restreint, mais +artistique, où leur immense talent fut apprécié et +admiré dès l'origine. Puis vient Zola, qui se +cantonne en pleine époque impériale, de 1852 à +1870, et qui, avec une vigueur géniale, nous en +trace les types les mieux accusés.—<cite>La Fortune +des Rougon</cite>, <cite>La Curée</cite>, <cite>La Conquête de +Plassans</cite>, <cite>La Faute de l'Abbé Mouret</cite> et <cite>L'Assommoir</cite> +sont des Romans typiques, forts, accentués +et vigoureusement traités par un artiste +qui voit très juste à travers la fougue de son tempérament.</p> <p>Alphonse Daudet, le dernier venu, dans une -manière plus délicate et moins heurtée, a produit -des œuvres exquises, ciselées avec art et amour. +manière plus délicate et moins heurtée, a produit +des œuvres exquises, ciselées avec art et amour. Ses <cite>Contes du Lundi</cite>, ses <cite>Lettres de Mon Moulin</cite>, -<cite>Fromont-Jeune et Risler aîné</cite>, resteront assurément -dans l'avenir, comme de fins et fidèles +<cite>Fromont-Jeune et Risler aîné</cite>, resteront assurément +dans l'avenir, comme de fins et fidèles tableaux des mœurs contemporaines.</p> -<p>Nous voudrions parler également de Ferdinand +<p>Nous voudrions parler également de Ferdinand Fabre, l'auteur d'un chef d'œuvre trop peu <span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span> -connu: L'<cite>Abbé Tigrane</cite>. Nous voudrions dire +connu: L'<cite>Abbé Tigrane</cite>. Nous voudrions dire quelques mots sur Tourgueneff, sur Henri et -Jules de la Madelène, sur Claretie, sur Noriac, +Jules de la Madelène, sur Claretie, sur Noriac, sur Ernest d'Hervilly, sur Cladel et sur tant d'autres hommes de talent, mais, dans cette -étude au courant de la plume, que nous regrettons -même d'avoir entreprise avec un si grand -sans façon, nous sommes forcé de nous arrêter,—au -reste, nous dira-t-on, vous êtes Bibliophile +étude au courant de la plume, que nous regrettons +même d'avoir entreprise avec un si grand +sans façon, nous sommes forcé de nous arrêter,—au +reste, nous dira-t-on, vous êtes Bibliophile et non pas critique: <i lang="la" xml:lang="la">Ne, sutor, supra crepidam</i>.</p> @@ -3421,34 +3383,34 @@ crepidam</i>.</p> <p><em>Il faut des Romans aux peuples corrompus</em>, a dit J.-J. Rousseau. Aujourd'hui, tout le monde -lit, depuis la laitière qui vend son lait le matin, -au coin de la rue, jusqu'à la duchesse sur sa -chaise longue; dans notre société actuelle, le +lit, depuis la laitière qui vend son lait le matin, +au coin de la rue, jusqu'à la duchesse sur sa +chaise longue; dans notre société actuelle, le Roman est indispensable; Alexis Bouvier et -Emile Richebourg font les délices des masses; -aucune force morale ne saurait s'opposer à cet +Emile Richebourg font les délices des masses; +aucune force morale ne saurait s'opposer à cet engouement. Mais que conclure du Roman moderne, -du Roman qui se possède et qui se tient? +du Roman qui se possède et qui se tient? Ne concluons pas, ou du moins concluons par -cette simple conversation que nous eûmes dernièrement +cette simple conversation que nous eûmes dernièrement avec un de nos plus spirituels Romanciers.</p> -<p>Ah! Si j'étais plus jeune, nous disait-il, si je ne -me trouvais pas dévoré par le temps, par le journalisme, +<p>Ah! Si j'étais plus jeune, nous disait-il, si je ne +me trouvais pas dévoré par le temps, par le journalisme, <span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span> -par les gêneurs et aussi par la paresse, +par les gêneurs et aussi par la paresse, quel admirable roman je voudrais faire?</p> <p>Comment cela?</p> -<p>Je ferais rire et pleurer tour à tour.... mais il -me faudrait passer des nuits entières, travailler -avec une volonté dont je ne me sens plus la +<p>Je ferais rire et pleurer tour à tour.... mais il +me faudrait passer des nuits entières, travailler +avec une volonté dont je ne me sens plus la force.... que ce serait beau, cependant!</p> <p>Enfin, que feriez-vous?</p> -<p><em>Un Roman par Dépêches.</em></p> +<p><em>Un Roman par Dépêches.</em></p> <div class="figcenter"> <img src="images/illus_100.jpg" width="150" height="132" alt="" title="" /> @@ -3473,233 +3435,233 @@ ny en guerre.<br /> le vieil Horace avec des perspectives de calme et de repos.—<cite>O ubi campi!</cite> modulait Virgile, regrettant -la tranquillité des champs, les riantes -collines, les ruisseaux jaseurs et les forêts hautaines.—O +la tranquillité des champs, les riantes +collines, les ruisseaux jaseurs et les forêts hautaines.—O campagnes! lointains paysages, hameaux et prairies, sombres taillis et larges futaies, quand pourrai-je vous retrouver! soupire -de même le pauvre Bibliophile des villes, qui, -après les démarches bouquinières, les luttes, les -recherches patientes de l'hiver, voit renaître les +de même le pauvre Bibliophile des villes, qui, +après les démarches bouquinières, les luttes, les +recherches patientes de l'hiver, voit renaître les idylles en son cœur et veut enfin lire dans l'inimitable livre de la nature (<cite>si parva licet componere -magnis</cite>). Livre à grandes marges, divinement -relié d'azur par le céleste ouvrier de +magnis</cite>). Livre à grandes marges, divinement +relié d'azur par le céleste ouvrier de l'Univers.</p> -<p>«Les livres voyagent avec nous, dit Janin: ils -nous suivent à la ville, à la campagne; on emporte +<p>«Les livres voyagent avec nous, dit Janin: ils +nous suivent à la ville, à la campagne; on emporte son livre au fond des bois, on le retrouve -au coin du feu».—Le Bibliophile sait cela, et, +au coin du feu».—Le Bibliophile sait cela, et, <span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span> -avant de quitter son nid d'hiver, il se prépare à +avant de quitter son nid d'hiver, il se prépare à varier par de douces lectures les longs <em>farniente</em> -et les molles langueurs de sa villégiature. -La valise est prête.—Il passe en revue sa Bibliothèque, +et les molles langueurs de sa villégiature. +La valise est prête.—Il passe en revue sa Bibliothèque, lentement, minutieusement, amoureusement; il inspecte avec des regards tendres -et charmés, ses <em>Juntes</em>, ses <em>Dollet</em>, ses <em>Vascosan</em>, -ses <em>Gryphes</em>, ses <em>Turnèbe</em>, ses <em>Plantin</em>, ses <em>Baskerville</em> -et ses <em>Elzéviers</em>; il considère, avec une -Bibliognostique passionnée, ses volumes aux +et charmés, ses <em>Juntes</em>, ses <em>Dollet</em>, ses <em>Vascosan</em>, +ses <em>Gryphes</em>, ses <em>Turnèbe</em>, ses <em>Plantin</em>, ses <em>Baskerville</em> +et ses <em>Elzéviers</em>; il considère, avec une +Bibliognostique passionnée, ses volumes aux armes de M. de Baluze, du Cardinal Dubois, -du Maréchal d'Estrées ou du Comte de Hoÿm.—Que -de bons et sincères amis il va falloir -abandonner là, bien emmaillottés, bien préservés -du fléau des insectes, des mites et des +du Maréchal d'Estrées ou du Comte de Hoÿm.—Que +de bons et sincères amis il va falloir +abandonner là , bien emmaillottés, bien préservés +du fléau des insectes, des mites et des larves, bien en dehors de tout contact humide!—Le -Bibliophile a le cœur serré, il ne peut détacher -ses yeux de tant d'œuvres chéries qui lui -rappellent tous les heureux instants de l'intimité, +Bibliophile a le cœur serré, il ne peut détacher +ses yeux de tant d'œuvres chéries qui lui +rappellent tous les heureux instants de l'intimité, et aussi, les joies poignantes de la trouvaille.—Il faut cependant partir, et faire un tri avec discernement.</p> -<p>Ici, ce Ronsard l'attire, puis, tout près, ce -Rémy-Belleau, et plus loin, le marquis de Racan, -ce poëte des gentes pastourelles; voilà trois +<p>Ici, ce Ronsard l'attire, puis, tout près, ce +Rémy-Belleau, et plus loin, le marquis de Racan, +ce poëte des gentes pastourelles; voilà trois grands chantres de la nature qu'il fera bon de -relire à l'ombre d'un bosquet ou sous la verte -feuillée d'un bois peuplé de rossignols.—Prendrai-je -Madame Deshoulières? se demande-t-il avec -inquiétude; choisirai-je Delille et ses <em>Jardins</em>, +relire à l'ombre d'un bosquet ou sous la verte +feuillée d'un bois peuplé de rossignols.—Prendrai-je +Madame Deshoulières? se demande-t-il avec +inquiétude; choisirai-je Delille et ses <em>Jardins</em>, <span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span> -Jean-Jacques et sa <em>Botanique</em>, le sage Lucrèce, -le divin Horace, le délicat Tibulle ou l'amoureux +Jean-Jacques et sa <em>Botanique</em>, le sage Lucrèce, +le divin Horace, le délicat Tibulle ou l'amoureux Jean Second? Dois-je emporter les Fabulistes, les Mythologues et environner ma solitude de Faunes et de Nymphes, de Satyres, de Dryades -et d'Hamadryades, charmantes Divinités, que -mon esprit subjugué verra se jouer entre les arbrisseaux?—Eh! -voici, bien à propos, les <cite>Lettres -à Emilie sur la Mythologie</cite>, par Demoustier.... -Mais, l'édition est si jolie, si merveilleusement -reliée, que je craindrais... de tels livres ne voyagent +et d'Hamadryades, charmantes Divinités, que +mon esprit subjugué verra se jouer entre les arbrisseaux?—Eh! +voici, bien à propos, les <cite>Lettres +à Emilie sur la Mythologie</cite>, par Demoustier.... +Mais, l'édition est si jolie, si merveilleusement +reliée, que je craindrais... de tels livres ne voyagent pas, leur propre splendeur les attache au rivage.</p> -<p>Le Bibliophile est très perplexe;—choisir -parmi ceux qu'on aime n'est pas chose aisée. -Ah! que n'a-t-il acheté jadis cette mignonne <cite>Bibliothèque +<p>Le Bibliophile est très perplexe;—choisir +parmi ceux qu'on aime n'est pas chose aisée. +Ah! que n'a-t-il acheté jadis cette mignonne <cite>Bibliothèque portative du voyageur</cite>, si intelligemment -publiée par T. Desoër, commencée vers -l'an XI par J.-B. Fournier.—Quelle aimable Bibliothèque +publiée par T. Desoër, commencée vers +l'an XI par J.-B. Fournier.—Quelle aimable Bibliothèque de campagne, que cette collection de -volumes in-32 qui commence à La Fontaine +volumes in-32 qui commence à La Fontaine pour finir au Cardinal de Bernis!—Heureusement, Cazin vient au secours du Bibliophile voyageur. Il vient, muni de l'Arioste, d'Amyot, -d'Anacréon, de Boccace, de Bussy-Rabutin, de -Cubières, de Dorat, de Fontenelle, de Boufflers, +d'Anacréon, de Boccace, de Bussy-Rabutin, de +Cubières, de Dorat, de Fontenelle, de Boufflers, de Galland, de La Fare, de Marguerite de Navarre, de Marivaux, Marmontel, Piron, Sterne -et Rabelais. On peut, certes, avec de tels maîtres, -se déclarer satisfait.</p> +et Rabelais. On peut, certes, avec de tels maîtres, +se déclarer satisfait.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span> Mais parmi les modernes, sur quels auteurs fixer son choix? On sait Musset par cœur; Hugo -est trop Titanique et ferait payer de <em>l'excédent</em>, -Balzac peut être abandonné au même titre; il +est trop Titanique et ferait payer de <em>l'excédent</em>, +Balzac peut être abandonné au même titre; il faut donc des peintres de genre—<cite>ut pictura -poesis</cite>,—François Coppée, Josephin Soulary, André -Lemoyne et Albert Mérat. Et puis encore?—le +poesis</cite>,—François Coppée, Josephin Soulary, André +Lemoyne et Albert Mérat. Et puis encore?—le Bibliophile pense, et avec juste raison, -qu'on doit laisser dans leur rigidité ces pauvres -grands classiques trop froids pour être lus en +qu'on doit laisser dans leur rigidité ces pauvres +grands classiques trop froids pour être lus en plein air, et prendre quelques romans—pour -ce, il s'appuie sur le raisonnement de S. Mercier:—«Voyez -ce qu'on lit à la campagne, dit +ce, il s'appuie sur le raisonnement de S. Mercier:—«Voyez +ce qu'on lit à la campagne, dit l'auteur du <cite>Tableau de Paris</cite>; reviendra-t-on -sur une <em>éternelle</em> tragédie de Racine? Non; il +sur une <em>éternelle</em> tragédie de Racine? Non; il faudra se plonger dans les compositions vastes -et intéressantes, dans les romans anglois, dans -les romans de l'Abbé Prévôt, dans ceux de l'admirable +et intéressantes, dans les romans anglois, dans +les romans de l'Abbé Prévôt, dans ceux de l'admirable Restif de la Bretonne... on cherche alors -un horizon littéraire, étendu, vaste comme l'horizon +un horizon littéraire, étendu, vaste comme l'horizon qui nous environne; on a recours aux romans -de chevalerie plutôt que de se dessécher -l'esprit et l'imagination dans une maigre épître -de Boileau ou dans ces ouvrages arides et contournés -que le Sanhédrin littéraire<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> vante tout -seul et que le reste de la France dédaigne;—on +de chevalerie plutôt que de se dessécher +l'esprit et l'imagination dans une maigre épître +de Boileau ou dans ces ouvrages arides et contournés +que le Sanhédrin littéraire<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> vante tout +seul et que le reste de la France dédaigne;—on demande des faits, de l'action, du mouvement; -on aime à suivre tous ces caractères mélangés.»</p> +on aime à suivre tous ces caractères mélangés.»</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span> Le Bibliophile choisit donc Hoffmann et Edgard -Poë, Théophile Gautier et Gérard de Nerval, -Mérimée et Stendhal, et aussi quelques volumes +Poë, Théophile Gautier et Gérard de Nerval, +Mérimée et Stendhal, et aussi quelques volumes du spirituel Monselet, ne serait-ce que l'<cite>Almanach des Gourmands</cite>, un livre qui joint -les délices de l'esprit à ceux de l'estomac, et auquel +les délices de l'esprit à ceux de l'estomac, et auquel l'air vif et les longues promenades ne portent -pas préjudice... au contraire.</p> +pas préjudice... au contraire.</p> -<p>Fier de cette petite Bibliothèque, le voyageur +<p>Fier de cette petite Bibliothèque, le voyageur va pour partir, mais il jette de nouveau un coup -d'œil attendri sur les intimes qu'il laisse derrière +d'œil attendri sur les intimes qu'il laisse derrière lui; il dit un dernier adieu aux Moralistes, aux Tragiques, aux Critiques, aux bons gros Dictionnaires -si souvent feuilletés, aux Historiens, aux -Rhéteurs, aux Philosophes, aux Pères de l'Eglise, -à tous ces génies qui se serrent le coude avec -l'étonnant esprit de corps de l'immortalité.</p> +si souvent feuilletés, aux Historiens, aux +Rhéteurs, aux Philosophes, aux Pères de l'Eglise, +à tous ces génies qui se serrent le coude avec +l'étonnant esprit de corps de l'immortalité.</p> <p>Notre Amateur, s'il n'a pas de villa, cherche -un coin silencieux, une chaumière où mettre les -amis qu'il emporte; ce qu'il lui faudrait, à lui, -le raffiné, ce serait un vetuste castel gothique -pour goûter toute la saveur de ses préférés -des <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles. Il trouve que le décor a -quelque chose de la reliure bien conservée et il -lui semble, que, dans un jardin dessiné par Le-Nôtre, -il dégusterait mieux ses <cite>Lettres de Madame -de Sévigné</cite> ou la poésie rectiligne de Despréaux;—on +un coin silencieux, une chaumière où mettre les +amis qu'il emporte; ce qu'il lui faudrait, à lui, +le raffiné, ce serait un vetuste castel gothique +pour goûter toute la saveur de ses préférés +des <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles. Il trouve que le décor a +quelque chose de la reliure bien conservée et il +lui semble, que, dans un jardin dessiné par Le-Nôtre, +il dégusterait mieux ses <cite>Lettres de Madame +de Sévigné</cite> ou la poésie rectiligne de Despréaux;—on a vu des Bibliophiles qui n'auraient -pu se pâmer aux finesses de Parny ou de Grécourt +pu se pâmer aux finesses de Parny ou de Grécourt sans le milieu pastoral du Petit Trianon, <span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span> et d'autres, entreprendre un voyage d'Italie afin de lire Casanova ou Carlo Gozzi, nonchalamment -couchés dans une gondole vénitienne en +couchés dans une gondole vénitienne en vue de La Piazzetta.</p> -<p>Avant que de s'enfoncer dans l'oasis qu'il rêve, +<p>Avant que de s'enfoncer dans l'oasis qu'il rêve, le Bibliophile passe dans quelques villes de province -où il fouille, remue, bouleverse les rayons +où il fouille, remue, bouleverse les rayons des petits libraires; mais il trouve peu et les -occasions sont chauves.—Souvent même, ô -stupéfaction! la mine simple et benoîte du dépositaire -de MM. les éditeurs, cache une astuce, -une méfiance dont on n'aurait su se douter, et, +occasions sont chauves.—Souvent même, ô +stupéfaction! la mine simple et benoîte du dépositaire +de MM. les éditeurs, cache une astuce, +une méfiance dont on n'aurait su se douter, et, lorsqu'on croit acheter certains volumes de cabinet de lecture, des Renduel, des Gosselin ou -des Poulet-Malassis dans des conditions honnêtes, +des Poulet-Malassis dans des conditions honnêtes, on voit le petit Papetier-Libraire se redresser de toute la hauteur de ses connaissances, -et se mettre à citer les prix fantastiques des -grands Bibliopoles parisiens, ainsi qu'un collégien -qui fait étalage d'érudition.—Règle générale, -en province, où l'on croit rencontrer ou -plutôt déterrer tant de choses merveilleuses, on -ne trouve que des prétentions boursouflées et +et se mettre à citer les prix fantastiques des +grands Bibliopoles parisiens, ainsi qu'un collégien +qui fait étalage d'érudition.—Règle générale, +en province, où l'on croit rencontrer ou +plutôt déterrer tant de choses merveilleuses, on +ne trouve que des prétentions boursouflées et des prix le plus souvent excessifs.</p> <p>Une fois dans son nid de verdure, quelle joie! quelle jeunesse! quel enthousiasme! Ce ne sont pour commencer que de longues promenades -à travers prés, avec un ou plusieurs Cazins en -poche; le trop plein de vie semble déborder -notre urbain; il boit l'air champêtre à se rompre +à travers prés, avec un ou plusieurs Cazins en +poche; le trop plein de vie semble déborder +notre urbain; il boit l'air champêtre à se rompre <span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span> -les poumons, et, ce n'est que fatigué, mais non -repu, qu'il vient s'étendre sur la mousse épaisse, +les poumons, et, ce n'est que fatigué, mais non +repu, qu'il vient s'étendre sur la mousse épaisse, pour lire avec ravissement les bavardages, les -superbes descriptions et l'esprit à foison des +superbes descriptions et l'esprit à foison des chers auteurs qui l'accompagnent.</p> <p>Lit-il <cite>Aline, reine de Golconde</cite>, ce conte ravissant de Boufflers? il ne sait si c'est fiction ou -réalité; une meunière aux coquets retroussis -de jupe vient-elle à passer? aussitôt son imagination +réalité; une meunière aux coquets retroussis +de jupe vient-elle à passer? aussitôt son imagination voit Aline;—lit-il le <cite>Paradis perdu</cite>? il croit le retrouver.</p> <p>Et le soir des jours de pluie, devant un grand -feu clair et gai de bourrées qui pétillent, les jambes -allongées, muni de la pipe familière, le ventre -à l'aise, l'esprit quiet, avec quelle bonne humeur -il comprend la large gaieté gauloise de -Maistre Rabelais ou de Béroalde de Verville;—ajoutons -à cela, une femme qui travaille et des +feu clair et gai de bourrées qui pétillent, les jambes +allongées, muni de la pipe familière, le ventre +à l'aise, l'esprit quiet, avec quelle bonne humeur +il comprend la large gaieté gauloise de +Maistre Rabelais ou de Béroalde de Verville;—ajoutons +à cela, une femme qui travaille et des enfants qui dorment: tout le bonheur de la vie -n'est-il pas là?</p> +n'est-il pas là ?</p> <p>Mais, malheureusement, nous ne pouvons pas dire: <i lang="la" xml:lang="la">ab uno disce omnes</i>,—pour un Bibliophile -sage et modeste, qui vit ainsi retiré loin du +sage et modeste, qui vit ainsi retiré loin du monde au tumulte odieux, que de Bibliophiles -qui boivent aux champs l'onde perfide du Léthé!—la -chasse, la pêche, les courses à cheval, +qui boivent aux champs l'onde perfide du Léthé!—la +chasse, la pêche, les courses à cheval, les exercices qui rompent les membres, s'accommodent -peu de la lecture et font négliger les +peu de la lecture et font négliger les livres;—nous en connaissons plus d'un, qui, -parti avec des caisses de volumes, est retourné +parti avec des caisses de volumes, est retourné <span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span> -dans ses pénates hivernales sans les avoir même -déballées.</p> +dans ses pénates hivernales sans les avoir même +déballées.</p> -<p>Ces derniers ne sont pas sincèrement Bibliophiles, +<p>Ces derniers ne sont pas sincèrement Bibliophiles, ce sont des Bibliophiles <i lang="la" xml:lang="la">ab hoc</i> et <i lang="la" xml:lang="la">ab hac</i>.</p> <p>L'amour des Livres ne fait pas prime dans leur cœur; ils ne se servent de la lecture que -comme d'une flèche qu'ils décochent à l'ennui, +comme d'une flèche qu'ils décochent à l'ennui, le livre est un rayon de soleil pour eux dans les -jours de tristesse; lorsque la gaieté les accapare, +jours de tristesse; lorsque la gaieté les accapare, ils abandonnent avec ingratitude ces amis des -temps néfastes.</p> +temps néfastes.</p> <div class="figcenter"> <img src="images/illus_108.jpg" width="150" height="118" alt="" title="" /> @@ -3712,10 +3674,10 @@ temps néfastes.</p> </div> <h2>LES PROJETS<br /> -<span class="medium">D'HONORÉ DE BALZAC</span></h2> +<span class="medium">D'HONORÉ DE BALZAC</span></h2> -<p class="epigraph">Les idées sont des fonds qui ne portent -intérêt qu'entre les mains du talent.<br /> +<p class="epigraph">Les idées sont des fonds qui ne portent +intérêt qu'entre les mains du talent.<br /> <span class="i9 smcap">Rivarol.</span></p> <div> @@ -3723,234 +3685,234 @@ intérêt qu'entre les mains du talent.<br /> </div> <p class="drop-cap"><span class="upper-case">Lorsqu'un</span> colosse aussi puissant que -Balzac vient à tomber, vaincu par -un travail opiniâtre et les terribles +Balzac vient à tomber, vaincu par +un travail opiniâtre et les terribles secousses d'un cœur battant sans -cesse d'une épaule à l'autre, toute une génération -littéraire s'approche, timidement d'abord, -effarée et curieuse, munie de la lorgnette, du +cesse d'une épaule à l'autre, toute une génération +littéraire s'approche, timidement d'abord, +effarée et curieuse, munie de la lorgnette, du microscope et du scalpel.—La poule aux œufs d'or est morte; chacun regarde son plumage, se -remémore les prodiges pondus; c'est à qui sera -le premier à lui ouvrir le ventre, et, selon le -mot des enfants, à y chercher la <em>petite bête</em>.—Las +remémore les prodiges pondus; c'est à qui sera +le premier à lui ouvrir le ventre, et, selon le +mot des enfants, à y chercher la <em>petite bête</em>.—Las de filer ses feuilletons aux pieds de ses -créanciers, ayant encore aux lèvres l'amertume -des luttes soutenues, le vaillant Hercule a succombé, -laissant un vide immense dans la littérature +créanciers, ayant encore aux lèvres l'amertume +des luttes soutenues, le vaillant Hercule a succombé, +laissant un vide immense dans la littérature militante.—Balzac est mort. Vive Balzac!—La -place est aussitôt occupée par les biographes, +place est aussitôt occupée par les biographes, ces agioteurs du souvenir; l'homme n'est <span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span> -plus, que déjà le héros survit et prête à la -légende.</p> +plus, que déjà le héros survit et prête à la +légende.</p> -<p>Aux biographies particulières de Honoré de -Balzac, ont succédé les portraits intimes et les -croquis sans façons, <em>à bâtons rompus</em>, du romancier -en pantoufles; il n'est pas de littérateur +<p>Aux biographies particulières de Honoré de +Balzac, ont succédé les portraits intimes et les +croquis sans façons, <em>à bâtons rompus</em>, du romancier +en pantoufles; il n'est pas de littérateur contemporain dont on ait mieux et plus souvent -commenté l'œuvre et la vie,—après Madame -de Surville, la sœur dévouée, l'<i lang="la" xml:lang="la">Alma Soror</i>, apportant -un pieux hommage à la mémoire de son -frère, deux amis du <i lang="en" xml:lang="en">Home</i>, deux familiers des -heureux jours, Th. Gautier et Léon Gozlan se -mirent à tisonner la braise encore chaude des +commenté l'œuvre et la vie,—après Madame +de Surville, la sœur dévouée, l'<i lang="la" xml:lang="la">Alma Soror</i>, apportant +un pieux hommage à la mémoire de son +frère, deux amis du <i lang="en" xml:lang="en">Home</i>, deux familiers des +heureux jours, Th. Gautier et Léon Gozlan se +mirent à tisonner la braise encore chaude des <em>Jardies</em>,—Lamartine, lyrique contemplateur, -étudia l'homme et ses œuvres; Champfleury, -tout en essayant les souliers du géant (<i lang="la" xml:lang="la">errare +étudia l'homme et ses œuvres; Champfleury, +tout en essayant les souliers du géant (<i lang="la" xml:lang="la">errare humanum</i>), donna la note de son admiration; Armand Baschet glana dans le sillon ouvert, et -il n'y eut pas jusqu'à Werdet, le libraire éditeur, +il n'y eut pas jusqu'à Werdet, le libraire éditeur, qui ne voulut, dans un style d'exquise bonhomie -et d'après ses souvenirs de boutiquier, juger la -vie, l'humeur et le caractère de son génial +et d'après ses souvenirs de boutiquier, juger la +vie, l'humeur et le caractère de son génial auteur.</p> <p>Tant de biographies toisent Balzac du haut en bas, le tournent et le retournent, inventorient -son passé, pourtraicturent sa grande figure, largement -et minutieusement à la fois, le présentent -dans les grands côtés de la vie publique et -les petits côtés de l'intimité; réservent peu de place -enfin, à de nouvelles investigations.—La correspondance +son passé, pourtraicturent sa grande figure, largement +et minutieusement à la fois, le présentent +dans les grands côtés de la vie publique et +les petits côtés de l'intimité; réservent peu de place +enfin, à de nouvelles investigations.—La correspondance <span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span> -qui fut publiée en dernier lieu, livre -le Tourangeau à nu et couronne la série biographique, +qui fut publiée en dernier lieu, livre +le Tourangeau à nu et couronne la série biographique, en laissant lumineusement apercevoir -Balzac dans le déboutonné de son talent, à la -bonne franquette de sa gaieté Rabelaisienne, de +Balzac dans le déboutonné de son talent, à la +bonne franquette de sa gaieté Rabelaisienne, de ses projets, de ses efforts, de sa tristesse et de ses larmes.</p> <p>La Bibliographie, comme prise de couardise -devant sa gigantesque production, est demeurée -hésitante et muette jusqu'alors.—Une <em>Bibliographie +devant sa gigantesque production, est demeurée +hésitante et muette jusqu'alors.—Une <em>Bibliographie de Balzac</em> serait cependant un ouvrage aussi utile que remarquable<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>; se trouvera-t-il quelqu'un pour l'entreprendre?—Quoiqu'il en -soit, il nous a paru intéressant de grouper dans -une étude courte et succincte de curieux et de -catalogographe, plutôt que d'érudit les <em>projets -littéraires</em> éclos dans le cerveau du plus grand -manieur d'idées de notre époque.</p> - -<p>Balzac seul, eût pu connaître et décrire les -innombrables et étranges idées qui se sont produites -et développées sous son crâne effervescent; -notre rôle se bornera à noter les conceptions -qu'il arrêtait sous un titre quelconque -dans un but de Bibliopée.</p> +soit, il nous a paru intéressant de grouper dans +une étude courte et succincte de curieux et de +catalogographe, plutôt que d'érudit les <em>projets +littéraires</em> éclos dans le cerveau du plus grand +manieur d'idées de notre époque.</p> + +<p>Balzac seul, eût pu connaître et décrire les +innombrables et étranges idées qui se sont produites +et développées sous son crâne effervescent; +notre rôle se bornera à noter les conceptions +qu'il arrêtait sous un titre quelconque +dans un but de Bibliopée.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span> -A peine installé dans sa mansarde de la rue -Lesdiguières, avec la Gloire pour maîtresse et -<em>Lui-Même</em> pour domestique, le jeune Honoré se +A peine installé dans sa mansarde de la rue +Lesdiguières, avec la Gloire pour maîtresse et +<em>Lui-Même</em> pour domestique, le jeune Honoré se rompt les poignets dans des compositions qui n'ont jamais vu le jour.—C'est d'abord <cite>Coqsigrue</cite>, un roman qui le hante pendant de longues -semaines et qu'il abandonne pour le mieux mûrir -et ruminer; puis, c'est un <cite>Opéra Comique</cite> (?) +semaines et qu'il abandonne pour le mieux mûrir +et ruminer; puis, c'est un <cite>Opéra Comique</cite> (?) auquel il renonce, faute de compositeur, mais -aussi, pour ne pas sacrifier au goût actuel et -s'adonner au grand Genre, à la manière des -Racine et des Corneille, à son fameux <cite>Cromwell</cite> -enfin, dont il résume le plan détaillé dans -une lettre à sa sœur Laure (1820).—Pour se délasser -des fatigues que lui procure sa Tragédie, -le Débutant <cite>Croquignole</cite>, selon son mot. <cite>Un -Petit Roman dans le Genre Antique</cite>, fait mot à -mot, pensée à pensée, avec toute la gravité +aussi, pour ne pas sacrifier au goût actuel et +s'adonner au grand Genre, à la manière des +Racine et des Corneille, à son fameux <cite>Cromwell</cite> +enfin, dont il résume le plan détaillé dans +une lettre à sa sœur Laure (1820).—Pour se délasser +des fatigues que lui procure sa Tragédie, +le Débutant <cite>Croquignole</cite>, selon son mot. <cite>Un +Petit Roman dans le Genre Antique</cite>, fait mot à +mot, pensée à pensée, avec toute la gravité qu'une telle chose comporte.</p> -<p>Ces quelques projets occupent toute la première -étape littéraire de Balzac; plus tard, en +<p>Ces quelques projets occupent toute la première +étape littéraire de Balzac; plus tard, en 1830, il parle avec enthousiasme d'une vaste entreprise, ce sont <cite>Les Trois Cardinaux</cite>, œuvre -dans laquelle il eût voulu mettre en scène, le -Père Joseph, dit l'<cite>Eminence grise</cite>, Mazarin et -Dubois—à la même époque il prépare des Romans +dans laquelle il eût voulu mettre en scène, le +Père Joseph, dit l'<cite>Eminence grise</cite>, Mazarin et +Dubois—à la même époque il prépare des Romans et des articles de Revue qui ne furent -jamais achevés et peut-être jamais commencés, +jamais achevés et peut-être jamais commencés, en voici les titres: <cite>Un Article sur le Serment</cite>,—<cite>Les Causeries du Soir</cite> (volume de nouvelles) <span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span> -<cite>Le Maudit</cite> (article ébauché pour la <cite>Revue</cite> de +<cite>Le Maudit</cite> (article ébauché pour la <cite>Revue</cite> de Buloz), <cite>Les Amours d'une Laide</cite>,—<cite>Le Marquis de Carabas</cite>, et, principalement <cite>La Bataille -d'Austerlitz</cite>, dont Balzac parle fréquemment -comme devant faire partie des <cite>Scènes de la Vie +d'Austerlitz</cite>, dont Balzac parle fréquemment +comme devant faire partie des <cite>Scènes de la Vie Militaire</cite>.</p> -<p>De 1833 à 1850, l'auteur du <cite>Père Goriot</cite>, fait +<p>De 1833 à 1850, l'auteur du <cite>Père Goriot</cite>, fait plus de besogne que de projets; nous devons -néanmoins citer comme tels: <cite>20 pages sur le -Salon de 1833</cite>,—<cite>Le Privilége</cite>, roman qui -devait suivre <cite>Le Curé de Campagne</cite>,—<cite>L'Histoire -d'une Idée heureuse</cite>, dont le prologue seul -a été fait, et aussi, un projet de pièce-vaudeville: -<cite>Richard Cœur d'Eponge</cite>, que Théophile Gautier -devait arranger et faire représenter au Théâtre -des Variétés.</p> - -<p>Nous nous arrêtons plus particulièrement sur -un projet que Balzac paraît avoir beaucoup -caressé et qu'il affirme même avoir <em>exécuté en -entier</em>, bien qu'il n'ait jamais été mis en lumière.—En -1836, il écrit de La Boulonnière, près -Nemours, à maître Werdet, son éditeur: «J'ai -terminé le manuscrit de <cite>Sœur Marie des Anges</cite>, -je ne veux pas le confier à la diligence.»</p> +néanmoins citer comme tels: <cite>20 pages sur le +Salon de 1833</cite>,—<cite>Le Privilége</cite>, roman qui +devait suivre <cite>Le Curé de Campagne</cite>,—<cite>L'Histoire +d'une Idée heureuse</cite>, dont le prologue seul +a été fait, et aussi, un projet de pièce-vaudeville: +<cite>Richard Cœur d'Eponge</cite>, que Théophile Gautier +devait arranger et faire représenter au Théâtre +des Variétés.</p> + +<p>Nous nous arrêtons plus particulièrement sur +un projet que Balzac paraît avoir beaucoup +caressé et qu'il affirme même avoir <em>exécuté en +entier</em>, bien qu'il n'ait jamais été mis en lumière.—En +1836, il écrit de La Boulonnière, près +Nemours, à maître Werdet, son éditeur: «J'ai +terminé le manuscrit de <cite>Sœur Marie des Anges</cite>, +je ne veux pas le confier à la diligence.»</p> <p><cite>Sœur Marie des Anges</cite>, cela est patent, n'a -jamais existé que dans l'imagination irradiée du +jamais existé que dans l'imagination irradiée du romancier, qui voulait peindre, sous ce titre, une -âme de jeune fille avant l'invasion d'un amour -qui la conduira au couvent—: «Je lui ferai -abhorrer les carmélites dans sa jeunesse où elle +âme de jeune fille avant l'invasion d'un amour +qui la conduira au couvent—: «Je lui ferai +abhorrer les carmélites dans sa jeunesse où elle <span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span> -ne rêve que le monde et les fêtes, dit-il à ce sujet, -(<cite>Lettre à Madame Hanska</cite>, 1838) et le malheur -la ramènera au couvent qui sera pour elle -un asile et un refuge. Après avoir passé huit -années au couvent, elle arrive à Paris aussi -étrangère que le Persan de Montesquieu, et je -lui ferai juger et dépeindre le Paris moderne par -la puissance de l'idée, au lieu de me servir de la -méthode dramatique de nos romans. C'est une -donnée nouvelle, et, si je réussis à l'exécuter -comme je l'entends, je vous réponds que vous -serez content de moi.»</p> - -<p>Hélas, de <cite>Sœur Marie des Anges</cite>, de ce <cite>Livre -d'Amour</cite>, comme se plaisait à le nommer l'écrivain, +ne rêve que le monde et les fêtes, dit-il à ce sujet, +(<cite>Lettre à Madame Hanska</cite>, 1838) et le malheur +la ramènera au couvent qui sera pour elle +un asile et un refuge. Après avoir passé huit +années au couvent, elle arrive à Paris aussi +étrangère que le Persan de Montesquieu, et je +lui ferai juger et dépeindre le Paris moderne par +la puissance de l'idée, au lieu de me servir de la +méthode dramatique de nos romans. C'est une +donnée nouvelle, et, si je réussis à l'exécuter +comme je l'entends, je vous réponds que vous +serez content de moi.»</p> + +<p>Hélas, de <cite>Sœur Marie des Anges</cite>, de ce <cite>Livre +d'Amour</cite>, comme se plaisait à le nommer l'écrivain, il ne reste que ces quelques lignes fugitives!</p> <p>Mais, ce n'est plus le Balzac aux projets vagabonds qui doit nous occuper maintenant, c'est -l'auteur de la <cite>Grrrande Comédie humaine</cite>, et les +l'auteur de la <cite>Grrrande Comédie humaine</cite>, et les ouvrages divers que cette œuvre immense devait comprendre dans son ensemble.</p> -<p>Dans les <span class="smcap">Scènes de la vie privée</span>, Balzac -avait projeté les romans suivants, dont les +<p>Dans les <span class="smcap">Scènes de la vie privée</span>, Balzac +avait projeté les romans suivants, dont les titres seuls nous donnent d'amers regrets:—<cite>Les -Enfants</cite>,—<cite>Un Pensionnat de Demoiselles</cite>,—<cite>Intérieur -de Collége</cite>, puis, (ici nos regrets -s'accentuent),—<cite>Gendres et Belles-Mères</cite>.</p> +Enfants</cite>,—<cite>Un Pensionnat de Demoiselles</cite>,—<cite>Intérieur +de Collége</cite>, puis, (ici nos regrets +s'accentuent),—<cite>Gendres et Belles-Mères</cite>.</p> -<p>Dans les <span class="smcap">Scènes de la vie parisienne</span> devaient +<p>Dans les <span class="smcap">Scènes de la vie parisienne</span> devaient prendre place: <cite>Une Vue du Palais</cite>,—<cite>Entre-Savants</cite>,—<cite>Le -Théâtre comme il est</cite>.</p> +Théâtre comme il est</cite>.</p> -<p>Aux <span class="smcap">Scènes de la vie politique</span>, se seraient +<p>Aux <span class="smcap">Scènes de la vie politique</span>, se seraient <span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span> -ajoutées les œuvres suivantes: <cite>L'Histoire et le -Roman</cite>,—<cite>Les Deux Ambitieux</cite>,—<cite>L'Attaché -d'Ambassade</cite> et... <cite>Comment on fait un Ministère</cite>.</p> +ajoutées les œuvres suivantes: <cite>L'Histoire et le +Roman</cite>,—<cite>Les Deux Ambitieux</cite>,—<cite>L'Attaché +d'Ambassade</cite> et... <cite>Comment on fait un Ministère</cite>.</p> -<p>Avant d'entreprendre les <span class="smcap">Scènes de la vie militaire</span>, -Balzac en avait dressé le plan et nous y +<p>Avant d'entreprendre les <span class="smcap">Scènes de la vie militaire</span>, +Balzac en avait dressé le plan et nous y trouvons ces nombreuses lacunes: <cite>Les Soldats -de la République</cite> (trois épisodes), <cite>L'Entrée en -Campagne</cite>,—<cite>Les Vendéens</cite>,—Pour <cite>Les Français -en Egypte</cite>, les 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> épisodes font défaut, -ce sont:—<cite>Le Prophète</cite>,—<cite>Le Pacha</cite>. Pour le +de la République</cite> (trois épisodes), <cite>L'Entrée en +Campagne</cite>,—<cite>Les Vendéens</cite>,—Pour <cite>Les Français +en Egypte</cite>, les 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> épisodes font défaut, +ce sont:—<cite>Le Prophète</cite>,—<cite>Le Pacha</cite>. Pour le reste, voici tous les titres des Œuvres militaires -projetées: <cite>L'armée Roulante</cite>,—<cite>La Garde Consulaire</cite>,—<cite>Un -Combat</cite>,—<cite>L'Armée assiégée</cite>,—<cite>La +projetées: <cite>L'armée Roulante</cite>,—<cite>La Garde Consulaire</cite>,—<cite>Un +Combat</cite>,—<cite>L'Armée assiégée</cite>,—<cite>La Plaine de Wagram</cite>,—<cite>L'Aubergiste</cite>,—<cite>Les Anglais en Espagne</cite>,—<cite>Moscou</cite>,—<cite>La Bataille -de Dresde</cite>,—<cite>Les Traînards</cite>,—<cite>Les Partisans</cite>,—<cite>Une -Croisière</cite>,—<cite>Les Pontons</cite>,—<cite>La Campagne +de Dresde</cite>,—<cite>Les Traînards</cite>,—<cite>Les Partisans</cite>,—<cite>Une +Croisière</cite>,—<cite>Les Pontons</cite>,—<cite>La Campagne de France</cite>,—<cite>Le Dernier Champ de Bataille</cite>,—<cite>L'Emir</cite>,—<cite>La -Pénissière</cite> et <cite>Le Corsaire -Algérien</cite>.</p> +Pénissière</cite> et <cite>Le Corsaire +Algérien</cite>.</p> -<p>Il manque deux romans aux <span class="smcap">Scènes de la vie de +<p>Il manque deux romans aux <span class="smcap">Scènes de la vie de Campagne</span>: <cite>Le Juge de Paix</cite>,—<cite>Les Environs de Paris</cite>.—<span class="smcap">Aux Etudes Philosophiques</span>, il en manque -cinq: <cite>Le Phédon d'Aujourd'hui</cite>,—<cite>Le Président +cinq: <cite>Le Phédon d'Aujourd'hui</cite>,—<cite>Le Président Fritot</cite>,—<cite>Le Philanthrope</cite>,—<cite>Le Nouvel-Abeilard</cite>,—<cite>La Vie et les Aventures d'une -Idée</cite>.—Dans les <span class="smcap">Etudes Analytiques</span>, enfin, +Idée</cite>.—Dans les <span class="smcap">Etudes Analytiques</span>, enfin, Balzac devait faire: <cite>L'Anatomie des Corps Enseignants</cite>, <cite>Une Monographie de la Vertu</cite> et <span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span> un grand <cite>Dialogue Philosophique et Politique sur -la Perfection du XIX<sup>e</sup> siècle</cite>.</p> +la Perfection du XIX<sup>e</sup> siècle</cite>.</p> <p>Notre travail de catalogographe se termine ici,—nous -ne chercherons pas à y ajouter un <em>Postface</em>, -ni à savoir, si Balzac, qui a changé tant de +ne chercherons pas à y ajouter un <em>Postface</em>, +ni à savoir, si Balzac, qui a changé tant de fois les titres de ses œuvres, a refondu ses premiers -projets et leur a donné un corps sous une -autre enveloppe,—nous avons pensé pouvoir -être agréable à chacun en réunissant, au milieu -de <em>Nos caprices</em>, ces quelques notes sérieuses -sur les ouvrages projetés par notre Grand Romancier, -nous en avons donné les titres pour ce -qu'ils valent, sans commentaires ni frais d'érudition,—qu'on +projets et leur a donné un corps sous une +autre enveloppe,—nous avons pensé pouvoir +être agréable à chacun en réunissant, au milieu +de <em>Nos caprices</em>, ces quelques notes sérieuses +sur les ouvrages projetés par notre Grand Romancier, +nous en avons donné les titres pour ce +qu'ils valent, sans commentaires ni frais d'érudition,—qu'on nous tienne compte du reste.</p> <div class="figcenter"> @@ -3966,358 +3928,358 @@ nous tienne compte du reste.</p> <h2>VARIATIONS<br /> <span class="large">SUR LA RELIURE DE FANTAISIE</span></h2> -<p class="epigraph">La vérité dort auprès des grands +<p class="epigraph">La vérité dort auprès des grands dans de brillantes reliures; la sagesse -veille auprès des vrais lecteurs sous +veille auprès des vrais lecteurs sous de minces cartonnages.</p> <div> <img class="drop-cap" src="images/drop-v.jpg" width="70" height="70" alt="" /> </div> -<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Il</span> semble que les Bibliopégistes modernes, -aient oublié l'art de ces +<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Il</span> semble que les Bibliopégistes modernes, +aient oublié l'art de ces lourdes mais fastueuses reliures -des XV<sup>e</sup> et XVI<sup>e</sup> siècles, en drap -de satin azuré, en drap d'or ou de Damas; en +des XV<sup>e</sup> et XVI<sup>e</sup> siècles, en drap +de satin azuré, en drap d'or ou de Damas; en cuir blanc ou rouge; en <em>veluyeau</em> sanguin, vermeil, vert ou noir; <em>en pel velue</em>, en soie blanche, -ouvrée ou tannée; en cuir de cerf, estampé à -froid ou doré à chaud; en parchemin gaufré, en -étoffe de Panne; en velours pourpre, frappé d'écussons -ou de fleurs de lys; le tout rehaussé, harnaché +ouvrée ou tannée; en cuir de cerf, estampé à +froid ou doré à chaud; en parchemin gaufré, en +étoffe de Panne; en velours pourpre, frappé d'écussons +ou de fleurs de lys; le tout rehaussé, harnaché pour ainsi dire, de bossettes, d'agrafes, de <em>fermouers</em>, <em>$1</em>m>, <em>fermails</em> ou <em>fermaillets</em>, de -<em>pipes</em> d'or ou d'argent, de <em>tuyaux</em> du même métal -pour tourner les feuillets; de perles, d'émeraudes -ou de saphirs, de toute l'orfévrerie la -plus étincelante.</p> +<em>pipes</em> d'or ou d'argent, de <em>tuyaux</em> du même métal +pour tourner les feuillets; de perles, d'émeraudes +ou de saphirs, de toute l'orfévrerie la +plus étincelante.</p> -<p>Les livres du bon temps étaient de véritables +<p>Les livres du bon temps étaient de véritables objets d'art; on les retrouve dans d'anciens -inventaires, énumérés pêle-mêle avec les robes, +inventaires, énumérés pêle-mêle avec les robes, <span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span> les chaperons, les dagues, les Hanaps et les coupes. -Le Duc Philippe-le-Hardi avait adapté aux -ais d'un livre de prière, une platine d'argent -doré, avec une petite niche, pour y mettre ses -lunettes afin qu'elles ne fussent cassées, et l'histoire -nous apprend, que ce même Duc, paya -seulement seize livres à un certain Martin Lhuillier, -Marchand-Libraire à Paris, pour lui avoir +Le Duc Philippe-le-Hardi avait adapté aux +ais d'un livre de prière, une platine d'argent +doré, avec une petite niche, pour y mettre ses +lunettes afin qu'elles ne fussent cassées, et l'histoire +nous apprend, que ce même Duc, paya +seulement seize livres à un certain Martin Lhuillier, +Marchand-Libraire à Paris, pour lui avoir couvert huit volumes, Romans, Bibles et autres, -reliés en <em>cuir en grain</em>.</p> +reliés en <em>cuir en grain</em>.</p> <p>L'oubli de telles armures somptueuses et surtout -de prix aussi doux est à regretter, aujourd'hui, -que les relieurs adonnés au maroquin du -Levant, au vélin, au chagrin et à la basane se +de prix aussi doux est à regretter, aujourd'hui, +que les relieurs adonnés au maroquin du +Levant, au vélin, au chagrin et à la basane se font payer si cher.</p> -<p>On a dit et répété souvent, que la Reliure, au -fond, n'est au Livre que ce que l'habit est à -l'homme ou la livrée au serviteur; or, l'habit -suit la mode, et la mode se trouve hélas! de nos -jours, froide, correcte, guindée, sobre et banale; +<p>On a dit et répété souvent, que la Reliure, au +fond, n'est au Livre que ce que l'habit est à +l'homme ou la livrée au serviteur; or, l'habit +suit la mode, et la mode se trouve hélas! de nos +jours, froide, correcte, guindée, sobre et banale; l'art de la reliure s'en ressent; nous n'entendons -pas parler de la grande reliure, à compartiments, -à ornements à dentelles, à entrelacs; de ces +pas parler de la grande reliure, à compartiments, +à ornements à dentelles, à entrelacs; de ces livres qu'on n'ose toucher dans la crainte de ternir -le brillant du maroquin ou l'éclat des petits-fers, +le brillant du maroquin ou l'éclat des petits-fers, mais de la demi-reliure,—de la reliure pour tous,—du cartonnage de fantaisie moderne, de la robe de chambre du livre, en un mot, qui donne -à cet ami qu'on aime, tout le négligé charmant +à cet ami qu'on aime, tout le négligé charmant des causeries intimes.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span> -Les cartonnages, dits <em>à la Bradel</em>, sont fort -appréciés aujourd'hui; ils forment une enveloppe -gracieuse et modeste, et, sans rien enlever à -l'ampleur des marges, ils conservent la virginité +Les cartonnages, dits <em>à la Bradel</em>, sont fort +appréciés aujourd'hui; ils forment une enveloppe +gracieuse et modeste, et, sans rien enlever à +l'ampleur des marges, ils conservent la virginité de la brochure. Ces cartonnages sont d'excellents -vêtements préservatifs; ils ont la commodité, la -flexibilité, la grâce, mais il leur manque la gentillesse, +vêtements préservatifs; ils ont la commodité, la +flexibilité, la grâce, mais il leur manque la gentillesse, l'esprit fantaisiste, l'aspect d'art que -nous voudrions voir adopter plus généralement. -Ils sont classiques en diable; c'est là leur grand -défaut.</p> - -<p>On emploie à l'usage de ces demi-reliures, soit -du <em>papier peigne</em>, soit du papier marbré, maroquiné -ou à <em>escargots</em>, soit du papier de couleur -mate, soit encore de la toile anglaise, gaufrée, -teintée, unie ou à ramages, chagrinée ou glacée; +nous voudrions voir adopter plus généralement. +Ils sont classiques en diable; c'est là leur grand +défaut.</p> + +<p>On emploie à l'usage de ces demi-reliures, soit +du <em>papier peigne</em>, soit du papier marbré, maroquiné +ou à <em>escargots</em>, soit du papier de couleur +mate, soit encore de la toile anglaise, gaufrée, +teintée, unie ou à ramages, chagrinée ou glacée; quelques relieurs, imitateurs du genre hollandais, -usent de parchemin blanc ou de vélin; ils -replient les bords en <em>gouttières</em>, ornent le dos de -très vilaines lettres polychrômes calligraphiées, et -puis, c'est tout...; il semble que là, se trouvent, +usent de parchemin blanc ou de vélin; ils +replient les bords en <em>gouttières</em>, ornent le dos de +très vilaines lettres polychrômes calligraphiées, et +puis, c'est tout...; il semble que là , se trouvent, les colonnes d'Hercule du cartonnier relieur.</p> -<p>Les Bibliophiles ne doivent pas négliger le -petit art de ces demi-reliures; c'est à eux de -chercher, de vivifier leur goût, de le spécialiser, -de trouver l'original et de l'imposer à l'imagination -rétive de leurs fournisseurs ordinaires, qui +<p>Les Bibliophiles ne doivent pas négliger le +petit art de ces demi-reliures; c'est à eux de +chercher, de vivifier leur goût, de le spécialiser, +de trouver l'original et de l'imposer à l'imagination +rétive de leurs fournisseurs ordinaires, qui demeurent trop longtemps sur le chemin du convenu et du ponsif.</p> -<p>Un Livre doit être relié, selon son esprit, +<p>Un Livre doit être relié, selon son esprit, <span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span> -selon l'époque où il a vu le jour, selon la valeur +selon l'époque où il a vu le jour, selon la valeur qu'on y attache et l'usage que l'on compte en -faire; il doit s'annoncer par son extérieur, par -le ton gai, éclatant, vif, terne, sombre ou bigarré +faire; il doit s'annoncer par son extérieur, par +le ton gai, éclatant, vif, terne, sombre ou bigarré de son accoutrement. Rien qu'en le voyant -sur les rayons d'une Bibliothèque, l'âme du lecteur -doit se remémorer les sensations éprouvées, -les douces heures qu'elle a passé à savourer sa -sagesse ou son esprit; un Bibliophile de goût -se reconnaît à ces détails. Existe-t-il quelque -chose de plus horrible à voir qu'une Bibliothèque +sur les rayons d'une Bibliothèque, l'âme du lecteur +doit se remémorer les sensations éprouvées, +les douces heures qu'elle a passé à savourer sa +sagesse ou son esprit; un Bibliophile de goût +se reconnaît à ces détails. Existe-t-il quelque +chose de plus horrible à voir qu'une Bibliothèque monochrome! un <em>Bibliotaphe</em> seul peut -en posséder une semblable.</p> +en posséder une semblable.</p> -<p>Les Livres réunis habilement doivent subir +<p>Les Livres réunis habilement doivent subir un prisme;—le dos de chacun d'eux devrait -peindre son caractère individuel; n'est-ce pas là +peindre son caractère individuel; n'est-ce pas là qu'on voit ses volumes lorsque, dans les longues -flâneries, on flatte de l'œil sans y toucher tous +flâneries, on flatte de l'œil sans y toucher tous ces gais compaignons qu'on a su assembler en -docte académie.—Si votre Molière est relié en +docte académie.—Si votre Molière est relié en veau porphyre, que <em>Montaigne</em> le soit en veau racine, <em>Montesquieu</em> en veau granit et <em>Dorat</em> en veau rose, n'allez pas couvrir la <cite>Pucelle de Voltaire</cite> -en maroquin blanc, réservez cette nuance -virginale à <em>celle</em> de <em>Chapelain</em>; vêtir les <cite>Lettres -de Madame de Maintenon</cite> en Lavallière serait -une hérésie; mais faire endosser aux <cite>Historiettes -de Tallemant des Réaux</cite> une tunique vert +en maroquin blanc, réservez cette nuance +virginale à <em>celle</em> de <em>Chapelain</em>; vêtir les <cite>Lettres +de Madame de Maintenon</cite> en Lavallière serait +une hérésie; mais faire endosser aux <cite>Historiettes +de Tallemant des Réaux</cite> une tunique vert bile, ne serait que justice.</p> -<p>Certains amateurs, bien pensants, ont adopté +<p>Certains amateurs, bien pensants, ont adopté <span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span> -une couleur particulière pour chaque classe de -leur Bibliothèque.—Ces <cite>Chromo-Bibliotactes</cite> -habillent de violet, nuance du prélat, les ouvrages -de <em>Théologie</em> et les <cite>Saintes Ecritures</cite>. +une couleur particulière pour chaque classe de +leur Bibliothèque.—Ces <cite>Chromo-Bibliotactes</cite> +habillent de violet, nuance du prélat, les ouvrages +de <em>Théologie</em> et les <cite>Saintes Ecritures</cite>. En souvenir du printemps de la Nature, l'<cite>Histoire -naturelle</cite> est revêtue du vert le plus tendre; +naturelle</cite> est revêtue du vert le plus tendre; aux <em>Œuvres dramatiques</em>, ils accordent le rouge, couleur de sang; pour les <em>Romans</em>, ils prennent le rose, tandis que pour les <i>Livres d'histoire</i>, de -<em>Médecine</em> ou de <em>Jurisprudence</em>, ils emploient le +<em>Médecine</em> ou de <em>Jurisprudence</em>, ils emploient le noir avec de minces filets d'or.—L'<em>Astrologie</em> -porte l'azur céleste, les <em>Œuvres Badines</em> sont -gratifiées du ton mauve, les <em>Voyages</em> de bleu -d'outre-mer, les <em>Traités du Mariage</em> de jaune +porte l'azur céleste, les <em>Œuvres Badines</em> sont +gratifiées du ton mauve, les <em>Voyages</em> de bleu +d'outre-mer, les <em>Traités du Mariage</em> de jaune serin et les Opuscules <em>Scatologiques</em> de Terre de Sienne.</p> -<p>Cette manière de procéder n'est pas absolument -fautive, bien loin de là; mais une Bibliothèque, -ainsi classée, ressemble trop à une -armée divisée en différents corps de troupes; on -reconnaît de loin l'uniforme de ses soldats, mais -on n'en dévisage pas suffisamment l'originalité.—Ceci +<p>Cette manière de procéder n'est pas absolument +fautive, bien loin de là ; mais une Bibliothèque, +ainsi classée, ressemble trop à une +armée divisée en différents corps de troupes; on +reconnaît de loin l'uniforme de ses soldats, mais +on n'en dévisage pas suffisamment l'originalité.—Ceci dit, revenons aux cartonnages de fantaisie.</p> -<p>Au dix-huitième siècle, chaque relieur en -avait sa spécialité, son genre à lui, et, pour -rien au monde, il n'eût voulu copier la manière -de ses plus illustres confrères; l'un, faisait +<p>Au dix-huitième siècle, chaque relieur en +avait sa spécialité, son genre à lui, et, pour +rien au monde, il n'eût voulu copier la manière +de ses plus illustres confrères; l'un, faisait les maroquins; l'autre, les veaux fauves; celui-ci, -les vélins blancs; celui-là, les demi-reliures ou -les encartonnages. Tous luttaient de délicatesse +les vélins blancs; celui-là , les demi-reliures ou +les encartonnages. Tous luttaient de délicatesse <span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span> -et de goût afin de spécialiser davantage +et de goût afin de spécialiser davantage leur talent individuel.—Mesdames de France, -filles de Louis XV, ayant désiré avoir chacune -sa Bibliothèque particulière, s'adressèrent aux -Derome père et fils, pour faire relier les livres -qu'elles avaient rassemblés; M<sup>me</sup> Adélaïde prit +filles de Louis XV, ayant désiré avoir chacune +sa Bibliothèque particulière, s'adressèrent aux +Derome père et fils, pour faire relier les livres +qu'elles avaient rassemblés; M<sup>me</sup> Adélaïde prit pour couleur, le maroquin rouge; M<sup>me</sup> Victoire, le maroquin vert-olive; et M<sup>me</sup> Sophie, le maroquin citron.</p> -<p>Aujourd'hui, la reliure qui a gagné comme -métier, a décliné comme art; elle ne suit aucun -précepte et séjourne dans le stérile et le monotone. +<p>Aujourd'hui, la reliure qui a gagné comme +métier, a décliné comme art; elle ne suit aucun +précepte et séjourne dans le stérile et le monotone. Les Bibliophiles artistes peuvent la -sortir de ce marasme, en faisant exécuter pour +sortir de ce marasme, en faisant exécuter pour leurs volumes des demi-reliures de fantaisie empreintes -de personnalité et d'originalité. Ils peuvent -employer à cet effet les délicieux débris des -temps passés et les jolies choses de l'industrie -moderne; les étoffes de soie, les peaux de chevreau -minces, les cuirs exotiques, les tissus à arabesques, +de personnalité et d'originalité. Ils peuvent +employer à cet effet les délicieux débris des +temps passés et les jolies choses de l'industrie +moderne; les étoffes de soie, les peaux de chevreau +minces, les cuirs exotiques, les tissus à arabesques, toute la gamme chromatique et exquise -des tons pâles et fins qu'on ne songe jamais à -mettre en usage.—Un Livre doit être habillé avec -toute la maturité que l'on apporte aux choses sérieuses; +des tons pâles et fins qu'on ne songe jamais à +mettre en usage.—Un Livre doit être habillé avec +toute la maturité que l'on apporte aux choses sérieuses; il faut, pour ainsi dire, le consulter, le -relire avant que de le livrer à l'ouvrier; on doit -être pénétré de sa tournure d'esprit et rêver à sa -toilette avec toute l'orgueilleuse vanité, toute la -science d'harmonie que l'on apporte à la toilette +relire avant que de le livrer à l'ouvrier; on doit +être pénétré de sa tournure d'esprit et rêver à sa +toilette avec toute l'orgueilleuse vanité, toute la +science d'harmonie que l'on apporte à la toilette d'une femme.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span> -La reliure de veau brun, de vélin ou de peau -de truie, convient à l'antiquité, aux <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>, <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> et -<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles; mais lorsque nous arrivons à la -Régence et au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, à cette époque de +La reliure de veau brun, de vélin ou de peau +de truie, convient à l'antiquité, aux <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>, <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> et +<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles; mais lorsque nous arrivons à la +Régence et au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, à cette époque de rocaille, de luxe mignard et caressant, la fantaisie -peut, à la rigueur, prendre ses ébats.—N'allez -pas faire tailler, par exemple, un vêtement +peut, à la rigueur, prendre ses ébats.—N'allez +pas faire tailler, par exemple, un vêtement de toile verte, rouge ou grise pour ce <cite>Faublas</cite>, pour ce <cite>Pied de Fanchette</cite> ou pour ces <cite>Contes</cite> grivois du charmant de <em>Caylus</em>; Thouvenin, pour de tels ouvrages, composait une reliure -<em>à la fanfare</em> ou <em>à la rose</em>, comme il les appelait; +<em>à la fanfare</em> ou <em>à la rose</em>, comme il les appelait; mais, si vous ne voulez leur accorder que la demi-reliure, cherchez, consultez votre tact et trouvez.—Pour nous—qu'on excuse notre extravagance, si extravagance il y a,—lorsqu'il -s'agit de revêtir un de ces fins conteurs du siècle -dernier, nous rôdons dans les antres du bric-à-brac, -entassant les brocarts, les vieilles étoffes -de soie, les velours de Gênes ou de Venise, puis, -si nous mettons la main sur un petit carré de -satin broché, épave de quelque falbalas traîné -dans les allées de Versailles; vite, nous achetons +s'agit de revêtir un de ces fins conteurs du siècle +dernier, nous rôdons dans les antres du bric-à -brac, +entassant les brocarts, les vieilles étoffes +de soie, les velours de Gênes ou de Venise, puis, +si nous mettons la main sur un petit carré de +satin broché, épave de quelque falbalas traîné +dans les allées de Versailles; vite, nous achetons le chiffon, et, courant chez le relieur, qui ne manque jamais de pousser les hauts cris, nous -lui disons impérieusement: «Voici un <em>cartonnage +lui disons impérieusement: «Voici un <em>cartonnage Pompadour</em> de notre invention, au lieu de votre vilaine toile anglaise, prenez ceci; faites -broder le titre, à l'endroit du dos, à deux ou trois -centimètres du haut du volume, dans l'intervalle +broder le titre, à l'endroit du dos, à deux ou trois +centimètres du haut du volume, dans l'intervalle <span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span> -des fleurs brochées; dorez en tête, ajoutez -un signet d'un rose passé, mettez tout le temps et -tout le soin nécessaires, exécutez fidèlement ce -qui vous est commandé et ne répliquez pas.</p> +des fleurs brochées; dorez en tête, ajoutez +un signet d'un rose passé, mettez tout le temps et +tout le soin nécessaires, exécutez fidèlement ce +qui vous est commandé et ne répliquez pas.</p> <p>Ce <em>Cartonnage Pompadour</em>, nous pouvons l'affirmer, est tout gracieux et d'une couleur locale qui charme.—Quel plaisir de lire, sous ce -costume, <cite>Crébillon le fils</cite>, de <cite>La Morlière</cite> ou de -<cite>Cahusac</cite>! Ce n'est, en réalité, qu'enjuponner +costume, <cite>Crébillon le fils</cite>, de <cite>La Morlière</cite> ou de +<cite>Cahusac</cite>! Ce n'est, en réalité, qu'enjuponner davantage des œuvres faites pour des femmes, mais l'ombre de ces voluptueux auteurs ne peut -que s'en réjouir.—Nous dirons plus, si un jour, -quelqu'amateur venait nous apprendre qu'il a placé -dans le <cite>Sopha</cite>, un sachet à la Sénéchale, et un +que s'en réjouir.—Nous dirons plus, si un jour, +quelqu'amateur venait nous apprendre qu'il a placé +dans le <cite>Sopha</cite>, un sachet à la Sénéchale, et un autre de poudre d'Iris, dans les <cite>Bijoux indiscrets</cite>, -nous le jugerions petit-maître, mais homme -de goût et nous lui crierions: Bravo.</p> +nous le jugerions petit-maître, mais homme +de goût et nous lui crierions: Bravo.</p> -<p>Un roi d'Egypte, Ozimandias, avait écrit sur la -porte de sa Bibliothèque: <cite>Trésor des Remèdes -de l'âme</cite>; Jules Janin, modifiant les termes, +<p>Un roi d'Egypte, Ozimandias, avait écrit sur la +porte de sa Bibliothèque: <cite>Trésor des Remèdes +de l'âme</cite>; Jules Janin, modifiant les termes, mit sur la porte de la sienne: <cite>Pharmacie de -l'âme</cite>.—Si nous prenons la métaphore à la -lettre, nous dirons qu'une Bibliothèque doit être -administrée comme une pharmacie; la couleur -seule des livres doit indiquer la nature du remède; +l'âme</cite>.—Si nous prenons la métaphore à la +lettre, nous dirons qu'une Bibliothèque doit être +administrée comme une pharmacie; la couleur +seule des livres doit indiquer la nature du remède; il ne faut pas prendre le poison pour l'antidote, le <cite>Marquis de Sade</cite> pour l'<cite>Internelle -Consolation</cite>; le honteux Marquis, sera relié en -peau de boa tannée et cylindrée, environné de +Consolation</cite>; le honteux Marquis, sera relié en +peau de boa tannée et cylindrée, environné de fermoirs solides, tout devra indiquer le venin <span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span> <em>Borgiaque</em> qu'il enferme.—L'<cite>Internelle Consolation</cite>, au contraire, dans son enveloppe de maroquin -blanc semée de croix d'or, dira de suite -aux yeux: «<i lang="la" xml:lang="la">Venite ad me afflicti mærore</i>». -C'est encore un point à observer dans la reliure +blanc semée de croix d'or, dira de suite +aux yeux: «<i lang="la" xml:lang="la">Venite ad me afflicti mærore</i>». +C'est encore un point à observer dans la reliure des Livres.</p> <p>Pour les auteurs modernes, l'imagination du -Bibliophile peut donner un libre cours à la fantaisie -bien entendue; lorsqu'une même littérature -originale possède des écrivains d'un -caractère aussi nettement accusé que Victor -Hugo, Musset, Dumas, George Sand, Mérimée, -Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Baudelaire, +Bibliophile peut donner un libre cours à la fantaisie +bien entendue; lorsqu'une même littérature +originale possède des écrivains d'un +caractère aussi nettement accusé que Victor +Hugo, Musset, Dumas, George Sand, Mérimée, +Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Baudelaire, Stendhal et Flaubert, on peut se livrer sans crainte aux plus jolies demi-reliures qui se puissent voir.</p> -<p>La Chine et le Japon nous envoient à profusion -depuis quelque temps, des sortes de cuirs gaufrés, -dorés, mordorés, mats, noirs ou rouges; les -uns, tatoués de plaques brillantes; les autres, -bigarrés avec une habileté naïve qui enchante -les regards. Il existe, de même, des Crépons d'un -tissu léger qui s'élargit à l'eau, des papiers japonais -ornés de compositions brillantes et harmonieuses, -d'un coloris où rien ne se heurte; -toutes ces <em>babioles</em>, d'un goût si délicat et d'un -prix si modéré, sont recherchées des artistes et -abandonnées des Bibliophiles; c'est un tort, car +<p>La Chine et le Japon nous envoient à profusion +depuis quelque temps, des sortes de cuirs gaufrés, +dorés, mordorés, mats, noirs ou rouges; les +uns, tatoués de plaques brillantes; les autres, +bigarrés avec une habileté naïve qui enchante +les regards. Il existe, de même, des Crépons d'un +tissu léger qui s'élargit à l'eau, des papiers japonais +ornés de compositions brillantes et harmonieuses, +d'un coloris où rien ne se heurte; +toutes ces <em>babioles</em>, d'un goût si délicat et d'un +prix si modéré, sont recherchées des artistes et +abandonnées des Bibliophiles; c'est un tort, car leur emploi, digne des Livres modernes, donne -à ceux qui en sont décorés une originalité gracieuse +à ceux qui en sont décorés une originalité gracieuse <span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span> qui contraste fort heureusement avec les maroquins, les chagrins ou les parchemins antiques.</p> -<p>Ces japonaiseries peuvent être mises en usage -ensemble ou séparément;—dans une demi-reliure -de maroquin à mosaïque, avec coins, introduisez +<p>Ces japonaiseries peuvent être mises en usage +ensemble ou séparément;—dans une demi-reliure +de maroquin à mosaïque, avec coins, introduisez le papier multicolore et oriental que nous vous indiquons, ou bien, faites encartonner -un volume, en cuir argenté, de même provenance; -le titre à froid posé sur le dos même du volume; +un volume, en cuir argenté, de même provenance; +le titre à froid posé sur le dos même du volume; cherchez toutes les combinaisons possibles, vous -trouverez un effet saisissant, une reliure agréable +trouverez un effet saisissant, une reliure agréable et commode, et vous abandonnerez bien vivement les papiers <em>peigne</em> ou unis, les toiles, -les basanes, et tous les autres procédés ternes -et vulgaires dont les moindres désagréments sont -d'être laids et de ne rien exprimer à l'œil qui +les basanes, et tous les autres procédés ternes +et vulgaires dont les moindres désagréments sont +d'être laids et de ne rien exprimer à l'œil qui les contemple.</p> <p>Voyez entre autres la <cite>Guerre du Nizam</cite>, de -<em>Méry</em>, recouverte des dessins guerriers de ces papiers +<em>Méry</em>, recouverte des dessins guerriers de ces papiers du Japon; de suite, ce Roman exprime par -son dehors le mouvementé de son esprit; voyez -<cite>Salambô</cite> enfermé dans un cuir byzantin, et encore -les <cite>Caprices en zigzags</cite>, de Gautier, emmaillottés -dans les arabesques d'un Crépon; tous ces cartonnages, +son dehors le mouvementé de son esprit; voyez +<cite>Salambô</cite> enfermé dans un cuir byzantin, et encore +les <cite>Caprices en zigzags</cite>, de Gautier, emmaillottés +dans les arabesques d'un Crépon; tous ces cartonnages, ne disent-ils pas mille fois plus de -choses qu'un dos chagriné à titre d'or? Pour -<em>Mérimée</em>, pour de <em>Nerval</em> pour <em>Barbey-d'Aurévilly</em>, -pour <em>Edgard Poë</em> ou <em>Baudelaire</em>, c'est -bien là ce qu'il faut.—Afin de mieux exprimer +choses qu'un dos chagriné à titre d'or? Pour +<em>Mérimée</em>, pour de <em>Nerval</em> pour <em>Barbey-d'Aurévilly</em>, +pour <em>Edgard Poë</em> ou <em>Baudelaire</em>, c'est +bien là ce qu'il faut.—Afin de mieux exprimer <span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span> -notre façon de voir et de comprendre la demi-reliure +notre façon de voir et de comprendre la demi-reliure de fantaisie, il nous faudrait le style professionnel -et coloré d'une couturière; nous aimerions -à pouvoir décrire une reliure tons sur -tons ou suivant les variantes des pièces, des -mosaïques, des signets et des gardes,—quelque -chose dans cette manière: «Toilette pour un -vol. in-18: tunique bleu pâle, avec pièce pour -titre jaune de Naples, rehaussée de filets noirs, -signet bleu marine, dorure en tête, or bronze; -tranches légèrement ébarbées, gardes jaunes assorties -à la pièce, avec ex-libris frappé en noir au -milieu.—Date et lieu de publication à froid au -bas du dos.»</p> - -<p>Nous aurions mille toilettes de ce genre à +et coloré d'une couturière; nous aimerions +à pouvoir décrire une reliure tons sur +tons ou suivant les variantes des pièces, des +mosaïques, des signets et des gardes,—quelque +chose dans cette manière: «Toilette pour un +vol. in-18: tunique bleu pâle, avec pièce pour +titre jaune de Naples, rehaussée de filets noirs, +signet bleu marine, dorure en tête, or bronze; +tranches légèrement ébarbées, gardes jaunes assorties +à la pièce, avec ex-libris frappé en noir au +milieu.—Date et lieu de publication à froid au +bas du dos.»</p> + +<p>Nous aurions mille toilettes de ce genre à donner, mais le style n'y est pas, et d'ailleurs les -Bibliophiles, nos confrères, sont trop artistes, -trop gens de goût et de sens assuré, pour que -nous songions un seul instant à vouloir ébaucher +Bibliophiles, nos confrères, sont trop artistes, +trop gens de goût et de sens assuré, pour que +nous songions un seul instant à vouloir ébaucher des projets de demi-reliure;—qu'ils veuillent bien prendre en bonne note cependant -les quelques idées que nous avons émises -ici. Nous serons heureux de n'avoir pas prêché -dans le désert.—Ainsi soit-il!</p> +les quelques idées que nous avons émises +ici. Nous serons heureux de n'avoir pas prêché +dans le désert.—Ainsi soit-il!</p> <div class="figcenter"> <img src="images/illus_127.jpg" width="150" height="99" alt="" title="" /> @@ -4343,116 +4305,116 @@ dans le désert.—Ainsi soit-il!</p> </div> <p class="drop-cap"><span class="upper-case">L'œuvre</span> de Restif de la Bretonne, œuvre -énorme et mouvementée, eut la -destinée la plus bizarrement accidentée -que livres puissent rêver; glorieuse -au début, discréditée hier, en pleine +énorme et mouvementée, eut la +destinée la plus bizarrement accidentée +que livres puissent rêver; glorieuse +au début, discréditée hier, en pleine vogue aujourd'hui, quel sera son sort demain?</p> -<p>Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après -avoir surmené sa vie et dispersé en menue monnaie -son incontestable talent, expira à Paris le -3 février 1806, à l'âge de soixante-douze ans. Ses -propres contemporains commençaient déjà à -l'oublier, et il fallut que sa mort vînt cingler, -comme d'un coup de fouet, l'indifférence -générale dont ses derniers jours étaient enveloppés.</p> - -<p>Ses obsèques furent pompeusement célébrées; -l'Institut y envoya une députation, les journaux -honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et plus +<p>Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après +avoir surmené sa vie et dispersé en menue monnaie +son incontestable talent, expira à Paris le +3 février 1806, à l'âge de soixante-douze ans. Ses +propres contemporains commençaient déjà à +l'oublier, et il fallut que sa mort vînt cingler, +comme d'un coup de fouet, l'indifférence +générale dont ses derniers jours étaient enveloppés.</p> + +<p>Ses obsèques furent pompeusement célébrées; +l'Institut y envoya une députation, les journaux +honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et plus de mille huit cents personnes suivirent son <span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span> -corps au cimetière Sainte-Catherine<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> où il fut -inhumé.</p> +corps au cimetière Sainte-Catherine<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> où il fut +inhumé.</p> -<p>Sa tombe à peine fermée, l'émotion du moment -passée, Paris qui comble si hâtivement ses -vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche -ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier +<p>Sa tombe à peine fermée, l'émotion du moment +passée, Paris qui comble si hâtivement ses +vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche +ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier aux passions de la politique et de la guerre, -oublia Restif; et les deux cents volumes, où -l'âme du pauvre romancier était toute semée, -furent englobés dans la plus profonde insouciance.</p> +oublia Restif; et les deux cents volumes, où +l'âme du pauvre romancier était toute semée, +furent englobés dans la plus profonde insouciance.</p> -<p>Le glorieux écrivain était déchu! Ses ouvrages -ornèrent pêle-mêle les parapets des quais, ils -furent vilipendés, rejetés avec mépris, exposés +<p>Le glorieux écrivain était déchu! Ses ouvrages +ornèrent pêle-mêle les parapets des quais, ils +furent vilipendés, rejetés avec mépris, exposés aux injures de l'air et de la pluie et trop souvent, -hélas! abandonnés à l'épicerie, ce prosaïque -Montfaucon des volumes infortunés.</p> +hélas! abandonnés à l'épicerie, ce prosaïque +Montfaucon des volumes infortunés.</p> -<p>L'époque, il est vrai, ainsi que les événements, -prêtaient assez peu à la bibliomanie; la vie fiévreuse -de chacun ne laissait guère de loisirs pour +<p>L'époque, il est vrai, ainsi que les événements, +prêtaient assez peu à la bibliomanie; la vie fiévreuse +de chacun ne laissait guère de loisirs pour les doux passe-temps du livre, et les bouquins, -ces vrais sages, durent attendre une ère de paix +ces vrais sages, durent attendre une ère de paix et de science pour enseigner de nouveau leur -grande morale si variée.</p> +grande morale si variée.</p> -<p>Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit -spécialement que: <i lang="la" xml:lang="la">ad posteros</i> et son œuvre est +<p>Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit +spécialement que: <i lang="la" xml:lang="la">ad posteros</i> et son œuvre est de celles qui ne peuvent mourir. En s'attachant -à peindre son siècle avec le coloris réaliste qu'il +à peindre son siècle avec le coloris réaliste qu'il <span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span> -puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes -nettement accusées des mœurs au milieu desquelles +puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes +nettement accusées des mœurs au milieu desquelles il se mouvait, en calquant enfin, pour ainsi dire, la vie, le costume et le langage exacts de ses contemporains, il dut penser, avec raison, -qu'un jour viendrait où les savants et les curieux -se montreraient désireux de reconstituer son -époque dans ses moindres détails et de savourer -les parfums du passé.—Ce temps est venu, et -tous ses volumes, fidèles représentants de la -seconde moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, sont recherchés +qu'un jour viendrait où les savants et les curieux +se montreraient désireux de reconstituer son +époque dans ses moindres détails et de savourer +les parfums du passé.—Ce temps est venu, et +tous ses volumes, fidèles représentants de la +seconde moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, sont recherchés et hors de prix aujourd'hui.</p> -<p>Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et -c'est à M. Charles Monselet que revient l'honneur -d'avoir le premier exhumé et remis à la -mode d'une manière aussi complète qu'intéressante -les œuvres de ce fécond littérateur<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> +<p>Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et +c'est à M. Charles Monselet que revient l'honneur +d'avoir le premier exhumé et remis à la +mode d'une manière aussi complète qu'intéressante +les œuvres de ce fécond littérateur<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> -<p>Dans les numéros du <cite>Constitutionnel</cite> des 17, -18 et 19 août 1849, le spirituel auteur <cite>de M. de -Cupidon</cite> consacra à Restif de longs articles qui +<p>Dans les numéros du <cite>Constitutionnel</cite> des 17, +18 et 19 août 1849, le spirituel auteur <cite>de M. de +Cupidon</cite> consacra à Restif de longs articles qui devaient servir de base au travail si curieux qu'il publia cinq ans plus tard<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span> Dans l'intervalle, en 1850, la <cite>Revue des Deux-Mondes</cite> -fit paraître une analyse de <cite>M. Nicolas ou -le cœur humain dévoilé</cite><a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> +fit paraître une analyse de <cite>M. Nicolas ou +le cœur humain dévoilé</cite><a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> -<p>Cette étude, fort bien écrite et présentée par -Gérard de Nerval, montre l'homme plutôt que -l'écrivain, c'est la biographie de Restif, ses aventures -amoureuses, ses misères, c'est, en un mot, -le romancier mis en roman par un rare poëte.</p> +<p>Cette étude, fort bien écrite et présentée par +Gérard de Nerval, montre l'homme plutôt que +l'écrivain, c'est la biographie de Restif, ses aventures +amoureuses, ses misères, c'est, en un mot, +le romancier mis en roman par un rare poëte.</p> -<p>Ces deux bio-bibliographies traitées de manières -toutes différentes, mais de mains de maîtres, +<p>Ces deux bio-bibliographies traitées de manières +toutes différentes, mais de mains de maîtres, suffirent pour rendre aux livres de Restif de -la Bretonne toute leur vogue d'antan et au delà; -on commença à rechercher les <em>Restif</em>, on y découvrit -des gravures précieuses, tant pour la -finesse d'exécution que pour la fidélité des modes +la Bretonne toute leur vogue d'antan et au delà ; +on commença à rechercher les <em>Restif</em>, on y découvrit +des gravures précieuses, tant pour la +finesse d'exécution que pour la fidélité des modes qu'elles reproduisent; bref, les bibliophiles -s'aperçurent que l'œuvre entière du polygraphe -était intéressante à plus d'un titre et digne de -figurer dans les plus fières bibliothèques.</p> - -<p>L'orthographe variée et singulière, le piquant -des confessions de l'auteur, l'étrangeté de ses -romans, composés pour la plupart avant d'être -écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel +s'aperçurent que l'œuvre entière du polygraphe +était intéressante à plus d'un titre et digne de +figurer dans les plus fières bibliothèques.</p> + +<p>L'orthographe variée et singulière, le piquant +des confessions de l'auteur, l'étrangeté de ses +romans, composés pour la plupart avant d'être +écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel mot de Rivarol: <cite>L'imprimerie est l'artillerie de</cite> <span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span> -<cite>la pensée</cite>; les formats même de ses volumes et -la difficulté de les réunir en œuvre complète, -tout contribua à faire briller, avec le plus grand -éclat, la renommée un moment ternie du père du +<cite>la pensée</cite>; les formats même de ses volumes et +la difficulté de les réunir en œuvre complète, +tout contribua à faire briller, avec le plus grand +éclat, la renommée un moment ternie du père du <cite>Pornographe</cite>.</p> <p>Ce fut bien vite une <i>Restifomanie</i> parmi les @@ -4462,98 +4424,98 @@ nombre, et dans l'un de ses derniers catalogues, le libraire Auguste Fontaine mit en vente un Restif de la Bretonne dans les conditions suivantes:</p> -<p>«<span class="smcap">Œuvres de Nicolas-Edme Restif de la +<p>«<span class="smcap">Œuvres de Nicolas-Edme Restif de la Bretonne.</span> Deux cent douze parties ou tomes en cent cinquante-quatre volumes in-18, -in-12, in-8, et in-fol.—maroquin, dos orné à -petits fers, fil. tr. dorée (Chambolle Duru); superbe -exemplaire, richement relié, lavé et -encollé.—Prix; <span class="smcap">Vingt mille francs</span>.»</p> +in-12, in-8, et in-fol.—maroquin, dos orné à +petits fers, fil. tr. dorée (Chambolle Duru); superbe +exemplaire, richement relié, lavé et +encollé.—Prix; <span class="smcap">Vingt mille francs</span>.»</p> <p>20,000 francs!!! Il est juste d'ajouter qu'on ne -connaît en France qu'une dizaine de collections -complètes des œuvres de Restif de la Bretonne: -la Bibliothèque nationale en possède une, le +connaît en France qu'une dizaine de collections +complètes des œuvres de Restif de la Bretonne: +la Bibliothèque nationale en possède une, le libraire Fontaine, deux (probablement vendues); -les autres appartiennent à MM. le duc d'Aumale, +les autres appartiennent à MM. le duc d'Aumale, le baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg -et autres bibliophiles aussi féroces que +et autres bibliophiles aussi féroces que riches.<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a></p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span> -L'engouement acquit des proportions si énormes +L'engouement acquit des proportions si énormes que le savant bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dut prendre les choses en main, et avec -une science étonnante et un travail d'investigation -des plus remarquables, il fit paraître <span class="smcap">LA +une science étonnante et un travail d'investigation +des plus remarquables, il fit paraître <span class="smcap">LA BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE</span> <em>de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne</em>. Cet ouvrage -colossal, outre <em>la description raisonnée des collections -originales, des réimpressions, des contrefaçons, +colossal, outre <em>la description raisonnée des collections +originales, des réimpressions, des contrefaçons, des traductions, des imitations</em>, contient -les notes historiques, critiques et littéraires les -plus curieuses et les mieux étudiées.</p> +les notes historiques, critiques et littéraires les +plus curieuses et les mieux étudiées.</p> -<p>Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix, -on eût pu croire que tout avait été dit sur Restif +<p>Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix, +on eût pu croire que tout avait été dit sur Restif de la Bretonne. Point! un nouveau volume parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8 d'une centaine de pages, trouva encore moyen de -parler de notre auteur d'une aimable manière; -il jugea l'homme, l'œuvre, la destinée d'icelle, et +parler de notre auteur d'une aimable manière; +il jugea l'homme, l'œuvre, la destinée d'icelle, et ses bibliographes. L'on peut dire que ce volume, -loin d'être inutile, est un excellent complément -d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit sur -l'écrivain du <cite>Paysan perverti</cite>.</p> +loin d'être inutile, est un excellent complément +d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit sur +l'écrivain du <cite>Paysan perverti</cite>.</p> -<p>M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des +<p>M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des Restifographes. M. J. Assezat, un sympathique -érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête d'une -réimpression <cite>d'un choix des Contemporaines</cite>, fit -une notice annotée traitant de Restif, de son œuvre -et de sa portée, et nous ne doutons pas +érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête d'une +réimpression <cite>d'un choix des Contemporaines</cite>, fit +une notice annotée traitant de Restif, de son œuvre +et de sa portée, et nous ne doutons pas qu'il ne se trouve encore quelqu'un pour parler <span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span> -de Restif et intéresser les lecteurs sur ce grand +de Restif et intéresser les lecteurs sur ce grand prolifique en tout genre, qui laisse encore des -côtés curieux à observer pour la critique et -l'érudition.</p> +côtés curieux à observer pour la critique et +l'érudition.</p> <p class="p2">Si on peut taxer l'œuvre de Restif de la Bretonne -de légère et même quelquefois d'immorale, -on doit d'un autre côté songer au milieu où cette -œuvre fut conçue et produite, et nous ne saurions -trop avancer que ses livres sont de première -utilité pour l'étude et l'histoire des mœurs au -<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Les matériaux et les documents -qu'ils contiennent, les coutumes qui s'y reflètent -comme dans un fidèle miroir en feront -toujours des trésors du plus haut intérêt pour -les bibliophiles et les érudits.</p> - -<p class="p2">L'œuvre immense de Restif sera-t-elle réimprimée? -En totalité, la chose est impossible; en -partie, nous croyons pouvoir assurer que oui.—Déjà -plus d'un essai a été tenté avec succès, tant -en France qu'à l'étranger. En faisant un tri judicieux +de légère et même quelquefois d'immorale, +on doit d'un autre côté songer au milieu où cette +œuvre fut conçue et produite, et nous ne saurions +trop avancer que ses livres sont de première +utilité pour l'étude et l'histoire des mœurs au +<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Les matériaux et les documents +qu'ils contiennent, les coutumes qui s'y reflètent +comme dans un fidèle miroir en feront +toujours des trésors du plus haut intérêt pour +les bibliophiles et les érudits.</p> + +<p class="p2">L'œuvre immense de Restif sera-t-elle réimprimée? +En totalité, la chose est impossible; en +partie, nous croyons pouvoir assurer que oui.—Déjà +plus d'un essai a été tenté avec succès, tant +en France qu'à l'étranger. En faisant un tri judicieux dans les principaux ouvrages de la collection, dans les <cite>Nuits de Paris</cite>, dans <cite>Les Parisiennes</cite>, -dans <cite>Les Françaises</cite>, dans <cite>Le Palais Royal</cite>, -dans les <cite>Années des Dames Nationales</cite>, dans <cite>Les -Posthumes</cite>, dans les <cite>Idées Singulières</cite> et <cite>Les -Veillées du Marais</cite>, on arriverait certainement à +dans <cite>Les Françaises</cite>, dans <cite>Le Palais Royal</cite>, +dans les <cite>Années des Dames Nationales</cite>, dans <cite>Les +Posthumes</cite>, dans les <cite>Idées Singulières</cite> et <cite>Les +Veillées du Marais</cite>, on arriverait certainement à prendre le dessus du panier de l'œuvre de Restif de la Bretonne, dont, il faut bien le dire, la majeure -partie des romans est si confuse, si démodée, +partie des romans est si confuse, si démodée, <span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span> qu'il est presque impossible d'en affronter la lecture aujourd'hui.</p> -<p>Quoiqu'il en soit, Restif, cet être tout de contraste, +<p>Quoiqu'il en soit, Restif, cet être tout de contraste, restera, de nos jours comme dans l'avenir, -l'écrivain le plus bizarre, le plus étrangement -fécond dans la littérature du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; disons -plus, ce fut un Bibliophile à sa façon et ce titre +l'écrivain le plus bizarre, le plus étrangement +fécond dans la littérature du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; disons +plus, ce fut un Bibliophile à sa façon et ce titre seul nous a suffi pour que nous lui consacrions ces quelques lignes.</p> @@ -4572,7 +4534,7 @@ ces quelques lignes.</p> <p class="epigraph">Ubi turpia non solum delectant, sed etiam placent.<br /> -<span class="i9 smcap">Sénèque.</span></p> +<span class="i9 smcap">Sénèque.</span></p> <div> <img class="drop-cap" src="images/drop-s.jpg" width="70" height="71" alt="" /> @@ -4581,127 +4543,127 @@ sed etiam placent.<br /> <p class="drop-cap"><span class="upper-case">Souvent,</span> je le rencontrais chez les grands libraires de la rive gauche, parlant sobrement, dans une note -basse, fatiguée, presque enrouée; -avec une allure étrange et cet air de gêne et de -discrétion que l'on voit aux conspirateurs.—Il +basse, fatiguée, presque enrouée; +avec une allure étrange et cet air de gêne et de +discrétion que l'on voit aux conspirateurs.—Il semblait, devant un tiers, vouloir s'effacer, et, -s'il exprimait ses désirs, ce n'était que d'une -façon indécise et inquiète; lançant des phrases -indéterminées, brèves, pleines d'une autorité -craintive: «Trouvez-moi la chose en question», -disait-il au libraire, ou bien: «N'oubliez pas, -en grâce, ce que vous savez; il me le faut coûte -que coûte; n'allez pas trop m'écorcher cependant;—je -repasserai bientôt.»</p> - -<p>Je ne sais quel vague caprice me poussait à -connaître ce Bibliomane bizarre, musqué, enveloppé -de mystère; je pensais que cet être singulier -n'était pas à coup sûr le premier venu; -sa physionomie seule m'intriguait particulièrement, +s'il exprimait ses désirs, ce n'était que d'une +façon indécise et inquiète; lançant des phrases +indéterminées, brèves, pleines d'une autorité +craintive: «Trouvez-moi la chose en question», +disait-il au libraire, ou bien: «N'oubliez pas, +en grâce, ce que vous savez; il me le faut coûte +que coûte; n'allez pas trop m'écorcher cependant;—je +repasserai bientôt.»</p> + +<p>Je ne sais quel vague caprice me poussait à +connaître ce Bibliomane bizarre, musqué, enveloppé +de mystère; je pensais que cet être singulier +n'était pas à coup sûr le premier venu; +sa physionomie seule m'intriguait particulièrement, <span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span> -et sous la sénilité vainement dissimulée -de sa démarche, je pressentais un Bibliophile -d'une race à part.</p> +et sous la sénilité vainement dissimulée +de sa démarche, je pressentais un Bibliophile +d'une race à part.</p> -<p>Grand, droit, corseté dans une longue houppelande +<p>Grand, droit, corseté dans une longue houppelande lui tombant aux talons; le soulier -mince, effilé, montrant le bas de soie, le visage -rasé, maquillé, poudrederizé, les cheveux frisés -et pommadés, le monocle d'or dans l'orbite -droite, relevant la paupière affaissée sur un -œil éteint; le chapeau incliné sur l'oreille, la +mince, effilé, montrant le bas de soie, le visage +rasé, maquillé, poudrederizé, les cheveux frisés +et pommadés, le monocle d'or dans l'orbite +droite, relevant la paupière affaissée sur un +œil éteint; le chapeau incliné sur l'oreille, la cigarette aux dents et le stick en main, il me -rappelait, dans la pénombre du souvenir, cet +rappelait, dans la pénombre du souvenir, cet admirable type de vieux beau, si magistralement -crayonné par Gavarni, avec cette légende -spirituelle et réaliste: «<cite>Mauvais sujet qui pourrait -être son propre grand-père.</cite>»</p> +crayonné par Gavarni, avec cette légende +spirituelle et réaliste: «<cite>Mauvais sujet qui pourrait +être son propre grand-père.</cite>»</p> <p>A peine arrivait-il dans une librairie, qu'il jetait un regard inquiet tout alentour; si une dame -s'y tenait, assise au comptoir, il était agité, nerveux, -vivement préoccupé; son malaise se manifestait -par des mouvements d'impatience accentués +s'y tenait, assise au comptoir, il était agité, nerveux, +vivement préoccupé; son malaise se manifestait +par des mouvements d'impatience accentués et des tics involontaires qui brisaient, -en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue -sur ses joues.—On devinait qu'il eût voulu -être seul, dans une causerie d'homme à homme; +en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue +sur ses joues.—On devinait qu'il eût voulu +être seul, dans une causerie d'homme à homme; aussi ne disait-il au libraire que ces simples -paroles: «L'avez-vous?—Non, répondait-on;—Pensez-y, -n'est-ce pas», reprenait-il avec -découragement, et il se retirait.—Un coupé de -couleur claire, tendu à l'intérieur de lampas +paroles: «L'avez-vous?—Non, répondait-on;—Pensez-y, +n'est-ce pas», reprenait-il avec +découragement, et il se retirait.—Un coupé de +couleur claire, tendu à l'intérieur de lampas <span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span> -rose broché d'argent, l'attendait à la porte, +rose broché d'argent, l'attendait à la porte, notre Bibliophile Marquis de Carabas y montait; -la portière se refermait, et le cocher poudré -à frimas avait à peine fouetté l'alezan qui piaffait, -que l'attelage déjà disparaissait au loin. -C'était une vision.</p> +la portière se refermait, et le cocher poudré +à frimas avait à peine fouetté l'alezan qui piaffait, +que l'attelage déjà disparaissait au loin. +C'était une vision.</p> <p>J'appris qu'il se nommait le Chevalier Kerhany; il vivait, me dit-on, assez joyeusement -avec les dames, mais demeurait fort réservé et +avec les dames, mais demeurait fort réservé et d'humeur misanthropique avec ses semblables. Il recevait peu chez lui et toujours avec une sorte -de méfiance instinctive; on racontait que son -intérieur était d'un luxe inouï et que la folie y -agitait ses grelots dans des orgies dignes de Tibère; +de méfiance instinctive; on racontait que son +intérieur était d'un luxe inouï et que la folie y +agitait ses grelots dans des orgies dignes de Tibère; il se donnait chez lui, au dire de chacun, -des petits soupers à faire ressusciter de plaisir -tous les roués de la Régence; personne néanmoins -ne se vantait d'y avoir assisté.—De fait, -le Chevalier était assez demi-mondain, il se -rendait de temps à autre au bois, et, les soirs -d'Opéra, il stationnait des heures entières au -foyer de la danse.—Les déesses de l'entrechat +des petits soupers à faire ressusciter de plaisir +tous les roués de la Régence; personne néanmoins +ne se vantait d'y avoir assisté.—De fait, +le Chevalier était assez demi-mondain, il se +rendait de temps à autre au bois, et, les soirs +d'Opéra, il stationnait des heures entières au +foyer de la danse.—Les déesses de l'entrechat l'entouraient, le noyaient dans des flots de gaze -bouffante, lui lançant des pointes grivoises qui +bouffante, lui lançant des pointes grivoises qui avivaient le feu libertin de son regard de faune, -tandis que debout, dans une pose à la Richelieu, -il se plaisait à distribuer à ces terribles petits -museaux de rats, les pastilles de sa tabatière ou -les sucreries variées dont ses poches étaient toujours +tandis que debout, dans une pose à la Richelieu, +il se plaisait à distribuer à ces terribles petits +museaux de rats, les pastilles de sa tabatière ou +les sucreries variées dont ses poches étaient toujours pleines.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span> -Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que -pour calmer ma puissante curiosité à son sujet; -je résolus de suivre le précepte des stoïciens, -le fameux <cite>Sequere Deum</cite>. Je m'aperçus en effet +Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que +pour calmer ma puissante curiosité à son sujet; +je résolus de suivre le précepte des stoïciens, +le fameux <cite>Sequere Deum</cite>. Je m'aperçus en effet que le destin sait nous guider, car, en cette -occasion, il me servit à souhait.</p> +occasion, il me servit à souhait.</p> <h3>II</h3> <p>Je me trouvais un soir dans une de ces grandes -fêtes parisiennes, brillantes et tapageuses, chez -une artiste célèbre où un de mes amis m'avait -conduit.—Presque abandonné dans un petit -salon d'un rococo exquis, tout parfumé de couleur -locale, renversé dans une quiétude parfaite +fêtes parisiennes, brillantes et tapageuses, chez +une artiste célèbre où un de mes amis m'avait +conduit.—Presque abandonné dans un petit +salon d'un rococo exquis, tout parfumé de couleur +locale, renversé dans une quiétude parfaite sur le coussin d'un divan japonais, je me laissais bercer par une valse languissante, dont les accents -m'arrivaient affaiblis, comme tamisés par +m'arrivaient affaiblis, comme tamisés par le lointain et les lourdes tentures; tout en regardant -avec distraction un plafond délicieusement -composé dans le goût de Baudoin, j'avais -presque perdu la notion du lieu où j'étais céans, -lorsque, tout à coup, près de moi, sur le même -divan, dodelinant de la tête, et marquant du +avec distraction un plafond délicieusement +composé dans le goût de Baudoin, j'avais +presque perdu la notion du lieu où j'étais céans, +lorsque, tout à coup, près de moi, sur le même +divan, dodelinant de la tête, et marquant du bout de sa bottine vernie le rhythme de la danse, -je vis, dans l'élégance du frac, le gardénia à la -boutonnière, le plastron de chemise tout chargé -de diamants, mon mystérieux Bibliomane, le +je vis, dans l'élégance du frac, le gardénia à la +boutonnière, le plastron de chemise tout chargé +de diamants, mon mystérieux Bibliomane, le Chevalier Kerhany, qui paraissait, lui aussi, -fort peu s'inquiéter de ma présence.—Je ne me +fort peu s'inquiéter de ma présence.—Je ne me <span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span> -demandai pas comment il était venu là, sans que +demandai pas comment il était venu là , sans que je l'entendisse approcher, je pensai de suite que -l'occasion, me frôlant de son unique cheveu, je -devais le saisir en toute hâte et m'y cramponner; -aussi, toussant légèrement pour éveiller son +l'occasion, me frôlant de son unique cheveu, je +devais le saisir en toute hâte et m'y cramponner; +aussi, toussant légèrement pour éveiller son attention et mieux affermir ma voix:</p> <p>—Quelle voluptueuse et adorable chose, que @@ -4709,515 +4671,515 @@ la valse allemande, murmurai-je, afin d'engager la conversation.</p> <p>—Adorable! adorable! dit-il simplement, -sans abandonner son laisser-aller de tête et de +sans abandonner son laisser-aller de tête et de bottine.</p> <p>—Il n'y a que Strauss de Vienne, repris-je, -pour concevoir et écrire ces motifs entraînants, -vifs, colorés, qui fouettent le sang, qui empoignent +pour concevoir et écrire ces motifs entraînants, +vifs, colorés, qui fouettent le sang, qui empoignent et font passer un chaud frisson du cœur aux jambes.</p> <p>—Il n'y a que Strauss, en effet, soupira-t-il -comme se parlant à lui-même;...cependant +comme se parlant à lui-même;...cependant Gungl's.</p> <p>—Ah! Gungl's, fis-je, charmant compositeur.—<cite>Le -Rêve sur l'Océan</cite> est une œuvre toute +Rêve sur l'Océan</cite> est une œuvre toute d'harmonie.</p> <p>—Toute d'harmonie; oui, toute d'harmonie, -me répondit-il avec laconisme, comme fâché -d'avoir à me parler.</p> +me répondit-il avec laconisme, comme fâché +d'avoir à me parler.</p> <p>—Il y eut un silence;—mon voisin de divan, -renversé en arrière, avec une moue d'ennui, +renversé en arrière, avec une moue d'ennui, sifflotait une sorte de menuet.—Je ne perdis pas courage et fis un nouvel effort.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span> —Si belle que soit la valse de perfection moderne, hasardai-je, elle ne laisse pas de -faire regretter très vivement aux délicats ces -mélodies du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, mélancoliques, -naïves et simples, si séduisantes par le caractère, -si pénétrantes de pensée et si gracieuses +faire regretter très vivement aux délicats ces +mélodies du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, mélancoliques, +naïves et simples, si séduisantes par le caractère, +si pénétrantes de pensée et si gracieuses de style.</p> -<p>Il souriait, semblant m'écouter avec plaisir -et même m'approuver;—Je continuai:</p> +<p>Il souriait, semblant m'écouter avec plaisir +et même m'approuver;—Je continuai:</p> <p>—Est-il rien de comparable aux Quintettes de Mozart, aux Gavottes de Rameau, aux Menuets de Boccherini et de Reicha, aux Symphonies de -Haydn et de Beethoven, aux Préludes, aux +Haydn et de Beethoven, aux Préludes, aux Rondos, Duos, Quatuors, aux Concertos, aux -Thèmes variés composés vers 1725, et plus tard +Thèmes variés composés vers 1725, et plus tard par tant de charmants musiciens aujourd'hui -ignorés pour la plupart.</p> +ignorés pour la plupart.</p> <p>—Et les airs pour fifre! et les douces romances! et les motifs pour clavecin! fit le Chevalier en se redressant subitement; les motifs pour clavecin, Monsieur, que de verve amoureuse! que -de charmes alambiqués! que de légèreté et en -même temps que de nonchalance! Hélas! le -piano rend mal toutes ces jolies choses et je préférerais -mille fois les voir exécuter sur le clavier +de charmes alambiqués! que de légèreté et en +même temps que de nonchalance! Hélas! le +piano rend mal toutes ces jolies choses et je préférerais +mille fois les voir exécuter sur le clavier d'une Epinette que sur le meilleur Pleyel du monde.</p> <p>—Sans compter, dis-je, faisant brusquement -diversion à la conversation, sans compter que -les Clavecins étaient des meubles ravissants, décorés +diversion à la conversation, sans compter que +les Clavecins étaient des meubles ravissants, décorés <span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span> avec un art incomparable par des artistes tels que Boucher, Watteau...</p> <p>Ajoutez Fragonnard, reprit mon interlocuteur avec passion, Fragonnard, ce peintre divin des -lubricités folles, des voluptés égrillardes et spirituelles, -Fragonnard qui connaissait si profondément -la science du nu et des décolletés piquants, -Fragonnard, ce Grécourt de la peinture; -ajoutez Fragonnard: je possède un clavecin, -un bijou, sur lequel il a tracé des scènes -adorables, de charmants camaïeux signés de son +lubricités folles, des voluptés égrillardes et spirituelles, +Fragonnard qui connaissait si profondément +la science du nu et des décolletés piquants, +Fragonnard, ce Grécourt de la peinture; +ajoutez Fragonnard: je possède un clavecin, +un bijou, sur lequel il a tracé des scènes +adorables, de charmants camaïeux signés de son nom.</p> <p>—Je n'ai qu'une toute petite toile de ce -maître, osai-je dire modestement, mais c'est une +maître, osai-je dire modestement, mais c'est une œuvre si blonde de ton, si mignarde dans son -déshabillé, si étonnante de facture, si parfaite +déshabillé, si étonnante de facture, si parfaite d'ensemble et enfin si grivoise de composition, -que je la tiens pour une merveille véritable.</p> +que je la tiens pour une merveille véritable.</p> <p>Le sujet, quel est le sujet? me demanda le -Chevalier hors de lui, possédé d'une furieuse -curiosité à l'idée de grivoiserie du tableau.—Quel +Chevalier hors de lui, possédé d'une furieuse +curiosité à l'idée de grivoiserie du tableau.—Quel en est le sujet, je vous prie?</p> -<p>Le sujet, mon Dieu, cela est très délicat, répondis-je -lentement; vous avez lu Brantôme, +<p>Le sujet, mon Dieu, cela est très délicat, répondis-je +lentement; vous avez lu Brantôme, n'est-il pas vrai?</p> -<p>Les <cite>Dames Galantes</cite> sont pour moi un bréviaire.</p> +<p>Les <cite>Dames Galantes</cite> sont pour moi un bréviaire.</p> -<p>Alors, repris-je, après ce cynisme d'impiété, -vous y avez vu décrit le sujet de mon Fragonnard, +<p>Alors, repris-je, après ce cynisme d'impiété, +vous y avez vu décrit le sujet de mon Fragonnard, dans le <cite>Discours premier</cite>; vous l'avez lu <span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span> -dans la cent dix-neuvième épigramme de Martial, +dans la cent dix-neuvième épigramme de Martial, livre I, qui se termine par ce vers:</p> <p class="center"><i lang="la" xml:lang="la">Hic ubi vir non est, ut sit adulterium.</i></p> -<p>Vous l'avez lu dans Lucien, dans Juvénal; -enfin mon tableau représente des <cite>fricatrices</cite>; +<p>Vous l'avez lu dans Lucien, dans Juvénal; +enfin mon tableau représente des <cite>fricatrices</cite>; <cite>Donna con Donna</cite>.</p> -<p>La figure du Chevalier Kerhany était bouleversée; -ses yeux morts avaient repris un éclat -surprenant; ses lèvres s'agitaient d'étonnement, +<p>La figure du Chevalier Kerhany était bouleversée; +ses yeux morts avaient repris un éclat +surprenant; ses lèvres s'agitaient d'étonnement, et la sueur ravinait son visage.</p> <p>—Vous avez un tel tableau de Fragonnard! exclamait-il avec admiration; un sujet si bien -traité par un tel maître,—que ce doit être +traité par un tel maître,—que ce doit être beau!</p> -<p>Il s'approchait plus près, me demandant des -détails; il insistait sur les moindres choses, -et dans l'ivresse de savoir et peut-être le désir -de posséder plus tard, il m'accablait de prévenances.</p> +<p>Il s'approchait plus près, me demandant des +détails; il insistait sur les moindres choses, +et dans l'ivresse de savoir et peut-être le désir +de posséder plus tard, il m'accablait de prévenances.</p> -<p>Ayant voulu prendre par la curiosité cet érotomane -effréné, j'avais touché juste; il avait -bondi à la description d'un sujet érotique et -déjà il s'apprêtait à me réclamer de nouveaux +<p>Ayant voulu prendre par la curiosité cet érotomane +effréné, j'avais touché juste; il avait +bondi à la description d'un sujet érotique et +déjà il s'apprêtait à me réclamer de nouveaux renseignements sur l'origine de cette œuvre d'art, lorsque la foule inonda le petit salon dans lequel -nous nous trouvions retirés; la valse venait de -finir, le Chevalier fut enjuponné par quelques +nous nous trouvions retirés; la valse venait de +finir, le Chevalier fut enjuponné par quelques <span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span> -jolies femmes qui vinrent prendre place à ses -côtés.—L'intimité était rompue.</p> +jolies femmes qui vinrent prendre place à ses +côtés.—L'intimité était rompue.</p> -<p>—Sur la fin de la soirée je le rencontrai, -et après un échange mutuel de politesses, il +<p>—Sur la fin de la soirée je le rencontrai, +et après un échange mutuel de politesses, il me remit sa carte en m'assurant du plaisir qu'il -éprouverait à me faire les honneurs de sa Bibliothèque.</p> +éprouverait à me faire les honneurs de sa Bibliothèque.</p> <h3>III</h3> -<p>Quelques jours après, je sonnais à l'huis du -Chevalier de Kerhany, dont l'hôtel était situé +<p>Quelques jours après, je sonnais à l'huis du +Chevalier de Kerhany, dont l'hôtel était situé sur le boulevard Haussman;—un grand diable -de laquais vêtu de panne écarlate vint m'ouvrir.—Je -traversai d'abord une vaste pièce, sorte -d'atrium décoré en style Pompéïen, où se trouvaient -rangés des meubles romains de tous les -genres; j'aperçus l'<i lang="la" xml:lang="la">accubitum</i>, le <i lang="la" xml:lang="la">biclinium</i>, le -<i lang="la" xml:lang="la">triclinium</i>, orné de ses <i lang="la" xml:lang="la">plagula</i>; le <i lang="la" xml:lang="la">lectulus</i>, et -même le <i lang="la" xml:lang="la">subselium</i>, le <i lang="la" xml:lang="la">seliquastrum</i>, le <i lang="la" xml:lang="la">scabellum</i> -et autres siéges fidèlement copiés d'après l'antique.—Le -Chevalier était visible; il se tenait -dans un petit fumoir tendu de soie havane capitonnée -de satin bleu. Il me reçut avec la plus -grande cordialité, me félicitant de n'avoir pas -craint de le déranger. Nous parlâmes art et -littérature, ou plutôt femmes, car toute l'esthétique -de mon Erotomane semblait se réunir et -se résumer dans l'éternel féminin; il ne voyait +de laquais vêtu de panne écarlate vint m'ouvrir.—Je +traversai d'abord une vaste pièce, sorte +d'atrium décoré en style Pompéïen, où se trouvaient +rangés des meubles romains de tous les +genres; j'aperçus l'<i lang="la" xml:lang="la">accubitum</i>, le <i lang="la" xml:lang="la">biclinium</i>, le +<i lang="la" xml:lang="la">triclinium</i>, orné de ses <i lang="la" xml:lang="la">plagula</i>; le <i lang="la" xml:lang="la">lectulus</i>, et +même le <i lang="la" xml:lang="la">subselium</i>, le <i lang="la" xml:lang="la">seliquastrum</i>, le <i lang="la" xml:lang="la">scabellum</i> +et autres siéges fidèlement copiés d'après l'antique.—Le +Chevalier était visible; il se tenait +dans un petit fumoir tendu de soie havane capitonnée +de satin bleu. Il me reçut avec la plus +grande cordialité, me félicitant de n'avoir pas +craint de le déranger. Nous parlâmes art et +littérature, ou plutôt femmes, car toute l'esthétique +de mon Erotomane semblait se réunir et +se résumer dans l'éternel féminin; il ne voyait <span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span> -la musique, la poésie, la peinture que dans un -sens de corrélation voluptueuse qu'il se plaisait -à établir malgré lui entre tous les chefs-d'œuvre -et l'amour des filles d'Ève;—prenant chaque -génie en particulier, il me montrait avec -une verve passionnée que, dans les grandes -manifestations de l'art, on pouvait répéter le -mot d'un policier célèbre: <cite>Cherchez la femme</cite>. +la musique, la poésie, la peinture que dans un +sens de corrélation voluptueuse qu'il se plaisait +à établir malgré lui entre tous les chefs-d'œuvre +et l'amour des filles d'Ève;—prenant chaque +génie en particulier, il me montrait avec +une verve passionnée que, dans les grandes +manifestations de l'art, on pouvait répéter le +mot d'un policier célèbre: <cite>Cherchez la femme</cite>. Il me parla du sexe charmant comme un habile -général le ferait d'une forteresse dont il connaît -les coins et recoins; exprimant avec grâce les -différentes manières d'attaquer la citadelle, -émettant des théories si audacieuses, que je ne -pourrais, même en voilant mes phrases comme +général le ferait d'une forteresse dont il connaît +les coins et recoins; exprimant avec grâce les +différentes manières d'attaquer la citadelle, +émettant des théories si audacieuses, que je ne +pourrais, même en voilant mes phrases comme des femmes turques, les raconter ici.—Je fus -entièrement séduit par ce vieil Anacréon; je -croyais avoir en face de moi le célèbre Duc de -Lauzun donnant des conseils à son petit-neveu, -le Chevalier de Riom, tant il annonçait de connaissances -approfondies et de crânerie passionnée -dans les sujets délicats qu'il avait à +entièrement séduit par ce vieil Anacréon; je +croyais avoir en face de moi le célèbre Duc de +Lauzun donnant des conseils à son petit-neveu, +le Chevalier de Riom, tant il annonçait de connaissances +approfondies et de crânerie passionnée +dans les sujets délicats qu'il avait à traiter.</p> <p>Cependant, si attrayante que fut la conversation, -je ne tardai pas à réclamer du Chevalier -Kerhany la faveur de visiter son musée. Il accéda -avec la meilleure grâce à ma demande:—«C'est +je ne tardai pas à réclamer du Chevalier +Kerhany la faveur de visiter son musée. Il accéda +avec la meilleure grâce à ma demande:—«C'est juste, c'est juste, me dit-il en souriant, -je vous retiens ici avec mes billevesées. Passons, -si vous le voulez bien, dans la galerie des maîtres.»</p> +je vous retiens ici avec mes billevesées. Passons, +si vous le voulez bien, dans la galerie des maîtres.»</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span> -Je fus introduit dans une superbe salle éclairée -par une vaste baie exposée au nord;—étourdi +Je fus introduit dans une superbe salle éclairée +par une vaste baie exposée au nord;—étourdi un instant par la splendeur des cadres et l'orgie -magistrale des couleurs, je ne tardai pas à me -remettre, et je pus considérer à mon aise la plus -remarquable collection particulière qu'il m'ait -été donné de voir.—Il y avait là des Velazquez -et des Murillo, des Titien et des André del Sarte, -des paysages éclatants de Ruysdaël, de Hobbema +magistrale des couleurs, je ne tardai pas à me +remettre, et je pus considérer à mon aise la plus +remarquable collection particulière qu'il m'ait +été donné de voir.—Il y avait là des Velazquez +et des Murillo, des Titien et des André del Sarte, +des paysages éclatants de Ruysdaël, de Hobbema et du Poussin, des petites toiles adorables de Terburg, de Metzu, de Van Ostade, de Wouwermans, de Jan Steen, de Van der Meer; puis, dans un style plus large, des Rembrandt, des Rubens, des Jordaens, des Frans Hals, des Ribera, -des Gérard Dow, ainsi que des Antonello -de Messine, des Guerchy, des Léonard de Vinci -et des Paul Veronèse.—Il m'eut fallu des journées -entières pour rassasier mon admiration; +des Gérard Dow, ainsi que des Antonello +de Messine, des Guerchy, des Léonard de Vinci +et des Paul Veronèse.—Il m'eut fallu des journées +entières pour rassasier mon admiration; il me faudrait des volumes pour exprimer les -sensations que j'éprouvai.—Je m'arrachai cependant -à cette féerie sublime pour faire remarquer -à l'heureux propriétaire de tant de merveilles -que l'art plus affadi des maîtres du dix-huitième -siècle ne tenait aucune place dans sa +sensations que j'éprouvai.—Je m'arrachai cependant +à cette féerie sublime pour faire remarquer +à l'heureux propriétaire de tant de merveilles +que l'art plus affadi des maîtres du dix-huitième +siècle ne tenait aucune place dans sa galerie.</p> -<p>«Un moment, un moment, répondit-il,—ceci +<p>«Un moment, un moment, répondit-il,—ceci tuerait cela,—suivez-moi, vous ne perdrez rien pour attendre, suivez-moi, je vais -vous satisfaire.»</p> +vous satisfaire.»</p> -<p>Le Chevalier souleva une portière; nous +<p>Le Chevalier souleva une portière; nous <span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span> nous trouvions alors dans une chambre octogone -dont les boiseries blanches étaient sculptées -de festons, de guirlandes et de couronnes relevées -d'or mat; une glace immense remplaçait -le plafond et tout à l'entour de la pièce -jusques à la cimaise étaient suspendus des -tableaux du dix-huitième siècle.—C'était, +dont les boiseries blanches étaient sculptées +de festons, de guirlandes et de couronnes relevées +d'or mat; une glace immense remplaçait +le plafond et tout à l'entour de la pièce +jusques à la cimaise étaient suspendus des +tableaux du dix-huitième siècle.—C'était, en premier lieu, des portraits de Reynolds, de Gainsborough, et des pastels de Latour; ensuite venaient Vanloo, Pater, Boucher, Lancret, -Fragonnard, Largillière, Nattier, Dietrich, -Le Barbier, L'Epicié et Boilly.—Ce qui donnait -un caractère particulier à cette réunion de -chefs-d'œuvre, c'était la nature même du choix -des sujets: on ne voyait qu'un éblouissement +Fragonnard, Largillière, Nattier, Dietrich, +Le Barbier, L'Epicié et Boilly.—Ce qui donnait +un caractère particulier à cette réunion de +chefs-d'œuvre, c'était la nature même du choix +des sujets: on ne voyait qu'un éblouissement de chairs roses, qu'un rut de peaux mates, de -fossettes gracieuses; qu'une débauche de postures -alanguies et enivrantes, qu'une nuée d'amours -polissons et rieurs dont les lèvres s'entrebaisaient.—La -dépravation de tout un siècle -s'étalait dans la lubricité de ces peintures, souriantes +fossettes gracieuses; qu'une débauche de postures +alanguies et enivrantes, qu'une nuée d'amours +polissons et rieurs dont les lèvres s'entrebaisaient.—La +dépravation de tout un siècle +s'étalait dans la lubricité de ces peintures, souriantes de luxure et aimablement vicieuses; les -torses cambrés, lascifs, endiablés émergeaient -des cadres, se reflétant dans la grande glace +torses cambrés, lascifs, endiablés émergeaient +des cadres, se reflétant dans la grande glace du plafond, tandis que les jambes velues des -faunes et des sylvains nerveusement gonflées +faunes et des sylvains nerveusement gonflées d'un priapisme intense, semblaient secouer -dans l'air une odeur âcre de bouc qui montait +dans l'air une odeur âcre de bouc qui montait au cerveau.</p> -<p>Il y avait près d'une heure que je me trouvais +<p>Il y avait près d'une heure que je me trouvais <span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span> -là, ivre de tant de beautés entrevues, brisé, -anéanti, dans un état de prostration impossible -à décrire. Le Chevalier de Kerhany jouissait de -ma surprise et de mon admiration passive, à -force d'être surexcitée: «Eh bien! jeune +là , ivre de tant de beautés entrevues, brisé, +anéanti, dans un état de prostration impossible +à décrire. Le Chevalier de Kerhany jouissait de +ma surprise et de mon admiration passive, à +force d'être surexcitée: «Eh bien! jeune homme, me disait-il, eh bien! que dites-vous -de mon dix-huitième siècle? Ne croyez-vous pas +de mon dix-huitième siècle? Ne croyez-vous pas que votre Fragonnard Lesbien serait en fort -belle compagnie dans mon modeste petit musée?—Ce +belle compagnie dans mon modeste petit musée?—Ce n'est pas tout, ajoutait-il, nous allons -visiter ma Bibliothèque qui compte certaines -curiosités qui seront de votre goût.—Mais... +visiter ma Bibliothèque qui compte certaines +curiosités qui seront de votre goût.—Mais... qu'avez-vous?—on dirait que vous vous sentez mal?</p> -<p>Je répondis furtivement, m'excusant de ne -pouvoir visiter ce jour-là les livres de mon hôte, +<p>Je répondis furtivement, m'excusant de ne +pouvoir visiter ce jour-là les livres de mon hôte, j'invoquai un rendez-vous pressant, et remerciant -le Chevalier, je sortis après avoir pris -rendez-vous pour le lendemain à la même +le Chevalier, je sortis après avoir pris +rendez-vous pour le lendemain à la même heure.</p> -<p>Le fait est que j'éprouvais un violent mal de -tête et un malaise général; ce que j'avais vu -m'avait transporté dans un monde idéal, loin du +<p>Le fait est que j'éprouvais un violent mal de +tête et un malaise général; ce que j'avais vu +m'avait transporté dans un monde idéal, loin du Paris moderne et de sa civilisation, loin du banal et du convenu odieux. Mon imagination -s'était fatiguée dans une course échevelée à -travers l'Eden de mes rêves, et ma cervelle dansait -encore à soulever mon haute-forme lorsque +s'était fatiguée dans une course échevelée à +travers l'Eden de mes rêves, et ma cervelle dansait +encore à soulever mon haute-forme lorsque je me trouvai sur le boulevard.</p> -<p>Le Chevalier de Kerhany me paraissait, à +<p>Le Chevalier de Kerhany me paraissait, à <span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span> cette heure, un magicien sinistre, une sorte de -Méphistophélès régence qui s'était amusé à -plaisir de mon enthousiasme juvénile.—Je lui -en voulais presque de m'avoir promené un instant -dans le verger des fruits défendus, car je ne +Méphistophélès régence qui s'était amusé à +plaisir de mon enthousiasme juvénile.—Je lui +en voulais presque de m'avoir promené un instant +dans le verger des fruits défendus, car je ne voyais plus devant moi que les petites pommes -d'api, c'est-à-dire des petites parisiennes trop -vêtues selon la mode, qui trottinaient allègrement, +d'api, c'est-à -dire des petites parisiennes trop +vêtues selon la mode, qui trottinaient allègrement, suivies par les faunes d'aujourd'hui, -de gros boursiers enflés de bourse et de ventre, -jouisseurs hâtifs, prêts à pénétrer dans le boudoir -des Danaés sous la forme d'une pluie d'or.</p> +de gros boursiers enflés de bourse et de ventre, +jouisseurs hâtifs, prêts à pénétrer dans le boudoir +des Danaés sous la forme d'une pluie d'or.</p> <h3>IV</h3> -<p>Le lendemain, à l'heure fixée, l'esprit plus +<p>Le lendemain, à l'heure fixée, l'esprit plus calme et de sens plus rassis, je me trouvais chez -le chevalier qui m'attendait dans sa Bibliothèque. -Cette librairie était disposée dans un salon ovale; -une fenêtre aux vitraux multicolores y distribuait -le jour dans un prisme joyeux et le soleil tamisé +le chevalier qui m'attendait dans sa Bibliothèque. +Cette librairie était disposée dans un salon ovale; +une fenêtre aux vitraux multicolores y distribuait +le jour dans un prisme joyeux et le soleil tamisé par des losanges roses, jaunes ou bleus, semblait -éclabousser les tapis d'orient de reflets contrariés. -Les parois de la pièce étaient entièrement -rayonnées de planchettes de bois de rose, recouvertes -de cuir de Russie, et ornées sur les rebords +éclabousser les tapis d'orient de reflets contrariés. +Les parois de la pièce étaient entièrement +rayonnées de planchettes de bois de rose, recouvertes +de cuir de Russie, et ornées sur les rebords de coquets lambrequins de moire vert myrte, -dentelés et effrangés, dont l'élégance se joignait -à l'avantage de préserver les livres de la poussière. -Tout en haut, près de la corniche, sur le dernier +dentelés et effrangés, dont l'élégance se joignait +à l'avantage de préserver les livres de la poussière. +Tout en haut, près de la corniche, sur le dernier <span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span> -rayon, dans un désordre charmant et fait pour le +rayon, dans un désordre charmant et fait pour le plaisir des yeux, des petites statuettes se montraient -dans toute l'impudence de l'impudicité; -c'étaient de sveltes Vénus n'ayant rien du rigide -classique, des groupes de baigneuses affolées, +dans toute l'impudence de l'impudicité; +c'étaient de sveltes Vénus n'ayant rien du rigide +classique, des groupes de baigneuses affolées, des Sapho... avant l'amour de Phaon, des Narcisses -pâles et blêmes, des Hercules puissants et +pâles et blêmes, des Hercules puissants et aussi des suites de Phallus en bronze ayant l'esprit -et le caractère singulier de ceux que l'on voit -dans <cite>Le Musée Secret du Roi de Naples</cite>. Je me -croyais chez un juge d'instruction après la saisie -de figurines portant atteinte à la morale publique, -tant était chaude et déréglée la composition de -cette statuaire unique.—La pièce n'avait pour tous +et le caractère singulier de ceux que l'on voit +dans <cite>Le Musée Secret du Roi de Naples</cite>. Je me +croyais chez un juge d'instruction après la saisie +de figurines portant atteinte à la morale publique, +tant était chaude et déréglée la composition de +cette statuaire unique.—La pièce n'avait pour tous meubles qu'un divan circulaire, large, profond, -rebondi, habillé d'une épaisse étoffe des Indes ravissante -de tons, sur laquelle étaient jetés des -coussins nombreux et variés. Çà et là quelques X -de Cèdre supportaient des cartons à estampes et -une table liseuse, aux pieds torses, à sabots d'or, +rebondi, habillé d'une épaisse étoffe des Indes ravissante +de tons, sur laquelle étaient jetés des +coussins nombreux et variés. Çà et là quelques X +de Cèdre supportaient des cartons à estampes et +une table liseuse, aux pieds torses, à sabots d'or, occupait le centre de la salle. Au plafond, d'une -rosace ayant la bizarrerie obscène de certaines -gargouilles moyen-âge, tombait un lustre de -bronze d'une si effrayante lubricité qu'on l'eut -dit ciselé par quelque Benvenuto Cellini atteint +rosace ayant la bizarrerie obscène de certaines +gargouilles moyen-âge, tombait un lustre de +bronze d'une si effrayante lubricité qu'on l'eut +dit ciselé par quelque Benvenuto Cellini atteint de satyriasis.</p> -<p>Cette Bibliothèque me parut renfermer près de -deux mille volumes dont je m'approchais déjà +<p>Cette Bibliothèque me parut renfermer près de +deux mille volumes dont je m'approchais déjà curieusement afin d'en parcourir les titres lorsque -le Chevalier de Kerhany m'arrêta:</p> +le Chevalier de Kerhany m'arrêta:</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span> -«Mon jeune ami, me dit-il doucement, cette -bibliothèque est un enfer bibliographique dont -je suis le Pluton égoïste; ici, j'ai donné rendez-vous -à tous les affamés du vice, à tous -les grotesques de libertinage, à tous les condamnés +«Mon jeune ami, me dit-il doucement, cette +bibliothèque est un enfer bibliographique dont +je suis le Pluton égoïste; ici, j'ai donné rendez-vous +à tous les affamés du vice, à tous +les grotesques de libertinage, à tous les condamnés de l'indignation bourgeoise, aux conceptions maladives et honteuses des cerveaux -surmenés de plaisirs. Peu de visiteurs ont -franchi cette enceinte; quelques jolies pécheresses -seules y ont traîné l'élégance de leurs pantoufles; -et si une sympathie particulière me +surmenés de plaisirs. Peu de visiteurs ont +franchi cette enceinte; quelques jolies pécheresses +seules y ont traîné l'élégance de leurs pantoufles; +et si une sympathie particulière me permet aujourd'hui de faire en votre faveur ce que je n'ai fait jusqu'alors pour aucun autre Bibliophile, -votre érudition sage vous placera, je -l'espère, au-dessus de vos sens; cependant, je -crois devoir vous prévenir: réfléchissez comme -si vous alliez prendre de l'opium pour la première -fois de votre vie.—Mon coupé est en bas, +votre érudition sage vous placera, je +l'espère, au-dessus de vos sens; cependant, je +crois devoir vous prévenir: réfléchissez comme +si vous alliez prendre de l'opium pour la première +fois de votre vie.—Mon coupé est en bas, venez-vous faire un tour de lac?</p> -<p>Faites dételer, lui répondis-je en riant; je vais -rendre visite à vos pestiférés.</p> +<p>Faites dételer, lui répondis-je en riant; je vais +rendre visite à vos pestiférés.</p> <p>—Dans ce cas, commencez par la droite, ajouta le Chevalier en m'indiquant les rayons -les plus proches; ma Bibliothèque est graduée,—les -incurables sont à gauche à l'extrémité du -lieu où vous vous trouvez;—je vous laisse seul +les plus proches; ma Bibliothèque est graduée,—les +incurables sont à gauche à l'extrémité du +lieu où vous vous trouvez;—je vous laisse seul ici, dans une heure je reviens vous prendre.</p> -<p>La première rangée des livres que j'ouvris formait -ce qu'on pourrait appeler la série des anodins: -c'étaient pour la plupart des romans ou +<p>La première rangée des livres que j'ouvris formait +ce qu'on pourrait appeler la série des anodins: +c'étaient pour la plupart des romans ou <span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span> -contes piquants, écrits dans cette période voluptueuse -comprise entre la Régence et la Révolution, +contes piquants, écrits dans cette période voluptueuse +comprise entre la Régence et la Révolution, des fantaisies Turques, Persanes ou Chinoises, de bonnes et inoffensives polissonneries -imprimées à Cythère avec l'approbation de -Vénus, à Érotopolis, à Cucuxopolis, ou au Palais +imprimées à Cythère avec l'approbation de +Vénus, à Érotopolis, à Cucuxopolis, ou au Palais Royal chez une petite Lolo, marchande de -galanterie. Je vis <cite>Grigri</cite>; <cite>Thémidore</cite>; <cite>Le Noviciat -du Marquis de *** ou l'apprenti devenu maître</cite>; +galanterie. Je vis <cite>Grigri</cite>; <cite>Thémidore</cite>; <cite>Le Noviciat +du Marquis de *** ou l'apprenti devenu maître</cite>; <cite>Les Œuvres galantes de Bordes</cite>; <cite>Le Grelot</cite>; <cite>Le Roman du Jour</cite>; <cite>Le Sopha</cite>; <cite>Le Tant pis pour lui -ou les spectacles nocturnes</cite>; les différents <em>Codes</em>: +ou les spectacles nocturnes</cite>; les différents <em>Codes</em>: <cite>Code de la Toilette</cite>; <cite>Code des Boudoirs</cite>; <cite>Code du -Divorce</cite>; <cite>Code des mœurs ou la prostitution régénérée</cite>; -<cite>Code de Cythère ou lit de justice d'Amour</cite>; -puis la <cite>Bibliothèque des petits maîtres</cite>, la Bibliothèque +Divorce</cite>; <cite>Code des mœurs ou la prostitution régénérée</cite>; +<cite>Code de Cythère ou lit de justice d'Amour</cite>; +puis la <cite>Bibliothèque des petits maîtres</cite>, la Bibliothèque des <em>Bijoux</em>: <cite>Les Bijoux indiscrets</cite>; <cite>Le Bijou des Demoiselles</cite>, <cite>Les Bijoux des neuf -Sœurs</cite>; <cite>Le Bijou de Société ou L'Amusement -des Grâces</cite>; les <cite>Bijoux des petits neveux d'Arétin</cite> -et autres; les <cite>Caleçons des Coquettes du jour</cite>, les -<cite>Calendriers de Cythère</cite>, <cite>L'Almanach cul à tête, -ou étrennes à deux faces pour contenter tous les -goûts</cite> ainsi qu'une foule d'œuvres scatologiques +Sœurs</cite>; <cite>Le Bijou de Société ou L'Amusement +des Grâces</cite>; les <cite>Bijoux des petits neveux d'Arétin</cite> +et autres; les <cite>Caleçons des Coquettes du jour</cite>, les +<cite>Calendriers de Cythère</cite>, <cite>L'Almanach cul à tête, +ou étrennes à deux faces pour contenter tous les +goûts</cite> ainsi qu'une foule d'œuvres scatologiques et d'<em>ana</em> orduriers.</p> -<p>Les volumes étaient reliés admirablement en -maroquin plein, en veau uni ou agrémenté; chacun -d'eux était orné de petits fers spéciaux, +<p>Les volumes étaient reliés admirablement en +maroquin plein, en veau uni ou agrémenté; chacun +d'eux était orné de petits fers spéciaux, d'une composition fine et originale, quelquefois brutalement grossiers par esprit de couleur <span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span> -locale; ils étaient placés sur le dos, entre les nervures, -en forme de culs-de-lampes ou frappés en +locale; ils étaient placés sur le dos, entre les nervures, +en forme de culs-de-lampes ou frappés en plein maroquin sur le plat des volumes en guise -d'armoiries.—Des gravures licencieuses étaient -ajoutées aux passages les plus colorés des ouvrages +d'armoiries.—Des gravures licencieuses étaient +ajoutées aux passages les plus colorés des ouvrages auxquels elles convenaient; les gardes -même, subissaient quelquefois l'effronterie d'un -dessin graveleux et je ne pouvais m'empêcher de +même, subissaient quelquefois l'effronterie d'un +dessin graveleux et je ne pouvais m'empêcher de songer que le livre de la plus chaste gauloiserie -se fut trouvé impitoyablement transformé par -l'érotomanie invétérée du Chevalier de Kerhany.</p> +se fut trouvé impitoyablement transformé par +l'érotomanie invétérée du Chevalier de Kerhany.</p> -<p>Au fur et à mesure que j'inclinais vers la gauche, -la graduation libertine s'accentuait; déjà -j'avais franchi les poésies gaillardes: <cite>La Muse folâtre</cite>; -<cite>L'élite des poésies héroïques et gaillardes +<p>Au fur et à mesure que j'inclinais vers la gauche, +la graduation libertine s'accentuait; déjà +j'avais franchi les poésies gaillardes: <cite>La Muse folâtre</cite>; +<cite>L'élite des poésies héroïques et gaillardes de ce temps</cite> (1670); <cite>Le Parnasse satyrique du sieur -Théophile</cite>; <cite>Le Cabinet satyrique</cite>; <cite>Les Œuvres de +Théophile</cite>; <cite>Le Cabinet satyrique</cite>; <cite>Les Œuvres de Corneille Blessebois</cite>; <cite>Dulaurens</cite>; <cite>Les Muses en -belle humeur ou Elite des poésies libres</cite>; <cite>le Pucelage +belle humeur ou Elite des poésies libres</cite>; <cite>le Pucelage nageur</cite>; <cite>L'Anti-Moine</cite>; <cite>Le Parnasse du -XIX<sup>e</sup> siècle</cite> et tous les ouvrages imprimés en -Belgique, à Neufchâtel, à Freetown, avec eaux-fortes +XIX<sup>e</sup> siècle</cite> et tous les ouvrages imprimés en +Belgique, à Neufchâtel, à Freetown, avec eaux-fortes de Rops, auxquelles s'ajoutaient de nouvelles -gravures. Déjà j'avais parcouru la majeure -partie de la Bibliothèque et mes mains commençaient -à trembler en ouvrant chaque livre qui -s'offrait à moi; les petits fers prenaient des allures +gravures. Déjà j'avais parcouru la majeure +partie de la Bibliothèque et mes mains commençaient +à trembler en ouvrant chaque livre qui +s'offrait à moi; les petits fers prenaient des allures cyniques et effrayantes; j'eus peur de ne pas arriver au but et j'abandonnai quelques centaines -de volumes pour atteindre l'extrême gauche.</p> +de volumes pour atteindre l'extrême gauche.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span> Je me trouvais bien en effet parmi les incurables, -comme me l'avait dit le Chevalier, c'était à -l'extrême gauche, le suprême du genre, le <i lang="la" xml:lang="la">nec -plus ultra</i> de la dépravation et à la fois du luxe +comme me l'avait dit le Chevalier, c'était à +l'extrême gauche, le suprême du genre, le <i lang="la" xml:lang="la">nec +plus ultra</i> de la dépravation et à la fois du luxe artistique des livres et des gravures; <cite>Les Œuvres badines d'Alexis Piron</cite> touchaient <cite>L'Amour en -Vingt Leçons</cite> et le <cite>Meursius François</cite>; <cite>L'Arétin</cite> -y était représenté par le <cite>Recueil de postures érotiques -d'après les gravures à l'eau-forte d'Annibal -Carrache</cite>; par l'<cite>Alcibiade Fanciullo à Scola</cite>; par -l'<cite>Arétin français</cite> et par le livre dit: <cite>Bibliothèque -d'Arétin</cite>; près du <cite>Divus Arétinus</cite> je remarquai -<cite>Félicia ou Mes Fredaines</cite>; <cite>Monrose ou le Libertin -par fatalité</cite>; <cite>les Monuments de la vie privée -des Douze Cæsars</cite> et les <cite>Monuments du Culte +Vingt Leçons</cite> et le <cite>Meursius François</cite>; <cite>L'Arétin</cite> +y était représenté par le <cite>Recueil de postures érotiques +d'après les gravures à l'eau-forte d'Annibal +Carrache</cite>; par l'<cite>Alcibiade Fanciullo à Scola</cite>; par +l'<cite>Arétin français</cite> et par le livre dit: <cite>Bibliothèque +d'Arétin</cite>; près du <cite>Divus Arétinus</cite> je remarquai +<cite>Félicia ou Mes Fredaines</cite>; <cite>Monrose ou le Libertin +par fatalité</cite>; <cite>les Monuments de la vie privée +des Douze Cæsars</cite> et les <cite>Monuments du Culte secret des Dames Romaines</cite>; plus loin je vis -<cite>Justine ou Les Malheurs de la vertu</cite>; <cite>Cléontine +<cite>Justine ou Les Malheurs de la vertu</cite>; <cite>Cléontine ou La Fille malheureuse</cite>; <cite>Juliette ou la suite de Justine</cite>; <cite>Le Portier des Chartreux</cite>; <cite>La France fout...</cite>; <cite>La Philosophie dans le Boudoir</cite>; <cite>Les crimes -de l'amour ou le délire des Passions</cite>; en un +de l'amour ou le délire des Passions</cite>; en un mot toutes les œuvres sadiques du Marquis de -Sade, en éditions originales, avec reliures à petits +Sade, en éditions originales, avec reliures à petits fers de torture.—J'allais me livrer au plaisir de regarder les manuscrits et les dessins originaux; je mettais la main sur l'un des trois exemplaires -connus du <cite>Recueil de La Popelinière</cite>: <cite>Tableaux -des Mœurs du Temps dans les différents -âges de la vie</cite>, 1 vol. grand in-quarto, j'admirais +connus du <cite>Recueil de La Popelinière</cite>: <cite>Tableaux +des Mœurs du Temps dans les différents +âges de la vie</cite>, 1 vol. grand in-quarto, j'admirais les vingt gouaches mignardement impudiques <span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span> -de Carême, lorsque le possesseur de cette étonnante -rareté se présenta:</p> +de Carême, lorsque le possesseur de cette étonnante +rareté se présenta:</p> -<p>—«Ah! ah! s'écria-t-il, vous n'y allez pas à la -légère, mon cher enfant, non-seulement vous +<p>—«Ah! ah! s'écria-t-il, vous n'y allez pas à la +légère, mon cher enfant, non-seulement vous avez vu la droite, le centre droit, la gauche de mon cabinet, mais encore vous contemplez en -vrai gourmet, en délicat amoureux de la chose, +vrai gourmet, en délicat amoureux de la chose, la merveille des merveilles, le plus rare de mes -livres rares après l'<cite>Anti-Justine</cite> de Restif de la +livres rares après l'<cite>Anti-Justine</cite> de Restif de la Bretonne; savez-vous que la possession de mon -<cite>La Popelinière</cite>, imprimé sous les yeux et par -ordre du fermier général, m'a coûté dix ans de -recherches, dix longues années de fatigues et de -luttes et deux mille écus sonnants.»</p> +<cite>La Popelinière</cite>, imprimé sous les yeux et par +ordre du fermier général, m'a coûté dix ans de +recherches, dix longues années de fatigues et de +luttes et deux mille écus sonnants.»</p> -<p>—C'est à peu près le prix de mon Fragonnard +<p>—C'est à peu près le prix de mon Fragonnard Lesbien, sans omettre les luttes et les fatigues, soupirai-je avec intention.</p> <p>Vous n'allez pas, je suppose, me proposer un -échange?</p> +échange?</p> <p>Qui sait?</p> @@ -5225,9 +5187,9 @@ soupirai-je avec intention.</p> <p>Aujourd'hui le Chevalier de Kerhany est possesseur de mon Fragonnard;... mais, outre mes -grandes et petites entrées dans son cabinet, je -suis, <em>de par son testament</em>, héritier présomptif de -l'<cite>Anti-Justine</cite> et du fameux <cite>La Popelinière</cite>.</p> +grandes et petites entrées dans son cabinet, je +suis, <em>de par son testament</em>, héritier présomptif de +l'<cite>Anti-Justine</cite> et du fameux <cite>La Popelinière</cite>.</p> <p class="center small">FIN</p> @@ -5242,24 +5204,24 @@ l'<cite>Anti-Justine</cite> et du fameux <cite>La Popelinière</cite>.</p> <div class="poetry-container"> <div class="poetry"><div class="stanza"> -<div class="line"><i>Dans mes</i> Caprices <i>rédigés,</i></div> -<div class="line"><i>Imprimés, revus, corrigés</i>,</div> -<div class="line"><i>Je m'aperçois avec grand peine</i></div> +<div class="line"><i>Dans mes</i> Caprices <i>rédigés,</i></div> +<div class="line"><i>Imprimés, revus, corrigés</i>,</div> +<div class="line"><i>Je m'aperçois avec grand peine</i></div> <div class="line"><i>Que j'ai fait plus d'une fredaine</i></div> -<div class="line"><i>Dont mes Lecteurs sont affligés.</i></div> +<div class="line"><i>Dont mes Lecteurs sont affligés.</i></div> </div> <div class="stanza"> -<div class="line"><i>Des</i> Errata <i>mal fustigés</i>,</div> -<div class="line"><i>En maint endroit se sont logés;</i></div> +<div class="line"><i>Des</i> Errata <i>mal fustigés</i>,</div> +<div class="line"><i>En maint endroit se sont logés;</i></div> <div class="line"><i>Je les puis compter par vingtaine</i></div> <div class="line i4"><i>Dans mes</i> Caprices,</div> </div> <div class="stanza"> -<div class="line"><i>Car ces écrits très-négligés,</i></div> -<div class="line"><i>Ont été conçus, colligés,</i></div> -<div class="line"><i>Et bâclés dans une quinzaine;</i></div> +<div class="line"><i>Car ces écrits très-négligés,</i></div> +<div class="line"><i>Ont été conçus, colligés,</i></div> +<div class="line"><i>Et bâclés dans une quinzaine;</i></div> <div class="line"><i>S'ils courent trop la pretentaine,</i></div> -<div class="line"><i>C'est que je les ai propagés</i></div> +<div class="line"><i>C'est que je les ai propagés</i></div> <div class="line i4"><i>Dans mes caprices.</i></div> </div></div></div> @@ -5274,8 +5236,8 @@ l'<cite>Anti-Justine</cite> et du fameux <cite>La Popelinière</cite>.</p> <p>Page 22, ligne 5, au lieu de: <i>si l'un de ses Bibliophobes</i>, lire: <i>si l'un de ces Bibliophiles</i>.</p> -<p>Page 35, <i>sous-titre</i>, au lieu de: <i>Gauchemar à la manière -de Goya</i>, lire: <i>Cauchemar à la manière de Goya</i>.</p> +<p>Page 35, <i>sous-titre</i>, au lieu de: <i>Gauchemar à la manière +de Goya</i>, lire: <i>Cauchemar à la manière de Goya</i>.</p> <p>Page 37, ligne 24, au lieu de: <i>Les lettres sont...</i>, lire: <i>Ses lettres sont...</i></p> @@ -5293,19 +5255,19 @@ en lui</i>.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span></p> -<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> <table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="toc"> <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Préface au Lecteur</span></td> + <td class="tdl"><span class="smcap">Préface au Lecteur</span></td> <td class="tdr"><a href="#Page_I">I</a></td> </tr> <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Une vente de Livres a l'Hôtel Drouot</span></td> + <td class="tdl"><span class="smcap">Une vente de Livres a l'Hôtel Drouot</span></td> <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> </tr> <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">La Gent bouquinière</span></td> + <td class="tdl"><span class="smcap">La Gent bouquinière</span></td> <td class="tdr"><a href="#Page_19">19</a></td> </tr> <tr> @@ -5313,7 +5275,7 @@ en lui</i>.</p> <td class="tdr"><a href="#Page_25">25</a></td> </tr> <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Le Quémandeur de livres</span></td> + <td class="tdl"><span class="smcap">Le Quémandeur de livres</span></td> <td class="tdr"><a href="#Page_35">35</a></td> </tr> <tr> @@ -5325,7 +5287,7 @@ en lui</i>.</p> <td class="tdr"><a href="#Page_47">47</a></td> </tr> <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Un Ex-Libris mal placé</span></td> + <td class="tdl"><span class="smcap">Un Ex-Libris mal placé</span></td> <td class="tdr"><a href="#Page_55">55</a></td> </tr> <tr> @@ -5345,7 +5307,7 @@ en lui</i>.</p> <td class="tdr"><a href="#Page_91">91</a></td> </tr> <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Les Projets d'Honoré de Balzac</span></td> + <td class="tdl"><span class="smcap">Les Projets d'Honoré de Balzac</span></td> <td class="tdr"><a href="#Page_99">99</a></td> </tr> <tr> @@ -5373,7 +5335,7 @@ en lui</i>.</p> <img src="images/illus_159b.jpg" width="150" height="102" alt="" title="" /> </div> -<p class="center">ACHEVÉ D'IMPRIMER</p> +<p class="center">ACHEVÉ D'IMPRIMER</p> <p class="center">Sur les presses de <span class="smcap">Bluzet-Guinier</span></p> @@ -5381,13 +5343,13 @@ en lui</i>.</p> <p class="center">A DOLE-DU-JURA</p> -<p class="center">le 10 février 1878</p> +<p class="center">le 10 février 1878</p> <div class="figcenter"> <img src="images/illus_161.jpg" width="150" height="192" alt="" title="" /> </div> -<p class="center">Pour <span class="smcap">Édouard ROUVEYRE</span>, éditeur</p> +<p class="center">Pour <span class="smcap">Édouard ROUVEYRE</span>, éditeur</p> <p class="center">A PARIS</p> @@ -5397,54 +5359,54 @@ en lui</i>.</p> <div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2> <div class="footnote"> -<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <cite>Madame Bovary</cite> fut écrit au jour le jour—nous donnons -ces détails pour les Bibliophiles curieux—sur un de ces -longs agendas de ménagère qui portent les quantièmes, les fêtes, -les septuagésimes ou sexagésimes, les noms aimés de Sainte-Anastasie +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <cite>Madame Bovary</cite> fut écrit au jour le jour—nous donnons +ces détails pour les Bibliophiles curieux—sur un de ces +longs agendas de ménagère qui portent les quantièmes, les fêtes, +les septuagésimes ou sexagésimes, les noms aimés de Sainte-Anastasie ou de Saint Cyriaque, c'est sur ces pages oblongues -que Flaubert fixa son œuvre impérissable,—voilà un agenda +que Flaubert fixa son œuvre impérissable,—voilà un agenda qui vaudrait cher aujourd'hui!</p> -<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Mercier entend sans doute désigner ici le pédant La Harpe -et son <cite>Lycée</cite>.</p> +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Mercier entend sans doute désigner ici le pédant La Harpe +et son <cite>Lycée</cite>.</p> <p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> Nous venons d'apprendre, avec le plus vif plaisir, qu'un -savant Bibliophile belge, M. Charles de Lorenjaül (vicomte +savant Bibliophile belge, M. Charles de Lorenjaül (vicomte de S***), bien connu de tous les Bibliophiles pour son aimable -érudition et sa bonne grâce à être utile à chacun, est parvenu -à achever ce travail de bénédictin, qui doit paraître très prochainement -chez l'éditeur Calman Lévy, sous le titre de: <cite>Histoire -des Œuvres de Honoré de Balzac</cite>.</p> +érudition et sa bonne grâce à être utile à chacun, est parvenu +à achever ce travail de bénédictin, qui doit paraître très prochainement +chez l'éditeur Calman Lévy, sous le titre de: <cite>Histoire +des Œuvres de Honoré de Balzac</cite>.</p> -<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> Aujourd'hui cimetière du Mont-Parnasse.</p> +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> Aujourd'hui cimetière du Mont-Parnasse.</p> -<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Quérard dans <cite>La France littéraire</cite>, Didot, 1835; M. Eusèbe +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Quérard dans <cite>La France littéraire</cite>, Didot, 1835; M. Eusèbe Girault, dans <cite>La Revue des Romans</cite> (2 vol. in-8<sup>o</sup>, 1839, tome II, pag. 199-204), et Pierre Leroux dans les <cite>Lettres sur -le fouriérisme</cite> (<cite>Revue sociale</cite> de Pierre Leroux, mars 1850) -avaient déjà rédigé de curieuses notices sur Restif de la Bretonne.</p> +le fouriérisme</cite> (<cite>Revue sociale</cite> de Pierre Leroux, mars 1850) +avaient déjà rédigé de curieuses notices sur Restif de la Bretonne.</p> <p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> <em>Restif de la Bretonne</em>, sa vie et ses amours, etc., par -<cite>Charles Monselet</cite>, avec un beau portrait gravé par Nargeot. -Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854.</p> - -<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> <cite>Histoire d'une vie littéraire au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</cite>—<cite>Les -Confidences de Nicolas.</cite> (Restif de la Bretonne) par Gérard de -Nerval, n<sup>os</sup> du 15 août, 1 et 5 septembre 1850.—<cite>M. Nicolas -ou le cœur humain dévoilé</cite>, fait partie des <cite>Illuminés ou les -Précurseurs du socialisme</cite>, Récits et portraits, par Gérard de -Nerval, dont la première édition fut donnée par Victor Lecou, +<cite>Charles Monselet</cite>, avec un beau portrait gravé par Nargeot. +Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854.</p> + +<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> <cite>Histoire d'une vie littéraire au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</cite>—<cite>Les +Confidences de Nicolas.</cite> (Restif de la Bretonne) par Gérard de +Nerval, n<sup>os</sup> du 15 août, 1 et 5 septembre 1850.—<cite>M. Nicolas +ou le cœur humain dévoilé</cite>, fait partie des <cite>Illuminés ou les +Précurseurs du socialisme</cite>, Récits et portraits, par Gérard de +Nerval, dont la première édition fut donnée par Victor Lecou, en 1 vol. in-12, 1852.</p> <p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> M. Restif de Tonnerre (Yonne), descendant de Restif, -possède aussi au grand complet et dans un très bel état, les œuvres +possède aussi au grand complet et dans un très bel état, les œuvres de son grand parent.</p> <p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> <em>Nous n'indiquons ici que les principaux</em> Errata <em>Sans aucun doute, il s'en trouve quelques autres, mais leur importance est moindre et nous ne voulons pas les souligner.</em></p> -<p class="left55">(Note de l'Éditeur.)</p> +<p class="left55">(Note de l'Éditeur.)</p> <hr class="c5" /> </div> @@ -5458,40 +5420,40 @@ est moindre et nous ne voulons pas les souligner.</em></p> <p><a id="Page_154"></a></p> -<p class="p4 titre">PUBLICATIONS LITTÉRAIRES<br /> +<p class="p4 titre">PUBLICATIONS LITTÉRAIRES<br /> <span class="medium">DE</span><br /> <span class="medium">M. OCTAVE UZANNE</span></p> <hr class="c5" /> -<p class="center">POËTES DE RUELLES AU XVII<sup>e</sup> SIÈCLE</p> +<p class="center">POËTES DE RUELLES AU XVII<sup>e</sup> SIÈCLE</p> <div class="indent"> -<p><i>Publiés par Octave Uzanne, tirés à 500 sur papier vergé.</i></p> +<p><i>Publiés par Octave Uzanne, tirés à 500 sur papier vergé.</i></p> -<p>Le volume in-18 jésus, 10 fr.—Sur papier de Chine, <span class="i2"> 20 fr.</span></p> +<p>Le volume in-18 jésus, 10 fr.—Sur papier de Chine, <span class="i2"> 20 fr.</span></p> -<p><span class="smcap">Benserade</span>, <cite>Poésies</cite>, avec un portrait et 2 vignettes à l'eau-forte. -1 vol. Les derniers exemplaires à <span class="i2">12 fr.</span></p> +<p><span class="smcap">Benserade</span>, <cite>Poésies</cite>, avec un portrait et 2 vignettes à l'eau-forte. +1 vol. Les derniers exemplaires à <span class="i2">12 fr.</span></p> -<p><span class="smcap">Guirlande de Julie</span> (La), avec un portrait inédit de Julie -d'Angennes et deux compositions à l'eau-forte. <em>Épuisé.</em></p> +<p><span class="smcap">Guirlande de Julie</span> (La), avec un portrait inédit de Julie +d'Angennes et deux compositions à l'eau-forte. <em>Épuisé.</em></p> -<p><span class="smcap">F. Sarasin</span>, <cite>Poésies</cite>, avec un portrait et deux compositions -à l'eau-forte <span class="i2">10 fr.</span></p> +<p><span class="smcap">F. Sarasin</span>, <cite>Poésies</cite>, avec un portrait et deux compositions +à l'eau-forte <span class="i2">10 fr.</span></p> </div> -<p class="center"><cite>Du Mariage, par un philosophe du</cite> <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> <cite>siècle</cite>, avec préface.</p> +<p class="center"><cite>Du Mariage, par un philosophe du</cite> <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> <cite>siècle</cite>, avec préface.</p> <table border="0" cellpadding="2" cellspacing="1" summary="editon"> <tr> -<td>1 charmant volume in-18 écu</td> +<td>1 charmant volume in-18 écu</td> <td class="tdr">3 fr.</td> </tr> <tr> -<td> <span class="i1">50 Ex. sur Whatman, numérotés</span></td> +<td> <span class="i1">50 Ex. sur Whatman, numérotés</span></td> <td class="tdr">6 fr.</td> </tr> </table> -<p class="center">En préparation, <cite>Poésies de M<sup>lle</sup> de Scudéry, Montreuil</cite>, etc.</p> +<p class="center">En préparation, <cite>Poésies de M<sup>lle</sup> de Scudéry, Montreuil</cite>, etc.</p> <hr class="c5" /> @@ -5499,16 +5461,16 @@ d'Angennes et deux compositions à l'eau-forte. <em>Épuisé.</em></p> <p class="center"><cite>Bibliographie anecdotique de Alfred de Musset.</cite></p> -<p class="center">Ce petit volume formera le tome XII de la jolie édition de -Musset, éditée par <span class="smcap">A. Lemerre.</span></p> +<p class="center">Ce petit volume formera le tome XII de la jolie édition de +Musset, éditée par <span class="smcap">A. Lemerre.</span></p> <p class="center"><cite>Contes de Voisenon.</cite></p> <hr class="c5" /> -<p class="center large">EN PRÉPARATION</p> +<p class="center large">EN PRÉPARATION</p> -<p class="center"><span class="smcap">Delvau</span>, <cite>Projets et notes</cite> | <cite>Le Bric-à-Brac de l'Amour</cite></p> +<p class="center"><span class="smcap">Delvau</span>, <cite>Projets et notes</cite> | <cite>Le Bric-à -Brac de l'Amour</cite></p> <p><a id="Page_155"></a></p> @@ -5516,19 +5478,19 @@ Musset, éditée par <span class="smcap">A. Lemerre.</span></p> <p class="titre"><span class="large sper">CATALOGUE</span><br /> <span class="xs">DES</span><br /> -OUVRAGES, ÉCRITS ET DESSINS<br /> +OUVRAGES, ÉCRITS ET DESSINS<br /> <span class="small">DE TOUTE NATURE</span><br /> -<span class="medium">POURSUIVIS, SUPPRIMÉS</span><br /> +<span class="medium">POURSUIVIS, SUPPRIMÉS</span><br /> <span class="xs">OU</span><br /> -<span class="large">CONDAMNÉS</span></p> +<span class="large">CONDAMNÉS</span></p> <p class="center">DEPUIS LE 21 OCTOBRE 1814 JUSQU'AU 31 JUILLET 1877</p> -<p class="center"><i>Édition entièrement nouvelle, considérablement augmentée</i></p> +<p class="center"><i>Édition entièrement nouvelle, considérablement augmentée</i></p> -<p class="center smcap">SUIVIE DE LA TABLE DES NOMS D'AUTEURS ET D'ÉDITEURS</p> +<p class="center smcap">SUIVIE DE LA TABLE DES NOMS D'AUTEURS ET D'ÉDITEURS</p> -<p class="center">Et accompagnée de Notes bibliographiques et analytiques</p> +<p class="center">Et accompagnée de Notes bibliographiques et analytiques</p> <p class="center"><span class="xs">PAR</span><br /> <b>FERNAND DRUJON</b></p> @@ -5536,38 +5498,38 @@ OUVRAGES, ÉCRITS ET DESSINS<br /> <div class="indent"> <p>Cet ouvrage forme un beau et fort volume grand in-8<sup>o</sup> de plus -de 450 pages, et est publié en cinq livraisons.</p> +de 450 pages, et est publié en cinq livraisons.</p> -<p>La 5<sup>e</sup> et dernière livraison contient la couverture et le titre -imprimés en rouge et en noir, la préface et la table de noms -d'auteurs et d'éditeurs.</p> +<p>La 5<sup>e</sup> et dernière livraison contient la couverture et le titre +imprimés en rouge et en noir, la préface et la table de noms +d'auteurs et d'éditeurs.</p> -<p>Le prix de chaque livraison est fixé ainsi qu'il suit:</p> +<p>Le prix de chaque livraison est fixé ainsi qu'il suit:</p> </div> <table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="prix"> <tr> <td> </td> <td> </td> -<td>Exemplaire sur papier vélin</td> +<td>Exemplaire sur papier vélin</td> <td> </td> -<td class="tdr">2 »</td> +<td class="tdr">2 »</td> </tr> <tr> <td>50</td> <td class="cbrace">{</td> -<td>Exemplaires sur grand papier vélin anglais<br /> -<span class="i4">(Numérotés de 1 à 50.)</span></td> +<td>Exemplaires sur grand papier vélin anglais<br /> +<span class="i4">(Numérotés de 1 à 50.)</span></td> <td class="cbrace">}</td> -<td class="tdr">3 »</td> +<td class="tdr">3 »</td> </tr> <tr> <td>10</td> <td class="cbrace">{</td> <td>Exemplaires sur papier de Chine.<br /> -<span class="i4">(Numérotés de I à X.)</span></td> +<span class="i4">(Numérotés de I à X.)</span></td> <td class="cbrace">}</td> -<td class="tdr">5 »</td> +<td class="tdr">5 »</td> </tr> </table> @@ -5581,12 +5543,12 @@ d'auteurs et d'éditeurs.</p> <p class="center"><i>Abonnement</i>: Un an, 6 fr.</p> -<p class="center xlarge">MISCELLANÉES BIBLIOGRAPHIQUES</p> +<p class="center xlarge">MISCELLANÉES BIBLIOGRAPHIQUES</p> <p class="hanging indent"> -Chaque année formera un beau volume in-8<sup>o</sup> imprimée avec luxe sur papier vergé teinté, et sera terminée -par une table alphabétique des noms d'auteurs et des matières, qui, en même temps que la couverture -et le titre (imprimés en rouge et en noir) sera adressée gratuitement à tous nos abonnés.</p> +Chaque année formera un beau volume in-8<sup>o</sup> imprimée avec luxe sur papier vergé teinté, et sera terminée +par une table alphabétique des noms d'auteurs et des matières, qui, en même temps que la couverture +et le titre (imprimés en rouge et en noir) sera adressée gratuitement à tous nos abonnés.</p> <div class="figcenter"> <img src="images/illus_166c.jpg" width="80" height="13" alt="" title="" /> @@ -5598,171 +5560,171 @@ et le titre (imprimés en rouge et en noir) sera adressée gratuitement à tous nos <img class="drop-cap" src="images/drop-l.jpg" width="70" height="68" alt="" /> </div> -<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Le</span> but de ces <em>Miscellanées bibliographiques</em>, modeste dans son principe -peut, par la suite, devenir plus manifeste, plus vaste, plus étendu, -atteindre à l'autorité, à l'<em>Utile dulci</em> d'une petite Encyclopédie Bibliographique, -telle que l'avait conçue et longuement rêvée le doctissime -et regretté Quérard.—Sous ce titre, nous entendons grouper, à bon escient, tous -les documents rares ou curieux qui se trouvent épars de ci de là, et dont la +<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Le</span> but de ces <em>Miscellanées bibliographiques</em>, modeste dans son principe +peut, par la suite, devenir plus manifeste, plus vaste, plus étendu, +atteindre à l'autorité, à l'<em>Utile dulci</em> d'une petite Encyclopédie Bibliographique, +telle que l'avait conçue et longuement rêvée le doctissime +et regretté Quérard.—Sous ce titre, nous entendons grouper, à bon escient, tous +les documents rares ou curieux qui se trouvent épars de ci de là , et dont la recherche fatigue quelquefois l'esprit patient des bibliophiles; nous choisirons -avec soin les questions qui se trouvent le mieux en rapport à la Technologie -du Livre, à la Bibliognosie et aussi à la Bibliatrique. Sans nous écarter du -domaine Bibliographique, nous espérons traiter <i lang="la" xml:lang="la">ex professo</i>, pour ainsi dire, -<i lang="la" xml:lang="la">de omni re scibili et quibusdam aliis</i>. Nous serons en tous points net et concis et réduirons -à l'art difficile de faire court, des sujets trop souvent noyés dans la diffusion -et la prolixité d'un excès de savoir.</p> - -<p>Cette publication paraissant régulièrement chaque mois, en manière de livraison, -formera annuellement un intéressant volume d'<cite>Analectes</cite> utiles à -consulter. Une table analytique des matières et des noms d'auteurs permettra -aux chercheurs et aux érudits de puiser, dans ce véritable nid à documents -précieux, avec autant de profit que dans un dictionnaire d'<em>ana</em> bibliographique. +avec soin les questions qui se trouvent le mieux en rapport à la Technologie +du Livre, à la Bibliognosie et aussi à la Bibliatrique. Sans nous écarter du +domaine Bibliographique, nous espérons traiter <i lang="la" xml:lang="la">ex professo</i>, pour ainsi dire, +<i lang="la" xml:lang="la">de omni re scibili et quibusdam aliis</i>. Nous serons en tous points net et concis et réduirons +à l'art difficile de faire court, des sujets trop souvent noyés dans la diffusion +et la prolixité d'un excès de savoir.</p> + +<p>Cette publication paraissant régulièrement chaque mois, en manière de livraison, +formera annuellement un intéressant volume d'<cite>Analectes</cite> utiles à +consulter. Une table analytique des matières et des noms d'auteurs permettra +aux chercheurs et aux érudits de puiser, dans ce véritable nid à documents +précieux, avec autant de profit que dans un dictionnaire d'<em>ana</em> bibliographique. <a id="Page_157"></a> -Nous ne limiterons pas notre but au plaisir d'intéresser, d'indiquer les <i lang="la" xml:lang="la">raræ</i> -aves de la Bibliophilie et de glaner dans le glorieux passé de la Bibliognostique; -nous accorderons une place à l'art moderne du Livre, aux Bibliophiles <em>militants</em> -de Paris, de la province et de l'étranger.</p> +Nous ne limiterons pas notre but au plaisir d'intéresser, d'indiquer les <i lang="la" xml:lang="la">raræ</i> +aves de la Bibliophilie et de glaner dans le glorieux passé de la Bibliognostique; +nous accorderons une place à l'art moderne du Livre, aux Bibliophiles <em>militants</em> +de Paris, de la province et de l'étranger.</p> -<p>Nous comprenons qu'en Bibliographie surtout «il se faut entr'aider», et -nous conserverons dans chaque livraison une ou plusieurs pages destinées aux -<em>questions</em> et <em>réponses</em> posées et résolues par nos lecteurs.</p> +<p>Nous comprenons qu'en Bibliographie surtout «il se faut entr'aider», et +nous conserverons dans chaque livraison une ou plusieurs pages destinées aux +<em>questions</em> et <em>réponses</em> posées et résolues par nos lecteurs.</p> -<p>Cette manière de <i lang="en" xml:lang="en">Queries</i>, rendant service aux uns, instruira les autres; ce -sera là une sorte de petit <em>intermédiaire</em> intéressant pour tous. -Trouvailles, curiosités, renseignements bibliologiques quelconques, origines -orthographes de certains mots, éditions douteuses, interrogations de toute -genre seront insérés.</p> +<p>Cette manière de <i lang="en" xml:lang="en">Queries</i>, rendant service aux uns, instruira les autres; ce +sera là une sorte de petit <em>intermédiaire</em> intéressant pour tous. +Trouvailles, curiosités, renseignements bibliologiques quelconques, origines +orthographes de certains mots, éditions douteuses, interrogations de toute +genre seront insérés.</p> <p>En tout et pour tout ce qui sera du <em>ressort du Livre</em>, nous accueillerons les communications qui nous seront faites, nous estimant heureux d'avoir ouvert -nos confrères une libre arène dans laquelle chacun, à tour de rôle, luttera -de savoir, de complaisance ou d'érudition.</p> +nos confrères une libre arène dans laquelle chacun, à tour de rôle, luttera +de savoir, de complaisance ou d'érudition.</p> -<p>Et, maintenant, puisse cette entreprise justifier notre devise de présupposition: +<p>Et, maintenant, puisse cette entreprise justifier notre devise de présupposition: <i lang="la" xml:lang="la">Vires acquirit eundo</i>.</p> -<p><i>Un numéro spécimen est adressé gratis et franco à toute personne qui -en fait la demande</i>. Le Propriétaire-Gérant: ÉDOUARD ROUVEYRE.</p> +<p><i>Un numéro spécimen est adressé gratis et franco à toute personne qui +en fait la demande</i>. Le Propriétaire-Gérant: ÉDOUARD ROUVEYRE.</p> <p><a id="Page_158"></a></p> <p class="p4 center small"><i>VIENT DE PARAITRE:</i></p> <hr class="c5" /> -<p class="titre"><span class="large">CONNAISSANCES NÉCESSAIRES</span><br /> +<p class="titre"><span class="large">CONNAISSANCES NÉCESSAIRES</span><br /> <span class="xs">A UN</span><br /> <span class="xlarge sper">BIBLIOPHILE</span></p> -<p class="center smcap">ÉTABLISSEMENT D'UNE BIBLIOTHÈQUE.<br /> +<p class="center smcap">ÉTABLISSEMENT D'UNE BIBLIOTHÈQUE.<br /> CONSERVATION ET ENTRETIEN DES LIVRES.<br /> <span class="sper">DE LEUR FORMAT ET DE LEUR RELIURE.</span><br /> -MOYENS DE LES PRÉSERVER DES INSECTES.<br /> +MOYENS DE LES PRÉSERVER DES INSECTES.<br /> DES SOUSCRIPTIONS ET DE LA DATE.<br /> DE LA COLLATION DES LIVRES.—DES SIGNES DISTINCTIFS<br /> -DES ANCIENNES ÉDITIONS.<br /> -DES ABRÉVIATIONS USITÉES DANS LES CATALOGUES POUR<br /> +DES ANCIENNES ÉDITIONS.<br /> +DES ABRÉVIATIONS USITÉES DANS LES CATALOGUES POUR<br /> INDIQUER LES CONDITIONS.<br /> DE LA CONNAISSANCE ET DE L'AMOUR DES LIVRES.<br /> -DE LEURS DIVERS DEGRÉS DE RARETÉ.<br /> -MOYENS DE DÉTACHER, DE LAVER ET D'ENCOLLER<br /> +DE LEURS DIVERS DEGRÉS DE RARETÉ.<br /> +MOYENS DE DÉTACHER, DE LAVER ET D'ENCOLLER<br /> LES LIVRES.<br /> -RÉPARATIONS DES PIQURES DE VERS, DES DÉCHIRURES<br /> +RÉPARATIONS DES PIQURES DE VERS, DES DÉCHIRURES<br /> ET DES CASSURES DANS LE PAPIER.</p> -<p class="center"><b>SECONDE ÉDITION</b></p> +<p class="center"><b>SECONDE ÉDITION</b></p> -<p class="center"><b>Revue, corrigée et augmentée de trois nouveaux chapitres.</b></p> +<p class="center"><b>Revue, corrigée et augmentée de trois nouveaux chapitres.</b></p> -<p class="indent"><i>Un joli volume in-12 (XVIII et 120 pages), papier vélin -teinté, avec fleurons et culs-de-lampe, titre rouge et +<p class="indent"><i>Un joli volume in-12 (XVIII et 120 pages), papier vélin +teinté, avec fleurons et culs-de-lampe, titre rouge et noir</i> <span class="i4">3 fr.</span></p> -<p class="center small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION:</p> +<p class="center small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION:</p> <div class="indent"> -<p>50 exemplaires imprimés sur fort papier vergé, numérotés -de 1 à 50 <span class="i4"> 6 fr.</span></p> +<p>50 exemplaires imprimés sur fort papier vergé, numérotés +de 1 à 50 <span class="i4"> 6 fr.</span></p> -<p>10 exemplaires imprimés sur papier de Chine véritable, -numérotés de 51 à 60 <span class="i4"> 10 fr.</span></p> +<p>10 exemplaires imprimés sur papier de Chine véritable, +numérotés de 51 à 60 <span class="i4"> 10 fr.</span></p> </div> <p><a id="Page_159"></a></p> <div class="indent"> -<p>Annales de la typographie néerlandaise au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, par F.-A.-G. -<span class="smcap">Campbell</span>. La Haye, 1874, in 8<sup>o</sup> (XVIII et 630 pages), papier vergé +<p>Annales de la typographie néerlandaise au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, par F.-A.-G. +<span class="smcap">Campbell</span>. La Haye, 1874, in 8<sup>o</sup> (XVIII et 630 pages), papier vergé <span class="i4">20 fr.</span></p> -<p>Cet ouvrage forme la statistique complète de la palæotypognosie néerlandaise, -et donne la description la plus complète: 1<sup>o</sup> des 665 incunables que possédaient -déjà en 1856 les dépôts de la Haye; 2<sup>o</sup> celle des 150 anciennes impressions dont -s'est enrichie depuis lors cette bibliothèque royale; et 3<sup>o</sup> d'un millier d'impressions -du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p> +<p>Cet ouvrage forme la statistique complète de la palæotypognosie néerlandaise, +et donne la description la plus complète: 1<sup>o</sup> des 665 incunables que possédaient +déjà en 1856 les dépôts de la Haye; 2<sup>o</sup> celle des 150 anciennes impressions dont +s'est enrichie depuis lors cette bibliothèque royale; et 3<sup>o</sup> d'un millier d'impressions +du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p> <p>Bibliographie de Chrestien de Troyes, comparaison des manuscrits de Perceval le Gallois, par Ch. <span class="smcap">Poitevin</span>.</p> <p>Un manuscrit inconnu. Chapitres uniques du manuscrit du Mons. Autres -fragments inédits. Leipzig, 1863, in-8<sup>o</sup> (<span class="smcap">XVIII</span> et 186 pages) <span class="i4"> 7 fr. 50</span></p> +fragments inédits. Leipzig, 1863, in-8<sup>o</sup> (<span class="smcap">XVIII</span> et 186 pages) <span class="i4"> 7 fr. 50</span></p> <p>Avec planche fac-simile.</p> -<p>L'<cite>Histoire littéraire de la France</cite> dit que Chrestien de Troyes mérite les éloges -que lui prodiguent les écrivains ses contemporains et ceux du siècle suivant: -«par l'invention, la conduite et particulièrement par le style qui l'élève au-dessus -de tous les poëtes de son temps».</p> +<p>L'<cite>Histoire littéraire de la France</cite> dit que Chrestien de Troyes mérite les éloges +que lui prodiguent les écrivains ses contemporains et ceux du siècle suivant: +«par l'invention, la conduite et particulièrement par le style qui l'élève au-dessus +de tous les poëtes de son temps».</p> </div> <hr class="c5" /> -<p class="titre"><span class="xxlarge">SUPERCHERIES LITTÉRAIRES</span><br /> +<p class="titre"><span class="xxlarge">SUPERCHERIES LITTÉRAIRES</span><br /> <span class="large">PASTICHES, SUPPOSITIONS D'AUTEUR</span><br /> <span class="large sper">DANS LES LETTRES ET DANS LES ARTS</span><br /> <span class="small">PAR</span><br /> <span class="large">OCTAVE DELEPIERRE</span></p> <p class="indent"> -Magnifique volume petit in-4<sup>o</sup> de 338 pages, imprimé avec luxe sur beau et fort -papier vélin, titre rouge et noir <span class="i4">15 fr.</span></p> +Magnifique volume petit in-4<sup>o</sup> de 338 pages, imprimé avec luxe sur beau et fort +papier vélin, titre rouge et noir <span class="i4">15 fr.</span></p> -<p class="center"><span class="smcap">Ouvrage sérieusement traité, divisé en trois sections</span>:</p> +<p class="center"><span class="smcap">Ouvrage sérieusement traité, divisé en trois sections</span>:</p> <div class="indent"> -<p>1<sup>o</sup> Les pastiches et suppositions d'auteur, composés avec l'intention de tromper les +<p>1<sup>o</sup> Les pastiches et suppositions d'auteur, composés avec l'intention de tromper les lecteurs.</p> <p>2<sup>o</sup> Des pastiches imitations, et suppositions d'auteur, dans les beaux-arts. -Et terminé par des <span class="smcap">Remarques</span> et une Table alphabétique de noms.</p> +Et terminé par des <span class="smcap">Remarques</span> et une Table alphabétique de noms.</p> </div> <hr class="c5" /> <p class="titre"><span class="large sper">TABLEAU</span><br /> <span class="xxs">DE LA</span><br /> -<span class="xlarge">LITTÉRATURE DU CENTON</span><br /> +<span class="xlarge">LITTÉRATURE DU CENTON</span><br /> CHEZ LES ANCIENS ET CHEZ LES MODERNES<br /> <span class="xs">PAR</span><br /> <span class="large">OCTAVE DELEPIERRE</span></p> <div class="indent"> -<p>Deux magnifiques volumes de 24 pages et 318 pages, imprimés avec luxe sur beau -et fort papier vélin, titre rouge et noir <span class="i4">25 fr.</span></p> +<p>Deux magnifiques volumes de 24 pages et 318 pages, imprimés avec luxe sur beau +et fort papier vélin, titre rouge et noir <span class="i4">25 fr.</span></p> -<p>Le <cite>Centon</cite>, un des plus agréables des amusements littéraires, puisqu'il a servi à -la composition de poèmes célèbres et très-ingénieux, remonte très-haut et compte +<p>Le <cite>Centon</cite>, un des plus agréables des amusements littéraires, puisqu'il a servi à +la composition de poèmes célèbres et très-ingénieux, remonte très-haut et compte des noms fameux parmi ceux qui y ont pris plaisir.</p> -<p>Ce sujet a ceci de remarquable que, depuis des Pères de l'Église, des Papes et -des Evêques, jusqu'aux savants commentateurs et aux érudits philologues du -<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> et du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle; depuis des poëtes grecs et latins des premiers temps du -christianisme, jusqu'aux poëtes et auteurs du moyen âge, de la renaissance et -des temps modernes; à toutes les époques et dans tous les rangs, des écrivains se -sont occupés du <cite>Centon</cite>.</p> +<p>Ce sujet a ceci de remarquable que, depuis des Pères de l'Église, des Papes et +des Evêques, jusqu'aux savants commentateurs et aux érudits philologues du +<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> et du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle; depuis des poëtes grecs et latins des premiers temps du +christianisme, jusqu'aux poëtes et auteurs du moyen âge, de la renaissance et +des temps modernes; à toutes les époques et dans tous les rangs, des écrivains se +sont occupés du <cite>Centon</cite>.</p> </div> <p><a id="Page_160"></a></p> -<p class="p2 center"><i>Vient de paraître.—Envoi gratis et franco</i>.<br /> +<p class="p2 center"><i>Vient de paraître.—Envoi gratis et franco</i>.<br /> 1878<span class="right">N<sup>o</sup> 25</span></p> <hr class="c5" /> @@ -5771,419 +5733,42 @@ sont occupés du <cite>Centon</cite>.</p> <span class="xs">DE</span><br /> <span class="xxlarge sper">LIVRES ANCIENS</span><br /> <span class="large">ET MODERNES</span><br /> -<span class="small">QUI SE TROUVENT EN VENTE AUX PRIX MARQUÉS</span><br /> +<span class="small">QUI SE TROUVENT EN VENTE AUX PRIX MARQUÉS</span><br /> <span class="xxs">A LA</span><br /> -<span class="medium">Librairie Édouard ROUVEYRE</span><br /> -<span class="small">1, rue des Saints-Pères, 1</span><br /> +<span class="medium">Librairie Édouard ROUVEYRE</span><br /> +<span class="small">1, rue des Saints-Pères, 1</span><br /> <span class="large">PARIS</span></p> <hr class="c5" /> -<p class="center">ACHAT—ÉCHANGE—VENTE—EXPERTISE</p> +<p class="center">ACHAT—ÉCHANGE—VENTE—EXPERTISE</p> <hr class="c5" /> <p><img src="images/illus_170.jpg" width="30" height="14" alt="Pointing Finger" /> -Histoire des religions, Sciences occultes, Mnémonique, Beaux-Arts, -Musique, Linguistique, Théâtre, Géographie ancienne +Histoire des religions, Sciences occultes, Mnémonique, Beaux-Arts, +Musique, Linguistique, Théâtre, Géographie ancienne et moderne, Histoire des villes et des anciennes provinces -de France, Noblesse, Archéologie, Bibliographie, Histoire -de l'Imprimerie, Céramique, Histoire de France, etc.</p> +de France, Noblesse, Archéologie, Bibliographie, Histoire +de l'Imprimerie, Céramique, Histoire de France, etc.</p> <p><img src="images/illus_170.jpg" width="30" height="14" alt="Pointing Finger" /> Livres curieux et singuliers.</p> <p><img src="images/illus_170.jpg" width="30" height="14" alt="Pointing Finger" /> -Suite de figures pour servir à l'illustration des livres.</p> +Suite de figures pour servir à l'illustration des livres.</p> <p><img src="images/illus_170.jpg" width="30" height="14" alt="Pointing Finger" /> Anciennes vues de villes de France, par Chastillon, Silvestre, etc.</p> -<p>MM. les Amateurs avec lesquels nous avons l'honneur d'être -en relation sont priés de nous communiquer les noms et adresses -des personnes que nos catalogues peuvent intéresser.</p> +<p>MM. les Amateurs avec lesquels nous avons l'honneur d'être +en relation sont priés de nous communiquer les noms et adresses +des personnes que nos catalogues peuvent intéresser.</p> <p class="p2 center small">Paris.—Imp. Tolmer et Isidor Joseph, 43, rue du Four-Saint-Germain.</p> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Caprices d'un Bibliophile, by Octave Uzanne - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE *** - -***** This file should be named 40877-h.htm or 40877-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/8/7/40877/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation information page at www.gutenberg.org - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at 809 -North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email -contact links and up to date contact information can be found at the -Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 40877 ***</div> </body> </html> |
