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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 40877 ***
+
+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
+et n'a pas été harmonisée.
+
+Les erreurs indiquées dans l'errata à la fin du livre ont été corrigées
+dans le texte.
+
+Les mots ou phrases espacés dans le text d'origine sont marqués
+=ainsi=.
+
+
+
+
+ CAPRICES
+
+ D'UN
+
+ BIBLIOPHILE
+
+
+
+
+ TIRÉ A 572 EXEMPLAIRES:
+
+ 500 sur papier vergé de Hollande.
+
+ 50 sur papier Whatman extra-fort.
+ (_Numérotés de XI à LX._)
+
+ 10 sur papier de Chine.
+ (_Numérotés de I à X._)
+
+ 10 sur papier de couleur.
+ (_Non mis dans le commerce._)
+
+ 2 sur parchemin choisi.
+
+ [Décoration]
+
+ DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS
+
+
+[Illustration: CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE PAR OCTAVE UZANNE.]
+
+
+
+
+ CAPRICES
+
+ D'UN
+
+ BIBLIOPHILE
+
+ PAR
+
+ OCTAVE UZANNE
+
+ [Décoration]
+
+ PARIS
+ _LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE_
+ ÉDOUARD ROUVEYRE
+ 1, RUE DES SAINTS-PÈRES, 1
+
+ 1878
+
+
+
+
+[Décoration]
+
+PRÉFACE
+
+AU LECTEUR
+
+ Sunt bona, sunt qu√¶dam mediocria, sunt plura mala;
+ Qui legis h√¶c, aliter non fit, Avite Liber.
+
+ MARTIAL.
+
+
+_A cette époque archi-philosophique, disait un misanthrope du dernier
+siècle, un auteur ne rougit pas de se brûler, dans sa préface, tout
+l'encens dont le public seul est comptable.--Certains écrivains, nous
+devons l'avouer, se sont un peu trop montrés les ridicules
+thuriféraires de leurs œuvres personnelles; mais il faut ajouter,
+pour être juste, que, lorsqu'on plaide_ pro domo suâ, _il est
+difficile, par modestie, de ne pas faire parade d'une certaine dose de
+vanité._
+
+_Une préface est à un ouvrage, non-seulement ce que l'affiche est à
+une comédie, c'est aussi le plastron, le rempart, le Palladium du
+livre; c'est par elle, le plus souvent, que sont parés les terribles
+coups de boutoir de la Critique, c'est derrière elle que l'Auteur se
+réfugie, après y avoir déposé comme sauvegarde, ses propres aveux, ses
+craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; après s'y être laissé voir
+sous le jour le plus propice, dans un laisser-aller bon enfant ou dans
+la joie orgueilleuse de l'œuvre accomplie.--Lorsqu'un lecteur tient
+son ouvrage, et qu'armé de toute sa sévérité, il se prépare à entamer
+le premier chapitre, le pauvre Auteur, tremblant, presque défaillant
+dans la pensée d'être ainsi pris au dépourvu, n'a-t-il pas le droit de
+lui crier: «Un instant... de grâce, écoutez-moi! Deux mots, rien que
+deux simples mots, je vous en prie! et je me livre à vous!»--La
+préface, c'est le salut au lecteur, et trop souvent, hélas! ce
+terrible salut des Gladiateurs à Cæsar, le:_ Morituri te salutant.
+
+_Il existe, en Littérature comme en Art, deux façons de procréer bien
+distinctes: l'une, lente et réfléchie, réclame le travail et impose
+quelquefois la paresse, cette bonne couveuse, comme la nommait
+Montaigne; l'autre, fantaisiste, toute de prime-saut, jaillit
+subitement de l'inspiration ou de l'éréthisme des sensations
+éprouvées.--La première méthode donne pour résultat des œuvres
+mûries, soignées, polies, coordonnées et bien léchées: celles-ci sont
+filles légitimes de l'étude et de l'application; la seconde manière
+produit des opuscules, souvent vifs et colorés, quelquefois ingénieux,
+hardis, ayant le débraillé, la belle humeur des enfants de Bohême:
+ceux-là sont bâtards du caprice, du paradoxe ou de la frivolité._
+
+_C'est de cette génération spontanée que sont issues ces_ Boutades de
+Bibliophile; _elles ont été mises au jour dans les innocents badinages
+d'une plume qui s'essaye et se repose; elles ne possèdent pas la
+pondération, la gravité, le solide, le fini des choses ciselées à
+froid ou faites méthodiquement et à temps voulu; elles ont la valeur
+de croquis sans prétentions ou pour mieux dire de_ Pochades
+_bibliographiques, rien de plus._
+
+_Alors que nous ne songions même pas à les réunir en volume, le livre
+s'est trouve fait.--Au jeune Bibliographe, est venu tendre la main un
+jeune Éditeur plein de foi dans ses entreprises; bien plus, un Artiste
+du plus grand talent dont nous ne saurions nous montrer trop fier de
+revendiquer l'amitié, a dessiné et gravé, pour nos_ Caprices, _un
+frontispice spirituel, délicat, exquis de composition et d'habileté de
+faire, si coquet d'ensemble et de détails que Gravelot ou Eisen s'en
+seraient disputé la signature. Ajoutons à cela la bienveillance
+marquée que les Bibliophiles ont daigné nous accorder jusqu'à ce
+jour, et l'on conviendra qu'avec de tels éléments de succès, il nous
+faudrait être bien peu téméraire, pour ne pas embarquer sur ce frêle
+esquif juste ce qu'il faut d'espérance pour ne pas le faire chavirer,
+en songeant que les livres ont leur destin, et que la bonne devise,
+pour tout ouvrage que l'on abandonne à la merci de l'opinion publique,
+est_: Vogue la galère!
+
+[Illustration: signature d'Octave Uzanne]
+
+ Paris, 15 février 1878.
+
+
+
+
+[Décoration]
+
+
+UNE VENTE DE LIVRES
+
+A L'HOTEL DROUOT
+
+_Ma Bibliothèque aux Enchères._
+
+ Les amères douleurs, les regrets, la mort se peignent dans mes
+ songes.
+
+ J. J. ROUSSEAU.
+
+
+I
+
+Il est des jours où l'on se pend à Londres, dit-on, sans savoir
+pourquoi. Ce soir là j'étais rentré terriblement agacé, les nerfs
+tendus comme les cordes d'un violon, la mine morose, l'allure courbée,
+dans un accablement intense. Il me bruinait au cœur tant la sombre
+tristesse m'envahissait, et je logeais dans ma cervelle tous les
+diables noirs de la mélancolie. J'étais bourru, aigre, hargneux,
+misanthrope; une sorte de fièvre maligne ravageait tout mon être et
+j'eus payé bien cher l'occasion de pleurer. Il ne me souvient pas,
+cependant, d'avoir rencontré le plus petit créancier, ni lu le moindre
+discours académique, rien d'anormal n'avait voilé mon front d'un crêpe
+de deuil, rien!... Je m'étais uniquement promené une partie du jour
+dans les différentes salles de l'hôtel des ventes; je m'étais promené,
+tenant en laisse la meute affamée des désirs les plus ardents.
+
+O poëtes et artistes, amants passionnés du beau, vous qui dansez sur
+la corde roide d'un budget fictif et qui jonglez avec les boules d'or
+de vos caprices, vous qui ne songez qu'à moelleusement capitonner
+l'existence selon votre guise, vous tous, compétiteurs de luxe, il
+vous sera aisé de me comprendre:--savez-vous rien de plus digne
+d'engendrer le spleen nébuleux que la vue de superbes collections
+d'objets d'art dispersés à votre nez, à votre barbe, par le sort
+railleur des enchères.
+
+Vous êtes là, haletants; au banquet de la vente, infortunés convives,
+vos lèvres s'entrouvrent pour surenchérir, vos mains se tendent vers
+le bibelot désiré, votre imagination en tapisse déjà le coin le plus
+nu de votre appartement; dans le supplice de la convoitise, votre
+pouls bat plus fort, votre sang brûle, votre poitrine est oppressée,
+mais la déesse raison, cette froide bégueule, vous chuchote à
+l'oreille des réalités frappées à la glace.--_Ceci_ tue _cela_, et,
+tandis que le commissaire-priseur détaille, de son verbe haut, des
+beautés que vous n'admirez que trop, votre bourse, triste thermomètre
+de vos ressources, accuse dans la poche sa maigre rotondité.
+
+C'est pour avoir éprouvé ces Tantalesques émotions que le ciel de mon
+âme s'était assombri; les morsures aiguës des désirs avaient fourbu
+mes sens... Je rentrai, remorquant ma fatigue au logis.
+
+
+II
+
+Le nid que l'on se crée, le chez soi étoffé avec amour, le coin marqué
+au sceau de sa fantaisie, l'intérieur, en un mot, où la banalité du
+dehors ne saurait avoir accès, le _Home_, est et sera toujours une
+fraîche oasis, où nous aimons à nous reposer des tracas de la foule.
+Les plus grandes tristesses s'y calment, le moral s'y retrempe dans le
+laisser-aller du bien-être, l'individualité y puise une nouvelle
+énergie.
+
+Ouf! avec quel nonchaloir on se laisse tomber dans le grand fauteuil
+qui tend les bras, et que, la tête renversée, dans un délassement
+alangui, il est doux, après une journée de fatigue, de promener un
+œil mi-fermé sur tout le fouillis domestique qui nous environne. Tous
+les objets, ces élus du goût, semblent devenir plus chatoyants pour le
+retour du maître, ils lui sourient, et dans le langage mystérieux des
+choses, ils paraissent le saluer joyeusement à son arrivée.
+
+Ce fut avec un bonheur mêlé de reconnaissance, que je contemplai ce
+soir-là mes richesses, meubles anciens, statuettes, potiches, tableaux
+et gravures, tous ces jolis riens amassés avec patience; ma
+Bibliothèque se dressait fièrement, comme orgueilleuse de son noble
+faix, et la vue de mes livres me rasséréna.
+
+Ils étaient là, tous alignés, dans une magistrale mitoyenneté,
+splendides comme à une revue; les reliures à petits fers brillaient,
+semblables à de beaux uniformes, les volumes brochés supportaient
+modestement leur primitif vêtement et le vieux veau brun distillait
+dans l'air ce vétuste parfum qui énivre si délicieusement les amoureux
+du Bouquin.
+
+Je regardai avec joie mes chers livres, anthologie de ma passion; je
+me surpris à détailler leurs charmes, à compulser leur beauté, à
+analyser leurs perfections; je les caressai de l'œil, je les eus
+volontiers embrassés, et mes sensations vaniteuses de Bibliophile
+vibrèrent avec intensité.
+
+«Bouquins adorés, ô mes amis, vrais consolateurs de celui qui vous
+possède, que de jouissances vous versez dans nos cœurs et que barbare
+est celui qui vous méprise! vous êtes toute la sagesse, la vie, le
+cerveau, la quintessence des siècles passés; bouquins adorés, ô mes
+amis, je vous vénère à l'égal des Dieux!»
+
+Le somniférant Morphée me paraissait cette nuit-là, occupé à secouer
+ses pavots sur d'autres paupières que les miennes, je résolus
+d'attendre patiemment les loisirs de cette déité inconstante et,
+prenant sur un rayon, une plaquette, petit in-12, reliée en maroquin
+blanc avec coins, je fus me coucher pour lire dans le grand silence de
+minuit.
+
+Je ne tardai pas néanmoins, peu à peu, à m'endormir profondément et un
+essaim de songes tortionnaires vint papillonner dans mon alcôve.
+
+
+III
+
+Je flânais en rêvant, ou je rêvais en flânant, au milieu de ce grand
+mouvement, de ce perpétuel va-et-vient dont l'hôtel Drouot est le
+spectacle à l'époque des belles ventes--c'était une cohue: D'adorables
+petites femmes mises avec une grâce exquise, des messieurs très
+décorés, financiers, peintres, hommes de lettres, des marchands et
+marchandes à la toilette, des commissionnaires, que sais-je!--Je
+m'arrêtai en premier lieu à la salle no 2: On y vendait des
+tapisseries des Gobelins, des meubles Renaissance, des bronzes, des
+faïences italiennes et japonaises, des émaux, des statues, tout un
+bric à brac étonné de se trouver réuni.
+
+Armé de son maillet d'ivoire à manche d'ébène, lorgnon sur l'œil, la
+face rouge, rasée de frais, plus impétueux que jamais, Maître Oudard
+pontifiait.--Je m'approchai.
+
+¬´Nous allons vendre, disait l'expert, _deux colonnes Doriques avec
+tores et chapiteaux en Brocatelle_, l'une est en brêche de Sicile,
+l'autre en porphyre rouge de Suède.... Remarquez, je vous prie, la
+beauté de ces deux pièces, c'est une occasion unique.»
+
+Voyons, Messieurs, reprenait Me Oudard, _deux superbes colonnes
+Doriques des plus curieuses_, combien dit-on?... Il y a marchand
+à....tant, Personne ne couvre l'enchère? c'est pour rien,
+Messieurs;... une fois, deux fois, vu, personne ne dit mot? Examinez
+ces deux pièces, je vous prie;... une fois, deux fois, vu, non;... pas
+par vous à gauche, c'est donné, Messieurs, vu, non, on renonce.....
+Adjugé.»
+
+Les garçons emportaient, un mouvement se faisait dans l'auditoire,
+puis l'expert avec calme mettait un nouvel objet en vente, et la voix
+de Me Oudard reprenait de plus belle: ¬´une fois, deux fois, vu,...
+non, faites passer,... vu, personne ne dit mot... vu,... non, on
+renonce;...» pour accentuer, d'un coup de maillet sec, l'irrémédiable:
+Adjugé.
+
+Ces deux colonnes Doriques ne m'étaient pas inconnues, et afin de me
+rendre compte de leurs provenances, je demandai les catalogues du jour
+au distributeur qui passait.
+
+Mais, hélas! Il ne s'agissait plus de colonnes Doriques, sur l'un des
+catalogues que je venais de réclamer, _Horresco referens!_ Je lus les
+lignes suivantes imprimées en rouge et noir sur la couverture bleu
+tendre d'un assez copieux in-8º:
+
+ ¬´CATALOGUE DES LIVRES ANCIENS ET MODERNES, _rares et
+ curieux.--Belles-lettres, Histoire, Beaux-Arts et Théâtre.--La
+ plupart ornés de belles reliures et de cartonnages fantaisistes.
+ Provenant de la Bibliothèque de M..._»
+
+Ici mes Nom, Prénoms et Qualités s'étalaient scandaleusement.--Le
+_Mané, Thécel, Pharès_ ne dut pas étinceler aussi lumineux aux yeux de
+Balthazar que les détails imprimés que je venais de lire ne brillèrent
+aux miens; je crus devenir fou, un frisson glacial parcourut tout mon
+corps. Je réunis ce qu'il me restait de forces pour ne pas m'évanouir,
+et, blême, défait, dans un état impossible à décrire, je m'élançai
+vers la salle no 6 o√π la vente devait avoir lieu.
+
+
+IV
+
+La salle no 6 était magistralement pleine. Impossible de me frayer un
+passage par la porte du vestibule. Je me rendis au magasin également
+encombré et là, avec grandes peines, je parvins, à gravir sur un
+tabouret d'où je découvris un affreux spectacle.
+
+Me Maurice Delestre occupait la chaire, correct et élégant comme un
+jeune sportman; à sa droite, derrière une table surchargée de livres,
+la tête maigre et à lunettes de M. L... surgissait. Des garçons
+emmagasinaient brutalement des livres que je ne pus voir, mais que je
+reconnus aux palpitations de mon cœur... Et d'ailleurs pourquoi
+douter? N'avais-je pas là devant moi, horrible! horrible! horrible!
+mes trois corps de bibliothèques à colonnes torses que les draperies
+vertes de la salle rendaient encore plus belles?
+
+Les rayons étaient déjà clair-semés, je cherchai des yeux mes trésors
+des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles,... disparus! Une sueur froide
+inondait mon front, mes jambes faiblissaient; je voulus crier,
+appeler, faire rendre gorge aux acquéreurs et assassiner dans la même
+haine MM. L... et Maurice Delestre, complices de cette noire trahison!
+Hélas! mes jambes étaient fixées au tabouret et ma voix paraissait
+s'être à jamais figée dans mon gosier; il me fallut demeurer
+spectateur de pierre avec une âme de feu, et me résoudre à voir et à
+entendre sans proférer un son.
+
+J'examinai la salle.
+
+Au premier rang toute la haute librairie patentée était assise, coudes
+sur tables, crayon aux dents, catalogue ouvert. Je reconnus les yeux
+ardents du jeune Ed. R..., la silhouette de Faune de M..., et le
+visage rabelaisien de son associé F...; puis, plus loin, dans la
+pénombre, le profil railleur de C..., la désinvolture de Le F... et la
+haute taille de V..., ainsi que les figures bien connues de D..., de
+St-D..., de R..., de B..., de H..., et autres.--Toute la fine fleur
+des bouquinistes parisiens.
+
+Au second plan, ô torture! hissés sur des chaises, mes amis au grand
+complet, joyeux, pimpants, se frottant les mains et inspectant mon
+catalogue avec des petits sourires entendus. J'étouffais.
+
+L'inquisiteur... je veux dire le filet de voix aigre, grêle et perçant
+de M. L... rompit ce silence.
+
+¬´No 160, clama-t-il. Nous allons mettre en vente les Romantiques dont
+la collection est surtout remarquable!»
+
+«No 160. _Théophile Gautier._ LA COMÉDIE DE LA MORT, _Paris,
+Desessart, 1838_, in-8, broché. _Édition originale._»
+
+«Il y a plusieurs états de la vignette de Louis Boulanger gravée par
+Lacoste. Exemplaire en admirable état, la reliure est de fantaisie.
+Les plats en cuirs japonais à ramages, les gardes sont ornées
+d'étranges dessins représentant une Danse Macabre.--Je demande 150
+francs.»
+
+Quelques libraires esquissèrent une hilarité Homérique, mais tout le
+clan sérieux tendit les bras. Les prunelles tombèrent en arrêt, on
+entendit des «_on demande à voir_» de tous côtés, et un grand
+bourdonnement parcourut l'assistance.
+
+On demande 150 francs, répéta Me Maurice Delestre.--Il y a marchand
+dit résolument un de mes amis les plus intimes,--160 lança ED.
+R...,--180 fit M...,--200 reprit l'ami intime...--Ce fut un ouragan
+d'enchères, au milieu desquelles, ô surprise! je crus remarquer la
+voix délicate et timide d'une femme.
+
+
+V
+
+Cette petite voix féminine était langoureuse et frémissante; par une
+filiation mystérieuse, elle semblait comprendre mon martyre et mon
+impuissance; c'était comme un écho de moi-même qui résonnait dans la
+salle, et, sans le mutisme épouvantable dont j'étais frappé, je
+n'aurais pas, à ma propre vente, mieux conduit les enchères.
+
+Elle était fière et vibrante jusque dans sa timidité, cette chère
+petite voix féminine, aussi je la bénissais en dépit de ma douleur et
+de ma rage, et tous mes plus galants désirs se portaient vers le coin
+d'ombre d'où elle me paraissait sortir.--A 350 francs; LA COMÉDIE DE
+LA MORT fut adjugée à cette folle enchérisseuse.
+
+J'attendais qu'on lançât le nom de ma sympathique inconnue;... qui
+cela pouvait-il bien être?... J'étais sur des charbons ardents et ma
+curiosité n'avait plus de bornes. Hélas! aucun nom ne fut prononcé et
+le crieur fit silencieusement passer au commissaire-priseur une carte,
+une simple carte,... un bristol rosé du plus doux effet. Je me pris à
+bâtir les suppositions les moins fondées, tout en scrutant du regard
+les personnes assises ou debout; mais, soit que ma vue fût troublée,
+soit que, dissimulée habilement dans la foule, la dame ne tînt pas à
+être découverte, il me fut impossible d'entrevoir le plus mignon
+profil fuyant, pas un bout de dentelle, une main gantée, une plume de
+chapeau, une mèche de cheveux blonds ou bruns, rien,... absolument
+rien; je ne vis que la houle mugissante des spectateurs, attentifs et
+prêts à dévorer mes Romantiques.
+
+Le monotone, agaçant et peu viril organe de M. L... reprenait la
+nomenclature du catalogue.
+
+
+VI
+
+Il serait trop long de peindre la furia des enchères. Jamais, de
+mémoire de libraire, on n'avait vu bataille si acharnée. Me Maurice
+Delestre s'était levé, l'œil mobile, la voix saccadée, droit comme un
+général au feu. Le crieur paraissait exténué, tant l'animation était
+grande, et, sous les verres convexes de ses lunettes, les yeux de
+l'expert marquaient un suprême ahurissement. Le marteau d'ivoire
+voltigeait dans l'air et ne pouvait s'abattre, c'est à peine si l'on
+entendait le bruit des salles voisines et, sur leurs chaises hissés,
+mes amis se regardaient effarés.
+
+Dans cette mêlée de voix mâles, la petite voix de femme se faisait
+entendre, sonore comme un clairon qui rallie, elle était devenue plus
+altière et possédait des intonations hardies et chaudes. Brave petite
+voix féminine! elle menait ma vente tambour battant, elle montait
+crânement à l'assaut par des surenchères de dix, quinze et vingt
+francs. Vrai Dieu! je l'adorais, j'avais presque oublié que
+j'assistais au plus affreux des désastres, mais,... pourquoi ne
+pouvais-je la découvrir?
+
+Tous mes Romantiques s'élevèrent à des prix inouïs, et tous, chose
+singulière, furent adjugés à la suave petite voix. Pas un des
+_Gautier_, éditions originales, avec reliures étranges et envois
+curieux, ne descendit au-dessous de 200 francs. Les _Victor Hugo_ de
+chez _Renduel_ et de chez _Gosselin et Bossange_, les _Musset_ de chez
+_Urbain Canel_; les _Sainte-Beuve_, les _Nodier_, les _Drouineau_, les
+_Mérimée_, les _Antoni Deschamps_, les _Alphonse Royer_, etc., tous de
+la bonne date, furent payés au poids de l'or; LA MADAME PUTIPHAR de
+Pétrus Borel, avec un quatrain très-bizarre du Lycanthrope, atteignit
+500 francs, et un exemplaire intact des ROUERIES DE TRIALPH, _notre
+contemporain avant son suicide_, eut l'honneur d'être violemment
+disputé, jusqu'à la somme de 370 francs.
+
+Bref, ce fut du délire, et mon orgueil délicieusement chatouillé
+pansait de son mieux les plaies que cette cruelle vente avait faites
+dans mon cœur de Bibliophile.
+
+
+VII
+
+Je me fis tout à coup cette judicieuse réflexion que je n'étais
+arrivé, dans la salle no 6, qu'au no 160 (série des belles-lettres,
+XIXe siècle) de mon catalogue, car, par suite d'une rédaction tout à
+fait anormale, ledit catalogue se trouvait divisé en quatre grandes
+séries numérotées séparément.
+
+La première partie se composait des XVe et XVIe siècles. Le XVIIe
+siècle formait la seconde partie, la plus complète de ma Bibliothèque,
+et mon titre le plus sérieux à ma gloire de chercheur. Une admirable
+collection de livres à vignettes et d'ouvrages gaillards du XVIIIe
+siècle donnait à ma troisième série plus de 500 numéros, et la
+quatrième partie enfin se trouvait remplie par nos maîtres
+contemporains du XIXe siècle, depuis _Népomucène Lemercier_, jusqu'à
+J. Barbey d'Aurevilly, de Goncourt et Zola.
+
+Je songeai donc avec effroi que ma vente était sans doute arrivée à sa
+quatrième ou cinquième vacation et que je ne devais pas me laisser
+aussi mollement bercer par l'heureux succès de mes Romantiques.
+
+Mais comment savoir les prix d'adjudication des livres vendus les
+jours précédents?
+
+J'étais là sans voix, presque inerte, fixé sur un tabouret, comme un
+misérable sur la sellette. Mes angoisses me reprirent plus fortes,
+plus étouffantes et plus amères.
+
+Je n'entendais plus rien, ni le soprano de M. L..., ni la basse-taille
+du crieur, ni le léger baryton du commissaire-priseur; je ne percevais
+même pas le ravissant contralto de la jeune femme qui, quelques
+minutes auparavant, me charmait si bien par son entrain audacieux;
+j'étais anéanti.
+
+Un de mes voisins, d'une distinction parfaite, suivait attentivement
+la vente, un petit crayon d'or d'une main, le catalogue de l'autre. Je
+pensai que, depuis le premier jour, un aussi sérieux Gentleman devait
+assister aux vacations et, par un effort désespéré, je parvins, avec
+des mimes de politesse, à lui faire entendre que je désirais la
+communication de son catalogue.
+
+Il me crut muet, sans doute, mais avec la meilleure gr√¢ce du monde, il
+me tendit le précieux catalogue annoté, que dans ma brutale
+impatience je faillis lui arracher.
+
+
+VIII
+
+Ma fièvre de savoir était telle, que j'ouvris au hasard le catalogue
+de mon aimable voisin. Je tombai sur la seconde partie, mes yeux
+s'arrêtèrent à cet article: LA PUCELLE, ou _la France délivrée, poëme
+héroïque_, par M. CHAPELAIN; à _Paris_, chez _Augustin Courbé, 1656_,
+in-folio, _maroquin rouge, fil. comp. aux armes de l'évêque
+d'Orléans_. Sur la marge au crayon, je crus lire 10 francs.
+
+Ce fut un coup terrible que je reçus avec accablement.
+
+Ma _Pucelle_, une merveille, un admirable exemplaire, une des joies de
+ma vie de fureteur! une trouvaille inestimable, et si superbement
+reliée, qu'on pourrait songer à Le Gascon, ma _Pucelle_, vendue 10
+francs...!!!
+
+Toujours au hasard, j'ouvris et lus:
+
+LE ROLAND FVRIEVX, de _messire Loys Arioste_, NOBLE FERRAROIS,
+_traduit d'Italien en François, à Lyon_, pour _Estienne Michel_, 1582,
+1 vol. in-12 vélin. Et sur la marge... 5 fr.
+
+Oh! les monstres!! 5 francs un _Roland_ en très-bel état, un _Roland_
+sortant de la Bibliothèque du fameux Yeméniz et portant son ex-libris:
+une médaille antique, un lion sur le recto et le monogramme du
+Bibliophile Lyonnais sur le verso.
+
+5 francs! oh les barbares!
+
+J'ouvris vingt fois, toujours au hasard, et toujours je trouvais des
+prix ridicules et disproportionnés à la valeur réelle des livres mis
+en vente, c'en était trop pour moi. Le dictionnaire de Trévoux me
+serait tombé sur la tête, que je n'eusse pas subi une commotion plus
+forte que celle que je ressentis à la vue de mes pauvres livres
+vilipendés. C'était le dernier coup... mes jambes se dérobaient sous
+moi, les bras me tombèrent le long du corps, je me sentis entièrement
+défaillir, et de la hauteur de mon tabouret je me laissai choir sur
+une pile de volumes qu'un portefaix sans √¢me emmagasinait.
+
+
+IX
+
+Quand je me réveillai, il me semblait encore entendre la voix perçante
+de M. L. et sentir le marteau de Me Maurice Delestre me taper sur le
+cr√¢ne.
+
+Ce n'était bien qu'un rêve cependant. Le soleil brisait ses rayons sur
+ma courtine de soie et se jouait avec des reflets d'or sur les
+tentures, les petits oiseaux chantaient de délicieuses aubades sur mes
+persiennes, au travers desquelles j'apercevais des bandes de ciel
+bleu;--tapie paresseusement à mes pieds, Isis, ma chatte blanche,
+ronronnait en entr'ouvrant son œil vert, et, par l'entre-bâillement
+de la porte de ma chambre, je voyais dans la pièce voisine, brillants
+et bien éclairés par la lumière du matin, mes trois corps de
+Bibliothèque à colonnes torses, ou chatoyantes comme d'harmonieuses
+toilettes; les tons des reliures formaient l'ensemble le plus
+réjouissant.
+
+Je vous possédais donc toujours, ô mes livres chéris! vous étiez là,
+sous mes yeux, bien à moi; je pouvais vous contempler en égoïste et
+jouir seul à seul de tous vos appas. Vous demeuriez toujours mes
+heureux tributaires, mes amis, mes consolateurs, et cette vente
+affreuse n'était qu'un rêve, qu'un détestable mensonge de mon
+imagination agitée!
+
+Je sautai vivement à bas de mon lit, et, sans prendre le temps de
+mettre mes pantoufles, je courus à eux, je les regardai, je les
+compulsai, caressant spécialement ma _Pauvre Pucelle_, et _Messire
+Loys Arioste, Gentilhomme Ferrarois_, ainsi que tous ceux que mon
+cerveau encore syncopé se rappelait avoir vu vendre.
+
+Après plus d'une heure de muette contemplation, pendant laquelle je
+revis mes vieux Bouquins avec plus de joie qu'un amant qui étreint son
+amante longtemps attendue, je revins enfin me coucher.
+
+Sur la table de nuit, à côté du bougeoir Louis XV en cuivre ciselé,
+dont la bougie était à moitié consumée, je vis la plaquette petit
+in-12 en maroquin blanc avec coins... c'était L'ENFER DU BIBLIOPHILE,
+cette boutade saisissante d'Asselineau que j'avais relue en entier
+avant que de m'assoupir.
+
+
+X
+
+Mais la petite voix de femme, me direz-vous?
+
+Bah! c'est juste, cher lecteur, j'allais oublier... Oui, au fait,...
+la petite voix de femme... à qui diable la supposer?
+
+Tenez, tout net, sans paraphrase ni paralogisme, je suis assuré que
+si, après avoir trouvé philosophiquement la véritable clef des songes,
+nous cherchions à déchiffrer la carte de la Dame mystérieuse, nous
+lirions imprimé, sur le bristol rose remis au Commissaire-priseur, le
+nom d'une de nos maîtresses à nous tous Bibliophiles, d'une maîtresse
+qui nous est fidèle et qu'il nous sera toujours pénible de quitter...
+
+[Illustration: Mademoiselle Vanité.]
+
+
+
+
+[Décoration]
+
+
+LA GENT BOUQUINIÈRE
+
+_Esquisse parisienne_
+
+ Si l'on me demande quel est l'homme le plus heureux, je
+ répondrai: c'est un bibliophile, en admettant que ce soit un
+ homme; d'où il résulte que le bonheur, _c'est un bouquin_.
+
+ P. L. (bibliophile Jacob.)
+
+
+O vous, qui possédez l'art de vous promener au milieu de tout ce
+brouhaha de Paris, parmi cette multitude bigarrée, affairée et
+distraite qui se meut, va, vient, marche, court et fl√¢ne dans les
+rues, le nez en l'air, l'oreille au vent; avez-vous remarqué
+quelquefois l'attitude particulière, inquiète et absorbée de certains
+hommes à l'œil fureteur qui passent graves, coudoient les uns et les
+autres sans crier gare, et qui semblent suivre, comme dans un rêve,
+leurs pas trop h√¢tifs qui les devancent?
+
+Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant les vitrines; Paris
+pour eux est un vaste livre rempli de documents intéressants. Ils se
+plaisent à en relever les annotations et à en compter les
+culs-de-lampe, et les quais forment la marge qu'ils parcourent
+pieusement. Viennent-ils de Bercy ou d'Auteuil, de Montmartre ou du
+Panthéon, sans mot d'ordre, mus par la même passion, ayant au cœur le
+même désir, tous se dirigent, l'imagination irradiée, âpres à la
+curée, vers l'espace que bornent, sur la rive gauche de la Seine, le
+pont Saint-Michel et le pont Royal.
+
+Ils forment sans se connaître une race à part, dont l'idiome
+singulier, les mœurs étranges, les aptitudes et les goûts
+fantastiques ont quelquefois tenté la plume des humoristes. Leur vie,
+c'est un bouquin, et s'ils entrevoient un monde meilleur, un éden
+délicieux, ils ne peuvent se le figurer sans des parterres d'elzévirs,
+des massifs d'incunables, des montagnes d'in-folios et des parcs
+ombragés de feuilles manuscrites.
+
+Le matin, ils déjeunent à la hâte d'un catalogue et de leur dernière
+trouvaille, puis, sans consulter le ciel, heureux comme des
+jouvenceaux en bonne fortune, ils partent le pied léger, le
+cœur battant d'une sainte émotion, inquiets de savoir si la
+maîtresse qu'ils conquerront sera blonde ou brune, s'ils dénicheront,
+ _rar√¶ aves_, un _Alde_ ou un _Estienne_, un _Giolito_ ou un
+_Torrentin_.--Arrivés au but de leurs jouissances, sur les doctes
+parapets, ils se préparent à la lutte, enlèvent leurs gants, fixent
+leurs chapeaux, donnent du jeu à la manche, entr'ouvrent leurs poches
+mystérieuses et profondes, et commencent.--Qu'il vente, qu'il pleuve
+ou que le soleil dissolve le bitume, comme ces Fakirs de l'Inde qui
+se tiennent sur un pied, ils vont _piano, pianissimo_, toujours
+debout, l'œil plongé dans les cases, scrutant les livres jusque dans
+l'√¢me.--Paris les enveloppe dans son grand bourdonnement, les femmes
+en passant les frôlent avec un froufrou soyeux; impassibles, noyés
+dans un océan de voluptés, ces chiffonniers de la science revivent
+tout un passé. Ils bouquinent, bouquinent, bouquinent:
+
+_C'est la gent bouquinière!_
+
+De midi à six heures en été, de deux à quatre en hiver, ils sont là, à
+leur poste de joie, sur le Qui-vive, le sourire aux lèvres, l'œil vif
+et perçant, la main en avant obéissant au regard. Ils se chuchotent à
+eux-mêmes des phrases intraductibles, ils paginent fiévreusement un
+volume, le replacent, plongent de nouveau leurs mains noires de
+poussière dans un casier qui est tout un monde, et, respirant avec
+délices l'odeur du vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des
+cartons pourris, ils reconstituent des yeux, entre les nervures usées
+des bouquins qu'ils dévorent, les titres dédorés, abrégés, effacés
+dont ces pauvres déshérités semblent ne plus vouloir se parer.
+
+L'étalagiste, lazzarone parisien, assis comme un commissionnaire sur
+un siége ressemelé, considère d'un air bienveillant tous ces pionniers
+de sa marchandise; le Bouquiniste est quelquefois issu du Bouquinier,
+et il se complaît à voir la figure mobile de ses habitués; il les
+regarde lentement défiler, s'arrêter indécis et s'arracher avec peine
+du capharnaüm de ses boîtes; il les compte, remarque les absents,
+bavarde avec _ces Messieurs_, et, si l'un de ces _Bibliophobes_ avec
+un signe particulier l'appelle pour payer le bouquin qu'il vient
+d'exhumer, l'étalagiste accourt, la main à son gousset, affable,
+empressé; il voit presque partir avec regret l'élu du chercheur qui le
+lui marchande, il félicite l'acquéreur, remet en ordre ses caisses
+bousculées par la passion de la recherche, puis il retourne à son
+siége, d'où il examine son pauvre étalage qui s'étend au loin,
+semblable au berger nonchalant qui surveille son troupeau.
+
+Que de classes cependant, que de sectes, que de divergences d'opinions
+dans cette race bouquinante! chacun a son Dada, sa marotte, son but;
+chacun défriche son siècle de prédilection, depuis l'Helléniste
+jusqu'au Romantique;--pour ce dernier: les _Renduel_, les _Barba_, les
+_Desessart_, les _Lecou_; pour d'autres: les _Barbin_, les _Courbé_,
+les _Guillaume de Luynes_, les _De Sercy_; pour les piocheurs: les
+outils de travail, quels que soient la date de l'édition ou le nom du
+libraire, et pour les ambitieux enfin, les _éditions de Verard_, les
+_Molière_ de chez Jean Ribou, les _contes_ de La Fontaine, _édition
+dite: Des Fermiers Généraux_, et les bibles interfoliées de billets
+de banque, comme celle que légua jadis le marquis de Chalabre à Mlle
+Mars.
+
+Mais, pour arriver à satisfaire ces _pia desiderata_, il leur faudra
+soulever des collines d'in-12 ou d'in-8, empiler _Capefigue_ sur
+l'_Annuaire des longitudes_, rejeter des monceaux d'_Années
+chrétiennes_ et de _Géographies de Malte-Brun_, retomber à chaque pas
+sur _l'Almanach des Muses_ ou les _Spectacles de la nature de Pluche_
+et voir enfin surgir le _Manuel du parfait fumiste_ à côté de
+_l'Archi-Monarquéide de Gagne_, ou de l'_Histoire philosophique des
+deux Indes, de Raynald_.
+
+Quoi qu'il en soit, l'espoir guide ces vaillants chercheurs, rien
+n'ébranle leur robuste foi, ils passent à travers les séries les plus
+complètes de la _Revue des deux mondes_, sautent à pieds joints
+par-dessus les _Cours de littérature de Laharpe_, franchissent
+_Anquetil et son Histoire_, _Napoléon Landais et son Dictionnaire_,
+_Sainte-Foix et ses Essais sur Paris_, _Mably et Condillac_; ils
+avancent malgré tous les obstacles, et s'ils rentrent les poches
+vides, l'abattement et le désespoir ne les accompagnent pas au logis.
+
+Par contre, s'ils mettent la main, _les veinards!_ sur l'unique cheveu
+de l'occasion, s'ils peuvent déterrer le merle blanc de leurs rêves,
+ils exultent comme Archimède lâchant son _Eureka_, et l'immense
+bonheur qui emplit tout leur être les dédommage amplement des fatigues
+passées.
+
+Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijou découvert! de quelles
+larmes de reconnaissance il est arrosé! Harpagon, serrant
+précieusement sa cassette contre son cœur, n'eut jamais d'expression
+de joie plus féroce que le bouquinier qui emporte sa trouvaille.
+
+«Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui même, tu vas oublier ton
+existence errante, les injures du temps et ta misère passée, viens; tu
+auras la meilleure place à mon foyer, dans la noble famille dont tu es
+digne, entre tes frères chéris; le fastueux maroquin et l'odorant cuir
+de Russie seront fiers de t'avoir pour voisin, car tu seras
+débarbouillé, lavé, encollé, habillé; viens, tu es des miens et je te
+bénis pour toute l'allégresse que tu me causes.»
+
+ * * * * *
+
+O vous, qui passez sur les quais de Paris, admirez ces heureux qui
+bouquinent, bouquinent, bouquinent:
+
+_C'est la gent bouquinière!_
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+[Décoration]
+
+
+LES GALANTERIES
+
+DU SIEUR SCARRON
+
+_A Madame la Baronne de X***_
+
+
+ Saint-Louis en l'Isle,
+ Paris.
+
+ Paris, 1er janvier 1878.
+
+La délicieuse soirée que nous passâmes le premier jour de l'an
+dernier! cela nous vieillit bien un peu; mais vous en souvenez-vous,
+chère petite Baronne?
+
+C'était sur le soir, vous étiez seule dans votre grand salon Louis
+XV,--seule devant un bon feu,--seule sur une causeuse.
+
+Lorsque je parus, Dieu sait où voltigeaient vos rêves; votre petit
+écran japonais d'une main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous étiez
+affaissée dans la morne contemplation de l'âtre, et c'est à peine si
+la voix de la soubrette qui m'annonça vous fit tourner la tête de mon
+côté.
+
+C'est qu'ils étaient bien loin, bien loin vos rêves, chère Baronne;
+ils dansaient capricieusement avec les flammes du foyer, et votre œil
+fixe s'engourdissait à suivre leurs ébats mutins; je pensai tout de
+suite, vous le dirai-je, au curieux volume, relié avec art en maroquin
+bleu, à vos armes, que votre bras abattu laissait nonchalamment
+glisser.
+
+N'était-ce pas lui, dites-moi, qui avait débauché les charmants
+diables roses de votre mignonne cervelle?
+
+Ah! Baronne, qu'il faisait froid! Paris finissait cette longue journée
+de saturnales, Paris avait la pompe insipide des jours fériés; on
+n'entendait que le rire perlé de la jeunesse ou le chant rauque et
+monotone de l'ivrogne; les pelures d'orange attentaient à la vie du
+promeneur, et sur le seuil de leurs portes, mines revêches, les
+concierges disséquaient la générosité des locataires.
+
+Rappelez-vous avec quelle triste figure de conspirateur je vins me
+mettre à vos côtés!--Oh! le vilain causeur que je fis dès les premiers
+moments; ce n'était qu'indolents bâillements, que pénibles hum! hum!
+que mon gosier grognon proférait; et quel oubli total des convenances!
+Campé au beau milieu du feu, les jambes allongées, les pieds sur les
+tisons, je me rôtissais comme un saint Laurent sans usage,--tantôt me
+frictionnant les jarrets avec impertinence, tantôt frappant du pied et
+lançant des roulades grelottantes de _brrrr_ à morfondre un
+rocher.--Mon adorable amie, j'en ai honte encore aujourd'hui!
+
+Lorsque Mariette apporta le thé, vos rêves me parurent rentrer effarés
+et timides dans leur joli nid,--votre silence fut moins complet,--mon
+attitude fut plus décente.
+
+Le thé était exquis, chaud, parfumé, versé par la main des Grâces,
+c'était de l'ambroisie.--Vous étiez ce soir-là enivrante de beauté et
+de langueur, dans ce coquet peignoir Watteau bleu cendré, rehaussé de
+malines; vous possédiez ce teint, pétri de lis et de roses, dont les
+anciens poëtes nous ont légué l'expression; votre fine chevelure
+blonde brillait, avec des reflets de bronze p√¢le; et puis, votre grand
+salon était si purement, si voluptueusement Louis XV, depuis ses
+lambris en camaïeu jusqu'à votre mule de satin, que, par ma foi,
+j'aurais été pendable, si, dépouillant mon humeur brutale, je ne me
+fusse mis à _Crébillonner_ avec vous.
+
+Combien je vous sus gré, du fond de mon cœur, de n'entrevoir chez
+vous ni sac de chez Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni écrin de
+chez Fontana; votre logis semblait vierge de toute importation
+d'étrennes, et je trouvais enfin un refuge, une tiède oasis, contre
+l'enfer du jour de l'an.
+
+Nous étions là sur la causeuse, le guéridon placé tout près, un
+délicat service de Saxe à portée de la main.
+
+¬´Un nuage de lait? me disiez-vous.
+
+¬´--Mille gr√¢ces?
+
+«--Pourquoi cette curiosité? repreniez-vous, suivant le fil de la
+conversation, savez-vous bien que vous devenez très-indiscret; mais,
+tenez, je vous le donne en cent, en mille, en dix mille, quel est
+l'auteur du petit volume qui m'entretenait lors de votre arrivée?»
+
+Vous me regardiez malicieusement, tandis que me vouant à tous les
+saints, je vous citais: _Musset_, _Lamartine_, _Hugo_, _Gautier_,
+ainsi que toute une pléiade de poëtes modernes; et vous, dodelinant de
+la tête, avec de fines roueries dans l'œil, vous ne me disiez pas une
+fois, chère petite Baronne: «Vous brûlez, mon cher, vous brûlez.»
+
+Alors, je remontais d'un siècle et j'amoncelais des kyrielles de noms
+d'auteurs: quelques-uns excitaient votre joli rire argentin; d'autres,
+ne le niez pas, vous faisaient rougir et baisser pudiquement les yeux.
+Cela dura bien une heure, pendant laquelle nous fîmes à deux un cours
+de littérature à faire mourir de honte l'ennuyeux Laharpe.--C'était à
+damner un Bibliographe, vous deveniez aussi taquine, aussi spirituelle
+que Madame de Sévigné, que j'allais victorieusement vous jeter à la
+tête, quand, audacieusement, démasquant vos batteries, vous me
+lançâtes cette renversante apostrophe:
+
+¬´Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile?
+
+¬´--La belle question! Scarron le bouffon, Scarron _le malade de la
+Reine_, Scarron le burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné,
+Scarron _le raccourci de toutes les misères humaines_, Scarron
+enfin... et c'est avec Scarron, Madame, que vous conversiez? Ah! la
+vilaine compagnie que celle d'un cul-de-jatte, et comme je bénis le
+ciel qui a permis à votre serviteur de se mettre entre vous et ce
+petit fagoteur de rimes.»
+
+Ici, Baronne, vous deveniez irascible, vous défendiez votre poëte, et,
+gentil inquisiteur, vous repreniez les instruments de torture;--les
+demandes insidieuses sortaient pressées de vos lèvres coralines:
+
+¬´Quel est le volume de Scarron que je lisais?
+
+¬´--_Le Roman comique_, parbleu!
+
+¬´--Fi donc!
+
+¬´--_Le Typhon?_
+
+¬´--Point.
+
+¬´--_Le Virgile travesti?_
+
+¬´--Nenni.
+
+¬´--_Jodelet duelliste!_
+
+«--En aucune façon.
+
+«--_Les Épistres chagrines?_
+
+¬´--Pouvez-vous le penser?
+
+¬´--_Les Nouvelles?_
+
+¬´--Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce sont tout bonnement les
+_Poésies_ du Sieur Scarron, ce petit fagoteur de rimes, comme vous
+l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous me traiter de bas-bleu, je
+tiens à honneur de vous avertir que j'ai un furieux tendre pour les
+vers de ce cul-de-jatte rabelaisien.»
+
+«--Ce furieux tendre est un goût perverti, et permettez-moi d'avancer,
+à ce sujet, mon humble avis; contrôlé et appuyé par...»
+
+Mais le livre déjà était ouvert;--placée dans l'attitude du Mascarille
+des _Précieuses ridicules_, et avec des grâces toutes féminines, vous
+tendiez le volume en avant d'une main, tandis que de l'autre, un doigt
+levé, vous m'imposiez silence. «Oyez, je vous prie, me dites-vous.»
+
+Je vous mangeais des yeux tant vous étiez divine, ainsi posée et
+maîtrisant mon émotion, j'écoutai.
+
+
+A MADEMOISELLE DE LENCLOS
+
+Estrennes
+
+ _O belle et charmante Ninon,
+ A laquelle jamais on ne répondra: Non,
+ Pour quoi que ce soit qu'elle ordonne,
+ Tant est grande l'authorité
+ Que s'acquiert en tous lieux une jeune personne,
+ Quand avec de l'esprit elle a de la beauté.
+ Ce premier jour de l'an nouveau,
+ Je n'ay rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau
+ De quoi vous bastir une Estrenne;_
+ _Contentez-vous de mes souhaits,
+ Je consens de bon cœur d'avoir grosse migraine
+ Si ce n'est de bon cœur que je vous les ay faits.
+ Je souhaite donc à Ninon
+ Un mary peu hargneux, mais qui soit bel et bon,
+ Force gibier tout le carême,
+ Bon vin d'Espagne, gros marron,
+ Force argent, sans lequel tout homme est triste et blesme,
+ Et qu'un chacun l'estime autant que fait Scarron._
+
+Tudieu! avec quelle émotion vraie vous récitâtes ces vers burlesques,
+quelle voix chaude et vibrante, quelles intonations senties, et que
+votre regard était vif, pendant la lecture de ces _Etrennes_!
+j'oubliai presque Scarron, et je négligeai de le maltraiter--véritable
+magicienne, vous veniez, par cette seule évocation de Ninon, de me
+reporter de deux siècles en arrière, parmi cette société polie, où les
+petits poëtes, même, savaient donner de si galantes étrennes.
+
+Je revis Ninon, sa cour brillante et ses _passants_ de qualité: le
+Comte de Coligny, le Chevalier de Grammont, les Marquis de La Ch√¢tre
+et de Sévigné, le Prince de Condé, l'Abbé de Chaulieu, Villarceaux,
+Gourville, Saint-Évremont et tant d'autres.
+
+Je n'étais plus chez vous, Baronne, je me trouvais en plein Marais,
+dans la ruelle de cette impure adorable, de cette femme, trois fois
+femme, par le cœur, l'esprit, l'inconstance et la frivolité.--J'étais
+environné de beaux esprits, parmi lesquels, votre cher Scarron, alors
+ingambe, alors _petit collet_, courant de groupe en groupe avec cette
+bonne humeur, cette gaieté bouffonne, et cet atticisme pimenté de sel
+gaulois.
+
+Vous paraissiez de même songer à tout cet autre âge, vos rêves avaient
+repris leurs ébats mutins, et votre œil noir reflétait purement le
+temps jadis.
+
+Alors, je vous pris la main, petite Baronne, et pendant un temps
+incalculable, tous deux nous comprenant, tous deux vivant une autre
+vie, toute une époque évoquée, nous restâmes rêveurs, sans mot dire,
+murmurant faiblement en cadence:
+
+ O belle et charmante Ninon...
+
+Lorsque nous sortîmes de notre torpeur, quel assaut de souvenirs,
+c'était à qui réciterait le plus d'_Estrennes_ jusqu'à ce que, la
+mémoire vidée et fourbue, votre Bibliothèque fût mise au pillage.
+
+Vous étiez un vrai démon: et nous bouleversâmes tous les _Parnasses
+d'antan_, nous piquant d'amour-propre, admirant, critiquant,
+discutant, nous alambiquant l'esprit avec des agaceries à réveiller
+l'ombre de tous nos chers poëtes.
+
+Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendîmes sonner trois
+heures du matin! nos regards étonnés se croisèrent, les miens
+disaient: «Il fait bien froid, il est bien tard, soyez miséricordieuse!
+La nuit est sombre, il me faut vous quitter, petite Baronne, ayez
+pitié!» Votre œil était indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'eût
+répondu, si Mariette, lassée d'attendre, ne s'était mise à ronfler
+dans la pièce voisine.
+
+L'effroyable voyage que je fis, ô ma douce amie, pour regagner mon
+triste logis de célibataire.--Jamais amoureux transi ne s'en revint
+plus chagrin dans ce grand Paris, qui la nuit ne semble dormir que
+d'un œil.--Malgré moi, j'enviais Scarron superbement vêtu de
+maroquin, Scarron qui revit en livre et que vous aimez, Scarron, que
+vous teniez dans votre main mignonne et qui veillait peut-être à vos
+côtés, sur les courtines de soie, après avoir bercé votre premier
+sommeil, tandis que j'allais errant sur ces quais ténébreux, meurtri
+par la bise, tracassé par mille petits fantômes qui labouraient mon
+cœur et mon esprit.
+
+Il y a un an, jour pour jour; mon cœur a fait des économies,
+souvenez-vous-en!
+
+Si la légende de la Belle au Bois-Dormant pouvait être vraisemblable,
+ce soir premier janvier, vêtu d'un manteau couleur de muraille, je
+me présenterais chez vous--je vous trouverais seule dans votre
+grand salon Louis XV--seule devant un bon feu--seule sur une
+causeuse--mais... Mariette aurait congé--pour changer les rôles,
+petite Baronne, j'aurais en main un curieux volume porteur de mon _ex
+libris_. Ce serait à votre tour d'en deviner l'auteur et peut-être
+demanderiez-vous gr√¢ce;
+
+ O belle et charmante Ninon,
+ A laquelle jamais on ne répondra non!....
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+[Décoration]
+
+
+LE QUÉMANDEUR DE LIVRES
+
+CAUCHEMAR A LA MANIÈRE DE GOYA
+
+ _Periit fides et ablata est de ore eorum._
+
+ JÉRÉMIE VII.
+
+
+Oh! le vilain personnage, la triste silhouette, le gnome fantastique
+que nous avons à esquisser! Fléau de l'homme de lettres, parasite du
+libraire et de l'artiste, démon acharné du Bibliophile, solliciteur
+bas et rampant, Tartuffe mielleux et fripon, véritable plaie d'Egypte,
+le Quémandeur de livres se glisse partout, force les portes les mieux
+fermées, semble posséder le terrible don d'ubiquité, et, comme un
+fantôme des vieilles légendes, il apparaît, obsède et terrifie.
+
+Epinglons-le solidement sur un morceau de liége, et, tâchons
+d'analyser ce monstre ainsi cloué au pilori.
+
+D'o√π vient-il? nul ne le sait--le plus souvent c'est un pauvre
+déclassé, qui, après avoir meurtri ses illusions aux angles les plus
+rudes de la réalité, s'est réveillé un beau matin dans sa hideuse
+incarnation de littérateur mendiant.--Ecrivain déçu ou poète
+infortuné, sa jeunesse, épave de la médiocrité, a été cahotée un peu
+partout dans les bas-fonds de la Bohême; le Succès a souri jaune à ses
+avances, la Gloire a fait la prude avec lui; il n'a cueilli que de
+terribles orties sur le chemin littéraire. Alors, ne se sentant plus
+la force de lutter, les mains ensanglantées, les ongles usés, le cœur
+plein de fiel, ayant encore dans l'âme des vestiges du Beau, il a juré
+de se venger, et, ne pouvant devenir maître, il s'est fait valet.
+
+Comme il a bien médité sa vengeance! avec quels sens pervers et quels
+raffinements de cruauté il en a mûri le plan!--La société s'est
+montrée mauvaise mère à son égard, il la harcellera sans cesse et lui
+fera rendre gorge; les hommes de talent ont pris sa place au soleil,
+il quémandera leurs œuvres; les libraires ont refusé ses volumes, il
+leur pillera ceux des autres; les Bibliophiles ont su amasser des
+merveilles, il saura leur en extorquer; enfin, c'était un agneau, ce
+sera un chat aux griffes gantées.--Il n'a pas pu se faire valider
+artiste, il sera l'ami des artistes: chacun deviendra son Mécène.
+
+Pour son but, il a bien étudié les hommes, le perfide! Il déguise ses
+amertumes sous les dehors les plus papelards: sachant que rien ne
+résiste à la louange, la louange est devenue son arme, et avec quelle
+habileté il s'en sert! Ecrit-il pour quémander? Il sait jouer du:
+_Cher Maître_, de l'_Excellent Confrère_, de l'_Illustre Collègue_, du
+_Savant Bibliophile_ avec un tact surprenant; il se dit attaché à
+quelques revues de Province bien ignorées, se proclame en tout et sur
+tout fanatique du Beau et entonne l'éloge du destinataire de sa
+missive.
+
+Son style est une merveille--: à son usage particulier le détestable
+flatteur s'est composé une palette étincelante d'adjectifs sucrés,
+émollients, onctueux, bien confits en parfums--les tons les plus fins,
+les plus vifs, les plus colorés y sont gradués avec une science, une
+entente des _fadeurs_ qu'on ne saurait trop admirer.--Après avoir posé
+un substantif ayant rapport à son objectif, il semble promener sa
+plume sur sa palette, à la recherche d'une épithète bien sentie, et
+puise dans sa gamme de mots chatouilleux et calins, un _divin_, un
+_admirable_, un _sublime_, un _docte_, un _savantissime_ dont l'effet
+tendre et persuasif est immanquable.
+
+Ses lettres sont des chefs-d'œuvre d'émotion et de sympathie; c'est
+étayé, échafaudé, arc-bouté avec un sentiment si bien maquillé qu'on
+ne peut y résister. Le Don Juan de Molière ne prit jamais tant
+d'intérêt à la famille de monsieur Dimanche que le Quémandeur de
+livres n'en accuse pour le succès de sa victime.
+
+L'auteur ou l'éditeur ne savent plus dire: non...
+
+ _Et le Renard encore a trompé le Corbeau._
+
+Quelle tactique dans ses visites! Il a calculé le _modus vivendi_ de
+celui qu'il veut exploiter; il connaît sa vie heure par heure, minute
+par minute et mieux que le concierge de la maison. Lui refuse-t-on la
+porte? il revient trois fois, cinq fois, dix fois s'il le faut; ses
+sollicitations sont inflexibles comme le Destin. C'est au saut du lit,
+ou plutôt à l'heure où la digestion rend facile et indulgent qu'il
+sait prendre son monde, voyez-le: il sonne discrètement, donne son
+nom, énonce ses minces qualités et s'avance la main tendue et prompte
+à de cordiales pressions, le visage est affectueusement éclairé d'une
+douce sollicitude, l'œil est admiratif, la bouche souriante module
+le: «_cher maître_» de commande, les reins attendent un siége, le
+cauchemar vient élire domicile chez le patient, la requête va
+commencer.
+
+Ah! l'horrible Protée! comme il sait enlacer, passer du grave au doux,
+du plaisant au sévère: _Sua res agitur!_ quel déluge d'enthousiasme il
+verse sur son hôte, son talent, ses livres, son bon goût! fût-il dans
+une mansarde, il en louerait l'ameublement; il est de force à
+s'extasier sur une chaise de paille; il a des louanges de toutes les
+tailles; c'est un jongleur émérite.
+
+Au moindre mot qui frise l'esprit, il se pâme comme à la fois Armande,
+Bélise et Philaminte à l'audition des vers de Trissotin,--c'est
+lui-même un Trissotin, un écœurant Trissotin... un Trissotin doublé
+de Bazile. Quelle verve il déploie! il cite les éditions les plus
+rares, parle avec tendresse des chefs-d'œuvre de l'art typographique,
+verse des larmes de crocodile sur les malheurs de nos Bibliothèques
+publiques; en un mot, il cause de tout et sur tout, ose même parler de
+ses bonnes fortunes sur les quais... ses bonnes fortunes... à lui, le
+rustre! et revient enfin par d'habiles périphrases au livre qu'il
+implore!
+
+Il ne tient pas en place. Il lui faut coûte que coûte lénifier le
+cœur qu'il bat en brèche par des éloges dissolvants.
+
+«Ah! pardon, que vois-je, là, sur le rayon de votre bibliothèque,
+Dieu! le ravissant petit bijou!»
+
+Et le voilà levé--il parcourt, furète, passe avec amour ses pattes sur
+ces livres qu'il convoite et qu'il déroberait s'il le pouvait.
+
+¬´O le rarissime volume! l'admirable reliure! quel superbe portrait! ce
+sont de ces raretés, s'exclame-t-il avec passion, qui ont dû vous
+coûter, _cher monsieur_, bien des recherches et bien des fatigues. Il
+vous a fallu un goût et des connaissances étonnantes pour colliger de
+telles merveilles?»
+
+Il ne tarit pas en douceurs, il jette son dernier atout, mais aussi le
+propriétaire se rengorge, dodeline de la tête et fait une agréable
+moue. Sa générosité va s'épanouir. Le rocher, déjà ébranlé, cède
+enfin?
+
+ * * * * *
+
+Quand il sort, muni de sa proie, il semble si fier, si rayonnant, si
+joyeux, qu'on serait tenté de lui pardonner. C'est un des amoureux du
+livre, mais un amoureux brutal et presque criminel, il viole ce qu'il
+aime, sans attendre que ce qu'il aime se donne à lui; il est vil et
+bas quand il devrait être fier et porter le front haut comme tout vrai
+bibliophile, en un mot, il mendie quand il devrait attendre; et trop
+souvent, hélas! la misère le guette au passage pour le dépouiller un à
+un de tous ses volumes, qu'il _bazarde_ à vil prix.
+
+Quelle pénible existence que celle de ce misérable!--Valet de tous, il
+quémande chez les libraires comme les pauvres à la porte des grands
+restaurants, il fait patte de velours alors que souvent il voudrait
+griffer, il s'humilie devant les jeunes bien qu'il commence
+quelquefois à neiger sur son front, et, véritable Juif-errant, en
+quête de toutes les nouveautés, la fatigue lui est inconnue; il se
+produit partout, marche sans cesse, et semble immortel, car les
+hommes de génie l'ont rencontré, vivant spectre, à toutes les étapes
+de leur gloire. Bibliophiles, nos frères, ne criez pas à
+l'invraisemblance, l'original existe, tiré, par malheur, à de trop
+nombreuses éditions; regardez autour de vous, dans la marge de la vie,
+vous le verrez remplissant son sacerdoce avec plus de rage que de
+passion. Regardez ce Monsieur affairé qui vole on ne sait où; ses
+poches béantes sont bourrées comme un cabas de femme de ménage et
+renferment tout un monde: Livres, eaux-fortes, gravures,
+photographies--ce n'est pas un Bibliomane, c'est l'_Homme rouge_ des
+bibliophiles, c'est le Quémandeur de livres qui passe.
+
+ * * * * *
+
+Un détail pour terminer cette esquisse crayonnée à la hâte: le
+Quémandeur de livres parvient-il à se faire éditer un volume, il sait
+les bassesses que ceux des autres lui ont coûté... _Il n'en donne à
+personne._
+
+[Décoration]
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+[Décoration]
+
+
+LE VIEUX BOUQUIN
+
+ESSAI MONOCHROME
+
+ _Nunc victi, tristes._
+
+ VIRGILE.
+
+
+Gloire à toi, bouquin!--Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment
+cuirassé!--Gloire à toi, grandiose aventurier, philosophe Stoïcien,
+sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols, dont les faux
+Bibliophiles rougissent!--Bouquin, pauvre bouquin, Christ de la
+bouquinerie, tant de fois vendu par autant de Judas Iscariote, tant de
+fois vilipendé, tant de fois crucifié,--Gloire à toi!
+
+Que je t'aime et te vénère sous ton austère et monacale tunique de
+vieux veau fauve! que je t'aime, avec ce visage parcheminé, ces rides
+jaunâtres et écailleuses et les longs méandres des larves qui t'ont
+rongé!
+
+Passées au vermillon comme les lèvres d'une courtisane antique, tes
+_tranches_ harmonieusement se marient aux dorures tenues de tes bords
+flétris; l'orageux coloris de tes _gardes_, si magistralement disposé
+en étranges volutes s'est atténué dans les tons fins d'une gouache et
+ton _signet_ de soie verte, brisé, meurtri, par tant de mains amies, a
+conservé ce je ne sais quoi de tendre qui nous émeut, telles ces robes
+de nos aïeules, précieuses reliques, que nous aimons à contempler
+pieusement dans la vieille armoire qui les renferme.
+
+Ton _titre_, noble passe-port littéraire, est parti pièce à pièce dans
+l'amertume du vagabondage, tes _coins_ écorchés par les plus farouches
+brutalités baillent la tristesse et donnent la pitié, tandis que,
+mises à nu par le temps, disséquées par les intempéries, tes
+_nervures_ effiloquent au vent leur blonde chevelure de chanvre.
+
+Depuis le jour de ton sacre, où, étincelant, coquet, luxueux, tout
+enorgueilli toi-même de l'orgueil de ton auteur, tu descendis
+majestueusement, dans ton justaucorps de veau p√¢le, du perron de la
+_Sainte Chapelle_ ou de la _Galerie des Merciers_, depuis le jour, o√π,
+de la Cour à la Ruelle, de la _Gazette_ à l'Académie, Paris, pendant
+de longues heures chanta tes louanges, quelle épopée!
+
+Quelle épopée, sinistre ou burlesque, depuis ces jours où tu courais
+si allègrement de la main blasée d'un Censeur Royal aux doigts rosés
+d'une Duchesse, de l'épiderme voluptueux et flatteur d'un Prélat aux
+aridités noueuses d'une pression de Savant!
+
+Les années ont enterré les années, les amants de la première heure
+ont disparu; les rois s'en sont allés, les trônes ont croulé, toi, tu
+es resté debout, le dos voûté, grelottant à la bise;--les dédains de
+la foule, ont poudré ton chef à frimas, et c'est à peine si le regard
+hâtif de quelqu'érudit t'a caressé par hasard dans la passion
+fiévreuse de ses recherches.
+
+D'après les naïvetés graphiques laissées sur ton _faux titre_, d'après
+tes _ex-libris_ héraldiques ou caractéristiques, gravés ou manuscrits,
+d'après tes marges nourries de curieuses annotations, qui ne songerait
+longuement à reconstituer ta vie errante?
+
+Dans l'interligne de ton _impression_, quels mémoires à écrire! que de
+piquantes révélations sur ta naissance et tes fredaines
+typographiques, corrigées par une main toute paternelle!
+
+Bouquin, pauvre bouquin! Victime du droit d'aînesse des livres!--Tes
+grands frères in-4º, fiers de leur majorat de première édition sont
+recherchés, estimés, soignés. Toi, malheureux enfant d'un second lit
+d'impression, tu végètes depuis des siècles, méprisé, déshérité,
+conspué dans la patiente attente d'un Saint Vincent de Paul
+Bibliophile.
+
+Ouvre-toi, cependant, ami du travailleur, cher consolé qui console;
+dans une tiède atmosphère d'étude, secoue la poussière de la route;
+ouvre-toi, pauvret, exhale ta belle √¢me, chuchote bien bas au savant
+qui t'a acquis, les dictames que tu contiens; dans ces longs tête à
+tête, germe en lui lentement ta science, et fais lui éprouver une
+lente et douce ivresse dans la mystique fornication de vos cerveaux.
+
+Gloire à toi, bouquin,--Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment
+cuirassé! Gloire à toi, grandiose aventurier, Philosophe Stoïcien,
+sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols dont les faux
+Bibliophiles rougissent.
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+[Décoration]
+
+
+LE LIBRAIRE DU PALAIS
+
+ÉVOCATION DU XVIIe SIÈCLE
+
+_D'après un dialogue du_ CARPENTERIANA.
+
+ On est instruit de cent choses qu'il
+ faut savoir de nécessité et qui sont de
+ l'essence du bel esprit.
+
+ MOLIÈRE.
+
+
+
+
+_L'Amateur entre chez le Libraire, et salue._
+
+LE LIBRAIRE
+
+Monsieur, je suis vostre humble serviteur, que désirez-vous du nostre?
+Un homme de vostre qualité ne peust ignorer les livres nouveaux, ces
+sublimes maistres muets, et, puisque vous avez coustume d'honorer ma
+boutique, que pourrois-je vous proposer?
+
+L'AMATEUR
+
+Je voudrois connoistre quelques ouvrages du bon ton, les lectures à la
+mode, des livres de nos meilleurs autheurs, les romans du beau monde
+les plus furieusement en vogue, et enfin, toutes choses ayant du
+ragoust, du piquant et de l'enjoué.
+
+LE LIBRAIRE
+
+Me permettroi-je de vous soumettre le _Grand Cyrus_ dont on fait grand
+bruit à la ville et à la cour, la _Clélie_, de Mlle de Scudéry, ou
+encore le _Louïs d'or_, d'Ysarn; les Alcovistes en raffollent et nos
+_illustres_ se les arrachent; préférez-vous le _Pharamond_, la
+_Cléopatre_ ou bien le _Mitridate_; tous ces _agréables Menteurs_,
+comme on dit en terme de Ruelles, font les plus chers passe-tems de
+nos galans et des gens qui se piquent de bel esprit.
+
+L'AMATEUR
+
+Ces romans sont charmans, en effet, pour qui connoist bien la force
+des mots et le friand du goust, mais ils sont trop longs à lire et
+tiennent une terrible place dans nos bibliothèques, je verrai
+cependant le _Cyrus_ et vous le ferai mander.
+
+LE LIBRAIRE
+
+Je m'empresserai de tenir ces dix volumes à vostre service, mais
+dites-moy, je vous prie, vostre pensée sur l'_Amadis_ que voicy, relié
+en maroquin du Levant. Il me vient de la bibliothèque de M. de
+Bassompierre, c'est un superbe exemplaire que j'eus les plus grandes
+peines à me procurer.
+
+L'AMATEUR
+
+La reliure est certes pleine de mérite, et le livre vaut son prix;
+mais je possède déjà un _Amadis_, bien qu'en estat inférieur, et je
+ne doute pas que vous ne trouviez à céder celuy-ci à quelque
+personnage de marque qui vous le paiera honnestement.
+
+LE LIBRAIRE
+
+Je fais espoir de le vendre prochaisnement et suis marry de ne pas le
+veoir devenir vostre. Aimez-vous, je vous prie, les traductions de M.
+Perrot d'Ablancourt? voicy son _Lucien_, son _Thucidide_, son _C√¶sar_
+et son _Tacite_.
+
+L'AMATEUR
+
+Laissons là ces traductions, s'il vous plaist, j'ai ouy dire qu'elles
+sont fort meschantes et maltraitent effroyablement les autheurs
+qu'elles pensent traduire.
+
+LE LIBRAIRE
+
+Il faut avouer que vous donnez dans le vray de la chose;--vous
+présenteroi-je alors le _Clovis_, de Desmarest, le _Saint-Louys_, du
+Père Le Moyne, _Alaric ou Rome vaincue_, de Scudéry, la fameuse
+_Pucelle_, de...
+
+L'AMATEUR
+
+Oh! oh! je vous en rends gr√¢ce, mais ne m'assassinez pas avec tous ces
+pompeux Poëmes, ce ne sont que mots à longues queues, ils peuvent pour
+certaines gens avoir de la valeur, mais je confesse les trouver
+mortellement ennuyeux; je doute qu'on puisse en lire un chant sans
+esprouver l'inexorable empire du sommeil, et, tenez, vous m'en voyez
+bâiller à la seule pensée.
+
+LE LIBRAIRE
+
+Il faut convenir que c'est fort bien dit, ces vers sont par endroits
+tout à fait espais, les neufs sœurs y sont costumées de façon épique
+et j'aurois dû songer que ce n'étoit pas là vostre fait.
+
+L'AMATEUR
+
+Quels sont vos livres d'histoire?
+
+LE LIBRAIRE
+
+J'ai en ce moment un _Froissart_ et un _Monstrelet_ des belles
+impressions, et si vous ne les possédez pas je puis vous fournir le
+_Mezeray_, les _Mémoires de Castelnau_, _Montrésor_ et _Hardoin de
+Perefixe_.
+
+L'AMATEUR
+
+_Monstrelet_, _Froissart_, _Castelnau_ et _Mezeray_ sont dans ma
+Bibliothèque; je vous prendrois volontiers l'_Histoire du roy Henry le
+Grand_ au cas où vous auriez la petite édition imprimée en Hollande;
+c'est assurément la plus jolie et la mieux conditionnée. Monstrez-moi
+également les nouveaux recueils des nourrissons des Muses, le
+Parnasse en est fécond aujourd'hui, et la Fille des Dieux règne
+particulièrement sur notre époque. C'est dans ces sortes de recueils,
+que l'on se peust penestrer des mots du bel usage, et, dans ces
+volumes qui laissent peu de vuide à la curiosité, l'on passe
+agréablement d'un aimable sonnet à Philis à une Ode magistrale, de
+Stances à Chloris à une Glose spirituelle et d'une ingénieuse
+Paraphrase à un Madrigal tout confit en douces choses.
+
+LE LIBRAIRE.
+
+Certes, grande est vostre raison et vous dites sagement. Le lecteur
+peut ne point faire long séjour sur de tels livres, et, il lui est
+loisible de les laisser et de les reprendre sans jamais essuyer aucune
+lassitude, je comprends vostre tendre pour ces œuvres diverses, et,
+tenez, voulez-vous les six volumes du _Recueil des plus belles pièces
+du tems_? vous y verrez de M. Corneille, de Boileau, de Benserade, de
+Boisrobert, de Sarasin, de Bertaud, de Montreuil, de Lamesnardière et
+de plusieurs autres.
+
+L'AMATEUR.
+
+Vous m'en vendîtes un exemplaire dernièrement; n'en avez-vous point
+d'autre manière?
+
+LE LIBRAIRE.
+
+J'ay quelques recueils en un volume, mais, outre qu'ils contiennent
+les mesmes pièces, ils ne sont pas aussi complets et moins bien
+entendus: que diriez-vous des _Dernières paroles de Scarron_, des
+_Poésies diverses de Colletet_, des _Énigmes et de la Ménagerie de
+Cotin_, des _Entretiens de Sarasin et de Voiture aux Champs-Elysées_?
+j'ay de jolies éditions de _l'Apologie de Girac contre Costar_, des
+_Éloges poétiques de Brébeuf_, des _Amitiés, Amours et Amourettes de
+M. le Pays_, et enfin... je puis vous bailler les _Deux pièces de M.
+de Lignières_, contre la _Pucelle_.
+
+L'AMATEUR.
+
+Ah! ah! ceci me sied assez, ces pièces de M. de Lignières surtout:
+comment les eustes-vous?
+
+LE LIBRAIRE.
+
+Elles furent imprimées en Hollande sur le manuscrit mesme que M.
+Chapelain pensa faire saisir; ces choses sont d'une excessive rareté.
+
+L'AMATEUR.
+
+Je vous les prendrai; veuillez les joindre au reste; mais, ah ça,
+fait-on encore beaucoup de satires contre la _Pucelle_?
+
+LE LIBRAIRE.
+
+Ah! monsieur, je crois bien, c'est à croire que toutes les Muses ne
+sont occupées qu'à cela: Le Parnasse s'est tellement esmeu de ce Poëme
+qu'on se croyroit au beau tems des _Jobelins_ et des _Uranistes_.
+
+L'AMATEUR.
+
+Vous me mettrez de costé les plus curieuses de ces épigrammes. La
+_Pucelle_ est un bien lourd poëme qui justifie toutes les pointes, et
+je songe sérieusement à vous troquer l'exemplaire que je vous pris il
+y a quelques mois.
+
+LE LIBRAIRE.
+
+Je feray selon vos souhaits... ne m'avez-vous pas manifesté le désir
+d'acquérir un _Ronsard_ et un _du Bartas_?
+
+L'AMATEUR.
+
+Point.--Je ne veux que des choses du tems et ne viens pas chez vous
+déterrer nos vieux poëtes du siècle passé.
+
+LE LIBRAIRE.
+
+Si tout le monde pensoit comme vous, nous ne vendrions guère de vieux
+livres; aussi bien, sçavez-vous, que, selon l'expression de nos
+prétieuses, la boutique d'un libraire est le «_Semetierre des vivants
+et des morts_;» nous devons posséder aussi bien les génies d'antan que
+ceux d'aujourd'hui.
+
+L'AMATEUR.
+
+Il est vray, nos vieux poëtes peuvent avoir certain talent, mais
+qu'est-ce, dites-moi, en comparaison de nos Grands du Parnasse?
+
+LE LIBRAIRE.
+
+Ah! quelle différence! Comme nos poëtes comprennent mieux le bel air
+des choses, le langage contourné et le raffinement des mots; on ne
+sauroit establir de parallele, aussi veux-je vous montrer...
+
+L'AMATEUR.
+
+Non pour le moment, Monsieur le Libraire, le tems de deux postes
+s'est déjà passé depuis que je suis icy et je vous ferai quérir
+quelques-uns des volumes que vous m'avez cités. A bientost donc, je
+vous manderay de mes nouvelles.
+
+LE LIBRAIRE.
+
+Permettez-moi, monsieur, de vous assurer de mes services et de vous
+témoigner le degré d'estime que je professe pour votre sçavoir.
+
+_L'Amateur salue et se retire._
+
+LE LIBRAIRE, seul.
+
+Que les gens de qualité ont donc de peine pour faire figure dans le
+monde, et que leurs connoissances sont estroites!
+
+ _Ce Marquis estoit né doux, commode, agréable,
+ On vantoit en tous lieux son ignorance aimable,
+ Mais depuis quelques mois, devenu grand Docteur,
+ Il a pris un faux air, une sotte hauteur._
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté;
+ Rien n'est beau, je le dis, que par la vérité._
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+[Décoration]
+
+
+UN EX LIBRIS MAL PLACÉ
+
+HISTOIRE D'HIER
+
+ Oyr ver y callar, rezias cosas son de obrar.
+
+
+Comment, mon cher, me dit un jour certain Bibliomane mauvaise langue,
+comment pouvez-vous ignorer ce que les confrères du célèbre
+Bibliophile Z. se murmurent bien bas, bien bas à l'oreille, en le
+voyant passer.
+
+Eh! que peut-on dire, bon Dieu!--le Bibliophile Z. est, à ce qu'il
+paraît, le plus parfait honnête homme qui se puisse voir?
+
+Certes, je n'oserais un instant supposer le contraire!
+
+Que dit-on alors?
+
+On raconte avec malice qu'il a placé son _ex libris_ sur le livre
+d'autrui.
+
+Sur le livre d'autrui!--C'est, en vérité, la première fois que
+j'entends ce vilain propos.
+
+L'histoire est adorable.
+
+Dans ce cas, je vous en prie, contez-la moi.
+
+Volontiers,--cependant je dois vous prévenir,--elle est du ressort de
+la _Chronique scandaleuse_.
+
+Peu importe, je serai discret.
+
+Vous m'en donnez l'assurance?
+
+En toute loyauté.
+
+C'est un document de haute curiosité que je vous livre.--Je commence
+donc:
+
+Vous connaissez, n'est-il pas vrai, le bonhomme en question? Grand,
+sec, nerveux, la face glabre et émaciée, les cheveux blonds-châtains
+comme du maroquin Lavallière, les yeux petits et vifs, dardant,
+derrière leurs lunettes, une prunelle de ce vert particulier aux
+bouteilles d'eau minérale; sans doute, vous l'avez vu passer maintes
+fois sur les quais, aux environs de l'Institut, serré dans une longue
+redingote noire, proprement guêtré, le chef recouvert d'un gibus mat à
+larges bords; presque toujours affaissé sous le faix d'une prodigieuse
+quantité de brochures qui lui arrondissent le bras affreusement. Le
+Bibliophile Z. est un de nos plus savants Hellénistes, très estimé de
+tout ce qui se nourrit du siècle de Périclès. C'est un spartiate
+littéraire, un fanatique de livres qui se ferait plutôt tuer que de
+manquer une seule fois la tournée bibliopolesque qu'il entreprend
+quotidiennement. En homme sage, il a fait camper ses _desiderata_ dans
+le domaine attique, rien ne saurait le distraire de ce but; son rêve
+le plus vif serait de recueillir les épaves de la fameuse
+_Bibliothèque de Coislin_, en un mot, il donnerait la _Bible de
+Mayence 1462_, pour un _Sophocle d'édition Aldine, Venise, 1502_ ou
+_l'Euripide en lettres majuscules_.
+
+La description est fort exacte, mais je ne vois pas...?
+
+Impatient! Daignez au moins écouter.
+
+Le Bibliophile Z. passe tout son temps soit à la recherche de ses
+_merles blancs_, soit à la _Nationale_, soit dans des Académies
+savantes, soit encore au dîner des _Helleno-Bibliognostes_ dont il est
+président.--Levé de très grand matin, il déjeune de Théocrite qu'il
+adore, puis, grand disciple de l'Ecole de Salerne et de Louis Cornaro,
+il soupe sobrement et le soir, à neuf heures, il se couvre le front,
+il soupire et s'endort.
+
+Tout cela ne me dit pas?
+
+De gr√¢ce, une minute! nous arrivons au fait.
+
+Il y a trois ans, las de traduire et commenter Aristénète, Epicure et
+Athénée dans l'égoïsme du célibat, notre érudit, songea sérieusement
+au mariage et se résolut à prendre femme. Ses relations étendues, ses
+succès de savant, l'intégrité d'un nom ancien dans la robe lui firent
+trouver une frêle et exquise jeune fille, une adorable parisienne,
+fine, gaie, spirituelle jusqu'au bout des talons qui consentit à
+troquer sa fraîcheur contre un parchemin, à livrer sa jeunesse à cette
+longue racine grecque:--Mlle *** devint, pour tout dire, la rose de ce
+buisson.
+
+Dans les premiers temps de cet hymen, Z. fut pour sa femme rempli de
+mille prévenances, de petits soins, d'effusion, je dirais presque
+d'amour, si je ne craignais de profaner ce mot; on eut dit qu'il
+subissait en quelque sorte l'influence d'une palingénésie intérieure.
+Il se montra tour à tour léger, galant, mondain, presque
+anacréontique; on le vit parcourir l'Italie avec sa toute gracieuse
+compagne, puis, de retour à Paris, fréquenter les soirées, la Comédie,
+l'Opéra,--que vous dirai-je? Z. ne fut réellement pas trop Grec dans
+ce charmant jeu du mariage;--sans oublier Minerve, mollement, il
+taquina Vénus; Mentor céda quelquefois la place à Télémaque, mais,
+hélas! au bout de quelques mois Télémaque disparut, les muscles de
+notre Bibliophile, habitués au calme salernitain s'énervèrent peu à
+peu; il redevint Mentor pour toujours.--L'Alpha, l'Oméga, l'Iota
+souscrit, hellénisèrent de nouveau son cerveau.--Mme Z. fut veuve.--Du
+vivant de son mari, l'étude enterra son époux.
+
+La pauvre petite femme se désola tout d'abord, comme bien vous le
+pensez; abandonnée une partie du jour à elle-même, voyant, aux heures
+du dîner, son mari, plongé dans quelque vieux volume, lui adresser à
+peine certains menus propos; isolée dans sa chambre des soirées
+entières, la vie, à ses yeux, prit vite une teinte grise et
+horriblement monotone. Il lui fallait sortir à tout prix de ce milieu
+momifié; elle en sortit, se lança dans les fêtes mondaines et fut
+considérée par tous comme la plus heureuse et la plus élégante de nos
+parisiennes. Elle eut une cour de jeunes hommes brillants, corrects et
+fats qui papillonnèrent autour de sa lumineuse beauté, mais dans ce
+tourbillon artificiel, parmi les rires et les galanteries fades,
+madame Z. sentit mieux que jamais le vide de son existence; la
+solitude avait fait plus vaste son besoin d'aimer, les distractions
+extérieures ne purent calmer les vagues palpitations de son cœur, et
+un beau jour enfin, sa vertu dut capituler devant les attaques
+passionnées d'un bel Antinoüs au col puissant.--Il me faudrait tout un
+chapitre dans la manière ciselée des Dumas fils, des Flaubert ou des
+Zola pour vous décrire les phases sublimes de cet amour adultérin
+enveloppé de l'indifférence, ou plutôt, de la cécité homérique de
+notre Helléniste; mais je ne dois pas oublier que je vous raconte une
+historiette et que je ne fais pas un roman; j'arriverai donc de suite
+au point pathétique.--Madame Z. s'aperçut hélas! à ses dépens, que le
+bel Antinoüs, différent en cela de son mari, savait reproduire autre
+chose que des anciens textes; elle sentit ce que les Précieuses si
+ingénieuses dans leurs métaphores, nommaient: _Le contre-temps de
+l'amour permis_.
+
+Lorsque cet incident ou accident se manifesta, le Bibliophile Z., le
+monstre! se trouvait n'avoir pas lu depuis plus d'un an, en compagnie
+de sa femme, les fameux préceptes du casuiste Sanchez: _De
+Matrimonio_. Vous jugez si la situation se montrait sombre et
+critique. Z. pouvait se révolter et traduire négativement le: _Quem
+nupti√¶ demonstrant_.--Or, voici ce qu'il advint:
+
+Un soir, après le tête à tête d'un fin dîner, dans lequel la truffe
+brune avait évaporé son arôme exquis, le Bibliophile Z. qui s'était
+retiré dans son cabinet de travail afin de se délasser dans la lecture
+des _Philosophumena_ d'Origène fut mandé subitement chez sa femme.
+
+Profondément attristé d'abandonner Origène pour son épouse, il se
+rendit d'assez mauvaise grâce à cette invitation et fut reçu dans
+cette même chambre à coucher dont l'ingrat n'avait pas franchi le
+seuil depuis si longtemps.
+
+Madame Z l'attendait, assise sur une chauffeuse près de l'âtre, les
+yeux brillants et allumés d'un feu étrange, les pommettes rosées, plus
+ravissante que jamais.--de longs soupirs tendres et étouffés
+soulevaient les rondeurs de sa gorge, dont on voyait l'éclatante
+beauté sous le décolleté d'une délicieuse tunique de cachemire blanc
+garnie de point d'Angleterre coquillé. Ses petites mules de satin à
+barettes mauves, chuchotaient impatiemment sur le tissu soyeux d'un
+coussin et un œil indiscret eût découvert les fines attaches d'une
+jambe merveilleuse, emprisonnée dans le lilas pâle d'un bas brodé au
+coin.--Les rideaux de la chambre étaient tirés,--peut-être aussi les
+verroux.--Il y avait dans l'air comme un parfum enivrant de discrétion
+et de libertinage, et des petits amours, dans le coloris de Boucher,
+faiblement éclairés, se lutinaient, semblant jaillir des dessus de
+porte dans un effarement de malice et de curiosité voluptueuse.
+
+Le Bibliophile Z. ne vit rien de tout cela; projetant en avant l'angle
+rude de ses jambes et sans même retirer une toque de velours noire
+enrichie de grecques, il s'affaissa méthodiquement sur un siége à côté
+de sa femme qui lui fournit habilement un prétexte plausible à la
+démarche inusitée qu'elle venait de faire auprès de lui.
+
+La mignonne créature fut ravissante de coquetterie raffinée, d'esprit
+mordant, de verve délicate, elle donna cours à toute la mutinerie de
+ses heureux jours passés, elle se fit enfant, gamine même, trouvant
+des trésors de sensiblerie dans l'évocation d'une douce lune de miel
+trop tôt métamorphosée en vilaine lune rousse. Elle précisait ses
+souvenirs avec des pudeurs de jeune fille, riant tout à coup, puis
+baissant lentement ses longs cils comme pour ombrager sa rougeur
+naissante.--Elle s'était rapprochée,--les plis moëlleux de sa robe,
+dessinant des contours qu'eut enviés Clodion, frôlaient le sévère
+pantalon noir du savant; à genoux sur le coussin, dans une pose
+alanguie et féline, montrant les fossettes rieuses de ses beaux bras
+nus; elle caressait, elle embrassait les mains roides et froides, aux
+ongles secs et carrés, de son époux.--Ses lèvres rouges et humides se
+crispaient dans l'attente des baisers, l'amour enfin semblait déborder
+avec rage de la vitalité de ses sens.
+
+Saint Antoine n'eut pas résisté; le Bibliophile Z résista--rigide
+comme un palimpseste, pas un de ses muscles ne bougea. Il songeait à
+Lucien, à Eubule, à Xénarque, à Aristophane. Il relisait en mémoire
+les ruses féminines de l'antiquité et son œil vert s'était froidement
+arrêté sur l'excès de certaine courbe dont il était assuré d'être et
+d'avoir été l'asymptote.
+
+Il se leva enfin, avec le calme majestueux d'un président qui lève une
+séance, et, prenant congé de sa femme, aussi brutalement galant que
+s'il se fût agi d'une facture à payer: Dormez en paix, Madame, dit-il,
+dormez en paix..... _Je le reconnaîtrai._
+
+[Décoration]
+
+Voilà pourquoi, me dit mon bibliomane en terminant son récit, les
+confrères du célèbre Bibliophile Z. se racontent bien bas, bien bas en
+le voyant passer qu'il a placé son _Ex-libris_ sur le livre d'autrui.
+
+Entre-nous--Fit-il pas mieux que de se plaindre?
+
+
+
+
+[Décoration]
+
+
+LES QUAIS EN AOUT
+
+_Ballade des Bouquineurs._
+
+
+Le thermomètre marque 35 degrés à l'ombre. Paris est éclaboussé de
+soleil, le bitume se change en mastic. Adossés aux parapets des quais,
+les bouquinistes sont somnolents. Les passants font h√¢te vers leurs
+affaires, et, chapeau d'une main, de l'autre s'épongent le
+front.--Ombrelles déployées, les petites femmes, en toilettes
+admirablement transparentes, passent en voitures découvertes;
+d'énormes cohortes d'Anglais annoncent la canicule, un employé
+municipal inonde la chaussée de torrents d'eau qui sèche
+aussitôt.--C'est l'été dans toute sa cruauté.
+
+Rien ne résiste à la température; ce ne sont que soupirs et plaintes,
+on fait queue aux fontaines Wallace comme jadis à une première de
+l'Ambigu, les Parisiens halètent comme des forgerons à l'enclume, les
+cerveaux cuisent au bain-marie dans leurs boîtes osseuses.
+
+... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques
+bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant.
+
+Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre
+sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit.
+
+ * * * * *
+
+La chaleur fait peler le vieux veau et dévore la couleur des titres.
+Les feuilles se tordent sous les baisers du soleil, un lézard
+pétitionnerait pour obtenir un case de bouquiniste, et sur le plat
+brûlant d'un in-folio on ferait aisément cuire un œuf.
+
+Eux, les bouquineurs, ils semblent de marbre, ils iraient volontiers
+en enfer pour bouquiner, et, comme leur nombre est plus restreint sous
+ce ciel de plomb, le désir les réconforte. Ils défilent lentement,
+majestueux et fermes sous l'alpaga de la jaquette ou le sédan de la
+redingote.
+
+Un vent plus chaud que le siroco embrase l'air et saupoudre d'une fine
+poussière la prose de tout un passé. Le dôme de l'Institut reluit
+comme un casque classique, les arbres roux et gris√¢tres semblent
+asphyxiés, et sous l'azur du ciel à peine strié de nuages, chacun
+transpire sa vie avec des appétences de frais et de repos.
+
+... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques
+bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant.
+
+Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre
+sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit.
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+[Décoration]
+
+
+LES CATALOGUEURS
+
+ Cataloguer des livres à l'infini, sans les avoir lus, qui
+ croirait que cet emploi a rendu les hommes fort vains et leur a
+ donné un air d'importance? Un Catalogueur de livres ne le cède
+ pas à tel érudit.
+
+ SÉBASTIEN MERCIER.
+
+
+N'a-t-on pas maintes fois anathématisé le profond La Bruyère au sujet
+du mot _Tannerie_, dont il s'est servi, dans son chapitre: _De la
+Mode_, pour désigner la Bibliothèque d'un Bibliomane inconnu.
+
+_Tannerie!_ quelle irrévérence! s'est-on écrié--_Tannerie!_ fi, le
+vilain mot! faut-il qu'un homme d'esprit et de jugement ait osé
+employer un tel langage pour spécifier la collection sans doute
+remarquable d'un amateur d'Antan!--_Tannerie!_ mais, c'est horrible,
+monstrueux, pendable!--_Tannerie!_--ah! _Tannerie!!_
+
+Eh! eh! _Tannerie_ n'est point déjà si mal trouvé; _Tannerie_ est bien
+concluant et rend à merveille la pensée de l'auteur.--De qui s'agit-il
+en effet dans le passage incriminé et de quelle sorte de Bibliothèque
+le moraliste veut-il parler? Ce n'est assurément pas de la
+Bibliothèque d'un Michel de Marolles, d'un Longepierre, d'un de
+Ballesdens, d'un Furetière, d'un Patru, d'un Jean Bigot, d'un de
+Harlay ou d'un Lamonnoye.--Il s'agit, cela tombe sous le sens, de la
+_Bibliotière_ d'un Bibliomane dans toute l'acception du mot; d'un
+Bibliomane par vanité, par ostentation, par gloriole; d'un Bibliomane
+_ramassier_, comme on disait jadis, d'un Bibliomane qui aligne des
+livres sans les lire, dans le but unique de s'illusionner lui-même et
+d'illusionner les autres sur le vide de son esprit.
+
+La Bruyère n'a pas songé un seul instant, c'est évident, à peindre la
+passion vivante d'un Bibliophile éclairé, mais bien cette Bibliomanie
+dont Le Pautre nous a légué l'expression dans La _Folie du
+Bibliomane_, une rarissime gravure ornée de ce quatrain:
+
+ _C'est bien le plus grand fou qui soit dans la nature
+ Que celuy qui se plaist aux livres bien dorez,
+ Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez,
+ Et ne les voit jamais que par la couverture._
+
+Aujourd'hui, malheureusement, Bibliophile et Bibliomane sont presque
+synonymes; le profane vulgaire semble être devenu myope. Il confond
+Lamoignon et Longuerue, Pompadour et Marie-Antoinette, Montauron et
+Fouquet, de Bure et de Lavallière, Solar et Cigongne; or, il y a des
+nuances à l'infini dans ces noms de Bibliophiles jetés au hasard.
+Qu'on veuille bien étudier ces Bibliophiles par leurs catalogues et
+l'on nous comprendra.
+
+Mais, nous dit le lecteur, précisez la différence entre Bibliomane et
+Bibliophile?
+
+Avec l'autorité d'un maître incontesté, Charles Nodier, nous le ferons
+très volontiers:
+
+¬´Le Bibliophile sait choisir les livres, dit Nodier, le Bibliomane les
+entasse.--Le Bibliophile joint le livre au livre après l'avoir soumis
+à toutes les investigations de ses sens et de son intelligence, le
+Bibliomane entasse les livres les uns sur les autres sans les
+regarder. Le Bibliophile apprécie le livre; le Bibliomane le pèse ou
+le mesure.--Le Bibliophile procède avec une loupe et le Bibliomane
+avec une toise..., du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas.»
+
+Entre le Bibliomane et le Bibliophile, il s'est produit un amateur
+d'un nouveau genre, et pour vous le présenter, si vous le voulez bien,
+procédons nous-même autrement:
+
+Don Juan était-il amoureux de la femme pour la femme? Non, certes non,
+et qu'on n'aille pas crier au Paradoxe. Don Juan n'était qu'un habile
+catalogueur de femmes.--Séduire une femme, pour Don Juan, était-ce
+l'espoir de satisfaire une passion fiévreuse et véritable? était-ce le
+brûlant désir de posséder la frêle créature vers laquelle son cœur
+semblait s'être envolé? était-ce la recherche de l'idéal? Mon Dieu,
+non, mille fois non.
+
+Don Juan était mu par un esprit machiavélique et froid, par un cœur
+marmoréen, plus froid que la statue du Commandeur; pour lui, séduire
+une femme, c'était ajouter un nom à sa liste, c'était le sot orgueil,
+la fatuité rassasiée, l'égoïsme chatouillé, la vanité qui sourit;--le
+type de Don Juan ne possède même pas l'excuse d'une âme artiste et
+inquiète comme ces bouillants Catalogueurs de femmes qui ont noms, au
+XVIIIe siècle, Restif de La Bretonne, Casanova de Seingalt et
+Choudard-Desforges.
+
+M. M. X. Y. ou Z., que votre libraire vous cite avec enthousiasme,
+l'un pour acquérir tous les jolis volumes qui paraissent, quels qu'ils
+soient, l'autre pour payer un mauvais Romantique soixante-dix louis;
+celui-ci pour acheter au poids de l'or tel livre à scandale saisi
+d'hier, celui-là pour ramasser tous les exemplaires d'une édition à la
+veille d'être épuisée; M. M. X. Y. ou Z. sont-ils des Bibliophiles,
+c'est-à-dire des raffinés, des délicats du livre, des amoureux de la
+substance plutôt que de l'apparence? Nous ne craignons pas d'affirmer
+que non;--véritables _Don Juans de la Bibliophilie_, ce sont des
+_Catalogueurs de Livres_.
+
+Le _Catalogueur_ collectionne des volumes comme d'autres réunissent
+des fragments curieux de silex, de néphrite, de serpentine ou
+d'obsidienne; il a des livres comme on a des tentures, des meubles
+rares, des bronzes, des bibelots de toutes sortes. Avant même que de
+les ouvrir, il fait relier superbement ses brochures, il n'a pas de
+Bibliothèque, il n'a qu'une _Tannerie_. La Bruyère de nos jours
+serait, hélas! plus sévère qu'autrefois;--que son ombre nous guide,
+car, nous, son infime petit-fils, nous allons essayer notre verve sur
+quelques Catalogueurs _pourtraicturés_ sur de bons patrons;--sois
+indulgent, ô bénévole lecteur de nos _Caprices_! si notre pinceau est
+parfois impuissant.
+
+
+I
+
+_Richard_ vit retiré des affaires, dans le _high-life_ parisien. Sa
+fortune est considérable, il a maison de ville et maison des champs.
+Ses valets sont du meilleur style, ses écuries citées comme modèles et
+ses chiens bien dressés. Ses maîtresses, par sérieux, tiennent à
+honneur de se dire siennes, lui, par gaillardise, tient à honneur
+d'afficher ses maîtresses. _Richard_ possède une loge à l'Opéra et
+fréquente assidûment son club; il est arrivé à cet âge où l'ambition
+gravit un étage et du cœur monte à la tête, où, par contraste, les
+illusions dégringolent à l'entresol, et du cerveau vont au
+cœur.--_Richard_ est bien de sa personne: a la tenue correcte d'un
+gentleman, il joint la rondeur ample d'un boursier bon enfant; en le
+voyant passer, de suite on songe à Monsieur Capital.
+
+Par distraction, et encore plus par ce besoin inné d'occupations
+actives qui fouettent l'ennui, _Richard_ s'est fait antiquaire: il
+raffole, dit-il, des _choses du temps_ et raconte avec emphase qu'il a
+su réunir chez lui des beautés incomparables. On le voit à l'Hôtel des
+ventes, non loin de la tribune du commissaire-priseur; le portefeuille
+bien nourri, et prêt à subir l'assaut des enchères; sa voix grave
+d'homme d'affaires fait monter avec assurance les tableaux estimés des
+maîtres contemporains et un sourire d'orgueilleuse satisfaction
+éclaire son visage, lorsque, de groupes en groupes, son nom circule
+dans le public comme l'heureux possesseur d'une œuvre d'art. On dit
+de lui qu'il a _le flair_, et qu'il n'acquiert qu'à bon escient.--Il
+n'achète pas, il place son argent.
+
+_Richard_ cependant n'est pas pleinement satisfait; des désirs vagues
+le poussent à la Bibliomanie; il se repose des tableaux et se donne
+aux livres, ce sera sa seconde manière et il y restera fidèle.
+
+Le voici chez un libraire à la mode, assis nonchalamment, la tête
+haute et gonflé d'importance. Il se fait initier, sans en avoir l'air,
+au dédale si compliqué de la Bibliographie et aux merveilles de la
+reliure; il contemple de luxueuses éditions des _Baisers de Dorat_, du
+_Temple de Gnide_ et des _Chansons de La Borde_ et se permet de
+critiquer les épreuves des gravures; il ne tolère, dit-il, que les:
+_Avant la lettre_, et il ajoute, que si Du Seuil, Capé, Lortic,
+Anguerrand, Padeloup ou Derôme n'ont pas orné ces ouvrages de maroquin
+du Levant, de tabis, de dentelles et de petits fers, ils ne sont pas
+dignes de reposer sur les tablettes d'ivoire de sa Bibliothèque.
+_Richard_ dit tout cela mollement, en se dandinant et se renversant
+sur le dossier de sa chaise, ponctuant chaque parole d'une bouffée de
+son havane. Il maudit sourdement le libraire, conseiller dont il ne
+peut se passer, et le nomme cependant: «_mon bon_» avec une certaine
+familiarité qui n'est point dépourvue de rudesse.
+
+_Richard_ se jette à bourse pleine dans sa nouvelle _passion_, il y
+met autant de fougue, autant d'activité que s'il se lançait dans une
+opération commerciale d'un nouveau genre, il redevient très affairé et
+ne prend pas le loisir de contempler ni de digérer ses achats;
+d'immenses _desiderata_ le provoquent sans cesse, il achète, il achète
+toujours, il achète encore, mais il ignore la douce joie de conquérir.
+La gloire des Mac-Carthy, des Didot, des Yeméniz, des Giraud, des
+Pixericourt, des Soleinne l'empêche de dormir. Il travaille avec
+opiniâtreté, non pas à combler les lacunes de son savoir, est-ce qu'il
+en a le temps! Il travaille à son grandiose monument, à sa célébrité,
+à son catalogue, _à sa vente_ enfin.
+
+_Richard_ aura formé une Bibliothèque comme on forme un régiment. Il
+aura surveillé l'extérieur de ses soldats sans en connaître l'esprit.
+Il les enverra se faire décimer à la grande bataille de l'encan: _Ite
+ad vendentes_.--De tout cela, que lui restera-t-il? des connaissances
+superficielles, un nom cité dans les Brunet de l'avenir, un peu de
+gloire et beaucoup de vanité... autant en emporte le vent.
+
+.... _Richard_ est le _Catalogueur in-folio_, le _Catalogueur à
+grandes marges_; passons au _Catalogueur_ d'un rang moins élevé, avant
+que d'arriver au petit _Catalogueur_, le plus modeste, mais non pas le
+moins fou.
+
+
+II
+
+Ni gras, ni maigre, grand, élancé, droit et empesé, les favoris au
+vent, le lorgnon d'écaille à califourchon sur un nez d'aigle,
+_Placide_ est rempli de cette qualité banale et vague qu'on nomme
+distinction et qu'un homme d'esprit a désignée ainsi: la décoration
+des gens médiocres.--Sorti du collége, «fort en thême» il a pris ses
+inscriptions à la Faculté de droit, s'est rangé au quartier latin dans
+le groupe le plus à la mode des étudiants poseurs et a enfin
+honnêtement passé sa licence.
+
+_Placide_ a trente-cinq ou quarante ans; avocat à la Cour d'appel,
+avocat sans causes et pour cause, il se meut dans une petite aisance
+qui lui permet tout le confortable d'une vie douce et sans cahots. Dès
+son début dans le monde, il s'est appliqué au grave maintien de la
+haute magistrature, au bon ton de la noblesse, à la rigidité austère
+de la Robe, au dandysme sobre et sans éclat d'un Georges Brummell. Ses
+paroles sont lentes et reposées, il ne dit juste que ce qu'il faut, il
+sait écouter avec tout le sérieux d'un audiencier, sans que le coin de
+ses lèvres rasées trahisse la mobilité de ses sensations intérieures.
+Il rit rarement et n'a jamais dû pleurer; son œil bleu est le fidèle
+miroir de son âme de granit et ses mains gantées n'auraient pas le
+moindre frémissement en palpant le premier des livres imprimés: le
+_Psautier_ in-folio de Mayence, donné en 1457 par Jean Fust et Pierre
+Schœffer.
+
+_Placide_ est cependant un Bibliophile, un Bibliophile bien coté sur
+la place, mais il semble s'être approprié cette pensée de Machiavel:
+«le monde appartient aux esprits froids.» Il a des livres, parce que
+_cela fait bien_ dans son cabinet de bois noir aux tentures de nuance
+sombre, à côté des cartons verts veufs de dossiers. Il a des livres,
+parce qu'il a froidement calculé, que, si le cabriolet est plus utile
+au médecin que le savoir, l'étalage d'une nombreuse Bibliothèque, aux
+reliures jansénistes, frappe plus sûrement dans la demeure d'un avocat
+que toute la rhétorique de ses meilleurs arguments. Il a des livres,
+donc il est instruit, telle sera la logique de la veuve et de
+l'orphelin.--_Post hoc ergo propter hoc._
+
+Quels sont les ouvrages que collectionne _Placide_? Sont-ce les
+Codes, les Formulaires, les Institutes de Justinien, les Sources du
+Droit Romain, les œuvres de Procédure civile, les manuels du Juge
+taxateur, le _Juris civilis Euchiridium_ et alia? assurément il ne
+saurait se passer des œuvres de jurisprudence qui doivent former le
+premier fonds de sa Bibliothèque, mais hélas! il ne possède même pas
+l'_Esprit des lois_! Dans son désir de paraître doctissime, il a réuni
+tous les volumes dont les titres seuls imposent le respect; voici sur
+les rayons vernis de ses armoires vitrées tous les latinistes édités
+par Burmann, Gr√¶vius et Gronovius, plus loin, les collections dites:
+_Variorum_ et _Ad usum Delphini_; il a même mis côte à côte les
+ennuyeux poëtes latins des derniers siècles; Rapin, Commire-Vanière,
+Santeuil, Ménage, le Père Oudin et autres; puis, arrivent par bandes
+serrées et bibliographiquement mal disposées, les œuvres de
+Philosophie, de Métaphysique, de Mathématiques, d'Histoire, de
+Théologie et de Morale divine.--La _Chimie de Boërhave_ heurte les
+_Méditations de Descartes_ et le _Traité de l'entendement humain de
+Locke_; les _Essais de morale de Nicole_ et les _Réflexions de
+Bellegarde sur la Politesse du style_, coudoient _L'Art Héraldique_ et
+_l'Hydrostatique ou la science du mouvement des eaux_; un volume: _De
+l'ambassadeur et de ses fonctions_ par Wiquefort se trouve appuyé aux
+_Dix Livres de Vitruve_ par Perrault et quelques _Notions
+d'Ostéologie_ et _d'Anatomie comparée_ fraternisent avec la: _Méthode
+pour étudier l'Histoire de Lenglet-Dufresnoy_.
+
+_Placide_ a tout empilé dans son cabinet, il a _le Traité du vrai
+mérite_ de Claville, mais il ne l'a pas lu. Le dos et les titres de
+ses livres seuls lui servent à l'ornementation de son intérieur, et,
+s'il eut osé, il aurait fait exécuter une bibliothèque en relief, dont
+les titres fixés sur du bois arrondi recouvert de cuir, lui en eussent
+dit tout autant. Ses volumes sont en parfait état, sans être néanmoins
+reliés à grands frais, ils sont propres et décents et n'ont certes pas
+le négligé et l'air brisé d'un livre trop souvent ouvert.--Dirons-nous
+à voix basse, que si _Placide_ ne regarde jamais les livres qu'il
+achète, il lit en entier et d'un bout à l'autre ceux qu'il loue
+furtivement au cabinet de lecture le plus proche?--Dirons-nous qu'il
+dévore de temps à autre un roman en vogue, gras, usé par des mains
+humides d'émotion; pourquoi pas? Lorsqu'il commet ce méfait, il se
+cache; il se voilerait la face s'il venait à être découvert, lui si
+grave, si austère, si distingué, lui, ce diplomate en disponibilité,
+il pourrait être appelé: _Bibliophile de cabinet de lecture!_ Dieu! il
+succomberait sous la honte, car alors on pourrait justement lui
+décocher cette épigramme composée jadis pour un de ses sosies:
+
+ _Ce qu'apprend ou lit Théodore
+ N'a nul rapport à son devoir,
+ Mais en récompense, il n'ignore
+ Rien, que ce qu'il devrait sçavoir._
+
+Quand, sur le tard, _Placide_ sera arrivé à la position qu'il
+ambitionne, lorsque le sel et le poivre pimenteront sa chevelure,
+lorsqu'il sourira aux fins soupers et aux passions séniles qui
+demandent des excitants, lorsque les ballets et les maillots roses
+dérideront son froid _facies_, alors le _vir bonus_ cessera d'être un
+Tartufe Bibliophile, un _Catalogueur par avenir_, un _Bibliolathe_ et
+un _Bibliotaphe_; il se débarrassera sans émotion, sans amer regret,
+de tout ce fatras de volumes qu'il aura amassés pour la galerie. Ses
+livres lui auront servi de piédestal et il leur devra une
+reconnaissance bien acquise. Peut-être sera-t-il ingrat, peut-être
+aussi reformera-t-il une Bibliothèque, mais ce sera une Bibliothèque
+de petit maître, une Bibliothèque clandestine. Il achètera Crébillon
+le fils, Restif de la Bretonne. Voisenon et d'autres auteurs plus
+grivois; il lira alors _l'Ecumoire_, _le Sopha_, _Grigri_, _le Pied de
+Fanchette_, _le Sultan Misapouf_, et il commencera à comprendre
+Rabelais et Boccace.--Par décorum, cet homme de glace aura installé la
+morale apparente chez lui dans sa jeunesse, quand les frimas
+blanchiront sa tête ils commenceront à fondre sur son cœur, il
+deviendra Bibliomane libertin, la morale qu'il aura faussement
+affichée se vengera, en lui offrant sa tunique à froisser.
+
+
+III
+
+L'oncle de _Damis_, honnête homme, éclairé, profondément instruit,
+Bibliophile de la vieille roche, avait converti toute sa fortune en
+livres, c'était sa seule joie, son unique passion, aussi, voulut-il
+mourir dans sa Bibliothèque, au milieu de ses vieux et sincères amis
+qui l'avaient tant de fois égayé, consolé, charmé. Il y avait dans
+cette bibliothèque des merveilles sublimes: on y voyait les
+_Chroniques de Jean Froissart_, imprimées à Paris, chez Antoine Vérard
+en quatre tomes in-folio, la _Bible de Coverdale_ (Zurich 1535); le
+_Rituel de l'Eglise Anglicane_ (White-church 1560), le _Martial_ de
+Sweynheym et Pennartz de 1473, le _Tite-Live de Spire_, les _Œuvres
+d'Amadis Jamyn_, puis les romans de chevalerie _Lancelot du Lac_,
+_Gérion le Courtois_, _Méliadus_, _le Turpin_, _le Merlin_, _le Fier à
+Bras_, _les Amadis_, _Regnaut de Montauban_, _le Saint Gréal et le
+Chevalier de la Triste Figure_.
+
+_Damis_ se trouva un beau matin héritier de ces trois ou quatre mille
+volumes.--En voyant arriver cette armée d'élite composée de superbes
+in-folio, in-quarto et in-12, _Damis_ jeta les hauts cris: quel piteux
+héritage! Il se prit à maudire la mémoire de son oncle et il eut beau
+regarder les splendides reliures, aux armes de Henri II, de Henri III,
+de Diane de Poitiers, du Président de Thou, il semblait inconsolable.
+Comme il eut préféré quelques bonnes actions au porteur dont il se fut
+empressé d'aller toucher la rente!
+
+Que fit _Damis_? Il vendit la bibliothèque de son oncle aux enchères
+publiques; le produit de la vente atteignit près de _trois cent mille
+francs_.--Il fut comme affolé de joie, plongé dans un délire intense;
+la veille, il eut donné pour rien tous ces _Bouquins_ qui
+l'encombraient, comme il disait dédaigneusement. Le lendemain, il se
+révéla effréné Bibliophile.--Les livres avaient fait _Damis_
+riche;--_Damis_ voulut connaître et apprécier de tels amis, qui, outre
+la fortune, pouvaient lui donner l'estime et la considération.--Avec
+sa grosse bonhomie de rentier, il s'efforça de devenir Bibliognoste,
+et, dans ce but, il se tint au courant de la _Bourse de la Librairie
+moderne_; se fit envoyer tous les catalogues et assista de temps à
+autre aux soirées de la salle Silvestre.
+
+Une fois dans cette voie, _Damis_ s'y élança avec bonheur et orgueil;
+il apprit à avoir _du nez_, comme on dit dans l'argot de la brocante.
+Il sut deviner les Livres dont l'épuisement, c'est-à-dire la hausse,
+était proche. Il acheta les plus luxueux nouveaux venus, les éditions
+elzéviriennes des éditeurs à la mode; il parapha de son nom tous les
+bulletins de souscription, mais il se garda soigneusement de se livrer
+aux vieux volumes dans la crainte très fondée de s'y perdre corps et
+biens.
+
+Aujourd'hui _Damis_ est un de nos Bibliophiles les plus connus parmi
+les _amateurs sérieux_; certains libraires lui envoient d'autorité et
+à compte-ferme les nouvelles publications. Loin de s'en plaindre, il
+en tire au contraire vanité et se rengorge avec d'étranges
+gloussements de satisfaction. Il tient cependant à choisir lui-même
+ses vélins, ses japons, ses chines et ses Whatman. Il les collationne
+avec soin, regarde dans la transparence du jour la vergeure du papier,
+la marque de Van-Gelder, de Rives et d'Archettes et ne se déclare
+satisfait qu'après les plus grandes investigations de son œil.
+
+Sa Bibliothèque est simple: de larges casiers de bois blanc passé au
+brou de noix, sont modestement appliqués sur les parois d'une vaste
+pièce rectangulaire exposée au levant.--_Damis_ y vient dès l'aube,
+non pour se délecter dans la lecture de ses livres,--il faudrait les
+couper et cela leur ôterait du prix,--mais pour travailler ses
+exemplaires dans le silence du cabinet; dans l'un, il ajoute un
+portrait, dans l'autre il insère un autographe de l'auteur, dans
+celui-ci, il place de doubles épreuves des gravures, à la sanguine ou
+en bistre; dans celui-là enfin, ce sont des cartons, des notes, mille
+choses qu'il case.--Il lit aussi les catalogues qu'il vient de
+recevoir, et y apporte une attention soutenue:... ah! ah! se dit-il
+tout-à-coup avec des éclats de joie, mais, _je l'ai_.... superbe....
+magnifique, admirable affaire! Un livre que j'ai payé Dix francs et
+que je trouve catalogué: Cinquante.--Il se frotte les mains et se met
+en devoir de découper en chantant le numéro qu'il vient de remarquer,
+afin de le coller légèrement sur la garde du volume dont il est
+question.--Oh! oh! exclama-t-il une minute après, ceci n'est point
+cher;--le malheureux libraire ne s'y entend point, trois francs! un
+ouvrage de vingt-cinq... J'irai le quérir cet après dîner.
+
+_Damis_ passe ainsi sa vie dans la paix la plus douce, dans un _otium
+sine dignitate_, c'est un _Catalogueur Bibliopole_: on ne peut pas
+dire tel oncle tel neveu. Il considère le volume comme une _action_
+soumise aux variations de la Hausse et de la Baisse. Il n'aime le
+livre que parce qu'il en tripote.--Lui parlez-vous d'un volume
+relié?--Bah! vous répond-il, faire relier un livre c'est jeter son
+argent au vent, sa valeur n'en augmente pas d'un sol; Si Thouvenin,
+Duru, Thibaron y ont mis la main..., je ne dis pas, mais cependant,
+croyez-moi, conclut-il, l'idéal, c'est un livre non touché, non coupé,
+dans l'état primordial de sa brochure.
+
+
+CONCLUSION.
+
+Les Catalogueurs sont utiles à la richesse Nationale; nous ne voulons
+pas les accabler, nous les plaindrons néanmoins de donner si peu de
+nourriture à leur cervelle. Ils ne comprendront jamais la belle
+réponse du duc de Vivonne à Louis XIV, lui demandant à quoi il lui
+servait de lire: «Sire, la lecture fait à mon esprit ce que vos
+perdreaux font à mes joues.»
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+[Décoration]
+
+
+SIMPLE COUP-D'ŒIL
+
+SUR
+
+LE ROMAN MODERNE
+
+ Tenent Tympanum et Cytharam, et gaudent ad sonum organi.
+
+ JOB, XXI.
+
+
+I
+
+Vous achetiez un Roman, il y a quelques vingt ans, Monsieur, et, tout
+heureux de votre emplette, signée d'un nom aimé, vous vous preniez à
+lire,--les pieds sur les chenets,--les vigoureuses aventures d'un
+d'Artagnan superbe, d'un héros cambré, souple et fort comme l'acier de
+sa lame, qui vous menait bon train, à travers mille casse-cous, au
+chapitre final, o√π triomphait sa cause.
+
+C'était par une belle matinée de mai, de septembre ou d'octobre; le
+ciel était pur ou nuageux, l'air tiède ou vif, les feuilles d'un vert
+tendre ou d'un chaud orangé,--peu importe; en deux temps, vous aviez
+lié connaissance avec votre homme, détaillé vivement sa mise, conçu
+votre sympathie, et, avec toute la simplicité de votre belle âme de
+lecteur,--vous vous intéressiez à ce fringant jeune premier que vous
+veniez d'entrevoir et que vous ne deviez plus quitter jusqu'à la fin
+de ses peines.
+
+Que de galantes intrigues! Quelles joyeuses équipées! Vous en
+souvenez-vous?
+
+Arquebusades et coups de rapière! Embuscades et rendez-vous discrets!
+Tout votre sang français bouillait; vous entriez dans la peau de
+l'Amadis; bataillant, intrigant, faisant l'amour, vous couriez avec
+lui de tous côtés, et terriblement essoufflé, c'est à peine si vous
+preniez un léger repos, à la dernière ligne d'un émouvant
+chapitre.--Et vous, chère Madame, que de charmantes soirées vous
+passiez sous la lampe, ou chastement pelotonnée dans le douillet repos
+du lit! Vous parcouriez fiévreusement le gros Roman du jour, laissant
+sommeiller Monsieur votre mari; et votre petit cœur battait bien
+fort, lorsque le héros, au coin d'un carrefour sombre, luttait
+vaillamment contre une bande de vilains coupe-jarrets.
+
+
+II
+
+Ces émotions, ces courses échevelées en plein air, ces voyages de l'un
+à l'autre pôle, le Roman de cape et d'épée,--qui résume tout cela,--le
+Roman d'aventures a définitivement vécu, le poignard, la guitare et
+l'échelle de corde ont été abandonnés aux magasins d'accessoires;
+Amédée Achard a été le dernier apôtre de l'émotion en pourpoint et des
+manteaux couleur de muraille; Ponson du Terrail, Gaboriau, Eyma et
+_tutti quanti_ ne font plus les délices que des commis-voyageurs, des
+portières ou des rares grisettes, aussi rares que les Carlins; les
+lecteurs de Dumas père ont diminué et Paul Féval lui-même, ce
+grand-prêtre de la dague et du poison a du se convertir subitement sur
+le _chemin de Damas_ de la littérature.
+
+Le Roman intime, bourgeois ou plébéien, fait aujourd'hui nos
+délices.--Notre époque veut du réel; l'optique est émoussée, nous
+prenons une loupe; notre toucher est affaibli, notre main saisit un
+scalpel; nous _anatomisons_. Le Roman est devenu une école pratique,
+nous y étalons les belles horreurs, les cas pathologiques les plus
+bizarres; nous indiquons les chloroses et les pustules sociales. Nous
+ne sommes plus en gondole à Venise, nous nous promenons, en radeau,
+dans les égouts des villes.
+
+
+III
+
+Eh! mon Dieu, nous n'avons pas tort; nous en sommes arrivés là
+graduellement, sans y prendre garde; notre époque littéraire, si
+féconde, avait blasé nos sens; notre goût est devenu un petit Néron
+difficile à satisfaire. Il nous fallait du nouveau, des choses
+fortes, odorantes; nos meilleurs auteurs essayent de nous servir.
+
+Les Romanciers sont devenus des analystes du plus grand talent; ils
+ont mis le tablier blanc, se sont munis de tous les instruments de
+chirurgie, et nous voilà suivant leur cours avec intérêt. Nous voyons
+les ulcères de la vie, c'est vrai, mais le musée Dupuytren a bien
+aussi ses charmes; et il faut avouer que l'hôpital, les faits divers
+et les tribunaux moralisent peut-être plus sûrement les masses que les
+pillules du docteur Labruyère, les panacées du pharmacien Montaigne ou
+la _Sagesse_ du Sieur Charron.
+
+
+IV
+
+Sans vouloir faire une étude philologique et sans chercher _ab ovo_
+les causes de la phase littéraire que nous traversons, nous croyons
+découvrir dans _Byron et le Byronnisme_ l'origine de la _Nouvelle
+Ecole_.
+
+Ce n'est pas trop paradoxal, comme vous allez le voir:
+
+Nous sommes en 1830;--la littérature classique est moribonde; le
+Romantisme qui vient de naître, fait déjà des effets de torse et
+montre son biceps; un instant indécis, les Jeunes-France se divisent
+en deux camps. Dans l'un la force domine; on y cultive la plastique,
+la ligne, la couleur, la _fooorme_. Dans l'autre, la lecture de Byron
+a sentimentalisé les cœurs, les idylles maladives germent dans les
+cerveaux, le spleen bruine dans l'âme, on larmoie les amours défuntes
+ou les ambitions déçues; Lamartine grossit un lac de ses sanglots,
+Musset empoisonne le beau Rolla; de Vigny suicide Chatterton sur le
+théâtre.
+
+Une partie du public se laisse aller à cet abandon de soi-même. Il
+devient exquis, distingué, de suprême bon ton de se faire voir blême
+et verd√¢tre de teint; les amants malheureux se noient dans leurs
+larmes; les couturières, par douzaines, allument des réchauds; une
+douce folie se répand partout; seul, le bourgeois inconscient et
+digne, regarde sans comprendre.
+
+
+V
+
+Une réaction était nécessaire, l'idéalisme prenait des proportions
+inquiétantes pour la santé des esprits, toutes les cervelles étaient
+parties au diable, dans l'aérostat de la pensée. Il fallait ramener le
+public au réel, à la vérité, aux choses dignes de commisération; il
+était utile de le _désefféminer_, de lui montrer, en l'intéressant, la
+vie rude, nerveuse, aride, dans ses manifestations de chaque jour,
+dans ses luttes, dans ses drames du grand monde; de lui faire palper
+les tristesses de la bourgeoisie et les misères des bas-fonds de la
+société.
+
+--«Assez de byronnisme, trêve aux jérémiades et aux variations en
+mineur sur les amours personnelles; ne distillons plus ce miel
+affadissant, versons quelques gouttes d'absinthe dans nos
+œuvres:»--tel fut le raisonnement d'une nouvelle École, qui semble
+commencer à Balzac, pour se continuer par MM. de Goncourt, Zola et
+Daudet.
+
+Balzac, cet Hercule puissant de la littérature moderne, doit être
+considéré comme le premier maître du réalisme, de ce réalisme sobre,
+correct, distingué; de ce réalisme qui met encore des gants et qui
+flâne, monocle dans l'œil, au milieu des salons les plus mélangés.
+Toute une époque défile sous ses yeux, il la fixe magistralement dans
+ses immortels chefs-d'œuvre; mais il restait à glaner sur ses
+_timidités_, sur les choses qu'il n'a pas osé décrire, sur ses
+craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; c'est là précisément ce que
+font aujourd'hui ses successeurs.
+
+Les héritiers directs de l'auteur de la _Comédie humaine_ se
+montrèrent plus hardis, mais avec certaines réticences. Les Delvau,
+les Champfleury, les Baudelaire, les Duranty et autres, explorèrent
+les coins de la vie réelle non encore décrits. On vit alors, pour la
+première fois, ces peintures crayeuses des barrières de Paris, ces
+types bouffons des petites villes de province, ces croquis bizarres
+d'ateliers d'artistes, cet argot pittoresque des différents milieux
+parisiens, cette photographie littéraire, pour tout dire, qui rend
+exactement l'impression des choses vues et étudiées minutieusement.
+
+
+VI
+
+Avec Gustave Flaubert et _Madame Bovary_, se dessine dans sa véritable
+incarnation le Roman moderne: c'est de ce chef-d'œuvre, à la fois
+lumineux de réalité, saisissant et osé, que prennent source les
+productions remarquables si discutées aujourd'hui.
+
+Flaubert a créé un genre, qui tâtonnait et se cherchait avant lui, et,
+dit-on, il l'a crée comme se créent les belles choses, sans avoir
+l'idée même de sa hardiesse, sans le voulu, sans la prétention de
+faire une merveille; il a écrit _Madame Bovary_, parce qu'il avait
+vécu son roman;[1] il avait vu, il est venu,--il a vaincu,--la fameuse
+promenade en fiacre, semblait même à l'auteur, la chose la plus chaste
+du monde; Flaubert avait mis là, toute la virginité, toute l'heureuse
+naïveté de son talent; il racontait et ne faisait pas, à son sens, une
+peinture immorale.
+
+ [1] _Madame Bovary_ fut écrit au jour le jour--nous donnons ces
+ détails pour les Bibliophiles curieux--sur un de ces longs
+ agendas de ménagère qui portent les quantièmes, les fêtes, les
+ septuagésimes ou sexagésimes, les noms aimés de Sainte-Anastasie
+ ou de Saint Cyriaque, c'est sur ces pages oblongues que Flaubert
+ fixa son œuvre impérissable,--voilà un agenda qui vaudrait cher
+ aujourd'hui!
+
+Après _Madame Bovary_ on voit apparaître la _Fanny_ de Feydeau,
+_L'Affaire Clémenceau_ de Dumas fils, certains Romans à sensation
+d'Alphonse Karr, de Sandeau, de Feuillet, de George Sand, dans une
+tonalité différente, ainsi qu'une foule d'œuvres justement célèbres,
+signées des noms les plus connus.
+
+Edmond et Jules de Goncourt _spécialisent_ le genre, dans cette
+admirable série d'études qui commencent à franchir le cercle
+restreint, mais artistique, où leur immense talent fut apprécié et
+admiré dès l'origine. Puis vient Zola, qui se cantonne en pleine
+époque impériale, de 1852 à 1870, et qui, avec une vigueur géniale,
+nous en trace les types les mieux accusés.--_La Fortune des Rougon_,
+_La Curée_, _La Conquête de Plassans_, _La Faute de l'Abbé Mouret_ et
+_L'Assommoir_ sont des Romans typiques, forts, accentués et
+vigoureusement traités par un artiste qui voit très juste à travers la
+fougue de son tempérament.
+
+Alphonse Daudet, le dernier venu, dans une manière plus délicate et
+moins heurtée, a produit des œuvres exquises, ciselées avec art et
+amour. Ses _Contes du Lundi_, ses _Lettres de Mon Moulin_,
+_Fromont-Jeune et Risler aîné_, resteront assurément dans l'avenir,
+comme de fins et fidèles tableaux des mœurs contemporaines.
+
+Nous voudrions parler également de Ferdinand Fabre, l'auteur d'un chef
+d'œuvre trop peu connu: L'_Abbé Tigrane_. Nous voudrions dire
+quelques mots sur Tourgueneff, sur Henri et Jules de la Madelène, sur
+Claretie, sur Noriac, sur Ernest d'Hervilly, sur Cladel et sur tant
+d'autres hommes de talent, mais, dans cette étude au courant de la
+plume, que nous regrettons même d'avoir entreprise avec un si grand
+sans façon, nous sommes forcé de nous arrêter,--au reste, nous
+dira-t-on, vous êtes Bibliophile et non pas critique: _Ne, sutor,
+supra crepidam_.
+
+
+VII
+
+_Il faut des Romans aux peuples corrompus_, a dit J.-J. Rousseau.
+Aujourd'hui, tout le monde lit, depuis la laitière qui vend son lait
+le matin, au coin de la rue, jusqu'à la duchesse sur sa chaise longue;
+dans notre société actuelle, le Roman est indispensable; Alexis
+Bouvier et Emile Richebourg font les délices des masses; aucune force
+morale ne saurait s'opposer à cet engouement. Mais que conclure du
+Roman moderne, du Roman qui se possède et qui se tient? Ne concluons
+pas, ou du moins concluons par cette simple conversation que nous
+eûmes dernièrement avec un de nos plus spirituels Romanciers.
+
+Ah! Si j'étais plus jeune, nous disait-il, si je ne me trouvais pas
+dévoré par le temps, par le journalisme, par les gêneurs et aussi par
+la paresse, quel admirable roman je voudrais faire?
+
+Comment cela?
+
+Je ferais rire et pleurer tour à tour.... mais il me faudrait passer
+des nuits entières, travailler avec une volonté dont je ne me sens
+plus la force.... que ce serait beau, cependant!
+
+Enfin, que feriez-vous?
+
+_Un Roman par Dépêches._
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+[Décoration]
+
+
+LE BIBLIOPHILE AUX CHAMPS
+
+ Je ne voyage sans livres, ny en paix, ny en guerre.
+
+ MONTAIGNE.
+
+
+_O Rus! quando ego te aspiciam!_ s'exclamait le vieil Horace avec des
+perspectives de calme et de repos.--_O ubi campi!_ modulait Virgile,
+regrettant la tranquillité des champs, les riantes collines, les
+ruisseaux jaseurs et les forêts hautaines.--O campagnes! lointains
+paysages, hameaux et prairies, sombres taillis et larges futaies,
+quand pourrai-je vous retrouver! soupire de même le pauvre Bibliophile
+des villes, qui, après les démarches bouquinières, les luttes, les
+recherches patientes de l'hiver, voit renaître les idylles en son
+cœur et veut enfin lire dans l'inimitable livre de la nature (_si
+parva licet componere magnis_). Livre à grandes marges, divinement
+relié d'azur par le céleste ouvrier de l'Univers.
+
+«Les livres voyagent avec nous, dit Janin: ils nous suivent à la
+ville, à la campagne; on emporte son livre au fond des bois, on le
+retrouve au coin du feu».--Le Bibliophile sait cela, et, avant de
+quitter son nid d'hiver, il se prépare à varier par de douces lectures
+les longs _farniente_ et les molles langueurs de sa villégiature. La
+valise est prête.--Il passe en revue sa Bibliothèque, lentement,
+minutieusement, amoureusement; il inspecte avec des regards tendres et
+charmés, ses _Juntes_, ses _Dollet_, ses _Vascosan_, ses _Gryphes_,
+ses _Turnèbe_, ses _Plantin_, ses _Baskerville_ et ses _Elzéviers_; il
+considère, avec une Bibliognostique passionnée, ses volumes aux armes
+de M. de Baluze, du Cardinal Dubois, du Maréchal d'Estrées ou du Comte
+de Hoÿm.--Que de bons et sincères amis il va falloir abandonner là,
+bien emmaillottés, bien préservés du fléau des insectes, des mites et
+des larves, bien en dehors de tout contact humide!--Le Bibliophile a
+le cœur serré, il ne peut détacher ses yeux de tant d'œuvres chéries
+qui lui rappellent tous les heureux instants de l'intimité, et aussi,
+les joies poignantes de la trouvaille.--Il faut cependant partir, et
+faire un tri avec discernement.
+
+Ici, ce Ronsard l'attire, puis, tout près, ce Rémy-Belleau, et plus
+loin, le marquis de Racan, ce poëte des gentes pastourelles; voilà
+trois grands chantres de la nature qu'il fera bon de relire à l'ombre
+d'un bosquet ou sous la verte feuillée d'un bois peuplé de
+rossignols.--Prendrai-je Madame Deshoulières? se demande-t-il avec
+inquiétude; choisirai-je Delille et ses _Jardins_, Jean-Jacques et sa
+_Botanique_, le sage Lucrèce, le divin Horace, le délicat Tibulle ou
+l'amoureux Jean Second? Dois-je emporter les Fabulistes, les
+Mythologues et environner ma solitude de Faunes et de Nymphes, de
+Satyres, de Dryades et d'Hamadryades, charmantes Divinités, que mon
+esprit subjugué verra se jouer entre les arbrisseaux?--Eh! voici, bien
+à propos, les _Lettres à Emilie sur la Mythologie_, par Demoustier....
+Mais, l'édition est si jolie, si merveilleusement reliée, que je
+craindrais... de tels livres ne voyagent pas, leur propre splendeur
+les attache au rivage.
+
+Le Bibliophile est très perplexe;--choisir parmi ceux qu'on aime n'est
+pas chose aisée. Ah! que n'a-t-il acheté jadis cette mignonne
+_Bibliothèque portative du voyageur_, si intelligemment publiée par T.
+Desoër, commencée vers l'an XI par J.-B. Fournier.--Quelle aimable
+Bibliothèque de campagne, que cette collection de volumes in-32 qui
+commence à La Fontaine pour finir au Cardinal de Bernis!--Heureusement,
+Cazin vient au secours du Bibliophile voyageur. Il vient, muni de
+l'Arioste, d'Amyot, d'Anacréon, de Boccace, de Bussy-Rabutin, de
+Cubières, de Dorat, de Fontenelle, de Boufflers, de Galland, de La
+Fare, de Marguerite de Navarre, de Marivaux, Marmontel, Piron, Sterne
+et Rabelais. On peut, certes, avec de tels maîtres, se déclarer
+satisfait.
+
+Mais parmi les modernes, sur quels auteurs fixer son choix? On sait
+Musset par cœur; Hugo est trop Titanique et ferait payer de
+_l'excédent_, Balzac peut être abandonné au même titre; il faut donc
+des peintres de genre--_ut pictura poesis_,--François Coppée, Josephin
+Soulary, André Lemoyne et Albert Mérat. Et puis encore?--le
+Bibliophile pense, et avec juste raison, qu'on doit laisser dans leur
+rigidité ces pauvres grands classiques trop froids pour être lus en
+plein air, et prendre quelques romans--pour ce, il s'appuie sur le
+raisonnement de S. Mercier:--«Voyez ce qu'on lit à la campagne, dit
+l'auteur du _Tableau de Paris_; reviendra-t-on sur une _éternelle_
+tragédie de Racine? Non; il faudra se plonger dans les compositions
+vastes et intéressantes, dans les romans anglois, dans les romans de
+l'Abbé Prévôt, dans ceux de l'admirable Restif de la Bretonne... on
+cherche alors un horizon littéraire, étendu, vaste comme l'horizon qui
+nous environne; on a recours aux romans de chevalerie plutôt que de se
+dessécher l'esprit et l'imagination dans une maigre épître de Boileau
+ou dans ces ouvrages arides et contournés que le Sanhédrin
+littéraire[2] vante tout seul et que le reste de la France
+dédaigne;--on demande des faits, de l'action, du mouvement; on aime à
+suivre tous ces caractères mélangés.»
+
+ [2] Mercier entend sans doute désigner ici le pédant La Harpe et
+ son _Lycée_.
+
+Le Bibliophile choisit donc Hoffmann et Edgard Poë, Théophile Gautier
+et Gérard de Nerval, Mérimée et Stendhal, et aussi quelques volumes du
+spirituel Monselet, ne serait-ce que l'_Almanach des Gourmands_, un
+livre qui joint les délices de l'esprit à ceux de l'estomac, et auquel
+l'air vif et les longues promenades ne portent pas préjudice... au
+contraire.
+
+Fier de cette petite Bibliothèque, le voyageur va pour partir, mais il
+jette de nouveau un coup d'œil attendri sur les intimes qu'il laisse
+derrière lui; il dit un dernier adieu aux Moralistes, aux Tragiques,
+aux Critiques, aux bons gros Dictionnaires si souvent feuilletés, aux
+Historiens, aux Rhéteurs, aux Philosophes, aux Pères de l'Eglise, à
+tous ces génies qui se serrent le coude avec l'étonnant esprit de
+corps de l'immortalité.
+
+Notre Amateur, s'il n'a pas de villa, cherche un coin silencieux, une
+chaumière où mettre les amis qu'il emporte; ce qu'il lui faudrait, à
+lui, le raffiné, ce serait un vetuste castel gothique pour goûter
+toute la saveur de ses préférés des XVe et XVIe siècles. Il trouve que
+le décor a quelque chose de la reliure bien conservée et il lui
+semble, que, dans un jardin dessiné par Le-Nôtre, il dégusterait mieux
+ses _Lettres de Madame de Sévigné_ ou la poésie rectiligne de
+Despréaux;--on a vu des Bibliophiles qui n'auraient pu se pâmer aux
+finesses de Parny ou de Grécourt sans le milieu pastoral du Petit
+Trianon, et d'autres, entreprendre un voyage d'Italie afin de lire
+Casanova ou Carlo Gozzi, nonchalamment couchés dans une gondole
+vénitienne en vue de La Piazzetta.
+
+Avant que de s'enfoncer dans l'oasis qu'il rêve, le Bibliophile passe
+dans quelques villes de province o√π il fouille, remue, bouleverse les
+rayons des petits libraires; mais il trouve peu et les occasions sont
+chauves.--Souvent même, ô stupéfaction! la mine simple et benoîte du
+dépositaire de MM. les éditeurs, cache une astuce, une méfiance dont
+on n'aurait su se douter, et, lorsqu'on croit acheter certains volumes
+de cabinet de lecture, des Renduel, des Gosselin ou des
+Poulet-Malassis dans des conditions honnêtes, on voit le petit
+Papetier-Libraire se redresser de toute la hauteur de ses
+connaissances, et se mettre à citer les prix fantastiques des grands
+Bibliopoles parisiens, ainsi qu'un collégien qui fait étalage
+d'érudition.--Règle générale, en province, où l'on croit rencontrer ou
+plutôt déterrer tant de choses merveilleuses, on ne trouve que des
+prétentions boursouflées et des prix le plus souvent excessifs.
+
+Une fois dans son nid de verdure, quelle joie! quelle jeunesse! quel
+enthousiasme! Ce ne sont pour commencer que de longues promenades à
+travers prés, avec un ou plusieurs Cazins en poche; le trop plein de
+vie semble déborder notre urbain; il boit l'air champêtre à se rompre
+les poumons, et, ce n'est que fatigué, mais non repu, qu'il vient
+s'étendre sur la mousse épaisse, pour lire avec ravissement les
+bavardages, les superbes descriptions et l'esprit à foison des chers
+auteurs qui l'accompagnent.
+
+Lit-il _Aline, reine de Golconde_, ce conte ravissant de Boufflers? il
+ne sait si c'est fiction ou réalité; une meunière aux coquets
+retroussis de jupe vient-elle à passer? aussitôt son imagination voit
+Aline;--lit-il le _Paradis perdu_? il croit le retrouver.
+
+Et le soir des jours de pluie, devant un grand feu clair et gai de
+bourrées qui pétillent, les jambes allongées, muni de la pipe
+familière, le ventre à l'aise, l'esprit quiet, avec quelle bonne
+humeur il comprend la large gaieté gauloise de Maistre Rabelais ou de
+Béroalde de Verville;--ajoutons à cela, une femme qui travaille et des
+enfants qui dorment: tout le bonheur de la vie n'est-il pas là?
+
+Mais, malheureusement, nous ne pouvons pas dire: _ab uno disce
+omnes_,--pour un Bibliophile sage et modeste, qui vit ainsi retiré
+loin du monde au tumulte odieux, que de Bibliophiles qui boivent aux
+champs l'onde perfide du Léthé!--la chasse, la pêche, les courses à
+cheval, les exercices qui rompent les membres, s'accommodent peu de la
+lecture et font négliger les livres;--nous en connaissons plus d'un,
+qui, parti avec des caisses de volumes, est retourné dans ses pénates
+hivernales sans les avoir même déballées.
+
+Ces derniers ne sont pas sincèrement Bibliophiles, ce sont des
+Bibliophiles _ab hoc_ et _ab hac_.
+
+L'amour des Livres ne fait pas prime dans leur cœur; ils ne se
+servent de la lecture que comme d'une flèche qu'ils décochent à
+l'ennui, le livre est un rayon de soleil pour eux dans les jours de
+tristesse; lorsque la gaieté les accapare, ils abandonnent avec
+ingratitude ces amis des temps néfastes.
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+LES PROJETS
+
+D'HONORÉ DE BALZAC
+
+ Les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu'entre les
+ mains du talent.
+
+ RIVAROL.
+
+
+Lorsqu'un colosse aussi puissant que Balzac vient à tomber, vaincu par
+un travail opiniâtre et les terribles secousses d'un cœur battant
+sans cesse d'une épaule à l'autre, toute une génération littéraire
+s'approche, timidement d'abord, effarée et curieuse, munie de la
+lorgnette, du microscope et du scalpel.--La poule aux œufs d'or est
+morte; chacun regarde son plumage, se remémore les prodiges pondus;
+c'est à qui sera le premier à lui ouvrir le ventre, et, selon le mot
+des enfants, à y chercher la _petite bête_.--Las de filer ses
+feuilletons aux pieds de ses créanciers, ayant encore aux lèvres
+l'amertume des luttes soutenues, le vaillant Hercule a succombé,
+laissant un vide immense dans la littérature militante.--Balzac est
+mort. Vive Balzac!--La place est aussitôt occupée par les biographes,
+ces agioteurs du souvenir; l'homme n'est plus, que déjà le héros
+survit et prête à la légende.
+
+Aux biographies particulières de Honoré de Balzac, ont succédé les
+portraits intimes et les croquis sans façons, _à bâtons rompus_, du
+romancier en pantoufles; il n'est pas de littérateur contemporain dont
+on ait mieux et plus souvent commenté l'œuvre et la vie,--après
+Madame de Surville, la sœur dévouée, l'_Alma Soror_, apportant un
+pieux hommage à la mémoire de son frère, deux amis du _Home_, deux
+familiers des heureux jours, Th. Gautier et Léon Gozlan se mirent à
+tisonner la braise encore chaude des _Jardies_,--Lamartine, lyrique
+contemplateur, étudia l'homme et ses œuvres; Champfleury, tout en
+essayant les souliers du géant (_errare humanum_), donna la note de
+son admiration; Armand Baschet glana dans le sillon ouvert, et il n'y
+eut pas jusqu'à Werdet, le libraire éditeur, qui ne voulut, dans un
+style d'exquise bonhomie et d'après ses souvenirs de boutiquier, juger
+la vie, l'humeur et le caractère de son génial auteur.
+
+Tant de biographies toisent Balzac du haut en bas, le tournent et le
+retournent, inventorient son passé, pourtraicturent sa grande figure,
+largement et minutieusement à la fois, le présentent dans les grands
+côtés de la vie publique et les petits côtés de l'intimité; réservent
+peu de place enfin, à de nouvelles investigations.--La correspondance
+qui fut publiée en dernier lieu, livre le Tourangeau à nu et couronne
+la série biographique, en laissant lumineusement apercevoir Balzac
+dans le déboutonné de son talent, à la bonne franquette de sa gaieté
+Rabelaisienne, de ses projets, de ses efforts, de sa tristesse et de
+ses larmes.
+
+La Bibliographie, comme prise de couardise devant sa gigantesque
+production, est demeurée hésitante et muette jusqu'alors.--Une
+_Bibliographie de Balzac_ serait cependant un ouvrage aussi
+utile que remarquable[3]; se trouvera-t-il quelqu'un pour
+l'entreprendre?--Quoiqu'il en soit, il nous a paru intéressant de
+grouper dans une étude courte et succincte de curieux et de
+catalogographe, plutôt que d'érudit les _projets littéraires_ éclos
+dans le cerveau du plus grand manieur d'idées de notre époque.
+
+ [3] Nous venons d'apprendre, avec le plus vif plaisir, qu'un
+ savant Bibliophile belge, M. Charles de Lorenjaül (vicomte de
+ S***), bien connu de tous les Bibliophiles pour son aimable
+ érudition et sa bonne grâce à être utile à chacun, est parvenu à
+ achever ce travail de bénédictin, qui doit paraître très
+ prochainement chez l'éditeur Calman Lévy, sous le titre de:
+ _Histoire des Œuvres de Honoré de Balzac_.
+
+Balzac seul, eût pu connaître et décrire les innombrables et étranges
+idées qui se sont produites et développées sous son crâne
+effervescent; notre rôle se bornera à noter les conceptions qu'il
+arrêtait sous un titre quelconque dans un but de Bibliopée.
+
+A peine installé dans sa mansarde de la rue Lesdiguières, avec la
+Gloire pour maîtresse et _Lui-Même_ pour domestique, le jeune Honoré
+se rompt les poignets dans des compositions qui n'ont jamais vu le
+jour.--C'est d'abord _Coqsigrue_, un roman qui le hante pendant de
+longues semaines et qu'il abandonne pour le mieux mûrir et ruminer;
+puis, c'est un _Opéra Comique_ (?) auquel il renonce, faute de
+compositeur, mais aussi, pour ne pas sacrifier au goût actuel et
+s'adonner au grand Genre, à la manière des Racine et des Corneille, à
+son fameux _Cromwell_ enfin, dont il résume le plan détaillé dans une
+lettre à sa sœur Laure (1820).--Pour se délasser des fatigues que lui
+procure sa Tragédie, le Débutant _Croquignole_, selon son mot. _Un
+Petit Roman dans le Genre Antique_, fait mot à mot, pensée à pensée,
+avec toute la gravité qu'une telle chose comporte.
+
+Ces quelques projets occupent toute la première étape littéraire de
+Balzac; plus tard, en 1830, il parle avec enthousiasme d'une vaste
+entreprise, ce sont _Les Trois Cardinaux_, œuvre dans laquelle il eût
+voulu mettre en scène, le Père Joseph, dit l'_Eminence grise_, Mazarin
+et Dubois--à la même époque il prépare des Romans et des articles de
+Revue qui ne furent jamais achevés et peut-être jamais commencés, en
+voici les titres: _Un Article sur le Serment_,--_Les Causeries du
+Soir_ (volume de nouvelles) _Le Maudit_ (article ébauché pour la
+_Revue_ de Buloz), _Les Amours d'une Laide_,--_Le Marquis de Carabas_,
+et, principalement _La Bataille d'Austerlitz_, dont Balzac parle
+fréquemment comme devant faire partie des _Scènes de la Vie
+Militaire_.
+
+De 1833 à 1850, l'auteur du _Père Goriot_, fait plus de besogne que de
+projets; nous devons néanmoins citer comme tels: _20 pages sur le
+Salon de 1833_,--_Le Privilége_, roman qui devait suivre _Le Curé de
+Campagne_,--_L'Histoire d'une Idée heureuse_, dont le prologue seul a
+été fait, et aussi, un projet de pièce-vaudeville: _Richard Cœur
+d'Eponge_, que Théophile Gautier devait arranger et faire représenter
+au Théâtre des Variétés.
+
+Nous nous arrêtons plus particulièrement sur un projet que Balzac
+paraît avoir beaucoup caressé et qu'il affirme même avoir _exécuté en
+entier_, bien qu'il n'ait jamais été mis en lumière.--En 1836, il
+écrit de La Boulonnière, près Nemours, à maître Werdet, son éditeur:
+«J'ai terminé le manuscrit de _Sœur Marie des Anges_, je ne veux pas
+le confier à la diligence.»
+
+_Sœur Marie des Anges_, cela est patent, n'a jamais existé que dans
+l'imagination irradiée du romancier, qui voulait peindre, sous ce
+titre, une √¢me de jeune fille avant l'invasion d'un amour qui la
+conduira au couvent--: «Je lui ferai abhorrer les carmélites dans sa
+jeunesse où elle ne rêve que le monde et les fêtes, dit-il à ce
+sujet, (_Lettre à Madame Hanska_, 1838) et le malheur la ramènera au
+couvent qui sera pour elle un asile et un refuge. Après avoir passé
+huit années au couvent, elle arrive à Paris aussi étrangère que le
+Persan de Montesquieu, et je lui ferai juger et dépeindre le Paris
+moderne par la puissance de l'idée, au lieu de me servir de la méthode
+dramatique de nos romans. C'est une donnée nouvelle, et, si je réussis
+à l'exécuter comme je l'entends, je vous réponds que vous serez
+content de moi.»
+
+Hélas, de _Sœur Marie des Anges_, de ce _Livre d'Amour_, comme se
+plaisait à le nommer l'écrivain, il ne reste que ces quelques lignes
+fugitives!
+
+Mais, ce n'est plus le Balzac aux projets vagabonds qui doit nous
+occuper maintenant, c'est l'auteur de la _Grrrande Comédie humaine_,
+et les ouvrages divers que cette œuvre immense devait comprendre dans
+son ensemble.
+
+Dans les SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE, Balzac avait projeté les romans
+suivants, dont les titres seuls nous donnent d'amers regrets:--_Les
+Enfants_,--_Un Pensionnat de Demoiselles_,--_Intérieur de Collége_,
+puis, (ici nos regrets s'accentuent),--_Gendres et Belles-Mères_.
+
+Dans les SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE devaient prendre place: _Une Vue
+du Palais_,--_Entre-Savants_,--_Le Théâtre comme il est_.
+
+Aux SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE, se seraient ajoutées les
+œuvres suivantes: _L'Histoire et le Roman_,--_Les Deux
+Ambitieux_,--_L'Attaché d'Ambassade_ et... _Comment on fait un
+Ministère_.
+
+Avant d'entreprendre les SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE, Balzac en avait
+dressé le plan et nous y trouvons ces nombreuses lacunes: _Les Soldats
+de la République_ (trois épisodes), _L'Entrée en Campagne_,--_Les
+Vendéens_,--Pour _Les Français en Egypte_, les 2e et 3e épisodes font
+défaut, ce sont:--_Le Prophète_,--_Le Pacha_. Pour le reste, voici
+tous les titres des Œuvres militaires projetées: _L'armée
+Roulante_,--_La Garde Consulaire_,--_Un Combat_,--_L'Armée
+assiégée_,--_La Plaine de Wagram_,--_L'Aubergiste_,--_Les Anglais en
+Espagne_,--_Moscou_,--_La Bataille de Dresde_,--_Les Traînards_,--_Les
+Partisans_,--_Une Croisière_,--_Les Pontons_,--_La Campagne de
+France_,--_Le Dernier Champ de Bataille_,--_L'Emir_,--_La Pénissière_
+et _Le Corsaire Algérien_.
+
+Il manque deux romans aux SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE: _Le Juge de
+Paix_,--_Les Environs de Paris_.--AUX ETUDES PHILOSOPHIQUES, il en
+manque cinq: _Le Phédon d'Aujourd'hui_,--_Le Président Fritot_,--_Le
+Philanthrope_,--_Le Nouvel-Abeilard_,--_La Vie et les Aventures d'une
+Idée_.--Dans les ETUDES ANALYTIQUES, enfin, Balzac devait faire:
+_L'Anatomie des Corps Enseignants_, _Une Monographie de la Vertu_ et
+un grand _Dialogue Philosophique et Politique sur la Perfection du
+XIXe siècle_.
+
+Notre travail de catalogographe se termine ici,--nous ne chercherons
+pas à y ajouter un _Postface_, ni à savoir, si Balzac, qui a changé
+tant de fois les titres de ses œuvres, a refondu ses premiers projets
+et leur a donné un corps sous une autre enveloppe,--nous avons pensé
+pouvoir être agréable à chacun en réunissant, au milieu de _Nos
+caprices_, ces quelques notes sérieuses sur les ouvrages projetés par
+notre Grand Romancier, nous en avons donné les titres pour ce qu'ils
+valent, sans commentaires ni frais d'érudition,--qu'on nous tienne
+compte du reste.
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+[Décoration]
+
+
+VARIATIONS
+
+SUR LA RELIURE DE FANTAISIE
+
+ La vérité dort auprès des grands dans de brillantes reliures; la
+ sagesse veille auprès des vrais lecteurs sous de minces
+ cartonnages.
+
+
+Il semble que les Bibliopégistes modernes, aient oublié l'art de ces
+lourdes mais fastueuses reliures des XVe et XVIe siècles, en drap de
+satin azuré, en drap d'or ou de Damas; en cuir blanc ou rouge; en
+_veluyeau_ sanguin, vermeil, vert ou noir; _en pel velue_, en soie
+blanche, ouvrée ou tannée; en cuir de cerf, estampé à froid ou doré à
+chaud; en parchemin gaufré, en étoffe de Panne; en velours pourpre,
+frappé d'écussons ou de fleurs de lys; le tout rehaussé, harnaché pour
+ainsi dire, de bossettes, d'agrafes, de _fermouers_, _fermaulx_,
+_fermails_ ou _fermaillets_, de _pipes_ d'or ou d'argent, de _tuyaux_
+du même métal pour tourner les feuillets; de perles, d'émeraudes ou de
+saphirs, de toute l'orfévrerie la plus étincelante.
+
+Les livres du bon temps étaient de véritables objets d'art; on les
+retrouve dans d'anciens inventaires, énumérés pêle-mêle avec les
+robes, les chaperons, les dagues, les Hanaps et les coupes. Le Duc
+Philippe-le-Hardi avait adapté aux ais d'un livre de prière, une
+platine d'argent doré, avec une petite niche, pour y mettre ses
+lunettes afin qu'elles ne fussent cassées, et l'histoire nous apprend,
+que ce même Duc, paya seulement seize livres à un certain Martin
+Lhuillier, Marchand-Libraire à Paris, pour lui avoir couvert huit
+volumes, Romans, Bibles et autres, reliés en _cuir en grain_.
+
+L'oubli de telles armures somptueuses et surtout de prix aussi doux
+est à regretter, aujourd'hui, que les relieurs adonnés au maroquin du
+Levant, au vélin, au chagrin et à la basane se font payer si cher.
+
+On a dit et répété souvent, que la Reliure, au fond, n'est au Livre
+que ce que l'habit est à l'homme ou la livrée au serviteur; or,
+l'habit suit la mode, et la mode se trouve hélas! de nos jours,
+froide, correcte, guindée, sobre et banale; l'art de la reliure s'en
+ressent; nous n'entendons pas parler de la grande reliure, à
+compartiments, à ornements à dentelles, à entrelacs; de ces livres
+qu'on n'ose toucher dans la crainte de ternir le brillant du maroquin
+ou l'éclat des petits-fers, mais de la demi-reliure,--de la reliure
+pour tous,--du cartonnage de fantaisie moderne, de la robe de chambre
+du livre, en un mot, qui donne à cet ami qu'on aime, tout le négligé
+charmant des causeries intimes.
+
+Les cartonnages, dits _à la Bradel_, sont fort appréciés aujourd'hui;
+ils forment une enveloppe gracieuse et modeste, et, sans rien enlever
+à l'ampleur des marges, ils conservent la virginité de la brochure.
+Ces cartonnages sont d'excellents vêtements préservatifs; ils ont la
+commodité, la flexibilité, la grâce, mais il leur manque la
+gentillesse, l'esprit fantaisiste, l'aspect d'art que nous voudrions
+voir adopter plus généralement. Ils sont classiques en diable; c'est
+là leur grand défaut.
+
+On emploie à l'usage de ces demi-reliures, soit du _papier peigne_,
+soit du papier marbré, maroquiné ou à _escargots_, soit du papier de
+couleur mate, soit encore de la toile anglaise, gaufrée, teintée, unie
+ou à ramages, chagrinée ou glacée; quelques relieurs, imitateurs du
+genre hollandais, usent de parchemin blanc ou de vélin; ils replient
+les bords en _gouttières_, ornent le dos de très vilaines lettres
+polychrômes calligraphiées, et puis, c'est tout...; il semble que là,
+se trouvent, les colonnes d'Hercule du cartonnier relieur.
+
+Les Bibliophiles ne doivent pas négliger le petit art de ces
+demi-reliures; c'est à eux de chercher, de vivifier leur goût, de le
+spécialiser, de trouver l'original et de l'imposer à l'imagination
+rétive de leurs fournisseurs ordinaires, qui demeurent trop longtemps
+sur le chemin du convenu et du ponsif.
+
+Un Livre doit être relié, selon son esprit, selon l'époque où il a vu
+le jour, selon la valeur qu'on y attache et l'usage que l'on compte en
+faire; il doit s'annoncer par son extérieur, par le ton gai, éclatant,
+vif, terne, sombre ou bigarré de son accoutrement. Rien qu'en le
+voyant sur les rayons d'une Bibliothèque, l'âme du lecteur doit se
+remémorer les sensations éprouvées, les douces heures qu'elle a passé
+à savourer sa sagesse ou son esprit; un Bibliophile de goût se
+reconnaît à ces détails. Existe-t-il quelque chose de plus horrible à
+voir qu'une Bibliothèque monochrome! un _Bibliotaphe_ seul peut en
+posséder une semblable.
+
+Les Livres réunis habilement doivent subir un prisme;--le dos de
+chacun d'eux devrait peindre son caractère individuel; n'est-ce pas là
+qu'on voit ses volumes lorsque, dans les longues fl√¢neries, on flatte
+de l'œil sans y toucher tous ces gais compaignons qu'on a su
+assembler en docte académie.--Si votre Molière est relié en veau
+porphyre, que _Montaigne_ le soit en veau racine, _Montesquieu_ en
+veau granit et _Dorat_ en veau rose, n'allez pas couvrir la _Pucelle
+de Voltaire_ en maroquin blanc, réservez cette nuance virginale à
+_celle_ de _Chapelain_; vêtir les _Lettres de Madame de Maintenon_ en
+Lavallière serait une hérésie; mais faire endosser aux _Historiettes
+de Tallemant des Réaux_ une tunique vert bile, ne serait que justice.
+
+Certains amateurs, bien pensants, ont adopté une couleur particulière
+pour chaque classe de leur Bibliothèque.--Ces _Chromo-Bibliotactes_
+habillent de violet, nuance du prélat, les ouvrages de _Théologie_ et
+les _Saintes Ecritures_. En souvenir du printemps de la Nature,
+l'_Histoire naturelle_ est revêtue du vert le plus tendre; aux
+_Œuvres dramatiques_, ils accordent le rouge, couleur de sang; pour
+les _Romans_, ils prennent le rose, tandis que pour les _Livres
+d'histoire_, de _Médecine_ ou de _Jurisprudence_, ils emploient le
+noir avec de minces filets d'or.--L'_Astrologie_ porte l'azur céleste,
+les _Œuvres Badines_ sont gratifiées du ton mauve, les _Voyages_ de
+bleu d'outre-mer, les _Traités du Mariage_ de jaune serin et les
+Opuscules _Scatologiques_ de Terre de Sienne.
+
+Cette manière de procéder n'est pas absolument fautive, bien loin de
+là; mais une Bibliothèque, ainsi classée, ressemble trop à une armée
+divisée en différents corps de troupes; on reconnaît de loin
+l'uniforme de ses soldats, mais on n'en dévisage pas suffisamment
+l'originalité.--Ceci dit, revenons aux cartonnages de fantaisie.
+
+Au dix-huitième siècle, chaque relieur en avait sa spécialité,
+son genre à lui, et, pour rien au monde, il n'eût voulu copier
+la manière de ses plus illustres confrères; l'un, faisait les
+maroquins; l'autre, les veaux fauves; celui-ci, les vélins blancs;
+celui-là, les demi-reliures ou les encartonnages. Tous luttaient de
+délicatesse et de goût afin de spécialiser davantage leur talent
+individuel.--Mesdames de France, filles de Louis XV, ayant désiré
+avoir chacune sa Bibliothèque particulière, s'adressèrent aux Derome
+père et fils, pour faire relier les livres qu'elles avaient
+rassemblés; Mme Adélaïde prit pour couleur, le maroquin rouge; Mme
+Victoire, le maroquin vert-olive; et Mme Sophie, le maroquin citron.
+
+Aujourd'hui, la reliure qui a gagné comme métier, a décliné comme art;
+elle ne suit aucun précepte et séjourne dans le stérile et le
+monotone. Les Bibliophiles artistes peuvent la sortir de ce marasme,
+en faisant exécuter pour leurs volumes des demi-reliures de fantaisie
+empreintes de personnalité et d'originalité. Ils peuvent employer à
+cet effet les délicieux débris des temps passés et les jolies choses
+de l'industrie moderne; les étoffes de soie, les peaux de chevreau
+minces, les cuirs exotiques, les tissus à arabesques, toute la gamme
+chromatique et exquise des tons pâles et fins qu'on ne songe jamais à
+mettre en usage.--Un Livre doit être habillé avec toute la maturité
+que l'on apporte aux choses sérieuses; il faut, pour ainsi dire, le
+consulter, le relire avant que de le livrer à l'ouvrier; on doit être
+pénétré de sa tournure d'esprit et rêver à sa toilette avec toute
+l'orgueilleuse vanité, toute la science d'harmonie que l'on apporte à
+la toilette d'une femme.
+
+La reliure de veau brun, de vélin ou de peau de truie, convient à
+l'antiquité, aux XVe, XVIe et XVIIe siècles; mais lorsque nous
+arrivons à la Régence et au XVIIIe siècle, à cette époque de rocaille,
+de luxe mignard et caressant, la fantaisie peut, à la rigueur, prendre
+ses ébats.--N'allez pas faire tailler, par exemple, un vêtement de
+toile verte, rouge ou grise pour ce _Faublas_, pour ce _Pied de
+Fanchette_ ou pour ces _Contes_ grivois du charmant de _Caylus_;
+Thouvenin, pour de tels ouvrages, composait une reliure _à la fanfare_
+ou _à la rose_, comme il les appelait; mais, si vous ne voulez leur
+accorder que la demi-reliure, cherchez, consultez votre tact et
+trouvez.--Pour nous--qu'on excuse notre extravagance, si extravagance
+il y a,--lorsqu'il s'agit de revêtir un de ces fins conteurs du siècle
+dernier, nous rôdons dans les antres du bric-à-brac, entassant les
+brocarts, les vieilles étoffes de soie, les velours de Gênes ou de
+Venise, puis, si nous mettons la main sur un petit carré de satin
+broché, épave de quelque falbalas traîné dans les allées de
+Versailles; vite, nous achetons le chiffon, et, courant chez le
+relieur, qui ne manque jamais de pousser les hauts cris, nous lui
+disons impérieusement: «Voici un _cartonnage Pompadour_ de notre
+invention, au lieu de votre vilaine toile anglaise, prenez ceci;
+faites broder le titre, à l'endroit du dos, à deux ou trois
+centimètres du haut du volume, dans l'intervalle des fleurs brochées;
+dorez en tête, ajoutez un signet d'un rose passé, mettez tout le temps
+et tout le soin nécessaires, exécutez fidèlement ce qui vous est
+commandé et ne répliquez pas.
+
+Ce _Cartonnage Pompadour_, nous pouvons l'affirmer, est tout gracieux
+et d'une couleur locale qui charme.--Quel plaisir de lire, sous ce
+costume, _Crébillon le fils_, de _La Morlière_ ou de _Cahusac_! Ce
+n'est, en réalité, qu'enjuponner davantage des œuvres faites pour des
+femmes, mais l'ombre de ces voluptueux auteurs ne peut que s'en
+réjouir.--Nous dirons plus, si un jour, quelqu'amateur venait nous
+apprendre qu'il a placé dans le _Sopha_, un sachet à la Sénéchale, et
+un autre de poudre d'Iris, dans les _Bijoux indiscrets_, nous le
+jugerions petit-maître, mais homme de goût et nous lui crierions:
+Bravo.
+
+Un roi d'Egypte, Ozimandias, avait écrit sur la porte de sa
+Bibliothèque: _Trésor des Remèdes de l'âme_; Jules Janin, modifiant
+les termes, mit sur la porte de la sienne: _Pharmacie de l'√¢me_.--Si
+nous prenons la métaphore à la lettre, nous dirons qu'une Bibliothèque
+doit être administrée comme une pharmacie; la couleur seule des livres
+doit indiquer la nature du remède; il ne faut pas prendre le poison
+pour l'antidote, le _Marquis de Sade_ pour l'_Internelle Consolation_;
+le honteux Marquis, sera relié en peau de boa tannée et cylindrée,
+environné de fermoirs solides, tout devra indiquer le venin
+_Borgiaque_ qu'il enferme.--L'_Internelle Consolation_, au contraire,
+dans son enveloppe de maroquin blanc semée de croix d'or, dira de
+suite aux yeux: «_Venite ad me afflicti mærore_». C'est encore un
+point à observer dans la reliure des Livres.
+
+Pour les auteurs modernes, l'imagination du Bibliophile peut donner un
+libre cours à la fantaisie bien entendue; lorsqu'une même littérature
+originale possède des écrivains d'un caractère aussi nettement accusé
+que Victor Hugo, Musset, Dumas, George Sand, Mérimée, Théophile
+Gautier, Gérard de Nerval, Baudelaire, Stendhal et Flaubert, on peut
+se livrer sans crainte aux plus jolies demi-reliures qui se puissent
+voir.
+
+La Chine et le Japon nous envoient à profusion depuis quelque temps,
+des sortes de cuirs gaufrés, dorés, mordorés, mats, noirs ou rouges;
+les uns, tatoués de plaques brillantes; les autres, bigarrés avec une
+habileté naïve qui enchante les regards. Il existe, de même, des
+Crépons d'un tissu léger qui s'élargit à l'eau, des papiers japonais
+ornés de compositions brillantes et harmonieuses, d'un coloris où rien
+ne se heurte; toutes ces _babioles_, d'un goût si délicat et d'un prix
+si modéré, sont recherchées des artistes et abandonnées des
+Bibliophiles; c'est un tort, car leur emploi, digne des Livres
+modernes, donne à ceux qui en sont décorés une originalité gracieuse
+qui contraste fort heureusement avec les maroquins, les chagrins ou
+les parchemins antiques.
+
+Ces japonaiseries peuvent être mises en usage ensemble ou
+séparément;--dans une demi-reliure de maroquin à mosaïque, avec coins,
+introduisez le papier multicolore et oriental que nous vous indiquons,
+ou bien, faites encartonner un volume, en cuir argenté, de même
+provenance; le titre à froid posé sur le dos même du volume; cherchez
+toutes les combinaisons possibles, vous trouverez un effet saisissant,
+une reliure agréable et commode, et vous abandonnerez bien vivement
+les papiers _peigne_ ou unis, les toiles, les basanes, et tous les
+autres procédés ternes et vulgaires dont les moindres désagréments
+sont d'être laids et de ne rien exprimer à l'œil qui les contemple.
+
+Voyez entre autres la _Guerre du Nizam_, de _Méry_, recouverte des
+dessins guerriers de ces papiers du Japon; de suite, ce Roman exprime
+par son dehors le mouvementé de son esprit; voyez _Salambô_ enfermé
+dans un cuir byzantin, et encore les _Caprices en zigzags_, de
+Gautier, emmaillottés dans les arabesques d'un Crépon; tous ces
+cartonnages, ne disent-ils pas mille fois plus de choses qu'un dos
+chagriné à titre d'or? Pour _Mérimée_, pour de _Nerval_, pour
+_Barbey-d'Aurévilly_, pour _Edgard Poë_ ou _Baudelaire_, c'est bien là
+ce qu'il faut.--Afin de mieux exprimer notre façon de voir et de
+comprendre la demi-reliure de fantaisie, il nous faudrait le style
+professionnel et coloré d'une couturière; nous aimerions à pouvoir
+décrire une reliure tons sur tons ou suivant les variantes des pièces,
+des mosaïques, des signets et des gardes,--quelque chose dans cette
+manière: «Toilette pour un vol. in-18: tunique bleu pâle, avec pièce
+pour titre jaune de Naples, rehaussée de filets noirs, signet bleu
+marine, dorure en tête, or bronze; tranches légèrement ébarbées,
+gardes jaunes assorties à la pièce, avec ex-libris frappé en noir au
+milieu.--Date et lieu de publication à froid au bas du dos.»
+
+Nous aurions mille toilettes de ce genre à donner, mais le style
+n'y est pas, et d'ailleurs les Bibliophiles, nos confrères, sont
+trop artistes, trop gens de goût et de sens assuré, pour que nous
+songions un seul instant à vouloir ébaucher des projets de
+demi-reliure;--qu'ils veuillent bien prendre en bonne note cependant
+les quelques idées que nous avons émises ici. Nous serons heureux de
+n'avoir pas prêché dans le désert.--Ainsi soit-il!
+
+[Décoration]
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+[Décoration]
+
+
+RESTIF DE LA BRETONNE
+
+ET SES BIBLIOGRAPHES
+
+
+L'œuvre de Restif de la Bretonne, œuvre énorme et mouvementée, eut
+la destinée la plus bizarrement accidentée que livres puissent rêver;
+glorieuse au début, discréditée hier, en pleine vogue aujourd'hui,
+quel sera son sort demain?
+
+Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après avoir surmené sa vie
+et dispersé en menue monnaie son incontestable talent, expira à Paris
+le 3 février 1806, à l'âge de soixante-douze ans. Ses propres
+contemporains commençaient déjà à l'oublier, et il fallut que sa mort
+vînt cingler, comme d'un coup de fouet, l'indifférence générale dont
+ses derniers jours étaient enveloppés.
+
+Ses obsèques furent pompeusement célébrées; l'Institut y envoya une
+députation, les journaux honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et
+plus de mille huit cents personnes suivirent son corps au cimetière
+Sainte-Catherine[4] où il fut inhumé.
+
+ [4] Aujourd'hui cimetière du Mont-Parnasse.
+
+Sa tombe à peine fermée, l'émotion du moment passée, Paris qui comble
+si hâtivement ses vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche
+ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier aux passions de la
+politique et de la guerre, oublia Restif; et les deux cents volumes,
+où l'âme du pauvre romancier était toute semée, furent englobés dans
+la plus profonde insouciance.
+
+Le glorieux écrivain était déchu! Ses ouvrages ornèrent pêle-mêle les
+parapets des quais, ils furent vilipendés, rejetés avec mépris,
+exposés aux injures de l'air et de la pluie et trop souvent, hélas!
+abandonnés à l'épicerie, ce prosaïque Montfaucon des volumes
+infortunés.
+
+L'époque, il est vrai, ainsi que les événements, prêtaient assez peu à
+la bibliomanie; la vie fiévreuse de chacun ne laissait guère de
+loisirs pour les doux passe-temps du livre, et les bouquins, ces vrais
+sages, durent attendre une ère de paix et de science pour enseigner de
+nouveau leur grande morale si variée.
+
+Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit spécialement que: _ad
+posteros_ et son œuvre est de celles qui ne peuvent mourir. En
+s'attachant à peindre son siècle avec le coloris réaliste qu'il
+puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes nettement accusées
+des mœurs au milieu desquelles il se mouvait, en calquant enfin, pour
+ainsi dire, la vie, le costume et le langage exacts de ses
+contemporains, il dut penser, avec raison, qu'un jour viendrait o√π les
+savants et les curieux se montreraient désireux de reconstituer son
+époque dans ses moindres détails et de savourer les parfums du
+passé.--Ce temps est venu, et tous ses volumes, fidèles représentants
+de la seconde moitié du XVIIIe siècle, sont recherchés et hors de prix
+aujourd'hui.
+
+Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et c'est à M. Charles
+Monselet que revient l'honneur d'avoir le premier exhumé et remis à la
+mode d'une manière aussi complète qu'intéressante les œuvres de ce
+fécond littérateur[5].
+
+ [5] Quérard dans _La France littéraire_, Didot, 1835; M. Eusèbe
+ Girault, dans _La Revue des Romans_ (2 vol. in-8º, 1839, tome II,
+ pag. 199-204), et Pierre Leroux dans les _Lettres sur le
+ fouriérisme_ (_Revue sociale_ de Pierre Leroux, mars 1850)
+ avaient déjà rédigé de curieuses notices sur Restif de la
+ Bretonne.
+
+Dans les numéros du _Constitutionnel_ des 17, 18 et 19 août 1849, le
+spirituel auteur _de M. de Cupidon_ consacra à Restif de longs
+articles qui devaient servir de base au travail si curieux qu'il
+publia cinq ans plus tard[6].
+
+ [6] _Restif de la Bretonne_, sa vie et ses amours, etc., par
+ _Charles Monselet_, avec un beau portrait gravé par Nargeot.
+ Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854.
+
+Dans l'intervalle, en 1850, la _Revue des Deux-Mondes_ fit paraître
+une analyse de _M. Nicolas ou le cœur humain dévoilé_[7].
+
+ [7] _Histoire d'une vie littéraire au XVIIIe siècle._--_Les
+ Confidences de Nicolas._ (Restif de la Bretonne) par Gérard de
+ Nerval, nos du 15 août, 1 et 5 septembre 1850.--_M. Nicolas ou le
+ cœur humain dévoilé_, fait partie des _Illuminés ou les
+ Précurseurs du socialisme_, Récits et portraits, par Gérard de
+ Nerval, dont la première édition fut donnée par Victor Lecou, en
+ 1 vol. in-12, 1852.
+
+Cette étude, fort bien écrite et présentée par Gérard de Nerval,
+montre l'homme plutôt que l'écrivain, c'est la biographie de Restif,
+ses aventures amoureuses, ses misères, c'est, en un mot, le romancier
+mis en roman par un rare poëte.
+
+Ces deux bio-bibliographies traitées de manières toutes différentes,
+mais de mains de maîtres, suffirent pour rendre aux livres de Restif
+de la Bretonne toute leur vogue d'antan et au delà; on commença à
+rechercher les _Restif_, on y découvrit des gravures précieuses, tant
+pour la finesse d'exécution que pour la fidélité des modes qu'elles
+reproduisent; bref, les bibliophiles s'aperçurent que l'œuvre entière
+du polygraphe était intéressante à plus d'un titre et digne de figurer
+dans les plus fières bibliothèques.
+
+L'orthographe variée et singulière, le piquant des confessions de
+l'auteur, l'étrangeté de ses romans, composés pour la plupart avant
+d'être écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel mot de
+Rivarol: _L'imprimerie est l'artillerie de la pensée_; les formats
+même de ses volumes et la difficulté de les réunir en œuvre complète,
+tout contribua à faire briller, avec le plus grand éclat, la renommée
+un moment ternie du père du _Pornographe_.
+
+Ce fut bien vite une _Restifomanie_ parmi les collectionneurs
+parisiens; du petit au grand, chacun voulut avoir Restif partiellement
+ou en nombre, et dans l'un de ses derniers catalogues, le libraire
+Auguste Fontaine mit en vente un Restif de la Bretonne dans les
+conditions suivantes:
+
+«ŒUVRES DE NICOLAS-EDME RESTIF DE LA BRETONNE. Deux cent douze
+parties ou tomes en cent cinquante-quatre volumes in-18, in-12, in-8,
+et in-fol.--maroquin, dos orné à petits fers, fil. tr. dorée
+(Chambolle Duru); superbe exemplaire, richement relié, lavé et
+encollé.--Prix; VINGT MILLE FRANCS.»
+
+20,000 francs!!! Il est juste d'ajouter qu'on ne connaît en France
+qu'une dizaine de collections complètes des œuvres de Restif de la
+Bretonne: la Bibliothèque nationale en possède une, le libraire
+Fontaine, deux (probablement vendues); les autres appartiennent à MM.
+le duc d'Aumale, le baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg et
+autres bibliophiles aussi féroces que riches.[8]
+
+ [8] M. Restif de Tonnerre (Yonne), descendant de Restif, possède
+ aussi au grand complet et dans un très bel état, les œuvres de
+ son grand parent.
+
+L'engouement acquit des proportions si énormes que le savant
+bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dut prendre les choses en main, et
+avec une science étonnante et un travail d'investigation des plus
+remarquables, il fit paraître LA BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE _de
+tous les ouvrages de Restif de la Bretonne_. Cet ouvrage colossal,
+outre _la description raisonnée des collections originales, des
+réimpressions, des contrefaçons, des traductions, des imitations_,
+contient les notes historiques, critiques et littéraires les plus
+curieuses et les mieux étudiées.
+
+Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix, on eût pu croire que
+tout avait été dit sur Restif de la Bretonne. Point! un nouveau volume
+parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8 d'une centaine de pages,
+trouva encore moyen de parler de notre auteur d'une aimable manière;
+il jugea l'homme, l'œuvre, la destinée d'icelle, et ses
+bibliographes. L'on peut dire que ce volume, loin d'être inutile, est
+un excellent complément d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit
+sur l'écrivain du _Paysan perverti_.
+
+M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des Restifographes. M. J.
+Assezat, un sympathique érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête
+d'une réimpression _d'un choix des Contemporaines_, fit une notice
+annotée traitant de Restif, de son œuvre et de sa portée, et nous ne
+doutons pas qu'il ne se trouve encore quelqu'un pour parler de Restif
+et intéresser les lecteurs sur ce grand prolifique en tout genre, qui
+laisse encore des côtés curieux à observer pour la critique et
+l'érudition.
+
+
+Si on peut taxer l'œuvre de Restif de la Bretonne de légère et même
+quelquefois d'immorale, on doit d'un autre côté songer au milieu où
+cette œuvre fut conçue et produite, et nous ne saurions trop avancer
+que ses livres sont de première utilité pour l'étude et l'histoire des
+mœurs au XVIIIe siècle. Les matériaux et les documents qu'ils
+contiennent, les coutumes qui s'y reflètent comme dans un fidèle
+miroir en feront toujours des trésors du plus haut intérêt pour les
+bibliophiles et les érudits.
+
+
+L'œuvre immense de Restif sera-t-elle réimprimée? En totalité, la
+chose est impossible; en partie, nous croyons pouvoir assurer que
+oui.--Déjà plus d'un essai a été tenté avec succès, tant en France
+qu'à l'étranger. En faisant un tri judicieux dans les principaux
+ouvrages de la collection, dans les _Nuits de Paris_, dans _Les
+Parisiennes_, dans _Les Françaises_, dans _Le Palais Royal_, dans les
+_Années des Dames Nationales_, dans _Les Posthumes_, dans les _Idées
+Singulières_ et _Les Veillées du Marais_, on arriverait certainement à
+prendre le dessus du panier de l'œuvre de Restif de la Bretonne,
+dont, il faut bien le dire, la majeure partie des romans est si
+confuse, si démodée, qu'il est presque impossible d'en affronter la
+lecture aujourd'hui.
+
+Quoiqu'il en soit, Restif, cet être tout de contraste, restera, de nos
+jours comme dans l'avenir, l'écrivain le plus bizarre, le plus
+étrangement fécond dans la littérature du XVIIIe siècle; disons plus,
+ce fut un Bibliophile à sa façon et ce titre seul nous a suffi pour
+que nous lui consacrions ces quelques lignes.
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+[Décoration]
+
+
+LE CABINET
+
+D'UN EROTO-BIBLIOMANE
+
+ Ubi turpia non solum delectant, sed etiam placent.
+
+ SÉNÈQUE.
+
+
+Souvent, je le rencontrais chez les grands libraires de la rive
+gauche, parlant sobrement, dans une note basse, fatiguée, presque
+enrouée; avec une allure étrange et cet air de gêne et de discrétion
+que l'on voit aux conspirateurs.--Il semblait, devant un tiers,
+vouloir s'effacer, et, s'il exprimait ses désirs, ce n'était que d'une
+façon indécise et inquiète; lançant des phrases indéterminées, brèves,
+pleines d'une autorité craintive: «Trouvez-moi la chose en question»,
+disait-il au libraire, ou bien: ¬´N'oubliez pas, en gr√¢ce, ce que vous
+savez; il me le faut coûte que coûte; n'allez pas trop m'écorcher
+cependant;--je repasserai bientôt.»
+
+Je ne sais quel vague caprice me poussait à connaître ce Bibliomane
+bizarre, musqué, enveloppé de mystère; je pensais que cet être
+singulier n'était pas à coup sûr le premier venu; sa physionomie seule
+m'intriguait particulièrement, et sous la sénilité vainement
+dissimulée de sa démarche, je pressentais un Bibliophile d'une race à
+part.
+
+Grand, droit, corseté dans une longue houppelande lui tombant aux
+talons; le soulier mince, effilé, montrant le bas de soie, le visage
+rasé, maquillé, poudrederizé, les cheveux frisés et pommadés, le
+monocle d'or dans l'orbite droite, relevant la paupière affaissée sur
+un œil éteint; le chapeau incliné sur l'oreille, la cigarette aux
+dents et le stick en main, il me rappelait, dans la pénombre du
+souvenir, cet admirable type de vieux beau, si magistralement crayonné
+par Gavarni, avec cette légende spirituelle et réaliste: «_Mauvais
+sujet qui pourrait être son propre grand-père._»
+
+A peine arrivait-il dans une librairie, qu'il jetait un regard inquiet
+tout alentour; si une dame s'y tenait, assise au comptoir, il était
+agité, nerveux, vivement préoccupé; son malaise se manifestait par des
+mouvements d'impatience accentués et des tics involontaires qui
+brisaient, en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue sur ses
+joues.--On devinait qu'il eût voulu être seul, dans une causerie
+d'homme à homme; aussi ne disait-il au libraire que ces simples
+paroles: «L'avez-vous?--Non, répondait-on;--Pensez-y, n'est-ce pas»,
+reprenait-il avec découragement, et il se retirait.--Un coupé de
+couleur claire, tendu à l'intérieur de lampas rose broché d'argent,
+l'attendait à la porte, notre Bibliophile Marquis de Carabas y
+montait; la portière se refermait, et le cocher poudré à frimas avait
+à peine fouetté l'alezan qui piaffait, que l'attelage déjà
+disparaissait au loin. C'était une vision.
+
+J'appris qu'il se nommait le Chevalier Kerhany; il vivait, me dit-on,
+assez joyeusement avec les dames, mais demeurait fort réservé et
+d'humeur misanthropique avec ses semblables. Il recevait peu chez lui
+et toujours avec une sorte de méfiance instinctive; on racontait que
+son intérieur était d'un luxe inouï et que la folie y agitait ses
+grelots dans des orgies dignes de Tibère; il se donnait chez lui, au
+dire de chacun, des petits soupers à faire ressusciter de plaisir tous
+les roués de la Régence; personne néanmoins ne se vantait d'y avoir
+assisté.--De fait, le Chevalier était assez demi-mondain, il se
+rendait de temps à autre au bois, et, les soirs d'Opéra, il
+stationnait des heures entières au foyer de la danse.--Les déesses de
+l'entrechat l'entouraient, le noyaient dans des flots de gaze
+bouffante, lui lançant des pointes grivoises qui avivaient le feu
+libertin de son regard de faune, tandis que debout, dans une pose à la
+Richelieu, il se plaisait à distribuer à ces terribles petits museaux
+de rats, les pastilles de sa tabatière ou les sucreries variées dont
+ses poches étaient toujours pleines.
+
+Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que pour calmer ma
+puissante curiosité à son sujet; je résolus de suivre le précepte des
+stoïciens, le fameux _Sequere Deum_. Je m'aperçus en effet que le
+destin sait nous guider, car, en cette occasion, il me servit à
+souhait.
+
+
+II
+
+Je me trouvais un soir dans une de ces grandes fêtes parisiennes,
+brillantes et tapageuses, chez une artiste célèbre où un de mes amis
+m'avait conduit.--Presque abandonné dans un petit salon d'un rococo
+exquis, tout parfumé de couleur locale, renversé dans une quiétude
+parfaite sur le coussin d'un divan japonais, je me laissais bercer par
+une valse languissante, dont les accents m'arrivaient affaiblis, comme
+tamisés par le lointain et les lourdes tentures; tout en regardant
+avec distraction un plafond délicieusement composé dans le goût de
+Baudoin, j'avais presque perdu la notion du lieu où j'étais céans,
+lorsque, tout à coup, près de moi, sur le même divan, dodelinant de la
+tête, et marquant du bout de sa bottine vernie le rhythme de la danse,
+je vis, dans l'élégance du frac, le gardénia à la boutonnière, le
+plastron de chemise tout chargé de diamants, mon mystérieux
+Bibliomane, le Chevalier Kerhany, qui paraissait, lui aussi, fort peu
+s'inquiéter de ma présence.--Je ne me demandai pas comment il était
+venu là, sans que je l'entendisse approcher, je pensai de suite que
+l'occasion, me frôlant de son unique cheveu, je devais le saisir en
+toute hâte et m'y cramponner; aussi, toussant légèrement pour éveiller
+son attention et mieux affermir ma voix:
+
+--Quelle voluptueuse et adorable chose, que la valse allemande,
+murmurai-je, afin d'engager la conversation.
+
+--Adorable! adorable! dit-il simplement, sans abandonner son
+laisser-aller de tête et de bottine.
+
+--Il n'y a que Strauss de Vienne, repris-je, pour concevoir et écrire
+ces motifs entraînants, vifs, colorés, qui fouettent le sang, qui
+empoignent et font passer un chaud frisson du cœur aux jambes.
+
+--Il n'y a que Strauss, en effet, soupira-t-il comme se parlant à
+lui-même;...cependant Gungl's.
+
+--Ah! Gungl's, fis-je, charmant compositeur.--_Le Rêve sur l'Océan_
+est une œuvre toute d'harmonie.
+
+--Toute d'harmonie; oui, toute d'harmonie, me répondit-il avec
+laconisme, comme fâché d'avoir à me parler.
+
+--Il y eut un silence;--mon voisin de divan, renversé en arrière, avec
+une moue d'ennui, sifflotait une sorte de menuet.--Je ne perdis pas
+courage et fis un nouvel effort.
+
+--Si belle que soit la valse de perfection moderne, hasardai-je, elle
+ne laisse pas de faire regretter très vivement aux délicats ces
+mélodies du XVIIIe siècle, mélancoliques, naïves et simples, si
+séduisantes par le caractère, si pénétrantes de pensée et si
+gracieuses de style.
+
+Il souriait, semblant m'écouter avec plaisir et même m'approuver;--Je
+continuai:
+
+--Est-il rien de comparable aux Quintettes de Mozart, aux Gavottes de
+Rameau, aux Menuets de Boccherini et de Reicha, aux Symphonies de
+Haydn et de Beethoven, aux Préludes, aux Rondos, Duos, Quatuors, aux
+Concertos, aux Thèmes variés composés vers 1725, et plus tard par tant
+de charmants musiciens aujourd'hui ignorés pour la plupart.
+
+--Et les airs pour fifre! et les douces romances! et les motifs pour
+clavecin! fit le Chevalier en se redressant subitement; les motifs
+pour clavecin, Monsieur, que de verve amoureuse! que de charmes
+alambiqués! que de légèreté et en même temps que de nonchalance!
+Hélas! le piano rend mal toutes ces jolies choses et je préférerais
+mille fois les voir exécuter sur le clavier d'une Epinette que sur le
+meilleur Pleyel du monde.
+
+--Sans compter, dis-je, faisant brusquement diversion à la
+conversation, sans compter que les Clavecins étaient des meubles
+ravissants, décorés avec un art incomparable par des artistes tels
+que Boucher, Watteau...
+
+Ajoutez Fragonnard, reprit mon interlocuteur avec passion, Fragonnard,
+ce peintre divin des lubricités folles, des voluptés égrillardes et
+spirituelles, Fragonnard qui connaissait si profondément la science du
+nu et des décolletés piquants, Fragonnard, ce Grécourt de la peinture;
+ajoutez Fragonnard: je possède un clavecin, un bijou, sur lequel il a
+tracé des scènes adorables, de charmants camaïeux signés de son nom.
+
+--Je n'ai qu'une toute petite toile de ce maître, osai-je dire
+modestement, mais c'est une œuvre si blonde de ton, si mignarde dans
+son déshabillé, si étonnante de facture, si parfaite d'ensemble et
+enfin si grivoise de composition, que je la tiens pour une merveille
+véritable.
+
+Le sujet, quel est le sujet? me demanda le Chevalier hors de lui,
+possédé d'une furieuse curiosité à l'idée de grivoiserie du
+tableau.--Quel en est le sujet, je vous prie?
+
+Le sujet, mon Dieu, cela est très délicat, répondis-je lentement; vous
+avez lu Brantôme, n'est-il pas vrai?
+
+Les _Dames Galantes_ sont pour moi un bréviaire.
+
+Alors, repris-je, après ce cynisme d'impiété, vous y avez vu décrit le
+sujet de mon Fragonnard, dans le _Discours premier_; vous l'avez lu
+dans la cent dix-neuvième épigramme de Martial, livre I, qui se
+termine par ce vers:
+
+ _Hic ubi vir non est, ut sit adulterium._
+
+Vous l'avez lu dans Lucien, dans Juvénal; enfin mon tableau représente
+des _fricatrices_; _Donna con Donna_.
+
+La figure du Chevalier Kerhany était bouleversée; ses yeux morts
+avaient repris un éclat surprenant; ses lèvres s'agitaient
+d'étonnement, et la sueur ravinait son visage.
+
+--Vous avez un tel tableau de Fragonnard! exclamait-il avec
+admiration; un sujet si bien traité par un tel maître,--que ce doit
+être beau!
+
+Il s'approchait plus près, me demandant des détails; il insistait sur
+les moindres choses, et dans l'ivresse de savoir et peut-être le désir
+de posséder plus tard, il m'accablait de prévenances.
+
+Ayant voulu prendre par la curiosité cet érotomane effréné, j'avais
+touché juste; il avait bondi à la description d'un sujet érotique et
+déjà il s'apprêtait à me réclamer de nouveaux renseignements sur
+l'origine de cette œuvre d'art, lorsque la foule inonda le petit
+salon dans lequel nous nous trouvions retirés; la valse venait de
+finir, le Chevalier fut enjuponné par quelques jolies femmes qui
+vinrent prendre place à ses côtés.--L'intimité était rompue.
+
+--Sur la fin de la soirée je le rencontrai, et après un échange mutuel
+de politesses, il me remit sa carte en m'assurant du plaisir qu'il
+éprouverait à me faire les honneurs de sa Bibliothèque.
+
+
+III
+
+Quelques jours après, je sonnais à l'huis du Chevalier de Kerhany,
+dont l'hôtel était situé sur le boulevard Haussman;--un grand diable
+de laquais vêtu de panne écarlate vint m'ouvrir.--Je traversai d'abord
+une vaste pièce, sorte d'atrium décoré en style Pompéïen, où se
+trouvaient rangés des meubles romains de tous les genres; j'aperçus
+l'_accubitum_, le _biclinium_, le _triclinium_, orné de ses _plagula_;
+le _lectulus_, et même le _subselium_, le _seliquastrum_, le
+_scabellum_ et autres siéges fidèlement copiés d'après l'antique.--Le
+Chevalier était visible; il se tenait dans un petit fumoir tendu de
+soie havane capitonnée de satin bleu. Il me reçut avec la plus grande
+cordialité, me félicitant de n'avoir pas craint de le déranger. Nous
+parlâmes art et littérature, ou plutôt femmes, car toute l'esthétique
+de mon Erotomane semblait se réunir et se résumer dans l'éternel
+féminin; il ne voyait la musique, la poésie, la peinture que dans un
+sens de corrélation voluptueuse qu'il se plaisait à établir malgré lui
+entre tous les chefs-d'œuvre et l'amour des filles d'Ève;--prenant
+chaque génie en particulier, il me montrait avec une verve passionnée
+que, dans les grandes manifestations de l'art, on pouvait répéter le
+mot d'un policier célèbre: _Cherchez la femme_. Il me parla du sexe
+charmant comme un habile général le ferait d'une forteresse dont il
+connaît les coins et recoins; exprimant avec grâce les différentes
+manières d'attaquer la citadelle, émettant des théories si
+audacieuses, que je ne pourrais, même en voilant mes phrases comme des
+femmes turques, les raconter ici.--Je fus entièrement séduit par ce
+vieil Anacréon; je croyais avoir en face de moi le célèbre Duc de
+Lauzun donnant des conseils à son petit-neveu, le Chevalier de Riom,
+tant il annonçait de connaissances approfondies et de crânerie
+passionnée dans les sujets délicats qu'il avait à traiter.
+
+Cependant, si attrayante que fut la conversation, je ne tardai pas à
+réclamer du Chevalier Kerhany la faveur de visiter son musée. Il
+accéda avec la meilleure grâce à ma demande:--«C'est juste, c'est
+juste, me dit-il en souriant, je vous retiens ici avec mes
+billevesées. Passons, si vous le voulez bien, dans la galerie des
+maîtres.»
+
+Je fus introduit dans une superbe salle éclairée par une vaste baie
+exposée au nord;--étourdi un instant par la splendeur des cadres et
+l'orgie magistrale des couleurs, je ne tardai pas à me remettre, et je
+pus considérer à mon aise la plus remarquable collection particulière
+qu'il m'ait été donné de voir.--Il y avait là des Velazquez et des
+Murillo, des Titien et des André del Sarte, des paysages éclatants de
+Ruysdaël, de Hobbema et du Poussin, des petites toiles adorables de
+Terburg, de Metzu, de Van Ostade, de Wouwermans, de Jan Steen, de Van
+der Meer; puis, dans un style plus large, des Rembrandt, des Rubens,
+des Jordaens, des Frans Hals, des Ribera, des Gérard Dow, ainsi que
+des Antonello de Messine, des Guerchy, des Léonard de Vinci et des
+Paul Veronèse.--Il m'eut fallu des journées entières pour rassasier
+mon admiration; il me faudrait des volumes pour exprimer les
+sensations que j'éprouvai.--Je m'arrachai cependant à cette féerie
+sublime pour faire remarquer à l'heureux propriétaire de tant de
+merveilles que l'art plus affadi des maîtres du dix-huitième siècle ne
+tenait aucune place dans sa galerie.
+
+«Un moment, un moment, répondit-il,--ceci tuerait cela,--suivez-moi,
+vous ne perdrez rien pour attendre, suivez-moi, je vais vous
+satisfaire.»
+
+Le Chevalier souleva une portière; nous nous trouvions alors dans une
+chambre octogone dont les boiseries blanches étaient sculptées de
+festons, de guirlandes et de couronnes relevées d'or mat; une glace
+immense remplaçait le plafond et tout à l'entour de la pièce jusques à
+la cimaise étaient suspendus des tableaux du dix-huitième
+siècle.--C'était, en premier lieu, des portraits de Reynolds, de
+Gainsborough, et des pastels de Latour; ensuite venaient Vanloo,
+Pater, Boucher, Lancret, Fragonnard, Largillière, Nattier, Dietrich,
+Le Barbier, L'Epicié et Boilly.--Ce qui donnait un caractère
+particulier à cette réunion de chefs-d'œuvre, c'était la nature même
+du choix des sujets: on ne voyait qu'un éblouissement de chairs roses,
+qu'un rut de peaux mates, de fossettes gracieuses; qu'une débauche de
+postures alanguies et enivrantes, qu'une nuée d'amours polissons et
+rieurs dont les lèvres s'entrebaisaient.--La dépravation de tout un
+siècle s'étalait dans la lubricité de ces peintures, souriantes de
+luxure et aimablement vicieuses; les torses cambrés, lascifs,
+endiablés émergeaient des cadres, se reflétant dans la grande glace du
+plafond, tandis que les jambes velues des faunes et des sylvains
+nerveusement gonflées d'un priapisme intense, semblaient secouer dans
+l'air une odeur √¢cre de bouc qui montait au cerveau.
+
+Il y avait près d'une heure que je me trouvais là, ivre de tant de
+beautés entrevues, brisé, anéanti, dans un état de prostration
+impossible à décrire. Le Chevalier de Kerhany jouissait de ma surprise
+et de mon admiration passive, à force d'être surexcitée: «Eh bien!
+jeune homme, me disait-il, eh bien! que dites-vous de mon dix-huitième
+siècle? Ne croyez-vous pas que votre Fragonnard Lesbien serait en fort
+belle compagnie dans mon modeste petit musée?--Ce n'est pas tout,
+ajoutait-il, nous allons visiter ma Bibliothèque qui compte certaines
+curiosités qui seront de votre goût.--Mais... qu'avez-vous?--on dirait
+que vous vous sentez mal?
+
+Je répondis furtivement, m'excusant de ne pouvoir visiter ce jour-là
+les livres de mon hôte, j'invoquai un rendez-vous pressant, et
+remerciant le Chevalier, je sortis après avoir pris rendez-vous pour
+le lendemain à la même heure.
+
+Le fait est que j'éprouvais un violent mal de tête et un malaise
+général; ce que j'avais vu m'avait transporté dans un monde idéal,
+loin du Paris moderne et de sa civilisation, loin du banal et du
+convenu odieux. Mon imagination s'était fatiguée dans une course
+échevelée à travers l'Eden de mes rêves, et ma cervelle dansait encore
+à soulever mon haute-forme lorsque je me trouvai sur le boulevard.
+
+Le Chevalier de Kerhany me paraissait, à cette heure, un magicien
+sinistre, une sorte de Méphistophélès régence qui s'était amusé à
+plaisir de mon enthousiasme juvénile.--Je lui en voulais presque de
+m'avoir promené un instant dans le verger des fruits défendus, car je
+ne voyais plus devant moi que les petites pommes d'api, c'est-à-dire
+des petites parisiennes trop vêtues selon la mode, qui trottinaient
+allègrement, suivies par les faunes d'aujourd'hui, de gros boursiers
+enflés de bourse et de ventre, jouisseurs hâtifs, prêts à pénétrer
+dans le boudoir des Danaés sous la forme d'une pluie d'or.
+
+
+IV
+
+Le lendemain, à l'heure fixée, l'esprit plus calme et de sens plus
+rassis, je me trouvais chez le chevalier qui m'attendait dans sa
+Bibliothèque. Cette librairie était disposée dans un salon ovale; une
+fenêtre aux vitraux multicolores y distribuait le jour dans un prisme
+joyeux et le soleil tamisé par des losanges roses, jaunes ou bleus,
+semblait éclabousser les tapis d'orient de reflets contrariés. Les
+parois de la pièce étaient entièrement rayonnées de planchettes de
+bois de rose, recouvertes de cuir de Russie, et ornées sur les rebords
+de coquets lambrequins de moire vert myrte, dentelés et effrangés,
+dont l'élégance se joignait à l'avantage de préserver les livres de la
+poussière. Tout en haut, près de la corniche, sur le dernier rayon,
+dans un désordre charmant et fait pour le plaisir des yeux, des
+petites statuettes se montraient dans toute l'impudence de
+l'impudicité; c'étaient de sveltes Vénus n'ayant rien du rigide
+classique, des groupes de baigneuses affolées, des Sapho... avant
+l'amour de Phaon, des Narcisses pâles et blêmes, des Hercules
+puissants et aussi des suites de Phallus en bronze ayant l'esprit et
+le caractère singulier de ceux que l'on voit dans _Le Musée Secret du
+Roi de Naples_. Je me croyais chez un juge d'instruction après la
+saisie de figurines portant atteinte à la morale publique, tant était
+chaude et déréglée la composition de cette statuaire unique.--La pièce
+n'avait pour tous meubles qu'un divan circulaire, large, profond,
+rebondi, habillé d'une épaisse étoffe des Indes ravissante de tons,
+sur laquelle étaient jetés des coussins nombreux et variés. Çà et là
+quelques X de Cèdre supportaient des cartons à estampes et une table
+liseuse, aux pieds torses, à sabots d'or, occupait le centre de la
+salle. Au plafond, d'une rosace ayant la bizarrerie obscène de
+certaines gargouilles moyen-√¢ge, tombait un lustre de bronze d'une si
+effrayante lubricité qu'on l'eut dit ciselé par quelque Benvenuto
+Cellini atteint de satyriasis.
+
+Cette Bibliothèque me parut renfermer près de deux mille volumes dont
+je m'approchais déjà curieusement afin d'en parcourir les titres
+lorsque le Chevalier de Kerhany m'arrêta:
+
+«Mon jeune ami, me dit-il doucement, cette bibliothèque est un enfer
+bibliographique dont je suis le Pluton égoïste; ici, j'ai donné
+rendez-vous à tous les affamés du vice, à tous les grotesques de
+libertinage, à tous les condamnés de l'indignation bourgeoise, aux
+conceptions maladives et honteuses des cerveaux surmenés de plaisirs.
+Peu de visiteurs ont franchi cette enceinte; quelques jolies
+pécheresses seules y ont traîné l'élégance de leurs pantoufles; et si
+une sympathie particulière me permet aujourd'hui de faire en votre
+faveur ce que je n'ai fait jusqu'alors pour aucun autre Bibliophile,
+votre érudition sage vous placera, je l'espère, au-dessus de vos sens;
+cependant, je crois devoir vous prévenir: réfléchissez comme si vous
+alliez prendre de l'opium pour la première fois de votre vie.--Mon
+coupé est en bas, venez-vous faire un tour de lac?
+
+Faites dételer, lui répondis-je en riant; je vais rendre visite à vos
+pestiférés.
+
+--Dans ce cas, commencez par la droite, ajouta le Chevalier en
+m'indiquant les rayons les plus proches; ma Bibliothèque est
+graduée,--les incurables sont à gauche à l'extrémité du lieu où vous
+vous trouvez;--je vous laisse seul ici, dans une heure je reviens vous
+prendre.
+
+La première rangée des livres que j'ouvris formait ce qu'on pourrait
+appeler la série des anodins: c'étaient pour la plupart des romans ou
+contes piquants, écrits dans cette période voluptueuse comprise entre
+la Régence et la Révolution, des fantaisies Turques, Persanes ou
+Chinoises, de bonnes et inoffensives polissonneries imprimées à
+Cythère avec l'approbation de Vénus, à Érotopolis, à Cucuxopolis, ou
+au Palais Royal chez une petite Lolo, marchande de galanterie. Je vis
+_Grigri_; _Thémidore_; _Le Noviciat du Marquis de *** ou l'apprenti
+devenu maître_; _Les Œuvres galantes de Bordes_; _Le Grelot_; _Le
+Roman du Jour_; _Le Sopha_; _Le Tant pis pour lui ou les spectacles
+nocturnes_; les différents _Codes_: _Code de la Toilette_; _Code des
+Boudoirs_; _Code du Divorce_; _Code des mœurs ou la prostitution
+régénérée_; _Code de Cythère ou lit de justice d'Amour_; puis la
+_Bibliothèque des petits maîtres_, la Bibliothèque des _Bijoux_: _Les
+Bijoux indiscrets_; _Le Bijou des Demoiselles_, _Les Bijoux des neuf
+Sœurs_; _Le Bijou de Société ou L'Amusement des Grâces_; les _Bijoux
+des petits neveux d'Arétin_ et autres; les _Caleçons des Coquettes du
+jour_, les _Calendriers de Cythère_, _L'Almanach cul à tête, ou
+étrennes à deux faces pour contenter tous les goûts_ ainsi qu'une
+foule d'œuvres scatologiques et d'_ana_ orduriers.
+
+Les volumes étaient reliés admirablement en maroquin plein, en veau
+uni ou agrémenté; chacun d'eux était orné de petits fers spéciaux,
+d'une composition fine et originale, quelquefois brutalement grossiers
+par esprit de couleur locale; ils étaient placés sur le dos, entre
+les nervures, en forme de culs-de-lampes ou frappés en plein maroquin
+sur le plat des volumes en guise d'armoiries.--Des gravures
+licencieuses étaient ajoutées aux passages les plus colorés des
+ouvrages auxquels elles convenaient; les gardes même, subissaient
+quelquefois l'effronterie d'un dessin graveleux et je ne pouvais
+m'empêcher de songer que le livre de la plus chaste gauloiserie se fut
+trouvé impitoyablement transformé par l'érotomanie invétérée du
+Chevalier de Kerhany.
+
+Au fur et à mesure que j'inclinais vers la gauche, la graduation
+libertine s'accentuait; déjà j'avais franchi les poésies gaillardes:
+_La Muse folâtre_; _L'élite des poésies héroïques et gaillardes de ce
+temps_ (1670); _Le Parnasse satyrique du sieur Théophile_; _Le Cabinet
+satyrique_; _Les Œuvres de Corneille Blessebois_; _Dulaurens_; _Les
+Muses en belle humeur ou Elite des poésies libres_; _le Pucelage
+nageur_; _L'Anti-Moine_; _Le Parnasse du XIXe siècle_ et tous les
+ouvrages imprimés en Belgique, à Neufchâtel, à Freetown, avec
+eaux-fortes de Rops, auxquelles s'ajoutaient de nouvelles gravures.
+Déjà j'avais parcouru la majeure partie de la Bibliothèque et mes
+mains commençaient à trembler en ouvrant chaque livre qui s'offrait à
+moi; les petits fers prenaient des allures cyniques et effrayantes;
+j'eus peur de ne pas arriver au but et j'abandonnai quelques centaines
+de volumes pour atteindre l'extrême gauche.
+
+Je me trouvais bien en effet parmi les incurables, comme me l'avait
+dit le Chevalier, c'était à l'extrême gauche, le suprême du genre, le
+_nec plus ultra_ de la dépravation et à la fois du luxe artistique des
+livres et des gravures; _Les Œuvres badines d'Alexis Piron_
+touchaient _L'Amour en Vingt Leçons_ et le _Meursius François_;
+_L'Arétin_ y était représenté par le _Recueil de postures érotiques
+d'après les gravures à l'eau-forte d'Annibal Carrache_; par
+l'_Alcibiade Fanciullo à Scola_; par l'_Arétin français_ et par le
+livre dit: _Bibliothèque d'Arétin_; près du _Divus Arétinus_ je
+remarquai _Félicia ou Mes Fredaines_; _Monrose ou le Libertin par
+fatalité_; _les Monuments de la vie privée des Douze Cæsars_ et les
+_Monuments du Culte secret des Dames Romaines_; plus loin je vis
+_Justine ou Les Malheurs de la vertu_; _Cléontine ou La Fille
+malheureuse_; _Juliette ou la suite de Justine_; _Le Portier des
+Chartreux_; _La France fout..._; _La Philosophie dans le Boudoir_;
+_Les crimes de l'amour ou le délire des Passions_; en un mot toutes
+les œuvres sadiques du Marquis de Sade, en éditions originales, avec
+reliures à petits fers de torture.--J'allais me livrer au plaisir de
+regarder les manuscrits et les dessins originaux; je mettais la main
+sur l'un des trois exemplaires connus du _Recueil de La Popelinière_:
+_Tableaux des Mœurs du Temps dans les différents âges de la vie_, 1
+vol. grand in-quarto, j'admirais les vingt gouaches mignardement
+impudiques de Carême, lorsque le possesseur de cette étonnante rareté
+se présenta:
+
+--«Ah! ah! s'écria-t-il, vous n'y allez pas à la légère, mon cher
+enfant, non-seulement vous avez vu la droite, le centre droit, la
+gauche de mon cabinet, mais encore vous contemplez en vrai gourmet, en
+délicat amoureux de la chose, la merveille des merveilles, le plus
+rare de mes livres rares après l'_Anti-Justine_ de Restif de la
+Bretonne; savez-vous que la possession de mon _La Popelinière_,
+imprimé sous les yeux et par ordre du fermier général, m'a coûté dix
+ans de recherches, dix longues années de fatigues et de luttes et deux
+mille écus sonnants.»
+
+--C'est à peu près le prix de mon Fragonnard Lesbien, sans omettre les
+luttes et les fatigues, soupirai-je avec intention.
+
+Vous n'allez pas, je suppose, me proposer un échange?
+
+Qui sait?
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui le Chevalier de Kerhany est possesseur de mon
+Fragonnard;... mais, outre mes grandes et petites entrées dans son
+cabinet, je suis, _de par son testament_, héritier présomptif de
+l'_Anti-Justine_ et du fameux _La Popelinière_.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+[Décoration]
+
+
+RONDEAU
+
+AU LECTEUR
+
+
+ _Dans mes_ Caprices _rédigés,
+ Imprimés, revus, corrigés,
+ Je m'aperçois avec grand peine
+ Que j'ai fait plus d'une fredaine
+ Dont mes Lecteurs sont affligés._
+
+ _Des_ Errata _mal fustigés,
+ En maint endroit se sont logés;
+ Je les puis compter par vingtaine
+ Dans mes_ Caprices,
+
+ _Car ces écrits très-négligés,
+ Ont été conçus, colligés,
+ Et bâclés dans une quinzaine;
+ S'ils courent trop la pretentaine,
+ C'est que je les ai propagés
+ Dans mes caprices._
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+ERRATA[9]
+
+
+Page 22, ligne 5, au lieu de: _si l'un de ses Bibliophobes_, lire: _si
+l'un de ces Bibliophiles_.
+
+Page 35, _sous-titre_, au lieu de: _Gauchemar à la manière de Goya_,
+lire: _Cauchemar à la manière de Goya_.
+
+Page 37, ligne 24, au lieu de: _Les lettres sont..._, lire: _Ses
+lettres sont..._
+
+Page 46, ligne 1, au lieu de: _Germe lui_, lire: _Germe en lui_.
+
+[Décoration]
+
+ [9] _Nous n'indiquons ici que les principaux_ Errata. _Sans aucun
+ doute, il s'en trouve quelques autres, mais leur importance est
+ moindre et nous ne voulons pas les souligner._
+
+ (Note de l'Éditeur.)
+
+
+
+
+[Décoration]
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ PRÉFACE AU LECTEUR 1
+
+ UNE VENTE DE LIVRES A L'HÔTEL DROUOT 1
+
+ LA GENT BOUQUINIÈRE 19
+
+ LES GALANTERIES DU SIEUR SCARRON 25
+
+ LE QUÉMANDEUR DE LIVRES 35
+
+ LE VIEUX BOUQUIN 43
+
+ LE LIBRAIRE DU PALAIS 47
+
+ UN EX-LIBRIS MAL PLACÉ 55
+
+ LES QUAIS EN AOUT 63
+
+ LES CATALOGUEURS 65
+
+ SIMPLE COUP-D'ŒIL SUR LE ROMAN MODERNE 81
+
+ LE BIBLIOPHILE AUX CHAMPS 91
+
+ LES PROJETS D'HONORÉ DE BALZAC 99
+
+ VARIATIONS SUR LA RELIURE DE FANTAISIE 107
+
+ RESTIF DE LA BRETONNE ET SES BIBLIOGRAPHES 119
+
+ LE CABINET D'UN EROTO-BIBLIOMANE 127
+
+ RONDEAU 147
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D'IMPRIMER
+
+ Sur les presses de BLUZET-GUINIER
+
+ Typographe
+
+ A DOLE-DU-JURA
+
+ le 10 février 1878
+
+ [Décoration]
+
+ Pour ÉDOUARD ROUVEYRE, éditeur
+
+ A PARIS
+
+
+
+
+ EXTRAIT
+ DU
+ CATALOGUE
+
+ DES LIVRES
+
+ DE FOND ET EN NOMBRE
+
+ DE LA LIBRAIRIE
+
+ ÉDOUARD ROUVEYRE
+
+
+ PARIS
+
+ LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE
+
+ ÉDOUARD ROUVEYRE
+
+ 1, RUE DES SAINTS-PÈRES, 1
+
+
+
+
+PUBLICATIONS LITTÉRAIRES
+
+DE M. OCTAVE UZANNE
+
+POËTES DE RUELLES AU XVIIe SIÈCLE
+
+ _Publiés par Octave Uzanne, tirés à 500 sur papier vergé._
+
+ Le volume in-18 jésus, 10 fr.--Sur papier de Chine, 20 fr.
+
+ BENSERADE, _Poésies_, avec un portrait et 2 vignettes à
+ l'eau-forte. 1 vol. Les derniers exemplaires à 12 fr.
+
+ GUIRLANDE DE JULIE (La), avec un portrait inédit de Julie
+ d'Angennes et deux compositions à l'eau-forte. _Épuisé._
+
+ F. SARASIN, _Poésies_, avec un portrait et deux compositions à
+ l'eau-forte 10 fr.
+
+ _Du Mariage, par un philosophe du_ XVIIIe _siècle_, avec préface.
+
+ 1 charmant volume in-18 écu 3 fr.
+ 50 Ex. sur Whatman, numérotés 6 fr.
+
+En préparation, _Poésies de Mlle de Scudéry, Montreuil_, etc.
+
+
+SOUS PRESSE
+
+_Bibliographie anecdotique de Alfred de Musset._
+
+ Ce petit volume formera le tome XII de la jolie édition de
+ Musset, éditée par A. LEMERRE.
+
+
+_Contes de Voisenon._
+
+EN PRÉPARATION
+
+ DELVAU, _Projets et notes_ | _Le Bric-à-Brac de l'Amour_
+
+
+
+
+VIENT DE PARAITRE
+
+ CATALOGUE
+ DES
+ OUVRAGES, ÉCRITS ET DESSINS
+ DE TOUTE NATURE
+ POURSUIVIS, SUPPRIMÉS
+ OU
+ CONDAMNÉS
+
+DEPUIS LE 21 OCTOBRE 1814 JUSQU'AU 31 JUILLET 1877
+
+_Édition entièrement nouvelle, considérablement augmentée_
+
+SUIVIE DE LA TABLE DES NOMS D'AUTEURS ET D'ÉDITEURS
+
+Et accompagnée de Notes bibliographiques et analytiques
+
+ PAR
+ FERNAND DRUJON
+
+
+Cet ouvrage forme un beau et fort volume grand in-8º de plus de 450
+pages, et est publié en cinq livraisons.
+
+La 5e et dernière livraison contient la couverture et le titre
+imprimés en rouge et en noir, la préface et la table de noms d'auteurs
+et d'éditeurs.
+
+Le prix de chaque livraison est fixé ainsi qu'il suit:
+
+ Exemplaire sur papier vélin 2 »
+
+ 50 { Exemplaires sur grand papier vélin anglais } 3 »
+ { (Numérotés de 1 à 50.) }
+
+ 10 { Exemplaires sur papier de Chine. } 5 »
+ { (Numérotés de I à X.) }
+
+
+
+
+EN COURS DE PUBLICATION
+
+_Abonnement_: Un an, 6 fr.
+
+MISCELLANÉES BIBLIOGRAPHIQUES
+
+ Chaque année formera un beau volume in-8º imprimée avec luxe sur
+ papier vergé teinté, et sera terminée par une table
+ alphabétique des noms d'auteurs et des matières, qui, en même
+ temps que la couverture et le titre (imprimés en rouge et en
+ noir) sera adressée gratuitement à tous nos abonnés.
+
+
+AUX BIBLIOPHILES
+
+
+Le but de ces _Miscellanées bibliographiques_, modeste dans son
+principe peut, par la suite, devenir plus manifeste, plus vaste, plus
+étendu, atteindre à l'autorité, à l'_Utile dulci_ d'une petite
+Encyclopédie Bibliographique, telle que l'avait conçue et longuement
+rêvée le doctissime et regretté Quérard.--Sous ce titre, nous
+entendons grouper, à bon escient, tous les documents rares ou curieux
+qui se trouvent épars de ci de là, et dont la recherche fatigue
+quelquefois l'esprit patient des bibliophiles; nous choisirons avec
+soin les questions qui se trouvent le mieux en rapport à la
+Technologie du Livre, à la Bibliognosie et aussi à la Bibliatrique.
+Sans nous écarter du domaine Bibliographique, nous espérons traiter
+_ex professo_, pour ainsi dire, _de omni re scibili et quibusdam
+aliis_. Nous serons en tous points net et concis et réduirons à l'art
+difficile de faire court, des sujets trop souvent noyés dans la
+diffusion et la prolixité d'un excès de savoir.
+
+Cette publication paraissant régulièrement chaque mois, en manière de
+livraison, formera annuellement un intéressant volume d'_Analectes_
+utiles à consulter. Une table analytique des matières et des noms
+d'auteurs permettra aux chercheurs et aux érudits de puiser, dans
+ce véritable nid à documents précieux, avec autant de profit que
+dans un dictionnaire d'_ana_ bibliographique. Nous ne limiterons
+pas notre but au plaisir d'intéresser, d'indiquer les _raræ_ aves
+de la Bibliophilie et de glaner dans le glorieux passé de la
+Bibliognostique; nous accorderons une place à l'art moderne du Livre,
+aux Bibliophiles _militants_ de Paris, de la province et de
+l'étranger.
+
+Nous comprenons qu'en Bibliographie surtout «il se faut entr'aider»,
+et nous conserverons dans chaque livraison une ou plusieurs pages
+destinées aux _questions_ et _réponses_ posées et résolues par nos
+lecteurs.
+
+Cette manière de _Queries_, rendant service aux uns, instruira les
+autres; ce sera là une sorte de petit _intermédiaire_ intéressant pour
+tous. Trouvailles, curiosités, renseignements bibliologiques
+quelconques, origines orthographes de certains mots, éditions
+douteuses, interrogations de toute genre seront insérés.
+
+En tout et pour tout ce qui sera du _ressort du Livre_, nous
+accueillerons les communications qui nous seront faites, nous estimant
+heureux d'avoir ouvert nos confrères une libre arène dans laquelle
+chacun, à tour de rôle, luttera de savoir, de complaisance ou
+d'érudition.
+
+Et, maintenant, puisse cette entreprise justifier notre devise de
+présupposition: _Vires acquirit eundo_.
+
+_Un numéro spécimen est adressé gratis et franco à toute personne qui
+en fait la demande_. Le Propriétaire-Gérant: ÉDOUARD ROUVEYRE.
+
+
+
+
+_VIENT DE PARAITRE:-
+
+
+CONNAISSANCES NÉCESSAIRES A UN BIBLIOPHILE
+
+
+ ÉTABLISSEMENT D'UNE BIBLIOTHÈQUE.
+ CONSERVATION ET ENTRETIEN DES LIVRES.
+ =DE LEUR FORMAT ET DE LEUR RELIURE=.
+ MOYENS DE LES PRÉSERVER DES INSECTES.
+ DES SOUSCRIPTIONS ET DE LA DATE.
+ DE LA COLLATION DES LIVRES.--DES SIGNES DISTINCTIFS
+ DES ANCIENNES ÉDITIONS.
+ DES ABRÉVIATIONS USITÉES DANS LES CATALOGUES POUR
+ INDIQUER LES CONDITIONS.
+ DE LA CONNAISSANCE ET DE L'AMOUR DES LIVRES.
+ DE LEURS DIVERS DEGRÉS DE RARETÉ.
+ MOYENS DE DÉTACHER, DE LAVER ET D'ENCOLLER
+ LES LIVRES.
+ RÉPARATIONS DES PIQURES DE VERS, DES DÉCHIRURES
+ ET DES CASSURES DANS LE PAPIER.
+
+SECONDE ÉDITION
+
+Revue, corrigée et augmentée de trois nouveaux chapitres.
+
+ _Un joli volume in-12 (XVIII et 120 pages), papier vélin teinté,
+ avec fleurons et culs-de-lampe, titre rouge et noir_ 3 fr.
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION:
+
+ 50 exemplaires imprimés sur fort papier vergé, numérotés de 1 à
+ 50 6 fr.
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+ 10 exemplaires imprimés sur papier de Chine véritable, numérotés
+ de 51 à 60 10 fr.
+
+ Annales de la typographie néerlandaise au XVe siècle, par F.-A.-G.
+ CAMPBELL. La Haye, 1874, in 8º (XVIII et 630 pages), papier
+ vergé 20 fr.
+
+ Cet ouvrage forme la statistique complète de la palæotypognosie
+ néerlandaise, et donne la description la plus complète: 1º des
+ 665 incunables que possédaient déjà en 1856 les dépôts de la
+ Haye; 2º celle des 150 anciennes impressions dont s'est enrichie
+ depuis lors cette bibliothèque royale; et 3º d'un millier
+ d'impressions du XVe siècle.
+
+ Bibliographie de Chrestien de Troyes, comparaison des manuscrits
+ de Perceval le Gallois, par Ch. POITEVIN.
+
+ Un manuscrit inconnu. Chapitres uniques du manuscrit du Mons.
+ Autres fragments inédits. Leipzig, 1863, in-8º (XVIII et 186
+ pages) 7 fr. 50
+
+ Avec planche fac-simile.
+
+ L'_Histoire littéraire de la France_ dit que Chrestien de Troyes
+ mérite les éloges que lui prodiguent les écrivains ses
+ contemporains et ceux du siècle suivant: «par l'invention, la
+ conduite et particulièrement par le style qui l'élève au-dessus
+ de tous les poëtes de son temps».
+
+
+ SUPERCHERIES LITTÉRAIRES
+
+ PASTICHES, SUPPOSITIONS D'AUTEUR
+
+ DANS LES LETTRES ET DANS LES ARTS
+
+ PAR
+
+ OCTAVE DELEPIERRE
+
+ Magnifique volume petit in-4º de 338 pages, imprimé avec luxe sur
+ beau et fort papier vélin, titre rouge et noir 15 fr.
+
+OUVRAGE SÉRIEUSEMENT TRAITÉ, DIVISÉ EN TROIS SECTIONS:
+
+1º Les pastiches et suppositions d'auteur, composés avec l'intention
+de tromper les lecteurs.
+
+2º Des pastiches imitations, et suppositions d'auteur, dans les
+beaux-arts. Et terminé par des REMARQUES et une Table alphabétique de
+noms.
+
+
+TABLEAU
+
+DE LA
+
+LITTÉRATURE DU CENTON
+
+CHEZ LES ANCIENS ET CHEZ LES MODERNES
+
+PAR
+
+OCTAVE DELEPIERRE
+
+ Deux magnifiques volumes de 24 pages et 318 pages, imprimés avec
+ luxe sur beau et fort papier vélin, titre rouge et noir 25 fr.
+
+Le _Centon_, un des plus agréables des amusements littéraires,
+puisqu'il a servi à la composition de poèmes célèbres et
+très-ingénieux, remonte très-haut et compte des noms fameux parmi ceux
+qui y ont pris plaisir.
+
+Ce sujet a ceci de remarquable que, depuis des Pères de l'Église, des
+Papes et des Evêques, jusqu'aux savants commentateurs et aux érudits
+philologues du XVIe et du XVIIe siècle; depuis des poëtes grecs et
+latins des premiers temps du christianisme, jusqu'aux poëtes et
+auteurs du moyen âge, de la renaissance et des temps modernes; à
+toutes les époques et dans tous les rangs, des écrivains se sont
+occupés du _Centon_.
+
+ _Vient de paraître.--Envoi gratis et franco_.
+
+1878 No 25
+
+
+CATALOGUE
+
+DE
+
+LIVRES ANCIENS
+
+ET MODERNES
+
+
+QUI SE TROUVENT EN VENTE AUX PRIX MARQUÉS
+
+A LA
+
+Librairie Édouard ROUVEYRE
+
+1, rue des Saints-Pères, 1
+
+PARIS
+
+
+ACHAT--ÉCHANGE--VENTE--EXPERTISE
+
+
+ Histoire des religions, Sciences occultes, Mnémonique,
+ Beaux-Arts, Musique, Linguistique, Théâtre, Géographie ancienne
+ et moderne, Histoire des villes et des anciennes provinces de
+ France, Noblesse, Archéologie, Bibliographie, Histoire de
+ l'Imprimerie, Céramique, Histoire de France, etc.
+
+Livres curieux et singuliers.
+
+Suite de figures pour servir à l'illustration des livres.
+
+Anciennes vues de villes de France, par Chastillon, Silvestre, etc.
+
+MM. les Amateurs avec lesquels nous avons l'honneur d'être en relation
+sont priés de nous communiquer les noms et adresses des personnes que
+nos catalogues peuvent intéresser.
+
+
+Paris.--Imp. Tolmer et Isidor Joseph, 43, rue du Four-Saint-Germain.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Caprices d'un Bibliophile, by Octave Uzanne
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 40877 ***
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@@ -1,4623 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Caprices d'un Bibliophile, by Octave Uzanne
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Caprices d'un Bibliophile
-
-Author: Octave Uzanne
-
-Release Date: September 27, 2012 [EBook #40877]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE ***
-
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-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
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-file was produced from images generously made available
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-et n'a pas été harmonisée.
-
-Les erreurs indiquées dans l'errata à la fin du livre ont été corrigées
-dans le texte.
-
-Les mots ou phrases espacés dans le text d'origine sont marqués
-=ainsi=.
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- CAPRICES
-
- D'UN
-
- BIBLIOPHILE
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- TIRÉ A 572 EXEMPLAIRES:
-
- 500 sur papier vergé de Hollande.
-
- 50 sur papier Whatman extra-fort.
- (_Numérotés de XI à LX._)
-
- 10 sur papier de Chine.
- (_Numérotés de I à X._)
-
- 10 sur papier de couleur.
- (_Non mis dans le commerce._)
-
- 2 sur parchemin choisi.
-
- [Décoration]
-
- DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS
-
-
-[Illustration: CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE PAR OCTAVE UZANNE.]
-
-
-
-
- CAPRICES
-
- D'UN
-
- BIBLIOPHILE
-
- PAR
-
- OCTAVE UZANNE
-
- [Décoration]
-
- PARIS
- _LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE_
- ÉDOUARD ROUVEYRE
- 1, RUE DES SAINTS-PÈRES, 1
-
- 1878
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-PRÉFACE
-
-AU LECTEUR
-
- Sunt bona, sunt quædam mediocria, sunt plura mala;
- Qui legis hæc, aliter non fit, Avite Liber.
-
- MARTIAL.
-
-
-_A cette époque archi-philosophique, disait un misanthrope du dernier
-siècle, un auteur ne rougit pas de se brûler, dans sa préface, tout
-l'encens dont le public seul est comptable.--Certains écrivains, nous
-devons l'avouer, se sont un peu trop montrés les ridicules
-thuriféraires de leurs œuvres personnelles; mais il faut ajouter,
-pour être juste, que, lorsqu'on plaide_ pro domo suâ, _il est
-difficile, par modestie, de ne pas faire parade d'une certaine dose de
-vanité._
-
-_Une préface est à un ouvrage, non-seulement ce que l'affiche est à
-une comédie, c'est aussi le plastron, le rempart, le Palladium du
-livre; c'est par elle, le plus souvent, que sont parés les terribles
-coups de boutoir de la Critique, c'est derrière elle que l'Auteur se
-réfugie, après y avoir déposé comme sauvegarde, ses propres aveux, ses
-craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; après s'y être laissé voir
-sous le jour le plus propice, dans un laisser-aller bon enfant ou dans
-la joie orgueilleuse de l'œuvre accomplie.--Lorsqu'un lecteur tient
-son ouvrage, et qu'armé de toute sa sévérité, il se prépare à entamer
-le premier chapitre, le pauvre Auteur, tremblant, presque défaillant
-dans la pensée d'être ainsi pris au dépourvu, n'a-t-il pas le droit de
-lui crier: «Un instant... de grâce, écoutez-moi! Deux mots, rien que
-deux simples mots, je vous en prie! et je me livre à vous!»--La
-préface, c'est le salut au lecteur, et trop souvent, hélas! ce
-terrible salut des Gladiateurs à Cæsar, le:_ Morituri te salutant.
-
-_Il existe, en Littérature comme en Art, deux façons de procréer bien
-distinctes: l'une, lente et réfléchie, réclame le travail et impose
-quelquefois la paresse, cette bonne couveuse, comme la nommait
-Montaigne; l'autre, fantaisiste, toute de prime-saut, jaillit
-subitement de l'inspiration ou de l'éréthisme des sensations
-éprouvées.--La première méthode donne pour résultat des œuvres
-mûries, soignées, polies, coordonnées et bien léchées: celles-ci sont
-filles légitimes de l'étude et de l'application; la seconde manière
-produit des opuscules, souvent vifs et colorés, quelquefois ingénieux,
-hardis, ayant le débraillé, la belle humeur des enfants de Bohême:
-ceux-là sont bâtards du caprice, du paradoxe ou de la frivolité._
-
-_C'est de cette génération spontanée que sont issues ces_ Boutades de
-Bibliophile; _elles ont été mises au jour dans les innocents badinages
-d'une plume qui s'essaye et se repose; elles ne possèdent pas la
-pondération, la gravité, le solide, le fini des choses ciselées à
-froid ou faites méthodiquement et à temps voulu; elles ont la valeur
-de croquis sans prétentions ou pour mieux dire de_ Pochades
-_bibliographiques, rien de plus._
-
-_Alors que nous ne songions même pas à les réunir en volume, le livre
-s'est trouve fait.--Au jeune Bibliographe, est venu tendre la main un
-jeune Éditeur plein de foi dans ses entreprises; bien plus, un Artiste
-du plus grand talent dont nous ne saurions nous montrer trop fier de
-revendiquer l'amitié, a dessiné et gravé, pour nos_ Caprices, _un
-frontispice spirituel, délicat, exquis de composition et d'habileté de
-faire, si coquet d'ensemble et de détails que Gravelot ou Eisen s'en
-seraient disputé la signature. Ajoutons à cela la bienveillance
-marquée que les Bibliophiles ont daigné nous accorder jusqu'à ce
-jour, et l'on conviendra qu'avec de tels éléments de succès, il nous
-faudrait être bien peu téméraire, pour ne pas embarquer sur ce frêle
-esquif juste ce qu'il faut d'espérance pour ne pas le faire chavirer,
-en songeant que les livres ont leur destin, et que la bonne devise,
-pour tout ouvrage que l'on abandonne à la merci de l'opinion publique,
-est_: Vogue la galère!
-
-[Illustration: signature d'Octave Uzanne]
-
- Paris, 15 février 1878.
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-UNE VENTE DE LIVRES
-
-A L'HOTEL DROUOT
-
-_Ma Bibliothèque aux Enchères._
-
- Les amères douleurs, les regrets, la mort se peignent dans mes
- songes.
-
- J. J. ROUSSEAU.
-
-
-I
-
-Il est des jours où l'on se pend à Londres, dit-on, sans savoir
-pourquoi. Ce soir là j'étais rentré terriblement agacé, les nerfs
-tendus comme les cordes d'un violon, la mine morose, l'allure courbée,
-dans un accablement intense. Il me bruinait au cœur tant la sombre
-tristesse m'envahissait, et je logeais dans ma cervelle tous les
-diables noirs de la mélancolie. J'étais bourru, aigre, hargneux,
-misanthrope; une sorte de fièvre maligne ravageait tout mon être et
-j'eus payé bien cher l'occasion de pleurer. Il ne me souvient pas,
-cependant, d'avoir rencontré le plus petit créancier, ni lu le moindre
-discours académique, rien d'anormal n'avait voilé mon front d'un crêpe
-de deuil, rien!... Je m'étais uniquement promené une partie du jour
-dans les différentes salles de l'hôtel des ventes; je m'étais promené,
-tenant en laisse la meute affamée des désirs les plus ardents.
-
-O poëtes et artistes, amants passionnés du beau, vous qui dansez sur
-la corde roide d'un budget fictif et qui jonglez avec les boules d'or
-de vos caprices, vous qui ne songez qu'à moelleusement capitonner
-l'existence selon votre guise, vous tous, compétiteurs de luxe, il
-vous sera aisé de me comprendre:--savez-vous rien de plus digne
-d'engendrer le spleen nébuleux que la vue de superbes collections
-d'objets d'art dispersés à votre nez, à votre barbe, par le sort
-railleur des enchères.
-
-Vous êtes là, haletants; au banquet de la vente, infortunés convives,
-vos lèvres s'entrouvrent pour surenchérir, vos mains se tendent vers
-le bibelot désiré, votre imagination en tapisse déjà le coin le plus
-nu de votre appartement; dans le supplice de la convoitise, votre
-pouls bat plus fort, votre sang brûle, votre poitrine est oppressée,
-mais la déesse raison, cette froide bégueule, vous chuchote à
-l'oreille des réalités frappées à la glace.--_Ceci_ tue _cela_, et,
-tandis que le commissaire-priseur détaille, de son verbe haut, des
-beautés que vous n'admirez que trop, votre bourse, triste thermomètre
-de vos ressources, accuse dans la poche sa maigre rotondité.
-
-C'est pour avoir éprouvé ces Tantalesques émotions que le ciel de mon
-âme s'était assombri; les morsures aiguës des désirs avaient fourbu
-mes sens... Je rentrai, remorquant ma fatigue au logis.
-
-
-II
-
-Le nid que l'on se crée, le chez soi étoffé avec amour, le coin marqué
-au sceau de sa fantaisie, l'intérieur, en un mot, où la banalité du
-dehors ne saurait avoir accès, le _Home_, est et sera toujours une
-fraîche oasis, où nous aimons à nous reposer des tracas de la foule.
-Les plus grandes tristesses s'y calment, le moral s'y retrempe dans le
-laisser-aller du bien-être, l'individualité y puise une nouvelle
-énergie.
-
-Ouf! avec quel nonchaloir on se laisse tomber dans le grand fauteuil
-qui tend les bras, et que, la tête renversée, dans un délassement
-alangui, il est doux, après une journée de fatigue, de promener un
-œil mi-fermé sur tout le fouillis domestique qui nous environne. Tous
-les objets, ces élus du goût, semblent devenir plus chatoyants pour le
-retour du maître, ils lui sourient, et dans le langage mystérieux des
-choses, ils paraissent le saluer joyeusement à son arrivée.
-
-Ce fut avec un bonheur mêlé de reconnaissance, que je contemplai ce
-soir-là mes richesses, meubles anciens, statuettes, potiches, tableaux
-et gravures, tous ces jolis riens amassés avec patience; ma
-Bibliothèque se dressait fièrement, comme orgueilleuse de son noble
-faix, et la vue de mes livres me rasséréna.
-
-Ils étaient là, tous alignés, dans une magistrale mitoyenneté,
-splendides comme à une revue; les reliures à petits fers brillaient,
-semblables à de beaux uniformes, les volumes brochés supportaient
-modestement leur primitif vêtement et le vieux veau brun distillait
-dans l'air ce vétuste parfum qui énivre si délicieusement les amoureux
-du Bouquin.
-
-Je regardai avec joie mes chers livres, anthologie de ma passion; je
-me surpris à détailler leurs charmes, à compulser leur beauté, à
-analyser leurs perfections; je les caressai de l'œil, je les eus
-volontiers embrassés, et mes sensations vaniteuses de Bibliophile
-vibrèrent avec intensité.
-
-«Bouquins adorés, ô mes amis, vrais consolateurs de celui qui vous
-possède, que de jouissances vous versez dans nos cœurs et que barbare
-est celui qui vous méprise! vous êtes toute la sagesse, la vie, le
-cerveau, la quintessence des siècles passés; bouquins adorés, ô mes
-amis, je vous vénère à l'égal des Dieux!»
-
-Le somniférant Morphée me paraissait cette nuit-là, occupé à secouer
-ses pavots sur d'autres paupières que les miennes, je résolus
-d'attendre patiemment les loisirs de cette déité inconstante et,
-prenant sur un rayon, une plaquette, petit in-12, reliée en maroquin
-blanc avec coins, je fus me coucher pour lire dans le grand silence de
-minuit.
-
-Je ne tardai pas néanmoins, peu à peu, à m'endormir profondément et un
-essaim de songes tortionnaires vint papillonner dans mon alcôve.
-
-
-III
-
-Je flânais en rêvant, ou je rêvais en flânant, au milieu de ce grand
-mouvement, de ce perpétuel va-et-vient dont l'hôtel Drouot est le
-spectacle à l'époque des belles ventes--c'était une cohue: D'adorables
-petites femmes mises avec une grâce exquise, des messieurs très
-décorés, financiers, peintres, hommes de lettres, des marchands et
-marchandes à la toilette, des commissionnaires, que sais-je!--Je
-m'arrêtai en premier lieu à la salle no 2: On y vendait des
-tapisseries des Gobelins, des meubles Renaissance, des bronzes, des
-faïences italiennes et japonaises, des émaux, des statues, tout un
-bric à brac étonné de se trouver réuni.
-
-Armé de son maillet d'ivoire à manche d'ébène, lorgnon sur l'œil, la
-face rouge, rasée de frais, plus impétueux que jamais, Maître Oudard
-pontifiait.--Je m'approchai.
-
-«Nous allons vendre, disait l'expert, _deux colonnes Doriques avec
-tores et chapiteaux en Brocatelle_, l'une est en brêche de Sicile,
-l'autre en porphyre rouge de Suède.... Remarquez, je vous prie, la
-beauté de ces deux pièces, c'est une occasion unique.»
-
-Voyons, Messieurs, reprenait Me Oudard, _deux superbes colonnes
-Doriques des plus curieuses_, combien dit-on?... Il y a marchand
-à....tant, Personne ne couvre l'enchère? c'est pour rien,
-Messieurs;... une fois, deux fois, vu, personne ne dit mot? Examinez
-ces deux pièces, je vous prie;... une fois, deux fois, vu, non;... pas
-par vous à gauche, c'est donné, Messieurs, vu, non, on renonce.....
-Adjugé.»
-
-Les garçons emportaient, un mouvement se faisait dans l'auditoire,
-puis l'expert avec calme mettait un nouvel objet en vente, et la voix
-de Me Oudard reprenait de plus belle: «une fois, deux fois, vu,...
-non, faites passer,... vu, personne ne dit mot... vu,... non, on
-renonce;...» pour accentuer, d'un coup de maillet sec, l'irrémédiable:
-Adjugé.
-
-Ces deux colonnes Doriques ne m'étaient pas inconnues, et afin de me
-rendre compte de leurs provenances, je demandai les catalogues du jour
-au distributeur qui passait.
-
-Mais, hélas! Il ne s'agissait plus de colonnes Doriques, sur l'un des
-catalogues que je venais de réclamer, _Horresco referens!_ Je lus les
-lignes suivantes imprimées en rouge et noir sur la couverture bleu
-tendre d'un assez copieux in-8º:
-
- «CATALOGUE DES LIVRES ANCIENS ET MODERNES, _rares et
- curieux.--Belles-lettres, Histoire, Beaux-Arts et Théâtre.--La
- plupart ornés de belles reliures et de cartonnages fantaisistes.
- Provenant de la Bibliothèque de M..._»
-
-Ici mes Nom, Prénoms et Qualités s'étalaient scandaleusement.--Le
-_Mané, Thécel, Pharès_ ne dut pas étinceler aussi lumineux aux yeux de
-Balthazar que les détails imprimés que je venais de lire ne brillèrent
-aux miens; je crus devenir fou, un frisson glacial parcourut tout mon
-corps. Je réunis ce qu'il me restait de forces pour ne pas m'évanouir,
-et, blême, défait, dans un état impossible à décrire, je m'élançai
-vers la salle no 6 où la vente devait avoir lieu.
-
-
-IV
-
-La salle no 6 était magistralement pleine. Impossible de me frayer un
-passage par la porte du vestibule. Je me rendis au magasin également
-encombré et là, avec grandes peines, je parvins, à gravir sur un
-tabouret d'où je découvris un affreux spectacle.
-
-Me Maurice Delestre occupait la chaire, correct et élégant comme un
-jeune sportman; à sa droite, derrière une table surchargée de livres,
-la tête maigre et à lunettes de M. L... surgissait. Des garçons
-emmagasinaient brutalement des livres que je ne pus voir, mais que je
-reconnus aux palpitations de mon cœur... Et d'ailleurs pourquoi
-douter? N'avais-je pas là devant moi, horrible! horrible! horrible!
-mes trois corps de bibliothèques à colonnes torses que les draperies
-vertes de la salle rendaient encore plus belles?
-
-Les rayons étaient déjà clair-semés, je cherchai des yeux mes trésors
-des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles,... disparus! Une sueur froide
-inondait mon front, mes jambes faiblissaient; je voulus crier,
-appeler, faire rendre gorge aux acquéreurs et assassiner dans la même
-haine MM. L... et Maurice Delestre, complices de cette noire trahison!
-Hélas! mes jambes étaient fixées au tabouret et ma voix paraissait
-s'être à jamais figée dans mon gosier; il me fallut demeurer
-spectateur de pierre avec une âme de feu, et me résoudre à voir et à
-entendre sans proférer un son.
-
-J'examinai la salle.
-
-Au premier rang toute la haute librairie patentée était assise, coudes
-sur tables, crayon aux dents, catalogue ouvert. Je reconnus les yeux
-ardents du jeune Ed. R..., la silhouette de Faune de M..., et le
-visage rabelaisien de son associé F...; puis, plus loin, dans la
-pénombre, le profil railleur de C..., la désinvolture de Le F... et la
-haute taille de V..., ainsi que les figures bien connues de D..., de
-St-D..., de R..., de B..., de H..., et autres.--Toute la fine fleur
-des bouquinistes parisiens.
-
-Au second plan, ô torture! hissés sur des chaises, mes amis au grand
-complet, joyeux, pimpants, se frottant les mains et inspectant mon
-catalogue avec des petits sourires entendus. J'étouffais.
-
-L'inquisiteur... je veux dire le filet de voix aigre, grêle et perçant
-de M. L... rompit ce silence.
-
-«No 160, clama-t-il. Nous allons mettre en vente les Romantiques dont
-la collection est surtout remarquable!»
-
-«No 160. _Théophile Gautier._ LA COMÉDIE DE LA MORT, _Paris,
-Desessart, 1838_, in-8, broché. _Édition originale._»
-
-«Il y a plusieurs états de la vignette de Louis Boulanger gravée par
-Lacoste. Exemplaire en admirable état, la reliure est de fantaisie.
-Les plats en cuirs japonais à ramages, les gardes sont ornées
-d'étranges dessins représentant une Danse Macabre.--Je demande 150
-francs.»
-
-Quelques libraires esquissèrent une hilarité Homérique, mais tout le
-clan sérieux tendit les bras. Les prunelles tombèrent en arrêt, on
-entendit des «_on demande à voir_» de tous côtés, et un grand
-bourdonnement parcourut l'assistance.
-
-On demande 150 francs, répéta Me Maurice Delestre.--Il y a marchand
-dit résolument un de mes amis les plus intimes,--160 lança ED.
-R...,--180 fit M...,--200 reprit l'ami intime...--Ce fut un ouragan
-d'enchères, au milieu desquelles, ô surprise! je crus remarquer la
-voix délicate et timide d'une femme.
-
-
-V
-
-Cette petite voix féminine était langoureuse et frémissante; par une
-filiation mystérieuse, elle semblait comprendre mon martyre et mon
-impuissance; c'était comme un écho de moi-même qui résonnait dans la
-salle, et, sans le mutisme épouvantable dont j'étais frappé, je
-n'aurais pas, à ma propre vente, mieux conduit les enchères.
-
-Elle était fière et vibrante jusque dans sa timidité, cette chère
-petite voix féminine, aussi je la bénissais en dépit de ma douleur et
-de ma rage, et tous mes plus galants désirs se portaient vers le coin
-d'ombre d'où elle me paraissait sortir.--A 350 francs; LA COMÉDIE DE
-LA MORT fut adjugée à cette folle enchérisseuse.
-
-J'attendais qu'on lançât le nom de ma sympathique inconnue;... qui
-cela pouvait-il bien être?... J'étais sur des charbons ardents et ma
-curiosité n'avait plus de bornes. Hélas! aucun nom ne fut prononcé et
-le crieur fit silencieusement passer au commissaire-priseur une carte,
-une simple carte,... un bristol rosé du plus doux effet. Je me pris à
-bâtir les suppositions les moins fondées, tout en scrutant du regard
-les personnes assises ou debout; mais, soit que ma vue fût troublée,
-soit que, dissimulée habilement dans la foule, la dame ne tînt pas à
-être découverte, il me fut impossible d'entrevoir le plus mignon
-profil fuyant, pas un bout de dentelle, une main gantée, une plume de
-chapeau, une mèche de cheveux blonds ou bruns, rien,... absolument
-rien; je ne vis que la houle mugissante des spectateurs, attentifs et
-prêts à dévorer mes Romantiques.
-
-Le monotone, agaçant et peu viril organe de M. L... reprenait la
-nomenclature du catalogue.
-
-
-VI
-
-Il serait trop long de peindre la furia des enchères. Jamais, de
-mémoire de libraire, on n'avait vu bataille si acharnée. Me Maurice
-Delestre s'était levé, l'œil mobile, la voix saccadée, droit comme un
-général au feu. Le crieur paraissait exténué, tant l'animation était
-grande, et, sous les verres convexes de ses lunettes, les yeux de
-l'expert marquaient un suprême ahurissement. Le marteau d'ivoire
-voltigeait dans l'air et ne pouvait s'abattre, c'est à peine si l'on
-entendait le bruit des salles voisines et, sur leurs chaises hissés,
-mes amis se regardaient effarés.
-
-Dans cette mêlée de voix mâles, la petite voix de femme se faisait
-entendre, sonore comme un clairon qui rallie, elle était devenue plus
-altière et possédait des intonations hardies et chaudes. Brave petite
-voix féminine! elle menait ma vente tambour battant, elle montait
-crânement à l'assaut par des surenchères de dix, quinze et vingt
-francs. Vrai Dieu! je l'adorais, j'avais presque oublié que
-j'assistais au plus affreux des désastres, mais,... pourquoi ne
-pouvais-je la découvrir?
-
-Tous mes Romantiques s'élevèrent à des prix inouïs, et tous, chose
-singulière, furent adjugés à la suave petite voix. Pas un des
-_Gautier_, éditions originales, avec reliures étranges et envois
-curieux, ne descendit au-dessous de 200 francs. Les _Victor Hugo_ de
-chez _Renduel_ et de chez _Gosselin et Bossange_, les _Musset_ de chez
-_Urbain Canel_; les _Sainte-Beuve_, les _Nodier_, les _Drouineau_, les
-_Mérimée_, les _Antoni Deschamps_, les _Alphonse Royer_, etc., tous de
-la bonne date, furent payés au poids de l'or; LA MADAME PUTIPHAR de
-Pétrus Borel, avec un quatrain très-bizarre du Lycanthrope, atteignit
-500 francs, et un exemplaire intact des ROUERIES DE TRIALPH, _notre
-contemporain avant son suicide_, eut l'honneur d'être violemment
-disputé, jusqu'à la somme de 370 francs.
-
-Bref, ce fut du délire, et mon orgueil délicieusement chatouillé
-pansait de son mieux les plaies que cette cruelle vente avait faites
-dans mon cœur de Bibliophile.
-
-
-VII
-
-Je me fis tout à coup cette judicieuse réflexion que je n'étais
-arrivé, dans la salle no 6, qu'au no 160 (série des belles-lettres,
-XIXe siècle) de mon catalogue, car, par suite d'une rédaction tout à
-fait anormale, ledit catalogue se trouvait divisé en quatre grandes
-séries numérotées séparément.
-
-La première partie se composait des XVe et XVIe siècles. Le XVIIe
-siècle formait la seconde partie, la plus complète de ma Bibliothèque,
-et mon titre le plus sérieux à ma gloire de chercheur. Une admirable
-collection de livres à vignettes et d'ouvrages gaillards du XVIIIe
-siècle donnait à ma troisième série plus de 500 numéros, et la
-quatrième partie enfin se trouvait remplie par nos maîtres
-contemporains du XIXe siècle, depuis _Népomucène Lemercier_, jusqu'à
-J. Barbey d'Aurevilly, de Goncourt et Zola.
-
-Je songeai donc avec effroi que ma vente était sans doute arrivée à sa
-quatrième ou cinquième vacation et que je ne devais pas me laisser
-aussi mollement bercer par l'heureux succès de mes Romantiques.
-
-Mais comment savoir les prix d'adjudication des livres vendus les
-jours précédents?
-
-J'étais là sans voix, presque inerte, fixé sur un tabouret, comme un
-misérable sur la sellette. Mes angoisses me reprirent plus fortes,
-plus étouffantes et plus amères.
-
-Je n'entendais plus rien, ni le soprano de M. L..., ni la basse-taille
-du crieur, ni le léger baryton du commissaire-priseur; je ne percevais
-même pas le ravissant contralto de la jeune femme qui, quelques
-minutes auparavant, me charmait si bien par son entrain audacieux;
-j'étais anéanti.
-
-Un de mes voisins, d'une distinction parfaite, suivait attentivement
-la vente, un petit crayon d'or d'une main, le catalogue de l'autre. Je
-pensai que, depuis le premier jour, un aussi sérieux Gentleman devait
-assister aux vacations et, par un effort désespéré, je parvins, avec
-des mimes de politesse, à lui faire entendre que je désirais la
-communication de son catalogue.
-
-Il me crut muet, sans doute, mais avec la meilleure grâce du monde, il
-me tendit le précieux catalogue annoté, que dans ma brutale
-impatience je faillis lui arracher.
-
-
-VIII
-
-Ma fièvre de savoir était telle, que j'ouvris au hasard le catalogue
-de mon aimable voisin. Je tombai sur la seconde partie, mes yeux
-s'arrêtèrent à cet article: LA PUCELLE, ou _la France délivrée, poëme
-héroïque_, par M. CHAPELAIN; à _Paris_, chez _Augustin Courbé, 1656_,
-in-folio, _maroquin rouge, fil. comp. aux armes de l'évêque
-d'Orléans_. Sur la marge au crayon, je crus lire 10 francs.
-
-Ce fut un coup terrible que je reçus avec accablement.
-
-Ma _Pucelle_, une merveille, un admirable exemplaire, une des joies de
-ma vie de fureteur! une trouvaille inestimable, et si superbement
-reliée, qu'on pourrait songer à Le Gascon, ma _Pucelle_, vendue 10
-francs...!!!
-
-Toujours au hasard, j'ouvris et lus:
-
-LE ROLAND FVRIEVX, de _messire Loys Arioste_, NOBLE FERRAROIS,
-_traduit d'Italien en François, à Lyon_, pour _Estienne Michel_, 1582,
-1 vol. in-12 vélin. Et sur la marge... 5 fr.
-
-Oh! les monstres!! 5 francs un _Roland_ en très-bel état, un _Roland_
-sortant de la Bibliothèque du fameux Yeméniz et portant son ex-libris:
-une médaille antique, un lion sur le recto et le monogramme du
-Bibliophile Lyonnais sur le verso.
-
-5 francs! oh les barbares!
-
-J'ouvris vingt fois, toujours au hasard, et toujours je trouvais des
-prix ridicules et disproportionnés à la valeur réelle des livres mis
-en vente, c'en était trop pour moi. Le dictionnaire de Trévoux me
-serait tombé sur la tête, que je n'eusse pas subi une commotion plus
-forte que celle que je ressentis à la vue de mes pauvres livres
-vilipendés. C'était le dernier coup... mes jambes se dérobaient sous
-moi, les bras me tombèrent le long du corps, je me sentis entièrement
-défaillir, et de la hauteur de mon tabouret je me laissai choir sur
-une pile de volumes qu'un portefaix sans âme emmagasinait.
-
-
-IX
-
-Quand je me réveillai, il me semblait encore entendre la voix perçante
-de M. L. et sentir le marteau de Me Maurice Delestre me taper sur le
-crâne.
-
-Ce n'était bien qu'un rêve cependant. Le soleil brisait ses rayons sur
-ma courtine de soie et se jouait avec des reflets d'or sur les
-tentures, les petits oiseaux chantaient de délicieuses aubades sur mes
-persiennes, au travers desquelles j'apercevais des bandes de ciel
-bleu;--tapie paresseusement à mes pieds, Isis, ma chatte blanche,
-ronronnait en entr'ouvrant son œil vert, et, par l'entre-bâillement
-de la porte de ma chambre, je voyais dans la pièce voisine, brillants
-et bien éclairés par la lumière du matin, mes trois corps de
-Bibliothèque à colonnes torses, ou chatoyantes comme d'harmonieuses
-toilettes; les tons des reliures formaient l'ensemble le plus
-réjouissant.
-
-Je vous possédais donc toujours, ô mes livres chéris! vous étiez là,
-sous mes yeux, bien à moi; je pouvais vous contempler en égoïste et
-jouir seul à seul de tous vos appas. Vous demeuriez toujours mes
-heureux tributaires, mes amis, mes consolateurs, et cette vente
-affreuse n'était qu'un rêve, qu'un détestable mensonge de mon
-imagination agitée!
-
-Je sautai vivement à bas de mon lit, et, sans prendre le temps de
-mettre mes pantoufles, je courus à eux, je les regardai, je les
-compulsai, caressant spécialement ma _Pauvre Pucelle_, et _Messire
-Loys Arioste, Gentilhomme Ferrarois_, ainsi que tous ceux que mon
-cerveau encore syncopé se rappelait avoir vu vendre.
-
-Après plus d'une heure de muette contemplation, pendant laquelle je
-revis mes vieux Bouquins avec plus de joie qu'un amant qui étreint son
-amante longtemps attendue, je revins enfin me coucher.
-
-Sur la table de nuit, à côté du bougeoir Louis XV en cuivre ciselé,
-dont la bougie était à moitié consumée, je vis la plaquette petit
-in-12 en maroquin blanc avec coins... c'était L'ENFER DU BIBLIOPHILE,
-cette boutade saisissante d'Asselineau que j'avais relue en entier
-avant que de m'assoupir.
-
-
-X
-
-Mais la petite voix de femme, me direz-vous?
-
-Bah! c'est juste, cher lecteur, j'allais oublier... Oui, au fait,...
-la petite voix de femme... à qui diable la supposer?
-
-Tenez, tout net, sans paraphrase ni paralogisme, je suis assuré que
-si, après avoir trouvé philosophiquement la véritable clef des songes,
-nous cherchions à déchiffrer la carte de la Dame mystérieuse, nous
-lirions imprimé, sur le bristol rose remis au Commissaire-priseur, le
-nom d'une de nos maîtresses à nous tous Bibliophiles, d'une maîtresse
-qui nous est fidèle et qu'il nous sera toujours pénible de quitter...
-
-[Illustration: Mademoiselle Vanité.]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-LA GENT BOUQUINIÈRE
-
-_Esquisse parisienne_
-
- Si l'on me demande quel est l'homme le plus heureux, je
- répondrai: c'est un bibliophile, en admettant que ce soit un
- homme; d'où il résulte que le bonheur, _c'est un bouquin_.
-
- P. L. (bibliophile Jacob.)
-
-
-O vous, qui possédez l'art de vous promener au milieu de tout ce
-brouhaha de Paris, parmi cette multitude bigarrée, affairée et
-distraite qui se meut, va, vient, marche, court et flâne dans les
-rues, le nez en l'air, l'oreille au vent; avez-vous remarqué
-quelquefois l'attitude particulière, inquiète et absorbée de certains
-hommes à l'œil fureteur qui passent graves, coudoient les uns et les
-autres sans crier gare, et qui semblent suivre, comme dans un rêve,
-leurs pas trop hâtifs qui les devancent?
-
-Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant les vitrines; Paris
-pour eux est un vaste livre rempli de documents intéressants. Ils se
-plaisent à en relever les annotations et à en compter les
-culs-de-lampe, et les quais forment la marge qu'ils parcourent
-pieusement. Viennent-ils de Bercy ou d'Auteuil, de Montmartre ou du
-Panthéon, sans mot d'ordre, mus par la même passion, ayant au cœur le
-même désir, tous se dirigent, l'imagination irradiée, âpres à la
-curée, vers l'espace que bornent, sur la rive gauche de la Seine, le
-pont Saint-Michel et le pont Royal.
-
-Ils forment sans se connaître une race à part, dont l'idiome
-singulier, les mœurs étranges, les aptitudes et les goûts
-fantastiques ont quelquefois tenté la plume des humoristes. Leur vie,
-c'est un bouquin, et s'ils entrevoient un monde meilleur, un éden
-délicieux, ils ne peuvent se le figurer sans des parterres d'elzévirs,
-des massifs d'incunables, des montagnes d'in-folios et des parcs
-ombragés de feuilles manuscrites.
-
-Le matin, ils déjeunent à la hâte d'un catalogue et de leur dernière
-trouvaille, puis, sans consulter le ciel, heureux comme des
-jouvenceaux en bonne fortune, ils partent le pied léger, le
-cœur battant d'une sainte émotion, inquiets de savoir si la
-maîtresse qu'ils conquerront sera blonde ou brune, s'ils dénicheront,
- _raræ aves_, un _Alde_ ou un _Estienne_, un _Giolito_ ou un
-_Torrentin_.--Arrivés au but de leurs jouissances, sur les doctes
-parapets, ils se préparent à la lutte, enlèvent leurs gants, fixent
-leurs chapeaux, donnent du jeu à la manche, entr'ouvrent leurs poches
-mystérieuses et profondes, et commencent.--Qu'il vente, qu'il pleuve
-ou que le soleil dissolve le bitume, comme ces Fakirs de l'Inde qui
-se tiennent sur un pied, ils vont _piano, pianissimo_, toujours
-debout, l'œil plongé dans les cases, scrutant les livres jusque dans
-l'âme.--Paris les enveloppe dans son grand bourdonnement, les femmes
-en passant les frôlent avec un froufrou soyeux; impassibles, noyés
-dans un océan de voluptés, ces chiffonniers de la science revivent
-tout un passé. Ils bouquinent, bouquinent, bouquinent:
-
-_C'est la gent bouquinière!_
-
-De midi à six heures en été, de deux à quatre en hiver, ils sont là, à
-leur poste de joie, sur le Qui-vive, le sourire aux lèvres, l'œil vif
-et perçant, la main en avant obéissant au regard. Ils se chuchotent à
-eux-mêmes des phrases intraductibles, ils paginent fiévreusement un
-volume, le replacent, plongent de nouveau leurs mains noires de
-poussière dans un casier qui est tout un monde, et, respirant avec
-délices l'odeur du vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des
-cartons pourris, ils reconstituent des yeux, entre les nervures usées
-des bouquins qu'ils dévorent, les titres dédorés, abrégés, effacés
-dont ces pauvres déshérités semblent ne plus vouloir se parer.
-
-L'étalagiste, lazzarone parisien, assis comme un commissionnaire sur
-un siége ressemelé, considère d'un air bienveillant tous ces pionniers
-de sa marchandise; le Bouquiniste est quelquefois issu du Bouquinier,
-et il se complaît à voir la figure mobile de ses habitués; il les
-regarde lentement défiler, s'arrêter indécis et s'arracher avec peine
-du capharnaüm de ses boîtes; il les compte, remarque les absents,
-bavarde avec _ces Messieurs_, et, si l'un de ces _Bibliophobes_ avec
-un signe particulier l'appelle pour payer le bouquin qu'il vient
-d'exhumer, l'étalagiste accourt, la main à son gousset, affable,
-empressé; il voit presque partir avec regret l'élu du chercheur qui le
-lui marchande, il félicite l'acquéreur, remet en ordre ses caisses
-bousculées par la passion de la recherche, puis il retourne à son
-siége, d'où il examine son pauvre étalage qui s'étend au loin,
-semblable au berger nonchalant qui surveille son troupeau.
-
-Que de classes cependant, que de sectes, que de divergences d'opinions
-dans cette race bouquinante! chacun a son Dada, sa marotte, son but;
-chacun défriche son siècle de prédilection, depuis l'Helléniste
-jusqu'au Romantique;--pour ce dernier: les _Renduel_, les _Barba_, les
-_Desessart_, les _Lecou_; pour d'autres: les _Barbin_, les _Courbé_,
-les _Guillaume de Luynes_, les _De Sercy_; pour les piocheurs: les
-outils de travail, quels que soient la date de l'édition ou le nom du
-libraire, et pour les ambitieux enfin, les _éditions de Verard_, les
-_Molière_ de chez Jean Ribou, les _contes_ de La Fontaine, _édition
-dite: Des Fermiers Généraux_, et les bibles interfoliées de billets
-de banque, comme celle que légua jadis le marquis de Chalabre à Mlle
-Mars.
-
-Mais, pour arriver à satisfaire ces _pia desiderata_, il leur faudra
-soulever des collines d'in-12 ou d'in-8, empiler _Capefigue_ sur
-l'_Annuaire des longitudes_, rejeter des monceaux d'_Années
-chrétiennes_ et de _Géographies de Malte-Brun_, retomber à chaque pas
-sur _l'Almanach des Muses_ ou les _Spectacles de la nature de Pluche_
-et voir enfin surgir le _Manuel du parfait fumiste_ à côté de
-_l'Archi-Monarquéide de Gagne_, ou de l'_Histoire philosophique des
-deux Indes, de Raynald_.
-
-Quoi qu'il en soit, l'espoir guide ces vaillants chercheurs, rien
-n'ébranle leur robuste foi, ils passent à travers les séries les plus
-complètes de la _Revue des deux mondes_, sautent à pieds joints
-par-dessus les _Cours de littérature de Laharpe_, franchissent
-_Anquetil et son Histoire_, _Napoléon Landais et son Dictionnaire_,
-_Sainte-Foix et ses Essais sur Paris_, _Mably et Condillac_; ils
-avancent malgré tous les obstacles, et s'ils rentrent les poches
-vides, l'abattement et le désespoir ne les accompagnent pas au logis.
-
-Par contre, s'ils mettent la main, _les veinards!_ sur l'unique cheveu
-de l'occasion, s'ils peuvent déterrer le merle blanc de leurs rêves,
-ils exultent comme Archimède lâchant son _Eureka_, et l'immense
-bonheur qui emplit tout leur être les dédommage amplement des fatigues
-passées.
-
-Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijou découvert! de quelles
-larmes de reconnaissance il est arrosé! Harpagon, serrant
-précieusement sa cassette contre son cœur, n'eut jamais d'expression
-de joie plus féroce que le bouquinier qui emporte sa trouvaille.
-
-«Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui même, tu vas oublier ton
-existence errante, les injures du temps et ta misère passée, viens; tu
-auras la meilleure place à mon foyer, dans la noble famille dont tu es
-digne, entre tes frères chéris; le fastueux maroquin et l'odorant cuir
-de Russie seront fiers de t'avoir pour voisin, car tu seras
-débarbouillé, lavé, encollé, habillé; viens, tu es des miens et je te
-bénis pour toute l'allégresse que tu me causes.»
-
- * * * * *
-
-O vous, qui passez sur les quais de Paris, admirez ces heureux qui
-bouquinent, bouquinent, bouquinent:
-
-_C'est la gent bouquinière!_
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-LES GALANTERIES
-
-DU SIEUR SCARRON
-
-_A Madame la Baronne de X***_
-
-
- Saint-Louis en l'Isle,
- Paris.
-
- Paris, 1er janvier 1878.
-
-La délicieuse soirée que nous passâmes le premier jour de l'an
-dernier! cela nous vieillit bien un peu; mais vous en souvenez-vous,
-chère petite Baronne?
-
-C'était sur le soir, vous étiez seule dans votre grand salon Louis
-XV,--seule devant un bon feu,--seule sur une causeuse.
-
-Lorsque je parus, Dieu sait où voltigeaient vos rêves; votre petit
-écran japonais d'une main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous étiez
-affaissée dans la morne contemplation de l'âtre, et c'est à peine si
-la voix de la soubrette qui m'annonça vous fit tourner la tête de mon
-côté.
-
-C'est qu'ils étaient bien loin, bien loin vos rêves, chère Baronne;
-ils dansaient capricieusement avec les flammes du foyer, et votre œil
-fixe s'engourdissait à suivre leurs ébats mutins; je pensai tout de
-suite, vous le dirai-je, au curieux volume, relié avec art en maroquin
-bleu, à vos armes, que votre bras abattu laissait nonchalamment
-glisser.
-
-N'était-ce pas lui, dites-moi, qui avait débauché les charmants
-diables roses de votre mignonne cervelle?
-
-Ah! Baronne, qu'il faisait froid! Paris finissait cette longue journée
-de saturnales, Paris avait la pompe insipide des jours fériés; on
-n'entendait que le rire perlé de la jeunesse ou le chant rauque et
-monotone de l'ivrogne; les pelures d'orange attentaient à la vie du
-promeneur, et sur le seuil de leurs portes, mines revêches, les
-concierges disséquaient la générosité des locataires.
-
-Rappelez-vous avec quelle triste figure de conspirateur je vins me
-mettre à vos côtés!--Oh! le vilain causeur que je fis dès les premiers
-moments; ce n'était qu'indolents bâillements, que pénibles hum! hum!
-que mon gosier grognon proférait; et quel oubli total des convenances!
-Campé au beau milieu du feu, les jambes allongées, les pieds sur les
-tisons, je me rôtissais comme un saint Laurent sans usage,--tantôt me
-frictionnant les jarrets avec impertinence, tantôt frappant du pied et
-lançant des roulades grelottantes de _brrrr_ à morfondre un
-rocher.--Mon adorable amie, j'en ai honte encore aujourd'hui!
-
-Lorsque Mariette apporta le thé, vos rêves me parurent rentrer effarés
-et timides dans leur joli nid,--votre silence fut moins complet,--mon
-attitude fut plus décente.
-
-Le thé était exquis, chaud, parfumé, versé par la main des Grâces,
-c'était de l'ambroisie.--Vous étiez ce soir-là enivrante de beauté et
-de langueur, dans ce coquet peignoir Watteau bleu cendré, rehaussé de
-malines; vous possédiez ce teint, pétri de lis et de roses, dont les
-anciens poëtes nous ont légué l'expression; votre fine chevelure
-blonde brillait, avec des reflets de bronze pâle; et puis, votre grand
-salon était si purement, si voluptueusement Louis XV, depuis ses
-lambris en camaïeu jusqu'à votre mule de satin, que, par ma foi,
-j'aurais été pendable, si, dépouillant mon humeur brutale, je ne me
-fusse mis à _Crébillonner_ avec vous.
-
-Combien je vous sus gré, du fond de mon cœur, de n'entrevoir chez
-vous ni sac de chez Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni écrin de
-chez Fontana; votre logis semblait vierge de toute importation
-d'étrennes, et je trouvais enfin un refuge, une tiède oasis, contre
-l'enfer du jour de l'an.
-
-Nous étions là sur la causeuse, le guéridon placé tout près, un
-délicat service de Saxe à portée de la main.
-
-«Un nuage de lait? me disiez-vous.
-
-«--Mille grâces?
-
-«--Pourquoi cette curiosité? repreniez-vous, suivant le fil de la
-conversation, savez-vous bien que vous devenez très-indiscret; mais,
-tenez, je vous le donne en cent, en mille, en dix mille, quel est
-l'auteur du petit volume qui m'entretenait lors de votre arrivée?»
-
-Vous me regardiez malicieusement, tandis que me vouant à tous les
-saints, je vous citais: _Musset_, _Lamartine_, _Hugo_, _Gautier_,
-ainsi que toute une pléiade de poëtes modernes; et vous, dodelinant de
-la tête, avec de fines roueries dans l'œil, vous ne me disiez pas une
-fois, chère petite Baronne: «Vous brûlez, mon cher, vous brûlez.»
-
-Alors, je remontais d'un siècle et j'amoncelais des kyrielles de noms
-d'auteurs: quelques-uns excitaient votre joli rire argentin; d'autres,
-ne le niez pas, vous faisaient rougir et baisser pudiquement les yeux.
-Cela dura bien une heure, pendant laquelle nous fîmes à deux un cours
-de littérature à faire mourir de honte l'ennuyeux Laharpe.--C'était à
-damner un Bibliographe, vous deveniez aussi taquine, aussi spirituelle
-que Madame de Sévigné, que j'allais victorieusement vous jeter à la
-tête, quand, audacieusement, démasquant vos batteries, vous me
-lançâtes cette renversante apostrophe:
-
-«Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile?
-
-«--La belle question! Scarron le bouffon, Scarron _le malade de la
-Reine_, Scarron le burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné,
-Scarron _le raccourci de toutes les misères humaines_, Scarron
-enfin... et c'est avec Scarron, Madame, que vous conversiez? Ah! la
-vilaine compagnie que celle d'un cul-de-jatte, et comme je bénis le
-ciel qui a permis à votre serviteur de se mettre entre vous et ce
-petit fagoteur de rimes.»
-
-Ici, Baronne, vous deveniez irascible, vous défendiez votre poëte, et,
-gentil inquisiteur, vous repreniez les instruments de torture;--les
-demandes insidieuses sortaient pressées de vos lèvres coralines:
-
-«Quel est le volume de Scarron que je lisais?
-
-«--_Le Roman comique_, parbleu!
-
-«--Fi donc!
-
-«--_Le Typhon?_
-
-«--Point.
-
-«--_Le Virgile travesti?_
-
-«--Nenni.
-
-«--_Jodelet duelliste!_
-
-«--En aucune façon.
-
-«--_Les Épistres chagrines?_
-
-«--Pouvez-vous le penser?
-
-«--_Les Nouvelles?_
-
-«--Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce sont tout bonnement les
-_Poésies_ du Sieur Scarron, ce petit fagoteur de rimes, comme vous
-l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous me traiter de bas-bleu, je
-tiens à honneur de vous avertir que j'ai un furieux tendre pour les
-vers de ce cul-de-jatte rabelaisien.»
-
-«--Ce furieux tendre est un goût perverti, et permettez-moi d'avancer,
-à ce sujet, mon humble avis; contrôlé et appuyé par...»
-
-Mais le livre déjà était ouvert;--placée dans l'attitude du Mascarille
-des _Précieuses ridicules_, et avec des grâces toutes féminines, vous
-tendiez le volume en avant d'une main, tandis que de l'autre, un doigt
-levé, vous m'imposiez silence. «Oyez, je vous prie, me dites-vous.»
-
-Je vous mangeais des yeux tant vous étiez divine, ainsi posée et
-maîtrisant mon émotion, j'écoutai.
-
-
-A MADEMOISELLE DE LENCLOS
-
-Estrennes
-
- _O belle et charmante Ninon,
- A laquelle jamais on ne répondra: Non,
- Pour quoi que ce soit qu'elle ordonne,
- Tant est grande l'authorité
- Que s'acquiert en tous lieux une jeune personne,
- Quand avec de l'esprit elle a de la beauté.
- Ce premier jour de l'an nouveau,
- Je n'ay rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau
- De quoi vous bastir une Estrenne;_
- _Contentez-vous de mes souhaits,
- Je consens de bon cœur d'avoir grosse migraine
- Si ce n'est de bon cœur que je vous les ay faits.
- Je souhaite donc à Ninon
- Un mary peu hargneux, mais qui soit bel et bon,
- Force gibier tout le carême,
- Bon vin d'Espagne, gros marron,
- Force argent, sans lequel tout homme est triste et blesme,
- Et qu'un chacun l'estime autant que fait Scarron._
-
-Tudieu! avec quelle émotion vraie vous récitâtes ces vers burlesques,
-quelle voix chaude et vibrante, quelles intonations senties, et que
-votre regard était vif, pendant la lecture de ces _Etrennes_!
-j'oubliai presque Scarron, et je négligeai de le maltraiter--véritable
-magicienne, vous veniez, par cette seule évocation de Ninon, de me
-reporter de deux siècles en arrière, parmi cette société polie, où les
-petits poëtes, même, savaient donner de si galantes étrennes.
-
-Je revis Ninon, sa cour brillante et ses _passants_ de qualité: le
-Comte de Coligny, le Chevalier de Grammont, les Marquis de La Châtre
-et de Sévigné, le Prince de Condé, l'Abbé de Chaulieu, Villarceaux,
-Gourville, Saint-Évremont et tant d'autres.
-
-Je n'étais plus chez vous, Baronne, je me trouvais en plein Marais,
-dans la ruelle de cette impure adorable, de cette femme, trois fois
-femme, par le cœur, l'esprit, l'inconstance et la frivolité.--J'étais
-environné de beaux esprits, parmi lesquels, votre cher Scarron, alors
-ingambe, alors _petit collet_, courant de groupe en groupe avec cette
-bonne humeur, cette gaieté bouffonne, et cet atticisme pimenté de sel
-gaulois.
-
-Vous paraissiez de même songer à tout cet autre âge, vos rêves avaient
-repris leurs ébats mutins, et votre œil noir reflétait purement le
-temps jadis.
-
-Alors, je vous pris la main, petite Baronne, et pendant un temps
-incalculable, tous deux nous comprenant, tous deux vivant une autre
-vie, toute une époque évoquée, nous restâmes rêveurs, sans mot dire,
-murmurant faiblement en cadence:
-
- O belle et charmante Ninon...
-
-Lorsque nous sortîmes de notre torpeur, quel assaut de souvenirs,
-c'était à qui réciterait le plus d'_Estrennes_ jusqu'à ce que, la
-mémoire vidée et fourbue, votre Bibliothèque fût mise au pillage.
-
-Vous étiez un vrai démon: et nous bouleversâmes tous les _Parnasses
-d'antan_, nous piquant d'amour-propre, admirant, critiquant,
-discutant, nous alambiquant l'esprit avec des agaceries à réveiller
-l'ombre de tous nos chers poëtes.
-
-Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendîmes sonner trois
-heures du matin! nos regards étonnés se croisèrent, les miens
-disaient: «Il fait bien froid, il est bien tard, soyez miséricordieuse!
-La nuit est sombre, il me faut vous quitter, petite Baronne, ayez
-pitié!» Votre œil était indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'eût
-répondu, si Mariette, lassée d'attendre, ne s'était mise à ronfler
-dans la pièce voisine.
-
-L'effroyable voyage que je fis, ô ma douce amie, pour regagner mon
-triste logis de célibataire.--Jamais amoureux transi ne s'en revint
-plus chagrin dans ce grand Paris, qui la nuit ne semble dormir que
-d'un œil.--Malgré moi, j'enviais Scarron superbement vêtu de
-maroquin, Scarron qui revit en livre et que vous aimez, Scarron, que
-vous teniez dans votre main mignonne et qui veillait peut-être à vos
-côtés, sur les courtines de soie, après avoir bercé votre premier
-sommeil, tandis que j'allais errant sur ces quais ténébreux, meurtri
-par la bise, tracassé par mille petits fantômes qui labouraient mon
-cœur et mon esprit.
-
-Il y a un an, jour pour jour; mon cœur a fait des économies,
-souvenez-vous-en!
-
-Si la légende de la Belle au Bois-Dormant pouvait être vraisemblable,
-ce soir premier janvier, vêtu d'un manteau couleur de muraille, je
-me présenterais chez vous--je vous trouverais seule dans votre
-grand salon Louis XV--seule devant un bon feu--seule sur une
-causeuse--mais... Mariette aurait congé--pour changer les rôles,
-petite Baronne, j'aurais en main un curieux volume porteur de mon _ex
-libris_. Ce serait à votre tour d'en deviner l'auteur et peut-être
-demanderiez-vous grâce;
-
- O belle et charmante Ninon,
- A laquelle jamais on ne répondra non!....
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-LE QUÉMANDEUR DE LIVRES
-
-CAUCHEMAR A LA MANIÈRE DE GOYA
-
- _Periit fides et ablata est de ore eorum._
-
- JÉRÉMIE VII.
-
-
-Oh! le vilain personnage, la triste silhouette, le gnome fantastique
-que nous avons à esquisser! Fléau de l'homme de lettres, parasite du
-libraire et de l'artiste, démon acharné du Bibliophile, solliciteur
-bas et rampant, Tartuffe mielleux et fripon, véritable plaie d'Egypte,
-le Quémandeur de livres se glisse partout, force les portes les mieux
-fermées, semble posséder le terrible don d'ubiquité, et, comme un
-fantôme des vieilles légendes, il apparaît, obsède et terrifie.
-
-Epinglons-le solidement sur un morceau de liége, et, tâchons
-d'analyser ce monstre ainsi cloué au pilori.
-
-D'où vient-il? nul ne le sait--le plus souvent c'est un pauvre
-déclassé, qui, après avoir meurtri ses illusions aux angles les plus
-rudes de la réalité, s'est réveillé un beau matin dans sa hideuse
-incarnation de littérateur mendiant.--Ecrivain déçu ou poète
-infortuné, sa jeunesse, épave de la médiocrité, a été cahotée un peu
-partout dans les bas-fonds de la Bohême; le Succès a souri jaune à ses
-avances, la Gloire a fait la prude avec lui; il n'a cueilli que de
-terribles orties sur le chemin littéraire. Alors, ne se sentant plus
-la force de lutter, les mains ensanglantées, les ongles usés, le cœur
-plein de fiel, ayant encore dans l'âme des vestiges du Beau, il a juré
-de se venger, et, ne pouvant devenir maître, il s'est fait valet.
-
-Comme il a bien médité sa vengeance! avec quels sens pervers et quels
-raffinements de cruauté il en a mûri le plan!--La société s'est
-montrée mauvaise mère à son égard, il la harcellera sans cesse et lui
-fera rendre gorge; les hommes de talent ont pris sa place au soleil,
-il quémandera leurs œuvres; les libraires ont refusé ses volumes, il
-leur pillera ceux des autres; les Bibliophiles ont su amasser des
-merveilles, il saura leur en extorquer; enfin, c'était un agneau, ce
-sera un chat aux griffes gantées.--Il n'a pas pu se faire valider
-artiste, il sera l'ami des artistes: chacun deviendra son Mécène.
-
-Pour son but, il a bien étudié les hommes, le perfide! Il déguise ses
-amertumes sous les dehors les plus papelards: sachant que rien ne
-résiste à la louange, la louange est devenue son arme, et avec quelle
-habileté il s'en sert! Ecrit-il pour quémander? Il sait jouer du:
-_Cher Maître_, de l'_Excellent Confrère_, de l'_Illustre Collègue_, du
-_Savant Bibliophile_ avec un tact surprenant; il se dit attaché à
-quelques revues de Province bien ignorées, se proclame en tout et sur
-tout fanatique du Beau et entonne l'éloge du destinataire de sa
-missive.
-
-Son style est une merveille--: à son usage particulier le détestable
-flatteur s'est composé une palette étincelante d'adjectifs sucrés,
-émollients, onctueux, bien confits en parfums--les tons les plus fins,
-les plus vifs, les plus colorés y sont gradués avec une science, une
-entente des _fadeurs_ qu'on ne saurait trop admirer.--Après avoir posé
-un substantif ayant rapport à son objectif, il semble promener sa
-plume sur sa palette, à la recherche d'une épithète bien sentie, et
-puise dans sa gamme de mots chatouilleux et calins, un _divin_, un
-_admirable_, un _sublime_, un _docte_, un _savantissime_ dont l'effet
-tendre et persuasif est immanquable.
-
-Ses lettres sont des chefs-d'œuvre d'émotion et de sympathie; c'est
-étayé, échafaudé, arc-bouté avec un sentiment si bien maquillé qu'on
-ne peut y résister. Le Don Juan de Molière ne prit jamais tant
-d'intérêt à la famille de monsieur Dimanche que le Quémandeur de
-livres n'en accuse pour le succès de sa victime.
-
-L'auteur ou l'éditeur ne savent plus dire: non...
-
- _Et le Renard encore a trompé le Corbeau._
-
-Quelle tactique dans ses visites! Il a calculé le _modus vivendi_ de
-celui qu'il veut exploiter; il connaît sa vie heure par heure, minute
-par minute et mieux que le concierge de la maison. Lui refuse-t-on la
-porte? il revient trois fois, cinq fois, dix fois s'il le faut; ses
-sollicitations sont inflexibles comme le Destin. C'est au saut du lit,
-ou plutôt à l'heure où la digestion rend facile et indulgent qu'il
-sait prendre son monde, voyez-le: il sonne discrètement, donne son
-nom, énonce ses minces qualités et s'avance la main tendue et prompte
-à de cordiales pressions, le visage est affectueusement éclairé d'une
-douce sollicitude, l'œil est admiratif, la bouche souriante module
-le: «_cher maître_» de commande, les reins attendent un siége, le
-cauchemar vient élire domicile chez le patient, la requête va
-commencer.
-
-Ah! l'horrible Protée! comme il sait enlacer, passer du grave au doux,
-du plaisant au sévère: _Sua res agitur!_ quel déluge d'enthousiasme il
-verse sur son hôte, son talent, ses livres, son bon goût! fût-il dans
-une mansarde, il en louerait l'ameublement; il est de force à
-s'extasier sur une chaise de paille; il a des louanges de toutes les
-tailles; c'est un jongleur émérite.
-
-Au moindre mot qui frise l'esprit, il se pâme comme à la fois Armande,
-Bélise et Philaminte à l'audition des vers de Trissotin,--c'est
-lui-même un Trissotin, un écœurant Trissotin... un Trissotin doublé
-de Bazile. Quelle verve il déploie! il cite les éditions les plus
-rares, parle avec tendresse des chefs-d'œuvre de l'art typographique,
-verse des larmes de crocodile sur les malheurs de nos Bibliothèques
-publiques; en un mot, il cause de tout et sur tout, ose même parler de
-ses bonnes fortunes sur les quais... ses bonnes fortunes... à lui, le
-rustre! et revient enfin par d'habiles périphrases au livre qu'il
-implore!
-
-Il ne tient pas en place. Il lui faut coûte que coûte lénifier le
-cœur qu'il bat en brèche par des éloges dissolvants.
-
-«Ah! pardon, que vois-je, là, sur le rayon de votre bibliothèque,
-Dieu! le ravissant petit bijou!»
-
-Et le voilà levé--il parcourt, furète, passe avec amour ses pattes sur
-ces livres qu'il convoite et qu'il déroberait s'il le pouvait.
-
-«O le rarissime volume! l'admirable reliure! quel superbe portrait! ce
-sont de ces raretés, s'exclame-t-il avec passion, qui ont dû vous
-coûter, _cher monsieur_, bien des recherches et bien des fatigues. Il
-vous a fallu un goût et des connaissances étonnantes pour colliger de
-telles merveilles?»
-
-Il ne tarit pas en douceurs, il jette son dernier atout, mais aussi le
-propriétaire se rengorge, dodeline de la tête et fait une agréable
-moue. Sa générosité va s'épanouir. Le rocher, déjà ébranlé, cède
-enfin?
-
- * * * * *
-
-Quand il sort, muni de sa proie, il semble si fier, si rayonnant, si
-joyeux, qu'on serait tenté de lui pardonner. C'est un des amoureux du
-livre, mais un amoureux brutal et presque criminel, il viole ce qu'il
-aime, sans attendre que ce qu'il aime se donne à lui; il est vil et
-bas quand il devrait être fier et porter le front haut comme tout vrai
-bibliophile, en un mot, il mendie quand il devrait attendre; et trop
-souvent, hélas! la misère le guette au passage pour le dépouiller un à
-un de tous ses volumes, qu'il _bazarde_ à vil prix.
-
-Quelle pénible existence que celle de ce misérable!--Valet de tous, il
-quémande chez les libraires comme les pauvres à la porte des grands
-restaurants, il fait patte de velours alors que souvent il voudrait
-griffer, il s'humilie devant les jeunes bien qu'il commence
-quelquefois à neiger sur son front, et, véritable Juif-errant, en
-quête de toutes les nouveautés, la fatigue lui est inconnue; il se
-produit partout, marche sans cesse, et semble immortel, car les
-hommes de génie l'ont rencontré, vivant spectre, à toutes les étapes
-de leur gloire. Bibliophiles, nos frères, ne criez pas à
-l'invraisemblance, l'original existe, tiré, par malheur, à de trop
-nombreuses éditions; regardez autour de vous, dans la marge de la vie,
-vous le verrez remplissant son sacerdoce avec plus de rage que de
-passion. Regardez ce Monsieur affairé qui vole on ne sait où; ses
-poches béantes sont bourrées comme un cabas de femme de ménage et
-renferment tout un monde: Livres, eaux-fortes, gravures,
-photographies--ce n'est pas un Bibliomane, c'est l'_Homme rouge_ des
-bibliophiles, c'est le Quémandeur de livres qui passe.
-
- * * * * *
-
-Un détail pour terminer cette esquisse crayonnée à la hâte: le
-Quémandeur de livres parvient-il à se faire éditer un volume, il sait
-les bassesses que ceux des autres lui ont coûté... _Il n'en donne à
-personne._
-
-[Décoration]
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-LE VIEUX BOUQUIN
-
-ESSAI MONOCHROME
-
- _Nunc victi, tristes._
-
- VIRGILE.
-
-
-Gloire à toi, bouquin!--Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment
-cuirassé!--Gloire à toi, grandiose aventurier, philosophe Stoïcien,
-sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols, dont les faux
-Bibliophiles rougissent!--Bouquin, pauvre bouquin, Christ de la
-bouquinerie, tant de fois vendu par autant de Judas Iscariote, tant de
-fois vilipendé, tant de fois crucifié,--Gloire à toi!
-
-Que je t'aime et te vénère sous ton austère et monacale tunique de
-vieux veau fauve! que je t'aime, avec ce visage parcheminé, ces rides
-jaunâtres et écailleuses et les longs méandres des larves qui t'ont
-rongé!
-
-Passées au vermillon comme les lèvres d'une courtisane antique, tes
-_tranches_ harmonieusement se marient aux dorures tenues de tes bords
-flétris; l'orageux coloris de tes _gardes_, si magistralement disposé
-en étranges volutes s'est atténué dans les tons fins d'une gouache et
-ton _signet_ de soie verte, brisé, meurtri, par tant de mains amies, a
-conservé ce je ne sais quoi de tendre qui nous émeut, telles ces robes
-de nos aïeules, précieuses reliques, que nous aimons à contempler
-pieusement dans la vieille armoire qui les renferme.
-
-Ton _titre_, noble passe-port littéraire, est parti pièce à pièce dans
-l'amertume du vagabondage, tes _coins_ écorchés par les plus farouches
-brutalités baillent la tristesse et donnent la pitié, tandis que,
-mises à nu par le temps, disséquées par les intempéries, tes
-_nervures_ effiloquent au vent leur blonde chevelure de chanvre.
-
-Depuis le jour de ton sacre, où, étincelant, coquet, luxueux, tout
-enorgueilli toi-même de l'orgueil de ton auteur, tu descendis
-majestueusement, dans ton justaucorps de veau pâle, du perron de la
-_Sainte Chapelle_ ou de la _Galerie des Merciers_, depuis le jour, où,
-de la Cour à la Ruelle, de la _Gazette_ à l'Académie, Paris, pendant
-de longues heures chanta tes louanges, quelle épopée!
-
-Quelle épopée, sinistre ou burlesque, depuis ces jours où tu courais
-si allègrement de la main blasée d'un Censeur Royal aux doigts rosés
-d'une Duchesse, de l'épiderme voluptueux et flatteur d'un Prélat aux
-aridités noueuses d'une pression de Savant!
-
-Les années ont enterré les années, les amants de la première heure
-ont disparu; les rois s'en sont allés, les trônes ont croulé, toi, tu
-es resté debout, le dos voûté, grelottant à la bise;--les dédains de
-la foule, ont poudré ton chef à frimas, et c'est à peine si le regard
-hâtif de quelqu'érudit t'a caressé par hasard dans la passion
-fiévreuse de ses recherches.
-
-D'après les naïvetés graphiques laissées sur ton _faux titre_, d'après
-tes _ex-libris_ héraldiques ou caractéristiques, gravés ou manuscrits,
-d'après tes marges nourries de curieuses annotations, qui ne songerait
-longuement à reconstituer ta vie errante?
-
-Dans l'interligne de ton _impression_, quels mémoires à écrire! que de
-piquantes révélations sur ta naissance et tes fredaines
-typographiques, corrigées par une main toute paternelle!
-
-Bouquin, pauvre bouquin! Victime du droit d'aînesse des livres!--Tes
-grands frères in-4º, fiers de leur majorat de première édition sont
-recherchés, estimés, soignés. Toi, malheureux enfant d'un second lit
-d'impression, tu végètes depuis des siècles, méprisé, déshérité,
-conspué dans la patiente attente d'un Saint Vincent de Paul
-Bibliophile.
-
-Ouvre-toi, cependant, ami du travailleur, cher consolé qui console;
-dans une tiède atmosphère d'étude, secoue la poussière de la route;
-ouvre-toi, pauvret, exhale ta belle âme, chuchote bien bas au savant
-qui t'a acquis, les dictames que tu contiens; dans ces longs tête à
-tête, germe en lui lentement ta science, et fais lui éprouver une
-lente et douce ivresse dans la mystique fornication de vos cerveaux.
-
-Gloire à toi, bouquin,--Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment
-cuirassé! Gloire à toi, grandiose aventurier, Philosophe Stoïcien,
-sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols dont les faux
-Bibliophiles rougissent.
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-LE LIBRAIRE DU PALAIS
-
-ÉVOCATION DU XVIIe SIÈCLE
-
-_D'après un dialogue du_ CARPENTERIANA.
-
- On est instruit de cent choses qu'il
- faut savoir de nécessité et qui sont de
- l'essence du bel esprit.
-
- MOLIÈRE.
-
-
-
-
-_L'Amateur entre chez le Libraire, et salue._
-
-LE LIBRAIRE
-
-Monsieur, je suis vostre humble serviteur, que désirez-vous du nostre?
-Un homme de vostre qualité ne peust ignorer les livres nouveaux, ces
-sublimes maistres muets, et, puisque vous avez coustume d'honorer ma
-boutique, que pourrois-je vous proposer?
-
-L'AMATEUR
-
-Je voudrois connoistre quelques ouvrages du bon ton, les lectures à la
-mode, des livres de nos meilleurs autheurs, les romans du beau monde
-les plus furieusement en vogue, et enfin, toutes choses ayant du
-ragoust, du piquant et de l'enjoué.
-
-LE LIBRAIRE
-
-Me permettroi-je de vous soumettre le _Grand Cyrus_ dont on fait grand
-bruit à la ville et à la cour, la _Clélie_, de Mlle de Scudéry, ou
-encore le _Louïs d'or_, d'Ysarn; les Alcovistes en raffollent et nos
-_illustres_ se les arrachent; préférez-vous le _Pharamond_, la
-_Cléopatre_ ou bien le _Mitridate_; tous ces _agréables Menteurs_,
-comme on dit en terme de Ruelles, font les plus chers passe-tems de
-nos galans et des gens qui se piquent de bel esprit.
-
-L'AMATEUR
-
-Ces romans sont charmans, en effet, pour qui connoist bien la force
-des mots et le friand du goust, mais ils sont trop longs à lire et
-tiennent une terrible place dans nos bibliothèques, je verrai
-cependant le _Cyrus_ et vous le ferai mander.
-
-LE LIBRAIRE
-
-Je m'empresserai de tenir ces dix volumes à vostre service, mais
-dites-moy, je vous prie, vostre pensée sur l'_Amadis_ que voicy, relié
-en maroquin du Levant. Il me vient de la bibliothèque de M. de
-Bassompierre, c'est un superbe exemplaire que j'eus les plus grandes
-peines à me procurer.
-
-L'AMATEUR
-
-La reliure est certes pleine de mérite, et le livre vaut son prix;
-mais je possède déjà un _Amadis_, bien qu'en estat inférieur, et je
-ne doute pas que vous ne trouviez à céder celuy-ci à quelque
-personnage de marque qui vous le paiera honnestement.
-
-LE LIBRAIRE
-
-Je fais espoir de le vendre prochaisnement et suis marry de ne pas le
-veoir devenir vostre. Aimez-vous, je vous prie, les traductions de M.
-Perrot d'Ablancourt? voicy son _Lucien_, son _Thucidide_, son _Cæsar_
-et son _Tacite_.
-
-L'AMATEUR
-
-Laissons là ces traductions, s'il vous plaist, j'ai ouy dire qu'elles
-sont fort meschantes et maltraitent effroyablement les autheurs
-qu'elles pensent traduire.
-
-LE LIBRAIRE
-
-Il faut avouer que vous donnez dans le vray de la chose;--vous
-présenteroi-je alors le _Clovis_, de Desmarest, le _Saint-Louys_, du
-Père Le Moyne, _Alaric ou Rome vaincue_, de Scudéry, la fameuse
-_Pucelle_, de...
-
-L'AMATEUR
-
-Oh! oh! je vous en rends grâce, mais ne m'assassinez pas avec tous ces
-pompeux Poëmes, ce ne sont que mots à longues queues, ils peuvent pour
-certaines gens avoir de la valeur, mais je confesse les trouver
-mortellement ennuyeux; je doute qu'on puisse en lire un chant sans
-esprouver l'inexorable empire du sommeil, et, tenez, vous m'en voyez
-bâiller à la seule pensée.
-
-LE LIBRAIRE
-
-Il faut convenir que c'est fort bien dit, ces vers sont par endroits
-tout à fait espais, les neufs sœurs y sont costumées de façon épique
-et j'aurois dû songer que ce n'étoit pas là vostre fait.
-
-L'AMATEUR
-
-Quels sont vos livres d'histoire?
-
-LE LIBRAIRE
-
-J'ai en ce moment un _Froissart_ et un _Monstrelet_ des belles
-impressions, et si vous ne les possédez pas je puis vous fournir le
-_Mezeray_, les _Mémoires de Castelnau_, _Montrésor_ et _Hardoin de
-Perefixe_.
-
-L'AMATEUR
-
-_Monstrelet_, _Froissart_, _Castelnau_ et _Mezeray_ sont dans ma
-Bibliothèque; je vous prendrois volontiers l'_Histoire du roy Henry le
-Grand_ au cas où vous auriez la petite édition imprimée en Hollande;
-c'est assurément la plus jolie et la mieux conditionnée. Monstrez-moi
-également les nouveaux recueils des nourrissons des Muses, le
-Parnasse en est fécond aujourd'hui, et la Fille des Dieux règne
-particulièrement sur notre époque. C'est dans ces sortes de recueils,
-que l'on se peust penestrer des mots du bel usage, et, dans ces
-volumes qui laissent peu de vuide à la curiosité, l'on passe
-agréablement d'un aimable sonnet à Philis à une Ode magistrale, de
-Stances à Chloris à une Glose spirituelle et d'une ingénieuse
-Paraphrase à un Madrigal tout confit en douces choses.
-
-LE LIBRAIRE.
-
-Certes, grande est vostre raison et vous dites sagement. Le lecteur
-peut ne point faire long séjour sur de tels livres, et, il lui est
-loisible de les laisser et de les reprendre sans jamais essuyer aucune
-lassitude, je comprends vostre tendre pour ces œuvres diverses, et,
-tenez, voulez-vous les six volumes du _Recueil des plus belles pièces
-du tems_? vous y verrez de M. Corneille, de Boileau, de Benserade, de
-Boisrobert, de Sarasin, de Bertaud, de Montreuil, de Lamesnardière et
-de plusieurs autres.
-
-L'AMATEUR.
-
-Vous m'en vendîtes un exemplaire dernièrement; n'en avez-vous point
-d'autre manière?
-
-LE LIBRAIRE.
-
-J'ay quelques recueils en un volume, mais, outre qu'ils contiennent
-les mesmes pièces, ils ne sont pas aussi complets et moins bien
-entendus: que diriez-vous des _Dernières paroles de Scarron_, des
-_Poésies diverses de Colletet_, des _Énigmes et de la Ménagerie de
-Cotin_, des _Entretiens de Sarasin et de Voiture aux Champs-Elysées_?
-j'ay de jolies éditions de _l'Apologie de Girac contre Costar_, des
-_Éloges poétiques de Brébeuf_, des _Amitiés, Amours et Amourettes de
-M. le Pays_, et enfin... je puis vous bailler les _Deux pièces de M.
-de Lignières_, contre la _Pucelle_.
-
-L'AMATEUR.
-
-Ah! ah! ceci me sied assez, ces pièces de M. de Lignières surtout:
-comment les eustes-vous?
-
-LE LIBRAIRE.
-
-Elles furent imprimées en Hollande sur le manuscrit mesme que M.
-Chapelain pensa faire saisir; ces choses sont d'une excessive rareté.
-
-L'AMATEUR.
-
-Je vous les prendrai; veuillez les joindre au reste; mais, ah ça,
-fait-on encore beaucoup de satires contre la _Pucelle_?
-
-LE LIBRAIRE.
-
-Ah! monsieur, je crois bien, c'est à croire que toutes les Muses ne
-sont occupées qu'à cela: Le Parnasse s'est tellement esmeu de ce Poëme
-qu'on se croyroit au beau tems des _Jobelins_ et des _Uranistes_.
-
-L'AMATEUR.
-
-Vous me mettrez de costé les plus curieuses de ces épigrammes. La
-_Pucelle_ est un bien lourd poëme qui justifie toutes les pointes, et
-je songe sérieusement à vous troquer l'exemplaire que je vous pris il
-y a quelques mois.
-
-LE LIBRAIRE.
-
-Je feray selon vos souhaits... ne m'avez-vous pas manifesté le désir
-d'acquérir un _Ronsard_ et un _du Bartas_?
-
-L'AMATEUR.
-
-Point.--Je ne veux que des choses du tems et ne viens pas chez vous
-déterrer nos vieux poëtes du siècle passé.
-
-LE LIBRAIRE.
-
-Si tout le monde pensoit comme vous, nous ne vendrions guère de vieux
-livres; aussi bien, sçavez-vous, que, selon l'expression de nos
-prétieuses, la boutique d'un libraire est le «_Semetierre des vivants
-et des morts_;» nous devons posséder aussi bien les génies d'antan que
-ceux d'aujourd'hui.
-
-L'AMATEUR.
-
-Il est vray, nos vieux poëtes peuvent avoir certain talent, mais
-qu'est-ce, dites-moi, en comparaison de nos Grands du Parnasse?
-
-LE LIBRAIRE.
-
-Ah! quelle différence! Comme nos poëtes comprennent mieux le bel air
-des choses, le langage contourné et le raffinement des mots; on ne
-sauroit establir de parallele, aussi veux-je vous montrer...
-
-L'AMATEUR.
-
-Non pour le moment, Monsieur le Libraire, le tems de deux postes
-s'est déjà passé depuis que je suis icy et je vous ferai quérir
-quelques-uns des volumes que vous m'avez cités. A bientost donc, je
-vous manderay de mes nouvelles.
-
-LE LIBRAIRE.
-
-Permettez-moi, monsieur, de vous assurer de mes services et de vous
-témoigner le degré d'estime que je professe pour votre sçavoir.
-
-_L'Amateur salue et se retire._
-
-LE LIBRAIRE, seul.
-
-Que les gens de qualité ont donc de peine pour faire figure dans le
-monde, et que leurs connoissances sont estroites!
-
- _Ce Marquis estoit né doux, commode, agréable,
- On vantoit en tous lieux son ignorance aimable,
- Mais depuis quelques mois, devenu grand Docteur,
- Il a pris un faux air, une sotte hauteur._
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- _L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté;
- Rien n'est beau, je le dis, que par la vérité._
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-UN EX LIBRIS MAL PLACÉ
-
-HISTOIRE D'HIER
-
- Oyr ver y callar, rezias cosas son de obrar.
-
-
-Comment, mon cher, me dit un jour certain Bibliomane mauvaise langue,
-comment pouvez-vous ignorer ce que les confrères du célèbre
-Bibliophile Z. se murmurent bien bas, bien bas à l'oreille, en le
-voyant passer.
-
-Eh! que peut-on dire, bon Dieu!--le Bibliophile Z. est, à ce qu'il
-paraît, le plus parfait honnête homme qui se puisse voir?
-
-Certes, je n'oserais un instant supposer le contraire!
-
-Que dit-on alors?
-
-On raconte avec malice qu'il a placé son _ex libris_ sur le livre
-d'autrui.
-
-Sur le livre d'autrui!--C'est, en vérité, la première fois que
-j'entends ce vilain propos.
-
-L'histoire est adorable.
-
-Dans ce cas, je vous en prie, contez-la moi.
-
-Volontiers,--cependant je dois vous prévenir,--elle est du ressort de
-la _Chronique scandaleuse_.
-
-Peu importe, je serai discret.
-
-Vous m'en donnez l'assurance?
-
-En toute loyauté.
-
-C'est un document de haute curiosité que je vous livre.--Je commence
-donc:
-
-Vous connaissez, n'est-il pas vrai, le bonhomme en question? Grand,
-sec, nerveux, la face glabre et émaciée, les cheveux blonds-châtains
-comme du maroquin Lavallière, les yeux petits et vifs, dardant,
-derrière leurs lunettes, une prunelle de ce vert particulier aux
-bouteilles d'eau minérale; sans doute, vous l'avez vu passer maintes
-fois sur les quais, aux environs de l'Institut, serré dans une longue
-redingote noire, proprement guêtré, le chef recouvert d'un gibus mat à
-larges bords; presque toujours affaissé sous le faix d'une prodigieuse
-quantité de brochures qui lui arrondissent le bras affreusement. Le
-Bibliophile Z. est un de nos plus savants Hellénistes, très estimé de
-tout ce qui se nourrit du siècle de Périclès. C'est un spartiate
-littéraire, un fanatique de livres qui se ferait plutôt tuer que de
-manquer une seule fois la tournée bibliopolesque qu'il entreprend
-quotidiennement. En homme sage, il a fait camper ses _desiderata_ dans
-le domaine attique, rien ne saurait le distraire de ce but; son rêve
-le plus vif serait de recueillir les épaves de la fameuse
-_Bibliothèque de Coislin_, en un mot, il donnerait la _Bible de
-Mayence 1462_, pour un _Sophocle d'édition Aldine, Venise, 1502_ ou
-_l'Euripide en lettres majuscules_.
-
-La description est fort exacte, mais je ne vois pas...?
-
-Impatient! Daignez au moins écouter.
-
-Le Bibliophile Z. passe tout son temps soit à la recherche de ses
-_merles blancs_, soit à la _Nationale_, soit dans des Académies
-savantes, soit encore au dîner des _Helleno-Bibliognostes_ dont il est
-président.--Levé de très grand matin, il déjeune de Théocrite qu'il
-adore, puis, grand disciple de l'Ecole de Salerne et de Louis Cornaro,
-il soupe sobrement et le soir, à neuf heures, il se couvre le front,
-il soupire et s'endort.
-
-Tout cela ne me dit pas?
-
-De grâce, une minute! nous arrivons au fait.
-
-Il y a trois ans, las de traduire et commenter Aristénète, Epicure et
-Athénée dans l'égoïsme du célibat, notre érudit, songea sérieusement
-au mariage et se résolut à prendre femme. Ses relations étendues, ses
-succès de savant, l'intégrité d'un nom ancien dans la robe lui firent
-trouver une frêle et exquise jeune fille, une adorable parisienne,
-fine, gaie, spirituelle jusqu'au bout des talons qui consentit à
-troquer sa fraîcheur contre un parchemin, à livrer sa jeunesse à cette
-longue racine grecque:--Mlle *** devint, pour tout dire, la rose de ce
-buisson.
-
-Dans les premiers temps de cet hymen, Z. fut pour sa femme rempli de
-mille prévenances, de petits soins, d'effusion, je dirais presque
-d'amour, si je ne craignais de profaner ce mot; on eut dit qu'il
-subissait en quelque sorte l'influence d'une palingénésie intérieure.
-Il se montra tour à tour léger, galant, mondain, presque
-anacréontique; on le vit parcourir l'Italie avec sa toute gracieuse
-compagne, puis, de retour à Paris, fréquenter les soirées, la Comédie,
-l'Opéra,--que vous dirai-je? Z. ne fut réellement pas trop Grec dans
-ce charmant jeu du mariage;--sans oublier Minerve, mollement, il
-taquina Vénus; Mentor céda quelquefois la place à Télémaque, mais,
-hélas! au bout de quelques mois Télémaque disparut, les muscles de
-notre Bibliophile, habitués au calme salernitain s'énervèrent peu à
-peu; il redevint Mentor pour toujours.--L'Alpha, l'Oméga, l'Iota
-souscrit, hellénisèrent de nouveau son cerveau.--Mme Z. fut veuve.--Du
-vivant de son mari, l'étude enterra son époux.
-
-La pauvre petite femme se désola tout d'abord, comme bien vous le
-pensez; abandonnée une partie du jour à elle-même, voyant, aux heures
-du dîner, son mari, plongé dans quelque vieux volume, lui adresser à
-peine certains menus propos; isolée dans sa chambre des soirées
-entières, la vie, à ses yeux, prit vite une teinte grise et
-horriblement monotone. Il lui fallait sortir à tout prix de ce milieu
-momifié; elle en sortit, se lança dans les fêtes mondaines et fut
-considérée par tous comme la plus heureuse et la plus élégante de nos
-parisiennes. Elle eut une cour de jeunes hommes brillants, corrects et
-fats qui papillonnèrent autour de sa lumineuse beauté, mais dans ce
-tourbillon artificiel, parmi les rires et les galanteries fades,
-madame Z. sentit mieux que jamais le vide de son existence; la
-solitude avait fait plus vaste son besoin d'aimer, les distractions
-extérieures ne purent calmer les vagues palpitations de son cœur, et
-un beau jour enfin, sa vertu dut capituler devant les attaques
-passionnées d'un bel Antinoüs au col puissant.--Il me faudrait tout un
-chapitre dans la manière ciselée des Dumas fils, des Flaubert ou des
-Zola pour vous décrire les phases sublimes de cet amour adultérin
-enveloppé de l'indifférence, ou plutôt, de la cécité homérique de
-notre Helléniste; mais je ne dois pas oublier que je vous raconte une
-historiette et que je ne fais pas un roman; j'arriverai donc de suite
-au point pathétique.--Madame Z. s'aperçut hélas! à ses dépens, que le
-bel Antinoüs, différent en cela de son mari, savait reproduire autre
-chose que des anciens textes; elle sentit ce que les Précieuses si
-ingénieuses dans leurs métaphores, nommaient: _Le contre-temps de
-l'amour permis_.
-
-Lorsque cet incident ou accident se manifesta, le Bibliophile Z., le
-monstre! se trouvait n'avoir pas lu depuis plus d'un an, en compagnie
-de sa femme, les fameux préceptes du casuiste Sanchez: _De
-Matrimonio_. Vous jugez si la situation se montrait sombre et
-critique. Z. pouvait se révolter et traduire négativement le: _Quem
-nuptiæ demonstrant_.--Or, voici ce qu'il advint:
-
-Un soir, après le tête à tête d'un fin dîner, dans lequel la truffe
-brune avait évaporé son arôme exquis, le Bibliophile Z. qui s'était
-retiré dans son cabinet de travail afin de se délasser dans la lecture
-des _Philosophumena_ d'Origène fut mandé subitement chez sa femme.
-
-Profondément attristé d'abandonner Origène pour son épouse, il se
-rendit d'assez mauvaise grâce à cette invitation et fut reçu dans
-cette même chambre à coucher dont l'ingrat n'avait pas franchi le
-seuil depuis si longtemps.
-
-Madame Z l'attendait, assise sur une chauffeuse près de l'âtre, les
-yeux brillants et allumés d'un feu étrange, les pommettes rosées, plus
-ravissante que jamais.--de longs soupirs tendres et étouffés
-soulevaient les rondeurs de sa gorge, dont on voyait l'éclatante
-beauté sous le décolleté d'une délicieuse tunique de cachemire blanc
-garnie de point d'Angleterre coquillé. Ses petites mules de satin à
-barettes mauves, chuchotaient impatiemment sur le tissu soyeux d'un
-coussin et un œil indiscret eût découvert les fines attaches d'une
-jambe merveilleuse, emprisonnée dans le lilas pâle d'un bas brodé au
-coin.--Les rideaux de la chambre étaient tirés,--peut-être aussi les
-verroux.--Il y avait dans l'air comme un parfum enivrant de discrétion
-et de libertinage, et des petits amours, dans le coloris de Boucher,
-faiblement éclairés, se lutinaient, semblant jaillir des dessus de
-porte dans un effarement de malice et de curiosité voluptueuse.
-
-Le Bibliophile Z. ne vit rien de tout cela; projetant en avant l'angle
-rude de ses jambes et sans même retirer une toque de velours noire
-enrichie de grecques, il s'affaissa méthodiquement sur un siége à côté
-de sa femme qui lui fournit habilement un prétexte plausible à la
-démarche inusitée qu'elle venait de faire auprès de lui.
-
-La mignonne créature fut ravissante de coquetterie raffinée, d'esprit
-mordant, de verve délicate, elle donna cours à toute la mutinerie de
-ses heureux jours passés, elle se fit enfant, gamine même, trouvant
-des trésors de sensiblerie dans l'évocation d'une douce lune de miel
-trop tôt métamorphosée en vilaine lune rousse. Elle précisait ses
-souvenirs avec des pudeurs de jeune fille, riant tout à coup, puis
-baissant lentement ses longs cils comme pour ombrager sa rougeur
-naissante.--Elle s'était rapprochée,--les plis moëlleux de sa robe,
-dessinant des contours qu'eut enviés Clodion, frôlaient le sévère
-pantalon noir du savant; à genoux sur le coussin, dans une pose
-alanguie et féline, montrant les fossettes rieuses de ses beaux bras
-nus; elle caressait, elle embrassait les mains roides et froides, aux
-ongles secs et carrés, de son époux.--Ses lèvres rouges et humides se
-crispaient dans l'attente des baisers, l'amour enfin semblait déborder
-avec rage de la vitalité de ses sens.
-
-Saint Antoine n'eut pas résisté; le Bibliophile Z résista--rigide
-comme un palimpseste, pas un de ses muscles ne bougea. Il songeait à
-Lucien, à Eubule, à Xénarque, à Aristophane. Il relisait en mémoire
-les ruses féminines de l'antiquité et son œil vert s'était froidement
-arrêté sur l'excès de certaine courbe dont il était assuré d'être et
-d'avoir été l'asymptote.
-
-Il se leva enfin, avec le calme majestueux d'un président qui lève une
-séance, et, prenant congé de sa femme, aussi brutalement galant que
-s'il se fût agi d'une facture à payer: Dormez en paix, Madame, dit-il,
-dormez en paix..... _Je le reconnaîtrai._
-
-[Décoration]
-
-Voilà pourquoi, me dit mon bibliomane en terminant son récit, les
-confrères du célèbre Bibliophile Z. se racontent bien bas, bien bas en
-le voyant passer qu'il a placé son _Ex-libris_ sur le livre d'autrui.
-
-Entre-nous--Fit-il pas mieux que de se plaindre?
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-LES QUAIS EN AOUT
-
-_Ballade des Bouquineurs._
-
-
-Le thermomètre marque 35 degrés à l'ombre. Paris est éclaboussé de
-soleil, le bitume se change en mastic. Adossés aux parapets des quais,
-les bouquinistes sont somnolents. Les passants font hâte vers leurs
-affaires, et, chapeau d'une main, de l'autre s'épongent le
-front.--Ombrelles déployées, les petites femmes, en toilettes
-admirablement transparentes, passent en voitures découvertes;
-d'énormes cohortes d'Anglais annoncent la canicule, un employé
-municipal inonde la chaussée de torrents d'eau qui sèche
-aussitôt.--C'est l'été dans toute sa cruauté.
-
-Rien ne résiste à la température; ce ne sont que soupirs et plaintes,
-on fait queue aux fontaines Wallace comme jadis à une première de
-l'Ambigu, les Parisiens halètent comme des forgerons à l'enclume, les
-cerveaux cuisent au bain-marie dans leurs boîtes osseuses.
-
-... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques
-bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant.
-
-Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre
-sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit.
-
- * * * * *
-
-La chaleur fait peler le vieux veau et dévore la couleur des titres.
-Les feuilles se tordent sous les baisers du soleil, un lézard
-pétitionnerait pour obtenir un case de bouquiniste, et sur le plat
-brûlant d'un in-folio on ferait aisément cuire un œuf.
-
-Eux, les bouquineurs, ils semblent de marbre, ils iraient volontiers
-en enfer pour bouquiner, et, comme leur nombre est plus restreint sous
-ce ciel de plomb, le désir les réconforte. Ils défilent lentement,
-majestueux et fermes sous l'alpaga de la jaquette ou le sédan de la
-redingote.
-
-Un vent plus chaud que le siroco embrase l'air et saupoudre d'une fine
-poussière la prose de tout un passé. Le dôme de l'Institut reluit
-comme un casque classique, les arbres roux et grisâtres semblent
-asphyxiés, et sous l'azur du ciel à peine strié de nuages, chacun
-transpire sa vie avec des appétences de frais et de repos.
-
-... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques
-bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant.
-
-Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre
-sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit.
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-LES CATALOGUEURS
-
- Cataloguer des livres à l'infini, sans les avoir lus, qui
- croirait que cet emploi a rendu les hommes fort vains et leur a
- donné un air d'importance? Un Catalogueur de livres ne le cède
- pas à tel érudit.
-
- SÉBASTIEN MERCIER.
-
-
-N'a-t-on pas maintes fois anathématisé le profond La Bruyère au sujet
-du mot _Tannerie_, dont il s'est servi, dans son chapitre: _De la
-Mode_, pour désigner la Bibliothèque d'un Bibliomane inconnu.
-
-_Tannerie!_ quelle irrévérence! s'est-on écrié--_Tannerie!_ fi, le
-vilain mot! faut-il qu'un homme d'esprit et de jugement ait osé
-employer un tel langage pour spécifier la collection sans doute
-remarquable d'un amateur d'Antan!--_Tannerie!_ mais, c'est horrible,
-monstrueux, pendable!--_Tannerie!_--ah! _Tannerie!!_
-
-Eh! eh! _Tannerie_ n'est point déjà si mal trouvé; _Tannerie_ est bien
-concluant et rend à merveille la pensée de l'auteur.--De qui s'agit-il
-en effet dans le passage incriminé et de quelle sorte de Bibliothèque
-le moraliste veut-il parler? Ce n'est assurément pas de la
-Bibliothèque d'un Michel de Marolles, d'un Longepierre, d'un de
-Ballesdens, d'un Furetière, d'un Patru, d'un Jean Bigot, d'un de
-Harlay ou d'un Lamonnoye.--Il s'agit, cela tombe sous le sens, de la
-_Bibliotière_ d'un Bibliomane dans toute l'acception du mot; d'un
-Bibliomane par vanité, par ostentation, par gloriole; d'un Bibliomane
-_ramassier_, comme on disait jadis, d'un Bibliomane qui aligne des
-livres sans les lire, dans le but unique de s'illusionner lui-même et
-d'illusionner les autres sur le vide de son esprit.
-
-La Bruyère n'a pas songé un seul instant, c'est évident, à peindre la
-passion vivante d'un Bibliophile éclairé, mais bien cette Bibliomanie
-dont Le Pautre nous a légué l'expression dans La _Folie du
-Bibliomane_, une rarissime gravure ornée de ce quatrain:
-
- _C'est bien le plus grand fou qui soit dans la nature
- Que celuy qui se plaist aux livres bien dorez,
- Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez,
- Et ne les voit jamais que par la couverture._
-
-Aujourd'hui, malheureusement, Bibliophile et Bibliomane sont presque
-synonymes; le profane vulgaire semble être devenu myope. Il confond
-Lamoignon et Longuerue, Pompadour et Marie-Antoinette, Montauron et
-Fouquet, de Bure et de Lavallière, Solar et Cigongne; or, il y a des
-nuances à l'infini dans ces noms de Bibliophiles jetés au hasard.
-Qu'on veuille bien étudier ces Bibliophiles par leurs catalogues et
-l'on nous comprendra.
-
-Mais, nous dit le lecteur, précisez la différence entre Bibliomane et
-Bibliophile?
-
-Avec l'autorité d'un maître incontesté, Charles Nodier, nous le ferons
-très volontiers:
-
-«Le Bibliophile sait choisir les livres, dit Nodier, le Bibliomane les
-entasse.--Le Bibliophile joint le livre au livre après l'avoir soumis
-à toutes les investigations de ses sens et de son intelligence, le
-Bibliomane entasse les livres les uns sur les autres sans les
-regarder. Le Bibliophile apprécie le livre; le Bibliomane le pèse ou
-le mesure.--Le Bibliophile procède avec une loupe et le Bibliomane
-avec une toise..., du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas.»
-
-Entre le Bibliomane et le Bibliophile, il s'est produit un amateur
-d'un nouveau genre, et pour vous le présenter, si vous le voulez bien,
-procédons nous-même autrement:
-
-Don Juan était-il amoureux de la femme pour la femme? Non, certes non,
-et qu'on n'aille pas crier au Paradoxe. Don Juan n'était qu'un habile
-catalogueur de femmes.--Séduire une femme, pour Don Juan, était-ce
-l'espoir de satisfaire une passion fiévreuse et véritable? était-ce le
-brûlant désir de posséder la frêle créature vers laquelle son cœur
-semblait s'être envolé? était-ce la recherche de l'idéal? Mon Dieu,
-non, mille fois non.
-
-Don Juan était mu par un esprit machiavélique et froid, par un cœur
-marmoréen, plus froid que la statue du Commandeur; pour lui, séduire
-une femme, c'était ajouter un nom à sa liste, c'était le sot orgueil,
-la fatuité rassasiée, l'égoïsme chatouillé, la vanité qui sourit;--le
-type de Don Juan ne possède même pas l'excuse d'une âme artiste et
-inquiète comme ces bouillants Catalogueurs de femmes qui ont noms, au
-XVIIIe siècle, Restif de La Bretonne, Casanova de Seingalt et
-Choudard-Desforges.
-
-M. M. X. Y. ou Z., que votre libraire vous cite avec enthousiasme,
-l'un pour acquérir tous les jolis volumes qui paraissent, quels qu'ils
-soient, l'autre pour payer un mauvais Romantique soixante-dix louis;
-celui-ci pour acheter au poids de l'or tel livre à scandale saisi
-d'hier, celui-là pour ramasser tous les exemplaires d'une édition à la
-veille d'être épuisée; M. M. X. Y. ou Z. sont-ils des Bibliophiles,
-c'est-à-dire des raffinés, des délicats du livre, des amoureux de la
-substance plutôt que de l'apparence? Nous ne craignons pas d'affirmer
-que non;--véritables _Don Juans de la Bibliophilie_, ce sont des
-_Catalogueurs de Livres_.
-
-Le _Catalogueur_ collectionne des volumes comme d'autres réunissent
-des fragments curieux de silex, de néphrite, de serpentine ou
-d'obsidienne; il a des livres comme on a des tentures, des meubles
-rares, des bronzes, des bibelots de toutes sortes. Avant même que de
-les ouvrir, il fait relier superbement ses brochures, il n'a pas de
-Bibliothèque, il n'a qu'une _Tannerie_. La Bruyère de nos jours
-serait, hélas! plus sévère qu'autrefois;--que son ombre nous guide,
-car, nous, son infime petit-fils, nous allons essayer notre verve sur
-quelques Catalogueurs _pourtraicturés_ sur de bons patrons;--sois
-indulgent, ô bénévole lecteur de nos _Caprices_! si notre pinceau est
-parfois impuissant.
-
-
-I
-
-_Richard_ vit retiré des affaires, dans le _high-life_ parisien. Sa
-fortune est considérable, il a maison de ville et maison des champs.
-Ses valets sont du meilleur style, ses écuries citées comme modèles et
-ses chiens bien dressés. Ses maîtresses, par sérieux, tiennent à
-honneur de se dire siennes, lui, par gaillardise, tient à honneur
-d'afficher ses maîtresses. _Richard_ possède une loge à l'Opéra et
-fréquente assidûment son club; il est arrivé à cet âge où l'ambition
-gravit un étage et du cœur monte à la tête, où, par contraste, les
-illusions dégringolent à l'entresol, et du cerveau vont au
-cœur.--_Richard_ est bien de sa personne: a la tenue correcte d'un
-gentleman, il joint la rondeur ample d'un boursier bon enfant; en le
-voyant passer, de suite on songe à Monsieur Capital.
-
-Par distraction, et encore plus par ce besoin inné d'occupations
-actives qui fouettent l'ennui, _Richard_ s'est fait antiquaire: il
-raffole, dit-il, des _choses du temps_ et raconte avec emphase qu'il a
-su réunir chez lui des beautés incomparables. On le voit à l'Hôtel des
-ventes, non loin de la tribune du commissaire-priseur; le portefeuille
-bien nourri, et prêt à subir l'assaut des enchères; sa voix grave
-d'homme d'affaires fait monter avec assurance les tableaux estimés des
-maîtres contemporains et un sourire d'orgueilleuse satisfaction
-éclaire son visage, lorsque, de groupes en groupes, son nom circule
-dans le public comme l'heureux possesseur d'une œuvre d'art. On dit
-de lui qu'il a _le flair_, et qu'il n'acquiert qu'à bon escient.--Il
-n'achète pas, il place son argent.
-
-_Richard_ cependant n'est pas pleinement satisfait; des désirs vagues
-le poussent à la Bibliomanie; il se repose des tableaux et se donne
-aux livres, ce sera sa seconde manière et il y restera fidèle.
-
-Le voici chez un libraire à la mode, assis nonchalamment, la tête
-haute et gonflé d'importance. Il se fait initier, sans en avoir l'air,
-au dédale si compliqué de la Bibliographie et aux merveilles de la
-reliure; il contemple de luxueuses éditions des _Baisers de Dorat_, du
-_Temple de Gnide_ et des _Chansons de La Borde_ et se permet de
-critiquer les épreuves des gravures; il ne tolère, dit-il, que les:
-_Avant la lettre_, et il ajoute, que si Du Seuil, Capé, Lortic,
-Anguerrand, Padeloup ou Derôme n'ont pas orné ces ouvrages de maroquin
-du Levant, de tabis, de dentelles et de petits fers, ils ne sont pas
-dignes de reposer sur les tablettes d'ivoire de sa Bibliothèque.
-_Richard_ dit tout cela mollement, en se dandinant et se renversant
-sur le dossier de sa chaise, ponctuant chaque parole d'une bouffée de
-son havane. Il maudit sourdement le libraire, conseiller dont il ne
-peut se passer, et le nomme cependant: «_mon bon_» avec une certaine
-familiarité qui n'est point dépourvue de rudesse.
-
-_Richard_ se jette à bourse pleine dans sa nouvelle _passion_, il y
-met autant de fougue, autant d'activité que s'il se lançait dans une
-opération commerciale d'un nouveau genre, il redevient très affairé et
-ne prend pas le loisir de contempler ni de digérer ses achats;
-d'immenses _desiderata_ le provoquent sans cesse, il achète, il achète
-toujours, il achète encore, mais il ignore la douce joie de conquérir.
-La gloire des Mac-Carthy, des Didot, des Yeméniz, des Giraud, des
-Pixericourt, des Soleinne l'empêche de dormir. Il travaille avec
-opiniâtreté, non pas à combler les lacunes de son savoir, est-ce qu'il
-en a le temps! Il travaille à son grandiose monument, à sa célébrité,
-à son catalogue, _à sa vente_ enfin.
-
-_Richard_ aura formé une Bibliothèque comme on forme un régiment. Il
-aura surveillé l'extérieur de ses soldats sans en connaître l'esprit.
-Il les enverra se faire décimer à la grande bataille de l'encan: _Ite
-ad vendentes_.--De tout cela, que lui restera-t-il? des connaissances
-superficielles, un nom cité dans les Brunet de l'avenir, un peu de
-gloire et beaucoup de vanité... autant en emporte le vent.
-
-.... _Richard_ est le _Catalogueur in-folio_, le _Catalogueur à
-grandes marges_; passons au _Catalogueur_ d'un rang moins élevé, avant
-que d'arriver au petit _Catalogueur_, le plus modeste, mais non pas le
-moins fou.
-
-
-II
-
-Ni gras, ni maigre, grand, élancé, droit et empesé, les favoris au
-vent, le lorgnon d'écaille à califourchon sur un nez d'aigle,
-_Placide_ est rempli de cette qualité banale et vague qu'on nomme
-distinction et qu'un homme d'esprit a désignée ainsi: la décoration
-des gens médiocres.--Sorti du collége, «fort en thême» il a pris ses
-inscriptions à la Faculté de droit, s'est rangé au quartier latin dans
-le groupe le plus à la mode des étudiants poseurs et a enfin
-honnêtement passé sa licence.
-
-_Placide_ a trente-cinq ou quarante ans; avocat à la Cour d'appel,
-avocat sans causes et pour cause, il se meut dans une petite aisance
-qui lui permet tout le confortable d'une vie douce et sans cahots. Dès
-son début dans le monde, il s'est appliqué au grave maintien de la
-haute magistrature, au bon ton de la noblesse, à la rigidité austère
-de la Robe, au dandysme sobre et sans éclat d'un Georges Brummell. Ses
-paroles sont lentes et reposées, il ne dit juste que ce qu'il faut, il
-sait écouter avec tout le sérieux d'un audiencier, sans que le coin de
-ses lèvres rasées trahisse la mobilité de ses sensations intérieures.
-Il rit rarement et n'a jamais dû pleurer; son œil bleu est le fidèle
-miroir de son âme de granit et ses mains gantées n'auraient pas le
-moindre frémissement en palpant le premier des livres imprimés: le
-_Psautier_ in-folio de Mayence, donné en 1457 par Jean Fust et Pierre
-Schœffer.
-
-_Placide_ est cependant un Bibliophile, un Bibliophile bien coté sur
-la place, mais il semble s'être approprié cette pensée de Machiavel:
-«le monde appartient aux esprits froids.» Il a des livres, parce que
-_cela fait bien_ dans son cabinet de bois noir aux tentures de nuance
-sombre, à côté des cartons verts veufs de dossiers. Il a des livres,
-parce qu'il a froidement calculé, que, si le cabriolet est plus utile
-au médecin que le savoir, l'étalage d'une nombreuse Bibliothèque, aux
-reliures jansénistes, frappe plus sûrement dans la demeure d'un avocat
-que toute la rhétorique de ses meilleurs arguments. Il a des livres,
-donc il est instruit, telle sera la logique de la veuve et de
-l'orphelin.--_Post hoc ergo propter hoc._
-
-Quels sont les ouvrages que collectionne _Placide_? Sont-ce les
-Codes, les Formulaires, les Institutes de Justinien, les Sources du
-Droit Romain, les œuvres de Procédure civile, les manuels du Juge
-taxateur, le _Juris civilis Euchiridium_ et alia? assurément il ne
-saurait se passer des œuvres de jurisprudence qui doivent former le
-premier fonds de sa Bibliothèque, mais hélas! il ne possède même pas
-l'_Esprit des lois_! Dans son désir de paraître doctissime, il a réuni
-tous les volumes dont les titres seuls imposent le respect; voici sur
-les rayons vernis de ses armoires vitrées tous les latinistes édités
-par Burmann, Grævius et Gronovius, plus loin, les collections dites:
-_Variorum_ et _Ad usum Delphini_; il a même mis côte à côte les
-ennuyeux poëtes latins des derniers siècles; Rapin, Commire-Vanière,
-Santeuil, Ménage, le Père Oudin et autres; puis, arrivent par bandes
-serrées et bibliographiquement mal disposées, les œuvres de
-Philosophie, de Métaphysique, de Mathématiques, d'Histoire, de
-Théologie et de Morale divine.--La _Chimie de Boërhave_ heurte les
-_Méditations de Descartes_ et le _Traité de l'entendement humain de
-Locke_; les _Essais de morale de Nicole_ et les _Réflexions de
-Bellegarde sur la Politesse du style_, coudoient _L'Art Héraldique_ et
-_l'Hydrostatique ou la science du mouvement des eaux_; un volume: _De
-l'ambassadeur et de ses fonctions_ par Wiquefort se trouve appuyé aux
-_Dix Livres de Vitruve_ par Perrault et quelques _Notions
-d'Ostéologie_ et _d'Anatomie comparée_ fraternisent avec la: _Méthode
-pour étudier l'Histoire de Lenglet-Dufresnoy_.
-
-_Placide_ a tout empilé dans son cabinet, il a _le Traité du vrai
-mérite_ de Claville, mais il ne l'a pas lu. Le dos et les titres de
-ses livres seuls lui servent à l'ornementation de son intérieur, et,
-s'il eut osé, il aurait fait exécuter une bibliothèque en relief, dont
-les titres fixés sur du bois arrondi recouvert de cuir, lui en eussent
-dit tout autant. Ses volumes sont en parfait état, sans être néanmoins
-reliés à grands frais, ils sont propres et décents et n'ont certes pas
-le négligé et l'air brisé d'un livre trop souvent ouvert.--Dirons-nous
-à voix basse, que si _Placide_ ne regarde jamais les livres qu'il
-achète, il lit en entier et d'un bout à l'autre ceux qu'il loue
-furtivement au cabinet de lecture le plus proche?--Dirons-nous qu'il
-dévore de temps à autre un roman en vogue, gras, usé par des mains
-humides d'émotion; pourquoi pas? Lorsqu'il commet ce méfait, il se
-cache; il se voilerait la face s'il venait à être découvert, lui si
-grave, si austère, si distingué, lui, ce diplomate en disponibilité,
-il pourrait être appelé: _Bibliophile de cabinet de lecture!_ Dieu! il
-succomberait sous la honte, car alors on pourrait justement lui
-décocher cette épigramme composée jadis pour un de ses sosies:
-
- _Ce qu'apprend ou lit Théodore
- N'a nul rapport à son devoir,
- Mais en récompense, il n'ignore
- Rien, que ce qu'il devrait sçavoir._
-
-Quand, sur le tard, _Placide_ sera arrivé à la position qu'il
-ambitionne, lorsque le sel et le poivre pimenteront sa chevelure,
-lorsqu'il sourira aux fins soupers et aux passions séniles qui
-demandent des excitants, lorsque les ballets et les maillots roses
-dérideront son froid _facies_, alors le _vir bonus_ cessera d'être un
-Tartufe Bibliophile, un _Catalogueur par avenir_, un _Bibliolathe_ et
-un _Bibliotaphe_; il se débarrassera sans émotion, sans amer regret,
-de tout ce fatras de volumes qu'il aura amassés pour la galerie. Ses
-livres lui auront servi de piédestal et il leur devra une
-reconnaissance bien acquise. Peut-être sera-t-il ingrat, peut-être
-aussi reformera-t-il une Bibliothèque, mais ce sera une Bibliothèque
-de petit maître, une Bibliothèque clandestine. Il achètera Crébillon
-le fils, Restif de la Bretonne. Voisenon et d'autres auteurs plus
-grivois; il lira alors _l'Ecumoire_, _le Sopha_, _Grigri_, _le Pied de
-Fanchette_, _le Sultan Misapouf_, et il commencera à comprendre
-Rabelais et Boccace.--Par décorum, cet homme de glace aura installé la
-morale apparente chez lui dans sa jeunesse, quand les frimas
-blanchiront sa tête ils commenceront à fondre sur son cœur, il
-deviendra Bibliomane libertin, la morale qu'il aura faussement
-affichée se vengera, en lui offrant sa tunique à froisser.
-
-
-III
-
-L'oncle de _Damis_, honnête homme, éclairé, profondément instruit,
-Bibliophile de la vieille roche, avait converti toute sa fortune en
-livres, c'était sa seule joie, son unique passion, aussi, voulut-il
-mourir dans sa Bibliothèque, au milieu de ses vieux et sincères amis
-qui l'avaient tant de fois égayé, consolé, charmé. Il y avait dans
-cette bibliothèque des merveilles sublimes: on y voyait les
-_Chroniques de Jean Froissart_, imprimées à Paris, chez Antoine Vérard
-en quatre tomes in-folio, la _Bible de Coverdale_ (Zurich 1535); le
-_Rituel de l'Eglise Anglicane_ (White-church 1560), le _Martial_ de
-Sweynheym et Pennartz de 1473, le _Tite-Live de Spire_, les _Å’uvres
-d'Amadis Jamyn_, puis les romans de chevalerie _Lancelot du Lac_,
-_Gérion le Courtois_, _Méliadus_, _le Turpin_, _le Merlin_, _le Fier à
-Bras_, _les Amadis_, _Regnaut de Montauban_, _le Saint Gréal et le
-Chevalier de la Triste Figure_.
-
-_Damis_ se trouva un beau matin héritier de ces trois ou quatre mille
-volumes.--En voyant arriver cette armée d'élite composée de superbes
-in-folio, in-quarto et in-12, _Damis_ jeta les hauts cris: quel piteux
-héritage! Il se prit à maudire la mémoire de son oncle et il eut beau
-regarder les splendides reliures, aux armes de Henri II, de Henri III,
-de Diane de Poitiers, du Président de Thou, il semblait inconsolable.
-Comme il eut préféré quelques bonnes actions au porteur dont il se fut
-empressé d'aller toucher la rente!
-
-Que fit _Damis_? Il vendit la bibliothèque de son oncle aux enchères
-publiques; le produit de la vente atteignit près de _trois cent mille
-francs_.--Il fut comme affolé de joie, plongé dans un délire intense;
-la veille, il eut donné pour rien tous ces _Bouquins_ qui
-l'encombraient, comme il disait dédaigneusement. Le lendemain, il se
-révéla effréné Bibliophile.--Les livres avaient fait _Damis_
-riche;--_Damis_ voulut connaître et apprécier de tels amis, qui, outre
-la fortune, pouvaient lui donner l'estime et la considération.--Avec
-sa grosse bonhomie de rentier, il s'efforça de devenir Bibliognoste,
-et, dans ce but, il se tint au courant de la _Bourse de la Librairie
-moderne_; se fit envoyer tous les catalogues et assista de temps à
-autre aux soirées de la salle Silvestre.
-
-Une fois dans cette voie, _Damis_ s'y élança avec bonheur et orgueil;
-il apprit à avoir _du nez_, comme on dit dans l'argot de la brocante.
-Il sut deviner les Livres dont l'épuisement, c'est-à-dire la hausse,
-était proche. Il acheta les plus luxueux nouveaux venus, les éditions
-elzéviriennes des éditeurs à la mode; il parapha de son nom tous les
-bulletins de souscription, mais il se garda soigneusement de se livrer
-aux vieux volumes dans la crainte très fondée de s'y perdre corps et
-biens.
-
-Aujourd'hui _Damis_ est un de nos Bibliophiles les plus connus parmi
-les _amateurs sérieux_; certains libraires lui envoient d'autorité et
-à compte-ferme les nouvelles publications. Loin de s'en plaindre, il
-en tire au contraire vanité et se rengorge avec d'étranges
-gloussements de satisfaction. Il tient cependant à choisir lui-même
-ses vélins, ses japons, ses chines et ses Whatman. Il les collationne
-avec soin, regarde dans la transparence du jour la vergeure du papier,
-la marque de Van-Gelder, de Rives et d'Archettes et ne se déclare
-satisfait qu'après les plus grandes investigations de son œil.
-
-Sa Bibliothèque est simple: de larges casiers de bois blanc passé au
-brou de noix, sont modestement appliqués sur les parois d'une vaste
-pièce rectangulaire exposée au levant.--_Damis_ y vient dès l'aube,
-non pour se délecter dans la lecture de ses livres,--il faudrait les
-couper et cela leur ôterait du prix,--mais pour travailler ses
-exemplaires dans le silence du cabinet; dans l'un, il ajoute un
-portrait, dans l'autre il insère un autographe de l'auteur, dans
-celui-ci, il place de doubles épreuves des gravures, à la sanguine ou
-en bistre; dans celui-là enfin, ce sont des cartons, des notes, mille
-choses qu'il case.--Il lit aussi les catalogues qu'il vient de
-recevoir, et y apporte une attention soutenue:... ah! ah! se dit-il
-tout-à-coup avec des éclats de joie, mais, _je l'ai_.... superbe....
-magnifique, admirable affaire! Un livre que j'ai payé Dix francs et
-que je trouve catalogué: Cinquante.--Il se frotte les mains et se met
-en devoir de découper en chantant le numéro qu'il vient de remarquer,
-afin de le coller légèrement sur la garde du volume dont il est
-question.--Oh! oh! exclama-t-il une minute après, ceci n'est point
-cher;--le malheureux libraire ne s'y entend point, trois francs! un
-ouvrage de vingt-cinq... J'irai le quérir cet après dîner.
-
-_Damis_ passe ainsi sa vie dans la paix la plus douce, dans un _otium
-sine dignitate_, c'est un _Catalogueur Bibliopole_: on ne peut pas
-dire tel oncle tel neveu. Il considère le volume comme une _action_
-soumise aux variations de la Hausse et de la Baisse. Il n'aime le
-livre que parce qu'il en tripote.--Lui parlez-vous d'un volume
-relié?--Bah! vous répond-il, faire relier un livre c'est jeter son
-argent au vent, sa valeur n'en augmente pas d'un sol; Si Thouvenin,
-Duru, Thibaron y ont mis la main..., je ne dis pas, mais cependant,
-croyez-moi, conclut-il, l'idéal, c'est un livre non touché, non coupé,
-dans l'état primordial de sa brochure.
-
-
-CONCLUSION.
-
-Les Catalogueurs sont utiles à la richesse Nationale; nous ne voulons
-pas les accabler, nous les plaindrons néanmoins de donner si peu de
-nourriture à leur cervelle. Ils ne comprendront jamais la belle
-réponse du duc de Vivonne à Louis XIV, lui demandant à quoi il lui
-servait de lire: «Sire, la lecture fait à mon esprit ce que vos
-perdreaux font à mes joues.»
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-SIMPLE COUP-D'Å’IL
-
-SUR
-
-LE ROMAN MODERNE
-
- Tenent Tympanum et Cytharam, et gaudent ad sonum organi.
-
- JOB, XXI.
-
-
-I
-
-Vous achetiez un Roman, il y a quelques vingt ans, Monsieur, et, tout
-heureux de votre emplette, signée d'un nom aimé, vous vous preniez à
-lire,--les pieds sur les chenets,--les vigoureuses aventures d'un
-d'Artagnan superbe, d'un héros cambré, souple et fort comme l'acier de
-sa lame, qui vous menait bon train, à travers mille casse-cous, au
-chapitre final, où triomphait sa cause.
-
-C'était par une belle matinée de mai, de septembre ou d'octobre; le
-ciel était pur ou nuageux, l'air tiède ou vif, les feuilles d'un vert
-tendre ou d'un chaud orangé,--peu importe; en deux temps, vous aviez
-lié connaissance avec votre homme, détaillé vivement sa mise, conçu
-votre sympathie, et, avec toute la simplicité de votre belle âme de
-lecteur,--vous vous intéressiez à ce fringant jeune premier que vous
-veniez d'entrevoir et que vous ne deviez plus quitter jusqu'à la fin
-de ses peines.
-
-Que de galantes intrigues! Quelles joyeuses équipées! Vous en
-souvenez-vous?
-
-Arquebusades et coups de rapière! Embuscades et rendez-vous discrets!
-Tout votre sang français bouillait; vous entriez dans la peau de
-l'Amadis; bataillant, intrigant, faisant l'amour, vous couriez avec
-lui de tous côtés, et terriblement essoufflé, c'est à peine si vous
-preniez un léger repos, à la dernière ligne d'un émouvant
-chapitre.--Et vous, chère Madame, que de charmantes soirées vous
-passiez sous la lampe, ou chastement pelotonnée dans le douillet repos
-du lit! Vous parcouriez fiévreusement le gros Roman du jour, laissant
-sommeiller Monsieur votre mari; et votre petit cœur battait bien
-fort, lorsque le héros, au coin d'un carrefour sombre, luttait
-vaillamment contre une bande de vilains coupe-jarrets.
-
-
-II
-
-Ces émotions, ces courses échevelées en plein air, ces voyages de l'un
-à l'autre pôle, le Roman de cape et d'épée,--qui résume tout cela,--le
-Roman d'aventures a définitivement vécu, le poignard, la guitare et
-l'échelle de corde ont été abandonnés aux magasins d'accessoires;
-Amédée Achard a été le dernier apôtre de l'émotion en pourpoint et des
-manteaux couleur de muraille; Ponson du Terrail, Gaboriau, Eyma et
-_tutti quanti_ ne font plus les délices que des commis-voyageurs, des
-portières ou des rares grisettes, aussi rares que les Carlins; les
-lecteurs de Dumas père ont diminué et Paul Féval lui-même, ce
-grand-prêtre de la dague et du poison a du se convertir subitement sur
-le _chemin de Damas_ de la littérature.
-
-Le Roman intime, bourgeois ou plébéien, fait aujourd'hui nos
-délices.--Notre époque veut du réel; l'optique est émoussée, nous
-prenons une loupe; notre toucher est affaibli, notre main saisit un
-scalpel; nous _anatomisons_. Le Roman est devenu une école pratique,
-nous y étalons les belles horreurs, les cas pathologiques les plus
-bizarres; nous indiquons les chloroses et les pustules sociales. Nous
-ne sommes plus en gondole à Venise, nous nous promenons, en radeau,
-dans les égouts des villes.
-
-
-III
-
-Eh! mon Dieu, nous n'avons pas tort; nous en sommes arrivés là
-graduellement, sans y prendre garde; notre époque littéraire, si
-féconde, avait blasé nos sens; notre goût est devenu un petit Néron
-difficile à satisfaire. Il nous fallait du nouveau, des choses
-fortes, odorantes; nos meilleurs auteurs essayent de nous servir.
-
-Les Romanciers sont devenus des analystes du plus grand talent; ils
-ont mis le tablier blanc, se sont munis de tous les instruments de
-chirurgie, et nous voilà suivant leur cours avec intérêt. Nous voyons
-les ulcères de la vie, c'est vrai, mais le musée Dupuytren a bien
-aussi ses charmes; et il faut avouer que l'hôpital, les faits divers
-et les tribunaux moralisent peut-être plus sûrement les masses que les
-pillules du docteur Labruyère, les panacées du pharmacien Montaigne ou
-la _Sagesse_ du Sieur Charron.
-
-
-IV
-
-Sans vouloir faire une étude philologique et sans chercher _ab ovo_
-les causes de la phase littéraire que nous traversons, nous croyons
-découvrir dans _Byron et le Byronnisme_ l'origine de la _Nouvelle
-Ecole_.
-
-Ce n'est pas trop paradoxal, comme vous allez le voir:
-
-Nous sommes en 1830;--la littérature classique est moribonde; le
-Romantisme qui vient de naître, fait déjà des effets de torse et
-montre son biceps; un instant indécis, les Jeunes-France se divisent
-en deux camps. Dans l'un la force domine; on y cultive la plastique,
-la ligne, la couleur, la _fooorme_. Dans l'autre, la lecture de Byron
-a sentimentalisé les cœurs, les idylles maladives germent dans les
-cerveaux, le spleen bruine dans l'âme, on larmoie les amours défuntes
-ou les ambitions déçues; Lamartine grossit un lac de ses sanglots,
-Musset empoisonne le beau Rolla; de Vigny suicide Chatterton sur le
-théâtre.
-
-Une partie du public se laisse aller à cet abandon de soi-même. Il
-devient exquis, distingué, de suprême bon ton de se faire voir blême
-et verdâtre de teint; les amants malheureux se noient dans leurs
-larmes; les couturières, par douzaines, allument des réchauds; une
-douce folie se répand partout; seul, le bourgeois inconscient et
-digne, regarde sans comprendre.
-
-
-V
-
-Une réaction était nécessaire, l'idéalisme prenait des proportions
-inquiétantes pour la santé des esprits, toutes les cervelles étaient
-parties au diable, dans l'aérostat de la pensée. Il fallait ramener le
-public au réel, à la vérité, aux choses dignes de commisération; il
-était utile de le _désefféminer_, de lui montrer, en l'intéressant, la
-vie rude, nerveuse, aride, dans ses manifestations de chaque jour,
-dans ses luttes, dans ses drames du grand monde; de lui faire palper
-les tristesses de la bourgeoisie et les misères des bas-fonds de la
-société.
-
---«Assez de byronnisme, trêve aux jérémiades et aux variations en
-mineur sur les amours personnelles; ne distillons plus ce miel
-affadissant, versons quelques gouttes d'absinthe dans nos
-œuvres:»--tel fut le raisonnement d'une nouvelle École, qui semble
-commencer à Balzac, pour se continuer par MM. de Goncourt, Zola et
-Daudet.
-
-Balzac, cet Hercule puissant de la littérature moderne, doit être
-considéré comme le premier maître du réalisme, de ce réalisme sobre,
-correct, distingué; de ce réalisme qui met encore des gants et qui
-flâne, monocle dans l'œil, au milieu des salons les plus mélangés.
-Toute une époque défile sous ses yeux, il la fixe magistralement dans
-ses immortels chefs-d'œuvre; mais il restait à glaner sur ses
-_timidités_, sur les choses qu'il n'a pas osé décrire, sur ses
-craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; c'est là précisément ce que
-font aujourd'hui ses successeurs.
-
-Les héritiers directs de l'auteur de la _Comédie humaine_ se
-montrèrent plus hardis, mais avec certaines réticences. Les Delvau,
-les Champfleury, les Baudelaire, les Duranty et autres, explorèrent
-les coins de la vie réelle non encore décrits. On vit alors, pour la
-première fois, ces peintures crayeuses des barrières de Paris, ces
-types bouffons des petites villes de province, ces croquis bizarres
-d'ateliers d'artistes, cet argot pittoresque des différents milieux
-parisiens, cette photographie littéraire, pour tout dire, qui rend
-exactement l'impression des choses vues et étudiées minutieusement.
-
-
-VI
-
-Avec Gustave Flaubert et _Madame Bovary_, se dessine dans sa véritable
-incarnation le Roman moderne: c'est de ce chef-d'œuvre, à la fois
-lumineux de réalité, saisissant et osé, que prennent source les
-productions remarquables si discutées aujourd'hui.
-
-Flaubert a créé un genre, qui tâtonnait et se cherchait avant lui, et,
-dit-on, il l'a crée comme se créent les belles choses, sans avoir
-l'idée même de sa hardiesse, sans le voulu, sans la prétention de
-faire une merveille; il a écrit _Madame Bovary_, parce qu'il avait
-vécu son roman;[1] il avait vu, il est venu,--il a vaincu,--la fameuse
-promenade en fiacre, semblait même à l'auteur, la chose la plus chaste
-du monde; Flaubert avait mis là, toute la virginité, toute l'heureuse
-naïveté de son talent; il racontait et ne faisait pas, à son sens, une
-peinture immorale.
-
- [1] _Madame Bovary_ fut écrit au jour le jour--nous donnons ces
- détails pour les Bibliophiles curieux--sur un de ces longs
- agendas de ménagère qui portent les quantièmes, les fêtes, les
- septuagésimes ou sexagésimes, les noms aimés de Sainte-Anastasie
- ou de Saint Cyriaque, c'est sur ces pages oblongues que Flaubert
- fixa son œuvre impérissable,--voilà un agenda qui vaudrait cher
- aujourd'hui!
-
-Après _Madame Bovary_ on voit apparaître la _Fanny_ de Feydeau,
-_L'Affaire Clémenceau_ de Dumas fils, certains Romans à sensation
-d'Alphonse Karr, de Sandeau, de Feuillet, de George Sand, dans une
-tonalité différente, ainsi qu'une foule d'œuvres justement célèbres,
-signées des noms les plus connus.
-
-Edmond et Jules de Goncourt _spécialisent_ le genre, dans cette
-admirable série d'études qui commencent à franchir le cercle
-restreint, mais artistique, où leur immense talent fut apprécié et
-admiré dès l'origine. Puis vient Zola, qui se cantonne en pleine
-époque impériale, de 1852 à 1870, et qui, avec une vigueur géniale,
-nous en trace les types les mieux accusés.--_La Fortune des Rougon_,
-_La Curée_, _La Conquête de Plassans_, _La Faute de l'Abbé Mouret_ et
-_L'Assommoir_ sont des Romans typiques, forts, accentués et
-vigoureusement traités par un artiste qui voit très juste à travers la
-fougue de son tempérament.
-
-Alphonse Daudet, le dernier venu, dans une manière plus délicate et
-moins heurtée, a produit des œuvres exquises, ciselées avec art et
-amour. Ses _Contes du Lundi_, ses _Lettres de Mon Moulin_,
-_Fromont-Jeune et Risler aîné_, resteront assurément dans l'avenir,
-comme de fins et fidèles tableaux des mœurs contemporaines.
-
-Nous voudrions parler également de Ferdinand Fabre, l'auteur d'un chef
-d'œuvre trop peu connu: L'_Abbé Tigrane_. Nous voudrions dire
-quelques mots sur Tourgueneff, sur Henri et Jules de la Madelène, sur
-Claretie, sur Noriac, sur Ernest d'Hervilly, sur Cladel et sur tant
-d'autres hommes de talent, mais, dans cette étude au courant de la
-plume, que nous regrettons même d'avoir entreprise avec un si grand
-sans façon, nous sommes forcé de nous arrêter,--au reste, nous
-dira-t-on, vous êtes Bibliophile et non pas critique: _Ne, sutor,
-supra crepidam_.
-
-
-VII
-
-_Il faut des Romans aux peuples corrompus_, a dit J.-J. Rousseau.
-Aujourd'hui, tout le monde lit, depuis la laitière qui vend son lait
-le matin, au coin de la rue, jusqu'à la duchesse sur sa chaise longue;
-dans notre société actuelle, le Roman est indispensable; Alexis
-Bouvier et Emile Richebourg font les délices des masses; aucune force
-morale ne saurait s'opposer à cet engouement. Mais que conclure du
-Roman moderne, du Roman qui se possède et qui se tient? Ne concluons
-pas, ou du moins concluons par cette simple conversation que nous
-eûmes dernièrement avec un de nos plus spirituels Romanciers.
-
-Ah! Si j'étais plus jeune, nous disait-il, si je ne me trouvais pas
-dévoré par le temps, par le journalisme, par les gêneurs et aussi par
-la paresse, quel admirable roman je voudrais faire?
-
-Comment cela?
-
-Je ferais rire et pleurer tour à tour.... mais il me faudrait passer
-des nuits entières, travailler avec une volonté dont je ne me sens
-plus la force.... que ce serait beau, cependant!
-
-Enfin, que feriez-vous?
-
-_Un Roman par Dépêches._
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-LE BIBLIOPHILE AUX CHAMPS
-
- Je ne voyage sans livres, ny en paix, ny en guerre.
-
- MONTAIGNE.
-
-
-_O Rus! quando ego te aspiciam!_ s'exclamait le vieil Horace avec des
-perspectives de calme et de repos.--_O ubi campi!_ modulait Virgile,
-regrettant la tranquillité des champs, les riantes collines, les
-ruisseaux jaseurs et les forêts hautaines.--O campagnes! lointains
-paysages, hameaux et prairies, sombres taillis et larges futaies,
-quand pourrai-je vous retrouver! soupire de même le pauvre Bibliophile
-des villes, qui, après les démarches bouquinières, les luttes, les
-recherches patientes de l'hiver, voit renaître les idylles en son
-cœur et veut enfin lire dans l'inimitable livre de la nature (_si
-parva licet componere magnis_). Livre à grandes marges, divinement
-relié d'azur par le céleste ouvrier de l'Univers.
-
-«Les livres voyagent avec nous, dit Janin: ils nous suivent à la
-ville, à la campagne; on emporte son livre au fond des bois, on le
-retrouve au coin du feu».--Le Bibliophile sait cela, et, avant de
-quitter son nid d'hiver, il se prépare à varier par de douces lectures
-les longs _farniente_ et les molles langueurs de sa villégiature. La
-valise est prête.--Il passe en revue sa Bibliothèque, lentement,
-minutieusement, amoureusement; il inspecte avec des regards tendres et
-charmés, ses _Juntes_, ses _Dollet_, ses _Vascosan_, ses _Gryphes_,
-ses _Turnèbe_, ses _Plantin_, ses _Baskerville_ et ses _Elzéviers_; il
-considère, avec une Bibliognostique passionnée, ses volumes aux armes
-de M. de Baluze, du Cardinal Dubois, du Maréchal d'Estrées ou du Comte
-de Hoÿm.--Que de bons et sincères amis il va falloir abandonner là,
-bien emmaillottés, bien préservés du fléau des insectes, des mites et
-des larves, bien en dehors de tout contact humide!--Le Bibliophile a
-le cœur serré, il ne peut détacher ses yeux de tant d'œuvres chéries
-qui lui rappellent tous les heureux instants de l'intimité, et aussi,
-les joies poignantes de la trouvaille.--Il faut cependant partir, et
-faire un tri avec discernement.
-
-Ici, ce Ronsard l'attire, puis, tout près, ce Rémy-Belleau, et plus
-loin, le marquis de Racan, ce poëte des gentes pastourelles; voilà
-trois grands chantres de la nature qu'il fera bon de relire à l'ombre
-d'un bosquet ou sous la verte feuillée d'un bois peuplé de
-rossignols.--Prendrai-je Madame Deshoulières? se demande-t-il avec
-inquiétude; choisirai-je Delille et ses _Jardins_, Jean-Jacques et sa
-_Botanique_, le sage Lucrèce, le divin Horace, le délicat Tibulle ou
-l'amoureux Jean Second? Dois-je emporter les Fabulistes, les
-Mythologues et environner ma solitude de Faunes et de Nymphes, de
-Satyres, de Dryades et d'Hamadryades, charmantes Divinités, que mon
-esprit subjugué verra se jouer entre les arbrisseaux?--Eh! voici, bien
-à propos, les _Lettres à Emilie sur la Mythologie_, par Demoustier....
-Mais, l'édition est si jolie, si merveilleusement reliée, que je
-craindrais... de tels livres ne voyagent pas, leur propre splendeur
-les attache au rivage.
-
-Le Bibliophile est très perplexe;--choisir parmi ceux qu'on aime n'est
-pas chose aisée. Ah! que n'a-t-il acheté jadis cette mignonne
-_Bibliothèque portative du voyageur_, si intelligemment publiée par T.
-Desoër, commencée vers l'an XI par J.-B. Fournier.--Quelle aimable
-Bibliothèque de campagne, que cette collection de volumes in-32 qui
-commence à La Fontaine pour finir au Cardinal de Bernis!--Heureusement,
-Cazin vient au secours du Bibliophile voyageur. Il vient, muni de
-l'Arioste, d'Amyot, d'Anacréon, de Boccace, de Bussy-Rabutin, de
-Cubières, de Dorat, de Fontenelle, de Boufflers, de Galland, de La
-Fare, de Marguerite de Navarre, de Marivaux, Marmontel, Piron, Sterne
-et Rabelais. On peut, certes, avec de tels maîtres, se déclarer
-satisfait.
-
-Mais parmi les modernes, sur quels auteurs fixer son choix? On sait
-Musset par cœur; Hugo est trop Titanique et ferait payer de
-_l'excédent_, Balzac peut être abandonné au même titre; il faut donc
-des peintres de genre--_ut pictura poesis_,--François Coppée, Josephin
-Soulary, André Lemoyne et Albert Mérat. Et puis encore?--le
-Bibliophile pense, et avec juste raison, qu'on doit laisser dans leur
-rigidité ces pauvres grands classiques trop froids pour être lus en
-plein air, et prendre quelques romans--pour ce, il s'appuie sur le
-raisonnement de S. Mercier:--«Voyez ce qu'on lit à la campagne, dit
-l'auteur du _Tableau de Paris_; reviendra-t-on sur une _éternelle_
-tragédie de Racine? Non; il faudra se plonger dans les compositions
-vastes et intéressantes, dans les romans anglois, dans les romans de
-l'Abbé Prévôt, dans ceux de l'admirable Restif de la Bretonne... on
-cherche alors un horizon littéraire, étendu, vaste comme l'horizon qui
-nous environne; on a recours aux romans de chevalerie plutôt que de se
-dessécher l'esprit et l'imagination dans une maigre épître de Boileau
-ou dans ces ouvrages arides et contournés que le Sanhédrin
-littéraire[2] vante tout seul et que le reste de la France
-dédaigne;--on demande des faits, de l'action, du mouvement; on aime à
-suivre tous ces caractères mélangés.»
-
- [2] Mercier entend sans doute désigner ici le pédant La Harpe et
- son _Lycée_.
-
-Le Bibliophile choisit donc Hoffmann et Edgard Poë, Théophile Gautier
-et Gérard de Nerval, Mérimée et Stendhal, et aussi quelques volumes du
-spirituel Monselet, ne serait-ce que l'_Almanach des Gourmands_, un
-livre qui joint les délices de l'esprit à ceux de l'estomac, et auquel
-l'air vif et les longues promenades ne portent pas préjudice... au
-contraire.
-
-Fier de cette petite Bibliothèque, le voyageur va pour partir, mais il
-jette de nouveau un coup d'œil attendri sur les intimes qu'il laisse
-derrière lui; il dit un dernier adieu aux Moralistes, aux Tragiques,
-aux Critiques, aux bons gros Dictionnaires si souvent feuilletés, aux
-Historiens, aux Rhéteurs, aux Philosophes, aux Pères de l'Eglise, à
-tous ces génies qui se serrent le coude avec l'étonnant esprit de
-corps de l'immortalité.
-
-Notre Amateur, s'il n'a pas de villa, cherche un coin silencieux, une
-chaumière où mettre les amis qu'il emporte; ce qu'il lui faudrait, à
-lui, le raffiné, ce serait un vetuste castel gothique pour goûter
-toute la saveur de ses préférés des XVe et XVIe siècles. Il trouve que
-le décor a quelque chose de la reliure bien conservée et il lui
-semble, que, dans un jardin dessiné par Le-Nôtre, il dégusterait mieux
-ses _Lettres de Madame de Sévigné_ ou la poésie rectiligne de
-Despréaux;--on a vu des Bibliophiles qui n'auraient pu se pâmer aux
-finesses de Parny ou de Grécourt sans le milieu pastoral du Petit
-Trianon, et d'autres, entreprendre un voyage d'Italie afin de lire
-Casanova ou Carlo Gozzi, nonchalamment couchés dans une gondole
-vénitienne en vue de La Piazzetta.
-
-Avant que de s'enfoncer dans l'oasis qu'il rêve, le Bibliophile passe
-dans quelques villes de province où il fouille, remue, bouleverse les
-rayons des petits libraires; mais il trouve peu et les occasions sont
-chauves.--Souvent même, ô stupéfaction! la mine simple et benoîte du
-dépositaire de MM. les éditeurs, cache une astuce, une méfiance dont
-on n'aurait su se douter, et, lorsqu'on croit acheter certains volumes
-de cabinet de lecture, des Renduel, des Gosselin ou des
-Poulet-Malassis dans des conditions honnêtes, on voit le petit
-Papetier-Libraire se redresser de toute la hauteur de ses
-connaissances, et se mettre à citer les prix fantastiques des grands
-Bibliopoles parisiens, ainsi qu'un collégien qui fait étalage
-d'érudition.--Règle générale, en province, où l'on croit rencontrer ou
-plutôt déterrer tant de choses merveilleuses, on ne trouve que des
-prétentions boursouflées et des prix le plus souvent excessifs.
-
-Une fois dans son nid de verdure, quelle joie! quelle jeunesse! quel
-enthousiasme! Ce ne sont pour commencer que de longues promenades à
-travers prés, avec un ou plusieurs Cazins en poche; le trop plein de
-vie semble déborder notre urbain; il boit l'air champêtre à se rompre
-les poumons, et, ce n'est que fatigué, mais non repu, qu'il vient
-s'étendre sur la mousse épaisse, pour lire avec ravissement les
-bavardages, les superbes descriptions et l'esprit à foison des chers
-auteurs qui l'accompagnent.
-
-Lit-il _Aline, reine de Golconde_, ce conte ravissant de Boufflers? il
-ne sait si c'est fiction ou réalité; une meunière aux coquets
-retroussis de jupe vient-elle à passer? aussitôt son imagination voit
-Aline;--lit-il le _Paradis perdu_? il croit le retrouver.
-
-Et le soir des jours de pluie, devant un grand feu clair et gai de
-bourrées qui pétillent, les jambes allongées, muni de la pipe
-familière, le ventre à l'aise, l'esprit quiet, avec quelle bonne
-humeur il comprend la large gaieté gauloise de Maistre Rabelais ou de
-Béroalde de Verville;--ajoutons à cela, une femme qui travaille et des
-enfants qui dorment: tout le bonheur de la vie n'est-il pas là?
-
-Mais, malheureusement, nous ne pouvons pas dire: _ab uno disce
-omnes_,--pour un Bibliophile sage et modeste, qui vit ainsi retiré
-loin du monde au tumulte odieux, que de Bibliophiles qui boivent aux
-champs l'onde perfide du Léthé!--la chasse, la pêche, les courses à
-cheval, les exercices qui rompent les membres, s'accommodent peu de la
-lecture et font négliger les livres;--nous en connaissons plus d'un,
-qui, parti avec des caisses de volumes, est retourné dans ses pénates
-hivernales sans les avoir même déballées.
-
-Ces derniers ne sont pas sincèrement Bibliophiles, ce sont des
-Bibliophiles _ab hoc_ et _ab hac_.
-
-L'amour des Livres ne fait pas prime dans leur cœur; ils ne se
-servent de la lecture que comme d'une flèche qu'ils décochent à
-l'ennui, le livre est un rayon de soleil pour eux dans les jours de
-tristesse; lorsque la gaieté les accapare, ils abandonnent avec
-ingratitude ces amis des temps néfastes.
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-LES PROJETS
-
-D'HONORÉ DE BALZAC
-
- Les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu'entre les
- mains du talent.
-
- RIVAROL.
-
-
-Lorsqu'un colosse aussi puissant que Balzac vient à tomber, vaincu par
-un travail opiniâtre et les terribles secousses d'un cœur battant
-sans cesse d'une épaule à l'autre, toute une génération littéraire
-s'approche, timidement d'abord, effarée et curieuse, munie de la
-lorgnette, du microscope et du scalpel.--La poule aux œufs d'or est
-morte; chacun regarde son plumage, se remémore les prodiges pondus;
-c'est à qui sera le premier à lui ouvrir le ventre, et, selon le mot
-des enfants, à y chercher la _petite bête_.--Las de filer ses
-feuilletons aux pieds de ses créanciers, ayant encore aux lèvres
-l'amertume des luttes soutenues, le vaillant Hercule a succombé,
-laissant un vide immense dans la littérature militante.--Balzac est
-mort. Vive Balzac!--La place est aussitôt occupée par les biographes,
-ces agioteurs du souvenir; l'homme n'est plus, que déjà le héros
-survit et prête à la légende.
-
-Aux biographies particulières de Honoré de Balzac, ont succédé les
-portraits intimes et les croquis sans façons, _à bâtons rompus_, du
-romancier en pantoufles; il n'est pas de littérateur contemporain dont
-on ait mieux et plus souvent commenté l'œuvre et la vie,--après
-Madame de Surville, la sœur dévouée, l'_Alma Soror_, apportant un
-pieux hommage à la mémoire de son frère, deux amis du _Home_, deux
-familiers des heureux jours, Th. Gautier et Léon Gozlan se mirent à
-tisonner la braise encore chaude des _Jardies_,--Lamartine, lyrique
-contemplateur, étudia l'homme et ses œuvres; Champfleury, tout en
-essayant les souliers du géant (_errare humanum_), donna la note de
-son admiration; Armand Baschet glana dans le sillon ouvert, et il n'y
-eut pas jusqu'à Werdet, le libraire éditeur, qui ne voulut, dans un
-style d'exquise bonhomie et d'après ses souvenirs de boutiquier, juger
-la vie, l'humeur et le caractère de son génial auteur.
-
-Tant de biographies toisent Balzac du haut en bas, le tournent et le
-retournent, inventorient son passé, pourtraicturent sa grande figure,
-largement et minutieusement à la fois, le présentent dans les grands
-côtés de la vie publique et les petits côtés de l'intimité; réservent
-peu de place enfin, à de nouvelles investigations.--La correspondance
-qui fut publiée en dernier lieu, livre le Tourangeau à nu et couronne
-la série biographique, en laissant lumineusement apercevoir Balzac
-dans le déboutonné de son talent, à la bonne franquette de sa gaieté
-Rabelaisienne, de ses projets, de ses efforts, de sa tristesse et de
-ses larmes.
-
-La Bibliographie, comme prise de couardise devant sa gigantesque
-production, est demeurée hésitante et muette jusqu'alors.--Une
-_Bibliographie de Balzac_ serait cependant un ouvrage aussi
-utile que remarquable[3]; se trouvera-t-il quelqu'un pour
-l'entreprendre?--Quoiqu'il en soit, il nous a paru intéressant de
-grouper dans une étude courte et succincte de curieux et de
-catalogographe, plutôt que d'érudit les _projets littéraires_ éclos
-dans le cerveau du plus grand manieur d'idées de notre époque.
-
- [3] Nous venons d'apprendre, avec le plus vif plaisir, qu'un
- savant Bibliophile belge, M. Charles de Lorenjaül (vicomte de
- S***), bien connu de tous les Bibliophiles pour son aimable
- érudition et sa bonne grâce à être utile à chacun, est parvenu à
- achever ce travail de bénédictin, qui doit paraître très
- prochainement chez l'éditeur Calman Lévy, sous le titre de:
- _Histoire des Œuvres de Honoré de Balzac_.
-
-Balzac seul, eût pu connaître et décrire les innombrables et étranges
-idées qui se sont produites et développées sous son crâne
-effervescent; notre rôle se bornera à noter les conceptions qu'il
-arrêtait sous un titre quelconque dans un but de Bibliopée.
-
-A peine installé dans sa mansarde de la rue Lesdiguières, avec la
-Gloire pour maîtresse et _Lui-Même_ pour domestique, le jeune Honoré
-se rompt les poignets dans des compositions qui n'ont jamais vu le
-jour.--C'est d'abord _Coqsigrue_, un roman qui le hante pendant de
-longues semaines et qu'il abandonne pour le mieux mûrir et ruminer;
-puis, c'est un _Opéra Comique_ (?) auquel il renonce, faute de
-compositeur, mais aussi, pour ne pas sacrifier au goût actuel et
-s'adonner au grand Genre, à la manière des Racine et des Corneille, à
-son fameux _Cromwell_ enfin, dont il résume le plan détaillé dans une
-lettre à sa sœur Laure (1820).--Pour se délasser des fatigues que lui
-procure sa Tragédie, le Débutant _Croquignole_, selon son mot. _Un
-Petit Roman dans le Genre Antique_, fait mot à mot, pensée à pensée,
-avec toute la gravité qu'une telle chose comporte.
-
-Ces quelques projets occupent toute la première étape littéraire de
-Balzac; plus tard, en 1830, il parle avec enthousiasme d'une vaste
-entreprise, ce sont _Les Trois Cardinaux_, œuvre dans laquelle il eût
-voulu mettre en scène, le Père Joseph, dit l'_Eminence grise_, Mazarin
-et Dubois--à la même époque il prépare des Romans et des articles de
-Revue qui ne furent jamais achevés et peut-être jamais commencés, en
-voici les titres: _Un Article sur le Serment_,--_Les Causeries du
-Soir_ (volume de nouvelles) _Le Maudit_ (article ébauché pour la
-_Revue_ de Buloz), _Les Amours d'une Laide_,--_Le Marquis de Carabas_,
-et, principalement _La Bataille d'Austerlitz_, dont Balzac parle
-fréquemment comme devant faire partie des _Scènes de la Vie
-Militaire_.
-
-De 1833 à 1850, l'auteur du _Père Goriot_, fait plus de besogne que de
-projets; nous devons néanmoins citer comme tels: _20 pages sur le
-Salon de 1833_,--_Le Privilége_, roman qui devait suivre _Le Curé de
-Campagne_,--_L'Histoire d'une Idée heureuse_, dont le prologue seul a
-été fait, et aussi, un projet de pièce-vaudeville: _Richard Cœur
-d'Eponge_, que Théophile Gautier devait arranger et faire représenter
-au Théâtre des Variétés.
-
-Nous nous arrêtons plus particulièrement sur un projet que Balzac
-paraît avoir beaucoup caressé et qu'il affirme même avoir _exécuté en
-entier_, bien qu'il n'ait jamais été mis en lumière.--En 1836, il
-écrit de La Boulonnière, près Nemours, à maître Werdet, son éditeur:
-«J'ai terminé le manuscrit de _Sœur Marie des Anges_, je ne veux pas
-le confier à la diligence.»
-
-_Sœur Marie des Anges_, cela est patent, n'a jamais existé que dans
-l'imagination irradiée du romancier, qui voulait peindre, sous ce
-titre, une âme de jeune fille avant l'invasion d'un amour qui la
-conduira au couvent--: «Je lui ferai abhorrer les carmélites dans sa
-jeunesse où elle ne rêve que le monde et les fêtes, dit-il à ce
-sujet, (_Lettre à Madame Hanska_, 1838) et le malheur la ramènera au
-couvent qui sera pour elle un asile et un refuge. Après avoir passé
-huit années au couvent, elle arrive à Paris aussi étrangère que le
-Persan de Montesquieu, et je lui ferai juger et dépeindre le Paris
-moderne par la puissance de l'idée, au lieu de me servir de la méthode
-dramatique de nos romans. C'est une donnée nouvelle, et, si je réussis
-à l'exécuter comme je l'entends, je vous réponds que vous serez
-content de moi.»
-
-Hélas, de _Sœur Marie des Anges_, de ce _Livre d'Amour_, comme se
-plaisait à le nommer l'écrivain, il ne reste que ces quelques lignes
-fugitives!
-
-Mais, ce n'est plus le Balzac aux projets vagabonds qui doit nous
-occuper maintenant, c'est l'auteur de la _Grrrande Comédie humaine_,
-et les ouvrages divers que cette œuvre immense devait comprendre dans
-son ensemble.
-
-Dans les SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE, Balzac avait projeté les romans
-suivants, dont les titres seuls nous donnent d'amers regrets:--_Les
-Enfants_,--_Un Pensionnat de Demoiselles_,--_Intérieur de Collége_,
-puis, (ici nos regrets s'accentuent),--_Gendres et Belles-Mères_.
-
-Dans les SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE devaient prendre place: _Une Vue
-du Palais_,--_Entre-Savants_,--_Le Théâtre comme il est_.
-
-Aux SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE, se seraient ajoutées les
-œuvres suivantes: _L'Histoire et le Roman_,--_Les Deux
-Ambitieux_,--_L'Attaché d'Ambassade_ et... _Comment on fait un
-Ministère_.
-
-Avant d'entreprendre les SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE, Balzac en avait
-dressé le plan et nous y trouvons ces nombreuses lacunes: _Les Soldats
-de la République_ (trois épisodes), _L'Entrée en Campagne_,--_Les
-Vendéens_,--Pour _Les Français en Egypte_, les 2e et 3e épisodes font
-défaut, ce sont:--_Le Prophète_,--_Le Pacha_. Pour le reste, voici
-tous les titres des Œuvres militaires projetées: _L'armée
-Roulante_,--_La Garde Consulaire_,--_Un Combat_,--_L'Armée
-assiégée_,--_La Plaine de Wagram_,--_L'Aubergiste_,--_Les Anglais en
-Espagne_,--_Moscou_,--_La Bataille de Dresde_,--_Les Traînards_,--_Les
-Partisans_,--_Une Croisière_,--_Les Pontons_,--_La Campagne de
-France_,--_Le Dernier Champ de Bataille_,--_L'Emir_,--_La Pénissière_
-et _Le Corsaire Algérien_.
-
-Il manque deux romans aux SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE: _Le Juge de
-Paix_,--_Les Environs de Paris_.--AUX ETUDES PHILOSOPHIQUES, il en
-manque cinq: _Le Phédon d'Aujourd'hui_,--_Le Président Fritot_,--_Le
-Philanthrope_,--_Le Nouvel-Abeilard_,--_La Vie et les Aventures d'une
-Idée_.--Dans les ETUDES ANALYTIQUES, enfin, Balzac devait faire:
-_L'Anatomie des Corps Enseignants_, _Une Monographie de la Vertu_ et
-un grand _Dialogue Philosophique et Politique sur la Perfection du
-XIXe siècle_.
-
-Notre travail de catalogographe se termine ici,--nous ne chercherons
-pas à y ajouter un _Postface_, ni à savoir, si Balzac, qui a changé
-tant de fois les titres de ses œuvres, a refondu ses premiers projets
-et leur a donné un corps sous une autre enveloppe,--nous avons pensé
-pouvoir être agréable à chacun en réunissant, au milieu de _Nos
-caprices_, ces quelques notes sérieuses sur les ouvrages projetés par
-notre Grand Romancier, nous en avons donné les titres pour ce qu'ils
-valent, sans commentaires ni frais d'érudition,--qu'on nous tienne
-compte du reste.
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-VARIATIONS
-
-SUR LA RELIURE DE FANTAISIE
-
- La vérité dort auprès des grands dans de brillantes reliures; la
- sagesse veille auprès des vrais lecteurs sous de minces
- cartonnages.
-
-
-Il semble que les Bibliopégistes modernes, aient oublié l'art de ces
-lourdes mais fastueuses reliures des XVe et XVIe siècles, en drap de
-satin azuré, en drap d'or ou de Damas; en cuir blanc ou rouge; en
-_veluyeau_ sanguin, vermeil, vert ou noir; _en pel velue_, en soie
-blanche, ouvrée ou tannée; en cuir de cerf, estampé à froid ou doré à
-chaud; en parchemin gaufré, en étoffe de Panne; en velours pourpre,
-frappé d'écussons ou de fleurs de lys; le tout rehaussé, harnaché pour
-ainsi dire, de bossettes, d'agrafes, de _fermouers_, _fermaulx_,
-_fermails_ ou _fermaillets_, de _pipes_ d'or ou d'argent, de _tuyaux_
-du même métal pour tourner les feuillets; de perles, d'émeraudes ou de
-saphirs, de toute l'orfévrerie la plus étincelante.
-
-Les livres du bon temps étaient de véritables objets d'art; on les
-retrouve dans d'anciens inventaires, énumérés pêle-mêle avec les
-robes, les chaperons, les dagues, les Hanaps et les coupes. Le Duc
-Philippe-le-Hardi avait adapté aux ais d'un livre de prière, une
-platine d'argent doré, avec une petite niche, pour y mettre ses
-lunettes afin qu'elles ne fussent cassées, et l'histoire nous apprend,
-que ce même Duc, paya seulement seize livres à un certain Martin
-Lhuillier, Marchand-Libraire à Paris, pour lui avoir couvert huit
-volumes, Romans, Bibles et autres, reliés en _cuir en grain_.
-
-L'oubli de telles armures somptueuses et surtout de prix aussi doux
-est à regretter, aujourd'hui, que les relieurs adonnés au maroquin du
-Levant, au vélin, au chagrin et à la basane se font payer si cher.
-
-On a dit et répété souvent, que la Reliure, au fond, n'est au Livre
-que ce que l'habit est à l'homme ou la livrée au serviteur; or,
-l'habit suit la mode, et la mode se trouve hélas! de nos jours,
-froide, correcte, guindée, sobre et banale; l'art de la reliure s'en
-ressent; nous n'entendons pas parler de la grande reliure, à
-compartiments, à ornements à dentelles, à entrelacs; de ces livres
-qu'on n'ose toucher dans la crainte de ternir le brillant du maroquin
-ou l'éclat des petits-fers, mais de la demi-reliure,--de la reliure
-pour tous,--du cartonnage de fantaisie moderne, de la robe de chambre
-du livre, en un mot, qui donne à cet ami qu'on aime, tout le négligé
-charmant des causeries intimes.
-
-Les cartonnages, dits _à la Bradel_, sont fort appréciés aujourd'hui;
-ils forment une enveloppe gracieuse et modeste, et, sans rien enlever
-à l'ampleur des marges, ils conservent la virginité de la brochure.
-Ces cartonnages sont d'excellents vêtements préservatifs; ils ont la
-commodité, la flexibilité, la grâce, mais il leur manque la
-gentillesse, l'esprit fantaisiste, l'aspect d'art que nous voudrions
-voir adopter plus généralement. Ils sont classiques en diable; c'est
-là leur grand défaut.
-
-On emploie à l'usage de ces demi-reliures, soit du _papier peigne_,
-soit du papier marbré, maroquiné ou à _escargots_, soit du papier de
-couleur mate, soit encore de la toile anglaise, gaufrée, teintée, unie
-ou à ramages, chagrinée ou glacée; quelques relieurs, imitateurs du
-genre hollandais, usent de parchemin blanc ou de vélin; ils replient
-les bords en _gouttières_, ornent le dos de très vilaines lettres
-polychrômes calligraphiées, et puis, c'est tout...; il semble que là,
-se trouvent, les colonnes d'Hercule du cartonnier relieur.
-
-Les Bibliophiles ne doivent pas négliger le petit art de ces
-demi-reliures; c'est à eux de chercher, de vivifier leur goût, de le
-spécialiser, de trouver l'original et de l'imposer à l'imagination
-rétive de leurs fournisseurs ordinaires, qui demeurent trop longtemps
-sur le chemin du convenu et du ponsif.
-
-Un Livre doit être relié, selon son esprit, selon l'époque où il a vu
-le jour, selon la valeur qu'on y attache et l'usage que l'on compte en
-faire; il doit s'annoncer par son extérieur, par le ton gai, éclatant,
-vif, terne, sombre ou bigarré de son accoutrement. Rien qu'en le
-voyant sur les rayons d'une Bibliothèque, l'âme du lecteur doit se
-remémorer les sensations éprouvées, les douces heures qu'elle a passé
-à savourer sa sagesse ou son esprit; un Bibliophile de goût se
-reconnaît à ces détails. Existe-t-il quelque chose de plus horrible à
-voir qu'une Bibliothèque monochrome! un _Bibliotaphe_ seul peut en
-posséder une semblable.
-
-Les Livres réunis habilement doivent subir un prisme;--le dos de
-chacun d'eux devrait peindre son caractère individuel; n'est-ce pas là
-qu'on voit ses volumes lorsque, dans les longues flâneries, on flatte
-de l'œil sans y toucher tous ces gais compaignons qu'on a su
-assembler en docte académie.--Si votre Molière est relié en veau
-porphyre, que _Montaigne_ le soit en veau racine, _Montesquieu_ en
-veau granit et _Dorat_ en veau rose, n'allez pas couvrir la _Pucelle
-de Voltaire_ en maroquin blanc, réservez cette nuance virginale à
-_celle_ de _Chapelain_; vêtir les _Lettres de Madame de Maintenon_ en
-Lavallière serait une hérésie; mais faire endosser aux _Historiettes
-de Tallemant des Réaux_ une tunique vert bile, ne serait que justice.
-
-Certains amateurs, bien pensants, ont adopté une couleur particulière
-pour chaque classe de leur Bibliothèque.--Ces _Chromo-Bibliotactes_
-habillent de violet, nuance du prélat, les ouvrages de _Théologie_ et
-les _Saintes Ecritures_. En souvenir du printemps de la Nature,
-l'_Histoire naturelle_ est revêtue du vert le plus tendre; aux
-_Å’uvres dramatiques_, ils accordent le rouge, couleur de sang; pour
-les _Romans_, ils prennent le rose, tandis que pour les _Livres
-d'histoire_, de _Médecine_ ou de _Jurisprudence_, ils emploient le
-noir avec de minces filets d'or.--L'_Astrologie_ porte l'azur céleste,
-les _Œuvres Badines_ sont gratifiées du ton mauve, les _Voyages_ de
-bleu d'outre-mer, les _Traités du Mariage_ de jaune serin et les
-Opuscules _Scatologiques_ de Terre de Sienne.
-
-Cette manière de procéder n'est pas absolument fautive, bien loin de
-là; mais une Bibliothèque, ainsi classée, ressemble trop à une armée
-divisée en différents corps de troupes; on reconnaît de loin
-l'uniforme de ses soldats, mais on n'en dévisage pas suffisamment
-l'originalité.--Ceci dit, revenons aux cartonnages de fantaisie.
-
-Au dix-huitième siècle, chaque relieur en avait sa spécialité,
-son genre à lui, et, pour rien au monde, il n'eût voulu copier
-la manière de ses plus illustres confrères; l'un, faisait les
-maroquins; l'autre, les veaux fauves; celui-ci, les vélins blancs;
-celui-là, les demi-reliures ou les encartonnages. Tous luttaient de
-délicatesse et de goût afin de spécialiser davantage leur talent
-individuel.--Mesdames de France, filles de Louis XV, ayant désiré
-avoir chacune sa Bibliothèque particulière, s'adressèrent aux Derome
-père et fils, pour faire relier les livres qu'elles avaient
-rassemblés; Mme Adélaïde prit pour couleur, le maroquin rouge; Mme
-Victoire, le maroquin vert-olive; et Mme Sophie, le maroquin citron.
-
-Aujourd'hui, la reliure qui a gagné comme métier, a décliné comme art;
-elle ne suit aucun précepte et séjourne dans le stérile et le
-monotone. Les Bibliophiles artistes peuvent la sortir de ce marasme,
-en faisant exécuter pour leurs volumes des demi-reliures de fantaisie
-empreintes de personnalité et d'originalité. Ils peuvent employer à
-cet effet les délicieux débris des temps passés et les jolies choses
-de l'industrie moderne; les étoffes de soie, les peaux de chevreau
-minces, les cuirs exotiques, les tissus à arabesques, toute la gamme
-chromatique et exquise des tons pâles et fins qu'on ne songe jamais à
-mettre en usage.--Un Livre doit être habillé avec toute la maturité
-que l'on apporte aux choses sérieuses; il faut, pour ainsi dire, le
-consulter, le relire avant que de le livrer à l'ouvrier; on doit être
-pénétré de sa tournure d'esprit et rêver à sa toilette avec toute
-l'orgueilleuse vanité, toute la science d'harmonie que l'on apporte à
-la toilette d'une femme.
-
-La reliure de veau brun, de vélin ou de peau de truie, convient à
-l'antiquité, aux XVe, XVIe et XVIIe siècles; mais lorsque nous
-arrivons à la Régence et au XVIIIe siècle, à cette époque de rocaille,
-de luxe mignard et caressant, la fantaisie peut, à la rigueur, prendre
-ses ébats.--N'allez pas faire tailler, par exemple, un vêtement de
-toile verte, rouge ou grise pour ce _Faublas_, pour ce _Pied de
-Fanchette_ ou pour ces _Contes_ grivois du charmant de _Caylus_;
-Thouvenin, pour de tels ouvrages, composait une reliure _à la fanfare_
-ou _à la rose_, comme il les appelait; mais, si vous ne voulez leur
-accorder que la demi-reliure, cherchez, consultez votre tact et
-trouvez.--Pour nous--qu'on excuse notre extravagance, si extravagance
-il y a,--lorsqu'il s'agit de revêtir un de ces fins conteurs du siècle
-dernier, nous rôdons dans les antres du bric-à-brac, entassant les
-brocarts, les vieilles étoffes de soie, les velours de Gênes ou de
-Venise, puis, si nous mettons la main sur un petit carré de satin
-broché, épave de quelque falbalas traîné dans les allées de
-Versailles; vite, nous achetons le chiffon, et, courant chez le
-relieur, qui ne manque jamais de pousser les hauts cris, nous lui
-disons impérieusement: «Voici un _cartonnage Pompadour_ de notre
-invention, au lieu de votre vilaine toile anglaise, prenez ceci;
-faites broder le titre, à l'endroit du dos, à deux ou trois
-centimètres du haut du volume, dans l'intervalle des fleurs brochées;
-dorez en tête, ajoutez un signet d'un rose passé, mettez tout le temps
-et tout le soin nécessaires, exécutez fidèlement ce qui vous est
-commandé et ne répliquez pas.
-
-Ce _Cartonnage Pompadour_, nous pouvons l'affirmer, est tout gracieux
-et d'une couleur locale qui charme.--Quel plaisir de lire, sous ce
-costume, _Crébillon le fils_, de _La Morlière_ ou de _Cahusac_! Ce
-n'est, en réalité, qu'enjuponner davantage des œuvres faites pour des
-femmes, mais l'ombre de ces voluptueux auteurs ne peut que s'en
-réjouir.--Nous dirons plus, si un jour, quelqu'amateur venait nous
-apprendre qu'il a placé dans le _Sopha_, un sachet à la Sénéchale, et
-un autre de poudre d'Iris, dans les _Bijoux indiscrets_, nous le
-jugerions petit-maître, mais homme de goût et nous lui crierions:
-Bravo.
-
-Un roi d'Egypte, Ozimandias, avait écrit sur la porte de sa
-Bibliothèque: _Trésor des Remèdes de l'âme_; Jules Janin, modifiant
-les termes, mit sur la porte de la sienne: _Pharmacie de l'âme_.--Si
-nous prenons la métaphore à la lettre, nous dirons qu'une Bibliothèque
-doit être administrée comme une pharmacie; la couleur seule des livres
-doit indiquer la nature du remède; il ne faut pas prendre le poison
-pour l'antidote, le _Marquis de Sade_ pour l'_Internelle Consolation_;
-le honteux Marquis, sera relié en peau de boa tannée et cylindrée,
-environné de fermoirs solides, tout devra indiquer le venin
-_Borgiaque_ qu'il enferme.--L'_Internelle Consolation_, au contraire,
-dans son enveloppe de maroquin blanc semée de croix d'or, dira de
-suite aux yeux: «_Venite ad me afflicti mærore_». C'est encore un
-point à observer dans la reliure des Livres.
-
-Pour les auteurs modernes, l'imagination du Bibliophile peut donner un
-libre cours à la fantaisie bien entendue; lorsqu'une même littérature
-originale possède des écrivains d'un caractère aussi nettement accusé
-que Victor Hugo, Musset, Dumas, George Sand, Mérimée, Théophile
-Gautier, Gérard de Nerval, Baudelaire, Stendhal et Flaubert, on peut
-se livrer sans crainte aux plus jolies demi-reliures qui se puissent
-voir.
-
-La Chine et le Japon nous envoient à profusion depuis quelque temps,
-des sortes de cuirs gaufrés, dorés, mordorés, mats, noirs ou rouges;
-les uns, tatoués de plaques brillantes; les autres, bigarrés avec une
-habileté naïve qui enchante les regards. Il existe, de même, des
-Crépons d'un tissu léger qui s'élargit à l'eau, des papiers japonais
-ornés de compositions brillantes et harmonieuses, d'un coloris où rien
-ne se heurte; toutes ces _babioles_, d'un goût si délicat et d'un prix
-si modéré, sont recherchées des artistes et abandonnées des
-Bibliophiles; c'est un tort, car leur emploi, digne des Livres
-modernes, donne à ceux qui en sont décorés une originalité gracieuse
-qui contraste fort heureusement avec les maroquins, les chagrins ou
-les parchemins antiques.
-
-Ces japonaiseries peuvent être mises en usage ensemble ou
-séparément;--dans une demi-reliure de maroquin à mosaïque, avec coins,
-introduisez le papier multicolore et oriental que nous vous indiquons,
-ou bien, faites encartonner un volume, en cuir argenté, de même
-provenance; le titre à froid posé sur le dos même du volume; cherchez
-toutes les combinaisons possibles, vous trouverez un effet saisissant,
-une reliure agréable et commode, et vous abandonnerez bien vivement
-les papiers _peigne_ ou unis, les toiles, les basanes, et tous les
-autres procédés ternes et vulgaires dont les moindres désagréments
-sont d'être laids et de ne rien exprimer à l'œil qui les contemple.
-
-Voyez entre autres la _Guerre du Nizam_, de _Méry_, recouverte des
-dessins guerriers de ces papiers du Japon; de suite, ce Roman exprime
-par son dehors le mouvementé de son esprit; voyez _Salambô_ enfermé
-dans un cuir byzantin, et encore les _Caprices en zigzags_, de
-Gautier, emmaillottés dans les arabesques d'un Crépon; tous ces
-cartonnages, ne disent-ils pas mille fois plus de choses qu'un dos
-chagriné à titre d'or? Pour _Mérimée_, pour de _Nerval_, pour
-_Barbey-d'Aurévilly_, pour _Edgard Poë_ ou _Baudelaire_, c'est bien là
-ce qu'il faut.--Afin de mieux exprimer notre façon de voir et de
-comprendre la demi-reliure de fantaisie, il nous faudrait le style
-professionnel et coloré d'une couturière; nous aimerions à pouvoir
-décrire une reliure tons sur tons ou suivant les variantes des pièces,
-des mosaïques, des signets et des gardes,--quelque chose dans cette
-manière: «Toilette pour un vol. in-18: tunique bleu pâle, avec pièce
-pour titre jaune de Naples, rehaussée de filets noirs, signet bleu
-marine, dorure en tête, or bronze; tranches légèrement ébarbées,
-gardes jaunes assorties à la pièce, avec ex-libris frappé en noir au
-milieu.--Date et lieu de publication à froid au bas du dos.»
-
-Nous aurions mille toilettes de ce genre à donner, mais le style
-n'y est pas, et d'ailleurs les Bibliophiles, nos confrères, sont
-trop artistes, trop gens de goût et de sens assuré, pour que nous
-songions un seul instant à vouloir ébaucher des projets de
-demi-reliure;--qu'ils veuillent bien prendre en bonne note cependant
-les quelques idées que nous avons émises ici. Nous serons heureux de
-n'avoir pas prêché dans le désert.--Ainsi soit-il!
-
-[Décoration]
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-RESTIF DE LA BRETONNE
-
-ET SES BIBLIOGRAPHES
-
-
-L'œuvre de Restif de la Bretonne, œuvre énorme et mouvementée, eut
-la destinée la plus bizarrement accidentée que livres puissent rêver;
-glorieuse au début, discréditée hier, en pleine vogue aujourd'hui,
-quel sera son sort demain?
-
-Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après avoir surmené sa vie
-et dispersé en menue monnaie son incontestable talent, expira à Paris
-le 3 février 1806, à l'âge de soixante-douze ans. Ses propres
-contemporains commençaient déjà à l'oublier, et il fallut que sa mort
-vînt cingler, comme d'un coup de fouet, l'indifférence générale dont
-ses derniers jours étaient enveloppés.
-
-Ses obsèques furent pompeusement célébrées; l'Institut y envoya une
-députation, les journaux honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et
-plus de mille huit cents personnes suivirent son corps au cimetière
-Sainte-Catherine[4] où il fut inhumé.
-
- [4] Aujourd'hui cimetière du Mont-Parnasse.
-
-Sa tombe à peine fermée, l'émotion du moment passée, Paris qui comble
-si hâtivement ses vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche
-ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier aux passions de la
-politique et de la guerre, oublia Restif; et les deux cents volumes,
-où l'âme du pauvre romancier était toute semée, furent englobés dans
-la plus profonde insouciance.
-
-Le glorieux écrivain était déchu! Ses ouvrages ornèrent pêle-mêle les
-parapets des quais, ils furent vilipendés, rejetés avec mépris,
-exposés aux injures de l'air et de la pluie et trop souvent, hélas!
-abandonnés à l'épicerie, ce prosaïque Montfaucon des volumes
-infortunés.
-
-L'époque, il est vrai, ainsi que les événements, prêtaient assez peu à
-la bibliomanie; la vie fiévreuse de chacun ne laissait guère de
-loisirs pour les doux passe-temps du livre, et les bouquins, ces vrais
-sages, durent attendre une ère de paix et de science pour enseigner de
-nouveau leur grande morale si variée.
-
-Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit spécialement que: _ad
-posteros_ et son œuvre est de celles qui ne peuvent mourir. En
-s'attachant à peindre son siècle avec le coloris réaliste qu'il
-puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes nettement accusées
-des mœurs au milieu desquelles il se mouvait, en calquant enfin, pour
-ainsi dire, la vie, le costume et le langage exacts de ses
-contemporains, il dut penser, avec raison, qu'un jour viendrait où les
-savants et les curieux se montreraient désireux de reconstituer son
-époque dans ses moindres détails et de savourer les parfums du
-passé.--Ce temps est venu, et tous ses volumes, fidèles représentants
-de la seconde moitié du XVIIIe siècle, sont recherchés et hors de prix
-aujourd'hui.
-
-Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et c'est à M. Charles
-Monselet que revient l'honneur d'avoir le premier exhumé et remis à la
-mode d'une manière aussi complète qu'intéressante les œuvres de ce
-fécond littérateur[5].
-
- [5] Quérard dans _La France littéraire_, Didot, 1835; M. Eusèbe
- Girault, dans _La Revue des Romans_ (2 vol. in-8º, 1839, tome II,
- pag. 199-204), et Pierre Leroux dans les _Lettres sur le
- fouriérisme_ (_Revue sociale_ de Pierre Leroux, mars 1850)
- avaient déjà rédigé de curieuses notices sur Restif de la
- Bretonne.
-
-Dans les numéros du _Constitutionnel_ des 17, 18 et 19 août 1849, le
-spirituel auteur _de M. de Cupidon_ consacra à Restif de longs
-articles qui devaient servir de base au travail si curieux qu'il
-publia cinq ans plus tard[6].
-
- [6] _Restif de la Bretonne_, sa vie et ses amours, etc., par
- _Charles Monselet_, avec un beau portrait gravé par Nargeot.
- Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854.
-
-Dans l'intervalle, en 1850, la _Revue des Deux-Mondes_ fit paraître
-une analyse de _M. Nicolas ou le cœur humain dévoilé_[7].
-
- [7] _Histoire d'une vie littéraire au XVIIIe siècle._--_Les
- Confidences de Nicolas._ (Restif de la Bretonne) par Gérard de
- Nerval, nos du 15 août, 1 et 5 septembre 1850.--_M. Nicolas ou le
- cœur humain dévoilé_, fait partie des _Illuminés ou les
- Précurseurs du socialisme_, Récits et portraits, par Gérard de
- Nerval, dont la première édition fut donnée par Victor Lecou, en
- 1 vol. in-12, 1852.
-
-Cette étude, fort bien écrite et présentée par Gérard de Nerval,
-montre l'homme plutôt que l'écrivain, c'est la biographie de Restif,
-ses aventures amoureuses, ses misères, c'est, en un mot, le romancier
-mis en roman par un rare poëte.
-
-Ces deux bio-bibliographies traitées de manières toutes différentes,
-mais de mains de maîtres, suffirent pour rendre aux livres de Restif
-de la Bretonne toute leur vogue d'antan et au delà; on commença à
-rechercher les _Restif_, on y découvrit des gravures précieuses, tant
-pour la finesse d'exécution que pour la fidélité des modes qu'elles
-reproduisent; bref, les bibliophiles s'aperçurent que l'œuvre entière
-du polygraphe était intéressante à plus d'un titre et digne de figurer
-dans les plus fières bibliothèques.
-
-L'orthographe variée et singulière, le piquant des confessions de
-l'auteur, l'étrangeté de ses romans, composés pour la plupart avant
-d'être écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel mot de
-Rivarol: _L'imprimerie est l'artillerie de la pensée_; les formats
-même de ses volumes et la difficulté de les réunir en œuvre complète,
-tout contribua à faire briller, avec le plus grand éclat, la renommée
-un moment ternie du père du _Pornographe_.
-
-Ce fut bien vite une _Restifomanie_ parmi les collectionneurs
-parisiens; du petit au grand, chacun voulut avoir Restif partiellement
-ou en nombre, et dans l'un de ses derniers catalogues, le libraire
-Auguste Fontaine mit en vente un Restif de la Bretonne dans les
-conditions suivantes:
-
-«ŒUVRES DE NICOLAS-EDME RESTIF DE LA BRETONNE. Deux cent douze
-parties ou tomes en cent cinquante-quatre volumes in-18, in-12, in-8,
-et in-fol.--maroquin, dos orné à petits fers, fil. tr. dorée
-(Chambolle Duru); superbe exemplaire, richement relié, lavé et
-encollé.--Prix; VINGT MILLE FRANCS.»
-
-20,000 francs!!! Il est juste d'ajouter qu'on ne connaît en France
-qu'une dizaine de collections complètes des œuvres de Restif de la
-Bretonne: la Bibliothèque nationale en possède une, le libraire
-Fontaine, deux (probablement vendues); les autres appartiennent à MM.
-le duc d'Aumale, le baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg et
-autres bibliophiles aussi féroces que riches.[8]
-
- [8] M. Restif de Tonnerre (Yonne), descendant de Restif, possède
- aussi au grand complet et dans un très bel état, les œuvres de
- son grand parent.
-
-L'engouement acquit des proportions si énormes que le savant
-bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dut prendre les choses en main, et
-avec une science étonnante et un travail d'investigation des plus
-remarquables, il fit paraître LA BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE _de
-tous les ouvrages de Restif de la Bretonne_. Cet ouvrage colossal,
-outre _la description raisonnée des collections originales, des
-réimpressions, des contrefaçons, des traductions, des imitations_,
-contient les notes historiques, critiques et littéraires les plus
-curieuses et les mieux étudiées.
-
-Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix, on eût pu croire que
-tout avait été dit sur Restif de la Bretonne. Point! un nouveau volume
-parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8 d'une centaine de pages,
-trouva encore moyen de parler de notre auteur d'une aimable manière;
-il jugea l'homme, l'œuvre, la destinée d'icelle, et ses
-bibliographes. L'on peut dire que ce volume, loin d'être inutile, est
-un excellent complément d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit
-sur l'écrivain du _Paysan perverti_.
-
-M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des Restifographes. M. J.
-Assezat, un sympathique érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête
-d'une réimpression _d'un choix des Contemporaines_, fit une notice
-annotée traitant de Restif, de son œuvre et de sa portée, et nous ne
-doutons pas qu'il ne se trouve encore quelqu'un pour parler de Restif
-et intéresser les lecteurs sur ce grand prolifique en tout genre, qui
-laisse encore des côtés curieux à observer pour la critique et
-l'érudition.
-
-
-Si on peut taxer l'œuvre de Restif de la Bretonne de légère et même
-quelquefois d'immorale, on doit d'un autre côté songer au milieu où
-cette œuvre fut conçue et produite, et nous ne saurions trop avancer
-que ses livres sont de première utilité pour l'étude et l'histoire des
-mœurs au XVIIIe siècle. Les matériaux et les documents qu'ils
-contiennent, les coutumes qui s'y reflètent comme dans un fidèle
-miroir en feront toujours des trésors du plus haut intérêt pour les
-bibliophiles et les érudits.
-
-
-L'œuvre immense de Restif sera-t-elle réimprimée? En totalité, la
-chose est impossible; en partie, nous croyons pouvoir assurer que
-oui.--Déjà plus d'un essai a été tenté avec succès, tant en France
-qu'à l'étranger. En faisant un tri judicieux dans les principaux
-ouvrages de la collection, dans les _Nuits de Paris_, dans _Les
-Parisiennes_, dans _Les Françaises_, dans _Le Palais Royal_, dans les
-_Années des Dames Nationales_, dans _Les Posthumes_, dans les _Idées
-Singulières_ et _Les Veillées du Marais_, on arriverait certainement à
-prendre le dessus du panier de l'œuvre de Restif de la Bretonne,
-dont, il faut bien le dire, la majeure partie des romans est si
-confuse, si démodée, qu'il est presque impossible d'en affronter la
-lecture aujourd'hui.
-
-Quoiqu'il en soit, Restif, cet être tout de contraste, restera, de nos
-jours comme dans l'avenir, l'écrivain le plus bizarre, le plus
-étrangement fécond dans la littérature du XVIIIe siècle; disons plus,
-ce fut un Bibliophile à sa façon et ce titre seul nous a suffi pour
-que nous lui consacrions ces quelques lignes.
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-LE CABINET
-
-D'UN EROTO-BIBLIOMANE
-
- Ubi turpia non solum delectant, sed etiam placent.
-
- SÉNÈQUE.
-
-
-Souvent, je le rencontrais chez les grands libraires de la rive
-gauche, parlant sobrement, dans une note basse, fatiguée, presque
-enrouée; avec une allure étrange et cet air de gêne et de discrétion
-que l'on voit aux conspirateurs.--Il semblait, devant un tiers,
-vouloir s'effacer, et, s'il exprimait ses désirs, ce n'était que d'une
-façon indécise et inquiète; lançant des phrases indéterminées, brèves,
-pleines d'une autorité craintive: «Trouvez-moi la chose en question»,
-disait-il au libraire, ou bien: «N'oubliez pas, en grâce, ce que vous
-savez; il me le faut coûte que coûte; n'allez pas trop m'écorcher
-cependant;--je repasserai bientôt.»
-
-Je ne sais quel vague caprice me poussait à connaître ce Bibliomane
-bizarre, musqué, enveloppé de mystère; je pensais que cet être
-singulier n'était pas à coup sûr le premier venu; sa physionomie seule
-m'intriguait particulièrement, et sous la sénilité vainement
-dissimulée de sa démarche, je pressentais un Bibliophile d'une race à
-part.
-
-Grand, droit, corseté dans une longue houppelande lui tombant aux
-talons; le soulier mince, effilé, montrant le bas de soie, le visage
-rasé, maquillé, poudrederizé, les cheveux frisés et pommadés, le
-monocle d'or dans l'orbite droite, relevant la paupière affaissée sur
-un œil éteint; le chapeau incliné sur l'oreille, la cigarette aux
-dents et le stick en main, il me rappelait, dans la pénombre du
-souvenir, cet admirable type de vieux beau, si magistralement crayonné
-par Gavarni, avec cette légende spirituelle et réaliste: «_Mauvais
-sujet qui pourrait être son propre grand-père._»
-
-A peine arrivait-il dans une librairie, qu'il jetait un regard inquiet
-tout alentour; si une dame s'y tenait, assise au comptoir, il était
-agité, nerveux, vivement préoccupé; son malaise se manifestait par des
-mouvements d'impatience accentués et des tics involontaires qui
-brisaient, en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue sur ses
-joues.--On devinait qu'il eût voulu être seul, dans une causerie
-d'homme à homme; aussi ne disait-il au libraire que ces simples
-paroles: «L'avez-vous?--Non, répondait-on;--Pensez-y, n'est-ce pas»,
-reprenait-il avec découragement, et il se retirait.--Un coupé de
-couleur claire, tendu à l'intérieur de lampas rose broché d'argent,
-l'attendait à la porte, notre Bibliophile Marquis de Carabas y
-montait; la portière se refermait, et le cocher poudré à frimas avait
-à peine fouetté l'alezan qui piaffait, que l'attelage déjà
-disparaissait au loin. C'était une vision.
-
-J'appris qu'il se nommait le Chevalier Kerhany; il vivait, me dit-on,
-assez joyeusement avec les dames, mais demeurait fort réservé et
-d'humeur misanthropique avec ses semblables. Il recevait peu chez lui
-et toujours avec une sorte de méfiance instinctive; on racontait que
-son intérieur était d'un luxe inouï et que la folie y agitait ses
-grelots dans des orgies dignes de Tibère; il se donnait chez lui, au
-dire de chacun, des petits soupers à faire ressusciter de plaisir tous
-les roués de la Régence; personne néanmoins ne se vantait d'y avoir
-assisté.--De fait, le Chevalier était assez demi-mondain, il se
-rendait de temps à autre au bois, et, les soirs d'Opéra, il
-stationnait des heures entières au foyer de la danse.--Les déesses de
-l'entrechat l'entouraient, le noyaient dans des flots de gaze
-bouffante, lui lançant des pointes grivoises qui avivaient le feu
-libertin de son regard de faune, tandis que debout, dans une pose à la
-Richelieu, il se plaisait à distribuer à ces terribles petits museaux
-de rats, les pastilles de sa tabatière ou les sucreries variées dont
-ses poches étaient toujours pleines.
-
-Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que pour calmer ma
-puissante curiosité à son sujet; je résolus de suivre le précepte des
-stoïciens, le fameux _Sequere Deum_. Je m'aperçus en effet que le
-destin sait nous guider, car, en cette occasion, il me servit à
-souhait.
-
-
-II
-
-Je me trouvais un soir dans une de ces grandes fêtes parisiennes,
-brillantes et tapageuses, chez une artiste célèbre où un de mes amis
-m'avait conduit.--Presque abandonné dans un petit salon d'un rococo
-exquis, tout parfumé de couleur locale, renversé dans une quiétude
-parfaite sur le coussin d'un divan japonais, je me laissais bercer par
-une valse languissante, dont les accents m'arrivaient affaiblis, comme
-tamisés par le lointain et les lourdes tentures; tout en regardant
-avec distraction un plafond délicieusement composé dans le goût de
-Baudoin, j'avais presque perdu la notion du lieu où j'étais céans,
-lorsque, tout à coup, près de moi, sur le même divan, dodelinant de la
-tête, et marquant du bout de sa bottine vernie le rhythme de la danse,
-je vis, dans l'élégance du frac, le gardénia à la boutonnière, le
-plastron de chemise tout chargé de diamants, mon mystérieux
-Bibliomane, le Chevalier Kerhany, qui paraissait, lui aussi, fort peu
-s'inquiéter de ma présence.--Je ne me demandai pas comment il était
-venu là, sans que je l'entendisse approcher, je pensai de suite que
-l'occasion, me frôlant de son unique cheveu, je devais le saisir en
-toute hâte et m'y cramponner; aussi, toussant légèrement pour éveiller
-son attention et mieux affermir ma voix:
-
---Quelle voluptueuse et adorable chose, que la valse allemande,
-murmurai-je, afin d'engager la conversation.
-
---Adorable! adorable! dit-il simplement, sans abandonner son
-laisser-aller de tête et de bottine.
-
---Il n'y a que Strauss de Vienne, repris-je, pour concevoir et écrire
-ces motifs entraînants, vifs, colorés, qui fouettent le sang, qui
-empoignent et font passer un chaud frisson du cœur aux jambes.
-
---Il n'y a que Strauss, en effet, soupira-t-il comme se parlant à
-lui-même;...cependant Gungl's.
-
---Ah! Gungl's, fis-je, charmant compositeur.--_Le Rêve sur l'Océan_
-est une œuvre toute d'harmonie.
-
---Toute d'harmonie; oui, toute d'harmonie, me répondit-il avec
-laconisme, comme fâché d'avoir à me parler.
-
---Il y eut un silence;--mon voisin de divan, renversé en arrière, avec
-une moue d'ennui, sifflotait une sorte de menuet.--Je ne perdis pas
-courage et fis un nouvel effort.
-
---Si belle que soit la valse de perfection moderne, hasardai-je, elle
-ne laisse pas de faire regretter très vivement aux délicats ces
-mélodies du XVIIIe siècle, mélancoliques, naïves et simples, si
-séduisantes par le caractère, si pénétrantes de pensée et si
-gracieuses de style.
-
-Il souriait, semblant m'écouter avec plaisir et même m'approuver;--Je
-continuai:
-
---Est-il rien de comparable aux Quintettes de Mozart, aux Gavottes de
-Rameau, aux Menuets de Boccherini et de Reicha, aux Symphonies de
-Haydn et de Beethoven, aux Préludes, aux Rondos, Duos, Quatuors, aux
-Concertos, aux Thèmes variés composés vers 1725, et plus tard par tant
-de charmants musiciens aujourd'hui ignorés pour la plupart.
-
---Et les airs pour fifre! et les douces romances! et les motifs pour
-clavecin! fit le Chevalier en se redressant subitement; les motifs
-pour clavecin, Monsieur, que de verve amoureuse! que de charmes
-alambiqués! que de légèreté et en même temps que de nonchalance!
-Hélas! le piano rend mal toutes ces jolies choses et je préférerais
-mille fois les voir exécuter sur le clavier d'une Epinette que sur le
-meilleur Pleyel du monde.
-
---Sans compter, dis-je, faisant brusquement diversion à la
-conversation, sans compter que les Clavecins étaient des meubles
-ravissants, décorés avec un art incomparable par des artistes tels
-que Boucher, Watteau...
-
-Ajoutez Fragonnard, reprit mon interlocuteur avec passion, Fragonnard,
-ce peintre divin des lubricités folles, des voluptés égrillardes et
-spirituelles, Fragonnard qui connaissait si profondément la science du
-nu et des décolletés piquants, Fragonnard, ce Grécourt de la peinture;
-ajoutez Fragonnard: je possède un clavecin, un bijou, sur lequel il a
-tracé des scènes adorables, de charmants camaïeux signés de son nom.
-
---Je n'ai qu'une toute petite toile de ce maître, osai-je dire
-modestement, mais c'est une œuvre si blonde de ton, si mignarde dans
-son déshabillé, si étonnante de facture, si parfaite d'ensemble et
-enfin si grivoise de composition, que je la tiens pour une merveille
-véritable.
-
-Le sujet, quel est le sujet? me demanda le Chevalier hors de lui,
-possédé d'une furieuse curiosité à l'idée de grivoiserie du
-tableau.--Quel en est le sujet, je vous prie?
-
-Le sujet, mon Dieu, cela est très délicat, répondis-je lentement; vous
-avez lu Brantôme, n'est-il pas vrai?
-
-Les _Dames Galantes_ sont pour moi un bréviaire.
-
-Alors, repris-je, après ce cynisme d'impiété, vous y avez vu décrit le
-sujet de mon Fragonnard, dans le _Discours premier_; vous l'avez lu
-dans la cent dix-neuvième épigramme de Martial, livre I, qui se
-termine par ce vers:
-
- _Hic ubi vir non est, ut sit adulterium._
-
-Vous l'avez lu dans Lucien, dans Juvénal; enfin mon tableau représente
-des _fricatrices_; _Donna con Donna_.
-
-La figure du Chevalier Kerhany était bouleversée; ses yeux morts
-avaient repris un éclat surprenant; ses lèvres s'agitaient
-d'étonnement, et la sueur ravinait son visage.
-
---Vous avez un tel tableau de Fragonnard! exclamait-il avec
-admiration; un sujet si bien traité par un tel maître,--que ce doit
-être beau!
-
-Il s'approchait plus près, me demandant des détails; il insistait sur
-les moindres choses, et dans l'ivresse de savoir et peut-être le désir
-de posséder plus tard, il m'accablait de prévenances.
-
-Ayant voulu prendre par la curiosité cet érotomane effréné, j'avais
-touché juste; il avait bondi à la description d'un sujet érotique et
-déjà il s'apprêtait à me réclamer de nouveaux renseignements sur
-l'origine de cette œuvre d'art, lorsque la foule inonda le petit
-salon dans lequel nous nous trouvions retirés; la valse venait de
-finir, le Chevalier fut enjuponné par quelques jolies femmes qui
-vinrent prendre place à ses côtés.--L'intimité était rompue.
-
---Sur la fin de la soirée je le rencontrai, et après un échange mutuel
-de politesses, il me remit sa carte en m'assurant du plaisir qu'il
-éprouverait à me faire les honneurs de sa Bibliothèque.
-
-
-III
-
-Quelques jours après, je sonnais à l'huis du Chevalier de Kerhany,
-dont l'hôtel était situé sur le boulevard Haussman;--un grand diable
-de laquais vêtu de panne écarlate vint m'ouvrir.--Je traversai d'abord
-une vaste pièce, sorte d'atrium décoré en style Pompéïen, où se
-trouvaient rangés des meubles romains de tous les genres; j'aperçus
-l'_accubitum_, le _biclinium_, le _triclinium_, orné de ses _plagula_;
-le _lectulus_, et même le _subselium_, le _seliquastrum_, le
-_scabellum_ et autres siéges fidèlement copiés d'après l'antique.--Le
-Chevalier était visible; il se tenait dans un petit fumoir tendu de
-soie havane capitonnée de satin bleu. Il me reçut avec la plus grande
-cordialité, me félicitant de n'avoir pas craint de le déranger. Nous
-parlâmes art et littérature, ou plutôt femmes, car toute l'esthétique
-de mon Erotomane semblait se réunir et se résumer dans l'éternel
-féminin; il ne voyait la musique, la poésie, la peinture que dans un
-sens de corrélation voluptueuse qu'il se plaisait à établir malgré lui
-entre tous les chefs-d'œuvre et l'amour des filles d'Ève;--prenant
-chaque génie en particulier, il me montrait avec une verve passionnée
-que, dans les grandes manifestations de l'art, on pouvait répéter le
-mot d'un policier célèbre: _Cherchez la femme_. Il me parla du sexe
-charmant comme un habile général le ferait d'une forteresse dont il
-connaît les coins et recoins; exprimant avec grâce les différentes
-manières d'attaquer la citadelle, émettant des théories si
-audacieuses, que je ne pourrais, même en voilant mes phrases comme des
-femmes turques, les raconter ici.--Je fus entièrement séduit par ce
-vieil Anacréon; je croyais avoir en face de moi le célèbre Duc de
-Lauzun donnant des conseils à son petit-neveu, le Chevalier de Riom,
-tant il annonçait de connaissances approfondies et de crânerie
-passionnée dans les sujets délicats qu'il avait à traiter.
-
-Cependant, si attrayante que fut la conversation, je ne tardai pas à
-réclamer du Chevalier Kerhany la faveur de visiter son musée. Il
-accéda avec la meilleure grâce à ma demande:--«C'est juste, c'est
-juste, me dit-il en souriant, je vous retiens ici avec mes
-billevesées. Passons, si vous le voulez bien, dans la galerie des
-maîtres.»
-
-Je fus introduit dans une superbe salle éclairée par une vaste baie
-exposée au nord;--étourdi un instant par la splendeur des cadres et
-l'orgie magistrale des couleurs, je ne tardai pas à me remettre, et je
-pus considérer à mon aise la plus remarquable collection particulière
-qu'il m'ait été donné de voir.--Il y avait là des Velazquez et des
-Murillo, des Titien et des André del Sarte, des paysages éclatants de
-Ruysdaël, de Hobbema et du Poussin, des petites toiles adorables de
-Terburg, de Metzu, de Van Ostade, de Wouwermans, de Jan Steen, de Van
-der Meer; puis, dans un style plus large, des Rembrandt, des Rubens,
-des Jordaens, des Frans Hals, des Ribera, des Gérard Dow, ainsi que
-des Antonello de Messine, des Guerchy, des Léonard de Vinci et des
-Paul Veronèse.--Il m'eut fallu des journées entières pour rassasier
-mon admiration; il me faudrait des volumes pour exprimer les
-sensations que j'éprouvai.--Je m'arrachai cependant à cette féerie
-sublime pour faire remarquer à l'heureux propriétaire de tant de
-merveilles que l'art plus affadi des maîtres du dix-huitième siècle ne
-tenait aucune place dans sa galerie.
-
-«Un moment, un moment, répondit-il,--ceci tuerait cela,--suivez-moi,
-vous ne perdrez rien pour attendre, suivez-moi, je vais vous
-satisfaire.»
-
-Le Chevalier souleva une portière; nous nous trouvions alors dans une
-chambre octogone dont les boiseries blanches étaient sculptées de
-festons, de guirlandes et de couronnes relevées d'or mat; une glace
-immense remplaçait le plafond et tout à l'entour de la pièce jusques à
-la cimaise étaient suspendus des tableaux du dix-huitième
-siècle.--C'était, en premier lieu, des portraits de Reynolds, de
-Gainsborough, et des pastels de Latour; ensuite venaient Vanloo,
-Pater, Boucher, Lancret, Fragonnard, Largillière, Nattier, Dietrich,
-Le Barbier, L'Epicié et Boilly.--Ce qui donnait un caractère
-particulier à cette réunion de chefs-d'œuvre, c'était la nature même
-du choix des sujets: on ne voyait qu'un éblouissement de chairs roses,
-qu'un rut de peaux mates, de fossettes gracieuses; qu'une débauche de
-postures alanguies et enivrantes, qu'une nuée d'amours polissons et
-rieurs dont les lèvres s'entrebaisaient.--La dépravation de tout un
-siècle s'étalait dans la lubricité de ces peintures, souriantes de
-luxure et aimablement vicieuses; les torses cambrés, lascifs,
-endiablés émergeaient des cadres, se reflétant dans la grande glace du
-plafond, tandis que les jambes velues des faunes et des sylvains
-nerveusement gonflées d'un priapisme intense, semblaient secouer dans
-l'air une odeur âcre de bouc qui montait au cerveau.
-
-Il y avait près d'une heure que je me trouvais là, ivre de tant de
-beautés entrevues, brisé, anéanti, dans un état de prostration
-impossible à décrire. Le Chevalier de Kerhany jouissait de ma surprise
-et de mon admiration passive, à force d'être surexcitée: «Eh bien!
-jeune homme, me disait-il, eh bien! que dites-vous de mon dix-huitième
-siècle? Ne croyez-vous pas que votre Fragonnard Lesbien serait en fort
-belle compagnie dans mon modeste petit musée?--Ce n'est pas tout,
-ajoutait-il, nous allons visiter ma Bibliothèque qui compte certaines
-curiosités qui seront de votre goût.--Mais... qu'avez-vous?--on dirait
-que vous vous sentez mal?
-
-Je répondis furtivement, m'excusant de ne pouvoir visiter ce jour-là
-les livres de mon hôte, j'invoquai un rendez-vous pressant, et
-remerciant le Chevalier, je sortis après avoir pris rendez-vous pour
-le lendemain à la même heure.
-
-Le fait est que j'éprouvais un violent mal de tête et un malaise
-général; ce que j'avais vu m'avait transporté dans un monde idéal,
-loin du Paris moderne et de sa civilisation, loin du banal et du
-convenu odieux. Mon imagination s'était fatiguée dans une course
-échevelée à travers l'Eden de mes rêves, et ma cervelle dansait encore
-à soulever mon haute-forme lorsque je me trouvai sur le boulevard.
-
-Le Chevalier de Kerhany me paraissait, à cette heure, un magicien
-sinistre, une sorte de Méphistophélès régence qui s'était amusé à
-plaisir de mon enthousiasme juvénile.--Je lui en voulais presque de
-m'avoir promené un instant dans le verger des fruits défendus, car je
-ne voyais plus devant moi que les petites pommes d'api, c'est-à-dire
-des petites parisiennes trop vêtues selon la mode, qui trottinaient
-allègrement, suivies par les faunes d'aujourd'hui, de gros boursiers
-enflés de bourse et de ventre, jouisseurs hâtifs, prêts à pénétrer
-dans le boudoir des Danaés sous la forme d'une pluie d'or.
-
-
-IV
-
-Le lendemain, à l'heure fixée, l'esprit plus calme et de sens plus
-rassis, je me trouvais chez le chevalier qui m'attendait dans sa
-Bibliothèque. Cette librairie était disposée dans un salon ovale; une
-fenêtre aux vitraux multicolores y distribuait le jour dans un prisme
-joyeux et le soleil tamisé par des losanges roses, jaunes ou bleus,
-semblait éclabousser les tapis d'orient de reflets contrariés. Les
-parois de la pièce étaient entièrement rayonnées de planchettes de
-bois de rose, recouvertes de cuir de Russie, et ornées sur les rebords
-de coquets lambrequins de moire vert myrte, dentelés et effrangés,
-dont l'élégance se joignait à l'avantage de préserver les livres de la
-poussière. Tout en haut, près de la corniche, sur le dernier rayon,
-dans un désordre charmant et fait pour le plaisir des yeux, des
-petites statuettes se montraient dans toute l'impudence de
-l'impudicité; c'étaient de sveltes Vénus n'ayant rien du rigide
-classique, des groupes de baigneuses affolées, des Sapho... avant
-l'amour de Phaon, des Narcisses pâles et blêmes, des Hercules
-puissants et aussi des suites de Phallus en bronze ayant l'esprit et
-le caractère singulier de ceux que l'on voit dans _Le Musée Secret du
-Roi de Naples_. Je me croyais chez un juge d'instruction après la
-saisie de figurines portant atteinte à la morale publique, tant était
-chaude et déréglée la composition de cette statuaire unique.--La pièce
-n'avait pour tous meubles qu'un divan circulaire, large, profond,
-rebondi, habillé d'une épaisse étoffe des Indes ravissante de tons,
-sur laquelle étaient jetés des coussins nombreux et variés. Çà et là
-quelques X de Cèdre supportaient des cartons à estampes et une table
-liseuse, aux pieds torses, à sabots d'or, occupait le centre de la
-salle. Au plafond, d'une rosace ayant la bizarrerie obscène de
-certaines gargouilles moyen-âge, tombait un lustre de bronze d'une si
-effrayante lubricité qu'on l'eut dit ciselé par quelque Benvenuto
-Cellini atteint de satyriasis.
-
-Cette Bibliothèque me parut renfermer près de deux mille volumes dont
-je m'approchais déjà curieusement afin d'en parcourir les titres
-lorsque le Chevalier de Kerhany m'arrêta:
-
-«Mon jeune ami, me dit-il doucement, cette bibliothèque est un enfer
-bibliographique dont je suis le Pluton égoïste; ici, j'ai donné
-rendez-vous à tous les affamés du vice, à tous les grotesques de
-libertinage, à tous les condamnés de l'indignation bourgeoise, aux
-conceptions maladives et honteuses des cerveaux surmenés de plaisirs.
-Peu de visiteurs ont franchi cette enceinte; quelques jolies
-pécheresses seules y ont traîné l'élégance de leurs pantoufles; et si
-une sympathie particulière me permet aujourd'hui de faire en votre
-faveur ce que je n'ai fait jusqu'alors pour aucun autre Bibliophile,
-votre érudition sage vous placera, je l'espère, au-dessus de vos sens;
-cependant, je crois devoir vous prévenir: réfléchissez comme si vous
-alliez prendre de l'opium pour la première fois de votre vie.--Mon
-coupé est en bas, venez-vous faire un tour de lac?
-
-Faites dételer, lui répondis-je en riant; je vais rendre visite à vos
-pestiférés.
-
---Dans ce cas, commencez par la droite, ajouta le Chevalier en
-m'indiquant les rayons les plus proches; ma Bibliothèque est
-graduée,--les incurables sont à gauche à l'extrémité du lieu où vous
-vous trouvez;--je vous laisse seul ici, dans une heure je reviens vous
-prendre.
-
-La première rangée des livres que j'ouvris formait ce qu'on pourrait
-appeler la série des anodins: c'étaient pour la plupart des romans ou
-contes piquants, écrits dans cette période voluptueuse comprise entre
-la Régence et la Révolution, des fantaisies Turques, Persanes ou
-Chinoises, de bonnes et inoffensives polissonneries imprimées à
-Cythère avec l'approbation de Vénus, à Érotopolis, à Cucuxopolis, ou
-au Palais Royal chez une petite Lolo, marchande de galanterie. Je vis
-_Grigri_; _Thémidore_; _Le Noviciat du Marquis de *** ou l'apprenti
-devenu maître_; _Les Œuvres galantes de Bordes_; _Le Grelot_; _Le
-Roman du Jour_; _Le Sopha_; _Le Tant pis pour lui ou les spectacles
-nocturnes_; les différents _Codes_: _Code de la Toilette_; _Code des
-Boudoirs_; _Code du Divorce_; _Code des mœurs ou la prostitution
-régénérée_; _Code de Cythère ou lit de justice d'Amour_; puis la
-_Bibliothèque des petits maîtres_, la Bibliothèque des _Bijoux_: _Les
-Bijoux indiscrets_; _Le Bijou des Demoiselles_, _Les Bijoux des neuf
-Sœurs_; _Le Bijou de Société ou L'Amusement des Grâces_; les _Bijoux
-des petits neveux d'Arétin_ et autres; les _Caleçons des Coquettes du
-jour_, les _Calendriers de Cythère_, _L'Almanach cul à tête, ou
-étrennes à deux faces pour contenter tous les goûts_ ainsi qu'une
-foule d'œuvres scatologiques et d'_ana_ orduriers.
-
-Les volumes étaient reliés admirablement en maroquin plein, en veau
-uni ou agrémenté; chacun d'eux était orné de petits fers spéciaux,
-d'une composition fine et originale, quelquefois brutalement grossiers
-par esprit de couleur locale; ils étaient placés sur le dos, entre
-les nervures, en forme de culs-de-lampes ou frappés en plein maroquin
-sur le plat des volumes en guise d'armoiries.--Des gravures
-licencieuses étaient ajoutées aux passages les plus colorés des
-ouvrages auxquels elles convenaient; les gardes même, subissaient
-quelquefois l'effronterie d'un dessin graveleux et je ne pouvais
-m'empêcher de songer que le livre de la plus chaste gauloiserie se fut
-trouvé impitoyablement transformé par l'érotomanie invétérée du
-Chevalier de Kerhany.
-
-Au fur et à mesure que j'inclinais vers la gauche, la graduation
-libertine s'accentuait; déjà j'avais franchi les poésies gaillardes:
-_La Muse folâtre_; _L'élite des poésies héroïques et gaillardes de ce
-temps_ (1670); _Le Parnasse satyrique du sieur Théophile_; _Le Cabinet
-satyrique_; _Les Å’uvres de Corneille Blessebois_; _Dulaurens_; _Les
-Muses en belle humeur ou Elite des poésies libres_; _le Pucelage
-nageur_; _L'Anti-Moine_; _Le Parnasse du XIXe siècle_ et tous les
-ouvrages imprimés en Belgique, à Neufchâtel, à Freetown, avec
-eaux-fortes de Rops, auxquelles s'ajoutaient de nouvelles gravures.
-Déjà j'avais parcouru la majeure partie de la Bibliothèque et mes
-mains commençaient à trembler en ouvrant chaque livre qui s'offrait à
-moi; les petits fers prenaient des allures cyniques et effrayantes;
-j'eus peur de ne pas arriver au but et j'abandonnai quelques centaines
-de volumes pour atteindre l'extrême gauche.
-
-Je me trouvais bien en effet parmi les incurables, comme me l'avait
-dit le Chevalier, c'était à l'extrême gauche, le suprême du genre, le
-_nec plus ultra_ de la dépravation et à la fois du luxe artistique des
-livres et des gravures; _Les Å’uvres badines d'Alexis Piron_
-touchaient _L'Amour en Vingt Leçons_ et le _Meursius François_;
-_L'Arétin_ y était représenté par le _Recueil de postures érotiques
-d'après les gravures à l'eau-forte d'Annibal Carrache_; par
-l'_Alcibiade Fanciullo à Scola_; par l'_Arétin français_ et par le
-livre dit: _Bibliothèque d'Arétin_; près du _Divus Arétinus_ je
-remarquai _Félicia ou Mes Fredaines_; _Monrose ou le Libertin par
-fatalité_; _les Monuments de la vie privée des Douze Cæsars_ et les
-_Monuments du Culte secret des Dames Romaines_; plus loin je vis
-_Justine ou Les Malheurs de la vertu_; _Cléontine ou La Fille
-malheureuse_; _Juliette ou la suite de Justine_; _Le Portier des
-Chartreux_; _La France fout..._; _La Philosophie dans le Boudoir_;
-_Les crimes de l'amour ou le délire des Passions_; en un mot toutes
-les œuvres sadiques du Marquis de Sade, en éditions originales, avec
-reliures à petits fers de torture.--J'allais me livrer au plaisir de
-regarder les manuscrits et les dessins originaux; je mettais la main
-sur l'un des trois exemplaires connus du _Recueil de La Popelinière_:
-_Tableaux des Mœurs du Temps dans les différents âges de la vie_, 1
-vol. grand in-quarto, j'admirais les vingt gouaches mignardement
-impudiques de Carême, lorsque le possesseur de cette étonnante rareté
-se présenta:
-
---«Ah! ah! s'écria-t-il, vous n'y allez pas à la légère, mon cher
-enfant, non-seulement vous avez vu la droite, le centre droit, la
-gauche de mon cabinet, mais encore vous contemplez en vrai gourmet, en
-délicat amoureux de la chose, la merveille des merveilles, le plus
-rare de mes livres rares après l'_Anti-Justine_ de Restif de la
-Bretonne; savez-vous que la possession de mon _La Popelinière_,
-imprimé sous les yeux et par ordre du fermier général, m'a coûté dix
-ans de recherches, dix longues années de fatigues et de luttes et deux
-mille écus sonnants.»
-
---C'est à peu près le prix de mon Fragonnard Lesbien, sans omettre les
-luttes et les fatigues, soupirai-je avec intention.
-
-Vous n'allez pas, je suppose, me proposer un échange?
-
-Qui sait?
-
- * * * * *
-
-Aujourd'hui le Chevalier de Kerhany est possesseur de mon
-Fragonnard;... mais, outre mes grandes et petites entrées dans son
-cabinet, je suis, _de par son testament_, héritier présomptif de
-l'_Anti-Justine_ et du fameux _La Popelinière_.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-RONDEAU
-
-AU LECTEUR
-
-
- _Dans mes_ Caprices _rédigés,
- Imprimés, revus, corrigés,
- Je m'aperçois avec grand peine
- Que j'ai fait plus d'une fredaine
- Dont mes Lecteurs sont affligés._
-
- _Des_ Errata _mal fustigés,
- En maint endroit se sont logés;
- Je les puis compter par vingtaine
- Dans mes_ Caprices,
-
- _Car ces écrits très-négligés,
- Ont été conçus, colligés,
- Et bâclés dans une quinzaine;
- S'ils courent trop la pretentaine,
- C'est que je les ai propagés
- Dans mes caprices._
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-ERRATA[9]
-
-
-Page 22, ligne 5, au lieu de: _si l'un de ses Bibliophobes_, lire: _si
-l'un de ces Bibliophiles_.
-
-Page 35, _sous-titre_, au lieu de: _Gauchemar à la manière de Goya_,
-lire: _Cauchemar à la manière de Goya_.
-
-Page 37, ligne 24, au lieu de: _Les lettres sont..._, lire: _Ses
-lettres sont..._
-
-Page 46, ligne 1, au lieu de: _Germe lui_, lire: _Germe en lui_.
-
-[Décoration]
-
- [9] _Nous n'indiquons ici que les principaux_ Errata. _Sans aucun
- doute, il s'en trouve quelques autres, mais leur importance est
- moindre et nous ne voulons pas les souligner._
-
- (Note de l'Éditeur.)
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- PRÉFACE AU LECTEUR 1
-
- UNE VENTE DE LIVRES A L'HÔTEL DROUOT 1
-
- LA GENT BOUQUINIÈRE 19
-
- LES GALANTERIES DU SIEUR SCARRON 25
-
- LE QUÉMANDEUR DE LIVRES 35
-
- LE VIEUX BOUQUIN 43
-
- LE LIBRAIRE DU PALAIS 47
-
- UN EX-LIBRIS MAL PLACÉ 55
-
- LES QUAIS EN AOUT 63
-
- LES CATALOGUEURS 65
-
- SIMPLE COUP-D'Å’IL SUR LE ROMAN MODERNE 81
-
- LE BIBLIOPHILE AUX CHAMPS 91
-
- LES PROJETS D'HONORÉ DE BALZAC 99
-
- VARIATIONS SUR LA RELIURE DE FANTAISIE 107
-
- RESTIF DE LA BRETONNE ET SES BIBLIOGRAPHES 119
-
- LE CABINET D'UN EROTO-BIBLIOMANE 127
-
- RONDEAU 147
-
-[Décoration]
-
-
-
-
- ACHEVÉ D'IMPRIMER
-
- Sur les presses de BLUZET-GUINIER
-
- Typographe
-
- A DOLE-DU-JURA
-
- le 10 février 1878
-
- [Décoration]
-
- Pour ÉDOUARD ROUVEYRE, éditeur
-
- A PARIS
-
-
-
-
- EXTRAIT
- DU
- CATALOGUE
-
- DES LIVRES
-
- DE FOND ET EN NOMBRE
-
- DE LA LIBRAIRIE
-
- ÉDOUARD ROUVEYRE
-
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE
-
- ÉDOUARD ROUVEYRE
-
- 1, RUE DES SAINTS-PÈRES, 1
-
-
-
-
-PUBLICATIONS LITTÉRAIRES
-
-DE M. OCTAVE UZANNE
-
-POËTES DE RUELLES AU XVIIe SIÈCLE
-
- _Publiés par Octave Uzanne, tirés à 500 sur papier vergé._
-
- Le volume in-18 jésus, 10 fr.--Sur papier de Chine, 20 fr.
-
- BENSERADE, _Poésies_, avec un portrait et 2 vignettes à
- l'eau-forte. 1 vol. Les derniers exemplaires à 12 fr.
-
- GUIRLANDE DE JULIE (La), avec un portrait inédit de Julie
- d'Angennes et deux compositions à l'eau-forte. _Épuisé._
-
- F. SARASIN, _Poésies_, avec un portrait et deux compositions à
- l'eau-forte 10 fr.
-
- _Du Mariage, par un philosophe du_ XVIIIe _siècle_, avec préface.
-
- 1 charmant volume in-18 écu 3 fr.
- 50 Ex. sur Whatman, numérotés 6 fr.
-
-En préparation, _Poésies de Mlle de Scudéry, Montreuil_, etc.
-
-
-SOUS PRESSE
-
-_Bibliographie anecdotique de Alfred de Musset._
-
- Ce petit volume formera le tome XII de la jolie édition de
- Musset, éditée par A. LEMERRE.
-
-
-_Contes de Voisenon._
-
-EN PRÉPARATION
-
- DELVAU, _Projets et notes_ | _Le Bric-à-Brac de l'Amour_
-
-
-
-
-VIENT DE PARAITRE
-
- CATALOGUE
- DES
- OUVRAGES, ÉCRITS ET DESSINS
- DE TOUTE NATURE
- POURSUIVIS, SUPPRIMÉS
- OU
- CONDAMNÉS
-
-DEPUIS LE 21 OCTOBRE 1814 JUSQU'AU 31 JUILLET 1877
-
-_Édition entièrement nouvelle, considérablement augmentée_
-
-SUIVIE DE LA TABLE DES NOMS D'AUTEURS ET D'ÉDITEURS
-
-Et accompagnée de Notes bibliographiques et analytiques
-
- PAR
- FERNAND DRUJON
-
-
-Cet ouvrage forme un beau et fort volume grand in-8º de plus de 450
-pages, et est publié en cinq livraisons.
-
-La 5e et dernière livraison contient la couverture et le titre
-imprimés en rouge et en noir, la préface et la table de noms d'auteurs
-et d'éditeurs.
-
-Le prix de chaque livraison est fixé ainsi qu'il suit:
-
- Exemplaire sur papier vélin 2 »
-
- 50 { Exemplaires sur grand papier vélin anglais } 3 »
- { (Numérotés de 1 à 50.) }
-
- 10 { Exemplaires sur papier de Chine. } 5 »
- { (Numérotés de I à X.) }
-
-
-
-
-EN COURS DE PUBLICATION
-
-_Abonnement_: Un an, 6 fr.
-
-MISCELLANÉES BIBLIOGRAPHIQUES
-
- Chaque année formera un beau volume in-8º imprimée avec luxe sur
- papier vergé teinté, et sera terminée par une table
- alphabétique des noms d'auteurs et des matières, qui, en même
- temps que la couverture et le titre (imprimés en rouge et en
- noir) sera adressée gratuitement à tous nos abonnés.
-
-
-AUX BIBLIOPHILES
-
-
-Le but de ces _Miscellanées bibliographiques_, modeste dans son
-principe peut, par la suite, devenir plus manifeste, plus vaste, plus
-étendu, atteindre à l'autorité, à l'_Utile dulci_ d'une petite
-Encyclopédie Bibliographique, telle que l'avait conçue et longuement
-rêvée le doctissime et regretté Quérard.--Sous ce titre, nous
-entendons grouper, à bon escient, tous les documents rares ou curieux
-qui se trouvent épars de ci de là, et dont la recherche fatigue
-quelquefois l'esprit patient des bibliophiles; nous choisirons avec
-soin les questions qui se trouvent le mieux en rapport à la
-Technologie du Livre, à la Bibliognosie et aussi à la Bibliatrique.
-Sans nous écarter du domaine Bibliographique, nous espérons traiter
-_ex professo_, pour ainsi dire, _de omni re scibili et quibusdam
-aliis_. Nous serons en tous points net et concis et réduirons à l'art
-difficile de faire court, des sujets trop souvent noyés dans la
-diffusion et la prolixité d'un excès de savoir.
-
-Cette publication paraissant régulièrement chaque mois, en manière de
-livraison, formera annuellement un intéressant volume d'_Analectes_
-utiles à consulter. Une table analytique des matières et des noms
-d'auteurs permettra aux chercheurs et aux érudits de puiser, dans
-ce véritable nid à documents précieux, avec autant de profit que
-dans un dictionnaire d'_ana_ bibliographique. Nous ne limiterons
-pas notre but au plaisir d'intéresser, d'indiquer les _raræ_ aves
-de la Bibliophilie et de glaner dans le glorieux passé de la
-Bibliognostique; nous accorderons une place à l'art moderne du Livre,
-aux Bibliophiles _militants_ de Paris, de la province et de
-l'étranger.
-
-Nous comprenons qu'en Bibliographie surtout «il se faut entr'aider»,
-et nous conserverons dans chaque livraison une ou plusieurs pages
-destinées aux _questions_ et _réponses_ posées et résolues par nos
-lecteurs.
-
-Cette manière de _Queries_, rendant service aux uns, instruira les
-autres; ce sera là une sorte de petit _intermédiaire_ intéressant pour
-tous. Trouvailles, curiosités, renseignements bibliologiques
-quelconques, origines orthographes de certains mots, éditions
-douteuses, interrogations de toute genre seront insérés.
-
-En tout et pour tout ce qui sera du _ressort du Livre_, nous
-accueillerons les communications qui nous seront faites, nous estimant
-heureux d'avoir ouvert nos confrères une libre arène dans laquelle
-chacun, à tour de rôle, luttera de savoir, de complaisance ou
-d'érudition.
-
-Et, maintenant, puisse cette entreprise justifier notre devise de
-présupposition: _Vires acquirit eundo_.
-
-_Un numéro spécimen est adressé gratis et franco à toute personne qui
-en fait la demande_. Le Propriétaire-Gérant: ÉDOUARD ROUVEYRE.
-
-
-
-
-_VIENT DE PARAITRE:-
-
-
-CONNAISSANCES NÉCESSAIRES A UN BIBLIOPHILE
-
-
- ÉTABLISSEMENT D'UNE BIBLIOTHÈQUE.
- CONSERVATION ET ENTRETIEN DES LIVRES.
- =DE LEUR FORMAT ET DE LEUR RELIURE=.
- MOYENS DE LES PRÉSERVER DES INSECTES.
- DES SOUSCRIPTIONS ET DE LA DATE.
- DE LA COLLATION DES LIVRES.--DES SIGNES DISTINCTIFS
- DES ANCIENNES ÉDITIONS.
- DES ABRÉVIATIONS USITÉES DANS LES CATALOGUES POUR
- INDIQUER LES CONDITIONS.
- DE LA CONNAISSANCE ET DE L'AMOUR DES LIVRES.
- DE LEURS DIVERS DEGRÉS DE RARETÉ.
- MOYENS DE DÉTACHER, DE LAVER ET D'ENCOLLER
- LES LIVRES.
- RÉPARATIONS DES PIQURES DE VERS, DES DÉCHIRURES
- ET DES CASSURES DANS LE PAPIER.
-
-SECONDE ÉDITION
-
-Revue, corrigée et augmentée de trois nouveaux chapitres.
-
- _Un joli volume in-12 (XVIII et 120 pages), papier vélin teinté,
- avec fleurons et culs-de-lampe, titre rouge et noir_ 3 fr.
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-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION:
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- 50 exemplaires imprimés sur fort papier vergé, numérotés de 1 à
- 50 6 fr.
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- 10 exemplaires imprimés sur papier de Chine véritable, numérotés
- de 51 à 60 10 fr.
-
- Annales de la typographie néerlandaise au XVe siècle, par F.-A.-G.
- CAMPBELL. La Haye, 1874, in 8º (XVIII et 630 pages), papier
- vergé 20 fr.
-
- Cet ouvrage forme la statistique complète de la palæotypognosie
- néerlandaise, et donne la description la plus complète: 1º des
- 665 incunables que possédaient déjà en 1856 les dépôts de la
- Haye; 2º celle des 150 anciennes impressions dont s'est enrichie
- depuis lors cette bibliothèque royale; et 3º d'un millier
- d'impressions du XVe siècle.
-
- Bibliographie de Chrestien de Troyes, comparaison des manuscrits
- de Perceval le Gallois, par Ch. POITEVIN.
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- Un manuscrit inconnu. Chapitres uniques du manuscrit du Mons.
- Autres fragments inédits. Leipzig, 1863, in-8º (XVIII et 186
- pages) 7 fr. 50
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- Avec planche fac-simile.
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- L'_Histoire littéraire de la France_ dit que Chrestien de Troyes
- mérite les éloges que lui prodiguent les écrivains ses
- contemporains et ceux du siècle suivant: «par l'invention, la
- conduite et particulièrement par le style qui l'élève au-dessus
- de tous les poëtes de son temps».
-
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- SUPERCHERIES LITTÉRAIRES
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- PASTICHES, SUPPOSITIONS D'AUTEUR
-
- DANS LES LETTRES ET DANS LES ARTS
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- OCTAVE DELEPIERRE
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- Magnifique volume petit in-4º de 338 pages, imprimé avec luxe sur
- beau et fort papier vélin, titre rouge et noir 15 fr.
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-OUVRAGE SÉRIEUSEMENT TRAITÉ, DIVISÉ EN TROIS SECTIONS:
-
-1º Les pastiches et suppositions d'auteur, composés avec l'intention
-de tromper les lecteurs.
-
-2º Des pastiches imitations, et suppositions d'auteur, dans les
-beaux-arts. Et terminé par des REMARQUES et une Table alphabétique de
-noms.
-
-
-TABLEAU
-
-DE LA
-
-LITTÉRATURE DU CENTON
-
-CHEZ LES ANCIENS ET CHEZ LES MODERNES
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-PAR
-
-OCTAVE DELEPIERRE
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- Deux magnifiques volumes de 24 pages et 318 pages, imprimés avec
- luxe sur beau et fort papier vélin, titre rouge et noir 25 fr.
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-Le _Centon_, un des plus agréables des amusements littéraires,
-puisqu'il a servi à la composition de poèmes célèbres et
-très-ingénieux, remonte très-haut et compte des noms fameux parmi ceux
-qui y ont pris plaisir.
-
-Ce sujet a ceci de remarquable que, depuis des Pères de l'Église, des
-Papes et des Evêques, jusqu'aux savants commentateurs et aux érudits
-philologues du XVIe et du XVIIe siècle; depuis des poëtes grecs et
-latins des premiers temps du christianisme, jusqu'aux poëtes et
-auteurs du moyen âge, de la renaissance et des temps modernes; à
-toutes les époques et dans tous les rangs, des écrivains se sont
-occupés du _Centon_.
-
- _Vient de paraître.--Envoi gratis et franco_.
-
-1878 No 25
-
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-CATALOGUE
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-DE
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-QUI SE TROUVENT EN VENTE AUX PRIX MARQUÉS
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- Beaux-Arts, Musique, Linguistique, Théâtre, Géographie ancienne
- et moderne, Histoire des villes et des anciennes provinces de
- France, Noblesse, Archéologie, Bibliographie, Histoire de
- l'Imprimerie, Céramique, Histoire de France, etc.
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-Livres curieux et singuliers.
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-Suite de figures pour servir à l'illustration des livres.
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-Anciennes vues de villes de France, par Chastillon, Silvestre, etc.
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-MM. les Amateurs avec lesquels nous avons l'honneur d'être en relation
-sont priés de nous communiquer les noms et adresses des personnes que
-nos catalogues peuvent intéresser.
-
-
-Paris.--Imp. Tolmer et Isidor Joseph, 43, rue du Four-Saint-Germain.
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Caprices d'un Bibliophile, by Octave Uzanne
-
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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-
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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-
diff --git a/40877-8.zip b/40877-8.zip
deleted file mode 100644
index 0ca3a04..0000000
--- a/40877-8.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/40877-h.zip b/40877-h.zip
deleted file mode 100644
index 124f464..0000000
--- a/40877-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/40877-h/40877-h.htm b/40877-h/40877-h.htm
index e096ecc..da6e4d2 100644
--- a/40877-h/40877-h.htm
+++ b/40877-h/40877-h.htm
@@ -3,7 +3,7 @@
<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
<head>
<meta http-equiv="Content-Type"
- content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+ content="text/html;charset=UTF-8" />
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<title>
The Project Gutenberg's eBook of Caprices d'un Bibliophile, by Octave Uzanne</title>
@@ -241,50 +241,12 @@ p.drop-cap:first-letter
</style>
</head>
<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Caprices d'un Bibliophile, by Octave Uzanne
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Caprices d'un Bibliophile
-
-Author: Octave Uzanne
-
-Release Date: September 27, 2012 [EBook #40877]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 40877 ***</div>
<div class="p2 box">
-<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
<div class="p4 figcenter">
<img src="images/illus_001.jpg" width="294" height="194" alt="" title="" />
@@ -294,15 +256,15 @@ Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
<span class="small">D'UN</span><br />
BIBLIOPHILE</h1>
-<p class="p4 center">TIRÉ A 572 EXEMPLAIRES:</p>
+<p class="p4 center">TIRÉ A 572 EXEMPLAIRES:</p>
-<p class="left35">500 sur papier vergé de Hollande.</p>
+<p class="left35">500 sur papier vergé de Hollande.</p>
<p class="left35"> &nbsp; 50 sur papier Whatman extra-fort.<br />
-<span class="i4">(<i>Numérotés de XI à LX.</i>)</span></p>
+<span class="i4">(<i>Numérotés de XI à LX.</i>)</span></p>
<p class="left35"> &nbsp; 10 sur papier de Chine.<br />
-<span class="i4">(<i>Numérotés de I à X.</i>)</span></p>
+<span class="i4">(<i>Numérotés de I à X.</i>)</span></p>
<p class="left35"> &nbsp; 10 sur papier de couleur.<br />
<span class="i4">(<i>Non mis dans le commerce.</i>)</span></p>
@@ -313,7 +275,7 @@ BIBLIOPHILE</h1>
<img src="images/illus_002.jpg" width="150" height="173" alt="" title="" />
</div>
-<p class="p2 center small">DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS</p>
+<p class="p2 center small">DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS</p>
<div class="p4 figcenter">
<img src="images/illus_003.jpg" width="303" height="447" alt="frontispiece"
@@ -327,13 +289,13 @@ BIBLIOPHILE</p>
<span class="large">OCTAVE UZANNE</span></p>
<div class="p4 figcenter">
-<img src="images/illus_005.jpg" width="200" height="205" alt="déco" title="" />
+<img src="images/illus_005.jpg" width="200" height="205" alt="déco" title="" />
</div>
<p class="center p4"><span class="large">PARIS</span><br />
<i>LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE</i><br />
-ÉDOUARD ROUVEYRE<br />
-<span class="small">1, RUE DES SAINTS-PÈRES, 1</span></p>
+ÉDOUARD ROUVEYRE<br />
+<span class="small">1, RUE DES SAINTS-PÈRES, 1</span></p>
<hr class="c5" />
@@ -345,94 +307,94 @@ BIBLIOPHILE</p>
<img src="images/illus_007.jpg" width="400" height="149" alt="" title="" />
</div>
-<h2>PRÉFACE<br />
+<h2>PRÉFACE<br />
<span class="large">AU LECTEUR</span></h2>
-<p class="epigraph">Sunt bona, sunt quædam mediocria, sunt plura mala;
-Qui legis hæc, aliter non fit, Avite Liber.<br />
+<p class="epigraph">Sunt bona, sunt quædam mediocria, sunt plura mala;
+Qui legis hæc, aliter non fit, Avite Liber.<br />
<span class="i9 smcap">Martial.</span></p>
<div>
<img class="drop-cap" src="images/drop-a.jpg" width="70" height="70" alt="" />
</div>
-<p class="drop-cap"><i>A cette époque archi-philosophique, disait
-un misanthrope du dernier siècle, un auteur
-ne rougit pas de se brûler, dans sa préface,
+<p class="drop-cap"><i>A cette époque archi-philosophique, disait
+un misanthrope du dernier siècle, un auteur
+ne rougit pas de se brûler, dans sa préface,
tout l'encens dont le public seul est comptable.&mdash;Certains
-écrivains, nous devons l'avouer, se sont un
-peu trop montrés les ridicules thuriféraires de leurs &oelig;uvres</i>
+écrivains, nous devons l'avouer, se sont un
+peu trop montrés les ridicules thuriféraires de leurs &oelig;uvres</i>
<span class="pagenum"><a id="Page_II"> II</a></span>
-<i>personnelles; mais il faut ajouter, pour être juste, que,
-lorsqu'on plaide</i> pro domo suâ, <i>il est difficile, par modestie,
-de ne pas faire parade d'une certaine dose de vanité.</i></p>
+<i>personnelles; mais il faut ajouter, pour être juste, que,
+lorsqu'on plaide</i> pro domo suâ, <i>il est difficile, par modestie,
+de ne pas faire parade d'une certaine dose de vanité.</i></p>
-<p><i>Une préface est à un ouvrage, non-seulement ce que
-l'affiche est à une comédie, c'est aussi le plastron, le rempart,
+<p><i>Une préface est à un ouvrage, non-seulement ce que
+l'affiche est à une comédie, c'est aussi le plastron, le rempart,
le Palladium du livre; c'est par elle, le plus souvent,
-que sont parés les terribles coups de boutoir de la Critique,
-c'est derrière elle que l'Auteur se réfugie, après y avoir
-déposé comme sauvegarde, ses propres aveux, ses craintes,
-ses pudeurs, ses délicatesses; après s'y être laissé voir sous
+que sont parés les terribles coups de boutoir de la Critique,
+c'est derrière elle que l'Auteur se réfugie, après y avoir
+déposé comme sauvegarde, ses propres aveux, ses craintes,
+ses pudeurs, ses délicatesses; après s'y être laissé voir sous
le jour le plus propice, dans un laisser-aller bon enfant
ou dans la joie orgueilleuse de l'&oelig;uvre accomplie.&mdash;Lorsqu'un
-lecteur tient son ouvrage, et qu'armé de toute sa
-sévérité, il se prépare à entamer le premier chapitre, le
-pauvre Auteur, tremblant, presque défaillant dans la pensée
-d'être ainsi pris au dépourvu, n'a-t-il pas le droit de lui
-crier: «Un instant... de grâce, écoutez-moi! Deux mots,
+lecteur tient son ouvrage, et qu'armé de toute sa
+sévérité, il se prépare à entamer le premier chapitre, le
+pauvre Auteur, tremblant, presque défaillant dans la pensée
+d'être ainsi pris au dépourvu, n'a-t-il pas le droit de lui
+crier: «Un instant... de grâce, écoutez-moi! Deux mots,
rien que deux simples mots, je vous en prie! et je me
-livre à vous!»&mdash;La préface, c'est le salut au lecteur,
-et trop souvent, hélas! ce terrible salut des Gladiateurs à
-Cæsar, le:</i> Morituri te salutant.</p>
+livre à vous!»&mdash;La préface, c'est le salut au lecteur,
+et trop souvent, hélas! ce terrible salut des Gladiateurs à
+Cæsar, le:</i> Morituri te salutant.</p>
-<p><i>Il existe, en Littérature comme en Art, deux façons de procréer
-bien distinctes: l'une, lente et réfléchie, réclame le
+<p><i>Il existe, en Littérature comme en Art, deux façons de procréer
+bien distinctes: l'une, lente et réfléchie, réclame le
travail et impose quelquefois la paresse, cette bonne couveuse,
comme la nommait Montaigne; l'autre, fantaisiste,
toute de prime-saut, jaillit subitement de l'inspiration ou</i>
<span class="pagenum"><a id="Page_III"> III</a></span>
-<i>de l'éréthisme des sensations éprouvées.&mdash;La première
-méthode donne pour résultat des &oelig;uvres mûries, soignées,
-polies, coordonnées et bien léchées: celles-ci sont filles légitimes
-de l'étude et de l'application; la seconde manière
-produit des opuscules, souvent vifs et colorés, quelquefois
-ingénieux, hardis, ayant le débraillé, la belle humeur
-des enfants de Bohême: ceux-là sont bâtards du caprice,
-du paradoxe ou de la frivolité.</i></p>
-
-<p><i>C'est de cette génération spontanée que sont issues ces</i>
-Boutades de Bibliophile; <i>elles ont été mises au jour dans
+<i>de l'éréthisme des sensations éprouvées.&mdash;La première
+méthode donne pour résultat des &oelig;uvres mûries, soignées,
+polies, coordonnées et bien léchées: celles-ci sont filles légitimes
+de l'étude et de l'application; la seconde manière
+produit des opuscules, souvent vifs et colorés, quelquefois
+ingénieux, hardis, ayant le débraillé, la belle humeur
+des enfants de Bohême: ceux-là sont bâtards du caprice,
+du paradoxe ou de la frivolité.</i></p>
+
+<p><i>C'est de cette génération spontanée que sont issues ces</i>
+Boutades de Bibliophile; <i>elles ont été mises au jour dans
les innocents badinages d'une plume qui s'essaye et se repose;
-elles ne possèdent pas la pondération, la gravité, le solide,
-le fini des choses ciselées à froid ou faites méthodiquement
-et à temps voulu; elles ont la valeur de croquis sans
-prétentions ou pour mieux dire de</i> Pochades <i>bibliographiques,
+elles ne possèdent pas la pondération, la gravité, le solide,
+le fini des choses ciselées à froid ou faites méthodiquement
+et à temps voulu; elles ont la valeur de croquis sans
+prétentions ou pour mieux dire de</i> Pochades <i>bibliographiques,
rien de plus.</i></p>
-<p><i>Alors que nous ne songions même pas à les réunir en
+<p><i>Alors que nous ne songions même pas à les réunir en
volume, le livre s'est trouve fait.&mdash;Au jeune Bibliographe,
-est venu tendre la main un jeune Éditeur plein de foi dans
+est venu tendre la main un jeune Éditeur plein de foi dans
ses entreprises; bien plus, un Artiste du plus grand talent
dont nous ne saurions nous montrer trop fier de revendiquer
-l'amitié, a dessiné et gravé, pour nos</i> Caprices, <i>un
-frontispice spirituel, délicat, exquis de composition et
-d'habileté de faire, si coquet d'ensemble et de détails que
-Gravelot ou Eisen s'en seraient disputé la signature. Ajoutons
-à cela la bienveillance marquée que les Bibliophiles ont
+l'amitié, a dessiné et gravé, pour nos</i> Caprices, <i>un
+frontispice spirituel, délicat, exquis de composition et
+d'habileté de faire, si coquet d'ensemble et de détails que
+Gravelot ou Eisen s'en seraient disputé la signature. Ajoutons
+à cela la bienveillance marquée que les Bibliophiles ont
<span class="pagenum"><a id="Page_IV"> iV</a></span>
-daigné nous accorder jusqu'à ce jour, et l'on conviendra
-qu'avec de tels éléments de succès, il nous faudrait être bien
-peu téméraire, pour ne pas embarquer sur ce frêle esquif
-juste ce qu'il faut d'espérance pour ne pas le faire chavirer,
+daigné nous accorder jusqu'à ce jour, et l'on conviendra
+qu'avec de tels éléments de succès, il nous faudrait être bien
+peu téméraire, pour ne pas embarquer sur ce frêle esquif
+juste ce qu'il faut d'espérance pour ne pas le faire chavirer,
en songeant que les livres ont leur destin, et que la bonne
-devise, pour tout ouvrage que l'on abandonne à la merci
-de l'opinion publique, est</i>: Vogue la galère!</p>
+devise, pour tout ouvrage que l'on abandonne à la merci
+de l'opinion publique, est</i>: Vogue la galère!</p>
<div class="figcenter">
<img src="images/illus_010.jpg" width="300" height="230" alt="signature d'Octave Uzanne" title="" /></div>
-<p class="right">Paris, 15 février 1878.</p>
+<p class="right">Paris, 15 février 1878.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
@@ -443,9 +405,9 @@ de l'opinion publique, est</i>: Vogue la galère!</p>
<h2>UNE VENTE DE LIVRES<br />
<span class="large">A L'HOTEL DROUOT</span></h2>
-<p class="center"><i>Ma Bibliothèque aux Enchères.</i></p>
+<p class="center"><i>Ma Bibliothèque aux Enchères.</i></p>
-<p class="epigraph">Les amères douleurs, les regrets,
+<p class="epigraph">Les amères douleurs, les regrets,
la mort se peignent dans mes songes.<br />
<span class="i9 smcap">J. J. Rousseau.</span></p>
@@ -455,552 +417,552 @@ la mort se peignent dans mes songes.<br />
<img class="drop-cap" src="images/drop-i.jpg" width="70" height="66" alt="" />
</div>
-<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Il</span> est des jours où l'on se pend à
+<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Il</span> est des jours où l'on se pend à
Londres, dit-on, sans savoir pourquoi.
-Ce soir là j'étais rentré terriblement
-agacé, les nerfs tendus
+Ce soir là j'étais rentré terriblement
+agacé, les nerfs tendus
comme les cordes d'un violon, la mine morose,
-l'allure courbée, dans un accablement intense.
+l'allure courbée, dans un accablement intense.
Il me bruinait au c&oelig;ur tant la sombre
tristesse m'envahissait, et je logeais dans ma
-cervelle tous les diables noirs de la mélancolie.
-J'étais bourru, aigre, hargneux, misanthrope;
-une sorte de fièvre maligne ravageait tout mon
-être et j'eus payé bien cher l'occasion de pleurer.
+cervelle tous les diables noirs de la mélancolie.
+J'étais bourru, aigre, hargneux, misanthrope;
+une sorte de fièvre maligne ravageait tout mon
+être et j'eus payé bien cher l'occasion de pleurer.
<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span>
-Il ne me souvient pas, cependant, d'avoir rencontré
-le plus petit créancier, ni lu le moindre
-discours académique, rien d'anormal n'avait voilé
-mon front d'un crêpe de deuil, rien!... Je m'étais
-uniquement promené une partie du jour dans
-les différentes salles de l'hôtel des ventes; je
-m'étais promené, tenant en laisse la meute affamée
-des désirs les plus ardents.</p>
-
-<p>O poëtes et artistes, amants passionnés du beau,
+Il ne me souvient pas, cependant, d'avoir rencontré
+le plus petit créancier, ni lu le moindre
+discours académique, rien d'anormal n'avait voilé
+mon front d'un crêpe de deuil, rien!... Je m'étais
+uniquement promené une partie du jour dans
+les différentes salles de l'hôtel des ventes; je
+m'étais promené, tenant en laisse la meute affamée
+des désirs les plus ardents.</p>
+
+<p>O poëtes et artistes, amants passionnés du beau,
vous qui dansez sur la corde roide d'un budget
fictif et qui jonglez avec les boules d'or de vos
-caprices, vous qui ne songez qu'à moelleusement
+caprices, vous qui ne songez qu'à moelleusement
capitonner l'existence selon votre guise, vous tous,
-compétiteurs de luxe, il vous sera aisé de me comprendre:&mdash;savez-vous
+compétiteurs de luxe, il vous sera aisé de me comprendre:&mdash;savez-vous
rien de plus digne d'engendrer
-le spleen nébuleux que la vue de superbes
-collections d'objets d'art dispersés à votre nez, à
-votre barbe, par le sort railleur des enchères.</p>
-
-<p>Vous êtes là, haletants; au banquet de la vente,
-infortunés convives, vos lèvres s'entrouvrent
-pour surenchérir, vos mains se tendent vers le
-bibelot désiré, votre imagination en tapisse déjà
+le spleen nébuleux que la vue de superbes
+collections d'objets d'art dispersés à votre nez, à
+votre barbe, par le sort railleur des enchères.</p>
+
+<p>Vous êtes là, haletants; au banquet de la vente,
+infortunés convives, vos lèvres s'entrouvrent
+pour surenchérir, vos mains se tendent vers le
+bibelot désiré, votre imagination en tapisse déjà
le coin le plus nu de votre appartement; dans le
supplice de la convoitise, votre pouls bat plus
-fort, votre sang brûle, votre poitrine est oppressée,
-mais la déesse raison, cette froide bégueule,
-vous chuchote à l'oreille des réalités frappées à
+fort, votre sang brûle, votre poitrine est oppressée,
+mais la déesse raison, cette froide bégueule,
+vous chuchote à l'oreille des réalités frappées à
la glace.&mdash;<em>Ceci</em> tue <em>cela</em>, et, tandis que le commissaire-priseur
-détaille, de son verbe haut, des
-beautés que vous n'admirez que trop, votre
+détaille, de son verbe haut, des
+beautés que vous n'admirez que trop, votre
<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span>
-bourse, triste thermomètre de vos ressources,
-accuse dans la poche sa maigre rotondité.</p>
+bourse, triste thermomètre de vos ressources,
+accuse dans la poche sa maigre rotondité.</p>
-<p>C'est pour avoir éprouvé ces Tantalesques
-émotions que le ciel de mon âme s'était assombri;
-les morsures aiguës des désirs avaient
+<p>C'est pour avoir éprouvé ces Tantalesques
+émotions que le ciel de mon âme s'était assombri;
+les morsures aiguës des désirs avaient
fourbu mes sens... Je rentrai, remorquant ma
fatigue au logis.</p>
<h3>II</h3>
-<p>Le nid que l'on se crée, le chez soi étoffé avec
-amour, le coin marqué au sceau de sa fantaisie,
-l'intérieur, en un mot, où la banalité du dehors
-ne saurait avoir accès, le <em>Home</em>, est et sera
-toujours une fraîche oasis, où nous aimons à
+<p>Le nid que l'on se crée, le chez soi étoffé avec
+amour, le coin marqué au sceau de sa fantaisie,
+l'intérieur, en un mot, où la banalité du dehors
+ne saurait avoir accès, le <em>Home</em>, est et sera
+toujours une fraîche oasis, où nous aimons à
nous reposer des tracas de la foule. Les plus
grandes tristesses s'y calment, le moral s'y
-retrempe dans le laisser-aller du bien-être, l'individualité
-y puise une nouvelle énergie.</p>
+retrempe dans le laisser-aller du bien-être, l'individualité
+y puise une nouvelle énergie.</p>
<p>Ouf! avec quel nonchaloir on se laisse tomber
dans le grand fauteuil qui tend les bras, et
-que, la tête renversée, dans un délassement
-alangui, il est doux, après une journée de fatigue,
-de promener un &oelig;il mi-fermé sur tout le fouillis
+que, la tête renversée, dans un délassement
+alangui, il est doux, après une journée de fatigue,
+de promener un &oelig;il mi-fermé sur tout le fouillis
domestique qui nous environne. Tous les objets,
-ces élus du goût, semblent devenir plus chatoyants
-pour le retour du maître, ils lui sourient,
-et dans le langage mystérieux des choses, ils paraissent
-le saluer joyeusement à son arrivée.</p>
+ces élus du goût, semblent devenir plus chatoyants
+pour le retour du maître, ils lui sourient,
+et dans le langage mystérieux des choses, ils paraissent
+le saluer joyeusement à son arrivée.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
-Ce fut avec un bonheur mêlé de reconnaissance,
-que je contemplai ce soir-là mes richesses,
+Ce fut avec un bonheur mêlé de reconnaissance,
+que je contemplai ce soir-là mes richesses,
meubles anciens, statuettes, potiches, tableaux
-et gravures, tous ces jolis riens amassés avec
-patience; ma Bibliothèque se dressait fièrement,
+et gravures, tous ces jolis riens amassés avec
+patience; ma Bibliothèque se dressait fièrement,
comme orgueilleuse de son noble faix, et
-la vue de mes livres me rasséréna.</p>
-
-<p>Ils étaient là, tous alignés, dans une magistrale
-mitoyenneté, splendides comme à une revue;
-les reliures à petits fers brillaient, semblables à
-de beaux uniformes, les volumes brochés supportaient
-modestement leur primitif vêtement et le
-vieux veau brun distillait dans l'air ce vétuste
-parfum qui énivre si délicieusement les amoureux
+la vue de mes livres me rasséréna.</p>
+
+<p>Ils étaient là, tous alignés, dans une magistrale
+mitoyenneté, splendides comme à une revue;
+les reliures à petits fers brillaient, semblables à
+de beaux uniformes, les volumes brochés supportaient
+modestement leur primitif vêtement et le
+vieux veau brun distillait dans l'air ce vétuste
+parfum qui énivre si délicieusement les amoureux
du Bouquin.</p>
<p>Je regardai avec joie mes chers livres, anthologie
-de ma passion; je me surpris à détailler leurs
-charmes, à compulser leur beauté, à analyser
+de ma passion; je me surpris à détailler leurs
+charmes, à compulser leur beauté, à analyser
leurs perfections; je les caressai de l'&oelig;il, je les
-eus volontiers embrassés, et mes sensations vaniteuses
-de Bibliophile vibrèrent avec intensité.</p>
+eus volontiers embrassés, et mes sensations vaniteuses
+de Bibliophile vibrèrent avec intensité.</p>
-<p>«Bouquins adorés, ô mes amis, vrais consolateurs
-de celui qui vous possède, que de jouissances
+<p>«Bouquins adorés, ô mes amis, vrais consolateurs
+de celui qui vous possède, que de jouissances
vous versez dans nos c&oelig;urs et que barbare
-est celui qui vous méprise! vous êtes toute la
+est celui qui vous méprise! vous êtes toute la
sagesse, la vie, le cerveau, la quintessence des
-siècles passés; bouquins adorés, ô mes amis, je
-vous vénère à l'égal des Dieux!»</p>
+siècles passés; bouquins adorés, ô mes amis, je
+vous vénère à l'égal des Dieux!»</p>
-<p>Le somniférant Morphée me paraissait cette
-nuit-là, occupé à secouer ses pavots sur d'autres
+<p>Le somniférant Morphée me paraissait cette
+nuit-là, occupé à secouer ses pavots sur d'autres
<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
-paupières que les miennes, je résolus d'attendre
-patiemment les loisirs de cette déité inconstante
+paupières que les miennes, je résolus d'attendre
+patiemment les loisirs de cette déité inconstante
et, prenant sur un rayon, une plaquette, petit
-in-12, reliée en maroquin blanc avec coins, je fus
+in-12, reliée en maroquin blanc avec coins, je fus
me coucher pour lire dans le grand silence de
minuit.</p>
-<p>Je ne tardai pas néanmoins, peu à peu, à m'endormir
-profondément et un essaim de songes
-tortionnaires vint papillonner dans mon alcôve.</p>
+<p>Je ne tardai pas néanmoins, peu à peu, à m'endormir
+profondément et un essaim de songes
+tortionnaires vint papillonner dans mon alcôve.</p>
<h3>III</h3>
-<p>Je flânais en rêvant, ou je rêvais en flânant,
-au milieu de ce grand mouvement, de ce perpétuel
-va-et-vient dont l'hôtel Drouot est le spectacle
-à l'époque des belles ventes&mdash;c'était une
+<p>Je flânais en rêvant, ou je rêvais en flânant,
+au milieu de ce grand mouvement, de ce perpétuel
+va-et-vient dont l'hôtel Drouot est le spectacle
+à l'époque des belles ventes&mdash;c'était une
cohue: D'adorables petites femmes mises avec
-une grâce exquise, des messieurs très décorés,
+une grâce exquise, des messieurs très décorés,
financiers, peintres, hommes de lettres, des marchands
-et marchandes à la toilette, des commissionnaires,
-que sais-je!&mdash;Je m'arrêtai en
-premier lieu à la salle n<sup>o</sup> 2: On y vendait des
+et marchandes à la toilette, des commissionnaires,
+que sais-je!&mdash;Je m'arrêtai en
+premier lieu à la salle n<sup>o</sup> 2: On y vendait des
tapisseries des Gobelins, des meubles Renaissance,
-des bronzes, des faïences italiennes et
-japonaises, des émaux, des statues, tout un bric
-à brac étonné de se trouver réuni.</p>
+des bronzes, des faïences italiennes et
+japonaises, des émaux, des statues, tout un bric
+à brac étonné de se trouver réuni.</p>
-<p>Armé de son maillet d'ivoire à manche d'ébène,
-lorgnon sur l'&oelig;il, la face rouge, rasée de frais,
+<p>Armé de son maillet d'ivoire à manche d'ébène,
+lorgnon sur l'&oelig;il, la face rouge, rasée de frais,
<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
-plus impétueux que jamais, Maître Oudard pontifiait.&mdash;Je
+plus impétueux que jamais, Maître Oudard pontifiait.&mdash;Je
m'approchai.</p>
-<p>«Nous allons vendre, disait l'expert, <em>deux
+<p>«Nous allons vendre, disait l'expert, <em>deux
colonnes Doriques avec tores et chapiteaux en
-Brocatelle</em>, l'une est en brêche de Sicile, l'autre
-en porphyre rouge de Suède.... Remarquez, je
-vous prie, la beauté de ces deux pièces, c'est une
-occasion unique.»</p>
+Brocatelle</em>, l'une est en brêche de Sicile, l'autre
+en porphyre rouge de Suède.... Remarquez, je
+vous prie, la beauté de ces deux pièces, c'est une
+occasion unique.»</p>
<p>Voyons, Messieurs, reprenait M<sup>e</sup> Oudard, <em>deux
superbes colonnes Doriques des plus curieuses</em>,
-combien dit-on?... Il y a marchand à....tant,
-Personne ne couvre l'enchère? c'est pour rien,
+combien dit-on?... Il y a marchand à....tant,
+Personne ne couvre l'enchère? c'est pour rien,
Messieurs;... une fois, deux fois, vu, personne
-ne dit mot? Examinez ces deux pièces, je vous
+ne dit mot? Examinez ces deux pièces, je vous
prie;... une fois, deux fois, vu, non;... pas par
-vous à gauche, c'est donné, Messieurs, vu, non,
-on renonce..... Adjugé.»</p>
+vous à gauche, c'est donné, Messieurs, vu, non,
+on renonce..... Adjugé.»</p>
-<p>Les garçons emportaient, un mouvement se
+<p>Les garçons emportaient, un mouvement se
faisait dans l'auditoire, puis l'expert avec calme
mettait un nouvel objet en vente, et la voix
-de M<sup>e</sup> Oudard reprenait de plus belle: «une fois,
+de M<sup>e</sup> Oudard reprenait de plus belle: «une fois,
deux fois, vu,... non, faites passer,... vu, personne
-ne dit mot... vu,... non, on renonce;...»
-pour accentuer, d'un coup de maillet sec, l'irrémédiable:
-Adjugé.</p>
+ne dit mot... vu,... non, on renonce;...»
+pour accentuer, d'un coup de maillet sec, l'irrémédiable:
+Adjugé.</p>
-<p>Ces deux colonnes Doriques ne m'étaient pas
+<p>Ces deux colonnes Doriques ne m'étaient pas
inconnues, et afin de me rendre compte de leurs
provenances, je demandai les catalogues du jour
au distributeur qui passait.</p>
-<p>Mais, hélas! Il ne s'agissait plus de colonnes
+<p>Mais, hélas! Il ne s'agissait plus de colonnes
<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
Doriques, sur l'un des catalogues que je venais de
-réclamer, <i lang="la" xml:lang="la">Horresco referens!</i> Je lus les lignes
-suivantes imprimées en rouge et noir sur la couverture
+réclamer, <i lang="la" xml:lang="la">Horresco referens!</i> Je lus les lignes
+suivantes imprimées en rouge et noir sur la couverture
bleu tendre d'un assez copieux in-8<sup>o</sup>:</p>
-<p class="blockquote">«<span class="smcap">Catalogue des Livres anciens et modernes</span>,
+<p class="blockquote">«<span class="smcap">Catalogue des Livres anciens et modernes</span>,
<i>rares et curieux.&mdash;Belles-lettres, Histoire,
-Beaux-Arts et Théâtre.&mdash;La plupart ornés de
+Beaux-Arts et Théâtre.&mdash;La plupart ornés de
belles reliures et de cartonnages fantaisistes.
-Provenant de la Bibliothèque de M...</i>»</p>
+Provenant de la Bibliothèque de M...</i>»</p>
-<p>Ici mes Nom, Prénoms et Qualités s'étalaient
-scandaleusement.&mdash;Le <em>Mané, Thécel, Pharès</em>
-ne dut pas étinceler aussi lumineux aux yeux de
-Balthazar que les détails imprimés que je venais
-de lire ne brillèrent aux miens; je crus devenir
+<p>Ici mes Nom, Prénoms et Qualités s'étalaient
+scandaleusement.&mdash;Le <em>Mané, Thécel, Pharès</em>
+ne dut pas étinceler aussi lumineux aux yeux de
+Balthazar que les détails imprimés que je venais
+de lire ne brillèrent aux miens; je crus devenir
fou, un frisson glacial parcourut tout mon corps.
-Je réunis ce qu'il me restait de forces pour ne
-pas m'évanouir, et, blême, défait, dans un état
-impossible à décrire, je m'élançai vers la salle
-n<sup>o</sup> 6 où la vente devait avoir lieu.</p>
+Je réunis ce qu'il me restait de forces pour ne
+pas m'évanouir, et, blême, défait, dans un état
+impossible à décrire, je m'élançai vers la salle
+n<sup>o</sup> 6 où la vente devait avoir lieu.</p>
<h3>IV</h3>
-<p>La salle n<sup>o</sup> 6 était magistralement pleine.
+<p>La salle n<sup>o</sup> 6 était magistralement pleine.
Impossible de me frayer un passage par la porte
-du vestibule. Je me rendis au magasin également
-encombré et là, avec grandes peines, je parvins,
+du vestibule. Je me rendis au magasin également
+encombré et là, avec grandes peines, je parvins,
<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
-à gravir sur un tabouret d'où je découvris un
+à gravir sur un tabouret d'où je découvris un
affreux spectacle.</p>
<p>M<sup>e</sup> Maurice Delestre occupait la chaire, correct
-et élégant comme un jeune sportman; à sa
-droite, derrière une table surchargée de livres, la
-tête maigre et à lunettes de M. L... surgissait.
-Des garçons emmagasinaient brutalement des
+et élégant comme un jeune sportman; à sa
+droite, derrière une table surchargée de livres, la
+tête maigre et à lunettes de M. L... surgissait.
+Des garçons emmagasinaient brutalement des
livres que je ne pus voir, mais que je reconnus
aux palpitations de mon c&oelig;ur... Et d'ailleurs
-pourquoi douter? N'avais-je pas là devant moi,
+pourquoi douter? N'avais-je pas là devant moi,
horrible! horrible! horrible! mes trois corps de
-bibliothèques à colonnes torses que les draperies
+bibliothèques à colonnes torses que les draperies
vertes de la salle rendaient encore plus belles?</p>
-<p>Les rayons étaient déjà clair-semés, je cherchai
-des yeux mes trésors des <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>, <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècles,...
+<p>Les rayons étaient déjà clair-semés, je cherchai
+des yeux mes trésors des <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>, <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècles,...
disparus! Une sueur froide inondait mon
front, mes jambes faiblissaient; je voulus crier,
-appeler, faire rendre gorge aux acquéreurs et assassiner
-dans la même haine MM. L... et Maurice
+appeler, faire rendre gorge aux acquéreurs et assassiner
+dans la même haine MM. L... et Maurice
Delestre, complices de cette noire trahison!
-Hélas! mes jambes étaient fixées au tabouret et
-ma voix paraissait s'être à jamais figée dans mon
+Hélas! mes jambes étaient fixées au tabouret et
+ma voix paraissait s'être à jamais figée dans mon
gosier; il me fallut demeurer spectateur de pierre
-avec une âme de feu, et me résoudre à voir et à
-entendre sans proférer un son.</p>
+avec une âme de feu, et me résoudre à voir et à
+entendre sans proférer un son.</p>
<p>J'examinai la salle.</p>
-<p>Au premier rang toute la haute librairie patentée
-était assise, coudes sur tables, crayon aux
+<p>Au premier rang toute la haute librairie patentée
+était assise, coudes sur tables, crayon aux
dents, catalogue ouvert. Je reconnus les yeux
ardents du jeune Ed. R..., la silhouette de Faune
<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
-de M..., et le visage rabelaisien de son associé
-F...; puis, plus loin, dans la pénombre, le profil
-railleur de C..., la désinvolture de Le F... et la
+de M..., et le visage rabelaisien de son associé
+F...; puis, plus loin, dans la pénombre, le profil
+railleur de C..., la désinvolture de Le F... et la
haute taille de V..., ainsi que les figures bien
connues de D..., de St-D..., de R..., de B..., de
H..., et autres.&mdash;Toute la fine fleur des bouquinistes
parisiens.</p>
-<p>Au second plan, ô torture! hissés sur des
+<p>Au second plan, ô torture! hissés sur des
chaises, mes amis au grand complet, joyeux,
pimpants, se frottant les mains et inspectant
mon catalogue avec des petits sourires entendus.
-J'étouffais.</p>
+J'étouffais.</p>
<p>L'inquisiteur... je veux dire le filet de voix
-aigre, grêle et perçant de M. L... rompit ce
+aigre, grêle et perçant de M. L... rompit ce
silence.</p>
-<p>«N<sup>o</sup> 160, clama-t-il. Nous allons mettre en
+<p>«N<sup>o</sup> 160, clama-t-il. Nous allons mettre en
vente les Romantiques dont la collection est surtout
-remarquable!»</p>
-
-<p>«N<sup>o</sup> 160. <em>Théophile Gautier.</em> <span class="smcap">LA COMÉDIE DE LA
-MORT</span>, <em>Paris, Desessart, 1838</em>, in-8, broché.
-<em>Édition originale.</em>»</p>
-
-<p>«Il y a plusieurs états de la vignette de Louis
-Boulanger gravée par Lacoste. Exemplaire en
-admirable état, la reliure est de fantaisie. Les
-plats en cuirs japonais à ramages, les gardes sont
-ornées d'étranges dessins représentant une Danse
-Macabre.&mdash;Je demande 150 francs.»</p>
-
-<p>Quelques libraires esquissèrent une hilarité
-Homérique, mais tout le clan sérieux tendit les
-bras. Les prunelles tombèrent en arrêt, on
+remarquable!»</p>
+
+<p>«N<sup>o</sup> 160. <em>Théophile Gautier.</em> <span class="smcap">LA COMÉDIE DE LA
+MORT</span>, <em>Paris, Desessart, 1838</em>, in-8, broché.
+<em>Édition originale.</em>»</p>
+
+<p>«Il y a plusieurs états de la vignette de Louis
+Boulanger gravée par Lacoste. Exemplaire en
+admirable état, la reliure est de fantaisie. Les
+plats en cuirs japonais à ramages, les gardes sont
+ornées d'étranges dessins représentant une Danse
+Macabre.&mdash;Je demande 150 francs.»</p>
+
+<p>Quelques libraires esquissèrent une hilarité
+Homérique, mais tout le clan sérieux tendit les
+bras. Les prunelles tombèrent en arrêt, on
<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
-entendit des «<em>on demande à voir</em>» de tous côtés,
+entendit des «<em>on demande à voir</em>» de tous côtés,
et un grand bourdonnement parcourut l'assistance.</p>
-<p>On demande 150 francs, répéta M<sup>e</sup> Maurice
-Delestre.&mdash;Il y a marchand dit résolument un de
-mes amis les plus intimes,&mdash;160 lança ED. R...,&mdash;180
+<p>On demande 150 francs, répéta M<sup>e</sup> Maurice
+Delestre.&mdash;Il y a marchand dit résolument un de
+mes amis les plus intimes,&mdash;160 lança ED. R...,&mdash;180
fit M...,&mdash;200 reprit l'ami intime...&mdash;Ce
-fut un ouragan d'enchères, au milieu desquelles,
-ô surprise! je crus remarquer la voix délicate et
+fut un ouragan d'enchères, au milieu desquelles,
+ô surprise! je crus remarquer la voix délicate et
timide d'une femme.</p>
<h3>V</h3>
-<p>Cette petite voix féminine était langoureuse et
-frémissante; par une filiation mystérieuse, elle
+<p>Cette petite voix féminine était langoureuse et
+frémissante; par une filiation mystérieuse, elle
semblait comprendre mon martyre et mon impuissance;
-c'était comme un écho de moi-même
-qui résonnait dans la salle, et, sans le mutisme
-épouvantable dont j'étais frappé, je n'aurais pas,
-à ma propre vente, mieux conduit les enchères.</p>
-
-<p>Elle était fière et vibrante jusque dans sa
-timidité, cette chère petite voix féminine, aussi
-je la bénissais en dépit de ma douleur et de ma
-rage, et tous mes plus galants désirs se portaient
-vers le coin d'ombre d'où elle me paraissait
-sortir.&mdash;A 350 francs; <span class="smcap">La Comédie de la
-Mort</span> fut adjugée à cette folle enchérisseuse.</p>
-
-<p>J'attendais qu'on lançât le nom de ma sympathique
+c'était comme un écho de moi-même
+qui résonnait dans la salle, et, sans le mutisme
+épouvantable dont j'étais frappé, je n'aurais pas,
+à ma propre vente, mieux conduit les enchères.</p>
+
+<p>Elle était fière et vibrante jusque dans sa
+timidité, cette chère petite voix féminine, aussi
+je la bénissais en dépit de ma douleur et de ma
+rage, et tous mes plus galants désirs se portaient
+vers le coin d'ombre d'où elle me paraissait
+sortir.&mdash;A 350 francs; <span class="smcap">La Comédie de la
+Mort</span> fut adjugée à cette folle enchérisseuse.</p>
+
+<p>J'attendais qu'on lançât le nom de ma sympathique
<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
inconnue;... qui cela pouvait-il bien
-être?... J'étais sur des charbons ardents et ma
-curiosité n'avait plus de bornes. Hélas! aucun
-nom ne fut prononcé et le crieur fit silencieusement
+être?... J'étais sur des charbons ardents et ma
+curiosité n'avait plus de bornes. Hélas! aucun
+nom ne fut prononcé et le crieur fit silencieusement
passer au commissaire-priseur une carte,
-une simple carte,... un bristol rosé du plus doux
-effet. Je me pris à bâtir les suppositions les moins
-fondées, tout en scrutant du regard les personnes
-assises ou debout; mais, soit que ma vue fût
-troublée, soit que, dissimulée habilement dans la
-foule, la dame ne tînt pas à être découverte, il me
+une simple carte,... un bristol rosé du plus doux
+effet. Je me pris à bâtir les suppositions les moins
+fondées, tout en scrutant du regard les personnes
+assises ou debout; mais, soit que ma vue fût
+troublée, soit que, dissimulée habilement dans la
+foule, la dame ne tînt pas à être découverte, il me
fut impossible d'entrevoir le plus mignon profil
-fuyant, pas un bout de dentelle, une main gantée,
-une plume de chapeau, une mèche de cheveux
+fuyant, pas un bout de dentelle, une main gantée,
+une plume de chapeau, une mèche de cheveux
blonds ou bruns, rien,... absolument rien; je
ne vis que la houle mugissante des spectateurs,
-attentifs et prêts à dévorer mes Romantiques.</p>
+attentifs et prêts à dévorer mes Romantiques.</p>
-<p>Le monotone, agaçant et peu viril organe de
+<p>Le monotone, agaçant et peu viril organe de
M. L... reprenait la nomenclature du catalogue.</p>
<h3>VI</h3>
-<p>Il serait trop long de peindre la furia des enchères.
-Jamais, de mémoire de libraire, on n'avait
-vu bataille si acharnée. M<sup>e</sup> Maurice Delestre
-s'était levé, l'&oelig;il mobile, la voix saccadée, droit
-comme un général au feu. Le crieur paraissait
-exténué, tant l'animation était grande, et, sous
+<p>Il serait trop long de peindre la furia des enchères.
+Jamais, de mémoire de libraire, on n'avait
+vu bataille si acharnée. M<sup>e</sup> Maurice Delestre
+s'était levé, l'&oelig;il mobile, la voix saccadée, droit
+comme un général au feu. Le crieur paraissait
+exténué, tant l'animation était grande, et, sous
<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
les verres convexes de ses lunettes, les yeux de
-l'expert marquaient un suprême ahurissement.
+l'expert marquaient un suprême ahurissement.
Le marteau d'ivoire voltigeait dans l'air et ne
-pouvait s'abattre, c'est à peine si l'on entendait
+pouvait s'abattre, c'est à peine si l'on entendait
le bruit des salles voisines et, sur leurs chaises
-hissés, mes amis se regardaient effarés.</p>
+hissés, mes amis se regardaient effarés.</p>
-<p>Dans cette mêlée de voix mâles, la petite voix
+<p>Dans cette mêlée de voix mâles, la petite voix
de femme se faisait entendre, sonore comme un
-clairon qui rallie, elle était devenue plus altière
-et possédait des intonations hardies et chaudes.
-Brave petite voix féminine! elle menait ma vente
-tambour battant, elle montait crânement à l'assaut
-par des surenchères de dix, quinze et vingt
+clairon qui rallie, elle était devenue plus altière
+et possédait des intonations hardies et chaudes.
+Brave petite voix féminine! elle menait ma vente
+tambour battant, elle montait crânement à l'assaut
+par des surenchères de dix, quinze et vingt
francs. Vrai Dieu! je l'adorais, j'avais presque
-oublié que j'assistais au plus affreux des désastres,
-mais,... pourquoi ne pouvais-je la découvrir?</p>
+oublié que j'assistais au plus affreux des désastres,
+mais,... pourquoi ne pouvais-je la découvrir?</p>
-<p>Tous mes Romantiques s'élevèrent à des prix
-inouïs, et tous, chose singulière, furent adjugés à
-la suave petite voix. Pas un des <em>Gautier</em>, éditions
-originales, avec reliures étranges et envois curieux,
+<p>Tous mes Romantiques s'élevèrent à des prix
+inouïs, et tous, chose singulière, furent adjugés à
+la suave petite voix. Pas un des <em>Gautier</em>, éditions
+originales, avec reliures étranges et envois curieux,
ne descendit au-dessous de 200 francs. Les
<em>Victor Hugo</em> de chez <em>Renduel</em> et de chez <em>Gosselin
et Bossange</em>, les <em>Musset</em> de chez <em>Urbain Canel</em>;
les <em>Sainte-Beuve</em>, les <em>Nodier</em>, les <em>Drouineau</em>, les
-<em>Mérimée</em>, les <em>Antoni Deschamps</em>, les <em>Alphonse
-Royer</em>, etc., tous de la bonne date, furent payés
-au poids de l'or; <span class="smcap">La Madame Putiphar</span> de Pétrus
-Borel, avec un quatrain très-bizarre du Lycanthrope,
+<em>Mérimée</em>, les <em>Antoni Deschamps</em>, les <em>Alphonse
+Royer</em>, etc., tous de la bonne date, furent payés
+au poids de l'or; <span class="smcap">La Madame Putiphar</span> de Pétrus
+Borel, avec un quatrain très-bizarre du Lycanthrope,
atteignit 500 francs, et un exemplaire
intact des <span class="smcap">Roueries de Trialph</span>, <em>notre contemporain</em>
<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
-<em>avant son suicide</em>, eut l'honneur d'être
-violemment disputé, jusqu'à la somme de 370
+<em>avant son suicide</em>, eut l'honneur d'être
+violemment disputé, jusqu'à la somme de 370
francs.</p>
-<p>Bref, ce fut du délire, et mon orgueil délicieusement
-chatouillé pansait de son mieux les plaies
+<p>Bref, ce fut du délire, et mon orgueil délicieusement
+chatouillé pansait de son mieux les plaies
que cette cruelle vente avait faites dans mon
c&oelig;ur de Bibliophile.</p>
<h3>VII</h3>
-<p>Je me fis tout à coup cette judicieuse réflexion
-que je n'étais arrivé, dans la salle n<sup>o</sup> 6, qu'au
-n<sup>o</sup> 160 (série des belles-lettres, <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle) de
-mon catalogue, car, par suite d'une rédaction
-tout à fait anormale, ledit catalogue se trouvait
-divisé en quatre grandes séries numérotées séparément.</p>
-
-<p>La première partie se composait des <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> et
-<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles. Le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle formait la seconde
-partie, la plus complète de ma Bibliothèque, et
-mon titre le plus sérieux à ma gloire de chercheur.
-Une admirable collection de livres à
-vignettes et d'ouvrages gaillards du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle
-donnait à ma troisième série plus de 500 numéros,
-et la quatrième partie enfin se trouvait
-remplie par nos maîtres contemporains du
-<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, depuis <em>Népomucène Lemercier</em>, jusqu'à
+<p>Je me fis tout à coup cette judicieuse réflexion
+que je n'étais arrivé, dans la salle n<sup>o</sup> 6, qu'au
+n<sup>o</sup> 160 (série des belles-lettres, <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle) de
+mon catalogue, car, par suite d'une rédaction
+tout à fait anormale, ledit catalogue se trouvait
+divisé en quatre grandes séries numérotées séparément.</p>
+
+<p>La première partie se composait des <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> et
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles. Le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle formait la seconde
+partie, la plus complète de ma Bibliothèque, et
+mon titre le plus sérieux à ma gloire de chercheur.
+Une admirable collection de livres à
+vignettes et d'ouvrages gaillards du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle
+donnait à ma troisième série plus de 500 numéros,
+et la quatrième partie enfin se trouvait
+remplie par nos maîtres contemporains du
+<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, depuis <em>Népomucène Lemercier</em>, jusqu'à
J. Barbey d'Aurevilly, de Goncourt et Zola.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
Je songeai donc avec effroi que ma vente
-était sans doute arrivée à sa quatrième ou cinquième
+était sans doute arrivée à sa quatrième ou cinquième
vacation et que je ne devais pas me
laisser aussi mollement bercer par l'heureux
-succès de mes Romantiques.</p>
+succès de mes Romantiques.</p>
<p>Mais comment savoir les prix d'adjudication
-des livres vendus les jours précédents?</p>
+des livres vendus les jours précédents?</p>
-<p>J'étais là sans voix, presque inerte, fixé sur un
-tabouret, comme un misérable sur la sellette.
+<p>J'étais là sans voix, presque inerte, fixé sur un
+tabouret, comme un misérable sur la sellette.
Mes angoisses me reprirent plus fortes, plus
-étouffantes et plus amères.</p>
+étouffantes et plus amères.</p>
<p>Je n'entendais plus rien, ni le soprano de
-M. L..., ni la basse-taille du crieur, ni le léger
+M. L..., ni la basse-taille du crieur, ni le léger
baryton du commissaire-priseur; je ne percevais
-même pas le ravissant contralto de la jeune
+même pas le ravissant contralto de la jeune
femme qui, quelques minutes auparavant, me
-charmait si bien par son entrain audacieux; j'étais
-anéanti.</p>
+charmait si bien par son entrain audacieux; j'étais
+anéanti.</p>
<p>Un de mes voisins, d'une distinction parfaite,
suivait attentivement la vente, un petit
crayon d'or d'une main, le catalogue de l'autre.
Je pensai que, depuis le premier jour, un aussi
-sérieux Gentleman devait assister aux vacations
-et, par un effort désespéré, je parvins,
-avec des mimes de politesse, à lui faire entendre
-que je désirais la communication de son catalogue.</p>
+sérieux Gentleman devait assister aux vacations
+et, par un effort désespéré, je parvins,
+avec des mimes de politesse, à lui faire entendre
+que je désirais la communication de son catalogue.</p>
<p>Il me crut muet, sans doute, mais avec la
-meilleure grâce du monde, il me tendit le précieux
+meilleure grâce du monde, il me tendit le précieux
<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
-catalogue annoté, que dans ma brutale
+catalogue annoté, que dans ma brutale
impatience je faillis lui arracher.</p>
<h3>VIII</h3>
-<p>Ma fièvre de savoir était telle, que j'ouvris au
+<p>Ma fièvre de savoir était telle, que j'ouvris au
hasard le catalogue de mon aimable voisin. Je
-tombai sur la seconde partie, mes yeux s'arrêtèrent
-à cet article: <span class="smcap">La Pucelle</span>, ou <cite>la France
-délivrée, poëme héroïque</cite>, par <span class="smcap">M. Chapelain</span>; à
-<em>Paris</em>, chez <em>Augustin Courbé, 1656</em>, in-folio,
-<em>maroquin rouge, fil. comp. aux armes de l'évêque
-d'Orléans</em>. Sur la marge au crayon, je crus lire
+tombai sur la seconde partie, mes yeux s'arrêtèrent
+à cet article: <span class="smcap">La Pucelle</span>, ou <cite>la France
+délivrée, poëme héroïque</cite>, par <span class="smcap">M. Chapelain</span>; à
+<em>Paris</em>, chez <em>Augustin Courbé, 1656</em>, in-folio,
+<em>maroquin rouge, fil. comp. aux armes de l'évêque
+d'Orléans</em>. Sur la marge au crayon, je crus lire
10 francs.</p>
-<p>Ce fut un coup terrible que je reçus avec accablement.</p>
+<p>Ce fut un coup terrible que je reçus avec accablement.</p>
<p>Ma <cite>Pucelle</cite>, une merveille, un admirable
exemplaire, une des joies de ma vie de fureteur!
une trouvaille inestimable, et si superbement
-reliée, qu'on pourrait songer à Le Gascon, ma
+reliée, qu'on pourrait songer à Le Gascon, ma
<cite>Pucelle</cite>, vendue 10 francs...!!!</p>
<p>Toujours au hasard, j'ouvris et lus:</p>
<p><span class="smcap">Le Roland fvrievx</span>, de <em>messire Loys Arioste</em>,
-<span class="smcap">Noble Ferrarois</span>, <em>traduit d'Italien en François, à
+<span class="smcap">Noble Ferrarois</span>, <em>traduit d'Italien en François, à
Lyon</em>, pour <em>Estienne Michel</em>, 1582, 1 vol. in-12
-vélin. Et sur la marge... 5 fr.</p>
+vélin. Et sur la marge... 5 fr.</p>
<p>Oh! les monstres!! 5 francs un <cite>Roland</cite> en
-très-bel état, un <cite>Roland</cite> sortant de la Bibliothèque
-du fameux Yeméniz et portant son ex-libris:
+très-bel état, un <cite>Roland</cite> sortant de la Bibliothèque
+du fameux Yeméniz et portant son ex-libris:
<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
-une médaille antique, un lion sur le recto et le
+une médaille antique, un lion sur le recto et le
monogramme du Bibliophile Lyonnais sur le
verso.</p>
<p>5 francs! oh les barbares!</p>
<p>J'ouvris vingt fois, toujours au hasard, et toujours
-je trouvais des prix ridicules et disproportionnés
-à la valeur réelle des livres mis en
-vente, c'en était trop pour moi. Le dictionnaire
-de Trévoux me serait tombé sur la tête, que je
+je trouvais des prix ridicules et disproportionnés
+à la valeur réelle des livres mis en
+vente, c'en était trop pour moi. Le dictionnaire
+de Trévoux me serait tombé sur la tête, que je
n'eusse pas subi une commotion plus forte que
-celle que je ressentis à la vue de mes pauvres
-livres vilipendés. C'était le dernier coup... mes
-jambes se dérobaient sous moi, les bras me tombèrent
-le long du corps, je me sentis entièrement
-défaillir, et de la hauteur de mon tabouret je me
+celle que je ressentis à la vue de mes pauvres
+livres vilipendés. C'était le dernier coup... mes
+jambes se dérobaient sous moi, les bras me tombèrent
+le long du corps, je me sentis entièrement
+défaillir, et de la hauteur de mon tabouret je me
laissai choir sur une pile de volumes qu'un portefaix
-sans âme emmagasinait.</p>
+sans âme emmagasinait.</p>
<h3>IX</h3>
-<p>Quand je me réveillai, il me semblait encore entendre
-la voix perçante de M. L. et sentir le marteau
-de M<sup>e</sup> Maurice Delestre me taper sur le crâne.</p>
+<p>Quand je me réveillai, il me semblait encore entendre
+la voix perçante de M. L. et sentir le marteau
+de M<sup>e</sup> Maurice Delestre me taper sur le crâne.</p>
-<p>Ce n'était bien qu'un rêve cependant. Le soleil
+<p>Ce n'était bien qu'un rêve cependant. Le soleil
brisait ses rayons sur ma courtine de soie et se
jouait avec des reflets d'or sur les tentures, les
-petits oiseaux chantaient de délicieuses aubades
+petits oiseaux chantaient de délicieuses aubades
sur mes persiennes, au travers desquelles j'apercevais
des bandes de ciel bleu;&mdash;tapie paresseusement
-à mes pieds, Isis, ma chatte blanche,
+à mes pieds, Isis, ma chatte blanche,
<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
ronronnait en entr'ouvrant son &oelig;il vert, et, par
-l'entre-bâillement de la porte de ma chambre, je
-voyais dans la pièce voisine, brillants et bien
-éclairés par la lumière du matin, mes trois corps
-de Bibliothèque à colonnes torses, ou chatoyantes
+l'entre-bâillement de la porte de ma chambre, je
+voyais dans la pièce voisine, brillants et bien
+éclairés par la lumière du matin, mes trois corps
+de Bibliothèque à colonnes torses, ou chatoyantes
comme d'harmonieuses toilettes; les
tons des reliures formaient l'ensemble le plus
-réjouissant.</p>
+réjouissant.</p>
-<p>Je vous possédais donc toujours, ô mes livres
-chéris! vous étiez là, sous mes yeux, bien à moi;
-je pouvais vous contempler en égoïste et jouir
-seul à seul de tous vos appas. Vous demeuriez
+<p>Je vous possédais donc toujours, ô mes livres
+chéris! vous étiez là, sous mes yeux, bien à moi;
+je pouvais vous contempler en égoïste et jouir
+seul à seul de tous vos appas. Vous demeuriez
toujours mes heureux tributaires, mes amis,
-mes consolateurs, et cette vente affreuse n'était
-qu'un rêve, qu'un détestable mensonge de mon
-imagination agitée!</p>
+mes consolateurs, et cette vente affreuse n'était
+qu'un rêve, qu'un détestable mensonge de mon
+imagination agitée!</p>
-<p>Je sautai vivement à bas de mon lit, et, sans
+<p>Je sautai vivement à bas de mon lit, et, sans
prendre le temps de mettre mes pantoufles, je
-courus à eux, je les regardai, je les compulsai,
-caressant spécialement ma <em>Pauvre Pucelle</em>, et
+courus à eux, je les regardai, je les compulsai,
+caressant spécialement ma <em>Pauvre Pucelle</em>, et
<em>Messire Loys Arioste, Gentilhomme Ferrarois</em>,
ainsi que tous ceux que mon cerveau encore
-syncopé se rappelait avoir vu vendre.</p>
+syncopé se rappelait avoir vu vendre.</p>
-<p>Après plus d'une heure de muette contemplation,
+<p>Après plus d'une heure de muette contemplation,
pendant laquelle je revis mes vieux
Bouquins avec plus de joie qu'un amant qui
-étreint son amante longtemps attendue, je revins
+étreint son amante longtemps attendue, je revins
enfin me coucher.</p>
-<p>Sur la table de nuit, à côté du bougeoir
-Louis XV en cuivre ciselé, dont la bougie était
+<p>Sur la table de nuit, à côté du bougeoir
+Louis XV en cuivre ciselé, dont la bougie était
<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
-à moitié consumée, je vis la plaquette petit
-in-12 en maroquin blanc avec coins... c'était
+à moitié consumée, je vis la plaquette petit
+in-12 en maroquin blanc avec coins... c'était
<span class="smcap">L'Enfer du Bibliophile</span>, cette boutade saisissante
d'Asselineau que j'avais relue en entier
avant que de m'assoupir.</p>
@@ -1010,21 +972,21 @@ avant que de m'assoupir.</p>
<p>Mais la petite voix de femme, me direz-vous?</p>
<p>Bah! c'est juste, cher lecteur, j'allais oublier...
-Oui, au fait,... la petite voix de femme... à qui
+Oui, au fait,... la petite voix de femme... à qui
diable la supposer?</p>
<p>Tenez, tout net, sans paraphrase ni paralogisme,
-je suis assuré que si, après avoir trouvé
-philosophiquement la véritable clef des songes,
-nous cherchions à déchiffrer la carte de la Dame
-mystérieuse, nous lirions imprimé, sur le bristol
+je suis assuré que si, après avoir trouvé
+philosophiquement la véritable clef des songes,
+nous cherchions à déchiffrer la carte de la Dame
+mystérieuse, nous lirions imprimé, sur le bristol
rose remis au Commissaire-priseur, le nom
-d'une de nos maîtresses à nous tous Bibliophiles,
-d'une maîtresse qui nous est fidèle et qu'il
-nous sera toujours pénible de quitter...</p>
+d'une de nos maîtresses à nous tous Bibliophiles,
+d'une maîtresse qui nous est fidèle et qu'il
+nous sera toujours pénible de quitter...</p>
<div class="figcenter">
-<img src="images/illus_028.jpg" width="400" height="308" alt="Mademoiselle Vanité." title="" />
+<img src="images/illus_028.jpg" width="400" height="308" alt="Mademoiselle Vanité." title="" />
</div>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span></p>
@@ -1033,14 +995,14 @@ nous sera toujours pénible de quitter...</p>
<img src="images/illus_029.jpg" width="500" height="73" alt="" title="" />
</div>
-<h2>LA GENT BOUQUINIÈRE</h2>
+<h2>LA GENT BOUQUINIÈRE</h2>
<p class="center small"><i>Esquisse parisienne</i></p>
<p class="epigraph">Si l'on me demande quel est l'homme
-le plus heureux, je répondrai: c'est un
+le plus heureux, je répondrai: c'est un
bibliophile, en admettant que ce soit un
-homme; d'où il résulte que le bonheur,
+homme; d'où il résulte que le bonheur,
<em>c'est un bouquin</em>.<br />
<span class="i9">P. L. (bibliophile Jacob).</span></p>
@@ -1048,175 +1010,175 @@ homme; d'où il résulte que le bonheur,
<img class="drop-cap" src="images/drop-o.jpg" width="70" height="67" alt="" />
</div>
-<p class="drop-cap">O vous, qui possédez l'art de vous promener
+<p class="drop-cap">O vous, qui possédez l'art de vous promener
au milieu de tout ce brouhaha
-de Paris, parmi cette multitude bigarrée,
-affairée et distraite qui se
-meut, va, vient, marche, court et flâne dans
+de Paris, parmi cette multitude bigarrée,
+affairée et distraite qui se
+meut, va, vient, marche, court et flâne dans
les rues, le nez en l'air, l'oreille au vent; avez-vous
-remarqué quelquefois l'attitude particulière,
-inquiète et absorbée de certains hommes à l'&oelig;il
+remarqué quelquefois l'attitude particulière,
+inquiète et absorbée de certains hommes à l'&oelig;il
fureteur qui passent graves, coudoient les uns et
les autres sans crier gare, et qui semblent suivre,
-comme dans un rêve, leurs pas trop hâtifs qui
+comme dans un rêve, leurs pas trop hâtifs qui
les devancent?</p>
-<p>Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant
+<p>Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant
les vitrines; Paris pour eux est un vaste
-livre rempli de documents intéressants. Ils se
-plaisent à en relever les annotations et à en
+livre rempli de documents intéressants. Ils se
+plaisent à en relever les annotations et à en
compter les culs-de-lampe, et les quais forment
<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
la marge qu'ils parcourent pieusement. Viennent-ils
de Bercy ou d'Auteuil, de Montmartre ou du
-Panthéon, sans mot d'ordre, mus par la même
-passion, ayant au c&oelig;ur le même désir, tous se
-dirigent, l'imagination irradiée, âpres à la curée,
+Panthéon, sans mot d'ordre, mus par la même
+passion, ayant au c&oelig;ur le même désir, tous se
+dirigent, l'imagination irradiée, âpres à la curée,
vers l'espace que bornent, sur la rive gauche de
la Seine, le pont Saint-Michel et le pont Royal.</p>
-<p>Ils forment sans se connaître une race à part,
-dont l'idiome singulier, les m&oelig;urs étranges, les
-aptitudes et les goûts fantastiques ont quelquefois
-tenté la plume des humoristes. Leur vie,
+<p>Ils forment sans se connaître une race à part,
+dont l'idiome singulier, les m&oelig;urs étranges, les
+aptitudes et les goûts fantastiques ont quelquefois
+tenté la plume des humoristes. Leur vie,
c'est un bouquin, et s'ils entrevoient un monde
-meilleur, un éden délicieux, ils ne peuvent se le
-figurer sans des parterres d'elzévirs, des massifs
+meilleur, un éden délicieux, ils ne peuvent se le
+figurer sans des parterres d'elzévirs, des massifs
d'incunables, des montagnes d'in-folios et des
-parcs ombragés de feuilles manuscrites.</p>
+parcs ombragés de feuilles manuscrites.</p>
-<p>Le matin, ils déjeunent à la hâte d'un catalogue
-et de leur dernière trouvaille, puis, sans
+<p>Le matin, ils déjeunent à la hâte d'un catalogue
+et de leur dernière trouvaille, puis, sans
consulter le ciel, heureux comme des jouvenceaux
-en bonne fortune, ils partent le pied léger,
-le c&oelig;ur battant d'une sainte émotion, inquiets
-de savoir si la maîtresse qu'ils conquerront sera
-blonde ou brune, s'ils dénicheront, <i lang="la" xml:lang="la">raræ aves</i>,
+en bonne fortune, ils partent le pied léger,
+le c&oelig;ur battant d'une sainte émotion, inquiets
+de savoir si la maîtresse qu'ils conquerront sera
+blonde ou brune, s'ils dénicheront, <i lang="la" xml:lang="la">raræ aves</i>,
un <em>Alde</em> ou un <em>Estienne</em>, un <em>Giolito</em> ou un
-<em>Torrentin</em>.&mdash;Arrivés au but de leurs jouissances,
-sur les doctes parapets, ils se préparent
-à la lutte, enlèvent leurs gants, fixent leurs chapeaux,
-donnent du jeu à la manche, entr'ouvrent
-leurs poches mystérieuses et profondes, et commencent.&mdash;Qu'il
+<em>Torrentin</em>.&mdash;Arrivés au but de leurs jouissances,
+sur les doctes parapets, ils se préparent
+à la lutte, enlèvent leurs gants, fixent leurs chapeaux,
+donnent du jeu à la manche, entr'ouvrent
+leurs poches mystérieuses et profondes, et commencent.&mdash;Qu'il
vente, qu'il pleuve ou que
<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
le soleil dissolve le bitume, comme ces Fakirs de
l'Inde qui se tiennent sur un pied, ils vont
-<em>piano, pianissimo</em>, toujours debout, l'&oelig;il plongé
+<em>piano, pianissimo</em>, toujours debout, l'&oelig;il plongé
dans les cases, scrutant les livres jusque dans
-l'âme.&mdash;Paris les enveloppe dans son grand
-bourdonnement, les femmes en passant les frôlent
+l'âme.&mdash;Paris les enveloppe dans son grand
+bourdonnement, les femmes en passant les frôlent
avec un froufrou soyeux; impassibles,
-noyés dans un océan de voluptés, ces chiffonniers
-de la science revivent tout un passé. Ils
+noyés dans un océan de voluptés, ces chiffonniers
+de la science revivent tout un passé. Ils
bouquinent, bouquinent, bouquinent:</p>
-<p><em>C'est la gent bouquinière!</em></p>
+<p><em>C'est la gent bouquinière!</em></p>
-<p>De midi à six heures en été, de deux à quatre
-en hiver, ils sont là, à leur poste de joie, sur le
-Qui-vive, le sourire aux lèvres, l'&oelig;il vif et perçant,
-la main en avant obéissant au regard. Ils
-se chuchotent à eux-mêmes des phrases intraductibles,
-ils paginent fiévreusement un volume,
+<p>De midi à six heures en été, de deux à quatre
+en hiver, ils sont là, à leur poste de joie, sur le
+Qui-vive, le sourire aux lèvres, l'&oelig;il vif et perçant,
+la main en avant obéissant au regard. Ils
+se chuchotent à eux-mêmes des phrases intraductibles,
+ils paginent fiévreusement un volume,
le replacent, plongent de nouveau leurs mains
-noires de poussière dans un casier qui est tout
-un monde, et, respirant avec délices l'odeur du
-vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des
+noires de poussière dans un casier qui est tout
+un monde, et, respirant avec délices l'odeur du
+vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des
cartons pourris, ils reconstituent des yeux, entre
-les nervures usées des bouquins qu'ils dévorent,
-les titres dédorés, abrégés, effacés dont ces pauvres
-déshérités semblent ne plus vouloir se
+les nervures usées des bouquins qu'ils dévorent,
+les titres dédorés, abrégés, effacés dont ces pauvres
+déshérités semblent ne plus vouloir se
parer.</p>
-<p>L'étalagiste, lazzarone parisien, assis comme
-un commissionnaire sur un siége ressemelé,
-considère d'un air bienveillant tous ces pionniers
+<p>L'étalagiste, lazzarone parisien, assis comme
+un commissionnaire sur un siége ressemelé,
+considère d'un air bienveillant tous ces pionniers
de sa marchandise; le Bouquiniste est
<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
-quelquefois issu du Bouquinier, et il se complaît
-à voir la figure mobile de ses habitués; il les
-regarde lentement défiler, s'arrêter indécis et
-s'arracher avec peine du capharnaüm de ses
-boîtes; il les compte, remarque les absents, bavarde
+quelquefois issu du Bouquinier, et il se complaît
+à voir la figure mobile de ses habitués; il les
+regarde lentement défiler, s'arrêter indécis et
+s'arracher avec peine du capharnaüm de ses
+boîtes; il les compte, remarque les absents, bavarde
avec <em>ces Messieurs</em>, et, si l'un de ces <em>Bibliophobes</em>
avec un signe particulier l'appelle pour
-payer le bouquin qu'il vient d'exhumer, l'étalagiste
-accourt, la main à son gousset, affable,
-empressé; il voit presque partir avec regret l'élu
-du chercheur qui le lui marchande, il félicite
-l'acquéreur, remet en ordre ses caisses bousculées
+payer le bouquin qu'il vient d'exhumer, l'étalagiste
+accourt, la main à son gousset, affable,
+empressé; il voit presque partir avec regret l'élu
+du chercheur qui le lui marchande, il félicite
+l'acquéreur, remet en ordre ses caisses bousculées
par la passion de la recherche, puis il
-retourne à son siége, d'où il examine son pauvre
-étalage qui s'étend au loin, semblable au berger
+retourne à son siége, d'où il examine son pauvre
+étalage qui s'étend au loin, semblable au berger
nonchalant qui surveille son troupeau.</p>
<p>Que de classes cependant, que de sectes, que
de divergences d'opinions dans cette race bouquinante!
chacun a son Dada, sa marotte, son
-but; chacun défriche son siècle de prédilection,
-depuis l'Helléniste jusqu'au Romantique;&mdash;pour
+but; chacun défriche son siècle de prédilection,
+depuis l'Helléniste jusqu'au Romantique;&mdash;pour
ce dernier: les <em>Renduel</em>, les <em>Barba</em>, les <em>Desessart</em>,
les <em>Lecou</em>; pour d'autres: les <em>Barbin</em>, les
-<em>Courbé</em>, les <em>Guillaume de Luynes</em>, les <em>De Sercy</em>;
+<em>Courbé</em>, les <em>Guillaume de Luynes</em>, les <em>De Sercy</em>;
pour les piocheurs: les outils de travail, quels
-que soient la date de l'édition ou le nom du
-libraire, et pour les ambitieux enfin, les <em>éditions
-de Verard</em>, les <em>Molière</em> de chez Jean Ribou,
-les <em>contes</em> de La Fontaine, <em>édition dite: Des Fermiers
-Généraux</em>, et les bibles interfoliées de
+que soient la date de l'édition ou le nom du
+libraire, et pour les ambitieux enfin, les <em>éditions
+de Verard</em>, les <em>Molière</em> de chez Jean Ribou,
+les <em>contes</em> de La Fontaine, <em>édition dite: Des Fermiers
+Généraux</em>, et les bibles interfoliées de
<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
-billets de banque, comme celle que légua jadis
-le marquis de Chalabre à M<sup>lle</sup> Mars.</p>
+billets de banque, comme celle que légua jadis
+le marquis de Chalabre à M<sup>lle</sup> Mars.</p>
-<p>Mais, pour arriver à satisfaire ces <i lang="it" xml:lang="it">pia desiderata</i>,
+<p>Mais, pour arriver à satisfaire ces <i lang="it" xml:lang="it">pia desiderata</i>,
il leur faudra soulever des collines d'in-12 ou
d'in-8, empiler <em>Capefigue</em> sur l'<cite>Annuaire des longitudes</cite>,
-rejeter des monceaux d'<cite>Années chrétiennes</cite>
-et de <cite>Géographies de Malte-Brun</cite>,
-retomber à chaque pas sur <cite>l'Almanach des Muses</cite>
+rejeter des monceaux d'<cite>Années chrétiennes</cite>
+et de <cite>Géographies de Malte-Brun</cite>,
+retomber à chaque pas sur <cite>l'Almanach des Muses</cite>
ou les <cite>Spectacles de la nature de Pluche</cite> et voir
-enfin surgir le <cite>Manuel du parfait fumiste</cite> à côté
-de <cite>l'Archi-Monarquéide de Gagne</cite>, ou de l'<cite>Histoire
+enfin surgir le <cite>Manuel du parfait fumiste</cite> à côté
+de <cite>l'Archi-Monarquéide de Gagne</cite>, ou de l'<cite>Histoire
philosophique des deux Indes, de Raynald</cite>.</p>
<p>Quoi qu'il en soit, l'espoir guide ces vaillants
-chercheurs, rien n'ébranle leur robuste foi, ils
-passent à travers les séries les plus complètes
-de la <cite>Revue des deux mondes</cite>, sautent à pieds
-joints par-dessus les <cite>Cours de littérature de
+chercheurs, rien n'ébranle leur robuste foi, ils
+passent à travers les séries les plus complètes
+de la <cite>Revue des deux mondes</cite>, sautent à pieds
+joints par-dessus les <cite>Cours de littérature de
Laharpe</cite>, franchissent <cite>Anquetil et son Histoire</cite>,
-<cite>Napoléon Landais et son Dictionnaire</cite>, <cite>Sainte-Foix
+<cite>Napoléon Landais et son Dictionnaire</cite>, <cite>Sainte-Foix
et ses Essais sur Paris</cite>, <cite>Mably et Condillac</cite>;
-ils avancent malgré tous les obstacles, et
+ils avancent malgré tous les obstacles, et
s'ils rentrent les poches vides, l'abattement et le
-désespoir ne les accompagnent pas au logis.</p>
+désespoir ne les accompagnent pas au logis.</p>
<p>Par contre, s'ils mettent la main, <em>les veinards!</em>
sur l'unique cheveu de l'occasion, s'ils peuvent
-déterrer le merle blanc de leurs rêves, ils exultent
-comme Archimède lâchant son <em>Eureka</em>, et l'immense
-bonheur qui emplit tout leur être les
-dédommage amplement des fatigues passées.</p>
+déterrer le merle blanc de leurs rêves, ils exultent
+comme Archimède lâchant son <em>Eureka</em>, et l'immense
+bonheur qui emplit tout leur être les
+dédommage amplement des fatigues passées.</p>
-<p>Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijou
+<p>Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijou
<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
-découvert! de quelles larmes de reconnaissance
-il est arrosé! Harpagon, serrant précieusement
+découvert! de quelles larmes de reconnaissance
+il est arrosé! Harpagon, serrant précieusement
sa cassette contre son c&oelig;ur, n'eut jamais d'expression
-de joie plus féroce que le bouquinier
+de joie plus féroce que le bouquinier
qui emporte sa trouvaille.</p>
-<p>«Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui
-même, tu vas oublier ton existence errante, les
-injures du temps et ta misère passée, viens; tu
-auras la meilleure place à mon foyer, dans la
-noble famille dont tu es digne, entre tes frères
-chéris; le fastueux maroquin et l'odorant cuir
+<p>«Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui
+même, tu vas oublier ton existence errante, les
+injures du temps et ta misère passée, viens; tu
+auras la meilleure place à mon foyer, dans la
+noble famille dont tu es digne, entre tes frères
+chéris; le fastueux maroquin et l'odorant cuir
de Russie seront fiers de t'avoir pour voisin, car
-tu seras débarbouillé, lavé, encollé, habillé;
-viens, tu es des miens et je te bénis pour toute
-l'allégresse que tu me causes.»</p>
+tu seras débarbouillé, lavé, encollé, habillé;
+viens, tu es des miens et je te bénis pour toute
+l'allégresse que tu me causes.»</p>
<hr class="c15" />
@@ -1224,7 +1186,7 @@ l'allégresse que tu me causes.»</p>
ces heureux qui bouquinent, bouquinent,
bouquinent:</p>
-<p><em>C'est la gent bouquinière!</em></p>
+<p><em>C'est la gent bouquinière!</em></p>
<div class="figcenter">
<img src="images/illus_034.jpg" width="150" height="151" alt="" title="" />
@@ -1250,194 +1212,194 @@ bouquinent:</p>
<img class="drop-cap" src="images/drop-l.jpg" width="70" height="68" alt="" />
</div>
-<p class="drop-cap"><span class="upper-case">La</span> délicieuse soirée que nous passâmes
+<p class="drop-cap"><span class="upper-case">La</span> délicieuse soirée que nous passâmes
le premier jour de l'an dernier! cela
nous vieillit bien un peu; mais vous en
-souvenez-vous, chère petite Baronne?</p>
+souvenez-vous, chère petite Baronne?</p>
-<p>C'était sur le soir, vous étiez seule dans votre
+<p>C'était sur le soir, vous étiez seule dans votre
grand salon Louis XV,&mdash;seule devant un bon
feu,&mdash;seule sur une causeuse.</p>
-<p>Lorsque je parus, Dieu sait où voltigeaient
-vos rêves; votre petit écran japonais d'une
-main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous étiez
-affaissée dans la morne contemplation de l'âtre,
-et c'est à peine si la voix de la soubrette qui
-m'annonça vous fit tourner la tête de mon côté.</p>
+<p>Lorsque je parus, Dieu sait où voltigeaient
+vos rêves; votre petit écran japonais d'une
+main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous étiez
+affaissée dans la morne contemplation de l'âtre,
+et c'est à peine si la voix de la soubrette qui
+m'annonça vous fit tourner la tête de mon côté.</p>
-<p>C'est qu'ils étaient bien loin, bien loin vos
+<p>C'est qu'ils étaient bien loin, bien loin vos
<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
-rêves, chère Baronne; ils dansaient capricieusement
+rêves, chère Baronne; ils dansaient capricieusement
avec les flammes du foyer, et votre &oelig;il fixe
-s'engourdissait à suivre leurs ébats mutins; je
+s'engourdissait à suivre leurs ébats mutins; je
pensai tout de suite, vous le dirai-je, au curieux
-volume, relié avec art en maroquin bleu, à vos
+volume, relié avec art en maroquin bleu, à vos
armes, que votre bras abattu laissait nonchalamment
glisser.</p>
-<p>N'était-ce pas lui, dites-moi, qui avait débauché
+<p>N'était-ce pas lui, dites-moi, qui avait débauché
les charmants diables roses de votre mignonne
cervelle?</p>
<p>Ah! Baronne, qu'il faisait froid! Paris finissait
-cette longue journée de saturnales, Paris avait la
-pompe insipide des jours fériés; on n'entendait
-que le rire perlé de la jeunesse ou le chant rauque
+cette longue journée de saturnales, Paris avait la
+pompe insipide des jours fériés; on n'entendait
+que le rire perlé de la jeunesse ou le chant rauque
et monotone de l'ivrogne; les pelures d'orange
-attentaient à la vie du promeneur, et sur le seuil
-de leurs portes, mines revêches, les concierges
-disséquaient la générosité des locataires.</p>
+attentaient à la vie du promeneur, et sur le seuil
+de leurs portes, mines revêches, les concierges
+disséquaient la générosité des locataires.</p>
<p>Rappelez-vous avec quelle triste figure de
-conspirateur je vins me mettre à vos côtés!&mdash;Oh!
-le vilain causeur que je fis dès les premiers
-moments; ce n'était qu'indolents bâillements,
-que pénibles hum! hum! que mon gosier grognon
-proférait; et quel oubli total des convenances!
-Campé au beau milieu du feu, les
-jambes allongées, les pieds sur les tisons, je me
-rôtissais comme un saint Laurent sans usage,&mdash;tantôt
+conspirateur je vins me mettre à vos côtés!&mdash;Oh!
+le vilain causeur que je fis dès les premiers
+moments; ce n'était qu'indolents bâillements,
+que pénibles hum! hum! que mon gosier grognon
+proférait; et quel oubli total des convenances!
+Campé au beau milieu du feu, les
+jambes allongées, les pieds sur les tisons, je me
+rôtissais comme un saint Laurent sans usage,&mdash;tantôt
me frictionnant les jarrets avec impertinence,
-tantôt frappant du pied et lançant des
-roulades grelottantes de <em>brrrr</em> à morfondre un
+tantôt frappant du pied et lançant des
+roulades grelottantes de <em>brrrr</em> à morfondre un
<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
rocher.&mdash;Mon adorable amie, j'en ai honte
encore aujourd'hui!</p>
-<p>Lorsque Mariette apporta le thé, vos rêves me
-parurent rentrer effarés et timides dans leur joli
+<p>Lorsque Mariette apporta le thé, vos rêves me
+parurent rentrer effarés et timides dans leur joli
nid,&mdash;votre silence fut moins complet,&mdash;mon
-attitude fut plus décente.</p>
+attitude fut plus décente.</p>
-<p>Le thé était exquis, chaud, parfumé, versé par
-la main des Grâces, c'était de l'ambroisie.&mdash;Vous
-étiez ce soir-là enivrante de beauté et de
+<p>Le thé était exquis, chaud, parfumé, versé par
+la main des Grâces, c'était de l'ambroisie.&mdash;Vous
+étiez ce soir-là enivrante de beauté et de
langueur, dans ce coquet peignoir Watteau bleu
-cendré, rehaussé de malines; vous possédiez ce
-teint, pétri de lis et de roses, dont les anciens
-poëtes nous ont légué l'expression; votre fine
+cendré, rehaussé de malines; vous possédiez ce
+teint, pétri de lis et de roses, dont les anciens
+poëtes nous ont légué l'expression; votre fine
chevelure blonde brillait, avec des reflets de
-bronze pâle; et puis, votre grand salon était
+bronze pâle; et puis, votre grand salon était
si purement, si voluptueusement Louis XV,
-depuis ses lambris en camaïeu jusqu'à votre
-mule de satin, que, par ma foi, j'aurais été pendable,
-si, dépouillant mon humeur brutale, je
-ne me fusse mis à <em>Crébillonner</em> avec vous.</p>
+depuis ses lambris en camaïeu jusqu'à votre
+mule de satin, que, par ma foi, j'aurais été pendable,
+si, dépouillant mon humeur brutale, je
+ne me fusse mis à <em>Crébillonner</em> avec vous.</p>
-<p>Combien je vous sus gré, du fond de mon
+<p>Combien je vous sus gré, du fond de mon
c&oelig;ur, de n'entrevoir chez vous ni sac de chez
-Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni écrin de
+Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni écrin de
chez Fontana; votre logis semblait vierge de
-toute importation d'étrennes, et je trouvais enfin
-un refuge, une tiède oasis, contre l'enfer du
+toute importation d'étrennes, et je trouvais enfin
+un refuge, une tiède oasis, contre l'enfer du
jour de l'an.</p>
-<p>Nous étions là sur la causeuse, le guéridon
-placé tout près, un délicat service de Saxe à
-portée de la main.</p>
+<p>Nous étions là sur la causeuse, le guéridon
+placé tout près, un délicat service de Saxe à
+portée de la main.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
-«Un nuage de lait? me disiez-vous.</p>
+«Un nuage de lait? me disiez-vous.</p>
-<p>«&mdash;Mille grâces?</p>
+<p>«&mdash;Mille grâces?</p>
-<p>«&mdash;Pourquoi cette curiosité? repreniez-vous,
+<p>«&mdash;Pourquoi cette curiosité? repreniez-vous,
suivant le fil de la conversation, savez-vous
-bien que vous devenez très-indiscret; mais,
+bien que vous devenez très-indiscret; mais,
tenez, je vous le donne en cent, en mille, en dix
mille, quel est l'auteur du petit volume qui
-m'entretenait lors de votre arrivée?»</p>
+m'entretenait lors de votre arrivée?»</p>
<p>Vous me regardiez malicieusement, tandis que
-me vouant à tous les saints, je vous citais: <em>Musset</em>,
+me vouant à tous les saints, je vous citais: <em>Musset</em>,
<em>Lamartine</em>, <em>Hugo</em>, <em>Gautier</em>, ainsi que toute une
-pléiade de poëtes modernes; et vous, dodelinant
-de la tête, avec de fines roueries dans l'&oelig;il, vous
-ne me disiez pas une fois, chère petite Baronne:
-«Vous brûlez, mon cher, vous brûlez.»</p>
+pléiade de poëtes modernes; et vous, dodelinant
+de la tête, avec de fines roueries dans l'&oelig;il, vous
+ne me disiez pas une fois, chère petite Baronne:
+«Vous brûlez, mon cher, vous brûlez.»</p>
-<p>Alors, je remontais d'un siècle et j'amoncelais
+<p>Alors, je remontais d'un siècle et j'amoncelais
des kyrielles de noms d'auteurs: quelques-uns
excitaient votre joli rire argentin; d'autres, ne
le niez pas, vous faisaient rougir et baisser pudiquement
les yeux. Cela dura bien une heure,
-pendant laquelle nous fîmes à deux un cours de
-littérature à faire mourir de honte l'ennuyeux
-Laharpe.&mdash;C'était à damner un Bibliographe,
+pendant laquelle nous fîmes à deux un cours de
+littérature à faire mourir de honte l'ennuyeux
+Laharpe.&mdash;C'était à damner un Bibliographe,
vous deveniez aussi taquine, aussi spirituelle
-que Madame de Sévigné, que j'allais victorieusement
-vous jeter à la tête, quand, audacieusement,
-démasquant vos batteries, vous me lançâtes cette
+que Madame de Sévigné, que j'allais victorieusement
+vous jeter à la tête, quand, audacieusement,
+démasquant vos batteries, vous me lançâtes cette
renversante apostrophe:</p>
-<p>«Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile?</p>
+<p>«Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
-«&mdash;La belle question! Scarron le bouffon,
+«&mdash;La belle question! Scarron le bouffon,
Scarron <em>le malade de la Reine</em>, Scarron le
-burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné,
-Scarron <em>le raccourci de toutes les misères
+burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné,
+Scarron <em>le raccourci de toutes les misères
humaines</em>, Scarron enfin... et c'est avec Scarron,
Madame, que vous conversiez? Ah! la vilaine
compagnie que celle d'un cul-de-jatte, et
-comme je bénis le ciel qui a permis à votre
+comme je bénis le ciel qui a permis à votre
serviteur de se mettre entre vous et ce petit
-fagoteur de rimes.»</p>
+fagoteur de rimes.»</p>
<p>Ici, Baronne, vous deveniez irascible, vous
-défendiez votre poëte, et, gentil inquisiteur, vous
+défendiez votre poëte, et, gentil inquisiteur, vous
repreniez les instruments de torture;&mdash;les demandes
-insidieuses sortaient pressées de vos
-lèvres coralines:</p>
+insidieuses sortaient pressées de vos
+lèvres coralines:</p>
-<p>«Quel est le volume de Scarron que je lisais?</p>
+<p>«Quel est le volume de Scarron que je lisais?</p>
-<p>«&mdash;<cite>Le Roman comique</cite>, parbleu!</p>
+<p>«&mdash;<cite>Le Roman comique</cite>, parbleu!</p>
-<p>«&mdash;Fi donc!</p>
+<p>«&mdash;Fi donc!</p>
-<p>«&mdash;<cite>Le Typhon?</cite></p>
+<p>«&mdash;<cite>Le Typhon?</cite></p>
-<p>«&mdash;Point.</p>
+<p>«&mdash;Point.</p>
-<p>«&mdash;<cite>Le Virgile travesti?</cite></p>
+<p>«&mdash;<cite>Le Virgile travesti?</cite></p>
-<p>«&mdash;Nenni.</p>
+<p>«&mdash;Nenni.</p>
-<p>«&mdash;<cite>Jodelet duelliste!</cite></p>
+<p>«&mdash;<cite>Jodelet duelliste!</cite></p>
-<p>«&mdash;En aucune façon.</p>
+<p>«&mdash;En aucune façon.</p>
-<p>«&mdash;<cite>Les Épistres chagrines?</cite></p>
+<p>«&mdash;<cite>Les Épistres chagrines?</cite></p>
-<p>«&mdash;Pouvez-vous le penser?</p>
+<p>«&mdash;Pouvez-vous le penser?</p>
-<p>«&mdash;<cite>Les Nouvelles?</cite></p>
+<p>«&mdash;<cite>Les Nouvelles?</cite></p>
-<p>«&mdash;Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce
-sont tout bonnement les <cite>Poésies</cite> du Sieur
+<p>«&mdash;Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce
+sont tout bonnement les <cite>Poésies</cite> du Sieur
Scarron, ce petit fagoteur de rimes, comme
<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
-vous l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous
-me traiter de bas-bleu, je tiens à honneur de
+vous l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous
+me traiter de bas-bleu, je tiens à honneur de
vous avertir que j'ai un furieux tendre pour les
-vers de ce cul-de-jatte rabelaisien.»</p>
+vers de ce cul-de-jatte rabelaisien.»</p>
-<p>«&mdash;Ce furieux tendre est un goût perverti, et
-permettez-moi d'avancer, à ce sujet, mon
-humble avis; contrôlé et appuyé par...»</p>
+<p>«&mdash;Ce furieux tendre est un goût perverti, et
+permettez-moi d'avancer, à ce sujet, mon
+humble avis; contrôlé et appuyé par...»</p>
-<p>Mais le livre déjà était ouvert;&mdash;placée dans
-l'attitude du Mascarille des <cite>Précieuses ridicules</cite>,
-et avec des grâces toutes féminines, vous tendiez
+<p>Mais le livre déjà était ouvert;&mdash;placée dans
+l'attitude du Mascarille des <cite>Précieuses ridicules</cite>,
+et avec des grâces toutes féminines, vous tendiez
le volume en avant d'une main, tandis que de
-l'autre, un doigt levé, vous m'imposiez silence.
-«Oyez, je vous prie, me dites-vous.»</p>
+l'autre, un doigt levé, vous m'imposiez silence.
+«Oyez, je vous prie, me dites-vous.»</p>
-<p>Je vous mangeais des yeux tant vous étiez
-divine, ainsi posée et maîtrisant mon émotion,
-j'écoutai.</p>
+<p>Je vous mangeais des yeux tant vous étiez
+divine, ainsi posée et maîtrisant mon émotion,
+j'écoutai.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -1446,11 +1408,11 @@ j'écoutai.</p>
</div>
<div class="stanza">
<div class="line"><i>O belle et charmante Ninon,</i></div>
-<div class="line"><i>A laquelle jamais on ne répondra: Non,</i></div>
+<div class="line"><i>A laquelle jamais on ne répondra: Non,</i></div>
<div class="line"><i>Pour quoi que ce soit qu'elle ordonne,</i></div>
-<div class="line"><i>Tant est grande l'authorité</i></div>
+<div class="line"><i>Tant est grande l'authorité</i></div>
<div class="line"><i>Que s'acquiert en tous lieux une jeune personne,</i></div>
-<div class="line"><i>Quand avec de l'esprit elle a de la beauté.</i></div>
+<div class="line"><i>Quand avec de l'esprit elle a de la beauté.</i></div>
<div class="line"><i>Ce premier jour de l'an nouveau,</i></div>
<div class="line"><i>Je n'ay rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau</i></div>
<div class="line"><i>De quoi vous bastir une Estrenne;</i></div>
@@ -1460,114 +1422,114 @@ j'écoutai.</p>
<div class="line"><i>Contentez-vous de mes souhaits,</i></div>
<div class="line"><i>Je consens de bon c&oelig;ur d'avoir grosse migraine</i></div>
<div class="line"><i>Si ce n'est de bon c&oelig;ur que je vous les ay faits.</i></div>
-<div class="line"><i>Je souhaite donc à Ninon</i></div>
+<div class="line"><i>Je souhaite donc à Ninon</i></div>
<div class="line"><i>Un mary peu hargneux, mais qui soit bel et bon,</i></div>
-<div class="line"><i>Force gibier tout le carême,</i></div>
+<div class="line"><i>Force gibier tout le carême,</i></div>
<div class="line"><i>Bon vin d'Espagne, gros marron,</i></div>
<div class="line"><i>Force argent, sans lequel tout homme est triste et blesme,</i></div>
<div class="line"><i>Et qu'un chacun l'estime autant que fait Scarron.</i></div>
</div></div></div>
-<p>Tudieu! avec quelle émotion vraie vous récitâtes
+<p>Tudieu! avec quelle émotion vraie vous récitâtes
ces vers burlesques, quelle voix chaude et
vibrante, quelles intonations senties, et que
-votre regard était vif, pendant la lecture de ces
-<em>Etrennes</em>! j'oubliai presque Scarron, et je négligeai
-de le maltraiter&mdash;véritable magicienne,
-vous veniez, par cette seule évocation de Ninon,
-de me reporter de deux siècles en arrière, parmi
-cette société polie, où les petits poëtes, même,
-savaient donner de si galantes étrennes.</p>
+votre regard était vif, pendant la lecture de ces
+<em>Etrennes</em>! j'oubliai presque Scarron, et je négligeai
+de le maltraiter&mdash;véritable magicienne,
+vous veniez, par cette seule évocation de Ninon,
+de me reporter de deux siècles en arrière, parmi
+cette société polie, où les petits poëtes, même,
+savaient donner de si galantes étrennes.</p>
<p>Je revis Ninon, sa cour brillante et ses <em>passants</em>
-de qualité: le Comte de Coligny, le Chevalier
-de Grammont, les Marquis de La Châtre
-et de Sévigné, le Prince de Condé, l'Abbé de
-Chaulieu, Villarceaux, Gourville, Saint-Évremont
+de qualité: le Comte de Coligny, le Chevalier
+de Grammont, les Marquis de La Châtre
+et de Sévigné, le Prince de Condé, l'Abbé de
+Chaulieu, Villarceaux, Gourville, Saint-Évremont
et tant d'autres.</p>
-<p>Je n'étais plus chez vous, Baronne, je me
+<p>Je n'étais plus chez vous, Baronne, je me
trouvais en plein Marais, dans la ruelle de cette
impure adorable, de cette femme, trois fois
<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
femme, par le c&oelig;ur, l'esprit, l'inconstance et la
-frivolité.&mdash;J'étais environné de beaux esprits,
+frivolité.&mdash;J'étais environné de beaux esprits,
parmi lesquels, votre cher Scarron, alors
ingambe, alors <em>petit collet</em>, courant de groupe en
-groupe avec cette bonne humeur, cette gaieté
-bouffonne, et cet atticisme pimenté de sel gaulois.</p>
+groupe avec cette bonne humeur, cette gaieté
+bouffonne, et cet atticisme pimenté de sel gaulois.</p>
-<p>Vous paraissiez de même songer à tout cet
-autre âge, vos rêves avaient repris leurs ébats
-mutins, et votre &oelig;il noir reflétait purement le
+<p>Vous paraissiez de même songer à tout cet
+autre âge, vos rêves avaient repris leurs ébats
+mutins, et votre &oelig;il noir reflétait purement le
temps jadis.</p>
<p>Alors, je vous pris la main, petite Baronne, et
pendant un temps incalculable, tous deux nous
comprenant, tous deux vivant une autre vie,
-toute une époque évoquée, nous restâmes
-rêveurs, sans mot dire, murmurant faiblement
+toute une époque évoquée, nous restâmes
+rêveurs, sans mot dire, murmurant faiblement
en cadence:</p>
<p class="center font95">O belle et charmante Ninon...</p>
-<p>Lorsque nous sortîmes de notre torpeur, quel
-assaut de souvenirs, c'était à qui réciterait le plus
-d'<em>Estrennes</em> jusqu'à ce que, la mémoire vidée et
-fourbue, votre Bibliothèque fût mise au pillage.</p>
+<p>Lorsque nous sortîmes de notre torpeur, quel
+assaut de souvenirs, c'était à qui réciterait le plus
+d'<em>Estrennes</em> jusqu'à ce que, la mémoire vidée et
+fourbue, votre Bibliothèque fût mise au pillage.</p>
-<p>Vous étiez un vrai démon: et nous bouleversâmes
+<p>Vous étiez un vrai démon: et nous bouleversâmes
tous les <em>Parnasses d'antan</em>, nous piquant
d'amour-propre, admirant, critiquant, discutant,
-nous alambiquant l'esprit avec des agaceries à
-réveiller l'ombre de tous nos chers poëtes.</p>
+nous alambiquant l'esprit avec des agaceries à
+réveiller l'ombre de tous nos chers poëtes.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
-Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendîmes
+Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendîmes
sonner trois heures du matin! nos
-regards étonnés se croisèrent, les miens disaient:
-«Il fait bien froid, il est bien tard, soyez miséricordieuse!
+regards étonnés se croisèrent, les miens disaient:
+«Il fait bien froid, il est bien tard, soyez miséricordieuse!
La nuit est sombre, il me faut vous
-quitter, petite Baronne, ayez pitié!» Votre &oelig;il
-était indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'eût
-répondu, si Mariette, lassée d'attendre, ne s'était
-mise à ronfler dans la pièce voisine.</p>
+quitter, petite Baronne, ayez pitié!» Votre &oelig;il
+était indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'eût
+répondu, si Mariette, lassée d'attendre, ne s'était
+mise à ronfler dans la pièce voisine.</p>
-<p>L'effroyable voyage que je fis, ô ma douce
-amie, pour regagner mon triste logis de célibataire.&mdash;Jamais
+<p>L'effroyable voyage que je fis, ô ma douce
+amie, pour regagner mon triste logis de célibataire.&mdash;Jamais
amoureux transi ne s'en revint
plus chagrin dans ce grand Paris, qui la nuit ne
-semble dormir que d'un &oelig;il.&mdash;Malgré moi,
-j'enviais Scarron superbement vêtu de maroquin,
+semble dormir que d'un &oelig;il.&mdash;Malgré moi,
+j'enviais Scarron superbement vêtu de maroquin,
Scarron qui revit en livre et que vous
aimez, Scarron, que vous teniez dans votre main
-mignonne et qui veillait peut-être à vos côtés,
-sur les courtines de soie, après avoir bercé votre
+mignonne et qui veillait peut-être à vos côtés,
+sur les courtines de soie, après avoir bercé votre
premier sommeil, tandis que j'allais errant sur
-ces quais ténébreux, meurtri par la bise, tracassé
-par mille petits fantômes qui labouraient mon
+ces quais ténébreux, meurtri par la bise, tracassé
+par mille petits fantômes qui labouraient mon
c&oelig;ur et mon esprit.</p>
<p>Il y a un an, jour pour jour; mon c&oelig;ur
-a fait des économies, souvenez-vous-en!</p>
+a fait des économies, souvenez-vous-en!</p>
-<p>Si la légende de la Belle au Bois-Dormant
-pouvait être vraisemblable, ce soir premier janvier,
-vêtu d'un manteau couleur de muraille, je
-me présenterais chez vous&mdash;je vous trouverais
+<p>Si la légende de la Belle au Bois-Dormant
+pouvait être vraisemblable, ce soir premier janvier,
+vêtu d'un manteau couleur de muraille, je
+me présenterais chez vous&mdash;je vous trouverais
seule dans votre grand salon Louis XV&mdash;seule
<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
devant un bon feu&mdash;seule sur une causeuse&mdash;mais...
-Mariette aurait congé&mdash;pour changer
-les rôles, petite Baronne, j'aurais en main un
+Mariette aurait congé&mdash;pour changer
+les rôles, petite Baronne, j'aurais en main un
curieux volume porteur de mon <em>ex libris</em>. Ce
-serait à votre tour d'en deviner l'auteur et peut-être
-demanderiez-vous grâce;</p>
+serait à votre tour d'en deviner l'auteur et peut-être
+demanderiez-vous grâce;</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">O belle et charmante Ninon,</div>
-<div class="line">A laquelle jamais on ne répondra non!....</div>
+<div class="line">A laquelle jamais on ne répondra non!....</div>
</div></div></div>
<div class="figcenter">
@@ -1580,12 +1542,12 @@ demanderiez-vous grâce;</p>
<img src="images/illus_045.jpg" width="500" height="69" alt="" title="" />
</div>
-<h2>LE QUÉMANDEUR DE LIVRES<br />
-<span class="medium">CAUCHEMAR A LA MANIÈRE DE GOYA</span></h2>
+<h2>LE QUÉMANDEUR DE LIVRES<br />
+<span class="medium">CAUCHEMAR A LA MANIÈRE DE GOYA</span></h2>
<p class="epigraph"><i lang="la" xml:lang="la">Periit fides et ablata est de ore
eorum.</i><br />
-<span class="i9 smcap">Jérémie VII.</span></p>
+<span class="i9 smcap">Jérémie VII.</span></p>
<div>
<img class="drop-cap" src="images/drop-o.jpg" width="70" height="67" alt="" />
@@ -1593,211 +1555,211 @@ eorum.</i><br />
<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Oh!</span> le vilain personnage, la triste silhouette,
le gnome fantastique que
-nous avons à esquisser! Fléau de
+nous avons à esquisser! Fléau de
l'homme de lettres, parasite du libraire
-et de l'artiste, démon acharné du Bibliophile,
+et de l'artiste, démon acharné du Bibliophile,
solliciteur bas et rampant, Tartuffe
-mielleux et fripon, véritable plaie d'Egypte, le
-Quémandeur de livres se glisse partout, force les
-portes les mieux fermées, semble posséder le
-terrible don d'ubiquité, et, comme un fantôme
-des vieilles légendes, il apparaît, obsède et
+mielleux et fripon, véritable plaie d'Egypte, le
+Quémandeur de livres se glisse partout, force les
+portes les mieux fermées, semble posséder le
+terrible don d'ubiquité, et, comme un fantôme
+des vieilles légendes, il apparaît, obsède et
terrifie.</p>
<p>Epinglons-le solidement sur un morceau de
-liége, et, tâchons d'analyser ce monstre ainsi
-cloué au pilori.</p>
+liége, et, tâchons d'analyser ce monstre ainsi
+cloué au pilori.</p>
-<p>D'où vient-il? nul ne le sait&mdash;le plus souvent
-c'est un pauvre déclassé, qui, après avoir meurtri
+<p>D'où vient-il? nul ne le sait&mdash;le plus souvent
+c'est un pauvre déclassé, qui, après avoir meurtri
<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
-ses illusions aux angles les plus rudes de la réalité,
-s'est réveillé un beau matin dans sa hideuse
-incarnation de littérateur mendiant.&mdash;Ecrivain
-déçu ou poète infortuné, sa jeunesse, épave de la
-médiocrité, a été cahotée un peu partout dans
-les bas-fonds de la Bohême; le Succès a souri
-jaune à ses avances, la Gloire a fait la prude avec
+ses illusions aux angles les plus rudes de la réalité,
+s'est réveillé un beau matin dans sa hideuse
+incarnation de littérateur mendiant.&mdash;Ecrivain
+déçu ou poète infortuné, sa jeunesse, épave de la
+médiocrité, a été cahotée un peu partout dans
+les bas-fonds de la Bohême; le Succès a souri
+jaune à ses avances, la Gloire a fait la prude avec
lui; il n'a cueilli que de terribles orties sur le
-chemin littéraire. Alors, ne se sentant plus la
-force de lutter, les mains ensanglantées, les
-ongles usés, le c&oelig;ur plein de fiel, ayant encore
-dans l'âme des vestiges du Beau, il a juré de se
-venger, et, ne pouvant devenir maître, il s'est fait
+chemin littéraire. Alors, ne se sentant plus la
+force de lutter, les mains ensanglantées, les
+ongles usés, le c&oelig;ur plein de fiel, ayant encore
+dans l'âme des vestiges du Beau, il a juré de se
+venger, et, ne pouvant devenir maître, il s'est fait
valet.</p>
-<p>Comme il a bien médité sa vengeance! avec
+<p>Comme il a bien médité sa vengeance! avec
quels sens pervers et quels raffinements de
-cruauté il en a mûri le plan!&mdash;La société s'est
-montrée mauvaise mère à son égard, il la harcellera
+cruauté il en a mûri le plan!&mdash;La société s'est
+montrée mauvaise mère à son égard, il la harcellera
sans cesse et lui fera rendre gorge; les
hommes de talent ont pris sa place au soleil, il
-quémandera leurs &oelig;uvres; les libraires ont
-refusé ses volumes, il leur pillera ceux des autres;
+quémandera leurs &oelig;uvres; les libraires ont
+refusé ses volumes, il leur pillera ceux des autres;
les Bibliophiles ont su amasser des merveilles, il
-saura leur en extorquer; enfin, c'était un
-agneau, ce sera un chat aux griffes gantées.&mdash;Il
+saura leur en extorquer; enfin, c'était un
+agneau, ce sera un chat aux griffes gantées.&mdash;Il
n'a pas pu se faire valider artiste, il sera l'ami
-des artistes: chacun deviendra son Mécène.</p>
+des artistes: chacun deviendra son Mécène.</p>
-<p>Pour son but, il a bien étudié les hommes, le
-perfide! Il déguise ses amertumes sous les dehors
-les plus papelards: sachant que rien ne résiste à
+<p>Pour son but, il a bien étudié les hommes, le
+perfide! Il déguise ses amertumes sous les dehors
+les plus papelards: sachant que rien ne résiste à
<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
la louange, la louange est devenue son arme, et
-avec quelle habileté il s'en sert! Ecrit-il pour
-quémander? Il sait jouer du: <em>Cher Maître</em>, de
-l'<em>Excellent Confrère</em>, de l'<em>Illustre Collègue</em>, du
+avec quelle habileté il s'en sert! Ecrit-il pour
+quémander? Il sait jouer du: <em>Cher Maître</em>, de
+l'<em>Excellent Confrère</em>, de l'<em>Illustre Collègue</em>, du
<em>Savant Bibliophile</em> avec un tact surprenant; il se
-dit attaché à quelques revues de Province bien
-ignorées, se proclame en tout et sur tout fanatique
-du Beau et entonne l'éloge du destinataire
+dit attaché à quelques revues de Province bien
+ignorées, se proclame en tout et sur tout fanatique
+du Beau et entonne l'éloge du destinataire
de sa missive.</p>
-<p>Son style est une merveille&mdash;: à son usage
-particulier le détestable flatteur s'est composé
-une palette étincelante d'adjectifs sucrés, émollients,
+<p>Son style est une merveille&mdash;: à son usage
+particulier le détestable flatteur s'est composé
+une palette étincelante d'adjectifs sucrés, émollients,
onctueux, bien confits en parfums&mdash;les
-tons les plus fins, les plus vifs, les plus colorés y
-sont gradués avec une science, une entente des
-<em>fadeurs</em> qu'on ne saurait trop admirer.&mdash;Après
-avoir posé un substantif ayant rapport à son
+tons les plus fins, les plus vifs, les plus colorés y
+sont gradués avec une science, une entente des
+<em>fadeurs</em> qu'on ne saurait trop admirer.&mdash;Après
+avoir posé un substantif ayant rapport à son
objectif, il semble promener sa plume sur sa
-palette, à la recherche d'une épithète bien sentie,
+palette, à la recherche d'une épithète bien sentie,
et puise dans sa gamme de mots chatouilleux
et calins, un <em>divin</em>, un <em>admirable</em>, un <em>sublime</em>,
un <em>docte</em>, un <em>savantissime</em> dont l'effet tendre et
persuasif est immanquable.</p>
-<p>Ses lettres sont des chefs-d'&oelig;uvre d'émotion
-et de sympathie; c'est étayé, échafaudé, arc-bouté
-avec un sentiment si bien maquillé qu'on ne peut
-y résister. Le Don Juan de Molière ne prit jamais
-tant d'intérêt à la famille de monsieur Dimanche
-que le Quémandeur de livres n'en accuse pour le
-succès de sa victime.</p>
+<p>Ses lettres sont des chefs-d'&oelig;uvre d'émotion
+et de sympathie; c'est étayé, échafaudé, arc-bouté
+avec un sentiment si bien maquillé qu'on ne peut
+y résister. Le Don Juan de Molière ne prit jamais
+tant d'intérêt à la famille de monsieur Dimanche
+que le Quémandeur de livres n'en accuse pour le
+succès de sa victime.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
-L'auteur ou l'éditeur ne savent plus dire:
+L'auteur ou l'éditeur ne savent plus dire:
non...</p>
-<p class="center font95"><i>Et le Renard encore a trompé le Corbeau.</i></p>
+<p class="center font95"><i>Et le Renard encore a trompé le Corbeau.</i></p>
-<p>Quelle tactique dans ses visites! Il a calculé le
+<p>Quelle tactique dans ses visites! Il a calculé le
<em>modus vivendi</em> de celui qu'il veut exploiter; il
-connaît sa vie heure par heure, minute par minute
+connaît sa vie heure par heure, minute par minute
et mieux que le concierge de la maison. Lui
refuse-t-on la porte? il revient trois fois, cinq
fois, dix fois s'il le faut; ses sollicitations sont
inflexibles comme le Destin. C'est au saut du lit,
-ou plutôt à l'heure où la digestion rend facile et
+ou plutôt à l'heure où la digestion rend facile et
indulgent qu'il sait prendre son monde, voyez-le:
-il sonne discrètement, donne son nom, énonce
-ses minces qualités et s'avance la main tendue
-et prompte à de cordiales pressions, le visage est
-affectueusement éclairé d'une douce sollicitude,
+il sonne discrètement, donne son nom, énonce
+ses minces qualités et s'avance la main tendue
+et prompte à de cordiales pressions, le visage est
+affectueusement éclairé d'une douce sollicitude,
l'&oelig;il est admiratif, la bouche souriante module
-le: «<em>cher maître</em>» de commande, les reins
-attendent un siége, le cauchemar vient élire
-domicile chez le patient, la requête va commencer.</p>
-
-<p>Ah! l'horrible Protée! comme il sait enlacer,
-passer du grave au doux, du plaisant au sévère:
-<cite>Sua res agitur!</cite> quel déluge d'enthousiasme il
-verse sur son hôte, son talent, ses livres, son bon
-goût! fût-il dans une mansarde, il en louerait
-l'ameublement; il est de force à s'extasier sur une
+le: «<em>cher maître</em>» de commande, les reins
+attendent un siége, le cauchemar vient élire
+domicile chez le patient, la requête va commencer.</p>
+
+<p>Ah! l'horrible Protée! comme il sait enlacer,
+passer du grave au doux, du plaisant au sévère:
+<cite>Sua res agitur!</cite> quel déluge d'enthousiasme il
+verse sur son hôte, son talent, ses livres, son bon
+goût! fût-il dans une mansarde, il en louerait
+l'ameublement; il est de force à s'extasier sur une
<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
chaise de paille; il a des louanges de toutes les
-tailles; c'est un jongleur émérite.</p>
-
-<p>Au moindre mot qui frise l'esprit, il se pâme
-comme à la fois Armande, Bélise et Philaminte à
-l'audition des vers de Trissotin,&mdash;c'est lui-même
-un Trissotin, un éc&oelig;urant Trissotin... un
-Trissotin doublé de Bazile. Quelle verve il déploie!
-il cite les éditions les plus rares, parle
+tailles; c'est un jongleur émérite.</p>
+
+<p>Au moindre mot qui frise l'esprit, il se pâme
+comme à la fois Armande, Bélise et Philaminte à
+l'audition des vers de Trissotin,&mdash;c'est lui-même
+un Trissotin, un éc&oelig;urant Trissotin... un
+Trissotin doublé de Bazile. Quelle verve il déploie!
+il cite les éditions les plus rares, parle
avec tendresse des chefs-d'&oelig;uvre de l'art typographique,
verse des larmes de crocodile sur les
-malheurs de nos Bibliothèques publiques; en un
-mot, il cause de tout et sur tout, ose même parler
+malheurs de nos Bibliothèques publiques; en un
+mot, il cause de tout et sur tout, ose même parler
de ses bonnes fortunes sur les quais... ses
-bonnes fortunes... à lui, le rustre! et revient
-enfin par d'habiles périphrases au livre qu'il implore!</p>
+bonnes fortunes... à lui, le rustre! et revient
+enfin par d'habiles périphrases au livre qu'il implore!</p>
-<p>Il ne tient pas en place. Il lui faut coûte que
-coûte lénifier le c&oelig;ur qu'il bat en brèche par des
-éloges dissolvants.</p>
+<p>Il ne tient pas en place. Il lui faut coûte que
+coûte lénifier le c&oelig;ur qu'il bat en brèche par des
+éloges dissolvants.</p>
-<p>«Ah! pardon, que vois-je, là, sur le rayon
-de votre bibliothèque, Dieu! le ravissant petit
-bijou!»</p>
+<p>«Ah! pardon, que vois-je, là, sur le rayon
+de votre bibliothèque, Dieu! le ravissant petit
+bijou!»</p>
-<p>Et le voilà levé&mdash;il parcourt, furète, passe
+<p>Et le voilà levé&mdash;il parcourt, furète, passe
avec amour ses pattes sur ces livres qu'il convoite
-et qu'il déroberait s'il le pouvait.</p>
+et qu'il déroberait s'il le pouvait.</p>
-<p>«O le rarissime volume! l'admirable reliure!
-quel superbe portrait! ce sont de ces raretés, s'exclame-t-il
-avec passion, qui ont dû vous coûter,
+<p>«O le rarissime volume! l'admirable reliure!
+quel superbe portrait! ce sont de ces raretés, s'exclame-t-il
+avec passion, qui ont dû vous coûter,
<em>cher monsieur</em>, bien des recherches et bien des
-fatigues. Il vous a fallu un goût et des connaissances
+fatigues. Il vous a fallu un goût et des connaissances
<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
-étonnantes pour colliger de telles merveilles?»</p>
+étonnantes pour colliger de telles merveilles?»</p>
<p>Il ne tarit pas en douceurs, il jette son dernier
-atout, mais aussi le propriétaire se rengorge,
-dodeline de la tête et fait une agréable moue. Sa
-générosité va s'épanouir. Le rocher, déjà ébranlé,
-cède enfin?</p>
+atout, mais aussi le propriétaire se rengorge,
+dodeline de la tête et fait une agréable moue. Sa
+générosité va s'épanouir. Le rocher, déjà ébranlé,
+cède enfin?</p>
<hr class="c15" />
<p>Quand il sort, muni de sa proie, il semble si
-fier, si rayonnant, si joyeux, qu'on serait tenté
+fier, si rayonnant, si joyeux, qu'on serait tenté
de lui pardonner. C'est un des amoureux du
livre, mais un amoureux brutal et presque criminel,
il viole ce qu'il aime, sans attendre que
-ce qu'il aime se donne à lui; il est vil et bas quand
-il devrait être fier et porter le front haut comme
+ce qu'il aime se donne à lui; il est vil et bas quand
+il devrait être fier et porter le front haut comme
tout vrai bibliophile, en un mot, il mendie quand
-il devrait attendre; et trop souvent, hélas! la
-misère le guette au passage pour le dépouiller
-un à un de tous ses volumes, qu'il <em>bazarde</em> à vil
+il devrait attendre; et trop souvent, hélas! la
+misère le guette au passage pour le dépouiller
+un à un de tous ses volumes, qu'il <em>bazarde</em> à vil
prix.</p>
-<p>Quelle pénible existence que celle de ce misérable!&mdash;Valet
-de tous, il quémande chez les libraires
-comme les pauvres à la porte des grands restaurants,
+<p>Quelle pénible existence que celle de ce misérable!&mdash;Valet
+de tous, il quémande chez les libraires
+comme les pauvres à la porte des grands restaurants,
il fait patte de velours alors que souvent
il voudrait griffer, il s'humilie devant les jeunes
-bien qu'il commence quelquefois à neiger sur son
-front, et, véritable Juif-errant, en quête de toutes
-les nouveautés, la fatigue lui est inconnue; il se
+bien qu'il commence quelquefois à neiger sur son
+front, et, véritable Juif-errant, en quête de toutes
+les nouveautés, la fatigue lui est inconnue; il se
<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
produit partout, marche sans cesse, et semble
-immortel, car les hommes de génie l'ont rencontré,
-vivant spectre, à toutes les étapes de leur
-gloire. Bibliophiles, nos frères, ne criez pas à
-l'invraisemblance, l'original existe, tiré, par malheur,
-à de trop nombreuses éditions; regardez
+immortel, car les hommes de génie l'ont rencontré,
+vivant spectre, à toutes les étapes de leur
+gloire. Bibliophiles, nos frères, ne criez pas à
+l'invraisemblance, l'original existe, tiré, par malheur,
+à de trop nombreuses éditions; regardez
autour de vous, dans la marge de la vie, vous le
verrez remplissant son sacerdoce avec plus de
-rage que de passion. Regardez ce Monsieur affairé
-qui vole on ne sait où; ses poches béantes sont
-bourrées comme un cabas de femme de ménage
+rage que de passion. Regardez ce Monsieur affairé
+qui vole on ne sait où; ses poches béantes sont
+bourrées comme un cabas de femme de ménage
et renferment tout un monde: Livres, eaux-fortes,
gravures, photographies&mdash;ce n'est pas un
Bibliomane, c'est l'<em>Homme rouge</em> des bibliophiles,
-c'est le Quémandeur de livres qui passe.</p>
+c'est le Quémandeur de livres qui passe.</p>
<hr class="c15" />
-<p>Un détail pour terminer cette esquisse crayonnée
-à la hâte: le Quémandeur de livres parvient-il
-à se faire éditer un volume, il sait les bassesses
-que ceux des autres lui ont coûté... <em>Il n'en donne
-à personne.</em></p>
+<p>Un détail pour terminer cette esquisse crayonnée
+à la hâte: le Quémandeur de livres parvient-il
+à se faire éditer un volume, il sait les bassesses
+que ceux des autres lui ont coûté... <em>Il n'en donne
+à personne.</em></p>
<div class="figcenter">
<img src="images/illus_051.jpg" width="150" height="101" alt="" title="" />
@@ -1825,108 +1787,108 @@ que ceux des autres lui ont coûté... <em>Il n'en donne
<img class="drop-cap" src="images/drop-g.jpg" width="70" height="70" alt="" />
</div>
-<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Gloire</span> à toi, bouquin!&mdash;Gloire à toi,
-vieillard robuste si vaillamment cuirassé!&mdash;Gloire
-à toi, grandiose aventurier,
-philosophe Stoïcien, sublime
-mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols,
+<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Gloire</span> à toi, bouquin!&mdash;Gloire à toi,
+vieillard robuste si vaillamment cuirassé!&mdash;Gloire
+à toi, grandiose aventurier,
+philosophe Stoïcien, sublime
+mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols,
dont les faux Bibliophiles rougissent!&mdash;Bouquin,
pauvre bouquin, Christ de la bouquinerie,
tant de fois vendu par autant de Judas
-Iscariote, tant de fois vilipendé, tant de fois crucifié,&mdash;Gloire
-à toi!</p>
+Iscariote, tant de fois vilipendé, tant de fois crucifié,&mdash;Gloire
+à toi!</p>
-<p>Que je t'aime et te vénère sous ton austère et
+<p>Que je t'aime et te vénère sous ton austère et
monacale tunique de vieux veau fauve! que je
-t'aime, avec ce visage parcheminé, ces rides jaunâtres
-et écailleuses et les longs méandres des
-larves qui t'ont rongé!</p>
+t'aime, avec ce visage parcheminé, ces rides jaunâtres
+et écailleuses et les longs méandres des
+larves qui t'ont rongé!</p>
-<p>Passées au vermillon comme les lèvres d'une
+<p>Passées au vermillon comme les lèvres d'une
courtisane antique, tes <em>tranches</em> harmonieusement
se marient aux dorures tenues de tes
-bords flétris; l'orageux coloris de tes <em>gardes</em>, si
-magistralement disposé en étranges volutes s'est
+bords flétris; l'orageux coloris de tes <em>gardes</em>, si
+magistralement disposé en étranges volutes s'est
<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
-atténué dans les tons fins d'une gouache et ton
-<em>signet</em> de soie verte, brisé, meurtri, par tant de
-mains amies, a conservé ce je ne sais quoi de tendre
-qui nous émeut, telles ces robes de nos
-aïeules, précieuses reliques, que nous aimons à
+atténué dans les tons fins d'une gouache et ton
+<em>signet</em> de soie verte, brisé, meurtri, par tant de
+mains amies, a conservé ce je ne sais quoi de tendre
+qui nous émeut, telles ces robes de nos
+aïeules, précieuses reliques, que nous aimons à
contempler pieusement dans la vieille armoire
qui les renferme.</p>
-<p>Ton <em>titre</em>, noble passe-port littéraire, est parti
-pièce à pièce dans l'amertume du vagabondage,
-tes <em>coins</em> écorchés par les plus farouches brutalités
-baillent la tristesse et donnent la pitié, tandis
-que, mises à nu par le temps, disséquées par les
-intempéries, tes <em>nervures</em> effiloquent au vent
+<p>Ton <em>titre</em>, noble passe-port littéraire, est parti
+pièce à pièce dans l'amertume du vagabondage,
+tes <em>coins</em> écorchés par les plus farouches brutalités
+baillent la tristesse et donnent la pitié, tandis
+que, mises à nu par le temps, disséquées par les
+intempéries, tes <em>nervures</em> effiloquent au vent
leur blonde chevelure de chanvre.</p>
-<p>Depuis le jour de ton sacre, où, étincelant,
-coquet, luxueux, tout enorgueilli toi-même de
+<p>Depuis le jour de ton sacre, où, étincelant,
+coquet, luxueux, tout enorgueilli toi-même de
l'orgueil de ton auteur, tu descendis majestueusement,
-dans ton justaucorps de veau pâle, du
+dans ton justaucorps de veau pâle, du
perron de la <em>Sainte Chapelle</em> ou de la <em>Galerie des
-Merciers</em>, depuis le jour, où, de la Cour à la
-Ruelle, de la <em>Gazette</em> à l'Académie, Paris, pendant
+Merciers</em>, depuis le jour, où, de la Cour à la
+Ruelle, de la <em>Gazette</em> à l'Académie, Paris, pendant
de longues heures chanta tes louanges,
-quelle épopée!</p>
+quelle épopée!</p>
-<p>Quelle épopée, sinistre ou burlesque, depuis
-ces jours où tu courais si allègrement de la main
-blasée d'un Censeur Royal aux doigts rosés
-d'une Duchesse, de l'épiderme voluptueux et
-flatteur d'un Prélat aux aridités noueuses d'une
+<p>Quelle épopée, sinistre ou burlesque, depuis
+ces jours où tu courais si allègrement de la main
+blasée d'un Censeur Royal aux doigts rosés
+d'une Duchesse, de l'épiderme voluptueux et
+flatteur d'un Prélat aux aridités noueuses d'une
pression de Savant!</p>
-<p>Les années ont enterré les années, les amants
+<p>Les années ont enterré les années, les amants
<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
-de la première heure ont disparu; les rois s'en
-sont allés, les trônes ont croulé, toi, tu es resté
-debout, le dos voûté, grelottant à la bise;&mdash;les
-dédains de la foule, ont poudré ton chef à frimas,
-et c'est à peine si le regard hâtif de quelqu'érudit
-t'a caressé par hasard dans la passion fiévreuse
+de la première heure ont disparu; les rois s'en
+sont allés, les trônes ont croulé, toi, tu es resté
+debout, le dos voûté, grelottant à la bise;&mdash;les
+dédains de la foule, ont poudré ton chef à frimas,
+et c'est à peine si le regard hâtif de quelqu'érudit
+t'a caressé par hasard dans la passion fiévreuse
de ses recherches.</p>
-<p>D'après les naïvetés graphiques laissées sur ton
-<em>faux titre</em>, d'après tes <em>ex-libris</em> héraldiques ou
-caractéristiques, gravés ou manuscrits, d'après
+<p>D'après les naïvetés graphiques laissées sur ton
+<em>faux titre</em>, d'après tes <em>ex-libris</em> héraldiques ou
+caractéristiques, gravés ou manuscrits, d'après
tes marges nourries de curieuses annotations,
-qui ne songerait longuement à reconstituer ta
+qui ne songerait longuement à reconstituer ta
vie errante?</p>
<p>Dans l'interligne de ton <em>impression</em>, quels
-mémoires à écrire! que de piquantes révélations
+mémoires à écrire! que de piquantes révélations
sur ta naissance et tes fredaines typographiques,
-corrigées par une main toute paternelle!</p>
+corrigées par une main toute paternelle!</p>
<p>Bouquin, pauvre bouquin! Victime du droit
-d'aînesse des livres!&mdash;Tes grands frères in-4<sup>o</sup>,
-fiers de leur majorat de première édition sont
-recherchés, estimés, soignés. Toi, malheureux
-enfant d'un second lit d'impression, tu végètes
-depuis des siècles, méprisé, déshérité, conspué
+d'aînesse des livres!&mdash;Tes grands frères in-4<sup>o</sup>,
+fiers de leur majorat de première édition sont
+recherchés, estimés, soignés. Toi, malheureux
+enfant d'un second lit d'impression, tu végètes
+depuis des siècles, méprisé, déshérité, conspué
dans la patiente attente d'un Saint Vincent de
Paul Bibliophile.</p>
<p>Ouvre-toi, cependant, ami du travailleur, cher
-consolé qui console; dans une tiède atmosphère
-d'étude, secoue la poussière de la route; ouvre-toi,
-pauvret, exhale ta belle âme, chuchote bien
+consolé qui console; dans une tiède atmosphère
+d'étude, secoue la poussière de la route; ouvre-toi,
+pauvret, exhale ta belle âme, chuchote bien
bas au savant qui t'a acquis, les dictames que tu
<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
-contiens; dans ces longs tête à tête, germe en lui
-lentement ta science, et fais lui éprouver une
+contiens; dans ces longs tête à tête, germe en lui
+lentement ta science, et fais lui éprouver une
lente et douce ivresse dans la mystique fornication
de vos cerveaux.</p>
-<p>Gloire à toi, bouquin,&mdash;Gloire à toi, vieillard
-robuste si vaillamment cuirassé! Gloire à toi,
-grandiose aventurier, Philosophe Stoïcien, sublime
-mendiant, Diogène de la boîte à quatre
+<p>Gloire à toi, bouquin,&mdash;Gloire à toi, vieillard
+robuste si vaillamment cuirassé! Gloire à toi,
+grandiose aventurier, Philosophe Stoïcien, sublime
+mendiant, Diogène de la boîte à quatre
sols dont les faux Bibliophiles rougissent.</p>
<div class="figcenter">
@@ -1940,14 +1902,14 @@ sols dont les faux Bibliophiles rougissent.</p>
</div>
<h2>LE LIBRAIRE DU PALAIS<br />
-<span class="medium">ÉVOCATION DU XVII<sup>e</sup> SIÈCLE</span></h2>
+<span class="medium">ÉVOCATION DU XVII<sup>e</sup> SIÈCLE</span></h2>
-<p class="center"><i>D'après un dialogue du</i> <span class="smcap">Carpenteriana.</span></p>
+<p class="center"><i>D'après un dialogue du</i> <span class="smcap">Carpenteriana.</span></p>
<p class="epigraph">On est instruit de cent choses qu'il
-faut savoir de nécessité et qui sont de
+faut savoir de nécessité et qui sont de
l'essence du bel esprit.<br />
-<span class="i9 smcap">Molière.</span></p>
+<span class="i9 smcap">Molière.</span></p>
<p class="center"><i>L'Amateur entre chez le Libraire, et salue.</i></p>
@@ -1958,8 +1920,8 @@ l'essence du bel esprit.<br />
</div>
<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Monsieur,</span> je suis vostre humble serviteur,
-que désirez-vous du nostre? Un
-homme de vostre qualité ne peust
+que désirez-vous du nostre? Un
+homme de vostre qualité ne peust
ignorer les livres nouveaux, ces sublimes
maistres muets, et, puisque vous avez
coustume d'honorer ma boutique, que pourrois-je
@@ -1968,22 +1930,22 @@ vous proposer?</p>
<p class="p2 center smcap">L'AMATEUR</p>
<p>Je voudrois connoistre quelques ouvrages du
-bon ton, les lectures à la mode, des livres de nos
+bon ton, les lectures à la mode, des livres de nos
meilleurs autheurs, les romans du beau monde
les plus furieusement en vogue, et enfin, toutes
-choses ayant du ragoust, du piquant et de l'enjoué.</p>
+choses ayant du ragoust, du piquant et de l'enjoué.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span></p>
<p class="center smcap">LE LIBRAIRE</p>
<p>Me permettroi-je de vous soumettre le <cite>Grand
-Cyrus</cite> dont on fait grand bruit à la ville et à la
-cour, la <cite>Clélie</cite>, de M<sup>lle</sup> de Scudéry, ou encore le
-<cite>Louïs d'or</cite>, d'Ysarn; les Alcovistes en raffollent
-et nos <em>illustres</em> se les arrachent; préférez-vous le
-<cite>Pharamond</cite>, la <cite>Cléopatre</cite> ou bien le <cite>Mitridate</cite>;
-tous ces <em>agréables Menteurs</em>, comme on dit en
+Cyrus</cite> dont on fait grand bruit à la ville et à la
+cour, la <cite>Clélie</cite>, de M<sup>lle</sup> de Scudéry, ou encore le
+<cite>Louïs d'or</cite>, d'Ysarn; les Alcovistes en raffollent
+et nos <em>illustres</em> se les arrachent; préférez-vous le
+<cite>Pharamond</cite>, la <cite>Cléopatre</cite> ou bien le <cite>Mitridate</cite>;
+tous ces <em>agréables Menteurs</em>, comme on dit en
terme de Ruelles, font les plus chers passe-tems
de nos galans et des gens qui se piquent de bel
esprit.</p>
@@ -1992,27 +1954,27 @@ esprit.</p>
<p>Ces romans sont charmans, en effet, pour qui
connoist bien la force des mots et le friand du
-goust, mais ils sont trop longs à lire et tiennent
-une terrible place dans nos bibliothèques, je
+goust, mais ils sont trop longs à lire et tiennent
+une terrible place dans nos bibliothèques, je
verrai cependant le <cite>Cyrus</cite> et vous le ferai mander.</p>
<p class="center smcap">LE LIBRAIRE</p>
-<p>Je m'empresserai de tenir ces dix volumes à
+<p>Je m'empresserai de tenir ces dix volumes à
vostre service, mais dites-moy, je vous prie,
-vostre pensée sur l'<cite>Amadis</cite> que voicy, relié en
-maroquin du Levant. Il me vient de la bibliothèque
+vostre pensée sur l'<cite>Amadis</cite> que voicy, relié en
+maroquin du Levant. Il me vient de la bibliothèque
de M. de Bassompierre, c'est un superbe
-exemplaire que j'eus les plus grandes peines à
+exemplaire que j'eus les plus grandes peines à
me procurer.</p>
<p class="center smcap">L'AMATEUR</p>
-<p>La reliure est certes pleine de mérite, et le
-livre vaut son prix; mais je possède déjà un
+<p>La reliure est certes pleine de mérite, et le
+livre vaut son prix; mais je possède déjà un
<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
-<cite>Amadis</cite>, bien qu'en estat inférieur, et je ne doute
-pas que vous ne trouviez à céder celuy-ci à quelque
+<cite>Amadis</cite>, bien qu'en estat inférieur, et je ne doute
+pas que vous ne trouviez à céder celuy-ci à quelque
personnage de marque qui vous le paiera
honnestement.</p>
@@ -2022,11 +1984,11 @@ honnestement.</p>
suis marry de ne pas le veoir devenir vostre.
Aimez-vous, je vous prie, les traductions de
M. Perrot d'Ablancourt? voicy son <cite>Lucien</cite>, son
-<cite>Thucidide</cite>, son <cite>Cæsar</cite> et son <cite>Tacite</cite>.</p>
+<cite>Thucidide</cite>, son <cite>Cæsar</cite> et son <cite>Tacite</cite>.</p>
<p class="center smcap">L'AMATEUR</p>
-<p>Laissons là ces traductions, s'il vous plaist,
+<p>Laissons là ces traductions, s'il vous plaist,
j'ai ouy dire qu'elles sont fort meschantes et
maltraitent effroyablement les autheurs qu'elles
pensent traduire.</p>
@@ -2034,29 +1996,29 @@ pensent traduire.</p>
<p class="center smcap">LE LIBRAIRE</p>
<p>Il faut avouer que vous donnez dans le vray de
-la chose;&mdash;vous présenteroi-je alors le <cite>Clovis</cite>, de
-Desmarest, le <cite>Saint-Louys</cite>, du Père Le Moyne,
-<cite>Alaric ou Rome vaincue</cite>, de Scudéry, la fameuse
+la chose;&mdash;vous présenteroi-je alors le <cite>Clovis</cite>, de
+Desmarest, le <cite>Saint-Louys</cite>, du Père Le Moyne,
+<cite>Alaric ou Rome vaincue</cite>, de Scudéry, la fameuse
<cite>Pucelle</cite>, de...</p>
<p class="center smcap">L'AMATEUR</p>
-<p>Oh! oh! je vous en rends grâce, mais ne m'assassinez
-pas avec tous ces pompeux Poëmes, ce
-ne sont que mots à longues queues, ils peuvent
+<p>Oh! oh! je vous en rends grâce, mais ne m'assassinez
+pas avec tous ces pompeux Poëmes, ce
+ne sont que mots à longues queues, ils peuvent
pour certaines gens avoir de la valeur, mais je
confesse les trouver mortellement ennuyeux; je
doute qu'on puisse en lire un chant sans esprouver
<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
l'inexorable empire du sommeil, et,
-tenez, vous m'en voyez bâiller à la seule pensée.</p>
+tenez, vous m'en voyez bâiller à la seule pensée.</p>
<p class="center smcap">LE LIBRAIRE</p>
<p>Il faut convenir que c'est fort bien dit, ces vers
-sont par endroits tout à fait espais, les neufs
-s&oelig;urs y sont costumées de façon épique et j'aurois
-dû songer que ce n'étoit pas là vostre fait.</p>
+sont par endroits tout à fait espais, les neufs
+s&oelig;urs y sont costumées de façon épique et j'aurois
+dû songer que ce n'étoit pas là vostre fait.</p>
<p class="center smcap">L'AMATEUR</p>
@@ -2066,134 +2028,134 @@ dû songer que ce n'étoit pas là vostre fait.</p>
<p>J'ai en ce moment un <em>Froissart</em> et un <em>Monstrelet</em>
des belles impressions, et si vous ne les
-possédez pas je puis vous fournir le <em>Mezeray</em>, les
-<cite>Mémoires de Castelnau</cite>, <cite>Montrésor</cite> et <cite>Hardoin
+possédez pas je puis vous fournir le <em>Mezeray</em>, les
+<cite>Mémoires de Castelnau</cite>, <cite>Montrésor</cite> et <cite>Hardoin
de Perefixe</cite>.</p>
<p class="center smcap">L'AMATEUR</p>
<p><em>Monstrelet</em>, <em>Froissart</em>, <em>Castelnau</em> et <em>Mezeray</em>
-sont dans ma Bibliothèque; je vous prendrois
+sont dans ma Bibliothèque; je vous prendrois
volontiers l'<cite>Histoire du roy Henry le Grand</cite> au
-cas où vous auriez la petite édition imprimée en
-Hollande; c'est assurément la plus jolie et la
-mieux conditionnée. Monstrez-moi également
+cas où vous auriez la petite édition imprimée en
+Hollande; c'est assurément la plus jolie et la
+mieux conditionnée. Monstrez-moi également
les nouveaux recueils des nourrissons des Muses,
-le Parnasse en est fécond aujourd'hui, et la Fille
-des Dieux règne particulièrement sur notre époque.
+le Parnasse en est fécond aujourd'hui, et la Fille
+des Dieux règne particulièrement sur notre époque.
C'est dans ces sortes de recueils, que l'on
se peust penestrer des mots du bel usage, et,
-dans ces volumes qui laissent peu de vuide à la
+dans ces volumes qui laissent peu de vuide à la
<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
-curiosité, l'on passe agréablement d'un aimable
-sonnet à Philis à une Ode magistrale, de Stances
-à Chloris à une Glose spirituelle et d'une ingénieuse
-Paraphrase à un Madrigal tout confit en
+curiosité, l'on passe agréablement d'un aimable
+sonnet à Philis à une Ode magistrale, de Stances
+à Chloris à une Glose spirituelle et d'une ingénieuse
+Paraphrase à un Madrigal tout confit en
douces choses.</p>
<p class="center smcap">LE LIBRAIRE.</p>
<p>Certes, grande est vostre raison et vous dites
sagement. Le lecteur peut ne point faire long
-séjour sur de tels livres, et, il lui est loisible de
+séjour sur de tels livres, et, il lui est loisible de
les laisser et de les reprendre sans jamais essuyer
aucune lassitude, je comprends vostre tendre
pour ces &oelig;uvres diverses, et, tenez, voulez-vous
-les six volumes du <cite>Recueil des plus belles pièces
+les six volumes du <cite>Recueil des plus belles pièces
du tems</cite>? vous y verrez de M. Corneille, de Boileau,
de Benserade, de Boisrobert, de Sarasin, de
-Bertaud, de Montreuil, de Lamesnardière et de
+Bertaud, de Montreuil, de Lamesnardière et de
plusieurs autres.</p>
<p class="center smcap">L'AMATEUR.</p>
-<p>Vous m'en vendîtes un exemplaire dernièrement;
-n'en avez-vous point d'autre manière?</p>
+<p>Vous m'en vendîtes un exemplaire dernièrement;
+n'en avez-vous point d'autre manière?</p>
<p class="center smcap">LE LIBRAIRE.</p>
<p>J'ay quelques recueils en un volume, mais,
-outre qu'ils contiennent les mesmes pièces, ils
+outre qu'ils contiennent les mesmes pièces, ils
ne sont pas aussi complets et moins bien entendus:
-que diriez-vous des <cite>Dernières paroles de
-Scarron</cite>, des <cite>Poésies diverses de Colletet</cite>, des
-<cite>Énigmes et de la Ménagerie de Cotin</cite>, des <cite>Entretiens
-de Sarasin et de Voiture aux Champs-Elysées</cite>?
-j'ay de jolies éditions de <cite>l'Apologie de</cite>
+que diriez-vous des <cite>Dernières paroles de
+Scarron</cite>, des <cite>Poésies diverses de Colletet</cite>, des
+<cite>Énigmes et de la Ménagerie de Cotin</cite>, des <cite>Entretiens
+de Sarasin et de Voiture aux Champs-Elysées</cite>?
+j'ay de jolies éditions de <cite>l'Apologie de</cite>
<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
-<cite>Girac contre Costar</cite>, des <cite>Éloges poétiques de
-Brébeuf</cite>, des <cite>Amitiés, Amours et Amourettes de
+<cite>Girac contre Costar</cite>, des <cite>Éloges poétiques de
+Brébeuf</cite>, des <cite>Amitiés, Amours et Amourettes de
M. le Pays</cite>, et enfin... je puis vous bailler les
-<em>Deux pièces de M. de Lignières</em>, contre la
+<em>Deux pièces de M. de Lignières</em>, contre la
<cite>Pucelle</cite>.</p>
<p class="center smcap">L'AMATEUR.</p>
-<p>Ah! ah! ceci me sied assez, ces pièces de
-M. de Lignières surtout: comment les eustes-vous?</p>
+<p>Ah! ah! ceci me sied assez, ces pièces de
+M. de Lignières surtout: comment les eustes-vous?</p>
<p class="center smcap">LE LIBRAIRE.</p>
-<p>Elles furent imprimées en Hollande sur le manuscrit
+<p>Elles furent imprimées en Hollande sur le manuscrit
mesme que M. Chapelain pensa faire
-saisir; ces choses sont d'une excessive rareté.</p>
+saisir; ces choses sont d'une excessive rareté.</p>
<p class="center smcap">L'AMATEUR.</p>
<p>Je vous les prendrai; veuillez les joindre au
-reste; mais, ah ça, fait-on encore beaucoup de
+reste; mais, ah ça, fait-on encore beaucoup de
satires contre la <cite>Pucelle</cite>?</p>
<p class="center smcap">LE LIBRAIRE.</p>
-<p>Ah! monsieur, je crois bien, c'est à croire que
-toutes les Muses ne sont occupées qu'à cela: Le
-Parnasse s'est tellement esmeu de ce Poëme
+<p>Ah! monsieur, je crois bien, c'est à croire que
+toutes les Muses ne sont occupées qu'à cela: Le
+Parnasse s'est tellement esmeu de ce Poëme
qu'on se croyroit au beau tems des <em>Jobelins</em> et des
<em>Uranistes</em>.</p>
<p class="center smcap">L'AMATEUR.</p>
-<p>Vous me mettrez de costé les plus curieuses de
-ces épigrammes. La <cite>Pucelle</cite> est un bien lourd
-poëme qui justifie toutes les pointes, et je songe
-sérieusement à vous troquer l'exemplaire que je
+<p>Vous me mettrez de costé les plus curieuses de
+ces épigrammes. La <cite>Pucelle</cite> est un bien lourd
+poëme qui justifie toutes les pointes, et je songe
+sérieusement à vous troquer l'exemplaire que je
vous pris il y a quelques mois.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span></p>
<p class="center smcap">LE LIBRAIRE.</p>
<p>Je feray selon vos souhaits... ne m'avez-vous
-pas manifesté le désir d'acquérir un <em>Ronsard</em> et
+pas manifesté le désir d'acquérir un <em>Ronsard</em> et
un <em>du Bartas</em>?</p>
<p class="center smcap">L'AMATEUR.</p>
<p>Point.&mdash;Je ne veux que des choses du
-tems et ne viens pas chez vous déterrer nos
-vieux poëtes du siècle passé.</p>
+tems et ne viens pas chez vous déterrer nos
+vieux poëtes du siècle passé.</p>
<p class="center smcap">LE LIBRAIRE.</p>
<p>Si tout le monde pensoit comme vous, nous ne
-vendrions guère de vieux livres; aussi bien,
-sçavez-vous, que, selon l'expression de nos prétieuses,
-la boutique d'un libraire est le «<cite>Semetierre
-des vivants et des morts</cite>;» nous devons
-posséder aussi bien les génies d'antan que ceux
+vendrions guère de vieux livres; aussi bien,
+sçavez-vous, que, selon l'expression de nos prétieuses,
+la boutique d'un libraire est le «<cite>Semetierre
+des vivants et des morts</cite>;» nous devons
+posséder aussi bien les génies d'antan que ceux
d'aujourd'hui.</p>
<p class="center smcap">L'AMATEUR.</p>
-<p>Il est vray, nos vieux poëtes peuvent avoir
+<p>Il est vray, nos vieux poëtes peuvent avoir
certain talent, mais qu'est-ce, dites-moi, en
comparaison de nos Grands du Parnasse?</p>
<p class="center smcap">LE LIBRAIRE.</p>
-<p>Ah! quelle différence! Comme nos poëtes
+<p>Ah! quelle différence! Comme nos poëtes
comprennent mieux le bel air des choses, le langage
-contourné et le raffinement des mots; on
+contourné et le raffinement des mots; on
ne sauroit establir de parallele, aussi veux-je
vous montrer...</p>
@@ -2201,34 +2163,34 @@ vous montrer...</p>
<p>Non pour le moment, Monsieur le Libraire,
<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
-le tems de deux postes s'est déjà passé depuis
-que je suis icy et je vous ferai quérir quelques-uns
-des volumes que vous m'avez cités. A bientost
+le tems de deux postes s'est déjà passé depuis
+que je suis icy et je vous ferai quérir quelques-uns
+des volumes que vous m'avez cités. A bientost
donc, je vous manderay de mes nouvelles.</p>
<p class="center smcap">LE LIBRAIRE.</p>
<p>Permettez-moi, monsieur, de vous assurer de
-mes services et de vous témoigner le degré d'estime
-que je professe pour votre sçavoir.</p>
+mes services et de vous témoigner le degré d'estime
+que je professe pour votre sçavoir.</p>
<p class="center"><i>L'Amateur salue et se retire.</i></p>
<p class="center"><span class="smcap">LE LIBRAIRE</span>, seul.</p>
-<p>Que les gens de qualité ont donc de peine pour
+<p>Que les gens de qualité ont donc de peine pour
faire figure dans le monde, et que leurs connoissances
sont estroites!</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line"><i>Ce Marquis estoit né doux, commode, agréable,</i></div>
+<div class="line"><i>Ce Marquis estoit né doux, commode, agréable,</i></div>
<div class="line"><i>On vantoit en tous lieux son ignorance aimable,</i></div>
<div class="line"><i>Mais depuis quelques mois, devenu grand Docteur,</i></div>
<div class="line"><i>Il a pris un faux air, une sotte hauteur.</i></div>
<div class="line">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</div>
-<div class="line"><i>L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté;</i></div>
-<div class="line"><i>Rien n'est beau, je le dis, que par la vérité.</i></div>
+<div class="line"><i>L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté;</i></div>
+<div class="line"><i>Rien n'est beau, je le dis, que par la vérité.</i></div>
</div></div></div>
<div class="figcenter">
@@ -2241,7 +2203,7 @@ sont estroites!</p>
<img src="images/illus_065.jpg" width="500" height="76" alt="" title="" />
</div>
-<h2>UN EX LIBRIS MAL PLACÉ<br />
+<h2>UN EX LIBRIS MAL PLACÉ<br />
<span class="medium">HISTOIRE D'HIER</span></h2>
<p class="epigraph">Oyr ver y callar, rezias cosas son
@@ -2254,159 +2216,159 @@ de obrar.</p>
<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Comment,</span> mon cher, me dit un jour
certain Bibliomane mauvaise langue,
comment pouvez-vous ignorer
-ce que les confrères du célèbre Bibliophile
-Z. se murmurent bien bas, bien bas à
+ce que les confrères du célèbre Bibliophile
+Z. se murmurent bien bas, bien bas à
l'oreille, en le voyant passer.</p>
<p>Eh! que peut-on dire, bon Dieu!&mdash;le Bibliophile
-Z. est, à ce qu'il paraît, le plus parfait honnête
+Z. est, à ce qu'il paraît, le plus parfait honnête
homme qui se puisse voir?</p>
<p>Certes, je n'oserais un instant supposer le contraire!</p>
<p>Que dit-on alors?</p>
-<p>On raconte avec malice qu'il a placé son <em>ex
+<p>On raconte avec malice qu'il a placé son <em>ex
libris</em> sur le livre d'autrui.</p>
-<p>Sur le livre d'autrui!&mdash;C'est, en vérité, la
-première fois que j'entends ce vilain propos.</p>
+<p>Sur le livre d'autrui!&mdash;C'est, en vérité, la
+première fois que j'entends ce vilain propos.</p>
<p>L'histoire est adorable.</p>
<p>Dans ce cas, je vous en prie, contez-la moi.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
-Volontiers,&mdash;cependant je dois vous prévenir,&mdash;elle
+Volontiers,&mdash;cependant je dois vous prévenir,&mdash;elle
est du ressort de la <cite>Chronique scandaleuse</cite>.</p>
<p>Peu importe, je serai discret.</p>
<p>Vous m'en donnez l'assurance?</p>
-<p>En toute loyauté.</p>
+<p>En toute loyauté.</p>
-<p>C'est un document de haute curiosité que je
+<p>C'est un document de haute curiosité que je
vous livre.&mdash;Je commence donc:</p>
<p>Vous connaissez, n'est-il pas vrai, le bonhomme
en question? Grand, sec, nerveux, la
-face glabre et émaciée, les cheveux blonds-châtains
-comme du maroquin Lavallière, les yeux
-petits et vifs, dardant, derrière leurs lunettes, une
+face glabre et émaciée, les cheveux blonds-châtains
+comme du maroquin Lavallière, les yeux
+petits et vifs, dardant, derrière leurs lunettes, une
prunelle de ce vert particulier aux bouteilles
-d'eau minérale; sans doute, vous l'avez vu passer
+d'eau minérale; sans doute, vous l'avez vu passer
maintes fois sur les quais, aux environs de l'Institut,
-serré dans une longue redingote noire, proprement
-guêtré, le chef recouvert d'un gibus mat
-à larges bords; presque toujours affaissé sous le
-faix d'une prodigieuse quantité de brochures qui
+serré dans une longue redingote noire, proprement
+guêtré, le chef recouvert d'un gibus mat
+à larges bords; presque toujours affaissé sous le
+faix d'une prodigieuse quantité de brochures qui
lui arrondissent le bras affreusement. Le Bibliophile
-Z. est un de nos plus savants Hellénistes,
-très estimé de tout ce qui se nourrit du siècle de
-Périclès. C'est un spartiate littéraire, un fanatique
-de livres qui se ferait plutôt tuer que de manquer
-une seule fois la tournée bibliopolesque qu'il
+Z. est un de nos plus savants Hellénistes,
+très estimé de tout ce qui se nourrit du siècle de
+Périclès. C'est un spartiate littéraire, un fanatique
+de livres qui se ferait plutôt tuer que de manquer
+une seule fois la tournée bibliopolesque qu'il
entreprend quotidiennement. En homme sage,
il a fait camper ses <em>desiderata</em> dans le domaine
attique, rien ne saurait le distraire de ce but;
-son rêve le plus vif serait de recueillir les épaves
+son rêve le plus vif serait de recueillir les épaves
<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
-de la fameuse <em>Bibliothèque de Coislin</em>, en un mot,
+de la fameuse <em>Bibliothèque de Coislin</em>, en un mot,
il donnerait la <cite>Bible de Mayence 1462</cite>, pour un
-<em>Sophocle d'édition Aldine, Venise, 1502</em> ou
+<em>Sophocle d'édition Aldine, Venise, 1502</em> ou
<em>l'Euripide en lettres majuscules</em>.</p>
<p>La description est fort exacte, mais je ne vois
pas...?</p>
-<p>Impatient! Daignez au moins écouter.</p>
+<p>Impatient! Daignez au moins écouter.</p>
-<p>Le Bibliophile Z. passe tout son temps soit à
-la recherche de ses <em>merles blancs</em>, soit à la <em>Nationale</em>,
-soit dans des Académies savantes, soit
-encore au dîner des <em>Helleno-Bibliognostes</em> dont
-il est président.&mdash;Levé de très grand matin, il
-déjeune de Théocrite qu'il adore, puis, grand
+<p>Le Bibliophile Z. passe tout son temps soit à
+la recherche de ses <em>merles blancs</em>, soit à la <em>Nationale</em>,
+soit dans des Académies savantes, soit
+encore au dîner des <em>Helleno-Bibliognostes</em> dont
+il est président.&mdash;Levé de très grand matin, il
+déjeune de Théocrite qu'il adore, puis, grand
disciple de l'Ecole de Salerne et de Louis Cornaro,
-il soupe sobrement et le soir, à neuf heures,
+il soupe sobrement et le soir, à neuf heures,
il se couvre le front, il soupire et s'endort.</p>
<p>Tout cela ne me dit pas?</p>
-<p>De grâce, une minute! nous arrivons au fait.</p>
+<p>De grâce, une minute! nous arrivons au fait.</p>
<p>Il y a trois ans, las de traduire et commenter
-Aristénète, Epicure et Athénée dans l'égoïsme du
-célibat, notre érudit, songea sérieusement au mariage
-et se résolut à prendre femme. Ses relations
-étendues, ses succès de savant, l'intégrité d'un
+Aristénète, Epicure et Athénée dans l'égoïsme du
+célibat, notre érudit, songea sérieusement au mariage
+et se résolut à prendre femme. Ses relations
+étendues, ses succès de savant, l'intégrité d'un
nom ancien dans la robe lui firent trouver une
-frêle et exquise jeune fille, une adorable parisienne,
+frêle et exquise jeune fille, une adorable parisienne,
fine, gaie, spirituelle jusqu'au bout des
-talons qui consentit à troquer sa fraîcheur contre
-un parchemin, à livrer sa jeunesse à cette longue
+talons qui consentit à troquer sa fraîcheur contre
+un parchemin, à livrer sa jeunesse à cette longue
racine grecque:&mdash;M<sup>lle</sup> *** devint, pour tout dire,
la rose de ce buisson.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
Dans les premiers temps de cet hymen, Z. fut
-pour sa femme rempli de mille prévenances, de
+pour sa femme rempli de mille prévenances, de
petits soins, d'effusion, je dirais presque d'amour,
si je ne craignais de profaner ce mot; on eut dit
qu'il subissait en quelque sorte l'influence d'une
-palingénésie intérieure. Il se montra tour à tour
-léger, galant, mondain, presque anacréontique;
+palingénésie intérieure. Il se montra tour à tour
+léger, galant, mondain, presque anacréontique;
on le vit parcourir l'Italie avec sa toute gracieuse
-compagne, puis, de retour à Paris, fréquenter les
-soirées, la Comédie, l'Opéra,&mdash;que vous dirai-je?
-Z. ne fut réellement pas trop Grec dans ce charmant
+compagne, puis, de retour à Paris, fréquenter les
+soirées, la Comédie, l'Opéra,&mdash;que vous dirai-je?
+Z. ne fut réellement pas trop Grec dans ce charmant
jeu du mariage;&mdash;sans oublier Minerve,
-mollement, il taquina Vénus; Mentor céda quelquefois
-la place à Télémaque, mais, hélas! au
-bout de quelques mois Télémaque disparut, les
-muscles de notre Bibliophile, habitués au calme
-salernitain s'énervèrent peu à peu; il redevint
-Mentor pour toujours.&mdash;L'Alpha, l'Oméga, l'Iota
-souscrit, hellénisèrent de nouveau son cerveau.&mdash;M<sup>me</sup>
+mollement, il taquina Vénus; Mentor céda quelquefois
+la place à Télémaque, mais, hélas! au
+bout de quelques mois Télémaque disparut, les
+muscles de notre Bibliophile, habitués au calme
+salernitain s'énervèrent peu à peu; il redevint
+Mentor pour toujours.&mdash;L'Alpha, l'Oméga, l'Iota
+souscrit, hellénisèrent de nouveau son cerveau.&mdash;M<sup>me</sup>
Z. fut veuve.&mdash;Du vivant de son mari,
-l'étude enterra son époux.</p>
-
-<p>La pauvre petite femme se désola tout d'abord,
-comme bien vous le pensez; abandonnée une
-partie du jour à elle-même, voyant, aux heures du
-dîner, son mari, plongé dans quelque vieux volume,
-lui adresser à peine certains menus propos;
-isolée dans sa chambre des soirées entières, la
-vie, à ses yeux, prit vite une teinte grise et horriblement
-monotone. Il lui fallait sortir à tout prix
-de ce milieu momifié; elle en sortit, se lança dans
+l'étude enterra son époux.</p>
+
+<p>La pauvre petite femme se désola tout d'abord,
+comme bien vous le pensez; abandonnée une
+partie du jour à elle-même, voyant, aux heures du
+dîner, son mari, plongé dans quelque vieux volume,
+lui adresser à peine certains menus propos;
+isolée dans sa chambre des soirées entières, la
+vie, à ses yeux, prit vite une teinte grise et horriblement
+monotone. Il lui fallait sortir à tout prix
+de ce milieu momifié; elle en sortit, se lança dans
<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
-les fêtes mondaines et fut considérée par tous
-comme la plus heureuse et la plus élégante de
+les fêtes mondaines et fut considérée par tous
+comme la plus heureuse et la plus élégante de
nos parisiennes. Elle eut une cour de jeunes
-hommes brillants, corrects et fats qui papillonnèrent
-autour de sa lumineuse beauté, mais dans
+hommes brillants, corrects et fats qui papillonnèrent
+autour de sa lumineuse beauté, mais dans
ce tourbillon artificiel, parmi les rires et les galanteries
fades, madame Z. sentit mieux que jamais
le vide de son existence; la solitude avait fait plus
-vaste son besoin d'aimer, les distractions extérieures
+vaste son besoin d'aimer, les distractions extérieures
ne purent calmer les vagues palpitations
de son c&oelig;ur, et un beau jour enfin, sa vertu dut
-capituler devant les attaques passionnées d'un bel
-Antinoüs au col puissant.&mdash;Il me faudrait tout
-un chapitre dans la manière ciselée des Dumas fils,
-des Flaubert ou des Zola pour vous décrire les
-phases sublimes de cet amour adultérin enveloppé
-de l'indifférence, ou plutôt, de la cécité
-homérique de notre Helléniste; mais je ne dois
+capituler devant les attaques passionnées d'un bel
+Antinoüs au col puissant.&mdash;Il me faudrait tout
+un chapitre dans la manière ciselée des Dumas fils,
+des Flaubert ou des Zola pour vous décrire les
+phases sublimes de cet amour adultérin enveloppé
+de l'indifférence, ou plutôt, de la cécité
+homérique de notre Helléniste; mais je ne dois
pas oublier que je vous raconte une historiette
et que je ne fais pas un roman; j'arriverai donc
-de suite au point pathétique.&mdash;Madame Z. s'aperçut
-hélas! à ses dépens, que le bel Antinoüs,
-différent en cela de son mari, savait reproduire
+de suite au point pathétique.&mdash;Madame Z. s'aperçut
+hélas! à ses dépens, que le bel Antinoüs,
+différent en cela de son mari, savait reproduire
autre chose que des anciens textes; elle sentit ce
-que les Précieuses si ingénieuses dans leurs métaphores,
+que les Précieuses si ingénieuses dans leurs métaphores,
nommaient: <cite>Le contre-temps de l'amour
permis</cite>.</p>
@@ -2414,102 +2376,102 @@ permis</cite>.</p>
le Bibliophile Z., le monstre! se trouvait n'avoir
pas lu depuis plus d'un an, en compagnie de sa
<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
-femme, les fameux préceptes du casuiste Sanchez:
+femme, les fameux préceptes du casuiste Sanchez:
<cite>De Matrimonio</cite>. Vous jugez si la situation
se montrait sombre et critique. Z. pouvait se
-révolter et traduire négativement le: <cite>Quem nuptiæ
+révolter et traduire négativement le: <cite>Quem nuptiæ
demonstrant</cite>.&mdash;Or, voici ce qu'il advint:</p>
-<p>Un soir, après le tête à tête d'un fin dîner,
-dans lequel la truffe brune avait évaporé son
-arôme exquis, le Bibliophile Z. qui s'était retiré
-dans son cabinet de travail afin de se délasser
-dans la lecture des <cite>Philosophumena</cite> d'Origène fut
-mandé subitement chez sa femme.</p>
-
-<p>Profondément attristé d'abandonner Origène
-pour son épouse, il se rendit d'assez mauvaise
-grâce à cette invitation et fut reçu dans cette
-même chambre à coucher dont l'ingrat n'avait
+<p>Un soir, après le tête à tête d'un fin dîner,
+dans lequel la truffe brune avait évaporé son
+arôme exquis, le Bibliophile Z. qui s'était retiré
+dans son cabinet de travail afin de se délasser
+dans la lecture des <cite>Philosophumena</cite> d'Origène fut
+mandé subitement chez sa femme.</p>
+
+<p>Profondément attristé d'abandonner Origène
+pour son épouse, il se rendit d'assez mauvaise
+grâce à cette invitation et fut reçu dans cette
+même chambre à coucher dont l'ingrat n'avait
pas franchi le seuil depuis si longtemps.</p>
<p>Madame Z l'attendait, assise sur une chauffeuse
-près de l'âtre, les yeux brillants et allumés
-d'un feu étrange, les pommettes rosées, plus
+près de l'âtre, les yeux brillants et allumés
+d'un feu étrange, les pommettes rosées, plus
ravissante que jamais.&mdash;de longs soupirs tendres
-et étouffés soulevaient les rondeurs de sa
-gorge, dont on voyait l'éclatante beauté sous le
-décolleté d'une délicieuse tunique de cachemire
-blanc garnie de point d'Angleterre coquillé. Ses
-petites mules de satin à barettes mauves, chuchotaient
+et étouffés soulevaient les rondeurs de sa
+gorge, dont on voyait l'éclatante beauté sous le
+décolleté d'une délicieuse tunique de cachemire
+blanc garnie de point d'Angleterre coquillé. Ses
+petites mules de satin à barettes mauves, chuchotaient
impatiemment sur le tissu soyeux d'un
-coussin et un &oelig;il indiscret eût découvert les
-fines attaches d'une jambe merveilleuse, emprisonnée
-dans le lilas pâle d'un bas brodé au
-coin.&mdash;Les rideaux de la chambre étaient
+coussin et un &oelig;il indiscret eût découvert les
+fines attaches d'une jambe merveilleuse, emprisonnée
+dans le lilas pâle d'un bas brodé au
+coin.&mdash;Les rideaux de la chambre étaient
<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
-tirés,&mdash;peut-être aussi les verroux.&mdash;Il y avait
-dans l'air comme un parfum enivrant de discrétion
+tirés,&mdash;peut-être aussi les verroux.&mdash;Il y avait
+dans l'air comme un parfum enivrant de discrétion
et de libertinage, et des petits amours, dans
-le coloris de Boucher, faiblement éclairés, se lutinaient,
+le coloris de Boucher, faiblement éclairés, se lutinaient,
semblant jaillir des dessus de porte dans
-un effarement de malice et de curiosité voluptueuse.</p>
+un effarement de malice et de curiosité voluptueuse.</p>
<p>Le Bibliophile Z. ne vit rien de tout cela; projetant
en avant l'angle rude de ses jambes et sans
-même retirer une toque de velours noire enrichie
-de grecques, il s'affaissa méthodiquement
-sur un siége à côté de sa femme qui lui fournit
-habilement un prétexte plausible à la démarche
-inusitée qu'elle venait de faire auprès de lui.</p>
-
-<p>La mignonne créature fut ravissante de coquetterie
-raffinée, d'esprit mordant, de verve
-délicate, elle donna cours à toute la mutinerie de
-ses heureux jours passés, elle se fit enfant, gamine
-même, trouvant des trésors de sensiblerie dans
-l'évocation d'une douce lune de miel trop tôt
-métamorphosée en vilaine lune rousse. Elle précisait
+même retirer une toque de velours noire enrichie
+de grecques, il s'affaissa méthodiquement
+sur un siége à côté de sa femme qui lui fournit
+habilement un prétexte plausible à la démarche
+inusitée qu'elle venait de faire auprès de lui.</p>
+
+<p>La mignonne créature fut ravissante de coquetterie
+raffinée, d'esprit mordant, de verve
+délicate, elle donna cours à toute la mutinerie de
+ses heureux jours passés, elle se fit enfant, gamine
+même, trouvant des trésors de sensiblerie dans
+l'évocation d'une douce lune de miel trop tôt
+métamorphosée en vilaine lune rousse. Elle précisait
ses souvenirs avec des pudeurs de jeune
-fille, riant tout à coup, puis baissant lentement
+fille, riant tout à coup, puis baissant lentement
ses longs cils comme pour ombrager sa rougeur
-naissante.&mdash;Elle s'était rapprochée,&mdash;les plis
-moëlleux de sa robe, dessinant des contours
-qu'eut enviés Clodion, frôlaient le sévère pantalon
-noir du savant; à genoux sur le coussin,
-dans une pose alanguie et féline, montrant
+naissante.&mdash;Elle s'était rapprochée,&mdash;les plis
+moëlleux de sa robe, dessinant des contours
+qu'eut enviés Clodion, frôlaient le sévère pantalon
+noir du savant; à genoux sur le coussin,
+dans une pose alanguie et féline, montrant
les fossettes rieuses de ses beaux bras nus;
<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
elle caressait, elle embrassait les mains roides et
-froides, aux ongles secs et carrés, de son époux.&mdash;Ses
-lèvres rouges et humides se crispaient dans
+froides, aux ongles secs et carrés, de son époux.&mdash;Ses
+lèvres rouges et humides se crispaient dans
l'attente des baisers, l'amour enfin semblait
-déborder avec rage de la vitalité de ses sens.</p>
+déborder avec rage de la vitalité de ses sens.</p>
-<p>Saint Antoine n'eut pas résisté; le Bibliophile
-Z résista&mdash;rigide comme un palimpseste,
+<p>Saint Antoine n'eut pas résisté; le Bibliophile
+Z résista&mdash;rigide comme un palimpseste,
pas un de ses muscles ne bougea. Il songeait
-à Lucien, à Eubule, à Xénarque, à Aristophane.
-Il relisait en mémoire les ruses féminines
-de l'antiquité et son &oelig;il vert s'était froidement
-arrêté sur l'excès de certaine courbe dont
-il était assuré d'être et d'avoir été l'asymptote.</p>
+à Lucien, à Eubule, à Xénarque, à Aristophane.
+Il relisait en mémoire les ruses féminines
+de l'antiquité et son &oelig;il vert s'était froidement
+arrêté sur l'excès de certaine courbe dont
+il était assuré d'être et d'avoir été l'asymptote.</p>
<p>Il se leva enfin, avec le calme majestueux d'un
-président qui lève une séance, et, prenant congé
+président qui lève une séance, et, prenant congé
de sa femme, aussi brutalement galant que s'il
-se fût agi d'une facture à payer: Dormez en
+se fût agi d'une facture à payer: Dormez en
paix, Madame, dit-il, dormez en paix..... <em>Je le
-reconnaîtrai.</em></p>
+reconnaîtrai.</em></p>
<div class="figcenter">
<img src="images/illus_072.jpg" width="150" height="129" alt="" title="" />
</div>
-<p>Voilà pourquoi, me dit mon bibliomane en
-terminant son récit, les confrères du célèbre
+<p>Voilà pourquoi, me dit mon bibliomane en
+terminant son récit, les confrères du célèbre
Bibliophile Z. se racontent bien bas, bien bas
-en le voyant passer qu'il a placé son <em>Ex-libris</em>
+en le voyant passer qu'il a placé son <em>Ex-libris</em>
sur le livre d'autrui.</p>
<p>Entre-nous&mdash;Fit-il pas mieux que de se
@@ -2529,67 +2491,67 @@ plaindre?</p>
<img class="drop-cap" src="images/drop-l.jpg" width="70" height="68" alt="" />
</div>
-<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Le</span> thermomètre marque 35 degrés à
-l'ombre. Paris est éclaboussé de
+<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Le</span> thermomètre marque 35 degrés à
+l'ombre. Paris est éclaboussé de
soleil, le bitume se change en mastic.
-Adossés aux parapets des quais, les
+Adossés aux parapets des quais, les
bouquinistes sont somnolents. Les passants
-font hâte vers leurs affaires, et, chapeau d'une
-main, de l'autre s'épongent le front.&mdash;Ombrelles
-déployées, les petites femmes, en toilettes
+font hâte vers leurs affaires, et, chapeau d'une
+main, de l'autre s'épongent le front.&mdash;Ombrelles
+déployées, les petites femmes, en toilettes
admirablement transparentes, passent en voitures
-découvertes; d'énormes cohortes d'Anglais
-annoncent la canicule, un employé municipal
-inonde la chaussée de torrents d'eau qui sèche
-aussitôt.&mdash;C'est l'été dans toute sa cruauté.</p>
+découvertes; d'énormes cohortes d'Anglais
+annoncent la canicule, un employé municipal
+inonde la chaussée de torrents d'eau qui sèche
+aussitôt.&mdash;C'est l'été dans toute sa cruauté.</p>
-<p>Rien ne résiste à la température; ce ne sont
+<p>Rien ne résiste à la température; ce ne sont
que soupirs et plaintes, on fait queue aux fontaines
-Wallace comme jadis à une première de
-l'Ambigu, les Parisiens halètent comme des forgerons
-à l'enclume, les cerveaux cuisent au
-bain-marie dans leurs boîtes osseuses.</p>
+Wallace comme jadis à une première de
+l'Ambigu, les Parisiens halètent comme des forgerons
+à l'enclume, les cerveaux cuisent au
+bain-marie dans leurs boîtes osseuses.</p>
-<p>... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques,
+<p>... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques,
quelques bouquineurs ambulent, munis
-d'un espoir réfrigérant.</p>
+d'un espoir réfrigérant.</p>
-<p>Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés
+<p>Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés
<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
-de la boîte à quatre sols, et dans leur regard qui
-brille aucune désillusion ne se lit.</p>
+de la boîte à quatre sols, et dans leur regard qui
+brille aucune désillusion ne se lit.</p>
<hr class="c15" />
-<p>La chaleur fait peler le vieux veau et dévore la
+<p>La chaleur fait peler le vieux veau et dévore la
couleur des titres. Les feuilles se tordent sous les
-baisers du soleil, un lézard pétitionnerait pour
+baisers du soleil, un lézard pétitionnerait pour
obtenir un case de bouquiniste, et sur le plat
-brûlant d'un in-folio on ferait aisément cuire un
+brûlant d'un in-folio on ferait aisément cuire un
&oelig;uf.</p>
<p>Eux, les bouquineurs, ils semblent de marbre,
ils iraient volontiers en enfer pour bouquiner,
et, comme leur nombre est plus restreint sous ce
-ciel de plomb, le désir les réconforte. Ils défilent
+ciel de plomb, le désir les réconforte. Ils défilent
lentement, majestueux et fermes sous l'alpaga de
-la jaquette ou le sédan de la redingote.</p>
+la jaquette ou le sédan de la redingote.</p>
<p>Un vent plus chaud que le siroco embrase
-l'air et saupoudre d'une fine poussière la prose de
-tout un passé. Le dôme de l'Institut reluit
+l'air et saupoudre d'une fine poussière la prose de
+tout un passé. Le dôme de l'Institut reluit
comme un casque classique, les arbres roux et
-grisâtres semblent asphyxiés, et sous l'azur du
-ciel à peine strié de nuages, chacun transpire sa
-vie avec des appétences de frais et de repos.</p>
+grisâtres semblent asphyxiés, et sous l'azur du
+ciel à peine strié de nuages, chacun transpire sa
+vie avec des appétences de frais et de repos.</p>
-<p>... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques,
+<p>... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques,
quelques bouquineurs ambulent, munis
-d'un espoir réfrigérant.</p>
+d'un espoir réfrigérant.</p>
-<p>Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés
-de la boîte à quatre sols, et dans leur regard
-qui brille aucune désillusion ne se lit.</p>
+<p>Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés
+de la boîte à quatre sols, et dans leur regard
+qui brille aucune désillusion ne se lit.</p>
<div class="figcenter">
<img src="images/illus_074.jpg" width="50" height="35" alt="" title="" />
@@ -2603,302 +2565,302 @@ qui brille aucune désillusion ne se lit.</p>
<h2>LES CATALOGUEURS</h2>
-<p class="epigraph">Cataloguer des livres à l'infini, sans les
+<p class="epigraph">Cataloguer des livres à l'infini, sans les
avoir lus, qui croirait que cet emploi a
rendu les hommes fort vains et leur a
-donné un air d'importance? Un Catalogueur
-de livres ne le cède pas à tel érudit.<br />
-<span class="i9 smcap">Sébastien Mercier.</span></p>
+donné un air d'importance? Un Catalogueur
+de livres ne le cède pas à tel érudit.<br />
+<span class="i9 smcap">Sébastien Mercier.</span></p>
<div>
<img class="drop-cap" src="images/drop-n.jpg" width="70" height="70" alt="" />
</div>
-<p class="drop-cap"><span class="upper-case">N'a</span>-t-on pas maintes fois anathématisé
-le profond La Bruyère au sujet du
+<p class="drop-cap"><span class="upper-case">N'a</span>-t-on pas maintes fois anathématisé
+le profond La Bruyère au sujet du
mot <em>Tannerie</em>, dont il s'est servi,
dans son chapitre: <em>De la Mode</em>, pour
-désigner la Bibliothèque d'un Bibliomane inconnu.</p>
+désigner la Bibliothèque d'un Bibliomane inconnu.</p>
-<p><em>Tannerie!</em> quelle irrévérence! s'est-on écrié&mdash;<em>Tannerie!</em>
+<p><em>Tannerie!</em> quelle irrévérence! s'est-on écrié&mdash;<em>Tannerie!</em>
fi, le vilain mot! faut-il qu'un
-homme d'esprit et de jugement ait osé employer
-un tel langage pour spécifier la collection
+homme d'esprit et de jugement ait osé employer
+un tel langage pour spécifier la collection
sans doute remarquable d'un amateur d'Antan!&mdash;<em>Tannerie!</em>
mais, c'est horrible, monstrueux,
pendable!&mdash;<em>Tannerie!</em>&mdash;ah! <em>Tannerie!!</em></p>
-<p>Eh! eh! <em>Tannerie</em> n'est point déjà si mal
-trouvé; <em>Tannerie</em> est bien concluant et rend à
-merveille la pensée de l'auteur.&mdash;De qui s'agit-il
-en effet dans le passage incriminé et de quelle
-sorte de Bibliothèque le moraliste veut-il parler?
-Ce n'est assurément pas de la Bibliothèque d'un
+<p>Eh! eh! <em>Tannerie</em> n'est point déjà si mal
+trouvé; <em>Tannerie</em> est bien concluant et rend à
+merveille la pensée de l'auteur.&mdash;De qui s'agit-il
+en effet dans le passage incriminé et de quelle
+sorte de Bibliothèque le moraliste veut-il parler?
+Ce n'est assurément pas de la Bibliothèque d'un
<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
Michel de Marolles, d'un Longepierre, d'un de
-Ballesdens, d'un Furetière, d'un Patru, d'un
+Ballesdens, d'un Furetière, d'un Patru, d'un
Jean Bigot, d'un de Harlay ou d'un Lamonnoye.&mdash;Il
-s'agit, cela tombe sous le sens, de la <em>Bibliotière</em>
+s'agit, cela tombe sous le sens, de la <em>Bibliotière</em>
d'un Bibliomane dans toute l'acception du
-mot; d'un Bibliomane par vanité, par ostentation,
+mot; d'un Bibliomane par vanité, par ostentation,
par gloriole; d'un Bibliomane <em>ramassier</em>,
comme on disait jadis, d'un Bibliomane qui
aligne des livres sans les lire, dans le but unique
-de s'illusionner lui-même et d'illusionner les
+de s'illusionner lui-même et d'illusionner les
autres sur le vide de son esprit.</p>
-<p>La Bruyère n'a pas songé un seul instant,
-c'est évident, à peindre la passion vivante d'un
-Bibliophile éclairé, mais bien cette Bibliomanie
-dont Le Pautre nous a légué l'expression dans
+<p>La Bruyère n'a pas songé un seul instant,
+c'est évident, à peindre la passion vivante d'un
+Bibliophile éclairé, mais bien cette Bibliomanie
+dont Le Pautre nous a légué l'expression dans
La <em>Folie du Bibliomane</em>, une rarissime gravure
-ornée de ce quatrain:</p>
+ornée de ce quatrain:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line"><i>C'est bien le plus grand fou qui soit dans la nature</i></div>
<div class="line"><i>Que celuy qui se plaist aux livres bien dorez,</i></div>
-<div class="line"><i>Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez,</i></div>
+<div class="line"><i>Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez,</i></div>
<div class="line"><i>Et ne les voit jamais que par la couverture.</i></div>
</div></div></div>
<p>Aujourd'hui, malheureusement, Bibliophile et
Bibliomane sont presque synonymes; le profane
-vulgaire semble être devenu myope. Il confond
+vulgaire semble être devenu myope. Il confond
Lamoignon et Longuerue, Pompadour et
Marie-Antoinette, Montauron et Fouquet, de
-Bure et de Lavallière, Solar et Cigongne; or,
-il y a des nuances à l'infini dans ces noms de
-Bibliophiles jetés au hasard. Qu'on veuille bien
+Bure et de Lavallière, Solar et Cigongne; or,
+il y a des nuances à l'infini dans ces noms de
+Bibliophiles jetés au hasard. Qu'on veuille bien
<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
-étudier ces Bibliophiles par leurs catalogues et
+étudier ces Bibliophiles par leurs catalogues et
l'on nous comprendra.</p>
-<p>Mais, nous dit le lecteur, précisez la différence
+<p>Mais, nous dit le lecteur, précisez la différence
entre Bibliomane et Bibliophile?</p>
-<p>Avec l'autorité d'un maître incontesté, Charles
-Nodier, nous le ferons très volontiers:</p>
+<p>Avec l'autorité d'un maître incontesté, Charles
+Nodier, nous le ferons très volontiers:</p>
-<p>«Le Bibliophile sait choisir les livres, dit
+<p>«Le Bibliophile sait choisir les livres, dit
Nodier, le Bibliomane les entasse.&mdash;Le Bibliophile
-joint le livre au livre après l'avoir soumis
-à toutes les investigations de ses sens et de son
+joint le livre au livre après l'avoir soumis
+à toutes les investigations de ses sens et de son
intelligence, le Bibliomane entasse les livres les
uns sur les autres sans les regarder. Le Bibliophile
-apprécie le livre; le Bibliomane le pèse ou
-le mesure.&mdash;Le Bibliophile procède avec une
+apprécie le livre; le Bibliomane le pèse ou
+le mesure.&mdash;Le Bibliophile procède avec une
loupe et le Bibliomane avec une toise..., du sublime
-au ridicule il n'y a qu'un pas.»</p>
+au ridicule il n'y a qu'un pas.»</p>
<p>Entre le Bibliomane et le Bibliophile, il s'est
produit un amateur d'un nouveau genre, et pour
-vous le présenter, si vous le voulez bien, procédons
-nous-même autrement:</p>
+vous le présenter, si vous le voulez bien, procédons
+nous-même autrement:</p>
-<p>Don Juan était-il amoureux de la femme pour
+<p>Don Juan était-il amoureux de la femme pour
la femme? Non, certes non, et qu'on n'aille
-pas crier au Paradoxe. Don Juan n'était qu'un
-habile catalogueur de femmes.&mdash;Séduire une
-femme, pour Don Juan, était-ce l'espoir de
-satisfaire une passion fiévreuse et véritable?
-était-ce le brûlant désir de posséder la frêle
-créature vers laquelle son c&oelig;ur semblait s'être
-envolé? était-ce la recherche de l'idéal? Mon
+pas crier au Paradoxe. Don Juan n'était qu'un
+habile catalogueur de femmes.&mdash;Séduire une
+femme, pour Don Juan, était-ce l'espoir de
+satisfaire une passion fiévreuse et véritable?
+était-ce le brûlant désir de posséder la frêle
+créature vers laquelle son c&oelig;ur semblait s'être
+envolé? était-ce la recherche de l'idéal? Mon
Dieu, non, mille fois non.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
-Don Juan était mu par un esprit machiavélique
-et froid, par un c&oelig;ur marmoréen, plus
+Don Juan était mu par un esprit machiavélique
+et froid, par un c&oelig;ur marmoréen, plus
froid que la statue du Commandeur; pour lui,
-séduire une femme, c'était ajouter un nom à sa
-liste, c'était le sot orgueil, la fatuité rassasiée,
-l'égoïsme chatouillé, la vanité qui sourit;&mdash;le
-type de Don Juan ne possède même pas l'excuse
-d'une âme artiste et inquiète comme ces bouillants
+séduire une femme, c'était ajouter un nom à sa
+liste, c'était le sot orgueil, la fatuité rassasiée,
+l'égoïsme chatouillé, la vanité qui sourit;&mdash;le
+type de Don Juan ne possède même pas l'excuse
+d'une âme artiste et inquiète comme ces bouillants
Catalogueurs de femmes qui ont noms,
-au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, Restif de La Bretonne, Casanova
+au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, Restif de La Bretonne, Casanova
de Seingalt et Choudard-Desforges.</p>
<p>M. M. X. Y. ou Z., que votre libraire vous
-cite avec enthousiasme, l'un pour acquérir tous
+cite avec enthousiasme, l'un pour acquérir tous
les jolis volumes qui paraissent, quels qu'ils
soient, l'autre pour payer un mauvais Romantique
soixante-dix louis; celui-ci pour acheter
-au poids de l'or tel livre à scandale saisi d'hier,
-celui-là pour ramasser tous les exemplaires d'une
-édition à la veille d'être épuisée; M. M. X.
-Y. ou Z. sont-ils des Bibliophiles, c'est-à-dire
-des raffinés, des délicats du livre, des amoureux
-de la substance plutôt que de l'apparence? Nous
-ne craignons pas d'affirmer que non;&mdash;véritables
+au poids de l'or tel livre à scandale saisi d'hier,
+celui-là pour ramasser tous les exemplaires d'une
+édition à la veille d'être épuisée; M. M. X.
+Y. ou Z. sont-ils des Bibliophiles, c'est-à-dire
+des raffinés, des délicats du livre, des amoureux
+de la substance plutôt que de l'apparence? Nous
+ne craignons pas d'affirmer que non;&mdash;véritables
<em>Don Juans de la Bibliophilie</em>, ce sont des
<em>Catalogueurs de Livres</em>.</p>
<p>Le <em>Catalogueur</em> collectionne des volumes
-comme d'autres réunissent des fragments curieux
-de silex, de néphrite, de serpentine ou
+comme d'autres réunissent des fragments curieux
+de silex, de néphrite, de serpentine ou
d'obsidienne; il a des livres comme on a des
tentures, des meubles rares, des bronzes, des
<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
-bibelots de toutes sortes. Avant même que de
+bibelots de toutes sortes. Avant même que de
les ouvrir, il fait relier superbement ses brochures,
-il n'a pas de Bibliothèque, il n'a qu'une
-<em>Tannerie</em>. La Bruyère de nos jours serait, hélas!
-plus sévère qu'autrefois;&mdash;que son ombre nous
+il n'a pas de Bibliothèque, il n'a qu'une
+<em>Tannerie</em>. La Bruyère de nos jours serait, hélas!
+plus sévère qu'autrefois;&mdash;que son ombre nous
guide, car, nous, son infime petit-fils, nous allons
essayer notre verve sur quelques Catalogueurs
-<em>pourtraicturés</em> sur de bons patrons;&mdash;sois indulgent,
-ô bénévole lecteur de nos <em>Caprices</em>!
+<em>pourtraicturés</em> sur de bons patrons;&mdash;sois indulgent,
+ô bénévole lecteur de nos <em>Caprices</em>!
si notre pinceau est parfois impuissant.</p>
<h3>I</h3>
-<p><em>Richard</em> vit retiré des affaires, dans le <i lang="en" xml:lang="en">high-life</i>
-parisien. Sa fortune est considérable, il a
+<p><em>Richard</em> vit retiré des affaires, dans le <i lang="en" xml:lang="en">high-life</i>
+parisien. Sa fortune est considérable, il a
maison de ville et maison des champs. Ses valets
-sont du meilleur style, ses écuries citées comme
-modèles et ses chiens bien dressés. Ses maîtresses,
-par sérieux, tiennent à honneur de se
-dire siennes, lui, par gaillardise, tient à honneur
-d'afficher ses maîtresses. <em>Richard</em> possède une
-loge à l'Opéra et fréquente assidûment son club;
-il est arrivé à cet âge où l'ambition gravit un
-étage et du c&oelig;ur monte à la tête, où, par contraste,
-les illusions dégringolent à l'entresol, et du
+sont du meilleur style, ses écuries citées comme
+modèles et ses chiens bien dressés. Ses maîtresses,
+par sérieux, tiennent à honneur de se
+dire siennes, lui, par gaillardise, tient à honneur
+d'afficher ses maîtresses. <em>Richard</em> possède une
+loge à l'Opéra et fréquente assidûment son club;
+il est arrivé à cet âge où l'ambition gravit un
+étage et du c&oelig;ur monte à la tête, où, par contraste,
+les illusions dégringolent à l'entresol, et du
cerveau vont au c&oelig;ur.&mdash;<em>Richard</em> est bien de sa
personne: a la tenue correcte d'un gentleman,
il joint la rondeur ample d'un boursier bon enfant;
-en le voyant passer, de suite on songe à
+en le voyant passer, de suite on songe à
Monsieur Capital.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
Par distraction, et encore plus par ce besoin
-inné d'occupations actives qui fouettent l'ennui,
+inné d'occupations actives qui fouettent l'ennui,
<em>Richard</em> s'est fait antiquaire: il raffole, dit-il,
des <em>choses du temps</em> et raconte avec emphase
-qu'il a su réunir chez lui des beautés incomparables.
-On le voit à l'Hôtel des ventes, non loin
+qu'il a su réunir chez lui des beautés incomparables.
+On le voit à l'Hôtel des ventes, non loin
de la tribune du commissaire-priseur; le portefeuille
-bien nourri, et prêt à subir l'assaut des
-enchères; sa voix grave d'homme d'affaires fait
-monter avec assurance les tableaux estimés des
-maîtres contemporains et un sourire d'orgueilleuse
-satisfaction éclaire son visage, lorsque,
+bien nourri, et prêt à subir l'assaut des
+enchères; sa voix grave d'homme d'affaires fait
+monter avec assurance les tableaux estimés des
+maîtres contemporains et un sourire d'orgueilleuse
+satisfaction éclaire son visage, lorsque,
de groupes en groupes, son nom circule dans le
public comme l'heureux possesseur d'une &oelig;uvre
d'art. On dit de lui qu'il a <em>le flair</em>, et qu'il n'acquiert
-qu'à bon escient.&mdash;Il n'achète pas, il
+qu'à bon escient.&mdash;Il n'achète pas, il
place son argent.</p>
<p><em>Richard</em> cependant n'est pas pleinement satisfait;
-des désirs vagues le poussent à la Bibliomanie;
+des désirs vagues le poussent à la Bibliomanie;
il se repose des tableaux et se donne aux livres,
-ce sera sa seconde manière et il y restera fidèle.</p>
+ce sera sa seconde manière et il y restera fidèle.</p>
-<p>Le voici chez un libraire à la mode, assis nonchalamment,
-la tête haute et gonflé d'importance.
-Il se fait initier, sans en avoir l'air, au dédale
-si compliqué de la Bibliographie et aux
+<p>Le voici chez un libraire à la mode, assis nonchalamment,
+la tête haute et gonflé d'importance.
+Il se fait initier, sans en avoir l'air, au dédale
+si compliqué de la Bibliographie et aux
merveilles de la reliure; il contemple de luxueuses
-éditions des <cite>Baisers de Dorat</cite>, du <cite>Temple de
+éditions des <cite>Baisers de Dorat</cite>, du <cite>Temple de
Gnide</cite> et des <cite>Chansons de La Borde</cite> et se permet
-de critiquer les épreuves des gravures; il ne tolère,
+de critiquer les épreuves des gravures; il ne tolère,
dit-il, que les: <em>Avant la lettre</em>, et il ajoute,
<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
-que si Du Seuil, Capé, Lortic, Anguerrand, Padeloup
-ou Derôme n'ont pas orné ces ouvrages
+que si Du Seuil, Capé, Lortic, Anguerrand, Padeloup
+ou Derôme n'ont pas orné ces ouvrages
de maroquin du Levant, de tabis, de dentelles
et de petits fers, ils ne sont pas dignes de reposer
-sur les tablettes d'ivoire de sa Bibliothèque. <em>Richard</em>
+sur les tablettes d'ivoire de sa Bibliothèque. <em>Richard</em>
dit tout cela mollement, en se dandinant
et se renversant sur le dossier de sa chaise, ponctuant
-chaque parole d'une bouffée de son havane.
+chaque parole d'une bouffée de son havane.
Il maudit sourdement le libraire, conseiller dont
il ne peut se passer, et le nomme cependant:
-«<em>mon bon</em>» avec une certaine familiarité qui
-n'est point dépourvue de rudesse.</p>
+«<em>mon bon</em>» avec une certaine familiarité qui
+n'est point dépourvue de rudesse.</p>
-<p><em>Richard</em> se jette à bourse pleine dans sa nouvelle
+<p><em>Richard</em> se jette à bourse pleine dans sa nouvelle
<em>passion</em>, il y met autant de fougue, autant
-d'activité que s'il se lançait dans une opération
+d'activité que s'il se lançait dans une opération
commerciale d'un nouveau genre, il redevient
-très affairé et ne prend pas le loisir de contempler
-ni de digérer ses achats; d'immenses <em>desiderata</em>
-le provoquent sans cesse, il achète, il
-achète toujours, il achète encore, mais il ignore
-la douce joie de conquérir. La gloire des Mac-Carthy,
-des Didot, des Yeméniz, des Giraud, des
-Pixericourt, des Soleinne l'empêche de dormir.
-Il travaille avec opiniâtreté, non pas à combler
+très affairé et ne prend pas le loisir de contempler
+ni de digérer ses achats; d'immenses <em>desiderata</em>
+le provoquent sans cesse, il achète, il
+achète toujours, il achète encore, mais il ignore
+la douce joie de conquérir. La gloire des Mac-Carthy,
+des Didot, des Yeméniz, des Giraud, des
+Pixericourt, des Soleinne l'empêche de dormir.
+Il travaille avec opiniâtreté, non pas à combler
les lacunes de son savoir, est-ce qu'il en a le
-temps! Il travaille à son grandiose monument,
-à sa célébrité, à son catalogue, <em>à sa vente</em> enfin.</p>
+temps! Il travaille à son grandiose monument,
+à sa célébrité, à son catalogue, <em>à sa vente</em> enfin.</p>
-<p><em>Richard</em> aura formé une Bibliothèque comme
-on forme un régiment. Il aura surveillé l'extérieur
-de ses soldats sans en connaître l'esprit. Il les
+<p><em>Richard</em> aura formé une Bibliothèque comme
+on forme un régiment. Il aura surveillé l'extérieur
+de ses soldats sans en connaître l'esprit. Il les
<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
-enverra se faire décimer à la grande bataille de
+enverra se faire décimer à la grande bataille de
l'encan: <i lang="la" xml:lang="la">Ite ad vendentes</i>.&mdash;De tout cela, que
lui restera-t-il? des connaissances superficielles,
-un nom cité dans les Brunet de l'avenir, un peu
-de gloire et beaucoup de vanité... autant en emporte
+un nom cité dans les Brunet de l'avenir, un peu
+de gloire et beaucoup de vanité... autant en emporte
le vent.</p>
<p>.... <em>Richard</em> est le <em>Catalogueur in-folio</em>, le <em>Catalogueur
-à grandes marges</em>; passons au <em>Catalogueur</em>
-d'un rang moins élevé, avant que d'arriver
+à grandes marges</em>; passons au <em>Catalogueur</em>
+d'un rang moins élevé, avant que d'arriver
au petit <em>Catalogueur</em>, le plus modeste, mais
non pas le moins fou.</p>
<h3>II</h3>
-<p>Ni gras, ni maigre, grand, élancé, droit et
-empesé, les favoris au vent, le lorgnon d'écaille à
+<p>Ni gras, ni maigre, grand, élancé, droit et
+empesé, les favoris au vent, le lorgnon d'écaille à
califourchon sur un nez d'aigle, <em>Placide</em> est rempli
-de cette qualité banale et vague qu'on nomme
-distinction et qu'un homme d'esprit a désignée
-ainsi: la décoration des gens médiocres.&mdash;Sorti
-du collége, «fort en thême» il a pris ses inscriptions
-à la Faculté de droit, s'est rangé au
-quartier latin dans le groupe le plus à la mode
-des étudiants poseurs et a enfin honnêtement
-passé sa licence.</p>
+de cette qualité banale et vague qu'on nomme
+distinction et qu'un homme d'esprit a désignée
+ainsi: la décoration des gens médiocres.&mdash;Sorti
+du collége, «fort en thême» il a pris ses inscriptions
+à la Faculté de droit, s'est rangé au
+quartier latin dans le groupe le plus à la mode
+des étudiants poseurs et a enfin honnêtement
+passé sa licence.</p>
<p><em>Placide</em> a trente-cinq ou quarante ans; avocat
-à la Cour d'appel, avocat sans causes et pour
+à la Cour d'appel, avocat sans causes et pour
cause, il se meut dans une petite aisance qui lui
permet tout le confortable d'une vie douce et
-sans cahots. Dès son début dans le monde, il
+sans cahots. Dès son début dans le monde, il
<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
-s'est appliqué au grave maintien de la haute magistrature,
-au bon ton de la noblesse, à la rigidité
-austère de la Robe, au dandysme sobre et
-sans éclat d'un Georges Brummell. Ses paroles
-sont lentes et reposées, il ne dit juste que ce qu'il
-faut, il sait écouter avec tout le sérieux d'un audiencier,
-sans que le coin de ses lèvres rasées
-trahisse la mobilité de ses sensations intérieures.
-Il rit rarement et n'a jamais dû pleurer; son &oelig;il
-bleu est le fidèle miroir de son âme de granit et
-ses mains gantées n'auraient pas le moindre frémissement
-en palpant le premier des livres imprimés:
-le <cite>Psautier</cite> in-folio de Mayence, donné
+s'est appliqué au grave maintien de la haute magistrature,
+au bon ton de la noblesse, à la rigidité
+austère de la Robe, au dandysme sobre et
+sans éclat d'un Georges Brummell. Ses paroles
+sont lentes et reposées, il ne dit juste que ce qu'il
+faut, il sait écouter avec tout le sérieux d'un audiencier,
+sans que le coin de ses lèvres rasées
+trahisse la mobilité de ses sensations intérieures.
+Il rit rarement et n'a jamais dû pleurer; son &oelig;il
+bleu est le fidèle miroir de son âme de granit et
+ses mains gantées n'auraient pas le moindre frémissement
+en palpant le premier des livres imprimés:
+le <cite>Psautier</cite> in-folio de Mayence, donné
en 1457 par Jean Fust et Pierre Sch&oelig;ffer.</p>
<p><em>Placide</em> est cependant un Bibliophile, un Bibliophile
-bien coté sur la place, mais il semble s'être
-approprié cette pensée de Machiavel: «le monde
-appartient aux esprits froids.» Il a des livres, parce
+bien coté sur la place, mais il semble s'être
+approprié cette pensée de Machiavel: «le monde
+appartient aux esprits froids.» Il a des livres, parce
que <em>cela fait bien</em> dans son cabinet de bois noir
-aux tentures de nuance sombre, à côté des cartons
+aux tentures de nuance sombre, à côté des cartons
verts veufs de dossiers. Il a des livres, parce
-qu'il a froidement calculé, que, si le cabriolet est
-plus utile au médecin que le savoir, l'étalage
-d'une nombreuse Bibliothèque, aux reliures
-jansénistes, frappe plus sûrement dans la demeure
-d'un avocat que toute la rhétorique de ses
+qu'il a froidement calculé, que, si le cabriolet est
+plus utile au médecin que le savoir, l'étalage
+d'une nombreuse Bibliothèque, aux reliures
+jansénistes, frappe plus sûrement dans la demeure
+d'un avocat que toute la rhétorique de ses
meilleurs arguments. Il a des livres, donc il est
instruit, telle sera la logique de la veuve et de
l'orphelin.&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Post hoc ergo propter hoc.</i></p>
@@ -2907,236 +2869,236 @@ l'orphelin.&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Post hoc ergo propter hoc.</i></p>
<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
Sont-ce les Codes, les Formulaires, les Institutes
de Justinien, les Sources du Droit Romain,
-les &oelig;uvres de Procédure civile, les manuels
+les &oelig;uvres de Procédure civile, les manuels
du Juge taxateur, le <cite>Juris civilis Euchiridium</cite> et
-alia? assurément il ne saurait se passer des &oelig;uvres
+alia? assurément il ne saurait se passer des &oelig;uvres
de jurisprudence qui doivent former le premier
-fonds de sa Bibliothèque, mais hélas! il ne
-possède même pas l'<cite>Esprit des lois</cite>! Dans son
-désir de paraître doctissime, il a réuni tous les
+fonds de sa Bibliothèque, mais hélas! il ne
+possède même pas l'<cite>Esprit des lois</cite>! Dans son
+désir de paraître doctissime, il a réuni tous les
volumes dont les titres seuls imposent le respect;
-voici sur les rayons vernis de ses armoires vitrées
-tous les latinistes édités par Burmann, Grævius
+voici sur les rayons vernis de ses armoires vitrées
+tous les latinistes édités par Burmann, Grævius
et Gronovius, plus loin, les collections dites:
-<em>Variorum</em> et <cite>Ad usum Delphini</cite>; il a même mis
-côte à côte les ennuyeux poëtes latins des derniers
-siècles; Rapin, Commire-Vanière, Santeuil,
-Ménage, le Père Oudin et autres; puis, arrivent
-par bandes serrées et bibliographiquement mal
-disposées, les &oelig;uvres de Philosophie, de Métaphysique,
-de Mathématiques, d'Histoire, de
-Théologie et de Morale divine.&mdash;La <cite>Chimie de
-Boërhave</cite> heurte les <cite>Méditations de Descartes</cite> et
-le <cite>Traité de l'entendement humain de Locke</cite>; les
-<cite>Essais de morale de Nicole</cite> et les <cite>Réflexions de
+<em>Variorum</em> et <cite>Ad usum Delphini</cite>; il a même mis
+côte à côte les ennuyeux poëtes latins des derniers
+siècles; Rapin, Commire-Vanière, Santeuil,
+Ménage, le Père Oudin et autres; puis, arrivent
+par bandes serrées et bibliographiquement mal
+disposées, les &oelig;uvres de Philosophie, de Métaphysique,
+de Mathématiques, d'Histoire, de
+Théologie et de Morale divine.&mdash;La <cite>Chimie de
+Boërhave</cite> heurte les <cite>Méditations de Descartes</cite> et
+le <cite>Traité de l'entendement humain de Locke</cite>; les
+<cite>Essais de morale de Nicole</cite> et les <cite>Réflexions de
Bellegarde sur la Politesse du style</cite>, coudoient
-<cite>L'Art Héraldique</cite> et <cite>l'Hydrostatique ou la science
+<cite>L'Art Héraldique</cite> et <cite>l'Hydrostatique ou la science
du mouvement des eaux</cite>; un volume: <cite>De l'ambassadeur
et de ses fonctions</cite> par Wiquefort se
-trouve appuyé aux <cite>Dix Livres de Vitruve</cite> par Perrault
-et quelques <cite>Notions d'Ostéologie</cite> et <cite>d'Anatomie</cite>
+trouve appuyé aux <cite>Dix Livres de Vitruve</cite> par Perrault
+et quelques <cite>Notions d'Ostéologie</cite> et <cite>d'Anatomie</cite>
<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
-<cite>comparée</cite> fraternisent avec la: <cite>Méthode
-pour étudier l'Histoire de Lenglet-Dufresnoy</cite>.</p>
+<cite>comparée</cite> fraternisent avec la: <cite>Méthode
+pour étudier l'Histoire de Lenglet-Dufresnoy</cite>.</p>
-<p><em>Placide</em> a tout empilé dans son cabinet, il a
-<cite>le Traité du vrai mérite</cite> de Claville, mais il ne l'a
+<p><em>Placide</em> a tout empilé dans son cabinet, il a
+<cite>le Traité du vrai mérite</cite> de Claville, mais il ne l'a
pas lu. Le dos et les titres de ses livres seuls lui
-servent à l'ornementation de son intérieur, et, s'il
-eut osé, il aurait fait exécuter une bibliothèque
-en relief, dont les titres fixés sur du bois arrondi
+servent à l'ornementation de son intérieur, et, s'il
+eut osé, il aurait fait exécuter une bibliothèque
+en relief, dont les titres fixés sur du bois arrondi
recouvert de cuir, lui en eussent dit tout autant.
-Ses volumes sont en parfait état, sans être néanmoins
-reliés à grands frais, ils sont propres et
-décents et n'ont certes pas le négligé et l'air brisé
-d'un livre trop souvent ouvert.&mdash;Dirons-nous à
+Ses volumes sont en parfait état, sans être néanmoins
+reliés à grands frais, ils sont propres et
+décents et n'ont certes pas le négligé et l'air brisé
+d'un livre trop souvent ouvert.&mdash;Dirons-nous à
voix basse, que si <em>Placide</em> ne regarde jamais les
-livres qu'il achète, il lit en entier et d'un bout à
+livres qu'il achète, il lit en entier et d'un bout à
l'autre ceux qu'il loue furtivement au cabinet de
-lecture le plus proche?&mdash;Dirons-nous qu'il dévore
-de temps à autre un roman en vogue, gras,
-usé par des mains humides d'émotion; pourquoi
-pas? Lorsqu'il commet ce méfait, il se cache; il se
-voilerait la face s'il venait à être découvert, lui si
-grave, si austère, si distingué, lui, ce diplomate
-en disponibilité, il pourrait être appelé: <em>Bibliophile
+lecture le plus proche?&mdash;Dirons-nous qu'il dévore
+de temps à autre un roman en vogue, gras,
+usé par des mains humides d'émotion; pourquoi
+pas? Lorsqu'il commet ce méfait, il se cache; il se
+voilerait la face s'il venait à être découvert, lui si
+grave, si austère, si distingué, lui, ce diplomate
+en disponibilité, il pourrait être appelé: <em>Bibliophile
de cabinet de lecture!</em> Dieu! il succomberait
sous la honte, car alors on pourrait justement
-lui décocher cette épigramme composée
+lui décocher cette épigramme composée
jadis pour un de ses sosies:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line"><i>Ce qu'apprend ou lit Théodore</i></div>
-<div class="line"><i>N'a nul rapport à son devoir,</i></div>
-<div class="line"><i>Mais en récompense, il n'ignore</i></div>
-<div class="line"><i>Rien, que ce qu'il devrait sçavoir.</i></div>
+<div class="line"><i>Ce qu'apprend ou lit Théodore</i></div>
+<div class="line"><i>N'a nul rapport à son devoir,</i></div>
+<div class="line"><i>Mais en récompense, il n'ignore</i></div>
+<div class="line"><i>Rien, que ce qu'il devrait sçavoir.</i></div>
</div></div></div>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
-Quand, sur le tard, <em>Placide</em> sera arrivé à la
+Quand, sur le tard, <em>Placide</em> sera arrivé à la
position qu'il ambitionne, lorsque le sel et le poivre
pimenteront sa chevelure, lorsqu'il sourira
-aux fins soupers et aux passions séniles qui demandent
+aux fins soupers et aux passions séniles qui demandent
des excitants, lorsque les ballets et les
-maillots roses dérideront son froid <em>facies</em>, alors le
-<i lang="la" xml:lang="la">vir bonus</i> cessera d'être un Tartufe Bibliophile,
+maillots roses dérideront son froid <em>facies</em>, alors le
+<i lang="la" xml:lang="la">vir bonus</i> cessera d'être un Tartufe Bibliophile,
un <em>Catalogueur par avenir</em>, un <em>Bibliolathe</em> et un
-<em>Bibliotaphe</em>; il se débarrassera sans émotion, sans
+<em>Bibliotaphe</em>; il se débarrassera sans émotion, sans
amer regret, de tout ce fatras de volumes qu'il
-aura amassés pour la galerie. Ses livres lui auront
-servi de piédestal et il leur devra une reconnaissance
-bien acquise. Peut-être sera-t-il ingrat, peut-être
-aussi reformera-t-il une Bibliothèque, mais
-ce sera une Bibliothèque de petit maître, une Bibliothèque
-clandestine. Il achètera Crébillon le
+aura amassés pour la galerie. Ses livres lui auront
+servi de piédestal et il leur devra une reconnaissance
+bien acquise. Peut-être sera-t-il ingrat, peut-être
+aussi reformera-t-il une Bibliothèque, mais
+ce sera une Bibliothèque de petit maître, une Bibliothèque
+clandestine. Il achètera Crébillon le
fils, Restif de la Bretonne. Voisenon et d'autres
auteurs plus grivois; il lira alors <cite>l'Ecumoire</cite>, <cite>le
Sopha</cite>, <cite>Grigri</cite>, <cite>le Pied de Fanchette</cite>, <cite>le Sultan
-Misapouf</cite>, et il commencera à comprendre Rabelais
-et Boccace.&mdash;Par décorum, cet homme de
-glace aura installé la morale apparente chez lui
+Misapouf</cite>, et il commencera à comprendre Rabelais
+et Boccace.&mdash;Par décorum, cet homme de
+glace aura installé la morale apparente chez lui
dans sa jeunesse, quand les frimas blanchiront sa
-tête ils commenceront à fondre sur son c&oelig;ur,
+tête ils commenceront à fondre sur son c&oelig;ur,
il deviendra Bibliomane libertin, la morale qu'il
-aura faussement affichée se vengera, en lui offrant
-sa tunique à froisser.</p>
+aura faussement affichée se vengera, en lui offrant
+sa tunique à froisser.</p>
<h3>III</h3>
-<p>L'oncle de <em>Damis</em>, honnête homme, éclairé,
+<p>L'oncle de <em>Damis</em>, honnête homme, éclairé,
<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
-profondément instruit, Bibliophile de la vieille
+profondément instruit, Bibliophile de la vieille
roche, avait converti toute sa fortune en livres,
-c'était sa seule joie, son unique passion, aussi,
-voulut-il mourir dans sa Bibliothèque, au milieu
-de ses vieux et sincères amis qui l'avaient tant de
-fois égayé, consolé, charmé. Il y avait dans cette
-bibliothèque des merveilles sublimes: on y
-voyait les <cite>Chroniques de Jean Froissart</cite>, imprimées
-à Paris, chez Antoine Vérard en quatre
+c'était sa seule joie, son unique passion, aussi,
+voulut-il mourir dans sa Bibliothèque, au milieu
+de ses vieux et sincères amis qui l'avaient tant de
+fois égayé, consolé, charmé. Il y avait dans cette
+bibliothèque des merveilles sublimes: on y
+voyait les <cite>Chroniques de Jean Froissart</cite>, imprimées
+à Paris, chez Antoine Vérard en quatre
tomes in-folio, la <cite>Bible de Coverdale</cite> (Zurich 1535);
le <cite>Rituel de l'Eglise Anglicane</cite> (White-church
1560), le <em>Martial</em> de Sweynheym et Pennartz de
1473, le <cite>Tite-Live de Spire</cite>, les <cite>&OElig;uvres
d'Amadis Jamyn</cite>, puis les romans de chevalerie
-<cite>Lancelot du Lac</cite>, <cite>Gérion le Courtois</cite>, <cite>Méliadus</cite>,
-<cite>le Turpin</cite>, <cite>le Merlin</cite>, <cite>le Fier à Bras</cite>, <cite>les Amadis</cite>,
-<cite>Regnaut de Montauban</cite>, <cite>le Saint Gréal et le
+<cite>Lancelot du Lac</cite>, <cite>Gérion le Courtois</cite>, <cite>Méliadus</cite>,
+<cite>le Turpin</cite>, <cite>le Merlin</cite>, <cite>le Fier à Bras</cite>, <cite>les Amadis</cite>,
+<cite>Regnaut de Montauban</cite>, <cite>le Saint Gréal et le
Chevalier de la Triste Figure</cite>.</p>
-<p><em>Damis</em> se trouva un beau matin héritier de ces
+<p><em>Damis</em> se trouva un beau matin héritier de ces
trois ou quatre mille volumes.&mdash;En voyant arriver
-cette armée d'élite composée de superbes in-folio,
+cette armée d'élite composée de superbes in-folio,
in-quarto et in-12, <em>Damis</em> jeta les hauts
-cris: quel piteux héritage! Il se prit à maudire la
-mémoire de son oncle et il eut beau regarder les
+cris: quel piteux héritage! Il se prit à maudire la
+mémoire de son oncle et il eut beau regarder les
splendides reliures, aux armes de Henri II,
-de Henri III, de Diane de Poitiers, du Président
+de Henri III, de Diane de Poitiers, du Président
de Thou, il semblait inconsolable. Comme il eut
-préféré quelques bonnes actions au porteur dont
-il se fut empressé d'aller toucher la rente!</p>
+préféré quelques bonnes actions au porteur dont
+il se fut empressé d'aller toucher la rente!</p>
-<p>Que fit <em>Damis</em>? Il vendit la bibliothèque de
+<p>Que fit <em>Damis</em>? Il vendit la bibliothèque de
<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
-son oncle aux enchères publiques; le produit de
-la vente atteignit près de <em>trois cent mille francs</em>.&mdash;Il
-fut comme affolé de joie, plongé dans un
-délire intense; la veille, il eut donné pour rien
+son oncle aux enchères publiques; le produit de
+la vente atteignit près de <em>trois cent mille francs</em>.&mdash;Il
+fut comme affolé de joie, plongé dans un
+délire intense; la veille, il eut donné pour rien
tous ces <em>Bouquins</em> qui l'encombraient, comme il
-disait dédaigneusement. Le lendemain, il se
-révéla effréné Bibliophile.&mdash;Les livres avaient
-fait <em>Damis</em> riche;&mdash;<em>Damis</em> voulut connaître et
-apprécier de tels amis, qui, outre la fortune,
-pouvaient lui donner l'estime et la considération.&mdash;Avec
-sa grosse bonhomie de rentier, il s'efforça
+disait dédaigneusement. Le lendemain, il se
+révéla effréné Bibliophile.&mdash;Les livres avaient
+fait <em>Damis</em> riche;&mdash;<em>Damis</em> voulut connaître et
+apprécier de tels amis, qui, outre la fortune,
+pouvaient lui donner l'estime et la considération.&mdash;Avec
+sa grosse bonhomie de rentier, il s'efforça
de devenir Bibliognoste, et, dans ce but, il
se tint au courant de la <cite>Bourse de la Librairie
moderne</cite>; se fit envoyer tous les catalogues et
-assista de temps à autre aux soirées de la salle
+assista de temps à autre aux soirées de la salle
Silvestre.</p>
-<p>Une fois dans cette voie, <em>Damis</em> s'y élança
-avec bonheur et orgueil; il apprit à avoir <em>du nez</em>,
+<p>Une fois dans cette voie, <em>Damis</em> s'y élança
+avec bonheur et orgueil; il apprit à avoir <em>du nez</em>,
comme on dit dans l'argot de la brocante. Il sut
-deviner les Livres dont l'épuisement, c'est-à-dire
-la hausse, était proche. Il acheta les plus
-luxueux nouveaux venus, les éditions elzéviriennes
-des éditeurs à la mode; il parapha de
+deviner les Livres dont l'épuisement, c'est-à-dire
+la hausse, était proche. Il acheta les plus
+luxueux nouveaux venus, les éditions elzéviriennes
+des éditeurs à la mode; il parapha de
son nom tous les bulletins de souscription, mais
il se garda soigneusement de se livrer aux vieux
-volumes dans la crainte très fondée de s'y perdre
+volumes dans la crainte très fondée de s'y perdre
corps et biens.</p>
<p>Aujourd'hui <em>Damis</em> est un de nos Bibliophiles
-les plus connus parmi les <em>amateurs sérieux</em>; certains
-libraires lui envoient d'autorité et à
+les plus connus parmi les <em>amateurs sérieux</em>; certains
+libraires lui envoient d'autorité et à
<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
compte-ferme les nouvelles publications. Loin
-de s'en plaindre, il en tire au contraire vanité et
-se rengorge avec d'étranges gloussements de
-satisfaction. Il tient cependant à choisir lui-même
-ses vélins, ses japons, ses chines et ses
+de s'en plaindre, il en tire au contraire vanité et
+se rengorge avec d'étranges gloussements de
+satisfaction. Il tient cependant à choisir lui-même
+ses vélins, ses japons, ses chines et ses
Whatman. Il les collationne avec soin, regarde
dans la transparence du jour la vergeure du papier,
la marque de Van-Gelder, de Rives et d'Archettes
-et ne se déclare satisfait qu'après les plus
+et ne se déclare satisfait qu'après les plus
grandes investigations de son &oelig;il.</p>
-<p>Sa Bibliothèque est simple: de larges casiers
-de bois blanc passé au brou de noix, sont modestement
-appliqués sur les parois d'une vaste
-pièce rectangulaire exposée au levant.&mdash;<em>Damis</em>
-y vient dès l'aube, non pour se délecter dans la
+<p>Sa Bibliothèque est simple: de larges casiers
+de bois blanc passé au brou de noix, sont modestement
+appliqués sur les parois d'une vaste
+pièce rectangulaire exposée au levant.&mdash;<em>Damis</em>
+y vient dès l'aube, non pour se délecter dans la
lecture de ses livres,&mdash;il faudrait les couper et
-cela leur ôterait du prix,&mdash;mais pour travailler
+cela leur ôterait du prix,&mdash;mais pour travailler
ses exemplaires dans le silence du cabinet; dans
-l'un, il ajoute un portrait, dans l'autre il insère
+l'un, il ajoute un portrait, dans l'autre il insère
un autographe de l'auteur, dans celui-ci, il place
-de doubles épreuves des gravures, à la sanguine
-ou en bistre; dans celui-là enfin, ce sont des
+de doubles épreuves des gravures, à la sanguine
+ou en bistre; dans celui-là enfin, ce sont des
cartons, des notes, mille choses qu'il case.&mdash;Il
lit aussi les catalogues qu'il vient de recevoir, et
y apporte une attention soutenue:... ah! ah! se
-dit-il tout-à-coup avec des éclats de joie, mais,
+dit-il tout-à-coup avec des éclats de joie, mais,
<em>je l'ai</em>.... superbe.... magnifique, admirable
-affaire! Un livre que j'ai payé Dix francs et que
-je trouve catalogué: Cinquante.&mdash;Il se frotte
-les mains et se met en devoir de découper en
+affaire! Un livre que j'ai payé Dix francs et que
+je trouve catalogué: Cinquante.&mdash;Il se frotte
+les mains et se met en devoir de découper en
<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
-chantant le numéro qu'il vient de remarquer,
-afin de le coller légèrement sur la garde du volume
+chantant le numéro qu'il vient de remarquer,
+afin de le coller légèrement sur la garde du volume
dont il est question.&mdash;Oh! oh! exclama-t-il
-une minute après, ceci n'est point cher;&mdash;le
+une minute après, ceci n'est point cher;&mdash;le
malheureux libraire ne s'y entend point, trois
-francs! un ouvrage de vingt-cinq... J'irai le quérir
-cet après dîner.</p>
+francs! un ouvrage de vingt-cinq... J'irai le quérir
+cet après dîner.</p>
<p><em>Damis</em> passe ainsi sa vie dans la paix la plus
douce, dans un <i lang="la" xml:lang="la">otium sine dignitate</i>, c'est un
<em>Catalogueur Bibliopole</em>: on ne peut pas dire tel
-oncle tel neveu. Il considère le volume comme
+oncle tel neveu. Il considère le volume comme
une <em>action</em> soumise aux variations de la Hausse
et de la Baisse. Il n'aime le livre que parce qu'il
-en tripote.&mdash;Lui parlez-vous d'un volume relié?&mdash;Bah!
-vous répond-il, faire relier un livre c'est
+en tripote.&mdash;Lui parlez-vous d'un volume relié?&mdash;Bah!
+vous répond-il, faire relier un livre c'est
jeter son argent au vent, sa valeur n'en augmente
pas d'un sol; Si Thouvenin, Duru, Thibaron y
ont mis la main..., je ne dis pas, mais cependant,
-croyez-moi, conclut-il, l'idéal, c'est un livre non
-touché, non coupé, dans l'état primordial de sa
+croyez-moi, conclut-il, l'idéal, c'est un livre non
+touché, non coupé, dans l'état primordial de sa
brochure.</p>
<h3>CONCLUSION.</h3>
-<p>Les Catalogueurs sont utiles à la richesse Nationale;
+<p>Les Catalogueurs sont utiles à la richesse Nationale;
nous ne voulons pas les accabler, nous
-les plaindrons néanmoins de donner si peu de
-nourriture à leur cervelle. Ils ne comprendront
-jamais la belle réponse du duc de Vivonne à
-Louis XIV, lui demandant à quoi il lui servait de
-lire: «Sire, la lecture fait à mon esprit ce que
-vos perdreaux font à mes joues.»</p>
+les plaindrons néanmoins de donner si peu de
+nourriture à leur cervelle. Ils ne comprendront
+jamais la belle réponse du duc de Vivonne à
+Louis XIV, lui demandant à quoi il lui servait de
+lire: «Sire, la lecture fait à mon esprit ce que
+vos perdreaux font à mes joues.»</p>
<div class="figcenter">
<img src="images/illus_074.jpg" width="50" height="35" alt="" title="" />
@@ -3164,87 +3126,87 @@ et gaudent ad sonum organi.<br />
<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Vous</span> achetiez un Roman, il y a quelques
vingt ans, Monsieur, et, tout heureux
-de votre emplette, signée d'un
-nom aimé, vous vous preniez à lire,&mdash;les
+de votre emplette, signée d'un
+nom aimé, vous vous preniez à lire,&mdash;les
pieds sur les chenets,&mdash;les vigoureuses
-aventures d'un d'Artagnan superbe, d'un héros
-cambré, souple et fort comme l'acier de sa
-lame, qui vous menait bon train, à travers mille
-casse-cous, au chapitre final, où triomphait sa
+aventures d'un d'Artagnan superbe, d'un héros
+cambré, souple et fort comme l'acier de sa
+lame, qui vous menait bon train, à travers mille
+casse-cous, au chapitre final, où triomphait sa
cause.</p>
-<p>C'était par une belle matinée de mai, de septembre
-ou d'octobre; le ciel était pur ou nuageux,
-l'air tiède ou vif, les feuilles d'un vert tendre ou
-d'un chaud orangé,&mdash;peu importe; en deux temps,
-vous aviez lié connaissance avec votre homme,
-détaillé vivement sa mise, conçu votre sympathie,
+<p>C'était par une belle matinée de mai, de septembre
+ou d'octobre; le ciel était pur ou nuageux,
+l'air tiède ou vif, les feuilles d'un vert tendre ou
+d'un chaud orangé,&mdash;peu importe; en deux temps,
+vous aviez lié connaissance avec votre homme,
+détaillé vivement sa mise, conçu votre sympathie,
<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
-et, avec toute la simplicité de votre belle
-âme de lecteur,&mdash;vous vous intéressiez à ce fringant
+et, avec toute la simplicité de votre belle
+âme de lecteur,&mdash;vous vous intéressiez à ce fringant
jeune premier que vous veniez d'entrevoir
-et que vous ne deviez plus quitter jusqu'à la fin
+et que vous ne deviez plus quitter jusqu'à la fin
de ses peines.</p>
<p>Que de galantes intrigues! Quelles joyeuses
-équipées! Vous en souvenez-vous?</p>
+équipées! Vous en souvenez-vous?</p>
-<p>Arquebusades et coups de rapière! Embuscades
+<p>Arquebusades et coups de rapière! Embuscades
et rendez-vous discrets! Tout votre sang
-français bouillait; vous entriez dans la peau de
+français bouillait; vous entriez dans la peau de
l'Amadis; bataillant, intrigant, faisant l'amour,
-vous couriez avec lui de tous côtés, et terriblement
-essoufflé, c'est à peine si vous preniez un
-léger repos, à la dernière ligne d'un émouvant
-chapitre.&mdash;Et vous, chère Madame, que de
-charmantes soirées vous passiez sous la lampe,
-ou chastement pelotonnée dans le douillet repos
-du lit! Vous parcouriez fiévreusement le gros
+vous couriez avec lui de tous côtés, et terriblement
+essoufflé, c'est à peine si vous preniez un
+léger repos, à la dernière ligne d'un émouvant
+chapitre.&mdash;Et vous, chère Madame, que de
+charmantes soirées vous passiez sous la lampe,
+ou chastement pelotonnée dans le douillet repos
+du lit! Vous parcouriez fiévreusement le gros
Roman du jour, laissant sommeiller Monsieur
votre mari; et votre petit c&oelig;ur battait bien fort,
-lorsque le héros, au coin d'un carrefour sombre,
+lorsque le héros, au coin d'un carrefour sombre,
luttait vaillamment contre une bande de vilains
coupe-jarrets.</p>
<h3>II</h3>
-<p>Ces émotions, ces courses échevelées en plein
-air, ces voyages de l'un à l'autre pôle, le Roman
-de cape et d'épée,&mdash;qui résume tout cela,&mdash;le
-Roman d'aventures a définitivement vécu, le
-poignard, la guitare et l'échelle de corde ont été
+<p>Ces émotions, ces courses échevelées en plein
+air, ces voyages de l'un à l'autre pôle, le Roman
+de cape et d'épée,&mdash;qui résume tout cela,&mdash;le
+Roman d'aventures a définitivement vécu, le
+poignard, la guitare et l'échelle de corde ont été
<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
-abandonnés aux magasins d'accessoires; Amédée
-Achard a été le dernier apôtre de l'émotion en
+abandonnés aux magasins d'accessoires; Amédée
+Achard a été le dernier apôtre de l'émotion en
pourpoint et des manteaux couleur de muraille;
Ponson du Terrail, Gaboriau, Eyma et <i lang="it" xml:lang="it">tutti
-quanti</i> ne font plus les délices que des commis-voyageurs,
-des portières ou des rares grisettes,
+quanti</i> ne font plus les délices que des commis-voyageurs,
+des portières ou des rares grisettes,
aussi rares que les Carlins; les lecteurs de Dumas
-père ont diminué et Paul Féval lui-même, ce
-grand-prêtre de la dague et du poison a du se
+père ont diminué et Paul Féval lui-même, ce
+grand-prêtre de la dague et du poison a du se
convertir subitement sur le <em>chemin de Damas</em> de
-la littérature.</p>
+la littérature.</p>
-<p>Le Roman intime, bourgeois ou plébéien, fait
-aujourd'hui nos délices.&mdash;Notre époque veut
-du réel; l'optique est émoussée, nous prenons
+<p>Le Roman intime, bourgeois ou plébéien, fait
+aujourd'hui nos délices.&mdash;Notre époque veut
+du réel; l'optique est émoussée, nous prenons
une loupe; notre toucher est affaibli, notre main
saisit un scalpel; nous <em>anatomisons</em>. Le Roman
-est devenu une école pratique, nous y étalons
+est devenu une école pratique, nous y étalons
les belles horreurs, les cas pathologiques les plus
bizarres; nous indiquons les chloroses et les
pustules sociales. Nous ne sommes plus en gondole
-à Venise, nous nous promenons, en radeau,
-dans les égouts des villes.</p>
+à Venise, nous nous promenons, en radeau,
+dans les égouts des villes.</p>
<h3>III</h3>
<p>Eh! mon Dieu, nous n'avons pas tort; nous
-en sommes arrivés là graduellement, sans y
-prendre garde; notre époque littéraire, si féconde,
-avait blasé nos sens; notre goût est devenu
-un petit Néron difficile à satisfaire. Il nous fallait
+en sommes arrivés là graduellement, sans y
+prendre garde; notre époque littéraire, si féconde,
+avait blasé nos sens; notre goût est devenu
+un petit Néron difficile à satisfaire. Il nous fallait
<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
du nouveau, des choses fortes, odorantes;
nos meilleurs auteurs essayent de nous servir.</p>
@@ -3252,168 +3214,168 @@ nos meilleurs auteurs essayent de nous servir.</p>
<p>Les Romanciers sont devenus des analystes du
plus grand talent; ils ont mis le tablier blanc, se
sont munis de tous les instruments de chirurgie,
-et nous voilà suivant leur cours avec intérêt.
-Nous voyons les ulcères de la vie, c'est vrai, mais
-le musée Dupuytren a bien aussi ses charmes;
-et il faut avouer que l'hôpital, les faits divers et
-les tribunaux moralisent peut-être plus sûrement
-les masses que les pillules du docteur Labruyère,
-les panacées du pharmacien Montaigne ou la
+et nous voilà suivant leur cours avec intérêt.
+Nous voyons les ulcères de la vie, c'est vrai, mais
+le musée Dupuytren a bien aussi ses charmes;
+et il faut avouer que l'hôpital, les faits divers et
+les tribunaux moralisent peut-être plus sûrement
+les masses que les pillules du docteur Labruyère,
+les panacées du pharmacien Montaigne ou la
<cite>Sagesse</cite> du Sieur Charron.</p>
<h3>IV</h3>
-<p>Sans vouloir faire une étude philologique et
-sans chercher <i lang="la" xml:lang="la">ab ovo</i> les causes de la phase littéraire
-que nous traversons, nous croyons découvrir
+<p>Sans vouloir faire une étude philologique et
+sans chercher <i lang="la" xml:lang="la">ab ovo</i> les causes de la phase littéraire
+que nous traversons, nous croyons découvrir
dans <cite>Byron et le Byronnisme</cite> l'origine de la
<cite>Nouvelle Ecole</cite>.</p>
<p>Ce n'est pas trop paradoxal, comme vous allez
le voir:</p>
-<p>Nous sommes en 1830;&mdash;la littérature classique
+<p>Nous sommes en 1830;&mdash;la littérature classique
est moribonde; le Romantisme qui vient de
-naître, fait déjà des effets de torse et montre son
-biceps; un instant indécis, les Jeunes-France se
+naître, fait déjà des effets de torse et montre son
+biceps; un instant indécis, les Jeunes-France se
divisent en deux camps. Dans l'un la force domine;
on y cultive la plastique, la ligne, la couleur,
la <em>fooorme</em>. Dans l'autre, la lecture de Byron a
<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
-sentimentalisé les c&oelig;urs, les idylles maladives
+sentimentalisé les c&oelig;urs, les idylles maladives
germent dans les cerveaux, le spleen bruine dans
-l'âme, on larmoie les amours défuntes ou les
-ambitions déçues; Lamartine grossit un lac de
+l'âme, on larmoie les amours défuntes ou les
+ambitions déçues; Lamartine grossit un lac de
ses sanglots, Musset empoisonne le beau Rolla;
-de Vigny suicide Chatterton sur le théâtre.</p>
+de Vigny suicide Chatterton sur le théâtre.</p>
-<p>Une partie du public se laisse aller à cet abandon
-de soi-même. Il devient exquis, distingué, de
-suprême bon ton de se faire voir blême et verdâtre
+<p>Une partie du public se laisse aller à cet abandon
+de soi-même. Il devient exquis, distingué, de
+suprême bon ton de se faire voir blême et verdâtre
de teint; les amants malheureux se noient
-dans leurs larmes; les couturières, par douzaines,
-allument des réchauds; une douce folie se répand
+dans leurs larmes; les couturières, par douzaines,
+allument des réchauds; une douce folie se répand
partout; seul, le bourgeois inconscient et digne,
regarde sans comprendre.</p>
<h3>V</h3>
-<p>Une réaction était nécessaire, l'idéalisme prenait
-des proportions inquiétantes pour la santé
-des esprits, toutes les cervelles étaient parties au
-diable, dans l'aérostat de la pensée. Il fallait
-ramener le public au réel, à la vérité, aux choses
-dignes de commisération; il était utile de le <em>désefféminer</em>,
-de lui montrer, en l'intéressant, la vie
+<p>Une réaction était nécessaire, l'idéalisme prenait
+des proportions inquiétantes pour la santé
+des esprits, toutes les cervelles étaient parties au
+diable, dans l'aérostat de la pensée. Il fallait
+ramener le public au réel, à la vérité, aux choses
+dignes de commisération; il était utile de le <em>désefféminer</em>,
+de lui montrer, en l'intéressant, la vie
rude, nerveuse, aride, dans ses manifestations de
chaque jour, dans ses luttes, dans ses drames du
grand monde; de lui faire palper les tristesses de
-la bourgeoisie et les misères des bas-fonds de la
-société.</p>
+la bourgeoisie et les misères des bas-fonds de la
+société.</p>
-<p>&mdash;«Assez de byronnisme, trêve aux jérémiades
+<p>&mdash;«Assez de byronnisme, trêve aux jérémiades
<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
et aux variations en mineur sur les amours
personnelles; ne distillons plus ce miel affadissant,
versons quelques gouttes d'absinthe dans
-nos &oelig;uvres:»&mdash;tel fut le raisonnement d'une
-nouvelle École, qui semble commencer à Balzac,
+nos &oelig;uvres:»&mdash;tel fut le raisonnement d'une
+nouvelle École, qui semble commencer à Balzac,
pour se continuer par MM. de Goncourt, Zola
et Daudet.</p>
-<p>Balzac, cet Hercule puissant de la littérature
-moderne, doit être considéré comme le premier
-maître du réalisme, de ce réalisme sobre, correct,
-distingué; de ce réalisme qui met encore
-des gants et qui flâne, monocle dans l'&oelig;il, au
-milieu des salons les plus mélangés. Toute une
-époque défile sous ses yeux, il la fixe magistralement
+<p>Balzac, cet Hercule puissant de la littérature
+moderne, doit être considéré comme le premier
+maître du réalisme, de ce réalisme sobre, correct,
+distingué; de ce réalisme qui met encore
+des gants et qui flâne, monocle dans l'&oelig;il, au
+milieu des salons les plus mélangés. Toute une
+époque défile sous ses yeux, il la fixe magistralement
dans ses immortels chefs-d'&oelig;uvre; mais il
-restait à glaner sur ses <em>timidités</em>, sur les choses
-qu'il n'a pas osé décrire, sur ses craintes, ses
-pudeurs, ses délicatesses; c'est là précisément ce
+restait à glaner sur ses <em>timidités</em>, sur les choses
+qu'il n'a pas osé décrire, sur ses craintes, ses
+pudeurs, ses délicatesses; c'est là précisément ce
que font aujourd'hui ses successeurs.</p>
-<p>Les héritiers directs de l'auteur de la <cite>Comédie
-humaine</cite> se montrèrent plus hardis, mais avec
-certaines réticences. Les Delvau, les Champfleury,
+<p>Les héritiers directs de l'auteur de la <cite>Comédie
+humaine</cite> se montrèrent plus hardis, mais avec
+certaines réticences. Les Delvau, les Champfleury,
les Baudelaire, les Duranty et autres,
-explorèrent les coins de la vie réelle non encore
-décrits. On vit alors, pour la première fois, ces
-peintures crayeuses des barrières de Paris, ces
+explorèrent les coins de la vie réelle non encore
+décrits. On vit alors, pour la première fois, ces
+peintures crayeuses des barrières de Paris, ces
types bouffons des petites villes de province, ces
croquis bizarres d'ateliers d'artistes, cet argot pittoresque
-des différents milieux parisiens, cette
-photographie littéraire, pour tout dire, qui rend
+des différents milieux parisiens, cette
+photographie littéraire, pour tout dire, qui rend
<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
-exactement l'impression des choses vues et étudiées
+exactement l'impression des choses vues et étudiées
minutieusement.</p>
<h3>VI</h3>
<p>Avec Gustave Flaubert et <cite>Madame Bovary</cite>, se
-dessine dans sa véritable incarnation le Roman
-moderne: c'est de ce chef-d'&oelig;uvre, à la fois lumineux
-de réalité, saisissant et osé, que prennent
+dessine dans sa véritable incarnation le Roman
+moderne: c'est de ce chef-d'&oelig;uvre, à la fois lumineux
+de réalité, saisissant et osé, que prennent
source les productions remarquables si
-discutées aujourd'hui.</p>
-
-<p>Flaubert a créé un genre, qui tâtonnait et se
-cherchait avant lui, et, dit-on, il l'a crée comme
-se créent les belles choses, sans avoir l'idée
-même de sa hardiesse, sans le voulu, sans la
-prétention de faire une merveille; il a écrit <cite>Madame
-Bovary</cite>, parce qu'il avait vécu son roman;<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>
+discutées aujourd'hui.</p>
+
+<p>Flaubert a créé un genre, qui tâtonnait et se
+cherchait avant lui, et, dit-on, il l'a crée comme
+se créent les belles choses, sans avoir l'idée
+même de sa hardiesse, sans le voulu, sans la
+prétention de faire une merveille; il a écrit <cite>Madame
+Bovary</cite>, parce qu'il avait vécu son roman;<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>
il avait vu, il est venu,&mdash;il a vaincu,&mdash;la
-fameuse promenade en fiacre, semblait même à
+fameuse promenade en fiacre, semblait même à
l'auteur, la chose la plus chaste du monde;
-Flaubert avait mis là, toute la virginité, toute
-l'heureuse naïveté de son talent; il racontait et
-ne faisait pas, à son sens, une peinture immorale.</p>
+Flaubert avait mis là, toute la virginité, toute
+l'heureuse naïveté de son talent; il racontait et
+ne faisait pas, à son sens, une peinture immorale.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
-Après <cite>Madame Bovary</cite> on voit apparaître la
-<cite>Fanny</cite> de Feydeau, <cite>L'Affaire Clémenceau</cite> de
-Dumas fils, certains Romans à sensation d'Alphonse
+Après <cite>Madame Bovary</cite> on voit apparaître la
+<cite>Fanny</cite> de Feydeau, <cite>L'Affaire Clémenceau</cite> de
+Dumas fils, certains Romans à sensation d'Alphonse
Karr, de Sandeau, de Feuillet, de George
-Sand, dans une tonalité différente, ainsi qu'une
-foule d'&oelig;uvres justement célèbres, signées des
+Sand, dans une tonalité différente, ainsi qu'une
+foule d'&oelig;uvres justement célèbres, signées des
noms les plus connus.</p>
-<p>Edmond et Jules de Goncourt <em>spécialisent</em> le
-genre, dans cette admirable série d'études qui
-commencent à franchir le cercle restreint, mais
-artistique, où leur immense talent fut apprécié et
-admiré dès l'origine. Puis vient Zola, qui se
-cantonne en pleine époque impériale, de 1852 à
-1870, et qui, avec une vigueur géniale, nous en
-trace les types les mieux accusés.&mdash;<cite>La Fortune
-des Rougon</cite>, <cite>La Curée</cite>, <cite>La Conquête de
-Plassans</cite>, <cite>La Faute de l'Abbé Mouret</cite> et <cite>L'Assommoir</cite>
-sont des Romans typiques, forts, accentués
-et vigoureusement traités par un artiste
-qui voit très juste à travers la fougue de son tempérament.</p>
+<p>Edmond et Jules de Goncourt <em>spécialisent</em> le
+genre, dans cette admirable série d'études qui
+commencent à franchir le cercle restreint, mais
+artistique, où leur immense talent fut apprécié et
+admiré dès l'origine. Puis vient Zola, qui se
+cantonne en pleine époque impériale, de 1852 à
+1870, et qui, avec une vigueur géniale, nous en
+trace les types les mieux accusés.&mdash;<cite>La Fortune
+des Rougon</cite>, <cite>La Curée</cite>, <cite>La Conquête de
+Plassans</cite>, <cite>La Faute de l'Abbé Mouret</cite> et <cite>L'Assommoir</cite>
+sont des Romans typiques, forts, accentués
+et vigoureusement traités par un artiste
+qui voit très juste à travers la fougue de son tempérament.</p>
<p>Alphonse Daudet, le dernier venu, dans une
-manière plus délicate et moins heurtée, a produit
-des &oelig;uvres exquises, ciselées avec art et amour.
+manière plus délicate et moins heurtée, a produit
+des &oelig;uvres exquises, ciselées avec art et amour.
Ses <cite>Contes du Lundi</cite>, ses <cite>Lettres de Mon Moulin</cite>,
-<cite>Fromont-Jeune et Risler aîné</cite>, resteront assurément
-dans l'avenir, comme de fins et fidèles
+<cite>Fromont-Jeune et Risler aîné</cite>, resteront assurément
+dans l'avenir, comme de fins et fidèles
tableaux des m&oelig;urs contemporaines.</p>
-<p>Nous voudrions parler également de Ferdinand
+<p>Nous voudrions parler également de Ferdinand
Fabre, l'auteur d'un chef d'&oelig;uvre trop peu
<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
-connu: L'<cite>Abbé Tigrane</cite>. Nous voudrions dire
+connu: L'<cite>Abbé Tigrane</cite>. Nous voudrions dire
quelques mots sur Tourgueneff, sur Henri et
-Jules de la Madelène, sur Claretie, sur Noriac,
+Jules de la Madelène, sur Claretie, sur Noriac,
sur Ernest d'Hervilly, sur Cladel et sur tant
d'autres hommes de talent, mais, dans cette
-étude au courant de la plume, que nous regrettons
-même d'avoir entreprise avec un si grand
-sans façon, nous sommes forcé de nous arrêter,&mdash;au
-reste, nous dira-t-on, vous êtes Bibliophile
+étude au courant de la plume, que nous regrettons
+même d'avoir entreprise avec un si grand
+sans façon, nous sommes forcé de nous arrêter,&mdash;au
+reste, nous dira-t-on, vous êtes Bibliophile
et non pas critique: <i lang="la" xml:lang="la">Ne, sutor, supra
crepidam</i>.</p>
@@ -3421,34 +3383,34 @@ crepidam</i>.</p>
<p><em>Il faut des Romans aux peuples corrompus</em>, a
dit J.-J. Rousseau. Aujourd'hui, tout le monde
-lit, depuis la laitière qui vend son lait le matin,
-au coin de la rue, jusqu'à la duchesse sur sa
-chaise longue; dans notre société actuelle, le
+lit, depuis la laitière qui vend son lait le matin,
+au coin de la rue, jusqu'à la duchesse sur sa
+chaise longue; dans notre société actuelle, le
Roman est indispensable; Alexis Bouvier et
-Emile Richebourg font les délices des masses;
-aucune force morale ne saurait s'opposer à cet
+Emile Richebourg font les délices des masses;
+aucune force morale ne saurait s'opposer à cet
engouement. Mais que conclure du Roman moderne,
-du Roman qui se possède et qui se tient?
+du Roman qui se possède et qui se tient?
Ne concluons pas, ou du moins concluons par
-cette simple conversation que nous eûmes dernièrement
+cette simple conversation que nous eûmes dernièrement
avec un de nos plus spirituels Romanciers.</p>
-<p>Ah! Si j'étais plus jeune, nous disait-il, si je ne
-me trouvais pas dévoré par le temps, par le journalisme,
+<p>Ah! Si j'étais plus jeune, nous disait-il, si je ne
+me trouvais pas dévoré par le temps, par le journalisme,
<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
-par les gêneurs et aussi par la paresse,
+par les gêneurs et aussi par la paresse,
quel admirable roman je voudrais faire?</p>
<p>Comment cela?</p>
-<p>Je ferais rire et pleurer tour à tour.... mais il
-me faudrait passer des nuits entières, travailler
-avec une volonté dont je ne me sens plus la
+<p>Je ferais rire et pleurer tour à tour.... mais il
+me faudrait passer des nuits entières, travailler
+avec une volonté dont je ne me sens plus la
force.... que ce serait beau, cependant!</p>
<p>Enfin, que feriez-vous?</p>
-<p><em>Un Roman par Dépêches.</em></p>
+<p><em>Un Roman par Dépêches.</em></p>
<div class="figcenter">
<img src="images/illus_100.jpg" width="150" height="132" alt="" title="" />
@@ -3473,233 +3435,233 @@ ny en guerre.<br />
le vieil Horace avec des
perspectives de calme et de repos.&mdash;<cite>O
ubi campi!</cite> modulait Virgile, regrettant
-la tranquillité des champs, les riantes
-collines, les ruisseaux jaseurs et les forêts hautaines.&mdash;O
+la tranquillité des champs, les riantes
+collines, les ruisseaux jaseurs et les forêts hautaines.&mdash;O
campagnes! lointains paysages, hameaux
et prairies, sombres taillis et larges futaies,
quand pourrai-je vous retrouver! soupire
-de même le pauvre Bibliophile des villes, qui,
-après les démarches bouquinières, les luttes, les
-recherches patientes de l'hiver, voit renaître les
+de même le pauvre Bibliophile des villes, qui,
+après les démarches bouquinières, les luttes, les
+recherches patientes de l'hiver, voit renaître les
idylles en son c&oelig;ur et veut enfin lire dans l'inimitable
livre de la nature (<cite>si parva licet componere
-magnis</cite>). Livre à grandes marges, divinement
-relié d'azur par le céleste ouvrier de
+magnis</cite>). Livre à grandes marges, divinement
+relié d'azur par le céleste ouvrier de
l'Univers.</p>
-<p>«Les livres voyagent avec nous, dit Janin: ils
-nous suivent à la ville, à la campagne; on emporte
+<p>«Les livres voyagent avec nous, dit Janin: ils
+nous suivent à la ville, à la campagne; on emporte
son livre au fond des bois, on le retrouve
-au coin du feu».&mdash;Le Bibliophile sait cela, et,
+au coin du feu».&mdash;Le Bibliophile sait cela, et,
<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
-avant de quitter son nid d'hiver, il se prépare à
+avant de quitter son nid d'hiver, il se prépare à
varier par de douces lectures les longs <em>farniente</em>
-et les molles langueurs de sa villégiature.
-La valise est prête.&mdash;Il passe en revue sa Bibliothèque,
+et les molles langueurs de sa villégiature.
+La valise est prête.&mdash;Il passe en revue sa Bibliothèque,
lentement, minutieusement, amoureusement;
il inspecte avec des regards tendres
-et charmés, ses <em>Juntes</em>, ses <em>Dollet</em>, ses <em>Vascosan</em>,
-ses <em>Gryphes</em>, ses <em>Turnèbe</em>, ses <em>Plantin</em>, ses <em>Baskerville</em>
-et ses <em>Elzéviers</em>; il considère, avec une
-Bibliognostique passionnée, ses volumes aux
+et charmés, ses <em>Juntes</em>, ses <em>Dollet</em>, ses <em>Vascosan</em>,
+ses <em>Gryphes</em>, ses <em>Turnèbe</em>, ses <em>Plantin</em>, ses <em>Baskerville</em>
+et ses <em>Elzéviers</em>; il considère, avec une
+Bibliognostique passionnée, ses volumes aux
armes de M. de Baluze, du Cardinal Dubois,
-du Maréchal d'Estrées ou du Comte de Hoÿm.&mdash;Que
-de bons et sincères amis il va falloir
-abandonner là, bien emmaillottés, bien préservés
-du fléau des insectes, des mites et des
+du Maréchal d'Estrées ou du Comte de Hoÿm.&mdash;Que
+de bons et sincères amis il va falloir
+abandonner là, bien emmaillottés, bien préservés
+du fléau des insectes, des mites et des
larves, bien en dehors de tout contact humide!&mdash;Le
-Bibliophile a le c&oelig;ur serré, il ne peut détacher
-ses yeux de tant d'&oelig;uvres chéries qui lui
-rappellent tous les heureux instants de l'intimité,
+Bibliophile a le c&oelig;ur serré, il ne peut détacher
+ses yeux de tant d'&oelig;uvres chéries qui lui
+rappellent tous les heureux instants de l'intimité,
et aussi, les joies poignantes de la trouvaille.&mdash;Il
faut cependant partir, et faire un tri
avec discernement.</p>
-<p>Ici, ce Ronsard l'attire, puis, tout près, ce
-Rémy-Belleau, et plus loin, le marquis de Racan,
-ce poëte des gentes pastourelles; voilà trois
+<p>Ici, ce Ronsard l'attire, puis, tout près, ce
+Rémy-Belleau, et plus loin, le marquis de Racan,
+ce poëte des gentes pastourelles; voilà trois
grands chantres de la nature qu'il fera bon de
-relire à l'ombre d'un bosquet ou sous la verte
-feuillée d'un bois peuplé de rossignols.&mdash;Prendrai-je
-Madame Deshoulières? se demande-t-il avec
-inquiétude; choisirai-je Delille et ses <em>Jardins</em>,
+relire à l'ombre d'un bosquet ou sous la verte
+feuillée d'un bois peuplé de rossignols.&mdash;Prendrai-je
+Madame Deshoulières? se demande-t-il avec
+inquiétude; choisirai-je Delille et ses <em>Jardins</em>,
<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
-Jean-Jacques et sa <em>Botanique</em>, le sage Lucrèce,
-le divin Horace, le délicat Tibulle ou l'amoureux
+Jean-Jacques et sa <em>Botanique</em>, le sage Lucrèce,
+le divin Horace, le délicat Tibulle ou l'amoureux
Jean Second? Dois-je emporter les Fabulistes,
les Mythologues et environner ma solitude
de Faunes et de Nymphes, de Satyres, de Dryades
-et d'Hamadryades, charmantes Divinités, que
-mon esprit subjugué verra se jouer entre les arbrisseaux?&mdash;Eh!
-voici, bien à propos, les <cite>Lettres
-à Emilie sur la Mythologie</cite>, par Demoustier....
-Mais, l'édition est si jolie, si merveilleusement
-reliée, que je craindrais... de tels livres ne voyagent
+et d'Hamadryades, charmantes Divinités, que
+mon esprit subjugué verra se jouer entre les arbrisseaux?&mdash;Eh!
+voici, bien à propos, les <cite>Lettres
+à Emilie sur la Mythologie</cite>, par Demoustier....
+Mais, l'édition est si jolie, si merveilleusement
+reliée, que je craindrais... de tels livres ne voyagent
pas, leur propre splendeur les attache au
rivage.</p>
-<p>Le Bibliophile est très perplexe;&mdash;choisir
-parmi ceux qu'on aime n'est pas chose aisée.
-Ah! que n'a-t-il acheté jadis cette mignonne <cite>Bibliothèque
+<p>Le Bibliophile est très perplexe;&mdash;choisir
+parmi ceux qu'on aime n'est pas chose aisée.
+Ah! que n'a-t-il acheté jadis cette mignonne <cite>Bibliothèque
portative du voyageur</cite>, si intelligemment
-publiée par T. Desoër, commencée vers
-l'an XI par J.-B. Fournier.&mdash;Quelle aimable Bibliothèque
+publiée par T. Desoër, commencée vers
+l'an XI par J.-B. Fournier.&mdash;Quelle aimable Bibliothèque
de campagne, que cette collection de
-volumes in-32 qui commence à La Fontaine
+volumes in-32 qui commence à La Fontaine
pour finir au Cardinal de Bernis!&mdash;Heureusement,
Cazin vient au secours du Bibliophile
voyageur. Il vient, muni de l'Arioste, d'Amyot,
-d'Anacréon, de Boccace, de Bussy-Rabutin, de
-Cubières, de Dorat, de Fontenelle, de Boufflers,
+d'Anacréon, de Boccace, de Bussy-Rabutin, de
+Cubières, de Dorat, de Fontenelle, de Boufflers,
de Galland, de La Fare, de Marguerite de
Navarre, de Marivaux, Marmontel, Piron, Sterne
-et Rabelais. On peut, certes, avec de tels maîtres,
-se déclarer satisfait.</p>
+et Rabelais. On peut, certes, avec de tels maîtres,
+se déclarer satisfait.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
Mais parmi les modernes, sur quels auteurs
fixer son choix? On sait Musset par c&oelig;ur; Hugo
-est trop Titanique et ferait payer de <em>l'excédent</em>,
-Balzac peut être abandonné au même titre; il
+est trop Titanique et ferait payer de <em>l'excédent</em>,
+Balzac peut être abandonné au même titre; il
faut donc des peintres de genre&mdash;<cite>ut pictura
-poesis</cite>,&mdash;François Coppée, Josephin Soulary, André
-Lemoyne et Albert Mérat. Et puis encore?&mdash;le
+poesis</cite>,&mdash;François Coppée, Josephin Soulary, André
+Lemoyne et Albert Mérat. Et puis encore?&mdash;le
Bibliophile pense, et avec juste raison,
-qu'on doit laisser dans leur rigidité ces pauvres
-grands classiques trop froids pour être lus en
+qu'on doit laisser dans leur rigidité ces pauvres
+grands classiques trop froids pour être lus en
plein air, et prendre quelques romans&mdash;pour
-ce, il s'appuie sur le raisonnement de S. Mercier:&mdash;«Voyez
-ce qu'on lit à la campagne, dit
+ce, il s'appuie sur le raisonnement de S. Mercier:&mdash;«Voyez
+ce qu'on lit à la campagne, dit
l'auteur du <cite>Tableau de Paris</cite>; reviendra-t-on
-sur une <em>éternelle</em> tragédie de Racine? Non; il
+sur une <em>éternelle</em> tragédie de Racine? Non; il
faudra se plonger dans les compositions vastes
-et intéressantes, dans les romans anglois, dans
-les romans de l'Abbé Prévôt, dans ceux de l'admirable
+et intéressantes, dans les romans anglois, dans
+les romans de l'Abbé Prévôt, dans ceux de l'admirable
Restif de la Bretonne... on cherche alors
-un horizon littéraire, étendu, vaste comme l'horizon
+un horizon littéraire, étendu, vaste comme l'horizon
qui nous environne; on a recours aux romans
-de chevalerie plutôt que de se dessécher
-l'esprit et l'imagination dans une maigre épître
-de Boileau ou dans ces ouvrages arides et contournés
-que le Sanhédrin littéraire<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> vante tout
-seul et que le reste de la France dédaigne;&mdash;on
+de chevalerie plutôt que de se dessécher
+l'esprit et l'imagination dans une maigre épître
+de Boileau ou dans ces ouvrages arides et contournés
+que le Sanhédrin littéraire<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> vante tout
+seul et que le reste de la France dédaigne;&mdash;on
demande des faits, de l'action, du mouvement;
-on aime à suivre tous ces caractères mélangés.»</p>
+on aime à suivre tous ces caractères mélangés.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
Le Bibliophile choisit donc Hoffmann et Edgard
-Poë, Théophile Gautier et Gérard de Nerval,
-Mérimée et Stendhal, et aussi quelques volumes
+Poë, Théophile Gautier et Gérard de Nerval,
+Mérimée et Stendhal, et aussi quelques volumes
du spirituel Monselet, ne serait-ce que
l'<cite>Almanach des Gourmands</cite>, un livre qui joint
-les délices de l'esprit à ceux de l'estomac, et auquel
+les délices de l'esprit à ceux de l'estomac, et auquel
l'air vif et les longues promenades ne portent
-pas préjudice... au contraire.</p>
+pas préjudice... au contraire.</p>
-<p>Fier de cette petite Bibliothèque, le voyageur
+<p>Fier de cette petite Bibliothèque, le voyageur
va pour partir, mais il jette de nouveau un coup
-d'&oelig;il attendri sur les intimes qu'il laisse derrière
+d'&oelig;il attendri sur les intimes qu'il laisse derrière
lui; il dit un dernier adieu aux Moralistes, aux
Tragiques, aux Critiques, aux bons gros Dictionnaires
-si souvent feuilletés, aux Historiens, aux
-Rhéteurs, aux Philosophes, aux Pères de l'Eglise,
-à tous ces génies qui se serrent le coude avec
-l'étonnant esprit de corps de l'immortalité.</p>
+si souvent feuilletés, aux Historiens, aux
+Rhéteurs, aux Philosophes, aux Pères de l'Eglise,
+à tous ces génies qui se serrent le coude avec
+l'étonnant esprit de corps de l'immortalité.</p>
<p>Notre Amateur, s'il n'a pas de villa, cherche
-un coin silencieux, une chaumière où mettre les
-amis qu'il emporte; ce qu'il lui faudrait, à lui,
-le raffiné, ce serait un vetuste castel gothique
-pour goûter toute la saveur de ses préférés
-des <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles. Il trouve que le décor a
-quelque chose de la reliure bien conservée et il
-lui semble, que, dans un jardin dessiné par Le-Nôtre,
-il dégusterait mieux ses <cite>Lettres de Madame
-de Sévigné</cite> ou la poésie rectiligne de Despréaux;&mdash;on
+un coin silencieux, une chaumière où mettre les
+amis qu'il emporte; ce qu'il lui faudrait, à lui,
+le raffiné, ce serait un vetuste castel gothique
+pour goûter toute la saveur de ses préférés
+des <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles. Il trouve que le décor a
+quelque chose de la reliure bien conservée et il
+lui semble, que, dans un jardin dessiné par Le-Nôtre,
+il dégusterait mieux ses <cite>Lettres de Madame
+de Sévigné</cite> ou la poésie rectiligne de Despréaux;&mdash;on
a vu des Bibliophiles qui n'auraient
-pu se pâmer aux finesses de Parny ou de Grécourt
+pu se pâmer aux finesses de Parny ou de Grécourt
sans le milieu pastoral du Petit Trianon,
<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span>
et d'autres, entreprendre un voyage d'Italie afin
de lire Casanova ou Carlo Gozzi, nonchalamment
-couchés dans une gondole vénitienne en
+couchés dans une gondole vénitienne en
vue de La Piazzetta.</p>
-<p>Avant que de s'enfoncer dans l'oasis qu'il rêve,
+<p>Avant que de s'enfoncer dans l'oasis qu'il rêve,
le Bibliophile passe dans quelques villes de province
-où il fouille, remue, bouleverse les rayons
+où il fouille, remue, bouleverse les rayons
des petits libraires; mais il trouve peu et les
-occasions sont chauves.&mdash;Souvent même, ô
-stupéfaction! la mine simple et benoîte du dépositaire
-de MM. les éditeurs, cache une astuce,
-une méfiance dont on n'aurait su se douter, et,
+occasions sont chauves.&mdash;Souvent même, ô
+stupéfaction! la mine simple et benoîte du dépositaire
+de MM. les éditeurs, cache une astuce,
+une méfiance dont on n'aurait su se douter, et,
lorsqu'on croit acheter certains volumes de
cabinet de lecture, des Renduel, des Gosselin ou
-des Poulet-Malassis dans des conditions honnêtes,
+des Poulet-Malassis dans des conditions honnêtes,
on voit le petit Papetier-Libraire se redresser
de toute la hauteur de ses connaissances,
-et se mettre à citer les prix fantastiques des
-grands Bibliopoles parisiens, ainsi qu'un collégien
-qui fait étalage d'érudition.&mdash;Règle générale,
-en province, où l'on croit rencontrer ou
-plutôt déterrer tant de choses merveilleuses, on
-ne trouve que des prétentions boursouflées et
+et se mettre à citer les prix fantastiques des
+grands Bibliopoles parisiens, ainsi qu'un collégien
+qui fait étalage d'érudition.&mdash;Règle générale,
+en province, où l'on croit rencontrer ou
+plutôt déterrer tant de choses merveilleuses, on
+ne trouve que des prétentions boursouflées et
des prix le plus souvent excessifs.</p>
<p>Une fois dans son nid de verdure, quelle joie!
quelle jeunesse! quel enthousiasme! Ce ne sont
pour commencer que de longues promenades
-à travers prés, avec un ou plusieurs Cazins en
-poche; le trop plein de vie semble déborder
-notre urbain; il boit l'air champêtre à se rompre
+à travers prés, avec un ou plusieurs Cazins en
+poche; le trop plein de vie semble déborder
+notre urbain; il boit l'air champêtre à se rompre
<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
-les poumons, et, ce n'est que fatigué, mais non
-repu, qu'il vient s'étendre sur la mousse épaisse,
+les poumons, et, ce n'est que fatigué, mais non
+repu, qu'il vient s'étendre sur la mousse épaisse,
pour lire avec ravissement les bavardages, les
-superbes descriptions et l'esprit à foison des
+superbes descriptions et l'esprit à foison des
chers auteurs qui l'accompagnent.</p>
<p>Lit-il <cite>Aline, reine de Golconde</cite>, ce conte ravissant
de Boufflers? il ne sait si c'est fiction ou
-réalité; une meunière aux coquets retroussis
-de jupe vient-elle à passer? aussitôt son imagination
+réalité; une meunière aux coquets retroussis
+de jupe vient-elle à passer? aussitôt son imagination
voit Aline;&mdash;lit-il le <cite>Paradis perdu</cite>? il
croit le retrouver.</p>
<p>Et le soir des jours de pluie, devant un grand
-feu clair et gai de bourrées qui pétillent, les jambes
-allongées, muni de la pipe familière, le ventre
-à l'aise, l'esprit quiet, avec quelle bonne humeur
-il comprend la large gaieté gauloise de
-Maistre Rabelais ou de Béroalde de Verville;&mdash;ajoutons
-à cela, une femme qui travaille et des
+feu clair et gai de bourrées qui pétillent, les jambes
+allongées, muni de la pipe familière, le ventre
+à l'aise, l'esprit quiet, avec quelle bonne humeur
+il comprend la large gaieté gauloise de
+Maistre Rabelais ou de Béroalde de Verville;&mdash;ajoutons
+à cela, une femme qui travaille et des
enfants qui dorment: tout le bonheur de la vie
-n'est-il pas là?</p>
+n'est-il pas là?</p>
<p>Mais, malheureusement, nous ne pouvons pas
dire: <i lang="la" xml:lang="la">ab uno disce omnes</i>,&mdash;pour un Bibliophile
-sage et modeste, qui vit ainsi retiré loin du
+sage et modeste, qui vit ainsi retiré loin du
monde au tumulte odieux, que de Bibliophiles
-qui boivent aux champs l'onde perfide du Léthé!&mdash;la
-chasse, la pêche, les courses à cheval,
+qui boivent aux champs l'onde perfide du Léthé!&mdash;la
+chasse, la pêche, les courses à cheval,
les exercices qui rompent les membres, s'accommodent
-peu de la lecture et font négliger les
+peu de la lecture et font négliger les
livres;&mdash;nous en connaissons plus d'un, qui,
-parti avec des caisses de volumes, est retourné
+parti avec des caisses de volumes, est retourné
<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
-dans ses pénates hivernales sans les avoir même
-déballées.</p>
+dans ses pénates hivernales sans les avoir même
+déballées.</p>
-<p>Ces derniers ne sont pas sincèrement Bibliophiles,
+<p>Ces derniers ne sont pas sincèrement Bibliophiles,
ce sont des Bibliophiles <i lang="la" xml:lang="la">ab hoc</i> et <i lang="la" xml:lang="la">ab hac</i>.</p>
<p>L'amour des Livres ne fait pas prime dans
leur c&oelig;ur; ils ne se servent de la lecture que
-comme d'une flèche qu'ils décochent à l'ennui,
+comme d'une flèche qu'ils décochent à l'ennui,
le livre est un rayon de soleil pour eux dans les
-jours de tristesse; lorsque la gaieté les accapare,
+jours de tristesse; lorsque la gaieté les accapare,
ils abandonnent avec ingratitude ces amis des
-temps néfastes.</p>
+temps néfastes.</p>
<div class="figcenter">
<img src="images/illus_108.jpg" width="150" height="118" alt="" title="" />
@@ -3712,10 +3674,10 @@ temps néfastes.</p>
</div>
<h2>LES PROJETS<br />
-<span class="medium">D'HONORÉ DE BALZAC</span></h2>
+<span class="medium">D'HONORÉ DE BALZAC</span></h2>
-<p class="epigraph">Les idées sont des fonds qui ne portent
-intérêt qu'entre les mains du talent.<br />
+<p class="epigraph">Les idées sont des fonds qui ne portent
+intérêt qu'entre les mains du talent.<br />
<span class="i9 smcap">Rivarol.</span></p>
<div>
@@ -3723,234 +3685,234 @@ intérêt qu'entre les mains du talent.<br />
</div>
<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Lorsqu'un</span> colosse aussi puissant que
-Balzac vient à tomber, vaincu par
-un travail opiniâtre et les terribles
+Balzac vient à tomber, vaincu par
+un travail opiniâtre et les terribles
secousses d'un c&oelig;ur battant sans
-cesse d'une épaule à l'autre, toute une génération
-littéraire s'approche, timidement d'abord,
-effarée et curieuse, munie de la lorgnette, du
+cesse d'une épaule à l'autre, toute une génération
+littéraire s'approche, timidement d'abord,
+effarée et curieuse, munie de la lorgnette, du
microscope et du scalpel.&mdash;La poule aux &oelig;ufs
d'or est morte; chacun regarde son plumage, se
-remémore les prodiges pondus; c'est à qui sera
-le premier à lui ouvrir le ventre, et, selon le
-mot des enfants, à y chercher la <em>petite bête</em>.&mdash;Las
+remémore les prodiges pondus; c'est à qui sera
+le premier à lui ouvrir le ventre, et, selon le
+mot des enfants, à y chercher la <em>petite bête</em>.&mdash;Las
de filer ses feuilletons aux pieds de ses
-créanciers, ayant encore aux lèvres l'amertume
-des luttes soutenues, le vaillant Hercule a succombé,
-laissant un vide immense dans la littérature
+créanciers, ayant encore aux lèvres l'amertume
+des luttes soutenues, le vaillant Hercule a succombé,
+laissant un vide immense dans la littérature
militante.&mdash;Balzac est mort. Vive Balzac!&mdash;La
-place est aussitôt occupée par les biographes,
+place est aussitôt occupée par les biographes,
ces agioteurs du souvenir; l'homme n'est
<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
-plus, que déjà le héros survit et prête à la
-légende.</p>
+plus, que déjà le héros survit et prête à la
+légende.</p>
-<p>Aux biographies particulières de Honoré de
-Balzac, ont succédé les portraits intimes et les
-croquis sans façons, <em>à bâtons rompus</em>, du romancier
-en pantoufles; il n'est pas de littérateur
+<p>Aux biographies particulières de Honoré de
+Balzac, ont succédé les portraits intimes et les
+croquis sans façons, <em>à bâtons rompus</em>, du romancier
+en pantoufles; il n'est pas de littérateur
contemporain dont on ait mieux et plus souvent
-commenté l'&oelig;uvre et la vie,&mdash;après Madame
-de Surville, la s&oelig;ur dévouée, l'<i lang="la" xml:lang="la">Alma Soror</i>, apportant
-un pieux hommage à la mémoire de son
-frère, deux amis du <i lang="en" xml:lang="en">Home</i>, deux familiers des
-heureux jours, Th. Gautier et Léon Gozlan se
-mirent à tisonner la braise encore chaude des
+commenté l'&oelig;uvre et la vie,&mdash;après Madame
+de Surville, la s&oelig;ur dévouée, l'<i lang="la" xml:lang="la">Alma Soror</i>, apportant
+un pieux hommage à la mémoire de son
+frère, deux amis du <i lang="en" xml:lang="en">Home</i>, deux familiers des
+heureux jours, Th. Gautier et Léon Gozlan se
+mirent à tisonner la braise encore chaude des
<em>Jardies</em>,&mdash;Lamartine, lyrique contemplateur,
-étudia l'homme et ses &oelig;uvres; Champfleury,
-tout en essayant les souliers du géant (<i lang="la" xml:lang="la">errare
+étudia l'homme et ses &oelig;uvres; Champfleury,
+tout en essayant les souliers du géant (<i lang="la" xml:lang="la">errare
humanum</i>), donna la note de son admiration;
Armand Baschet glana dans le sillon ouvert, et
-il n'y eut pas jusqu'à Werdet, le libraire éditeur,
+il n'y eut pas jusqu'à Werdet, le libraire éditeur,
qui ne voulut, dans un style d'exquise bonhomie
-et d'après ses souvenirs de boutiquier, juger la
-vie, l'humeur et le caractère de son génial
+et d'après ses souvenirs de boutiquier, juger la
+vie, l'humeur et le caractère de son génial
auteur.</p>
<p>Tant de biographies toisent Balzac du haut en
bas, le tournent et le retournent, inventorient
-son passé, pourtraicturent sa grande figure, largement
-et minutieusement à la fois, le présentent
-dans les grands côtés de la vie publique et
-les petits côtés de l'intimité; réservent peu de place
-enfin, à de nouvelles investigations.&mdash;La correspondance
+son passé, pourtraicturent sa grande figure, largement
+et minutieusement à la fois, le présentent
+dans les grands côtés de la vie publique et
+les petits côtés de l'intimité; réservent peu de place
+enfin, à de nouvelles investigations.&mdash;La correspondance
<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
-qui fut publiée en dernier lieu, livre
-le Tourangeau à nu et couronne la série biographique,
+qui fut publiée en dernier lieu, livre
+le Tourangeau à nu et couronne la série biographique,
en laissant lumineusement apercevoir
-Balzac dans le déboutonné de son talent, à la
-bonne franquette de sa gaieté Rabelaisienne, de
+Balzac dans le déboutonné de son talent, à la
+bonne franquette de sa gaieté Rabelaisienne, de
ses projets, de ses efforts, de sa tristesse et de
ses larmes.</p>
<p>La Bibliographie, comme prise de couardise
-devant sa gigantesque production, est demeurée
-hésitante et muette jusqu'alors.&mdash;Une <em>Bibliographie
+devant sa gigantesque production, est demeurée
+hésitante et muette jusqu'alors.&mdash;Une <em>Bibliographie
de Balzac</em> serait cependant un ouvrage
aussi utile que remarquable<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>; se trouvera-t-il
quelqu'un pour l'entreprendre?&mdash;Quoiqu'il en
-soit, il nous a paru intéressant de grouper dans
-une étude courte et succincte de curieux et de
-catalogographe, plutôt que d'érudit les <em>projets
-littéraires</em> éclos dans le cerveau du plus grand
-manieur d'idées de notre époque.</p>
-
-<p>Balzac seul, eût pu connaître et décrire les
-innombrables et étranges idées qui se sont produites
-et développées sous son crâne effervescent;
-notre rôle se bornera à noter les conceptions
-qu'il arrêtait sous un titre quelconque
-dans un but de Bibliopée.</p>
+soit, il nous a paru intéressant de grouper dans
+une étude courte et succincte de curieux et de
+catalogographe, plutôt que d'érudit les <em>projets
+littéraires</em> éclos dans le cerveau du plus grand
+manieur d'idées de notre époque.</p>
+
+<p>Balzac seul, eût pu connaître et décrire les
+innombrables et étranges idées qui se sont produites
+et développées sous son crâne effervescent;
+notre rôle se bornera à noter les conceptions
+qu'il arrêtait sous un titre quelconque
+dans un but de Bibliopée.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span>
-A peine installé dans sa mansarde de la rue
-Lesdiguières, avec la Gloire pour maîtresse et
-<em>Lui-Même</em> pour domestique, le jeune Honoré se
+A peine installé dans sa mansarde de la rue
+Lesdiguières, avec la Gloire pour maîtresse et
+<em>Lui-Même</em> pour domestique, le jeune Honoré se
rompt les poignets dans des compositions qui
n'ont jamais vu le jour.&mdash;C'est d'abord <cite>Coqsigrue</cite>,
un roman qui le hante pendant de longues
-semaines et qu'il abandonne pour le mieux mûrir
-et ruminer; puis, c'est un <cite>Opéra Comique</cite> (?)
+semaines et qu'il abandonne pour le mieux mûrir
+et ruminer; puis, c'est un <cite>Opéra Comique</cite> (?)
auquel il renonce, faute de compositeur, mais
-aussi, pour ne pas sacrifier au goût actuel et
-s'adonner au grand Genre, à la manière des
-Racine et des Corneille, à son fameux <cite>Cromwell</cite>
-enfin, dont il résume le plan détaillé dans
-une lettre à sa s&oelig;ur Laure (1820).&mdash;Pour se délasser
-des fatigues que lui procure sa Tragédie,
-le Débutant <cite>Croquignole</cite>, selon son mot. <cite>Un
-Petit Roman dans le Genre Antique</cite>, fait mot à
-mot, pensée à pensée, avec toute la gravité
+aussi, pour ne pas sacrifier au goût actuel et
+s'adonner au grand Genre, à la manière des
+Racine et des Corneille, à son fameux <cite>Cromwell</cite>
+enfin, dont il résume le plan détaillé dans
+une lettre à sa s&oelig;ur Laure (1820).&mdash;Pour se délasser
+des fatigues que lui procure sa Tragédie,
+le Débutant <cite>Croquignole</cite>, selon son mot. <cite>Un
+Petit Roman dans le Genre Antique</cite>, fait mot à
+mot, pensée à pensée, avec toute la gravité
qu'une telle chose comporte.</p>
-<p>Ces quelques projets occupent toute la première
-étape littéraire de Balzac; plus tard, en
+<p>Ces quelques projets occupent toute la première
+étape littéraire de Balzac; plus tard, en
1830, il parle avec enthousiasme d'une vaste
entreprise, ce sont <cite>Les Trois Cardinaux</cite>, &oelig;uvre
-dans laquelle il eût voulu mettre en scène, le
-Père Joseph, dit l'<cite>Eminence grise</cite>, Mazarin et
-Dubois&mdash;à la même époque il prépare des Romans
+dans laquelle il eût voulu mettre en scène, le
+Père Joseph, dit l'<cite>Eminence grise</cite>, Mazarin et
+Dubois&mdash;à la même époque il prépare des Romans
et des articles de Revue qui ne furent
-jamais achevés et peut-être jamais commencés,
+jamais achevés et peut-être jamais commencés,
en voici les titres: <cite>Un Article sur le Serment</cite>,&mdash;<cite>Les
Causeries du Soir</cite> (volume de nouvelles)
<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
-<cite>Le Maudit</cite> (article ébauché pour la <cite>Revue</cite> de
+<cite>Le Maudit</cite> (article ébauché pour la <cite>Revue</cite> de
Buloz), <cite>Les Amours d'une Laide</cite>,&mdash;<cite>Le Marquis
de Carabas</cite>, et, principalement <cite>La Bataille
-d'Austerlitz</cite>, dont Balzac parle fréquemment
-comme devant faire partie des <cite>Scènes de la Vie
+d'Austerlitz</cite>, dont Balzac parle fréquemment
+comme devant faire partie des <cite>Scènes de la Vie
Militaire</cite>.</p>
-<p>De 1833 à 1850, l'auteur du <cite>Père Goriot</cite>, fait
+<p>De 1833 à 1850, l'auteur du <cite>Père Goriot</cite>, fait
plus de besogne que de projets; nous devons
-néanmoins citer comme tels: <cite>20 pages sur le
-Salon de 1833</cite>,&mdash;<cite>Le Privilége</cite>, roman qui
-devait suivre <cite>Le Curé de Campagne</cite>,&mdash;<cite>L'Histoire
-d'une Idée heureuse</cite>, dont le prologue seul
-a été fait, et aussi, un projet de pièce-vaudeville:
-<cite>Richard C&oelig;ur d'Eponge</cite>, que Théophile Gautier
-devait arranger et faire représenter au Théâtre
-des Variétés.</p>
-
-<p>Nous nous arrêtons plus particulièrement sur
-un projet que Balzac paraît avoir beaucoup
-caressé et qu'il affirme même avoir <em>exécuté en
-entier</em>, bien qu'il n'ait jamais été mis en lumière.&mdash;En
-1836, il écrit de La Boulonnière, près
-Nemours, à maître Werdet, son éditeur: «J'ai
-terminé le manuscrit de <cite>S&oelig;ur Marie des Anges</cite>,
-je ne veux pas le confier à la diligence.»</p>
+néanmoins citer comme tels: <cite>20 pages sur le
+Salon de 1833</cite>,&mdash;<cite>Le Privilége</cite>, roman qui
+devait suivre <cite>Le Curé de Campagne</cite>,&mdash;<cite>L'Histoire
+d'une Idée heureuse</cite>, dont le prologue seul
+a été fait, et aussi, un projet de pièce-vaudeville:
+<cite>Richard C&oelig;ur d'Eponge</cite>, que Théophile Gautier
+devait arranger et faire représenter au Théâtre
+des Variétés.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtons plus particulièrement sur
+un projet que Balzac paraît avoir beaucoup
+caressé et qu'il affirme même avoir <em>exécuté en
+entier</em>, bien qu'il n'ait jamais été mis en lumière.&mdash;En
+1836, il écrit de La Boulonnière, près
+Nemours, à maître Werdet, son éditeur: «J'ai
+terminé le manuscrit de <cite>S&oelig;ur Marie des Anges</cite>,
+je ne veux pas le confier à la diligence.»</p>
<p><cite>S&oelig;ur Marie des Anges</cite>, cela est patent, n'a
-jamais existé que dans l'imagination irradiée du
+jamais existé que dans l'imagination irradiée du
romancier, qui voulait peindre, sous ce titre, une
-âme de jeune fille avant l'invasion d'un amour
-qui la conduira au couvent&mdash;: «Je lui ferai
-abhorrer les carmélites dans sa jeunesse où elle
+âme de jeune fille avant l'invasion d'un amour
+qui la conduira au couvent&mdash;: «Je lui ferai
+abhorrer les carmélites dans sa jeunesse où elle
<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
-ne rêve que le monde et les fêtes, dit-il à ce sujet,
-(<cite>Lettre à Madame Hanska</cite>, 1838) et le malheur
-la ramènera au couvent qui sera pour elle
-un asile et un refuge. Après avoir passé huit
-années au couvent, elle arrive à Paris aussi
-étrangère que le Persan de Montesquieu, et je
-lui ferai juger et dépeindre le Paris moderne par
-la puissance de l'idée, au lieu de me servir de la
-méthode dramatique de nos romans. C'est une
-donnée nouvelle, et, si je réussis à l'exécuter
-comme je l'entends, je vous réponds que vous
-serez content de moi.»</p>
-
-<p>Hélas, de <cite>S&oelig;ur Marie des Anges</cite>, de ce <cite>Livre
-d'Amour</cite>, comme se plaisait à le nommer l'écrivain,
+ne rêve que le monde et les fêtes, dit-il à ce sujet,
+(<cite>Lettre à Madame Hanska</cite>, 1838) et le malheur
+la ramènera au couvent qui sera pour elle
+un asile et un refuge. Après avoir passé huit
+années au couvent, elle arrive à Paris aussi
+étrangère que le Persan de Montesquieu, et je
+lui ferai juger et dépeindre le Paris moderne par
+la puissance de l'idée, au lieu de me servir de la
+méthode dramatique de nos romans. C'est une
+donnée nouvelle, et, si je réussis à l'exécuter
+comme je l'entends, je vous réponds que vous
+serez content de moi.»</p>
+
+<p>Hélas, de <cite>S&oelig;ur Marie des Anges</cite>, de ce <cite>Livre
+d'Amour</cite>, comme se plaisait à le nommer l'écrivain,
il ne reste que ces quelques lignes fugitives!</p>
<p>Mais, ce n'est plus le Balzac aux projets vagabonds
qui doit nous occuper maintenant, c'est
-l'auteur de la <cite>Grrrande Comédie humaine</cite>, et les
+l'auteur de la <cite>Grrrande Comédie humaine</cite>, et les
ouvrages divers que cette &oelig;uvre immense devait
comprendre dans son ensemble.</p>
-<p>Dans les <span class="smcap">Scènes de la vie privée</span>, Balzac
-avait projeté les romans suivants, dont les
+<p>Dans les <span class="smcap">Scènes de la vie privée</span>, Balzac
+avait projeté les romans suivants, dont les
titres seuls nous donnent d'amers regrets:&mdash;<cite>Les
-Enfants</cite>,&mdash;<cite>Un Pensionnat de Demoiselles</cite>,&mdash;<cite>Intérieur
-de Collége</cite>, puis, (ici nos regrets
-s'accentuent),&mdash;<cite>Gendres et Belles-Mères</cite>.</p>
+Enfants</cite>,&mdash;<cite>Un Pensionnat de Demoiselles</cite>,&mdash;<cite>Intérieur
+de Collége</cite>, puis, (ici nos regrets
+s'accentuent),&mdash;<cite>Gendres et Belles-Mères</cite>.</p>
-<p>Dans les <span class="smcap">Scènes de la vie parisienne</span> devaient
+<p>Dans les <span class="smcap">Scènes de la vie parisienne</span> devaient
prendre place: <cite>Une Vue du Palais</cite>,&mdash;<cite>Entre-Savants</cite>,&mdash;<cite>Le
-Théâtre comme il est</cite>.</p>
+Théâtre comme il est</cite>.</p>
-<p>Aux <span class="smcap">Scènes de la vie politique</span>, se seraient
+<p>Aux <span class="smcap">Scènes de la vie politique</span>, se seraient
<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
-ajoutées les &oelig;uvres suivantes: <cite>L'Histoire et le
-Roman</cite>,&mdash;<cite>Les Deux Ambitieux</cite>,&mdash;<cite>L'Attaché
-d'Ambassade</cite> et... <cite>Comment on fait un Ministère</cite>.</p>
+ajoutées les &oelig;uvres suivantes: <cite>L'Histoire et le
+Roman</cite>,&mdash;<cite>Les Deux Ambitieux</cite>,&mdash;<cite>L'Attaché
+d'Ambassade</cite> et... <cite>Comment on fait un Ministère</cite>.</p>
-<p>Avant d'entreprendre les <span class="smcap">Scènes de la vie militaire</span>,
-Balzac en avait dressé le plan et nous y
+<p>Avant d'entreprendre les <span class="smcap">Scènes de la vie militaire</span>,
+Balzac en avait dressé le plan et nous y
trouvons ces nombreuses lacunes: <cite>Les Soldats
-de la République</cite> (trois épisodes), <cite>L'Entrée en
-Campagne</cite>,&mdash;<cite>Les Vendéens</cite>,&mdash;Pour <cite>Les Français
-en Egypte</cite>, les 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> épisodes font défaut,
-ce sont:&mdash;<cite>Le Prophète</cite>,&mdash;<cite>Le Pacha</cite>. Pour le
+de la République</cite> (trois épisodes), <cite>L'Entrée en
+Campagne</cite>,&mdash;<cite>Les Vendéens</cite>,&mdash;Pour <cite>Les Français
+en Egypte</cite>, les 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> épisodes font défaut,
+ce sont:&mdash;<cite>Le Prophète</cite>,&mdash;<cite>Le Pacha</cite>. Pour le
reste, voici tous les titres des &OElig;uvres militaires
-projetées: <cite>L'armée Roulante</cite>,&mdash;<cite>La Garde Consulaire</cite>,&mdash;<cite>Un
-Combat</cite>,&mdash;<cite>L'Armée assiégée</cite>,&mdash;<cite>La
+projetées: <cite>L'armée Roulante</cite>,&mdash;<cite>La Garde Consulaire</cite>,&mdash;<cite>Un
+Combat</cite>,&mdash;<cite>L'Armée assiégée</cite>,&mdash;<cite>La
Plaine de Wagram</cite>,&mdash;<cite>L'Aubergiste</cite>,&mdash;<cite>Les
Anglais en Espagne</cite>,&mdash;<cite>Moscou</cite>,&mdash;<cite>La Bataille
-de Dresde</cite>,&mdash;<cite>Les Traînards</cite>,&mdash;<cite>Les Partisans</cite>,&mdash;<cite>Une
-Croisière</cite>,&mdash;<cite>Les Pontons</cite>,&mdash;<cite>La Campagne
+de Dresde</cite>,&mdash;<cite>Les Traînards</cite>,&mdash;<cite>Les Partisans</cite>,&mdash;<cite>Une
+Croisière</cite>,&mdash;<cite>Les Pontons</cite>,&mdash;<cite>La Campagne
de France</cite>,&mdash;<cite>Le Dernier Champ de Bataille</cite>,&mdash;<cite>L'Emir</cite>,&mdash;<cite>La
-Pénissière</cite> et <cite>Le Corsaire
-Algérien</cite>.</p>
+Pénissière</cite> et <cite>Le Corsaire
+Algérien</cite>.</p>
-<p>Il manque deux romans aux <span class="smcap">Scènes de la vie de
+<p>Il manque deux romans aux <span class="smcap">Scènes de la vie de
Campagne</span>: <cite>Le Juge de Paix</cite>,&mdash;<cite>Les Environs de
Paris</cite>.&mdash;<span class="smcap">Aux Etudes Philosophiques</span>, il en manque
-cinq: <cite>Le Phédon d'Aujourd'hui</cite>,&mdash;<cite>Le Président
+cinq: <cite>Le Phédon d'Aujourd'hui</cite>,&mdash;<cite>Le Président
Fritot</cite>,&mdash;<cite>Le Philanthrope</cite>,&mdash;<cite>Le Nouvel-Abeilard</cite>,&mdash;<cite>La
Vie et les Aventures d'une
-Idée</cite>.&mdash;Dans les <span class="smcap">Etudes Analytiques</span>, enfin,
+Idée</cite>.&mdash;Dans les <span class="smcap">Etudes Analytiques</span>, enfin,
Balzac devait faire: <cite>L'Anatomie des Corps
Enseignants</cite>, <cite>Une Monographie de la Vertu</cite> et
<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span>
un grand <cite>Dialogue Philosophique et Politique sur
-la Perfection du XIX<sup>e</sup> siècle</cite>.</p>
+la Perfection du XIX<sup>e</sup> siècle</cite>.</p>
<p>Notre travail de catalogographe se termine ici,&mdash;nous
-ne chercherons pas à y ajouter un <em>Postface</em>,
-ni à savoir, si Balzac, qui a changé tant de
+ne chercherons pas à y ajouter un <em>Postface</em>,
+ni à savoir, si Balzac, qui a changé tant de
fois les titres de ses &oelig;uvres, a refondu ses premiers
-projets et leur a donné un corps sous une
-autre enveloppe,&mdash;nous avons pensé pouvoir
-être agréable à chacun en réunissant, au milieu
-de <em>Nos caprices</em>, ces quelques notes sérieuses
-sur les ouvrages projetés par notre Grand Romancier,
-nous en avons donné les titres pour ce
-qu'ils valent, sans commentaires ni frais d'érudition,&mdash;qu'on
+projets et leur a donné un corps sous une
+autre enveloppe,&mdash;nous avons pensé pouvoir
+être agréable à chacun en réunissant, au milieu
+de <em>Nos caprices</em>, ces quelques notes sérieuses
+sur les ouvrages projetés par notre Grand Romancier,
+nous en avons donné les titres pour ce
+qu'ils valent, sans commentaires ni frais d'érudition,&mdash;qu'on
nous tienne compte du reste.</p>
<div class="figcenter">
@@ -3966,358 +3928,358 @@ nous tienne compte du reste.</p>
<h2>VARIATIONS<br />
<span class="large">SUR LA RELIURE DE FANTAISIE</span></h2>
-<p class="epigraph">La vérité dort auprès des grands
+<p class="epigraph">La vérité dort auprès des grands
dans de brillantes reliures; la sagesse
-veille auprès des vrais lecteurs sous
+veille auprès des vrais lecteurs sous
de minces cartonnages.</p>
<div>
<img class="drop-cap" src="images/drop-v.jpg" width="70" height="70" alt="" />
</div>
-<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Il</span> semble que les Bibliopégistes modernes,
-aient oublié l'art de ces
+<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Il</span> semble que les Bibliopégistes modernes,
+aient oublié l'art de ces
lourdes mais fastueuses reliures
-des XV<sup>e</sup> et XVI<sup>e</sup> siècles, en drap
-de satin azuré, en drap d'or ou de Damas; en
+des XV<sup>e</sup> et XVI<sup>e</sup> siècles, en drap
+de satin azuré, en drap d'or ou de Damas; en
cuir blanc ou rouge; en <em>veluyeau</em> sanguin, vermeil,
vert ou noir; <em>en pel velue</em>, en soie blanche,
-ouvrée ou tannée; en cuir de cerf, estampé à
-froid ou doré à chaud; en parchemin gaufré, en
-étoffe de Panne; en velours pourpre, frappé d'écussons
-ou de fleurs de lys; le tout rehaussé, harnaché
+ouvrée ou tannée; en cuir de cerf, estampé à
+froid ou doré à chaud; en parchemin gaufré, en
+étoffe de Panne; en velours pourpre, frappé d'écussons
+ou de fleurs de lys; le tout rehaussé, harnaché
pour ainsi dire, de bossettes, d'agrafes, de
<em>fermouers</em>, <em>$1</em>m>, <em>fermails</em> ou <em>fermaillets</em>, de
-<em>pipes</em> d'or ou d'argent, de <em>tuyaux</em> du même métal
-pour tourner les feuillets; de perles, d'émeraudes
-ou de saphirs, de toute l'orfévrerie la
-plus étincelante.</p>
+<em>pipes</em> d'or ou d'argent, de <em>tuyaux</em> du même métal
+pour tourner les feuillets; de perles, d'émeraudes
+ou de saphirs, de toute l'orfévrerie la
+plus étincelante.</p>
-<p>Les livres du bon temps étaient de véritables
+<p>Les livres du bon temps étaient de véritables
objets d'art; on les retrouve dans d'anciens
-inventaires, énumérés pêle-mêle avec les robes,
+inventaires, énumérés pêle-mêle avec les robes,
<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
les chaperons, les dagues, les Hanaps et les coupes.
-Le Duc Philippe-le-Hardi avait adapté aux
-ais d'un livre de prière, une platine d'argent
-doré, avec une petite niche, pour y mettre ses
-lunettes afin qu'elles ne fussent cassées, et l'histoire
-nous apprend, que ce même Duc, paya
-seulement seize livres à un certain Martin Lhuillier,
-Marchand-Libraire à Paris, pour lui avoir
+Le Duc Philippe-le-Hardi avait adapté aux
+ais d'un livre de prière, une platine d'argent
+doré, avec une petite niche, pour y mettre ses
+lunettes afin qu'elles ne fussent cassées, et l'histoire
+nous apprend, que ce même Duc, paya
+seulement seize livres à un certain Martin Lhuillier,
+Marchand-Libraire à Paris, pour lui avoir
couvert huit volumes, Romans, Bibles et autres,
-reliés en <em>cuir en grain</em>.</p>
+reliés en <em>cuir en grain</em>.</p>
<p>L'oubli de telles armures somptueuses et surtout
-de prix aussi doux est à regretter, aujourd'hui,
-que les relieurs adonnés au maroquin du
-Levant, au vélin, au chagrin et à la basane se
+de prix aussi doux est à regretter, aujourd'hui,
+que les relieurs adonnés au maroquin du
+Levant, au vélin, au chagrin et à la basane se
font payer si cher.</p>
-<p>On a dit et répété souvent, que la Reliure, au
-fond, n'est au Livre que ce que l'habit est à
-l'homme ou la livrée au serviteur; or, l'habit
-suit la mode, et la mode se trouve hélas! de nos
-jours, froide, correcte, guindée, sobre et banale;
+<p>On a dit et répété souvent, que la Reliure, au
+fond, n'est au Livre que ce que l'habit est à
+l'homme ou la livrée au serviteur; or, l'habit
+suit la mode, et la mode se trouve hélas! de nos
+jours, froide, correcte, guindée, sobre et banale;
l'art de la reliure s'en ressent; nous n'entendons
-pas parler de la grande reliure, à compartiments,
-à ornements à dentelles, à entrelacs; de ces
+pas parler de la grande reliure, à compartiments,
+à ornements à dentelles, à entrelacs; de ces
livres qu'on n'ose toucher dans la crainte de ternir
-le brillant du maroquin ou l'éclat des petits-fers,
+le brillant du maroquin ou l'éclat des petits-fers,
mais de la demi-reliure,&mdash;de la reliure pour
tous,&mdash;du cartonnage de fantaisie moderne, de la
robe de chambre du livre, en un mot, qui donne
-à cet ami qu'on aime, tout le négligé charmant
+à cet ami qu'on aime, tout le négligé charmant
des causeries intimes.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
-Les cartonnages, dits <em>à la Bradel</em>, sont fort
-appréciés aujourd'hui; ils forment une enveloppe
-gracieuse et modeste, et, sans rien enlever à
-l'ampleur des marges, ils conservent la virginité
+Les cartonnages, dits <em>à la Bradel</em>, sont fort
+appréciés aujourd'hui; ils forment une enveloppe
+gracieuse et modeste, et, sans rien enlever à
+l'ampleur des marges, ils conservent la virginité
de la brochure. Ces cartonnages sont d'excellents
-vêtements préservatifs; ils ont la commodité, la
-flexibilité, la grâce, mais il leur manque la gentillesse,
+vêtements préservatifs; ils ont la commodité, la
+flexibilité, la grâce, mais il leur manque la gentillesse,
l'esprit fantaisiste, l'aspect d'art que
-nous voudrions voir adopter plus généralement.
-Ils sont classiques en diable; c'est là leur grand
-défaut.</p>
-
-<p>On emploie à l'usage de ces demi-reliures, soit
-du <em>papier peigne</em>, soit du papier marbré, maroquiné
-ou à <em>escargots</em>, soit du papier de couleur
-mate, soit encore de la toile anglaise, gaufrée,
-teintée, unie ou à ramages, chagrinée ou glacée;
+nous voudrions voir adopter plus généralement.
+Ils sont classiques en diable; c'est là leur grand
+défaut.</p>
+
+<p>On emploie à l'usage de ces demi-reliures, soit
+du <em>papier peigne</em>, soit du papier marbré, maroquiné
+ou à <em>escargots</em>, soit du papier de couleur
+mate, soit encore de la toile anglaise, gaufrée,
+teintée, unie ou à ramages, chagrinée ou glacée;
quelques relieurs, imitateurs du genre hollandais,
-usent de parchemin blanc ou de vélin; ils
-replient les bords en <em>gouttières</em>, ornent le dos de
-très vilaines lettres polychrômes calligraphiées, et
-puis, c'est tout...; il semble que là, se trouvent,
+usent de parchemin blanc ou de vélin; ils
+replient les bords en <em>gouttières</em>, ornent le dos de
+très vilaines lettres polychrômes calligraphiées, et
+puis, c'est tout...; il semble que là, se trouvent,
les colonnes d'Hercule du cartonnier relieur.</p>
-<p>Les Bibliophiles ne doivent pas négliger le
-petit art de ces demi-reliures; c'est à eux de
-chercher, de vivifier leur goût, de le spécialiser,
-de trouver l'original et de l'imposer à l'imagination
-rétive de leurs fournisseurs ordinaires, qui
+<p>Les Bibliophiles ne doivent pas négliger le
+petit art de ces demi-reliures; c'est à eux de
+chercher, de vivifier leur goût, de le spécialiser,
+de trouver l'original et de l'imposer à l'imagination
+rétive de leurs fournisseurs ordinaires, qui
demeurent trop longtemps sur le chemin du
convenu et du ponsif.</p>
-<p>Un Livre doit être relié, selon son esprit,
+<p>Un Livre doit être relié, selon son esprit,
<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
-selon l'époque où il a vu le jour, selon la valeur
+selon l'époque où il a vu le jour, selon la valeur
qu'on y attache et l'usage que l'on compte en
-faire; il doit s'annoncer par son extérieur, par
-le ton gai, éclatant, vif, terne, sombre ou bigarré
+faire; il doit s'annoncer par son extérieur, par
+le ton gai, éclatant, vif, terne, sombre ou bigarré
de son accoutrement. Rien qu'en le voyant
-sur les rayons d'une Bibliothèque, l'âme du lecteur
-doit se remémorer les sensations éprouvées,
-les douces heures qu'elle a passé à savourer sa
-sagesse ou son esprit; un Bibliophile de goût
-se reconnaît à ces détails. Existe-t-il quelque
-chose de plus horrible à voir qu'une Bibliothèque
+sur les rayons d'une Bibliothèque, l'âme du lecteur
+doit se remémorer les sensations éprouvées,
+les douces heures qu'elle a passé à savourer sa
+sagesse ou son esprit; un Bibliophile de goût
+se reconnaît à ces détails. Existe-t-il quelque
+chose de plus horrible à voir qu'une Bibliothèque
monochrome! un <em>Bibliotaphe</em> seul peut
-en posséder une semblable.</p>
+en posséder une semblable.</p>
-<p>Les Livres réunis habilement doivent subir
+<p>Les Livres réunis habilement doivent subir
un prisme;&mdash;le dos de chacun d'eux devrait
-peindre son caractère individuel; n'est-ce pas là
+peindre son caractère individuel; n'est-ce pas là
qu'on voit ses volumes lorsque, dans les longues
-flâneries, on flatte de l'&oelig;il sans y toucher tous
+flâneries, on flatte de l'&oelig;il sans y toucher tous
ces gais compaignons qu'on a su assembler en
-docte académie.&mdash;Si votre Molière est relié en
+docte académie.&mdash;Si votre Molière est relié en
veau porphyre, que <em>Montaigne</em> le soit en veau
racine, <em>Montesquieu</em> en veau granit et <em>Dorat</em> en
veau rose, n'allez pas couvrir la <cite>Pucelle de Voltaire</cite>
-en maroquin blanc, réservez cette nuance
-virginale à <em>celle</em> de <em>Chapelain</em>; vêtir les <cite>Lettres
-de Madame de Maintenon</cite> en Lavallière serait
-une hérésie; mais faire endosser aux <cite>Historiettes
-de Tallemant des Réaux</cite> une tunique vert
+en maroquin blanc, réservez cette nuance
+virginale à <em>celle</em> de <em>Chapelain</em>; vêtir les <cite>Lettres
+de Madame de Maintenon</cite> en Lavallière serait
+une hérésie; mais faire endosser aux <cite>Historiettes
+de Tallemant des Réaux</cite> une tunique vert
bile, ne serait que justice.</p>
-<p>Certains amateurs, bien pensants, ont adopté
+<p>Certains amateurs, bien pensants, ont adopté
<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
-une couleur particulière pour chaque classe de
-leur Bibliothèque.&mdash;Ces <cite>Chromo-Bibliotactes</cite>
-habillent de violet, nuance du prélat, les ouvrages
-de <em>Théologie</em> et les <cite>Saintes Ecritures</cite>.
+une couleur particulière pour chaque classe de
+leur Bibliothèque.&mdash;Ces <cite>Chromo-Bibliotactes</cite>
+habillent de violet, nuance du prélat, les ouvrages
+de <em>Théologie</em> et les <cite>Saintes Ecritures</cite>.
En souvenir du printemps de la Nature, l'<cite>Histoire
-naturelle</cite> est revêtue du vert le plus tendre;
+naturelle</cite> est revêtue du vert le plus tendre;
aux <em>&OElig;uvres dramatiques</em>, ils accordent le rouge,
couleur de sang; pour les <em>Romans</em>, ils prennent
le rose, tandis que pour les <i>Livres d'histoire</i>, de
-<em>Médecine</em> ou de <em>Jurisprudence</em>, ils emploient le
+<em>Médecine</em> ou de <em>Jurisprudence</em>, ils emploient le
noir avec de minces filets d'or.&mdash;L'<em>Astrologie</em>
-porte l'azur céleste, les <em>&OElig;uvres Badines</em> sont
-gratifiées du ton mauve, les <em>Voyages</em> de bleu
-d'outre-mer, les <em>Traités du Mariage</em> de jaune
+porte l'azur céleste, les <em>&OElig;uvres Badines</em> sont
+gratifiées du ton mauve, les <em>Voyages</em> de bleu
+d'outre-mer, les <em>Traités du Mariage</em> de jaune
serin et les Opuscules <em>Scatologiques</em> de Terre de
Sienne.</p>
-<p>Cette manière de procéder n'est pas absolument
-fautive, bien loin de là; mais une Bibliothèque,
-ainsi classée, ressemble trop à une
-armée divisée en différents corps de troupes; on
-reconnaît de loin l'uniforme de ses soldats, mais
-on n'en dévisage pas suffisamment l'originalité.&mdash;Ceci
+<p>Cette manière de procéder n'est pas absolument
+fautive, bien loin de là; mais une Bibliothèque,
+ainsi classée, ressemble trop à une
+armée divisée en différents corps de troupes; on
+reconnaît de loin l'uniforme de ses soldats, mais
+on n'en dévisage pas suffisamment l'originalité.&mdash;Ceci
dit, revenons aux cartonnages de fantaisie.</p>
-<p>Au dix-huitième siècle, chaque relieur en
-avait sa spécialité, son genre à lui, et, pour
-rien au monde, il n'eût voulu copier la manière
-de ses plus illustres confrères; l'un, faisait
+<p>Au dix-huitième siècle, chaque relieur en
+avait sa spécialité, son genre à lui, et, pour
+rien au monde, il n'eût voulu copier la manière
+de ses plus illustres confrères; l'un, faisait
les maroquins; l'autre, les veaux fauves; celui-ci,
-les vélins blancs; celui-là, les demi-reliures ou
-les encartonnages. Tous luttaient de délicatesse
+les vélins blancs; celui-là, les demi-reliures ou
+les encartonnages. Tous luttaient de délicatesse
<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
-et de goût afin de spécialiser davantage
+et de goût afin de spécialiser davantage
leur talent individuel.&mdash;Mesdames de France,
-filles de Louis XV, ayant désiré avoir chacune
-sa Bibliothèque particulière, s'adressèrent aux
-Derome père et fils, pour faire relier les livres
-qu'elles avaient rassemblés; M<sup>me</sup> Adélaïde prit
+filles de Louis XV, ayant désiré avoir chacune
+sa Bibliothèque particulière, s'adressèrent aux
+Derome père et fils, pour faire relier les livres
+qu'elles avaient rassemblés; M<sup>me</sup> Adélaïde prit
pour couleur, le maroquin rouge; M<sup>me</sup> Victoire,
le maroquin vert-olive; et M<sup>me</sup> Sophie, le maroquin
citron.</p>
-<p>Aujourd'hui, la reliure qui a gagné comme
-métier, a décliné comme art; elle ne suit aucun
-précepte et séjourne dans le stérile et le monotone.
+<p>Aujourd'hui, la reliure qui a gagné comme
+métier, a décliné comme art; elle ne suit aucun
+précepte et séjourne dans le stérile et le monotone.
Les Bibliophiles artistes peuvent la
-sortir de ce marasme, en faisant exécuter pour
+sortir de ce marasme, en faisant exécuter pour
leurs volumes des demi-reliures de fantaisie empreintes
-de personnalité et d'originalité. Ils peuvent
-employer à cet effet les délicieux débris des
-temps passés et les jolies choses de l'industrie
-moderne; les étoffes de soie, les peaux de chevreau
-minces, les cuirs exotiques, les tissus à arabesques,
+de personnalité et d'originalité. Ils peuvent
+employer à cet effet les délicieux débris des
+temps passés et les jolies choses de l'industrie
+moderne; les étoffes de soie, les peaux de chevreau
+minces, les cuirs exotiques, les tissus à arabesques,
toute la gamme chromatique et exquise
-des tons pâles et fins qu'on ne songe jamais à
-mettre en usage.&mdash;Un Livre doit être habillé avec
-toute la maturité que l'on apporte aux choses sérieuses;
+des tons pâles et fins qu'on ne songe jamais à
+mettre en usage.&mdash;Un Livre doit être habillé avec
+toute la maturité que l'on apporte aux choses sérieuses;
il faut, pour ainsi dire, le consulter, le
-relire avant que de le livrer à l'ouvrier; on doit
-être pénétré de sa tournure d'esprit et rêver à sa
-toilette avec toute l'orgueilleuse vanité, toute la
-science d'harmonie que l'on apporte à la toilette
+relire avant que de le livrer à l'ouvrier; on doit
+être pénétré de sa tournure d'esprit et rêver à sa
+toilette avec toute l'orgueilleuse vanité, toute la
+science d'harmonie que l'on apporte à la toilette
d'une femme.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
-La reliure de veau brun, de vélin ou de peau
-de truie, convient à l'antiquité, aux <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>, <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> et
-<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles; mais lorsque nous arrivons à la
-Régence et au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, à cette époque de
+La reliure de veau brun, de vélin ou de peau
+de truie, convient à l'antiquité, aux <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>, <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> et
+<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles; mais lorsque nous arrivons à la
+Régence et au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, à cette époque de
rocaille, de luxe mignard et caressant, la fantaisie
-peut, à la rigueur, prendre ses ébats.&mdash;N'allez
-pas faire tailler, par exemple, un vêtement
+peut, à la rigueur, prendre ses ébats.&mdash;N'allez
+pas faire tailler, par exemple, un vêtement
de toile verte, rouge ou grise pour ce <cite>Faublas</cite>,
pour ce <cite>Pied de Fanchette</cite> ou pour ces
<cite>Contes</cite> grivois du charmant de <em>Caylus</em>; Thouvenin,
pour de tels ouvrages, composait une reliure
-<em>à la fanfare</em> ou <em>à la rose</em>, comme il les appelait;
+<em>à la fanfare</em> ou <em>à la rose</em>, comme il les appelait;
mais, si vous ne voulez leur accorder que
la demi-reliure, cherchez, consultez votre tact
et trouvez.&mdash;Pour nous&mdash;qu'on excuse notre
extravagance, si extravagance il y a,&mdash;lorsqu'il
-s'agit de revêtir un de ces fins conteurs du siècle
-dernier, nous rôdons dans les antres du bric-à-brac,
-entassant les brocarts, les vieilles étoffes
-de soie, les velours de Gênes ou de Venise, puis,
-si nous mettons la main sur un petit carré de
-satin broché, épave de quelque falbalas traîné
-dans les allées de Versailles; vite, nous achetons
+s'agit de revêtir un de ces fins conteurs du siècle
+dernier, nous rôdons dans les antres du bric-à-brac,
+entassant les brocarts, les vieilles étoffes
+de soie, les velours de Gênes ou de Venise, puis,
+si nous mettons la main sur un petit carré de
+satin broché, épave de quelque falbalas traîné
+dans les allées de Versailles; vite, nous achetons
le chiffon, et, courant chez le relieur, qui ne
manque jamais de pousser les hauts cris, nous
-lui disons impérieusement: «Voici un <em>cartonnage
+lui disons impérieusement: «Voici un <em>cartonnage
Pompadour</em> de notre invention, au lieu de
votre vilaine toile anglaise, prenez ceci; faites
-broder le titre, à l'endroit du dos, à deux ou trois
-centimètres du haut du volume, dans l'intervalle
+broder le titre, à l'endroit du dos, à deux ou trois
+centimètres du haut du volume, dans l'intervalle
<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
-des fleurs brochées; dorez en tête, ajoutez
-un signet d'un rose passé, mettez tout le temps et
-tout le soin nécessaires, exécutez fidèlement ce
-qui vous est commandé et ne répliquez pas.</p>
+des fleurs brochées; dorez en tête, ajoutez
+un signet d'un rose passé, mettez tout le temps et
+tout le soin nécessaires, exécutez fidèlement ce
+qui vous est commandé et ne répliquez pas.</p>
<p>Ce <em>Cartonnage Pompadour</em>, nous pouvons
l'affirmer, est tout gracieux et d'une couleur locale
qui charme.&mdash;Quel plaisir de lire, sous ce
-costume, <cite>Crébillon le fils</cite>, de <cite>La Morlière</cite> ou de
-<cite>Cahusac</cite>! Ce n'est, en réalité, qu'enjuponner
+costume, <cite>Crébillon le fils</cite>, de <cite>La Morlière</cite> ou de
+<cite>Cahusac</cite>! Ce n'est, en réalité, qu'enjuponner
davantage des &oelig;uvres faites pour des femmes,
mais l'ombre de ces voluptueux auteurs ne peut
-que s'en réjouir.&mdash;Nous dirons plus, si un jour,
-quelqu'amateur venait nous apprendre qu'il a placé
-dans le <cite>Sopha</cite>, un sachet à la Sénéchale, et un
+que s'en réjouir.&mdash;Nous dirons plus, si un jour,
+quelqu'amateur venait nous apprendre qu'il a placé
+dans le <cite>Sopha</cite>, un sachet à la Sénéchale, et un
autre de poudre d'Iris, dans les <cite>Bijoux indiscrets</cite>,
-nous le jugerions petit-maître, mais homme
-de goût et nous lui crierions: Bravo.</p>
+nous le jugerions petit-maître, mais homme
+de goût et nous lui crierions: Bravo.</p>
-<p>Un roi d'Egypte, Ozimandias, avait écrit sur la
-porte de sa Bibliothèque: <cite>Trésor des Remèdes
-de l'âme</cite>; Jules Janin, modifiant les termes,
+<p>Un roi d'Egypte, Ozimandias, avait écrit sur la
+porte de sa Bibliothèque: <cite>Trésor des Remèdes
+de l'âme</cite>; Jules Janin, modifiant les termes,
mit sur la porte de la sienne: <cite>Pharmacie de
-l'âme</cite>.&mdash;Si nous prenons la métaphore à la
-lettre, nous dirons qu'une Bibliothèque doit être
-administrée comme une pharmacie; la couleur
-seule des livres doit indiquer la nature du remède;
+l'âme</cite>.&mdash;Si nous prenons la métaphore à la
+lettre, nous dirons qu'une Bibliothèque doit être
+administrée comme une pharmacie; la couleur
+seule des livres doit indiquer la nature du remède;
il ne faut pas prendre le poison pour
l'antidote, le <cite>Marquis de Sade</cite> pour l'<cite>Internelle
-Consolation</cite>; le honteux Marquis, sera relié en
-peau de boa tannée et cylindrée, environné de
+Consolation</cite>; le honteux Marquis, sera relié en
+peau de boa tannée et cylindrée, environné de
fermoirs solides, tout devra indiquer le venin
<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
<em>Borgiaque</em> qu'il enferme.&mdash;L'<cite>Internelle Consolation</cite>,
au contraire, dans son enveloppe de maroquin
-blanc semée de croix d'or, dira de suite
-aux yeux: «<i lang="la" xml:lang="la">Venite ad me afflicti mærore</i>».
-C'est encore un point à observer dans la reliure
+blanc semée de croix d'or, dira de suite
+aux yeux: «<i lang="la" xml:lang="la">Venite ad me afflicti mærore</i>».
+C'est encore un point à observer dans la reliure
des Livres.</p>
<p>Pour les auteurs modernes, l'imagination du
-Bibliophile peut donner un libre cours à la fantaisie
-bien entendue; lorsqu'une même littérature
-originale possède des écrivains d'un
-caractère aussi nettement accusé que Victor
-Hugo, Musset, Dumas, George Sand, Mérimée,
-Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Baudelaire,
+Bibliophile peut donner un libre cours à la fantaisie
+bien entendue; lorsqu'une même littérature
+originale possède des écrivains d'un
+caractère aussi nettement accusé que Victor
+Hugo, Musset, Dumas, George Sand, Mérimée,
+Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Baudelaire,
Stendhal et Flaubert, on peut se livrer
sans crainte aux plus jolies demi-reliures qui se
puissent voir.</p>
-<p>La Chine et le Japon nous envoient à profusion
-depuis quelque temps, des sortes de cuirs gaufrés,
-dorés, mordorés, mats, noirs ou rouges; les
-uns, tatoués de plaques brillantes; les autres,
-bigarrés avec une habileté naïve qui enchante
-les regards. Il existe, de même, des Crépons d'un
-tissu léger qui s'élargit à l'eau, des papiers japonais
-ornés de compositions brillantes et harmonieuses,
-d'un coloris où rien ne se heurte;
-toutes ces <em>babioles</em>, d'un goût si délicat et d'un
-prix si modéré, sont recherchées des artistes et
-abandonnées des Bibliophiles; c'est un tort, car
+<p>La Chine et le Japon nous envoient à profusion
+depuis quelque temps, des sortes de cuirs gaufrés,
+dorés, mordorés, mats, noirs ou rouges; les
+uns, tatoués de plaques brillantes; les autres,
+bigarrés avec une habileté naïve qui enchante
+les regards. Il existe, de même, des Crépons d'un
+tissu léger qui s'élargit à l'eau, des papiers japonais
+ornés de compositions brillantes et harmonieuses,
+d'un coloris où rien ne se heurte;
+toutes ces <em>babioles</em>, d'un goût si délicat et d'un
+prix si modéré, sont recherchées des artistes et
+abandonnées des Bibliophiles; c'est un tort, car
leur emploi, digne des Livres modernes, donne
-à ceux qui en sont décorés une originalité gracieuse
+à ceux qui en sont décorés une originalité gracieuse
<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
qui contraste fort heureusement avec les
maroquins, les chagrins ou les parchemins antiques.</p>
-<p>Ces japonaiseries peuvent être mises en usage
-ensemble ou séparément;&mdash;dans une demi-reliure
-de maroquin à mosaïque, avec coins, introduisez
+<p>Ces japonaiseries peuvent être mises en usage
+ensemble ou séparément;&mdash;dans une demi-reliure
+de maroquin à mosaïque, avec coins, introduisez
le papier multicolore et oriental que
nous vous indiquons, ou bien, faites encartonner
-un volume, en cuir argenté, de même provenance;
-le titre à froid posé sur le dos même du volume;
+un volume, en cuir argenté, de même provenance;
+le titre à froid posé sur le dos même du volume;
cherchez toutes les combinaisons possibles, vous
-trouverez un effet saisissant, une reliure agréable
+trouverez un effet saisissant, une reliure agréable
et commode, et vous abandonnerez bien
vivement les papiers <em>peigne</em> ou unis, les toiles,
-les basanes, et tous les autres procédés ternes
-et vulgaires dont les moindres désagréments sont
-d'être laids et de ne rien exprimer à l'&oelig;il qui
+les basanes, et tous les autres procédés ternes
+et vulgaires dont les moindres désagréments sont
+d'être laids et de ne rien exprimer à l'&oelig;il qui
les contemple.</p>
<p>Voyez entre autres la <cite>Guerre du Nizam</cite>, de
-<em>Méry</em>, recouverte des dessins guerriers de ces papiers
+<em>Méry</em>, recouverte des dessins guerriers de ces papiers
du Japon; de suite, ce Roman exprime par
-son dehors le mouvementé de son esprit; voyez
-<cite>Salambô</cite> enfermé dans un cuir byzantin, et encore
-les <cite>Caprices en zigzags</cite>, de Gautier, emmaillottés
-dans les arabesques d'un Crépon; tous ces cartonnages,
+son dehors le mouvementé de son esprit; voyez
+<cite>Salambô</cite> enfermé dans un cuir byzantin, et encore
+les <cite>Caprices en zigzags</cite>, de Gautier, emmaillottés
+dans les arabesques d'un Crépon; tous ces cartonnages,
ne disent-ils pas mille fois plus de
-choses qu'un dos chagriné à titre d'or? Pour
-<em>Mérimée</em>, pour de <em>Nerval</em> pour <em>Barbey-d'Aurévilly</em>,
-pour <em>Edgard Poë</em> ou <em>Baudelaire</em>, c'est
-bien là ce qu'il faut.&mdash;Afin de mieux exprimer
+choses qu'un dos chagriné à titre d'or? Pour
+<em>Mérimée</em>, pour de <em>Nerval</em> pour <em>Barbey-d'Aurévilly</em>,
+pour <em>Edgard Poë</em> ou <em>Baudelaire</em>, c'est
+bien là ce qu'il faut.&mdash;Afin de mieux exprimer
<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span>
-notre façon de voir et de comprendre la demi-reliure
+notre façon de voir et de comprendre la demi-reliure
de fantaisie, il nous faudrait le style professionnel
-et coloré d'une couturière; nous aimerions
-à pouvoir décrire une reliure tons sur
-tons ou suivant les variantes des pièces, des
-mosaïques, des signets et des gardes,&mdash;quelque
-chose dans cette manière: «Toilette pour un
-vol. in-18: tunique bleu pâle, avec pièce pour
-titre jaune de Naples, rehaussée de filets noirs,
-signet bleu marine, dorure en tête, or bronze;
-tranches légèrement ébarbées, gardes jaunes assorties
-à la pièce, avec ex-libris frappé en noir au
-milieu.&mdash;Date et lieu de publication à froid au
-bas du dos.»</p>
-
-<p>Nous aurions mille toilettes de ce genre à
+et coloré d'une couturière; nous aimerions
+à pouvoir décrire une reliure tons sur
+tons ou suivant les variantes des pièces, des
+mosaïques, des signets et des gardes,&mdash;quelque
+chose dans cette manière: «Toilette pour un
+vol. in-18: tunique bleu pâle, avec pièce pour
+titre jaune de Naples, rehaussée de filets noirs,
+signet bleu marine, dorure en tête, or bronze;
+tranches légèrement ébarbées, gardes jaunes assorties
+à la pièce, avec ex-libris frappé en noir au
+milieu.&mdash;Date et lieu de publication à froid au
+bas du dos.»</p>
+
+<p>Nous aurions mille toilettes de ce genre à
donner, mais le style n'y est pas, et d'ailleurs les
-Bibliophiles, nos confrères, sont trop artistes,
-trop gens de goût et de sens assuré, pour que
-nous songions un seul instant à vouloir ébaucher
+Bibliophiles, nos confrères, sont trop artistes,
+trop gens de goût et de sens assuré, pour que
+nous songions un seul instant à vouloir ébaucher
des projets de demi-reliure;&mdash;qu'ils
veuillent bien prendre en bonne note cependant
-les quelques idées que nous avons émises
-ici. Nous serons heureux de n'avoir pas prêché
-dans le désert.&mdash;Ainsi soit-il!</p>
+les quelques idées que nous avons émises
+ici. Nous serons heureux de n'avoir pas prêché
+dans le désert.&mdash;Ainsi soit-il!</p>
<div class="figcenter">
<img src="images/illus_127.jpg" width="150" height="99" alt="" title="" />
@@ -4343,116 +4305,116 @@ dans le désert.&mdash;Ainsi soit-il!</p>
</div>
<p class="drop-cap"><span class="upper-case">L'&oelig;uvre</span> de Restif de la Bretonne, &oelig;uvre
-énorme et mouvementée, eut la
-destinée la plus bizarrement accidentée
-que livres puissent rêver; glorieuse
-au début, discréditée hier, en pleine
+énorme et mouvementée, eut la
+destinée la plus bizarrement accidentée
+que livres puissent rêver; glorieuse
+au début, discréditée hier, en pleine
vogue aujourd'hui, quel sera son sort demain?</p>
-<p>Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après
-avoir surmené sa vie et dispersé en menue monnaie
-son incontestable talent, expira à Paris le
-3 février 1806, à l'âge de soixante-douze ans. Ses
-propres contemporains commençaient déjà à
-l'oublier, et il fallut que sa mort vînt cingler,
-comme d'un coup de fouet, l'indifférence
-générale dont ses derniers jours étaient enveloppés.</p>
-
-<p>Ses obsèques furent pompeusement célébrées;
-l'Institut y envoya une députation, les journaux
-honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et plus
+<p>Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après
+avoir surmené sa vie et dispersé en menue monnaie
+son incontestable talent, expira à Paris le
+3 février 1806, à l'âge de soixante-douze ans. Ses
+propres contemporains commençaient déjà à
+l'oublier, et il fallut que sa mort vînt cingler,
+comme d'un coup de fouet, l'indifférence
+générale dont ses derniers jours étaient enveloppés.</p>
+
+<p>Ses obsèques furent pompeusement célébrées;
+l'Institut y envoya une députation, les journaux
+honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et plus
de mille huit cents personnes suivirent son
<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
-corps au cimetière Sainte-Catherine<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> où il fut
-inhumé.</p>
+corps au cimetière Sainte-Catherine<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> où il fut
+inhumé.</p>
-<p>Sa tombe à peine fermée, l'émotion du moment
-passée, Paris qui comble si hâtivement ses
-vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche
-ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier
+<p>Sa tombe à peine fermée, l'émotion du moment
+passée, Paris qui comble si hâtivement ses
+vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche
+ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier
aux passions de la politique et de la guerre,
-oublia Restif; et les deux cents volumes, où
-l'âme du pauvre romancier était toute semée,
-furent englobés dans la plus profonde insouciance.</p>
+oublia Restif; et les deux cents volumes, où
+l'âme du pauvre romancier était toute semée,
+furent englobés dans la plus profonde insouciance.</p>
-<p>Le glorieux écrivain était déchu! Ses ouvrages
-ornèrent pêle-mêle les parapets des quais, ils
-furent vilipendés, rejetés avec mépris, exposés
+<p>Le glorieux écrivain était déchu! Ses ouvrages
+ornèrent pêle-mêle les parapets des quais, ils
+furent vilipendés, rejetés avec mépris, exposés
aux injures de l'air et de la pluie et trop souvent,
-hélas! abandonnés à l'épicerie, ce prosaïque
-Montfaucon des volumes infortunés.</p>
+hélas! abandonnés à l'épicerie, ce prosaïque
+Montfaucon des volumes infortunés.</p>
-<p>L'époque, il est vrai, ainsi que les événements,
-prêtaient assez peu à la bibliomanie; la vie fiévreuse
-de chacun ne laissait guère de loisirs pour
+<p>L'époque, il est vrai, ainsi que les événements,
+prêtaient assez peu à la bibliomanie; la vie fiévreuse
+de chacun ne laissait guère de loisirs pour
les doux passe-temps du livre, et les bouquins,
-ces vrais sages, durent attendre une ère de paix
+ces vrais sages, durent attendre une ère de paix
et de science pour enseigner de nouveau leur
-grande morale si variée.</p>
+grande morale si variée.</p>
-<p>Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit
-spécialement que: <i lang="la" xml:lang="la">ad posteros</i> et son &oelig;uvre est
+<p>Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit
+spécialement que: <i lang="la" xml:lang="la">ad posteros</i> et son &oelig;uvre est
de celles qui ne peuvent mourir. En s'attachant
-à peindre son siècle avec le coloris réaliste qu'il
+à peindre son siècle avec le coloris réaliste qu'il
<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
-puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes
-nettement accusées des m&oelig;urs au milieu desquelles
+puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes
+nettement accusées des m&oelig;urs au milieu desquelles
il se mouvait, en calquant enfin, pour
ainsi dire, la vie, le costume et le langage exacts
de ses contemporains, il dut penser, avec raison,
-qu'un jour viendrait où les savants et les curieux
-se montreraient désireux de reconstituer son
-époque dans ses moindres détails et de savourer
-les parfums du passé.&mdash;Ce temps est venu, et
-tous ses volumes, fidèles représentants de la
-seconde moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, sont recherchés
+qu'un jour viendrait où les savants et les curieux
+se montreraient désireux de reconstituer son
+époque dans ses moindres détails et de savourer
+les parfums du passé.&mdash;Ce temps est venu, et
+tous ses volumes, fidèles représentants de la
+seconde moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, sont recherchés
et hors de prix aujourd'hui.</p>
-<p>Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et
-c'est à M. Charles Monselet que revient l'honneur
-d'avoir le premier exhumé et remis à la
-mode d'une manière aussi complète qu'intéressante
-les &oelig;uvres de ce fécond littérateur<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+<p>Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et
+c'est à M. Charles Monselet que revient l'honneur
+d'avoir le premier exhumé et remis à la
+mode d'une manière aussi complète qu'intéressante
+les &oelig;uvres de ce fécond littérateur<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
-<p>Dans les numéros du <cite>Constitutionnel</cite> des 17,
-18 et 19 août 1849, le spirituel auteur <cite>de M. de
-Cupidon</cite> consacra à Restif de longs articles qui
+<p>Dans les numéros du <cite>Constitutionnel</cite> des 17,
+18 et 19 août 1849, le spirituel auteur <cite>de M. de
+Cupidon</cite> consacra à Restif de longs articles qui
devaient servir de base au travail si curieux qu'il
publia cinq ans plus tard<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
Dans l'intervalle, en 1850, la <cite>Revue des Deux-Mondes</cite>
-fit paraître une analyse de <cite>M. Nicolas ou
-le c&oelig;ur humain dévoilé</cite><a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+fit paraître une analyse de <cite>M. Nicolas ou
+le c&oelig;ur humain dévoilé</cite><a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
-<p>Cette étude, fort bien écrite et présentée par
-Gérard de Nerval, montre l'homme plutôt que
-l'écrivain, c'est la biographie de Restif, ses aventures
-amoureuses, ses misères, c'est, en un mot,
-le romancier mis en roman par un rare poëte.</p>
+<p>Cette étude, fort bien écrite et présentée par
+Gérard de Nerval, montre l'homme plutôt que
+l'écrivain, c'est la biographie de Restif, ses aventures
+amoureuses, ses misères, c'est, en un mot,
+le romancier mis en roman par un rare poëte.</p>
-<p>Ces deux bio-bibliographies traitées de manières
-toutes différentes, mais de mains de maîtres,
+<p>Ces deux bio-bibliographies traitées de manières
+toutes différentes, mais de mains de maîtres,
suffirent pour rendre aux livres de Restif de
-la Bretonne toute leur vogue d'antan et au delà;
-on commença à rechercher les <em>Restif</em>, on y découvrit
-des gravures précieuses, tant pour la
-finesse d'exécution que pour la fidélité des modes
+la Bretonne toute leur vogue d'antan et au delà;
+on commença à rechercher les <em>Restif</em>, on y découvrit
+des gravures précieuses, tant pour la
+finesse d'exécution que pour la fidélité des modes
qu'elles reproduisent; bref, les bibliophiles
-s'aperçurent que l'&oelig;uvre entière du polygraphe
-était intéressante à plus d'un titre et digne de
-figurer dans les plus fières bibliothèques.</p>
-
-<p>L'orthographe variée et singulière, le piquant
-des confessions de l'auteur, l'étrangeté de ses
-romans, composés pour la plupart avant d'être
-écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel
+s'aperçurent que l'&oelig;uvre entière du polygraphe
+était intéressante à plus d'un titre et digne de
+figurer dans les plus fières bibliothèques.</p>
+
+<p>L'orthographe variée et singulière, le piquant
+des confessions de l'auteur, l'étrangeté de ses
+romans, composés pour la plupart avant d'être
+écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel
mot de Rivarol: <cite>L'imprimerie est l'artillerie de</cite>
<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span>
-<cite>la pensée</cite>; les formats même de ses volumes et
-la difficulté de les réunir en &oelig;uvre complète,
-tout contribua à faire briller, avec le plus grand
-éclat, la renommée un moment ternie du père du
+<cite>la pensée</cite>; les formats même de ses volumes et
+la difficulté de les réunir en &oelig;uvre complète,
+tout contribua à faire briller, avec le plus grand
+éclat, la renommée un moment ternie du père du
<cite>Pornographe</cite>.</p>
<p>Ce fut bien vite une <i>Restifomanie</i> parmi les
@@ -4462,98 +4424,98 @@ nombre, et dans l'un de ses derniers catalogues, le
libraire Auguste Fontaine mit en vente un Restif
de la Bretonne dans les conditions suivantes:</p>
-<p>«<span class="smcap">&OElig;uvres de Nicolas-Edme Restif de la
+<p>«<span class="smcap">&OElig;uvres de Nicolas-Edme Restif de la
Bretonne.</span> Deux cent douze parties ou tomes
en cent cinquante-quatre volumes in-18,
-in-12, in-8, et in-fol.&mdash;maroquin, dos orné à
-petits fers, fil. tr. dorée (Chambolle Duru); superbe
-exemplaire, richement relié, lavé et
-encollé.&mdash;Prix; <span class="smcap">Vingt mille francs</span>.»</p>
+in-12, in-8, et in-fol.&mdash;maroquin, dos orné à
+petits fers, fil. tr. dorée (Chambolle Duru); superbe
+exemplaire, richement relié, lavé et
+encollé.&mdash;Prix; <span class="smcap">Vingt mille francs</span>.»</p>
<p>20,000 francs!!! Il est juste d'ajouter qu'on ne
-connaît en France qu'une dizaine de collections
-complètes des &oelig;uvres de Restif de la Bretonne:
-la Bibliothèque nationale en possède une, le
+connaît en France qu'une dizaine de collections
+complètes des &oelig;uvres de Restif de la Bretonne:
+la Bibliothèque nationale en possède une, le
libraire Fontaine, deux (probablement vendues);
-les autres appartiennent à MM. le duc d'Aumale,
+les autres appartiennent à MM. le duc d'Aumale,
le baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg
-et autres bibliophiles aussi féroces que
+et autres bibliophiles aussi féroces que
riches.<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a></p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span>
-L'engouement acquit des proportions si énormes
+L'engouement acquit des proportions si énormes
que le savant bibliophile Jacob (Paul
Lacroix) dut prendre les choses en main, et avec
-une science étonnante et un travail d'investigation
-des plus remarquables, il fit paraître <span class="smcap">LA
+une science étonnante et un travail d'investigation
+des plus remarquables, il fit paraître <span class="smcap">LA
BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE</span> <em>de tous les
ouvrages de Restif de la Bretonne</em>. Cet ouvrage
-colossal, outre <em>la description raisonnée des collections
-originales, des réimpressions, des contrefaçons,
+colossal, outre <em>la description raisonnée des collections
+originales, des réimpressions, des contrefaçons,
des traductions, des imitations</em>, contient
-les notes historiques, critiques et littéraires les
-plus curieuses et les mieux étudiées.</p>
+les notes historiques, critiques et littéraires les
+plus curieuses et les mieux étudiées.</p>
-<p>Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix,
-on eût pu croire que tout avait été dit sur Restif
+<p>Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix,
+on eût pu croire que tout avait été dit sur Restif
de la Bretonne. Point! un nouveau volume
parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8
d'une centaine de pages, trouva encore moyen de
-parler de notre auteur d'une aimable manière;
-il jugea l'homme, l'&oelig;uvre, la destinée d'icelle, et
+parler de notre auteur d'une aimable manière;
+il jugea l'homme, l'&oelig;uvre, la destinée d'icelle, et
ses bibliographes. L'on peut dire que ce volume,
-loin d'être inutile, est un excellent complément
-d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit sur
-l'écrivain du <cite>Paysan perverti</cite>.</p>
+loin d'être inutile, est un excellent complément
+d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit sur
+l'écrivain du <cite>Paysan perverti</cite>.</p>
-<p>M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des
+<p>M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des
Restifographes. M. J. Assezat, un sympathique
-érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête d'une
-réimpression <cite>d'un choix des Contemporaines</cite>, fit
-une notice annotée traitant de Restif, de son &oelig;uvre
-et de sa portée, et nous ne doutons pas
+érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête d'une
+réimpression <cite>d'un choix des Contemporaines</cite>, fit
+une notice annotée traitant de Restif, de son &oelig;uvre
+et de sa portée, et nous ne doutons pas
qu'il ne se trouve encore quelqu'un pour parler
<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
-de Restif et intéresser les lecteurs sur ce grand
+de Restif et intéresser les lecteurs sur ce grand
prolifique en tout genre, qui laisse encore des
-côtés curieux à observer pour la critique et
-l'érudition.</p>
+côtés curieux à observer pour la critique et
+l'érudition.</p>
<p class="p2">Si on peut taxer l'&oelig;uvre de Restif de la Bretonne
-de légère et même quelquefois d'immorale,
-on doit d'un autre côté songer au milieu où cette
-&oelig;uvre fut conçue et produite, et nous ne saurions
-trop avancer que ses livres sont de première
-utilité pour l'étude et l'histoire des m&oelig;urs au
-<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Les matériaux et les documents
-qu'ils contiennent, les coutumes qui s'y reflètent
-comme dans un fidèle miroir en feront
-toujours des trésors du plus haut intérêt pour
-les bibliophiles et les érudits.</p>
-
-<p class="p2">L'&oelig;uvre immense de Restif sera-t-elle réimprimée?
-En totalité, la chose est impossible; en
-partie, nous croyons pouvoir assurer que oui.&mdash;Déjà
-plus d'un essai a été tenté avec succès, tant
-en France qu'à l'étranger. En faisant un tri judicieux
+de légère et même quelquefois d'immorale,
+on doit d'un autre côté songer au milieu où cette
+&oelig;uvre fut conçue et produite, et nous ne saurions
+trop avancer que ses livres sont de première
+utilité pour l'étude et l'histoire des m&oelig;urs au
+<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Les matériaux et les documents
+qu'ils contiennent, les coutumes qui s'y reflètent
+comme dans un fidèle miroir en feront
+toujours des trésors du plus haut intérêt pour
+les bibliophiles et les érudits.</p>
+
+<p class="p2">L'&oelig;uvre immense de Restif sera-t-elle réimprimée?
+En totalité, la chose est impossible; en
+partie, nous croyons pouvoir assurer que oui.&mdash;Déjà
+plus d'un essai a été tenté avec succès, tant
+en France qu'à l'étranger. En faisant un tri judicieux
dans les principaux ouvrages de la collection,
dans les <cite>Nuits de Paris</cite>, dans <cite>Les Parisiennes</cite>,
-dans <cite>Les Françaises</cite>, dans <cite>Le Palais Royal</cite>,
-dans les <cite>Années des Dames Nationales</cite>, dans <cite>Les
-Posthumes</cite>, dans les <cite>Idées Singulières</cite> et <cite>Les
-Veillées du Marais</cite>, on arriverait certainement à
+dans <cite>Les Françaises</cite>, dans <cite>Le Palais Royal</cite>,
+dans les <cite>Années des Dames Nationales</cite>, dans <cite>Les
+Posthumes</cite>, dans les <cite>Idées Singulières</cite> et <cite>Les
+Veillées du Marais</cite>, on arriverait certainement à
prendre le dessus du panier de l'&oelig;uvre de Restif
de la Bretonne, dont, il faut bien le dire, la majeure
-partie des romans est si confuse, si démodée,
+partie des romans est si confuse, si démodée,
<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span>
qu'il est presque impossible d'en affronter
la lecture aujourd'hui.</p>
-<p>Quoiqu'il en soit, Restif, cet être tout de contraste,
+<p>Quoiqu'il en soit, Restif, cet être tout de contraste,
restera, de nos jours comme dans l'avenir,
-l'écrivain le plus bizarre, le plus étrangement
-fécond dans la littérature du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; disons
-plus, ce fut un Bibliophile à sa façon et ce titre
+l'écrivain le plus bizarre, le plus étrangement
+fécond dans la littérature du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; disons
+plus, ce fut un Bibliophile à sa façon et ce titre
seul nous a suffi pour que nous lui consacrions
ces quelques lignes.</p>
@@ -4572,7 +4534,7 @@ ces quelques lignes.</p>
<p class="epigraph">Ubi turpia non solum delectant,
sed etiam placent.<br />
-<span class="i9 smcap">Sénèque.</span></p>
+<span class="i9 smcap">Sénèque.</span></p>
<div>
<img class="drop-cap" src="images/drop-s.jpg" width="70" height="71" alt="" />
@@ -4581,127 +4543,127 @@ sed etiam placent.<br />
<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Souvent,</span> je le rencontrais chez les
grands libraires de la rive gauche,
parlant sobrement, dans une note
-basse, fatiguée, presque enrouée;
-avec une allure étrange et cet air de gêne et de
-discrétion que l'on voit aux conspirateurs.&mdash;Il
+basse, fatiguée, presque enrouée;
+avec une allure étrange et cet air de gêne et de
+discrétion que l'on voit aux conspirateurs.&mdash;Il
semblait, devant un tiers, vouloir s'effacer, et,
-s'il exprimait ses désirs, ce n'était que d'une
-façon indécise et inquiète; lançant des phrases
-indéterminées, brèves, pleines d'une autorité
-craintive: «Trouvez-moi la chose en question»,
-disait-il au libraire, ou bien: «N'oubliez pas,
-en grâce, ce que vous savez; il me le faut coûte
-que coûte; n'allez pas trop m'écorcher cependant;&mdash;je
-repasserai bientôt.»</p>
-
-<p>Je ne sais quel vague caprice me poussait à
-connaître ce Bibliomane bizarre, musqué, enveloppé
-de mystère; je pensais que cet être singulier
-n'était pas à coup sûr le premier venu;
-sa physionomie seule m'intriguait particulièrement,
+s'il exprimait ses désirs, ce n'était que d'une
+façon indécise et inquiète; lançant des phrases
+indéterminées, brèves, pleines d'une autorité
+craintive: «Trouvez-moi la chose en question»,
+disait-il au libraire, ou bien: «N'oubliez pas,
+en grâce, ce que vous savez; il me le faut coûte
+que coûte; n'allez pas trop m'écorcher cependant;&mdash;je
+repasserai bientôt.»</p>
+
+<p>Je ne sais quel vague caprice me poussait à
+connaître ce Bibliomane bizarre, musqué, enveloppé
+de mystère; je pensais que cet être singulier
+n'était pas à coup sûr le premier venu;
+sa physionomie seule m'intriguait particulièrement,
<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
-et sous la sénilité vainement dissimulée
-de sa démarche, je pressentais un Bibliophile
-d'une race à part.</p>
+et sous la sénilité vainement dissimulée
+de sa démarche, je pressentais un Bibliophile
+d'une race à part.</p>
-<p>Grand, droit, corseté dans une longue houppelande
+<p>Grand, droit, corseté dans une longue houppelande
lui tombant aux talons; le soulier
-mince, effilé, montrant le bas de soie, le visage
-rasé, maquillé, poudrederizé, les cheveux frisés
-et pommadés, le monocle d'or dans l'orbite
-droite, relevant la paupière affaissée sur un
-&oelig;il éteint; le chapeau incliné sur l'oreille, la
+mince, effilé, montrant le bas de soie, le visage
+rasé, maquillé, poudrederizé, les cheveux frisés
+et pommadés, le monocle d'or dans l'orbite
+droite, relevant la paupière affaissée sur un
+&oelig;il éteint; le chapeau incliné sur l'oreille, la
cigarette aux dents et le stick en main, il me
-rappelait, dans la pénombre du souvenir, cet
+rappelait, dans la pénombre du souvenir, cet
admirable type de vieux beau, si magistralement
-crayonné par Gavarni, avec cette légende
-spirituelle et réaliste: «<cite>Mauvais sujet qui pourrait
-être son propre grand-père.</cite>»</p>
+crayonné par Gavarni, avec cette légende
+spirituelle et réaliste: «<cite>Mauvais sujet qui pourrait
+être son propre grand-père.</cite>»</p>
<p>A peine arrivait-il dans une librairie, qu'il jetait
un regard inquiet tout alentour; si une dame
-s'y tenait, assise au comptoir, il était agité, nerveux,
-vivement préoccupé; son malaise se manifestait
-par des mouvements d'impatience accentués
+s'y tenait, assise au comptoir, il était agité, nerveux,
+vivement préoccupé; son malaise se manifestait
+par des mouvements d'impatience accentués
et des tics involontaires qui brisaient,
-en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue
-sur ses joues.&mdash;On devinait qu'il eût voulu
-être seul, dans une causerie d'homme à homme;
+en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue
+sur ses joues.&mdash;On devinait qu'il eût voulu
+être seul, dans une causerie d'homme à homme;
aussi ne disait-il au libraire que ces simples
-paroles: «L'avez-vous?&mdash;Non, répondait-on;&mdash;Pensez-y,
-n'est-ce pas», reprenait-il avec
-découragement, et il se retirait.&mdash;Un coupé de
-couleur claire, tendu à l'intérieur de lampas
+paroles: «L'avez-vous?&mdash;Non, répondait-on;&mdash;Pensez-y,
+n'est-ce pas», reprenait-il avec
+découragement, et il se retirait.&mdash;Un coupé de
+couleur claire, tendu à l'intérieur de lampas
<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
-rose broché d'argent, l'attendait à la porte,
+rose broché d'argent, l'attendait à la porte,
notre Bibliophile Marquis de Carabas y montait;
-la portière se refermait, et le cocher poudré
-à frimas avait à peine fouetté l'alezan qui piaffait,
-que l'attelage déjà disparaissait au loin.
-C'était une vision.</p>
+la portière se refermait, et le cocher poudré
+à frimas avait à peine fouetté l'alezan qui piaffait,
+que l'attelage déjà disparaissait au loin.
+C'était une vision.</p>
<p>J'appris qu'il se nommait le Chevalier Kerhany;
il vivait, me dit-on, assez joyeusement
-avec les dames, mais demeurait fort réservé et
+avec les dames, mais demeurait fort réservé et
d'humeur misanthropique avec ses semblables.
Il recevait peu chez lui et toujours avec une sorte
-de méfiance instinctive; on racontait que son
-intérieur était d'un luxe inouï et que la folie y
-agitait ses grelots dans des orgies dignes de Tibère;
+de méfiance instinctive; on racontait que son
+intérieur était d'un luxe inouï et que la folie y
+agitait ses grelots dans des orgies dignes de Tibère;
il se donnait chez lui, au dire de chacun,
-des petits soupers à faire ressusciter de plaisir
-tous les roués de la Régence; personne néanmoins
-ne se vantait d'y avoir assisté.&mdash;De fait,
-le Chevalier était assez demi-mondain, il se
-rendait de temps à autre au bois, et, les soirs
-d'Opéra, il stationnait des heures entières au
-foyer de la danse.&mdash;Les déesses de l'entrechat
+des petits soupers à faire ressusciter de plaisir
+tous les roués de la Régence; personne néanmoins
+ne se vantait d'y avoir assisté.&mdash;De fait,
+le Chevalier était assez demi-mondain, il se
+rendait de temps à autre au bois, et, les soirs
+d'Opéra, il stationnait des heures entières au
+foyer de la danse.&mdash;Les déesses de l'entrechat
l'entouraient, le noyaient dans des flots de gaze
-bouffante, lui lançant des pointes grivoises qui
+bouffante, lui lançant des pointes grivoises qui
avivaient le feu libertin de son regard de faune,
-tandis que debout, dans une pose à la Richelieu,
-il se plaisait à distribuer à ces terribles petits
-museaux de rats, les pastilles de sa tabatière ou
-les sucreries variées dont ses poches étaient toujours
+tandis que debout, dans une pose à la Richelieu,
+il se plaisait à distribuer à ces terribles petits
+museaux de rats, les pastilles de sa tabatière ou
+les sucreries variées dont ses poches étaient toujours
pleines.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
-Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que
-pour calmer ma puissante curiosité à son sujet;
-je résolus de suivre le précepte des stoïciens,
-le fameux <cite>Sequere Deum</cite>. Je m'aperçus en effet
+Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que
+pour calmer ma puissante curiosité à son sujet;
+je résolus de suivre le précepte des stoïciens,
+le fameux <cite>Sequere Deum</cite>. Je m'aperçus en effet
que le destin sait nous guider, car, en cette
-occasion, il me servit à souhait.</p>
+occasion, il me servit à souhait.</p>
<h3>II</h3>
<p>Je me trouvais un soir dans une de ces grandes
-fêtes parisiennes, brillantes et tapageuses, chez
-une artiste célèbre où un de mes amis m'avait
-conduit.&mdash;Presque abandonné dans un petit
-salon d'un rococo exquis, tout parfumé de couleur
-locale, renversé dans une quiétude parfaite
+fêtes parisiennes, brillantes et tapageuses, chez
+une artiste célèbre où un de mes amis m'avait
+conduit.&mdash;Presque abandonné dans un petit
+salon d'un rococo exquis, tout parfumé de couleur
+locale, renversé dans une quiétude parfaite
sur le coussin d'un divan japonais, je me laissais
bercer par une valse languissante, dont les accents
-m'arrivaient affaiblis, comme tamisés par
+m'arrivaient affaiblis, comme tamisés par
le lointain et les lourdes tentures; tout en regardant
-avec distraction un plafond délicieusement
-composé dans le goût de Baudoin, j'avais
-presque perdu la notion du lieu où j'étais céans,
-lorsque, tout à coup, près de moi, sur le même
-divan, dodelinant de la tête, et marquant du
+avec distraction un plafond délicieusement
+composé dans le goût de Baudoin, j'avais
+presque perdu la notion du lieu où j'étais céans,
+lorsque, tout à coup, près de moi, sur le même
+divan, dodelinant de la tête, et marquant du
bout de sa bottine vernie le rhythme de la danse,
-je vis, dans l'élégance du frac, le gardénia à la
-boutonnière, le plastron de chemise tout chargé
-de diamants, mon mystérieux Bibliomane, le
+je vis, dans l'élégance du frac, le gardénia à la
+boutonnière, le plastron de chemise tout chargé
+de diamants, mon mystérieux Bibliomane, le
Chevalier Kerhany, qui paraissait, lui aussi,
-fort peu s'inquiéter de ma présence.&mdash;Je ne me
+fort peu s'inquiéter de ma présence.&mdash;Je ne me
<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span>
-demandai pas comment il était venu là, sans que
+demandai pas comment il était venu là, sans que
je l'entendisse approcher, je pensai de suite que
-l'occasion, me frôlant de son unique cheveu, je
-devais le saisir en toute hâte et m'y cramponner;
-aussi, toussant légèrement pour éveiller son
+l'occasion, me frôlant de son unique cheveu, je
+devais le saisir en toute hâte et m'y cramponner;
+aussi, toussant légèrement pour éveiller son
attention et mieux affermir ma voix:</p>
<p>&mdash;Quelle voluptueuse et adorable chose, que
@@ -4709,515 +4671,515 @@ la valse allemande, murmurai-je, afin d'engager
la conversation.</p>
<p>&mdash;Adorable! adorable! dit-il simplement,
-sans abandonner son laisser-aller de tête et de
+sans abandonner son laisser-aller de tête et de
bottine.</p>
<p>&mdash;Il n'y a que Strauss de Vienne, repris-je,
-pour concevoir et écrire ces motifs entraînants,
-vifs, colorés, qui fouettent le sang, qui empoignent
+pour concevoir et écrire ces motifs entraînants,
+vifs, colorés, qui fouettent le sang, qui empoignent
et font passer un chaud frisson du c&oelig;ur
aux jambes.</p>
<p>&mdash;Il n'y a que Strauss, en effet, soupira-t-il
-comme se parlant à lui-même;...cependant
+comme se parlant à lui-même;...cependant
Gungl's.</p>
<p>&mdash;Ah! Gungl's, fis-je, charmant compositeur.&mdash;<cite>Le
-Rêve sur l'Océan</cite> est une &oelig;uvre toute
+Rêve sur l'Océan</cite> est une &oelig;uvre toute
d'harmonie.</p>
<p>&mdash;Toute d'harmonie; oui, toute d'harmonie,
-me répondit-il avec laconisme, comme fâché
-d'avoir à me parler.</p>
+me répondit-il avec laconisme, comme fâché
+d'avoir à me parler.</p>
<p>&mdash;Il y eut un silence;&mdash;mon voisin de divan,
-renversé en arrière, avec une moue d'ennui,
+renversé en arrière, avec une moue d'ennui,
sifflotait une sorte de menuet.&mdash;Je ne perdis
pas courage et fis un nouvel effort.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
&mdash;Si belle que soit la valse de perfection
moderne, hasardai-je, elle ne laisse pas de
-faire regretter très vivement aux délicats ces
-mélodies du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, mélancoliques,
-naïves et simples, si séduisantes par le caractère,
-si pénétrantes de pensée et si gracieuses
+faire regretter très vivement aux délicats ces
+mélodies du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, mélancoliques,
+naïves et simples, si séduisantes par le caractère,
+si pénétrantes de pensée et si gracieuses
de style.</p>
-<p>Il souriait, semblant m'écouter avec plaisir
-et même m'approuver;&mdash;Je continuai:</p>
+<p>Il souriait, semblant m'écouter avec plaisir
+et même m'approuver;&mdash;Je continuai:</p>
<p>&mdash;Est-il rien de comparable aux Quintettes de
Mozart, aux Gavottes de Rameau, aux Menuets
de Boccherini et de Reicha, aux Symphonies de
-Haydn et de Beethoven, aux Préludes, aux
+Haydn et de Beethoven, aux Préludes, aux
Rondos, Duos, Quatuors, aux Concertos, aux
-Thèmes variés composés vers 1725, et plus tard
+Thèmes variés composés vers 1725, et plus tard
par tant de charmants musiciens aujourd'hui
-ignorés pour la plupart.</p>
+ignorés pour la plupart.</p>
<p>&mdash;Et les airs pour fifre! et les douces romances!
et les motifs pour clavecin! fit le Chevalier en
se redressant subitement; les motifs pour clavecin,
Monsieur, que de verve amoureuse! que
-de charmes alambiqués! que de légèreté et en
-même temps que de nonchalance! Hélas! le
-piano rend mal toutes ces jolies choses et je préférerais
-mille fois les voir exécuter sur le clavier
+de charmes alambiqués! que de légèreté et en
+même temps que de nonchalance! Hélas! le
+piano rend mal toutes ces jolies choses et je préférerais
+mille fois les voir exécuter sur le clavier
d'une Epinette que sur le meilleur Pleyel du
monde.</p>
<p>&mdash;Sans compter, dis-je, faisant brusquement
-diversion à la conversation, sans compter que
-les Clavecins étaient des meubles ravissants, décorés
+diversion à la conversation, sans compter que
+les Clavecins étaient des meubles ravissants, décorés
<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
avec un art incomparable par des artistes
tels que Boucher, Watteau...</p>
<p>Ajoutez Fragonnard, reprit mon interlocuteur
avec passion, Fragonnard, ce peintre divin des
-lubricités folles, des voluptés égrillardes et spirituelles,
-Fragonnard qui connaissait si profondément
-la science du nu et des décolletés piquants,
-Fragonnard, ce Grécourt de la peinture;
-ajoutez Fragonnard: je possède un clavecin,
-un bijou, sur lequel il a tracé des scènes
-adorables, de charmants camaïeux signés de son
+lubricités folles, des voluptés égrillardes et spirituelles,
+Fragonnard qui connaissait si profondément
+la science du nu et des décolletés piquants,
+Fragonnard, ce Grécourt de la peinture;
+ajoutez Fragonnard: je possède un clavecin,
+un bijou, sur lequel il a tracé des scènes
+adorables, de charmants camaïeux signés de son
nom.</p>
<p>&mdash;Je n'ai qu'une toute petite toile de ce
-maître, osai-je dire modestement, mais c'est une
+maître, osai-je dire modestement, mais c'est une
&oelig;uvre si blonde de ton, si mignarde dans son
-déshabillé, si étonnante de facture, si parfaite
+déshabillé, si étonnante de facture, si parfaite
d'ensemble et enfin si grivoise de composition,
-que je la tiens pour une merveille véritable.</p>
+que je la tiens pour une merveille véritable.</p>
<p>Le sujet, quel est le sujet? me demanda le
-Chevalier hors de lui, possédé d'une furieuse
-curiosité à l'idée de grivoiserie du tableau.&mdash;Quel
+Chevalier hors de lui, possédé d'une furieuse
+curiosité à l'idée de grivoiserie du tableau.&mdash;Quel
en est le sujet, je vous prie?</p>
-<p>Le sujet, mon Dieu, cela est très délicat, répondis-je
-lentement; vous avez lu Brantôme,
+<p>Le sujet, mon Dieu, cela est très délicat, répondis-je
+lentement; vous avez lu Brantôme,
n'est-il pas vrai?</p>
-<p>Les <cite>Dames Galantes</cite> sont pour moi un bréviaire.</p>
+<p>Les <cite>Dames Galantes</cite> sont pour moi un bréviaire.</p>
-<p>Alors, repris-je, après ce cynisme d'impiété,
-vous y avez vu décrit le sujet de mon Fragonnard,
+<p>Alors, repris-je, après ce cynisme d'impiété,
+vous y avez vu décrit le sujet de mon Fragonnard,
dans le <cite>Discours premier</cite>; vous l'avez lu
<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
-dans la cent dix-neuvième épigramme de Martial,
+dans la cent dix-neuvième épigramme de Martial,
livre I, qui se termine par ce vers:</p>
<p class="center"><i lang="la" xml:lang="la">Hic ubi vir non est, ut sit adulterium.</i></p>
-<p>Vous l'avez lu dans Lucien, dans Juvénal;
-enfin mon tableau représente des <cite>fricatrices</cite>;
+<p>Vous l'avez lu dans Lucien, dans Juvénal;
+enfin mon tableau représente des <cite>fricatrices</cite>;
<cite>Donna con Donna</cite>.</p>
-<p>La figure du Chevalier Kerhany était bouleversée;
-ses yeux morts avaient repris un éclat
-surprenant; ses lèvres s'agitaient d'étonnement,
+<p>La figure du Chevalier Kerhany était bouleversée;
+ses yeux morts avaient repris un éclat
+surprenant; ses lèvres s'agitaient d'étonnement,
et la sueur ravinait son visage.</p>
<p>&mdash;Vous avez un tel tableau de Fragonnard!
exclamait-il avec admiration; un sujet si bien
-traité par un tel maître,&mdash;que ce doit être
+traité par un tel maître,&mdash;que ce doit être
beau!</p>
-<p>Il s'approchait plus près, me demandant des
-détails; il insistait sur les moindres choses,
-et dans l'ivresse de savoir et peut-être le désir
-de posséder plus tard, il m'accablait de prévenances.</p>
+<p>Il s'approchait plus près, me demandant des
+détails; il insistait sur les moindres choses,
+et dans l'ivresse de savoir et peut-être le désir
+de posséder plus tard, il m'accablait de prévenances.</p>
-<p>Ayant voulu prendre par la curiosité cet érotomane
-effréné, j'avais touché juste; il avait
-bondi à la description d'un sujet érotique et
-déjà il s'apprêtait à me réclamer de nouveaux
+<p>Ayant voulu prendre par la curiosité cet érotomane
+effréné, j'avais touché juste; il avait
+bondi à la description d'un sujet érotique et
+déjà il s'apprêtait à me réclamer de nouveaux
renseignements sur l'origine de cette &oelig;uvre d'art,
lorsque la foule inonda le petit salon dans lequel
-nous nous trouvions retirés; la valse venait de
-finir, le Chevalier fut enjuponné par quelques
+nous nous trouvions retirés; la valse venait de
+finir, le Chevalier fut enjuponné par quelques
<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
-jolies femmes qui vinrent prendre place à ses
-côtés.&mdash;L'intimité était rompue.</p>
+jolies femmes qui vinrent prendre place à ses
+côtés.&mdash;L'intimité était rompue.</p>
-<p>&mdash;Sur la fin de la soirée je le rencontrai,
-et après un échange mutuel de politesses, il
+<p>&mdash;Sur la fin de la soirée je le rencontrai,
+et après un échange mutuel de politesses, il
me remit sa carte en m'assurant du plaisir qu'il
-éprouverait à me faire les honneurs de sa Bibliothèque.</p>
+éprouverait à me faire les honneurs de sa Bibliothèque.</p>
<h3>III</h3>
-<p>Quelques jours après, je sonnais à l'huis du
-Chevalier de Kerhany, dont l'hôtel était situé
+<p>Quelques jours après, je sonnais à l'huis du
+Chevalier de Kerhany, dont l'hôtel était situé
sur le boulevard Haussman;&mdash;un grand diable
-de laquais vêtu de panne écarlate vint m'ouvrir.&mdash;Je
-traversai d'abord une vaste pièce, sorte
-d'atrium décoré en style Pompéïen, où se trouvaient
-rangés des meubles romains de tous les
-genres; j'aperçus l'<i lang="la" xml:lang="la">accubitum</i>, le <i lang="la" xml:lang="la">biclinium</i>, le
-<i lang="la" xml:lang="la">triclinium</i>, orné de ses <i lang="la" xml:lang="la">plagula</i>; le <i lang="la" xml:lang="la">lectulus</i>, et
-même le <i lang="la" xml:lang="la">subselium</i>, le <i lang="la" xml:lang="la">seliquastrum</i>, le <i lang="la" xml:lang="la">scabellum</i>
-et autres siéges fidèlement copiés d'après l'antique.&mdash;Le
-Chevalier était visible; il se tenait
-dans un petit fumoir tendu de soie havane capitonnée
-de satin bleu. Il me reçut avec la plus
-grande cordialité, me félicitant de n'avoir pas
-craint de le déranger. Nous parlâmes art et
-littérature, ou plutôt femmes, car toute l'esthétique
-de mon Erotomane semblait se réunir et
-se résumer dans l'éternel féminin; il ne voyait
+de laquais vêtu de panne écarlate vint m'ouvrir.&mdash;Je
+traversai d'abord une vaste pièce, sorte
+d'atrium décoré en style Pompéïen, où se trouvaient
+rangés des meubles romains de tous les
+genres; j'aperçus l'<i lang="la" xml:lang="la">accubitum</i>, le <i lang="la" xml:lang="la">biclinium</i>, le
+<i lang="la" xml:lang="la">triclinium</i>, orné de ses <i lang="la" xml:lang="la">plagula</i>; le <i lang="la" xml:lang="la">lectulus</i>, et
+même le <i lang="la" xml:lang="la">subselium</i>, le <i lang="la" xml:lang="la">seliquastrum</i>, le <i lang="la" xml:lang="la">scabellum</i>
+et autres siéges fidèlement copiés d'après l'antique.&mdash;Le
+Chevalier était visible; il se tenait
+dans un petit fumoir tendu de soie havane capitonnée
+de satin bleu. Il me reçut avec la plus
+grande cordialité, me félicitant de n'avoir pas
+craint de le déranger. Nous parlâmes art et
+littérature, ou plutôt femmes, car toute l'esthétique
+de mon Erotomane semblait se réunir et
+se résumer dans l'éternel féminin; il ne voyait
<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
-la musique, la poésie, la peinture que dans un
-sens de corrélation voluptueuse qu'il se plaisait
-à établir malgré lui entre tous les chefs-d'&oelig;uvre
-et l'amour des filles d'Ève;&mdash;prenant chaque
-génie en particulier, il me montrait avec
-une verve passionnée que, dans les grandes
-manifestations de l'art, on pouvait répéter le
-mot d'un policier célèbre: <cite>Cherchez la femme</cite>.
+la musique, la poésie, la peinture que dans un
+sens de corrélation voluptueuse qu'il se plaisait
+à établir malgré lui entre tous les chefs-d'&oelig;uvre
+et l'amour des filles d'Ève;&mdash;prenant chaque
+génie en particulier, il me montrait avec
+une verve passionnée que, dans les grandes
+manifestations de l'art, on pouvait répéter le
+mot d'un policier célèbre: <cite>Cherchez la femme</cite>.
Il me parla du sexe charmant comme un habile
-général le ferait d'une forteresse dont il connaît
-les coins et recoins; exprimant avec grâce les
-différentes manières d'attaquer la citadelle,
-émettant des théories si audacieuses, que je ne
-pourrais, même en voilant mes phrases comme
+général le ferait d'une forteresse dont il connaît
+les coins et recoins; exprimant avec grâce les
+différentes manières d'attaquer la citadelle,
+émettant des théories si audacieuses, que je ne
+pourrais, même en voilant mes phrases comme
des femmes turques, les raconter ici.&mdash;Je fus
-entièrement séduit par ce vieil Anacréon; je
-croyais avoir en face de moi le célèbre Duc de
-Lauzun donnant des conseils à son petit-neveu,
-le Chevalier de Riom, tant il annonçait de connaissances
-approfondies et de crânerie passionnée
-dans les sujets délicats qu'il avait à
+entièrement séduit par ce vieil Anacréon; je
+croyais avoir en face de moi le célèbre Duc de
+Lauzun donnant des conseils à son petit-neveu,
+le Chevalier de Riom, tant il annonçait de connaissances
+approfondies et de crânerie passionnée
+dans les sujets délicats qu'il avait à
traiter.</p>
<p>Cependant, si attrayante que fut la conversation,
-je ne tardai pas à réclamer du Chevalier
-Kerhany la faveur de visiter son musée. Il accéda
-avec la meilleure grâce à ma demande:&mdash;«C'est
+je ne tardai pas à réclamer du Chevalier
+Kerhany la faveur de visiter son musée. Il accéda
+avec la meilleure grâce à ma demande:&mdash;«C'est
juste, c'est juste, me dit-il en souriant,
-je vous retiens ici avec mes billevesées. Passons,
-si vous le voulez bien, dans la galerie des maîtres.»</p>
+je vous retiens ici avec mes billevesées. Passons,
+si vous le voulez bien, dans la galerie des maîtres.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
-Je fus introduit dans une superbe salle éclairée
-par une vaste baie exposée au nord;&mdash;étourdi
+Je fus introduit dans une superbe salle éclairée
+par une vaste baie exposée au nord;&mdash;étourdi
un instant par la splendeur des cadres et l'orgie
-magistrale des couleurs, je ne tardai pas à me
-remettre, et je pus considérer à mon aise la plus
-remarquable collection particulière qu'il m'ait
-été donné de voir.&mdash;Il y avait là des Velazquez
-et des Murillo, des Titien et des André del Sarte,
-des paysages éclatants de Ruysdaël, de Hobbema
+magistrale des couleurs, je ne tardai pas à me
+remettre, et je pus considérer à mon aise la plus
+remarquable collection particulière qu'il m'ait
+été donné de voir.&mdash;Il y avait là des Velazquez
+et des Murillo, des Titien et des André del Sarte,
+des paysages éclatants de Ruysdaël, de Hobbema
et du Poussin, des petites toiles adorables
de Terburg, de Metzu, de Van Ostade, de Wouwermans,
de Jan Steen, de Van der Meer; puis,
dans un style plus large, des Rembrandt, des
Rubens, des Jordaens, des Frans Hals, des Ribera,
-des Gérard Dow, ainsi que des Antonello
-de Messine, des Guerchy, des Léonard de Vinci
-et des Paul Veronèse.&mdash;Il m'eut fallu des journées
-entières pour rassasier mon admiration;
+des Gérard Dow, ainsi que des Antonello
+de Messine, des Guerchy, des Léonard de Vinci
+et des Paul Veronèse.&mdash;Il m'eut fallu des journées
+entières pour rassasier mon admiration;
il me faudrait des volumes pour exprimer les
-sensations que j'éprouvai.&mdash;Je m'arrachai cependant
-à cette féerie sublime pour faire remarquer
-à l'heureux propriétaire de tant de merveilles
-que l'art plus affadi des maîtres du dix-huitième
-siècle ne tenait aucune place dans sa
+sensations que j'éprouvai.&mdash;Je m'arrachai cependant
+à cette féerie sublime pour faire remarquer
+à l'heureux propriétaire de tant de merveilles
+que l'art plus affadi des maîtres du dix-huitième
+siècle ne tenait aucune place dans sa
galerie.</p>
-<p>«Un moment, un moment, répondit-il,&mdash;ceci
+<p>«Un moment, un moment, répondit-il,&mdash;ceci
tuerait cela,&mdash;suivez-moi, vous ne
perdrez rien pour attendre, suivez-moi, je vais
-vous satisfaire.»</p>
+vous satisfaire.»</p>
-<p>Le Chevalier souleva une portière; nous
+<p>Le Chevalier souleva une portière; nous
<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
nous trouvions alors dans une chambre octogone
-dont les boiseries blanches étaient sculptées
-de festons, de guirlandes et de couronnes relevées
-d'or mat; une glace immense remplaçait
-le plafond et tout à l'entour de la pièce
-jusques à la cimaise étaient suspendus des
-tableaux du dix-huitième siècle.&mdash;C'était,
+dont les boiseries blanches étaient sculptées
+de festons, de guirlandes et de couronnes relevées
+d'or mat; une glace immense remplaçait
+le plafond et tout à l'entour de la pièce
+jusques à la cimaise étaient suspendus des
+tableaux du dix-huitième siècle.&mdash;C'était,
en premier lieu, des portraits de Reynolds,
de Gainsborough, et des pastels de Latour;
ensuite venaient Vanloo, Pater, Boucher, Lancret,
-Fragonnard, Largillière, Nattier, Dietrich,
-Le Barbier, L'Epicié et Boilly.&mdash;Ce qui donnait
-un caractère particulier à cette réunion de
-chefs-d'&oelig;uvre, c'était la nature même du choix
-des sujets: on ne voyait qu'un éblouissement
+Fragonnard, Largillière, Nattier, Dietrich,
+Le Barbier, L'Epicié et Boilly.&mdash;Ce qui donnait
+un caractère particulier à cette réunion de
+chefs-d'&oelig;uvre, c'était la nature même du choix
+des sujets: on ne voyait qu'un éblouissement
de chairs roses, qu'un rut de peaux mates, de
-fossettes gracieuses; qu'une débauche de postures
-alanguies et enivrantes, qu'une nuée d'amours
-polissons et rieurs dont les lèvres s'entrebaisaient.&mdash;La
-dépravation de tout un siècle
-s'étalait dans la lubricité de ces peintures, souriantes
+fossettes gracieuses; qu'une débauche de postures
+alanguies et enivrantes, qu'une nuée d'amours
+polissons et rieurs dont les lèvres s'entrebaisaient.&mdash;La
+dépravation de tout un siècle
+s'étalait dans la lubricité de ces peintures, souriantes
de luxure et aimablement vicieuses; les
-torses cambrés, lascifs, endiablés émergeaient
-des cadres, se reflétant dans la grande glace
+torses cambrés, lascifs, endiablés émergeaient
+des cadres, se reflétant dans la grande glace
du plafond, tandis que les jambes velues des
-faunes et des sylvains nerveusement gonflées
+faunes et des sylvains nerveusement gonflées
d'un priapisme intense, semblaient secouer
-dans l'air une odeur âcre de bouc qui montait
+dans l'air une odeur âcre de bouc qui montait
au cerveau.</p>
-<p>Il y avait près d'une heure que je me trouvais
+<p>Il y avait près d'une heure que je me trouvais
<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
-là, ivre de tant de beautés entrevues, brisé,
-anéanti, dans un état de prostration impossible
-à décrire. Le Chevalier de Kerhany jouissait de
-ma surprise et de mon admiration passive, à
-force d'être surexcitée: «Eh bien! jeune
+là, ivre de tant de beautés entrevues, brisé,
+anéanti, dans un état de prostration impossible
+à décrire. Le Chevalier de Kerhany jouissait de
+ma surprise et de mon admiration passive, à
+force d'être surexcitée: «Eh bien! jeune
homme, me disait-il, eh bien! que dites-vous
-de mon dix-huitième siècle? Ne croyez-vous pas
+de mon dix-huitième siècle? Ne croyez-vous pas
que votre Fragonnard Lesbien serait en fort
-belle compagnie dans mon modeste petit musée?&mdash;Ce
+belle compagnie dans mon modeste petit musée?&mdash;Ce
n'est pas tout, ajoutait-il, nous allons
-visiter ma Bibliothèque qui compte certaines
-curiosités qui seront de votre goût.&mdash;Mais...
+visiter ma Bibliothèque qui compte certaines
+curiosités qui seront de votre goût.&mdash;Mais...
qu'avez-vous?&mdash;on dirait que vous vous sentez
mal?</p>
-<p>Je répondis furtivement, m'excusant de ne
-pouvoir visiter ce jour-là les livres de mon hôte,
+<p>Je répondis furtivement, m'excusant de ne
+pouvoir visiter ce jour-là les livres de mon hôte,
j'invoquai un rendez-vous pressant, et remerciant
-le Chevalier, je sortis après avoir pris
-rendez-vous pour le lendemain à la même
+le Chevalier, je sortis après avoir pris
+rendez-vous pour le lendemain à la même
heure.</p>
-<p>Le fait est que j'éprouvais un violent mal de
-tête et un malaise général; ce que j'avais vu
-m'avait transporté dans un monde idéal, loin du
+<p>Le fait est que j'éprouvais un violent mal de
+tête et un malaise général; ce que j'avais vu
+m'avait transporté dans un monde idéal, loin du
Paris moderne et de sa civilisation, loin du
banal et du convenu odieux. Mon imagination
-s'était fatiguée dans une course échevelée à
-travers l'Eden de mes rêves, et ma cervelle dansait
-encore à soulever mon haute-forme lorsque
+s'était fatiguée dans une course échevelée à
+travers l'Eden de mes rêves, et ma cervelle dansait
+encore à soulever mon haute-forme lorsque
je me trouvai sur le boulevard.</p>
-<p>Le Chevalier de Kerhany me paraissait, à
+<p>Le Chevalier de Kerhany me paraissait, à
<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span>
cette heure, un magicien sinistre, une sorte de
-Méphistophélès régence qui s'était amusé à
-plaisir de mon enthousiasme juvénile.&mdash;Je lui
-en voulais presque de m'avoir promené un instant
-dans le verger des fruits défendus, car je ne
+Méphistophélès régence qui s'était amusé à
+plaisir de mon enthousiasme juvénile.&mdash;Je lui
+en voulais presque de m'avoir promené un instant
+dans le verger des fruits défendus, car je ne
voyais plus devant moi que les petites pommes
-d'api, c'est-à-dire des petites parisiennes trop
-vêtues selon la mode, qui trottinaient allègrement,
+d'api, c'est-à-dire des petites parisiennes trop
+vêtues selon la mode, qui trottinaient allègrement,
suivies par les faunes d'aujourd'hui,
-de gros boursiers enflés de bourse et de ventre,
-jouisseurs hâtifs, prêts à pénétrer dans le boudoir
-des Danaés sous la forme d'une pluie d'or.</p>
+de gros boursiers enflés de bourse et de ventre,
+jouisseurs hâtifs, prêts à pénétrer dans le boudoir
+des Danaés sous la forme d'une pluie d'or.</p>
<h3>IV</h3>
-<p>Le lendemain, à l'heure fixée, l'esprit plus
+<p>Le lendemain, à l'heure fixée, l'esprit plus
calme et de sens plus rassis, je me trouvais chez
-le chevalier qui m'attendait dans sa Bibliothèque.
-Cette librairie était disposée dans un salon ovale;
-une fenêtre aux vitraux multicolores y distribuait
-le jour dans un prisme joyeux et le soleil tamisé
+le chevalier qui m'attendait dans sa Bibliothèque.
+Cette librairie était disposée dans un salon ovale;
+une fenêtre aux vitraux multicolores y distribuait
+le jour dans un prisme joyeux et le soleil tamisé
par des losanges roses, jaunes ou bleus, semblait
-éclabousser les tapis d'orient de reflets contrariés.
-Les parois de la pièce étaient entièrement
-rayonnées de planchettes de bois de rose, recouvertes
-de cuir de Russie, et ornées sur les rebords
+éclabousser les tapis d'orient de reflets contrariés.
+Les parois de la pièce étaient entièrement
+rayonnées de planchettes de bois de rose, recouvertes
+de cuir de Russie, et ornées sur les rebords
de coquets lambrequins de moire vert myrte,
-dentelés et effrangés, dont l'élégance se joignait
-à l'avantage de préserver les livres de la poussière.
-Tout en haut, près de la corniche, sur le dernier
+dentelés et effrangés, dont l'élégance se joignait
+à l'avantage de préserver les livres de la poussière.
+Tout en haut, près de la corniche, sur le dernier
<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
-rayon, dans un désordre charmant et fait pour le
+rayon, dans un désordre charmant et fait pour le
plaisir des yeux, des petites statuettes se montraient
-dans toute l'impudence de l'impudicité;
-c'étaient de sveltes Vénus n'ayant rien du rigide
-classique, des groupes de baigneuses affolées,
+dans toute l'impudence de l'impudicité;
+c'étaient de sveltes Vénus n'ayant rien du rigide
+classique, des groupes de baigneuses affolées,
des Sapho... avant l'amour de Phaon, des Narcisses
-pâles et blêmes, des Hercules puissants et
+pâles et blêmes, des Hercules puissants et
aussi des suites de Phallus en bronze ayant l'esprit
-et le caractère singulier de ceux que l'on voit
-dans <cite>Le Musée Secret du Roi de Naples</cite>. Je me
-croyais chez un juge d'instruction après la saisie
-de figurines portant atteinte à la morale publique,
-tant était chaude et déréglée la composition de
-cette statuaire unique.&mdash;La pièce n'avait pour tous
+et le caractère singulier de ceux que l'on voit
+dans <cite>Le Musée Secret du Roi de Naples</cite>. Je me
+croyais chez un juge d'instruction après la saisie
+de figurines portant atteinte à la morale publique,
+tant était chaude et déréglée la composition de
+cette statuaire unique.&mdash;La pièce n'avait pour tous
meubles qu'un divan circulaire, large, profond,
-rebondi, habillé d'une épaisse étoffe des Indes ravissante
-de tons, sur laquelle étaient jetés des
-coussins nombreux et variés. Çà et là quelques X
-de Cèdre supportaient des cartons à estampes et
-une table liseuse, aux pieds torses, à sabots d'or,
+rebondi, habillé d'une épaisse étoffe des Indes ravissante
+de tons, sur laquelle étaient jetés des
+coussins nombreux et variés. Çà et là quelques X
+de Cèdre supportaient des cartons à estampes et
+une table liseuse, aux pieds torses, à sabots d'or,
occupait le centre de la salle. Au plafond, d'une
-rosace ayant la bizarrerie obscène de certaines
-gargouilles moyen-âge, tombait un lustre de
-bronze d'une si effrayante lubricité qu'on l'eut
-dit ciselé par quelque Benvenuto Cellini atteint
+rosace ayant la bizarrerie obscène de certaines
+gargouilles moyen-âge, tombait un lustre de
+bronze d'une si effrayante lubricité qu'on l'eut
+dit ciselé par quelque Benvenuto Cellini atteint
de satyriasis.</p>
-<p>Cette Bibliothèque me parut renfermer près de
-deux mille volumes dont je m'approchais déjà
+<p>Cette Bibliothèque me parut renfermer près de
+deux mille volumes dont je m'approchais déjà
curieusement afin d'en parcourir les titres lorsque
-le Chevalier de Kerhany m'arrêta:</p>
+le Chevalier de Kerhany m'arrêta:</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
-«Mon jeune ami, me dit-il doucement, cette
-bibliothèque est un enfer bibliographique dont
-je suis le Pluton égoïste; ici, j'ai donné rendez-vous
-à tous les affamés du vice, à tous
-les grotesques de libertinage, à tous les condamnés
+«Mon jeune ami, me dit-il doucement, cette
+bibliothèque est un enfer bibliographique dont
+je suis le Pluton égoïste; ici, j'ai donné rendez-vous
+à tous les affamés du vice, à tous
+les grotesques de libertinage, à tous les condamnés
de l'indignation bourgeoise, aux conceptions
maladives et honteuses des cerveaux
-surmenés de plaisirs. Peu de visiteurs ont
-franchi cette enceinte; quelques jolies pécheresses
-seules y ont traîné l'élégance de leurs pantoufles;
-et si une sympathie particulière me
+surmenés de plaisirs. Peu de visiteurs ont
+franchi cette enceinte; quelques jolies pécheresses
+seules y ont traîné l'élégance de leurs pantoufles;
+et si une sympathie particulière me
permet aujourd'hui de faire en votre faveur ce
que je n'ai fait jusqu'alors pour aucun autre Bibliophile,
-votre érudition sage vous placera, je
-l'espère, au-dessus de vos sens; cependant, je
-crois devoir vous prévenir: réfléchissez comme
-si vous alliez prendre de l'opium pour la première
-fois de votre vie.&mdash;Mon coupé est en bas,
+votre érudition sage vous placera, je
+l'espère, au-dessus de vos sens; cependant, je
+crois devoir vous prévenir: réfléchissez comme
+si vous alliez prendre de l'opium pour la première
+fois de votre vie.&mdash;Mon coupé est en bas,
venez-vous faire un tour de lac?</p>
-<p>Faites dételer, lui répondis-je en riant; je vais
-rendre visite à vos pestiférés.</p>
+<p>Faites dételer, lui répondis-je en riant; je vais
+rendre visite à vos pestiférés.</p>
<p>&mdash;Dans ce cas, commencez par la droite,
ajouta le Chevalier en m'indiquant les rayons
-les plus proches; ma Bibliothèque est graduée,&mdash;les
-incurables sont à gauche à l'extrémité du
-lieu où vous vous trouvez;&mdash;je vous laisse seul
+les plus proches; ma Bibliothèque est graduée,&mdash;les
+incurables sont à gauche à l'extrémité du
+lieu où vous vous trouvez;&mdash;je vous laisse seul
ici, dans une heure je reviens vous prendre.</p>
-<p>La première rangée des livres que j'ouvris formait
-ce qu'on pourrait appeler la série des anodins:
-c'étaient pour la plupart des romans ou
+<p>La première rangée des livres que j'ouvris formait
+ce qu'on pourrait appeler la série des anodins:
+c'étaient pour la plupart des romans ou
<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
-contes piquants, écrits dans cette période voluptueuse
-comprise entre la Régence et la Révolution,
+contes piquants, écrits dans cette période voluptueuse
+comprise entre la Régence et la Révolution,
des fantaisies Turques, Persanes ou Chinoises,
de bonnes et inoffensives polissonneries
-imprimées à Cythère avec l'approbation de
-Vénus, à Érotopolis, à Cucuxopolis, ou au Palais
+imprimées à Cythère avec l'approbation de
+Vénus, à Érotopolis, à Cucuxopolis, ou au Palais
Royal chez une petite Lolo, marchande de
-galanterie. Je vis <cite>Grigri</cite>; <cite>Thémidore</cite>; <cite>Le Noviciat
-du Marquis de *** ou l'apprenti devenu maître</cite>;
+galanterie. Je vis <cite>Grigri</cite>; <cite>Thémidore</cite>; <cite>Le Noviciat
+du Marquis de *** ou l'apprenti devenu maître</cite>;
<cite>Les &OElig;uvres galantes de Bordes</cite>; <cite>Le Grelot</cite>; <cite>Le
Roman du Jour</cite>; <cite>Le Sopha</cite>; <cite>Le Tant pis pour lui
-ou les spectacles nocturnes</cite>; les différents <em>Codes</em>:
+ou les spectacles nocturnes</cite>; les différents <em>Codes</em>:
<cite>Code de la Toilette</cite>; <cite>Code des Boudoirs</cite>; <cite>Code du
-Divorce</cite>; <cite>Code des m&oelig;urs ou la prostitution régénérée</cite>;
-<cite>Code de Cythère ou lit de justice d'Amour</cite>;
-puis la <cite>Bibliothèque des petits maîtres</cite>, la Bibliothèque
+Divorce</cite>; <cite>Code des m&oelig;urs ou la prostitution régénérée</cite>;
+<cite>Code de Cythère ou lit de justice d'Amour</cite>;
+puis la <cite>Bibliothèque des petits maîtres</cite>, la Bibliothèque
des <em>Bijoux</em>: <cite>Les Bijoux indiscrets</cite>; <cite>Le
Bijou des Demoiselles</cite>, <cite>Les Bijoux des neuf
-S&oelig;urs</cite>; <cite>Le Bijou de Société ou L'Amusement
-des Grâces</cite>; les <cite>Bijoux des petits neveux d'Arétin</cite>
-et autres; les <cite>Caleçons des Coquettes du jour</cite>, les
-<cite>Calendriers de Cythère</cite>, <cite>L'Almanach cul à tête,
-ou étrennes à deux faces pour contenter tous les
-goûts</cite> ainsi qu'une foule d'&oelig;uvres scatologiques
+S&oelig;urs</cite>; <cite>Le Bijou de Société ou L'Amusement
+des Grâces</cite>; les <cite>Bijoux des petits neveux d'Arétin</cite>
+et autres; les <cite>Caleçons des Coquettes du jour</cite>, les
+<cite>Calendriers de Cythère</cite>, <cite>L'Almanach cul à tête,
+ou étrennes à deux faces pour contenter tous les
+goûts</cite> ainsi qu'une foule d'&oelig;uvres scatologiques
et d'<em>ana</em> orduriers.</p>
-<p>Les volumes étaient reliés admirablement en
-maroquin plein, en veau uni ou agrémenté; chacun
-d'eux était orné de petits fers spéciaux,
+<p>Les volumes étaient reliés admirablement en
+maroquin plein, en veau uni ou agrémenté; chacun
+d'eux était orné de petits fers spéciaux,
d'une composition fine et originale, quelquefois
brutalement grossiers par esprit de couleur
<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span>
-locale; ils étaient placés sur le dos, entre les nervures,
-en forme de culs-de-lampes ou frappés en
+locale; ils étaient placés sur le dos, entre les nervures,
+en forme de culs-de-lampes ou frappés en
plein maroquin sur le plat des volumes en guise
-d'armoiries.&mdash;Des gravures licencieuses étaient
-ajoutées aux passages les plus colorés des ouvrages
+d'armoiries.&mdash;Des gravures licencieuses étaient
+ajoutées aux passages les plus colorés des ouvrages
auxquels elles convenaient; les gardes
-même, subissaient quelquefois l'effronterie d'un
-dessin graveleux et je ne pouvais m'empêcher de
+même, subissaient quelquefois l'effronterie d'un
+dessin graveleux et je ne pouvais m'empêcher de
songer que le livre de la plus chaste gauloiserie
-se fut trouvé impitoyablement transformé par
-l'érotomanie invétérée du Chevalier de Kerhany.</p>
+se fut trouvé impitoyablement transformé par
+l'érotomanie invétérée du Chevalier de Kerhany.</p>
-<p>Au fur et à mesure que j'inclinais vers la gauche,
-la graduation libertine s'accentuait; déjà
-j'avais franchi les poésies gaillardes: <cite>La Muse folâtre</cite>;
-<cite>L'élite des poésies héroïques et gaillardes
+<p>Au fur et à mesure que j'inclinais vers la gauche,
+la graduation libertine s'accentuait; déjà
+j'avais franchi les poésies gaillardes: <cite>La Muse folâtre</cite>;
+<cite>L'élite des poésies héroïques et gaillardes
de ce temps</cite> (1670); <cite>Le Parnasse satyrique du sieur
-Théophile</cite>; <cite>Le Cabinet satyrique</cite>; <cite>Les &OElig;uvres de
+Théophile</cite>; <cite>Le Cabinet satyrique</cite>; <cite>Les &OElig;uvres de
Corneille Blessebois</cite>; <cite>Dulaurens</cite>; <cite>Les Muses en
-belle humeur ou Elite des poésies libres</cite>; <cite>le Pucelage
+belle humeur ou Elite des poésies libres</cite>; <cite>le Pucelage
nageur</cite>; <cite>L'Anti-Moine</cite>; <cite>Le Parnasse du
-XIX<sup>e</sup> siècle</cite> et tous les ouvrages imprimés en
-Belgique, à Neufchâtel, à Freetown, avec eaux-fortes
+XIX<sup>e</sup> siècle</cite> et tous les ouvrages imprimés en
+Belgique, à Neufchâtel, à Freetown, avec eaux-fortes
de Rops, auxquelles s'ajoutaient de nouvelles
-gravures. Déjà j'avais parcouru la majeure
-partie de la Bibliothèque et mes mains commençaient
-à trembler en ouvrant chaque livre qui
-s'offrait à moi; les petits fers prenaient des allures
+gravures. Déjà j'avais parcouru la majeure
+partie de la Bibliothèque et mes mains commençaient
+à trembler en ouvrant chaque livre qui
+s'offrait à moi; les petits fers prenaient des allures
cyniques et effrayantes; j'eus peur de ne pas
arriver au but et j'abandonnai quelques centaines
-de volumes pour atteindre l'extrême gauche.</p>
+de volumes pour atteindre l'extrême gauche.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span>
Je me trouvais bien en effet parmi les incurables,
-comme me l'avait dit le Chevalier, c'était à
-l'extrême gauche, le suprême du genre, le <i lang="la" xml:lang="la">nec
-plus ultra</i> de la dépravation et à la fois du luxe
+comme me l'avait dit le Chevalier, c'était à
+l'extrême gauche, le suprême du genre, le <i lang="la" xml:lang="la">nec
+plus ultra</i> de la dépravation et à la fois du luxe
artistique des livres et des gravures; <cite>Les &OElig;uvres
badines d'Alexis Piron</cite> touchaient <cite>L'Amour en
-Vingt Leçons</cite> et le <cite>Meursius François</cite>; <cite>L'Arétin</cite>
-y était représenté par le <cite>Recueil de postures érotiques
-d'après les gravures à l'eau-forte d'Annibal
-Carrache</cite>; par l'<cite>Alcibiade Fanciullo à Scola</cite>; par
-l'<cite>Arétin français</cite> et par le livre dit: <cite>Bibliothèque
-d'Arétin</cite>; près du <cite>Divus Arétinus</cite> je remarquai
-<cite>Félicia ou Mes Fredaines</cite>; <cite>Monrose ou le Libertin
-par fatalité</cite>; <cite>les Monuments de la vie privée
-des Douze Cæsars</cite> et les <cite>Monuments du Culte
+Vingt Leçons</cite> et le <cite>Meursius François</cite>; <cite>L'Arétin</cite>
+y était représenté par le <cite>Recueil de postures érotiques
+d'après les gravures à l'eau-forte d'Annibal
+Carrache</cite>; par l'<cite>Alcibiade Fanciullo à Scola</cite>; par
+l'<cite>Arétin français</cite> et par le livre dit: <cite>Bibliothèque
+d'Arétin</cite>; près du <cite>Divus Arétinus</cite> je remarquai
+<cite>Félicia ou Mes Fredaines</cite>; <cite>Monrose ou le Libertin
+par fatalité</cite>; <cite>les Monuments de la vie privée
+des Douze Cæsars</cite> et les <cite>Monuments du Culte
secret des Dames Romaines</cite>; plus loin je vis
-<cite>Justine ou Les Malheurs de la vertu</cite>; <cite>Cléontine
+<cite>Justine ou Les Malheurs de la vertu</cite>; <cite>Cléontine
ou La Fille malheureuse</cite>; <cite>Juliette ou la suite de
Justine</cite>; <cite>Le Portier des Chartreux</cite>; <cite>La France
fout...</cite>; <cite>La Philosophie dans le Boudoir</cite>; <cite>Les crimes
-de l'amour ou le délire des Passions</cite>; en un
+de l'amour ou le délire des Passions</cite>; en un
mot toutes les &oelig;uvres sadiques du Marquis de
-Sade, en éditions originales, avec reliures à petits
+Sade, en éditions originales, avec reliures à petits
fers de torture.&mdash;J'allais me livrer au plaisir
de regarder les manuscrits et les dessins originaux;
je mettais la main sur l'un des trois exemplaires
-connus du <cite>Recueil de La Popelinière</cite>: <cite>Tableaux
-des M&oelig;urs du Temps dans les différents
-âges de la vie</cite>, 1 vol. grand in-quarto, j'admirais
+connus du <cite>Recueil de La Popelinière</cite>: <cite>Tableaux
+des M&oelig;urs du Temps dans les différents
+âges de la vie</cite>, 1 vol. grand in-quarto, j'admirais
les vingt gouaches mignardement impudiques
<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
-de Carême, lorsque le possesseur de cette étonnante
-rareté se présenta:</p>
+de Carême, lorsque le possesseur de cette étonnante
+rareté se présenta:</p>
-<p>&mdash;«Ah! ah! s'écria-t-il, vous n'y allez pas à la
-légère, mon cher enfant, non-seulement vous
+<p>&mdash;«Ah! ah! s'écria-t-il, vous n'y allez pas à la
+légère, mon cher enfant, non-seulement vous
avez vu la droite, le centre droit, la gauche de
mon cabinet, mais encore vous contemplez en
-vrai gourmet, en délicat amoureux de la chose,
+vrai gourmet, en délicat amoureux de la chose,
la merveille des merveilles, le plus rare de mes
-livres rares après l'<cite>Anti-Justine</cite> de Restif de la
+livres rares après l'<cite>Anti-Justine</cite> de Restif de la
Bretonne; savez-vous que la possession de mon
-<cite>La Popelinière</cite>, imprimé sous les yeux et par
-ordre du fermier général, m'a coûté dix ans de
-recherches, dix longues années de fatigues et de
-luttes et deux mille écus sonnants.»</p>
+<cite>La Popelinière</cite>, imprimé sous les yeux et par
+ordre du fermier général, m'a coûté dix ans de
+recherches, dix longues années de fatigues et de
+luttes et deux mille écus sonnants.»</p>
-<p>&mdash;C'est à peu près le prix de mon Fragonnard
+<p>&mdash;C'est à peu près le prix de mon Fragonnard
Lesbien, sans omettre les luttes et les fatigues,
soupirai-je avec intention.</p>
<p>Vous n'allez pas, je suppose, me proposer un
-échange?</p>
+échange?</p>
<p>Qui sait?</p>
@@ -5225,9 +5187,9 @@ soupirai-je avec intention.</p>
<p>Aujourd'hui le Chevalier de Kerhany est possesseur
de mon Fragonnard;... mais, outre mes
-grandes et petites entrées dans son cabinet, je
-suis, <em>de par son testament</em>, héritier présomptif de
-l'<cite>Anti-Justine</cite> et du fameux <cite>La Popelinière</cite>.</p>
+grandes et petites entrées dans son cabinet, je
+suis, <em>de par son testament</em>, héritier présomptif de
+l'<cite>Anti-Justine</cite> et du fameux <cite>La Popelinière</cite>.</p>
<p class="center small">FIN</p>
@@ -5242,24 +5204,24 @@ l'<cite>Anti-Justine</cite> et du fameux <cite>La Popelinière</cite>.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line"><i>Dans mes</i> Caprices <i>rédigés,</i></div>
-<div class="line"><i>Imprimés, revus, corrigés</i>,</div>
-<div class="line"><i>Je m'aperçois avec grand peine</i></div>
+<div class="line"><i>Dans mes</i> Caprices <i>rédigés,</i></div>
+<div class="line"><i>Imprimés, revus, corrigés</i>,</div>
+<div class="line"><i>Je m'aperçois avec grand peine</i></div>
<div class="line"><i>Que j'ai fait plus d'une fredaine</i></div>
-<div class="line"><i>Dont mes Lecteurs sont affligés.</i></div>
+<div class="line"><i>Dont mes Lecteurs sont affligés.</i></div>
</div>
<div class="stanza">
-<div class="line"><i>Des</i> Errata <i>mal fustigés</i>,</div>
-<div class="line"><i>En maint endroit se sont logés;</i></div>
+<div class="line"><i>Des</i> Errata <i>mal fustigés</i>,</div>
+<div class="line"><i>En maint endroit se sont logés;</i></div>
<div class="line"><i>Je les puis compter par vingtaine</i></div>
<div class="line i4"><i>Dans mes</i> Caprices,</div>
</div>
<div class="stanza">
-<div class="line"><i>Car ces écrits très-négligés,</i></div>
-<div class="line"><i>Ont été conçus, colligés,</i></div>
-<div class="line"><i>Et bâclés dans une quinzaine;</i></div>
+<div class="line"><i>Car ces écrits très-négligés,</i></div>
+<div class="line"><i>Ont été conçus, colligés,</i></div>
+<div class="line"><i>Et bâclés dans une quinzaine;</i></div>
<div class="line"><i>S'ils courent trop la pretentaine,</i></div>
-<div class="line"><i>C'est que je les ai propagés</i></div>
+<div class="line"><i>C'est que je les ai propagés</i></div>
<div class="line i4"><i>Dans mes caprices.</i></div>
</div></div></div>
@@ -5274,8 +5236,8 @@ l'<cite>Anti-Justine</cite> et du fameux <cite>La Popelinière</cite>.</p>
<p>Page 22, ligne 5, au lieu de: <i>si l'un de ses Bibliophobes</i>,
lire: <i>si l'un de ces Bibliophiles</i>.</p>
-<p>Page 35, <i>sous-titre</i>, au lieu de: <i>Gauchemar à la manière
-de Goya</i>, lire: <i>Cauchemar à la manière de Goya</i>.</p>
+<p>Page 35, <i>sous-titre</i>, au lieu de: <i>Gauchemar à la manière
+de Goya</i>, lire: <i>Cauchemar à la manière de Goya</i>.</p>
<p>Page 37, ligne 24, au lieu de: <i>Les lettres sont...</i>, lire: <i>Ses
lettres sont...</i></p>
@@ -5293,19 +5255,19 @@ en lui</i>.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span></p>
-<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="toc">
<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Préface au Lecteur</span></td>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Préface au Lecteur</span></td>
<td class="tdr"><a href="#Page_I">I</a></td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Une vente de Livres a l'Hôtel Drouot</span></td>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Une vente de Livres a l'Hôtel Drouot</span></td>
<td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">La Gent bouquinière</span></td>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">La Gent bouquinière</span></td>
<td class="tdr"><a href="#Page_19">19</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -5313,7 +5275,7 @@ en lui</i>.</p>
<td class="tdr"><a href="#Page_25">25</a></td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Le Quémandeur de livres</span></td>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Le Quémandeur de livres</span></td>
<td class="tdr"><a href="#Page_35">35</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -5325,7 +5287,7 @@ en lui</i>.</p>
<td class="tdr"><a href="#Page_47">47</a></td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Un Ex-Libris mal placé</span></td>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Un Ex-Libris mal placé</span></td>
<td class="tdr"><a href="#Page_55">55</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -5345,7 +5307,7 @@ en lui</i>.</p>
<td class="tdr"><a href="#Page_91">91</a></td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Les Projets d'Honoré de Balzac</span></td>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Les Projets d'Honoré de Balzac</span></td>
<td class="tdr"><a href="#Page_99">99</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -5373,7 +5335,7 @@ en lui</i>.</p>
<img src="images/illus_159b.jpg" width="150" height="102" alt="" title="" />
</div>
-<p class="center">ACHEVÉ D'IMPRIMER</p>
+<p class="center">ACHEVÉ D'IMPRIMER</p>
<p class="center">Sur les presses de <span class="smcap">Bluzet-Guinier</span></p>
@@ -5381,13 +5343,13 @@ en lui</i>.</p>
<p class="center">A DOLE-DU-JURA</p>
-<p class="center">le 10 février 1878</p>
+<p class="center">le 10 février 1878</p>
<div class="figcenter">
<img src="images/illus_161.jpg" width="150" height="192" alt="" title="" />
</div>
-<p class="center">Pour <span class="smcap">Édouard ROUVEYRE</span>, éditeur</p>
+<p class="center">Pour <span class="smcap">Édouard ROUVEYRE</span>, éditeur</p>
<p class="center">A PARIS</p>
@@ -5397,54 +5359,54 @@ en lui</i>.</p>
<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2>
<div class="footnote">
-<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <cite>Madame Bovary</cite> fut écrit au jour le jour&mdash;nous donnons
-ces détails pour les Bibliophiles curieux&mdash;sur un de ces
-longs agendas de ménagère qui portent les quantièmes, les fêtes,
-les septuagésimes ou sexagésimes, les noms aimés de Sainte-Anastasie
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <cite>Madame Bovary</cite> fut écrit au jour le jour&mdash;nous donnons
+ces détails pour les Bibliophiles curieux&mdash;sur un de ces
+longs agendas de ménagère qui portent les quantièmes, les fêtes,
+les septuagésimes ou sexagésimes, les noms aimés de Sainte-Anastasie
ou de Saint Cyriaque, c'est sur ces pages oblongues
-que Flaubert fixa son &oelig;uvre impérissable,&mdash;voilà un agenda
+que Flaubert fixa son &oelig;uvre impérissable,&mdash;voilà un agenda
qui vaudrait cher aujourd'hui!</p>
-<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Mercier entend sans doute désigner ici le pédant La Harpe
-et son <cite>Lycée</cite>.</p>
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Mercier entend sans doute désigner ici le pédant La Harpe
+et son <cite>Lycée</cite>.</p>
<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> Nous venons d'apprendre, avec le plus vif plaisir, qu'un
-savant Bibliophile belge, M. Charles de Lorenjaül (vicomte
+savant Bibliophile belge, M. Charles de Lorenjaül (vicomte
de S***), bien connu de tous les Bibliophiles pour son aimable
-érudition et sa bonne grâce à être utile à chacun, est parvenu
-à achever ce travail de bénédictin, qui doit paraître très prochainement
-chez l'éditeur Calman Lévy, sous le titre de: <cite>Histoire
-des &OElig;uvres de Honoré de Balzac</cite>.</p>
+érudition et sa bonne grâce à être utile à chacun, est parvenu
+à achever ce travail de bénédictin, qui doit paraître très prochainement
+chez l'éditeur Calman Lévy, sous le titre de: <cite>Histoire
+des &OElig;uvres de Honoré de Balzac</cite>.</p>
-<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> Aujourd'hui cimetière du Mont-Parnasse.</p>
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> Aujourd'hui cimetière du Mont-Parnasse.</p>
-<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Quérard dans <cite>La France littéraire</cite>, Didot, 1835; M. Eusèbe
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Quérard dans <cite>La France littéraire</cite>, Didot, 1835; M. Eusèbe
Girault, dans <cite>La Revue des Romans</cite> (2 vol. in-8<sup>o</sup>, 1839,
tome II, pag. 199-204), et Pierre Leroux dans les <cite>Lettres sur
-le fouriérisme</cite> (<cite>Revue sociale</cite> de Pierre Leroux, mars 1850)
-avaient déjà rédigé de curieuses notices sur Restif de la Bretonne.</p>
+le fouriérisme</cite> (<cite>Revue sociale</cite> de Pierre Leroux, mars 1850)
+avaient déjà rédigé de curieuses notices sur Restif de la Bretonne.</p>
<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> <em>Restif de la Bretonne</em>, sa vie et ses amours, etc., par
-<cite>Charles Monselet</cite>, avec un beau portrait gravé par Nargeot.
-Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854.</p>
-
-<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> <cite>Histoire d'une vie littéraire au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</cite>&mdash;<cite>Les
-Confidences de Nicolas.</cite> (Restif de la Bretonne) par Gérard de
-Nerval, n<sup>os</sup> du 15 août, 1 et 5 septembre 1850.&mdash;<cite>M. Nicolas
-ou le c&oelig;ur humain dévoilé</cite>, fait partie des <cite>Illuminés ou les
-Précurseurs du socialisme</cite>, Récits et portraits, par Gérard de
-Nerval, dont la première édition fut donnée par Victor Lecou,
+<cite>Charles Monselet</cite>, avec un beau portrait gravé par Nargeot.
+Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854.</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> <cite>Histoire d'une vie littéraire au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</cite>&mdash;<cite>Les
+Confidences de Nicolas.</cite> (Restif de la Bretonne) par Gérard de
+Nerval, n<sup>os</sup> du 15 août, 1 et 5 septembre 1850.&mdash;<cite>M. Nicolas
+ou le c&oelig;ur humain dévoilé</cite>, fait partie des <cite>Illuminés ou les
+Précurseurs du socialisme</cite>, Récits et portraits, par Gérard de
+Nerval, dont la première édition fut donnée par Victor Lecou,
en 1 vol. in-12, 1852.</p>
<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> M. Restif de Tonnerre (Yonne), descendant de Restif,
-possède aussi au grand complet et dans un très bel état, les &oelig;uvres
+possède aussi au grand complet et dans un très bel état, les &oelig;uvres
de son grand parent.</p>
<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> <em>Nous n'indiquons ici que les principaux</em> Errata <em>Sans
aucun doute, il s'en trouve quelques autres, mais leur importance
est moindre et nous ne voulons pas les souligner.</em></p>
-<p class="left55">(Note de l'Éditeur.)</p>
+<p class="left55">(Note de l'Éditeur.)</p>
<hr class="c5" />
</div>
@@ -5458,40 +5420,40 @@ est moindre et nous ne voulons pas les souligner.</em></p>
<p><a id="Page_154"></a></p>
-<p class="p4 titre">PUBLICATIONS LITTÉRAIRES<br />
+<p class="p4 titre">PUBLICATIONS LITTÉRAIRES<br />
<span class="medium">DE</span><br />
<span class="medium">M. OCTAVE UZANNE</span></p>
<hr class="c5" />
-<p class="center">POËTES DE RUELLES AU XVII<sup>e</sup> SIÈCLE</p>
+<p class="center">POËTES DE RUELLES AU XVII<sup>e</sup> SIÈCLE</p>
<div class="indent">
-<p><i>Publiés par Octave Uzanne, tirés à 500 sur papier vergé.</i></p>
+<p><i>Publiés par Octave Uzanne, tirés à 500 sur papier vergé.</i></p>
-<p>Le volume in-18 jésus, 10 fr.&mdash;Sur papier de Chine, <span class="i2"> 20 fr.</span></p>
+<p>Le volume in-18 jésus, 10 fr.&mdash;Sur papier de Chine, <span class="i2"> 20 fr.</span></p>
-<p><span class="smcap">Benserade</span>, <cite>Poésies</cite>, avec un portrait et 2 vignettes à l'eau-forte.
-1 vol. Les derniers exemplaires à <span class="i2">12 fr.</span></p>
+<p><span class="smcap">Benserade</span>, <cite>Poésies</cite>, avec un portrait et 2 vignettes à l'eau-forte.
+1 vol. Les derniers exemplaires à <span class="i2">12 fr.</span></p>
-<p><span class="smcap">Guirlande de Julie</span> (La), avec un portrait inédit de Julie
-d'Angennes et deux compositions à l'eau-forte. <em>Épuisé.</em></p>
+<p><span class="smcap">Guirlande de Julie</span> (La), avec un portrait inédit de Julie
+d'Angennes et deux compositions à l'eau-forte. <em>Épuisé.</em></p>
-<p><span class="smcap">F. Sarasin</span>, <cite>Poésies</cite>, avec un portrait et deux compositions
-à l'eau-forte <span class="i2">10 fr.</span></p>
+<p><span class="smcap">F. Sarasin</span>, <cite>Poésies</cite>, avec un portrait et deux compositions
+à l'eau-forte <span class="i2">10 fr.</span></p>
</div>
-<p class="center"><cite>Du Mariage, par un philosophe du</cite> <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> <cite>siècle</cite>, avec préface.</p>
+<p class="center"><cite>Du Mariage, par un philosophe du</cite> <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> <cite>siècle</cite>, avec préface.</p>
<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="1" summary="editon">
<tr>
-<td>1 charmant volume in-18 écu</td>
+<td>1 charmant volume in-18 écu</td>
<td class="tdr">3 fr.</td>
</tr>
<tr>
-<td> <span class="i1">50 Ex. sur Whatman, numérotés</span></td>
+<td> <span class="i1">50 Ex. sur Whatman, numérotés</span></td>
<td class="tdr">6 fr.</td>
</tr>
</table>
-<p class="center">En préparation, <cite>Poésies de M<sup>lle</sup> de Scudéry, Montreuil</cite>, etc.</p>
+<p class="center">En préparation, <cite>Poésies de M<sup>lle</sup> de Scudéry, Montreuil</cite>, etc.</p>
<hr class="c5" />
@@ -5499,16 +5461,16 @@ d'Angennes et deux compositions à l'eau-forte. <em>Épuisé.</em></p>
<p class="center"><cite>Bibliographie anecdotique de Alfred de Musset.</cite></p>
-<p class="center">Ce petit volume formera le tome XII de la jolie édition de
-Musset, éditée par <span class="smcap">A. Lemerre.</span></p>
+<p class="center">Ce petit volume formera le tome XII de la jolie édition de
+Musset, éditée par <span class="smcap">A. Lemerre.</span></p>
<p class="center"><cite>Contes de Voisenon.</cite></p>
<hr class="c5" />
-<p class="center large">EN PRÉPARATION</p>
+<p class="center large">EN PRÉPARATION</p>
-<p class="center"><span class="smcap">Delvau</span>, <cite>Projets et notes</cite> | <cite>Le Bric-à-Brac de l'Amour</cite></p>
+<p class="center"><span class="smcap">Delvau</span>, <cite>Projets et notes</cite> | <cite>Le Bric-à-Brac de l'Amour</cite></p>
<p><a id="Page_155"></a></p>
@@ -5516,19 +5478,19 @@ Musset, éditée par <span class="smcap">A. Lemerre.</span></p>
<p class="titre"><span class="large sper">CATALOGUE</span><br />
<span class="xs">DES</span><br />
-OUVRAGES, ÉCRITS ET DESSINS<br />
+OUVRAGES, ÉCRITS ET DESSINS<br />
<span class="small">DE TOUTE NATURE</span><br />
-<span class="medium">POURSUIVIS, SUPPRIMÉS</span><br />
+<span class="medium">POURSUIVIS, SUPPRIMÉS</span><br />
<span class="xs">OU</span><br />
-<span class="large">CONDAMNÉS</span></p>
+<span class="large">CONDAMNÉS</span></p>
<p class="center">DEPUIS LE 21 OCTOBRE 1814 JUSQU'AU 31 JUILLET 1877</p>
-<p class="center"><i>Édition entièrement nouvelle, considérablement augmentée</i></p>
+<p class="center"><i>Édition entièrement nouvelle, considérablement augmentée</i></p>
-<p class="center smcap">SUIVIE DE LA TABLE DES NOMS D'AUTEURS ET D'ÉDITEURS</p>
+<p class="center smcap">SUIVIE DE LA TABLE DES NOMS D'AUTEURS ET D'ÉDITEURS</p>
-<p class="center">Et accompagnée de Notes bibliographiques et analytiques</p>
+<p class="center">Et accompagnée de Notes bibliographiques et analytiques</p>
<p class="center"><span class="xs">PAR</span><br />
<b>FERNAND DRUJON</b></p>
@@ -5536,38 +5498,38 @@ OUVRAGES, ÉCRITS ET DESSINS<br />
<div class="indent">
<p>Cet ouvrage forme un beau et fort volume grand in-8<sup>o</sup> de plus
-de 450 pages, et est publié en cinq livraisons.</p>
+de 450 pages, et est publié en cinq livraisons.</p>
-<p>La 5<sup>e</sup> et dernière livraison contient la couverture et le titre
-imprimés en rouge et en noir, la préface et la table de noms
-d'auteurs et d'éditeurs.</p>
+<p>La 5<sup>e</sup> et dernière livraison contient la couverture et le titre
+imprimés en rouge et en noir, la préface et la table de noms
+d'auteurs et d'éditeurs.</p>
-<p>Le prix de chaque livraison est fixé ainsi qu'il suit:</p>
+<p>Le prix de chaque livraison est fixé ainsi qu'il suit:</p>
</div>
<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="prix">
<tr>
<td>&nbsp;</td>
<td>&nbsp;</td>
-<td>Exemplaire sur papier vélin</td>
+<td>Exemplaire sur papier vélin</td>
<td>&nbsp;</td>
-<td class="tdr">2 »</td>
+<td class="tdr">2 »</td>
</tr>
<tr>
<td>50</td>
<td class="cbrace">{</td>
-<td>Exemplaires sur grand papier vélin anglais<br />
-<span class="i4">(Numérotés de 1 à 50.)</span></td>
+<td>Exemplaires sur grand papier vélin anglais<br />
+<span class="i4">(Numérotés de 1 à 50.)</span></td>
<td class="cbrace">}</td>
-<td class="tdr">3 »</td>
+<td class="tdr">3 »</td>
</tr>
<tr>
<td>10</td>
<td class="cbrace">{</td>
<td>Exemplaires sur papier de Chine.<br />
-<span class="i4">(Numérotés de I à X.)</span></td>
+<span class="i4">(Numérotés de I à X.)</span></td>
<td class="cbrace">}</td>
-<td class="tdr">5 »</td>
+<td class="tdr">5 »</td>
</tr>
</table>
@@ -5581,12 +5543,12 @@ d'auteurs et d'éditeurs.</p>
<p class="center"><i>Abonnement</i>: Un an, 6 fr.</p>
-<p class="center xlarge">MISCELLANÉES BIBLIOGRAPHIQUES</p>
+<p class="center xlarge">MISCELLANÉES BIBLIOGRAPHIQUES</p>
<p class="hanging indent">
-Chaque année formera un beau volume in-8<sup>o</sup> imprimée avec luxe sur papier vergé teinté, et sera terminée
-par une table alphabétique des noms d'auteurs et des matières, qui, en même temps que la couverture
-et le titre (imprimés en rouge et en noir) sera adressée gratuitement à tous nos abonnés.</p>
+Chaque année formera un beau volume in-8<sup>o</sup> imprimée avec luxe sur papier vergé teinté, et sera terminée
+par une table alphabétique des noms d'auteurs et des matières, qui, en même temps que la couverture
+et le titre (imprimés en rouge et en noir) sera adressée gratuitement à tous nos abonnés.</p>
<div class="figcenter">
<img src="images/illus_166c.jpg" width="80" height="13" alt="" title="" />
@@ -5598,171 +5560,171 @@ et le titre (imprimés en rouge et en noir) sera adressée gratuitement à tous nos
<img class="drop-cap" src="images/drop-l.jpg" width="70" height="68" alt="" />
</div>
-<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Le</span> but de ces <em>Miscellanées bibliographiques</em>, modeste dans son principe
-peut, par la suite, devenir plus manifeste, plus vaste, plus étendu,
-atteindre à l'autorité, à l'<em>Utile dulci</em> d'une petite Encyclopédie Bibliographique,
-telle que l'avait conçue et longuement rêvée le doctissime
-et regretté Quérard.&mdash;Sous ce titre, nous entendons grouper, à bon escient, tous
-les documents rares ou curieux qui se trouvent épars de ci de là, et dont la
+<p class="drop-cap"><span class="upper-case">Le</span> but de ces <em>Miscellanées bibliographiques</em>, modeste dans son principe
+peut, par la suite, devenir plus manifeste, plus vaste, plus étendu,
+atteindre à l'autorité, à l'<em>Utile dulci</em> d'une petite Encyclopédie Bibliographique,
+telle que l'avait conçue et longuement rêvée le doctissime
+et regretté Quérard.&mdash;Sous ce titre, nous entendons grouper, à bon escient, tous
+les documents rares ou curieux qui se trouvent épars de ci de là, et dont la
recherche fatigue quelquefois l'esprit patient des bibliophiles; nous choisirons
-avec soin les questions qui se trouvent le mieux en rapport à la Technologie
-du Livre, à la Bibliognosie et aussi à la Bibliatrique. Sans nous écarter du
-domaine Bibliographique, nous espérons traiter <i lang="la" xml:lang="la">ex professo</i>, pour ainsi dire,
-<i lang="la" xml:lang="la">de omni re scibili et quibusdam aliis</i>. Nous serons en tous points net et concis et réduirons
-à l'art difficile de faire court, des sujets trop souvent noyés dans la diffusion
-et la prolixité d'un excès de savoir.</p>
-
-<p>Cette publication paraissant régulièrement chaque mois, en manière de livraison,
-formera annuellement un intéressant volume d'<cite>Analectes</cite> utiles à
-consulter. Une table analytique des matières et des noms d'auteurs permettra
-aux chercheurs et aux érudits de puiser, dans ce véritable nid à documents
-précieux, avec autant de profit que dans un dictionnaire d'<em>ana</em> bibliographique.
+avec soin les questions qui se trouvent le mieux en rapport à la Technologie
+du Livre, à la Bibliognosie et aussi à la Bibliatrique. Sans nous écarter du
+domaine Bibliographique, nous espérons traiter <i lang="la" xml:lang="la">ex professo</i>, pour ainsi dire,
+<i lang="la" xml:lang="la">de omni re scibili et quibusdam aliis</i>. Nous serons en tous points net et concis et réduirons
+à l'art difficile de faire court, des sujets trop souvent noyés dans la diffusion
+et la prolixité d'un excès de savoir.</p>
+
+<p>Cette publication paraissant régulièrement chaque mois, en manière de livraison,
+formera annuellement un intéressant volume d'<cite>Analectes</cite> utiles à
+consulter. Une table analytique des matières et des noms d'auteurs permettra
+aux chercheurs et aux érudits de puiser, dans ce véritable nid à documents
+précieux, avec autant de profit que dans un dictionnaire d'<em>ana</em> bibliographique.
<a id="Page_157"></a>
-Nous ne limiterons pas notre but au plaisir d'intéresser, d'indiquer les <i lang="la" xml:lang="la">raræ</i>
-aves de la Bibliophilie et de glaner dans le glorieux passé de la Bibliognostique;
-nous accorderons une place à l'art moderne du Livre, aux Bibliophiles <em>militants</em>
-de Paris, de la province et de l'étranger.</p>
+Nous ne limiterons pas notre but au plaisir d'intéresser, d'indiquer les <i lang="la" xml:lang="la">raræ</i>
+aves de la Bibliophilie et de glaner dans le glorieux passé de la Bibliognostique;
+nous accorderons une place à l'art moderne du Livre, aux Bibliophiles <em>militants</em>
+de Paris, de la province et de l'étranger.</p>
-<p>Nous comprenons qu'en Bibliographie surtout «il se faut entr'aider», et
-nous conserverons dans chaque livraison une ou plusieurs pages destinées aux
-<em>questions</em> et <em>réponses</em> posées et résolues par nos lecteurs.</p>
+<p>Nous comprenons qu'en Bibliographie surtout «il se faut entr'aider», et
+nous conserverons dans chaque livraison une ou plusieurs pages destinées aux
+<em>questions</em> et <em>réponses</em> posées et résolues par nos lecteurs.</p>
-<p>Cette manière de <i lang="en" xml:lang="en">Queries</i>, rendant service aux uns, instruira les autres; ce
-sera là une sorte de petit <em>intermédiaire</em> intéressant pour tous.
-Trouvailles, curiosités, renseignements bibliologiques quelconques, origines
-orthographes de certains mots, éditions douteuses, interrogations de toute
-genre seront insérés.</p>
+<p>Cette manière de <i lang="en" xml:lang="en">Queries</i>, rendant service aux uns, instruira les autres; ce
+sera là une sorte de petit <em>intermédiaire</em> intéressant pour tous.
+Trouvailles, curiosités, renseignements bibliologiques quelconques, origines
+orthographes de certains mots, éditions douteuses, interrogations de toute
+genre seront insérés.</p>
<p>En tout et pour tout ce qui sera du <em>ressort du Livre</em>, nous accueillerons les
communications qui nous seront faites, nous estimant heureux d'avoir ouvert
-nos confrères une libre arène dans laquelle chacun, à tour de rôle, luttera
-de savoir, de complaisance ou d'érudition.</p>
+nos confrères une libre arène dans laquelle chacun, à tour de rôle, luttera
+de savoir, de complaisance ou d'érudition.</p>
-<p>Et, maintenant, puisse cette entreprise justifier notre devise de présupposition:
+<p>Et, maintenant, puisse cette entreprise justifier notre devise de présupposition:
<i lang="la" xml:lang="la">Vires acquirit eundo</i>.</p>
-<p><i>Un numéro spécimen est adressé gratis et franco à toute personne qui
-en fait la demande</i>. Le Propriétaire-Gérant: ÉDOUARD ROUVEYRE.</p>
+<p><i>Un numéro spécimen est adressé gratis et franco à toute personne qui
+en fait la demande</i>. Le Propriétaire-Gérant: ÉDOUARD ROUVEYRE.</p>
<p><a id="Page_158"></a></p>
<p class="p4 center small"><i>VIENT DE PARAITRE:</i></p>
<hr class="c5" />
-<p class="titre"><span class="large">CONNAISSANCES NÉCESSAIRES</span><br />
+<p class="titre"><span class="large">CONNAISSANCES NÉCESSAIRES</span><br />
<span class="xs">A UN</span><br />
<span class="xlarge sper">BIBLIOPHILE</span></p>
-<p class="center smcap">ÉTABLISSEMENT D'UNE BIBLIOTHÈQUE.<br />
+<p class="center smcap">ÉTABLISSEMENT D'UNE BIBLIOTHÈQUE.<br />
CONSERVATION ET ENTRETIEN DES LIVRES.<br />
<span class="sper">DE LEUR FORMAT ET DE LEUR RELIURE.</span><br />
-MOYENS DE LES PRÉSERVER DES INSECTES.<br />
+MOYENS DE LES PRÉSERVER DES INSECTES.<br />
DES SOUSCRIPTIONS ET DE LA DATE.<br />
DE LA COLLATION DES LIVRES.&mdash;DES SIGNES DISTINCTIFS<br />
-DES ANCIENNES ÉDITIONS.<br />
-DES ABRÉVIATIONS USITÉES DANS LES CATALOGUES POUR<br />
+DES ANCIENNES ÉDITIONS.<br />
+DES ABRÉVIATIONS USITÉES DANS LES CATALOGUES POUR<br />
INDIQUER LES CONDITIONS.<br />
DE LA CONNAISSANCE ET DE L'AMOUR DES LIVRES.<br />
-DE LEURS DIVERS DEGRÉS DE RARETÉ.<br />
-MOYENS DE DÉTACHER, DE LAVER ET D'ENCOLLER<br />
+DE LEURS DIVERS DEGRÉS DE RARETÉ.<br />
+MOYENS DE DÉTACHER, DE LAVER ET D'ENCOLLER<br />
LES LIVRES.<br />
-RÉPARATIONS DES PIQURES DE VERS, DES DÉCHIRURES<br />
+RÉPARATIONS DES PIQURES DE VERS, DES DÉCHIRURES<br />
ET DES CASSURES DANS LE PAPIER.</p>
-<p class="center"><b>SECONDE ÉDITION</b></p>
+<p class="center"><b>SECONDE ÉDITION</b></p>
-<p class="center"><b>Revue, corrigée et augmentée de trois nouveaux chapitres.</b></p>
+<p class="center"><b>Revue, corrigée et augmentée de trois nouveaux chapitres.</b></p>
-<p class="indent"><i>Un joli volume in-12 (XVIII et 120 pages), papier vélin
-teinté, avec fleurons et culs-de-lampe, titre rouge et
+<p class="indent"><i>Un joli volume in-12 (XVIII et 120 pages), papier vélin
+teinté, avec fleurons et culs-de-lampe, titre rouge et
noir</i> <span class="i4">3 fr.</span></p>
-<p class="center small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION:</p>
+<p class="center small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION:</p>
<div class="indent">
-<p>50 exemplaires imprimés sur fort papier vergé, numérotés
-de 1 à 50 <span class="i4"> 6 fr.</span></p>
+<p>50 exemplaires imprimés sur fort papier vergé, numérotés
+de 1 à 50 <span class="i4"> 6 fr.</span></p>
-<p>10 exemplaires imprimés sur papier de Chine véritable,
-numérotés de 51 à 60 <span class="i4"> 10 fr.</span></p>
+<p>10 exemplaires imprimés sur papier de Chine véritable,
+numérotés de 51 à 60 <span class="i4"> 10 fr.</span></p>
</div>
<p><a id="Page_159"></a></p>
<div class="indent">
-<p>Annales de la typographie néerlandaise au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, par F.-A.-G.
-<span class="smcap">Campbell</span>. La Haye, 1874, in 8<sup>o</sup> (XVIII et 630 pages), papier vergé
+<p>Annales de la typographie néerlandaise au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, par F.-A.-G.
+<span class="smcap">Campbell</span>. La Haye, 1874, in 8<sup>o</sup> (XVIII et 630 pages), papier vergé
<span class="i4">20 fr.</span></p>
-<p>Cet ouvrage forme la statistique complète de la palæotypognosie néerlandaise,
-et donne la description la plus complète: 1<sup>o</sup> des 665 incunables que possédaient
-déjà en 1856 les dépôts de la Haye; 2<sup>o</sup> celle des 150 anciennes impressions dont
-s'est enrichie depuis lors cette bibliothèque royale; et 3<sup>o</sup> d'un millier d'impressions
-du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+<p>Cet ouvrage forme la statistique complète de la palæotypognosie néerlandaise,
+et donne la description la plus complète: 1<sup>o</sup> des 665 incunables que possédaient
+déjà en 1856 les dépôts de la Haye; 2<sup>o</sup> celle des 150 anciennes impressions dont
+s'est enrichie depuis lors cette bibliothèque royale; et 3<sup>o</sup> d'un millier d'impressions
+du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p>
<p>Bibliographie de Chrestien de Troyes, comparaison des manuscrits de
Perceval le Gallois, par Ch. <span class="smcap">Poitevin</span>.</p>
<p>Un manuscrit inconnu. Chapitres uniques du manuscrit du Mons. Autres
-fragments inédits. Leipzig, 1863, in-8<sup>o</sup> (<span class="smcap">XVIII</span> et 186 pages) <span class="i4"> 7 fr. 50</span></p>
+fragments inédits. Leipzig, 1863, in-8<sup>o</sup> (<span class="smcap">XVIII</span> et 186 pages) <span class="i4"> 7 fr. 50</span></p>
<p>Avec planche fac-simile.</p>
-<p>L'<cite>Histoire littéraire de la France</cite> dit que Chrestien de Troyes mérite les éloges
-que lui prodiguent les écrivains ses contemporains et ceux du siècle suivant:
-«par l'invention, la conduite et particulièrement par le style qui l'élève au-dessus
-de tous les poëtes de son temps».</p>
+<p>L'<cite>Histoire littéraire de la France</cite> dit que Chrestien de Troyes mérite les éloges
+que lui prodiguent les écrivains ses contemporains et ceux du siècle suivant:
+«par l'invention, la conduite et particulièrement par le style qui l'élève au-dessus
+de tous les poëtes de son temps».</p>
</div>
<hr class="c5" />
-<p class="titre"><span class="xxlarge">SUPERCHERIES LITTÉRAIRES</span><br />
+<p class="titre"><span class="xxlarge">SUPERCHERIES LITTÉRAIRES</span><br />
<span class="large">PASTICHES, SUPPOSITIONS D'AUTEUR</span><br />
<span class="large sper">DANS LES LETTRES ET DANS LES ARTS</span><br />
<span class="small">PAR</span><br />
<span class="large">OCTAVE DELEPIERRE</span></p>
<p class="indent">
-Magnifique volume petit in-4<sup>o</sup> de 338 pages, imprimé avec luxe sur beau et fort
-papier vélin, titre rouge et noir <span class="i4">15 fr.</span></p>
+Magnifique volume petit in-4<sup>o</sup> de 338 pages, imprimé avec luxe sur beau et fort
+papier vélin, titre rouge et noir <span class="i4">15 fr.</span></p>
-<p class="center"><span class="smcap">Ouvrage sérieusement traité, divisé en trois sections</span>:</p>
+<p class="center"><span class="smcap">Ouvrage sérieusement traité, divisé en trois sections</span>:</p>
<div class="indent">
-<p>1<sup>o</sup> Les pastiches et suppositions d'auteur, composés avec l'intention de tromper les
+<p>1<sup>o</sup> Les pastiches et suppositions d'auteur, composés avec l'intention de tromper les
lecteurs.</p>
<p>2<sup>o</sup> Des pastiches imitations, et suppositions d'auteur, dans les beaux-arts.
-Et terminé par des <span class="smcap">Remarques</span> et une Table alphabétique de noms.</p>
+Et terminé par des <span class="smcap">Remarques</span> et une Table alphabétique de noms.</p>
</div>
<hr class="c5" />
<p class="titre"><span class="large sper">TABLEAU</span><br />
<span class="xxs">DE LA</span><br />
-<span class="xlarge">LITTÉRATURE DU CENTON</span><br />
+<span class="xlarge">LITTÉRATURE DU CENTON</span><br />
CHEZ LES ANCIENS ET CHEZ LES MODERNES<br />
<span class="xs">PAR</span><br />
<span class="large">OCTAVE DELEPIERRE</span></p>
<div class="indent">
-<p>Deux magnifiques volumes de 24 pages et 318 pages, imprimés avec luxe sur beau
-et fort papier vélin, titre rouge et noir <span class="i4">25 fr.</span></p>
+<p>Deux magnifiques volumes de 24 pages et 318 pages, imprimés avec luxe sur beau
+et fort papier vélin, titre rouge et noir <span class="i4">25 fr.</span></p>
-<p>Le <cite>Centon</cite>, un des plus agréables des amusements littéraires, puisqu'il a servi à
-la composition de poèmes célèbres et très-ingénieux, remonte très-haut et compte
+<p>Le <cite>Centon</cite>, un des plus agréables des amusements littéraires, puisqu'il a servi à
+la composition de poèmes célèbres et très-ingénieux, remonte très-haut et compte
des noms fameux parmi ceux qui y ont pris plaisir.</p>
-<p>Ce sujet a ceci de remarquable que, depuis des Pères de l'Église, des Papes et
-des Evêques, jusqu'aux savants commentateurs et aux érudits philologues du
-<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> et du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle; depuis des poëtes grecs et latins des premiers temps du
-christianisme, jusqu'aux poëtes et auteurs du moyen âge, de la renaissance et
-des temps modernes; à toutes les époques et dans tous les rangs, des écrivains se
-sont occupés du <cite>Centon</cite>.</p>
+<p>Ce sujet a ceci de remarquable que, depuis des Pères de l'Église, des Papes et
+des Evêques, jusqu'aux savants commentateurs et aux érudits philologues du
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> et du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle; depuis des poëtes grecs et latins des premiers temps du
+christianisme, jusqu'aux poëtes et auteurs du moyen âge, de la renaissance et
+des temps modernes; à toutes les époques et dans tous les rangs, des écrivains se
+sont occupés du <cite>Centon</cite>.</p>
</div>
<p><a id="Page_160"></a></p>
-<p class="p2 center"><i>Vient de paraître.&mdash;Envoi gratis et franco</i>.<br />
+<p class="p2 center"><i>Vient de paraître.&mdash;Envoi gratis et franco</i>.<br />
1878<span class="right">N<sup>o</sup> 25</span></p>
<hr class="c5" />
@@ -5771,419 +5733,42 @@ sont occupés du <cite>Centon</cite>.</p>
<span class="xs">DE</span><br />
<span class="xxlarge sper">LIVRES ANCIENS</span><br />
<span class="large">ET MODERNES</span><br />
-<span class="small">QUI SE TROUVENT EN VENTE AUX PRIX MARQUÉS</span><br />
+<span class="small">QUI SE TROUVENT EN VENTE AUX PRIX MARQUÉS</span><br />
<span class="xxs">A LA</span><br />
-<span class="medium">Librairie Édouard ROUVEYRE</span><br />
-<span class="small">1, rue des Saints-Pères, 1</span><br />
+<span class="medium">Librairie Édouard ROUVEYRE</span><br />
+<span class="small">1, rue des Saints-Pères, 1</span><br />
<span class="large">PARIS</span></p>
<hr class="c5" />
-<p class="center">ACHAT&mdash;ÉCHANGE&mdash;VENTE&mdash;EXPERTISE</p>
+<p class="center">ACHAT&mdash;ÉCHANGE&mdash;VENTE&mdash;EXPERTISE</p>
<hr class="c5" />
<p><img src="images/illus_170.jpg" width="30" height="14" alt="Pointing Finger" />
-Histoire des religions, Sciences occultes, Mnémonique, Beaux-Arts,
-Musique, Linguistique, Théâtre, Géographie ancienne
+Histoire des religions, Sciences occultes, Mnémonique, Beaux-Arts,
+Musique, Linguistique, Théâtre, Géographie ancienne
et moderne, Histoire des villes et des anciennes provinces
-de France, Noblesse, Archéologie, Bibliographie, Histoire
-de l'Imprimerie, Céramique, Histoire de France, etc.</p>
+de France, Noblesse, Archéologie, Bibliographie, Histoire
+de l'Imprimerie, Céramique, Histoire de France, etc.</p>
<p><img src="images/illus_170.jpg" width="30" height="14" alt="Pointing Finger" />
Livres curieux et singuliers.</p>
<p><img src="images/illus_170.jpg" width="30" height="14" alt="Pointing Finger" />
-Suite de figures pour servir à l'illustration des livres.</p>
+Suite de figures pour servir à l'illustration des livres.</p>
<p><img src="images/illus_170.jpg" width="30" height="14" alt="Pointing Finger" />
Anciennes vues de villes de France, par Chastillon, Silvestre,
etc.</p>
-<p>MM. les Amateurs avec lesquels nous avons l'honneur d'être
-en relation sont priés de nous communiquer les noms et adresses
-des personnes que nos catalogues peuvent intéresser.</p>
+<p>MM. les Amateurs avec lesquels nous avons l'honneur d'être
+en relation sont priés de nous communiquer les noms et adresses
+des personnes que nos catalogues peuvent intéresser.</p>
<p class="p2 center small">Paris.&mdash;Imp. Tolmer et Isidor Joseph, 43, rue du Four-Saint-Germain.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Caprices d'un Bibliophile, by Octave Uzanne
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE ***
-
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-
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-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
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-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
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-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
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- Chief Executive and Director
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-works.
-
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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-
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-</pre>
-
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 40877 ***</div>
</body>
</html>