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-The Project Gutenberg EBook of Caprices d'un Bibliophile, by Octave Uzanne
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
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-
-Title: Caprices d'un Bibliophile
-
-Author: Octave Uzanne
-
-Release Date: September 27, 2012 [EBook #40877]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE ***
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-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
-
-Les erreurs indiquées dans l'errata à la fin du livre ont été corrigées
-dans le texte.
-
-Les mots ou phrases espacés dans le text d'origine sont marqués
-=ainsi=.
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-
- CAPRICES
-
- D'UN
-
- BIBLIOPHILE
-
-
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- TIRÉ A 572 EXEMPLAIRES:
-
- 500 sur papier vergé de Hollande.
-
- 50 sur papier Whatman extra-fort.
- (_Numérotés de XI à LX._)
-
- 10 sur papier de Chine.
- (_Numérotés de I à X._)
-
- 10 sur papier de couleur.
- (_Non mis dans le commerce._)
-
- 2 sur parchemin choisi.
-
- [Décoration]
-
- DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS
-
-
-[Illustration: CAPRICES D'UN BIBLIOPHILE PAR OCTAVE UZANNE.]
-
-
-
-
- CAPRICES
-
- D'UN
-
- BIBLIOPHILE
-
- PAR
-
- OCTAVE UZANNE
-
- [Décoration]
-
- PARIS
- _LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE_
- ÉDOUARD ROUVEYRE
- 1, RUE DES SAINTS-PÈRES, 1
-
- 1878
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-PRÉFACE
-
-AU LECTEUR
-
- Sunt bona, sunt quædam mediocria, sunt plura mala;
- Qui legis hæc, aliter non fit, Avite Liber.
-
- MARTIAL.
-
-
-_A cette époque archi-philosophique, disait un misanthrope du dernier
-siècle, un auteur ne rougit pas de se brûler, dans sa préface, tout
-l'encens dont le public seul est comptable.--Certains écrivains, nous
-devons l'avouer, se sont un peu trop montrés les ridicules
-thuriféraires de leurs œuvres personnelles; mais il faut ajouter,
-pour être juste, que, lorsqu'on plaide_ pro domo suâ, _il est
-difficile, par modestie, de ne pas faire parade d'une certaine dose de
-vanité._
-
-_Une préface est à un ouvrage, non-seulement ce que l'affiche est à
-une comédie, c'est aussi le plastron, le rempart, le Palladium du
-livre; c'est par elle, le plus souvent, que sont parés les terribles
-coups de boutoir de la Critique, c'est derrière elle que l'Auteur se
-réfugie, après y avoir déposé comme sauvegarde, ses propres aveux, ses
-craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; après s'y être laissé voir
-sous le jour le plus propice, dans un laisser-aller bon enfant ou dans
-la joie orgueilleuse de l'œuvre accomplie.--Lorsqu'un lecteur tient
-son ouvrage, et qu'armé de toute sa sévérité, il se prépare à entamer
-le premier chapitre, le pauvre Auteur, tremblant, presque défaillant
-dans la pensée d'être ainsi pris au dépourvu, n'a-t-il pas le droit de
-lui crier: «Un instant... de grâce, écoutez-moi! Deux mots, rien que
-deux simples mots, je vous en prie! et je me livre à vous!»--La
-préface, c'est le salut au lecteur, et trop souvent, hélas! ce
-terrible salut des Gladiateurs à Cæsar, le:_ Morituri te salutant.
-
-_Il existe, en Littérature comme en Art, deux façons de procréer bien
-distinctes: l'une, lente et réfléchie, réclame le travail et impose
-quelquefois la paresse, cette bonne couveuse, comme la nommait
-Montaigne; l'autre, fantaisiste, toute de prime-saut, jaillit
-subitement de l'inspiration ou de l'éréthisme des sensations
-éprouvées.--La première méthode donne pour résultat des œuvres
-mûries, soignées, polies, coordonnées et bien léchées: celles-ci sont
-filles légitimes de l'étude et de l'application; la seconde manière
-produit des opuscules, souvent vifs et colorés, quelquefois ingénieux,
-hardis, ayant le débraillé, la belle humeur des enfants de Bohême:
-ceux-là sont bâtards du caprice, du paradoxe ou de la frivolité._
-
-_C'est de cette génération spontanée que sont issues ces_ Boutades de
-Bibliophile; _elles ont été mises au jour dans les innocents badinages
-d'une plume qui s'essaye et se repose; elles ne possèdent pas la
-pondération, la gravité, le solide, le fini des choses ciselées à
-froid ou faites méthodiquement et à temps voulu; elles ont la valeur
-de croquis sans prétentions ou pour mieux dire de_ Pochades
-_bibliographiques, rien de plus._
-
-_Alors que nous ne songions même pas à les réunir en volume, le livre
-s'est trouve fait.--Au jeune Bibliographe, est venu tendre la main un
-jeune Éditeur plein de foi dans ses entreprises; bien plus, un Artiste
-du plus grand talent dont nous ne saurions nous montrer trop fier de
-revendiquer l'amitié, a dessiné et gravé, pour nos_ Caprices, _un
-frontispice spirituel, délicat, exquis de composition et d'habileté de
-faire, si coquet d'ensemble et de détails que Gravelot ou Eisen s'en
-seraient disputé la signature. Ajoutons à cela la bienveillance
-marquée que les Bibliophiles ont daigné nous accorder jusqu'à ce
-jour, et l'on conviendra qu'avec de tels éléments de succès, il nous
-faudrait être bien peu téméraire, pour ne pas embarquer sur ce frêle
-esquif juste ce qu'il faut d'espérance pour ne pas le faire chavirer,
-en songeant que les livres ont leur destin, et que la bonne devise,
-pour tout ouvrage que l'on abandonne à la merci de l'opinion publique,
-est_: Vogue la galère!
-
-[Illustration: signature d'Octave Uzanne]
-
- Paris, 15 février 1878.
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-UNE VENTE DE LIVRES
-
-A L'HOTEL DROUOT
-
-_Ma Bibliothèque aux Enchères._
-
- Les amères douleurs, les regrets, la mort se peignent dans mes
- songes.
-
- J. J. ROUSSEAU.
-
-
-I
-
-Il est des jours où l'on se pend à Londres, dit-on, sans savoir
-pourquoi. Ce soir là j'étais rentré terriblement agacé, les nerfs
-tendus comme les cordes d'un violon, la mine morose, l'allure courbée,
-dans un accablement intense. Il me bruinait au cœur tant la sombre
-tristesse m'envahissait, et je logeais dans ma cervelle tous les
-diables noirs de la mélancolie. J'étais bourru, aigre, hargneux,
-misanthrope; une sorte de fièvre maligne ravageait tout mon être et
-j'eus payé bien cher l'occasion de pleurer. Il ne me souvient pas,
-cependant, d'avoir rencontré le plus petit créancier, ni lu le moindre
-discours académique, rien d'anormal n'avait voilé mon front d'un crêpe
-de deuil, rien!... Je m'étais uniquement promené une partie du jour
-dans les différentes salles de l'hôtel des ventes; je m'étais promené,
-tenant en laisse la meute affamée des désirs les plus ardents.
-
-O poëtes et artistes, amants passionnés du beau, vous qui dansez sur
-la corde roide d'un budget fictif et qui jonglez avec les boules d'or
-de vos caprices, vous qui ne songez qu'à moelleusement capitonner
-l'existence selon votre guise, vous tous, compétiteurs de luxe, il
-vous sera aisé de me comprendre:--savez-vous rien de plus digne
-d'engendrer le spleen nébuleux que la vue de superbes collections
-d'objets d'art dispersés à votre nez, à votre barbe, par le sort
-railleur des enchères.
-
-Vous êtes là, haletants; au banquet de la vente, infortunés convives,
-vos lèvres s'entrouvrent pour surenchérir, vos mains se tendent vers
-le bibelot désiré, votre imagination en tapisse déjà le coin le plus
-nu de votre appartement; dans le supplice de la convoitise, votre
-pouls bat plus fort, votre sang brûle, votre poitrine est oppressée,
-mais la déesse raison, cette froide bégueule, vous chuchote à
-l'oreille des réalités frappées à la glace.--_Ceci_ tue _cela_, et,
-tandis que le commissaire-priseur détaille, de son verbe haut, des
-beautés que vous n'admirez que trop, votre bourse, triste thermomètre
-de vos ressources, accuse dans la poche sa maigre rotondité.
-
-C'est pour avoir éprouvé ces Tantalesques émotions que le ciel de mon
-âme s'était assombri; les morsures aiguës des désirs avaient fourbu
-mes sens... Je rentrai, remorquant ma fatigue au logis.
-
-
-II
-
-Le nid que l'on se crée, le chez soi étoffé avec amour, le coin marqué
-au sceau de sa fantaisie, l'intérieur, en un mot, où la banalité du
-dehors ne saurait avoir accès, le _Home_, est et sera toujours une
-fraîche oasis, où nous aimons à nous reposer des tracas de la foule.
-Les plus grandes tristesses s'y calment, le moral s'y retrempe dans le
-laisser-aller du bien-être, l'individualité y puise une nouvelle
-énergie.
-
-Ouf! avec quel nonchaloir on se laisse tomber dans le grand fauteuil
-qui tend les bras, et que, la tête renversée, dans un délassement
-alangui, il est doux, après une journée de fatigue, de promener un
-œil mi-fermé sur tout le fouillis domestique qui nous environne. Tous
-les objets, ces élus du goût, semblent devenir plus chatoyants pour le
-retour du maître, ils lui sourient, et dans le langage mystérieux des
-choses, ils paraissent le saluer joyeusement à son arrivée.
-
-Ce fut avec un bonheur mêlé de reconnaissance, que je contemplai ce
-soir-là mes richesses, meubles anciens, statuettes, potiches, tableaux
-et gravures, tous ces jolis riens amassés avec patience; ma
-Bibliothèque se dressait fièrement, comme orgueilleuse de son noble
-faix, et la vue de mes livres me rasséréna.
-
-Ils étaient là, tous alignés, dans une magistrale mitoyenneté,
-splendides comme à une revue; les reliures à petits fers brillaient,
-semblables à de beaux uniformes, les volumes brochés supportaient
-modestement leur primitif vêtement et le vieux veau brun distillait
-dans l'air ce vétuste parfum qui énivre si délicieusement les amoureux
-du Bouquin.
-
-Je regardai avec joie mes chers livres, anthologie de ma passion; je
-me surpris à détailler leurs charmes, à compulser leur beauté, à
-analyser leurs perfections; je les caressai de l'œil, je les eus
-volontiers embrassés, et mes sensations vaniteuses de Bibliophile
-vibrèrent avec intensité.
-
-«Bouquins adorés, ô mes amis, vrais consolateurs de celui qui vous
-possède, que de jouissances vous versez dans nos cœurs et que barbare
-est celui qui vous méprise! vous êtes toute la sagesse, la vie, le
-cerveau, la quintessence des siècles passés; bouquins adorés, ô mes
-amis, je vous vénère à l'égal des Dieux!»
-
-Le somniférant Morphée me paraissait cette nuit-là, occupé à secouer
-ses pavots sur d'autres paupières que les miennes, je résolus
-d'attendre patiemment les loisirs de cette déité inconstante et,
-prenant sur un rayon, une plaquette, petit in-12, reliée en maroquin
-blanc avec coins, je fus me coucher pour lire dans le grand silence de
-minuit.
-
-Je ne tardai pas néanmoins, peu à peu, à m'endormir profondément et un
-essaim de songes tortionnaires vint papillonner dans mon alcôve.
-
-
-III
-
-Je flânais en rêvant, ou je rêvais en flânant, au milieu de ce grand
-mouvement, de ce perpétuel va-et-vient dont l'hôtel Drouot est le
-spectacle à l'époque des belles ventes--c'était une cohue: D'adorables
-petites femmes mises avec une grâce exquise, des messieurs très
-décorés, financiers, peintres, hommes de lettres, des marchands et
-marchandes à la toilette, des commissionnaires, que sais-je!--Je
-m'arrêtai en premier lieu à la salle no 2: On y vendait des
-tapisseries des Gobelins, des meubles Renaissance, des bronzes, des
-faïences italiennes et japonaises, des émaux, des statues, tout un
-bric à brac étonné de se trouver réuni.
-
-Armé de son maillet d'ivoire à manche d'ébène, lorgnon sur l'œil, la
-face rouge, rasée de frais, plus impétueux que jamais, Maître Oudard
-pontifiait.--Je m'approchai.
-
-«Nous allons vendre, disait l'expert, _deux colonnes Doriques avec
-tores et chapiteaux en Brocatelle_, l'une est en brêche de Sicile,
-l'autre en porphyre rouge de Suède.... Remarquez, je vous prie, la
-beauté de ces deux pièces, c'est une occasion unique.»
-
-Voyons, Messieurs, reprenait Me Oudard, _deux superbes colonnes
-Doriques des plus curieuses_, combien dit-on?... Il y a marchand
-à....tant, Personne ne couvre l'enchère? c'est pour rien,
-Messieurs;... une fois, deux fois, vu, personne ne dit mot? Examinez
-ces deux pièces, je vous prie;... une fois, deux fois, vu, non;... pas
-par vous à gauche, c'est donné, Messieurs, vu, non, on renonce.....
-Adjugé.»
-
-Les garçons emportaient, un mouvement se faisait dans l'auditoire,
-puis l'expert avec calme mettait un nouvel objet en vente, et la voix
-de Me Oudard reprenait de plus belle: «une fois, deux fois, vu,...
-non, faites passer,... vu, personne ne dit mot... vu,... non, on
-renonce;...» pour accentuer, d'un coup de maillet sec, l'irrémédiable:
-Adjugé.
-
-Ces deux colonnes Doriques ne m'étaient pas inconnues, et afin de me
-rendre compte de leurs provenances, je demandai les catalogues du jour
-au distributeur qui passait.
-
-Mais, hélas! Il ne s'agissait plus de colonnes Doriques, sur l'un des
-catalogues que je venais de réclamer, _Horresco referens!_ Je lus les
-lignes suivantes imprimées en rouge et noir sur la couverture bleu
-tendre d'un assez copieux in-8º:
-
- «CATALOGUE DES LIVRES ANCIENS ET MODERNES, _rares et
- curieux.--Belles-lettres, Histoire, Beaux-Arts et Théâtre.--La
- plupart ornés de belles reliures et de cartonnages fantaisistes.
- Provenant de la Bibliothèque de M..._»
-
-Ici mes Nom, Prénoms et Qualités s'étalaient scandaleusement.--Le
-_Mané, Thécel, Pharès_ ne dut pas étinceler aussi lumineux aux yeux de
-Balthazar que les détails imprimés que je venais de lire ne brillèrent
-aux miens; je crus devenir fou, un frisson glacial parcourut tout mon
-corps. Je réunis ce qu'il me restait de forces pour ne pas m'évanouir,
-et, blême, défait, dans un état impossible à décrire, je m'élançai
-vers la salle no 6 où la vente devait avoir lieu.
-
-
-IV
-
-La salle no 6 était magistralement pleine. Impossible de me frayer un
-passage par la porte du vestibule. Je me rendis au magasin également
-encombré et là, avec grandes peines, je parvins, à gravir sur un
-tabouret d'où je découvris un affreux spectacle.
-
-Me Maurice Delestre occupait la chaire, correct et élégant comme un
-jeune sportman; à sa droite, derrière une table surchargée de livres,
-la tête maigre et à lunettes de M. L... surgissait. Des garçons
-emmagasinaient brutalement des livres que je ne pus voir, mais que je
-reconnus aux palpitations de mon cœur... Et d'ailleurs pourquoi
-douter? N'avais-je pas là devant moi, horrible! horrible! horrible!
-mes trois corps de bibliothèques à colonnes torses que les draperies
-vertes de la salle rendaient encore plus belles?
-
-Les rayons étaient déjà clair-semés, je cherchai des yeux mes trésors
-des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles,... disparus! Une sueur froide
-inondait mon front, mes jambes faiblissaient; je voulus crier,
-appeler, faire rendre gorge aux acquéreurs et assassiner dans la même
-haine MM. L... et Maurice Delestre, complices de cette noire trahison!
-Hélas! mes jambes étaient fixées au tabouret et ma voix paraissait
-s'être à jamais figée dans mon gosier; il me fallut demeurer
-spectateur de pierre avec une âme de feu, et me résoudre à voir et à
-entendre sans proférer un son.
-
-J'examinai la salle.
-
-Au premier rang toute la haute librairie patentée était assise, coudes
-sur tables, crayon aux dents, catalogue ouvert. Je reconnus les yeux
-ardents du jeune Ed. R..., la silhouette de Faune de M..., et le
-visage rabelaisien de son associé F...; puis, plus loin, dans la
-pénombre, le profil railleur de C..., la désinvolture de Le F... et la
-haute taille de V..., ainsi que les figures bien connues de D..., de
-St-D..., de R..., de B..., de H..., et autres.--Toute la fine fleur
-des bouquinistes parisiens.
-
-Au second plan, ô torture! hissés sur des chaises, mes amis au grand
-complet, joyeux, pimpants, se frottant les mains et inspectant mon
-catalogue avec des petits sourires entendus. J'étouffais.
-
-L'inquisiteur... je veux dire le filet de voix aigre, grêle et perçant
-de M. L... rompit ce silence.
-
-«No 160, clama-t-il. Nous allons mettre en vente les Romantiques dont
-la collection est surtout remarquable!»
-
-«No 160. _Théophile Gautier._ LA COMÉDIE DE LA MORT, _Paris,
-Desessart, 1838_, in-8, broché. _Édition originale._»
-
-«Il y a plusieurs états de la vignette de Louis Boulanger gravée par
-Lacoste. Exemplaire en admirable état, la reliure est de fantaisie.
-Les plats en cuirs japonais à ramages, les gardes sont ornées
-d'étranges dessins représentant une Danse Macabre.--Je demande 150
-francs.»
-
-Quelques libraires esquissèrent une hilarité Homérique, mais tout le
-clan sérieux tendit les bras. Les prunelles tombèrent en arrêt, on
-entendit des «_on demande à voir_» de tous côtés, et un grand
-bourdonnement parcourut l'assistance.
-
-On demande 150 francs, répéta Me Maurice Delestre.--Il y a marchand
-dit résolument un de mes amis les plus intimes,--160 lança ED.
-R...,--180 fit M...,--200 reprit l'ami intime...--Ce fut un ouragan
-d'enchères, au milieu desquelles, ô surprise! je crus remarquer la
-voix délicate et timide d'une femme.
-
-
-V
-
-Cette petite voix féminine était langoureuse et frémissante; par une
-filiation mystérieuse, elle semblait comprendre mon martyre et mon
-impuissance; c'était comme un écho de moi-même qui résonnait dans la
-salle, et, sans le mutisme épouvantable dont j'étais frappé, je
-n'aurais pas, à ma propre vente, mieux conduit les enchères.
-
-Elle était fière et vibrante jusque dans sa timidité, cette chère
-petite voix féminine, aussi je la bénissais en dépit de ma douleur et
-de ma rage, et tous mes plus galants désirs se portaient vers le coin
-d'ombre d'où elle me paraissait sortir.--A 350 francs; LA COMÉDIE DE
-LA MORT fut adjugée à cette folle enchérisseuse.
-
-J'attendais qu'on lançât le nom de ma sympathique inconnue;... qui
-cela pouvait-il bien être?... J'étais sur des charbons ardents et ma
-curiosité n'avait plus de bornes. Hélas! aucun nom ne fut prononcé et
-le crieur fit silencieusement passer au commissaire-priseur une carte,
-une simple carte,... un bristol rosé du plus doux effet. Je me pris à
-bâtir les suppositions les moins fondées, tout en scrutant du regard
-les personnes assises ou debout; mais, soit que ma vue fût troublée,
-soit que, dissimulée habilement dans la foule, la dame ne tînt pas à
-être découverte, il me fut impossible d'entrevoir le plus mignon
-profil fuyant, pas un bout de dentelle, une main gantée, une plume de
-chapeau, une mèche de cheveux blonds ou bruns, rien,... absolument
-rien; je ne vis que la houle mugissante des spectateurs, attentifs et
-prêts à dévorer mes Romantiques.
-
-Le monotone, agaçant et peu viril organe de M. L... reprenait la
-nomenclature du catalogue.
-
-
-VI
-
-Il serait trop long de peindre la furia des enchères. Jamais, de
-mémoire de libraire, on n'avait vu bataille si acharnée. Me Maurice
-Delestre s'était levé, l'œil mobile, la voix saccadée, droit comme un
-général au feu. Le crieur paraissait exténué, tant l'animation était
-grande, et, sous les verres convexes de ses lunettes, les yeux de
-l'expert marquaient un suprême ahurissement. Le marteau d'ivoire
-voltigeait dans l'air et ne pouvait s'abattre, c'est à peine si l'on
-entendait le bruit des salles voisines et, sur leurs chaises hissés,
-mes amis se regardaient effarés.
-
-Dans cette mêlée de voix mâles, la petite voix de femme se faisait
-entendre, sonore comme un clairon qui rallie, elle était devenue plus
-altière et possédait des intonations hardies et chaudes. Brave petite
-voix féminine! elle menait ma vente tambour battant, elle montait
-crânement à l'assaut par des surenchères de dix, quinze et vingt
-francs. Vrai Dieu! je l'adorais, j'avais presque oublié que
-j'assistais au plus affreux des désastres, mais,... pourquoi ne
-pouvais-je la découvrir?
-
-Tous mes Romantiques s'élevèrent à des prix inouïs, et tous, chose
-singulière, furent adjugés à la suave petite voix. Pas un des
-_Gautier_, éditions originales, avec reliures étranges et envois
-curieux, ne descendit au-dessous de 200 francs. Les _Victor Hugo_ de
-chez _Renduel_ et de chez _Gosselin et Bossange_, les _Musset_ de chez
-_Urbain Canel_; les _Sainte-Beuve_, les _Nodier_, les _Drouineau_, les
-_Mérimée_, les _Antoni Deschamps_, les _Alphonse Royer_, etc., tous de
-la bonne date, furent payés au poids de l'or; LA MADAME PUTIPHAR de
-Pétrus Borel, avec un quatrain très-bizarre du Lycanthrope, atteignit
-500 francs, et un exemplaire intact des ROUERIES DE TRIALPH, _notre
-contemporain avant son suicide_, eut l'honneur d'être violemment
-disputé, jusqu'à la somme de 370 francs.
-
-Bref, ce fut du délire, et mon orgueil délicieusement chatouillé
-pansait de son mieux les plaies que cette cruelle vente avait faites
-dans mon cœur de Bibliophile.
-
-
-VII
-
-Je me fis tout à coup cette judicieuse réflexion que je n'étais
-arrivé, dans la salle no 6, qu'au no 160 (série des belles-lettres,
-XIXe siècle) de mon catalogue, car, par suite d'une rédaction tout à
-fait anormale, ledit catalogue se trouvait divisé en quatre grandes
-séries numérotées séparément.
-
-La première partie se composait des XVe et XVIe siècles. Le XVIIe
-siècle formait la seconde partie, la plus complète de ma Bibliothèque,
-et mon titre le plus sérieux à ma gloire de chercheur. Une admirable
-collection de livres à vignettes et d'ouvrages gaillards du XVIIIe
-siècle donnait à ma troisième série plus de 500 numéros, et la
-quatrième partie enfin se trouvait remplie par nos maîtres
-contemporains du XIXe siècle, depuis _Népomucène Lemercier_, jusqu'à
-J. Barbey d'Aurevilly, de Goncourt et Zola.
-
-Je songeai donc avec effroi que ma vente était sans doute arrivée à sa
-quatrième ou cinquième vacation et que je ne devais pas me laisser
-aussi mollement bercer par l'heureux succès de mes Romantiques.
-
-Mais comment savoir les prix d'adjudication des livres vendus les
-jours précédents?
-
-J'étais là sans voix, presque inerte, fixé sur un tabouret, comme un
-misérable sur la sellette. Mes angoisses me reprirent plus fortes,
-plus étouffantes et plus amères.
-
-Je n'entendais plus rien, ni le soprano de M. L..., ni la basse-taille
-du crieur, ni le léger baryton du commissaire-priseur; je ne percevais
-même pas le ravissant contralto de la jeune femme qui, quelques
-minutes auparavant, me charmait si bien par son entrain audacieux;
-j'étais anéanti.
-
-Un de mes voisins, d'une distinction parfaite, suivait attentivement
-la vente, un petit crayon d'or d'une main, le catalogue de l'autre. Je
-pensai que, depuis le premier jour, un aussi sérieux Gentleman devait
-assister aux vacations et, par un effort désespéré, je parvins, avec
-des mimes de politesse, à lui faire entendre que je désirais la
-communication de son catalogue.
-
-Il me crut muet, sans doute, mais avec la meilleure grâce du monde, il
-me tendit le précieux catalogue annoté, que dans ma brutale
-impatience je faillis lui arracher.
-
-
-VIII
-
-Ma fièvre de savoir était telle, que j'ouvris au hasard le catalogue
-de mon aimable voisin. Je tombai sur la seconde partie, mes yeux
-s'arrêtèrent à cet article: LA PUCELLE, ou _la France délivrée, poëme
-héroïque_, par M. CHAPELAIN; à _Paris_, chez _Augustin Courbé, 1656_,
-in-folio, _maroquin rouge, fil. comp. aux armes de l'évêque
-d'Orléans_. Sur la marge au crayon, je crus lire 10 francs.
-
-Ce fut un coup terrible que je reçus avec accablement.
-
-Ma _Pucelle_, une merveille, un admirable exemplaire, une des joies de
-ma vie de fureteur! une trouvaille inestimable, et si superbement
-reliée, qu'on pourrait songer à Le Gascon, ma _Pucelle_, vendue 10
-francs...!!!
-
-Toujours au hasard, j'ouvris et lus:
-
-LE ROLAND FVRIEVX, de _messire Loys Arioste_, NOBLE FERRAROIS,
-_traduit d'Italien en François, à Lyon_, pour _Estienne Michel_, 1582,
-1 vol. in-12 vélin. Et sur la marge... 5 fr.
-
-Oh! les monstres!! 5 francs un _Roland_ en très-bel état, un _Roland_
-sortant de la Bibliothèque du fameux Yeméniz et portant son ex-libris:
-une médaille antique, un lion sur le recto et le monogramme du
-Bibliophile Lyonnais sur le verso.
-
-5 francs! oh les barbares!
-
-J'ouvris vingt fois, toujours au hasard, et toujours je trouvais des
-prix ridicules et disproportionnés à la valeur réelle des livres mis
-en vente, c'en était trop pour moi. Le dictionnaire de Trévoux me
-serait tombé sur la tête, que je n'eusse pas subi une commotion plus
-forte que celle que je ressentis à la vue de mes pauvres livres
-vilipendés. C'était le dernier coup... mes jambes se dérobaient sous
-moi, les bras me tombèrent le long du corps, je me sentis entièrement
-défaillir, et de la hauteur de mon tabouret je me laissai choir sur
-une pile de volumes qu'un portefaix sans âme emmagasinait.
-
-
-IX
-
-Quand je me réveillai, il me semblait encore entendre la voix perçante
-de M. L. et sentir le marteau de Me Maurice Delestre me taper sur le
-crâne.
-
-Ce n'était bien qu'un rêve cependant. Le soleil brisait ses rayons sur
-ma courtine de soie et se jouait avec des reflets d'or sur les
-tentures, les petits oiseaux chantaient de délicieuses aubades sur mes
-persiennes, au travers desquelles j'apercevais des bandes de ciel
-bleu;--tapie paresseusement à mes pieds, Isis, ma chatte blanche,
-ronronnait en entr'ouvrant son œil vert, et, par l'entre-bâillement
-de la porte de ma chambre, je voyais dans la pièce voisine, brillants
-et bien éclairés par la lumière du matin, mes trois corps de
-Bibliothèque à colonnes torses, ou chatoyantes comme d'harmonieuses
-toilettes; les tons des reliures formaient l'ensemble le plus
-réjouissant.
-
-Je vous possédais donc toujours, ô mes livres chéris! vous étiez là,
-sous mes yeux, bien à moi; je pouvais vous contempler en égoïste et
-jouir seul à seul de tous vos appas. Vous demeuriez toujours mes
-heureux tributaires, mes amis, mes consolateurs, et cette vente
-affreuse n'était qu'un rêve, qu'un détestable mensonge de mon
-imagination agitée!
-
-Je sautai vivement à bas de mon lit, et, sans prendre le temps de
-mettre mes pantoufles, je courus à eux, je les regardai, je les
-compulsai, caressant spécialement ma _Pauvre Pucelle_, et _Messire
-Loys Arioste, Gentilhomme Ferrarois_, ainsi que tous ceux que mon
-cerveau encore syncopé se rappelait avoir vu vendre.
-
-Après plus d'une heure de muette contemplation, pendant laquelle je
-revis mes vieux Bouquins avec plus de joie qu'un amant qui étreint son
-amante longtemps attendue, je revins enfin me coucher.
-
-Sur la table de nuit, à côté du bougeoir Louis XV en cuivre ciselé,
-dont la bougie était à moitié consumée, je vis la plaquette petit
-in-12 en maroquin blanc avec coins... c'était L'ENFER DU BIBLIOPHILE,
-cette boutade saisissante d'Asselineau que j'avais relue en entier
-avant que de m'assoupir.
-
-
-X
-
-Mais la petite voix de femme, me direz-vous?
-
-Bah! c'est juste, cher lecteur, j'allais oublier... Oui, au fait,...
-la petite voix de femme... à qui diable la supposer?
-
-Tenez, tout net, sans paraphrase ni paralogisme, je suis assuré que
-si, après avoir trouvé philosophiquement la véritable clef des songes,
-nous cherchions à déchiffrer la carte de la Dame mystérieuse, nous
-lirions imprimé, sur le bristol rose remis au Commissaire-priseur, le
-nom d'une de nos maîtresses à nous tous Bibliophiles, d'une maîtresse
-qui nous est fidèle et qu'il nous sera toujours pénible de quitter...
-
-[Illustration: Mademoiselle Vanité.]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-LA GENT BOUQUINIÈRE
-
-_Esquisse parisienne_
-
- Si l'on me demande quel est l'homme le plus heureux, je
- répondrai: c'est un bibliophile, en admettant que ce soit un
- homme; d'où il résulte que le bonheur, _c'est un bouquin_.
-
- P. L. (bibliophile Jacob.)
-
-
-O vous, qui possédez l'art de vous promener au milieu de tout ce
-brouhaha de Paris, parmi cette multitude bigarrée, affairée et
-distraite qui se meut, va, vient, marche, court et flâne dans les
-rues, le nez en l'air, l'oreille au vent; avez-vous remarqué
-quelquefois l'attitude particulière, inquiète et absorbée de certains
-hommes à l'œil fureteur qui passent graves, coudoient les uns et les
-autres sans crier gare, et qui semblent suivre, comme dans un rêve,
-leurs pas trop hâtifs qui les devancent?
-
-Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant les vitrines; Paris
-pour eux est un vaste livre rempli de documents intéressants. Ils se
-plaisent à en relever les annotations et à en compter les
-culs-de-lampe, et les quais forment la marge qu'ils parcourent
-pieusement. Viennent-ils de Bercy ou d'Auteuil, de Montmartre ou du
-Panthéon, sans mot d'ordre, mus par la même passion, ayant au cœur le
-même désir, tous se dirigent, l'imagination irradiée, âpres à la
-curée, vers l'espace que bornent, sur la rive gauche de la Seine, le
-pont Saint-Michel et le pont Royal.
-
-Ils forment sans se connaître une race à part, dont l'idiome
-singulier, les mœurs étranges, les aptitudes et les goûts
-fantastiques ont quelquefois tenté la plume des humoristes. Leur vie,
-c'est un bouquin, et s'ils entrevoient un monde meilleur, un éden
-délicieux, ils ne peuvent se le figurer sans des parterres d'elzévirs,
-des massifs d'incunables, des montagnes d'in-folios et des parcs
-ombragés de feuilles manuscrites.
-
-Le matin, ils déjeunent à la hâte d'un catalogue et de leur dernière
-trouvaille, puis, sans consulter le ciel, heureux comme des
-jouvenceaux en bonne fortune, ils partent le pied léger, le
-cœur battant d'une sainte émotion, inquiets de savoir si la
-maîtresse qu'ils conquerront sera blonde ou brune, s'ils dénicheront,
- _raræ aves_, un _Alde_ ou un _Estienne_, un _Giolito_ ou un
-_Torrentin_.--Arrivés au but de leurs jouissances, sur les doctes
-parapets, ils se préparent à la lutte, enlèvent leurs gants, fixent
-leurs chapeaux, donnent du jeu à la manche, entr'ouvrent leurs poches
-mystérieuses et profondes, et commencent.--Qu'il vente, qu'il pleuve
-ou que le soleil dissolve le bitume, comme ces Fakirs de l'Inde qui
-se tiennent sur un pied, ils vont _piano, pianissimo_, toujours
-debout, l'œil plongé dans les cases, scrutant les livres jusque dans
-l'âme.--Paris les enveloppe dans son grand bourdonnement, les femmes
-en passant les frôlent avec un froufrou soyeux; impassibles, noyés
-dans un océan de voluptés, ces chiffonniers de la science revivent
-tout un passé. Ils bouquinent, bouquinent, bouquinent:
-
-_C'est la gent bouquinière!_
-
-De midi à six heures en été, de deux à quatre en hiver, ils sont là, à
-leur poste de joie, sur le Qui-vive, le sourire aux lèvres, l'œil vif
-et perçant, la main en avant obéissant au regard. Ils se chuchotent à
-eux-mêmes des phrases intraductibles, ils paginent fiévreusement un
-volume, le replacent, plongent de nouveau leurs mains noires de
-poussière dans un casier qui est tout un monde, et, respirant avec
-délices l'odeur du vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des
-cartons pourris, ils reconstituent des yeux, entre les nervures usées
-des bouquins qu'ils dévorent, les titres dédorés, abrégés, effacés
-dont ces pauvres déshérités semblent ne plus vouloir se parer.
-
-L'étalagiste, lazzarone parisien, assis comme un commissionnaire sur
-un siége ressemelé, considère d'un air bienveillant tous ces pionniers
-de sa marchandise; le Bouquiniste est quelquefois issu du Bouquinier,
-et il se complaît à voir la figure mobile de ses habitués; il les
-regarde lentement défiler, s'arrêter indécis et s'arracher avec peine
-du capharnaüm de ses boîtes; il les compte, remarque les absents,
-bavarde avec _ces Messieurs_, et, si l'un de ces _Bibliophobes_ avec
-un signe particulier l'appelle pour payer le bouquin qu'il vient
-d'exhumer, l'étalagiste accourt, la main à son gousset, affable,
-empressé; il voit presque partir avec regret l'élu du chercheur qui le
-lui marchande, il félicite l'acquéreur, remet en ordre ses caisses
-bousculées par la passion de la recherche, puis il retourne à son
-siége, d'où il examine son pauvre étalage qui s'étend au loin,
-semblable au berger nonchalant qui surveille son troupeau.
-
-Que de classes cependant, que de sectes, que de divergences d'opinions
-dans cette race bouquinante! chacun a son Dada, sa marotte, son but;
-chacun défriche son siècle de prédilection, depuis l'Helléniste
-jusqu'au Romantique;--pour ce dernier: les _Renduel_, les _Barba_, les
-_Desessart_, les _Lecou_; pour d'autres: les _Barbin_, les _Courbé_,
-les _Guillaume de Luynes_, les _De Sercy_; pour les piocheurs: les
-outils de travail, quels que soient la date de l'édition ou le nom du
-libraire, et pour les ambitieux enfin, les _éditions de Verard_, les
-_Molière_ de chez Jean Ribou, les _contes_ de La Fontaine, _édition
-dite: Des Fermiers Généraux_, et les bibles interfoliées de billets
-de banque, comme celle que légua jadis le marquis de Chalabre à Mlle
-Mars.
-
-Mais, pour arriver à satisfaire ces _pia desiderata_, il leur faudra
-soulever des collines d'in-12 ou d'in-8, empiler _Capefigue_ sur
-l'_Annuaire des longitudes_, rejeter des monceaux d'_Années
-chrétiennes_ et de _Géographies de Malte-Brun_, retomber à chaque pas
-sur _l'Almanach des Muses_ ou les _Spectacles de la nature de Pluche_
-et voir enfin surgir le _Manuel du parfait fumiste_ à côté de
-_l'Archi-Monarquéide de Gagne_, ou de l'_Histoire philosophique des
-deux Indes, de Raynald_.
-
-Quoi qu'il en soit, l'espoir guide ces vaillants chercheurs, rien
-n'ébranle leur robuste foi, ils passent à travers les séries les plus
-complètes de la _Revue des deux mondes_, sautent à pieds joints
-par-dessus les _Cours de littérature de Laharpe_, franchissent
-_Anquetil et son Histoire_, _Napoléon Landais et son Dictionnaire_,
-_Sainte-Foix et ses Essais sur Paris_, _Mably et Condillac_; ils
-avancent malgré tous les obstacles, et s'ils rentrent les poches
-vides, l'abattement et le désespoir ne les accompagnent pas au logis.
-
-Par contre, s'ils mettent la main, _les veinards!_ sur l'unique cheveu
-de l'occasion, s'ils peuvent déterrer le merle blanc de leurs rêves,
-ils exultent comme Archimède lâchant son _Eureka_, et l'immense
-bonheur qui emplit tout leur être les dédommage amplement des fatigues
-passées.
-
-Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijou découvert! de quelles
-larmes de reconnaissance il est arrosé! Harpagon, serrant
-précieusement sa cassette contre son cœur, n'eut jamais d'expression
-de joie plus féroce que le bouquinier qui emporte sa trouvaille.
-
-«Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui même, tu vas oublier ton
-existence errante, les injures du temps et ta misère passée, viens; tu
-auras la meilleure place à mon foyer, dans la noble famille dont tu es
-digne, entre tes frères chéris; le fastueux maroquin et l'odorant cuir
-de Russie seront fiers de t'avoir pour voisin, car tu seras
-débarbouillé, lavé, encollé, habillé; viens, tu es des miens et je te
-bénis pour toute l'allégresse que tu me causes.»
-
- * * * * *
-
-O vous, qui passez sur les quais de Paris, admirez ces heureux qui
-bouquinent, bouquinent, bouquinent:
-
-_C'est la gent bouquinière!_
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-LES GALANTERIES
-
-DU SIEUR SCARRON
-
-_A Madame la Baronne de X***_
-
-
- Saint-Louis en l'Isle,
- Paris.
-
- Paris, 1er janvier 1878.
-
-La délicieuse soirée que nous passâmes le premier jour de l'an
-dernier! cela nous vieillit bien un peu; mais vous en souvenez-vous,
-chère petite Baronne?
-
-C'était sur le soir, vous étiez seule dans votre grand salon Louis
-XV,--seule devant un bon feu,--seule sur une causeuse.
-
-Lorsque je parus, Dieu sait où voltigeaient vos rêves; votre petit
-écran japonais d'une main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous étiez
-affaissée dans la morne contemplation de l'âtre, et c'est à peine si
-la voix de la soubrette qui m'annonça vous fit tourner la tête de mon
-côté.
-
-C'est qu'ils étaient bien loin, bien loin vos rêves, chère Baronne;
-ils dansaient capricieusement avec les flammes du foyer, et votre œil
-fixe s'engourdissait à suivre leurs ébats mutins; je pensai tout de
-suite, vous le dirai-je, au curieux volume, relié avec art en maroquin
-bleu, à vos armes, que votre bras abattu laissait nonchalamment
-glisser.
-
-N'était-ce pas lui, dites-moi, qui avait débauché les charmants
-diables roses de votre mignonne cervelle?
-
-Ah! Baronne, qu'il faisait froid! Paris finissait cette longue journée
-de saturnales, Paris avait la pompe insipide des jours fériés; on
-n'entendait que le rire perlé de la jeunesse ou le chant rauque et
-monotone de l'ivrogne; les pelures d'orange attentaient à la vie du
-promeneur, et sur le seuil de leurs portes, mines revêches, les
-concierges disséquaient la générosité des locataires.
-
-Rappelez-vous avec quelle triste figure de conspirateur je vins me
-mettre à vos côtés!--Oh! le vilain causeur que je fis dès les premiers
-moments; ce n'était qu'indolents bâillements, que pénibles hum! hum!
-que mon gosier grognon proférait; et quel oubli total des convenances!
-Campé au beau milieu du feu, les jambes allongées, les pieds sur les
-tisons, je me rôtissais comme un saint Laurent sans usage,--tantôt me
-frictionnant les jarrets avec impertinence, tantôt frappant du pied et
-lançant des roulades grelottantes de _brrrr_ à morfondre un
-rocher.--Mon adorable amie, j'en ai honte encore aujourd'hui!
-
-Lorsque Mariette apporta le thé, vos rêves me parurent rentrer effarés
-et timides dans leur joli nid,--votre silence fut moins complet,--mon
-attitude fut plus décente.
-
-Le thé était exquis, chaud, parfumé, versé par la main des Grâces,
-c'était de l'ambroisie.--Vous étiez ce soir-là enivrante de beauté et
-de langueur, dans ce coquet peignoir Watteau bleu cendré, rehaussé de
-malines; vous possédiez ce teint, pétri de lis et de roses, dont les
-anciens poëtes nous ont légué l'expression; votre fine chevelure
-blonde brillait, avec des reflets de bronze pâle; et puis, votre grand
-salon était si purement, si voluptueusement Louis XV, depuis ses
-lambris en camaïeu jusqu'à votre mule de satin, que, par ma foi,
-j'aurais été pendable, si, dépouillant mon humeur brutale, je ne me
-fusse mis à _Crébillonner_ avec vous.
-
-Combien je vous sus gré, du fond de mon cœur, de n'entrevoir chez
-vous ni sac de chez Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni écrin de
-chez Fontana; votre logis semblait vierge de toute importation
-d'étrennes, et je trouvais enfin un refuge, une tiède oasis, contre
-l'enfer du jour de l'an.
-
-Nous étions là sur la causeuse, le guéridon placé tout près, un
-délicat service de Saxe à portée de la main.
-
-«Un nuage de lait? me disiez-vous.
-
-«--Mille grâces?
-
-«--Pourquoi cette curiosité? repreniez-vous, suivant le fil de la
-conversation, savez-vous bien que vous devenez très-indiscret; mais,
-tenez, je vous le donne en cent, en mille, en dix mille, quel est
-l'auteur du petit volume qui m'entretenait lors de votre arrivée?»
-
-Vous me regardiez malicieusement, tandis que me vouant à tous les
-saints, je vous citais: _Musset_, _Lamartine_, _Hugo_, _Gautier_,
-ainsi que toute une pléiade de poëtes modernes; et vous, dodelinant de
-la tête, avec de fines roueries dans l'œil, vous ne me disiez pas une
-fois, chère petite Baronne: «Vous brûlez, mon cher, vous brûlez.»
-
-Alors, je remontais d'un siècle et j'amoncelais des kyrielles de noms
-d'auteurs: quelques-uns excitaient votre joli rire argentin; d'autres,
-ne le niez pas, vous faisaient rougir et baisser pudiquement les yeux.
-Cela dura bien une heure, pendant laquelle nous fîmes à deux un cours
-de littérature à faire mourir de honte l'ennuyeux Laharpe.--C'était à
-damner un Bibliographe, vous deveniez aussi taquine, aussi spirituelle
-que Madame de Sévigné, que j'allais victorieusement vous jeter à la
-tête, quand, audacieusement, démasquant vos batteries, vous me
-lançâtes cette renversante apostrophe:
-
-«Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile?
-
-«--La belle question! Scarron le bouffon, Scarron _le malade de la
-Reine_, Scarron le burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné,
-Scarron _le raccourci de toutes les misères humaines_, Scarron
-enfin... et c'est avec Scarron, Madame, que vous conversiez? Ah! la
-vilaine compagnie que celle d'un cul-de-jatte, et comme je bénis le
-ciel qui a permis à votre serviteur de se mettre entre vous et ce
-petit fagoteur de rimes.»
-
-Ici, Baronne, vous deveniez irascible, vous défendiez votre poëte, et,
-gentil inquisiteur, vous repreniez les instruments de torture;--les
-demandes insidieuses sortaient pressées de vos lèvres coralines:
-
-«Quel est le volume de Scarron que je lisais?
-
-«--_Le Roman comique_, parbleu!
-
-«--Fi donc!
-
-«--_Le Typhon?_
-
-«--Point.
-
-«--_Le Virgile travesti?_
-
-«--Nenni.
-
-«--_Jodelet duelliste!_
-
-«--En aucune façon.
-
-«--_Les Épistres chagrines?_
-
-«--Pouvez-vous le penser?
-
-«--_Les Nouvelles?_
-
-«--Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce sont tout bonnement les
-_Poésies_ du Sieur Scarron, ce petit fagoteur de rimes, comme vous
-l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous me traiter de bas-bleu, je
-tiens à honneur de vous avertir que j'ai un furieux tendre pour les
-vers de ce cul-de-jatte rabelaisien.»
-
-«--Ce furieux tendre est un goût perverti, et permettez-moi d'avancer,
-à ce sujet, mon humble avis; contrôlé et appuyé par...»
-
-Mais le livre déjà était ouvert;--placée dans l'attitude du Mascarille
-des _Précieuses ridicules_, et avec des grâces toutes féminines, vous
-tendiez le volume en avant d'une main, tandis que de l'autre, un doigt
-levé, vous m'imposiez silence. «Oyez, je vous prie, me dites-vous.»
-
-Je vous mangeais des yeux tant vous étiez divine, ainsi posée et
-maîtrisant mon émotion, j'écoutai.
-
-
-A MADEMOISELLE DE LENCLOS
-
-Estrennes
-
- _O belle et charmante Ninon,
- A laquelle jamais on ne répondra: Non,
- Pour quoi que ce soit qu'elle ordonne,
- Tant est grande l'authorité
- Que s'acquiert en tous lieux une jeune personne,
- Quand avec de l'esprit elle a de la beauté.
- Ce premier jour de l'an nouveau,
- Je n'ay rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau
- De quoi vous bastir une Estrenne;_
- _Contentez-vous de mes souhaits,
- Je consens de bon cœur d'avoir grosse migraine
- Si ce n'est de bon cœur que je vous les ay faits.
- Je souhaite donc à Ninon
- Un mary peu hargneux, mais qui soit bel et bon,
- Force gibier tout le carême,
- Bon vin d'Espagne, gros marron,
- Force argent, sans lequel tout homme est triste et blesme,
- Et qu'un chacun l'estime autant que fait Scarron._
-
-Tudieu! avec quelle émotion vraie vous récitâtes ces vers burlesques,
-quelle voix chaude et vibrante, quelles intonations senties, et que
-votre regard était vif, pendant la lecture de ces _Etrennes_!
-j'oubliai presque Scarron, et je négligeai de le maltraiter--véritable
-magicienne, vous veniez, par cette seule évocation de Ninon, de me
-reporter de deux siècles en arrière, parmi cette société polie, où les
-petits poëtes, même, savaient donner de si galantes étrennes.
-
-Je revis Ninon, sa cour brillante et ses _passants_ de qualité: le
-Comte de Coligny, le Chevalier de Grammont, les Marquis de La Châtre
-et de Sévigné, le Prince de Condé, l'Abbé de Chaulieu, Villarceaux,
-Gourville, Saint-Évremont et tant d'autres.
-
-Je n'étais plus chez vous, Baronne, je me trouvais en plein Marais,
-dans la ruelle de cette impure adorable, de cette femme, trois fois
-femme, par le cœur, l'esprit, l'inconstance et la frivolité.--J'étais
-environné de beaux esprits, parmi lesquels, votre cher Scarron, alors
-ingambe, alors _petit collet_, courant de groupe en groupe avec cette
-bonne humeur, cette gaieté bouffonne, et cet atticisme pimenté de sel
-gaulois.
-
-Vous paraissiez de même songer à tout cet autre âge, vos rêves avaient
-repris leurs ébats mutins, et votre œil noir reflétait purement le
-temps jadis.
-
-Alors, je vous pris la main, petite Baronne, et pendant un temps
-incalculable, tous deux nous comprenant, tous deux vivant une autre
-vie, toute une époque évoquée, nous restâmes rêveurs, sans mot dire,
-murmurant faiblement en cadence:
-
- O belle et charmante Ninon...
-
-Lorsque nous sortîmes de notre torpeur, quel assaut de souvenirs,
-c'était à qui réciterait le plus d'_Estrennes_ jusqu'à ce que, la
-mémoire vidée et fourbue, votre Bibliothèque fût mise au pillage.
-
-Vous étiez un vrai démon: et nous bouleversâmes tous les _Parnasses
-d'antan_, nous piquant d'amour-propre, admirant, critiquant,
-discutant, nous alambiquant l'esprit avec des agaceries à réveiller
-l'ombre de tous nos chers poëtes.
-
-Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendîmes sonner trois
-heures du matin! nos regards étonnés se croisèrent, les miens
-disaient: «Il fait bien froid, il est bien tard, soyez miséricordieuse!
-La nuit est sombre, il me faut vous quitter, petite Baronne, ayez
-pitié!» Votre œil était indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'eût
-répondu, si Mariette, lassée d'attendre, ne s'était mise à ronfler
-dans la pièce voisine.
-
-L'effroyable voyage que je fis, ô ma douce amie, pour regagner mon
-triste logis de célibataire.--Jamais amoureux transi ne s'en revint
-plus chagrin dans ce grand Paris, qui la nuit ne semble dormir que
-d'un œil.--Malgré moi, j'enviais Scarron superbement vêtu de
-maroquin, Scarron qui revit en livre et que vous aimez, Scarron, que
-vous teniez dans votre main mignonne et qui veillait peut-être à vos
-côtés, sur les courtines de soie, après avoir bercé votre premier
-sommeil, tandis que j'allais errant sur ces quais ténébreux, meurtri
-par la bise, tracassé par mille petits fantômes qui labouraient mon
-cœur et mon esprit.
-
-Il y a un an, jour pour jour; mon cœur a fait des économies,
-souvenez-vous-en!
-
-Si la légende de la Belle au Bois-Dormant pouvait être vraisemblable,
-ce soir premier janvier, vêtu d'un manteau couleur de muraille, je
-me présenterais chez vous--je vous trouverais seule dans votre
-grand salon Louis XV--seule devant un bon feu--seule sur une
-causeuse--mais... Mariette aurait congé--pour changer les rôles,
-petite Baronne, j'aurais en main un curieux volume porteur de mon _ex
-libris_. Ce serait à votre tour d'en deviner l'auteur et peut-être
-demanderiez-vous grâce;
-
- O belle et charmante Ninon,
- A laquelle jamais on ne répondra non!....
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-LE QUÉMANDEUR DE LIVRES
-
-CAUCHEMAR A LA MANIÈRE DE GOYA
-
- _Periit fides et ablata est de ore eorum._
-
- JÉRÉMIE VII.
-
-
-Oh! le vilain personnage, la triste silhouette, le gnome fantastique
-que nous avons à esquisser! Fléau de l'homme de lettres, parasite du
-libraire et de l'artiste, démon acharné du Bibliophile, solliciteur
-bas et rampant, Tartuffe mielleux et fripon, véritable plaie d'Egypte,
-le Quémandeur de livres se glisse partout, force les portes les mieux
-fermées, semble posséder le terrible don d'ubiquité, et, comme un
-fantôme des vieilles légendes, il apparaît, obsède et terrifie.
-
-Epinglons-le solidement sur un morceau de liége, et, tâchons
-d'analyser ce monstre ainsi cloué au pilori.
-
-D'où vient-il? nul ne le sait--le plus souvent c'est un pauvre
-déclassé, qui, après avoir meurtri ses illusions aux angles les plus
-rudes de la réalité, s'est réveillé un beau matin dans sa hideuse
-incarnation de littérateur mendiant.--Ecrivain déçu ou poète
-infortuné, sa jeunesse, épave de la médiocrité, a été cahotée un peu
-partout dans les bas-fonds de la Bohême; le Succès a souri jaune à ses
-avances, la Gloire a fait la prude avec lui; il n'a cueilli que de
-terribles orties sur le chemin littéraire. Alors, ne se sentant plus
-la force de lutter, les mains ensanglantées, les ongles usés, le cœur
-plein de fiel, ayant encore dans l'âme des vestiges du Beau, il a juré
-de se venger, et, ne pouvant devenir maître, il s'est fait valet.
-
-Comme il a bien médité sa vengeance! avec quels sens pervers et quels
-raffinements de cruauté il en a mûri le plan!--La société s'est
-montrée mauvaise mère à son égard, il la harcellera sans cesse et lui
-fera rendre gorge; les hommes de talent ont pris sa place au soleil,
-il quémandera leurs œuvres; les libraires ont refusé ses volumes, il
-leur pillera ceux des autres; les Bibliophiles ont su amasser des
-merveilles, il saura leur en extorquer; enfin, c'était un agneau, ce
-sera un chat aux griffes gantées.--Il n'a pas pu se faire valider
-artiste, il sera l'ami des artistes: chacun deviendra son Mécène.
-
-Pour son but, il a bien étudié les hommes, le perfide! Il déguise ses
-amertumes sous les dehors les plus papelards: sachant que rien ne
-résiste à la louange, la louange est devenue son arme, et avec quelle
-habileté il s'en sert! Ecrit-il pour quémander? Il sait jouer du:
-_Cher Maître_, de l'_Excellent Confrère_, de l'_Illustre Collègue_, du
-_Savant Bibliophile_ avec un tact surprenant; il se dit attaché à
-quelques revues de Province bien ignorées, se proclame en tout et sur
-tout fanatique du Beau et entonne l'éloge du destinataire de sa
-missive.
-
-Son style est une merveille--: à son usage particulier le détestable
-flatteur s'est composé une palette étincelante d'adjectifs sucrés,
-émollients, onctueux, bien confits en parfums--les tons les plus fins,
-les plus vifs, les plus colorés y sont gradués avec une science, une
-entente des _fadeurs_ qu'on ne saurait trop admirer.--Après avoir posé
-un substantif ayant rapport à son objectif, il semble promener sa
-plume sur sa palette, à la recherche d'une épithète bien sentie, et
-puise dans sa gamme de mots chatouilleux et calins, un _divin_, un
-_admirable_, un _sublime_, un _docte_, un _savantissime_ dont l'effet
-tendre et persuasif est immanquable.
-
-Ses lettres sont des chefs-d'œuvre d'émotion et de sympathie; c'est
-étayé, échafaudé, arc-bouté avec un sentiment si bien maquillé qu'on
-ne peut y résister. Le Don Juan de Molière ne prit jamais tant
-d'intérêt à la famille de monsieur Dimanche que le Quémandeur de
-livres n'en accuse pour le succès de sa victime.
-
-L'auteur ou l'éditeur ne savent plus dire: non...
-
- _Et le Renard encore a trompé le Corbeau._
-
-Quelle tactique dans ses visites! Il a calculé le _modus vivendi_ de
-celui qu'il veut exploiter; il connaît sa vie heure par heure, minute
-par minute et mieux que le concierge de la maison. Lui refuse-t-on la
-porte? il revient trois fois, cinq fois, dix fois s'il le faut; ses
-sollicitations sont inflexibles comme le Destin. C'est au saut du lit,
-ou plutôt à l'heure où la digestion rend facile et indulgent qu'il
-sait prendre son monde, voyez-le: il sonne discrètement, donne son
-nom, énonce ses minces qualités et s'avance la main tendue et prompte
-à de cordiales pressions, le visage est affectueusement éclairé d'une
-douce sollicitude, l'œil est admiratif, la bouche souriante module
-le: «_cher maître_» de commande, les reins attendent un siége, le
-cauchemar vient élire domicile chez le patient, la requête va
-commencer.
-
-Ah! l'horrible Protée! comme il sait enlacer, passer du grave au doux,
-du plaisant au sévère: _Sua res agitur!_ quel déluge d'enthousiasme il
-verse sur son hôte, son talent, ses livres, son bon goût! fût-il dans
-une mansarde, il en louerait l'ameublement; il est de force à
-s'extasier sur une chaise de paille; il a des louanges de toutes les
-tailles; c'est un jongleur émérite.
-
-Au moindre mot qui frise l'esprit, il se pâme comme à la fois Armande,
-Bélise et Philaminte à l'audition des vers de Trissotin,--c'est
-lui-même un Trissotin, un écœurant Trissotin... un Trissotin doublé
-de Bazile. Quelle verve il déploie! il cite les éditions les plus
-rares, parle avec tendresse des chefs-d'œuvre de l'art typographique,
-verse des larmes de crocodile sur les malheurs de nos Bibliothèques
-publiques; en un mot, il cause de tout et sur tout, ose même parler de
-ses bonnes fortunes sur les quais... ses bonnes fortunes... à lui, le
-rustre! et revient enfin par d'habiles périphrases au livre qu'il
-implore!
-
-Il ne tient pas en place. Il lui faut coûte que coûte lénifier le
-cœur qu'il bat en brèche par des éloges dissolvants.
-
-«Ah! pardon, que vois-je, là, sur le rayon de votre bibliothèque,
-Dieu! le ravissant petit bijou!»
-
-Et le voilà levé--il parcourt, furète, passe avec amour ses pattes sur
-ces livres qu'il convoite et qu'il déroberait s'il le pouvait.
-
-«O le rarissime volume! l'admirable reliure! quel superbe portrait! ce
-sont de ces raretés, s'exclame-t-il avec passion, qui ont dû vous
-coûter, _cher monsieur_, bien des recherches et bien des fatigues. Il
-vous a fallu un goût et des connaissances étonnantes pour colliger de
-telles merveilles?»
-
-Il ne tarit pas en douceurs, il jette son dernier atout, mais aussi le
-propriétaire se rengorge, dodeline de la tête et fait une agréable
-moue. Sa générosité va s'épanouir. Le rocher, déjà ébranlé, cède
-enfin?
-
- * * * * *
-
-Quand il sort, muni de sa proie, il semble si fier, si rayonnant, si
-joyeux, qu'on serait tenté de lui pardonner. C'est un des amoureux du
-livre, mais un amoureux brutal et presque criminel, il viole ce qu'il
-aime, sans attendre que ce qu'il aime se donne à lui; il est vil et
-bas quand il devrait être fier et porter le front haut comme tout vrai
-bibliophile, en un mot, il mendie quand il devrait attendre; et trop
-souvent, hélas! la misère le guette au passage pour le dépouiller un à
-un de tous ses volumes, qu'il _bazarde_ à vil prix.
-
-Quelle pénible existence que celle de ce misérable!--Valet de tous, il
-quémande chez les libraires comme les pauvres à la porte des grands
-restaurants, il fait patte de velours alors que souvent il voudrait
-griffer, il s'humilie devant les jeunes bien qu'il commence
-quelquefois à neiger sur son front, et, véritable Juif-errant, en
-quête de toutes les nouveautés, la fatigue lui est inconnue; il se
-produit partout, marche sans cesse, et semble immortel, car les
-hommes de génie l'ont rencontré, vivant spectre, à toutes les étapes
-de leur gloire. Bibliophiles, nos frères, ne criez pas à
-l'invraisemblance, l'original existe, tiré, par malheur, à de trop
-nombreuses éditions; regardez autour de vous, dans la marge de la vie,
-vous le verrez remplissant son sacerdoce avec plus de rage que de
-passion. Regardez ce Monsieur affairé qui vole on ne sait où; ses
-poches béantes sont bourrées comme un cabas de femme de ménage et
-renferment tout un monde: Livres, eaux-fortes, gravures,
-photographies--ce n'est pas un Bibliomane, c'est l'_Homme rouge_ des
-bibliophiles, c'est le Quémandeur de livres qui passe.
-
- * * * * *
-
-Un détail pour terminer cette esquisse crayonnée à la hâte: le
-Quémandeur de livres parvient-il à se faire éditer un volume, il sait
-les bassesses que ceux des autres lui ont coûté... _Il n'en donne à
-personne._
-
-[Décoration]
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-LE VIEUX BOUQUIN
-
-ESSAI MONOCHROME
-
- _Nunc victi, tristes._
-
- VIRGILE.
-
-
-Gloire à toi, bouquin!--Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment
-cuirassé!--Gloire à toi, grandiose aventurier, philosophe Stoïcien,
-sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols, dont les faux
-Bibliophiles rougissent!--Bouquin, pauvre bouquin, Christ de la
-bouquinerie, tant de fois vendu par autant de Judas Iscariote, tant de
-fois vilipendé, tant de fois crucifié,--Gloire à toi!
-
-Que je t'aime et te vénère sous ton austère et monacale tunique de
-vieux veau fauve! que je t'aime, avec ce visage parcheminé, ces rides
-jaunâtres et écailleuses et les longs méandres des larves qui t'ont
-rongé!
-
-Passées au vermillon comme les lèvres d'une courtisane antique, tes
-_tranches_ harmonieusement se marient aux dorures tenues de tes bords
-flétris; l'orageux coloris de tes _gardes_, si magistralement disposé
-en étranges volutes s'est atténué dans les tons fins d'une gouache et
-ton _signet_ de soie verte, brisé, meurtri, par tant de mains amies, a
-conservé ce je ne sais quoi de tendre qui nous émeut, telles ces robes
-de nos aïeules, précieuses reliques, que nous aimons à contempler
-pieusement dans la vieille armoire qui les renferme.
-
-Ton _titre_, noble passe-port littéraire, est parti pièce à pièce dans
-l'amertume du vagabondage, tes _coins_ écorchés par les plus farouches
-brutalités baillent la tristesse et donnent la pitié, tandis que,
-mises à nu par le temps, disséquées par les intempéries, tes
-_nervures_ effiloquent au vent leur blonde chevelure de chanvre.
-
-Depuis le jour de ton sacre, où, étincelant, coquet, luxueux, tout
-enorgueilli toi-même de l'orgueil de ton auteur, tu descendis
-majestueusement, dans ton justaucorps de veau pâle, du perron de la
-_Sainte Chapelle_ ou de la _Galerie des Merciers_, depuis le jour, où,
-de la Cour à la Ruelle, de la _Gazette_ à l'Académie, Paris, pendant
-de longues heures chanta tes louanges, quelle épopée!
-
-Quelle épopée, sinistre ou burlesque, depuis ces jours où tu courais
-si allègrement de la main blasée d'un Censeur Royal aux doigts rosés
-d'une Duchesse, de l'épiderme voluptueux et flatteur d'un Prélat aux
-aridités noueuses d'une pression de Savant!
-
-Les années ont enterré les années, les amants de la première heure
-ont disparu; les rois s'en sont allés, les trônes ont croulé, toi, tu
-es resté debout, le dos voûté, grelottant à la bise;--les dédains de
-la foule, ont poudré ton chef à frimas, et c'est à peine si le regard
-hâtif de quelqu'érudit t'a caressé par hasard dans la passion
-fiévreuse de ses recherches.
-
-D'après les naïvetés graphiques laissées sur ton _faux titre_, d'après
-tes _ex-libris_ héraldiques ou caractéristiques, gravés ou manuscrits,
-d'après tes marges nourries de curieuses annotations, qui ne songerait
-longuement à reconstituer ta vie errante?
-
-Dans l'interligne de ton _impression_, quels mémoires à écrire! que de
-piquantes révélations sur ta naissance et tes fredaines
-typographiques, corrigées par une main toute paternelle!
-
-Bouquin, pauvre bouquin! Victime du droit d'aînesse des livres!--Tes
-grands frères in-4º, fiers de leur majorat de première édition sont
-recherchés, estimés, soignés. Toi, malheureux enfant d'un second lit
-d'impression, tu végètes depuis des siècles, méprisé, déshérité,
-conspué dans la patiente attente d'un Saint Vincent de Paul
-Bibliophile.
-
-Ouvre-toi, cependant, ami du travailleur, cher consolé qui console;
-dans une tiède atmosphère d'étude, secoue la poussière de la route;
-ouvre-toi, pauvret, exhale ta belle âme, chuchote bien bas au savant
-qui t'a acquis, les dictames que tu contiens; dans ces longs tête à
-tête, germe en lui lentement ta science, et fais lui éprouver une
-lente et douce ivresse dans la mystique fornication de vos cerveaux.
-
-Gloire à toi, bouquin,--Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment
-cuirassé! Gloire à toi, grandiose aventurier, Philosophe Stoïcien,
-sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols dont les faux
-Bibliophiles rougissent.
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-LE LIBRAIRE DU PALAIS
-
-ÉVOCATION DU XVIIe SIÈCLE
-
-_D'après un dialogue du_ CARPENTERIANA.
-
- On est instruit de cent choses qu'il
- faut savoir de nécessité et qui sont de
- l'essence du bel esprit.
-
- MOLIÈRE.
-
-
-
-
-_L'Amateur entre chez le Libraire, et salue._
-
-LE LIBRAIRE
-
-Monsieur, je suis vostre humble serviteur, que désirez-vous du nostre?
-Un homme de vostre qualité ne peust ignorer les livres nouveaux, ces
-sublimes maistres muets, et, puisque vous avez coustume d'honorer ma
-boutique, que pourrois-je vous proposer?
-
-L'AMATEUR
-
-Je voudrois connoistre quelques ouvrages du bon ton, les lectures à la
-mode, des livres de nos meilleurs autheurs, les romans du beau monde
-les plus furieusement en vogue, et enfin, toutes choses ayant du
-ragoust, du piquant et de l'enjoué.
-
-LE LIBRAIRE
-
-Me permettroi-je de vous soumettre le _Grand Cyrus_ dont on fait grand
-bruit à la ville et à la cour, la _Clélie_, de Mlle de Scudéry, ou
-encore le _Louïs d'or_, d'Ysarn; les Alcovistes en raffollent et nos
-_illustres_ se les arrachent; préférez-vous le _Pharamond_, la
-_Cléopatre_ ou bien le _Mitridate_; tous ces _agréables Menteurs_,
-comme on dit en terme de Ruelles, font les plus chers passe-tems de
-nos galans et des gens qui se piquent de bel esprit.
-
-L'AMATEUR
-
-Ces romans sont charmans, en effet, pour qui connoist bien la force
-des mots et le friand du goust, mais ils sont trop longs à lire et
-tiennent une terrible place dans nos bibliothèques, je verrai
-cependant le _Cyrus_ et vous le ferai mander.
-
-LE LIBRAIRE
-
-Je m'empresserai de tenir ces dix volumes à vostre service, mais
-dites-moy, je vous prie, vostre pensée sur l'_Amadis_ que voicy, relié
-en maroquin du Levant. Il me vient de la bibliothèque de M. de
-Bassompierre, c'est un superbe exemplaire que j'eus les plus grandes
-peines à me procurer.
-
-L'AMATEUR
-
-La reliure est certes pleine de mérite, et le livre vaut son prix;
-mais je possède déjà un _Amadis_, bien qu'en estat inférieur, et je
-ne doute pas que vous ne trouviez à céder celuy-ci à quelque
-personnage de marque qui vous le paiera honnestement.
-
-LE LIBRAIRE
-
-Je fais espoir de le vendre prochaisnement et suis marry de ne pas le
-veoir devenir vostre. Aimez-vous, je vous prie, les traductions de M.
-Perrot d'Ablancourt? voicy son _Lucien_, son _Thucidide_, son _Cæsar_
-et son _Tacite_.
-
-L'AMATEUR
-
-Laissons là ces traductions, s'il vous plaist, j'ai ouy dire qu'elles
-sont fort meschantes et maltraitent effroyablement les autheurs
-qu'elles pensent traduire.
-
-LE LIBRAIRE
-
-Il faut avouer que vous donnez dans le vray de la chose;--vous
-présenteroi-je alors le _Clovis_, de Desmarest, le _Saint-Louys_, du
-Père Le Moyne, _Alaric ou Rome vaincue_, de Scudéry, la fameuse
-_Pucelle_, de...
-
-L'AMATEUR
-
-Oh! oh! je vous en rends grâce, mais ne m'assassinez pas avec tous ces
-pompeux Poëmes, ce ne sont que mots à longues queues, ils peuvent pour
-certaines gens avoir de la valeur, mais je confesse les trouver
-mortellement ennuyeux; je doute qu'on puisse en lire un chant sans
-esprouver l'inexorable empire du sommeil, et, tenez, vous m'en voyez
-bâiller à la seule pensée.
-
-LE LIBRAIRE
-
-Il faut convenir que c'est fort bien dit, ces vers sont par endroits
-tout à fait espais, les neufs sœurs y sont costumées de façon épique
-et j'aurois dû songer que ce n'étoit pas là vostre fait.
-
-L'AMATEUR
-
-Quels sont vos livres d'histoire?
-
-LE LIBRAIRE
-
-J'ai en ce moment un _Froissart_ et un _Monstrelet_ des belles
-impressions, et si vous ne les possédez pas je puis vous fournir le
-_Mezeray_, les _Mémoires de Castelnau_, _Montrésor_ et _Hardoin de
-Perefixe_.
-
-L'AMATEUR
-
-_Monstrelet_, _Froissart_, _Castelnau_ et _Mezeray_ sont dans ma
-Bibliothèque; je vous prendrois volontiers l'_Histoire du roy Henry le
-Grand_ au cas où vous auriez la petite édition imprimée en Hollande;
-c'est assurément la plus jolie et la mieux conditionnée. Monstrez-moi
-également les nouveaux recueils des nourrissons des Muses, le
-Parnasse en est fécond aujourd'hui, et la Fille des Dieux règne
-particulièrement sur notre époque. C'est dans ces sortes de recueils,
-que l'on se peust penestrer des mots du bel usage, et, dans ces
-volumes qui laissent peu de vuide à la curiosité, l'on passe
-agréablement d'un aimable sonnet à Philis à une Ode magistrale, de
-Stances à Chloris à une Glose spirituelle et d'une ingénieuse
-Paraphrase à un Madrigal tout confit en douces choses.
-
-LE LIBRAIRE.
-
-Certes, grande est vostre raison et vous dites sagement. Le lecteur
-peut ne point faire long séjour sur de tels livres, et, il lui est
-loisible de les laisser et de les reprendre sans jamais essuyer aucune
-lassitude, je comprends vostre tendre pour ces œuvres diverses, et,
-tenez, voulez-vous les six volumes du _Recueil des plus belles pièces
-du tems_? vous y verrez de M. Corneille, de Boileau, de Benserade, de
-Boisrobert, de Sarasin, de Bertaud, de Montreuil, de Lamesnardière et
-de plusieurs autres.
-
-L'AMATEUR.
-
-Vous m'en vendîtes un exemplaire dernièrement; n'en avez-vous point
-d'autre manière?
-
-LE LIBRAIRE.
-
-J'ay quelques recueils en un volume, mais, outre qu'ils contiennent
-les mesmes pièces, ils ne sont pas aussi complets et moins bien
-entendus: que diriez-vous des _Dernières paroles de Scarron_, des
-_Poésies diverses de Colletet_, des _Énigmes et de la Ménagerie de
-Cotin_, des _Entretiens de Sarasin et de Voiture aux Champs-Elysées_?
-j'ay de jolies éditions de _l'Apologie de Girac contre Costar_, des
-_Éloges poétiques de Brébeuf_, des _Amitiés, Amours et Amourettes de
-M. le Pays_, et enfin... je puis vous bailler les _Deux pièces de M.
-de Lignières_, contre la _Pucelle_.
-
-L'AMATEUR.
-
-Ah! ah! ceci me sied assez, ces pièces de M. de Lignières surtout:
-comment les eustes-vous?
-
-LE LIBRAIRE.
-
-Elles furent imprimées en Hollande sur le manuscrit mesme que M.
-Chapelain pensa faire saisir; ces choses sont d'une excessive rareté.
-
-L'AMATEUR.
-
-Je vous les prendrai; veuillez les joindre au reste; mais, ah ça,
-fait-on encore beaucoup de satires contre la _Pucelle_?
-
-LE LIBRAIRE.
-
-Ah! monsieur, je crois bien, c'est à croire que toutes les Muses ne
-sont occupées qu'à cela: Le Parnasse s'est tellement esmeu de ce Poëme
-qu'on se croyroit au beau tems des _Jobelins_ et des _Uranistes_.
-
-L'AMATEUR.
-
-Vous me mettrez de costé les plus curieuses de ces épigrammes. La
-_Pucelle_ est un bien lourd poëme qui justifie toutes les pointes, et
-je songe sérieusement à vous troquer l'exemplaire que je vous pris il
-y a quelques mois.
-
-LE LIBRAIRE.
-
-Je feray selon vos souhaits... ne m'avez-vous pas manifesté le désir
-d'acquérir un _Ronsard_ et un _du Bartas_?
-
-L'AMATEUR.
-
-Point.--Je ne veux que des choses du tems et ne viens pas chez vous
-déterrer nos vieux poëtes du siècle passé.
-
-LE LIBRAIRE.
-
-Si tout le monde pensoit comme vous, nous ne vendrions guère de vieux
-livres; aussi bien, sçavez-vous, que, selon l'expression de nos
-prétieuses, la boutique d'un libraire est le «_Semetierre des vivants
-et des morts_;» nous devons posséder aussi bien les génies d'antan que
-ceux d'aujourd'hui.
-
-L'AMATEUR.
-
-Il est vray, nos vieux poëtes peuvent avoir certain talent, mais
-qu'est-ce, dites-moi, en comparaison de nos Grands du Parnasse?
-
-LE LIBRAIRE.
-
-Ah! quelle différence! Comme nos poëtes comprennent mieux le bel air
-des choses, le langage contourné et le raffinement des mots; on ne
-sauroit establir de parallele, aussi veux-je vous montrer...
-
-L'AMATEUR.
-
-Non pour le moment, Monsieur le Libraire, le tems de deux postes
-s'est déjà passé depuis que je suis icy et je vous ferai quérir
-quelques-uns des volumes que vous m'avez cités. A bientost donc, je
-vous manderay de mes nouvelles.
-
-LE LIBRAIRE.
-
-Permettez-moi, monsieur, de vous assurer de mes services et de vous
-témoigner le degré d'estime que je professe pour votre sçavoir.
-
-_L'Amateur salue et se retire._
-
-LE LIBRAIRE, seul.
-
-Que les gens de qualité ont donc de peine pour faire figure dans le
-monde, et que leurs connoissances sont estroites!
-
- _Ce Marquis estoit né doux, commode, agréable,
- On vantoit en tous lieux son ignorance aimable,
- Mais depuis quelques mois, devenu grand Docteur,
- Il a pris un faux air, une sotte hauteur._
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- _L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté;
- Rien n'est beau, je le dis, que par la vérité._
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-UN EX LIBRIS MAL PLACÉ
-
-HISTOIRE D'HIER
-
- Oyr ver y callar, rezias cosas son de obrar.
-
-
-Comment, mon cher, me dit un jour certain Bibliomane mauvaise langue,
-comment pouvez-vous ignorer ce que les confrères du célèbre
-Bibliophile Z. se murmurent bien bas, bien bas à l'oreille, en le
-voyant passer.
-
-Eh! que peut-on dire, bon Dieu!--le Bibliophile Z. est, à ce qu'il
-paraît, le plus parfait honnête homme qui se puisse voir?
-
-Certes, je n'oserais un instant supposer le contraire!
-
-Que dit-on alors?
-
-On raconte avec malice qu'il a placé son _ex libris_ sur le livre
-d'autrui.
-
-Sur le livre d'autrui!--C'est, en vérité, la première fois que
-j'entends ce vilain propos.
-
-L'histoire est adorable.
-
-Dans ce cas, je vous en prie, contez-la moi.
-
-Volontiers,--cependant je dois vous prévenir,--elle est du ressort de
-la _Chronique scandaleuse_.
-
-Peu importe, je serai discret.
-
-Vous m'en donnez l'assurance?
-
-En toute loyauté.
-
-C'est un document de haute curiosité que je vous livre.--Je commence
-donc:
-
-Vous connaissez, n'est-il pas vrai, le bonhomme en question? Grand,
-sec, nerveux, la face glabre et émaciée, les cheveux blonds-châtains
-comme du maroquin Lavallière, les yeux petits et vifs, dardant,
-derrière leurs lunettes, une prunelle de ce vert particulier aux
-bouteilles d'eau minérale; sans doute, vous l'avez vu passer maintes
-fois sur les quais, aux environs de l'Institut, serré dans une longue
-redingote noire, proprement guêtré, le chef recouvert d'un gibus mat à
-larges bords; presque toujours affaissé sous le faix d'une prodigieuse
-quantité de brochures qui lui arrondissent le bras affreusement. Le
-Bibliophile Z. est un de nos plus savants Hellénistes, très estimé de
-tout ce qui se nourrit du siècle de Périclès. C'est un spartiate
-littéraire, un fanatique de livres qui se ferait plutôt tuer que de
-manquer une seule fois la tournée bibliopolesque qu'il entreprend
-quotidiennement. En homme sage, il a fait camper ses _desiderata_ dans
-le domaine attique, rien ne saurait le distraire de ce but; son rêve
-le plus vif serait de recueillir les épaves de la fameuse
-_Bibliothèque de Coislin_, en un mot, il donnerait la _Bible de
-Mayence 1462_, pour un _Sophocle d'édition Aldine, Venise, 1502_ ou
-_l'Euripide en lettres majuscules_.
-
-La description est fort exacte, mais je ne vois pas...?
-
-Impatient! Daignez au moins écouter.
-
-Le Bibliophile Z. passe tout son temps soit à la recherche de ses
-_merles blancs_, soit à la _Nationale_, soit dans des Académies
-savantes, soit encore au dîner des _Helleno-Bibliognostes_ dont il est
-président.--Levé de très grand matin, il déjeune de Théocrite qu'il
-adore, puis, grand disciple de l'Ecole de Salerne et de Louis Cornaro,
-il soupe sobrement et le soir, à neuf heures, il se couvre le front,
-il soupire et s'endort.
-
-Tout cela ne me dit pas?
-
-De grâce, une minute! nous arrivons au fait.
-
-Il y a trois ans, las de traduire et commenter Aristénète, Epicure et
-Athénée dans l'égoïsme du célibat, notre érudit, songea sérieusement
-au mariage et se résolut à prendre femme. Ses relations étendues, ses
-succès de savant, l'intégrité d'un nom ancien dans la robe lui firent
-trouver une frêle et exquise jeune fille, une adorable parisienne,
-fine, gaie, spirituelle jusqu'au bout des talons qui consentit à
-troquer sa fraîcheur contre un parchemin, à livrer sa jeunesse à cette
-longue racine grecque:--Mlle *** devint, pour tout dire, la rose de ce
-buisson.
-
-Dans les premiers temps de cet hymen, Z. fut pour sa femme rempli de
-mille prévenances, de petits soins, d'effusion, je dirais presque
-d'amour, si je ne craignais de profaner ce mot; on eut dit qu'il
-subissait en quelque sorte l'influence d'une palingénésie intérieure.
-Il se montra tour à tour léger, galant, mondain, presque
-anacréontique; on le vit parcourir l'Italie avec sa toute gracieuse
-compagne, puis, de retour à Paris, fréquenter les soirées, la Comédie,
-l'Opéra,--que vous dirai-je? Z. ne fut réellement pas trop Grec dans
-ce charmant jeu du mariage;--sans oublier Minerve, mollement, il
-taquina Vénus; Mentor céda quelquefois la place à Télémaque, mais,
-hélas! au bout de quelques mois Télémaque disparut, les muscles de
-notre Bibliophile, habitués au calme salernitain s'énervèrent peu à
-peu; il redevint Mentor pour toujours.--L'Alpha, l'Oméga, l'Iota
-souscrit, hellénisèrent de nouveau son cerveau.--Mme Z. fut veuve.--Du
-vivant de son mari, l'étude enterra son époux.
-
-La pauvre petite femme se désola tout d'abord, comme bien vous le
-pensez; abandonnée une partie du jour à elle-même, voyant, aux heures
-du dîner, son mari, plongé dans quelque vieux volume, lui adresser à
-peine certains menus propos; isolée dans sa chambre des soirées
-entières, la vie, à ses yeux, prit vite une teinte grise et
-horriblement monotone. Il lui fallait sortir à tout prix de ce milieu
-momifié; elle en sortit, se lança dans les fêtes mondaines et fut
-considérée par tous comme la plus heureuse et la plus élégante de nos
-parisiennes. Elle eut une cour de jeunes hommes brillants, corrects et
-fats qui papillonnèrent autour de sa lumineuse beauté, mais dans ce
-tourbillon artificiel, parmi les rires et les galanteries fades,
-madame Z. sentit mieux que jamais le vide de son existence; la
-solitude avait fait plus vaste son besoin d'aimer, les distractions
-extérieures ne purent calmer les vagues palpitations de son cœur, et
-un beau jour enfin, sa vertu dut capituler devant les attaques
-passionnées d'un bel Antinoüs au col puissant.--Il me faudrait tout un
-chapitre dans la manière ciselée des Dumas fils, des Flaubert ou des
-Zola pour vous décrire les phases sublimes de cet amour adultérin
-enveloppé de l'indifférence, ou plutôt, de la cécité homérique de
-notre Helléniste; mais je ne dois pas oublier que je vous raconte une
-historiette et que je ne fais pas un roman; j'arriverai donc de suite
-au point pathétique.--Madame Z. s'aperçut hélas! à ses dépens, que le
-bel Antinoüs, différent en cela de son mari, savait reproduire autre
-chose que des anciens textes; elle sentit ce que les Précieuses si
-ingénieuses dans leurs métaphores, nommaient: _Le contre-temps de
-l'amour permis_.
-
-Lorsque cet incident ou accident se manifesta, le Bibliophile Z., le
-monstre! se trouvait n'avoir pas lu depuis plus d'un an, en compagnie
-de sa femme, les fameux préceptes du casuiste Sanchez: _De
-Matrimonio_. Vous jugez si la situation se montrait sombre et
-critique. Z. pouvait se révolter et traduire négativement le: _Quem
-nuptiæ demonstrant_.--Or, voici ce qu'il advint:
-
-Un soir, après le tête à tête d'un fin dîner, dans lequel la truffe
-brune avait évaporé son arôme exquis, le Bibliophile Z. qui s'était
-retiré dans son cabinet de travail afin de se délasser dans la lecture
-des _Philosophumena_ d'Origène fut mandé subitement chez sa femme.
-
-Profondément attristé d'abandonner Origène pour son épouse, il se
-rendit d'assez mauvaise grâce à cette invitation et fut reçu dans
-cette même chambre à coucher dont l'ingrat n'avait pas franchi le
-seuil depuis si longtemps.
-
-Madame Z l'attendait, assise sur une chauffeuse près de l'âtre, les
-yeux brillants et allumés d'un feu étrange, les pommettes rosées, plus
-ravissante que jamais.--de longs soupirs tendres et étouffés
-soulevaient les rondeurs de sa gorge, dont on voyait l'éclatante
-beauté sous le décolleté d'une délicieuse tunique de cachemire blanc
-garnie de point d'Angleterre coquillé. Ses petites mules de satin à
-barettes mauves, chuchotaient impatiemment sur le tissu soyeux d'un
-coussin et un œil indiscret eût découvert les fines attaches d'une
-jambe merveilleuse, emprisonnée dans le lilas pâle d'un bas brodé au
-coin.--Les rideaux de la chambre étaient tirés,--peut-être aussi les
-verroux.--Il y avait dans l'air comme un parfum enivrant de discrétion
-et de libertinage, et des petits amours, dans le coloris de Boucher,
-faiblement éclairés, se lutinaient, semblant jaillir des dessus de
-porte dans un effarement de malice et de curiosité voluptueuse.
-
-Le Bibliophile Z. ne vit rien de tout cela; projetant en avant l'angle
-rude de ses jambes et sans même retirer une toque de velours noire
-enrichie de grecques, il s'affaissa méthodiquement sur un siége à côté
-de sa femme qui lui fournit habilement un prétexte plausible à la
-démarche inusitée qu'elle venait de faire auprès de lui.
-
-La mignonne créature fut ravissante de coquetterie raffinée, d'esprit
-mordant, de verve délicate, elle donna cours à toute la mutinerie de
-ses heureux jours passés, elle se fit enfant, gamine même, trouvant
-des trésors de sensiblerie dans l'évocation d'une douce lune de miel
-trop tôt métamorphosée en vilaine lune rousse. Elle précisait ses
-souvenirs avec des pudeurs de jeune fille, riant tout à coup, puis
-baissant lentement ses longs cils comme pour ombrager sa rougeur
-naissante.--Elle s'était rapprochée,--les plis moëlleux de sa robe,
-dessinant des contours qu'eut enviés Clodion, frôlaient le sévère
-pantalon noir du savant; à genoux sur le coussin, dans une pose
-alanguie et féline, montrant les fossettes rieuses de ses beaux bras
-nus; elle caressait, elle embrassait les mains roides et froides, aux
-ongles secs et carrés, de son époux.--Ses lèvres rouges et humides se
-crispaient dans l'attente des baisers, l'amour enfin semblait déborder
-avec rage de la vitalité de ses sens.
-
-Saint Antoine n'eut pas résisté; le Bibliophile Z résista--rigide
-comme un palimpseste, pas un de ses muscles ne bougea. Il songeait à
-Lucien, à Eubule, à Xénarque, à Aristophane. Il relisait en mémoire
-les ruses féminines de l'antiquité et son œil vert s'était froidement
-arrêté sur l'excès de certaine courbe dont il était assuré d'être et
-d'avoir été l'asymptote.
-
-Il se leva enfin, avec le calme majestueux d'un président qui lève une
-séance, et, prenant congé de sa femme, aussi brutalement galant que
-s'il se fût agi d'une facture à payer: Dormez en paix, Madame, dit-il,
-dormez en paix..... _Je le reconnaîtrai._
-
-[Décoration]
-
-Voilà pourquoi, me dit mon bibliomane en terminant son récit, les
-confrères du célèbre Bibliophile Z. se racontent bien bas, bien bas en
-le voyant passer qu'il a placé son _Ex-libris_ sur le livre d'autrui.
-
-Entre-nous--Fit-il pas mieux que de se plaindre?
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-LES QUAIS EN AOUT
-
-_Ballade des Bouquineurs._
-
-
-Le thermomètre marque 35 degrés à l'ombre. Paris est éclaboussé de
-soleil, le bitume se change en mastic. Adossés aux parapets des quais,
-les bouquinistes sont somnolents. Les passants font hâte vers leurs
-affaires, et, chapeau d'une main, de l'autre s'épongent le
-front.--Ombrelles déployées, les petites femmes, en toilettes
-admirablement transparentes, passent en voitures découvertes;
-d'énormes cohortes d'Anglais annoncent la canicule, un employé
-municipal inonde la chaussée de torrents d'eau qui sèche
-aussitôt.--C'est l'été dans toute sa cruauté.
-
-Rien ne résiste à la température; ce ne sont que soupirs et plaintes,
-on fait queue aux fontaines Wallace comme jadis à une première de
-l'Ambigu, les Parisiens halètent comme des forgerons à l'enclume, les
-cerveaux cuisent au bain-marie dans leurs boîtes osseuses.
-
-... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques
-bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant.
-
-Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre
-sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit.
-
- * * * * *
-
-La chaleur fait peler le vieux veau et dévore la couleur des titres.
-Les feuilles se tordent sous les baisers du soleil, un lézard
-pétitionnerait pour obtenir un case de bouquiniste, et sur le plat
-brûlant d'un in-folio on ferait aisément cuire un œuf.
-
-Eux, les bouquineurs, ils semblent de marbre, ils iraient volontiers
-en enfer pour bouquiner, et, comme leur nombre est plus restreint sous
-ce ciel de plomb, le désir les réconforte. Ils défilent lentement,
-majestueux et fermes sous l'alpaga de la jaquette ou le sédan de la
-redingote.
-
-Un vent plus chaud que le siroco embrase l'air et saupoudre d'une fine
-poussière la prose de tout un passé. Le dôme de l'Institut reluit
-comme un casque classique, les arbres roux et grisâtres semblent
-asphyxiés, et sous l'azur du ciel à peine strié de nuages, chacun
-transpire sa vie avec des appétences de frais et de repos.
-
-... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques
-bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant.
-
-Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre
-sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit.
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-LES CATALOGUEURS
-
- Cataloguer des livres à l'infini, sans les avoir lus, qui
- croirait que cet emploi a rendu les hommes fort vains et leur a
- donné un air d'importance? Un Catalogueur de livres ne le cède
- pas à tel érudit.
-
- SÉBASTIEN MERCIER.
-
-
-N'a-t-on pas maintes fois anathématisé le profond La Bruyère au sujet
-du mot _Tannerie_, dont il s'est servi, dans son chapitre: _De la
-Mode_, pour désigner la Bibliothèque d'un Bibliomane inconnu.
-
-_Tannerie!_ quelle irrévérence! s'est-on écrié--_Tannerie!_ fi, le
-vilain mot! faut-il qu'un homme d'esprit et de jugement ait osé
-employer un tel langage pour spécifier la collection sans doute
-remarquable d'un amateur d'Antan!--_Tannerie!_ mais, c'est horrible,
-monstrueux, pendable!--_Tannerie!_--ah! _Tannerie!!_
-
-Eh! eh! _Tannerie_ n'est point déjà si mal trouvé; _Tannerie_ est bien
-concluant et rend à merveille la pensée de l'auteur.--De qui s'agit-il
-en effet dans le passage incriminé et de quelle sorte de Bibliothèque
-le moraliste veut-il parler? Ce n'est assurément pas de la
-Bibliothèque d'un Michel de Marolles, d'un Longepierre, d'un de
-Ballesdens, d'un Furetière, d'un Patru, d'un Jean Bigot, d'un de
-Harlay ou d'un Lamonnoye.--Il s'agit, cela tombe sous le sens, de la
-_Bibliotière_ d'un Bibliomane dans toute l'acception du mot; d'un
-Bibliomane par vanité, par ostentation, par gloriole; d'un Bibliomane
-_ramassier_, comme on disait jadis, d'un Bibliomane qui aligne des
-livres sans les lire, dans le but unique de s'illusionner lui-même et
-d'illusionner les autres sur le vide de son esprit.
-
-La Bruyère n'a pas songé un seul instant, c'est évident, à peindre la
-passion vivante d'un Bibliophile éclairé, mais bien cette Bibliomanie
-dont Le Pautre nous a légué l'expression dans La _Folie du
-Bibliomane_, une rarissime gravure ornée de ce quatrain:
-
- _C'est bien le plus grand fou qui soit dans la nature
- Que celuy qui se plaist aux livres bien dorez,
- Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez,
- Et ne les voit jamais que par la couverture._
-
-Aujourd'hui, malheureusement, Bibliophile et Bibliomane sont presque
-synonymes; le profane vulgaire semble être devenu myope. Il confond
-Lamoignon et Longuerue, Pompadour et Marie-Antoinette, Montauron et
-Fouquet, de Bure et de Lavallière, Solar et Cigongne; or, il y a des
-nuances à l'infini dans ces noms de Bibliophiles jetés au hasard.
-Qu'on veuille bien étudier ces Bibliophiles par leurs catalogues et
-l'on nous comprendra.
-
-Mais, nous dit le lecteur, précisez la différence entre Bibliomane et
-Bibliophile?
-
-Avec l'autorité d'un maître incontesté, Charles Nodier, nous le ferons
-très volontiers:
-
-«Le Bibliophile sait choisir les livres, dit Nodier, le Bibliomane les
-entasse.--Le Bibliophile joint le livre au livre après l'avoir soumis
-à toutes les investigations de ses sens et de son intelligence, le
-Bibliomane entasse les livres les uns sur les autres sans les
-regarder. Le Bibliophile apprécie le livre; le Bibliomane le pèse ou
-le mesure.--Le Bibliophile procède avec une loupe et le Bibliomane
-avec une toise..., du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas.»
-
-Entre le Bibliomane et le Bibliophile, il s'est produit un amateur
-d'un nouveau genre, et pour vous le présenter, si vous le voulez bien,
-procédons nous-même autrement:
-
-Don Juan était-il amoureux de la femme pour la femme? Non, certes non,
-et qu'on n'aille pas crier au Paradoxe. Don Juan n'était qu'un habile
-catalogueur de femmes.--Séduire une femme, pour Don Juan, était-ce
-l'espoir de satisfaire une passion fiévreuse et véritable? était-ce le
-brûlant désir de posséder la frêle créature vers laquelle son cœur
-semblait s'être envolé? était-ce la recherche de l'idéal? Mon Dieu,
-non, mille fois non.
-
-Don Juan était mu par un esprit machiavélique et froid, par un cœur
-marmoréen, plus froid que la statue du Commandeur; pour lui, séduire
-une femme, c'était ajouter un nom à sa liste, c'était le sot orgueil,
-la fatuité rassasiée, l'égoïsme chatouillé, la vanité qui sourit;--le
-type de Don Juan ne possède même pas l'excuse d'une âme artiste et
-inquiète comme ces bouillants Catalogueurs de femmes qui ont noms, au
-XVIIIe siècle, Restif de La Bretonne, Casanova de Seingalt et
-Choudard-Desforges.
-
-M. M. X. Y. ou Z., que votre libraire vous cite avec enthousiasme,
-l'un pour acquérir tous les jolis volumes qui paraissent, quels qu'ils
-soient, l'autre pour payer un mauvais Romantique soixante-dix louis;
-celui-ci pour acheter au poids de l'or tel livre à scandale saisi
-d'hier, celui-là pour ramasser tous les exemplaires d'une édition à la
-veille d'être épuisée; M. M. X. Y. ou Z. sont-ils des Bibliophiles,
-c'est-à-dire des raffinés, des délicats du livre, des amoureux de la
-substance plutôt que de l'apparence? Nous ne craignons pas d'affirmer
-que non;--véritables _Don Juans de la Bibliophilie_, ce sont des
-_Catalogueurs de Livres_.
-
-Le _Catalogueur_ collectionne des volumes comme d'autres réunissent
-des fragments curieux de silex, de néphrite, de serpentine ou
-d'obsidienne; il a des livres comme on a des tentures, des meubles
-rares, des bronzes, des bibelots de toutes sortes. Avant même que de
-les ouvrir, il fait relier superbement ses brochures, il n'a pas de
-Bibliothèque, il n'a qu'une _Tannerie_. La Bruyère de nos jours
-serait, hélas! plus sévère qu'autrefois;--que son ombre nous guide,
-car, nous, son infime petit-fils, nous allons essayer notre verve sur
-quelques Catalogueurs _pourtraicturés_ sur de bons patrons;--sois
-indulgent, ô bénévole lecteur de nos _Caprices_! si notre pinceau est
-parfois impuissant.
-
-
-I
-
-_Richard_ vit retiré des affaires, dans le _high-life_ parisien. Sa
-fortune est considérable, il a maison de ville et maison des champs.
-Ses valets sont du meilleur style, ses écuries citées comme modèles et
-ses chiens bien dressés. Ses maîtresses, par sérieux, tiennent à
-honneur de se dire siennes, lui, par gaillardise, tient à honneur
-d'afficher ses maîtresses. _Richard_ possède une loge à l'Opéra et
-fréquente assidûment son club; il est arrivé à cet âge où l'ambition
-gravit un étage et du cœur monte à la tête, où, par contraste, les
-illusions dégringolent à l'entresol, et du cerveau vont au
-cœur.--_Richard_ est bien de sa personne: a la tenue correcte d'un
-gentleman, il joint la rondeur ample d'un boursier bon enfant; en le
-voyant passer, de suite on songe à Monsieur Capital.
-
-Par distraction, et encore plus par ce besoin inné d'occupations
-actives qui fouettent l'ennui, _Richard_ s'est fait antiquaire: il
-raffole, dit-il, des _choses du temps_ et raconte avec emphase qu'il a
-su réunir chez lui des beautés incomparables. On le voit à l'Hôtel des
-ventes, non loin de la tribune du commissaire-priseur; le portefeuille
-bien nourri, et prêt à subir l'assaut des enchères; sa voix grave
-d'homme d'affaires fait monter avec assurance les tableaux estimés des
-maîtres contemporains et un sourire d'orgueilleuse satisfaction
-éclaire son visage, lorsque, de groupes en groupes, son nom circule
-dans le public comme l'heureux possesseur d'une œuvre d'art. On dit
-de lui qu'il a _le flair_, et qu'il n'acquiert qu'à bon escient.--Il
-n'achète pas, il place son argent.
-
-_Richard_ cependant n'est pas pleinement satisfait; des désirs vagues
-le poussent à la Bibliomanie; il se repose des tableaux et se donne
-aux livres, ce sera sa seconde manière et il y restera fidèle.
-
-Le voici chez un libraire à la mode, assis nonchalamment, la tête
-haute et gonflé d'importance. Il se fait initier, sans en avoir l'air,
-au dédale si compliqué de la Bibliographie et aux merveilles de la
-reliure; il contemple de luxueuses éditions des _Baisers de Dorat_, du
-_Temple de Gnide_ et des _Chansons de La Borde_ et se permet de
-critiquer les épreuves des gravures; il ne tolère, dit-il, que les:
-_Avant la lettre_, et il ajoute, que si Du Seuil, Capé, Lortic,
-Anguerrand, Padeloup ou Derôme n'ont pas orné ces ouvrages de maroquin
-du Levant, de tabis, de dentelles et de petits fers, ils ne sont pas
-dignes de reposer sur les tablettes d'ivoire de sa Bibliothèque.
-_Richard_ dit tout cela mollement, en se dandinant et se renversant
-sur le dossier de sa chaise, ponctuant chaque parole d'une bouffée de
-son havane. Il maudit sourdement le libraire, conseiller dont il ne
-peut se passer, et le nomme cependant: «_mon bon_» avec une certaine
-familiarité qui n'est point dépourvue de rudesse.
-
-_Richard_ se jette à bourse pleine dans sa nouvelle _passion_, il y
-met autant de fougue, autant d'activité que s'il se lançait dans une
-opération commerciale d'un nouveau genre, il redevient très affairé et
-ne prend pas le loisir de contempler ni de digérer ses achats;
-d'immenses _desiderata_ le provoquent sans cesse, il achète, il achète
-toujours, il achète encore, mais il ignore la douce joie de conquérir.
-La gloire des Mac-Carthy, des Didot, des Yeméniz, des Giraud, des
-Pixericourt, des Soleinne l'empêche de dormir. Il travaille avec
-opiniâtreté, non pas à combler les lacunes de son savoir, est-ce qu'il
-en a le temps! Il travaille à son grandiose monument, à sa célébrité,
-à son catalogue, _à sa vente_ enfin.
-
-_Richard_ aura formé une Bibliothèque comme on forme un régiment. Il
-aura surveillé l'extérieur de ses soldats sans en connaître l'esprit.
-Il les enverra se faire décimer à la grande bataille de l'encan: _Ite
-ad vendentes_.--De tout cela, que lui restera-t-il? des connaissances
-superficielles, un nom cité dans les Brunet de l'avenir, un peu de
-gloire et beaucoup de vanité... autant en emporte le vent.
-
-.... _Richard_ est le _Catalogueur in-folio_, le _Catalogueur à
-grandes marges_; passons au _Catalogueur_ d'un rang moins élevé, avant
-que d'arriver au petit _Catalogueur_, le plus modeste, mais non pas le
-moins fou.
-
-
-II
-
-Ni gras, ni maigre, grand, élancé, droit et empesé, les favoris au
-vent, le lorgnon d'écaille à califourchon sur un nez d'aigle,
-_Placide_ est rempli de cette qualité banale et vague qu'on nomme
-distinction et qu'un homme d'esprit a désignée ainsi: la décoration
-des gens médiocres.--Sorti du collége, «fort en thême» il a pris ses
-inscriptions à la Faculté de droit, s'est rangé au quartier latin dans
-le groupe le plus à la mode des étudiants poseurs et a enfin
-honnêtement passé sa licence.
-
-_Placide_ a trente-cinq ou quarante ans; avocat à la Cour d'appel,
-avocat sans causes et pour cause, il se meut dans une petite aisance
-qui lui permet tout le confortable d'une vie douce et sans cahots. Dès
-son début dans le monde, il s'est appliqué au grave maintien de la
-haute magistrature, au bon ton de la noblesse, à la rigidité austère
-de la Robe, au dandysme sobre et sans éclat d'un Georges Brummell. Ses
-paroles sont lentes et reposées, il ne dit juste que ce qu'il faut, il
-sait écouter avec tout le sérieux d'un audiencier, sans que le coin de
-ses lèvres rasées trahisse la mobilité de ses sensations intérieures.
-Il rit rarement et n'a jamais dû pleurer; son œil bleu est le fidèle
-miroir de son âme de granit et ses mains gantées n'auraient pas le
-moindre frémissement en palpant le premier des livres imprimés: le
-_Psautier_ in-folio de Mayence, donné en 1457 par Jean Fust et Pierre
-Schœffer.
-
-_Placide_ est cependant un Bibliophile, un Bibliophile bien coté sur
-la place, mais il semble s'être approprié cette pensée de Machiavel:
-«le monde appartient aux esprits froids.» Il a des livres, parce que
-_cela fait bien_ dans son cabinet de bois noir aux tentures de nuance
-sombre, à côté des cartons verts veufs de dossiers. Il a des livres,
-parce qu'il a froidement calculé, que, si le cabriolet est plus utile
-au médecin que le savoir, l'étalage d'une nombreuse Bibliothèque, aux
-reliures jansénistes, frappe plus sûrement dans la demeure d'un avocat
-que toute la rhétorique de ses meilleurs arguments. Il a des livres,
-donc il est instruit, telle sera la logique de la veuve et de
-l'orphelin.--_Post hoc ergo propter hoc._
-
-Quels sont les ouvrages que collectionne _Placide_? Sont-ce les
-Codes, les Formulaires, les Institutes de Justinien, les Sources du
-Droit Romain, les œuvres de Procédure civile, les manuels du Juge
-taxateur, le _Juris civilis Euchiridium_ et alia? assurément il ne
-saurait se passer des œuvres de jurisprudence qui doivent former le
-premier fonds de sa Bibliothèque, mais hélas! il ne possède même pas
-l'_Esprit des lois_! Dans son désir de paraître doctissime, il a réuni
-tous les volumes dont les titres seuls imposent le respect; voici sur
-les rayons vernis de ses armoires vitrées tous les latinistes édités
-par Burmann, Grævius et Gronovius, plus loin, les collections dites:
-_Variorum_ et _Ad usum Delphini_; il a même mis côte à côte les
-ennuyeux poëtes latins des derniers siècles; Rapin, Commire-Vanière,
-Santeuil, Ménage, le Père Oudin et autres; puis, arrivent par bandes
-serrées et bibliographiquement mal disposées, les œuvres de
-Philosophie, de Métaphysique, de Mathématiques, d'Histoire, de
-Théologie et de Morale divine.--La _Chimie de Boërhave_ heurte les
-_Méditations de Descartes_ et le _Traité de l'entendement humain de
-Locke_; les _Essais de morale de Nicole_ et les _Réflexions de
-Bellegarde sur la Politesse du style_, coudoient _L'Art Héraldique_ et
-_l'Hydrostatique ou la science du mouvement des eaux_; un volume: _De
-l'ambassadeur et de ses fonctions_ par Wiquefort se trouve appuyé aux
-_Dix Livres de Vitruve_ par Perrault et quelques _Notions
-d'Ostéologie_ et _d'Anatomie comparée_ fraternisent avec la: _Méthode
-pour étudier l'Histoire de Lenglet-Dufresnoy_.
-
-_Placide_ a tout empilé dans son cabinet, il a _le Traité du vrai
-mérite_ de Claville, mais il ne l'a pas lu. Le dos et les titres de
-ses livres seuls lui servent à l'ornementation de son intérieur, et,
-s'il eut osé, il aurait fait exécuter une bibliothèque en relief, dont
-les titres fixés sur du bois arrondi recouvert de cuir, lui en eussent
-dit tout autant. Ses volumes sont en parfait état, sans être néanmoins
-reliés à grands frais, ils sont propres et décents et n'ont certes pas
-le négligé et l'air brisé d'un livre trop souvent ouvert.--Dirons-nous
-à voix basse, que si _Placide_ ne regarde jamais les livres qu'il
-achète, il lit en entier et d'un bout à l'autre ceux qu'il loue
-furtivement au cabinet de lecture le plus proche?--Dirons-nous qu'il
-dévore de temps à autre un roman en vogue, gras, usé par des mains
-humides d'émotion; pourquoi pas? Lorsqu'il commet ce méfait, il se
-cache; il se voilerait la face s'il venait à être découvert, lui si
-grave, si austère, si distingué, lui, ce diplomate en disponibilité,
-il pourrait être appelé: _Bibliophile de cabinet de lecture!_ Dieu! il
-succomberait sous la honte, car alors on pourrait justement lui
-décocher cette épigramme composée jadis pour un de ses sosies:
-
- _Ce qu'apprend ou lit Théodore
- N'a nul rapport à son devoir,
- Mais en récompense, il n'ignore
- Rien, que ce qu'il devrait sçavoir._
-
-Quand, sur le tard, _Placide_ sera arrivé à la position qu'il
-ambitionne, lorsque le sel et le poivre pimenteront sa chevelure,
-lorsqu'il sourira aux fins soupers et aux passions séniles qui
-demandent des excitants, lorsque les ballets et les maillots roses
-dérideront son froid _facies_, alors le _vir bonus_ cessera d'être un
-Tartufe Bibliophile, un _Catalogueur par avenir_, un _Bibliolathe_ et
-un _Bibliotaphe_; il se débarrassera sans émotion, sans amer regret,
-de tout ce fatras de volumes qu'il aura amassés pour la galerie. Ses
-livres lui auront servi de piédestal et il leur devra une
-reconnaissance bien acquise. Peut-être sera-t-il ingrat, peut-être
-aussi reformera-t-il une Bibliothèque, mais ce sera une Bibliothèque
-de petit maître, une Bibliothèque clandestine. Il achètera Crébillon
-le fils, Restif de la Bretonne. Voisenon et d'autres auteurs plus
-grivois; il lira alors _l'Ecumoire_, _le Sopha_, _Grigri_, _le Pied de
-Fanchette_, _le Sultan Misapouf_, et il commencera à comprendre
-Rabelais et Boccace.--Par décorum, cet homme de glace aura installé la
-morale apparente chez lui dans sa jeunesse, quand les frimas
-blanchiront sa tête ils commenceront à fondre sur son cœur, il
-deviendra Bibliomane libertin, la morale qu'il aura faussement
-affichée se vengera, en lui offrant sa tunique à froisser.
-
-
-III
-
-L'oncle de _Damis_, honnête homme, éclairé, profondément instruit,
-Bibliophile de la vieille roche, avait converti toute sa fortune en
-livres, c'était sa seule joie, son unique passion, aussi, voulut-il
-mourir dans sa Bibliothèque, au milieu de ses vieux et sincères amis
-qui l'avaient tant de fois égayé, consolé, charmé. Il y avait dans
-cette bibliothèque des merveilles sublimes: on y voyait les
-_Chroniques de Jean Froissart_, imprimées à Paris, chez Antoine Vérard
-en quatre tomes in-folio, la _Bible de Coverdale_ (Zurich 1535); le
-_Rituel de l'Eglise Anglicane_ (White-church 1560), le _Martial_ de
-Sweynheym et Pennartz de 1473, le _Tite-Live de Spire_, les _Å’uvres
-d'Amadis Jamyn_, puis les romans de chevalerie _Lancelot du Lac_,
-_Gérion le Courtois_, _Méliadus_, _le Turpin_, _le Merlin_, _le Fier à
-Bras_, _les Amadis_, _Regnaut de Montauban_, _le Saint Gréal et le
-Chevalier de la Triste Figure_.
-
-_Damis_ se trouva un beau matin héritier de ces trois ou quatre mille
-volumes.--En voyant arriver cette armée d'élite composée de superbes
-in-folio, in-quarto et in-12, _Damis_ jeta les hauts cris: quel piteux
-héritage! Il se prit à maudire la mémoire de son oncle et il eut beau
-regarder les splendides reliures, aux armes de Henri II, de Henri III,
-de Diane de Poitiers, du Président de Thou, il semblait inconsolable.
-Comme il eut préféré quelques bonnes actions au porteur dont il se fut
-empressé d'aller toucher la rente!
-
-Que fit _Damis_? Il vendit la bibliothèque de son oncle aux enchères
-publiques; le produit de la vente atteignit près de _trois cent mille
-francs_.--Il fut comme affolé de joie, plongé dans un délire intense;
-la veille, il eut donné pour rien tous ces _Bouquins_ qui
-l'encombraient, comme il disait dédaigneusement. Le lendemain, il se
-révéla effréné Bibliophile.--Les livres avaient fait _Damis_
-riche;--_Damis_ voulut connaître et apprécier de tels amis, qui, outre
-la fortune, pouvaient lui donner l'estime et la considération.--Avec
-sa grosse bonhomie de rentier, il s'efforça de devenir Bibliognoste,
-et, dans ce but, il se tint au courant de la _Bourse de la Librairie
-moderne_; se fit envoyer tous les catalogues et assista de temps à
-autre aux soirées de la salle Silvestre.
-
-Une fois dans cette voie, _Damis_ s'y élança avec bonheur et orgueil;
-il apprit à avoir _du nez_, comme on dit dans l'argot de la brocante.
-Il sut deviner les Livres dont l'épuisement, c'est-à-dire la hausse,
-était proche. Il acheta les plus luxueux nouveaux venus, les éditions
-elzéviriennes des éditeurs à la mode; il parapha de son nom tous les
-bulletins de souscription, mais il se garda soigneusement de se livrer
-aux vieux volumes dans la crainte très fondée de s'y perdre corps et
-biens.
-
-Aujourd'hui _Damis_ est un de nos Bibliophiles les plus connus parmi
-les _amateurs sérieux_; certains libraires lui envoient d'autorité et
-à compte-ferme les nouvelles publications. Loin de s'en plaindre, il
-en tire au contraire vanité et se rengorge avec d'étranges
-gloussements de satisfaction. Il tient cependant à choisir lui-même
-ses vélins, ses japons, ses chines et ses Whatman. Il les collationne
-avec soin, regarde dans la transparence du jour la vergeure du papier,
-la marque de Van-Gelder, de Rives et d'Archettes et ne se déclare
-satisfait qu'après les plus grandes investigations de son œil.
-
-Sa Bibliothèque est simple: de larges casiers de bois blanc passé au
-brou de noix, sont modestement appliqués sur les parois d'une vaste
-pièce rectangulaire exposée au levant.--_Damis_ y vient dès l'aube,
-non pour se délecter dans la lecture de ses livres,--il faudrait les
-couper et cela leur ôterait du prix,--mais pour travailler ses
-exemplaires dans le silence du cabinet; dans l'un, il ajoute un
-portrait, dans l'autre il insère un autographe de l'auteur, dans
-celui-ci, il place de doubles épreuves des gravures, à la sanguine ou
-en bistre; dans celui-là enfin, ce sont des cartons, des notes, mille
-choses qu'il case.--Il lit aussi les catalogues qu'il vient de
-recevoir, et y apporte une attention soutenue:... ah! ah! se dit-il
-tout-à-coup avec des éclats de joie, mais, _je l'ai_.... superbe....
-magnifique, admirable affaire! Un livre que j'ai payé Dix francs et
-que je trouve catalogué: Cinquante.--Il se frotte les mains et se met
-en devoir de découper en chantant le numéro qu'il vient de remarquer,
-afin de le coller légèrement sur la garde du volume dont il est
-question.--Oh! oh! exclama-t-il une minute après, ceci n'est point
-cher;--le malheureux libraire ne s'y entend point, trois francs! un
-ouvrage de vingt-cinq... J'irai le quérir cet après dîner.
-
-_Damis_ passe ainsi sa vie dans la paix la plus douce, dans un _otium
-sine dignitate_, c'est un _Catalogueur Bibliopole_: on ne peut pas
-dire tel oncle tel neveu. Il considère le volume comme une _action_
-soumise aux variations de la Hausse et de la Baisse. Il n'aime le
-livre que parce qu'il en tripote.--Lui parlez-vous d'un volume
-relié?--Bah! vous répond-il, faire relier un livre c'est jeter son
-argent au vent, sa valeur n'en augmente pas d'un sol; Si Thouvenin,
-Duru, Thibaron y ont mis la main..., je ne dis pas, mais cependant,
-croyez-moi, conclut-il, l'idéal, c'est un livre non touché, non coupé,
-dans l'état primordial de sa brochure.
-
-
-CONCLUSION.
-
-Les Catalogueurs sont utiles à la richesse Nationale; nous ne voulons
-pas les accabler, nous les plaindrons néanmoins de donner si peu de
-nourriture à leur cervelle. Ils ne comprendront jamais la belle
-réponse du duc de Vivonne à Louis XIV, lui demandant à quoi il lui
-servait de lire: «Sire, la lecture fait à mon esprit ce que vos
-perdreaux font à mes joues.»
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-SIMPLE COUP-D'Å’IL
-
-SUR
-
-LE ROMAN MODERNE
-
- Tenent Tympanum et Cytharam, et gaudent ad sonum organi.
-
- JOB, XXI.
-
-
-I
-
-Vous achetiez un Roman, il y a quelques vingt ans, Monsieur, et, tout
-heureux de votre emplette, signée d'un nom aimé, vous vous preniez à
-lire,--les pieds sur les chenets,--les vigoureuses aventures d'un
-d'Artagnan superbe, d'un héros cambré, souple et fort comme l'acier de
-sa lame, qui vous menait bon train, à travers mille casse-cous, au
-chapitre final, où triomphait sa cause.
-
-C'était par une belle matinée de mai, de septembre ou d'octobre; le
-ciel était pur ou nuageux, l'air tiède ou vif, les feuilles d'un vert
-tendre ou d'un chaud orangé,--peu importe; en deux temps, vous aviez
-lié connaissance avec votre homme, détaillé vivement sa mise, conçu
-votre sympathie, et, avec toute la simplicité de votre belle âme de
-lecteur,--vous vous intéressiez à ce fringant jeune premier que vous
-veniez d'entrevoir et que vous ne deviez plus quitter jusqu'à la fin
-de ses peines.
-
-Que de galantes intrigues! Quelles joyeuses équipées! Vous en
-souvenez-vous?
-
-Arquebusades et coups de rapière! Embuscades et rendez-vous discrets!
-Tout votre sang français bouillait; vous entriez dans la peau de
-l'Amadis; bataillant, intrigant, faisant l'amour, vous couriez avec
-lui de tous côtés, et terriblement essoufflé, c'est à peine si vous
-preniez un léger repos, à la dernière ligne d'un émouvant
-chapitre.--Et vous, chère Madame, que de charmantes soirées vous
-passiez sous la lampe, ou chastement pelotonnée dans le douillet repos
-du lit! Vous parcouriez fiévreusement le gros Roman du jour, laissant
-sommeiller Monsieur votre mari; et votre petit cœur battait bien
-fort, lorsque le héros, au coin d'un carrefour sombre, luttait
-vaillamment contre une bande de vilains coupe-jarrets.
-
-
-II
-
-Ces émotions, ces courses échevelées en plein air, ces voyages de l'un
-à l'autre pôle, le Roman de cape et d'épée,--qui résume tout cela,--le
-Roman d'aventures a définitivement vécu, le poignard, la guitare et
-l'échelle de corde ont été abandonnés aux magasins d'accessoires;
-Amédée Achard a été le dernier apôtre de l'émotion en pourpoint et des
-manteaux couleur de muraille; Ponson du Terrail, Gaboriau, Eyma et
-_tutti quanti_ ne font plus les délices que des commis-voyageurs, des
-portières ou des rares grisettes, aussi rares que les Carlins; les
-lecteurs de Dumas père ont diminué et Paul Féval lui-même, ce
-grand-prêtre de la dague et du poison a du se convertir subitement sur
-le _chemin de Damas_ de la littérature.
-
-Le Roman intime, bourgeois ou plébéien, fait aujourd'hui nos
-délices.--Notre époque veut du réel; l'optique est émoussée, nous
-prenons une loupe; notre toucher est affaibli, notre main saisit un
-scalpel; nous _anatomisons_. Le Roman est devenu une école pratique,
-nous y étalons les belles horreurs, les cas pathologiques les plus
-bizarres; nous indiquons les chloroses et les pustules sociales. Nous
-ne sommes plus en gondole à Venise, nous nous promenons, en radeau,
-dans les égouts des villes.
-
-
-III
-
-Eh! mon Dieu, nous n'avons pas tort; nous en sommes arrivés là
-graduellement, sans y prendre garde; notre époque littéraire, si
-féconde, avait blasé nos sens; notre goût est devenu un petit Néron
-difficile à satisfaire. Il nous fallait du nouveau, des choses
-fortes, odorantes; nos meilleurs auteurs essayent de nous servir.
-
-Les Romanciers sont devenus des analystes du plus grand talent; ils
-ont mis le tablier blanc, se sont munis de tous les instruments de
-chirurgie, et nous voilà suivant leur cours avec intérêt. Nous voyons
-les ulcères de la vie, c'est vrai, mais le musée Dupuytren a bien
-aussi ses charmes; et il faut avouer que l'hôpital, les faits divers
-et les tribunaux moralisent peut-être plus sûrement les masses que les
-pillules du docteur Labruyère, les panacées du pharmacien Montaigne ou
-la _Sagesse_ du Sieur Charron.
-
-
-IV
-
-Sans vouloir faire une étude philologique et sans chercher _ab ovo_
-les causes de la phase littéraire que nous traversons, nous croyons
-découvrir dans _Byron et le Byronnisme_ l'origine de la _Nouvelle
-Ecole_.
-
-Ce n'est pas trop paradoxal, comme vous allez le voir:
-
-Nous sommes en 1830;--la littérature classique est moribonde; le
-Romantisme qui vient de naître, fait déjà des effets de torse et
-montre son biceps; un instant indécis, les Jeunes-France se divisent
-en deux camps. Dans l'un la force domine; on y cultive la plastique,
-la ligne, la couleur, la _fooorme_. Dans l'autre, la lecture de Byron
-a sentimentalisé les cœurs, les idylles maladives germent dans les
-cerveaux, le spleen bruine dans l'âme, on larmoie les amours défuntes
-ou les ambitions déçues; Lamartine grossit un lac de ses sanglots,
-Musset empoisonne le beau Rolla; de Vigny suicide Chatterton sur le
-théâtre.
-
-Une partie du public se laisse aller à cet abandon de soi-même. Il
-devient exquis, distingué, de suprême bon ton de se faire voir blême
-et verdâtre de teint; les amants malheureux se noient dans leurs
-larmes; les couturières, par douzaines, allument des réchauds; une
-douce folie se répand partout; seul, le bourgeois inconscient et
-digne, regarde sans comprendre.
-
-
-V
-
-Une réaction était nécessaire, l'idéalisme prenait des proportions
-inquiétantes pour la santé des esprits, toutes les cervelles étaient
-parties au diable, dans l'aérostat de la pensée. Il fallait ramener le
-public au réel, à la vérité, aux choses dignes de commisération; il
-était utile de le _désefféminer_, de lui montrer, en l'intéressant, la
-vie rude, nerveuse, aride, dans ses manifestations de chaque jour,
-dans ses luttes, dans ses drames du grand monde; de lui faire palper
-les tristesses de la bourgeoisie et les misères des bas-fonds de la
-société.
-
---«Assez de byronnisme, trêve aux jérémiades et aux variations en
-mineur sur les amours personnelles; ne distillons plus ce miel
-affadissant, versons quelques gouttes d'absinthe dans nos
-œuvres:»--tel fut le raisonnement d'une nouvelle École, qui semble
-commencer à Balzac, pour se continuer par MM. de Goncourt, Zola et
-Daudet.
-
-Balzac, cet Hercule puissant de la littérature moderne, doit être
-considéré comme le premier maître du réalisme, de ce réalisme sobre,
-correct, distingué; de ce réalisme qui met encore des gants et qui
-flâne, monocle dans l'œil, au milieu des salons les plus mélangés.
-Toute une époque défile sous ses yeux, il la fixe magistralement dans
-ses immortels chefs-d'œuvre; mais il restait à glaner sur ses
-_timidités_, sur les choses qu'il n'a pas osé décrire, sur ses
-craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; c'est là précisément ce que
-font aujourd'hui ses successeurs.
-
-Les héritiers directs de l'auteur de la _Comédie humaine_ se
-montrèrent plus hardis, mais avec certaines réticences. Les Delvau,
-les Champfleury, les Baudelaire, les Duranty et autres, explorèrent
-les coins de la vie réelle non encore décrits. On vit alors, pour la
-première fois, ces peintures crayeuses des barrières de Paris, ces
-types bouffons des petites villes de province, ces croquis bizarres
-d'ateliers d'artistes, cet argot pittoresque des différents milieux
-parisiens, cette photographie littéraire, pour tout dire, qui rend
-exactement l'impression des choses vues et étudiées minutieusement.
-
-
-VI
-
-Avec Gustave Flaubert et _Madame Bovary_, se dessine dans sa véritable
-incarnation le Roman moderne: c'est de ce chef-d'œuvre, à la fois
-lumineux de réalité, saisissant et osé, que prennent source les
-productions remarquables si discutées aujourd'hui.
-
-Flaubert a créé un genre, qui tâtonnait et se cherchait avant lui, et,
-dit-on, il l'a crée comme se créent les belles choses, sans avoir
-l'idée même de sa hardiesse, sans le voulu, sans la prétention de
-faire une merveille; il a écrit _Madame Bovary_, parce qu'il avait
-vécu son roman;[1] il avait vu, il est venu,--il a vaincu,--la fameuse
-promenade en fiacre, semblait même à l'auteur, la chose la plus chaste
-du monde; Flaubert avait mis là, toute la virginité, toute l'heureuse
-naïveté de son talent; il racontait et ne faisait pas, à son sens, une
-peinture immorale.
-
- [1] _Madame Bovary_ fut écrit au jour le jour--nous donnons ces
- détails pour les Bibliophiles curieux--sur un de ces longs
- agendas de ménagère qui portent les quantièmes, les fêtes, les
- septuagésimes ou sexagésimes, les noms aimés de Sainte-Anastasie
- ou de Saint Cyriaque, c'est sur ces pages oblongues que Flaubert
- fixa son œuvre impérissable,--voilà un agenda qui vaudrait cher
- aujourd'hui!
-
-Après _Madame Bovary_ on voit apparaître la _Fanny_ de Feydeau,
-_L'Affaire Clémenceau_ de Dumas fils, certains Romans à sensation
-d'Alphonse Karr, de Sandeau, de Feuillet, de George Sand, dans une
-tonalité différente, ainsi qu'une foule d'œuvres justement célèbres,
-signées des noms les plus connus.
-
-Edmond et Jules de Goncourt _spécialisent_ le genre, dans cette
-admirable série d'études qui commencent à franchir le cercle
-restreint, mais artistique, où leur immense talent fut apprécié et
-admiré dès l'origine. Puis vient Zola, qui se cantonne en pleine
-époque impériale, de 1852 à 1870, et qui, avec une vigueur géniale,
-nous en trace les types les mieux accusés.--_La Fortune des Rougon_,
-_La Curée_, _La Conquête de Plassans_, _La Faute de l'Abbé Mouret_ et
-_L'Assommoir_ sont des Romans typiques, forts, accentués et
-vigoureusement traités par un artiste qui voit très juste à travers la
-fougue de son tempérament.
-
-Alphonse Daudet, le dernier venu, dans une manière plus délicate et
-moins heurtée, a produit des œuvres exquises, ciselées avec art et
-amour. Ses _Contes du Lundi_, ses _Lettres de Mon Moulin_,
-_Fromont-Jeune et Risler aîné_, resteront assurément dans l'avenir,
-comme de fins et fidèles tableaux des mœurs contemporaines.
-
-Nous voudrions parler également de Ferdinand Fabre, l'auteur d'un chef
-d'œuvre trop peu connu: L'_Abbé Tigrane_. Nous voudrions dire
-quelques mots sur Tourgueneff, sur Henri et Jules de la Madelène, sur
-Claretie, sur Noriac, sur Ernest d'Hervilly, sur Cladel et sur tant
-d'autres hommes de talent, mais, dans cette étude au courant de la
-plume, que nous regrettons même d'avoir entreprise avec un si grand
-sans façon, nous sommes forcé de nous arrêter,--au reste, nous
-dira-t-on, vous êtes Bibliophile et non pas critique: _Ne, sutor,
-supra crepidam_.
-
-
-VII
-
-_Il faut des Romans aux peuples corrompus_, a dit J.-J. Rousseau.
-Aujourd'hui, tout le monde lit, depuis la laitière qui vend son lait
-le matin, au coin de la rue, jusqu'à la duchesse sur sa chaise longue;
-dans notre société actuelle, le Roman est indispensable; Alexis
-Bouvier et Emile Richebourg font les délices des masses; aucune force
-morale ne saurait s'opposer à cet engouement. Mais que conclure du
-Roman moderne, du Roman qui se possède et qui se tient? Ne concluons
-pas, ou du moins concluons par cette simple conversation que nous
-eûmes dernièrement avec un de nos plus spirituels Romanciers.
-
-Ah! Si j'étais plus jeune, nous disait-il, si je ne me trouvais pas
-dévoré par le temps, par le journalisme, par les gêneurs et aussi par
-la paresse, quel admirable roman je voudrais faire?
-
-Comment cela?
-
-Je ferais rire et pleurer tour à tour.... mais il me faudrait passer
-des nuits entières, travailler avec une volonté dont je ne me sens
-plus la force.... que ce serait beau, cependant!
-
-Enfin, que feriez-vous?
-
-_Un Roman par Dépêches._
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-LE BIBLIOPHILE AUX CHAMPS
-
- Je ne voyage sans livres, ny en paix, ny en guerre.
-
- MONTAIGNE.
-
-
-_O Rus! quando ego te aspiciam!_ s'exclamait le vieil Horace avec des
-perspectives de calme et de repos.--_O ubi campi!_ modulait Virgile,
-regrettant la tranquillité des champs, les riantes collines, les
-ruisseaux jaseurs et les forêts hautaines.--O campagnes! lointains
-paysages, hameaux et prairies, sombres taillis et larges futaies,
-quand pourrai-je vous retrouver! soupire de même le pauvre Bibliophile
-des villes, qui, après les démarches bouquinières, les luttes, les
-recherches patientes de l'hiver, voit renaître les idylles en son
-cœur et veut enfin lire dans l'inimitable livre de la nature (_si
-parva licet componere magnis_). Livre à grandes marges, divinement
-relié d'azur par le céleste ouvrier de l'Univers.
-
-«Les livres voyagent avec nous, dit Janin: ils nous suivent à la
-ville, à la campagne; on emporte son livre au fond des bois, on le
-retrouve au coin du feu».--Le Bibliophile sait cela, et, avant de
-quitter son nid d'hiver, il se prépare à varier par de douces lectures
-les longs _farniente_ et les molles langueurs de sa villégiature. La
-valise est prête.--Il passe en revue sa Bibliothèque, lentement,
-minutieusement, amoureusement; il inspecte avec des regards tendres et
-charmés, ses _Juntes_, ses _Dollet_, ses _Vascosan_, ses _Gryphes_,
-ses _Turnèbe_, ses _Plantin_, ses _Baskerville_ et ses _Elzéviers_; il
-considère, avec une Bibliognostique passionnée, ses volumes aux armes
-de M. de Baluze, du Cardinal Dubois, du Maréchal d'Estrées ou du Comte
-de Hoÿm.--Que de bons et sincères amis il va falloir abandonner là,
-bien emmaillottés, bien préservés du fléau des insectes, des mites et
-des larves, bien en dehors de tout contact humide!--Le Bibliophile a
-le cœur serré, il ne peut détacher ses yeux de tant d'œuvres chéries
-qui lui rappellent tous les heureux instants de l'intimité, et aussi,
-les joies poignantes de la trouvaille.--Il faut cependant partir, et
-faire un tri avec discernement.
-
-Ici, ce Ronsard l'attire, puis, tout près, ce Rémy-Belleau, et plus
-loin, le marquis de Racan, ce poëte des gentes pastourelles; voilà
-trois grands chantres de la nature qu'il fera bon de relire à l'ombre
-d'un bosquet ou sous la verte feuillée d'un bois peuplé de
-rossignols.--Prendrai-je Madame Deshoulières? se demande-t-il avec
-inquiétude; choisirai-je Delille et ses _Jardins_, Jean-Jacques et sa
-_Botanique_, le sage Lucrèce, le divin Horace, le délicat Tibulle ou
-l'amoureux Jean Second? Dois-je emporter les Fabulistes, les
-Mythologues et environner ma solitude de Faunes et de Nymphes, de
-Satyres, de Dryades et d'Hamadryades, charmantes Divinités, que mon
-esprit subjugué verra se jouer entre les arbrisseaux?--Eh! voici, bien
-à propos, les _Lettres à Emilie sur la Mythologie_, par Demoustier....
-Mais, l'édition est si jolie, si merveilleusement reliée, que je
-craindrais... de tels livres ne voyagent pas, leur propre splendeur
-les attache au rivage.
-
-Le Bibliophile est très perplexe;--choisir parmi ceux qu'on aime n'est
-pas chose aisée. Ah! que n'a-t-il acheté jadis cette mignonne
-_Bibliothèque portative du voyageur_, si intelligemment publiée par T.
-Desoër, commencée vers l'an XI par J.-B. Fournier.--Quelle aimable
-Bibliothèque de campagne, que cette collection de volumes in-32 qui
-commence à La Fontaine pour finir au Cardinal de Bernis!--Heureusement,
-Cazin vient au secours du Bibliophile voyageur. Il vient, muni de
-l'Arioste, d'Amyot, d'Anacréon, de Boccace, de Bussy-Rabutin, de
-Cubières, de Dorat, de Fontenelle, de Boufflers, de Galland, de La
-Fare, de Marguerite de Navarre, de Marivaux, Marmontel, Piron, Sterne
-et Rabelais. On peut, certes, avec de tels maîtres, se déclarer
-satisfait.
-
-Mais parmi les modernes, sur quels auteurs fixer son choix? On sait
-Musset par cœur; Hugo est trop Titanique et ferait payer de
-_l'excédent_, Balzac peut être abandonné au même titre; il faut donc
-des peintres de genre--_ut pictura poesis_,--François Coppée, Josephin
-Soulary, André Lemoyne et Albert Mérat. Et puis encore?--le
-Bibliophile pense, et avec juste raison, qu'on doit laisser dans leur
-rigidité ces pauvres grands classiques trop froids pour être lus en
-plein air, et prendre quelques romans--pour ce, il s'appuie sur le
-raisonnement de S. Mercier:--«Voyez ce qu'on lit à la campagne, dit
-l'auteur du _Tableau de Paris_; reviendra-t-on sur une _éternelle_
-tragédie de Racine? Non; il faudra se plonger dans les compositions
-vastes et intéressantes, dans les romans anglois, dans les romans de
-l'Abbé Prévôt, dans ceux de l'admirable Restif de la Bretonne... on
-cherche alors un horizon littéraire, étendu, vaste comme l'horizon qui
-nous environne; on a recours aux romans de chevalerie plutôt que de se
-dessécher l'esprit et l'imagination dans une maigre épître de Boileau
-ou dans ces ouvrages arides et contournés que le Sanhédrin
-littéraire[2] vante tout seul et que le reste de la France
-dédaigne;--on demande des faits, de l'action, du mouvement; on aime à
-suivre tous ces caractères mélangés.»
-
- [2] Mercier entend sans doute désigner ici le pédant La Harpe et
- son _Lycée_.
-
-Le Bibliophile choisit donc Hoffmann et Edgard Poë, Théophile Gautier
-et Gérard de Nerval, Mérimée et Stendhal, et aussi quelques volumes du
-spirituel Monselet, ne serait-ce que l'_Almanach des Gourmands_, un
-livre qui joint les délices de l'esprit à ceux de l'estomac, et auquel
-l'air vif et les longues promenades ne portent pas préjudice... au
-contraire.
-
-Fier de cette petite Bibliothèque, le voyageur va pour partir, mais il
-jette de nouveau un coup d'œil attendri sur les intimes qu'il laisse
-derrière lui; il dit un dernier adieu aux Moralistes, aux Tragiques,
-aux Critiques, aux bons gros Dictionnaires si souvent feuilletés, aux
-Historiens, aux Rhéteurs, aux Philosophes, aux Pères de l'Eglise, à
-tous ces génies qui se serrent le coude avec l'étonnant esprit de
-corps de l'immortalité.
-
-Notre Amateur, s'il n'a pas de villa, cherche un coin silencieux, une
-chaumière où mettre les amis qu'il emporte; ce qu'il lui faudrait, à
-lui, le raffiné, ce serait un vetuste castel gothique pour goûter
-toute la saveur de ses préférés des XVe et XVIe siècles. Il trouve que
-le décor a quelque chose de la reliure bien conservée et il lui
-semble, que, dans un jardin dessiné par Le-Nôtre, il dégusterait mieux
-ses _Lettres de Madame de Sévigné_ ou la poésie rectiligne de
-Despréaux;--on a vu des Bibliophiles qui n'auraient pu se pâmer aux
-finesses de Parny ou de Grécourt sans le milieu pastoral du Petit
-Trianon, et d'autres, entreprendre un voyage d'Italie afin de lire
-Casanova ou Carlo Gozzi, nonchalamment couchés dans une gondole
-vénitienne en vue de La Piazzetta.
-
-Avant que de s'enfoncer dans l'oasis qu'il rêve, le Bibliophile passe
-dans quelques villes de province où il fouille, remue, bouleverse les
-rayons des petits libraires; mais il trouve peu et les occasions sont
-chauves.--Souvent même, ô stupéfaction! la mine simple et benoîte du
-dépositaire de MM. les éditeurs, cache une astuce, une méfiance dont
-on n'aurait su se douter, et, lorsqu'on croit acheter certains volumes
-de cabinet de lecture, des Renduel, des Gosselin ou des
-Poulet-Malassis dans des conditions honnêtes, on voit le petit
-Papetier-Libraire se redresser de toute la hauteur de ses
-connaissances, et se mettre à citer les prix fantastiques des grands
-Bibliopoles parisiens, ainsi qu'un collégien qui fait étalage
-d'érudition.--Règle générale, en province, où l'on croit rencontrer ou
-plutôt déterrer tant de choses merveilleuses, on ne trouve que des
-prétentions boursouflées et des prix le plus souvent excessifs.
-
-Une fois dans son nid de verdure, quelle joie! quelle jeunesse! quel
-enthousiasme! Ce ne sont pour commencer que de longues promenades à
-travers prés, avec un ou plusieurs Cazins en poche; le trop plein de
-vie semble déborder notre urbain; il boit l'air champêtre à se rompre
-les poumons, et, ce n'est que fatigué, mais non repu, qu'il vient
-s'étendre sur la mousse épaisse, pour lire avec ravissement les
-bavardages, les superbes descriptions et l'esprit à foison des chers
-auteurs qui l'accompagnent.
-
-Lit-il _Aline, reine de Golconde_, ce conte ravissant de Boufflers? il
-ne sait si c'est fiction ou réalité; une meunière aux coquets
-retroussis de jupe vient-elle à passer? aussitôt son imagination voit
-Aline;--lit-il le _Paradis perdu_? il croit le retrouver.
-
-Et le soir des jours de pluie, devant un grand feu clair et gai de
-bourrées qui pétillent, les jambes allongées, muni de la pipe
-familière, le ventre à l'aise, l'esprit quiet, avec quelle bonne
-humeur il comprend la large gaieté gauloise de Maistre Rabelais ou de
-Béroalde de Verville;--ajoutons à cela, une femme qui travaille et des
-enfants qui dorment: tout le bonheur de la vie n'est-il pas là?
-
-Mais, malheureusement, nous ne pouvons pas dire: _ab uno disce
-omnes_,--pour un Bibliophile sage et modeste, qui vit ainsi retiré
-loin du monde au tumulte odieux, que de Bibliophiles qui boivent aux
-champs l'onde perfide du Léthé!--la chasse, la pêche, les courses à
-cheval, les exercices qui rompent les membres, s'accommodent peu de la
-lecture et font négliger les livres;--nous en connaissons plus d'un,
-qui, parti avec des caisses de volumes, est retourné dans ses pénates
-hivernales sans les avoir même déballées.
-
-Ces derniers ne sont pas sincèrement Bibliophiles, ce sont des
-Bibliophiles _ab hoc_ et _ab hac_.
-
-L'amour des Livres ne fait pas prime dans leur cœur; ils ne se
-servent de la lecture que comme d'une flèche qu'ils décochent à
-l'ennui, le livre est un rayon de soleil pour eux dans les jours de
-tristesse; lorsque la gaieté les accapare, ils abandonnent avec
-ingratitude ces amis des temps néfastes.
-
-[Décoration]
-
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-[Décoration]
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-LES PROJETS
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-D'HONORÉ DE BALZAC
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- Les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu'entre les
- mains du talent.
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- RIVAROL.
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-Lorsqu'un colosse aussi puissant que Balzac vient à tomber, vaincu par
-un travail opiniâtre et les terribles secousses d'un cœur battant
-sans cesse d'une épaule à l'autre, toute une génération littéraire
-s'approche, timidement d'abord, effarée et curieuse, munie de la
-lorgnette, du microscope et du scalpel.--La poule aux œufs d'or est
-morte; chacun regarde son plumage, se remémore les prodiges pondus;
-c'est à qui sera le premier à lui ouvrir le ventre, et, selon le mot
-des enfants, à y chercher la _petite bête_.--Las de filer ses
-feuilletons aux pieds de ses créanciers, ayant encore aux lèvres
-l'amertume des luttes soutenues, le vaillant Hercule a succombé,
-laissant un vide immense dans la littérature militante.--Balzac est
-mort. Vive Balzac!--La place est aussitôt occupée par les biographes,
-ces agioteurs du souvenir; l'homme n'est plus, que déjà le héros
-survit et prête à la légende.
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-Aux biographies particulières de Honoré de Balzac, ont succédé les
-portraits intimes et les croquis sans façons, _à bâtons rompus_, du
-romancier en pantoufles; il n'est pas de littérateur contemporain dont
-on ait mieux et plus souvent commenté l'œuvre et la vie,--après
-Madame de Surville, la sœur dévouée, l'_Alma Soror_, apportant un
-pieux hommage à la mémoire de son frère, deux amis du _Home_, deux
-familiers des heureux jours, Th. Gautier et Léon Gozlan se mirent à
-tisonner la braise encore chaude des _Jardies_,--Lamartine, lyrique
-contemplateur, étudia l'homme et ses œuvres; Champfleury, tout en
-essayant les souliers du géant (_errare humanum_), donna la note de
-son admiration; Armand Baschet glana dans le sillon ouvert, et il n'y
-eut pas jusqu'à Werdet, le libraire éditeur, qui ne voulut, dans un
-style d'exquise bonhomie et d'après ses souvenirs de boutiquier, juger
-la vie, l'humeur et le caractère de son génial auteur.
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-Tant de biographies toisent Balzac du haut en bas, le tournent et le
-retournent, inventorient son passé, pourtraicturent sa grande figure,
-largement et minutieusement à la fois, le présentent dans les grands
-côtés de la vie publique et les petits côtés de l'intimité; réservent
-peu de place enfin, à de nouvelles investigations.--La correspondance
-qui fut publiée en dernier lieu, livre le Tourangeau à nu et couronne
-la série biographique, en laissant lumineusement apercevoir Balzac
-dans le déboutonné de son talent, à la bonne franquette de sa gaieté
-Rabelaisienne, de ses projets, de ses efforts, de sa tristesse et de
-ses larmes.
-
-La Bibliographie, comme prise de couardise devant sa gigantesque
-production, est demeurée hésitante et muette jusqu'alors.--Une
-_Bibliographie de Balzac_ serait cependant un ouvrage aussi
-utile que remarquable[3]; se trouvera-t-il quelqu'un pour
-l'entreprendre?--Quoiqu'il en soit, il nous a paru intéressant de
-grouper dans une étude courte et succincte de curieux et de
-catalogographe, plutôt que d'érudit les _projets littéraires_ éclos
-dans le cerveau du plus grand manieur d'idées de notre époque.
-
- [3] Nous venons d'apprendre, avec le plus vif plaisir, qu'un
- savant Bibliophile belge, M. Charles de Lorenjaül (vicomte de
- S***), bien connu de tous les Bibliophiles pour son aimable
- érudition et sa bonne grâce à être utile à chacun, est parvenu à
- achever ce travail de bénédictin, qui doit paraître très
- prochainement chez l'éditeur Calman Lévy, sous le titre de:
- _Histoire des Œuvres de Honoré de Balzac_.
-
-Balzac seul, eût pu connaître et décrire les innombrables et étranges
-idées qui se sont produites et développées sous son crâne
-effervescent; notre rôle se bornera à noter les conceptions qu'il
-arrêtait sous un titre quelconque dans un but de Bibliopée.
-
-A peine installé dans sa mansarde de la rue Lesdiguières, avec la
-Gloire pour maîtresse et _Lui-Même_ pour domestique, le jeune Honoré
-se rompt les poignets dans des compositions qui n'ont jamais vu le
-jour.--C'est d'abord _Coqsigrue_, un roman qui le hante pendant de
-longues semaines et qu'il abandonne pour le mieux mûrir et ruminer;
-puis, c'est un _Opéra Comique_ (?) auquel il renonce, faute de
-compositeur, mais aussi, pour ne pas sacrifier au goût actuel et
-s'adonner au grand Genre, à la manière des Racine et des Corneille, à
-son fameux _Cromwell_ enfin, dont il résume le plan détaillé dans une
-lettre à sa sœur Laure (1820).--Pour se délasser des fatigues que lui
-procure sa Tragédie, le Débutant _Croquignole_, selon son mot. _Un
-Petit Roman dans le Genre Antique_, fait mot à mot, pensée à pensée,
-avec toute la gravité qu'une telle chose comporte.
-
-Ces quelques projets occupent toute la première étape littéraire de
-Balzac; plus tard, en 1830, il parle avec enthousiasme d'une vaste
-entreprise, ce sont _Les Trois Cardinaux_, œuvre dans laquelle il eût
-voulu mettre en scène, le Père Joseph, dit l'_Eminence grise_, Mazarin
-et Dubois--à la même époque il prépare des Romans et des articles de
-Revue qui ne furent jamais achevés et peut-être jamais commencés, en
-voici les titres: _Un Article sur le Serment_,--_Les Causeries du
-Soir_ (volume de nouvelles) _Le Maudit_ (article ébauché pour la
-_Revue_ de Buloz), _Les Amours d'une Laide_,--_Le Marquis de Carabas_,
-et, principalement _La Bataille d'Austerlitz_, dont Balzac parle
-fréquemment comme devant faire partie des _Scènes de la Vie
-Militaire_.
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-De 1833 à 1850, l'auteur du _Père Goriot_, fait plus de besogne que de
-projets; nous devons néanmoins citer comme tels: _20 pages sur le
-Salon de 1833_,--_Le Privilége_, roman qui devait suivre _Le Curé de
-Campagne_,--_L'Histoire d'une Idée heureuse_, dont le prologue seul a
-été fait, et aussi, un projet de pièce-vaudeville: _Richard Cœur
-d'Eponge_, que Théophile Gautier devait arranger et faire représenter
-au Théâtre des Variétés.
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-Nous nous arrêtons plus particulièrement sur un projet que Balzac
-paraît avoir beaucoup caressé et qu'il affirme même avoir _exécuté en
-entier_, bien qu'il n'ait jamais été mis en lumière.--En 1836, il
-écrit de La Boulonnière, près Nemours, à maître Werdet, son éditeur:
-«J'ai terminé le manuscrit de _Sœur Marie des Anges_, je ne veux pas
-le confier à la diligence.»
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-_Sœur Marie des Anges_, cela est patent, n'a jamais existé que dans
-l'imagination irradiée du romancier, qui voulait peindre, sous ce
-titre, une âme de jeune fille avant l'invasion d'un amour qui la
-conduira au couvent--: «Je lui ferai abhorrer les carmélites dans sa
-jeunesse où elle ne rêve que le monde et les fêtes, dit-il à ce
-sujet, (_Lettre à Madame Hanska_, 1838) et le malheur la ramènera au
-couvent qui sera pour elle un asile et un refuge. Après avoir passé
-huit années au couvent, elle arrive à Paris aussi étrangère que le
-Persan de Montesquieu, et je lui ferai juger et dépeindre le Paris
-moderne par la puissance de l'idée, au lieu de me servir de la méthode
-dramatique de nos romans. C'est une donnée nouvelle, et, si je réussis
-à l'exécuter comme je l'entends, je vous réponds que vous serez
-content de moi.»
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-Hélas, de _Sœur Marie des Anges_, de ce _Livre d'Amour_, comme se
-plaisait à le nommer l'écrivain, il ne reste que ces quelques lignes
-fugitives!
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-Mais, ce n'est plus le Balzac aux projets vagabonds qui doit nous
-occuper maintenant, c'est l'auteur de la _Grrrande Comédie humaine_,
-et les ouvrages divers que cette œuvre immense devait comprendre dans
-son ensemble.
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-Dans les SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE, Balzac avait projeté les romans
-suivants, dont les titres seuls nous donnent d'amers regrets:--_Les
-Enfants_,--_Un Pensionnat de Demoiselles_,--_Intérieur de Collége_,
-puis, (ici nos regrets s'accentuent),--_Gendres et Belles-Mères_.
-
-Dans les SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE devaient prendre place: _Une Vue
-du Palais_,--_Entre-Savants_,--_Le Théâtre comme il est_.
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-Aux SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE, se seraient ajoutées les
-œuvres suivantes: _L'Histoire et le Roman_,--_Les Deux
-Ambitieux_,--_L'Attaché d'Ambassade_ et... _Comment on fait un
-Ministère_.
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-Avant d'entreprendre les SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE, Balzac en avait
-dressé le plan et nous y trouvons ces nombreuses lacunes: _Les Soldats
-de la République_ (trois épisodes), _L'Entrée en Campagne_,--_Les
-Vendéens_,--Pour _Les Français en Egypte_, les 2e et 3e épisodes font
-défaut, ce sont:--_Le Prophète_,--_Le Pacha_. Pour le reste, voici
-tous les titres des Œuvres militaires projetées: _L'armée
-Roulante_,--_La Garde Consulaire_,--_Un Combat_,--_L'Armée
-assiégée_,--_La Plaine de Wagram_,--_L'Aubergiste_,--_Les Anglais en
-Espagne_,--_Moscou_,--_La Bataille de Dresde_,--_Les Traînards_,--_Les
-Partisans_,--_Une Croisière_,--_Les Pontons_,--_La Campagne de
-France_,--_Le Dernier Champ de Bataille_,--_L'Emir_,--_La Pénissière_
-et _Le Corsaire Algérien_.
-
-Il manque deux romans aux SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE: _Le Juge de
-Paix_,--_Les Environs de Paris_.--AUX ETUDES PHILOSOPHIQUES, il en
-manque cinq: _Le Phédon d'Aujourd'hui_,--_Le Président Fritot_,--_Le
-Philanthrope_,--_Le Nouvel-Abeilard_,--_La Vie et les Aventures d'une
-Idée_.--Dans les ETUDES ANALYTIQUES, enfin, Balzac devait faire:
-_L'Anatomie des Corps Enseignants_, _Une Monographie de la Vertu_ et
-un grand _Dialogue Philosophique et Politique sur la Perfection du
-XIXe siècle_.
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-Notre travail de catalogographe se termine ici,--nous ne chercherons
-pas à y ajouter un _Postface_, ni à savoir, si Balzac, qui a changé
-tant de fois les titres de ses œuvres, a refondu ses premiers projets
-et leur a donné un corps sous une autre enveloppe,--nous avons pensé
-pouvoir être agréable à chacun en réunissant, au milieu de _Nos
-caprices_, ces quelques notes sérieuses sur les ouvrages projetés par
-notre Grand Romancier, nous en avons donné les titres pour ce qu'ils
-valent, sans commentaires ni frais d'érudition,--qu'on nous tienne
-compte du reste.
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-[Décoration]
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-[Décoration]
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-VARIATIONS
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-SUR LA RELIURE DE FANTAISIE
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- La vérité dort auprès des grands dans de brillantes reliures; la
- sagesse veille auprès des vrais lecteurs sous de minces
- cartonnages.
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-Il semble que les Bibliopégistes modernes, aient oublié l'art de ces
-lourdes mais fastueuses reliures des XVe et XVIe siècles, en drap de
-satin azuré, en drap d'or ou de Damas; en cuir blanc ou rouge; en
-_veluyeau_ sanguin, vermeil, vert ou noir; _en pel velue_, en soie
-blanche, ouvrée ou tannée; en cuir de cerf, estampé à froid ou doré à
-chaud; en parchemin gaufré, en étoffe de Panne; en velours pourpre,
-frappé d'écussons ou de fleurs de lys; le tout rehaussé, harnaché pour
-ainsi dire, de bossettes, d'agrafes, de _fermouers_, _fermaulx_,
-_fermails_ ou _fermaillets_, de _pipes_ d'or ou d'argent, de _tuyaux_
-du même métal pour tourner les feuillets; de perles, d'émeraudes ou de
-saphirs, de toute l'orfévrerie la plus étincelante.
-
-Les livres du bon temps étaient de véritables objets d'art; on les
-retrouve dans d'anciens inventaires, énumérés pêle-mêle avec les
-robes, les chaperons, les dagues, les Hanaps et les coupes. Le Duc
-Philippe-le-Hardi avait adapté aux ais d'un livre de prière, une
-platine d'argent doré, avec une petite niche, pour y mettre ses
-lunettes afin qu'elles ne fussent cassées, et l'histoire nous apprend,
-que ce même Duc, paya seulement seize livres à un certain Martin
-Lhuillier, Marchand-Libraire à Paris, pour lui avoir couvert huit
-volumes, Romans, Bibles et autres, reliés en _cuir en grain_.
-
-L'oubli de telles armures somptueuses et surtout de prix aussi doux
-est à regretter, aujourd'hui, que les relieurs adonnés au maroquin du
-Levant, au vélin, au chagrin et à la basane se font payer si cher.
-
-On a dit et répété souvent, que la Reliure, au fond, n'est au Livre
-que ce que l'habit est à l'homme ou la livrée au serviteur; or,
-l'habit suit la mode, et la mode se trouve hélas! de nos jours,
-froide, correcte, guindée, sobre et banale; l'art de la reliure s'en
-ressent; nous n'entendons pas parler de la grande reliure, à
-compartiments, à ornements à dentelles, à entrelacs; de ces livres
-qu'on n'ose toucher dans la crainte de ternir le brillant du maroquin
-ou l'éclat des petits-fers, mais de la demi-reliure,--de la reliure
-pour tous,--du cartonnage de fantaisie moderne, de la robe de chambre
-du livre, en un mot, qui donne à cet ami qu'on aime, tout le négligé
-charmant des causeries intimes.
-
-Les cartonnages, dits _à la Bradel_, sont fort appréciés aujourd'hui;
-ils forment une enveloppe gracieuse et modeste, et, sans rien enlever
-à l'ampleur des marges, ils conservent la virginité de la brochure.
-Ces cartonnages sont d'excellents vêtements préservatifs; ils ont la
-commodité, la flexibilité, la grâce, mais il leur manque la
-gentillesse, l'esprit fantaisiste, l'aspect d'art que nous voudrions
-voir adopter plus généralement. Ils sont classiques en diable; c'est
-là leur grand défaut.
-
-On emploie à l'usage de ces demi-reliures, soit du _papier peigne_,
-soit du papier marbré, maroquiné ou à _escargots_, soit du papier de
-couleur mate, soit encore de la toile anglaise, gaufrée, teintée, unie
-ou à ramages, chagrinée ou glacée; quelques relieurs, imitateurs du
-genre hollandais, usent de parchemin blanc ou de vélin; ils replient
-les bords en _gouttières_, ornent le dos de très vilaines lettres
-polychrômes calligraphiées, et puis, c'est tout...; il semble que là,
-se trouvent, les colonnes d'Hercule du cartonnier relieur.
-
-Les Bibliophiles ne doivent pas négliger le petit art de ces
-demi-reliures; c'est à eux de chercher, de vivifier leur goût, de le
-spécialiser, de trouver l'original et de l'imposer à l'imagination
-rétive de leurs fournisseurs ordinaires, qui demeurent trop longtemps
-sur le chemin du convenu et du ponsif.
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-Un Livre doit être relié, selon son esprit, selon l'époque où il a vu
-le jour, selon la valeur qu'on y attache et l'usage que l'on compte en
-faire; il doit s'annoncer par son extérieur, par le ton gai, éclatant,
-vif, terne, sombre ou bigarré de son accoutrement. Rien qu'en le
-voyant sur les rayons d'une Bibliothèque, l'âme du lecteur doit se
-remémorer les sensations éprouvées, les douces heures qu'elle a passé
-à savourer sa sagesse ou son esprit; un Bibliophile de goût se
-reconnaît à ces détails. Existe-t-il quelque chose de plus horrible à
-voir qu'une Bibliothèque monochrome! un _Bibliotaphe_ seul peut en
-posséder une semblable.
-
-Les Livres réunis habilement doivent subir un prisme;--le dos de
-chacun d'eux devrait peindre son caractère individuel; n'est-ce pas là
-qu'on voit ses volumes lorsque, dans les longues flâneries, on flatte
-de l'œil sans y toucher tous ces gais compaignons qu'on a su
-assembler en docte académie.--Si votre Molière est relié en veau
-porphyre, que _Montaigne_ le soit en veau racine, _Montesquieu_ en
-veau granit et _Dorat_ en veau rose, n'allez pas couvrir la _Pucelle
-de Voltaire_ en maroquin blanc, réservez cette nuance virginale à
-_celle_ de _Chapelain_; vêtir les _Lettres de Madame de Maintenon_ en
-Lavallière serait une hérésie; mais faire endosser aux _Historiettes
-de Tallemant des Réaux_ une tunique vert bile, ne serait que justice.
-
-Certains amateurs, bien pensants, ont adopté une couleur particulière
-pour chaque classe de leur Bibliothèque.--Ces _Chromo-Bibliotactes_
-habillent de violet, nuance du prélat, les ouvrages de _Théologie_ et
-les _Saintes Ecritures_. En souvenir du printemps de la Nature,
-l'_Histoire naturelle_ est revêtue du vert le plus tendre; aux
-_Å’uvres dramatiques_, ils accordent le rouge, couleur de sang; pour
-les _Romans_, ils prennent le rose, tandis que pour les _Livres
-d'histoire_, de _Médecine_ ou de _Jurisprudence_, ils emploient le
-noir avec de minces filets d'or.--L'_Astrologie_ porte l'azur céleste,
-les _Œuvres Badines_ sont gratifiées du ton mauve, les _Voyages_ de
-bleu d'outre-mer, les _Traités du Mariage_ de jaune serin et les
-Opuscules _Scatologiques_ de Terre de Sienne.
-
-Cette manière de procéder n'est pas absolument fautive, bien loin de
-là; mais une Bibliothèque, ainsi classée, ressemble trop à une armée
-divisée en différents corps de troupes; on reconnaît de loin
-l'uniforme de ses soldats, mais on n'en dévisage pas suffisamment
-l'originalité.--Ceci dit, revenons aux cartonnages de fantaisie.
-
-Au dix-huitième siècle, chaque relieur en avait sa spécialité,
-son genre à lui, et, pour rien au monde, il n'eût voulu copier
-la manière de ses plus illustres confrères; l'un, faisait les
-maroquins; l'autre, les veaux fauves; celui-ci, les vélins blancs;
-celui-là, les demi-reliures ou les encartonnages. Tous luttaient de
-délicatesse et de goût afin de spécialiser davantage leur talent
-individuel.--Mesdames de France, filles de Louis XV, ayant désiré
-avoir chacune sa Bibliothèque particulière, s'adressèrent aux Derome
-père et fils, pour faire relier les livres qu'elles avaient
-rassemblés; Mme Adélaïde prit pour couleur, le maroquin rouge; Mme
-Victoire, le maroquin vert-olive; et Mme Sophie, le maroquin citron.
-
-Aujourd'hui, la reliure qui a gagné comme métier, a décliné comme art;
-elle ne suit aucun précepte et séjourne dans le stérile et le
-monotone. Les Bibliophiles artistes peuvent la sortir de ce marasme,
-en faisant exécuter pour leurs volumes des demi-reliures de fantaisie
-empreintes de personnalité et d'originalité. Ils peuvent employer à
-cet effet les délicieux débris des temps passés et les jolies choses
-de l'industrie moderne; les étoffes de soie, les peaux de chevreau
-minces, les cuirs exotiques, les tissus à arabesques, toute la gamme
-chromatique et exquise des tons pâles et fins qu'on ne songe jamais à
-mettre en usage.--Un Livre doit être habillé avec toute la maturité
-que l'on apporte aux choses sérieuses; il faut, pour ainsi dire, le
-consulter, le relire avant que de le livrer à l'ouvrier; on doit être
-pénétré de sa tournure d'esprit et rêver à sa toilette avec toute
-l'orgueilleuse vanité, toute la science d'harmonie que l'on apporte à
-la toilette d'une femme.
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-La reliure de veau brun, de vélin ou de peau de truie, convient à
-l'antiquité, aux XVe, XVIe et XVIIe siècles; mais lorsque nous
-arrivons à la Régence et au XVIIIe siècle, à cette époque de rocaille,
-de luxe mignard et caressant, la fantaisie peut, à la rigueur, prendre
-ses ébats.--N'allez pas faire tailler, par exemple, un vêtement de
-toile verte, rouge ou grise pour ce _Faublas_, pour ce _Pied de
-Fanchette_ ou pour ces _Contes_ grivois du charmant de _Caylus_;
-Thouvenin, pour de tels ouvrages, composait une reliure _à la fanfare_
-ou _à la rose_, comme il les appelait; mais, si vous ne voulez leur
-accorder que la demi-reliure, cherchez, consultez votre tact et
-trouvez.--Pour nous--qu'on excuse notre extravagance, si extravagance
-il y a,--lorsqu'il s'agit de revêtir un de ces fins conteurs du siècle
-dernier, nous rôdons dans les antres du bric-à-brac, entassant les
-brocarts, les vieilles étoffes de soie, les velours de Gênes ou de
-Venise, puis, si nous mettons la main sur un petit carré de satin
-broché, épave de quelque falbalas traîné dans les allées de
-Versailles; vite, nous achetons le chiffon, et, courant chez le
-relieur, qui ne manque jamais de pousser les hauts cris, nous lui
-disons impérieusement: «Voici un _cartonnage Pompadour_ de notre
-invention, au lieu de votre vilaine toile anglaise, prenez ceci;
-faites broder le titre, à l'endroit du dos, à deux ou trois
-centimètres du haut du volume, dans l'intervalle des fleurs brochées;
-dorez en tête, ajoutez un signet d'un rose passé, mettez tout le temps
-et tout le soin nécessaires, exécutez fidèlement ce qui vous est
-commandé et ne répliquez pas.
-
-Ce _Cartonnage Pompadour_, nous pouvons l'affirmer, est tout gracieux
-et d'une couleur locale qui charme.--Quel plaisir de lire, sous ce
-costume, _Crébillon le fils_, de _La Morlière_ ou de _Cahusac_! Ce
-n'est, en réalité, qu'enjuponner davantage des œuvres faites pour des
-femmes, mais l'ombre de ces voluptueux auteurs ne peut que s'en
-réjouir.--Nous dirons plus, si un jour, quelqu'amateur venait nous
-apprendre qu'il a placé dans le _Sopha_, un sachet à la Sénéchale, et
-un autre de poudre d'Iris, dans les _Bijoux indiscrets_, nous le
-jugerions petit-maître, mais homme de goût et nous lui crierions:
-Bravo.
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-Un roi d'Egypte, Ozimandias, avait écrit sur la porte de sa
-Bibliothèque: _Trésor des Remèdes de l'âme_; Jules Janin, modifiant
-les termes, mit sur la porte de la sienne: _Pharmacie de l'âme_.--Si
-nous prenons la métaphore à la lettre, nous dirons qu'une Bibliothèque
-doit être administrée comme une pharmacie; la couleur seule des livres
-doit indiquer la nature du remède; il ne faut pas prendre le poison
-pour l'antidote, le _Marquis de Sade_ pour l'_Internelle Consolation_;
-le honteux Marquis, sera relié en peau de boa tannée et cylindrée,
-environné de fermoirs solides, tout devra indiquer le venin
-_Borgiaque_ qu'il enferme.--L'_Internelle Consolation_, au contraire,
-dans son enveloppe de maroquin blanc semée de croix d'or, dira de
-suite aux yeux: «_Venite ad me afflicti mærore_». C'est encore un
-point à observer dans la reliure des Livres.
-
-Pour les auteurs modernes, l'imagination du Bibliophile peut donner un
-libre cours à la fantaisie bien entendue; lorsqu'une même littérature
-originale possède des écrivains d'un caractère aussi nettement accusé
-que Victor Hugo, Musset, Dumas, George Sand, Mérimée, Théophile
-Gautier, Gérard de Nerval, Baudelaire, Stendhal et Flaubert, on peut
-se livrer sans crainte aux plus jolies demi-reliures qui se puissent
-voir.
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-La Chine et le Japon nous envoient à profusion depuis quelque temps,
-des sortes de cuirs gaufrés, dorés, mordorés, mats, noirs ou rouges;
-les uns, tatoués de plaques brillantes; les autres, bigarrés avec une
-habileté naïve qui enchante les regards. Il existe, de même, des
-Crépons d'un tissu léger qui s'élargit à l'eau, des papiers japonais
-ornés de compositions brillantes et harmonieuses, d'un coloris où rien
-ne se heurte; toutes ces _babioles_, d'un goût si délicat et d'un prix
-si modéré, sont recherchées des artistes et abandonnées des
-Bibliophiles; c'est un tort, car leur emploi, digne des Livres
-modernes, donne à ceux qui en sont décorés une originalité gracieuse
-qui contraste fort heureusement avec les maroquins, les chagrins ou
-les parchemins antiques.
-
-Ces japonaiseries peuvent être mises en usage ensemble ou
-séparément;--dans une demi-reliure de maroquin à mosaïque, avec coins,
-introduisez le papier multicolore et oriental que nous vous indiquons,
-ou bien, faites encartonner un volume, en cuir argenté, de même
-provenance; le titre à froid posé sur le dos même du volume; cherchez
-toutes les combinaisons possibles, vous trouverez un effet saisissant,
-une reliure agréable et commode, et vous abandonnerez bien vivement
-les papiers _peigne_ ou unis, les toiles, les basanes, et tous les
-autres procédés ternes et vulgaires dont les moindres désagréments
-sont d'être laids et de ne rien exprimer à l'œil qui les contemple.
-
-Voyez entre autres la _Guerre du Nizam_, de _Méry_, recouverte des
-dessins guerriers de ces papiers du Japon; de suite, ce Roman exprime
-par son dehors le mouvementé de son esprit; voyez _Salambô_ enfermé
-dans un cuir byzantin, et encore les _Caprices en zigzags_, de
-Gautier, emmaillottés dans les arabesques d'un Crépon; tous ces
-cartonnages, ne disent-ils pas mille fois plus de choses qu'un dos
-chagriné à titre d'or? Pour _Mérimée_, pour de _Nerval_, pour
-_Barbey-d'Aurévilly_, pour _Edgard Poë_ ou _Baudelaire_, c'est bien là
-ce qu'il faut.--Afin de mieux exprimer notre façon de voir et de
-comprendre la demi-reliure de fantaisie, il nous faudrait le style
-professionnel et coloré d'une couturière; nous aimerions à pouvoir
-décrire une reliure tons sur tons ou suivant les variantes des pièces,
-des mosaïques, des signets et des gardes,--quelque chose dans cette
-manière: «Toilette pour un vol. in-18: tunique bleu pâle, avec pièce
-pour titre jaune de Naples, rehaussée de filets noirs, signet bleu
-marine, dorure en tête, or bronze; tranches légèrement ébarbées,
-gardes jaunes assorties à la pièce, avec ex-libris frappé en noir au
-milieu.--Date et lieu de publication à froid au bas du dos.»
-
-Nous aurions mille toilettes de ce genre à donner, mais le style
-n'y est pas, et d'ailleurs les Bibliophiles, nos confrères, sont
-trop artistes, trop gens de goût et de sens assuré, pour que nous
-songions un seul instant à vouloir ébaucher des projets de
-demi-reliure;--qu'ils veuillent bien prendre en bonne note cependant
-les quelques idées que nous avons émises ici. Nous serons heureux de
-n'avoir pas prêché dans le désert.--Ainsi soit-il!
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-[Décoration]
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-[Décoration]
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-[Décoration]
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-RESTIF DE LA BRETONNE
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-ET SES BIBLIOGRAPHES
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-L'œuvre de Restif de la Bretonne, œuvre énorme et mouvementée, eut
-la destinée la plus bizarrement accidentée que livres puissent rêver;
-glorieuse au début, discréditée hier, en pleine vogue aujourd'hui,
-quel sera son sort demain?
-
-Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après avoir surmené sa vie
-et dispersé en menue monnaie son incontestable talent, expira à Paris
-le 3 février 1806, à l'âge de soixante-douze ans. Ses propres
-contemporains commençaient déjà à l'oublier, et il fallut que sa mort
-vînt cingler, comme d'un coup de fouet, l'indifférence générale dont
-ses derniers jours étaient enveloppés.
-
-Ses obsèques furent pompeusement célébrées; l'Institut y envoya une
-députation, les journaux honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et
-plus de mille huit cents personnes suivirent son corps au cimetière
-Sainte-Catherine[4] où il fut inhumé.
-
- [4] Aujourd'hui cimetière du Mont-Parnasse.
-
-Sa tombe à peine fermée, l'émotion du moment passée, Paris qui comble
-si hâtivement ses vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche
-ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier aux passions de la
-politique et de la guerre, oublia Restif; et les deux cents volumes,
-où l'âme du pauvre romancier était toute semée, furent englobés dans
-la plus profonde insouciance.
-
-Le glorieux écrivain était déchu! Ses ouvrages ornèrent pêle-mêle les
-parapets des quais, ils furent vilipendés, rejetés avec mépris,
-exposés aux injures de l'air et de la pluie et trop souvent, hélas!
-abandonnés à l'épicerie, ce prosaïque Montfaucon des volumes
-infortunés.
-
-L'époque, il est vrai, ainsi que les événements, prêtaient assez peu à
-la bibliomanie; la vie fiévreuse de chacun ne laissait guère de
-loisirs pour les doux passe-temps du livre, et les bouquins, ces vrais
-sages, durent attendre une ère de paix et de science pour enseigner de
-nouveau leur grande morale si variée.
-
-Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit spécialement que: _ad
-posteros_ et son œuvre est de celles qui ne peuvent mourir. En
-s'attachant à peindre son siècle avec le coloris réaliste qu'il
-puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes nettement accusées
-des mœurs au milieu desquelles il se mouvait, en calquant enfin, pour
-ainsi dire, la vie, le costume et le langage exacts de ses
-contemporains, il dut penser, avec raison, qu'un jour viendrait où les
-savants et les curieux se montreraient désireux de reconstituer son
-époque dans ses moindres détails et de savourer les parfums du
-passé.--Ce temps est venu, et tous ses volumes, fidèles représentants
-de la seconde moitié du XVIIIe siècle, sont recherchés et hors de prix
-aujourd'hui.
-
-Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et c'est à M. Charles
-Monselet que revient l'honneur d'avoir le premier exhumé et remis à la
-mode d'une manière aussi complète qu'intéressante les œuvres de ce
-fécond littérateur[5].
-
- [5] Quérard dans _La France littéraire_, Didot, 1835; M. Eusèbe
- Girault, dans _La Revue des Romans_ (2 vol. in-8º, 1839, tome II,
- pag. 199-204), et Pierre Leroux dans les _Lettres sur le
- fouriérisme_ (_Revue sociale_ de Pierre Leroux, mars 1850)
- avaient déjà rédigé de curieuses notices sur Restif de la
- Bretonne.
-
-Dans les numéros du _Constitutionnel_ des 17, 18 et 19 août 1849, le
-spirituel auteur _de M. de Cupidon_ consacra à Restif de longs
-articles qui devaient servir de base au travail si curieux qu'il
-publia cinq ans plus tard[6].
-
- [6] _Restif de la Bretonne_, sa vie et ses amours, etc., par
- _Charles Monselet_, avec un beau portrait gravé par Nargeot.
- Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854.
-
-Dans l'intervalle, en 1850, la _Revue des Deux-Mondes_ fit paraître
-une analyse de _M. Nicolas ou le cœur humain dévoilé_[7].
-
- [7] _Histoire d'une vie littéraire au XVIIIe siècle._--_Les
- Confidences de Nicolas._ (Restif de la Bretonne) par Gérard de
- Nerval, nos du 15 août, 1 et 5 septembre 1850.--_M. Nicolas ou le
- cœur humain dévoilé_, fait partie des _Illuminés ou les
- Précurseurs du socialisme_, Récits et portraits, par Gérard de
- Nerval, dont la première édition fut donnée par Victor Lecou, en
- 1 vol. in-12, 1852.
-
-Cette étude, fort bien écrite et présentée par Gérard de Nerval,
-montre l'homme plutôt que l'écrivain, c'est la biographie de Restif,
-ses aventures amoureuses, ses misères, c'est, en un mot, le romancier
-mis en roman par un rare poëte.
-
-Ces deux bio-bibliographies traitées de manières toutes différentes,
-mais de mains de maîtres, suffirent pour rendre aux livres de Restif
-de la Bretonne toute leur vogue d'antan et au delà; on commença à
-rechercher les _Restif_, on y découvrit des gravures précieuses, tant
-pour la finesse d'exécution que pour la fidélité des modes qu'elles
-reproduisent; bref, les bibliophiles s'aperçurent que l'œuvre entière
-du polygraphe était intéressante à plus d'un titre et digne de figurer
-dans les plus fières bibliothèques.
-
-L'orthographe variée et singulière, le piquant des confessions de
-l'auteur, l'étrangeté de ses romans, composés pour la plupart avant
-d'être écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel mot de
-Rivarol: _L'imprimerie est l'artillerie de la pensée_; les formats
-même de ses volumes et la difficulté de les réunir en œuvre complète,
-tout contribua à faire briller, avec le plus grand éclat, la renommée
-un moment ternie du père du _Pornographe_.
-
-Ce fut bien vite une _Restifomanie_ parmi les collectionneurs
-parisiens; du petit au grand, chacun voulut avoir Restif partiellement
-ou en nombre, et dans l'un de ses derniers catalogues, le libraire
-Auguste Fontaine mit en vente un Restif de la Bretonne dans les
-conditions suivantes:
-
-«ŒUVRES DE NICOLAS-EDME RESTIF DE LA BRETONNE. Deux cent douze
-parties ou tomes en cent cinquante-quatre volumes in-18, in-12, in-8,
-et in-fol.--maroquin, dos orné à petits fers, fil. tr. dorée
-(Chambolle Duru); superbe exemplaire, richement relié, lavé et
-encollé.--Prix; VINGT MILLE FRANCS.»
-
-20,000 francs!!! Il est juste d'ajouter qu'on ne connaît en France
-qu'une dizaine de collections complètes des œuvres de Restif de la
-Bretonne: la Bibliothèque nationale en possède une, le libraire
-Fontaine, deux (probablement vendues); les autres appartiennent à MM.
-le duc d'Aumale, le baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg et
-autres bibliophiles aussi féroces que riches.[8]
-
- [8] M. Restif de Tonnerre (Yonne), descendant de Restif, possède
- aussi au grand complet et dans un très bel état, les œuvres de
- son grand parent.
-
-L'engouement acquit des proportions si énormes que le savant
-bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dut prendre les choses en main, et
-avec une science étonnante et un travail d'investigation des plus
-remarquables, il fit paraître LA BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE _de
-tous les ouvrages de Restif de la Bretonne_. Cet ouvrage colossal,
-outre _la description raisonnée des collections originales, des
-réimpressions, des contrefaçons, des traductions, des imitations_,
-contient les notes historiques, critiques et littéraires les plus
-curieuses et les mieux étudiées.
-
-Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix, on eût pu croire que
-tout avait été dit sur Restif de la Bretonne. Point! un nouveau volume
-parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8 d'une centaine de pages,
-trouva encore moyen de parler de notre auteur d'une aimable manière;
-il jugea l'homme, l'œuvre, la destinée d'icelle, et ses
-bibliographes. L'on peut dire que ce volume, loin d'être inutile, est
-un excellent complément d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit
-sur l'écrivain du _Paysan perverti_.
-
-M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des Restifographes. M. J.
-Assezat, un sympathique érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête
-d'une réimpression _d'un choix des Contemporaines_, fit une notice
-annotée traitant de Restif, de son œuvre et de sa portée, et nous ne
-doutons pas qu'il ne se trouve encore quelqu'un pour parler de Restif
-et intéresser les lecteurs sur ce grand prolifique en tout genre, qui
-laisse encore des côtés curieux à observer pour la critique et
-l'érudition.
-
-
-Si on peut taxer l'œuvre de Restif de la Bretonne de légère et même
-quelquefois d'immorale, on doit d'un autre côté songer au milieu où
-cette œuvre fut conçue et produite, et nous ne saurions trop avancer
-que ses livres sont de première utilité pour l'étude et l'histoire des
-mœurs au XVIIIe siècle. Les matériaux et les documents qu'ils
-contiennent, les coutumes qui s'y reflètent comme dans un fidèle
-miroir en feront toujours des trésors du plus haut intérêt pour les
-bibliophiles et les érudits.
-
-
-L'œuvre immense de Restif sera-t-elle réimprimée? En totalité, la
-chose est impossible; en partie, nous croyons pouvoir assurer que
-oui.--Déjà plus d'un essai a été tenté avec succès, tant en France
-qu'à l'étranger. En faisant un tri judicieux dans les principaux
-ouvrages de la collection, dans les _Nuits de Paris_, dans _Les
-Parisiennes_, dans _Les Françaises_, dans _Le Palais Royal_, dans les
-_Années des Dames Nationales_, dans _Les Posthumes_, dans les _Idées
-Singulières_ et _Les Veillées du Marais_, on arriverait certainement à
-prendre le dessus du panier de l'œuvre de Restif de la Bretonne,
-dont, il faut bien le dire, la majeure partie des romans est si
-confuse, si démodée, qu'il est presque impossible d'en affronter la
-lecture aujourd'hui.
-
-Quoiqu'il en soit, Restif, cet être tout de contraste, restera, de nos
-jours comme dans l'avenir, l'écrivain le plus bizarre, le plus
-étrangement fécond dans la littérature du XVIIIe siècle; disons plus,
-ce fut un Bibliophile à sa façon et ce titre seul nous a suffi pour
-que nous lui consacrions ces quelques lignes.
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-LE CABINET
-
-D'UN EROTO-BIBLIOMANE
-
- Ubi turpia non solum delectant, sed etiam placent.
-
- SÉNÈQUE.
-
-
-Souvent, je le rencontrais chez les grands libraires de la rive
-gauche, parlant sobrement, dans une note basse, fatiguée, presque
-enrouée; avec une allure étrange et cet air de gêne et de discrétion
-que l'on voit aux conspirateurs.--Il semblait, devant un tiers,
-vouloir s'effacer, et, s'il exprimait ses désirs, ce n'était que d'une
-façon indécise et inquiète; lançant des phrases indéterminées, brèves,
-pleines d'une autorité craintive: «Trouvez-moi la chose en question»,
-disait-il au libraire, ou bien: «N'oubliez pas, en grâce, ce que vous
-savez; il me le faut coûte que coûte; n'allez pas trop m'écorcher
-cependant;--je repasserai bientôt.»
-
-Je ne sais quel vague caprice me poussait à connaître ce Bibliomane
-bizarre, musqué, enveloppé de mystère; je pensais que cet être
-singulier n'était pas à coup sûr le premier venu; sa physionomie seule
-m'intriguait particulièrement, et sous la sénilité vainement
-dissimulée de sa démarche, je pressentais un Bibliophile d'une race à
-part.
-
-Grand, droit, corseté dans une longue houppelande lui tombant aux
-talons; le soulier mince, effilé, montrant le bas de soie, le visage
-rasé, maquillé, poudrederizé, les cheveux frisés et pommadés, le
-monocle d'or dans l'orbite droite, relevant la paupière affaissée sur
-un œil éteint; le chapeau incliné sur l'oreille, la cigarette aux
-dents et le stick en main, il me rappelait, dans la pénombre du
-souvenir, cet admirable type de vieux beau, si magistralement crayonné
-par Gavarni, avec cette légende spirituelle et réaliste: «_Mauvais
-sujet qui pourrait être son propre grand-père._»
-
-A peine arrivait-il dans une librairie, qu'il jetait un regard inquiet
-tout alentour; si une dame s'y tenait, assise au comptoir, il était
-agité, nerveux, vivement préoccupé; son malaise se manifestait par des
-mouvements d'impatience accentués et des tics involontaires qui
-brisaient, en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue sur ses
-joues.--On devinait qu'il eût voulu être seul, dans une causerie
-d'homme à homme; aussi ne disait-il au libraire que ces simples
-paroles: «L'avez-vous?--Non, répondait-on;--Pensez-y, n'est-ce pas»,
-reprenait-il avec découragement, et il se retirait.--Un coupé de
-couleur claire, tendu à l'intérieur de lampas rose broché d'argent,
-l'attendait à la porte, notre Bibliophile Marquis de Carabas y
-montait; la portière se refermait, et le cocher poudré à frimas avait
-à peine fouetté l'alezan qui piaffait, que l'attelage déjà
-disparaissait au loin. C'était une vision.
-
-J'appris qu'il se nommait le Chevalier Kerhany; il vivait, me dit-on,
-assez joyeusement avec les dames, mais demeurait fort réservé et
-d'humeur misanthropique avec ses semblables. Il recevait peu chez lui
-et toujours avec une sorte de méfiance instinctive; on racontait que
-son intérieur était d'un luxe inouï et que la folie y agitait ses
-grelots dans des orgies dignes de Tibère; il se donnait chez lui, au
-dire de chacun, des petits soupers à faire ressusciter de plaisir tous
-les roués de la Régence; personne néanmoins ne se vantait d'y avoir
-assisté.--De fait, le Chevalier était assez demi-mondain, il se
-rendait de temps à autre au bois, et, les soirs d'Opéra, il
-stationnait des heures entières au foyer de la danse.--Les déesses de
-l'entrechat l'entouraient, le noyaient dans des flots de gaze
-bouffante, lui lançant des pointes grivoises qui avivaient le feu
-libertin de son regard de faune, tandis que debout, dans une pose à la
-Richelieu, il se plaisait à distribuer à ces terribles petits museaux
-de rats, les pastilles de sa tabatière ou les sucreries variées dont
-ses poches étaient toujours pleines.
-
-Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que pour calmer ma
-puissante curiosité à son sujet; je résolus de suivre le précepte des
-stoïciens, le fameux _Sequere Deum_. Je m'aperçus en effet que le
-destin sait nous guider, car, en cette occasion, il me servit à
-souhait.
-
-
-II
-
-Je me trouvais un soir dans une de ces grandes fêtes parisiennes,
-brillantes et tapageuses, chez une artiste célèbre où un de mes amis
-m'avait conduit.--Presque abandonné dans un petit salon d'un rococo
-exquis, tout parfumé de couleur locale, renversé dans une quiétude
-parfaite sur le coussin d'un divan japonais, je me laissais bercer par
-une valse languissante, dont les accents m'arrivaient affaiblis, comme
-tamisés par le lointain et les lourdes tentures; tout en regardant
-avec distraction un plafond délicieusement composé dans le goût de
-Baudoin, j'avais presque perdu la notion du lieu où j'étais céans,
-lorsque, tout à coup, près de moi, sur le même divan, dodelinant de la
-tête, et marquant du bout de sa bottine vernie le rhythme de la danse,
-je vis, dans l'élégance du frac, le gardénia à la boutonnière, le
-plastron de chemise tout chargé de diamants, mon mystérieux
-Bibliomane, le Chevalier Kerhany, qui paraissait, lui aussi, fort peu
-s'inquiéter de ma présence.--Je ne me demandai pas comment il était
-venu là, sans que je l'entendisse approcher, je pensai de suite que
-l'occasion, me frôlant de son unique cheveu, je devais le saisir en
-toute hâte et m'y cramponner; aussi, toussant légèrement pour éveiller
-son attention et mieux affermir ma voix:
-
---Quelle voluptueuse et adorable chose, que la valse allemande,
-murmurai-je, afin d'engager la conversation.
-
---Adorable! adorable! dit-il simplement, sans abandonner son
-laisser-aller de tête et de bottine.
-
---Il n'y a que Strauss de Vienne, repris-je, pour concevoir et écrire
-ces motifs entraînants, vifs, colorés, qui fouettent le sang, qui
-empoignent et font passer un chaud frisson du cœur aux jambes.
-
---Il n'y a que Strauss, en effet, soupira-t-il comme se parlant à
-lui-même;...cependant Gungl's.
-
---Ah! Gungl's, fis-je, charmant compositeur.--_Le Rêve sur l'Océan_
-est une œuvre toute d'harmonie.
-
---Toute d'harmonie; oui, toute d'harmonie, me répondit-il avec
-laconisme, comme fâché d'avoir à me parler.
-
---Il y eut un silence;--mon voisin de divan, renversé en arrière, avec
-une moue d'ennui, sifflotait une sorte de menuet.--Je ne perdis pas
-courage et fis un nouvel effort.
-
---Si belle que soit la valse de perfection moderne, hasardai-je, elle
-ne laisse pas de faire regretter très vivement aux délicats ces
-mélodies du XVIIIe siècle, mélancoliques, naïves et simples, si
-séduisantes par le caractère, si pénétrantes de pensée et si
-gracieuses de style.
-
-Il souriait, semblant m'écouter avec plaisir et même m'approuver;--Je
-continuai:
-
---Est-il rien de comparable aux Quintettes de Mozart, aux Gavottes de
-Rameau, aux Menuets de Boccherini et de Reicha, aux Symphonies de
-Haydn et de Beethoven, aux Préludes, aux Rondos, Duos, Quatuors, aux
-Concertos, aux Thèmes variés composés vers 1725, et plus tard par tant
-de charmants musiciens aujourd'hui ignorés pour la plupart.
-
---Et les airs pour fifre! et les douces romances! et les motifs pour
-clavecin! fit le Chevalier en se redressant subitement; les motifs
-pour clavecin, Monsieur, que de verve amoureuse! que de charmes
-alambiqués! que de légèreté et en même temps que de nonchalance!
-Hélas! le piano rend mal toutes ces jolies choses et je préférerais
-mille fois les voir exécuter sur le clavier d'une Epinette que sur le
-meilleur Pleyel du monde.
-
---Sans compter, dis-je, faisant brusquement diversion à la
-conversation, sans compter que les Clavecins étaient des meubles
-ravissants, décorés avec un art incomparable par des artistes tels
-que Boucher, Watteau...
-
-Ajoutez Fragonnard, reprit mon interlocuteur avec passion, Fragonnard,
-ce peintre divin des lubricités folles, des voluptés égrillardes et
-spirituelles, Fragonnard qui connaissait si profondément la science du
-nu et des décolletés piquants, Fragonnard, ce Grécourt de la peinture;
-ajoutez Fragonnard: je possède un clavecin, un bijou, sur lequel il a
-tracé des scènes adorables, de charmants camaïeux signés de son nom.
-
---Je n'ai qu'une toute petite toile de ce maître, osai-je dire
-modestement, mais c'est une œuvre si blonde de ton, si mignarde dans
-son déshabillé, si étonnante de facture, si parfaite d'ensemble et
-enfin si grivoise de composition, que je la tiens pour une merveille
-véritable.
-
-Le sujet, quel est le sujet? me demanda le Chevalier hors de lui,
-possédé d'une furieuse curiosité à l'idée de grivoiserie du
-tableau.--Quel en est le sujet, je vous prie?
-
-Le sujet, mon Dieu, cela est très délicat, répondis-je lentement; vous
-avez lu Brantôme, n'est-il pas vrai?
-
-Les _Dames Galantes_ sont pour moi un bréviaire.
-
-Alors, repris-je, après ce cynisme d'impiété, vous y avez vu décrit le
-sujet de mon Fragonnard, dans le _Discours premier_; vous l'avez lu
-dans la cent dix-neuvième épigramme de Martial, livre I, qui se
-termine par ce vers:
-
- _Hic ubi vir non est, ut sit adulterium._
-
-Vous l'avez lu dans Lucien, dans Juvénal; enfin mon tableau représente
-des _fricatrices_; _Donna con Donna_.
-
-La figure du Chevalier Kerhany était bouleversée; ses yeux morts
-avaient repris un éclat surprenant; ses lèvres s'agitaient
-d'étonnement, et la sueur ravinait son visage.
-
---Vous avez un tel tableau de Fragonnard! exclamait-il avec
-admiration; un sujet si bien traité par un tel maître,--que ce doit
-être beau!
-
-Il s'approchait plus près, me demandant des détails; il insistait sur
-les moindres choses, et dans l'ivresse de savoir et peut-être le désir
-de posséder plus tard, il m'accablait de prévenances.
-
-Ayant voulu prendre par la curiosité cet érotomane effréné, j'avais
-touché juste; il avait bondi à la description d'un sujet érotique et
-déjà il s'apprêtait à me réclamer de nouveaux renseignements sur
-l'origine de cette œuvre d'art, lorsque la foule inonda le petit
-salon dans lequel nous nous trouvions retirés; la valse venait de
-finir, le Chevalier fut enjuponné par quelques jolies femmes qui
-vinrent prendre place à ses côtés.--L'intimité était rompue.
-
---Sur la fin de la soirée je le rencontrai, et après un échange mutuel
-de politesses, il me remit sa carte en m'assurant du plaisir qu'il
-éprouverait à me faire les honneurs de sa Bibliothèque.
-
-
-III
-
-Quelques jours après, je sonnais à l'huis du Chevalier de Kerhany,
-dont l'hôtel était situé sur le boulevard Haussman;--un grand diable
-de laquais vêtu de panne écarlate vint m'ouvrir.--Je traversai d'abord
-une vaste pièce, sorte d'atrium décoré en style Pompéïen, où se
-trouvaient rangés des meubles romains de tous les genres; j'aperçus
-l'_accubitum_, le _biclinium_, le _triclinium_, orné de ses _plagula_;
-le _lectulus_, et même le _subselium_, le _seliquastrum_, le
-_scabellum_ et autres siéges fidèlement copiés d'après l'antique.--Le
-Chevalier était visible; il se tenait dans un petit fumoir tendu de
-soie havane capitonnée de satin bleu. Il me reçut avec la plus grande
-cordialité, me félicitant de n'avoir pas craint de le déranger. Nous
-parlâmes art et littérature, ou plutôt femmes, car toute l'esthétique
-de mon Erotomane semblait se réunir et se résumer dans l'éternel
-féminin; il ne voyait la musique, la poésie, la peinture que dans un
-sens de corrélation voluptueuse qu'il se plaisait à établir malgré lui
-entre tous les chefs-d'œuvre et l'amour des filles d'Ève;--prenant
-chaque génie en particulier, il me montrait avec une verve passionnée
-que, dans les grandes manifestations de l'art, on pouvait répéter le
-mot d'un policier célèbre: _Cherchez la femme_. Il me parla du sexe
-charmant comme un habile général le ferait d'une forteresse dont il
-connaît les coins et recoins; exprimant avec grâce les différentes
-manières d'attaquer la citadelle, émettant des théories si
-audacieuses, que je ne pourrais, même en voilant mes phrases comme des
-femmes turques, les raconter ici.--Je fus entièrement séduit par ce
-vieil Anacréon; je croyais avoir en face de moi le célèbre Duc de
-Lauzun donnant des conseils à son petit-neveu, le Chevalier de Riom,
-tant il annonçait de connaissances approfondies et de crânerie
-passionnée dans les sujets délicats qu'il avait à traiter.
-
-Cependant, si attrayante que fut la conversation, je ne tardai pas à
-réclamer du Chevalier Kerhany la faveur de visiter son musée. Il
-accéda avec la meilleure grâce à ma demande:--«C'est juste, c'est
-juste, me dit-il en souriant, je vous retiens ici avec mes
-billevesées. Passons, si vous le voulez bien, dans la galerie des
-maîtres.»
-
-Je fus introduit dans une superbe salle éclairée par une vaste baie
-exposée au nord;--étourdi un instant par la splendeur des cadres et
-l'orgie magistrale des couleurs, je ne tardai pas à me remettre, et je
-pus considérer à mon aise la plus remarquable collection particulière
-qu'il m'ait été donné de voir.--Il y avait là des Velazquez et des
-Murillo, des Titien et des André del Sarte, des paysages éclatants de
-Ruysdaël, de Hobbema et du Poussin, des petites toiles adorables de
-Terburg, de Metzu, de Van Ostade, de Wouwermans, de Jan Steen, de Van
-der Meer; puis, dans un style plus large, des Rembrandt, des Rubens,
-des Jordaens, des Frans Hals, des Ribera, des Gérard Dow, ainsi que
-des Antonello de Messine, des Guerchy, des Léonard de Vinci et des
-Paul Veronèse.--Il m'eut fallu des journées entières pour rassasier
-mon admiration; il me faudrait des volumes pour exprimer les
-sensations que j'éprouvai.--Je m'arrachai cependant à cette féerie
-sublime pour faire remarquer à l'heureux propriétaire de tant de
-merveilles que l'art plus affadi des maîtres du dix-huitième siècle ne
-tenait aucune place dans sa galerie.
-
-«Un moment, un moment, répondit-il,--ceci tuerait cela,--suivez-moi,
-vous ne perdrez rien pour attendre, suivez-moi, je vais vous
-satisfaire.»
-
-Le Chevalier souleva une portière; nous nous trouvions alors dans une
-chambre octogone dont les boiseries blanches étaient sculptées de
-festons, de guirlandes et de couronnes relevées d'or mat; une glace
-immense remplaçait le plafond et tout à l'entour de la pièce jusques à
-la cimaise étaient suspendus des tableaux du dix-huitième
-siècle.--C'était, en premier lieu, des portraits de Reynolds, de
-Gainsborough, et des pastels de Latour; ensuite venaient Vanloo,
-Pater, Boucher, Lancret, Fragonnard, Largillière, Nattier, Dietrich,
-Le Barbier, L'Epicié et Boilly.--Ce qui donnait un caractère
-particulier à cette réunion de chefs-d'œuvre, c'était la nature même
-du choix des sujets: on ne voyait qu'un éblouissement de chairs roses,
-qu'un rut de peaux mates, de fossettes gracieuses; qu'une débauche de
-postures alanguies et enivrantes, qu'une nuée d'amours polissons et
-rieurs dont les lèvres s'entrebaisaient.--La dépravation de tout un
-siècle s'étalait dans la lubricité de ces peintures, souriantes de
-luxure et aimablement vicieuses; les torses cambrés, lascifs,
-endiablés émergeaient des cadres, se reflétant dans la grande glace du
-plafond, tandis que les jambes velues des faunes et des sylvains
-nerveusement gonflées d'un priapisme intense, semblaient secouer dans
-l'air une odeur âcre de bouc qui montait au cerveau.
-
-Il y avait près d'une heure que je me trouvais là, ivre de tant de
-beautés entrevues, brisé, anéanti, dans un état de prostration
-impossible à décrire. Le Chevalier de Kerhany jouissait de ma surprise
-et de mon admiration passive, à force d'être surexcitée: «Eh bien!
-jeune homme, me disait-il, eh bien! que dites-vous de mon dix-huitième
-siècle? Ne croyez-vous pas que votre Fragonnard Lesbien serait en fort
-belle compagnie dans mon modeste petit musée?--Ce n'est pas tout,
-ajoutait-il, nous allons visiter ma Bibliothèque qui compte certaines
-curiosités qui seront de votre goût.--Mais... qu'avez-vous?--on dirait
-que vous vous sentez mal?
-
-Je répondis furtivement, m'excusant de ne pouvoir visiter ce jour-là
-les livres de mon hôte, j'invoquai un rendez-vous pressant, et
-remerciant le Chevalier, je sortis après avoir pris rendez-vous pour
-le lendemain à la même heure.
-
-Le fait est que j'éprouvais un violent mal de tête et un malaise
-général; ce que j'avais vu m'avait transporté dans un monde idéal,
-loin du Paris moderne et de sa civilisation, loin du banal et du
-convenu odieux. Mon imagination s'était fatiguée dans une course
-échevelée à travers l'Eden de mes rêves, et ma cervelle dansait encore
-à soulever mon haute-forme lorsque je me trouvai sur le boulevard.
-
-Le Chevalier de Kerhany me paraissait, à cette heure, un magicien
-sinistre, une sorte de Méphistophélès régence qui s'était amusé à
-plaisir de mon enthousiasme juvénile.--Je lui en voulais presque de
-m'avoir promené un instant dans le verger des fruits défendus, car je
-ne voyais plus devant moi que les petites pommes d'api, c'est-à-dire
-des petites parisiennes trop vêtues selon la mode, qui trottinaient
-allègrement, suivies par les faunes d'aujourd'hui, de gros boursiers
-enflés de bourse et de ventre, jouisseurs hâtifs, prêts à pénétrer
-dans le boudoir des Danaés sous la forme d'une pluie d'or.
-
-
-IV
-
-Le lendemain, à l'heure fixée, l'esprit plus calme et de sens plus
-rassis, je me trouvais chez le chevalier qui m'attendait dans sa
-Bibliothèque. Cette librairie était disposée dans un salon ovale; une
-fenêtre aux vitraux multicolores y distribuait le jour dans un prisme
-joyeux et le soleil tamisé par des losanges roses, jaunes ou bleus,
-semblait éclabousser les tapis d'orient de reflets contrariés. Les
-parois de la pièce étaient entièrement rayonnées de planchettes de
-bois de rose, recouvertes de cuir de Russie, et ornées sur les rebords
-de coquets lambrequins de moire vert myrte, dentelés et effrangés,
-dont l'élégance se joignait à l'avantage de préserver les livres de la
-poussière. Tout en haut, près de la corniche, sur le dernier rayon,
-dans un désordre charmant et fait pour le plaisir des yeux, des
-petites statuettes se montraient dans toute l'impudence de
-l'impudicité; c'étaient de sveltes Vénus n'ayant rien du rigide
-classique, des groupes de baigneuses affolées, des Sapho... avant
-l'amour de Phaon, des Narcisses pâles et blêmes, des Hercules
-puissants et aussi des suites de Phallus en bronze ayant l'esprit et
-le caractère singulier de ceux que l'on voit dans _Le Musée Secret du
-Roi de Naples_. Je me croyais chez un juge d'instruction après la
-saisie de figurines portant atteinte à la morale publique, tant était
-chaude et déréglée la composition de cette statuaire unique.--La pièce
-n'avait pour tous meubles qu'un divan circulaire, large, profond,
-rebondi, habillé d'une épaisse étoffe des Indes ravissante de tons,
-sur laquelle étaient jetés des coussins nombreux et variés. Çà et là
-quelques X de Cèdre supportaient des cartons à estampes et une table
-liseuse, aux pieds torses, à sabots d'or, occupait le centre de la
-salle. Au plafond, d'une rosace ayant la bizarrerie obscène de
-certaines gargouilles moyen-âge, tombait un lustre de bronze d'une si
-effrayante lubricité qu'on l'eut dit ciselé par quelque Benvenuto
-Cellini atteint de satyriasis.
-
-Cette Bibliothèque me parut renfermer près de deux mille volumes dont
-je m'approchais déjà curieusement afin d'en parcourir les titres
-lorsque le Chevalier de Kerhany m'arrêta:
-
-«Mon jeune ami, me dit-il doucement, cette bibliothèque est un enfer
-bibliographique dont je suis le Pluton égoïste; ici, j'ai donné
-rendez-vous à tous les affamés du vice, à tous les grotesques de
-libertinage, à tous les condamnés de l'indignation bourgeoise, aux
-conceptions maladives et honteuses des cerveaux surmenés de plaisirs.
-Peu de visiteurs ont franchi cette enceinte; quelques jolies
-pécheresses seules y ont traîné l'élégance de leurs pantoufles; et si
-une sympathie particulière me permet aujourd'hui de faire en votre
-faveur ce que je n'ai fait jusqu'alors pour aucun autre Bibliophile,
-votre érudition sage vous placera, je l'espère, au-dessus de vos sens;
-cependant, je crois devoir vous prévenir: réfléchissez comme si vous
-alliez prendre de l'opium pour la première fois de votre vie.--Mon
-coupé est en bas, venez-vous faire un tour de lac?
-
-Faites dételer, lui répondis-je en riant; je vais rendre visite à vos
-pestiférés.
-
---Dans ce cas, commencez par la droite, ajouta le Chevalier en
-m'indiquant les rayons les plus proches; ma Bibliothèque est
-graduée,--les incurables sont à gauche à l'extrémité du lieu où vous
-vous trouvez;--je vous laisse seul ici, dans une heure je reviens vous
-prendre.
-
-La première rangée des livres que j'ouvris formait ce qu'on pourrait
-appeler la série des anodins: c'étaient pour la plupart des romans ou
-contes piquants, écrits dans cette période voluptueuse comprise entre
-la Régence et la Révolution, des fantaisies Turques, Persanes ou
-Chinoises, de bonnes et inoffensives polissonneries imprimées à
-Cythère avec l'approbation de Vénus, à Érotopolis, à Cucuxopolis, ou
-au Palais Royal chez une petite Lolo, marchande de galanterie. Je vis
-_Grigri_; _Thémidore_; _Le Noviciat du Marquis de *** ou l'apprenti
-devenu maître_; _Les Œuvres galantes de Bordes_; _Le Grelot_; _Le
-Roman du Jour_; _Le Sopha_; _Le Tant pis pour lui ou les spectacles
-nocturnes_; les différents _Codes_: _Code de la Toilette_; _Code des
-Boudoirs_; _Code du Divorce_; _Code des mœurs ou la prostitution
-régénérée_; _Code de Cythère ou lit de justice d'Amour_; puis la
-_Bibliothèque des petits maîtres_, la Bibliothèque des _Bijoux_: _Les
-Bijoux indiscrets_; _Le Bijou des Demoiselles_, _Les Bijoux des neuf
-Sœurs_; _Le Bijou de Société ou L'Amusement des Grâces_; les _Bijoux
-des petits neveux d'Arétin_ et autres; les _Caleçons des Coquettes du
-jour_, les _Calendriers de Cythère_, _L'Almanach cul à tête, ou
-étrennes à deux faces pour contenter tous les goûts_ ainsi qu'une
-foule d'œuvres scatologiques et d'_ana_ orduriers.
-
-Les volumes étaient reliés admirablement en maroquin plein, en veau
-uni ou agrémenté; chacun d'eux était orné de petits fers spéciaux,
-d'une composition fine et originale, quelquefois brutalement grossiers
-par esprit de couleur locale; ils étaient placés sur le dos, entre
-les nervures, en forme de culs-de-lampes ou frappés en plein maroquin
-sur le plat des volumes en guise d'armoiries.--Des gravures
-licencieuses étaient ajoutées aux passages les plus colorés des
-ouvrages auxquels elles convenaient; les gardes même, subissaient
-quelquefois l'effronterie d'un dessin graveleux et je ne pouvais
-m'empêcher de songer que le livre de la plus chaste gauloiserie se fut
-trouvé impitoyablement transformé par l'érotomanie invétérée du
-Chevalier de Kerhany.
-
-Au fur et à mesure que j'inclinais vers la gauche, la graduation
-libertine s'accentuait; déjà j'avais franchi les poésies gaillardes:
-_La Muse folâtre_; _L'élite des poésies héroïques et gaillardes de ce
-temps_ (1670); _Le Parnasse satyrique du sieur Théophile_; _Le Cabinet
-satyrique_; _Les Å’uvres de Corneille Blessebois_; _Dulaurens_; _Les
-Muses en belle humeur ou Elite des poésies libres_; _le Pucelage
-nageur_; _L'Anti-Moine_; _Le Parnasse du XIXe siècle_ et tous les
-ouvrages imprimés en Belgique, à Neufchâtel, à Freetown, avec
-eaux-fortes de Rops, auxquelles s'ajoutaient de nouvelles gravures.
-Déjà j'avais parcouru la majeure partie de la Bibliothèque et mes
-mains commençaient à trembler en ouvrant chaque livre qui s'offrait à
-moi; les petits fers prenaient des allures cyniques et effrayantes;
-j'eus peur de ne pas arriver au but et j'abandonnai quelques centaines
-de volumes pour atteindre l'extrême gauche.
-
-Je me trouvais bien en effet parmi les incurables, comme me l'avait
-dit le Chevalier, c'était à l'extrême gauche, le suprême du genre, le
-_nec plus ultra_ de la dépravation et à la fois du luxe artistique des
-livres et des gravures; _Les Å’uvres badines d'Alexis Piron_
-touchaient _L'Amour en Vingt Leçons_ et le _Meursius François_;
-_L'Arétin_ y était représenté par le _Recueil de postures érotiques
-d'après les gravures à l'eau-forte d'Annibal Carrache_; par
-l'_Alcibiade Fanciullo à Scola_; par l'_Arétin français_ et par le
-livre dit: _Bibliothèque d'Arétin_; près du _Divus Arétinus_ je
-remarquai _Félicia ou Mes Fredaines_; _Monrose ou le Libertin par
-fatalité_; _les Monuments de la vie privée des Douze Cæsars_ et les
-_Monuments du Culte secret des Dames Romaines_; plus loin je vis
-_Justine ou Les Malheurs de la vertu_; _Cléontine ou La Fille
-malheureuse_; _Juliette ou la suite de Justine_; _Le Portier des
-Chartreux_; _La France fout..._; _La Philosophie dans le Boudoir_;
-_Les crimes de l'amour ou le délire des Passions_; en un mot toutes
-les œuvres sadiques du Marquis de Sade, en éditions originales, avec
-reliures à petits fers de torture.--J'allais me livrer au plaisir de
-regarder les manuscrits et les dessins originaux; je mettais la main
-sur l'un des trois exemplaires connus du _Recueil de La Popelinière_:
-_Tableaux des Mœurs du Temps dans les différents âges de la vie_, 1
-vol. grand in-quarto, j'admirais les vingt gouaches mignardement
-impudiques de Carême, lorsque le possesseur de cette étonnante rareté
-se présenta:
-
---«Ah! ah! s'écria-t-il, vous n'y allez pas à la légère, mon cher
-enfant, non-seulement vous avez vu la droite, le centre droit, la
-gauche de mon cabinet, mais encore vous contemplez en vrai gourmet, en
-délicat amoureux de la chose, la merveille des merveilles, le plus
-rare de mes livres rares après l'_Anti-Justine_ de Restif de la
-Bretonne; savez-vous que la possession de mon _La Popelinière_,
-imprimé sous les yeux et par ordre du fermier général, m'a coûté dix
-ans de recherches, dix longues années de fatigues et de luttes et deux
-mille écus sonnants.»
-
---C'est à peu près le prix de mon Fragonnard Lesbien, sans omettre les
-luttes et les fatigues, soupirai-je avec intention.
-
-Vous n'allez pas, je suppose, me proposer un échange?
-
-Qui sait?
-
- * * * * *
-
-Aujourd'hui le Chevalier de Kerhany est possesseur de mon
-Fragonnard;... mais, outre mes grandes et petites entrées dans son
-cabinet, je suis, _de par son testament_, héritier présomptif de
-l'_Anti-Justine_ et du fameux _La Popelinière_.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-RONDEAU
-
-AU LECTEUR
-
-
- _Dans mes_ Caprices _rédigés,
- Imprimés, revus, corrigés,
- Je m'aperçois avec grand peine
- Que j'ai fait plus d'une fredaine
- Dont mes Lecteurs sont affligés._
-
- _Des_ Errata _mal fustigés,
- En maint endroit se sont logés;
- Je les puis compter par vingtaine
- Dans mes_ Caprices,
-
- _Car ces écrits très-négligés,
- Ont été conçus, colligés,
- Et bâclés dans une quinzaine;
- S'ils courent trop la pretentaine,
- C'est que je les ai propagés
- Dans mes caprices._
-
-[Décoration]
-
-
-
-
-ERRATA[9]
-
-
-Page 22, ligne 5, au lieu de: _si l'un de ses Bibliophobes_, lire: _si
-l'un de ces Bibliophiles_.
-
-Page 35, _sous-titre_, au lieu de: _Gauchemar à la manière de Goya_,
-lire: _Cauchemar à la manière de Goya_.
-
-Page 37, ligne 24, au lieu de: _Les lettres sont..._, lire: _Ses
-lettres sont..._
-
-Page 46, ligne 1, au lieu de: _Germe lui_, lire: _Germe en lui_.
-
-[Décoration]
-
- [9] _Nous n'indiquons ici que les principaux_ Errata. _Sans aucun
- doute, il s'en trouve quelques autres, mais leur importance est
- moindre et nous ne voulons pas les souligner._
-
- (Note de l'Éditeur.)
-
-
-
-
-[Décoration]
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- PRÉFACE AU LECTEUR 1
-
- UNE VENTE DE LIVRES A L'HÔTEL DROUOT 1
-
- LA GENT BOUQUINIÈRE 19
-
- LES GALANTERIES DU SIEUR SCARRON 25
-
- LE QUÉMANDEUR DE LIVRES 35
-
- LE VIEUX BOUQUIN 43
-
- LE LIBRAIRE DU PALAIS 47
-
- UN EX-LIBRIS MAL PLACÉ 55
-
- LES QUAIS EN AOUT 63
-
- LES CATALOGUEURS 65
-
- SIMPLE COUP-D'Å’IL SUR LE ROMAN MODERNE 81
-
- LE BIBLIOPHILE AUX CHAMPS 91
-
- LES PROJETS D'HONORÉ DE BALZAC 99
-
- VARIATIONS SUR LA RELIURE DE FANTAISIE 107
-
- RESTIF DE LA BRETONNE ET SES BIBLIOGRAPHES 119
-
- LE CABINET D'UN EROTO-BIBLIOMANE 127
-
- RONDEAU 147
-
-[Décoration]
-
-
-
-
- ACHEVÉ D'IMPRIMER
-
- Sur les presses de BLUZET-GUINIER
-
- Typographe
-
- A DOLE-DU-JURA
-
- le 10 février 1878
-
- [Décoration]
-
- Pour ÉDOUARD ROUVEYRE, éditeur
-
- A PARIS
-
-
-
-
- EXTRAIT
- DU
- CATALOGUE
-
- DES LIVRES
-
- DE FOND ET EN NOMBRE
-
- DE LA LIBRAIRIE
-
- ÉDOUARD ROUVEYRE
-
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE
-
- ÉDOUARD ROUVEYRE
-
- 1, RUE DES SAINTS-PÈRES, 1
-
-
-
-
-PUBLICATIONS LITTÉRAIRES
-
-DE M. OCTAVE UZANNE
-
-POËTES DE RUELLES AU XVIIe SIÈCLE
-
- _Publiés par Octave Uzanne, tirés à 500 sur papier vergé._
-
- Le volume in-18 jésus, 10 fr.--Sur papier de Chine, 20 fr.
-
- BENSERADE, _Poésies_, avec un portrait et 2 vignettes à
- l'eau-forte. 1 vol. Les derniers exemplaires à 12 fr.
-
- GUIRLANDE DE JULIE (La), avec un portrait inédit de Julie
- d'Angennes et deux compositions à l'eau-forte. _Épuisé._
-
- F. SARASIN, _Poésies_, avec un portrait et deux compositions à
- l'eau-forte 10 fr.
-
- _Du Mariage, par un philosophe du_ XVIIIe _siècle_, avec préface.
-
- 1 charmant volume in-18 écu 3 fr.
- 50 Ex. sur Whatman, numérotés 6 fr.
-
-En préparation, _Poésies de Mlle de Scudéry, Montreuil_, etc.
-
-
-SOUS PRESSE
-
-_Bibliographie anecdotique de Alfred de Musset._
-
- Ce petit volume formera le tome XII de la jolie édition de
- Musset, éditée par A. LEMERRE.
-
-
-_Contes de Voisenon._
-
-EN PRÉPARATION
-
- DELVAU, _Projets et notes_ | _Le Bric-à-Brac de l'Amour_
-
-
-
-
-VIENT DE PARAITRE
-
- CATALOGUE
- DES
- OUVRAGES, ÉCRITS ET DESSINS
- DE TOUTE NATURE
- POURSUIVIS, SUPPRIMÉS
- OU
- CONDAMNÉS
-
-DEPUIS LE 21 OCTOBRE 1814 JUSQU'AU 31 JUILLET 1877
-
-_Édition entièrement nouvelle, considérablement augmentée_
-
-SUIVIE DE LA TABLE DES NOMS D'AUTEURS ET D'ÉDITEURS
-
-Et accompagnée de Notes bibliographiques et analytiques
-
- PAR
- FERNAND DRUJON
-
-
-Cet ouvrage forme un beau et fort volume grand in-8º de plus de 450
-pages, et est publié en cinq livraisons.
-
-La 5e et dernière livraison contient la couverture et le titre
-imprimés en rouge et en noir, la préface et la table de noms d'auteurs
-et d'éditeurs.
-
-Le prix de chaque livraison est fixé ainsi qu'il suit:
-
- Exemplaire sur papier vélin 2 »
-
- 50 { Exemplaires sur grand papier vélin anglais } 3 »
- { (Numérotés de 1 à 50.) }
-
- 10 { Exemplaires sur papier de Chine. } 5 »
- { (Numérotés de I à X.) }
-
-
-
-
-EN COURS DE PUBLICATION
-
-_Abonnement_: Un an, 6 fr.
-
-MISCELLANÉES BIBLIOGRAPHIQUES
-
- Chaque année formera un beau volume in-8º imprimée avec luxe sur
- papier vergé teinté, et sera terminée par une table
- alphabétique des noms d'auteurs et des matières, qui, en même
- temps que la couverture et le titre (imprimés en rouge et en
- noir) sera adressée gratuitement à tous nos abonnés.
-
-
-AUX BIBLIOPHILES
-
-
-Le but de ces _Miscellanées bibliographiques_, modeste dans son
-principe peut, par la suite, devenir plus manifeste, plus vaste, plus
-étendu, atteindre à l'autorité, à l'_Utile dulci_ d'une petite
-Encyclopédie Bibliographique, telle que l'avait conçue et longuement
-rêvée le doctissime et regretté Quérard.--Sous ce titre, nous
-entendons grouper, à bon escient, tous les documents rares ou curieux
-qui se trouvent épars de ci de là, et dont la recherche fatigue
-quelquefois l'esprit patient des bibliophiles; nous choisirons avec
-soin les questions qui se trouvent le mieux en rapport à la
-Technologie du Livre, à la Bibliognosie et aussi à la Bibliatrique.
-Sans nous écarter du domaine Bibliographique, nous espérons traiter
-_ex professo_, pour ainsi dire, _de omni re scibili et quibusdam
-aliis_. Nous serons en tous points net et concis et réduirons à l'art
-difficile de faire court, des sujets trop souvent noyés dans la
-diffusion et la prolixité d'un excès de savoir.
-
-Cette publication paraissant régulièrement chaque mois, en manière de
-livraison, formera annuellement un intéressant volume d'_Analectes_
-utiles à consulter. Une table analytique des matières et des noms
-d'auteurs permettra aux chercheurs et aux érudits de puiser, dans
-ce véritable nid à documents précieux, avec autant de profit que
-dans un dictionnaire d'_ana_ bibliographique. Nous ne limiterons
-pas notre but au plaisir d'intéresser, d'indiquer les _raræ_ aves
-de la Bibliophilie et de glaner dans le glorieux passé de la
-Bibliognostique; nous accorderons une place à l'art moderne du Livre,
-aux Bibliophiles _militants_ de Paris, de la province et de
-l'étranger.
-
-Nous comprenons qu'en Bibliographie surtout «il se faut entr'aider»,
-et nous conserverons dans chaque livraison une ou plusieurs pages
-destinées aux _questions_ et _réponses_ posées et résolues par nos
-lecteurs.
-
-Cette manière de _Queries_, rendant service aux uns, instruira les
-autres; ce sera là une sorte de petit _intermédiaire_ intéressant pour
-tous. Trouvailles, curiosités, renseignements bibliologiques
-quelconques, origines orthographes de certains mots, éditions
-douteuses, interrogations de toute genre seront insérés.
-
-En tout et pour tout ce qui sera du _ressort du Livre_, nous
-accueillerons les communications qui nous seront faites, nous estimant
-heureux d'avoir ouvert nos confrères une libre arène dans laquelle
-chacun, à tour de rôle, luttera de savoir, de complaisance ou
-d'érudition.
-
-Et, maintenant, puisse cette entreprise justifier notre devise de
-présupposition: _Vires acquirit eundo_.
-
-_Un numéro spécimen est adressé gratis et franco à toute personne qui
-en fait la demande_. Le Propriétaire-Gérant: ÉDOUARD ROUVEYRE.
-
-
-
-
-_VIENT DE PARAITRE:-
-
-
-CONNAISSANCES NÉCESSAIRES A UN BIBLIOPHILE
-
-
- ÉTABLISSEMENT D'UNE BIBLIOTHÈQUE.
- CONSERVATION ET ENTRETIEN DES LIVRES.
- =DE LEUR FORMAT ET DE LEUR RELIURE=.
- MOYENS DE LES PRÉSERVER DES INSECTES.
- DES SOUSCRIPTIONS ET DE LA DATE.
- DE LA COLLATION DES LIVRES.--DES SIGNES DISTINCTIFS
- DES ANCIENNES ÉDITIONS.
- DES ABRÉVIATIONS USITÉES DANS LES CATALOGUES POUR
- INDIQUER LES CONDITIONS.
- DE LA CONNAISSANCE ET DE L'AMOUR DES LIVRES.
- DE LEURS DIVERS DEGRÉS DE RARETÉ.
- MOYENS DE DÉTACHER, DE LAVER ET D'ENCOLLER
- LES LIVRES.
- RÉPARATIONS DES PIQURES DE VERS, DES DÉCHIRURES
- ET DES CASSURES DANS LE PAPIER.
-
-SECONDE ÉDITION
-
-Revue, corrigée et augmentée de trois nouveaux chapitres.
-
- _Un joli volume in-12 (XVIII et 120 pages), papier vélin teinté,
- avec fleurons et culs-de-lampe, titre rouge et noir_ 3 fr.
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-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION:
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- 50 exemplaires imprimés sur fort papier vergé, numérotés de 1 à
- 50 6 fr.
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- 10 exemplaires imprimés sur papier de Chine véritable, numérotés
- de 51 à 60 10 fr.
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- Annales de la typographie néerlandaise au XVe siècle, par F.-A.-G.
- CAMPBELL. La Haye, 1874, in 8º (XVIII et 630 pages), papier
- vergé 20 fr.
-
- Cet ouvrage forme la statistique complète de la palæotypognosie
- néerlandaise, et donne la description la plus complète: 1º des
- 665 incunables que possédaient déjà en 1856 les dépôts de la
- Haye; 2º celle des 150 anciennes impressions dont s'est enrichie
- depuis lors cette bibliothèque royale; et 3º d'un millier
- d'impressions du XVe siècle.
-
- Bibliographie de Chrestien de Troyes, comparaison des manuscrits
- de Perceval le Gallois, par Ch. POITEVIN.
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- Un manuscrit inconnu. Chapitres uniques du manuscrit du Mons.
- Autres fragments inédits. Leipzig, 1863, in-8º (XVIII et 186
- pages) 7 fr. 50
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- Avec planche fac-simile.
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- L'_Histoire littéraire de la France_ dit que Chrestien de Troyes
- mérite les éloges que lui prodiguent les écrivains ses
- contemporains et ceux du siècle suivant: «par l'invention, la
- conduite et particulièrement par le style qui l'élève au-dessus
- de tous les poëtes de son temps».
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- SUPERCHERIES LITTÉRAIRES
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- PASTICHES, SUPPOSITIONS D'AUTEUR
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- DANS LES LETTRES ET DANS LES ARTS
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- OCTAVE DELEPIERRE
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- beau et fort papier vélin, titre rouge et noir 15 fr.
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-OUVRAGE SÉRIEUSEMENT TRAITÉ, DIVISÉ EN TROIS SECTIONS:
-
-1º Les pastiches et suppositions d'auteur, composés avec l'intention
-de tromper les lecteurs.
-
-2º Des pastiches imitations, et suppositions d'auteur, dans les
-beaux-arts. Et terminé par des REMARQUES et une Table alphabétique de
-noms.
-
-
-TABLEAU
-
-DE LA
-
-LITTÉRATURE DU CENTON
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-CHEZ LES ANCIENS ET CHEZ LES MODERNES
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-OCTAVE DELEPIERRE
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- Deux magnifiques volumes de 24 pages et 318 pages, imprimés avec
- luxe sur beau et fort papier vélin, titre rouge et noir 25 fr.
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-Le _Centon_, un des plus agréables des amusements littéraires,
-puisqu'il a servi à la composition de poèmes célèbres et
-très-ingénieux, remonte très-haut et compte des noms fameux parmi ceux
-qui y ont pris plaisir.
-
-Ce sujet a ceci de remarquable que, depuis des Pères de l'Église, des
-Papes et des Evêques, jusqu'aux savants commentateurs et aux érudits
-philologues du XVIe et du XVIIe siècle; depuis des poëtes grecs et
-latins des premiers temps du christianisme, jusqu'aux poëtes et
-auteurs du moyen âge, de la renaissance et des temps modernes; à
-toutes les époques et dans tous les rangs, des écrivains se sont
-occupés du _Centon_.
-
- _Vient de paraître.--Envoi gratis et franco_.
-
-1878 No 25
-
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-CATALOGUE
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-DE
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-LIVRES ANCIENS
-
-ET MODERNES
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-QUI SE TROUVENT EN VENTE AUX PRIX MARQUÉS
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-A LA
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-Librairie Édouard ROUVEYRE
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-1, rue des Saints-Pères, 1
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-PARIS
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-ACHAT--ÉCHANGE--VENTE--EXPERTISE
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- Histoire des religions, Sciences occultes, Mnémonique,
- Beaux-Arts, Musique, Linguistique, Théâtre, Géographie ancienne
- et moderne, Histoire des villes et des anciennes provinces de
- France, Noblesse, Archéologie, Bibliographie, Histoire de
- l'Imprimerie, Céramique, Histoire de France, etc.
-
-Livres curieux et singuliers.
-
-Suite de figures pour servir à l'illustration des livres.
-
-Anciennes vues de villes de France, par Chastillon, Silvestre, etc.
-
-MM. les Amateurs avec lesquels nous avons l'honneur d'être en relation
-sont priés de nous communiquer les noms et adresses des personnes que
-nos catalogues peuvent intéresser.
-
-
-Paris.--Imp. Tolmer et Isidor Joseph, 43, rue du Four-Saint-Germain.
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Caprices d'un Bibliophile, by Octave Uzanne
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
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-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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