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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Caprices d'un Bibliophile - -Author: Octave Uzanne - -Release Date: September 27, 2012 [EBook #40877] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - -Les erreurs indiquées dans l'errata à la fin du livre ont été corrigées -dans le texte. - -Les mots ou phrases espacés dans le text d'origine sont marqués -=ainsi=. - - - - - CAPRICES - - D'UN - - BIBLIOPHILE - - - - - TIRÉ A 572 EXEMPLAIRES: - - 500 sur papier vergé de Hollande. - - 50 sur papier Whatman extra-fort. - (_Numérotés de XI à LX._) - - 10 sur papier de Chine. - (_Numérotés de I à X._) - - 10 sur papier de couleur. - (_Non mis dans le commerce._) - - 2 sur parchemin choisi. - - [Décoration] - - DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS - - -[Illustration: CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE PAR OCTAVE UZANNE.] - - - - - CAPRICES - - D'UN - - BIBLIOPHILE - - PAR - - OCTAVE UZANNE - - [Décoration] - - PARIS - _LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE_ - ÉDOUARD ROUVEYRE - 1, RUE DES SAINTS-PÈRES, 1 - - 1878 - - - - -[Décoration] - -PRÉFACE - -AU LECTEUR - - Sunt bona, sunt quædam mediocria, sunt plura mala; - Qui legis hæc, aliter non fit, Avite Liber. - - MARTIAL. - - -_A cette époque archi-philosophique, disait un misanthrope du dernier -siècle, un auteur ne rougit pas de se brûler, dans sa préface, tout -l'encens dont le public seul est comptable.--Certains écrivains, nous -devons l'avouer, se sont un peu trop montrés les ridicules -thuriféraires de leurs Å“uvres personnelles; mais il faut ajouter, -pour être juste, que, lorsqu'on plaide_ pro domo suâ, _il est -difficile, par modestie, de ne pas faire parade d'une certaine dose de -vanité._ - -_Une préface est à un ouvrage, non-seulement ce que l'affiche est à -une comédie, c'est aussi le plastron, le rempart, le Palladium du -livre; c'est par elle, le plus souvent, que sont parés les terribles -coups de boutoir de la Critique, c'est derrière elle que l'Auteur se -réfugie, après y avoir déposé comme sauvegarde, ses propres aveux, ses -craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; après s'y être laissé voir -sous le jour le plus propice, dans un laisser-aller bon enfant ou dans -la joie orgueilleuse de l'Å“uvre accomplie.--Lorsqu'un lecteur tient -son ouvrage, et qu'armé de toute sa sévérité, il se prépare à entamer -le premier chapitre, le pauvre Auteur, tremblant, presque défaillant -dans la pensée d'être ainsi pris au dépourvu, n'a-t-il pas le droit de -lui crier: «Un instant... de grâce, écoutez-moi! Deux mots, rien que -deux simples mots, je vous en prie! et je me livre à vous!»--La -préface, c'est le salut au lecteur, et trop souvent, hélas! ce -terrible salut des Gladiateurs à Cæsar, le:_ Morituri te salutant. - -_Il existe, en Littérature comme en Art, deux façons de procréer bien -distinctes: l'une, lente et réfléchie, réclame le travail et impose -quelquefois la paresse, cette bonne couveuse, comme la nommait -Montaigne; l'autre, fantaisiste, toute de prime-saut, jaillit -subitement de l'inspiration ou de l'éréthisme des sensations -éprouvées.--La première méthode donne pour résultat des Å“uvres -mûries, soignées, polies, coordonnées et bien léchées: celles-ci sont -filles légitimes de l'étude et de l'application; la seconde manière -produit des opuscules, souvent vifs et colorés, quelquefois ingénieux, -hardis, ayant le débraillé, la belle humeur des enfants de Bohême: -ceux-là sont bâtards du caprice, du paradoxe ou de la frivolité._ - -_C'est de cette génération spontanée que sont issues ces_ Boutades de -Bibliophile; _elles ont été mises au jour dans les innocents badinages -d'une plume qui s'essaye et se repose; elles ne possèdent pas la -pondération, la gravité, le solide, le fini des choses ciselées à -froid ou faites méthodiquement et à temps voulu; elles ont la valeur -de croquis sans prétentions ou pour mieux dire de_ Pochades -_bibliographiques, rien de plus._ - -_Alors que nous ne songions même pas à les réunir en volume, le livre -s'est trouve fait.--Au jeune Bibliographe, est venu tendre la main un -jeune Éditeur plein de foi dans ses entreprises; bien plus, un Artiste -du plus grand talent dont nous ne saurions nous montrer trop fier de -revendiquer l'amitié, a dessiné et gravé, pour nos_ Caprices, _un -frontispice spirituel, délicat, exquis de composition et d'habileté de -faire, si coquet d'ensemble et de détails que Gravelot ou Eisen s'en -seraient disputé la signature. Ajoutons à cela la bienveillance -marquée que les Bibliophiles ont daigné nous accorder jusqu'à ce -jour, et l'on conviendra qu'avec de tels éléments de succès, il nous -faudrait être bien peu téméraire, pour ne pas embarquer sur ce frêle -esquif juste ce qu'il faut d'espérance pour ne pas le faire chavirer, -en songeant que les livres ont leur destin, et que la bonne devise, -pour tout ouvrage que l'on abandonne à la merci de l'opinion publique, -est_: Vogue la galère! - -[Illustration: signature d'Octave Uzanne] - - Paris, 15 février 1878. - - - - -[Décoration] - - -UNE VENTE DE LIVRES - -A L'HOTEL DROUOT - -_Ma Bibliothèque aux Enchères._ - - Les amères douleurs, les regrets, la mort se peignent dans mes - songes. - - J. J. ROUSSEAU. - - -I - -Il est des jours où l'on se pend à Londres, dit-on, sans savoir -pourquoi. Ce soir là j'étais rentré terriblement agacé, les nerfs -tendus comme les cordes d'un violon, la mine morose, l'allure courbée, -dans un accablement intense. Il me bruinait au cÅ“ur tant la sombre -tristesse m'envahissait, et je logeais dans ma cervelle tous les -diables noirs de la mélancolie. J'étais bourru, aigre, hargneux, -misanthrope; une sorte de fièvre maligne ravageait tout mon être et -j'eus payé bien cher l'occasion de pleurer. Il ne me souvient pas, -cependant, d'avoir rencontré le plus petit créancier, ni lu le moindre -discours académique, rien d'anormal n'avait voilé mon front d'un crêpe -de deuil, rien!... Je m'étais uniquement promené une partie du jour -dans les différentes salles de l'hôtel des ventes; je m'étais promené, -tenant en laisse la meute affamée des désirs les plus ardents. - -O poëtes et artistes, amants passionnés du beau, vous qui dansez sur -la corde roide d'un budget fictif et qui jonglez avec les boules d'or -de vos caprices, vous qui ne songez qu'à moelleusement capitonner -l'existence selon votre guise, vous tous, compétiteurs de luxe, il -vous sera aisé de me comprendre:--savez-vous rien de plus digne -d'engendrer le spleen nébuleux que la vue de superbes collections -d'objets d'art dispersés à votre nez, à votre barbe, par le sort -railleur des enchères. - -Vous êtes là , haletants; au banquet de la vente, infortunés convives, -vos lèvres s'entrouvrent pour surenchérir, vos mains se tendent vers -le bibelot désiré, votre imagination en tapisse déjà le coin le plus -nu de votre appartement; dans le supplice de la convoitise, votre -pouls bat plus fort, votre sang brûle, votre poitrine est oppressée, -mais la déesse raison, cette froide bégueule, vous chuchote à -l'oreille des réalités frappées à la glace.--_Ceci_ tue _cela_, et, -tandis que le commissaire-priseur détaille, de son verbe haut, des -beautés que vous n'admirez que trop, votre bourse, triste thermomètre -de vos ressources, accuse dans la poche sa maigre rotondité. - -C'est pour avoir éprouvé ces Tantalesques émotions que le ciel de mon -âme s'était assombri; les morsures aiguës des désirs avaient fourbu -mes sens... Je rentrai, remorquant ma fatigue au logis. - - -II - -Le nid que l'on se crée, le chez soi étoffé avec amour, le coin marqué -au sceau de sa fantaisie, l'intérieur, en un mot, où la banalité du -dehors ne saurait avoir accès, le _Home_, est et sera toujours une -fraîche oasis, où nous aimons à nous reposer des tracas de la foule. -Les plus grandes tristesses s'y calment, le moral s'y retrempe dans le -laisser-aller du bien-être, l'individualité y puise une nouvelle -énergie. - -Ouf! avec quel nonchaloir on se laisse tomber dans le grand fauteuil -qui tend les bras, et que, la tête renversée, dans un délassement -alangui, il est doux, après une journée de fatigue, de promener un -Å“il mi-fermé sur tout le fouillis domestique qui nous environne. Tous -les objets, ces élus du goût, semblent devenir plus chatoyants pour le -retour du maître, ils lui sourient, et dans le langage mystérieux des -choses, ils paraissent le saluer joyeusement à son arrivée. - -Ce fut avec un bonheur mêlé de reconnaissance, que je contemplai ce -soir-là mes richesses, meubles anciens, statuettes, potiches, tableaux -et gravures, tous ces jolis riens amassés avec patience; ma -Bibliothèque se dressait fièrement, comme orgueilleuse de son noble -faix, et la vue de mes livres me rasséréna. - -Ils étaient là , tous alignés, dans une magistrale mitoyenneté, -splendides comme à une revue; les reliures à petits fers brillaient, -semblables à de beaux uniformes, les volumes brochés supportaient -modestement leur primitif vêtement et le vieux veau brun distillait -dans l'air ce vétuste parfum qui énivre si délicieusement les amoureux -du Bouquin. - -Je regardai avec joie mes chers livres, anthologie de ma passion; je -me surpris à détailler leurs charmes, à compulser leur beauté, à -analyser leurs perfections; je les caressai de l'Å“il, je les eus -volontiers embrassés, et mes sensations vaniteuses de Bibliophile -vibrèrent avec intensité. - -«Bouquins adorés, ô mes amis, vrais consolateurs de celui qui vous -possède, que de jouissances vous versez dans nos cÅ“urs et que barbare -est celui qui vous méprise! vous êtes toute la sagesse, la vie, le -cerveau, la quintessence des siècles passés; bouquins adorés, ô mes -amis, je vous vénère à l'égal des Dieux!» - -Le somniférant Morphée me paraissait cette nuit-là , occupé à secouer -ses pavots sur d'autres paupières que les miennes, je résolus -d'attendre patiemment les loisirs de cette déité inconstante et, -prenant sur un rayon, une plaquette, petit in-12, reliée en maroquin -blanc avec coins, je fus me coucher pour lire dans le grand silence de -minuit. - -Je ne tardai pas néanmoins, peu à peu, à m'endormir profondément et un -essaim de songes tortionnaires vint papillonner dans mon alcôve. - - -III - -Je flânais en rêvant, ou je rêvais en flânant, au milieu de ce grand -mouvement, de ce perpétuel va-et-vient dont l'hôtel Drouot est le -spectacle à l'époque des belles ventes--c'était une cohue: D'adorables -petites femmes mises avec une grâce exquise, des messieurs très -décorés, financiers, peintres, hommes de lettres, des marchands et -marchandes à la toilette, des commissionnaires, que sais-je!--Je -m'arrêtai en premier lieu à la salle no 2: On y vendait des -tapisseries des Gobelins, des meubles Renaissance, des bronzes, des -faïences italiennes et japonaises, des émaux, des statues, tout un -bric à brac étonné de se trouver réuni. - -Armé de son maillet d'ivoire à manche d'ébène, lorgnon sur l'Å“il, la -face rouge, rasée de frais, plus impétueux que jamais, Maître Oudard -pontifiait.--Je m'approchai. - -«Nous allons vendre, disait l'expert, _deux colonnes Doriques avec -tores et chapiteaux en Brocatelle_, l'une est en brêche de Sicile, -l'autre en porphyre rouge de Suède.... Remarquez, je vous prie, la -beauté de ces deux pièces, c'est une occasion unique.» - -Voyons, Messieurs, reprenait Me Oudard, _deux superbes colonnes -Doriques des plus curieuses_, combien dit-on?... Il y a marchand -à ....tant, Personne ne couvre l'enchère? c'est pour rien, -Messieurs;... une fois, deux fois, vu, personne ne dit mot? Examinez -ces deux pièces, je vous prie;... une fois, deux fois, vu, non;... pas -par vous à gauche, c'est donné, Messieurs, vu, non, on renonce..... -Adjugé.» - -Les garçons emportaient, un mouvement se faisait dans l'auditoire, -puis l'expert avec calme mettait un nouvel objet en vente, et la voix -de Me Oudard reprenait de plus belle: «une fois, deux fois, vu,... -non, faites passer,... vu, personne ne dit mot... vu,... non, on -renonce;...» pour accentuer, d'un coup de maillet sec, l'irrémédiable: -Adjugé. - -Ces deux colonnes Doriques ne m'étaient pas inconnues, et afin de me -rendre compte de leurs provenances, je demandai les catalogues du jour -au distributeur qui passait. - -Mais, hélas! Il ne s'agissait plus de colonnes Doriques, sur l'un des -catalogues que je venais de réclamer, _Horresco referens!_ Je lus les -lignes suivantes imprimées en rouge et noir sur la couverture bleu -tendre d'un assez copieux in-8º: - - «CATALOGUE DES LIVRES ANCIENS ET MODERNES, _rares et - curieux.--Belles-lettres, Histoire, Beaux-Arts et Théâtre.--La - plupart ornés de belles reliures et de cartonnages fantaisistes. - Provenant de la Bibliothèque de M..._» - -Ici mes Nom, Prénoms et Qualités s'étalaient scandaleusement.--Le -_Mané, Thécel, Pharès_ ne dut pas étinceler aussi lumineux aux yeux de -Balthazar que les détails imprimés que je venais de lire ne brillèrent -aux miens; je crus devenir fou, un frisson glacial parcourut tout mon -corps. Je réunis ce qu'il me restait de forces pour ne pas m'évanouir, -et, blême, défait, dans un état impossible à décrire, je m'élançai -vers la salle no 6 où la vente devait avoir lieu. - - -IV - -La salle no 6 était magistralement pleine. Impossible de me frayer un -passage par la porte du vestibule. Je me rendis au magasin également -encombré et là , avec grandes peines, je parvins, à gravir sur un -tabouret d'où je découvris un affreux spectacle. - -Me Maurice Delestre occupait la chaire, correct et élégant comme un -jeune sportman; à sa droite, derrière une table surchargée de livres, -la tête maigre et à lunettes de M. L... surgissait. Des garçons -emmagasinaient brutalement des livres que je ne pus voir, mais que je -reconnus aux palpitations de mon cÅ“ur... Et d'ailleurs pourquoi -douter? N'avais-je pas là devant moi, horrible! horrible! horrible! -mes trois corps de bibliothèques à colonnes torses que les draperies -vertes de la salle rendaient encore plus belles? - -Les rayons étaient déjà clair-semés, je cherchai des yeux mes trésors -des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles,... disparus! Une sueur froide -inondait mon front, mes jambes faiblissaient; je voulus crier, -appeler, faire rendre gorge aux acquéreurs et assassiner dans la même -haine MM. L... et Maurice Delestre, complices de cette noire trahison! -Hélas! mes jambes étaient fixées au tabouret et ma voix paraissait -s'être à jamais figée dans mon gosier; il me fallut demeurer -spectateur de pierre avec une âme de feu, et me résoudre à voir et à -entendre sans proférer un son. - -J'examinai la salle. - -Au premier rang toute la haute librairie patentée était assise, coudes -sur tables, crayon aux dents, catalogue ouvert. Je reconnus les yeux -ardents du jeune Ed. R..., la silhouette de Faune de M..., et le -visage rabelaisien de son associé F...; puis, plus loin, dans la -pénombre, le profil railleur de C..., la désinvolture de Le F... et la -haute taille de V..., ainsi que les figures bien connues de D..., de -St-D..., de R..., de B..., de H..., et autres.--Toute la fine fleur -des bouquinistes parisiens. - -Au second plan, ô torture! hissés sur des chaises, mes amis au grand -complet, joyeux, pimpants, se frottant les mains et inspectant mon -catalogue avec des petits sourires entendus. J'étouffais. - -L'inquisiteur... je veux dire le filet de voix aigre, grêle et perçant -de M. L... rompit ce silence. - -«No 160, clama-t-il. Nous allons mettre en vente les Romantiques dont -la collection est surtout remarquable!» - -«No 160. _Théophile Gautier._ LA COMÉDIE DE LA MORT, _Paris, -Desessart, 1838_, in-8, broché. _Édition originale._» - -«Il y a plusieurs états de la vignette de Louis Boulanger gravée par -Lacoste. Exemplaire en admirable état, la reliure est de fantaisie. -Les plats en cuirs japonais à ramages, les gardes sont ornées -d'étranges dessins représentant une Danse Macabre.--Je demande 150 -francs.» - -Quelques libraires esquissèrent une hilarité Homérique, mais tout le -clan sérieux tendit les bras. Les prunelles tombèrent en arrêt, on -entendit des «_on demande à voir_» de tous côtés, et un grand -bourdonnement parcourut l'assistance. - -On demande 150 francs, répéta Me Maurice Delestre.--Il y a marchand -dit résolument un de mes amis les plus intimes,--160 lança ED. -R...,--180 fit M...,--200 reprit l'ami intime...--Ce fut un ouragan -d'enchères, au milieu desquelles, ô surprise! je crus remarquer la -voix délicate et timide d'une femme. - - -V - -Cette petite voix féminine était langoureuse et frémissante; par une -filiation mystérieuse, elle semblait comprendre mon martyre et mon -impuissance; c'était comme un écho de moi-même qui résonnait dans la -salle, et, sans le mutisme épouvantable dont j'étais frappé, je -n'aurais pas, à ma propre vente, mieux conduit les enchères. - -Elle était fière et vibrante jusque dans sa timidité, cette chère -petite voix féminine, aussi je la bénissais en dépit de ma douleur et -de ma rage, et tous mes plus galants désirs se portaient vers le coin -d'ombre d'où elle me paraissait sortir.--A 350 francs; LA COMÉDIE DE -LA MORT fut adjugée à cette folle enchérisseuse. - -J'attendais qu'on lançât le nom de ma sympathique inconnue;... qui -cela pouvait-il bien être?... J'étais sur des charbons ardents et ma -curiosité n'avait plus de bornes. Hélas! aucun nom ne fut prononcé et -le crieur fit silencieusement passer au commissaire-priseur une carte, -une simple carte,... un bristol rosé du plus doux effet. Je me pris à -bâtir les suppositions les moins fondées, tout en scrutant du regard -les personnes assises ou debout; mais, soit que ma vue fût troublée, -soit que, dissimulée habilement dans la foule, la dame ne tînt pas à -être découverte, il me fut impossible d'entrevoir le plus mignon -profil fuyant, pas un bout de dentelle, une main gantée, une plume de -chapeau, une mèche de cheveux blonds ou bruns, rien,... absolument -rien; je ne vis que la houle mugissante des spectateurs, attentifs et -prêts à dévorer mes Romantiques. - -Le monotone, agaçant et peu viril organe de M. L... reprenait la -nomenclature du catalogue. - - -VI - -Il serait trop long de peindre la furia des enchères. Jamais, de -mémoire de libraire, on n'avait vu bataille si acharnée. Me Maurice -Delestre s'était levé, l'Å“il mobile, la voix saccadée, droit comme un -général au feu. Le crieur paraissait exténué, tant l'animation était -grande, et, sous les verres convexes de ses lunettes, les yeux de -l'expert marquaient un suprême ahurissement. Le marteau d'ivoire -voltigeait dans l'air et ne pouvait s'abattre, c'est à peine si l'on -entendait le bruit des salles voisines et, sur leurs chaises hissés, -mes amis se regardaient effarés. - -Dans cette mêlée de voix mâles, la petite voix de femme se faisait -entendre, sonore comme un clairon qui rallie, elle était devenue plus -altière et possédait des intonations hardies et chaudes. Brave petite -voix féminine! elle menait ma vente tambour battant, elle montait -crânement à l'assaut par des surenchères de dix, quinze et vingt -francs. Vrai Dieu! je l'adorais, j'avais presque oublié que -j'assistais au plus affreux des désastres, mais,... pourquoi ne -pouvais-je la découvrir? - -Tous mes Romantiques s'élevèrent à des prix inouïs, et tous, chose -singulière, furent adjugés à la suave petite voix. Pas un des -_Gautier_, éditions originales, avec reliures étranges et envois -curieux, ne descendit au-dessous de 200 francs. Les _Victor Hugo_ de -chez _Renduel_ et de chez _Gosselin et Bossange_, les _Musset_ de chez -_Urbain Canel_; les _Sainte-Beuve_, les _Nodier_, les _Drouineau_, les -_Mérimée_, les _Antoni Deschamps_, les _Alphonse Royer_, etc., tous de -la bonne date, furent payés au poids de l'or; LA MADAME PUTIPHAR de -Pétrus Borel, avec un quatrain très-bizarre du Lycanthrope, atteignit -500 francs, et un exemplaire intact des ROUERIES DE TRIALPH, _notre -contemporain avant son suicide_, eut l'honneur d'être violemment -disputé, jusqu'à la somme de 370 francs. - -Bref, ce fut du délire, et mon orgueil délicieusement chatouillé -pansait de son mieux les plaies que cette cruelle vente avait faites -dans mon cÅ“ur de Bibliophile. - - -VII - -Je me fis tout à coup cette judicieuse réflexion que je n'étais -arrivé, dans la salle no 6, qu'au no 160 (série des belles-lettres, -XIXe siècle) de mon catalogue, car, par suite d'une rédaction tout à -fait anormale, ledit catalogue se trouvait divisé en quatre grandes -séries numérotées séparément. - -La première partie se composait des XVe et XVIe siècles. Le XVIIe -siècle formait la seconde partie, la plus complète de ma Bibliothèque, -et mon titre le plus sérieux à ma gloire de chercheur. Une admirable -collection de livres à vignettes et d'ouvrages gaillards du XVIIIe -siècle donnait à ma troisième série plus de 500 numéros, et la -quatrième partie enfin se trouvait remplie par nos maîtres -contemporains du XIXe siècle, depuis _Népomucène Lemercier_, jusqu'à -J. Barbey d'Aurevilly, de Goncourt et Zola. - -Je songeai donc avec effroi que ma vente était sans doute arrivée à sa -quatrième ou cinquième vacation et que je ne devais pas me laisser -aussi mollement bercer par l'heureux succès de mes Romantiques. - -Mais comment savoir les prix d'adjudication des livres vendus les -jours précédents? - -J'étais là sans voix, presque inerte, fixé sur un tabouret, comme un -misérable sur la sellette. Mes angoisses me reprirent plus fortes, -plus étouffantes et plus amères. - -Je n'entendais plus rien, ni le soprano de M. L..., ni la basse-taille -du crieur, ni le léger baryton du commissaire-priseur; je ne percevais -même pas le ravissant contralto de la jeune femme qui, quelques -minutes auparavant, me charmait si bien par son entrain audacieux; -j'étais anéanti. - -Un de mes voisins, d'une distinction parfaite, suivait attentivement -la vente, un petit crayon d'or d'une main, le catalogue de l'autre. Je -pensai que, depuis le premier jour, un aussi sérieux Gentleman devait -assister aux vacations et, par un effort désespéré, je parvins, avec -des mimes de politesse, à lui faire entendre que je désirais la -communication de son catalogue. - -Il me crut muet, sans doute, mais avec la meilleure grâce du monde, il -me tendit le précieux catalogue annoté, que dans ma brutale -impatience je faillis lui arracher. - - -VIII - -Ma fièvre de savoir était telle, que j'ouvris au hasard le catalogue -de mon aimable voisin. Je tombai sur la seconde partie, mes yeux -s'arrêtèrent à cet article: LA PUCELLE, ou _la France délivrée, poëme -héroïque_, par M. CHAPELAIN; à _Paris_, chez _Augustin Courbé, 1656_, -in-folio, _maroquin rouge, fil. comp. aux armes de l'évêque -d'Orléans_. Sur la marge au crayon, je crus lire 10 francs. - -Ce fut un coup terrible que je reçus avec accablement. - -Ma _Pucelle_, une merveille, un admirable exemplaire, une des joies de -ma vie de fureteur! une trouvaille inestimable, et si superbement -reliée, qu'on pourrait songer à Le Gascon, ma _Pucelle_, vendue 10 -francs...!!! - -Toujours au hasard, j'ouvris et lus: - -LE ROLAND FVRIEVX, de _messire Loys Arioste_, NOBLE FERRAROIS, -_traduit d'Italien en François, à Lyon_, pour _Estienne Michel_, 1582, -1 vol. in-12 vélin. Et sur la marge... 5 fr. - -Oh! les monstres!! 5 francs un _Roland_ en très-bel état, un _Roland_ -sortant de la Bibliothèque du fameux Yeméniz et portant son ex-libris: -une médaille antique, un lion sur le recto et le monogramme du -Bibliophile Lyonnais sur le verso. - -5 francs! oh les barbares! - -J'ouvris vingt fois, toujours au hasard, et toujours je trouvais des -prix ridicules et disproportionnés à la valeur réelle des livres mis -en vente, c'en était trop pour moi. Le dictionnaire de Trévoux me -serait tombé sur la tête, que je n'eusse pas subi une commotion plus -forte que celle que je ressentis à la vue de mes pauvres livres -vilipendés. C'était le dernier coup... mes jambes se dérobaient sous -moi, les bras me tombèrent le long du corps, je me sentis entièrement -défaillir, et de la hauteur de mon tabouret je me laissai choir sur -une pile de volumes qu'un portefaix sans âme emmagasinait. - - -IX - -Quand je me réveillai, il me semblait encore entendre la voix perçante -de M. L. et sentir le marteau de Me Maurice Delestre me taper sur le -crâne. - -Ce n'était bien qu'un rêve cependant. Le soleil brisait ses rayons sur -ma courtine de soie et se jouait avec des reflets d'or sur les -tentures, les petits oiseaux chantaient de délicieuses aubades sur mes -persiennes, au travers desquelles j'apercevais des bandes de ciel -bleu;--tapie paresseusement à mes pieds, Isis, ma chatte blanche, -ronronnait en entr'ouvrant son Å“il vert, et, par l'entre-bâillement -de la porte de ma chambre, je voyais dans la pièce voisine, brillants -et bien éclairés par la lumière du matin, mes trois corps de -Bibliothèque à colonnes torses, ou chatoyantes comme d'harmonieuses -toilettes; les tons des reliures formaient l'ensemble le plus -réjouissant. - -Je vous possédais donc toujours, ô mes livres chéris! vous étiez là , -sous mes yeux, bien à moi; je pouvais vous contempler en égoïste et -jouir seul à seul de tous vos appas. Vous demeuriez toujours mes -heureux tributaires, mes amis, mes consolateurs, et cette vente -affreuse n'était qu'un rêve, qu'un détestable mensonge de mon -imagination agitée! - -Je sautai vivement à bas de mon lit, et, sans prendre le temps de -mettre mes pantoufles, je courus à eux, je les regardai, je les -compulsai, caressant spécialement ma _Pauvre Pucelle_, et _Messire -Loys Arioste, Gentilhomme Ferrarois_, ainsi que tous ceux que mon -cerveau encore syncopé se rappelait avoir vu vendre. - -Après plus d'une heure de muette contemplation, pendant laquelle je -revis mes vieux Bouquins avec plus de joie qu'un amant qui étreint son -amante longtemps attendue, je revins enfin me coucher. - -Sur la table de nuit, à côté du bougeoir Louis XV en cuivre ciselé, -dont la bougie était à moitié consumée, je vis la plaquette petit -in-12 en maroquin blanc avec coins... c'était L'ENFER DU BIBLIOPHILE, -cette boutade saisissante d'Asselineau que j'avais relue en entier -avant que de m'assoupir. - - -X - -Mais la petite voix de femme, me direz-vous? - -Bah! c'est juste, cher lecteur, j'allais oublier... Oui, au fait,... -la petite voix de femme... à qui diable la supposer? - -Tenez, tout net, sans paraphrase ni paralogisme, je suis assuré que -si, après avoir trouvé philosophiquement la véritable clef des songes, -nous cherchions à déchiffrer la carte de la Dame mystérieuse, nous -lirions imprimé, sur le bristol rose remis au Commissaire-priseur, le -nom d'une de nos maîtresses à nous tous Bibliophiles, d'une maîtresse -qui nous est fidèle et qu'il nous sera toujours pénible de quitter... - -[Illustration: Mademoiselle Vanité.] - - - - -[Décoration] - - -LA GENT BOUQUINIÈRE - -_Esquisse parisienne_ - - Si l'on me demande quel est l'homme le plus heureux, je - répondrai: c'est un bibliophile, en admettant que ce soit un - homme; d'où il résulte que le bonheur, _c'est un bouquin_. - - P. L. (bibliophile Jacob.) - - -O vous, qui possédez l'art de vous promener au milieu de tout ce -brouhaha de Paris, parmi cette multitude bigarrée, affairée et -distraite qui se meut, va, vient, marche, court et flâne dans les -rues, le nez en l'air, l'oreille au vent; avez-vous remarqué -quelquefois l'attitude particulière, inquiète et absorbée de certains -hommes à l'Å“il fureteur qui passent graves, coudoient les uns et les -autres sans crier gare, et qui semblent suivre, comme dans un rêve, -leurs pas trop hâtifs qui les devancent? - -Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant les vitrines; Paris -pour eux est un vaste livre rempli de documents intéressants. Ils se -plaisent à en relever les annotations et à en compter les -culs-de-lampe, et les quais forment la marge qu'ils parcourent -pieusement. Viennent-ils de Bercy ou d'Auteuil, de Montmartre ou du -Panthéon, sans mot d'ordre, mus par la même passion, ayant au cÅ“ur le -même désir, tous se dirigent, l'imagination irradiée, âpres à la -curée, vers l'espace que bornent, sur la rive gauche de la Seine, le -pont Saint-Michel et le pont Royal. - -Ils forment sans se connaître une race à part, dont l'idiome -singulier, les mÅ“urs étranges, les aptitudes et les goûts -fantastiques ont quelquefois tenté la plume des humoristes. Leur vie, -c'est un bouquin, et s'ils entrevoient un monde meilleur, un éden -délicieux, ils ne peuvent se le figurer sans des parterres d'elzévirs, -des massifs d'incunables, des montagnes d'in-folios et des parcs -ombragés de feuilles manuscrites. - -Le matin, ils déjeunent à la hâte d'un catalogue et de leur dernière -trouvaille, puis, sans consulter le ciel, heureux comme des -jouvenceaux en bonne fortune, ils partent le pied léger, le -cÅ“ur battant d'une sainte émotion, inquiets de savoir si la -maîtresse qu'ils conquerront sera blonde ou brune, s'ils dénicheront, - _raræ aves_, un _Alde_ ou un _Estienne_, un _Giolito_ ou un -_Torrentin_.--Arrivés au but de leurs jouissances, sur les doctes -parapets, ils se préparent à la lutte, enlèvent leurs gants, fixent -leurs chapeaux, donnent du jeu à la manche, entr'ouvrent leurs poches -mystérieuses et profondes, et commencent.--Qu'il vente, qu'il pleuve -ou que le soleil dissolve le bitume, comme ces Fakirs de l'Inde qui -se tiennent sur un pied, ils vont _piano, pianissimo_, toujours -debout, l'Å“il plongé dans les cases, scrutant les livres jusque dans -l'âme.--Paris les enveloppe dans son grand bourdonnement, les femmes -en passant les frôlent avec un froufrou soyeux; impassibles, noyés -dans un océan de voluptés, ces chiffonniers de la science revivent -tout un passé. Ils bouquinent, bouquinent, bouquinent: - -_C'est la gent bouquinière!_ - -De midi à six heures en été, de deux à quatre en hiver, ils sont là , à -leur poste de joie, sur le Qui-vive, le sourire aux lèvres, l'Å“il vif -et perçant, la main en avant obéissant au regard. Ils se chuchotent à -eux-mêmes des phrases intraductibles, ils paginent fiévreusement un -volume, le replacent, plongent de nouveau leurs mains noires de -poussière dans un casier qui est tout un monde, et, respirant avec -délices l'odeur du vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des -cartons pourris, ils reconstituent des yeux, entre les nervures usées -des bouquins qu'ils dévorent, les titres dédorés, abrégés, effacés -dont ces pauvres déshérités semblent ne plus vouloir se parer. - -L'étalagiste, lazzarone parisien, assis comme un commissionnaire sur -un siége ressemelé, considère d'un air bienveillant tous ces pionniers -de sa marchandise; le Bouquiniste est quelquefois issu du Bouquinier, -et il se complaît à voir la figure mobile de ses habitués; il les -regarde lentement défiler, s'arrêter indécis et s'arracher avec peine -du capharnaüm de ses boîtes; il les compte, remarque les absents, -bavarde avec _ces Messieurs_, et, si l'un de ces _Bibliophobes_ avec -un signe particulier l'appelle pour payer le bouquin qu'il vient -d'exhumer, l'étalagiste accourt, la main à son gousset, affable, -empressé; il voit presque partir avec regret l'élu du chercheur qui le -lui marchande, il félicite l'acquéreur, remet en ordre ses caisses -bousculées par la passion de la recherche, puis il retourne à son -siége, d'où il examine son pauvre étalage qui s'étend au loin, -semblable au berger nonchalant qui surveille son troupeau. - -Que de classes cependant, que de sectes, que de divergences d'opinions -dans cette race bouquinante! chacun a son Dada, sa marotte, son but; -chacun défriche son siècle de prédilection, depuis l'Helléniste -jusqu'au Romantique;--pour ce dernier: les _Renduel_, les _Barba_, les -_Desessart_, les _Lecou_; pour d'autres: les _Barbin_, les _Courbé_, -les _Guillaume de Luynes_, les _De Sercy_; pour les piocheurs: les -outils de travail, quels que soient la date de l'édition ou le nom du -libraire, et pour les ambitieux enfin, les _éditions de Verard_, les -_Molière_ de chez Jean Ribou, les _contes_ de La Fontaine, _édition -dite: Des Fermiers Généraux_, et les bibles interfoliées de billets -de banque, comme celle que légua jadis le marquis de Chalabre à Mlle -Mars. - -Mais, pour arriver à satisfaire ces _pia desiderata_, il leur faudra -soulever des collines d'in-12 ou d'in-8, empiler _Capefigue_ sur -l'_Annuaire des longitudes_, rejeter des monceaux d'_Années -chrétiennes_ et de _Géographies de Malte-Brun_, retomber à chaque pas -sur _l'Almanach des Muses_ ou les _Spectacles de la nature de Pluche_ -et voir enfin surgir le _Manuel du parfait fumiste_ à côté de -_l'Archi-Monarquéide de Gagne_, ou de l'_Histoire philosophique des -deux Indes, de Raynald_. - -Quoi qu'il en soit, l'espoir guide ces vaillants chercheurs, rien -n'ébranle leur robuste foi, ils passent à travers les séries les plus -complètes de la _Revue des deux mondes_, sautent à pieds joints -par-dessus les _Cours de littérature de Laharpe_, franchissent -_Anquetil et son Histoire_, _Napoléon Landais et son Dictionnaire_, -_Sainte-Foix et ses Essais sur Paris_, _Mably et Condillac_; ils -avancent malgré tous les obstacles, et s'ils rentrent les poches -vides, l'abattement et le désespoir ne les accompagnent pas au logis. - -Par contre, s'ils mettent la main, _les veinards!_ sur l'unique cheveu -de l'occasion, s'ils peuvent déterrer le merle blanc de leurs rêves, -ils exultent comme Archimède lâchant son _Eureka_, et l'immense -bonheur qui emplit tout leur être les dédommage amplement des fatigues -passées. - -Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijou découvert! de quelles -larmes de reconnaissance il est arrosé! Harpagon, serrant -précieusement sa cassette contre son cÅ“ur, n'eut jamais d'expression -de joie plus féroce que le bouquinier qui emporte sa trouvaille. - -«Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui même, tu vas oublier ton -existence errante, les injures du temps et ta misère passée, viens; tu -auras la meilleure place à mon foyer, dans la noble famille dont tu es -digne, entre tes frères chéris; le fastueux maroquin et l'odorant cuir -de Russie seront fiers de t'avoir pour voisin, car tu seras -débarbouillé, lavé, encollé, habillé; viens, tu es des miens et je te -bénis pour toute l'allégresse que tu me causes.» - - * * * * * - -O vous, qui passez sur les quais de Paris, admirez ces heureux qui -bouquinent, bouquinent, bouquinent: - -_C'est la gent bouquinière!_ - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -LES GALANTERIES - -DU SIEUR SCARRON - -_A Madame la Baronne de X***_ - - - Saint-Louis en l'Isle, - Paris. - - Paris, 1er janvier 1878. - -La délicieuse soirée que nous passâmes le premier jour de l'an -dernier! cela nous vieillit bien un peu; mais vous en souvenez-vous, -chère petite Baronne? - -C'était sur le soir, vous étiez seule dans votre grand salon Louis -XV,--seule devant un bon feu,--seule sur une causeuse. - -Lorsque je parus, Dieu sait où voltigeaient vos rêves; votre petit -écran japonais d'une main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous étiez -affaissée dans la morne contemplation de l'âtre, et c'est à peine si -la voix de la soubrette qui m'annonça vous fit tourner la tête de mon -côté. - -C'est qu'ils étaient bien loin, bien loin vos rêves, chère Baronne; -ils dansaient capricieusement avec les flammes du foyer, et votre Å“il -fixe s'engourdissait à suivre leurs ébats mutins; je pensai tout de -suite, vous le dirai-je, au curieux volume, relié avec art en maroquin -bleu, à vos armes, que votre bras abattu laissait nonchalamment -glisser. - -N'était-ce pas lui, dites-moi, qui avait débauché les charmants -diables roses de votre mignonne cervelle? - -Ah! Baronne, qu'il faisait froid! Paris finissait cette longue journée -de saturnales, Paris avait la pompe insipide des jours fériés; on -n'entendait que le rire perlé de la jeunesse ou le chant rauque et -monotone de l'ivrogne; les pelures d'orange attentaient à la vie du -promeneur, et sur le seuil de leurs portes, mines revêches, les -concierges disséquaient la générosité des locataires. - -Rappelez-vous avec quelle triste figure de conspirateur je vins me -mettre à vos côtés!--Oh! le vilain causeur que je fis dès les premiers -moments; ce n'était qu'indolents bâillements, que pénibles hum! hum! -que mon gosier grognon proférait; et quel oubli total des convenances! -Campé au beau milieu du feu, les jambes allongées, les pieds sur les -tisons, je me rôtissais comme un saint Laurent sans usage,--tantôt me -frictionnant les jarrets avec impertinence, tantôt frappant du pied et -lançant des roulades grelottantes de _brrrr_ à morfondre un -rocher.--Mon adorable amie, j'en ai honte encore aujourd'hui! - -Lorsque Mariette apporta le thé, vos rêves me parurent rentrer effarés -et timides dans leur joli nid,--votre silence fut moins complet,--mon -attitude fut plus décente. - -Le thé était exquis, chaud, parfumé, versé par la main des Grâces, -c'était de l'ambroisie.--Vous étiez ce soir-là enivrante de beauté et -de langueur, dans ce coquet peignoir Watteau bleu cendré, rehaussé de -malines; vous possédiez ce teint, pétri de lis et de roses, dont les -anciens poëtes nous ont légué l'expression; votre fine chevelure -blonde brillait, avec des reflets de bronze pâle; et puis, votre grand -salon était si purement, si voluptueusement Louis XV, depuis ses -lambris en camaïeu jusqu'à votre mule de satin, que, par ma foi, -j'aurais été pendable, si, dépouillant mon humeur brutale, je ne me -fusse mis à _Crébillonner_ avec vous. - -Combien je vous sus gré, du fond de mon cÅ“ur, de n'entrevoir chez -vous ni sac de chez Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni écrin de -chez Fontana; votre logis semblait vierge de toute importation -d'étrennes, et je trouvais enfin un refuge, une tiède oasis, contre -l'enfer du jour de l'an. - -Nous étions là sur la causeuse, le guéridon placé tout près, un -délicat service de Saxe à portée de la main. - -«Un nuage de lait? me disiez-vous. - -«--Mille grâces? - -«--Pourquoi cette curiosité? repreniez-vous, suivant le fil de la -conversation, savez-vous bien que vous devenez très-indiscret; mais, -tenez, je vous le donne en cent, en mille, en dix mille, quel est -l'auteur du petit volume qui m'entretenait lors de votre arrivée?» - -Vous me regardiez malicieusement, tandis que me vouant à tous les -saints, je vous citais: _Musset_, _Lamartine_, _Hugo_, _Gautier_, -ainsi que toute une pléiade de poëtes modernes; et vous, dodelinant de -la tête, avec de fines roueries dans l'Å“il, vous ne me disiez pas une -fois, chère petite Baronne: «Vous brûlez, mon cher, vous brûlez.» - -Alors, je remontais d'un siècle et j'amoncelais des kyrielles de noms -d'auteurs: quelques-uns excitaient votre joli rire argentin; d'autres, -ne le niez pas, vous faisaient rougir et baisser pudiquement les yeux. -Cela dura bien une heure, pendant laquelle nous fîmes à deux un cours -de littérature à faire mourir de honte l'ennuyeux Laharpe.--C'était à -damner un Bibliographe, vous deveniez aussi taquine, aussi spirituelle -que Madame de Sévigné, que j'allais victorieusement vous jeter à la -tête, quand, audacieusement, démasquant vos batteries, vous me -lançâtes cette renversante apostrophe: - -«Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile? - -«--La belle question! Scarron le bouffon, Scarron _le malade de la -Reine_, Scarron le burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné, -Scarron _le raccourci de toutes les misères humaines_, Scarron -enfin... et c'est avec Scarron, Madame, que vous conversiez? Ah! la -vilaine compagnie que celle d'un cul-de-jatte, et comme je bénis le -ciel qui a permis à votre serviteur de se mettre entre vous et ce -petit fagoteur de rimes.» - -Ici, Baronne, vous deveniez irascible, vous défendiez votre poëte, et, -gentil inquisiteur, vous repreniez les instruments de torture;--les -demandes insidieuses sortaient pressées de vos lèvres coralines: - -«Quel est le volume de Scarron que je lisais? - -«--_Le Roman comique_, parbleu! - -«--Fi donc! - -«--_Le Typhon?_ - -«--Point. - -«--_Le Virgile travesti?_ - -«--Nenni. - -«--_Jodelet duelliste!_ - -«--En aucune façon. - -«--_Les Épistres chagrines?_ - -«--Pouvez-vous le penser? - -«--_Les Nouvelles?_ - -«--Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce sont tout bonnement les -_Poésies_ du Sieur Scarron, ce petit fagoteur de rimes, comme vous -l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous me traiter de bas-bleu, je -tiens à honneur de vous avertir que j'ai un furieux tendre pour les -vers de ce cul-de-jatte rabelaisien.» - -«--Ce furieux tendre est un goût perverti, et permettez-moi d'avancer, -à ce sujet, mon humble avis; contrôlé et appuyé par...» - -Mais le livre déjà était ouvert;--placée dans l'attitude du Mascarille -des _Précieuses ridicules_, et avec des grâces toutes féminines, vous -tendiez le volume en avant d'une main, tandis que de l'autre, un doigt -levé, vous m'imposiez silence. «Oyez, je vous prie, me dites-vous.» - -Je vous mangeais des yeux tant vous étiez divine, ainsi posée et -maîtrisant mon émotion, j'écoutai. - - -A MADEMOISELLE DE LENCLOS - -Estrennes - - _O belle et charmante Ninon, - A laquelle jamais on ne répondra: Non, - Pour quoi que ce soit qu'elle ordonne, - Tant est grande l'authorité - Que s'acquiert en tous lieux une jeune personne, - Quand avec de l'esprit elle a de la beauté. - Ce premier jour de l'an nouveau, - Je n'ay rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau - De quoi vous bastir une Estrenne;_ - _Contentez-vous de mes souhaits, - Je consens de bon cÅ“ur d'avoir grosse migraine - Si ce n'est de bon cÅ“ur que je vous les ay faits. - Je souhaite donc à Ninon - Un mary peu hargneux, mais qui soit bel et bon, - Force gibier tout le carême, - Bon vin d'Espagne, gros marron, - Force argent, sans lequel tout homme est triste et blesme, - Et qu'un chacun l'estime autant que fait Scarron._ - -Tudieu! avec quelle émotion vraie vous récitâtes ces vers burlesques, -quelle voix chaude et vibrante, quelles intonations senties, et que -votre regard était vif, pendant la lecture de ces _Etrennes_! -j'oubliai presque Scarron, et je négligeai de le maltraiter--véritable -magicienne, vous veniez, par cette seule évocation de Ninon, de me -reporter de deux siècles en arrière, parmi cette société polie, où les -petits poëtes, même, savaient donner de si galantes étrennes. - -Je revis Ninon, sa cour brillante et ses _passants_ de qualité: le -Comte de Coligny, le Chevalier de Grammont, les Marquis de La Châtre -et de Sévigné, le Prince de Condé, l'Abbé de Chaulieu, Villarceaux, -Gourville, Saint-Évremont et tant d'autres. - -Je n'étais plus chez vous, Baronne, je me trouvais en plein Marais, -dans la ruelle de cette impure adorable, de cette femme, trois fois -femme, par le cÅ“ur, l'esprit, l'inconstance et la frivolité.--J'étais -environné de beaux esprits, parmi lesquels, votre cher Scarron, alors -ingambe, alors _petit collet_, courant de groupe en groupe avec cette -bonne humeur, cette gaieté bouffonne, et cet atticisme pimenté de sel -gaulois. - -Vous paraissiez de même songer à tout cet autre âge, vos rêves avaient -repris leurs ébats mutins, et votre Å“il noir reflétait purement le -temps jadis. - -Alors, je vous pris la main, petite Baronne, et pendant un temps -incalculable, tous deux nous comprenant, tous deux vivant une autre -vie, toute une époque évoquée, nous restâmes rêveurs, sans mot dire, -murmurant faiblement en cadence: - - O belle et charmante Ninon... - -Lorsque nous sortîmes de notre torpeur, quel assaut de souvenirs, -c'était à qui réciterait le plus d'_Estrennes_ jusqu'à ce que, la -mémoire vidée et fourbue, votre Bibliothèque fût mise au pillage. - -Vous étiez un vrai démon: et nous bouleversâmes tous les _Parnasses -d'antan_, nous piquant d'amour-propre, admirant, critiquant, -discutant, nous alambiquant l'esprit avec des agaceries à réveiller -l'ombre de tous nos chers poëtes. - -Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendîmes sonner trois -heures du matin! nos regards étonnés se croisèrent, les miens -disaient: «Il fait bien froid, il est bien tard, soyez miséricordieuse! -La nuit est sombre, il me faut vous quitter, petite Baronne, ayez -pitié!» Votre Å“il était indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'eût -répondu, si Mariette, lassée d'attendre, ne s'était mise à ronfler -dans la pièce voisine. - -L'effroyable voyage que je fis, ô ma douce amie, pour regagner mon -triste logis de célibataire.--Jamais amoureux transi ne s'en revint -plus chagrin dans ce grand Paris, qui la nuit ne semble dormir que -d'un Å“il.--Malgré moi, j'enviais Scarron superbement vêtu de -maroquin, Scarron qui revit en livre et que vous aimez, Scarron, que -vous teniez dans votre main mignonne et qui veillait peut-être à vos -côtés, sur les courtines de soie, après avoir bercé votre premier -sommeil, tandis que j'allais errant sur ces quais ténébreux, meurtri -par la bise, tracassé par mille petits fantômes qui labouraient mon -cÅ“ur et mon esprit. - -Il y a un an, jour pour jour; mon cÅ“ur a fait des économies, -souvenez-vous-en! - -Si la légende de la Belle au Bois-Dormant pouvait être vraisemblable, -ce soir premier janvier, vêtu d'un manteau couleur de muraille, je -me présenterais chez vous--je vous trouverais seule dans votre -grand salon Louis XV--seule devant un bon feu--seule sur une -causeuse--mais... Mariette aurait congé--pour changer les rôles, -petite Baronne, j'aurais en main un curieux volume porteur de mon _ex -libris_. Ce serait à votre tour d'en deviner l'auteur et peut-être -demanderiez-vous grâce; - - O belle et charmante Ninon, - A laquelle jamais on ne répondra non!.... - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -LE QUÉMANDEUR DE LIVRES - -CAUCHEMAR A LA MANIÈRE DE GOYA - - _Periit fides et ablata est de ore eorum._ - - JÉRÉMIE VII. - - -Oh! le vilain personnage, la triste silhouette, le gnome fantastique -que nous avons à esquisser! Fléau de l'homme de lettres, parasite du -libraire et de l'artiste, démon acharné du Bibliophile, solliciteur -bas et rampant, Tartuffe mielleux et fripon, véritable plaie d'Egypte, -le Quémandeur de livres se glisse partout, force les portes les mieux -fermées, semble posséder le terrible don d'ubiquité, et, comme un -fantôme des vieilles légendes, il apparaît, obsède et terrifie. - -Epinglons-le solidement sur un morceau de liége, et, tâchons -d'analyser ce monstre ainsi cloué au pilori. - -D'où vient-il? nul ne le sait--le plus souvent c'est un pauvre -déclassé, qui, après avoir meurtri ses illusions aux angles les plus -rudes de la réalité, s'est réveillé un beau matin dans sa hideuse -incarnation de littérateur mendiant.--Ecrivain déçu ou poète -infortuné, sa jeunesse, épave de la médiocrité, a été cahotée un peu -partout dans les bas-fonds de la Bohême; le Succès a souri jaune à ses -avances, la Gloire a fait la prude avec lui; il n'a cueilli que de -terribles orties sur le chemin littéraire. Alors, ne se sentant plus -la force de lutter, les mains ensanglantées, les ongles usés, le cÅ“ur -plein de fiel, ayant encore dans l'âme des vestiges du Beau, il a juré -de se venger, et, ne pouvant devenir maître, il s'est fait valet. - -Comme il a bien médité sa vengeance! avec quels sens pervers et quels -raffinements de cruauté il en a mûri le plan!--La société s'est -montrée mauvaise mère à son égard, il la harcellera sans cesse et lui -fera rendre gorge; les hommes de talent ont pris sa place au soleil, -il quémandera leurs Å“uvres; les libraires ont refusé ses volumes, il -leur pillera ceux des autres; les Bibliophiles ont su amasser des -merveilles, il saura leur en extorquer; enfin, c'était un agneau, ce -sera un chat aux griffes gantées.--Il n'a pas pu se faire valider -artiste, il sera l'ami des artistes: chacun deviendra son Mécène. - -Pour son but, il a bien étudié les hommes, le perfide! Il déguise ses -amertumes sous les dehors les plus papelards: sachant que rien ne -résiste à la louange, la louange est devenue son arme, et avec quelle -habileté il s'en sert! Ecrit-il pour quémander? Il sait jouer du: -_Cher Maître_, de l'_Excellent Confrère_, de l'_Illustre Collègue_, du -_Savant Bibliophile_ avec un tact surprenant; il se dit attaché à -quelques revues de Province bien ignorées, se proclame en tout et sur -tout fanatique du Beau et entonne l'éloge du destinataire de sa -missive. - -Son style est une merveille--: à son usage particulier le détestable -flatteur s'est composé une palette étincelante d'adjectifs sucrés, -émollients, onctueux, bien confits en parfums--les tons les plus fins, -les plus vifs, les plus colorés y sont gradués avec une science, une -entente des _fadeurs_ qu'on ne saurait trop admirer.--Après avoir posé -un substantif ayant rapport à son objectif, il semble promener sa -plume sur sa palette, à la recherche d'une épithète bien sentie, et -puise dans sa gamme de mots chatouilleux et calins, un _divin_, un -_admirable_, un _sublime_, un _docte_, un _savantissime_ dont l'effet -tendre et persuasif est immanquable. - -Ses lettres sont des chefs-d'Å“uvre d'émotion et de sympathie; c'est -étayé, échafaudé, arc-bouté avec un sentiment si bien maquillé qu'on -ne peut y résister. Le Don Juan de Molière ne prit jamais tant -d'intérêt à la famille de monsieur Dimanche que le Quémandeur de -livres n'en accuse pour le succès de sa victime. - -L'auteur ou l'éditeur ne savent plus dire: non... - - _Et le Renard encore a trompé le Corbeau._ - -Quelle tactique dans ses visites! Il a calculé le _modus vivendi_ de -celui qu'il veut exploiter; il connaît sa vie heure par heure, minute -par minute et mieux que le concierge de la maison. Lui refuse-t-on la -porte? il revient trois fois, cinq fois, dix fois s'il le faut; ses -sollicitations sont inflexibles comme le Destin. C'est au saut du lit, -ou plutôt à l'heure où la digestion rend facile et indulgent qu'il -sait prendre son monde, voyez-le: il sonne discrètement, donne son -nom, énonce ses minces qualités et s'avance la main tendue et prompte -à de cordiales pressions, le visage est affectueusement éclairé d'une -douce sollicitude, l'Å“il est admiratif, la bouche souriante module -le: «_cher maître_» de commande, les reins attendent un siége, le -cauchemar vient élire domicile chez le patient, la requête va -commencer. - -Ah! l'horrible Protée! comme il sait enlacer, passer du grave au doux, -du plaisant au sévère: _Sua res agitur!_ quel déluge d'enthousiasme il -verse sur son hôte, son talent, ses livres, son bon goût! fût-il dans -une mansarde, il en louerait l'ameublement; il est de force à -s'extasier sur une chaise de paille; il a des louanges de toutes les -tailles; c'est un jongleur émérite. - -Au moindre mot qui frise l'esprit, il se pâme comme à la fois Armande, -Bélise et Philaminte à l'audition des vers de Trissotin,--c'est -lui-même un Trissotin, un écÅ“urant Trissotin... un Trissotin doublé -de Bazile. Quelle verve il déploie! il cite les éditions les plus -rares, parle avec tendresse des chefs-d'Å“uvre de l'art typographique, -verse des larmes de crocodile sur les malheurs de nos Bibliothèques -publiques; en un mot, il cause de tout et sur tout, ose même parler de -ses bonnes fortunes sur les quais... ses bonnes fortunes... à lui, le -rustre! et revient enfin par d'habiles périphrases au livre qu'il -implore! - -Il ne tient pas en place. Il lui faut coûte que coûte lénifier le -cÅ“ur qu'il bat en brèche par des éloges dissolvants. - -«Ah! pardon, que vois-je, là , sur le rayon de votre bibliothèque, -Dieu! le ravissant petit bijou!» - -Et le voilà levé--il parcourt, furète, passe avec amour ses pattes sur -ces livres qu'il convoite et qu'il déroberait s'il le pouvait. - -«O le rarissime volume! l'admirable reliure! quel superbe portrait! ce -sont de ces raretés, s'exclame-t-il avec passion, qui ont dû vous -coûter, _cher monsieur_, bien des recherches et bien des fatigues. Il -vous a fallu un goût et des connaissances étonnantes pour colliger de -telles merveilles?» - -Il ne tarit pas en douceurs, il jette son dernier atout, mais aussi le -propriétaire se rengorge, dodeline de la tête et fait une agréable -moue. Sa générosité va s'épanouir. Le rocher, déjà ébranlé, cède -enfin? - - * * * * * - -Quand il sort, muni de sa proie, il semble si fier, si rayonnant, si -joyeux, qu'on serait tenté de lui pardonner. C'est un des amoureux du -livre, mais un amoureux brutal et presque criminel, il viole ce qu'il -aime, sans attendre que ce qu'il aime se donne à lui; il est vil et -bas quand il devrait être fier et porter le front haut comme tout vrai -bibliophile, en un mot, il mendie quand il devrait attendre; et trop -souvent, hélas! la misère le guette au passage pour le dépouiller un à -un de tous ses volumes, qu'il _bazarde_ à vil prix. - -Quelle pénible existence que celle de ce misérable!--Valet de tous, il -quémande chez les libraires comme les pauvres à la porte des grands -restaurants, il fait patte de velours alors que souvent il voudrait -griffer, il s'humilie devant les jeunes bien qu'il commence -quelquefois à neiger sur son front, et, véritable Juif-errant, en -quête de toutes les nouveautés, la fatigue lui est inconnue; il se -produit partout, marche sans cesse, et semble immortel, car les -hommes de génie l'ont rencontré, vivant spectre, à toutes les étapes -de leur gloire. Bibliophiles, nos frères, ne criez pas à -l'invraisemblance, l'original existe, tiré, par malheur, à de trop -nombreuses éditions; regardez autour de vous, dans la marge de la vie, -vous le verrez remplissant son sacerdoce avec plus de rage que de -passion. Regardez ce Monsieur affairé qui vole on ne sait où; ses -poches béantes sont bourrées comme un cabas de femme de ménage et -renferment tout un monde: Livres, eaux-fortes, gravures, -photographies--ce n'est pas un Bibliomane, c'est l'_Homme rouge_ des -bibliophiles, c'est le Quémandeur de livres qui passe. - - * * * * * - -Un détail pour terminer cette esquisse crayonnée à la hâte: le -Quémandeur de livres parvient-il à se faire éditer un volume, il sait -les bassesses que ceux des autres lui ont coûté... _Il n'en donne à -personne._ - -[Décoration] - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -LE VIEUX BOUQUIN - -ESSAI MONOCHROME - - _Nunc victi, tristes._ - - VIRGILE. - - -Gloire à toi, bouquin!--Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment -cuirassé!--Gloire à toi, grandiose aventurier, philosophe Stoïcien, -sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols, dont les faux -Bibliophiles rougissent!--Bouquin, pauvre bouquin, Christ de la -bouquinerie, tant de fois vendu par autant de Judas Iscariote, tant de -fois vilipendé, tant de fois crucifié,--Gloire à toi! - -Que je t'aime et te vénère sous ton austère et monacale tunique de -vieux veau fauve! que je t'aime, avec ce visage parcheminé, ces rides -jaunâtres et écailleuses et les longs méandres des larves qui t'ont -rongé! - -Passées au vermillon comme les lèvres d'une courtisane antique, tes -_tranches_ harmonieusement se marient aux dorures tenues de tes bords -flétris; l'orageux coloris de tes _gardes_, si magistralement disposé -en étranges volutes s'est atténué dans les tons fins d'une gouache et -ton _signet_ de soie verte, brisé, meurtri, par tant de mains amies, a -conservé ce je ne sais quoi de tendre qui nous émeut, telles ces robes -de nos aïeules, précieuses reliques, que nous aimons à contempler -pieusement dans la vieille armoire qui les renferme. - -Ton _titre_, noble passe-port littéraire, est parti pièce à pièce dans -l'amertume du vagabondage, tes _coins_ écorchés par les plus farouches -brutalités baillent la tristesse et donnent la pitié, tandis que, -mises à nu par le temps, disséquées par les intempéries, tes -_nervures_ effiloquent au vent leur blonde chevelure de chanvre. - -Depuis le jour de ton sacre, où, étincelant, coquet, luxueux, tout -enorgueilli toi-même de l'orgueil de ton auteur, tu descendis -majestueusement, dans ton justaucorps de veau pâle, du perron de la -_Sainte Chapelle_ ou de la _Galerie des Merciers_, depuis le jour, où, -de la Cour à la Ruelle, de la _Gazette_ à l'Académie, Paris, pendant -de longues heures chanta tes louanges, quelle épopée! - -Quelle épopée, sinistre ou burlesque, depuis ces jours où tu courais -si allègrement de la main blasée d'un Censeur Royal aux doigts rosés -d'une Duchesse, de l'épiderme voluptueux et flatteur d'un Prélat aux -aridités noueuses d'une pression de Savant! - -Les années ont enterré les années, les amants de la première heure -ont disparu; les rois s'en sont allés, les trônes ont croulé, toi, tu -es resté debout, le dos voûté, grelottant à la bise;--les dédains de -la foule, ont poudré ton chef à frimas, et c'est à peine si le regard -hâtif de quelqu'érudit t'a caressé par hasard dans la passion -fiévreuse de ses recherches. - -D'après les naïvetés graphiques laissées sur ton _faux titre_, d'après -tes _ex-libris_ héraldiques ou caractéristiques, gravés ou manuscrits, -d'après tes marges nourries de curieuses annotations, qui ne songerait -longuement à reconstituer ta vie errante? - -Dans l'interligne de ton _impression_, quels mémoires à écrire! que de -piquantes révélations sur ta naissance et tes fredaines -typographiques, corrigées par une main toute paternelle! - -Bouquin, pauvre bouquin! Victime du droit d'aînesse des livres!--Tes -grands frères in-4º, fiers de leur majorat de première édition sont -recherchés, estimés, soignés. Toi, malheureux enfant d'un second lit -d'impression, tu végètes depuis des siècles, méprisé, déshérité, -conspué dans la patiente attente d'un Saint Vincent de Paul -Bibliophile. - -Ouvre-toi, cependant, ami du travailleur, cher consolé qui console; -dans une tiède atmosphère d'étude, secoue la poussière de la route; -ouvre-toi, pauvret, exhale ta belle âme, chuchote bien bas au savant -qui t'a acquis, les dictames que tu contiens; dans ces longs tête à -tête, germe en lui lentement ta science, et fais lui éprouver une -lente et douce ivresse dans la mystique fornication de vos cerveaux. - -Gloire à toi, bouquin,--Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment -cuirassé! Gloire à toi, grandiose aventurier, Philosophe Stoïcien, -sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols dont les faux -Bibliophiles rougissent. - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -LE LIBRAIRE DU PALAIS - -ÉVOCATION DU XVIIe SIÈCLE - -_D'après un dialogue du_ CARPENTERIANA. - - On est instruit de cent choses qu'il - faut savoir de nécessité et qui sont de - l'essence du bel esprit. - - MOLIÈRE. - - - - -_L'Amateur entre chez le Libraire, et salue._ - -LE LIBRAIRE - -Monsieur, je suis vostre humble serviteur, que désirez-vous du nostre? -Un homme de vostre qualité ne peust ignorer les livres nouveaux, ces -sublimes maistres muets, et, puisque vous avez coustume d'honorer ma -boutique, que pourrois-je vous proposer? - -L'AMATEUR - -Je voudrois connoistre quelques ouvrages du bon ton, les lectures à la -mode, des livres de nos meilleurs autheurs, les romans du beau monde -les plus furieusement en vogue, et enfin, toutes choses ayant du -ragoust, du piquant et de l'enjoué. - -LE LIBRAIRE - -Me permettroi-je de vous soumettre le _Grand Cyrus_ dont on fait grand -bruit à la ville et à la cour, la _Clélie_, de Mlle de Scudéry, ou -encore le _Louïs d'or_, d'Ysarn; les Alcovistes en raffollent et nos -_illustres_ se les arrachent; préférez-vous le _Pharamond_, la -_Cléopatre_ ou bien le _Mitridate_; tous ces _agréables Menteurs_, -comme on dit en terme de Ruelles, font les plus chers passe-tems de -nos galans et des gens qui se piquent de bel esprit. - -L'AMATEUR - -Ces romans sont charmans, en effet, pour qui connoist bien la force -des mots et le friand du goust, mais ils sont trop longs à lire et -tiennent une terrible place dans nos bibliothèques, je verrai -cependant le _Cyrus_ et vous le ferai mander. - -LE LIBRAIRE - -Je m'empresserai de tenir ces dix volumes à vostre service, mais -dites-moy, je vous prie, vostre pensée sur l'_Amadis_ que voicy, relié -en maroquin du Levant. Il me vient de la bibliothèque de M. de -Bassompierre, c'est un superbe exemplaire que j'eus les plus grandes -peines à me procurer. - -L'AMATEUR - -La reliure est certes pleine de mérite, et le livre vaut son prix; -mais je possède déjà un _Amadis_, bien qu'en estat inférieur, et je -ne doute pas que vous ne trouviez à céder celuy-ci à quelque -personnage de marque qui vous le paiera honnestement. - -LE LIBRAIRE - -Je fais espoir de le vendre prochaisnement et suis marry de ne pas le -veoir devenir vostre. Aimez-vous, je vous prie, les traductions de M. -Perrot d'Ablancourt? voicy son _Lucien_, son _Thucidide_, son _Cæsar_ -et son _Tacite_. - -L'AMATEUR - -Laissons là ces traductions, s'il vous plaist, j'ai ouy dire qu'elles -sont fort meschantes et maltraitent effroyablement les autheurs -qu'elles pensent traduire. - -LE LIBRAIRE - -Il faut avouer que vous donnez dans le vray de la chose;--vous -présenteroi-je alors le _Clovis_, de Desmarest, le _Saint-Louys_, du -Père Le Moyne, _Alaric ou Rome vaincue_, de Scudéry, la fameuse -_Pucelle_, de... - -L'AMATEUR - -Oh! oh! je vous en rends grâce, mais ne m'assassinez pas avec tous ces -pompeux Poëmes, ce ne sont que mots à longues queues, ils peuvent pour -certaines gens avoir de la valeur, mais je confesse les trouver -mortellement ennuyeux; je doute qu'on puisse en lire un chant sans -esprouver l'inexorable empire du sommeil, et, tenez, vous m'en voyez -bâiller à la seule pensée. - -LE LIBRAIRE - -Il faut convenir que c'est fort bien dit, ces vers sont par endroits -tout à fait espais, les neufs sÅ“urs y sont costumées de façon épique -et j'aurois dû songer que ce n'étoit pas là vostre fait. - -L'AMATEUR - -Quels sont vos livres d'histoire? - -LE LIBRAIRE - -J'ai en ce moment un _Froissart_ et un _Monstrelet_ des belles -impressions, et si vous ne les possédez pas je puis vous fournir le -_Mezeray_, les _Mémoires de Castelnau_, _Montrésor_ et _Hardoin de -Perefixe_. - -L'AMATEUR - -_Monstrelet_, _Froissart_, _Castelnau_ et _Mezeray_ sont dans ma -Bibliothèque; je vous prendrois volontiers l'_Histoire du roy Henry le -Grand_ au cas où vous auriez la petite édition imprimée en Hollande; -c'est assurément la plus jolie et la mieux conditionnée. Monstrez-moi -également les nouveaux recueils des nourrissons des Muses, le -Parnasse en est fécond aujourd'hui, et la Fille des Dieux règne -particulièrement sur notre époque. C'est dans ces sortes de recueils, -que l'on se peust penestrer des mots du bel usage, et, dans ces -volumes qui laissent peu de vuide à la curiosité, l'on passe -agréablement d'un aimable sonnet à Philis à une Ode magistrale, de -Stances à Chloris à une Glose spirituelle et d'une ingénieuse -Paraphrase à un Madrigal tout confit en douces choses. - -LE LIBRAIRE. - -Certes, grande est vostre raison et vous dites sagement. Le lecteur -peut ne point faire long séjour sur de tels livres, et, il lui est -loisible de les laisser et de les reprendre sans jamais essuyer aucune -lassitude, je comprends vostre tendre pour ces Å“uvres diverses, et, -tenez, voulez-vous les six volumes du _Recueil des plus belles pièces -du tems_? vous y verrez de M. Corneille, de Boileau, de Benserade, de -Boisrobert, de Sarasin, de Bertaud, de Montreuil, de Lamesnardière et -de plusieurs autres. - -L'AMATEUR. - -Vous m'en vendîtes un exemplaire dernièrement; n'en avez-vous point -d'autre manière? - -LE LIBRAIRE. - -J'ay quelques recueils en un volume, mais, outre qu'ils contiennent -les mesmes pièces, ils ne sont pas aussi complets et moins bien -entendus: que diriez-vous des _Dernières paroles de Scarron_, des -_Poésies diverses de Colletet_, des _Énigmes et de la Ménagerie de -Cotin_, des _Entretiens de Sarasin et de Voiture aux Champs-Elysées_? -j'ay de jolies éditions de _l'Apologie de Girac contre Costar_, des -_Éloges poétiques de Brébeuf_, des _Amitiés, Amours et Amourettes de -M. le Pays_, et enfin... je puis vous bailler les _Deux pièces de M. -de Lignières_, contre la _Pucelle_. - -L'AMATEUR. - -Ah! ah! ceci me sied assez, ces pièces de M. de Lignières surtout: -comment les eustes-vous? - -LE LIBRAIRE. - -Elles furent imprimées en Hollande sur le manuscrit mesme que M. -Chapelain pensa faire saisir; ces choses sont d'une excessive rareté. - -L'AMATEUR. - -Je vous les prendrai; veuillez les joindre au reste; mais, ah ça, -fait-on encore beaucoup de satires contre la _Pucelle_? - -LE LIBRAIRE. - -Ah! monsieur, je crois bien, c'est à croire que toutes les Muses ne -sont occupées qu'à cela: Le Parnasse s'est tellement esmeu de ce Poëme -qu'on se croyroit au beau tems des _Jobelins_ et des _Uranistes_. - -L'AMATEUR. - -Vous me mettrez de costé les plus curieuses de ces épigrammes. La -_Pucelle_ est un bien lourd poëme qui justifie toutes les pointes, et -je songe sérieusement à vous troquer l'exemplaire que je vous pris il -y a quelques mois. - -LE LIBRAIRE. - -Je feray selon vos souhaits... ne m'avez-vous pas manifesté le désir -d'acquérir un _Ronsard_ et un _du Bartas_? - -L'AMATEUR. - -Point.--Je ne veux que des choses du tems et ne viens pas chez vous -déterrer nos vieux poëtes du siècle passé. - -LE LIBRAIRE. - -Si tout le monde pensoit comme vous, nous ne vendrions guère de vieux -livres; aussi bien, sçavez-vous, que, selon l'expression de nos -prétieuses, la boutique d'un libraire est le «_Semetierre des vivants -et des morts_;» nous devons posséder aussi bien les génies d'antan que -ceux d'aujourd'hui. - -L'AMATEUR. - -Il est vray, nos vieux poëtes peuvent avoir certain talent, mais -qu'est-ce, dites-moi, en comparaison de nos Grands du Parnasse? - -LE LIBRAIRE. - -Ah! quelle différence! Comme nos poëtes comprennent mieux le bel air -des choses, le langage contourné et le raffinement des mots; on ne -sauroit establir de parallele, aussi veux-je vous montrer... - -L'AMATEUR. - -Non pour le moment, Monsieur le Libraire, le tems de deux postes -s'est déjà passé depuis que je suis icy et je vous ferai quérir -quelques-uns des volumes que vous m'avez cités. A bientost donc, je -vous manderay de mes nouvelles. - -LE LIBRAIRE. - -Permettez-moi, monsieur, de vous assurer de mes services et de vous -témoigner le degré d'estime que je professe pour votre sçavoir. - -_L'Amateur salue et se retire._ - -LE LIBRAIRE, seul. - -Que les gens de qualité ont donc de peine pour faire figure dans le -monde, et que leurs connoissances sont estroites! - - _Ce Marquis estoit né doux, commode, agréable, - On vantoit en tous lieux son ignorance aimable, - Mais depuis quelques mois, devenu grand Docteur, - Il a pris un faux air, une sotte hauteur._ - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - _L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté; - Rien n'est beau, je le dis, que par la vérité._ - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -UN EX LIBRIS MAL PLACÉ - -HISTOIRE D'HIER - - Oyr ver y callar, rezias cosas son de obrar. - - -Comment, mon cher, me dit un jour certain Bibliomane mauvaise langue, -comment pouvez-vous ignorer ce que les confrères du célèbre -Bibliophile Z. se murmurent bien bas, bien bas à l'oreille, en le -voyant passer. - -Eh! que peut-on dire, bon Dieu!--le Bibliophile Z. est, à ce qu'il -paraît, le plus parfait honnête homme qui se puisse voir? - -Certes, je n'oserais un instant supposer le contraire! - -Que dit-on alors? - -On raconte avec malice qu'il a placé son _ex libris_ sur le livre -d'autrui. - -Sur le livre d'autrui!--C'est, en vérité, la première fois que -j'entends ce vilain propos. - -L'histoire est adorable. - -Dans ce cas, je vous en prie, contez-la moi. - -Volontiers,--cependant je dois vous prévenir,--elle est du ressort de -la _Chronique scandaleuse_. - -Peu importe, je serai discret. - -Vous m'en donnez l'assurance? - -En toute loyauté. - -C'est un document de haute curiosité que je vous livre.--Je commence -donc: - -Vous connaissez, n'est-il pas vrai, le bonhomme en question? Grand, -sec, nerveux, la face glabre et émaciée, les cheveux blonds-châtains -comme du maroquin Lavallière, les yeux petits et vifs, dardant, -derrière leurs lunettes, une prunelle de ce vert particulier aux -bouteilles d'eau minérale; sans doute, vous l'avez vu passer maintes -fois sur les quais, aux environs de l'Institut, serré dans une longue -redingote noire, proprement guêtré, le chef recouvert d'un gibus mat à -larges bords; presque toujours affaissé sous le faix d'une prodigieuse -quantité de brochures qui lui arrondissent le bras affreusement. Le -Bibliophile Z. est un de nos plus savants Hellénistes, très estimé de -tout ce qui se nourrit du siècle de Périclès. C'est un spartiate -littéraire, un fanatique de livres qui se ferait plutôt tuer que de -manquer une seule fois la tournée bibliopolesque qu'il entreprend -quotidiennement. En homme sage, il a fait camper ses _desiderata_ dans -le domaine attique, rien ne saurait le distraire de ce but; son rêve -le plus vif serait de recueillir les épaves de la fameuse -_Bibliothèque de Coislin_, en un mot, il donnerait la _Bible de -Mayence 1462_, pour un _Sophocle d'édition Aldine, Venise, 1502_ ou -_l'Euripide en lettres majuscules_. - -La description est fort exacte, mais je ne vois pas...? - -Impatient! Daignez au moins écouter. - -Le Bibliophile Z. passe tout son temps soit à la recherche de ses -_merles blancs_, soit à la _Nationale_, soit dans des Académies -savantes, soit encore au dîner des _Helleno-Bibliognostes_ dont il est -président.--Levé de très grand matin, il déjeune de Théocrite qu'il -adore, puis, grand disciple de l'Ecole de Salerne et de Louis Cornaro, -il soupe sobrement et le soir, à neuf heures, il se couvre le front, -il soupire et s'endort. - -Tout cela ne me dit pas? - -De grâce, une minute! nous arrivons au fait. - -Il y a trois ans, las de traduire et commenter Aristénète, Epicure et -Athénée dans l'égoïsme du célibat, notre érudit, songea sérieusement -au mariage et se résolut à prendre femme. Ses relations étendues, ses -succès de savant, l'intégrité d'un nom ancien dans la robe lui firent -trouver une frêle et exquise jeune fille, une adorable parisienne, -fine, gaie, spirituelle jusqu'au bout des talons qui consentit à -troquer sa fraîcheur contre un parchemin, à livrer sa jeunesse à cette -longue racine grecque:--Mlle *** devint, pour tout dire, la rose de ce -buisson. - -Dans les premiers temps de cet hymen, Z. fut pour sa femme rempli de -mille prévenances, de petits soins, d'effusion, je dirais presque -d'amour, si je ne craignais de profaner ce mot; on eut dit qu'il -subissait en quelque sorte l'influence d'une palingénésie intérieure. -Il se montra tour à tour léger, galant, mondain, presque -anacréontique; on le vit parcourir l'Italie avec sa toute gracieuse -compagne, puis, de retour à Paris, fréquenter les soirées, la Comédie, -l'Opéra,--que vous dirai-je? Z. ne fut réellement pas trop Grec dans -ce charmant jeu du mariage;--sans oublier Minerve, mollement, il -taquina Vénus; Mentor céda quelquefois la place à Télémaque, mais, -hélas! au bout de quelques mois Télémaque disparut, les muscles de -notre Bibliophile, habitués au calme salernitain s'énervèrent peu à -peu; il redevint Mentor pour toujours.--L'Alpha, l'Oméga, l'Iota -souscrit, hellénisèrent de nouveau son cerveau.--Mme Z. fut veuve.--Du -vivant de son mari, l'étude enterra son époux. - -La pauvre petite femme se désola tout d'abord, comme bien vous le -pensez; abandonnée une partie du jour à elle-même, voyant, aux heures -du dîner, son mari, plongé dans quelque vieux volume, lui adresser à -peine certains menus propos; isolée dans sa chambre des soirées -entières, la vie, à ses yeux, prit vite une teinte grise et -horriblement monotone. Il lui fallait sortir à tout prix de ce milieu -momifié; elle en sortit, se lança dans les fêtes mondaines et fut -considérée par tous comme la plus heureuse et la plus élégante de nos -parisiennes. Elle eut une cour de jeunes hommes brillants, corrects et -fats qui papillonnèrent autour de sa lumineuse beauté, mais dans ce -tourbillon artificiel, parmi les rires et les galanteries fades, -madame Z. sentit mieux que jamais le vide de son existence; la -solitude avait fait plus vaste son besoin d'aimer, les distractions -extérieures ne purent calmer les vagues palpitations de son cÅ“ur, et -un beau jour enfin, sa vertu dut capituler devant les attaques -passionnées d'un bel Antinoüs au col puissant.--Il me faudrait tout un -chapitre dans la manière ciselée des Dumas fils, des Flaubert ou des -Zola pour vous décrire les phases sublimes de cet amour adultérin -enveloppé de l'indifférence, ou plutôt, de la cécité homérique de -notre Helléniste; mais je ne dois pas oublier que je vous raconte une -historiette et que je ne fais pas un roman; j'arriverai donc de suite -au point pathétique.--Madame Z. s'aperçut hélas! à ses dépens, que le -bel Antinoüs, différent en cela de son mari, savait reproduire autre -chose que des anciens textes; elle sentit ce que les Précieuses si -ingénieuses dans leurs métaphores, nommaient: _Le contre-temps de -l'amour permis_. - -Lorsque cet incident ou accident se manifesta, le Bibliophile Z., le -monstre! se trouvait n'avoir pas lu depuis plus d'un an, en compagnie -de sa femme, les fameux préceptes du casuiste Sanchez: _De -Matrimonio_. Vous jugez si la situation se montrait sombre et -critique. Z. pouvait se révolter et traduire négativement le: _Quem -nuptiæ demonstrant_.--Or, voici ce qu'il advint: - -Un soir, après le tête à tête d'un fin dîner, dans lequel la truffe -brune avait évaporé son arôme exquis, le Bibliophile Z. qui s'était -retiré dans son cabinet de travail afin de se délasser dans la lecture -des _Philosophumena_ d'Origène fut mandé subitement chez sa femme. - -Profondément attristé d'abandonner Origène pour son épouse, il se -rendit d'assez mauvaise grâce à cette invitation et fut reçu dans -cette même chambre à coucher dont l'ingrat n'avait pas franchi le -seuil depuis si longtemps. - -Madame Z l'attendait, assise sur une chauffeuse près de l'âtre, les -yeux brillants et allumés d'un feu étrange, les pommettes rosées, plus -ravissante que jamais.--de longs soupirs tendres et étouffés -soulevaient les rondeurs de sa gorge, dont on voyait l'éclatante -beauté sous le décolleté d'une délicieuse tunique de cachemire blanc -garnie de point d'Angleterre coquillé. Ses petites mules de satin à -barettes mauves, chuchotaient impatiemment sur le tissu soyeux d'un -coussin et un Å“il indiscret eût découvert les fines attaches d'une -jambe merveilleuse, emprisonnée dans le lilas pâle d'un bas brodé au -coin.--Les rideaux de la chambre étaient tirés,--peut-être aussi les -verroux.--Il y avait dans l'air comme un parfum enivrant de discrétion -et de libertinage, et des petits amours, dans le coloris de Boucher, -faiblement éclairés, se lutinaient, semblant jaillir des dessus de -porte dans un effarement de malice et de curiosité voluptueuse. - -Le Bibliophile Z. ne vit rien de tout cela; projetant en avant l'angle -rude de ses jambes et sans même retirer une toque de velours noire -enrichie de grecques, il s'affaissa méthodiquement sur un siége à côté -de sa femme qui lui fournit habilement un prétexte plausible à la -démarche inusitée qu'elle venait de faire auprès de lui. - -La mignonne créature fut ravissante de coquetterie raffinée, d'esprit -mordant, de verve délicate, elle donna cours à toute la mutinerie de -ses heureux jours passés, elle se fit enfant, gamine même, trouvant -des trésors de sensiblerie dans l'évocation d'une douce lune de miel -trop tôt métamorphosée en vilaine lune rousse. Elle précisait ses -souvenirs avec des pudeurs de jeune fille, riant tout à coup, puis -baissant lentement ses longs cils comme pour ombrager sa rougeur -naissante.--Elle s'était rapprochée,--les plis moëlleux de sa robe, -dessinant des contours qu'eut enviés Clodion, frôlaient le sévère -pantalon noir du savant; à genoux sur le coussin, dans une pose -alanguie et féline, montrant les fossettes rieuses de ses beaux bras -nus; elle caressait, elle embrassait les mains roides et froides, aux -ongles secs et carrés, de son époux.--Ses lèvres rouges et humides se -crispaient dans l'attente des baisers, l'amour enfin semblait déborder -avec rage de la vitalité de ses sens. - -Saint Antoine n'eut pas résisté; le Bibliophile Z résista--rigide -comme un palimpseste, pas un de ses muscles ne bougea. Il songeait à -Lucien, à Eubule, à Xénarque, à Aristophane. Il relisait en mémoire -les ruses féminines de l'antiquité et son Å“il vert s'était froidement -arrêté sur l'excès de certaine courbe dont il était assuré d'être et -d'avoir été l'asymptote. - -Il se leva enfin, avec le calme majestueux d'un président qui lève une -séance, et, prenant congé de sa femme, aussi brutalement galant que -s'il se fût agi d'une facture à payer: Dormez en paix, Madame, dit-il, -dormez en paix..... _Je le reconnaîtrai._ - -[Décoration] - -Voilà pourquoi, me dit mon bibliomane en terminant son récit, les -confrères du célèbre Bibliophile Z. se racontent bien bas, bien bas en -le voyant passer qu'il a placé son _Ex-libris_ sur le livre d'autrui. - -Entre-nous--Fit-il pas mieux que de se plaindre? - - - - -[Décoration] - - -LES QUAIS EN AOUT - -_Ballade des Bouquineurs._ - - -Le thermomètre marque 35 degrés à l'ombre. Paris est éclaboussé de -soleil, le bitume se change en mastic. Adossés aux parapets des quais, -les bouquinistes sont somnolents. Les passants font hâte vers leurs -affaires, et, chapeau d'une main, de l'autre s'épongent le -front.--Ombrelles déployées, les petites femmes, en toilettes -admirablement transparentes, passent en voitures découvertes; -d'énormes cohortes d'Anglais annoncent la canicule, un employé -municipal inonde la chaussée de torrents d'eau qui sèche -aussitôt.--C'est l'été dans toute sa cruauté. - -Rien ne résiste à la température; ce ne sont que soupirs et plaintes, -on fait queue aux fontaines Wallace comme jadis à une première de -l'Ambigu, les Parisiens halètent comme des forgerons à l'enclume, les -cerveaux cuisent au bain-marie dans leurs boîtes osseuses. - -... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques -bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant. - -Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre -sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit. - - * * * * * - -La chaleur fait peler le vieux veau et dévore la couleur des titres. -Les feuilles se tordent sous les baisers du soleil, un lézard -pétitionnerait pour obtenir un case de bouquiniste, et sur le plat -brûlant d'un in-folio on ferait aisément cuire un Å“uf. - -Eux, les bouquineurs, ils semblent de marbre, ils iraient volontiers -en enfer pour bouquiner, et, comme leur nombre est plus restreint sous -ce ciel de plomb, le désir les réconforte. Ils défilent lentement, -majestueux et fermes sous l'alpaga de la jaquette ou le sédan de la -redingote. - -Un vent plus chaud que le siroco embrase l'air et saupoudre d'une fine -poussière la prose de tout un passé. Le dôme de l'Institut reluit -comme un casque classique, les arbres roux et grisâtres semblent -asphyxiés, et sous l'azur du ciel à peine strié de nuages, chacun -transpire sa vie avec des appétences de frais et de repos. - -... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques -bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant. - -Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre -sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit. - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -LES CATALOGUEURS - - Cataloguer des livres à l'infini, sans les avoir lus, qui - croirait que cet emploi a rendu les hommes fort vains et leur a - donné un air d'importance? Un Catalogueur de livres ne le cède - pas à tel érudit. - - SÉBASTIEN MERCIER. - - -N'a-t-on pas maintes fois anathématisé le profond La Bruyère au sujet -du mot _Tannerie_, dont il s'est servi, dans son chapitre: _De la -Mode_, pour désigner la Bibliothèque d'un Bibliomane inconnu. - -_Tannerie!_ quelle irrévérence! s'est-on écrié--_Tannerie!_ fi, le -vilain mot! faut-il qu'un homme d'esprit et de jugement ait osé -employer un tel langage pour spécifier la collection sans doute -remarquable d'un amateur d'Antan!--_Tannerie!_ mais, c'est horrible, -monstrueux, pendable!--_Tannerie!_--ah! _Tannerie!!_ - -Eh! eh! _Tannerie_ n'est point déjà si mal trouvé; _Tannerie_ est bien -concluant et rend à merveille la pensée de l'auteur.--De qui s'agit-il -en effet dans le passage incriminé et de quelle sorte de Bibliothèque -le moraliste veut-il parler? Ce n'est assurément pas de la -Bibliothèque d'un Michel de Marolles, d'un Longepierre, d'un de -Ballesdens, d'un Furetière, d'un Patru, d'un Jean Bigot, d'un de -Harlay ou d'un Lamonnoye.--Il s'agit, cela tombe sous le sens, de la -_Bibliotière_ d'un Bibliomane dans toute l'acception du mot; d'un -Bibliomane par vanité, par ostentation, par gloriole; d'un Bibliomane -_ramassier_, comme on disait jadis, d'un Bibliomane qui aligne des -livres sans les lire, dans le but unique de s'illusionner lui-même et -d'illusionner les autres sur le vide de son esprit. - -La Bruyère n'a pas songé un seul instant, c'est évident, à peindre la -passion vivante d'un Bibliophile éclairé, mais bien cette Bibliomanie -dont Le Pautre nous a légué l'expression dans La _Folie du -Bibliomane_, une rarissime gravure ornée de ce quatrain: - - _C'est bien le plus grand fou qui soit dans la nature - Que celuy qui se plaist aux livres bien dorez, - Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez, - Et ne les voit jamais que par la couverture._ - -Aujourd'hui, malheureusement, Bibliophile et Bibliomane sont presque -synonymes; le profane vulgaire semble être devenu myope. Il confond -Lamoignon et Longuerue, Pompadour et Marie-Antoinette, Montauron et -Fouquet, de Bure et de Lavallière, Solar et Cigongne; or, il y a des -nuances à l'infini dans ces noms de Bibliophiles jetés au hasard. -Qu'on veuille bien étudier ces Bibliophiles par leurs catalogues et -l'on nous comprendra. - -Mais, nous dit le lecteur, précisez la différence entre Bibliomane et -Bibliophile? - -Avec l'autorité d'un maître incontesté, Charles Nodier, nous le ferons -très volontiers: - -«Le Bibliophile sait choisir les livres, dit Nodier, le Bibliomane les -entasse.--Le Bibliophile joint le livre au livre après l'avoir soumis -à toutes les investigations de ses sens et de son intelligence, le -Bibliomane entasse les livres les uns sur les autres sans les -regarder. Le Bibliophile apprécie le livre; le Bibliomane le pèse ou -le mesure.--Le Bibliophile procède avec une loupe et le Bibliomane -avec une toise..., du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas.» - -Entre le Bibliomane et le Bibliophile, il s'est produit un amateur -d'un nouveau genre, et pour vous le présenter, si vous le voulez bien, -procédons nous-même autrement: - -Don Juan était-il amoureux de la femme pour la femme? Non, certes non, -et qu'on n'aille pas crier au Paradoxe. Don Juan n'était qu'un habile -catalogueur de femmes.--Séduire une femme, pour Don Juan, était-ce -l'espoir de satisfaire une passion fiévreuse et véritable? était-ce le -brûlant désir de posséder la frêle créature vers laquelle son cÅ“ur -semblait s'être envolé? était-ce la recherche de l'idéal? Mon Dieu, -non, mille fois non. - -Don Juan était mu par un esprit machiavélique et froid, par un cÅ“ur -marmoréen, plus froid que la statue du Commandeur; pour lui, séduire -une femme, c'était ajouter un nom à sa liste, c'était le sot orgueil, -la fatuité rassasiée, l'égoïsme chatouillé, la vanité qui sourit;--le -type de Don Juan ne possède même pas l'excuse d'une âme artiste et -inquiète comme ces bouillants Catalogueurs de femmes qui ont noms, au -XVIIIe siècle, Restif de La Bretonne, Casanova de Seingalt et -Choudard-Desforges. - -M. M. X. Y. ou Z., que votre libraire vous cite avec enthousiasme, -l'un pour acquérir tous les jolis volumes qui paraissent, quels qu'ils -soient, l'autre pour payer un mauvais Romantique soixante-dix louis; -celui-ci pour acheter au poids de l'or tel livre à scandale saisi -d'hier, celui-là pour ramasser tous les exemplaires d'une édition à la -veille d'être épuisée; M. M. X. Y. ou Z. sont-ils des Bibliophiles, -c'est-à -dire des raffinés, des délicats du livre, des amoureux de la -substance plutôt que de l'apparence? Nous ne craignons pas d'affirmer -que non;--véritables _Don Juans de la Bibliophilie_, ce sont des -_Catalogueurs de Livres_. - -Le _Catalogueur_ collectionne des volumes comme d'autres réunissent -des fragments curieux de silex, de néphrite, de serpentine ou -d'obsidienne; il a des livres comme on a des tentures, des meubles -rares, des bronzes, des bibelots de toutes sortes. Avant même que de -les ouvrir, il fait relier superbement ses brochures, il n'a pas de -Bibliothèque, il n'a qu'une _Tannerie_. La Bruyère de nos jours -serait, hélas! plus sévère qu'autrefois;--que son ombre nous guide, -car, nous, son infime petit-fils, nous allons essayer notre verve sur -quelques Catalogueurs _pourtraicturés_ sur de bons patrons;--sois -indulgent, ô bénévole lecteur de nos _Caprices_! si notre pinceau est -parfois impuissant. - - -I - -_Richard_ vit retiré des affaires, dans le _high-life_ parisien. Sa -fortune est considérable, il a maison de ville et maison des champs. -Ses valets sont du meilleur style, ses écuries citées comme modèles et -ses chiens bien dressés. Ses maîtresses, par sérieux, tiennent à -honneur de se dire siennes, lui, par gaillardise, tient à honneur -d'afficher ses maîtresses. _Richard_ possède une loge à l'Opéra et -fréquente assidûment son club; il est arrivé à cet âge où l'ambition -gravit un étage et du cÅ“ur monte à la tête, où, par contraste, les -illusions dégringolent à l'entresol, et du cerveau vont au -cÅ“ur.--_Richard_ est bien de sa personne: a la tenue correcte d'un -gentleman, il joint la rondeur ample d'un boursier bon enfant; en le -voyant passer, de suite on songe à Monsieur Capital. - -Par distraction, et encore plus par ce besoin inné d'occupations -actives qui fouettent l'ennui, _Richard_ s'est fait antiquaire: il -raffole, dit-il, des _choses du temps_ et raconte avec emphase qu'il a -su réunir chez lui des beautés incomparables. On le voit à l'Hôtel des -ventes, non loin de la tribune du commissaire-priseur; le portefeuille -bien nourri, et prêt à subir l'assaut des enchères; sa voix grave -d'homme d'affaires fait monter avec assurance les tableaux estimés des -maîtres contemporains et un sourire d'orgueilleuse satisfaction -éclaire son visage, lorsque, de groupes en groupes, son nom circule -dans le public comme l'heureux possesseur d'une Å“uvre d'art. On dit -de lui qu'il a _le flair_, et qu'il n'acquiert qu'à bon escient.--Il -n'achète pas, il place son argent. - -_Richard_ cependant n'est pas pleinement satisfait; des désirs vagues -le poussent à la Bibliomanie; il se repose des tableaux et se donne -aux livres, ce sera sa seconde manière et il y restera fidèle. - -Le voici chez un libraire à la mode, assis nonchalamment, la tête -haute et gonflé d'importance. Il se fait initier, sans en avoir l'air, -au dédale si compliqué de la Bibliographie et aux merveilles de la -reliure; il contemple de luxueuses éditions des _Baisers de Dorat_, du -_Temple de Gnide_ et des _Chansons de La Borde_ et se permet de -critiquer les épreuves des gravures; il ne tolère, dit-il, que les: -_Avant la lettre_, et il ajoute, que si Du Seuil, Capé, Lortic, -Anguerrand, Padeloup ou Derôme n'ont pas orné ces ouvrages de maroquin -du Levant, de tabis, de dentelles et de petits fers, ils ne sont pas -dignes de reposer sur les tablettes d'ivoire de sa Bibliothèque. -_Richard_ dit tout cela mollement, en se dandinant et se renversant -sur le dossier de sa chaise, ponctuant chaque parole d'une bouffée de -son havane. Il maudit sourdement le libraire, conseiller dont il ne -peut se passer, et le nomme cependant: «_mon bon_» avec une certaine -familiarité qui n'est point dépourvue de rudesse. - -_Richard_ se jette à bourse pleine dans sa nouvelle _passion_, il y -met autant de fougue, autant d'activité que s'il se lançait dans une -opération commerciale d'un nouveau genre, il redevient très affairé et -ne prend pas le loisir de contempler ni de digérer ses achats; -d'immenses _desiderata_ le provoquent sans cesse, il achète, il achète -toujours, il achète encore, mais il ignore la douce joie de conquérir. -La gloire des Mac-Carthy, des Didot, des Yeméniz, des Giraud, des -Pixericourt, des Soleinne l'empêche de dormir. Il travaille avec -opiniâtreté, non pas à combler les lacunes de son savoir, est-ce qu'il -en a le temps! Il travaille à son grandiose monument, à sa célébrité, -à son catalogue, _à sa vente_ enfin. - -_Richard_ aura formé une Bibliothèque comme on forme un régiment. Il -aura surveillé l'extérieur de ses soldats sans en connaître l'esprit. -Il les enverra se faire décimer à la grande bataille de l'encan: _Ite -ad vendentes_.--De tout cela, que lui restera-t-il? des connaissances -superficielles, un nom cité dans les Brunet de l'avenir, un peu de -gloire et beaucoup de vanité... autant en emporte le vent. - -.... _Richard_ est le _Catalogueur in-folio_, le _Catalogueur à -grandes marges_; passons au _Catalogueur_ d'un rang moins élevé, avant -que d'arriver au petit _Catalogueur_, le plus modeste, mais non pas le -moins fou. - - -II - -Ni gras, ni maigre, grand, élancé, droit et empesé, les favoris au -vent, le lorgnon d'écaille à califourchon sur un nez d'aigle, -_Placide_ est rempli de cette qualité banale et vague qu'on nomme -distinction et qu'un homme d'esprit a désignée ainsi: la décoration -des gens médiocres.--Sorti du collége, «fort en thême» il a pris ses -inscriptions à la Faculté de droit, s'est rangé au quartier latin dans -le groupe le plus à la mode des étudiants poseurs et a enfin -honnêtement passé sa licence. - -_Placide_ a trente-cinq ou quarante ans; avocat à la Cour d'appel, -avocat sans causes et pour cause, il se meut dans une petite aisance -qui lui permet tout le confortable d'une vie douce et sans cahots. Dès -son début dans le monde, il s'est appliqué au grave maintien de la -haute magistrature, au bon ton de la noblesse, à la rigidité austère -de la Robe, au dandysme sobre et sans éclat d'un Georges Brummell. Ses -paroles sont lentes et reposées, il ne dit juste que ce qu'il faut, il -sait écouter avec tout le sérieux d'un audiencier, sans que le coin de -ses lèvres rasées trahisse la mobilité de ses sensations intérieures. -Il rit rarement et n'a jamais dû pleurer; son Å“il bleu est le fidèle -miroir de son âme de granit et ses mains gantées n'auraient pas le -moindre frémissement en palpant le premier des livres imprimés: le -_Psautier_ in-folio de Mayence, donné en 1457 par Jean Fust et Pierre -SchÅ“ffer. - -_Placide_ est cependant un Bibliophile, un Bibliophile bien coté sur -la place, mais il semble s'être approprié cette pensée de Machiavel: -«le monde appartient aux esprits froids.» Il a des livres, parce que -_cela fait bien_ dans son cabinet de bois noir aux tentures de nuance -sombre, à côté des cartons verts veufs de dossiers. Il a des livres, -parce qu'il a froidement calculé, que, si le cabriolet est plus utile -au médecin que le savoir, l'étalage d'une nombreuse Bibliothèque, aux -reliures jansénistes, frappe plus sûrement dans la demeure d'un avocat -que toute la rhétorique de ses meilleurs arguments. Il a des livres, -donc il est instruit, telle sera la logique de la veuve et de -l'orphelin.--_Post hoc ergo propter hoc._ - -Quels sont les ouvrages que collectionne _Placide_? Sont-ce les -Codes, les Formulaires, les Institutes de Justinien, les Sources du -Droit Romain, les Å“uvres de Procédure civile, les manuels du Juge -taxateur, le _Juris civilis Euchiridium_ et alia? assurément il ne -saurait se passer des Å“uvres de jurisprudence qui doivent former le -premier fonds de sa Bibliothèque, mais hélas! il ne possède même pas -l'_Esprit des lois_! Dans son désir de paraître doctissime, il a réuni -tous les volumes dont les titres seuls imposent le respect; voici sur -les rayons vernis de ses armoires vitrées tous les latinistes édités -par Burmann, Grævius et Gronovius, plus loin, les collections dites: -_Variorum_ et _Ad usum Delphini_; il a même mis côte à côte les -ennuyeux poëtes latins des derniers siècles; Rapin, Commire-Vanière, -Santeuil, Ménage, le Père Oudin et autres; puis, arrivent par bandes -serrées et bibliographiquement mal disposées, les Å“uvres de -Philosophie, de Métaphysique, de Mathématiques, d'Histoire, de -Théologie et de Morale divine.--La _Chimie de Boërhave_ heurte les -_Méditations de Descartes_ et le _Traité de l'entendement humain de -Locke_; les _Essais de morale de Nicole_ et les _Réflexions de -Bellegarde sur la Politesse du style_, coudoient _L'Art Héraldique_ et -_l'Hydrostatique ou la science du mouvement des eaux_; un volume: _De -l'ambassadeur et de ses fonctions_ par Wiquefort se trouve appuyé aux -_Dix Livres de Vitruve_ par Perrault et quelques _Notions -d'Ostéologie_ et _d'Anatomie comparée_ fraternisent avec la: _Méthode -pour étudier l'Histoire de Lenglet-Dufresnoy_. - -_Placide_ a tout empilé dans son cabinet, il a _le Traité du vrai -mérite_ de Claville, mais il ne l'a pas lu. Le dos et les titres de -ses livres seuls lui servent à l'ornementation de son intérieur, et, -s'il eut osé, il aurait fait exécuter une bibliothèque en relief, dont -les titres fixés sur du bois arrondi recouvert de cuir, lui en eussent -dit tout autant. Ses volumes sont en parfait état, sans être néanmoins -reliés à grands frais, ils sont propres et décents et n'ont certes pas -le négligé et l'air brisé d'un livre trop souvent ouvert.--Dirons-nous -à voix basse, que si _Placide_ ne regarde jamais les livres qu'il -achète, il lit en entier et d'un bout à l'autre ceux qu'il loue -furtivement au cabinet de lecture le plus proche?--Dirons-nous qu'il -dévore de temps à autre un roman en vogue, gras, usé par des mains -humides d'émotion; pourquoi pas? Lorsqu'il commet ce méfait, il se -cache; il se voilerait la face s'il venait à être découvert, lui si -grave, si austère, si distingué, lui, ce diplomate en disponibilité, -il pourrait être appelé: _Bibliophile de cabinet de lecture!_ Dieu! il -succomberait sous la honte, car alors on pourrait justement lui -décocher cette épigramme composée jadis pour un de ses sosies: - - _Ce qu'apprend ou lit Théodore - N'a nul rapport à son devoir, - Mais en récompense, il n'ignore - Rien, que ce qu'il devrait sçavoir._ - -Quand, sur le tard, _Placide_ sera arrivé à la position qu'il -ambitionne, lorsque le sel et le poivre pimenteront sa chevelure, -lorsqu'il sourira aux fins soupers et aux passions séniles qui -demandent des excitants, lorsque les ballets et les maillots roses -dérideront son froid _facies_, alors le _vir bonus_ cessera d'être un -Tartufe Bibliophile, un _Catalogueur par avenir_, un _Bibliolathe_ et -un _Bibliotaphe_; il se débarrassera sans émotion, sans amer regret, -de tout ce fatras de volumes qu'il aura amassés pour la galerie. Ses -livres lui auront servi de piédestal et il leur devra une -reconnaissance bien acquise. Peut-être sera-t-il ingrat, peut-être -aussi reformera-t-il une Bibliothèque, mais ce sera une Bibliothèque -de petit maître, une Bibliothèque clandestine. Il achètera Crébillon -le fils, Restif de la Bretonne. Voisenon et d'autres auteurs plus -grivois; il lira alors _l'Ecumoire_, _le Sopha_, _Grigri_, _le Pied de -Fanchette_, _le Sultan Misapouf_, et il commencera à comprendre -Rabelais et Boccace.--Par décorum, cet homme de glace aura installé la -morale apparente chez lui dans sa jeunesse, quand les frimas -blanchiront sa tête ils commenceront à fondre sur son cÅ“ur, il -deviendra Bibliomane libertin, la morale qu'il aura faussement -affichée se vengera, en lui offrant sa tunique à froisser. - - -III - -L'oncle de _Damis_, honnête homme, éclairé, profondément instruit, -Bibliophile de la vieille roche, avait converti toute sa fortune en -livres, c'était sa seule joie, son unique passion, aussi, voulut-il -mourir dans sa Bibliothèque, au milieu de ses vieux et sincères amis -qui l'avaient tant de fois égayé, consolé, charmé. Il y avait dans -cette bibliothèque des merveilles sublimes: on y voyait les -_Chroniques de Jean Froissart_, imprimées à Paris, chez Antoine Vérard -en quatre tomes in-folio, la _Bible de Coverdale_ (Zurich 1535); le -_Rituel de l'Eglise Anglicane_ (White-church 1560), le _Martial_ de -Sweynheym et Pennartz de 1473, le _Tite-Live de Spire_, les _Å’uvres -d'Amadis Jamyn_, puis les romans de chevalerie _Lancelot du Lac_, -_Gérion le Courtois_, _Méliadus_, _le Turpin_, _le Merlin_, _le Fier à -Bras_, _les Amadis_, _Regnaut de Montauban_, _le Saint Gréal et le -Chevalier de la Triste Figure_. - -_Damis_ se trouva un beau matin héritier de ces trois ou quatre mille -volumes.--En voyant arriver cette armée d'élite composée de superbes -in-folio, in-quarto et in-12, _Damis_ jeta les hauts cris: quel piteux -héritage! Il se prit à maudire la mémoire de son oncle et il eut beau -regarder les splendides reliures, aux armes de Henri II, de Henri III, -de Diane de Poitiers, du Président de Thou, il semblait inconsolable. -Comme il eut préféré quelques bonnes actions au porteur dont il se fut -empressé d'aller toucher la rente! - -Que fit _Damis_? Il vendit la bibliothèque de son oncle aux enchères -publiques; le produit de la vente atteignit près de _trois cent mille -francs_.--Il fut comme affolé de joie, plongé dans un délire intense; -la veille, il eut donné pour rien tous ces _Bouquins_ qui -l'encombraient, comme il disait dédaigneusement. Le lendemain, il se -révéla effréné Bibliophile.--Les livres avaient fait _Damis_ -riche;--_Damis_ voulut connaître et apprécier de tels amis, qui, outre -la fortune, pouvaient lui donner l'estime et la considération.--Avec -sa grosse bonhomie de rentier, il s'efforça de devenir Bibliognoste, -et, dans ce but, il se tint au courant de la _Bourse de la Librairie -moderne_; se fit envoyer tous les catalogues et assista de temps à -autre aux soirées de la salle Silvestre. - -Une fois dans cette voie, _Damis_ s'y élança avec bonheur et orgueil; -il apprit à avoir _du nez_, comme on dit dans l'argot de la brocante. -Il sut deviner les Livres dont l'épuisement, c'est-à -dire la hausse, -était proche. Il acheta les plus luxueux nouveaux venus, les éditions -elzéviriennes des éditeurs à la mode; il parapha de son nom tous les -bulletins de souscription, mais il se garda soigneusement de se livrer -aux vieux volumes dans la crainte très fondée de s'y perdre corps et -biens. - -Aujourd'hui _Damis_ est un de nos Bibliophiles les plus connus parmi -les _amateurs sérieux_; certains libraires lui envoient d'autorité et -à compte-ferme les nouvelles publications. Loin de s'en plaindre, il -en tire au contraire vanité et se rengorge avec d'étranges -gloussements de satisfaction. Il tient cependant à choisir lui-même -ses vélins, ses japons, ses chines et ses Whatman. Il les collationne -avec soin, regarde dans la transparence du jour la vergeure du papier, -la marque de Van-Gelder, de Rives et d'Archettes et ne se déclare -satisfait qu'après les plus grandes investigations de son Å“il. - -Sa Bibliothèque est simple: de larges casiers de bois blanc passé au -brou de noix, sont modestement appliqués sur les parois d'une vaste -pièce rectangulaire exposée au levant.--_Damis_ y vient dès l'aube, -non pour se délecter dans la lecture de ses livres,--il faudrait les -couper et cela leur ôterait du prix,--mais pour travailler ses -exemplaires dans le silence du cabinet; dans l'un, il ajoute un -portrait, dans l'autre il insère un autographe de l'auteur, dans -celui-ci, il place de doubles épreuves des gravures, à la sanguine ou -en bistre; dans celui-là enfin, ce sont des cartons, des notes, mille -choses qu'il case.--Il lit aussi les catalogues qu'il vient de -recevoir, et y apporte une attention soutenue:... ah! ah! se dit-il -tout-à -coup avec des éclats de joie, mais, _je l'ai_.... superbe.... -magnifique, admirable affaire! Un livre que j'ai payé Dix francs et -que je trouve catalogué: Cinquante.--Il se frotte les mains et se met -en devoir de découper en chantant le numéro qu'il vient de remarquer, -afin de le coller légèrement sur la garde du volume dont il est -question.--Oh! oh! exclama-t-il une minute après, ceci n'est point -cher;--le malheureux libraire ne s'y entend point, trois francs! un -ouvrage de vingt-cinq... J'irai le quérir cet après dîner. - -_Damis_ passe ainsi sa vie dans la paix la plus douce, dans un _otium -sine dignitate_, c'est un _Catalogueur Bibliopole_: on ne peut pas -dire tel oncle tel neveu. Il considère le volume comme une _action_ -soumise aux variations de la Hausse et de la Baisse. Il n'aime le -livre que parce qu'il en tripote.--Lui parlez-vous d'un volume -relié?--Bah! vous répond-il, faire relier un livre c'est jeter son -argent au vent, sa valeur n'en augmente pas d'un sol; Si Thouvenin, -Duru, Thibaron y ont mis la main..., je ne dis pas, mais cependant, -croyez-moi, conclut-il, l'idéal, c'est un livre non touché, non coupé, -dans l'état primordial de sa brochure. - - -CONCLUSION. - -Les Catalogueurs sont utiles à la richesse Nationale; nous ne voulons -pas les accabler, nous les plaindrons néanmoins de donner si peu de -nourriture à leur cervelle. Ils ne comprendront jamais la belle -réponse du duc de Vivonne à Louis XIV, lui demandant à quoi il lui -servait de lire: «Sire, la lecture fait à mon esprit ce que vos -perdreaux font à mes joues.» - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -SIMPLE COUP-D'Å’IL - -SUR - -LE ROMAN MODERNE - - Tenent Tympanum et Cytharam, et gaudent ad sonum organi. - - JOB, XXI. - - -I - -Vous achetiez un Roman, il y a quelques vingt ans, Monsieur, et, tout -heureux de votre emplette, signée d'un nom aimé, vous vous preniez à -lire,--les pieds sur les chenets,--les vigoureuses aventures d'un -d'Artagnan superbe, d'un héros cambré, souple et fort comme l'acier de -sa lame, qui vous menait bon train, à travers mille casse-cous, au -chapitre final, où triomphait sa cause. - -C'était par une belle matinée de mai, de septembre ou d'octobre; le -ciel était pur ou nuageux, l'air tiède ou vif, les feuilles d'un vert -tendre ou d'un chaud orangé,--peu importe; en deux temps, vous aviez -lié connaissance avec votre homme, détaillé vivement sa mise, conçu -votre sympathie, et, avec toute la simplicité de votre belle âme de -lecteur,--vous vous intéressiez à ce fringant jeune premier que vous -veniez d'entrevoir et que vous ne deviez plus quitter jusqu'à la fin -de ses peines. - -Que de galantes intrigues! Quelles joyeuses équipées! Vous en -souvenez-vous? - -Arquebusades et coups de rapière! Embuscades et rendez-vous discrets! -Tout votre sang français bouillait; vous entriez dans la peau de -l'Amadis; bataillant, intrigant, faisant l'amour, vous couriez avec -lui de tous côtés, et terriblement essoufflé, c'est à peine si vous -preniez un léger repos, à la dernière ligne d'un émouvant -chapitre.--Et vous, chère Madame, que de charmantes soirées vous -passiez sous la lampe, ou chastement pelotonnée dans le douillet repos -du lit! Vous parcouriez fiévreusement le gros Roman du jour, laissant -sommeiller Monsieur votre mari; et votre petit cÅ“ur battait bien -fort, lorsque le héros, au coin d'un carrefour sombre, luttait -vaillamment contre une bande de vilains coupe-jarrets. - - -II - -Ces émotions, ces courses échevelées en plein air, ces voyages de l'un -à l'autre pôle, le Roman de cape et d'épée,--qui résume tout cela,--le -Roman d'aventures a définitivement vécu, le poignard, la guitare et -l'échelle de corde ont été abandonnés aux magasins d'accessoires; -Amédée Achard a été le dernier apôtre de l'émotion en pourpoint et des -manteaux couleur de muraille; Ponson du Terrail, Gaboriau, Eyma et -_tutti quanti_ ne font plus les délices que des commis-voyageurs, des -portières ou des rares grisettes, aussi rares que les Carlins; les -lecteurs de Dumas père ont diminué et Paul Féval lui-même, ce -grand-prêtre de la dague et du poison a du se convertir subitement sur -le _chemin de Damas_ de la littérature. - -Le Roman intime, bourgeois ou plébéien, fait aujourd'hui nos -délices.--Notre époque veut du réel; l'optique est émoussée, nous -prenons une loupe; notre toucher est affaibli, notre main saisit un -scalpel; nous _anatomisons_. Le Roman est devenu une école pratique, -nous y étalons les belles horreurs, les cas pathologiques les plus -bizarres; nous indiquons les chloroses et les pustules sociales. Nous -ne sommes plus en gondole à Venise, nous nous promenons, en radeau, -dans les égouts des villes. - - -III - -Eh! mon Dieu, nous n'avons pas tort; nous en sommes arrivés là -graduellement, sans y prendre garde; notre époque littéraire, si -féconde, avait blasé nos sens; notre goût est devenu un petit Néron -difficile à satisfaire. Il nous fallait du nouveau, des choses -fortes, odorantes; nos meilleurs auteurs essayent de nous servir. - -Les Romanciers sont devenus des analystes du plus grand talent; ils -ont mis le tablier blanc, se sont munis de tous les instruments de -chirurgie, et nous voilà suivant leur cours avec intérêt. Nous voyons -les ulcères de la vie, c'est vrai, mais le musée Dupuytren a bien -aussi ses charmes; et il faut avouer que l'hôpital, les faits divers -et les tribunaux moralisent peut-être plus sûrement les masses que les -pillules du docteur Labruyère, les panacées du pharmacien Montaigne ou -la _Sagesse_ du Sieur Charron. - - -IV - -Sans vouloir faire une étude philologique et sans chercher _ab ovo_ -les causes de la phase littéraire que nous traversons, nous croyons -découvrir dans _Byron et le Byronnisme_ l'origine de la _Nouvelle -Ecole_. - -Ce n'est pas trop paradoxal, comme vous allez le voir: - -Nous sommes en 1830;--la littérature classique est moribonde; le -Romantisme qui vient de naître, fait déjà des effets de torse et -montre son biceps; un instant indécis, les Jeunes-France se divisent -en deux camps. Dans l'un la force domine; on y cultive la plastique, -la ligne, la couleur, la _fooorme_. Dans l'autre, la lecture de Byron -a sentimentalisé les cÅ“urs, les idylles maladives germent dans les -cerveaux, le spleen bruine dans l'âme, on larmoie les amours défuntes -ou les ambitions déçues; Lamartine grossit un lac de ses sanglots, -Musset empoisonne le beau Rolla; de Vigny suicide Chatterton sur le -théâtre. - -Une partie du public se laisse aller à cet abandon de soi-même. Il -devient exquis, distingué, de suprême bon ton de se faire voir blême -et verdâtre de teint; les amants malheureux se noient dans leurs -larmes; les couturières, par douzaines, allument des réchauds; une -douce folie se répand partout; seul, le bourgeois inconscient et -digne, regarde sans comprendre. - - -V - -Une réaction était nécessaire, l'idéalisme prenait des proportions -inquiétantes pour la santé des esprits, toutes les cervelles étaient -parties au diable, dans l'aérostat de la pensée. Il fallait ramener le -public au réel, à la vérité, aux choses dignes de commisération; il -était utile de le _désefféminer_, de lui montrer, en l'intéressant, la -vie rude, nerveuse, aride, dans ses manifestations de chaque jour, -dans ses luttes, dans ses drames du grand monde; de lui faire palper -les tristesses de la bourgeoisie et les misères des bas-fonds de la -société. - ---«Assez de byronnisme, trêve aux jérémiades et aux variations en -mineur sur les amours personnelles; ne distillons plus ce miel -affadissant, versons quelques gouttes d'absinthe dans nos -Å“uvres:»--tel fut le raisonnement d'une nouvelle École, qui semble -commencer à Balzac, pour se continuer par MM. de Goncourt, Zola et -Daudet. - -Balzac, cet Hercule puissant de la littérature moderne, doit être -considéré comme le premier maître du réalisme, de ce réalisme sobre, -correct, distingué; de ce réalisme qui met encore des gants et qui -flâne, monocle dans l'Å“il, au milieu des salons les plus mélangés. -Toute une époque défile sous ses yeux, il la fixe magistralement dans -ses immortels chefs-d'Å“uvre; mais il restait à glaner sur ses -_timidités_, sur les choses qu'il n'a pas osé décrire, sur ses -craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; c'est là précisément ce que -font aujourd'hui ses successeurs. - -Les héritiers directs de l'auteur de la _Comédie humaine_ se -montrèrent plus hardis, mais avec certaines réticences. Les Delvau, -les Champfleury, les Baudelaire, les Duranty et autres, explorèrent -les coins de la vie réelle non encore décrits. On vit alors, pour la -première fois, ces peintures crayeuses des barrières de Paris, ces -types bouffons des petites villes de province, ces croquis bizarres -d'ateliers d'artistes, cet argot pittoresque des différents milieux -parisiens, cette photographie littéraire, pour tout dire, qui rend -exactement l'impression des choses vues et étudiées minutieusement. - - -VI - -Avec Gustave Flaubert et _Madame Bovary_, se dessine dans sa véritable -incarnation le Roman moderne: c'est de ce chef-d'Å“uvre, à la fois -lumineux de réalité, saisissant et osé, que prennent source les -productions remarquables si discutées aujourd'hui. - -Flaubert a créé un genre, qui tâtonnait et se cherchait avant lui, et, -dit-on, il l'a crée comme se créent les belles choses, sans avoir -l'idée même de sa hardiesse, sans le voulu, sans la prétention de -faire une merveille; il a écrit _Madame Bovary_, parce qu'il avait -vécu son roman;[1] il avait vu, il est venu,--il a vaincu,--la fameuse -promenade en fiacre, semblait même à l'auteur, la chose la plus chaste -du monde; Flaubert avait mis là , toute la virginité, toute l'heureuse -naïveté de son talent; il racontait et ne faisait pas, à son sens, une -peinture immorale. - - [1] _Madame Bovary_ fut écrit au jour le jour--nous donnons ces - détails pour les Bibliophiles curieux--sur un de ces longs - agendas de ménagère qui portent les quantièmes, les fêtes, les - septuagésimes ou sexagésimes, les noms aimés de Sainte-Anastasie - ou de Saint Cyriaque, c'est sur ces pages oblongues que Flaubert - fixa son Å“uvre impérissable,--voilà un agenda qui vaudrait cher - aujourd'hui! - -Après _Madame Bovary_ on voit apparaître la _Fanny_ de Feydeau, -_L'Affaire Clémenceau_ de Dumas fils, certains Romans à sensation -d'Alphonse Karr, de Sandeau, de Feuillet, de George Sand, dans une -tonalité différente, ainsi qu'une foule d'Å“uvres justement célèbres, -signées des noms les plus connus. - -Edmond et Jules de Goncourt _spécialisent_ le genre, dans cette -admirable série d'études qui commencent à franchir le cercle -restreint, mais artistique, où leur immense talent fut apprécié et -admiré dès l'origine. Puis vient Zola, qui se cantonne en pleine -époque impériale, de 1852 à 1870, et qui, avec une vigueur géniale, -nous en trace les types les mieux accusés.--_La Fortune des Rougon_, -_La Curée_, _La Conquête de Plassans_, _La Faute de l'Abbé Mouret_ et -_L'Assommoir_ sont des Romans typiques, forts, accentués et -vigoureusement traités par un artiste qui voit très juste à travers la -fougue de son tempérament. - -Alphonse Daudet, le dernier venu, dans une manière plus délicate et -moins heurtée, a produit des Å“uvres exquises, ciselées avec art et -amour. Ses _Contes du Lundi_, ses _Lettres de Mon Moulin_, -_Fromont-Jeune et Risler aîné_, resteront assurément dans l'avenir, -comme de fins et fidèles tableaux des mÅ“urs contemporaines. - -Nous voudrions parler également de Ferdinand Fabre, l'auteur d'un chef -d'Å“uvre trop peu connu: L'_Abbé Tigrane_. Nous voudrions dire -quelques mots sur Tourgueneff, sur Henri et Jules de la Madelène, sur -Claretie, sur Noriac, sur Ernest d'Hervilly, sur Cladel et sur tant -d'autres hommes de talent, mais, dans cette étude au courant de la -plume, que nous regrettons même d'avoir entreprise avec un si grand -sans façon, nous sommes forcé de nous arrêter,--au reste, nous -dira-t-on, vous êtes Bibliophile et non pas critique: _Ne, sutor, -supra crepidam_. - - -VII - -_Il faut des Romans aux peuples corrompus_, a dit J.-J. Rousseau. -Aujourd'hui, tout le monde lit, depuis la laitière qui vend son lait -le matin, au coin de la rue, jusqu'à la duchesse sur sa chaise longue; -dans notre société actuelle, le Roman est indispensable; Alexis -Bouvier et Emile Richebourg font les délices des masses; aucune force -morale ne saurait s'opposer à cet engouement. Mais que conclure du -Roman moderne, du Roman qui se possède et qui se tient? Ne concluons -pas, ou du moins concluons par cette simple conversation que nous -eûmes dernièrement avec un de nos plus spirituels Romanciers. - -Ah! Si j'étais plus jeune, nous disait-il, si je ne me trouvais pas -dévoré par le temps, par le journalisme, par les gêneurs et aussi par -la paresse, quel admirable roman je voudrais faire? - -Comment cela? - -Je ferais rire et pleurer tour à tour.... mais il me faudrait passer -des nuits entières, travailler avec une volonté dont je ne me sens -plus la force.... que ce serait beau, cependant! - -Enfin, que feriez-vous? - -_Un Roman par Dépêches._ - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -LE BIBLIOPHILE AUX CHAMPS - - Je ne voyage sans livres, ny en paix, ny en guerre. - - MONTAIGNE. - - -_O Rus! quando ego te aspiciam!_ s'exclamait le vieil Horace avec des -perspectives de calme et de repos.--_O ubi campi!_ modulait Virgile, -regrettant la tranquillité des champs, les riantes collines, les -ruisseaux jaseurs et les forêts hautaines.--O campagnes! lointains -paysages, hameaux et prairies, sombres taillis et larges futaies, -quand pourrai-je vous retrouver! soupire de même le pauvre Bibliophile -des villes, qui, après les démarches bouquinières, les luttes, les -recherches patientes de l'hiver, voit renaître les idylles en son -cÅ“ur et veut enfin lire dans l'inimitable livre de la nature (_si -parva licet componere magnis_). Livre à grandes marges, divinement -relié d'azur par le céleste ouvrier de l'Univers. - -«Les livres voyagent avec nous, dit Janin: ils nous suivent à la -ville, à la campagne; on emporte son livre au fond des bois, on le -retrouve au coin du feu».--Le Bibliophile sait cela, et, avant de -quitter son nid d'hiver, il se prépare à varier par de douces lectures -les longs _farniente_ et les molles langueurs de sa villégiature. La -valise est prête.--Il passe en revue sa Bibliothèque, lentement, -minutieusement, amoureusement; il inspecte avec des regards tendres et -charmés, ses _Juntes_, ses _Dollet_, ses _Vascosan_, ses _Gryphes_, -ses _Turnèbe_, ses _Plantin_, ses _Baskerville_ et ses _Elzéviers_; il -considère, avec une Bibliognostique passionnée, ses volumes aux armes -de M. de Baluze, du Cardinal Dubois, du Maréchal d'Estrées ou du Comte -de Hoÿm.--Que de bons et sincères amis il va falloir abandonner là , -bien emmaillottés, bien préservés du fléau des insectes, des mites et -des larves, bien en dehors de tout contact humide!--Le Bibliophile a -le cÅ“ur serré, il ne peut détacher ses yeux de tant d'Å“uvres chéries -qui lui rappellent tous les heureux instants de l'intimité, et aussi, -les joies poignantes de la trouvaille.--Il faut cependant partir, et -faire un tri avec discernement. - -Ici, ce Ronsard l'attire, puis, tout près, ce Rémy-Belleau, et plus -loin, le marquis de Racan, ce poëte des gentes pastourelles; voilà -trois grands chantres de la nature qu'il fera bon de relire à l'ombre -d'un bosquet ou sous la verte feuillée d'un bois peuplé de -rossignols.--Prendrai-je Madame Deshoulières? se demande-t-il avec -inquiétude; choisirai-je Delille et ses _Jardins_, Jean-Jacques et sa -_Botanique_, le sage Lucrèce, le divin Horace, le délicat Tibulle ou -l'amoureux Jean Second? Dois-je emporter les Fabulistes, les -Mythologues et environner ma solitude de Faunes et de Nymphes, de -Satyres, de Dryades et d'Hamadryades, charmantes Divinités, que mon -esprit subjugué verra se jouer entre les arbrisseaux?--Eh! voici, bien -à propos, les _Lettres à Emilie sur la Mythologie_, par Demoustier.... -Mais, l'édition est si jolie, si merveilleusement reliée, que je -craindrais... de tels livres ne voyagent pas, leur propre splendeur -les attache au rivage. - -Le Bibliophile est très perplexe;--choisir parmi ceux qu'on aime n'est -pas chose aisée. Ah! que n'a-t-il acheté jadis cette mignonne -_Bibliothèque portative du voyageur_, si intelligemment publiée par T. -Desoër, commencée vers l'an XI par J.-B. Fournier.--Quelle aimable -Bibliothèque de campagne, que cette collection de volumes in-32 qui -commence à La Fontaine pour finir au Cardinal de Bernis!--Heureusement, -Cazin vient au secours du Bibliophile voyageur. Il vient, muni de -l'Arioste, d'Amyot, d'Anacréon, de Boccace, de Bussy-Rabutin, de -Cubières, de Dorat, de Fontenelle, de Boufflers, de Galland, de La -Fare, de Marguerite de Navarre, de Marivaux, Marmontel, Piron, Sterne -et Rabelais. On peut, certes, avec de tels maîtres, se déclarer -satisfait. - -Mais parmi les modernes, sur quels auteurs fixer son choix? On sait -Musset par cÅ“ur; Hugo est trop Titanique et ferait payer de -_l'excédent_, Balzac peut être abandonné au même titre; il faut donc -des peintres de genre--_ut pictura poesis_,--François Coppée, Josephin -Soulary, André Lemoyne et Albert Mérat. Et puis encore?--le -Bibliophile pense, et avec juste raison, qu'on doit laisser dans leur -rigidité ces pauvres grands classiques trop froids pour être lus en -plein air, et prendre quelques romans--pour ce, il s'appuie sur le -raisonnement de S. Mercier:--«Voyez ce qu'on lit à la campagne, dit -l'auteur du _Tableau de Paris_; reviendra-t-on sur une _éternelle_ -tragédie de Racine? Non; il faudra se plonger dans les compositions -vastes et intéressantes, dans les romans anglois, dans les romans de -l'Abbé Prévôt, dans ceux de l'admirable Restif de la Bretonne... on -cherche alors un horizon littéraire, étendu, vaste comme l'horizon qui -nous environne; on a recours aux romans de chevalerie plutôt que de se -dessécher l'esprit et l'imagination dans une maigre épître de Boileau -ou dans ces ouvrages arides et contournés que le Sanhédrin -littéraire[2] vante tout seul et que le reste de la France -dédaigne;--on demande des faits, de l'action, du mouvement; on aime à -suivre tous ces caractères mélangés.» - - [2] Mercier entend sans doute désigner ici le pédant La Harpe et - son _Lycée_. - -Le Bibliophile choisit donc Hoffmann et Edgard Poë, Théophile Gautier -et Gérard de Nerval, Mérimée et Stendhal, et aussi quelques volumes du -spirituel Monselet, ne serait-ce que l'_Almanach des Gourmands_, un -livre qui joint les délices de l'esprit à ceux de l'estomac, et auquel -l'air vif et les longues promenades ne portent pas préjudice... au -contraire. - -Fier de cette petite Bibliothèque, le voyageur va pour partir, mais il -jette de nouveau un coup d'Å“il attendri sur les intimes qu'il laisse -derrière lui; il dit un dernier adieu aux Moralistes, aux Tragiques, -aux Critiques, aux bons gros Dictionnaires si souvent feuilletés, aux -Historiens, aux Rhéteurs, aux Philosophes, aux Pères de l'Eglise, à -tous ces génies qui se serrent le coude avec l'étonnant esprit de -corps de l'immortalité. - -Notre Amateur, s'il n'a pas de villa, cherche un coin silencieux, une -chaumière où mettre les amis qu'il emporte; ce qu'il lui faudrait, à -lui, le raffiné, ce serait un vetuste castel gothique pour goûter -toute la saveur de ses préférés des XVe et XVIe siècles. Il trouve que -le décor a quelque chose de la reliure bien conservée et il lui -semble, que, dans un jardin dessiné par Le-Nôtre, il dégusterait mieux -ses _Lettres de Madame de Sévigné_ ou la poésie rectiligne de -Despréaux;--on a vu des Bibliophiles qui n'auraient pu se pâmer aux -finesses de Parny ou de Grécourt sans le milieu pastoral du Petit -Trianon, et d'autres, entreprendre un voyage d'Italie afin de lire -Casanova ou Carlo Gozzi, nonchalamment couchés dans une gondole -vénitienne en vue de La Piazzetta. - -Avant que de s'enfoncer dans l'oasis qu'il rêve, le Bibliophile passe -dans quelques villes de province où il fouille, remue, bouleverse les -rayons des petits libraires; mais il trouve peu et les occasions sont -chauves.--Souvent même, ô stupéfaction! la mine simple et benoîte du -dépositaire de MM. les éditeurs, cache une astuce, une méfiance dont -on n'aurait su se douter, et, lorsqu'on croit acheter certains volumes -de cabinet de lecture, des Renduel, des Gosselin ou des -Poulet-Malassis dans des conditions honnêtes, on voit le petit -Papetier-Libraire se redresser de toute la hauteur de ses -connaissances, et se mettre à citer les prix fantastiques des grands -Bibliopoles parisiens, ainsi qu'un collégien qui fait étalage -d'érudition.--Règle générale, en province, où l'on croit rencontrer ou -plutôt déterrer tant de choses merveilleuses, on ne trouve que des -prétentions boursouflées et des prix le plus souvent excessifs. - -Une fois dans son nid de verdure, quelle joie! quelle jeunesse! quel -enthousiasme! Ce ne sont pour commencer que de longues promenades à -travers prés, avec un ou plusieurs Cazins en poche; le trop plein de -vie semble déborder notre urbain; il boit l'air champêtre à se rompre -les poumons, et, ce n'est que fatigué, mais non repu, qu'il vient -s'étendre sur la mousse épaisse, pour lire avec ravissement les -bavardages, les superbes descriptions et l'esprit à foison des chers -auteurs qui l'accompagnent. - -Lit-il _Aline, reine de Golconde_, ce conte ravissant de Boufflers? il -ne sait si c'est fiction ou réalité; une meunière aux coquets -retroussis de jupe vient-elle à passer? aussitôt son imagination voit -Aline;--lit-il le _Paradis perdu_? il croit le retrouver. - -Et le soir des jours de pluie, devant un grand feu clair et gai de -bourrées qui pétillent, les jambes allongées, muni de la pipe -familière, le ventre à l'aise, l'esprit quiet, avec quelle bonne -humeur il comprend la large gaieté gauloise de Maistre Rabelais ou de -Béroalde de Verville;--ajoutons à cela, une femme qui travaille et des -enfants qui dorment: tout le bonheur de la vie n'est-il pas là ? - -Mais, malheureusement, nous ne pouvons pas dire: _ab uno disce -omnes_,--pour un Bibliophile sage et modeste, qui vit ainsi retiré -loin du monde au tumulte odieux, que de Bibliophiles qui boivent aux -champs l'onde perfide du Léthé!--la chasse, la pêche, les courses à -cheval, les exercices qui rompent les membres, s'accommodent peu de la -lecture et font négliger les livres;--nous en connaissons plus d'un, -qui, parti avec des caisses de volumes, est retourné dans ses pénates -hivernales sans les avoir même déballées. - -Ces derniers ne sont pas sincèrement Bibliophiles, ce sont des -Bibliophiles _ab hoc_ et _ab hac_. - -L'amour des Livres ne fait pas prime dans leur cÅ“ur; ils ne se -servent de la lecture que comme d'une flèche qu'ils décochent à -l'ennui, le livre est un rayon de soleil pour eux dans les jours de -tristesse; lorsque la gaieté les accapare, ils abandonnent avec -ingratitude ces amis des temps néfastes. - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - - - -LES PROJETS - -D'HONORÉ DE BALZAC - - Les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu'entre les - mains du talent. - - RIVAROL. - - -Lorsqu'un colosse aussi puissant que Balzac vient à tomber, vaincu par -un travail opiniâtre et les terribles secousses d'un cÅ“ur battant -sans cesse d'une épaule à l'autre, toute une génération littéraire -s'approche, timidement d'abord, effarée et curieuse, munie de la -lorgnette, du microscope et du scalpel.--La poule aux Å“ufs d'or est -morte; chacun regarde son plumage, se remémore les prodiges pondus; -c'est à qui sera le premier à lui ouvrir le ventre, et, selon le mot -des enfants, à y chercher la _petite bête_.--Las de filer ses -feuilletons aux pieds de ses créanciers, ayant encore aux lèvres -l'amertume des luttes soutenues, le vaillant Hercule a succombé, -laissant un vide immense dans la littérature militante.--Balzac est -mort. Vive Balzac!--La place est aussitôt occupée par les biographes, -ces agioteurs du souvenir; l'homme n'est plus, que déjà le héros -survit et prête à la légende. - -Aux biographies particulières de Honoré de Balzac, ont succédé les -portraits intimes et les croquis sans façons, _à bâtons rompus_, du -romancier en pantoufles; il n'est pas de littérateur contemporain dont -on ait mieux et plus souvent commenté l'Å“uvre et la vie,--après -Madame de Surville, la sÅ“ur dévouée, l'_Alma Soror_, apportant un -pieux hommage à la mémoire de son frère, deux amis du _Home_, deux -familiers des heureux jours, Th. Gautier et Léon Gozlan se mirent à -tisonner la braise encore chaude des _Jardies_,--Lamartine, lyrique -contemplateur, étudia l'homme et ses Å“uvres; Champfleury, tout en -essayant les souliers du géant (_errare humanum_), donna la note de -son admiration; Armand Baschet glana dans le sillon ouvert, et il n'y -eut pas jusqu'à Werdet, le libraire éditeur, qui ne voulut, dans un -style d'exquise bonhomie et d'après ses souvenirs de boutiquier, juger -la vie, l'humeur et le caractère de son génial auteur. - -Tant de biographies toisent Balzac du haut en bas, le tournent et le -retournent, inventorient son passé, pourtraicturent sa grande figure, -largement et minutieusement à la fois, le présentent dans les grands -côtés de la vie publique et les petits côtés de l'intimité; réservent -peu de place enfin, à de nouvelles investigations.--La correspondance -qui fut publiée en dernier lieu, livre le Tourangeau à nu et couronne -la série biographique, en laissant lumineusement apercevoir Balzac -dans le déboutonné de son talent, à la bonne franquette de sa gaieté -Rabelaisienne, de ses projets, de ses efforts, de sa tristesse et de -ses larmes. - -La Bibliographie, comme prise de couardise devant sa gigantesque -production, est demeurée hésitante et muette jusqu'alors.--Une -_Bibliographie de Balzac_ serait cependant un ouvrage aussi -utile que remarquable[3]; se trouvera-t-il quelqu'un pour -l'entreprendre?--Quoiqu'il en soit, il nous a paru intéressant de -grouper dans une étude courte et succincte de curieux et de -catalogographe, plutôt que d'érudit les _projets littéraires_ éclos -dans le cerveau du plus grand manieur d'idées de notre époque. - - [3] Nous venons d'apprendre, avec le plus vif plaisir, qu'un - savant Bibliophile belge, M. Charles de Lorenjaül (vicomte de - S***), bien connu de tous les Bibliophiles pour son aimable - érudition et sa bonne grâce à être utile à chacun, est parvenu à - achever ce travail de bénédictin, qui doit paraître très - prochainement chez l'éditeur Calman Lévy, sous le titre de: - _Histoire des Å’uvres de Honoré de Balzac_. - -Balzac seul, eût pu connaître et décrire les innombrables et étranges -idées qui se sont produites et développées sous son crâne -effervescent; notre rôle se bornera à noter les conceptions qu'il -arrêtait sous un titre quelconque dans un but de Bibliopée. - -A peine installé dans sa mansarde de la rue Lesdiguières, avec la -Gloire pour maîtresse et _Lui-Même_ pour domestique, le jeune Honoré -se rompt les poignets dans des compositions qui n'ont jamais vu le -jour.--C'est d'abord _Coqsigrue_, un roman qui le hante pendant de -longues semaines et qu'il abandonne pour le mieux mûrir et ruminer; -puis, c'est un _Opéra Comique_ (?) auquel il renonce, faute de -compositeur, mais aussi, pour ne pas sacrifier au goût actuel et -s'adonner au grand Genre, à la manière des Racine et des Corneille, à -son fameux _Cromwell_ enfin, dont il résume le plan détaillé dans une -lettre à sa sÅ“ur Laure (1820).--Pour se délasser des fatigues que lui -procure sa Tragédie, le Débutant _Croquignole_, selon son mot. _Un -Petit Roman dans le Genre Antique_, fait mot à mot, pensée à pensée, -avec toute la gravité qu'une telle chose comporte. - -Ces quelques projets occupent toute la première étape littéraire de -Balzac; plus tard, en 1830, il parle avec enthousiasme d'une vaste -entreprise, ce sont _Les Trois Cardinaux_, Å“uvre dans laquelle il eût -voulu mettre en scène, le Père Joseph, dit l'_Eminence grise_, Mazarin -et Dubois--à la même époque il prépare des Romans et des articles de -Revue qui ne furent jamais achevés et peut-être jamais commencés, en -voici les titres: _Un Article sur le Serment_,--_Les Causeries du -Soir_ (volume de nouvelles) _Le Maudit_ (article ébauché pour la -_Revue_ de Buloz), _Les Amours d'une Laide_,--_Le Marquis de Carabas_, -et, principalement _La Bataille d'Austerlitz_, dont Balzac parle -fréquemment comme devant faire partie des _Scènes de la Vie -Militaire_. - -De 1833 à 1850, l'auteur du _Père Goriot_, fait plus de besogne que de -projets; nous devons néanmoins citer comme tels: _20 pages sur le -Salon de 1833_,--_Le Privilége_, roman qui devait suivre _Le Curé de -Campagne_,--_L'Histoire d'une Idée heureuse_, dont le prologue seul a -été fait, et aussi, un projet de pièce-vaudeville: _Richard CÅ“ur -d'Eponge_, que Théophile Gautier devait arranger et faire représenter -au Théâtre des Variétés. - -Nous nous arrêtons plus particulièrement sur un projet que Balzac -paraît avoir beaucoup caressé et qu'il affirme même avoir _exécuté en -entier_, bien qu'il n'ait jamais été mis en lumière.--En 1836, il -écrit de La Boulonnière, près Nemours, à maître Werdet, son éditeur: -«J'ai terminé le manuscrit de _SÅ“ur Marie des Anges_, je ne veux pas -le confier à la diligence.» - -_SÅ“ur Marie des Anges_, cela est patent, n'a jamais existé que dans -l'imagination irradiée du romancier, qui voulait peindre, sous ce -titre, une âme de jeune fille avant l'invasion d'un amour qui la -conduira au couvent--: «Je lui ferai abhorrer les carmélites dans sa -jeunesse où elle ne rêve que le monde et les fêtes, dit-il à ce -sujet, (_Lettre à Madame Hanska_, 1838) et le malheur la ramènera au -couvent qui sera pour elle un asile et un refuge. Après avoir passé -huit années au couvent, elle arrive à Paris aussi étrangère que le -Persan de Montesquieu, et je lui ferai juger et dépeindre le Paris -moderne par la puissance de l'idée, au lieu de me servir de la méthode -dramatique de nos romans. C'est une donnée nouvelle, et, si je réussis -à l'exécuter comme je l'entends, je vous réponds que vous serez -content de moi.» - -Hélas, de _SÅ“ur Marie des Anges_, de ce _Livre d'Amour_, comme se -plaisait à le nommer l'écrivain, il ne reste que ces quelques lignes -fugitives! - -Mais, ce n'est plus le Balzac aux projets vagabonds qui doit nous -occuper maintenant, c'est l'auteur de la _Grrrande Comédie humaine_, -et les ouvrages divers que cette Å“uvre immense devait comprendre dans -son ensemble. - -Dans les SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE, Balzac avait projeté les romans -suivants, dont les titres seuls nous donnent d'amers regrets:--_Les -Enfants_,--_Un Pensionnat de Demoiselles_,--_Intérieur de Collége_, -puis, (ici nos regrets s'accentuent),--_Gendres et Belles-Mères_. - -Dans les SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE devaient prendre place: _Une Vue -du Palais_,--_Entre-Savants_,--_Le Théâtre comme il est_. - -Aux SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE, se seraient ajoutées les -Å“uvres suivantes: _L'Histoire et le Roman_,--_Les Deux -Ambitieux_,--_L'Attaché d'Ambassade_ et... _Comment on fait un -Ministère_. - -Avant d'entreprendre les SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE, Balzac en avait -dressé le plan et nous y trouvons ces nombreuses lacunes: _Les Soldats -de la République_ (trois épisodes), _L'Entrée en Campagne_,--_Les -Vendéens_,--Pour _Les Français en Egypte_, les 2e et 3e épisodes font -défaut, ce sont:--_Le Prophète_,--_Le Pacha_. Pour le reste, voici -tous les titres des Å’uvres militaires projetées: _L'armée -Roulante_,--_La Garde Consulaire_,--_Un Combat_,--_L'Armée -assiégée_,--_La Plaine de Wagram_,--_L'Aubergiste_,--_Les Anglais en -Espagne_,--_Moscou_,--_La Bataille de Dresde_,--_Les Traînards_,--_Les -Partisans_,--_Une Croisière_,--_Les Pontons_,--_La Campagne de -France_,--_Le Dernier Champ de Bataille_,--_L'Emir_,--_La Pénissière_ -et _Le Corsaire Algérien_. - -Il manque deux romans aux SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE: _Le Juge de -Paix_,--_Les Environs de Paris_.--AUX ETUDES PHILOSOPHIQUES, il en -manque cinq: _Le Phédon d'Aujourd'hui_,--_Le Président Fritot_,--_Le -Philanthrope_,--_Le Nouvel-Abeilard_,--_La Vie et les Aventures d'une -Idée_.--Dans les ETUDES ANALYTIQUES, enfin, Balzac devait faire: -_L'Anatomie des Corps Enseignants_, _Une Monographie de la Vertu_ et -un grand _Dialogue Philosophique et Politique sur la Perfection du -XIXe siècle_. - -Notre travail de catalogographe se termine ici,--nous ne chercherons -pas à y ajouter un _Postface_, ni à savoir, si Balzac, qui a changé -tant de fois les titres de ses Å“uvres, a refondu ses premiers projets -et leur a donné un corps sous une autre enveloppe,--nous avons pensé -pouvoir être agréable à chacun en réunissant, au milieu de _Nos -caprices_, ces quelques notes sérieuses sur les ouvrages projetés par -notre Grand Romancier, nous en avons donné les titres pour ce qu'ils -valent, sans commentaires ni frais d'érudition,--qu'on nous tienne -compte du reste. - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -VARIATIONS - -SUR LA RELIURE DE FANTAISIE - - La vérité dort auprès des grands dans de brillantes reliures; la - sagesse veille auprès des vrais lecteurs sous de minces - cartonnages. - - -Il semble que les Bibliopégistes modernes, aient oublié l'art de ces -lourdes mais fastueuses reliures des XVe et XVIe siècles, en drap de -satin azuré, en drap d'or ou de Damas; en cuir blanc ou rouge; en -_veluyeau_ sanguin, vermeil, vert ou noir; _en pel velue_, en soie -blanche, ouvrée ou tannée; en cuir de cerf, estampé à froid ou doré à -chaud; en parchemin gaufré, en étoffe de Panne; en velours pourpre, -frappé d'écussons ou de fleurs de lys; le tout rehaussé, harnaché pour -ainsi dire, de bossettes, d'agrafes, de _fermouers_, _fermaulx_, -_fermails_ ou _fermaillets_, de _pipes_ d'or ou d'argent, de _tuyaux_ -du même métal pour tourner les feuillets; de perles, d'émeraudes ou de -saphirs, de toute l'orfévrerie la plus étincelante. - -Les livres du bon temps étaient de véritables objets d'art; on les -retrouve dans d'anciens inventaires, énumérés pêle-mêle avec les -robes, les chaperons, les dagues, les Hanaps et les coupes. Le Duc -Philippe-le-Hardi avait adapté aux ais d'un livre de prière, une -platine d'argent doré, avec une petite niche, pour y mettre ses -lunettes afin qu'elles ne fussent cassées, et l'histoire nous apprend, -que ce même Duc, paya seulement seize livres à un certain Martin -Lhuillier, Marchand-Libraire à Paris, pour lui avoir couvert huit -volumes, Romans, Bibles et autres, reliés en _cuir en grain_. - -L'oubli de telles armures somptueuses et surtout de prix aussi doux -est à regretter, aujourd'hui, que les relieurs adonnés au maroquin du -Levant, au vélin, au chagrin et à la basane se font payer si cher. - -On a dit et répété souvent, que la Reliure, au fond, n'est au Livre -que ce que l'habit est à l'homme ou la livrée au serviteur; or, -l'habit suit la mode, et la mode se trouve hélas! de nos jours, -froide, correcte, guindée, sobre et banale; l'art de la reliure s'en -ressent; nous n'entendons pas parler de la grande reliure, à -compartiments, à ornements à dentelles, à entrelacs; de ces livres -qu'on n'ose toucher dans la crainte de ternir le brillant du maroquin -ou l'éclat des petits-fers, mais de la demi-reliure,--de la reliure -pour tous,--du cartonnage de fantaisie moderne, de la robe de chambre -du livre, en un mot, qui donne à cet ami qu'on aime, tout le négligé -charmant des causeries intimes. - -Les cartonnages, dits _à la Bradel_, sont fort appréciés aujourd'hui; -ils forment une enveloppe gracieuse et modeste, et, sans rien enlever -à l'ampleur des marges, ils conservent la virginité de la brochure. -Ces cartonnages sont d'excellents vêtements préservatifs; ils ont la -commodité, la flexibilité, la grâce, mais il leur manque la -gentillesse, l'esprit fantaisiste, l'aspect d'art que nous voudrions -voir adopter plus généralement. Ils sont classiques en diable; c'est -là leur grand défaut. - -On emploie à l'usage de ces demi-reliures, soit du _papier peigne_, -soit du papier marbré, maroquiné ou à _escargots_, soit du papier de -couleur mate, soit encore de la toile anglaise, gaufrée, teintée, unie -ou à ramages, chagrinée ou glacée; quelques relieurs, imitateurs du -genre hollandais, usent de parchemin blanc ou de vélin; ils replient -les bords en _gouttières_, ornent le dos de très vilaines lettres -polychrômes calligraphiées, et puis, c'est tout...; il semble que là , -se trouvent, les colonnes d'Hercule du cartonnier relieur. - -Les Bibliophiles ne doivent pas négliger le petit art de ces -demi-reliures; c'est à eux de chercher, de vivifier leur goût, de le -spécialiser, de trouver l'original et de l'imposer à l'imagination -rétive de leurs fournisseurs ordinaires, qui demeurent trop longtemps -sur le chemin du convenu et du ponsif. - -Un Livre doit être relié, selon son esprit, selon l'époque où il a vu -le jour, selon la valeur qu'on y attache et l'usage que l'on compte en -faire; il doit s'annoncer par son extérieur, par le ton gai, éclatant, -vif, terne, sombre ou bigarré de son accoutrement. Rien qu'en le -voyant sur les rayons d'une Bibliothèque, l'âme du lecteur doit se -remémorer les sensations éprouvées, les douces heures qu'elle a passé -à savourer sa sagesse ou son esprit; un Bibliophile de goût se -reconnaît à ces détails. Existe-t-il quelque chose de plus horrible à -voir qu'une Bibliothèque monochrome! un _Bibliotaphe_ seul peut en -posséder une semblable. - -Les Livres réunis habilement doivent subir un prisme;--le dos de -chacun d'eux devrait peindre son caractère individuel; n'est-ce pas là -qu'on voit ses volumes lorsque, dans les longues flâneries, on flatte -de l'Å“il sans y toucher tous ces gais compaignons qu'on a su -assembler en docte académie.--Si votre Molière est relié en veau -porphyre, que _Montaigne_ le soit en veau racine, _Montesquieu_ en -veau granit et _Dorat_ en veau rose, n'allez pas couvrir la _Pucelle -de Voltaire_ en maroquin blanc, réservez cette nuance virginale à -_celle_ de _Chapelain_; vêtir les _Lettres de Madame de Maintenon_ en -Lavallière serait une hérésie; mais faire endosser aux _Historiettes -de Tallemant des Réaux_ une tunique vert bile, ne serait que justice. - -Certains amateurs, bien pensants, ont adopté une couleur particulière -pour chaque classe de leur Bibliothèque.--Ces _Chromo-Bibliotactes_ -habillent de violet, nuance du prélat, les ouvrages de _Théologie_ et -les _Saintes Ecritures_. En souvenir du printemps de la Nature, -l'_Histoire naturelle_ est revêtue du vert le plus tendre; aux -_Å’uvres dramatiques_, ils accordent le rouge, couleur de sang; pour -les _Romans_, ils prennent le rose, tandis que pour les _Livres -d'histoire_, de _Médecine_ ou de _Jurisprudence_, ils emploient le -noir avec de minces filets d'or.--L'_Astrologie_ porte l'azur céleste, -les _Å’uvres Badines_ sont gratifiées du ton mauve, les _Voyages_ de -bleu d'outre-mer, les _Traités du Mariage_ de jaune serin et les -Opuscules _Scatologiques_ de Terre de Sienne. - -Cette manière de procéder n'est pas absolument fautive, bien loin de -là ; mais une Bibliothèque, ainsi classée, ressemble trop à une armée -divisée en différents corps de troupes; on reconnaît de loin -l'uniforme de ses soldats, mais on n'en dévisage pas suffisamment -l'originalité.--Ceci dit, revenons aux cartonnages de fantaisie. - -Au dix-huitième siècle, chaque relieur en avait sa spécialité, -son genre à lui, et, pour rien au monde, il n'eût voulu copier -la manière de ses plus illustres confrères; l'un, faisait les -maroquins; l'autre, les veaux fauves; celui-ci, les vélins blancs; -celui-là , les demi-reliures ou les encartonnages. Tous luttaient de -délicatesse et de goût afin de spécialiser davantage leur talent -individuel.--Mesdames de France, filles de Louis XV, ayant désiré -avoir chacune sa Bibliothèque particulière, s'adressèrent aux Derome -père et fils, pour faire relier les livres qu'elles avaient -rassemblés; Mme Adélaïde prit pour couleur, le maroquin rouge; Mme -Victoire, le maroquin vert-olive; et Mme Sophie, le maroquin citron. - -Aujourd'hui, la reliure qui a gagné comme métier, a décliné comme art; -elle ne suit aucun précepte et séjourne dans le stérile et le -monotone. Les Bibliophiles artistes peuvent la sortir de ce marasme, -en faisant exécuter pour leurs volumes des demi-reliures de fantaisie -empreintes de personnalité et d'originalité. Ils peuvent employer à -cet effet les délicieux débris des temps passés et les jolies choses -de l'industrie moderne; les étoffes de soie, les peaux de chevreau -minces, les cuirs exotiques, les tissus à arabesques, toute la gamme -chromatique et exquise des tons pâles et fins qu'on ne songe jamais à -mettre en usage.--Un Livre doit être habillé avec toute la maturité -que l'on apporte aux choses sérieuses; il faut, pour ainsi dire, le -consulter, le relire avant que de le livrer à l'ouvrier; on doit être -pénétré de sa tournure d'esprit et rêver à sa toilette avec toute -l'orgueilleuse vanité, toute la science d'harmonie que l'on apporte à -la toilette d'une femme. - -La reliure de veau brun, de vélin ou de peau de truie, convient à -l'antiquité, aux XVe, XVIe et XVIIe siècles; mais lorsque nous -arrivons à la Régence et au XVIIIe siècle, à cette époque de rocaille, -de luxe mignard et caressant, la fantaisie peut, à la rigueur, prendre -ses ébats.--N'allez pas faire tailler, par exemple, un vêtement de -toile verte, rouge ou grise pour ce _Faublas_, pour ce _Pied de -Fanchette_ ou pour ces _Contes_ grivois du charmant de _Caylus_; -Thouvenin, pour de tels ouvrages, composait une reliure _à la fanfare_ -ou _à la rose_, comme il les appelait; mais, si vous ne voulez leur -accorder que la demi-reliure, cherchez, consultez votre tact et -trouvez.--Pour nous--qu'on excuse notre extravagance, si extravagance -il y a,--lorsqu'il s'agit de revêtir un de ces fins conteurs du siècle -dernier, nous rôdons dans les antres du bric-à -brac, entassant les -brocarts, les vieilles étoffes de soie, les velours de Gênes ou de -Venise, puis, si nous mettons la main sur un petit carré de satin -broché, épave de quelque falbalas traîné dans les allées de -Versailles; vite, nous achetons le chiffon, et, courant chez le -relieur, qui ne manque jamais de pousser les hauts cris, nous lui -disons impérieusement: «Voici un _cartonnage Pompadour_ de notre -invention, au lieu de votre vilaine toile anglaise, prenez ceci; -faites broder le titre, à l'endroit du dos, à deux ou trois -centimètres du haut du volume, dans l'intervalle des fleurs brochées; -dorez en tête, ajoutez un signet d'un rose passé, mettez tout le temps -et tout le soin nécessaires, exécutez fidèlement ce qui vous est -commandé et ne répliquez pas. - -Ce _Cartonnage Pompadour_, nous pouvons l'affirmer, est tout gracieux -et d'une couleur locale qui charme.--Quel plaisir de lire, sous ce -costume, _Crébillon le fils_, de _La Morlière_ ou de _Cahusac_! Ce -n'est, en réalité, qu'enjuponner davantage des Å“uvres faites pour des -femmes, mais l'ombre de ces voluptueux auteurs ne peut que s'en -réjouir.--Nous dirons plus, si un jour, quelqu'amateur venait nous -apprendre qu'il a placé dans le _Sopha_, un sachet à la Sénéchale, et -un autre de poudre d'Iris, dans les _Bijoux indiscrets_, nous le -jugerions petit-maître, mais homme de goût et nous lui crierions: -Bravo. - -Un roi d'Egypte, Ozimandias, avait écrit sur la porte de sa -Bibliothèque: _Trésor des Remèdes de l'âme_; Jules Janin, modifiant -les termes, mit sur la porte de la sienne: _Pharmacie de l'âme_.--Si -nous prenons la métaphore à la lettre, nous dirons qu'une Bibliothèque -doit être administrée comme une pharmacie; la couleur seule des livres -doit indiquer la nature du remède; il ne faut pas prendre le poison -pour l'antidote, le _Marquis de Sade_ pour l'_Internelle Consolation_; -le honteux Marquis, sera relié en peau de boa tannée et cylindrée, -environné de fermoirs solides, tout devra indiquer le venin -_Borgiaque_ qu'il enferme.--L'_Internelle Consolation_, au contraire, -dans son enveloppe de maroquin blanc semée de croix d'or, dira de -suite aux yeux: «_Venite ad me afflicti mærore_». C'est encore un -point à observer dans la reliure des Livres. - -Pour les auteurs modernes, l'imagination du Bibliophile peut donner un -libre cours à la fantaisie bien entendue; lorsqu'une même littérature -originale possède des écrivains d'un caractère aussi nettement accusé -que Victor Hugo, Musset, Dumas, George Sand, Mérimée, Théophile -Gautier, Gérard de Nerval, Baudelaire, Stendhal et Flaubert, on peut -se livrer sans crainte aux plus jolies demi-reliures qui se puissent -voir. - -La Chine et le Japon nous envoient à profusion depuis quelque temps, -des sortes de cuirs gaufrés, dorés, mordorés, mats, noirs ou rouges; -les uns, tatoués de plaques brillantes; les autres, bigarrés avec une -habileté naïve qui enchante les regards. Il existe, de même, des -Crépons d'un tissu léger qui s'élargit à l'eau, des papiers japonais -ornés de compositions brillantes et harmonieuses, d'un coloris où rien -ne se heurte; toutes ces _babioles_, d'un goût si délicat et d'un prix -si modéré, sont recherchées des artistes et abandonnées des -Bibliophiles; c'est un tort, car leur emploi, digne des Livres -modernes, donne à ceux qui en sont décorés une originalité gracieuse -qui contraste fort heureusement avec les maroquins, les chagrins ou -les parchemins antiques. - -Ces japonaiseries peuvent être mises en usage ensemble ou -séparément;--dans une demi-reliure de maroquin à mosaïque, avec coins, -introduisez le papier multicolore et oriental que nous vous indiquons, -ou bien, faites encartonner un volume, en cuir argenté, de même -provenance; le titre à froid posé sur le dos même du volume; cherchez -toutes les combinaisons possibles, vous trouverez un effet saisissant, -une reliure agréable et commode, et vous abandonnerez bien vivement -les papiers _peigne_ ou unis, les toiles, les basanes, et tous les -autres procédés ternes et vulgaires dont les moindres désagréments -sont d'être laids et de ne rien exprimer à l'Å“il qui les contemple. - -Voyez entre autres la _Guerre du Nizam_, de _Méry_, recouverte des -dessins guerriers de ces papiers du Japon; de suite, ce Roman exprime -par son dehors le mouvementé de son esprit; voyez _Salambô_ enfermé -dans un cuir byzantin, et encore les _Caprices en zigzags_, de -Gautier, emmaillottés dans les arabesques d'un Crépon; tous ces -cartonnages, ne disent-ils pas mille fois plus de choses qu'un dos -chagriné à titre d'or? Pour _Mérimée_, pour de _Nerval_, pour -_Barbey-d'Aurévilly_, pour _Edgard Poë_ ou _Baudelaire_, c'est bien là -ce qu'il faut.--Afin de mieux exprimer notre façon de voir et de -comprendre la demi-reliure de fantaisie, il nous faudrait le style -professionnel et coloré d'une couturière; nous aimerions à pouvoir -décrire une reliure tons sur tons ou suivant les variantes des pièces, -des mosaïques, des signets et des gardes,--quelque chose dans cette -manière: «Toilette pour un vol. in-18: tunique bleu pâle, avec pièce -pour titre jaune de Naples, rehaussée de filets noirs, signet bleu -marine, dorure en tête, or bronze; tranches légèrement ébarbées, -gardes jaunes assorties à la pièce, avec ex-libris frappé en noir au -milieu.--Date et lieu de publication à froid au bas du dos.» - -Nous aurions mille toilettes de ce genre à donner, mais le style -n'y est pas, et d'ailleurs les Bibliophiles, nos confrères, sont -trop artistes, trop gens de goût et de sens assuré, pour que nous -songions un seul instant à vouloir ébaucher des projets de -demi-reliure;--qu'ils veuillent bien prendre en bonne note cependant -les quelques idées que nous avons émises ici. Nous serons heureux de -n'avoir pas prêché dans le désert.--Ainsi soit-il! - -[Décoration] - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -RESTIF DE LA BRETONNE - -ET SES BIBLIOGRAPHES - - -L'Å“uvre de Restif de la Bretonne, Å“uvre énorme et mouvementée, eut -la destinée la plus bizarrement accidentée que livres puissent rêver; -glorieuse au début, discréditée hier, en pleine vogue aujourd'hui, -quel sera son sort demain? - -Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après avoir surmené sa vie -et dispersé en menue monnaie son incontestable talent, expira à Paris -le 3 février 1806, à l'âge de soixante-douze ans. Ses propres -contemporains commençaient déjà à l'oublier, et il fallut que sa mort -vînt cingler, comme d'un coup de fouet, l'indifférence générale dont -ses derniers jours étaient enveloppés. - -Ses obsèques furent pompeusement célébrées; l'Institut y envoya une -députation, les journaux honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et -plus de mille huit cents personnes suivirent son corps au cimetière -Sainte-Catherine[4] où il fut inhumé. - - [4] Aujourd'hui cimetière du Mont-Parnasse. - -Sa tombe à peine fermée, l'émotion du moment passée, Paris qui comble -si hâtivement ses vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche -ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier aux passions de la -politique et de la guerre, oublia Restif; et les deux cents volumes, -où l'âme du pauvre romancier était toute semée, furent englobés dans -la plus profonde insouciance. - -Le glorieux écrivain était déchu! Ses ouvrages ornèrent pêle-mêle les -parapets des quais, ils furent vilipendés, rejetés avec mépris, -exposés aux injures de l'air et de la pluie et trop souvent, hélas! -abandonnés à l'épicerie, ce prosaïque Montfaucon des volumes -infortunés. - -L'époque, il est vrai, ainsi que les événements, prêtaient assez peu à -la bibliomanie; la vie fiévreuse de chacun ne laissait guère de -loisirs pour les doux passe-temps du livre, et les bouquins, ces vrais -sages, durent attendre une ère de paix et de science pour enseigner de -nouveau leur grande morale si variée. - -Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit spécialement que: _ad -posteros_ et son Å“uvre est de celles qui ne peuvent mourir. En -s'attachant à peindre son siècle avec le coloris réaliste qu'il -puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes nettement accusées -des mÅ“urs au milieu desquelles il se mouvait, en calquant enfin, pour -ainsi dire, la vie, le costume et le langage exacts de ses -contemporains, il dut penser, avec raison, qu'un jour viendrait où les -savants et les curieux se montreraient désireux de reconstituer son -époque dans ses moindres détails et de savourer les parfums du -passé.--Ce temps est venu, et tous ses volumes, fidèles représentants -de la seconde moitié du XVIIIe siècle, sont recherchés et hors de prix -aujourd'hui. - -Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et c'est à M. Charles -Monselet que revient l'honneur d'avoir le premier exhumé et remis à la -mode d'une manière aussi complète qu'intéressante les Å“uvres de ce -fécond littérateur[5]. - - [5] Quérard dans _La France littéraire_, Didot, 1835; M. Eusèbe - Girault, dans _La Revue des Romans_ (2 vol. in-8º, 1839, tome II, - pag. 199-204), et Pierre Leroux dans les _Lettres sur le - fouriérisme_ (_Revue sociale_ de Pierre Leroux, mars 1850) - avaient déjà rédigé de curieuses notices sur Restif de la - Bretonne. - -Dans les numéros du _Constitutionnel_ des 17, 18 et 19 août 1849, le -spirituel auteur _de M. de Cupidon_ consacra à Restif de longs -articles qui devaient servir de base au travail si curieux qu'il -publia cinq ans plus tard[6]. - - [6] _Restif de la Bretonne_, sa vie et ses amours, etc., par - _Charles Monselet_, avec un beau portrait gravé par Nargeot. - Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854. - -Dans l'intervalle, en 1850, la _Revue des Deux-Mondes_ fit paraître -une analyse de _M. Nicolas ou le cÅ“ur humain dévoilé_[7]. - - [7] _Histoire d'une vie littéraire au XVIIIe siècle._--_Les - Confidences de Nicolas._ (Restif de la Bretonne) par Gérard de - Nerval, nos du 15 août, 1 et 5 septembre 1850.--_M. Nicolas ou le - cÅ“ur humain dévoilé_, fait partie des _Illuminés ou les - Précurseurs du socialisme_, Récits et portraits, par Gérard de - Nerval, dont la première édition fut donnée par Victor Lecou, en - 1 vol. in-12, 1852. - -Cette étude, fort bien écrite et présentée par Gérard de Nerval, -montre l'homme plutôt que l'écrivain, c'est la biographie de Restif, -ses aventures amoureuses, ses misères, c'est, en un mot, le romancier -mis en roman par un rare poëte. - -Ces deux bio-bibliographies traitées de manières toutes différentes, -mais de mains de maîtres, suffirent pour rendre aux livres de Restif -de la Bretonne toute leur vogue d'antan et au delà ; on commença à -rechercher les _Restif_, on y découvrit des gravures précieuses, tant -pour la finesse d'exécution que pour la fidélité des modes qu'elles -reproduisent; bref, les bibliophiles s'aperçurent que l'Å“uvre entière -du polygraphe était intéressante à plus d'un titre et digne de figurer -dans les plus fières bibliothèques. - -L'orthographe variée et singulière, le piquant des confessions de -l'auteur, l'étrangeté de ses romans, composés pour la plupart avant -d'être écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel mot de -Rivarol: _L'imprimerie est l'artillerie de la pensée_; les formats -même de ses volumes et la difficulté de les réunir en Å“uvre complète, -tout contribua à faire briller, avec le plus grand éclat, la renommée -un moment ternie du père du _Pornographe_. - -Ce fut bien vite une _Restifomanie_ parmi les collectionneurs -parisiens; du petit au grand, chacun voulut avoir Restif partiellement -ou en nombre, et dans l'un de ses derniers catalogues, le libraire -Auguste Fontaine mit en vente un Restif de la Bretonne dans les -conditions suivantes: - -«ŒUVRES DE NICOLAS-EDME RESTIF DE LA BRETONNE. Deux cent douze -parties ou tomes en cent cinquante-quatre volumes in-18, in-12, in-8, -et in-fol.--maroquin, dos orné à petits fers, fil. tr. dorée -(Chambolle Duru); superbe exemplaire, richement relié, lavé et -encollé.--Prix; VINGT MILLE FRANCS.» - -20,000 francs!!! Il est juste d'ajouter qu'on ne connaît en France -qu'une dizaine de collections complètes des Å“uvres de Restif de la -Bretonne: la Bibliothèque nationale en possède une, le libraire -Fontaine, deux (probablement vendues); les autres appartiennent à MM. -le duc d'Aumale, le baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg et -autres bibliophiles aussi féroces que riches.[8] - - [8] M. Restif de Tonnerre (Yonne), descendant de Restif, possède - aussi au grand complet et dans un très bel état, les Å“uvres de - son grand parent. - -L'engouement acquit des proportions si énormes que le savant -bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dut prendre les choses en main, et -avec une science étonnante et un travail d'investigation des plus -remarquables, il fit paraître LA BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE _de -tous les ouvrages de Restif de la Bretonne_. Cet ouvrage colossal, -outre _la description raisonnée des collections originales, des -réimpressions, des contrefaçons, des traductions, des imitations_, -contient les notes historiques, critiques et littéraires les plus -curieuses et les mieux étudiées. - -Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix, on eût pu croire que -tout avait été dit sur Restif de la Bretonne. Point! un nouveau volume -parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8 d'une centaine de pages, -trouva encore moyen de parler de notre auteur d'une aimable manière; -il jugea l'homme, l'Å“uvre, la destinée d'icelle, et ses -bibliographes. L'on peut dire que ce volume, loin d'être inutile, est -un excellent complément d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit -sur l'écrivain du _Paysan perverti_. - -M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des Restifographes. M. J. -Assezat, un sympathique érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête -d'une réimpression _d'un choix des Contemporaines_, fit une notice -annotée traitant de Restif, de son Å“uvre et de sa portée, et nous ne -doutons pas qu'il ne se trouve encore quelqu'un pour parler de Restif -et intéresser les lecteurs sur ce grand prolifique en tout genre, qui -laisse encore des côtés curieux à observer pour la critique et -l'érudition. - - -Si on peut taxer l'Å“uvre de Restif de la Bretonne de légère et même -quelquefois d'immorale, on doit d'un autre côté songer au milieu où -cette Å“uvre fut conçue et produite, et nous ne saurions trop avancer -que ses livres sont de première utilité pour l'étude et l'histoire des -mÅ“urs au XVIIIe siècle. Les matériaux et les documents qu'ils -contiennent, les coutumes qui s'y reflètent comme dans un fidèle -miroir en feront toujours des trésors du plus haut intérêt pour les -bibliophiles et les érudits. - - -L'Å“uvre immense de Restif sera-t-elle réimprimée? En totalité, la -chose est impossible; en partie, nous croyons pouvoir assurer que -oui.--Déjà plus d'un essai a été tenté avec succès, tant en France -qu'à l'étranger. En faisant un tri judicieux dans les principaux -ouvrages de la collection, dans les _Nuits de Paris_, dans _Les -Parisiennes_, dans _Les Françaises_, dans _Le Palais Royal_, dans les -_Années des Dames Nationales_, dans _Les Posthumes_, dans les _Idées -Singulières_ et _Les Veillées du Marais_, on arriverait certainement à -prendre le dessus du panier de l'Å“uvre de Restif de la Bretonne, -dont, il faut bien le dire, la majeure partie des romans est si -confuse, si démodée, qu'il est presque impossible d'en affronter la -lecture aujourd'hui. - -Quoiqu'il en soit, Restif, cet être tout de contraste, restera, de nos -jours comme dans l'avenir, l'écrivain le plus bizarre, le plus -étrangement fécond dans la littérature du XVIIIe siècle; disons plus, -ce fut un Bibliophile à sa façon et ce titre seul nous a suffi pour -que nous lui consacrions ces quelques lignes. - -[Décoration] - - - - -[Décoration] - - -LE CABINET - -D'UN EROTO-BIBLIOMANE - - Ubi turpia non solum delectant, sed etiam placent. - - SÉNÈQUE. - - -Souvent, je le rencontrais chez les grands libraires de la rive -gauche, parlant sobrement, dans une note basse, fatiguée, presque -enrouée; avec une allure étrange et cet air de gêne et de discrétion -que l'on voit aux conspirateurs.--Il semblait, devant un tiers, -vouloir s'effacer, et, s'il exprimait ses désirs, ce n'était que d'une -façon indécise et inquiète; lançant des phrases indéterminées, brèves, -pleines d'une autorité craintive: «Trouvez-moi la chose en question», -disait-il au libraire, ou bien: «N'oubliez pas, en grâce, ce que vous -savez; il me le faut coûte que coûte; n'allez pas trop m'écorcher -cependant;--je repasserai bientôt.» - -Je ne sais quel vague caprice me poussait à connaître ce Bibliomane -bizarre, musqué, enveloppé de mystère; je pensais que cet être -singulier n'était pas à coup sûr le premier venu; sa physionomie seule -m'intriguait particulièrement, et sous la sénilité vainement -dissimulée de sa démarche, je pressentais un Bibliophile d'une race à -part. - -Grand, droit, corseté dans une longue houppelande lui tombant aux -talons; le soulier mince, effilé, montrant le bas de soie, le visage -rasé, maquillé, poudrederizé, les cheveux frisés et pommadés, le -monocle d'or dans l'orbite droite, relevant la paupière affaissée sur -un Å“il éteint; le chapeau incliné sur l'oreille, la cigarette aux -dents et le stick en main, il me rappelait, dans la pénombre du -souvenir, cet admirable type de vieux beau, si magistralement crayonné -par Gavarni, avec cette légende spirituelle et réaliste: «_Mauvais -sujet qui pourrait être son propre grand-père._» - -A peine arrivait-il dans une librairie, qu'il jetait un regard inquiet -tout alentour; si une dame s'y tenait, assise au comptoir, il était -agité, nerveux, vivement préoccupé; son malaise se manifestait par des -mouvements d'impatience accentués et des tics involontaires qui -brisaient, en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue sur ses -joues.--On devinait qu'il eût voulu être seul, dans une causerie -d'homme à homme; aussi ne disait-il au libraire que ces simples -paroles: «L'avez-vous?--Non, répondait-on;--Pensez-y, n'est-ce pas», -reprenait-il avec découragement, et il se retirait.--Un coupé de -couleur claire, tendu à l'intérieur de lampas rose broché d'argent, -l'attendait à la porte, notre Bibliophile Marquis de Carabas y -montait; la portière se refermait, et le cocher poudré à frimas avait -à peine fouetté l'alezan qui piaffait, que l'attelage déjà -disparaissait au loin. C'était une vision. - -J'appris qu'il se nommait le Chevalier Kerhany; il vivait, me dit-on, -assez joyeusement avec les dames, mais demeurait fort réservé et -d'humeur misanthropique avec ses semblables. Il recevait peu chez lui -et toujours avec une sorte de méfiance instinctive; on racontait que -son intérieur était d'un luxe inouï et que la folie y agitait ses -grelots dans des orgies dignes de Tibère; il se donnait chez lui, au -dire de chacun, des petits soupers à faire ressusciter de plaisir tous -les roués de la Régence; personne néanmoins ne se vantait d'y avoir -assisté.--De fait, le Chevalier était assez demi-mondain, il se -rendait de temps à autre au bois, et, les soirs d'Opéra, il -stationnait des heures entières au foyer de la danse.--Les déesses de -l'entrechat l'entouraient, le noyaient dans des flots de gaze -bouffante, lui lançant des pointes grivoises qui avivaient le feu -libertin de son regard de faune, tandis que debout, dans une pose à la -Richelieu, il se plaisait à distribuer à ces terribles petits museaux -de rats, les pastilles de sa tabatière ou les sucreries variées dont -ses poches étaient toujours pleines. - -Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que pour calmer ma -puissante curiosité à son sujet; je résolus de suivre le précepte des -stoïciens, le fameux _Sequere Deum_. Je m'aperçus en effet que le -destin sait nous guider, car, en cette occasion, il me servit à -souhait. - - -II - -Je me trouvais un soir dans une de ces grandes fêtes parisiennes, -brillantes et tapageuses, chez une artiste célèbre où un de mes amis -m'avait conduit.--Presque abandonné dans un petit salon d'un rococo -exquis, tout parfumé de couleur locale, renversé dans une quiétude -parfaite sur le coussin d'un divan japonais, je me laissais bercer par -une valse languissante, dont les accents m'arrivaient affaiblis, comme -tamisés par le lointain et les lourdes tentures; tout en regardant -avec distraction un plafond délicieusement composé dans le goût de -Baudoin, j'avais presque perdu la notion du lieu où j'étais céans, -lorsque, tout à coup, près de moi, sur le même divan, dodelinant de la -tête, et marquant du bout de sa bottine vernie le rhythme de la danse, -je vis, dans l'élégance du frac, le gardénia à la boutonnière, le -plastron de chemise tout chargé de diamants, mon mystérieux -Bibliomane, le Chevalier Kerhany, qui paraissait, lui aussi, fort peu -s'inquiéter de ma présence.--Je ne me demandai pas comment il était -venu là , sans que je l'entendisse approcher, je pensai de suite que -l'occasion, me frôlant de son unique cheveu, je devais le saisir en -toute hâte et m'y cramponner; aussi, toussant légèrement pour éveiller -son attention et mieux affermir ma voix: - ---Quelle voluptueuse et adorable chose, que la valse allemande, -murmurai-je, afin d'engager la conversation. - ---Adorable! adorable! dit-il simplement, sans abandonner son -laisser-aller de tête et de bottine. - ---Il n'y a que Strauss de Vienne, repris-je, pour concevoir et écrire -ces motifs entraînants, vifs, colorés, qui fouettent le sang, qui -empoignent et font passer un chaud frisson du cÅ“ur aux jambes. - ---Il n'y a que Strauss, en effet, soupira-t-il comme se parlant à -lui-même;...cependant Gungl's. - ---Ah! Gungl's, fis-je, charmant compositeur.--_Le Rêve sur l'Océan_ -est une Å“uvre toute d'harmonie. - ---Toute d'harmonie; oui, toute d'harmonie, me répondit-il avec -laconisme, comme fâché d'avoir à me parler. - ---Il y eut un silence;--mon voisin de divan, renversé en arrière, avec -une moue d'ennui, sifflotait une sorte de menuet.--Je ne perdis pas -courage et fis un nouvel effort. - ---Si belle que soit la valse de perfection moderne, hasardai-je, elle -ne laisse pas de faire regretter très vivement aux délicats ces -mélodies du XVIIIe siècle, mélancoliques, naïves et simples, si -séduisantes par le caractère, si pénétrantes de pensée et si -gracieuses de style. - -Il souriait, semblant m'écouter avec plaisir et même m'approuver;--Je -continuai: - ---Est-il rien de comparable aux Quintettes de Mozart, aux Gavottes de -Rameau, aux Menuets de Boccherini et de Reicha, aux Symphonies de -Haydn et de Beethoven, aux Préludes, aux Rondos, Duos, Quatuors, aux -Concertos, aux Thèmes variés composés vers 1725, et plus tard par tant -de charmants musiciens aujourd'hui ignorés pour la plupart. - ---Et les airs pour fifre! et les douces romances! et les motifs pour -clavecin! fit le Chevalier en se redressant subitement; les motifs -pour clavecin, Monsieur, que de verve amoureuse! que de charmes -alambiqués! que de légèreté et en même temps que de nonchalance! -Hélas! le piano rend mal toutes ces jolies choses et je préférerais -mille fois les voir exécuter sur le clavier d'une Epinette que sur le -meilleur Pleyel du monde. - ---Sans compter, dis-je, faisant brusquement diversion à la -conversation, sans compter que les Clavecins étaient des meubles -ravissants, décorés avec un art incomparable par des artistes tels -que Boucher, Watteau... - -Ajoutez Fragonnard, reprit mon interlocuteur avec passion, Fragonnard, -ce peintre divin des lubricités folles, des voluptés égrillardes et -spirituelles, Fragonnard qui connaissait si profondément la science du -nu et des décolletés piquants, Fragonnard, ce Grécourt de la peinture; -ajoutez Fragonnard: je possède un clavecin, un bijou, sur lequel il a -tracé des scènes adorables, de charmants camaïeux signés de son nom. - ---Je n'ai qu'une toute petite toile de ce maître, osai-je dire -modestement, mais c'est une Å“uvre si blonde de ton, si mignarde dans -son déshabillé, si étonnante de facture, si parfaite d'ensemble et -enfin si grivoise de composition, que je la tiens pour une merveille -véritable. - -Le sujet, quel est le sujet? me demanda le Chevalier hors de lui, -possédé d'une furieuse curiosité à l'idée de grivoiserie du -tableau.--Quel en est le sujet, je vous prie? - -Le sujet, mon Dieu, cela est très délicat, répondis-je lentement; vous -avez lu Brantôme, n'est-il pas vrai? - -Les _Dames Galantes_ sont pour moi un bréviaire. - -Alors, repris-je, après ce cynisme d'impiété, vous y avez vu décrit le -sujet de mon Fragonnard, dans le _Discours premier_; vous l'avez lu -dans la cent dix-neuvième épigramme de Martial, livre I, qui se -termine par ce vers: - - _Hic ubi vir non est, ut sit adulterium._ - -Vous l'avez lu dans Lucien, dans Juvénal; enfin mon tableau représente -des _fricatrices_; _Donna con Donna_. - -La figure du Chevalier Kerhany était bouleversée; ses yeux morts -avaient repris un éclat surprenant; ses lèvres s'agitaient -d'étonnement, et la sueur ravinait son visage. - ---Vous avez un tel tableau de Fragonnard! exclamait-il avec -admiration; un sujet si bien traité par un tel maître,--que ce doit -être beau! - -Il s'approchait plus près, me demandant des détails; il insistait sur -les moindres choses, et dans l'ivresse de savoir et peut-être le désir -de posséder plus tard, il m'accablait de prévenances. - -Ayant voulu prendre par la curiosité cet érotomane effréné, j'avais -touché juste; il avait bondi à la description d'un sujet érotique et -déjà il s'apprêtait à me réclamer de nouveaux renseignements sur -l'origine de cette Å“uvre d'art, lorsque la foule inonda le petit -salon dans lequel nous nous trouvions retirés; la valse venait de -finir, le Chevalier fut enjuponné par quelques jolies femmes qui -vinrent prendre place à ses côtés.--L'intimité était rompue. - ---Sur la fin de la soirée je le rencontrai, et après un échange mutuel -de politesses, il me remit sa carte en m'assurant du plaisir qu'il -éprouverait à me faire les honneurs de sa Bibliothèque. - - -III - -Quelques jours après, je sonnais à l'huis du Chevalier de Kerhany, -dont l'hôtel était situé sur le boulevard Haussman;--un grand diable -de laquais vêtu de panne écarlate vint m'ouvrir.--Je traversai d'abord -une vaste pièce, sorte d'atrium décoré en style Pompéïen, où se -trouvaient rangés des meubles romains de tous les genres; j'aperçus -l'_accubitum_, le _biclinium_, le _triclinium_, orné de ses _plagula_; -le _lectulus_, et même le _subselium_, le _seliquastrum_, le -_scabellum_ et autres siéges fidèlement copiés d'après l'antique.--Le -Chevalier était visible; il se tenait dans un petit fumoir tendu de -soie havane capitonnée de satin bleu. Il me reçut avec la plus grande -cordialité, me félicitant de n'avoir pas craint de le déranger. Nous -parlâmes art et littérature, ou plutôt femmes, car toute l'esthétique -de mon Erotomane semblait se réunir et se résumer dans l'éternel -féminin; il ne voyait la musique, la poésie, la peinture que dans un -sens de corrélation voluptueuse qu'il se plaisait à établir malgré lui -entre tous les chefs-d'Å“uvre et l'amour des filles d'Ève;--prenant -chaque génie en particulier, il me montrait avec une verve passionnée -que, dans les grandes manifestations de l'art, on pouvait répéter le -mot d'un policier célèbre: _Cherchez la femme_. Il me parla du sexe -charmant comme un habile général le ferait d'une forteresse dont il -connaît les coins et recoins; exprimant avec grâce les différentes -manières d'attaquer la citadelle, émettant des théories si -audacieuses, que je ne pourrais, même en voilant mes phrases comme des -femmes turques, les raconter ici.--Je fus entièrement séduit par ce -vieil Anacréon; je croyais avoir en face de moi le célèbre Duc de -Lauzun donnant des conseils à son petit-neveu, le Chevalier de Riom, -tant il annonçait de connaissances approfondies et de crânerie -passionnée dans les sujets délicats qu'il avait à traiter. - -Cependant, si attrayante que fut la conversation, je ne tardai pas à -réclamer du Chevalier Kerhany la faveur de visiter son musée. Il -accéda avec la meilleure grâce à ma demande:--«C'est juste, c'est -juste, me dit-il en souriant, je vous retiens ici avec mes -billevesées. Passons, si vous le voulez bien, dans la galerie des -maîtres.» - -Je fus introduit dans une superbe salle éclairée par une vaste baie -exposée au nord;--étourdi un instant par la splendeur des cadres et -l'orgie magistrale des couleurs, je ne tardai pas à me remettre, et je -pus considérer à mon aise la plus remarquable collection particulière -qu'il m'ait été donné de voir.--Il y avait là des Velazquez et des -Murillo, des Titien et des André del Sarte, des paysages éclatants de -Ruysdaël, de Hobbema et du Poussin, des petites toiles adorables de -Terburg, de Metzu, de Van Ostade, de Wouwermans, de Jan Steen, de Van -der Meer; puis, dans un style plus large, des Rembrandt, des Rubens, -des Jordaens, des Frans Hals, des Ribera, des Gérard Dow, ainsi que -des Antonello de Messine, des Guerchy, des Léonard de Vinci et des -Paul Veronèse.--Il m'eut fallu des journées entières pour rassasier -mon admiration; il me faudrait des volumes pour exprimer les -sensations que j'éprouvai.--Je m'arrachai cependant à cette féerie -sublime pour faire remarquer à l'heureux propriétaire de tant de -merveilles que l'art plus affadi des maîtres du dix-huitième siècle ne -tenait aucune place dans sa galerie. - -«Un moment, un moment, répondit-il,--ceci tuerait cela,--suivez-moi, -vous ne perdrez rien pour attendre, suivez-moi, je vais vous -satisfaire.» - -Le Chevalier souleva une portière; nous nous trouvions alors dans une -chambre octogone dont les boiseries blanches étaient sculptées de -festons, de guirlandes et de couronnes relevées d'or mat; une glace -immense remplaçait le plafond et tout à l'entour de la pièce jusques à -la cimaise étaient suspendus des tableaux du dix-huitième -siècle.--C'était, en premier lieu, des portraits de Reynolds, de -Gainsborough, et des pastels de Latour; ensuite venaient Vanloo, -Pater, Boucher, Lancret, Fragonnard, Largillière, Nattier, Dietrich, -Le Barbier, L'Epicié et Boilly.--Ce qui donnait un caractère -particulier à cette réunion de chefs-d'Å“uvre, c'était la nature même -du choix des sujets: on ne voyait qu'un éblouissement de chairs roses, -qu'un rut de peaux mates, de fossettes gracieuses; qu'une débauche de -postures alanguies et enivrantes, qu'une nuée d'amours polissons et -rieurs dont les lèvres s'entrebaisaient.--La dépravation de tout un -siècle s'étalait dans la lubricité de ces peintures, souriantes de -luxure et aimablement vicieuses; les torses cambrés, lascifs, -endiablés émergeaient des cadres, se reflétant dans la grande glace du -plafond, tandis que les jambes velues des faunes et des sylvains -nerveusement gonflées d'un priapisme intense, semblaient secouer dans -l'air une odeur âcre de bouc qui montait au cerveau. - -Il y avait près d'une heure que je me trouvais là , ivre de tant de -beautés entrevues, brisé, anéanti, dans un état de prostration -impossible à décrire. Le Chevalier de Kerhany jouissait de ma surprise -et de mon admiration passive, à force d'être surexcitée: «Eh bien! -jeune homme, me disait-il, eh bien! que dites-vous de mon dix-huitième -siècle? Ne croyez-vous pas que votre Fragonnard Lesbien serait en fort -belle compagnie dans mon modeste petit musée?--Ce n'est pas tout, -ajoutait-il, nous allons visiter ma Bibliothèque qui compte certaines -curiosités qui seront de votre goût.--Mais... qu'avez-vous?--on dirait -que vous vous sentez mal? - -Je répondis furtivement, m'excusant de ne pouvoir visiter ce jour-là -les livres de mon hôte, j'invoquai un rendez-vous pressant, et -remerciant le Chevalier, je sortis après avoir pris rendez-vous pour -le lendemain à la même heure. - -Le fait est que j'éprouvais un violent mal de tête et un malaise -général; ce que j'avais vu m'avait transporté dans un monde idéal, -loin du Paris moderne et de sa civilisation, loin du banal et du -convenu odieux. Mon imagination s'était fatiguée dans une course -échevelée à travers l'Eden de mes rêves, et ma cervelle dansait encore -à soulever mon haute-forme lorsque je me trouvai sur le boulevard. - -Le Chevalier de Kerhany me paraissait, à cette heure, un magicien -sinistre, une sorte de Méphistophélès régence qui s'était amusé à -plaisir de mon enthousiasme juvénile.--Je lui en voulais presque de -m'avoir promené un instant dans le verger des fruits défendus, car je -ne voyais plus devant moi que les petites pommes d'api, c'est-à -dire -des petites parisiennes trop vêtues selon la mode, qui trottinaient -allègrement, suivies par les faunes d'aujourd'hui, de gros boursiers -enflés de bourse et de ventre, jouisseurs hâtifs, prêts à pénétrer -dans le boudoir des Danaés sous la forme d'une pluie d'or. - - -IV - -Le lendemain, à l'heure fixée, l'esprit plus calme et de sens plus -rassis, je me trouvais chez le chevalier qui m'attendait dans sa -Bibliothèque. Cette librairie était disposée dans un salon ovale; une -fenêtre aux vitraux multicolores y distribuait le jour dans un prisme -joyeux et le soleil tamisé par des losanges roses, jaunes ou bleus, -semblait éclabousser les tapis d'orient de reflets contrariés. Les -parois de la pièce étaient entièrement rayonnées de planchettes de -bois de rose, recouvertes de cuir de Russie, et ornées sur les rebords -de coquets lambrequins de moire vert myrte, dentelés et effrangés, -dont l'élégance se joignait à l'avantage de préserver les livres de la -poussière. Tout en haut, près de la corniche, sur le dernier rayon, -dans un désordre charmant et fait pour le plaisir des yeux, des -petites statuettes se montraient dans toute l'impudence de -l'impudicité; c'étaient de sveltes Vénus n'ayant rien du rigide -classique, des groupes de baigneuses affolées, des Sapho... avant -l'amour de Phaon, des Narcisses pâles et blêmes, des Hercules -puissants et aussi des suites de Phallus en bronze ayant l'esprit et -le caractère singulier de ceux que l'on voit dans _Le Musée Secret du -Roi de Naples_. Je me croyais chez un juge d'instruction après la -saisie de figurines portant atteinte à la morale publique, tant était -chaude et déréglée la composition de cette statuaire unique.--La pièce -n'avait pour tous meubles qu'un divan circulaire, large, profond, -rebondi, habillé d'une épaisse étoffe des Indes ravissante de tons, -sur laquelle étaient jetés des coussins nombreux et variés. Çà et là -quelques X de Cèdre supportaient des cartons à estampes et une table -liseuse, aux pieds torses, à sabots d'or, occupait le centre de la -salle. Au plafond, d'une rosace ayant la bizarrerie obscène de -certaines gargouilles moyen-âge, tombait un lustre de bronze d'une si -effrayante lubricité qu'on l'eut dit ciselé par quelque Benvenuto -Cellini atteint de satyriasis. - -Cette Bibliothèque me parut renfermer près de deux mille volumes dont -je m'approchais déjà curieusement afin d'en parcourir les titres -lorsque le Chevalier de Kerhany m'arrêta: - -«Mon jeune ami, me dit-il doucement, cette bibliothèque est un enfer -bibliographique dont je suis le Pluton égoïste; ici, j'ai donné -rendez-vous à tous les affamés du vice, à tous les grotesques de -libertinage, à tous les condamnés de l'indignation bourgeoise, aux -conceptions maladives et honteuses des cerveaux surmenés de plaisirs. -Peu de visiteurs ont franchi cette enceinte; quelques jolies -pécheresses seules y ont traîné l'élégance de leurs pantoufles; et si -une sympathie particulière me permet aujourd'hui de faire en votre -faveur ce que je n'ai fait jusqu'alors pour aucun autre Bibliophile, -votre érudition sage vous placera, je l'espère, au-dessus de vos sens; -cependant, je crois devoir vous prévenir: réfléchissez comme si vous -alliez prendre de l'opium pour la première fois de votre vie.--Mon -coupé est en bas, venez-vous faire un tour de lac? - -Faites dételer, lui répondis-je en riant; je vais rendre visite à vos -pestiférés. - ---Dans ce cas, commencez par la droite, ajouta le Chevalier en -m'indiquant les rayons les plus proches; ma Bibliothèque est -graduée,--les incurables sont à gauche à l'extrémité du lieu où vous -vous trouvez;--je vous laisse seul ici, dans une heure je reviens vous -prendre. - -La première rangée des livres que j'ouvris formait ce qu'on pourrait -appeler la série des anodins: c'étaient pour la plupart des romans ou -contes piquants, écrits dans cette période voluptueuse comprise entre -la Régence et la Révolution, des fantaisies Turques, Persanes ou -Chinoises, de bonnes et inoffensives polissonneries imprimées à -Cythère avec l'approbation de Vénus, à Érotopolis, à Cucuxopolis, ou -au Palais Royal chez une petite Lolo, marchande de galanterie. Je vis -_Grigri_; _Thémidore_; _Le Noviciat du Marquis de *** ou l'apprenti -devenu maître_; _Les Å’uvres galantes de Bordes_; _Le Grelot_; _Le -Roman du Jour_; _Le Sopha_; _Le Tant pis pour lui ou les spectacles -nocturnes_; les différents _Codes_: _Code de la Toilette_; _Code des -Boudoirs_; _Code du Divorce_; _Code des mÅ“urs ou la prostitution -régénérée_; _Code de Cythère ou lit de justice d'Amour_; puis la -_Bibliothèque des petits maîtres_, la Bibliothèque des _Bijoux_: _Les -Bijoux indiscrets_; _Le Bijou des Demoiselles_, _Les Bijoux des neuf -SÅ“urs_; _Le Bijou de Société ou L'Amusement des Grâces_; les _Bijoux -des petits neveux d'Arétin_ et autres; les _Caleçons des Coquettes du -jour_, les _Calendriers de Cythère_, _L'Almanach cul à tête, ou -étrennes à deux faces pour contenter tous les goûts_ ainsi qu'une -foule d'Å“uvres scatologiques et d'_ana_ orduriers. - -Les volumes étaient reliés admirablement en maroquin plein, en veau -uni ou agrémenté; chacun d'eux était orné de petits fers spéciaux, -d'une composition fine et originale, quelquefois brutalement grossiers -par esprit de couleur locale; ils étaient placés sur le dos, entre -les nervures, en forme de culs-de-lampes ou frappés en plein maroquin -sur le plat des volumes en guise d'armoiries.--Des gravures -licencieuses étaient ajoutées aux passages les plus colorés des -ouvrages auxquels elles convenaient; les gardes même, subissaient -quelquefois l'effronterie d'un dessin graveleux et je ne pouvais -m'empêcher de songer que le livre de la plus chaste gauloiserie se fut -trouvé impitoyablement transformé par l'érotomanie invétérée du -Chevalier de Kerhany. - -Au fur et à mesure que j'inclinais vers la gauche, la graduation -libertine s'accentuait; déjà j'avais franchi les poésies gaillardes: -_La Muse folâtre_; _L'élite des poésies héroïques et gaillardes de ce -temps_ (1670); _Le Parnasse satyrique du sieur Théophile_; _Le Cabinet -satyrique_; _Les Å’uvres de Corneille Blessebois_; _Dulaurens_; _Les -Muses en belle humeur ou Elite des poésies libres_; _le Pucelage -nageur_; _L'Anti-Moine_; _Le Parnasse du XIXe siècle_ et tous les -ouvrages imprimés en Belgique, à Neufchâtel, à Freetown, avec -eaux-fortes de Rops, auxquelles s'ajoutaient de nouvelles gravures. -Déjà j'avais parcouru la majeure partie de la Bibliothèque et mes -mains commençaient à trembler en ouvrant chaque livre qui s'offrait à -moi; les petits fers prenaient des allures cyniques et effrayantes; -j'eus peur de ne pas arriver au but et j'abandonnai quelques centaines -de volumes pour atteindre l'extrême gauche. - -Je me trouvais bien en effet parmi les incurables, comme me l'avait -dit le Chevalier, c'était à l'extrême gauche, le suprême du genre, le -_nec plus ultra_ de la dépravation et à la fois du luxe artistique des -livres et des gravures; _Les Å’uvres badines d'Alexis Piron_ -touchaient _L'Amour en Vingt Leçons_ et le _Meursius François_; -_L'Arétin_ y était représenté par le _Recueil de postures érotiques -d'après les gravures à l'eau-forte d'Annibal Carrache_; par -l'_Alcibiade Fanciullo à Scola_; par l'_Arétin français_ et par le -livre dit: _Bibliothèque d'Arétin_; près du _Divus Arétinus_ je -remarquai _Félicia ou Mes Fredaines_; _Monrose ou le Libertin par -fatalité_; _les Monuments de la vie privée des Douze Cæsars_ et les -_Monuments du Culte secret des Dames Romaines_; plus loin je vis -_Justine ou Les Malheurs de la vertu_; _Cléontine ou La Fille -malheureuse_; _Juliette ou la suite de Justine_; _Le Portier des -Chartreux_; _La France fout..._; _La Philosophie dans le Boudoir_; -_Les crimes de l'amour ou le délire des Passions_; en un mot toutes -les Å“uvres sadiques du Marquis de Sade, en éditions originales, avec -reliures à petits fers de torture.--J'allais me livrer au plaisir de -regarder les manuscrits et les dessins originaux; je mettais la main -sur l'un des trois exemplaires connus du _Recueil de La Popelinière_: -_Tableaux des MÅ“urs du Temps dans les différents âges de la vie_, 1 -vol. grand in-quarto, j'admirais les vingt gouaches mignardement -impudiques de Carême, lorsque le possesseur de cette étonnante rareté -se présenta: - ---«Ah! ah! s'écria-t-il, vous n'y allez pas à la légère, mon cher -enfant, non-seulement vous avez vu la droite, le centre droit, la -gauche de mon cabinet, mais encore vous contemplez en vrai gourmet, en -délicat amoureux de la chose, la merveille des merveilles, le plus -rare de mes livres rares après l'_Anti-Justine_ de Restif de la -Bretonne; savez-vous que la possession de mon _La Popelinière_, -imprimé sous les yeux et par ordre du fermier général, m'a coûté dix -ans de recherches, dix longues années de fatigues et de luttes et deux -mille écus sonnants.» - ---C'est à peu près le prix de mon Fragonnard Lesbien, sans omettre les -luttes et les fatigues, soupirai-je avec intention. - -Vous n'allez pas, je suppose, me proposer un échange? - -Qui sait? - - * * * * * - -Aujourd'hui le Chevalier de Kerhany est possesseur de mon -Fragonnard;... mais, outre mes grandes et petites entrées dans son -cabinet, je suis, _de par son testament_, héritier présomptif de -l'_Anti-Justine_ et du fameux _La Popelinière_. - - -FIN - - - - -[Décoration] - - -RONDEAU - -AU LECTEUR - - - _Dans mes_ Caprices _rédigés, - Imprimés, revus, corrigés, - Je m'aperçois avec grand peine - Que j'ai fait plus d'une fredaine - Dont mes Lecteurs sont affligés._ - - _Des_ Errata _mal fustigés, - En maint endroit se sont logés; - Je les puis compter par vingtaine - Dans mes_ Caprices, - - _Car ces écrits très-négligés, - Ont été conçus, colligés, - Et bâclés dans une quinzaine; - S'ils courent trop la pretentaine, - C'est que je les ai propagés - Dans mes caprices._ - -[Décoration] - - - - -ERRATA[9] - - -Page 22, ligne 5, au lieu de: _si l'un de ses Bibliophobes_, lire: _si -l'un de ces Bibliophiles_. - -Page 35, _sous-titre_, au lieu de: _Gauchemar à la manière de Goya_, -lire: _Cauchemar à la manière de Goya_. - -Page 37, ligne 24, au lieu de: _Les lettres sont..._, lire: _Ses -lettres sont..._ - -Page 46, ligne 1, au lieu de: _Germe lui_, lire: _Germe en lui_. - -[Décoration] - - [9] _Nous n'indiquons ici que les principaux_ Errata. _Sans aucun - doute, il s'en trouve quelques autres, mais leur importance est - moindre et nous ne voulons pas les souligner._ - - (Note de l'Éditeur.) - - - - -[Décoration] - - -TABLE DES MATIÈRES - - - PRÉFACE AU LECTEUR 1 - - UNE VENTE DE LIVRES A L'HÔTEL DROUOT 1 - - LA GENT BOUQUINIÈRE 19 - - LES GALANTERIES DU SIEUR SCARRON 25 - - LE QUÉMANDEUR DE LIVRES 35 - - LE VIEUX BOUQUIN 43 - - LE LIBRAIRE DU PALAIS 47 - - UN EX-LIBRIS MAL PLACÉ 55 - - LES QUAIS EN AOUT 63 - - LES CATALOGUEURS 65 - - SIMPLE COUP-D'Å’IL SUR LE ROMAN MODERNE 81 - - LE BIBLIOPHILE AUX CHAMPS 91 - - LES PROJETS D'HONORÉ DE BALZAC 99 - - VARIATIONS SUR LA RELIURE DE FANTAISIE 107 - - RESTIF DE LA BRETONNE ET SES BIBLIOGRAPHES 119 - - LE CABINET D'UN EROTO-BIBLIOMANE 127 - - RONDEAU 147 - -[Décoration] - - - - - ACHEVÉ D'IMPRIMER - - Sur les presses de BLUZET-GUINIER - - Typographe - - A DOLE-DU-JURA - - le 10 février 1878 - - [Décoration] - - Pour ÉDOUARD ROUVEYRE, éditeur - - A PARIS - - - - - EXTRAIT - DU - CATALOGUE - - DES LIVRES - - DE FOND ET EN NOMBRE - - DE LA LIBRAIRIE - - ÉDOUARD ROUVEYRE - - - PARIS - - LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - - ÉDOUARD ROUVEYRE - - 1, RUE DES SAINTS-PÈRES, 1 - - - - -PUBLICATIONS LITTÉRAIRES - -DE M. OCTAVE UZANNE - -POËTES DE RUELLES AU XVIIe SIÈCLE - - _Publiés par Octave Uzanne, tirés à 500 sur papier vergé._ - - Le volume in-18 jésus, 10 fr.--Sur papier de Chine, 20 fr. - - BENSERADE, _Poésies_, avec un portrait et 2 vignettes à - l'eau-forte. 1 vol. Les derniers exemplaires à 12 fr. - - GUIRLANDE DE JULIE (La), avec un portrait inédit de Julie - d'Angennes et deux compositions à l'eau-forte. _Épuisé._ - - F. SARASIN, _Poésies_, avec un portrait et deux compositions à - l'eau-forte 10 fr. - - _Du Mariage, par un philosophe du_ XVIIIe _siècle_, avec préface. - - 1 charmant volume in-18 écu 3 fr. - 50 Ex. sur Whatman, numérotés 6 fr. - -En préparation, _Poésies de Mlle de Scudéry, Montreuil_, etc. - - -SOUS PRESSE - -_Bibliographie anecdotique de Alfred de Musset._ - - Ce petit volume formera le tome XII de la jolie édition de - Musset, éditée par A. LEMERRE. - - -_Contes de Voisenon._ - -EN PRÉPARATION - - DELVAU, _Projets et notes_ | _Le Bric-à -Brac de l'Amour_ - - - - -VIENT DE PARAITRE - - CATALOGUE - DES - OUVRAGES, ÉCRITS ET DESSINS - DE TOUTE NATURE - POURSUIVIS, SUPPRIMÉS - OU - CONDAMNÉS - -DEPUIS LE 21 OCTOBRE 1814 JUSQU'AU 31 JUILLET 1877 - -_Édition entièrement nouvelle, considérablement augmentée_ - -SUIVIE DE LA TABLE DES NOMS D'AUTEURS ET D'ÉDITEURS - -Et accompagnée de Notes bibliographiques et analytiques - - PAR - FERNAND DRUJON - - -Cet ouvrage forme un beau et fort volume grand in-8º de plus de 450 -pages, et est publié en cinq livraisons. - -La 5e et dernière livraison contient la couverture et le titre -imprimés en rouge et en noir, la préface et la table de noms d'auteurs -et d'éditeurs. - -Le prix de chaque livraison est fixé ainsi qu'il suit: - - Exemplaire sur papier vélin 2 » - - 50 { Exemplaires sur grand papier vélin anglais } 3 » - { (Numérotés de 1 à 50.) } - - 10 { Exemplaires sur papier de Chine. } 5 » - { (Numérotés de I à X.) } - - - - -EN COURS DE PUBLICATION - -_Abonnement_: Un an, 6 fr. - -MISCELLANÉES BIBLIOGRAPHIQUES - - Chaque année formera un beau volume in-8º imprimée avec luxe sur - papier vergé teinté, et sera terminée par une table - alphabétique des noms d'auteurs et des matières, qui, en même - temps que la couverture et le titre (imprimés en rouge et en - noir) sera adressée gratuitement à tous nos abonnés. - - -AUX BIBLIOPHILES - - -Le but de ces _Miscellanées bibliographiques_, modeste dans son -principe peut, par la suite, devenir plus manifeste, plus vaste, plus -étendu, atteindre à l'autorité, à l'_Utile dulci_ d'une petite -Encyclopédie Bibliographique, telle que l'avait conçue et longuement -rêvée le doctissime et regretté Quérard.--Sous ce titre, nous -entendons grouper, à bon escient, tous les documents rares ou curieux -qui se trouvent épars de ci de là , et dont la recherche fatigue -quelquefois l'esprit patient des bibliophiles; nous choisirons avec -soin les questions qui se trouvent le mieux en rapport à la -Technologie du Livre, à la Bibliognosie et aussi à la Bibliatrique. -Sans nous écarter du domaine Bibliographique, nous espérons traiter -_ex professo_, pour ainsi dire, _de omni re scibili et quibusdam -aliis_. Nous serons en tous points net et concis et réduirons à l'art -difficile de faire court, des sujets trop souvent noyés dans la -diffusion et la prolixité d'un excès de savoir. - -Cette publication paraissant régulièrement chaque mois, en manière de -livraison, formera annuellement un intéressant volume d'_Analectes_ -utiles à consulter. Une table analytique des matières et des noms -d'auteurs permettra aux chercheurs et aux érudits de puiser, dans -ce véritable nid à documents précieux, avec autant de profit que -dans un dictionnaire d'_ana_ bibliographique. Nous ne limiterons -pas notre but au plaisir d'intéresser, d'indiquer les _raræ_ aves -de la Bibliophilie et de glaner dans le glorieux passé de la -Bibliognostique; nous accorderons une place à l'art moderne du Livre, -aux Bibliophiles _militants_ de Paris, de la province et de -l'étranger. - -Nous comprenons qu'en Bibliographie surtout «il se faut entr'aider», -et nous conserverons dans chaque livraison une ou plusieurs pages -destinées aux _questions_ et _réponses_ posées et résolues par nos -lecteurs. - -Cette manière de _Queries_, rendant service aux uns, instruira les -autres; ce sera là une sorte de petit _intermédiaire_ intéressant pour -tous. Trouvailles, curiosités, renseignements bibliologiques -quelconques, origines orthographes de certains mots, éditions -douteuses, interrogations de toute genre seront insérés. - -En tout et pour tout ce qui sera du _ressort du Livre_, nous -accueillerons les communications qui nous seront faites, nous estimant -heureux d'avoir ouvert nos confrères une libre arène dans laquelle -chacun, à tour de rôle, luttera de savoir, de complaisance ou -d'érudition. - -Et, maintenant, puisse cette entreprise justifier notre devise de -présupposition: _Vires acquirit eundo_. - -_Un numéro spécimen est adressé gratis et franco à toute personne qui -en fait la demande_. Le Propriétaire-Gérant: ÉDOUARD ROUVEYRE. - - - - -_VIENT DE PARAITRE:- - - -CONNAISSANCES NÉCESSAIRES A UN BIBLIOPHILE - - - ÉTABLISSEMENT D'UNE BIBLIOTHÈQUE. - CONSERVATION ET ENTRETIEN DES LIVRES. - =DE LEUR FORMAT ET DE LEUR RELIURE=. - MOYENS DE LES PRÉSERVER DES INSECTES. - DES SOUSCRIPTIONS ET DE LA DATE. - DE LA COLLATION DES LIVRES.--DES SIGNES DISTINCTIFS - DES ANCIENNES ÉDITIONS. - DES ABRÉVIATIONS USITÉES DANS LES CATALOGUES POUR - INDIQUER LES CONDITIONS. - DE LA CONNAISSANCE ET DE L'AMOUR DES LIVRES. - DE LEURS DIVERS DEGRÉS DE RARETÉ. - MOYENS DE DÉTACHER, DE LAVER ET D'ENCOLLER - LES LIVRES. - RÉPARATIONS DES PIQURES DE VERS, DES DÉCHIRURES - ET DES CASSURES DANS LE PAPIER. - -SECONDE ÉDITION - -Revue, corrigée et augmentée de trois nouveaux chapitres. - - _Un joli volume in-12 (XVIII et 120 pages), papier vélin teinté, - avec fleurons et culs-de-lampe, titre rouge et noir_ 3 fr. - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION: - - 50 exemplaires imprimés sur fort papier vergé, numérotés de 1 à - 50 6 fr. - - 10 exemplaires imprimés sur papier de Chine véritable, numérotés - de 51 à 60 10 fr. - - Annales de la typographie néerlandaise au XVe siècle, par F.-A.-G. - CAMPBELL. La Haye, 1874, in 8º (XVIII et 630 pages), papier - vergé 20 fr. - - Cet ouvrage forme la statistique complète de la palæotypognosie - néerlandaise, et donne la description la plus complète: 1º des - 665 incunables que possédaient déjà en 1856 les dépôts de la - Haye; 2º celle des 150 anciennes impressions dont s'est enrichie - depuis lors cette bibliothèque royale; et 3º d'un millier - d'impressions du XVe siècle. - - Bibliographie de Chrestien de Troyes, comparaison des manuscrits - de Perceval le Gallois, par Ch. POITEVIN. - - Un manuscrit inconnu. Chapitres uniques du manuscrit du Mons. - Autres fragments inédits. Leipzig, 1863, in-8º (XVIII et 186 - pages) 7 fr. 50 - - Avec planche fac-simile. - - L'_Histoire littéraire de la France_ dit que Chrestien de Troyes - mérite les éloges que lui prodiguent les écrivains ses - contemporains et ceux du siècle suivant: «par l'invention, la - conduite et particulièrement par le style qui l'élève au-dessus - de tous les poëtes de son temps». - - - SUPERCHERIES LITTÉRAIRES - - PASTICHES, SUPPOSITIONS D'AUTEUR - - DANS LES LETTRES ET DANS LES ARTS - - PAR - - OCTAVE DELEPIERRE - - Magnifique volume petit in-4º de 338 pages, imprimé avec luxe sur - beau et fort papier vélin, titre rouge et noir 15 fr. - -OUVRAGE SÉRIEUSEMENT TRAITÉ, DIVISÉ EN TROIS SECTIONS: - -1º Les pastiches et suppositions d'auteur, composés avec l'intention -de tromper les lecteurs. - -2º Des pastiches imitations, et suppositions d'auteur, dans les -beaux-arts. Et terminé par des REMARQUES et une Table alphabétique de -noms. - - -TABLEAU - -DE LA - -LITTÉRATURE DU CENTON - -CHEZ LES ANCIENS ET CHEZ LES MODERNES - -PAR - -OCTAVE DELEPIERRE - - Deux magnifiques volumes de 24 pages et 318 pages, imprimés avec - luxe sur beau et fort papier vélin, titre rouge et noir 25 fr. - -Le _Centon_, un des plus agréables des amusements littéraires, -puisqu'il a servi à la composition de poèmes célèbres et -très-ingénieux, remonte très-haut et compte des noms fameux parmi ceux -qui y ont pris plaisir. - -Ce sujet a ceci de remarquable que, depuis des Pères de l'Église, des -Papes et des Evêques, jusqu'aux savants commentateurs et aux érudits -philologues du XVIe et du XVIIe siècle; depuis des poëtes grecs et -latins des premiers temps du christianisme, jusqu'aux poëtes et -auteurs du moyen âge, de la renaissance et des temps modernes; à -toutes les époques et dans tous les rangs, des écrivains se sont -occupés du _Centon_. - - _Vient de paraître.--Envoi gratis et franco_. - -1878 No 25 - - -CATALOGUE - -DE - -LIVRES ANCIENS - -ET MODERNES - - -QUI SE TROUVENT EN VENTE AUX PRIX MARQUÉS - -A LA - -Librairie Édouard ROUVEYRE - -1, rue des Saints-Pères, 1 - -PARIS - - -ACHAT--ÉCHANGE--VENTE--EXPERTISE - - - Histoire des religions, Sciences occultes, Mnémonique, - Beaux-Arts, Musique, Linguistique, Théâtre, Géographie ancienne - et moderne, Histoire des villes et des anciennes provinces de - France, Noblesse, Archéologie, Bibliographie, Histoire de - l'Imprimerie, Céramique, Histoire de France, etc. - -Livres curieux et singuliers. - -Suite de figures pour servir à l'illustration des livres. - -Anciennes vues de villes de France, par Chastillon, Silvestre, etc. - -MM. les Amateurs avec lesquels nous avons l'honneur d'être en relation -sont priés de nous communiquer les noms et adresses des personnes que -nos catalogues peuvent intéresser. - - -Paris.--Imp. Tolmer et Isidor Joseph, 43, rue du Four-Saint-Germain. - - - - - -End of Project Gutenberg's Caprices d'un Bibliophile, by Octave Uzanne - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE *** - -***** This file should be named 40877-8.txt or 40877-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/8/7/40877/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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