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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 40189 ***
+
+ HISTOIRE
+
+ DE
+
+ FRANCE
+
+
+
+
+ PAR
+
+ J. MICHELET
+
+
+
+
+ NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
+
+
+
+
+ TOME SEIZIÈME
+
+
+
+
+ PARIS
+
+ LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+ A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
+ 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
+
+ 1877
+
+ Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE FRANCE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+CHUTE DE LOUVOIS--COUR DE SAINT-GERMAIN
+
+1689
+
+
+Au moment où Jacques II arrive à Saint-Germain, la question est
+celle-ci: le ministre imprévoyant à qui ce grand désastre est imputé,
+Louvois, sera-t-il encore roi de France? Le vrai roi, qui règne _par
+lui-même_, dit-on, depuis 1661, ne peut-il se passer de ministre,
+n'employer plus que des commis?
+
+Louvois s'était trompé, comme on a vu. Au lieu de retenir Guillaume en
+lui lançant une armée en Hollande, il l'avait laissé s'embarquer
+tranquillement. La reine d'Angleterre, puis le roi Jacques, les
+tristes naufragés, lords et évêques, prêtres, Jésuites, qui arrivaient
+à la file, c'étaient autant d'accusations. Saint-Germain enhardit
+Versailles. La cour osa parler, et c'était la voix du royaume, celle
+du roi, qui détestait Louvois.
+
+Personne, pas même le maître, ne l'accusait en face. Tout était dans
+sa main. On n'eût pas affronté ce redoutable personnage, dont le
+travail immense semblait la vie de l'État, dont la violence et
+l'insolence, la permanente colère, faisaient l'effroi de tous. Mais
+déjà on osait murmurer, parler bas.
+
+Que ne parlait-on haut? il aurait pu répondre. Sa dernière, sa
+très-grande faute, d'où venait-elle? Pourquoi avait-il eu le tort de
+porter toutes nos forces sur le Rhin? Précisément parce que déjà il se
+sentait haï du roi, près de sa perte. Il avait cru se raffermir en
+arrangeant pour le Dauphin une belle campagne; il avait cru, en
+faisant briller là le fils du coeur, le petit duc du Maine,
+neutraliser le travail sourd qu'une certaine personne faisait contre
+lui dans les profondeurs de Versailles.
+
+Cette lutte intérieure avait été pour lui une fatalité. Pour qui
+avait-il fait les dragonnades, lui, si peu religieux? Pour expier son
+alliance avec la Montespan, trouver grâce au parti dévot. Mais, en
+même temps, il en avait perdu tout le mérite, en s'opposant violemment
+au mariage du roi, en l'empêchant du moins de couronner madame
+Scarron. Et il continuait d'empêcher la déclaration du mariage. Le roi
+ne l'osait pas, Louvois vivant. Et, Louvois mort, il ne l'osa pas
+encore, recula devant sa mémoire, devant le mépris, la risée dont
+Louvois l'avait menacé,--de sorte que la fée survivante, assise près
+du roi dans un fauteuil égal, ne put jamais du fauteuil faire un
+trône, et trouva dans Louvois, même mort, son empêchement définitif.
+
+Rien d'étonnant si l'on cherche à le perdre. Mais, lui perdu, tout ira
+à la dérive. Seul encore de sa forte main, il garde un certain ordre.
+Le grand ministère de la guerre, sous un tel homme, pèse d'un si grand
+poids, que les autres mêmes, on peut le dire, n'osent se désorganiser.
+Qui le remplacera? le roi seul. On verra avec quel succès.
+
+En 1689, la France, attaquée par l'Europe, se regarde, et voit qu'au
+bout de dix années de paix, elle est ruinée. Qui a fait cette ruine?
+Deux choses qui arrivent au déclin des empires: le découragement
+général et la diminution du travail, la complication progressive de
+l'administration et des dépenses. Telle la fin de l'empire romain.
+Ajoutez-y l'amputation énorme que la France vient de faire sur
+elle-même.
+
+En 1661, à l'avénement de Colbert, il n'y avait qu'une cour, toute
+petite, et qui tenait dans Saint-Germain. Depuis 1670, Colbert fut
+condamné à faire ce monstrueux Versailles. Lorsque Louvois le remplace
+comme surintendant des bâtiments, c'est bien pis. On bâtit partout. Au
+lieu d'une cour, il y en a dix, et Versailles a fait des petits.
+
+Sans parler de Monsieur qui réside à Saint-Cloud, ni du Chantilly des
+Condés, tout le gracieux amphithéâtre qui couronne la Seine, se couvre
+de maisons royales. Le Dauphin maintenant est devenu un homme, et il a
+sa cour à Meudon. Les enfants naturels du roi, de la Vallière, de
+Montespan, fils et filles, reconnus, mariés, tiennent un grand état.
+Les Condés et les Orléans épousent ces filles de l'amour, les petites
+reines _légitimées de France_. Chacune devient un centre, a sa cour et
+ses courtisans. De Villers-Coterets à Chantilly ou à Anet, de
+Fontainebleau ou de Choisy à Sceaux, à Meudon, à Saint-Cloud, de Rueil
+à Marly, à Saint-Germain, tout est palais, tout est Versailles.
+
+Ainsi de plus en plus, dans l'amaigrissement de la France, le centre
+monarchique va grossissant, se compliquant. Ce n'est plus un soleil,
+c'est tout un système solaire, où des astres nombreux gravitent autour
+de l'astre dominant.
+
+Celui-ci pâlirait, si de nouveaux rayons ne lui venaient toujours.
+Versailles que l'on croyait fini, va croissant, s'augmentant, comme
+par une végétation naturelle. Il pousse vers Paris des appendices
+énormes, vers la campagne, l'élégant Trianon, les jardins de Clagny,
+l'intéressant asile de Saint-Cyr; enfin ce qui est le plus grand dans
+cette grandeur, le Versailles souterrain, les prodigieux réservoirs,
+l'ensemble des canaux, de tuyaux, qui les alimentent, le mystérieux
+labyrinthe de la cité des eaux.
+
+Louvois, par son système d'employer le soldat, de le faire terrassier,
+maçon, put dépasser Colbert. Il gagea d'effacer le Pont du Gard et les
+oeuvres de Rome, promit d'amener à Versailles toute une rivière, celle
+de l'Eure. Des régiments entiers périrent à ce travail malsain. On
+venait de bâtir pour eux les Invalides. Ils n'en eurent pas besoin. Un
+aqueduc de deux cents pieds de haut, l'aqueduc de Maintenon, inachevé
+et inutile, fut le monument funéraire des pauvres soldats immolés.
+
+Mais rien n'exprima mieux cette terrible administration que la
+merveille de Marly. Merveille en opposition violente avec le paysage,
+un démenti à la nature. L'aimable caractère de la Seine autour de
+Paris, c'est son indécision, son allure molle et paresseuse de libre
+voyageuse qui se soucie peu d'arriver. D'autant plus dur semblait son
+arrêt à Marly. Là la main tyrannique de Colbert, de Louvois, de par le
+roi, la faisait prisonnière d'État, condamnée aux travaux forcés.
+Nulles galères de Toulon, avec leur gindre de forçats, n'étaient si
+fatigantes à voir et à entendre que l'appareil terrible où la pauvre
+rivière était contrainte de monter. Barrée par une digue, dans sa
+chute forcée, elle devait tourner quatorze roues immenses de
+soixante-douze pieds de haut. Ces grossières roues de bois avec des
+frottements étranges et des pertes de force énormes, mettaient en jeu
+soixante-quatorze pompes, qui buvaient la rivière, la montaient et la
+dégorgeaient à cent cinquante pieds de hauteur. De ce réservoir à
+mi-côte, par soixante-dix-neuf autres pompes, l'eau montait encore à
+cent soixante-quatorze pieds. Est-ce tout? Non, soixante-dix-huit
+pompes, par un dernier effort, la poussaient au haut d'une tour, d'où
+un aqueduc de trente-six arcades, haut de soixante-neuf pieds, la
+menait enfin à Marly. Un appareil si compliqué, d'aspect énigmatique,
+qui couvrait la montagne dans une étendue de deux mille pieds,
+embarrassait l'esprit. Les grincements, les sifflements de ces rouages
+difficiles et souvent mal d'accord, c'était un sabbat, un supplice.
+L'ensemble, si on le saisissait, était celui d'un monstre, mais d'un
+monstre asthmatique qui n'aspire et respire qu'avec le plus cruel
+effort. Quel résultat? petit, un simple amusement, une cascade
+médiocre.
+
+Le roi, au moment de Fontanges, quand la paix le relança dans les
+amusements, avait choisi ce lieu sans vue, obscur et dans les bois,
+pour s'y faire un libre ermitage, échapper à Versailles. Mais _sa
+gloire_ l'y suivit. Il remplit tout de lui, et plus qu'à Versailles
+même. C'est l'avantage de ce lieu concentré. Marly n'est pas distrait;
+il ne voit que Marly. Le roi n'y voyait que le roi. Le pavillon
+central (ou du Soleil) présidait les petits pavillons des douze mois.
+Maussadement rangés, six à droite, six à gauche, ils avaient l'air
+d'une classe d'écoliers qui, sous la main du maître, lorgnent de côté
+la férule et s'ennuient décemment.
+
+Dispensé d'étiquette, on n'en était pas moins contraint. Le roi
+exigeait que devant lui on fût couvert; eût-on mal à la tête, il
+fallait garder son chapeau. Il ne plaisantait pas; il voulait _qu'on
+fût libre_, qu'on s'amusât et qu'on jouât. Grâce à ces pavillons
+divisés, chacun était chez soi. Mais on ne pouvait faire un pas sans
+être remarqué.
+
+Colbert, Louvois, dans cet étroit espace, avaient entassé, étouffé je
+ne sais combien de merveilles, les beaux fleuves de marbre qu'on voit
+aux Tuileries, les renommées équestres qui en décorent la grille, les
+chevaux de Coustou (aujourd'hui aux Champs-Élysées). Dans le pavillon
+du Soleil, les simples contemplaient dans un silence religieux un
+bizarre ornement qui avait un grand air d'astrologie; je parle des
+globes énormes de Coronelli (maintenant à la Bibliothèque). Le roi
+avait dans l'un la terre et dans l'autre le ciel; il tournait à son
+gré la machine ronde.
+
+Ses magiciens, pour lui, avaient fait l'incroyable. Dans les viviers
+de marbre, on voyait les carpes royales se promener à travers les
+fresques et nager entre les peintures des grands maîtres. Des arbres
+de Hollande, tout venus, gigantesques, sur l'ordre de Louvois, avaient
+fait le voyage; ils mouraient, d'autres revenaient. Plusieurs qui
+cependant avaient subi cette tyrannie, esclaves résignés, verdoyaient
+tristement.
+
+Avec ces terribles efforts, ces laborieux enchantements, on serait
+mort d'ennui à Marly sans le jeu. On n'avait pas la ressource de la
+dévotion et des longs offices. Les filles du roi, désordonnées,
+rieuses, mais contenues sous l'oeil de madame de Maintenon, s'étaient
+jetées sur la roulette, le grand jeu à la mode. La dame aux coiffes
+noires tâchait de détourner de ce païen Marly vers les pieux
+amusements de Saint-Cyr. Il fallut cependant le grand coup
+d'Angleterre, la dévote cour de Saint-Germain, pour changer le roi
+tout à fait, et décidément le tourner du profane au _santissimo_.
+
+Qu'était-ce que cette cour? un martyre, un miracle. Jacques était un
+peu ridicule. Mais, enfin, quel qu'il fût, il avait sacrifié son trône
+à sa foi. C'était lui, et c'était sa femme qui, dès 1675, plus que la
+France et plus que Rome, avaient avidement accueilli la légende du
+Sacré-Coeur. Deux ans entiers dans leur hôtel, le directeur de Marie
+Alacoque, le Père La Colombière, recevant ses lettres brûlantes et ses
+révélations, les avait exploitées pour la conversion des lords qu'on
+lui amenait en grand mystère.
+
+Un miracle ne va guère seul. Une fois dans le surnaturel, on ne
+s'arrête pas en chemin. Celui du Sacré-Coeur prépara celui de la
+naissance du prince de Galles. Le roi Jacques assurait que dans ce
+grave événement, il n'était rien, que la Vierge était tout, que
+c'était un don de sa grâce. La mère de la reine, Laura Martinozzi,
+duchesse de Modène, retirée à Rome et près de mourir, lui avait fait,
+à Lorette, un voeu et des offrandes pour qu'elle sauvât par cet
+événement l'Angleterre catholique. Elle avait envoyé à Londres des
+reliques. Dès que la reine les eut au cou, elle conçut.
+
+Telle avait été la naissance de Louis XIV. Elle fut due au voeu de
+Louis XIII. Pourquoi la Vierge n'eût-elle pas fait pour l'Angleterre
+ce qu'elle fit pour nous, la naissance d'un roi Dieu-donné? Mais les
+temps étaient moins favorables. La reine d'Angleterre ne trouva pas
+même croyance. Londres cria à la friponnerie; Versailles même souriait
+sous cape. Elle porta la peine des moeurs de l'Italie que les Anglais
+n'estimaient guère, expia la réputation de son oncle Mazarin, celle
+des mazarines, ces célèbres coureuses. Hortense, la toute belle,
+vivait méprisée en Angleterre; et sa jeune soeur s'en fit chasser. La
+noire Olympe avait le renom d'empoisonneuse, et au moment même on
+disait qu'elle empoisonnait la reine d'Espagne. Pendant que la reine
+d'Angleterre faisait le miracle du prince de Galles, sa cousine,
+duchesse de Bouillon, en faisait un autre à Anet dans la pudique
+maison de son neveu Vendôme, celui d'accorder ses trois amants, son
+propre frère, son neveu, son beau-frère, le cardinal de Bouillon.
+
+Quoi qu'il en soit, la reine réfugiée ne déplut pas. Elle avait été
+mariée par le roi. Elle était très-Française, tout autant
+qu'Italienne. Reçue par lui, elle parla à ravir, ne disputa pas sur
+l'étiquette, lui dit qu'elle ferait tout ce qu'il voudrait. Elle était
+jeune encore relativement à madame de Maintenon; elle intéressait par
+cet enfant à qui l'Europe faisait la guerre. Elle arrivait touchante,
+comme une princesse de roman persécutée. Elle n'était que trop
+romanesque. Elle avait de l'esprit, mais pas plus de bon sens que son
+mari. Elle le montra par l'accueil excessif qu'elle fit à Lauzun,
+galant des temps antiques. Ce fat suranné l'éblouit. Elle le prit pour
+son chevalier. Jacques partagea son engouement. Bégayant,
+barbouillant, il paraissait comique. Il le devint encore plus quand on
+sut que sa première visite à Paris avait été pour les Jésuites de la
+rue Saint-Antoine, à qui il dit: «Je suis jésuite.» Puis il alla dîner
+chez _son ami_ Lauzun.
+
+Donner à cet homme-là une armée pour retourner en Angleterre, cela
+semblait un acte fou. Louvois posa la chose ainsi, et résista. C'était
+bien le moment de s'affaiblir quand on allait avoir toute l'Europe sur
+les bras! Le frère de Louvois, archevêque de Reims, se moquait
+hardiment de Jacques: «Voilà un bon homme, dit-il, qui a sacrifié
+trois royaumes pour une messe!»
+
+Tant que Louvois serait au gouvernail, les jacobites devaient espérer
+peu. La reine le sentit, et se remit entièrement à l'ennemie de
+Louvois, à madame de Maintenon. Elle reçut chez elle deux personnes
+qui lui appartenaient. Elle accepta pour gouverneur de Saint-Germain
+un M. de Montchevreuil, le plus ancien ami de madame de Maintenon. Sa
+femme, longue et sèche, lui servait de police; elle surveillait les
+dames, les princesses, épiait leur conduite, l'avertissait de tout.
+Elle put lui répondre de la reine d'Angleterre.
+
+Cela créa l'alliance parfaite des dames, unies contre Louvois. Une
+machine (dirai-je infernale ou céleste?) pour le faire sauter, fut
+dressée... dans un lieu pacifique, d'où on l'eût attendue le moins,
+dans ce doux, aimable Saint-Cyr. On fit porter le coup par la main
+innocente, d'autant plus dangereuse, des demoiselles et des enfants.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+CHUTE DE LOUVOIS--SAINT-CYR
+
+1689
+
+
+Esther se comprend par Saint-Cyr. Et Saint-Cyr même ne se comprendrait
+pas, si l'on n'en retrouvait l'occasion, l'idée, le germe primitif,
+dans la vie antérieure de madame de Maintenon.
+
+Peu agréable au roi dans l'origine, elle réussit auprès de lui
+précisément parce que ses très-réels mérites faisaient un contraste
+parfait avec les défauts de la Montespan. Elle plut par ses pieux
+discours; elle plut par les soins attentifs, soutenus, qu'elle avait
+des enfants que la mère négligeait. Dans la retraite mystérieuse où le
+roi venait les voir en bonne fortune, elle était parée des
+gentillesses de l'aîné, le maladif duc du Maine, qui, sans elle,
+n'aurait pas vécu. Malgré son sérieux, sa tenue un peu sèche, elle
+était aimée des enfants, même de mademoiselle de Nantes (madame la
+duchesse), mauvaise et malicieuse. Tous deux, d'espèce féline, jolis,
+dangereux petits chats, la caressaient, se jouaient autour d'elle avec
+une grâce infinie, faisaient groupe et tableau. Le roi admira et aima.
+
+Là fut la vraie puissance de la dame, et plus qu'en ses sermons
+peut-être. Mais cette puissance lui fut retirée après le fameux jubilé
+de 1676, l'édifiante pénitence dont la Montespan fut enceinte. Madame
+de Maintenon n'eut pas l'éducation de l'enfant si cher du péché. On
+aima mieux lui donner une charge de cour. Est-ce à dire qu'elle ait
+refusé cet enfant par scrupule, pour la honte de la naissance?
+Nullement; car ce fut chez elle-même, à Maintenon, que la Montespan
+accoucha. Mais Louvois se chargea de tout, comme Colbert avait fait
+pour les enfants de la Vallière.
+
+En 1681, quand la mort de Fontanges avertit fortement le roi et le
+refit dévot, quand la persécution reprit, avec les enlèvements
+d'enfants, madame de Maintenon suivit cette méthode, et dans sa
+famille même enleva, adopta une petite fille, sa nièce. Elle rentra
+dans l'éducation, son élément naturel, entreprit celle d'une Nouvelle
+catholique. Rien de plus agréable au roi. L'enfant fut bien choisi
+pour plaire. Il n'y eut jamais rien de si joli, de si gai, de si
+amusant, que la petite de Villette (plus tard, madame de Caylus).
+C'était le plus parlant visage, dit Saint-Simon; l'ennui était
+impossible où elle était; on souriait dès qu'elle apparaissait. Madame
+de Maintenon, sa tante, prit le temps où le père, officier de marine,
+était en mer; elle demanda l'enfant à madame de Villette «seulement
+pour la voir,» et elle refusa de la rendre. Le père cria, puis
+réfléchit, calcula, se convertit lui-même.
+
+La petite, qui avait huit ans, légère comme un oiseau, prit son parti
+fort vite. Elle fut ravie de la messe du roi. On lui promit deux
+choses, qu'elle verrait tous les jours ce beau spectacle, et qu'elle
+n'aurait plus jamais le fouet. Cette rude éducation durait dans les
+familles de vieille roche. Le Dauphin même (élève de Montausier et de
+Bossuet), dans sa première enfance, était fouetté par ses femmes et
+nourrices; plus tard, son gouverneur lui donnait des férules, et si
+durement qu'une fois il crut avoir le bras cassé.
+
+Ce fut un rajeunissement pour la dame d'avoir, voltigeant autour
+d'elle, ce charmant papillon. Elle en avait besoin. Outre son âge, que
+de choses avaient marqué sur elle! des passions? non, mais des misères
+et des fatalités. La pauvreté jadis l'avait mariée, l'avait faite la
+complaisante des grandes dames, même de tel ami, qui, dit-on, la fit
+vivre; puis vint cette honnête servitude de gouvernante chez madame de
+Montespan.
+
+Elle eut à cinquante ans cette étrange nécessité (1683) de remplacer
+la reine, Montespan et Fontanges. Celle-ci si fraîche et si jeune, à
+vrai dire, un enfant. On fut d'autant plus étonné de voir le roi
+prendre une personne si mûre. Il aimait beaucoup la jeunesse. Il se
+prévenait volontiers pour les belles personnes. Madame de Maintenon se
+rendit justice, et crut judicieusement qu'il trouverait plaisir à
+protéger, soigner une maison de jeunes demoiselles. Elle en créa une à
+Rueil, où sa propre nièce acheva son éducation.
+
+Elle n'aimait pas, dit cette nièce, le mélange des conditions. Elle ne
+prit que des demoiselles nobles, au moins du côté paternel, elles
+devaient prouver quatre quartiers, cent quarante ans de noblesse. Cela
+entrait dans les idées du roi qui, alors, pour relever la pauvre
+noblesse, lui ouvrait pour ses fils des écoles de cadets.
+
+Les demoiselles devaient faire preuve aussi de pauvreté, et de beauté
+encore, si l'on peut dire. Du moins, elles devaient être bien faites.
+Elles passaient pour cela la visite d'un médecin qui leur en donnait
+certificat.
+
+Cette maison, transportée chez le roi même, dans son parc (à Noisy,
+puis à Saint-Cyr), richement dotée par lui des biens de Saint-Denis,
+devait attirer les filles de la noblesse. Car, _le roi les mariait_.
+Celles qui restaient jusqu'à vingt ans recevaient une dot, tirée de
+l'excédant des revenus, sinon du trésor même.
+
+Là on faisait venir les plus jolies, les plus dociles, des Nouvelles
+Catholiques, domptées par la rigueur dans les couvents de province, ou
+gagnées par Fénelon dans la maison de Paris. Elles arrivaient un peu
+calmées, ayant versé leurs dernières larmes, émues et fort touchantes
+encore.
+
+Le roi voulut les voir avant même que tout fût organisé (à Noisy,
+1684), et cette première impression lui fut singulièrement agréable.
+Il alla seul et les surprit. Lorsqu'on annonça: _le roi!_ ce fut un
+coup de foudre. Les dames dirigeantes, toutes jeunes et très-belles,
+le furent encore plus du saisissement. Les petites eurent tant peur
+que, toutes curieuses qu'elles étaient, pas une n'osa regarder. Ces
+tremblantes colombes le touchèrent fort. Il les avait faites
+orphelines, et la plupart n'avaient de père que lui. La grande
+obéissance qu'elles rendaient à ses volontés, ayant soumis leur foi,
+donné le coeur du coeur, immolé jusqu'aux souvenirs? quel triomphe
+absolu!... Nul plaisir plus exquis n'eût pu flatter le roi et l'homme.
+
+Tout était calculé, le costume agréable. Les dames, dans un noir
+élégant, avaient la coiffure à la mode, le visage encadré d'une sorte
+d'écharpe, nouée sous le menton, mais quelque peu flottante et
+chiffonnée à volonté, dont on tirait les plus charmants effets.
+C'était un demi-voile mondain, avant le voile de religieuse qu'elles
+étaient destinées à porter. Le roi ne tint pas d'abord à exiger ce
+sacrifice et dit «qu'il y avait déjà trop de couvents.» On n'exigea
+que des voeux simples.
+
+Le costume des petites, de modeste étoffe brune, se relevait et par le
+linge et par la bordure de couleur, diverse selon la classe. Un peu de
+dentelle au cou montrait la demoiselle. On laissait passer de jolis
+cheveux. Le bonnet seul déplut; il était trop serré et il en faisait
+des béguines; le roi y fit ajouter un ruban.
+
+Il fit venir Louvois, et il l'envoya, maugréant, pour madame de
+Maintenon, chercher, choisir, bâtir une maison digne d'une telle
+fondation. Ce fut Saint-Cyr. Le lieu n'était pas gai. Cependant quand
+les demoiselles virent ce que le roi avait fait pour elles, quand
+elles entrèrent dans ces bâtiments vastes, ces jardins sérieux, mais
+non sans quelques fleurs, elles furent reconnaissantes. Il relevait de
+maladie (1687). Elles le reçurent, à sa première visite, par un beau
+chant, qu'avait composé madame Brinon, leur supérieure, et que Lulli
+avait orné de sa mélodie grave et tendre. C'était le chant célèbre:
+«Dieu sauve le roi!» que les Anglais nous ont pris sans façon.
+
+Quelle était cette éducation? bien moins sérieuse alors que ne le
+feraient croire les lettres de madame de Maintenon sur ce sujet. La
+véritable fondatrice, madame Brinon, une ursuline, éloquente et
+brillante, née pour la cour, entrait tout à fait dans les vues
+mondaines du roi. Mais madame de Maintenon qui plus tard rejeta tout
+sur elle, ne fut nullement innocente. Elle leur fit très-bien
+apprendre et chanter les prologues d'opéra, l'énervante poésie de
+Quinault, de ridicule idolâtrie, où l'adulation a toutes les formes de
+l'amour. Entraînée ou par le désir de plaire au roi, de l'amuser, ou
+par ses propres engouements, le plaisir de faire des poupées, elle
+mettait aux plus jolies des noeuds de ruban! des perles! à ces
+demoiselles pauvres. Les innocentes ne rêvaient plus que la cour et de
+grands établissements, pour retomber bientôt à la réalité amère.
+
+Le roi croyait, beaucoup croient et répètent que madame de Maintenon
+était fort judicieuse. Dans les grandes affaires, en conseil, il
+s'arrêtait parfois, lui disait: «Qu'en pense _votre solidité_?» Cette
+solidité ici ne paraît guère. Une éducation contradictoire de dévotion
+et de cour ne pouvait porter de fruit. Elle était extérieure, n'allait
+pas au coeur même; elle imposait surtout _la convenance_. L'élève
+personnelle de madame de Maintenon, madame la Duchesse (de Bourbon),
+fut une des personnes les plus mauvaises du siècle.
+
+À Saint-Cyr, les grandes filles, surtout de quinze à vingt ans,
+devenaient très-embarrassantes. Nobles de père, mais bourgeoises de
+mère, elles avaient, ce semble, la chaleur du sang plébéien. Plusieurs
+nous sont connues par leur destinée romanesque. Leur cruelle crise
+d'enfance, ce violent passé de conversion et l'ébranlement qui en
+restait, les faisaient passionnées d'avance. Elles n'étaient qu'orage
+et langueur. On les voyait si tristes, qu'on ne savait comment les
+consoler. On s'avisa de les faire déclamer, jouer la tragédie. Elles
+ne l'avaient que trop au coeur.
+
+Nulle n'échappa plus vite à madame de Maintenon que sa nièce, la
+petite Villette, et même avant treize ans. Elle était gaie, rieuse,
+peu capable de feindre, crédule, damnablement jolie. Tout tournait
+autour d'elle, des fats, ou des amies trop tendres. Madame de
+Maintenon craignit quelque éclat qu'on ne pût cacher, et la maria
+brusquement. M. de Boufflers, si estimé, se présentait. La tante dit
+durement: «Elle n'est pas digne d'un si honnête homme.» Et elle eut la
+cruauté de la donner à un Caylus, grossier, ivre toujours. Admirable
+moyen de la précipiter sur la pente de l'étourderie.
+
+Elle fit bientôt une autre exécution sur la supérieure de Saint-Cyr.
+Madame Brinon avait commencé et fait cette maison. Elle y était chez
+elle, on peut le dire. On venait de la nommer directrice à vie, et on
+la chassa brusquement. Elle plaisait au roi; ce fut son crime réel. On
+l'accusa de cette tendance mondaine et théâtrale de Saint-Cyr. Mais
+madame de Maintenon avait rejeté les pièces pieuses que madame Brinon
+faisait pour ses élèves, et leur avait fait jouer Racine, _Andromaque_
+même! Haute imprudence qui révéla Saint-Cyr, et tout ce qu'il
+contenait sous son calme apparent. Elles ne jouaient qu'entre elles,
+et n'en furent pas moins surprenantes d'ardeur et de passion. Ce
+n'était pas un jeu; c'était la nature même à son premier élan. Il n'en
+fut guère autrement dans une pièce biblique, la molle et tendre
+_Esther_.
+
+Le vrai titre serait: le triomphe d'Esther et _la chute d'Aman_. C'est
+le caractère de cette pièce que toutes ses tendresses servent à
+enfoncer le plus terrible coup.
+
+Un an durant, le génie laborieux de Racine fit et refit, polit cette
+oeuvre unique. Il fallait qu'on sentît déjà Louvois perdu pour qu'on
+osât cela. La violence de madame de Maintenon y parut, jusqu'à
+permettre au poète d'insérer un mot de Louvois, celui qu'il avait eu
+l'imprudence de prononcer et qui dut tant blesser le roi: «Il sait
+qu'il me doit tout.»
+
+La pièce fut jouée le 25 janvier 89. Le roi y était seul, on peut le
+dire; car il n'avait avec lui que le peu d'officiers qui le suivaient
+à la chasse. L'effet fut délicieux, mais le coup trop peu appuyé. Il
+paraît que le roi s'obstinait à ne pas comprendre. Louvois était trop
+nécessaire.
+
+Le 5 février, on appela au secours les grands moyens de succès,
+d'abord la cour d'Angleterre. C'est pour elle que Racine a fait le
+beau chant de l'exil, le choeur tout plein de larmes (J'irai pleurer
+au tombeau de mes pères). Ces hôtes de la France, martyrs de la foi
+catholique, étaient là comme suppliants. Leur présence muette
+sollicitait la chute de ce cruel Aman qui défendait de leur porter
+secours.
+
+Les jeunes actrices n'ignoraient pas qu'_Esther_ était un plaidoyer
+pour cette sainte cause. Madame de Maintenon (_V._ ses lettres
+d'éducation) les tenait au courant de la politique du temps et les
+faisait prier pour les succès du roi. Plusieurs, avant de paraître en
+scène, se jetèrent à genoux, et, pour obtenir la grâce de parler
+dignement, elles dirent un _Veni Creator_.
+
+Un moyen plus mondain avait été employé par Racine. Les deux rôles de
+femmes et d'amies, si charmantes, d'Esther et d'Élise, furent joués
+par deux personnes irrésistibles. La toute jeune mariée Caylus joua
+Esther, malgré les répugnances de sa tante. Mais Racine insista,
+l'obtint. Élise était représentée par l'Élise de madame de Maintenon,
+son bijou du moment, la Maisonfort, jeune chanoinesse, de grâce
+touchante, qu'on ne voyait pas sans l'aimer. Elle était si émue que
+Racine en tremblait, ne savait comment la calmer. En vain,
+paternellement, il lui essuyait ses beaux yeux, comme on fait aux
+enfants. Cela parut en scène; le roi le dit: «La petite chanoinesse a
+pleuré.»
+
+Le succès dépassa tout ce qu'on attendait. Ce fut un entraînement
+prodigieux, et d'abord des actrices, d'Esther-Caylus qui, se sentant
+aimée, gâtée, se livra sans réserve. Les coeurs furent emportés. Un
+vertige gagna tout le monde, les femmes même. La singularité du
+costume y contribua. L'habit persan confondait tout. Assuérus et
+Mardochée (deux belles grandes demoiselles) différaient peu de la
+petite Esther.
+
+J'ai sous les yeux la vaste collection des modes de ce temps-là
+(Bounard, etc., 30 vol. in-folio). J'y vois que, peu après Esther,
+elles changent tout à coup. Les modes de Ninon et de la Montespan
+avaient duré jusqu'à l'année du fameux jubilé 1676. Dans la douteuse
+aurore crépusculaire de madame de Maintenon, surtout dans les années
+équivoques qui précèdent le mariage, elle avait adopté une coiffure
+coquette et dévote, qui cachait et montrait, l'écharpe qu'elle donna
+aux dames de St-Cyr et que toutes imitèrent. Après _Esther_, l'écharpe
+est écartée. La face hardiment se révèle. La coiffure est haussée,
+surexhaussée par différents moyens; elle semble imiter la mitre ou la
+tiare persane qu'on avait admirée sur ces têtes angéliques. Tantôt
+c'est un peigne gigantesque, une tour, une flèche de dentelles, et
+plus tard un échafaudage de cheveux. Tantôt le bonnet-diadème que prit
+madame de Maintenon, le bonnet-casque, ou crête de dragon, dont les
+audacieuses (madame la Duchesse) décorèrent leur beauté hardie. Ses
+portraits et ceux de Caylus, les plus jolis du temps, semblent donner
+la mode. La première gouvernait et menait la seconde. Elle s'était
+emparée de la trop faible Esther, l'avait associée à ses jeux
+satiriques et la compromit fort de son équivoque amitié.
+
+Un effet si mondain dans un tel lieu paraît avoir embarrassé madame de
+Maintenon. La ville, la plus grande partie de la cour, ne pouvaient
+assister, et murmuraient sans doute. Elle résolut de les faire taire
+en faisant jouer la pièce devant le confesseur du roi, devant
+Bourdaloue et quelques Jésuites. On fit même venir, pour imposer à la
+bourgeoisie médisante, madame de Miramion, la sainte, la charitable.
+On joua une autre fois devant Bossuet. On était bien sûr que les
+saints ne verraient rien que de pieux dans une pièce qui lançait la
+croisade d'Angleterre.
+
+Qui résistait? Louvois, le bon sens, la nécessité. Le roi qui avait
+mis cent mille francs aux costumes d'_Esther_, en était à envoyer sa
+vaisselle à la monnaie. À grand'peine, on vendait des charges, on
+pressurait des financiers par une petite Terreur. Pouvait-on donner
+une armée à Jacques, quand les nôtres affaiblies quittaient le Rhin en
+brûlant tout, et perdaient Cologne et Mayence? Madame de Maintenon et
+son ministre Seignelay obtinrent qu'il aurait au moins une flotte et
+quelques officiers. Le général devait être Lauzun, le favori de
+Saint-Germain.
+
+Chose curieuse, Lauzun voulait être payé d'avance de ses exploits
+futurs. Il fallait que le roi le fît duc avant le départ. Refusé
+sèchement. Alors, il eut l'impertinence de se fâcher, de dire qu'il ne
+partirait pas.
+
+Pour le consoler, Jacques lui donna la Jarretière, qu'on ne donne
+guère qu'à des rois, et, pour comble, lui conféra cet ordre par le don
+d'un précieux joyau de famille, la propre médaille que Charles Ier, le
+martyr, à la séparation de sa famille, avait remise à Charles II.
+
+C'était aller de sottise en sottise. Enfin, ce cher Lauzun, il le fit
+dîner en tiers entre lui et le nonce du pape. À ce moment, chose
+bizarre, Saint-Germain possédait un nonce, et Versailles n'en avait
+pas.
+
+Était-ce assez de ridicule? Non. Jacques, comme roi de France, exerça
+son grotesque droit de faire des miracles, de toucher les écrouelles.
+Cela l'acheva dans l'opinion.
+
+Il part pour Brest. Là, rien de prêt. Seignelay, qui avait tout
+promis, n'était pas en mesure. Jacques crie. Enfin, tout arrive, mais
+du ministère de la guerre, et tout arrive par Louvois. Lui seul était
+en règle, seul agit efficacement. _Esther_ fut inutile, il n'en resta
+rien qu'un chef-d'oeuvre et une mode. Et le départ de Jacques fut un
+triomphe de Louvois.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+MADAME GUYON
+
+1689-1690
+
+
+Beaucoup de gens blâmaient madame de Maintenon de ne pas se mêler
+assez des affaires. Reproche injuste. Elle influait infiniment, et de
+la vraie manière, seule efficace auprès du roi. Elle ne faisait rien,
+mais peu à peu elle mit au conseil ceux qui faisaient tout, les
+ministres. Pontchartrain, aux finances, se fit son homme, et
+Seignelay, à la marine, ne se soutenait que par elle dans sa rivalité
+contre Louvois. D'autre part, son concert avec un certain groupe de
+grands seigneurs honnêtes et pieux que le roi estimait, devait avoir,
+ce semble, un effet plus profond, celui de modifier à la longue le
+caractère même du roi. «Obsédez-le de gens de bien, lui écrit Fénelon;
+qu'on le gouverne, puisqu'il veut l'être.» Par ce moyen réellement on
+fit le roi dévot, pour dix années surtout. Au delà, la vieillesse, le
+malheur, je ne sais quel endurcissement le jetèrent dans
+l'indifférence.
+
+Regardons cette petite société, comme un couvent au milieu de la cour,
+couvent conspirateur pour l'amélioration du roi. En général, c'est la
+cour convertie. Les fils et filles de la génération violente qui
+précéda, sont tout humanisés et régularisés, amendés; ils semblent
+expier l'énergie que leurs pères déployèrent en mal ou en bien, leurs
+fortunes souvent mal acquises. Les trois filles de Colbert, les soeurs
+de Seignelay, duchesses de Chevreuse, de Beauvilliers, de Mortemart,
+semblent autant de saintes. Le duc de Chevreuse, petit-fils du favori
+Luynes, n'intrigue qu'en affaires dévotes; il est l'agent, le
+colporteur de la pieuse coterie. Le duc de Beauvilliers (fils de ce
+Saint-Aignan qui fournit au roi la Vallière) fait ses filles
+religieuses. Ce qui est beau, très-beau, dans ce parti, ce qui en fait
+l'honorable lien, c'est l'édifiante réconciliation des mortels
+ennemis, les Fouquet, les Colbert. La fille de Fouquet, que Colbert
+enferma vingt ans, la duchesse de Béthune-Charost, par un effort
+chrétien, devient l'amie, presque la soeur des trois filles du
+persécuteur de son père. Cette duchesse est la pierre de l'angle dans
+la petite église, «la grande âme,» admirée et respectée de Fénelon.
+
+Ce tableau a des ombres. Les personnages accessoires qui y entrent, ne
+sont pas sans reproche. Le fils par exemple de la grande sainte,
+Charost, dévot et _pratiquant_, n'en est pas moins l'intime ami des
+_libertins_ de l'époque. Seignelay, qui devient dévot sous
+l'influence de ses soeurs et de madame de Maintenon, entre Fénelon et
+Racine, n'en reste pas moins Seignelay, je veux dire l'orgueilleux, le
+cruel bombardeur de Gênes, le tyran de nos amiraux. Même sa conversion
+est tristement datée par un acte d'indélicatesse. Il empêche Jean Bart
+et Forbin de faire la grande guerre; il se réserve ces vaillants, ces
+preneurs infaillibles, pour faire la course à son profit.
+
+Pour ne compter dans ce parti que les hommes vraiment pieux en qui la
+foi était le fond du coeur, les Beauvilliers, Chevreuse, etc., on est
+frappé de voir combien cette foi sincère est timide et de peu d'effet,
+pauvre de résultats. Ce sont des courtisans honnêtes et médiocres,
+qui, pour influer quelque peu, sont obligés de s'observer beaucoup, de
+s'amoindrir encore, de s'accommoder à la médiocrité sèche du roi et de
+madame de Maintenon.
+
+Il faut le dire, il y avait un amoindrissement général, et dans la
+chose même qui faisait la couleur du temps, la dévotion.
+
+Le jansénisme avait pâli. Il languissait avec Nicole octogénaire en
+son désert du faubourg Saint-Marceau.
+
+Le jésuitisme même avait pâli. Quoique le P. La Chaise, récemment, en
+87, pendant la maladie du roi, lui eût surpris la feuille des
+bénéfices, très-faible était son influence morale. Les Jésuites du
+Canada, riches et paresseux, avaient interrompu leurs relations
+romanesques, qui pendant cinquante ans avaient été le vrai journal du
+temps, le pieux amusement du monde catholique.
+
+L'insipide juste milieu de Saint-Sulpice, la simplicité fausse des
+Lazaristes, pauvres, sales d'extérieur (et très-riches en dessous),
+c'est ce qui réussissait en cour. Ennui profond, nullité, platitude.
+
+Ce qui peint madame de Maintenon, c'est qu'en 89, et la veille
+d'_Esther_, elle a pour idéal dans la haute spiritualité un
+Godet-Desmarais, de la plus sèche étoffe qu'ait fournie Saint-Sulpice.
+Elle estimait en lui sa littéralité serrée de prêtre exact, une
+certaine médiocrité judicieuse, qui n'est nullement la solidité forte.
+Il lui plut par sa figure basse, qui disait vrai sur le dedans; il
+détestait le grand et haïssait le génie. Sa dévotion pauvre,
+décharnée, sans substance, pour aliment à la vieille âme, ne pouvait
+donner que des os.
+
+Le jeune homme, dans ce monde de vieillards, est un abbé de qualité
+qui n'a pas quarante ans, l'aimable Fénelon. Il était déjà mystique et
+quiétiste en 1686 (lettre du 10 mars), mais avec des ménagements
+extrêmes et des contradictions (_d'activité passive_) qui tombent dans
+le galimatias. Son _Éducation des filles_, livre admirable de prudence
+et d'esprit positif, est visiblement fait pour être, de madame de
+Beauvilliers, transmis à madame de Maintenon. Ses amis conspiraient
+pour le faire précepteur de l'enfant royal, et il devait ménager le
+tout. Élevé tour à tour par Saint-Sulpice et les Jésuites, il
+conservait un pied ici, et un pied là. Il rendait des respects infinis
+à Bossuet; il l'avait enlacé, et par lui avait prise dans un troisième
+parti, celui des gallicans. Seulement, il est bien entendu qu'un
+homme, si agréable à trois partis, n'y parvenait qu'en restant pâle,
+effacé, un peu faible. De sa longue direction de filles (les Nouvelles
+Catholiques), il lui restait, ce semble, une certaine douceur
+féminine, qu'on appellerait énervation, si on la comparait au génie
+mâle, robuste de Bossuet.
+
+Je le répète, avant 89, par où que je regarde, je ne vois que
+faiblesse dans cette cour. La molle Esther n'y mit pas l'étincelle;
+l'effet fut, on l'a vu, mondain, sensuel, et plus propre à augmenter
+l'énervation.
+
+Tranchons le mot. Ils attendaient leur âme. Une âme jeune devait venir
+qui réchauffât un moment cette vieillesse commune. Que cette âme fût
+romanesque, aventureuse et quasi folle, un Don Quichotte religieux, on
+aurait cru que c'était un obstacle dans un monde de sèche convenance.
+Oui, mais ce fut son charme. Elle eût fait sourire la mort même. Elle
+donna un moment l'oubli à tous ces coeurs fanés; ils se crurent jeunes
+encore. Ce moment dura trois années (1689-1692).
+
+Dans mon livre _du Prêtre, de la Femme et de la Famille_, j'ai parlé
+des idées de madame Guyon, pas assez de sa vie, qui en est
+l'explication nécessaire. Cent choses, très-peu neuves, qu'on voit
+dans les anciens mystiques, sont cependant chez elle originales, étant
+sorties de sa situation.
+
+Elle avait eu une enfance d'élue, accomplie de malheur. Maltraitée de
+sa mère qui n'aimait que son frère, battue par une de ses soeurs, elle
+passe au couvent. Mal soignée, laissée seule, dans ses fréquentes
+maladies, elle se met à lire la Bible et des romans. On la donne à
+quinze ans à un ancien entrepreneur, anobli, un M. Guyon, malade,
+maussade et brutal. Une aigre belle-mère la garde à vue, et si
+durement qu'elle n'osait lever les yeux. Loin de la soutenir, sa
+propre mère aggrave, encourage ces duretés. Une servante maîtresse,
+ancienne dans la maison et qu'on croyait une sainte, l'insulte
+impunément, jusqu'à lui tirer les cheveux. Le comble, c'est que ses
+enfants, dès qu'elle en a, sont élevés contre elle, dressés à
+l'espionner et à se moquer de leur mère. Nul refuge pour elle dans sa
+propre maison, nul que la prière et le rêve.
+
+Elle eut des maladies terribles, où sa belle-mère faillit la faire
+mourir. Une cruelle petite vérole la marqua, menaça sa vue. Elle eut
+souvent mal à un oeil. Et avec tout cela très-jolie, mais de bonté
+surtout. Je ne sais quoi d'enfantin, de comique, mais d'amoureux
+aussi, faisait sourire, touchait, la rendait délicieuse.
+
+Sa douceur d'ange était sur son visage, et le coeur fondait à la
+regarder. Dans un petit séjour qu'elle fit aux Carmélites de Paris,
+madame de Longueville, qui y demeurait, la rencontra au jardin; elle
+qui avait vu tant de choses, vieille et blasée, séchée de jansénisme,
+elle n'en fut pas moins saisie; elle ne se lassait pas de contempler
+cette personne attendrissante, n'en pouvait détacher les yeux.
+
+Pauvre souffre-douleur, moquée de sa famille, traitée comme une
+enfant, elle vivait, dit-elle, comme ne vivant pas, et dans une sorte
+d'enfance qui lui resta toute sa vie. Elle en sortait par des réveils
+lucides; elle montra une grande capacité d'affaires, dans un moment
+où l'intérêt de son mari le commandait; elle déploya plus tard une
+vive éloquence, une vraie force théologique. Avec cela, toujours
+enfant.
+
+Un jour qu'elle alla consulter un vieux Franciscain très-austère, qui
+vivait enfermé, et, disait-on, n'avait pas vu de femmes depuis longues
+années, il lui dit ce mot seul: «Vous cherchez au dehors ce que vous
+avez au dedans. Cherchez Dieu en vous; il y est.» Puis lui tourna le
+dos. «Ce fut un coup de flèche, dit-elle; je me sentis une plaie
+d'amour délicieuse, avec le voeu de n'en jamais guérir.»
+
+Elle prit sur elle d'y retourner encore, et il lui apprit une étrange
+nouvelle: «Qu'une voix d'en haut lui avait dit: _C'est mon épouse._»
+Sur quoi, elle s'écrie dans une adorable innocence: «Moi! si indigne,
+votre épouse!... Pardonnez-moi, Seigneur, mais vous n'y pensiez pas!»
+
+Bientôt d'autres ont eu cette révélation. La Visitandine Marie
+Alacoque, dont j'ai parlé, dans sa vision du Sacré Coeur qui est à peu
+près du même temps, sut aussi qu'elle était l'épouse de Jésus. Son
+abbesse dressa le contrat, célébra les noces. Et néanmoins la
+différence est grande. La forte Visitandine de Bourgogne que l'on
+saignait sans cesse, ivre de vie, eut le délire physique et voyait le
+sang par torrent. Madame Guyon n'était qu'une âme; dans le mariage
+même, elle ne sut pas ce que c'était, mère n'en fut pas moins
+demoiselle.
+
+Délicate et souvent malade, elle resta infiniment pure, éthérée
+d'imagination. Elle aima vraiment un Esprit, n'eut besoin de donner
+nulle figure à Celui qu'elle cherchait, n'eut de l'amour que la
+souffrance, l'aspiration et le soupir, puis une étonnante paix.
+
+À travers sa crédulité, souvent puérile, elle a deux choses
+très-hautes pour l'émancipation de l'âme. Elle se défie des visions,
+croit que Dieu ne s'y montre point (_V._ sa vie, I, 81, 83). Elle se
+défie des directeurs (_Ibid._, II, 68), et croit qu'on est bien fou de
+croire l'homme infaillible. Elle s'exposa souvent pour sauver de
+belles filles de leur confesseur.
+
+N'était-elle pas dangereuse elle-même à son insu? Si faible et
+maladive, elle n'en avait pas moins, on le voit, une singulière
+plénitude magnétique. Les plus purs, les plus saints, hommes ou
+femmes, en sentaient les effluves toutes-puissantes. Le pieux M. de
+Chevreuse le disait à Bossuet: «N'avez-vous pas senti qu'on ne peut
+être assis près d'elle sans éprouver d'étranges mouvements?»
+
+Bien loin d'abuser de cette puissance pour s'asservir des volontés,
+elle s'était imposé le supplice de vivre avec une âme réfractaire à la
+sienne, une femme de chambre de rude dévotion, dont la parole et le
+contact lui étaient un martyre. Cette femme la crucifiait tout le
+jour. Cependant, si elle était malade, elle subissait l'ascendant de
+sa douce maîtresse; il suffisait que madame Guyon lui défendît de
+l'être; elle guérissait à l'instant.
+
+Nombre de gens la suivaient malgré eux. Tel fut le P. Lacombe, par qui
+elle se crut dirigée et qu'elle dirigeait elle-même. Tant qu'il était
+près d'elle, c'était un saint. Loin d'elle, il s'évanouissait, pour
+ainsi dire, n'était plus rien. La prison qu'elle supporta très-bien
+pendant de longues années, fut mortelle à Lacombe. Il se mourait de
+mélancolie. Sa tête faiblissant, il finit par écrire (ce qui avait
+peut-être été le vrai secret de sa vie) qu'il était éperdu, désespéré
+d'amour. Elle sourit, et dit: «Il est devenu fou.» C'était vrai, et il
+mourut tel.
+
+Cette attraction était universelle. Ses ennemis et ses persécuteurs y
+cédaient à la fin. Même sa belle-mère y céda, et se mit à l'aimer.
+Même la vieille fille insolente qui l'avait tant persécutée. Elle
+l'aima avec emportement, et quand elle quitta la France, elle mourut,
+dit-on, de regret.
+
+Une pieuse ligue de dévots l'envoyait à Genève, comptant sur sa
+séduction. Elle donna en partant son bien à sa famille, se réservant
+une petite pension, n'emportant rien que son dernier enfant, sa toute
+petite fille, et quelques livres, entre autres _Griselidis_ et _Don
+Quichotte_. Elle avait été bien longtemps elle-même l'infortunée
+Griselidis, martyre du mariage, et elle continuait de l'être en
+savourant «l'amère douceur des rigueurs du céleste Époux.» Pendant six
+ans, elle courut la France, la Suisse et l'Italie, les nuages surtout
+et le pays de l'imagination, comme le chevalier de Cervantès ou ses
+touchantes Dorothées, réchauffant tous les coeurs, les amusant, les
+consolant, jetant partout son âme.
+
+Ce qui est curieux, c'est qu'elle se croît très-soumise au clergé;
+elle veut l'être. Mais les libertés de l'amour divin l'émancipent
+malgré elle. Elle fait créer deux hôpitaux, pas un couvent, pas une
+église. L'église et le couvent, ce sont les Alpes, qui ont inspiré
+ses _Torrents_. Elle aime étonnamment le peuple et les petits, les
+paysans, les bergers, les troupeaux. Ses amis sont en toute condition.
+Ses tendresses, son admiration sont pour trois femmes de Thonon,
+marchande, serrurière, lavandière, humbles personnes unies en Dieu
+d'une sainte et suave amitié.
+
+Ce qu'on tolérait le moins en elle, c'est qu'avec sa douce innocence,
+elle voyait tout cependant, voyait les moeurs du clergé, et les hontes
+intérieures du cloître. Sans critiquer ni censurer, elle encourage les
+pauvres religieuses à s'affranchir, à ne plus être le jouet du vice, à
+rompre telle habitude immonde que sa tyrannie imposait. De là des
+ennemis terribles, dont la rage la suit partout. Elle ne peut rester
+ni à Gex, ni à Annecy, ni à Grenoble, ni en Italie.
+
+On la disait sorcière. On éprouvait pour elle les sentiments les plus
+contradictoires. Une fille de Grenoble la détestait absente, présente
+l'adorait. Une autre, de la même ville, de bourgeoisie aisée, pleine
+d'esprit et d'une âme orageuse, tourna le dos aux amoureux, s'éprit de
+virginité et de madame Guyon, et ne voulut plus la quitter. Elle
+partait pour l'Italie où on l'avait souvent priée de venir. C'était
+alors un grand et dangereux voyage. Elle était chargée déjà d'un
+enfant, sa petite fille, et n'avait de suite que sa femme de chambre
+et un ecclésiastique inférieur (un quasi-domestique). Cette fille à
+garder n'était pas un petit embarras, étant de plus fort belle. Il n'y
+eut pas moyen de l'empêcher de suivre. Madame Guyon en prit la
+charge, comme imposée de Dieu; elle la tenait au plus près d'elle, ne
+la couchant que dans sa chambre et avec elle. Elles faillirent périr
+ensemble sur le Rhône, souffrirent beaucoup en mer. Nul moyen d'aller
+que par Gênes. Mais Gênes, nouvellement bombardée par les Français,
+pouvait leur faire un très-mauvais parti. À grand'peine trouva-t-elle
+un muletier pour passer l'Apennin. Elle avait envoyé en avant son
+ecclésiastique pour préparer l'établissement en Italie. Le muletier,
+un Génois très-suspect, avait en main cette pauvre caravane de femmes;
+il les mène droit dans un bois de voleurs. Madame Guyon ne s'étonne
+pas, reste calme et sourit. Voilà des gens interdits, en déroute, qui
+ne savent que dire. Ces incidents la troublaient si peu, que, le long
+du chemin, elle versait son coeur, ses rêveries, épanchait son livre
+sublime, et fort dangereux, des _Torrents_. Tout cela plus passionné
+dans l'âpreté de l'Apennin. La pauvre fille en fut enivrée, et comme
+anéantie. À l'arrivée, elle tomba malade; âme et corps, tout lui
+échappait.
+
+On dut avertir les parents, et ils crurent sottement que madame Guyon
+voulait la faire tester en sa faveur. Ils envoyèrent son frère en hâte
+pour la ramener. Elle se remettait, mais refusait, disait qu'elle
+aimait mieux mourir. Quelle fut sa surprise quand madame Guyon
+elle-même se mit du côté du frère et lui conseilla de retourner! Le
+déchirement fut si cruel, qu'elle changea tout à coup, jeta là sa
+dévotion, montra le fond du fond, la passion, l'attache personnelle et
+la furie de la douleur. Son frère l'arracha, l'emporta, mais si
+ulcérée, si haineuse qu'elle dit tout ce que lui firent dire les
+ennemis de madame Guyon. Elle vomit mille calomnies contre elle,
+tourna en hontes ses bontés, ses tendresses. Tout cela dit, épuisée de
+fureur, elle pleura, eut horreur d'elle-même, et, de remords, perdit
+l'esprit.
+
+C'était le terrible danger avec madame Guyon. Elle semble ne pas
+l'avoir compris. Elle vous prenait votre âme innocemment, sans rien
+mettre à la place, sans rien communiquer de sa sérénité. Elle
+supposait convertis ceux qui se donnaient à elle, elle s'en séparait
+sans peine, ne leur laissant que le vide, la plus terrible aridité.
+Aucune âme vivante ne lui fut nécessaire. Sa plénitude et sa puissance
+ne furent jamais si grandes qu'en parfaite solitude. Elle monta alors
+très-haut, écrivit son seul livre vraiment original, le livre des
+_Torrents_.
+
+J'ai dit ailleurs (_V. le Prêtre_) comment cela se fit. Dans un
+couvent de Savoie, les religieuses à qui elle payait pension, lui
+faisaient faire les choses les plus rudes, blanchir ou balayer
+l'église. Elle était si grande, cette église, que les bras lui
+tombaient de fatigue. Elle s'asseyait par terre, dans un coin, et
+rêvait. Cette rêverie, ce fut son livre.
+
+Là elle est supérieure aux vieux mystiques, supérieure au _Château de
+l'âme_ de sainte Thérèse. La comparaison des eaux, des torrents, des
+rivières, est bien autrement riche, vive, variée à l'infini. L'épreuve
+terrible de l'amour, le tableau de la mort physique, est sans rival
+dans les romans passionnés. Les Eucharis sont bien fades, à côté.
+
+Les gens qui la menaient et voulaient s'en servir, la tentèrent en lui
+promettant qu'elle trouverait ici des _croix plus cruelles_, et, en
+effet, à peine revenue à Paris, elle fut arrêtée sous prétexte de
+Molinosisme par l'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon. Ce
+prélat, noté pour ses moeurs, enferma cette sainte. Elle ne sortit
+qu'en 88, à la prière de sa cousine, la Maisonfort, et de la bonne
+madame de Miramion, qui était la charité même, et n'ignorait pas que
+madame Guyon, en Suisse, avait créé deux hôpitaux.
+
+C'était au printemps de 89, après _Esther_. Madame Guyon allait
+souvent à la campagne chez ses amies, la duchesse de Charost et la
+duchesse de Chevreuse. Elle voyait en passant sa parente à Saint-Cyr.
+Ces visites étaient une fête pour les pauvres captives. Dans la triste
+maison, de solennel ennui, elle arrivait, comme la vie elle-même, les
+mains pleines de fruits et de fleurs.
+
+Mais ce qu'on désirait le plus, c'était de la lier avec celui qui
+était le centre du petit groupe des duchesses. La grande sainte
+(madame de Charost) arrangea le rendez-vous, l'invita, et, avec elle,
+Fénelon. Elle les renvoya ensemble à Paris dans le même carrosse, avec
+une de ses dames en tiers. Madame Guyon dit que Fénelon s'ouvrit peu,
+et la laissait dire. Il n'était pas précepteur encore; on travaillait
+à cette grande chose. Il devinait très-bien qu'une spiritualité si
+hardie, si naïve, pouvait le compromettre. Enfin, elle lui dit: «Mais,
+monsieur, me comprenez-vous? cela vous entre-t-il?» Alors, se
+réveillant, et par un mot vulgaire (chose très-inusitée chez lui), il
+dit: «Comme par une porte cochère.» Dès lors il parla un peu plus.
+
+Il fallait être quiétiste pour complaire aux duchesses qui devaient
+travailler madame de Maintenon. Il ne fallait pas l'être pour garder
+Saint-Sulpice, et ne pas perdre la protection de Bossuet.
+
+Ce fut autre chose à Saint-Cyr, Madame Guyon y eut plus qu'un
+triomphe. Ce fut un enchantement. Ces jeunes coeurs s'épanouirent, et
+se versaient tous à ses pieds. Les dames, pour la première fois, se
+sentirent libres. Et les demoiselles mêmes se trouvaient
+extraordinairement attendries d'une telle mère, toujours jeune, qui
+plus que les jeunes avait gardé le don d'enfance.
+
+Il est bien entendu que l'on n'en parlait pas. Tous avaient repris
+l'étincelle. Mais cet état nouveau était si étonnant, visiblement si
+dangereux, que je ne sais quel accord tacite dissimulait le tout au
+roi. Seulement la température de la cour avait changé autour de lui,
+et l'on sentait un souffle tiède. Il était comme un homme qui a un
+foyer invisible sous le plancher. Malgré les dangers, l'embarras, la
+détresse du moment, il y avait chez ses meilleurs courtisans je ne
+sais quelle douceur de pieuse gaieté. D'autant moins pouvait-il
+tolérer le visage haïssable, la face apoplectique de ce païen Louvois,
+toujours furieux, tandis qu'autour de lui il ne voyait du reste qu'un
+certain paradis, et l'aimable sourire des saints.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+MADAME DE LA MAISONFORT--ATHALIE--MORT DE LOUVOIS
+
+1690-1691
+
+
+Jusqu'où madame de Maintenon irait-elle dans les voies mystiques où
+l'entraînaient le parti des duchesses, la cour de Saint-Germain, et,
+pour le dire en général, la dévote cabale des ennemis de Louvois?
+C'était une grande question. Son influence, timide, réservée, d'autant
+plus profonde, devait, si elle se donnait à eux, agir peu à peu sur le
+roi, changer la politique d'intérêts en politique pieuse de sentiments
+et de passion, c'est-à-dire lancer le roi à l'aveugle dans la grande
+affaire d'Angleterre.
+
+Voilà pourquoi il faut bien s'arrêter derrière la coulisse, chez
+madame de Maintenon et surtout à Saint-Cyr, où se fait (entre des
+personnes innocentes, ignorantes de tout) le violent combat des deux
+esprits qui se disputent le monde.
+
+Madame de Maintenon, malgré sa dévotion de forme et même sa bonne
+intention d'être dévote, n'avait aucune tendance à l'amour du
+surnaturel. Elle était trop sensée pour se prendre à la grossière
+légende de Saint-Germain, au Coeur sanglant, religion matérielle, qui
+fut bientôt si populaire. Et d'autre part, elle était trop froide,
+trop sèche pour être bien sensible aux suaves douceurs de madame
+Guyon. Notons en passant qu'en cela, elle était comme tout le monde.
+Peu, très-peu de gens en France goûtèrent le quiétisme. Le grand bruit
+qu'ont fait là-dessus les glorieux champions, Fénelon et Bossuet, ne
+doit pas faire illusion. C'étaient de vieilles choses, surannées,
+dépassées. Le mysticisme pur, rajeuni par le charmant génie de madame
+Guyon, voulait des âmes tendres, rêveuses, comme on n'en trouvait
+guère chez un peuple rieur. Le mysticisme impur de Molinos, qui dès
+longtemps et avant Molinos fut un art subtil de corrompre, était trop
+sinueux, trop lent, trop patient pour les derniers temps où nous
+sommes. On allait bien plus droit au but par la transparente équivoque
+du Coeur et le culte du sang.
+
+Madame de Maintenon n'apportait au quiétisme nulle vocation qu'un
+très-profond ennui, un grand besoin de nouveauté. Avec sa vie
+renfermée, solitaire même à certaines heures, on eût dit qu'elle avait
+un pied dans la vie religieuse. Elle manquait de ce qui en est le
+fond, une certaine _intériorité_, un calme d'innocence.
+
+Sa solitude était fort agitée, tout occupée d'affaires d'église, de
+cour, de son Saint-Cyr et surtout de sa petite police.
+
+Madame Guyon l'amusa. C'était une fête de l'entendre. Elle était
+touchante et comique; c'était sainte Thérèse, et c'était Don
+Quichotte. Ses amies, les duchesses, bonnes et caressantes personnes,
+étaient un monde de velours, où l'on sentait une infinie douceur.
+Elles serraient, flattaient madame de Maintenon, se trompant, la
+trompant sur ce qu'elle sentait elle-même. Elle se crut attendrie,
+imagina que son aridité cesserait. Elle était, si on peut dire, en
+coquetterie pieuse avec Fénelon qui, devenu précepteur (août 89), de
+plus en plus entra dans ces doctrines. Elle trouvait piquant d'aller
+le dimanche incognito chez les duchesses à de petits dîners mystérieux
+où il présidait. Point d'écouteurs. On se servait soi-même, pour
+n'avoir pas de domestiques.
+
+Dans tout cela, les idées étaient peu, les personnes étaient tout, et
+c'étaient elles qui donnaient attrait aux idées. Madame de Maintenon,
+pour s'y engager fortement, avait besoin d'y être intéressée par ce
+qui seul l'intéressait, un gouvernement d'âme, par une amitié (non
+d'égales, de grandes dames, comme étaient les duchesses), mais une
+amitié protectrice pour une jeune âme dépendante qui marcherait sous
+elle et avec elle dans ces sentiers de la haute dévotion. Car elle
+était née _directeur_ (bien plus encore qu'éducatrice). Il lui fallait
+quelqu'un à diriger, aimer et tourmenter.
+
+Sous son extérieur calculé de tenue, de convenance, son âme était
+très-âpre, comme on l'est volontiers lorsqu'on a beaucoup pâti. Elle
+avait eu des amants, sans aimer. Elle avait été recherchée
+très-vivement (_V._ sa première lettre) de certaines dames qui
+raffolaient de la créole, _la belle Indienne_, comme on l'appelait.
+Mais ces dames étaient trop au-dessus, d'ailleurs, des ennuyeuses;
+elle ne fit que les supporter. Cette froideur l'avait conservée. Dans
+cet âge déjà avancé, dans ce terrible ennui, elle avait une certaine
+flamme. La Palatine, à qui rien n'échappe, note ce trait, la lueur
+singulière qui, sous ses coiffes noires, brillait aux yeux de la
+sinistre fée et faisait quelque peur dans la personne toute-puissante.
+
+Elle eût pu s'attacher à ses élèves. Mais pas une ne tourna bien, ni
+madame la duchesse, ni sa nièce Caylus, ni (disons-le d'avance) la
+duchesse de Bourgogne qu'elle eut petite, qu'elle soigna, et qui
+pourtant lui échappa comme les autres. Aurait-elle plus de succès chez
+les dames et demoiselles de Saint-Cyr, pauvres et dépendantes,
+plusieurs même orphelines? Nouvelles catholiques qui n'avaient plus
+aucune racine sur la terre, et d'autant plus auraient pu se donner?
+
+Plusieurs ont laissé souvenir. Quelques-unes mondaines et de destin
+étrange, comme mademoiselle de Marsilly, que le père de Caylus, M. de
+Villette, épousa; elle fit son chemin de mari en mari, et devint lady
+Bolingbroke. Moins habile fut mademoiselle Osmane, une vive
+Provençale, qui se perdit dans le roman, mais qui finit par mourir
+sainte. Parmi les dames, il y eut des personnes accomplies; la plus
+dévouée, Glapian, aimable, toujours gaie, parfaite, et désolée de
+n'être pas meilleure; elle avait pris le rôle dont on voulait le
+moins, celui du vieux Mardochée, et sa touchante voix émut tout le
+monde. Mademoiselle La Loubère fut la raison autant que la beauté; on
+la fit à vingt ans supérieure de Saint-Cyr.
+
+Mais la perle, entre toutes, incontestablement, fut Élise, la
+Maisonfort, pour qui cette âme plus que mûre, peu aimante, s'ouvrit,
+la première fois peut-être, dans une âpre amitié. Elle eut le
+douloureux honneur d'occuper, de troubler pendant six années madame de
+Maintenon et le roi, Fénelon et Bossuet. Tragédie palpitante, où
+Versailles s'intéressa plus qu'au spectacle de l'Europe. L'intérêt fut
+si vif, qu'on n'en finit qu'en exterminant la victime. Tous, amis,
+ennemis, ils concoururent à la briser.
+
+En 1686, au moment où madame de Maintenon partait pour le voyage
+annuel de Fontainebleau, son confesseur, Gobelin, lui présenta une
+demoiselle; on l'appelait dame, elle était chanoinesse. Elle amenait
+sa petite soeur et demandait qu'on la reçut à Saint-Cyr. L'enfant
+était jolie. Madame de Maintenon l'accepta; mais, en faisant causer la
+grande soeur, elle lui trouva tant de raison, de douceur et de grâce,
+qu'elle la pria de rester, la garda pour elle-même et l'emmena à
+Fontainebleau.
+
+La jeune dame était du Berry, ce pays central de la France, où
+certains ordres religieux prenaient leurs sujets de préférence comme
+mieux équilibrés, plus complets, propres à tout. Ce fut cet équilibre,
+justement, et la belle harmonie, sereine, aimable et souriante, qui
+charma dans celle-ci madame de Maintenon. Elle était judicieuse, et
+son bon sens, plus tard, embarrassa fort les théologiens. Sous tout
+cela, se cachait un coeur tendre, capable de vive amitié. Elle n'avait
+pas été gâtée. Dès l'âge de douze ans, son père, un pauvre
+gentilhomme, l'avait donnée aux dames de Poussay, qui lui assuraient
+une place de chanoinesse. Mais cette petite prébende ne pouvait la
+faire vivre. Revenue à Paris, trouvant son père remarié, elle était
+fort embarrassée et allait être obligée de se mettre en servitude,
+sous titre de demoiselle, dans la sombre maison des Condés. Se voir, à
+ce moment, par un accueil si imprévu, adoptée, comme enlevée, par la
+plus grande dame de France, portée par enchantement en pleine cour de
+Fontainebleau; trouver là l'insigne faveur de vivre au sanctuaire près
+de cette haute personne, cela semblait un conte des _Mille et une
+Nuits_. La Maisonfort, surprise, mais encore plus touchée, se dévoua
+sans réserve.
+
+Les amitiés de femmes étaient fortes en ce siècle. Les hommes en
+étaient cause, n'étant que des poupées, comme Monsieur et autres avec
+des moeurs honteuses, ou des fats insolents et très-cruellement
+indiscrets. Le mari n'était point, et l'amant, c'était l'ennemi. La
+méchanceté d'un Vardes ou d'un Lauzun, le plaisir qu'ils avaient à
+payer par le ridicule, l'amour et l'abandon, devaient mettre les
+femmes en garde. De là une grande froideur. Madame de Sévigné n'eut
+d'amant que sa fille. Madame d'Aiguillon la prudente, nièce de
+Richelieu, n'eut d'autre liaison forte qu'avec une dame qui laissa
+tout pour elle et lui sacrifia son mari. Marie de Médicis fut comme
+ensorcelée de la Galigaï, sa soeur de lait, et Marie-Thérèse d'une
+soeur bâtarde qui lui rendait tous les soins d'intérieur. Pour la
+même raison, les dames préféraient à tout la personne indispensable,
+leur femme de chambre. Au siècle suivant, celle-ci est souvent un
+homme de lettres et ne diffère presque en rien de la demoiselle de
+compagnie la plus distinguée.
+
+Madame de Maintenon avait une femme de chambre, ancienne et
+très-capable, mademoiselle Balbien, fille d'un architecte de Paris,
+qui l'avait servie dans sa pauvreté, et fut, dans sa grandeur, une
+sorte de factotum. Elle lui fit aménager tout le matériel de
+Saint-Cyr, acheter le mobilier et organiser tout. Pour le spirituel,
+elle comptait sur l'excellent esprit de la Maisonfort, qui s'y dévoua.
+Chaque jour madame de Maintenon y allait passer ses meilleures heures
+dans cette aimable société. Quand madame Brinon partit, la Maisonfort
+l'eût remplacée comme supérieure. Mais elle demanda à ne faire jamais
+qu'obéir. Son coeur répugnait au manége, aux petites nécessités de
+dureté, de police, qu'implique le gouvernement.
+
+Du reste, elle donna à madame de Maintenon le gage le plus sûr d'un
+abandon illimité.
+
+Elle lui demanda un confesseur. Signe extrême de confiance. Les
+religieuses faisaient tout le contraire. Rien ne les désolait plus que
+d'avoir un confesseur de leur abbesse. Elles savaient que le prêtre le
+plus discret, sans préciser le détail ni dire les choses par leur nom,
+peut fort bien faire entendre l'essentiel, le plus délicat. Quand
+elles pouvaient, elles se confessaient à un Jésuite, à un moine qui
+passait et qui emportait leur secret. Madame de Maintenon lui donna
+son Godet-Desmarais, cette figure malpropre et décharnée, un homme de
+mérite, mais sec, dur, répulsif. Grande peine de se desserrer devant
+quelqu'un qui vous contracte. La Maisonfort ne l'accepta pas moins
+comme l'homme de sa protectrice, voulant se donner toute, mettre son
+coeur dans la main de madame de Maintenon.
+
+Celle-ci avait de grandes vues sur Saint-Cyr. Dans un portrait gravé
+du temps, et certainement autorisé, on lui donne ce titre: La marquise
+de Maintenon, _supérieure de l'abbaye_ royale de Saint-Cyr (Bonnard).
+Elle fait de la main un geste de commandement, vif, dur, impérieux.
+C'était sa pensée d'avenir. Si elle fût devenue veuve de bonne heure,
+elle aurait sans doute aimé à être abbesse, à satisfaire dans la
+plénitude absolue son goût unique, de gouvernement et de règlement, de
+surveillance minutieuse. Elle l'exerçait déjà sur les dames de
+Saint-Cyr. Leur vie captive et remplie heure par heure, toute à jour,
+cachait peu leurs actes. D'autant plus elle voulait atteindre leurs
+pensées, pénétrer leurs petits mystères, leurs innocents secrets. Or,
+elle n'y arrivait pas, tant qu'elle ne les avait pas amenées à la
+soumission absolue de la religieuse, qui ne s'appartient plus, ne peut
+garder une pensée à elle, et doit tout dire, jusqu'au rêve oublié.
+
+Beaucoup mollissaient tout de suite, se rendaient sans être assiégées
+et n'en valaient pas la peine. Mais une âme, riche et vivante, comme
+la Maisonfort, quelque soumise qu'elle voulût être, avait toujours en
+elle de libres élans de nature. Il y avait de quoi opprimer, toujours
+un infini à acquérir et conquérir. Devant cette amitié si exigeante
+qui toujours avançait, pénétrait, elle reculait timidement pour garder
+un peu d'intérieur. Ce travail la troublait. En trois ans elle avait
+perdu la belle et sereine harmonie qui avait plu en 86. Au contact des
+épines, s'était dégagé d'elle ce qu'elle avait au fond, une grande
+susceptibilité de douleur.
+
+Racine en fut frappé, comme on a vu. Et elle aussi vit bien sa
+sensibilité. Elle pencha un moment vers lui et vers son jansénisme, si
+austère, si persécuté. Mais, à ce moment même, madame Guyon parut,
+enleva tout, la Maisonfort, Saint-Cyr, jusqu'à madame de Maintenon. Le
+laisser faire et le laisser aller du quiétisme, cet amoureux suicide,
+convenait à merveille aux captives, si dépendantes, qui ne pouvaient
+rien faire pour leur propre sort.
+
+La Maisonfort ne voulait rien de plus que cette paix en Dieu. Elle
+n'avait jamais été mondaine. Si accomplie, et dans cette haute faveur,
+elle eût pu faire un bel établissement, mais n'y avait nullement
+songé. Elle avait trouvé son amour, et n'en voulait nul autre. Elle ne
+rêvait rien que son rêve de captivité volontaire. Ce fut madame de
+Maintenon qui, poussant ses empiétements, lui imposant le voile, la
+réveilla. De cette paix mystique qu'on eût crue une mort, ressuscita
+la volonté.
+
+Madame de Maintenon, arrêtée court, se montra fort habile. Elle tourna
+l'obstacle. Elle sentit qu'avec une telle nature, qui n'avait jamais
+résisté, mais qui était très-libre au fond, il n'y avait de prise que
+le coeur. Godet-Desmarais, inspiré d'elle, se retira un peu. Il
+prétextait son évêché de Chartres, qui rendait plus rares ses visites
+à Saint-Cyr, conseilla à la Maisonfort de consulter Fénelon, le
+nouveau précepteur du duc de Bourgogne, nouvellement établi à
+Versailles. Conseil fort hasardeux, et je dirais presque
+machiavélique, d'adresser une âme inflammable à cet homme jeune
+encore, et de grande séduction.
+
+Véritable énigme vivante pour les contemporains, et sur laquelle nos
+modernes, Rousseau et autres, se trompent ridiculement. Il faut
+l'expliquer par sa vie, qui ne fut jamais nette et simple, qui fut
+impénétrable à ses intimes mêmes et les surprit toujours par des
+revirements imprévus. Il avait enfin pris pied à la cour. Il le devait
+à sa mission de Saintonge, où il mérita l'appui des Jésuites, du Père
+La Chaise, du ministre Seignelay et de ses soeurs, les pieuses
+duchesses. Il n'est pas plus tolérant que Bossuet. Dans ses lettres à
+Seignelay, sans approuver les rigueurs irritantes, il demande
+main-forte pour former la frontière, retenir les protestants fugitifs.
+Dans le livre célèbre qu'il écrit en 89 pour instruire son élève des
+principes du gouvernement, il ressasse la vieille et si fausse
+assimilation de la souveraineté et de la propriété, ne voyant point de
+différence entre le républicain et le voleur.
+
+En pleine cour, il vécut très-caché. Ni Bossuet, ni les Sulpiciens,
+n'avaient prévu son quiétisme. Les Jésuites, madame de Maintenon, qui
+le protégèrent ensuite, étaient loin de prévoir le _Télémaque_. Même
+le petit troupeau mystique des ducs et des duchesses aurait-il deviné
+que, entre l'éducation et la direction, entre son élève et Saint-Cyr,
+il écrivait Calypso, Eucharis, ces pages romanesques, moins propres à
+contenir qu'à troubler un jeune coeur?
+
+Fénelon était-il un prêtre dur et sans pitié? Était-il spécialement
+sans intérêt pour la victime qu'on lui demandait d'immoler? N'avait-il
+du moins le scrupule de faire une mauvaise religieuse? En réalité, il
+n'était pas libre, il n'était pas un homme, mais l'homme d'un parti.
+La lutte était très-vive alors entre Louvois et Seignelay, le frère
+des trois duchesses, le ministre du parti dévot. Que fût-il arrivé si
+madame de Maintenon leur eût retiré son appui? Seignelay faisait alors
+le dernier effort pour la croisade catholique. Expliquons la
+situation.
+
+Le roi, en mars 90, avait, malgré Louvois, donné à Jacques une petite
+armée de sept mille hommes. Elle lui eût donné l'avantage, si
+Seignelay fût parvenu à être si fort en mer, que l'Angleterre craignît
+une descente, retînt Guillaume et l'empêchât de passer en Irlande. Le
+fastueux ministre avait grossi la flotte, construit force vaisseaux,
+mais les arsenaux étaient vides, et cette flotte fort mal équipée.
+Pour la fortifier, il avait eu recours à un expédient inouï, cruel,
+autant que chimérique. Il fit passer nos galères de la Méditerranée
+dans l'Océan. La rame les rendait plus indépendantes du vent; tirant
+peu d'eau, elles pouvaient, comme nos bateaux à vapeur, approcher
+mieux la côte. D'autre part, leur construction légère les exposait
+extrêmement; les rameurs, dans la grande lame, devaient cruellement
+fatiguer; ces hommes nus, le pont étant très-bas, étaient constamment
+inondés, ne séchaient pas, devaient rester des mois dans l'eau froide
+et au vent glacé. Barbarie inutile: l'Océan fit risée de ces maigres
+galères qui ne tenaient pas aux secousses de son lourd et fort
+mouvement. On avait beau éreinter les forçats; les échines écorchées,
+les bras sanglants n'y pouvaient rien; la galère ne pouvait presque
+jamais suivre la flotte; elle traînait derrière et se faisait
+attendre.
+
+Guillaume garda tout son sang-froid. Il ne crut pas à la descente. Il
+était entouré de traîtres. Mais telles furent sa fermeté d'esprit et
+sa divination, qu'il vit que ces traîtres mêmes ne pouvaient pas
+encore trahir. Ils n'avaient pas mûri, assuré leur traité. Donc,
+Guillaume étonna la France, il hasarda ce coup d'emmener tout, son
+armée et son grand général Schomberg, de confier l'Angleterre à
+elle-même (4 juin 1690).
+
+Rien de plus violent que les ordres donnés coup sur coup à Tourville,
+notre amiral. Seignelay lui écrit qu'il faut livrer bataille _quoi
+qu'il puisse arriver_.--Puis, ce n'est pas assez: «Combattez sous les
+dunes, _jusque dans la Tamise_.» Puis: «N'ayez pas à craindre de
+_risquer des vaisseaux_.»
+
+Une furie de jalousie emportait Seignelay. Il apprenait que Luxembourg
+(poussé, précipité par Louvois) avait, en divisant ses troupes et
+risquant tout, gagné à Fleurus une sanglante bataille (1er juillet
+90).--Sanglante aussi pour lui qui perdit presque autant que l'ennemi.
+N'importe; c'était une victoire, et Seignelay, s'arrachant les
+cheveux, écrivait à Tourville ces paroles pressantes: «Heureux Louvois
+qu'on obéit si bien!» Il va jusqu'à l'injure, dit à ce grand marin:
+«Vous êtes brave de coeur, je le sais, mais _poltron d'esprit_.»
+
+Tourville, au moment même (10 juillet 89), gagnait une bataille en
+vue de l'Angleterre. Par faiblesse, par hésitation, prudence
+politique, l'amiral anglais Torrington se fit scrupule de combattre
+l'allié du roi Jacques; cependant, ayant ordre exprès de livrer la
+bataille, il prit un moyen terme, tint ses Anglais presque immobiles,
+et laissa écraser ce qu'il avait de vaisseaux hollandais.
+
+La grande question était de savoir si Tourville poursuivrait
+Torrington réfugié dans la Tamise. On se rappelle l'audace de Ruyter
+qui remonta ce fleuve. Torrington ôta les balises, et Tourville hésita
+à se lancer dans l'inconnu. Il avait eu un grand succès, douze
+vaisseaux détruits en bataille et treize encore après. Il s'en tint à
+une descente dans le midi de l'Angleterre, brûla une petite ville,
+crut que c'était assez, rentra couvert de gloire.
+
+Seignelay en rugit, et dit qu'il le destituerait. Folle fureur. Quand
+même Tourville eût remonté la Tamise, au risque d'échouer, d'être
+pris, cela n'eût rien fait aux affaires. Il avait peu de troupes. Et
+quand même il en aurait eu assez pour piller Londres, cet acte impie,
+barbare, n'aurait encore rien fait. On savait à Londres que le
+lendemain même de la bataille de Tourville, Guillaume avait gagné la
+sienne, celle de Boyne en Irlande, c'est-à-dire tranché le grand noeud
+(11 juillet 89). Il y perdit Schomberg, mais se sacra lui-même de son
+sang; il y fut blessé. On savait le résultat à Londres, et une insulte
+de Tourville n'eût fait qu'envenimer les choses.
+
+La petite descente qu'il fit et la petite ville brûlée fut déjà un
+coup très-funeste aux intérêts de Jacques. Les Anglais virent ce
+qu'ils risquaient dans leurs sottes tergiversations, dans leur
+mauvaise volonté pour Guillaume. Agréable ou désagréable, c'était leur
+défenseur unique. On fit dans leurs dix mille églises des collectes
+pour la ville brûlée; toute famille donna, songeant à ce qu'elle eût
+souffert d'une descente, d'une dragonnade française.
+
+Ce fut un coup mortel pour Seignelay. Il s'alita et n'en releva pas.
+Son beau-frère, M. de Chevreuse, était près de lui, et lui faisait de
+pieuses lectures de l'_Imitation_. Fénelon lui écrivait ses
+consolations dévotes, mais si vagues et si générales! Trop profonde
+était la blessure. Ce n'était pas encore l'insuffisance des succès de
+Tourville. C'était surtout Fleurus, et le triomphe de Louvois. Lui
+seul, l'impie Aman, avait su bien servir son maître. Et le monde des
+saints, la cour de Saint-Germain, madame de Maintenon et son ministre,
+avaient compromis l'avenir, en ralliant l'Angleterre et lui donnant
+quelque unité. Seignelay mourut en novembre.
+
+On avait trop compté sur les moyens humains. Il ne fallait qu'un coup
+de Dieu. Guillaume avait été blessé. Il pouvait l'être encore, frappé
+d'en haut. C'est cet espoir que manifesta _Athalie_, dans l'hiver de
+91. Le parti des saints espérait, attendait le miracle. Et Louvois
+tâchait de le faire; il organisait une campagne étonnante, qui fut son
+chef-d'oeuvre, ne repoussant nullement du reste les moyens plus
+directs que Saint-Germain cherchait dans quelque trahison d'Abner, ou
+le couteau sacré de Samuel.
+
+La sombre pièce d'_Athalie_ fut jouée le 5 janvier 91, à huis clos,
+devant les rois tout seuls, et, on peut le dire, pour le roi
+d'Angleterre. Elle répondait à merveille à l'irritation des deux cours
+de Versailles et de Saint-Germain.
+
+Elle était faite visiblement pour celle-ci. Dans l'absence de Jacques
+où la reine avait tant pleuré, le roi ému la comblait de présents
+dévots, chapelets ou reliques, et de fêtes données pour elle. Il
+ordonna expressément (_Esther_ étant défendue) qu'on achevât
+_Athalie_. Cette pièce terrible où l'on jouait la mort de Guillaume,
+comme dans _Esther_ celle de Louvois, venait à point pour consoler la
+triste cour du retour ridicule et trop pressé de Jacques. Humilié sous
+la main de Dieu, elle voyait du moins, dans la tragédie prophétique,
+que cette main vengeresse allait frapper son ennemi.
+
+L'inspiration de la nature, la pitié d'un enfant, soutint Racine et
+préparait les coeurs au dénoûment dénaturé. Un enfant au berceau
+dépossédé, persécuté, voilà tout ce qu'on y sentait. Cet
+attendrissement acceptait volontiers la trahison d'Abner et
+l'égorgement d'Athalie.
+
+Le noir Paris d'alors, tout prosaïque qu'on le suppose, concentrant,
+refoulant en lui le grand poète, avait fortifié son infériorité, ses
+tristesses dévotes, jansénistes et bibliques. Élevé au maussade désert
+de Port-Royal, et transplanté sous Saint-Séverin, il écrivit
+_Andromaque_, _Iphigénie_ et _Phèdre_, dans l'humide rue
+Saint-André-des-Arts. On sait sa pénitence, son mariage, autre
+pénitence. Au-dessus du bruit, du brouillard, il monta quelque peu, se
+posa à mi-côte, rue des Maçons. Douze ans durant, il y languit
+stérilisé dans l'ombre froide de la Sorbonne. Un doux jeune rayon lui
+revint de Saint-Cyr, comme une aurore en plein couchant. Les délicates
+harmonies de couvent, ces innocentes amours de jeunes soeurs, lui
+firent la mélodie d'_Esther_. Enfin, montant plus haut, dans
+l'austérité pure, il trouva le sublime: c'est la tragédie d'un enfant.
+
+Si l'enfant eût rempli la pièce de son péril, l'intérêt eût été
+très-vif; on n'eût pas respiré. Les femmes auraient pleuré d'un bout à
+l'autre. Mais cela ne se pouvait pas. On eût taxé l'auteur d'impiété
+s'il eût laissé douter longtemps que la main divine est présente.
+Racine ne put faire autrement. Du premier mot, on sent que rien ne
+périclite, qu'un miracle tranchera tout,--donc, que l'enfant ne risque
+guère.
+
+_Esther_ avait été lue d'avance à madame de Maintenon de scène en
+scène, et il en dut être ainsi d'_Athalie_. Elle craignait. Elle ne
+voulait plus y être prise. On resserra à l'excès le seul rôle qui
+intéressât. On craignit de faire de la gentillesse des petites une
+sensualité de cour, et, dans ce beau sujet du péril de l'enfant,
+l'enfant ne parut presque pas.
+
+Cependant, le démon Louvois, en plein janvier, forgeait déjà la
+foudre. En grand secret, il arrangeait une campagne de surprise, où le
+roi, cette fois encore, tout comme aux jours de sa jeunesse, n'aurait
+qu'à paraître pour vaincre. Il avait obtenu que, pour cette courte
+apparition, on ne ferait pas la dépense d'emmener la cour. Donc, pour
+la première fois, le roi se décidait à laisser madame de Maintenon.
+Quel renversement d'habitudes! et quel danger! Dans un amour de
+cinquante ans, l'habitude, on pouvait le croire, c'était le meilleur
+de l'amour. Mortelle fut l'inquiétude de la dame, mortelle sa haine de
+Louvois.
+
+C'est la dernière campagne de Louvois, son chef-d'oeuvre, un suprême
+coup de désespoir. Du fond de la détresse publique, tout s'enfonçant
+sous lui (comme nos trois cents forteresses en ruine), l'homme qui
+faisait face à l'Europe, l'effraya, la fit reculer. On vit cette fois
+encore ce que la France était sous sa violente main.
+
+La centralisation est une bien grande puissance. Tandis que Guillaume
+à la Haye négocie, sollicite des forces dans son concile interminable
+des princes allemands, Louvois, de toutes parts, a réuni les siennes,
+avec une artillerie, des vivres, un matériel immense. Tout converge
+sur Mons. La coalition est surprise. Guillaume presse et supplie,
+s'agite. On lui promet deux cent mille hommes et on lui en donne
+trente-cinq. Louvois en a cent mille effectifs pour le siége, et pour
+l'armée de Luxembourg. Vauban enserre la ville, et Guillaume ne vient
+pas encore. Le roi, avec les princes et sa maison, arrive le 21 mars
+pour cette guerre à coup sûr. Le 26, on ouvre le feu; soixante-six
+canons, vingt-quatre mortiers, écrasent la petite ville, l'incendient.
+Les flammes éclatent partout. Avant le jour prévu, les bourgeois
+forcent les soldats de capituler et se rendent, le 8 avril. Le 12, le
+roi part; il laisse Guillaume humilié, ayant perdu devant l'Europe le
+prestige dont sa victoire d'Irlande l'avait entouré.
+
+Jamais campagne plus courte. Elle dura à peine un mois. L'effet de
+surprise fut grand sur le continent, plus grand au delà du détroit. On
+se défia de la fortune de Guillaume. Toute sa capacité connue
+n'empêchait pas qu'il ne fût faible comme chef de ce corps discordant,
+mal organisé, la Coalition, dragon tortue qui sifflait de mille
+langues, mais n'arrivait jamais à temps. En Angleterre, la nation lui
+était un peu ralliée par la peur d'une descente. Mais les habiles,
+frappés du coup de Mons, commencèrent à se dire que les chances de
+Jacques valaient au moins celles de Guillaume. Les grands amis de
+celui-ci, les whigs, se trouvaient mal payés de leurs votes et de la
+bataille qui avait transféré le trône. Guillaume, quoi qu'il fît, ne
+pouvait pas les satisfaire, assouvir leur cupidité furieuse. Ils
+recevaient, n'en trahissaient pas moins, s'adressaient à Jacques en
+dessous.
+
+La plus complète collection de coquins que j'ai rencontrée dans
+l'histoire est celle que Macaulay nous donne à cette époque.
+Excellente galerie de portraits, finement dessinée. Plus la peinture
+est visiblement vraie, plus on se dit: Quoi! la nature a fait tant de
+menteurs, d'intrigants, de faussaires, de traîtres, de faux témoins,
+de délateurs? Notez que ces derniers, ne sachant rien, accusant au
+hasard, se trouvent avoir toujours raison.
+
+L'exemple fut donné par la famille même de Guillaume, par Clarendon,
+oncle de sa femme. Son ministre, le flottant Shrewsbury, ne crut pas
+sûr non plus de rester avec lui. Un dogue, le violent, le corrompu
+Russell, qui, en 88, lui avait porté à la Haye l'offre des lords,
+comblé de charges lucratives, grand amiral, gorgé d'argent, de biens,
+montrait les dents toujours. Les jacobites espéraient qu'ayant fait,
+il déferait, n'en resterait pas au début dans son rôle de faiseur de
+roi. Plus dangereux, plus hypocrite était Marlborough, _le bel
+Anglais_. Entre lui et sa femme, il possédait, gouvernait une reine
+possible, Anne, fille de Jacques, soeur cadette de Marie. Il s'était
+fait le plan ingénieux de faire sauter Guillaume, par la coalition des
+jacobites et des whigs mécontents, de montrer à Jacques la couronne
+pour la lui souffler au moment et la mettre sur la tête de cette Anne,
+poupée dont il tirait les fils. Dans ce projet de double trahison,
+l'honnête personne avait mandé à Saint-Germain son repentir; et, comme
+on en doutait, pour arrhe, il envoya un plan de la future campagne de
+Guillaume.
+
+Qui donc serait Abner dans la tragédie que l'on préparait? Russell sur
+mer, et sur terre Marlborough, semblaient propres à ce rôle. Mais on
+avait une telle estime de Guillaume, que l'on croyait encore que, lui
+vivant, nulle trahison ne suffirait. Lui mort, tout devenait facile.
+Un acteur inférieur devenait nécessaire pour que le cinquième acte
+d'_Athalie_ s'accomplît, que Joas fût vengé et que l'arrêt du ciel
+devînt la leçon de la terre.
+
+Nous possédons un livre intitulé: _Récit véritable de l'horrible
+conspiration tramée contre la vie de Sa Sacrée Majesté Guillaume III._
+Ce livre nous apprend qu'en 1691, sous le ministère de Louvois, un
+capitaine, nommé Grandval, offrit aux cours de Saint-Germain et de
+Versailles d'assassiner Guillaume, que ses offres furent agréées, que
+la tentative fut faite en 92, que le procès fut public, conduit avec
+douceur et sans torture, que l'accusé avoua tout. Publié en anglais,
+traduit en toute langue, le livre ne reçut aucun démenti. Macaulay, si
+modéré et si judicieux, établit solidement qu'il n'y a pas l'ombre
+d'un doute.
+
+Il faut, à ce grave moment, se rendre compte de ce qu'était la cour de
+Saint-Germain. Le badin Hamilton, dans sa futilité brillante, en donne
+à peine l'extérieur. Plus il tâche de rire, plus on s'attriste. C'est
+pitié de le voir, au prologue de sa _Zénéide_, s'efforcer d'égayer la
+longue terrasse en amenant des nymphes, des déesses mythologiques, les
+songes des _Mille et une Nuits_. Les nymphes qui passaient et
+repassaient, c'étaient les robes noires des quarante prêtres et
+jésuites que logeait le château. Les lords et autres réfugiés, plus
+tristement encore, campaient, comme ils pouvaient, aux greniers de la
+ville. La reine, en pleurs pendant l'expédition, était bien plus en
+deuil depuis le retour plus que prudent de Jacques et de Lauzun. Sa
+cour était surtout la vieille Montchevreuil (surveillante pour madame
+de Maintenon), et la soeur d'Hamilton, madame de Grammont, une beauté
+déjà de quarante ans, qui, avertie par sa santé, de plus en plus
+entrait en dévotion, sous Fénelon d'abord. Le quiétisme, toutefois,
+trop subtil, ne prit pas fort à Saint-Germain. La place y était
+occupée par des choses plus grossières, la religion du Sacré Coeur et
+la naissance légendaire du prince de Galles. Contre les risées de
+Londres et les sourires de Versailles, l'Italienne, les jésuites
+anglais, les chaudes têtes irlandaises, défendent le miracle et le
+roman dévot.
+
+Comment Macaulay s'étonne-t-il que Saint-Germain eût maltraité les
+jacobites protestants, dédaigné leur dévouement et leurs sacrifices,
+qu'il ait refusé toute entente avec ses partisans restés en Angleterre
+qu'on appelait _les composants_, qui voulaient l'amnistie, un peu de
+liberté? De telles habiletés humaines étaient indignes d'une telle
+cour. Tout son art était le miracle. Par le miracle seul elle voulait
+réussir.
+
+Ce fut avant la mort de Louvois, et sans doute après Mons, en mai ou
+juin 91, que le capitaine Grandval fit ses offres à Saint-Germain.
+Elles sourirent à l'imagination italienne de la reine. Jacques n'avait
+aucun doute sur son droit royal de tuer. Il dit brutalement: «Si vous
+me rendez ce service, vous aurez toujours de quoi vivre.» S'il eût le
+moindre scrupule, ses Jésuites, à coup sûr, lui auraient rassuré
+l'esprit.
+
+Il fallait de l'argent, un peu d'aide. Grandval, envoyé à Versailles,
+ne put s'adresser qu'à Louvois, factotum des choses secrètes, l'homme
+d'exécution et qui réussissait toujours. C'était pour le ministre une
+heureuse occasion de relever son crédit et de se rendre nécessaire.
+Son beau succès de Mons lui avait été funeste. Pour que rien ne
+manquât, il avait voulu être au siége, et là son importance, son
+insolence impérieuse avaient encore blessé le roi. Il enfonçait.
+L'affaire Grandval semblait être une branche où le noyé pouvait se
+raccrocher.
+
+Quelle dut être l'impression du roi et de madame de Maintenon (elle
+sut tout, on le voit au procès)? Très-pénible sans doute. La vie
+privée où elle était restée n'endurcit pas à ces choses terribles.
+Elle fut un jour si troublée, dit Phélippeaux, dans une telle angoisse
+d'esprit, qu'elle envoya vite à Paris chercher partout madame Guyon,
+pour l'avoir avec elle, se distraire, se calmer à sa sainte parole et
+par sa sereine innocence.
+
+Le Père La Chaise, sans nul doute, fut consulté. C'était un homme
+doux, de petite portée, et peu prisé de ses confrères. Il n'eût pas
+osé ne pas approuver. Pour trouver la chose mauvaise, il lui aurait
+fallu condamner son ordre même qui n'a guère varié là-dessus,
+condamner Rome, la majorité du monde catholique, pour qui Jacques
+Clément fut un saint, un martyr.
+
+Le roi se résigna, à faire? non, mais à laisser faire. Louvois avec
+Grandval suffisait pour arranger tout. Et pourtant, remarquable
+contradiction, pour ce service de Louvois, il le détesta d'autant
+plus. Il le voyait avec l'antipathie la plus profonde. C'est ce que
+raconte Saint-Simon sans le comprendre.
+
+Il se contenait, ne disait rien, mais il avait le front toujours
+plissé. Enfin un échec de Louvois, une reculade ridicule que fit un
+officier qu'il protégeait en Italie, permit au roi de se soulager et
+de le traiter brutalement. Il comprit que c'était la dernière goutte
+qui, sur un vase comble, déborde et finit tout.
+
+Il jeta ses papiers, sortit. Cette violente colère rentrée le frappa à
+mort. L'apoplexie était chose ordinaire dans sa famille. Il fut
+foudroyé à la lettre. On crut (sans vraisemblance) qu'il était mort
+empoisonné.
+
+Le roi fut allégé et respira. Il se promena dans ses jardins, et un
+officier de Jacques et de la reine étant venu le complimenter, il
+prononça ce mot très-significatif, «que leurs affaires n'en iraient
+pas moins bien.»
+
+Que voulait dire ce mot?
+
+Que la descente en Angleterre, toujours refusée par Louvois, devenait
+une chose possible; et sans doute aussi que l'affaire Grandval ne
+serait pas abandonnée.
+
+C'est très-probablement ce dernier point qui décida le roi à prendre
+pour successeur d'un homme de tant d'expérience, un garçon de
+vingt-cinq ans, le fils de Louvois, Barbezieux, qui avait ce grand
+secret, et continua l'affaire. Il en est posé comme le chef et
+l'organisateur dans l'interrogatoire de l'assassin. Mais sérieusement
+Barbezieux, jeune et sans consistance, remplaçait-il ici Louvois?
+Pouvait-il, comme eût fait son père, prendre sur lui le crime, se
+contenter d'un vague _laisser faire_, frapper seul, avertir _après_,
+de sorte que le roi n'eût de la chose que le profit et non le trouble?
+Nullement. Un tel choix n'épargnait rien au roi, et il fallait dès
+lors qu'il eût le terrible déboire d'avaler les médecines que Louvois
+avalait pour lui, je veux dire les affaires secrètes et répugnantes,
+la manipulation des trahisons anglaises qui lui venaient par
+Saint-Germain, enfin l'affaire Grandval, cette horrible couleuvre. La
+cour le vit avec étonnement changer dès lors de vie. Avec sa goutte et
+ses cinquante-quatre ans, il se plongea dans le travail, un travail
+solitaire, où, dit Dangeau, «il écrivait quatre heures par jour, _et
+de sa main_» (août 1691). Était-ce pour la guerre? Point du tout.
+Elle languit cette année. Il n'y eut presque plus rien depuis avril.
+La grande affaire qui remplit tout, ce fut la mine que, de façon
+diverse, on creusait sous Guillaume pour le faire sauter un matin.
+
+Qui eût dit que la mort, tant désirée, de Louvois, assombrirait la
+cour? C'est pourtant ce qui arriva. Les lourds secrets d'État, la
+poste violée, les bastilles, la cruelle police militaire, toutes ces
+besognes royales qui, dans sa rude main avaient si peu embarrassé,
+étaient maintenant bien pesantes, lorsque le roi les remuait dans la
+chambre même de madame de Maintenon. D'autant plus tâchait-elle
+d'échapper, d'oublier, soit qu'à son oratoire elle mît tout cela
+devant Dieu, soit qu'elle eût quelques heures pour aller à Saint-Cyr.
+Elle eût voulu profiter davantage des communications de Fénelon. Mais
+cet homme si fin aimait mieux être désiré. Il savait qu'au total,
+l'analogie de sécheresse, de médiocrité la ramènerait toujours à
+Saint-Sulpice et à Godet. Il resta à distance, la laissa solitaire. Il
+en était de même des dames de Saint-Cyr. Dans leur respect tremblant,
+elles lui cédaient tout, et lui refusaient tout (le coeur). La seule
+qui l'aimât et celle qu'elle tourmentait le plus, la Maisonfort, lui
+montrait généreusement ses résistances et sa saignante plaie. D'autant
+plus s'acharnait-elle à celle-ci, et elle tournait là l'âcreté que lui
+donnait sa sombre vie d'une position non reconnue, dont elle n'avait
+que les misères.
+
+Ajoutez que la royauté veut l'infini et ne peut presque rien. Mais ce
+qu'elle ne pouvait en Europe, elle eût voulu le pouvoir à Saint-Cyr,
+absorber l'infini d'une âme. La passion dominatrice s'entendait ici à
+merveille avec la dévotion et le besoin d'expiation. Car une âme peut
+payer pour d'autres (c'est le fond du dogme chrétien, l'antique idée
+du sacrifice). Dans les nécessités cruelles où l'on se trouvait engagé
+pour la défense de la foi, si ce grand but ne suffisait à sanctifier
+les moyens, c'était quelque chose d'offrir les larmes de ces femmes
+innocentes, le virginal martyre d'une jeune âme agréable à Dieu.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LE DÉSASTRE DE LA HOGUE
+
+1692
+
+
+Tant que Colbert et Louvois ont vécu, le gouvernement, quelle que fût
+sa violence, fut un gouvernement public et conduit politiquement. Du
+jour de la mort de Louvois, c'est un gouvernement privé, où
+l'intérieur gouverne, l'habitude domestique, la conscience religieuse.
+La fiction royale n'en est plus une; c'est la réalité. Le roi règne
+vraiment; plus de ministres, mais de simples commis. Le roi les
+choisit même novices et incapables, pour s'assurer seul l'action.
+Spectacle remarquable: dans ce moment critique où la France, sans
+allié, isolée, épuisée, semble déjà s'affaisser sur elle-même,
+quelqu'un se charge de soutenir la ruine. Qui? le roi même. Il
+assistait jusqu'ici au conseil: désormais il agit. Chose nouvelle,
+_il écrit de sa main_ nombre de choses où il veut le secret. Délivré
+de Louvois, il prend la plume de ce roi des bureaux. «Point de
+journée, dit Dangeau, où le roi ne travaille huit ou neuf heures (août
+91, avril 92).»
+
+Ce Louvois, quelle que fût sa fougue, n'étant ni dévot ni magnanime,
+avait toujours gêné le roi. Il ne le laissait pas agir selon son coeur
+pour ses hôtes de Saint-Germain. Toujours, il ajourna la grande idée
+du règne, rêvée par les ardents du clergé dès le temps de Turenne, la
+_croisade d'Angleterre_. À peine il avait consenti à la diversion
+d'Irlande. Une chose, il est vrai, semblait appuyer ses avis: les deux
+grandes puissances maritimes étaient unies, et, d'autre part,
+l'émigration de nos officiers protestants nous avait affaiblis, et
+brisait le nerf de la flotte. Si, bravant une lutte inégale, nous
+faisions la folie de jouer notre va-tout dans une grande bataille
+navale, si même, l'ayant gagnée, nous faisions une descente,
+qu'adviendrait-il? Qu'en Angleterre les partis s'effaceraient, que
+tous s'uniraient sous Guillaume, et que notre imprudence l'aurait pour
+toujours affermi.
+
+Donc Louvois poussait vers la terre, éloignait de la mer. Tout
+opposées étaient les vues de madame de Maintenon. Elle ne disait rien,
+et ne conseillait rien. Mais par Seignelay, par les trois gendres de
+Colbert, les grands seigneurs dévots qui entouraient le roi, elle
+appuyait les larmes et les prières de la reine d'Angleterre. Elle ne
+disait rien, mais elle aimait bien mieux les expéditions maritimes, où
+le roi n'allait pas, que ces campagnes de terre où la variété de mille
+objets le sortait de ses habitudes. À Namur, soixante dames, qui
+obtinrent la permission de sortir de la ville assiégée, vinrent le
+payer de leurs plus doux regards. Après le siége de Mons, les jeunes
+chanoinesses de cette ville firent événement par leur costume étrange,
+absurdement joli, et leurs charmants bonnets pointus. (_V._ les
+gravures du temps.) Tout cela n'était pas sans danger. D'autant plus
+vivement, madame de Maintenon voulait la guerre navale, et tenir le
+roi à Versailles. Fixée sur son ouvrage, silencieuse pendant le
+conseil, la discrète personne parlait par l'attitude et ses tristes
+regards.
+
+Elle avait aux finances un homme à elle, Pontchartrain, et elle fit si
+bien, que, malgré ses refus, ses protestations d'ignorance, il fut
+chargé encore de la marine. C'était un homme intelligent, honnête, et
+plus que Seignelay. Cet orgueilleux fils de Colbert ne dédaignait pas,
+comme on a vu, _de faire des affaires_, de faire la course à son
+profit. Rien de tel avec Pontchartrain. Son cruel génie de finances
+n'agit jamais que pour le roi, pour les nécessités publiques. Ce
+n'était pas sa faute si, sous un tel gouvernement, la première des
+nécessités était le faste royal, le grand jeu de Marly, les solennels
+voyages de la cour à l'armée, lorsque le roi menait les _dames_ en
+Flandre. Ce qui faisait bien moins de bruit et coûtait gros pourtant,
+c'était le travail souterrain des rats qui dévoraient Versailles.
+J'appelle ainsi la mendicité sainte, la mendicité noble, qui, par cent
+voies secrètes, arrivait à madame de Maintenon. Couvents nécessiteux,
+nobles veuves et filles en péril dont une dot sauvait la vertu, enfin
+les grandes maisons, ruinées par le jeu, qu'il fallait soutenir pour
+l'honneur de la monarchie, tout cela grattait à la porte de cette mère
+commune de la noblesse et de l'église. Pontchartrain, tant fût-il à
+sec, n'avait garde de rien refuser. Il trouvait d'en haut ou d'en bas;
+en bas, par des taxes nouvelles, en haut, par le retranchement de
+quelque dépense publique.
+
+La marine, en notre pays, est le ministère sur lequel ont toujours
+grappillé les autres. Il était facile à prévoir que Pontchartrain, dans
+ses besoins extrêmes, dévoré par la guerre et rongé par la cour, forcé
+de ne ménager rien sur la campagne de Flandre, où le roi allait en
+personne, immolerait la marine, ou la dirigerait dans l'intérêt seul
+des finances. C'est ce qui arriva en 1691. L'objet de la campagne
+maritime, pour lui, c'était une capture, l'enlèvement de la grande
+flotte marchande du Levant, qui, disait-on, portait trente millions.
+Ces millions attendus, espérés, entamés d'avance, c'était toute sa
+pensée. Il y comptait. La vie d'un si grand État que la France, ses
+urgentes nécessités, tout semblait tenir à cette petite et douteuse
+affaire, au hasard des vents et des flots. Tourville eut des ordres en
+ce sens, mais des ordres contradictoires. On voulait à la fois qu'il
+protégeât nos côtes menacées, c'est-à-dire se tînt près, et qu'il
+poursuivît, enlevât cette flotte marchande dans sa fuite, sa
+dispersion, poursuite qui, infailliblement, allait l'éloigner de nos
+côtes. Contradiction flagrante, qui fait douter s'il faut accuser
+l'ineptie ou la perfidie des bureaux. Forbin, Villars, dans leurs
+Mémoires, accusent nettement les ministres d'avoir voulu les perdre,
+soit par des ordres écrits qu'on ne pouvait exécuter, soit par des
+paroles équivoques, légères, qu'on retirait ensuite. Il est certain
+que la _marine assise_ et bureaucrate était envieuse, malveillante,
+autant que l'autre, la _marine agissante_, dorée, empanachée, des
+brillants officiers de mer, était outrageusement orgueilleuse. Le
+plumitif malicieusement embarrassait, parfois humiliait ces rois de
+théâtre. Il y trouvait trop de facilité dans les accusations mutuelles
+que les officiers envoyaient aux bureaux les uns contre les autres. La
+révocation de l'édit de Nantes, qui en fit partir un grand nombre et
+des meilleurs, laissa un germe de discorde parmi ceux qui restaient.
+L'école de Duquesne (protestant, roturier), qui, si glorieusement,
+tint l'Océan contre Ruyter, voyait avec tristesse la gloire, le
+bonheur de Tourville, élève des galères de Malte et de Toulon.
+Normand, comme Duquesne, mais chevalier de Malte, Tourville, par là,
+semblait plus spécialement le marin catholique. Sa grande intelligence
+de la tactique navale, sa belle tête, sa personne majestueuse et pour
+ainsi dire rayonnante, le rendaient l'objet d'une grande faveur. Tel
+homme et tel vaisseau. Sur le _Soleil royal_, splendide vaisseau de
+plus de cent canons, le brillant amiral semblait plutôt un Dieu des
+mers.
+
+Une guerre sourde existait entre Tourville et le vieux marin Gabaret,
+son lieutenant, élève de Duquesne. On ne sait pas précisément quelles
+étaient les prétentions ou les accusations de celui-ci; une note de la
+main de Tourville ferait penser que le vieux loup de mer osait douter
+de sa valeur. Il se croit obligé, non pas de se justifier, du moins de
+rappeler des actes de vigueur qui l'ont honoré tant de fois. D'autres
+discordes existaient aux rangs moins élevés de la flotte, spécialement
+entre M. de Villette, un nouveau catholique, parent de madame de
+Maintenon, et M. d'Amfreville, gendre du maréchal de Bellefonds, à qui
+on allait confier l'armée que l'on donnait à Jacques et la descente
+d'Angleterre.
+
+Tourville, en 91, manqua la flotte marchande, les trente millions tant
+désirés, mais en récompense, il couvrit, rassura nos côtes. L'amiral
+d'Angleterre, Russell, sous prétexte de faire escorte à ces marchands,
+était sorti avec cent vaisseaux. C'était toute la marine anglaise. La
+côte était très-effrayée. On ne savait pas où cette grande force
+allait s'abattre. Ferait-elle une descente pour venger la nôtre en 90?
+Elle pouvait encore emporter Brest, détruire notre grand établissement
+sur l'Océan. La perte aurait été de bien autre importance que la
+petite prise qui excitait tellement l'avidité de Pontchartrain.
+
+Le rapport que Tourville fit de cette campagne, et qu'a publié Eugène
+Sue (t. V, 38, 44), porte en marge des notes écrites d'une main
+inconnue, malveillante à l'excès. On le chicane sur le nombre des
+vaisseaux qu'avait Russell; on les réduit de nombre. On mêle à la
+critique des mots sanglants, amers, injurieux, ceux-ci entre autres:
+«On lui avait dit _de ne rien hasarder_, mais _cela ne signifie pas
+qu'il faille_ continuellement _fuir au moindre bruit_ de l'approche
+des ennemis sans jamais les voir.»
+
+Et encore, p. 44, Tourville disant: «Je suis surpris que les ennemis
+ne nous aient pas joints.» L'anonyme ajoute en marge cette cruelle
+parole: «Peut-être n'_en avaient-ils pas plus d'envie que nous_.»
+
+Tourville avait quarante-sept ans. Il venait de devenir riche tout à
+coup par son mariage avec la veuve d'un fermier général. On disait
+qu'il aimait l'argent, et n'avait pas voulu d'une fille pauvre. Sa
+femme était (ou allait être) enceinte. On supposait que ce bonheur
+récent pouvait calmer sa fougue guerrière et qu'il ne tenait pas à
+être tué.
+
+Il aurait pu récriminer fortement contre les bureaux. Soit pénurie,
+soit négligence, la désorganisation entrait partout. Non-seulement on
+faisait de mauvaises affaires, mais on les faisait mal. La
+comptabilité, exacte et sévère sous Colbert, et qui eût conservé du
+moins la lumière dans le désordre même, n'était plus régulière. Les
+maux augmentaient d'autant plus que la trace en restait moins. Dès
+lors, de plus en plus, on va s'égarant dans la nuit: nuit des
+finances, nuit administrative, spécialement dans les fournitures, les
+actes des munitionnaires. Un petit fait peindra ces temps. Je le
+prends dans l'intéressant voyage de Chasles, franc et libre penseur.
+C'était un simple écrivain de vaisseau, mais il ne cache pas avec
+quelle horreur il voyait tous, employés, officiers, faire risée de la
+chose publique. La Compagnie des Indes ayant du pain sur les vaisseaux
+du roi, les munitionnaires de Brest n'en voulaient pas, voulaient
+qu'il fût perdu. Le capitaine dit à Chasles: «Jetons-le à la mer. Ou
+bien vendez-le à votre profit.»
+
+Le grand ministère de la guerre allait encore par un reste de
+l'impulsion de Louvois. Nous avions quatre cent cinquante mille
+hommes, deux fois plus que dans la guerre de Hollande, mais deux fois
+moins organisés. Ces vastes troupeaux d'hommes arrachés aux moissons
+pour mourir de misère, la plupart n'étaient pas soldats. Chose bizarre
+et fort coûteuse, tout était officiers, tout était cavaliers; cent
+mille hommes de cavalerie! Des masses de valets à cheval; exemple, les
+trente-cinq du petit duc de Saint-Simon, qui la première fois va en
+guerre. Il y avait une bonne armée, celle du Nord, où allait le roi.
+Et le reste faisait pitié.
+
+On avait ramassé vers Cherbourg et Coutances une masse d'Irlandais,
+mal nourris et déguenillés, avec les troupes françaises que Tourville
+devait faire passer en Angleterre. L'affaire tenait uniquement à la
+promptitude de l'exécution. Si Tourville eût passé en mars, il
+n'aurait trouvé pour obstacle que fort peu de vaisseaux anglais, au
+lieu qu'en attendant, il allait avoir affaire à la masse des flottes
+anglaise et hollandaise. Alors on était sûr qu'il lui faudrait pour
+passer un rude combat où, vainqueur même, il aurait peine à empêcher
+les bateaux chargés de troupes d'être cruellement maltraités. On
+attendait les vivres, l'équipement, les bas, les souliers. Les
+munitionnaires _se firent attendre quinze jours_. Funeste et terrible
+retard.
+
+Tourville ne put partir de Brest que dans les premiers jours de mai
+(du 9 au 12), et encore _il n'emportait pas ce qu'il fallait de
+poudre_. Il y en avait à Valognes, à Carentan, partout. Et il n'y en
+avait pas à Brest. Le peu qu'on emporta de poudre était mauvais.
+«_Elle ne poussait pas le boulet_ moitié aussi loin que celle des
+ennemis.» (Foucault, éd. de M. Baudry.)
+
+Ainsi double malheur. Les munitions _en retard_ ne permirent de passer
+qu'au prix d'un grand combat. Les munitions _défectueuses_ rendaient
+la défaite infaillible.
+
+M. de Tourville s'étant plaint que la poudre était mauvaise et ne
+portait pas les boulets, un commis lui écrivit que, s'il trouvait que
+la poudre ne portait pas assez loin, il n'avait qu'à s'approcher de
+plus près des ennemis. (Valincourt, LVII, dans Villette.)
+
+Une question tout autrement grave préoccupait la cour. _Le roi
+irait-il à la guerre?_ Ce n'était pas l'avis de madame de Maintenon.
+Tout changement à leur vie de Versailles si régulière, si arrangée,
+lui semblait dangereux. Il fallait de deux choses l'une: ou abréger
+excessivement et ridiculement la campagne, comme en 91, où le roi
+s'absenta un mois pour voir assiéger Mons et revint en avril au grand
+étonnement de l'Europe,--ou bien l'accompagner, ne le quitter d'un
+pas.
+
+Madame de Maintenon vainquit et l'on prit ce dernier parti. Habituée à
+la vie renfermée, toujours serrée et calfeutrée, ne pouvant supporter
+un souffle d'air, elle n'eût pu se hasarder avant le mois de mai. Et
+d'ailleurs, on n'était pas prêt. La main de Louvois n'était plus là,
+ni sa terrible activité. Le roi allait au pas des dames, lentement, à
+petites journées. Le 11 mai, à Chantilly, il s'arrêta chez les Condé,
+et dit solennellement à la cour: «Il y aura un grand combat en mer.
+J'ai donné à Tourville un ordre _écrit de ma main_, pour qu'il
+cherchât la flotte ennemie, et qu'il l'attaquât, _forte ou faible_,
+partout où il la trouverait.»
+
+Un peu plus loin, il sut que Tourville était sorti le 9 de Brest,
+qu'il avait trente-sept vaisseaux, sans compter ceux que l'amiral
+d'Estrées devait lui amener de Toulon. Ces derniers ne vinrent pas.
+
+Les gens de bon sens s'inquiétaient. M. de Valincourt ayant dit à
+Namur, dans la tente du roi, qu'on craignait pour la flotte, le duc de
+Beauvilliers lui dit qu' «il n'y avoit rien à craindre; que le roi
+savoit combien les vaisseaux ennemis étoient supérieurs en nombre,
+mais qu'il savoit aussi que leurs boulets étoient plus petits que les
+nôtres, et que trois boulets des ennemis sur un des nôtres ne
+faisoient pas tant d'effet qu'un de nos boulets sur les vaisseaux
+ennemis.» (Valincourt, LVIII, dans Villette, et Henri Martin.)
+
+Jacques et Tourville n'étaient guère mieux informés que le roi. Ils
+croyaient que l'ennemi n'avait réuni que quarante vaisseaux. Rien
+n'était moins exact. Dès mars, l'amiral anglais Delavall, devançant
+les grands vents qui plus tard arrêtèrent d'Estrées, était sorti de la
+Méditerranée; le 12 mars, il fut aux Dunes; et cela de lui-même, sans
+avoir reçu d'ordre, devinant le danger public. En avril, toute la
+flotte anglaise, de soixante-trois vaisseaux qui portaient quatre
+mille canons, fut réunie. Les Hollandais, prompts cette fois, du 29
+avril au 15 mai, y joignirent trente-six vaisseaux portant deux mille
+six cents canons. Tourville ne réunit, en tout, que quarante-quatre
+vaisseaux. Disproportion énorme. L'ordre, plus que léger, de combattre
+quoi qu'il arrivât, était un ordre de périr.
+
+Habitué par ses campagnes de terre à devancer de longtemps l'ennemi, à
+se trouver prêt dès l'hiver, le roi crut qu'il en serait de même sur
+l'élément où tout dépend du hasard des vents et des flots. Puis, on
+s'inquiéta des lenteurs de Tourville, et on le poussa follement, comme
+avait fait Seignelay en 1690. Enfin, du pays des romans, de la vaine
+cour de Saint-Germain, un vent de folle illusion avait soufflé, gagné
+le roi; c'était chose de foi à Versailles comme à Saint-Germain,
+«_qu'il n'y aurait pas de combat_,» que l'Angleterre était excédée de
+Guillaume, que la flotte ne venait au-devant de la nôtre que pour
+reconnaître son roi. Tant de prières dans les églises, tant de voeux
+des religieuses, les innocentes voix des demoiselles de Saint-Cyr,
+avaient certainement touché Dieu.
+
+La meilleure épée d'Angleterre, Marlborough, qui avait fait le mal,
+promettait de le réparer. Il faisait savoir au roi Jacques qu'il ne
+vivait plus que pour le repentir. Il le prouvait en ramenant la
+princesse Anne à son père et à la nature. Le 1er décembre 91, elle
+avait écrit à Jacques son profond désir d'expier la tendre compassion
+qu'elle avait pour son infortune.
+
+Le plus ardent des wighs, Russell, maintenant aigri, mécontent,
+n'était pas loin d'appeler Jacques, de lui livrer la flotte. Un agent
+jacobite, exagérant ce qu'avait dit Russell dans ses fureurs, donna, à
+Saint-Germain, l'assurance positive de sa défection.
+
+Les jacobites d'Angleterre étaient pleins d'espérance, lorsqu'arriva
+de France une pièce étrange, un acte de Jacques, qu'on pouvait appeler
+un coup de canon que lui-même tirait sur son propre parti. Il était
+déjà entouré et de nos troupes et de son armée irlandaise, au bord de
+la mer, à la Hogue. Il ne lui manquait, pour passer, qu'une victoire
+de Tourville ou la défection de Russell. La mer porte à la tête. Il
+était sûr de son affaire. Qu'était-ce que ce petit fossé de la Manche
+pour l'arrêter? Il crut qu'il était beau, noble, loyal, de faire d'ici
+un acte de roi, de constater qu'il n'était pas lié des lâches
+amnisties que donnaient en son nom les renards et les doubles traîtres
+qui allaient et venaient entre les deux partis. Il disait nettement à
+l'Angleterre ce qu'elle avait à attendre. Outre certains coupables
+marqués pour la mort, des classes entières, très-nombreuses, étaient
+menacées: tous les juges, avocats, témoins, qui avaient, n'importe
+comment, participé au jugement des jacobites, tous ceux qui avaient
+dévoilé les projets de Saint-Germain, tous les juges de paix qui
+tarderaient à se déclarer pour Jacques, tous les geôliers qui ne
+délivreraient pas sur l'heure les prisonniers,--livrés à la rigueur
+des lois!
+
+Les amis de Jacques en frémirent. Cette déclaration mettait dix mille
+têtes sur le billot. Elle épouvantait l'Angleterre, lui faisait voir
+parfaitement ce que pourrait être l'invasion. Telle serait la justice
+paternelle du roi. Et qu'attendre, de plus, de la licence militaire de
+ceux qu'il amenait?
+
+On devine aisément avec quelle force cette terreur agit. L'Angleterre
+frémit, se serra. Marie et Guillaume le virent; ils fermèrent
+l'oreille aux accusations dont on les troublait de toutes parts. Ils
+sentirent que, devant une telle unité nationale, les traîtres ne
+pouvaient pas trahir. Pensée vraie et hardie. Une déclaration de la
+reine fut lue le 15 mai à la flotte par l'amiral Russell lui-même;
+elle annonçait qu'elle mettait dans ses marins une absolue confiance.
+Des cris d'enthousiasme l'accueillirent. La flotte appareilla (17
+mai), résolue et loyale, impatiente du combat.
+
+Le roi était en route et fort loin vers Namur. Pontchartrain, enfin
+averti, mais n'osant révoquer un ordre écrit de la main du roi, lui
+envoie un courrier. Long et très-long retard. Ce ne fut que le 27 mai
+qu'arriva à la Hogue un autre ordre du roi qui dispensait Tourville de
+combattre, lui disait d'attendre d'Estrées. Cet ordre lui fut envoyé,
+mais ne lui parvint pas. Le 28, un Suédois, qui passait par hasard,
+lui dit les forces de l'ennemi et l'avertit de ce que le brouillard
+lui cachait, que cette immense flotte était là devant lui.
+
+Tourville avait l'ordre de combattre. Il n'avait nul besoin de
+consulter ses officiers. Mais il ne fut pas fâché d'humilier ceux qui
+l'accusaient de prudence. Tous ayant donné leur avis (y compris le
+vieux Gabaret), l'avis unanime de ne pas combattre, Tourville dit
+froidement que l'on combattrait, tira l'ordre de sa poche, leur montra
+l'écriture du roi. Et il donna à Gabaret le poste le moins exposé.
+
+Il alla droit à l'ennemi, mais avec peu d'ensemble. Si inférieur en
+nombre, il le fut encore plus parce que le vent manquait, et que ses
+vaisseaux n'arrivaient pas en même temps. «Il y avait, dit Villette,
+du vide, de la confusion sur toute la ligne. Des quarante-quatre
+vaisseaux, la moitié seulement combattait. On ne peut pas comprendre
+comment les Anglais, si supérieurs en force, perdirent l'avantage de
+tenir nos vaisseaux enveloppés.»
+
+Tourville le fut deux fois, par cinq, six vaisseaux à la fois, et ne
+résista que par miracle. Les trente-six vaisseaux hollandais se
+laissèrent occuper par quatorze des nôtres, et ne firent pas de grands
+efforts. La journée, au total, fut très-glorieuse pour nous. Les
+ennemis avaient perdu deux vaisseaux, les Français pas un seul.
+
+Mais on avait beaucoup souffert. On ne pouvait recommencer le
+lendemain ce terrible combat. Tourville avait besoin d'une retraite.
+Il n'y en avait qu'une, bien éloignée, le port de Brest. Cherbourg
+n'existait pas. Nos autres ports ont tous un même inconvénient: on n'y
+entre pas à toute heure; une flotte battue, un vaisseau poursuivi de
+près par l'ennemi, n'y ont accès qu'aux heures de haute marée. On
+dépense beaucoup aux ports des vieilles villes, qui la plupart ne
+vaudront jamais rien, au lieu de prendre les havres naturels, préparés
+par la mer, où l'on entrerait même à l'heure du reflux. C'est ce qui
+ressort à merveille des travaux récents de M. Havart.
+
+Le 30 mai, Tourville avait trente-cinq vaisseaux; neuf étaient
+dispersés. La flotte ennemie apparaissait avec ses cent vaisseaux. Il
+n'y avait plus de poudre. Son vaisseau amiral, le magnifique _Soleil
+royal_, percé, criblé, se traînait lentement; il retardait les autres
+et compromettait tout. Tourville aurait dû le sentir. Mais les deux
+capitaines du _Soleil_ ne voulaient pour rien laisser leur vaisseau,
+ils aimaient mieux s'abîmer là. Tourville ne tranchait pas par un
+ordre précis, craignant d'être accusé par eux. Il fallut que Villette
+l'allât trouver, lui arrachât cet ordre, le fît passer sur un meilleur
+vaisseau.
+
+On marcha mieux alors, et, pour aller plus vite, on hasarda de passer
+le raz blanchard, étroit et dangereux passage entre la terre et les
+îles. La lenteur d'un pilote, qui menait tout, fit que vingt-deux
+vaisseaux seulement franchirent le raz et furent sauvés. Treize
+étaient en arrière, dont trois furent entraînés par les courants vers
+l'ennemi; dix restèrent à la Hogue.
+
+L'ennemi était bien près. Cependant était-on captif? Ne pouvait-on
+sortir de là? Jean Bart, certainement, l'eût essayé; il eût passé ou
+se fût fait sauter. On n'eût pas longtemps été poursuivi; nous étions
+bien meilleurs voiliers; les Hollandais, surtout, étaient très-lourds
+et seraient restés en arrière. Seulement il fallait de la poudre.
+Jacques et le maréchal Bellefonds, qui étaient sur le rivage avec
+leurs troupes, n'en avaient pas. On en chercha à Valogne et à
+Carentan. Tourville avait ordre du roi de ne rien faire sans leur
+avis. On perdit la journée du 31 mai à délibérer.
+
+Il faut faire connaître Bellefonds. Gigault, marquis de Bellefonds,
+était un honnête homme, fort pieux, pénitent de Bossuet, ami de
+Port-Royal. Il avait montré à la guerre une grande fermeté. Mais sa
+gloire, son renom tenait surtout à ce que plus que personne il avait
+contribué à la conversion de la Vallière. De ses quatre filles, une
+était religieuse, une autre abbesse. Sa qualité de demi-janséniste,
+qui longtemps le tint en disgrâce, l'avait pourtant recommandé ici. On
+voulait montrer aux Anglais un catholique raisonnable.
+
+Bellefonds avait toute vertu privée, une grande attache à la famille.
+Il avait sur la flotte son gendre d'Amfreville; il repoussa l'avis
+d'une sortie désespérée, où il pouvait périr. Il y avait aussi son
+neveu Scepville, un maladroit, qui, pour la seconde fois, avait échoué
+son vaisseau. Bellefonds eût voulu, pour couvrir cette sottise, qu'on
+fît échouer tous les dix. Mais il hésitait à le dire, craignant d'être
+blâmé du roi. Si on l'eût fait à temps, si l'on eût entouré ces
+vaisseaux échoués d'estacades, défendues par l'armée de terre, on les
+aurait sauvés. Il y avait là de nombreuses chaloupes pour le transport
+des troupes; remplies de soldats, elles auraient gardé le rivage et
+les eaux peu profondes où les Anglais aussi n'auraient pu arriver
+qu'en chaloupes. L'obstacle fut la rivalité, antique et implacable, de
+la guerre et de la marine. Tourville aurait été perdu d'honneur dans
+le corps orgueilleux dont il était, s'il eût accepté, pour se
+défendre, le secours des troupes de terre. Il assura que ses marins
+suffisaient au combat (Macaulay). Il en avait à peine de quoi armer
+quinze chaloupes. Les Anglais en avaient deux cents.
+
+Leur lenteur incroyable donnait le temps de se mettre en défense. Mais
+personne n'osait prendre d'initiative. Ils craignaient tous les
+terribles bureaux, avaient peur de Versailles. Il fallut bien pourtant
+qu'ils en vinssent à l'échouage. Mais ils le firent avec un moyen
+terme qui permettait de le nier; ils le firent et ne le firent pas.
+Les vaisseaux restèrent droits sur leur quille. Ils n'étaient pas en
+mer; ils n'étaient pas à terre. Point d'estacade autour. Nulle entente
+même pour le sauvetage du matériel. Tous avaient l'air d'avoir perdu
+l'esprit. Des matelots, démoralisés, volaient ce qu'ils pouvaient.
+Villette brûlait, pour que l'ennemi ne brûlât pas. Mais Tourville
+éteignait, soutenant obstinément qu'il était sûr de sauver tout.
+
+Ce ne fut que le 2 juin que les Anglais, qui observaient et savaient
+qu'il y avait là une armée, se hasardèrent à envoyer leurs chaloupes.
+Ils brûlèrent d'abord le vaisseau du maladroit Scepville, qui seul
+était vraiment échoué et assez loin en mer. Puis, ils arrivèrent à la
+côte. Ils avaient leurs deux cents chaloupes, Tourville ses quinze. Il
+eût fallu au moins qu'il fût soutenu d'une vive canonnade de
+Bellefonds. Celui-ci tira peu et mal, il ménagea parfaitement
+l'orgueil de la marine, la laissa à elle-même. Macaulay, pour orner la
+victoire des Anglais, suppose un combat de terre entre eux et les
+régiments de Bellefonds, qui «lâchèrent pied.» Il n'y eut rien de tel.
+Ces régiments tirèrent quelques coups du rivage, mais ils n'eurent
+point à fuir. Il n'y eut point de combat. Sans sortir de leurs
+barques, les Anglais brûlèrent cinq vaisseaux.
+
+Toute la nuit la baie parut en flammes. De temps en temps sautait un
+magasin à poudre, ou des canons chargés partaient d'eux-mêmes. Jacques
+et Bellefonds contemplaient ce spectacle comme un feu d'artifice, mais
+ils ne faisaient rien pour le lendemain. Au matin du 3 cependant, la
+marée ramena l'ennemi, et Tourville, avec ses marins, essaya de
+défendre les vaisseaux qui restaient. Il n'eut d'autre secours que
+quelques coups de canon qui tuèrent un peu de monde aux Anglais. Ils
+n'en brûlèrent pas moins le reste de la flotte. Enfin, ils s'en
+allèrent encore dans une anse voisine brûler, prendre des vaisseaux
+marchands, qu'ils emmenèrent à la barbe de Jacques, chantant par
+dérision: _God save the king!_
+
+Il n'y eut jamais chose si honteuse. L'inertie de Jacques et de
+Bellefonds fit l'amusement des Anglais. Ils ne débarquaient pas, mais,
+de leurs barques, les insolents tiraient sur le roi. Une de leurs
+balles l'atteignit presque. Elle blessa le cheval d'un officier qui
+était à côté de lui.
+
+Grand coup pour Pontchartrain. Mais il n'envoya la nouvelle à Namur
+que peu à peu, en plusieurs fois, et très-habilement adoucie, Namur se
+rendit le 5 juin, et le 6, le roi apprit le combat du 30, dont
+Tourville, avec son petit nombre, s'était si bien tiré; on regrettait
+seulement son beau vaisseau. Le roi n'en comprit que la gloire. Il
+était au plus haut de la sienne et dans l'empyrée. Namur, la fameuse
+_pucelle_, comme on l'appelait, avait eu pourtant son vainqueur. Elle
+livrait les voies et de Liége, et des Pays-Bas, et de la
+Basse-Allemagne. Le Vauban hollandais, Cohorn, s'était mis dans la
+place, en vain; il avait été forcé de la rendre à notre Vauban. Mais
+le beau, le sublime, le charmant de l'affaire, c'est que tout cela
+s'était fait devant le pauvre prince d'Orange, qui, avec quatre-vingt
+mille hommes, avait joui de ce spectacle, contenu par une armée de
+Luxembourg, ne pouvant l'attaquer qu'en passant deux rivières, où
+Luxembourg l'eût écrasé. Donc, il avait tout pris en patience. Les
+dames le plaignaient. La cour en faisait des risées. Les poètes
+avaient monté leur lyre. Boileau ne se connaissait plus, et, dans son
+faux délire, il faisait l'ode emphatique de Namur. Mais le roi se
+fiait plus encore à lui-même pour célébrer sa gloire. Il écrivit,
+imprima une relation de ce nouveau miracle de son règne, l'adressa au
+public, à la postérité.
+
+Le 8, on sut tout le malheur. On dit: «Il nous en coûte quinze
+vaisseaux.» (Dangeau.) Et puis, on parla d'autre chose.
+
+Il nous semble que jusqu'ici l'histoire a fait un peu comme la cour,
+ne tenant compte que de la perte matérielle, qui fut médiocre, et non
+de l'incalculable portée de l'événement.
+
+Sous ce dernier rapport, c'est le grand fait du temps. C'est, au temps
+de Louis XIV, ce que fut au XVIe siècle le désastre de l'Armada. Les
+brillantes batailles de Luxembourg et de Catinat, la vaste boucherie
+de Neerwinde, les fameux siéges de Mons et de Namur, les audaces
+incroyables de Jean Bart ne firent rien, ne produisirent rien. La
+Hogue, fort secondaire en apparence, trancha le noeud de l'avenir
+(1692).
+
+C'est de ce jour que date la confiance de l'Angleterre, qui sur mer se
+crut invincible. On s'en étonne, quand on voit qu'avec cent vaisseaux
+elle avait pu à peine en accabler quarante. Mais cette confiance
+augmenta par les précautions plus que prudentes que prit dès lors
+notre ministère et qu'il imposa à nos flottes. Il commença une guerre
+de corsaires, lucrative, il est vrai, contre le commerce des Anglais,
+mais qui enhardit extraordinairement la marine militaire de
+l'Angleterre. Nos corsaires, bons voiliers, trompaient sa
+surveillance, échappaient aux fortes escadres qui leur donnaient en
+vain la chasse. Plus de grande bataille navale. Dès l'année qui suit
+la défaite, notre amiral a ordre de ne pas chercher sa revanche,
+d'éviter les flottes anglaises. En 1694, ses ordres sont, si l'ennemi
+paraît, de se renfermer dans Toulon. Ainsi l'Anglais ne voit rien qui
+résiste, et il se figure qu'on n'ose l'attendre. Il s'habitue à
+poursuivre, à se croire supérieur. Il croît d'audace, et le coeur lui
+grandit.
+
+Ce qui ne fut pas moins fatal, mais très-inattendu, cette affaire
+navale fit un tort grave à nos troupes de terre. Dans les trois jours
+qui suivent, en présence d'une armée dont on ne sut faire aucun usage,
+l'ennemi toucha le sol français, vint et revint sur le rivage brûler
+nos vaisseaux échoués. Insigne outrage, qui, impuni, changea
+étrangement les idées de l'Europe et spécialement de l'Angleterre.
+
+La vraie cause de ce bizarre événement ne fut pas un simple hasard, ni
+un malentendu. Il tint au détraquement de la machine gouvernementale,
+à la désorganisation administrative qui commençait et ne fit que
+s'accroître. L'Angleterre n'eut garde de se dire tout cela pour
+s'expliquer notre défaite. Elle ne voulut y voir que sa victoire, la
+première depuis Azincourt. Elle en fut ivre, elle en fut folle. Et
+elle dut à cette folie commune, qui rallia tous les partis, une chose
+admirable que n'eût pas donnée la sagesse: l'_unité nationale_
+qu'elle cherchait en vain depuis Élisabeth. De là sa force, son élan,
+sa générosité subite, ses grands sacrifices d'argent, obstinés et
+croissants, une certaine furie de joueur qui va doublant la mise. Elle
+jura de ne pas s'arrêter, mais de vaincre, et vraiment vainquit à
+Ryswick, puisqu'elle y imposa à Louis XIV la reconnaissance du roi
+_élu du peuple_ contre le roi _héréditaire_, autrement dit le droit
+moderne.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+STEINKERQUE--SAINT-CYR DEVIENT UN MONASTÈRE
+
+1692-1696
+
+
+La France, après ce coup cruel et honteux de la Hogue, entamée d'autre
+part par le prince Eugène et le jeune Schomberg qui pénétraient en
+Dauphiné, la France était en fête. Fête d'apparat, officielle.
+Luxembourg, surpris par Guillaume dans le bois de Steinkerque, et ne
+pouvant faire usage de son immense cavalerie, la mit à pied, et, par
+un grand effort, avec de grandes pertes, gagna une bataille brillante,
+de peu de résultat. De quinze mille morts ou blessés, nous en eûmes
+sept mille. Le succès retentit, surtout parce que les princes,
+Bourbon, Chartres, Vendôme, se battirent en simples mortels.
+
+C'était l'aube pour eux (une heure après midi), quand vint cette
+surprise. En grand négligé du matin, ils n'eurent pas le loisir de
+faire la solennelle toilette que les seigneurs faisaient pour la
+bataille (_V._ La Feuillade dans Saint-Simon). Le débraillé de l'habit
+ordinaire était alors extrême (Bonnard, XVIII), et digne de leurs
+moeurs; point de gilet sous le pourpoint, la chemise tout en évidence,
+et des culottes lâches, quasi tombantes. Conti, sur tout cela, avec un
+instinct féminin de molle grâce italienne (sa mère était des Mancini),
+jeta un ornement de hasard, une écharpe qu'il se roula autour du cou.
+Il était fort aimé parce que le roi le détestait. Avec beaucoup
+d'esprit et de valeur, une figure charmante, il avait l'excentricité
+de sa maîtresse (madame la duchesse); ils se moquaient de tout, de
+leur amour et de la nature même, se passaient l'un à l'autre leurs
+bizarres infidélités. Ce hasard de Steinkerque fit une mode. De ces
+héros du vice et de la mode, celle-ci gagna chez tout le monde, à la
+cour, à la ville. Les femmes coquettement se mirent au cou l'écharpe
+de bataille.
+
+Elles trouvaient cette mode brave et jolie. Cela ne cachait rien, mais
+jouait sur le sein. On l'appelait une _Steinkerque_. Masculine parure
+qui allait bien avec le haut bonnet, effronté et hardi. Par contre,
+les hommes portent les mouches et le manchon (_Collection_ Bonnard).
+
+Huit jours après Steinkerque, une honte éclatait. Guillaume faisait le
+procès de Grandval, l'homme envoyé de Saint-Germain (12 août 92). Sans
+torture, sans espoir de grâce, sentant quelque remords peut-être, il
+déclara la part que Jacques, Louvois et Barbezieux avaient eue à
+l'affaire. Madame de Maintenon n'avait rien ignoré. Le tout imprimé,
+publié, nullement démenti par la cour de Versailles.
+
+La guerre languit. Car, on n'en pouvait plus. De longues pluies
+détruisaient les récoltes. Le paysan mourait de faim, et, ce qui
+semblait bien plus dur, la noblesse ne touchait plus rien, ni de
+place, ni de revenu. Avec cette vaine bouffissure de Namur, de
+Steinkerque, le roi désirait fort la paix, mais la désirait seul. La
+tentative d'assassinat était un préliminaire fâcheux aux négociations.
+Un seul des alliés ouvrait l'oreille, celui dont on n'avait que faire,
+le pape (Innocent XII). Dans le cours de 92, on supplia, on le
+fléchit. On lui fit accepter une rétractation des propositions
+gallicanes, un désaveu de l'assemblée de 1682, c'est-à-dire l'abandon
+des vieilles libertés de notre Église. Les évêques, nommés par le roi,
+qui ne pouvaient avoir leurs bulles de Rome, furent trop heureux
+d'écrire, un à un, leur soumission, leur repentir.
+
+Cette humiliation, les revers de la Boyne, de la Hogue, la détresse
+publique, devaient changer Versailles et ne pouvaient manquer
+d'influer sur Saint-Cyr.
+
+Les contre-coups des grands événements viennent tous aboutir à la
+chambre de madame de Maintenon. De cette chambre, secrète et muette,
+transpire pourtant l'effet moral de tout cela, les aigreurs, les
+tristesses; on les entrevoit dans ses lettres, et on les voit en plein
+dans ses exécutions sur la maison d'épreuves où elle manifestait son
+âme. De 1690 à 1693, pendant ces trois années de guerres, de siéges
+et de batailles, sa guerre qu'elle poursuit, c'est la réduction de
+Saint-Cyr et de la Maisonfort à la vie religieuse.
+
+D'accord avec Godet, elle y employait Fénelon. Elle allait jusqu'à
+dire ces paroles imprudentes, peu mesurées: «Voyez l'abbé de Fénelon.
+_Accoutumez-vous à vivre avec lui._» Pour faire de celui-ci un
+instrument docile, elle lui présenta un leurre, l'espoir de la diriger
+elle-même (et par elle le roi et la France). Elle lui fit la prière
+flatteuse _de lui dire ses défauts_. S'il eût pris cela au sérieux, il
+empiétait sur Godet et se perdait. Godet eût éclaté, dénoncé ses
+doctrines. Il ne tomba pas dans le piége. Dans sa réponse prudente,
+admirable de diplomatie, il recule, il pose en principe _qu'il ne faut
+qu'un seul directeur_.
+
+Rien de plus sévère, rien de plus flatteur que cette lettre. Il lui
+accorde généreusement toutes _les vertus mondaines_ (sauf de jolis
+petits défauts). Puis, il voudrait que ces vertus disparussent dans
+une plus pure, la haute spiritualité, l'amour de Dieu. Elle est née
+modeste et timide; elle se défie trop d'elle-même. Là une stratégie
+merveilleuse de préceptes contradictoires: ne pas se mêler des
+affaires, cependant faire faire de bons choix, soutenir les honnêtes
+gens qui sont en place, faire donner du pouvoir à MM. de Beauvilliers
+et de Chevreuse. Il faut ouvrir le coeur du roi par une conduite
+_ingénue_, _enfantine_. Ce sont les mots qu'on aurait adressés à une
+femme de vingt ans.
+
+Il n'est pas dupe d'elle, et pourtant il la sert. Il conduit peu à peu
+la Maisonfort où elle veut. Sous l'ascendant de ce doux conseiller, de
+douceur impérieuse, la pauvre personne éperdue et désorientée promet
+de faire ce que voudront les plus honnêtes gens, Fénelon et Godet
+(celui-ci assisté de deux lazaristes, MM. Tiberge et Brisacier). Et
+elle abandonne son sort. Combien il lui en coûte! «Elle m'a raconté,
+dit Phélippeaux, qu'elle s'était retirée devant le Saint-Sacrement,
+dans une étrange angoisse. Quand elle sût la décision de ces
+messieurs, elle pensa mourir de douleur et versa dans sa chambre toute
+la nuit un torrent de larmes.» (Phélippeaux, 38.)
+
+La vive joie de madame de Maintenon est très-frappante dans ses
+lettres: «Vous voilà donc dans le fond _de cet abîme où l'on commence
+à prendre pied_. Vous savez de qui je tiens cette phrase. Je le verrai
+demain. Laissez-vous conduire les yeux bandés. Que vous êtes heureuse!
+etc.»
+
+Dans ce bonheur, la Maisonfort fit pourtant quelques plaintes à ce peu
+fidèle défenseur qui l'avait si peu défendue. Rien de plus sec que sa
+réponse, et je dirai, de plus cruel. «Quand Dieu ne donne rien au
+dedans pour attirer, il donne au dehors une autorité qui décide, etc.»
+Pas un mot de compassion. Où est ce mouvement de Racine, qui, la
+voyant pleurer, au moins lui essuyait les yeux? Il avait sa leçon
+apprise, et l'intérêt de son parti l'obligeait de ménager sa fortune
+incertaine. Sa petite église visait pour lui de loin à un grand siége,
+à l'archevêché de Paris. Alors sans doute, il eût repris Saint-Cyr,
+repris la Maisonfort, qui, travaillant sous lui, fût devenue près de
+sa protectrice le grand appui du quiétisme.
+
+Malgré cette prudence excessive, il n'inquiétait pas moins Godet.
+Celui-ci, fort habile sous son sec et plat extérieur, attendait et
+laissait passer le goût éphémère que madame de Maintenon avait
+(croyait avoir) pour le quiétisme. Il patientait, ne disait rien et
+suivait tout de l'oeil. Seulement, comme évêque de Chartres, il prit
+en août 91 une position forte à Saint-Cyr. Il y fit ses lazaristes,
+Tiberge et Brisacier, directeurs officiels.
+
+Il fit mieux. Devinant qu'à ce rude contact, les coeurs se
+fermeraient, et qu'on ne saurait rien, il introduisit deux dames à
+Saint-Cyr, personnes sûres et intelligentes, qui jouèrent à merveille
+leur personnage. Elles surent écouter. Elles obtinrent confiance.
+Elles firent parler la Maisonfort, parurent charmées, touchées de ces
+nouvelles dévotions. Elle ne fit nulle difficulté de livrer à ces
+chères amies ses sentiments les plus secrets. Tout cela, jour par
+jour, rapporté, dénoncé. Quand Godet eut de bonnes preuves écrites et
+qu'il pouvait montrer, il éclata. Il déclara à madame de Maintenon
+qu'une hérésie existait dans Saint-Cyr.
+
+Saint-Simon dit qu'elle fut étonnée. Mais dès longtemps elle savait
+tout, et même participait à tout. Ce qui est vrai, c'est qu'elle fut
+effrayée. Qu'eût-ce été si tout droit il eût porté cela au roi? si la
+sage personne, que le roi croyait la prudence même, eût été convaincue
+d'avoir suivi une folle, d'avoir eu, à cet âge, une échappée de coeur?
+Elle ne sut nullement gré à la Maisonfort d'avoir été si expansive
+pour _ses amies_. Et pourquoi avait-elle _des amies_? Cela la
+refroidit pour elle. Elle la gronde dans une lettre. Sans oser trop
+se mettre encore en flagrante contradiction avec elle-même, ni tourner
+brusquement contre madame Guyon, elle dit que cette haute doctrine ne
+convient pas à tous, et que Saint-Cyr doit se mener par les voies
+simples (par les lazaristes et Godet).
+
+Godet fut très-adroit. Il avait inquiété madame de Maintenon sur les
+doctrines, mais savait bien qu'elle y était peu engagée, qu'elle ne
+tenait qu'aux personnes, à celle qu'elle voulait décidément
+s'approprier. Sans délai, ni ménagement, courtisan sous sa forme rude,
+il fit ce qu'il fallait pour sceller, murer sur la Maisonfort les
+portes de cette maison. Le 2 février 92, assisté de ses lazaristes, il
+lui fit déclaration qu'elle devait _sortir_ ou se faire religieuse.
+Nous l'apprenons par la lettre où sa protectrice la félicite de ne pas
+vouloir sortir.
+
+Sortir? mais où aller? Elle était restée là sept années, les plus
+belles de la jeunesse, sans récompense ni salaire, et, au bout de ce
+temps, on la mettait nue dans la rue. Pâlie de travail et de larmes,
+retournerait-elle vers le monde, qu'elle ne connaît plus, le vaste
+monde froid, étranger? Plus de famille; la maison paternelle est
+fermée par la belle-mère et une soeur à marier. Un couvent? et lequel
+osera la recevoir? Madame Brinon, à sa sortie, n'en trouva pas un qui
+s'ouvrît; elle fût restée sur le pavé sans la bonté courageuse d'une
+princesse allemande. «--Mais, dira-t-on, si elle restait seule?»
+Comment eût-elle vécu? Eût-elle travaillé de ses mains? Les dames de
+Saint-Cyr étaient, il est vrai, grandes tapissières. Il eût paru
+étrange, pourtant, qu'une demoiselle noble gagnât sa vie ainsi. On
+n'eût pas voulu y croire, et on l'eût dite _entretenue_ (ce mot entre
+alors dans la langue). La calomnie, dont on accable si aisément une
+femme sans défense, eût mis en interdit sa pauvre petite industrie.
+
+L'ordre cruel de sortir ou de se faire religieuse lui fut donné en
+plein hiver. La dure exécution se fit entre deux fêtes, lorsqu'on
+célébrait le mariage de deux bâtards du roi, celui du duc du Maine
+avec la fille du prince de Condé, celui de mademoiselle de Blois avec
+le duc de Chartres. Le roi se donnait le bonheur de glorifier son
+vieux péché, d'égaler, de mêler aux vrais princes du sang ces enfants
+du scandale. Des dots monstrueuses furent données. Tout était à
+Versailles pompe et lumières, banquets, tables de jeu. Tout à
+Saint-Cyr douleur et deuil.
+
+Un petit fait que nous fournissent les lettres de madame de Maintenon,
+ne contribua pas peu, je crois, à la rendre cruelle, à l'éloigner des
+voies d'indulgence et de liberté où madame Guyon l'avait un moment
+engagée. Dans une des instructions éternelles dont elle fatiguait les
+demoiselles de Saint-Cyr, une étourdie eut l'imprudence de rire. Une
+autre, qui jouait très-bien dans _Athalie_, se montra orgueilleuse et
+un peu indisciplinée. Ces choses durent l'aigrir et la sécher encore.
+Elle s'en prit moins aux enfants qu'aux jeunes dames qui les
+formaient. C'est depuis ce moment surtout qu'elle voulut les dompter,
+briser les humbles et timides résistances qu'elles laissaient voir
+encore, et réduire la maison à l'absolue dépendance d'un couvent.
+Supérieure réelle de Saint-Cyr, et sa future abbesse (si elle avait
+perdu le roi), elle pouvait exercer là le plus complet pouvoir qui
+peut-être fût sur la terre.
+
+Qu'était réellement ce pouvoir des abbesses? Plusieurs prêchaient.
+Mais leur grande prétention (on le voit dans sainte Thérèse et
+ailleurs) était de confesser. Dans nombre d'abbayes le confesseur
+n'était qu'un valet principal, et l'abbesse était tout. Ce pouvoir
+d'homme, elle l'exerçait comme femme dans un détail impitoyable, où
+tout homme aurait épargné les répugnances féminines. La religieuse
+devait, ou mentir devant Dieu, ou faire des aveux humiliants, parfois
+irritants. Si elle éludait ou cachait, ou seulement en était
+soupçonnée, on la domptait par cent moyens. _Au nom de l'obéissance_,
+on pouvait lui imposer tout. Le pouvoir médical, autant que
+pénitentiaire, était dans les mains de l'abbesse, qui exigeait les
+saignées canoniques, faisait jeûner, ou, pis encore, mettait sa
+victime au régime mortel des froids poisons. Elle pouvait sans cause
+infliger de dures pénitences, flagellations, humiliations publiques,
+la fatigue cruelle de rester des jours entiers à genoux. On la forçait
+de dénoncer ses soeurs, de se faire haïr, éviter. Sinon, de noirs
+cachots, à rendre folle une femme peureuse, comme celle (_V. plus
+haut_, 1610) qu'on faisait coucher dans dans un vieil ossuaire et sur
+les os des morts. Même sans employer ces rigueurs corporelles, par la
+torture morale d'une incessante inquisition, une femme acharnée à
+réduire une femme, pouvait bien la désespérer. Parfois, c'était la
+jalousie qui la poussait. Souvent l'orgueil et l'instinct tyrannique,
+cette curiosité perverse (la maladie des cloîtres) qui veut savoir et
+voir de part en part. Redoutable exigence, lorsque l'abbesse était un
+bel esprit, comme celle de Fontevrault, la soeur de Montespan, ou bien
+un esprit de police, une femme née directeur, comme eût été à
+Saint-Cyr madame de Maintenon.
+
+Quelle que fût cette perspective, la Maisonfort céda et se livra.
+Madame de Maintenon, qui la caressait fort, l'appelait «sa fille,» et
+se disait de plus en plus «sa mère,» avait rompu pourtant avec les
+douces doctrines qui, un moment, les avait tant liées, et qui seules
+pouvaient la mener à accepter le sacrifice. Elle ne s'y résigne que
+pour le quiétisme, pour Fénelon, qu'elle croit garder comme directeur.
+Elle déclare qu'elle ne fera de voeux que dans ses mains, ne recevra
+le coup que de lui.
+
+Elle le reçoit le 1er mars. Dans quel état, grand Dieu! Elle avoua
+avec désespoir, avec honte, que son esprit troublé croyait de moins en
+moins, _qu'elle doutait_. Un tel mot aurait dû arrêter court ces
+hommes, s'ils eussent eu le respect de Dieu, celui du sacrement.
+L'homme de bois, Godet, passa outre; et Fénelon n'osa rien objecter.
+Elle dit ce qu'on voulait. Elle le dit et s'évanouit.
+
+Elle se réveilla sous le froid de la mort, et prit cela pour une paix.
+Mais il y eut bientôt une terrible réaction de la vie et de la nature.
+Dans tout ce mois de mars 92, elle passa par d'affreux combats, des
+mouvements contraires, tantôt des efforts d'abandon religieux, tantôt
+des retours de jeunesse, de douloureuse humanité.
+
+Ses barbares médecins, par leur affreux remède, avaient fait dans
+cette personne, née si raisonnable, un volcan.
+
+Fénelon avait exécuté ce qu'on voulait de lui; il s'éloigna. Sa lettre
+du 7 juin est curieuse. Il est très-occupé. Il ne renonce pas à
+l'aller voir de loin en loin. Mais n'a-t-elle pas son supérieur? Bref,
+il s'en va. Il l'a amenée là, et il l'y laisse. À qui? À la personne
+qu'il n'ose même nommer, le vrai directeur et l'unique, madame de
+Maintenon.
+
+L'infortunée tomba dans une grande solitude. Toutes ces faibles femmes
+se tenaient à l'écart. Elles se sentaient observées, épiées. Ni dames,
+ni demoiselles n'osaient même penser. Une dame en fit compliment à
+madame de Maintenon: «Consolez-vous, madame, nos filles n'ont plus le
+sens commun.»
+
+Elle était loin de se consoler. Elle avait cru tenir cette victime,
+mais, dans l'état où on l'avait mise, on ne tenait rien du tout. La
+Maisonfort flottait, battue du plus cruel orage. Une autre eût eu le
+coeur percé. Madame de Maintenon n'est qu'aigrie, irritée, et c'est à
+ce moment qu'elle lui écrit ce mot cruel et ironique: «Vous faites
+consister la piété en mouvements, abandons, renoncements. Mais quel
+est le renoncement de celle qui veut avoir _le corps à son aise_ et
+l'esprit en liberté?» (31 mars 92.)
+
+Flèche aiguë et empoisonnée. Basse insulte. _Avoir le corps à l'aise_,
+cela signifie-t-il manger le pain amer qu'elle gagne à Saint-Cyr? Ou
+bien voudrait-on dire que ce coeur pur, ailé, et qui vola si haut, ne
+pleure que de laisser les sensuelles joies de la terre?
+
+On voit ici la vérité de ce que dit la Palatine. Cette femme de
+calcul, de décence, de convenance, en perdait le sens par moments,
+dans de vrais accès de fureur.
+
+Elle se décida à frapper le grand coup. Le 27 août 92, elle n'alla pas
+à Saint-Cyr. Mais elle y envoya le roi. Jamais il n'avait désiré que
+Saint-Cyr fût un monastère, et il avait quelque pitié de ces jeunes
+dames. Il y alla à regret. Il les fit appeler, et leur dit _qu'il
+voulait_ qu'elles fussent religieuses. Elles y étaient si tremblantes,
+si interdites, qu'elles ne purent même pleurer. De vingt-sept qu'elles
+étaient, une seule osa parler. C'était mademoiselle La Loubère, qui
+avait vingt-quatre ans, vierge sage, s'il en fut, qu'on avait faite,
+pour sa beauté, sa sagesse, supérieure (nominale). Elle pria le roi de
+trouver bon qu'elle ne prît pas le voile. Elle se retira dans un
+couvent d'Ursulines, où elle enseigna les enfants jusqu'à sa mort.
+
+La sentence fut exécutée sur-le-champ en ce qu'elle avait de plus dur.
+Madame de Maintenon fit venir d'un couvent de Chaillot, que protégeait
+la cour de Saint-Germain, des soeurs Augustines, rudes, grossières,
+pour plier à la vie monacale les dames de Saint-Cyr, des personnes
+tellement affinées, lettrées, qu'elle avait tant gâtées, et qui durent
+souffrir d'autant plus.
+
+Ces Augustines avaient si peu de coeur que dans les longs offices, aux
+grandes chaleurs de l'été, elles exigeaient qu'on restât toujours à
+genoux. Les petites filles n'en avaient pas la force et
+s'évanouissaient. Madame de Maintenon elle-même trouva que c'était
+trop.
+
+Elle trônait alors, comme mère de l'Église, absolue, mais ayant perdu
+cette dernière grâce de femme qu'elle avait eue encore à ce moment de
+quiétisme et d'amitié. Ce qu'elle fut alors, insipide, ennuyeuse,
+regardez-le au Louvre, sous le royal brocart bleu mêlé d'or dont elle
+est affublée dans le plat portrait de Mignard.
+
+Dans cette révolution, le sage Fénelon, contre Godet, s'était mis à
+couvert en se donnant un confesseur jésuite. Ayant baisé la griffe, il
+se croyait en sûreté.
+
+La Maisonfort n'imite pas cette prudence. Comme elle a tout perdu,
+elle n'a guère à ménager. Quand la mère de l'Église donne à Saint-Cyr
+ses règlements, minutieux, impérieux, elle s'en moque, éclate contre
+ces petitesses.
+
+Les dames firent leurs voeux, la plupart en décembre 93. En 94, la
+Maisonfort franchit le dernier pas, passa sous le drap mortuaire.
+Fénelon prêchait ce jour-là le bonheur de la mort religieuse. Elle ne
+la subit que pour lui. L'archevêché de Paris était alors vacant.
+
+La Maisonfort, pour reprendre crédit et soutenir Fénelon près de la
+dame toute-puissante, revint à elle, fit sa volonté, et s'abandonna
+sans retour.
+
+On dit que ces exécutions étaient peu agréables au roi, et qu'il en
+était triste. La succession de ces prises d'habit était comme un
+convoi perpétuel. En 1698, une seule restait à voiler, mademoiselle de
+Lastic, belle personne qui, pour sa taille royale et son noble
+visage, avait joué Assuérus. Racine était présent à sa prise d'habit.
+Il se troubla, versa des larmes, dont rit madame de Maintenon.
+
+Triste temps, désormais stérile, et déjà loin du temps d'Esther. Le
+génie fut glacé. Un grand silence commença.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+NEERWINDE--AFFAISSEMENT--PAIX DE RYSWICK
+
+1693-1698
+
+
+La guerre fut plus cruelle après Louvois. Le roi, qui lui avait
+reproché sa cruauté, la dépassa pourtant. Comment expliquer cela?
+C'est que la guerre devint, de politique qu'elle était, une guerre
+personnelle et royale, de sentiment, de passion. Le roi était aigri et
+de l'invasion du Dauphiné, et du désastre de la Hogue, et de l'affaire
+Grandval, si honteusement démasquée. Il en voulait beaucoup aux
+princes, ses parents ou alliés, qui, honorés de mariages français, ne
+lui faisaient pas moins la guerre; il voulait _châtier_ le Palatin, le
+Savoyard. Il les prit par leur faible, leurs villes favorites, leurs
+châteaux de famille où ils mettaient toutes leurs complaisances. À cet
+ordre de destruction, Catinat répond: «Je puis assurer Votre Majesté
+que l'on exécutera _avec passion et ressentiment_ ce qu'elle
+ordonne.» Il était spécifié expressément que la ruine,
+l'extermination, commencée sur les paysans, s'étendrait désormais à la
+noblesse. De là les massacres du Piémont, et, sur le Rhin, l'horrible
+événement d'Heidelberg.
+
+Cette atrocité de la guerre, cet universel écrasement, ne sont
+nullement sentis dans les très-froids mémoires du temps. Le seul
+historien ici, c'est le Puget, le grand solitaire de Toulon. Le roi ne
+l'aimait guère, et je ne m'en étonne pas. Son génie fier et tendre,
+même dans ses monuments officiels, proteste douloureusement. J'ai
+parlé des _Atlas_ et de la petite _Andromède_, où l'on croit
+reconnaître les saints forçats de la Révocation et les enlèvements
+d'enfants. En 1688, un voyage qu'il fit à Versailles le remplit de
+mélancolie, de mépris de la cour, ce semble. Et il sculpta le hardi
+bas-relief d'Alexandre et de Diogène, où le cynique, au conquérant
+bouffi, dit: «Retire-toi de mon soleil.»
+
+Une statue équestre du roi devait être faite à Toulon. Puget en donna
+un projet. Étrange et violente satire, qui à coup sûr ne put être
+goûtée. C'est le _petit Alexandre_ qu'on voit au Louvre. On s'y arrête
+peu. La vulgarité du héros (voulue, calculée par l'artiste), fait
+qu'on en détourne les yeux. C'est le vulgaire _bel homme_ sur un gros
+cheval fort lancé. Il galope, comme un lourd centaure, sans remarquer
+ce qu'il écrase, une montagne de chair humaine.
+
+Au plus bas, sur le sol, un beau jeune homme, à longs cheveux de
+femme, si ce n'est même une femme. La pauvre créature gît sur le dos.
+Son ventre porte le poids immense; il doit être écrasé, crevé. Ce que
+notre nature a de faible et qui craint le plus la douleur, est en
+saillie pour souffrir davantage. Au-dessus, cuirassé, un terrible
+soldat, désarmé, mais de force énorme, n'est nullement aplati encore;
+il est précipité sur les genoux. Son bras droit, bras d'airain qui
+porte à terre et ne plie pas, fait arc-boutant, porte le cavalier. Et
+bien plus, il porte un mourant, autre jeune figure, qui touche
+justement le cheval, la poitrine brisée par cet horrible poids. Elle
+craque; on l'entend. De la main gauche, il s'arrache les cheveux, et
+la droite en appelle au ciel.
+
+Dessous et dessus le soldat cuirassé, les deux jeunes gens sans
+cuirasse ont l'air d'être les deux frères. C'est le peuple, ceux-ci,
+le peuple innocent, pacifique, qui ne voulait que se défendre, qui a
+péri pour sauver le foyer.
+
+Je ne connais aucun monument d'art qui plus fortement morde au coeur.
+Et cependant cette image de guerre, si cruelle, n'en donne pas ce qui
+en fait alors la laide et basse horreur. La guerre, sans argent ni
+ressource, se continue, comment? par la gaieté affreuse et la liberté
+effrénée, qu'hors des batailles on permet au soldat. Trois cent mille
+gueux, sans pain ni solde, jeûnent, il est vrai, mais tout au moins
+s'amusent. Leurs campagnes sont des bacchanales d'un rire sauvage qui
+partout fait pleurer. Les généraux donnent l'exemple. Luxembourg est
+l'autorité des jeunes, pour les plus sinistres orgies. Vendôme obtient
+du roi un congé pour se faire soigner d'une honteuse maladie (il
+revient sans nez à la cour). Villars, gai, brave, aimable, a des
+gaietés si débordées qu'un beau jeune Allemand, un prince souverain,
+est forcé de tirer l'épée (_V._ Madame). Tels généraux et tels
+soldats. Ceux-ci, sans loi ni frein, par-devant l'officier, font de la
+guerre royale une jacquerie populacière, en toute liberté de Gomorrhe.
+
+Peuple riche en contrastes. La même armée, à travers tout cela,
+présente des choses admirables. Un de ces soldats si misérables, ayant
+tué un seigneur cousu d'or, jette le vil métal et le renvoie à
+l'ennemi. À Neerwinde, nos officiers, voyant le chef des réfugiés,
+Ruvigny, qui s'était emporté au milieu d'eux et allait être pris, ne
+voulurent pas le voir, le reconnaître, le laissèrent échapper. À la
+destruction d'Heidelberg, ils faisaient l'aumône d'une main à ceux
+même qu'ils ruinaient de l'autre.
+
+La campagne de 93 s'ouvrit par cet affreux événement. On se rappelle
+qu'en 74, Turenne avait brûlé dans ce pays deux villes et vingt-cinq
+villages, détruit les vivres et les bestiaux. En 89, Duras, à
+l'incendie, ajoute la démolition; le pic, la poudre y travaillèrent.
+Spire, Worms, Manheim, furent changés en monceaux de cendres;
+Heidelberg fut atteint. Il était encore noir du feu en 93; mais hélas!
+ce ne furent plus les pierres seules qui souffrirent; ce furent les
+personnes mêmes. La ruine des villes détruites en 89 avait augmenté
+Heidelberg, la ville de cour. Cette capitale chérie du Palatin
+paraissait un plus sûr asile. C'est pour cela justement qu'elle fut si
+odieusement insultée.
+
+Le maréchal de Lorges avait passé le Rhin, et les gens d'Heidelberg
+voulaient douter encore. On leur faisait espérer le secours des
+Impériaux. Au 19 mai, la ville voit ses belles montagnes de chênes
+toutes hérissées d'épées et de mousquets. Le redouté Mélac, bourreau
+connu des Allemands, l'homme des grosses exécutions, était là, et
+couvait la ville. La lettre d'un bourgeois qui vit et subit
+l'événement (dans Limiers, XI, 554) nous dit l'agonie de terreur où on
+était. Le gouverneur perd la tête, encloue ses canons, se retire au
+château. Au fond, ne pouvant résister, il espérait pour la ville la
+miséricorde du roi, quelque égard pour le Palatin son beau-frère. Plus
+d'un bourgeois y crut aussi. Mais les autres en foule se précipitent
+pour entrer au château. On s'étouffe, on s'écrase aux portes. Les
+faibles, les dames et les enfants, refoulés dans la ville, s'entassent
+dans les églises. Le soldat entre, sans combat et à froid; il tue
+pourtant un peu, puis bat, joue et s'amuse, met de pauvres gens sans
+chemise. Mais ceci n'était rien. Quand ils entrent aux églises et
+voient cette immense proie de femmes tremblantes, l'orgie alors se
+rue, l'outrage, le caprice effréné. Ces dames, leurs enfants dans les
+bras, sont insultées, souillées par les affreux rieurs, et exécutées
+sur l'autel.
+
+Près de ces demi-mortes laissées là, la joyeuse canaille fait sortir
+les vrais morts, les squelettes, les cadavres demi-pourris des anciens
+Électeurs. Effroyable spectacle! Ils arrivent dans leurs bandelettes,
+traînés la tête en bas. Nul officier, nul chef n'eût osé empêcher
+cela. Le père de la duchesse d'Orléans, de Madame, fut
+très-spécialement distingué. On lui coupa la tête, puis on lui fit, le
+traînant par les pieds, son triomphe autour de l'église.
+
+Le narrateur, fort modéré, et qui recueille ce qu'il y a de plus
+favorable aux Français, dit qu'un de nos officiers le sauva avec sa
+famille, les mena au château. Tout y allait. Le feu étant mis vers le
+soir aux quatre coins de la ville, pour n'être pas brûlées, les
+victimes des églises durent en sortir, se traîner au château. Cette
+grande foule désespérée, sans vivres, sans abri que le ciel, resta la
+nuit dans les cours. Masse compacte à ne pas remuer. Quelle fut encore
+leur épouvante, quand on sut que, pour brusquer la reddition de la
+place, on allait y jeter des bombes. Une seule qui eût éclaté, dans
+une foule si serrée, aurait emporté par centaines des membres et des
+têtes. On se rendit. La nuit du 23, tous partirent. Ils étaient quinze
+mille. Désordre immense; effroi. Les maraudeurs pouvaient les suivre,
+en faire ce qu'ils voudraient. Ils étaient dispersés, éperdus, ne
+pouvaient même se rejoindre. On n'entendait que des cris de douleur,
+du mari qui cherchait sa femme ou ses enfants perdus. Mais personne ne
+s'arrêtait. On allait dans la boue, à travers les ténèbres. Nulle
+nourriture. Des femmes grosses succombèrent, accouchèrent, délaissées;
+les nouveau-nés mangés des chiens!
+
+L'homme d'Heidelberg ajoute avec une douceur surprenante: «Il y eut,
+dans tout cela, plus de licence que de volonté. Des officiers payèrent
+de leur bourse les ravages et les incendies qu'ils ne faisaient que
+par ordre.»
+
+L'armée du Rhin ne fit plus rien après ce bel exploit. Elle
+s'affaiblit en envoyant des troupes à celle de Flandre, dont le roi
+venait de prendre le commandement (7 juin 93). Il était tard dans la
+saison, et cependant le prince d'Orange n'avait pu mettre à fin le
+grand travail de négociation qui préparait chaque campagne. Il n'avait
+pas encore toutes ses forces. Il devina très-bien que le roi, ayant
+pris Mons et Namur, visait Liége ou Bruxelles. Il prit poste à
+Louvain, d'où il était à demi-route pour secourir également les deux
+villes menacées. Il ne pouvait mieux faire. Mais sa situation n'était
+pas bonne. Liége, français de coeur, ne voulait pas de son secours,
+et, s'il en approchait, pouvait bien tourner contre lui.
+
+L'armée du roi, au contraire, était gaie, pleine d'espoir. Les
+princesses étaient à Namur avec un monde de dames, d'officiers de
+chambre et de bouche, de musiciens, tout un complet Versailles. On
+s'amusait. Madame la Duchesse, avec sa petite Caylus, faisait un roman
+satirique où sa soeur, la belle Conti (qu'elle y nommait Julie, fille
+d'Auguste), avait les moeurs de Messaline. On se croyait établi là, et
+on s'y était arrangé. Tout à coup ordre de départ. Le roi retourne.
+Pour faire un siége, il faut une bataille, et il ne veut pas la
+livrer. Même reculade qu'en 76 devant Bouchain, ici plus triste
+encore. Luxembourg qui, dit-on, se croyait sûr de vaincre, se jeta aux
+genoux du roi. Un conseil que l'on tînt se garda bien d'être moins
+sage, moins prudent que Sa Majesté. Le pis, c'est qu'après son départ
+elle eut lieu, cette bataille, et que Luxembourg la gagna.
+
+Luxembourg sentait bien quel serait l'effet en Europe, si, avec une
+armée nombreuse, il ne se battait pas. Quoique affaibli d'un
+détachement qu'on renvoya au Rhin, il était supérieur en force, et il
+le devint encore plus quand Guillaume, pour retenir Liége, y jeta
+vingt mille hommes. Il n'en avait que cinquante mille contre
+quatre-vingt mille Français. Il y fut admirable de bravoure et
+d'obstination. Le village de Neerwinden, où il s'était fortifié, fut
+défendu, pris et repris, perdu, et pris encore. Les princes français
+étaient tous à la tête de ces charges acharnées. Guillaume mit pied à
+terre quatre fois, mêlé à son infanterie. Il était fort reconnaissable
+par la Jarretière qu'il portait et son étoile de diamants. Trop
+faible, il refusait le poids de la cuirasse que l'on portait encore.
+Il ne fut pas blessé, mais frôlé de trois balles, dont l'une effleura
+sa perruque, l'autre son habit; une autre le serra au côté de si près
+qu'elle coupa son ruban bleu. Macaulay, à ce sujet, note
+ingénieusement le caractère moderne de la guerre. La bataille n'est
+pas ici entre les forts, entre Hector et Ajax, mais entre les plus
+faibles, le nain bossu, le squelette asthmatique, dont l'un fit les
+brillantes charges et l'autre couvrit l'armée anglaise par une fière
+retraite qu'on ne poursuivit pas. (29 juillet 1693.)
+
+Dix mille Français, dix-sept mille alliés, restèrent pour engraisser
+la terre. On se battait des deux côtés avec une fureur inexplicable.
+Il n'y avait nul fanatisme, ni religieux, ni politique. Mais tel est
+le sauvage enivrement de la guerre. Il va toujours croissant, sans
+cause. Les Français, en 90, avaient tué et brûlé en Piémont. Les
+Piémontais en 91 ont brûlé, tué, en Dauphiné. Et pourtant en 93,
+l'armée de Catinat est aussi furieuse que si elle n'avait provoqué.
+Elle détruit encore les villages, les granges, pour que, l'hiver,
+l'habitant meure de faim. Elle détruit les belles villas, dont chacune
+était un musée. On met en pièces les statues, les tableaux. Le 4
+octobre, à la Marsaille, bataille horriblement cruelle, nos Français
+catholiques, voyant en face, dans les rangs piémontais, les Français
+protestants, s'y acharnèrent, bien moins par haine religieuse que par
+rivalité de guerre, par cette émulation féroce qu'on vit dans la
+guerre de Trente ans. Les catholiques avaient la baïonnette, récemment
+adoptée chez nous. Ils ne tirèrent pas, mais coururent, confiants dans
+cette arme terrible. Ce fut une boucherie, longtemps même après la
+bataille. Les réfugiés, les Piémontais, les Allemands du duc de
+Savoie, furent égorgés jusqu'au dernier.
+
+La guerre, en mer, n'était pas moins terrible, et le commerce avait
+cessé. La France avait tout l'avantage d'un pays ruiné, point de
+marchands à protéger, nul embarras de défensive, un grand nombre de
+matelots inoccupés, donc, grande facilité d'attaque. La misère
+excessive, les mauvaises récoltes, le pain à vingt sols (quatre francs
+d'aujourd'hui), tout cela précipitait les hommes vers la mer. La
+marine de France ne songea plus qu'aux prises. Le roi se fit pirate.
+Je veux dire qu'on ne dirigea guère nos flottes que vers des coups de
+main lucratifs. On n'osait plus sortir de Londres ou d'Amsterdam qu'en
+grandes caravanes, escortées de vaisseaux de guerre. Quatre cents
+vaisseaux marchands, en une fois, ce qu'on appelait la flotte du
+Levant, sortent de la Tamise en 1693. Mais Tourville et d'Estrées,
+plus heureux qu'en 92, opèrent leur jonction, surprennent à Lagos
+cette énorme flotte. Ils battent, ils dispersent, ils détruisent,
+calamité immense. Quelque Français qu'on soit, comment se réjouir de
+ces grandes destructions de paisibles marchands, pères de famille
+étrangers à la guerre, de ces vastes noyades de trésors qui ne
+profitent à personne? De telles expéditions, très-cruelles à nos
+ennemis, nous rapportaient fort peu. Pontchartrain en tirait quelques
+millions à peine. La guerre s'en irritait, s'envenimait. L'Angleterre
+enragée, de plus en plus, se donna à Guillaume et lui fournit les
+sommes fabuleuses qui lui firent sa victoire, son traité vainqueur de
+Ryswick.
+
+Ce qui exaspéra l'Anglais, c'est que, depuis la Hogue, se croyant le
+maître des mers, il ne pouvait cependant bloquer nos ports. Devant
+Dunkerque, il tenait à grand frais une escadre permanente, et Jean
+Bart sortait à toute heure.
+
+Il s'appelait Bart, et non Barth, c'est-à-dire qu'il était Français,
+d'origine normande, de Dieppe, du Pollet, ce faubourg des pêcheurs. De
+longue date, les Bart s'étaient établis à Dunkerque pour se faire
+pêcheurs d'hommes, autrement dit, corsaires. Les Hollandais faisaient
+tant de cas de ces Dunkerquois, qu'ils n'en prenaient pas un sans le
+faire pendre. Mais on n'en prenait guère; ils se faisaient sauter.
+Ainsi fit Jacobsen, grand-oncle de Jean Bart, nommé le _Renard de la
+mer_.
+
+Il y avait dans ces familles, où l'on ne savait lire, une science
+étonnante. Le détroit et la Manche, la mer du Nord, ils savaient tout
+cela de tradition dans le plus terrible détail. Ils connaissaient les
+bancs, à toute profondeur, les courants, les marées, savaient les
+jours, les heures, les passes très-précises où l'on pouvait parfois
+voguer sur un écueil. Ils passaient par des lieux, des temps et des
+tempêtes où personne n'aurait su le faire. Ils faisaient des choses
+insensées (du moins qui semblaient telles), mais qui réussissaient. La
+mer, dans cette intimité qu'ils avaient avec elle, leur permettait de
+hasarder ce qui eût fait périr tout autre. Le forçat protestant
+Marteilhe vit le frère de Jean Bart (un pêcheur, toujours gris),
+sauver ainsi la flotte des galères qu'on avait si imprudemment mises
+dans l'Océan. Par un horrible temps, où l'on ne ramait plus, ce Bart
+osa tendre des voiles; par un revirement terrible, mais sauveur, la
+flotte tourbillonne... On se croyait perdu. On était au quai de
+Dunkerque.
+
+Ces braves gens faisaient un peu de tout, de la pêche, de la
+contrebande, pour se délasser de la course. Ainsi, jadis, nos
+flibustiers avaient varié leurs industries. Ce qu'ils firent à
+l'Espagne, les Dunkerquois le firent à la Hollande. Jean Bart a
+quelques traits (plus nobles) de Montbars l'exterminateur.
+
+Son début fut la contrebande. De douze à seize ans, il la fit à
+l'école la plus cruelle, sous un certain Picard, fameux pour sa
+férocité. Mais il avait l'ambition de servir un bien autre chef. Il
+alla se donner au grand Ruyter, jusqu'à vingt et un ans. Ainsi, tout
+jeune encore, il put, sous son bon maître, coopérer au plus beau coup
+du siècle, la fameuse visite que Ruyter fit à la Tamise, son séjour à
+Chatham, où il resta tant qu'il voulut. Un tel fait crée des hommes.
+Jean Bart revint en France. Il était Jean Bart pour toujours.
+
+C'était un grand garçon, blond, de beau teint, avec des yeux bleus,
+une physionomie heureuse. Il était très-robuste (une fois, se sauvant
+d'Angleterre, il rama deux jours et deux nuits). Avec cette grande
+vocation pour tuer, il était fort brave homme, affable et bon enfant,
+charitable à tous ceux qui venaient lui conter leurs malheurs. Il
+n'avait aucune gloriole. Ce que Forbin, son rusé camarade, dit, qu'il
+le menait en laisse, le montrait comme un ours, est extrêmement
+vraisemblable. Bart parlait peu, n'écoutait pas, ayant toujours sa
+guerre en tête, quelque chose devant les yeux. Quelle? La mer, la mer
+de Hollande, la grande mer aux harengs. Il en avait un sens parfait,
+profond. Il savait que c'était là les vraies mines d'or qui soldaient
+la coalition. Par une lettre de Seignelay, on voit que l'idée fixe de
+Jean Bart eût été d'y croiser toujours, vers le nord et vers la
+Baltique. Le ministre aima mieux le faire courir à son profit. Sous
+Pontchartrain, Jean Bart, revenant à la charge, demanda qu'on
+organisât une croisière de légères frégates pour inquiéter, empêcher
+le commerce de couper ses communications. Cette escadre, tantôt
+réunie, tantôt séparée tout à coup, aurait dans l'Océan des points de
+ralliement déterminés d'avance. Cruelle idée, mais de génie, qui
+devait supprimer la sécurité sur toutes les mers. Pontchartrain opposa
+d'abord un refus aigre et sot. Forbin, plus habile que Jean Bart, fit
+réussir l'idée et se l'appropria. Les résultats en furent immenses. On
+ne voyait dans Londres que marchands pâles, épouvantés, désespérés.
+Devant les grandes flottes anglaises, Jean Bart entrait, sortait
+comme il voulait, avec son Provençal Forbin. La gaieté de Ruyter (_V._
+son portrait au Louvre) était dans ces deux hommes, dans leurs
+redoutés bâtiments. Forbin montait les _Jeux_, et Jean Bart la
+_Railleuse_. Jamais hommes ne jouirent autant de ces terribles fêtes
+de l'abordage et du triple péril d'un combat à mort sans retraite
+entre la mer et l'incendie. Il paraît qu'il y a là des douceurs, des
+délices que les élus connaissent. Les gens de Saint-Malo en prenaient
+largement leur part. Un jeune homme, Duguay-Trouin, fou de femmes et
+de jeu, trouvait pourtant dans l'abordage de bien autres plaisirs. Il
+raconte qu'il tremblait d'abord, puis s'y délectait tellement qu'il
+allait plus loin que les autres. Cassart, de Nantes, ne fut pas moins
+terrible. Mais pas un d'eux n'a emporté la gloire de l'Ours du Nord,
+qui, seul, put toujours entrer et sortir de Dunkerque avec liberté, et
+qui, sans parler de ses prises sur les Anglais, à la Hollande seule
+prit ou brûla sept cents vaisseaux.
+
+Cet homme, qui fit tant de prises, eut des millions, en main, n'eut
+pas grande faveur et ne fit pas fortune. Il avait 2,000 livres de
+pension. Ce ne fut que fort tard, près de sa mort, que le roi le fit
+chef d'escadre. Il laissa 24,000 francs. Il fut payé de bien autre
+monnaie, en gloire proverbiale et populaire. Il eut cet insigne
+bonheur, en 94, de nourrir la France affamée. Il prit un grand convoi,
+qui fit tomber le boisseau de blé de trente francs à trois. La
+nouvelle, portée à Versailles par le fils de Jean Bart, mit partout
+une grande joie. Le roi lui donna la noblesse, dont il n'avait que
+faire. Mieux avisée, une femme charmante, qui, dans ses vices, gardait
+du coeur, pourtant, la fille de la Vallière, princesse de Conti, pour
+porter à son père, lui remit une fleur.
+
+Ces coups d'audace et d'héroïsme, le grand succès que Jean Bart eut
+encore peu après, en brûlant 55 vaisseaux, n'empêchaient pas les
+grandes flottes des Anglais de dominer la mer. Ils vinrent à leur aise
+insulter cruellement nos ports en 93 et 94, par les machines
+infernales qui menacèrent Saint-Malo, détruisirent Dieppe, mutilèrent
+Dunkerque et le Havre. Ils auraient certainement occupé Brest, si
+Marlborough ne nous eût avertis de cette expédition. Vauban y accourut
+à temps et écrasa les assaillants. Grande honte, pourtant, de n'avoir
+été sauvé que par l'avis d'un traître.
+
+Chose plus humiliante et plus inattendue, Guillaume prit l'ascendant
+sur terre. Luxembourg était mort; le roi l'avait remplacé par son ami
+d'enfance, Villeroi, le brillant, _le charmant_ (toutes les femmes
+l'appelaient ainsi), irrésistible à cinquante ans. Mais tel il ne fut
+pas sur le champ de bataille. Il emmenait, il est vrai, un bagage
+embarrassant, le jeune duc du Maine, qu'il fallait faire briller et ne
+pas exposer. Cette fine petite fouine de cour, dressée au demi-jour
+dans la chambre d'une femme, ne supporta pas la lumière, défaillit
+devant l'ennemi. On pouvait accabler à part Vaudemont, lieutenant de
+Guillaume; mais il fallait une bataille. Le succès était sûr, Villeroi
+l'avait promis au roi. Au moment, le petit homme n'eut pas même la
+force de déguiser sa peur. On demandait ses ordres, il demanda son
+confesseur. Pendant qu'il songe à son salut, Vaudemont accomplit le
+sien. Rien ne fut plus sensible au roi que cette honte. Personne n'osa
+l'en avertir. Il ne l'apprit que par les gorges chaudes qu'en firent
+les gazettes hollandaises. Il eût étouffé de mauvaise humeur, si, pour
+une occasion légère, il n'eût cassé sa canne sur le dos d'un laquais.
+Il ne recula pas devant la vengeance plus directe, que promettaient
+les nouveaux complots contre Guillaume.
+
+Celui-ci, dans cette campagne, trouva son apogée. La fortune, qui si
+longtemps avait chicané avec lui, vaincue par la persévérance, rendit
+hommage à la sagesse. Tel fut le secret, l'admirable rapidité de ses
+opérations, qu'avant qu'on se fût mis en garde, ses forces (anglaises
+et alliées) convergèrent vers Namur. Boufflers n'eut que le temps de
+s'y jeter. Ce très-bon général y avait avec lui toute une armée, seize
+mille hommes. La grande armée de Villeroi arrivait. À Versailles, on
+croyait Guillaume en danger. Mais l'art d'attaquer et de défendre les
+places, désormais régularisé, permit au très-habile Cohorn de
+reprendre Namur aussi bien que Vauban, naguère, avait su le lui
+prendre. Les gardes de Guillaume et autres troupes anglaises se
+montrèrent dans l'attaque, à travers le fer et le feu, d'une ténacité
+surprenante. La ville fut prise le 6 juillet, Boufflers renfermé dans
+le château.
+
+Que faisait Villeroi? Il se promenait en Flandre et en Brabant. Il
+écrasait de bombes la ville inoffensive de Bruxelles, pour venger,
+disait-il, nos ports incendiés. Six couvents, quinze cents maisons
+anéantis. Des masses de dentelles, de tapisseries brûlées. Force
+femmes tuées, ou qui moururent de peur. L'électrice de Bavière en fit
+une fausse couche. Cette barbare et ridicule expédition ne pouvait
+faire manquer l'affaire de Guillaume. Villeroi vint enfin, ayant
+ramassé 80,000 hommes, en vue de Namur. Boufflers, du haut de sa
+citadelle, le voyait déjà, l'espérait, écoutait avec joie la promesse
+du salut, une salve de cent coups de canon que lui fit Villeroi.
+C'était l'heure attendue. À Versailles, le roi, madame de Maintenon,
+avaient communié, et le saint-sacrement était exposé dans la chapelle.
+Guillaume, comme tout le monde, croyait à la bataille. Le 19 juillet,
+tout était prêt. Mais Villeroi avait vu la bonne position de
+Guillaume; il battit en retraite. Et Boufflers, sans espoir, ayant,
+pour son honneur, repoussé encore un assaut, rendit la citadelle (26
+août 1694).
+
+Très-grand événement militaire, le plus grand depuis cinquante ans. La
+France y perdit l'ascendant qui datait de la bataille de Rocroi.
+
+Les Anglais, d'orgueil et de joie, perdirent presque l'esprit. Maîtres
+des mers, ils crurent l'être de la terre. Ils s'exagérèrent même la
+valeur du succès, l'estimant très-grossièrement comme une supériorité
+de race et de vigueur physique. Tout l'honneur de l'affaire fut pour
+un certain Cutts, dont on fit un Ajax, et dont on dit des choses
+ridicules. Ce Cutts, assurait-on, était si fort qu'il avait passé à
+travers le feu sans se brûler. Swift en fit une farce: _Description de
+la Salamandre._
+
+Le héros, après Cutts, et plus justement, fut Guillaume.
+«L'Angleterre, quoi qu'il fît, était décidée dès lors à trouver tout
+bien» (Macaulay). L'Europe reconnut son incontestable grandeur. La
+coalition lui obéit (moins le duc de Savoie, que regagna la France).
+Sa marche fut facile et simple. Tout alla au torrent des Whigs, et,
+pour la première fois, il y eut un ministère vraiment parlementaire.
+Guillaume, sans crainte ni danger, lâcha la presse et la fit libre.
+Elle était tout entière pour lui. La banque naissante de Londres reçut
+de toutes parts des capitaux pour les prêter largement au roi. Cela
+tranchait la question d'avenir. On savait bien que Jacques, s'il
+revenait, n'en payerait pas un sol; il eût plutôt fait pendre les
+prêteurs. Ceux-ci, de plus en plus nombreux, furent d'ardents
+orangistes. L'Angleterre, entraînée par eux, fit pour ainsi dire au
+dernier vivant avec Guillaume. La Banque devint le fort et la
+forteresse des Whigs. Le parti déclinant des Tories se réfugia surtout
+dans l'Église.
+
+Le plus flatteur, peut-être, pour Guillaume, fut l'admiration de la
+cour de France, qui lui rendit enfin justice. Un jacobite distingué,
+Middleton, ayant quitté Guillaume et venant à Versailles, fut étonné
+d'entendre dire au roi et aux ministres: «C'est un grand homme.» Il
+n'en pouvait croire ses oreilles.
+
+Jamais une vie personnelle n'eut un tel poids dans la balance du sort.
+Jamais aussi on ne désira plus que cette vie fut tranchée. Le fils de
+Jacques, le froid et très-intelligent Berwick, raconte qu'il détailla
+au roi un nouveau plan d'assassinat, et que Louis XIV n'y fit aucune
+objection. Seulement il voulait ne donner des troupes qu'_après_ le
+meurtre, lorsque l'insurrection aurait déjà éclaté. Les jacobites les
+désiraient _avant_.
+
+Macaulay explique parfaitement les deux complots qui se tramaient,
+l'un, celui de Charnock, qui, pendant deux années, y travailla à
+Londres; l'autre, celui d'un Barclay, homme de Saint-Germain, qui en
+sortit sous le prétexte, alors admis et à la mode, d'aller se faire
+guérir de certain mal. Vingt autres, dans le même but, quittèrent un à
+un Saint-Germain. L'affaire était manipulée à Londres par un bon
+moine. Il était arrangé qu'un dimanche, Guillaume passant pour aller à
+l'office ou à la chasse, on tirerait sur lui. Le coup n'était pas mal
+monté. Mais l'hésitation du roi de France, la tardive arrivée des
+troupes à Calais, l'apparition de Jacques, tout cela ralentissait ou
+compromettait le complot. Il fallait beaucoup d'hommes. Un défaillit,
+et dit ce qu'il savait. L'affaire dès lors fut terrible pour Jacques,
+terrible pour la France. Elle créa pour Guillaume une telle unanimité,
+qu'il n'y en avait pas eu de pareille depuis la Conspiration des
+poudres. Tout ce qui, en Angleterre, savait écrire, s'engagea par
+écrit à défendre ou venger le roi. Il y eut 314,000 signatures.
+Guillaume se sentit si haut, si fort, dans ce moment, qu'il ne voulut
+savoir aucun des noms des traîtres; il fit couper la tête aux
+assassins qui offrirent de les révéler. Un délateur tardif lui
+désignait les chefs des Whigs; Guillaume fit venir et embrassa les
+dénoncés.
+
+Louis XIV, ayant détaché la Savoie de la coalition, hésitait à subir
+la condition humiliante que l'épuisement lui imposait, _la
+reconnaissance de Guillaume_. La Chambre des communes supplia
+celui-ci de n'accorder nulle négociation, si, au premier article, il
+n'était reconnu roi d'Angleterre. La France était si bas, que l'impôt
+ne rendait plus rien. Le désespoir fit perdre le respect. Un grand cri
+de douleur, de révolution, échappe au Mirabeau du temps, un petit juge
+de Rouen, l'immortel Boisguilbert (1697). Nous en parlerons tout à
+l'heure.
+
+Au contraire, le crédit anglais se relevait. L'_Hypothèque générale_,
+la création d'un fonds consolidé, rassurant les prêteurs, Guillaume
+eut l'argent qu'il voulut: il se retrouva riche et fort à la fin de
+cette longue guerre. Nous, nous étions _in extremis_. Contre l'Espagne
+même, «qui ne put réunir mille hommes,» nous avions eu peu de succès.
+Nous n'occupâmes Barcelone que par l'abandon de la garnison espagnole.
+En Amérique, on surprit Carthagène. Une société d'armateurs envoya une
+flotte sous l'amiral Pointis, qui, sans scrupule, se fit aider par
+douze cents flibustiers. Effroyable assistance, qui fit, dans une
+ville rendue par capitulation, un des plus grands malheurs du siècle.
+Il y avait à Carthagène d'énormes masses d'or qu'on devait partager
+avec les flibustiers. Mais Pointis vola les voleurs, enleva les
+lingots en mer. Les flibustiers, exaspérés, se vengèrent sur la pauvre
+ville, renouvelèrent plus cruellement les horreurs d'Heidelberg, et
+firent subir aux femmes la plus infâme exécution.
+
+Ce honteux et barbare succès ne relevait pas nos affaires. Il fallut
+se soumettre à avaler l'amère pilule, _reconnaître Guillaume_,
+promettre de ne plus le troubler dans la possession de ses trois
+royaumes, _de n'aider plus ses ennemis_ ni les conspirateurs (1698).
+
+Il fallut rendre tout ce qu'on avait pris depuis le traité de Nimègue
+(1678) et restituer tous les vols. L'Empire encore cette fois perdit
+seul; on garda l'Alsace.
+
+La question n'était pas moins tranchée et sur terre et sur mer, par la
+Hogue et Namur, contre la France et le catholicisme. L'Angleterre se
+sentit le pilote des affaires humaines, et se dit: _Rule! Britannia!_
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+MISÈRE--DISSOLUTION--LIBERTINS--QUIÉTISTES--ESSOR DU SACRÉ-COEUR
+
+1696-1700
+
+
+La France, par moments, a de nobles réveils; elle se souvient alors
+des grands hommes et des grandes choses. La mémoire lui revient, et
+son âme est hantée d'illustres revenants qui, dans leur temps, furent
+cette âme elle-même. Qu'un de ces moments vienne! puissions-nous voir,
+sur le pont de Rouen, vis-à-vis de Corneille, la statue d'un grand
+citoyen, qui, cent années avant 89, fit partir de Rouen la voix
+première de la Révolution, avec autant de force et plus de gravité que
+ne fit plus tard Mirabeau.
+
+Cet homme, courageux entre tous, était juge au bailliage de Normandie
+(petit tribunal de première instance); il s'appelait Pesant de
+Boisguilbert. Son admirable livre, _le Réveil de la France_, précéda
+de dix ans _la Dîme royale_ de Vauban et les secrets mémoires que
+Fénelon envoyait de Cambrai à Versailles.
+
+Sa supériorité sur eux est de deux sortes: l'audace de l'initiative,
+l'originalité des vues.
+
+Nous ne voulons rien ôter à Vauban ni à Fénelon. Mais cependant que
+risquaient-ils? Vauban, un maréchal, sacré par nos victoires, par tant
+de siéges heureux qui avaient fait la victoire du roi, Vauban,
+bouclier de la France, et, comme tel, inviolable, propose dans sa
+_Dîme_ une réforme aussi timide qu'elle est impraticable, de lever
+l'impôt en nature. Il s'adresse au roi et à la noblesse, promet à
+celle-ci de la relever, de lui rendre de grands avantages. (Voir la
+collection de ses mém. à la Bibliothèque.)
+
+Fénelon, à l'époque de sa grande faveur près de madame de Maintenon,
+vers 1693, lorsqu'elle le pria de lui dire à elle-même _ses propres
+défauts_, fit dans la même forme (et certainement à sa prière) une
+lettre au roi sur ses défauts, sur ceux de son gouvernement. Madame de
+Maintenon parle de cette lettre (en 95 à Noailles, v. Rulhières), mais
+elle ne dit point du tout que la lettre fut montrée au roi. Il
+faudrait ignorer la cour et sa situation, toute l'histoire du temps,
+ignorer la timidité de madame de Maintenon, ignorer l'orgueil
+irritable du roi, pour croire qu'elle hasarda d'envoyer une telle
+lettre anonyme à son adresse. L'auteur, trouvé bien vite par les
+limiers de la police, eût été droit à la Bastille. Ce fut évidemment
+une chose confidentielle, un amusement entre elle, Fénelon, les ducs
+et duchesses de Beauvilliers et de Chevreuse. Les filles du roi
+écrivaient contre lui des lettres et des chansons. Le petit groupe
+quiétiste put faire contre lui des mémoires.
+
+Plus tard, Fénelon, archevêque de Cambrai, prince d'Empire, exilé dans
+son diocèse, ne pouvant rien craindre de plus, n'ayant rien à faire
+qu'à attendre la mort du roi et l'avénement de son élève, put être
+hardi tout à son aise. Le _Télémaque_, publié en 1700 (contre sa
+volonté, dit-on), lui avait aliéné le roi pour toujours. La glace
+ainsi cassée décidément, il put écrire et envoyer aux ducs de
+Beauvilliers et de Chevreuse des mémoires sur la situation de la
+France. Ces très-prudents, très-timides amis, lisaient cela au duc de
+Bourgogne, mais auprès du roi n'en usaient (s'ils en usèrent jamais)
+qu'avec d'infinis ménagements. Dans ces mémoires, que voulait Fénelon?
+Soulager le peuple _en relevant la noblesse_, faire le traité des
+moutons et des loups. Il voulait, dans le _Télémaque_, pacifier la
+société en l'immobilisant en castes invariables, dont chacune
+porterait tel habit. Salente est copié sur le pensionnat de Saint-Cyr.
+
+Tout cela fut écrit visiblement pour une petite société de grands
+seigneurs. Fénelon en est de naissance; c'est à la noblesse qu'il
+parle.
+
+Avec plus de douceur et de désintéressement, ses idées diffèrent peu
+de celles de Saint-Simon et de Boulainvilliers.
+
+Boisguilbert parle au peuple, à tous. C'est sa première et redoutable
+originalité. Pour la réforme, il attend peu d'en haut.
+
+Il pose cette réforme dans une grande simplicité: «_La permission pour
+le peuple de labourer, de commercer_,» de vivre, d'échapper aux cent
+mille liens créés, pour la plupart, par la bureaucratie, la
+réglementation infinie de Colbert, tellement aggravée encore depuis sa
+mort.
+
+D'où viennent tous les maux de la France?
+
+1º _On ne consomme plus_, on ne peut consommer. L'impôt, la rente,
+absorbent tout. L'impôt est proportionnel en sens inverse. Une ferme
+de quatre mille livres de rente paye dix écus; une de quatre cents
+livres paye cent écus. La première, dix fois plus forte, paye dix fois
+moins; donc, au total, le riche paye _cent fois moins_ que le pauvre.
+
+2º _On ne circule plus._ Les aides et les douanes empêchent le
+transport. Les denrées pourrissent et périssent. Le droit sur le
+détail est tel qu'un sou de vin se vend vingt sous. Les commis,
+maîtres des auberges qui sont sous leur terreur, se chargent de leur
+vendre du vin. Ils tuent toutes celles des campagnes. On fait huit
+lieues sans boire, sans trouver un abri.
+
+À qui la faute? Là, l'auteur montre un grand courage. La faute? aux
+financiers, _aux traitants_, qui ruinent le pays pour leur profit, non
+pour l'État. Et, derrière les traitants, il voit la main _des
+princes_, qui partagent avec eux. Plus loin encore, en remontant dans
+le passé, il voit _l'Église_. Elle s'est fait donner _le domaine_
+royal, qui jadis dispensait d'impôt. Elle a enlevé _la dîme_ au roi,
+qui, à la place, a mis la taille.
+
+Ainsi «les biens du peuple ont été saisis.»--Qui dit cela? Le peuple
+même. «Dans ces mémoires, _quinze millions d'hommes_ parlent _contre
+trois cents personnes_ qui s'enrichissent de leur ruine.»
+
+Terrible et menaçante désignation, qui, en face de la nation, montre
+le gouffre: les princes, hauts seigneurs et traitants, qui ensemble
+dévorent toute la substance publique.
+
+Le principal remède, selon lui, c'est de rendre la _taille générale_,
+de tailler tout, princes, nobles et clergé, d'y joindre un impôt
+uniforme _par feu_, de supprimer les aides, les douanes intérieures,
+de rendre le mouvement au pays, à la France le droit de commercer avec
+la France.
+
+Remède insuffisant, comme on l'a dit. On lui reproche aussi, avec
+raison, de s'exagérer le passé, d'y placer je ne sais quel paradis qui
+ne fut jamais. Il est trop dur, injuste pour Colbert, ne tient pas
+compte de la fatalité qui a pesé sur lui, l'a fait agir contre ses
+idées propres.
+
+Avec tous ces défauts, c'est encore Boisguilbert qui donne la plus
+précieuse lumière sur ce passé. Nous lui devons d'avoir marqué le
+point précis de la révolution qui, au milieu du siècle, fit passer la
+propriété des mains des travailleurs aux mains improductives. Sous la
+terrible administration de Mazarin, surtout de 1648 à 1651, pendant la
+Fronde, la taille fut doublée par l'État. Et cet État, d'ailleurs, ne
+maintenant aucun ordre public, les riches, les notables, firent en
+famille, à leur profit, d'inégales et d'injustes répartitions de
+l'impôt. Les petits propriétaires, nés sous Sully et Richelieu, furent
+écrasés, et se hâtèrent de vendre à vil prix aux seigneurs de
+paroisse.
+
+Grande et cruelle révolution. Les seigneurs ne restèrent pas là pour
+profiter de ces terres achetées. Ils vinrent à la cour tant qu'ils
+purent, et pendant qu'ils s'y ruinaient, leur intendant, pressurant le
+fermier, rendant le travail misérable, les ruinait d'une autre façon.
+Les nobles, tant favorisés, ne vivotaient pourtant qu'en empruntant.
+Cela fut dévoilé quand ils demandèrent et obtinrent du roi qu'on
+laisserait leurs emprunts inconnus, qu'on supprimerait la publicité
+des hypothèques, établie par Colbert. Mais qui pouvait avoir le
+courage de leur prêter? Leur intendant, qui seul savait au vrai ce
+qu'ils avaient encore, et qui ne prêtait qu'à coup sûr sur ces biens
+que lui-même avait dans les mains. C'est la principale origine des
+_traitants_, des Boisfranc, Crozat, Bechameil, et autres, qui
+_traitèrent_ dans l'impôt, dans les fermes royales, et ruinèrent
+l'État, comme ils avaient ruiné leurs maîtres.
+
+«Mais ces traitants, devenus seigneurs, propriétaires de terre, ils
+avaient des fermiers qui la leur labouraient. Pourquoi est-elle
+improductive?» Les nouveaux maîtres sont absents, comme l'ont été les
+vrais seigneurs. De cette terre qu'ils n'ont vue jamais, ils tirent
+beaucoup. Elle est deux fois mangée par la rente et l'impôt. Les
+bestiaux disparaissent, et avec eux l'engrais et la fécondité. Enfin,
+sur cette agriculture éreintée, comme la bête agonisante au combat de
+taureaux, arrive le _matador_, le tueur; c'est l'_Enregistrement_.
+Dans l'intérêt fiscal, il veut des mutations fréquentes, et défend les
+baux à longs termes, qui auraient pu encore intéresser le fermier à la
+terre et perpétuer la culture!
+
+«Et le noble, que deviendra-t-il?» C'est ce grand peuple en guenilles
+élégantes, qui pique les assiettes des seigneurs, qui mendie une
+place dans les bureaux de Pontchartrain, de Barbezieux ou de Torcy.
+«Pour travailler?» Fi donc! Pour se vouer au plus profond repos. Le
+commis-noble a le mépris, l'horreur du travail, à ce point que tout se
+paralyse. À la mort du grand roi, on trouva à la Bastille un homme qui
+depuis trente-cinq ans y était sans savoir pourquoi. C'était une
+méprise; on l'avait mis là pour un autre, et, dans ces trente-cinq
+ans, on n'avait pas eu le temps de chercher son dossier.
+
+Des professions nouvelles commencent pour la noblesse. D'innombrables
+tripots, aux tournois de leurs tapis verts, voient jouter la
+chevalerie nouvelle; un mot a enrichi la langue: _chevalier
+d'industrie_. Pour toute industrie, d'autres n'ont que leur élégance,
+une figure de fille effrontée.
+
+Dans la collection des modes de Bonnard, regardez ce joli jeune homme
+qui, adossé aux piliers de la scène, dans une gracieuse pose, éclipse
+les acteurs. Ce garçon avisé fait déjà le commerce que fera demain
+Richelieu, héros du genre, qui, de chaque maîtresse, prendra au moins
+douze louis.
+
+Ce qui, sous Henri III et du temps du père de Condé, de Mazarin, etc.,
+s'appelait les moeurs italiennes; ce qu'on notait alors comme
+excentricité, devient fort ordinaire en France. Vers le milieu du
+siècle, Monsieur, Choisy et autres, s'habillaient volontiers en
+femmes. Burlesque carnaval de quelques jeunes fous, qui peut-être
+choquait moins encore que l'habit d'homme efféminé qu'on porte
+généralement aux temps de la vieillesse de Louis XIV. La parure
+féminine, mouches et manchon, etc., mêlée au costume viril, est
+l'enseigne dégradante et comme le drapeau d'un ambigu de vices
+effrontément unis et étalés.
+
+Même immoralité dans les modes de femmes. Les gravures très-soignées
+de modes, étant la plupart des portraits de grandes dames bien
+connues, sont significatives. Elles n'ont plus les beaux traits
+classiques des Ninon et des Montespan, ni le riche épanouissement
+qu'on montrait sans façon. Le diable n'y perd rien. Si l'on ne laisse
+plus voir de dos, d'épaules, le peu qu'on montre et que l'on semble
+offrir, n'est que plus provoquant. Le front tout découvert, les
+cheveux relevés dont on voit toutes les racines, le très-haut peigne
+ou bonnet diadème, ont une audace qui ne correspond guère à des
+visages d'enfants à traits petits et mous. Cette enfance, si peu
+naïve, avec la steinkerque masculine, leur donne l'air de mignons de
+sérail ou de fripons de pages qui auraient volé des habits de femme.
+Telles elles voulaient être, pour plaire à la dépravation.
+
+À peine, aux premiers moments du mariage et pour avoir un héritier, le
+mari se faisait l'effort de penser à sa femme. Les plus honteux moyens
+pour créer sans désir devenaient nécessaires. Elles-mêmes avouaient
+avec simplicité cette chose humiliante, que l'infamie d'un tiers
+pouvait seule ranimer ces morts. Ce qu'avouait madame d'Elbeuf dépasse
+tout Suétone. Et Saint-Simon en rit, la chose évidemment n'étant rare
+ni mystérieuse.
+
+Tout cela, chaque semaine, allait au confessionnal. On n'en épargnait
+pas la moindre chose au prêtre. Le pénitent malicieux ne lui faisait
+pas grâce. À lui de blanchir tout. Les Jésuites, en particulier, ne
+gardaient leur crédit qu'à la condition de laisser faire. Leur
+discussion avec leur général, leurs divisions, leurs reculades en 97,
+les achevaient. Ils lâchaient tout, acceptaient tout. D'autant plus on
+allait à eux, mais comme on va à la borne banale du carrefour,
+constamment hantée des passants. Les résultats témoignent qu'ils
+étaient arrivés aux derniers avilissements de l'indulgence. Les plus
+dévots ménages, confessés chaque jour, sont stériles ou presque
+stériles. La femme, ayant mari, amants, ne craint plus les grossesses.
+Le triste art d'éluder l'amour, le plaisir égoïste, que Liguori
+consacrera plus tard, triomphe ici déjà. Le libertinage, permis,
+devient plus froid que la vertu. On le subit, on le méprise. Madame la
+duchesse put avoir un amant pour faire enrager son mari: ses goûts
+étaient ailleurs; la rieuse Caylus la désennuyait de Conti.
+
+Le roi ignorait-il l'état réel des moeurs? Point du tout; il fermait
+les yeux. Pour les prêtres surtout, il était indulgent, pour ne pas
+faire de bruit. Un évêque, exilé pour ses dérèglements, a avec lui un
+compagnon étrange, un homme-femme (femme déguisée). Il se démet, cela
+suffit; le roi lui écrit même «qu'il le verra avec plaisir.»
+(_Corresp. adm._, IV, 195, 233.) Même indulgence dans une chose plus
+forte. Un jeune cocher accuse certain abbé, très-coutumier du fait. Et
+l'abbé en est quitte pour se retirer chez lui; le roi lui fait dire
+d'y rester; c'est toute la punition. (_Ibid._, 298, note.) Plus tard,
+les prêtres de ce genre furent si nombreux, si effrontés, que le roi
+fut forcé d'en mettre bon nombre à Bicêtre pour une courte correction.
+Mais comment atteindre et punir un vice universel, découvert dans les
+prêtres, couvert dans la famille? Tout cela est abandonné au seul
+tribunal de l'Église, au confessionnal, à la plus complète indulgence.
+
+La gravité du roi, la décence de madame de Maintenon, imposaient
+cependant. Quel était leur propre intérieur? L'important médaillon de
+cire, que très-heureusement M. Soulié a retrouvé (Versailles), donne
+là-dessus des idées étranges. Il porte la trace parlante des basses
+sensualités du temps. Il y a de l'endurcissement, mais il y a surtout
+une certaine détente morale. Ces joues, ces lippes épaissies,
+n'expriment que trop bien un pesant amour de la chair, qui doit exiger
+plus qu'au temps de la jeunesse.
+
+Le précieux journal des médecins du roi indique que, depuis la fistule
+(de 1687 à 1700), sauf de légers accès de goutte, il était raffermi.
+Mais son médecin Daquin, uniquement occupé à faire face à ses excès de
+table, l'avait longtemps purgé, ce qui devait le tenir faible. Madame
+de Maintenon, attentive, commença, en 92, à faire sous main prévaloir
+les conseils d'un homme d'esprit, Fagon, le médecin des enfants de
+France, qui l'avait aidée à faire vivre le duc du Maine. Fagon,
+très-sagement, substitua le bourgogne au Champagne que buvait le roi,
+essaya clandestinement le _kinkina_ et le _cavé_ (_sic_). Il supplanta
+Daquin (nov. 93). Il remonta le roi. Seulement, dans sa grasse vie de
+viandes et de vins, la matérialité débordante qui en résultait dut
+prendre, malgré l'âge, les tendances bassement charnelles dont
+témoigne le médaillon. Une vie plus variée l'en avait préservé. Mais
+alors la concentration dans un cercle étroit d'habitudes, une vie
+calfeutrée, pour tant de longues heures, dans l'arrière-chambre sans
+fenêtres de Fontainebleau, l'arrière-cabinet noir (nommé oratoire) de
+Versailles, le matérialisaient encore. Au médaillon, pour parler
+franchement, le porc domine, bien plus, le porc sauvage.
+
+On plaint madame de Maintenon. Elle eut certes à pâtir. Elle échappait
+des heures à Saint-Cyr tant qu'elle pouvait. Cette sobre personne, qui
+ne but jamais que de l'eau, froide de tempérament et d'âge, dans sa
+sèche vieillesse, endurait le contraste d'une vieillesse toute
+charnelle. La lourdeur autrichienne avait reparu chez le roi. Fixé par
+sa conversion et tenace de nature, il accablait de sa fidélité madame
+de Maintenon et le P. La Chaise. Saint-Simon donne le martyre du
+dernier, mais il ne l'explique pas. Un homme qui entendait chaque jour
+de la bouche du roi, outre les secrets politiques, d'autres plus
+tristes encore, ces misères de nature qu'on se cache à soi-même, un
+tel homme, dis-je, était un prisonnier d'État à perpétuité. Le roi ne
+le lâcha jamais, et pas même mourant. Il s'acharnait à ce cadavre. Il
+était mort déjà, que le roi le forçait encore à l'écouter, et à
+l'absoudre.
+
+Quel que fût l'intérieur du roi, il est certain que sa décence
+contenait quelque peu la débâcle des moeurs, à la cour, dans l'Église.
+L'honneur de celle-ci surtout était son inquiétude. N'ayant plus rien
+à demander contre les protestants, elle n'avait plus rien à faire; en
+tuant, elle s'était tuée. Nulle pensée, et dès lors, une grande
+dissolution. Les Assemblées du clergé étaient mortes. Elles ne se
+faisaient que pour voter le don gratuit. Elles n'auraient su faire
+autre chose. Les députés, prélats souvent imberbes, étaient des fils
+de ministres ou de grands seigneurs favoris. Les vieux évêques, Cosnac
+et autres, en étaient indignés. Un de ces prélats-enfants,
+Croissy-Colbert, avait quinze ans à peine. Son précepteur le menait,
+le ramenait et le gardait à vue. Cosnac les rencontra à propos au
+moment où le précepteur, irrité d'une escapade de Monseigneur, sans
+son intervention, lui eût donné le fouet. (Mém. de l'abbé Legendre.)
+
+Une chose était trop évidente. Le catholicisme fondait, s'écroulait.
+Il n'était plus gardé que par le roi.
+
+Deux forces, en apparence opposées, le mettaient à rien.
+
+Les _libertins_, d'une part, mêlaient une liberté de moeurs
+abandonnée, honteuse, à quelques lueurs faibles de la liberté de
+penser.
+
+D'autre part, les mystiques, avec leur amour pur, faisaient du dogme
+et des pratiques du sacrement une chose secondaire. Ils l'adoraient,
+mais en le dépassant, et vivant au delà.
+
+Chose bizarre, mais très-réelle, madame Guyon et Fénelon, à leur insu,
+étaient alliés naturels des Chaulieu, des Vendôme, de l'effréné monde
+du Temple. Ils allaient chacun par leur voie, à la dissolution du
+christianisme même.
+
+Un des convives du Temple, le cardinal de Bouillon, un des amants de
+la reine des esprits forts, duchesse de Bouillon, souillé de vices
+étranges qu'il ne cachait nullement, n'en fut pas moins ami des
+quiétistes. Il se fit envoyer à Rome pour y défendre Fénelon.
+
+C'est là évidemment ce qui frappa Bossuet. Les libertins, de plus en
+plus nombreux (tout à l'heure philosophes), supprimaient le
+christianisme. Les quiétistes le rendaient inutile. Comment? En
+l'épuisant dans ce qu'il a de plus intime, donnant à tous sa
+dangereuse essence, son absorption de l'homme en Dieu.
+
+Ce qui est dur à dire, et pourtant vrai, c'est que dans la fluctuation
+morale du temps, madame Guyon, avec sa pureté angélique, était plus
+dangereuse que le libertinage des esprits forts. Pourquoi? Parce que
+ceux-ci, dans leur corruption même, faisant appel à la raison active,
+poussaient aux énergies nouvelles, à la résurrection de la pensée. Et
+elle, innocemment, par un sommeil d'enfance, elle enfonçait les âmes
+dans l'impuissance radicale et dans la mort définitive.
+
+Elle allait à l'aveugle, voyait sans voir. Chose bizarre: elle avait
+très-bien observé comment on abusait de la direction pour corrompre
+les religieuses, et elle ne voyait nullement que sa spiritualité
+amoureuse pouvait devenir l'auxiliaire le plus puissant de ces abus. À
+part l'imprévoyance et l'invincible aveuglement, elle fut admirable.
+On la mêle dans cette affaire beaucoup trop avec Fénelon. Leur
+doctrine ne fut pas la même. Leurs conduites furent toutes contraires.
+
+Elle montra un abandon, une douceur, une docilité extrêmes. Elle se
+remit sans réserve à Bossuet, communia de sa main; elle alla s'établir
+à Meaux, au couvent qu'il lui désigna, promit de ne plus écrire, de
+ne plus parler, et elle eût tenu parole si les partisans de Bossuet
+n'eussent cruellement abusé de son silence.
+
+Toute autre en cette affaire fut la diplomatie de Fénelon: habile,
+ingénieuse et subtile. On sent que toutes ses démarches furent
+délibérées, calculées dans le cénacle des saints et saintes qui
+avaient pour suprême voeu de le garder à Paris, à la cour, de l'y
+faire tout-puissant, inattaquable, comme archevêque de Paris. On ne
+pouvait réussir malgré Bossuet. M. de Chevreuse, l'ordinaire messager
+de la petite Église, alla lui dire que tout lui était remis dans les
+mains. Fénelon, pour mieux le gagner, s'engagea à l'excès, se
+soumettant docilement «et comme un petit écolier» à ce que Bossuet
+déciderait. Il acceptait la chance étrange de renier ce qu'il croyait
+la vérité.
+
+La décision définitive fut remise par le roi à trois personnes:
+Bossuet, Noailles, évêque de Châlons, allié de madame de Maintenon, et
+à M. Tronson, supérieur de Saint-Sulpice, ami de Fénelon. La
+soumission de celui-ci rendait ces commissaires fort modérés. Bossuet
+avoua que l'Église n'avait jamais condamné en lui-même l'amour pur,
+désintéressé. Cela donnait espoir pour l'archevêché de Paris
+(qu'Harlay, malade, allait rendre vacant). Mais dans l'ombre veillait
+l'homme que Fénelon avait déjà rencontré à Saint-Cyr sur son chemin,
+Godet, l'évêque de Chartres. Il était directeur de madame de
+Maintenon. Il la trouvait plus froide pour Fénelon, surtout craintive
+et incapable de contrarier le roi, antipathique au quiétisme. En
+février 95, quand on croyait avoir vaincu, tenir le siége de Paris,
+la foudre tonne; le roi a promu Fénelon à l'archevêché de Cambrai!
+Haute fortune, une principauté, mais principauté dans l'exil!
+
+Tant d'adresse fut donc inutile! L'affaire si bien menée échoua. À
+vrai dire, Godet n'eut pas grand mal. Cet arrangement donnait le siége
+de Paris à M. de Noailles, dont le neveu épousait une nièce de madame
+de Maintenon.
+
+Fénelon perdait à la fois et son élève, le duc de Bourgogne, et ses
+amis dévoués; les duchesses, leurs pieux maris. Toutes pleurèrent, une
+en fut alitée.
+
+Fénelon signa (le 10 mars) les articles arrêtés à Issy par les
+commissaires. De partie on le faisait juge, mais pour qu'il se frappât
+lui-même. On lui faisait signer avec ses juges l'instruction qui
+condamnait en partie son _credo_ intérieur. Il avala cela, et, en
+signe d'unité parfaite avec ses adversaires, le 10 juin, il fut sacré
+(pour l'exil et pour la disgrâce) par Bossuet, assisté de l'évêque de
+Chartres. Celui-ci eut victoire complète et vit Fénelon à ses pieds.
+
+Cependant le roi était vieux et son petit-fils jeune. Fénelon devait
+croire qu'il avait pour lui l'avenir. En 95 et 96, il montra une
+prudence infinie, excessive. Il écrivit des choses dures sur madame
+Guyon, fit très-bon marché d'elle. La pauvre femme, dans son couvent
+de Meaux, quoiqu'on eût reconnu son innocence, était âprement
+insultée, calomniée. On diffamait ses moeurs. Elle fit un tout petit
+mensonge, obtint de son tyran la permission d'aller aux eaux, et vint
+se cacher à Paris chez ses amis et défenseurs. Le roi, sur la demande
+de Bossuet, lâcha contre elle la meute de police. On eut l'indignité
+d'employer ce Desgrais, l'horrible agent qui prit La Brinvilliers, en
+lui faisant l'amour. Le lieutenant La Reynie, habitué à interroger les
+assassins et le voleur, s'ingénia à la surprendre, cette innocente,
+cette sainte, en ses paroles. Il la tint trois ans sous sa main
+enfermée à Paris. En 98, n'en tirant rien que l'amour pur de Dieu, il
+l'envoya à la Bastille et à Vincennes. Elle y resta quatre ans,
+heureuse de souffrir et de pouvoir se dire en mauvais vers qui ne sont
+pas sans charmes:
+
+ Mon coeur n'aurait connu Vincennes ni souffrance,
+ S'il n'eût connu le pur amour!
+
+Que faisait Fénelon pour elle? Il offre d'en tirer une rétractation,
+mais proteste qu'il ne demande pas qu'elle sorte de prison: «_Je suis
+content qu'elle y meure_, que nous ne la voyions jamais et que nous
+n'entendions plus parler d'elle.» (Beausset, II, 328-336.) Et
+ailleurs: «S'il est vrai que cette femme ait voulu établir ce système
+damnable (de Molinos), _il faudrait la brûler_, au lieu de la
+communier, comme l'a fait M. de Meaux.» (Maintenon, III, 248.)
+
+Bossuet voulait le faire aller plus loin, lui faire condamner, comme
+archevêque, le livre dogmatique où il prétendait distinguer entre la
+vraie et la fausse spiritualité. Fénelon gagna les devants, et
+très-secrètement écrivit, imprima son _Explication des Maximes des
+saints_.
+
+Il triomphe à son aise quand il rappelle historiquement la longue
+tradition des mystiques, acceptés, loués de l'Église; mais beaucoup
+moins, quand il essaye de ramener cette ivresse du coeur à une sagesse
+relative, de mettre la raison dans les folies de l'amour, de délirer
+avec méthode et jusqu'à certain point. Avec quelques ménagements pour
+échapper dans le détail, il prend de tout cela justement le plus
+dangereux, avouant que la transformation de l'âme est justement l'état
+_le plus passif_, recommandant la plus profonde mort comme l'état le
+plus élevé.
+
+Par le côté essentiel, il est bien inférieur à madame Guyon. Il
+n'emprunte rien d'elle qu'en lui ôtant ce qui est tout en elle, la
+liberté charmante de l'âme solitaire. Il subordonne tout _au
+directeur_, et y renvoie sans cesse. Toujours le prêtre, partout le
+prêtre. C'est comme dans les lettres de madame de Maintenon (sur
+l'éducation); en toute chose _il faut consulter_. On ne peut pas
+marcher. Il faut des lisières, des béquilles.
+
+Madame Guyon a beau être absurde ou puérile, elle a des ailes, un
+souffle. Même dans ses peintures terribles de la mort mystique, on
+sent que la morte est vivante. Elle est en terre, mais à ciel
+découvert, tout au contraire de Molinos. Chez lui, elle est scellée
+sous la pierre funéraire, sous la pesante direction. C'est là
+précisément ce que pourtant Fénelon rétablit. Ce côté étouffant et
+dangereux du quiétisme qui avait éclaté pourtant par des scandales,
+c'était le côté cher aux prêtres, même étrangers au quiétisme. Les
+jésuites et le pape étaient peu inquiets du fond de la doctrine,
+pourvu que la confession fût souveraine et la direction absolue.
+
+Jamais Bossuet et Fénelon ne déployèrent plus de talent. Mais, au
+point de vue moral, la lutte fut moins glorieuse, Bossuet montra
+infiniment de violence, et nulle délicatesse sur le choix des moyens
+de vaincre. Il tronqua des passages (voir Beausset), abusa de lettres
+confidentielles. D'autre part, Fénelon usa d'un stratagème, d'une ruse
+qu'une femme, ou un prêtre, pouvait seul imaginer; ce fut d'adresser à
+Bossuet une sorte de confession, qui, s'il l'eût acceptée, le liait,
+et, comme confesseur, l'obligeait au silence.
+
+Tous deux, dans cette affaire, s'appuyaient du pouvoir royal. Bossuet
+directement dénonça l'affaire à Louis XIV, le poussa et le fit agir.
+Fénelon indirectement avait l'appui du roi d'Espagne, Charles II, qui
+justement sollicitait à Rome la canonisation d'une Guyon espagnole,
+soeur Marie d'Agreda. Cette béate avait été correspondante et
+conseillère du roi Philippe IV, et, à ce titre, vénérée par Charles
+II, son fils. Fénelon, obtenant de faire juger son livre à Rome,
+mettait le pape dans un grand embarras.
+
+On comprend l'irritation de Louis XIV. Sorti de sa maison, et fait par
+lui la veille archevêque de Cambrai (ville espagnole encore et
+récemment conquise), Fénelon se trouvait marcher à peu près dans la
+voie des mystiques espagnols que soutenait Charles II. Cambrai n'était
+nullement une prélature ordinaire; l'archevêque était prince, et avait
+gardé sa justice à côté de celle du roi. Qu'arriverait-il, si cette
+importante ville frontière était assiégée, et que son prince évêque
+eût affaire à ces Espagnols avec qui il était d'accord dans un point
+si grave de foi?
+
+Fénelon était soutenu par d'autres alliés encore, les ordres
+monastiques. Le grand ordre populaire de saint François, les
+Cordeliers, plaidaient à Rome pour leur sainte, Marie d'Agreda, et
+pour le quiétisme. Les Jésuites, qui voyaient ces doctrines si
+puissantes en Espagne, en Italie, dans tous les couvents catholiques,
+ne leur étaient nullement ennemis en France et favorisaient Fénelon.
+
+L'ordre était bien malade, en parfaite débâcle morale. Démenti et
+déconsidéré, en sa mission, avili en Europe, au confessionnal, par ses
+pénitents mêmes, il subissait à Rome une violente révolution. Un
+nouveau général, l'Espagnol Gonzalès, voyant ce corps périr,
+s'enfoncer dans la boue, avait imaginé l'emploi d'un remède héroïque,
+de passer tout à coup de l'indulgence à la sévérité, d'interdire le
+_probabilisme_. Brusque revirement, impossible en pratique. Comment
+changer tous les confessionnaux, interdire aujourd'hui ce que l'on
+permettait hier?
+
+Cela rompit partout l'unité de l'ordre. Les divisions cachées
+apparurent. Paris vit avec étonnement Jésuites contre Jésuites. Les
+Jésuites enseignants du grand collége (rue Saint-Jacques), et la
+majorité de l'ordre, en tête le P. La Chaise, étaient pour Fénelon, le
+quiétisme, la doctrine espagnole. Les Jésuites prédicateurs ou
+confesseurs de la rue Saint-Antoine, Bourdaloue et La Rue, etc.,
+furent contre Fénelon, pour le roi et la cour, pour la doctrine
+française. S'ils n'eussent suivi le roi, ils perdaient tous leurs
+pénitents.
+
+En juillet, août 97, le roi se porte à Rome accusateur de Fénelon,
+défend à celui-ci d'aller se défendre, et lui ordonne de rester à
+Cambrai. Le pape espère gagner du temps. Depuis cinq ans, il amusait
+l'Espagne par l'examen interminable de Marie d'Agreda. Il comptait
+amuser la France. Le 12 octobre 97, il nomme une commission pour
+Fénelon, laquelle, toute une année, reste en suspens, ne résout rien,
+et n'obtient nulle majorité: toujours six contre six.
+
+Le P. La Chaise, par une lettre hardie, faisait entendre à Rome que le
+roi ne tenait pas à la condamnation. Le roi le sut et lui lava la
+tête. Les Jésuites, effrayés, firent le plongeon. Lorsqu'on doutait
+encore du parti qu'ils prendraient, leur P. La Rue, en chaire devant
+le roi, invectiva contre le quiétisme.
+
+Le roi montra à Rome la même hauteur impérieuse que pour la
+condamnation de Molinos. Il ne s'arrêta pas à la longue comédie qui
+voulait lui donner le change. Il insista, il menaça. Le pape, poussé
+au pied du mur, condamna plusieurs propositions tirées des Maximes des
+saints. Coup cruel à l'Espagne, à Charles II, dont la sainte était
+frappée du même coup. Un mois avant cette condamnation de Rome,
+Fénelon à Cambrai avait déclaré sa soumission. Elle fut son triomphe.
+Il gardait avec lui tout le grand Midi catholique, et Rome même, qui
+n'avait agi que sous la pression de la France (1699).
+
+Toute théologie était finie. Bossuet meurt peu après dans le silence
+et le désert. Il travaille, et il parle encore, mais personne n'écoute
+plus. Le jansénisme, épouvantail du roi, dans sa faible résurrection,
+ne dût son pâle éclat qu'à la persécution cruelle qui s'acharna aux os
+des morts, ruina Port-Royal. Mais il l'était déjà.
+
+Le grand mouvement désormais était hors du quiétisme, hors du
+jansénisme. Tout cela était trop raffiné. Un pesant matérialisme
+remplaça les disputes. C'était la tendance invincible. Bossuet même,
+le meilleur de tous, dans ses lettres à la Cornuau, n'hésite pas à
+user de la très-charnelle poésie du Cantique des cantiques. Son
+serviteur et panégyriste, l'abbé Le Dieu, remarque que, dans ses
+Sermons, dans ses Heures, dans son Catéchisme, il dit en parlant de
+l'Eucharistie: «L'union _corps à corps_ et esprit à esprit.» Les
+libertins, dit Le Dieu, n'y voyaient autre chose que _ipsa copula_, la
+plus sensuelle union (II, 308, 17 nov. 1705).
+
+Ces tendances matérielles trouvèrent prise dans l'équivoque du
+Sacré-Coeur, du Coeur sanglant, du Précieux Sang et des Cinq plaies
+sanglantes.
+
+En 1697, la cour de Saint-Germain, dès longtemps dans cette voie, pria
+la cour de Rome d'en faire l'objet d'un culte spécial, et elle obtint
+d'abord le culte des Cinq Plaies. Rome affecta de croire qu'en toute
+l'affaire du Coeur il s'agissait d'un objet _symbolique_ (_V._
+Tabaraud, et mon livre _le Prêtre_). Mais les Jésuites, ici et
+partout, avouèrent qu'il n'y avait pas de métaphore, qu'il s'agissait
+de la chair même.
+
+Le mélange des Coeurs, agréable équivoque! le plus fécond principe des
+confréries qui fut jamais. Vers le milieu du siècle, ce mouvement
+avait commencé par une Marie des Vallées, adoratrice de la Vierge; ce
+fut d'abord le culte d'une femme pour le coeur d'une femme. À ce coeur
+de Marie, celui de Jésus fut ajouté après coup par un Anglais, Godwin,
+et l'oratorien Eudes, élève des Jésuites. Ceux-ci exploitèrent les
+deux formes. Mais, quoi qu'on fît, la Vierge, son coeur et son sang
+dominaient. Des religieuses, dans leurs hymnes, chantaient ce coeur de
+femme, comme une quatrième personne de la Trinité. Un manuel de Nantes
+dit expressément que Jésus, _relique de la Vierge_, et tenant d'elle
+toute tendresse, est naturellement au-dessous de sa mère (Grég., II,
+69). La race féminine du christianisme, subordonnée longtemps, mais si
+vraie, si profonde, parut décidément, et pour ne plus être éclipsée.
+
+Les deux coeurs font l'accord du Dieu femme avec un Dieu féminin,
+femme encore. En cela les deux n'en font qu'un. C'est le principe
+féminin s'aimant lui-même.
+
+Cette révolution était propre au XVIIe siècle, au temps où les femmes
+régnèrent, et par trois longues régences, et dans les moeurs. Le
+premier des rois de l'Europe tenait conseil avec Colbert, Louvois,
+dans la chambre à coucher. Une femme, même laide, même âgée, une femme
+dont on ne voulait rien, était comptée, influait comme femme. Voyez
+dans Saint-Simon comment le très-mauvais ministre Pontchartrain est
+sauvé par la sienne.
+
+Qu'était la cour de Saint-Germain, quand la reine d'Angleterre
+sollicita l'affaire du Coeur et du Sang? Elle avait la douleur de voir
+que le roi de France, qui lui avait montré un goût tout personnel et
+une sorte de chevalerie, était cependant obligé d'abandonner sa cause.
+Dans son plus intime intérieur, sa belle comtesse de Grammont la
+délaissait; un moment quiétiste, elle tournait au jansénisme, antipode
+des dévotions de Saint-Germain. La reine vivait alors d'une unique
+amitié et de plus en plus exclusive, celle d'une dame italienne qui
+lui avait sacrifié l'Italie, sa famille, l'avait suivie partout. Ne
+pouvant supporter de la voir debout à Versailles, quand elle était
+assise, elle sollicita, obtint pour elle le titre de duchesse, qui lui
+donnait le tabouret. Ces deux amies, n'ayant qu'un même coeur, durent
+grouper autour d'elles dans les confréries primitives et des dames de
+cour qui n'osaient se faire quiétistes, et, d'autre part, des
+Carmélites, des Augustines de Chaillot, qui depuis cinquante ans,
+étaient sous le patronage des reines d'Angleterre. Si celle-ci perdit
+trois royaumes, elle en fit un immense, en donnant l'essor à cette
+puissante machine religieuse qui n'avait que faire de doctrines. Adieu
+les systèmes; un emblème remplace tout; que dis-je, un emblème? une
+pièce de chair sanglante! la saignante réalité que l'on sent battre en
+soi, et dans laquelle l'amoureuse équivoque à volonté mettra son rêve.
+
+La grande sainte populaire de cette religion, soeur Marie Alacoque,
+avait naïvement montré la commodité de l'emblème. Du premier jour où
+on lui donna pour directeur le jeune P. La Colombières, le Coeur
+sanglant, qui jusque-là lui montrait seulement ses noces avec Jésus,
+lui représente son coeur mêlé à celui du Jésuite. Un vaste champ se
+trouve ouvert à la dévotion sensuelle, et combien plus facile que la
+voie sinueuse et profonde du quiétisme!
+
+Toutes les sévérités du roi sont pour l'austère jansénisme ou le
+quiétisme, peu répandu. Le Parlement de Dijon condamne au feu un curé
+quiétiste de Bourgogne (1697). Des soeurs quiétistes sont mises à la
+Salpêtrière, dans l'égout des filles publiques. Grande rigueur.
+Comment la concilier avec l'aveuglement complet que le roi et les
+Parlements montrèrent pour les dévotions du Coeur sanglant, plus
+dangereuses encore.
+
+Des moyens tout nouveaux d'étouffer les scandales sont pratiqués alors
+dans les couvents. Les religieuses commencent à saigner, médeciner les
+religieuses. Madame de Maintenon en fait même un devoir aux dames ou
+demoiselles de Saint-Cyr, dont un grand nombre, recrutant d'autres
+ordres, y portaient cette habileté.
+
+Du reste, l'affaire de la Cadière, qui éclatera bientôt et révélera la
+brutalité des directeurs, fait comprendre pourquoi les pénitentes,
+rebutées, se rejetaient souvent vers les amitiés féminines, qui, dans
+leurs excès mêmes, semblaient plus délicates et leur répugnaient
+moins.
+
+Vers la fin de Louis XIV, le gouffre des couvents devient plus
+absorbant et l'ennui y augmente. Toute vie morale y disparaît; même
+l'agitation radoteuse des disputes théologiques n'y occupe plus les
+esprits. La vie matérielle (qui le croirait après tant de fondations?)
+y est souvent très-misérable. En 1693, le roi permet aux couvents de
+demander de grosses dots aux riches héritières qu'on y jetait, pour
+concentrer les biens sur un frère, un aîné.
+
+Que devenait la demoiselle, dans ce contraste extrême, passant du
+grand hôtel à la nudité de la cellule? Que devait-elle ressentir en
+voyant venir au parloir sa mère toujours mondaine, avec le cortége
+brillant de la femme à la mode, avec son amant, son abbé? La triste
+créature n'avait guère de refuge que quelque intimité de fille,
+quelque tendre amitié, sur laquelle on fermait les yeux. C'étaient
+partout l'Esther, l'Élise de Racine, souvent moins pures, moins
+éthérées.
+
+Le mélange des coeurs, la guirlande des coeurs mêlés (c'est la forme
+ordinaire), l'union de ces guirlandes de coeurs sanglants, c'est, dans
+les couvents, dans le monde, le fait immense et presque universel où
+finit, sous Louis XIV, une religion de femmes.
+
+Quatre cent vingt-huit confréries se trouvent créées en trente
+années.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+OUVERTURE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE
+
+1700-1704
+
+
+Dans les dernières années du siècle, l'Espagne et son roi moribond,
+Charles II, étaient préoccupés de deux grandes affaires, auprès
+desquelles la guerre comptait à peine. Tant de malheurs, tant de
+ruines, étaient choses secondaires. L'affaire capitale était celle du
+monde surnaturel, de l'enfer et du ciel, comme un drame de Calderon,
+où les anges et les diables tiraillent une âme agonisante.
+
+D'une part, la Reine du ciel, la vraie divinité du siècle, la Vierge,
+avait-elle honoré l'Espagne entre les nations, parlé aux rois
+d'Espagne par Marie d'Agreda? Celle-ci était-elle une sainte?
+
+D'autre part, ce royaume favorisé du ciel, pourquoi finissait-il,
+sinon par la malice du diable? Si le roi n'avait pas d'enfant, c'est
+qu'il était ensorcelé. Mais de qui venait ce charme infernal? On avait
+interrogé une possédée dont le démon disait que l'auteur de ce charme
+était un de ses confrères, un démon autrichien. Cette enquête, permise
+par un inquisiteur favorable à la France, fut condamnée ensuite par un
+inquisiteur favorable au parti de l'Autriche.
+
+Ainsi, depuis longues années, un combat indirect et sourd se livrait
+dans cette pauvre Espagne pour savoir à qui elle allait tomber; combat
+dans la cour, dans l'alcôve et le lit du malade, combat sur sa
+personne même. L'Espagne, qui se voyait mourir, passer à l'étranger,
+priait, suppliait Charles II d'engendrer, de laisser un roi qui lui
+sauvât l'invasion, lui continuât sa vie nationale.
+
+Ce pauvre Charles II, qu'on a trop méprisé peut-être, en proie aux
+étrangers, les voyant, de son vivant même, mettre sur son Espagne une
+main avide, se sentit Espagnol de coeur plus que ne l'avaient été ses
+aïeux, issus du Flamand Charles-Quint. Déjà son père, Philippe IV,
+avait été fort Espagnol, trop galant, mais dévot, sensible au
+mouvement d'art qui se produisit sous son règne, le roi de Calderon,
+le roi de Vélasquez, celui de Marie d'Agreda, la grande sainte
+d'alors. Il avait avec elle une correspondance que l'on a retrouvée
+depuis. Par elle, en dédommagement de tant de pertes (Portugal,
+Roussillon, Flandre, Açores, etc.), par elle il recevait les
+consolations de la Vierge. Elle en était la confidente, en écrivait
+l'histoire; l'ordre de Saint-François en elle avait trouvé sa sainte
+et conquis l'Espagne et le roi dans un féminin mysticisme qui eut des
+effets analogues à ceux de notre Sacré-Coeur.
+
+Charles II fut un vrai Espagnol, victime de la France, spolié sur la
+terre, s'indemnisant au ciel. Même avant qu'il naisse, Mazarin
+s'arrange pour le ruiner. On commence à ourdir dans le traité des
+Pyrénées ce filet dont la trame occupe soixante ans la diplomatie.
+L'orphelin au berceau est volé par Louis XIV, son protecteur naturel,
+le mari de sa soeur, qui, par une chicane de procureur, lui escamote
+la Flandre. Il n'avait pas sept ans que les deux maris de ses soeurs,
+Louis XIV et Léopold, se mettaient à peu près d'accord pour le
+démembrement de son empire. Louis offrait à l'Autrichien l'Espagne et
+l'Amérique, en prenant l'Italie avec les Pays-Bas. La chose fut
+arrangée ainsi par un traité secret, dès 1668.
+
+Nous avons raconté les longs malheurs de Charles II, la trahison qui
+livra à Louis XIV la Franche-Comté, la violence avec laquelle il lui
+prit en pleine paix des places aux Pays-Bas, la guerre de Catalogne.
+Ce n'est pas tout. La France le persécute à Rome, fait la guerre aux
+saints espagnols, forçant le pape d'enfermer Molinos, l'empêchant de
+canoniser la bienheureuse Marie.
+
+Cette théologie espagnole, dans son amour de la mort et son goût du
+suicide, exprimait la société. L'abandon de soi-même, le salut par le
+désespoir, ces doctrines sont la voix réelle d'une nation agonisante.
+Plus de travail. Le peu qui restait de fabriques trouvèrent intérêt à
+fermer. Les nobles ne vivaient que de la vente de leurs meubles
+enlevés aux pays étrangers. Le roi mettait en gage ses joyaux, ses
+tableaux. Des couvents mêmes étaient réduits à engager des ornements
+d'église. Madrid offrait l'aspect d'un déménagement général, l'Espagne
+d'une succession ouverte avant le décès où déjà tout est à l'encan.
+
+La race même penchait vers la mort. La sobriété fabuleuse des
+Espagnols, leurs jeûnes de dévotion ou de nécessité, la misère,
+l'ascétisme, avaient exterminé la vie. Drapés de noirs manteaux, ils
+n'étaient que des ombres. Charles II, vrai roi d'un tel peuple, ne
+marchait à cinq ans que soutenu; toute sa vie il fut à la lisière!
+
+Une seule chose restait à l'Espagne, sa police, son cancer sacré qui
+semblait avoir absorbé toute vie nationale, l'Inquisition dominicaine.
+La place de grand inquisiteur, ce vrai trône d'Espagne, donnée un
+moment par la mère de Charles II au jésuite allemand Nithard, revint
+aux Espagnols et aux dominicains; mais pour flotter entre les
+étrangers, pour favoriser tour à tour les trois partis, France,
+Autriche et Bavière.
+
+La France l'emporta en 1679. Charles II, âgé de vingt ans, épousa la
+personne qui semblait la plus propre à faire le miracle espéré, la
+vive et charmante fille d'Henriette d'Orléans. Toutes les grâces du
+ciel furent appelées sur ce mariage par un superbe auto-da-fé de cent
+dix-huit personnes (dont dix-neuf furent brûlées). Et cependant Louise
+d'Orléans ne devint pas enceinte. Son mariage avec un malade, doux et
+bon, mais scrofuleux, et qui tremblait de fièvre dès que se fermaient
+ses scrofules, la remplit de mélancolie. Elle se consolait avec une
+Française, Olympe Mancini, la mère du prince Eugène, au service
+autrichien. On crut que cette mère empoisonna Louise, et fit à Vienne,
+par un si grand service, la haute fortune de son fils.
+
+On revint à une Allemande. Charles II épousa une princesse de
+Neubourg. Elle pouvait avoir deux influences. Elle était de la maison
+de Bavière, ennemie de l'Autriche, mais d'autre part soeur de
+l'impératrice, donc, en rapport avec l'Autriche. Pour qui se
+déciderait-elle? C'était la question. Ce que la France craignait le
+plus, c'était qu'elle ne fût pour l'Autriche, et qu'on ne vît renaître
+par l'union de l'Espagne et de l'Allemagne l'épouvantable empire de
+Charles-Quint. Le confesseur du roi Froilan et le cardinal
+Porto-Carrero, partisans de la France, imaginèrent l'ensorcellement
+pour tuer le parti de l'Autriche. Ils s'étaient fait autoriser à
+consulter le diable par un grand inquisiteur qui était de leur parti.
+Il mourut, et son successeur poursuivit Froilan sous le prétexte de la
+consultation, mais en réalité pour une affaire plus sérieuse, une
+audacieuse tentative de réformer l'Inquisition.
+
+Fait extrêmement important, dont l'histoire n'a pas tenu compte. Pour
+l'apprécier, reportons-nous plus haut, et formulons d'un mot tout le
+destin de cette grande nation: _L'Espagne, née de la croisade, a été
+le martyr du catholicisme._ La croisade, l'ambition de convertir la
+terre, la folie de sauver le monde par la victoire et l'épée à la
+main, déversa ce peuple hors de lui, le perdit au dehors. Un aveugle
+désir d'épuration religieuse le perdit au dedans, lui fit supporter
+la cruelle machine où s'est exprimé le plus fortement le génie
+catholique, la police de l'Inquisition. De là encore, ces sacrifices
+immenses où l'Espagne, se mutilant, chassa le commerce (les Juifs),
+chassa l'agriculture (les Maures).
+
+Cependant la noblesse innée du génie espagnol, un certain sens de
+justice héroïque qui est dans le peuple du Cid, lui conservait une
+ressource contre sa passion, sa folie religieuse. Toujours le Conseil
+de Castille, toujours les légistes espagnols luttèrent et contre les
+désordres cruels qui exterminèrent les Indiens, et contre la tyrannie
+intérieure de l'Inquisition. Les règlements les plus humains, les plus
+minutieux, furent faits, hélas! en vain, pour sauver l'Amérique.
+D'autre part, à leur grand péril, les mêmes hommes, sans se
+décourager, posèrent courageusement la loi nationale contre ce monstre
+sacré qui pouvait, en revanche, les saisir un à un, et, sous un vain
+prétexte, peut-être les enfouir dans un _in pace_ éternel.
+
+C'est l'Inquisition elle-même, en ses archives, qui a fourni la preuve
+de ces résistances de l'Espagne. Llorente, secrétaire de l'Inquisition
+(chap. XXVI, XXXIX), a donné, d'après les pièces, l'authentique
+histoire et des abus et de la lutte. On y voit que la tentative de
+réforme qu'on fit sous Charles II, plus sérieuse que les précédentes,
+était confiée à une Grande Junte, tirée des principaux corps de
+l'État. Elle n'entreprit pas moins que l'affranchissement du pouvoir
+civil.
+
+La chose était fort dangereuse. L'Inquisition avait pour elle une
+armée de canailles, un mystérieux empire de terreur populacière. Elle
+avait, outre ses domestiques, commensaux, parasites, outre ses
+officiers, geôliers, bourgeois, un monde ténébreux, en toute classe et
+tout métier, ses _familiers_, espions, recors. On voulait l'être pour
+se faire redouter. Malheur à celui qui ne parlait pas chapeau bas au
+laquais d'un inquisiteur, ou qui, dans les marchés, ne donnait pas au
+familier ses meilleures denrées à vil prix. Il risquait le cachot.
+
+Ces cachots étaient si horribles, que beaucoup aimaient mieux la mort.
+Une fois là, on pouvait languir à jamais. Nulle forme de justice.
+Relâché, on restait noté, entaché, soi et les siens incapables
+d'emplois.
+
+La _Grande Junte_ osa rappeler que cette monstrueuse justice de
+l'Inquisition en matière civile n'avait nulle origine que la tolérance
+royale. Elle entreprit de faire rentrer ce fleuve de mort, si
+épouvantablement extravasé, dans ses limites naturelles, la justice en
+matière de foi. Elle demanda deux choses: que les personnes arrêtées
+pour causes étrangères à la foi fussent mises dans les prisons du roi,
+et que, si l'Inquisition agissait par voie de censure, on pût s'en
+plaindre _comme d'abus_ aux cours royales, qui prononceraient. En
+résumé, le suprême droit d'appel eût été donné au juge laïque.
+
+Il est touchant de voir cet infortuné Charles II, malgré toute sa
+dévotion, s'imposer cet effort de justice et autoriser une enquête si
+hardie. On s'en prit à son confesseur. Le grand inquisiteur fit
+examiner son affaire de diablerie par cinq théologiens, qui soutinrent
+courageusement qu'il n'y avait pas lieu à poursuivre. Cependant, fort
+peu rassuré, il se sauva à Rome.
+
+Llorente dit qu'on soupçonna que Charles II, dans sa perplexité de
+conscience sur le choix d'un successeur, fit lui-même passer son
+confesseur à Rome pour consulter le pape. Le vieil Innocent XI
+(Pignatelli), qui se sentait aussi mourir, répondit en vrai Italien
+qui voulait sauver son pays des Allemands; il lui dit qu'en conscience
+il devait choisir un Français.
+
+Les tergiversations de Charles II étaient bien naturelles. Le jeune
+prince de Bavière, qu'il eût préféré, et qui eût été accepté de
+l'Europe, mourut à propos pour l'Autriche, et on le crut empoisonné.
+Restaient le Français, l'Autrichien, l'ennemi de l'Espagne et son
+perfide ami.
+
+L'Autriche ne pouvait lui donner nul espoir de résurrection. Tyrannie
+furieuse de Jésuites et de Capucins, baignée du sang de la Hongrie,
+rude, grossière, roturière pour les nobles nations du Midi, elle était
+la barbarie en pleine Europe. Toujours sauvée par l'étranger
+(Sobieski, Eugène), elle n'en était pas moins sottement insolente. Son
+ambassadeur, Harrach, avait une petite armée de garnisaires allemands
+qui occupaient Madrid, devant le roi mourant. Il bravait tout le
+monde, même la reine, appui de son parti. Pour comble, le grand
+inquisiteur, ami de l'Autriche, arracha au mourant un ordre d'enlever
+à Rome ce confesseur anti-autrichien qui s'y était réfugié. Il le
+traîna militairement de prison en prison, et, malgré le conseil de
+Castille, malgré l'Inquisition elle-même, le tint enfermé à Madrid.
+
+Telle était l'insolence du parti autrichien. D'autre part, le parti
+français ne devait guère donner d'espoir. La France s'affaissait
+elle-même. Le roi français, Philippe V, ne reprit nullement la réforme
+tentée sous Charles II. Il s'allia avec l'Inquisition, y chercha un
+soutien, fut son indigne serviteur.
+
+L'Espagne, en 1700, se serait amendée, peut-être, si elle eût pu
+rentrer en soi; si, soulagée du gigantesque empire qui la tenait hors
+d'elle-même, elle eût été forcée de revenir à l'exploitation de son
+sol et de sa nationalité. Ces grands empires qui sont, au fond, des
+crimes, sont aussi la punition des hommes qui les créent. Pourquoi la
+Russie, la vraie Russie de Moscou, ne peut-elle exister, pourquoi
+reste-t-elle dans un incurable néant? C'est qu'elle est un empire, la
+violation de trente nationalités. Il faut savoir mourir, guérir de son
+iniquité. Si l'Espagne eût alors perdu ses possessions extérieures,
+elle ne fût pas demeurée une noble nation de fonctionnaires, de
+parasites, et de valets. Mais les quelques familles, où l'on prenait
+les vice-rois de Naples, de Milan, de Lima, une douzaine de grands
+d'Espagne s'entendirent pour sauver, non pas _la nation_, mais
+_l'empire_ qui leur profitait. À l'Autrichien, trop éloigné, trop
+lent, ils préférèrent le plus proche voisin dont les armées arrivaient
+de plain-pied. Il est vrai que c'était le très-mauvais voisin qui
+avait martyrisé Charles II, le plus puissant voisin et le plus
+dangereux. N'importe, ils le choisirent, en première ligne, et, s'il
+refusait, l'Autrichien.
+
+Une famine qui régnait à Madrid, et dont on accusait le parti
+allemand, avait exaspéré le peuple. La reine eut peur, et surtout peur
+pour une amie qui la gouvernait et qu'elle aimait uniquement. Pour la
+faire échapper avec ce qu'elle avait volé, la reine obtint de
+l'ambassadeur autrichien qu'il renverrait ses soldats allemands. Cela
+facilita la chose. Charles II, en pleurant, céda à ce qu'on présentait
+comme la voix du peuple et le devoir de la conscience. Il testa pour
+un petit-fils de Louis XIV, _qui renoncerait à la couronne de France_.
+S'il refusait, l'Espagne passait au frère de l'Empereur.
+
+La chose faite, il la regrettait, mais il mourut un mois après
+(novembre 1700).
+
+Le roi de France, qui n'avait pas osé espérer ce grand sacrifice de
+Charles II, avait fait la démarche modérée, raisonnable, de s'entendre
+d'avance avec Guillaume sur l'empire espagnol. Tous deux voulaient la
+paix. Le roi se sentait vieux et la France épuisée; il écoutait les
+craintes, si naturelles de madame de Maintenon, du duc de
+Beauvilliers. Guillaume, malade et poitrinaire, était bien plus malade
+encore des aigreurs de son Parlement. Après le traité triomphant, qui
+l'avait mis si haut, il n'en trouvait pas moins d'incurables
+difficultés avec des partis mercenaires qu'on ne menait que par
+l'argent, et qui, payés, n'en aboyaient pas moins. L'Angleterre
+corrompue avait été sauvée réellement par la Hollande, par Guillaume
+et par ses amis, et maintenant elle persécutait Guillaume pour chasser
+ses sauveurs. Dans cette situation, on s'entendit. Louis XIV,
+non-seulement renonçait à la succession générale, mais réduisait la
+part qu'il avait ambitionnée en 1668. Il ne demandait plus ce qui eût
+alarmé l'Angleterre, les Pays-Bas. Il voulait la Savoie et Nice,
+quelques ports de Toscane, les Deux-Siciles. Possessions de grand
+avenir, si l'on ressuscitait l'Italie maritime, mais alors misérables;
+les Siciles n'étaient qu'une ruine.
+
+Le testament inattendu de Charles II, tombé tout à coup à Versailles
+(8 novembre 1700), fit regretter ce sage arrangement. Le traité de
+partage qu'on venait de signer avantageait la France, lui donnait des
+frontières, fortifiait sa marine; mais il ne faisait rien pour la
+famille royale. Toute cette famille, de cupidité ignorante et de sotte
+gloire, mordit à la pomme d'or. La plus hardie à parler fut la petite
+princesse de Savoie, qui, en 97, avait été le gage de la paix avec son
+père, et dès lors mariée, quoique enfant. Elle menait toute la cour
+par sa gaieté, son charme, son apparent abandon, plein de ruse. Madame
+de Maintenon, qu'elle appelait _ma tante_, croyait l'élever, et
+s'imaginait la tenir parce qu'elle en était caressée. Elle restait
+purement et profondément savoyarde, et ne songeait qu'à la grandeur de
+sa famille. Dans cette affaire déjà, elle entrevit pour sa soeur le
+plus grand mariage du monde, celui du roi d'Espagne, et dit, avec sa
+feinte étourderie: «Le roi serait bien sot s'il refusait l'Espagne
+pour son petit-fils.»
+
+Ainsi la glace fut rompue. Toute la cour alla dans ce sens. Toutes les
+ambitions s'éveillèrent. Pas un qui ne se crût déjà vice-roi des
+Indes. On connaissait le roi père avant tout; on pensait qu'il
+suivrait _sa gloire_. Louville, le confident du jeune roi d'Espagne,
+qui nous donne le seul tableau vrai de ce moment, dit que, dès
+l'origine, l'acceptation paraissait résolue par le roi. Les seuls qui
+gardaient le bon sens, la vieille madame de Maintenon et le maladif
+Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se lançait dans
+l'épouvantable aventure qui engloutirait tout. Il y eut plus d'une
+conférence, où deux jeunes ministres, Barbezieux et Torcy, osèrent
+argumenter contre celle qu'on craignait tant, hardis de lâcheté, de
+flatterie pour le Dauphin et le roi même. Barbezieux la poussa de
+raison en raison, et tellement, qu'elle fut obligée de lui rappeler
+qu'elle était une femme, et cria: «Au secours!» Elle fit, dit
+Louville, une très-belle défense; dit au roi qu'il se trompait fort
+s'il croyait que la parenté dût assurer à la France une alliance
+éternelle de l'Espagne. M. de Beauvilliers parla comme un sage et un
+saint, en appela au coeur et à la conscience du roi, lui fit scrupule
+sur l'incroyable barbarie de recommencer la guerre, et contre toute
+l'Europe, avec cette pauvre France, blême, amaigrie, étique, et qui
+n'avait plus que les os. Le roi eut un moment d'honnêteté, de charité,
+de vraie religion. Il repoussa le démon tentateur qui venait pour
+perdre son âme, mettre à ses pieds les royaumes de la terre. Il refusa
+le testament (_V._ les pièces recueillies par M. Mignet, et citées par
+M. Moret).
+
+Que devenait l'ambition de la cour et de la famille? Une conspiration
+universelle s'était formée d'elle-même pour l'acceptation, et elle
+était dans l'air. Le Dauphin, à trente ans, déjà si près du trône,
+était craint des plus raisonnables. Il eût fallu bien du courage pour
+se mettre en travers et braver sa rancune. Dans un dernier conseil,
+tenu chez madame de Maintenon, il n'y eut d'appelé que le chancelier
+Pontchartrain, M. de Beauvilliers, et Torcy, chargé des affaires
+étrangères. Torcy reproduisit tous les arguments pour l'acceptation.
+Les raisons principales furent celles-ci: Il prétendit que l'on
+n'avait pas à choisir entre la guerre et la paix, mais _entre la
+guerre et la guerre_. Détestable raison. Avec le traité de partage, la
+France demandant peu, et n'effrayant personne, n'aurait eu qu'une
+guerre partielle; mais en réclamant tout, elle jetait le défi à
+l'Europe, l'obligeait pour sa sûreté de lui faire une guerre
+universelle et d'extermination.
+
+Il prétendait aussi que, quand même la France serait si modérée,
+l'Angleterre et la Hollande _s'uniraient encore à l'Autriche_. En quoi
+il se trompait certainement: les deux puissances maritimes regardaient
+alors vers les Indes, le commerce et la contrebande d'Amérique et
+d'Asie; on était sûr d'avance qu'elles seraient ennemies du maître des
+Indes, quel qu'il fût, donc, _ennemies de l'Autrichien_, ennemies d'un
+nouveau Charles-Quint, qui, avec l'Espagne et les Indes, aurait les
+Pays-Bas, aurait Anvers contre Amsterdam et Londres. Sans doute, le
+préjugé anglais était contre la France, mais l'avarice anglaise aurait
+été contre l'Autriche.
+
+Torcy parla avec l'assurance, l'éloquence et le flot d'un homme qui se
+sent soutenu. M. de Beauvilliers, accablé (et fort malade des
+entrailles), fit encore un effort pour la France et le pauvre peuple.
+Le chancelier, prudent (entre le Dauphin et madame de Maintenon),
+n'osa se décider, biaisa, s'en rapporta à la sagesse du roi. Avant le
+roi, le Dauphin devait parler, et il le fit d'une manière qui saisit
+tout le monde.
+
+Personne n'en tenait grand compte jusque-là. Il n'y a pas mémoire
+d'une plus lourde créature. Ses portraits sont d'un Autrichien
+blondasse; c'est la graisse de Marie-Thérèse, mais fort sanguine,
+apoplectique. Il mourut dignement pour s'être crevé de poisson.
+
+Ce pesant fils d'une pesante mère dit que, par elle, l'Espagne était
+son bien, qu'il consentait, pour la paix de l'Europe, à la donner à
+son second fils, qu'il n'était pas disposé à en céder à nul autre un
+pouce de terre. Tout cela adressé au roi avec respect, mais d'un
+visage rouge, enflammé, violent; et le dernier mot colérique, à
+intimider tout le monde.
+
+«Et vous, Madame, dit le roi, que pensez-vous de tout ceci?» Elle fit
+la modeste, ne voulait plus parler. Mais le roi le lui commandant,
+elle divagua, se mit à louer monseigneur le Dauphin, et enfin ne
+résista plus.
+
+Le roi dit: «À demain. La nuit porte conseil.» Elle avait une nuit
+encore, pour tenter un effort. C'est là le moment de l'épouse (_V._
+madame de Coligny), ce moment où l'_autre nous-même_, pur, réservé,
+moins troublé par la vie, peut ramener l'homme égaré, lui retrouver la
+vraie lumière du ciel. Treize ans de guerre universelle, plusieurs
+milliards de banqueroute, plusieurs millions de vies humaines qui vont
+périr de misère et de faim, tout dépendait de cette heure (11 novembre
+1700, entre dix et onze heures du soir). La responsabilité de madame
+de Maintenon était immense. De même qu'elle se laissa arracher son
+avis écrit pour la _Révocation_, elle céda, se soumit pour la
+_Succession_. Elle envisagea l'avenir, le Dauphin demain roi. Elle
+considéra le roi même qui resterait chagrin contre elle si elle
+réussissait à lui sauver une faute qu'il désirait commettre. Quelle
+prise elle eût donnée à la famille pour l'accuser tous les jours en
+dessous, la miner! Au contraire, si, après avoir honnêtement résisté,
+elle se soumettait et se lavait les mains des conséquences, les
+malheurs infinis qui devaient arriver de moment en moment
+témoigneraient de sa sagesse.
+
+À vrai dire, avec un tel roi, de telle nature, et, par sa longue vie,
+mis sur une telle pente, il y avait fatalité. Il était entraîné du
+torrent de la cour, des cupidités éveillées, entraîné des caresses
+exigeantes de ses enfants, serf de la chair, de son instinct de
+bestialité paternelle. L'aveuglement sauvage du plaisir de génération
+reste non moins sauvage dans l'amour furieux des pères pour leurs
+petits. Ils diraient: «Périsse le monde!» Qui luttera contre la nature
+à ce moment? L'épouse âgée, bien froide désormais, de peu d'ascendant
+sur les sens, pouvait-elle ce qu'à peine eût osé une jeune maîtresse?
+Pouvait-elle risquer un attachement d'estime et d'habitude contre
+cette passion profonde, aveugle de la paternité, plus forte encore
+chez le vieillard par le déclin des autres? Elle avait vu pour les
+bâtards l'infirmité du roi. Pour les doter, il eût fait la France
+mendiante. Il fit plus pour les légitimes; il la joua à croix ou pile,
+et l'aventura d'un seul coup.
+
+Le plus terrible encore, dans cette folie colossale, c'est qu'elle fut
+faite sottement. Les belles grandes folies héroïques ont cela que la
+passion leur éclaircit la vue et les conduit si bien dans l'exécution
+de la chose, que la plus hasardée a les effets de la sagesse. Mais
+les folies du radotage sont plus sottes encore d'exécution qu'elles
+n'étaient insensées d'idée. La première chose, ici, que fait le roi,
+c'est d'outrager l'Espagne. En acceptant le testament, il le viole en
+cette cause essentielle et sacrée: que la France et l'Espagne ne
+pourront être réunies. Il fait publiquement enregistrer au Parlement
+les lettres qui réservent au petit roi _de pouvoir succéder à la
+couronne de France_. Bel avenir pour l'Espagne d'être une province
+française! D'aujourd'hui même il semble la croire telle. Il obtient de
+son petit-fils l'ordre aux gouverneurs espagnols d'obéir à tout ce qui
+sera ordonné de Versailles! Enfin, au moment où l'on choisit Philippe
+V pour éviter le démembrement de l'empire espagnol, il essaie de le
+démembrer et de voler son petit-fils, stipulant, comme indemnité de
+guerre, une cession future des Pays-Bas!
+
+La profonde ignorance où Versailles était de l'Europe, laissa ce
+cabinet aveugle sur ce qui aurait fait sa meilleure chance. Une grande
+révolution avait lieu à cette heure, dans le commerce et dans les
+habitudes. La ruine de Colbert et la Révocation avaient fait
+l'Angleterre, la Hollande manufacturières. Elles vendaient par ruse ou
+par force dans l'immense empire espagnol. La contrebande animait leurs
+fabriques. D'autre part, leur marine gagnait tout ce qu'elle voulait à
+rapporter, à vendre ici ce qui devenait le premier besoin de l'Europe,
+les stimulants de l'Équateur, le sucre, le tabac, le café. Tari
+d'idées, à sec, on buvait d'autant plus. On amusait le cerveau par
+l'ivresse, lucide ivresse du café, rêveuse ivresse du tabac. Besoin
+impérieux; toute politique y eût cédé. Si la France donnait carte
+blanche là-dessus aux deux puissances maritimes, elle engourdissait
+leur orgueil, les frappait de paralysie. Et la France elle-même, qui
+est pour elles un pays du Midi, les fascinait encore par le besoin
+croissant du vin, de l'eau-de-vie, de l'alcool, ce nouveau roi du
+monde. L'Angleterre frémissait d'une guerre qui lui fermait le
+Bordelais, et la condamnerait à l'empoisonnement du Porto (Hallam,
+chap. XVI). Deux partis existaient à Londres. Les amis de la vie,
+médecins, sages docteurs, membres considérés de l'Église anglicane,
+tenaient pour le bordeaux et pour la paix. Les militaires, pour les
+liqueurs, les esprits, le feu concentré. Marlborough marchait avec
+cela, et il en donnait galamment à Villars, son ennemi. Villars, de
+son côté, sans pain, en plein hiver, galvanisait sa misérable armée
+avec de l'eau-de-vie.
+
+Le roi ne savait rien et ne comprenait rien. Il jeta l'Angleterre, la
+Hollande, dans le désespoir, en voulant leur fermer le paradis du Sud,
+leur refusant l'entrée de l'empire espagnol. Notez que c'était pour
+lui-même qu'il en voulait le plus lucratif. Il fit donner à une
+compagnie française _la fourniture des nègres_ (assiento), que
+convoitaient les puissances maritimes.
+
+Le sage roi, par tous ces moyens, créait dans tous les ports du Nord,
+dans les cabarets des marins, dans les comptoirs, dans les fabriques,
+une furie de guerre qui n'y existait nullement. Ils crurent finie la
+grasse vie à cinq repas par jour que leur faisait le commerce
+interlope, s'imaginèrent n'en faire que quatre, et se sentirent
+affamés.
+
+À cette irritation, il ajouta l'outrage, la peur même de l'invasion.
+
+Les Hollandais tenaient du roi d'Espagne l'autorisation de garder
+certaines places des Pays-Bas qui les couvraient eux-mêmes. Ils
+appelaient cela leur _barrière_.
+
+Leurs garnisons dormaient là fort tranquillement n'y étant que par
+Charles II, dont l'héritier ne pouvait guère, ce semble, méconnaître
+la volonté. Un matin (6 février 1701), le gouverneur du pays, électeur
+de Bavière, notre ami, nous ouvre ces places; les Hollandais
+s'éveillent prisonniers. C'était une fort belle armée de vingt mille
+hommes. La Hollande et Guillaume même, n'étant pas prêts, ont
+l'humiliation de reconnaître Philippe V.
+
+Guillaume était mourant. Épuisé et phthisique, les jambes ouvertes, il
+était averti par ses médecins; il l'était par Fagon, qu'il avait fait
+consulter sous un nom supposé, et qui avait répondu que le malade
+n'avait pas un an à vivre. Il l'employait stoïquement, cette année, à
+réveiller l'Angleterre et l'Europe par le sentiment du péril. Avec
+tout cela, son Parlement avait si peu envie de faire la guerre qu'il
+punit une pétition belliqueuse du comté de Kent (18 mai 1701), mit les
+pétitionnaires en prison. Il fallait que Versailles, à force de
+sottises, parvînt à se faire faire la guerre.
+
+Jacques étant mort (12 septembre 1701), sa veuve et madame de
+Maintenon obtinrent qu'on reconnût son fils. Démarche fatale aux
+Stuarts. L'Angleterre défiée ainsi, brutalement secouée dans son
+demi-sommeil, se mit enfin debout, les poings crispés. Elle refit au
+prétendant papiste l'échafaud de Charles Ier. Le Parlement le condamna
+à mort. Le premier acte de la reine Anne, qui succède à Guillaume,
+est la déclaration de guerre (4 mai 1702).
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+GUERRE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE
+
+1702-1704
+
+
+_La guerre_, c'est le nom propre du vrai roi d'Angleterre,
+Marlborough, qui va, sous la reine Anne, gouverner et combattre. _La
+guerre_, le nom d'Eugène, l'épée, l'âme meurtrière de l'Autriche. Deux
+sinistres figures, mais d'effet redoutable. _Le bel Anglais_, dans un
+tableau du temps, avec de nobles traits, a le teint trouble et faux
+qui dénonce les âmes fangeuses. Eugène, à trente-huit ans (_V._ Musée
+d'Amsterdam), dans son visage indéfiniment long, ses longues et pâles
+joues flétries, est comme le fantôme d'un vieux prince italien. On en
+ferait de mauvais rêves. Sa mère, l'empoisonneuse, sa jeunesse avilie
+(_V._ la Palatine), sont rappelés dans le gris équivoque, malpropre,
+de la face. Mais les yeux parlants et le front illuminé, la bouche
+ardente, le souffle des narines, révèlent puissamment un esprit.
+Esprit sans âme. Il était fort lettré, artiste en fait de guerre, et
+poète sur le champ de bataille, un fin connaisseur italien dans ces
+grands tableaux de tuerie. En plein carnage, calme comme aux musées,
+il observait, et faisait voir aux siens les effets fantastiques, le
+pittoresque de la mort, en goûtait la sauvage horreur.
+
+Ni l'un, ni l'autre, n'eut le froid sublime de Turenne, son pur génie
+mathématique. S'il faut le dire, ces deux hommes de guerre eurent
+avant tout l'esprit de ruse; ils furent des intrigants d'abord, et non
+pas des plus élevés. L'Anglais, vendu aux juifs, fut l'homme de la
+bourse de Londres. Eugène organisa aux colonies frontières
+l'instrument machiavélique, le poignard de l'Autriche, qui, retourné
+contre les peuples, perpétua ce monstre, cette Babel impériale.
+
+Il est plaisant de voir ce que Versailles opposait à ces deux
+exterminateurs. Tous pauvres gens de bien, créatures médiocres de
+madame de Maintenon. La place du féroce Louvois était tenue par
+l'agneau Chamillart, un bonhomme incapable de faire aucun mal à
+personne. Il était si adroit à la guerre du billard que le roi
+judicieusement le fit ministre de la guerre. Il avait d'ailleurs ce
+mérite d'avoir arrangé les affaires entre les Chevreuse et Saint-Cyr,
+dont les terres se touchaient. Pourquoi n'eût-il pas arrangé les
+affaires de l'Europe? Les généraux de Chamillart, dignes de lui, ne
+ressemblaient en rien à ce dangereux Luxembourg de Steinkerque et
+Fleurus, c'étaient des gens paisibles.--Marsin, homme du monde fort
+léger, mais dévot, ami de Fénelon et de M. de Beauvilliers.--Tallart,
+esprit doux, fin, gracieux, nullement incapable comme intendant
+d'armée, mais myope, hanneton qui se heurtait à tout. Ces généraux,
+modestes autant que malheureux, avaient leurs défaites écrites déjà
+sur le visage. En regard, au contraire, mettons deux très-beaux
+hommes, têtes vides et légères que la cour admirait, dont raffolaient
+les dames: le favori de Chamillart, la Feuillade, qui devint son
+gendre, et Villeroi, ami de madame de Maintenon, tellement agréable au
+roi, qu'un jour il s'avança jusqu'à l'appeler «mon favori.» Ces deux
+fats, adorés et de tous et d'eux-mêmes, étaient précisément les deux
+hommes qu'Eugène et Marlborough eussent demandés pour adversaires, si
+on les avait consultés.
+
+La France avait pourtant un très-capable général, vainqueur naguère à
+Staffarde et Marsaille, le sage et ferme Catinat. Il ne fit rien, ne
+put rien faire ni en Italie ni en Alsace. Nos anciennes armées avaient
+fondu, et il n'avait que des recrues contre les vieux soldats
+d'Eugène. Son inaction désespérait le roi qui voulait des batailles.
+L'état du matériel les eût rendues fort dangereuses. Sur le Rhin, la
+moitié de l'armée manquait de fusils (Villars). En Espagne, M. de
+Tessé avait de vieux canons qui à chaque instant éclataient et ne
+tuaient que leurs canonniers.
+
+On avisa que pour chauffer ce sage et trop vieux Catinat, il fallait
+un jeune homme. On envoya le bouillant Villeroi, qui n'avait guère que
+soixante ans. On était sûr du moins qu'avec celui-ci on aurait du
+nouveau. Et, en effet, du premier coup, Villeroi se fit prendre. Il
+était dans Crémone, si peu, si mal gardé que, dans une nuit d'hiver
+(1er février 1702), le prince Eugène eut le temps d'entrer par un
+égout et de faire entrer cinq mille hommes. La garnison dormait et
+dormait aussi Villeroi. Un régiment, par grand hasard, s'était levé
+pour passer une revue; il voit les Autrichiens sur la place, fait une
+décharge. La garnison s'éveille. Villeroi descend, sort, est
+prisonnier. Heureux événement. L'armée sans général ne s'en battit que
+mieux de rue en rue. Elle coupa le pont qui allait amener encore huit
+mille hommes à Eugène. D'un clocher, avec désespoir, il vit Crémone
+perdu, et partit assez vite. On mangea son dîner, avec des risées pour
+Eugène et des risées pour Villeroi.
+
+Cent chansons en furent faites, et beaucoup excellentes. L'_ami du
+roi_ eut le mérite de ressusciter notre verve. Le grand recueil de
+Maurepas témoigne de cette révolution. Aux dernières années du siècle
+fini, nulle chanson que des impromptus graveleux ou de matières
+grasses, comme les petites pièces ordurières de madame la Duchesse. En
+1702, Villeroi a ranimé l'esprit frondeur. Par lui, la chanson
+politique recommence. Cette muse est Renée de Crémone.
+
+Ainsi du premier coup, Eugène eut l'ascendant. Il nous eût pris la
+grande place de Mantoue si les pluies et les boues n'avaient retenu
+ses canons. Tout l'hiver, nos recrues furent poussées par les Alpes
+pour compléter l'armée qu'on voulait faire supérieure à tout prix. On
+avait envoyé Vendôme pour débloquer Mantoue, pour préparer une belle
+campagne au petit roi d'Espagne, qui devait y venir, et pour dominer,
+entraîner notre allié douteux, le Savoyard. Celui-ci double d'intérêt,
+encore plus de nature, était notre beau-père; il était au coeur de
+Versailles par sa fille adorée, cette petite fée, la duchesse de
+Bourgogne, qui savait tout, lui disait tout; mais cela ne l'empêchait
+pas d'être en bons termes avec le prince Eugène (de Savoie), son
+parent, qui, disait-on, au fond, était excellent Savoyard.
+
+Une intrigue, fort bien menée entre Turin et Versailles, avait dupé le
+roi, lui avait surpris son aveu pour le mariage d'une soeur de la
+duchesse de Bourgogne avec le jeune roi d'Espagne.
+
+Celle-ci avait adroitement caressé, aveuglé madame de Maintenon. Le
+roi n'eut pas plutôt consenti qu'il le regretta.
+
+Le plan très-dangereux du Savoyard était, par cette petite fille,
+pleine d'esprit, et d'un rusé courage pour l'intérêt de la famille,
+d'obtenir qu'il fût seul en Italie le général de l'Espagne et de la
+France, qu'il eût nos armées dans sa main. Là, à son aise, il eût fait
+ses marchés, balancé les avantages des deux partis. L'Autriche lui
+offrait le Montferrat, même un morceau du Milanais. Il aurait fallu
+que la France, contre un pareil appât, lui offrît un royaume (la
+Lombardie, la Couronne de fer?). La petite venait pour réaliser sur
+l'Espagne la fable du Lion amoureux, qui se laisse couper griffes et
+dents.
+
+On lui avait ôté ses dames piémontaises, mais pour lui donner la pire
+intrigante de l'Europe, madame des Ursins, une Française, qui avait
+toujours traîné à Rome, vieille maîtresse des cardinaux, des
+d'Estrées, des Bouillon, galante à soixante ans, admirable pour la
+pervertir, la rendre encore plus dangereuse.
+
+La petite avait treize ans, lui dix-sept. Deux enfants.
+
+Leurs enfantillages vont faire le destin de l'Europe. L'Espagne, en de
+telles mains, sera le terrible embarras, le fléau de la France, et
+toutes deux, s'il ne vient pas un miracle, vont rouler ensemble à
+l'abîme. Notons donc bien ces choses puériles, ces misères de nature.
+Comment les mépriser, puisqu'elles décident de la vie, de la mort des
+nations?
+
+Saint-Simon, qui écrit trente ans après, a tout défiguré. Il faut en
+croire Louville, qui y était, en croire Philippe V, qui se confia à
+cet ami d'enfance, en croire son confesseur, le P. Daubenton, qui
+donne les plus secrets détails. (Louville, I, 207; II, 98, 99.)
+
+La rencontre eut lieu à Figuières (3 novembre 1701). Le roi, qui
+croyait avoir une femme, se trouva avoir une enfant. C'était une toute
+petite fille qui grandissait. Elle était vive et jolie, très-blanche,
+trop même (elle était scrofuleuse); mais elle n'avait pas le goître
+commencé de la duchesse de Bourgogne. Elle en avait la grâce et la
+facilité. Ces filles d'Amédée savaient tout en naissant. Celle-ci,
+emportée, se dominant moins que sa soeur, avait au moindre mot un
+torrent d'éloquence et de passion. Grand fut l'étonnement du jeune
+homme, quand cette intrépide poupée se mit à discourir bride abattue,
+comme un vieux politique, et fit ses conditions.
+
+Elle avait beau jeu. Il avait été élevé, non pour régner, mais pour
+obéir, céder toujours (à son aîné, le duc de Bourgogne). Il avait du
+sens, du courage, de la vertu, mais une timidité extrême, et il
+semblait muet comme un poisson. Il paraît que la petite fille lui
+débita sa leçon de Turin, voulut le lier, l'engager à remettre tout à
+son beau-père. Chose impossible. Philippe V arrivait plein encore du
+respect, de la crainte de son grand-père Louis XIV, et il n'osa
+promettre rien.
+
+On avait cru tout emporter d'assaut, pensant que le jeune homme, d'un
+tempérament exigeant, impérieux, ne pourrait disputer. Mais deux
+choses le soutinrent: d'abord l'enfant n'était pas une femme, puis
+déjà il en avait une.
+
+Une chanson, qu'on chantait à Versailles (collection Maurepas, X, 35),
+nous apprend que le _frère cadet de Télémaque_ était accompagné en
+Espagne de _la fille de sa nourrice_. Philippe, sans cela, aurait été
+très-sérieusement malade. On eut même dispense que pour Louis XIV
+enfant. Cette fille suivit le roi avec sa mère et son père. Le père,
+huissier du roi, fut (pour cela, sans doute), haï des grands, et même,
+un jour, outrageusement battu. (Louville, I, 290.)
+
+D'autre part, le confesseur, le P. Daubenton, sut et dit à Louville
+que la petite princesse, si précoce de langue et de tête, était
+absolument retardée pour le reste, à peu près inutile. Elle ne devint
+femme que deux ans après; il fallut encore trois ans de plus pour
+qu'elle pût avoir un enfant.
+
+Mariage sans mariage. Vrai désespoir pour le jeune prince honnête,
+qui, dès ce jour, n'avait plus de maîtresse et n'avait pas d'épouse.
+
+Philippe V tomba dans la plus noire mélancolie. Ceux qui étaient
+contraires au mariage de Savoie écrivirent à Versailles qu'il était
+illusoire. On consulta deux théologiens, le P. La Chaise, et
+Godet-Desmarais, l'homme de madame de Maintenon. Ils étaient trop
+prudents pour déplaire à la duchesse de Bourgogne, soeur de la reine
+d'Espagne. Ils dirent que le temps, ce grand maître, remédiait à toute
+chose, confirmèrent le mariage, condamnèrent Philippe V à perpétuité.
+(Louville, II, 99.)
+
+Victor-Amédée, toutefois, crut que l'affaire était perdue, que
+Philippe aurait d'autres femmes, et que la reine enfant serait sans
+influence. Dès le 5 janvier 1702, il traita avec Eugène, sans se
+déclarer encore ouvertement, afin de le mieux servir contre nous. On
+le soupçonna à Versailles. Louis XIV, faisant passer Philippe en
+Italie, ne permit pas à la petite reine de le suivre. Par suite de la
+même défiance, en payant fort le Savoyard, on le tint hors de notre
+armée, pour qu'il ne vît pas de trop près nos mouvements. L'étiquette
+espagnole servit à cela; devant le roi d'Espagne, il n'eut qu'un
+tabouret, non le fauteuil royal (objet de son ambition).
+
+Le roi avait pour général Vendôme, soixante mille Français, deux mille
+Espagnols. Il parut ferme et brave. Avec cela, peu de succès. Si
+Vendôme eut la chance, avec son jeune roi, de battre les Impériaux
+dans deux affaires brillantes, il ne put, de toute l'année, déloger
+Eugène de l'île entourée de rivières qu'on appelait _serraglio_ de
+Mantoue. D'innombrables Français périrent dans ce pays malsain.
+
+Cependant la présence du jeune roi était beaucoup en Italie. C'était
+son vrai champ de bataille. Victor-Amédée le sentait. Cela le gênait
+fort. Madame des Ursins n'avait rien négligé pour rendre sa petite
+reine agréable à l'Espagne en promettant, en offrant tout à tous. Mais
+elle ne pouvait régner vraiment qu'en tirant le roi d'Italie et le
+séquestrant en Espagne. Quoiqu'il souffrît de n'avoir pas de femme et
+même en fût parfois malade, il pensait peu à l'inutile enfant qu'il
+avait à Madrid, et n'en parlait jamais. Mais elle lui écrivait des
+lettres tendres, des plaintes d'Ariane délaissée. Ces plaintes furent
+des cris lorsqu'on apprit que les Anglais avaient fait une descente en
+Andalousie. On fit semblant de croire que quatre mille Anglais
+allaient prendre la monarchie, et Philippe V dut revenir (octobre
+1702).
+
+Le faire revenir, c'était tout. L'objet unique que sa vertu, sa piété,
+lui permettaient eut une prise extraordinaire. Plus mélancolique que
+jamais, sombrement amoureux et acharné à l'impossible, il ne la
+quittait plus. Trois longs tête-à-tête par jour ne suffisaient pas; il
+fallait encore écrire, et comme il se défiait de son talent, il
+faisait faire les billets doux par le jésuite Daubenton, son
+confesseur, qui les mettait sur sa toilette. Mais tout cela ne faisait
+rien. Elle était sèche et haute, le menait comme un nègre. À quatorze
+ans, elle ne rêvait qu'affaires, argent. Elle ne pensait pas encore à
+autre chose: en vain la des Ursins lui avait introduit un joli
+cavalier, neveu du duc de Savoie; elle n'y vit qu'un agent politique.
+Elle était vrai petit garçon, sans nulle pudeur de femme. Un jour
+qu'elle était mécontente de notre ambassadeur, elle entendit, à
+travers une porte, Louville qui le justifiait, et se précipita, en
+court jupon de toile, pour laver la tête à Louville. Elle allait ainsi
+le sein nu; madame des Ursins courait après, la cachait de la main.
+Mais elle ne s'en souciait guère.--Ses propos étaient effrénés. Témoin
+ce que, si jeune, elle contait à Louville de certaine duchesse qui,
+pour guérir son fils, maltraité de Vénus, avait imaginé de pulvériser
+des reliques et de les lui faire prendre en lavement.
+
+Ce petit démon colérique, mené par celle que Fleury appelait «la plus
+méchante femme d'Europe,» accomplit, sur le pauvre prince, une
+séquestration telle qu'il n'y en a nul exemple que dans les procès de
+cours d'assises. Il ne vit plus ni notre ambassadeur, ni Louville, son
+ami d'enfance. Plus de promenades, encore moins de chasse, exercice
+dont il avait apporté l'habitude, le besoin absolu. Elle le tint assis
+et immobile. Même on lui défendit le jeu.
+
+Rien hors l'église, et quelques petits divertissements puérils de la
+reine avec ses femmes et les nains du palais. Madame des Ursins était
+presque la seule personne qu'il vît. Elle ouvrait, le matin, les
+rideaux du lit conjugal, et le soir les fermait. Elle éteignait et
+emportait pêle-mêle et la _lampe_, et l'_épée du roi_, et le vase de
+la reine, son _pot de chambre_ du soir. Elle écrit cela à madame de
+Maintenon, s'en plaint en badinant. Elle sait bien qu'en réalité on la
+comptera davantage. Elle ne laissait à personne ces honneurs de sa
+charge, ces profits quotidiens de la _camereira major_. Ce que dit
+Saint-Simon de la duchesse de Bourgogne montre assez que c'était la
+plus haute faveur.
+
+Le pis pour Philippe V, c'est qu'il n'était pas idiot. Il sentait son
+malheur. Il avait des réveils. Une fois qu'il put voir Louville, il
+pleura devant lui sur sa situation. Une autre fois, il essaya de
+contredire la reine, et elle tomba sur lui à poings fermés. Le plus
+fort arriva lorsque Louis XIV rappela un moment madame des Ursins. La
+reine prit, la nuit, le moment le plus tendre, pour dire que si elle
+la perdait, elle voulait une _Piémontaise_. Le roi voulant une
+_Française_, elle lui dit: «Sortez,» et le jeta à bas du lit. Il alla
+en chemise s'asseoir et grelotter dans un fauteuil.
+
+Elle n'aimait personne, pas même la des Ursins, mais elle croyait ne
+régner que par elle. Elle lui passait tout pour cela, jusqu'à laisser
+coucher dans l'appartement des infantes, touchant au sien, le galant
+de la vieille, un Aubigny, qui était le vrai roi d'Espagne et vendait
+toutes les places. Son compère était un Orry, un fournisseur si probe
+qu'on apporta pour spécimen de ce qu'il fournissait à l'armée
+espagnole des bottes de carton! La honte était au comble. Cet Aubigny,
+le matin, faisait sa toilette aux fenêtres de la des Ursins. Il la
+traitait (justement) de coquine, la désolait de jalousie pour la
+petite femme d'un maître à danser venu de Paris. Digne gouvernement
+pour le pays du Cid?
+
+Notre âge, indifférent à tout, qui déclare la peste innocente, ne
+pouvait manquer de réhabiliter madame des Ursins. On a dit qu'elle eut
+le mérite de se faire Espagnole, de préférer les Espagnols aux
+étrangers. Il est vrai qu'elle déguisait son Aubigny en _senhor don
+Luis_, et lui faisait porter la fraise nationale. Elle disait qu'il
+fallait _honorer l'Espagne, laisser agir les Espagnols_. Et, en
+réalité, elle faisait tout par trois personnes étrangères, Aubigny,
+Orry et la reine. Elle jouait habilement de celle-ci, charmante
+marionnette italienne, qui devint un moment une actrice héroïque et
+ravit la nation.
+
+_Honorer, laisser faire l'Espagne_, c'eût été la vraie politique dans
+un temps de profonde paix. Mais dans l'horrible crise où la France
+repoussait l'Europe, il fallait bien qu'elle se servît de l'Espagne
+qu'elle défendait. Or, celle-ci, honorée dans ses vices, dans sa
+paresse profonde, par cette flatteuse, ne daignait point changer. Elle
+nous était lourde et funeste. Nous avions sur les bras un géant mort
+qui ne faisait rien pour lui-même et empêchait de faire. On le voit en
+Italie (1702). La France fournit soixante mille hommes, l'Espagne deux
+mille. Et en même temps la France aux Pays-Bas, sur mer, partout,
+s'épuisait à la défendre, dans cette guerre infinie, disséminée dans
+les deux hémisphères, deux mille lieues de frontières, deux mille
+lieues de rivages.
+
+Le règne de cette femme fut funeste à l'Espagne tout autant qu'à la
+France. Le moment d'apparent réveil que la Castille va avoir ne dure
+point. Tout retombe plus bas que Charles II. Il est bien ridicule de
+dire, comme on le fait légèrement, que l'Espagne se releva sous la
+dynastie de Bourbon. Rien pendant cinquante ans. Il n'y eut de
+changement qu'extérieur. L'Aragon et la Catalogne, n'étant plus
+soustraits à l'impôt, le nouveau roi, plus riche que n'avait été
+Charles II, eut une armée, et voilà tout. Cela change-t-il une
+nation? Les réformes tardives, et fort superficielles, de Charles III,
+résultèrent du grand mouvement général, sorti de la philosophie, qui
+révolutionna tout, et jusqu'à la bigote Autriche.
+
+J'ai peine à concevoir que d'éminents historiens aient pris au sérieux
+les calculs de population qu'ont donnés quelques Espagnols: cinq
+millions sept cent mille âmes en 1702, six millions vingt-cinq mille
+en 1726, etc. Et tout cela pour un pays plus inconnu que la Russie!
+
+Rien de plus difficile, de plus hasardé que ces dénombrements. La
+France, en pleine lumière de civilisation, et dans la position
+spéciale du seul pays centralisé, en a eu un premier essai en 1826, et
+encore approximatif (Villermé).
+
+L'Espagne a peu changé. C'est le pays de l'immobilité. Où il y eut
+désert du temps de Charles II, il y a désert aujourd'hui. C'est ce que
+disent unanimement nos ingénieurs. Sous Philippe II, il y avait à
+Madrid trente mille Français (Weiss), autant que de nos jours.
+
+On eût cru, sous Philippe V, que ce gouvernement de femmes eût adouci
+les moeurs. Ce fut tout le contraire. L'Inquisition fut plus féroce.
+Le jeune roi avait témoigné quelque horreur des auto-da-fé, refusé d'y
+siéger. Mais les dames régnantes, la des Ursins, la reine, étaient
+trop bonnes Espagnoles pour rien changer. Le roi dut s'y plier. Dans
+leur règne de quinze années, puis sous sa seconde femme, enfin pendant
+les quarante-six ans de Philippe V, il y eut sept cent
+quatre-vingt-deux auto-da-fé. Douze mille victimes piloriées,
+fouettées, enterrées dans les _in pace_. Chaque année, trente-quatre
+corps humains de brûlés vifs! en tout, de quinze à seize cents. Et
+cela en présence de deux reines italiennes et sous les yeux d'un roi
+français.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+VENDÔME--VILLARS
+
+1702-1704
+
+
+Dans cette guerre universelle, les femmes sont au gouvernail du monde.
+D'une part, Maintenon, des Ursins et les deux petites-filles, reine
+d'Espagne, duchesse de Bourgogne. D'autre part, la reine Anne, une
+femme timide, de coeur tout jacobite, qui, par obéissance pour sa
+hautaine amante et maîtresse, Sarah Marlborough, signe en pleurant les
+ordres de la guerre, et malgré elle accable sa famille.
+
+Donc, cette horrible guerre, la plus exterminatrice qu'on ait vue
+jusque-là, se meut en haut dans la sphère ondoyante du sentiment, au
+hasard des amours, des amitiés de femmes, au flux et au reflux de leur
+humeur, de leur santé. Politique oscillante, plus capricieuse en ses
+alternatives que le caprice de la mer. Elle effraye surtout par sa
+mobilité dans le choix de nos généraux. Chaque année, ils changent
+d'armée. Ils courent de l'une à l'autre, d'Italie en Flandre, du Rhin
+à l'Espagne. Vendôme, Villars, Berwick, Villeroi, Marsin, Tallart,
+Tessé, sont sans cesse en voyage; nulle part, ils n'ont temps de poser
+le pied. Dès qu'ils commencent à s'établir et à organiser, quelque
+raison de cour, quelque intérêt de coeur, un soupir, un souffle de
+femme, les enlève de là et les envoie à l'autre pôle. Un exemple
+frappant est celui de Berwick, solide et sérieux général, que la reine
+d'Espagne renvoie pour cela même en France. Il est remplacé par
+l'aimable, l'amusant Tessé, beau-père d'un jeune fou, Maulévrier,
+amoureux de la duchesse de Bourgogne, qui, à peine à Madrid, le
+devient de sa soeur.
+
+Voilà un élément inconnu partout mêlé à cette guerre, et qui empêche
+de prévoir. Un autre, c'est l'excès des misères. Les armées ne sont
+point nourries, souvent elles n'ont pas d'armes. Pourquoi les
+campements sont-ils souvent si éloignés, partant les mouvements
+difficiles et de peu d'ensemble? C'est que les corps d'armée
+_cherchent leur vie_, et se nourrissent comme ils peuvent. Pourquoi
+des victoires inutiles, sans résultat? Les généraux répondent: «On n'a
+pas pu marcher, faute de pain.»
+
+Vouons-nous _diis ignotis_. Le hasard et la faim mènent la France en
+cette grande loterie. Lançons-nous-y, tête baissée. Même Eugène et
+Marlborough, ces grands calculateurs, ont derrière eux des inconnus
+terribles, les faiblesses de la reine Anne, l'avarice hollandaise, les
+grandes révolutions d'Autriche.--Qui sait? Des hommes d'aventures et
+des généraux de hasard pourraient bien, par une risée trop fréquente
+de la fortune, faire gagner aux fous le gros lot?
+
+On l'a vu sur la mer. Quand les temps réguliers du calcul et de la
+puissance ont cessé, aux Duquesne, aux Tourville, ont succédé Jean
+Bart, Duguay-Drouin, l'aventure héroïque, et les bonheurs de
+l'impossible, _frisant_ l'écueil, n'y touchant pas.
+
+Les généraux qui viennent marcheront dans ces voies scabreuses,
+suppléant aux moyens qui manquent par d'heureux coups, de brillantes
+folies qui ont le très-réel effet de ravir le monde ébloui et de créer
+des forces d'opinion.
+
+Le sombre Saint-Simon, enfermé comme un lion en cage dans sa prison
+royale, à Versailles, à Marly, regarde à travers ses barreaux les
+vaillantes pantalonnades de Villars, de Vendôme, et il n'en voit que
+le grotesque. Il les juge de mauvais acteurs, de pitoyables comédiens.
+C'est par là cependant, par l'audace souvent ridicule, airs de
+bravoure, vanterie, menterie, que ces héroïques bouffons relevèrent et
+soutinrent le moral des armées. Au défaut de solde et de pain, ils
+payèrent de chansons et firent rire la mort même. Quand nos misérables
+recrues, arrachées du village, dans un hiver du Rhin, sans habits,
+sans souliers, arrivaient en pleine Allemagne, qui les sauvait du
+désespoir? un général immuablement gai, qui buvait avec eux quelque
+peu d'eau-de-vie, et sifflait des airs d'opéra. Ils le suivaient où il
+voulait. Aux plus âpres gelées, ils ne voyaient que le soleil,
+disaient: «C'est le temps de Villars.»
+
+Il en était de même pour le paysan du Midi que la milice arrachait à
+sa mère et lançait au delà des Alpes. (_V._ Saint-Simon sur ces
+désolations.) Le malheureux, résigné à la mort, ayant passé les
+neiges, trouvait en pleine Lombardie la joyeuse armée de Vendôme; tout
+était oublié. «On y mourait comme des mouches,» dit Louville. Point
+d'ordre, rien de prévu; point d'hôpitaux. Mais nulle part on n'était
+plus gai. Ce gros garçon, le général de la licence, un satyre, un
+Bacchus, toujours à table, au lit, dans un parfait dédain de l'ennemi,
+donnait à tous une merveilleuse assurance. Du désordre parfait, une
+force singulière naissait, l'initiative populaire.
+
+Je regrette de n'avoir pu donner encore mon chapitre du Canada. On
+comprendrait mieux un instinct qui dort dans nos veines gauloises, et
+se réveille parfois aux grandes misères, pour nous donner des forces
+inattendues d'audace ou de patience. C'est l'amour de la vie sauvage.
+Nos soldats de Vendôme et autres apparaissent souvent avec les allures
+singulières de nos Canadiens, hardis _coureurs de bois_. C'est le
+zouave de ce temps-là.
+
+Mais ce qui est d'alors, point du tout d'aujourd'hui, c'est que le
+soldat français savait gré à son général d'être un très-grand
+seigneur, d'en avoir les allures, les vices, l'impertinence. Il se
+réglait sur lui. Sous Vendôme chacun était _prince_. La bâtardise lui
+comptait fort aussi. La plume blanche qu'il portait en bataille, et,
+d'autre part, son pesant embonpoint, rappelaient la légende, les
+amours d'Henri IV et de la grasse Gabrielle.
+
+Au château d'Eu, un grand portrait équestre donne l'homme même. Il
+monte un cheval de hasard, un bon gros cheval noir qu'un
+maréchal-ferrant lui donna, au défaut du sien, pour charger en
+bataille; lourde monture espagnole, à l'oeil ardent, toutefois, forte
+et propre aux coups de collier. Lui-même est empâté, visiblement de
+chairs peu saines. La figure a quelque rapport avec le masque bouffi
+et polisson de Mirabeau (musée Saint-Albin). Tous deux, de leur sang
+italien, eurent une heureuse pointe pour la farce et pour le sublime.
+Chez Vendôme, le regard loustic rappelle aussi le côté gascon et le
+grand farceur béarnais. Au total, c'est un vieux enfant, un poupart de
+cinquante-six ans. On rirait; mais une chose trouble embarrasse
+l'esprit: c'est l'énigme d'un nez, spongieux, écourté; triste blessure
+qui ne vint pas de Mars. Les Espagnols, qui l'aimaient fort, après sa
+bataille de Villaciosa, à son triomphe le caractérisèrent d'un mot
+charmant. Tout Madrid cria: «Cupidon!»
+
+Cet enfant gâté de l'armée étalait naïvement et faisait admirer ses
+vices. Dès quatorze ans, où il fit la campagne de Candie, il vivait à
+la turque, ou, si l'on veut, à l'italienne. Chose commune alors; mais
+lui seul montrait tout cela. Ses grotesques amours étaient hardiment
+affichées.
+
+Quant à ce que raconte Saint-Simon de ses réceptions aux moments où
+chacun se cache, ce n'est pas en ce siècle une singularité
+personnelle. _Recevoir_, en ces moments-là, était chose royale, vieil
+usage des cours, une faveur des belles et des rois. C'étaient les
+moments de la grâce, de favorable audience, que recherchait un
+courtisan habile, sûr d'éprouver moins de refus. (Voyez les chansons
+de l'époque. _Maurepas_, XXX, f. III.)
+
+Avec ces habitudes honteuses et molles, Vendôme fut serf du corps de
+bonne heure, peu propre à la guerre. Noailles et Saint-Simon le
+disent. Il était lourd et maladif. Il lui fallait beaucoup de
+nourriture et beaucoup de sommeil. Il continuait tellement quellement,
+sur les champs de bataille, la vie de son château d'Anet, mêlée de
+jeu, de rire et de rien faire. Il la menait partout. Vrai général de
+la Fontaine, qui, sauf les moments de se battre où il brillait,
+semblait moins guerroyer que voyager, pour s'arrêter où l'on mangeait
+le mieux, surtout pour y dormir. L'auteur des _Fables_ et des
+_Contes_, qui lui dédie Philémon et Baucis, pour lui, ce semble, fit
+ce voeu du néant: «Je le verrai, le pays où l'on dort. On y fait
+mieux: _on n'y fait nulle chose_.»
+
+Le rusé prince Eugène le surprenait parfois, mais non pas à temps pour
+le battre. Il avait d'éclatants réveils. D'ailleurs, sous un général
+si dormeur, chacun veillait pour soi. Tel colonel devenait général en
+de telles crises, se dévouait. Il faut lire Mirabeau sur son
+grand-père, qui se fit tailler en pièces à Cassano. L'orgueil de
+l'armée d'Italie, son mépris pour celle du Nord, son fanatisme
+inconcevable pour son étrange général, étonnent en ce récit qui dément
+Saint-Simon.
+
+Villars fut un autre homme, sauf des ressemblances extérieures. Sa
+constitution admirable ne faiblit jamais. C'était un grand homme brun,
+nerveux, toujours en mouvement. Il fabriquait sa généalogie de manière
+à se rattacher aux antiques Villars du Dauphiné. Mais son
+indestructible force disait assez sa bonne souche plébéienne. Son
+grand-père était notaire dans le Lyonnais, et, très-probablement,
+comme tant de Lyonnais, de race provençale ou gasconne. Son père avait
+été le plus bel homme qu'on pût voir, aimé de tous, très-brave,
+recherché pour second aux plus fameux duels, un héros de roman; on
+l'avait nommé Orondate. Notre Villars n'aimait que les romans, les
+comédies, les opéras, qu'il retenait, citait à chaque instant. Grand
+coureur d'actrices et de filles (sans parler de choses pires). Sa vie,
+de près d'un siècle, fut une merveilleuse gasconnade. Torrent de
+vanteries, langue de charlatan, figure trop parlante, un peu folle,
+tout cela détonnait à Versailles, et on l'aurait jugé un comédien de
+campagne. Mais, sur le terrain, il payait de solides réalités. En
+jouant le héros, il fut le héros même. Saint-Simon, qui le hait, après
+l'avoir bien dénigré, est obligé de dire que «_ses projets_ étaient
+hardis, vastes, _presque toujours bons_,» et, d'autre part, que jamais
+homme «ne fut plus propre à l'_exécution_.» Quel éloge d'un capitaine!
+Il semble que cela contient tout.
+
+C'est la satire amère de Louvois et de son système de suivre
+l'ancienneté, qu'un homme si vaillant, si brillant, et toujours en
+avant des autres, soit arrivé si tard. Il n'était à quarante-neuf ans
+qu'un officier de cavalerie qui n'avait jamais commandé en chef. Il
+commençait à l'âge où l'on finit. Son heureuse nature voulut que,
+jusqu'au bout de cette guerre, dans la suprême crise, il se trouvât
+toujours le fort des forts. Terribles circonstances qu'on ne peut
+comparer qu'à la retraite de Moscou.
+
+Le roi ne connaissait ni ses moyens, ni les difficultés, le possible,
+ni l'impossible. Il ne tenait nul compte des distances, ni des
+saisons. Il voulait, en 1702, que Catinat, très-faible, qui gardait à
+peine l'Alsace, s'affaiblît, détachât Villars pour s'en aller à cent
+lieues, devant des armées supérieures, au fond de l'Allemagne,
+secourir notre faible allié, l'électeur de Bavière. Il voulait que
+Villars, en octobre, aux premières neiges des montagnes, passât les
+étroits défilés du val d'Enfer et de la Forêt-Noire, qu'avec les
+charrois, l'artillerie et tout l'embarras d'une armée, il suivît ces
+sentiers qu'on ne passait guère que l'été, à pied, tout au plus à
+cheval.
+
+Passer le Rhin, c'était déjà chose audacieuse et difficile, devant un
+excellent général allemand, le prince de Bade. C'est ce que Villars
+hasarda en face d'Huningue, sous le feu du fort de Friedlingen. Il
+était inférieur d'un bon tiers en cavalerie, et l'infanterie (comme
+partout la nôtre) était formée en partie de recrues. L'infanterie
+allemande avait en outre l'avantage du terrain, occupant une colline
+et gardée par un bois. On pouvait parier dix contre un qu'on serait
+battu. Deux choses animèrent ces novices, Villars, et l'arme nouvelle
+que personne ne maniait mieux que les Français, la baïonnette, réputée
+invincible depuis la Marsaille. Ils enlevèrent la colline, en effet,
+culbutèrent, précipitèrent l'ennemi. Puis, peu habitués à vaincre, ils
+eurent peur de leur victoire et se troublèrent d'une panique.
+Heureusement notre petite cavalerie avait rompu en plaine les masses
+de la cavalerie allemande, que son imprudent général priva de son
+artillerie en se jetant devant, l'empêchant de tirer. Nous vainquîmes
+un peu par hasard. L'armée, sur le champ de bataille, par un grand
+mouvement populaire, proclama Villars _maréchal_. Le roi n'eut qu'à le
+confirmer (octobre 1702).
+
+L'hiver le ramena en Alsace, mais le résultat moral fut grand, et fort
+à point. Nous étions de plus en plus seuls. Le Portugal nous quittait.
+Bien plus, le duc de Savoie, notre beau-père, se mettait avec
+l'Empereur pour faire la guerre à ses deux filles (janvier 1703). Les
+Pays-Bas et la frontière du Nord n'eussent pu être défendus contre
+Marlborough, si les Hollandais ne l'eussent ralenti.
+
+Ce fut encore Villars qui nous releva sur le Rhin. En plein hiver,
+pendant que ses officiers se chauffaient encore à Versailles, Villars,
+avec une armée délabrée, dont un tiers seulement avait des fusils,
+passe le fleuve près d'Huningue, et le descend sur la rive allemande.
+À peine il y a mis le pied, les pluies cessent, une belle gelée
+commence et le soleil. Le soldat, plein d'élan, de gaieté, traîne ses
+canons jusqu'à Kehl, une place de Vauban, qui n'en est pas moins
+forcée en treize jours (10 mars 1703).
+
+Et, à l'instant, sur un ordre précis, pour sauver la Bavière, il
+fallut entreprendre l'immense et périlleuse traversée de la
+Forêt-Noire. Elle ne fut possible, dit Villars, que parce qu'on la
+crut impossible. Une partie de l'armée, restée au Rhin, occupait le
+prince de Bade. Villars, ayant fait faire de petits chariots pour les
+chemins étroits, passa en onze jours du Rhin aux sources du Danube. On
+alla souvent à la file, souvent sous des hauteurs où pour nous écraser
+il eût suffi de dérouler des pierres. Enfin, à Willengen, la rencontre
+se fit; l'Électeur se jeta dans les bras de Villars.
+
+Qu'allait-on faire? Deux partis se présentaient. L'un qu'on peut dire
+proprement bavarois. L'instinct, l'amour de la Bavière, c'est toujours
+d'avoir le Tyrol, le pays bizarre et charmant qui le sépare de
+l'Italie. L'Électeur pouvait profiter de la stupeur de l'Autriche pour
+percer le Tyrol, pour donner la main à Vendôme, et revenir avec une
+force double, dicter la loi dans Vienne. Ce plan était fort
+chimérique, ne tenait compte ni des difficultés géographiques, ni des
+antipathies nationales du Tyrol, des vives résistances qu'un tel pays
+peut opposer.
+
+L'autre plan, bien plus raisonnable, celui auquel tenait Villars (_V._
+ses lettres de cette époque, au tome III de Pelet), c'était d'aller
+tout droit à Vienne. Le moindre résultat aurait été de sauver
+l'Italie, d'où l'Empereur tremblant eût certainement rappelé ses
+troupes. Mais on pouvait en espérer un autre, c'était d'exterminer le
+monstre, de dissoudre l'empire autrichien. Il semblait condamné. Le
+sang de la Hongrie, abondamment versé dans les massacres et les
+supplices, fermentait d'autant plus, et l'éclat ne pouvait tarder.
+Villars montrait ici un vrai génie divinateur. Il voulait frapper le
+coup à la mi-juin, et ce fut justement vers le 1er juillet que
+l'insurrection des Hongrois fit éruption sous Ragotzi. Tout cela était
+sous la terre. Villars n'en savait rien. La juste haine du monstre
+l'avait illuminé. Et il y fut fidèle. Plusieurs années après, il eut
+l'idée de recommencer la partie en se joignant à Charles XII. Mais le
+temps des grandes choses était passé. On retenait Villars; Charles XII
+était demi-fou, et ses rusés ministres, payés par l'ennemi, le
+détournèrent sur la Russie.
+
+Villars assure (ce que les lettres prouvent) que la mobilité de
+l'Électeur empêcha tout. Sur un petit échec, ce prince change de
+projet. Il lui passe l'idée d'aller en Franconie. Puis, il change de
+nouveau et se lance, bride abattue, dans la grande folie du Tyrol.
+Tout échoua. Le Tyrol allemand arrêta les Bavarois. Et Vendôme, de
+l'autre côté, trouvait les mêmes obstacles au Tyrol italien, quand la
+défection de Savoie l'obligea de rentrer bien vite en Lombardie.
+
+Malheur immense pour l'Europe. L'insurrection avait gagné moitié de
+l'empire autrichien, de la Turquie à la Bohême. L'Empereur, aux abois,
+en était à acheter des Danois, à employer l'aide désespérée des bandes
+croates, des brigands serbes.
+
+La France avait deux généraux, Villars, Vendôme, et elle n'en sut que
+faire. Vendôme, sans direction, laissé à sa paresse, flotta, puis
+s'amusa à la vaine affaire du Tyrol; puis, la Savoie se déclarant, il
+eut assez à faire de désarmer ce qu'il avait de Savoyards et d'entrer
+en Piémont. Villars, abandonné sans secours en Allemagne, ayant en
+face deux armées, et près même de manquer de poudre, ne se tira
+d'affaire qu'en gagnant une grande bataille sur les troupes de
+l'Empire à Hochstedt (21 septembre 1703). Bataille longue, acharnée,
+meurtrière, où il tua huit mille hommes, en prit quatre mille.
+
+Avec cela, nulle ressource nouvelle, aucun secours. Il tirait vers le
+Rhin et l'Électeur vers la Bavière. Dissentiment complet. On rappela
+Villars, qui n'en fut pas fâché, ayant, dit-on, beaucoup gagné en
+Allemagne et pressé de mettre son argent en sûreté. Il eut pour
+successeur le très-incapable Marsin, et lui-même fut employé, par
+demi-disgrâce honorable, à pacifier les Cévennes. Le premier général
+de France, dans une crise si grave, resta enterré là pour faire la
+guerre à des Français.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LES CÉVENNES
+
+1702-1704
+
+
+Rien de semblable à l'affaire des Cévennes dans toute l'histoire du
+monde. On a vu une fois le miracle du désespoir.
+
+Rien de pareil dans l'Ancien Testament. Les Puritains, non plus, ne se
+peuvent comparer. Ils n'avaient pas assez souffert. Ils restèrent
+d'ennuyeux citateurs de la Bible. Mais les nôtres la refaisaient.
+
+Bien plus ridiculement encore on a comparé la Vendée. Le paysan
+vendéen n'était nullement persécuté. On le lança, aveugle, contre une
+révolution qui n'agissait que pour le paysan.
+
+L'explosion du Languedoc fut toute spontanée. Il faut être bien
+simple, ou cruellement partial, pour dire (avec un Brueys) que ce
+miracle épouvantable fut fait et refait à la main, en 1688 et en 1700,
+par un fourbe, une tailleuse, etc. Il faut n'avoir rien lu, rien su,
+ni rien comprendre à la nature, pour croire que ces grandes choses
+populaires se font ainsi. Ah! gens de peu de coeur, comment ne pas
+sentir qu'elles sortirent de l'excès des maux?
+
+La même horreur revint deux fois, par l'effet monstrueux d'une
+pression épouvantable de douleur. Dieu, par deux fois, _parla par les
+petits enfants_.--Oui, Dieu, la Justice éternelle.
+
+Appelez cela catalepsie, épilepsie, tout ce que vous voudrez.
+L'ébranlement nerveux fut la forme, l'effet, le signe de la chose, non
+la chose même. Les enfants se mirent tous à dire ce que les parents
+n'osaient dire, à appeler, prédire la vengeance du ciel.
+
+L'enfant naît juste juge. L'instinct du droit est si fort chez lui,
+que, quelle que soit l'éducation et la famille, il juge pour les
+persécutés. Ce ne sont pas seulement des enfants protestants qui se
+mirent à parler. On vit des enfants catholiques (ceux même d'un juge
+de Basville) qui criaient pour les protestants.
+
+L'intendant Basville avait dit qu'on raserait les maisons de ceux dont
+les enfants prophétisaient. Grande terreur pour le paysan, qui tient
+tellement au foyer. Plusieurs maltraitaient leurs enfants; ou même,
+pour prévenir la délation du curé, ils lui menaient le petit inspiré,
+demandaient ce qu'il fallait faire. Le curé disait: «Faites-le
+jeûner.» Ou bien: «Fouettez-le, comme il faut.» Cela n'empêchait rien,
+et l'enfant sous les coups parlait si bien, avec une si effrayante
+gravité, que très-souvent le père en larmes était transformé tout à
+coup. Lui-même, méprisant le martyre, commençait de prophétiser.
+
+L'intelligent Basville, esprit très-cultivé, mais dur légiste et à
+cent lieues de la nature, ne comprenait rien à cela. Il n'imagina
+autre chose, pour arrêter la contagion, que de grandes razzias
+d'enfants. Mesure affreuse. Ces petites créatures, dont plusieurs
+n'avaient pas cinq ans, furent enlevées et traînées par troupeaux. Les
+plus grands aux galères. Trois cents des moins âgés étaient dans la
+prison d'Uzès. Basville les fit étudier par des médecins de
+Montpellier, qui y furent bien embarrassés. Dès qu'ils entrèrent, ces
+pauvres petits se mirent à les prêcher, à vouloir guérir l'âme de ceux
+qui prétendaient guérir les corps. Que dire de ces enfants? Ils
+n'étaient pas malades, n'étaient pas fous, n'étaient pas fourbes.
+Étaient-ils du diable? ou de Dieu? Les docteurs s'en tirèrent avec un
+mot: «Ce sont, dirent-ils, des fanatiques.» La belle explication!
+Restait toujours à dire comment ils l'étaient devenus.
+
+Nous allons le leur dire; mais il faut remonter plus haut.
+
+Lamoignon de Basville, homme de Parlement, peu ami du clergé, le
+servit bien mieux que n'eût fait aucun ami. Il voyait bien que les
+moindres propositions d'un peu de tolérance (hasardées par Vauban,
+Noailles) étaient aigrement repoussées par les évêques. Il ne pouvait
+faire sa cour et conquérir le ministère qu'en aidant la persécution.
+On dit à tort qu'elle cessa dix ans (de 88 à 98). Erreur. Si les
+_nouveaux convertis_ ne furent plus _dragonnés_ dans les grandes
+villes, ils restèrent à l'état des _suspects_ de 93, et pis encore,
+recensés le dimanche par le curé sur les bancs de l'église, tenus au
+sacrilége. Les ministres qui rentraient, pendus, roués, brûlés.
+
+Dans ce grand peuple de damnés, forcés constamment de mentir, de se
+crever le coeur, d'avaler (en grinçant) l'hostie, Basville, nullement
+rassuré, crut devoir se faire une armée, huit régiments de soldats
+payés, cinquante-deux régiments de milice catholique. Cela eut des
+effets épouvantables. Le clergé se voyait déjà à la tête de la
+majorité, l'énorme majorité. Il régnait à Versailles, et il avait
+l'autorité. De plus, il eut la force armée. On voit (même aux lieux
+importants, comme les passages du Rhône) que le curé disposait des
+milices.
+
+Leurs chefs furent ses valets, et Basville lui-même le grand valet,
+sur son trône de Languedoc. Le curé-capitaine, le
+capucin-missionnaire, dans leur ardeur gasconne, fougueux, furieux,
+licencieux, se lâchèrent dans tous les excès, purent enlever qui ils
+voulaient et l'envoyer aux prisons de Montpellier.
+
+Ce qui me fait frémir dans ce clergé, c'est sa gaieté étrange, la
+bouffonnerie de Brueys, les plaisanteries de Louvreleuil, la légèreté
+galante de l'évêque Fléchier. Toujours le mot pour rire, surtout quand
+il s'agit des femmes. _Nés Français et galants_, ces abbés du Midi
+badinent agréablement sur les sujets les plus tragiques. Ils
+voltigent, tournent sur le pied, avec une grâce militaire. C'est
+l'esprit de la dragonnade. Derrière les murs de Nîmes, de Montpellier,
+d'Alais, derrière les armées qui les couvrent, leur riante
+imagination, dans ces scènes d'horreur, cherche les amourettes, les
+côtés libertins.
+
+Ce que dut faire un clergé si léger, devenu tyran féodal, maître
+absolu dans chaque localité, on le devine sans peine. Ce peuple était
+brisé. L'habitude du mensonge et du sacrilége lui faisait endurer bien
+d'autres choses honteuses. Il en fallut beaucoup dans _ces bonnes
+années_ dont on ne parle pas, pour amener enfin l'explosion de 1702.
+On cite, parmi les tyrans, celui qui fut tué, le grand vicaire Du
+Chayla. Mais il y avait mille tyrans. Combien d'autres durent en faire
+autant dans des lieux isolés où ils étaient encore moins en vue de
+l'opinion!
+
+Du Chayla s'amusait à torturer chez lui, dans sa cave. La torture d'un
+homme lui amenait les femmes, les mettait à discrétion. Quand, par les
+soupiraux, les cris du père martyrisé arrivaient à la mère, à la
+fille, elles se livraient. Elles se damnaient pour le sauver. Et
+encore, elles n'étaient sûres de rien. Cet homme, racheté si cher, on
+pouvait le reprendre et l'envoyer à Montpellier. Elles restaient
+serves du caprice, avilies et désespérées.
+
+Voilà le terrible spectacle que l'enfant avait sous les yeux. D'une
+part, le sacrilége et le viol de la conscience,--la honte d'autre
+part, les larmes intarissables. Tranchons le mot, l'enfer dans la
+famille.
+
+L'enfant vit de paix, d'harmonie. Que pouvait advenir de lui dans ce
+bouleversement moral? Pour lui, la mère, c'est tout; c'est l'ordre,
+c'est le monde et c'est Dieu. Mais il est clairvoyant. Une mère hors
+de sens, éperdue de terreur, menteuse à chaque instant pour le salut
+des siens, c'est pour lui un tel renversement de toutes choses, que
+son âme peut y périr. Il sera idiot, ou, tout au contraire, inspiré.
+
+L'enfant du Nord eût succombé. Il en fût resté hébété. Celui du Midi
+se fait homme. Il prend le premier rôle, devient le chef de la
+famille, prêche sa mère et relève son père, dit le mot de Dieu et en
+meurt. Cet atroce prodige d'un nourrisson apôtre est souvent acheté à
+ce prix.--Il n'importe. Il est fait, le grand pas héroïque. Les
+parents supportaient, se courbaient et s'avilissaient. Les enfants ne
+supportèrent pas, et par les plus petits se fit la foudroyante
+réclamation du Juste et le premier cri de la guerre.
+
+Qui la racontera cette guerre? Et le peut-on? Voilà encore un côté
+sombre et désolant de l'affaire des Cévennes. Non, on ne peut plus la
+conter. Elle est presque autant impossible, enfouie et perdue dans la
+terre, que celle même des Albigeois. Les perfides récits des bourreaux
+ont menti, obscurci, tant qu'ils pouvaient. Et les récits protestants
+n'éclaircissent pas. Ce sont ceux des ministres, ennemis des
+_fanatiques_. Le seul livre important est une petite compilation
+confuse qui s'est faite en 1707, quand la malveillance anglicane,
+quand la sécheresse génevoise et l'étroit esprit des pasteurs
+entouraient et refroidissaient ceux qui pouvaient encore rendre
+hommage à la vérité. Le _Théâtre sacré des Cévennes_, ce curieux et
+terrible livre, le seul débris d'un monde, est écrit dans la froide
+atmosphère de Londres, sous la persécution. Elle était unanime;
+prêtres et philosophes étaient également hostiles. Les libres esprits
+même, sous cet étrange habit, méconnaissaient la liberté. Aussi,
+découragés, les témoins véridiques déposent de ce qu'ils ont vu, mais
+sèchement, tristement, sans détail; ils ne rougissent pas de la
+vérité, mais sentent qu'elle ne sera pas crue. Ils abrégent,
+suppriment ce qui eût tant intéressé. Triste punition d'un âge si dur!
+d'un parti refroidi qui ferma ses oreilles. Sa glorieuse histoire aura
+péri pour lui,--hélas! aussi pour nous qui l'aurions mieux comprise.
+
+Si quelqu'un l'eût pu faire revivre, c'était M. Peyrat, l'illustre
+historien du Désert. Son livre a un mérite unique que les
+contemporains eux-mêmes n'ont point, c'est qu'il donne le sol, le
+paysage et la nature où le combat se passe. Il vit du souffle même et
+du génie de la contrée. Cela éclaire beaucoup de choses. Et cependant
+il reste de l'obscurité sur l'ensemble. Voici comment il m'apparaît:
+
+La chose fut absolument démocratique et populaire. Les nobles n'y
+prirent aucune part.--Elle fut nationale. Les Cévennes ne reçurent
+aucun secours de l'étranger.
+
+La guerre réellement, dans sa violence, ne dura que deux ans et demi,
+de juillet 1702 à décembre 1704. Et dans sa courte durée, elle compta
+trois générations de héros.
+
+Ils m'aident à donner la formule qui la résume:
+
+1º Les exterminateurs, le forgeron Laporte et le cardeur Séguier,
+nommé l'_Esprit_, l'homme des représailles qui rend au clergé supplice
+pour supplice;
+
+2º L'organisateur, le beau, noble, généreux Roland, où l'insurrection
+eut son idéal. Il y eut ici fanatisme, mais grand, lucide et sage,
+l'_organisation dans l'Esprit_;
+
+3º Les guerriers qui ne furent que cela, le trop célèbre Cavalier,
+garçon de dix-huit ans; un boulanger d'Anduse, qui avait été à Genève,
+instruit, rusé, vaillant, qui se révéla capitaine sur le champ de
+bataille. Ce favori des foules, petit, fort et trapu, avec une grosse
+tête blonde, leur apparut David, vainqueur de Goliath. Il fut juste
+assez fanatique pour se servir du fanatisme, l'abandonner à temps. Je
+l'appelle _la guerre, moins l'Esprit_.
+
+Nulle part la France n'est plus grande, plus terrible. Il n'y eut
+jamais plus de trois mille insurgés, et Roland n'en voulait pas plus;
+il n'acceptait que des hommes solides.
+
+Or, avec ces trois mille, ils allaient et venaient à travers quatre
+diocèses, et ils eurent un moment affaire à plus de cent mille hommes
+(en comptant les milices). On envoya contre eux un maréchal de France,
+et finalement Villars.
+
+Ces pâtres, ces tisserands, qui n'avaient jamais vu le feu, s'y
+trouvèrent dans leur élément, superbes sur le champ de bataille.
+Combien plus sur les échafauds! Les bourreaux étaient consternés! Le
+grand Séguier fit peur à tout le monde quand on le jugea. «Comment
+devrait-on vous traiter?--Comme je t'aurais traité toi-même.--On vous
+appelait l'_Esprit?_--Sans doute. Car l'_Esprit_ est en moi.--Votre
+domicile?--Au Désert, au ciel.--Demandez pardon au roi.--Le roi, c'est
+l'Éternel.»--On lui apprit qu'il aurait le poing coupé et serait
+brûlé vif; on lui dit de se repentir. À quoi il répondit: «Mon âme est
+un jardin d'ombrages et de fontaines.»
+
+Basville, dans les commencements, avait cru la chose peu importante,
+il espérait l'étouffer. Le ministre Chamillart, à son tour, différa,
+n'en parla qu'à madame de Maintenon, qui prit sur elle de n'en rien
+dire au roi. Ainsi, dans les six premiers mois, l'insurrection eut le
+temps de grandir. Enfin, en janvier 1703, les soixante régiments de
+milice parurent insuffisants. On envoya de vrais soldats sous le
+maréchal Montrevel, vieux fat sans talent, mais féroce. Sa victoire la
+plus mémorable fut l'horrible incendie d'un moulin aux portes de
+Nîmes, où il brûla trois cents protestants. Près de Pâques, aux
+Rameaux, ces malheureux, hommes, femmes et enfants, n'osèrent pas,
+malgré le danger, ne pas fêter la grande fête. Quand Montrevel fut
+averti, il était à table et peut-être ivre. Il enveloppe le moulin, y
+met le feu. Tout ce qui sort, reçu à la pointe des baïonnettes, rejeté
+dans le brasier. Une fille seule avait été sauvée par un laquais. Tous
+deux traînés à la potence! On eut une peine infinie à la sauver.
+Montrevel était hors de lui, jusqu'à sabrer des catholiques. Il
+voulait commencer une Saint-Barthélemy de tous les protestants de
+Nîmes.
+
+Ces fureurs eurent d'abord fort peu de résultats. Si les protestants
+eussent été en Europe les protestants de Coligny, ils avaient le temps
+de secourir, de sauver leurs frères du Languedoc. Mais l'Angleterre
+entrait dans sa voie mercantile. La Hollande baissait de courage. Ni
+Marlborough, ni le pensionnaire de Hollande, Heinsius, qui
+conduisaient la guerre, ne comprirent l'importance de ceci. Eugène y
+pensa, mais trop tard. C'est là qu'on voit combien ces grands acteurs,
+si grands par nos sottises, étaient dépourvus de génie.
+
+Les lettres de Marlborough, récemment publiées, disent sa situation.
+Il était protégé par sa femme Sarah, la maîtresse absolue de la reine
+Anne, un démon d'avarice qui menait tout avec les whigs. Il courtise
+sa femme humblement dans ses lettres.
+
+Anne était malheureuse d'un gros mari allemand, toujours ivre.
+Elle-même buvait un peu, pour oublier. C'était une sotte, mais bonne;
+elle avait le coeur tendre, et ne put jamais signer une seule
+exécution. Comment lui fit-on signer l'exécution de la guerre, le
+massacre d'un million d'hommes? Il y fallut cette étrange amitié.
+Sarah, moins jolie que piquante, mais ardente et malicieuse,
+très-perverse, la prit, et en fit sa servante. L'effrontée n'avait pas
+assez de se faire payer de toutes manières, de faire autoriser son
+voleur de mari dans sa guerre lucrative. Il lui fallait afficher la
+honte de la reine, sa royauté à elle. Sans pudeur, à l'église, elle
+l'humiliait, lui faisait tenir ses gants, et elle avait l'impertinence
+de se détourner encore pour éviter l'haleine (peut-être un peu
+alcoolique) de cette pauvre esclave qui l'aimait uniquement.
+
+Ni ce gouvernement de femme de chambre, ni l'aveugle routine du
+Parlement whig qui régnait, n'étaient pour comprendre la grande
+question du siècle, entrevue par quelques penseurs, et devinée des
+fanatiques à travers le nuage de leur inspiration. C'est que le
+_Jugement approchait_, que la révolte pouvait devenir la Révolution.
+Jurieu le dit à sa manière. Boisguilbert, dans le sombre et sublime
+commencement de son _Factum_, paraît le sentir à merveille. Catinat
+mieux encore. (Saint-Simon, ch. CCCXX.) La Révolution était prête par
+l'excès des misères, beaucoup plus grandes, je crois, qu'en 1789. Les
+idées, les formules n'existaient pas; mais la violence croissante de
+la situation, foulant, refoulant l'âme, lui donnait une préparation,
+singulière. Que fallait-il pour que la chose s'agrandît, aboutît?
+Former, par l'intérêt commun, l'alliance des protestants et des
+innombrables mécontents catholiques pour la réforme de l'État. Un
+homme d'esprit, audacieux, à grandes vues, le catholique La Bourlie y
+travaillait dès janvier 1703. Il était frère cadet du marquis de
+Guiscard, et il avait influence en Languedoc. Il eût fallu lui envoyer
+nos régiments français de réfugiés sous le légitime drapeau des
+vieilles libertés de la France, l'appel aux États généraux.
+
+Un autre personnage, le marquis de Miremont, petit-neveu de Turenne,
+issu d'un bâtard de Bourbon, agissait fort à Londres pour obtenir une
+armée et en avoir le commandement. Il se gardait bien de dire le vrai
+caractère de l'insurrection. La reine, bonne anglicane, avait horreur
+des puritains. On lui habillait tout cela en faisant de Roland un
+comte, un colonel, un respectable _gentleman_ catholique, qui, par
+pitié pour les persécutés, s'était converti. L'aristocratie anglaise
+prit à ce roman, et on donna à Miremont, non une armée, mais la
+permission d'écrire une lettre _au comte des Cévennes_ (juin 1703).
+Miremont promettait de seconder la reine. L'envoyé ne put rapporter
+autre chose à Londres, sinon qu'il avait trouvé _ce comte_, ce roi des
+montagnes, dans un antre, sans autre cour que des paysans armés et des
+espèces de brigands. Il eût pu dire pourtant la noblesse héroïque de
+Roland qui était peinte sur son visage et qui frappait tout le monde.
+Une fois, dans un brillant costume, il alla s'asseoir hardiment aux
+États du Languedoc, sur le banc des barons, et l'on se demandait quel
+était ce seigneur.
+
+Tout ce que fit l'Angleterre, ce fut d'envoyer un secours d'armes et
+d'argent qui n'arriva pas. On avait bien recommandé de ne rien
+hasarder, s'il n'y avait au rivage une bonne force qui aidât le
+débarquement. L'amiral qu'on chargea de cette ingrate commission s'en
+débarrassa vite, ne vit rien à terre, n'attendit point et s'en alla.
+Qu'envoya la riche Hollande? Une somme de vingt mille livres!
+
+Cependant, les mesures les plus violentes furent prises contre
+l'insurrection. La Terreur fut organisée sur une échelle immense. De
+toutes parts il vint à Montpellier tant de captifs, qu'il n'y eut plus
+moyen de juger. Le tribunal condamnait si roide et si vite tout ce
+qu'on amenait, que des fournées immenses lui fondaient dans la main.
+«Aux galères! au gibet! à la roue! au bûcher!» Les prêtres épouvantés,
+et d'autant plus terribles, envoyaient des foules à Basville. Le
+misérable serf eût été perdu à Versailles, s'il n'eût répondu à cette
+impatience par la rapidité de ses jugements. Contre le terrorisme
+massacreur de Montrevel, qui tuait tout (parfois les catholiques), il
+essayait de maintenir ce simulacre de justice. Jugeant les yeux
+fermés, tout au moins il jugeait. Il n'assassina par arrêt qu'environ
+douze mille hommes.
+
+Il était dépassé. Les militaires, exaspérés par un ennemi
+insaisissable qu'ils n'atteignaient jamais, et qui, lui, savait les
+atteindre, ouvrirent des avis furieux. Un Julien, maréchal de camp (un
+apostat), demandait qu'on passât tout au fil de l'épée, et surtout les
+enfants. Un autre, nommé Planque, plus ingénieux, voulait que
+doucement on les tirât de la montagne «pour les noyer en mer.»
+Basville, le _modéré_, proposa un autre parti, la Saint-Barthélemy des
+maisons, la démolition de près de cinq cents villages du haut pays.
+Dès lors plus de retraite l'hiver. L'insurgé devait mourir de froid et
+de faim.
+
+Cette magnifique opération, autorisée par le roi en septembre, et
+poussée d'un zèle admirable, fut achevée en décembre 1703. Femmes,
+enfants, vieillards, par troupeaux, descendirent sous le bâton du
+soldat. Qu'en faire? Comment nourrir des peuples entiers? Pour les
+hommes robustes, les hommes de combat, on ne les tenait point. Ils
+n'eurent garde de se livrer. Désespérés, ils allèrent tous trouver
+Roland et Cavalier. Puis, la faim les poussant, ils descendirent, mais
+comme loups, rôdèrent autour des villes, livrèrent d'atroces combats.
+Ils avaient perdu la montagne, mais ils s'emparaient de la plaine.
+
+Le pape, dès le 1er mai, avait donné indulgence plénière à ceux qui
+s'armeraient pour égorger les Cévénols. Un ermite entreprit de
+renouveler la croisade albigeoise. Il ramassa la lie des villes. Nous
+avons vu, et dans la Ligue, et avant la Révocation, la démocratie
+ecclésiastique, l'élan belliqueux des _bons pauvres_ qui recevaient la
+soupe aux portes des couvents. Quand les Assemblées du clergé
+obstinément venaient frapper le roi de la même demande d'écraser le
+protestantisme, en cadence, _le peuple_ (ce peuple-là) se signala. On
+vit l'ouvrier fainéant, on vit le perruquier bavard, qui avec un
+tréteau, deux planches, se faisaient un métier nouveau. Ils couraient
+le pays, aboyaient aux huguenots, poussaient à les piller, et le soir,
+chez les moines, les curés, trouvaient leur salaire, la plus grasse
+hospitalité. Le métier, sous l'Ermite, était meilleur encore. Derrière
+l'armée de Montrevel, derrière les cinquante-deux régiments de milice
+catholique, il ne semblait pas difficile de piller les protestants
+riches dans les cantons non insurgés. Ces vaillants commencèrent la
+guerre contre ceux qui ne bougeaient pas et que l'on avait désarmés.
+Mais la chose leur parut si douce qu'ils négligèrent de s'informer si
+les gens pillés étaient protestants. Quiconque connaît les moeurs de
+la canaille du Midi, son fol emportement, ses furies libertines,
+devine bien ce qu'elle fit. Montrevel lui-même en eut la nausée. Il
+fut au moment de tomber sur ces _camisards blancs_, aussi cruels que
+les _camisards noirs_, mais infâmes et immondes, autant que les noirs
+furent austères.
+
+Il s'agissait dès lors bien moins de religion que de propriété. La
+noblesse protestante, qui jusque-là était étrangère à l'insurrection,
+devait prendre parti. Or on pouvait prévoir qu'elle n'irait pas
+quitter ses terres pour se jeter dans les montagnes, se joindre aux
+paysans armés, qu'elle suivrait bien plutôt la doctrine commode des
+pasteurs (_obéir aux puissances_), qu'elle resterait fidèle au roi,
+qu'enfin, si elle négociait avec les insurgés, ce serait pour les lui
+ramener, et qu'elle deviendrait le vrai dissolvant du parti.
+
+Ce qui avait rendu les camisards très-forts, c'était de n'avoir ni
+nobles, ni prêtres, d'ignorer les doctrines énervantes des ministres,
+les molles résignations de l'Évangile, d'être un parti biblique et non
+chrétien. D'autre part, ces paysans ne naissaient pas, comme les
+nobles, dans la tradition monarchique, bâtés, sellés et le mors à la
+bouche. Ni au dedans, ni au dehors, les gentilshommes protestants ne
+voulurent entendre rien à une affaire républicaine. Comme les Juifs à
+Samuel, ils criaient: «Il nous faut un roi!» Quand La Bourlie en
+obtint quelques-uns du duc de Savoie pour les mener en Languedoc, ils
+firent difficulté, ne voulant faire la guerre que sous un drapeau
+royal, et non s'aventurer _comme des gens sans aveu_, au risque d'être
+pendus. Il fallut, pour les rassurer, qu'il prît le drapeau de
+l'Empire.
+
+D'autre part, en Languedoc, un certain Rossel, baron d'Aigalliers,
+protestant, mais bon royaliste, gentilhomme avant tout, agit
+directement dans l'intérêt des gentilshommes, qu'il croyait celui du
+public. Il pensa que Basville, après la destruction des camisards,
+retomberait sur la noblesse protestante, punirait sa neutralité. Il
+alla à Versailles, persuada à Chamillart «que la persécution
+continuait seule la révolte, que, si l'on se confiait aux _nouveaux
+convertis_, en leur donnant des armes, ils persuaderaient ou
+combattraient les camisards.» On le crut. S'il réussissait, l'effet
+devait être terrible pour les camisards, qui allaient se trouver
+isolés dans leur petit nombre devant la masse protestante, et voir
+contre eux, sous le drapeau du roi, leurs frères, les nobles
+protestants. L'audace des insurgés aux derniers temps, leurs courses,
+si hardies, dans la plaine, tenaient précisément à la destruction de
+leurs asiles, des quatre cents villages du haut pays. Avec le plan de
+d'Aigalliers, et l'amnistie avec un nouvel intendant qui n'aurait pas
+les rancunes de Basville, ils fussent retournés à la vie agricole. Il
+n'était pas nécessaire pour cette oeuvre de paix d'employer le premier
+général de France. Il suffisait de d'Aguesseau, l'excellent intendant.
+On envoya Villars.
+
+Ce fut l'heureuse idée de madame de Maintenon, qui réservait le grand
+théâtre de la guerre à ses amis, Villeroi, Tallard et Marsin, mais qui
+aimait Villars, et qui, après ses victoires, ne pouvait décemment le
+mettre à la retraite. Celui-ci comprit à merveille qu'il allait, à
+fort bon marché, se donner le laurier de héros pacificateur. C'est
+ainsi qu'il se pose, dans ses Mémoires, avec ses vanteries ordinaires,
+maintes et maintes contradictions, tantôt avouant que ces populations
+étaient fort douces, disposées à la paix, tantôt faisant entendre
+qu'elles ne se soumirent que terrifiées.
+
+Villars pouvait-il croire, comme le trop simple d'Aigalliers, qu'on
+allait faire une paix sérieuse entre des partis acharnés? Il était
+fort léger et tâchait de le croire. Il voulait un succès rapide,
+quelque semblant de paix, rapporter cela à Versailles, retourner plus
+grand sur le Rhin. Basville, qui ne s'y trompait pas, et qui n'avalait
+pas plus aisément que les évêques l'amnistie et l'intervention de la
+noblesse protestante, Basville s'y prêta, cependant. Il sentit les
+avantages d'une fausse paix pour désorganiser les camisards.
+
+Ils avaient eu un échec assez grave, mais ils s'en remettaient. Leurs
+redoutables chefs, Roland, Cavalier, Catinat, Ravanel, étaient tous
+vivants et en selle. Tous leurs corps s'étaient complétés. Villars,
+pour mieux les diviser, s'adressa, non pas à Roland, qui était le
+premier, mais au jeune Cavalier, qui n'avait jamais commandé que sept
+cents hommes. C'était le plus brillant, le plus populaire; sa
+défection pouvait être contagieuse. Il lui envoya d'Aigalliers.
+
+Et, d'autre part, Basville, pour prévenir Villars, par un plus court
+chemin, lui envoya un officier et un protestant que Cavalier
+connaissait et respectait d'enfance, ayant été petit berger chez lui.
+La séduction fut très-grossière. On lui offrit de le faire colonel
+d'un régiment qu'il formerait de ses camisards. Il fut séduit.
+D'Aigalliers, qui survint ensuite, l'acheva, en chantant des psaumes
+avec lui, l'embrassant, lui disant qu'il suivrait sa fortune. Cavalier
+se laissa aller jusqu'à écrire une lettre de repentir, d'aveugle
+soumission à Villars. On le mena en laisse, de bourgade en bourgade,
+de banquet en banquet, psalmodiant et promettant la paix. La joie et
+l'ivresse du peuple, le vertige des foules exaltait le jeune prophète.
+Les vanités mondaines qui lui troublaient la tête lui faisaient dire,
+dans l'extase, les plus ridicules paroles: «Ô mon fils lui disait
+l'Esprit, tu verras le Roi!» C'était, en effet, une des choses qui
+l'avaient le plus tenté, l'espoir qu'on lui donna de voir ce dieu
+mortel!
+
+Il n'avait cependant nul droit, nul pouvoir pour traiter. Son chef
+Roland, bien loin d'approcher, eut horreur du contact, s'éloigna,
+monta au Désert. Il y surprit, battit un gros parti de cavalerie,
+pendant que Cavalier, aveuglé par son fol orgueil, acceptait le
+triomphe que le rusé Villars lui arrangea dans Nîmes, pour bien
+montrer qu'il le tenait. Rien ne fut plus galant que le joli costume
+où parut le jeune homme. Une plume blanche flottait au chapeau d'où
+s'échappaient ses blonds cheveux. Son justaucorps (ventre de biche),
+galonné d'or, laissait voir un dessous royal, la veste et culotte
+écarlate. Ajoutez une belle steinkerque au cou, d'ample mousseline
+blanche. Les dames catholiques s'étonnèrent de voir en lui ce monstre
+redouté; et plus d'une fut assez folle pour vouloir toucher ses
+vêtements.
+
+Villars promit généreusement ce qu'il ne pouvait pas tenir, _la
+liberté de conscience_, la délivrance des prisonniers, le retour de
+l'émigration. Il refusa les temples, les villes de sûreté.--Telles
+sont ses réponses écrites sur la requête écrite de Cavalier. Je m'en
+rapporte à cette pièce. (Peyrat, II, 165.) Villars, dans ses Mémoires,
+dit n'avoir pas promis _la liberté de conscience_. S'il ne l'eût pas
+promise, Cavalier n'eût pu un seul moment tromper les siens; démasqué
+et percé à jour, manifestement traître, il serait resté seul dès ce
+moment, inutile à Villars.
+
+Cavalier, un peu tard, manda tout cela à Roland qui le fit venir, lui
+fit honte de sa précipitation, et écrivit à Villars qu'il ne
+traiterait pas sans les garanties de l'Édit de Nantes. Il défendit aux
+chefs d'obéir à Cavalier.
+
+Mais la grande majorité protestante se déclarait pour la paix. Villars
+avait abattu les gibets, écrit des choses magnifiques sur la
+tolérance. Ces banalités éloquentes eurent le plus grand effet. Les
+villes protestantes s'assemblèrent, signifièrent à Roland que, s'il ne
+se soumettait, elles armeraient contre lui. Donc, pour manifester
+quelque bonne volonté de paix, il manda encore Cavalier. Celui-ci,
+homme de Villars, fut en danger dans ce camp fanatique, fortement
+menacé. Mais je ne sais quel souvenir d'affection, et la magnanimité
+naturelle de ces sauvages, le protégèrent. Il en sortit vivant.
+
+Dès lors, il n'était plus grand'chose. Villars, qui avait intérêt à le
+maintenir important, n'y réussit qu'en lui achetant des soldats par la
+paye alors énorme de dix sous par jour, quarante aux officiers. Il
+avait eu la honte d'être forcé de fraterniser avec un chef des bandes
+de l'Ermite, sale coquin, qui ne marchait qu'avec un violon de
+guinguette, et qui vint l'embrasser avec douze brigands. Pour comble,
+la maréchale de Villars, une belle dame, galante et moqueuse, riait de
+sa triste figure. «Monsieur Cavalier, disait-elle, vous me feriez
+plaisir de prophétiser un peu devant moi.» On finit par lui faire une
+centaine d'hommes avec lesquels il partit. Dans ses Mémoires suspects,
+il se donne l'honneur d'une entrevue avec Louis XIV. Rien de moins
+vraisemblable. Selon Voltaire, bien plus croyable ici, le roi qui
+passait vit sur un escalier le petit homme, et lui tourna le dos. On
+ne s'y fiait pas. Il se sauva en Angleterre, et mourut vieux,
+gouverneur de Jersey.
+
+Roland devait périr. Une tempête dispersa le secours que lui amenait
+La Bourlie. Les pasteurs hollandais à qui il se recommanda lui
+conseillèrent de se recommander _à Dieu_. C'est tout ce qu'il en tira.
+D'Aigalliers l'éreinta, le réduisit à rien en obtenant de Chamillart
+que tous pourraient partir avec leurs parents délivrés, pourraient
+vendre leurs biens. Roland se fit tuer. Il avait trente ans, et reste
+le grand chef de l'insurrection cévenole.
+
+La dupe, d'Aigalliers, enfin et à la longue, reconnut qu'il l'était,
+et alla pleurer à Genève. Villars revint glorieux à Versailles, de la
+paix qu'il n'avait pas faite et du besoin qu'on eut de lui. Le
+Languedoc resta écrasé, non pacifié, et il fallut y envoyer Berwick,
+bâtard de Jacques II, pour assister Basville, un bourreau avec un
+bourreau.
+
+Ce qu'il y eut de roues et de potences à Montpellier, de bûchers pour
+brûler ces martyrs, nous ne le dirons pas. Mais ceux qui, vers le
+soir, aux derniers rayons du soleil, suivront la lumineuse allée du
+Peyrou vers la mer et le ciel, verront encore leurs âmes sur la _via
+sacra_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+GOUVERNEMENT DES DAMES--DÉFAITES DE BLENHEIM, RAMILLIES, TURIN
+
+1704-1706
+
+
+Le lendemain du jour où la mort de Roland semble pacifier les Cévennes
+(16 août 1704), nous éprouvons en Allemagne l'épouvantable revers de
+Blenheim. De quatre-vingt-dix mille hommes, il en revint cinq mille.
+Le reste, tué, dispersé et perdu. Le pis, un corps nombreux qui se
+rend sans combat; chose inouïe! _une armée prisonnière_, plus que
+Pavie, Azincourt et Poitiers!
+
+Juste punition d'avoir écarté Catinat et Villars, pour donner le grand
+rôle aux généraux de madame de Maintenon.
+
+Les historiens militaires sont véritablement bien secondaires ici. Il
+faut remonter à la source, à la cause primitive des événements. Avant
+d'être perdue sur les champs de bataille, la campagne fut perdue dans
+la chambre de madame de Maintenon. De là partirent ces généraux
+indignes. De là les ordres, à la fois timides et imprudents, qui les
+firent opérer plus mal encore qu'ils n'auraient fait. Publiés enfin de
+nos jours, ils révèlent ces ordres que les grandes sottises furent
+expressément commandées de Versailles et visiblement inspirées par _la
+petite prudence_ d'une femme médiocre, qui, en craignant tout, perdit
+tout.
+
+Elle craignit, en 1701, de choquer la duchesse de Bourgogne et lui
+sacrifia Catinat qui accusait la perfidie de son père. Elle craignit,
+en 1702, la mauvaise humeur du roi, dont la santé s'altérait de
+nouveau (Journal des médecins), et lui cacha l'affaire des Cévennes,
+laquelle eut le temps de grandir, tant qu'on y envoya Villars. Elle
+craignit, en 1704, les manoeuvres hardies qui nous auraient sauvés,
+fit perdre les occasions.
+
+Il faut savoir à fond ce que c'est qu'un gouvernement de femmes. Et,
+j'entends, de deux femmes; car, à partir de 1700, la petite duchesse
+influe beaucoup. Deux caractères fort opposés, entre lesquels l'union
+fut bien moindre qu'on ne l'a dit.
+
+Madame de Maintenon qui l'eut à onze ans, crut l'élever, s'imagina
+qu'elle en ferait une demoiselle de Saint-Cyr. La petite, douce et
+rusée, déjà bien dressée par son père (comme sa soeur la reine
+d'Espagne), amusa la vieille dame, la conquit, la trompa. Elle savait
+d'avance parfaitement ce qu'était de naissance madame de Maintenon.
+Elle l'appelait _ma tante_, la captait et la caressait, en faisait ce
+qu'elle voulait. Elle resta tout à fait elle-même, exactement le
+contraire de la prude, l'opposé de cette secrète personne. Dès douze
+ans, ou treize ans, elle était maîtresse de tout. Il n'y avait pas
+moyen de la garder, car ses gardiennes et tout le monde, du roi
+jusqu'aux valets, étaient séduits, gagnés, fascinés de sa grâce
+caressante, de son entrain charmant et de sa très-réelle bonté.
+
+L'ennuyeux palais de Versailles, attristé des affaires, attristé de
+vieillesse, se mit à sourire malgré lui. Elle remplissait tout de sa
+gaieté d'enfant, mais d'enfant très-intelligent. Elle entrait (à
+propos) chez madame de Maintenon, et la forçait souvent de rire. Elle
+sautait sur les genoux du roi, le caressait, lui tirait le menton.
+Bien plus, elle brouillait ses papiers, et parfois y lisait. Jamais le
+roi n'avait eu, pour les siens mêmes, cet excès d'indulgence. Mais
+l'enfant était si folâtre, paraissait si légère, qu'on pouvait croire
+que tout ne serait qu'amusement et n'irait pas jusqu'à l'influence
+sérieuse.
+
+Le contraire éclata en 1700, à l'occasion du testament de Charles II.
+Le fond se révéla. Des flatteuses grâces italiennes se détacha la
+décision piémontaise. Elle prit parti hardiment pour l'acceptation,
+c'est-à-dire se mit avec Monseigneur et la famille _contre madame de
+Maintenon_. Cela paraissait très-français, mais c'était surtout
+savoyard; elle espérait marier sa soeur à notre jeune roi d'Espagne.
+
+La petite duchesse se trouvait bien puissante alors. Elle avait
+justement quinze ans. Elle éclatait de grâce et d'agréments, divinisée
+par son petit mari, par la faiblesse du roi et de tous. Elle ne
+touchait pas terre. Point jolie, elle était pourtant juste au point où
+fleurit la gentille figure, un peu pouponne, de Savoie.
+
+Au portrait de Versailles, on l'a prise plus âgée, en tâchant de la
+faire princesse imposante. On a armé ses yeux de hardiesse (royale? ou
+libertine?). Elle les avait très-beaux, très-tendres et qui
+promettaient plus d'amour qu'elle n'en aurait eu à donner. Le masque
+intelligent, comique, est d'un petit bouffe italien, sensuel et
+facétieux. Les lèvres sont un peu épaisses, mais _mordantes_, dit
+Saint-Simon, et cela aux deux sens, pour la malice ou le baiser.
+
+Le buste qui est en face en dit bien davantage. La personne est
+trouble, charnelle. Et, en effet, sans sa bonté, sa crainte de
+déplaire, je crois qu'elle aurait été loin. Ces natures molles, de
+tissus lâches, se dépravent aisément. Ici, sous la femme gracieuse, il
+y a comme un page mignon dont on ne sait trop que penser.
+
+Enfant, elle était indomptable pour les polissonneries de garçon. Elle
+se faisait traîner sur le dos, par les pieds, dans les appartements.
+Plus grande, elle mit à se rappeler tout ce qu'elle avait su de
+baragouinage des deux côtés des Alpes. Le solennel Louis XIV, qui,
+dans son âge mûr, détestait le grotesque, Téniers et Scaramouche,
+s'amusa, contre toute attente, de ces petites farces. D'elle, il
+prenait tout bien. Il fallait qu'on en rît. Madame de Maintenon en
+riait.
+
+Mais jusqu'où irait-elle dans cette voie scabreuse? La mesure n'était
+pas la même ici et en Italie. Nos divertissements de Pourceaugnac et
+du Malade imaginaire n'étaient pas au niveau des bouffons de là-bas.
+Les belles Italiennes, innocemment, se contraignaient bien peu en
+maintes choses de nature qu'on n'aurait acceptées ici que dans les
+jeux de carnaval. Hasarder de telles licences dans ce Versailles, dans
+cette cour tendue de dignité, que dis-je? dans cette chambre, le saint
+des saints de la pruderie et des plus hautes affaires, c'était
+l'audace la plus hasardeuse. C'était un grand coup de partie, à tout
+perdre ou à tout gagner. Si le roi supportait, goûtait ces choses
+hardies, ces privautés extrêmes, il était dompté dès ce jour, et
+madame de Maintenon subordonnée, dès lors fort peu comptée.
+
+On se demande comment, bonne et douce, comme elle était, elle passa ce
+Rubicon d'audace impertinente qui devait blesser, humilier la
+respectable dame. Je crois qu'elle fut provoquée. En calculant, on
+trouve qu'il faut placer ici un fait que Saint-Simon rappelle plus
+tard, mais comme ancien. Madame de Maintenon, la voyant prendre son
+vol (au testament d'Espagne), lui suscita tout doucement une petite
+concurrence. Elle inventa dans ses appartements une autre _amuseuse_
+du roi. Elle prit une enfant, toute jeune, jolie, hardie, une certaine
+Jeannette Pincré, qu'elle destinait, disait-elle, à Saint-Cyr, mais
+qui n'y alla point. Aux absences de la duchesse, Jeannette était là
+(par hasard) et ne se sauvait pas si le roi arrivait. On faisait
+semblant de la renvoyer; mais il la retenait, la caressait beaucoup.
+Il la garda si bien que non-seulement elle fut la doublure de la
+duchesse, mais qu'elle lui succéda à sa mort, et fit seule leur
+amusement aux trois dernières années.
+
+Soit par émulation de petites farces, soit autrement, la duchesse en
+hasarda une infiniment hardie. Elle la fit avec le concours de la
+vieille Nanon Balbieu, la confidente de madame de Maintenon, qui la
+lui avait donnée. Celle-ci, tout en l'aimant, peut-être, n'était pas
+fâchée qu'elle fît un coup de tête, qu'elle passât une fois toute
+mesure, choquât le roi et reçût une leçon qui pour toujours la
+contiendrait.
+
+Il faut lire la scène dans Saint-Simon (ch. 321). Une fois qu'il y
+avait comédie, la princesse, le dos tourné au feu, se courbant un peu
+en avant sur un bas paravent, laissa Nanon approcher d'elle par
+derrière, comme pour lui rajuster quelque chose, mais en effet pour
+lui insinuer un petit lavement. Le roi voulant savoir ce qu'on
+faisait, elle se mit à rire et dit: «Je fais ce que je fais les jours
+de comédie pour me tenir la tête fraîche; je prends un lavement
+d'eau.» Le roi rit à mourir. Il ne la gronda point du tout, trouva
+cela plaisant, charmant. Il n'y vit qu'une naïve liberté italienne,
+une audace de petite fille (je crois qu'elle n'avait pas quinze ans),
+et enfin la tendre assurance d'une enfant gâtée qui sait bien que,
+quoi qu'elle puisse faire, elle n'en sera que plus aimée.
+
+Selon toute apparence, il y eut encore autre chose. Tout en cédant à
+madame de Maintenon dans tant d'affaires sérieuses, il se plaisait en
+revanche à l'humilier. Sa plus grande mortification qui montrait assez
+qu'il la trouvait peu amusante, c'est qu'il faisait entrer chez lui
+par les derrières (uniquement pour causer) des dames spirituelles,
+comme madame de Grammont, et aussi une demoiselle naïve, hardie, qui
+ne ménageait guère la dame régnante.
+
+La petite princesse, en traitant celle-ci sans façon, en se mettant
+tellement à l'aise avec elle et chez elle, savait ne pas déplaire au
+roi, flatter plutôt sa malice secrète.
+
+Ce qui est fort bizarre, et ce que madame de Maintenon ne pouvait
+prévoir, c'est que, cela ayant réussi, l'audacieuse recommença, en fit
+une habitude, et que, le roi le trouvant bon, il fallut bien le
+souffrir. Tout le monde le sut bientôt. Les dames imitèrent la
+princesse; si bien que ce fut une mode, constatée dans la _Collection
+des modes_ du temps. Cette grande histoire des moeurs qui donne tant
+de faits précieux (j'y ai montré plus haut l'avénement de madame de
+Maintenon), représente celui-ci dans une pompe solennelle. Et
+peut-être, en effet, ce fut le véritable avénement de la duchesse de
+Bourgogne.
+
+Seulement, le graveur a fait d'une espièglerie une chose théâtrale,
+impudente et cynique. Chez lui, c'est bien une Italienne, mais de fier
+profil italien, une dame de majesté royale. Elle est près de sortir,
+et déjà on lui tient sa chaussure, son chien de manchon. Couchée sur
+un lit de repos, elle montre d'un geste hardi un jeune domestique en
+grande tenue qui apporte l'objet, et va le remettre aux mains d'une
+autre dame qui a la chaussure et qui apparemment fera l'office de
+femme de chambre. Quatre vers, mis au bas, disent l'utilité de la
+chose quand on va à la comédie ou au bal: «Cela s'appelle un
+_agrément_ en style de galanterie.»
+
+Un trait peut sembler satirique. La seconde dame est fort parée,
+assise, donc n'est pas une femme de chambre. Serait-ce une parente
+pauvre, une amie inférieure, comme madame Scarron le fut jadis à
+l'hôtel d'Albret, chez madame de Richelieu, etc., serviable,
+complaisante à tout faire?
+
+Ce que ne dit pas la gravure, et le plus facétieux, qu'explique
+Saint-Simon, c'est que, la chose prise, elle la gardait toute la
+soirée, jusqu'après le souper du roi, allant, venant, siégeant en
+grande cérémonie. Étrange carnaval dont la malignité riait fort en
+dessous, de voir la jeune espiègle représenter, trôner entre ces
+personnages tragiques, le grand roi du grand règne, et la fausse
+reine, la prude, obligée d'endurer.
+
+Celle-ci se hâta de prendre la prise ordinaire des vieilles sur les
+jeunes, de noter ses glissades, de la tenir par ses secrets.
+
+Elle l'avait fort bien entourée, lui avait donné de sages dames
+d'honneur, mesdames du Chastelet et de Nogaret. Plus, comme dames de
+palais, ses jeunes nièces (Mailly, Noailles). Mais la petite femme
+était si caressante, se faisait tellement aimer, que tout cela ne
+servait à rien. Elle avait des gens qui, pour elle, eussent voulu
+traverser la flamme. Tel fut son _Domingo_, un Espagnol, domestique
+qui ne l'était guère, d'un esprit élevé, orné, qui ne voulut point se
+marier «pour ne pas se partager.» Elle ne l'ignorait pas et lui en
+savait gré. Elle morte, il s'alita, mourut.
+
+Madame de Maintenon ne pouvait se fier à des gens qui aimaient à ce
+point, et moins à ses nièces qu'à d'autres. Elle prit pour
+_observateur_ une personne froide, sûre, discrète, madame d'Espinoy,
+princesse lorraine, qui gouvernait Monseigneur, le grand dauphin, père
+du duc de Bourgogne.
+
+Monseigneur, fort épais et jeune à cinquante ans, de sang et de
+bêtise, aimait les farces d'écolier, à courir la nuit, berner les
+gens. Notre étourdie ne manqua pas de se faire son second. Le
+souffre-douleur qu'on bernait était une dévote grotesque et sale, la
+princesse d'Harcourt, favorite de madame de Maintenon. Dans l'hiver, à
+Marly, fort tard, Monseigneur s'en allait avec la petite duchesse
+surprendre dans son lit la pauvre femme et la noyer de neige. Chose
+peu humaine, encore moins convenable, qu'une jeune personne courût
+ainsi la nuit. Ces libertés menaient plus loin, madame de Maintenon ne
+pouvait l'ignorer.
+
+Madame, mère du Régent, dit avec sa brutalité, que madame de Maintenon
+trouva son compte _à la corrompre_. Mot dur, exagéré. Il faut dire
+seulement qu'elle n'était pas fâchée qu'elle se compromît, qu'elle lui
+donnât droit de la gronder, de lui dire qu'elle savait tout et de lui
+faire valoir qu'elle n'en disait rien au roi. La duchesse pleurait,
+l'embrassait.
+
+Elle était mal mariée. Dans cette cour vieille, le jeune duc de
+Bourgogne était vieillot, avait l'air d'un abbé. Il avait de l'esprit,
+du coeur, mais avec une dévotion ennuyeuse, parfois puérile. Il en
+était fort amoureux, et elle y répondait tant qu'il voulait, mais
+regardait ailleurs. Tout ce qu'il y avait de jeune à la cour
+papillonnait autour d'elle, comme d'une flamme. Elle choisit assez
+tristement, prit un garçon agréable, Nangis, du reste, médiocre, et
+qui ne monta guère haut. Il fut discret, modeste, convenable. On
+aimait la duchesse et l'on ne disait rien. Mais elle-même se faisait
+du tort par sa nature toute en dehors, involontairement provoquante.
+Un regard expressif, un accueil trop charmant, faisaient croire qu'on
+était aimé. Un fat, Maulévrier, d'ambition encore plus que d'amour,
+osa faire le jaloux et menacer Nangis. La duchesse, craignant le
+scandale, endura très-imprudemment, voulut calmer ce furieux, lui fit
+écrire, ou écrivit, lui envoya une femme de chambre, une madame
+Cantin. Les choses en vinrent au point que ce Maulévrier, en lui
+donnant la main pour la conduire, par une fausse fureur, la lui
+serrait à l'écraser. On le fit partir pour l'Espagne, où il fit de
+même l'amour à la reine. Bref, n'arrivant ni ici, ni là-bas, au but de
+folle élévation qu'il s'était proposé, le jour même du vendredi saint,
+il se jeta par la fenêtre. Autre scandale: elle le pleura. Tout cela
+fit du bruit. D'autres eurent la même pensée, entre autres l'abbé de
+Polignac. Il n'alla pas bien loin, et cependant tel était ce faible
+coeur que, le voyant partir, elle se mit encore à pleurer.
+
+Tout cela très-public, et elle croyait qu'on ne voyait rien. Le soir,
+au cabinet, dans un laisser-aller tout italien, elle se soulageait de
+ses confidences amoureuses au milieu de deux ou trois dames qu'elle
+appelait _mon puits_ (de discrétion), et qui le matin disaient tout.
+
+Non-seulement madame de Maintenon n'ignorait rien, mais elle était à
+même d'avoir des gages contre elle. Je ne croirai jamais que la femme
+de chambre ait fait à son insu l'étonnante démarche d'aller chez ce
+Maulévrier. Par sa veuve, ou encore par la femme de Nangis, qui était
+très-jalouse, il ne lui fut pas malaisé d'avoir des billets de
+l'imprudente.
+
+C'était la tactique ordinaire de madame de Maintenon. Elle eut des
+lettres amoureuses de la princesse de Conti, qui la perdirent. Elle
+eut des lettres satiriques de la mère du Régent, dont elle l'accabla,
+l'effraya, jusqu'à la mort du roi.
+
+Une chose résultait de ce très-dangereux système. Madame de Maintenon
+tenait autour de la duchesse, au coeur de la famille royale, cette
+madame d'Espinoy et les Lorrains. La maison de Lorraine eut, comme on
+sait, toujours un double rôle. Française et Allemande, elle avait ici
+son intrigue, mais son coeur dans l'Empire. Ses cadets, Guise ou
+Vaudemont, ont fait plus d'une page noire à notre histoire. Vaudemont,
+général chez nous, n'en avait pas moins ses enfants généraux sous
+Eugène. Sa nièce, d'Espinoy, espion de madame de Maintenon pour la
+duchesse de Bourgogne, paraît l'avoir été aussi contre la France. Elle
+avait sa soeur mariée secrètement au dangereux chevalier de Lorraine
+(l'empoisonneur de madame Henriette), intime du bavard Villeroi, si
+avant dans la confiance du roi. Entre ce chevalier et Vaudemont,
+Villeroi était tout à jour. La cour, l'armée n'avaient rien de secret.
+Les Lorrains mandaient tout au chef de leur famille, le duc de
+Lorraine, qui le mandait au prince Eugène. Maître en intrigues, aussi
+bien qu'en batailles, celui-ci assistait invisible à tous nos
+conseils. Il vivait comme entre le roi, le ministre et madame de
+Maintenon. Il la connaissait à fond, cette chambre, si bien close, où
+tout se décidait. Il en tenait les portes, il l'occupait par ses
+démons familiers.
+
+Madame de Maintenon aidait à se trahir elle-même. C'est par égard pour
+les dames lorraines, ses indispensables espions, qu'elle ferma
+l'oreille aux révélations de Catinat sur ce Vaudemont, agent de
+l'ennemi. Et, par égard pour la duchesse de Bourgogne, elle supprima
+les dépêches où le clairvoyant général annonçait la prochaine trahison
+de son père. Ainsi, elle eut une double prise sur elle, les bienfaits
+aussi bien que la crainte. Elle se serait fait trop haïr, si, tout en
+la grondant et lui reprochant ses écarts, elle ne l'eût servie dans
+ses intérêts de famille. Cela alla bien loin. C'est la principale
+cause qui fit rebuter, dégoûter, enfin éloigner du service Catinat,
+l'homme que le duc de Savoie craignait le plus, l'homme qui l'avait
+éreinté à la Marsaille, l'homme qui avait exécuté l'ordre de brûler
+ses châteaux, ses propriétés personnelles; l'homme qui le connaissait,
+le devinait. On soulagea le duc de Savoie de ce dangereux ennemi; on
+envoya Catinat en Alsace. Là, comme en Italie, on le laissa
+très-faible, n'ayant que des recrues, et ne pouvant agir; ce qui le
+perdait près du roi, excédé de sa lenteur. Tout doucement, l'opinion
+s'établit que ce bon général malheureusement avait vieilli, était usé.
+On le plaignit; sans le disgracier, on fit si bien qu'il dut se
+retirer de lui-même.
+
+Le roi n'avait à coeur qu'un général, _son ami_ Villeroi, un acteur,
+un bravache, militaire de théâtre, qui, sous son panache et ses
+plumes, n'ombrageait aucune cervelle. Il est des sots qui savent au
+moins gouverner leur sottise, la masquer de quelques semblants.
+Celui-ci était tel, que le roi même, parfois, voyant qu'il ne
+comprenait rien, baissait la tête et rougissait, essayait de lui
+mettre les choses à sa portée. Dans ce siècle, cette cour qu'on croit
+si spirituelle, l'inepte Villeroi fut le héros des dames, leur
+admiration unanime. Et plus, il les eut toutes. Nulle femme importante
+qui n'eût été, dans un temps ou un autre, la maîtresse de Villeroi. Il
+fut, cinquante années durant, _le charmant_, le vainqueur et
+l'irrésistible.
+
+Il avait près du roi un grand mérite, c'était (ayant son âge) de
+rester cependant l'évaporé jeune homme du temps de la Vallière.
+Villeroi, des premiers, à soixante ans, eut ce que les jeunes gens
+commençaient à avoir aux faubourgs de Paris, _une petite maison_.
+Maisons à rendez-vous; mais, pour trancher le mot, vrais cabarets, où,
+parmi les coquines, de grandes dames venaient se soûler (_V._ Madame).
+Il n'en avait pas moins la haute estime de madame de Maintenon. Rien
+ne donne une plus pauvre idée d'elle et du roi.
+
+Il n'y avait dans cet homme qu'ignorance et fatuité, tout faux, tout
+vent, tout vide. L'âge même et la cour qui forment les plus
+incapables, ne purent rien mettre dans ce rien. Au contraire, son
+néant s'accrut, si l'on peut dire, sa bouffissure aussi. Les plus
+cruelles piqûres que la fortune y fit à nos dépens, n'aplatirent pas
+cette outre. D'un zéro gonflé échappèrent les réels malheurs de deux
+règnes. Du bavard de Louis XIV et de l'inepte général, resta pour
+Louis XV un radoteur funeste, vieil enfant corrompu pour corrompre un
+enfant.
+
+Sa ridicule affaire de Crémone ne lui nuisit pas. Le roi, à son retour
+de sa prison, gracieusement lui permit sa revanche, et lui donna
+l'armée du Nord, le vis-à-vis de Marlborough.
+
+Le moment était le plus grave de toute cette guerre. L'Autriche
+agonisait. Le criminel empire qui s'est bâti de la mort des nations,
+et dont l'Angleterre, tant de fois, fit un si immoral usage, il
+périssait. L'Angleterre allait perdre son mercenaire gagé, l'épée
+barbare qui lui servit, à volonté, dans tous les sens. Pour la sauver,
+il ne fallait pas moins que déplacer le théâtre de la guerre. Par une
+situation unique, Marlborough, dictateur en Angleterre, entraîna
+encore la Hollande par son ami, le puissant Heinsius, et par la haine
+envieillie de la France. Il obtint carte blanche pour aller joindre
+Eugène au fond de l'Allemagne. Pour comble de bonheur, il n'avait en
+présence que cet imbécile Villeroi.
+
+Nous n'avions plus Catinat en Alsace. Tallard avait l'armée du Rhin.
+Marsin était en Bavière près de l'électeur. Il s'agissait, pour
+Marlborough, de se jeter entre nos deux armées, d'y faire sa jonction
+avec les Allemands. Il trompa Villeroi, l'amusa, marcha vers Coblentz,
+où il eut déjà les renforts de la Prusse et de la Hesse. Où allait-il?
+on l'ignorait. Villeroi eut peur pour la France.
+
+_Un ordre exprès de Versailles_ lui défendit de s'écarter; autrement
+dit, on lui enjoignit de ne pas déranger Marlborough et de respecter
+son voyage. Donc, Villeroi serra l'Alsace, s'y joignit aux deux corps
+qu'y avaient Tallard et Coigny. À eux trois, ils avaient en face
+15,000 hommes d'Eugène, restés pour observer. Ils étaient quatre fois
+plus forts, pouvaient les accabler. Mais _un ordre exprès de
+Versailles_ leur défendit de le faire, leur enjoignit de respecter
+Eugène, comme on avait fait pour Marlborough. Admirable prudence de
+madame de Maintenon et de Chamillart. Ils voulaient avant tout garder
+la France, et croyaient que ces 15,000 hommes allaient envahir le
+royaume!
+
+Notez que, pendant que Marlborough allait à tire-d'ailes, et
+promptement, heureusement, accomplissait sa jonction, les nôtres ne
+bougeaient qu'au doigt de Chamillart. On écrivait à cent vingt lieues
+pour obtenir des ordres. Versailles délibérait lentement, mûrement.
+Nos soldats, ces marcheurs terribles qui si souvent ont effrayé le
+monde de leur rapidité, marchaient au pas d'une vieille femme.
+
+Les Anglo-Allemands se trouvèrent avoir 60,000 hommes contre 30,000
+qu'avaient Marsin et l'électeur de Bavière. Marlborough, pour forcer
+celui-ci de changer de parti, le pillait, le brûlait, exerçait contre
+lui par le fer et le feu une cruelle contrainte par corps.
+
+Il criait au secours. On lui envoie enfin Tallard. Les deux armées
+françaises réunies, tout était sauvé. Il n'y avait qu'à attendre. Nos
+ennemis n'ayant qu'un pays dévasté, et ne pouvant faire venir leurs
+vivres que de loin, eussent été fort embarrassés. Les Hongrois avaient
+battu les Autrichiens en Moravie, battu encore la seule armée qui
+couvrît Vienne. On s'y croyait perdu.
+
+Marlborough, venu de si loin au secours de l'Autriche, avait l'air de
+ces charlatans qu'on fait venir _in extremis_, et qui n'ont à soigner
+qu'un mort.
+
+L'électeur le tira d'affaires. Il était furieux du ravage, furieux
+d'avoir reculé. Dès qu'il se vit en force, il voulut en tirer une
+vengeance éclatante, exigea la bataille. Tallard et Marsin obéirent.
+L'exemple de Villars, déporté aux Cévennes pour indocilité, disait
+assez à ces généraux courtisans ce qu'ils avaient à faire. Ils prirent
+précisément le champ d'Hochstedt où, l'année précédente, Villars avait
+vaincu. Mais ils ne suivirent nullement la disposition qui l'avait
+fait vaincre. D'abord, ils isolèrent leurs deux armées, laissèrent
+entre un espace. Puis, ils se crurent couverts par un méchant
+ruisseau. Tallard mit son infanterie dans le village de Blenheim, où
+elle lui fut inutile. Enfin, ils crurent longtemps que l'ennemi
+n'osait venir à eux. C'est que Marlborough attendait pour attaquer
+d'ensemble avec Eugène. Alors, au grand étonnement des nôtres, il
+passa le ruisseau. Tallard n'était pas à son poste; il était dans
+l'autre armée près de Marsin et de l'électeur. Il y retourna en hâte.
+Pressé et accablé, il demande secours à Marsin, qui ne peut. Il court
+alors à Blenheim pour en tirer des troupes. Il venait de perdre son
+fils. Effaré et myope, il se lance au galop juste dans l'ennemi. Il
+est pris. Personne pour donner des ordres. Marsin, satisfait d'avoir
+résisté à Eugène, n'en demande pas plus, et emmène l'armée bavaroise.
+Que deviendra l'infanterie de Tallard, entassée dans Blenheim? Celui
+qui la commandait perd la tête, se sauve et se noie. Elle est
+enveloppée de toutes parts. Douze escadrons, vingt-sept bataillons de
+vieilles troupes sont livrés à l'ennemi. Les officiers capitulent,
+malgré la fureur des soldats.
+
+Tout était-il perdu? non. L'électeur soutint qu'on pouvait rester en
+Bavière. Et, en effet, ce pays, seul contre tant d'ennemis, se soutint
+tout l'hiver encore. Mais l'abattement était extrême. Un conseil de
+guerre décida qu'on évacuerait toute l'Allemagne. Marsin ramena 5,000
+hommes sur la rive gauche du Rhin.
+
+Un seul mot fait juger du coup qu'avait reçu la France: que put-elle,
+que fit-elle dans toute l'année suivante, 1705? _rien_.
+
+Rien en Espagne. Les Anglais y avaient pris Gibraltar, qu'ils ont
+gardé pour eux. On ne put le reprendre. Barcelone et Valence se
+déclarèrent pour l'archiduc.
+
+Rien sur le Rhin. On admira Villars qui, dans un camp très-fort,
+attendit Marlborough et l'invasion. Ce qui arrêta réellement celui-ci,
+ce fut la discorde des alliés. Les Allemands lui manquèrent de parole,
+et les Hollandais voulurent retourner dans les Pays-Bas.
+
+Rien de sérieux même en Italie, sauf la brillante affaire de Cassano,
+où Vendôme, surpris par Eugène, lui tua beaucoup de monde. Eugène,
+sans secours de l'Autriche, recula jusqu'au Tyrol. Le Savoyard,
+abandonné, semblait perdu. Il ne lui restait que Turin. Vendôme perdit
+six mois à préparer le siége de cette ville par celui d'une petite
+place qui la couvrait, et il y resta tout l'hiver.
+
+Voilà l'année 1705, misérable d'impuissance, d'épuisement. La
+vieillesse du roi apparaissait. Dans l'hiver de 1706, il fait
+pourtant effort, prépare un coup. Il donne sa grande armée de Flandre
+à Villeroi, avec ordre de livrer bataille. Armée de 80,000 hommes.
+Mais on la croit trop faible encore, on lui ordonne d'attendre un
+énorme renfort que Marsin va lui amener. Villeroi fut jaloux et voulut
+vaincre seul.
+
+Quatre courriers du roi, envoyés coup sur coup, ne gagnèrent rien sur
+lui. Il n'y a pas d'exemple d'une désobéissance si obstinée. Il prit
+juste un terrain connu, fort désavantageux, que Luxembourg avait jadis
+soigneusement évité. Il s'arrangea si bien que toute sa gauche resta
+inutile, le nez dans un marais; son centre faible et vide. Un officier
+général le lui dit. Villeroi s'emporta, dit qu'il lui manquait de
+respect. Il fut percé à jour, écrasé. Il essaye la retraite.
+Impossible: une panique immense emporte tout. (Ramillies, 21 mai
+1706.)
+
+Marlborough, d'un seul coup, eut Anvers, Bruxelles, Bruges, les
+Pays-Bas.
+
+Tout notre espoir était en Italie. Ce que le favori du roi avait perdu
+en Flandre, le favori de Chamillart, son gendre La Feuillade, allait
+le regagner par la prise de Turin. C'était un Villeroi, plus jeune, de
+souveraine impertinence, qui, comme duc, faisait peu de cas de son
+beau-père, le piètre Chamillart. Celui-ci osait à peine lui
+transmettre des ordres. Vauban s'offrit en vain pour le guider dans
+les travaux du siége. L'étourdi s'en moqua. Il n'avançait à rien,
+lorsqu'il fut menacé par le duc de Savoie et Eugène, que Vendôme
+devait arrêter aux fleuves et qu'il laissa passer. La Feuillade vit
+bien qu'il fallait se hâter, livra trois assauts, où il échoua.
+Lui-même allait être assailli par l'armée qu'on voyait venir. Le jeune
+duc d'Orléans, qui avait un grand sens et du coup d'oeil, dit qu'il ne
+fallait pas attendre, mais prévenir, qu'on devait se donner l'avantage
+du choc, et ne pas subir la bataille dans les lignes du siége en
+dispersant ses forces sur un front de six lieues. Mais avec lui était
+venu au camp un personnage militaire d'autorité, ce Marsin de
+Blenheim. Il soutint qu'il ne fallait pas aller attaquer M. de Savoie,
+mais se défendre contre lui, s'il attaquait.
+
+Tout le conseil de guerre qu'on assembla fut pour Marsin.
+
+Le bruit du temps, dont la trace est restée dans des monuments bien
+légers (dans les chansons), mais qui me semble pourtant grave et
+infiniment vraisemblable, c'est que Marsin, ami et confident de madame
+de Maintenon, apportait la pensée des dames, ses craintes à elle, et
+surtout celles de la duchesse de Bourgogne. La première n'aurait pas
+aimé une victoire du duc d'Orléans; la seconde aurait craint une
+bataille rangée où l'on aurait peu ménagé son père. Dans l'attaque des
+lignes, il restait maître de se hasarder plus ou moins. Duclos
+(très-informé) dit durement que la princesse nous trahissait,
+informait de tout le duc de Savoie. On a peine à le croire; mais il
+est bien probable que, dans une si terrible occasion, où il s'agissait
+de sa vie, elle l'avertit. Tout au moins, elle put chapitrer Marsin à
+son départ, lui faire promettre qu'il ouvrirait l'avis le moins
+dangereux pour son père.
+
+Ce qui est sûr, c'est que Marsin, homme ferme jusque-là, se trouva
+désorienté, flottant, timide. Ce qui n'est pas moins surprenant, c'est
+que La Feuillade, qui avait tant d'intérêt au succès, y crut peu et
+espéra peu, et de bonne heure achemina vivres, munitions, fourgons sur
+la route de France.
+
+Nos lignes, peu élevées, mal garnies de soldats, malgré une vive
+résistance sur quelques points, furent forcées de côté par le duc de
+Savoie, de front par Eugène.
+
+L'indiscipline augmenta le désordre, une brigade refusa de marcher.
+Marsin ne donnait aucun ordre. La Feuillade en donnait d'absurdes, et
+contre ceux du duc d'Orléans. Celui-ci fut grièvement blessé, Marsin
+tué.
+
+Eugène et le duc entrèrent à Turin. La Feuillade alors désespère, lève
+le camp, encloue ses canons, _brûle ses poudres_, prend la route de
+France, abandonne toute l'Italie.
+
+Orléans seul voulait rester, et il avait contre lui tous les officiers
+généraux qui avaient fait leur main en rançonnant le pays, et
+voulaient mettre leur gain en sûreté.
+
+Grande histoire, et très-simple. Nous lui avons rendu son unité. C'est
+la direction qui part du seul Versailles.
+
+On croit lire des faits militaires. Non, ce sont des événements de
+cour, ceux du gouvernement féminin, personnel. Les dames y sont les
+Parques. De leur main délicate elles font la destinée.
+
+Ces galants généraux, admirables pour être battus, ces ordres
+équivoques, cette demi-entente avec l'ennemi, tout cela part du même
+lieu, de la même influence.
+
+En 1704, Blenheim, qui perd tout en Allemagne, qui perd notre
+réputation, notre ascendant militaire. En 1706, Ramillies et Turin, la
+perte des Pays-Bas et de l'Italie. Ajoutons Gibraltar, Barcelone et
+Valence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+GOUVERNEMENT DES SAINTS--LE MINISTÈRE OCCULTE
+
+LE DUC DE BOURGOGNE
+
+1707-1708
+
+
+Le roi ne sut que tard, à la mort de la duchesse de Bourgogne, la
+fâcheuse influence qu'elle avait eue sur nos affaires. Mais, dès 1704,
+dès la campagne de Blenheim, il eut regret à celle de madame de
+Maintenon, et, sans destituer son ministre Chamillart, il créa à côté
+un ministère occulte auquel celui-ci dut rendre compte, soumettre les
+dépêches, les plans, projets, etc.
+
+Sous cette honte de Blenheim, humilié et se croyant, sans doute,
+frappé de Dieu, il regretta non-seulement son gallicanisme, mais même
+les tempéraments religieux de madame de Maintenon, cet esprit
+d'équilibre qui lui faisait préférer Saint-Sulpice et les Missions.
+
+Il trouva qu'il avait été trop dur pour les Jésuites en écoutant leurs
+accusateurs des Missions sur leur paganisme chinois. Tout en gardant
+La Chaise, il avait fait condamner et chassé le P. Lecomte, confesseur
+de la duchesse de Bourgogne. Il avait nommé et créé contre eux un
+archevêque de Paris, M. de Noailles, allié de madame de Maintenon.
+Tout cela ne laissait pas que d'inquiéter sa conscience. Le fantôme du
+jansénisme qu'on lui montrait à l'horizon, comme impiété et comme
+esprit frondeur, le troublait fort aussi. De plus en plus il revint
+aux Jésuites et accorda sa plus secrète confiance aux dévots des
+dévots, MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, qui, avec le jeune duc de
+Bourgogne, n'étaient qu'une âme en trois personnes et formaient comme
+un petit couvent au milieu de la cour.
+
+Ces honnêtes gens, fort crédules, appartenaient à Rome entièrement et
+par suite aux Jésuites. Beauvilliers et le jeune duc étaient déjà dans
+le Conseil. Chevreuse n'y entra pas, pour être d'autant plus
+discrètement l'agent du ministère occulte qui contrôlait les actes de
+Chamillart et rendait compte au roi.
+
+Cette trinité, inspirée de Cambrai, grandit toujours contre madame de
+Maintenon, se révéla, et, en 1708, elle eut tout le pouvoir. Elle
+négociait toujours. On peut justement l'appeler le parti pacifique,
+celui de la paix à tout prix.
+
+Parti chrétien pour qui la guerre fut un péché, qui ne sut faire ni la
+paix, ni la guerre. Parti romain, mené par les Jésuites, qui, malgré
+sa douceur, les suivit à l'aveugle jusqu'à donner au roi le plus
+funeste confesseur, le furieux jésuite Tellier. Parti de grands
+seigneurs à petites vues qui, dans leurs projets de demi-réformes,
+repoussèrent les réformes profondes de Vauban et de Boisguilbert.
+
+Leur évangile était la lettre où Fénelon (dès 1693) voudrait que le
+roi _demandât la paix et expiât par cette honte_ la gloire dont il a
+fait son idole, _qu'il rendît ses conquêtes_. Les provinces qu'il eût
+fallu rendre étaient nos barrières naturelles; s'en dessaisir, c'était
+démanteler le royaume, abattre ses murailles et l'ouvrir à l'ennemi.
+
+Autant il était sage de ne pas commencer la guerre, autant il était
+dangereux de faire le pacifique en pleine guerre, d'aller offrant,
+cédant de plus en plus. Mais rien ne suffisait; l'ennemi ne voulait
+rien que la France elle-même.
+
+Un vent de paix, doux, énervant et fade, soufflait ainsi de Cambrai à
+Versailles, et l'on fit humblement les plus compromettantes démarches.
+Dans leur triomphe olympien, Marlborough, Eugène eurent ce surcroît de
+voir arriver en Hollande un homme de Versailles. Grotesque
+négociateur. C'était l'empirique Helvétius, médecin de Chamillart,
+guérissant par les vomitifs, célèbre pour des cures improbables, et
+qui spécialement avait, par l'ipécacuanha, tiré M. de Beauvilliers
+d'une diarrhée désespérée. Helvétius, qui était Hollandais, venait
+comme pour voir son père en Hollande. Personne n'y fut pris. L'absence
+d'un homme si connu tout d'abord marqua à Paris; on en rit dans
+l'Europe. La France offrait de faire rendre gorge au roi d'Espagne,
+de lui faire céder l'Italie, plus tard les Pays-Bas, plus tard
+l'Espagne même, et telle enfin de nos provinces.
+
+Le coeur du parti de la paix, l'homme de la résignation, le _vénérable
+enfant_ qui, de son vivant, fit légende, doit d'abord être bien connu.
+
+Le duc de Bourgogne, né en 1682, n'avait rien de son père,
+Monseigneur, si lourdement matériel, rien de Louis XIV, si froidement
+équilibré, rien de la maison de Savoie dont il était par son aïeule et
+sa grand'mère; il n'eut la ruse ni l'esprit politique de cette maison.
+Il dériva entièrement de sa mère, fille de l'électeur de Bavière. Son
+aïeule maternelle était autrichienne; c'était une de ces filles de
+l'empereur Ferdinand qui peuplèrent l'Allemagne de Jésuites. Il
+descendait ainsi de Ferdinand II, le terrible fantôme de la guerre de
+Trente Ans, et, d'autre part, de l'ambitieux Maximilien de Bavière,
+des deux exterminateurs de l'Allemagne. Bigote et cruelle origine, qui
+ne promettait pas d'aboutir à cet aimable prince, qui n'en garda que
+la dévotion.
+
+Sa mère était fort romanesque. Laide malheureusement, mais de coeur
+amoureux, d'esprit cultivé, distingué, elle ne demandait qu'à aimer,
+et, quand elle vint en France, elle se donna très-naïvement et aima
+son mari. Monseigneur, tout épais, inculte, fait pour les choses
+grossières, était disputé par tous et par toutes. Sa soeur, la
+charmante princesse de Conti, fille de la Vallière, l'amusait et le
+gouvernait; elle n'eut pas grand mal à l'éloigner de l'Allemande,
+qu'elle couvrit de ridicule. Il en eut trois enfants et ne l'aima pas
+davantage. Elle bouda, s'isola; il la laissa et l'oublia. Elle fut
+comme recluse à Versailles, et tourna tout son coeur, tout ce qu'elle
+avait de poésie et d'imagination, vers certain bijou italien, une
+jeune Tyrolienne, la Bessola, avec qui elle avait été élevée et
+qu'elle avait comme femme de chambre. C'est ainsi que Marie-Thérèse,
+femme du roi, avait eu une Espagnole en son intime intimité, et
+surtout pour certains petits soins corporels. La Bessola n'était
+nullement une intrigante; elle aimait elle-même tendrement sa
+princesse. Mais comme elle avait beaucoup d'esprit, elle la priait et
+suppliait de se modérer un peu, de cacher ce délire. Le contraire
+arriva. La Bessola ayant été malade, la Dauphine, éperdue, ne ménagea
+plus rien. Elle crut qu'on la lui avait empoisonnée, s'enferma avec
+elle, oublia tout devoir, toute convenance, ne vit personne, ni mari,
+ni enfants. Quand elle l'eut sauvée, elle sortit de là étrangère à
+tout le monde. Rien de plus triste que sa vie. Elle ne tarda pas à
+mourir, la pauvre Allemande. On parla de poison, et il y en eut un en
+effet, le délaissement, la moquerie dont elle était l'objet. Sa
+Bessola ne lui survécut pas.
+
+Sauf le dernier de ses enfants (Berri, épais comme Monseigneur), ils
+semblaient nés sans père, de leur mère uniquement et de cet étrange
+roman. Le duc de Bourgogne eut l'aspect italien, un long et fin
+visage, les cheveux fort bruns et crépus; il naquit emporté,
+passionné, et de certaine passion (dit Saint-Simon) qui aurait
+aisément tourné aux goûts bizarres, à l'amour excentrique qui avait
+possédé sa mère. L'autre, le roi d'Espagne, Philippe V, fut, de tous
+les hommes connus, le plus asservi au besoin du sexe, à la vie
+conjugale, mais sombrement mélancolique, encore plus dévot que
+Bourgogne, craignant toujours la mort, l'enfer, et demi-fou.
+
+Fénelon n'eut le duc de Bourgogne qu'à sept ans. Il en fut effrayé. De
+sa mère et de ses nourrices, des femmes qui l'élevaient, il était tout
+gâté. Faible et fougueux, orgueilleux, méprisant, cruel, railleur, et
+à chaque instant furieux. Subtil comme un Allemand, âpre, ardent comme
+un Italien. Fort pénétrant, précoce aux choses littéraires, ayant tous
+les défauts et des princes et des gens de lettres.
+
+Fénelon, né lui-même ému, mais si fin et si calculé, dans l'embarras
+terrible où le mettait ce caractère, hasarda une chose, la médecine
+homéopathique; contre la passion, il usa d'elle-même. Il se donna à
+l'enfant, le nourrit de son âme. Ceux qui ne la connaissent, cette
+âme, que d'après les livres arrangés (comme l'ouvrage de Beausset),
+croiront qu'elle ne fut qu'harmonie. Il faut en croire Fénelon même,
+qui si souvent nous fait entendre les débats intérieurs qui se
+passaient en lui. On a parlé de l'_homme double_, mais que celui-ci
+fut _multiple!_ mêlé de principes contraires! Le tout glissait sous la
+douceur chrétienne (naturelle et voulue), sous le poli de l'homme de
+cour et de l'élégant écrivain, mais sans se concilier. Il n'arriva, de
+guerre lasse, qu'à un état fort négatif, ce qu'il appelle «une paix
+sèche.» Il en était fort loin encore quand il forma le duc de
+Bourgogne. Il était au fort du combat. Il lui transmit ce combat même.
+Amitiés et disputes, quiétisme, ultramontanisme, foi systématique au
+passé, lueurs de l'avenir, utopies sociales plus ou moins chimériques,
+il verra tout dans cette éducation, et jusqu'à ce roman d'amour qu'on
+croirait sorti de la direction des _Nouvelles catholiques_.
+
+Éducation très-hasardeuse, peu saine assurément, qui ne put
+qu'augmenter la fermentation d'une nature passionnée. Elle l'ennoblit,
+mais l'exalta, et fit de l'enfant une trop fidèle image de Fénelon,
+mêlé du prêtre et du sophiste, de l'écrivain surtout. Sous ce dernier
+rapport, il était plus qu'imitateur; il était le singe du maître. Dès
+qu'il le voyait faire un travail pour lui, il en faisait autant sans
+en parler. L'orgueil de la naissance, dont lui-même plus tard il
+s'accuse sans se corriger, était très-fort en lui, et, en rendant au
+précepteur ce que doit l'écolier, il le cachait à peine sous les
+dehors d'une fausse modestie. Il disait à neuf ans: «Je laisse
+derrière la porte _le duc de Bourgogne_ et ne suis avec vous que _le
+petit Louis_.»
+
+C'était un être tout factice, nerveux et cérébral, affiné, affaibli
+par sa grande précocité morale et sexuelle. Il n'était pas né mal
+fait; sa taille resta droite, tant qu'il fut dans les mains des
+femmes. Mais, pendant ses études, de bonne heure elle tourna, et il
+devint un peu bossu. On l'attribua à l'assiduité avec laquelle il
+tenait la plume et le crayon. On essaya de tous les moyens connus
+alors, des plus durs même (la croix de fer). Mais rien n'y fit. Il en
+était fort triste, ayant besoin de plaire. Rien peut-être ne contribua
+à le contenir et à le jeter dans la grande dévotion. Il aima, mais
+uniquement dans le cercle du devoir, et n'eut d'Eucharis que la
+sienne, la duchesse de Bourgogne.
+
+Fénelon le quitta en 1694, et cinq années après, en 1699, il parle
+encore des _défauts choquants_ qu'il conserve. C'est alors qu'eut lieu
+le grand changement sous l'influence de sa petite femme et de M. de
+Beauvilliers. Dans cette année (23 octobre), le mariage, célébré
+depuis deux ans, devint réel. Il parut ravi d'elle; elle bien moins de
+lui, pleura beaucoup. (_Arch. cur._, t. XII.) Il était faible et
+délicat, et on les faisait vivre encore presque toujours à part. Grand
+accroissement de passion. Pour elle, il fut poète, fit quelques vers
+passables, se fit son humble et tremblant serviteur. Il l'appelait en
+plaisantant _Draco_, du nom du terrible législateur. L'orgueil,
+l'emportement, la dureté, tout mollit en lui par l'amour. Il
+s'attendrit, et M. de Beauvilliers (c'est son très-grand honneur),
+profitant de ce beau moment, lui étendit sa sensibilité, fit appel à
+son coeur, l'intéressa aux souffrances du peuple. Dès lors, ce fut un
+saint. Sa charité était extrême, et, dans ce but, il se retranchait
+tout ce qu'il pouvait. On eût voulu seulement qu'elle fût un peu plus
+raisonnée, moins aveugle pour les couvents. De même sa vie intérieure,
+son travail, n'étaient pas d'un prince, mais d'un savant, scribe ou
+lecteur à gage. S'il arrivait le matin à Marly avec le roi, dès qu'il
+l'avait accompagné, il revenait en hâte travailler à son cabinet de
+Versailles jusqu'au dîner de Marly; il s'absentait encore avant le
+souper. Il était ainsi tout tendu dans l'étude et la piété, tout à
+fait étranger aux hommes.
+
+Cependant M. de Beauvilliers lui avait fait un devoir de connaître la
+France. Il l'occupa de poser les questions qu'il adressait aux
+intendants sur l'état de leurs provinces, lui fit étudier leurs
+réponses. Cette enquête, faite par des hommes officiels qui profitent
+souvent des abus, dévoila cependant une immensité de maux et de
+douleurs. Quelle terrible odyssée commence! jusqu'où iront les choses!
+Nous ne sommes encore qu'en 98, et déjà le pays semble à l'extrémité.
+Dans la riche Normandie, autour de Rouen, sur sept cent mille
+personnes, il n'y en a pas cinquante mille qui ne couchent sur la
+paille. Dans le Berry, vaste désert; les paysans sont des sauvages
+qu'on ne voit que loin des chemins, parfois assis en rond dans une
+terre labourée. Si l'on approche, ils disparaissent.
+
+Ces mémoires parlent peu des protestants. On sent que c'est là le
+point délicat sur lequel on craindrait d'éveiller la sensibilité du
+prince. Les écrits qui restent de lui montrent qu'on le tint, à cet
+égard, dans une singulière ignorance. Il croit que «le nombre des
+huguenots qui sortirent du royaume peut monter (avec le calcul le plus
+exagéré) à soixante-sept mille sept cent trente-deux personnes.»
+Chiffre mensonger, ridicule, dans sa précision apparente. Il ne fait
+pas honneur à ses éducateurs, Fénelon, Beauvilliers. Ces hommes,
+délicats sous tant d'autres rapports, dès qu'il s'agit de l'unité de
+l'Église, semblent beaucoup moins scrupuleux. Il faut qu'ils aient
+bien mal instruit leur prince, qu'ils lui aient étrangement défiguré
+le passé. Il accepte la Saint-Barthélemy, l'impute aux protestants
+mêmes, par ce raisonnement singulier que, s'il n'y avait pas eu
+d'hérétiques, on n'eût pas tué les hérétiques. De ces lugubres
+souvenirs, il tire, non la pitié et l'idée de réparation; il conclut,
+au contraire, qu'il faut pour toujours fermer la France aux
+protestants.
+
+En l'entretenant des maux de la France, des réformes dont elle a
+besoin, ses éducateurs l'abusèrent sur la grande réforme, la seule qui
+eût relevé l'État, la question des biens d'Église. «C'est de ces biens
+que vivent les pauvres. Il serait contre l'intérêt de l'État de les
+dénaturer.»
+
+Sur d'autres points encore, il est trop évident qu'on le tint dans une
+ignorance voulue et calculée. On lui fait croire que le soldat en
+France est naturellement dévot. On lui fait croire que la noblesse est
+le soutien militaire de la France (erreur tellement démentie en 1674,
+où on lui fit son dernier appel).
+
+MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, honnêtes, aimables et excellents
+par tant de côtés, étaient faits pour être dupes, et pour duper
+consciencieusement le duc de Bourgogne. Le premier, dévoué à Rome et
+aux Jésuites, leur livra le jeune prince, et employa sa modeste, mais
+grande et croissante influence, à relever les Jésuites, à leur rendre
+un pouvoir dont ils abusèrent cruellement.
+
+Vers 1700, ils gisaient au plus bas. De tous côtés, ils venaient
+d'être connus, percés à jour. Non-seulement on les avait repris sur
+leur _Morale relâchée_, de plus en plus molle et fangeuse, mais par la
+découverte de leurs mensonges hardis sur l'Amérique et l'Orient, ils
+étaient la fable du monde. Leurs rivaux des Missions les
+convainquaient d'idolâtrie, et la Sorbonne les déclarait païens. Je
+dirai ailleurs tout au long comment au Canada, et comment en Asie,
+leurs masques tombèrent. Le chef de leur _conseil étroit_ de la rue
+Saint-Antoine, le P. Tellier, fut doublement frappé et par les
+Sorbonnistes et par les Jacobins (l'inquisition dominicaine).
+
+La Chaise avait pourtant la feuille des bénéfices, mais pour être
+obligé de les donner aux Sulpiciens, aux Missionnaires et Lazaristes.
+Ainsi enfonçaient les Jésuites. Qui eût dit qu'en si peu de temps ils
+remontassent, et que ce P. Tellier, si mal noté, serait en 1709
+confesseur du roi, ou plutôt roi lui-même, et jusqu'à remplir la
+Bastille, toutes les bastilles de France!
+
+À partir de 1703, l'année où Bossuet fut atteint de la maladie dont il
+mourut, Fénelon fut le grand évêque, le premier homme de l'Église. Il
+écrivait pour Rome (qui l'avait condamné) contre les Jansénistes, et
+sensiblement remontait.
+
+La cour voyait venir son jeune duc de Bourgogne. Malgré l'antipathie
+du roi, de Cambrai à Versailles, il y avait en dessous un va-et-vient
+continuel. Le prince obéissant ne communiquait pas alors avec son
+maître. Même en Flandre, et traversant Cambrai, il l'embrassa sans lui
+parler. Mais, indirectement, il ne cessait d'en recevoir l'esprit. MM.
+de Beauvilliers et de Chevreuse, faisant chaque semaine une petite
+retraite chez eux, à Vaucresson, voyaient là quelques bonnes âmes, de
+pieux officiers qui arrivaient de Flandre. Cambrai était leur passage
+nécessaire pour aller à l'armée. Par eux revenait la légende de la
+noble hospitalité du prélat, de sa charité, des secours qu'il donnait
+aux pauvres soldats. L'ennemi même, Marlborough et Eugène,
+l'aimaient, l'honoraient, faisaient respecter les propriétés de son
+Église. Le défenseur de Fénelon à Rome, le cardinal de Bouillon, ayant
+quitté la France, ils lui firent un triomphe, lui montrèrent leur
+armée, lui firent l'honneur de donner le mot d'ordre.
+
+Fénelon n'avait pas à se louer fort des Jésuites qui, dans l'affaire
+du quiétisme, l'avaient quitté si vite. Il n'en fut pas moins empressé
+et secourable pour eux dans leur péril des Rites chinois. Il écrivit
+au P. La Chaise une lettre ostensible où il louait le pape de bien
+examiner, de ne pas se presser de décider contre eux. Mais un plus
+grand service qu'il leur rendit, ce fut de se mettre avec eux dans la
+diversion qui détourna l'attention, qui fit oublier les Jésuites et
+poursuivre les Jansénistes.
+
+M. de Noailles, qui lui avait enlevé l'archevêché de Paris au moment
+où il y touchait, goûtait fort, ainsi que Bossuet, la première partie
+de Quesnel, un livre janséniste fort modéré. Il l'avait approuvé, sans
+prévoir que la fin du livre serait tout à fait janséniste. Fénelon, en
+1703, demande l'examen de Quesnel par les évêques, et lui-même donnant
+l'exemple, lance un mandement. La chose fut, tout à fait en cadence,
+travaillée à Versailles. Les Jésuites obtinrent du roi que Quesnel,
+alors à Bruxelles, serait arrêté. Fénelon l'apprit le 4 juin 1703, et
+à l'instant il fit avertir Beauvilliers pour que les papiers saisis de
+Quesnel fussent portés à Versailles et épluchés de près pour découvrir
+les secrets du parti. Le fin mystère qu'on brûlait de surprendre, eût
+été de savoir si les Jansénistes étaient en rapport avec les
+gallicans, Bossuet, Noailles. Cette secrète pensée de Fénelon se
+devine surtout par un mot passionné, qui échappe à cet homme si
+contenu: «Si on fait des mandements, il faudra bien que M. de Meaux
+parle, _ou que son silence montre le fonds_.»
+
+Ce mot est le premier du terrorisme qui pesa sur l'Église. Quiconque
+n'attaqua pas les Jansénistes et se tut, fut _suspect_. Le seul
+silence compta pour jansénisme. Bossuet mourant (1704) fut forcé de
+parler, et condamna Quesnel. Saint-Sulpice, rival des Jésuites, et son
+grand homme, Godet, l'évêque de Chartres (et de Saint-Cyr), le
+confesseur de madame de Maintenon, se serait tu peut-être sur Quesnel,
+pour ménager Noailles, le parent de la dame. Mais il lui fallut suivre
+les amis des Jésuites sur ce terrain de guerre qui allait être pour
+eux celui de la victoire et du retour au pouvoir absolu. Fénelon, que
+Godet avait humilié jadis, prit doucement sa revanche. Il veut bien
+(24 mai 1703) «s'entendre avec M. de Chartres, mais _sans que le roi
+le sache_.» Clause très-favorable aux Jésuites. Car le roi, voyant
+ceux-ci appuyés également dans leur guerre au jansénisme, et par les
+amis de Fénelon, comme Beauvilliers, et par ceux de madame de
+Maintenon, comme le sulpicien Godet, par deux partis qu'il croit
+brouillés entre eux, le roi, dis-je, admirera une telle concordance et
+dira: «Les Jésuites évidemment ont ici la cause de Dieu, l'unanimité
+de l'Église.»
+
+Ainsi le roi croyait Fénelon à Cambrai, et il était à Versailles. «Le
+grand homme à _grand nez_,» dont parle Saint-Simon, eût pu s'y
+reconnaître, même à ces traits physiques. M. de Beauvilliers lui
+ressemblait par le long et maigre visage, par ce nez fin, spirituel,
+chimérique, qui se reproduisait encore dans le duc de Bourgogne. Au
+moral, ressemblance encore plus forte. Beauvilliers, c'était sa
+douceur insinuante; Chevreuse, sa subtilité; le jeune duc, sa
+mysticité, avec plus de dévotion littérale, et moins d'esprit du
+monde. D'eux au roi, la pensée du maître filtrait dans les détours
+d'une infinie prudence. Le jeune prince n'agissait qu'à force de
+respect et dans les formes de la timide obéissance. Les deux ducs
+avaient pour moyen l'assiduité, la domesticité, dit franchement
+Saint-Simon, l'attitude humble, admirative, la tremblante idolâtrie.
+Ils le gouvernaient par le tremblement, toujours accablés, effrayés de
+la supériorité de son génie. Sans s'en apercevoir, il adoptait,
+répétait, leur imposait leur propre pensée, celle de Cambrai, qu'il
+avait reçue d'eux d'abord.
+
+Toute la politique de Fénelon, qu'il soufflait à Versailles, portait
+sur un point faux: «Que l'Espagne était l'unique cause de la guerre,
+que les alliés étaient sincères, et que, du jour où le roi ne
+soutiendrait plus l'Espagne, la France aurait la paix.» Le duc de
+Bourgogne était le meilleur frère, il se saigna le coeur et fut de cet
+avis. Il mettait cette immolation de son frère aux pieds de Dieu.
+Quand on eut perdu l'Italie en 1706, on en vint à cette cruelle
+opération; sans consulter Philippe V, on offrit l'Espagne même aux
+alliés. Et cela juste au moment où cette pauvre Espagne semblait se
+relever un peu d'elle-même.
+
+Le mouvement espagnol, mal représenté jusqu'ici, tint aux rivalités
+provinciales des Catalans et Castillans, au fanatisme de ces derniers,
+à leur haine des Anglais hérétiques qui soutenaient l'archiduc. La
+petite reine y montra un courage, un élan qui plut aux Espagnols.
+Berwick gagna la bataille sanglante, disputée, d'Almanza. Le duc
+d'Orléans déploya un vrai talent militaire; sans moyens, sans
+ressources, contrarié par la malveillance des dames dirigeantes, il
+reconquit la Catalogne, prit Lérida.
+
+D'autre part, sur le Rhin, Villars fit une course hardie en Allemagne,
+rançonna le pays. Choses brillantes, de peu d'importance. Cela
+n'empêchait pas la France d'être morte réellement. On repoussa Eugène
+et le duc de Savoie qui entraient en Provence, mais on n'eut pas la
+force de les poursuivre dans leur retraite. Vendôme, qui refaisait en
+Flandre l'armée battue à Ramillies, avec des recrues ou des troupes
+découragées, n'osa bouger. On vit ce général, qui passait pour
+aventureux, en venir à la triste précaution de faire entre lui et
+l'ennemi une tranchée de cent lieues de long, misérable monument de
+peur qui fait penser à la muraille des Chinois, aux longs murs contre
+les barbares que bâtissaient les Byzantins.
+
+En cette année 1708, la timide coterie des amis de Fénelon révèle son
+pouvoir par un événement de cour très-significatif. Chamillart,
+ébranlé, ne cherchant où se prendre, marie son fils; il peut lui
+donner une nièce de madame de Maintenon, et il préfère celle de M. de
+Beauvilliers, mademoiselle de Mortemart. Celui-ci, qui luttait contre
+le ministre, fait la paix avec lui et le domine, l'acquiert par ce
+mariage. Leur union devient si forte que Chamillart, pliant sous le
+fardeau des deux ministères réunis de la guerre et des finances, cède
+les finances à Desmarets, parent de mesdames de Beauvilliers et de
+Chevreuse (les pieuses filles de Colbert). Les Colbert, on peut le
+dire, ont alors seuls tout le pouvoir. Ses neveux, Desmarets, Torcy,
+ont les finances, les affaires étrangères. De ses gendres, Chevreuse a
+le ministère occulte et la confidence du roi; Beauvilliers, la
+direction très-patente de l'ensemble et une influence directe sur la
+guerre, par le mariage qui unit sa famille aux Chamillart. Madame de
+Maintenon, en perdant Chamillart, sa créature, semble alors avoir
+perdu tout.
+
+C'est l'apogée des saints, l'avénement réel du duc de Bourgogne, la
+rentrée violente des Jésuites au pouvoir par un directeur absolu, que
+les saints vont donner au roi.
+
+L'incapacité de la coterie apparut tout d'abord dans les entreprises
+légères où elle entraîna Chamillart. Sur la foi de quelque intrigant,
+elle crut que l'Écosse, irritée contre l'Angleterre, n'attendait que
+le Prétendant pour se donner à lui. Les Anglais étaient avertis,
+surveillaient le passage. Forbin, si résolu, jugeait l'entreprise
+impossible. Ceux qui voyaient tout du prie-dieu, de la chapelle de
+Versailles, la déclaraient facile. Elle traîna, manqua. On n'en eut
+que la honte.
+
+Même espoir chimérique pour reprendre les Pays-Bas. Là, Beauvilliers,
+Chevreuse, montrèrent d'un coup ce qu'ils étaient, prouvèrent qu'ils
+ne soupçonnaient rien ni des affaires, ni de l'armée, ni du monde
+réel, de l'éternelle nature humaine. Ils eurent l'idée bizarre de
+mettre à cheval leur petit duc de Bourgogne, de lui faire commander la
+grande armée de France, de lui faire faire sur Marlborough cette
+conquête de la Flandre.
+
+L'armée, péniblement refaite, n'avait pas besoin d'un tel surcroît de
+découragement. Inexprimables furent l'étonnement, et, s'il faut le
+dire, la risée. Le roi, jadis, avait amusé le soldat en lui donnant
+dans son bâtard, le duc du Maine, un général bancroche; mais celui-ci
+était bossu. Il y a bien des manières de l'être. Le bossu Luxembourg,
+fortement ramassé, donnait une idée d'énergie, de concentration
+redoutable. Mais le duc de Bourgogne était de ces bossus longuets qui
+sont la faiblesse même.
+
+Saint-Simon, dont il fut le Dieu, ne peut dissimuler le triste effet
+de sa figure, nez long et long menton pointu, un grand désaccord des
+mâchoires, dont le râtelier supérieur débordait jusqu'à emboîter celui
+d'en bas. De là une parole et un rire ridicules. Les cuisses et les
+jambes trop longues, non qu'elles fussent inégales; mais l'extrême
+grosseur d'une épaule rompait l'harmonie générale et le faisait
+boiter. Il n'était pas mieux à cheval. Il s'y tenait fort raide. «Il y
+semblait une pincette.» Ce qu'il avait de beau et de charmant, les
+yeux, la fine et spirituelle physionomie, c'est ce qui ne se voit que
+de près, et point du tout de loin. À la tête des troupes, la
+silhouette étrange d'un avorton bossu, boiteux, fut tout ce que vit le
+soldat.
+
+Le génie d'un Molière eût arrangé les choses qu'on ne serait pas
+arrivé à les rendre plus comiques. Sous lui dut commander l'homme de
+France le plus en contraste, le gros duc de Vendôme, patron des
+_libertins_, des mangeurs, des rieurs, cyniquement obscène et dissolu.
+Qui n'eût pas connu sa bravoure, aurait dit à le voir une femme
+grasse, impudente. Comme on l'a vu plus haut, loin de cacher ses
+vices, il en faisait trophée. Il était solennellement, triomphalement
+sale et immonde. Les soldats en riaient et ne l'aimaient pas moins.
+Ils le croyaient heureux, homme de grands réveils et de brillants
+coups de collier. Il avait cependant cinquante ans et devenait lourd.
+Manifestement, il baissait.
+
+Le jeune duc, qui avait passé sa vie ou dans son cabinet d'études, au
+prie-dieu, ou dans une société délicate de pieuses dames, ne pouvait
+être qu'indigné. Il ne voyait rien, n'entendait rien de Vendôme qui ne
+dût lui faire faire un signe de croix. En toutes choses, même de
+guerre, il n'y vit qu'un damné bouffon qui ne pouvait qu'attirer sur
+nos armes la colère divine. Les coups hardis et hasardés, où Vendôme
+avait réussi, ne lui parurent que des folies heureuses. La
+circonspection naturelle du novice était autorisée par le déplorable
+mentor que le roi lui avait donné, M. d'O, qui déjà en pleine victoire
+navale, avait arrêté le comte de Toulouse et gâté son succès. Il
+n'avait promis qu'une chose, de ramener vivant M. de Bourgogne. Même
+les gens habiles que le prince consulta ensuite, étaient des hommes de
+tactique, opposés d'école et d'esprit à Vendôme, comprenant moins
+l'élan de nos Français. Seuls, peut-être, ils auraient bien fait,
+mais ainsi en contraste avec un génie opposé, ils ne pouvaient
+qu'entraver tout.
+
+On avait tout porté en Flandre. On n'était pas assez fort sur le Rhin
+pour empêcher Eugène de le quitter et d'aller joindre encore
+Marlborough, comme il l'avait fait à Blenheim. Les faciles et
+brillants succès qu'on avait eus sur le premier, tant qu'il fût seul,
+furent bientôt arrêtés. Les dissentiments éclatèrent entre les deux
+partis qui divisaient l'armée. Ils s'accusent les uns les autres, et
+tous deux justement. Vendôme fut parfois lent, et le prince hésitant,
+trop circonspect. Toutefois nous devons, au total, en croire moins
+Saint-Simon qui était alors à Versailles, que les historiens
+militaires qui étaient présents.
+
+Dans l'affaire d'Audenarde, où on se laissa surprendre, Vendôme, avec
+la droite seule, combattit l'ennemi, et jamais il n'obtint des
+conseillers du prince que la gauche le secondât. La nuit vint, nous
+sauva. Vendôme, exaspéré, voulait rester sur le champ de bataille,
+recommencer le lendemain. On lui dit qu'alors il resterait seul, ce
+qui lui arracha ce cri de fureur: «Vous le voulez? Il faut donc se
+retirer.» Et regardant le duc de Bourgogne: «Aussi bien il y a
+longtemps, Monseigneur, que vous en avez envie!» Brutalité cruelle qui
+s'adressait au moins coupable, à un enfant peu responsable de ce qu'on
+lui faisait faire. Les assistants pâlirent, baissèrent les yeux. La
+foudre aurait eu moins d'effet. Un tel outrage au petit-fils de
+France! Lui, il n'eut aucun embarras; il était chrétien, étranger aux
+idées de l'honneur du monde. Il ne dit rien. Peut-être, en son for
+intérieur, trouva-t-il qu'en ce mot si dur, tout n'était pas mensonge,
+et son respect religieux de la vérité l'empêcha de le démentir. Quoi
+qu'il en soit, cet étrange silence qui parut un aveu, n'édifia pas, il
+indigna. Il aggrava et enfonça l'outrage.
+
+Pour comble, les conseillers du prince, voyant la retraite se faire un
+peu confusément, auraient voulu qu'il prît une chaise de poste,
+laissât l'armée, sous le prétexte d'aller au-devant d'un renfort.
+Vendôme l'en empêcha. Il craignait une débandade. Il n'avait que trop
+dégradé, par son imprudente parole, ce jeune prince qui, après tout,
+était le drapeau de l'armée; il sentit qu'on s'en prendrait à lui,
+s'il l'avilissait tout à fait.
+
+Ces divisions enhardirent l'ennemi. Eugène et Marlborough prirent le
+dessein téméraire d'aller saisir la porte de la France, sa barrière du
+Nord, la place de Lille. Pour pénétrer ainsi en pays ennemi, il
+fallait tout prendre avec soi; l'armée d'Eugène, qui arrivait
+derrière, devait traîner un monde de vivres et de bagages. L'occasion
+était belle pour l'attaquer à part, isolée et embarrassée. Vendôme le
+voulait, mais on l'empêcha de bouger. Qui dit cela? L'apologiste même
+du duc de Bourgogne, Saint-Simon, qui ne peut s'empêcher de déplorer
+cette faute, et qui la juge inexplicable.
+
+Par deux fois, Eugène, en personne, put amener ses troupes et ses
+convois, le matériel immense dont un tel siége avait besoin. Le 12
+août, Lille est investi. Par un dévouement admirable, le vieux
+maréchal de Boufflers, qui était alors près du roi pour contrôler,
+diriger Chamillart, quitta une position si douce, obtint de se jeter
+dans Lille. Sa résistance obstinée, héroïque, donna quatre mois à
+l'armée pour venir au secours. Et elle ne vint pas. Le prince avait
+près de lui, pour l'autoriser contre Vendôme, un général sérieux,
+habile, Berwick, qui n'en donna pas moins de funestes conseils. On
+perdit du temps à percer des bois qui séparaient de l'ennemi. On
+perdit du temps en prières publiques, en processions où le duc de
+Bourgogne s'arrêta avec trop de complaisance. Il semblait étranger aux
+choses de la terre. Il avait acheté une lunette anglaise, et s'amusait
+le soir à observer la lune. Il menait à l'armée sa vie de Versailles,
+s'y livrait à ses jeux de femme ou de séminariste. Quand la nouvelle
+vint de la reddition de Lille, il jouait au volant et il n'interrompit
+point la partie. Son menin, M. de Gamaches, lui dit ce mot piquant:
+«Je ne sais, Monseigneur, si vous gagnez le royaume des cieux; mais
+pour celui d'ici-bas, il faut avouer que Marlborough et le prince
+Eugène s'y prennent de toute autre manière.»
+
+On fut enfin devant l'ennemi. Vendôme voulait attaquer et en avait
+l'ordre du roi. Berwick et les amis du prince s'obstinèrent à
+attendre. Ils exigèrent qu'on en référât encore à Versailles, ce qui
+donna au prince Eugène tout le temps désirable pour fortifier ses
+lignes, barrer la plaine intermédiaire et devenir inattaquable. Alors
+arrive Chamillart, avec l'ordre nouveau et précis d'attaquer. Trop
+tard. Une vaine canonnade montre qu'il n'y a plus rien à faire. On
+s'éloigne; on se borne à essayer d'affamer l'assiégeant. Cela eût
+réussi peut-être. L'espoir dernier d'Eugène était un grand convoi de
+vivres qui lui venait d'Ostende. On chargea d'arrêter ce convoi un
+mauvais officier, protégé du ministre, qui se fit battre, et le convoi
+passa. Lille dès lors devait succomber. Après plusieurs assauts
+repoussés avec grand carnage, après que Boufflers, retiré de la ville
+dans la citadelle, l'eût défendue encore deux mois, il reçut du roi
+l'ordre de capituler (10 décembre 1708), et l'ennemi, maître de Lille,
+le fut d'envahir le royaume. Lille une fois rendue, ce fut une débâcle
+morale, Gand se livra sans tirer un seul coup. Rien n'arrêta le cours
+des revers.
+
+Le duc de Bourgogne resta fort tard dans la saison pour assister,
+impuissant, immobile, à ces malheurs, pour en endosser la lourde
+responsabilité. Ce fut, de toutes parts, contre lui un cri, de risée à
+la cour, et dans le pays, de douleur. Saint-Simon a beau épuiser les
+ressources infinies du talent, de la passion, à grossir, à gonfler
+l'importance de la cabale de Vendôme, de la cabale de Meudon. Mais la
+France, tout entière, alors, était dans la cabale.
+
+Les monuments les plus naïfs, les lettres même du duc de Bourgogne et
+de son maître, disent que la France avait raison. Ses bonnes
+intentions ressortent, mais aussi sa parfaite incapacité, son
+indécision, sa préoccupation des petites choses et des petits
+scrupules. Parmi ces grands et cruels événements, il est préoccupé de
+minuties. Il demande s'il ne pèche pas en prenant logement dans un
+couvent de religieuses. Fénelon admire ce scrupule d'une âme si
+timorée, répond en s'écriant: «Ô! que cet état plaît à Dieu!»
+
+Le plus souvent pourtant, c'est Fénelon qui est le militaire, et le
+prince semble le prêtre. Fénelon l'anime et le pousse. Il semble qu'il
+grossisse sa voix pour l'obliger d'avoir du coeur. Il lui écrit le mot
+biblique: «Combattez et soyez vaillant.»
+
+Mais ne l'est pas qui veut. Il y faut ou l'énergie de race, ou une
+vaillante éducation. Il n'avait eu ni l'une ni l'autre. Il était né
+d'une femme passionnée, maladive et mélancolique. Il était l'oeuvre
+d'un bel esprit mystique, qui l'éleva justement dans son grand moment
+quiétiste. Rien de plus énervant que la quiétude agitée. En général,
+l'éducation dévote, habituant l'esprit à l'espoir du miracle, à
+l'attente du surnaturel, détruit la foi en soi, le nerf, l'activité de
+l'homme. Cela détruit, on ne le refait pas. Un exemple saillant est
+celui des tribus d'Amérique que les missions convertirent; adoucis,
+christianisés, devinrent incapables de se défendre contre leurs
+sauvages voisins.
+
+Les réponses du prince sont fort touchantes, mais elles donnent peu
+d'espoir. Il s'humilie et s'accuse encore plus qu'on ne le fait. On
+lui reprochait seulement la mollesse, l'indécision. Il se reproche _la
+hauteur et l'orgueil_ (fatalité native, qu'il ne pouvait dompter même
+à l'égard d'un exilé, notre hôte, le pauvre Prétendant). Il se
+reproche _le mépris des hommes_. Là il exagère ou confond. Car son
+coeur charitable n'eut nul mépris du peuple. Quant à son entourage de
+cour qui le menait si mal, tout en eût été mieux s'il l'avait vraiment
+méprisé.
+
+C'est du reste l'adresse instinctive des dévots de se dispenser de
+réforme en s'accusant, s'humiliant; ils esquivent par l'humilité. Il
+ne dit pas un mot sur le point essentiel, _le défaut d'activité_, et
+l'inertie mobile qui tourne, sans avancer. Il n'y peut rien changer.
+Il subit passivement ses défauts, qui sont sans remède, étant devenus
+sa nature. «_Il se renferme, prie et lit._»
+
+Ainsi, dans cet aimable prince, l'un des meilleurs hommes du temps, se
+trahit l'incurable vieillesse d'un monde qui va finir. Chez lui, c'est
+impuissance. Chez les autres, endurcissement. À la veille des plus
+grands malheurs, nulle réforme possible, ni dans l'État, ni dans
+l'Église. Tous se résignent à leurs vices, qui sont leur imminente
+ruine, aux abus qui, plus que la guerre, plus que tous les fléaux,
+vont amener la catastrophe.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+SUITE DU GOUVERNEMENT DES SAINTS--L'ANNÉE 1709
+
+1708-1709
+
+
+On devinait que quelque chose de terrible allait arriver. Les
+prophètes ne manquaient pas; mais qui les croit dans ces moments? Les
+avertissements successifs, les appels à la pénitence, je veux dire aux
+grandes réformes, revinrent souvent, comme une cloche funèbre. Fénelon
+dès 93; Boisguilbert en 98; et celui-ci plus tard encore dans sa
+mémorable réponse à la principale objection: «_Peut-on réformer l'État
+en pleine guerre?_» Il cite avec raison l'exemple d'Henri IV et de
+Sully, qui vaillamment commencèrent la réforme bien avant la paix de
+Vervins.
+
+Mais le dernier et le grand avertissement se fit en 1707. On entrait
+dans la banqueroute. Chamillart en était aux ressources désespérées
+des assignats, d'une espèce de papier-monnaie. Et on n'en voulait
+plus, de son papier. Tout l'argent fuyait sous la terre. Éperdu, ne
+sachant où donner de la tête, devenu jaune, étique, lui-même ne
+pouvait plus se porter sur ses jambes. Il n'y avait pas de temps à
+perdre. L'année 1708 mangée d'avance. Pour faire face à la guerre et à
+toutes dépenses, il ne reste que 20 millions.
+
+Dans ce moment suprême, à ce lit de l'agonisant, viennent deux
+médecins, deux prophètes, Vauban et encore Boisguilbert. Leurs avis,
+différents en plusieurs choses, sont identiques en une, l'essentielle,
+qu'on peut dire d'un mot: «_L'égalité_,» l'impôt sur tous, sans égard
+aux priviléges.
+
+Ces créateurs de la science économique, parmi leurs vues fécondes,
+mêlaient (toute création a pour ombre un peu de chaos) nombre de
+choses hasardées et qui donnaient prise. Leur grand élan de coeur,
+leur chaleur admirable, faisait tort quelquefois à ce qu'ils
+apportaient de lumineuse vérité. Il était trop facile de ridiculiser
+Vauban, par exemple sur la dîme royale payée _en nature_ par la gerbe
+patriarcale des anciens âges. Leurs réformes, à ces choses près,
+étaient-elles impraticables par excès de hardiesse? Point du tout. La
+plupart se sont faites par les progrès des temps, et nous semblent
+aujourd'hui timides. Même trois ans après, on en prit quelque chose,
+et l'on imposa la noblesse.
+
+Vous ne lirez rien de si éloquent dans les hommes de 1789, non pas
+même dans Mirabeau, que la préface du _Factum_ de Boisguilbert (1707).
+Il y a à la fois l'amertume du grand inventeur méconnu, l'âpreté
+désespérée de la sibylle qui revient une dernière fois; ce sont les
+accents de Cassandre, mais avec la sombre menace du temps nouveau qui
+vient vengeur. En voici deux mots abrégés: «On a ri de mon premier
+livre (en 98). _Il y avait encore alors de l'huile à la lampe._ Ceux
+qui ruinent la France trouvaient encore de quoi se payer leurs
+mensonges, acheter la protection. Mais aujourd'hui que _tout a pris
+fin faute de matière_, que leur sert de me contredire?... Ils ont crié
+à la folie. Oui, l'un des deux partis est fou... Christophe Colomb et
+Copernic ont été traités ainsi. Saint Augustin, Lactance, ont appelé
+fou celui qui le premier parla des antipodes. Et la suite a fait voir
+que la folie était de leur côté...»
+
+«La France a la pierre dans les reins. Il faut une incision...»
+
+Était-elle praticable? Non, disait la routine, l'administration
+(d'accord avec la cour et les traitants protégés par elle). Non,
+disait l'utopie anodine et superficielle de Fénelon, de Beauvilliers,
+du duc de Bourgogne; et l'on va voir qu'eux-mêmes ils ne savaient
+proposer rien.
+
+Ce parti était au plus haut, puisqu'il donna au roi, comme j'ai dit,
+son ministre et son confesseur. Eh bien! avec tant de paroles et de
+vaine sensibilité, il était si peu sérieux, que sur ces vingt millions
+qui restaient en tout pour l'année, il en donne un à notre gouverneur
+des Pays-Bas, l'électeur de Bavière, pour qu'il laisse la place et
+l'éclat des succès au duc de Bourgogne. La dévote cabale voyait
+l'avenir, et Salente, le prochain règne du jeune Télémaque, et ne
+voyait pas l'horreur de la situation présente. Du moins elle ne la
+sentait pas, mais elle en jasait à merveille.
+
+Vauban fut disgracié, comme un dangereux fou. Ordre de saisir son
+livre. Il meurt six semaines après de voir la France perdue. Pour
+Boisguilbert, on lui accorde l'essai de son système, mais où? comment?
+dans un essai, dérisoire, impossible, qu'on en fit justement chez un
+parent de Desmarets son adversaire, intéressé à faire échouer tout.
+Boisguilbert s'emporta, fut exilé, privé de son gagne-pain, sa place
+de petit juge de Rouen. Saint-Simon eut grand'peine à le sauver.
+
+Il dit très-bien: «Les livres de Vauban et de Boisguilbert avaient un
+grand défaut. Ils enrichissaient le roi et sauvaient le peuple; mais
+ils ruinaient l'armée des financiers, des commis, des employés. _La
+robe_, qui a toutes ces places, en rugit tout entière.»--Il devrait
+ajouter _la Cour_. Les gens de cour, même tels parents de madame de
+Maintenon, telle duchesse, sublime d'_amour pur_ et de quiétisme,
+étaient autorisés par le roi à avoir part dans les affaires des
+traitants. Ils s'associaient (à l'aveugle, je veux bien le croire)
+dans mainte affaire véreuse qu'ils ne comprenaient même pas. Le roi
+ainsi réparait leur fortune.
+
+Affaire de coeur et de pitié. Tous les abus de cour étaient
+intéressants, et il y avait la plus grande cruauté à les frapper.
+C'étaient tous des cas spéciaux et hors des lois, de ces _miserabiles
+personæ_ devant lesquelles le droit s'arrête. Vauban et Boisguilbert,
+qui fauchaient tout cela, semblaient des coeurs bien durs. Les bons,
+les doux, les pacifiques, comme Beauvilliers, Chevreuse, même leur
+austère jeune prince, n'auraient pas supporté le _tolle_ et les cris
+qu'une telle violence eût soulevés. Le roi, attaché au passé, dominé
+par la cour, n'eût pu la voir en deuil, en larmes.
+
+Les hauts tenants de la situation, Beauvilliers et Chevreuse, gendres
+de Colbert, mirent aux finances le cousin de leurs femmes, neveu de
+Colbert, Desmarets, qui se fit fort de nous tirer d'affaire sans
+sortir des anciens errements, sans entrer dans l'inconnu périlleux des
+révolutions.
+
+La qualité qu'on demandait le plus aux contrôleurs généraux, c'était
+la dureté, et Desmarets l'avait. Saint-Simon l'appelle cyclope,
+anthropophage. Il n'avait pas bonne réputation, et on l'avait chassé
+jadis pour une assez mauvaise affaire. Il était très-capable. Il le
+montra par cette belle réforme de créer les receveurs généraux, de
+faire par eux presque pour rien ce qui engraissait tellement les
+traitants. L'histoire pardonnera beaucoup à celui qui fit face à ce
+moment terrible, et trouva de l'argent pour le suprême effort des
+résistances, dans cette crise désespérée.
+
+N'eût-il pas pu le trouver autrement? Oui, s'il avait pu faire peser
+la grande réforme sur les privilégiés, sur le clergé, le grand
+propriétaire, et, dès 1708, exiger d'eux sérieusement ce qu'il essaya
+d'en tirer plus tard, en un mot, faire payer la guerre, la défense du
+sol à ceux qui possédaient le sol. Pour cela, il aurait fallu que ceux
+qui influaient et qui donnèrent un confesseur au roi, le lui
+trouvassent hardi, d'un grand coeur qui forçât le sien et qui imposât
+la réforme pour expiation de son règne. Desmarets alors, ayant carte
+blanche, eût pu oser prendre l'argent où il était vraiment, au lieu de
+pressurer et de sucer à mort ceux qui n'avaient plus que les os.
+
+Mais les amis de Fénelon, les Beauvilliers, etc., amis dévoués des
+Jésuites, étaient très-loin de ces idées. Leur coeur sensible eut
+pitié des abus, pitié du clergé, des seigneurs. Desmarets ne put rien
+que suivre l'ancienne route, c'est-à-dire écraser le pauvre.
+
+Son premier pas est net et simple. Il ne paye plus. Des fonds mangés
+d'avance, en 1708, aucun payement. On payera en 1709, puis plus tard,
+puis jamais. Cependant la nécessité l'oblige d'anticiper sur les
+années suivantes jusqu'en 1716! Et comme on doute fort qu'on soit
+jamais payé, on ne lui prête plus qu'avec une usure effroyable.
+
+Mais si l'industrie, le commerce pouvaient se relever, l'impôt
+retrouverait où se prendre. Le colossal effort de Colbert, le
+grandiose, l'éphémère monument de l'Industrie improvisée par lui, et
+aujourd'hui gisant à terre, ne va-t-il pas se relever sous son neveu?
+Pour cela, le moyen est simple. Rouvrez les portes de la France. Telle
+est l'obstination de nos protestants exilés dans leur amour pour elle,
+que la plupart encore quitteraient les meilleurs abris, pour venir
+travailler ici, sous l'écrasement de l'impôt. En cela justement,
+Desmarets est encore lié par sa malheureuse origine. Il est appelé,
+créé précisément par le parti dévot qui repousse l'idée de ce rappel,
+qui subirait plutôt toute réforme; celle-ci blesse trop leur
+conscience. On l'a vu par ce que nous avons cité des papiers du duc de
+Bourgogne.
+
+Loin de relever l'industrie, le commerce, Desmarets, étranglé par le
+pressant besoin, pour un petit profit, leur porte un coup terrible.
+Boisguilbert avait dit que le salut se trouverait surtout dans la
+libre circulation. Desmarets la supprime. Il double en une fois les
+droits de passage sur les routes, les péages des rivières. Dès lors,
+le peu de mouvement qui restait a cessé. Dans ce grand corps
+paralytique, chaque parti s'isole. La main gauche peut mourir que la
+droite n'en saura rien. Nulle action que celle de la dévorante armée
+financière qui ronge le royaume. Nul bruit que celui des mâchoires du
+cyclope exterminateur, qui mange les mourants et tout à l'heure les
+morts.
+
+C'est une erreur de dire que Desmarets relevait la France quand le
+terrible hiver de 1709 vint l'accabler. Il faut dire au contraire que
+les grands coups étaient portés même avant cet hiver, et que, s'il fut
+si meurtrier, c'est qu'il sévit sur un peuple que l'on avait mis en
+chemise.
+
+On fut saisi cruellement, et l'on perdit l'esprit. Il y paraît aux
+contradictions singulières qu'on trouve dans les récits de ce fléau.
+On ne s'accorde ni sur la date du mois où il sévit, ni sur son
+intensité réelle. Ce qui est sûr, c'est qu'après un début d'hiver
+tiède, où les feuilles revinrent, on fut percé à vif d'un froid subit.
+Les uns disent que la mer gelait (exagération ridicule). Toutes les
+rivières furent prises. Le froid, dit M. Peignot dans ses recherches
+sur les grands hivers, fut à Paris de 16 degrés Réaumur et ailleurs de
+18. Cela est rigoureux, mais nullement extraordinaire. C'est ce qui
+se voit habituellement en Pologne, souvent même en plusieurs parties
+de l'Allemagne; c'est ce qui n'est nullement inouï en France, ce qui
+s'est vu et avant et depuis (en 1788, en 1829).
+
+La mortalité n'en fut pas moins épouvantable. On le comprend par ce
+qu'on vient de voir, que la riche Normandie, dans sa riche généralité
+de Rouen, ne couchait que sur la paille.--On le comprend quand on sait
+que le pauvre Français d'alors n'était vêtu que de toile (l'Anglais de
+laine);--quand on sait que partout les maisons ne se réparaient plus,
+que la chaumière, ouverte à la bise sifflante, était vide de bestiaux,
+que la famille n'avait plus ces bons compagnons, ces doux réchauffeurs
+de la vie humaine qui, de leurs toisons, de leur tiède haleine, la
+défendent si puissamment. La nature fut sévère, mais n'eût pas été
+homicide, si elle n'eût pas frappé sur l'homme nu, dépouillé par
+l'homme.
+
+On put jouir alors de la belle ordonnance qui doublait les droits de
+passage. Le blé resta où il était, et ne circula point. Il s'accumula
+forcément ou s'entassa perfidement, attendant, spéculant sur la cherté
+croissante. Saint-Simon donne ici et paraît partager les horribles
+soupçons qui couraient dans le peuple. La cour aurait été complice!
+Madame va plus loin; elle affirme que madame de Maintenon, qui,
+pieusement en public, mangeait du pain bis, trafiquait sur les blés,
+et y gagna énormément. Il n'y a à cela aucune vraisemblance. Peut-être
+ses parents, expressément autorisés à refaire leur fortune en prenant
+part aux affaires des traitants, furent-ils (à leur insu) associés aux
+bénéfices de ces cruelles spéculations.
+
+Louis XIV, nullement complice, agit comme s'il l'eût été. Il trouva
+fort mauvais que les Parlements menaçassent les monopoleurs. Il se
+chargea de les punir lui-même. Mais aucun de ses officiers n'aurait
+osé saisir des gens appuyés de si haut.
+
+Pour comble, de pauvres laboureurs s'étant avisés de semer du _blé de
+mars_, alors peu répandu, la police, soit par bêtise et stupide
+ignorance, soit par servilité féroce pour les puissants accapareurs du
+froment, défendit cette culture. Défense monstrueuse! qu'on révoqua
+trop tard.
+
+Des petits travaux dans Paris, donnés à quelques ouvriers, un petit
+essai de taxe des pauvres, tout fut misérable et honteux.
+
+On crut un moment que la peste allait aider la faim. Des épidémies
+vinrent. Immense queue à la porte des hôpitaux. Ceux-ci, épuisés de
+ressources, revomissaient les pauvres par torrents pour mourir de
+faim.
+
+Les suites du fléau furent plus cruelles peut-être encore. Les
+misérables survivants, les enfants pâles, étiques que laissèrent des
+pères épuisés, eux-mêmes n'engendrèrent que des infirmes et des
+avortons maladifs. L'exiguïté des Français fut proverbiale en Europe.
+Les gravures anglaises surtout exposent à la risée, sous leur taille
+de nains, les sujets de Louis le Grand (_V._ Hogarth, etc.).
+
+Comment le roi prit-il cette crise? La misère n'était plus au loin.
+Elle était sous ses yeux, à sa cour, à sa table presque. Elle
+emplissait Versailles. Un flot de squelettes affamés venait battre la
+grille d'or. On ne se fia pour la repousser qu'aux Suisses qui, ne
+sachant que l'allemand, n'entendaient pas leurs navrantes prières.
+L'idée du châtiment que Dieu étend sur les rois mêmes, la redoutable
+idée que les puissants parfois expient les maux publics, lui vint-elle
+enfin à l'esprit? La peur et la pitié auraient bien pu, ce semble,
+agir en son coeur pour le pauvre, et lui faire enfin écouter la voix
+de ces réformes populaires qu'il avait si outrageusement écartées. Un
+homme qu'il aimait, son chirurgien, Maréchal, un homme excellent,
+ferme et droit, eut le courage de lui dire la situation, mais ceux à
+qui elle profitait trouvèrent moyen de l'irriter. On afficha dans
+Paris des lettres où l'on disait «qu'il y aurait encore des
+Ravaillac.» Bon moyen de donner le change, de le crisper, de le
+raidir, de le tenir dans les vieilles voies, fermé, serré dans son
+Versailles.
+
+Il était tard pour qu'il changeât. Ce peuple qui criait à lui, qui
+croyait encore à son roi, et semblait espérer qu'il changerait les
+pierres en pain, ce roi n'y comprit rien que le Paris de son enfance,
+le Paris de la Fronde. Il s'assombrit, mais ne s'attendrit pas.
+
+Dans l'état de sécheresse où il était, on ne peut même dire qu'au
+propre sens, il fût dévot. Il pouvait seulement, sans humilité vraie,
+s'abaisser, céder tout, se livrer entièrement aux amis des Jésuites,
+qui étaient ceux de la paix à tout prix.
+
+Il faut laisser l'orgueil, être vrai, ne déguiser rien. Tout ce qu'on
+a dit sur la dignité du gouvernement de Versailles dans ces extrêmes
+malheurs est absolument faux. Deux ans durant, il donna à l'Europe un
+solennel spectacle d'humilité dévote dans la diplomatie, avala les
+risées, souffleté, tendit l'autre joue.
+
+Depuis plusieurs années, les menées maladroites de Torcy et de
+Chamillart faisaient l'amusement de la Hollande. Chacun des deux
+ministres envoyait des agents secrets, des quidams de toute sorte qui
+travaillaient à part, se dénigraient les uns les autres. On les
+faisait parler, on en tirait ce qu'on voulait, on en riait, on ne
+répondait rien.
+
+Cependant, en 1709, le grand pensionnaire Heinsius, notre rancuneux
+ennemi, calcula qu'en faisant semblant de vouloir nous entendre il
+amuserait en Hollande le parti de la paix, et réellement fortifierait
+la guerre par l'avilissement du roi.
+
+Sur ce leurre d'Heinsius, on envoya bien vite M. Rouillé de Marbeuf à
+un très-secret rendez-vous, où il trouva deux Hollandais sans
+instructions, sans pouvoirs, et qui n'avaient rien à lui dire.
+L'entrevue secrète est publiée partout. Eugène et Marlborough simulent
+la surprise, une grande colère contre leur compère hollandais. Nulle
+paix si le roi n'abandonne Philippe V. «_Il l'abandonne_, ne demande
+pour lui que les Deux-Siciles.--Non, ce n'est pas assez... Il faut
+_qu'il le renverse_ et le chasse lui-même.--Mais le roi reprendra-t-il
+Lille?--Nous gardons Lille, et nous voulons l'Alsace.»
+
+Voilà ce qu'on avait gagné à cette démarche. Une telle négociation, en
+mars, avant la campagne, valait déjà la perte d'une bataille. Eh bien!
+cela n'éclaira pas. Beauvilliers (d'après Fénelon) imaginait que,
+l'Espagne perdue, la France était sauvée. Un conseil eut lieu le 28
+avril, où il y eut moins de raisons que de larmes. Ceux qui avaient
+repoussé les grandes réformes, repris la routine impuissante,
+exposèrent lamentablement la situation, sans dire (ni voir peut-être
+eux-mêmes) combien ils y avaient contribué. M. de Beauvilliers, par ce
+navrant tableau, fit pleurer tout le monde. Son homme, Desmarets,
+l'empirique, qui, en 1708, s'était fait fort de sauver tout sans
+recourir aux moyens radicaux de Vauban et de Boisguilbert, avoua qu'il
+était perdu, qu'il ne pouvait plus rien. Curieuse destinée de nos
+contrôleurs généraux. Chamillart avait fini par une sorte d'idiotisme.
+Desmarets, que vit Saint-Simon, lui parut un fou furieux dans la rage
+du joueur à sec.
+
+Sous ce vertige, le conseil, effaré de désespoir et de terreur, eut
+recours à ce qui était la ruine et l'abîme même, la honte des offres
+suppliantes... Le roi écrivit de sa main à Rouillé de céder sur tout,
+pour tout, et sans réserve. Puis, la peur gagnant dans la nuit, on
+avisa le lendemain que Rouillé, ignorant l'absence absolue de
+ressources où l'on était, louvoierait encore, traînerait. Le ministre
+Torcy lui-même, emportant ce fatal secret, alla solliciter à la Haye
+la pitié de nos ennemis implacables. Dans sa petite maison d'où il
+gouvernait la Hollande, Heinsius fut bien étonné quand on lui dit
+qu'un homme était là dans son antichambre, et que cet homme était...
+la France, en son ministre des affaires étrangères. Autre bataille
+gagnée, à bon marché. Eugène et Marlborough ne montrèrent aucune
+grandeur. Ils jouèrent comme le chat féroce avec la proie. Ils dirent
+qu'on pourrait bien donner un royaume à Philippe V pour le
+dédommager, non la Sicile, mais un royaume en France, fourni par son
+grand'père, par exemple la Franche-Comté.
+
+Une maladroite tentative pour corrompre Marlborough ne fit qu'éclairer
+sa vertu. L'irréprochable capitaine déclina respectueusement l'offre
+du roi. Nous étions tellement bas, et lui si haut, que ce n'était plus
+pour lui la peine de prendre quelque argent. Il croyait bientôt avoir
+tout.
+
+La farce finit le 28 mai par l'ultimatum dérisoire qu'on fit au roi et
+qu'on peut dire d'un mot: _N'obtenir rien, et céder tout._ Le roi
+doit, _en deux mois_, chasser son petit-fils, faire sur lui la
+conquête de l'empire espagnol. Il doit, à l'instant même, détruire,
+combler Dunkerque. Et, à ce prix, sans doute, il obtiendra la
+paix?--Non, _une trève_ de deux mois.
+
+Mystification insolente, mais méritée par l'excès de sottise de gens
+qui s'en allaient pleurer devant l'ennemi, qui énervaient ainsi la
+guerre à l'ouverture de la campagne.
+
+Le roi alors, disent les historiens, se releva dignement par un appel
+à la nation. Cette pièce n'a point du tout ce caractère. C'est une
+circulaire adressée aux grands seigneurs, gouverneurs de province.
+Elle est pieuse plus que patriotique. Le roi montre qu'il a fait ce
+qu'il a pu pour avoir la paix, que la guerre n'est pas son péché, mais
+bien celui des alliés. Il pense que ses peuples refuseraient la paix à
+ces conditions qui blessent la justice et l'honneur.
+
+Du moins sa conscience était calme; elle était en bonne main. Le P. La
+Chaise étant mort le 20 janvier 1709, le roi chargea MM. de
+Beauvilliers et de Chevreuse de choisir le Jésuite qui deviendrait son
+confesseur. Grande mortification pour madame de Maintenon, non
+consultée. Par grâce, elle obtint cependant que ses hommes, les
+sulpiciens, Godet, évêque de Chartres, et le curé la Chétardie,
+conféreraient sur le choix avec les deux ducs. Ces sulpiciens, en
+baisse, furent trop heureux d'être de leur avis.
+
+Beauvilliers et Chevreuse furent ici incompréhensibles. Ils firent un
+choix prodigieux, inattendu et incroyable, en parfaite contradiction
+avec ce que le roi pouvait désirer, et directement opposé à leur
+propre caractère. Leur servilisme ultramontain ne suffit pas pour
+expliquer cela. Et il ne suffirait pas non plus de dire que, dans les
+grands malheurs, l'esprit baisse, que la vue devient trouble et
+louche. Si ce n'eût été que sottise, le résultat eût été négatif, ils
+auraient pris un imbécile. Il fut très-positif en mal, riche en
+funestes conséquences.
+
+Dans les plus petites choses, ces messieurs regardaient Cambrai.
+Combien plus dans celle-ci, l'affaire vraiment la plus grave du
+royaume! Qui sera assez sot pour croire qu'ils aient agi sans Fénelon?
+Il faut voir sérieusement ce qu'il était alors, et on le voit
+très-bien dans sa double correspondance, de direction mystique et de
+direction politique. Ceux qui ont tant jasé sur ses livres auraient
+bien fait de lire ses lettres, tout autrement transparentes,
+instructives.
+
+Il est absolument perdu dans sa guerre du jansénisme. Toute sa peur,
+quand son élève vient en Flandre, c'est qu'il n'écoute les
+Jansénistes. Il veut faire venir à Cambrai des Jésuites pour
+travailler ensemble à cette belle guerre. On verra avec effroi
+jusqu'où l'esprit de polémique put entraîner cette ombre qui ne vivait
+plus que par là. Dans l'affaire de la _Bulle_, il suivit les Jésuites
+jusqu'à l'extinction du christianisme et la condamnation des propres
+mots de l'Évangile.
+
+On est stupéfait de la manière étrange et malicieusement équivoque
+dont il parle du jansénisme: «Les _libertins_ sont pour le jansénisme
+qui prêche de _suivre son plus grand plaisir_.»
+
+Veut-il dire que les hommes de Port-Royal sont des épicuriens? C'est
+le premier sens qui se présente et qui trompera le lecteur vulgaire
+(qui est le plus nombreux). Ce qu'il veut dire au fond, c'est la
+calomnie éternelle des prêtres contre la Liberté. La Liberté pour eux,
+c'est _Quod libet_, ce qui plaît au caprice. Ils n'ont garde de
+reconnaître qu'elle consiste à suivre la voix, nullement capricieuse,
+de la conscience, interprète intérieur du Droit et de la Raison. Le
+respect que l'on doit à ce parti austère du jansénisme, c'est de
+reconnaître qu'à travers ses inconséquences, il défendit pourtant
+contre la Bulle (contre le _Quod libet_ anti-chrétien de Rome),
+l'Évangile et la conscience.
+
+Fénelon dit ailleurs, avec une légèreté incroyable: «_qu'en deux mois,
+on peut finir le jansénisme_.» Une victoire si prompte implique des
+moyens bien violents. Quel homme était capable d'employer ces moyens?
+Qui pouvait faire rentrer le roi dans la voie de rigueur, la voie de
+la Révocation, lui faire proscrire les Jansénistes comme les
+protestants? Il n'en était qu'un seul.
+
+MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, investis du pouvoir étrange de
+choisir ce maître du roi, allèrent tout droit rue Saint-Antoine, aux
+Grands Jésuites (qu'on appelait ainsi en opposition des Jésuites
+enseignants de la rue Saint-Jacques). Ceux-ci n'enseignaient pas,
+prêchaient un peu, mais surtout confessaient. Ils intriguaient,
+couraient les grands hôtels. Leur vraie besogne était de ruminer sans
+cesse, de conspirer pour la grandeur de l'ordre.
+
+Derrière l'église maussade de Saint-Louis et de Saint-Paul, dans une
+cour noire, verte d'humidité, et qui est comme un puits, on voit
+encore l'ennuyeux bâtiment (aujourd'hui collége Charlemagne). Les
+corridors étroits et monotones, percés de portes basses, vous mettent
+dans des chambres nues, tristement blanchies à la chaux. Dans une de
+ces chambres se trouvait un vieux cuistre, le P. Tellier, durci,
+recuit, dont l'âcre fiel jaunissait ses yeux louches. S'il ne les eût
+baissés, on n'eût pu supporter son regard de travers, faux, menteur,
+et pourtant d'un fou furieux.
+
+Tellier avait, au grand complet, tout ce qui pouvait l'exclure de la
+place en question. Le roi aimait les belles figures, et celui-ci avait
+la mine atroce, «il eût fait peur au coin d'un bois.» Le roi, dans
+l'affaire de la Chine, s'était fort déclaré, avait chassé le P.
+Lecomte. Et justement Tellier, pour cette même affaire, eut contre lui
+les Missions, la Sorbonne, les Dominicains, tout le monde. Le roi
+était habitué avec La Chaise à être dirigé tout doucement, par un
+homme à tempéraments, qui, en même temps, ménageait le clergé,
+atténuait l'odieux de sa grande puissance. Tellier n'avait rien de
+tout cela; il était fait pour briser tout. Il vivait dans une seule
+idée (la grandeur des Jésuites), sans voir rien autre, ni ciel, ni
+terre. Il était clos dans cette monomanie, comme une bête dans une
+cage de fer. Ses confrères en avaient terreur. À peine cinq ou six, de
+sa trempe, hasardaient d'approcher du monstre.
+
+Jamais un homme, même le plus mal né, n'arriverait de lui-même à cette
+perfection dans le mal. Il y faut l'action collective des grands corps
+qui, à la longue, concentrent dans un individu un enfer de méchanceté.
+Les Jésuites de France, maîtres de nos rois et rois réels de la grande
+monarchie du siècle, étaient trop gros seigneurs pour être bien avec
+leurs généraux (Gonzalès, Tamburini). Le vrai _Gesù_ était moins celui
+de Rome que celui de Paris, la grande vilaine maison. Là se tenait
+leur _conseil étroit_, une véritable inquisition dont le chef et la
+cheville ouvrière était ce Tellier. Ils réparaient leur indocilité en
+étant plus Jésuites que les Jésuites romains, plus intrigants, plus
+furieux, plus scélérats pour la grandeur de l'ordre. Ils avaient été
+impudents, comme on a vu, l'avaient payé. Et d'autant plus, par ces
+humiliations, le venin de Tellier s'était envenimé. Il était fou de
+haine et de vengeance. Il empoigna cet énorme pouvoir que les deux
+ducs lui mettaient dans les mains, comme une massue pour écraser,
+comme un cruel fouet de pédant, un knout, un martinet de fer.
+
+Il faut avouer que ces honnêtes et modestes seigneurs, qui n'avaient
+pris ascendant sur le roi qu'à force de l'adorer, le ménagèrent bien
+peu ici. Vingt ans plus tôt, jamais ils n'eussent osé lui montrer
+seulement un tel homme. Mais alors ils pensèrent sans doute que,
+vieux, sec et brisé, il serait moins sensible, recevrait le mors de
+cette rude main, et peut-être la subirait d'autant mieux parce qu'elle
+était rude, et par esprit de pénitence.
+
+Les Missions, les Sulpiciens, les ex-concurrents des Jésuites, appuyés
+sur l'influence décrépite de madame de Maintenon, ne purent faire
+équilibre. Elle continuait de baisser devant l'importance croissante
+du duc de Bourgogne, de Beauvilliers. Elle échoua pour mettre un homme
+à elle dans le conseil contre Beauvilliers. Voisin, qu'elle parvint à
+substituer à Chamillart, n'eut aucune influence morale. L'influence
+resta tout entière du côté du soleil levant, de la puissance nouvelle
+qui montait à l'horizon, je veux dire du côté du duc de Bourgogne. Son
+père, le grand Dauphin, déjà apoplectique, pouvait mourir et mourut en
+effet.
+
+Toute la cour se rallia sous la pieuse cabale. Si le jeune prince, par
+excès de scrupule, faisait effort pour être juste (comme Saint-Simon
+veut le faire croire), il ne le pouvait pas. Il était en tutelle. On
+ne lui avait pas permis seulement de lire les _Provinciales_. C'est
+l'année de sa mort que Fénelon enfin lui permet, non de les lire, mais
+de se les faire lire par le Jésuite Martineau, qui saura bien les
+commenter et en adoucir le venin.
+
+La France étant en de telles mains, la grande affaire est le salut et
+le monde à venir, la dispute théologique. L'ennemi capital n'est pas
+Marlborough, mais Quesnel. Les grands événements ne sont pas les
+batailles, mais les mandements.
+
+Pour l'extérieur, le trait saillant de la politique des saints, c'est
+la confiance pour l'ennemi. Il y aurait peu de charité à douter de la
+bonne foi de M. de Marlborough. Toute la colère de la cabale dévote
+est pour Philippe V, qui ne veut pas abdiquer. Fénelon ne dissimule
+pas qu'il craint nos succès, qui endurciraient le roi d'Espagne dans
+son obstination. Lui-même, si l'ennemi prend Cambrai, il ne quittera
+pas (dit-il) son diocèse, subira le maître autrichien. Dans cet esprit
+de résignation, de bons généraux et de bons ministres ne sont pas
+désirables; ils retarderaient ce qui doit s'accomplir, prolongeraient
+nos calamités. On rappelle d'Espagne notre ambassadeur Amelot, homme
+capable, administrateur sérieux qui eût un peu relevé ce pays. On
+rappelle le jeune Orléans, qui y a eu quelques succès. On laisse
+croupir chez lui Vendôme, qui eût pu en avoir. À grand'peine on en
+vint à l'employer plus tard.
+
+Plusieurs proposaient de céder tout à l'ennemi _jusqu'à la Somme_,
+d'abandonner ce que la France avait gagné en deux cents ans, de
+revenir à la misérable France ouverte et désarmée que trouva Louis XI
+à son avénement.
+
+Fénelon mord à cette idée. «On pourra, dans ce cas, dit-il, fortifier
+Péronne, Saint-Quentin, Guise.»
+
+Qui prouve qu'on eût gardé Paris?
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LA REINE ANNE ET SARAH MARLBOROUGH--MALPLAQUET
+
+1709-1710
+
+
+Le grand peuple qui meurt dans cette année funèbre s'éteint sans voix.
+Il effraye le monde de sa patience.
+
+À peine quelques pages rares et presque ignorées d'un petit paysan
+(Duval) disent l'horreur profonde des pauvres troupeaux d'hommes
+poursuivis par la faim, la laissant au village et la trouvant partout,
+errants sur la plaine déserte, ivres, éblouis de l'hiver, frappés,
+mais résignés, s'asseyant à terre pour mourir.
+
+Ceux qui étaient armés montraient même douceur. Ni plainte, ni
+pillage. Dans une armée de cent mille hommes à qui le pain manquait
+sans cesse, nos soldats épuisés jeûnaient et ne se plaignaient pas, et
+mouraient de la mort des saints.
+
+Les langues sont finies et les mots épuisés, devant de tels
+spectacles. L'histoire en deuil s'arrêterait, s'asseoirait aussi pour
+pleurer, si, dans l'abîme même, elle n'avait vu enfin une lueur.
+
+Hors de la politique atroce qui froidement perpétuait les maux, deux
+faits fort différents eurent lieu qui recommencèrent la nature.
+
+Nature! grand nom! qu'importe qu'on en ait abusé! Ce n'est pas une
+vaine parole, c'est la réalité solide qui porte tout le reste, c'est
+la vie elle-même; d'autre part, l'amour, la pitié. Dans les situations
+désespérées, ayant creusé la mort, on trouve (au fond, dessous) la
+Toute-Puissante et l'Adorable, qui renouvelle le monde.
+
+Dès longtemps la pitié, la conscience, tyrannisées et étouffées,
+réclamaient pourtant et criaient. La reine Anne pleurait à chaque
+ordre de guerre qu'on la contraignait de signer.
+
+D'autre part, notre infortuné paysan de France, dans l'excès des maux
+mêmes, eut un réveil étrange. Par le sublime coup de Malplaquet, il
+reconquit pour nous l'intérêt, le respect de tous.
+
+L'opinion tourna et redevint française. Anne s'enhardit peu à peu, et
+commença d'agir. Malplaquet n'y suffisait pas. L'élan définitif, qui
+fit enfin sortir le monde de la mer de sang, eut lieu, il faut le
+dire, d'abord tout simplement dans le coeur d'une bonne femme.
+
+Elle était bonne, et voilà tout. Du reste, faible, craintive et née
+pour obéir, pour être le jouet des autres. Tous l'ont méprisée,
+dénigrée. Elle n'avait pourtant pris le trône que par scrupule
+religieux. Anglicane zélée et craignant le papisme, elle faisait avec
+remords et larmes la guerre à son frère qu'elle aimait. Esclave du
+parti de la guerre, malheureuse dans son intérieur, elle tomba de
+chagrin dans de tristes faiblesses. N'importe, elle était bonne, d'un
+coeur compatissant, avait horreur du sang, et on lui doit la paix du
+monde.
+
+Elle était toute pitié, sensibilité instinctive. Il n'y eut pas une
+seule exécution (même de meurtriers) pendant son règne, parce que la
+signature de la reine y était nécessaire et qu'elle ne pouvait la
+donner. On peut juger du désespoir où la jetaient ces grandes
+exécutions d'innocents qu'on appelle des batailles, de sa douleur aux
+massacres inutiles qu'on s'obstinait à faire, la France offrant tout
+pour la paix! Elle s'écriait: «Mon Dieu! quand donc finira cette
+horrible effusion de sang?»
+
+On la faisait marcher, on la faisait signer au rebours de sa volonté;
+par exemple le terrible _writ_ qui inflige _la mort à quiconque
+communiquera avec un pays où serait le Prétendant_. Sauvage précaution
+pour rendre toute négociation impossible, élargir le détroit,
+éterniser la guerre, faire couler entre les deux peuples un
+infranchissable fleuve de sang.
+
+Cette pauvre âme de douceur et de paix était entre les mains du démon
+de la guerre. J'appelle ainsi son amie d'enfance, Sarah Marlborough,
+charmante, intrigante et perverse, d'un coeur cruel, qu'elle aimait
+uniquement. Née pauvre, elle était si riche de malice et d'esprit, que
+le sage Marlborough n'hésita pas à l'épouser, sûr d'y trouver une mine
+d'or. Comme il était toujours absent, et le mari d'Anne toujours ivre,
+les deux délaissées s'épousèrent, pour ainsi dire. Mais Anne était la
+femme. Elle avait les besoins d'une Anglaise: aimer, obéir. Elle
+dépendait extrêmement de Sarah, car elle souffrait dès qu'elle ne la
+voyait pas, et elle lui écrivait sans cesse sous le petit nom de
+_Morley_. Elle appelait Sarah _Freeman_ (l'homme libre), allusion à
+son parti et à l'énergie de son caractère.
+
+Les amitiés passionnées de femmes sont, on l'a vu, un caractère de ce
+siècle. L'amour des hommes était si peu de chose! Les emportées s'y
+jetaient avec scandale, virilement, comme la fameuse Christine de
+Suède. Les dévotes, avec une certaine onction féminine, comme les deux
+reines d'Angleterre, celle de Londres et celle de Saint-Germain (la
+seconde pour une Italienne). Mais cette bien-aimée Sarah abusait
+cruellement de son ascendant masculin. C'était un politique en jupes,
+espion des whigs et lieutenant des Marlborough, qui leur livrait la
+reine dans son plus secret intérieur. Si elle avait soupiré pour la
+paix, si elle avait pleuré au souvenir de sa famille, on le savait, et
+d'autant plus on la traînait dans la voie de la guerre.
+
+Tant que Louis XIV fut vraiment redoutable, avant Blenheim, Ramillies
+et Turin, la guerre était le droit de l'Angleterre. Mais quand il
+baissa tellement, qu'il offrit l'Italie, quand il offrit l'Espagne
+même, il était insensé que les whigs s'acharnassent pour grandir
+l'Autrichien, pour en faire un Louis XIV. Ils se disaient le parti
+patriote, et patriotiquement gagnaient de toute manière. Ils
+engraissaient par la bourse et la banque, en écrasant d'impôts
+l'agriculture, ruinant le commerce, la marine marchande, partout en
+proie à nos corsaires. Pendant que leur poète Addison écrivait
+_Caton_ à leur gloire, leur chef Marlborough s'arrondissait et se
+faisait tout d'or. Il gagnait par les fournitures, gagnait par les
+troupes incomplètes, recevait pension des rois, des juifs de Londres.
+Peu à peu cependant, les offres de la France augmentant, il devenait
+clair qu'on ne voulait plus rien dans la guerre que remplir ses
+poches. Comment cette effrontée Sarah soutenait-elle près de la reine
+une si honteuse situation? Par des moyens honteux certainement, par
+tout ce qui pouvait obscurcir, affaiblir, ce très-faible esprit.
+
+Le croissant ascendant du parti whig qui gouverna dans le XVIIIe
+siècle, le souvenir des victoires de Marlborough ont protégé Sarah, et
+l'ont grandie. Si on la fait criminelle, on la pose en lady Macbeth,
+digne, altière dans le crime. À l'en croire elle-même, elle aurait
+tout emporté de haute lutte par l'ascendant d'une âme forte sur une
+faible. Elle n'eût rompu avec la reine que par mépris de sa
+dépravation. Le contraire est bien plus probable. Sarah est si souvent
+menteuse dans ce qu'elle a écrit, qu'elle doit mentir ici encore. Anne
+était une douce personne, honnête et pieuse, triste, ennuyée,
+maussade, une sotte peut-être, qui, par pudeur, se défendit fort mal
+des accusations impudiques d'une femme qui ne rougissait pas. Mais, à
+les regarder toutes deux, Anne et Sarah, l'histoire (sous serment)
+jurerait: «La coupable, c'est celle-ci.»
+
+Elle tenait la reine dans ses mains, dans cette demi-séquestration où
+nous avons vu en Espagne Philippe V. Une personne, ainsi captive, est
+bien peu responsable. Elle reçoit, subit tout du dehors, même ses
+vices. Anne, avec sa vie de recluse, d'esclave toujours contrariée,
+était sur la pente générale alors; elle aimait les spiritueux, buvait
+l'oubli. Sarah, qui pour cela l'insulta plus tard, y trouvait fort son
+compte. Dans l'éblouissement, les pesanteurs de tête, le vertige d'un
+tel état, les signatures passaient bien aisément.
+
+La confidence de cette misère lui donnait une grande prise. C'est un
+triste côté de la nature humaine qu'une faible personne aime plus
+celle qui voit ses hontes de nature ou de vice, ces choses humiliantes
+ou ridicules dont on demande pardon. L'enfant aime qui le souffre, le
+gâte, sa bonne ou sa nourrice. La demi-ivresse est une enfance. Elle
+tourne volontiers à l'attendrissement. Anne, tendre d'elle-même, en
+ces moments de défaillance où l'on est à discrétion, servie, soutenue
+par Sarah, avait pour elle des élans et des larmes, qu'on eût crues
+des larmes d'amour. Fort loin des désordres du temps, ignorante des
+moeurs qu'indiquent les sonnets de Shakespeare, elle se défiait peu,
+suivait l'instinct aveugle. Sa vie avait été abstinente, ajournée.
+D'autant plus aisément les mauvaises fées pouvaient agir, l'ivresse et
+l'ivresse du sang, enfin les ruses caressantes qui sans nul doute ne
+furent pas épargnées pour tirer des gages solides. Si la pauvre folle
+en venait à écrire ces folies, si Sarah avait d'elle des lettres
+ridicules, elle devenait maîtresse absolue. Les rôles étaient changés.
+Anne était sa servante, et Sarah la foulait aux pieds.
+
+Sarah avait été élevée avec la reine, donc n'était pas très-jeune, et
+elle n'était pas précisément belle. C'était une petite femme, à traits
+fins, délicats, dans un contraste singulier avec sa langue aiguë, sa
+piquante énergie. Si sa riche chevelure, à flots voluptueux, n'eût eu
+un effet féminin, elle eût tenu beaucoup du jeune homme. Et
+certainement elle était plus qu'une femme. Sa violence, sa force
+impérieuse, donnaient du prix à des moments plus doux. C'était un
+maître, et d'autant plus aimé, pour peu qu'il mollît et fît grâce.
+Mais cela, sans témoin. En public, elle commandait, grondait et
+corrigeait la reine.
+
+Elle avait donné à Sarah, on peut dire, l'extrême confiance
+d'habitudes et de privautés, en la faisant Maîtresse de la garde-robe.
+Place analogue à celle de la _Camerera mayor_ d'Espagne. C'était la
+royauté de l'intérieur le plus intime, l'entrée aux heures cachées,
+aux moments impossibles. Les reines et rois, toujours sous les yeux du
+public, n'avaient nulle autre retraite (la duchesse de Bourgogne, plus
+tard le petit Louis XV, s'y cachaient pour pleurer). Moins de mystère,
+du reste, en France, Espagne ou Italie, où on ne s'enfermait guère.
+Mais en Angleterre, tout fermé. L'heureuse favorite, admise à cet
+asile, le témoin unique et chéri pour qui on ne se gardait plus,
+tenait la personne même.
+
+Sarah avait bien plus que la princesse des Ursins, ayant la clef et le
+verrou, le sanctuaire où la prude timide laissait la pruderie,
+mollissait tout à fait. Sortant de là, émue, sous un reste d'ivresse,
+elle achevait de délirer, et elle écrivait à Sarah bien plus peut-être
+qu'elle n'eût osé lui dire. C'est ce que voulait la perfide. Loin de
+la redresser doucement et d'anéantir ces billets, elle les gardait
+comme menace permanente, comme arme, pour la perdre au besoin.
+
+Dès lors, elle la ménagea peu, la traita comme un mari dur traite une
+femme de cinquante ans, trop tendre. Non-seulement elle la faisait
+taire, lui imposait le silence, mais elle signalait son vice, la
+dévoilait cruellement, comme Cham fit à Noé. Un jour, à un office
+solennel à Saint-Paul, elle lui donna ses gants à tenir, ce que fit la
+reine avec soumission. Puis, les lui reprenant, elle se détourna
+insolemment comme pour éviter son haleine. Anne eût pleuré, et c'eût
+été tout, si, en particulier, Sarah l'avait dédommagée; mais c'était
+le contraire. L'assiduité lui pesait. Elle crut pouvoir sans danger
+l'occuper, l'amuser, en plaçant auprès d'elle sa propre cousine, jeune
+femme agréable, lady Masham, «pour le service de la chambre à
+coucher.» Celle-ci était modeste, intéressante. Elle était pauvre. Son
+père, bon négociant, s'était ruiné. Mariée, elle était veuve, n'ayant
+qu'un mari nul, de forme et de cérémonie. La reine la trouva fort
+douce, aussi obéissante que Sarah était insolente. De plus, elle avait
+justement les opinions de la reine, du torysme anglican. Elle ne
+parlait que de la paix.
+
+Les deux femmes s'attendrirent ensemble sur les misères de la guerre,
+le désolant état de l'Europe. Anne sut peu à peu bien des choses
+qu'elle ignorait. Elle sut que l'Empereur, la Hollande, faisaient peu
+et ne payaient rien, donc que tout retombait sur l'Angleterre, qui
+seule payait le massacre annuel, pour l'élévation de l'Autriche et le
+profit de Marlborough. Le bon coeur de la reine se souleva. Sa
+conscience s'ouvrit, et elle y vit ce jour terrible, que d'elle
+primitivement, de sa signature, de sa main, dérivaient tous ces
+maux,--d'elle captive, d'elle esclave de deux vices, épouse dégradée
+de ce demi-mari qui l'avilissait en public.
+
+Mais, d'autre part, la pauvre femme se voyait seule. Ce démon tenait
+tout. Le Parlement, l'armée, toutes les places depuis longtemps
+étaient dans la main sanglante de Marlborough et de Sarah: «Et mon
+honneur aussi!» pouvait dire Anne. Car, dans la figure aigre et sombre
+de son tyran, elle lisait: «Je te perdrai quand je voudrai!»
+
+La honte, la pudeur est forte chez la femme, bien forte chez la femme
+anglaise. Pour telle misère, fort innocente, elle pâlit, frémit. On a
+tort de rire ou douter. Elles sont telles, en effet. Qu'était-ce donc,
+grand Dieu! pour la reine Anne d'être violemment découverte en cette
+honte d'intérieur, qu'elle avait peu sentie à travers certaines
+fumées, mais qui maintenant lui semblait si fangeuse!... _La reine_,
+en Angleterre, c'est un être de religion, une divinité politique. Et
+cette divinité, on allait la moquer aux cafés, la chanter aux
+tavernes, aux carrefours, la traîner aux ruisseaux... Plutôt mourir.
+Nul doute que telle n'ait été sa pensée.
+
+Entre la peur et la pitié, la conscience, la peur l'emportait.
+
+Les hommes dominent leur bonté fort aisément et l'étouffent au besoin.
+Mais dans le coeur des femmes, la pitié est souvent une passion
+souveraine et la bonté une douleur à laquelle elles ne savent
+résister. Deux choses paraissent avoir emporté la reine Anne, vaincu
+la peur et la pudeur qui lui liaient les mains.
+
+Elle sut l'épouvantable horreur de notre année 1709 et la grande
+boucherie du siècle, Malplaquet.
+
+Elle sut la dernière négociation de Louis XIV en Hollande au printemps
+de 1710. Elle en eut honte et douleur pour les rois.
+
+Ce ne sont pas les femmes seulement, ce sont les hommes et les plus
+durs, du plus ferme courage, qui pleureront au souvenir de la patience
+et de la douceur de nos pères dans ces extrémités funèbres.
+
+Les fourbes qui menaient la guerre et qui venaient de refuser les
+offres illimitées du roi, espéraient retrouver l'aventure de Blenheim.
+Ils avaient 130,000 hommes de vieilles troupes, et Villars 90,000, en
+partie de recrues. Avec ce surplus énorme de 40,000 hommes, avec des
+masses de soldats aguerris contre des corps boiteux complétés par des
+paysans, ils étaient sûrs de tout, et cependant, ils essayèrent la
+tromperie, les pourparlers qui à Blenheim avaient détrempé les
+courages. Villars, qui avait entassé dans Mons ses malades
+innombrables, couvrait cette ville dans une position assez forte, un
+croissant dont les pointes étaient gardées de bois. Sa malheureuse
+armée, retardée par les vivres, avait marché la nuit, et s'était à la
+hâte fortifiée d'abatis, de petits retranchements.
+
+Les Hollandais hésitaient d'attaquer. Eugène le voulait. Marlborough
+envoya d'abord des promeneurs qui vinrent causer et regarder. La vue
+de ces gens bien nourris, bien vêtus, était une tentation. Les nôtres,
+en guenilles, sentaient d'autant mieux leur misère. Le rouge Anglais
+et le lourd Hollandais semblaient une risée de leurs tristes figures,
+de leurs bras maigres, faibles pour lever le fusil. Ces promeneurs
+inoffensifs furent bien reçus des nôtres. Ils avaient l'air de dire:
+«Pourquoi se battre? arrangeons-nous.»
+
+Ils firent venir aussi leurs officiers, et enfin l'homme important,
+dirigeant, de l'armée anglaise, le factotum de Marlborough, le rusé
+Cadogan, qui, tout en observant nos positions et nos défenses,
+s'adressa à un de nos généraux, l'Italien Albergotti. On parla de
+paix, on regretta que Villars ne fût pas là pour en parler. De sorte
+que ce mot fatal de _paix_ circulait de rang en rang, l'espoir aussi,
+l'idée qu'entre braves gens on pouvait s'entendre. Voilà qu'on
+s'attendrit là-dessus; on est amis déjà, on s'embrasse sans se
+connaître. Villars vit le danger. Mais ces Anglais nous aimaient tant
+qu'ils ne voulaient pas se retirer. Pour en venir à bout, il fit tirer
+des coups en l'air.
+
+S'ils n'avaient pu débaucher nos soldats, du moins ils s'en allaient
+instruits. Quelques dessinateurs avaient eu le temps de saisir les
+profils de nos défenses; on voyait les jours, les endroits où leur
+canon pouvait nous entamer, où leurs grosses masses se jetteraient
+pour nous écraser de leur nombre. Ils virent que le centre était
+faible, et qu'en portant la grande attaque sur la droite, ils
+forceraient Villars à affaiblir encore le centre pour secourir cette
+droite.
+
+Ils virent supérieurement le matériel, point du tout le moral.
+L'impatience des souffrances, la bataille retardée deux jours, ce
+parlage inutile et ces embrassements de Judas, avaient donné à nos
+soldats une violente irritation, une sombre et terrible fureur.
+Villars, passant devant les lignes, vit des morceaux de pain à terre
+qu'ils avaient jetés. Ils ne voulaient plus manger, mais le sang de
+leurs ennemis.
+
+L'expérience s'en fit par les mercenaires de Hollande. Ils vinrent
+faire contre notre gauche l'attaque secondaire pendant que les Anglais
+faisaient la principale à droite. Ces soldats allemands étaient menés
+par de vrais Hollandais, capitaines orangistes, et par le petit
+prince, neveu de Guillaume III; ils voulaient lui faire gagner sa
+princerie avec du sang allemand, lui faire planter le drapeau jaune
+sur les lignes françaises. On les laissa venir à bout portant, et là
+les grasses légions, mitraillées, fusillées, lardées, fondirent et
+disparurent. Le recul du drapeau tuait la maison d'Orange. Les pauvres
+diables de soldats achetés, ne refusèrent pas, gagnèrent leur argent.
+Ils furent ramenés trois fois par ces furieux orangistes. En un
+moment, les nôtres firent un tas de douze mille morts.
+
+Notre droite, moins heureuse devant l'épaisse armée anglaise, avait
+faibli. Villars, pour la sauver, prit des troupes au centre; il
+chargeait à leur tête, quand un coup de feu lui brisa le genou. On
+l'emporta évanoui. Heureusement, le vieux Boufflers, qui était venu
+généreusement l'aider et qui déjà avait eu ce succès de la gauche,
+accourt au centre. Déjà il était percé par Eugène. Succès facile avec
+ses nombres énormes. Eugène jeta là trente mille hommes qu'il avait de
+trop. Boufflers avait de son côté toute la cavalerie française qui
+n'avait pas donné encore. Il chargea, rechargea, je ne sais combien de
+fois. Tout restait incertain, lorsque Marlborough vint établir une
+batterie qui mettait notre cavalerie entre deux feux. Cela décida la
+retraite. Boufflers la fit lentement avec une moitié de l'armée.
+L'autre moitié rejoignit bientôt.
+
+Comment les alliés, les prétendus vainqueurs, ne profitèrent-ils pas
+de cette séparation? C'est qu'ils n'en pouvaient plus. Les nôtres
+voulaient combattre encore. On ne leur laissa rien que cet horrible
+champ à nettoyer. L'homme le plus véridique, le modeste Boufflers, dit
+qu'ils eurent environ _vingt mille morts_, et les Français sept mille.
+
+Rien ne manquait à la laideur de l'événement. Il était inutile,
+puisque la France offrait tout. Il fut taché de trahison, fatal aux
+alliés, qui n'en tirèrent que Mons, qui, plus nombreux que nous d'un
+tiers, perdirent trois fois plus que nous. Ils purent sonner les
+cloches, mais les cloches des morts.
+
+Même succès sur la frontière. Entrés par trois côtés, Allemands,
+Autrichiens, Savoyards, se donnaient rendez-vous à Lyon. La partie fut
+manquée. Les premiers qui parurent, les Allemands, furent jetés dans
+le Rhin. On commençait à voir qu'on n'entrait pas impunément en
+France. Marlborough avouait lui-même que les Français ne se battaient
+pas mal, «quand ils étaient bien conduits.» À Malplaquet, ils ne
+furent pas conduits; Villars fut blessé tout d'abord, et vers la fin
+Boufflers, dans ses brillantes charges, négligea d'appeler à lui sa
+droite, qui était alors disponible et aurait donné la victoire. Ainsi
+manquèrent les généraux. Tout se fit par l'élan et l'obstination du
+soldat. Il y avait donc une France, on l'avait vu, senti, mais une
+France à bout de ressource. L'hiver, Desmarets descendit aux hontes
+dernières. Il ne payait qu'en rentes les sommes exigibles. Celui qui
+attendait cent francs, en touchait cinq, plus un papier de 5 pour 100.
+C'est la dérision du _consolidé_, solidement fondé sur la banqueroute
+prochaine. Éperdu de détresse, il en était à voler des dépôts, à
+brocanter des grâces; pour argent, il amnistiait les dilapidateurs de
+la marine; il innocentait les faussaires. Les jeunes arbres des forêts
+royales, l'avenir, l'espérance, il les coupait, les vendait à bas
+prix.
+
+Dans ce Versailles doré, sous les triomphants plafonds de Lebrun,
+l'Europe voyait un mendiant, pauvre diable en faillite, débiteur
+insolvable. Aux négociations que le roi ouvrit au printemps, quand il
+offrit de l'argent pour la guerre qu'on faisait à son petit-fils, les
+Hollandais se mirent à rire, et demandèrent où seraient les sûretés,
+quels seraient les banquiers qui répondraient pour un homme tellement
+ruiné. Nos négociateurs, Uxelles et Polignac, répondaient
+sérieusement, nommaient telles solides maisons. Mais les Hollandais
+prolongeaient cruellement la facétie, disant: «Si ces banquiers
+faisaient faillite eux-mêmes...?»
+
+De telles risées portent malheur. On trouva partout odieuse la
+conduite d'Heinsius. Il voulait seulement pouvoir dire au parti de la
+paix: «Vous le voyez, je négocie.» Il appelait nos négociateurs, et en
+même temps, par tous les genres d'affronts, il tâchait d'irriter,
+d'exaspérer. On lui avait envoyé les deux hommes les plus endurants du
+royaume, décidés à sourire à chaque soufflet. L'un, le bel abbé
+Polignac, dispensé (comme prêtre) d'avoir du coeur. L'autre, Uxelles,
+un bas courtisan. Ils étonnèrent l'Europe de leur martyre
+diplomatique.
+
+On ne voulait pas seulement qu'ils débarquassent (mars 1710). Puis on
+ne leur permit de séjour que Gertruydemberg, petite citadelle noyée,
+et on les logea dans un trou. Encore, durent-ils se déguiser, Polignac
+en laïque, d'Uxelles quitter son habit militaire. On les tint là comme
+en prison, avec si peu d'égards, qu'on leur ouvrait leurs lettres et
+qu'on les leur donnait ouvertes. On traînait le plus qu'on pouvait;
+chaque proposition mettait dix jours pour aller à la Haye.
+
+Qu'imposait-on? que voulait-on? on ne daignait le dire. Le roi, après
+tant de choses offertes, offrait encore l'Alsace, il offrait de
+démolir Dunkerque de ses mains; il offrait cette chose déshonorante de
+faire une guerre d'argent à son petit-fils, de payer l'exécution de sa
+ruine. Que voulait-on? tantôt c'était Metz, les trois évêchés, tantôt
+la Franche-Comté. Pourquoi pas la Bourgogne? pourquoi pas Lyon? Jadis
+il a dépendu de l'Empire. Bref, on ne voulait rien.
+
+Eugène avait en poche un plan dressé, signé par lui, du démembrement
+de la France (Duclos l'a vu). C'était là son roman, et il s'y
+obstinait en furieux. Fort sottement les Hollandais se faisaient ses
+organes, disaient les choses folles qui devaient rompre tout et
+rouvrir le champ aux armées. Le roi consentant à payer ceux qui
+chassaient son petit-fils: «Non, ce n'est pas cela, dirent-ils. Il
+faut que _seul_ il le chasse lui-même, et en deux mois.--Mais, disait
+Polignac, Philippe V tient toute l'Espagne, moins Barcelone. Comment
+le faire partir de là, si vous ne lui donnez au moins la Sicile?
+Est-il possible que le roi fasse en deux mois la conquête de l'Espagne
+et des Indes?--Eh bien! la guerre sera possible; nous allons la
+recommencer.»
+
+C'était assez et c'était trop. Polignac publia par une lettre dans
+tous les journaux les offres excessives du roi, les insolences
+incroyables des Hollandais, le détail désolant de cette bastonnade
+diplomatique. Triste publicité, dont les coeurs furent touchés
+pourtant. Un grand revirement avait lieu en Angleterre. Trois partis,
+sans s'entendre, agirent pour faire sauter les whigs:
+
+1º Les amis de la paix. C'était presque tout le monde, la masse
+immense qui souffrait de la guerre. Agriculture, commerce, marine
+marchande, immolés par la banque, la bourse et les agioteurs;
+
+2º Ce qu'on peut appeler les amis de la France. Je ne parle pas des
+vieux jacobites, je parle du petit parti, très-puissant et
+très-influent des gens d'esprit qui admiraient, aimaient notre
+littérature, les moeurs faciles, les modes de France. Groupe brillant
+de libres-penseurs, qui nous dut son élan, et nous le rendit bien. Ils
+n'influèrent pas peu sur Montesquieu et sur Voltaire.
+
+3º Mais la coalition qui se faisait contre les whigs avait besoin
+d'agir dans une forme identique, de prendre unité, force, dans quelque
+grand mouvement. En Angleterre, les choses politiques prennent souvent
+l'aspect religieux. Ce fut l'anglicanisme qui fournit cette force,
+cette apparence populaire. On attaqua les whigs par un côté
+certainement imprévu, leur tolérance (indifférence en matière
+religieuse). Un furieux anglican, Sacheverel, déchaîna toutes les
+langues. Il dénonça, piloria, en chaire, les chefs des whigs. Il
+prêcha pour le droit des rois et contre la Révolution.
+Applaudissements unanimes. Chacun trouva commode de placer ses griefs,
+financiers, politiques, sous ce masque de réaction. Sacheverel,
+poursuivi, condamné, n'en fut que plus populaire. Les dames eurent son
+portrait sur les bagues et les éventails. Nul n'y prit intérêt plus
+que la reine. Elle assista secrètement au procès. Elle attendait de là
+son émancipation. Chose bizarre, mais vraie. La véhémence fanatique,
+intolérante, absolutiste, de Sacheverel, travaillait pour la liberté,
+battant en brèche le parti de la guerre, les Catons de la Bourse, les
+spéculateurs en carnage.
+
+L'Angleterre était traînée par eux au rebours de sa volonté dans cette
+guerre éternelle. La reine n'osait même soupirer. On la tenait
+tellement captive et si étroitement séquestrée, que Sarah ne lui
+laissait pas seulement porter du vin à une domestique malade. L'ayant
+surprise ainsi en flagrant délit de charité, elle lui fit une scène
+effroyable. Anne voulut s'échapper, mais elle la retint, s'adossa à la
+porte, la força d'entendre, une bonne heure, cent choses abominables.
+Elle parlait si haut, qu'au-dessous, les domestiques entendaient
+tout. Anne, prisonnière, tête basse, écoutait malgré elle, perdue de
+honte et de rougeur.
+
+Et il n'en fut nulle autre chose. La reine avala cela. Contre Sarah,
+elle n'avait d'armes que la fuite. Six mois après, autre mortelle
+injure. Marlborough devant être parrain d'une fille qu'on voulait
+nommer Anne: «Je ne le souffrirai pas, dit la furie, si elle doit
+porter le nom de cette p...» Le mot court, on en rit, Anne s'enfuit,
+va se cacher à son château de Kensington. Sarah l'y poursuit et nie
+tout. Elle l'aurait ramenée en laisse, si la nouvelle amie (selon
+toute apparence) n'eût été là, invisible et présente. Anne n'osa lui
+désobéir en obéissant à Sarah. J'explique ainsi sa fermeté. Les pleurs
+menaçants de Sarah furent inutiles. Anne resta de glace. Ayant une
+fois résisté, elle se trouva plus brave. On lui fit faire le pas
+décisif, de commencer à modifier le ministère.
+
+On y alla tout doucement. On changea les ministres un à un, pour tâter
+l'opinion. On réserva Marlborough. À l'entrée de la campagne, on
+n'osait lui ôter les armées. Qu'eût-on dit au moindre revers? Les
+ministres tories, l'adroit Harley et le spirituel Bolingbroke, se
+tinrent en observation, l'oeil sur leur ennemi, ne faisant rien et le
+regardant faire.
+
+Il ne fit rien du tout,--que prendre de petites villes. Et en même
+temps Stanhope, autre général whig, éprouvait en Espagne la plus
+sanglante défaite. Cette année 1710 fut étonnante en changements
+rapides et romanesques. Les Autrichiens et les Anglais sont vainqueurs
+d'abord. Philippe V fuit de Madrid. Mais il a l'Espagne pour lui, et
+la France lui envoie Vendôme. L'archiduc fuit à son tour. Vendôme, à
+Villaviciosa, trouve les alliés séparés. Par le coup le plus
+hasardeux, il force les Anglais dans une petite ville, puis bat les
+Autrichiens. Ceux-ci ont à jamais perdu la partie. L'Europe voit la
+question d'Espagne décidée. Celle d'Angleterre l'est aussi. Les whigs
+perdent l'espoir de remonter.
+
+Une chance unique leur restait. Une surprise pouvait leur rendre le
+palais et la reine elle-même peut-être. Chassés par-devant de
+Saint-James, ils auraient pu tenter de revenir par les derrières. Anne
+était une femme faible, tendre, timide, qui aisément s'éblouissait.
+Sarah avait toujours les clefs du plus secret appartement. L'obstacle
+unique peut-être et le vrai était son orgueil. Mais son mari, plus
+corrompu encore, ayant à craindre pour ses vols, n'aurait-il pu la
+plier jusque-là, la pousser à cette porte? On savait les moments où
+Anne avait peu de défense. N'eût-elle pas été embarrassée si tout à
+coup elle avait vu Sarah repentante lui baiser les pieds? N'eût-elle
+pas été émue de voir la fierté même joindre les mains, vaincue, rendue
+à discrétion, implorant d'elle, non sa grâce, mais son châtiment? Qui
+châtie n'en aime que plus. La reine eût bien pu s'attendrir, et la
+rusée, pour un moment de honte, se serait retrouvée maîtresse.
+
+Les tories n'eurent point de repos que la dangereuse porte ne fût
+fermée, que Sarah ne rendît la clef. Elle fit une résistance
+désespérée, sentant que c'était tout. Il le fallait pourtant. Furieuse
+alors, elle se mit à courir Londres de maison en maison, criant
+qu'elle publierait les lettres d'Anne, contant toute chose secrète,
+dévoilant (l'impudique) les tristes nudités de sa maîtresse,
+exagérant, noircissant, salissant.
+
+Elle mêlait à cela une calomnie meurtrière. Elle disait à l'oreille
+que le Prétendant naguère avait été dans Londres, qu'Anne l'avait fait
+venir, l'avait vu, embrassé, qu'elle était vendue à la France, aux
+papistes, etc.
+
+Terrible accusation en Angleterre. Qu'on se rappelle tant de lugubres
+souvenirs, la furieuse explosion antipapiste qui eut lieu par trois
+fois, et sous Élisabeth, et sous Jacques Ier, enfin par Titus Oatès.
+Avec un morceau de drap rouge, on rend un taureau fou. Et l'Angleterre
+aussi, avec ces vieilles lueurs de la conspiration des poudres. Que la
+réaction wigh se fît sous Anne, on aurait eu, au lieu du procès de
+Marlborough, le procès de la reine, et sa tendre amie eût refait pour
+elle l'échafaud de Charles Ier.
+
+Elle fût morte de peur, cette femme craintive, si elle eût su son
+frère dans Londres. Ses ministres frémissaient à l'idée seule
+d'entamer des négociations avec la France. Il y avait peine de mort.
+Personne n'osait donner aux whigs une telle occasion, et nul
+n'attachait le grelot.
+
+On avisa dans un grenier de Londres un quidam, homme de peu, rien
+qu'un _homme mortel_, comme dit Shakspeare. C'était un abbé Gautier.
+On lui fit passer le détroit, d'Angleterre en Flandre. C'était la fin
+de janvier 1711. Gautier arrive à Versailles chez Torcy: «Voulez-vous
+de la paix?» dit-il. «C'était demander, dit Torcy, au mourant s'il
+voudrait guérir.»
+
+Les Anglais offraient de négocier en Hollande. Le roi les étonna en
+leur disant qu'il aimait mieux négocier en Angleterre. Il leur donna
+cette grande situation d'arbitres de la paix, leur transmit le sceptre
+du monde.
+
+Cela enhardit les tories. Ils pensèrent que si l'Angleterre recevait
+des Français eux-mêmes la royauté du commerce et des mers, elle leur
+pardonnerait d'avoir oublié la loi. Ils envoyèrent cette fois un
+Anglais, le poète Prior, ex-garçon de taverne, hardi et plein
+d'esprit, qui savait la France à merveille. Mais d'abord il demandait
+tant qu'on était effrayé. On laissa la campagne s'ouvrir. Elle n'eut
+pas grand résultat. Marlborough s'y enterra (dans l'or). Il ne fit
+rien, gagna beaucoup; il se sentait descendre, et se hâtait de faire
+sa main. Pour une petite ville qu'il prit, dans tout l'été, il se
+trouva avoir mangé deux cent millions.
+
+Anne se hasarda enfin à recevoir un Français, le Normand Ménager,
+habile homme, avocat et négociant. Elle craignait beaucoup. Ménager
+logea près Saint-James, chez une sage-femme, et il ne sortait que la
+nuit pour conférer avec les ministres. En bonne femme, et femme de
+ménage, la reine s'occupa fort de lui, chargea Gautier d'en avoir soin
+et de le régaler pour elle.
+
+Du premier coup, grande difficulté. Les tories disaient qu'il fallait
+satisfaire l'Angleterre d'abord, et remettre à la paix générale les
+intérêts de la France. «Quelle garantie, si vous n'écrivez rien? leur
+disait Ménager.--Notre parole et celle de la reine, notre fortune et
+notre vie.» Louis XIV fit dire qu'une telle garantie suffisait. Les
+Anglais furent saisis de joie. Harley retint Ménager à souper, et,
+renvoyant les domestiques, il but «au roi de France, au meilleur ami
+de la reine.» (Septembre 1711.)
+
+On ne pouvait être difficile.
+
+Les tories, en péril, toujours en vue de leur procès futur qu'on leur
+ferait pour avoir fait la paix, étaient forcés d'être exigeants.
+
+Premier point capital pour les couvrir d'avance: _la France renvoie le
+Prétendant_;
+
+2º La France détruit Dunkerque, le grand nid des corsaires. Elle livre
+Terre-Neuve (sauf un petit débarquement), Terre-Neuve, la pépinière de
+ses matelots, qui occupait quarante mille pêcheurs;
+
+3º Elle donne libéralement ce qui est à l'Espagne, Gibraltar,
+Port-Mahon, la douane de Cadix, le monopole de la traite des nègres.
+
+Enfin tout fut signé. Notre ami Bolingbroke mena le Français à
+Windsor, où la reine l'attendait. C'était la nuit, l'automne (6
+octobre 1711). La reine aussi, comme les feuilles, avait pâli. Elle
+était loin dans son automne, malade, et elle ne dura guère. La scène
+fut touchante.
+
+Elle était heureuse de préparer la paix avant sa mort. Elle dit à
+Ménager avec bonté qu'elle haïssait la guerre, le sang, qu'elle le
+priait de présenter ses amitiés au roi de France. Peu après, Harley
+l'ayant rencontré, lui prit les mains et dit avec effusion: «De deux
+nations n'en faisons qu'une, une seule nation d'amis.»
+
+Grande parole dont tout coeur humain reste touché. Elle est féconde
+d'avenir. Elle portait bien moins sur le traité (nécessaire et dur)
+que sur l'autre lien qui rattacha les deux peuples. Je parle de ce
+pont sublime de la libre pensée et de la nouvelle foi philosophique,
+victorieuse de deux fanatismes, qui fut jeté sur le détroit.
+
+Le traité fut hardiment publié.
+
+Aux criailleries des Hollandais et Autrichiens, on répondit qu'ils
+n'avaient aucun droit, n'ayant rien fait de ce qu'ils avaient promis.
+Ils n'eurent plus de ressources qu'à conspirer contre la reine.
+L'agent même de son successeur, l'électeur de Hanovre, celui de la
+Hollande, l'ambassadeur d'Autriche, conféraient la nuit, débattaient
+des propositions violentes, cruellement révolutionnaires.
+
+Harley savait tout heure par heure. Il le leur dit, et chassa
+l'Autrichien en lui disant: «Vous êtes déshonoré... La reine eût dû
+vous faire sortir, mais par les fenêtres.» Il dit au Hollandais: «Vous
+êtes un incendiaire.»
+
+Enfin, l'exécution fut achevée, comme il fallait, sur le dos de
+Marlborough, de l'illustre fripon qui si longtemps avait tripoté dans
+le sang. On arracha l'orgueilleux oripeau qui le couvrait, et l'on
+saisit quelques-uns de ses vols: le brocantage et le filoutage que
+depuis si longtemps il faisait sur l'Europe, spécialement sur
+l'aveugle Angleterre. Un des articles montait à dix millions. En un
+seul, il put s'excuser, mais pour le reste, rien. Il en fut quitte
+pour partir, flétri. Non pas en tout. Il y avait trop de complices.
+
+La principale, Sarah, qui seule avait rendu cela possible, par la
+servitude de la reine, au lieu d'être fouettée à Newgate, comme elle
+l'avait si bien gagné, alla, riche, trôner en Europe, et dans la
+France même, qu'elle avait égorgée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+RUINE DE LA NOBLESSE--RUINE DU CLERGÉ--MORT DU DUC DE BOURGOGNE
+
+1710-1712
+
+
+Il est grand temps que tout ceci finisse. On vieillirait à user ce
+vieux monde, qui, par delà toute raison, prolonge sa décrépitude. Tout
+est fini. Qu'en faire? Pas une idée ne sortira de là. Ce sont de ces
+moments (pour parler comme Luther) où Dieu s'ennuie du jeu, et jette
+les cartes sous la table.
+
+Les cartes, ce sont les rois, les reines et les valets. Tout cela va
+disparaître en deux ou trois années. L'Empereur d'abord, ce qui fait
+empereur son frère Charles, prétendant d'Espagne (et cela finira à la
+longue la guerre). Puis, presque à la fois la reine Anne, le duc, la
+duchesse de Bourgogne, et je ne sais combien d'autres princes en
+Europe.
+
+En tête de ces morts, nommons les deux grands morts, non pas des
+hommes, mais des classes entières. La noblesse, le clergé périssent,
+dévoilés et déshonorés, elle par l'enquête du _Dixième_, lui par
+l'_Unigenitus_. La noblesse apparaît, ruinée de fortune et de coeur,
+vivant de honteuse industrie. Le clergé, dans sa folle bulle, condamne
+à la fois le dogme chrétien, l'esprit anti-chrétien. Il rejette le
+passé, l'avenir, s'assoit entre eux dans le néant.
+
+C'eût été bien dommage que l'invasion eût réussi. Si l'étranger fût
+venu donner le dernier coup à la vieille machine, on n'eût pas vu
+combien elle était pourrie en dessous, on ne l'aurait pas vue
+s'affaisser d'elle-même.
+
+En septembre 1710, lorsque Desmarets aux abois revint aux grands
+expédients repoussés en 1708, quand il proposa d'ajouter à tous les
+impôts le _Dixième sur le revenu_, qui devait atteindre tout le monde,
+le clergé et la noblesse, on calma les scrupules du roi en lui disant
+que le clergé s'en tirerait par un abonnement médiocre, et que la
+noblesse, recevant de ses dons plus que ce dixième, elle en
+souffrirait peu. On pouvait ajouter que les gens en crédit se feraient
+exempter, ne payaient guère. C'est ce qui arriva. Ce gigantesque impôt
+ne donna par an que vingt-cinq millions.
+
+Ce qu'il donna, ce fut la connaissance que les commis (et par eux tout
+le monde) eurent des affaires de la noblesse, le jour effrayant et
+subit qui se fit dans cet égout. Ces commis ne respectèrent rien. Pour
+s'exempter ou se faire alléger, il fallut leur montrer le fond du
+fonds. Saint-Simon est révolté de leur royauté insolente, de leur
+curiosité effrontée. «Un rat de cave, dit-il, fut plus roi que Louis
+le Grand.»
+
+Que fit-il donc, ce rat de cave, et quel fut ce martyre qu'endura la
+noblesse? Le grand seigneur le dit en termes vagues, forts, mais
+obscurs. On voit qu'il aurait trop souffert de s'expliquer. «_Il
+fallut faire toucher ses plaies_,» produire au grand jour «_les
+turpitudes domestiques_,» subir «cette lampe portée sur _les parties
+honteuses_» qui frémissaient d'être montrées.
+
+Que veut-il dire? Voici ce que l'on vit.
+
+La noblesse, généralement expropriée, ruinée, ne vit plus alors que de
+hasards, d'expédients, jeu, mendicité, vente effrontée du crédit qu'on
+n'a pas, sales associations avec les financiers, servage des hommes
+d'argent.
+
+Ceux-ci, robins, commis, traitants, hommes de travail et d'industrie
+(le plus souvent mauvaise, il faut le dire), avaient secrètement
+acquis le bien du monde oisif. S'ils laissaient celui-ci subsister,
+c'était uniquement pour l'exploiter près de la cour. Il ne vivait
+qu'en l'air, dans l'ombre de lui-même. Il figurait, mais n'était plus.
+
+Entre ces faux propriétaires et les vrais qui daignaient leur laisser
+leurs titres encore, on vit les plus honteuses, les plus dégradantes
+transactions. La finance, longtemps plumée par la noblesse, prenait
+bien sa revanche. Elle se laissait bien moins endormir par des
+mariages. Georges Dandin, devenu Turcaret, défendait mieux son coffre.
+De là les désespoirs, les fureurs, les poisons, du temps de la
+Brinvilliers et de la Voisin.
+
+Les hommes, plus légers, joueurs et parasites, sautant d'un pied sur
+l'autre, prenaient mieux leur parti. Mais les femmes, plutôt que de
+baisser, faisaient tout, aimaient mieux périr. Elles défendaient
+jusqu'au bout l'apparence, le titre, qui les soutenaient à la cour, à
+portée des bontés du roi. De là une situation contradictoire et
+difficile. Pour se maintenir dans cette vieille cour de madame de
+Maintenon, il fallait un peu de décence; au contraire, pour traiter
+avec les créanciers, beaucoup, beaucoup de complaisance.
+
+La plus fière devait en rabattre. Le mari l'envoyait. Mais l'homme de
+finance aimait à les tenir suspendus sur la ruine, près d'y tomber. Il
+exigeait des gages écrits de honte. D'autres, espérant se relever,
+pour vendre leur crédit, avoir part aux affaires d'argent les plus
+malpropres, épuisaient les bassesses.
+
+Même avilissement du clergé. J'ai parlé de ses moeurs, des prêtres que
+le roi sauvait de la justice, mettait en correction à Saint-Lazare, à
+la Sodome de Bicêtre. Il les cachait, mais eux se dénonçaient les uns
+les autres. Les Jésuites avaient ri de voir le gallican Harlay,
+archevêque de Paris, hué du peuple qui l'éclairait la nuit quand il
+allait secrètement de sa grisette à sa duchesse. Les gallicans purent
+rire, quand le procureur général des Jésuites partit en emportant la
+caisse et faisant banqueroute aux créanciers de la maison.
+
+Un peu de honte passe vite. Ils remontaient par la terreur. Dans leur
+affaire des rites de la Chine, le pape y ayant envoyé le cardinal de
+Tournon pour faire enquête, ils le firent enfermer dans les prisons
+chinoises, où il mourut trop tôt pour leur honneur. Le pape n'osa
+examiner, mais décida contre eux la question des rites.
+
+D'autant plus ils poussèrent la guerre du Jansénisme. J'en ai parlé
+ailleurs, et j'en ai dit le fonds. Les Jansénistes furent les derniers
+chrétiens. Ils soutenaient ce qui est le fonds du christianisme, la
+Grâce, contre le libre arbitre. Les Jésuites, gens d'affaires par le
+confessionnal, enseignaient traîtreusement la liberté pour la salir.
+
+Ce qu'il y avait en France de plus saint, c'était Port-Royal. Il
+s'éteignait, ayant défense de recevoir des novices. Les religieuses
+étaient vingt-deux vieilles femmes, plusieurs octogénaires. Les
+Jésuites n'ayant pas de temps à perdre pour détruire cette maison
+détruite. Ils calculèrent qu'un tel coup, obtenu du roi, étonnerait
+aussi le pape. Le 5 novembre 1709, le lieutenant de police d'Argenson,
+le magistrat des _filles_, fort connu pour ses moeurs, vint avec les
+recors mettre sa main de police sur ces saintes. On enleva les malades
+qui ne pouvaient se traîner. À peine purent-elles prendre un peu de
+pain et de vin. Par une nuit humide et froide, on les fit voyager,
+cinquante lieues d'une traite. Une, de quatre-vingt-six ans, mourut.
+
+Les morts mêmes furent persécutés. L'église, le cimetière, contenaient
+trois mille cercueils. Il y avait là le coeur du grand Arnaud (apporté
+de l'exil), les corps des fameux solitaires, Lemaistre de Sacy,
+Tillemont. Racine y reposait. La grande foule, c'étaient les
+religieuses, autour de leurs abbesses, la mère Agnès et la mère
+Angélique. Les pauvres vierges, dans le long martyre d'une vie si
+austère, privée de toute joie de nature, avaient bien gagné le repos.
+Gardées, de leur vivant, par le voile et la grille, elles l'étaient
+alors par la terre. On eut l'indignité d'aller les regarder au fond de
+cette fosse, d'ôter le dernier voile. Celles dont l'inhumation était
+récente, honteusement livrées au soleil, furent, parmi les risées,
+jetées au tombereau.
+
+Le monde recula d'étonnement. On mesura par là la férocité des
+Jésuites, leur pouvoir, la servitude du roi. Mais ce qui surprit le
+plus, ce fut la honteuse faiblesse de Noailles, l'archevêque de Paris,
+qui avait consenti, pour se laver du crime de jansénisme. Des trois
+juges de Fénelon (Bossuet, Godet, Noailles), les premiers étaient
+morts, et le dernier tombé bien bas. Fénelon ne blâma la destruction
+de Port-Royal que sous un point de vue politique, craignant seulement
+«qu'elle n'excitât la compassion pour ces filles.» Du reste, il en
+profite pour accabler Noailles. Dans la même lettre (à M. de
+Chevreuse, 24 novembre 1709), il dénonce un M. Habert, dangereux
+janséniste, que Noailles tenait chez lui, dans son cloître de
+Notre-Dame; il envoie à la cour une réfutation de cet Habert, et prie
+Chevreuse de voir avec le P. Tellier ce qu'on pourrait faire contre
+lui. Noailles, ainsi noté, dans cette flagrante inconséquence
+d'abriter à Paris le jansénisme qu'il persécutait à Port-Royal,
+semblait double, hypocrite et traître. Il n'était que faible et
+flottant.
+
+Les fervents et fidèles amis de Fénelon, le voyant triomphant,
+croyaient le ramener à la cour. À leur étonnement, le roi persévéra
+dans son antipathie. Les Jésuites eux-mêmes, très-probablement,
+l'aimaient mieux à Cambrai, dépendant, espérant, que d'être sous lui
+à Versailles. Il attend patiemment, mais, tout en protestant qu'il est
+résigné à l'exil, et priant Tellier «de ne pas s'exposer pour lui,» il
+ne néglige rien pour son retour. Il dément dans ses lettres ce qui
+peut irriter le roi. Il assure «qu'il n'y a nulle satire dans le
+_Télémaque_;» et ailleurs: «qu'il n'a jamais proposé de rendre les
+conquêtes du roi.» Mensonges évidents qui ne servirent de rien.
+
+Il avait rendu aux Jésuites le plus grand service, qui leur livra
+l'Église, celui de faire marcher avec eux les Sulpiciens, leurs
+rivaux, les Lazaristes, leurs ennemis, la grande armée de
+Saint-Vincent de Paul (les Jésuites de la charité). C'est par un
+Sulpicien, soigneusement dressé à Cambrai, qu'il exécuta pour Tellier
+la perte de Noailles et prépara le grand coup de terreur (la bulle
+_Unigenitus_). Ce Sulpicien, séide de Tellier et de Fénelon, alla
+secrètement en Vendée, pays barbarisé par la persécution et devenu le
+plus ignorant de la France. Là résidaient deux évêques imbéciles, un
+Lescure, un Champflour (Saint-Simon). Cet homme, arrivant de la part
+des deux grandes puissances, du confesseur qui nommait les évêques, et
+du grand prélat de Cambrai, fit faire aux évêques (ou apporta tout
+fait) un mandement terrible contre Quesnel et Noailles. Et cette pièce
+fut, contre toute règle, affichée au diocèse de Paris.
+
+Noailles la lut avec effroi sur les portes de l'archevêché. Fort
+maladroitement il répondit, retira aux Jésuites leurs pouvoirs dans
+son diocèse, en exceptant Tellier! Tellier lui fit défendre de
+paraître à la cour, et, par ruse ou terreur, travaillant par toute la
+France, il lança sur lui trente évêques, qui signèrent les lettres que
+leur envoyait le Jésuite.
+
+La mort du dauphin (16 avril 1711) faisait dauphin le duc de
+Bourgogne. Le prince des dévots, héritier présomptif, dès lors prit
+connaissance de toutes les affaires. Le roi même voulut que les
+ministres allassent travailler chez lui. Laborieux, consciencieux, il
+fut, cette année, un demi roi de France. Son influence modeste, mais
+réellement illimitée, donna grand encouragement, et aux Jésuites dans
+leur guerre, et aux utopistes de Cambrai, de Versailles, qui lui
+firent parvenir leurs plans.
+
+Qu'ils partissent de la noblesse, comme Saint-Simon, ou, comme
+Fénelon, du clergé, ils s'entendaient si bien qu'en comparant ces
+projets non concertés, ils crurent qu'il y avait du miracle. Le fonds
+commun était de faire la monarchie fortement aristocratique, de lui
+associer des assemblées où domineraient les évêques et seigneurs, de
+remplacer chaque ministre par un conseil de seigneurs et d'évêques.
+Curieuse médecine! Ils croient guérir les maux par ceux qui les ont
+faits!
+
+Fénelon va si loin dans son zèle pour la qualité qu'il veut qu'on
+préfère les nobles, non-seulement pour les grades militaires, mais
+_pour les fonctions judiciaires_, qu'on retourne au Moyen âge, aux
+juges d'épée. Défense à la noblesse de se mésallier par des mariages
+bourgeois.
+
+Ce qui surprend un peu dans les idées de ces gens, honnêtes pourtant,
+c'est leur parfait accord pour la banqueroute. Le _prêt_ à intérêt
+est un péché défendu par l'Église. Ceux qui ont prêté à l'État ont
+péché, doivent expier. Fénelon ne les rembourse qu'au trentième
+denier! Saint-Simon veut qu'on ne paye rien à cette canaille.
+L'horreur qu'on a pour les traitants, on l'étend au peuple immense,
+infortuné, des petits créanciers de l'État, vieillards, orphelins,
+pauvres veuves, qui ont là leurs dernières ressources, leurs petites
+économies.
+
+Autre voeu: _Exterminer le jansénisme_ par une condamnation de Rome:
+on déposera les évêques, on destituera les docteurs, professeurs,
+confesseurs qui ne souscriront pas. Il est bien ridicule, après ceci,
+de parler de la tolérance de Fénelon, d'après ses premiers ouvrages
+théoriques. Il faut consulter sa pratique, surtout sa ligue avec
+Tellier.
+
+Saint-Simon, ami des jésuites, et qui en même temps se croit gallican,
+dans son vertige éloquent et confus, veut nous persuader que le duc de
+Bourgogne, vers la fin, fut impartial, du moins tâcha de l'être; qu'il
+eût échappé aux Jésuites; que, nommé par le roi médiateur dans leur
+querelle, il penchait pour Noailles;--qu'enfin, quand on surprit les
+lettres toutes faites que Tellier envoyait signer aux évêques, il se
+fût écrié: «Oh! s'il en est ainsi, il faut chasser le P. Tellier!»
+
+Autre assertion de Saint-Simon. On surprit, on força le consentement
+du pape. Il refusa jusqu'à la fin la Bulle de proscription. On la
+placarda malgré lui, etc.
+
+Tout cela n'a guère de vraisemblance. On veut maladroitement laver le
+pape et le jeune prince. Mais la bulle fut demandée par le roi en
+décembre 1711, lorsque le duc de Bourgogne était à l'apogée de son
+influence. Elle ne fut point une surprise. Elle contenait ce que les
+Jésuites avaient souvent formulé, ce qu'ils sollicitaient depuis cent
+ans. Le pape hésita de leur donner pleine victoire. Mais comment
+n'eût-il pas cédé? Le roi lui demandait de décider contre les rois.
+
+Fénelon, l'homme de la Bulle, son violent défenseur, n'était qu'une
+âme avec le duc de Bourgogne. Et le dernier écrit de celui-ci, inspiré
+de son maître, est contre les jansénistes, pour les Jésuites et pour
+le pape.
+
+Il faut ouvrir les yeux, ne pas faire sottement des héros d'humanité
+contre l'histoire. Le premier acte qui signala l'influence du jeune
+Dauphin au moment où il eut ce titre, fut un acte de persécution. On
+ferma aux protestants le commerce, l'unique carrière qui leur restait,
+en leur défendant de vendre _même des biens meubles_ (17 mai 1711).
+Cela manquait encore à la Révocation, que le duc de Bourgogne appelle
+«une conduite modérée.»
+
+Le vieux tigre Basville, trop longtemps inactif, se rafraîchit d'un
+nouveau sang. L'affaire de Marcilly (v. 1668) se renouvelle (avril
+1711). Un camisard du nom de Saint-Julien passait en Languedoc les
+aumônes de Hollande. En ce moment, il y retournait, il partait de
+Genève. Basville dépêcha un officier et des soldats qui, sans respect
+pour la neutralité suisse, ni pour l'État de Berne dont dépendait le
+lac, l'enleva sur l'eau au passage, le mena à Basville qui, en un tour
+de main, le jugea, le fit rompre vif.
+
+Répétons-le. C'est sous l'influence du duc de Bourgogne, de
+Beauvilliers, de Fénelon, que fut demandée au pape _la Bulle_ de
+proscription contre les jansénistes. On en parle toujours trop tard,
+longtemps après la mort du jeune prince. Il faut la replacer au moment
+où on l'exigea, en décembre 1711.
+
+Rien d'étonnant, puisqu'en la même année on recommençait à poursuivre
+aussi les protestants, à surprendre, à sabrer les pacifiques
+assemblées du désert.
+
+«Quoi! ces hommes si doux firent cela?» Ils y forcèrent leur coeur,
+voulant à tout prix rétablir, sauver l'unité de l'Église.
+
+Telle était la situation lorsque tous ceux qui espéraient tant du duc
+de Bourgogne furent cruellement frappés.
+
+Une fièvre pourprée l'emporta, lui et sa charmante femme (février
+1712). La cour fut à la lettre comme assommée du coup. Cent cinquante
+ans après, on pleure encore en lisant les pages navrantes où
+Saint-Simon a dit son deuil.
+
+En réalité, quelque ombre que jette sur ce caractère sa bigote
+intolérance, on ne condamnera pas entièrement la faveur unanime dont
+les opinions diverses l'ont entourée. On doit considérer sa naissance,
+son éducation, la cour où il vécut, le mur insurmontable dont furent
+entourés son esprit ami du vrai, son âme sympathique. Pouvait-il
+déduire des abus la nécessité de l'égalité? Lui-même était abus, était
+clergé, noblesse. Il était né justement identique à ce qu'il eût
+fallu changer.
+
+Donnez un point d'appui, un levier; je soulève un monde. Il n'eut ni
+appui, ni levier, et il était dans ce monde même qu'il s'agissait
+d'ébranler de sa base. Pardonnons-lui et comptons-lui sa droite
+intention, sa vie pure, l'amour du devoir, le désir du bonheur des
+hommes. Il fit peu, mais _voulut_... L'histoire est désarmée.
+
+Elle est et restera attendrie de sa mémoire.
+
+Il faut pourtant noter deux choses. Le duc de Bourgogne, impopulaire
+en 1708, fut-il tout à coup populaire au point qu'on dit? Cela s'est
+si souvent répété qu'on le dit toujours. En remontant aux sources, on
+ne trouve pour preuves que des témoignages de cour. Versailles pleura
+le prince, qu'il trouvait accompli, l'idéal de la cour dévote.
+
+Je doute que la France ruinée ait cru si fortement à ce prochain
+miracle de l'Âge d'or. Je doute que Paris (déjà tout _Régence_ en
+dessous) ait eu impatience de voir s'ouvrir un règne intolérant,
+ennemi de la libre pensée.
+
+Autre chose peu remarquée, c'est que le bon souvenir que lui garda la
+France, le culte que l'on eut pour son maître, revendiqué également
+par les philosophes et les dévots, enfin la légende arrangée de
+Fénelon et du duc de Bourgogne, fut, au XVIIIe siècle, un des plus
+solides obstacles à la réforme des abus. Les oeuvres imprimées de l'un
+et les papiers secrets de l'autre, lus du Régent, de Louis XV, de son
+fils le Dauphin, surtout de Louis XVI, fixèrent leur opinion sur
+plusieurs points très-graves, la resserrèrent et la circonscrirent.
+
+Ils jugèrent que ces hommes vantés des philosophes eux-mêmes (qui ont
+fait de Fénelon une si aveugle apothéose), avaient posé la vraie
+limite des réformes raisonnables.
+
+Point de rappel des protestants. Point de grâce pour les jansénistes.
+La fixe division des castes, comme la base de société.
+
+Tel fut le sort du duc de Bourgogne. Il ne put faire le bien de son
+vivant, et, très-innocemment, il fit le mal après sa mort.
+
+Dès le lendemain, le roi, frappé de Dieu, crut l'apaiser en faisant
+une chose qu'il supposa agréable à celui qu'il avait perdu. Il
+renouvela la terrible ordonnance pour forcer le malade protestant de
+se confesser.
+
+Dès le second jour, le médecin devait l'en avertir, et, s'il ne le
+faisait pas sur-le-champ, s'en aller le troisième jour, le laisser
+crever là. S'il n'y pensait, ce médecin payait une grosse amende et
+pouvait perdre son état.
+
+Le prêtre averti arrivait, mais avec un huissier pour verbaliser en
+cas de refus. Les voisins arrivaient. Ils obsédaient le moribond, lui
+disant le nouvel édit. S'il refusait, il ruinait ses enfants, ses
+biens étaient confisqués. Il leur donnait l'horreur de le voir traîné
+sur la claie.
+
+Pour régaler la populace, dont c'étaient là les fêtes, on traînait le
+corps nu.
+
+Mademoiselle de Montalembert fut traînée ainsi à quatre-vingts ans, et
+la comtesse de Monion, plus jeune, fut exhibée de même.
+
+Cette ordonnance fut l'acte de piété, d'expiation, de pénitence, la
+fête funéraire, dont Tellier et le roi honorèrent le tombeau du duc de
+Bourgogne (8 mars 1712).
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+LE DUC D'ORLÉANS--FIN DU RÈGNE
+
+1712-1715
+
+
+Ce triste siècle s'est survécu douze ans, jusqu'à la mort du duc de
+Bourgogne. Mais, pour le coup, il est fini. La guerre aussi
+réellement; elle a perdu son nerf. Le règne enfin, ce règne excédant
+de soixante-douze ans va finir. Louis XIV a l'air de vivre encore
+jusqu'en 1715.
+
+L'autre siècle est déjà tout entier en dessous, le siècle de la libre
+pensée, celui des _libertins_, comme on disait, siècle des audaces
+effrénées dans l'infini spirituel. Est-ce assez de l'appeler, comme
+Hegel, l'_empire de l'esprit_? Ce siècle a dit son nom, plus complet,
+plus profond: _Retour à la nature_, retour aux sentiments de la vie,
+de l'humanité.
+
+Il naît dans les souillures, celles de l'autre siècle et les siennes.
+N'exagérons pas, toutefois. Il a de moins l'hypocrisie. Il a de moins
+les hontes ténébreuses d'_anti-nature_ où son prédécesseur a trop
+vécu. Il est bruyant, il est cynique, il étale ses vices au soleil. Il
+ne les cache pas aux égouts.
+
+L'_Anti-nature_, par-devant, c'est la Trappe. Et ailleurs? on n'ose
+dire quoi. Triste par les deux faces, et profondément triste! même
+désespérée aux choquants sonnets de Shakspeare.
+
+La _Nature_, même vicieuse, a la lumière pour elle et la joie de la
+vie. Ne s'égarant pas dans la nuit, elle peut retrouver son chemin.
+C'est un caractère vigoureux du XVIIIe siècle. Il s'ouvre par un
+immense, par un strident éclat de rire sur la bulle _Unigenitus_. Il
+se pose déjà dans sa forme première avec son roi des _libertins_, cet
+homme doux, de tant d'esprit, facile et humain, le Régent, qui ne put
+haïr ni punir, qui pleurait ses ennemis, oubliait ses amis et laissait
+tout aller au vent.
+
+On n'a pas dit pourtant assez une chose, c'est que cet homme si gâté,
+dans ses vices, n'eût point l'infamie de son père, ni la saleté de
+Vendôme. Un meilleur temps commence. L'orgie est bien l'orgie, mais
+elle ne se passe plus d'esprit ni de gaieté. Elle viole la morale,
+mais non plus l'histoire naturelle. Les femmes sont débordées, et
+cependant un peu plus fières. Les filles de théâtre moins
+complaisantes (_V._ chansons de Maurepas). Ce que les casuistes
+toléraient sous Louis XIV, ce que la bonne madame d'Elbeuf avouait
+(sans y trouver le moindre mal, _V._ Saint-Simon), n'eût plus été
+possible, même aux soupers du Régent. Ses dames, d'Argenton, Tencin,
+Parabère, exigeantes et brillantes, libertines pour leur propre
+compte, par leurs saillies obligeaient de compter. Et quand une fut
+noble et digne, comme mademoiselle Aïssé, elle sut imprimer le
+respect.
+
+Ce sont des différences d'un siècle à l'autre qu'on a trop peu
+senties. Maintenant, voyons l'homme même.
+
+Il ne s'agit pas de refaire, encore moins de copier, le grand
+portrait, si fort, si fin dans le détail, qu'en a fait Saint-Simon.
+Tous l'ont lu, tous le savent. Je me tiendrai surtout aux points qu'il
+laisse dans l'ombre.
+
+Il n'y eut jamais un homme plus doué. Brillant esprit, rapide à
+prendre tout au vol, étonnante mémoire, et, avec peu d'études, un
+monde de connaissances. Tous les arts. Et la grâce en tout.
+
+Il ne manquait à cela qu'une certaine base de fixité, de personnalité.
+Il était né d'éléments trop divers et d'opposition monstrueuse. Son
+père, Monsieur, était une jolie petite italienne (un Mazarin, selon
+toute vraisemblance). Ce pauvre prince, sur l'injonction du roi, dut
+avoir des enfants, et il fut épousé par la robuste et hommasse
+bavaroise, Madame, d'un corps, d'un esprit mâle, qui n'en faisait
+grand cas.
+
+Entre de tels époux, il est bien clair que Madame fit tout, Monsieur
+rien. Elle fit un corps vigoureux qui eut peine à s'éreinter par les
+excès. Elle fit un esprit curieux, nullement inerte (comme Monsieur),
+mais, au contraire, actif et voyageur à travers toute science, avec un
+goût d'universalité étranger à la France de ce temps-là (donc
+allemand, si je ne me trompe). Qu'eut-il donc de son père? Peut-être
+le goût italien de la musique, peut-être aussi une certaine facilité
+débonnaire. Mais il ne tomba pas, comme son père, au burlesque, à la
+platitude. Le principicule italien, la femmelette et le vieux mignon,
+qui étaient les traits paternels, ne parurent point dans le Régent. Il
+était fort vaillant, comme sa mère, très-franc du collier, net, lucide
+au champ de bataille. Il vit clair à Turin. Il vit clair en Espagne;
+il vit et fit, à travers mille difficultés qu'on lui suscita. Il y eut
+des succès, prit des places qui avaient arrêté Condé.
+
+Ce que sa courageuse mère ne lui transmit pas, malheureusement, ce fut
+l'orgueil. Ce soutien lui manqua. Il fit bon marché de lui-même, il
+n'y tenait pas, et n'exigeait pas qu'on y tînt. De là un abandon
+étrange, un grand laisser-aller, beaucoup d'indifférence pour le bien
+et le mal. Il appelait cela _aimer la liberté_. Et il citait
+l'heureuse liberté de l'Angleterre sous Charles II.
+
+Une chose lui fit grand tort, d'avoir un héros favori, de vouloir être
+un Henri IV, de vouloir lui ressembler, même de visage. Prétention
+assez commune de nos Bourbons, qui leur était fort chère, en raison de
+l'invraisemblance. Louis XIII en parlait, voulait qu'on y crût. De
+même le duc d'Orléans, qui n'y avait aucun rapport. Sa bonne
+corpulence allemande ne rappelait guère le Béarnais. Sa face pleine et
+sanguine manquait du fameux nez. Il avait la facilité, mais dans
+l'abondance éloquente, non l'étincelle du silex, l'éclair gascon.
+Cette faiblesse d'imitation mena loin Orléans. Si on l'eût laissé en
+Espagne, il eût rappelé Henri IV par sa valeur. Mais on fit croire au
+roi qu'il était ambitieux, qu'il supplanterait Philippe V, et on le
+tint en cage. Il ne put imiter d'Henri que ses galanteries, point sa
+sobriété. Dans son désoeuvrement, il s'enivra de plus en plus.
+
+Dans l'affaissement du vieux monde, le nouveau n'étant pas encore,
+tout semblait incertain. Orléans eut plaisir à rire de tout ce que
+croyait Versailles. C'était au fond le mouvement du temps, et surtout
+celui de Paris. Le siècle semblait suivre, à son début, le précepte de
+Descartes: _Douter d'abord de tout_, avant de reconstruire. On secoua,
+on remua toute base, et la morale même. Cela parut, dès qu'on osa.
+Mais, déjà au Palais-Royal, le précepteur du prince, Dubois,
+l'endoctrinait à son profit, pour détruire en lui toute foi, surtout
+la foi à la vertu, le conduire au mépris des hommes.
+
+D'où venait ce Dubois? Du plus sale endroit du palais. Les dégoûtants
+insectes de latrine et d'alcôve pullulent les uns par les autres.
+Monsieur reçut Dubois de son ami de coeur, du chevalier de Lorraine,
+et judicieusement lui confia son fils unique. L'utilité de ce coquin
+fut de convertir le jeune prince au mariage qu'on lui imposait. Le roi
+lui fit accepter sa bâtarde, fille de Montespan. Déplorable union. Le
+jeune homme y sentit le froid de la mort. Rien au coeur. Un orgueil
+infernal et profond. Il l'appelait _madame Lucifer_, et elle en
+souriait. Elle ne rêvait qu'une chose, faire régner les bâtards, son
+frère le duc du Maine, et elle lui livrait tout ce qu'elle savait de
+son mari. Il ne l'ignorait pas. Il ne se fâcha point, mais se jeta
+dans le désordre. Il essayait parfois aussi de l'étude, faisait de la
+chimie avec le célèbre Humbert. Saint-Simon le blâme _de ces vaines
+curiosités_. Mais c'est encore par là qu'il est un vrai représentant
+du siècle.
+
+Elles donnèrent, il est vrai, une prise à ses ennemis. La puissante
+cabale qui voulait continuer l'imbécillité du vieux règne et le
+triomphe des Jésuites, saisit aux cheveux l'occasion d'écarter, de
+perdre Orléans, d'introniser le duc du Maine. On ne comptait guère
+l'enfant de quatre ans qu'avait laissé le duc de Bourgogne. On croyait
+qu'il ne vivrait pas.
+
+L'affaire fut bien montée. On profita de l'émotion extrême de cette
+mort si prompte, de l'ébranlement des imaginations qui se perdaient en
+conjectures sinistres. On dénonça sans dénoncer. On n'articulait pas
+l'accusation, mais on fuyait le prince, on frémissait, on pâlissait,
+on levait vers le ciel de tristes yeux. Si on ne parlait pas, c'est
+qu'on ne voulait pas briser le coeur du roi. Mais on aurait eu tant à
+dire! Comédie scélérate, à laquelle cette vieille Maintenon,
+uniquement dévouée à son pupille, ne rougit pas de s'associer. Le roi
+n'était pas rassuré. Heureusement, pourtant, il ne perdit pas son bon
+sens. Quelques hommes honnêtes, comme son chirurgien Maréchal,
+n'aidèrent pas peu à l'affermir.
+
+Quant au peuple, d'avance aigri par ses misères, il donna fort
+aveuglément dans le panneau. Nul doute qu'il n'y ait eu de l'art et de
+l'argent. Plus d'une fois, dans cette histoire, on a pu étudier les
+procédés, toujours les mêmes, par lesquels un grand corps, riche et
+disposant des aumônes, fabrique à volonté des mouvements _spontanés_.
+Que de fois, au XVIe siècle, ces mécaniques grossières furent-elles
+heureusement employées par les moines d'alors et par les curés de la
+Ligue!
+
+Quand Orléans mena le deuil du duc de Bourgogne, ce bon peuple était
+sur le point de le mettre en pièces; il criait, maudissait, menaçait
+du poing. À Versailles, à Marly, persécution plus cruelle; où il
+était, on faisait le désert. Désespéré, il suivit le conseil (perfide
+et dangereux) qu'on lui donnait pour le perdre. Il demanda au roi
+qu'on lui permît d'entrer à la Bastille, qu'on le jugeât, ce que le
+roi sagement refusa. La prison seule l'aurait déjà flétri.
+
+Quand même on ne saurait rien des deux rivaux, on se déciderait par
+une chose, une seule, qui dispense du reste:
+
+Lorsque mourut le grand Dauphin, et avec lui sa violente cabale qui
+déjà voulait perdre le duc d'Orléans, Saint-Simon le croyait au comble
+de la joie. Il le trouva en larmes qui pleurait son ennemi.
+
+Lorsque mourut Louis XIV, son bien-aimé duc du Maine, si
+monstrueusement favorisé, le soir rit et fit rire tout ce qui était
+là. Il bouffonna, d'un tel talent de mime, que personne ne put se
+tenir. Ce tonnerre de gaieté perça les murs, jusqu'au mourant
+peut-être.
+
+Orléans avait aimé fort le duc de Bourgogne, et il était plein des
+idées de Fénelon. Qu'il pût être accusé d'une chose si atroce, cela le
+jeta dans le désespoir. Un de ses intimes le trouva sanglotant, se
+roulant par terre. Et cependant il faut avouer qu'il n'était pas tout
+à fait innocent des idées odieuses que l'on pouvait avoir. S'il était
+doux, en revanche il était étonnamment faible, tout livré à sa fille,
+la petite duchesse de Berry, un prodige de vices, vraie Messaline. On
+la crut une Brinvilliers. Elle haïssait la duchesse de Bourgogne. Elle
+pouvait souhaiter sa mort; mais jusqu'à la lui donner? Non.
+
+Toute violente qu'elle parût, on ne voit pas, malgré sa terrible
+réputation, qu'elle ait rien fait d'atroce, même quand elle fut
+toute-puissante. Elle fut débordée, mais non à la mode d'alors,
+hypocrite et passive. Elle était intrépide dans le mal, affichait,
+montrait tout, et plus encore peut-être qu'il n'y en avait. Sa courte
+vie fut un suicide. Elle n'eut point les arts du temps. Elle voulut,
+ce semble, périr, se tua, s'extermina par les grossesses.
+
+Pour la comprendre, il faut se rappeler qu'elle naquit de la discorde
+même. Orléans, marié malgré lui, l'eut d'une femme où il voyait son
+tyran, son espion. La petite entendit Madame, si grand'mère, parler
+outrageusement de la bâtarde. Elle fut élevée, dirigée, par une
+ennemie de sa mère, une ex-maîtresse d'Orléans, la fille de sa
+nourrice, une De Vienne, femme de chambre perverse, et qui la fit à
+son image.
+
+Elle fut très-précoce, en contraste parfait avec sa taciturne mère,
+tout en dehors, parlante, amusante, dans ses caprices passionnés.
+Orléans, avec ses roués, ses maîtresses payées, était réellement seul.
+De plus en plus, il fut pris par l'enfant. Il ne la quittait guère. À
+peine grandelette, elle le tenait à sa toilette les matinées entières.
+Elle se fit son camarade en tout. Le soir, il buvait; elle but. Dans
+la demi-ivresse et l'effréné babil qu'elle donne, elle l'imitait, le
+dépassait en risées de l'Église et de la vieille cour, et de sa mère
+surtout. Celle-ci, avec un parler gras, traînant, une grande paresse,
+semblait une eau dormante, comme un marais suspect. Elle avait une
+grâce oblique, n'étant pas trop droite de taille, boîtant un peu tout
+bas (non pas tant que son frère). Elle était belle, pourtant
+n'attirait pas, avec des joues pendantes, des sourcils ras, pelés
+roses, qui ne donnaient pas bonne idée de sa peau. Plus, telle
+infirmité peu agréable dans le monde. Le père, la fille, avaient un
+très-vilain plaisir à disséquer la mère. La fille la méprisait, se
+comparait. Grande et jolie, svelte, légère, elle avait de charmantes
+mains dont son père, dit-on, raffolait. Ses yeux, non rassurants,
+quelque peu égarés, avaient l'attraction des demi-fous. Elle plaisait
+par ce qui doit plaire (mais non aux hommes vicieux), la furie du
+plaisir. Elle ne savait pas sa mesure, s'abandonnait de manière
+effrayante. Une fois, à quinze ans, devant toute la cour, elle
+s'enivra avec son père et fut malade, au point de salir tout.
+
+Nul doute que la De Vienne ne la dressât à faire le dernier outrage à
+sa mère, à profiter des hasards de l'ivresse pour la supplanter tout à
+fait. En ce siècle, l'inceste était fort à la mode chez les princes et
+les grands prélats, toléré dans le bas clergé, où la parenté la plus
+proche couvrait tout, dispensait du bruit. Bientôt, dans un petit
+roman, Montesquieu exalte les unions patriarcales entre frère et
+soeur. Les dispenses s'étant élargies depuis le Moyen-âge, la cousine,
+la nièce étant déjà permises (et bientôt la soeur de la femme), on
+disait que la soeur serait permise aussi. Et tel Italien dit: la
+fille!
+
+C'est la fureur première dans l'émancipation de braver tout. Il suffit
+que la chose parût hardie, impie, pour qu'on l'ait faite alors.
+Orléans, qui fuyait Sodome, tomba-t-il au piége de Loth? Il le niait.
+Mais deux choses feraient croire qu'il en fut ainsi. Il se montra
+très-froid pour marier sa fille au duc de Berry, qui pourtant
+l'approchait du trône. Et elle, d'autre part, mariée, exigea de son
+père ce qui pouvait le mieux dégrader sa mère comme épouse, constater
+à quel point il préférait sa fille. Il s'agissait d'un collier de
+diamants qui venait de la succession de Monseigneur, et qui était
+alors dans les écrins de madame d'Orléans. Elle voulut qu'on le lui
+ôtât, que son père le lui mît au cou, à elle. Il n'osait, hésitait; il
+remontrait que sa femme allait éclater près du roi. Elle fit de si
+épouvantables cris, qu'il eut peur d'elle encore plus que du roi.
+Brave de peur, il affronta madame d'Orléans, se fit ouvrir sa
+garde-robe, ses pierreries, enleva le collier.
+
+Grand bruit. La duchesse de Bourgogne prêcha en vain l'orgueilleuse.
+Il fallut que le roi intervînt, la forçât de restituer et demander
+pardon. Il chassa la De Vienne. Elle fut enragée, donna cours à sa
+haine, à son envie, contre la duchesse de Bourgogne, dont la mort
+très-prochaine d'autant plus lui fut imputée.
+
+La France tout entière était si occupée et de ces bruits et de la
+Bulle, que la guerre lui semblait une affaire secondaire. La mort du
+duc de Bourgogne compliquait pourtant la situation en rapprochant de
+la succession Philippe V. Louis XIV eut la maladresse de traîner,
+d'hésiter à tirer de lui la renonciation qu'attendait l'Angleterre.
+Elle retira bientôt ses troupes, quinze mille Anglais. Mais les
+Allemands qu'elle soldait s'obstinèrent à rester, à servir sous
+Eugène. S'il fût resté le vrai Eugène, il aurait marché sur Paris. Il
+devint un vieux tacticien. Pour prendre Landrecies, il étendit ses
+lignes à dix lieues de distance. Un conseiller du Parlement, qui se
+promenait, vit le premier un point faible où on pouvait le forcer.
+
+Le grand rhétoricien Villars, grand menteur (tout héros qu'il est), ou
+du moins exagérateur, boursoufleur souvent ridicule, pour mieux
+grossir sa victoire de Denain, suppose qu'en 1712, la situation était
+celle à peu près de 1709, dans cet effroi qui précéda l'affaire de
+Malplaquet, quand la France était en prières et que Versailles faisait
+les prières de quarante heures. «Louis XIV, dit-il, en lui disant
+adieu, pleura, lui dit que, s'il lui arrivait malheur, lui Louis,
+monterait à cheval et irait se faire tuer.» Ce morceau à effet devait
+faire l'ornement du discours que Villars prononça en 1715, lorsqu'il
+se fit recevoir à l'Académie française. Le roi lui fit rayer cela.
+
+Réellement, dès janvier 1712, on savait la disposition de
+l'Angleterre. Eugène y avait été de sa personne tâter le terrain. Il y
+perdit deux mois. On lui avait fait croire que l'on pourrait forcer la
+main à la reine malade et aux tories. L'électeur de Hanovre,
+successeur très-hostile de la mourante, qui attendait impatiemment,
+eût avoué tout à Eugène, si l'on eût pu monter un complot, faire un
+mauvais coup. Rien ne bougea. La reine ne se vengea qu'en donnant à
+Eugène une épée qui valait cent mille livres.
+
+Les conférences venaient de s'ouvrir à Utrecht, et, malgré les
+reproches, les vaines fureurs de l'Autriche et de la Hollande,
+l'accord réel de l'Angleterre et de la France rendait la paix
+probable. Les ministres anglais nous étaient amis plus que nous-mêmes.
+Ils nous ouvraient une chance admirable, celle de transférer Philippe
+V en Italie, de lui donner la Savoie, le Piémont et la Sicile, _qui
+après lui reviendraient à la France_. Le duc de Savoie eût été roi
+d'Espagne. La politique anglaise, alors vraiment grande et hardie,
+était (en s'emparant des mers) de renouveler l'Europe par les deux
+faits qui voulaient s'y produire, la création de deux royaumes: _la
+royauté de Prusse_, contre-poids protestant de la vieille et bigote
+Autriche; _la royauté du Savoyard_ en Italie ou en Espagne. Philippe V
+s'obstina à rester roi d'Espagne et fit un mal immense à son pays. Les
+whigs, qui régnèrent après Anne, firent roi le duc de Savoie, mais
+pour qu'il gardât les Alpes contre nous, nous séparât de l'Italie.
+
+Eugène, voyant les Anglais échapper, voulait dès son retour les
+employer. Au premier ordre, il vit leur cavalerie qui dessellait, et
+lui tournait le dos. Le 12 juin, la nouvelle arrive d'une trève
+conclue entre l'Angleterre et la France. Pour arrhes, le roi donnait
+Dunkerque. Nouveau coup pour Eugène. Il perdait l'armée britannique,
+plus de soixante mille hommes. Mais les mercenaires allemands et
+belges, qui en faisaient les trois quarts, sans s'inquiéter du serment
+qu'ils avaient fait à la reine Anne, restèrent obstinément, laissèrent
+partir les vrais Anglais. Il se trouva avoir encore en tout cent
+trente mille hommes. Villars prétend n'en avoir eu que soixante-dix
+mille, avec trente mauvais canons. S'il en était ainsi, Eugène, plus
+fort du double, n'avait qu'à aller en avant. Il en parlait, disait
+qu'il irait à Versailles. Seulement, il voulait d'abord prendre
+Landrecies, petite place, qui, dans le style des vieilles guerres,
+_couvrait_ la Picardie. Autre faute, pour ce siége, il divise son
+armée en trois armées. Ses lignes étaient faibles à Denain. Il y avait
+là douze mille de ces coquins, qui servaient contre leur serment,
+ayant pour général le fils du fameux traître Monck, le restaurateur
+des Stuarts. On dit qu'un conseiller au Parlement qui se promenait vit
+le premier cette faiblesse de Denain, et avertit.
+
+Villars, par une feinte heureuse, en se portant vers Landrecies, y
+attira Eugène, qui affaiblit Denain, s'en éloigna. Villars trompa
+aussi les siens, qui ne comprenaient rien à ses manoeuvres. Ils
+murmuraient. Tout à coup, il se lance sur Denain. Point de fascines
+pour aider l'escalade. On y monta avec des hommes, sur les vivants et
+sur les morts. Rien ne tint contre cet élan. Tout fut tué, et de plus
+ce qu'Eugène envoya au secours. Il était venu au galop, et furieux,
+mordant ses gants et ses dentelles, il assistait à la déroute (24
+juillet 1712). C'était celle de sa fortune, qui ne se releva jamais.
+Villars, fortifié, emporta toutes les places voisines, tous les
+magasins de l'ennemi, se trouva riche tout à coup. Soixante drapeaux
+envoyés à Versailles.
+
+La France fut rassurée, le ministère anglais encouragé. En août, le
+brillant Bolingbroke vint à Paris et fut reçu comme l'ange de la
+paix. Il eut à l'Opéra un de ces enivrants triomphes comme nous savons
+seuls les donner. Il n'y avait point à cela de bassesse. Car nous
+étions vainqueurs partout. Et sur le Rhin, et vers les Alpes, l'ennemi
+avait été arrêté glorieusement. Bolingbroke nous plaisait par l'éclat
+de son esprit, par son audace d'opinion en toute chose. Paris lui fut
+charmant. Versailles, encore si près de son grand deuil, l'accueillit
+de façon touchante. Par une distinction délicate et unique, le roi lui
+donna un diamant que portait au chapeau son tant regretté petit-fils,
+le duc de Bourgogne. Bolingbroke retourna Français.
+
+Il avait servi à la fois les deux pays, en avançant l'oeuvre de paix.
+Ni la reine, ni le roi, n'avaient beaucoup à vivre. Les ambassadeurs
+d'Anne signifièrent à Utrecht que, si la paix n'était pas signée le 11
+avril 1713, ils la signeraient seuls. Donc, le 11, fut signée la paix,
+malgré l'Empereur qui lui-même fut bientôt forcé de signer à Rastadt.
+L'Angleterre gagne tout. La France ne perd presque rien. Elle croit
+(bien à tort) avoir acquis l'Espagne. La Hollande reste ruinée.
+L'Autriche a les Pays-Bas, Milan, Naples, la Sardaigne.
+
+La victoire de Denain! et la paix de l'Europe! deux merveilleuses
+éclaircies. La misère est la même, l'embarras financier s'accroît.
+Mais l'âme est riche d'espérance. On voit que le vieux roi, la vieille
+cour, n'iront pas longtemps. Versailles de plus en plus pâlit, et
+Paris reprend l'ascendant. Paris n'a pas encore la vie officielle,
+mais il a celle d'opinion. C'est à l'Opéra de Paris qu'éclata la
+scène du triomphe de Bolingbroke, triomphe de la fraternité entre les
+deux grands peuples, qui moins visiblement, mais réellement en
+dessous, fut l'élan de la pensée libre.
+
+Un brusque changement dans les modes indiqua celui des esprits.
+L'insipide échafaud en fil de fer, à deux pieds de hauteur, que les
+dames portaient branlant et tremblotant, comme la vieille tête de
+madame de Maintenon, il s'écroule un matin. Cela durait depuis 1689.
+Le roi le détestait. Chacun le trouvait incommode. Et nul n'y pouvait
+rien changer. L'ambassadrice d'Angleterre, comtesse de Shrewsbury,
+Italienne de mère, hardie et fort parleuse, arrive en coiffure simple,
+harmonique à la tête humaine. Nos dames, à l'instant, démolissent leur
+château, descendent leurs cheveux, exagèrent même, et visent au plat
+extrême.
+
+Bien avant que le roi meure, se fait en tout le changement. Les
+soupçons insensés dont Orléans avait été victime, on les oublie; on en
+sent l'absurdité, le ridicule. Et n'est-ce pas assez de lui voir près
+de lui cet immuable ami, l'honnête Saint-Simon, l'ami du duc de
+Bourgogne?
+
+À Versailles, à Marly, Orléans reste seul. On craint madame de
+Maintenon, le duc du Maine. Mais beaucoup regardent vers lui. Beaucoup
+attendent, espèrent de ce côté. Et lui, que fera-t-il? rien du tout,
+que boire et dormir, le soir s'enfermer pour l'orgie. Mais à force de
+ne rien faire, il grandit cependant. Par la force des choses, il
+devient le roi de Paris.
+
+Belle fortune pour ce paresseux. Il est désiré à la fois des
+incrédules et des croyants, des esprits forts, des jansénistes.
+Ceux-ci, ces hommes austères, sous la persécution cruelle, sont bien
+forcés de faire des voeux pour l'avénement de la tolérance. Combien
+plus les infortunés protestants, si barbarement écrasés!
+
+Rien ne profita plus au duc d'Orléans que la bulle _Unigenitus_, les
+furieuses et grotesques violences de Tellier pour la faire recevoir.
+Cela d'avance tuait le rival d'Orléans, le duc du Maine, favori du
+parti bigot, sous lequel eût continué le règne du Néron jésuite.
+
+Aristophane est grand dans son _Plutus_ vainqueur, qui voit à sa
+cuisine les dieux destitués, heureux de lui tourner la broche.
+Rabelais est colossal dans le _Gargantua_; son rire est un tonnerre
+qui lézarde et fend le vieux ciel. Mais combien est supérieure la
+farce de l'_Unigenitus_, où la Rome idiote, sans s'en apercevoir, se
+moqua d'elle-même, exterminant et le catholicisme, et le
+christianisme, et, que dis-je? toute religion!
+
+L'heureux Voltaire avait justement dix-huit ans. Ce fut là son point
+de départ, il eut de quoi rire pour un siècle.
+
+Tout est miraculeux dans cette bulle. Sa naissance même est un
+prodige: un roi emploie ses efforts, ses millions (et dans ce temps de
+banqueroute), un argent emprunté à quatre cents pour cent! pour
+obtenir du pape, quoi? que le pape condamne la maxime des royalistes:
+_L'excommunication injuste est nulle_, qu'il condamne les gallicans et
+désarme la royauté.
+
+Il insiste pour que le pape se déclare infaillible et dans le dogme et
+_dans le fait_, pouvant forcer de croire non-seulement l'absurdité
+logique, mais le _faux matériel_, dire ou que trois font un, ou que le
+soleil luit la nuit.
+
+Il veut que le pape tranche à grand bruit la profonde question de la
+Grâce, où est la base même du christianisme, question sur laquelle le
+pape même avait commandé le silence. Les protestants, les jansénistes,
+en rapportant tout à la Grâce, en abandonnant l'homme à Dieu,
+rendaient moins nécessaire le prêtre. Celui-ci gagne tout, à décider
+contre la Grâce, pour le libre arbitre de l'homme, si l'homme n'est
+libre que d'obéir au prêtre.
+
+Les Jésuites poussaient dans ce sens, qui livraient tout au
+prêtre-Dieu de Rome. Au fond de leurs colléges et de leur vieille
+scolastique, ils se trompaient d'époque. S'étant armés du fouet que le
+roi mettait dans leur main, ils prirent le grand public rieur pour un
+écolier de sixième, ils fouettèrent au hasard pour lui faire dire: Le
+pape est Dieu.
+
+La papauté, depuis des siècles, gravitait vers cela, et fatalement
+devait y arriver. Elle le désirait, le craignait. Par scrupule? non;
+mais par l'intelligence du danger qu'elle courait. Dans sa force, à
+l'époque où elle exterminait des mondes (Albigeois, Hussites,
+Moresques, Protestants), elle ne formula pas cela; comment oser le
+faire au temps de sa décrépitude? Elle avait un pressentiment que si,
+vieille, édentée, quasi-paralytique, elle sautait sur l'autel, en
+béquilles, il lui arriverait malheur. Il fallait la sottise de son
+terrible adorateur Tellier pour lui faire faire le pas qui devait lui
+rompre le cou.
+
+Celui-ci ne recula pas qu'il n'eût exécuté la chose. Dans son
+amour-propre de père, il n'eut point de repos que son monstrueux
+avorton, la Bulle, n'apparut, exposée à l'adoration dans les bras de
+la vieille Église.
+
+On n'a jamais encore tout à fait disséqué cette chose étrange. Rien de
+lié, ni d'organique. Et de soudure, aucune. La plus grossière couture
+du tailleur de village y manquait même. On avait pris d'ici, de là,
+nombre de vieilles choses qui traînaient dans l'École, qui ne
+sortaient pas du séminaire et y seraient mortes tout doucement si ces
+furieux maladroits ne les avaient fourrées de force dans leur belle
+création. Là, compilées, mises en face l'une de l'autre, elles
+criaient, de couleurs discordantes, elles hurlaient, de
+contradictions. L'ensemble est si difforme qu'on a désespéré de le
+résumer. On montre tel article, tel membre. Essayons de donner le
+monstre même, éclos rue Saint-Antoine, adopté de Versailles, intronisé
+au Vatican, imposé _urbi et orbi_, mais, hélas! mort sous les
+sifflets:
+
+Le but et le sens général est _Mort à la liberté!_ à la vraie liberté
+pratique, qui relève d'elle-même et du droit. Mort à celle de la
+conscience, et aux franchises de l'État! _L'autorité au pape!_ au
+prêtre! Son excommunication _injuste_ n'en est pas moins valable: il
+fait la justice et le droit.
+
+Mort à la Grâce (_à la non-liberté_), au dogme de saint Paul et de
+saint Augustin, qui disent que c'est Dieu qui fait le bien en nous[1].
+
+[Note 1: _Proposition condamnée_: La grâce de Jésus-Christ est
+nécessaire pour toute sorte de bonne oeuvre.]
+
+_Anathème à l'amour de Dieu_, à ceux qui disent que nul bien n'est
+sans cet amour[2].
+
+[Note 2: _Proposition condamnée_: Nulle bonne oeuvre sans l'amour
+de Dieu.]
+
+_Anathème à la charité_, à ceux qui disent que: La foi justifie quand
+elle opère, mais n'opère que par la charité[3].
+
+[Note 3: _Propositions condamnées_: Il n'y a ni Dieu ni religion
+là où n'est pas la charité.--_Autre_: La foi justifie quand elle
+opère, mais n'opère que par la charité.]
+
+_Anathème à l'amour de la justice_, à ceux qui prétendent que: Le
+coeur tient au péché, tant que cet amour ne le conduit pas[4].
+
+[Note 4: _Proposition condamnée_: Le coeur demeure attaché au
+péché, tant qu'il n'est point conduit par l'amour de la justice.]
+
+On voit qu'en ce grossier mélange, on a copié d'une part la
+condamnation de l'esprit moderne, d'autre part celle de l'esprit
+ancien; celle de la Loi, celle de la Grâce. La philosophie, le
+christianisme, les deux plaideurs sont mis hors de cause, renvoyés dos
+à dos.
+
+Quinet a dit excellemment cette vérité profonde: «Pour en finir avec
+les hérésies, le pape ici poignarde non-seulement le christianisme,
+mais l'idée même de la religion et de Dieu.
+
+«En vérité, le XVIIIe siècle s'ouvre avec plus de solennité qu'on ne
+le dit. Du haut du Vatican, le pape jette l'Évangile dans l'abîme.
+C'est la première journée du siècle. Ce reste de gloire appartenait au
+souverain de l'ancien monde, de donner le premier signal de son
+renversement. Voltaire, Rousseau, n'avaient pas une autorité
+suffisante pour commencer. Il fallait que le prêtre même livrât son
+Dieu, fît cet aveu: Que toute chose était consommée.»
+
+L'effet fut admirable, une trentaine d'ouvrages parurent contre la
+Bulle. Mais le meilleur ne s'écrivait pas. On jasait, on riait
+partout. On contait de Tellier (fausses ou vraies) mille choses
+plaisantes. À ceux qui objectaient que c'était condamner saint Paul,
+il aurait dit: «Saint Paul, saint Augustin étaient des têtes chaudes
+qu'on aurait mises à la Bastille.--Et saint Thomas? lui
+disait-on.--Vous pouvez penser quel cas je fais d'un jacobin, quand
+j'en fais si peu d'un apôtre.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+DERNIÈRE ANNÉE DU ROI
+
+1715
+
+
+La mort vivante ou la vie morte, ce misérable état intermédiaire qui
+n'est ni l'un ni l'autre, c'est ce que je suis condamné à décrire pour
+épuiser ce règne de soixante-douze ans, terminer ce siècle éternel,
+enterrer ce revenant grotesque et violent, l'_Unigenitus_. Funèbre
+carnaval de morts mal enterrés, qui paradent encore aux approches du
+jour, qui courent en furieux, et maltraitent encore les passants.
+
+Regardons bien dans les trois fosses. J'appelle ainsi
+l'arrière-appartement où vit presque toujours Louis XIV à cette
+époque. J'appelle ainsi le maussade Gesù de la rue Saint-Antoine, où
+les trois terroristes de la Société, Doucin, Lallemant, Tournemine,
+préparaient les mesures violentes que Tellier exigeait du roi. Enfin,
+pour l'humiliation de la nature et du génie, voyons ce palais de
+Cambrai, où l'homme de la Bulle, Fénelon inquiet, donne le triste
+spectacle de sa stérile agitation.
+
+Qui écrit, écrira. On ne peut plus s'en empêcher; c'est une maladie.
+Fénelon écrit à tous, et sur tout. Il régente la guerre, défend les
+batailles à Villars. Il régente l'État. Et, avec quelle sagesse! Pour
+l'avenir, une république de grands seigneurs. Pour le présent, un
+conseil de régence que Louis XIV doit créer de son vivant, _pour
+partager avec lui l'autorité!_ Mais la grande affaire, c'est la Bulle.
+Il la salue à sa naissance d'un éloge effréné (12 octobre); il en est
+le poète et l'apôtre, le berger d'Orient qui vient s'agenouiller à son
+Noël. Mais tous ne sentent pas comme lui la beauté du Dieu nouveau-né.
+Les Jésuites seuls sont avec lui. Son coeur est au Gesù de la rue
+Saint-Antoine. Ses communications continuelles et confidentielles avec
+le bon Père Lallemant. Il veut que Lallemant lui choisisse de sa main
+un vicaire général qui travaille avec lui contre les Jansénistes.
+
+Pour le connaître mieux encore, il faut l'étudier dans une source trop
+négligée, mais singulièrement instructive, qui révèle et l'homme et le
+temps. Fénelon, toute sa vie, fut par-dessus tout directeur.
+Regardons-le dans la direction de madame de Montberon. C'est la plus
+acharnée des saintes, la persévérante brebis. Celle-ci, traînant son
+mari, vint à Cambrai, vécut là sur cette frontière.
+
+Il en est fort embarrassé. Le genre d'activité qu'il garde, c'est de
+se diviser entre mille petits soins, lettres, affaires d'amitié,
+d'hospitalité, d'aumônerie, d'économie de son domaine, de justice
+parfois; car il juge lui-même, comme prince-évêque de Cambrai. Il va,
+vient, il suffit à tout; d'autant plus sec, qu'il est plus tiraillé.
+Il est tari et las de tout. Adieu le flot du coeur. Mais elle, elle ne
+veut que cela; car, malgré son âge, elle est jeune. Seulement dans sa
+voie quiétiste où il l'a soutenue longtemps, elle est comme un enfant
+qui ne sait plus marcher, qui pleure, qui veut être porté. Elle prie,
+elle supplie. Elle meurt, s'il ne peut pas la confesser. Le mari, qui
+la voit dans cet état, vient lui-même prier Fénelon. Hélas! ce qu'on
+demande, il ne l'a plus, il ne sait plus que dire. Cette royauté des
+âmes (exquise et sensuelle pour les plus saints), elle a abouti là, au
+néant de l'énervation. Tout ce qu'il trouve pour se tirer d'affaire,
+c'est de lui dire toujours: «Communiez.--Mais quoi? sans préparation,
+sans confession?--N'importe, communiez.» Expédient grossier pour un
+homme si délicat, de la gorger d'hosties! Oh! il lui fallait autre
+chose. Elle se désespère; elle va s'en aller, s'éloigner. Vous
+penseriez alors qu'il est quitte et fort satisfait? Point du tout, il
+se fâche. Il veut l'avoir là, la garder et ne rien faire pour elle. Il
+lui dit de rester, car nul autre ne la comprendra. Spectacle aride et
+désolant de deux âmes, qui jusqu'au bout vont s'usant par le
+frottement à vide, qui, par delà la mort du coeur, continuent leur
+agitation, ne pouvant s'apaiser, ne pouvant se quitter, ni vivre, ni
+mourir tout à fait.
+
+Maintenant, passons à Versailles. Derrière le grand appartement se
+trouvent de petits cabinets noirs. De même à Fontainebleau. Sur la
+_porte dorée_, une belle chambre, lumineuse, en a derrière une autre
+sans fenêtre, sombre et obscure. C'est dans ces sortes de cachettes
+que madame de Maintenon fuyait la lumière, mais elle ne pouvait fuir
+le roi. Il était là, et ne la quittait guère. Âgée et fatiguée, un peu
+sourde, dans le dégoût universel où elle était de tout, elle devait
+encore endurer jusqu'au bout sa terrible assiduité. Elle expiait,
+comme Fénelon.
+
+Quand la duchesse de Bourgogne manqua, elle fut épouvantée du vide, de
+la monotonie, du triste et pesant tête-à-tête qui allait devenir
+invariable. Elle essaya des moyens extrêmes (peu convenables dans un
+si grand deuil), des concerts et des comédies. Elle fit venir Villeroi
+avec ses vieux contes galants. Elle suppléa, comme elle put, la
+duchesse de Bourgogne par cette Jeannette Pincré, dont j'ai parlé. Le
+roi y tenait, et ne la laissa se marier qu'en restant à Versailles.
+Mais la petite fille, devenue grande, devenue une jeune dame,
+était-elle amusante par des enfantillages trop visiblement calculés?
+Donc, le poids reporté à droite, à gauche, revenait, retombait
+d'aplomb sur madame de Maintenon, et elle en était écrasée. Elle se
+lâche dans ses lettres, et parle indécemment, sèchement du roi, des
+faiblesses dernières dont elle était témoin et qu'une épouse eût dû
+cacher: «Il me faut essuyer ses chagrins, son silence, ses vapeurs; il
+lui prend souvent des pleurs dont il n'est pas le maître, ou bien il
+est incommodé. Il n'a pas de conversation.»
+
+Mais elle-même n'était-elle pour rien dans cet affaissement d'esprit?
+De quoi l'occupait-elle? De pauvretés. Elle mêlait mille petites
+affaires de sacristie aux plus grandes affaires de l'État.
+Tracasseries de couvents, ou rapports de police, c'était la vie du
+roi. Gouvernement étrange qui voudrait gouverner homme par homme, et
+dans le secret même de la conscience. Son effort impuissant, c'est
+d'arrêter un peu la débâcle de l'Église, de contenir le clergé qui ne
+se contient plus. Les moeurs des moines, leurs querelles, les
+élections des religieuses, tout ce misérable ménage, c'est
+l'occupation incessante.
+
+La simplicité, la crédulité du roi et de madame de Maintenon dépassent
+tout ce qu'on peut croire. Ils voient la vieille machine de dévotion
+extérieure aller son train, et ils ne voient pas qu'il n'y a plus rien
+dessous. On se moque d'eux tout le jour. Les plus impies farceurs se
+font passer pour saints (Marcé, Courcillon, _V. Saint-Simon_). Une
+dame est surprise par son mari en adultère, et c'est le mari qu'on
+enferme; elle fait croire au roi qu'il voulait la faire protestante
+(_Staal_).
+
+Le jansénisme fut un coup de fortune pour madame de Maintenon. Il
+occupa le roi. Il lui donna chaque jour quelque affaire, quelque
+ennui, quelque colère, enfin ouvrit une carrière à l'âcreté d'humeur.
+Les lettres de Fénelon à Tellier (22 juillet 1712), les paroles de
+Tellier au roi, se résument en un mot: _Tout est perdu!_--Comment?
+tout est perdu?--Oui, si l'on ne réprime vigoureusement le jansénisme,
+qui est à la fois l'hérésie et l'avant-garde des _libertins_. Son
+chef, Quesnel, est _Anti-Christ_; la Bulle le dit en propres mots.
+Dans ce péril immense, on ne peut ménager nul moyen de salut public.
+
+Le roi le sent; avec regret il emploiera non-seulement la force, mais,
+il le faut, l'argent. Il corrompt les évêques pour les faire devenir
+des saints. Le beau Rohan, l'intrigant Polignac, Bissy, l'évêque de
+Meaux que son prédécesseur Bossuet appelait «un petit fripon,» ont
+rejeté d'abord la Bulle. Mais le roi sait les attendrir. À Rohan (fils
+du roi, peut-être par la belle Loubis) il donne la grande aumônerie, à
+Bissy le chapeau. Polignac reçoit de l'argent. Madame de Maintenon a
+désormais, heureusement, une affaire. Elle négocie pour la Bulle, elle
+fait trotter Bissy chez les évêques; c'est le grand chien de chasse
+qui les rabat dans les filets.
+
+Le roi fut surpris des oppositions. On lui avait dit que personne ne
+soufflerait. Sa grande prétention avait toujours été (dans cet
+affaissement de la papauté), de la suppléer, d'être pape. Il l'avait
+été en 82 à la tête des gallicans. Il l'avait été en 88, à grands
+frais, il est vrai, en expulsant 500,000 hommes. Il crut l'être en
+1713, en se faisant le bras de Rome contre les gallicans, contre les
+jansénistes, en imposant de force, comme article de foi, cette
+déification prodigieuse de la papauté. S'il avait été vaincu par
+l'Europe, il se relevait triomphant dans la théologie. Il avait
+demandé et obtenu la Bulle, et ses Jésuites français l'avaient dictée.
+Il l'imposait au monde catholique, à l'Italie, à l'Espagne, à
+l'Autriche,--oui, même à cette Autriche qui lui faisait encore la
+guerre. Le prince Eugène n'avait pu empêcher Villars de prendre
+Landau, Fribourg, de rançonner l'Allemagne. Et la paix fut faite à
+Rastadt. Mais l'empereur Charles VI, dans Vienne, était obligé de
+recevoir et croire (s'il était catholique) la Bulle de Louis XIV.
+Quelle gloire pour ce nouveau Constantin, cet autre Théodose!
+
+La France seule avait la tête si dure, qu'en donnant aux autres la
+Bulle, elle n'en voulait pas pour elle-même. Paris, repaire d'athées,
+d'incrédules, de mauvais plaisants, en faisant des ponts-neufs, des
+noëls, où le nouveau-né, l'avorton, était durement houspillé.
+L'autorité royale n'y faisait rien. Chose triste, le roi, à
+soixante-seize ans, retrouvait le Paris de la Fronde, qui le chassa
+enfant et le fit fuir à Saint-Germain.
+
+Aussi ne refusa-t-il aux Jésuites nulle mesure de rigueur. Des curés
+qui s'émancipaient furent mis à la Bastille, des évêques _internés_,
+des docteurs remis à l'école, enfermés dans les séminaires. À la
+Sorbonne, les dernières violences; le syndic, à chaque opposant,
+criait: «Écrivez qu'il résiste au roi!» On chassa des docteurs, et
+quatre, fort âgés, furent durement exilés. Des soeurs furent
+maltraitées, mises à la porte, des couvents entiers détruits,
+dispersés. En un an, les prisons si pleines, qu'on fut obligé
+d'enfermer les suspects dans leurs propres maisons, avec des recors,
+des exempts. Le bon vieux Rollin fut chassé de son collége de
+Beauvais. Des oratoriens, des feuillants, toutes sortes de gens
+pêle-mêle, persécutés. Les Jésuites étaient si furieux qu'ils se
+persécutèrent eux-mêmes. Leur père André, éminent par son esprit
+philosophique, sa douceur et sa tolérance, parut avoir trop de mérite
+pour ne pas être janséniste. Un autre Jésuite, trop doux, eut pour
+punition la défense de porter perruque sur sa pauvre tête pelée.
+
+Quiconque avait un ennemi était suspect et poursuivi. Les plus futiles
+prétextes suffisaient. Il est austère, retiré... _janséniste_.--Il est
+libertin, _janséniste_. À tel jour maigre il a fait gras:
+_janséniste_, à coup sûr.
+
+Quelques-uns furent jetés dans des cachots profonds, d'une humidité
+meurtrière. Beaucoup prirent peur, et, sans pain, sans argent,
+fuyaient dans la campagne, et, s'ils pouvaient, hors du royaume.
+Seconde émigration, après la protestante.
+
+Les jansénistes résistaient, et les protestants ne résistaient pas.
+Cependant, la persécution des premiers raviva celle des seconds.
+Nombre d'entre eux envoyés aux galères. Si le roi eût vécu, l'affaire
+gagnant toujours, on arrivait aux prétendus athées. Fontenelle eût été
+mis dans une forteresse, si d'Argenson ne l'avait protégé. En
+revanche, d'Argenson fit sa cour en emprisonnant le jeune et illustre
+Fréret, savant universel et pénétrant critique, qui, dans sa
+dissertation sur l'origine des Français, s'était affranchi des
+mensonges du père Daniel.
+
+Le peuple de Paris était tellement contre la Bulle, que le Parlement
+l'ayant enregistrée (avec réserve, protestation), on n'osa vendre dans
+la rue l'arrêt d'enregistrement. Mais les chansons couraient, et mille
+récits à la honte des acceptants. On disait que Sillery, l'évêque de
+Soissons, qui, pour avoir Reims, avait accepté la Bulle, devint
+malade de chagrin, furieux, désespéré. On ferma tout, de peur qu'_in
+extremis_ il n'éclatât par un désaveu solennel, une pénitence
+publique. On ne la lui permit pas. Il mourut en poussant des
+hurlements de damné.
+
+L'année même de la Bulle, 1713, contre l'inquisition jésuite commence
+une contre-inquisition. Quelqu'un, on ne sait qui, publie les
+_Nouvelles ecclésiastiques_, violent journal satyrique, qui a duré 80
+ans. Le secret fut impénétrable. De Paris, la feuille invincible,
+insaisissable, courait toute la France.
+
+L'ingénieuse organisation de ses propagateurs a servi de modèle aux
+grandes sociétés de la Révolution, spécialement aux Jacobins, sous
+Duport et sous Robespierre, et le tableau qui l'expliquait faisait
+tout l'ornement de la salle de conférences à leur club, rue
+Saint-Honoré.
+
+Cruelle piqûre pour les Jésuites. Tandis que le trio de leur _conseil
+étroit_ (Doucin, Lallemant, Tournemine) souffle le feu de la
+persécution, eux-mêmes ils sont persécutés. D'invisibles flèches
+(aiguisées, assure-t-on, dans les ruines d'un vieux moulin de
+Vaugirard) volent jusqu'à leur rue Saint-Antoine, jusqu'à Versailles,
+et transpercent Tellier. Que fait donc la police? D'Argenson court,
+crie, cherche, ne trouve rien. Maintes fois on eut l'insolence de lui
+jeter dans sa voiture, à plein paquets, le criminel journal. Encore
+moins la police du Parlement trouve-t-elle. Est-il sûr qu'elle veuille
+trouver? qui sait si elle-même ne travaillait pas aux _Nouvelles
+ecclésiastiques_?
+
+Les Jésuites tombaient dans le désespoir. Leur P. Lallemant avouait
+qu'on ne pouvait rien faire en France, si l'on n'y importait
+l'inquisition d'Espagne. D'autres disaient: «_Il y faudrait du sang!_»
+
+Ils se trompaient s'ils crurent n'avoir rien fait. Ils avaient fait
+beaucoup. Ils avaient réglé la Régence, donné la France au duc
+d'Orléans.
+
+Plus le roi était un fléau, plus on craignait qu'il ne continuât ce
+règne désespérant de soixante-douze années par une régence jésuite, un
+conseil d'imbéciles où des Villeroi seraient présidés par le petit
+fourbe bancroche, le duc du Maine, c'est-à-dire par l'interminable
+Maintenon et par le noir démon Tellier. Celui-ci avait fait une chose
+bien rare en politique et dont il pouvait être fier. Il avait mis
+d'accord les partis opposés, les hommes les plus contraires d'idées,
+de moeurs. Les plus honnêtes magistrats, exemple d'Aguesseau,
+n'attendaient rien que du roi des roués.
+
+Tellier n'y voyait plus, de rage. Il désirait moins le triomphe que la
+mort de ses ennemis. Son rêve était de faire chasser tout évêque
+récusant. Noailles surtout, Noailles. Il s'acharnait à lui, comme un
+chien sur un os. Il le voyait déposé, dégradé, lui arrachait son
+cordon bleu (en rêve), le mettait de sa main dans un _in pace_, le
+murait là, jetait la clef à l'eau. Pour en venir à frapper ce grand
+coup de terreur qui eût emporté tout le reste, il fallait dompter le
+Parlement même, le sortir de sa position expectante (_d'enregistrement
+sous réserve_), où trop visiblement il attendait la mort du roi. On
+voulait le briser par un _enregistrement sans condition_ qui
+démentirait tous ses précédents et le déshonorait, de plus, lui faire
+subir un édit d'après lequel tout évêque devait souscrire _purement
+et simplement, sinon être poursuivi_. En même temps, le roi
+sollicitait Rome _pour qu'elle lui déléguât le droit de poursuivre et
+de déposer_ les évêques. Énorme pas du pouvoir absolu, qui de Louis
+XIV eût fait un Henri VIII, eût aplati d'ensemble les évêques et le
+Parlement, eût désarmé et Rome et les conciles de ce droit de
+déposition,--pour le transmettre à qui? en réalité à Tellier, à la
+Société, à son comité de salut public.
+
+Les Jésuites, je l'ai remarqué aux temps de l'Armada et de la Ligue,
+étant plus fins qu'habiles, sont retombés toujours dans la même faute,
+celle de faire des écheveaux trop compliqués, tissus de tant de fils
+cassants, que rien ne leur arrive à point. Ce qui ne peut réussir que
+par la réussite de tant de choses, ne réussit jamais, avorte.
+
+Ici, que de choses incertaines! Rome faiblirait-elle jusqu'à donner au
+roi la haute justice sur les évêques? Le vieux roi aurait-il la force
+de pousser si loin cette affaire? Vivrait-il assez pour cela? Et après
+lui, qu'adviendrait-il?
+
+Pour sa résolution, elle paraissait forte. Il était au dernier degré
+d'endurcissement. Jugeons-en par les faits. La reine Anne mourante
+avait demandé qu'on tirât de leurs chaînes cent trente-six galériens
+protestants. Cela fut exigé, imposé au traité d'Utrecht. Mais c'était
+si pénible au roi qu'à peine permit-il que quelques-uns partissent;
+ils ne furent, la plupart, délivrés qu'à sa mort. Quant aux
+jansénistes, l'un d'eux, un bon vieux gentilhomme, M. de Charmel,
+qu'autrefois il avait aimé, demandait à venir à Paris pour se faire
+tailler de la pierre. Le roi refusa; il fut opéré par des chirurgiens
+de village et mourut au bout de trois jours.
+
+Ainsi la volonté ne manquait pas. La vie pouvait manquer. De longue
+date, Tellier, madame de Maintenon, avaient avisé à cela. Contre le
+duc d'Orléans, que l'on voyait venir, on avait, d'année en année,
+exhaussé le duc du Maine. Riche de l'héritage de la grande
+Mademoiselle, légitimé et _apte à succéder_, prince du sang, déclaré
+_fils de France_, gouverneur du Languedoc, il avait eu de plus trois
+choses qu'on peut appeler trois épées: 1º l'_artillerie_, dont il
+était grand maître; 2º l'armée _suisse_, neuf régiments, outre les
+gardes suisses; 3º son mariage avec les Condé, grand souvenir, grand
+patronage militaire.
+
+Ce n'était pas assez. On y ajouta bientôt le commandement de la
+_Maison du roi_, dix mille hommes d'élite (gardes du corps,
+mousquetaires gris et noirs, gardes françaises, etc.).
+
+Tout cela était-il nécessaire pour être simplement président du
+conseil de Régence? Une si énorme accumulation de forces, contre
+Orléans désarmé et tout seul, paraît indiquer autre chose. Le petit
+enfant de cinq ans, délicat, maladif, promettait peu de vie. On ne
+croyait pas qu'il régnât, on ne le désirait pas. Madame de Maintenon
+écrivait: «Il vit _malgré tout le monde_.» Et en effet, il compliquait
+la situation, empêchait le duc du Maine, le vrai roi en expectative,
+qui devait, avec les Jésuites, avec ce grand nombre d'évêques
+jésuitisés, continuer le gouvernement ecclésiastique de Louis XIV,
+régner pour la Société.--Elle avait calculé précisément sur ce dicton
+anglais: «Le meilleur roi est celui qui a le plus mauvais titre.»--Or,
+cet usurpateur, ce fils de l'adultère, qui n'eût pu arriver que par le
+sinistre moyen d'un procès calomnieux fait au duc d'Orléans, un tel
+roi, tremblotant et toujours mal assis, n'aurait duré, contre la
+France, que par ses deux armées de prêtres et de soldats à haute paye.
+
+Projet romanesque, hasardeux, qui nous aurait ramenés dans cette
+horreur des guerres dont nous venions de sortir, qui aurait mis la
+France au-dessous de l'Espagne. Philippe V y participait; on lui
+montrait la chose de profil, comme une simple régence du duc du Maine,
+qui serait son lieutenant. Une révolution d'Angleterre, une
+restauration du Prétendant et de la légitimité était l'appoint naturel
+de cette usurpation. Déjà Louis XIV, avec une témérité idiote, n'ayant
+pas même encore la paix avec l'Autriche, ayant encore le pied engagé
+dans l'abîme, provoquait l'Angleterre. Il chicanait sur le traité.
+Ayant livré Dunkerque, il creusait à côté Mardick, pour en faire un
+second Dunkerque. Il animait les Jacobites. Il allait lancer le
+Prétendant, et cela n'ayant pas un sou et ne pouvant plus emprunter.
+Les whigs, leur roi George, l'envoyé Stairs, le sauvèrent, à force de
+menaces, de sa propre sottise. Il fut mis en demeure _de faire ou ne
+pas faire la guerre_, et dut subir l'outrage permanent des
+commissaires anglais qui restaient là pour surveiller sa fraude, pour
+(de leurs propres yeux) sans cesse regarder s'il manquerait, le
+malheureux homme!
+
+Voilà l'effroyable péril où nous tenait ce trio radoteur d'une femme
+de quatre-vingts ans, d'un Jésuite demi-fou, et du petit boiteux qui
+eût eu peur de son épée. Ils affrontaient la guerre! «Monseigneur,
+disait un jour M. d'Elbeuf au duc du Maine, où commandez-vous cette
+année?... J'y vais, car je veux vivre. Où vous êtes, il y a sûreté.»
+
+Trio aveugle, sourd, comme madame de Maintenon, n'ayant qu'une pensée,
+leur intrigue intérieure, le testament qu'ils faisaient faire au roi.
+Il y avait répugnance; on n'aime pas à régler sa mort. Mais cette
+répugnance a été exagérée. Il s'agissait de faire pour le fils de son
+coeur ce que toujours il avait fait, le grandir, le fortifier. Il
+s'agissait de garantir l'Église, et surtout de sauver son âme.
+
+Il redoutait Orléans comme exemple d'indévotion. Mais il ne le croyait
+plus empoisonneur. Il était même revenu sur son prétendu complot
+d'usurper l'Espagne. Il reconnut l'innocence du prince (qui ne voulait
+agir qu'au cas où Philippe V eût été vraiment impossible). Il reconnut
+que cette affaire était un roman de la princesse des Ursins. La
+vieille rouée ayant été chassée par la nouvelle reine d'Espagne
+qu'elle avait faite elle-même, se réfugiait en France. Le roi lui fit
+défendre de se trouver partout où serait celui qu'elle avait calomnié,
+le duc d'Orléans. Que devait penser celui-ci? Qu'apparemment le coeur
+du roi lui devenait plus favorable, que le testament (inconnu) qu'il
+avait fait et déposé au Parlement un an auparavant, en 1714, n'était
+pas contre lui. Insouciant, bienveillant, optimiste, comme il était,
+c'était à coup sûr ce qu'il pensait et ce qu'on voulait lui faire
+croire.
+
+Ce testament donnait à Orléans le titre de Régent, le pouvoir au duc
+du Maine, _gardien_, _tuteur_ du Dauphin, et à un conseil de Régence
+composé uniquement de ses amis.
+
+Orléans n'avait pas le moindre soupçon de cela. Il avait chez lui,
+pour l'endormir, outre son insouciance et sa crédulité, sa femme,
+madame d'Orléans, qui paraissait le sommeil même et d'autant mieux le
+communiquait. Il la connaissait, ne l'estimait guère, et cependant
+l'aimait un peu. Sa langueur apparente, sa mollesse, lui allaient.
+Elle ne l'aurait pas fait _agir_, mais elle le faisait _ne rien
+faire_. À quoi il était tellement porté! C'était comme une douce
+torpille pour engourdir une volonté engourdie. Non-seulement on savait
+par elle tel mot et telle pensée que laissait tomber son mari, mais
+elle ménageait ces colloques, ces paroles avec l'ennemi, qui
+détrempent avant la bataille.
+
+Chacun devait songer à soi, prévoir, pourvoir. Visiblement, le roi
+baissait. Fagon, vieilli lui-même, ne tient plus le journal commencé
+depuis Henri IV par les médecins royaux. Ce grand monument reste là.
+Depuis plusieurs années, je ne trouve que des pages blanches dans le
+dernier volume, qui presque tout entier est vide.
+
+Un régime indigeste de grande mangerie, de fruits glacés, de
+sucreries, avançait le vieillard. Mais plus qu'aucune chose, je crois,
+les tracasseries. La sèche et muette insistance de ceux qui
+l'entouraient, la conspiration du silence chagrin qui le força de
+faire le testament, le contrista, le fatigua. Ce qui lui fit encore
+plus de mal que tout le reste, c'est que, bon gré mal gré, il lui
+fallait partager les fureurs de Tellier. Ce fort et brutal paysan de
+basse Normandie, dans ses haines effrénées, l'entraînait avec lui,
+sans répit, sans repos, le voulant toujours en colère et contre tout,
+contre les Jansénistes, les nouveaux convertis, ou contre les lenteurs
+de Rome. Il prit à tout cela une petite fièvre. Maréchal le dit à
+Fagon, qui fit la sourde oreille. Il le dit à madame de Maintenon, qui
+s'indigna, comme si le fidèle chirurgien avait manqué de respect.
+
+On augmenta cette fièvre. On exigeait du roi qu'il eût, de sa
+personne, d'irritantes conférences avec les gens du Parlement pour
+l'affaire de la Bulle. Affaire plus liée qu'il ne semble à celle de la
+Régence. Si l'on domptait le Parlement pour la question religieuse, on
+pouvait espérer dans sa docilité pour la question politique. Le roi
+fit venir plusieurs fois à Marly les présidents et avocats généraux.
+Ils flottaient, hésitaient, n'osant faire au roi des promesses dont
+ils auraient été désavoués par leur compagnie. D'Aguesseau, le
+procureur général, était tout à la fois le plus doux, mais le plus
+ferme, et les autres n'osaient dire autrement que lui. Le roi,
+indigné, déclara qu'après Marly il irait lui-même au Parlement, y
+tiendrait un lit de justice, et verrait (dit-il avec aigreur) ce qu'il
+avait de crédit dans cette compagnie.
+
+Le samedi 10 août, il revint le soir de Marly à Versailles. On le
+trouva étonnamment changé. Il ne se sentait pas en état d'accomplir sa
+menace, de forcer le Parlement dans un lit de justice. Le dimanche 11,
+il supposa que d'Aguesseau pris seul à part serait plus malléable. Il
+crut que face à face il ne tiendrait pas contre son roi. Ce magistrat
+illustre n'était pas imposant. Il était assez gros, d'un visage fort
+plein, aimable et bon, avec une singularité qui étonnait d'abord, et
+disposait à l'hilarité, un oeil grand, l'autre très-petit. C'était un
+savant universel et d'étude infinie. Ce qui faisait que sur chaque
+chose, il voyait tout et ne décidait rien. Homme simple et de moeurs
+innocentes, toujours dans son devoir, toujours au Parlement, il avait
+vécu uniquement de l'esprit de cette compagnie qui, pour lui, était le
+monde même. Le prodigieux respect qu'il avait pour les décisions du
+Parlement (souvent contradictoires) l'embarrassait encore, à chaque
+instant le rendait hésitant.
+
+Cela donnait espoir. Le roi le prit de toutes les manières et il ne
+gagna rien. Tout en s'abîmant de respect, de dévouement, d'Aguesseau
+éluda, déclina, échappa toujours. Sa fluide éloquence, dans les
+circuits verbeux, ordinaires au Palais, tourna et retourna toutes les
+formes de l'obéissance pour se dispenser d'obéir. Le roi fut excédé,
+comme on l'est par les résistances de ce que l'on a cru mou. C'était
+comme les cuirasses mexicaines en coton sur lesquelles s'arrêtaient
+les balles. D'Aguesseau avait trois cuirasses (outre sa bonne
+conscience): primo, sa compagnie, son dieu, le Parlement; puis le
+grand parti janséniste, l'Église persécutée; enfin, s'il faut le dire,
+sa femme, solide janséniste, qui dans cette circonstance lui avait
+dit: «Monsieur, ne songez là, ni à votre place, ni à votre fortune. Ne
+vous souvenez point que vous avez femme et enfants.»
+
+Le roi fut tellement indigné que lui, le plus poli des hommes, il
+sortit de toute mesure, finit par lui tourner le dos.
+
+Pour la première fois, dans son règne, tout lui devenait impossible,
+la force et la douceur également impuissantes. Point de traité avec le
+Parlement, et point de lit de justice.
+
+Le plus doux, d'apparence le plus obséquieux, contre lui s'était
+trouvé ferme. Son procureur et son organe, les _gens du roi_, comme on
+disait, qui semblaient en justice la voix du roi, sa volonté parlante,
+lui donnaient tout doucement sa défaite dernière, son Blenheim et son
+Malplaquet.
+
+Une chose curieuse, c'est qu'en cette extrémité, et à Versailles et au
+Palais-Royal, chez le roi et chez Orléans, on eut l'idée des États
+généraux. Saint-Simon les conseille au prince. Un mémoire anonyme
+(qu'on croit de Torcy) propose au roi de faire du conseil de régence
+comme des États généraux au petit pied pour lier les mains au Régent.
+Ce conseil eût été une sorte d'assemblée nationale où l'on eût appelé
+un député des États de chaque province et un de chaque parlement.
+
+Un autre projet, plus hardi encore, proposait d'assembler, du vivant
+du roi, les véritables États généraux, uniquement pour nommer un
+Régent. Ces États, disait-on, s'en tiendraient là discrètement, et ne
+manqueraient pas de choisir _la personne agréable au roi_.
+
+Inutile de dire que ces vains projets n'arrêtèrent pas même un
+moment. On voulait non tourner l'obstacle, mais le briser, dompter
+cette Fronde janséniste du parlement de Paris.
+
+On ne songea plus qu'à la force. Villars, fort prudemment, avait
+quitté Paris pour aller aux eaux de Baréges. Mais la cour avait
+Villeroi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+MORT DU ROI--RÉGENCE
+
+Août 1715
+
+
+Il reste deux récits capitaux de la fin de Louis XIV, celui-ci de
+Saint-Simon et celui de Dangeau.
+
+Le premier, fort passionné contre le duc du Maine, n'est cependant
+nullement partial pour le duc d'Orléans. Il note sans ménagement sa
+faiblesse, son inconsistance, le peu de foi qu'on pouvait ajouter à
+ses paroles, tous ses défauts de caractère. L'auteur avait le plus
+grand intérêt à être bien informé, et il put l'être réellement par des
+témoins de l'intime intérieur qui ne quittèrent point le roi.
+J'entends spécialement un excellent observateur, l'honnête chirurgien
+Maréchal, avec qui il était lié, et qui (sur Port-Royal et bien
+d'autres sujets) partageait ses opinions. Dès sa jeunesse,
+Saint-Simon avait l'invariable habitude de prendre, jour par jour, des
+notes sur les événements de son temps. Son récit, quoique achevé
+longtemps après, a l'autorité de ces notes prises au moment, comme il
+en a la palpitante émotion.
+
+Le récit de Dangeau ne me rassure en aucun sens. Au milieu de son
+journal, bref, aride, si peu instructif pour les grands événements,
+vous trouvez un mémoire d'un style opposé, emphatique. L'auteur
+embouche la trompette: «Je sors du plus grand, du plus touchant, du
+plus héroïque spectacle,» etc. Cette pièce a tous les caractères d'une
+oeuvre de réaction, inspirée de la vieille cour et destinée surtout à
+laver le duc du Maine et madame de Maintenon. Oeuvre, je crois,
+tardive, malgré la précaution qu'on a eue de mettre en tête:
+«Dimanche, 25 août 1715, à minuit,» etc. Du reste, peu d'intelligence.
+Au milieu de tant de louanges données à Louis XIV, il omet justement
+des choses importantes, touchantes, et qui font honneur, telles que le
+mouvement de coeur et de conscience «sur les restitutions qu'il
+pouvait devoir au royaume.» Ces grands traits sont dans Saint-Simon.
+
+Après les deux récits de Saint-Simon et de Dangeau, celui d'un
+moderne, Lémontey, mérite attention. Chargé en 1808 d'écrire
+l'histoire de Louis XV et de Louis XVI, disposant des plus secrètes
+archives, il compulsa plus de 600 volumes originaux qui, en 1814,
+furent enlevés de Paris. Sa critique pénétrante, sa fine plume
+d'acier, entrent souvent fort loin dans l'intelligence des temps. Trop
+loin aussi parfois, au delà des réalités. Il est tenté par le subtil,
+par la fausse profondeur. Ainsi (d'après Lassay), il croit que ceux à
+qui on représentait Orléans comme empoisonneur «n'en furent que plus
+ardents à s'attacher à lui. Ils chérissaient dans la _certitude de ses
+crimes passés_, le gage d'un dernier crime, et se hâtaient de faire un
+régent qui saurait bien se faire roi.»
+
+Ceci est faux en plusieurs sens. D'abord, l'horrible idée de 1712 ne
+s'était nullement soutenue jusqu'en 1715. Rien ne dure trois années en
+France. Les seuls ennemis personnels d'Orléans faisaient semblant de
+croire cela. Deuxièmement, c'est faire trop d'injure à la nature
+humaine. Même aux plus mauvais temps, peu d'hommes se donneraient à un
+prince _parce qu'il serait un assassin_.
+
+En fait, le contraire est exact. La grande majorité jugeait le futur
+Régent précisément ce qu'il était, faible, corrompu, mais très-doux,
+débonnaire. Indifférent au bien, au mal, il ne devait ni punir les
+coupables, ni venger ses propres injures. C'est ce qui le fortifia
+immensément, et fit que les meilleurs amis du duc du Maine le
+laissèrent sans scrupule. Ils savaient qu'il ne risquait rien sous le
+Régent, que de rester un très-grand prince, très-riche, de continuer
+en repos une vie de fêtes et d'amusements et de jouer toujours la
+comédie à Sceaux.
+
+Le vrai danger était qu'avec beaucoup d'esprit et des idées
+très-avancées, Orléans ne gardât les vieux hommes et la vieille cour,
+ne fût prodigue et généreux pour elle aux dépens de la France. Ses
+ennemis, sous lui, prirent tout ce qu'ils voulurent, eurent les plus
+hautes positions. Pour l'enfant royal qu'on voulait si sottement
+défendre de lui, il l'aima, et s'y attacha. Il le trouvait joli et
+fin, et le préférait de beaucoup à son fils, un lourdaud que lui avait
+donné son indolente et suspecte moitié.
+
+ * * * * *
+
+Le 11 août, pour la dernière fois, le roi avait sondé d'Aguesseau,
+tâté le Parlement. Il en désespéra. Et, sa santé ne lui permettant pas
+d'aller lui imposer ses volontés, il écrivit le 13 un codicille qui
+pouvait passer pour une déclaration de guerre.
+
+Ce Parlement qui, après tant d'années d'obéissance et de silence,
+faisait mine de vouloir reprendre la voix, n'imposait pas beaucoup. Ce
+n'étaient plus les graves et savants magistrats du XVIe siècle.
+Beaucoup faisaient les grands seigneurs, étaient les singes de la
+cour. On avait vu, dès la mort d'Henri IV, combien, sous la pourpre et
+l'hermine, ces gens de plume aisément mollissaient, étaient souples
+devant l'épée. Il avait suffi que d'Épernon leur fît sonner la sienne,
+sans la tirer, pour les déconcerter. On fit un d'Épernon. Villeroi
+était un peu mûr pour jouer ce rôle de spadassin. Mais ses
+réminiscences de jeunesse, ses contes galants le surfaisaient aux yeux
+du roi. À soixante ans, soixante-dix ans, il faisait le gaillard,
+avait une _petite maison_, et pas trop en secret. Bref, c'était le
+mauvais sujet, vieil enfant gâté de la cour, l'homme d'épée et de
+panache, que l'on avait tant admiré. Au jour du décès, Villeroi devait
+monter à cheval, prendre le commandement de la Maison du roi (dix
+mille hommes d'élite), et marcher droit au Parlement. On lui ordonnait
+même expressément de l'investir, «d'avoir soin que les gardes du
+corps, les gardes françaises et suisses prissent leur poste dans les
+rues _et au Palais_.» Alors, le jeune roi présent, on ouvrirait le
+testament. Et que ferait-on si les amis du duc d'Orléans réclamaient,
+invoquaient son droit de plus proche parent, pour lui donner une
+régence réelle, et non pas nominale. Rien d'écrit. Villeroi, sans
+doute, avait l'ordre verbal d'enlever les récalcitrants.
+
+Ce codicille voulait que le jeune roi fût mené «dans un lieu où l'air
+est très-bon,» dans le château fort de Vincennes, vieille place de
+guerre très-défendable encore, tout au moins contre un coup de main.
+Qu'avait-il donc à craindre, cet enfant, objet de l'intérêt de tout le
+monde? De qui voulait-on le garder? du Régent? Vaine et outrageuse
+précaution. Que pouvait le Régent, subordonné au Conseil de régence?
+rien que par un crime. C'était donc annoncer que l'on craignait un
+crime. Sans doute, à chaque repas, le gouverneur, la gouvernante,
+feraient _l'essai des mets_, maintiendraient l'opinion dans les plus
+sinistres idées.
+
+Chose bizarre, le roi absolu déléguait en mourant son pouvoir à une
+république, au Conseil de régence, dont le duc du Maine eût été le
+dictateur. Mais le bâtard n'eût pu remplir ce rôle; il n'avait pas le
+poids nécessaire. Orléans dégradé, en suspicion, n'aurait pas eu
+grande influence. La partie était belle pour l'étranger, le roi
+d'Espagne. Tous les trois auraient travaillé, tiré en sens contraire.
+La France eût été ballottée comme au jour le plus noir de toute son
+histoire, sous les oncles de Charles VI.
+
+Le même jour, 13 août, le roi fit l'effort de recevoir debout un
+prétendu ambassadeur de Perse et de signer avec lui un traité. Cette
+comédie, dont les ministres avaient flatté sa vanité, l'acheva
+réellement. Le matin, il avait fallu le porter à la messe, et le soir
+on le roula au concert qui se faisait chez madame de Maintenon. Il y
+parut un homme mort. La princesse des Ursins le jugea tel, et ne
+voulant pas se trouver en France sous la régence d'Orléans, elle
+partit le lendemain pour Rome.
+
+Fagon ne voulait pas que le roi fût malade, et personne n'eût osé le
+dire. Quatre médecins qu'il appela, se gardèrent bien d'être d'un
+autre avis. Ils ne firent rien qu'admirer, approuver, chanter en
+choeur la sagesse de Fagon. Le lendemain, quatre autres médecins, mais
+toujours des louanges et des admirations.
+
+Tout en faisant semblant d'être fort rassuré, on se hâtait pourtant
+d'agir. On fit venir les gens d'armes du roi à Versailles, dans
+l'espoir qu'il pourrait encore en passer la revue, le vendredi 22,
+avant la Saint-Louis. On voulait commencer à s'assurer des troupes.
+
+Mais il baissait si vite que la chose devint impossible. Là se posait
+la question: Qui remplacerait le roi, le représenterait dans cette
+circonstance solennelle? Qui poserait devant les troupes dans la
+majesté du commandement? Le fils de son frère, Orléans, si près du
+trône, était appelé là par la force des choses, par son droit de
+naissance, et par cette convenance aussi qu'il avait commandé (et
+avec honneur) en Espagne. Ajoutez qu'une partie de ce corps, les gens
+d'armes d'Orléans, était déjà sous son commandement. Le roi envoya le
+duc du Maine.
+
+Dangeau, dans sa plate chronique, a brouillé de son mieux l'événement,
+pour nous donner le change sur les ruses de ceux qui menaient le roi.
+Saint-Simon est fort net, et dit fort nettement la scène qui, du
+reste, fut très-publique, et se passa en plein soleil.
+
+On doutait de l'accueil que les troupes feraient au bâtard, qui avait
+laissé dans l'armée une triste idée de sa bravoure et qui la
+confirmait par la mine la moins militaire. On fit parler le petit
+Dauphin; on lui fit désirer, demander d'être de la partie, de figurer
+sur son petit cheval qu'on lui apprenait à monter. Habile mise en
+scène, qui ornait fort le triomphe du bâtard. De son coursier royal,
+dominant, abritant le pâle et fragile orphelin, il apparaissait là
+comme le tuteur nécessaire. Il profitait des applaudissements qu'on ne
+manquerait pas de donner à l'intéressante créature, postérité unique
+du duc de Bourgogne, et débris dernier du naufrage.
+
+Grand coup pour Orléans. Si la chose se fût bien passée, on eût
+récidivé pour d'autres corps, et le duc du Maine se serait trouvé
+avoir tout doucement conquis cette nombreuse élite. Orléans demeurait
+dans l'ombre et oublié. Il aurait laissé faire certainement sans
+Saint-Simon. L'âpre seigneur, sans ménagement, lui fit honte de sa
+paresse, dit qu'on la croirait lâcheté, qu'on dirait qu'il n'osait se
+montrer devant le bâtard. La haine donne une seconde vue; il prévit,
+il prédit que le duc du Maine aurait peur, blanchirait comme un linge.
+Il voulait (en grand poète dramatique, comme eût voulu Shakespeare)
+qu'Orléans exploitât fortement la situation, que, de sa figure mâle,
+poursuivant le triste poltron, il lui rendît des respects dérisoires,
+lui fît sa cour, l'en accablât, jusqu'à ce que la pauvre femmellette
+défaillît devant tout le monde, dévoilât son manque de coeur.
+
+Le duc fut moins cruel, ne suivit pas ce terrible programme. Il resta
+modestement à la tête de sa compagnie, et salua le Dauphin. Il n'en
+eut pas moins le plaisir de voir la prédiction s'accomplir. Le bâtard
+pâlit, se troubla, baissa les yeux, ne sut plus où se mettre. Chacun
+s'émut de voir les rôles intervertis, le faux prince sur le cheval
+blanc, à la place du roi, le vrai prince avec les soldats, en simple
+capitaine. On compara les mines, et leurs exploits aussi. Tous, d'un
+tact français, reconnurent qui était l'homme et qui était la femme,
+et, d'un mouvement instinctif, sans regarder si l'on observait des
+fenêtres, laissèrent l'un et entourèrent l'autre.
+
+Ce fut comme un coup de lumière qui éclaira la situation. Les médecins
+mêmes y virent plus clair. Ils comprirent dès lors où en était le roi.
+Ils distinguèrent aux jambes des marques noires, qu'ils n'auraient osé
+voir la veille.
+
+Ceux qui menaient le roi prirent leurs dernières dispositions. La
+principale, c'était, si l'on pouvait, d'endormir Orléans. On y employa
+deux moyens, l'un de parlementer, de lui envoyer Villeroi; l'autre
+d'employer le roi même à tromper son neveu. Moyen, à coup sûr,
+imprévu de donner au mourant un rôle dans cette comédie. Orléans ni
+personne, contre une chose si nouvelle, n'eût songé à se mettre en
+garde.
+
+Les deux choses se firent le 24 et le 25 août, jour de la Saint-Louis.
+Villeroi vint trouver Madame d'Orléans, la fit parler à son mari. Elle
+lui dit que ce bon maréchal, plein d'amitié pour lui, voulait le voir
+dans son pur intérêt et pour sa sûreté, lui révéler un grand secret.
+Orléans ne refusa pas. Et mystérieusement Villeroi vint en effet. Mais
+pour dire cette chose, tellement utile au prince, il exigeait d'abord
+qu'il s'engageât à conserver la place à son ami le chancelier. Il lui
+apprit ensuite la teneur du testament, les avantages qu'il donnait au
+duc du Maine et à lui Villeroi, tout comme chose naturelle qui ne
+pouvait faire difficulté, ajoutant (le vieux fat) qu'en ce qui le
+regardait (l'emploi des troupes), «il n'en abuserait pas.»
+
+La chose était bien grave. Orléans devait voir qu'avec ce commandement
+des troupes, son adversaire pouvait parfaitement le faire arrêter,
+était maître de sa liberté, au besoin, de sa vie. Ce qui est
+incroyable, mais certain (Saint-Simon l'affirme avant, après la mort
+du roi), c'est qu'Orléans prit bien cela, n'objecta rien, et ne fit
+rien, se résigna, se reposa, trouvant infiniment commode d'être
+dispensé de gouverner. L'essentiel pour lui était de s'amuser, de
+souper, s'enivrer, à Paris, à Asnières.
+
+Quand Villeroi vint redire à Versailles cette merveilleuse
+insouciance, on ne put pas la croire. Pour plus de sûreté, on employa
+l'autre moyen. Le 25, l'état du roi s'étant aggravé, il reçut les
+sacrements, communia et fut administré de l'extrême-onction. Il ajouta
+de sa main quelques lignes au codicille. Puis il fit appeler le duc
+d'Orléans. «Il lui témoigna, dit Saint-Simon, beaucoup d'estime,
+d'amitié, de confiance. Mais ce qui est terrible, avec Jésus-Christ
+sur les lèvres encore qu'il venait de recevoir, il l'assura _qu'il ne
+trouverait rien dans son testament dont il ne pût être content_.» De
+telles paroles, en un tel moment, supprimaient tous les doutes. Le duc
+crut retrouver un père, et il fondit en larmes, sortit, suffoqué de
+sanglots. (Dangeau, 121.)
+
+«Il n'y avait pas une demi-heure qu'il avait communié, reçu
+l'extrême-onction, et il venait de retoucher dans l'entre-deux ce
+codicille qui mettait le couteau dans la gorge à M. le duc d'Orléans,
+dont il livrait le manche en plein au duc du Maine.»
+
+Saint-Simon est bien étonné. Moi, non. N'ai-je pas vu (surtout aux
+procès d'Angleterre) les Jésuites sur l'échafaud jurer des faits dont
+la fausseté fut ensuite très-bien constatée? Si l'on en croit Dorsanne
+(_Histoire de la Bulle_), le roi avait été affilié à la Société dix
+ans auparavant, et Tellier à sa mort lui en fit faire le quatrième
+voeu. Il put participer au privilége de pouvoir mentir _in articulo
+mortis_.
+
+Pitoyable spectacle. On avait vu dans le _Légataire_ la très-choquante
+scène d'un mourant jouet d'un fripon. Le duc du Maine dépassa Regnard.
+Né mime et pour la farce, il mit les deux rôles en un seul et fit de
+Géronte un Crispin.
+
+Rien n'était plus contraire à la nature de Louis XIV, qui aimait le
+noble et le grand. Il fallut, pour qu'il en vint là, la violence de
+l'amour paternel, la faiblesse d'un mourant, les craintes dont on
+l'obsédait. Il semble que parfois il entr'ouvrît un peu les yeux.
+Tellier lui fit signer sa nomination de confesseur du futur roi. Mais
+il ne parvint pas à lui faire nommer aux bénéfices vacants. Les
+candidats proposés par Tellier apparemment lui donnaient moins de
+confiance. Il dit (le 26) aux cardinaux de Rohan et de Bissy qu'il
+mourait soumis à l'Église, mais qu'il n'avait rien fait que ce qu'ils
+avaient voulu, qu'ils en répondaient devant Dieu, qu'il ne haïssait
+point le cardinal de Noailles. À ce mot, Fagon, Maréchal (d'un
+mouvement inattendu) demandèrent si le roi mourrait sans voir son
+archevêque.--«Oui, si l'archevêque veut souscrire la Constitution.»
+Telle fut leur réponse, à laquelle le roi se soumit.
+
+Le public ne se soumit pas. Tout le monde fut indigné. On se lâcha
+sans ménagement sur l'affaire ecclésiastique. Ce fut la première, la
+très-vive échappée de la liberté.
+
+Le roi, qui avait eu toute sa vie une grâce majestueuse, l'eut aussi
+dans la mort. Il trouva les belles et touchantes paroles de la
+situation pour ses serviteurs, pour l'enfant. J'y voudrais un mot pour
+la France. Un seul peut-être indique qu'il eut l'idée de la terrible
+responsabilité qu'il avait prise en tant de choses. Il disait que la
+mort lui semblait peu pénible. «Elle ne l'est, dit madame de
+Maintenon, que quand on a de la haine, de l'attachement aux créatures,
+ou des restitutions à faire.--Je n'en dois à personne, comme
+particulier, dit le roi. Mais, _pour celles que je dois au royaume_,
+j'espère en la miséricorde de Dieu.»
+
+Dans ces crises suprêmes, la nature apparaît. Les âmes les plus
+fausses laissent voir quelque vérité. Tellier, madame de Maintenon, le
+duc du Maine, apparurent dans leur lustre. Ils avaient de lui ce
+qu'ils voulaient. Ce n'était pour eux qu'un corps mort. On ne faisait
+pas seulement dire la messe dans sa chambre. Un capitaine des gardes
+s'en indigna et rappela les prêtres à leur devoir.
+
+Le duc du Maine avait peine à contenir sa joie. Il croyait tout tenir.
+Sa soeur, la duchesse d'Orléans, avait fait demander à Saint-Simon,
+par une personne intime et confidente, ce que son mari faisait,
+préparait, et il avait répondu: «Rien, vous le verrez vous-même.» Le
+bâtard, tout à fait rassuré, éclata de bonheur, d'hilarité, nous
+l'avons dit, avec plus d'impudence qu'on ne l'eût attendu d'un homme
+de tant d'esprit; mais son mauvais coeur l'emporta. Il bouffonna le
+soir, entre ses familiers, la scène d'un empirique qui était venu
+s'offrir, la grimace de Fagon, etc.
+
+Madame de Maintenon aussi crut tout fini avec le codicille qui
+remettait l'épée à Villeroi. Tranquille sur le succès de son fils
+d'adoption, elle laissa le roi dans ce dernier combat, partit
+lestement pour Saint-Cyr. (Dangeau travaille en vain à l'excuser.)
+
+Mais voilà le 29 que le mort ressuscite. La drogue du charlatan agit.
+Le roi prend du vin d'Alicante et deux petits biscuits. Il demande où
+est Madame de Maintenon. Elle revient de Saint-Cyr. Les appartements
+se repeuplent. Et d'autant se dépeuplent ceux du Palais-Royal, qui un
+moment s'étaient remplis. Le mieux, au reste, ne dura pas un jour. Le
+soir même du 29, on vit que la gangrène occupait tout le pied, gagnait
+le genou même; la cuisse était enflée. C'en était fait réellement.
+
+Dans le moment de solitude qu'eût Orléans au milieu du 29,
+Saint-Simon, le trouvant de loisir, l'avait confessé, avait tiré de
+lui l'aveu de sa faiblesse à l'entrevue de Villeroi. Le violent
+seigneur, vrai magister du prince, lui donna de cruelles férules, lui
+démontra la honte, le ridicule de sa conduite, les gorges chaudes de
+ses ennemis. Le bâtard et sa soeur avaient joué d'ensemble, et gagné
+la partie, réussi à lui faire subir un arrangement qui l'égorgeait,
+_réussi à lui faire peur_, à le convaincre qu'il avait bien peu de
+coeur. Voilà le nouvel Henri IV, etc. Orléans resta accablé et ne dit
+pas un mot. Il sentait la piqûre. Il voyait que sa femme s'était
+moquée de lui, l'avait jeté dans le filet. Il lui dit deux mots
+fermes, dont elle avertit Villeroi, toutefois, espérant encore qu'il
+n'en serait que des paroles, que, satisfait d'avoir parlé, il se
+rendormirait, ne ferait rien du tout.
+
+Il avait du courage. Ce mot, _qu'on lui avait fait peur_, était entré
+et l'avait réveillé. Stairs, l'ambassadeur d'Angleterre, le poussait
+aux résolutions non-seulement vigoureuses, mais violentes et jusqu'au
+crime, peut-être. C'était un drôle, Écossais intrigant, fils d'avocat,
+qui se fit lord. Il était capable de tout, et il avait commencé, à
+neuf ans, par tuer son frère en jouant. Il disait nettement à Orléans
+qu'il fallait un usurpateur en France comme en Angleterre, une
+alliance intime entre les deux usurpations. Il le précipitait au
+trône.
+
+Orléans était à cent lieues de vouloir régner par un crime. Il n'avait
+pas non plus, près de lui, comme son père, un chevalier de Lorraine.
+Il n'avait qu'un rusé fripon. Son Dubois, avec Canillac, Noailles, lui
+fit le petit brocantage nécessaire. On savait par le codicille
+qu'avait montré le chancelier, le rôle que devaient jouer les Gardes
+françaises. Leur colonel, M. de Guiche, était entièrement livré au duc
+du Maine; mais il avait des dettes, et c'était un panier percé. On le
+gagna par la promesse d'un don de six cent mille francs. Le colonel
+des Gardes suisses se donna sans autre raison que sa haine contre le
+bâtard, colonel général des Suisses. Déjà Orléans avait moitié des
+mousquetaires (les noirs), par Canillac qui les commandait. Paris même
+venait à lui. Le lieutenant de police d'Argenson lui assura le guet et
+la maréchaussée, et le commandant Saint-Hilaire l'artillerie de la
+ville.
+
+Pour qui les Condé seraient-ils? Madame du Maine était Condé, et la
+mère du chef des Condé était soeur du duc du Maine. Cette soeur,
+_madame la duchesse_ (fille de Montespan), la maligne faiseuse des
+bouts-rimés les plus salés du temps, vint trouver Orléans, se déclara
+contre son frère (du Maine), et lui demanda pour son fils, _M. le
+duc_, la présidence du Conseil de Régence. Ce fils, tout jeune, était
+un petit borgne et aveugle d'esprit, incapable, indigne en tout sens.
+Mais il avait été, comme Orléans, victime de Louis XIV, qui l'avait
+marié de force à une femme beaucoup plus âgée. On devait croire qu'il
+serait fort contraire à toute tradition du vieux roi. Premier prince
+du sang, il siégeait là avec convenance et fermait la porte au bâtard,
+Orléans ne refusa rien à madame la duchesse, avec qui, autrefois, il
+avait été plus que bien.
+
+Je ne crois pas que tous ces mouvements aient pu se faire avant le 29
+(onze heures du soir), avant le moment où la gangrène si rapide assura
+de la mort prochaine, qui eut lieu le 1er septembre au matin. Plus
+tôt, on aurait craint un retour de vie, les rapports de la police de
+madame de Maintenon et du bâtard. Depuis, on devina fort bien que
+cette police elle-même tournerait et ne dirait plus rien. Et, en
+effet, ils ne surent rien du tout. Elle partit en pleine sécurité.
+Lui, il alla au Parlement, serein, gai, en triomphateur, n'ayant pas
+même l'ombre d'un doute.
+
+Ceux qui ont prétendu que le duc d'Orléans travaillait son succès
+lui-même, qu'il allait la nuit, enfermé dans une chaise à porteurs,
+s'entendre, au cloître Notre-Dame, avec l'abbé Pucelle et autres
+jansénistes, ont fait un roman ridicule. Il n'avait besoin de bouger.
+Tout l'attendait, le désirait, comme une rénovation, une délivrance.
+Soixante-douze ans d'un règne si pesant, que le duc du Maine et madame
+de Maintenon auraient continué, parlaient assez pour le Régent. Des
+prisons, tout un monde, enfermé par Tellier, faisaient des voeux pour
+lui. Le Parlement, sous lui, allait reprendre la parole, l'action, le
+droit de remontrances. Les pairs (et l'ardent Saint-Simon) comptaient
+par lui se relever contre les premiers présidents et contre les
+princes bâtards. La noblesse, à qui le feu roi avait accordé un
+sursis pour payer ses dettes, espérait bien sous un prince si bon
+payer tard ou ne point payer. Le peuple enfin, dans la joie violente
+qu'il eut de la mort du roi, crut voir mourir aussi tout l'enfer des
+finances, l'anthropophage Desmarets, et salua dans Orléans un doux
+libérateur qui allait alléger l'impôt. Quoi de plus vraisemblable?
+Orléans, c'était la paix même. Au contraire, le duc du Maine, tout
+pacifique qu'il fût, malgré lui tournait à la guerre. Seul ou avec le
+roi d'Espagne, c'était l'âme de Louis XIV, c'étaient ses idées, ses
+projets, ses dangereuses tentatives pour rétablir le Prétendant,
+l'imprudence insensée qui, dans les derniers jours, avait risqué la
+paix, signée à peine à Utrecht, à Rastadt, relancé la France épuisée
+vers une ruine qui, cette fois, aurait été définitive.
+
+Ce qui pouvait le plus nuire à Orléans, c'étaient ses amis. Lord
+Stairs voulut assister à la séance du Parlement, témoigner par sa
+présence de l'intérêt de l'Angleterre pour Orléans et pour la paix.
+Mais cette bonne pensée, sous une si mauvaise figure, la figure
+provoquante, aigre et basse d'un hardi coquin, était faite pour
+tourner tout le monde à la guerre et contre Orléans. D'autre part,
+Saint-Simon prit juste ce moment pour soulever une dispute qui pouvait
+brouiller le prince avec le Parlement. Une question était pendante
+entre les pairs et les premiers présidents, celle du salut (du
+_bonnet_). L'âpre seigneur voulait qu'on réglât l'affaire du _bonnet_
+avant celle de la monarchie. Orléans le pria en grâce d'ajourner, mais
+ne put si bien faire qu'à l'entrée même, l'imprudent Saint-Simon, que
+l'on savait son ami personnel, ne levât ce lièvre fâcheux, ne
+protestât, n'annonçât qu'Orléans avait donné parole de juger ces
+usurpations des présidents contre les pairs. C'était tout d'abord
+nuire au prince, montrer le désaccord de son parti, poser une querelle
+prochaine entre les amis du Régent, parlementaires et grands
+seigneurs.
+
+Le premier président, M. de Mesmes, commensal du duc du Maine, qui ne
+bougeait de chez la duchesse, de son petit théâtre et jouait Gilles et
+Arlequin, leur avait donné bon espoir. Le duc entra d'un air riant et
+de jubilation, Saint-Simon va jusqu'à dire: «Il crevait de joie!»
+Boitant, mais non sans grâce, il vit tout, salua profondément,
+«perçant chacun de son regard.» Le duc d'Orléans, au contraire, fort
+myope, ne voyant qu'à deux pas, faisait moins bien dans l'assemblée.
+Il avait (dès l'âge de quatre ans) un oeil un peu malade, de plus, le
+teint rouge, échauffé. Il apportait les codicilles, mais déjà il les
+violait, n'amenant pas, comme ils l'ordonnaient, le jeune roi au
+Parlement. De là, sans doute, sa contenance un peu embarrassée. Il
+s'affermit pendant la lecture du testament, des codicilles, et dit
+ensuite que ces écrits étaient contraires aux assurances que lui avait
+données le roi, «qu'il ne trouverait rien _dont il ne dût être
+content_.» Ces assurances avaient été publiques.
+
+Qu'eût pu répondre le duc du Maine? sinon qu'écrivant une chose, et en
+disant une autre, le moribond avait menti.
+
+Ce qu'Orléans venait de dire de fort, il le gâta par un mensonge,
+assurant faussement qu'aux derniers jours le roi avait renvoyé à lui,
+pour les ordres à donner, qu'il lui avait adressé les ministres pour
+le travail, etc.
+
+Il ajouta: «Il faut que le feu roi n'ait pas compris ce qu'on lui
+faisait faire (là il regarda le duc du Maine), puisqu'avec un tel
+Conseil de régence, ma régence à moi serait nulle. La chose touche
+non-seulement mon droit, mais mon honneur. J'espère assez de l'estime
+de tous ceux qui sont présents pour croire que ma régence sera
+déclarée libre, entière...»--Le duc du Maine voulait parler, mais
+Orléans se tournant vers lui, dit d'un ton sec: «Monsieur, vous
+parlerez à votre tour...»
+
+Au même instant, partit l'acclamation. On ne put même prendre les voix
+dans la forme ordinaire. Il fut Régent en pleine autorité, pouvant
+choisir le Conseil de régence, qui voterait les affaires politiques.
+Mais toute chose de grâce et de justice était au Régent seul. (Pouvoir
+embarrassant dont lui-même, obsédé dans tous les sens, souffrit
+bientôt.)
+
+Encouragé, il passa du testament aux codicilles, et dit que son
+honneur y était plus blessé encore, sa liberté et sa vie en danger,
+que le jeune roi s'y trouvait dans la dépendance absolue de ceux qui
+avaient profité de la faiblesse d'un roi mourant pour lui arracher ce
+qu'il n'avait pu entendre.--Selon une relation anonyme, il eût été
+plus loin (échauffé par l'acclamation, ou peut-être d'un peu de vin).
+Il aurait dit que, «si l'auteur d'un tel conseil était connu, il
+mériterait un châtiment exemplaire.» Et encore (selon Saint-Simon):
+«qu'un tel codicille jetterait infailliblement la France dans de
+très-grands malheurs.» Intimidation violente que l'on n'attendait pas
+de lui.--Le duc du Maine devint de toutes les couleurs, s'anima, et,
+par une attaque indirecte, dit qu'ayant l'éducation, il fallait bien
+qu'il eût la garde de la personne, la maison militaire, qu'il devait
+en répondre, ayant eu pour cela _toute la confiance_ du feu roi.
+
+À ce mot, Orléans l'arrête... Il connaissait son homme, qui s'aplatit,
+recule, et qui, au lieu de prendre l'offensive, de parler de
+_défiance_, se jette de côté, adoucit, divague. Que serait-il arrivé
+s'il n'eût été poltron, s'il eût franchement rappelé les bruits
+sinistres (absurdes, mais si forts cependant) qui avaient rendu
+Orléans suspect?--Il ne lui fût arrivé rien du tout. On se fût récrié,
+mais personne n'eût tiré l'épée contre ce coup de poignard; Orléans
+l'eût reçu en pleine poitrine, ne pouvant entamer une apologie,
+accepter le rôle d'accusé, ni plaider dans le Parlement qu'il n'était
+pas empoisonneur. Sa situation devenait mauvaise. Quand il dit: «C'est
+à moi que la plus grande confiance était due,» plusieurs pensèrent
+tout le contraire, qu'il était après tout l'héritier de l'enfant et
+intéressé à sa mort.
+
+À demi-voix on parlait de partage entre les deux rivaux. Saint-Simon
+approcha, conseilla au Régent de continuer la discussion dans une
+chambre voisine, et ils y passèrent en effet.--Laisser les juges, s'en
+aller dans un coin discuter seul, c'était baisser, faire croire qu'il
+allait s'arranger avec le duc du Maine. Celui-ci s'enhardit. Dans un
+cercle formé de curieux, de passants, d'officiers, ils se disputent à
+demi-voix. Chose inconvenante en tout sens. Le Parlement se morfond à
+attendre. On en avertit Orléans. Il rentre et dit qu'il est trop tard
+pour retenir la Compagnie, _qu'il faut aller dîner_. Seulement,
+puisqu'elle vient de lui confirmer la Régence, il en use pour faire M.
+le Duc chef du conseil. Il expliquera au Parlement la forme nouvelle
+qu'aura le gouvernement. Mais, dès ce jour, il compte profiter de ses
+lumières _et il lui rend le droit de remontrances_. Tonnerre
+d'applaudissements.
+
+Il est deux heures. On sort, les deux princes fort diminués, ayant
+paru pitoyablement faibles, chacun à sa manière, l'un dans sa
+reculade, l'autre dans la bassesse maladroite de sa finale, _ce droit
+de remontrances_ rendu là si mal à propos comme payement du matin,
+comme achat de l'après-dînée! On ne le croirait pas si la chose
+n'était contée par Saint-Simon, l'ami d'Orléans.
+
+Le duc du Maine, battu par le testament, crut avoir vaincu par le
+codicille, garder le roi, la force en main. Et en effet, Orléans avait
+deux fois évité la discussion, quittant le Parlement pour une chambre
+à part, puis quittant cette chambre même.
+
+Trois courriers, coup sur coup, l'annoncèrent à Versailles, à
+Villeroi, qui attendait. Et tout Paris le crut aussi.
+
+Orléans, au Palais-Royal, fit venir d'Aguesseau et Joly de Fleury,
+s'entendit avec eux, et prit du courage en dînant. À quatre heures, il
+rentra plus ferme, plaça la question sur le terrain même qu'évitait le
+duc du Maine, dit nettement qu'on ne pouvait laisser un codicille qui
+rendait celui-ci arbitre de la liberté, _de la vie_ du Régent. Son
+rival n'avait osé dire _que le Régent pouvait faire mourir le roi_.
+Lui, il articulait _que le duc du Maine pouvait faire mourir le
+Régent_.
+
+L'affaire, ainsi réduite aux termes d'un combat possible, les prudents
+s'effrayèrent, et les plus sages mêmes comprirent qu'il n'y avait pas
+de partage possible entre gens qui pensaient pouvoir être tués l'un
+par l'autre. Le gouvernement eût été un duel permanent. Ce que chacun
+eût reçu de pouvoir, n'eût été qu'une arme de guerre.
+
+Le duc du Maine avait une réplique, mais dangereuse; c'était de dire:
+«Aimez-vous mieux risquer la vie du jeune roi?»
+
+Il y eût eu là sans nul doute un tumulte. Car, on avait dîné, et
+chacun était échauffé. Il le sentit, et il eut l'air d'un condamné, la
+mort sur le visage. Il fut respectueux et humble, parla bas. Personne
+n'écouta, et, d'un élan, on opina, sans même attendre les discours que
+les avocats généraux avaient préparés.
+
+Le duc du Maine, se voyant _tondu_, dit Saint-Simon (mais, je pense,
+content, heureux de vivre encore, de n'avoir que faire de bravoure),
+parla très-bien, dit avec adresse et mesure qu'il demandait alors à ne
+conserver que l'éducation, _à être déchargé de la garde du roi, à ne
+plus répondre de sa personne_.--«Très-volontiers, monsieur, dit
+Orléans, il n'en faut pas davantage.» Le pauvre homme resta assommé.
+
+Le Régent, en remerciant, dit que le conseil de Régence serait le
+conseil suprême où ressortiraient les hautes affaires, que lui-même ne
+gouvernerait qu'avec l'aide des conseils qu'il allait créer,
+conformément aux idées du duc de Bourgogne,--qu'aux conseils _de
+l'intérieur et des affaires ecclésiastiques, il appellerait des
+magistrats_ qui y porteraient leurs lumières, spécialement sur les
+droits de l'Église gallicane.
+
+Sous cette forme modérée, il proclamait réellement la liberté
+religieuse, émancipait les Jansénistes. Le lendemain, il vida les
+prisons.
+
+Les Jésuites, en déroute, n'eurent de consolation qu'à bien montrer
+que le mort fut Jésuite. Ils firent autour de lui, avant
+l'enterrement, les petites cérémonies qu'ils font pour un des leurs.
+Et pendant que le corps, fort mal accompagné, allait à Saint-Denis, le
+coeur, selon sa volonté, alla rue Saint-Antoine, aux _Grands
+Jésuites_. Six de ces Pères (et pas un courtisan), dans un simple
+carrosse, portèrent chez eux ce coeur que personne ne leur disputa.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+Le volume précédent, c'est la _mutilation_, et celui-ci, c'est la
+_dissolution_.
+
+La mutilation de la France, la Révocation de l'Édit de Nantes.
+
+Et maintenant la dissolution de la vieille société.--Royauté, clergé
+et noblesse aboutissent d'ensemble à la débâcle. Tout s'en va à
+vau-l'eau, moeurs, idées, dogmes et fortunes.
+
+La banqueroute financière et morale se fait avant la mort du roi. Ce
+qu'on appelle la Régence, existait déjà en dessous; et pis, une vie
+souterraine de vices étranges, immondes, monstrueux enfants des
+ténèbres. Si bien que la Régence, dans son effronterie, montrant tout
+au soleil, semble un retour à la nature.
+
+Tout cela a été gazé, arrangé, décoré de décence et de majesté. Ou
+bien encore, on l'a enfoui sous l'immensité du détail militaire,
+administratif. Enfin, de piquants accessoires, d'amusantes anecdotes,
+de curieux portraits, occupant, détournant l'attention, l'empêchent de
+saisir le vrai fil historique, disons mieux, la fibre vivante où est
+l'unité morale, l'âme de l'histoire.
+
+Le dernier âge de Louis XIV (un quart de siècle, 1689-1715) commence
+et finit dans le _santissimo_. La dévotion y est la grande affaire. La
+guerre même est secondaire, et l'administration périt. C'est la
+royauté de la Grâce, le gouvernement des dames et des saints.
+L'énervation du Quiétisme en est le commencement, la fin un coup de
+tête de vieillards tombés en enfance. La grotesque bulle Unigenitus.
+
+Là, un strident éclat de rire ouvre le XVIIIe siècle.
+
+
+NOTE I.--DE LA SANTÉ DU ROI.
+
+Les angoisses morales de madame de Maintenon dont parle Phélippeaux,
+le travail assidu et secret du roi après la mort de Louvois (Dangeau),
+la connaissance (incontestable, _V._ Berwick, Macaulay, etc.) qu'il
+eut des tentatives contre la vie de Guillaume, tout cela coïncide avec
+l'époque où Fagon modifia son régime. On l'entrevoit fort bien,
+quelque peu instructif que soit le _Journal des médecins ms._, déjà
+cité aux tomes précédents. Rien de plus uniforme que ce journal. La
+médecine de ce temps ne s'occupe que d'une chose, l'observation
+quotidienne des résultats de la digestion. Observation utile
+certainement, mais impossible alors, dans l'état si imparfait des
+connaissances. Il eût fallu d'ailleurs l'éclairer par un journal
+correspondant de toutes les autres fonctions et activités (chasse,
+promenades, travail, vie intime, etc.). C'est sur un tel bilan complet
+des dépenses vitales qu'on pourrait raisonner.--Toute l'industrie de
+Fagon est de faire croire au roi que ses médecins le soulagent d'une
+prodigieuse quantité d'humeurs fermentées, qu'il rend des vers (chose
+peu croyable pour cet âge avancé), «_de grands vers morts_, tués par
+la médecine.» (1697, 1702, 1704.)--On voit dans ce journal que les
+séjours de Marly, de Fontainebleau, les visites du roi d'Angleterre,
+étaient des occasions de cuisine, de mangerie, de galas, où le roi ne
+s'épargnait pas et se rendait malade. D'autre part, les jours maigres,
+il mangeait imprudemment d'immenses quantités de pois qu'il ne
+digérait pas.--«Je lui fais suivre, dit Fagon, un régime qui eût été
+trop nourrissant pour un autre, mais que les courtisans trouvent
+épuisant pour le Roi. (1705).»--Dans ce journal, il ne paraît
+nullement l'homme robuste de l'histoire convenue. On est obligé de
+prendre pour lui les précautions que demandent les vieillards les plus
+délicats. En 1702, Fagon avoue ce qu'il niait en 97, que le roi a la
+goutte. Dès cette époque, et même plus tôt, il le fait suer beaucoup,
+en le chargeant de couvertures de ouate, de manteaux ouatés, etc., en
+lui faisant le matin des frictions avec des linges chauds (1706).
+L'année 1704, où commencèrent ses grands revers (Blenheim, etc.), est
+celle où l'on commence les fortifiants, par moment le vin d'Alicante,
+«le rossolis des cinq graines chaudes (1710).»--En 1711, tombe le coup
+de foudre, la mort du grand Dauphin. Mais le roi n'en mange que plus
+de petits pois. Là finit le journal. Fagon lui-même est vieux, malade,
+fatigué. Le reste du gros volume est blanc (voy. le _ms de la
+Bibliothèque_).--Il eût été curieux en 1712. On sait qu'à ce moment le
+roi et madame de Maintenon craignirent la mort extrêmement, l'épidémie
+régnante. La duchesse de Bourgogne étant morte, ils se sauvèrent à
+Marly, sans attendre le pauvre jeune duc, qu'ils laissèrent à
+Versailles et qui les rejoignit pour mourir.
+
+
+NOTE II.--DIVISION DE CE VOLUME EN DEUX PÉRIODES.--LA PREMIÈRE, DE
+1691 À 1705, SOUS L'INFLUENCE EXCLUSIVE DE MADAME DE MAINTENON ET DE
+CHAMILLART.
+
+Le roi était très-facile à conduire, pourvu qu'on lui fit croire qu'il
+dirigeait. Le gouvernement personnel fut en réalité celui de deux
+petites cabales: celle qu'on peut appeler des _médiocres_ (madame de
+Maintenon, Chamillart, Godet-Desmarais, les sulpiciens, les
+lazaristes); plus tard celle des _dévots_, du duc de Bourgogne, de MM.
+de Beauvilliers et de Chevreuse, c'est-à-dire de Fénelon et des
+Jésuites. Cette dernière, écartée d'abord, reprend crédit en 1705,
+règne en 1709 et jusqu'à la mort du roi.
+
+La première période est relativement modérée.--Le roi désapprouve le
+zèle excessif du clergé dans la persécution protestante. Il fait
+interdire la prédication à un Carme qui veut faire communier de force
+les _nouveaux catholiques_ (mai 88). Il recommande la douceur pour une
+fille de Metz qui ne s'est pas mise à genoux devant le saint-sacrement
+et que le peuple a arrêtée (août 1691). Seignelay, en envoyant des
+ministres aux îles de Sainte-Marguerite, écrit: «Ce sont gens qu'il
+faut plaindre et traiter avec le plus d'humanité possible.» (29 juin
+92.) Pontchartrain modère le lieutenant de police d'Argenson, et ne
+goûte pas son expédient d'ôter les enfants aux _nouveaux catholiques_
+qui veulent sortir du royaume (1697). Le roi écrit à l'évêque de
+Luçon, qui demande encore des dragons, qu'il ne faut pas que les
+ecclésiastiques emploient la violence et les menaces, qu'il faut
+instruire, etc. (1697). Il désapprouve aussi (_Corresp. admin._, IV,
+386, 408, 428, 447) les Lazaristes, aumôniers des galères, qui
+faisaient battre à mort les forçats protestants, quand ils ne
+s'agenouillaient pas à la messe (_Mémoires du forçat
+Marteilhe_).--Dans cette période de douceur, le roi ne se dément que
+pour le vieux duc de la Force, qu'il aime et qui est de son âge; il
+fait de cette conversion son affaire personnelle, son travail,
+j'allais dire son amusement. Il le fait venir, le prêche,
+l'emprisonne, le persécute consciencieusement. Rien de plus triste que
+ces vieillards en face; c'est un mort qui tourmente un mort. Le duc,
+faux catholique, échappe enfin au roi, meurt protestant. Il n'est pas
+quitte encore. Le roi retombe sur la duchesse, la persécute
+interminablement. (_Correspond. admin._, IV, 422, 486 passim.
+_Bulletin d'histoire protestante_, 1854, p. 229, 478.)
+
+Dans cette période qui commence par la chute de Louvois, l'histoire,
+comme je l'ai dit, est surtout chez madame de Maintenon, à
+Saint-Germain et à Saint-Cyr. Saint-Simon n'y a rien compris. Il
+ignore cette conspiration de femmes, de jeunes demoiselles, contre
+l'_impie Aman_. Il ignore les tentatives d'assassiner Guillaume,
+autorisées de la cour de Versailles, et que l'auteur d'_Athalie_
+idéalise à son insu. Ces dures _nécessités_ d'État qui coûtèrent
+certainement au coeur du roi et de madame de Maintenon, assombrirent
+celle-ci, la rendirent un moment mystique, docile aux doctrines
+quiétistes de l'oubli, de l'anéantissement. Mais cette dévotion,
+tournée vite à la sécheresse, retomba sur Saint-Cyr, sur la pauvre la
+Maisonfort et les jeunes dames, qui durent prendre le voile. Rien de
+plus douloureux. La Maisonfort, cruellement abandonnée de Fénelon, et
+durement traitée de Bossuet, près duquel elle s'était mise à Meaux,
+fut ensuite exilée dans je ne sais quel couvent de province, livrée à
+des nonnes imbéciles, à ses agitations surtout, et à sa dispute
+intérieure. Bossuet, en vérité, ne répond rien de sérieux à ses
+objections. Alors, elle périt; ce n'est plus qu'un fantôme, une ombre.
+Il semble que ce soit celle du siècle qui ne peut arriver à la lumière
+du XVIIIe. MM. de Noailles, Lavallée, dans leurs ouvrages estimables
+et très-utiles du reste, me donnent peu là-dessus. Ils ne disent rien
+d'un point essentiel qui avait fait l'attrait primitif de Saint-Cyr.
+C'est que le roi avait promis de constituer des dots pour toutes
+celles qui restaient jusqu'à vingt ans. (Voy. _Hélyot_, IV, 426, 441.)
+Phélippeaux et les lettres de Maintenon, Fénelon, Bossuet, me
+soutiennent dans tout ce récit.
+
+Si j'y suis un peu long, il faut que l'on m'excuse. Là est le fil
+moral qui conduit tout. Saint-Germain et Saint-Cyr mènent Versailles,
+sans qu'il y paraisse. Où? aux descentes en Angleterre et au désastre
+de la Hogue, etc. Où? à cette piété qui, quoique modérée, enhardit
+l'exagération des furieux prêtres du Midi, et leur fait, par mille
+vexations inconnues, décider l'explosion du Languedoc.
+
+La meilleure source moderne pour cette guerre est, je l'ai dit,
+l'éloquent ouvrage de M. N. Peyrat, qui, ayant l'âme même et du peuple
+et de la contrée, a l'autorité d'un contemporain. Joignez-y la belle
+_carte de M. Chante_, professeur au Vigan, les _Complaintes_,
+recueillies par M. Voss, etc. On a généralement exagéré l'importance
+de Cavalier, trop peu apprécié la grandeur de Roland, des véritables
+camisards. On est très-injuste pour la Bourlie. J'avoue que j'y vois
+un grand homme, un grand citoyen. Son malheur fut d'être trop
+au-dessus de son temps, mal soutenu de la Hollande, de l'Angleterre.
+Il fut cruellement mis à mort, disons, assassiné, par les ministres
+anglais. (Voy. _Archives cur._, XI, 198.)--Un fait peu connu, mais
+admirable, au grand honneur de la nature humaine, c'est qu'en 1691,
+cinq villages près de Saint-Quentin furent tellement touchés de la
+courageuse douceur des martyrs qu'ils voulurent se faire protestants.
+(_Correspond. admin._, IV, 433; octobre 1691.)--D'autre part, rien de
+plus choquant que la démoralisation qui suivit la Révocation de l'édit
+de Nantes. Des prêtres, des sergents de police, persécutent des
+protestants pour les faire communier, puis leur vendent des dispenses.
+(_Correspond. admin._, IV, 439, 455.) Un gentilhomme, nouveau
+converti, est payé par la police; il rappelle au ministre les services
+qu'il rend comme espion. C'est dans ce but qu'il reste président du
+consistoire, et que sa femme ne se convertit pas encore ostensiblement
+(_Bulletin d'histoire protestante_, 1855, p. 587.)
+
+On ne sait pas assez qu'à côté des martyrs protestants, il y eut des
+martyrs juifs, au XVIIe siècle. J'aurais dû, en 1669, donner la belle
+histoire de Raphaël Lévy, un juif des environs de Metz. On l'accusait
+d'avoir volé et tué un enfant. Sujet du duc de Lorraine, il pouvait ne
+pas venir aux tribunaux du roi et très-facilement échapper. Mais le
+peuple de Metz, follement irrité, eût massacré les juifs. Le clergé
+d'une part, d'autre part la concurrence commerciale, poussaient à ce
+massacre. Lévy vint se mettre en prison, prouva son innocence. On
+terrorisa l'intendant royal, en disant qu'il était le receleur de
+l'enfant, l'ami des juifs. On entraîna le Bailliage, qui lui-même
+terrorisa le lieutenant criminel. Enfin le Parlement ne put résister
+au mouvement populaire, à la fureur des prêtres, des femmes, etc. Et
+Lévy fut brûlé. En 1678, sur un mot dit par le fils du bourreau, un
+enfant de douze ans, on tue deux juifs, etc. (_Archives israélites_ de
+MM. Cahen, curieux recueil de tant de choses ignorées, t. II et III,
+articles de M. Terquem.)
+
+
+NOTE III.--LA SECONDE PÉRIODE.--LE MINISTÈRE OCCULTE.
+1705.--L'INFLUENCE DOMINANTE DU DUC DE BOURGOGNE, DES AMIS DE FÉNELON
+ET DES JÉSUITES. 1706-1715.
+
+La grande et difficile affaire en ce volume était de bien dater, de
+dater l'histoire _intérieure_, dont personne n'a donné les époques, de
+marquer où commence, où finit telle influence dominante. Dangeau date
+soigneusement le menu, l'extérieur et surtout l'inutile. Les autres
+n'y suppléent nullement. Saint-Simon suit sa passion, néglige l'ordre
+du temps, les causes et les effets. Il est d'ailleurs nombre de faits
+qu'il ne veut pas voir. En vain lui demanderais-je l'époque principale
+du règne de la duchesse de Bourgogne. La voici fixée, selon moi, fixée
+par le rapprochement d'un nombre immense de faits secondaires ou
+minimes, mais qui disent beaucoup par l'ensemble:
+
+Le règne exclusif de madame de Maintenon a commencé, je l'ai dit, à la
+mort de Louvois, qui en balançait l'influence (1691). Mais, à partir
+de la discussion sur la succession d'Espagne, où sa petite duchesse,
+son élève, sa fille adoptive, nourrie à Saint-Cyr, se déclara contre
+elle pour qu'on acceptât la succession, elle connut la dangereuse
+enfant et elle compta avec elle. L'enfant était la reine; le mariage
+venait d'être consommé; elle était adorée de toute la famille pour qui
+elle s'était déclarée dans cette affaire d'Espagne contre madame de
+Maintenon. Celle-ci fit, comme pour la Révocation et pour bien
+d'autres choses, elle louvoya, laissa faire la petite, qui travailla
+hardiment pour son père. Elle lui obtint la confirmation du mariage
+d'Espagne que le roi voulait rompre, lui obtint l'éloignement de
+Catinat que le duc de Savoie haïssait et craignait. Il ne tint pas à
+elle, plus tard, qu'on ne brisât Villars pour une prétendue insulte au
+duc de Savoie. Cependant, la jeune folle allait bride abattue,
+traînant après elle une meute de poursuivants, Nangis, Maulévrier,
+Polignac. Madame de Maintenon eut enfin en main des lettres d'elle, et
+le roi, fort blessé de ces légèretés, se refroidit (1705).
+
+D'après cela, je circonscris son apogée en cinq années, 1700-1705.
+Elle resta aimée et influente, mais non pas exclusivement.
+
+Qui profita de ce changement? Personne ne l'a su, personne ne l'a dit
+que Saint-Simon. Il faut lui rendre hommage. Il n'est pas seulement le
+plus grand écrivain de l'époque, il est ici l'historien le plus
+instructif.
+
+Malheureusement ce fait capital, il ne le donne point en son temps,
+1705. Il en parle longtemps après, mais de manière à constater que la
+chose commence en 1705.
+
+Ce fait, c'est _le ministère occulte de M. de Chevreuse_, à qui
+Chamillart et les autres ministres de madame de Maintenon durent
+rendre compte, et qui, sur leurs plans, leurs projets et leurs actes,
+dut très-secrètement donner avis au roi.
+
+Quel avis? Non pas du seul Chevreuse, mais l'avis d'une trinité qui de
+plus en plus influa, celui de Beauvilliers et du jeune duc de
+Bourgogne qui regagna du terrain chaque jour près de son grand-père.
+
+Ceci après Blenheim, la grande honte. Le roi, comme averti d'en haut,
+sacrifia ce qu'il gardait de défiance contre les amis de Fénelon, les
+amis des Jésuites. Leur triomphe fut complet en 1708. La triste
+campagne du duc de Bourgogne, loin de lui nuire, l'aida beaucoup. Le
+roi, personnellement blessé des chansons, des risées qui poursuivirent
+son petit-fils, lui revint tout à fait, à lui, à la petite cabale,
+inspirée de Cambrai, reçut d'eux en 1709 son ministre et son
+confesseur, et, dès lors, sans partage se donna aux Jésuites.
+
+Le respect perd l'histoire. Personne n'a osé exposer franchement cela,
+dire la part odieuse de Fénelon à la triste affaire de la Bulle et au
+règne de Tellier. Tous semblent avoir dit: «Quel dommage de gâter une
+si belle légende, qui concilie la religion, la liberté, la
+philosophie! Il vaut mieux supprimer les dix dernières années de
+Fénelon, laisser croire qu'il fut tolérant.» Sur ces belles raisons,
+beaucoup des plus sages et des nôtres ont fait comme Rousseau, qui n'a
+pas lu et ne sait point, mais qui, au nom de Fénelon, s'attendrit,
+pleure à chaudes larmes.
+
+Pour moi, je crois devoir distinguer les époques, et les tendances
+différentes d'un homme si complexe. Je ne nie nullement ce qu'il y eut
+d'élevé, de grand, de délicat, dans ce charmant esprit. Je ne
+méconnais pas tant de belles pages, inspirées de l'amour des hommes.
+Je ne le déclare pas durement un _hypocrite_, comme Bossuet (_Ledieu_,
+ann. 1700, p. 242). Le _Télémaque_ (quoiqu'une oeuvre bâtarde et de
+décadence) ne me paraît pas mériter le jugement si sévère de l'évêque
+de Meaux: «Il le jugea écrit d'un style efféminé et poétique, outré en
+toutes ses peintures, indigne d'un chrétien, plus nuisible que
+profitable,» etc. (_Ibidem_, p. 12.)
+
+Pour pénétrer dans ces deux caractères, il ne faut pas s'en tenir à
+leurs ouvrages théoriques, à leur admirable duel où ils furent si
+grands écrivains. Il faut, comme je l'ai dit, les comparer au fonds,
+au plus intime, dans la direction. Là, Bossuet gagne beaucoup. Il est
+plus fort, plus simple, moins raffiné. Sauf quelques mots imprudents
+d'amoureux mysticisme (comme en laissent échapper tous les prêtres qui
+écrivent aux femmes), Bossuet est ferme et haut; sa direction est
+mâle, de grand bon sens. Il veut que sa pénitente (la Cornuau)
+travaille et lise l'Écriture. Il ne lui permet de se faire religieuse
+que pour être chargée des affaires de la communauté. Il regarde la
+communion comme la ressource suprême dans les troubles de l'âme. Il ne
+la prodigue pas comme Fénelon et les Jésuites.
+
+Tout cela, au reste, même dans Bossuet, est fort malsain. Fénelon
+montre très-bien combien la direction énerve, amortit, sans calmer. Il
+dit (vers 1700): «Je suis dans une paix sèche, obscure et
+languissante, sans ennui, sans plaisir, sans pensée d'en avoir
+jamais... sans vue d'avenir en ce monde, avec un présent insipide et
+souvent épineux... C'est un entraînement journalier. Cela a l'air d'un
+amusement par légèreté d'esprit et par indolence.--Le monde m'apparaît
+une mauvaise comédie qui va disparaître, et je me méprise encore
+plus.» (Lettre 256; ann. 1700.)
+
+Il dit encore vers cette époque (lettre 194): «... Je ne puis
+expliquer mon fonds. Il m'échappe. Il me paraît changer à toute heure.
+Je ne saurais guère rien dire qui ne me paraisse faux un moment
+après... J'agis beaucoup par prudence et arrangement humain... Vous
+n'avez point l'esprit complaisant et flatteur comme je l'ai... J'ai eu
+autrefois une _petitesse_ (humilité) que je n'ai plus...»
+
+Le dernier mot est juste et fin. Moins humble, plus irritable à cette
+époque, il sortit de cette _paix sèche_ en écrivant contre les
+jansénistes, en s'associant à l'intrigue des Jésuites. Tout ce qu'il
+écrit vers la fin est un coupable radotage. La petite cabale de
+Cambrai finit par donner au roi, à la France, ce désolant fléau,
+Tellier!
+
+Persécutés pour jansénisme, les gallicans, Noailles, demandent qu'on
+persécute les protestants. Cet archevêque, de lui-même doux et
+charitable, sollicite pour que les _nouveaux catholiques_, après leur
+long supplice d'hypocrisie forcée, ne puissent mourir en paix. «Le roi
+a trouvé sur la table de Maintenon une ordonnance du cardinal Noailles
+pour que les curés préparent de bonne heure les malades à la mort. Il
+en fera une ordonnance pour le royaume.» (1707.) _Correspond. admin._,
+IV, 295.
+
+Ceci en 1707. Mais en 1709 (avénement réel des Jésuites et du duc de
+Bourgogne), la persécution commence franchement en Languedoc. Frappant
+contraste! En 1700, le roi avait décidé qu'on ne pouvait forcer les
+convertis d'appeler les médecins (catholiques), et en 1712 il
+renouvelle la barbarie sauvage d'exiger que le médecin vienne et force
+son malade de faire ses dévotions, sinon, le laisse et par là le
+trahisse!
+
+Les papiers du duc de Bourgogne, extraits par Proyart, montrent
+combien le bon petit prince perdait toute sa bonté, dès qu'il
+s'agissait des huguenots. Il leur reproche amèrement de ne pas vouloir
+contribuer aux dépenses des églises catholiques. On apprend au Conseil
+que des catholiques de Saintonge ont brûlé la maison d'un huguenot (t.
+II, p. 104); le roi et le duc s'attendrissent, mais pour les
+brûleurs, et ne peuvent s'empêcher d'applaudir.
+
+
+NOTE IV.--L'ANNÉE 1709.--MALPLAQUET LA REINE ANNE, ETC.
+
+La grande face du temps est horrible; et c'est elle surtout que j'ai
+dû marquer fortement. Mais l'on aurait péri si cette face eût été la
+seule. À travers tant de misères et de sottises, on ne peut nier que
+l'excès des maux ne provoque de très-beaux éclairs. En citant de
+mémoire la lettre que Louis XIV adresse en 1709 à la nation, je n'en
+ai pas assez marqué le noble caractère. Mais, ce qui est sublime,
+c'est la douceur héroïque de nos soldats dans ces campagnes. Leur mot
+à Villars arrache des larmes: «_Panem nostrum quotidianum_,» etc. Il
+n'y avait de pain que de deux jours l'un. On n'en donnait qu'à la
+moitié de l'armée qui était en marche. Étonnante révélation de la
+France qu'on croit si violente! L'année 1709 ressemble à 93. Mais il y
+a une grande différence: 93 eut un drapeau; 1709 n'en avait pas. Ceux
+de 93, le matin des batailles, au défaut de pain, avaient la
+_Marseillaise_. Le soir, sans pain, sans feu, on soupait du _Chant du
+Départ_. Hélas! 1709 avait le souffle à peine, et point la force de
+chanter.--D'autant moins comprend-on ce miracle de Malplaquet. Mais
+les hommes n'y combattaient pas. C'était la Justice éternelle.
+
+Au nom de la justice aussi, j'ai dû faire ressortir tout ce qu'il y
+eut de bon, d'humain, dans une faible femme que tous ont immolée, la
+pauvre reine Anne. Il n'est nullement prouvé qu'étant si bonne
+anglicane, elle ait voulu donner l'Angleterre à son frère, à un
+catholique; mais il est certain qu'elle eut horreur du sang; qu'elle
+voulut finir la guerre à tout prix et tendit la main à la France,
+morte presque et ensevelie. Sur sa faiblesse pour la misérable Sarah,
+j'ai suivi les auteurs extraits par Macaulay, et par le regrettable M.
+Moret, dont l'important ouvrage a été heureusement achevé (et
+très-bien) par M. Saillant.
+
+
+NOTE V.--SUR SAINT-SIMON, VOLTAIRE, ETC.
+
+On me reprochera des lacunes. Je répondrai: «Il le fallait.» C'est au
+prix de grands sacrifices que j'ai pu dégager cette unité cachée que
+les anecdotiers, les chroniqueurs, etc., me dérobaient sans cesse.
+Contre un Dangeau et autres, on se défend sans peine. Mais qu'il est
+difficile de marcher droit quand on a près de soi le maître impérieux
+qui vous tire à droite et à gauche, qui donne tout ensemble à
+l'histoire le secours et l'obstacle, son guide, son tyran,
+Saint-Simon.
+
+Quand je le lus la première fois, il y a vingt-cinq ans, je le subis
+sans résistance. Sa force hautaine et colérique m'imposait ses
+jugements. Il m'a fallu du temps pour en revenir. En vivant avec lui,
+j'ai passé par plus d'une phase. Je l'ai adopté, critiqué. Je l'ai
+aimé et désaimé. Le fruit de ces variations, c'est que j'ai pu enfin
+acquérir, en face de ce rude seigneur, une certaine liberté.
+
+J'en sais le fort, le faible. S'il a écrit longtemps après, c'est sur
+les notes qu'il faisait le jour même. Elles palpitent, ces notes,
+encore de l'émotion du moment. Il veut être vrai, il veut être juste.
+Et souvent, par un noble effort, il l'est contre sa passion. Par
+exemple, après un portrait haineux, désolant, de Villars, après force
+chapitres où il lui nie ses victoires une à une, sans souci de se
+contredire, il ajoute généreusement un mot qui efface tout: «que ses
+plans étaient bons, et l'exécution admirable.»
+
+Saint-Simon se croit gallican. Il s'intéresse à Port-Royal. Et il est
+ami des Jésuites. Il les défend contre Noailles qui voulait les
+chasser à l'avénement de la Régence. Il est dans de bons termes avec
+cet horrible Tellier, qu'il qualifie un scélérat. Étrange aveu
+d'inconséquence. Ami de Beauvilliers et des amis de Fénelon, il ne
+l'est pas moins de leurs adversaires, le chancelier Pontchartrain.
+
+Son plus grave défaut, c'est d'étendre, enfler, exagérer de petites
+choses éphémères, en abrégeant, rapetissant des choses vraiment
+grandes et durables. Quelle importance il donne à la cour de Meudon, à
+la cabale de Monseigneur, qui n'aboutit à rien! Quelle abondante et
+puissante éloquence il prodigue pour détacher le duc d'Orléans de sa
+maîtresse, et préparer par là le mariage de sa fille, déplorable et
+sans résultat! Ainsi, il tourne la lorgnette et tour à tour regarde
+par un bout ou par l'autre, mais presque toujours pour grossir
+l'infiniment petit.
+
+On a noté ses injustes sévérités (il n'est pas éloigné de croire que
+M. de Noailles est un empoisonneur!) Mais on n'a pas noté assez ses
+excessives indulgences, non moins déraisonnables. Après avoir flétri
+les turpitudes de Vendôme, il exalte Conti qui avait les mêmes vices,
+et il le compare à César. Rien de moins exact que ses jugements sur le
+duc de Bourgogne, qu'il veut faire croire impartial pour les Jésuites
+dans l'affaire de la Bulle. Pour la duchesse, il omet le plus grave,
+la secrète assistance qu'elle donna toujours à son père.
+
+L'abrégé brillant de Voltaire n'a pas peu contribué aussi à fausser
+nos idées. Il écrit de mémoire, d'après ses souvenirs de jeunesse, les
+récits légers, hâbleurs de Villars. Il est faible pour Louis XIV,
+faible pour les Jésuites. Il les croit de grands humanistes. Il ne
+comprend rien à leur affaire des cérémonies chinoises, prend leur
+friponnerie pour une tolérance philosophique. C'est la maladie de nos
+pauvres philosophes d'être souvent trop doux pour l'ennemi. Rousseau
+est pitoyable sur Fénelon, qu'il ne connaît pas du tout. Chose
+étonnante, je trouve la même faiblesse chez nos modernes. On verra
+combien, au XVIIIe siècle, ces légendes d'Henri IV, de Fénelon et du
+duc de Bourgogne entravèrent les idées, retardèrent les réformes. De
+nos jours, tout cela subsiste. Une ornière s'est creusée de redite en
+redite, et elle se creuse encore par l'excessive _modération_ des
+nôtres, leur excès d'impartialité. Il m'a fallu une sorte de violence
+pour en tirer l'histoire qui restait là.
+
+On se plaindra de ne plus reconnaître les visages auxquels on était
+accoutumé. Qu'y puis-je? C'est par des faits certains, des dates
+précises, que j'ai effacé la légende. Ses effets indirects étaient
+incalculables pour consacrer, perpétuer le faux, l'idolâtrie.
+
+
+NOTE VI.--SUR LA MARINE ET LA GUERRE.
+
+J'y suis fort incomplet. Pour la seconde, on trouve un excellent
+tableau de l'administration de Louvois dans l'histoire de M. Henri
+Martin (si utile et si instructive), ainsi que dans l'ouvrage exact et
+très-bien fait de M. Chéruel.
+
+Page 51, etc. Sur l'_affaire de la Hogue et de la marine_ de ce temps
+en général, les pièces publiées par Eugène Sue sont certainement la
+source principale. Elles font toucher au doigt les jalousies, la
+tyrannie des bureaux, etc. Mais il est loin de savoir tout. Macaulay
+donne le point capital qui réduit la gloire des Anglais: le désastre
+et l'_incendie des vaisseaux n'auraient pas eu lieu si Tourville,
+organe fidèle du corps orgueilleux de la marine, n'eût refusé le
+secours de nos troupes de terre_.--Sur l'imprévoyance générale, la
+mauvaise qualité de la poudre, etc., l'intendant Foucault fournit de
+précieux renseignements. M. Baudry, qui publie ce manuscrit, a bien
+voulu me le communiquer.--_V._ aussi le très-important récit de
+Villette et Richer, _Vie de Tourville_, etc., etc.--Sur les galères,
+_V._ M. Brun, _Histoire du port de Toulon_, 1860, et l'_Étude_, de M.
+Laforêt. La barbarie de Seignelay, qui fit servir les galères dans
+l'Océan, est immortalisée par le livre d'un saint, l'admirable forçat
+Marteilhe, _qui n'est pas réimprimé_! (chose honteuse pour les
+protestants!)--Dans une _note manuscrite_ que M. Brun veut bien me
+communiquer, je trouve le désolant tableau de la ruine de notre
+marine, de l'abandon de l'Arsenal par les ouvriers qui ne sont plus
+payés, du délabrement des vaisseaux non réparés dont on vend le bois,
+etc.
+
+
+NOTE VII.--DÉBÂCLE DE LA NOBLESSE ET DU CLERGÉ.
+
+La noblesse de ces temps est un vrai carnaval. Ses familles fictives
+ne se perpétuent qu'en prenant les noms des femmes, des collatéraux,
+etc. (Voir Benoiston de Châteauneuf, _Annales d'hygiène_, 1846, t.
+XXXV, p. 25). Blanchefort se fait Créqui; Vignerot se fait Richelieu,
+Champagne se fait Sully; Crussol et Chabot deviennent Uzès et Rohan;
+Précigny devient Montausier, etc.
+
+Jusqu'en 1687 (observe très-bien Lémontey; 336), Louis XIV
+récompensait les services militaires des laïcs par des bénéfices, des
+pensions sur les évêchés, etc.; mais depuis il donne les évêchés, les
+abbayes, aux petits garçons des grandes familles. (Voir le pitoyable
+résultat dans Legendre.)
+
+On ne comprendra rien aux moeurs du clergé, ni aux moeurs de ce temps
+en général, si l'on reste dans les hauteurs, si l'on n'a l'oeil ouvert
+à ce qui se passe en bas, sous cette société décrépite, mais encore un
+peu élégante, un peu dorée en dessus. Cent choses honteuses ont lieu
+dans les caves et dans les égouts. La grande occupation du roi est de
+couvrir ces laideurs, ces misères, de maintenir quelque décence,
+d'empêcher la lumière qui perce, de fermer et boucher les trous.
+
+Les _Archives du Vatican_, dont les nôtres possèdent de curieux
+extraits, apprennent beaucoup sur tout cela, non-seulement pour
+l'Italie, mais pour la France. Quelque déchue que fût Rome, une foule
+de plaintes y arrivaient, de pauvres diables, décidément perdus,
+désespérés, qui, ayant tout épuisé, s'adressaient au diable ou au
+pape. C'est un gémissement immense de toutes les prisons de l'Europe,
+mais des nôtres surtout. Exemple: Des forçats catholiques de nos
+galères écrivent au pape que depuis dix ans, vingt ans, trente ans,
+ils ont fini leur peine, et qu'on les retient pour ramer jusqu'à la
+mort; que leurs aumôniers (les Lazaristes, les gens de saint Vincent
+de Paul) ne font rien pour eux que les persécuter. Remarquable
+confirmation des plaintes du protestant Marteilhe.--Mais le plus
+effrayant, c'est la multitude infinie des plaintes que font au pape
+les ecclésiastiques eux-mêmes. Les moines poussent des cris
+douloureux. On sent que la vie monastique devient tout à fait
+impossible. Un capucin de Dijon, qui a prêché la réforme de son ordre,
+écrit au pape que ses supérieurs vont le mettre _in pace_ pour le
+reste de ses jours, comme ils y ont mis un autre capucin qui avait été
+à Rome demander protection. Un Jésuite, réduit au désespoir, écrit au
+pape pour la troisième fois; il en appelle des mauvais traitements de
+son général Oliva. On voit que ce galant et voluptueux Oliva, dont on
+a vanté la douceur, n'était pas moins terrible pour les simples
+religieux.
+
+Ces lettres, adressées à Rome et au pape, sont pleines des crimes de
+Rome. Un Polonais écrit que le secrétaire du nonce vient de violer sa
+fille. Un Espagnol écrit que la papauté doit attendre, «si elle ne se
+réforme, un horrible jugement de Dieu.» Il a vu, à Rome même, les
+prêtres user de _toutes les religieuses_, publiquement et comme en
+mariage. Un pauvre Turc écrit qu'il a été racheté des galères de Malte
+par les aumônes des mosquées, que les chevaliers ont reçu l'argent, et
+ne l'en ont pas moins donné au pape pour servir comme forçat sur les
+galères de l'Église. (Archives de France, _Extraits des Archives
+secrètes du Vatican_, carton L, 384, 387.)
+
+Le clergé de France était plus prudent, et plusieurs ont cru qu'il
+était régulier. En réalité, nos Françaises, étant moins que les
+Italiennes asservies au plaisir passif, éclataient en scandales,
+grossesses, etc. Sous Richelieu, les Jésuites français organisèrent
+l'hypocrisie. On fit des grilles et des murs aux couvents. Clôture
+fort illusoire, qui, en excluant les mondains, n'existe qu'au profit
+des prêtres. Le directeur entre, et même dans chaque cellule. (Voy.
+l'affaire de Louviers, celle de la Cadière, etc.) Le vicaire général
+et autres dignitaires entrent pour inspection. L'aumônier entre, pour
+dire la messe; avant, après, pour préparer et ranger, il reste avec
+une jeune religieuse de son choix (la sacristine). Chose curieuse:
+c'est justement depuis les réformes décentes du XVIIe siècle que nos
+couvents se ferment aux médecins. Les religieuses ne les appellent
+guère. Elles sont médecins entre elles. Madame de Maintenon, qui
+prévoit tout et sait que les demoiselles de Saint-Cyr seront la
+plupart religieuses, ordonne expressément qu'elles sachent saigner et
+faire un peu de médecine.
+
+Il faut songer qu'alors un peuple immense de femmes entre au couvent
+(_par les quatre cents_ confréries du Sacré-Coeur, créées subitement
+aux dernières années de Louis XIV). Il faut songer que l'heureuse
+équivoque de ce culte nouveau, si favorable aux séductions
+ecclésiastiques, dispense le supérieur, le directeur, le confesseur,
+de tous les moyens d'autrefois.
+
+Ces prêtres ont sur les religieuses une prise qu'ils n'avaient
+nullement aux temps indécents d'Henri IV. Ils en sont très-jaloux.
+Malheur à elles si elles s'écartent du côté des mondains. Ainsi,
+l'abbé de Clairvaux, blessé des légèretés de la prieure de
+l'Abbaye-aux-Bois, osa réclamer sur elle son droit de supérieur. Ce
+droit, au Moyen âge, aurait été atroce, la peine même de l'épouse
+infidèle: on la mettait _in pace_, et le mari ou le père spirituel y
+entrait une fois par jour pour la _discipliner_. Au XVIIe siècle, plus
+doux, le père spirituel se contentait d'une correction donnée en
+secret et dans la cellule. Mais cette dame, à la tête d'une maison
+brillante du faubourg Saint-Germain, dont le parloir était sans doute
+un centre de société, fut révoltée dans sa fierté. Elle n'avala pas la
+chose, comme le faisaient les autres. Alors, il éclata et exigea que
+tout se fit en public, qu'elle fût châtiée devant ses religieuses.
+Elle recourut au roi, qui craignit le scandale.
+
+Il prit un moyen terme, bien fâcheux pour la pauvre dame. Ce fut de
+sauver seulement «l'honneur de la maison,» en cachant tout, défendant
+la honte publique. Point de bruit et point de lumière. Mais on la
+remet au supérieur, qui la tiendra dans un couvent de l'ordre. Dur,
+cruel abandon! Une fois là, perdue et oubliée, qu'en fera-t-il? Ne
+va-t-il pas lui faire expier longuement la prétendue grâce du roi?
+(_Corresp. adm._, IV., 186; 9 oct. 1692.)
+
+Les Mémoires trop peu lus de l'abbé Legendre (_Magasin de librairie_)
+et de l'abbé Blache (_Revue rétrosp._, 1833, t. I, II, III) donnent
+les faits les plus curieux sur la pourriture de l'Église, ses moeurs
+effrénées et barbares. On voit les lazaristes à Saint-Lazare, comme
+aux galères, user du nerf de boeuf _à mort_! On voit l'avilissement
+public de l'archevêque Harlay, que le peuple poursuit et hue la nuit
+par les rues et par les ruisseaux. Il va des duchesses aux grisettes,
+donne à une petite chanteuse, apprentie couturière, seize mille livres
+de rentes en biens d'Église. Voilà le premier prélat de France, le
+chef des fameuses Assemblées du clergé, exemple et surveillant des
+moeurs des prêtres. Aussi elles ne sont pas bonnes. Ils se déguisent
+en cavaliers, courent les Anglaises ou Irlandaises réfugiées.
+(_Corresp. adm._)
+
+Les notes du lieutenant de police sur Bicêtre ne nomment presque que
+des prêtres, et tellement immondes qu'on ne peut les tenir qu'en
+loges, comme des fous ou des bêtes sauvages: «François Laire, âgé de
+40 ans, prestre du diocèse de Bayeux, impie et scandaleux, abominable,
+qui faisoit des pactes avec le diable et qu'on ne peut entendre sans
+horreur, tant il est impénitent et endurci;--Jean-François du
+Rollet..., âgé de 50 ans, prestre qui se mesloit d'invocations
+sataniques. On assure que parmi tous les scélérats que l'autorité du
+Roy retient à Bicestre, il n'y en a point de si dangereux que
+celui-là. Aussi a-t-on été obligé de le mettre dans une chambre à
+part, à cause de la corruption de ses moeurs...--Jean-Ant. Poujard,
+récollet apostat, séditieux, impie, capable des plus grands crimes,
+sodomite, athée si on peut l'estre; enfin c'est un véritable monstre
+d'abomination qu'il y auroit moins d'inconvénients à étouffer qu'à
+laisser libre... Mis en liberté le 10 octobre 1715.--Jacques de Bret,
+hermitte de Montmorency, mendiant, libertin de mauvaises moeurs, qui a
+souvent fait servir les choses sacrées à ses abominations et à ses
+désordres.--Jean Lemaire, âgé de 30 ans, religieux qui ne sauroit
+estre trop caché pour l'honneur de la religion.--Innocent Thibault,
+âgé de 64 ans, prostituoit les filles à des prestres et à des
+religieux, etc.»
+
+
+NOTE DERNIÈRE DU RÈGNE DE LOUIS XIV.
+
+Nous achevons les soixante-douze années du règne de Louis XIV.
+
+Pénible étude, mais vraiment instructive.
+
+Ce n'est pas seulement le plus long règne de l'histoire, c'est le plus
+important, comme type et légende du gouvernement monarchique. L'Europe
+l'a accepté ainsi. Elle n'a point du tout accepté les glorieuses
+tyrannies militaires qui ont pu suivre. Elle n'y a vu qu'un accident
+sinistre. Mais Louis XIV est la règle, le roi des _honnêtes gens_.
+
+Le bien, le mal, le pire, on a tout imité de lui. Il est le vrai et le
+complet miroir où tous les rois ont regardé. Ils ont copié servilement
+sa cour, son administration, ses fautes surtout. La France même de 93
+lui a volé les lois de la Terreur et le régime des suspects.
+
+Donc, tout ce que l'on sait de lui a une portée fort générale, au delà
+de son temps, de son individualité. Il nous apprend au précédent
+volume comment la royauté politique et religieuse (celle de Louis XIV
+fut tout cela) n'atteint son idéal qu'en se faisant les plus cruelles
+blessures.
+
+Cette sottise de la Révocation avait été parée de faux prétextes d'une
+grande sagesse politique. Nous devions obtenir par là une belle et
+puissante unité. On avait suivi à la lettre le précepte de Molière: «À
+votre place, je me crèverais cet oeil; vous y verriez bien mieux de
+l'autre.» Pendant vingt-cinq ans, les évêques, d'assemblée en
+assemblée, ont demandé, peu à peu obtenu la mutilation de la France.
+Oh! que la voilà belle, allégée de 500,000 hommes!--Attendez, il
+manque une chose! Plus clairvoyants que les évêques, les Jésuites,
+dans l'oeil qui lui reste, voient une paille, le jansénisme,
+tourmentent le malade pour l'arracher. Voilà qu'il agonise. Encore un
+peu, ils n'auront plus qu'un mort.
+
+Ce qui saisit dans cette fin lamentable de 1715, c'est que,
+non-seulement toute la vieille machine (royauté, clergé et noblesse)
+s'enfonce et presque disparaît, mais l'ordre, même extérieur,
+l'administration, vraie gloire de ce règne, n'existe plus, à
+proprement parler. La bureaucratie est paralysée, la comptabilité
+périt. Le gouvernement effaré ne peut même plus se rendre compte de
+ses fautes.
+
+Dans tout ceci éclate le contraste et la lutte de deux choses qu'on
+aime trop à confondre dans l'idée complexe de la centralisation
+royale: le _gouvernement personnel_ et l'_administration_. C'est
+justement le premier qui tue l'autre. Colbert, Louvois, malmenés par
+le roi et minés par la ligue des courtisans et des dévots, meurent à
+la peine, et avec eux l'ordre même. Au gouvernement personnel, ils
+avaient prêté le beau masque et la couverture secourable d'une
+certaine régularité administrative qui faisait illusion. Ces
+commis-rois faisaient obstacle au roi, empêchaient ce gouvernement
+d'apparaître dans sa vérité. Quitte enfin d'eux, la royauté se révéla,
+fut elle-même. Libre, Louis XIV en donna le vrai type, la forme pure.
+Il put descendre en pleine majesté ce superbe Niagara de la
+banqueroute, du plus profond chaos, de l'écrasant naufrage.
+
+La France ne fut pas sauvée, comme on l'a dit, mais roulée et brisée.
+Elle enfonça, disparut. Et, si elle revint, ce fut en tel état que,
+jusqu'à la Révolution, le monde entier jura qu'elle n'était jamais
+revenue.
+
+
+FIN DU TOME SEIZIÈME
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ Pages.
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ CHUTE DE LOUVOIS.--COUR DE SAINT-GERMAIN. 1689. 1
+
+
+CHAPITRE II
+
+ CHUTE DE LOUVOIS.--SAINT-CYR.--_Esther._ 1689 11
+
+
+CHAPITRE III
+
+ MADAME GUYON. 1689-1690 23
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ MADAME DE LA MAISONFORT.--ATHALIE.--MORT DE LOUVOIS.
+ 1690-1691 37
+
+ La cour autorise l'assassinat de Guillaume 53
+
+
+CHAPITRE V
+
+ LE DÉSASTRE DE LA HOGUE. 1692 62
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ STEINKERQUE.--SAINT-CYR DEVIENT UN MONASTÈRE.
+ 1692-1698 83
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ NEERWINDE.--AFFAISSEMENT.--PAIX DE RYSWICK. 1693-1698 97
+
+ Le Puget 100
+
+ Jean Bart 107
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ MISÈRE.--DISSOLUTION.--LIBERTINS, QUIÉTISTES.--ESSOR
+ DU SACRÉ-COEUR. 1696-1700 117
+
+ Pesant de Boisguilbert 117
+
+ Les modes de l'époque 123
+
+ Duel de Bossuet et Fénelon 129
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ OUVERTURE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE. 1700-1704 142
+
+ La duchesse de Bourgogne contre madame de Maintenon 152
+
+
+CHAPITRE X
+
+ GUERRE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE. 1702-1704 161
+
+ Le mariage de Philippe V.--La Des Ursins 165
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ VENDÔME.--VILLARS. 1702-1704 175
+
+
+CHAPITRE XII
+
+ LES CÉVENNES. 1702-1704 187
+
+ Histoire (impossible et sublime) des Camisards 199
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+ GOUVERNEMENT DES DAMES.--DÉFAITES DE BLENHEIM,
+ RAMILLIES, TURIN. 1704-1706 207
+
+ Les dames écartent Catinat et Villars 218
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+ GOUVERNEMENT DES SAINTS.--LE MINISTÈRE OCCULTE.--LE
+ DUC DE BOURGOGNE. 1707-1708 228
+
+ Comment Fénelon, Beauvilliers, relèvent les Jésuites 237
+
+
+CHAPITRE XV
+
+ SUITE DU GOUVERNEMENT DES SAINTS.-L'ANNÉE 1709. 252
+
+ Vauban et Boisguilbert disgrâciés.--Tellier 255
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+ LA REINE ANNE ET SARAH MARLBOROUGH.--MALPLAQUET.
+ 1709-1710 271
+
+ La France se relève par une défaite 280
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+ RUINE DE LA NOBLESSE.--RUINE DU CLERGÉ.--MORT DU DUC
+ DE BOURGOGNE. 1710-1712 295
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+ LE DUC D'ORLÉANS.--FIN DU RÈGNE. 1712-1715 309
+
+ Orléans calomnié.--Sa fille 315
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+ DERNIÈRE ANNÉE DU ROI. 1715 329
+
+
+CHAPITRE XX
+
+ MORT DU ROI.--RÉGENCE.--AOÛT 1715 348
+
+
+NOTES
+
+ I. De la santé du roi 372
+
+ II. Division de ce volume.--Première période,
+ influence exclusive de madame de Maintenon et de
+ Chamillart. 1691-1705 373
+
+ III. Suite. Seconde période.--Ministère occulte.
+ 1705.--Influence du duc de Bourgogne, des amis
+ de Fénelon et des Jésuites. 1706-1715 376
+
+ IV. L'année 1709.--Malplaquet.--La reine Anne,
+ etc. 380
+
+ V. De Saint-Simon, de Voltaire, etc. 380
+
+ VI. Marine, guerre, etc. 382
+
+ VII. Débâcle de la noblesse et du clergé 383
+
+ VIII. Note dernière du règne de Louis XIV et
+ conclusion. 387
+
+
+Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1689-1715 (Volume
+16/19), by Jules Michelet
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 40189 ***