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Au lieu de retenir Guillaume en +lui lançant une armée en Hollande, il l'avait laissé s'embarquer +tranquillement. La reine d'Angleterre, puis le roi Jacques, les +tristes naufragés, lords et évêques, prêtres, Jésuites, qui arrivaient +à la file, c'étaient autant d'accusations. Saint-Germain enhardit +Versailles. La cour osa parler, et c'était la voix du royaume, celle +du roi, qui détestait Louvois. + +Personne, pas même le maître, ne l'accusait en face. Tout était dans +sa main. On n'eût pas affronté ce redoutable personnage, dont le +travail immense semblait la vie de l'État, dont la violence et +l'insolence, la permanente colère, faisaient l'effroi de tous. Mais +déjà on osait murmurer, parler bas. + +Que ne parlait-on haut? il aurait pu répondre. Sa dernière, sa +très-grande faute, d'où venait-elle? Pourquoi avait-il eu le tort de +porter toutes nos forces sur le Rhin? Précisément parce que déjà il se +sentait haï du roi, près de sa perte. Il avait cru se raffermir en +arrangeant pour le Dauphin une belle campagne; il avait cru, en +faisant briller là le fils du coeur, le petit duc du Maine, +neutraliser le travail sourd qu'une certaine personne faisait contre +lui dans les profondeurs de Versailles. + +Cette lutte intérieure avait été pour lui une fatalité. Pour qui +avait-il fait les dragonnades, lui, si peu religieux? Pour expier son +alliance avec la Montespan, trouver grâce au parti dévot. Mais, en +même temps, il en avait perdu tout le mérite, en s'opposant violemment +au mariage du roi, en l'empêchant du moins de couronner madame +Scarron. Et il continuait d'empêcher la déclaration du mariage. Le roi +ne l'osait pas, Louvois vivant. Et, Louvois mort, il ne l'osa pas +encore, recula devant sa mémoire, devant le mépris, la risée dont +Louvois l'avait menacé,--de sorte que la fée survivante, assise près +du roi dans un fauteuil égal, ne put jamais du fauteuil faire un +trône, et trouva dans Louvois, même mort, son empêchement définitif. + +Rien d'étonnant si l'on cherche à le perdre. Mais, lui perdu, tout ira +à la dérive. Seul encore de sa forte main, il garde un certain ordre. +Le grand ministère de la guerre, sous un tel homme, pèse d'un si grand +poids, que les autres mêmes, on peut le dire, n'osent se désorganiser. +Qui le remplacera? le roi seul. On verra avec quel succès. + +En 1689, la France, attaquée par l'Europe, se regarde, et voit qu'au +bout de dix années de paix, elle est ruinée. Qui a fait cette ruine? +Deux choses qui arrivent au déclin des empires: le découragement +général et la diminution du travail, la complication progressive de +l'administration et des dépenses. Telle la fin de l'empire romain. +Ajoutez-y l'amputation énorme que la France vient de faire sur +elle-même. + +En 1661, à l'avénement de Colbert, il n'y avait qu'une cour, toute +petite, et qui tenait dans Saint-Germain. Depuis 1670, Colbert fut +condamné à faire ce monstrueux Versailles. Lorsque Louvois le remplace +comme surintendant des bâtiments, c'est bien pis. On bâtit partout. Au +lieu d'une cour, il y en a dix, et Versailles a fait des petits. + +Sans parler de Monsieur qui réside à Saint-Cloud, ni du Chantilly des +Condés, tout le gracieux amphithéâtre qui couronne la Seine, se couvre +de maisons royales. Le Dauphin maintenant est devenu un homme, et il a +sa cour à Meudon. Les enfants naturels du roi, de la Vallière, de +Montespan, fils et filles, reconnus, mariés, tiennent un grand état. +Les Condés et les Orléans épousent ces filles de l'amour, les petites +reines _légitimées de France_. Chacune devient un centre, a sa cour et +ses courtisans. De Villers-Coterets à Chantilly ou à Anet, de +Fontainebleau ou de Choisy à Sceaux, à Meudon, à Saint-Cloud, de Rueil +à Marly, à Saint-Germain, tout est palais, tout est Versailles. + +Ainsi de plus en plus, dans l'amaigrissement de la France, le centre +monarchique va grossissant, se compliquant. Ce n'est plus un soleil, +c'est tout un système solaire, où des astres nombreux gravitent autour +de l'astre dominant. + +Celui-ci pâlirait, si de nouveaux rayons ne lui venaient toujours. +Versailles que l'on croyait fini, va croissant, s'augmentant, comme +par une végétation naturelle. Il pousse vers Paris des appendices +énormes, vers la campagne, l'élégant Trianon, les jardins de Clagny, +l'intéressant asile de Saint-Cyr; enfin ce qui est le plus grand dans +cette grandeur, le Versailles souterrain, les prodigieux réservoirs, +l'ensemble des canaux, de tuyaux, qui les alimentent, le mystérieux +labyrinthe de la cité des eaux. + +Louvois, par son système d'employer le soldat, de le faire terrassier, +maçon, put dépasser Colbert. Il gagea d'effacer le Pont du Gard et les +oeuvres de Rome, promit d'amener à Versailles toute une rivière, celle +de l'Eure. Des régiments entiers périrent à ce travail malsain. On +venait de bâtir pour eux les Invalides. Ils n'en eurent pas besoin. Un +aqueduc de deux cents pieds de haut, l'aqueduc de Maintenon, inachevé +et inutile, fut le monument funéraire des pauvres soldats immolés. + +Mais rien n'exprima mieux cette terrible administration que la +merveille de Marly. Merveille en opposition violente avec le paysage, +un démenti à la nature. L'aimable caractère de la Seine autour de +Paris, c'est son indécision, son allure molle et paresseuse de libre +voyageuse qui se soucie peu d'arriver. D'autant plus dur semblait son +arrêt à Marly. Là la main tyrannique de Colbert, de Louvois, de par le +roi, la faisait prisonnière d'État, condamnée aux travaux forcés. +Nulles galères de Toulon, avec leur gindre de forçats, n'étaient si +fatigantes à voir et à entendre que l'appareil terrible où la pauvre +rivière était contrainte de monter. Barrée par une digue, dans sa +chute forcée, elle devait tourner quatorze roues immenses de +soixante-douze pieds de haut. Ces grossières roues de bois avec des +frottements étranges et des pertes de force énormes, mettaient en jeu +soixante-quatorze pompes, qui buvaient la rivière, la montaient et la +dégorgeaient à cent cinquante pieds de hauteur. De ce réservoir à +mi-côte, par soixante-dix-neuf autres pompes, l'eau montait encore à +cent soixante-quatorze pieds. Est-ce tout? Non, soixante-dix-huit +pompes, par un dernier effort, la poussaient au haut d'une tour, d'où +un aqueduc de trente-six arcades, haut de soixante-neuf pieds, la +menait enfin à Marly. Un appareil si compliqué, d'aspect énigmatique, +qui couvrait la montagne dans une étendue de deux mille pieds, +embarrassait l'esprit. Les grincements, les sifflements de ces rouages +difficiles et souvent mal d'accord, c'était un sabbat, un supplice. +L'ensemble, si on le saisissait, était celui d'un monstre, mais d'un +monstre asthmatique qui n'aspire et respire qu'avec le plus cruel +effort. Quel résultat? petit, un simple amusement, une cascade +médiocre. + +Le roi, au moment de Fontanges, quand la paix le relança dans les +amusements, avait choisi ce lieu sans vue, obscur et dans les bois, +pour s'y faire un libre ermitage, échapper à Versailles. Mais _sa +gloire_ l'y suivit. Il remplit tout de lui, et plus qu'à Versailles +même. C'est l'avantage de ce lieu concentré. Marly n'est pas distrait; +il ne voit que Marly. Le roi n'y voyait que le roi. Le pavillon +central (ou du Soleil) présidait les petits pavillons des douze mois. +Maussadement rangés, six à droite, six à gauche, ils avaient l'air +d'une classe d'écoliers qui, sous la main du maître, lorgnent de côté +la férule et s'ennuient décemment. + +Dispensé d'étiquette, on n'en était pas moins contraint. Le roi +exigeait que devant lui on fût couvert; eût-on mal à la tête, il +fallait garder son chapeau. Il ne plaisantait pas; il voulait _qu'on +fût libre_, qu'on s'amusât et qu'on jouât. Grâce à ces pavillons +divisés, chacun était chez soi. Mais on ne pouvait faire un pas sans +être remarqué. + +Colbert, Louvois, dans cet étroit espace, avaient entassé, étouffé je +ne sais combien de merveilles, les beaux fleuves de marbre qu'on voit +aux Tuileries, les renommées équestres qui en décorent la grille, les +chevaux de Coustou (aujourd'hui aux Champs-Élysées). Dans le pavillon +du Soleil, les simples contemplaient dans un silence religieux un +bizarre ornement qui avait un grand air d'astrologie; je parle des +globes énormes de Coronelli (maintenant à la Bibliothèque). Le roi +avait dans l'un la terre et dans l'autre le ciel; il tournait à son +gré la machine ronde. + +Ses magiciens, pour lui, avaient fait l'incroyable. Dans les viviers +de marbre, on voyait les carpes royales se promener à travers les +fresques et nager entre les peintures des grands maîtres. Des arbres +de Hollande, tout venus, gigantesques, sur l'ordre de Louvois, avaient +fait le voyage; ils mouraient, d'autres revenaient. Plusieurs qui +cependant avaient subi cette tyrannie, esclaves résignés, verdoyaient +tristement. + +Avec ces terribles efforts, ces laborieux enchantements, on serait +mort d'ennui à Marly sans le jeu. On n'avait pas la ressource de la +dévotion et des longs offices. Les filles du roi, désordonnées, +rieuses, mais contenues sous l'oeil de madame de Maintenon, s'étaient +jetées sur la roulette, le grand jeu à la mode. La dame aux coiffes +noires tâchait de détourner de ce païen Marly vers les pieux +amusements de Saint-Cyr. Il fallut cependant le grand coup +d'Angleterre, la dévote cour de Saint-Germain, pour changer le roi +tout à fait, et décidément le tourner du profane au _santissimo_. + +Qu'était-ce que cette cour? un martyre, un miracle. Jacques était un +peu ridicule. Mais, enfin, quel qu'il fût, il avait sacrifié son trône +à sa foi. C'était lui, et c'était sa femme qui, dès 1675, plus que la +France et plus que Rome, avaient avidement accueilli la légende du +Sacré-Coeur. Deux ans entiers dans leur hôtel, le directeur de Marie +Alacoque, le Père La Colombière, recevant ses lettres brûlantes et ses +révélations, les avait exploitées pour la conversion des lords qu'on +lui amenait en grand mystère. + +Un miracle ne va guère seul. Une fois dans le surnaturel, on ne +s'arrête pas en chemin. Celui du Sacré-Coeur prépara celui de la +naissance du prince de Galles. Le roi Jacques assurait que dans ce +grave événement, il n'était rien, que la Vierge était tout, que +c'était un don de sa grâce. La mère de la reine, Laura Martinozzi, +duchesse de Modène, retirée à Rome et près de mourir, lui avait fait, +à Lorette, un voeu et des offrandes pour qu'elle sauvât par cet +événement l'Angleterre catholique. Elle avait envoyé à Londres des +reliques. Dès que la reine les eut au cou, elle conçut. + +Telle avait été la naissance de Louis XIV. Elle fut due au voeu de +Louis XIII. Pourquoi la Vierge n'eût-elle pas fait pour l'Angleterre +ce qu'elle fit pour nous, la naissance d'un roi Dieu-donné? Mais les +temps étaient moins favorables. La reine d'Angleterre ne trouva pas +même croyance. Londres cria à la friponnerie; Versailles même souriait +sous cape. Elle porta la peine des moeurs de l'Italie que les Anglais +n'estimaient guère, expia la réputation de son oncle Mazarin, celle +des mazarines, ces célèbres coureuses. Hortense, la toute belle, +vivait méprisée en Angleterre; et sa jeune soeur s'en fit chasser. La +noire Olympe avait le renom d'empoisonneuse, et au moment même on +disait qu'elle empoisonnait la reine d'Espagne. Pendant que la reine +d'Angleterre faisait le miracle du prince de Galles, sa cousine, +duchesse de Bouillon, en faisait un autre à Anet dans la pudique +maison de son neveu Vendôme, celui d'accorder ses trois amants, son +propre frère, son neveu, son beau-frère, le cardinal de Bouillon. + +Quoi qu'il en soit, la reine réfugiée ne déplut pas. Elle avait été +mariée par le roi. Elle était très-Française, tout autant +qu'Italienne. Reçue par lui, elle parla à ravir, ne disputa pas sur +l'étiquette, lui dit qu'elle ferait tout ce qu'il voudrait. Elle était +jeune encore relativement à madame de Maintenon; elle intéressait par +cet enfant à qui l'Europe faisait la guerre. Elle arrivait touchante, +comme une princesse de roman persécutée. Elle n'était que trop +romanesque. Elle avait de l'esprit, mais pas plus de bon sens que son +mari. Elle le montra par l'accueil excessif qu'elle fit à Lauzun, +galant des temps antiques. Ce fat suranné l'éblouit. Elle le prit pour +son chevalier. Jacques partagea son engouement. Bégayant, +barbouillant, il paraissait comique. Il le devint encore plus quand on +sut que sa première visite à Paris avait été pour les Jésuites de la +rue Saint-Antoine, à qui il dit: «Je suis jésuite.» Puis il alla dîner +chez _son ami_ Lauzun. + +Donner à cet homme-là une armée pour retourner en Angleterre, cela +semblait un acte fou. Louvois posa la chose ainsi, et résista. C'était +bien le moment de s'affaiblir quand on allait avoir toute l'Europe sur +les bras! Le frère de Louvois, archevêque de Reims, se moquait +hardiment de Jacques: «Voilà un bon homme, dit-il, qui a sacrifié +trois royaumes pour une messe!» + +Tant que Louvois serait au gouvernail, les jacobites devaient espérer +peu. La reine le sentit, et se remit entièrement à l'ennemie de +Louvois, à madame de Maintenon. Elle reçut chez elle deux personnes +qui lui appartenaient. Elle accepta pour gouverneur de Saint-Germain +un M. de Montchevreuil, le plus ancien ami de madame de Maintenon. Sa +femme, longue et sèche, lui servait de police; elle surveillait les +dames, les princesses, épiait leur conduite, l'avertissait de tout. +Elle put lui répondre de la reine d'Angleterre. + +Cela créa l'alliance parfaite des dames, unies contre Louvois. Une +machine (dirai-je infernale ou céleste?) pour le faire sauter, fut +dressée... dans un lieu pacifique, d'où on l'eût attendue le moins, +dans ce doux, aimable Saint-Cyr. On fit porter le coup par la main +innocente, d'autant plus dangereuse, des demoiselles et des enfants. + + + + +CHAPITRE II + +CHUTE DE LOUVOIS--SAINT-CYR + +1689 + + +Esther se comprend par Saint-Cyr. Et Saint-Cyr même ne se comprendrait +pas, si l'on n'en retrouvait l'occasion, l'idée, le germe primitif, +dans la vie antérieure de madame de Maintenon. + +Peu agréable au roi dans l'origine, elle réussit auprès de lui +précisément parce que ses très-réels mérites faisaient un contraste +parfait avec les défauts de la Montespan. Elle plut par ses pieux +discours; elle plut par les soins attentifs, soutenus, qu'elle avait +des enfants que la mère négligeait. Dans la retraite mystérieuse où le +roi venait les voir en bonne fortune, elle était parée des +gentillesses de l'aîné, le maladif duc du Maine, qui, sans elle, +n'aurait pas vécu. Malgré son sérieux, sa tenue un peu sèche, elle +était aimée des enfants, même de mademoiselle de Nantes (madame la +duchesse), mauvaise et malicieuse. Tous deux, d'espèce féline, jolis, +dangereux petits chats, la caressaient, se jouaient autour d'elle avec +une grâce infinie, faisaient groupe et tableau. Le roi admira et aima. + +Là fut la vraie puissance de la dame, et plus qu'en ses sermons +peut-être. Mais cette puissance lui fut retirée après le fameux jubilé +de 1676, l'édifiante pénitence dont la Montespan fut enceinte. Madame +de Maintenon n'eut pas l'éducation de l'enfant si cher du péché. On +aima mieux lui donner une charge de cour. Est-ce à dire qu'elle ait +refusé cet enfant par scrupule, pour la honte de la naissance? +Nullement; car ce fut chez elle-même, à Maintenon, que la Montespan +accoucha. Mais Louvois se chargea de tout, comme Colbert avait fait +pour les enfants de la Vallière. + +En 1681, quand la mort de Fontanges avertit fortement le roi et le +refit dévot, quand la persécution reprit, avec les enlèvements +d'enfants, madame de Maintenon suivit cette méthode, et dans sa +famille même enleva, adopta une petite fille, sa nièce. Elle rentra +dans l'éducation, son élément naturel, entreprit celle d'une Nouvelle +catholique. Rien de plus agréable au roi. L'enfant fut bien choisi +pour plaire. Il n'y eut jamais rien de si joli, de si gai, de si +amusant, que la petite de Villette (plus tard, madame de Caylus). +C'était le plus parlant visage, dit Saint-Simon; l'ennui était +impossible où elle était; on souriait dès qu'elle apparaissait. Madame +de Maintenon, sa tante, prit le temps où le père, officier de marine, +était en mer; elle demanda l'enfant à madame de Villette «seulement +pour la voir,» et elle refusa de la rendre. Le père cria, puis +réfléchit, calcula, se convertit lui-même. + +La petite, qui avait huit ans, légère comme un oiseau, prit son parti +fort vite. Elle fut ravie de la messe du roi. On lui promit deux +choses, qu'elle verrait tous les jours ce beau spectacle, et qu'elle +n'aurait plus jamais le fouet. Cette rude éducation durait dans les +familles de vieille roche. Le Dauphin même (élève de Montausier et de +Bossuet), dans sa première enfance, était fouetté par ses femmes et +nourrices; plus tard, son gouverneur lui donnait des férules, et si +durement qu'une fois il crut avoir le bras cassé. + +Ce fut un rajeunissement pour la dame d'avoir, voltigeant autour +d'elle, ce charmant papillon. Elle en avait besoin. Outre son âge, que +de choses avaient marqué sur elle! des passions? non, mais des misères +et des fatalités. La pauvreté jadis l'avait mariée, l'avait faite la +complaisante des grandes dames, même de tel ami, qui, dit-on, la fit +vivre; puis vint cette honnête servitude de gouvernante chez madame de +Montespan. + +Elle eut à cinquante ans cette étrange nécessité (1683) de remplacer +la reine, Montespan et Fontanges. Celle-ci si fraîche et si jeune, à +vrai dire, un enfant. On fut d'autant plus étonné de voir le roi +prendre une personne si mûre. Il aimait beaucoup la jeunesse. Il se +prévenait volontiers pour les belles personnes. Madame de Maintenon se +rendit justice, et crut judicieusement qu'il trouverait plaisir à +protéger, soigner une maison de jeunes demoiselles. Elle en créa une à +Rueil, où sa propre nièce acheva son éducation. + +Elle n'aimait pas, dit cette nièce, le mélange des conditions. Elle ne +prit que des demoiselles nobles, au moins du côté paternel, elles +devaient prouver quatre quartiers, cent quarante ans de noblesse. Cela +entrait dans les idées du roi qui, alors, pour relever la pauvre +noblesse, lui ouvrait pour ses fils des écoles de cadets. + +Les demoiselles devaient faire preuve aussi de pauvreté, et de beauté +encore, si l'on peut dire. Du moins, elles devaient être bien faites. +Elles passaient pour cela la visite d'un médecin qui leur en donnait +certificat. + +Cette maison, transportée chez le roi même, dans son parc (à Noisy, +puis à Saint-Cyr), richement dotée par lui des biens de Saint-Denis, +devait attirer les filles de la noblesse. Car, _le roi les mariait_. +Celles qui restaient jusqu'à vingt ans recevaient une dot, tirée de +l'excédant des revenus, sinon du trésor même. + +Là on faisait venir les plus jolies, les plus dociles, des Nouvelles +Catholiques, domptées par la rigueur dans les couvents de province, ou +gagnées par Fénelon dans la maison de Paris. Elles arrivaient un peu +calmées, ayant versé leurs dernières larmes, émues et fort touchantes +encore. + +Le roi voulut les voir avant même que tout fût organisé (à Noisy, +1684), et cette première impression lui fut singulièrement agréable. +Il alla seul et les surprit. Lorsqu'on annonça: _le roi!_ ce fut un +coup de foudre. Les dames dirigeantes, toutes jeunes et très-belles, +le furent encore plus du saisissement. Les petites eurent tant peur +que, toutes curieuses qu'elles étaient, pas une n'osa regarder. Ces +tremblantes colombes le touchèrent fort. Il les avait faites +orphelines, et la plupart n'avaient de père que lui. La grande +obéissance qu'elles rendaient à ses volontés, ayant soumis leur foi, +donné le coeur du coeur, immolé jusqu'aux souvenirs? quel triomphe +absolu!... Nul plaisir plus exquis n'eût pu flatter le roi et l'homme. + +Tout était calculé, le costume agréable. Les dames, dans un noir +élégant, avaient la coiffure à la mode, le visage encadré d'une sorte +d'écharpe, nouée sous le menton, mais quelque peu flottante et +chiffonnée à volonté, dont on tirait les plus charmants effets. +C'était un demi-voile mondain, avant le voile de religieuse qu'elles +étaient destinées à porter. Le roi ne tint pas d'abord à exiger ce +sacrifice et dit «qu'il y avait déjà trop de couvents.» On n'exigea +que des voeux simples. + +Le costume des petites, de modeste étoffe brune, se relevait et par le +linge et par la bordure de couleur, diverse selon la classe. Un peu de +dentelle au cou montrait la demoiselle. On laissait passer de jolis +cheveux. Le bonnet seul déplut; il était trop serré et il en faisait +des béguines; le roi y fit ajouter un ruban. + +Il fit venir Louvois, et il l'envoya, maugréant, pour madame de +Maintenon, chercher, choisir, bâtir une maison digne d'une telle +fondation. Ce fut Saint-Cyr. Le lieu n'était pas gai. Cependant quand +les demoiselles virent ce que le roi avait fait pour elles, quand +elles entrèrent dans ces bâtiments vastes, ces jardins sérieux, mais +non sans quelques fleurs, elles furent reconnaissantes. Il relevait de +maladie (1687). Elles le reçurent, à sa première visite, par un beau +chant, qu'avait composé madame Brinon, leur supérieure, et que Lulli +avait orné de sa mélodie grave et tendre. C'était le chant célèbre: +«Dieu sauve le roi!» que les Anglais nous ont pris sans façon. + +Quelle était cette éducation? bien moins sérieuse alors que ne le +feraient croire les lettres de madame de Maintenon sur ce sujet. La +véritable fondatrice, madame Brinon, une ursuline, éloquente et +brillante, née pour la cour, entrait tout à fait dans les vues +mondaines du roi. Mais madame de Maintenon qui plus tard rejeta tout +sur elle, ne fut nullement innocente. Elle leur fit très-bien +apprendre et chanter les prologues d'opéra, l'énervante poésie de +Quinault, de ridicule idolâtrie, où l'adulation a toutes les formes de +l'amour. Entraînée ou par le désir de plaire au roi, de l'amuser, ou +par ses propres engouements, le plaisir de faire des poupées, elle +mettait aux plus jolies des noeuds de ruban! des perles! à ces +demoiselles pauvres. Les innocentes ne rêvaient plus que la cour et de +grands établissements, pour retomber bientôt à la réalité amère. + +Le roi croyait, beaucoup croient et répètent que madame de Maintenon +était fort judicieuse. Dans les grandes affaires, en conseil, il +s'arrêtait parfois, lui disait: «Qu'en pense _votre solidité_?» Cette +solidité ici ne paraît guère. Une éducation contradictoire de dévotion +et de cour ne pouvait porter de fruit. Elle était extérieure, n'allait +pas au coeur même; elle imposait surtout _la convenance_. L'élève +personnelle de madame de Maintenon, madame la Duchesse (de Bourbon), +fut une des personnes les plus mauvaises du siècle. + +À Saint-Cyr, les grandes filles, surtout de quinze à vingt ans, +devenaient très-embarrassantes. Nobles de père, mais bourgeoises de +mère, elles avaient, ce semble, la chaleur du sang plébéien. Plusieurs +nous sont connues par leur destinée romanesque. Leur cruelle crise +d'enfance, ce violent passé de conversion et l'ébranlement qui en +restait, les faisaient passionnées d'avance. Elles n'étaient qu'orage +et langueur. On les voyait si tristes, qu'on ne savait comment les +consoler. On s'avisa de les faire déclamer, jouer la tragédie. Elles +ne l'avaient que trop au coeur. + +Nulle n'échappa plus vite à madame de Maintenon que sa nièce, la +petite Villette, et même avant treize ans. Elle était gaie, rieuse, +peu capable de feindre, crédule, damnablement jolie. Tout tournait +autour d'elle, des fats, ou des amies trop tendres. Madame de +Maintenon craignit quelque éclat qu'on ne pût cacher, et la maria +brusquement. M. de Boufflers, si estimé, se présentait. La tante dit +durement: «Elle n'est pas digne d'un si honnête homme.» Et elle eut la +cruauté de la donner à un Caylus, grossier, ivre toujours. Admirable +moyen de la précipiter sur la pente de l'étourderie. + +Elle fit bientôt une autre exécution sur la supérieure de Saint-Cyr. +Madame Brinon avait commencé et fait cette maison. Elle y était chez +elle, on peut le dire. On venait de la nommer directrice à vie, et on +la chassa brusquement. Elle plaisait au roi; ce fut son crime réel. On +l'accusa de cette tendance mondaine et théâtrale de Saint-Cyr. Mais +madame de Maintenon avait rejeté les pièces pieuses que madame Brinon +faisait pour ses élèves, et leur avait fait jouer Racine, _Andromaque_ +même! Haute imprudence qui révéla Saint-Cyr, et tout ce qu'il +contenait sous son calme apparent. Elles ne jouaient qu'entre elles, +et n'en furent pas moins surprenantes d'ardeur et de passion. Ce +n'était pas un jeu; c'était la nature même à son premier élan. Il n'en +fut guère autrement dans une pièce biblique, la molle et tendre +_Esther_. + +Le vrai titre serait: le triomphe d'Esther et _la chute d'Aman_. C'est +le caractère de cette pièce que toutes ses tendresses servent à +enfoncer le plus terrible coup. + +Un an durant, le génie laborieux de Racine fit et refit, polit cette +oeuvre unique. Il fallait qu'on sentît déjà Louvois perdu pour qu'on +osât cela. La violence de madame de Maintenon y parut, jusqu'à +permettre au poète d'insérer un mot de Louvois, celui qu'il avait eu +l'imprudence de prononcer et qui dut tant blesser le roi: «Il sait +qu'il me doit tout.» + +La pièce fut jouée le 25 janvier 89. Le roi y était seul, on peut le +dire; car il n'avait avec lui que le peu d'officiers qui le suivaient +à la chasse. L'effet fut délicieux, mais le coup trop peu appuyé. Il +paraît que le roi s'obstinait à ne pas comprendre. Louvois était trop +nécessaire. + +Le 5 février, on appela au secours les grands moyens de succès, +d'abord la cour d'Angleterre. C'est pour elle que Racine a fait le +beau chant de l'exil, le choeur tout plein de larmes (J'irai pleurer +au tombeau de mes pères). Ces hôtes de la France, martyrs de la foi +catholique, étaient là comme suppliants. Leur présence muette +sollicitait la chute de ce cruel Aman qui défendait de leur porter +secours. + +Les jeunes actrices n'ignoraient pas qu'_Esther_ était un plaidoyer +pour cette sainte cause. Madame de Maintenon (_V._ ses lettres +d'éducation) les tenait au courant de la politique du temps et les +faisait prier pour les succès du roi. Plusieurs, avant de paraître en +scène, se jetèrent à genoux, et, pour obtenir la grâce de parler +dignement, elles dirent un _Veni Creator_. + +Un moyen plus mondain avait été employé par Racine. Les deux rôles de +femmes et d'amies, si charmantes, d'Esther et d'Élise, furent joués +par deux personnes irrésistibles. La toute jeune mariée Caylus joua +Esther, malgré les répugnances de sa tante. Mais Racine insista, +l'obtint. Élise était représentée par l'Élise de madame de Maintenon, +son bijou du moment, la Maisonfort, jeune chanoinesse, de grâce +touchante, qu'on ne voyait pas sans l'aimer. Elle était si émue que +Racine en tremblait, ne savait comment la calmer. En vain, +paternellement, il lui essuyait ses beaux yeux, comme on fait aux +enfants. Cela parut en scène; le roi le dit: «La petite chanoinesse a +pleuré.» + +Le succès dépassa tout ce qu'on attendait. Ce fut un entraînement +prodigieux, et d'abord des actrices, d'Esther-Caylus qui, se sentant +aimée, gâtée, se livra sans réserve. Les coeurs furent emportés. Un +vertige gagna tout le monde, les femmes même. La singularité du +costume y contribua. L'habit persan confondait tout. Assuérus et +Mardochée (deux belles grandes demoiselles) différaient peu de la +petite Esther. + +J'ai sous les yeux la vaste collection des modes de ce temps-là +(Bounard, etc., 30 vol. in-folio). J'y vois que, peu après Esther, +elles changent tout à coup. Les modes de Ninon et de la Montespan +avaient duré jusqu'à l'année du fameux jubilé 1676. Dans la douteuse +aurore crépusculaire de madame de Maintenon, surtout dans les années +équivoques qui précèdent le mariage, elle avait adopté une coiffure +coquette et dévote, qui cachait et montrait, l'écharpe qu'elle donna +aux dames de St-Cyr et que toutes imitèrent. Après _Esther_, l'écharpe +est écartée. La face hardiment se révèle. La coiffure est haussée, +surexhaussée par différents moyens; elle semble imiter la mitre ou la +tiare persane qu'on avait admirée sur ces têtes angéliques. Tantôt +c'est un peigne gigantesque, une tour, une flèche de dentelles, et +plus tard un échafaudage de cheveux. Tantôt le bonnet-diadème que prit +madame de Maintenon, le bonnet-casque, ou crête de dragon, dont les +audacieuses (madame la Duchesse) décorèrent leur beauté hardie. Ses +portraits et ceux de Caylus, les plus jolis du temps, semblent donner +la mode. La première gouvernait et menait la seconde. Elle s'était +emparée de la trop faible Esther, l'avait associée à ses jeux +satiriques et la compromit fort de son équivoque amitié. + +Un effet si mondain dans un tel lieu paraît avoir embarrassé madame de +Maintenon. La ville, la plus grande partie de la cour, ne pouvaient +assister, et murmuraient sans doute. Elle résolut de les faire taire +en faisant jouer la pièce devant le confesseur du roi, devant +Bourdaloue et quelques Jésuites. On fit même venir, pour imposer à la +bourgeoisie médisante, madame de Miramion, la sainte, la charitable. +On joua une autre fois devant Bossuet. On était bien sûr que les +saints ne verraient rien que de pieux dans une pièce qui lançait la +croisade d'Angleterre. + +Qui résistait? Louvois, le bon sens, la nécessité. Le roi qui avait +mis cent mille francs aux costumes d'_Esther_, en était à envoyer sa +vaisselle à la monnaie. À grand'peine, on vendait des charges, on +pressurait des financiers par une petite Terreur. Pouvait-on donner +une armée à Jacques, quand les nôtres affaiblies quittaient le Rhin en +brûlant tout, et perdaient Cologne et Mayence? Madame de Maintenon et +son ministre Seignelay obtinrent qu'il aurait au moins une flotte et +quelques officiers. Le général devait être Lauzun, le favori de +Saint-Germain. + +Chose curieuse, Lauzun voulait être payé d'avance de ses exploits +futurs. Il fallait que le roi le fît duc avant le départ. Refusé +sèchement. Alors, il eut l'impertinence de se fâcher, de dire qu'il ne +partirait pas. + +Pour le consoler, Jacques lui donna la Jarretière, qu'on ne donne +guère qu'à des rois, et, pour comble, lui conféra cet ordre par le don +d'un précieux joyau de famille, la propre médaille que Charles Ier, le +martyr, à la séparation de sa famille, avait remise à Charles II. + +C'était aller de sottise en sottise. Enfin, ce cher Lauzun, il le fit +dîner en tiers entre lui et le nonce du pape. À ce moment, chose +bizarre, Saint-Germain possédait un nonce, et Versailles n'en avait +pas. + +Était-ce assez de ridicule? Non. Jacques, comme roi de France, exerça +son grotesque droit de faire des miracles, de toucher les écrouelles. +Cela l'acheva dans l'opinion. + +Il part pour Brest. Là, rien de prêt. Seignelay, qui avait tout +promis, n'était pas en mesure. Jacques crie. Enfin, tout arrive, mais +du ministère de la guerre, et tout arrive par Louvois. Lui seul était +en règle, seul agit efficacement. _Esther_ fut inutile, il n'en resta +rien qu'un chef-d'oeuvre et une mode. Et le départ de Jacques fut un +triomphe de Louvois. + + + + +CHAPITRE III + +MADAME GUYON + +1689-1690 + + +Beaucoup de gens blâmaient madame de Maintenon de ne pas se mêler +assez des affaires. Reproche injuste. Elle influait infiniment, et de +la vraie manière, seule efficace auprès du roi. Elle ne faisait rien, +mais peu à peu elle mit au conseil ceux qui faisaient tout, les +ministres. Pontchartrain, aux finances, se fit son homme, et +Seignelay, à la marine, ne se soutenait que par elle dans sa rivalité +contre Louvois. D'autre part, son concert avec un certain groupe de +grands seigneurs honnêtes et pieux que le roi estimait, devait avoir, +ce semble, un effet plus profond, celui de modifier à la longue le +caractère même du roi. «Obsédez-le de gens de bien, lui écrit Fénelon; +qu'on le gouverne, puisqu'il veut l'être.» Par ce moyen réellement on +fit le roi dévot, pour dix années surtout. Au delà, la vieillesse, le +malheur, je ne sais quel endurcissement le jetèrent dans +l'indifférence. + +Regardons cette petite société, comme un couvent au milieu de la cour, +couvent conspirateur pour l'amélioration du roi. En général, c'est la +cour convertie. Les fils et filles de la génération violente qui +précéda, sont tout humanisés et régularisés, amendés; ils semblent +expier l'énergie que leurs pères déployèrent en mal ou en bien, leurs +fortunes souvent mal acquises. Les trois filles de Colbert, les soeurs +de Seignelay, duchesses de Chevreuse, de Beauvilliers, de Mortemart, +semblent autant de saintes. Le duc de Chevreuse, petit-fils du favori +Luynes, n'intrigue qu'en affaires dévotes; il est l'agent, le +colporteur de la pieuse coterie. Le duc de Beauvilliers (fils de ce +Saint-Aignan qui fournit au roi la Vallière) fait ses filles +religieuses. Ce qui est beau, très-beau, dans ce parti, ce qui en fait +l'honorable lien, c'est l'édifiante réconciliation des mortels +ennemis, les Fouquet, les Colbert. La fille de Fouquet, que Colbert +enferma vingt ans, la duchesse de Béthune-Charost, par un effort +chrétien, devient l'amie, presque la soeur des trois filles du +persécuteur de son père. Cette duchesse est la pierre de l'angle dans +la petite église, «la grande âme,» admirée et respectée de Fénelon. + +Ce tableau a des ombres. Les personnages accessoires qui y entrent, ne +sont pas sans reproche. Le fils par exemple de la grande sainte, +Charost, dévot et _pratiquant_, n'en est pas moins l'intime ami des +_libertins_ de l'époque. Seignelay, qui devient dévot sous +l'influence de ses soeurs et de madame de Maintenon, entre Fénelon et +Racine, n'en reste pas moins Seignelay, je veux dire l'orgueilleux, le +cruel bombardeur de Gênes, le tyran de nos amiraux. Même sa conversion +est tristement datée par un acte d'indélicatesse. Il empêche Jean Bart +et Forbin de faire la grande guerre; il se réserve ces vaillants, ces +preneurs infaillibles, pour faire la course à son profit. + +Pour ne compter dans ce parti que les hommes vraiment pieux en qui la +foi était le fond du coeur, les Beauvilliers, Chevreuse, etc., on est +frappé de voir combien cette foi sincère est timide et de peu d'effet, +pauvre de résultats. Ce sont des courtisans honnêtes et médiocres, +qui, pour influer quelque peu, sont obligés de s'observer beaucoup, de +s'amoindrir encore, de s'accommoder à la médiocrité sèche du roi et de +madame de Maintenon. + +Il faut le dire, il y avait un amoindrissement général, et dans la +chose même qui faisait la couleur du temps, la dévotion. + +Le jansénisme avait pâli. Il languissait avec Nicole octogénaire en +son désert du faubourg Saint-Marceau. + +Le jésuitisme même avait pâli. Quoique le P. La Chaise, récemment, en +87, pendant la maladie du roi, lui eût surpris la feuille des +bénéfices, très-faible était son influence morale. Les Jésuites du +Canada, riches et paresseux, avaient interrompu leurs relations +romanesques, qui pendant cinquante ans avaient été le vrai journal du +temps, le pieux amusement du monde catholique. + +L'insipide juste milieu de Saint-Sulpice, la simplicité fausse des +Lazaristes, pauvres, sales d'extérieur (et très-riches en dessous), +c'est ce qui réussissait en cour. Ennui profond, nullité, platitude. + +Ce qui peint madame de Maintenon, c'est qu'en 89, et la veille +d'_Esther_, elle a pour idéal dans la haute spiritualité un +Godet-Desmarais, de la plus sèche étoffe qu'ait fournie Saint-Sulpice. +Elle estimait en lui sa littéralité serrée de prêtre exact, une +certaine médiocrité judicieuse, qui n'est nullement la solidité forte. +Il lui plut par sa figure basse, qui disait vrai sur le dedans; il +détestait le grand et haïssait le génie. Sa dévotion pauvre, +décharnée, sans substance, pour aliment à la vieille âme, ne pouvait +donner que des os. + +Le jeune homme, dans ce monde de vieillards, est un abbé de qualité +qui n'a pas quarante ans, l'aimable Fénelon. Il était déjà mystique et +quiétiste en 1686 (lettre du 10 mars), mais avec des ménagements +extrêmes et des contradictions (_d'activité passive_) qui tombent dans +le galimatias. Son _Éducation des filles_, livre admirable de prudence +et d'esprit positif, est visiblement fait pour être, de madame de +Beauvilliers, transmis à madame de Maintenon. Ses amis conspiraient +pour le faire précepteur de l'enfant royal, et il devait ménager le +tout. Élevé tour à tour par Saint-Sulpice et les Jésuites, il +conservait un pied ici, et un pied là. Il rendait des respects infinis +à Bossuet; il l'avait enlacé, et par lui avait prise dans un troisième +parti, celui des gallicans. Seulement, il est bien entendu qu'un +homme, si agréable à trois partis, n'y parvenait qu'en restant pâle, +effacé, un peu faible. De sa longue direction de filles (les Nouvelles +Catholiques), il lui restait, ce semble, une certaine douceur +féminine, qu'on appellerait énervation, si on la comparait au génie +mâle, robuste de Bossuet. + +Je le répète, avant 89, par où que je regarde, je ne vois que +faiblesse dans cette cour. La molle Esther n'y mit pas l'étincelle; +l'effet fut, on l'a vu, mondain, sensuel, et plus propre à augmenter +l'énervation. + +Tranchons le mot. Ils attendaient leur âme. Une âme jeune devait venir +qui réchauffât un moment cette vieillesse commune. Que cette âme fût +romanesque, aventureuse et quasi folle, un Don Quichotte religieux, on +aurait cru que c'était un obstacle dans un monde de sèche convenance. +Oui, mais ce fut son charme. Elle eût fait sourire la mort même. Elle +donna un moment l'oubli à tous ces coeurs fanés; ils se crurent jeunes +encore. Ce moment dura trois années (1689-1692). + +Dans mon livre _du Prêtre, de la Femme et de la Famille_, j'ai parlé +des idées de madame Guyon, pas assez de sa vie, qui en est +l'explication nécessaire. Cent choses, très-peu neuves, qu'on voit +dans les anciens mystiques, sont cependant chez elle originales, étant +sorties de sa situation. + +Elle avait eu une enfance d'élue, accomplie de malheur. Maltraitée de +sa mère qui n'aimait que son frère, battue par une de ses soeurs, elle +passe au couvent. Mal soignée, laissée seule, dans ses fréquentes +maladies, elle se met à lire la Bible et des romans. On la donne à +quinze ans à un ancien entrepreneur, anobli, un M. Guyon, malade, +maussade et brutal. Une aigre belle-mère la garde à vue, et si +durement qu'elle n'osait lever les yeux. Loin de la soutenir, sa +propre mère aggrave, encourage ces duretés. Une servante maîtresse, +ancienne dans la maison et qu'on croyait une sainte, l'insulte +impunément, jusqu'à lui tirer les cheveux. Le comble, c'est que ses +enfants, dès qu'elle en a, sont élevés contre elle, dressés à +l'espionner et à se moquer de leur mère. Nul refuge pour elle dans sa +propre maison, nul que la prière et le rêve. + +Elle eut des maladies terribles, où sa belle-mère faillit la faire +mourir. Une cruelle petite vérole la marqua, menaça sa vue. Elle eut +souvent mal à un oeil. Et avec tout cela très-jolie, mais de bonté +surtout. Je ne sais quoi d'enfantin, de comique, mais d'amoureux +aussi, faisait sourire, touchait, la rendait délicieuse. + +Sa douceur d'ange était sur son visage, et le coeur fondait à la +regarder. Dans un petit séjour qu'elle fit aux Carmélites de Paris, +madame de Longueville, qui y demeurait, la rencontra au jardin; elle +qui avait vu tant de choses, vieille et blasée, séchée de jansénisme, +elle n'en fut pas moins saisie; elle ne se lassait pas de contempler +cette personne attendrissante, n'en pouvait détacher les yeux. + +Pauvre souffre-douleur, moquée de sa famille, traitée comme une +enfant, elle vivait, dit-elle, comme ne vivant pas, et dans une sorte +d'enfance qui lui resta toute sa vie. Elle en sortait par des réveils +lucides; elle montra une grande capacité d'affaires, dans un moment +où l'intérêt de son mari le commandait; elle déploya plus tard une +vive éloquence, une vraie force théologique. Avec cela, toujours +enfant. + +Un jour qu'elle alla consulter un vieux Franciscain très-austère, qui +vivait enfermé, et, disait-on, n'avait pas vu de femmes depuis longues +années, il lui dit ce mot seul: «Vous cherchez au dehors ce que vous +avez au dedans. Cherchez Dieu en vous; il y est.» Puis lui tourna le +dos. «Ce fut un coup de flèche, dit-elle; je me sentis une plaie +d'amour délicieuse, avec le voeu de n'en jamais guérir.» + +Elle prit sur elle d'y retourner encore, et il lui apprit une étrange +nouvelle: «Qu'une voix d'en haut lui avait dit: _C'est mon épouse._» +Sur quoi, elle s'écrie dans une adorable innocence: «Moi! si indigne, +votre épouse!... Pardonnez-moi, Seigneur, mais vous n'y pensiez pas!» + +Bientôt d'autres ont eu cette révélation. La Visitandine Marie +Alacoque, dont j'ai parlé, dans sa vision du Sacré Coeur qui est à peu +près du même temps, sut aussi qu'elle était l'épouse de Jésus. Son +abbesse dressa le contrat, célébra les noces. Et néanmoins la +différence est grande. La forte Visitandine de Bourgogne que l'on +saignait sans cesse, ivre de vie, eut le délire physique et voyait le +sang par torrent. Madame Guyon n'était qu'une âme; dans le mariage +même, elle ne sut pas ce que c'était, mère n'en fut pas moins +demoiselle. + +Délicate et souvent malade, elle resta infiniment pure, éthérée +d'imagination. Elle aima vraiment un Esprit, n'eut besoin de donner +nulle figure à Celui qu'elle cherchait, n'eut de l'amour que la +souffrance, l'aspiration et le soupir, puis une étonnante paix. + +À travers sa crédulité, souvent puérile, elle a deux choses +très-hautes pour l'émancipation de l'âme. Elle se défie des visions, +croit que Dieu ne s'y montre point (_V._ sa vie, I, 81, 83). Elle se +défie des directeurs (_Ibid._, II, 68), et croit qu'on est bien fou de +croire l'homme infaillible. Elle s'exposa souvent pour sauver de +belles filles de leur confesseur. + +N'était-elle pas dangereuse elle-même à son insu? Si faible et +maladive, elle n'en avait pas moins, on le voit, une singulière +plénitude magnétique. Les plus purs, les plus saints, hommes ou +femmes, en sentaient les effluves toutes-puissantes. Le pieux M. de +Chevreuse le disait à Bossuet: «N'avez-vous pas senti qu'on ne peut +être assis près d'elle sans éprouver d'étranges mouvements?» + +Bien loin d'abuser de cette puissance pour s'asservir des volontés, +elle s'était imposé le supplice de vivre avec une âme réfractaire à la +sienne, une femme de chambre de rude dévotion, dont la parole et le +contact lui étaient un martyre. Cette femme la crucifiait tout le +jour. Cependant, si elle était malade, elle subissait l'ascendant de +sa douce maîtresse; il suffisait que madame Guyon lui défendît de +l'être; elle guérissait à l'instant. + +Nombre de gens la suivaient malgré eux. Tel fut le P. Lacombe, par qui +elle se crut dirigée et qu'elle dirigeait elle-même. Tant qu'il était +près d'elle, c'était un saint. Loin d'elle, il s'évanouissait, pour +ainsi dire, n'était plus rien. La prison qu'elle supporta très-bien +pendant de longues années, fut mortelle à Lacombe. Il se mourait de +mélancolie. Sa tête faiblissant, il finit par écrire (ce qui avait +peut-être été le vrai secret de sa vie) qu'il était éperdu, désespéré +d'amour. Elle sourit, et dit: «Il est devenu fou.» C'était vrai, et il +mourut tel. + +Cette attraction était universelle. Ses ennemis et ses persécuteurs y +cédaient à la fin. Même sa belle-mère y céda, et se mit à l'aimer. +Même la vieille fille insolente qui l'avait tant persécutée. Elle +l'aima avec emportement, et quand elle quitta la France, elle mourut, +dit-on, de regret. + +Une pieuse ligue de dévots l'envoyait à Genève, comptant sur sa +séduction. Elle donna en partant son bien à sa famille, se réservant +une petite pension, n'emportant rien que son dernier enfant, sa toute +petite fille, et quelques livres, entre autres _Griselidis_ et _Don +Quichotte_. Elle avait été bien longtemps elle-même l'infortunée +Griselidis, martyre du mariage, et elle continuait de l'être en +savourant «l'amère douceur des rigueurs du céleste Époux.» Pendant six +ans, elle courut la France, la Suisse et l'Italie, les nuages surtout +et le pays de l'imagination, comme le chevalier de Cervantès ou ses +touchantes Dorothées, réchauffant tous les coeurs, les amusant, les +consolant, jetant partout son âme. + +Ce qui est curieux, c'est qu'elle se croît très-soumise au clergé; +elle veut l'être. Mais les libertés de l'amour divin l'émancipent +malgré elle. Elle fait créer deux hôpitaux, pas un couvent, pas une +église. L'église et le couvent, ce sont les Alpes, qui ont inspiré +ses _Torrents_. Elle aime étonnamment le peuple et les petits, les +paysans, les bergers, les troupeaux. Ses amis sont en toute condition. +Ses tendresses, son admiration sont pour trois femmes de Thonon, +marchande, serrurière, lavandière, humbles personnes unies en Dieu +d'une sainte et suave amitié. + +Ce qu'on tolérait le moins en elle, c'est qu'avec sa douce innocence, +elle voyait tout cependant, voyait les moeurs du clergé, et les hontes +intérieures du cloître. Sans critiquer ni censurer, elle encourage les +pauvres religieuses à s'affranchir, à ne plus être le jouet du vice, à +rompre telle habitude immonde que sa tyrannie imposait. De là des +ennemis terribles, dont la rage la suit partout. Elle ne peut rester +ni à Gex, ni à Annecy, ni à Grenoble, ni en Italie. + +On la disait sorcière. On éprouvait pour elle les sentiments les plus +contradictoires. Une fille de Grenoble la détestait absente, présente +l'adorait. Une autre, de la même ville, de bourgeoisie aisée, pleine +d'esprit et d'une âme orageuse, tourna le dos aux amoureux, s'éprit de +virginité et de madame Guyon, et ne voulut plus la quitter. Elle +partait pour l'Italie où on l'avait souvent priée de venir. C'était +alors un grand et dangereux voyage. Elle était chargée déjà d'un +enfant, sa petite fille, et n'avait de suite que sa femme de chambre +et un ecclésiastique inférieur (un quasi-domestique). Cette fille à +garder n'était pas un petit embarras, étant de plus fort belle. Il n'y +eut pas moyen de l'empêcher de suivre. Madame Guyon en prit la +charge, comme imposée de Dieu; elle la tenait au plus près d'elle, ne +la couchant que dans sa chambre et avec elle. Elles faillirent périr +ensemble sur le Rhône, souffrirent beaucoup en mer. Nul moyen d'aller +que par Gênes. Mais Gênes, nouvellement bombardée par les Français, +pouvait leur faire un très-mauvais parti. À grand'peine trouva-t-elle +un muletier pour passer l'Apennin. Elle avait envoyé en avant son +ecclésiastique pour préparer l'établissement en Italie. Le muletier, +un Génois très-suspect, avait en main cette pauvre caravane de femmes; +il les mène droit dans un bois de voleurs. Madame Guyon ne s'étonne +pas, reste calme et sourit. Voilà des gens interdits, en déroute, qui +ne savent que dire. Ces incidents la troublaient si peu, que, le long +du chemin, elle versait son coeur, ses rêveries, épanchait son livre +sublime, et fort dangereux, des _Torrents_. Tout cela plus passionné +dans l'âpreté de l'Apennin. La pauvre fille en fut enivrée, et comme +anéantie. À l'arrivée, elle tomba malade; âme et corps, tout lui +échappait. + +On dut avertir les parents, et ils crurent sottement que madame Guyon +voulait la faire tester en sa faveur. Ils envoyèrent son frère en hâte +pour la ramener. Elle se remettait, mais refusait, disait qu'elle +aimait mieux mourir. Quelle fut sa surprise quand madame Guyon +elle-même se mit du côté du frère et lui conseilla de retourner! Le +déchirement fut si cruel, qu'elle changea tout à coup, jeta là sa +dévotion, montra le fond du fond, la passion, l'attache personnelle et +la furie de la douleur. Son frère l'arracha, l'emporta, mais si +ulcérée, si haineuse qu'elle dit tout ce que lui firent dire les +ennemis de madame Guyon. Elle vomit mille calomnies contre elle, +tourna en hontes ses bontés, ses tendresses. Tout cela dit, épuisée de +fureur, elle pleura, eut horreur d'elle-même, et, de remords, perdit +l'esprit. + +C'était le terrible danger avec madame Guyon. Elle semble ne pas +l'avoir compris. Elle vous prenait votre âme innocemment, sans rien +mettre à la place, sans rien communiquer de sa sérénité. Elle +supposait convertis ceux qui se donnaient à elle, elle s'en séparait +sans peine, ne leur laissant que le vide, la plus terrible aridité. +Aucune âme vivante ne lui fut nécessaire. Sa plénitude et sa puissance +ne furent jamais si grandes qu'en parfaite solitude. Elle monta alors +très-haut, écrivit son seul livre vraiment original, le livre des +_Torrents_. + +J'ai dit ailleurs (_V. le Prêtre_) comment cela se fit. Dans un +couvent de Savoie, les religieuses à qui elle payait pension, lui +faisaient faire les choses les plus rudes, blanchir ou balayer +l'église. Elle était si grande, cette église, que les bras lui +tombaient de fatigue. Elle s'asseyait par terre, dans un coin, et +rêvait. Cette rêverie, ce fut son livre. + +Là elle est supérieure aux vieux mystiques, supérieure au _Château de +l'âme_ de sainte Thérèse. La comparaison des eaux, des torrents, des +rivières, est bien autrement riche, vive, variée à l'infini. L'épreuve +terrible de l'amour, le tableau de la mort physique, est sans rival +dans les romans passionnés. Les Eucharis sont bien fades, à côté. + +Les gens qui la menaient et voulaient s'en servir, la tentèrent en lui +promettant qu'elle trouverait ici des _croix plus cruelles_, et, en +effet, à peine revenue à Paris, elle fut arrêtée sous prétexte de +Molinosisme par l'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon. Ce +prélat, noté pour ses moeurs, enferma cette sainte. Elle ne sortit +qu'en 88, à la prière de sa cousine, la Maisonfort, et de la bonne +madame de Miramion, qui était la charité même, et n'ignorait pas que +madame Guyon, en Suisse, avait créé deux hôpitaux. + +C'était au printemps de 89, après _Esther_. Madame Guyon allait +souvent à la campagne chez ses amies, la duchesse de Charost et la +duchesse de Chevreuse. Elle voyait en passant sa parente à Saint-Cyr. +Ces visites étaient une fête pour les pauvres captives. Dans la triste +maison, de solennel ennui, elle arrivait, comme la vie elle-même, les +mains pleines de fruits et de fleurs. + +Mais ce qu'on désirait le plus, c'était de la lier avec celui qui +était le centre du petit groupe des duchesses. La grande sainte +(madame de Charost) arrangea le rendez-vous, l'invita, et, avec elle, +Fénelon. Elle les renvoya ensemble à Paris dans le même carrosse, avec +une de ses dames en tiers. Madame Guyon dit que Fénelon s'ouvrit peu, +et la laissait dire. Il n'était pas précepteur encore; on travaillait +à cette grande chose. Il devinait très-bien qu'une spiritualité si +hardie, si naïve, pouvait le compromettre. Enfin, elle lui dit: «Mais, +monsieur, me comprenez-vous? cela vous entre-t-il?» Alors, se +réveillant, et par un mot vulgaire (chose très-inusitée chez lui), il +dit: «Comme par une porte cochère.» Dès lors il parla un peu plus. + +Il fallait être quiétiste pour complaire aux duchesses qui devaient +travailler madame de Maintenon. Il ne fallait pas l'être pour garder +Saint-Sulpice, et ne pas perdre la protection de Bossuet. + +Ce fut autre chose à Saint-Cyr, Madame Guyon y eut plus qu'un +triomphe. Ce fut un enchantement. Ces jeunes coeurs s'épanouirent, et +se versaient tous à ses pieds. Les dames, pour la première fois, se +sentirent libres. Et les demoiselles mêmes se trouvaient +extraordinairement attendries d'une telle mère, toujours jeune, qui +plus que les jeunes avait gardé le don d'enfance. + +Il est bien entendu que l'on n'en parlait pas. Tous avaient repris +l'étincelle. Mais cet état nouveau était si étonnant, visiblement si +dangereux, que je ne sais quel accord tacite dissimulait le tout au +roi. Seulement la température de la cour avait changé autour de lui, +et l'on sentait un souffle tiède. Il était comme un homme qui a un +foyer invisible sous le plancher. Malgré les dangers, l'embarras, la +détresse du moment, il y avait chez ses meilleurs courtisans je ne +sais quelle douceur de pieuse gaieté. D'autant moins pouvait-il +tolérer le visage haïssable, la face apoplectique de ce païen Louvois, +toujours furieux, tandis qu'autour de lui il ne voyait du reste qu'un +certain paradis, et l'aimable sourire des saints. + + + + +CHAPITRE IV + +MADAME DE LA MAISONFORT--ATHALIE--MORT DE LOUVOIS + +1690-1691 + + +Jusqu'où madame de Maintenon irait-elle dans les voies mystiques où +l'entraînaient le parti des duchesses, la cour de Saint-Germain, et, +pour le dire en général, la dévote cabale des ennemis de Louvois? +C'était une grande question. Son influence, timide, réservée, d'autant +plus profonde, devait, si elle se donnait à eux, agir peu à peu sur le +roi, changer la politique d'intérêts en politique pieuse de sentiments +et de passion, c'est-à-dire lancer le roi à l'aveugle dans la grande +affaire d'Angleterre. + +Voilà pourquoi il faut bien s'arrêter derrière la coulisse, chez +madame de Maintenon et surtout à Saint-Cyr, où se fait (entre des +personnes innocentes, ignorantes de tout) le violent combat des deux +esprits qui se disputent le monde. + +Madame de Maintenon, malgré sa dévotion de forme et même sa bonne +intention d'être dévote, n'avait aucune tendance à l'amour du +surnaturel. Elle était trop sensée pour se prendre à la grossière +légende de Saint-Germain, au Coeur sanglant, religion matérielle, qui +fut bientôt si populaire. Et d'autre part, elle était trop froide, +trop sèche pour être bien sensible aux suaves douceurs de madame +Guyon. Notons en passant qu'en cela, elle était comme tout le monde. +Peu, très-peu de gens en France goûtèrent le quiétisme. Le grand bruit +qu'ont fait là-dessus les glorieux champions, Fénelon et Bossuet, ne +doit pas faire illusion. C'étaient de vieilles choses, surannées, +dépassées. Le mysticisme pur, rajeuni par le charmant génie de madame +Guyon, voulait des âmes tendres, rêveuses, comme on n'en trouvait +guère chez un peuple rieur. Le mysticisme impur de Molinos, qui dès +longtemps et avant Molinos fut un art subtil de corrompre, était trop +sinueux, trop lent, trop patient pour les derniers temps où nous +sommes. On allait bien plus droit au but par la transparente équivoque +du Coeur et le culte du sang. + +Madame de Maintenon n'apportait au quiétisme nulle vocation qu'un +très-profond ennui, un grand besoin de nouveauté. Avec sa vie +renfermée, solitaire même à certaines heures, on eût dit qu'elle avait +un pied dans la vie religieuse. Elle manquait de ce qui en est le +fond, une certaine _intériorité_, un calme d'innocence. + +Sa solitude était fort agitée, tout occupée d'affaires d'église, de +cour, de son Saint-Cyr et surtout de sa petite police. + +Madame Guyon l'amusa. C'était une fête de l'entendre. Elle était +touchante et comique; c'était sainte Thérèse, et c'était Don +Quichotte. Ses amies, les duchesses, bonnes et caressantes personnes, +étaient un monde de velours, où l'on sentait une infinie douceur. +Elles serraient, flattaient madame de Maintenon, se trompant, la +trompant sur ce qu'elle sentait elle-même. Elle se crut attendrie, +imagina que son aridité cesserait. Elle était, si on peut dire, en +coquetterie pieuse avec Fénelon qui, devenu précepteur (août 89), de +plus en plus entra dans ces doctrines. Elle trouvait piquant d'aller +le dimanche incognito chez les duchesses à de petits dîners mystérieux +où il présidait. Point d'écouteurs. On se servait soi-même, pour +n'avoir pas de domestiques. + +Dans tout cela, les idées étaient peu, les personnes étaient tout, et +c'étaient elles qui donnaient attrait aux idées. Madame de Maintenon, +pour s'y engager fortement, avait besoin d'y être intéressée par ce +qui seul l'intéressait, un gouvernement d'âme, par une amitié (non +d'égales, de grandes dames, comme étaient les duchesses), mais une +amitié protectrice pour une jeune âme dépendante qui marcherait sous +elle et avec elle dans ces sentiers de la haute dévotion. Car elle +était née _directeur_ (bien plus encore qu'éducatrice). Il lui fallait +quelqu'un à diriger, aimer et tourmenter. + +Sous son extérieur calculé de tenue, de convenance, son âme était +très-âpre, comme on l'est volontiers lorsqu'on a beaucoup pâti. Elle +avait eu des amants, sans aimer. Elle avait été recherchée +très-vivement (_V._ sa première lettre) de certaines dames qui +raffolaient de la créole, _la belle Indienne_, comme on l'appelait. +Mais ces dames étaient trop au-dessus, d'ailleurs, des ennuyeuses; +elle ne fit que les supporter. Cette froideur l'avait conservée. Dans +cet âge déjà avancé, dans ce terrible ennui, elle avait une certaine +flamme. La Palatine, à qui rien n'échappe, note ce trait, la lueur +singulière qui, sous ses coiffes noires, brillait aux yeux de la +sinistre fée et faisait quelque peur dans la personne toute-puissante. + +Elle eût pu s'attacher à ses élèves. Mais pas une ne tourna bien, ni +madame la duchesse, ni sa nièce Caylus, ni (disons-le d'avance) la +duchesse de Bourgogne qu'elle eut petite, qu'elle soigna, et qui +pourtant lui échappa comme les autres. Aurait-elle plus de succès chez +les dames et demoiselles de Saint-Cyr, pauvres et dépendantes, +plusieurs même orphelines? Nouvelles catholiques qui n'avaient plus +aucune racine sur la terre, et d'autant plus auraient pu se donner? + +Plusieurs ont laissé souvenir. Quelques-unes mondaines et de destin +étrange, comme mademoiselle de Marsilly, que le père de Caylus, M. de +Villette, épousa; elle fit son chemin de mari en mari, et devint lady +Bolingbroke. Moins habile fut mademoiselle Osmane, une vive +Provençale, qui se perdit dans le roman, mais qui finit par mourir +sainte. Parmi les dames, il y eut des personnes accomplies; la plus +dévouée, Glapian, aimable, toujours gaie, parfaite, et désolée de +n'être pas meilleure; elle avait pris le rôle dont on voulait le +moins, celui du vieux Mardochée, et sa touchante voix émut tout le +monde. Mademoiselle La Loubère fut la raison autant que la beauté; on +la fit à vingt ans supérieure de Saint-Cyr. + +Mais la perle, entre toutes, incontestablement, fut Élise, la +Maisonfort, pour qui cette âme plus que mûre, peu aimante, s'ouvrit, +la première fois peut-être, dans une âpre amitié. Elle eut le +douloureux honneur d'occuper, de troubler pendant six années madame de +Maintenon et le roi, Fénelon et Bossuet. Tragédie palpitante, où +Versailles s'intéressa plus qu'au spectacle de l'Europe. L'intérêt fut +si vif, qu'on n'en finit qu'en exterminant la victime. Tous, amis, +ennemis, ils concoururent à la briser. + +En 1686, au moment où madame de Maintenon partait pour le voyage +annuel de Fontainebleau, son confesseur, Gobelin, lui présenta une +demoiselle; on l'appelait dame, elle était chanoinesse. Elle amenait +sa petite soeur et demandait qu'on la reçut à Saint-Cyr. L'enfant +était jolie. Madame de Maintenon l'accepta; mais, en faisant causer la +grande soeur, elle lui trouva tant de raison, de douceur et de grâce, +qu'elle la pria de rester, la garda pour elle-même et l'emmena à +Fontainebleau. + +La jeune dame était du Berry, ce pays central de la France, où +certains ordres religieux prenaient leurs sujets de préférence comme +mieux équilibrés, plus complets, propres à tout. Ce fut cet équilibre, +justement, et la belle harmonie, sereine, aimable et souriante, qui +charma dans celle-ci madame de Maintenon. Elle était judicieuse, et +son bon sens, plus tard, embarrassa fort les théologiens. Sous tout +cela, se cachait un coeur tendre, capable de vive amitié. Elle n'avait +pas été gâtée. Dès l'âge de douze ans, son père, un pauvre +gentilhomme, l'avait donnée aux dames de Poussay, qui lui assuraient +une place de chanoinesse. Mais cette petite prébende ne pouvait la +faire vivre. Revenue à Paris, trouvant son père remarié, elle était +fort embarrassée et allait être obligée de se mettre en servitude, +sous titre de demoiselle, dans la sombre maison des Condés. Se voir, à +ce moment, par un accueil si imprévu, adoptée, comme enlevée, par la +plus grande dame de France, portée par enchantement en pleine cour de +Fontainebleau; trouver là l'insigne faveur de vivre au sanctuaire près +de cette haute personne, cela semblait un conte des _Mille et une +Nuits_. La Maisonfort, surprise, mais encore plus touchée, se dévoua +sans réserve. + +Les amitiés de femmes étaient fortes en ce siècle. Les hommes en +étaient cause, n'étant que des poupées, comme Monsieur et autres avec +des moeurs honteuses, ou des fats insolents et très-cruellement +indiscrets. Le mari n'était point, et l'amant, c'était l'ennemi. La +méchanceté d'un Vardes ou d'un Lauzun, le plaisir qu'ils avaient à +payer par le ridicule, l'amour et l'abandon, devaient mettre les +femmes en garde. De là une grande froideur. Madame de Sévigné n'eut +d'amant que sa fille. Madame d'Aiguillon la prudente, nièce de +Richelieu, n'eut d'autre liaison forte qu'avec une dame qui laissa +tout pour elle et lui sacrifia son mari. Marie de Médicis fut comme +ensorcelée de la Galigaï, sa soeur de lait, et Marie-Thérèse d'une +soeur bâtarde qui lui rendait tous les soins d'intérieur. Pour la +même raison, les dames préféraient à tout la personne indispensable, +leur femme de chambre. Au siècle suivant, celle-ci est souvent un +homme de lettres et ne diffère presque en rien de la demoiselle de +compagnie la plus distinguée. + +Madame de Maintenon avait une femme de chambre, ancienne et +très-capable, mademoiselle Balbien, fille d'un architecte de Paris, +qui l'avait servie dans sa pauvreté, et fut, dans sa grandeur, une +sorte de factotum. Elle lui fit aménager tout le matériel de +Saint-Cyr, acheter le mobilier et organiser tout. Pour le spirituel, +elle comptait sur l'excellent esprit de la Maisonfort, qui s'y dévoua. +Chaque jour madame de Maintenon y allait passer ses meilleures heures +dans cette aimable société. Quand madame Brinon partit, la Maisonfort +l'eût remplacée comme supérieure. Mais elle demanda à ne faire jamais +qu'obéir. Son coeur répugnait au manége, aux petites nécessités de +dureté, de police, qu'implique le gouvernement. + +Du reste, elle donna à madame de Maintenon le gage le plus sûr d'un +abandon illimité. + +Elle lui demanda un confesseur. Signe extrême de confiance. Les +religieuses faisaient tout le contraire. Rien ne les désolait plus que +d'avoir un confesseur de leur abbesse. Elles savaient que le prêtre le +plus discret, sans préciser le détail ni dire les choses par leur nom, +peut fort bien faire entendre l'essentiel, le plus délicat. Quand +elles pouvaient, elles se confessaient à un Jésuite, à un moine qui +passait et qui emportait leur secret. Madame de Maintenon lui donna +son Godet-Desmarais, cette figure malpropre et décharnée, un homme de +mérite, mais sec, dur, répulsif. Grande peine de se desserrer devant +quelqu'un qui vous contracte. La Maisonfort ne l'accepta pas moins +comme l'homme de sa protectrice, voulant se donner toute, mettre son +coeur dans la main de madame de Maintenon. + +Celle-ci avait de grandes vues sur Saint-Cyr. Dans un portrait gravé +du temps, et certainement autorisé, on lui donne ce titre: La marquise +de Maintenon, _supérieure de l'abbaye_ royale de Saint-Cyr (Bonnard). +Elle fait de la main un geste de commandement, vif, dur, impérieux. +C'était sa pensée d'avenir. Si elle fût devenue veuve de bonne heure, +elle aurait sans doute aimé à être abbesse, à satisfaire dans la +plénitude absolue son goût unique, de gouvernement et de règlement, de +surveillance minutieuse. Elle l'exerçait déjà sur les dames de +Saint-Cyr. Leur vie captive et remplie heure par heure, toute à jour, +cachait peu leurs actes. D'autant plus elle voulait atteindre leurs +pensées, pénétrer leurs petits mystères, leurs innocents secrets. Or, +elle n'y arrivait pas, tant qu'elle ne les avait pas amenées à la +soumission absolue de la religieuse, qui ne s'appartient plus, ne peut +garder une pensée à elle, et doit tout dire, jusqu'au rêve oublié. + +Beaucoup mollissaient tout de suite, se rendaient sans être assiégées +et n'en valaient pas la peine. Mais une âme, riche et vivante, comme +la Maisonfort, quelque soumise qu'elle voulût être, avait toujours en +elle de libres élans de nature. Il y avait de quoi opprimer, toujours +un infini à acquérir et conquérir. Devant cette amitié si exigeante +qui toujours avançait, pénétrait, elle reculait timidement pour garder +un peu d'intérieur. Ce travail la troublait. En trois ans elle avait +perdu la belle et sereine harmonie qui avait plu en 86. Au contact des +épines, s'était dégagé d'elle ce qu'elle avait au fond, une grande +susceptibilité de douleur. + +Racine en fut frappé, comme on a vu. Et elle aussi vit bien sa +sensibilité. Elle pencha un moment vers lui et vers son jansénisme, si +austère, si persécuté. Mais, à ce moment même, madame Guyon parut, +enleva tout, la Maisonfort, Saint-Cyr, jusqu'à madame de Maintenon. Le +laisser faire et le laisser aller du quiétisme, cet amoureux suicide, +convenait à merveille aux captives, si dépendantes, qui ne pouvaient +rien faire pour leur propre sort. + +La Maisonfort ne voulait rien de plus que cette paix en Dieu. Elle +n'avait jamais été mondaine. Si accomplie, et dans cette haute faveur, +elle eût pu faire un bel établissement, mais n'y avait nullement +songé. Elle avait trouvé son amour, et n'en voulait nul autre. Elle ne +rêvait rien que son rêve de captivité volontaire. Ce fut madame de +Maintenon qui, poussant ses empiétements, lui imposant le voile, la +réveilla. De cette paix mystique qu'on eût crue une mort, ressuscita +la volonté. + +Madame de Maintenon, arrêtée court, se montra fort habile. Elle tourna +l'obstacle. Elle sentit qu'avec une telle nature, qui n'avait jamais +résisté, mais qui était très-libre au fond, il n'y avait de prise que +le coeur. Godet-Desmarais, inspiré d'elle, se retira un peu. Il +prétextait son évêché de Chartres, qui rendait plus rares ses visites +à Saint-Cyr, conseilla à la Maisonfort de consulter Fénelon, le +nouveau précepteur du duc de Bourgogne, nouvellement établi à +Versailles. Conseil fort hasardeux, et je dirais presque +machiavélique, d'adresser une âme inflammable à cet homme jeune +encore, et de grande séduction. + +Véritable énigme vivante pour les contemporains, et sur laquelle nos +modernes, Rousseau et autres, se trompent ridiculement. Il faut +l'expliquer par sa vie, qui ne fut jamais nette et simple, qui fut +impénétrable à ses intimes mêmes et les surprit toujours par des +revirements imprévus. Il avait enfin pris pied à la cour. Il le devait +à sa mission de Saintonge, où il mérita l'appui des Jésuites, du Père +La Chaise, du ministre Seignelay et de ses soeurs, les pieuses +duchesses. Il n'est pas plus tolérant que Bossuet. Dans ses lettres à +Seignelay, sans approuver les rigueurs irritantes, il demande +main-forte pour former la frontière, retenir les protestants fugitifs. +Dans le livre célèbre qu'il écrit en 89 pour instruire son élève des +principes du gouvernement, il ressasse la vieille et si fausse +assimilation de la souveraineté et de la propriété, ne voyant point de +différence entre le républicain et le voleur. + +En pleine cour, il vécut très-caché. Ni Bossuet, ni les Sulpiciens, +n'avaient prévu son quiétisme. Les Jésuites, madame de Maintenon, qui +le protégèrent ensuite, étaient loin de prévoir le _Télémaque_. Même +le petit troupeau mystique des ducs et des duchesses aurait-il deviné +que, entre l'éducation et la direction, entre son élève et Saint-Cyr, +il écrivait Calypso, Eucharis, ces pages romanesques, moins propres à +contenir qu'à troubler un jeune coeur? + +Fénelon était-il un prêtre dur et sans pitié? Était-il spécialement +sans intérêt pour la victime qu'on lui demandait d'immoler? N'avait-il +du moins le scrupule de faire une mauvaise religieuse? En réalité, il +n'était pas libre, il n'était pas un homme, mais l'homme d'un parti. +La lutte était très-vive alors entre Louvois et Seignelay, le frère +des trois duchesses, le ministre du parti dévot. Que fût-il arrivé si +madame de Maintenon leur eût retiré son appui? Seignelay faisait alors +le dernier effort pour la croisade catholique. Expliquons la +situation. + +Le roi, en mars 90, avait, malgré Louvois, donné à Jacques une petite +armée de sept mille hommes. Elle lui eût donné l'avantage, si +Seignelay fût parvenu à être si fort en mer, que l'Angleterre craignît +une descente, retînt Guillaume et l'empêchât de passer en Irlande. Le +fastueux ministre avait grossi la flotte, construit force vaisseaux, +mais les arsenaux étaient vides, et cette flotte fort mal équipée. +Pour la fortifier, il avait eu recours à un expédient inouï, cruel, +autant que chimérique. Il fit passer nos galères de la Méditerranée +dans l'Océan. La rame les rendait plus indépendantes du vent; tirant +peu d'eau, elles pouvaient, comme nos bateaux à vapeur, approcher +mieux la côte. D'autre part, leur construction légère les exposait +extrêmement; les rameurs, dans la grande lame, devaient cruellement +fatiguer; ces hommes nus, le pont étant très-bas, étaient constamment +inondés, ne séchaient pas, devaient rester des mois dans l'eau froide +et au vent glacé. Barbarie inutile: l'Océan fit risée de ces maigres +galères qui ne tenaient pas aux secousses de son lourd et fort +mouvement. On avait beau éreinter les forçats; les échines écorchées, +les bras sanglants n'y pouvaient rien; la galère ne pouvait presque +jamais suivre la flotte; elle traînait derrière et se faisait +attendre. + +Guillaume garda tout son sang-froid. Il ne crut pas à la descente. Il +était entouré de traîtres. Mais telles furent sa fermeté d'esprit et +sa divination, qu'il vit que ces traîtres mêmes ne pouvaient pas +encore trahir. Ils n'avaient pas mûri, assuré leur traité. Donc, +Guillaume étonna la France, il hasarda ce coup d'emmener tout, son +armée et son grand général Schomberg, de confier l'Angleterre à +elle-même (4 juin 1690). + +Rien de plus violent que les ordres donnés coup sur coup à Tourville, +notre amiral. Seignelay lui écrit qu'il faut livrer bataille _quoi +qu'il puisse arriver_.--Puis, ce n'est pas assez: «Combattez sous les +dunes, _jusque dans la Tamise_.» Puis: «N'ayez pas à craindre de +_risquer des vaisseaux_.» + +Une furie de jalousie emportait Seignelay. Il apprenait que Luxembourg +(poussé, précipité par Louvois) avait, en divisant ses troupes et +risquant tout, gagné à Fleurus une sanglante bataille (1er juillet +90).--Sanglante aussi pour lui qui perdit presque autant que l'ennemi. +N'importe; c'était une victoire, et Seignelay, s'arrachant les +cheveux, écrivait à Tourville ces paroles pressantes: «Heureux Louvois +qu'on obéit si bien!» Il va jusqu'à l'injure, dit à ce grand marin: +«Vous êtes brave de coeur, je le sais, mais _poltron d'esprit_.» + +Tourville, au moment même (10 juillet 89), gagnait une bataille en +vue de l'Angleterre. Par faiblesse, par hésitation, prudence +politique, l'amiral anglais Torrington se fit scrupule de combattre +l'allié du roi Jacques; cependant, ayant ordre exprès de livrer la +bataille, il prit un moyen terme, tint ses Anglais presque immobiles, +et laissa écraser ce qu'il avait de vaisseaux hollandais. + +La grande question était de savoir si Tourville poursuivrait +Torrington réfugié dans la Tamise. On se rappelle l'audace de Ruyter +qui remonta ce fleuve. Torrington ôta les balises, et Tourville hésita +à se lancer dans l'inconnu. Il avait eu un grand succès, douze +vaisseaux détruits en bataille et treize encore après. Il s'en tint à +une descente dans le midi de l'Angleterre, brûla une petite ville, +crut que c'était assez, rentra couvert de gloire. + +Seignelay en rugit, et dit qu'il le destituerait. Folle fureur. Quand +même Tourville eût remonté la Tamise, au risque d'échouer, d'être +pris, cela n'eût rien fait aux affaires. Il avait peu de troupes. Et +quand même il en aurait eu assez pour piller Londres, cet acte impie, +barbare, n'aurait encore rien fait. On savait à Londres que le +lendemain même de la bataille de Tourville, Guillaume avait gagné la +sienne, celle de Boyne en Irlande, c'est-à-dire tranché le grand noeud +(11 juillet 89). Il y perdit Schomberg, mais se sacra lui-même de son +sang; il y fut blessé. On savait le résultat à Londres, et une insulte +de Tourville n'eût fait qu'envenimer les choses. + +La petite descente qu'il fit et la petite ville brûlée fut déjà un +coup très-funeste aux intérêts de Jacques. Les Anglais virent ce +qu'ils risquaient dans leurs sottes tergiversations, dans leur +mauvaise volonté pour Guillaume. Agréable ou désagréable, c'était leur +défenseur unique. On fit dans leurs dix mille églises des collectes +pour la ville brûlée; toute famille donna, songeant à ce qu'elle eût +souffert d'une descente, d'une dragonnade française. + +Ce fut un coup mortel pour Seignelay. Il s'alita et n'en releva pas. +Son beau-frère, M. de Chevreuse, était près de lui, et lui faisait de +pieuses lectures de l'_Imitation_. Fénelon lui écrivait ses +consolations dévotes, mais si vagues et si générales! Trop profonde +était la blessure. Ce n'était pas encore l'insuffisance des succès de +Tourville. C'était surtout Fleurus, et le triomphe de Louvois. Lui +seul, l'impie Aman, avait su bien servir son maître. Et le monde des +saints, la cour de Saint-Germain, madame de Maintenon et son ministre, +avaient compromis l'avenir, en ralliant l'Angleterre et lui donnant +quelque unité. Seignelay mourut en novembre. + +On avait trop compté sur les moyens humains. Il ne fallait qu'un coup +de Dieu. Guillaume avait été blessé. Il pouvait l'être encore, frappé +d'en haut. C'est cet espoir que manifesta _Athalie_, dans l'hiver de +91. Le parti des saints espérait, attendait le miracle. Et Louvois +tâchait de le faire; il organisait une campagne étonnante, qui fut son +chef-d'oeuvre, ne repoussant nullement du reste les moyens plus +directs que Saint-Germain cherchait dans quelque trahison d'Abner, ou +le couteau sacré de Samuel. + +La sombre pièce d'_Athalie_ fut jouée le 5 janvier 91, à huis clos, +devant les rois tout seuls, et, on peut le dire, pour le roi +d'Angleterre. Elle répondait à merveille à l'irritation des deux cours +de Versailles et de Saint-Germain. + +Elle était faite visiblement pour celle-ci. Dans l'absence de Jacques +où la reine avait tant pleuré, le roi ému la comblait de présents +dévots, chapelets ou reliques, et de fêtes données pour elle. Il +ordonna expressément (_Esther_ étant défendue) qu'on achevât +_Athalie_. Cette pièce terrible où l'on jouait la mort de Guillaume, +comme dans _Esther_ celle de Louvois, venait à point pour consoler la +triste cour du retour ridicule et trop pressé de Jacques. Humilié sous +la main de Dieu, elle voyait du moins, dans la tragédie prophétique, +que cette main vengeresse allait frapper son ennemi. + +L'inspiration de la nature, la pitié d'un enfant, soutint Racine et +préparait les coeurs au dénoûment dénaturé. Un enfant au berceau +dépossédé, persécuté, voilà tout ce qu'on y sentait. Cet +attendrissement acceptait volontiers la trahison d'Abner et +l'égorgement d'Athalie. + +Le noir Paris d'alors, tout prosaïque qu'on le suppose, concentrant, +refoulant en lui le grand poète, avait fortifié son infériorité, ses +tristesses dévotes, jansénistes et bibliques. Élevé au maussade désert +de Port-Royal, et transplanté sous Saint-Séverin, il écrivit +_Andromaque_, _Iphigénie_ et _Phèdre_, dans l'humide rue +Saint-André-des-Arts. On sait sa pénitence, son mariage, autre +pénitence. Au-dessus du bruit, du brouillard, il monta quelque peu, se +posa à mi-côte, rue des Maçons. Douze ans durant, il y languit +stérilisé dans l'ombre froide de la Sorbonne. Un doux jeune rayon lui +revint de Saint-Cyr, comme une aurore en plein couchant. Les délicates +harmonies de couvent, ces innocentes amours de jeunes soeurs, lui +firent la mélodie d'_Esther_. Enfin, montant plus haut, dans +l'austérité pure, il trouva le sublime: c'est la tragédie d'un enfant. + +Si l'enfant eût rempli la pièce de son péril, l'intérêt eût été +très-vif; on n'eût pas respiré. Les femmes auraient pleuré d'un bout à +l'autre. Mais cela ne se pouvait pas. On eût taxé l'auteur d'impiété +s'il eût laissé douter longtemps que la main divine est présente. +Racine ne put faire autrement. Du premier mot, on sent que rien ne +périclite, qu'un miracle tranchera tout,--donc, que l'enfant ne risque +guère. + +_Esther_ avait été lue d'avance à madame de Maintenon de scène en +scène, et il en dut être ainsi d'_Athalie_. Elle craignait. Elle ne +voulait plus y être prise. On resserra à l'excès le seul rôle qui +intéressât. On craignit de faire de la gentillesse des petites une +sensualité de cour, et, dans ce beau sujet du péril de l'enfant, +l'enfant ne parut presque pas. + +Cependant, le démon Louvois, en plein janvier, forgeait déjà la +foudre. En grand secret, il arrangeait une campagne de surprise, où le +roi, cette fois encore, tout comme aux jours de sa jeunesse, n'aurait +qu'à paraître pour vaincre. Il avait obtenu que, pour cette courte +apparition, on ne ferait pas la dépense d'emmener la cour. Donc, pour +la première fois, le roi se décidait à laisser madame de Maintenon. +Quel renversement d'habitudes! et quel danger! Dans un amour de +cinquante ans, l'habitude, on pouvait le croire, c'était le meilleur +de l'amour. Mortelle fut l'inquiétude de la dame, mortelle sa haine de +Louvois. + +C'est la dernière campagne de Louvois, son chef-d'oeuvre, un suprême +coup de désespoir. Du fond de la détresse publique, tout s'enfonçant +sous lui (comme nos trois cents forteresses en ruine), l'homme qui +faisait face à l'Europe, l'effraya, la fit reculer. On vit cette fois +encore ce que la France était sous sa violente main. + +La centralisation est une bien grande puissance. Tandis que Guillaume +à la Haye négocie, sollicite des forces dans son concile interminable +des princes allemands, Louvois, de toutes parts, a réuni les siennes, +avec une artillerie, des vivres, un matériel immense. Tout converge +sur Mons. La coalition est surprise. Guillaume presse et supplie, +s'agite. On lui promet deux cent mille hommes et on lui en donne +trente-cinq. Louvois en a cent mille effectifs pour le siége, et pour +l'armée de Luxembourg. Vauban enserre la ville, et Guillaume ne vient +pas encore. Le roi, avec les princes et sa maison, arrive le 21 mars +pour cette guerre à coup sûr. Le 26, on ouvre le feu; soixante-six +canons, vingt-quatre mortiers, écrasent la petite ville, l'incendient. +Les flammes éclatent partout. Avant le jour prévu, les bourgeois +forcent les soldats de capituler et se rendent, le 8 avril. Le 12, le +roi part; il laisse Guillaume humilié, ayant perdu devant l'Europe le +prestige dont sa victoire d'Irlande l'avait entouré. + +Jamais campagne plus courte. Elle dura à peine un mois. L'effet de +surprise fut grand sur le continent, plus grand au delà du détroit. On +se défia de la fortune de Guillaume. Toute sa capacité connue +n'empêchait pas qu'il ne fût faible comme chef de ce corps discordant, +mal organisé, la Coalition, dragon tortue qui sifflait de mille +langues, mais n'arrivait jamais à temps. En Angleterre, la nation lui +était un peu ralliée par la peur d'une descente. Mais les habiles, +frappés du coup de Mons, commencèrent à se dire que les chances de +Jacques valaient au moins celles de Guillaume. Les grands amis de +celui-ci, les whigs, se trouvaient mal payés de leurs votes et de la +bataille qui avait transféré le trône. Guillaume, quoi qu'il fît, ne +pouvait pas les satisfaire, assouvir leur cupidité furieuse. Ils +recevaient, n'en trahissaient pas moins, s'adressaient à Jacques en +dessous. + +La plus complète collection de coquins que j'ai rencontrée dans +l'histoire est celle que Macaulay nous donne à cette époque. +Excellente galerie de portraits, finement dessinée. Plus la peinture +est visiblement vraie, plus on se dit: Quoi! la nature a fait tant de +menteurs, d'intrigants, de faussaires, de traîtres, de faux témoins, +de délateurs? Notez que ces derniers, ne sachant rien, accusant au +hasard, se trouvent avoir toujours raison. + +L'exemple fut donné par la famille même de Guillaume, par Clarendon, +oncle de sa femme. Son ministre, le flottant Shrewsbury, ne crut pas +sûr non plus de rester avec lui. Un dogue, le violent, le corrompu +Russell, qui, en 88, lui avait porté à la Haye l'offre des lords, +comblé de charges lucratives, grand amiral, gorgé d'argent, de biens, +montrait les dents toujours. Les jacobites espéraient qu'ayant fait, +il déferait, n'en resterait pas au début dans son rôle de faiseur de +roi. Plus dangereux, plus hypocrite était Marlborough, _le bel +Anglais_. Entre lui et sa femme, il possédait, gouvernait une reine +possible, Anne, fille de Jacques, soeur cadette de Marie. Il s'était +fait le plan ingénieux de faire sauter Guillaume, par la coalition des +jacobites et des whigs mécontents, de montrer à Jacques la couronne +pour la lui souffler au moment et la mettre sur la tête de cette Anne, +poupée dont il tirait les fils. Dans ce projet de double trahison, +l'honnête personne avait mandé à Saint-Germain son repentir; et, comme +on en doutait, pour arrhe, il envoya un plan de la future campagne de +Guillaume. + +Qui donc serait Abner dans la tragédie que l'on préparait? Russell sur +mer, et sur terre Marlborough, semblaient propres à ce rôle. Mais on +avait une telle estime de Guillaume, que l'on croyait encore que, lui +vivant, nulle trahison ne suffirait. Lui mort, tout devenait facile. +Un acteur inférieur devenait nécessaire pour que le cinquième acte +d'_Athalie_ s'accomplît, que Joas fût vengé et que l'arrêt du ciel +devînt la leçon de la terre. + +Nous possédons un livre intitulé: _Récit véritable de l'horrible +conspiration tramée contre la vie de Sa Sacrée Majesté Guillaume III._ +Ce livre nous apprend qu'en 1691, sous le ministère de Louvois, un +capitaine, nommé Grandval, offrit aux cours de Saint-Germain et de +Versailles d'assassiner Guillaume, que ses offres furent agréées, que +la tentative fut faite en 92, que le procès fut public, conduit avec +douceur et sans torture, que l'accusé avoua tout. Publié en anglais, +traduit en toute langue, le livre ne reçut aucun démenti. Macaulay, si +modéré et si judicieux, établit solidement qu'il n'y a pas l'ombre +d'un doute. + +Il faut, à ce grave moment, se rendre compte de ce qu'était la cour de +Saint-Germain. Le badin Hamilton, dans sa futilité brillante, en donne +à peine l'extérieur. Plus il tâche de rire, plus on s'attriste. C'est +pitié de le voir, au prologue de sa _Zénéide_, s'efforcer d'égayer la +longue terrasse en amenant des nymphes, des déesses mythologiques, les +songes des _Mille et une Nuits_. Les nymphes qui passaient et +repassaient, c'étaient les robes noires des quarante prêtres et +jésuites que logeait le château. Les lords et autres réfugiés, plus +tristement encore, campaient, comme ils pouvaient, aux greniers de la +ville. La reine, en pleurs pendant l'expédition, était bien plus en +deuil depuis le retour plus que prudent de Jacques et de Lauzun. Sa +cour était surtout la vieille Montchevreuil (surveillante pour madame +de Maintenon), et la soeur d'Hamilton, madame de Grammont, une beauté +déjà de quarante ans, qui, avertie par sa santé, de plus en plus +entrait en dévotion, sous Fénelon d'abord. Le quiétisme, toutefois, +trop subtil, ne prit pas fort à Saint-Germain. La place y était +occupée par des choses plus grossières, la religion du Sacré Coeur et +la naissance légendaire du prince de Galles. Contre les risées de +Londres et les sourires de Versailles, l'Italienne, les jésuites +anglais, les chaudes têtes irlandaises, défendent le miracle et le +roman dévot. + +Comment Macaulay s'étonne-t-il que Saint-Germain eût maltraité les +jacobites protestants, dédaigné leur dévouement et leurs sacrifices, +qu'il ait refusé toute entente avec ses partisans restés en Angleterre +qu'on appelait _les composants_, qui voulaient l'amnistie, un peu de +liberté? De telles habiletés humaines étaient indignes d'une telle +cour. Tout son art était le miracle. Par le miracle seul elle voulait +réussir. + +Ce fut avant la mort de Louvois, et sans doute après Mons, en mai ou +juin 91, que le capitaine Grandval fit ses offres à Saint-Germain. +Elles sourirent à l'imagination italienne de la reine. Jacques n'avait +aucun doute sur son droit royal de tuer. Il dit brutalement: «Si vous +me rendez ce service, vous aurez toujours de quoi vivre.» S'il eût le +moindre scrupule, ses Jésuites, à coup sûr, lui auraient rassuré +l'esprit. + +Il fallait de l'argent, un peu d'aide. Grandval, envoyé à Versailles, +ne put s'adresser qu'à Louvois, factotum des choses secrètes, l'homme +d'exécution et qui réussissait toujours. C'était pour le ministre une +heureuse occasion de relever son crédit et de se rendre nécessaire. +Son beau succès de Mons lui avait été funeste. Pour que rien ne +manquât, il avait voulu être au siége, et là son importance, son +insolence impérieuse avaient encore blessé le roi. Il enfonçait. +L'affaire Grandval semblait être une branche où le noyé pouvait se +raccrocher. + +Quelle dut être l'impression du roi et de madame de Maintenon (elle +sut tout, on le voit au procès)? Très-pénible sans doute. La vie +privée où elle était restée n'endurcit pas à ces choses terribles. +Elle fut un jour si troublée, dit Phélippeaux, dans une telle angoisse +d'esprit, qu'elle envoya vite à Paris chercher partout madame Guyon, +pour l'avoir avec elle, se distraire, se calmer à sa sainte parole et +par sa sereine innocence. + +Le Père La Chaise, sans nul doute, fut consulté. C'était un homme +doux, de petite portée, et peu prisé de ses confrères. Il n'eût pas +osé ne pas approuver. Pour trouver la chose mauvaise, il lui aurait +fallu condamner son ordre même qui n'a guère varié là-dessus, +condamner Rome, la majorité du monde catholique, pour qui Jacques +Clément fut un saint, un martyr. + +Le roi se résigna, à faire? non, mais à laisser faire. Louvois avec +Grandval suffisait pour arranger tout. Et pourtant, remarquable +contradiction, pour ce service de Louvois, il le détesta d'autant +plus. Il le voyait avec l'antipathie la plus profonde. C'est ce que +raconte Saint-Simon sans le comprendre. + +Il se contenait, ne disait rien, mais il avait le front toujours +plissé. Enfin un échec de Louvois, une reculade ridicule que fit un +officier qu'il protégeait en Italie, permit au roi de se soulager et +de le traiter brutalement. Il comprit que c'était la dernière goutte +qui, sur un vase comble, déborde et finit tout. + +Il jeta ses papiers, sortit. Cette violente colère rentrée le frappa à +mort. L'apoplexie était chose ordinaire dans sa famille. Il fut +foudroyé à la lettre. On crut (sans vraisemblance) qu'il était mort +empoisonné. + +Le roi fut allégé et respira. Il se promena dans ses jardins, et un +officier de Jacques et de la reine étant venu le complimenter, il +prononça ce mot très-significatif, «que leurs affaires n'en iraient +pas moins bien.» + +Que voulait dire ce mot? + +Que la descente en Angleterre, toujours refusée par Louvois, devenait +une chose possible; et sans doute aussi que l'affaire Grandval ne +serait pas abandonnée. + +C'est très-probablement ce dernier point qui décida le roi à prendre +pour successeur d'un homme de tant d'expérience, un garçon de +vingt-cinq ans, le fils de Louvois, Barbezieux, qui avait ce grand +secret, et continua l'affaire. Il en est posé comme le chef et +l'organisateur dans l'interrogatoire de l'assassin. Mais sérieusement +Barbezieux, jeune et sans consistance, remplaçait-il ici Louvois? +Pouvait-il, comme eût fait son père, prendre sur lui le crime, se +contenter d'un vague _laisser faire_, frapper seul, avertir _après_, +de sorte que le roi n'eût de la chose que le profit et non le trouble? +Nullement. Un tel choix n'épargnait rien au roi, et il fallait dès +lors qu'il eût le terrible déboire d'avaler les médecines que Louvois +avalait pour lui, je veux dire les affaires secrètes et répugnantes, +la manipulation des trahisons anglaises qui lui venaient par +Saint-Germain, enfin l'affaire Grandval, cette horrible couleuvre. La +cour le vit avec étonnement changer dès lors de vie. Avec sa goutte et +ses cinquante-quatre ans, il se plongea dans le travail, un travail +solitaire, où, dit Dangeau, «il écrivait quatre heures par jour, _et +de sa main_» (août 1691). Était-ce pour la guerre? Point du tout. +Elle languit cette année. Il n'y eut presque plus rien depuis avril. +La grande affaire qui remplit tout, ce fut la mine que, de façon +diverse, on creusait sous Guillaume pour le faire sauter un matin. + +Qui eût dit que la mort, tant désirée, de Louvois, assombrirait la +cour? C'est pourtant ce qui arriva. Les lourds secrets d'État, la +poste violée, les bastilles, la cruelle police militaire, toutes ces +besognes royales qui, dans sa rude main avaient si peu embarrassé, +étaient maintenant bien pesantes, lorsque le roi les remuait dans la +chambre même de madame de Maintenon. D'autant plus tâchait-elle +d'échapper, d'oublier, soit qu'à son oratoire elle mît tout cela +devant Dieu, soit qu'elle eût quelques heures pour aller à Saint-Cyr. +Elle eût voulu profiter davantage des communications de Fénelon. Mais +cet homme si fin aimait mieux être désiré. Il savait qu'au total, +l'analogie de sécheresse, de médiocrité la ramènerait toujours à +Saint-Sulpice et à Godet. Il resta à distance, la laissa solitaire. Il +en était de même des dames de Saint-Cyr. Dans leur respect tremblant, +elles lui cédaient tout, et lui refusaient tout (le coeur). La seule +qui l'aimât et celle qu'elle tourmentait le plus, la Maisonfort, lui +montrait généreusement ses résistances et sa saignante plaie. D'autant +plus s'acharnait-elle à celle-ci, et elle tournait là l'âcreté que lui +donnait sa sombre vie d'une position non reconnue, dont elle n'avait +que les misères. + +Ajoutez que la royauté veut l'infini et ne peut presque rien. Mais ce +qu'elle ne pouvait en Europe, elle eût voulu le pouvoir à Saint-Cyr, +absorber l'infini d'une âme. La passion dominatrice s'entendait ici à +merveille avec la dévotion et le besoin d'expiation. Car une âme peut +payer pour d'autres (c'est le fond du dogme chrétien, l'antique idée +du sacrifice). Dans les nécessités cruelles où l'on se trouvait engagé +pour la défense de la foi, si ce grand but ne suffisait à sanctifier +les moyens, c'était quelque chose d'offrir les larmes de ces femmes +innocentes, le virginal martyre d'une jeune âme agréable à Dieu. + + + + +CHAPITRE V + +LE DÉSASTRE DE LA HOGUE + +1692 + + +Tant que Colbert et Louvois ont vécu, le gouvernement, quelle que fût +sa violence, fut un gouvernement public et conduit politiquement. Du +jour de la mort de Louvois, c'est un gouvernement privé, où +l'intérieur gouverne, l'habitude domestique, la conscience religieuse. +La fiction royale n'en est plus une; c'est la réalité. Le roi règne +vraiment; plus de ministres, mais de simples commis. Le roi les +choisit même novices et incapables, pour s'assurer seul l'action. +Spectacle remarquable: dans ce moment critique où la France, sans +allié, isolée, épuisée, semble déjà s'affaisser sur elle-même, +quelqu'un se charge de soutenir la ruine. Qui? le roi même. Il +assistait jusqu'ici au conseil: désormais il agit. Chose nouvelle, +_il écrit de sa main_ nombre de choses où il veut le secret. Délivré +de Louvois, il prend la plume de ce roi des bureaux. «Point de +journée, dit Dangeau, où le roi ne travaille huit ou neuf heures (août +91, avril 92).» + +Ce Louvois, quelle que fût sa fougue, n'étant ni dévot ni magnanime, +avait toujours gêné le roi. Il ne le laissait pas agir selon son coeur +pour ses hôtes de Saint-Germain. Toujours, il ajourna la grande idée +du règne, rêvée par les ardents du clergé dès le temps de Turenne, la +_croisade d'Angleterre_. À peine il avait consenti à la diversion +d'Irlande. Une chose, il est vrai, semblait appuyer ses avis: les deux +grandes puissances maritimes étaient unies, et, d'autre part, +l'émigration de nos officiers protestants nous avait affaiblis, et +brisait le nerf de la flotte. Si, bravant une lutte inégale, nous +faisions la folie de jouer notre va-tout dans une grande bataille +navale, si même, l'ayant gagnée, nous faisions une descente, +qu'adviendrait-il? Qu'en Angleterre les partis s'effaceraient, que +tous s'uniraient sous Guillaume, et que notre imprudence l'aurait pour +toujours affermi. + +Donc Louvois poussait vers la terre, éloignait de la mer. Tout +opposées étaient les vues de madame de Maintenon. Elle ne disait rien, +et ne conseillait rien. Mais par Seignelay, par les trois gendres de +Colbert, les grands seigneurs dévots qui entouraient le roi, elle +appuyait les larmes et les prières de la reine d'Angleterre. Elle ne +disait rien, mais elle aimait bien mieux les expéditions maritimes, où +le roi n'allait pas, que ces campagnes de terre où la variété de mille +objets le sortait de ses habitudes. À Namur, soixante dames, qui +obtinrent la permission de sortir de la ville assiégée, vinrent le +payer de leurs plus doux regards. Après le siége de Mons, les jeunes +chanoinesses de cette ville firent événement par leur costume étrange, +absurdement joli, et leurs charmants bonnets pointus. (_V._ les +gravures du temps.) Tout cela n'était pas sans danger. D'autant plus +vivement, madame de Maintenon voulait la guerre navale, et tenir le +roi à Versailles. Fixée sur son ouvrage, silencieuse pendant le +conseil, la discrète personne parlait par l'attitude et ses tristes +regards. + +Elle avait aux finances un homme à elle, Pontchartrain, et elle fit si +bien, que, malgré ses refus, ses protestations d'ignorance, il fut +chargé encore de la marine. C'était un homme intelligent, honnête, et +plus que Seignelay. Cet orgueilleux fils de Colbert ne dédaignait pas, +comme on a vu, _de faire des affaires_, de faire la course à son +profit. Rien de tel avec Pontchartrain. Son cruel génie de finances +n'agit jamais que pour le roi, pour les nécessités publiques. Ce +n'était pas sa faute si, sous un tel gouvernement, la première des +nécessités était le faste royal, le grand jeu de Marly, les solennels +voyages de la cour à l'armée, lorsque le roi menait les _dames_ en +Flandre. Ce qui faisait bien moins de bruit et coûtait gros pourtant, +c'était le travail souterrain des rats qui dévoraient Versailles. +J'appelle ainsi la mendicité sainte, la mendicité noble, qui, par cent +voies secrètes, arrivait à madame de Maintenon. Couvents nécessiteux, +nobles veuves et filles en péril dont une dot sauvait la vertu, enfin +les grandes maisons, ruinées par le jeu, qu'il fallait soutenir pour +l'honneur de la monarchie, tout cela grattait à la porte de cette mère +commune de la noblesse et de l'église. Pontchartrain, tant fût-il à +sec, n'avait garde de rien refuser. Il trouvait d'en haut ou d'en bas; +en bas, par des taxes nouvelles, en haut, par le retranchement de +quelque dépense publique. + +La marine, en notre pays, est le ministère sur lequel ont toujours +grappillé les autres. Il était facile à prévoir que Pontchartrain, dans +ses besoins extrêmes, dévoré par la guerre et rongé par la cour, forcé +de ne ménager rien sur la campagne de Flandre, où le roi allait en +personne, immolerait la marine, ou la dirigerait dans l'intérêt seul +des finances. C'est ce qui arriva en 1691. L'objet de la campagne +maritime, pour lui, c'était une capture, l'enlèvement de la grande +flotte marchande du Levant, qui, disait-on, portait trente millions. +Ces millions attendus, espérés, entamés d'avance, c'était toute sa +pensée. Il y comptait. La vie d'un si grand État que la France, ses +urgentes nécessités, tout semblait tenir à cette petite et douteuse +affaire, au hasard des vents et des flots. Tourville eut des ordres en +ce sens, mais des ordres contradictoires. On voulait à la fois qu'il +protégeât nos côtes menacées, c'est-à-dire se tînt près, et qu'il +poursuivît, enlevât cette flotte marchande dans sa fuite, sa +dispersion, poursuite qui, infailliblement, allait l'éloigner de nos +côtes. Contradiction flagrante, qui fait douter s'il faut accuser +l'ineptie ou la perfidie des bureaux. Forbin, Villars, dans leurs +Mémoires, accusent nettement les ministres d'avoir voulu les perdre, +soit par des ordres écrits qu'on ne pouvait exécuter, soit par des +paroles équivoques, légères, qu'on retirait ensuite. Il est certain +que la _marine assise_ et bureaucrate était envieuse, malveillante, +autant que l'autre, la _marine agissante_, dorée, empanachée, des +brillants officiers de mer, était outrageusement orgueilleuse. Le +plumitif malicieusement embarrassait, parfois humiliait ces rois de +théâtre. Il y trouvait trop de facilité dans les accusations mutuelles +que les officiers envoyaient aux bureaux les uns contre les autres. La +révocation de l'édit de Nantes, qui en fit partir un grand nombre et +des meilleurs, laissa un germe de discorde parmi ceux qui restaient. +L'école de Duquesne (protestant, roturier), qui, si glorieusement, +tint l'Océan contre Ruyter, voyait avec tristesse la gloire, le +bonheur de Tourville, élève des galères de Malte et de Toulon. +Normand, comme Duquesne, mais chevalier de Malte, Tourville, par là, +semblait plus spécialement le marin catholique. Sa grande intelligence +de la tactique navale, sa belle tête, sa personne majestueuse et pour +ainsi dire rayonnante, le rendaient l'objet d'une grande faveur. Tel +homme et tel vaisseau. Sur le _Soleil royal_, splendide vaisseau de +plus de cent canons, le brillant amiral semblait plutôt un Dieu des +mers. + +Une guerre sourde existait entre Tourville et le vieux marin Gabaret, +son lieutenant, élève de Duquesne. On ne sait pas précisément quelles +étaient les prétentions ou les accusations de celui-ci; une note de la +main de Tourville ferait penser que le vieux loup de mer osait douter +de sa valeur. Il se croit obligé, non pas de se justifier, du moins de +rappeler des actes de vigueur qui l'ont honoré tant de fois. D'autres +discordes existaient aux rangs moins élevés de la flotte, spécialement +entre M. de Villette, un nouveau catholique, parent de madame de +Maintenon, et M. d'Amfreville, gendre du maréchal de Bellefonds, à qui +on allait confier l'armée que l'on donnait à Jacques et la descente +d'Angleterre. + +Tourville, en 91, manqua la flotte marchande, les trente millions tant +désirés, mais en récompense, il couvrit, rassura nos côtes. L'amiral +d'Angleterre, Russell, sous prétexte de faire escorte à ces marchands, +était sorti avec cent vaisseaux. C'était toute la marine anglaise. La +côte était très-effrayée. On ne savait pas où cette grande force +allait s'abattre. Ferait-elle une descente pour venger la nôtre en 90? +Elle pouvait encore emporter Brest, détruire notre grand établissement +sur l'Océan. La perte aurait été de bien autre importance que la +petite prise qui excitait tellement l'avidité de Pontchartrain. + +Le rapport que Tourville fit de cette campagne, et qu'a publié Eugène +Sue (t. V, 38, 44), porte en marge des notes écrites d'une main +inconnue, malveillante à l'excès. On le chicane sur le nombre des +vaisseaux qu'avait Russell; on les réduit de nombre. On mêle à la +critique des mots sanglants, amers, injurieux, ceux-ci entre autres: +«On lui avait dit _de ne rien hasarder_, mais _cela ne signifie pas +qu'il faille_ continuellement _fuir au moindre bruit_ de l'approche +des ennemis sans jamais les voir.» + +Et encore, p. 44, Tourville disant: «Je suis surpris que les ennemis +ne nous aient pas joints.» L'anonyme ajoute en marge cette cruelle +parole: «Peut-être n'_en avaient-ils pas plus d'envie que nous_.» + +Tourville avait quarante-sept ans. Il venait de devenir riche tout à +coup par son mariage avec la veuve d'un fermier général. On disait +qu'il aimait l'argent, et n'avait pas voulu d'une fille pauvre. Sa +femme était (ou allait être) enceinte. On supposait que ce bonheur +récent pouvait calmer sa fougue guerrière et qu'il ne tenait pas à +être tué. + +Il aurait pu récriminer fortement contre les bureaux. Soit pénurie, +soit négligence, la désorganisation entrait partout. Non-seulement on +faisait de mauvaises affaires, mais on les faisait mal. La +comptabilité, exacte et sévère sous Colbert, et qui eût conservé du +moins la lumière dans le désordre même, n'était plus régulière. Les +maux augmentaient d'autant plus que la trace en restait moins. Dès +lors, de plus en plus, on va s'égarant dans la nuit: nuit des +finances, nuit administrative, spécialement dans les fournitures, les +actes des munitionnaires. Un petit fait peindra ces temps. Je le +prends dans l'intéressant voyage de Chasles, franc et libre penseur. +C'était un simple écrivain de vaisseau, mais il ne cache pas avec +quelle horreur il voyait tous, employés, officiers, faire risée de la +chose publique. La Compagnie des Indes ayant du pain sur les vaisseaux +du roi, les munitionnaires de Brest n'en voulaient pas, voulaient +qu'il fût perdu. Le capitaine dit à Chasles: «Jetons-le à la mer. Ou +bien vendez-le à votre profit.» + +Le grand ministère de la guerre allait encore par un reste de +l'impulsion de Louvois. Nous avions quatre cent cinquante mille +hommes, deux fois plus que dans la guerre de Hollande, mais deux fois +moins organisés. Ces vastes troupeaux d'hommes arrachés aux moissons +pour mourir de misère, la plupart n'étaient pas soldats. Chose bizarre +et fort coûteuse, tout était officiers, tout était cavaliers; cent +mille hommes de cavalerie! Des masses de valets à cheval; exemple, les +trente-cinq du petit duc de Saint-Simon, qui la première fois va en +guerre. Il y avait une bonne armée, celle du Nord, où allait le roi. +Et le reste faisait pitié. + +On avait ramassé vers Cherbourg et Coutances une masse d'Irlandais, +mal nourris et déguenillés, avec les troupes françaises que Tourville +devait faire passer en Angleterre. L'affaire tenait uniquement à la +promptitude de l'exécution. Si Tourville eût passé en mars, il +n'aurait trouvé pour obstacle que fort peu de vaisseaux anglais, au +lieu qu'en attendant, il allait avoir affaire à la masse des flottes +anglaise et hollandaise. Alors on était sûr qu'il lui faudrait pour +passer un rude combat où, vainqueur même, il aurait peine à empêcher +les bateaux chargés de troupes d'être cruellement maltraités. On +attendait les vivres, l'équipement, les bas, les souliers. Les +munitionnaires _se firent attendre quinze jours_. Funeste et terrible +retard. + +Tourville ne put partir de Brest que dans les premiers jours de mai +(du 9 au 12), et encore _il n'emportait pas ce qu'il fallait de +poudre_. Il y en avait à Valognes, à Carentan, partout. Et il n'y en +avait pas à Brest. Le peu qu'on emporta de poudre était mauvais. +«_Elle ne poussait pas le boulet_ moitié aussi loin que celle des +ennemis.» (Foucault, éd. de M. Baudry.) + +Ainsi double malheur. Les munitions _en retard_ ne permirent de passer +qu'au prix d'un grand combat. Les munitions _défectueuses_ rendaient +la défaite infaillible. + +M. de Tourville s'étant plaint que la poudre était mauvaise et ne +portait pas les boulets, un commis lui écrivit que, s'il trouvait que +la poudre ne portait pas assez loin, il n'avait qu'à s'approcher de +plus près des ennemis. (Valincourt, LVII, dans Villette.) + +Une question tout autrement grave préoccupait la cour. _Le roi +irait-il à la guerre?_ Ce n'était pas l'avis de madame de Maintenon. +Tout changement à leur vie de Versailles si régulière, si arrangée, +lui semblait dangereux. Il fallait de deux choses l'une: ou abréger +excessivement et ridiculement la campagne, comme en 91, où le roi +s'absenta un mois pour voir assiéger Mons et revint en avril au grand +étonnement de l'Europe,--ou bien l'accompagner, ne le quitter d'un +pas. + +Madame de Maintenon vainquit et l'on prit ce dernier parti. Habituée à +la vie renfermée, toujours serrée et calfeutrée, ne pouvant supporter +un souffle d'air, elle n'eût pu se hasarder avant le mois de mai. Et +d'ailleurs, on n'était pas prêt. La main de Louvois n'était plus là, +ni sa terrible activité. Le roi allait au pas des dames, lentement, à +petites journées. Le 11 mai, à Chantilly, il s'arrêta chez les Condé, +et dit solennellement à la cour: «Il y aura un grand combat en mer. +J'ai donné à Tourville un ordre _écrit de ma main_, pour qu'il +cherchât la flotte ennemie, et qu'il l'attaquât, _forte ou faible_, +partout où il la trouverait.» + +Un peu plus loin, il sut que Tourville était sorti le 9 de Brest, +qu'il avait trente-sept vaisseaux, sans compter ceux que l'amiral +d'Estrées devait lui amener de Toulon. Ces derniers ne vinrent pas. + +Les gens de bon sens s'inquiétaient. M. de Valincourt ayant dit à +Namur, dans la tente du roi, qu'on craignait pour la flotte, le duc de +Beauvilliers lui dit qu' «il n'y avoit rien à craindre; que le roi +savoit combien les vaisseaux ennemis étoient supérieurs en nombre, +mais qu'il savoit aussi que leurs boulets étoient plus petits que les +nôtres, et que trois boulets des ennemis sur un des nôtres ne +faisoient pas tant d'effet qu'un de nos boulets sur les vaisseaux +ennemis.» (Valincourt, LVIII, dans Villette, et Henri Martin.) + +Jacques et Tourville n'étaient guère mieux informés que le roi. Ils +croyaient que l'ennemi n'avait réuni que quarante vaisseaux. Rien +n'était moins exact. Dès mars, l'amiral anglais Delavall, devançant +les grands vents qui plus tard arrêtèrent d'Estrées, était sorti de la +Méditerranée; le 12 mars, il fut aux Dunes; et cela de lui-même, sans +avoir reçu d'ordre, devinant le danger public. En avril, toute la +flotte anglaise, de soixante-trois vaisseaux qui portaient quatre +mille canons, fut réunie. Les Hollandais, prompts cette fois, du 29 +avril au 15 mai, y joignirent trente-six vaisseaux portant deux mille +six cents canons. Tourville ne réunit, en tout, que quarante-quatre +vaisseaux. Disproportion énorme. L'ordre, plus que léger, de combattre +quoi qu'il arrivât, était un ordre de périr. + +Habitué par ses campagnes de terre à devancer de longtemps l'ennemi, à +se trouver prêt dès l'hiver, le roi crut qu'il en serait de même sur +l'élément où tout dépend du hasard des vents et des flots. Puis, on +s'inquiéta des lenteurs de Tourville, et on le poussa follement, comme +avait fait Seignelay en 1690. Enfin, du pays des romans, de la vaine +cour de Saint-Germain, un vent de folle illusion avait soufflé, gagné +le roi; c'était chose de foi à Versailles comme à Saint-Germain, +«_qu'il n'y aurait pas de combat_,» que l'Angleterre était excédée de +Guillaume, que la flotte ne venait au-devant de la nôtre que pour +reconnaître son roi. Tant de prières dans les églises, tant de voeux +des religieuses, les innocentes voix des demoiselles de Saint-Cyr, +avaient certainement touché Dieu. + +La meilleure épée d'Angleterre, Marlborough, qui avait fait le mal, +promettait de le réparer. Il faisait savoir au roi Jacques qu'il ne +vivait plus que pour le repentir. Il le prouvait en ramenant la +princesse Anne à son père et à la nature. Le 1er décembre 91, elle +avait écrit à Jacques son profond désir d'expier la tendre compassion +qu'elle avait pour son infortune. + +Le plus ardent des wighs, Russell, maintenant aigri, mécontent, +n'était pas loin d'appeler Jacques, de lui livrer la flotte. Un agent +jacobite, exagérant ce qu'avait dit Russell dans ses fureurs, donna, à +Saint-Germain, l'assurance positive de sa défection. + +Les jacobites d'Angleterre étaient pleins d'espérance, lorsqu'arriva +de France une pièce étrange, un acte de Jacques, qu'on pouvait appeler +un coup de canon que lui-même tirait sur son propre parti. Il était +déjà entouré et de nos troupes et de son armée irlandaise, au bord de +la mer, à la Hogue. Il ne lui manquait, pour passer, qu'une victoire +de Tourville ou la défection de Russell. La mer porte à la tête. Il +était sûr de son affaire. Qu'était-ce que ce petit fossé de la Manche +pour l'arrêter? Il crut qu'il était beau, noble, loyal, de faire d'ici +un acte de roi, de constater qu'il n'était pas lié des lâches +amnisties que donnaient en son nom les renards et les doubles traîtres +qui allaient et venaient entre les deux partis. Il disait nettement à +l'Angleterre ce qu'elle avait à attendre. Outre certains coupables +marqués pour la mort, des classes entières, très-nombreuses, étaient +menacées: tous les juges, avocats, témoins, qui avaient, n'importe +comment, participé au jugement des jacobites, tous ceux qui avaient +dévoilé les projets de Saint-Germain, tous les juges de paix qui +tarderaient à se déclarer pour Jacques, tous les geôliers qui ne +délivreraient pas sur l'heure les prisonniers,--livrés à la rigueur +des lois! + +Les amis de Jacques en frémirent. Cette déclaration mettait dix mille +têtes sur le billot. Elle épouvantait l'Angleterre, lui faisait voir +parfaitement ce que pourrait être l'invasion. Telle serait la justice +paternelle du roi. Et qu'attendre, de plus, de la licence militaire de +ceux qu'il amenait? + +On devine aisément avec quelle force cette terreur agit. L'Angleterre +frémit, se serra. Marie et Guillaume le virent; ils fermèrent +l'oreille aux accusations dont on les troublait de toutes parts. Ils +sentirent que, devant une telle unité nationale, les traîtres ne +pouvaient pas trahir. Pensée vraie et hardie. Une déclaration de la +reine fut lue le 15 mai à la flotte par l'amiral Russell lui-même; +elle annonçait qu'elle mettait dans ses marins une absolue confiance. +Des cris d'enthousiasme l'accueillirent. La flotte appareilla (17 +mai), résolue et loyale, impatiente du combat. + +Le roi était en route et fort loin vers Namur. Pontchartrain, enfin +averti, mais n'osant révoquer un ordre écrit de la main du roi, lui +envoie un courrier. Long et très-long retard. Ce ne fut que le 27 mai +qu'arriva à la Hogue un autre ordre du roi qui dispensait Tourville de +combattre, lui disait d'attendre d'Estrées. Cet ordre lui fut envoyé, +mais ne lui parvint pas. Le 28, un Suédois, qui passait par hasard, +lui dit les forces de l'ennemi et l'avertit de ce que le brouillard +lui cachait, que cette immense flotte était là devant lui. + +Tourville avait l'ordre de combattre. Il n'avait nul besoin de +consulter ses officiers. Mais il ne fut pas fâché d'humilier ceux qui +l'accusaient de prudence. Tous ayant donné leur avis (y compris le +vieux Gabaret), l'avis unanime de ne pas combattre, Tourville dit +froidement que l'on combattrait, tira l'ordre de sa poche, leur montra +l'écriture du roi. Et il donna à Gabaret le poste le moins exposé. + +Il alla droit à l'ennemi, mais avec peu d'ensemble. Si inférieur en +nombre, il le fut encore plus parce que le vent manquait, et que ses +vaisseaux n'arrivaient pas en même temps. «Il y avait, dit Villette, +du vide, de la confusion sur toute la ligne. Des quarante-quatre +vaisseaux, la moitié seulement combattait. On ne peut pas comprendre +comment les Anglais, si supérieurs en force, perdirent l'avantage de +tenir nos vaisseaux enveloppés.» + +Tourville le fut deux fois, par cinq, six vaisseaux à la fois, et ne +résista que par miracle. Les trente-six vaisseaux hollandais se +laissèrent occuper par quatorze des nôtres, et ne firent pas de grands +efforts. La journée, au total, fut très-glorieuse pour nous. Les +ennemis avaient perdu deux vaisseaux, les Français pas un seul. + +Mais on avait beaucoup souffert. On ne pouvait recommencer le +lendemain ce terrible combat. Tourville avait besoin d'une retraite. +Il n'y en avait qu'une, bien éloignée, le port de Brest. Cherbourg +n'existait pas. Nos autres ports ont tous un même inconvénient: on n'y +entre pas à toute heure; une flotte battue, un vaisseau poursuivi de +près par l'ennemi, n'y ont accès qu'aux heures de haute marée. On +dépense beaucoup aux ports des vieilles villes, qui la plupart ne +vaudront jamais rien, au lieu de prendre les havres naturels, préparés +par la mer, où l'on entrerait même à l'heure du reflux. C'est ce qui +ressort à merveille des travaux récents de M. Havart. + +Le 30 mai, Tourville avait trente-cinq vaisseaux; neuf étaient +dispersés. La flotte ennemie apparaissait avec ses cent vaisseaux. Il +n'y avait plus de poudre. Son vaisseau amiral, le magnifique _Soleil +royal_, percé, criblé, se traînait lentement; il retardait les autres +et compromettait tout. Tourville aurait dû le sentir. Mais les deux +capitaines du _Soleil_ ne voulaient pour rien laisser leur vaisseau, +ils aimaient mieux s'abîmer là. Tourville ne tranchait pas par un +ordre précis, craignant d'être accusé par eux. Il fallut que Villette +l'allât trouver, lui arrachât cet ordre, le fît passer sur un meilleur +vaisseau. + +On marcha mieux alors, et, pour aller plus vite, on hasarda de passer +le raz blanchard, étroit et dangereux passage entre la terre et les +îles. La lenteur d'un pilote, qui menait tout, fit que vingt-deux +vaisseaux seulement franchirent le raz et furent sauvés. Treize +étaient en arrière, dont trois furent entraînés par les courants vers +l'ennemi; dix restèrent à la Hogue. + +L'ennemi était bien près. Cependant était-on captif? Ne pouvait-on +sortir de là? Jean Bart, certainement, l'eût essayé; il eût passé ou +se fût fait sauter. On n'eût pas longtemps été poursuivi; nous étions +bien meilleurs voiliers; les Hollandais, surtout, étaient très-lourds +et seraient restés en arrière. Seulement il fallait de la poudre. +Jacques et le maréchal Bellefonds, qui étaient sur le rivage avec +leurs troupes, n'en avaient pas. On en chercha à Valogne et à +Carentan. Tourville avait ordre du roi de ne rien faire sans leur +avis. On perdit la journée du 31 mai à délibérer. + +Il faut faire connaître Bellefonds. Gigault, marquis de Bellefonds, +était un honnête homme, fort pieux, pénitent de Bossuet, ami de +Port-Royal. Il avait montré à la guerre une grande fermeté. Mais sa +gloire, son renom tenait surtout à ce que plus que personne il avait +contribué à la conversion de la Vallière. De ses quatre filles, une +était religieuse, une autre abbesse. Sa qualité de demi-janséniste, +qui longtemps le tint en disgrâce, l'avait pourtant recommandé ici. On +voulait montrer aux Anglais un catholique raisonnable. + +Bellefonds avait toute vertu privée, une grande attache à la famille. +Il avait sur la flotte son gendre d'Amfreville; il repoussa l'avis +d'une sortie désespérée, où il pouvait périr. Il y avait aussi son +neveu Scepville, un maladroit, qui, pour la seconde fois, avait échoué +son vaisseau. Bellefonds eût voulu, pour couvrir cette sottise, qu'on +fît échouer tous les dix. Mais il hésitait à le dire, craignant d'être +blâmé du roi. Si on l'eût fait à temps, si l'on eût entouré ces +vaisseaux échoués d'estacades, défendues par l'armée de terre, on les +aurait sauvés. Il y avait là de nombreuses chaloupes pour le transport +des troupes; remplies de soldats, elles auraient gardé le rivage et +les eaux peu profondes où les Anglais aussi n'auraient pu arriver +qu'en chaloupes. L'obstacle fut la rivalité, antique et implacable, de +la guerre et de la marine. Tourville aurait été perdu d'honneur dans +le corps orgueilleux dont il était, s'il eût accepté, pour se +défendre, le secours des troupes de terre. Il assura que ses marins +suffisaient au combat (Macaulay). Il en avait à peine de quoi armer +quinze chaloupes. Les Anglais en avaient deux cents. + +Leur lenteur incroyable donnait le temps de se mettre en défense. Mais +personne n'osait prendre d'initiative. Ils craignaient tous les +terribles bureaux, avaient peur de Versailles. Il fallut bien pourtant +qu'ils en vinssent à l'échouage. Mais ils le firent avec un moyen +terme qui permettait de le nier; ils le firent et ne le firent pas. +Les vaisseaux restèrent droits sur leur quille. Ils n'étaient pas en +mer; ils n'étaient pas à terre. Point d'estacade autour. Nulle entente +même pour le sauvetage du matériel. Tous avaient l'air d'avoir perdu +l'esprit. Des matelots, démoralisés, volaient ce qu'ils pouvaient. +Villette brûlait, pour que l'ennemi ne brûlât pas. Mais Tourville +éteignait, soutenant obstinément qu'il était sûr de sauver tout. + +Ce ne fut que le 2 juin que les Anglais, qui observaient et savaient +qu'il y avait là une armée, se hasardèrent à envoyer leurs chaloupes. +Ils brûlèrent d'abord le vaisseau du maladroit Scepville, qui seul +était vraiment échoué et assez loin en mer. Puis, ils arrivèrent à la +côte. Ils avaient leurs deux cents chaloupes, Tourville ses quinze. Il +eût fallu au moins qu'il fût soutenu d'une vive canonnade de +Bellefonds. Celui-ci tira peu et mal, il ménagea parfaitement +l'orgueil de la marine, la laissa à elle-même. Macaulay, pour orner la +victoire des Anglais, suppose un combat de terre entre eux et les +régiments de Bellefonds, qui «lâchèrent pied.» Il n'y eut rien de tel. +Ces régiments tirèrent quelques coups du rivage, mais ils n'eurent +point à fuir. Il n'y eut point de combat. Sans sortir de leurs +barques, les Anglais brûlèrent cinq vaisseaux. + +Toute la nuit la baie parut en flammes. De temps en temps sautait un +magasin à poudre, ou des canons chargés partaient d'eux-mêmes. Jacques +et Bellefonds contemplaient ce spectacle comme un feu d'artifice, mais +ils ne faisaient rien pour le lendemain. Au matin du 3 cependant, la +marée ramena l'ennemi, et Tourville, avec ses marins, essaya de +défendre les vaisseaux qui restaient. Il n'eut d'autre secours que +quelques coups de canon qui tuèrent un peu de monde aux Anglais. Ils +n'en brûlèrent pas moins le reste de la flotte. Enfin, ils s'en +allèrent encore dans une anse voisine brûler, prendre des vaisseaux +marchands, qu'ils emmenèrent à la barbe de Jacques, chantant par +dérision: _God save the king!_ + +Il n'y eut jamais chose si honteuse. L'inertie de Jacques et de +Bellefonds fit l'amusement des Anglais. Ils ne débarquaient pas, mais, +de leurs barques, les insolents tiraient sur le roi. Une de leurs +balles l'atteignit presque. Elle blessa le cheval d'un officier qui +était à côté de lui. + +Grand coup pour Pontchartrain. Mais il n'envoya la nouvelle à Namur +que peu à peu, en plusieurs fois, et très-habilement adoucie, Namur se +rendit le 5 juin, et le 6, le roi apprit le combat du 30, dont +Tourville, avec son petit nombre, s'était si bien tiré; on regrettait +seulement son beau vaisseau. Le roi n'en comprit que la gloire. Il +était au plus haut de la sienne et dans l'empyrée. Namur, la fameuse +_pucelle_, comme on l'appelait, avait eu pourtant son vainqueur. Elle +livrait les voies et de Liége, et des Pays-Bas, et de la +Basse-Allemagne. Le Vauban hollandais, Cohorn, s'était mis dans la +place, en vain; il avait été forcé de la rendre à notre Vauban. Mais +le beau, le sublime, le charmant de l'affaire, c'est que tout cela +s'était fait devant le pauvre prince d'Orange, qui, avec quatre-vingt +mille hommes, avait joui de ce spectacle, contenu par une armée de +Luxembourg, ne pouvant l'attaquer qu'en passant deux rivières, où +Luxembourg l'eût écrasé. Donc, il avait tout pris en patience. Les +dames le plaignaient. La cour en faisait des risées. Les poètes +avaient monté leur lyre. Boileau ne se connaissait plus, et, dans son +faux délire, il faisait l'ode emphatique de Namur. Mais le roi se +fiait plus encore à lui-même pour célébrer sa gloire. Il écrivit, +imprima une relation de ce nouveau miracle de son règne, l'adressa au +public, à la postérité. + +Le 8, on sut tout le malheur. On dit: «Il nous en coûte quinze +vaisseaux.» (Dangeau.) Et puis, on parla d'autre chose. + +Il nous semble que jusqu'ici l'histoire a fait un peu comme la cour, +ne tenant compte que de la perte matérielle, qui fut médiocre, et non +de l'incalculable portée de l'événement. + +Sous ce dernier rapport, c'est le grand fait du temps. C'est, au temps +de Louis XIV, ce que fut au XVIe siècle le désastre de l'Armada. Les +brillantes batailles de Luxembourg et de Catinat, la vaste boucherie +de Neerwinde, les fameux siéges de Mons et de Namur, les audaces +incroyables de Jean Bart ne firent rien, ne produisirent rien. La +Hogue, fort secondaire en apparence, trancha le noeud de l'avenir +(1692). + +C'est de ce jour que date la confiance de l'Angleterre, qui sur mer se +crut invincible. On s'en étonne, quand on voit qu'avec cent vaisseaux +elle avait pu à peine en accabler quarante. Mais cette confiance +augmenta par les précautions plus que prudentes que prit dès lors +notre ministère et qu'il imposa à nos flottes. Il commença une guerre +de corsaires, lucrative, il est vrai, contre le commerce des Anglais, +mais qui enhardit extraordinairement la marine militaire de +l'Angleterre. Nos corsaires, bons voiliers, trompaient sa +surveillance, échappaient aux fortes escadres qui leur donnaient en +vain la chasse. Plus de grande bataille navale. Dès l'année qui suit +la défaite, notre amiral a ordre de ne pas chercher sa revanche, +d'éviter les flottes anglaises. En 1694, ses ordres sont, si l'ennemi +paraît, de se renfermer dans Toulon. Ainsi l'Anglais ne voit rien qui +résiste, et il se figure qu'on n'ose l'attendre. Il s'habitue à +poursuivre, à se croire supérieur. Il croît d'audace, et le coeur lui +grandit. + +Ce qui ne fut pas moins fatal, mais très-inattendu, cette affaire +navale fit un tort grave à nos troupes de terre. Dans les trois jours +qui suivent, en présence d'une armée dont on ne sut faire aucun usage, +l'ennemi toucha le sol français, vint et revint sur le rivage brûler +nos vaisseaux échoués. Insigne outrage, qui, impuni, changea +étrangement les idées de l'Europe et spécialement de l'Angleterre. + +La vraie cause de ce bizarre événement ne fut pas un simple hasard, ni +un malentendu. Il tint au détraquement de la machine gouvernementale, +à la désorganisation administrative qui commençait et ne fit que +s'accroître. L'Angleterre n'eut garde de se dire tout cela pour +s'expliquer notre défaite. Elle ne voulut y voir que sa victoire, la +première depuis Azincourt. Elle en fut ivre, elle en fut folle. Et +elle dut à cette folie commune, qui rallia tous les partis, une chose +admirable que n'eût pas donnée la sagesse: l'_unité nationale_ +qu'elle cherchait en vain depuis Élisabeth. De là sa force, son élan, +sa générosité subite, ses grands sacrifices d'argent, obstinés et +croissants, une certaine furie de joueur qui va doublant la mise. Elle +jura de ne pas s'arrêter, mais de vaincre, et vraiment vainquit à +Ryswick, puisqu'elle y imposa à Louis XIV la reconnaissance du roi +_élu du peuple_ contre le roi _héréditaire_, autrement dit le droit +moderne. + + + + +CHAPITRE VI + +STEINKERQUE--SAINT-CYR DEVIENT UN MONASTÈRE + +1692-1696 + + +La France, après ce coup cruel et honteux de la Hogue, entamée d'autre +part par le prince Eugène et le jeune Schomberg qui pénétraient en +Dauphiné, la France était en fête. Fête d'apparat, officielle. +Luxembourg, surpris par Guillaume dans le bois de Steinkerque, et ne +pouvant faire usage de son immense cavalerie, la mit à pied, et, par +un grand effort, avec de grandes pertes, gagna une bataille brillante, +de peu de résultat. De quinze mille morts ou blessés, nous en eûmes +sept mille. Le succès retentit, surtout parce que les princes, +Bourbon, Chartres, Vendôme, se battirent en simples mortels. + +C'était l'aube pour eux (une heure après midi), quand vint cette +surprise. En grand négligé du matin, ils n'eurent pas le loisir de +faire la solennelle toilette que les seigneurs faisaient pour la +bataille (_V._ La Feuillade dans Saint-Simon). Le débraillé de l'habit +ordinaire était alors extrême (Bonnard, XVIII), et digne de leurs +moeurs; point de gilet sous le pourpoint, la chemise tout en évidence, +et des culottes lâches, quasi tombantes. Conti, sur tout cela, avec un +instinct féminin de molle grâce italienne (sa mère était des Mancini), +jeta un ornement de hasard, une écharpe qu'il se roula autour du cou. +Il était fort aimé parce que le roi le détestait. Avec beaucoup +d'esprit et de valeur, une figure charmante, il avait l'excentricité +de sa maîtresse (madame la duchesse); ils se moquaient de tout, de +leur amour et de la nature même, se passaient l'un à l'autre leurs +bizarres infidélités. Ce hasard de Steinkerque fit une mode. De ces +héros du vice et de la mode, celle-ci gagna chez tout le monde, à la +cour, à la ville. Les femmes coquettement se mirent au cou l'écharpe +de bataille. + +Elles trouvaient cette mode brave et jolie. Cela ne cachait rien, mais +jouait sur le sein. On l'appelait une _Steinkerque_. Masculine parure +qui allait bien avec le haut bonnet, effronté et hardi. Par contre, +les hommes portent les mouches et le manchon (_Collection_ Bonnard). + +Huit jours après Steinkerque, une honte éclatait. Guillaume faisait le +procès de Grandval, l'homme envoyé de Saint-Germain (12 août 92). Sans +torture, sans espoir de grâce, sentant quelque remords peut-être, il +déclara la part que Jacques, Louvois et Barbezieux avaient eue à +l'affaire. Madame de Maintenon n'avait rien ignoré. Le tout imprimé, +publié, nullement démenti par la cour de Versailles. + +La guerre languit. Car, on n'en pouvait plus. De longues pluies +détruisaient les récoltes. Le paysan mourait de faim, et, ce qui +semblait bien plus dur, la noblesse ne touchait plus rien, ni de +place, ni de revenu. Avec cette vaine bouffissure de Namur, de +Steinkerque, le roi désirait fort la paix, mais la désirait seul. La +tentative d'assassinat était un préliminaire fâcheux aux négociations. +Un seul des alliés ouvrait l'oreille, celui dont on n'avait que faire, +le pape (Innocent XII). Dans le cours de 92, on supplia, on le +fléchit. On lui fit accepter une rétractation des propositions +gallicanes, un désaveu de l'assemblée de 1682, c'est-à-dire l'abandon +des vieilles libertés de notre Église. Les évêques, nommés par le roi, +qui ne pouvaient avoir leurs bulles de Rome, furent trop heureux +d'écrire, un à un, leur soumission, leur repentir. + +Cette humiliation, les revers de la Boyne, de la Hogue, la détresse +publique, devaient changer Versailles et ne pouvaient manquer +d'influer sur Saint-Cyr. + +Les contre-coups des grands événements viennent tous aboutir à la +chambre de madame de Maintenon. De cette chambre, secrète et muette, +transpire pourtant l'effet moral de tout cela, les aigreurs, les +tristesses; on les entrevoit dans ses lettres, et on les voit en plein +dans ses exécutions sur la maison d'épreuves où elle manifestait son +âme. De 1690 à 1693, pendant ces trois années de guerres, de siéges +et de batailles, sa guerre qu'elle poursuit, c'est la réduction de +Saint-Cyr et de la Maisonfort à la vie religieuse. + +D'accord avec Godet, elle y employait Fénelon. Elle allait jusqu'à +dire ces paroles imprudentes, peu mesurées: «Voyez l'abbé de Fénelon. +_Accoutumez-vous à vivre avec lui._» Pour faire de celui-ci un +instrument docile, elle lui présenta un leurre, l'espoir de la diriger +elle-même (et par elle le roi et la France). Elle lui fit la prière +flatteuse _de lui dire ses défauts_. S'il eût pris cela au sérieux, il +empiétait sur Godet et se perdait. Godet eût éclaté, dénoncé ses +doctrines. Il ne tomba pas dans le piége. Dans sa réponse prudente, +admirable de diplomatie, il recule, il pose en principe _qu'il ne faut +qu'un seul directeur_. + +Rien de plus sévère, rien de plus flatteur que cette lettre. Il lui +accorde généreusement toutes _les vertus mondaines_ (sauf de jolis +petits défauts). Puis, il voudrait que ces vertus disparussent dans +une plus pure, la haute spiritualité, l'amour de Dieu. Elle est née +modeste et timide; elle se défie trop d'elle-même. Là une stratégie +merveilleuse de préceptes contradictoires: ne pas se mêler des +affaires, cependant faire faire de bons choix, soutenir les honnêtes +gens qui sont en place, faire donner du pouvoir à MM. de Beauvilliers +et de Chevreuse. Il faut ouvrir le coeur du roi par une conduite +_ingénue_, _enfantine_. Ce sont les mots qu'on aurait adressés à une +femme de vingt ans. + +Il n'est pas dupe d'elle, et pourtant il la sert. Il conduit peu à peu +la Maisonfort où elle veut. Sous l'ascendant de ce doux conseiller, de +douceur impérieuse, la pauvre personne éperdue et désorientée promet +de faire ce que voudront les plus honnêtes gens, Fénelon et Godet +(celui-ci assisté de deux lazaristes, MM. Tiberge et Brisacier). Et +elle abandonne son sort. Combien il lui en coûte! «Elle m'a raconté, +dit Phélippeaux, qu'elle s'était retirée devant le Saint-Sacrement, +dans une étrange angoisse. Quand elle sût la décision de ces +messieurs, elle pensa mourir de douleur et versa dans sa chambre toute +la nuit un torrent de larmes.» (Phélippeaux, 38.) + +La vive joie de madame de Maintenon est très-frappante dans ses +lettres: «Vous voilà donc dans le fond _de cet abîme où l'on commence +à prendre pied_. Vous savez de qui je tiens cette phrase. Je le verrai +demain. Laissez-vous conduire les yeux bandés. Que vous êtes heureuse! +etc.» + +Dans ce bonheur, la Maisonfort fit pourtant quelques plaintes à ce peu +fidèle défenseur qui l'avait si peu défendue. Rien de plus sec que sa +réponse, et je dirai, de plus cruel. «Quand Dieu ne donne rien au +dedans pour attirer, il donne au dehors une autorité qui décide, etc.» +Pas un mot de compassion. Où est ce mouvement de Racine, qui, la +voyant pleurer, au moins lui essuyait les yeux? Il avait sa leçon +apprise, et l'intérêt de son parti l'obligeait de ménager sa fortune +incertaine. Sa petite église visait pour lui de loin à un grand siége, +à l'archevêché de Paris. Alors sans doute, il eût repris Saint-Cyr, +repris la Maisonfort, qui, travaillant sous lui, fût devenue près de +sa protectrice le grand appui du quiétisme. + +Malgré cette prudence excessive, il n'inquiétait pas moins Godet. +Celui-ci, fort habile sous son sec et plat extérieur, attendait et +laissait passer le goût éphémère que madame de Maintenon avait +(croyait avoir) pour le quiétisme. Il patientait, ne disait rien et +suivait tout de l'oeil. Seulement, comme évêque de Chartres, il prit +en août 91 une position forte à Saint-Cyr. Il y fit ses lazaristes, +Tiberge et Brisacier, directeurs officiels. + +Il fit mieux. Devinant qu'à ce rude contact, les coeurs se +fermeraient, et qu'on ne saurait rien, il introduisit deux dames à +Saint-Cyr, personnes sûres et intelligentes, qui jouèrent à merveille +leur personnage. Elles surent écouter. Elles obtinrent confiance. +Elles firent parler la Maisonfort, parurent charmées, touchées de ces +nouvelles dévotions. Elle ne fit nulle difficulté de livrer à ces +chères amies ses sentiments les plus secrets. Tout cela, jour par +jour, rapporté, dénoncé. Quand Godet eut de bonnes preuves écrites et +qu'il pouvait montrer, il éclata. Il déclara à madame de Maintenon +qu'une hérésie existait dans Saint-Cyr. + +Saint-Simon dit qu'elle fut étonnée. Mais dès longtemps elle savait +tout, et même participait à tout. Ce qui est vrai, c'est qu'elle fut +effrayée. Qu'eût-ce été si tout droit il eût porté cela au roi? si la +sage personne, que le roi croyait la prudence même, eût été convaincue +d'avoir suivi une folle, d'avoir eu, à cet âge, une échappée de coeur? +Elle ne sut nullement gré à la Maisonfort d'avoir été si expansive +pour _ses amies_. Et pourquoi avait-elle _des amies_? Cela la +refroidit pour elle. Elle la gronde dans une lettre. Sans oser trop +se mettre encore en flagrante contradiction avec elle-même, ni tourner +brusquement contre madame Guyon, elle dit que cette haute doctrine ne +convient pas à tous, et que Saint-Cyr doit se mener par les voies +simples (par les lazaristes et Godet). + +Godet fut très-adroit. Il avait inquiété madame de Maintenon sur les +doctrines, mais savait bien qu'elle y était peu engagée, qu'elle ne +tenait qu'aux personnes, à celle qu'elle voulait décidément +s'approprier. Sans délai, ni ménagement, courtisan sous sa forme rude, +il fit ce qu'il fallait pour sceller, murer sur la Maisonfort les +portes de cette maison. Le 2 février 92, assisté de ses lazaristes, il +lui fit déclaration qu'elle devait _sortir_ ou se faire religieuse. +Nous l'apprenons par la lettre où sa protectrice la félicite de ne pas +vouloir sortir. + +Sortir? mais où aller? Elle était restée là sept années, les plus +belles de la jeunesse, sans récompense ni salaire, et, au bout de ce +temps, on la mettait nue dans la rue. Pâlie de travail et de larmes, +retournerait-elle vers le monde, qu'elle ne connaît plus, le vaste +monde froid, étranger? Plus de famille; la maison paternelle est +fermée par la belle-mère et une soeur à marier. Un couvent? et lequel +osera la recevoir? Madame Brinon, à sa sortie, n'en trouva pas un qui +s'ouvrît; elle fût restée sur le pavé sans la bonté courageuse d'une +princesse allemande. «--Mais, dira-t-on, si elle restait seule?» +Comment eût-elle vécu? Eût-elle travaillé de ses mains? Les dames de +Saint-Cyr étaient, il est vrai, grandes tapissières. Il eût paru +étrange, pourtant, qu'une demoiselle noble gagnât sa vie ainsi. On +n'eût pas voulu y croire, et on l'eût dite _entretenue_ (ce mot entre +alors dans la langue). La calomnie, dont on accable si aisément une +femme sans défense, eût mis en interdit sa pauvre petite industrie. + +L'ordre cruel de sortir ou de se faire religieuse lui fut donné en +plein hiver. La dure exécution se fit entre deux fêtes, lorsqu'on +célébrait le mariage de deux bâtards du roi, celui du duc du Maine +avec la fille du prince de Condé, celui de mademoiselle de Blois avec +le duc de Chartres. Le roi se donnait le bonheur de glorifier son +vieux péché, d'égaler, de mêler aux vrais princes du sang ces enfants +du scandale. Des dots monstrueuses furent données. Tout était à +Versailles pompe et lumières, banquets, tables de jeu. Tout à +Saint-Cyr douleur et deuil. + +Un petit fait que nous fournissent les lettres de madame de Maintenon, +ne contribua pas peu, je crois, à la rendre cruelle, à l'éloigner des +voies d'indulgence et de liberté où madame Guyon l'avait un moment +engagée. Dans une des instructions éternelles dont elle fatiguait les +demoiselles de Saint-Cyr, une étourdie eut l'imprudence de rire. Une +autre, qui jouait très-bien dans _Athalie_, se montra orgueilleuse et +un peu indisciplinée. Ces choses durent l'aigrir et la sécher encore. +Elle s'en prit moins aux enfants qu'aux jeunes dames qui les +formaient. C'est depuis ce moment surtout qu'elle voulut les dompter, +briser les humbles et timides résistances qu'elles laissaient voir +encore, et réduire la maison à l'absolue dépendance d'un couvent. +Supérieure réelle de Saint-Cyr, et sa future abbesse (si elle avait +perdu le roi), elle pouvait exercer là le plus complet pouvoir qui +peut-être fût sur la terre. + +Qu'était réellement ce pouvoir des abbesses? Plusieurs prêchaient. +Mais leur grande prétention (on le voit dans sainte Thérèse et +ailleurs) était de confesser. Dans nombre d'abbayes le confesseur +n'était qu'un valet principal, et l'abbesse était tout. Ce pouvoir +d'homme, elle l'exerçait comme femme dans un détail impitoyable, où +tout homme aurait épargné les répugnances féminines. La religieuse +devait, ou mentir devant Dieu, ou faire des aveux humiliants, parfois +irritants. Si elle éludait ou cachait, ou seulement en était +soupçonnée, on la domptait par cent moyens. _Au nom de l'obéissance_, +on pouvait lui imposer tout. Le pouvoir médical, autant que +pénitentiaire, était dans les mains de l'abbesse, qui exigeait les +saignées canoniques, faisait jeûner, ou, pis encore, mettait sa +victime au régime mortel des froids poisons. Elle pouvait sans cause +infliger de dures pénitences, flagellations, humiliations publiques, +la fatigue cruelle de rester des jours entiers à genoux. On la forçait +de dénoncer ses soeurs, de se faire haïr, éviter. Sinon, de noirs +cachots, à rendre folle une femme peureuse, comme celle (_V. plus +haut_, 1610) qu'on faisait coucher dans dans un vieil ossuaire et sur +les os des morts. Même sans employer ces rigueurs corporelles, par la +torture morale d'une incessante inquisition, une femme acharnée à +réduire une femme, pouvait bien la désespérer. Parfois, c'était la +jalousie qui la poussait. Souvent l'orgueil et l'instinct tyrannique, +cette curiosité perverse (la maladie des cloîtres) qui veut savoir et +voir de part en part. Redoutable exigence, lorsque l'abbesse était un +bel esprit, comme celle de Fontevrault, la soeur de Montespan, ou bien +un esprit de police, une femme née directeur, comme eût été à +Saint-Cyr madame de Maintenon. + +Quelle que fût cette perspective, la Maisonfort céda et se livra. +Madame de Maintenon, qui la caressait fort, l'appelait «sa fille,» et +se disait de plus en plus «sa mère,» avait rompu pourtant avec les +douces doctrines qui, un moment, les avait tant liées, et qui seules +pouvaient la mener à accepter le sacrifice. Elle ne s'y résigne que +pour le quiétisme, pour Fénelon, qu'elle croit garder comme directeur. +Elle déclare qu'elle ne fera de voeux que dans ses mains, ne recevra +le coup que de lui. + +Elle le reçoit le 1er mars. Dans quel état, grand Dieu! Elle avoua +avec désespoir, avec honte, que son esprit troublé croyait de moins en +moins, _qu'elle doutait_. Un tel mot aurait dû arrêter court ces +hommes, s'ils eussent eu le respect de Dieu, celui du sacrement. +L'homme de bois, Godet, passa outre; et Fénelon n'osa rien objecter. +Elle dit ce qu'on voulait. Elle le dit et s'évanouit. + +Elle se réveilla sous le froid de la mort, et prit cela pour une paix. +Mais il y eut bientôt une terrible réaction de la vie et de la nature. +Dans tout ce mois de mars 92, elle passa par d'affreux combats, des +mouvements contraires, tantôt des efforts d'abandon religieux, tantôt +des retours de jeunesse, de douloureuse humanité. + +Ses barbares médecins, par leur affreux remède, avaient fait dans +cette personne, née si raisonnable, un volcan. + +Fénelon avait exécuté ce qu'on voulait de lui; il s'éloigna. Sa lettre +du 7 juin est curieuse. Il est très-occupé. Il ne renonce pas à +l'aller voir de loin en loin. Mais n'a-t-elle pas son supérieur? Bref, +il s'en va. Il l'a amenée là, et il l'y laisse. À qui? À la personne +qu'il n'ose même nommer, le vrai directeur et l'unique, madame de +Maintenon. + +L'infortunée tomba dans une grande solitude. Toutes ces faibles femmes +se tenaient à l'écart. Elles se sentaient observées, épiées. Ni dames, +ni demoiselles n'osaient même penser. Une dame en fit compliment à +madame de Maintenon: «Consolez-vous, madame, nos filles n'ont plus le +sens commun.» + +Elle était loin de se consoler. Elle avait cru tenir cette victime, +mais, dans l'état où on l'avait mise, on ne tenait rien du tout. La +Maisonfort flottait, battue du plus cruel orage. Une autre eût eu le +coeur percé. Madame de Maintenon n'est qu'aigrie, irritée, et c'est à +ce moment qu'elle lui écrit ce mot cruel et ironique: «Vous faites +consister la piété en mouvements, abandons, renoncements. Mais quel +est le renoncement de celle qui veut avoir _le corps à son aise_ et +l'esprit en liberté?» (31 mars 92.) + +Flèche aiguë et empoisonnée. Basse insulte. _Avoir le corps à l'aise_, +cela signifie-t-il manger le pain amer qu'elle gagne à Saint-Cyr? Ou +bien voudrait-on dire que ce coeur pur, ailé, et qui vola si haut, ne +pleure que de laisser les sensuelles joies de la terre? + +On voit ici la vérité de ce que dit la Palatine. Cette femme de +calcul, de décence, de convenance, en perdait le sens par moments, +dans de vrais accès de fureur. + +Elle se décida à frapper le grand coup. Le 27 août 92, elle n'alla pas +à Saint-Cyr. Mais elle y envoya le roi. Jamais il n'avait désiré que +Saint-Cyr fût un monastère, et il avait quelque pitié de ces jeunes +dames. Il y alla à regret. Il les fit appeler, et leur dit _qu'il +voulait_ qu'elles fussent religieuses. Elles y étaient si tremblantes, +si interdites, qu'elles ne purent même pleurer. De vingt-sept qu'elles +étaient, une seule osa parler. C'était mademoiselle La Loubère, qui +avait vingt-quatre ans, vierge sage, s'il en fut, qu'on avait faite, +pour sa beauté, sa sagesse, supérieure (nominale). Elle pria le roi de +trouver bon qu'elle ne prît pas le voile. Elle se retira dans un +couvent d'Ursulines, où elle enseigna les enfants jusqu'à sa mort. + +La sentence fut exécutée sur-le-champ en ce qu'elle avait de plus dur. +Madame de Maintenon fit venir d'un couvent de Chaillot, que protégeait +la cour de Saint-Germain, des soeurs Augustines, rudes, grossières, +pour plier à la vie monacale les dames de Saint-Cyr, des personnes +tellement affinées, lettrées, qu'elle avait tant gâtées, et qui durent +souffrir d'autant plus. + +Ces Augustines avaient si peu de coeur que dans les longs offices, aux +grandes chaleurs de l'été, elles exigeaient qu'on restât toujours à +genoux. Les petites filles n'en avaient pas la force et +s'évanouissaient. Madame de Maintenon elle-même trouva que c'était +trop. + +Elle trônait alors, comme mère de l'Église, absolue, mais ayant perdu +cette dernière grâce de femme qu'elle avait eue encore à ce moment de +quiétisme et d'amitié. Ce qu'elle fut alors, insipide, ennuyeuse, +regardez-le au Louvre, sous le royal brocart bleu mêlé d'or dont elle +est affublée dans le plat portrait de Mignard. + +Dans cette révolution, le sage Fénelon, contre Godet, s'était mis à +couvert en se donnant un confesseur jésuite. Ayant baisé la griffe, il +se croyait en sûreté. + +La Maisonfort n'imite pas cette prudence. Comme elle a tout perdu, +elle n'a guère à ménager. Quand la mère de l'Église donne à Saint-Cyr +ses règlements, minutieux, impérieux, elle s'en moque, éclate contre +ces petitesses. + +Les dames firent leurs voeux, la plupart en décembre 93. En 94, la +Maisonfort franchit le dernier pas, passa sous le drap mortuaire. +Fénelon prêchait ce jour-là le bonheur de la mort religieuse. Elle ne +la subit que pour lui. L'archevêché de Paris était alors vacant. + +La Maisonfort, pour reprendre crédit et soutenir Fénelon près de la +dame toute-puissante, revint à elle, fit sa volonté, et s'abandonna +sans retour. + +On dit que ces exécutions étaient peu agréables au roi, et qu'il en +était triste. La succession de ces prises d'habit était comme un +convoi perpétuel. En 1698, une seule restait à voiler, mademoiselle de +Lastic, belle personne qui, pour sa taille royale et son noble +visage, avait joué Assuérus. Racine était présent à sa prise d'habit. +Il se troubla, versa des larmes, dont rit madame de Maintenon. + +Triste temps, désormais stérile, et déjà loin du temps d'Esther. Le +génie fut glacé. Un grand silence commença. + + + + +CHAPITRE VII + +NEERWINDE--AFFAISSEMENT--PAIX DE RYSWICK + +1693-1698 + + +La guerre fut plus cruelle après Louvois. Le roi, qui lui avait +reproché sa cruauté, la dépassa pourtant. Comment expliquer cela? +C'est que la guerre devint, de politique qu'elle était, une guerre +personnelle et royale, de sentiment, de passion. Le roi était aigri et +de l'invasion du Dauphiné, et du désastre de la Hogue, et de l'affaire +Grandval, si honteusement démasquée. Il en voulait beaucoup aux +princes, ses parents ou alliés, qui, honorés de mariages français, ne +lui faisaient pas moins la guerre; il voulait _châtier_ le Palatin, le +Savoyard. Il les prit par leur faible, leurs villes favorites, leurs +châteaux de famille où ils mettaient toutes leurs complaisances. À cet +ordre de destruction, Catinat répond: «Je puis assurer Votre Majesté +que l'on exécutera _avec passion et ressentiment_ ce qu'elle +ordonne.» Il était spécifié expressément que la ruine, +l'extermination, commencée sur les paysans, s'étendrait désormais à la +noblesse. De là les massacres du Piémont, et, sur le Rhin, l'horrible +événement d'Heidelberg. + +Cette atrocité de la guerre, cet universel écrasement, ne sont +nullement sentis dans les très-froids mémoires du temps. Le seul +historien ici, c'est le Puget, le grand solitaire de Toulon. Le roi ne +l'aimait guère, et je ne m'en étonne pas. Son génie fier et tendre, +même dans ses monuments officiels, proteste douloureusement. J'ai +parlé des _Atlas_ et de la petite _Andromède_, où l'on croit +reconnaître les saints forçats de la Révocation et les enlèvements +d'enfants. En 1688, un voyage qu'il fit à Versailles le remplit de +mélancolie, de mépris de la cour, ce semble. Et il sculpta le hardi +bas-relief d'Alexandre et de Diogène, où le cynique, au conquérant +bouffi, dit: «Retire-toi de mon soleil.» + +Une statue équestre du roi devait être faite à Toulon. Puget en donna +un projet. Étrange et violente satire, qui à coup sûr ne put être +goûtée. C'est le _petit Alexandre_ qu'on voit au Louvre. On s'y arrête +peu. La vulgarité du héros (voulue, calculée par l'artiste), fait +qu'on en détourne les yeux. C'est le vulgaire _bel homme_ sur un gros +cheval fort lancé. Il galope, comme un lourd centaure, sans remarquer +ce qu'il écrase, une montagne de chair humaine. + +Au plus bas, sur le sol, un beau jeune homme, à longs cheveux de +femme, si ce n'est même une femme. La pauvre créature gît sur le dos. +Son ventre porte le poids immense; il doit être écrasé, crevé. Ce que +notre nature a de faible et qui craint le plus la douleur, est en +saillie pour souffrir davantage. Au-dessus, cuirassé, un terrible +soldat, désarmé, mais de force énorme, n'est nullement aplati encore; +il est précipité sur les genoux. Son bras droit, bras d'airain qui +porte à terre et ne plie pas, fait arc-boutant, porte le cavalier. Et +bien plus, il porte un mourant, autre jeune figure, qui touche +justement le cheval, la poitrine brisée par cet horrible poids. Elle +craque; on l'entend. De la main gauche, il s'arrache les cheveux, et +la droite en appelle au ciel. + +Dessous et dessus le soldat cuirassé, les deux jeunes gens sans +cuirasse ont l'air d'être les deux frères. C'est le peuple, ceux-ci, +le peuple innocent, pacifique, qui ne voulait que se défendre, qui a +péri pour sauver le foyer. + +Je ne connais aucun monument d'art qui plus fortement morde au coeur. +Et cependant cette image de guerre, si cruelle, n'en donne pas ce qui +en fait alors la laide et basse horreur. La guerre, sans argent ni +ressource, se continue, comment? par la gaieté affreuse et la liberté +effrénée, qu'hors des batailles on permet au soldat. Trois cent mille +gueux, sans pain ni solde, jeûnent, il est vrai, mais tout au moins +s'amusent. Leurs campagnes sont des bacchanales d'un rire sauvage qui +partout fait pleurer. Les généraux donnent l'exemple. Luxembourg est +l'autorité des jeunes, pour les plus sinistres orgies. Vendôme obtient +du roi un congé pour se faire soigner d'une honteuse maladie (il +revient sans nez à la cour). Villars, gai, brave, aimable, a des +gaietés si débordées qu'un beau jeune Allemand, un prince souverain, +est forcé de tirer l'épée (_V._ Madame). Tels généraux et tels +soldats. Ceux-ci, sans loi ni frein, par-devant l'officier, font de la +guerre royale une jacquerie populacière, en toute liberté de Gomorrhe. + +Peuple riche en contrastes. La même armée, à travers tout cela, +présente des choses admirables. Un de ces soldats si misérables, ayant +tué un seigneur cousu d'or, jette le vil métal et le renvoie à +l'ennemi. À Neerwinde, nos officiers, voyant le chef des réfugiés, +Ruvigny, qui s'était emporté au milieu d'eux et allait être pris, ne +voulurent pas le voir, le reconnaître, le laissèrent échapper. À la +destruction d'Heidelberg, ils faisaient l'aumône d'une main à ceux +même qu'ils ruinaient de l'autre. + +La campagne de 93 s'ouvrit par cet affreux événement. On se rappelle +qu'en 74, Turenne avait brûlé dans ce pays deux villes et vingt-cinq +villages, détruit les vivres et les bestiaux. En 89, Duras, à +l'incendie, ajoute la démolition; le pic, la poudre y travaillèrent. +Spire, Worms, Manheim, furent changés en monceaux de cendres; +Heidelberg fut atteint. Il était encore noir du feu en 93; mais hélas! +ce ne furent plus les pierres seules qui souffrirent; ce furent les +personnes mêmes. La ruine des villes détruites en 89 avait augmenté +Heidelberg, la ville de cour. Cette capitale chérie du Palatin +paraissait un plus sûr asile. C'est pour cela justement qu'elle fut si +odieusement insultée. + +Le maréchal de Lorges avait passé le Rhin, et les gens d'Heidelberg +voulaient douter encore. On leur faisait espérer le secours des +Impériaux. Au 19 mai, la ville voit ses belles montagnes de chênes +toutes hérissées d'épées et de mousquets. Le redouté Mélac, bourreau +connu des Allemands, l'homme des grosses exécutions, était là, et +couvait la ville. La lettre d'un bourgeois qui vit et subit +l'événement (dans Limiers, XI, 554) nous dit l'agonie de terreur où on +était. Le gouverneur perd la tête, encloue ses canons, se retire au +château. Au fond, ne pouvant résister, il espérait pour la ville la +miséricorde du roi, quelque égard pour le Palatin son beau-frère. Plus +d'un bourgeois y crut aussi. Mais les autres en foule se précipitent +pour entrer au château. On s'étouffe, on s'écrase aux portes. Les +faibles, les dames et les enfants, refoulés dans la ville, s'entassent +dans les églises. Le soldat entre, sans combat et à froid; il tue +pourtant un peu, puis bat, joue et s'amuse, met de pauvres gens sans +chemise. Mais ceci n'était rien. Quand ils entrent aux églises et +voient cette immense proie de femmes tremblantes, l'orgie alors se +rue, l'outrage, le caprice effréné. Ces dames, leurs enfants dans les +bras, sont insultées, souillées par les affreux rieurs, et exécutées +sur l'autel. + +Près de ces demi-mortes laissées là, la joyeuse canaille fait sortir +les vrais morts, les squelettes, les cadavres demi-pourris des anciens +Électeurs. Effroyable spectacle! Ils arrivent dans leurs bandelettes, +traînés la tête en bas. Nul officier, nul chef n'eût osé empêcher +cela. Le père de la duchesse d'Orléans, de Madame, fut +très-spécialement distingué. On lui coupa la tête, puis on lui fit, le +traînant par les pieds, son triomphe autour de l'église. + +Le narrateur, fort modéré, et qui recueille ce qu'il y a de plus +favorable aux Français, dit qu'un de nos officiers le sauva avec sa +famille, les mena au château. Tout y allait. Le feu étant mis vers le +soir aux quatre coins de la ville, pour n'être pas brûlées, les +victimes des églises durent en sortir, se traîner au château. Cette +grande foule désespérée, sans vivres, sans abri que le ciel, resta la +nuit dans les cours. Masse compacte à ne pas remuer. Quelle fut encore +leur épouvante, quand on sut que, pour brusquer la reddition de la +place, on allait y jeter des bombes. Une seule qui eût éclaté, dans +une foule si serrée, aurait emporté par centaines des membres et des +têtes. On se rendit. La nuit du 23, tous partirent. Ils étaient quinze +mille. Désordre immense; effroi. Les maraudeurs pouvaient les suivre, +en faire ce qu'ils voudraient. Ils étaient dispersés, éperdus, ne +pouvaient même se rejoindre. On n'entendait que des cris de douleur, +du mari qui cherchait sa femme ou ses enfants perdus. Mais personne ne +s'arrêtait. On allait dans la boue, à travers les ténèbres. Nulle +nourriture. Des femmes grosses succombèrent, accouchèrent, délaissées; +les nouveau-nés mangés des chiens! + +L'homme d'Heidelberg ajoute avec une douceur surprenante: «Il y eut, +dans tout cela, plus de licence que de volonté. Des officiers payèrent +de leur bourse les ravages et les incendies qu'ils ne faisaient que +par ordre.» + +L'armée du Rhin ne fit plus rien après ce bel exploit. Elle +s'affaiblit en envoyant des troupes à celle de Flandre, dont le roi +venait de prendre le commandement (7 juin 93). Il était tard dans la +saison, et cependant le prince d'Orange n'avait pu mettre à fin le +grand travail de négociation qui préparait chaque campagne. Il n'avait +pas encore toutes ses forces. Il devina très-bien que le roi, ayant +pris Mons et Namur, visait Liége ou Bruxelles. Il prit poste à +Louvain, d'où il était à demi-route pour secourir également les deux +villes menacées. Il ne pouvait mieux faire. Mais sa situation n'était +pas bonne. Liége, français de coeur, ne voulait pas de son secours, +et, s'il en approchait, pouvait bien tourner contre lui. + +L'armée du roi, au contraire, était gaie, pleine d'espoir. Les +princesses étaient à Namur avec un monde de dames, d'officiers de +chambre et de bouche, de musiciens, tout un complet Versailles. On +s'amusait. Madame la Duchesse, avec sa petite Caylus, faisait un roman +satirique où sa soeur, la belle Conti (qu'elle y nommait Julie, fille +d'Auguste), avait les moeurs de Messaline. On se croyait établi là, et +on s'y était arrangé. Tout à coup ordre de départ. Le roi retourne. +Pour faire un siége, il faut une bataille, et il ne veut pas la +livrer. Même reculade qu'en 76 devant Bouchain, ici plus triste +encore. Luxembourg qui, dit-on, se croyait sûr de vaincre, se jeta aux +genoux du roi. Un conseil que l'on tînt se garda bien d'être moins +sage, moins prudent que Sa Majesté. Le pis, c'est qu'après son départ +elle eut lieu, cette bataille, et que Luxembourg la gagna. + +Luxembourg sentait bien quel serait l'effet en Europe, si, avec une +armée nombreuse, il ne se battait pas. Quoique affaibli d'un +détachement qu'on renvoya au Rhin, il était supérieur en force, et il +le devint encore plus quand Guillaume, pour retenir Liége, y jeta +vingt mille hommes. Il n'en avait que cinquante mille contre +quatre-vingt mille Français. Il y fut admirable de bravoure et +d'obstination. Le village de Neerwinden, où il s'était fortifié, fut +défendu, pris et repris, perdu, et pris encore. Les princes français +étaient tous à la tête de ces charges acharnées. Guillaume mit pied à +terre quatre fois, mêlé à son infanterie. Il était fort reconnaissable +par la Jarretière qu'il portait et son étoile de diamants. Trop +faible, il refusait le poids de la cuirasse que l'on portait encore. +Il ne fut pas blessé, mais frôlé de trois balles, dont l'une effleura +sa perruque, l'autre son habit; une autre le serra au côté de si près +qu'elle coupa son ruban bleu. Macaulay, à ce sujet, note +ingénieusement le caractère moderne de la guerre. La bataille n'est +pas ici entre les forts, entre Hector et Ajax, mais entre les plus +faibles, le nain bossu, le squelette asthmatique, dont l'un fit les +brillantes charges et l'autre couvrit l'armée anglaise par une fière +retraite qu'on ne poursuivit pas. (29 juillet 1693.) + +Dix mille Français, dix-sept mille alliés, restèrent pour engraisser +la terre. On se battait des deux côtés avec une fureur inexplicable. +Il n'y avait nul fanatisme, ni religieux, ni politique. Mais tel est +le sauvage enivrement de la guerre. Il va toujours croissant, sans +cause. Les Français, en 90, avaient tué et brûlé en Piémont. Les +Piémontais en 91 ont brûlé, tué, en Dauphiné. Et pourtant en 93, +l'armée de Catinat est aussi furieuse que si elle n'avait provoqué. +Elle détruit encore les villages, les granges, pour que, l'hiver, +l'habitant meure de faim. Elle détruit les belles villas, dont chacune +était un musée. On met en pièces les statues, les tableaux. Le 4 +octobre, à la Marsaille, bataille horriblement cruelle, nos Français +catholiques, voyant en face, dans les rangs piémontais, les Français +protestants, s'y acharnèrent, bien moins par haine religieuse que par +rivalité de guerre, par cette émulation féroce qu'on vit dans la +guerre de Trente ans. Les catholiques avaient la baïonnette, récemment +adoptée chez nous. Ils ne tirèrent pas, mais coururent, confiants dans +cette arme terrible. Ce fut une boucherie, longtemps même après la +bataille. Les réfugiés, les Piémontais, les Allemands du duc de +Savoie, furent égorgés jusqu'au dernier. + +La guerre, en mer, n'était pas moins terrible, et le commerce avait +cessé. La France avait tout l'avantage d'un pays ruiné, point de +marchands à protéger, nul embarras de défensive, un grand nombre de +matelots inoccupés, donc, grande facilité d'attaque. La misère +excessive, les mauvaises récoltes, le pain à vingt sols (quatre francs +d'aujourd'hui), tout cela précipitait les hommes vers la mer. La +marine de France ne songea plus qu'aux prises. Le roi se fit pirate. +Je veux dire qu'on ne dirigea guère nos flottes que vers des coups de +main lucratifs. On n'osait plus sortir de Londres ou d'Amsterdam qu'en +grandes caravanes, escortées de vaisseaux de guerre. Quatre cents +vaisseaux marchands, en une fois, ce qu'on appelait la flotte du +Levant, sortent de la Tamise en 1693. Mais Tourville et d'Estrées, +plus heureux qu'en 92, opèrent leur jonction, surprennent à Lagos +cette énorme flotte. Ils battent, ils dispersent, ils détruisent, +calamité immense. Quelque Français qu'on soit, comment se réjouir de +ces grandes destructions de paisibles marchands, pères de famille +étrangers à la guerre, de ces vastes noyades de trésors qui ne +profitent à personne? De telles expéditions, très-cruelles à nos +ennemis, nous rapportaient fort peu. Pontchartrain en tirait quelques +millions à peine. La guerre s'en irritait, s'envenimait. L'Angleterre +enragée, de plus en plus, se donna à Guillaume et lui fournit les +sommes fabuleuses qui lui firent sa victoire, son traité vainqueur de +Ryswick. + +Ce qui exaspéra l'Anglais, c'est que, depuis la Hogue, se croyant le +maître des mers, il ne pouvait cependant bloquer nos ports. Devant +Dunkerque, il tenait à grand frais une escadre permanente, et Jean +Bart sortait à toute heure. + +Il s'appelait Bart, et non Barth, c'est-à-dire qu'il était Français, +d'origine normande, de Dieppe, du Pollet, ce faubourg des pêcheurs. De +longue date, les Bart s'étaient établis à Dunkerque pour se faire +pêcheurs d'hommes, autrement dit, corsaires. Les Hollandais faisaient +tant de cas de ces Dunkerquois, qu'ils n'en prenaient pas un sans le +faire pendre. Mais on n'en prenait guère; ils se faisaient sauter. +Ainsi fit Jacobsen, grand-oncle de Jean Bart, nommé le _Renard de la +mer_. + +Il y avait dans ces familles, où l'on ne savait lire, une science +étonnante. Le détroit et la Manche, la mer du Nord, ils savaient tout +cela de tradition dans le plus terrible détail. Ils connaissaient les +bancs, à toute profondeur, les courants, les marées, savaient les +jours, les heures, les passes très-précises où l'on pouvait parfois +voguer sur un écueil. Ils passaient par des lieux, des temps et des +tempêtes où personne n'aurait su le faire. Ils faisaient des choses +insensées (du moins qui semblaient telles), mais qui réussissaient. La +mer, dans cette intimité qu'ils avaient avec elle, leur permettait de +hasarder ce qui eût fait périr tout autre. Le forçat protestant +Marteilhe vit le frère de Jean Bart (un pêcheur, toujours gris), +sauver ainsi la flotte des galères qu'on avait si imprudemment mises +dans l'Océan. Par un horrible temps, où l'on ne ramait plus, ce Bart +osa tendre des voiles; par un revirement terrible, mais sauveur, la +flotte tourbillonne... On se croyait perdu. On était au quai de +Dunkerque. + +Ces braves gens faisaient un peu de tout, de la pêche, de la +contrebande, pour se délasser de la course. Ainsi, jadis, nos +flibustiers avaient varié leurs industries. Ce qu'ils firent à +l'Espagne, les Dunkerquois le firent à la Hollande. Jean Bart a +quelques traits (plus nobles) de Montbars l'exterminateur. + +Son début fut la contrebande. De douze à seize ans, il la fit à +l'école la plus cruelle, sous un certain Picard, fameux pour sa +férocité. Mais il avait l'ambition de servir un bien autre chef. Il +alla se donner au grand Ruyter, jusqu'à vingt et un ans. Ainsi, tout +jeune encore, il put, sous son bon maître, coopérer au plus beau coup +du siècle, la fameuse visite que Ruyter fit à la Tamise, son séjour à +Chatham, où il resta tant qu'il voulut. Un tel fait crée des hommes. +Jean Bart revint en France. Il était Jean Bart pour toujours. + +C'était un grand garçon, blond, de beau teint, avec des yeux bleus, +une physionomie heureuse. Il était très-robuste (une fois, se sauvant +d'Angleterre, il rama deux jours et deux nuits). Avec cette grande +vocation pour tuer, il était fort brave homme, affable et bon enfant, +charitable à tous ceux qui venaient lui conter leurs malheurs. Il +n'avait aucune gloriole. Ce que Forbin, son rusé camarade, dit, qu'il +le menait en laisse, le montrait comme un ours, est extrêmement +vraisemblable. Bart parlait peu, n'écoutait pas, ayant toujours sa +guerre en tête, quelque chose devant les yeux. Quelle? La mer, la mer +de Hollande, la grande mer aux harengs. Il en avait un sens parfait, +profond. Il savait que c'était là les vraies mines d'or qui soldaient +la coalition. Par une lettre de Seignelay, on voit que l'idée fixe de +Jean Bart eût été d'y croiser toujours, vers le nord et vers la +Baltique. Le ministre aima mieux le faire courir à son profit. Sous +Pontchartrain, Jean Bart, revenant à la charge, demanda qu'on +organisât une croisière de légères frégates pour inquiéter, empêcher +le commerce de couper ses communications. Cette escadre, tantôt +réunie, tantôt séparée tout à coup, aurait dans l'Océan des points de +ralliement déterminés d'avance. Cruelle idée, mais de génie, qui +devait supprimer la sécurité sur toutes les mers. Pontchartrain opposa +d'abord un refus aigre et sot. Forbin, plus habile que Jean Bart, fit +réussir l'idée et se l'appropria. Les résultats en furent immenses. On +ne voyait dans Londres que marchands pâles, épouvantés, désespérés. +Devant les grandes flottes anglaises, Jean Bart entrait, sortait +comme il voulait, avec son Provençal Forbin. La gaieté de Ruyter (_V._ +son portrait au Louvre) était dans ces deux hommes, dans leurs +redoutés bâtiments. Forbin montait les _Jeux_, et Jean Bart la +_Railleuse_. Jamais hommes ne jouirent autant de ces terribles fêtes +de l'abordage et du triple péril d'un combat à mort sans retraite +entre la mer et l'incendie. Il paraît qu'il y a là des douceurs, des +délices que les élus connaissent. Les gens de Saint-Malo en prenaient +largement leur part. Un jeune homme, Duguay-Trouin, fou de femmes et +de jeu, trouvait pourtant dans l'abordage de bien autres plaisirs. Il +raconte qu'il tremblait d'abord, puis s'y délectait tellement qu'il +allait plus loin que les autres. Cassart, de Nantes, ne fut pas moins +terrible. Mais pas un d'eux n'a emporté la gloire de l'Ours du Nord, +qui, seul, put toujours entrer et sortir de Dunkerque avec liberté, et +qui, sans parler de ses prises sur les Anglais, à la Hollande seule +prit ou brûla sept cents vaisseaux. + +Cet homme, qui fit tant de prises, eut des millions, en main, n'eut +pas grande faveur et ne fit pas fortune. Il avait 2,000 livres de +pension. Ce ne fut que fort tard, près de sa mort, que le roi le fit +chef d'escadre. Il laissa 24,000 francs. Il fut payé de bien autre +monnaie, en gloire proverbiale et populaire. Il eut cet insigne +bonheur, en 94, de nourrir la France affamée. Il prit un grand convoi, +qui fit tomber le boisseau de blé de trente francs à trois. La +nouvelle, portée à Versailles par le fils de Jean Bart, mit partout +une grande joie. Le roi lui donna la noblesse, dont il n'avait que +faire. Mieux avisée, une femme charmante, qui, dans ses vices, gardait +du coeur, pourtant, la fille de la Vallière, princesse de Conti, pour +porter à son père, lui remit une fleur. + +Ces coups d'audace et d'héroïsme, le grand succès que Jean Bart eut +encore peu après, en brûlant 55 vaisseaux, n'empêchaient pas les +grandes flottes des Anglais de dominer la mer. Ils vinrent à leur aise +insulter cruellement nos ports en 93 et 94, par les machines +infernales qui menacèrent Saint-Malo, détruisirent Dieppe, mutilèrent +Dunkerque et le Havre. Ils auraient certainement occupé Brest, si +Marlborough ne nous eût avertis de cette expédition. Vauban y accourut +à temps et écrasa les assaillants. Grande honte, pourtant, de n'avoir +été sauvé que par l'avis d'un traître. + +Chose plus humiliante et plus inattendue, Guillaume prit l'ascendant +sur terre. Luxembourg était mort; le roi l'avait remplacé par son ami +d'enfance, Villeroi, le brillant, _le charmant_ (toutes les femmes +l'appelaient ainsi), irrésistible à cinquante ans. Mais tel il ne fut +pas sur le champ de bataille. Il emmenait, il est vrai, un bagage +embarrassant, le jeune duc du Maine, qu'il fallait faire briller et ne +pas exposer. Cette fine petite fouine de cour, dressée au demi-jour +dans la chambre d'une femme, ne supporta pas la lumière, défaillit +devant l'ennemi. On pouvait accabler à part Vaudemont, lieutenant de +Guillaume; mais il fallait une bataille. Le succès était sûr, Villeroi +l'avait promis au roi. Au moment, le petit homme n'eut pas même la +force de déguiser sa peur. On demandait ses ordres, il demanda son +confesseur. Pendant qu'il songe à son salut, Vaudemont accomplit le +sien. Rien ne fut plus sensible au roi que cette honte. Personne n'osa +l'en avertir. Il ne l'apprit que par les gorges chaudes qu'en firent +les gazettes hollandaises. Il eût étouffé de mauvaise humeur, si, pour +une occasion légère, il n'eût cassé sa canne sur le dos d'un laquais. +Il ne recula pas devant la vengeance plus directe, que promettaient +les nouveaux complots contre Guillaume. + +Celui-ci, dans cette campagne, trouva son apogée. La fortune, qui si +longtemps avait chicané avec lui, vaincue par la persévérance, rendit +hommage à la sagesse. Tel fut le secret, l'admirable rapidité de ses +opérations, qu'avant qu'on se fût mis en garde, ses forces (anglaises +et alliées) convergèrent vers Namur. Boufflers n'eut que le temps de +s'y jeter. Ce très-bon général y avait avec lui toute une armée, seize +mille hommes. La grande armée de Villeroi arrivait. À Versailles, on +croyait Guillaume en danger. Mais l'art d'attaquer et de défendre les +places, désormais régularisé, permit au très-habile Cohorn de +reprendre Namur aussi bien que Vauban, naguère, avait su le lui +prendre. Les gardes de Guillaume et autres troupes anglaises se +montrèrent dans l'attaque, à travers le fer et le feu, d'une ténacité +surprenante. La ville fut prise le 6 juillet, Boufflers renfermé dans +le château. + +Que faisait Villeroi? Il se promenait en Flandre et en Brabant. Il +écrasait de bombes la ville inoffensive de Bruxelles, pour venger, +disait-il, nos ports incendiés. Six couvents, quinze cents maisons +anéantis. Des masses de dentelles, de tapisseries brûlées. Force +femmes tuées, ou qui moururent de peur. L'électrice de Bavière en fit +une fausse couche. Cette barbare et ridicule expédition ne pouvait +faire manquer l'affaire de Guillaume. Villeroi vint enfin, ayant +ramassé 80,000 hommes, en vue de Namur. Boufflers, du haut de sa +citadelle, le voyait déjà, l'espérait, écoutait avec joie la promesse +du salut, une salve de cent coups de canon que lui fit Villeroi. +C'était l'heure attendue. À Versailles, le roi, madame de Maintenon, +avaient communié, et le saint-sacrement était exposé dans la chapelle. +Guillaume, comme tout le monde, croyait à la bataille. Le 19 juillet, +tout était prêt. Mais Villeroi avait vu la bonne position de +Guillaume; il battit en retraite. Et Boufflers, sans espoir, ayant, +pour son honneur, repoussé encore un assaut, rendit la citadelle (26 +août 1694). + +Très-grand événement militaire, le plus grand depuis cinquante ans. La +France y perdit l'ascendant qui datait de la bataille de Rocroi. + +Les Anglais, d'orgueil et de joie, perdirent presque l'esprit. Maîtres +des mers, ils crurent l'être de la terre. Ils s'exagérèrent même la +valeur du succès, l'estimant très-grossièrement comme une supériorité +de race et de vigueur physique. Tout l'honneur de l'affaire fut pour +un certain Cutts, dont on fit un Ajax, et dont on dit des choses +ridicules. Ce Cutts, assurait-on, était si fort qu'il avait passé à +travers le feu sans se brûler. Swift en fit une farce: _Description de +la Salamandre._ + +Le héros, après Cutts, et plus justement, fut Guillaume. +«L'Angleterre, quoi qu'il fît, était décidée dès lors à trouver tout +bien» (Macaulay). L'Europe reconnut son incontestable grandeur. La +coalition lui obéit (moins le duc de Savoie, que regagna la France). +Sa marche fut facile et simple. Tout alla au torrent des Whigs, et, +pour la première fois, il y eut un ministère vraiment parlementaire. +Guillaume, sans crainte ni danger, lâcha la presse et la fit libre. +Elle était tout entière pour lui. La banque naissante de Londres reçut +de toutes parts des capitaux pour les prêter largement au roi. Cela +tranchait la question d'avenir. On savait bien que Jacques, s'il +revenait, n'en payerait pas un sol; il eût plutôt fait pendre les +prêteurs. Ceux-ci, de plus en plus nombreux, furent d'ardents +orangistes. L'Angleterre, entraînée par eux, fit pour ainsi dire au +dernier vivant avec Guillaume. La Banque devint le fort et la +forteresse des Whigs. Le parti déclinant des Tories se réfugia surtout +dans l'Église. + +Le plus flatteur, peut-être, pour Guillaume, fut l'admiration de la +cour de France, qui lui rendit enfin justice. Un jacobite distingué, +Middleton, ayant quitté Guillaume et venant à Versailles, fut étonné +d'entendre dire au roi et aux ministres: «C'est un grand homme.» Il +n'en pouvait croire ses oreilles. + +Jamais une vie personnelle n'eut un tel poids dans la balance du sort. +Jamais aussi on ne désira plus que cette vie fut tranchée. Le fils de +Jacques, le froid et très-intelligent Berwick, raconte qu'il détailla +au roi un nouveau plan d'assassinat, et que Louis XIV n'y fit aucune +objection. Seulement il voulait ne donner des troupes qu'_après_ le +meurtre, lorsque l'insurrection aurait déjà éclaté. Les jacobites les +désiraient _avant_. + +Macaulay explique parfaitement les deux complots qui se tramaient, +l'un, celui de Charnock, qui, pendant deux années, y travailla à +Londres; l'autre, celui d'un Barclay, homme de Saint-Germain, qui en +sortit sous le prétexte, alors admis et à la mode, d'aller se faire +guérir de certain mal. Vingt autres, dans le même but, quittèrent un à +un Saint-Germain. L'affaire était manipulée à Londres par un bon +moine. Il était arrangé qu'un dimanche, Guillaume passant pour aller à +l'office ou à la chasse, on tirerait sur lui. Le coup n'était pas mal +monté. Mais l'hésitation du roi de France, la tardive arrivée des +troupes à Calais, l'apparition de Jacques, tout cela ralentissait ou +compromettait le complot. Il fallait beaucoup d'hommes. Un défaillit, +et dit ce qu'il savait. L'affaire dès lors fut terrible pour Jacques, +terrible pour la France. Elle créa pour Guillaume une telle unanimité, +qu'il n'y en avait pas eu de pareille depuis la Conspiration des +poudres. Tout ce qui, en Angleterre, savait écrire, s'engagea par +écrit à défendre ou venger le roi. Il y eut 314,000 signatures. +Guillaume se sentit si haut, si fort, dans ce moment, qu'il ne voulut +savoir aucun des noms des traîtres; il fit couper la tête aux +assassins qui offrirent de les révéler. Un délateur tardif lui +désignait les chefs des Whigs; Guillaume fit venir et embrassa les +dénoncés. + +Louis XIV, ayant détaché la Savoie de la coalition, hésitait à subir +la condition humiliante que l'épuisement lui imposait, _la +reconnaissance de Guillaume_. La Chambre des communes supplia +celui-ci de n'accorder nulle négociation, si, au premier article, il +n'était reconnu roi d'Angleterre. La France était si bas, que l'impôt +ne rendait plus rien. Le désespoir fit perdre le respect. Un grand cri +de douleur, de révolution, échappe au Mirabeau du temps, un petit juge +de Rouen, l'immortel Boisguilbert (1697). Nous en parlerons tout à +l'heure. + +Au contraire, le crédit anglais se relevait. L'_Hypothèque générale_, +la création d'un fonds consolidé, rassurant les prêteurs, Guillaume +eut l'argent qu'il voulut: il se retrouva riche et fort à la fin de +cette longue guerre. Nous, nous étions _in extremis_. Contre l'Espagne +même, «qui ne put réunir mille hommes,» nous avions eu peu de succès. +Nous n'occupâmes Barcelone que par l'abandon de la garnison espagnole. +En Amérique, on surprit Carthagène. Une société d'armateurs envoya une +flotte sous l'amiral Pointis, qui, sans scrupule, se fit aider par +douze cents flibustiers. Effroyable assistance, qui fit, dans une +ville rendue par capitulation, un des plus grands malheurs du siècle. +Il y avait à Carthagène d'énormes masses d'or qu'on devait partager +avec les flibustiers. Mais Pointis vola les voleurs, enleva les +lingots en mer. Les flibustiers, exaspérés, se vengèrent sur la pauvre +ville, renouvelèrent plus cruellement les horreurs d'Heidelberg, et +firent subir aux femmes la plus infâme exécution. + +Ce honteux et barbare succès ne relevait pas nos affaires. Il fallut +se soumettre à avaler l'amère pilule, _reconnaître Guillaume_, +promettre de ne plus le troubler dans la possession de ses trois +royaumes, _de n'aider plus ses ennemis_ ni les conspirateurs (1698). + +Il fallut rendre tout ce qu'on avait pris depuis le traité de Nimègue +(1678) et restituer tous les vols. L'Empire encore cette fois perdit +seul; on garda l'Alsace. + +La question n'était pas moins tranchée et sur terre et sur mer, par la +Hogue et Namur, contre la France et le catholicisme. L'Angleterre se +sentit le pilote des affaires humaines, et se dit: _Rule! Britannia!_ + + + + +CHAPITRE VIII + +MISÈRE--DISSOLUTION--LIBERTINS--QUIÉTISTES--ESSOR DU SACRÉ-COEUR + +1696-1700 + + +La France, par moments, a de nobles réveils; elle se souvient alors +des grands hommes et des grandes choses. La mémoire lui revient, et +son âme est hantée d'illustres revenants qui, dans leur temps, furent +cette âme elle-même. Qu'un de ces moments vienne! puissions-nous voir, +sur le pont de Rouen, vis-à-vis de Corneille, la statue d'un grand +citoyen, qui, cent années avant 89, fit partir de Rouen la voix +première de la Révolution, avec autant de force et plus de gravité que +ne fit plus tard Mirabeau. + +Cet homme, courageux entre tous, était juge au bailliage de Normandie +(petit tribunal de première instance); il s'appelait Pesant de +Boisguilbert. Son admirable livre, _le Réveil de la France_, précéda +de dix ans _la Dîme royale_ de Vauban et les secrets mémoires que +Fénelon envoyait de Cambrai à Versailles. + +Sa supériorité sur eux est de deux sortes: l'audace de l'initiative, +l'originalité des vues. + +Nous ne voulons rien ôter à Vauban ni à Fénelon. Mais cependant que +risquaient-ils? Vauban, un maréchal, sacré par nos victoires, par tant +de siéges heureux qui avaient fait la victoire du roi, Vauban, +bouclier de la France, et, comme tel, inviolable, propose dans sa +_Dîme_ une réforme aussi timide qu'elle est impraticable, de lever +l'impôt en nature. Il s'adresse au roi et à la noblesse, promet à +celle-ci de la relever, de lui rendre de grands avantages. (Voir la +collection de ses mém. à la Bibliothèque.) + +Fénelon, à l'époque de sa grande faveur près de madame de Maintenon, +vers 1693, lorsqu'elle le pria de lui dire à elle-même _ses propres +défauts_, fit dans la même forme (et certainement à sa prière) une +lettre au roi sur ses défauts, sur ceux de son gouvernement. Madame de +Maintenon parle de cette lettre (en 95 à Noailles, v. Rulhières), mais +elle ne dit point du tout que la lettre fut montrée au roi. Il +faudrait ignorer la cour et sa situation, toute l'histoire du temps, +ignorer la timidité de madame de Maintenon, ignorer l'orgueil +irritable du roi, pour croire qu'elle hasarda d'envoyer une telle +lettre anonyme à son adresse. L'auteur, trouvé bien vite par les +limiers de la police, eût été droit à la Bastille. Ce fut évidemment +une chose confidentielle, un amusement entre elle, Fénelon, les ducs +et duchesses de Beauvilliers et de Chevreuse. Les filles du roi +écrivaient contre lui des lettres et des chansons. Le petit groupe +quiétiste put faire contre lui des mémoires. + +Plus tard, Fénelon, archevêque de Cambrai, prince d'Empire, exilé dans +son diocèse, ne pouvant rien craindre de plus, n'ayant rien à faire +qu'à attendre la mort du roi et l'avénement de son élève, put être +hardi tout à son aise. Le _Télémaque_, publié en 1700 (contre sa +volonté, dit-on), lui avait aliéné le roi pour toujours. La glace +ainsi cassée décidément, il put écrire et envoyer aux ducs de +Beauvilliers et de Chevreuse des mémoires sur la situation de la +France. Ces très-prudents, très-timides amis, lisaient cela au duc de +Bourgogne, mais auprès du roi n'en usaient (s'ils en usèrent jamais) +qu'avec d'infinis ménagements. Dans ces mémoires, que voulait Fénelon? +Soulager le peuple _en relevant la noblesse_, faire le traité des +moutons et des loups. Il voulait, dans le _Télémaque_, pacifier la +société en l'immobilisant en castes invariables, dont chacune +porterait tel habit. Salente est copié sur le pensionnat de Saint-Cyr. + +Tout cela fut écrit visiblement pour une petite société de grands +seigneurs. Fénelon en est de naissance; c'est à la noblesse qu'il +parle. + +Avec plus de douceur et de désintéressement, ses idées diffèrent peu +de celles de Saint-Simon et de Boulainvilliers. + +Boisguilbert parle au peuple, à tous. C'est sa première et redoutable +originalité. Pour la réforme, il attend peu d'en haut. + +Il pose cette réforme dans une grande simplicité: «_La permission pour +le peuple de labourer, de commercer_,» de vivre, d'échapper aux cent +mille liens créés, pour la plupart, par la bureaucratie, la +réglementation infinie de Colbert, tellement aggravée encore depuis sa +mort. + +D'où viennent tous les maux de la France? + +1º _On ne consomme plus_, on ne peut consommer. L'impôt, la rente, +absorbent tout. L'impôt est proportionnel en sens inverse. Une ferme +de quatre mille livres de rente paye dix écus; une de quatre cents +livres paye cent écus. La première, dix fois plus forte, paye dix fois +moins; donc, au total, le riche paye _cent fois moins_ que le pauvre. + +2º _On ne circule plus._ Les aides et les douanes empêchent le +transport. Les denrées pourrissent et périssent. Le droit sur le +détail est tel qu'un sou de vin se vend vingt sous. Les commis, +maîtres des auberges qui sont sous leur terreur, se chargent de leur +vendre du vin. Ils tuent toutes celles des campagnes. On fait huit +lieues sans boire, sans trouver un abri. + +À qui la faute? Là, l'auteur montre un grand courage. La faute? aux +financiers, _aux traitants_, qui ruinent le pays pour leur profit, non +pour l'État. Et, derrière les traitants, il voit la main _des +princes_, qui partagent avec eux. Plus loin encore, en remontant dans +le passé, il voit _l'Église_. Elle s'est fait donner _le domaine_ +royal, qui jadis dispensait d'impôt. Elle a enlevé _la dîme_ au roi, +qui, à la place, a mis la taille. + +Ainsi «les biens du peuple ont été saisis.»--Qui dit cela? Le peuple +même. «Dans ces mémoires, _quinze millions d'hommes_ parlent _contre +trois cents personnes_ qui s'enrichissent de leur ruine.» + +Terrible et menaçante désignation, qui, en face de la nation, montre +le gouffre: les princes, hauts seigneurs et traitants, qui ensemble +dévorent toute la substance publique. + +Le principal remède, selon lui, c'est de rendre la _taille générale_, +de tailler tout, princes, nobles et clergé, d'y joindre un impôt +uniforme _par feu_, de supprimer les aides, les douanes intérieures, +de rendre le mouvement au pays, à la France le droit de commercer avec +la France. + +Remède insuffisant, comme on l'a dit. On lui reproche aussi, avec +raison, de s'exagérer le passé, d'y placer je ne sais quel paradis qui +ne fut jamais. Il est trop dur, injuste pour Colbert, ne tient pas +compte de la fatalité qui a pesé sur lui, l'a fait agir contre ses +idées propres. + +Avec tous ces défauts, c'est encore Boisguilbert qui donne la plus +précieuse lumière sur ce passé. Nous lui devons d'avoir marqué le +point précis de la révolution qui, au milieu du siècle, fit passer la +propriété des mains des travailleurs aux mains improductives. Sous la +terrible administration de Mazarin, surtout de 1648 à 1651, pendant la +Fronde, la taille fut doublée par l'État. Et cet État, d'ailleurs, ne +maintenant aucun ordre public, les riches, les notables, firent en +famille, à leur profit, d'inégales et d'injustes répartitions de +l'impôt. Les petits propriétaires, nés sous Sully et Richelieu, furent +écrasés, et se hâtèrent de vendre à vil prix aux seigneurs de +paroisse. + +Grande et cruelle révolution. Les seigneurs ne restèrent pas là pour +profiter de ces terres achetées. Ils vinrent à la cour tant qu'ils +purent, et pendant qu'ils s'y ruinaient, leur intendant, pressurant le +fermier, rendant le travail misérable, les ruinait d'une autre façon. +Les nobles, tant favorisés, ne vivotaient pourtant qu'en empruntant. +Cela fut dévoilé quand ils demandèrent et obtinrent du roi qu'on +laisserait leurs emprunts inconnus, qu'on supprimerait la publicité +des hypothèques, établie par Colbert. Mais qui pouvait avoir le +courage de leur prêter? Leur intendant, qui seul savait au vrai ce +qu'ils avaient encore, et qui ne prêtait qu'à coup sûr sur ces biens +que lui-même avait dans les mains. C'est la principale origine des +_traitants_, des Boisfranc, Crozat, Bechameil, et autres, qui +_traitèrent_ dans l'impôt, dans les fermes royales, et ruinèrent +l'État, comme ils avaient ruiné leurs maîtres. + +«Mais ces traitants, devenus seigneurs, propriétaires de terre, ils +avaient des fermiers qui la leur labouraient. Pourquoi est-elle +improductive?» Les nouveaux maîtres sont absents, comme l'ont été les +vrais seigneurs. De cette terre qu'ils n'ont vue jamais, ils tirent +beaucoup. Elle est deux fois mangée par la rente et l'impôt. Les +bestiaux disparaissent, et avec eux l'engrais et la fécondité. Enfin, +sur cette agriculture éreintée, comme la bête agonisante au combat de +taureaux, arrive le _matador_, le tueur; c'est l'_Enregistrement_. +Dans l'intérêt fiscal, il veut des mutations fréquentes, et défend les +baux à longs termes, qui auraient pu encore intéresser le fermier à la +terre et perpétuer la culture! + +«Et le noble, que deviendra-t-il?» C'est ce grand peuple en guenilles +élégantes, qui pique les assiettes des seigneurs, qui mendie une +place dans les bureaux de Pontchartrain, de Barbezieux ou de Torcy. +«Pour travailler?» Fi donc! Pour se vouer au plus profond repos. Le +commis-noble a le mépris, l'horreur du travail, à ce point que tout se +paralyse. À la mort du grand roi, on trouva à la Bastille un homme qui +depuis trente-cinq ans y était sans savoir pourquoi. C'était une +méprise; on l'avait mis là pour un autre, et, dans ces trente-cinq +ans, on n'avait pas eu le temps de chercher son dossier. + +Des professions nouvelles commencent pour la noblesse. D'innombrables +tripots, aux tournois de leurs tapis verts, voient jouter la +chevalerie nouvelle; un mot a enrichi la langue: _chevalier +d'industrie_. Pour toute industrie, d'autres n'ont que leur élégance, +une figure de fille effrontée. + +Dans la collection des modes de Bonnard, regardez ce joli jeune homme +qui, adossé aux piliers de la scène, dans une gracieuse pose, éclipse +les acteurs. Ce garçon avisé fait déjà le commerce que fera demain +Richelieu, héros du genre, qui, de chaque maîtresse, prendra au moins +douze louis. + +Ce qui, sous Henri III et du temps du père de Condé, de Mazarin, etc., +s'appelait les moeurs italiennes; ce qu'on notait alors comme +excentricité, devient fort ordinaire en France. Vers le milieu du +siècle, Monsieur, Choisy et autres, s'habillaient volontiers en +femmes. Burlesque carnaval de quelques jeunes fous, qui peut-être +choquait moins encore que l'habit d'homme efféminé qu'on porte +généralement aux temps de la vieillesse de Louis XIV. La parure +féminine, mouches et manchon, etc., mêlée au costume viril, est +l'enseigne dégradante et comme le drapeau d'un ambigu de vices +effrontément unis et étalés. + +Même immoralité dans les modes de femmes. Les gravures très-soignées +de modes, étant la plupart des portraits de grandes dames bien +connues, sont significatives. Elles n'ont plus les beaux traits +classiques des Ninon et des Montespan, ni le riche épanouissement +qu'on montrait sans façon. Le diable n'y perd rien. Si l'on ne laisse +plus voir de dos, d'épaules, le peu qu'on montre et que l'on semble +offrir, n'est que plus provoquant. Le front tout découvert, les +cheveux relevés dont on voit toutes les racines, le très-haut peigne +ou bonnet diadème, ont une audace qui ne correspond guère à des +visages d'enfants à traits petits et mous. Cette enfance, si peu +naïve, avec la steinkerque masculine, leur donne l'air de mignons de +sérail ou de fripons de pages qui auraient volé des habits de femme. +Telles elles voulaient être, pour plaire à la dépravation. + +À peine, aux premiers moments du mariage et pour avoir un héritier, le +mari se faisait l'effort de penser à sa femme. Les plus honteux moyens +pour créer sans désir devenaient nécessaires. Elles-mêmes avouaient +avec simplicité cette chose humiliante, que l'infamie d'un tiers +pouvait seule ranimer ces morts. Ce qu'avouait madame d'Elbeuf dépasse +tout Suétone. Et Saint-Simon en rit, la chose évidemment n'étant rare +ni mystérieuse. + +Tout cela, chaque semaine, allait au confessionnal. On n'en épargnait +pas la moindre chose au prêtre. Le pénitent malicieux ne lui faisait +pas grâce. À lui de blanchir tout. Les Jésuites, en particulier, ne +gardaient leur crédit qu'à la condition de laisser faire. Leur +discussion avec leur général, leurs divisions, leurs reculades en 97, +les achevaient. Ils lâchaient tout, acceptaient tout. D'autant plus on +allait à eux, mais comme on va à la borne banale du carrefour, +constamment hantée des passants. Les résultats témoignent qu'ils +étaient arrivés aux derniers avilissements de l'indulgence. Les plus +dévots ménages, confessés chaque jour, sont stériles ou presque +stériles. La femme, ayant mari, amants, ne craint plus les grossesses. +Le triste art d'éluder l'amour, le plaisir égoïste, que Liguori +consacrera plus tard, triomphe ici déjà. Le libertinage, permis, +devient plus froid que la vertu. On le subit, on le méprise. Madame la +duchesse put avoir un amant pour faire enrager son mari: ses goûts +étaient ailleurs; la rieuse Caylus la désennuyait de Conti. + +Le roi ignorait-il l'état réel des moeurs? Point du tout; il fermait +les yeux. Pour les prêtres surtout, il était indulgent, pour ne pas +faire de bruit. Un évêque, exilé pour ses dérèglements, a avec lui un +compagnon étrange, un homme-femme (femme déguisée). Il se démet, cela +suffit; le roi lui écrit même «qu'il le verra avec plaisir.» +(_Corresp. adm._, IV, 195, 233.) Même indulgence dans une chose plus +forte. Un jeune cocher accuse certain abbé, très-coutumier du fait. Et +l'abbé en est quitte pour se retirer chez lui; le roi lui fait dire +d'y rester; c'est toute la punition. (_Ibid._, 298, note.) Plus tard, +les prêtres de ce genre furent si nombreux, si effrontés, que le roi +fut forcé d'en mettre bon nombre à Bicêtre pour une courte correction. +Mais comment atteindre et punir un vice universel, découvert dans les +prêtres, couvert dans la famille? Tout cela est abandonné au seul +tribunal de l'Église, au confessionnal, à la plus complète indulgence. + +La gravité du roi, la décence de madame de Maintenon, imposaient +cependant. Quel était leur propre intérieur? L'important médaillon de +cire, que très-heureusement M. Soulié a retrouvé (Versailles), donne +là-dessus des idées étranges. Il porte la trace parlante des basses +sensualités du temps. Il y a de l'endurcissement, mais il y a surtout +une certaine détente morale. Ces joues, ces lippes épaissies, +n'expriment que trop bien un pesant amour de la chair, qui doit exiger +plus qu'au temps de la jeunesse. + +Le précieux journal des médecins du roi indique que, depuis la fistule +(de 1687 à 1700), sauf de légers accès de goutte, il était raffermi. +Mais son médecin Daquin, uniquement occupé à faire face à ses excès de +table, l'avait longtemps purgé, ce qui devait le tenir faible. Madame +de Maintenon, attentive, commença, en 92, à faire sous main prévaloir +les conseils d'un homme d'esprit, Fagon, le médecin des enfants de +France, qui l'avait aidée à faire vivre le duc du Maine. Fagon, +très-sagement, substitua le bourgogne au Champagne que buvait le roi, +essaya clandestinement le _kinkina_ et le _cavé_ (_sic_). Il supplanta +Daquin (nov. 93). Il remonta le roi. Seulement, dans sa grasse vie de +viandes et de vins, la matérialité débordante qui en résultait dut +prendre, malgré l'âge, les tendances bassement charnelles dont +témoigne le médaillon. Une vie plus variée l'en avait préservé. Mais +alors la concentration dans un cercle étroit d'habitudes, une vie +calfeutrée, pour tant de longues heures, dans l'arrière-chambre sans +fenêtres de Fontainebleau, l'arrière-cabinet noir (nommé oratoire) de +Versailles, le matérialisaient encore. Au médaillon, pour parler +franchement, le porc domine, bien plus, le porc sauvage. + +On plaint madame de Maintenon. Elle eut certes à pâtir. Elle échappait +des heures à Saint-Cyr tant qu'elle pouvait. Cette sobre personne, qui +ne but jamais que de l'eau, froide de tempérament et d'âge, dans sa +sèche vieillesse, endurait le contraste d'une vieillesse toute +charnelle. La lourdeur autrichienne avait reparu chez le roi. Fixé par +sa conversion et tenace de nature, il accablait de sa fidélité madame +de Maintenon et le P. La Chaise. Saint-Simon donne le martyre du +dernier, mais il ne l'explique pas. Un homme qui entendait chaque jour +de la bouche du roi, outre les secrets politiques, d'autres plus +tristes encore, ces misères de nature qu'on se cache à soi-même, un +tel homme, dis-je, était un prisonnier d'État à perpétuité. Le roi ne +le lâcha jamais, et pas même mourant. Il s'acharnait à ce cadavre. Il +était mort déjà, que le roi le forçait encore à l'écouter, et à +l'absoudre. + +Quel que fût l'intérieur du roi, il est certain que sa décence +contenait quelque peu la débâcle des moeurs, à la cour, dans l'Église. +L'honneur de celle-ci surtout était son inquiétude. N'ayant plus rien +à demander contre les protestants, elle n'avait plus rien à faire; en +tuant, elle s'était tuée. Nulle pensée, et dès lors, une grande +dissolution. Les Assemblées du clergé étaient mortes. Elles ne se +faisaient que pour voter le don gratuit. Elles n'auraient su faire +autre chose. Les députés, prélats souvent imberbes, étaient des fils +de ministres ou de grands seigneurs favoris. Les vieux évêques, Cosnac +et autres, en étaient indignés. Un de ces prélats-enfants, +Croissy-Colbert, avait quinze ans à peine. Son précepteur le menait, +le ramenait et le gardait à vue. Cosnac les rencontra à propos au +moment où le précepteur, irrité d'une escapade de Monseigneur, sans +son intervention, lui eût donné le fouet. (Mém. de l'abbé Legendre.) + +Une chose était trop évidente. Le catholicisme fondait, s'écroulait. +Il n'était plus gardé que par le roi. + +Deux forces, en apparence opposées, le mettaient à rien. + +Les _libertins_, d'une part, mêlaient une liberté de moeurs +abandonnée, honteuse, à quelques lueurs faibles de la liberté de +penser. + +D'autre part, les mystiques, avec leur amour pur, faisaient du dogme +et des pratiques du sacrement une chose secondaire. Ils l'adoraient, +mais en le dépassant, et vivant au delà. + +Chose bizarre, mais très-réelle, madame Guyon et Fénelon, à leur insu, +étaient alliés naturels des Chaulieu, des Vendôme, de l'effréné monde +du Temple. Ils allaient chacun par leur voie, à la dissolution du +christianisme même. + +Un des convives du Temple, le cardinal de Bouillon, un des amants de +la reine des esprits forts, duchesse de Bouillon, souillé de vices +étranges qu'il ne cachait nullement, n'en fut pas moins ami des +quiétistes. Il se fit envoyer à Rome pour y défendre Fénelon. + +C'est là évidemment ce qui frappa Bossuet. Les libertins, de plus en +plus nombreux (tout à l'heure philosophes), supprimaient le +christianisme. Les quiétistes le rendaient inutile. Comment? En +l'épuisant dans ce qu'il a de plus intime, donnant à tous sa +dangereuse essence, son absorption de l'homme en Dieu. + +Ce qui est dur à dire, et pourtant vrai, c'est que dans la fluctuation +morale du temps, madame Guyon, avec sa pureté angélique, était plus +dangereuse que le libertinage des esprits forts. Pourquoi? Parce que +ceux-ci, dans leur corruption même, faisant appel à la raison active, +poussaient aux énergies nouvelles, à la résurrection de la pensée. Et +elle, innocemment, par un sommeil d'enfance, elle enfonçait les âmes +dans l'impuissance radicale et dans la mort définitive. + +Elle allait à l'aveugle, voyait sans voir. Chose bizarre: elle avait +très-bien observé comment on abusait de la direction pour corrompre +les religieuses, et elle ne voyait nullement que sa spiritualité +amoureuse pouvait devenir l'auxiliaire le plus puissant de ces abus. À +part l'imprévoyance et l'invincible aveuglement, elle fut admirable. +On la mêle dans cette affaire beaucoup trop avec Fénelon. Leur +doctrine ne fut pas la même. Leurs conduites furent toutes contraires. + +Elle montra un abandon, une douceur, une docilité extrêmes. Elle se +remit sans réserve à Bossuet, communia de sa main; elle alla s'établir +à Meaux, au couvent qu'il lui désigna, promit de ne plus écrire, de +ne plus parler, et elle eût tenu parole si les partisans de Bossuet +n'eussent cruellement abusé de son silence. + +Toute autre en cette affaire fut la diplomatie de Fénelon: habile, +ingénieuse et subtile. On sent que toutes ses démarches furent +délibérées, calculées dans le cénacle des saints et saintes qui +avaient pour suprême voeu de le garder à Paris, à la cour, de l'y +faire tout-puissant, inattaquable, comme archevêque de Paris. On ne +pouvait réussir malgré Bossuet. M. de Chevreuse, l'ordinaire messager +de la petite Église, alla lui dire que tout lui était remis dans les +mains. Fénelon, pour mieux le gagner, s'engagea à l'excès, se +soumettant docilement «et comme un petit écolier» à ce que Bossuet +déciderait. Il acceptait la chance étrange de renier ce qu'il croyait +la vérité. + +La décision définitive fut remise par le roi à trois personnes: +Bossuet, Noailles, évêque de Châlons, allié de madame de Maintenon, et +à M. Tronson, supérieur de Saint-Sulpice, ami de Fénelon. La +soumission de celui-ci rendait ces commissaires fort modérés. Bossuet +avoua que l'Église n'avait jamais condamné en lui-même l'amour pur, +désintéressé. Cela donnait espoir pour l'archevêché de Paris +(qu'Harlay, malade, allait rendre vacant). Mais dans l'ombre veillait +l'homme que Fénelon avait déjà rencontré à Saint-Cyr sur son chemin, +Godet, l'évêque de Chartres. Il était directeur de madame de +Maintenon. Il la trouvait plus froide pour Fénelon, surtout craintive +et incapable de contrarier le roi, antipathique au quiétisme. En +février 95, quand on croyait avoir vaincu, tenir le siége de Paris, +la foudre tonne; le roi a promu Fénelon à l'archevêché de Cambrai! +Haute fortune, une principauté, mais principauté dans l'exil! + +Tant d'adresse fut donc inutile! L'affaire si bien menée échoua. À +vrai dire, Godet n'eut pas grand mal. Cet arrangement donnait le siége +de Paris à M. de Noailles, dont le neveu épousait une nièce de madame +de Maintenon. + +Fénelon perdait à la fois et son élève, le duc de Bourgogne, et ses +amis dévoués; les duchesses, leurs pieux maris. Toutes pleurèrent, une +en fut alitée. + +Fénelon signa (le 10 mars) les articles arrêtés à Issy par les +commissaires. De partie on le faisait juge, mais pour qu'il se frappât +lui-même. On lui faisait signer avec ses juges l'instruction qui +condamnait en partie son _credo_ intérieur. Il avala cela, et, en +signe d'unité parfaite avec ses adversaires, le 10 juin, il fut sacré +(pour l'exil et pour la disgrâce) par Bossuet, assisté de l'évêque de +Chartres. Celui-ci eut victoire complète et vit Fénelon à ses pieds. + +Cependant le roi était vieux et son petit-fils jeune. Fénelon devait +croire qu'il avait pour lui l'avenir. En 95 et 96, il montra une +prudence infinie, excessive. Il écrivit des choses dures sur madame +Guyon, fit très-bon marché d'elle. La pauvre femme, dans son couvent +de Meaux, quoiqu'on eût reconnu son innocence, était âprement +insultée, calomniée. On diffamait ses moeurs. Elle fit un tout petit +mensonge, obtint de son tyran la permission d'aller aux eaux, et vint +se cacher à Paris chez ses amis et défenseurs. Le roi, sur la demande +de Bossuet, lâcha contre elle la meute de police. On eut l'indignité +d'employer ce Desgrais, l'horrible agent qui prit La Brinvilliers, en +lui faisant l'amour. Le lieutenant La Reynie, habitué à interroger les +assassins et le voleur, s'ingénia à la surprendre, cette innocente, +cette sainte, en ses paroles. Il la tint trois ans sous sa main +enfermée à Paris. En 98, n'en tirant rien que l'amour pur de Dieu, il +l'envoya à la Bastille et à Vincennes. Elle y resta quatre ans, +heureuse de souffrir et de pouvoir se dire en mauvais vers qui ne sont +pas sans charmes: + + Mon coeur n'aurait connu Vincennes ni souffrance, + S'il n'eût connu le pur amour! + +Que faisait Fénelon pour elle? Il offre d'en tirer une rétractation, +mais proteste qu'il ne demande pas qu'elle sorte de prison: «_Je suis +content qu'elle y meure_, que nous ne la voyions jamais et que nous +n'entendions plus parler d'elle.» (Beausset, II, 328-336.) Et +ailleurs: «S'il est vrai que cette femme ait voulu établir ce système +damnable (de Molinos), _il faudrait la brûler_, au lieu de la +communier, comme l'a fait M. de Meaux.» (Maintenon, III, 248.) + +Bossuet voulait le faire aller plus loin, lui faire condamner, comme +archevêque, le livre dogmatique où il prétendait distinguer entre la +vraie et la fausse spiritualité. Fénelon gagna les devants, et +très-secrètement écrivit, imprima son _Explication des Maximes des +saints_. + +Il triomphe à son aise quand il rappelle historiquement la longue +tradition des mystiques, acceptés, loués de l'Église; mais beaucoup +moins, quand il essaye de ramener cette ivresse du coeur à une sagesse +relative, de mettre la raison dans les folies de l'amour, de délirer +avec méthode et jusqu'à certain point. Avec quelques ménagements pour +échapper dans le détail, il prend de tout cela justement le plus +dangereux, avouant que la transformation de l'âme est justement l'état +_le plus passif_, recommandant la plus profonde mort comme l'état le +plus élevé. + +Par le côté essentiel, il est bien inférieur à madame Guyon. Il +n'emprunte rien d'elle qu'en lui ôtant ce qui est tout en elle, la +liberté charmante de l'âme solitaire. Il subordonne tout _au +directeur_, et y renvoie sans cesse. Toujours le prêtre, partout le +prêtre. C'est comme dans les lettres de madame de Maintenon (sur +l'éducation); en toute chose _il faut consulter_. On ne peut pas +marcher. Il faut des lisières, des béquilles. + +Madame Guyon a beau être absurde ou puérile, elle a des ailes, un +souffle. Même dans ses peintures terribles de la mort mystique, on +sent que la morte est vivante. Elle est en terre, mais à ciel +découvert, tout au contraire de Molinos. Chez lui, elle est scellée +sous la pierre funéraire, sous la pesante direction. C'est là +précisément ce que pourtant Fénelon rétablit. Ce côté étouffant et +dangereux du quiétisme qui avait éclaté pourtant par des scandales, +c'était le côté cher aux prêtres, même étrangers au quiétisme. Les +jésuites et le pape étaient peu inquiets du fond de la doctrine, +pourvu que la confession fût souveraine et la direction absolue. + +Jamais Bossuet et Fénelon ne déployèrent plus de talent. Mais, au +point de vue moral, la lutte fut moins glorieuse, Bossuet montra +infiniment de violence, et nulle délicatesse sur le choix des moyens +de vaincre. Il tronqua des passages (voir Beausset), abusa de lettres +confidentielles. D'autre part, Fénelon usa d'un stratagème, d'une ruse +qu'une femme, ou un prêtre, pouvait seul imaginer; ce fut d'adresser à +Bossuet une sorte de confession, qui, s'il l'eût acceptée, le liait, +et, comme confesseur, l'obligeait au silence. + +Tous deux, dans cette affaire, s'appuyaient du pouvoir royal. Bossuet +directement dénonça l'affaire à Louis XIV, le poussa et le fit agir. +Fénelon indirectement avait l'appui du roi d'Espagne, Charles II, qui +justement sollicitait à Rome la canonisation d'une Guyon espagnole, +soeur Marie d'Agreda. Cette béate avait été correspondante et +conseillère du roi Philippe IV, et, à ce titre, vénérée par Charles +II, son fils. Fénelon, obtenant de faire juger son livre à Rome, +mettait le pape dans un grand embarras. + +On comprend l'irritation de Louis XIV. Sorti de sa maison, et fait par +lui la veille archevêque de Cambrai (ville espagnole encore et +récemment conquise), Fénelon se trouvait marcher à peu près dans la +voie des mystiques espagnols que soutenait Charles II. Cambrai n'était +nullement une prélature ordinaire; l'archevêque était prince, et avait +gardé sa justice à côté de celle du roi. Qu'arriverait-il, si cette +importante ville frontière était assiégée, et que son prince évêque +eût affaire à ces Espagnols avec qui il était d'accord dans un point +si grave de foi? + +Fénelon était soutenu par d'autres alliés encore, les ordres +monastiques. Le grand ordre populaire de saint François, les +Cordeliers, plaidaient à Rome pour leur sainte, Marie d'Agreda, et +pour le quiétisme. Les Jésuites, qui voyaient ces doctrines si +puissantes en Espagne, en Italie, dans tous les couvents catholiques, +ne leur étaient nullement ennemis en France et favorisaient Fénelon. + +L'ordre était bien malade, en parfaite débâcle morale. Démenti et +déconsidéré, en sa mission, avili en Europe, au confessionnal, par ses +pénitents mêmes, il subissait à Rome une violente révolution. Un +nouveau général, l'Espagnol Gonzalès, voyant ce corps périr, +s'enfoncer dans la boue, avait imaginé l'emploi d'un remède héroïque, +de passer tout à coup de l'indulgence à la sévérité, d'interdire le +_probabilisme_. Brusque revirement, impossible en pratique. Comment +changer tous les confessionnaux, interdire aujourd'hui ce que l'on +permettait hier? + +Cela rompit partout l'unité de l'ordre. Les divisions cachées +apparurent. Paris vit avec étonnement Jésuites contre Jésuites. Les +Jésuites enseignants du grand collége (rue Saint-Jacques), et la +majorité de l'ordre, en tête le P. La Chaise, étaient pour Fénelon, le +quiétisme, la doctrine espagnole. Les Jésuites prédicateurs ou +confesseurs de la rue Saint-Antoine, Bourdaloue et La Rue, etc., +furent contre Fénelon, pour le roi et la cour, pour la doctrine +française. S'ils n'eussent suivi le roi, ils perdaient tous leurs +pénitents. + +En juillet, août 97, le roi se porte à Rome accusateur de Fénelon, +défend à celui-ci d'aller se défendre, et lui ordonne de rester à +Cambrai. Le pape espère gagner du temps. Depuis cinq ans, il amusait +l'Espagne par l'examen interminable de Marie d'Agreda. Il comptait +amuser la France. Le 12 octobre 97, il nomme une commission pour +Fénelon, laquelle, toute une année, reste en suspens, ne résout rien, +et n'obtient nulle majorité: toujours six contre six. + +Le P. La Chaise, par une lettre hardie, faisait entendre à Rome que le +roi ne tenait pas à la condamnation. Le roi le sut et lui lava la +tête. Les Jésuites, effrayés, firent le plongeon. Lorsqu'on doutait +encore du parti qu'ils prendraient, leur P. La Rue, en chaire devant +le roi, invectiva contre le quiétisme. + +Le roi montra à Rome la même hauteur impérieuse que pour la +condamnation de Molinos. Il ne s'arrêta pas à la longue comédie qui +voulait lui donner le change. Il insista, il menaça. Le pape, poussé +au pied du mur, condamna plusieurs propositions tirées des Maximes des +saints. Coup cruel à l'Espagne, à Charles II, dont la sainte était +frappée du même coup. Un mois avant cette condamnation de Rome, +Fénelon à Cambrai avait déclaré sa soumission. Elle fut son triomphe. +Il gardait avec lui tout le grand Midi catholique, et Rome même, qui +n'avait agi que sous la pression de la France (1699). + +Toute théologie était finie. Bossuet meurt peu après dans le silence +et le désert. Il travaille, et il parle encore, mais personne n'écoute +plus. Le jansénisme, épouvantail du roi, dans sa faible résurrection, +ne dût son pâle éclat qu'à la persécution cruelle qui s'acharna aux os +des morts, ruina Port-Royal. Mais il l'était déjà. + +Le grand mouvement désormais était hors du quiétisme, hors du +jansénisme. Tout cela était trop raffiné. Un pesant matérialisme +remplaça les disputes. C'était la tendance invincible. Bossuet même, +le meilleur de tous, dans ses lettres à la Cornuau, n'hésite pas à +user de la très-charnelle poésie du Cantique des cantiques. Son +serviteur et panégyriste, l'abbé Le Dieu, remarque que, dans ses +Sermons, dans ses Heures, dans son Catéchisme, il dit en parlant de +l'Eucharistie: «L'union _corps à corps_ et esprit à esprit.» Les +libertins, dit Le Dieu, n'y voyaient autre chose que _ipsa copula_, la +plus sensuelle union (II, 308, 17 nov. 1705). + +Ces tendances matérielles trouvèrent prise dans l'équivoque du +Sacré-Coeur, du Coeur sanglant, du Précieux Sang et des Cinq plaies +sanglantes. + +En 1697, la cour de Saint-Germain, dès longtemps dans cette voie, pria +la cour de Rome d'en faire l'objet d'un culte spécial, et elle obtint +d'abord le culte des Cinq Plaies. Rome affecta de croire qu'en toute +l'affaire du Coeur il s'agissait d'un objet _symbolique_ (_V._ +Tabaraud, et mon livre _le Prêtre_). Mais les Jésuites, ici et +partout, avouèrent qu'il n'y avait pas de métaphore, qu'il s'agissait +de la chair même. + +Le mélange des Coeurs, agréable équivoque! le plus fécond principe des +confréries qui fut jamais. Vers le milieu du siècle, ce mouvement +avait commencé par une Marie des Vallées, adoratrice de la Vierge; ce +fut d'abord le culte d'une femme pour le coeur d'une femme. À ce coeur +de Marie, celui de Jésus fut ajouté après coup par un Anglais, Godwin, +et l'oratorien Eudes, élève des Jésuites. Ceux-ci exploitèrent les +deux formes. Mais, quoi qu'on fît, la Vierge, son coeur et son sang +dominaient. Des religieuses, dans leurs hymnes, chantaient ce coeur de +femme, comme une quatrième personne de la Trinité. Un manuel de Nantes +dit expressément que Jésus, _relique de la Vierge_, et tenant d'elle +toute tendresse, est naturellement au-dessous de sa mère (Grég., II, +69). La race féminine du christianisme, subordonnée longtemps, mais si +vraie, si profonde, parut décidément, et pour ne plus être éclipsée. + +Les deux coeurs font l'accord du Dieu femme avec un Dieu féminin, +femme encore. En cela les deux n'en font qu'un. C'est le principe +féminin s'aimant lui-même. + +Cette révolution était propre au XVIIe siècle, au temps où les femmes +régnèrent, et par trois longues régences, et dans les moeurs. Le +premier des rois de l'Europe tenait conseil avec Colbert, Louvois, +dans la chambre à coucher. Une femme, même laide, même âgée, une femme +dont on ne voulait rien, était comptée, influait comme femme. Voyez +dans Saint-Simon comment le très-mauvais ministre Pontchartrain est +sauvé par la sienne. + +Qu'était la cour de Saint-Germain, quand la reine d'Angleterre +sollicita l'affaire du Coeur et du Sang? Elle avait la douleur de voir +que le roi de France, qui lui avait montré un goût tout personnel et +une sorte de chevalerie, était cependant obligé d'abandonner sa cause. +Dans son plus intime intérieur, sa belle comtesse de Grammont la +délaissait; un moment quiétiste, elle tournait au jansénisme, antipode +des dévotions de Saint-Germain. La reine vivait alors d'une unique +amitié et de plus en plus exclusive, celle d'une dame italienne qui +lui avait sacrifié l'Italie, sa famille, l'avait suivie partout. Ne +pouvant supporter de la voir debout à Versailles, quand elle était +assise, elle sollicita, obtint pour elle le titre de duchesse, qui lui +donnait le tabouret. Ces deux amies, n'ayant qu'un même coeur, durent +grouper autour d'elles dans les confréries primitives et des dames de +cour qui n'osaient se faire quiétistes, et, d'autre part, des +Carmélites, des Augustines de Chaillot, qui depuis cinquante ans, +étaient sous le patronage des reines d'Angleterre. Si celle-ci perdit +trois royaumes, elle en fit un immense, en donnant l'essor à cette +puissante machine religieuse qui n'avait que faire de doctrines. Adieu +les systèmes; un emblème remplace tout; que dis-je, un emblème? une +pièce de chair sanglante! la saignante réalité que l'on sent battre en +soi, et dans laquelle l'amoureuse équivoque à volonté mettra son rêve. + +La grande sainte populaire de cette religion, soeur Marie Alacoque, +avait naïvement montré la commodité de l'emblème. Du premier jour où +on lui donna pour directeur le jeune P. La Colombières, le Coeur +sanglant, qui jusque-là lui montrait seulement ses noces avec Jésus, +lui représente son coeur mêlé à celui du Jésuite. Un vaste champ se +trouve ouvert à la dévotion sensuelle, et combien plus facile que la +voie sinueuse et profonde du quiétisme! + +Toutes les sévérités du roi sont pour l'austère jansénisme ou le +quiétisme, peu répandu. Le Parlement de Dijon condamne au feu un curé +quiétiste de Bourgogne (1697). Des soeurs quiétistes sont mises à la +Salpêtrière, dans l'égout des filles publiques. Grande rigueur. +Comment la concilier avec l'aveuglement complet que le roi et les +Parlements montrèrent pour les dévotions du Coeur sanglant, plus +dangereuses encore. + +Des moyens tout nouveaux d'étouffer les scandales sont pratiqués alors +dans les couvents. Les religieuses commencent à saigner, médeciner les +religieuses. Madame de Maintenon en fait même un devoir aux dames ou +demoiselles de Saint-Cyr, dont un grand nombre, recrutant d'autres +ordres, y portaient cette habileté. + +Du reste, l'affaire de la Cadière, qui éclatera bientôt et révélera la +brutalité des directeurs, fait comprendre pourquoi les pénitentes, +rebutées, se rejetaient souvent vers les amitiés féminines, qui, dans +leurs excès mêmes, semblaient plus délicates et leur répugnaient +moins. + +Vers la fin de Louis XIV, le gouffre des couvents devient plus +absorbant et l'ennui y augmente. Toute vie morale y disparaît; même +l'agitation radoteuse des disputes théologiques n'y occupe plus les +esprits. La vie matérielle (qui le croirait après tant de fondations?) +y est souvent très-misérable. En 1693, le roi permet aux couvents de +demander de grosses dots aux riches héritières qu'on y jetait, pour +concentrer les biens sur un frère, un aîné. + +Que devenait la demoiselle, dans ce contraste extrême, passant du +grand hôtel à la nudité de la cellule? Que devait-elle ressentir en +voyant venir au parloir sa mère toujours mondaine, avec le cortége +brillant de la femme à la mode, avec son amant, son abbé? La triste +créature n'avait guère de refuge que quelque intimité de fille, +quelque tendre amitié, sur laquelle on fermait les yeux. C'étaient +partout l'Esther, l'Élise de Racine, souvent moins pures, moins +éthérées. + +Le mélange des coeurs, la guirlande des coeurs mêlés (c'est la forme +ordinaire), l'union de ces guirlandes de coeurs sanglants, c'est, dans +les couvents, dans le monde, le fait immense et presque universel où +finit, sous Louis XIV, une religion de femmes. + +Quatre cent vingt-huit confréries se trouvent créées en trente +années. + + + + +CHAPITRE IX + +OUVERTURE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE + +1700-1704 + + +Dans les dernières années du siècle, l'Espagne et son roi moribond, +Charles II, étaient préoccupés de deux grandes affaires, auprès +desquelles la guerre comptait à peine. Tant de malheurs, tant de +ruines, étaient choses secondaires. L'affaire capitale était celle du +monde surnaturel, de l'enfer et du ciel, comme un drame de Calderon, +où les anges et les diables tiraillent une âme agonisante. + +D'une part, la Reine du ciel, la vraie divinité du siècle, la Vierge, +avait-elle honoré l'Espagne entre les nations, parlé aux rois +d'Espagne par Marie d'Agreda? Celle-ci était-elle une sainte? + +D'autre part, ce royaume favorisé du ciel, pourquoi finissait-il, +sinon par la malice du diable? Si le roi n'avait pas d'enfant, c'est +qu'il était ensorcelé. Mais de qui venait ce charme infernal? On avait +interrogé une possédée dont le démon disait que l'auteur de ce charme +était un de ses confrères, un démon autrichien. Cette enquête, permise +par un inquisiteur favorable à la France, fut condamnée ensuite par un +inquisiteur favorable au parti de l'Autriche. + +Ainsi, depuis longues années, un combat indirect et sourd se livrait +dans cette pauvre Espagne pour savoir à qui elle allait tomber; combat +dans la cour, dans l'alcôve et le lit du malade, combat sur sa +personne même. L'Espagne, qui se voyait mourir, passer à l'étranger, +priait, suppliait Charles II d'engendrer, de laisser un roi qui lui +sauvât l'invasion, lui continuât sa vie nationale. + +Ce pauvre Charles II, qu'on a trop méprisé peut-être, en proie aux +étrangers, les voyant, de son vivant même, mettre sur son Espagne une +main avide, se sentit Espagnol de coeur plus que ne l'avaient été ses +aïeux, issus du Flamand Charles-Quint. Déjà son père, Philippe IV, +avait été fort Espagnol, trop galant, mais dévot, sensible au +mouvement d'art qui se produisit sous son règne, le roi de Calderon, +le roi de Vélasquez, celui de Marie d'Agreda, la grande sainte +d'alors. Il avait avec elle une correspondance que l'on a retrouvée +depuis. Par elle, en dédommagement de tant de pertes (Portugal, +Roussillon, Flandre, Açores, etc.), par elle il recevait les +consolations de la Vierge. Elle en était la confidente, en écrivait +l'histoire; l'ordre de Saint-François en elle avait trouvé sa sainte +et conquis l'Espagne et le roi dans un féminin mysticisme qui eut des +effets analogues à ceux de notre Sacré-Coeur. + +Charles II fut un vrai Espagnol, victime de la France, spolié sur la +terre, s'indemnisant au ciel. Même avant qu'il naisse, Mazarin +s'arrange pour le ruiner. On commence à ourdir dans le traité des +Pyrénées ce filet dont la trame occupe soixante ans la diplomatie. +L'orphelin au berceau est volé par Louis XIV, son protecteur naturel, +le mari de sa soeur, qui, par une chicane de procureur, lui escamote +la Flandre. Il n'avait pas sept ans que les deux maris de ses soeurs, +Louis XIV et Léopold, se mettaient à peu près d'accord pour le +démembrement de son empire. Louis offrait à l'Autrichien l'Espagne et +l'Amérique, en prenant l'Italie avec les Pays-Bas. La chose fut +arrangée ainsi par un traité secret, dès 1668. + +Nous avons raconté les longs malheurs de Charles II, la trahison qui +livra à Louis XIV la Franche-Comté, la violence avec laquelle il lui +prit en pleine paix des places aux Pays-Bas, la guerre de Catalogne. +Ce n'est pas tout. La France le persécute à Rome, fait la guerre aux +saints espagnols, forçant le pape d'enfermer Molinos, l'empêchant de +canoniser la bienheureuse Marie. + +Cette théologie espagnole, dans son amour de la mort et son goût du +suicide, exprimait la société. L'abandon de soi-même, le salut par le +désespoir, ces doctrines sont la voix réelle d'une nation agonisante. +Plus de travail. Le peu qui restait de fabriques trouvèrent intérêt à +fermer. Les nobles ne vivaient que de la vente de leurs meubles +enlevés aux pays étrangers. Le roi mettait en gage ses joyaux, ses +tableaux. Des couvents mêmes étaient réduits à engager des ornements +d'église. Madrid offrait l'aspect d'un déménagement général, l'Espagne +d'une succession ouverte avant le décès où déjà tout est à l'encan. + +La race même penchait vers la mort. La sobriété fabuleuse des +Espagnols, leurs jeûnes de dévotion ou de nécessité, la misère, +l'ascétisme, avaient exterminé la vie. Drapés de noirs manteaux, ils +n'étaient que des ombres. Charles II, vrai roi d'un tel peuple, ne +marchait à cinq ans que soutenu; toute sa vie il fut à la lisière! + +Une seule chose restait à l'Espagne, sa police, son cancer sacré qui +semblait avoir absorbé toute vie nationale, l'Inquisition dominicaine. +La place de grand inquisiteur, ce vrai trône d'Espagne, donnée un +moment par la mère de Charles II au jésuite allemand Nithard, revint +aux Espagnols et aux dominicains; mais pour flotter entre les +étrangers, pour favoriser tour à tour les trois partis, France, +Autriche et Bavière. + +La France l'emporta en 1679. Charles II, âgé de vingt ans, épousa la +personne qui semblait la plus propre à faire le miracle espéré, la +vive et charmante fille d'Henriette d'Orléans. Toutes les grâces du +ciel furent appelées sur ce mariage par un superbe auto-da-fé de cent +dix-huit personnes (dont dix-neuf furent brûlées). Et cependant Louise +d'Orléans ne devint pas enceinte. Son mariage avec un malade, doux et +bon, mais scrofuleux, et qui tremblait de fièvre dès que se fermaient +ses scrofules, la remplit de mélancolie. Elle se consolait avec une +Française, Olympe Mancini, la mère du prince Eugène, au service +autrichien. On crut que cette mère empoisonna Louise, et fit à Vienne, +par un si grand service, la haute fortune de son fils. + +On revint à une Allemande. Charles II épousa une princesse de +Neubourg. Elle pouvait avoir deux influences. Elle était de la maison +de Bavière, ennemie de l'Autriche, mais d'autre part soeur de +l'impératrice, donc, en rapport avec l'Autriche. Pour qui se +déciderait-elle? C'était la question. Ce que la France craignait le +plus, c'était qu'elle ne fût pour l'Autriche, et qu'on ne vît renaître +par l'union de l'Espagne et de l'Allemagne l'épouvantable empire de +Charles-Quint. Le confesseur du roi Froilan et le cardinal +Porto-Carrero, partisans de la France, imaginèrent l'ensorcellement +pour tuer le parti de l'Autriche. Ils s'étaient fait autoriser à +consulter le diable par un grand inquisiteur qui était de leur parti. +Il mourut, et son successeur poursuivit Froilan sous le prétexte de la +consultation, mais en réalité pour une affaire plus sérieuse, une +audacieuse tentative de réformer l'Inquisition. + +Fait extrêmement important, dont l'histoire n'a pas tenu compte. Pour +l'apprécier, reportons-nous plus haut, et formulons d'un mot tout le +destin de cette grande nation: _L'Espagne, née de la croisade, a été +le martyr du catholicisme._ La croisade, l'ambition de convertir la +terre, la folie de sauver le monde par la victoire et l'épée à la +main, déversa ce peuple hors de lui, le perdit au dehors. Un aveugle +désir d'épuration religieuse le perdit au dedans, lui fit supporter +la cruelle machine où s'est exprimé le plus fortement le génie +catholique, la police de l'Inquisition. De là encore, ces sacrifices +immenses où l'Espagne, se mutilant, chassa le commerce (les Juifs), +chassa l'agriculture (les Maures). + +Cependant la noblesse innée du génie espagnol, un certain sens de +justice héroïque qui est dans le peuple du Cid, lui conservait une +ressource contre sa passion, sa folie religieuse. Toujours le Conseil +de Castille, toujours les légistes espagnols luttèrent et contre les +désordres cruels qui exterminèrent les Indiens, et contre la tyrannie +intérieure de l'Inquisition. Les règlements les plus humains, les plus +minutieux, furent faits, hélas! en vain, pour sauver l'Amérique. +D'autre part, à leur grand péril, les mêmes hommes, sans se +décourager, posèrent courageusement la loi nationale contre ce monstre +sacré qui pouvait, en revanche, les saisir un à un, et, sous un vain +prétexte, peut-être les enfouir dans un _in pace_ éternel. + +C'est l'Inquisition elle-même, en ses archives, qui a fourni la preuve +de ces résistances de l'Espagne. Llorente, secrétaire de l'Inquisition +(chap. XXVI, XXXIX), a donné, d'après les pièces, l'authentique +histoire et des abus et de la lutte. On y voit que la tentative de +réforme qu'on fit sous Charles II, plus sérieuse que les précédentes, +était confiée à une Grande Junte, tirée des principaux corps de +l'État. Elle n'entreprit pas moins que l'affranchissement du pouvoir +civil. + +La chose était fort dangereuse. L'Inquisition avait pour elle une +armée de canailles, un mystérieux empire de terreur populacière. Elle +avait, outre ses domestiques, commensaux, parasites, outre ses +officiers, geôliers, bourgeois, un monde ténébreux, en toute classe et +tout métier, ses _familiers_, espions, recors. On voulait l'être pour +se faire redouter. Malheur à celui qui ne parlait pas chapeau bas au +laquais d'un inquisiteur, ou qui, dans les marchés, ne donnait pas au +familier ses meilleures denrées à vil prix. Il risquait le cachot. + +Ces cachots étaient si horribles, que beaucoup aimaient mieux la mort. +Une fois là, on pouvait languir à jamais. Nulle forme de justice. +Relâché, on restait noté, entaché, soi et les siens incapables +d'emplois. + +La _Grande Junte_ osa rappeler que cette monstrueuse justice de +l'Inquisition en matière civile n'avait nulle origine que la tolérance +royale. Elle entreprit de faire rentrer ce fleuve de mort, si +épouvantablement extravasé, dans ses limites naturelles, la justice en +matière de foi. Elle demanda deux choses: que les personnes arrêtées +pour causes étrangères à la foi fussent mises dans les prisons du roi, +et que, si l'Inquisition agissait par voie de censure, on pût s'en +plaindre _comme d'abus_ aux cours royales, qui prononceraient. En +résumé, le suprême droit d'appel eût été donné au juge laïque. + +Il est touchant de voir cet infortuné Charles II, malgré toute sa +dévotion, s'imposer cet effort de justice et autoriser une enquête si +hardie. On s'en prit à son confesseur. Le grand inquisiteur fit +examiner son affaire de diablerie par cinq théologiens, qui soutinrent +courageusement qu'il n'y avait pas lieu à poursuivre. Cependant, fort +peu rassuré, il se sauva à Rome. + +Llorente dit qu'on soupçonna que Charles II, dans sa perplexité de +conscience sur le choix d'un successeur, fit lui-même passer son +confesseur à Rome pour consulter le pape. Le vieil Innocent XI +(Pignatelli), qui se sentait aussi mourir, répondit en vrai Italien +qui voulait sauver son pays des Allemands; il lui dit qu'en conscience +il devait choisir un Français. + +Les tergiversations de Charles II étaient bien naturelles. Le jeune +prince de Bavière, qu'il eût préféré, et qui eût été accepté de +l'Europe, mourut à propos pour l'Autriche, et on le crut empoisonné. +Restaient le Français, l'Autrichien, l'ennemi de l'Espagne et son +perfide ami. + +L'Autriche ne pouvait lui donner nul espoir de résurrection. Tyrannie +furieuse de Jésuites et de Capucins, baignée du sang de la Hongrie, +rude, grossière, roturière pour les nobles nations du Midi, elle était +la barbarie en pleine Europe. Toujours sauvée par l'étranger +(Sobieski, Eugène), elle n'en était pas moins sottement insolente. Son +ambassadeur, Harrach, avait une petite armée de garnisaires allemands +qui occupaient Madrid, devant le roi mourant. Il bravait tout le +monde, même la reine, appui de son parti. Pour comble, le grand +inquisiteur, ami de l'Autriche, arracha au mourant un ordre d'enlever +à Rome ce confesseur anti-autrichien qui s'y était réfugié. Il le +traîna militairement de prison en prison, et, malgré le conseil de +Castille, malgré l'Inquisition elle-même, le tint enfermé à Madrid. + +Telle était l'insolence du parti autrichien. D'autre part, le parti +français ne devait guère donner d'espoir. La France s'affaissait +elle-même. Le roi français, Philippe V, ne reprit nullement la réforme +tentée sous Charles II. Il s'allia avec l'Inquisition, y chercha un +soutien, fut son indigne serviteur. + +L'Espagne, en 1700, se serait amendée, peut-être, si elle eût pu +rentrer en soi; si, soulagée du gigantesque empire qui la tenait hors +d'elle-même, elle eût été forcée de revenir à l'exploitation de son +sol et de sa nationalité. Ces grands empires qui sont, au fond, des +crimes, sont aussi la punition des hommes qui les créent. Pourquoi la +Russie, la vraie Russie de Moscou, ne peut-elle exister, pourquoi +reste-t-elle dans un incurable néant? C'est qu'elle est un empire, la +violation de trente nationalités. Il faut savoir mourir, guérir de son +iniquité. Si l'Espagne eût alors perdu ses possessions extérieures, +elle ne fût pas demeurée une noble nation de fonctionnaires, de +parasites, et de valets. Mais les quelques familles, où l'on prenait +les vice-rois de Naples, de Milan, de Lima, une douzaine de grands +d'Espagne s'entendirent pour sauver, non pas _la nation_, mais +_l'empire_ qui leur profitait. À l'Autrichien, trop éloigné, trop +lent, ils préférèrent le plus proche voisin dont les armées arrivaient +de plain-pied. Il est vrai que c'était le très-mauvais voisin qui +avait martyrisé Charles II, le plus puissant voisin et le plus +dangereux. N'importe, ils le choisirent, en première ligne, et, s'il +refusait, l'Autrichien. + +Une famine qui régnait à Madrid, et dont on accusait le parti +allemand, avait exaspéré le peuple. La reine eut peur, et surtout peur +pour une amie qui la gouvernait et qu'elle aimait uniquement. Pour la +faire échapper avec ce qu'elle avait volé, la reine obtint de +l'ambassadeur autrichien qu'il renverrait ses soldats allemands. Cela +facilita la chose. Charles II, en pleurant, céda à ce qu'on présentait +comme la voix du peuple et le devoir de la conscience. Il testa pour +un petit-fils de Louis XIV, _qui renoncerait à la couronne de France_. +S'il refusait, l'Espagne passait au frère de l'Empereur. + +La chose faite, il la regrettait, mais il mourut un mois après +(novembre 1700). + +Le roi de France, qui n'avait pas osé espérer ce grand sacrifice de +Charles II, avait fait la démarche modérée, raisonnable, de s'entendre +d'avance avec Guillaume sur l'empire espagnol. Tous deux voulaient la +paix. Le roi se sentait vieux et la France épuisée; il écoutait les +craintes, si naturelles de madame de Maintenon, du duc de +Beauvilliers. Guillaume, malade et poitrinaire, était bien plus malade +encore des aigreurs de son Parlement. Après le traité triomphant, qui +l'avait mis si haut, il n'en trouvait pas moins d'incurables +difficultés avec des partis mercenaires qu'on ne menait que par +l'argent, et qui, payés, n'en aboyaient pas moins. L'Angleterre +corrompue avait été sauvée réellement par la Hollande, par Guillaume +et par ses amis, et maintenant elle persécutait Guillaume pour chasser +ses sauveurs. Dans cette situation, on s'entendit. Louis XIV, +non-seulement renonçait à la succession générale, mais réduisait la +part qu'il avait ambitionnée en 1668. Il ne demandait plus ce qui eût +alarmé l'Angleterre, les Pays-Bas. Il voulait la Savoie et Nice, +quelques ports de Toscane, les Deux-Siciles. Possessions de grand +avenir, si l'on ressuscitait l'Italie maritime, mais alors misérables; +les Siciles n'étaient qu'une ruine. + +Le testament inattendu de Charles II, tombé tout à coup à Versailles +(8 novembre 1700), fit regretter ce sage arrangement. Le traité de +partage qu'on venait de signer avantageait la France, lui donnait des +frontières, fortifiait sa marine; mais il ne faisait rien pour la +famille royale. Toute cette famille, de cupidité ignorante et de sotte +gloire, mordit à la pomme d'or. La plus hardie à parler fut la petite +princesse de Savoie, qui, en 97, avait été le gage de la paix avec son +père, et dès lors mariée, quoique enfant. Elle menait toute la cour +par sa gaieté, son charme, son apparent abandon, plein de ruse. Madame +de Maintenon, qu'elle appelait _ma tante_, croyait l'élever, et +s'imaginait la tenir parce qu'elle en était caressée. Elle restait +purement et profondément savoyarde, et ne songeait qu'à la grandeur de +sa famille. Dans cette affaire déjà, elle entrevit pour sa soeur le +plus grand mariage du monde, celui du roi d'Espagne, et dit, avec sa +feinte étourderie: «Le roi serait bien sot s'il refusait l'Espagne +pour son petit-fils.» + +Ainsi la glace fut rompue. Toute la cour alla dans ce sens. Toutes les +ambitions s'éveillèrent. Pas un qui ne se crût déjà vice-roi des +Indes. On connaissait le roi père avant tout; on pensait qu'il +suivrait _sa gloire_. Louville, le confident du jeune roi d'Espagne, +qui nous donne le seul tableau vrai de ce moment, dit que, dès +l'origine, l'acceptation paraissait résolue par le roi. Les seuls qui +gardaient le bon sens, la vieille madame de Maintenon et le maladif +Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se lançait dans +l'épouvantable aventure qui engloutirait tout. Il y eut plus d'une +conférence, où deux jeunes ministres, Barbezieux et Torcy, osèrent +argumenter contre celle qu'on craignait tant, hardis de lâcheté, de +flatterie pour le Dauphin et le roi même. Barbezieux la poussa de +raison en raison, et tellement, qu'elle fut obligée de lui rappeler +qu'elle était une femme, et cria: «Au secours!» Elle fit, dit +Louville, une très-belle défense; dit au roi qu'il se trompait fort +s'il croyait que la parenté dût assurer à la France une alliance +éternelle de l'Espagne. M. de Beauvilliers parla comme un sage et un +saint, en appela au coeur et à la conscience du roi, lui fit scrupule +sur l'incroyable barbarie de recommencer la guerre, et contre toute +l'Europe, avec cette pauvre France, blême, amaigrie, étique, et qui +n'avait plus que les os. Le roi eut un moment d'honnêteté, de charité, +de vraie religion. Il repoussa le démon tentateur qui venait pour +perdre son âme, mettre à ses pieds les royaumes de la terre. Il refusa +le testament (_V._ les pièces recueillies par M. Mignet, et citées par +M. Moret). + +Que devenait l'ambition de la cour et de la famille? Une conspiration +universelle s'était formée d'elle-même pour l'acceptation, et elle +était dans l'air. Le Dauphin, à trente ans, déjà si près du trône, +était craint des plus raisonnables. Il eût fallu bien du courage pour +se mettre en travers et braver sa rancune. Dans un dernier conseil, +tenu chez madame de Maintenon, il n'y eut d'appelé que le chancelier +Pontchartrain, M. de Beauvilliers, et Torcy, chargé des affaires +étrangères. Torcy reproduisit tous les arguments pour l'acceptation. +Les raisons principales furent celles-ci: Il prétendit que l'on +n'avait pas à choisir entre la guerre et la paix, mais _entre la +guerre et la guerre_. Détestable raison. Avec le traité de partage, la +France demandant peu, et n'effrayant personne, n'aurait eu qu'une +guerre partielle; mais en réclamant tout, elle jetait le défi à +l'Europe, l'obligeait pour sa sûreté de lui faire une guerre +universelle et d'extermination. + +Il prétendait aussi que, quand même la France serait si modérée, +l'Angleterre et la Hollande _s'uniraient encore à l'Autriche_. En quoi +il se trompait certainement: les deux puissances maritimes regardaient +alors vers les Indes, le commerce et la contrebande d'Amérique et +d'Asie; on était sûr d'avance qu'elles seraient ennemies du maître des +Indes, quel qu'il fût, donc, _ennemies de l'Autrichien_, ennemies d'un +nouveau Charles-Quint, qui, avec l'Espagne et les Indes, aurait les +Pays-Bas, aurait Anvers contre Amsterdam et Londres. Sans doute, le +préjugé anglais était contre la France, mais l'avarice anglaise aurait +été contre l'Autriche. + +Torcy parla avec l'assurance, l'éloquence et le flot d'un homme qui se +sent soutenu. M. de Beauvilliers, accablé (et fort malade des +entrailles), fit encore un effort pour la France et le pauvre peuple. +Le chancelier, prudent (entre le Dauphin et madame de Maintenon), +n'osa se décider, biaisa, s'en rapporta à la sagesse du roi. Avant le +roi, le Dauphin devait parler, et il le fit d'une manière qui saisit +tout le monde. + +Personne n'en tenait grand compte jusque-là. Il n'y a pas mémoire +d'une plus lourde créature. Ses portraits sont d'un Autrichien +blondasse; c'est la graisse de Marie-Thérèse, mais fort sanguine, +apoplectique. Il mourut dignement pour s'être crevé de poisson. + +Ce pesant fils d'une pesante mère dit que, par elle, l'Espagne était +son bien, qu'il consentait, pour la paix de l'Europe, à la donner à +son second fils, qu'il n'était pas disposé à en céder à nul autre un +pouce de terre. Tout cela adressé au roi avec respect, mais d'un +visage rouge, enflammé, violent; et le dernier mot colérique, à +intimider tout le monde. + +«Et vous, Madame, dit le roi, que pensez-vous de tout ceci?» Elle fit +la modeste, ne voulait plus parler. Mais le roi le lui commandant, +elle divagua, se mit à louer monseigneur le Dauphin, et enfin ne +résista plus. + +Le roi dit: «À demain. La nuit porte conseil.» Elle avait une nuit +encore, pour tenter un effort. C'est là le moment de l'épouse (_V._ +madame de Coligny), ce moment où l'_autre nous-même_, pur, réservé, +moins troublé par la vie, peut ramener l'homme égaré, lui retrouver la +vraie lumière du ciel. Treize ans de guerre universelle, plusieurs +milliards de banqueroute, plusieurs millions de vies humaines qui vont +périr de misère et de faim, tout dépendait de cette heure (11 novembre +1700, entre dix et onze heures du soir). La responsabilité de madame +de Maintenon était immense. De même qu'elle se laissa arracher son +avis écrit pour la _Révocation_, elle céda, se soumit pour la +_Succession_. Elle envisagea l'avenir, le Dauphin demain roi. Elle +considéra le roi même qui resterait chagrin contre elle si elle +réussissait à lui sauver une faute qu'il désirait commettre. Quelle +prise elle eût donnée à la famille pour l'accuser tous les jours en +dessous, la miner! Au contraire, si, après avoir honnêtement résisté, +elle se soumettait et se lavait les mains des conséquences, les +malheurs infinis qui devaient arriver de moment en moment +témoigneraient de sa sagesse. + +À vrai dire, avec un tel roi, de telle nature, et, par sa longue vie, +mis sur une telle pente, il y avait fatalité. Il était entraîné du +torrent de la cour, des cupidités éveillées, entraîné des caresses +exigeantes de ses enfants, serf de la chair, de son instinct de +bestialité paternelle. L'aveuglement sauvage du plaisir de génération +reste non moins sauvage dans l'amour furieux des pères pour leurs +petits. Ils diraient: «Périsse le monde!» Qui luttera contre la nature +à ce moment? L'épouse âgée, bien froide désormais, de peu d'ascendant +sur les sens, pouvait-elle ce qu'à peine eût osé une jeune maîtresse? +Pouvait-elle risquer un attachement d'estime et d'habitude contre +cette passion profonde, aveugle de la paternité, plus forte encore +chez le vieillard par le déclin des autres? Elle avait vu pour les +bâtards l'infirmité du roi. Pour les doter, il eût fait la France +mendiante. Il fit plus pour les légitimes; il la joua à croix ou pile, +et l'aventura d'un seul coup. + +Le plus terrible encore, dans cette folie colossale, c'est qu'elle fut +faite sottement. Les belles grandes folies héroïques ont cela que la +passion leur éclaircit la vue et les conduit si bien dans l'exécution +de la chose, que la plus hasardée a les effets de la sagesse. Mais +les folies du radotage sont plus sottes encore d'exécution qu'elles +n'étaient insensées d'idée. La première chose, ici, que fait le roi, +c'est d'outrager l'Espagne. En acceptant le testament, il le viole en +cette cause essentielle et sacrée: que la France et l'Espagne ne +pourront être réunies. Il fait publiquement enregistrer au Parlement +les lettres qui réservent au petit roi _de pouvoir succéder à la +couronne de France_. Bel avenir pour l'Espagne d'être une province +française! D'aujourd'hui même il semble la croire telle. Il obtient de +son petit-fils l'ordre aux gouverneurs espagnols d'obéir à tout ce qui +sera ordonné de Versailles! Enfin, au moment où l'on choisit Philippe +V pour éviter le démembrement de l'empire espagnol, il essaie de le +démembrer et de voler son petit-fils, stipulant, comme indemnité de +guerre, une cession future des Pays-Bas! + +La profonde ignorance où Versailles était de l'Europe, laissa ce +cabinet aveugle sur ce qui aurait fait sa meilleure chance. Une grande +révolution avait lieu à cette heure, dans le commerce et dans les +habitudes. La ruine de Colbert et la Révocation avaient fait +l'Angleterre, la Hollande manufacturières. Elles vendaient par ruse ou +par force dans l'immense empire espagnol. La contrebande animait leurs +fabriques. D'autre part, leur marine gagnait tout ce qu'elle voulait à +rapporter, à vendre ici ce qui devenait le premier besoin de l'Europe, +les stimulants de l'Équateur, le sucre, le tabac, le café. Tari +d'idées, à sec, on buvait d'autant plus. On amusait le cerveau par +l'ivresse, lucide ivresse du café, rêveuse ivresse du tabac. Besoin +impérieux; toute politique y eût cédé. Si la France donnait carte +blanche là-dessus aux deux puissances maritimes, elle engourdissait +leur orgueil, les frappait de paralysie. Et la France elle-même, qui +est pour elles un pays du Midi, les fascinait encore par le besoin +croissant du vin, de l'eau-de-vie, de l'alcool, ce nouveau roi du +monde. L'Angleterre frémissait d'une guerre qui lui fermait le +Bordelais, et la condamnerait à l'empoisonnement du Porto (Hallam, +chap. XVI). Deux partis existaient à Londres. Les amis de la vie, +médecins, sages docteurs, membres considérés de l'Église anglicane, +tenaient pour le bordeaux et pour la paix. Les militaires, pour les +liqueurs, les esprits, le feu concentré. Marlborough marchait avec +cela, et il en donnait galamment à Villars, son ennemi. Villars, de +son côté, sans pain, en plein hiver, galvanisait sa misérable armée +avec de l'eau-de-vie. + +Le roi ne savait rien et ne comprenait rien. Il jeta l'Angleterre, la +Hollande, dans le désespoir, en voulant leur fermer le paradis du Sud, +leur refusant l'entrée de l'empire espagnol. Notez que c'était pour +lui-même qu'il en voulait le plus lucratif. Il fit donner à une +compagnie française _la fourniture des nègres_ (assiento), que +convoitaient les puissances maritimes. + +Le sage roi, par tous ces moyens, créait dans tous les ports du Nord, +dans les cabarets des marins, dans les comptoirs, dans les fabriques, +une furie de guerre qui n'y existait nullement. Ils crurent finie la +grasse vie à cinq repas par jour que leur faisait le commerce +interlope, s'imaginèrent n'en faire que quatre, et se sentirent +affamés. + +À cette irritation, il ajouta l'outrage, la peur même de l'invasion. + +Les Hollandais tenaient du roi d'Espagne l'autorisation de garder +certaines places des Pays-Bas qui les couvraient eux-mêmes. Ils +appelaient cela leur _barrière_. + +Leurs garnisons dormaient là fort tranquillement n'y étant que par +Charles II, dont l'héritier ne pouvait guère, ce semble, méconnaître +la volonté. Un matin (6 février 1701), le gouverneur du pays, électeur +de Bavière, notre ami, nous ouvre ces places; les Hollandais +s'éveillent prisonniers. C'était une fort belle armée de vingt mille +hommes. La Hollande et Guillaume même, n'étant pas prêts, ont +l'humiliation de reconnaître Philippe V. + +Guillaume était mourant. Épuisé et phthisique, les jambes ouvertes, il +était averti par ses médecins; il l'était par Fagon, qu'il avait fait +consulter sous un nom supposé, et qui avait répondu que le malade +n'avait pas un an à vivre. Il l'employait stoïquement, cette année, à +réveiller l'Angleterre et l'Europe par le sentiment du péril. Avec +tout cela, son Parlement avait si peu envie de faire la guerre qu'il +punit une pétition belliqueuse du comté de Kent (18 mai 1701), mit les +pétitionnaires en prison. Il fallait que Versailles, à force de +sottises, parvînt à se faire faire la guerre. + +Jacques étant mort (12 septembre 1701), sa veuve et madame de +Maintenon obtinrent qu'on reconnût son fils. Démarche fatale aux +Stuarts. L'Angleterre défiée ainsi, brutalement secouée dans son +demi-sommeil, se mit enfin debout, les poings crispés. Elle refit au +prétendant papiste l'échafaud de Charles Ier. Le Parlement le condamna +à mort. Le premier acte de la reine Anne, qui succède à Guillaume, +est la déclaration de guerre (4 mai 1702). + + + + +CHAPITRE X + +GUERRE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE + +1702-1704 + + +_La guerre_, c'est le nom propre du vrai roi d'Angleterre, +Marlborough, qui va, sous la reine Anne, gouverner et combattre. _La +guerre_, le nom d'Eugène, l'épée, l'âme meurtrière de l'Autriche. Deux +sinistres figures, mais d'effet redoutable. _Le bel Anglais_, dans un +tableau du temps, avec de nobles traits, a le teint trouble et faux +qui dénonce les âmes fangeuses. Eugène, à trente-huit ans (_V._ Musée +d'Amsterdam), dans son visage indéfiniment long, ses longues et pâles +joues flétries, est comme le fantôme d'un vieux prince italien. On en +ferait de mauvais rêves. Sa mère, l'empoisonneuse, sa jeunesse avilie +(_V._ la Palatine), sont rappelés dans le gris équivoque, malpropre, +de la face. Mais les yeux parlants et le front illuminé, la bouche +ardente, le souffle des narines, révèlent puissamment un esprit. +Esprit sans âme. Il était fort lettré, artiste en fait de guerre, et +poète sur le champ de bataille, un fin connaisseur italien dans ces +grands tableaux de tuerie. En plein carnage, calme comme aux musées, +il observait, et faisait voir aux siens les effets fantastiques, le +pittoresque de la mort, en goûtait la sauvage horreur. + +Ni l'un, ni l'autre, n'eut le froid sublime de Turenne, son pur génie +mathématique. S'il faut le dire, ces deux hommes de guerre eurent +avant tout l'esprit de ruse; ils furent des intrigants d'abord, et non +pas des plus élevés. L'Anglais, vendu aux juifs, fut l'homme de la +bourse de Londres. Eugène organisa aux colonies frontières +l'instrument machiavélique, le poignard de l'Autriche, qui, retourné +contre les peuples, perpétua ce monstre, cette Babel impériale. + +Il est plaisant de voir ce que Versailles opposait à ces deux +exterminateurs. Tous pauvres gens de bien, créatures médiocres de +madame de Maintenon. La place du féroce Louvois était tenue par +l'agneau Chamillart, un bonhomme incapable de faire aucun mal à +personne. Il était si adroit à la guerre du billard que le roi +judicieusement le fit ministre de la guerre. Il avait d'ailleurs ce +mérite d'avoir arrangé les affaires entre les Chevreuse et Saint-Cyr, +dont les terres se touchaient. Pourquoi n'eût-il pas arrangé les +affaires de l'Europe? Les généraux de Chamillart, dignes de lui, ne +ressemblaient en rien à ce dangereux Luxembourg de Steinkerque et +Fleurus, c'étaient des gens paisibles.--Marsin, homme du monde fort +léger, mais dévot, ami de Fénelon et de M. de Beauvilliers.--Tallart, +esprit doux, fin, gracieux, nullement incapable comme intendant +d'armée, mais myope, hanneton qui se heurtait à tout. Ces généraux, +modestes autant que malheureux, avaient leurs défaites écrites déjà +sur le visage. En regard, au contraire, mettons deux très-beaux +hommes, têtes vides et légères que la cour admirait, dont raffolaient +les dames: le favori de Chamillart, la Feuillade, qui devint son +gendre, et Villeroi, ami de madame de Maintenon, tellement agréable au +roi, qu'un jour il s'avança jusqu'à l'appeler «mon favori.» Ces deux +fats, adorés et de tous et d'eux-mêmes, étaient précisément les deux +hommes qu'Eugène et Marlborough eussent demandés pour adversaires, si +on les avait consultés. + +La France avait pourtant un très-capable général, vainqueur naguère à +Staffarde et Marsaille, le sage et ferme Catinat. Il ne fit rien, ne +put rien faire ni en Italie ni en Alsace. Nos anciennes armées avaient +fondu, et il n'avait que des recrues contre les vieux soldats +d'Eugène. Son inaction désespérait le roi qui voulait des batailles. +L'état du matériel les eût rendues fort dangereuses. Sur le Rhin, la +moitié de l'armée manquait de fusils (Villars). En Espagne, M. de +Tessé avait de vieux canons qui à chaque instant éclataient et ne +tuaient que leurs canonniers. + +On avisa que pour chauffer ce sage et trop vieux Catinat, il fallait +un jeune homme. On envoya le bouillant Villeroi, qui n'avait guère que +soixante ans. On était sûr du moins qu'avec celui-ci on aurait du +nouveau. Et, en effet, du premier coup, Villeroi se fit prendre. Il +était dans Crémone, si peu, si mal gardé que, dans une nuit d'hiver +(1er février 1702), le prince Eugène eut le temps d'entrer par un +égout et de faire entrer cinq mille hommes. La garnison dormait et +dormait aussi Villeroi. Un régiment, par grand hasard, s'était levé +pour passer une revue; il voit les Autrichiens sur la place, fait une +décharge. La garnison s'éveille. Villeroi descend, sort, est +prisonnier. Heureux événement. L'armée sans général ne s'en battit que +mieux de rue en rue. Elle coupa le pont qui allait amener encore huit +mille hommes à Eugène. D'un clocher, avec désespoir, il vit Crémone +perdu, et partit assez vite. On mangea son dîner, avec des risées pour +Eugène et des risées pour Villeroi. + +Cent chansons en furent faites, et beaucoup excellentes. L'_ami du +roi_ eut le mérite de ressusciter notre verve. Le grand recueil de +Maurepas témoigne de cette révolution. Aux dernières années du siècle +fini, nulle chanson que des impromptus graveleux ou de matières +grasses, comme les petites pièces ordurières de madame la Duchesse. En +1702, Villeroi a ranimé l'esprit frondeur. Par lui, la chanson +politique recommence. Cette muse est Renée de Crémone. + +Ainsi du premier coup, Eugène eut l'ascendant. Il nous eût pris la +grande place de Mantoue si les pluies et les boues n'avaient retenu +ses canons. Tout l'hiver, nos recrues furent poussées par les Alpes +pour compléter l'armée qu'on voulait faire supérieure à tout prix. On +avait envoyé Vendôme pour débloquer Mantoue, pour préparer une belle +campagne au petit roi d'Espagne, qui devait y venir, et pour dominer, +entraîner notre allié douteux, le Savoyard. Celui-ci double d'intérêt, +encore plus de nature, était notre beau-père; il était au coeur de +Versailles par sa fille adorée, cette petite fée, la duchesse de +Bourgogne, qui savait tout, lui disait tout; mais cela ne l'empêchait +pas d'être en bons termes avec le prince Eugène (de Savoie), son +parent, qui, disait-on, au fond, était excellent Savoyard. + +Une intrigue, fort bien menée entre Turin et Versailles, avait dupé le +roi, lui avait surpris son aveu pour le mariage d'une soeur de la +duchesse de Bourgogne avec le jeune roi d'Espagne. + +Celle-ci avait adroitement caressé, aveuglé madame de Maintenon. Le +roi n'eut pas plutôt consenti qu'il le regretta. + +Le plan très-dangereux du Savoyard était, par cette petite fille, +pleine d'esprit, et d'un rusé courage pour l'intérêt de la famille, +d'obtenir qu'il fût seul en Italie le général de l'Espagne et de la +France, qu'il eût nos armées dans sa main. Là, à son aise, il eût fait +ses marchés, balancé les avantages des deux partis. L'Autriche lui +offrait le Montferrat, même un morceau du Milanais. Il aurait fallu +que la France, contre un pareil appât, lui offrît un royaume (la +Lombardie, la Couronne de fer?). La petite venait pour réaliser sur +l'Espagne la fable du Lion amoureux, qui se laisse couper griffes et +dents. + +On lui avait ôté ses dames piémontaises, mais pour lui donner la pire +intrigante de l'Europe, madame des Ursins, une Française, qui avait +toujours traîné à Rome, vieille maîtresse des cardinaux, des +d'Estrées, des Bouillon, galante à soixante ans, admirable pour la +pervertir, la rendre encore plus dangereuse. + +La petite avait treize ans, lui dix-sept. Deux enfants. + +Leurs enfantillages vont faire le destin de l'Europe. L'Espagne, en de +telles mains, sera le terrible embarras, le fléau de la France, et +toutes deux, s'il ne vient pas un miracle, vont rouler ensemble à +l'abîme. Notons donc bien ces choses puériles, ces misères de nature. +Comment les mépriser, puisqu'elles décident de la vie, de la mort des +nations? + +Saint-Simon, qui écrit trente ans après, a tout défiguré. Il faut en +croire Louville, qui y était, en croire Philippe V, qui se confia à +cet ami d'enfance, en croire son confesseur, le P. Daubenton, qui +donne les plus secrets détails. (Louville, I, 207; II, 98, 99.) + +La rencontre eut lieu à Figuières (3 novembre 1701). Le roi, qui +croyait avoir une femme, se trouva avoir une enfant. C'était une toute +petite fille qui grandissait. Elle était vive et jolie, très-blanche, +trop même (elle était scrofuleuse); mais elle n'avait pas le goître +commencé de la duchesse de Bourgogne. Elle en avait la grâce et la +facilité. Ces filles d'Amédée savaient tout en naissant. Celle-ci, +emportée, se dominant moins que sa soeur, avait au moindre mot un +torrent d'éloquence et de passion. Grand fut l'étonnement du jeune +homme, quand cette intrépide poupée se mit à discourir bride abattue, +comme un vieux politique, et fit ses conditions. + +Elle avait beau jeu. Il avait été élevé, non pour régner, mais pour +obéir, céder toujours (à son aîné, le duc de Bourgogne). Il avait du +sens, du courage, de la vertu, mais une timidité extrême, et il +semblait muet comme un poisson. Il paraît que la petite fille lui +débita sa leçon de Turin, voulut le lier, l'engager à remettre tout à +son beau-père. Chose impossible. Philippe V arrivait plein encore du +respect, de la crainte de son grand-père Louis XIV, et il n'osa +promettre rien. + +On avait cru tout emporter d'assaut, pensant que le jeune homme, d'un +tempérament exigeant, impérieux, ne pourrait disputer. Mais deux +choses le soutinrent: d'abord l'enfant n'était pas une femme, puis +déjà il en avait une. + +Une chanson, qu'on chantait à Versailles (collection Maurepas, X, 35), +nous apprend que le _frère cadet de Télémaque_ était accompagné en +Espagne de _la fille de sa nourrice_. Philippe, sans cela, aurait été +très-sérieusement malade. On eut même dispense que pour Louis XIV +enfant. Cette fille suivit le roi avec sa mère et son père. Le père, +huissier du roi, fut (pour cela, sans doute), haï des grands, et même, +un jour, outrageusement battu. (Louville, I, 290.) + +D'autre part, le confesseur, le P. Daubenton, sut et dit à Louville +que la petite princesse, si précoce de langue et de tête, était +absolument retardée pour le reste, à peu près inutile. Elle ne devint +femme que deux ans après; il fallut encore trois ans de plus pour +qu'elle pût avoir un enfant. + +Mariage sans mariage. Vrai désespoir pour le jeune prince honnête, +qui, dès ce jour, n'avait plus de maîtresse et n'avait pas d'épouse. + +Philippe V tomba dans la plus noire mélancolie. Ceux qui étaient +contraires au mariage de Savoie écrivirent à Versailles qu'il était +illusoire. On consulta deux théologiens, le P. La Chaise, et +Godet-Desmarais, l'homme de madame de Maintenon. Ils étaient trop +prudents pour déplaire à la duchesse de Bourgogne, soeur de la reine +d'Espagne. Ils dirent que le temps, ce grand maître, remédiait à toute +chose, confirmèrent le mariage, condamnèrent Philippe V à perpétuité. +(Louville, II, 99.) + +Victor-Amédée, toutefois, crut que l'affaire était perdue, que +Philippe aurait d'autres femmes, et que la reine enfant serait sans +influence. Dès le 5 janvier 1702, il traita avec Eugène, sans se +déclarer encore ouvertement, afin de le mieux servir contre nous. On +le soupçonna à Versailles. Louis XIV, faisant passer Philippe en +Italie, ne permit pas à la petite reine de le suivre. Par suite de la +même défiance, en payant fort le Savoyard, on le tint hors de notre +armée, pour qu'il ne vît pas de trop près nos mouvements. L'étiquette +espagnole servit à cela; devant le roi d'Espagne, il n'eut qu'un +tabouret, non le fauteuil royal (objet de son ambition). + +Le roi avait pour général Vendôme, soixante mille Français, deux mille +Espagnols. Il parut ferme et brave. Avec cela, peu de succès. Si +Vendôme eut la chance, avec son jeune roi, de battre les Impériaux +dans deux affaires brillantes, il ne put, de toute l'année, déloger +Eugène de l'île entourée de rivières qu'on appelait _serraglio_ de +Mantoue. D'innombrables Français périrent dans ce pays malsain. + +Cependant la présence du jeune roi était beaucoup en Italie. C'était +son vrai champ de bataille. Victor-Amédée le sentait. Cela le gênait +fort. Madame des Ursins n'avait rien négligé pour rendre sa petite +reine agréable à l'Espagne en promettant, en offrant tout à tous. Mais +elle ne pouvait régner vraiment qu'en tirant le roi d'Italie et le +séquestrant en Espagne. Quoiqu'il souffrît de n'avoir pas de femme et +même en fût parfois malade, il pensait peu à l'inutile enfant qu'il +avait à Madrid, et n'en parlait jamais. Mais elle lui écrivait des +lettres tendres, des plaintes d'Ariane délaissée. Ces plaintes furent +des cris lorsqu'on apprit que les Anglais avaient fait une descente en +Andalousie. On fit semblant de croire que quatre mille Anglais +allaient prendre la monarchie, et Philippe V dut revenir (octobre +1702). + +Le faire revenir, c'était tout. L'objet unique que sa vertu, sa piété, +lui permettaient eut une prise extraordinaire. Plus mélancolique que +jamais, sombrement amoureux et acharné à l'impossible, il ne la +quittait plus. Trois longs tête-à-tête par jour ne suffisaient pas; il +fallait encore écrire, et comme il se défiait de son talent, il +faisait faire les billets doux par le jésuite Daubenton, son +confesseur, qui les mettait sur sa toilette. Mais tout cela ne faisait +rien. Elle était sèche et haute, le menait comme un nègre. À quatorze +ans, elle ne rêvait qu'affaires, argent. Elle ne pensait pas encore à +autre chose: en vain la des Ursins lui avait introduit un joli +cavalier, neveu du duc de Savoie; elle n'y vit qu'un agent politique. +Elle était vrai petit garçon, sans nulle pudeur de femme. Un jour +qu'elle était mécontente de notre ambassadeur, elle entendit, à +travers une porte, Louville qui le justifiait, et se précipita, en +court jupon de toile, pour laver la tête à Louville. Elle allait ainsi +le sein nu; madame des Ursins courait après, la cachait de la main. +Mais elle ne s'en souciait guère.--Ses propos étaient effrénés. Témoin +ce que, si jeune, elle contait à Louville de certaine duchesse qui, +pour guérir son fils, maltraité de Vénus, avait imaginé de pulvériser +des reliques et de les lui faire prendre en lavement. + +Ce petit démon colérique, mené par celle que Fleury appelait «la plus +méchante femme d'Europe,» accomplit, sur le pauvre prince, une +séquestration telle qu'il n'y en a nul exemple que dans les procès de +cours d'assises. Il ne vit plus ni notre ambassadeur, ni Louville, son +ami d'enfance. Plus de promenades, encore moins de chasse, exercice +dont il avait apporté l'habitude, le besoin absolu. Elle le tint assis +et immobile. Même on lui défendit le jeu. + +Rien hors l'église, et quelques petits divertissements puérils de la +reine avec ses femmes et les nains du palais. Madame des Ursins était +presque la seule personne qu'il vît. Elle ouvrait, le matin, les +rideaux du lit conjugal, et le soir les fermait. Elle éteignait et +emportait pêle-mêle et la _lampe_, et l'_épée du roi_, et le vase de +la reine, son _pot de chambre_ du soir. Elle écrit cela à madame de +Maintenon, s'en plaint en badinant. Elle sait bien qu'en réalité on la +comptera davantage. Elle ne laissait à personne ces honneurs de sa +charge, ces profits quotidiens de la _camereira major_. Ce que dit +Saint-Simon de la duchesse de Bourgogne montre assez que c'était la +plus haute faveur. + +Le pis pour Philippe V, c'est qu'il n'était pas idiot. Il sentait son +malheur. Il avait des réveils. Une fois qu'il put voir Louville, il +pleura devant lui sur sa situation. Une autre fois, il essaya de +contredire la reine, et elle tomba sur lui à poings fermés. Le plus +fort arriva lorsque Louis XIV rappela un moment madame des Ursins. La +reine prit, la nuit, le moment le plus tendre, pour dire que si elle +la perdait, elle voulait une _Piémontaise_. Le roi voulant une +_Française_, elle lui dit: «Sortez,» et le jeta à bas du lit. Il alla +en chemise s'asseoir et grelotter dans un fauteuil. + +Elle n'aimait personne, pas même la des Ursins, mais elle croyait ne +régner que par elle. Elle lui passait tout pour cela, jusqu'à laisser +coucher dans l'appartement des infantes, touchant au sien, le galant +de la vieille, un Aubigny, qui était le vrai roi d'Espagne et vendait +toutes les places. Son compère était un Orry, un fournisseur si probe +qu'on apporta pour spécimen de ce qu'il fournissait à l'armée +espagnole des bottes de carton! La honte était au comble. Cet Aubigny, +le matin, faisait sa toilette aux fenêtres de la des Ursins. Il la +traitait (justement) de coquine, la désolait de jalousie pour la +petite femme d'un maître à danser venu de Paris. Digne gouvernement +pour le pays du Cid? + +Notre âge, indifférent à tout, qui déclare la peste innocente, ne +pouvait manquer de réhabiliter madame des Ursins. On a dit qu'elle eut +le mérite de se faire Espagnole, de préférer les Espagnols aux +étrangers. Il est vrai qu'elle déguisait son Aubigny en _senhor don +Luis_, et lui faisait porter la fraise nationale. Elle disait qu'il +fallait _honorer l'Espagne, laisser agir les Espagnols_. Et, en +réalité, elle faisait tout par trois personnes étrangères, Aubigny, +Orry et la reine. Elle jouait habilement de celle-ci, charmante +marionnette italienne, qui devint un moment une actrice héroïque et +ravit la nation. + +_Honorer, laisser faire l'Espagne_, c'eût été la vraie politique dans +un temps de profonde paix. Mais dans l'horrible crise où la France +repoussait l'Europe, il fallait bien qu'elle se servît de l'Espagne +qu'elle défendait. Or, celle-ci, honorée dans ses vices, dans sa +paresse profonde, par cette flatteuse, ne daignait point changer. Elle +nous était lourde et funeste. Nous avions sur les bras un géant mort +qui ne faisait rien pour lui-même et empêchait de faire. On le voit en +Italie (1702). La France fournit soixante mille hommes, l'Espagne deux +mille. Et en même temps la France aux Pays-Bas, sur mer, partout, +s'épuisait à la défendre, dans cette guerre infinie, disséminée dans +les deux hémisphères, deux mille lieues de frontières, deux mille +lieues de rivages. + +Le règne de cette femme fut funeste à l'Espagne tout autant qu'à la +France. Le moment d'apparent réveil que la Castille va avoir ne dure +point. Tout retombe plus bas que Charles II. Il est bien ridicule de +dire, comme on le fait légèrement, que l'Espagne se releva sous la +dynastie de Bourbon. Rien pendant cinquante ans. Il n'y eut de +changement qu'extérieur. L'Aragon et la Catalogne, n'étant plus +soustraits à l'impôt, le nouveau roi, plus riche que n'avait été +Charles II, eut une armée, et voilà tout. Cela change-t-il une +nation? Les réformes tardives, et fort superficielles, de Charles III, +résultèrent du grand mouvement général, sorti de la philosophie, qui +révolutionna tout, et jusqu'à la bigote Autriche. + +J'ai peine à concevoir que d'éminents historiens aient pris au sérieux +les calculs de population qu'ont donnés quelques Espagnols: cinq +millions sept cent mille âmes en 1702, six millions vingt-cinq mille +en 1726, etc. Et tout cela pour un pays plus inconnu que la Russie! + +Rien de plus difficile, de plus hasardé que ces dénombrements. La +France, en pleine lumière de civilisation, et dans la position +spéciale du seul pays centralisé, en a eu un premier essai en 1826, et +encore approximatif (Villermé). + +L'Espagne a peu changé. C'est le pays de l'immobilité. Où il y eut +désert du temps de Charles II, il y a désert aujourd'hui. C'est ce que +disent unanimement nos ingénieurs. Sous Philippe II, il y avait à +Madrid trente mille Français (Weiss), autant que de nos jours. + +On eût cru, sous Philippe V, que ce gouvernement de femmes eût adouci +les moeurs. Ce fut tout le contraire. L'Inquisition fut plus féroce. +Le jeune roi avait témoigné quelque horreur des auto-da-fé, refusé d'y +siéger. Mais les dames régnantes, la des Ursins, la reine, étaient +trop bonnes Espagnoles pour rien changer. Le roi dut s'y plier. Dans +leur règne de quinze années, puis sous sa seconde femme, enfin pendant +les quarante-six ans de Philippe V, il y eut sept cent +quatre-vingt-deux auto-da-fé. Douze mille victimes piloriées, +fouettées, enterrées dans les _in pace_. Chaque année, trente-quatre +corps humains de brûlés vifs! en tout, de quinze à seize cents. Et +cela en présence de deux reines italiennes et sous les yeux d'un roi +français. + + + + +CHAPITRE XI + +VENDÔME--VILLARS + +1702-1704 + + +Dans cette guerre universelle, les femmes sont au gouvernail du monde. +D'une part, Maintenon, des Ursins et les deux petites-filles, reine +d'Espagne, duchesse de Bourgogne. D'autre part, la reine Anne, une +femme timide, de coeur tout jacobite, qui, par obéissance pour sa +hautaine amante et maîtresse, Sarah Marlborough, signe en pleurant les +ordres de la guerre, et malgré elle accable sa famille. + +Donc, cette horrible guerre, la plus exterminatrice qu'on ait vue +jusque-là, se meut en haut dans la sphère ondoyante du sentiment, au +hasard des amours, des amitiés de femmes, au flux et au reflux de leur +humeur, de leur santé. Politique oscillante, plus capricieuse en ses +alternatives que le caprice de la mer. Elle effraye surtout par sa +mobilité dans le choix de nos généraux. Chaque année, ils changent +d'armée. Ils courent de l'une à l'autre, d'Italie en Flandre, du Rhin +à l'Espagne. Vendôme, Villars, Berwick, Villeroi, Marsin, Tallart, +Tessé, sont sans cesse en voyage; nulle part, ils n'ont temps de poser +le pied. Dès qu'ils commencent à s'établir et à organiser, quelque +raison de cour, quelque intérêt de coeur, un soupir, un souffle de +femme, les enlève de là et les envoie à l'autre pôle. Un exemple +frappant est celui de Berwick, solide et sérieux général, que la reine +d'Espagne renvoie pour cela même en France. Il est remplacé par +l'aimable, l'amusant Tessé, beau-père d'un jeune fou, Maulévrier, +amoureux de la duchesse de Bourgogne, qui, à peine à Madrid, le +devient de sa soeur. + +Voilà un élément inconnu partout mêlé à cette guerre, et qui empêche +de prévoir. Un autre, c'est l'excès des misères. Les armées ne sont +point nourries, souvent elles n'ont pas d'armes. Pourquoi les +campements sont-ils souvent si éloignés, partant les mouvements +difficiles et de peu d'ensemble? C'est que les corps d'armée +_cherchent leur vie_, et se nourrissent comme ils peuvent. Pourquoi +des victoires inutiles, sans résultat? Les généraux répondent: «On n'a +pas pu marcher, faute de pain.» + +Vouons-nous _diis ignotis_. Le hasard et la faim mènent la France en +cette grande loterie. Lançons-nous-y, tête baissée. Même Eugène et +Marlborough, ces grands calculateurs, ont derrière eux des inconnus +terribles, les faiblesses de la reine Anne, l'avarice hollandaise, les +grandes révolutions d'Autriche.--Qui sait? Des hommes d'aventures et +des généraux de hasard pourraient bien, par une risée trop fréquente +de la fortune, faire gagner aux fous le gros lot? + +On l'a vu sur la mer. Quand les temps réguliers du calcul et de la +puissance ont cessé, aux Duquesne, aux Tourville, ont succédé Jean +Bart, Duguay-Drouin, l'aventure héroïque, et les bonheurs de +l'impossible, _frisant_ l'écueil, n'y touchant pas. + +Les généraux qui viennent marcheront dans ces voies scabreuses, +suppléant aux moyens qui manquent par d'heureux coups, de brillantes +folies qui ont le très-réel effet de ravir le monde ébloui et de créer +des forces d'opinion. + +Le sombre Saint-Simon, enfermé comme un lion en cage dans sa prison +royale, à Versailles, à Marly, regarde à travers ses barreaux les +vaillantes pantalonnades de Villars, de Vendôme, et il n'en voit que +le grotesque. Il les juge de mauvais acteurs, de pitoyables comédiens. +C'est par là cependant, par l'audace souvent ridicule, airs de +bravoure, vanterie, menterie, que ces héroïques bouffons relevèrent et +soutinrent le moral des armées. Au défaut de solde et de pain, ils +payèrent de chansons et firent rire la mort même. Quand nos misérables +recrues, arrachées du village, dans un hiver du Rhin, sans habits, +sans souliers, arrivaient en pleine Allemagne, qui les sauvait du +désespoir? un général immuablement gai, qui buvait avec eux quelque +peu d'eau-de-vie, et sifflait des airs d'opéra. Ils le suivaient où il +voulait. Aux plus âpres gelées, ils ne voyaient que le soleil, +disaient: «C'est le temps de Villars.» + +Il en était de même pour le paysan du Midi que la milice arrachait à +sa mère et lançait au delà des Alpes. (_V._ Saint-Simon sur ces +désolations.) Le malheureux, résigné à la mort, ayant passé les +neiges, trouvait en pleine Lombardie la joyeuse armée de Vendôme; tout +était oublié. «On y mourait comme des mouches,» dit Louville. Point +d'ordre, rien de prévu; point d'hôpitaux. Mais nulle part on n'était +plus gai. Ce gros garçon, le général de la licence, un satyre, un +Bacchus, toujours à table, au lit, dans un parfait dédain de l'ennemi, +donnait à tous une merveilleuse assurance. Du désordre parfait, une +force singulière naissait, l'initiative populaire. + +Je regrette de n'avoir pu donner encore mon chapitre du Canada. On +comprendrait mieux un instinct qui dort dans nos veines gauloises, et +se réveille parfois aux grandes misères, pour nous donner des forces +inattendues d'audace ou de patience. C'est l'amour de la vie sauvage. +Nos soldats de Vendôme et autres apparaissent souvent avec les allures +singulières de nos Canadiens, hardis _coureurs de bois_. C'est le +zouave de ce temps-là. + +Mais ce qui est d'alors, point du tout d'aujourd'hui, c'est que le +soldat français savait gré à son général d'être un très-grand +seigneur, d'en avoir les allures, les vices, l'impertinence. Il se +réglait sur lui. Sous Vendôme chacun était _prince_. La bâtardise lui +comptait fort aussi. La plume blanche qu'il portait en bataille, et, +d'autre part, son pesant embonpoint, rappelaient la légende, les +amours d'Henri IV et de la grasse Gabrielle. + +Au château d'Eu, un grand portrait équestre donne l'homme même. Il +monte un cheval de hasard, un bon gros cheval noir qu'un +maréchal-ferrant lui donna, au défaut du sien, pour charger en +bataille; lourde monture espagnole, à l'oeil ardent, toutefois, forte +et propre aux coups de collier. Lui-même est empâté, visiblement de +chairs peu saines. La figure a quelque rapport avec le masque bouffi +et polisson de Mirabeau (musée Saint-Albin). Tous deux, de leur sang +italien, eurent une heureuse pointe pour la farce et pour le sublime. +Chez Vendôme, le regard loustic rappelle aussi le côté gascon et le +grand farceur béarnais. Au total, c'est un vieux enfant, un poupart de +cinquante-six ans. On rirait; mais une chose trouble embarrasse +l'esprit: c'est l'énigme d'un nez, spongieux, écourté; triste blessure +qui ne vint pas de Mars. Les Espagnols, qui l'aimaient fort, après sa +bataille de Villaciosa, à son triomphe le caractérisèrent d'un mot +charmant. Tout Madrid cria: «Cupidon!» + +Cet enfant gâté de l'armée étalait naïvement et faisait admirer ses +vices. Dès quatorze ans, où il fit la campagne de Candie, il vivait à +la turque, ou, si l'on veut, à l'italienne. Chose commune alors; mais +lui seul montrait tout cela. Ses grotesques amours étaient hardiment +affichées. + +Quant à ce que raconte Saint-Simon de ses réceptions aux moments où +chacun se cache, ce n'est pas en ce siècle une singularité +personnelle. _Recevoir_, en ces moments-là, était chose royale, vieil +usage des cours, une faveur des belles et des rois. C'étaient les +moments de la grâce, de favorable audience, que recherchait un +courtisan habile, sûr d'éprouver moins de refus. (Voyez les chansons +de l'époque. _Maurepas_, XXX, f. III.) + +Avec ces habitudes honteuses et molles, Vendôme fut serf du corps de +bonne heure, peu propre à la guerre. Noailles et Saint-Simon le +disent. Il était lourd et maladif. Il lui fallait beaucoup de +nourriture et beaucoup de sommeil. Il continuait tellement quellement, +sur les champs de bataille, la vie de son château d'Anet, mêlée de +jeu, de rire et de rien faire. Il la menait partout. Vrai général de +la Fontaine, qui, sauf les moments de se battre où il brillait, +semblait moins guerroyer que voyager, pour s'arrêter où l'on mangeait +le mieux, surtout pour y dormir. L'auteur des _Fables_ et des +_Contes_, qui lui dédie Philémon et Baucis, pour lui, ce semble, fit +ce voeu du néant: «Je le verrai, le pays où l'on dort. On y fait +mieux: _on n'y fait nulle chose_.» + +Le rusé prince Eugène le surprenait parfois, mais non pas à temps pour +le battre. Il avait d'éclatants réveils. D'ailleurs, sous un général +si dormeur, chacun veillait pour soi. Tel colonel devenait général en +de telles crises, se dévouait. Il faut lire Mirabeau sur son +grand-père, qui se fit tailler en pièces à Cassano. L'orgueil de +l'armée d'Italie, son mépris pour celle du Nord, son fanatisme +inconcevable pour son étrange général, étonnent en ce récit qui dément +Saint-Simon. + +Villars fut un autre homme, sauf des ressemblances extérieures. Sa +constitution admirable ne faiblit jamais. C'était un grand homme brun, +nerveux, toujours en mouvement. Il fabriquait sa généalogie de manière +à se rattacher aux antiques Villars du Dauphiné. Mais son +indestructible force disait assez sa bonne souche plébéienne. Son +grand-père était notaire dans le Lyonnais, et, très-probablement, +comme tant de Lyonnais, de race provençale ou gasconne. Son père avait +été le plus bel homme qu'on pût voir, aimé de tous, très-brave, +recherché pour second aux plus fameux duels, un héros de roman; on +l'avait nommé Orondate. Notre Villars n'aimait que les romans, les +comédies, les opéras, qu'il retenait, citait à chaque instant. Grand +coureur d'actrices et de filles (sans parler de choses pires). Sa vie, +de près d'un siècle, fut une merveilleuse gasconnade. Torrent de +vanteries, langue de charlatan, figure trop parlante, un peu folle, +tout cela détonnait à Versailles, et on l'aurait jugé un comédien de +campagne. Mais, sur le terrain, il payait de solides réalités. En +jouant le héros, il fut le héros même. Saint-Simon, qui le hait, après +l'avoir bien dénigré, est obligé de dire que «_ses projets_ étaient +hardis, vastes, _presque toujours bons_,» et, d'autre part, que jamais +homme «ne fut plus propre à l'_exécution_.» Quel éloge d'un capitaine! +Il semble que cela contient tout. + +C'est la satire amère de Louvois et de son système de suivre +l'ancienneté, qu'un homme si vaillant, si brillant, et toujours en +avant des autres, soit arrivé si tard. Il n'était à quarante-neuf ans +qu'un officier de cavalerie qui n'avait jamais commandé en chef. Il +commençait à l'âge où l'on finit. Son heureuse nature voulut que, +jusqu'au bout de cette guerre, dans la suprême crise, il se trouvât +toujours le fort des forts. Terribles circonstances qu'on ne peut +comparer qu'à la retraite de Moscou. + +Le roi ne connaissait ni ses moyens, ni les difficultés, le possible, +ni l'impossible. Il ne tenait nul compte des distances, ni des +saisons. Il voulait, en 1702, que Catinat, très-faible, qui gardait à +peine l'Alsace, s'affaiblît, détachât Villars pour s'en aller à cent +lieues, devant des armées supérieures, au fond de l'Allemagne, +secourir notre faible allié, l'électeur de Bavière. Il voulait que +Villars, en octobre, aux premières neiges des montagnes, passât les +étroits défilés du val d'Enfer et de la Forêt-Noire, qu'avec les +charrois, l'artillerie et tout l'embarras d'une armée, il suivît ces +sentiers qu'on ne passait guère que l'été, à pied, tout au plus à +cheval. + +Passer le Rhin, c'était déjà chose audacieuse et difficile, devant un +excellent général allemand, le prince de Bade. C'est ce que Villars +hasarda en face d'Huningue, sous le feu du fort de Friedlingen. Il +était inférieur d'un bon tiers en cavalerie, et l'infanterie (comme +partout la nôtre) était formée en partie de recrues. L'infanterie +allemande avait en outre l'avantage du terrain, occupant une colline +et gardée par un bois. On pouvait parier dix contre un qu'on serait +battu. Deux choses animèrent ces novices, Villars, et l'arme nouvelle +que personne ne maniait mieux que les Français, la baïonnette, réputée +invincible depuis la Marsaille. Ils enlevèrent la colline, en effet, +culbutèrent, précipitèrent l'ennemi. Puis, peu habitués à vaincre, ils +eurent peur de leur victoire et se troublèrent d'une panique. +Heureusement notre petite cavalerie avait rompu en plaine les masses +de la cavalerie allemande, que son imprudent général priva de son +artillerie en se jetant devant, l'empêchant de tirer. Nous vainquîmes +un peu par hasard. L'armée, sur le champ de bataille, par un grand +mouvement populaire, proclama Villars _maréchal_. Le roi n'eut qu'à le +confirmer (octobre 1702). + +L'hiver le ramena en Alsace, mais le résultat moral fut grand, et fort +à point. Nous étions de plus en plus seuls. Le Portugal nous quittait. +Bien plus, le duc de Savoie, notre beau-père, se mettait avec +l'Empereur pour faire la guerre à ses deux filles (janvier 1703). Les +Pays-Bas et la frontière du Nord n'eussent pu être défendus contre +Marlborough, si les Hollandais ne l'eussent ralenti. + +Ce fut encore Villars qui nous releva sur le Rhin. En plein hiver, +pendant que ses officiers se chauffaient encore à Versailles, Villars, +avec une armée délabrée, dont un tiers seulement avait des fusils, +passe le fleuve près d'Huningue, et le descend sur la rive allemande. +À peine il y a mis le pied, les pluies cessent, une belle gelée +commence et le soleil. Le soldat, plein d'élan, de gaieté, traîne ses +canons jusqu'à Kehl, une place de Vauban, qui n'en est pas moins +forcée en treize jours (10 mars 1703). + +Et, à l'instant, sur un ordre précis, pour sauver la Bavière, il +fallut entreprendre l'immense et périlleuse traversée de la +Forêt-Noire. Elle ne fut possible, dit Villars, que parce qu'on la +crut impossible. Une partie de l'armée, restée au Rhin, occupait le +prince de Bade. Villars, ayant fait faire de petits chariots pour les +chemins étroits, passa en onze jours du Rhin aux sources du Danube. On +alla souvent à la file, souvent sous des hauteurs où pour nous écraser +il eût suffi de dérouler des pierres. Enfin, à Willengen, la rencontre +se fit; l'Électeur se jeta dans les bras de Villars. + +Qu'allait-on faire? Deux partis se présentaient. L'un qu'on peut dire +proprement bavarois. L'instinct, l'amour de la Bavière, c'est toujours +d'avoir le Tyrol, le pays bizarre et charmant qui le sépare de +l'Italie. L'Électeur pouvait profiter de la stupeur de l'Autriche pour +percer le Tyrol, pour donner la main à Vendôme, et revenir avec une +force double, dicter la loi dans Vienne. Ce plan était fort +chimérique, ne tenait compte ni des difficultés géographiques, ni des +antipathies nationales du Tyrol, des vives résistances qu'un tel pays +peut opposer. + +L'autre plan, bien plus raisonnable, celui auquel tenait Villars (_V._ +ses lettres de cette époque, au tome III de Pelet), c'était d'aller +tout droit à Vienne. Le moindre résultat aurait été de sauver +l'Italie, d'où l'Empereur tremblant eût certainement rappelé ses +troupes. Mais on pouvait en espérer un autre, c'était d'exterminer le +monstre, de dissoudre l'empire autrichien. Il semblait condamné. Le +sang de la Hongrie, abondamment versé dans les massacres et les +supplices, fermentait d'autant plus, et l'éclat ne pouvait tarder. +Villars montrait ici un vrai génie divinateur. Il voulait frapper le +coup à la mi-juin, et ce fut justement vers le 1er juillet que +l'insurrection des Hongrois fit éruption sous Ragotzi. Tout cela était +sous la terre. Villars n'en savait rien. La juste haine du monstre +l'avait illuminé. Et il y fut fidèle. Plusieurs années après, il eut +l'idée de recommencer la partie en se joignant à Charles XII. Mais le +temps des grandes choses était passé. On retenait Villars; Charles XII +était demi-fou, et ses rusés ministres, payés par l'ennemi, le +détournèrent sur la Russie. + +Villars assure (ce que les lettres prouvent) que la mobilité de +l'Électeur empêcha tout. Sur un petit échec, ce prince change de +projet. Il lui passe l'idée d'aller en Franconie. Puis, il change de +nouveau et se lance, bride abattue, dans la grande folie du Tyrol. +Tout échoua. Le Tyrol allemand arrêta les Bavarois. Et Vendôme, de +l'autre côté, trouvait les mêmes obstacles au Tyrol italien, quand la +défection de Savoie l'obligea de rentrer bien vite en Lombardie. + +Malheur immense pour l'Europe. L'insurrection avait gagné moitié de +l'empire autrichien, de la Turquie à la Bohême. L'Empereur, aux abois, +en était à acheter des Danois, à employer l'aide désespérée des bandes +croates, des brigands serbes. + +La France avait deux généraux, Villars, Vendôme, et elle n'en sut que +faire. Vendôme, sans direction, laissé à sa paresse, flotta, puis +s'amusa à la vaine affaire du Tyrol; puis, la Savoie se déclarant, il +eut assez à faire de désarmer ce qu'il avait de Savoyards et d'entrer +en Piémont. Villars, abandonné sans secours en Allemagne, ayant en +face deux armées, et près même de manquer de poudre, ne se tira +d'affaire qu'en gagnant une grande bataille sur les troupes de +l'Empire à Hochstedt (21 septembre 1703). Bataille longue, acharnée, +meurtrière, où il tua huit mille hommes, en prit quatre mille. + +Avec cela, nulle ressource nouvelle, aucun secours. Il tirait vers le +Rhin et l'Électeur vers la Bavière. Dissentiment complet. On rappela +Villars, qui n'en fut pas fâché, ayant, dit-on, beaucoup gagné en +Allemagne et pressé de mettre son argent en sûreté. Il eut pour +successeur le très-incapable Marsin, et lui-même fut employé, par +demi-disgrâce honorable, à pacifier les Cévennes. Le premier général +de France, dans une crise si grave, resta enterré là pour faire la +guerre à des Français. + + + + +CHAPITRE XII + +LES CÉVENNES + +1702-1704 + + +Rien de semblable à l'affaire des Cévennes dans toute l'histoire du +monde. On a vu une fois le miracle du désespoir. + +Rien de pareil dans l'Ancien Testament. Les Puritains, non plus, ne se +peuvent comparer. Ils n'avaient pas assez souffert. Ils restèrent +d'ennuyeux citateurs de la Bible. Mais les nôtres la refaisaient. + +Bien plus ridiculement encore on a comparé la Vendée. Le paysan +vendéen n'était nullement persécuté. On le lança, aveugle, contre une +révolution qui n'agissait que pour le paysan. + +L'explosion du Languedoc fut toute spontanée. Il faut être bien +simple, ou cruellement partial, pour dire (avec un Brueys) que ce +miracle épouvantable fut fait et refait à la main, en 1688 et en 1700, +par un fourbe, une tailleuse, etc. Il faut n'avoir rien lu, rien su, +ni rien comprendre à la nature, pour croire que ces grandes choses +populaires se font ainsi. Ah! gens de peu de coeur, comment ne pas +sentir qu'elles sortirent de l'excès des maux? + +La même horreur revint deux fois, par l'effet monstrueux d'une +pression épouvantable de douleur. Dieu, par deux fois, _parla par les +petits enfants_.--Oui, Dieu, la Justice éternelle. + +Appelez cela catalepsie, épilepsie, tout ce que vous voudrez. +L'ébranlement nerveux fut la forme, l'effet, le signe de la chose, non +la chose même. Les enfants se mirent tous à dire ce que les parents +n'osaient dire, à appeler, prédire la vengeance du ciel. + +L'enfant naît juste juge. L'instinct du droit est si fort chez lui, +que, quelle que soit l'éducation et la famille, il juge pour les +persécutés. Ce ne sont pas seulement des enfants protestants qui se +mirent à parler. On vit des enfants catholiques (ceux même d'un juge +de Basville) qui criaient pour les protestants. + +L'intendant Basville avait dit qu'on raserait les maisons de ceux dont +les enfants prophétisaient. Grande terreur pour le paysan, qui tient +tellement au foyer. Plusieurs maltraitaient leurs enfants; ou même, +pour prévenir la délation du curé, ils lui menaient le petit inspiré, +demandaient ce qu'il fallait faire. Le curé disait: «Faites-le +jeûner.» Ou bien: «Fouettez-le, comme il faut.» Cela n'empêchait rien, +et l'enfant sous les coups parlait si bien, avec une si effrayante +gravité, que très-souvent le père en larmes était transformé tout à +coup. Lui-même, méprisant le martyre, commençait de prophétiser. + +L'intelligent Basville, esprit très-cultivé, mais dur légiste et à +cent lieues de la nature, ne comprenait rien à cela. Il n'imagina +autre chose, pour arrêter la contagion, que de grandes razzias +d'enfants. Mesure affreuse. Ces petites créatures, dont plusieurs +n'avaient pas cinq ans, furent enlevées et traînées par troupeaux. Les +plus grands aux galères. Trois cents des moins âgés étaient dans la +prison d'Uzès. Basville les fit étudier par des médecins de +Montpellier, qui y furent bien embarrassés. Dès qu'ils entrèrent, ces +pauvres petits se mirent à les prêcher, à vouloir guérir l'âme de ceux +qui prétendaient guérir les corps. Que dire de ces enfants? Ils +n'étaient pas malades, n'étaient pas fous, n'étaient pas fourbes. +Étaient-ils du diable? ou de Dieu? Les docteurs s'en tirèrent avec un +mot: «Ce sont, dirent-ils, des fanatiques.» La belle explication! +Restait toujours à dire comment ils l'étaient devenus. + +Nous allons le leur dire; mais il faut remonter plus haut. + +Lamoignon de Basville, homme de Parlement, peu ami du clergé, le +servit bien mieux que n'eût fait aucun ami. Il voyait bien que les +moindres propositions d'un peu de tolérance (hasardées par Vauban, +Noailles) étaient aigrement repoussées par les évêques. Il ne pouvait +faire sa cour et conquérir le ministère qu'en aidant la persécution. +On dit à tort qu'elle cessa dix ans (de 88 à 98). Erreur. Si les +_nouveaux convertis_ ne furent plus _dragonnés_ dans les grandes +villes, ils restèrent à l'état des _suspects_ de 93, et pis encore, +recensés le dimanche par le curé sur les bancs de l'église, tenus au +sacrilége. Les ministres qui rentraient, pendus, roués, brûlés. + +Dans ce grand peuple de damnés, forcés constamment de mentir, de se +crever le coeur, d'avaler (en grinçant) l'hostie, Basville, nullement +rassuré, crut devoir se faire une armée, huit régiments de soldats +payés, cinquante-deux régiments de milice catholique. Cela eut des +effets épouvantables. Le clergé se voyait déjà à la tête de la +majorité, l'énorme majorité. Il régnait à Versailles, et il avait +l'autorité. De plus, il eut la force armée. On voit (même aux lieux +importants, comme les passages du Rhône) que le curé disposait des +milices. + +Leurs chefs furent ses valets, et Basville lui-même le grand valet, +sur son trône de Languedoc. Le curé-capitaine, le +capucin-missionnaire, dans leur ardeur gasconne, fougueux, furieux, +licencieux, se lâchèrent dans tous les excès, purent enlever qui ils +voulaient et l'envoyer aux prisons de Montpellier. + +Ce qui me fait frémir dans ce clergé, c'est sa gaieté étrange, la +bouffonnerie de Brueys, les plaisanteries de Louvreleuil, la légèreté +galante de l'évêque Fléchier. Toujours le mot pour rire, surtout quand +il s'agit des femmes. _Nés Français et galants_, ces abbés du Midi +badinent agréablement sur les sujets les plus tragiques. Ils +voltigent, tournent sur le pied, avec une grâce militaire. C'est +l'esprit de la dragonnade. Derrière les murs de Nîmes, de Montpellier, +d'Alais, derrière les armées qui les couvrent, leur riante +imagination, dans ces scènes d'horreur, cherche les amourettes, les +côtés libertins. + +Ce que dut faire un clergé si léger, devenu tyran féodal, maître +absolu dans chaque localité, on le devine sans peine. Ce peuple était +brisé. L'habitude du mensonge et du sacrilége lui faisait endurer bien +d'autres choses honteuses. Il en fallut beaucoup dans _ces bonnes +années_ dont on ne parle pas, pour amener enfin l'explosion de 1702. +On cite, parmi les tyrans, celui qui fut tué, le grand vicaire Du +Chayla. Mais il y avait mille tyrans. Combien d'autres durent en faire +autant dans des lieux isolés où ils étaient encore moins en vue de +l'opinion! + +Du Chayla s'amusait à torturer chez lui, dans sa cave. La torture d'un +homme lui amenait les femmes, les mettait à discrétion. Quand, par les +soupiraux, les cris du père martyrisé arrivaient à la mère, à la +fille, elles se livraient. Elles se damnaient pour le sauver. Et +encore, elles n'étaient sûres de rien. Cet homme, racheté si cher, on +pouvait le reprendre et l'envoyer à Montpellier. Elles restaient +serves du caprice, avilies et désespérées. + +Voilà le terrible spectacle que l'enfant avait sous les yeux. D'une +part, le sacrilége et le viol de la conscience,--la honte d'autre +part, les larmes intarissables. Tranchons le mot, l'enfer dans la +famille. + +L'enfant vit de paix, d'harmonie. Que pouvait advenir de lui dans ce +bouleversement moral? Pour lui, la mère, c'est tout; c'est l'ordre, +c'est le monde et c'est Dieu. Mais il est clairvoyant. Une mère hors +de sens, éperdue de terreur, menteuse à chaque instant pour le salut +des siens, c'est pour lui un tel renversement de toutes choses, que +son âme peut y périr. Il sera idiot, ou, tout au contraire, inspiré. + +L'enfant du Nord eût succombé. Il en fût resté hébété. Celui du Midi +se fait homme. Il prend le premier rôle, devient le chef de la +famille, prêche sa mère et relève son père, dit le mot de Dieu et en +meurt. Cet atroce prodige d'un nourrisson apôtre est souvent acheté à +ce prix.--Il n'importe. Il est fait, le grand pas héroïque. Les +parents supportaient, se courbaient et s'avilissaient. Les enfants ne +supportèrent pas, et par les plus petits se fit la foudroyante +réclamation du Juste et le premier cri de la guerre. + +Qui la racontera cette guerre? Et le peut-on? Voilà encore un côté +sombre et désolant de l'affaire des Cévennes. Non, on ne peut plus la +conter. Elle est presque autant impossible, enfouie et perdue dans la +terre, que celle même des Albigeois. Les perfides récits des bourreaux +ont menti, obscurci, tant qu'ils pouvaient. Et les récits protestants +n'éclaircissent pas. Ce sont ceux des ministres, ennemis des +_fanatiques_. Le seul livre important est une petite compilation +confuse qui s'est faite en 1707, quand la malveillance anglicane, +quand la sécheresse génevoise et l'étroit esprit des pasteurs +entouraient et refroidissaient ceux qui pouvaient encore rendre +hommage à la vérité. Le _Théâtre sacré des Cévennes_, ce curieux et +terrible livre, le seul débris d'un monde, est écrit dans la froide +atmosphère de Londres, sous la persécution. Elle était unanime; +prêtres et philosophes étaient également hostiles. Les libres esprits +même, sous cet étrange habit, méconnaissaient la liberté. Aussi, +découragés, les témoins véridiques déposent de ce qu'ils ont vu, mais +sèchement, tristement, sans détail; ils ne rougissent pas de la +vérité, mais sentent qu'elle ne sera pas crue. Ils abrégent, +suppriment ce qui eût tant intéressé. Triste punition d'un âge si dur! +d'un parti refroidi qui ferma ses oreilles. Sa glorieuse histoire aura +péri pour lui,--hélas! aussi pour nous qui l'aurions mieux comprise. + +Si quelqu'un l'eût pu faire revivre, c'était M. Peyrat, l'illustre +historien du Désert. Son livre a un mérite unique que les +contemporains eux-mêmes n'ont point, c'est qu'il donne le sol, le +paysage et la nature où le combat se passe. Il vit du souffle même et +du génie de la contrée. Cela éclaire beaucoup de choses. Et cependant +il reste de l'obscurité sur l'ensemble. Voici comment il m'apparaît: + +La chose fut absolument démocratique et populaire. Les nobles n'y +prirent aucune part.--Elle fut nationale. Les Cévennes ne reçurent +aucun secours de l'étranger. + +La guerre réellement, dans sa violence, ne dura que deux ans et demi, +de juillet 1702 à décembre 1704. Et dans sa courte durée, elle compta +trois générations de héros. + +Ils m'aident à donner la formule qui la résume: + +1º Les exterminateurs, le forgeron Laporte et le cardeur Séguier, +nommé l'_Esprit_, l'homme des représailles qui rend au clergé supplice +pour supplice; + +2º L'organisateur, le beau, noble, généreux Roland, où l'insurrection +eut son idéal. Il y eut ici fanatisme, mais grand, lucide et sage, +l'_organisation dans l'Esprit_; + +3º Les guerriers qui ne furent que cela, le trop célèbre Cavalier, +garçon de dix-huit ans; un boulanger d'Anduse, qui avait été à Genève, +instruit, rusé, vaillant, qui se révéla capitaine sur le champ de +bataille. Ce favori des foules, petit, fort et trapu, avec une grosse +tête blonde, leur apparut David, vainqueur de Goliath. Il fut juste +assez fanatique pour se servir du fanatisme, l'abandonner à temps. Je +l'appelle _la guerre, moins l'Esprit_. + +Nulle part la France n'est plus grande, plus terrible. Il n'y eut +jamais plus de trois mille insurgés, et Roland n'en voulait pas plus; +il n'acceptait que des hommes solides. + +Or, avec ces trois mille, ils allaient et venaient à travers quatre +diocèses, et ils eurent un moment affaire à plus de cent mille hommes +(en comptant les milices). On envoya contre eux un maréchal de France, +et finalement Villars. + +Ces pâtres, ces tisserands, qui n'avaient jamais vu le feu, s'y +trouvèrent dans leur élément, superbes sur le champ de bataille. +Combien plus sur les échafauds! Les bourreaux étaient consternés! Le +grand Séguier fit peur à tout le monde quand on le jugea. «Comment +devrait-on vous traiter?--Comme je t'aurais traité toi-même.--On vous +appelait l'_Esprit?_--Sans doute. Car l'_Esprit_ est en moi.--Votre +domicile?--Au Désert, au ciel.--Demandez pardon au roi.--Le roi, c'est +l'Éternel.»--On lui apprit qu'il aurait le poing coupé et serait +brûlé vif; on lui dit de se repentir. À quoi il répondit: «Mon âme est +un jardin d'ombrages et de fontaines.» + +Basville, dans les commencements, avait cru la chose peu importante, +il espérait l'étouffer. Le ministre Chamillart, à son tour, différa, +n'en parla qu'à madame de Maintenon, qui prit sur elle de n'en rien +dire au roi. Ainsi, dans les six premiers mois, l'insurrection eut le +temps de grandir. Enfin, en janvier 1703, les soixante régiments de +milice parurent insuffisants. On envoya de vrais soldats sous le +maréchal Montrevel, vieux fat sans talent, mais féroce. Sa victoire la +plus mémorable fut l'horrible incendie d'un moulin aux portes de +Nîmes, où il brûla trois cents protestants. Près de Pâques, aux +Rameaux, ces malheureux, hommes, femmes et enfants, n'osèrent pas, +malgré le danger, ne pas fêter la grande fête. Quand Montrevel fut +averti, il était à table et peut-être ivre. Il enveloppe le moulin, y +met le feu. Tout ce qui sort, reçu à la pointe des baïonnettes, rejeté +dans le brasier. Une fille seule avait été sauvée par un laquais. Tous +deux traînés à la potence! On eut une peine infinie à la sauver. +Montrevel était hors de lui, jusqu'à sabrer des catholiques. Il +voulait commencer une Saint-Barthélemy de tous les protestants de +Nîmes. + +Ces fureurs eurent d'abord fort peu de résultats. Si les protestants +eussent été en Europe les protestants de Coligny, ils avaient le temps +de secourir, de sauver leurs frères du Languedoc. Mais l'Angleterre +entrait dans sa voie mercantile. La Hollande baissait de courage. Ni +Marlborough, ni le pensionnaire de Hollande, Heinsius, qui +conduisaient la guerre, ne comprirent l'importance de ceci. Eugène y +pensa, mais trop tard. C'est là qu'on voit combien ces grands acteurs, +si grands par nos sottises, étaient dépourvus de génie. + +Les lettres de Marlborough, récemment publiées, disent sa situation. +Il était protégé par sa femme Sarah, la maîtresse absolue de la reine +Anne, un démon d'avarice qui menait tout avec les whigs. Il courtise +sa femme humblement dans ses lettres. + +Anne était malheureuse d'un gros mari allemand, toujours ivre. +Elle-même buvait un peu, pour oublier. C'était une sotte, mais bonne; +elle avait le coeur tendre, et ne put jamais signer une seule +exécution. Comment lui fit-on signer l'exécution de la guerre, le +massacre d'un million d'hommes? Il y fallut cette étrange amitié. +Sarah, moins jolie que piquante, mais ardente et malicieuse, +très-perverse, la prit, et en fit sa servante. L'effrontée n'avait pas +assez de se faire payer de toutes manières, de faire autoriser son +voleur de mari dans sa guerre lucrative. Il lui fallait afficher la +honte de la reine, sa royauté à elle. Sans pudeur, à l'église, elle +l'humiliait, lui faisait tenir ses gants, et elle avait l'impertinence +de se détourner encore pour éviter l'haleine (peut-être un peu +alcoolique) de cette pauvre esclave qui l'aimait uniquement. + +Ni ce gouvernement de femme de chambre, ni l'aveugle routine du +Parlement whig qui régnait, n'étaient pour comprendre la grande +question du siècle, entrevue par quelques penseurs, et devinée des +fanatiques à travers le nuage de leur inspiration. C'est que le +_Jugement approchait_, que la révolte pouvait devenir la Révolution. +Jurieu le dit à sa manière. Boisguilbert, dans le sombre et sublime +commencement de son _Factum_, paraît le sentir à merveille. Catinat +mieux encore. (Saint-Simon, ch. CCCXX.) La Révolution était prête par +l'excès des misères, beaucoup plus grandes, je crois, qu'en 1789. Les +idées, les formules n'existaient pas; mais la violence croissante de +la situation, foulant, refoulant l'âme, lui donnait une préparation, +singulière. Que fallait-il pour que la chose s'agrandît, aboutît? +Former, par l'intérêt commun, l'alliance des protestants et des +innombrables mécontents catholiques pour la réforme de l'État. Un +homme d'esprit, audacieux, à grandes vues, le catholique La Bourlie y +travaillait dès janvier 1703. Il était frère cadet du marquis de +Guiscard, et il avait influence en Languedoc. Il eût fallu lui envoyer +nos régiments français de réfugiés sous le légitime drapeau des +vieilles libertés de la France, l'appel aux États généraux. + +Un autre personnage, le marquis de Miremont, petit-neveu de Turenne, +issu d'un bâtard de Bourbon, agissait fort à Londres pour obtenir une +armée et en avoir le commandement. Il se gardait bien de dire le vrai +caractère de l'insurrection. La reine, bonne anglicane, avait horreur +des puritains. On lui habillait tout cela en faisant de Roland un +comte, un colonel, un respectable _gentleman_ catholique, qui, par +pitié pour les persécutés, s'était converti. L'aristocratie anglaise +prit à ce roman, et on donna à Miremont, non une armée, mais la +permission d'écrire une lettre _au comte des Cévennes_ (juin 1703). +Miremont promettait de seconder la reine. L'envoyé ne put rapporter +autre chose à Londres, sinon qu'il avait trouvé _ce comte_, ce roi des +montagnes, dans un antre, sans autre cour que des paysans armés et des +espèces de brigands. Il eût pu dire pourtant la noblesse héroïque de +Roland qui était peinte sur son visage et qui frappait tout le monde. +Une fois, dans un brillant costume, il alla s'asseoir hardiment aux +États du Languedoc, sur le banc des barons, et l'on se demandait quel +était ce seigneur. + +Tout ce que fit l'Angleterre, ce fut d'envoyer un secours d'armes et +d'argent qui n'arriva pas. On avait bien recommandé de ne rien +hasarder, s'il n'y avait au rivage une bonne force qui aidât le +débarquement. L'amiral qu'on chargea de cette ingrate commission s'en +débarrassa vite, ne vit rien à terre, n'attendit point et s'en alla. +Qu'envoya la riche Hollande? Une somme de vingt mille livres! + +Cependant, les mesures les plus violentes furent prises contre +l'insurrection. La Terreur fut organisée sur une échelle immense. De +toutes parts il vint à Montpellier tant de captifs, qu'il n'y eut plus +moyen de juger. Le tribunal condamnait si roide et si vite tout ce +qu'on amenait, que des fournées immenses lui fondaient dans la main. +«Aux galères! au gibet! à la roue! au bûcher!» Les prêtres épouvantés, +et d'autant plus terribles, envoyaient des foules à Basville. Le +misérable serf eût été perdu à Versailles, s'il n'eût répondu à cette +impatience par la rapidité de ses jugements. Contre le terrorisme +massacreur de Montrevel, qui tuait tout (parfois les catholiques), il +essayait de maintenir ce simulacre de justice. Jugeant les yeux +fermés, tout au moins il jugeait. Il n'assassina par arrêt qu'environ +douze mille hommes. + +Il était dépassé. Les militaires, exaspérés par un ennemi +insaisissable qu'ils n'atteignaient jamais, et qui, lui, savait les +atteindre, ouvrirent des avis furieux. Un Julien, maréchal de camp (un +apostat), demandait qu'on passât tout au fil de l'épée, et surtout les +enfants. Un autre, nommé Planque, plus ingénieux, voulait que +doucement on les tirât de la montagne «pour les noyer en mer.» +Basville, le _modéré_, proposa un autre parti, la Saint-Barthélemy des +maisons, la démolition de près de cinq cents villages du haut pays. +Dès lors plus de retraite l'hiver. L'insurgé devait mourir de froid et +de faim. + +Cette magnifique opération, autorisée par le roi en septembre, et +poussée d'un zèle admirable, fut achevée en décembre 1703. Femmes, +enfants, vieillards, par troupeaux, descendirent sous le bâton du +soldat. Qu'en faire? Comment nourrir des peuples entiers? Pour les +hommes robustes, les hommes de combat, on ne les tenait point. Ils +n'eurent garde de se livrer. Désespérés, ils allèrent tous trouver +Roland et Cavalier. Puis, la faim les poussant, ils descendirent, mais +comme loups, rôdèrent autour des villes, livrèrent d'atroces combats. +Ils avaient perdu la montagne, mais ils s'emparaient de la plaine. + +Le pape, dès le 1er mai, avait donné indulgence plénière à ceux qui +s'armeraient pour égorger les Cévénols. Un ermite entreprit de +renouveler la croisade albigeoise. Il ramassa la lie des villes. Nous +avons vu, et dans la Ligue, et avant la Révocation, la démocratie +ecclésiastique, l'élan belliqueux des _bons pauvres_ qui recevaient la +soupe aux portes des couvents. Quand les Assemblées du clergé +obstinément venaient frapper le roi de la même demande d'écraser le +protestantisme, en cadence, _le peuple_ (ce peuple-là) se signala. On +vit l'ouvrier fainéant, on vit le perruquier bavard, qui avec un +tréteau, deux planches, se faisaient un métier nouveau. Ils couraient +le pays, aboyaient aux huguenots, poussaient à les piller, et le soir, +chez les moines, les curés, trouvaient leur salaire, la plus grasse +hospitalité. Le métier, sous l'Ermite, était meilleur encore. Derrière +l'armée de Montrevel, derrière les cinquante-deux régiments de milice +catholique, il ne semblait pas difficile de piller les protestants +riches dans les cantons non insurgés. Ces vaillants commencèrent la +guerre contre ceux qui ne bougeaient pas et que l'on avait désarmés. +Mais la chose leur parut si douce qu'ils négligèrent de s'informer si +les gens pillés étaient protestants. Quiconque connaît les moeurs de +la canaille du Midi, son fol emportement, ses furies libertines, +devine bien ce qu'elle fit. Montrevel lui-même en eut la nausée. Il +fut au moment de tomber sur ces _camisards blancs_, aussi cruels que +les _camisards noirs_, mais infâmes et immondes, autant que les noirs +furent austères. + +Il s'agissait dès lors bien moins de religion que de propriété. La +noblesse protestante, qui jusque-là était étrangère à l'insurrection, +devait prendre parti. Or on pouvait prévoir qu'elle n'irait pas +quitter ses terres pour se jeter dans les montagnes, se joindre aux +paysans armés, qu'elle suivrait bien plutôt la doctrine commode des +pasteurs (_obéir aux puissances_), qu'elle resterait fidèle au roi, +qu'enfin, si elle négociait avec les insurgés, ce serait pour les lui +ramener, et qu'elle deviendrait le vrai dissolvant du parti. + +Ce qui avait rendu les camisards très-forts, c'était de n'avoir ni +nobles, ni prêtres, d'ignorer les doctrines énervantes des ministres, +les molles résignations de l'Évangile, d'être un parti biblique et non +chrétien. D'autre part, ces paysans ne naissaient pas, comme les +nobles, dans la tradition monarchique, bâtés, sellés et le mors à la +bouche. Ni au dedans, ni au dehors, les gentilshommes protestants ne +voulurent entendre rien à une affaire républicaine. Comme les Juifs à +Samuel, ils criaient: «Il nous faut un roi!» Quand La Bourlie en +obtint quelques-uns du duc de Savoie pour les mener en Languedoc, ils +firent difficulté, ne voulant faire la guerre que sous un drapeau +royal, et non s'aventurer _comme des gens sans aveu_, au risque d'être +pendus. Il fallut, pour les rassurer, qu'il prît le drapeau de +l'Empire. + +D'autre part, en Languedoc, un certain Rossel, baron d'Aigalliers, +protestant, mais bon royaliste, gentilhomme avant tout, agit +directement dans l'intérêt des gentilshommes, qu'il croyait celui du +public. Il pensa que Basville, après la destruction des camisards, +retomberait sur la noblesse protestante, punirait sa neutralité. Il +alla à Versailles, persuada à Chamillart «que la persécution +continuait seule la révolte, que, si l'on se confiait aux _nouveaux +convertis_, en leur donnant des armes, ils persuaderaient ou +combattraient les camisards.» On le crut. S'il réussissait, l'effet +devait être terrible pour les camisards, qui allaient se trouver +isolés dans leur petit nombre devant la masse protestante, et voir +contre eux, sous le drapeau du roi, leurs frères, les nobles +protestants. L'audace des insurgés aux derniers temps, leurs courses, +si hardies, dans la plaine, tenaient précisément à la destruction de +leurs asiles, des quatre cents villages du haut pays. Avec le plan de +d'Aigalliers, et l'amnistie avec un nouvel intendant qui n'aurait pas +les rancunes de Basville, ils fussent retournés à la vie agricole. Il +n'était pas nécessaire pour cette oeuvre de paix d'employer le premier +général de France. Il suffisait de d'Aguesseau, l'excellent intendant. +On envoya Villars. + +Ce fut l'heureuse idée de madame de Maintenon, qui réservait le grand +théâtre de la guerre à ses amis, Villeroi, Tallard et Marsin, mais qui +aimait Villars, et qui, après ses victoires, ne pouvait décemment le +mettre à la retraite. Celui-ci comprit à merveille qu'il allait, à +fort bon marché, se donner le laurier de héros pacificateur. C'est +ainsi qu'il se pose, dans ses Mémoires, avec ses vanteries ordinaires, +maintes et maintes contradictions, tantôt avouant que ces populations +étaient fort douces, disposées à la paix, tantôt faisant entendre +qu'elles ne se soumirent que terrifiées. + +Villars pouvait-il croire, comme le trop simple d'Aigalliers, qu'on +allait faire une paix sérieuse entre des partis acharnés? Il était +fort léger et tâchait de le croire. Il voulait un succès rapide, +quelque semblant de paix, rapporter cela à Versailles, retourner plus +grand sur le Rhin. Basville, qui ne s'y trompait pas, et qui n'avalait +pas plus aisément que les évêques l'amnistie et l'intervention de la +noblesse protestante, Basville s'y prêta, cependant. Il sentit les +avantages d'une fausse paix pour désorganiser les camisards. + +Ils avaient eu un échec assez grave, mais ils s'en remettaient. Leurs +redoutables chefs, Roland, Cavalier, Catinat, Ravanel, étaient tous +vivants et en selle. Tous leurs corps s'étaient complétés. Villars, +pour mieux les diviser, s'adressa, non pas à Roland, qui était le +premier, mais au jeune Cavalier, qui n'avait jamais commandé que sept +cents hommes. C'était le plus brillant, le plus populaire; sa +défection pouvait être contagieuse. Il lui envoya d'Aigalliers. + +Et, d'autre part, Basville, pour prévenir Villars, par un plus court +chemin, lui envoya un officier et un protestant que Cavalier +connaissait et respectait d'enfance, ayant été petit berger chez lui. +La séduction fut très-grossière. On lui offrit de le faire colonel +d'un régiment qu'il formerait de ses camisards. Il fut séduit. +D'Aigalliers, qui survint ensuite, l'acheva, en chantant des psaumes +avec lui, l'embrassant, lui disant qu'il suivrait sa fortune. Cavalier +se laissa aller jusqu'à écrire une lettre de repentir, d'aveugle +soumission à Villars. On le mena en laisse, de bourgade en bourgade, +de banquet en banquet, psalmodiant et promettant la paix. La joie et +l'ivresse du peuple, le vertige des foules exaltait le jeune prophète. +Les vanités mondaines qui lui troublaient la tête lui faisaient dire, +dans l'extase, les plus ridicules paroles: «Ô mon fils lui disait +l'Esprit, tu verras le Roi!» C'était, en effet, une des choses qui +l'avaient le plus tenté, l'espoir qu'on lui donna de voir ce dieu +mortel! + +Il n'avait cependant nul droit, nul pouvoir pour traiter. Son chef +Roland, bien loin d'approcher, eut horreur du contact, s'éloigna, +monta au Désert. Il y surprit, battit un gros parti de cavalerie, +pendant que Cavalier, aveuglé par son fol orgueil, acceptait le +triomphe que le rusé Villars lui arrangea dans Nîmes, pour bien +montrer qu'il le tenait. Rien ne fut plus galant que le joli costume +où parut le jeune homme. Une plume blanche flottait au chapeau d'où +s'échappaient ses blonds cheveux. Son justaucorps (ventre de biche), +galonné d'or, laissait voir un dessous royal, la veste et culotte +écarlate. Ajoutez une belle steinkerque au cou, d'ample mousseline +blanche. Les dames catholiques s'étonnèrent de voir en lui ce monstre +redouté; et plus d'une fut assez folle pour vouloir toucher ses +vêtements. + +Villars promit généreusement ce qu'il ne pouvait pas tenir, _la +liberté de conscience_, la délivrance des prisonniers, le retour de +l'émigration. Il refusa les temples, les villes de sûreté.--Telles +sont ses réponses écrites sur la requête écrite de Cavalier. Je m'en +rapporte à cette pièce. (Peyrat, II, 165.) Villars, dans ses Mémoires, +dit n'avoir pas promis _la liberté de conscience_. S'il ne l'eût pas +promise, Cavalier n'eût pu un seul moment tromper les siens; démasqué +et percé à jour, manifestement traître, il serait resté seul dès ce +moment, inutile à Villars. + +Cavalier, un peu tard, manda tout cela à Roland qui le fit venir, lui +fit honte de sa précipitation, et écrivit à Villars qu'il ne +traiterait pas sans les garanties de l'Édit de Nantes. Il défendit aux +chefs d'obéir à Cavalier. + +Mais la grande majorité protestante se déclarait pour la paix. Villars +avait abattu les gibets, écrit des choses magnifiques sur la +tolérance. Ces banalités éloquentes eurent le plus grand effet. Les +villes protestantes s'assemblèrent, signifièrent à Roland que, s'il ne +se soumettait, elles armeraient contre lui. Donc, pour manifester +quelque bonne volonté de paix, il manda encore Cavalier. Celui-ci, +homme de Villars, fut en danger dans ce camp fanatique, fortement +menacé. Mais je ne sais quel souvenir d'affection, et la magnanimité +naturelle de ces sauvages, le protégèrent. Il en sortit vivant. + +Dès lors, il n'était plus grand'chose. Villars, qui avait intérêt à le +maintenir important, n'y réussit qu'en lui achetant des soldats par la +paye alors énorme de dix sous par jour, quarante aux officiers. Il +avait eu la honte d'être forcé de fraterniser avec un chef des bandes +de l'Ermite, sale coquin, qui ne marchait qu'avec un violon de +guinguette, et qui vint l'embrasser avec douze brigands. Pour comble, +la maréchale de Villars, une belle dame, galante et moqueuse, riait de +sa triste figure. «Monsieur Cavalier, disait-elle, vous me feriez +plaisir de prophétiser un peu devant moi.» On finit par lui faire une +centaine d'hommes avec lesquels il partit. Dans ses Mémoires suspects, +il se donne l'honneur d'une entrevue avec Louis XIV. Rien de moins +vraisemblable. Selon Voltaire, bien plus croyable ici, le roi qui +passait vit sur un escalier le petit homme, et lui tourna le dos. On +ne s'y fiait pas. Il se sauva en Angleterre, et mourut vieux, +gouverneur de Jersey. + +Roland devait périr. Une tempête dispersa le secours que lui amenait +La Bourlie. Les pasteurs hollandais à qui il se recommanda lui +conseillèrent de se recommander _à Dieu_. C'est tout ce qu'il en tira. +D'Aigalliers l'éreinta, le réduisit à rien en obtenant de Chamillart +que tous pourraient partir avec leurs parents délivrés, pourraient +vendre leurs biens. Roland se fit tuer. Il avait trente ans, et reste +le grand chef de l'insurrection cévenole. + +La dupe, d'Aigalliers, enfin et à la longue, reconnut qu'il l'était, +et alla pleurer à Genève. Villars revint glorieux à Versailles, de la +paix qu'il n'avait pas faite et du besoin qu'on eut de lui. Le +Languedoc resta écrasé, non pacifié, et il fallut y envoyer Berwick, +bâtard de Jacques II, pour assister Basville, un bourreau avec un +bourreau. + +Ce qu'il y eut de roues et de potences à Montpellier, de bûchers pour +brûler ces martyrs, nous ne le dirons pas. Mais ceux qui, vers le +soir, aux derniers rayons du soleil, suivront la lumineuse allée du +Peyrou vers la mer et le ciel, verront encore leurs âmes sur la _via +sacra_. + + + + +CHAPITRE XIII + +GOUVERNEMENT DES DAMES--DÉFAITES DE BLENHEIM, RAMILLIES, TURIN + +1704-1706 + + +Le lendemain du jour où la mort de Roland semble pacifier les Cévennes +(16 août 1704), nous éprouvons en Allemagne l'épouvantable revers de +Blenheim. De quatre-vingt-dix mille hommes, il en revint cinq mille. +Le reste, tué, dispersé et perdu. Le pis, un corps nombreux qui se +rend sans combat; chose inouïe! _une armée prisonnière_, plus que +Pavie, Azincourt et Poitiers! + +Juste punition d'avoir écarté Catinat et Villars, pour donner le grand +rôle aux généraux de madame de Maintenon. + +Les historiens militaires sont véritablement bien secondaires ici. Il +faut remonter à la source, à la cause primitive des événements. Avant +d'être perdue sur les champs de bataille, la campagne fut perdue dans +la chambre de madame de Maintenon. De là partirent ces généraux +indignes. De là les ordres, à la fois timides et imprudents, qui les +firent opérer plus mal encore qu'ils n'auraient fait. Publiés enfin de +nos jours, ils révèlent ces ordres que les grandes sottises furent +expressément commandées de Versailles et visiblement inspirées par _la +petite prudence_ d'une femme médiocre, qui, en craignant tout, perdit +tout. + +Elle craignit, en 1701, de choquer la duchesse de Bourgogne et lui +sacrifia Catinat qui accusait la perfidie de son père. Elle craignit, +en 1702, la mauvaise humeur du roi, dont la santé s'altérait de +nouveau (Journal des médecins), et lui cacha l'affaire des Cévennes, +laquelle eut le temps de grandir, tant qu'on y envoya Villars. Elle +craignit, en 1704, les manoeuvres hardies qui nous auraient sauvés, +fit perdre les occasions. + +Il faut savoir à fond ce que c'est qu'un gouvernement de femmes. Et, +j'entends, de deux femmes; car, à partir de 1700, la petite duchesse +influe beaucoup. Deux caractères fort opposés, entre lesquels l'union +fut bien moindre qu'on ne l'a dit. + +Madame de Maintenon qui l'eut à onze ans, crut l'élever, s'imagina +qu'elle en ferait une demoiselle de Saint-Cyr. La petite, douce et +rusée, déjà bien dressée par son père (comme sa soeur la reine +d'Espagne), amusa la vieille dame, la conquit, la trompa. Elle savait +d'avance parfaitement ce qu'était de naissance madame de Maintenon. +Elle l'appelait _ma tante_, la captait et la caressait, en faisait ce +qu'elle voulait. Elle resta tout à fait elle-même, exactement le +contraire de la prude, l'opposé de cette secrète personne. Dès douze +ans, ou treize ans, elle était maîtresse de tout. Il n'y avait pas +moyen de la garder, car ses gardiennes et tout le monde, du roi +jusqu'aux valets, étaient séduits, gagnés, fascinés de sa grâce +caressante, de son entrain charmant et de sa très-réelle bonté. + +L'ennuyeux palais de Versailles, attristé des affaires, attristé de +vieillesse, se mit à sourire malgré lui. Elle remplissait tout de sa +gaieté d'enfant, mais d'enfant très-intelligent. Elle entrait (à +propos) chez madame de Maintenon, et la forçait souvent de rire. Elle +sautait sur les genoux du roi, le caressait, lui tirait le menton. +Bien plus, elle brouillait ses papiers, et parfois y lisait. Jamais le +roi n'avait eu, pour les siens mêmes, cet excès d'indulgence. Mais +l'enfant était si folâtre, paraissait si légère, qu'on pouvait croire +que tout ne serait qu'amusement et n'irait pas jusqu'à l'influence +sérieuse. + +Le contraire éclata en 1700, à l'occasion du testament de Charles II. +Le fond se révéla. Des flatteuses grâces italiennes se détacha la +décision piémontaise. Elle prit parti hardiment pour l'acceptation, +c'est-à-dire se mit avec Monseigneur et la famille _contre madame de +Maintenon_. Cela paraissait très-français, mais c'était surtout +savoyard; elle espérait marier sa soeur à notre jeune roi d'Espagne. + +La petite duchesse se trouvait bien puissante alors. Elle avait +justement quinze ans. Elle éclatait de grâce et d'agréments, divinisée +par son petit mari, par la faiblesse du roi et de tous. Elle ne +touchait pas terre. Point jolie, elle était pourtant juste au point où +fleurit la gentille figure, un peu pouponne, de Savoie. + +Au portrait de Versailles, on l'a prise plus âgée, en tâchant de la +faire princesse imposante. On a armé ses yeux de hardiesse (royale? ou +libertine?). Elle les avait très-beaux, très-tendres et qui +promettaient plus d'amour qu'elle n'en aurait eu à donner. Le masque +intelligent, comique, est d'un petit bouffe italien, sensuel et +facétieux. Les lèvres sont un peu épaisses, mais _mordantes_, dit +Saint-Simon, et cela aux deux sens, pour la malice ou le baiser. + +Le buste qui est en face en dit bien davantage. La personne est +trouble, charnelle. Et, en effet, sans sa bonté, sa crainte de +déplaire, je crois qu'elle aurait été loin. Ces natures molles, de +tissus lâches, se dépravent aisément. Ici, sous la femme gracieuse, il +y a comme un page mignon dont on ne sait trop que penser. + +Enfant, elle était indomptable pour les polissonneries de garçon. Elle +se faisait traîner sur le dos, par les pieds, dans les appartements. +Plus grande, elle mit à se rappeler tout ce qu'elle avait su de +baragouinage des deux côtés des Alpes. Le solennel Louis XIV, qui, +dans son âge mûr, détestait le grotesque, Téniers et Scaramouche, +s'amusa, contre toute attente, de ces petites farces. D'elle, il +prenait tout bien. Il fallait qu'on en rît. Madame de Maintenon en +riait. + +Mais jusqu'où irait-elle dans cette voie scabreuse? La mesure n'était +pas la même ici et en Italie. Nos divertissements de Pourceaugnac et +du Malade imaginaire n'étaient pas au niveau des bouffons de là-bas. +Les belles Italiennes, innocemment, se contraignaient bien peu en +maintes choses de nature qu'on n'aurait acceptées ici que dans les +jeux de carnaval. Hasarder de telles licences dans ce Versailles, dans +cette cour tendue de dignité, que dis-je? dans cette chambre, le saint +des saints de la pruderie et des plus hautes affaires, c'était +l'audace la plus hasardeuse. C'était un grand coup de partie, à tout +perdre ou à tout gagner. Si le roi supportait, goûtait ces choses +hardies, ces privautés extrêmes, il était dompté dès ce jour, et +madame de Maintenon subordonnée, dès lors fort peu comptée. + +On se demande comment, bonne et douce, comme elle était, elle passa ce +Rubicon d'audace impertinente qui devait blesser, humilier la +respectable dame. Je crois qu'elle fut provoquée. En calculant, on +trouve qu'il faut placer ici un fait que Saint-Simon rappelle plus +tard, mais comme ancien. Madame de Maintenon, la voyant prendre son +vol (au testament d'Espagne), lui suscita tout doucement une petite +concurrence. Elle inventa dans ses appartements une autre _amuseuse_ +du roi. Elle prit une enfant, toute jeune, jolie, hardie, une certaine +Jeannette Pincré, qu'elle destinait, disait-elle, à Saint-Cyr, mais +qui n'y alla point. Aux absences de la duchesse, Jeannette était là +(par hasard) et ne se sauvait pas si le roi arrivait. On faisait +semblant de la renvoyer; mais il la retenait, la caressait beaucoup. +Il la garda si bien que non-seulement elle fut la doublure de la +duchesse, mais qu'elle lui succéda à sa mort, et fit seule leur +amusement aux trois dernières années. + +Soit par émulation de petites farces, soit autrement, la duchesse en +hasarda une infiniment hardie. Elle la fit avec le concours de la +vieille Nanon Balbieu, la confidente de madame de Maintenon, qui la +lui avait donnée. Celle-ci, tout en l'aimant, peut-être, n'était pas +fâchée qu'elle fît un coup de tête, qu'elle passât une fois toute +mesure, choquât le roi et reçût une leçon qui pour toujours la +contiendrait. + +Il faut lire la scène dans Saint-Simon (ch. 321). Une fois qu'il y +avait comédie, la princesse, le dos tourné au feu, se courbant un peu +en avant sur un bas paravent, laissa Nanon approcher d'elle par +derrière, comme pour lui rajuster quelque chose, mais en effet pour +lui insinuer un petit lavement. Le roi voulant savoir ce qu'on +faisait, elle se mit à rire et dit: «Je fais ce que je fais les jours +de comédie pour me tenir la tête fraîche; je prends un lavement +d'eau.» Le roi rit à mourir. Il ne la gronda point du tout, trouva +cela plaisant, charmant. Il n'y vit qu'une naïve liberté italienne, +une audace de petite fille (je crois qu'elle n'avait pas quinze ans), +et enfin la tendre assurance d'une enfant gâtée qui sait bien que, +quoi qu'elle puisse faire, elle n'en sera que plus aimée. + +Selon toute apparence, il y eut encore autre chose. Tout en cédant à +madame de Maintenon dans tant d'affaires sérieuses, il se plaisait en +revanche à l'humilier. Sa plus grande mortification qui montrait assez +qu'il la trouvait peu amusante, c'est qu'il faisait entrer chez lui +par les derrières (uniquement pour causer) des dames spirituelles, +comme madame de Grammont, et aussi une demoiselle naïve, hardie, qui +ne ménageait guère la dame régnante. + +La petite princesse, en traitant celle-ci sans façon, en se mettant +tellement à l'aise avec elle et chez elle, savait ne pas déplaire au +roi, flatter plutôt sa malice secrète. + +Ce qui est fort bizarre, et ce que madame de Maintenon ne pouvait +prévoir, c'est que, cela ayant réussi, l'audacieuse recommença, en fit +une habitude, et que, le roi le trouvant bon, il fallut bien le +souffrir. Tout le monde le sut bientôt. Les dames imitèrent la +princesse; si bien que ce fut une mode, constatée dans la _Collection +des modes_ du temps. Cette grande histoire des moeurs qui donne tant +de faits précieux (j'y ai montré plus haut l'avénement de madame de +Maintenon), représente celui-ci dans une pompe solennelle. Et +peut-être, en effet, ce fut le véritable avénement de la duchesse de +Bourgogne. + +Seulement, le graveur a fait d'une espièglerie une chose théâtrale, +impudente et cynique. Chez lui, c'est bien une Italienne, mais de fier +profil italien, une dame de majesté royale. Elle est près de sortir, +et déjà on lui tient sa chaussure, son chien de manchon. Couchée sur +un lit de repos, elle montre d'un geste hardi un jeune domestique en +grande tenue qui apporte l'objet, et va le remettre aux mains d'une +autre dame qui a la chaussure et qui apparemment fera l'office de +femme de chambre. Quatre vers, mis au bas, disent l'utilité de la +chose quand on va à la comédie ou au bal: «Cela s'appelle un +_agrément_ en style de galanterie.» + +Un trait peut sembler satirique. La seconde dame est fort parée, +assise, donc n'est pas une femme de chambre. Serait-ce une parente +pauvre, une amie inférieure, comme madame Scarron le fut jadis à +l'hôtel d'Albret, chez madame de Richelieu, etc., serviable, +complaisante à tout faire? + +Ce que ne dit pas la gravure, et le plus facétieux, qu'explique +Saint-Simon, c'est que, la chose prise, elle la gardait toute la +soirée, jusqu'après le souper du roi, allant, venant, siégeant en +grande cérémonie. Étrange carnaval dont la malignité riait fort en +dessous, de voir la jeune espiègle représenter, trôner entre ces +personnages tragiques, le grand roi du grand règne, et la fausse +reine, la prude, obligée d'endurer. + +Celle-ci se hâta de prendre la prise ordinaire des vieilles sur les +jeunes, de noter ses glissades, de la tenir par ses secrets. + +Elle l'avait fort bien entourée, lui avait donné de sages dames +d'honneur, mesdames du Chastelet et de Nogaret. Plus, comme dames de +palais, ses jeunes nièces (Mailly, Noailles). Mais la petite femme +était si caressante, se faisait tellement aimer, que tout cela ne +servait à rien. Elle avait des gens qui, pour elle, eussent voulu +traverser la flamme. Tel fut son _Domingo_, un Espagnol, domestique +qui ne l'était guère, d'un esprit élevé, orné, qui ne voulut point se +marier «pour ne pas se partager.» Elle ne l'ignorait pas et lui en +savait gré. Elle morte, il s'alita, mourut. + +Madame de Maintenon ne pouvait se fier à des gens qui aimaient à ce +point, et moins à ses nièces qu'à d'autres. Elle prit pour +_observateur_ une personne froide, sûre, discrète, madame d'Espinoy, +princesse lorraine, qui gouvernait Monseigneur, le grand dauphin, père +du duc de Bourgogne. + +Monseigneur, fort épais et jeune à cinquante ans, de sang et de +bêtise, aimait les farces d'écolier, à courir la nuit, berner les +gens. Notre étourdie ne manqua pas de se faire son second. Le +souffre-douleur qu'on bernait était une dévote grotesque et sale, la +princesse d'Harcourt, favorite de madame de Maintenon. Dans l'hiver, à +Marly, fort tard, Monseigneur s'en allait avec la petite duchesse +surprendre dans son lit la pauvre femme et la noyer de neige. Chose +peu humaine, encore moins convenable, qu'une jeune personne courût +ainsi la nuit. Ces libertés menaient plus loin, madame de Maintenon ne +pouvait l'ignorer. + +Madame, mère du Régent, dit avec sa brutalité, que madame de Maintenon +trouva son compte _à la corrompre_. Mot dur, exagéré. Il faut dire +seulement qu'elle n'était pas fâchée qu'elle se compromît, qu'elle lui +donnât droit de la gronder, de lui dire qu'elle savait tout et de lui +faire valoir qu'elle n'en disait rien au roi. La duchesse pleurait, +l'embrassait. + +Elle était mal mariée. Dans cette cour vieille, le jeune duc de +Bourgogne était vieillot, avait l'air d'un abbé. Il avait de l'esprit, +du coeur, mais avec une dévotion ennuyeuse, parfois puérile. Il en +était fort amoureux, et elle y répondait tant qu'il voulait, mais +regardait ailleurs. Tout ce qu'il y avait de jeune à la cour +papillonnait autour d'elle, comme d'une flamme. Elle choisit assez +tristement, prit un garçon agréable, Nangis, du reste, médiocre, et +qui ne monta guère haut. Il fut discret, modeste, convenable. On +aimait la duchesse et l'on ne disait rien. Mais elle-même se faisait +du tort par sa nature toute en dehors, involontairement provoquante. +Un regard expressif, un accueil trop charmant, faisaient croire qu'on +était aimé. Un fat, Maulévrier, d'ambition encore plus que d'amour, +osa faire le jaloux et menacer Nangis. La duchesse, craignant le +scandale, endura très-imprudemment, voulut calmer ce furieux, lui fit +écrire, ou écrivit, lui envoya une femme de chambre, une madame +Cantin. Les choses en vinrent au point que ce Maulévrier, en lui +donnant la main pour la conduire, par une fausse fureur, la lui +serrait à l'écraser. On le fit partir pour l'Espagne, où il fit de +même l'amour à la reine. Bref, n'arrivant ni ici, ni là-bas, au but de +folle élévation qu'il s'était proposé, le jour même du vendredi saint, +il se jeta par la fenêtre. Autre scandale: elle le pleura. Tout cela +fit du bruit. D'autres eurent la même pensée, entre autres l'abbé de +Polignac. Il n'alla pas bien loin, et cependant tel était ce faible +coeur que, le voyant partir, elle se mit encore à pleurer. + +Tout cela très-public, et elle croyait qu'on ne voyait rien. Le soir, +au cabinet, dans un laisser-aller tout italien, elle se soulageait de +ses confidences amoureuses au milieu de deux ou trois dames qu'elle +appelait _mon puits_ (de discrétion), et qui le matin disaient tout. + +Non-seulement madame de Maintenon n'ignorait rien, mais elle était à +même d'avoir des gages contre elle. Je ne croirai jamais que la femme +de chambre ait fait à son insu l'étonnante démarche d'aller chez ce +Maulévrier. Par sa veuve, ou encore par la femme de Nangis, qui était +très-jalouse, il ne lui fut pas malaisé d'avoir des billets de +l'imprudente. + +C'était la tactique ordinaire de madame de Maintenon. Elle eut des +lettres amoureuses de la princesse de Conti, qui la perdirent. Elle +eut des lettres satiriques de la mère du Régent, dont elle l'accabla, +l'effraya, jusqu'à la mort du roi. + +Une chose résultait de ce très-dangereux système. Madame de Maintenon +tenait autour de la duchesse, au coeur de la famille royale, cette +madame d'Espinoy et les Lorrains. La maison de Lorraine eut, comme on +sait, toujours un double rôle. Française et Allemande, elle avait ici +son intrigue, mais son coeur dans l'Empire. Ses cadets, Guise ou +Vaudemont, ont fait plus d'une page noire à notre histoire. Vaudemont, +général chez nous, n'en avait pas moins ses enfants généraux sous +Eugène. Sa nièce, d'Espinoy, espion de madame de Maintenon pour la +duchesse de Bourgogne, paraît l'avoir été aussi contre la France. Elle +avait sa soeur mariée secrètement au dangereux chevalier de Lorraine +(l'empoisonneur de madame Henriette), intime du bavard Villeroi, si +avant dans la confiance du roi. Entre ce chevalier et Vaudemont, +Villeroi était tout à jour. La cour, l'armée n'avaient rien de secret. +Les Lorrains mandaient tout au chef de leur famille, le duc de +Lorraine, qui le mandait au prince Eugène. Maître en intrigues, aussi +bien qu'en batailles, celui-ci assistait invisible à tous nos +conseils. Il vivait comme entre le roi, le ministre et madame de +Maintenon. Il la connaissait à fond, cette chambre, si bien close, où +tout se décidait. Il en tenait les portes, il l'occupait par ses +démons familiers. + +Madame de Maintenon aidait à se trahir elle-même. C'est par égard pour +les dames lorraines, ses indispensables espions, qu'elle ferma +l'oreille aux révélations de Catinat sur ce Vaudemont, agent de +l'ennemi. Et, par égard pour la duchesse de Bourgogne, elle supprima +les dépêches où le clairvoyant général annonçait la prochaine trahison +de son père. Ainsi, elle eut une double prise sur elle, les bienfaits +aussi bien que la crainte. Elle se serait fait trop haïr, si, tout en +la grondant et lui reprochant ses écarts, elle ne l'eût servie dans +ses intérêts de famille. Cela alla bien loin. C'est la principale +cause qui fit rebuter, dégoûter, enfin éloigner du service Catinat, +l'homme que le duc de Savoie craignait le plus, l'homme qui l'avait +éreinté à la Marsaille, l'homme qui avait exécuté l'ordre de brûler +ses châteaux, ses propriétés personnelles; l'homme qui le connaissait, +le devinait. On soulagea le duc de Savoie de ce dangereux ennemi; on +envoya Catinat en Alsace. Là, comme en Italie, on le laissa +très-faible, n'ayant que des recrues, et ne pouvant agir; ce qui le +perdait près du roi, excédé de sa lenteur. Tout doucement, l'opinion +s'établit que ce bon général malheureusement avait vieilli, était usé. +On le plaignit; sans le disgracier, on fit si bien qu'il dut se +retirer de lui-même. + +Le roi n'avait à coeur qu'un général, _son ami_ Villeroi, un acteur, +un bravache, militaire de théâtre, qui, sous son panache et ses +plumes, n'ombrageait aucune cervelle. Il est des sots qui savent au +moins gouverner leur sottise, la masquer de quelques semblants. +Celui-ci était tel, que le roi même, parfois, voyant qu'il ne +comprenait rien, baissait la tête et rougissait, essayait de lui +mettre les choses à sa portée. Dans ce siècle, cette cour qu'on croit +si spirituelle, l'inepte Villeroi fut le héros des dames, leur +admiration unanime. Et plus, il les eut toutes. Nulle femme importante +qui n'eût été, dans un temps ou un autre, la maîtresse de Villeroi. Il +fut, cinquante années durant, _le charmant_, le vainqueur et +l'irrésistible. + +Il avait près du roi un grand mérite, c'était (ayant son âge) de +rester cependant l'évaporé jeune homme du temps de la Vallière. +Villeroi, des premiers, à soixante ans, eut ce que les jeunes gens +commençaient à avoir aux faubourgs de Paris, _une petite maison_. +Maisons à rendez-vous; mais, pour trancher le mot, vrais cabarets, où, +parmi les coquines, de grandes dames venaient se soûler (_V._ Madame). +Il n'en avait pas moins la haute estime de madame de Maintenon. Rien +ne donne une plus pauvre idée d'elle et du roi. + +Il n'y avait dans cet homme qu'ignorance et fatuité, tout faux, tout +vent, tout vide. L'âge même et la cour qui forment les plus +incapables, ne purent rien mettre dans ce rien. Au contraire, son +néant s'accrut, si l'on peut dire, sa bouffissure aussi. Les plus +cruelles piqûres que la fortune y fit à nos dépens, n'aplatirent pas +cette outre. D'un zéro gonflé échappèrent les réels malheurs de deux +règnes. Du bavard de Louis XIV et de l'inepte général, resta pour +Louis XV un radoteur funeste, vieil enfant corrompu pour corrompre un +enfant. + +Sa ridicule affaire de Crémone ne lui nuisit pas. Le roi, à son retour +de sa prison, gracieusement lui permit sa revanche, et lui donna +l'armée du Nord, le vis-à-vis de Marlborough. + +Le moment était le plus grave de toute cette guerre. L'Autriche +agonisait. Le criminel empire qui s'est bâti de la mort des nations, +et dont l'Angleterre, tant de fois, fit un si immoral usage, il +périssait. L'Angleterre allait perdre son mercenaire gagé, l'épée +barbare qui lui servit, à volonté, dans tous les sens. Pour la sauver, +il ne fallait pas moins que déplacer le théâtre de la guerre. Par une +situation unique, Marlborough, dictateur en Angleterre, entraîna +encore la Hollande par son ami, le puissant Heinsius, et par la haine +envieillie de la France. Il obtint carte blanche pour aller joindre +Eugène au fond de l'Allemagne. Pour comble de bonheur, il n'avait en +présence que cet imbécile Villeroi. + +Nous n'avions plus Catinat en Alsace. Tallard avait l'armée du Rhin. +Marsin était en Bavière près de l'électeur. Il s'agissait, pour +Marlborough, de se jeter entre nos deux armées, d'y faire sa jonction +avec les Allemands. Il trompa Villeroi, l'amusa, marcha vers Coblentz, +où il eut déjà les renforts de la Prusse et de la Hesse. Où allait-il? +on l'ignorait. Villeroi eut peur pour la France. + +_Un ordre exprès de Versailles_ lui défendit de s'écarter; autrement +dit, on lui enjoignit de ne pas déranger Marlborough et de respecter +son voyage. Donc, Villeroi serra l'Alsace, s'y joignit aux deux corps +qu'y avaient Tallard et Coigny. À eux trois, ils avaient en face +15,000 hommes d'Eugène, restés pour observer. Ils étaient quatre fois +plus forts, pouvaient les accabler. Mais _un ordre exprès de +Versailles_ leur défendit de le faire, leur enjoignit de respecter +Eugène, comme on avait fait pour Marlborough. Admirable prudence de +madame de Maintenon et de Chamillart. Ils voulaient avant tout garder +la France, et croyaient que ces 15,000 hommes allaient envahir le +royaume! + +Notez que, pendant que Marlborough allait à tire-d'ailes, et +promptement, heureusement, accomplissait sa jonction, les nôtres ne +bougeaient qu'au doigt de Chamillart. On écrivait à cent vingt lieues +pour obtenir des ordres. Versailles délibérait lentement, mûrement. +Nos soldats, ces marcheurs terribles qui si souvent ont effrayé le +monde de leur rapidité, marchaient au pas d'une vieille femme. + +Les Anglo-Allemands se trouvèrent avoir 60,000 hommes contre 30,000 +qu'avaient Marsin et l'électeur de Bavière. Marlborough, pour forcer +celui-ci de changer de parti, le pillait, le brûlait, exerçait contre +lui par le fer et le feu une cruelle contrainte par corps. + +Il criait au secours. On lui envoie enfin Tallard. Les deux armées +françaises réunies, tout était sauvé. Il n'y avait qu'à attendre. Nos +ennemis n'ayant qu'un pays dévasté, et ne pouvant faire venir leurs +vivres que de loin, eussent été fort embarrassés. Les Hongrois avaient +battu les Autrichiens en Moravie, battu encore la seule armée qui +couvrît Vienne. On s'y croyait perdu. + +Marlborough, venu de si loin au secours de l'Autriche, avait l'air de +ces charlatans qu'on fait venir _in extremis_, et qui n'ont à soigner +qu'un mort. + +L'électeur le tira d'affaires. Il était furieux du ravage, furieux +d'avoir reculé. Dès qu'il se vit en force, il voulut en tirer une +vengeance éclatante, exigea la bataille. Tallard et Marsin obéirent. +L'exemple de Villars, déporté aux Cévennes pour indocilité, disait +assez à ces généraux courtisans ce qu'ils avaient à faire. Ils prirent +précisément le champ d'Hochstedt où, l'année précédente, Villars avait +vaincu. Mais ils ne suivirent nullement la disposition qui l'avait +fait vaincre. D'abord, ils isolèrent leurs deux armées, laissèrent +entre un espace. Puis, ils se crurent couverts par un méchant +ruisseau. Tallard mit son infanterie dans le village de Blenheim, où +elle lui fut inutile. Enfin, ils crurent longtemps que l'ennemi +n'osait venir à eux. C'est que Marlborough attendait pour attaquer +d'ensemble avec Eugène. Alors, au grand étonnement des nôtres, il +passa le ruisseau. Tallard n'était pas à son poste; il était dans +l'autre armée près de Marsin et de l'électeur. Il y retourna en hâte. +Pressé et accablé, il demande secours à Marsin, qui ne peut. Il court +alors à Blenheim pour en tirer des troupes. Il venait de perdre son +fils. Effaré et myope, il se lance au galop juste dans l'ennemi. Il +est pris. Personne pour donner des ordres. Marsin, satisfait d'avoir +résisté à Eugène, n'en demande pas plus, et emmène l'armée bavaroise. +Que deviendra l'infanterie de Tallard, entassée dans Blenheim? Celui +qui la commandait perd la tête, se sauve et se noie. Elle est +enveloppée de toutes parts. Douze escadrons, vingt-sept bataillons de +vieilles troupes sont livrés à l'ennemi. Les officiers capitulent, +malgré la fureur des soldats. + +Tout était-il perdu? non. L'électeur soutint qu'on pouvait rester en +Bavière. Et, en effet, ce pays, seul contre tant d'ennemis, se soutint +tout l'hiver encore. Mais l'abattement était extrême. Un conseil de +guerre décida qu'on évacuerait toute l'Allemagne. Marsin ramena 5,000 +hommes sur la rive gauche du Rhin. + +Un seul mot fait juger du coup qu'avait reçu la France: que put-elle, +que fit-elle dans toute l'année suivante, 1705? _rien_. + +Rien en Espagne. Les Anglais y avaient pris Gibraltar, qu'ils ont +gardé pour eux. On ne put le reprendre. Barcelone et Valence se +déclarèrent pour l'archiduc. + +Rien sur le Rhin. On admira Villars qui, dans un camp très-fort, +attendit Marlborough et l'invasion. Ce qui arrêta réellement celui-ci, +ce fut la discorde des alliés. Les Allemands lui manquèrent de parole, +et les Hollandais voulurent retourner dans les Pays-Bas. + +Rien de sérieux même en Italie, sauf la brillante affaire de Cassano, +où Vendôme, surpris par Eugène, lui tua beaucoup de monde. Eugène, +sans secours de l'Autriche, recula jusqu'au Tyrol. Le Savoyard, +abandonné, semblait perdu. Il ne lui restait que Turin. Vendôme perdit +six mois à préparer le siége de cette ville par celui d'une petite +place qui la couvrait, et il y resta tout l'hiver. + +Voilà l'année 1705, misérable d'impuissance, d'épuisement. La +vieillesse du roi apparaissait. Dans l'hiver de 1706, il fait +pourtant effort, prépare un coup. Il donne sa grande armée de Flandre +à Villeroi, avec ordre de livrer bataille. Armée de 80,000 hommes. +Mais on la croit trop faible encore, on lui ordonne d'attendre un +énorme renfort que Marsin va lui amener. Villeroi fut jaloux et voulut +vaincre seul. + +Quatre courriers du roi, envoyés coup sur coup, ne gagnèrent rien sur +lui. Il n'y a pas d'exemple d'une désobéissance si obstinée. Il prit +juste un terrain connu, fort désavantageux, que Luxembourg avait jadis +soigneusement évité. Il s'arrangea si bien que toute sa gauche resta +inutile, le nez dans un marais; son centre faible et vide. Un officier +général le lui dit. Villeroi s'emporta, dit qu'il lui manquait de +respect. Il fut percé à jour, écrasé. Il essaye la retraite. +Impossible: une panique immense emporte tout. (Ramillies, 21 mai +1706.) + +Marlborough, d'un seul coup, eut Anvers, Bruxelles, Bruges, les +Pays-Bas. + +Tout notre espoir était en Italie. Ce que le favori du roi avait perdu +en Flandre, le favori de Chamillart, son gendre La Feuillade, allait +le regagner par la prise de Turin. C'était un Villeroi, plus jeune, de +souveraine impertinence, qui, comme duc, faisait peu de cas de son +beau-père, le piètre Chamillart. Celui-ci osait à peine lui +transmettre des ordres. Vauban s'offrit en vain pour le guider dans +les travaux du siége. L'étourdi s'en moqua. Il n'avançait à rien, +lorsqu'il fut menacé par le duc de Savoie et Eugène, que Vendôme +devait arrêter aux fleuves et qu'il laissa passer. La Feuillade vit +bien qu'il fallait se hâter, livra trois assauts, où il échoua. +Lui-même allait être assailli par l'armée qu'on voyait venir. Le jeune +duc d'Orléans, qui avait un grand sens et du coup d'oeil, dit qu'il ne +fallait pas attendre, mais prévenir, qu'on devait se donner l'avantage +du choc, et ne pas subir la bataille dans les lignes du siége en +dispersant ses forces sur un front de six lieues. Mais avec lui était +venu au camp un personnage militaire d'autorité, ce Marsin de +Blenheim. Il soutint qu'il ne fallait pas aller attaquer M. de Savoie, +mais se défendre contre lui, s'il attaquait. + +Tout le conseil de guerre qu'on assembla fut pour Marsin. + +Le bruit du temps, dont la trace est restée dans des monuments bien +légers (dans les chansons), mais qui me semble pourtant grave et +infiniment vraisemblable, c'est que Marsin, ami et confident de madame +de Maintenon, apportait la pensée des dames, ses craintes à elle, et +surtout celles de la duchesse de Bourgogne. La première n'aurait pas +aimé une victoire du duc d'Orléans; la seconde aurait craint une +bataille rangée où l'on aurait peu ménagé son père. Dans l'attaque des +lignes, il restait maître de se hasarder plus ou moins. Duclos +(très-informé) dit durement que la princesse nous trahissait, +informait de tout le duc de Savoie. On a peine à le croire; mais il +est bien probable que, dans une si terrible occasion, où il s'agissait +de sa vie, elle l'avertit. Tout au moins, elle put chapitrer Marsin à +son départ, lui faire promettre qu'il ouvrirait l'avis le moins +dangereux pour son père. + +Ce qui est sûr, c'est que Marsin, homme ferme jusque-là, se trouva +désorienté, flottant, timide. Ce qui n'est pas moins surprenant, c'est +que La Feuillade, qui avait tant d'intérêt au succès, y crut peu et +espéra peu, et de bonne heure achemina vivres, munitions, fourgons sur +la route de France. + +Nos lignes, peu élevées, mal garnies de soldats, malgré une vive +résistance sur quelques points, furent forcées de côté par le duc de +Savoie, de front par Eugène. + +L'indiscipline augmenta le désordre, une brigade refusa de marcher. +Marsin ne donnait aucun ordre. La Feuillade en donnait d'absurdes, et +contre ceux du duc d'Orléans. Celui-ci fut grièvement blessé, Marsin +tué. + +Eugène et le duc entrèrent à Turin. La Feuillade alors désespère, lève +le camp, encloue ses canons, _brûle ses poudres_, prend la route de +France, abandonne toute l'Italie. + +Orléans seul voulait rester, et il avait contre lui tous les officiers +généraux qui avaient fait leur main en rançonnant le pays, et +voulaient mettre leur gain en sûreté. + +Grande histoire, et très-simple. Nous lui avons rendu son unité. C'est +la direction qui part du seul Versailles. + +On croit lire des faits militaires. Non, ce sont des événements de +cour, ceux du gouvernement féminin, personnel. Les dames y sont les +Parques. De leur main délicate elles font la destinée. + +Ces galants généraux, admirables pour être battus, ces ordres +équivoques, cette demi-entente avec l'ennemi, tout cela part du même +lieu, de la même influence. + +En 1704, Blenheim, qui perd tout en Allemagne, qui perd notre +réputation, notre ascendant militaire. En 1706, Ramillies et Turin, la +perte des Pays-Bas et de l'Italie. Ajoutons Gibraltar, Barcelone et +Valence. + + + + +CHAPITRE XIV + +GOUVERNEMENT DES SAINTS--LE MINISTÈRE OCCULTE + +LE DUC DE BOURGOGNE + +1707-1708 + + +Le roi ne sut que tard, à la mort de la duchesse de Bourgogne, la +fâcheuse influence qu'elle avait eue sur nos affaires. Mais, dès 1704, +dès la campagne de Blenheim, il eut regret à celle de madame de +Maintenon, et, sans destituer son ministre Chamillart, il créa à côté +un ministère occulte auquel celui-ci dut rendre compte, soumettre les +dépêches, les plans, projets, etc. + +Sous cette honte de Blenheim, humilié et se croyant, sans doute, +frappé de Dieu, il regretta non-seulement son gallicanisme, mais même +les tempéraments religieux de madame de Maintenon, cet esprit +d'équilibre qui lui faisait préférer Saint-Sulpice et les Missions. + +Il trouva qu'il avait été trop dur pour les Jésuites en écoutant leurs +accusateurs des Missions sur leur paganisme chinois. Tout en gardant +La Chaise, il avait fait condamner et chassé le P. Lecomte, confesseur +de la duchesse de Bourgogne. Il avait nommé et créé contre eux un +archevêque de Paris, M. de Noailles, allié de madame de Maintenon. +Tout cela ne laissait pas que d'inquiéter sa conscience. Le fantôme du +jansénisme qu'on lui montrait à l'horizon, comme impiété et comme +esprit frondeur, le troublait fort aussi. De plus en plus il revint +aux Jésuites et accorda sa plus secrète confiance aux dévots des +dévots, MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, qui, avec le jeune duc de +Bourgogne, n'étaient qu'une âme en trois personnes et formaient comme +un petit couvent au milieu de la cour. + +Ces honnêtes gens, fort crédules, appartenaient à Rome entièrement et +par suite aux Jésuites. Beauvilliers et le jeune duc étaient déjà dans +le Conseil. Chevreuse n'y entra pas, pour être d'autant plus +discrètement l'agent du ministère occulte qui contrôlait les actes de +Chamillart et rendait compte au roi. + +Cette trinité, inspirée de Cambrai, grandit toujours contre madame de +Maintenon, se révéla, et, en 1708, elle eut tout le pouvoir. Elle +négociait toujours. On peut justement l'appeler le parti pacifique, +celui de la paix à tout prix. + +Parti chrétien pour qui la guerre fut un péché, qui ne sut faire ni la +paix, ni la guerre. Parti romain, mené par les Jésuites, qui, malgré +sa douceur, les suivit à l'aveugle jusqu'à donner au roi le plus +funeste confesseur, le furieux jésuite Tellier. Parti de grands +seigneurs à petites vues qui, dans leurs projets de demi-réformes, +repoussèrent les réformes profondes de Vauban et de Boisguilbert. + +Leur évangile était la lettre où Fénelon (dès 1693) voudrait que le +roi _demandât la paix et expiât par cette honte_ la gloire dont il a +fait son idole, _qu'il rendît ses conquêtes_. Les provinces qu'il eût +fallu rendre étaient nos barrières naturelles; s'en dessaisir, c'était +démanteler le royaume, abattre ses murailles et l'ouvrir à l'ennemi. + +Autant il était sage de ne pas commencer la guerre, autant il était +dangereux de faire le pacifique en pleine guerre, d'aller offrant, +cédant de plus en plus. Mais rien ne suffisait; l'ennemi ne voulait +rien que la France elle-même. + +Un vent de paix, doux, énervant et fade, soufflait ainsi de Cambrai à +Versailles, et l'on fit humblement les plus compromettantes démarches. +Dans leur triomphe olympien, Marlborough, Eugène eurent ce surcroît de +voir arriver en Hollande un homme de Versailles. Grotesque +négociateur. C'était l'empirique Helvétius, médecin de Chamillart, +guérissant par les vomitifs, célèbre pour des cures improbables, et +qui spécialement avait, par l'ipécacuanha, tiré M. de Beauvilliers +d'une diarrhée désespérée. Helvétius, qui était Hollandais, venait +comme pour voir son père en Hollande. Personne n'y fut pris. L'absence +d'un homme si connu tout d'abord marqua à Paris; on en rit dans +l'Europe. La France offrait de faire rendre gorge au roi d'Espagne, +de lui faire céder l'Italie, plus tard les Pays-Bas, plus tard +l'Espagne même, et telle enfin de nos provinces. + +Le coeur du parti de la paix, l'homme de la résignation, le _vénérable +enfant_ qui, de son vivant, fit légende, doit d'abord être bien connu. + +Le duc de Bourgogne, né en 1682, n'avait rien de son père, +Monseigneur, si lourdement matériel, rien de Louis XIV, si froidement +équilibré, rien de la maison de Savoie dont il était par son aïeule et +sa grand'mère; il n'eut la ruse ni l'esprit politique de cette maison. +Il dériva entièrement de sa mère, fille de l'électeur de Bavière. Son +aïeule maternelle était autrichienne; c'était une de ces filles de +l'empereur Ferdinand qui peuplèrent l'Allemagne de Jésuites. Il +descendait ainsi de Ferdinand II, le terrible fantôme de la guerre de +Trente Ans, et, d'autre part, de l'ambitieux Maximilien de Bavière, +des deux exterminateurs de l'Allemagne. Bigote et cruelle origine, qui +ne promettait pas d'aboutir à cet aimable prince, qui n'en garda que +la dévotion. + +Sa mère était fort romanesque. Laide malheureusement, mais de coeur +amoureux, d'esprit cultivé, distingué, elle ne demandait qu'à aimer, +et, quand elle vint en France, elle se donna très-naïvement et aima +son mari. Monseigneur, tout épais, inculte, fait pour les choses +grossières, était disputé par tous et par toutes. Sa soeur, la +charmante princesse de Conti, fille de la Vallière, l'amusait et le +gouvernait; elle n'eut pas grand mal à l'éloigner de l'Allemande, +qu'elle couvrit de ridicule. Il en eut trois enfants et ne l'aima pas +davantage. Elle bouda, s'isola; il la laissa et l'oublia. Elle fut +comme recluse à Versailles, et tourna tout son coeur, tout ce qu'elle +avait de poésie et d'imagination, vers certain bijou italien, une +jeune Tyrolienne, la Bessola, avec qui elle avait été élevée et +qu'elle avait comme femme de chambre. C'est ainsi que Marie-Thérèse, +femme du roi, avait eu une Espagnole en son intime intimité, et +surtout pour certains petits soins corporels. La Bessola n'était +nullement une intrigante; elle aimait elle-même tendrement sa +princesse. Mais comme elle avait beaucoup d'esprit, elle la priait et +suppliait de se modérer un peu, de cacher ce délire. Le contraire +arriva. La Bessola ayant été malade, la Dauphine, éperdue, ne ménagea +plus rien. Elle crut qu'on la lui avait empoisonnée, s'enferma avec +elle, oublia tout devoir, toute convenance, ne vit personne, ni mari, +ni enfants. Quand elle l'eut sauvée, elle sortit de là étrangère à +tout le monde. Rien de plus triste que sa vie. Elle ne tarda pas à +mourir, la pauvre Allemande. On parla de poison, et il y en eut un en +effet, le délaissement, la moquerie dont elle était l'objet. Sa +Bessola ne lui survécut pas. + +Sauf le dernier de ses enfants (Berri, épais comme Monseigneur), ils +semblaient nés sans père, de leur mère uniquement et de cet étrange +roman. Le duc de Bourgogne eut l'aspect italien, un long et fin +visage, les cheveux fort bruns et crépus; il naquit emporté, +passionné, et de certaine passion (dit Saint-Simon) qui aurait +aisément tourné aux goûts bizarres, à l'amour excentrique qui avait +possédé sa mère. L'autre, le roi d'Espagne, Philippe V, fut, de tous +les hommes connus, le plus asservi au besoin du sexe, à la vie +conjugale, mais sombrement mélancolique, encore plus dévot que +Bourgogne, craignant toujours la mort, l'enfer, et demi-fou. + +Fénelon n'eut le duc de Bourgogne qu'à sept ans. Il en fut effrayé. De +sa mère et de ses nourrices, des femmes qui l'élevaient, il était tout +gâté. Faible et fougueux, orgueilleux, méprisant, cruel, railleur, et +à chaque instant furieux. Subtil comme un Allemand, âpre, ardent comme +un Italien. Fort pénétrant, précoce aux choses littéraires, ayant tous +les défauts et des princes et des gens de lettres. + +Fénelon, né lui-même ému, mais si fin et si calculé, dans l'embarras +terrible où le mettait ce caractère, hasarda une chose, la médecine +homéopathique; contre la passion, il usa d'elle-même. Il se donna à +l'enfant, le nourrit de son âme. Ceux qui ne la connaissent, cette +âme, que d'après les livres arrangés (comme l'ouvrage de Beausset), +croiront qu'elle ne fut qu'harmonie. Il faut en croire Fénelon même, +qui si souvent nous fait entendre les débats intérieurs qui se +passaient en lui. On a parlé de l'_homme double_, mais que celui-ci +fut _multiple!_ mêlé de principes contraires! Le tout glissait sous la +douceur chrétienne (naturelle et voulue), sous le poli de l'homme de +cour et de l'élégant écrivain, mais sans se concilier. Il n'arriva, de +guerre lasse, qu'à un état fort négatif, ce qu'il appelle «une paix +sèche.» Il en était fort loin encore quand il forma le duc de +Bourgogne. Il était au fort du combat. Il lui transmit ce combat même. +Amitiés et disputes, quiétisme, ultramontanisme, foi systématique au +passé, lueurs de l'avenir, utopies sociales plus ou moins chimériques, +il verra tout dans cette éducation, et jusqu'à ce roman d'amour qu'on +croirait sorti de la direction des _Nouvelles catholiques_. + +Éducation très-hasardeuse, peu saine assurément, qui ne put +qu'augmenter la fermentation d'une nature passionnée. Elle l'ennoblit, +mais l'exalta, et fit de l'enfant une trop fidèle image de Fénelon, +mêlé du prêtre et du sophiste, de l'écrivain surtout. Sous ce dernier +rapport, il était plus qu'imitateur; il était le singe du maître. Dès +qu'il le voyait faire un travail pour lui, il en faisait autant sans +en parler. L'orgueil de la naissance, dont lui-même plus tard il +s'accuse sans se corriger, était très-fort en lui, et, en rendant au +précepteur ce que doit l'écolier, il le cachait à peine sous les +dehors d'une fausse modestie. Il disait à neuf ans: «Je laisse +derrière la porte _le duc de Bourgogne_ et ne suis avec vous que _le +petit Louis_.» + +C'était un être tout factice, nerveux et cérébral, affiné, affaibli +par sa grande précocité morale et sexuelle. Il n'était pas né mal +fait; sa taille resta droite, tant qu'il fut dans les mains des +femmes. Mais, pendant ses études, de bonne heure elle tourna, et il +devint un peu bossu. On l'attribua à l'assiduité avec laquelle il +tenait la plume et le crayon. On essaya de tous les moyens connus +alors, des plus durs même (la croix de fer). Mais rien n'y fit. Il en +était fort triste, ayant besoin de plaire. Rien peut-être ne contribua +à le contenir et à le jeter dans la grande dévotion. Il aima, mais +uniquement dans le cercle du devoir, et n'eut d'Eucharis que la +sienne, la duchesse de Bourgogne. + +Fénelon le quitta en 1694, et cinq années après, en 1699, il parle +encore des _défauts choquants_ qu'il conserve. C'est alors qu'eut lieu +le grand changement sous l'influence de sa petite femme et de M. de +Beauvilliers. Dans cette année (23 octobre), le mariage, célébré +depuis deux ans, devint réel. Il parut ravi d'elle; elle bien moins de +lui, pleura beaucoup. (_Arch. cur._, t. XII.) Il était faible et +délicat, et on les faisait vivre encore presque toujours à part. Grand +accroissement de passion. Pour elle, il fut poète, fit quelques vers +passables, se fit son humble et tremblant serviteur. Il l'appelait en +plaisantant _Draco_, du nom du terrible législateur. L'orgueil, +l'emportement, la dureté, tout mollit en lui par l'amour. Il +s'attendrit, et M. de Beauvilliers (c'est son très-grand honneur), +profitant de ce beau moment, lui étendit sa sensibilité, fit appel à +son coeur, l'intéressa aux souffrances du peuple. Dès lors, ce fut un +saint. Sa charité était extrême, et, dans ce but, il se retranchait +tout ce qu'il pouvait. On eût voulu seulement qu'elle fût un peu plus +raisonnée, moins aveugle pour les couvents. De même sa vie intérieure, +son travail, n'étaient pas d'un prince, mais d'un savant, scribe ou +lecteur à gage. S'il arrivait le matin à Marly avec le roi, dès qu'il +l'avait accompagné, il revenait en hâte travailler à son cabinet de +Versailles jusqu'au dîner de Marly; il s'absentait encore avant le +souper. Il était ainsi tout tendu dans l'étude et la piété, tout à +fait étranger aux hommes. + +Cependant M. de Beauvilliers lui avait fait un devoir de connaître la +France. Il l'occupa de poser les questions qu'il adressait aux +intendants sur l'état de leurs provinces, lui fit étudier leurs +réponses. Cette enquête, faite par des hommes officiels qui profitent +souvent des abus, dévoila cependant une immensité de maux et de +douleurs. Quelle terrible odyssée commence! jusqu'où iront les choses! +Nous ne sommes encore qu'en 98, et déjà le pays semble à l'extrémité. +Dans la riche Normandie, autour de Rouen, sur sept cent mille +personnes, il n'y en a pas cinquante mille qui ne couchent sur la +paille. Dans le Berry, vaste désert; les paysans sont des sauvages +qu'on ne voit que loin des chemins, parfois assis en rond dans une +terre labourée. Si l'on approche, ils disparaissent. + +Ces mémoires parlent peu des protestants. On sent que c'est là le +point délicat sur lequel on craindrait d'éveiller la sensibilité du +prince. Les écrits qui restent de lui montrent qu'on le tint, à cet +égard, dans une singulière ignorance. Il croit que «le nombre des +huguenots qui sortirent du royaume peut monter (avec le calcul le plus +exagéré) à soixante-sept mille sept cent trente-deux personnes.» +Chiffre mensonger, ridicule, dans sa précision apparente. Il ne fait +pas honneur à ses éducateurs, Fénelon, Beauvilliers. Ces hommes, +délicats sous tant d'autres rapports, dès qu'il s'agit de l'unité de +l'Église, semblent beaucoup moins scrupuleux. Il faut qu'ils aient +bien mal instruit leur prince, qu'ils lui aient étrangement défiguré +le passé. Il accepte la Saint-Barthélemy, l'impute aux protestants +mêmes, par ce raisonnement singulier que, s'il n'y avait pas eu +d'hérétiques, on n'eût pas tué les hérétiques. De ces lugubres +souvenirs, il tire, non la pitié et l'idée de réparation; il conclut, +au contraire, qu'il faut pour toujours fermer la France aux +protestants. + +En l'entretenant des maux de la France, des réformes dont elle a +besoin, ses éducateurs l'abusèrent sur la grande réforme, la seule qui +eût relevé l'État, la question des biens d'Église. «C'est de ces biens +que vivent les pauvres. Il serait contre l'intérêt de l'État de les +dénaturer.» + +Sur d'autres points encore, il est trop évident qu'on le tint dans une +ignorance voulue et calculée. On lui fait croire que le soldat en +France est naturellement dévot. On lui fait croire que la noblesse est +le soutien militaire de la France (erreur tellement démentie en 1674, +où on lui fit son dernier appel). + +MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, honnêtes, aimables et excellents +par tant de côtés, étaient faits pour être dupes, et pour duper +consciencieusement le duc de Bourgogne. Le premier, dévoué à Rome et +aux Jésuites, leur livra le jeune prince, et employa sa modeste, mais +grande et croissante influence, à relever les Jésuites, à leur rendre +un pouvoir dont ils abusèrent cruellement. + +Vers 1700, ils gisaient au plus bas. De tous côtés, ils venaient +d'être connus, percés à jour. Non-seulement on les avait repris sur +leur _Morale relâchée_, de plus en plus molle et fangeuse, mais par la +découverte de leurs mensonges hardis sur l'Amérique et l'Orient, ils +étaient la fable du monde. Leurs rivaux des Missions les +convainquaient d'idolâtrie, et la Sorbonne les déclarait païens. Je +dirai ailleurs tout au long comment au Canada, et comment en Asie, +leurs masques tombèrent. Le chef de leur _conseil étroit_ de la rue +Saint-Antoine, le P. Tellier, fut doublement frappé et par les +Sorbonnistes et par les Jacobins (l'inquisition dominicaine). + +La Chaise avait pourtant la feuille des bénéfices, mais pour être +obligé de les donner aux Sulpiciens, aux Missionnaires et Lazaristes. +Ainsi enfonçaient les Jésuites. Qui eût dit qu'en si peu de temps ils +remontassent, et que ce P. Tellier, si mal noté, serait en 1709 +confesseur du roi, ou plutôt roi lui-même, et jusqu'à remplir la +Bastille, toutes les bastilles de France! + +À partir de 1703, l'année où Bossuet fut atteint de la maladie dont il +mourut, Fénelon fut le grand évêque, le premier homme de l'Église. Il +écrivait pour Rome (qui l'avait condamné) contre les Jansénistes, et +sensiblement remontait. + +La cour voyait venir son jeune duc de Bourgogne. Malgré l'antipathie +du roi, de Cambrai à Versailles, il y avait en dessous un va-et-vient +continuel. Le prince obéissant ne communiquait pas alors avec son +maître. Même en Flandre, et traversant Cambrai, il l'embrassa sans lui +parler. Mais, indirectement, il ne cessait d'en recevoir l'esprit. MM. +de Beauvilliers et de Chevreuse, faisant chaque semaine une petite +retraite chez eux, à Vaucresson, voyaient là quelques bonnes âmes, de +pieux officiers qui arrivaient de Flandre. Cambrai était leur passage +nécessaire pour aller à l'armée. Par eux revenait la légende de la +noble hospitalité du prélat, de sa charité, des secours qu'il donnait +aux pauvres soldats. L'ennemi même, Marlborough et Eugène, +l'aimaient, l'honoraient, faisaient respecter les propriétés de son +Église. Le défenseur de Fénelon à Rome, le cardinal de Bouillon, ayant +quitté la France, ils lui firent un triomphe, lui montrèrent leur +armée, lui firent l'honneur de donner le mot d'ordre. + +Fénelon n'avait pas à se louer fort des Jésuites qui, dans l'affaire +du quiétisme, l'avaient quitté si vite. Il n'en fut pas moins empressé +et secourable pour eux dans leur péril des Rites chinois. Il écrivit +au P. La Chaise une lettre ostensible où il louait le pape de bien +examiner, de ne pas se presser de décider contre eux. Mais un plus +grand service qu'il leur rendit, ce fut de se mettre avec eux dans la +diversion qui détourna l'attention, qui fit oublier les Jésuites et +poursuivre les Jansénistes. + +M. de Noailles, qui lui avait enlevé l'archevêché de Paris au moment +où il y touchait, goûtait fort, ainsi que Bossuet, la première partie +de Quesnel, un livre janséniste fort modéré. Il l'avait approuvé, sans +prévoir que la fin du livre serait tout à fait janséniste. Fénelon, en +1703, demande l'examen de Quesnel par les évêques, et lui-même donnant +l'exemple, lance un mandement. La chose fut, tout à fait en cadence, +travaillée à Versailles. Les Jésuites obtinrent du roi que Quesnel, +alors à Bruxelles, serait arrêté. Fénelon l'apprit le 4 juin 1703, et +à l'instant il fit avertir Beauvilliers pour que les papiers saisis de +Quesnel fussent portés à Versailles et épluchés de près pour découvrir +les secrets du parti. Le fin mystère qu'on brûlait de surprendre, eût +été de savoir si les Jansénistes étaient en rapport avec les +gallicans, Bossuet, Noailles. Cette secrète pensée de Fénelon se +devine surtout par un mot passionné, qui échappe à cet homme si +contenu: «Si on fait des mandements, il faudra bien que M. de Meaux +parle, _ou que son silence montre le fonds_.» + +Ce mot est le premier du terrorisme qui pesa sur l'Église. Quiconque +n'attaqua pas les Jansénistes et se tut, fut _suspect_. Le seul +silence compta pour jansénisme. Bossuet mourant (1704) fut forcé de +parler, et condamna Quesnel. Saint-Sulpice, rival des Jésuites, et son +grand homme, Godet, l'évêque de Chartres (et de Saint-Cyr), le +confesseur de madame de Maintenon, se serait tu peut-être sur Quesnel, +pour ménager Noailles, le parent de la dame. Mais il lui fallut suivre +les amis des Jésuites sur ce terrain de guerre qui allait être pour +eux celui de la victoire et du retour au pouvoir absolu. Fénelon, que +Godet avait humilié jadis, prit doucement sa revanche. Il veut bien +(24 mai 1703) «s'entendre avec M. de Chartres, mais _sans que le roi +le sache_.» Clause très-favorable aux Jésuites. Car le roi, voyant +ceux-ci appuyés également dans leur guerre au jansénisme, et par les +amis de Fénelon, comme Beauvilliers, et par ceux de madame de +Maintenon, comme le sulpicien Godet, par deux partis qu'il croit +brouillés entre eux, le roi, dis-je, admirera une telle concordance et +dira: «Les Jésuites évidemment ont ici la cause de Dieu, l'unanimité +de l'Église.» + +Ainsi le roi croyait Fénelon à Cambrai, et il était à Versailles. «Le +grand homme à _grand nez_,» dont parle Saint-Simon, eût pu s'y +reconnaître, même à ces traits physiques. M. de Beauvilliers lui +ressemblait par le long et maigre visage, par ce nez fin, spirituel, +chimérique, qui se reproduisait encore dans le duc de Bourgogne. Au +moral, ressemblance encore plus forte. Beauvilliers, c'était sa +douceur insinuante; Chevreuse, sa subtilité; le jeune duc, sa +mysticité, avec plus de dévotion littérale, et moins d'esprit du +monde. D'eux au roi, la pensée du maître filtrait dans les détours +d'une infinie prudence. Le jeune prince n'agissait qu'à force de +respect et dans les formes de la timide obéissance. Les deux ducs +avaient pour moyen l'assiduité, la domesticité, dit franchement +Saint-Simon, l'attitude humble, admirative, la tremblante idolâtrie. +Ils le gouvernaient par le tremblement, toujours accablés, effrayés de +la supériorité de son génie. Sans s'en apercevoir, il adoptait, +répétait, leur imposait leur propre pensée, celle de Cambrai, qu'il +avait reçue d'eux d'abord. + +Toute la politique de Fénelon, qu'il soufflait à Versailles, portait +sur un point faux: «Que l'Espagne était l'unique cause de la guerre, +que les alliés étaient sincères, et que, du jour où le roi ne +soutiendrait plus l'Espagne, la France aurait la paix.» Le duc de +Bourgogne était le meilleur frère, il se saigna le coeur et fut de cet +avis. Il mettait cette immolation de son frère aux pieds de Dieu. +Quand on eut perdu l'Italie en 1706, on en vint à cette cruelle +opération; sans consulter Philippe V, on offrit l'Espagne même aux +alliés. Et cela juste au moment où cette pauvre Espagne semblait se +relever un peu d'elle-même. + +Le mouvement espagnol, mal représenté jusqu'ici, tint aux rivalités +provinciales des Catalans et Castillans, au fanatisme de ces derniers, +à leur haine des Anglais hérétiques qui soutenaient l'archiduc. La +petite reine y montra un courage, un élan qui plut aux Espagnols. +Berwick gagna la bataille sanglante, disputée, d'Almanza. Le duc +d'Orléans déploya un vrai talent militaire; sans moyens, sans +ressources, contrarié par la malveillance des dames dirigeantes, il +reconquit la Catalogne, prit Lérida. + +D'autre part, sur le Rhin, Villars fit une course hardie en Allemagne, +rançonna le pays. Choses brillantes, de peu d'importance. Cela +n'empêchait pas la France d'être morte réellement. On repoussa Eugène +et le duc de Savoie qui entraient en Provence, mais on n'eut pas la +force de les poursuivre dans leur retraite. Vendôme, qui refaisait en +Flandre l'armée battue à Ramillies, avec des recrues ou des troupes +découragées, n'osa bouger. On vit ce général, qui passait pour +aventureux, en venir à la triste précaution de faire entre lui et +l'ennemi une tranchée de cent lieues de long, misérable monument de +peur qui fait penser à la muraille des Chinois, aux longs murs contre +les barbares que bâtissaient les Byzantins. + +En cette année 1708, la timide coterie des amis de Fénelon révèle son +pouvoir par un événement de cour très-significatif. Chamillart, +ébranlé, ne cherchant où se prendre, marie son fils; il peut lui +donner une nièce de madame de Maintenon, et il préfère celle de M. de +Beauvilliers, mademoiselle de Mortemart. Celui-ci, qui luttait contre +le ministre, fait la paix avec lui et le domine, l'acquiert par ce +mariage. Leur union devient si forte que Chamillart, pliant sous le +fardeau des deux ministères réunis de la guerre et des finances, cède +les finances à Desmarets, parent de mesdames de Beauvilliers et de +Chevreuse (les pieuses filles de Colbert). Les Colbert, on peut le +dire, ont alors seuls tout le pouvoir. Ses neveux, Desmarets, Torcy, +ont les finances, les affaires étrangères. De ses gendres, Chevreuse a +le ministère occulte et la confidence du roi; Beauvilliers, la +direction très-patente de l'ensemble et une influence directe sur la +guerre, par le mariage qui unit sa famille aux Chamillart. Madame de +Maintenon, en perdant Chamillart, sa créature, semble alors avoir +perdu tout. + +C'est l'apogée des saints, l'avénement réel du duc de Bourgogne, la +rentrée violente des Jésuites au pouvoir par un directeur absolu, que +les saints vont donner au roi. + +L'incapacité de la coterie apparut tout d'abord dans les entreprises +légères où elle entraîna Chamillart. Sur la foi de quelque intrigant, +elle crut que l'Écosse, irritée contre l'Angleterre, n'attendait que +le Prétendant pour se donner à lui. Les Anglais étaient avertis, +surveillaient le passage. Forbin, si résolu, jugeait l'entreprise +impossible. Ceux qui voyaient tout du prie-dieu, de la chapelle de +Versailles, la déclaraient facile. Elle traîna, manqua. On n'en eut +que la honte. + +Même espoir chimérique pour reprendre les Pays-Bas. Là, Beauvilliers, +Chevreuse, montrèrent d'un coup ce qu'ils étaient, prouvèrent qu'ils +ne soupçonnaient rien ni des affaires, ni de l'armée, ni du monde +réel, de l'éternelle nature humaine. Ils eurent l'idée bizarre de +mettre à cheval leur petit duc de Bourgogne, de lui faire commander la +grande armée de France, de lui faire faire sur Marlborough cette +conquête de la Flandre. + +L'armée, péniblement refaite, n'avait pas besoin d'un tel surcroît de +découragement. Inexprimables furent l'étonnement, et, s'il faut le +dire, la risée. Le roi, jadis, avait amusé le soldat en lui donnant +dans son bâtard, le duc du Maine, un général bancroche; mais celui-ci +était bossu. Il y a bien des manières de l'être. Le bossu Luxembourg, +fortement ramassé, donnait une idée d'énergie, de concentration +redoutable. Mais le duc de Bourgogne était de ces bossus longuets qui +sont la faiblesse même. + +Saint-Simon, dont il fut le Dieu, ne peut dissimuler le triste effet +de sa figure, nez long et long menton pointu, un grand désaccord des +mâchoires, dont le râtelier supérieur débordait jusqu'à emboîter celui +d'en bas. De là une parole et un rire ridicules. Les cuisses et les +jambes trop longues, non qu'elles fussent inégales; mais l'extrême +grosseur d'une épaule rompait l'harmonie générale et le faisait +boiter. Il n'était pas mieux à cheval. Il s'y tenait fort raide. «Il y +semblait une pincette.» Ce qu'il avait de beau et de charmant, les +yeux, la fine et spirituelle physionomie, c'est ce qui ne se voit que +de près, et point du tout de loin. À la tête des troupes, la +silhouette étrange d'un avorton bossu, boiteux, fut tout ce que vit le +soldat. + +Le génie d'un Molière eût arrangé les choses qu'on ne serait pas +arrivé à les rendre plus comiques. Sous lui dut commander l'homme de +France le plus en contraste, le gros duc de Vendôme, patron des +_libertins_, des mangeurs, des rieurs, cyniquement obscène et dissolu. +Qui n'eût pas connu sa bravoure, aurait dit à le voir une femme +grasse, impudente. Comme on l'a vu plus haut, loin de cacher ses +vices, il en faisait trophée. Il était solennellement, triomphalement +sale et immonde. Les soldats en riaient et ne l'aimaient pas moins. +Ils le croyaient heureux, homme de grands réveils et de brillants +coups de collier. Il avait cependant cinquante ans et devenait lourd. +Manifestement, il baissait. + +Le jeune duc, qui avait passé sa vie ou dans son cabinet d'études, au +prie-dieu, ou dans une société délicate de pieuses dames, ne pouvait +être qu'indigné. Il ne voyait rien, n'entendait rien de Vendôme qui ne +dût lui faire faire un signe de croix. En toutes choses, même de +guerre, il n'y vit qu'un damné bouffon qui ne pouvait qu'attirer sur +nos armes la colère divine. Les coups hardis et hasardés, où Vendôme +avait réussi, ne lui parurent que des folies heureuses. La +circonspection naturelle du novice était autorisée par le déplorable +mentor que le roi lui avait donné, M. d'O, qui déjà en pleine victoire +navale, avait arrêté le comte de Toulouse et gâté son succès. Il +n'avait promis qu'une chose, de ramener vivant M. de Bourgogne. Même +les gens habiles que le prince consulta ensuite, étaient des hommes de +tactique, opposés d'école et d'esprit à Vendôme, comprenant moins +l'élan de nos Français. Seuls, peut-être, ils auraient bien fait, +mais ainsi en contraste avec un génie opposé, ils ne pouvaient +qu'entraver tout. + +On avait tout porté en Flandre. On n'était pas assez fort sur le Rhin +pour empêcher Eugène de le quitter et d'aller joindre encore +Marlborough, comme il l'avait fait à Blenheim. Les faciles et +brillants succès qu'on avait eus sur le premier, tant qu'il fût seul, +furent bientôt arrêtés. Les dissentiments éclatèrent entre les deux +partis qui divisaient l'armée. Ils s'accusent les uns les autres, et +tous deux justement. Vendôme fut parfois lent, et le prince hésitant, +trop circonspect. Toutefois nous devons, au total, en croire moins +Saint-Simon qui était alors à Versailles, que les historiens +militaires qui étaient présents. + +Dans l'affaire d'Audenarde, où on se laissa surprendre, Vendôme, avec +la droite seule, combattit l'ennemi, et jamais il n'obtint des +conseillers du prince que la gauche le secondât. La nuit vint, nous +sauva. Vendôme, exaspéré, voulait rester sur le champ de bataille, +recommencer le lendemain. On lui dit qu'alors il resterait seul, ce +qui lui arracha ce cri de fureur: «Vous le voulez? Il faut donc se +retirer.» Et regardant le duc de Bourgogne: «Aussi bien il y a +longtemps, Monseigneur, que vous en avez envie!» Brutalité cruelle qui +s'adressait au moins coupable, à un enfant peu responsable de ce qu'on +lui faisait faire. Les assistants pâlirent, baissèrent les yeux. La +foudre aurait eu moins d'effet. Un tel outrage au petit-fils de +France! Lui, il n'eut aucun embarras; il était chrétien, étranger aux +idées de l'honneur du monde. Il ne dit rien. Peut-être, en son for +intérieur, trouva-t-il qu'en ce mot si dur, tout n'était pas mensonge, +et son respect religieux de la vérité l'empêcha de le démentir. Quoi +qu'il en soit, cet étrange silence qui parut un aveu, n'édifia pas, il +indigna. Il aggrava et enfonça l'outrage. + +Pour comble, les conseillers du prince, voyant la retraite se faire un +peu confusément, auraient voulu qu'il prît une chaise de poste, +laissât l'armée, sous le prétexte d'aller au-devant d'un renfort. +Vendôme l'en empêcha. Il craignait une débandade. Il n'avait que trop +dégradé, par son imprudente parole, ce jeune prince qui, après tout, +était le drapeau de l'armée; il sentit qu'on s'en prendrait à lui, +s'il l'avilissait tout à fait. + +Ces divisions enhardirent l'ennemi. Eugène et Marlborough prirent le +dessein téméraire d'aller saisir la porte de la France, sa barrière du +Nord, la place de Lille. Pour pénétrer ainsi en pays ennemi, il +fallait tout prendre avec soi; l'armée d'Eugène, qui arrivait +derrière, devait traîner un monde de vivres et de bagages. L'occasion +était belle pour l'attaquer à part, isolée et embarrassée. Vendôme le +voulait, mais on l'empêcha de bouger. Qui dit cela? L'apologiste même +du duc de Bourgogne, Saint-Simon, qui ne peut s'empêcher de déplorer +cette faute, et qui la juge inexplicable. + +Par deux fois, Eugène, en personne, put amener ses troupes et ses +convois, le matériel immense dont un tel siége avait besoin. Le 12 +août, Lille est investi. Par un dévouement admirable, le vieux +maréchal de Boufflers, qui était alors près du roi pour contrôler, +diriger Chamillart, quitta une position si douce, obtint de se jeter +dans Lille. Sa résistance obstinée, héroïque, donna quatre mois à +l'armée pour venir au secours. Et elle ne vint pas. Le prince avait +près de lui, pour l'autoriser contre Vendôme, un général sérieux, +habile, Berwick, qui n'en donna pas moins de funestes conseils. On +perdit du temps à percer des bois qui séparaient de l'ennemi. On +perdit du temps en prières publiques, en processions où le duc de +Bourgogne s'arrêta avec trop de complaisance. Il semblait étranger aux +choses de la terre. Il avait acheté une lunette anglaise, et s'amusait +le soir à observer la lune. Il menait à l'armée sa vie de Versailles, +s'y livrait à ses jeux de femme ou de séminariste. Quand la nouvelle +vint de la reddition de Lille, il jouait au volant et il n'interrompit +point la partie. Son menin, M. de Gamaches, lui dit ce mot piquant: +«Je ne sais, Monseigneur, si vous gagnez le royaume des cieux; mais +pour celui d'ici-bas, il faut avouer que Marlborough et le prince +Eugène s'y prennent de toute autre manière.» + +On fut enfin devant l'ennemi. Vendôme voulait attaquer et en avait +l'ordre du roi. Berwick et les amis du prince s'obstinèrent à +attendre. Ils exigèrent qu'on en référât encore à Versailles, ce qui +donna au prince Eugène tout le temps désirable pour fortifier ses +lignes, barrer la plaine intermédiaire et devenir inattaquable. Alors +arrive Chamillart, avec l'ordre nouveau et précis d'attaquer. Trop +tard. Une vaine canonnade montre qu'il n'y a plus rien à faire. On +s'éloigne; on se borne à essayer d'affamer l'assiégeant. Cela eût +réussi peut-être. L'espoir dernier d'Eugène était un grand convoi de +vivres qui lui venait d'Ostende. On chargea d'arrêter ce convoi un +mauvais officier, protégé du ministre, qui se fit battre, et le convoi +passa. Lille dès lors devait succomber. Après plusieurs assauts +repoussés avec grand carnage, après que Boufflers, retiré de la ville +dans la citadelle, l'eût défendue encore deux mois, il reçut du roi +l'ordre de capituler (10 décembre 1708), et l'ennemi, maître de Lille, +le fut d'envahir le royaume. Lille une fois rendue, ce fut une débâcle +morale, Gand se livra sans tirer un seul coup. Rien n'arrêta le cours +des revers. + +Le duc de Bourgogne resta fort tard dans la saison pour assister, +impuissant, immobile, à ces malheurs, pour en endosser la lourde +responsabilité. Ce fut, de toutes parts, contre lui un cri, de risée à +la cour, et dans le pays, de douleur. Saint-Simon a beau épuiser les +ressources infinies du talent, de la passion, à grossir, à gonfler +l'importance de la cabale de Vendôme, de la cabale de Meudon. Mais la +France, tout entière, alors, était dans la cabale. + +Les monuments les plus naïfs, les lettres même du duc de Bourgogne et +de son maître, disent que la France avait raison. Ses bonnes +intentions ressortent, mais aussi sa parfaite incapacité, son +indécision, sa préoccupation des petites choses et des petits +scrupules. Parmi ces grands et cruels événements, il est préoccupé de +minuties. Il demande s'il ne pèche pas en prenant logement dans un +couvent de religieuses. Fénelon admire ce scrupule d'une âme si +timorée, répond en s'écriant: «Ô! que cet état plaît à Dieu!» + +Le plus souvent pourtant, c'est Fénelon qui est le militaire, et le +prince semble le prêtre. Fénelon l'anime et le pousse. Il semble qu'il +grossisse sa voix pour l'obliger d'avoir du coeur. Il lui écrit le mot +biblique: «Combattez et soyez vaillant.» + +Mais ne l'est pas qui veut. Il y faut ou l'énergie de race, ou une +vaillante éducation. Il n'avait eu ni l'une ni l'autre. Il était né +d'une femme passionnée, maladive et mélancolique. Il était l'oeuvre +d'un bel esprit mystique, qui l'éleva justement dans son grand moment +quiétiste. Rien de plus énervant que la quiétude agitée. En général, +l'éducation dévote, habituant l'esprit à l'espoir du miracle, à +l'attente du surnaturel, détruit la foi en soi, le nerf, l'activité de +l'homme. Cela détruit, on ne le refait pas. Un exemple saillant est +celui des tribus d'Amérique que les missions convertirent; adoucis, +christianisés, devinrent incapables de se défendre contre leurs +sauvages voisins. + +Les réponses du prince sont fort touchantes, mais elles donnent peu +d'espoir. Il s'humilie et s'accuse encore plus qu'on ne le fait. On +lui reprochait seulement la mollesse, l'indécision. Il se reproche _la +hauteur et l'orgueil_ (fatalité native, qu'il ne pouvait dompter même +à l'égard d'un exilé, notre hôte, le pauvre Prétendant). Il se +reproche _le mépris des hommes_. Là il exagère ou confond. Car son +coeur charitable n'eut nul mépris du peuple. Quant à son entourage de +cour qui le menait si mal, tout en eût été mieux s'il l'avait vraiment +méprisé. + +C'est du reste l'adresse instinctive des dévots de se dispenser de +réforme en s'accusant, s'humiliant; ils esquivent par l'humilité. Il +ne dit pas un mot sur le point essentiel, _le défaut d'activité_, et +l'inertie mobile qui tourne, sans avancer. Il n'y peut rien changer. +Il subit passivement ses défauts, qui sont sans remède, étant devenus +sa nature. «_Il se renferme, prie et lit._» + +Ainsi, dans cet aimable prince, l'un des meilleurs hommes du temps, se +trahit l'incurable vieillesse d'un monde qui va finir. Chez lui, c'est +impuissance. Chez les autres, endurcissement. À la veille des plus +grands malheurs, nulle réforme possible, ni dans l'État, ni dans +l'Église. Tous se résignent à leurs vices, qui sont leur imminente +ruine, aux abus qui, plus que la guerre, plus que tous les fléaux, +vont amener la catastrophe. + + + + +CHAPITRE XV + +SUITE DU GOUVERNEMENT DES SAINTS--L'ANNÉE 1709 + +1708-1709 + + +On devinait que quelque chose de terrible allait arriver. Les +prophètes ne manquaient pas; mais qui les croit dans ces moments? Les +avertissements successifs, les appels à la pénitence, je veux dire aux +grandes réformes, revinrent souvent, comme une cloche funèbre. Fénelon +dès 93; Boisguilbert en 98; et celui-ci plus tard encore dans sa +mémorable réponse à la principale objection: «_Peut-on réformer l'État +en pleine guerre?_» Il cite avec raison l'exemple d'Henri IV et de +Sully, qui vaillamment commencèrent la réforme bien avant la paix de +Vervins. + +Mais le dernier et le grand avertissement se fit en 1707. On entrait +dans la banqueroute. Chamillart en était aux ressources désespérées +des assignats, d'une espèce de papier-monnaie. Et on n'en voulait +plus, de son papier. Tout l'argent fuyait sous la terre. Éperdu, ne +sachant où donner de la tête, devenu jaune, étique, lui-même ne +pouvait plus se porter sur ses jambes. Il n'y avait pas de temps à +perdre. L'année 1708 mangée d'avance. Pour faire face à la guerre et à +toutes dépenses, il ne reste que 20 millions. + +Dans ce moment suprême, à ce lit de l'agonisant, viennent deux +médecins, deux prophètes, Vauban et encore Boisguilbert. Leurs avis, +différents en plusieurs choses, sont identiques en une, l'essentielle, +qu'on peut dire d'un mot: «_L'égalité_,» l'impôt sur tous, sans égard +aux priviléges. + +Ces créateurs de la science économique, parmi leurs vues fécondes, +mêlaient (toute création a pour ombre un peu de chaos) nombre de +choses hasardées et qui donnaient prise. Leur grand élan de coeur, +leur chaleur admirable, faisait tort quelquefois à ce qu'ils +apportaient de lumineuse vérité. Il était trop facile de ridiculiser +Vauban, par exemple sur la dîme royale payée _en nature_ par la gerbe +patriarcale des anciens âges. Leurs réformes, à ces choses près, +étaient-elles impraticables par excès de hardiesse? Point du tout. La +plupart se sont faites par les progrès des temps, et nous semblent +aujourd'hui timides. Même trois ans après, on en prit quelque chose, +et l'on imposa la noblesse. + +Vous ne lirez rien de si éloquent dans les hommes de 1789, non pas +même dans Mirabeau, que la préface du _Factum_ de Boisguilbert (1707). +Il y a à la fois l'amertume du grand inventeur méconnu, l'âpreté +désespérée de la sibylle qui revient une dernière fois; ce sont les +accents de Cassandre, mais avec la sombre menace du temps nouveau qui +vient vengeur. En voici deux mots abrégés: «On a ri de mon premier +livre (en 98). _Il y avait encore alors de l'huile à la lampe._ Ceux +qui ruinent la France trouvaient encore de quoi se payer leurs +mensonges, acheter la protection. Mais aujourd'hui que _tout a pris +fin faute de matière_, que leur sert de me contredire?... Ils ont crié +à la folie. Oui, l'un des deux partis est fou... Christophe Colomb et +Copernic ont été traités ainsi. Saint Augustin, Lactance, ont appelé +fou celui qui le premier parla des antipodes. Et la suite a fait voir +que la folie était de leur côté...» + +«La France a la pierre dans les reins. Il faut une incision...» + +Était-elle praticable? Non, disait la routine, l'administration +(d'accord avec la cour et les traitants protégés par elle). Non, +disait l'utopie anodine et superficielle de Fénelon, de Beauvilliers, +du duc de Bourgogne; et l'on va voir qu'eux-mêmes ils ne savaient +proposer rien. + +Ce parti était au plus haut, puisqu'il donna au roi, comme j'ai dit, +son ministre et son confesseur. Eh bien! avec tant de paroles et de +vaine sensibilité, il était si peu sérieux, que sur ces vingt millions +qui restaient en tout pour l'année, il en donne un à notre gouverneur +des Pays-Bas, l'électeur de Bavière, pour qu'il laisse la place et +l'éclat des succès au duc de Bourgogne. La dévote cabale voyait +l'avenir, et Salente, le prochain règne du jeune Télémaque, et ne +voyait pas l'horreur de la situation présente. Du moins elle ne la +sentait pas, mais elle en jasait à merveille. + +Vauban fut disgracié, comme un dangereux fou. Ordre de saisir son +livre. Il meurt six semaines après de voir la France perdue. Pour +Boisguilbert, on lui accorde l'essai de son système, mais où? comment? +dans un essai, dérisoire, impossible, qu'on en fit justement chez un +parent de Desmarets son adversaire, intéressé à faire échouer tout. +Boisguilbert s'emporta, fut exilé, privé de son gagne-pain, sa place +de petit juge de Rouen. Saint-Simon eut grand'peine à le sauver. + +Il dit très-bien: «Les livres de Vauban et de Boisguilbert avaient un +grand défaut. Ils enrichissaient le roi et sauvaient le peuple; mais +ils ruinaient l'armée des financiers, des commis, des employés. _La +robe_, qui a toutes ces places, en rugit tout entière.»--Il devrait +ajouter _la Cour_. Les gens de cour, même tels parents de madame de +Maintenon, telle duchesse, sublime d'_amour pur_ et de quiétisme, +étaient autorisés par le roi à avoir part dans les affaires des +traitants. Ils s'associaient (à l'aveugle, je veux bien le croire) +dans mainte affaire véreuse qu'ils ne comprenaient même pas. Le roi +ainsi réparait leur fortune. + +Affaire de coeur et de pitié. Tous les abus de cour étaient +intéressants, et il y avait la plus grande cruauté à les frapper. +C'étaient tous des cas spéciaux et hors des lois, de ces _miserabiles +personæ_ devant lesquelles le droit s'arrête. Vauban et Boisguilbert, +qui fauchaient tout cela, semblaient des coeurs bien durs. Les bons, +les doux, les pacifiques, comme Beauvilliers, Chevreuse, même leur +austère jeune prince, n'auraient pas supporté le _tolle_ et les cris +qu'une telle violence eût soulevés. Le roi, attaché au passé, dominé +par la cour, n'eût pu la voir en deuil, en larmes. + +Les hauts tenants de la situation, Beauvilliers et Chevreuse, gendres +de Colbert, mirent aux finances le cousin de leurs femmes, neveu de +Colbert, Desmarets, qui se fit fort de nous tirer d'affaire sans +sortir des anciens errements, sans entrer dans l'inconnu périlleux des +révolutions. + +La qualité qu'on demandait le plus aux contrôleurs généraux, c'était +la dureté, et Desmarets l'avait. Saint-Simon l'appelle cyclope, +anthropophage. Il n'avait pas bonne réputation, et on l'avait chassé +jadis pour une assez mauvaise affaire. Il était très-capable. Il le +montra par cette belle réforme de créer les receveurs généraux, de +faire par eux presque pour rien ce qui engraissait tellement les +traitants. L'histoire pardonnera beaucoup à celui qui fit face à ce +moment terrible, et trouva de l'argent pour le suprême effort des +résistances, dans cette crise désespérée. + +N'eût-il pas pu le trouver autrement? Oui, s'il avait pu faire peser +la grande réforme sur les privilégiés, sur le clergé, le grand +propriétaire, et, dès 1708, exiger d'eux sérieusement ce qu'il essaya +d'en tirer plus tard, en un mot, faire payer la guerre, la défense du +sol à ceux qui possédaient le sol. Pour cela, il aurait fallu que ceux +qui influaient et qui donnèrent un confesseur au roi, le lui +trouvassent hardi, d'un grand coeur qui forçât le sien et qui imposât +la réforme pour expiation de son règne. Desmarets alors, ayant carte +blanche, eût pu oser prendre l'argent où il était vraiment, au lieu de +pressurer et de sucer à mort ceux qui n'avaient plus que les os. + +Mais les amis de Fénelon, les Beauvilliers, etc., amis dévoués des +Jésuites, étaient très-loin de ces idées. Leur coeur sensible eut +pitié des abus, pitié du clergé, des seigneurs. Desmarets ne put rien +que suivre l'ancienne route, c'est-à-dire écraser le pauvre. + +Son premier pas est net et simple. Il ne paye plus. Des fonds mangés +d'avance, en 1708, aucun payement. On payera en 1709, puis plus tard, +puis jamais. Cependant la nécessité l'oblige d'anticiper sur les +années suivantes jusqu'en 1716! Et comme on doute fort qu'on soit +jamais payé, on ne lui prête plus qu'avec une usure effroyable. + +Mais si l'industrie, le commerce pouvaient se relever, l'impôt +retrouverait où se prendre. Le colossal effort de Colbert, le +grandiose, l'éphémère monument de l'Industrie improvisée par lui, et +aujourd'hui gisant à terre, ne va-t-il pas se relever sous son neveu? +Pour cela, le moyen est simple. Rouvrez les portes de la France. Telle +est l'obstination de nos protestants exilés dans leur amour pour elle, +que la plupart encore quitteraient les meilleurs abris, pour venir +travailler ici, sous l'écrasement de l'impôt. En cela justement, +Desmarets est encore lié par sa malheureuse origine. Il est appelé, +créé précisément par le parti dévot qui repousse l'idée de ce rappel, +qui subirait plutôt toute réforme; celle-ci blesse trop leur +conscience. On l'a vu par ce que nous avons cité des papiers du duc de +Bourgogne. + +Loin de relever l'industrie, le commerce, Desmarets, étranglé par le +pressant besoin, pour un petit profit, leur porte un coup terrible. +Boisguilbert avait dit que le salut se trouverait surtout dans la +libre circulation. Desmarets la supprime. Il double en une fois les +droits de passage sur les routes, les péages des rivières. Dès lors, +le peu de mouvement qui restait a cessé. Dans ce grand corps +paralytique, chaque parti s'isole. La main gauche peut mourir que la +droite n'en saura rien. Nulle action que celle de la dévorante armée +financière qui ronge le royaume. Nul bruit que celui des mâchoires du +cyclope exterminateur, qui mange les mourants et tout à l'heure les +morts. + +C'est une erreur de dire que Desmarets relevait la France quand le +terrible hiver de 1709 vint l'accabler. Il faut dire au contraire que +les grands coups étaient portés même avant cet hiver, et que, s'il fut +si meurtrier, c'est qu'il sévit sur un peuple que l'on avait mis en +chemise. + +On fut saisi cruellement, et l'on perdit l'esprit. Il y paraît aux +contradictions singulières qu'on trouve dans les récits de ce fléau. +On ne s'accorde ni sur la date du mois où il sévit, ni sur son +intensité réelle. Ce qui est sûr, c'est qu'après un début d'hiver +tiède, où les feuilles revinrent, on fut percé à vif d'un froid subit. +Les uns disent que la mer gelait (exagération ridicule). Toutes les +rivières furent prises. Le froid, dit M. Peignot dans ses recherches +sur les grands hivers, fut à Paris de 16 degrés Réaumur et ailleurs de +18. Cela est rigoureux, mais nullement extraordinaire. C'est ce qui +se voit habituellement en Pologne, souvent même en plusieurs parties +de l'Allemagne; c'est ce qui n'est nullement inouï en France, ce qui +s'est vu et avant et depuis (en 1788, en 1829). + +La mortalité n'en fut pas moins épouvantable. On le comprend par ce +qu'on vient de voir, que la riche Normandie, dans sa riche généralité +de Rouen, ne couchait que sur la paille.--On le comprend quand on sait +que le pauvre Français d'alors n'était vêtu que de toile (l'Anglais de +laine);--quand on sait que partout les maisons ne se réparaient plus, +que la chaumière, ouverte à la bise sifflante, était vide de bestiaux, +que la famille n'avait plus ces bons compagnons, ces doux réchauffeurs +de la vie humaine qui, de leurs toisons, de leur tiède haleine, la +défendent si puissamment. La nature fut sévère, mais n'eût pas été +homicide, si elle n'eût pas frappé sur l'homme nu, dépouillé par +l'homme. + +On put jouir alors de la belle ordonnance qui doublait les droits de +passage. Le blé resta où il était, et ne circula point. Il s'accumula +forcément ou s'entassa perfidement, attendant, spéculant sur la cherté +croissante. Saint-Simon donne ici et paraît partager les horribles +soupçons qui couraient dans le peuple. La cour aurait été complice! +Madame va plus loin; elle affirme que madame de Maintenon, qui, +pieusement en public, mangeait du pain bis, trafiquait sur les blés, +et y gagna énormément. Il n'y a à cela aucune vraisemblance. Peut-être +ses parents, expressément autorisés à refaire leur fortune en prenant +part aux affaires des traitants, furent-ils (à leur insu) associés aux +bénéfices de ces cruelles spéculations. + +Louis XIV, nullement complice, agit comme s'il l'eût été. Il trouva +fort mauvais que les Parlements menaçassent les monopoleurs. Il se +chargea de les punir lui-même. Mais aucun de ses officiers n'aurait +osé saisir des gens appuyés de si haut. + +Pour comble, de pauvres laboureurs s'étant avisés de semer du _blé de +mars_, alors peu répandu, la police, soit par bêtise et stupide +ignorance, soit par servilité féroce pour les puissants accapareurs du +froment, défendit cette culture. Défense monstrueuse! qu'on révoqua +trop tard. + +Des petits travaux dans Paris, donnés à quelques ouvriers, un petit +essai de taxe des pauvres, tout fut misérable et honteux. + +On crut un moment que la peste allait aider la faim. Des épidémies +vinrent. Immense queue à la porte des hôpitaux. Ceux-ci, épuisés de +ressources, revomissaient les pauvres par torrents pour mourir de +faim. + +Les suites du fléau furent plus cruelles peut-être encore. Les +misérables survivants, les enfants pâles, étiques que laissèrent des +pères épuisés, eux-mêmes n'engendrèrent que des infirmes et des +avortons maladifs. L'exiguïté des Français fut proverbiale en Europe. +Les gravures anglaises surtout exposent à la risée, sous leur taille +de nains, les sujets de Louis le Grand (_V._ Hogarth, etc.). + +Comment le roi prit-il cette crise? La misère n'était plus au loin. +Elle était sous ses yeux, à sa cour, à sa table presque. Elle +emplissait Versailles. Un flot de squelettes affamés venait battre la +grille d'or. On ne se fia pour la repousser qu'aux Suisses qui, ne +sachant que l'allemand, n'entendaient pas leurs navrantes prières. +L'idée du châtiment que Dieu étend sur les rois mêmes, la redoutable +idée que les puissants parfois expient les maux publics, lui vint-elle +enfin à l'esprit? La peur et la pitié auraient bien pu, ce semble, +agir en son coeur pour le pauvre, et lui faire enfin écouter la voix +de ces réformes populaires qu'il avait si outrageusement écartées. Un +homme qu'il aimait, son chirurgien, Maréchal, un homme excellent, +ferme et droit, eut le courage de lui dire la situation, mais ceux à +qui elle profitait trouvèrent moyen de l'irriter. On afficha dans +Paris des lettres où l'on disait «qu'il y aurait encore des +Ravaillac.» Bon moyen de donner le change, de le crisper, de le +raidir, de le tenir dans les vieilles voies, fermé, serré dans son +Versailles. + +Il était tard pour qu'il changeât. Ce peuple qui criait à lui, qui +croyait encore à son roi, et semblait espérer qu'il changerait les +pierres en pain, ce roi n'y comprit rien que le Paris de son enfance, +le Paris de la Fronde. Il s'assombrit, mais ne s'attendrit pas. + +Dans l'état de sécheresse où il était, on ne peut même dire qu'au +propre sens, il fût dévot. Il pouvait seulement, sans humilité vraie, +s'abaisser, céder tout, se livrer entièrement aux amis des Jésuites, +qui étaient ceux de la paix à tout prix. + +Il faut laisser l'orgueil, être vrai, ne déguiser rien. Tout ce qu'on +a dit sur la dignité du gouvernement de Versailles dans ces extrêmes +malheurs est absolument faux. Deux ans durant, il donna à l'Europe un +solennel spectacle d'humilité dévote dans la diplomatie, avala les +risées, souffleté, tendit l'autre joue. + +Depuis plusieurs années, les menées maladroites de Torcy et de +Chamillart faisaient l'amusement de la Hollande. Chacun des deux +ministres envoyait des agents secrets, des quidams de toute sorte qui +travaillaient à part, se dénigraient les uns les autres. On les +faisait parler, on en tirait ce qu'on voulait, on en riait, on ne +répondait rien. + +Cependant, en 1709, le grand pensionnaire Heinsius, notre rancuneux +ennemi, calcula qu'en faisant semblant de vouloir nous entendre il +amuserait en Hollande le parti de la paix, et réellement fortifierait +la guerre par l'avilissement du roi. + +Sur ce leurre d'Heinsius, on envoya bien vite M. Rouillé de Marbeuf à +un très-secret rendez-vous, où il trouva deux Hollandais sans +instructions, sans pouvoirs, et qui n'avaient rien à lui dire. +L'entrevue secrète est publiée partout. Eugène et Marlborough simulent +la surprise, une grande colère contre leur compère hollandais. Nulle +paix si le roi n'abandonne Philippe V. «_Il l'abandonne_, ne demande +pour lui que les Deux-Siciles.--Non, ce n'est pas assez... Il faut +_qu'il le renverse_ et le chasse lui-même.--Mais le roi reprendra-t-il +Lille?--Nous gardons Lille, et nous voulons l'Alsace.» + +Voilà ce qu'on avait gagné à cette démarche. Une telle négociation, en +mars, avant la campagne, valait déjà la perte d'une bataille. Eh bien! +cela n'éclaira pas. Beauvilliers (d'après Fénelon) imaginait que, +l'Espagne perdue, la France était sauvée. Un conseil eut lieu le 28 +avril, où il y eut moins de raisons que de larmes. Ceux qui avaient +repoussé les grandes réformes, repris la routine impuissante, +exposèrent lamentablement la situation, sans dire (ni voir peut-être +eux-mêmes) combien ils y avaient contribué. M. de Beauvilliers, par ce +navrant tableau, fit pleurer tout le monde. Son homme, Desmarets, +l'empirique, qui, en 1708, s'était fait fort de sauver tout sans +recourir aux moyens radicaux de Vauban et de Boisguilbert, avoua qu'il +était perdu, qu'il ne pouvait plus rien. Curieuse destinée de nos +contrôleurs généraux. Chamillart avait fini par une sorte d'idiotisme. +Desmarets, que vit Saint-Simon, lui parut un fou furieux dans la rage +du joueur à sec. + +Sous ce vertige, le conseil, effaré de désespoir et de terreur, eut +recours à ce qui était la ruine et l'abîme même, la honte des offres +suppliantes... Le roi écrivit de sa main à Rouillé de céder sur tout, +pour tout, et sans réserve. Puis, la peur gagnant dans la nuit, on +avisa le lendemain que Rouillé, ignorant l'absence absolue de +ressources où l'on était, louvoierait encore, traînerait. Le ministre +Torcy lui-même, emportant ce fatal secret, alla solliciter à la Haye +la pitié de nos ennemis implacables. Dans sa petite maison d'où il +gouvernait la Hollande, Heinsius fut bien étonné quand on lui dit +qu'un homme était là dans son antichambre, et que cet homme était... +la France, en son ministre des affaires étrangères. Autre bataille +gagnée, à bon marché. Eugène et Marlborough ne montrèrent aucune +grandeur. Ils jouèrent comme le chat féroce avec la proie. Ils dirent +qu'on pourrait bien donner un royaume à Philippe V pour le +dédommager, non la Sicile, mais un royaume en France, fourni par son +grand'père, par exemple la Franche-Comté. + +Une maladroite tentative pour corrompre Marlborough ne fit qu'éclairer +sa vertu. L'irréprochable capitaine déclina respectueusement l'offre +du roi. Nous étions tellement bas, et lui si haut, que ce n'était plus +pour lui la peine de prendre quelque argent. Il croyait bientôt avoir +tout. + +La farce finit le 28 mai par l'ultimatum dérisoire qu'on fit au roi et +qu'on peut dire d'un mot: _N'obtenir rien, et céder tout._ Le roi +doit, _en deux mois_, chasser son petit-fils, faire sur lui la +conquête de l'empire espagnol. Il doit, à l'instant même, détruire, +combler Dunkerque. Et, à ce prix, sans doute, il obtiendra la +paix?--Non, _une trève_ de deux mois. + +Mystification insolente, mais méritée par l'excès de sottise de gens +qui s'en allaient pleurer devant l'ennemi, qui énervaient ainsi la +guerre à l'ouverture de la campagne. + +Le roi alors, disent les historiens, se releva dignement par un appel +à la nation. Cette pièce n'a point du tout ce caractère. C'est une +circulaire adressée aux grands seigneurs, gouverneurs de province. +Elle est pieuse plus que patriotique. Le roi montre qu'il a fait ce +qu'il a pu pour avoir la paix, que la guerre n'est pas son péché, mais +bien celui des alliés. Il pense que ses peuples refuseraient la paix à +ces conditions qui blessent la justice et l'honneur. + +Du moins sa conscience était calme; elle était en bonne main. Le P. La +Chaise étant mort le 20 janvier 1709, le roi chargea MM. de +Beauvilliers et de Chevreuse de choisir le Jésuite qui deviendrait son +confesseur. Grande mortification pour madame de Maintenon, non +consultée. Par grâce, elle obtint cependant que ses hommes, les +sulpiciens, Godet, évêque de Chartres, et le curé la Chétardie, +conféreraient sur le choix avec les deux ducs. Ces sulpiciens, en +baisse, furent trop heureux d'être de leur avis. + +Beauvilliers et Chevreuse furent ici incompréhensibles. Ils firent un +choix prodigieux, inattendu et incroyable, en parfaite contradiction +avec ce que le roi pouvait désirer, et directement opposé à leur +propre caractère. Leur servilisme ultramontain ne suffit pas pour +expliquer cela. Et il ne suffirait pas non plus de dire que, dans les +grands malheurs, l'esprit baisse, que la vue devient trouble et +louche. Si ce n'eût été que sottise, le résultat eût été négatif, ils +auraient pris un imbécile. Il fut très-positif en mal, riche en +funestes conséquences. + +Dans les plus petites choses, ces messieurs regardaient Cambrai. +Combien plus dans celle-ci, l'affaire vraiment la plus grave du +royaume! Qui sera assez sot pour croire qu'ils aient agi sans Fénelon? +Il faut voir sérieusement ce qu'il était alors, et on le voit +très-bien dans sa double correspondance, de direction mystique et de +direction politique. Ceux qui ont tant jasé sur ses livres auraient +bien fait de lire ses lettres, tout autrement transparentes, +instructives. + +Il est absolument perdu dans sa guerre du jansénisme. Toute sa peur, +quand son élève vient en Flandre, c'est qu'il n'écoute les +Jansénistes. Il veut faire venir à Cambrai des Jésuites pour +travailler ensemble à cette belle guerre. On verra avec effroi +jusqu'où l'esprit de polémique put entraîner cette ombre qui ne vivait +plus que par là. Dans l'affaire de la _Bulle_, il suivit les Jésuites +jusqu'à l'extinction du christianisme et la condamnation des propres +mots de l'Évangile. + +On est stupéfait de la manière étrange et malicieusement équivoque +dont il parle du jansénisme: «Les _libertins_ sont pour le jansénisme +qui prêche de _suivre son plus grand plaisir_.» + +Veut-il dire que les hommes de Port-Royal sont des épicuriens? C'est +le premier sens qui se présente et qui trompera le lecteur vulgaire +(qui est le plus nombreux). Ce qu'il veut dire au fond, c'est la +calomnie éternelle des prêtres contre la Liberté. La Liberté pour eux, +c'est _Quod libet_, ce qui plaît au caprice. Ils n'ont garde de +reconnaître qu'elle consiste à suivre la voix, nullement capricieuse, +de la conscience, interprète intérieur du Droit et de la Raison. Le +respect que l'on doit à ce parti austère du jansénisme, c'est de +reconnaître qu'à travers ses inconséquences, il défendit pourtant +contre la Bulle (contre le _Quod libet_ anti-chrétien de Rome), +l'Évangile et la conscience. + +Fénelon dit ailleurs, avec une légèreté incroyable: «_qu'en deux mois, +on peut finir le jansénisme_.» Une victoire si prompte implique des +moyens bien violents. Quel homme était capable d'employer ces moyens? +Qui pouvait faire rentrer le roi dans la voie de rigueur, la voie de +la Révocation, lui faire proscrire les Jansénistes comme les +protestants? Il n'en était qu'un seul. + +MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, investis du pouvoir étrange de +choisir ce maître du roi, allèrent tout droit rue Saint-Antoine, aux +Grands Jésuites (qu'on appelait ainsi en opposition des Jésuites +enseignants de la rue Saint-Jacques). Ceux-ci n'enseignaient pas, +prêchaient un peu, mais surtout confessaient. Ils intriguaient, +couraient les grands hôtels. Leur vraie besogne était de ruminer sans +cesse, de conspirer pour la grandeur de l'ordre. + +Derrière l'église maussade de Saint-Louis et de Saint-Paul, dans une +cour noire, verte d'humidité, et qui est comme un puits, on voit +encore l'ennuyeux bâtiment (aujourd'hui collége Charlemagne). Les +corridors étroits et monotones, percés de portes basses, vous mettent +dans des chambres nues, tristement blanchies à la chaux. Dans une de +ces chambres se trouvait un vieux cuistre, le P. Tellier, durci, +recuit, dont l'âcre fiel jaunissait ses yeux louches. S'il ne les eût +baissés, on n'eût pu supporter son regard de travers, faux, menteur, +et pourtant d'un fou furieux. + +Tellier avait, au grand complet, tout ce qui pouvait l'exclure de la +place en question. Le roi aimait les belles figures, et celui-ci avait +la mine atroce, «il eût fait peur au coin d'un bois.» Le roi, dans +l'affaire de la Chine, s'était fort déclaré, avait chassé le P. +Lecomte. Et justement Tellier, pour cette même affaire, eut contre lui +les Missions, la Sorbonne, les Dominicains, tout le monde. Le roi +était habitué avec La Chaise à être dirigé tout doucement, par un +homme à tempéraments, qui, en même temps, ménageait le clergé, +atténuait l'odieux de sa grande puissance. Tellier n'avait rien de +tout cela; il était fait pour briser tout. Il vivait dans une seule +idée (la grandeur des Jésuites), sans voir rien autre, ni ciel, ni +terre. Il était clos dans cette monomanie, comme une bête dans une +cage de fer. Ses confrères en avaient terreur. À peine cinq ou six, de +sa trempe, hasardaient d'approcher du monstre. + +Jamais un homme, même le plus mal né, n'arriverait de lui-même à cette +perfection dans le mal. Il y faut l'action collective des grands corps +qui, à la longue, concentrent dans un individu un enfer de méchanceté. +Les Jésuites de France, maîtres de nos rois et rois réels de la grande +monarchie du siècle, étaient trop gros seigneurs pour être bien avec +leurs généraux (Gonzalès, Tamburini). Le vrai _Gesù_ était moins celui +de Rome que celui de Paris, la grande vilaine maison. Là se tenait +leur _conseil étroit_, une véritable inquisition dont le chef et la +cheville ouvrière était ce Tellier. Ils réparaient leur indocilité en +étant plus Jésuites que les Jésuites romains, plus intrigants, plus +furieux, plus scélérats pour la grandeur de l'ordre. Ils avaient été +impudents, comme on a vu, l'avaient payé. Et d'autant plus, par ces +humiliations, le venin de Tellier s'était envenimé. Il était fou de +haine et de vengeance. Il empoigna cet énorme pouvoir que les deux +ducs lui mettaient dans les mains, comme une massue pour écraser, +comme un cruel fouet de pédant, un knout, un martinet de fer. + +Il faut avouer que ces honnêtes et modestes seigneurs, qui n'avaient +pris ascendant sur le roi qu'à force de l'adorer, le ménagèrent bien +peu ici. Vingt ans plus tôt, jamais ils n'eussent osé lui montrer +seulement un tel homme. Mais alors ils pensèrent sans doute que, +vieux, sec et brisé, il serait moins sensible, recevrait le mors de +cette rude main, et peut-être la subirait d'autant mieux parce qu'elle +était rude, et par esprit de pénitence. + +Les Missions, les Sulpiciens, les ex-concurrents des Jésuites, appuyés +sur l'influence décrépite de madame de Maintenon, ne purent faire +équilibre. Elle continuait de baisser devant l'importance croissante +du duc de Bourgogne, de Beauvilliers. Elle échoua pour mettre un homme +à elle dans le conseil contre Beauvilliers. Voisin, qu'elle parvint à +substituer à Chamillart, n'eut aucune influence morale. L'influence +resta tout entière du côté du soleil levant, de la puissance nouvelle +qui montait à l'horizon, je veux dire du côté du duc de Bourgogne. Son +père, le grand Dauphin, déjà apoplectique, pouvait mourir et mourut en +effet. + +Toute la cour se rallia sous la pieuse cabale. Si le jeune prince, par +excès de scrupule, faisait effort pour être juste (comme Saint-Simon +veut le faire croire), il ne le pouvait pas. Il était en tutelle. On +ne lui avait pas permis seulement de lire les _Provinciales_. C'est +l'année de sa mort que Fénelon enfin lui permet, non de les lire, mais +de se les faire lire par le Jésuite Martineau, qui saura bien les +commenter et en adoucir le venin. + +La France étant en de telles mains, la grande affaire est le salut et +le monde à venir, la dispute théologique. L'ennemi capital n'est pas +Marlborough, mais Quesnel. Les grands événements ne sont pas les +batailles, mais les mandements. + +Pour l'extérieur, le trait saillant de la politique des saints, c'est +la confiance pour l'ennemi. Il y aurait peu de charité à douter de la +bonne foi de M. de Marlborough. Toute la colère de la cabale dévote +est pour Philippe V, qui ne veut pas abdiquer. Fénelon ne dissimule +pas qu'il craint nos succès, qui endurciraient le roi d'Espagne dans +son obstination. Lui-même, si l'ennemi prend Cambrai, il ne quittera +pas (dit-il) son diocèse, subira le maître autrichien. Dans cet esprit +de résignation, de bons généraux et de bons ministres ne sont pas +désirables; ils retarderaient ce qui doit s'accomplir, prolongeraient +nos calamités. On rappelle d'Espagne notre ambassadeur Amelot, homme +capable, administrateur sérieux qui eût un peu relevé ce pays. On +rappelle le jeune Orléans, qui y a eu quelques succès. On laisse +croupir chez lui Vendôme, qui eût pu en avoir. À grand'peine on en +vint à l'employer plus tard. + +Plusieurs proposaient de céder tout à l'ennemi _jusqu'à la Somme_, +d'abandonner ce que la France avait gagné en deux cents ans, de +revenir à la misérable France ouverte et désarmée que trouva Louis XI +à son avénement. + +Fénelon mord à cette idée. «On pourra, dans ce cas, dit-il, fortifier +Péronne, Saint-Quentin, Guise.» + +Qui prouve qu'on eût gardé Paris? + + + + +CHAPITRE XVI + +LA REINE ANNE ET SARAH MARLBOROUGH--MALPLAQUET + +1709-1710 + + +Le grand peuple qui meurt dans cette année funèbre s'éteint sans voix. +Il effraye le monde de sa patience. + +À peine quelques pages rares et presque ignorées d'un petit paysan +(Duval) disent l'horreur profonde des pauvres troupeaux d'hommes +poursuivis par la faim, la laissant au village et la trouvant partout, +errants sur la plaine déserte, ivres, éblouis de l'hiver, frappés, +mais résignés, s'asseyant à terre pour mourir. + +Ceux qui étaient armés montraient même douceur. Ni plainte, ni +pillage. Dans une armée de cent mille hommes à qui le pain manquait +sans cesse, nos soldats épuisés jeûnaient et ne se plaignaient pas, et +mouraient de la mort des saints. + +Les langues sont finies et les mots épuisés, devant de tels +spectacles. L'histoire en deuil s'arrêterait, s'asseoirait aussi pour +pleurer, si, dans l'abîme même, elle n'avait vu enfin une lueur. + +Hors de la politique atroce qui froidement perpétuait les maux, deux +faits fort différents eurent lieu qui recommencèrent la nature. + +Nature! grand nom! qu'importe qu'on en ait abusé! Ce n'est pas une +vaine parole, c'est la réalité solide qui porte tout le reste, c'est +la vie elle-même; d'autre part, l'amour, la pitié. Dans les situations +désespérées, ayant creusé la mort, on trouve (au fond, dessous) la +Toute-Puissante et l'Adorable, qui renouvelle le monde. + +Dès longtemps la pitié, la conscience, tyrannisées et étouffées, +réclamaient pourtant et criaient. La reine Anne pleurait à chaque +ordre de guerre qu'on la contraignait de signer. + +D'autre part, notre infortuné paysan de France, dans l'excès des maux +mêmes, eut un réveil étrange. Par le sublime coup de Malplaquet, il +reconquit pour nous l'intérêt, le respect de tous. + +L'opinion tourna et redevint française. Anne s'enhardit peu à peu, et +commença d'agir. Malplaquet n'y suffisait pas. L'élan définitif, qui +fit enfin sortir le monde de la mer de sang, eut lieu, il faut le +dire, d'abord tout simplement dans le coeur d'une bonne femme. + +Elle était bonne, et voilà tout. Du reste, faible, craintive et née +pour obéir, pour être le jouet des autres. Tous l'ont méprisée, +dénigrée. Elle n'avait pourtant pris le trône que par scrupule +religieux. Anglicane zélée et craignant le papisme, elle faisait avec +remords et larmes la guerre à son frère qu'elle aimait. Esclave du +parti de la guerre, malheureuse dans son intérieur, elle tomba de +chagrin dans de tristes faiblesses. N'importe, elle était bonne, d'un +coeur compatissant, avait horreur du sang, et on lui doit la paix du +monde. + +Elle était toute pitié, sensibilité instinctive. Il n'y eut pas une +seule exécution (même de meurtriers) pendant son règne, parce que la +signature de la reine y était nécessaire et qu'elle ne pouvait la +donner. On peut juger du désespoir où la jetaient ces grandes +exécutions d'innocents qu'on appelle des batailles, de sa douleur aux +massacres inutiles qu'on s'obstinait à faire, la France offrant tout +pour la paix! Elle s'écriait: «Mon Dieu! quand donc finira cette +horrible effusion de sang?» + +On la faisait marcher, on la faisait signer au rebours de sa volonté; +par exemple le terrible _writ_ qui inflige _la mort à quiconque +communiquera avec un pays où serait le Prétendant_. Sauvage précaution +pour rendre toute négociation impossible, élargir le détroit, +éterniser la guerre, faire couler entre les deux peuples un +infranchissable fleuve de sang. + +Cette pauvre âme de douceur et de paix était entre les mains du démon +de la guerre. J'appelle ainsi son amie d'enfance, Sarah Marlborough, +charmante, intrigante et perverse, d'un coeur cruel, qu'elle aimait +uniquement. Née pauvre, elle était si riche de malice et d'esprit, que +le sage Marlborough n'hésita pas à l'épouser, sûr d'y trouver une mine +d'or. Comme il était toujours absent, et le mari d'Anne toujours ivre, +les deux délaissées s'épousèrent, pour ainsi dire. Mais Anne était la +femme. Elle avait les besoins d'une Anglaise: aimer, obéir. Elle +dépendait extrêmement de Sarah, car elle souffrait dès qu'elle ne la +voyait pas, et elle lui écrivait sans cesse sous le petit nom de +_Morley_. Elle appelait Sarah _Freeman_ (l'homme libre), allusion à +son parti et à l'énergie de son caractère. + +Les amitiés passionnées de femmes sont, on l'a vu, un caractère de ce +siècle. L'amour des hommes était si peu de chose! Les emportées s'y +jetaient avec scandale, virilement, comme la fameuse Christine de +Suède. Les dévotes, avec une certaine onction féminine, comme les deux +reines d'Angleterre, celle de Londres et celle de Saint-Germain (la +seconde pour une Italienne). Mais cette bien-aimée Sarah abusait +cruellement de son ascendant masculin. C'était un politique en jupes, +espion des whigs et lieutenant des Marlborough, qui leur livrait la +reine dans son plus secret intérieur. Si elle avait soupiré pour la +paix, si elle avait pleuré au souvenir de sa famille, on le savait, et +d'autant plus on la traînait dans la voie de la guerre. + +Tant que Louis XIV fut vraiment redoutable, avant Blenheim, Ramillies +et Turin, la guerre était le droit de l'Angleterre. Mais quand il +baissa tellement, qu'il offrit l'Italie, quand il offrit l'Espagne +même, il était insensé que les whigs s'acharnassent pour grandir +l'Autrichien, pour en faire un Louis XIV. Ils se disaient le parti +patriote, et patriotiquement gagnaient de toute manière. Ils +engraissaient par la bourse et la banque, en écrasant d'impôts +l'agriculture, ruinant le commerce, la marine marchande, partout en +proie à nos corsaires. Pendant que leur poète Addison écrivait +_Caton_ à leur gloire, leur chef Marlborough s'arrondissait et se +faisait tout d'or. Il gagnait par les fournitures, gagnait par les +troupes incomplètes, recevait pension des rois, des juifs de Londres. +Peu à peu cependant, les offres de la France augmentant, il devenait +clair qu'on ne voulait plus rien dans la guerre que remplir ses +poches. Comment cette effrontée Sarah soutenait-elle près de la reine +une si honteuse situation? Par des moyens honteux certainement, par +tout ce qui pouvait obscurcir, affaiblir, ce très-faible esprit. + +Le croissant ascendant du parti whig qui gouverna dans le XVIIIe +siècle, le souvenir des victoires de Marlborough ont protégé Sarah, et +l'ont grandie. Si on la fait criminelle, on la pose en lady Macbeth, +digne, altière dans le crime. À l'en croire elle-même, elle aurait +tout emporté de haute lutte par l'ascendant d'une âme forte sur une +faible. Elle n'eût rompu avec la reine que par mépris de sa +dépravation. Le contraire est bien plus probable. Sarah est si souvent +menteuse dans ce qu'elle a écrit, qu'elle doit mentir ici encore. Anne +était une douce personne, honnête et pieuse, triste, ennuyée, +maussade, une sotte peut-être, qui, par pudeur, se défendit fort mal +des accusations impudiques d'une femme qui ne rougissait pas. Mais, à +les regarder toutes deux, Anne et Sarah, l'histoire (sous serment) +jurerait: «La coupable, c'est celle-ci.» + +Elle tenait la reine dans ses mains, dans cette demi-séquestration où +nous avons vu en Espagne Philippe V. Une personne, ainsi captive, est +bien peu responsable. Elle reçoit, subit tout du dehors, même ses +vices. Anne, avec sa vie de recluse, d'esclave toujours contrariée, +était sur la pente générale alors; elle aimait les spiritueux, buvait +l'oubli. Sarah, qui pour cela l'insulta plus tard, y trouvait fort son +compte. Dans l'éblouissement, les pesanteurs de tête, le vertige d'un +tel état, les signatures passaient bien aisément. + +La confidence de cette misère lui donnait une grande prise. C'est un +triste côté de la nature humaine qu'une faible personne aime plus +celle qui voit ses hontes de nature ou de vice, ces choses humiliantes +ou ridicules dont on demande pardon. L'enfant aime qui le souffre, le +gâte, sa bonne ou sa nourrice. La demi-ivresse est une enfance. Elle +tourne volontiers à l'attendrissement. Anne, tendre d'elle-même, en +ces moments de défaillance où l'on est à discrétion, servie, soutenue +par Sarah, avait pour elle des élans et des larmes, qu'on eût crues +des larmes d'amour. Fort loin des désordres du temps, ignorante des +moeurs qu'indiquent les sonnets de Shakespeare, elle se défiait peu, +suivait l'instinct aveugle. Sa vie avait été abstinente, ajournée. +D'autant plus aisément les mauvaises fées pouvaient agir, l'ivresse et +l'ivresse du sang, enfin les ruses caressantes qui sans nul doute ne +furent pas épargnées pour tirer des gages solides. Si la pauvre folle +en venait à écrire ces folies, si Sarah avait d'elle des lettres +ridicules, elle devenait maîtresse absolue. Les rôles étaient changés. +Anne était sa servante, et Sarah la foulait aux pieds. + +Sarah avait été élevée avec la reine, donc n'était pas très-jeune, et +elle n'était pas précisément belle. C'était une petite femme, à traits +fins, délicats, dans un contraste singulier avec sa langue aiguë, sa +piquante énergie. Si sa riche chevelure, à flots voluptueux, n'eût eu +un effet féminin, elle eût tenu beaucoup du jeune homme. Et +certainement elle était plus qu'une femme. Sa violence, sa force +impérieuse, donnaient du prix à des moments plus doux. C'était un +maître, et d'autant plus aimé, pour peu qu'il mollît et fît grâce. +Mais cela, sans témoin. En public, elle commandait, grondait et +corrigeait la reine. + +Elle avait donné à Sarah, on peut dire, l'extrême confiance +d'habitudes et de privautés, en la faisant Maîtresse de la garde-robe. +Place analogue à celle de la _Camerera mayor_ d'Espagne. C'était la +royauté de l'intérieur le plus intime, l'entrée aux heures cachées, +aux moments impossibles. Les reines et rois, toujours sous les yeux du +public, n'avaient nulle autre retraite (la duchesse de Bourgogne, plus +tard le petit Louis XV, s'y cachaient pour pleurer). Moins de mystère, +du reste, en France, Espagne ou Italie, où on ne s'enfermait guère. +Mais en Angleterre, tout fermé. L'heureuse favorite, admise à cet +asile, le témoin unique et chéri pour qui on ne se gardait plus, +tenait la personne même. + +Sarah avait bien plus que la princesse des Ursins, ayant la clef et le +verrou, le sanctuaire où la prude timide laissait la pruderie, +mollissait tout à fait. Sortant de là, émue, sous un reste d'ivresse, +elle achevait de délirer, et elle écrivait à Sarah bien plus peut-être +qu'elle n'eût osé lui dire. C'est ce que voulait la perfide. Loin de +la redresser doucement et d'anéantir ces billets, elle les gardait +comme menace permanente, comme arme, pour la perdre au besoin. + +Dès lors, elle la ménagea peu, la traita comme un mari dur traite une +femme de cinquante ans, trop tendre. Non-seulement elle la faisait +taire, lui imposait le silence, mais elle signalait son vice, la +dévoilait cruellement, comme Cham fit à Noé. Un jour, à un office +solennel à Saint-Paul, elle lui donna ses gants à tenir, ce que fit la +reine avec soumission. Puis, les lui reprenant, elle se détourna +insolemment comme pour éviter son haleine. Anne eût pleuré, et c'eût +été tout, si, en particulier, Sarah l'avait dédommagée; mais c'était +le contraire. L'assiduité lui pesait. Elle crut pouvoir sans danger +l'occuper, l'amuser, en plaçant auprès d'elle sa propre cousine, jeune +femme agréable, lady Masham, «pour le service de la chambre à +coucher.» Celle-ci était modeste, intéressante. Elle était pauvre. Son +père, bon négociant, s'était ruiné. Mariée, elle était veuve, n'ayant +qu'un mari nul, de forme et de cérémonie. La reine la trouva fort +douce, aussi obéissante que Sarah était insolente. De plus, elle avait +justement les opinions de la reine, du torysme anglican. Elle ne +parlait que de la paix. + +Les deux femmes s'attendrirent ensemble sur les misères de la guerre, +le désolant état de l'Europe. Anne sut peu à peu bien des choses +qu'elle ignorait. Elle sut que l'Empereur, la Hollande, faisaient peu +et ne payaient rien, donc que tout retombait sur l'Angleterre, qui +seule payait le massacre annuel, pour l'élévation de l'Autriche et le +profit de Marlborough. Le bon coeur de la reine se souleva. Sa +conscience s'ouvrit, et elle y vit ce jour terrible, que d'elle +primitivement, de sa signature, de sa main, dérivaient tous ces +maux,--d'elle captive, d'elle esclave de deux vices, épouse dégradée +de ce demi-mari qui l'avilissait en public. + +Mais, d'autre part, la pauvre femme se voyait seule. Ce démon tenait +tout. Le Parlement, l'armée, toutes les places depuis longtemps +étaient dans la main sanglante de Marlborough et de Sarah: «Et mon +honneur aussi!» pouvait dire Anne. Car, dans la figure aigre et sombre +de son tyran, elle lisait: «Je te perdrai quand je voudrai!» + +La honte, la pudeur est forte chez la femme, bien forte chez la femme +anglaise. Pour telle misère, fort innocente, elle pâlit, frémit. On a +tort de rire ou douter. Elles sont telles, en effet. Qu'était-ce donc, +grand Dieu! pour la reine Anne d'être violemment découverte en cette +honte d'intérieur, qu'elle avait peu sentie à travers certaines +fumées, mais qui maintenant lui semblait si fangeuse!... _La reine_, +en Angleterre, c'est un être de religion, une divinité politique. Et +cette divinité, on allait la moquer aux cafés, la chanter aux +tavernes, aux carrefours, la traîner aux ruisseaux... Plutôt mourir. +Nul doute que telle n'ait été sa pensée. + +Entre la peur et la pitié, la conscience, la peur l'emportait. + +Les hommes dominent leur bonté fort aisément et l'étouffent au besoin. +Mais dans le coeur des femmes, la pitié est souvent une passion +souveraine et la bonté une douleur à laquelle elles ne savent +résister. Deux choses paraissent avoir emporté la reine Anne, vaincu +la peur et la pudeur qui lui liaient les mains. + +Elle sut l'épouvantable horreur de notre année 1709 et la grande +boucherie du siècle, Malplaquet. + +Elle sut la dernière négociation de Louis XIV en Hollande au printemps +de 1710. Elle en eut honte et douleur pour les rois. + +Ce ne sont pas les femmes seulement, ce sont les hommes et les plus +durs, du plus ferme courage, qui pleureront au souvenir de la patience +et de la douceur de nos pères dans ces extrémités funèbres. + +Les fourbes qui menaient la guerre et qui venaient de refuser les +offres illimitées du roi, espéraient retrouver l'aventure de Blenheim. +Ils avaient 130,000 hommes de vieilles troupes, et Villars 90,000, en +partie de recrues. Avec ce surplus énorme de 40,000 hommes, avec des +masses de soldats aguerris contre des corps boiteux complétés par des +paysans, ils étaient sûrs de tout, et cependant, ils essayèrent la +tromperie, les pourparlers qui à Blenheim avaient détrempé les +courages. Villars, qui avait entassé dans Mons ses malades +innombrables, couvrait cette ville dans une position assez forte, un +croissant dont les pointes étaient gardées de bois. Sa malheureuse +armée, retardée par les vivres, avait marché la nuit, et s'était à la +hâte fortifiée d'abatis, de petits retranchements. + +Les Hollandais hésitaient d'attaquer. Eugène le voulait. Marlborough +envoya d'abord des promeneurs qui vinrent causer et regarder. La vue +de ces gens bien nourris, bien vêtus, était une tentation. Les nôtres, +en guenilles, sentaient d'autant mieux leur misère. Le rouge Anglais +et le lourd Hollandais semblaient une risée de leurs tristes figures, +de leurs bras maigres, faibles pour lever le fusil. Ces promeneurs +inoffensifs furent bien reçus des nôtres. Ils avaient l'air de dire: +«Pourquoi se battre? arrangeons-nous.» + +Ils firent venir aussi leurs officiers, et enfin l'homme important, +dirigeant, de l'armée anglaise, le factotum de Marlborough, le rusé +Cadogan, qui, tout en observant nos positions et nos défenses, +s'adressa à un de nos généraux, l'Italien Albergotti. On parla de +paix, on regretta que Villars ne fût pas là pour en parler. De sorte +que ce mot fatal de _paix_ circulait de rang en rang, l'espoir aussi, +l'idée qu'entre braves gens on pouvait s'entendre. Voilà qu'on +s'attendrit là-dessus; on est amis déjà, on s'embrasse sans se +connaître. Villars vit le danger. Mais ces Anglais nous aimaient tant +qu'ils ne voulaient pas se retirer. Pour en venir à bout, il fit tirer +des coups en l'air. + +S'ils n'avaient pu débaucher nos soldats, du moins ils s'en allaient +instruits. Quelques dessinateurs avaient eu le temps de saisir les +profils de nos défenses; on voyait les jours, les endroits où leur +canon pouvait nous entamer, où leurs grosses masses se jetteraient +pour nous écraser de leur nombre. Ils virent que le centre était +faible, et qu'en portant la grande attaque sur la droite, ils +forceraient Villars à affaiblir encore le centre pour secourir cette +droite. + +Ils virent supérieurement le matériel, point du tout le moral. +L'impatience des souffrances, la bataille retardée deux jours, ce +parlage inutile et ces embrassements de Judas, avaient donné à nos +soldats une violente irritation, une sombre et terrible fureur. +Villars, passant devant les lignes, vit des morceaux de pain à terre +qu'ils avaient jetés. Ils ne voulaient plus manger, mais le sang de +leurs ennemis. + +L'expérience s'en fit par les mercenaires de Hollande. Ils vinrent +faire contre notre gauche l'attaque secondaire pendant que les Anglais +faisaient la principale à droite. Ces soldats allemands étaient menés +par de vrais Hollandais, capitaines orangistes, et par le petit +prince, neveu de Guillaume III; ils voulaient lui faire gagner sa +princerie avec du sang allemand, lui faire planter le drapeau jaune +sur les lignes françaises. On les laissa venir à bout portant, et là +les grasses légions, mitraillées, fusillées, lardées, fondirent et +disparurent. Le recul du drapeau tuait la maison d'Orange. Les pauvres +diables de soldats achetés, ne refusèrent pas, gagnèrent leur argent. +Ils furent ramenés trois fois par ces furieux orangistes. En un +moment, les nôtres firent un tas de douze mille morts. + +Notre droite, moins heureuse devant l'épaisse armée anglaise, avait +faibli. Villars, pour la sauver, prit des troupes au centre; il +chargeait à leur tête, quand un coup de feu lui brisa le genou. On +l'emporta évanoui. Heureusement, le vieux Boufflers, qui était venu +généreusement l'aider et qui déjà avait eu ce succès de la gauche, +accourt au centre. Déjà il était percé par Eugène. Succès facile avec +ses nombres énormes. Eugène jeta là trente mille hommes qu'il avait de +trop. Boufflers avait de son côté toute la cavalerie française qui +n'avait pas donné encore. Il chargea, rechargea, je ne sais combien de +fois. Tout restait incertain, lorsque Marlborough vint établir une +batterie qui mettait notre cavalerie entre deux feux. Cela décida la +retraite. Boufflers la fit lentement avec une moitié de l'armée. +L'autre moitié rejoignit bientôt. + +Comment les alliés, les prétendus vainqueurs, ne profitèrent-ils pas +de cette séparation? C'est qu'ils n'en pouvaient plus. Les nôtres +voulaient combattre encore. On ne leur laissa rien que cet horrible +champ à nettoyer. L'homme le plus véridique, le modeste Boufflers, dit +qu'ils eurent environ _vingt mille morts_, et les Français sept mille. + +Rien ne manquait à la laideur de l'événement. Il était inutile, +puisque la France offrait tout. Il fut taché de trahison, fatal aux +alliés, qui n'en tirèrent que Mons, qui, plus nombreux que nous d'un +tiers, perdirent trois fois plus que nous. Ils purent sonner les +cloches, mais les cloches des morts. + +Même succès sur la frontière. Entrés par trois côtés, Allemands, +Autrichiens, Savoyards, se donnaient rendez-vous à Lyon. La partie fut +manquée. Les premiers qui parurent, les Allemands, furent jetés dans +le Rhin. On commençait à voir qu'on n'entrait pas impunément en +France. Marlborough avouait lui-même que les Français ne se battaient +pas mal, «quand ils étaient bien conduits.» À Malplaquet, ils ne +furent pas conduits; Villars fut blessé tout d'abord, et vers la fin +Boufflers, dans ses brillantes charges, négligea d'appeler à lui sa +droite, qui était alors disponible et aurait donné la victoire. Ainsi +manquèrent les généraux. Tout se fit par l'élan et l'obstination du +soldat. Il y avait donc une France, on l'avait vu, senti, mais une +France à bout de ressource. L'hiver, Desmarets descendit aux hontes +dernières. Il ne payait qu'en rentes les sommes exigibles. Celui qui +attendait cent francs, en touchait cinq, plus un papier de 5 pour 100. +C'est la dérision du _consolidé_, solidement fondé sur la banqueroute +prochaine. Éperdu de détresse, il en était à voler des dépôts, à +brocanter des grâces; pour argent, il amnistiait les dilapidateurs de +la marine; il innocentait les faussaires. Les jeunes arbres des forêts +royales, l'avenir, l'espérance, il les coupait, les vendait à bas +prix. + +Dans ce Versailles doré, sous les triomphants plafonds de Lebrun, +l'Europe voyait un mendiant, pauvre diable en faillite, débiteur +insolvable. Aux négociations que le roi ouvrit au printemps, quand il +offrit de l'argent pour la guerre qu'on faisait à son petit-fils, les +Hollandais se mirent à rire, et demandèrent où seraient les sûretés, +quels seraient les banquiers qui répondraient pour un homme tellement +ruiné. Nos négociateurs, Uxelles et Polignac, répondaient +sérieusement, nommaient telles solides maisons. Mais les Hollandais +prolongeaient cruellement la facétie, disant: «Si ces banquiers +faisaient faillite eux-mêmes...?» + +De telles risées portent malheur. On trouva partout odieuse la +conduite d'Heinsius. Il voulait seulement pouvoir dire au parti de la +paix: «Vous le voyez, je négocie.» Il appelait nos négociateurs, et en +même temps, par tous les genres d'affronts, il tâchait d'irriter, +d'exaspérer. On lui avait envoyé les deux hommes les plus endurants du +royaume, décidés à sourire à chaque soufflet. L'un, le bel abbé +Polignac, dispensé (comme prêtre) d'avoir du coeur. L'autre, Uxelles, +un bas courtisan. Ils étonnèrent l'Europe de leur martyre +diplomatique. + +On ne voulait pas seulement qu'ils débarquassent (mars 1710). Puis on +ne leur permit de séjour que Gertruydemberg, petite citadelle noyée, +et on les logea dans un trou. Encore, durent-ils se déguiser, Polignac +en laïque, d'Uxelles quitter son habit militaire. On les tint là comme +en prison, avec si peu d'égards, qu'on leur ouvrait leurs lettres et +qu'on les leur donnait ouvertes. On traînait le plus qu'on pouvait; +chaque proposition mettait dix jours pour aller à la Haye. + +Qu'imposait-on? que voulait-on? on ne daignait le dire. Le roi, après +tant de choses offertes, offrait encore l'Alsace, il offrait de +démolir Dunkerque de ses mains; il offrait cette chose déshonorante de +faire une guerre d'argent à son petit-fils, de payer l'exécution de sa +ruine. Que voulait-on? tantôt c'était Metz, les trois évêchés, tantôt +la Franche-Comté. Pourquoi pas la Bourgogne? pourquoi pas Lyon? Jadis +il a dépendu de l'Empire. Bref, on ne voulait rien. + +Eugène avait en poche un plan dressé, signé par lui, du démembrement +de la France (Duclos l'a vu). C'était là son roman, et il s'y +obstinait en furieux. Fort sottement les Hollandais se faisaient ses +organes, disaient les choses folles qui devaient rompre tout et +rouvrir le champ aux armées. Le roi consentant à payer ceux qui +chassaient son petit-fils: «Non, ce n'est pas cela, dirent-ils. Il +faut que _seul_ il le chasse lui-même, et en deux mois.--Mais, disait +Polignac, Philippe V tient toute l'Espagne, moins Barcelone. Comment +le faire partir de là, si vous ne lui donnez au moins la Sicile? +Est-il possible que le roi fasse en deux mois la conquête de l'Espagne +et des Indes?--Eh bien! la guerre sera possible; nous allons la +recommencer.» + +C'était assez et c'était trop. Polignac publia par une lettre dans +tous les journaux les offres excessives du roi, les insolences +incroyables des Hollandais, le détail désolant de cette bastonnade +diplomatique. Triste publicité, dont les coeurs furent touchés +pourtant. Un grand revirement avait lieu en Angleterre. Trois partis, +sans s'entendre, agirent pour faire sauter les whigs: + +1º Les amis de la paix. C'était presque tout le monde, la masse +immense qui souffrait de la guerre. Agriculture, commerce, marine +marchande, immolés par la banque, la bourse et les agioteurs; + +2º Ce qu'on peut appeler les amis de la France. Je ne parle pas des +vieux jacobites, je parle du petit parti, très-puissant et +très-influent des gens d'esprit qui admiraient, aimaient notre +littérature, les moeurs faciles, les modes de France. Groupe brillant +de libres-penseurs, qui nous dut son élan, et nous le rendit bien. Ils +n'influèrent pas peu sur Montesquieu et sur Voltaire. + +3º Mais la coalition qui se faisait contre les whigs avait besoin +d'agir dans une forme identique, de prendre unité, force, dans quelque +grand mouvement. En Angleterre, les choses politiques prennent souvent +l'aspect religieux. Ce fut l'anglicanisme qui fournit cette force, +cette apparence populaire. On attaqua les whigs par un côté +certainement imprévu, leur tolérance (indifférence en matière +religieuse). Un furieux anglican, Sacheverel, déchaîna toutes les +langues. Il dénonça, piloria, en chaire, les chefs des whigs. Il +prêcha pour le droit des rois et contre la Révolution. +Applaudissements unanimes. Chacun trouva commode de placer ses griefs, +financiers, politiques, sous ce masque de réaction. Sacheverel, +poursuivi, condamné, n'en fut que plus populaire. Les dames eurent son +portrait sur les bagues et les éventails. Nul n'y prit intérêt plus +que la reine. Elle assista secrètement au procès. Elle attendait de là +son émancipation. Chose bizarre, mais vraie. La véhémence fanatique, +intolérante, absolutiste, de Sacheverel, travaillait pour la liberté, +battant en brèche le parti de la guerre, les Catons de la Bourse, les +spéculateurs en carnage. + +L'Angleterre était traînée par eux au rebours de sa volonté dans cette +guerre éternelle. La reine n'osait même soupirer. On la tenait +tellement captive et si étroitement séquestrée, que Sarah ne lui +laissait pas seulement porter du vin à une domestique malade. L'ayant +surprise ainsi en flagrant délit de charité, elle lui fit une scène +effroyable. Anne voulut s'échapper, mais elle la retint, s'adossa à la +porte, la força d'entendre, une bonne heure, cent choses abominables. +Elle parlait si haut, qu'au-dessous, les domestiques entendaient +tout. Anne, prisonnière, tête basse, écoutait malgré elle, perdue de +honte et de rougeur. + +Et il n'en fut nulle autre chose. La reine avala cela. Contre Sarah, +elle n'avait d'armes que la fuite. Six mois après, autre mortelle +injure. Marlborough devant être parrain d'une fille qu'on voulait +nommer Anne: «Je ne le souffrirai pas, dit la furie, si elle doit +porter le nom de cette p...» Le mot court, on en rit, Anne s'enfuit, +va se cacher à son château de Kensington. Sarah l'y poursuit et nie +tout. Elle l'aurait ramenée en laisse, si la nouvelle amie (selon +toute apparence) n'eût été là, invisible et présente. Anne n'osa lui +désobéir en obéissant à Sarah. J'explique ainsi sa fermeté. Les pleurs +menaçants de Sarah furent inutiles. Anne resta de glace. Ayant une +fois résisté, elle se trouva plus brave. On lui fit faire le pas +décisif, de commencer à modifier le ministère. + +On y alla tout doucement. On changea les ministres un à un, pour tâter +l'opinion. On réserva Marlborough. À l'entrée de la campagne, on +n'osait lui ôter les armées. Qu'eût-on dit au moindre revers? Les +ministres tories, l'adroit Harley et le spirituel Bolingbroke, se +tinrent en observation, l'oeil sur leur ennemi, ne faisant rien et le +regardant faire. + +Il ne fit rien du tout,--que prendre de petites villes. Et en même +temps Stanhope, autre général whig, éprouvait en Espagne la plus +sanglante défaite. Cette année 1710 fut étonnante en changements +rapides et romanesques. Les Autrichiens et les Anglais sont vainqueurs +d'abord. Philippe V fuit de Madrid. Mais il a l'Espagne pour lui, et +la France lui envoie Vendôme. L'archiduc fuit à son tour. Vendôme, à +Villaviciosa, trouve les alliés séparés. Par le coup le plus +hasardeux, il force les Anglais dans une petite ville, puis bat les +Autrichiens. Ceux-ci ont à jamais perdu la partie. L'Europe voit la +question d'Espagne décidée. Celle d'Angleterre l'est aussi. Les whigs +perdent l'espoir de remonter. + +Une chance unique leur restait. Une surprise pouvait leur rendre le +palais et la reine elle-même peut-être. Chassés par-devant de +Saint-James, ils auraient pu tenter de revenir par les derrières. Anne +était une femme faible, tendre, timide, qui aisément s'éblouissait. +Sarah avait toujours les clefs du plus secret appartement. L'obstacle +unique peut-être et le vrai était son orgueil. Mais son mari, plus +corrompu encore, ayant à craindre pour ses vols, n'aurait-il pu la +plier jusque-là, la pousser à cette porte? On savait les moments où +Anne avait peu de défense. N'eût-elle pas été embarrassée si tout à +coup elle avait vu Sarah repentante lui baiser les pieds? N'eût-elle +pas été émue de voir la fierté même joindre les mains, vaincue, rendue +à discrétion, implorant d'elle, non sa grâce, mais son châtiment? Qui +châtie n'en aime que plus. La reine eût bien pu s'attendrir, et la +rusée, pour un moment de honte, se serait retrouvée maîtresse. + +Les tories n'eurent point de repos que la dangereuse porte ne fût +fermée, que Sarah ne rendît la clef. Elle fit une résistance +désespérée, sentant que c'était tout. Il le fallait pourtant. Furieuse +alors, elle se mit à courir Londres de maison en maison, criant +qu'elle publierait les lettres d'Anne, contant toute chose secrète, +dévoilant (l'impudique) les tristes nudités de sa maîtresse, +exagérant, noircissant, salissant. + +Elle mêlait à cela une calomnie meurtrière. Elle disait à l'oreille +que le Prétendant naguère avait été dans Londres, qu'Anne l'avait fait +venir, l'avait vu, embrassé, qu'elle était vendue à la France, aux +papistes, etc. + +Terrible accusation en Angleterre. Qu'on se rappelle tant de lugubres +souvenirs, la furieuse explosion antipapiste qui eut lieu par trois +fois, et sous Élisabeth, et sous Jacques Ier, enfin par Titus Oatès. +Avec un morceau de drap rouge, on rend un taureau fou. Et l'Angleterre +aussi, avec ces vieilles lueurs de la conspiration des poudres. Que la +réaction wigh se fît sous Anne, on aurait eu, au lieu du procès de +Marlborough, le procès de la reine, et sa tendre amie eût refait pour +elle l'échafaud de Charles Ier. + +Elle fût morte de peur, cette femme craintive, si elle eût su son +frère dans Londres. Ses ministres frémissaient à l'idée seule +d'entamer des négociations avec la France. Il y avait peine de mort. +Personne n'osait donner aux whigs une telle occasion, et nul +n'attachait le grelot. + +On avisa dans un grenier de Londres un quidam, homme de peu, rien +qu'un _homme mortel_, comme dit Shakspeare. C'était un abbé Gautier. +On lui fit passer le détroit, d'Angleterre en Flandre. C'était la fin +de janvier 1711. Gautier arrive à Versailles chez Torcy: «Voulez-vous +de la paix?» dit-il. «C'était demander, dit Torcy, au mourant s'il +voudrait guérir.» + +Les Anglais offraient de négocier en Hollande. Le roi les étonna en +leur disant qu'il aimait mieux négocier en Angleterre. Il leur donna +cette grande situation d'arbitres de la paix, leur transmit le sceptre +du monde. + +Cela enhardit les tories. Ils pensèrent que si l'Angleterre recevait +des Français eux-mêmes la royauté du commerce et des mers, elle leur +pardonnerait d'avoir oublié la loi. Ils envoyèrent cette fois un +Anglais, le poète Prior, ex-garçon de taverne, hardi et plein +d'esprit, qui savait la France à merveille. Mais d'abord il demandait +tant qu'on était effrayé. On laissa la campagne s'ouvrir. Elle n'eut +pas grand résultat. Marlborough s'y enterra (dans l'or). Il ne fit +rien, gagna beaucoup; il se sentait descendre, et se hâtait de faire +sa main. Pour une petite ville qu'il prit, dans tout l'été, il se +trouva avoir mangé deux cent millions. + +Anne se hasarda enfin à recevoir un Français, le Normand Ménager, +habile homme, avocat et négociant. Elle craignait beaucoup. Ménager +logea près Saint-James, chez une sage-femme, et il ne sortait que la +nuit pour conférer avec les ministres. En bonne femme, et femme de +ménage, la reine s'occupa fort de lui, chargea Gautier d'en avoir soin +et de le régaler pour elle. + +Du premier coup, grande difficulté. Les tories disaient qu'il fallait +satisfaire l'Angleterre d'abord, et remettre à la paix générale les +intérêts de la France. «Quelle garantie, si vous n'écrivez rien? leur +disait Ménager.--Notre parole et celle de la reine, notre fortune et +notre vie.» Louis XIV fit dire qu'une telle garantie suffisait. Les +Anglais furent saisis de joie. Harley retint Ménager à souper, et, +renvoyant les domestiques, il but «au roi de France, au meilleur ami +de la reine.» (Septembre 1711.) + +On ne pouvait être difficile. + +Les tories, en péril, toujours en vue de leur procès futur qu'on leur +ferait pour avoir fait la paix, étaient forcés d'être exigeants. + +Premier point capital pour les couvrir d'avance: _la France renvoie le +Prétendant_; + +2º La France détruit Dunkerque, le grand nid des corsaires. Elle livre +Terre-Neuve (sauf un petit débarquement), Terre-Neuve, la pépinière de +ses matelots, qui occupait quarante mille pêcheurs; + +3º Elle donne libéralement ce qui est à l'Espagne, Gibraltar, +Port-Mahon, la douane de Cadix, le monopole de la traite des nègres. + +Enfin tout fut signé. Notre ami Bolingbroke mena le Français à +Windsor, où la reine l'attendait. C'était la nuit, l'automne (6 +octobre 1711). La reine aussi, comme les feuilles, avait pâli. Elle +était loin dans son automne, malade, et elle ne dura guère. La scène +fut touchante. + +Elle était heureuse de préparer la paix avant sa mort. Elle dit à +Ménager avec bonté qu'elle haïssait la guerre, le sang, qu'elle le +priait de présenter ses amitiés au roi de France. Peu après, Harley +l'ayant rencontré, lui prit les mains et dit avec effusion: «De deux +nations n'en faisons qu'une, une seule nation d'amis.» + +Grande parole dont tout coeur humain reste touché. Elle est féconde +d'avenir. Elle portait bien moins sur le traité (nécessaire et dur) +que sur l'autre lien qui rattacha les deux peuples. Je parle de ce +pont sublime de la libre pensée et de la nouvelle foi philosophique, +victorieuse de deux fanatismes, qui fut jeté sur le détroit. + +Le traité fut hardiment publié. + +Aux criailleries des Hollandais et Autrichiens, on répondit qu'ils +n'avaient aucun droit, n'ayant rien fait de ce qu'ils avaient promis. +Ils n'eurent plus de ressources qu'à conspirer contre la reine. +L'agent même de son successeur, l'électeur de Hanovre, celui de la +Hollande, l'ambassadeur d'Autriche, conféraient la nuit, débattaient +des propositions violentes, cruellement révolutionnaires. + +Harley savait tout heure par heure. Il le leur dit, et chassa +l'Autrichien en lui disant: «Vous êtes déshonoré... La reine eût dû +vous faire sortir, mais par les fenêtres.» Il dit au Hollandais: «Vous +êtes un incendiaire.» + +Enfin, l'exécution fut achevée, comme il fallait, sur le dos de +Marlborough, de l'illustre fripon qui si longtemps avait tripoté dans +le sang. On arracha l'orgueilleux oripeau qui le couvrait, et l'on +saisit quelques-uns de ses vols: le brocantage et le filoutage que +depuis si longtemps il faisait sur l'Europe, spécialement sur +l'aveugle Angleterre. Un des articles montait à dix millions. En un +seul, il put s'excuser, mais pour le reste, rien. Il en fut quitte +pour partir, flétri. Non pas en tout. Il y avait trop de complices. + +La principale, Sarah, qui seule avait rendu cela possible, par la +servitude de la reine, au lieu d'être fouettée à Newgate, comme elle +l'avait si bien gagné, alla, riche, trôner en Europe, et dans la +France même, qu'elle avait égorgée. + + + + +CHAPITRE XVII + +RUINE DE LA NOBLESSE--RUINE DU CLERGÉ--MORT DU DUC DE BOURGOGNE + +1710-1712 + + +Il est grand temps que tout ceci finisse. On vieillirait à user ce +vieux monde, qui, par delà toute raison, prolonge sa décrépitude. Tout +est fini. Qu'en faire? Pas une idée ne sortira de là. Ce sont de ces +moments (pour parler comme Luther) où Dieu s'ennuie du jeu, et jette +les cartes sous la table. + +Les cartes, ce sont les rois, les reines et les valets. Tout cela va +disparaître en deux ou trois années. L'Empereur d'abord, ce qui fait +empereur son frère Charles, prétendant d'Espagne (et cela finira à la +longue la guerre). Puis, presque à la fois la reine Anne, le duc, la +duchesse de Bourgogne, et je ne sais combien d'autres princes en +Europe. + +En tête de ces morts, nommons les deux grands morts, non pas des +hommes, mais des classes entières. La noblesse, le clergé périssent, +dévoilés et déshonorés, elle par l'enquête du _Dixième_, lui par +l'_Unigenitus_. La noblesse apparaît, ruinée de fortune et de coeur, +vivant de honteuse industrie. Le clergé, dans sa folle bulle, condamne +à la fois le dogme chrétien, l'esprit anti-chrétien. Il rejette le +passé, l'avenir, s'assoit entre eux dans le néant. + +C'eût été bien dommage que l'invasion eût réussi. Si l'étranger fût +venu donner le dernier coup à la vieille machine, on n'eût pas vu +combien elle était pourrie en dessous, on ne l'aurait pas vue +s'affaisser d'elle-même. + +En septembre 1710, lorsque Desmarets aux abois revint aux grands +expédients repoussés en 1708, quand il proposa d'ajouter à tous les +impôts le _Dixième sur le revenu_, qui devait atteindre tout le monde, +le clergé et la noblesse, on calma les scrupules du roi en lui disant +que le clergé s'en tirerait par un abonnement médiocre, et que la +noblesse, recevant de ses dons plus que ce dixième, elle en +souffrirait peu. On pouvait ajouter que les gens en crédit se feraient +exempter, ne payaient guère. C'est ce qui arriva. Ce gigantesque impôt +ne donna par an que vingt-cinq millions. + +Ce qu'il donna, ce fut la connaissance que les commis (et par eux tout +le monde) eurent des affaires de la noblesse, le jour effrayant et +subit qui se fit dans cet égout. Ces commis ne respectèrent rien. Pour +s'exempter ou se faire alléger, il fallut leur montrer le fond du +fonds. Saint-Simon est révolté de leur royauté insolente, de leur +curiosité effrontée. «Un rat de cave, dit-il, fut plus roi que Louis +le Grand.» + +Que fit-il donc, ce rat de cave, et quel fut ce martyre qu'endura la +noblesse? Le grand seigneur le dit en termes vagues, forts, mais +obscurs. On voit qu'il aurait trop souffert de s'expliquer. «_Il +fallut faire toucher ses plaies_,» produire au grand jour «_les +turpitudes domestiques_,» subir «cette lampe portée sur _les parties +honteuses_» qui frémissaient d'être montrées. + +Que veut-il dire? Voici ce que l'on vit. + +La noblesse, généralement expropriée, ruinée, ne vit plus alors que de +hasards, d'expédients, jeu, mendicité, vente effrontée du crédit qu'on +n'a pas, sales associations avec les financiers, servage des hommes +d'argent. + +Ceux-ci, robins, commis, traitants, hommes de travail et d'industrie +(le plus souvent mauvaise, il faut le dire), avaient secrètement +acquis le bien du monde oisif. S'ils laissaient celui-ci subsister, +c'était uniquement pour l'exploiter près de la cour. Il ne vivait +qu'en l'air, dans l'ombre de lui-même. Il figurait, mais n'était plus. + +Entre ces faux propriétaires et les vrais qui daignaient leur laisser +leurs titres encore, on vit les plus honteuses, les plus dégradantes +transactions. La finance, longtemps plumée par la noblesse, prenait +bien sa revanche. Elle se laissait bien moins endormir par des +mariages. Georges Dandin, devenu Turcaret, défendait mieux son coffre. +De là les désespoirs, les fureurs, les poisons, du temps de la +Brinvilliers et de la Voisin. + +Les hommes, plus légers, joueurs et parasites, sautant d'un pied sur +l'autre, prenaient mieux leur parti. Mais les femmes, plutôt que de +baisser, faisaient tout, aimaient mieux périr. Elles défendaient +jusqu'au bout l'apparence, le titre, qui les soutenaient à la cour, à +portée des bontés du roi. De là une situation contradictoire et +difficile. Pour se maintenir dans cette vieille cour de madame de +Maintenon, il fallait un peu de décence; au contraire, pour traiter +avec les créanciers, beaucoup, beaucoup de complaisance. + +La plus fière devait en rabattre. Le mari l'envoyait. Mais l'homme de +finance aimait à les tenir suspendus sur la ruine, près d'y tomber. Il +exigeait des gages écrits de honte. D'autres, espérant se relever, +pour vendre leur crédit, avoir part aux affaires d'argent les plus +malpropres, épuisaient les bassesses. + +Même avilissement du clergé. J'ai parlé de ses moeurs, des prêtres que +le roi sauvait de la justice, mettait en correction à Saint-Lazare, à +la Sodome de Bicêtre. Il les cachait, mais eux se dénonçaient les uns +les autres. Les Jésuites avaient ri de voir le gallican Harlay, +archevêque de Paris, hué du peuple qui l'éclairait la nuit quand il +allait secrètement de sa grisette à sa duchesse. Les gallicans purent +rire, quand le procureur général des Jésuites partit en emportant la +caisse et faisant banqueroute aux créanciers de la maison. + +Un peu de honte passe vite. Ils remontaient par la terreur. Dans leur +affaire des rites de la Chine, le pape y ayant envoyé le cardinal de +Tournon pour faire enquête, ils le firent enfermer dans les prisons +chinoises, où il mourut trop tôt pour leur honneur. Le pape n'osa +examiner, mais décida contre eux la question des rites. + +D'autant plus ils poussèrent la guerre du Jansénisme. J'en ai parlé +ailleurs, et j'en ai dit le fonds. Les Jansénistes furent les derniers +chrétiens. Ils soutenaient ce qui est le fonds du christianisme, la +Grâce, contre le libre arbitre. Les Jésuites, gens d'affaires par le +confessionnal, enseignaient traîtreusement la liberté pour la salir. + +Ce qu'il y avait en France de plus saint, c'était Port-Royal. Il +s'éteignait, ayant défense de recevoir des novices. Les religieuses +étaient vingt-deux vieilles femmes, plusieurs octogénaires. Les +Jésuites n'ayant pas de temps à perdre pour détruire cette maison +détruite. Ils calculèrent qu'un tel coup, obtenu du roi, étonnerait +aussi le pape. Le 5 novembre 1709, le lieutenant de police d'Argenson, +le magistrat des _filles_, fort connu pour ses moeurs, vint avec les +recors mettre sa main de police sur ces saintes. On enleva les malades +qui ne pouvaient se traîner. À peine purent-elles prendre un peu de +pain et de vin. Par une nuit humide et froide, on les fit voyager, +cinquante lieues d'une traite. Une, de quatre-vingt-six ans, mourut. + +Les morts mêmes furent persécutés. L'église, le cimetière, contenaient +trois mille cercueils. Il y avait là le coeur du grand Arnaud (apporté +de l'exil), les corps des fameux solitaires, Lemaistre de Sacy, +Tillemont. Racine y reposait. La grande foule, c'étaient les +religieuses, autour de leurs abbesses, la mère Agnès et la mère +Angélique. Les pauvres vierges, dans le long martyre d'une vie si +austère, privée de toute joie de nature, avaient bien gagné le repos. +Gardées, de leur vivant, par le voile et la grille, elles l'étaient +alors par la terre. On eut l'indignité d'aller les regarder au fond de +cette fosse, d'ôter le dernier voile. Celles dont l'inhumation était +récente, honteusement livrées au soleil, furent, parmi les risées, +jetées au tombereau. + +Le monde recula d'étonnement. On mesura par là la férocité des +Jésuites, leur pouvoir, la servitude du roi. Mais ce qui surprit le +plus, ce fut la honteuse faiblesse de Noailles, l'archevêque de Paris, +qui avait consenti, pour se laver du crime de jansénisme. Des trois +juges de Fénelon (Bossuet, Godet, Noailles), les premiers étaient +morts, et le dernier tombé bien bas. Fénelon ne blâma la destruction +de Port-Royal que sous un point de vue politique, craignant seulement +«qu'elle n'excitât la compassion pour ces filles.» Du reste, il en +profite pour accabler Noailles. Dans la même lettre (à M. de +Chevreuse, 24 novembre 1709), il dénonce un M. Habert, dangereux +janséniste, que Noailles tenait chez lui, dans son cloître de +Notre-Dame; il envoie à la cour une réfutation de cet Habert, et prie +Chevreuse de voir avec le P. Tellier ce qu'on pourrait faire contre +lui. Noailles, ainsi noté, dans cette flagrante inconséquence +d'abriter à Paris le jansénisme qu'il persécutait à Port-Royal, +semblait double, hypocrite et traître. Il n'était que faible et +flottant. + +Les fervents et fidèles amis de Fénelon, le voyant triomphant, +croyaient le ramener à la cour. À leur étonnement, le roi persévéra +dans son antipathie. Les Jésuites eux-mêmes, très-probablement, +l'aimaient mieux à Cambrai, dépendant, espérant, que d'être sous lui +à Versailles. Il attend patiemment, mais, tout en protestant qu'il est +résigné à l'exil, et priant Tellier «de ne pas s'exposer pour lui,» il +ne néglige rien pour son retour. Il dément dans ses lettres ce qui +peut irriter le roi. Il assure «qu'il n'y a nulle satire dans le +_Télémaque_;» et ailleurs: «qu'il n'a jamais proposé de rendre les +conquêtes du roi.» Mensonges évidents qui ne servirent de rien. + +Il avait rendu aux Jésuites le plus grand service, qui leur livra +l'Église, celui de faire marcher avec eux les Sulpiciens, leurs +rivaux, les Lazaristes, leurs ennemis, la grande armée de +Saint-Vincent de Paul (les Jésuites de la charité). C'est par un +Sulpicien, soigneusement dressé à Cambrai, qu'il exécuta pour Tellier +la perte de Noailles et prépara le grand coup de terreur (la bulle +_Unigenitus_). Ce Sulpicien, séide de Tellier et de Fénelon, alla +secrètement en Vendée, pays barbarisé par la persécution et devenu le +plus ignorant de la France. Là résidaient deux évêques imbéciles, un +Lescure, un Champflour (Saint-Simon). Cet homme, arrivant de la part +des deux grandes puissances, du confesseur qui nommait les évêques, et +du grand prélat de Cambrai, fit faire aux évêques (ou apporta tout +fait) un mandement terrible contre Quesnel et Noailles. Et cette pièce +fut, contre toute règle, affichée au diocèse de Paris. + +Noailles la lut avec effroi sur les portes de l'archevêché. Fort +maladroitement il répondit, retira aux Jésuites leurs pouvoirs dans +son diocèse, en exceptant Tellier! Tellier lui fit défendre de +paraître à la cour, et, par ruse ou terreur, travaillant par toute la +France, il lança sur lui trente évêques, qui signèrent les lettres que +leur envoyait le Jésuite. + +La mort du dauphin (16 avril 1711) faisait dauphin le duc de +Bourgogne. Le prince des dévots, héritier présomptif, dès lors prit +connaissance de toutes les affaires. Le roi même voulut que les +ministres allassent travailler chez lui. Laborieux, consciencieux, il +fut, cette année, un demi roi de France. Son influence modeste, mais +réellement illimitée, donna grand encouragement, et aux Jésuites dans +leur guerre, et aux utopistes de Cambrai, de Versailles, qui lui +firent parvenir leurs plans. + +Qu'ils partissent de la noblesse, comme Saint-Simon, ou, comme +Fénelon, du clergé, ils s'entendaient si bien qu'en comparant ces +projets non concertés, ils crurent qu'il y avait du miracle. Le fonds +commun était de faire la monarchie fortement aristocratique, de lui +associer des assemblées où domineraient les évêques et seigneurs, de +remplacer chaque ministre par un conseil de seigneurs et d'évêques. +Curieuse médecine! Ils croient guérir les maux par ceux qui les ont +faits! + +Fénelon va si loin dans son zèle pour la qualité qu'il veut qu'on +préfère les nobles, non-seulement pour les grades militaires, mais +_pour les fonctions judiciaires_, qu'on retourne au Moyen âge, aux +juges d'épée. Défense à la noblesse de se mésallier par des mariages +bourgeois. + +Ce qui surprend un peu dans les idées de ces gens, honnêtes pourtant, +c'est leur parfait accord pour la banqueroute. Le _prêt_ à intérêt +est un péché défendu par l'Église. Ceux qui ont prêté à l'État ont +péché, doivent expier. Fénelon ne les rembourse qu'au trentième +denier! Saint-Simon veut qu'on ne paye rien à cette canaille. +L'horreur qu'on a pour les traitants, on l'étend au peuple immense, +infortuné, des petits créanciers de l'État, vieillards, orphelins, +pauvres veuves, qui ont là leurs dernières ressources, leurs petites +économies. + +Autre voeu: _Exterminer le jansénisme_ par une condamnation de Rome: +on déposera les évêques, on destituera les docteurs, professeurs, +confesseurs qui ne souscriront pas. Il est bien ridicule, après ceci, +de parler de la tolérance de Fénelon, d'après ses premiers ouvrages +théoriques. Il faut consulter sa pratique, surtout sa ligue avec +Tellier. + +Saint-Simon, ami des jésuites, et qui en même temps se croit gallican, +dans son vertige éloquent et confus, veut nous persuader que le duc de +Bourgogne, vers la fin, fut impartial, du moins tâcha de l'être; qu'il +eût échappé aux Jésuites; que, nommé par le roi médiateur dans leur +querelle, il penchait pour Noailles;--qu'enfin, quand on surprit les +lettres toutes faites que Tellier envoyait signer aux évêques, il se +fût écrié: «Oh! s'il en est ainsi, il faut chasser le P. Tellier!» + +Autre assertion de Saint-Simon. On surprit, on força le consentement +du pape. Il refusa jusqu'à la fin la Bulle de proscription. On la +placarda malgré lui, etc. + +Tout cela n'a guère de vraisemblance. On veut maladroitement laver le +pape et le jeune prince. Mais la bulle fut demandée par le roi en +décembre 1711, lorsque le duc de Bourgogne était à l'apogée de son +influence. Elle ne fut point une surprise. Elle contenait ce que les +Jésuites avaient souvent formulé, ce qu'ils sollicitaient depuis cent +ans. Le pape hésita de leur donner pleine victoire. Mais comment +n'eût-il pas cédé? Le roi lui demandait de décider contre les rois. + +Fénelon, l'homme de la Bulle, son violent défenseur, n'était qu'une +âme avec le duc de Bourgogne. Et le dernier écrit de celui-ci, inspiré +de son maître, est contre les jansénistes, pour les Jésuites et pour +le pape. + +Il faut ouvrir les yeux, ne pas faire sottement des héros d'humanité +contre l'histoire. Le premier acte qui signala l'influence du jeune +Dauphin au moment où il eut ce titre, fut un acte de persécution. On +ferma aux protestants le commerce, l'unique carrière qui leur restait, +en leur défendant de vendre _même des biens meubles_ (17 mai 1711). +Cela manquait encore à la Révocation, que le duc de Bourgogne appelle +«une conduite modérée.» + +Le vieux tigre Basville, trop longtemps inactif, se rafraîchit d'un +nouveau sang. L'affaire de Marcilly (v. 1668) se renouvelle (avril +1711). Un camisard du nom de Saint-Julien passait en Languedoc les +aumônes de Hollande. En ce moment, il y retournait, il partait de +Genève. Basville dépêcha un officier et des soldats qui, sans respect +pour la neutralité suisse, ni pour l'État de Berne dont dépendait le +lac, l'enleva sur l'eau au passage, le mena à Basville qui, en un tour +de main, le jugea, le fit rompre vif. + +Répétons-le. C'est sous l'influence du duc de Bourgogne, de +Beauvilliers, de Fénelon, que fut demandée au pape _la Bulle_ de +proscription contre les jansénistes. On en parle toujours trop tard, +longtemps après la mort du jeune prince. Il faut la replacer au moment +où on l'exigea, en décembre 1711. + +Rien d'étonnant, puisqu'en la même année on recommençait à poursuivre +aussi les protestants, à surprendre, à sabrer les pacifiques +assemblées du désert. + +«Quoi! ces hommes si doux firent cela?» Ils y forcèrent leur coeur, +voulant à tout prix rétablir, sauver l'unité de l'Église. + +Telle était la situation lorsque tous ceux qui espéraient tant du duc +de Bourgogne furent cruellement frappés. + +Une fièvre pourprée l'emporta, lui et sa charmante femme (février +1712). La cour fut à la lettre comme assommée du coup. Cent cinquante +ans après, on pleure encore en lisant les pages navrantes où +Saint-Simon a dit son deuil. + +En réalité, quelque ombre que jette sur ce caractère sa bigote +intolérance, on ne condamnera pas entièrement la faveur unanime dont +les opinions diverses l'ont entourée. On doit considérer sa naissance, +son éducation, la cour où il vécut, le mur insurmontable dont furent +entourés son esprit ami du vrai, son âme sympathique. Pouvait-il +déduire des abus la nécessité de l'égalité? Lui-même était abus, était +clergé, noblesse. Il était né justement identique à ce qu'il eût +fallu changer. + +Donnez un point d'appui, un levier; je soulève un monde. Il n'eut ni +appui, ni levier, et il était dans ce monde même qu'il s'agissait +d'ébranler de sa base. Pardonnons-lui et comptons-lui sa droite +intention, sa vie pure, l'amour du devoir, le désir du bonheur des +hommes. Il fit peu, mais _voulut_... L'histoire est désarmée. + +Elle est et restera attendrie de sa mémoire. + +Il faut pourtant noter deux choses. Le duc de Bourgogne, impopulaire +en 1708, fut-il tout à coup populaire au point qu'on dit? Cela s'est +si souvent répété qu'on le dit toujours. En remontant aux sources, on +ne trouve pour preuves que des témoignages de cour. Versailles pleura +le prince, qu'il trouvait accompli, l'idéal de la cour dévote. + +Je doute que la France ruinée ait cru si fortement à ce prochain +miracle de l'Âge d'or. Je doute que Paris (déjà tout _Régence_ en +dessous) ait eu impatience de voir s'ouvrir un règne intolérant, +ennemi de la libre pensée. + +Autre chose peu remarquée, c'est que le bon souvenir que lui garda la +France, le culte que l'on eut pour son maître, revendiqué également +par les philosophes et les dévots, enfin la légende arrangée de +Fénelon et du duc de Bourgogne, fut, au XVIIIe siècle, un des plus +solides obstacles à la réforme des abus. Les oeuvres imprimées de l'un +et les papiers secrets de l'autre, lus du Régent, de Louis XV, de son +fils le Dauphin, surtout de Louis XVI, fixèrent leur opinion sur +plusieurs points très-graves, la resserrèrent et la circonscrirent. + +Ils jugèrent que ces hommes vantés des philosophes eux-mêmes (qui ont +fait de Fénelon une si aveugle apothéose), avaient posé la vraie +limite des réformes raisonnables. + +Point de rappel des protestants. Point de grâce pour les jansénistes. +La fixe division des castes, comme la base de société. + +Tel fut le sort du duc de Bourgogne. Il ne put faire le bien de son +vivant, et, très-innocemment, il fit le mal après sa mort. + +Dès le lendemain, le roi, frappé de Dieu, crut l'apaiser en faisant +une chose qu'il supposa agréable à celui qu'il avait perdu. Il +renouvela la terrible ordonnance pour forcer le malade protestant de +se confesser. + +Dès le second jour, le médecin devait l'en avertir, et, s'il ne le +faisait pas sur-le-champ, s'en aller le troisième jour, le laisser +crever là. S'il n'y pensait, ce médecin payait une grosse amende et +pouvait perdre son état. + +Le prêtre averti arrivait, mais avec un huissier pour verbaliser en +cas de refus. Les voisins arrivaient. Ils obsédaient le moribond, lui +disant le nouvel édit. S'il refusait, il ruinait ses enfants, ses +biens étaient confisqués. Il leur donnait l'horreur de le voir traîné +sur la claie. + +Pour régaler la populace, dont c'étaient là les fêtes, on traînait le +corps nu. + +Mademoiselle de Montalembert fut traînée ainsi à quatre-vingts ans, et +la comtesse de Monion, plus jeune, fut exhibée de même. + +Cette ordonnance fut l'acte de piété, d'expiation, de pénitence, la +fête funéraire, dont Tellier et le roi honorèrent le tombeau du duc de +Bourgogne (8 mars 1712). + + + + +CHAPITRE XVIII + +LE DUC D'ORLÉANS--FIN DU RÈGNE + +1712-1715 + + +Ce triste siècle s'est survécu douze ans, jusqu'à la mort du duc de +Bourgogne. Mais, pour le coup, il est fini. La guerre aussi +réellement; elle a perdu son nerf. Le règne enfin, ce règne excédant +de soixante-douze ans va finir. Louis XIV a l'air de vivre encore +jusqu'en 1715. + +L'autre siècle est déjà tout entier en dessous, le siècle de la libre +pensée, celui des _libertins_, comme on disait, siècle des audaces +effrénées dans l'infini spirituel. Est-ce assez de l'appeler, comme +Hegel, l'_empire de l'esprit_? Ce siècle a dit son nom, plus complet, +plus profond: _Retour à la nature_, retour aux sentiments de la vie, +de l'humanité. + +Il naît dans les souillures, celles de l'autre siècle et les siennes. +N'exagérons pas, toutefois. Il a de moins l'hypocrisie. Il a de moins +les hontes ténébreuses d'_anti-nature_ où son prédécesseur a trop +vécu. Il est bruyant, il est cynique, il étale ses vices au soleil. Il +ne les cache pas aux égouts. + +L'_Anti-nature_, par-devant, c'est la Trappe. Et ailleurs? on n'ose +dire quoi. Triste par les deux faces, et profondément triste! même +désespérée aux choquants sonnets de Shakspeare. + +La _Nature_, même vicieuse, a la lumière pour elle et la joie de la +vie. Ne s'égarant pas dans la nuit, elle peut retrouver son chemin. +C'est un caractère vigoureux du XVIIIe siècle. Il s'ouvre par un +immense, par un strident éclat de rire sur la bulle _Unigenitus_. Il +se pose déjà dans sa forme première avec son roi des _libertins_, cet +homme doux, de tant d'esprit, facile et humain, le Régent, qui ne put +haïr ni punir, qui pleurait ses ennemis, oubliait ses amis et laissait +tout aller au vent. + +On n'a pas dit pourtant assez une chose, c'est que cet homme si gâté, +dans ses vices, n'eût point l'infamie de son père, ni la saleté de +Vendôme. Un meilleur temps commence. L'orgie est bien l'orgie, mais +elle ne se passe plus d'esprit ni de gaieté. Elle viole la morale, +mais non plus l'histoire naturelle. Les femmes sont débordées, et +cependant un peu plus fières. Les filles de théâtre moins +complaisantes (_V._ chansons de Maurepas). Ce que les casuistes +toléraient sous Louis XIV, ce que la bonne madame d'Elbeuf avouait +(sans y trouver le moindre mal, _V._ Saint-Simon), n'eût plus été +possible, même aux soupers du Régent. Ses dames, d'Argenton, Tencin, +Parabère, exigeantes et brillantes, libertines pour leur propre +compte, par leurs saillies obligeaient de compter. Et quand une fut +noble et digne, comme mademoiselle Aïssé, elle sut imprimer le +respect. + +Ce sont des différences d'un siècle à l'autre qu'on a trop peu +senties. Maintenant, voyons l'homme même. + +Il ne s'agit pas de refaire, encore moins de copier, le grand +portrait, si fort, si fin dans le détail, qu'en a fait Saint-Simon. +Tous l'ont lu, tous le savent. Je me tiendrai surtout aux points qu'il +laisse dans l'ombre. + +Il n'y eut jamais un homme plus doué. Brillant esprit, rapide à +prendre tout au vol, étonnante mémoire, et, avec peu d'études, un +monde de connaissances. Tous les arts. Et la grâce en tout. + +Il ne manquait à cela qu'une certaine base de fixité, de personnalité. +Il était né d'éléments trop divers et d'opposition monstrueuse. Son +père, Monsieur, était une jolie petite italienne (un Mazarin, selon +toute vraisemblance). Ce pauvre prince, sur l'injonction du roi, dut +avoir des enfants, et il fut épousé par la robuste et hommasse +bavaroise, Madame, d'un corps, d'un esprit mâle, qui n'en faisait +grand cas. + +Entre de tels époux, il est bien clair que Madame fit tout, Monsieur +rien. Elle fit un corps vigoureux qui eut peine à s'éreinter par les +excès. Elle fit un esprit curieux, nullement inerte (comme Monsieur), +mais, au contraire, actif et voyageur à travers toute science, avec un +goût d'universalité étranger à la France de ce temps-là (donc +allemand, si je ne me trompe). Qu'eut-il donc de son père? Peut-être +le goût italien de la musique, peut-être aussi une certaine facilité +débonnaire. Mais il ne tomba pas, comme son père, au burlesque, à la +platitude. Le principicule italien, la femmelette et le vieux mignon, +qui étaient les traits paternels, ne parurent point dans le Régent. Il +était fort vaillant, comme sa mère, très-franc du collier, net, lucide +au champ de bataille. Il vit clair à Turin. Il vit clair en Espagne; +il vit et fit, à travers mille difficultés qu'on lui suscita. Il y eut +des succès, prit des places qui avaient arrêté Condé. + +Ce que sa courageuse mère ne lui transmit pas, malheureusement, ce fut +l'orgueil. Ce soutien lui manqua. Il fit bon marché de lui-même, il +n'y tenait pas, et n'exigeait pas qu'on y tînt. De là un abandon +étrange, un grand laisser-aller, beaucoup d'indifférence pour le bien +et le mal. Il appelait cela _aimer la liberté_. Et il citait +l'heureuse liberté de l'Angleterre sous Charles II. + +Une chose lui fit grand tort, d'avoir un héros favori, de vouloir être +un Henri IV, de vouloir lui ressembler, même de visage. Prétention +assez commune de nos Bourbons, qui leur était fort chère, en raison de +l'invraisemblance. Louis XIII en parlait, voulait qu'on y crût. De +même le duc d'Orléans, qui n'y avait aucun rapport. Sa bonne +corpulence allemande ne rappelait guère le Béarnais. Sa face pleine et +sanguine manquait du fameux nez. Il avait la facilité, mais dans +l'abondance éloquente, non l'étincelle du silex, l'éclair gascon. +Cette faiblesse d'imitation mena loin Orléans. Si on l'eût laissé en +Espagne, il eût rappelé Henri IV par sa valeur. Mais on fit croire au +roi qu'il était ambitieux, qu'il supplanterait Philippe V, et on le +tint en cage. Il ne put imiter d'Henri que ses galanteries, point sa +sobriété. Dans son désoeuvrement, il s'enivra de plus en plus. + +Dans l'affaissement du vieux monde, le nouveau n'étant pas encore, +tout semblait incertain. Orléans eut plaisir à rire de tout ce que +croyait Versailles. C'était au fond le mouvement du temps, et surtout +celui de Paris. Le siècle semblait suivre, à son début, le précepte de +Descartes: _Douter d'abord de tout_, avant de reconstruire. On secoua, +on remua toute base, et la morale même. Cela parut, dès qu'on osa. +Mais, déjà au Palais-Royal, le précepteur du prince, Dubois, +l'endoctrinait à son profit, pour détruire en lui toute foi, surtout +la foi à la vertu, le conduire au mépris des hommes. + +D'où venait ce Dubois? Du plus sale endroit du palais. Les dégoûtants +insectes de latrine et d'alcôve pullulent les uns par les autres. +Monsieur reçut Dubois de son ami de coeur, du chevalier de Lorraine, +et judicieusement lui confia son fils unique. L'utilité de ce coquin +fut de convertir le jeune prince au mariage qu'on lui imposait. Le roi +lui fit accepter sa bâtarde, fille de Montespan. Déplorable union. Le +jeune homme y sentit le froid de la mort. Rien au coeur. Un orgueil +infernal et profond. Il l'appelait _madame Lucifer_, et elle en +souriait. Elle ne rêvait qu'une chose, faire régner les bâtards, son +frère le duc du Maine, et elle lui livrait tout ce qu'elle savait de +son mari. Il ne l'ignorait pas. Il ne se fâcha point, mais se jeta +dans le désordre. Il essayait parfois aussi de l'étude, faisait de la +chimie avec le célèbre Humbert. Saint-Simon le blâme _de ces vaines +curiosités_. Mais c'est encore par là qu'il est un vrai représentant +du siècle. + +Elles donnèrent, il est vrai, une prise à ses ennemis. La puissante +cabale qui voulait continuer l'imbécillité du vieux règne et le +triomphe des Jésuites, saisit aux cheveux l'occasion d'écarter, de +perdre Orléans, d'introniser le duc du Maine. On ne comptait guère +l'enfant de quatre ans qu'avait laissé le duc de Bourgogne. On croyait +qu'il ne vivrait pas. + +L'affaire fut bien montée. On profita de l'émotion extrême de cette +mort si prompte, de l'ébranlement des imaginations qui se perdaient en +conjectures sinistres. On dénonça sans dénoncer. On n'articulait pas +l'accusation, mais on fuyait le prince, on frémissait, on pâlissait, +on levait vers le ciel de tristes yeux. Si on ne parlait pas, c'est +qu'on ne voulait pas briser le coeur du roi. Mais on aurait eu tant à +dire! Comédie scélérate, à laquelle cette vieille Maintenon, +uniquement dévouée à son pupille, ne rougit pas de s'associer. Le roi +n'était pas rassuré. Heureusement, pourtant, il ne perdit pas son bon +sens. Quelques hommes honnêtes, comme son chirurgien Maréchal, +n'aidèrent pas peu à l'affermir. + +Quant au peuple, d'avance aigri par ses misères, il donna fort +aveuglément dans le panneau. Nul doute qu'il n'y ait eu de l'art et de +l'argent. Plus d'une fois, dans cette histoire, on a pu étudier les +procédés, toujours les mêmes, par lesquels un grand corps, riche et +disposant des aumônes, fabrique à volonté des mouvements _spontanés_. +Que de fois, au XVIe siècle, ces mécaniques grossières furent-elles +heureusement employées par les moines d'alors et par les curés de la +Ligue! + +Quand Orléans mena le deuil du duc de Bourgogne, ce bon peuple était +sur le point de le mettre en pièces; il criait, maudissait, menaçait +du poing. À Versailles, à Marly, persécution plus cruelle; où il +était, on faisait le désert. Désespéré, il suivit le conseil (perfide +et dangereux) qu'on lui donnait pour le perdre. Il demanda au roi +qu'on lui permît d'entrer à la Bastille, qu'on le jugeât, ce que le +roi sagement refusa. La prison seule l'aurait déjà flétri. + +Quand même on ne saurait rien des deux rivaux, on se déciderait par +une chose, une seule, qui dispense du reste: + +Lorsque mourut le grand Dauphin, et avec lui sa violente cabale qui +déjà voulait perdre le duc d'Orléans, Saint-Simon le croyait au comble +de la joie. Il le trouva en larmes qui pleurait son ennemi. + +Lorsque mourut Louis XIV, son bien-aimé duc du Maine, si +monstrueusement favorisé, le soir rit et fit rire tout ce qui était +là. Il bouffonna, d'un tel talent de mime, que personne ne put se +tenir. Ce tonnerre de gaieté perça les murs, jusqu'au mourant +peut-être. + +Orléans avait aimé fort le duc de Bourgogne, et il était plein des +idées de Fénelon. Qu'il pût être accusé d'une chose si atroce, cela le +jeta dans le désespoir. Un de ses intimes le trouva sanglotant, se +roulant par terre. Et cependant il faut avouer qu'il n'était pas tout +à fait innocent des idées odieuses que l'on pouvait avoir. S'il était +doux, en revanche il était étonnamment faible, tout livré à sa fille, +la petite duchesse de Berry, un prodige de vices, vraie Messaline. On +la crut une Brinvilliers. Elle haïssait la duchesse de Bourgogne. Elle +pouvait souhaiter sa mort; mais jusqu'à la lui donner? Non. + +Toute violente qu'elle parût, on ne voit pas, malgré sa terrible +réputation, qu'elle ait rien fait d'atroce, même quand elle fut +toute-puissante. Elle fut débordée, mais non à la mode d'alors, +hypocrite et passive. Elle était intrépide dans le mal, affichait, +montrait tout, et plus encore peut-être qu'il n'y en avait. Sa courte +vie fut un suicide. Elle n'eut point les arts du temps. Elle voulut, +ce semble, périr, se tua, s'extermina par les grossesses. + +Pour la comprendre, il faut se rappeler qu'elle naquit de la discorde +même. Orléans, marié malgré lui, l'eut d'une femme où il voyait son +tyran, son espion. La petite entendit Madame, si grand'mère, parler +outrageusement de la bâtarde. Elle fut élevée, dirigée, par une +ennemie de sa mère, une ex-maîtresse d'Orléans, la fille de sa +nourrice, une De Vienne, femme de chambre perverse, et qui la fit à +son image. + +Elle fut très-précoce, en contraste parfait avec sa taciturne mère, +tout en dehors, parlante, amusante, dans ses caprices passionnés. +Orléans, avec ses roués, ses maîtresses payées, était réellement seul. +De plus en plus, il fut pris par l'enfant. Il ne la quittait guère. À +peine grandelette, elle le tenait à sa toilette les matinées entières. +Elle se fit son camarade en tout. Le soir, il buvait; elle but. Dans +la demi-ivresse et l'effréné babil qu'elle donne, elle l'imitait, le +dépassait en risées de l'Église et de la vieille cour, et de sa mère +surtout. Celle-ci, avec un parler gras, traînant, une grande paresse, +semblait une eau dormante, comme un marais suspect. Elle avait une +grâce oblique, n'étant pas trop droite de taille, boîtant un peu tout +bas (non pas tant que son frère). Elle était belle, pourtant +n'attirait pas, avec des joues pendantes, des sourcils ras, pelés +roses, qui ne donnaient pas bonne idée de sa peau. Plus, telle +infirmité peu agréable dans le monde. Le père, la fille, avaient un +très-vilain plaisir à disséquer la mère. La fille la méprisait, se +comparait. Grande et jolie, svelte, légère, elle avait de charmantes +mains dont son père, dit-on, raffolait. Ses yeux, non rassurants, +quelque peu égarés, avaient l'attraction des demi-fous. Elle plaisait +par ce qui doit plaire (mais non aux hommes vicieux), la furie du +plaisir. Elle ne savait pas sa mesure, s'abandonnait de manière +effrayante. Une fois, à quinze ans, devant toute la cour, elle +s'enivra avec son père et fut malade, au point de salir tout. + +Nul doute que la De Vienne ne la dressât à faire le dernier outrage à +sa mère, à profiter des hasards de l'ivresse pour la supplanter tout à +fait. En ce siècle, l'inceste était fort à la mode chez les princes et +les grands prélats, toléré dans le bas clergé, où la parenté la plus +proche couvrait tout, dispensait du bruit. Bientôt, dans un petit +roman, Montesquieu exalte les unions patriarcales entre frère et +soeur. Les dispenses s'étant élargies depuis le Moyen-âge, la cousine, +la nièce étant déjà permises (et bientôt la soeur de la femme), on +disait que la soeur serait permise aussi. Et tel Italien dit: la +fille! + +C'est la fureur première dans l'émancipation de braver tout. Il suffit +que la chose parût hardie, impie, pour qu'on l'ait faite alors. +Orléans, qui fuyait Sodome, tomba-t-il au piége de Loth? Il le niait. +Mais deux choses feraient croire qu'il en fut ainsi. Il se montra +très-froid pour marier sa fille au duc de Berry, qui pourtant +l'approchait du trône. Et elle, d'autre part, mariée, exigea de son +père ce qui pouvait le mieux dégrader sa mère comme épouse, constater +à quel point il préférait sa fille. Il s'agissait d'un collier de +diamants qui venait de la succession de Monseigneur, et qui était +alors dans les écrins de madame d'Orléans. Elle voulut qu'on le lui +ôtât, que son père le lui mît au cou, à elle. Il n'osait, hésitait; il +remontrait que sa femme allait éclater près du roi. Elle fit de si +épouvantables cris, qu'il eut peur d'elle encore plus que du roi. +Brave de peur, il affronta madame d'Orléans, se fit ouvrir sa +garde-robe, ses pierreries, enleva le collier. + +Grand bruit. La duchesse de Bourgogne prêcha en vain l'orgueilleuse. +Il fallut que le roi intervînt, la forçât de restituer et demander +pardon. Il chassa la De Vienne. Elle fut enragée, donna cours à sa +haine, à son envie, contre la duchesse de Bourgogne, dont la mort +très-prochaine d'autant plus lui fut imputée. + +La France tout entière était si occupée et de ces bruits et de la +Bulle, que la guerre lui semblait une affaire secondaire. La mort du +duc de Bourgogne compliquait pourtant la situation en rapprochant de +la succession Philippe V. Louis XIV eut la maladresse de traîner, +d'hésiter à tirer de lui la renonciation qu'attendait l'Angleterre. +Elle retira bientôt ses troupes, quinze mille Anglais. Mais les +Allemands qu'elle soldait s'obstinèrent à rester, à servir sous +Eugène. S'il fût resté le vrai Eugène, il aurait marché sur Paris. Il +devint un vieux tacticien. Pour prendre Landrecies, il étendit ses +lignes à dix lieues de distance. Un conseiller du Parlement, qui se +promenait, vit le premier un point faible où on pouvait le forcer. + +Le grand rhétoricien Villars, grand menteur (tout héros qu'il est), ou +du moins exagérateur, boursoufleur souvent ridicule, pour mieux +grossir sa victoire de Denain, suppose qu'en 1712, la situation était +celle à peu près de 1709, dans cet effroi qui précéda l'affaire de +Malplaquet, quand la France était en prières et que Versailles faisait +les prières de quarante heures. «Louis XIV, dit-il, en lui disant +adieu, pleura, lui dit que, s'il lui arrivait malheur, lui Louis, +monterait à cheval et irait se faire tuer.» Ce morceau à effet devait +faire l'ornement du discours que Villars prononça en 1715, lorsqu'il +se fit recevoir à l'Académie française. Le roi lui fit rayer cela. + +Réellement, dès janvier 1712, on savait la disposition de +l'Angleterre. Eugène y avait été de sa personne tâter le terrain. Il y +perdit deux mois. On lui avait fait croire que l'on pourrait forcer la +main à la reine malade et aux tories. L'électeur de Hanovre, +successeur très-hostile de la mourante, qui attendait impatiemment, +eût avoué tout à Eugène, si l'on eût pu monter un complot, faire un +mauvais coup. Rien ne bougea. La reine ne se vengea qu'en donnant à +Eugène une épée qui valait cent mille livres. + +Les conférences venaient de s'ouvrir à Utrecht, et, malgré les +reproches, les vaines fureurs de l'Autriche et de la Hollande, +l'accord réel de l'Angleterre et de la France rendait la paix +probable. Les ministres anglais nous étaient amis plus que nous-mêmes. +Ils nous ouvraient une chance admirable, celle de transférer Philippe +V en Italie, de lui donner la Savoie, le Piémont et la Sicile, _qui +après lui reviendraient à la France_. Le duc de Savoie eût été roi +d'Espagne. La politique anglaise, alors vraiment grande et hardie, +était (en s'emparant des mers) de renouveler l'Europe par les deux +faits qui voulaient s'y produire, la création de deux royaumes: _la +royauté de Prusse_, contre-poids protestant de la vieille et bigote +Autriche; _la royauté du Savoyard_ en Italie ou en Espagne. Philippe V +s'obstina à rester roi d'Espagne et fit un mal immense à son pays. Les +whigs, qui régnèrent après Anne, firent roi le duc de Savoie, mais +pour qu'il gardât les Alpes contre nous, nous séparât de l'Italie. + +Eugène, voyant les Anglais échapper, voulait dès son retour les +employer. Au premier ordre, il vit leur cavalerie qui dessellait, et +lui tournait le dos. Le 12 juin, la nouvelle arrive d'une trève +conclue entre l'Angleterre et la France. Pour arrhes, le roi donnait +Dunkerque. Nouveau coup pour Eugène. Il perdait l'armée britannique, +plus de soixante mille hommes. Mais les mercenaires allemands et +belges, qui en faisaient les trois quarts, sans s'inquiéter du serment +qu'ils avaient fait à la reine Anne, restèrent obstinément, laissèrent +partir les vrais Anglais. Il se trouva avoir encore en tout cent +trente mille hommes. Villars prétend n'en avoir eu que soixante-dix +mille, avec trente mauvais canons. S'il en était ainsi, Eugène, plus +fort du double, n'avait qu'à aller en avant. Il en parlait, disait +qu'il irait à Versailles. Seulement, il voulait d'abord prendre +Landrecies, petite place, qui, dans le style des vieilles guerres, +_couvrait_ la Picardie. Autre faute, pour ce siége, il divise son +armée en trois armées. Ses lignes étaient faibles à Denain. Il y avait +là douze mille de ces coquins, qui servaient contre leur serment, +ayant pour général le fils du fameux traître Monck, le restaurateur +des Stuarts. On dit qu'un conseiller au Parlement qui se promenait vit +le premier cette faiblesse de Denain, et avertit. + +Villars, par une feinte heureuse, en se portant vers Landrecies, y +attira Eugène, qui affaiblit Denain, s'en éloigna. Villars trompa +aussi les siens, qui ne comprenaient rien à ses manoeuvres. Ils +murmuraient. Tout à coup, il se lance sur Denain. Point de fascines +pour aider l'escalade. On y monta avec des hommes, sur les vivants et +sur les morts. Rien ne tint contre cet élan. Tout fut tué, et de plus +ce qu'Eugène envoya au secours. Il était venu au galop, et furieux, +mordant ses gants et ses dentelles, il assistait à la déroute (24 +juillet 1712). C'était celle de sa fortune, qui ne se releva jamais. +Villars, fortifié, emporta toutes les places voisines, tous les +magasins de l'ennemi, se trouva riche tout à coup. Soixante drapeaux +envoyés à Versailles. + +La France fut rassurée, le ministère anglais encouragé. En août, le +brillant Bolingbroke vint à Paris et fut reçu comme l'ange de la +paix. Il eut à l'Opéra un de ces enivrants triomphes comme nous savons +seuls les donner. Il n'y avait point à cela de bassesse. Car nous +étions vainqueurs partout. Et sur le Rhin, et vers les Alpes, l'ennemi +avait été arrêté glorieusement. Bolingbroke nous plaisait par l'éclat +de son esprit, par son audace d'opinion en toute chose. Paris lui fut +charmant. Versailles, encore si près de son grand deuil, l'accueillit +de façon touchante. Par une distinction délicate et unique, le roi lui +donna un diamant que portait au chapeau son tant regretté petit-fils, +le duc de Bourgogne. Bolingbroke retourna Français. + +Il avait servi à la fois les deux pays, en avançant l'oeuvre de paix. +Ni la reine, ni le roi, n'avaient beaucoup à vivre. Les ambassadeurs +d'Anne signifièrent à Utrecht que, si la paix n'était pas signée le 11 +avril 1713, ils la signeraient seuls. Donc, le 11, fut signée la paix, +malgré l'Empereur qui lui-même fut bientôt forcé de signer à Rastadt. +L'Angleterre gagne tout. La France ne perd presque rien. Elle croit +(bien à tort) avoir acquis l'Espagne. La Hollande reste ruinée. +L'Autriche a les Pays-Bas, Milan, Naples, la Sardaigne. + +La victoire de Denain! et la paix de l'Europe! deux merveilleuses +éclaircies. La misère est la même, l'embarras financier s'accroît. +Mais l'âme est riche d'espérance. On voit que le vieux roi, la vieille +cour, n'iront pas longtemps. Versailles de plus en plus pâlit, et +Paris reprend l'ascendant. Paris n'a pas encore la vie officielle, +mais il a celle d'opinion. C'est à l'Opéra de Paris qu'éclata la +scène du triomphe de Bolingbroke, triomphe de la fraternité entre les +deux grands peuples, qui moins visiblement, mais réellement en +dessous, fut l'élan de la pensée libre. + +Un brusque changement dans les modes indiqua celui des esprits. +L'insipide échafaud en fil de fer, à deux pieds de hauteur, que les +dames portaient branlant et tremblotant, comme la vieille tête de +madame de Maintenon, il s'écroule un matin. Cela durait depuis 1689. +Le roi le détestait. Chacun le trouvait incommode. Et nul n'y pouvait +rien changer. L'ambassadrice d'Angleterre, comtesse de Shrewsbury, +Italienne de mère, hardie et fort parleuse, arrive en coiffure simple, +harmonique à la tête humaine. Nos dames, à l'instant, démolissent leur +château, descendent leurs cheveux, exagèrent même, et visent au plat +extrême. + +Bien avant que le roi meure, se fait en tout le changement. Les +soupçons insensés dont Orléans avait été victime, on les oublie; on en +sent l'absurdité, le ridicule. Et n'est-ce pas assez de lui voir près +de lui cet immuable ami, l'honnête Saint-Simon, l'ami du duc de +Bourgogne? + +À Versailles, à Marly, Orléans reste seul. On craint madame de +Maintenon, le duc du Maine. Mais beaucoup regardent vers lui. Beaucoup +attendent, espèrent de ce côté. Et lui, que fera-t-il? rien du tout, +que boire et dormir, le soir s'enfermer pour l'orgie. Mais à force de +ne rien faire, il grandit cependant. Par la force des choses, il +devient le roi de Paris. + +Belle fortune pour ce paresseux. Il est désiré à la fois des +incrédules et des croyants, des esprits forts, des jansénistes. +Ceux-ci, ces hommes austères, sous la persécution cruelle, sont bien +forcés de faire des voeux pour l'avénement de la tolérance. Combien +plus les infortunés protestants, si barbarement écrasés! + +Rien ne profita plus au duc d'Orléans que la bulle _Unigenitus_, les +furieuses et grotesques violences de Tellier pour la faire recevoir. +Cela d'avance tuait le rival d'Orléans, le duc du Maine, favori du +parti bigot, sous lequel eût continué le règne du Néron jésuite. + +Aristophane est grand dans son _Plutus_ vainqueur, qui voit à sa +cuisine les dieux destitués, heureux de lui tourner la broche. +Rabelais est colossal dans le _Gargantua_; son rire est un tonnerre +qui lézarde et fend le vieux ciel. Mais combien est supérieure la +farce de l'_Unigenitus_, où la Rome idiote, sans s'en apercevoir, se +moqua d'elle-même, exterminant et le catholicisme, et le +christianisme, et, que dis-je? toute religion! + +L'heureux Voltaire avait justement dix-huit ans. Ce fut là son point +de départ, il eut de quoi rire pour un siècle. + +Tout est miraculeux dans cette bulle. Sa naissance même est un +prodige: un roi emploie ses efforts, ses millions (et dans ce temps de +banqueroute), un argent emprunté à quatre cents pour cent! pour +obtenir du pape, quoi? que le pape condamne la maxime des royalistes: +_L'excommunication injuste est nulle_, qu'il condamne les gallicans et +désarme la royauté. + +Il insiste pour que le pape se déclare infaillible et dans le dogme et +_dans le fait_, pouvant forcer de croire non-seulement l'absurdité +logique, mais le _faux matériel_, dire ou que trois font un, ou que le +soleil luit la nuit. + +Il veut que le pape tranche à grand bruit la profonde question de la +Grâce, où est la base même du christianisme, question sur laquelle le +pape même avait commandé le silence. Les protestants, les jansénistes, +en rapportant tout à la Grâce, en abandonnant l'homme à Dieu, +rendaient moins nécessaire le prêtre. Celui-ci gagne tout, à décider +contre la Grâce, pour le libre arbitre de l'homme, si l'homme n'est +libre que d'obéir au prêtre. + +Les Jésuites poussaient dans ce sens, qui livraient tout au +prêtre-Dieu de Rome. Au fond de leurs colléges et de leur vieille +scolastique, ils se trompaient d'époque. S'étant armés du fouet que le +roi mettait dans leur main, ils prirent le grand public rieur pour un +écolier de sixième, ils fouettèrent au hasard pour lui faire dire: Le +pape est Dieu. + +La papauté, depuis des siècles, gravitait vers cela, et fatalement +devait y arriver. Elle le désirait, le craignait. Par scrupule? non; +mais par l'intelligence du danger qu'elle courait. Dans sa force, à +l'époque où elle exterminait des mondes (Albigeois, Hussites, +Moresques, Protestants), elle ne formula pas cela; comment oser le +faire au temps de sa décrépitude? Elle avait un pressentiment que si, +vieille, édentée, quasi-paralytique, elle sautait sur l'autel, en +béquilles, il lui arriverait malheur. Il fallait la sottise de son +terrible adorateur Tellier pour lui faire faire le pas qui devait lui +rompre le cou. + +Celui-ci ne recula pas qu'il n'eût exécuté la chose. Dans son +amour-propre de père, il n'eut point de repos que son monstrueux +avorton, la Bulle, n'apparut, exposée à l'adoration dans les bras de +la vieille Église. + +On n'a jamais encore tout à fait disséqué cette chose étrange. Rien de +lié, ni d'organique. Et de soudure, aucune. La plus grossière couture +du tailleur de village y manquait même. On avait pris d'ici, de là, +nombre de vieilles choses qui traînaient dans l'École, qui ne +sortaient pas du séminaire et y seraient mortes tout doucement si ces +furieux maladroits ne les avaient fourrées de force dans leur belle +création. Là, compilées, mises en face l'une de l'autre, elles +criaient, de couleurs discordantes, elles hurlaient, de +contradictions. L'ensemble est si difforme qu'on a désespéré de le +résumer. On montre tel article, tel membre. Essayons de donner le +monstre même, éclos rue Saint-Antoine, adopté de Versailles, intronisé +au Vatican, imposé _urbi et orbi_, mais, hélas! mort sous les +sifflets: + +Le but et le sens général est _Mort à la liberté!_ à la vraie liberté +pratique, qui relève d'elle-même et du droit. Mort à celle de la +conscience, et aux franchises de l'État! _L'autorité au pape!_ au +prêtre! Son excommunication _injuste_ n'en est pas moins valable: il +fait la justice et le droit. + +Mort à la Grâce (_à la non-liberté_), au dogme de saint Paul et de +saint Augustin, qui disent que c'est Dieu qui fait le bien en nous[1]. + +[Note 1: _Proposition condamnée_: La grâce de Jésus-Christ est +nécessaire pour toute sorte de bonne oeuvre.] + +_Anathème à l'amour de Dieu_, à ceux qui disent que nul bien n'est +sans cet amour[2]. + +[Note 2: _Proposition condamnée_: Nulle bonne oeuvre sans l'amour +de Dieu.] + +_Anathème à la charité_, à ceux qui disent que: La foi justifie quand +elle opère, mais n'opère que par la charité[3]. + +[Note 3: _Propositions condamnées_: Il n'y a ni Dieu ni religion +là où n'est pas la charité.--_Autre_: La foi justifie quand elle +opère, mais n'opère que par la charité.] + +_Anathème à l'amour de la justice_, à ceux qui prétendent que: Le +coeur tient au péché, tant que cet amour ne le conduit pas[4]. + +[Note 4: _Proposition condamnée_: Le coeur demeure attaché au +péché, tant qu'il n'est point conduit par l'amour de la justice.] + +On voit qu'en ce grossier mélange, on a copié d'une part la +condamnation de l'esprit moderne, d'autre part celle de l'esprit +ancien; celle de la Loi, celle de la Grâce. La philosophie, le +christianisme, les deux plaideurs sont mis hors de cause, renvoyés dos +à dos. + +Quinet a dit excellemment cette vérité profonde: «Pour en finir avec +les hérésies, le pape ici poignarde non-seulement le christianisme, +mais l'idée même de la religion et de Dieu. + +«En vérité, le XVIIIe siècle s'ouvre avec plus de solennité qu'on ne +le dit. Du haut du Vatican, le pape jette l'Évangile dans l'abîme. +C'est la première journée du siècle. Ce reste de gloire appartenait au +souverain de l'ancien monde, de donner le premier signal de son +renversement. Voltaire, Rousseau, n'avaient pas une autorité +suffisante pour commencer. Il fallait que le prêtre même livrât son +Dieu, fît cet aveu: Que toute chose était consommée.» + +L'effet fut admirable, une trentaine d'ouvrages parurent contre la +Bulle. Mais le meilleur ne s'écrivait pas. On jasait, on riait +partout. On contait de Tellier (fausses ou vraies) mille choses +plaisantes. À ceux qui objectaient que c'était condamner saint Paul, +il aurait dit: «Saint Paul, saint Augustin étaient des têtes chaudes +qu'on aurait mises à la Bastille.--Et saint Thomas? lui +disait-on.--Vous pouvez penser quel cas je fais d'un jacobin, quand +j'en fais si peu d'un apôtre.» + + + + +CHAPITRE XIX + +DERNIÈRE ANNÉE DU ROI + +1715 + + +La mort vivante ou la vie morte, ce misérable état intermédiaire qui +n'est ni l'un ni l'autre, c'est ce que je suis condamné à décrire pour +épuiser ce règne de soixante-douze ans, terminer ce siècle éternel, +enterrer ce revenant grotesque et violent, l'_Unigenitus_. Funèbre +carnaval de morts mal enterrés, qui paradent encore aux approches du +jour, qui courent en furieux, et maltraitent encore les passants. + +Regardons bien dans les trois fosses. J'appelle ainsi +l'arrière-appartement où vit presque toujours Louis XIV à cette +époque. J'appelle ainsi le maussade Gesù de la rue Saint-Antoine, où +les trois terroristes de la Société, Doucin, Lallemant, Tournemine, +préparaient les mesures violentes que Tellier exigeait du roi. Enfin, +pour l'humiliation de la nature et du génie, voyons ce palais de +Cambrai, où l'homme de la Bulle, Fénelon inquiet, donne le triste +spectacle de sa stérile agitation. + +Qui écrit, écrira. On ne peut plus s'en empêcher; c'est une maladie. +Fénelon écrit à tous, et sur tout. Il régente la guerre, défend les +batailles à Villars. Il régente l'État. Et, avec quelle sagesse! Pour +l'avenir, une république de grands seigneurs. Pour le présent, un +conseil de régence que Louis XIV doit créer de son vivant, _pour +partager avec lui l'autorité!_ Mais la grande affaire, c'est la Bulle. +Il la salue à sa naissance d'un éloge effréné (12 octobre); il en est +le poète et l'apôtre, le berger d'Orient qui vient s'agenouiller à son +Noël. Mais tous ne sentent pas comme lui la beauté du Dieu nouveau-né. +Les Jésuites seuls sont avec lui. Son coeur est au Gesù de la rue +Saint-Antoine. Ses communications continuelles et confidentielles avec +le bon Père Lallemant. Il veut que Lallemant lui choisisse de sa main +un vicaire général qui travaille avec lui contre les Jansénistes. + +Pour le connaître mieux encore, il faut l'étudier dans une source trop +négligée, mais singulièrement instructive, qui révèle et l'homme et le +temps. Fénelon, toute sa vie, fut par-dessus tout directeur. +Regardons-le dans la direction de madame de Montberon. C'est la plus +acharnée des saintes, la persévérante brebis. Celle-ci, traînant son +mari, vint à Cambrai, vécut là sur cette frontière. + +Il en est fort embarrassé. Le genre d'activité qu'il garde, c'est de +se diviser entre mille petits soins, lettres, affaires d'amitié, +d'hospitalité, d'aumônerie, d'économie de son domaine, de justice +parfois; car il juge lui-même, comme prince-évêque de Cambrai. Il va, +vient, il suffit à tout; d'autant plus sec, qu'il est plus tiraillé. +Il est tari et las de tout. Adieu le flot du coeur. Mais elle, elle ne +veut que cela; car, malgré son âge, elle est jeune. Seulement dans sa +voie quiétiste où il l'a soutenue longtemps, elle est comme un enfant +qui ne sait plus marcher, qui pleure, qui veut être porté. Elle prie, +elle supplie. Elle meurt, s'il ne peut pas la confesser. Le mari, qui +la voit dans cet état, vient lui-même prier Fénelon. Hélas! ce qu'on +demande, il ne l'a plus, il ne sait plus que dire. Cette royauté des +âmes (exquise et sensuelle pour les plus saints), elle a abouti là, au +néant de l'énervation. Tout ce qu'il trouve pour se tirer d'affaire, +c'est de lui dire toujours: «Communiez.--Mais quoi? sans préparation, +sans confession?--N'importe, communiez.» Expédient grossier pour un +homme si délicat, de la gorger d'hosties! Oh! il lui fallait autre +chose. Elle se désespère; elle va s'en aller, s'éloigner. Vous +penseriez alors qu'il est quitte et fort satisfait? Point du tout, il +se fâche. Il veut l'avoir là, la garder et ne rien faire pour elle. Il +lui dit de rester, car nul autre ne la comprendra. Spectacle aride et +désolant de deux âmes, qui jusqu'au bout vont s'usant par le +frottement à vide, qui, par delà la mort du coeur, continuent leur +agitation, ne pouvant s'apaiser, ne pouvant se quitter, ni vivre, ni +mourir tout à fait. + +Maintenant, passons à Versailles. Derrière le grand appartement se +trouvent de petits cabinets noirs. De même à Fontainebleau. Sur la +_porte dorée_, une belle chambre, lumineuse, en a derrière une autre +sans fenêtre, sombre et obscure. C'est dans ces sortes de cachettes +que madame de Maintenon fuyait la lumière, mais elle ne pouvait fuir +le roi. Il était là, et ne la quittait guère. Âgée et fatiguée, un peu +sourde, dans le dégoût universel où elle était de tout, elle devait +encore endurer jusqu'au bout sa terrible assiduité. Elle expiait, +comme Fénelon. + +Quand la duchesse de Bourgogne manqua, elle fut épouvantée du vide, de +la monotonie, du triste et pesant tête-à-tête qui allait devenir +invariable. Elle essaya des moyens extrêmes (peu convenables dans un +si grand deuil), des concerts et des comédies. Elle fit venir Villeroi +avec ses vieux contes galants. Elle suppléa, comme elle put, la +duchesse de Bourgogne par cette Jeannette Pincré, dont j'ai parlé. Le +roi y tenait, et ne la laissa se marier qu'en restant à Versailles. +Mais la petite fille, devenue grande, devenue une jeune dame, +était-elle amusante par des enfantillages trop visiblement calculés? +Donc, le poids reporté à droite, à gauche, revenait, retombait +d'aplomb sur madame de Maintenon, et elle en était écrasée. Elle se +lâche dans ses lettres, et parle indécemment, sèchement du roi, des +faiblesses dernières dont elle était témoin et qu'une épouse eût dû +cacher: «Il me faut essuyer ses chagrins, son silence, ses vapeurs; il +lui prend souvent des pleurs dont il n'est pas le maître, ou bien il +est incommodé. Il n'a pas de conversation.» + +Mais elle-même n'était-elle pour rien dans cet affaissement d'esprit? +De quoi l'occupait-elle? De pauvretés. Elle mêlait mille petites +affaires de sacristie aux plus grandes affaires de l'État. +Tracasseries de couvents, ou rapports de police, c'était la vie du +roi. Gouvernement étrange qui voudrait gouverner homme par homme, et +dans le secret même de la conscience. Son effort impuissant, c'est +d'arrêter un peu la débâcle de l'Église, de contenir le clergé qui ne +se contient plus. Les moeurs des moines, leurs querelles, les +élections des religieuses, tout ce misérable ménage, c'est +l'occupation incessante. + +La simplicité, la crédulité du roi et de madame de Maintenon dépassent +tout ce qu'on peut croire. Ils voient la vieille machine de dévotion +extérieure aller son train, et ils ne voient pas qu'il n'y a plus rien +dessous. On se moque d'eux tout le jour. Les plus impies farceurs se +font passer pour saints (Marcé, Courcillon, _V. Saint-Simon_). Une +dame est surprise par son mari en adultère, et c'est le mari qu'on +enferme; elle fait croire au roi qu'il voulait la faire protestante +(_Staal_). + +Le jansénisme fut un coup de fortune pour madame de Maintenon. Il +occupa le roi. Il lui donna chaque jour quelque affaire, quelque +ennui, quelque colère, enfin ouvrit une carrière à l'âcreté d'humeur. +Les lettres de Fénelon à Tellier (22 juillet 1712), les paroles de +Tellier au roi, se résument en un mot: _Tout est perdu!_--Comment? +tout est perdu?--Oui, si l'on ne réprime vigoureusement le jansénisme, +qui est à la fois l'hérésie et l'avant-garde des _libertins_. Son +chef, Quesnel, est _Anti-Christ_; la Bulle le dit en propres mots. +Dans ce péril immense, on ne peut ménager nul moyen de salut public. + +Le roi le sent; avec regret il emploiera non-seulement la force, mais, +il le faut, l'argent. Il corrompt les évêques pour les faire devenir +des saints. Le beau Rohan, l'intrigant Polignac, Bissy, l'évêque de +Meaux que son prédécesseur Bossuet appelait «un petit fripon,» ont +rejeté d'abord la Bulle. Mais le roi sait les attendrir. À Rohan (fils +du roi, peut-être par la belle Loubis) il donne la grande aumônerie, à +Bissy le chapeau. Polignac reçoit de l'argent. Madame de Maintenon a +désormais, heureusement, une affaire. Elle négocie pour la Bulle, elle +fait trotter Bissy chez les évêques; c'est le grand chien de chasse +qui les rabat dans les filets. + +Le roi fut surpris des oppositions. On lui avait dit que personne ne +soufflerait. Sa grande prétention avait toujours été (dans cet +affaissement de la papauté), de la suppléer, d'être pape. Il l'avait +été en 82 à la tête des gallicans. Il l'avait été en 88, à grands +frais, il est vrai, en expulsant 500,000 hommes. Il crut l'être en +1713, en se faisant le bras de Rome contre les gallicans, contre les +jansénistes, en imposant de force, comme article de foi, cette +déification prodigieuse de la papauté. S'il avait été vaincu par +l'Europe, il se relevait triomphant dans la théologie. Il avait +demandé et obtenu la Bulle, et ses Jésuites français l'avaient dictée. +Il l'imposait au monde catholique, à l'Italie, à l'Espagne, à +l'Autriche,--oui, même à cette Autriche qui lui faisait encore la +guerre. Le prince Eugène n'avait pu empêcher Villars de prendre +Landau, Fribourg, de rançonner l'Allemagne. Et la paix fut faite à +Rastadt. Mais l'empereur Charles VI, dans Vienne, était obligé de +recevoir et croire (s'il était catholique) la Bulle de Louis XIV. +Quelle gloire pour ce nouveau Constantin, cet autre Théodose! + +La France seule avait la tête si dure, qu'en donnant aux autres la +Bulle, elle n'en voulait pas pour elle-même. Paris, repaire d'athées, +d'incrédules, de mauvais plaisants, en faisant des ponts-neufs, des +noëls, où le nouveau-né, l'avorton, était durement houspillé. +L'autorité royale n'y faisait rien. Chose triste, le roi, à +soixante-seize ans, retrouvait le Paris de la Fronde, qui le chassa +enfant et le fit fuir à Saint-Germain. + +Aussi ne refusa-t-il aux Jésuites nulle mesure de rigueur. Des curés +qui s'émancipaient furent mis à la Bastille, des évêques _internés_, +des docteurs remis à l'école, enfermés dans les séminaires. À la +Sorbonne, les dernières violences; le syndic, à chaque opposant, +criait: «Écrivez qu'il résiste au roi!» On chassa des docteurs, et +quatre, fort âgés, furent durement exilés. Des soeurs furent +maltraitées, mises à la porte, des couvents entiers détruits, +dispersés. En un an, les prisons si pleines, qu'on fut obligé +d'enfermer les suspects dans leurs propres maisons, avec des recors, +des exempts. Le bon vieux Rollin fut chassé de son collége de +Beauvais. Des oratoriens, des feuillants, toutes sortes de gens +pêle-mêle, persécutés. Les Jésuites étaient si furieux qu'ils se +persécutèrent eux-mêmes. Leur père André, éminent par son esprit +philosophique, sa douceur et sa tolérance, parut avoir trop de mérite +pour ne pas être janséniste. Un autre Jésuite, trop doux, eut pour +punition la défense de porter perruque sur sa pauvre tête pelée. + +Quiconque avait un ennemi était suspect et poursuivi. Les plus futiles +prétextes suffisaient. Il est austère, retiré... _janséniste_.--Il est +libertin, _janséniste_. À tel jour maigre il a fait gras: +_janséniste_, à coup sûr. + +Quelques-uns furent jetés dans des cachots profonds, d'une humidité +meurtrière. Beaucoup prirent peur, et, sans pain, sans argent, +fuyaient dans la campagne, et, s'ils pouvaient, hors du royaume. +Seconde émigration, après la protestante. + +Les jansénistes résistaient, et les protestants ne résistaient pas. +Cependant, la persécution des premiers raviva celle des seconds. +Nombre d'entre eux envoyés aux galères. Si le roi eût vécu, l'affaire +gagnant toujours, on arrivait aux prétendus athées. Fontenelle eût été +mis dans une forteresse, si d'Argenson ne l'avait protégé. En +revanche, d'Argenson fit sa cour en emprisonnant le jeune et illustre +Fréret, savant universel et pénétrant critique, qui, dans sa +dissertation sur l'origine des Français, s'était affranchi des +mensonges du père Daniel. + +Le peuple de Paris était tellement contre la Bulle, que le Parlement +l'ayant enregistrée (avec réserve, protestation), on n'osa vendre dans +la rue l'arrêt d'enregistrement. Mais les chansons couraient, et mille +récits à la honte des acceptants. On disait que Sillery, l'évêque de +Soissons, qui, pour avoir Reims, avait accepté la Bulle, devint +malade de chagrin, furieux, désespéré. On ferma tout, de peur qu'_in +extremis_ il n'éclatât par un désaveu solennel, une pénitence +publique. On ne la lui permit pas. Il mourut en poussant des +hurlements de damné. + +L'année même de la Bulle, 1713, contre l'inquisition jésuite commence +une contre-inquisition. Quelqu'un, on ne sait qui, publie les +_Nouvelles ecclésiastiques_, violent journal satyrique, qui a duré 80 +ans. Le secret fut impénétrable. De Paris, la feuille invincible, +insaisissable, courait toute la France. + +L'ingénieuse organisation de ses propagateurs a servi de modèle aux +grandes sociétés de la Révolution, spécialement aux Jacobins, sous +Duport et sous Robespierre, et le tableau qui l'expliquait faisait +tout l'ornement de la salle de conférences à leur club, rue +Saint-Honoré. + +Cruelle piqûre pour les Jésuites. Tandis que le trio de leur _conseil +étroit_ (Doucin, Lallemant, Tournemine) souffle le feu de la +persécution, eux-mêmes ils sont persécutés. D'invisibles flèches +(aiguisées, assure-t-on, dans les ruines d'un vieux moulin de +Vaugirard) volent jusqu'à leur rue Saint-Antoine, jusqu'à Versailles, +et transpercent Tellier. Que fait donc la police? D'Argenson court, +crie, cherche, ne trouve rien. Maintes fois on eut l'insolence de lui +jeter dans sa voiture, à plein paquets, le criminel journal. Encore +moins la police du Parlement trouve-t-elle. Est-il sûr qu'elle veuille +trouver? qui sait si elle-même ne travaillait pas aux _Nouvelles +ecclésiastiques_? + +Les Jésuites tombaient dans le désespoir. Leur P. Lallemant avouait +qu'on ne pouvait rien faire en France, si l'on n'y importait +l'inquisition d'Espagne. D'autres disaient: «_Il y faudrait du sang!_» + +Ils se trompaient s'ils crurent n'avoir rien fait. Ils avaient fait +beaucoup. Ils avaient réglé la Régence, donné la France au duc +d'Orléans. + +Plus le roi était un fléau, plus on craignait qu'il ne continuât ce +règne désespérant de soixante-douze années par une régence jésuite, un +conseil d'imbéciles où des Villeroi seraient présidés par le petit +fourbe bancroche, le duc du Maine, c'est-à-dire par l'interminable +Maintenon et par le noir démon Tellier. Celui-ci avait fait une chose +bien rare en politique et dont il pouvait être fier. Il avait mis +d'accord les partis opposés, les hommes les plus contraires d'idées, +de moeurs. Les plus honnêtes magistrats, exemple d'Aguesseau, +n'attendaient rien que du roi des roués. + +Tellier n'y voyait plus, de rage. Il désirait moins le triomphe que la +mort de ses ennemis. Son rêve était de faire chasser tout évêque +récusant. Noailles surtout, Noailles. Il s'acharnait à lui, comme un +chien sur un os. Il le voyait déposé, dégradé, lui arrachait son +cordon bleu (en rêve), le mettait de sa main dans un _in pace_, le +murait là, jetait la clef à l'eau. Pour en venir à frapper ce grand +coup de terreur qui eût emporté tout le reste, il fallait dompter le +Parlement même, le sortir de sa position expectante (_d'enregistrement +sous réserve_), où trop visiblement il attendait la mort du roi. On +voulait le briser par un _enregistrement sans condition_ qui +démentirait tous ses précédents et le déshonorait, de plus, lui faire +subir un édit d'après lequel tout évêque devait souscrire _purement +et simplement, sinon être poursuivi_. En même temps, le roi +sollicitait Rome _pour qu'elle lui déléguât le droit de poursuivre et +de déposer_ les évêques. Énorme pas du pouvoir absolu, qui de Louis +XIV eût fait un Henri VIII, eût aplati d'ensemble les évêques et le +Parlement, eût désarmé et Rome et les conciles de ce droit de +déposition,--pour le transmettre à qui? en réalité à Tellier, à la +Société, à son comité de salut public. + +Les Jésuites, je l'ai remarqué aux temps de l'Armada et de la Ligue, +étant plus fins qu'habiles, sont retombés toujours dans la même faute, +celle de faire des écheveaux trop compliqués, tissus de tant de fils +cassants, que rien ne leur arrive à point. Ce qui ne peut réussir que +par la réussite de tant de choses, ne réussit jamais, avorte. + +Ici, que de choses incertaines! Rome faiblirait-elle jusqu'à donner au +roi la haute justice sur les évêques? Le vieux roi aurait-il la force +de pousser si loin cette affaire? Vivrait-il assez pour cela? Et après +lui, qu'adviendrait-il? + +Pour sa résolution, elle paraissait forte. Il était au dernier degré +d'endurcissement. Jugeons-en par les faits. La reine Anne mourante +avait demandé qu'on tirât de leurs chaînes cent trente-six galériens +protestants. Cela fut exigé, imposé au traité d'Utrecht. Mais c'était +si pénible au roi qu'à peine permit-il que quelques-uns partissent; +ils ne furent, la plupart, délivrés qu'à sa mort. Quant aux +jansénistes, l'un d'eux, un bon vieux gentilhomme, M. de Charmel, +qu'autrefois il avait aimé, demandait à venir à Paris pour se faire +tailler de la pierre. Le roi refusa; il fut opéré par des chirurgiens +de village et mourut au bout de trois jours. + +Ainsi la volonté ne manquait pas. La vie pouvait manquer. De longue +date, Tellier, madame de Maintenon, avaient avisé à cela. Contre le +duc d'Orléans, que l'on voyait venir, on avait, d'année en année, +exhaussé le duc du Maine. Riche de l'héritage de la grande +Mademoiselle, légitimé et _apte à succéder_, prince du sang, déclaré +_fils de France_, gouverneur du Languedoc, il avait eu de plus trois +choses qu'on peut appeler trois épées: 1º l'_artillerie_, dont il +était grand maître; 2º l'armée _suisse_, neuf régiments, outre les +gardes suisses; 3º son mariage avec les Condé, grand souvenir, grand +patronage militaire. + +Ce n'était pas assez. On y ajouta bientôt le commandement de la +_Maison du roi_, dix mille hommes d'élite (gardes du corps, +mousquetaires gris et noirs, gardes françaises, etc.). + +Tout cela était-il nécessaire pour être simplement président du +conseil de Régence? Une si énorme accumulation de forces, contre +Orléans désarmé et tout seul, paraît indiquer autre chose. Le petit +enfant de cinq ans, délicat, maladif, promettait peu de vie. On ne +croyait pas qu'il régnât, on ne le désirait pas. Madame de Maintenon +écrivait: «Il vit _malgré tout le monde_.» Et en effet, il compliquait +la situation, empêchait le duc du Maine, le vrai roi en expectative, +qui devait, avec les Jésuites, avec ce grand nombre d'évêques +jésuitisés, continuer le gouvernement ecclésiastique de Louis XIV, +régner pour la Société.--Elle avait calculé précisément sur ce dicton +anglais: «Le meilleur roi est celui qui a le plus mauvais titre.»--Or, +cet usurpateur, ce fils de l'adultère, qui n'eût pu arriver que par le +sinistre moyen d'un procès calomnieux fait au duc d'Orléans, un tel +roi, tremblotant et toujours mal assis, n'aurait duré, contre la +France, que par ses deux armées de prêtres et de soldats à haute paye. + +Projet romanesque, hasardeux, qui nous aurait ramenés dans cette +horreur des guerres dont nous venions de sortir, qui aurait mis la +France au-dessous de l'Espagne. Philippe V y participait; on lui +montrait la chose de profil, comme une simple régence du duc du Maine, +qui serait son lieutenant. Une révolution d'Angleterre, une +restauration du Prétendant et de la légitimité était l'appoint naturel +de cette usurpation. Déjà Louis XIV, avec une témérité idiote, n'ayant +pas même encore la paix avec l'Autriche, ayant encore le pied engagé +dans l'abîme, provoquait l'Angleterre. Il chicanait sur le traité. +Ayant livré Dunkerque, il creusait à côté Mardick, pour en faire un +second Dunkerque. Il animait les Jacobites. Il allait lancer le +Prétendant, et cela n'ayant pas un sou et ne pouvant plus emprunter. +Les whigs, leur roi George, l'envoyé Stairs, le sauvèrent, à force de +menaces, de sa propre sottise. Il fut mis en demeure _de faire ou ne +pas faire la guerre_, et dut subir l'outrage permanent des +commissaires anglais qui restaient là pour surveiller sa fraude, pour +(de leurs propres yeux) sans cesse regarder s'il manquerait, le +malheureux homme! + +Voilà l'effroyable péril où nous tenait ce trio radoteur d'une femme +de quatre-vingts ans, d'un Jésuite demi-fou, et du petit boiteux qui +eût eu peur de son épée. Ils affrontaient la guerre! «Monseigneur, +disait un jour M. d'Elbeuf au duc du Maine, où commandez-vous cette +année?... J'y vais, car je veux vivre. Où vous êtes, il y a sûreté.» + +Trio aveugle, sourd, comme madame de Maintenon, n'ayant qu'une pensée, +leur intrigue intérieure, le testament qu'ils faisaient faire au roi. +Il y avait répugnance; on n'aime pas à régler sa mort. Mais cette +répugnance a été exagérée. Il s'agissait de faire pour le fils de son +coeur ce que toujours il avait fait, le grandir, le fortifier. Il +s'agissait de garantir l'Église, et surtout de sauver son âme. + +Il redoutait Orléans comme exemple d'indévotion. Mais il ne le croyait +plus empoisonneur. Il était même revenu sur son prétendu complot +d'usurper l'Espagne. Il reconnut l'innocence du prince (qui ne voulait +agir qu'au cas où Philippe V eût été vraiment impossible). Il reconnut +que cette affaire était un roman de la princesse des Ursins. La +vieille rouée ayant été chassée par la nouvelle reine d'Espagne +qu'elle avait faite elle-même, se réfugiait en France. Le roi lui fit +défendre de se trouver partout où serait celui qu'elle avait calomnié, +le duc d'Orléans. Que devait penser celui-ci? Qu'apparemment le coeur +du roi lui devenait plus favorable, que le testament (inconnu) qu'il +avait fait et déposé au Parlement un an auparavant, en 1714, n'était +pas contre lui. Insouciant, bienveillant, optimiste, comme il était, +c'était à coup sûr ce qu'il pensait et ce qu'on voulait lui faire +croire. + +Ce testament donnait à Orléans le titre de Régent, le pouvoir au duc +du Maine, _gardien_, _tuteur_ du Dauphin, et à un conseil de Régence +composé uniquement de ses amis. + +Orléans n'avait pas le moindre soupçon de cela. Il avait chez lui, +pour l'endormir, outre son insouciance et sa crédulité, sa femme, +madame d'Orléans, qui paraissait le sommeil même et d'autant mieux le +communiquait. Il la connaissait, ne l'estimait guère, et cependant +l'aimait un peu. Sa langueur apparente, sa mollesse, lui allaient. +Elle ne l'aurait pas fait _agir_, mais elle le faisait _ne rien +faire_. À quoi il était tellement porté! C'était comme une douce +torpille pour engourdir une volonté engourdie. Non-seulement on savait +par elle tel mot et telle pensée que laissait tomber son mari, mais +elle ménageait ces colloques, ces paroles avec l'ennemi, qui +détrempent avant la bataille. + +Chacun devait songer à soi, prévoir, pourvoir. Visiblement, le roi +baissait. Fagon, vieilli lui-même, ne tient plus le journal commencé +depuis Henri IV par les médecins royaux. Ce grand monument reste là. +Depuis plusieurs années, je ne trouve que des pages blanches dans le +dernier volume, qui presque tout entier est vide. + +Un régime indigeste de grande mangerie, de fruits glacés, de +sucreries, avançait le vieillard. Mais plus qu'aucune chose, je crois, +les tracasseries. La sèche et muette insistance de ceux qui +l'entouraient, la conspiration du silence chagrin qui le força de +faire le testament, le contrista, le fatigua. Ce qui lui fit encore +plus de mal que tout le reste, c'est que, bon gré mal gré, il lui +fallait partager les fureurs de Tellier. Ce fort et brutal paysan de +basse Normandie, dans ses haines effrénées, l'entraînait avec lui, +sans répit, sans repos, le voulant toujours en colère et contre tout, +contre les Jansénistes, les nouveaux convertis, ou contre les lenteurs +de Rome. Il prit à tout cela une petite fièvre. Maréchal le dit à +Fagon, qui fit la sourde oreille. Il le dit à madame de Maintenon, qui +s'indigna, comme si le fidèle chirurgien avait manqué de respect. + +On augmenta cette fièvre. On exigeait du roi qu'il eût, de sa +personne, d'irritantes conférences avec les gens du Parlement pour +l'affaire de la Bulle. Affaire plus liée qu'il ne semble à celle de la +Régence. Si l'on domptait le Parlement pour la question religieuse, on +pouvait espérer dans sa docilité pour la question politique. Le roi +fit venir plusieurs fois à Marly les présidents et avocats généraux. +Ils flottaient, hésitaient, n'osant faire au roi des promesses dont +ils auraient été désavoués par leur compagnie. D'Aguesseau, le +procureur général, était tout à la fois le plus doux, mais le plus +ferme, et les autres n'osaient dire autrement que lui. Le roi, +indigné, déclara qu'après Marly il irait lui-même au Parlement, y +tiendrait un lit de justice, et verrait (dit-il avec aigreur) ce qu'il +avait de crédit dans cette compagnie. + +Le samedi 10 août, il revint le soir de Marly à Versailles. On le +trouva étonnamment changé. Il ne se sentait pas en état d'accomplir sa +menace, de forcer le Parlement dans un lit de justice. Le dimanche 11, +il supposa que d'Aguesseau pris seul à part serait plus malléable. Il +crut que face à face il ne tiendrait pas contre son roi. Ce magistrat +illustre n'était pas imposant. Il était assez gros, d'un visage fort +plein, aimable et bon, avec une singularité qui étonnait d'abord, et +disposait à l'hilarité, un oeil grand, l'autre très-petit. C'était un +savant universel et d'étude infinie. Ce qui faisait que sur chaque +chose, il voyait tout et ne décidait rien. Homme simple et de moeurs +innocentes, toujours dans son devoir, toujours au Parlement, il avait +vécu uniquement de l'esprit de cette compagnie qui, pour lui, était le +monde même. Le prodigieux respect qu'il avait pour les décisions du +Parlement (souvent contradictoires) l'embarrassait encore, à chaque +instant le rendait hésitant. + +Cela donnait espoir. Le roi le prit de toutes les manières et il ne +gagna rien. Tout en s'abîmant de respect, de dévouement, d'Aguesseau +éluda, déclina, échappa toujours. Sa fluide éloquence, dans les +circuits verbeux, ordinaires au Palais, tourna et retourna toutes les +formes de l'obéissance pour se dispenser d'obéir. Le roi fut excédé, +comme on l'est par les résistances de ce que l'on a cru mou. C'était +comme les cuirasses mexicaines en coton sur lesquelles s'arrêtaient +les balles. D'Aguesseau avait trois cuirasses (outre sa bonne +conscience): primo, sa compagnie, son dieu, le Parlement; puis le +grand parti janséniste, l'Église persécutée; enfin, s'il faut le dire, +sa femme, solide janséniste, qui dans cette circonstance lui avait +dit: «Monsieur, ne songez là, ni à votre place, ni à votre fortune. Ne +vous souvenez point que vous avez femme et enfants.» + +Le roi fut tellement indigné que lui, le plus poli des hommes, il +sortit de toute mesure, finit par lui tourner le dos. + +Pour la première fois, dans son règne, tout lui devenait impossible, +la force et la douceur également impuissantes. Point de traité avec le +Parlement, et point de lit de justice. + +Le plus doux, d'apparence le plus obséquieux, contre lui s'était +trouvé ferme. Son procureur et son organe, les _gens du roi_, comme on +disait, qui semblaient en justice la voix du roi, sa volonté parlante, +lui donnaient tout doucement sa défaite dernière, son Blenheim et son +Malplaquet. + +Une chose curieuse, c'est qu'en cette extrémité, et à Versailles et au +Palais-Royal, chez le roi et chez Orléans, on eut l'idée des États +généraux. Saint-Simon les conseille au prince. Un mémoire anonyme +(qu'on croit de Torcy) propose au roi de faire du conseil de régence +comme des États généraux au petit pied pour lier les mains au Régent. +Ce conseil eût été une sorte d'assemblée nationale où l'on eût appelé +un député des États de chaque province et un de chaque parlement. + +Un autre projet, plus hardi encore, proposait d'assembler, du vivant +du roi, les véritables États généraux, uniquement pour nommer un +Régent. Ces États, disait-on, s'en tiendraient là discrètement, et ne +manqueraient pas de choisir _la personne agréable au roi_. + +Inutile de dire que ces vains projets n'arrêtèrent pas même un +moment. On voulait non tourner l'obstacle, mais le briser, dompter +cette Fronde janséniste du parlement de Paris. + +On ne songea plus qu'à la force. Villars, fort prudemment, avait +quitté Paris pour aller aux eaux de Baréges. Mais la cour avait +Villeroi. + + + + +CHAPITRE XX + +MORT DU ROI--RÉGENCE + +Août 1715 + + +Il reste deux récits capitaux de la fin de Louis XIV, celui-ci de +Saint-Simon et celui de Dangeau. + +Le premier, fort passionné contre le duc du Maine, n'est cependant +nullement partial pour le duc d'Orléans. Il note sans ménagement sa +faiblesse, son inconsistance, le peu de foi qu'on pouvait ajouter à +ses paroles, tous ses défauts de caractère. L'auteur avait le plus +grand intérêt à être bien informé, et il put l'être réellement par des +témoins de l'intime intérieur qui ne quittèrent point le roi. +J'entends spécialement un excellent observateur, l'honnête chirurgien +Maréchal, avec qui il était lié, et qui (sur Port-Royal et bien +d'autres sujets) partageait ses opinions. Dès sa jeunesse, +Saint-Simon avait l'invariable habitude de prendre, jour par jour, des +notes sur les événements de son temps. Son récit, quoique achevé +longtemps après, a l'autorité de ces notes prises au moment, comme il +en a la palpitante émotion. + +Le récit de Dangeau ne me rassure en aucun sens. Au milieu de son +journal, bref, aride, si peu instructif pour les grands événements, +vous trouvez un mémoire d'un style opposé, emphatique. L'auteur +embouche la trompette: «Je sors du plus grand, du plus touchant, du +plus héroïque spectacle,» etc. Cette pièce a tous les caractères d'une +oeuvre de réaction, inspirée de la vieille cour et destinée surtout à +laver le duc du Maine et madame de Maintenon. Oeuvre, je crois, +tardive, malgré la précaution qu'on a eue de mettre en tête: +«Dimanche, 25 août 1715, à minuit,» etc. Du reste, peu d'intelligence. +Au milieu de tant de louanges données à Louis XIV, il omet justement +des choses importantes, touchantes, et qui font honneur, telles que le +mouvement de coeur et de conscience «sur les restitutions qu'il +pouvait devoir au royaume.» Ces grands traits sont dans Saint-Simon. + +Après les deux récits de Saint-Simon et de Dangeau, celui d'un +moderne, Lémontey, mérite attention. Chargé en 1808 d'écrire +l'histoire de Louis XV et de Louis XVI, disposant des plus secrètes +archives, il compulsa plus de 600 volumes originaux qui, en 1814, +furent enlevés de Paris. Sa critique pénétrante, sa fine plume +d'acier, entrent souvent fort loin dans l'intelligence des temps. Trop +loin aussi parfois, au delà des réalités. Il est tenté par le subtil, +par la fausse profondeur. Ainsi (d'après Lassay), il croit que ceux à +qui on représentait Orléans comme empoisonneur «n'en furent que plus +ardents à s'attacher à lui. Ils chérissaient dans la _certitude de ses +crimes passés_, le gage d'un dernier crime, et se hâtaient de faire un +régent qui saurait bien se faire roi.» + +Ceci est faux en plusieurs sens. D'abord, l'horrible idée de 1712 ne +s'était nullement soutenue jusqu'en 1715. Rien ne dure trois années en +France. Les seuls ennemis personnels d'Orléans faisaient semblant de +croire cela. Deuxièmement, c'est faire trop d'injure à la nature +humaine. Même aux plus mauvais temps, peu d'hommes se donneraient à un +prince _parce qu'il serait un assassin_. + +En fait, le contraire est exact. La grande majorité jugeait le futur +Régent précisément ce qu'il était, faible, corrompu, mais très-doux, +débonnaire. Indifférent au bien, au mal, il ne devait ni punir les +coupables, ni venger ses propres injures. C'est ce qui le fortifia +immensément, et fit que les meilleurs amis du duc du Maine le +laissèrent sans scrupule. Ils savaient qu'il ne risquait rien sous le +Régent, que de rester un très-grand prince, très-riche, de continuer +en repos une vie de fêtes et d'amusements et de jouer toujours la +comédie à Sceaux. + +Le vrai danger était qu'avec beaucoup d'esprit et des idées +très-avancées, Orléans ne gardât les vieux hommes et la vieille cour, +ne fût prodigue et généreux pour elle aux dépens de la France. Ses +ennemis, sous lui, prirent tout ce qu'ils voulurent, eurent les plus +hautes positions. Pour l'enfant royal qu'on voulait si sottement +défendre de lui, il l'aima, et s'y attacha. Il le trouvait joli et +fin, et le préférait de beaucoup à son fils, un lourdaud que lui avait +donné son indolente et suspecte moitié. + + * * * * * + +Le 11 août, pour la dernière fois, le roi avait sondé d'Aguesseau, +tâté le Parlement. Il en désespéra. Et, sa santé ne lui permettant pas +d'aller lui imposer ses volontés, il écrivit le 13 un codicille qui +pouvait passer pour une déclaration de guerre. + +Ce Parlement qui, après tant d'années d'obéissance et de silence, +faisait mine de vouloir reprendre la voix, n'imposait pas beaucoup. Ce +n'étaient plus les graves et savants magistrats du XVIe siècle. +Beaucoup faisaient les grands seigneurs, étaient les singes de la +cour. On avait vu, dès la mort d'Henri IV, combien, sous la pourpre et +l'hermine, ces gens de plume aisément mollissaient, étaient souples +devant l'épée. Il avait suffi que d'Épernon leur fît sonner la sienne, +sans la tirer, pour les déconcerter. On fit un d'Épernon. Villeroi +était un peu mûr pour jouer ce rôle de spadassin. Mais ses +réminiscences de jeunesse, ses contes galants le surfaisaient aux yeux +du roi. À soixante ans, soixante-dix ans, il faisait le gaillard, +avait une _petite maison_, et pas trop en secret. Bref, c'était le +mauvais sujet, vieil enfant gâté de la cour, l'homme d'épée et de +panache, que l'on avait tant admiré. Au jour du décès, Villeroi devait +monter à cheval, prendre le commandement de la Maison du roi (dix +mille hommes d'élite), et marcher droit au Parlement. On lui ordonnait +même expressément de l'investir, «d'avoir soin que les gardes du +corps, les gardes françaises et suisses prissent leur poste dans les +rues _et au Palais_.» Alors, le jeune roi présent, on ouvrirait le +testament. Et que ferait-on si les amis du duc d'Orléans réclamaient, +invoquaient son droit de plus proche parent, pour lui donner une +régence réelle, et non pas nominale. Rien d'écrit. Villeroi, sans +doute, avait l'ordre verbal d'enlever les récalcitrants. + +Ce codicille voulait que le jeune roi fût mené «dans un lieu où l'air +est très-bon,» dans le château fort de Vincennes, vieille place de +guerre très-défendable encore, tout au moins contre un coup de main. +Qu'avait-il donc à craindre, cet enfant, objet de l'intérêt de tout le +monde? De qui voulait-on le garder? du Régent? Vaine et outrageuse +précaution. Que pouvait le Régent, subordonné au Conseil de régence? +rien que par un crime. C'était donc annoncer que l'on craignait un +crime. Sans doute, à chaque repas, le gouverneur, la gouvernante, +feraient _l'essai des mets_, maintiendraient l'opinion dans les plus +sinistres idées. + +Chose bizarre, le roi absolu déléguait en mourant son pouvoir à une +république, au Conseil de régence, dont le duc du Maine eût été le +dictateur. Mais le bâtard n'eût pu remplir ce rôle; il n'avait pas le +poids nécessaire. Orléans dégradé, en suspicion, n'aurait pas eu +grande influence. La partie était belle pour l'étranger, le roi +d'Espagne. Tous les trois auraient travaillé, tiré en sens contraire. +La France eût été ballottée comme au jour le plus noir de toute son +histoire, sous les oncles de Charles VI. + +Le même jour, 13 août, le roi fit l'effort de recevoir debout un +prétendu ambassadeur de Perse et de signer avec lui un traité. Cette +comédie, dont les ministres avaient flatté sa vanité, l'acheva +réellement. Le matin, il avait fallu le porter à la messe, et le soir +on le roula au concert qui se faisait chez madame de Maintenon. Il y +parut un homme mort. La princesse des Ursins le jugea tel, et ne +voulant pas se trouver en France sous la régence d'Orléans, elle +partit le lendemain pour Rome. + +Fagon ne voulait pas que le roi fût malade, et personne n'eût osé le +dire. Quatre médecins qu'il appela, se gardèrent bien d'être d'un +autre avis. Ils ne firent rien qu'admirer, approuver, chanter en +choeur la sagesse de Fagon. Le lendemain, quatre autres médecins, mais +toujours des louanges et des admirations. + +Tout en faisant semblant d'être fort rassuré, on se hâtait pourtant +d'agir. On fit venir les gens d'armes du roi à Versailles, dans +l'espoir qu'il pourrait encore en passer la revue, le vendredi 22, +avant la Saint-Louis. On voulait commencer à s'assurer des troupes. + +Mais il baissait si vite que la chose devint impossible. Là se posait +la question: Qui remplacerait le roi, le représenterait dans cette +circonstance solennelle? Qui poserait devant les troupes dans la +majesté du commandement? Le fils de son frère, Orléans, si près du +trône, était appelé là par la force des choses, par son droit de +naissance, et par cette convenance aussi qu'il avait commandé (et +avec honneur) en Espagne. Ajoutez qu'une partie de ce corps, les gens +d'armes d'Orléans, était déjà sous son commandement. Le roi envoya le +duc du Maine. + +Dangeau, dans sa plate chronique, a brouillé de son mieux l'événement, +pour nous donner le change sur les ruses de ceux qui menaient le roi. +Saint-Simon est fort net, et dit fort nettement la scène qui, du +reste, fut très-publique, et se passa en plein soleil. + +On doutait de l'accueil que les troupes feraient au bâtard, qui avait +laissé dans l'armée une triste idée de sa bravoure et qui la +confirmait par la mine la moins militaire. On fit parler le petit +Dauphin; on lui fit désirer, demander d'être de la partie, de figurer +sur son petit cheval qu'on lui apprenait à monter. Habile mise en +scène, qui ornait fort le triomphe du bâtard. De son coursier royal, +dominant, abritant le pâle et fragile orphelin, il apparaissait là +comme le tuteur nécessaire. Il profitait des applaudissements qu'on ne +manquerait pas de donner à l'intéressante créature, postérité unique +du duc de Bourgogne, et débris dernier du naufrage. + +Grand coup pour Orléans. Si la chose se fût bien passée, on eût +récidivé pour d'autres corps, et le duc du Maine se serait trouvé +avoir tout doucement conquis cette nombreuse élite. Orléans demeurait +dans l'ombre et oublié. Il aurait laissé faire certainement sans +Saint-Simon. L'âpre seigneur, sans ménagement, lui fit honte de sa +paresse, dit qu'on la croirait lâcheté, qu'on dirait qu'il n'osait se +montrer devant le bâtard. La haine donne une seconde vue; il prévit, +il prédit que le duc du Maine aurait peur, blanchirait comme un linge. +Il voulait (en grand poète dramatique, comme eût voulu Shakespeare) +qu'Orléans exploitât fortement la situation, que, de sa figure mâle, +poursuivant le triste poltron, il lui rendît des respects dérisoires, +lui fît sa cour, l'en accablât, jusqu'à ce que la pauvre femmellette +défaillît devant tout le monde, dévoilât son manque de coeur. + +Le duc fut moins cruel, ne suivit pas ce terrible programme. Il resta +modestement à la tête de sa compagnie, et salua le Dauphin. Il n'en +eut pas moins le plaisir de voir la prédiction s'accomplir. Le bâtard +pâlit, se troubla, baissa les yeux, ne sut plus où se mettre. Chacun +s'émut de voir les rôles intervertis, le faux prince sur le cheval +blanc, à la place du roi, le vrai prince avec les soldats, en simple +capitaine. On compara les mines, et leurs exploits aussi. Tous, d'un +tact français, reconnurent qui était l'homme et qui était la femme, +et, d'un mouvement instinctif, sans regarder si l'on observait des +fenêtres, laissèrent l'un et entourèrent l'autre. + +Ce fut comme un coup de lumière qui éclaira la situation. Les médecins +mêmes y virent plus clair. Ils comprirent dès lors où en était le roi. +Ils distinguèrent aux jambes des marques noires, qu'ils n'auraient osé +voir la veille. + +Ceux qui menaient le roi prirent leurs dernières dispositions. La +principale, c'était, si l'on pouvait, d'endormir Orléans. On y employa +deux moyens, l'un de parlementer, de lui envoyer Villeroi; l'autre +d'employer le roi même à tromper son neveu. Moyen, à coup sûr, +imprévu de donner au mourant un rôle dans cette comédie. Orléans ni +personne, contre une chose si nouvelle, n'eût songé à se mettre en +garde. + +Les deux choses se firent le 24 et le 25 août, jour de la Saint-Louis. +Villeroi vint trouver Madame d'Orléans, la fit parler à son mari. Elle +lui dit que ce bon maréchal, plein d'amitié pour lui, voulait le voir +dans son pur intérêt et pour sa sûreté, lui révéler un grand secret. +Orléans ne refusa pas. Et mystérieusement Villeroi vint en effet. Mais +pour dire cette chose, tellement utile au prince, il exigeait d'abord +qu'il s'engageât à conserver la place à son ami le chancelier. Il lui +apprit ensuite la teneur du testament, les avantages qu'il donnait au +duc du Maine et à lui Villeroi, tout comme chose naturelle qui ne +pouvait faire difficulté, ajoutant (le vieux fat) qu'en ce qui le +regardait (l'emploi des troupes), «il n'en abuserait pas.» + +La chose était bien grave. Orléans devait voir qu'avec ce commandement +des troupes, son adversaire pouvait parfaitement le faire arrêter, +était maître de sa liberté, au besoin, de sa vie. Ce qui est +incroyable, mais certain (Saint-Simon l'affirme avant, après la mort +du roi), c'est qu'Orléans prit bien cela, n'objecta rien, et ne fit +rien, se résigna, se reposa, trouvant infiniment commode d'être +dispensé de gouverner. L'essentiel pour lui était de s'amuser, de +souper, s'enivrer, à Paris, à Asnières. + +Quand Villeroi vint redire à Versailles cette merveilleuse +insouciance, on ne put pas la croire. Pour plus de sûreté, on employa +l'autre moyen. Le 25, l'état du roi s'étant aggravé, il reçut les +sacrements, communia et fut administré de l'extrême-onction. Il ajouta +de sa main quelques lignes au codicille. Puis il fit appeler le duc +d'Orléans. «Il lui témoigna, dit Saint-Simon, beaucoup d'estime, +d'amitié, de confiance. Mais ce qui est terrible, avec Jésus-Christ +sur les lèvres encore qu'il venait de recevoir, il l'assura _qu'il ne +trouverait rien dans son testament dont il ne pût être content_.» De +telles paroles, en un tel moment, supprimaient tous les doutes. Le duc +crut retrouver un père, et il fondit en larmes, sortit, suffoqué de +sanglots. (Dangeau, 121.) + +«Il n'y avait pas une demi-heure qu'il avait communié, reçu +l'extrême-onction, et il venait de retoucher dans l'entre-deux ce +codicille qui mettait le couteau dans la gorge à M. le duc d'Orléans, +dont il livrait le manche en plein au duc du Maine.» + +Saint-Simon est bien étonné. Moi, non. N'ai-je pas vu (surtout aux +procès d'Angleterre) les Jésuites sur l'échafaud jurer des faits dont +la fausseté fut ensuite très-bien constatée? Si l'on en croit Dorsanne +(_Histoire de la Bulle_), le roi avait été affilié à la Société dix +ans auparavant, et Tellier à sa mort lui en fit faire le quatrième +voeu. Il put participer au privilége de pouvoir mentir _in articulo +mortis_. + +Pitoyable spectacle. On avait vu dans le _Légataire_ la très-choquante +scène d'un mourant jouet d'un fripon. Le duc du Maine dépassa Regnard. +Né mime et pour la farce, il mit les deux rôles en un seul et fit de +Géronte un Crispin. + +Rien n'était plus contraire à la nature de Louis XIV, qui aimait le +noble et le grand. Il fallut, pour qu'il en vint là, la violence de +l'amour paternel, la faiblesse d'un mourant, les craintes dont on +l'obsédait. Il semble que parfois il entr'ouvrît un peu les yeux. +Tellier lui fit signer sa nomination de confesseur du futur roi. Mais +il ne parvint pas à lui faire nommer aux bénéfices vacants. Les +candidats proposés par Tellier apparemment lui donnaient moins de +confiance. Il dit (le 26) aux cardinaux de Rohan et de Bissy qu'il +mourait soumis à l'Église, mais qu'il n'avait rien fait que ce qu'ils +avaient voulu, qu'ils en répondaient devant Dieu, qu'il ne haïssait +point le cardinal de Noailles. À ce mot, Fagon, Maréchal (d'un +mouvement inattendu) demandèrent si le roi mourrait sans voir son +archevêque.--«Oui, si l'archevêque veut souscrire la Constitution.» +Telle fut leur réponse, à laquelle le roi se soumit. + +Le public ne se soumit pas. Tout le monde fut indigné. On se lâcha +sans ménagement sur l'affaire ecclésiastique. Ce fut la première, la +très-vive échappée de la liberté. + +Le roi, qui avait eu toute sa vie une grâce majestueuse, l'eut aussi +dans la mort. Il trouva les belles et touchantes paroles de la +situation pour ses serviteurs, pour l'enfant. J'y voudrais un mot pour +la France. Un seul peut-être indique qu'il eut l'idée de la terrible +responsabilité qu'il avait prise en tant de choses. Il disait que la +mort lui semblait peu pénible. «Elle ne l'est, dit madame de +Maintenon, que quand on a de la haine, de l'attachement aux créatures, +ou des restitutions à faire.--Je n'en dois à personne, comme +particulier, dit le roi. Mais, _pour celles que je dois au royaume_, +j'espère en la miséricorde de Dieu.» + +Dans ces crises suprêmes, la nature apparaît. Les âmes les plus +fausses laissent voir quelque vérité. Tellier, madame de Maintenon, le +duc du Maine, apparurent dans leur lustre. Ils avaient de lui ce +qu'ils voulaient. Ce n'était pour eux qu'un corps mort. On ne faisait +pas seulement dire la messe dans sa chambre. Un capitaine des gardes +s'en indigna et rappela les prêtres à leur devoir. + +Le duc du Maine avait peine à contenir sa joie. Il croyait tout tenir. +Sa soeur, la duchesse d'Orléans, avait fait demander à Saint-Simon, +par une personne intime et confidente, ce que son mari faisait, +préparait, et il avait répondu: «Rien, vous le verrez vous-même.» Le +bâtard, tout à fait rassuré, éclata de bonheur, d'hilarité, nous +l'avons dit, avec plus d'impudence qu'on ne l'eût attendu d'un homme +de tant d'esprit; mais son mauvais coeur l'emporta. Il bouffonna le +soir, entre ses familiers, la scène d'un empirique qui était venu +s'offrir, la grimace de Fagon, etc. + +Madame de Maintenon aussi crut tout fini avec le codicille qui +remettait l'épée à Villeroi. Tranquille sur le succès de son fils +d'adoption, elle laissa le roi dans ce dernier combat, partit +lestement pour Saint-Cyr. (Dangeau travaille en vain à l'excuser.) + +Mais voilà le 29 que le mort ressuscite. La drogue du charlatan agit. +Le roi prend du vin d'Alicante et deux petits biscuits. Il demande où +est Madame de Maintenon. Elle revient de Saint-Cyr. Les appartements +se repeuplent. Et d'autant se dépeuplent ceux du Palais-Royal, qui un +moment s'étaient remplis. Le mieux, au reste, ne dura pas un jour. Le +soir même du 29, on vit que la gangrène occupait tout le pied, gagnait +le genou même; la cuisse était enflée. C'en était fait réellement. + +Dans le moment de solitude qu'eût Orléans au milieu du 29, +Saint-Simon, le trouvant de loisir, l'avait confessé, avait tiré de +lui l'aveu de sa faiblesse à l'entrevue de Villeroi. Le violent +seigneur, vrai magister du prince, lui donna de cruelles férules, lui +démontra la honte, le ridicule de sa conduite, les gorges chaudes de +ses ennemis. Le bâtard et sa soeur avaient joué d'ensemble, et gagné +la partie, réussi à lui faire subir un arrangement qui l'égorgeait, +_réussi à lui faire peur_, à le convaincre qu'il avait bien peu de +coeur. Voilà le nouvel Henri IV, etc. Orléans resta accablé et ne dit +pas un mot. Il sentait la piqûre. Il voyait que sa femme s'était +moquée de lui, l'avait jeté dans le filet. Il lui dit deux mots +fermes, dont elle avertit Villeroi, toutefois, espérant encore qu'il +n'en serait que des paroles, que, satisfait d'avoir parlé, il se +rendormirait, ne ferait rien du tout. + +Il avait du courage. Ce mot, _qu'on lui avait fait peur_, était entré +et l'avait réveillé. Stairs, l'ambassadeur d'Angleterre, le poussait +aux résolutions non-seulement vigoureuses, mais violentes et jusqu'au +crime, peut-être. C'était un drôle, Écossais intrigant, fils d'avocat, +qui se fit lord. Il était capable de tout, et il avait commencé, à +neuf ans, par tuer son frère en jouant. Il disait nettement à Orléans +qu'il fallait un usurpateur en France comme en Angleterre, une +alliance intime entre les deux usurpations. Il le précipitait au +trône. + +Orléans était à cent lieues de vouloir régner par un crime. Il n'avait +pas non plus, près de lui, comme son père, un chevalier de Lorraine. +Il n'avait qu'un rusé fripon. Son Dubois, avec Canillac, Noailles, lui +fit le petit brocantage nécessaire. On savait par le codicille +qu'avait montré le chancelier, le rôle que devaient jouer les Gardes +françaises. Leur colonel, M. de Guiche, était entièrement livré au duc +du Maine; mais il avait des dettes, et c'était un panier percé. On le +gagna par la promesse d'un don de six cent mille francs. Le colonel +des Gardes suisses se donna sans autre raison que sa haine contre le +bâtard, colonel général des Suisses. Déjà Orléans avait moitié des +mousquetaires (les noirs), par Canillac qui les commandait. Paris même +venait à lui. Le lieutenant de police d'Argenson lui assura le guet et +la maréchaussée, et le commandant Saint-Hilaire l'artillerie de la +ville. + +Pour qui les Condé seraient-ils? Madame du Maine était Condé, et la +mère du chef des Condé était soeur du duc du Maine. Cette soeur, +_madame la duchesse_ (fille de Montespan), la maligne faiseuse des +bouts-rimés les plus salés du temps, vint trouver Orléans, se déclara +contre son frère (du Maine), et lui demanda pour son fils, _M. le +duc_, la présidence du Conseil de Régence. Ce fils, tout jeune, était +un petit borgne et aveugle d'esprit, incapable, indigne en tout sens. +Mais il avait été, comme Orléans, victime de Louis XIV, qui l'avait +marié de force à une femme beaucoup plus âgée. On devait croire qu'il +serait fort contraire à toute tradition du vieux roi. Premier prince +du sang, il siégeait là avec convenance et fermait la porte au bâtard, +Orléans ne refusa rien à madame la duchesse, avec qui, autrefois, il +avait été plus que bien. + +Je ne crois pas que tous ces mouvements aient pu se faire avant le 29 +(onze heures du soir), avant le moment où la gangrène si rapide assura +de la mort prochaine, qui eut lieu le 1er septembre au matin. Plus +tôt, on aurait craint un retour de vie, les rapports de la police de +madame de Maintenon et du bâtard. Depuis, on devina fort bien que +cette police elle-même tournerait et ne dirait plus rien. Et, en +effet, ils ne surent rien du tout. Elle partit en pleine sécurité. +Lui, il alla au Parlement, serein, gai, en triomphateur, n'ayant pas +même l'ombre d'un doute. + +Ceux qui ont prétendu que le duc d'Orléans travaillait son succès +lui-même, qu'il allait la nuit, enfermé dans une chaise à porteurs, +s'entendre, au cloître Notre-Dame, avec l'abbé Pucelle et autres +jansénistes, ont fait un roman ridicule. Il n'avait besoin de bouger. +Tout l'attendait, le désirait, comme une rénovation, une délivrance. +Soixante-douze ans d'un règne si pesant, que le duc du Maine et madame +de Maintenon auraient continué, parlaient assez pour le Régent. Des +prisons, tout un monde, enfermé par Tellier, faisaient des voeux pour +lui. Le Parlement, sous lui, allait reprendre la parole, l'action, le +droit de remontrances. Les pairs (et l'ardent Saint-Simon) comptaient +par lui se relever contre les premiers présidents et contre les +princes bâtards. La noblesse, à qui le feu roi avait accordé un +sursis pour payer ses dettes, espérait bien sous un prince si bon +payer tard ou ne point payer. Le peuple enfin, dans la joie violente +qu'il eut de la mort du roi, crut voir mourir aussi tout l'enfer des +finances, l'anthropophage Desmarets, et salua dans Orléans un doux +libérateur qui allait alléger l'impôt. Quoi de plus vraisemblable? +Orléans, c'était la paix même. Au contraire, le duc du Maine, tout +pacifique qu'il fût, malgré lui tournait à la guerre. Seul ou avec le +roi d'Espagne, c'était l'âme de Louis XIV, c'étaient ses idées, ses +projets, ses dangereuses tentatives pour rétablir le Prétendant, +l'imprudence insensée qui, dans les derniers jours, avait risqué la +paix, signée à peine à Utrecht, à Rastadt, relancé la France épuisée +vers une ruine qui, cette fois, aurait été définitive. + +Ce qui pouvait le plus nuire à Orléans, c'étaient ses amis. Lord +Stairs voulut assister à la séance du Parlement, témoigner par sa +présence de l'intérêt de l'Angleterre pour Orléans et pour la paix. +Mais cette bonne pensée, sous une si mauvaise figure, la figure +provoquante, aigre et basse d'un hardi coquin, était faite pour +tourner tout le monde à la guerre et contre Orléans. D'autre part, +Saint-Simon prit juste ce moment pour soulever une dispute qui pouvait +brouiller le prince avec le Parlement. Une question était pendante +entre les pairs et les premiers présidents, celle du salut (du +_bonnet_). L'âpre seigneur voulait qu'on réglât l'affaire du _bonnet_ +avant celle de la monarchie. Orléans le pria en grâce d'ajourner, mais +ne put si bien faire qu'à l'entrée même, l'imprudent Saint-Simon, que +l'on savait son ami personnel, ne levât ce lièvre fâcheux, ne +protestât, n'annonçât qu'Orléans avait donné parole de juger ces +usurpations des présidents contre les pairs. C'était tout d'abord +nuire au prince, montrer le désaccord de son parti, poser une querelle +prochaine entre les amis du Régent, parlementaires et grands +seigneurs. + +Le premier président, M. de Mesmes, commensal du duc du Maine, qui ne +bougeait de chez la duchesse, de son petit théâtre et jouait Gilles et +Arlequin, leur avait donné bon espoir. Le duc entra d'un air riant et +de jubilation, Saint-Simon va jusqu'à dire: «Il crevait de joie!» +Boitant, mais non sans grâce, il vit tout, salua profondément, +«perçant chacun de son regard.» Le duc d'Orléans, au contraire, fort +myope, ne voyant qu'à deux pas, faisait moins bien dans l'assemblée. +Il avait (dès l'âge de quatre ans) un oeil un peu malade, de plus, le +teint rouge, échauffé. Il apportait les codicilles, mais déjà il les +violait, n'amenant pas, comme ils l'ordonnaient, le jeune roi au +Parlement. De là, sans doute, sa contenance un peu embarrassée. Il +s'affermit pendant la lecture du testament, des codicilles, et dit +ensuite que ces écrits étaient contraires aux assurances que lui avait +données le roi, «qu'il ne trouverait rien _dont il ne dût être +content_.» Ces assurances avaient été publiques. + +Qu'eût pu répondre le duc du Maine? sinon qu'écrivant une chose, et en +disant une autre, le moribond avait menti. + +Ce qu'Orléans venait de dire de fort, il le gâta par un mensonge, +assurant faussement qu'aux derniers jours le roi avait renvoyé à lui, +pour les ordres à donner, qu'il lui avait adressé les ministres pour +le travail, etc. + +Il ajouta: «Il faut que le feu roi n'ait pas compris ce qu'on lui +faisait faire (là il regarda le duc du Maine), puisqu'avec un tel +Conseil de régence, ma régence à moi serait nulle. La chose touche +non-seulement mon droit, mais mon honneur. J'espère assez de l'estime +de tous ceux qui sont présents pour croire que ma régence sera +déclarée libre, entière...»--Le duc du Maine voulait parler, mais +Orléans se tournant vers lui, dit d'un ton sec: «Monsieur, vous +parlerez à votre tour...» + +Au même instant, partit l'acclamation. On ne put même prendre les voix +dans la forme ordinaire. Il fut Régent en pleine autorité, pouvant +choisir le Conseil de régence, qui voterait les affaires politiques. +Mais toute chose de grâce et de justice était au Régent seul. (Pouvoir +embarrassant dont lui-même, obsédé dans tous les sens, souffrit +bientôt.) + +Encouragé, il passa du testament aux codicilles, et dit que son +honneur y était plus blessé encore, sa liberté et sa vie en danger, +que le jeune roi s'y trouvait dans la dépendance absolue de ceux qui +avaient profité de la faiblesse d'un roi mourant pour lui arracher ce +qu'il n'avait pu entendre.--Selon une relation anonyme, il eût été +plus loin (échauffé par l'acclamation, ou peut-être d'un peu de vin). +Il aurait dit que, «si l'auteur d'un tel conseil était connu, il +mériterait un châtiment exemplaire.» Et encore (selon Saint-Simon): +«qu'un tel codicille jetterait infailliblement la France dans de +très-grands malheurs.» Intimidation violente que l'on n'attendait pas +de lui.--Le duc du Maine devint de toutes les couleurs, s'anima, et, +par une attaque indirecte, dit qu'ayant l'éducation, il fallait bien +qu'il eût la garde de la personne, la maison militaire, qu'il devait +en répondre, ayant eu pour cela _toute la confiance_ du feu roi. + +À ce mot, Orléans l'arrête... Il connaissait son homme, qui s'aplatit, +recule, et qui, au lieu de prendre l'offensive, de parler de +_défiance_, se jette de côté, adoucit, divague. Que serait-il arrivé +s'il n'eût été poltron, s'il eût franchement rappelé les bruits +sinistres (absurdes, mais si forts cependant) qui avaient rendu +Orléans suspect?--Il ne lui fût arrivé rien du tout. On se fût récrié, +mais personne n'eût tiré l'épée contre ce coup de poignard; Orléans +l'eût reçu en pleine poitrine, ne pouvant entamer une apologie, +accepter le rôle d'accusé, ni plaider dans le Parlement qu'il n'était +pas empoisonneur. Sa situation devenait mauvaise. Quand il dit: «C'est +à moi que la plus grande confiance était due,» plusieurs pensèrent +tout le contraire, qu'il était après tout l'héritier de l'enfant et +intéressé à sa mort. + +À demi-voix on parlait de partage entre les deux rivaux. Saint-Simon +approcha, conseilla au Régent de continuer la discussion dans une +chambre voisine, et ils y passèrent en effet.--Laisser les juges, s'en +aller dans un coin discuter seul, c'était baisser, faire croire qu'il +allait s'arranger avec le duc du Maine. Celui-ci s'enhardit. Dans un +cercle formé de curieux, de passants, d'officiers, ils se disputent à +demi-voix. Chose inconvenante en tout sens. Le Parlement se morfond à +attendre. On en avertit Orléans. Il rentre et dit qu'il est trop tard +pour retenir la Compagnie, _qu'il faut aller dîner_. Seulement, +puisqu'elle vient de lui confirmer la Régence, il en use pour faire M. +le Duc chef du conseil. Il expliquera au Parlement la forme nouvelle +qu'aura le gouvernement. Mais, dès ce jour, il compte profiter de ses +lumières _et il lui rend le droit de remontrances_. Tonnerre +d'applaudissements. + +Il est deux heures. On sort, les deux princes fort diminués, ayant +paru pitoyablement faibles, chacun à sa manière, l'un dans sa +reculade, l'autre dans la bassesse maladroite de sa finale, _ce droit +de remontrances_ rendu là si mal à propos comme payement du matin, +comme achat de l'après-dînée! On ne le croirait pas si la chose +n'était contée par Saint-Simon, l'ami d'Orléans. + +Le duc du Maine, battu par le testament, crut avoir vaincu par le +codicille, garder le roi, la force en main. Et en effet, Orléans avait +deux fois évité la discussion, quittant le Parlement pour une chambre +à part, puis quittant cette chambre même. + +Trois courriers, coup sur coup, l'annoncèrent à Versailles, à +Villeroi, qui attendait. Et tout Paris le crut aussi. + +Orléans, au Palais-Royal, fit venir d'Aguesseau et Joly de Fleury, +s'entendit avec eux, et prit du courage en dînant. À quatre heures, il +rentra plus ferme, plaça la question sur le terrain même qu'évitait le +duc du Maine, dit nettement qu'on ne pouvait laisser un codicille qui +rendait celui-ci arbitre de la liberté, _de la vie_ du Régent. Son +rival n'avait osé dire _que le Régent pouvait faire mourir le roi_. +Lui, il articulait _que le duc du Maine pouvait faire mourir le +Régent_. + +L'affaire, ainsi réduite aux termes d'un combat possible, les prudents +s'effrayèrent, et les plus sages mêmes comprirent qu'il n'y avait pas +de partage possible entre gens qui pensaient pouvoir être tués l'un +par l'autre. Le gouvernement eût été un duel permanent. Ce que chacun +eût reçu de pouvoir, n'eût été qu'une arme de guerre. + +Le duc du Maine avait une réplique, mais dangereuse; c'était de dire: +«Aimez-vous mieux risquer la vie du jeune roi?» + +Il y eût eu là sans nul doute un tumulte. Car, on avait dîné, et +chacun était échauffé. Il le sentit, et il eut l'air d'un condamné, la +mort sur le visage. Il fut respectueux et humble, parla bas. Personne +n'écouta, et, d'un élan, on opina, sans même attendre les discours que +les avocats généraux avaient préparés. + +Le duc du Maine, se voyant _tondu_, dit Saint-Simon (mais, je pense, +content, heureux de vivre encore, de n'avoir que faire de bravoure), +parla très-bien, dit avec adresse et mesure qu'il demandait alors à ne +conserver que l'éducation, _à être déchargé de la garde du roi, à ne +plus répondre de sa personne_.--«Très-volontiers, monsieur, dit +Orléans, il n'en faut pas davantage.» Le pauvre homme resta assommé. + +Le Régent, en remerciant, dit que le conseil de Régence serait le +conseil suprême où ressortiraient les hautes affaires, que lui-même ne +gouvernerait qu'avec l'aide des conseils qu'il allait créer, +conformément aux idées du duc de Bourgogne,--qu'aux conseils _de +l'intérieur et des affaires ecclésiastiques, il appellerait des +magistrats_ qui y porteraient leurs lumières, spécialement sur les +droits de l'Église gallicane. + +Sous cette forme modérée, il proclamait réellement la liberté +religieuse, émancipait les Jansénistes. Le lendemain, il vida les +prisons. + +Les Jésuites, en déroute, n'eurent de consolation qu'à bien montrer +que le mort fut Jésuite. Ils firent autour de lui, avant +l'enterrement, les petites cérémonies qu'ils font pour un des leurs. +Et pendant que le corps, fort mal accompagné, allait à Saint-Denis, le +coeur, selon sa volonté, alla rue Saint-Antoine, aux _Grands +Jésuites_. Six de ces Pères (et pas un courtisan), dans un simple +carrosse, portèrent chez eux ce coeur que personne ne leur disputa. + + + + +NOTES + + +Le volume précédent, c'est la _mutilation_, et celui-ci, c'est la +_dissolution_. + +La mutilation de la France, la Révocation de l'Édit de Nantes. + +Et maintenant la dissolution de la vieille société.--Royauté, clergé +et noblesse aboutissent d'ensemble à la débâcle. Tout s'en va à +vau-l'eau, moeurs, idées, dogmes et fortunes. + +La banqueroute financière et morale se fait avant la mort du roi. Ce +qu'on appelle la Régence, existait déjà en dessous; et pis, une vie +souterraine de vices étranges, immondes, monstrueux enfants des +ténèbres. Si bien que la Régence, dans son effronterie, montrant tout +au soleil, semble un retour à la nature. + +Tout cela a été gazé, arrangé, décoré de décence et de majesté. Ou +bien encore, on l'a enfoui sous l'immensité du détail militaire, +administratif. Enfin, de piquants accessoires, d'amusantes anecdotes, +de curieux portraits, occupant, détournant l'attention, l'empêchent de +saisir le vrai fil historique, disons mieux, la fibre vivante où est +l'unité morale, l'âme de l'histoire. + +Le dernier âge de Louis XIV (un quart de siècle, 1689-1715) commence +et finit dans le _santissimo_. La dévotion y est la grande affaire. La +guerre même est secondaire, et l'administration périt. C'est la +royauté de la Grâce, le gouvernement des dames et des saints. +L'énervation du Quiétisme en est le commencement, la fin un coup de +tête de vieillards tombés en enfance. La grotesque bulle Unigenitus. + +Là, un strident éclat de rire ouvre le XVIIIe siècle. + + +NOTE I.--DE LA SANTÉ DU ROI. + +Les angoisses morales de madame de Maintenon dont parle Phélippeaux, +le travail assidu et secret du roi après la mort de Louvois (Dangeau), +la connaissance (incontestable, _V._ Berwick, Macaulay, etc.) qu'il +eut des tentatives contre la vie de Guillaume, tout cela coïncide avec +l'époque où Fagon modifia son régime. On l'entrevoit fort bien, +quelque peu instructif que soit le _Journal des médecins ms._, déjà +cité aux tomes précédents. Rien de plus uniforme que ce journal. La +médecine de ce temps ne s'occupe que d'une chose, l'observation +quotidienne des résultats de la digestion. Observation utile +certainement, mais impossible alors, dans l'état si imparfait des +connaissances. Il eût fallu d'ailleurs l'éclairer par un journal +correspondant de toutes les autres fonctions et activités (chasse, +promenades, travail, vie intime, etc.). C'est sur un tel bilan complet +des dépenses vitales qu'on pourrait raisonner.--Toute l'industrie de +Fagon est de faire croire au roi que ses médecins le soulagent d'une +prodigieuse quantité d'humeurs fermentées, qu'il rend des vers (chose +peu croyable pour cet âge avancé), «_de grands vers morts_, tués par +la médecine.» (1697, 1702, 1704.)--On voit dans ce journal que les +séjours de Marly, de Fontainebleau, les visites du roi d'Angleterre, +étaient des occasions de cuisine, de mangerie, de galas, où le roi ne +s'épargnait pas et se rendait malade. D'autre part, les jours maigres, +il mangeait imprudemment d'immenses quantités de pois qu'il ne +digérait pas.--«Je lui fais suivre, dit Fagon, un régime qui eût été +trop nourrissant pour un autre, mais que les courtisans trouvent +épuisant pour le Roi. (1705).»--Dans ce journal, il ne paraît +nullement l'homme robuste de l'histoire convenue. On est obligé de +prendre pour lui les précautions que demandent les vieillards les plus +délicats. En 1702, Fagon avoue ce qu'il niait en 97, que le roi a la +goutte. Dès cette époque, et même plus tôt, il le fait suer beaucoup, +en le chargeant de couvertures de ouate, de manteaux ouatés, etc., en +lui faisant le matin des frictions avec des linges chauds (1706). +L'année 1704, où commencèrent ses grands revers (Blenheim, etc.), est +celle où l'on commence les fortifiants, par moment le vin d'Alicante, +«le rossolis des cinq graines chaudes (1710).»--En 1711, tombe le coup +de foudre, la mort du grand Dauphin. Mais le roi n'en mange que plus +de petits pois. Là finit le journal. Fagon lui-même est vieux, malade, +fatigué. Le reste du gros volume est blanc (voy. le _ms de la +Bibliothèque_).--Il eût été curieux en 1712. On sait qu'à ce moment le +roi et madame de Maintenon craignirent la mort extrêmement, l'épidémie +régnante. La duchesse de Bourgogne étant morte, ils se sauvèrent à +Marly, sans attendre le pauvre jeune duc, qu'ils laissèrent à +Versailles et qui les rejoignit pour mourir. + + +NOTE II.--DIVISION DE CE VOLUME EN DEUX PÉRIODES.--LA PREMIÈRE, DE +1691 À 1705, SOUS L'INFLUENCE EXCLUSIVE DE MADAME DE MAINTENON ET DE +CHAMILLART. + +Le roi était très-facile à conduire, pourvu qu'on lui fit croire qu'il +dirigeait. Le gouvernement personnel fut en réalité celui de deux +petites cabales: celle qu'on peut appeler des _médiocres_ (madame de +Maintenon, Chamillart, Godet-Desmarais, les sulpiciens, les +lazaristes); plus tard celle des _dévots_, du duc de Bourgogne, de MM. +de Beauvilliers et de Chevreuse, c'est-à-dire de Fénelon et des +Jésuites. Cette dernière, écartée d'abord, reprend crédit en 1705, +règne en 1709 et jusqu'à la mort du roi. + +La première période est relativement modérée.--Le roi désapprouve le +zèle excessif du clergé dans la persécution protestante. Il fait +interdire la prédication à un Carme qui veut faire communier de force +les _nouveaux catholiques_ (mai 88). Il recommande la douceur pour une +fille de Metz qui ne s'est pas mise à genoux devant le saint-sacrement +et que le peuple a arrêtée (août 1691). Seignelay, en envoyant des +ministres aux îles de Sainte-Marguerite, écrit: «Ce sont gens qu'il +faut plaindre et traiter avec le plus d'humanité possible.» (29 juin +92.) Pontchartrain modère le lieutenant de police d'Argenson, et ne +goûte pas son expédient d'ôter les enfants aux _nouveaux catholiques_ +qui veulent sortir du royaume (1697). Le roi écrit à l'évêque de +Luçon, qui demande encore des dragons, qu'il ne faut pas que les +ecclésiastiques emploient la violence et les menaces, qu'il faut +instruire, etc. (1697). Il désapprouve aussi (_Corresp. admin._, IV, +386, 408, 428, 447) les Lazaristes, aumôniers des galères, qui +faisaient battre à mort les forçats protestants, quand ils ne +s'agenouillaient pas à la messe (_Mémoires du forçat +Marteilhe_).--Dans cette période de douceur, le roi ne se dément que +pour le vieux duc de la Force, qu'il aime et qui est de son âge; il +fait de cette conversion son affaire personnelle, son travail, +j'allais dire son amusement. Il le fait venir, le prêche, +l'emprisonne, le persécute consciencieusement. Rien de plus triste que +ces vieillards en face; c'est un mort qui tourmente un mort. Le duc, +faux catholique, échappe enfin au roi, meurt protestant. Il n'est pas +quitte encore. Le roi retombe sur la duchesse, la persécute +interminablement. (_Correspond. admin._, IV, 422, 486 passim. +_Bulletin d'histoire protestante_, 1854, p. 229, 478.) + +Dans cette période qui commence par la chute de Louvois, l'histoire, +comme je l'ai dit, est surtout chez madame de Maintenon, à +Saint-Germain et à Saint-Cyr. Saint-Simon n'y a rien compris. Il +ignore cette conspiration de femmes, de jeunes demoiselles, contre +l'_impie Aman_. Il ignore les tentatives d'assassiner Guillaume, +autorisées de la cour de Versailles, et que l'auteur d'_Athalie_ +idéalise à son insu. Ces dures _nécessités_ d'État qui coûtèrent +certainement au coeur du roi et de madame de Maintenon, assombrirent +celle-ci, la rendirent un moment mystique, docile aux doctrines +quiétistes de l'oubli, de l'anéantissement. Mais cette dévotion, +tournée vite à la sécheresse, retomba sur Saint-Cyr, sur la pauvre la +Maisonfort et les jeunes dames, qui durent prendre le voile. Rien de +plus douloureux. La Maisonfort, cruellement abandonnée de Fénelon, et +durement traitée de Bossuet, près duquel elle s'était mise à Meaux, +fut ensuite exilée dans je ne sais quel couvent de province, livrée à +des nonnes imbéciles, à ses agitations surtout, et à sa dispute +intérieure. Bossuet, en vérité, ne répond rien de sérieux à ses +objections. Alors, elle périt; ce n'est plus qu'un fantôme, une ombre. +Il semble que ce soit celle du siècle qui ne peut arriver à la lumière +du XVIIIe. MM. de Noailles, Lavallée, dans leurs ouvrages estimables +et très-utiles du reste, me donnent peu là-dessus. Ils ne disent rien +d'un point essentiel qui avait fait l'attrait primitif de Saint-Cyr. +C'est que le roi avait promis de constituer des dots pour toutes +celles qui restaient jusqu'à vingt ans. (Voy. _Hélyot_, IV, 426, 441.) +Phélippeaux et les lettres de Maintenon, Fénelon, Bossuet, me +soutiennent dans tout ce récit. + +Si j'y suis un peu long, il faut que l'on m'excuse. Là est le fil +moral qui conduit tout. Saint-Germain et Saint-Cyr mènent Versailles, +sans qu'il y paraisse. Où? aux descentes en Angleterre et au désastre +de la Hogue, etc. Où? à cette piété qui, quoique modérée, enhardit +l'exagération des furieux prêtres du Midi, et leur fait, par mille +vexations inconnues, décider l'explosion du Languedoc. + +La meilleure source moderne pour cette guerre est, je l'ai dit, +l'éloquent ouvrage de M. N. Peyrat, qui, ayant l'âme même et du peuple +et de la contrée, a l'autorité d'un contemporain. Joignez-y la belle +_carte de M. Chante_, professeur au Vigan, les _Complaintes_, +recueillies par M. Voss, etc. On a généralement exagéré l'importance +de Cavalier, trop peu apprécié la grandeur de Roland, des véritables +camisards. On est très-injuste pour la Bourlie. J'avoue que j'y vois +un grand homme, un grand citoyen. Son malheur fut d'être trop +au-dessus de son temps, mal soutenu de la Hollande, de l'Angleterre. +Il fut cruellement mis à mort, disons, assassiné, par les ministres +anglais. (Voy. _Archives cur._, XI, 198.)--Un fait peu connu, mais +admirable, au grand honneur de la nature humaine, c'est qu'en 1691, +cinq villages près de Saint-Quentin furent tellement touchés de la +courageuse douceur des martyrs qu'ils voulurent se faire protestants. +(_Correspond. admin._, IV, 433; octobre 1691.)--D'autre part, rien de +plus choquant que la démoralisation qui suivit la Révocation de l'édit +de Nantes. Des prêtres, des sergents de police, persécutent des +protestants pour les faire communier, puis leur vendent des dispenses. +(_Correspond. admin._, IV, 439, 455.) Un gentilhomme, nouveau +converti, est payé par la police; il rappelle au ministre les services +qu'il rend comme espion. C'est dans ce but qu'il reste président du +consistoire, et que sa femme ne se convertit pas encore ostensiblement +(_Bulletin d'histoire protestante_, 1855, p. 587.) + +On ne sait pas assez qu'à côté des martyrs protestants, il y eut des +martyrs juifs, au XVIIe siècle. J'aurais dû, en 1669, donner la belle +histoire de Raphaël Lévy, un juif des environs de Metz. On l'accusait +d'avoir volé et tué un enfant. Sujet du duc de Lorraine, il pouvait ne +pas venir aux tribunaux du roi et très-facilement échapper. Mais le +peuple de Metz, follement irrité, eût massacré les juifs. Le clergé +d'une part, d'autre part la concurrence commerciale, poussaient à ce +massacre. Lévy vint se mettre en prison, prouva son innocence. On +terrorisa l'intendant royal, en disant qu'il était le receleur de +l'enfant, l'ami des juifs. On entraîna le Bailliage, qui lui-même +terrorisa le lieutenant criminel. Enfin le Parlement ne put résister +au mouvement populaire, à la fureur des prêtres, des femmes, etc. Et +Lévy fut brûlé. En 1678, sur un mot dit par le fils du bourreau, un +enfant de douze ans, on tue deux juifs, etc. (_Archives israélites_ de +MM. Cahen, curieux recueil de tant de choses ignorées, t. II et III, +articles de M. Terquem.) + + +NOTE III.--LA SECONDE PÉRIODE.--LE MINISTÈRE OCCULTE. +1705.--L'INFLUENCE DOMINANTE DU DUC DE BOURGOGNE, DES AMIS DE FÉNELON +ET DES JÉSUITES. 1706-1715. + +La grande et difficile affaire en ce volume était de bien dater, de +dater l'histoire _intérieure_, dont personne n'a donné les époques, de +marquer où commence, où finit telle influence dominante. Dangeau date +soigneusement le menu, l'extérieur et surtout l'inutile. Les autres +n'y suppléent nullement. Saint-Simon suit sa passion, néglige l'ordre +du temps, les causes et les effets. Il est d'ailleurs nombre de faits +qu'il ne veut pas voir. En vain lui demanderais-je l'époque principale +du règne de la duchesse de Bourgogne. La voici fixée, selon moi, fixée +par le rapprochement d'un nombre immense de faits secondaires ou +minimes, mais qui disent beaucoup par l'ensemble: + +Le règne exclusif de madame de Maintenon a commencé, je l'ai dit, à la +mort de Louvois, qui en balançait l'influence (1691). Mais, à partir +de la discussion sur la succession d'Espagne, où sa petite duchesse, +son élève, sa fille adoptive, nourrie à Saint-Cyr, se déclara contre +elle pour qu'on acceptât la succession, elle connut la dangereuse +enfant et elle compta avec elle. L'enfant était la reine; le mariage +venait d'être consommé; elle était adorée de toute la famille pour qui +elle s'était déclarée dans cette affaire d'Espagne contre madame de +Maintenon. Celle-ci fit, comme pour la Révocation et pour bien +d'autres choses, elle louvoya, laissa faire la petite, qui travailla +hardiment pour son père. Elle lui obtint la confirmation du mariage +d'Espagne que le roi voulait rompre, lui obtint l'éloignement de +Catinat que le duc de Savoie haïssait et craignait. Il ne tint pas à +elle, plus tard, qu'on ne brisât Villars pour une prétendue insulte au +duc de Savoie. Cependant, la jeune folle allait bride abattue, +traînant après elle une meute de poursuivants, Nangis, Maulévrier, +Polignac. Madame de Maintenon eut enfin en main des lettres d'elle, et +le roi, fort blessé de ces légèretés, se refroidit (1705). + +D'après cela, je circonscris son apogée en cinq années, 1700-1705. +Elle resta aimée et influente, mais non pas exclusivement. + +Qui profita de ce changement? Personne ne l'a su, personne ne l'a dit +que Saint-Simon. Il faut lui rendre hommage. Il n'est pas seulement le +plus grand écrivain de l'époque, il est ici l'historien le plus +instructif. + +Malheureusement ce fait capital, il ne le donne point en son temps, +1705. Il en parle longtemps après, mais de manière à constater que la +chose commence en 1705. + +Ce fait, c'est _le ministère occulte de M. de Chevreuse_, à qui +Chamillart et les autres ministres de madame de Maintenon durent +rendre compte, et qui, sur leurs plans, leurs projets et leurs actes, +dut très-secrètement donner avis au roi. + +Quel avis? Non pas du seul Chevreuse, mais l'avis d'une trinité qui de +plus en plus influa, celui de Beauvilliers et du jeune duc de +Bourgogne qui regagna du terrain chaque jour près de son grand-père. + +Ceci après Blenheim, la grande honte. Le roi, comme averti d'en haut, +sacrifia ce qu'il gardait de défiance contre les amis de Fénelon, les +amis des Jésuites. Leur triomphe fut complet en 1708. La triste +campagne du duc de Bourgogne, loin de lui nuire, l'aida beaucoup. Le +roi, personnellement blessé des chansons, des risées qui poursuivirent +son petit-fils, lui revint tout à fait, à lui, à la petite cabale, +inspirée de Cambrai, reçut d'eux en 1709 son ministre et son +confesseur, et, dès lors, sans partage se donna aux Jésuites. + +Le respect perd l'histoire. Personne n'a osé exposer franchement cela, +dire la part odieuse de Fénelon à la triste affaire de la Bulle et au +règne de Tellier. Tous semblent avoir dit: «Quel dommage de gâter une +si belle légende, qui concilie la religion, la liberté, la +philosophie! Il vaut mieux supprimer les dix dernières années de +Fénelon, laisser croire qu'il fut tolérant.» Sur ces belles raisons, +beaucoup des plus sages et des nôtres ont fait comme Rousseau, qui n'a +pas lu et ne sait point, mais qui, au nom de Fénelon, s'attendrit, +pleure à chaudes larmes. + +Pour moi, je crois devoir distinguer les époques, et les tendances +différentes d'un homme si complexe. Je ne nie nullement ce qu'il y eut +d'élevé, de grand, de délicat, dans ce charmant esprit. Je ne +méconnais pas tant de belles pages, inspirées de l'amour des hommes. +Je ne le déclare pas durement un _hypocrite_, comme Bossuet (_Ledieu_, +ann. 1700, p. 242). Le _Télémaque_ (quoiqu'une oeuvre bâtarde et de +décadence) ne me paraît pas mériter le jugement si sévère de l'évêque +de Meaux: «Il le jugea écrit d'un style efféminé et poétique, outré en +toutes ses peintures, indigne d'un chrétien, plus nuisible que +profitable,» etc. (_Ibidem_, p. 12.) + +Pour pénétrer dans ces deux caractères, il ne faut pas s'en tenir à +leurs ouvrages théoriques, à leur admirable duel où ils furent si +grands écrivains. Il faut, comme je l'ai dit, les comparer au fonds, +au plus intime, dans la direction. Là, Bossuet gagne beaucoup. Il est +plus fort, plus simple, moins raffiné. Sauf quelques mots imprudents +d'amoureux mysticisme (comme en laissent échapper tous les prêtres qui +écrivent aux femmes), Bossuet est ferme et haut; sa direction est +mâle, de grand bon sens. Il veut que sa pénitente (la Cornuau) +travaille et lise l'Écriture. Il ne lui permet de se faire religieuse +que pour être chargée des affaires de la communauté. Il regarde la +communion comme la ressource suprême dans les troubles de l'âme. Il ne +la prodigue pas comme Fénelon et les Jésuites. + +Tout cela, au reste, même dans Bossuet, est fort malsain. Fénelon +montre très-bien combien la direction énerve, amortit, sans calmer. Il +dit (vers 1700): «Je suis dans une paix sèche, obscure et +languissante, sans ennui, sans plaisir, sans pensée d'en avoir +jamais... sans vue d'avenir en ce monde, avec un présent insipide et +souvent épineux... C'est un entraînement journalier. Cela a l'air d'un +amusement par légèreté d'esprit et par indolence.--Le monde m'apparaît +une mauvaise comédie qui va disparaître, et je me méprise encore +plus.» (Lettre 256; ann. 1700.) + +Il dit encore vers cette époque (lettre 194): «... Je ne puis +expliquer mon fonds. Il m'échappe. Il me paraît changer à toute heure. +Je ne saurais guère rien dire qui ne me paraisse faux un moment +après... J'agis beaucoup par prudence et arrangement humain... Vous +n'avez point l'esprit complaisant et flatteur comme je l'ai... J'ai eu +autrefois une _petitesse_ (humilité) que je n'ai plus...» + +Le dernier mot est juste et fin. Moins humble, plus irritable à cette +époque, il sortit de cette _paix sèche_ en écrivant contre les +jansénistes, en s'associant à l'intrigue des Jésuites. Tout ce qu'il +écrit vers la fin est un coupable radotage. La petite cabale de +Cambrai finit par donner au roi, à la France, ce désolant fléau, +Tellier! + +Persécutés pour jansénisme, les gallicans, Noailles, demandent qu'on +persécute les protestants. Cet archevêque, de lui-même doux et +charitable, sollicite pour que les _nouveaux catholiques_, après leur +long supplice d'hypocrisie forcée, ne puissent mourir en paix. «Le roi +a trouvé sur la table de Maintenon une ordonnance du cardinal Noailles +pour que les curés préparent de bonne heure les malades à la mort. Il +en fera une ordonnance pour le royaume.» (1707.) _Correspond. admin._, +IV, 295. + +Ceci en 1707. Mais en 1709 (avénement réel des Jésuites et du duc de +Bourgogne), la persécution commence franchement en Languedoc. Frappant +contraste! En 1700, le roi avait décidé qu'on ne pouvait forcer les +convertis d'appeler les médecins (catholiques), et en 1712 il +renouvelle la barbarie sauvage d'exiger que le médecin vienne et force +son malade de faire ses dévotions, sinon, le laisse et par là le +trahisse! + +Les papiers du duc de Bourgogne, extraits par Proyart, montrent +combien le bon petit prince perdait toute sa bonté, dès qu'il +s'agissait des huguenots. Il leur reproche amèrement de ne pas vouloir +contribuer aux dépenses des églises catholiques. On apprend au Conseil +que des catholiques de Saintonge ont brûlé la maison d'un huguenot (t. +II, p. 104); le roi et le duc s'attendrissent, mais pour les +brûleurs, et ne peuvent s'empêcher d'applaudir. + + +NOTE IV.--L'ANNÉE 1709.--MALPLAQUET LA REINE ANNE, ETC. + +La grande face du temps est horrible; et c'est elle surtout que j'ai +dû marquer fortement. Mais l'on aurait péri si cette face eût été la +seule. À travers tant de misères et de sottises, on ne peut nier que +l'excès des maux ne provoque de très-beaux éclairs. En citant de +mémoire la lettre que Louis XIV adresse en 1709 à la nation, je n'en +ai pas assez marqué le noble caractère. Mais, ce qui est sublime, +c'est la douceur héroïque de nos soldats dans ces campagnes. Leur mot +à Villars arrache des larmes: «_Panem nostrum quotidianum_,» etc. Il +n'y avait de pain que de deux jours l'un. On n'en donnait qu'à la +moitié de l'armée qui était en marche. Étonnante révélation de la +France qu'on croit si violente! L'année 1709 ressemble à 93. Mais il y +a une grande différence: 93 eut un drapeau; 1709 n'en avait pas. Ceux +de 93, le matin des batailles, au défaut de pain, avaient la +_Marseillaise_. Le soir, sans pain, sans feu, on soupait du _Chant du +Départ_. Hélas! 1709 avait le souffle à peine, et point la force de +chanter.--D'autant moins comprend-on ce miracle de Malplaquet. Mais +les hommes n'y combattaient pas. C'était la Justice éternelle. + +Au nom de la justice aussi, j'ai dû faire ressortir tout ce qu'il y +eut de bon, d'humain, dans une faible femme que tous ont immolée, la +pauvre reine Anne. Il n'est nullement prouvé qu'étant si bonne +anglicane, elle ait voulu donner l'Angleterre à son frère, à un +catholique; mais il est certain qu'elle eut horreur du sang; qu'elle +voulut finir la guerre à tout prix et tendit la main à la France, +morte presque et ensevelie. Sur sa faiblesse pour la misérable Sarah, +j'ai suivi les auteurs extraits par Macaulay, et par le regrettable M. +Moret, dont l'important ouvrage a été heureusement achevé (et +très-bien) par M. Saillant. + + +NOTE V.--SUR SAINT-SIMON, VOLTAIRE, ETC. + +On me reprochera des lacunes. Je répondrai: «Il le fallait.» C'est au +prix de grands sacrifices que j'ai pu dégager cette unité cachée que +les anecdotiers, les chroniqueurs, etc., me dérobaient sans cesse. +Contre un Dangeau et autres, on se défend sans peine. Mais qu'il est +difficile de marcher droit quand on a près de soi le maître impérieux +qui vous tire à droite et à gauche, qui donne tout ensemble à +l'histoire le secours et l'obstacle, son guide, son tyran, +Saint-Simon. + +Quand je le lus la première fois, il y a vingt-cinq ans, je le subis +sans résistance. Sa force hautaine et colérique m'imposait ses +jugements. Il m'a fallu du temps pour en revenir. En vivant avec lui, +j'ai passé par plus d'une phase. Je l'ai adopté, critiqué. Je l'ai +aimé et désaimé. Le fruit de ces variations, c'est que j'ai pu enfin +acquérir, en face de ce rude seigneur, une certaine liberté. + +J'en sais le fort, le faible. S'il a écrit longtemps après, c'est sur +les notes qu'il faisait le jour même. Elles palpitent, ces notes, +encore de l'émotion du moment. Il veut être vrai, il veut être juste. +Et souvent, par un noble effort, il l'est contre sa passion. Par +exemple, après un portrait haineux, désolant, de Villars, après force +chapitres où il lui nie ses victoires une à une, sans souci de se +contredire, il ajoute généreusement un mot qui efface tout: «que ses +plans étaient bons, et l'exécution admirable.» + +Saint-Simon se croit gallican. Il s'intéresse à Port-Royal. Et il est +ami des Jésuites. Il les défend contre Noailles qui voulait les +chasser à l'avénement de la Régence. Il est dans de bons termes avec +cet horrible Tellier, qu'il qualifie un scélérat. Étrange aveu +d'inconséquence. Ami de Beauvilliers et des amis de Fénelon, il ne +l'est pas moins de leurs adversaires, le chancelier Pontchartrain. + +Son plus grave défaut, c'est d'étendre, enfler, exagérer de petites +choses éphémères, en abrégeant, rapetissant des choses vraiment +grandes et durables. Quelle importance il donne à la cour de Meudon, à +la cabale de Monseigneur, qui n'aboutit à rien! Quelle abondante et +puissante éloquence il prodigue pour détacher le duc d'Orléans de sa +maîtresse, et préparer par là le mariage de sa fille, déplorable et +sans résultat! Ainsi, il tourne la lorgnette et tour à tour regarde +par un bout ou par l'autre, mais presque toujours pour grossir +l'infiniment petit. + +On a noté ses injustes sévérités (il n'est pas éloigné de croire que +M. de Noailles est un empoisonneur!) Mais on n'a pas noté assez ses +excessives indulgences, non moins déraisonnables. Après avoir flétri +les turpitudes de Vendôme, il exalte Conti qui avait les mêmes vices, +et il le compare à César. Rien de moins exact que ses jugements sur le +duc de Bourgogne, qu'il veut faire croire impartial pour les Jésuites +dans l'affaire de la Bulle. Pour la duchesse, il omet le plus grave, +la secrète assistance qu'elle donna toujours à son père. + +L'abrégé brillant de Voltaire n'a pas peu contribué aussi à fausser +nos idées. Il écrit de mémoire, d'après ses souvenirs de jeunesse, les +récits légers, hâbleurs de Villars. Il est faible pour Louis XIV, +faible pour les Jésuites. Il les croit de grands humanistes. Il ne +comprend rien à leur affaire des cérémonies chinoises, prend leur +friponnerie pour une tolérance philosophique. C'est la maladie de nos +pauvres philosophes d'être souvent trop doux pour l'ennemi. Rousseau +est pitoyable sur Fénelon, qu'il ne connaît pas du tout. Chose +étonnante, je trouve la même faiblesse chez nos modernes. On verra +combien, au XVIIIe siècle, ces légendes d'Henri IV, de Fénelon et du +duc de Bourgogne entravèrent les idées, retardèrent les réformes. De +nos jours, tout cela subsiste. Une ornière s'est creusée de redite en +redite, et elle se creuse encore par l'excessive _modération_ des +nôtres, leur excès d'impartialité. Il m'a fallu une sorte de violence +pour en tirer l'histoire qui restait là. + +On se plaindra de ne plus reconnaître les visages auxquels on était +accoutumé. Qu'y puis-je? C'est par des faits certains, des dates +précises, que j'ai effacé la légende. Ses effets indirects étaient +incalculables pour consacrer, perpétuer le faux, l'idolâtrie. + + +NOTE VI.--SUR LA MARINE ET LA GUERRE. + +J'y suis fort incomplet. Pour la seconde, on trouve un excellent +tableau de l'administration de Louvois dans l'histoire de M. Henri +Martin (si utile et si instructive), ainsi que dans l'ouvrage exact et +très-bien fait de M. Chéruel. + +Page 51, etc. Sur l'_affaire de la Hogue et de la marine_ de ce temps +en général, les pièces publiées par Eugène Sue sont certainement la +source principale. Elles font toucher au doigt les jalousies, la +tyrannie des bureaux, etc. Mais il est loin de savoir tout. Macaulay +donne le point capital qui réduit la gloire des Anglais: le désastre +et l'_incendie des vaisseaux n'auraient pas eu lieu si Tourville, +organe fidèle du corps orgueilleux de la marine, n'eût refusé le +secours de nos troupes de terre_.--Sur l'imprévoyance générale, la +mauvaise qualité de la poudre, etc., l'intendant Foucault fournit de +précieux renseignements. M. Baudry, qui publie ce manuscrit, a bien +voulu me le communiquer.--_V._ aussi le très-important récit de +Villette et Richer, _Vie de Tourville_, etc., etc.--Sur les galères, +_V._ M. Brun, _Histoire du port de Toulon_, 1860, et l'_Étude_, de M. +Laforêt. La barbarie de Seignelay, qui fit servir les galères dans +l'Océan, est immortalisée par le livre d'un saint, l'admirable forçat +Marteilhe, _qui n'est pas réimprimé_! (chose honteuse pour les +protestants!)--Dans une _note manuscrite_ que M. Brun veut bien me +communiquer, je trouve le désolant tableau de la ruine de notre +marine, de l'abandon de l'Arsenal par les ouvriers qui ne sont plus +payés, du délabrement des vaisseaux non réparés dont on vend le bois, +etc. + + +NOTE VII.--DÉBÂCLE DE LA NOBLESSE ET DU CLERGÉ. + +La noblesse de ces temps est un vrai carnaval. Ses familles fictives +ne se perpétuent qu'en prenant les noms des femmes, des collatéraux, +etc. (Voir Benoiston de Châteauneuf, _Annales d'hygiène_, 1846, t. +XXXV, p. 25). Blanchefort se fait Créqui; Vignerot se fait Richelieu, +Champagne se fait Sully; Crussol et Chabot deviennent Uzès et Rohan; +Précigny devient Montausier, etc. + +Jusqu'en 1687 (observe très-bien Lémontey; 336), Louis XIV +récompensait les services militaires des laïcs par des bénéfices, des +pensions sur les évêchés, etc.; mais depuis il donne les évêchés, les +abbayes, aux petits garçons des grandes familles. (Voir le pitoyable +résultat dans Legendre.) + +On ne comprendra rien aux moeurs du clergé, ni aux moeurs de ce temps +en général, si l'on reste dans les hauteurs, si l'on n'a l'oeil ouvert +à ce qui se passe en bas, sous cette société décrépite, mais encore un +peu élégante, un peu dorée en dessus. Cent choses honteuses ont lieu +dans les caves et dans les égouts. La grande occupation du roi est de +couvrir ces laideurs, ces misères, de maintenir quelque décence, +d'empêcher la lumière qui perce, de fermer et boucher les trous. + +Les _Archives du Vatican_, dont les nôtres possèdent de curieux +extraits, apprennent beaucoup sur tout cela, non-seulement pour +l'Italie, mais pour la France. Quelque déchue que fût Rome, une foule +de plaintes y arrivaient, de pauvres diables, décidément perdus, +désespérés, qui, ayant tout épuisé, s'adressaient au diable ou au +pape. C'est un gémissement immense de toutes les prisons de l'Europe, +mais des nôtres surtout. Exemple: Des forçats catholiques de nos +galères écrivent au pape que depuis dix ans, vingt ans, trente ans, +ils ont fini leur peine, et qu'on les retient pour ramer jusqu'à la +mort; que leurs aumôniers (les Lazaristes, les gens de saint Vincent +de Paul) ne font rien pour eux que les persécuter. Remarquable +confirmation des plaintes du protestant Marteilhe.--Mais le plus +effrayant, c'est la multitude infinie des plaintes que font au pape +les ecclésiastiques eux-mêmes. Les moines poussent des cris +douloureux. On sent que la vie monastique devient tout à fait +impossible. Un capucin de Dijon, qui a prêché la réforme de son ordre, +écrit au pape que ses supérieurs vont le mettre _in pace_ pour le +reste de ses jours, comme ils y ont mis un autre capucin qui avait été +à Rome demander protection. Un Jésuite, réduit au désespoir, écrit au +pape pour la troisième fois; il en appelle des mauvais traitements de +son général Oliva. On voit que ce galant et voluptueux Oliva, dont on +a vanté la douceur, n'était pas moins terrible pour les simples +religieux. + +Ces lettres, adressées à Rome et au pape, sont pleines des crimes de +Rome. Un Polonais écrit que le secrétaire du nonce vient de violer sa +fille. Un Espagnol écrit que la papauté doit attendre, «si elle ne se +réforme, un horrible jugement de Dieu.» Il a vu, à Rome même, les +prêtres user de _toutes les religieuses_, publiquement et comme en +mariage. Un pauvre Turc écrit qu'il a été racheté des galères de Malte +par les aumônes des mosquées, que les chevaliers ont reçu l'argent, et +ne l'en ont pas moins donné au pape pour servir comme forçat sur les +galères de l'Église. (Archives de France, _Extraits des Archives +secrètes du Vatican_, carton L, 384, 387.) + +Le clergé de France était plus prudent, et plusieurs ont cru qu'il +était régulier. En réalité, nos Françaises, étant moins que les +Italiennes asservies au plaisir passif, éclataient en scandales, +grossesses, etc. Sous Richelieu, les Jésuites français organisèrent +l'hypocrisie. On fit des grilles et des murs aux couvents. Clôture +fort illusoire, qui, en excluant les mondains, n'existe qu'au profit +des prêtres. Le directeur entre, et même dans chaque cellule. (Voy. +l'affaire de Louviers, celle de la Cadière, etc.) Le vicaire général +et autres dignitaires entrent pour inspection. L'aumônier entre, pour +dire la messe; avant, après, pour préparer et ranger, il reste avec +une jeune religieuse de son choix (la sacristine). Chose curieuse: +c'est justement depuis les réformes décentes du XVIIe siècle que nos +couvents se ferment aux médecins. Les religieuses ne les appellent +guère. Elles sont médecins entre elles. Madame de Maintenon, qui +prévoit tout et sait que les demoiselles de Saint-Cyr seront la +plupart religieuses, ordonne expressément qu'elles sachent saigner et +faire un peu de médecine. + +Il faut songer qu'alors un peuple immense de femmes entre au couvent +(_par les quatre cents_ confréries du Sacré-Coeur, créées subitement +aux dernières années de Louis XIV). Il faut songer que l'heureuse +équivoque de ce culte nouveau, si favorable aux séductions +ecclésiastiques, dispense le supérieur, le directeur, le confesseur, +de tous les moyens d'autrefois. + +Ces prêtres ont sur les religieuses une prise qu'ils n'avaient +nullement aux temps indécents d'Henri IV. Ils en sont très-jaloux. +Malheur à elles si elles s'écartent du côté des mondains. Ainsi, +l'abbé de Clairvaux, blessé des légèretés de la prieure de +l'Abbaye-aux-Bois, osa réclamer sur elle son droit de supérieur. Ce +droit, au Moyen âge, aurait été atroce, la peine même de l'épouse +infidèle: on la mettait _in pace_, et le mari ou le père spirituel y +entrait une fois par jour pour la _discipliner_. Au XVIIe siècle, plus +doux, le père spirituel se contentait d'une correction donnée en +secret et dans la cellule. Mais cette dame, à la tête d'une maison +brillante du faubourg Saint-Germain, dont le parloir était sans doute +un centre de société, fut révoltée dans sa fierté. Elle n'avala pas la +chose, comme le faisaient les autres. Alors, il éclata et exigea que +tout se fit en public, qu'elle fût châtiée devant ses religieuses. +Elle recourut au roi, qui craignit le scandale. + +Il prit un moyen terme, bien fâcheux pour la pauvre dame. Ce fut de +sauver seulement «l'honneur de la maison,» en cachant tout, défendant +la honte publique. Point de bruit et point de lumière. Mais on la +remet au supérieur, qui la tiendra dans un couvent de l'ordre. Dur, +cruel abandon! Une fois là, perdue et oubliée, qu'en fera-t-il? Ne +va-t-il pas lui faire expier longuement la prétendue grâce du roi? +(_Corresp. adm._, IV., 186; 9 oct. 1692.) + +Les Mémoires trop peu lus de l'abbé Legendre (_Magasin de librairie_) +et de l'abbé Blache (_Revue rétrosp._, 1833, t. I, II, III) donnent +les faits les plus curieux sur la pourriture de l'Église, ses moeurs +effrénées et barbares. On voit les lazaristes à Saint-Lazare, comme +aux galères, user du nerf de boeuf _à mort_! On voit l'avilissement +public de l'archevêque Harlay, que le peuple poursuit et hue la nuit +par les rues et par les ruisseaux. Il va des duchesses aux grisettes, +donne à une petite chanteuse, apprentie couturière, seize mille livres +de rentes en biens d'Église. Voilà le premier prélat de France, le +chef des fameuses Assemblées du clergé, exemple et surveillant des +moeurs des prêtres. Aussi elles ne sont pas bonnes. Ils se déguisent +en cavaliers, courent les Anglaises ou Irlandaises réfugiées. +(_Corresp. adm._) + +Les notes du lieutenant de police sur Bicêtre ne nomment presque que +des prêtres, et tellement immondes qu'on ne peut les tenir qu'en +loges, comme des fous ou des bêtes sauvages: «François Laire, âgé de +40 ans, prestre du diocèse de Bayeux, impie et scandaleux, abominable, +qui faisoit des pactes avec le diable et qu'on ne peut entendre sans +horreur, tant il est impénitent et endurci;--Jean-François du +Rollet..., âgé de 50 ans, prestre qui se mesloit d'invocations +sataniques. On assure que parmi tous les scélérats que l'autorité du +Roy retient à Bicestre, il n'y en a point de si dangereux que +celui-là. Aussi a-t-on été obligé de le mettre dans une chambre à +part, à cause de la corruption de ses moeurs...--Jean-Ant. Poujard, +récollet apostat, séditieux, impie, capable des plus grands crimes, +sodomite, athée si on peut l'estre; enfin c'est un véritable monstre +d'abomination qu'il y auroit moins d'inconvénients à étouffer qu'à +laisser libre... Mis en liberté le 10 octobre 1715.--Jacques de Bret, +hermitte de Montmorency, mendiant, libertin de mauvaises moeurs, qui a +souvent fait servir les choses sacrées à ses abominations et à ses +désordres.--Jean Lemaire, âgé de 30 ans, religieux qui ne sauroit +estre trop caché pour l'honneur de la religion.--Innocent Thibault, +âgé de 64 ans, prostituoit les filles à des prestres et à des +religieux, etc.» + + +NOTE DERNIÈRE DU RÈGNE DE LOUIS XIV. + +Nous achevons les soixante-douze années du règne de Louis XIV. + +Pénible étude, mais vraiment instructive. + +Ce n'est pas seulement le plus long règne de l'histoire, c'est le plus +important, comme type et légende du gouvernement monarchique. L'Europe +l'a accepté ainsi. Elle n'a point du tout accepté les glorieuses +tyrannies militaires qui ont pu suivre. Elle n'y a vu qu'un accident +sinistre. Mais Louis XIV est la règle, le roi des _honnêtes gens_. + +Le bien, le mal, le pire, on a tout imité de lui. Il est le vrai et le +complet miroir où tous les rois ont regardé. Ils ont copié servilement +sa cour, son administration, ses fautes surtout. La France même de 93 +lui a volé les lois de la Terreur et le régime des suspects. + +Donc, tout ce que l'on sait de lui a une portée fort générale, au delà +de son temps, de son individualité. Il nous apprend au précédent +volume comment la royauté politique et religieuse (celle de Louis XIV +fut tout cela) n'atteint son idéal qu'en se faisant les plus cruelles +blessures. + +Cette sottise de la Révocation avait été parée de faux prétextes d'une +grande sagesse politique. Nous devions obtenir par là une belle et +puissante unité. On avait suivi à la lettre le précepte de Molière: «À +votre place, je me crèverais cet oeil; vous y verriez bien mieux de +l'autre.» Pendant vingt-cinq ans, les évêques, d'assemblée en +assemblée, ont demandé, peu à peu obtenu la mutilation de la France. +Oh! que la voilà belle, allégée de 500,000 hommes!--Attendez, il +manque une chose! Plus clairvoyants que les évêques, les Jésuites, +dans l'oeil qui lui reste, voient une paille, le jansénisme, +tourmentent le malade pour l'arracher. Voilà qu'il agonise. Encore un +peu, ils n'auront plus qu'un mort. + +Ce qui saisit dans cette fin lamentable de 1715, c'est que, +non-seulement toute la vieille machine (royauté, clergé et noblesse) +s'enfonce et presque disparaît, mais l'ordre, même extérieur, +l'administration, vraie gloire de ce règne, n'existe plus, à +proprement parler. La bureaucratie est paralysée, la comptabilité +périt. Le gouvernement effaré ne peut même plus se rendre compte de +ses fautes. + +Dans tout ceci éclate le contraste et la lutte de deux choses qu'on +aime trop à confondre dans l'idée complexe de la centralisation +royale: le _gouvernement personnel_ et l'_administration_. C'est +justement le premier qui tue l'autre. Colbert, Louvois, malmenés par +le roi et minés par la ligue des courtisans et des dévots, meurent à +la peine, et avec eux l'ordre même. Au gouvernement personnel, ils +avaient prêté le beau masque et la couverture secourable d'une +certaine régularité administrative qui faisait illusion. Ces +commis-rois faisaient obstacle au roi, empêchaient ce gouvernement +d'apparaître dans sa vérité. Quitte enfin d'eux, la royauté se révéla, +fut elle-même. Libre, Louis XIV en donna le vrai type, la forme pure. +Il put descendre en pleine majesté ce superbe Niagara de la +banqueroute, du plus profond chaos, de l'écrasant naufrage. + +La France ne fut pas sauvée, comme on l'a dit, mais roulée et brisée. +Elle enfonça, disparut. Et, si elle revint, ce fut en tel état que, +jusqu'à la Révolution, le monde entier jura qu'elle n'était jamais +revenue. + + +FIN DU TOME SEIZIÈME + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + Pages. + +CHAPITRE PREMIER + + CHUTE DE LOUVOIS.--COUR DE SAINT-GERMAIN. 1689. 1 + + +CHAPITRE II + + CHUTE DE LOUVOIS.--SAINT-CYR.--_Esther._ 1689 11 + + +CHAPITRE III + + MADAME GUYON. 1689-1690 23 + + +CHAPITRE IV + + MADAME DE LA MAISONFORT.--ATHALIE.--MORT DE LOUVOIS. + 1690-1691 37 + + La cour autorise l'assassinat de Guillaume 53 + + +CHAPITRE V + + LE DÉSASTRE DE LA HOGUE. 1692 62 + + +CHAPITRE VI + + STEINKERQUE.--SAINT-CYR DEVIENT UN MONASTÈRE. + 1692-1698 83 + + +CHAPITRE VII + + NEERWINDE.--AFFAISSEMENT.--PAIX DE RYSWICK. 1693-1698 97 + + Le Puget 100 + + Jean Bart 107 + + +CHAPITRE VIII + + MISÈRE.--DISSOLUTION.--LIBERTINS, QUIÉTISTES.--ESSOR + DU SACRÉ-COEUR. 1696-1700 117 + + Pesant de Boisguilbert 117 + + Les modes de l'époque 123 + + Duel de Bossuet et Fénelon 129 + + +CHAPITRE IX + + OUVERTURE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE. 1700-1704 142 + + La duchesse de Bourgogne contre madame de Maintenon 152 + + +CHAPITRE X + + GUERRE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE. 1702-1704 161 + + Le mariage de Philippe V.--La Des Ursins 165 + + +CHAPITRE XI + + VENDÔME.--VILLARS. 1702-1704 175 + + +CHAPITRE XII + + LES CÉVENNES. 1702-1704 187 + + Histoire (impossible et sublime) des Camisards 199 + + +CHAPITRE XIII + + GOUVERNEMENT DES DAMES.--DÉFAITES DE BLENHEIM, + RAMILLIES, TURIN. 1704-1706 207 + + Les dames écartent Catinat et Villars 218 + + +CHAPITRE XIV + + GOUVERNEMENT DES SAINTS.--LE MINISTÈRE OCCULTE.--LE + DUC DE BOURGOGNE. 1707-1708 228 + + Comment Fénelon, Beauvilliers, relèvent les Jésuites 237 + + +CHAPITRE XV + + SUITE DU GOUVERNEMENT DES SAINTS.-L'ANNÉE 1709. 252 + + Vauban et Boisguilbert disgrâciés.--Tellier 255 + + +CHAPITRE XVI + + LA REINE ANNE ET SARAH MARLBOROUGH.--MALPLAQUET. + 1709-1710 271 + + La France se relève par une défaite 280 + + +CHAPITRE XVII + + RUINE DE LA NOBLESSE.--RUINE DU CLERGÉ.--MORT DU DUC + DE BOURGOGNE. 1710-1712 295 + + +CHAPITRE XVIII + + LE DUC D'ORLÉANS.--FIN DU RÈGNE. 1712-1715 309 + + Orléans calomnié.--Sa fille 315 + + +CHAPITRE XIX + + DERNIÈRE ANNÉE DU ROI. 1715 329 + + +CHAPITRE XX + + MORT DU ROI.--RÉGENCE.--AOÛT 1715 348 + + +NOTES + + I. De la santé du roi 372 + + II. Division de ce volume.--Première période, + influence exclusive de madame de Maintenon et de + Chamillart. 1691-1705 373 + + III. Suite. Seconde période.--Ministère occulte. + 1705.--Influence du duc de Bourgogne, des amis + de Fénelon et des Jésuites. 1706-1715 376 + + IV. L'année 1709.--Malplaquet.--La reine Anne, + etc. 380 + + V. De Saint-Simon, de Voltaire, etc. 380 + + VI. Marine, guerre, etc. 382 + + VII. Débâcle de la noblesse et du clergé 383 + + VIII. Note dernière du règne de Louis XIV et + conclusion. 387 + + +Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1689-1715 (Volume +16/19), by Jules Michelet + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 40189 *** |
