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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:09:09 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Vie de Tolstoy, by Romain Rolland
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Vie de Tolstoy
+
+Author: Romain Rolland
+
+Release Date: November 7, 2011 [EBook #37951]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE TOLSTOY ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
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+VIE
+
+DE
+
+TOLSTOÏ
+
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+
+
+ŒUVRES DE M. ROMAIN ROLLAND
+
+
+LIBRAIRIE HACHETTE
+
+ _Musiciens d'autrefois._ Un vol., br.
+ _Musiciens d'aujourd'hui._ Un vol., br.
+ _Voyage musical au pays du Passé._ Un vol., br.
+
+_VIE DES HOMMES ILLUSTRES_
+
+ I. Vie de Beethoven.
+ II. Vie de Michel-Ange.
+ III. Vie de Tolstoï.
+ Trois vol. in-16, br.
+
+
+LIBRAIRIE ALBIN MICHEL
+
+JEAN-CHRISTOPHE. 10 vol. in-16:
+
+I. _L'Aube._--II. _Le Matin._--III. _L'Adolescent._--IV. _La
+Révolte._--V. _La Foire sur la Place._--VI. _Antoinette._--VII. _Dans la
+Maison._--VIII. _Les Amies._--IX. _Le Buisson ardent._--X. _La Nouvelle
+Journée._
+
+JEAN-CHRISTOPHE, en 4 vol. in-8.
+
+Édition définitive sur papier alfa et hollande.
+
+ÉDITION DE LUXE, en 5 vol. in-4º sur vélin, hollande et japon,
+impression noir et rouge avec des bois de FRANS MASEREEL.
+
+L'AME ENCHANTÉE, 2 vol. in-16:
+
+I. _Annette et Sylvie._--II. L'Été.
+
+COLAS BREUGNON. I vol. in-16.
+
+ÉDITION DE LUXE, 1 vol. in-4º sur vélin, hollande et japon, avec des
+bois en noir et en couleurs, de GABRIEL BELOT.
+
+CLERAMBAULT. 1 vol. in-16.
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+PIERRE ET LUCE. 1 vol. in-16.
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+THÉATRE DE LA RÉVOLUTION (_Le 14 Juillet._--_Danton._--_Les Loups_). 1
+vol. in-16.
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+LES TRAGÉDIES DE LA FOI (_Saint Louis._--_Aërt._--_Le Triomphe de la
+Raison_), 1 vol. in-16.
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+_Le Jeu de l'Amour et de la Mort_, 1 vol. in-16.
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+_Le Théâtre du Peuple._ Essai d'esthétique d'un théâtre nouveau. 1 vol.
+in-16.
+
+_Le Temps viendra_, 3 actes, 1 vol. in-16.
+
+_Liluli._ 1 vol. in-16.
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+_Au-dessus de la Mêlée._ 1 vol. in-16.
+
+_Les Précurseurs._ 1 vol. in-16.
+
+
+AUTRES ÉDITEURS
+
+STOCK: _Mahâtmâ Gandhi_. 1 vol.--ALCAN: _Hændel_. 1 vol. in-18. DE
+BOCCARD: _Histoire de l'Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti_. 1
+vol.
+
+
+
+
+
+VIE DES HOMMES ILLUSTRES
+
+ROMAIN ROLLAND
+
+VIE
+
+DE
+
+TOLSTOÏ
+
+[Illustration: colophon]
+
+_ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE_
+
+_Trentième mille_
+
+LIBRAIRIE HACHETTE
+
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS
+
+Tous droits de traduction, de reproduction
+et d'adaptation réservés pour tous pays.
+
+_Copyright by Librairie Hachette, 1921._
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Cette onzième édition a été remaniée, à l'occasion du centenaire de la
+naissance de Tolstoy. On y a mis à profit la correspondance tolstoyenne,
+publiée depuis 1910. L'auteur a ajouté tout un chapitre consacré aux
+relations de Tolstoy avec les penseurs des différents pays d'Asie:
+Chine, Japon, Inde, nations islamiques. Particulièrement importants sont
+les rapports avec Gandhi. Nous reproduisons _in extenso_ une lettre,
+écrite par Tolstoy, un mois avant sa mort, où l'apôtre russe trace tout
+le plan de campagne de la Non-Résistance, dont le Mahâtmâ des Indes
+devait faire, par la suite, un si puissant emploi.
+
+R. R.
+
+Août 1928.
+
+
+
+
+VIE DE TOLSTOÏ
+
+
+La grande âme de Russie, dont la flamme s'allumait, il y a cent ans, sur
+la terre, a été, pour ceux de ma génération, la lumière la plus pure qui
+ait éclairé leur jeunesse. Dans le crépuscule aux lourdes ombres du
+XIXe siècle finissant, elle fut l'étoile consolatrice, dont le regard
+attirait, apaisait nos âmes d'adolescents. Parmi tous ceux--ils sont
+nombreux en France--pour qui Tolstoï fut bien plus qu'un artiste aimé,
+un ami, le meilleur, et, pour beaucoup, le seul ami véritable dans tout
+l'art européen,--j'ai voulu apporter à cette mémoire sacrée mon tribut
+de reconnaissance et d'amour.
+
+Les jours où j'appris à le connaître ne s'effaceront point de ma pensée.
+C'était en 1886. Après quelques années de germination muette, les fleurs
+merveilleuses de l'art russe venaient de surgir de la terre de France.
+Les traductions de Tolstoï et de Dostoïevski paraissaient dans toutes
+les maisons d'éditions à la fois, avec une hâte fiévreuse. De 1885 à
+1887 furent publiés à Paris _Guerre et Paix_, _Anna Karénine_, _Enfance_
+et _Adolescence_, _Polikouchka_, _la Mort d'Ivan Iliitch_, les nouvelles
+du Caucase et les contes populaires. En quelques mois, en quelques
+semaines, se découvrait à nos yeux l'œuvre de toute une grande vie,
+où se reflétait un peuple, un monde nouveau.
+
+Je venais d'entrer à l'École Normale. Nous étions, mes camarades et moi,
+bien différents les uns des autres. Dans notre petit groupe, où se
+trouvaient réunis des esprits réalistes et ironiques comme le philosophe
+Georges Dumas, des poètes tout brûlants de passion pour la Renaissance
+italienne comme Suarès, des fidèles de la tradition classique, des
+Stendhaliens et des Wagnériens, des athées et des mystiques, il
+s'élevait bien des discussions, il y avait bien des désaccords; mais
+pendant quelques mois, l'amour de Tolstoï nous réunit presque tous.
+Chacun l'aimait pour des raisons différentes: car chacun s'y retrouvait
+soi-même; et pour tous c'était une révélation de la vie, une porte qui
+s'ouvrait sur l'immense univers. Autour de nous, dans nos familles, dans
+nos provinces, la grande voix venue des confins de l'Europe éveillait
+les mêmes sympathies, parfois inattendues. Une fois, j'entendis des
+bourgeois de mon Nivernais, qui ne s'intéressaient point à l'art et ne
+lisaient presque rien, parler de _la Mort d'Ivan Iliitch_ avec une
+émotion concentrée.
+
+J'ai lu chez d'éminents critiques cette thèse que Tolstoï devait le
+meilleur de sa pensée à nos écrivains romantiques: à George Sand, à
+Victor Hugo. Sans discuter l'invraisemblance qu'il y aurait à parler
+d'une influence de George Sand sur Tolstoï, qui ne la pouvait souffrir,
+et sans nier l'influence beaucoup plus réelle qu'ont exercée sur lui
+J.-J. Rousseau et Stendhal, c'est bien mal se douter de la grandeur de
+Tolstoï et de la puissance de sa fascination sur nous que de l'attribuer
+à ses idées. Le cercle d'idées dans lequel se meut l'art est des plus
+limités. Sa force n'est pas en elles, mais dans l'expression qu'il leur
+donne, dans l'accent personnel, dans l'empreinte de l'artiste, dans
+l'odeur de sa vie.
+
+Que les idées de Tolstoï fussent ou non empruntées--nous le verrons par
+la suite--jamais voix pareille à la sienne n'avait encore retenti en
+Europe. Comment expliquer autrement le frémissement d'émotion que nous
+éprouvions alors à entendre cette musique de l'âme, que nous attendions
+depuis si longtemps et dont nous avions besoin? La mode n'était pour
+rien dans notre sentiment. La plupart d'entre nous n'ont, comme moi,
+connu le livre d'Eugène-Melchior de Vogüé sur le _Roman russe_ qu'après
+avoir lu Tolstoï; et son admiration nous a paru pâle auprès de la nôtre.
+M. de Vogüé jugeait surtout en littérateur. Mais nous, c'était trop peu
+pour nous d'admirer l'œuvre: nous la vivions, elle était nôtre.
+Nôtre, par sa vie ardente, par sa jeunesse de cœur. Nôtre, par son
+désenchantement ironique, sa clairvoyance impitoyable, sa hantise de la
+mort. Nôtre, par ses rêves d'amour fraternel et de paix entre les
+hommes. Nôtre, par son réquisitoire terrible contre les mensonges de la
+civilisation. Et par son réalisme, et par son mysticisme. Par son
+souffle de nature, par son sens des forces invisibles, son vertige de
+l'infini.
+
+Ces livres ont été pour nous ce que _Werther_ a été pour sa génération:
+le miroir magnifique de nos puissances et de nos faiblesses, de nos
+espoirs et de nos terreurs. Nous ne nous inquiétions point de mettre
+d'accord toutes ces contradictions, ni surtout de faire rentrer cette
+âme multiple, où résonnait l'univers, dans d'étroites catégories
+religieuses ou politiques, comme font tels de ceux qui, à l'exemple de
+Paul Bourget, au lendemain de la mort de Tolstoï, ont ramené le poète
+homérique de _Guerre et Paix_ à l'étiage de leurs passions de partis.
+Comme si nos coteries, d'un jour, pouvaient être la mesure d'un
+génie!... Et que m'importe à moi que Tolstoï soit ou non de mon parti!
+M'inquiété-je de quel parti furent Dante et Shakespeare, pour respirer
+leur souffle et boire leur lumière?
+
+Nous ne nous disions point, comme ces critiques d'aujourd'hui: «Il y a
+deux Tolstoï, celui d'avant la crise, celui d'après la crise; l'un est
+le bon, et l'autre ne l'est point.» Pour nous, il n'y en a eu qu'un,
+nous l'aimions tout entier. Car nous sentions, d'instinct, que dans de
+telles âmes tout se tient, tout est lié.
+
+
+
+
+Ce que notre instinct sentait, sans l'expliquer, c'est à notre raison de
+le prouver aujourd'hui. Nous le pouvons, à présent que cette longue vie,
+arrivée à son terme, s'expose aux yeux de tous, sans voiles et devenue
+soleil, dans le ciel de l'esprit. Ce qui nous frappe aussitôt, c'est à
+quel point elle resta la même, du commencement à la fin, en dépit des
+barrières qu'on a voulu y élever, de place en place,--en dépit de
+Tolstoï lui-même, qui, en homme passionné, était enclin à croire, quand
+il aimait, quand il croyait, qu'il aimait, qu'il croyait pour la
+première fois, et qui datait de là le commencement de sa vie.
+Commencement. Recommencement. Combien de fois la même crise, les mêmes
+luttes se sont produites en lui! On ne saurait parler de l'unité de sa
+pensée--elle ne fut jamais une--mais de la persistance en elle des mêmes
+éléments divers, tantôt alliés, tantôt ennemis, plus souvent ennemis.
+L'unité, elle n'est point dans l'esprit ni dans le cœur d'un Tolstoï,
+elle est dans le combat de ses passions en lui, elle est dans la
+tragédie de son art et de sa vie.
+
+Art et vie sont unis. Jamais œuvre ne fut plus intimement mêlée à la
+vie; elle a presque constamment un caractère autobiographique; depuis
+l'âge de vingt-cinq ans, elle nous fait suivre Tolstoï, pas à pas, dans
+les expériences contradictoires de sa carrière aventureuse. Son
+_Journal_, commencé avant l'âge de vingt ans et continué jusqu'à sa
+mort[1], les notes fournies par lui à M. Birukov[2], complètent cette
+connaissance et permettent non seulement de lire presque jour par jour
+dans la conscience de Tolstoï, mais de faire revivre le monde où son
+génie a pris racine et les âmes dont son âme s'est nourrie.
+
+ * * * * *
+
+Une riche hérédité. Une double race (les Tolstoï et les Volkonski), très
+noble et très ancienne, qui se vantait de remonter à Rurik et comptait
+dans ses annales des compagnons de Pierre le Grand, des généraux de la
+guerre de Sept Ans, des héros des luttes napoléoniennes, des
+Décembristes, des déportés politiques. Des souvenirs de famille,
+auxquels Tolstoï a dû quelques-uns des types les plus originaux de
+_Guerre et Paix_: le vieux prince Bolkonski, son grand-père maternel, un
+représentant attardé de l'aristocratie du temps de Catherine II,
+voltairienne et despotique; le prince Nicolas-Grégorévitch Volkonski, un
+cousin-germain de sa mère, blessé à Austerlitz et ramassé sur le champ
+de bataille, sous les yeux de Napoléon, comme le prince André; son père,
+qui avait quelques traits de Nicolas Rostov[3]; sa mère, la princesse
+Marie, la douce laide aux beaux yeux, dont la bonté illumine _Guerre et
+Paix_.
+
+Il ne connut guère ses parents. Les charmants récits d'_Enfance_ et
+_Adolescence_ ont, ainsi que l'on sait, peu de réalité. Sa mère mourut
+quand il n'avait pas encore deux ans. Il ne put donc se rappeler la
+chère figure, que le petit Nicolas Irténiev évoque à travers un voile de
+larmes, la figure au lumineux sourire, qui répandait la joie autour
+d'elle....
+
+ _Ah! si je pouvais entrevoir ce sourire dans les moments
+ difficiles, je ne saurais pas ce que c'est que le chagrin...[4]._
+
+Mais elle lui transmit sans doute sa franchise parfaite, son
+indifférence à l'opinion et son don merveilleux de raconter des
+histoires qu'elle inventait.
+
+De son père, il put garder du moins quelques souvenirs. C'était un homme
+aimable et moqueur, aux yeux tristes, qui vivait sur ses terres, d'une
+existence indépendante et dénuée d'ambition. Tolstoï avait neuf ans
+lorsqu'il le perdit. Cette mort lui fit «comprendre pour la première
+fois l'amère vérité et remplit son âme de désespoir[5]».--Première
+rencontre de l'enfant avec le spectre d'effroi, qu'une partie de sa vie
+devait être consacrée à combattre, et l'autre à célébrer, en le
+transfigurant.... La trace de cette angoisse est marquée en quelques
+traits inoubliables des derniers chapitres d'_Enfance_, où les souvenirs
+sont transposés pour le récit de la mort et de l'enterrement de la mère.
+
+Ils restaient cinq enfants, dans la vieille maison de Iasnaïa
+Poliana[6], où Léon-Nikolaievitch était né, le 28 août 1828, et qu'il ne
+devait quitter que pour mourir, quatre-vingt-deux ans après. La plus
+jeune, une fille, Marie, qui plus tard se fit religieuse (ce fut auprès
+d'elle que Tolstoï se réfugia, mourant, quand il s'enfuit de sa maison
+et des siens).--Quatre fils: Serge, égoïste et charmant, «sincère à un
+degré que je n'ai jamais vu atteindre»;--Dmitri, passionné, concentré,
+qui plus tard, étudiant, devait se livrer aux pratiques religieuses avec
+emportement, sans souci de l'opinion, jeûnant, recherchant les pauvres,
+hébergeant les infirmes, puis soudain se jetant dans la débauche, avec
+la même violence, ensuite rongé de remords, rachetant et prenant chez
+lui une fille qu'il avait connue dans une maison publique, et mourant de
+phtisie à vingt-neuf ans[7];--Nicolas, l'aîné, le frère le plus aimé,
+qui avait hérité de la mère son imagination pour conter des
+histoires[8], ironique, timide et fin, plus tard officier au Caucase, où
+il prit l'habitude de l'alcoolisme, plein de tendresse chrétienne, lui
+aussi, vivant dans des taudis, partageant avec les pauvres tout ce qu'il
+possédait. Tourgueniev disait de lui «qu'il mettait en pratique cette
+humilité devant la vie, que son frère Léon se contentait de développer
+en théorie».
+
+Auprès des orphelins, deux femmes d'un grand cœur: la tante
+Tatiana[9], «qui avait deux vertus, dit Tolstoï: le calme et l'amour».
+Toute sa vie n'était qu'amour. Elle se dévouait sans cesse....
+
+ _Elle m'a fait connaître le plaisir moral d'aimer...._
+
+L'autre, la tante Alexandra, qui servait toujours les autres, et évitait
+d'être servie, se passait de domestiques, avait pour occupations
+favorites la lecture de la vie des saints, les causeries avec les
+pèlerins et avec les innocents. De ces innocents et innocentes,
+plusieurs vivaient dans la maison. Une d'elles, une vieille pèlerine,
+qui récitait des psaumes, était marraine de la sœur de Tolstoï. Un
+autre, Gricha, ne savait que prier et pleurer....
+
+ _O grand chrétien Gricha! Ta foi était si forte que tu sentais
+ l'approche de Dieu, ton amour était si ardent que les paroles
+ coulaient de tes lèvres, sans que ta raison les contrôlât. Et comme
+ tu célébrais Sa magnificence, quand, ne trouvant pas de paroles,
+ tout en larmes, tu te prosternais sur le sol!..._[10]
+
+Qui ne voit la part que toutes ces humbles âmes ont eue à la formation
+de Tolstoï? Il semble qu'en elles s'ébauche et s'essaye le Tolstoï de la
+fin. Leurs prières, leur amour ont jeté dans l'esprit de l'enfant les
+semences de foi, dont le vieillard devait voir se lever la moisson.
+
+Sauf de l'innocent Gricha, Tolstoï, dans ses récits d'_Enfance_, ne
+parle point de ces modestes collaborateurs qui l'aidèrent à construire
+son âme. Mais, en revanche, comme elle transparaît au travers du livre,
+cette âme d'enfant, «ce cœur pur et aimant, tel un rayon clair, qui
+découvrait toujours chez les autres leurs meilleures qualités», cette
+tendresse extrême! Heureux, il pense au seul homme qu'il sache
+malheureux, il pleure et il voudrait se dévouer pour lui. Il embrasse un
+vieux cheval, il lui demande pardon de l'avoir fait souffrir. Il est
+heureux d'aimer, même n'étant pas aimé. Déjà l'on aperçoit les germes de
+son futur génie: son imagination, qui le fait pleurer, de ses propres
+histoires; sa tête toujours en travail, qui toujours cherche à penser ce
+à quoi pensent les gens; sa faculté précoce d'observation et de
+souvenir[11]; ce regard attentif qui scrute les physionomies, au milieu
+de son deuil, et la vérité de leur douleur. A cinq ans, il sentit,
+dit-il, pour la première fois, «que la vie n'est pas un amusement, mais
+une besogne très lourde[12]».
+
+Heureusement il l'oubliait. En ce temps-là, il se berçait de contes
+populaires, des _bylines_ russes, ces rêves mythiques et légendaires,
+des récits de la Bible,--surtout de la sublime Histoire de Joseph, que,
+vieillard, il donnait encore pour le modèle de l'art,--et des _Mille et
+une Nuits_, que, chaque soir, chez sa grand mère, récitait un conteur
+aveugle, assis sur le rebord de la fenêtre.
+
+
+
+
+Il fit ses études à Kazan[13]. Études médiocres. On disait des trois
+frères[14]: «Serge veut et peut. Dmitri veut et ne peut pas. Léon ne
+veut pas et ne peut pas».
+
+Il passait par ce qu'il nomma «le désert de l'adolescence». Désert de
+sable, où souffle par rafales un vent brûlant de folie. Sur cette
+période, les récits d'_Adolescence_ et surtout de _Jeunesse_ sont riches
+en confessions intimes. Il est seul. Son cerveau est dans un état de
+fièvre perpétuelle. Pendant un an, il retrouve pour son compte et essaie
+tous les systèmes[15]. Stoïcien, il s'inflige des tortures physiques.
+Épicurien, il se débauche. Puis, il croit à la métempsycose. Il finit
+par tomber dans un nihilisme dément: il lui semble que s'il se
+retournait assez vite, il pourrait voir face à face le néant. Il
+s'analyse, il s'analyse....
+
+ _Je ne pensais plus à une chose, je pensais que je pensais à une
+ chose...._[16]
+
+Cette analyse perpétuelle, cette machine à raisonner, qui tournait dans
+le vide, lui restera comme une habitude dangereuse, qui, dit-il, «lui
+nuit souvent dans la vie», mais où son art a puisé des ressources
+inouïes[17].
+
+A ce jeu, il avait perdu toutes ses convictions: il le pensait, du
+moins. A seize ans, il cessa de prier et d'aller à l'église[18]. Mais la
+foi n'était pas morte, elle couvait seulement:
+
+ _Pourtant je croyais en quelque chose. En quoi? Je ne pourrais le
+ dire. Je croyais encore en Dieu, ou plutôt je ne le niais pas. Mais
+ quel Dieu? Je l'ignorais. Je ne niais pas non plus le Christ et sa
+ doctrine; mais en quoi consistait cette doctrine, je n'aurais su le
+ dire[19]._
+
+Il était pris, par moments, de rêves de bonté. Il voulait vendre sa
+voiture, en donner l'argent aux pauvres, leur faire le sacrifice d'un
+dixième de sa fortune, se passer de domestiques.... «Car ce sont des
+hommes comme moi[20].» Il écrivait, pendant une maladie[21], des _Règles
+de vie_. Il s'y assignait naïvement le devoir de «tout étudier et tout
+approfondir: droit, médecine, langues, agriculture, histoire,
+géographie, mathématiques, d'atteindre le plus haut degré de perfection
+en musique et en peinture».... Il avait «la conviction que la destinée
+de l'homme était dans son perfectionnement incessant».
+
+Mais, insensiblement, sous la poussée de ses passions d'adolescent,
+d'une sensualité violente et d'un immense amour-propre[22], cette foi
+dans la perfection déviait, perdait son caractère désintéressé, devenait
+pratique et matérielle. S'il voulait perfectionner sa volonté, son corps
+et son esprit, c'était afin de vaincre le monde et d'imposer
+l'amour[23]. Il voulait plaire.
+
+Ce n'était pas aisé. Il avait alors une laideur simiesque: face brutale,
+longue et lourde, cheveux courts, plantés bas, petits yeux qui se fixent
+sur vous avec dureté, enfouis dans des cavités sombres, large nez,
+grosses lèvres qui avancent, et de vastes oreilles[24]. Ne pouvant se
+donner le change sur cette laideur qui, lorsqu'il était enfant, lui
+causait déjà des crises de désespoir[25], il prétendit réaliser l'idéal
+de «l'homme comme il faut[26]». Cet idéal le conduisit, pour faire comme
+les autres «hommes comme il faut», à jouer, à s'endetter stupidement et
+à se débaucher tout à fait[27].
+
+Une chose le sauva toujours: son absolue sincérité.
+
+--Savez-vous pourquoi je vous aime plus que les autres? dit Nekhludov à
+son ami. Vous avez une qualité étonnante et rare: la franchise.
+
+--Oui, je dis toujours les choses que j'ai même honte à m'avouer[28].
+
+Dans ses pires égarements, il se juge avec une clairvoyance impitoyable.
+
+«Je vis tout à fait bestialement, écrit-il dans son _Journal_, je suis
+tout déprimé.»
+
+Et, avec sa manie d'analyse, il note minutieusement les causes de ses
+erreurs:
+
+ _1º Indécision ou manque d'énergie;--2º Duperie de soi-même;--3º
+ Précipitation;--4º Fausse honte;--5º Mauvaise humeur;--6º
+ Confusion;--7º Esprit d'imitation;--8º Versatilité;--9º
+ Irréflexion._
+
+Cette même indépendance de jugement, il l'applique, encore étudiant, à
+la critique des conventions sociales et des superstitions
+intellectuelles. Il bafoue la science universitaire, refuse tout sérieux
+aux études historiques, et se fait mettre aux arrêts pour son audace de
+pensée. A cette époque, il découvre Rousseau, _les Confessions_,
+_Émile_. C'est un coup de foudre.
+
+ _Je lui rendais un culte. Je portais au cou son portrait en
+ médaille comme une image sainte[29]._
+
+Ses premiers essais philosophiques sont des commentaires sur Rousseau
+(1846-7).
+
+ * * * * *
+
+Cependant, dégoûté de l'Université et des hommes «comme il faut», il
+revient se terrer dans ses champs, à Iasnaïa Poliana (1847-1851); il
+reprend contact avec le peuple; il prétend lui venir en aide, en être le
+bienfaiteur et l'éducateur. Ses expériences de ce temps ont été
+racontées dans une de ses premières œuvres, _la Matinée d'un
+Seigneur_ (1852), une remarquable nouvelle, dont le héros est son
+prête-nom favori, le prince Nekhludov[30].
+
+Nekhludov a vingt ans. Il a laissé l'Université pour se consacrer à ses
+paysans. Voici un an qu'il travaille à leur faire du bien; et, dans une
+visite au village, nous le voyons qui se heurte à l'indifférence
+railleuse, à la méfiance enracinée, à la routine, à l'insouciance, au
+vice, à l'ingratitude. Tous ses efforts sont vains. Il rentre découragé,
+et il songe à ses rêves d'il y a un an, à son généreux enthousiasme, à
+«son idée que l'amour et le bien étaient le bonheur et la vérité, le
+seul bonheur et la seule vérité possibles en ce monde». Il se sent
+vaincu. Il est honteux et lassé.
+
+ _Assis devant le piano, sa main inconsciemment effleura les
+ touches. Un accord sortit, puis un second, un troisième... Il se
+ mit à jouer. Les accords n'étaient pas tout à fait réguliers;
+ souvent ils étaient ordinaires jusqu'à la banalité et ne décelaient
+ aucun talent musical; mais il y trouvait un plaisir indéfinissable,
+ triste. A chaque changement d'harmonies, avec un battement de
+ cœur, il attendait ce qui allait sortir, et il suppléait
+ vaguement par l'imagination à ce qui faisait défaut. Il entendait
+ le chœur, l'orchestre... Et son principal plaisir lui venait de
+ l'activité forcée de l'imagination, qui lui présentait sans liens,
+ mais avec une clarté étonnante, les images et les scènes les plus
+ variées du passé et de l'avenir...._
+
+Il revoit les moujiks vicieux, méfiants, menteurs, paresseux et butés,
+avec qui il causait tout à l'heure; mais il les revoit, cette fois, avec
+ce qu'ils ont de bon, non plus avec leurs vices; il pénètre en leur
+cœur par l'intuition de l'amour; il lit en eux leur patience, leur
+résignation au sort qui les écrase, leur pardon pour les injures, leur
+affection familiale et les causes de leur attachement routinier et pieux
+au passé. Il évoque leurs journées de bon travail, fatigant et sain....
+
+ «_C'est beau, murmure-t-il... Pourquoi ne suis-je pas l'un
+ d'eux?_»[31]
+
+Tout Tolstoï est déjà dans le héros de cette première nouvelle[32]: sa
+vision nette et ses illusions persistantes. Il observe les gens avec un
+réalisme sans défaut; mais, dès qu'il ferme les yeux, ses rêves le
+reprennent, et son amour des hommes.
+
+
+
+
+Mais Tolstoï, en 1850, est moins patient que Nekhludov. Iasnaïa l'a
+déçu; il est las du peuple, comme de l'élite; son rôle lui pèse: il n'y
+tient plus. D'ailleurs ses créanciers le harcèlent. En 1851, il s'enfuit
+au Caucase, à l'armée, auprès de son frère Nicolas, officier.
+
+A peine arrivé dans les montagnes sereines, il se ressaisit, il retrouve
+Dieu:
+
+ _La nuit dernière[33], j'ai à peine dormi... Je me suis mis à prier
+ Dieu. Il m'est impossible de décrire la douceur du sentiment que
+ j'éprouvais en priant. J'ai récité les prières habituelles, et
+ ensuite je suis resté longtemps encore à prier. Je désirais quelque
+ chose de très grand, de très beau.... Quoi? je ne puis le dire. Je
+ voulais me fondre avec l'Être infini, je lui demandais de me
+ pardonner mes fautes... Mais non, je ne le demandais pas, je
+ sentais que, puisqu'il m'accordait ce moment bienheureux, il me
+ pardonnait. Je demandais, et en même temps je sentais que je
+ n'avais rien à demander et que je ne pouvais pas, que je ne savais
+ pas demander. Je l'ai remercié, mais non en paroles, non en
+ pensée... Une heure à peine s'était écoulée que j'écoutais la voix
+ du vice. Je me suis endormi en rêvant de la gloire et des femmes:
+ c'était plus fort que moi.--N'importe! Je remercie Dieu pour ce
+ moment de bonheur, pour ce qu'il m'a montré ma petitesse et ma
+ grandeur. Je veux prier, mais je ne sais pas; je veux comprendre,
+ mais je n'ose pas. Je m'abandonne à Ta Volonté[34]!_
+
+La chair n'était pas vaincue (elle ne le fut jamais); la lutte se
+poursuivait dans le secret du cœur, entre les passions et Dieu.
+Tolstoï note, dans le _Journal_, les trois démons qui le dévorent:
+
+_1º Passion du jeu._ Lutte possible.
+
+_2º Sensualité._ Lutte très difficile.
+
+_3º Vanité._ La plus terrible de toutes.
+
+Dans l'instant qu'il rêvait de vivre pour les autres et de se sacrifier,
+des pensées voluptueuses ou futiles l'assiégeaient: l'image de quelque
+femme cosaque, ou «le désespoir qu'il aurait si sa moustache gauche se
+soulevait plus que la droite[35]».--«N'importe!» Dieu était là, il ne le
+quittait plus. Le bouillonnement de la lutte même était fécond, toutes
+les puissances de vie en étaient exaltées.
+
+ _Je pense que l'idée si frivole que j'ai eue d'aller faire un
+ voyage au Caucase m'a été inspirée d'en haut. La main de Dieu m'a
+ guidé. Je ne cesse de l'en remercier. Je sens que je suis devenu
+ meilleur ici, et je suis fermement persuadé que tout ce qui peut
+ m'arriver ne sera que pour mon bien, puisque c'est Dieu lui-même
+ qui l'a voulu...[36]._
+
+C'est le chant d'actions de grâces de la terre au printemps. Elle se
+couvre de fleurs. Tout est bien, tout est beau. En 1852, le génie de
+Tolstoï donne ses premières fleurs: _Enfance_, _la Matinée d'un
+Seigneur_, _l'Incursion_, _Adolescence_; et il remercie l'Esprit de vie
+qui l'a fécondé[37].
+
+
+
+
+_Histoire de mon Enfance_ fut commencée, dans l'automne de 1851, à
+Tiflis, et terminée, le 2 juillet 1852, à Piatigorsk, au Caucase. Il est
+curieux que dans le cadre de cette nature qui l'enivrait, en pleine vie
+nouvelle, au milieu des risques émouvants de la guerre, occupé à
+découvrir un monde de caractères et de passions qui lui étaient
+inconnus, Tolstoï soit revenu, dans cette première œuvre, aux
+souvenirs de sa vie passée. Mais quand il écrivit _Enfance_, il était
+malade, son activité militaire se trouvait brusquement arrêtée; et,
+durant les longs loisirs de sa convalescence, seul et endolori, il était
+dans une disposition d'esprit sentimentale, où le passé se déroulait
+devant ses yeux attendris[38]. Après la tension épuisante des ingrates
+dernières années, il lui était doux de revivre «la période merveilleuse,
+innocente, poétique et joyeuse» du premier âge, et de se refaire un
+«cœur d'enfant, bon, sensible et capable d'amour». Au reste, avec
+l'ardeur de la jeunesse et ses projets illimités, avec le caractère
+cyclique de son imagination poétique, qui concevait rarement un sujet
+isolé, et dont les grands romans ne sont que les anneaux d'une longue
+chaîne historique, les fragments de vastes ensembles qu'il ne put jamais
+exécuter[39], Tolstoï, à ce moment, ne voyait dans les récits
+d'_Enfance_ que les premiers chapitres d'une _Histoire de quatre
+Époques_, qui devait aussi comprendre sa vie au Caucase et sans doute
+aboutir à la révélation de Dieu par la nature.
+
+Tolstoï a été très sévère plus tard pour ses récits d'_Enfance_,
+auxquels il a dû une partie de sa popularité.
+
+--«C'est si mauvais, disait-il à M. Birukov, c'est écrit avec si peu
+d'honnêteté littéraire!... Il n'y a rien à en tirer.»
+
+Il fut le seul de son avis. L'œuvre manuscrite, envoyée sans nom
+d'auteur à la grande revue russe le _Sovrémennik_ (_le Contemporain_),
+fut aussitôt publiée (6 septembre 1852) et eut un succès général que
+tous les publics d'Europe ont confirmé. Cependant, malgré son charme
+poétique, sa finesse de touche, sa délicate émotion, on comprend qu'elle
+ait déplu à Tolstoï, plus tard.
+
+Elle lui a déplu, pour les raisons mêmes qui firent qu'elle plaisait aux
+autres. Il faut bien le dire: sauf dans la notation de certains types
+locaux et dans un petit nombre de pages, qui frappent par le sentiment
+religieux ou par le réalisme dans l'émotion[40], la personnalité de
+Tolstoï s'y accuse très peu. Il y règne une douce, tendre
+sentimentalité, qui lui fut toujours antipathique, par la suite, et
+qu'il proscrivit de ses autres romans. Nous la reconnaissons, nous
+reconnaissons cet humour et ces larmes; ils viennent de Dickens. Parmi
+ses lectures favorites, entre quatorze et vingt et un ans, Tolstoï
+indique dans son _Journal_: «Dickens: _David Copperfield_. Influence
+considérable.» Il relit encore le volume, au Caucase.
+
+Deux autres influences, qu'il signale: Sterne et Tœppfer. «J'étais
+alors, dit-il, sous leur inspiration[41].»
+
+Qui eût pensé que les _Nouvelles Genevoises_ avaient été le premier
+modèle de l'auteur de _Guerre et Paix_? Et pourtant, il suffit de le
+savoir pour retrouver, dans les récits d'_Enfance_, leur bonhomie
+affectueuse et narquoise, transplantée dans une nature plus
+aristocratique.
+
+Tolstoï, à ses débuts, se trouvait donc être pour le public une figure
+de connaissance. Mais sa personnalité ne tarda pas à s'affirmer.
+_Adolescence_ (1853), moins pure et moins parfaite qu'_Enfance_, dénote
+une psychologie plus originale, un sentiment très vif de la nature, et
+une âme tourmentée, dont Dickens et Tœppfer eussent été bien en
+peine. Dans _la Matinée d'un Seigneur_ (octobre 1852)[42], le caractère
+de Tolstoï paraît nettement formé, avec l'intrépide sincérité de son
+observation et sa foi dans l'amour. Parmi les remarquables portraits de
+paysans qu'il peint dans cette nouvelle, on trouve déjà l'esquisse d'une
+des plus belles visions de ses _Contes populaires_: le vieillard au
+rucher[43], le petit vieux sous le bouleau, les mains étendues, les yeux
+levés, sa tête chauve luisante au soleil, autour, les abeilles dorées,
+volant sans le piquer, lui faisant une couronne....
+
+Mais les œuvres-types de cette période sont celles qui enregistrent
+immédiatement ses émotions présentes: les récits du Caucase. Le premier,
+_l'Incursion_ (terminé le 24 décembre 1852), s'impose par la
+magnificence des paysages: un lever de soleil au milieu des montagnes,
+sur le bord d'une rivière; un étonnant tableau nocturne, ombres et
+bruits notés avec une intensité saisissante; et le retour, le soir,
+tandis qu'au loin les cimes neigeuses disparaissent dans le brouillard
+violet et que les belles voix des soldats qui chantent montent dans
+l'air transparent. Plusieurs types de _Guerre et Paix_ s'y essaient à la
+vie: le capitaine Khlopov, le vrai héros, qui ne se bat point pour son
+plaisir, mais parce que c'est son devoir, «une de ces physionomies
+russes, simples, calmes, qu'il est très facile et très agréable de
+regarder droit dans les yeux». Lourd, gauche, un peu ridicule,
+indifférent à ce qui l'entoure, lui seul ne change pas dans la bataille,
+où tous les autres changent; «il est exactement comme on l'a toujours
+vu: les mêmes mouvements tranquilles, la même voix égale, la même
+expression de simplicité sur son visage naïf et lourd». Auprès de lui,
+le lieutenant joue les héros de Lermontov, et, très bon, fait mine de
+sentiments féroces. Et le pauvre petit sous-lieutenant, tout joyeux de
+sa première affaire, débordant de tendresse, prêt à sauter au cou de
+chacun, adorable et risible, se fait stupidement tuer, comme Pétia
+Rostov. Au milieu du tableau, la figure de Tolstoï, qui observe, sans se
+mêler aux pensées de ses compagnons; déjà il fait entendre son cri de
+protestation contre la guerre:
+
+ _Les hommes ne peuvent-ils donc vivre à l'aise, dans ce monde si
+ beau, sous cet incommensurable ciel étoilé? Comment peuvent-ils,
+ ici, conserver des sentiments de méchanceté, de vengeance, la rage
+ de détruire leurs semblables? Tout ce qu'il y a de mauvais dans le
+ cœur humain devrait disparaître au contact de la nature, cette
+ expression la plus immédiate du beau et du bien[44]._
+
+D'autres récits du Caucase, observés à cette époque, n'ont été rédigés
+que plus tard: en 1854-5, _la Coupe en forêt_[45], d'un réalisme exact,
+un peu froid, mais plein de notations curieuses pour la psychologie du
+soldat russe,--des notes pour l'avenir;--en 1856, une _Rencontre au
+Détachement avec une connaissance de Moscou_[46], un homme du monde,
+déchu, sous-officier dégradé, poltron, ivrogne et menteur, qui ne peut
+se faire à l'idée d'être tué comme un de ces soldats qu'il méprise et
+dont le moindre vaut cent fois mieux que lui.
+
+Au-dessus de toutes ces œuvres s'élève, cime la plus haute de cette
+première chaîne de montagnes, un des plus beaux romans lyriques que
+Tolstoï ait écrits, le chant de sa jeunesse, le poème du Caucase, _les
+Cosaques_[47]. La splendeur des montagnes neigeuses qui déroulent leurs
+nobles lignes sur le ciel lumineux remplit de sa musique le livre tout
+entier. L'œuvre est unique par cette fleur du génie, «le
+tout-puissant dieu de la jeunesse, comme dit Tolstoï, cet élan qui ne se
+retrouve plus». Quel torrent printanier! Quelles effusions d'amour!
+
+ «_J'aime, j'aime tant!... Braves! Bons!..._» _répétait-il, et il
+ voulait pleurer. Pourquoi? qui était brave? qui aimait-il? Il ne le
+ savait pas bien[48]._
+
+Cette ivresse du cœur coule, désordonnée. Le héros, Olénine, est
+venu, comme Tolstoï, se retremper au Caucase, dans la vie d'aventures;
+il s'éprend d'une jeune Cosaque et s'abandonne au tohu-bohu de ses
+aspirations contradictoires. Tantôt il pense que «le bonheur, c'est de
+vivre pour les autres, de se sacrifier», tantôt que «le sacrifice de soi
+n'est que sottise»; alors, il n'est pas loin de croire, avec le vieux
+cosaque Erochka, que «tout se vaut. Dieu a fait tout pour la joie de
+l'homme. Rien n'est péché. S'amuser avec une belle fille n'est pas un
+péché, c'est le salut.» Mais qu'a-t-il besoin de penser? Il suffit de
+vivre. La vie est tout bien, tout bonheur, la vie toute-puissante,
+universelle: la Vie est Dieu. Un naturisme brûlant soulève et dévore
+l'âme. Perdu dans la forêt, au milieu de «la végétation sauvage, de la
+multitude de bêtes et d'oiseaux, des nuées de moucherons, dans la
+verdure sombre, dans l'air parfumé et chaud, parmi de petits fossés
+d'eau trouble qui partout clapotaient sous le feuillage», à deux pas des
+embûches de l'ennemi, Olénine «est pris tout à coup par un tel sentiment
+de bonheur sans cause que, par une habitude d'enfance, il se signe et se
+met à remercier quelqu'un». Comme un fakir hindou, il jouit de se dire
+qu'il est seul et perdu dans ce tourbillon de vie qui l'aspire, que des
+myriades d'êtres invisibles guettent en ce moment sa mort, cachés de
+tous côtés, que ces milliers d'insectes bourdonnent autour de lui,
+s'appelant:
+
+ --«_Par ici, par ici, camarades! voici quelqu'un à piquer!_»
+
+ _Et il était clair pour lui qu'ici il n'était plus un gentilhomme
+ russe, de la société de Moscou, ami et parent de tel ou tel, mais
+ simplement un être comme le moucheron, le faisan, le cerf, comme
+ ceux qui vivaient, qui rôdaient maintenant autour de lui._
+
+ --«_Comme eux, je vivrai, je mourrai. Et l'herbe poussera
+ dessus...._»
+
+Et son cœur est joyeux.
+
+Tolstoï vit, à cette heure de jeunesse, dans un délire de force et
+d'amour de la vie. Il étreint la Nature et se fond avec elle. En elle,
+il verse, il endort, il exalte ses chagrins, ses joies et ses
+amours[49]. Mais cette ivresse romantique ne porte jamais atteinte à la
+lucidité de son regard. Nulle part plus qu'en ce poème ardent, les
+paysages ne sont peints avec une telle puissance, ni les types avec plus
+de vérité. L'opposition de la nature et du monde, qui fait le fond du
+livre, et qui sera, toute sa vie, un des thèmes favoris de la pensée de
+Tolstoï, un article de son _Credo_, lui fait déjà trouver, pour fustiger
+la comédie du monde, quelques âpres accents de la _Sonate à
+Kreutzer_[50]. Mais il n'est pas moins véridique pour ceux qu'il aime;
+et les êtres de la nature, la belle Cosaque et ses amis, sont vus en
+pleine lumière, avec leur égoïsme, leur cupidité, leur fourberie, leurs
+vices.
+
+Surtout, le Caucase révélait à Tolstoï les profondeurs religieuses de
+son être. On ne saurait assez mettre en lumière cette première
+Annonciation de l'Esprit de Vérité. Lui-même s'en est confié, sous le
+sceau du secret, à sa confidente de jeunesse, sa jeune tante Alexandra
+Andrejewna Tolstoï. Dans une lettre du 3 mai 1859, il lui fait sa
+«Profession de foi»[51]:
+
+«Enfant, dit-il, je croyais avec passion et sentimentalité, sans penser.
+Vers quatorze ans, je commençai à réfléchir sur la vie; et, la religion
+ne s'accordant pas avec mes théories, je considérai comme un mérite de
+la détruire... Tout était clair pour moi, logique, bien distribué en des
+compartiments; et pour la religion, il n'y avait aucune place... Puis,
+vint le temps où la vie ne m'offrait plus aucun secret, mais où elle
+commença à perdre tout son sens. _En ce temps--c'était au
+Caucase--j'étais solitaire et malheureux. Je tendis toutes les forces de
+mon esprit, comme on ne peut le faire qu'une fois en sa vie... C'était
+un temps de martyre et de félicité. Jamais, ni avant, ni après, je n'ai
+atteint à une telle hauteur de pensée, je n'ai vu aussi profond que
+pendant ces deux années. Et tout ce que j'ai trouvé alors restera ma
+conviction..._ En ces deux ans de travail spirituel persistant, j'ai
+découvert une simple, une vieille vérité, mais que je sais maintenant,
+comme personne ne le sait: je découvris qu'il y a une immortalité, qu'il
+y a un amour, et qu'on doit vivre pour les autres, afin d'être
+éternellement heureux. Ces découvertes me jetèrent dans l'étonnement,
+par leur ressemblance avec la religion chrétienne; et, au lieu de
+chercher à découvrir plus avant, je me mis à chercher dans l'Évangile.
+Mais je trouvai peu. Je ne trouvai ni Dieu, ni le Sauveur, ni les
+Sacrements, rien... Mais je cherchais, de toutes, toutes, toutes les
+forces de mon âme, et je pleurais, et je me torturais, et je ne désirais
+rien que la vérité... Ainsi, je suis resté seul, avec ma religion[52].»
+
+
+
+
+En novembre 1853, la guerre avait été déclarée à la Turquie. Tolstoï se
+fit nommer à l'armée de Roumanie, puis il passa à l'armée de Crimée et
+arriva le 7 novembre 1854 à Sébastopol. Il brûlait d'enthousiasme et de
+foi patriotique. Il fit bravement son devoir et fut souvent en danger,
+surtout en avril-mai 1855, où il était, un jour sur trois, de service à
+la batterie du 4e bastion.
+
+A vivre pendant des mois dans une exaltation et un tremblement
+perpétuels, en tête-à-tête avec la mort, son mysticisme religieux se
+raviva. Il a des entretiens avec Dieu. En avril 1855, il note dans son
+_Journal_ une prière à Dieu, pour le remercier de sa protection dans le
+danger et pour le supplier de la lui continuer, «afin d'atteindre le but
+éternel et glorieux de l'existence, qui m'est inconnu encore...». Ce but
+de sa vie, ce n'était point l'art, c'était déjà la religion. Le 5 mars
+1855, il écrivait:
+
+ _J'ai été amené à une grande idée, à la réalisation de laquelle je
+ me sens capable de consacrer toute ma vie. Cette idée, c'est la
+ fondation d'une nouvelle religion, la religion du Christ, mais
+ purifiée des dogmes et des mystères.... Agir en claire conscience,
+ afin d'unir les hommes par la religion[53]._
+
+Ce sera le programme de sa vieillesse.
+
+Cependant, pour se distraire des spectacles qui l'entouraient, il
+s'était remis à écrire. Comment put-il trouver la liberté d'esprit
+nécessaire pour composer, sous la grêle d'obus, la troisième partie de
+ses Souvenirs: _Jeunesse_? Le livre est chaotique, et l'on peut
+attribuer aux conditions dans lesquelles il prit naissance son désordre
+et parfois une certaine sécheresse d'analyses abstraites, avec des
+divisions et des subdivisions à la manière de Stendhal[54]. Mais on
+admire sa calme pénétration du fouillis de pensées et de rêves confus
+qui se pressent dans un jeune cerveau. L'œuvre est d'une rare
+franchise avec soi-même. Et, par instants, que de fraîcheur poétique,
+dans le joli tableau du printemps à la ville, dans le récit de la
+confession et de la course au couvent pour le péché oublié! Un
+panthéisme passionné donne à certaines pages une beauté lyrique, dont
+les accents rappellent les récits du Caucase. Ainsi, la description de
+cette nuit d'été:
+
+ _L'éclat tranquille du lumineux croissant. L'étang brillant. Les
+ vieux bouleaux, dont les branches chevelues s'argentaient d'un
+ côté, au clair de lune, et, de l'autre, couvraient de leurs ombres
+ noires les buissons et la route. Le cri de la caille derrière
+ l'étang. Le bruit à peine perceptible de deux vieux arbres qui se
+ frôlent. Le bourdonnement des moustiques et la chute d'une pomme
+ qui tombe sur les feuilles sèches, les grenouilles qui sautent
+ jusque sur les marches de la terrasse, et dont le dos verdâtre
+ brille sous un rayon de lune.... La lune monte; suspendue dans le
+ ciel clair, elle remplit l'espace; l'éclat superbe de l'étang
+ devient encore plus brillant; les ombres se font plus noires, la
+ lumière plus transparente.... Et moi, humble vermisseau, déjà
+ souillé de toutes les passions humaines, mais avec toute la force
+ immense de l'amour, il me semblait en ce moment que la nature, la
+ lune et moi, nous n'étions qu'un[55]._
+
+Mais la réalité présente parlait plus haut que les rêves du passé; elle
+s'imposait, impérieuse. _Jeunesse_ resta inachevée; et le capitaine en
+second comte Léon Tolstoï, dans le blindage de son bastion, au
+grondement de la canonnade, au milieu de sa compagnie, observait les
+vivants et les mourants, et notait leurs angoisses et les siennes dans
+ses inoubliables récits de _Sébastopol_.
+
+Ces trois récits--_Sébastopol en décembre 1854_, _Sébastopol en mai
+1855_, _Sébastopol en août 1855_,--sont confondus d'ordinaire dans le
+même jugement. Cependant, ils sont bien différents entre eux. Surtout le
+second récit, par le sentiment et l'art, se distingue des deux autres.
+Ceux-ci sont dominés par le patriotisme: sur le second plane une
+implacable vérité.
+
+On dit qu'après avoir lu le premier récit[56], la tsarine pleura et que
+le tsar ordonna, dans son admiration, de traduire ces pages en français
+et d'envoyer l'auteur à l'abri du danger. On le comprend aisément. Rien
+ici qui n'exalte la patrie et la guerre. Tolstoï vient d'arriver; son
+enthousiasme est intact; il nage dans l'héroïsme. Il n'aperçoit encore
+chez les défenseurs de Sébastopol ni ambition ni amour-propre, nul
+sentiment mesquin. C'est pour lui une épopée sublime, dont les héros
+«sont dignes de la Grèce». D'autre part, ces notes ne témoignent d'aucun
+effort d'imagination, d'aucun essai de représentation objective;
+l'auteur se promène à travers la ville; il voit avec lucidité, mais
+raconte dans une forme qui manque de liberté: «Vous voyez.... Vous
+entrez... Vous remarquez....» C'est du grand reportage, avec de belles
+impressions de nature.
+
+Tout autre est la seconde scène: _Sébastopol en mai 1855_. Dès les
+premières lignes, on lit:
+
+ _Des milliers d'amours-propres humains se sont ici heurtés, ou
+ apaisés dans la mort...._
+
+Et plus loin:
+
+ _... Et comme il y avait beaucoup d'hommes, il y avait beaucoup de
+ vanités.... Vanité, vanité, partout la vanité, même à la porte du
+ tombeau! C'est la maladie particulière à notre siècle.... Pourquoi
+ les Homère et les Shakespeare parlent-ils de l'amour, de la gloire,
+ des souffrances, et pourquoi la littérature de notre siècle
+ n'est-elle que l'histoire sans fin des vaniteux et des snobs?_
+
+Le récit, qui n'est plus une simple relation de l'auteur, mais qui met
+en scène directement les passions et les hommes, montre ce qui se cache
+sous l'héroïsme. Le clair regard désabusé de Tolstoï fouille au fond des
+cœurs de ses compagnons d'armes; en eux ainsi qu'en lui, il lit
+l'orgueil, la peur, la comédie du monde qui continue de se jouer, à deux
+doigts de la mort. Surtout la peur est avouée, dépouillée de ses voiles
+et montrée toute nue. Ces transes perpétuelles[57], cette obsession de
+la mort sont analysées sans pudeur, sans pitié, avec une terrible
+sincérité. A Sébastopol, Tolstoï a appris à perdre tout sentimentalisme,
+«cette compassion vague, féminine, pleurnicheuse», comme il dit avec
+dédain. Et jamais son génie d'analyse, dont on a vu s'éveiller
+l'instinct pendant ses années d'adolescence et qui prendra parfois un
+caractère presque morbide[58], n'a atteint à l'intensité suraiguë et
+hallucinée du récit de la mort de Praskhoukhine. Il y a là deux pages
+entières consacrées à décrire ce qui se passe dans l'âme du malheureux,
+pendant la seconde où la bombe est tombée et siffle avant d'éclater,--et
+une page sur ce qui se passe en lui, après qu'elle a éclaté et qu'«il a
+été tué sur le coup par un éclat reçu en pleine poitrine[59]»!
+
+Comme des entr'actes d'orchestre au milieu du drame, s'ouvrent dans ces
+scènes de bataille de larges éclaircies de nature, des trouées de
+lumière, la symphonie du jour qui se lève sur le splendide paysage où
+agonisent des milliers d'hommes. Et le chrétien Tolstoï, oubliant le
+patriotisme de son premier récit, maudit la guerre impie:
+
+ _Et ces hommes, des chrétiens qui professent la même grande loi
+ d'amour et de sacrifice, en regardant ce qu'ils ont fait, ne
+ tombent pas à genoux, repentants, devant Celui qui, en leur donnant
+ la vie, a mis dans l'âme de chacun, avec la peur de la mort,
+ l'amour du bien et du beau! Ils ne s'embrassent pas, avec des
+ larmes de joie et de bonheur, comme des frères!_
+
+Au moment de terminer cette nouvelle, dont l'accent a une âpreté
+qu'aucune de ses œuvres encore n'avait montrée, Tolstoï se sent pris
+d'un doute. A-t-il eu tort de parler?
+
+ _Un doute pénible m'étreint. Peut-être ne fallait-il pas dire cela.
+ Peut-être ce que je dis est une de ces méchantes vérités qui,
+ cachées inconsciemment dans l'âme de chacun, ne doivent pas être
+ exprimées pour ne pas devenir nuisibles, comme la lie qu'il ne faut
+ pas agiter, sous peine de gâter le vin. Où est l'expression du mal
+ qu'il faut éviter? Où l'expression du beau qu'il faut imiter? Qui
+ est le malfaiteur et qui est le héros? Tous sont bons et tous sont
+ mauvais...._
+
+Mais il se ressaisit fièrement:
+
+ _Le héros de ma nouvelle, que j'aime de toutes les forces de mon
+ âme, que je tâche de montrer dans toute sa beauté, et qui toujours
+ fut, est et sera beau, c'est la Vérité._
+
+Après avoir lu ces pages[60], le directeur du _Sovrémennik_, Nekrasov,
+écrivait à Tolstoï:
+
+ _Voilà précisément ce qu'il faut à la société russe d'aujourd'hui:
+ la vérité, la vérité, dont, depuis la mort de Gogol, il est si peu
+ resté dans la littérature russe.... Cette vérité que vous apportez
+ dans notre art est quelque chose de tout à fait nouveau chez nous.
+ Je n'ai peur que d'une chose: que le temps et la lâcheté de la vie,
+ la surdité et le mutisme de tout ce qui nous entoure fassent de
+ vous ce qu'ils ont fait de la plupart d'entre nous,--qu'ils ne
+ tuent en vous l'énergie[61]._
+
+Rien de pareil n'était à craindre. Le temps, qui use l'énergie des
+hommes ordinaires, n'a fait que tremper celle de Tolstoï. Mais, sur le
+moment, les épreuves de la patrie, la prise de Sébastopol, réveillèrent,
+avec un sentiment de douloureuse piété, le regret de sa franchise trop
+dure. Dans le troisième récit,--_Sébastopol en août 1855_,--racontant
+une scène d'officiers qui jouent et se querellent, il s'interrompt et
+dit:
+
+ _Mais baissons vite le voile sur ce tableau. Demain, aujourd'hui
+ peut-être, chacun de ces hommes ira joyeusement à la rencontre de
+ la mort. Au fond de l'âme de chacun couve la noble étincelle qui
+ fera de lui un héros._
+
+Et si cette pudeur n'enlève rien de sa force au réalisme du récit, le
+choix des personnages montre assez les sympathies de l'auteur. L'épopée
+de Malakoff et sa chute héroïque se symbolisent en deux figures
+touchantes et fières: deux frères, dont l'un, l'aîné, le capitaine
+Kozeltzov, a quelques traits de Tolstoï[62]; l'autre, l'enseigne
+Volodia, timide et enthousiaste, avec ses fiévreux monologues, ses
+rêves, les larmes qui lui montent aux yeux pour un rien, larmes de
+tendresse, larmes d'humiliation, ses transes des premières heures qu'il
+passe au bastion (le pauvre petit a encore la peur de l'obscurité, et,
+quand il est couché, il se cache la tête dans sa capote), l'oppression
+que lui cause le sentiment de sa solitude et de l'indifférence des
+autres, puis, quand l'heure est venue, sa joie dans le danger. Celui-ci
+appartient au groupe des poétiques figures d'adolescents (Pétia de
+_Guerre et Paix_, le sous-lieutenant d'_Incursion_) qui, le cœur
+plein d'amour, font la guerre en riant et se brisent soudain, sans
+comprendre, à la mort. Les deux frères tombent frappés, le même
+jour,--le dernier jour de la défense.--Et la nouvelle se termine par ces
+lignes, où gronde une rage patriotique:
+
+ _L'armée quittait la ville. Et chaque soldat, en regardant
+ Sébastopol abandonné, avec une amertume indicible dans le cœur,
+ soupirait et montrait le poing à l'ennemi[63]._
+
+
+
+
+Quand, sorti de cet enfer, où pendant une année il avait touché le fond
+des passions, des vanités et de la douleur humaine, Tolstoï se retrouva,
+en novembre 1855, parmi les hommes de lettres de Pétersbourg, il éprouva
+pour eux un sentiment d'écœurement et de mépris. Tout lui semblait en
+eux mesquin et mensonger. Ces hommes, qui de loin lui apparaissaient
+dans une auréole d'art,--Tourgueniev, qu'il avait admiré et à qui il
+venait de dédier la _Coupe en forêt_,--vus de près, le déçurent
+amèrement. Un portrait de 1856 le représente au milieu d'eux:
+Tourgueniev, Gontcharov, Ostrovsky, Grigorovitch, Droujinine. Il frappe,
+dans le laisser-aller des autres, par son air ascétique et dur, sa tête
+osseuse, aux joues creusées, ses bras croisés avec raideur. Debout, en
+uniforme, derrière ces littérateurs, «il semble, comme l'écrit
+spirituellement Suarès, plutôt garder ces gens que faire partie de leur
+société: on le dirait prêt à les reconduire en prison[64]».
+
+Cependant, tous s'empressaient autour du jeune confrère qui leur
+arrivait, entouré de la double gloire de l'écrivain et du héros de
+Sébastopol. Tourgueniev, qui avait «pleuré et crié: Hourra!» en lisant
+les scènes de _Sébastopol_, lui tendait fraternellement la main. Mais
+les deux hommes ne pouvaient s'entendre. Si tous deux voyaient le monde
+avec la même clarté de regard, ils mêlaient à leur vision la couleur de
+leurs âmes ennemies: l'une, ironique et vibrante, amoureuse et
+désenchantée, dévote de la beauté; l'autre, violente, orgueilleuse,
+tourmentée d'idées morales, grosse d'un Dieu caché.
+
+Surtout, ce que Tolstoï ne pardonnait point à ces littérateurs, c'était
+de se croire une caste élue, la tête de l'humanité. Il entrait dans son
+antipathie pour eux beaucoup de l'orgueil du grand seigneur et de
+l'officier vis-à-vis de bourgeois écrivassiers et libéraux[65]. C'était
+aussi un trait caractéristique de sa nature,--il le reconnaît
+lui-même,--de «s'opposer d'instinct à tous les raisonnements
+généralement admis[66]». Une méfiance des hommes, un mépris latent pour
+la raison humaine, lui faisaient partout flairer la duperie de soi-même
+ou des autres, le mensonge.
+
+ _Il ne croyait jamais à la sincérité des gens. Tout élan moral lui
+ semblait faux, et il avait l'habitude, avec son regard
+ extraordinairement pénétrant, de cingler l'homme qui, lui
+ paraissait-il, ne disait pas la vérité....[67]_
+
+ _Comme il écoutait! Comme il regardait son interlocuteur, du fond
+ de ses yeux gris enfoncés dans les orbites! Avec quelle ironie se
+ serraient ses lèvres[68]!_
+
+ _Tourgueniev disait qu'il n'avait jamais rien senti de plus pénible
+ que ce regard aigu, qui, joint à deux ou trois mots d'une
+ observation venimeuse, était capable de mettre en fureur.[69]_
+
+De violentes scènes éclatèrent, dès leurs premières rencontres, entre
+Tolstoï et Tourgueniev[70]. De loin, ils s'apaisaient et tâchaient de se
+rendre justice. Mais le temps ne fit qu'accuser la répulsion de Tolstoï
+pour son milieu littéraire. Il ne pardonnait pas à ces artistes le
+mélange de leur vie dépravée et de leurs prétentions morales.
+
+ _J'acquis la conviction que presque tous étaient des hommes
+ immoraux, mauvais, sans caractère, bien inférieurs à ceux que
+ j'avais rencontrés dans ma vie de bohême militaire. Et ils étaient
+ sûrs d'eux-mêmes et contents, comme peuvent l'être des gens tout à
+ fait sains. Ils me dégoûtèrent[71]._
+
+Il se sépara d'eux. Toutefois, il garda quelque temps encore leur foi
+intéressée dans l'art[72]. Son orgueil y trouvait son compte. C'était
+une religion grassement rétribuée; elle procurait «des femmes, de
+l'argent, de la gloire...».
+
+ _De cette religion, j'étais un des pontifes. Situation agréable et
+ bien avantageuse...._
+
+Pour mieux s'y consacrer, il donna sa démission de l'armée (novembre
+1856).
+
+Mais un homme de sa trempe ne pouvait se fermer longtemps les yeux. Il
+croyait, il voulait croire au progrès. Il lui semblait «que ce mot
+signifiait quelque chose». Un voyage à l'étranger,--du 29 janvier au 30
+juillet 1857,--en France, en Suisse et en Allemagne, fit s'écrouler
+cette foi.[73] A Paris, le 6 avril 1857, le spectacle d'une exécution
+capitale «lui montra le néant de la superstition du progrès...».
+
+ _Quand je vis la tête se détacher du corps et tomber dans le
+ panier, je compris, par toutes les forces de mon être, qu'aucune
+ théorie sur la raison de l'ordre existant ne pouvait justifier un
+ tel acte. Si même tous les hommes de l'univers, s'appuyant sur
+ quelque théorie, trouvaient cela nécessaire, je saurais, moi, que
+ c'est mal: car ce n'est pas ce que disent et font les hommes qui
+ décide de ce qui est bien ou mal, mais mon cœur[74]._
+
+A Lucerne, le 7 juillet 1857, la vue d'un petit chanteur ambulant, à qui
+les riches Anglais, hôtes du Schweizerhof, refusaient l'aumône, lui fait
+inscrire dans son _Journal du prince D. Nekhludov_[75] son mépris pour
+toutes les illusions chères aux libéraux, pour ces gens «qui tracent des
+lignes imaginaires sur la mer du bien et du mal...».
+
+ _Pour eux la civilisation, c'est le bien; la barbarie, le mal; la
+ liberté, le bien; l'esclavage, le mal. Et cette connaissance
+ imaginaire détruit les besoins instinctifs, primordiaux, les
+ meilleurs. Et qui me définira ce qu'est la liberté, ce qu'est le
+ despotisme, ce qu'est la civilisation, ce qu'est la barbarie? Où
+ donc ne coexistent pas le bien et le mal? Il n'y a en nous qu'un
+ seul guide infaillible, l'Esprit universel qui nous souffle de nous
+ rapprocher les uns des autres._
+
+De retour en Russie, à Iasnaïa, de nouveau il s'occupa des paysans.[76]
+Ce n'était pas qu'il se fît non plus illusion sur le peuple. Il écrit:
+
+ _Les apologistes du peuple et de son bon sens ont beau dire, la
+ foule est peut-être bien l'union de braves gens; mais alors ils ne
+ s'unissent que par le côté bestial, méprisable, qui n'exprime que
+ la faiblesse et la cruauté de la nature humaine[77]._
+
+Aussi n'est-ce pas à la foule qu'il s'adresse: c'est à la conscience
+individuelle de chaque homme, de chaque enfant du peuple. Car là est la
+lumière. Il fonde des écoles, sans trop savoir qu'enseigner. Pour
+l'apprendre, il fait un second voyage en Europe, du 3 juillet 1860 au 23
+avril 1861[78].
+
+Il étudie les divers systèmes pédagogiques. Est-il besoin de dire qu'il
+les rejette tous? Deux séjours à Marseille lui montrèrent que la
+véritable instruction du peuple se faisait en dehors de l'école, qu'il
+trouva ridicule, par les journaux, les musées, les bibliothèques, la
+rue, la vie, qu'il nomme «l'école inconsciente» ou «spontanée». L'école
+spontanée, par opposition à l'école obligatoire, qu'il regarde comme
+néfaste et niaise, voilà ce qu'il veut fonder, ce qu'il essaye, à son
+retour, à Iasnaïa Poliana[79]. Son principe est la liberté. Il n'admet
+point qu'une élite, «la société privilégiée libérale», impose sa science
+et ses erreurs au peuple, qui lui est étranger. Elle n'y a aucun droit.
+Cette méthode d'éducation forcée n'a jamais pu produire, dans
+l'Université, «des hommes dont l'humanité a besoin, mais des hommes dont
+a besoin la société dépravée: des fonctionnaires, des professeurs
+fonctionnaires, des littérateurs fonctionnaires, ou des hommes arrachés
+sans aucun but à leur ancien milieu, dont la jeunesse a été gâtée, et
+qui ne trouvent pas de place dans la vie: des libéraux irritables,
+maladifs[80]». Au peuple de dire ce qu'il veut! S'il ne tient pas «à
+l'art de lire et d'écrire que lui imposent les intellectuels», il a ses
+raisons pour cela: il a d'autres besoins d'esprit plus pressants et plus
+légitimes. Tâchez de les comprendre et aidez-le à les satisfaire!
+
+Ces libres théories d'un conservateur révolutionnaire, comme il fut
+toujours, Tolstoï tâcha de les mettre en pratique, à Iasnaïa, où il se
+faisait beaucoup plus le condisciple que le maître de ses élèves[81]. En
+même temps, il s'efforçait d'introduire dans l'exploitation agricole un
+esprit plus humain. Nommé en 1861 arbitre territorial, dans le district
+de Krapivna, il fut le défenseur du peuple contre les abus de pouvoir
+des propriétaires et de l'État.
+
+Mais il ne faudrait pas croire que cette activité sociale le satisfît et
+le remplît tout entier. Il continuait d'être la proie de passions
+ennemies. En dépit qu'il en eût, il aimait le monde, toujours, et il en
+avait besoin. Le plaisir le reprenait, par périodes; ou c'était le goût
+de l'action. Il risquait de se faire tuer dans des chasses à l'ours. Il
+jouait de grosses sommes. Il lui arrivait même de subir l'influence du
+milieu littéraire de Pétersbourg, qu'il méprisait. Au sortir de ces
+aberrations, il tombait dans des crises de dégoût. Les œuvres de
+cette époque portent fâcheusement les traces de cette incertitude
+artistique et morale. _Les Deux Hussards_ (1856)[82] ont des prétentions
+à l'élégance, un air fat et mondain, qui choque chez Tolstoï. _Albert_,
+écrit à Dijon en 1857[83], est faible et bizarre, dénué de la profondeur
+et de la précision qui lui sont habituelles. Le _Journal d'un Marqueur_
+(1856)[84], plus frappant, mais hâtif, semble traduire l'écœurement
+que Tolstoï s'inspire à lui-même. Le prince Nekhludov, son
+_Doppelgänger_, son double, se tue dans un tripot:
+
+ _Il avait tout: richesse, nom, esprit, aspirations élevées; il
+ n'avait commis aucun crime; mais il avait fait pire: il avait tué
+ son cœur, sa jeunesse; il s'était perdu, sans même avoir une
+ forte passion pour excuse, mais faute de volonté._
+
+L'approche même de la mort ne le change pas...
+
+ _La même inconséquence étrange, la même hésitation, la même
+ légèreté de pensée...._
+
+La mort.... A cette époque, elle commence à hanter l'âme de Tolstoï.
+_Trois Morts_ (1858-9)[85] annoncent déjà la sombre analyse de _la Mort
+d'Ivan Iliitch_, la solitude du mourant, sa haine pour les vivants, ses:
+«Pourquoi?» désespérés. Le triptyque des trois morts--la dame riche, le
+vieux postillon phtisique et le bouleau abattu--a de la grandeur; les
+portraits sont bien tracés, les images assez frappantes, bien que
+l'œuvre, trop vantée, soit d'une trame un peu lâche, et que la mort
+du bouleau manque de la poésie précise qui fait le prix des beaux
+paysages de Tolstoï. Dans l'ensemble, on ne sait encore ce qui l'emporte
+de l'art pour l'art ou de l'intention morale.
+
+Tolstoï l'ignorait lui-même. Le 4 février 1859, pour son discours de
+réception à la _Société Moscovite des Amateurs des Lettres russes_, il
+faisait l'apologie de l'art pour l'art[86]; et c'était le président de
+la Société, Khomiakov, qui, après avoir salué en lui «le représentant de
+la littérature proprement artistique», prenait contre lui la défense de
+l'art social et moral[87].
+
+Un an plus tard, la mort de son frère chéri, Nicolas, emporté par la
+phtisie[88], à Hyères, le 19 septembre 1860, bouleversait Tolstoï, au
+point «d'ébranler sa foi dans le bien, en tout», et lui faisait renier
+l'art:
+
+ _La vérité est horrible.... Sans doute, tant qu'existe le désir de
+ la savoir et de la dire, on tâche de la savoir et de la dire. C'est
+ la seule chose qui me soit restée de ma conception morale. C'est la
+ seule chose que je ferai, mais pas sous la forme de votre art.
+ L'art, c'est le mensonge, et je ne peux plus aimer le beau
+ mensonge[89]._
+
+Mais, moins de six mois après, il revenait au «beau mensonge», avec
+_Polikouchka_[90], qui est peut-être son œuvre la plus dénuée
+d'intentions morales, à part la malédiction latente qui pèse sur
+l'argent et sur son pouvoir néfaste; œuvre purement écrite pour
+l'art; un chef-d'œuvre d'ailleurs, auquel on ne peut reprocher que sa
+richesse excessive d'observation, une abondance de matériaux qui
+auraient pu suffire à un grand roman, et le contraste trop dur, un peu
+cruel, entre l'atroce dénouement et le début humoristique[91].
+
+
+
+
+De cette époque de transition, où le génie de Tolstoï tâtonne, doute de
+lui-même et semble s'énerver, «sans forte passion, sans volonté
+directrice», comme le Nekhludov du _Journal d'un Marqueur_, sort
+l'œuvre la plus pure qui soit jamais née de lui, _le Bonheur
+Conjugal_ (1859)[92]. C'est le miracle de l'amour.
+
+Depuis de longues années, il était ami de la famille Bers. Il avait été
+amoureux tour à tour de la mère et des trois filles[93]. Ce fut
+définitivement de la seconde qu'il s'éprit. Mais il n'osait l'avouer.
+Sophie-Andréievna Bers était encore une enfant: elle avait dix-sept ans;
+lui, avait plus de trente ans: il se regardait comme un vieux homme, qui
+n'avait pas le droit d'associer sa vie usée, souillée, à celle d'une
+innocente jeune fille. Il résista, trois ans[94]. Plus tard, il a conté
+dans _Anna Karénine_ comment il fit sa déclaration à Sophie Bers et
+comment elle y répondit,--en dessinant tous deux, avec de la craie sur
+une table, les initiales des mots qu'ils n'osaient dire. Comme Levine
+dans _Anna Karénine_, il eut la cruelle loyauté de remettre son
+_Journal_ intime à sa fiancée, afin qu'elle n'ignorât rien de ses hontes
+passées; et, comme Kitty dans _Anna_, Sophie en ressentit une amère
+souffrance. Le 23 septembre 1862 se fit leur mariage.
+
+Mais depuis trois ans déjà, ce mariage était fait dans la pensée du
+poète, écrivant _Bonheur Conjugal_[95]. Depuis trois ans, il avait déjà
+vécu par avance les ineffables jours de l'amour qui s'ignore, et les
+jours enivrés de l'amour qui se découvre, et, l'heure où les divines
+paroles attendues se murmurent, les larmes «d'un bonheur qui s'envole
+pour toujours et ne reviendra jamais»; et la réalité triomphante des
+premiers temps du mariage, l'égoïsme amoureux, «la joie incessante et
+sans cause»; puis, la fatigue qui vient, le mécontentement vague,
+l'ennui de la vie monotone, les deux âmes unies qui doucement se
+disjoignent et s'éloignent l'une de l'autre, la griserie dangereuse du
+monde pour la jeune femme,--coquetteries, jalousie, malentendus
+mortels,--l'amour voilé, perdu; enfin le tendre et triste automne du
+cœur, la figure de l'amour qui reparaît, pâlie, vieillie, plus
+touchante par ses larmes, ses rides, le souvenir des épreuves, le regret
+du mal que l'on se fit et des années perdues,--sérénité du soir, passage
+auguste de l'amour à l'amitié et du roman de la passion à la
+maternité.... Tout ce qui devait venir, tout, Tolstoï l'avait rêvé,
+goûté par avance. Et afin de le mieux vivre, il l'avait vécu en elle, en
+la bien-aimée. Pour la première fois,--l'unique fois peut-être dans
+l'œuvre de Tolstoï,--le roman se passe dans le cœur d'une femme et
+est raconté par elle. Avec quelle délicatesse! Beauté de l'âme qui
+s'enveloppe d'un voile de pudeur.... L'analyse de Tolstoï a renoncé,
+pour cette fois, à sa lumière un peu crue; elle ne s'acharne pas, avec
+fièvre, à mettre à nu la vérité. Les secrets de la vie intérieure se
+laissent deviner, plutôt qu'ils ne sont livrés. Le cœur et l'art de
+Tolstoï sont attendris. Équilibre harmonieux de la forme et de la
+pensée: _Bonheur conjugal_ a la perfection d'une œuvre racinienne.
+
+Le mariage, dont Tolstoï pressentait avec une clarté profonde la douceur
+et les troubles, devait être son salut. Il était las, malade, dégoûté de
+lui et de ses efforts. Aux succès éclatants qui avaient accueilli ses
+premières œuvres avait succédé le silence complet de la critique[96]
+et l'indifférence du public. Hautainement, il affectait de s'en réjouir.
+
+ _Ma réputation a beaucoup perdu de sa popularité, qui m'attristait.
+ Maintenant, je suis tranquille, je sais que j'ai à dire quelque
+ chose et que j'ai la force de le dire très haut. Quant au public,
+ qu'il pense ce qu'il voudra!_[97]
+
+Mais il se vantait: de son art, lui-même n'était pas sûr. Sans doute, il
+était maître de son instrument littéraire; mais il ne savait qu'en
+faire. Comme il le disait, à propos de _Polikouchka_, «c'était un
+bavardage sur le premier sujet venu, par un homme qui sait tenir sa
+plume[98]». Ses œuvres sociales avortaient. En 1862, il démissionna
+de sa charge d'arbitre territorial. La même année, la police vint
+perquisitionner à Iasnaïa Poliana, bouleversa tout, ferma l'école.
+Tolstoï était alors absent, surmené; il craignait la phtisie.
+
+ _Les querelles d'arbitrage m'étaient devenues si pénibles, le
+ travail de l'école si vague, mes doutes qui provenaient du désir
+ d'instruire les autres en cachant mon ignorance de ce qu'il fallait
+ enseigner m'étaient si écœurants que je tombai malade. Peut-être
+ serais-je arrivé alors au désespoir où je faillis succomber quinze
+ ans plus tard, s'il n'y avait pas eu pour moi un côté inconnu de la
+ vie qui me promettait le salut: c'était la vie de famille[99]._
+
+
+
+
+Il en jouit d'abord, avec la passion qu'il mettait à tout[100].
+L'influence personnelle de la comtesse Tolstoï fut précieuse pour l'art.
+Bien douée littérairement[101], elle était, ainsi qu'elle le dit, «une
+vraie femme d'écrivain», tant elle prenait à cœur l'œuvre de son
+mari. Elle travaillait avec lui, écrivait sous sa dictée, recopiait ses
+brouillons[102]. Elle tâchait de le défendre contre son démon religieux,
+ce redoutable esprit qui soufflait déjà, par moments, la mort de l'art.
+Elle tâchait que sa porte fût close aux utopies sociales[103]. Elle
+réchauffait en lui le génie créateur. Elle fit plus: elle apporta à ce
+génie la richesse nouvelle de son âme féminine. A part de jolies
+silhouettes dans _Enfance_ et _Adolescence_, la femme est à peu près
+absente des premières œuvres de Tolstoï, ou elle reste au second
+plan. Elle apparaît dans _Bonheur conjugal_, écrit sous l'influence de
+l'amour pour Sophie Behrs. Dans les œuvres qui suivent, les types de
+jeunes filles et de femmes abondent et ont une vie intense, supérieure
+même à celle des hommes. On aime à croire que la comtesse Tolstoï a non
+seulement servi de modèle à son mari pour Natacha, dans _Guerre et
+Paix_[104], et pour Kitty, dans _Anna Karénine_, mais que, par ses
+confidences et sa vision propre, elle put lui être une précieuse et
+discrète collaboratrice. Certaines pages d'_Anna Karénine_[105] me
+semblent déceler une main de femme.
+
+Grâce au bienfait de cette union, Tolstoï goûta, pendant dix ou quinze
+ans, une paix et une sécurité qui lui étaient depuis longtemps
+inconnues[106]. Alors il put, sous l'aile de l'amour, rêver et réaliser
+à loisir les chefs-d'œuvre de sa pensée, monuments colossaux qui
+dominent tout le roman du XIXe siècle: _Guerre et Paix_ (1864-1869)
+et _Anna Karénine_ (1873-1877).
+
+ * * * * *
+
+_Guerre et Paix_ est la plus vaste épopée de notre temps, une _Iliade_
+moderne. Un monde de figures et de passions s'y agite. Sur cet Océan
+humain aux flots innombrables plane une âme souveraine, qui soulève et
+refrène les tempêtes avec sérénité. Plus d'une fois, en contemplant
+cette œuvre, j'ai pensé à Homère et à Gœthe, malgré les
+différences énormes et d'esprit et de temps. Depuis, j'ai vu qu'en
+effet, à l'époque où il y travaillait, la pensée de Tolstoï se
+nourrissait d'Homère et de Gœthe[107]. Bien plus, dans des notes de
+1865 où il classe les divers genres littéraires, il inscrit comme étant
+de la même famille: «_Odyssée_, _Iliade_, _1805_[108]...» Le mouvement
+naturel de son esprit l'entraînait du roman des destinées individuelles
+au roman des armées et des peuples, des grands troupeaux humains où se
+fondent les volontés des millions d'êtres. Ses tragiques expériences du
+siège de Sébastopol l'acheminaient à comprendre l'âme de la nation russe
+et sa vie séculaire. L'immense _Guerre et Paix_ ne devait être, dans ses
+projets, que le panneau central d'une série de fresques épiques, où se
+déroulerait le poème de la Russie, de Pierre le Grand aux
+Décembristes[109].
+
+Il faut, pour bien sentir la puissance de l'œuvre, se rendre compte
+de son unité cachée[110]. La plupart des lecteurs français, un peu
+myopes, n'en voient que les milliers de détails, dont la profusion les
+émerveille et les déroute. Ils sont perdus dans cette forêt de vie. Il
+faut s'élever au-dessus et embrasser du regard l'horizon libre, le
+cercle des bois et des champs; alors on percevra l'esprit homérique de
+l'œuvre, le calme des lois éternelles; le rythme imposant du souffle
+du destin, le sentiment de l'ensemble auquel tous les détails sont liés,
+et, dominant son œuvre, le génie de l'artiste, comme le Dieu de la
+Genèse qui flotte sur les eaux.
+
+D'abord, la mer immobile. La paix, la société russe à la veille de la
+guerre. Les cent premières pages reflètent, avec une exactitude
+impassible et une ironie supérieure, le néant des âmes mondaines. Vers
+la centième page seulement, s'élève le cri d'un de ces morts
+vivants,--le pire d'entre eux, le prince Basile:
+
+ _Nous péchons, nous trompons, et tout cela pourquoi? J'ai dépassé
+ la cinquantaine, mon ami... Tout finit par la mort... La mort,
+ quelle terreur!_
+
+Parmi ces âmes fades, menteuses et désœuvrées, capables de toutes les
+aberrations et des crimes, s'esquissent certaines natures plus
+saines:--les sincères, par naïveté maladroite comme Pierre Besoukhov,
+par indépendance foncière, par sentiment vieux-russe, comme Marie
+Dmitrievna, par fraîcheur juvénile, comme les petits Rostov;--les âmes
+bonnes et résignées, comme la princesse Marie;--et celles qui ne sont
+pas bonnes, mais fières, et que tourmente cette existence malsaine,
+comme le prince André.
+
+Mais voici le premier frémissement des flots. L'action. L'armée russe en
+Autriche. La fatalité règne, nulle part plus dominatrice que dans le
+déchaînement des forces élémentaires,--dans la guerre. Les véritables
+chefs sont ceux qui ne cherchent pas à diriger, mais, comme Koutouzov ou
+comme Bagration, à «laisser croire que leurs intentions personnelles
+sont en parfait accord avec ce qui est en réalité le simple effet de la
+force des circonstances, de la volonté des subordonnés et des caprices
+du hasard». Bienfait de s'abandonner à la main du Destin! Bonheur de
+l'action pure, état normal et sain. Les esprits troublés retrouvent leur
+équilibre. Le prince André respire, commence à vivre.... Et tandis que
+là-bas, loin du souffle vivifiant de ces tempêtes sacrées, les deux âmes
+les meilleures, Pierre et la princesse Marie, sont menacées par la
+contagion de leur monde, par le mensonge d'amour, André, blessé à
+Austerlitz, a soudain, au milieu de l'ivresse de l'action, brutalement
+rompue, la révélation de l'immensité sereine. Étendu sur le dos, «il ne
+voit plus rien que très haut au-dessus de lui un ciel infini, profond,
+où voguaient mollement de légers nuages grisâtres».
+
+ _Quel calme! Quelle paix! se disait-il, quelle différence avec ma
+ course forcenée! Comment ne l'avais-je pas remarqué plus tôt, ce
+ haut ciel? Comme je suis heureux de l'avoir enfin aperçu! Oui, tout
+ est vide, tout est déception, excepté lui... Il n'y a rien, hors
+ lui... Et Dieu en soit loué!_
+
+Cependant, la vie le reprend, et la vague retombe. Abandonnées de
+nouveau à elles-mêmes, dans l'atmosphère démoralisante des villes, les
+âmes découragées, inquiètes, errent au hasard dans la nuit. Parfois, au
+souffle empoisonné du monde se mêlent les effluves enivrants et
+affolants de la nature, le printemps, l'amour, les forces aveugles, qui
+rapprochent du prince André la charmante Natacha, et qui, l'instant
+d'après, la jettent dans les bras du premier séducteur venu. Tant de
+poésie, de tendresse, de pureté de cœur, que le monde a flétries! Et
+toujours «le grand ciel qui plane sur l'abjection outrageante de la
+terre». Mais les hommes ne le voient pas. Même André a oublié la lumière
+d'Austerlitz. Pour lui, le ciel n'est plus «qu'une voûte sombre et
+pesante», qui recouvre le néant.
+
+Il est temps que se lève de nouveau sur ces âmes anémiées l'ouragan de
+la guerre. La patrie est envahie. Borodino. Grandeur solennelle de cette
+journée. Les inimitiés s'effacent. Dologhov embrasse son ennemi Pierre.
+André, blessé, pleure de tendresse et de pitié sur le malheur de l'homme
+qu'il haïssait le plus, Anatole Kouraguine, son voisin d'ambulance.
+L'unité des cœurs s'accomplit par le sacrifice passionné à la patrie
+et par la soumission aux lois divines.
+
+ _Accepter l'effroyable nécessité de la guerre, sérieusement, avec
+ austérité... L'épreuve la plus difficile est la soumission de la
+ liberté humaine aux lois divines. La simplicité de cœur consiste
+ dans la soumission à la volonté de Dieu._
+
+L'âme du peuple russe et sa soumission au destin s'incarnent dans le
+généralissime Koutouzov:
+
+ _Ce vieillard, qui n'avait plus, en fait de passions, que
+ l'expérience, résultat des passions, et chez qui l'intelligence,
+ destinée à grouper les faits et à en tirer des conclusions, était
+ remplacée par une contemplation philosophique des événements,
+ n'invente rien, n'entreprend rien; mais il écoute et se rappelle
+ tout, il saura s'en servir au bon moment, n'entravera rien d'utile,
+ ne permettra rien de nuisible. Il épie sur le visage de ses troupes
+ cette force insaisissable qui s'appelle la volonté de vaincre, la
+ victoire future. Il admet quelque chose de plus puissant que sa
+ volonté: la marche inévitable des faits qui se déroulent devant ses
+ yeux; il les voit, il les suit, et il sait faire abstraction de sa
+ personne._
+
+Enfin, il a le cœur russe. Ce fatalisme du peuple russe,
+tranquillement héroïque, se personnifie aussi dans le pauvre moujik,
+Platon Karataiev, simple, pieux, résigné, avec son bon sourire dans les
+souffrances et dans la mort. A travers les épreuves, les ruines de la
+patrie, les affres de l'agonie, les deux héros du livre, Pierre et
+André, arrivent à la délivrance morale et à la joie mystique, par
+l'amour et la foi, qui font voir Dieu vivant.
+
+Tolstoï ne termine point là. L'épilogue, qui se passe en 1820, est une
+transition d'une époque à une autre, de l'âge napoléonien à l'âge des
+Décembristes. Il donne le sentiment de la continuité et du
+recommencement de la vie. Au lieu de débuter et de finir en pleine
+crise, Tolstoï finit, comme il a débuté, au moment où une grande vague
+s'efface et où la vague suivante naît. Déjà l'on aperçoit les héros à
+venir, les conflits qui s'élèveront entre eux et les morts qui
+ressuscitent dans les vivants[111].
+
+J'ai tâché de dégager les grandes lignes du roman: car il est rare qu'on
+se donne la peine de les chercher. Mais que dire de la puissance
+extraordinaire de vie de ces centaines de héros, tous individuels et
+dessinés d'une façon inoubliable, soldats, paysans, grands seigneurs,
+Russes, Autrichiens et Français! Rien ne sent ici l'improvisation. Pour
+cette galerie de portraits, sans analogue dans toute la littérature
+européenne, Tolstoï a fait des esquisses sans nombre, «combiné,
+disait-il, des millions de projets», fouillé dans les bibliothèques, mis
+à contribution ses archives de famille[112], ses notes antérieures, ses
+souvenirs personnels. Cette préparation minutieuse assure la solidité du
+travail, mais ne lui enlève rien de sa spontanéité. Tolstoï travaillait,
+d'enthousiasme, avec une ardeur et une joie qui se communiquent au
+lecteur. Surtout, ce qui fait le plus grand charme de _Guerre et Paix_,
+c'est sa jeunesse de cœur. Il n'est pas une autre œuvre de Tolstoï
+qui soit aussi riche en âmes d'enfants et d'adolescents; et chacune est
+une musique, d'une pureté de source, d'une grâce qui attendrit comme une
+mélodie de Mozart: le jeune Nicolas Rostov, Sonia, le pauvre petit
+Pétia.
+
+La plus exquise est Natacha. Chère petite fille, fantasque, rieuse, au
+cœur aimant, qu'on voit grandir auprès de soi, que l'on suit dans la
+vie, avec la chaste tendresse qu'on aurait pour une sœur,--qui ne
+croit l'avoir connue?... Nuit admirable de printemps, où Natacha, à sa
+fenêtre que baigne le clair de lune, rêve et parle follement, au-dessus
+de la fenêtre du prince André qui l'écoute.... Émotions du premier bal,
+amour, attente d'amour, floraison de désirs et de rêves désordonné,
+course en traîneau, la nuit, dans la forêt neigeuse où s'allument des
+lueurs fantastiques. Nature, qui vous étreint de sa trouble tendresse.
+Soirée à l'Opéra, monde étrange de l'art, où la raison se grise; folie
+du cœur, folie du corps qui se languit d'amour; douleur qui lave
+l'âme, divine pitié, qui veille le bien-aimé mourant.... On ne peut
+évoquer ces pauvres souvenirs sans l'émotion qu'on aurait à parler d'une
+amie, la plus aimée. Ah! qu'une telle création fait mesurer la faiblesse
+des types féminins dans presque tout le roman et le théâtre
+contemporains! La vie même est saisie, et si souple, si fluide que,
+d'une ligne à l'autre, il semble qu'on la voie palpiter et changer.--La
+princesse Marie, la laide, belle par la bonté, n'est pas une peinture
+moins parfaite; mais comme elle eût rougi, la fille timide et gauche,
+comme elles rougiront, celles qui lui ressemblent, en voyant dévoilés
+tous les secrets d'un cœur, qui se cache peureusement aux regards!
+
+En général, les caractères de femmes sont, comme je l'indiquais, très
+supérieurs aux caractères d'hommes, surtout à ceux des deux héros où
+Tolstoï a mis sa pensée propre: la nature molle et faible de Pierre
+Besoukhov, la nature ardente et sèche du prince André Bolkonski. Ce sont
+des âmes qui manquent de centre; elles oscillent perpétuellement, plutôt
+qu'elles n'évoluent; elles vont d'un pôle à l'autre, sans jamais
+avancer. On répondra sans doute qu'en cela elles sont bien russes. Je
+remarquerai pourtant que des Russes ont fait les mêmes critiques. C'est
+à ce propos que Tourgueniev reprochait à la psychologie de Tolstoï de
+rester stationnaire. «Pas de vrai développement. D'éternelles
+hésitations, des vibrations du sentiment[113].» Tolstoï convenait
+lui-même qu'il avait un peu sacrifié, par moments, les caractères
+individuels[114] à la fresque historique.
+
+Et la gloire, en effet, de _Guerre et Paix_ est dans la résurrection de
+tout un âge de l'histoire, de ces migrations de peuples, de la bataille
+des nations. Ses vrais héros, ce sont les peuples; et derrière eux,
+comme derrière les héros d'Homère, les dieux qui les mènent: les forces
+invisibles, «les infiniment petits qui dirigent les masses», le souffle
+de l'Infini. Ces combats gigantesques, où un destin caché entrechoque
+les nations aveugles, ont une grandeur mythique. Par delà l'_Iliade_, on
+songe aux épopées hindoues[115].
+
+ * * * * *
+
+_Anna Karénine_ marque, avec _Guerre et Paix_, le sommet de cette
+période de maturité[116]. C'est une œuvre plus parfaite, que mène un
+esprit encore plus sûr de son métier artistique, plus riche aussi
+d'expérience, et pour qui le monde du cœur n'a plus aucun secret.
+Mais il y manque cette flamme de jeunesse, cette fraîcheur
+d'enthousiasme,--les grandes ailes de _Guerre et Paix_. Tolstoï n'a
+déjà plus la même joie à créer. La quiétude passagère des premiers temps
+du mariage a disparu. Dans le cercle enchanté de l'amour et de l'art,
+que la comtesse Tolstoï a tracé autour de lui, recommencent à se glisser
+les inquiétudes morales.
+
+Déjà, dans les premiers chapitres de _Guerre et Paix_, un an après le
+mariage, les confidences du prince André à Pierre, au sujet du mariage,
+marquaient le désenchantement de l'homme qui voit dans la femme aimée
+l'étrangère, l'innocente ennemie, l'obstacle involontaire à son
+développement moral. Des lettres de 1865 annoncent le prochain retour
+des tourments religieux. Ce ne sont encore que de brèves menaces,
+qu'efface le bonheur de vivre. Mais dans les mois où Tolstoï termine
+_Guerre et Paix_, en 1869, voici une secousse plus grave:
+
+Il avait quitté les siens, pour quelques jours, il visitait un domaine.
+Une nuit, il était couché; deux heures du matin venaient de sonner:
+
+ _J'étais terriblement fatigué, j'avais sommeil et me sentais assez
+ bien. Tout d'un coup, je fus saisi d'une telle angoisse, d'un tel
+ effroi que jamais je n'ai éprouvé rien de pareil. Je te raconterai
+ cela en détail[117]: c'était vraiment épouvantable. Je sautai du
+ lit et ordonnai d'atteler. Pendant qu'on attelait, je m'endormis,
+ et quand on m'éveilla, j'étais complètement remis. Hier, la même
+ chose s'est reproduite, mais à un degré beaucoup moindre...[118]._
+
+Le château d'illusions, laborieusement construit par l'amour de la
+comtesse Tolstoï, se lézarde. Dans le vide où l'achèvement de _Guerre et
+Paix_ laisse l'esprit de l'artiste, celui-ci est repris par ses
+préoccupations philosophiques[119] et pédagogiques: il veut écrire un
+_Abécédaire_[120] pour le peuple; il y travaille quatre ans avec
+acharnement; il en est plus fier que de _Guerre et Paix_, et, lorsqu'il
+l'a écrit (1872), il en récrit un second (1875). Puis, il s'entiche du
+grec, il l'étudie du matin au soir, il laisse tout autre travail, il
+découvre «le délicieux Xénophon», et Homère, le vrai Homère, non pas
+celui des traducteurs, «tous ces Joukhovski et ces Voss qui chantent
+d'une voix quelconque, gutturale, geignarde, doucereuse», mais «cet
+autre diable, qui chante à pleine voix, sans que jamais lui vienne en
+tête que quelqu'un peut l'écouter[121]».
+
+ _Sans la connaissance du grec, pas d'instruction!... Je suis
+ convaincu que de tout ce qui, dans le verbe humain, est vraiment
+ beau, d'une beauté simple, jusqu'à présent je ne savais rien[122]._
+
+C'est une folie: il en convient. Il se remet à l'école avec une telle
+passion qu'il en tombe malade. Il doit, en 1871, aller faire une cure de
+koumiss, à Samara, chez les Bachkirs. Sauf du grec, il est mécontent de
+tout. A la suite d'un procès, en 1872, il parle sérieusement de vendre
+tout ce qu'il a en Russie et de s'installer en Angleterre. La comtesse
+Tolstoï se désole:
+
+ _Si tu t'absorbes toujours dans tes Grecs, tu ne guériras pas. Ce
+ sont eux qui te valent cette angoisse et cette indifférence pour la
+ vie présente. Ce n'est pas en vain qu'on appelle le grec une langue
+ morte: elle met dans un état d'esprit mort[123]._
+
+Enfin, après beaucoup de projets abandonnés, à peine ébauchés, le 19
+mars 1873, à la grande joie de la comtesse, il commence _Anna
+Karénine_[124]. Tandis qu'il y travaille, sa vie est attristée par des
+deuils domestiques[125]; sa femme est malade. «La béatitude ne règne pas
+dans la maison[126]...»
+
+L'œuvre porte un peu la trace de cette expérience attristée, de ces
+passions désabusées[127]. Sauf dans les jolis chapitres des fiançailles
+de Levine, l'amour n'a plus la jeune poésie qui égale certaines pages de
+_Guerre et Paix_ aux plus belles poésies lyriques de tous les temps. En
+revanche, il a pris un caractère âpre, sensuel, impérieux. La fatalité
+qui règne sur le roman n'est plus, comme dans _Guerre et Paix_, une
+sorte de dieu Krichna, meurtrier et serein, le Destin des Empires, mais
+la folie d'aimer, «la Vénus tout entière...» C'est elle qui, dans la
+scène merveilleuse du bal, où la passion s'empare, à leur insu, d'Anna
+et de Wronski, prête à la beauté innocente d'Anna, couronnée de pensées
+et vêtue de velours noir, «une séduction presque infernale»[128]. C'est
+elle qui, lorsque Wronski vient de se déclarer, fait rayonner le visage
+d'Anna,--«non de joie: c'était le rayonnement terrible d'un incendie,
+par une nuit obscure[129]». C'est elle qui, dans les veines de cette
+femme loyale et raisonnable, de cette jeune mère aimante, fait couler
+une force voluptueuse de sève et s'installe dans son cœur, qu'elle ne
+quittera plus qu'après l'avoir détruit. Aucun de ceux qui approchent
+Anna n'est sans subir l'attirance et l'effroi du démon caché. La
+première, Kitty, le découvre, avec saisissement. Une crainte
+mystérieuse se mêle à la joie de Wronski, quand il va voir Anna. Levine,
+en sa présence, perd toute sa volonté. Anna elle-même sait bien qu'elle
+ne s'appartient plus. A mesure que l'histoire se déroule, l'implacable
+passion ronge, pièce par pièce, tout l'édifice moral de la fière
+personne. Tout ce qu'il y a de meilleur en elle, son âme brave et
+sincère, s'effrite et tombe: elle n'a plus la force de sacrifier sa
+vanité mondaine; sa vie n'a plus d'autre objet que de plaire à son
+amant; elle s'interdit peureusement, honteusement, d'avoir des enfants;
+la jalousie, la torture; la force sensuelle qui l'asservit l'oblige à
+mentir dans ses gestes, dans sa voix, dans ses yeux; elle tombe au rang
+des femmes qui ne cherchent plus qu'à tourner la tête à tout homme, quel
+qu'il soit; elle a recours à la morphine pour s'abrutir, jusqu'au jour
+où les tourments intolérables qui la dévorent la jettent, avec l'amer
+sentiment de sa déchéance morale, sous les roues d'un wagon. «Et le
+petit moujik à barbe ébouriffée»,--la vision sinistre qui a hanté ses
+rêves et ceux de Wronski,--«se penche du marchepied du wagon sur la
+voie»; et, disait le rêve prophétique, «il était courbé en deux sur un
+sac, et il y enfouissait les restes de quelque chose, qui avait été la
+vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs...»
+
+ «_Je me suis réservé la vengeance_[130]», dit le Seigneur....
+
+Autour de cette tragédie d'une âme que l'amour consume et qu'écrase la
+Loi de Dieu,--peinture d'une seule coulée et d'une profondeur
+effrayante,--Tolstoï a disposé, comme dans _Guerre et Paix_, les romans
+d'autres vies. Malheureusement ici, ces histoires parallèles alternent
+d'une façon un peu raide et factice, sans atteindre à l'unité organique
+de la symphonie de _Guerre et Paix_. On peut aussi trouver que le
+parfait réalisme de certains tableaux--les cercles aristocratiques de
+Pétersbourg et leurs oisifs entretiens,--touche parfois à l'inutilité.
+Enfin, plus ouvertement encore que dans _Guerre et Paix_, Tolstoï a
+juxtaposé sa personnalité morale et ses idées philosophiques au
+spectacle de la vie. Mais l'œuvre n'en est pas moins d'une richesse
+merveilleuse. Même profusion de types que dans _Guerre et Paix_, et tous
+d'une justesse frappante. Les portraits d'hommes me semblent même
+supérieurs. Tolstoï s'est complu à peindre Stepane Arcadievitch,
+l'aimable égoïste, que nul ne peut voir sans répondre à son affectueux
+sourire, et Karénine, le type parfait du grand fonctionnaire, l'homme
+d'État distingué et médiocre, avec sa manie de cacher ses sentiments
+vrais sous une ironie perpétuelle: mélange de dignité et de lâcheté, de
+pharisianisme et de sentiment chrétien; produit étrange d'un monde
+artificiel, dont il lui est impossible malgré son intelligence et sa
+générosité réelle de se dégager jamais,--et qui a bien raison de se
+défier de son cœur: car, lorsqu'il s'y abandonne, c'est pour tomber
+à la fin dans une niaiserie mystique.
+
+Mais l'intérêt principal du roman, avec la tragédie d'Anna et les
+tableaux variés de la société russe vers 1860,--salons, cercles
+d'officiers, bals, théâtres, courses,--est dans son caractère
+autobiographique. Beaucoup plus qu'aucun autre personnage de Tolstoï,
+Constantin Levine est son incarnation. Non seulement Tolstoï lui a prêté
+ses idées à la fois conservatrices et démocratiques, son
+anti-libéralisme d'aristocrate paysan qui méprise les
+intellectuels[131]; mais il lui a prêté sa vie. L'amour de Levine et de
+Kitty et leurs premières années de mariage sont une transposition de ses
+propres souvenirs domestiques,--de même que la mort du frère de Levine
+est une douloureuse évocation de la mort du frère de Tolstoï, Dmitri.
+Toute la dernière partie, inutile au roman, nous fait lire dans les
+troubles qui l'agitaient alors. Si l'épilogue de _Guerre et Paix_ était
+une transition artistique à une autre œuvre projetée, l'épilogue
+d'_Anna Karénine_ est une transition autobiographique à la révolution
+morale, qui devait, deux ans plus tard, s'exprimer par _les
+Confessions_. Déjà, au cours du livre, revient perpétuellement, sous une
+forme ironique ou violente, la critique de la société contemporaine,
+qu'il ne cessera de combattre dans ses œuvres futures. Guerre au
+mensonge, à tous les mensonges, aussi bien aux mensonges vertueux
+qu'aux mensonges vicieux, aux bavardages libéraux, à la charité
+mondaine, à la religion de salon, à la philanthropie! Guerre au monde,
+qui fausse tous les sentiments vrais et fatalement brise les élans
+généreux de l'âme! La mort jette une lumière subite sur les conventions
+sociales. Devant Anna mourante, le guindé Karénine s'attendrit. Dans
+cette âme sans vie, où tout est fabriqué, pénètre un rayon d'amour et de
+pardon chrétien. Tous trois, le mari, la femme et l'amant, sont
+momentanément transformés. Tout devient simple et loyal. Mais à mesure
+qu'Anna se rétablit, ils sentent, tous les trois, «en face de la force
+morale, presque sainte qui les guidait intérieurement, l'existence d'une
+autre force, brutale, mais toute-puissante, qui dirige leur vie malgré
+eux, et ne leur accordera pas la paix.» Et ils savent d'avance qu'ils
+seront impuissants dans cette lutte, où «ils seront obligés de faire le
+mal, que le monde jugera nécessaire[132]».
+
+Si Levine, comme Tolstoï qu'il incarne, s'épure lui aussi, dans
+l'épilogue du livre, c'est que la mort l'a, lui aussi, touché.
+Jusque-là, «incapable de croire, il l'était également de douter tout à
+fait[133]». Depuis qu'il a vu mourir son frère, la terreur de son
+ignorance le tient. Son mariage a, pour un temps, étouffé ces angoisses.
+Mais, dès la naissance de son premier enfant, elles reparaissent. Il
+passe alternativement par des crises de prière et de négation. Il lit en
+vain les philosophes. Dans son affolement, il en vient à redouter la
+tentation du suicide. Le travail physique le soulage: ici, point de
+doutes, tout est clair. Levine cause avec les paysans; un d'eux lui
+parle des hommes «qui vivent non pour soi, mais pour Dieu». Ce lui est
+une illumination. Il voit l'antagonisme entre la raison et le cœur.
+La raison enseigne la lutte féroce pour la vie; il n'y a rien de
+raisonnable à aimer son prochain:
+
+ _La raison ne m'a rien appris; tout ce que je sais m'a été donné,
+ révélé par le cœur[134]._
+
+Dès lors, le calme revient. Le mot de l'humble moujik, dont le cœur
+est le seul guide, l'a ramené à Dieu... Quel Dieu? Il ne cherche pas à
+le savoir. Levine, à ce moment, comme Tolstoï le restera longtemps, est
+humble à l'égard de l'Église, et nullement en révolte contre les dogmes.
+
+ _Il y a une vérité, même dans l'illusion de la voûte céleste et
+ dans les mouvements apparents des astres[135]._
+
+
+
+
+Ces angoisses de Levine, ces velléités de suicide qu'il cachait à Kitty,
+Tolstoï au même moment les cachait à sa femme. Mais il n'avait pas
+encore atteint le calme qu'il prêtait à son héros. A vrai dire, ce calme
+n'est guère communicatif. On sent qu'il est désiré plus que réalisé, et
+que tout à l'heure Levine retombera dans ses doutes. Tolstoï n'en était
+pas dupe. Il avait eu bien de la peine à aller jusqu'au bout de son
+œuvre. _Anna Karénine_ l'ennuyait, avant qu'il eût fini[136]. Il ne
+pouvait plus travailler. Il restait là, inerte, sans volonté, en proie
+au dégoût et à la terreur de lui-même. Alors, dans le vide de sa vie, se
+leva le grand vent qui sortait de l'abîme, le vertige de la mort.
+Tolstoï a raconté ces terribles années, plus tard, quand il venait
+d'échapper au gouffre[137].
+
+«Je n'avais pas cinquante ans, dit-il[138], j'aimais, j'étais aimé,
+j'avais de bons enfants, un grand domaine, la gloire, la santé, la
+vigueur physique et morale; j'étais capable de faucher comme un paysan;
+je travaillais dix heures de suite sans fatigue. Brusquement, ma vie
+s'arrêta. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir. Mais ce n'était
+pas vivre. Je n'avais plus de désirs. Je savais qu'il n'y avait rien à
+désirer. Je ne pouvais même pas souhaiter de connaître la vérité. La
+vérité était que la vie est une insanité. J'étais arrivé à l'abîme et je
+voyais nettement que devant moi il n'y avait rien, que la mort. Moi,
+homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre.
+Une force invincible m'entraînait à me débarrasser de la vie... Je ne
+dirai pas que je voulais me tuer. La force qui me poussait hors de la
+vie était plus puissante que moi; c'était une aspiration semblable à mon
+ancienne aspiration à la vie, seulement en sens inverse. Je devais user
+de ruse envers moi-même pour ne pas y céder trop vite. Et voilà que moi,
+l'homme heureux, je me cachais à moi-même la corde, pour ne pas me
+pendre à la poutre, entre les armoires de ma chambre, où chaque soir je
+restais seul à me déshabiller. Je n'allais plus à la chasse avec mon
+fusil, pour ne pas me laisser tenter[139]. Il me semblait que ma vie
+était une farce stupide, qui m'était jouée par quelqu'un. Quarante ans
+de travail, de peines, de progrès, pour voir qu'il n'y a rien! Rien. De
+moi, il ne restera que la pourriture et les vers... On peut vivre,
+seulement pendant qu'on est ivre de la vie; mais aussitôt l'ivresse
+dissipée, on voit que tout n'est que supercherie, supercherie stupide...
+La famille et l'art ne pouvaient plus me suffire. La famille, c'étaient
+des malheureux comme moi. L'art est un miroir de la vie. Quand la vie
+n'a plus de sens, le jeu du miroir ne peut plus amuser. Et le pire, je
+ne pouvais me résigner. J'étais semblable à un homme égaré dans une
+forêt, qui est saisi d'horreur, parce qu'il s'est égaré, et qui court de
+tous côtés et ne peut s'arrêter, bien qu'il sache qu'à chaque pas il
+s'égare davantage...»
+
+Le salut vint du peuple. Tolstoï avait toujours eu pour lui «une
+affection étrange, toute physique[140]», que n'avaient pu ébranler les
+expériences répétées de ses désillusions sociales. Dans les dernières
+années, il s'était, comme Levine, beaucoup rapproché de lui[141]. Il se
+prit à penser à ces milliards d'êtres en dehors du cercle étroit des
+savants, des riches et des oisifs qui se tuaient, s'étourdissaient, ou
+traînaient lâchement, comme lui, une vie désespérée. Et il se demanda
+pourquoi ces milliards d'êtres échappaient à ce désespoir, pourquoi ils
+ne se tuaient pas. Il aperçut alors qu'ils vivaient, non par le secours
+de la raison, mais sans se soucier d'elle,--par la foi. Qu'était-ce que
+cette foi, qui ignorait la raison?
+
+ _La foi est la force de la vie. On ne peut pas vivre sans la foi.
+ Les idées religieuses ont été élaborées dans le lointain infini de
+ la pensée humaine. Les réponses données par la foi au sphinx de la
+ vie contiennent la sagesse la plus profonde de l'humanité._
+
+Suffit-il donc de connaître ces formules de la sagesse, qu'a
+enregistrées le livre des religions?--Non, la foi n'est pas une science,
+la foi est une action; elle n'a de sens que si elle est vécue. Le dégoût
+qu'inspira à Tolstoï la vue des gens riches et _bien pensants_, pour qui
+la foi n'était qu'une sorte de «consolation épicurienne de la vie», le
+rejeta décidément parmi les hommes simples, qui mettaient seuls d'accord
+leur vie avec leur foi.
+
+ _Et il comprit que la vie du peuple travailleur était la vie
+ elle-même et que le sens attribué à cette vie était la vérité._
+
+Mais comment se faire peuple, et partager sa foi? On a beau savoir que
+les autres ont raison; il ne dépend pas de nous que nous soyons comme
+eux. En vain, nous prions Dieu; en vain, nous tendons vers lui nos bras
+avides. Dieu fuit. Où le saisir?
+
+Un jour, la grâce vint.
+
+ _Un jour de printemps précoce, j'étais seul dans la forêt et
+ j'écoutais ses bruits. Je pensais à mes agitations des trois
+ dernières années, à ma recherche de Dieu, à mes sautes perpétuelles
+ de la joie au désespoir... Et brusquement je vis que je ne vivais
+ que lorsque je croyais en Dieu. A sa seule pensée, les ondes
+ joyeuses de la vie se soulevaient en moi. Tout s'animait autour,
+ tout recevait un sens. Mais dès que je n'y croyais plus, soudain la
+ vie cessait._
+
+ _--Alors, qu'est-ce que je cherche encore? cria en moi une voix.
+ C'est donc Lui, ce sans quoi on ne peut vivre! Connaître Dieu et
+ vivre, c'est la même chose. Dieu, c'est la vie...._
+
+ _Depuis, cette lumière ne m'a plus quitté[142]._
+
+Il était sauvé. Dieu lui était apparu[143].
+
+Mais comme il n'était pas un mystique de l'Inde, à qui l'extase suffit,
+comme en lui se mêlaient aux rêves de l'Asiatique la manie de raison et
+le besoin d'action de l'homme d'Occident, il lui fallait ensuite
+traduire sa révélation en foi pratique et dégager de cette vie divine
+des règles pour la vie quotidienne. Sans aucun parti-pris, avec le désir
+sincère de croire aux croyances des siens, il commença par étudier la
+doctrine de l'Église orthodoxe, dont il faisait partie[144]. Afin d'en
+être plus près, il se soumit pendant trois ans à toutes les cérémonies,
+se confessant, communiant, n'osant juger ce qui le choquait,
+s'inventant des explications pour ce qu'il trouvait obscur ou
+incompréhensible, s'unissant dans leur foi à tous ceux qu'il aimait,
+vivants ou morts, et toujours gardant l'espoir qu'à un certain moment
+«l'amour lui ouvrirait les portes de la vérité».--Mais il avait beau
+faire: sa raison et son cœur se révoltaient. Tels actes, comme le
+baptême et la communion, lui semblaient scandaleux. Quand on le força à
+répéter que l'hostie était le vrai corps et le vrai sang du Christ, «il
+en eut comme un coup de couteau au cœur». Ce ne furent pourtant pas
+les dogmes qui élevèrent entre lui et l'Église un mur infranchissable,
+mais les questions pratiques,--deux surtout: l'intolérance haineuse et
+mutuelle des Églises[145], et la sanction, formelle ou tacite, donnée à
+l'homicide,--la guerre et la peine de mort.
+
+Alors Tolstoï brisa net; et sa rupture fut d'autant plus violente que
+depuis trois années il comprimait sa pensée. Il ne ménagea plus rien.
+Avec emportement, il foula aux pieds cette religion, que la veille
+encore il s'obstinait à pratiquer. Dans sa _Critique de la théologie
+dogmatique_ (1879-1881), il la traita non seulement «d'insanité, mais de
+mensonge conscient et intéressé[146]». Il lui opposa l'Évangile, dans
+sa _Concordance et Traduction des quatre Évangiles_ (1881-1883). Enfin,
+sur l'Évangile, il édifia sa foi (_En quoi consiste ma foi_, 1883).
+
+Elle tient toute en ces mots:
+
+ _Je crois en la doctrine du Christ. Je crois que le bonheur n'est
+ possible sur la terre que quand tous les hommes l'accompliront._
+
+Et elle a pour pierre angulaire le Sermon sur la Montagne, dont Tolstoï
+ramène l'enseignement essentiel à cinq commandements:
+
+ I. Ne te mets pas en colère.
+ II. Ne commets pas l'adultère.
+ III. Ne prête pas serment.
+ IV. Ne résiste pas au mal par le mal.
+ V. Ne sois l'ennemi de personne.
+
+C'est la partie négative de la doctrine, dont la partie positive se
+résume en ce seul commandement:
+
+Aime Dieu et ton prochain comme toi-même.
+
+ _Le Christ a dit que celui qui aura violé le moindre de ces
+ commandements tiendra la plus petite place dans le royaume des
+ cieux._
+
+Et Tolstoï ajoute naïvement:
+
+ _Si étrange que cela paraisse, j'ai dû, après dix-huit siècles,
+ découvrir ces règles comme une nouveauté._
+
+Tolstoï croit-il donc à la divinité du Christ?--En aucune façon. A quel
+titre l'invoque-t-il? Comme le plus grand de la lignée des
+sages,--Brahmanes, Bouddha, Lao-Tse, Confucius, Zoroastre, Isaïe,--qui
+ont montré aux hommes le vrai bonheur auquel ils aspirent et la voie
+qu'il faut suivre[147]. Tolstoï est le disciple de ces grands créateurs
+religieux, de ces demi-dieux et de ces prophètes hindous, chinois et
+hébraïques. Il les défend--comme il sait défendre: en attaquant--contre
+ceux qu'il nomme «les Pharisiens» et «les Scribes»: contre les Églises
+établies et contre les représentants de la science orgueilleuse, ou
+plutôt «du philosophisme scientifique[148]». Ce n'est pas qu'il fasse
+appel à la révélation contre la raison. Depuis qu'il est sorti de la
+période de troubles que racontent _les Confessions_, il est et reste
+essentiellement un croyant en la Raison, on pourrait dire un mystique de
+la Raison.
+
+«_Au commencement était le Verbe_, répète-t-il avec saint Jean, _le
+Verbe, Logos, c'est-à-dire la Raison_[149].»
+
+Son livre _De la Vie_ (1887) porte, en épigraphe, les lignes fameuses de
+Pascal[150]:
+
+ _L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais
+ c'est un roseau pensant.... Toute notre dignité consiste dans la
+ pensée... Travaillons donc à bien penser: voilà le principe de la
+ morale._
+
+Et le livre entier n'est qu'un hymne à la Raison.
+
+Il est vrai que sa Raison n'est pas la raison scientifique, raison
+restreinte, «qui prend la partie pour le tout et la vie animale pour la
+vie tout entière», mais la loi souveraine qui régit la vie de l'homme,
+«la loi suivant laquelle doivent forcément vivre _les êtres
+raisonnables, c'est-à-dire les hommes_».
+
+ _C'est une loi analogue à celles qui régissent la nutrition et la
+ reproduction de l'animal, la croissance et la floraison de l'herbe
+ et de l'arbre, le mouvement de la terre et des astres. Ce n'est que
+ dans l'accomplissement de cette loi, dans la soumission de notre
+ nature animale à la loi de la raison, en vue d'acquérir le bien,
+ que consiste notre vie... La raison ne peut être définie, et nous
+ n'avons pas besoin de la définir, car non seulement nous la
+ connaissons tous, mais nous ne connaissons qu'elle... Tout ce que
+ l'homme sait, il le connaît au moyen de la raison et non pas de la
+ foi[151]... La vraie vie ne commence qu'au moment où se manifeste
+ la raison. La seule vie véritable est la vie de la raison._
+
+Qu'est-ce donc que l'existence visible, notre vie individuelle? «Elle
+n'est pas notre vie», dit Tolstoï, car elle ne dépend pas de nous.
+
+ _Notre activité animale s'accomplit en dehors de nous... L'humanité
+ en a fini avec l'idée de la vie considérée comme existence
+ individuelle. La négation de la possibilité du bien individuel
+ reste une vérité inébranlable pour tout homme de notre époque, qui
+ est doué de raison[152]._
+
+Il y a là toute une série de postulats, que je n'ai pas à discuter ici,
+mais qui montrent avec quelle passion la raison s'était emparée de
+Tolstoï. En vérité, elle était une passion, non moins aveugle et jalouse
+que les autres passions qui l'avaient possédé pendant la première moitié
+de sa vie. Un feu s'éteint, l'autre s'allume. Ou plutôt, c'est toujours
+le même feu. Mais il change d'aliments.
+
+Et ce qui ajoute à la ressemblance entre les passions «individuelles» et
+cette passion «rationnelle», c'est que l'une comme les autres ne se
+satisfont pas d'aimer, elles veulent agir, elles veulent se réaliser.
+
+ _Il ne faut pas parler, mais agir, a dit le Christ._
+
+Et quelle est l'activité de la raison?--L'amour.
+
+ _L'amour est la seule activité raisonnable de l'homme, l'amour est
+ l'état de l'âme le plus rationnel et le plus lumineux. Tout ce dont
+ il a besoin, c'est que rien ne lui cache le soleil de la raison,
+ qui seul le fait croître... L'amour est le bien réel, le bien
+ suprême, qui résout toutes les contradictions de la vie, qui non
+ seulement fait disparaître l'épouvante de la mort, mais pousse
+ l'homme à se sacrifier aux autres; car il n'y a pas d'autre amour
+ que celui qui donne sa vie pour ceux qu'on aime; l'amour n'est
+ digne de ce nom que lorsqu'il est un sacrifice de soi-même. Aussi
+ le véritable amour n'est-il réalisable que lorsque l'homme comprend
+ qu'il lui est impossible d'acquérir le bonheur individuel. C'est
+ alors que tous les sucis de sa vie viennent alimenter la noble
+ greffe de l'amour véritable; et cette greffe emprunte pour sa
+ croissance toute sa vigueur au tronc de cet arbre sauvage,
+ l'individualité animale...[153]._
+
+Ainsi, Tolstoï n'arrive pas à la foi, comme un fleuve épuisé, qui se
+perd dans les sables. Il y apporte le torrent de forces impétueuses
+amassées durant une puissante vie.--On allait s'en apercevoir.
+
+Cette foi passionnée, où s'unissent en une ardente étreinte la Raison
+et l'Amour, a trouvé son expression la plus auguste dans la célèbre
+réponse au Saint-Synode qui l'excommuniait[154]:
+
+ _Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Esprit, l'Amour, le Principe
+ de tout. Je crois qu'il est en moi, comme je suis en lui. Je crois
+ que la volonté de Dieu n'a jamais été plus clairement exprimée que
+ dans la doctrine de l'homme Christ; mais on ne peut considérer
+ Christ comme Dieu et lui adresser des prières, sans commettre le
+ plus grand des sacrilèges. Je crois que le vrai bonheur de l'homme
+ consiste en l'accomplissement de la volonté de Dieu; je crois que
+ la volonté de Dieu est que tout homme aime ses semblables et agisse
+ toujours envers eux, comme il voudrait qu'ils agissent envers lui,
+ ce qui résume, dit l'Évangile, toute la loi et les prophètes. Je
+ crois que le sens de la vie, pour chacun de nous, est seulement
+ d'accroître l'amour en lui, je crois que ce développement de notre
+ puissance d'aimer nous vaudra, dans cette vie, un bonheur qui
+ grandira chaque jour, et dans l'autre monde, une félicité plus
+ parfaite; je crois que cet accroissement de l'amour contribuera,
+ plus que toute autre force, à fonder sur terre le royaume de Dieu,
+ c'est-à-dire à remplacer une organisation de la vie où la division,
+ le mensonge et la violence sont tout-puissants; par un ordre
+ nouveau où régneront la concorde, la vérité et la fraternité. Je
+ crois que pour progresser dans l'amour, nous n'avons qu'un moyen:
+ les prières. Non la prière publique dans les temples, que le Christ
+ a formellement réprouvée (Matth., VI, 5-13). Mais la prière dont
+ lui-même nous a donné l'exemple, la prière solitaire qui raffermit
+ en nous la conscience du sens de notre vie et le sentiment que nous
+ dépendons seulement de la volonté de Dieu... Je crois à la vie
+ éternelle, je crois que l'homme est récompensé selon ses actes, ici
+ et partout, maintenant et toujours. Je crois tout cela si fermement
+ qu'à mon âge, sur le bord de la tombe, je dois souvent faire un
+ effort pour ne pas appeler de mes vœux la mort de mon corps,
+ c'est-à-dire ma naissance à une vie nouvelle...[155]._
+
+
+
+
+Il pensait être arrivé au port, avoir atteint le refuge où son âme
+inquiète pourrait se reposer. Il n'était qu'au début d'une activité
+nouvelle.
+
+Un hiver passé à Moscou (ses devoirs de famille l'avaient obligé à y
+suivre les siens)[156], le recensement de la population, auquel il
+obtint de prendre part, en janvier 1882, lui furent une occasion de voir
+de près la misère des grandes villes. L'impression produite sur lui fut
+effroyable. Le soir du jour où il avait pris contact, pour la première
+fois, avec cette plaie cachée de la civilisation, racontant à un ami ce
+qu'il avait vu, «il se mit à crier, pleurer, brandir le poing».
+
+«On ne peut pas vivre ainsi!» disait-il avec des sanglots, «Cela ne peut
+pas être! Cela ne peut pas être[157]!...» Il retomba, pour des mois,
+dans un désespoir affreux. La comtesse Tolstoï lui écrivait, le 3 mars
+1882:
+
+ _Tu disais naguère: «A cause du manque de foi, je voulais me
+ pendre». Maintenant, tu as la foi, pourquoi donc es-tu malheureux?_
+
+Parce qu'il n'avait pas la foi du pharisien, la foi béate et satisfaite
+de soi, parce qu'il n'avait pas l'égoïsme du penseur mystique, trop
+occupé de son salut pour songer à celui des autres[158], parce qu'il
+avait l'amour, parce qu'il ne pouvait plus oublier maintenant les
+misérables qu'il avait vus, et que dans la bonté passionnée de son
+cœur, il lui semblait être responsable de leurs souffrances et de
+leur abjection: ils étaient les victimes de cette civilisation, aux
+privilèges de laquelle il participait, de cette idole monstrueuse à
+laquelle une caste élue sacrifiait des millions d'hommes. Accepter le
+bénéfice de tels crimes, c'était s'y associer. Sa conscience n'eut plus
+de repos qu'il ne les eût dénoncés.
+
+_Que devons-nous faire?_ (1884-86)[159] est l'expression de cette
+deuxième crise, beaucoup plus tragique que la première, et bien plus
+grosse en conséquences. Qu'étaient les angoisses religieuses
+personnelles de Tolstoï dans cet océan de misère humaine, de misère
+réelle, non forgée par l'esprit d'un oisif qui s'ennuie? Impossible de
+ne pas la voir. Et impossible, l'ayant vue, de ne pas chercher à la
+supprimer, à tout prix.--Hélas! est-ce possible?...
+
+Un admirable portrait, que je ne puis regarder sans émotion[160], dit ce
+que Tolstoï souffrit alors. Il est représenté de face, assis, les bras
+croisés, en blouse de moujik; il a l'air accablé. Ses cheveux sont
+encore noirs, sa moustache déjà grise, sa grande barbe et ses favoris
+tout blancs. Une double ride laboure dans le beau front large un sillon
+harmonieux. Il y a tant de bonté dans le gros nez de bon chien, dans les
+yeux qui vous regardent, si francs, si clairs, si tristes! Ils lisent si
+sûrement en vous! Ils vous plaignent et vous implorent. La figure est
+creusée, porte les traces de la souffrance, de grands plis au-dessous
+des yeux. Il a pleuré. Mais il est fort et prêt au combat.
+
+Il avait une logique héroïque.
+
+ _Je m'étonne toujours de ces paroles si souvent répétées: «Oui,
+ c'est bien en théorie; mais comment sera-ce en pratique?» Comme si
+ la théorie consistait en de belles paroles nécessaires pour la
+ conversation, mais pas du tout pour y conformer la pratique!...
+ Quand j'ai compris une chose à laquelle j'ai réfléchi, alors je ne
+ puis la faire autrement que je l'ai comprise[161]._
+
+Il commence par décrire, avec une exactitude photographique, la misère à
+Moscou, telle qu'il l'a vue, au cours de ses visites aux quartiers
+pauvres, ou aux asiles de nuit[162]. Il se convainc que ce n'est pas
+avec de l'argent, comme il l'avait cru d'abord, qu'il pourra sauver ces
+malheureux, tous plus ou moins atteints par la corruption des villes.
+Alors, il cherche bravement d'où vient le mal. Et d'anneau en anneau se
+déroule la chaîne effrayante des responsabilités. Les riches d'abord, et
+la contagion de leur luxe maudit, qui attire et déprave[163]. La
+séduction universelle de la vie sans travail.--L'État ensuite, cette
+entité meurtrière, créée par les violents pour dépouiller et asservir, à
+leur profit, le reste de l'humanité.--L'Église, associée; la science et
+l'art, complices... Comment combattre toutes ces armées du mal? D'abord,
+en refusant de s'y enrôler. En refusant de participer à l'exploitation
+humaine. En renonçant à l'argent et à la possession de la terre[164], en
+ne servant point l'État.
+
+Mais ce n'est pas assez, il faut «ne pas mentir», ne pas avoir peur de
+la vérité. Il faut «se repentir», et arracher l'orgueil, enraciné avec
+l'instruction. Il faut enfin travailler de ses mains. «_Tu gagneras ton
+pain à la sueur de ton front_»: c'est le premier commandement et le plus
+essentiel[165]. Et Tolstoï, répondant par avance aux railleries de
+l'élite, dit que le travail physique n'entrave en rien l'énergie
+intellectuelle, mais qu'il l'accroît au contraire et qu'il répond aux
+exigences normales de la nature. La santé ne peut qu'y gagner; l'art,
+davantage encore. De plus, il rétablit l'union entre les hommes.
+
+Dans ses ouvrages suivants, Tolstoï complétera ces préceptes d'hygiène
+morale. Il s'inquiétera d'achever la cure de l'âme, d'en refaire
+l'énergie, en proscrivant les plaisirs vicieux, qui endorment la
+conscience[166], et les plaisirs cruels, qui la tuent[167]. Il donne
+l'exemple. En 1884, il a fait le sacrifice de sa passion la plus
+enracinée: la chasse[168]. Il pratique l'abstinence, qui forge la
+volonté. Tel, un athlète qui s'impose une dure discipline, pour
+combattre et pour vaincre.
+
+_Que devons-nous faire?_ marque la première étape de la route difficile
+où Tolstoï allait s'engager, quittant la paix relative de la méditation
+religieuse pour la mêlée sociale. Et dès lors commença cette guerre de
+vingt ans, qu'au nom de l'Évangile le vieux prophète d'Iasnaïa Poliana
+livra, seul, en dehors de tous les partis, et les condamnant tous, aux
+crimes et aux mensonges de la civilisation.
+
+
+
+
+Autour de lui, la révolution morale de Tolstoï rencontrait peu de
+sympathie; elle désolait sa famille.
+
+Depuis longtemps déjà, la comtesse Tolstoï observait, inquiète, les
+progrès d'un mal qu'elle combattait en vain. Dès 1874, elle s'indignait
+de voir son mari perdre tant de forces et de temps à des travaux pour
+les écoles.
+
+ _Ce Syllabaire, cette arithmétique, cette grammaire, je les méprise
+ et ne puis faire semblant de m'y intéresser._
+
+Ce fut bien autre chose quand à la pédagogie succéda la religion. Si
+hostile fut l'accueil fait par la comtesse aux premières confidences du
+nouveau converti que Tolstoï éprouve le besoin de s'excuser, quand il
+parle de Dieu dans ses lettres:
+
+ _Ne te fâche pas, comme tu le fais parfois, quand je mentionne
+ Dieu; je ne puis l'éviter, car il est la base même de ma
+ pensée[169]._
+
+La comtesse est touchée, sans doute; elle tâche de dissimuler son
+impatience; mais elle ne comprend pas; elle observe son mari avec
+inquiétude:
+
+ _Ses yeux sont étranges, fixes. Il ne parle presque pas. Il semble
+ n'être pas de ce monde[170]._
+
+Elle pense qu'il est malade:
+
+ _Léon travaille toujours, à ce qu'il dit. Hélas! il écrit des
+ discussions religieuses quelconques. Il lit et réfléchit, jusqu'à
+ se donner mal à la tête, et tout cela pour montrer que l'Église
+ n'est pas d'accord avec la doctrine de l'Évangile. C'est à peine
+ s'il se trouve en Russie une dizaine de personnes que cela puisse
+ intéresser. Mais il n'y a rien à faire. Je ne souhaite qu'une
+ chose: qu'il en finisse au plus vite, et que cela passe comme une
+ maladie[171]._
+
+La maladie ne passa point. La situation devint de plus en plus pénible
+entre les deux époux. Ils s'aimaient, ils avaient l'un pour l'autre une
+estime profonde; mais il leur était impossible de se comprendre. Ils
+tâchaient de se faire des concessions mutuelles, qui devenaient--comme
+c'est l'habitude--de mutuels tourments. Tolstoï s'obligeait à suivre
+les siens, à Moscou. Il écrivait dans son _Journal_:
+
+ _Le mois le plus pénible de ma vie. L'installation à Moscou. Tous
+ s'installent. Quand donc commenceront-ils à vivre? Tout cela, non
+ pour vivre, mais parce que les autres gens font ainsi! Les
+ malheureux[172]!..._
+
+Dans ces mêmes jours, la comtesse écrivait:
+
+ _Moscou. Il y aura demain un mois que nous sommes ici. Les deux
+ premières semaines, j'ai pleuré chaque jour, parce que Léon était
+ non seulement triste, mais tout à fait abattu. Il ne dormait pas,
+ il ne mangeait pas, et même parfois, il pleurait; j'ai cru que je
+ deviendrais folle[173]._
+
+Ils durent s'éloigner l'un de l'autre, pendant quelque temps. Ils se
+demandent pardon de se faire souffrir. Comme ils s'aiment toujours!...
+Il lui écrit:
+
+ _Tu dis: «Je t'aime et tu n'en as pas besoin». C'est la seule chose
+ dont j'aie besoin... Ton amour me réjouit plus que tout au
+ monde[174]._
+
+Mais, dès qu'ils se retrouvent ensemble, le désaccord s'accuse. La
+comtesse ne peut prendre son parti de cette manie religieuse, qui pousse
+maintenant Tolstoï à apprendre l'hébreu avec un rabbin.
+
+ _Rien autre ne l'intéresse plus. Il dépense ses forces à des
+ sottises. Je ne puis cacher mon mécontentement[175]._
+
+Elle lui écrit:
+
+ _Je ne puis que m'attrister que de pareilles forces intellectuelles
+ se dépensent à couper du bois, chauffer le samovar, et coudre des
+ bottes._
+
+Et elle ajoute, avec le sourire affectueux et moqueur d'une mère qui
+regarde jouer son enfant, un peu fou:
+
+ _Enfin, je me suis calmée avec le proverbe russe: «Que l'enfant
+ s'amuse de n'importe quoi, pourvu qu'il ne pleure pas[176]!»_
+
+Mais la lettre n'est pas partie qu'elle voit en pensée son mari lisant
+ces lignes, de ses bons yeux candides, qu'attriste ce ton d'ironie; et
+elle rouvre la lettre, dans un élan d'amour:
+
+ _Tout d'un coup, tu t'es représenté si clairement à moi, et j'ai
+ senti un tel accès de tendresse pour toi! Il y a en toi quelque
+ chose de si sage, de si bon, de si naïf, de si persévérant, tout
+ cela éclairé par une lumière de compassion pour tous, et ce regard
+ qui va droit à l'âme... Et cela n'appartient qu'à toi seul._
+
+Ainsi, ces deux êtres qui s'aimaient, se torturaient l'un l'autre et se
+désolaient ensuite du mal qu'ils avaient pu faire, sans pouvoir
+l'empêcher. Situation sans issue, qui dura près de trente ans, et à
+laquelle, seule, devait mettre fin, dans une heure d'égarement, la fuite
+du vieux roi Lear, mourant, à travers la steppe.
+
+On n'a pas assez remarqué l'appel émouvant aux femmes, qui termine _Que
+devons-nous faire?_--Tolstoï n'a aucune sympathie pour le féminisme
+moderne[177]. Mais pour celle qu'il nomme «la femme-mère», pour celle
+qui connaît le vrai sens de la vie, il a des paroles d'adoration pieuse;
+il fait un magnifique éloge de ses peines et de ses joies, de la
+grossesse et de la maternité, de ces souffrances terribles, de ces
+années sans repos, de ce travail invisible, épuisant, dont la femme
+n'attend la récompense de personne, et de cette béatitude qui inonde
+l'âme, au sortir de la douleur, quand elle a accompli la Loi. Il trace
+le portrait de l'épouse vaillante, qui est pour son mari une aide, non
+un obstacle. Elle sait que, «seul le sacrifice obscur, sans récompense,
+pour la vie des autres, est la vocation de l'homme».
+
+ _Une telle femme non seulement n'encouragera pas son mari à un
+ travail faux et trompeur, qui n'a pour but que de jouir du travail
+ des autres; mais avec horreur et dégoût, elle envisagera cette
+ activité qui serait une séduction pour ses enfants. Elle exigera de
+ son compagnon le vrai travail, qui veut de l'énergie et ne craint
+ pas le danger... Elle sait que les enfants, les générations à
+ venir, sont ce qu'il est donné aux hommes de voir de plus saint, et
+ qu'elle vit pour servir, de tout son être, cette œuvre sacrée.
+ Elle développera dans ses enfants et dans son mari la force du
+ sacrifice... Ce sont de telles femmes, qui dominent les hommes et
+ leur servent d'étoile conductrice... O femmes-mères! Entre vos
+ mains est le salut du monde[178]!_
+
+C'est l'appel d'une voix qui supplie, qui espère encore... Ne
+sera-t-elle pas entendue?...
+
+Quelques années plus tard, la dernière lueur d'espoir est éteinte:
+
+ _Vous ne le croirez peut-être pas; mais vous ne sauriez imaginer
+ combien je suis isolé, jusqu'à quel point mon moi véritable est
+ méprisé par tous ceux qui m'entourent[179]._
+
+Si les plus aimants méconnaissaient ainsi la grandeur de sa
+transformation morale, on ne pouvait attendre des autres ni plus de
+pénétration, ni plus de respect. Tourgueniev, avec qui Tolstoï avait
+tenu à se réconcilier, plutôt dans un esprit d'humilité chrétienne que
+parce qu'il avait changé de sentiments à son égard[180], disait
+ironiquement: «Je plains beaucoup Tolstoï; mais d'ailleurs, comme disent
+les Français, chacun tue ses puces, à sa manière[181]».
+
+Quelques années plus tard, sur le point de mourir, il écrivait à Tolstoï
+la lettre connue, où il suppliait son «ami, le grand écrivain de la
+terre russe», de «retourner à la littérature[182]».
+
+Tous les artistes européens s'associaient à l'inquiétude et à la prière
+de Tourgueniev, mourant. Eugène-Melchior de Vogüé, à la fin de l'étude
+qu'en 1886 il consacrait à Tolstoï, prenait prétexte d'un portrait de
+l'écrivain en costume de moujik, tirant l'alène, pour lui adresser une
+éloquente apostrophe:
+
+ _Artisan de chefs-d'œuvre, ce n'est pas là votre outil!... Notre
+ outil, c'est la plume; notre champ, l'âme humaine, qu'il faut
+ abriter et nourrir, elle aussi. Permettez qu'on vous rappelle ce
+ cri d'un paysan russe, du premier imprimeur de Moscou, alors qu'on
+ le remettait à la charrue: «Je n'ai pas affaire de semer le grain
+ de blé, mais de répandre dans le monde les semences spirituelles»._
+
+Comme si Tolstoï avait jamais songé à renier son rôle de semeur du blé
+de la pensée!... A la fin de: _En quoi consiste ma foi_[183], il
+écrivait:
+
+ _Je crois que ma vie, ma raison, ma lumière, m'est donnée
+ exclusivement pour éclairer les hommes. Je crois que ma
+ connaissance de la vérité est un talent qui m'est prêté pour cet
+ objet, que ce talent est un feu, qui n'est feu que quand il brûle.
+ Je crois que l'unique sens de ma vie, c'est de vivre dans cette
+ lumière qui est en moi, et de la tenir haut devant les hommes pour
+ qu'ils la voient[184]._
+
+Mais cette lumière, ce feu «qui n'est feu que quand il brûle»,
+inquiétaient la plupart des artistes. Les plus intelligents n'étaient
+pas sans prévoir que leur art risquait fort d'être la première proie de
+l'incendie. Ils affectaient de croire que l'art tout entier était
+menacé et que, comme Prospero, Tolstoï brisait pour jamais sa baguette
+magique d'illusions créatrices.
+
+Or, rien n'était moins vrai; et j'entends démontrer que, loin de ruiner
+l'art, Tolstoï a suscité en lui des énergies qui restaient en jachère,
+et que sa foi religieuse, au lieu de tuer son génie artistique, l'a
+renouvelé.
+
+
+
+
+Il est singulier que, lorsqu'on parle des idées de Tolstoï sur la
+science et sur l'art, on laisse généralement de côté le plus important
+des livres où ces idées sont exprimées: _Que devons-nous faire?_
+(1884-1886). C'est là que, pour la première fois, Tolstoï engage le
+combat contre la science et l'art; et jamais nul des combats suivants
+n'a dépassé en violence cette première rencontre. On s'étonne que, lors
+des récents assauts livrés chez nous à la vanité de la science et des
+intellectuels, personne n'ait songé à reprendre ces pages. Elles
+constituent le réquisitoire le plus terrible qu'on ait écrit contre «les
+eunuques de la science» et les «forbans de l'art», contre ces castes de
+l'esprit, qui, après avoir détruit ou asservi les anciennes castes
+régnantes: Église, État, Armée, se sont installées à leur place, et,
+sans vouloir ou pouvoir rien faire d'utile aux hommes, prétendent qu'on
+les admire et qu'on les serve aveuglément, édictant comme des dogmes une
+foi impudente en la science pour la science et en l'art pour
+l'art,--masque menteur dont cherche à se couvrir leur justification
+personnelle, l'apologie de leur monstrueux égoïsme et de leur néant.
+
+«Ne me faites point dire, continue Tolstoï, que je nie l'art et la
+science. Non seulement je ne les nie pas, mais c'est en leur nom que je
+veux chasser les vendeurs du temple.»
+
+ _La science et l'art sont aussi nécessaires que le pain et l'eau,
+ même plus nécessaires.... La vraie science est la connaissance de
+ la mission, et par conséquent du vrai bien de tous les hommes. Le
+ vrai art est l'expression de la connaissance de la mission et du
+ vrai bien de tous les hommes._
+
+Et il loue ceux qui, «depuis que les hommes existent, ont sur les harpes
+et sur les tympanons, par les images et la parole, exprimé leur lutte
+contre la duplicité, leurs souffrances dans cette lutte, leur espoir
+dans le triomphe du bien, leur désespoir au triomphe du mal et leur
+enthousiasme à la vue prophétique de l'avenir».
+
+Alors, il trace l'image du vrai artiste, dans une page brûlante d'ardeur
+douloureuse et mystique:
+
+ _L'activité de la science et de l'art n'a de fruit que lorsqu'elle
+ ne s'arroge aucun droit et ne se connaît que des devoirs. C'est
+ seulement parce que cette activité est telle, parce que son essence
+ est le sacrifice, que l'humanité l'honore. Les hommes qui sont
+ appelés à servir les autres par le travail spirituel souffrent
+ toujours dans l'accomplissement de cette tâche: car le monde
+ spirituel naît seulement dans les souffrances et les tortures. Le
+ sacrifice et la souffrance, tel est le sort du penseur et de
+ l'artiste: car son but est le bien des hommes. Les hommes sont
+ malheureux, ils souffrent, ils meurent; on n'a pas le temps de
+ flâner et de s'amuser. Le penseur ou l'artiste ne reste jamais
+ assis sur les hauteurs olympiennes, comme nous sommes habitués à le
+ croire; il est toujours dans le trouble et dans l'émotion. Il doit
+ décider et dire ce qui donnera le bien aux hommes, ce qui les
+ délivrera des souffrances, et il ne l'a pas décidé, il ne l'a pas
+ dit; et demain il sera peut-être trop tard, et il mourra... Ce
+ n'est pas celui qui est élevé dans un établissement où l'on forme
+ des artistes et des savants (à dire vrai, on en fait des
+ destructeurs de la science et de l'art); ce n'est pas celui qui
+ reçoit des diplômes et un traitement, qui sera un penseur ou un
+ artiste; c'est celui qui serait heureux de ne pas penser et de ne
+ pas exprimer ce qui lui est mis dans l'âme, mais qui ne peut se
+ dispenser de le faire: car il y est entraîné par deux forces
+ invincibles: son besoin intérieur et son amour des hommes. Il n'y a
+ pas d'artistes gras, jouisseurs, et satisfaits de soi[185]._
+
+Cette page splendide, qui jette un jour tragique sur le génie de
+Tolstoï, était écrite sous l'impression immédiate de la souffrance que
+lui causait le spectacle de la misère à Moscou et dans la conviction
+que la science et l'art étaient complices de tout le système actuel
+d'inégalité sociale et de violence hypocrite.--Cette conviction, jamais
+il ne la perdra. Mais l'impression de sa première rencontre avec la
+misère du monde ira en s'atténuant; la blessure est moins
+saignante[186]; et dans nul de ses livres suivants on ne retrouvera le
+frémissement de douleur et de colère vengeresse qui tremble en celui-ci.
+Nulle part, cette sublime profession de foi de l'artiste qui crée avec
+son sang, cette exaltation du sacrifice et de la souffrance, «qui sont
+le lot du penseur», ce mépris pour l'art olympien, à la façon de
+Gœthe. Les ouvrages où il reprendra ensuite la critique de l'art
+traiteront la question d'un point de vue littéraire et moins mystique;
+le problème de l'art y sera dégagé du fond de cette misère humaine, à
+laquelle Tolstoï ne peut penser sans délirer, comme le soir de sa visite
+à l'asile de nuit, où, rentré chez lui, il sanglote et crie
+désespérément.
+
+Ce n'est pas à dire que ces ouvrages didactiques soient jamais froids.
+Froid, il lui est impossible de l'être. Jusqu'à la fin de sa vie, il
+restera celui qui écrivait à Fet:
+
+ _Si l'on n'aime pas ses personnages, même les moindres, alors il
+ faut les insulter de telle façon que le ciel en ait chaud, ou se
+ moquer d'eux jusqu'à ce que le ventre en éclate[187]._
+
+Il ne s'en fait pas faute, dans ses écrits sur l'art. La partie
+négative--insultes et sarcasmes--y est d'une telle vigueur qu'elle est
+la seule qui ait frappé les artistes. Elle blessait trop violemment
+leurs superstitions et leurs susceptibilités pour qu'ils ne vissent
+point, dans l'ennemi de leur art, l'ennemi de tout art. Mais jamais la
+critique, chez Tolstoï, ne va sans la reconstruction. Jamais il ne
+détruit pour détruire, mais pour réédifier. Et dans sa modestie, il ne
+prétend même pas rien bâtir de nouveau; il défend l'Art, qui fut et sera
+toujours, contre les faux artistes qui l'exploitent et qui le
+déshonorent:
+
+ _La science véritable et l'art véritable ont toujours existé et
+ existeront toujours; il est impossible et inutile de les
+ contester_, m'écrivait-il, en 1887, dans une lettre qui devance de
+ plus de dix ans sa fameuse Critique de l'Art[188]. _Tout le mal
+ d'aujourd'hui vient de ce que les gens soi-disant civilisés, ayant
+ à leur côté les savants et les artistes, sont une caste
+ privilégiée comme les prêtres. Et cette caste a tous les défauts de
+ toutes les castes. Elle dégrade et rabaisse le principe en vertu
+ duquel elle s'organise. Ce qu'on appelle dans notre monde les
+ sciences et les arts n'est qu'un immense_ humbug, _une grande
+ superstition dans laquelle nous tombons ordinairement, dès que nous
+ nous affranchissons de la vieille superstition de l'Église. Pour
+ voir clair dans la route que nous devons suivre, il faut commencer
+ par le commencement,--il faut relever le capuchon qui me tient
+ chaud, mais qui me couvre la vue.--La tentation est grande. Nous
+ naissons ou nous nous hissons sur les marches de l'échelle; et nous
+ nous trouvons parmi les privilégiés, les prêtres de la
+ civilisation, de la_ Kultur, _comme disent les Allemands. Il nous
+ faut, comme aux prêtres brahmanes ou catholiques, beaucoup de
+ sincérité et un grand amour du vrai, pour mettre en doute les
+ principes qui nous assurent cette position avantageuse. Mais un
+ homme sérieux, qui se pose la question de la vie, ne peut pas
+ hésiter. Pour commencer à voir clair, il faut qu'il s'affranchisse
+ de la superstition où il se trouve, quoiqu'elle lui soit
+ avantageuse. C'est une condition_ sine quâ non.... _Ne pas avoir de
+ superstition. Se mettre dans l'état d'un enfant, ou d'un
+ Descartes..._
+
+Cette superstition de l'art moderne, dans laquelle se complaisent des
+castes intéressées, «cet immense _humbug_», Tolstoï les dénonce dans son
+livre: _Qu'est-ce que l'Art?_ Avec une rude verve, il en montre les
+ridicules, la pauvreté, l'hypocrisie, la corruption foncière. Il fait
+table rase. Il apporte à cette démolition la joie d'un enfant qui
+massacre ses jouets. Toute cette partie critique est souvent pleine
+d'humour, mais aussi d'injustice: c'est la guerre. Tolstoï se sert de
+toutes armes et frappe au hasard, sans regarder au visage ceux qu'il
+frappe. Bien souvent, il arrive--comme dans toutes les batailles--qu'il
+blesse tels de ceux qu'il eût été de son devoir de défendre: Ibsen ou
+Beethoven. C'est la faute de son emportement qui ne lui laisse pas le
+temps de réfléchir assez avant d'agir, de sa passion qui l'aveugle
+souvent sur la faiblesse de ses raisons, et--disons-le--c'est aussi la
+faute de sa culture artistique incomplète.
+
+En dehors de ses lectures littéraires, que peut-il bien connaître de
+l'art contemporain? Qu'a-t-il pu voir de la peinture, qu'a-t-il pu
+entendre de la musique européenne, ce gentilhomme campagnard, qui a
+passé les trois quarts de sa vie dans son village moscovite, qui n'est
+plus venu en Europe depuis 1860;--et qu'y a-t-il vu alors, à part les
+écoles, qui seules l'intéressaient?--Pour la peinture, il en parle
+d'après ouï-dire, citant pêle-mêle, parmi les décadents, Puvis, Manet,
+Monet, Bœcklin, Stuck, Klinger, admirant de confiance, à cause de
+leurs bons sentiments, Jules Breton et Lhermitte, méprisant Michel-Ange,
+et, parmi les peintres de l'âme, ne faisant pas une fois mention de
+Rembrandt.--Pour la musique, il la sent beaucoup mieux[189], mais ne la
+connaît guère: il en reste à ses impressions d'enfance, s'en tient à
+ceux qui étaient déjà des classiques vers 1840, n'a rien appris à
+connaître depuis, (à part Tschaikovsky, dont la musique le fait
+pleurer); il jette au fond du même sac Brahms et Richard Strauss, fait
+la leçon à Beethoven[190], et, pour juger Wagner, croit en savoir assez
+après une seule représentation de _Siegfried_ où il arrive après le
+lever du rideau et d'où il part au milieu du second acte[191].--Pour la
+littérature, il est (cela va sans dire) un peu mieux informé. Mais par
+quelle étrange aberration évite-t-il de juger les écrivains russes qu'il
+connaît bien et se mêle-t-il de faire la loi aux poètes étrangers, dont
+l'esprit est le plus loin du sien et dont il feuillette les livres avec
+une hautaine négligence[192]!
+
+Son intrépide assurance augmente encore avec l'âge. Il en vient à
+écrire un livre, pour prouver que Shakespeare «_n'était pas un
+artiste_».
+
+ _Il pouvait être n'importe quoi; mais il n'était pas un
+ artiste[193]._
+
+Admirez cette certitude! Tolstoï ne doute pas. Il ne discute pas. Il a
+la vérité. Il vous dira:
+
+ _La Neuvième Symphonie est une œuvre qui désunit les
+ hommes[194]._
+
+Ou:
+
+ _En dehors de l'air célèbre pour violon de Bach, du Nocturne en_ Es
+ dur _de Chopin, et d'une dizaine de morceaux, non pas même entiers,
+ choisis parmi les œuvres de Haydn, Mozart, Schubert, Beethoven
+ et Chopin,... tout le reste doit être rejeté et méprisé, comme un
+ art qui désunit les hommes_.
+
+Ou:
+
+ _Je vais prouver que Shakespeare ne peut être tenu même pour un
+ écrivain de quatrième ordre. Et, comme peintre de caractères, il
+ est nul._
+
+Que le reste de l'humanité soit d'un autre avis, n'est pas pour
+l'arrêter: au contraire!
+
+ _Mon opinion_, écrit-il fièrement, _est entièrement différente de
+ celle qui s'est établie sur Shakespeare, dans tout le monde
+ européen_.
+
+Dans sa hantise du mensonge, il le flaire partout; et plus une idée est
+généralement répandue, plus il se hérisse contre elle; il s'en défie, il
+y soupçonne, comme il dit à propos de la gloire de Shakespeare, «une de
+ces influences épidémiques qu'ont toujours subies les hommes. Telles,
+les Croisades du moyen âge, la croyance aux sorciers, la recherche de la
+pierre philosophale, la passion des tulipes. Les hommes ne voient la
+folie de ces influences qu'une fois qu'ils en sont débarrassés. Avec le
+développement de la presse, ces épidémies sont devenues particulièrement
+extraordinaires.»--Et il donne comme type le plus récent de ces maladies
+contagieuses l'Affaire Dreyfus, dont il parle, lui, l'ennemi de toutes
+les injustices, le défenseur de tous les opprimés, avec une indifférence
+dédaigneuse[195]. Exemple bien frappant des excès où peuvent l'entraîner
+sa méfiance du mensonge et cette répulsion instinctive contre «les
+épidémies morales» dont il s'accusait lui-même, sans pouvoir la
+combattre. Revers des vertus humaines, inconcevable aveuglement qui
+entraîne ce voyant des âmes, cet évocateur des forces passionnées, à
+traiter _le Roi Lear_ «d'œuvre inepte» et la fière Cordelia de
+«créature sans aucun caractère[196]».
+
+Notez qu'il voit très bien certains des défauts réels de Shakespeare,
+défauts que nous n'avons pas la sincérité d'avouer: ainsi, le caractère
+artificiel de la langue poétique, uniformément prêtée à tous les
+personnages, la rhétorique de la passion, de l'héroïsme, voire de la
+simplicité. Et je comprends parfaitement qu'un Tolstoï, qui fut le moins
+littérateur de tous les écrivains, ait manqué de sympathie pour l'art de
+celui qui fut le plus génial des hommes de lettres. Mais pourquoi
+perdre son temps à parler de ce qu'on ne peut comprendre, et quelle
+valeur peuvent avoir des jugements sur un monde qui vous est fermé?
+
+Valeur nulle, si nous y cherchons la clef de ces mondes étrangers.
+Valeur inestimable, si nous leur demandons la clef de l'art de Tolstoï.
+On ne réclame pas d'un génie créateur l'impartialité critique. Quand un
+Wagner, quand un Tolstoï parlent de Beethoven ou de Shakespeare, ce
+n'est pas de Beethoven ou de Shakespeare qu'ils parlent, c'est
+d'eux-mêmes: ils exposent leur idéal. Ils n'essaient même pas de nous
+donner le change. Pour juger Shakespeare, Tolstoï ne tâche pas de se
+faire «objectif». Bien plus, il reproche à Shakespeare son art objectif.
+Le peintre de _Guerre et Paix_, le maître de l'art impersonnel n'a pas
+assez de mépris pour ces critiques allemands, qui, à la suite de Goethe,
+«inventèrent Shakespeare» et «la théorie que l'art doit être objectif,
+c'est-à-dire représenter les événements, en dehors de toute valeur
+morale,--ce qui est la négation délibérée de l'objet religieux de
+l'art».
+
+Ainsi, c'est du haut d'une foi que Tolstoï édicte ses jugements
+artistiques. Ne cherchez dans ses critiques nulle arrière-pensée
+personnelle. Il ne se donne pas en exemple; il est aussi impitoyable
+pour ses œuvres que pour celles des autres[197]. Que veut-il donc,
+et que vaut pour l'art l'idéal religieux qu'il propose?
+
+Cet idéal est magnifique. Le mot «art religieux» risque de tromper sur
+l'ampleur de la conception. Bien loin de rétrécir l'art, Tolstoï
+l'élargit. L'art, dit-il, est partout.
+
+ _L'art pénètre toute notre vie; ce que nous nommons art: théâtres,
+ concerts, livres, expositions, n'en est qu'une infime partie. Notre
+ vie est remplie de manifestations artistiques de toutes sortes,
+ depuis les jeux d'enfants jusqu'aux offices religieux. L'art et la
+ parole sont les deux organes du progrès humain. L'un fait communier
+ les cœurs, et l'autre les pensées. Si l'un des deux est faussé,
+ la société est malade. L'art d'aujourd'hui est faussé._
+
+Depuis la Renaissance, on ne peut plus parler d'un art des nations
+chrétiennes. Les classes se sont séparées. Les riches, les privilégiés
+ont prétendu s'arroger le monopole de l'art; et ils ont fait de leur
+plaisir le critérium de la beauté. En s'éloignant des pauvres, l'art
+s'est appauvri.
+
+ _La catégorie des émotions éprouvées par ceux qui ne travaillent
+ pas pour vivre est bien plus limitée que les émotions de ceux qui
+ travaillent. Les sentiments de notre société actuelle se ramènent à
+ trois: l'orgueil, la sensualité et la lassitude de vivre. Ces
+ trois sentiments et leurs ramifications constituent presque
+ exclusivement le sujet de l'art des riches._
+
+Il infecte le monde, il pervertit le peuple, il propage la dépravation
+sexuelle, il est devenu le pire obstacle à la réalisation du bonheur
+humain. Il est d'ailleurs sans beauté véritable, sans naturel, sans
+sincérité,--un art affecté, fabriqué, cérébral.
+
+En face de ce mensonge d'esthètes, de ce passe-temps de riches, élevons
+l'art vivant, l'art humain, celui qui unit les hommes, de toutes
+classes, de toutes nations. Le passé nous en offre de glorieux modèles.
+
+ _Toujours la majorité des hommes a compris et aimé ce que nous
+ considérons comme l'art le plus élevé: l'épopée de la Genèse, les
+ paraboles de l'Évangile, les légendes, les contes, les chansons
+ populaires._
+
+L'art le plus grand est celui qui traduit la conscience religieuse de
+l'époque. N'entendez point par là une doctrine de l'Église. «Chaque
+société a une conception religieuse de la vie: c'est l'idéal du plus
+grand bonheur auquel tend cette société.» Tous en ont un sentiment plus
+ou moins clair; quelques hommes d'avant-garde l'expriment nettement.
+
+ _Il existe toujours une conscience religieuse. C'est le lit où
+ coule le fleuve[198]._
+
+La conscience religieuse de notre époque est l'aspiration au bonheur
+réalisé par la fraternité des hommes. Il n'y a d'art véritable que celui
+qui travaille à cette union. Le plus haut est celui qui l'accomplit
+directement par la puissance de l'amour. Mais il en est un autre qui
+participe à la même tâche, en combattant par les armes de l'indignation
+et du mépris tout ce qui s'oppose à la fraternité. Tels, les romans de
+Dickens, ceux de Dostoievsky, _les Misérables_ de Hugo, les tableaux de
+Millet. Même sans atteindre à ces hauteurs, tout art qui représente la
+vie journalière avec sympathie et vérité rapproche entre eux les hommes.
+Ainsi, le _Don Quichotte_ et le théâtre de Molière. Il est vrai que ce
+dernier genre d'art pèche habituellement par son réalisme trop minutieux
+et par la pauvreté des sujets, «quand on les compare aux modèles
+antiques, comme la sublime histoire de Joseph». La précision excessive
+des détails nuit aux œuvres, qui ne peuvent, pour cette raison,
+devenir universelles.
+
+ _Les œuvres modernes sont gâtées par un réalisme, qu'il serait
+ plus juste de taxer de provincialisme en art._
+
+Ainsi Tolstoï condamne, sans hésiter, le principe de son génie propre.
+Que lui importe de se sacrifier tout entier à l'avenir,--et qu'il ne
+reste plus rien de lui?
+
+ _L'art de l'avenir ne continuera plus celui du présent, il sera
+ fondé sur d'autres bases. Il ne sera plus la propriété d'une caste.
+ L'art n'est pas un métier, il est l'expression de sentiments vrais.
+ Or, l'artiste ne peut éprouver un sentiment vrai que lorsqu'il ne
+ s'isole pas, lorsqu'il vit de l'existence naturelle à l'homme.
+ C'est pourquoi celui qui se trouve à l'abri de la vie est dans les
+ pires conditions pour créer._
+
+Dans l'avenir, «les artistes seront tous les hommes doués». L'activité
+artistique deviendra accessible à tous «par l'introduction dans les
+écoles élémentaires de l'enseignement de la musique et de la peinture,
+qui sera donné à l'enfant, en même temps que les premiers éléments de la
+grammaire». Au reste, l'art n'aura plus besoin d'une technique
+compliquée, comme celle d'à présent; il s'acheminera vers la simplicité,
+la netteté, la concision, qui sont le propre de l'art classique et sain,
+de l'art homérique[199]. Comme il sera beau de traduire dans cet art aux
+lignes pures des sentiments universels! Composer un conte ou une
+chanson, dessiner une image pour des millions d'êtres, a bien plus
+d'importance--et de difficulté--que d'écrire un roman ou une
+symphonie[200]. C'est un domaine immense et presque vierge. Grâce à de
+telles œuvres, les hommes apprendront le bonheur de l'union
+fraternelle.
+
+ _L'art doit supprimer la violence, et seul il peut le faire. Sa
+ mission est de faire régner le royaume de Dieu, c'est-à-dire de
+ l'Amour[201]._
+
+Qui de nous n'épouserait ces généreuses paroles? Et qui ne voit qu'avec
+beaucoup d'utopies et quelques puérilités, la conception de Tolstoï est
+vivante et féconde! Oui, l'ensemble de notre art n'est que l'expression
+d'une caste, qui se subdivise elle-même, d'une nation à l'autre, en
+petits clans ennemis. Il n'y a pas en Europe une seule âme d'artiste qui
+réalise en elle l'union des partis et des races. La plus universelle, en
+notre temps, fut celle même de Tolstoï. En elle nous nous sommes aimés,
+hommes de tous les peuples et de toutes les classes. Et qui a, comme
+nous, goûté la joie puissante de ce vaste amour, ne saurait plus se
+satisfaire des lambeaux de la grande âme humaine, que nous offre l'art
+des cénacles européens.
+
+
+
+
+La plus belle théorie n'a de prix que par les œuvres où elle
+s'accomplit. Chez Tolstoï, théorie et création sont toujours unies,
+comme foi et action. Dans le même temps où il élaborait sa Critique de
+l'Art, il donnait des modèles de l'art nouveau qu'il voulait,--des deux
+formes de l'art, l'une plus haute, l'autre moins pure, mais toutes deux
+«religieuses», au sens le plus humain,--l'une travaillant à l'union des
+hommes par l'amour, l'autre en livrant combat au monde ennemi de
+l'amour. Il écrivait ces chefs-d'œuvre: _la Mort d'Ivan Iliitch_
+(1884-86), _les Récits et les Contes populaires_ (1881-86), _la
+Puissance des Ténèbres_ (1886), _la Sonate à Kreutzer_ (1889) et _Maître
+et Serviteur_ (1895)[202]. Au sommet et au terme de cette période
+artistique, comme une cathédrale aux deux tours, symbolisant l'une,
+l'amour éternel, l'autre, la haine du monde, s'élève _Résurrection_
+(1899).
+
+Toutes ces œuvres se distinguent des précédentes par des caractères
+artistiques nouveaux. Les idées de Tolstoï n'avaient pas seulement
+changé sur l'objet de l'art, mais sur sa forme. On est frappé, dans
+_Qu'est-ce que l'art?_ ou dans le livre sur _Shakespeare_, des principes
+de goût et d'expression qu'il énonce. Ils sont, pour la plupart, en
+contradiction avec ses plus grandes œuvres antérieures. «Netteté,
+simplicité, concision», lisons-nous dans _Qu'est-ce que l'art?_ Mépris
+de l'effet matériel. Condamnation du réalisme minutieux.--Et dans le
+_Shakespeare_: idéal tout classique de perfection et de mesure. «Sans le
+sentiment de la mesure, il ne saurait exister d'artistes.»--Et si, dans
+les œuvres nouvelles, le vieil homme ne parvient pas à s'effacer tout
+à fait, avec son génie d'analyse et sa sauvagerie native, qui, par
+certains côtés, s'accuse même davantage, son art s'est profondément
+modifié par la netteté du dessin plus vigoureusement accentué, par les
+raccourcis d'âmes, par la concentration du drame intérieur, ramassé sur
+lui-même comme une bête de proie qui se tend pour bondir[203], par
+l'universalité de l'émotion, dégagée des détails passagers d'un
+réalisme local, enfin, par la langue imagée, savoureuse, qui sent la
+terre.
+
+Son amour du peuple lui avait depuis longtemps fait goûter la beauté de
+la langue populaire. Enfant, il avait été bercé par les récits des
+conteurs mendiants. Homme fait et écrivain célèbre, il éprouvait une
+jouissance artistique à causer avec ses paysans.
+
+ _Ces hommes-là_, disait-il plus tard à M. Paul Boyer[204], _sont
+ des maîtres. Autrefois, quand je causais avec eux, ou avec ces
+ errants qui vont, le bissac à l'épaule, par nos campagnes, je
+ notais soigneusement telles de leurs expressions que j'entendais
+ pour la première fois, oubliées souvent de notre langue littéraire
+ moderne, mais toujours frappées au bon vieux coin russe.... Oui, le
+ génie de la langue vit en ces hommes...._
+
+Il devait y être d'autant plus sensible que son esprit n'était pas
+encombré de littérature[205]. A force de vivre loin des villes, au
+milieu des paysans, il s'était fait un peu la façon de penser du peuple.
+Il en avait la dialectique lente, le bon sens raisonneur qui se traîne
+pas à pas, avec de brusques saccades qui déconcertent, la manie de
+répéter une idée dont on est convaincu, de la répéter dans les mêmes
+termes, sans se lasser, indéfiniment.
+
+Mais c'en étaient plutôt les défauts que les qualités. A la longue
+seulement, il prit garde au génie latent du parler populaire, à la
+saveur d'images, à la crudité poétique, à la plénitude de sagesse
+légendaire. Dès l'époque de _Guerre et Paix_, il avait commencé d'en
+subir l'influence. En mars 1872, il écrivait à Strakov:
+
+ _J'ai changé le procédé de ma langue et de mon écriture. La langue
+ du peuple a des sons pour exprimer tout ce que peut dire le poète,
+ et elle m'est très chère. Elle est le meilleur régulateur poétique.
+ Veut-on dire quelque chose de trop, d'emphatique ou de faux, la
+ langue ne le supporte pas. Au lieu que notre langue littéraire n'a
+ pas de squelette, on peut la tirailler dans tous les sens, tout
+ ressemble à de la littérature[206]._
+
+Il ne dut pas seulement au peuple des modèles de style; il lui dut
+plusieurs de ses inspirations. En 1877, un conteur de _bylines_ vint à
+Iasnaïa Poliana, et Tolstoï nota plusieurs de ses récits. Du nombre
+étaient la légende _De quoi vivent les hommes_ et _les Trois
+Vieillards_, qui devinrent, comme on sait, deux des plus beaux _Récits
+et Contes populaires_ que Tolstoï publia quelques années plus tard[207].
+
+Œuvre unique dans l'art moderne. Œuvre plus haute que l'art: qui
+songe, en la lisant, à la littérature? L'esprit de l'Évangile, le chaste
+amour de tous les hommes frères, s'unit à la bonhomie souriante de la
+sagesse populaire. Simplicité, limpidité, bonté de cœur
+ineffable,--et cette lueur surnaturelle qui, si naturellement, baigne le
+tableau par moments! Elle enveloppe d'une auréole la figure centrale, le
+vieillard Elysée[208], ou plane dans l'échoppe du cordonnier
+Martin,--celui qui, par sa lucarne au ras du sol, voit passer les pieds
+des gens et à qui le Seigneur fait visite, sous la figure des pauvres
+qu'a secourus le bon savetier[209]. Souvent se mêle, en ces récits, aux
+paraboles évangéliques, je ne sais quel parfum de légendes orientales,
+de ces _Mille et une Nuits_, que Tolstoï aimait depuis l'enfance[210].
+Parfois aussi, la lueur fantastique se fait sinistre et donne au conte
+une grandeur effrayante. Tel _le Moujik Pakhom_[211], l'homme qui se tue
+à acquérir beaucoup de terre, toute la terre dont il fera le tour, en
+marchant pendant une journée. Et il meurt en arrivant.
+
+ _Sur la colline, le starschina, assis par terre, le regardait
+ courir, et il s'esclafait, se tenant le ventre à deux mains. Et
+ Pakhom tomba._
+
+ --«_Ah! Bravo, mon gaillard, tu as acquis beaucoup de terre._»
+
+ _Le starschina se leva, jeta au domestique de Pakhom une pioche_:
+
+ --«_Voilà, enterre-le._»
+
+ _Le domestique resta seul. Il creusa à Pakhom une fosse, juste de
+ la longueur des pieds à la tête: trois archines,--et il l'enterra._
+
+Presque tous ces contes renferment sous leur poétique enveloppe la même
+morale évangélique de renoncement et de pardon:
+
+ _Ne te venge pas de qui t'offense_[212].
+
+ _Ne résiste pas à qui te fait du mal_[213].
+
+ _C'est à moi qu'appartient la vengeance, dit le Seigneur_[214].
+
+Et partout et toujours, pour conclusion, l'amour. Tolstoï, qui voulait
+fonder un art pour tous les hommes, a atteint du premier coup à
+l'universalité. L'œuvre a eu, dans le monde entier, un succès qui ne
+peut cesser: car elle est épurée de tous les éléments périssables de
+l'art; il n'y a plus rien là que d'éternel.
+
+ * * * * *
+
+_La Puissance des Ténèbres_ ne s'élève pas à cette auguste simplicité de
+cœur; elle n'y prétend point: c'est l'autre tranchant du glaive. D'un
+côté, le rêve de l'amour divin. De l'autre, l'atroce réalité. On peut
+voir, en lisant ce drame, si la foi de Tolstoï et son amour du peuple
+étaient jamais capables de lui faire idéaliser le peuple et trahir la
+vérité!
+
+Tolstoï, si gauche dans la plupart de ses essais dramatiques[215],
+atteint ici à la maîtrise. Les caractères et l'action sont posés avec
+aisance: le bellâtre Nikita, la passion emportée et sensuelle d'Anissia,
+la bonhomie cynique de la vieille Matrena, qui couve maternellement
+l'adultère de son fils, et la sainteté du vieux Akim à la langue
+bègue,--Dieu vivant dans un corps ridicule.--Puis, c'est la chute de
+Nikita, faible et sans méchanceté, mais englué dans le péché, roulant
+au fond du crime, malgré ses efforts pour se retenir sur la pente; sa
+mère et sa femme l'entraînent...
+
+ _Les moujiks ne valent pas cher. Mais les babas! Des fauves! Elles
+ n'ont peur de rien... Vous autres sœurs, vous êtes des millions
+ de Russes, et vous êtes toutes aveugles comme des taupes, vous ne
+ savez rien, vous ne savez rien!... Le moujik, lui au moins, il peut
+ apprendre quelque chose, au cabaret, ou qui sait? en prison ou à la
+ caserne; mais la baba,... quoi? Elle n'a rien vu, rien entendu.
+ Telle elle a grandi, telle elle meurt... Elles sont comme des
+ petits chiens aveugles, qui vont courant et heurtant de la tête
+ contre les ordures. Elles ne savent que leurs sottes chansons:
+ «Ho-ho! Ho-ho!»... Eh quoi! Ho-ho?... Elles ne savent pas[216]._
+
+Ensuite, la scène terrible du meurtre de l'enfant nouveau-né. Nikita ne
+veut pas tuer. Anissia, qui pour lui a assassiné son mari, et dont les
+nerfs sont depuis torturés par son crime, devient féroce, folle, menace
+de le livrer; elle crie:
+
+ _Au moins, je ne serai plus seule. Il sera aussi un assassin. Qu'il
+ sache ce que c'est!_
+
+Nikita écrase l'enfant, entre deux planches. Au milieu de son crime, il
+s'enfuit, épouvanté, il menace de tuer Anissia et sa mère, il sanglote,
+il supplie:
+
+ _Ma petite mère, je n'en peux plus!_
+
+Il croit entendre crier l'enfant écrasé.
+
+ _Où me sauver?..._
+
+C'est une scène de Shakespeare.--Moins sauvage et plus poignante encore
+la variante de l'acte IV, le dialogue de la petite fille et du vieux
+domestique, qui, seuls dans la maison, la nuit, entendent, devinent le
+crime qui s'accomplit au dehors.
+
+Enfin, l'expiation volontaire. Nikita, accompagné de son père, le vieux
+Akim, entre, déchaussé, au milieu d'une noce. Il s'agenouille, il
+demande pardon à tous, il s'accuse de tous les crimes. Le vieux Akim
+l'encourage, le regarde avec un sourire de douleur extatique:
+
+ _Dieu! oh! le voilà, Dieu!_
+
+Ce qui donne au drame une saveur d'art spéciale, c'est sa langue
+paysanne.
+
+«J'ai dépouillé mes calepins de notes pour écrire _la Puissance des
+Ténèbres_», disait Tolstoï à M. Paul Boyer.
+
+Ces images imprévues, jaillies de l'âme lyrique et railleuse du peuple
+russe, ont une verve et une vigueur auprès desquelles toutes les images
+littéraires semblent pâles. Tolstoï s'en délecte; on sent que l'artiste
+s'amuse, en écrivant son drame, à noter ces expressions et ces pensées,
+dont le comique ne lui échappe point[217], tandis que l'apôtre se désole
+des ténèbres de l'âme.
+
+ * * * * *
+
+Tout en observant le peuple et en laissant tomber dans sa nuit un rayon
+de la lumière d'en haut, Tolstoï consacrait à la nuit plus sombre encore
+des classes riches et bourgeoises deux romans tragiques. On sent que la
+forme du théâtre domine, à cette époque, sa pensée artistique. _La Mort
+d'Ivan Iliitch_ et _la Sonate à Kreutzer_ sont toutes deux de vrais
+drames intérieurs, resserrés, concentrés; et dans _la Sonate_ c'est le
+héros du drame qui le raconte lui-même.
+
+_La Mort d'Ivan Iliitch_ (1884-86) est une des œuvres russes qui ont
+le plus remué le public français. Je notais, au début de cette étude,
+comment j'avais été le témoin du saisissement causé par ces pages à des
+lecteurs bourgeois de la province française, qui semblaient indifférents
+à l'art. C'est que l'œuvre met en scène, avec une vérité troublante,
+un type de ces hommes moyens, fonctionnaires consciencieux, vides de
+religion, d'idéal, et presque de pensée, qui s'absorbent dans leurs
+fonctions, dans leur vie machinale, jusqu'à l'heure de la mort, où ils
+s'aperçoivent avec effroi qu'ils n'ont pas vécu. Ivan Iliitch est le
+représentant de cette bourgeoisie européenne de 1880, qui lit Zola, va
+entendre Sarah Bernhardt, et, sans avoir aucune foi, n'est même pas
+irréligieuse: car elle ne se donne la peine ni de croire ni de ne pas
+croire,--elle n'y pense jamais.
+
+Par la violence du réquisitoire, tour à tour âpre et presque bouffon,
+contre le monde et surtout contre le mariage, _la Mort d'Ivan Iliitch_
+ouvre une série d'œuvres nouvelles; elle annonce les peintures plus
+farouches encore de _la Sonate à Kreutzer_ et de _Résurrection_. Vide
+lamentable et risible de cette vie (comme il y en a des milliers, des
+milliers), avec ses ambitions grotesques, ses pauvres satisfactions
+d'amour-propre, qui ne font guère plaisir,--«toujours plus que de passer
+la soirée en tête-à-tête avec sa femme»,--les déboires de carrière, les
+passe-droits qui aigrissent, le vrai bonheur: le whist. Et cette vie
+ridicule est perdue pour une cause plus ridicule encore, en tombant
+d'une échelle, un jour qu'Ivan a voulu accrocher un rideau à la fenêtre
+du salon. Mensonge de la vie. Mensonge de la maladie. Mensonge du
+médecin bien portant, qui ne pense qu'à lui-même. Mensonge de la
+famille, que la maladie dégoûte. Mensonge de la femme, qui affecte le
+dévouement et calcule comment elle vivra, lorsque le mari sera mort.
+Universel mensonge, auquel s'oppose, seule, la vérité d'un domestique
+compatissant, qui ne cherche pas à cacher au mourant son état et l'aide
+fraternellement. Ivan Iliitch, «plein d'une pitié infinie pour
+lui-même», pleure son isolement et l'égoïsme des hommes; il souffre
+horriblement, jusqu'au jour où il s'aperçoit que sa vie passée a été un
+mensonge, et que ce mensonge, il peut le réparer. Aussitôt, tout
+s'éclaire,--une heure avant sa mort. Il ne pense plus à lui, il pense
+aux siens, il s'apitoie sur eux; il _doit_ mourir et les débarrasser de
+lui.
+
+ _--Où es-tu donc, douleur?--La voilà... Eh bien, tu n'as qu'à
+ persister.--Et la mort, où est-elle?...--Il ne la trouva plus. Au
+ lieu de la mort, il y avait la lumière.--«C'est fini», dit
+ quelqu'un.--Il entendit ces paroles et se les répéta.--«La mort
+ n'existe plus», se dit-il._
+
+Ce «rayon de lumière» ne se montre même plus dans _la Sonate à
+Kreutzer_[218]. C'est une œuvre féroce, lâchée contre la société,
+comme une bête blessée, qui se venge de ce qu'elle a souffert.
+N'oublions pas qu'elle est la confession d'une brute humaine, qui vient
+de tuer, et que le virus de la jalousie infecte. Tolstoï s'efface
+derrière son personnage. Et sans doute, on retrouve ses idées, montées
+de ton, dans ces invectives enragées contre l'hypocrisie générale:
+hypocrisie de l'éducation des femmes, de l'amour, du mariage--cette
+«prostitution domestique»,--du monde, de la science, des médecins,--ces
+«semeurs de crimes». Mais son héros l'entraîne à une brutalité
+d'expressions, à une violence d'images charnelles,--toutes les ardeurs
+d'un corps luxurieux,--et par réaction, toutes les fureurs de
+l'ascétisme, la peur haineuse des passions, la malédiction à la vie
+jetée par un moine du moyen âge, brûlé de sensualité. Après avoir écrit
+son livre, Tolstoï lui-même fut épouvanté:
+
+ _Je ne prévoyais pas du tout_, dit-il dans sa _Postface à la Sonate
+ à Kreutzer[219], qu'une logique rigoureuse me conduirait, en
+ écrivant cette œuvre, où je suis venu. Mes propres conclusions
+ m'ont d'abord terrifié, je voulais ne pas les croire, mais je ne le
+ pouvais pas... J'ai dû les accepter._
+
+Il devait, en effet, reprendre, sous une forme sereine, les cris
+farouches du meurtrier Posdnicheff contre l'amour et le mariage:
+
+ _Celui qui regarde la femme--surtout sa femme--avec sensualité,
+ commet déjà l'adultère avec elle._
+
+ _Quand les passions auront disparu, alors l'humanité n'aura plus de
+ raison d'être, elle aura exécuté la Loi; l'union des êtres sera
+ accomplie._
+
+Il montrera, en s'appuyant sur l'Évangile selon saint Mathieu, que
+«l'idéal chrétien n'est pas le mariage, qu'il ne peut exister de
+mariage chrétien, que le mariage, au point de vue chrétien, n'est pas un
+élément de progrès, mais de déchéance, que l'amour, ainsi que tout ce
+qui le précède et le suit, est un obstacle au véritable idéal
+humain[220]...»
+
+Mais ces idées ne s'étaient jamais formulées en lui avec cette netteté,
+avant qu'elles fussent sorties de la bouche de Posdnicheff. Comme il
+arrive souvent chez les grands créateurs, l'œuvre a entraîné
+l'auteur; l'artiste a devancé le penseur.--L'art n'y a rien perdu. Pour
+la puissance de l'effet, pour la concentration passionnée, pour le
+relief brutal des visions, pour la plénitude et la maturité de la forme,
+nulle œuvre de Tolstoï n'égale _la Sonate à Kreutzer_.
+
+Il me reste à expliquer son titre.--A vrai dire, il est faux. Il trompe
+sur l'œuvre. La musique ne joue là qu'un rôle accessoire. Supprimez
+la sonate: rien ne sera changé. Tolstoï a eu le tort de mêler deux
+questions qu'il prenait à cœur: la puissance dépravante de la musique
+et celle de l'amour. Le démon musical méritait une œuvre à part; la
+place que Tolstoï lui accorde en celle-ci est insuffisante à prouver le
+danger qu'il dénonce. Je dois m'arrêter un peu sur ce sujet: car je ne
+crois pas qu'on ait jamais compris l'attitude de Tolstoï à l'égard de
+la musique.
+
+Il s'en fallait de beaucoup qu'il ne l'aimât point. On ne craint ainsi
+que ce qu'on aime. Qu'on se souvienne de la place que tiennent les
+souvenirs musicaux dans _Enfance_ et surtout dans _Bonheur Conjugal_, où
+tout le cycle d'amour, de son printemps à son automne, se déroule entre
+les phrases de la Sonate _quasi una fantasia_ de Beethoven. Qu'on se
+souvienne aussi des symphonies merveilleuses qu'entendent chanter en eux
+Nekhludov[221] et le petit Pétia, la nuit avant sa mort[222]. Si Tolstoï
+avait appris fort médiocrement la musique[223], elle l'émouvait
+jusqu'aux larmes; et il s'y livra avec passion, à certaines époques de
+sa vie. En 1858, il fonda à Moscou une Société musicale, qui devint plus
+tard le Conservatoire de Moscou.
+
+ _Il aimait beaucoup la musique_, écrit son beau-frère S.-A. Bers.
+ _Il touchait du piano et affectionnait les maîtres classiques.
+ Souvent, avant de se mettre au travail[224], il s'asseyait au
+ piano. Probablement y trouvait-il l'inspiration. Il accompagnait
+ toujours ma sœur cadette, dont il aimait la voix. J'ai remarqué
+ que les sensations provoquées en lui par la musique étaient
+ accompagnées d'une légère pâleur du visage et d'une grimace
+ imperceptible qui, semblait-il, exprimait l'effroi[225]._
+
+C'était bien l'effroi qu'il éprouvait, au choc de ces forces inconnues
+qui ébranlaient jusqu'aux racines de son être! Dans ce monde de la
+musique, il sentait fondre sa volonté morale, sa raison, toute la
+réalité de la vie. Qu'on relise, dans le premier volume de _Guerre et
+Paix_, la scène où Nicolas Rostov, qui vient de perdre au jeu, rentre
+désespéré. Il entend sa sœur Natacha qui chante. Il oublie tout.
+
+ _Il attendait avec une fiévreuse impatience la note qui allait
+ suivre, et pendant un moment, il n'y eut plus au monde que la
+ mesure à trois temps_: Oh! mio crudele affetto!
+
+ --«_Quelle absurde existence que la nôtre, pensait-il. Le malheur,
+ l'argent, la haine, l'honneur, tout cela n'est rien... Voilà le
+ vrai!... Natacha, ma petite colombe!... Voyons si elle va atteindre
+ le_ si?... _Elle l'a atteint, Dieu merci!_»
+
+ _Et lui-même, sans s'apercevoir qu'il chantait, pour renforcer le_
+ si, _il l'accompagna à la tierce_.
+
+ --«_Oh! mon Dieu, que c'est beau! Est-ce moi qui l'ai donné? quel
+ bonheur!» pensait-il; et la vibration de cette tierce éveilla dans
+ son âme tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur.
+ Qu'étaient, à côté de cette sensation surhumaine, et sa perte au
+ jeu et sa parole donnée!... Folies! On pouvait tuer, voler, et
+ pourtant être heureux[226]._
+
+Nicolas ne tue ni ne vole, et la musique n'est pour lui qu'un trouble
+passager; mais Natacha est sur le point de s'y perdre. C'est à la suite
+d'une soirée à l'Opéra, «dans ce monde étrange, insensé de l'art, à
+mille lieues du réel, où le bien et le mal, l'extravagant et le
+raisonnable se mêlent et se confondent», qu'elle écoute la déclaration
+d'Anatole Kouraguine qui l'affole et qu'elle consent à l'enlèvement.
+
+Plus Tolstoï avance en âge, plus il a peur de la musique[227]. Un homme
+qui eut de l'influence sur lui, Auerbach, qu'il vit à Dresde en 1860,
+fortifia sans doute ses préventions. «Il parlait de la musique comme
+d'un _Pflichtloser Genuss_ (une jouissance déréglée). Selon lui, elle
+était un tournant vers la dépravation[228].»
+
+Entre tant de musiciens dépravants, pourquoi, demande M. Camille
+Bellaigue[229], avoir été choisir justement le plus pur et le plus
+chaste de tous, Beethoven?--Parce qu'il est le plus fort. Tolstoï
+l'avait aimé, et il l'aima toujours. Ses plus lointains souvenirs
+d'_Enfance_ étaient liés à la _Sonate Pathétique_; et quand Nekhludov, à
+la fin de _Résurrection_, entend jouer l'_andante_ de la _Symphonie en
+ut mineur_, il a peine à retenir ses larmes; «il s'attendrit sur
+lui-même».--Cependant, on a vu avec quelle animosité Tolstoï s'exprime
+dans _Qu'est-ce que l'Art?_[230] au sujet des «œuvres maladives du
+sourd Beethoven»; et déjà en 1876, l'acharnement avec lequel «il aimait
+à démolir Beethoven et à émettre des doutes sur son génie» avait révolté
+Tschaikovsky et refroidi l'admiration qu'il avait pour Tolstoï. _La
+Sonate à Kreutzer_ nous permet de voir au fond de cette injustice
+passionnée. Que reproche Tolstoï à Beethoven? Sa puissance. Il est comme
+Gœthe, écoutant la _Symphonie en ut mineur_, et, bouleversé par elle,
+réagissant avec colère contre le maître impérieux qui l'assujettit à sa
+volonté[231]:
+
+ _Cette musique_, dit Tolstoï, _me transporte immédiatement dans
+ l'état d'âme où se trouvait celui qui l'écrivit... La musique
+ devrait être chose d'État, comme en Chine. On ne devrait pas
+ admettre que le premier venu disposât d'un pouvoir aussi effroyable
+ d'hypnotisme... Ces choses-là_ (_le premier_ Presto _de la_
+ Sonate), _on ne devrait avoir la permission de les jouer que dans
+ certaines circonstances importantes_...
+
+Et voyez, après cette révolte, comme il cède au pouvoir de Beethoven, et
+comme ce pouvoir est, de son aveu même, ennoblissant et pur! En écoutant
+le morceau, Posdnicheff tombe dans un état indéfinissable qu'il ne peut
+analyser, mais dont la conscience le rend joyeux; la jalousie n'y a plus
+de place. La femme n'est pas moins transfigurée. Elle a, tandis qu'elle
+joue, «_une sévérité d'expression majestueuse_», puis, «_un sourire
+faible, pitoyable, bienheureux, après qu'elle a fini_».... Qu'y a-t-il,
+en tout cela, de pervers?--Il y a ceci que l'esprit est esclave et que
+la force inconnue des sons peut faire de lui ce qu'elle veut. Le
+détruire, s'il lui plaît.
+
+Cela est vrai; mais Tolstoï n'oublie qu'une chose: c'est la médiocrité
+ou l'absence de vie chez la plupart de ceux qui écoutent ou qui font de
+la musique. La musique ne saurait être dangereuse pour ceux qui ne
+sentent rien. Le spectacle de la salle de l'Opéra, pendant une
+représentation de _Salomé_, est bien fait pour rassurer sur l'immunité
+du public aux émotions les plus malsaines de l'art des sons. Il faut
+être riche de vie, comme Tolstoï, pour risquer d'en souffrir.--La
+vérité, c'est que, malgré son injustice blessante pour Beethoven,
+Tolstoï sent plus profondément sa musique que la majorité de ceux qui
+aujourd'hui l'exaltent. Lui, du moins, il connaît ces passions
+frénétiques, cette violence sauvage, qui grondent dans l'art du «_Vieux
+Sourd_», et que ne sent plus aucun des virtuoses ni des orchestres
+d'aujourd'hui. Beethoven eût été peut-être plus content de sa haine que
+de l'amour des Beethovéniens.
+
+
+
+
+Dix ans séparent _Résurrection de la Sonate à Kreutzer_[232], dix ans
+qu'absorbe de plus en plus la propagande morale. Et dix ans la séparent
+du terme auquel aspire cette vie affamée de l'éternel. _Résurrection_
+est en quelque sorte le testament artistique de Tolstoï. Elle domine
+cette fin de vie de même que _Guerre et Paix_ en couronne la maturité.
+C'est la dernière cime, la plus haute peut-être,--sinon la plus
+puissante,--le faîte invisible[233] se perd au milieu de la brume.
+Tolstoï a soixante-dix ans. Il contemple le monde, sa vie, ses erreurs
+passées, sa foi, ses colères saintes. Il les regarde d'en haut. C'est la
+même pensée que dans les œuvres précédentes, la même guerre à
+l'hypocrisie; mais l'esprit de l'artiste, comme dans _Guerre et Paix_,
+plane au-dessus de son sujet; à la sombre ironie, à l'âme tumultueuse de
+_la Sonate à Kreutzer_ et de _la Mort d'Ivan Iliitch_ il mêle une
+sérénité religieuse, détachée de ce monde qui se reflète en lui,
+exactement. On dirait, par instants, d'un Gœthe chrétien.
+
+Tous les caractères d'art que nous avons notés dans les œuvres de la
+dernière période se retrouvent ici, et surtout la concentration du
+récit, plus frappante en un long roman qu'en de courtes nouvelles.
+L'œuvre est une, très différente en cela de _Guerre et Paix_ et
+d'_Anna Karénine_. Presque pas de digressions épisodiques. Une seule
+action, suivie avec ténacité, et fouillée dans tous ses détails. Même
+vigueur de portraits, peints en pleine pâte, que dans _la Sonate_. Une
+observation de plus en plus lucide, robuste, impitoyablement réaliste,
+qui voit l'animal dans l'homme,--«la terrible persistance de la bête
+dans l'homme, plus terrible, quand cette animalité n'est pas à
+découvert, quand elle se cache sous des dehors soi-disant
+poétiques[234]». Ces conversations de salon, qui ont simplement pour
+objet de satisfaire un besoin physique: «le besoin d'activer la
+digestion, en remuant les muscles de la langue et du gosier[235]». Une
+vision crue des êtres qui n'épargne personne, ni la jolie Korchaguine,
+«avec les os de ses coudes saillants, la largeur de son ongle du pouce»,
+et son décolletage qui inspire à Nekhludov «honte et dégoût, dégoût et
+honte»,--ni l'héroïne, la Maslova, dont rien n'est dissimulé de la
+dégradation, son usure précoce, son expression vicieuse et basse, son
+sourire provocant, son odeur d'eau-de-vie, son visage rouge et enflammé.
+Une brutalité de détails naturalistes: la femme qui cause, accroupie sur
+le cuveau aux ordures. L'imagination poétique, la jeunesse se sont
+évanouies, sauf dans les souvenirs du premier amour, dont la musique
+bourdonne en nous avec une intensité hallucinante, la chaste nuit du
+Samedi Saint, et la nuit de Pâques, le dégel, le brouillard blanc si
+épais «qu'à cinq pas de la maison, l'on ne voyait rien qu'une masse
+sombre d'où jaillissait la lueur rouge d'une lampe», le chant des coqs
+dans la nuit, la rivière glacée qui craque, ronfle, s'éboule et résonne
+comme un verre qui se brise, et le jeune homme qui, du dehors, regarde
+à travers la vitre la jeune fille qui ne le voit pas, assise près de la
+table, à la lueur tremblante de la petite lampe,--Katucha pensive, qui
+sourit et qui rêve.
+
+Le lyrisme de l'auteur tient peu de place. Son art a pris un tour plus
+impersonnel, plus dégagé de sa propre vie. Tolstoï a fait effort pour
+renouveler le champ de son observation. Le monde criminel et le monde
+révolutionnaire, qu'il étudie ici, lui étaient étrangers[236]; il n'y
+pénètre que par un effort de sympathie volontaire; il convient même
+qu'avant de les regarder de près, les révolutionnaires lui inspiraient
+une invincible aversion[237]. D'autant plus admirable est son
+observation véridique, ce miroir sans défauts. Quelle abondance de types
+et de détails précis! Et comme tout est vu, bassesses et vertus, sans
+dureté, sans faiblesse, avec une calme intelligence et une pitié
+fraternelle!... Lamentable tableau des femmes dans la prison! Elles sont
+impitoyables entre elles; mais l'artiste est le bon Dieu: il voit, dans
+le cœur de chacune, la détresse sous l'abjection, et sous le masque
+d'effronterie le visage qui pleure. La pure et pâle lueur, qui peu à peu
+s'annonce dans l'âme vicieuse de la Maslova et l'illumine à la fin d'une
+flamme de sacrifice, prend la beauté émouvante d'un de ces rayons de
+soleil qui transfigurent une humble scène de Rembrandt. Nulle sévérité,
+même pour les bourreaux. «_Pardonnez-leur, Seigneur, ils ne savent ce
+qu'ils font_»... Le pire est que, souvent, ils savent ce qu'ils font,
+ils en ont le remords, et ne peuvent point ne pas le faire. Il se dégage
+du livre le sentiment de l'écrasante fatalité qui pèse sur ceux qui
+souffrent, comme sur ceux qui font souffrir,--ce directeur de prison,
+plein de bonté naturelle, las de sa vie de geôlier, autant que des
+exercices de piano de sa fille chétive et blême, aux yeux cernés, qui
+massacre inlassablement une rapsodie de Liszt;--ce général gouverneur
+d'une ville sibérienne, intelligent et bon, qui, pour échapper à
+l'insoluble conflit entre le bien qu'il veut faire et le mal qu'il est
+forcé de faire, s'alcoolise depuis trente-cinq ans, assez maître de lui
+toutefois pour garder de la tenue, même lorsqu'il est ivre;--et la
+tendresse familiale qui règne chez ces gens, que leur métier rend sans
+entrailles à l'égard des autres.
+
+Le seul des caractères qui n'ait point une vérité objective, est celui
+du héros, Nekhludov, parce que Tolstoï lui a prêté ses idées propres.
+C'était déjà le défaut--ou le danger--de plusieurs des types les plus
+célèbres de _Guerre et Paix_ ou d'_Anna Karénine_: le prince André,
+Pierre Besoukhov, Levine, etc. Mais il était moins grave alors: car les
+personnages se trouvaient, par leur situation et leur âge, plus près de
+l'état d'esprit de Tolstoï. Au lieu qu'ici, l'auteur loge dans le corps
+d'un viveur de trente-cinq ans son âme désincarnée de vieillard de
+soixante-dix ans. Je ne dis point que la crise morale d'un Nekhludov ne
+puisse être vraie, ni même qu'elle ne puisse se produire avec cette
+soudaineté[238]. Mais rien, dans le tempérament, dans le caractère, dans
+la vie antérieure du personnage, tel que Tolstoï le représente,
+n'annonçait ni n'explique cette crise; et quand elle est commencée rien
+ne l'interrompt plus. Sans doute, Tolstoï a marqué avec profondeur
+l'alliage impur qui est d'abord mêlé aux pensées de sacrifice; les
+larmes d'attendrissement et d'admiration pour soi, puis plus tard
+l'épouvante et la répugnance qui saisissent Nekhludov, en face de la
+réalité. Mais jamais sa résolution ne fléchit. Cette crise n'a aucun
+rapport avec des crises antérieures, violentes mais momentanées[239].
+Rien ne peut plus arrêter cet homme faible et indécis. Ce prince,
+riche, considéré, très sensible aux satisfactions du monde, sur le point
+d'épouser une jolie fille qui l'aime et qui ne lui déplaît point, décide
+brusquement de tout abandonner, richesse, monde, situation sociale, et
+d'épouser une prostituée, afin de réparer une faute ancienne; et son
+exaltation se soutient, sans fléchir, pendant des mois; elle résiste à
+toutes les épreuves, même à la nouvelle que celle dont il veut faire sa
+femme continue sa vie de débauche[240].--Il y a là une sainteté, dont la
+psychologie d'un Dostoievsky nous eût montré la source dans les obscures
+profondeurs de la conscience et jusque dans l'organisme de ses héros.
+Mais Nekhludov n'a rien d'un héros de Dostoievsky. Il est le type de
+l'homme moyen, médiocre et sain, qui est le héros habituel de Tolstoï.
+En vérité, l'on sent trop la juxtaposition d'un personnage très
+réaliste[241] avec une crise morale qui appartient à un autre homme;--et
+cet autre, c'est le vieillard Tolstoï.
+
+La même impression de dualité d'éléments se retrouve, à la fin du livre,
+où se juxtapose à une troisième partie d'observation strictement
+réaliste une conclusion évangélique qui n'est pas nécessaire--acte de
+foi personnel, qui ne sort pas logiquement de la vie observée. Ce
+n'était pas la première fois que la religion de Tolstoï s'ajoutait à son
+réalisme; mais, dans les œuvres passées, les deux éléments sont mieux
+fondus. Ici, ils coexistent, ils ne se mêlent point; et le contraste
+frappe d'autant plus que la foi de Tolstoï se passe davantage de toute
+preuve, et que son réalisme se fait de jour en jour plus libre et plus
+aiguisé. Il y a là trace, non de fatigue, mais d'âge,--une certaine
+raideur dans les articulations. La conclusion religieuse n'est pas le
+développement organique de l'œuvre. C'est un _Deus ex machinâ_.... Et
+je suis convaincu que, tout au fond de Tolstoï, en dépit de ses
+affirmations, la fusion n'était point parfaite entre ses natures
+diverses: sa vérité d'artiste et sa vérité de croyant.
+
+Mais si _Résurrection_ n'a pas l'harmonieuse plénitude des œuvres de
+la jeunesse, si je lui préfère, pour ma part, _Guerre et Paix_, elle
+n'en est pas moins un des plus beaux poèmes de compassion humaine,--le
+plus véridique peut-être. Plus qu'au travers de toute autre, j'aperçois
+dans cette œuvre les yeux clairs de Tolstoï, les yeux gris-pâle qui
+pénètrent, «ce regard qui va droit à l'âme[242]», et dans chaque âme
+voit Dieu.
+
+
+
+
+Tolstoï ne renonça jamais à l'art. Un grand artiste ne peut, même s'il
+le veut, abdiquer sa raison de vivre. Il peut, pour des causes
+religieuses, renoncer à publier; il ne le peut, à écrire. Jamais Tolstoï
+n'interrompit sa création artistique. M. Paul Boyer, qui l'a vu à
+Iasnaïa Poliana, dans ces dernières années, dit qu'il menait de front
+les œuvres d'évangélisation ou de polémique et les œuvres
+d'imagination; il se délassait des unes par les autres. Quand il avait
+terminé quelque traité social, quelque _Appel aux Dirigeants_ ou _aux
+Dirigés_, il s'accordait le droit de reprendre une des belles histoires
+qu'il se contait à lui-même,--tel son _Hadji-Mourad_, une épopée
+militaire, qui chantait un épisode des guerres du Caucase et de la
+résistance des montagnards sous Schamyl[243]. L'art était resté son
+délassement, son plaisir. Mais il eût regardé comme une vanité d'en
+faire parade[244]. A part son _Cycle de lectures pour tous les jours de
+l'année_ (1904-5)[245], où il rassembla les _Pensées de divers écrivains
+sur la vérité et la vie_--véritable Anthologie de la sagesse poétique du
+monde, depuis les Livres Saints d'Orient jusqu'aux artistes
+contemporains,--presque toutes ses œuvres proprement artistiques, à
+partir de 1900, sont restées manuscrites[246].
+
+En revanche, il jetait hardiment, ardemment, ses écrits polémiques et
+mystiques dans la bataille sociale. De 1900 à 1910, elle absorbe le
+meilleur de ses forces. La Russie traversait une crise formidable, où
+l'empire des tsars parut un moment craquer sur ses bases et déjà près de
+s'effondrer. La guerre russo-japonaise, la débâcle qui suivit,
+l'agitation révolutionnaire, les mutineries de l'armée et de la flotte,
+les massacres, les troubles agraires semblaient marquer «la fin d'un
+monde»,--comme dit le titre d'un ouvrage de Tolstoï.--Le sommet de la
+crise fut atteint entre 1904 et 1905. Tolstoï publia, dans ces années,
+une série d'œuvres retentissantes: _Guerre et Révolution_[247], _le
+Grand Crime_, _la Fin d'un Monde_.[248] Durant cette dernière période de
+dix ans, il occupe une situation unique, non seulement en Russie, mais
+dans l'univers. Il est seul, étranger à tous les partis, à toutes les
+patries, rejeté de son Église qui l'a excommunié[249]. La logique de sa
+raison, l'intransigeance de sa foi, l'ont «acculé à ce dilemme: se
+séparer des autres hommes, ou de la vérité.» Il s'est souvenu du dicton
+russe: «Un vieux qui ment, c'est un riche qui vole»; et il s'est séparé
+des hommes, pour dire la vérité. Il la dit tout entière à tous. Le vieux
+chasseur de mensonges continue de traquer infatigablement toutes les
+superstitions religieuses ou sociales, tous les fétiches. Il n'en a pas
+seulement aux anciens pouvoirs malfaisants, à l'Église persécutrice, à
+l'autocratie tsarienne. Peut-être même s'apaise-t-il un peu à leur
+égard, maintenant que tout le monde leur jette la pierre. On les
+connaît, elles ne sont plus si redoutables! Et après tout, elles font
+leur métier, elles ne trompent pas. La lettre de Tolstoï au tsar Nicolas
+II[250] est, dans sa vérité sans ménagements pour le souverain, pleine
+de douceur pour l'homme, qu'il appelle son «cher frère», qu'il prie de
+«lui pardonner s'il l'a chagriné sans le vouloir»; et il signe: «Votre
+frère qui vous souhaite le véritable bonheur».
+
+Mais ce que Tolstoï pardonne le moins, ce qu'il dénonce avec virulence,
+ce sont les nouveaux mensonges, car les anciens sont percés à jour. Ce
+n'est pas le despotisme, c'est l'illusion de la liberté. Et l'on ne sait
+ce qu'il hait le plus, parmi les sectateurs de nouvelles idoles, des
+socialistes ou des «libéraux».
+
+Il avait pour les libéraux une antipathie de longue date. Tout de suite,
+il l'avait ressentie, quand, officier de Sébastopol, il s'était trouvé
+dans le cénacle des gens de lettres de Pétersbourg. Ç'avait été une des
+causes de son malentendu avec Tourgueniev. L'aristocrate orgueilleux,
+l'homme d'antique race, ne pouvait supporter ces intellectuels et leur
+prétention de faire, bon gré, mal gré, le bonheur de la nation, en lui
+imposant leurs utopies. Très Russe, de vieille souche[251], il avait
+une méfiance pour les nouveautés libérales, pour ces idées
+constitutionnelles qui venaient d'Occident; et ses deux voyages en
+Europe ne firent que fortifier ses préventions. Au retour du premier
+voyage, il écrit:
+
+ _Éviter l'ambition du libéralisme[252]._
+
+Au retour du second, il note que «la société privilégiée» n'a aucunement
+le droit d'élever à sa manière le peuple qui lui est étranger[253]....
+
+Dans _Anna Karénine_, il expose largement son dédain pour les libéraux.
+Levine refuse de s'associer à l'œuvre des institutions provinciales
+pour instruire le peuple et aux innovations à l'ordre du jour. Le
+tableau des élections à l'assemblée provinciale des seigneurs montre le
+marché de dupe que fait un pays, en substituant à son ancienne
+administration conservatrice une administration libérale. Rien de
+changé, mais un mensonge de plus et qui n'a point l'excuse ou la
+consécration des siècles.
+
+«Nous ne valons peut-être pas grand'chose, dit le représentant de
+l'ancien régime, mais nous n'en avons pas moins duré mille ans.»
+
+Et Tolstoï s'indigne contre l'abus que les libéraux font du mot:
+«_Peuple, Volonté du peuple..._» Eh! que savent-ils du peuple? Qu'est-ce
+que le peuple?
+
+C'est surtout à l'époque où le mouvement libéral semble sur le point de
+réussir et fait convoquer la première Douma, que Tolstoï exprime
+violemment sa désapprobation des idées constitutionnelles.
+
+ _En ces derniers temps, la déformation du christianisme a donné
+ lieu à une nouvelle supercherie, qui a mieux enfoncé nos peuples
+ dans leur servilité. A l'aide d'un système complexe d'élections
+ parlementaires, il leur fut suggéré qu'en élisant leurs
+ représentants directement, ils participaient au gouvernement, et
+ qu'en leur obéissant, ils obéissaient à leur propre volonté, ils
+ étaient libres. C'est une fourberie. Le peuple ne peut exprimer sa
+ volonté, même avec le suffrage universel: 1º parce qu'une pareille
+ volonté collective d'une nation de plusieurs millions d'habitants
+ ne peut exister; 2º parce que, même si elle existait, la majorité
+ des voix ne serait pas son expression. Sans insister sur ce fait
+ que les élus légifèrent et administrent, non pour le bien général,
+ mais pour se maintenir au pouvoir,--sans appuyer sur le fait de la
+ dépravation du peuple due à la pression et à la corruption
+ électorale,--ce mensonge est particulièrement funeste, en raison de
+ l'esclavage présomptueux où tombent ceux qui s'y soumettent... Ces
+ hommes libres rappellent les prisonniers qui s'imaginent jouir de
+ la liberté, lorsqu'ils ont le droit d'élire ceux parmi leurs
+ geôliers qui sont chargés de la police intérieure de la prison...
+ Un membre d'un État despotique peut être entièrement libre, même
+ parmi les plus cruelles violences. Mais un membre d'un État
+ constitutionnel est toujours esclave, car il reconnaît la légalité
+ des violences commises contre lui... Et voici qu'on voudrait amener
+ le peuple russe au même état d'esclavage constitutionnel que les
+ autres peuples européens[254]!..._
+
+Dans son éloignement du libéralisme, c'est le dédain qui domine.
+Vis-à-vis du socialisme, c'est--ou plutôt ce serait--la haine, si
+Tolstoï ne se défendait de haïr quoi que ce fût. Il le déteste
+doublement, parce que le socialisme amalgame en lui deux mensonges:
+celui de la liberté et celui de la science. Ne se prétend-il pas fondé
+sur je ne sais quelle science économique, dont les lois absolues
+régentent le progrès du monde!
+
+Tolstoï est très sévère pour la science. Il a des pages d'une ironie
+terrible sur cette superstition moderne et «ces futiles problèmes:
+origine des espèces, analyse spectrale, nature du radium, théorie des
+nombres, animaux fossiles et autres sornettes, auxquelles on attribue
+aujourd'hui la même importance qu'on attribuait, au moyen âge, à
+l'Immaculée Conception ou à la Dualité de la Substance».--Il raille «ces
+servants de la science, qui, de même que les servants de l'Église, se
+persuadent et persuadent aux autres qu'ils sauvent l'humanité, qui, de
+même que l'Église, croient en leur infaillibilité, ne sont jamais
+d'accord entre eux, se divisent en chapelles, et qui, de même que
+l'Église, sont la cause principale de la grossièreté, de l'ignorance
+morale, du retard que met l'homme à s'affranchir du mal dont il souffre:
+car ils ont rejeté la seule chose qui pouvait unir l'humanité: la
+conscience religieuse[255].»
+
+Mais son inquiétude redouble et son indignation éclate, quand il voit
+cette arme dangereuse du nouveau fanatisme dans les mains de ceux qui
+prétendent régénérer l'humanité. Tout révolutionnaire l'attriste, quand
+il recourt à la violence. Mais le révolutionnaire intellectuel et
+théoricien lui fait horreur: c'est un pédant meurtrier, une âme
+orgueilleuse et sèche, qui n'aime pas les hommes, qui n'aime que ses
+idées[256].
+
+De basses idées, d'ailleurs.
+
+ _Le socialisme a pour but la satisfaction des besoins les plus bas
+ de l'homme: son bien-être matériel. Et ce but même, il est
+ impuissant à l'atteindre par les moyens qu'il préconise[257]._
+
+Au fond il est sans amour. Il n'a que de la haine pour les oppresseurs
+et «une envie noire pour la vie douce et rassasiée des riches: une
+avidité de mouches qui se rassemblent autour des déjections[258]». Quand
+le socialisme aura vaincu, l'aspect du monde sera terrible. La horde
+européenne se ruera sur les peuples faibles et sauvages avec une force
+redoublée, et elle en fera des esclaves, afin que les anciens
+prolétaires de l'Europe puissent tout à leur aise se dépraver par le
+luxe oisif, comme les Romains[259].
+
+Heureusement que la meilleure force du socialisme se dépense en
+fumées,--en discours, comme ceux de Jaurès....
+
+ _Quel admirable orateur! Il y a de tout dans ses discours,--et il
+ n'y a rien... Le socialisme, c'est un peu comme notre orthodoxie
+ russe: vous le pressez, vous le poussez dans ses derniers
+ retranchements, vous croyez l'avoir saisi, et brusquement il se
+ retourne et vous dit: «Mais non! je ne suis pas celui que vous
+ croyez, je suis autre.» Et il vous glisse dans la main... Patience!
+ Laissons faire le temps. Il en sera des théories socialistes comme
+ des modes de femmes, qui très rapidement passent du salon à
+ l'antichambre[260]._
+
+Si Tolstoï fait ainsi la guerre aux libéraux et aux socialistes, ce
+n'est pas, tant s'en faut, pour laisser le champ libre à l'autocratie;
+c'est au contraire pour que la bataille se livre dans toute son ampleur
+entre le vieux monde et le monde nouveau, après qu'on aura éliminé de
+l'armée les éléments troubles et dangereux. Car lui aussi, il croit dans
+la Révolution. Mais sa Révolution a une bien autre envergure que celle
+des révolutionnaires: c'est celle d'un croyant mystique du moyen âge,
+qui attend pour le lendemain le règne du Saint-Esprit:
+
+ _Je crois qu'à cette heure précise commence la grande révolution,
+ qui se prépare depuis deux mille ans dans le monde chrétien,--la
+ révolution qui substituera au christianisme corrompu et au régime
+ de domination qui en découle le véritable christianisme, base de
+ l'égalité entre les hommes et de la vraie liberté, à laquelle
+ aspirent tous les êtres doués de raison[261]._
+
+Et quelle heure choisit-il, le voyant prophétique, pour annoncer la
+nouvelle ère de bonheur et d'amour? L'heure la plus sombre de la Russie,
+l'heure des désastres et des hontes. Pouvoir superbe de la foi
+créatrice! Tout est lumière autour d'elle,--jusqu'à la nuit. Tolstoï
+aperçoit dans la mort les signes du renouvellement,--dans les calamités
+de la guerre de Mandchourie, dans la débâcle des armées russes, dans
+l'affreuse anarchie et la sanglante lutte de classes. Sa logique de rêve
+tire de la victoire du Japon cette conclusion étonnante que la Russie
+doit se désintéresser de toute guerre: car les peuples non chrétiens
+auront toujours l'avantage, à la guerre, sur les peuples chrétiens «qui
+ont franchi la phase de soumission servile».--Est-ce abdication pour son
+peuple?--Non, c'est orgueil suprême. La Russie doit se désintéresser de
+toute guerre, parce qu'elle doit accomplir «_la grande révolution_».
+
+Et voici que l'Évangéliste de Iasnaïa Poliana, ennemi de la violence,
+prophétise, sans s'en douter, la Révolution Communiste[262]!
+
+ _La Révolution de 1905, qui affranchira les hommes de l'oppression
+ brutale, doit commencer en Russie.--Elle commence._
+
+Pourquoi la Russie doit-elle jouer ce rôle de peuple élu?--Parce que la
+révolution nouvelle doit avant tout réparer «_le grand Crime_», la
+monopolisation du sol au profit de quelques milliers de riches,
+l'esclavage de millions d'hommes, le plus cruel des esclavages[263]. Et
+parce que nul peuple n'a conscience de cette iniquité autant que le
+peuple russe[264].
+
+Mais surtout parce que le peuple russe est, de tous les peuples, le plus
+pénétré du vrai christianisme, et que la révolution qui vient doit
+réaliser, au nom du Christ, la loi d'union et d'amour. Or cette loi
+d'amour ne peut s'accomplir, si elle ne s'appuie sur la loi de
+non-résistance au mal[265]. Et cette non-résistance est, a toujours été
+un trait essentiel du peuple russe.
+
+ _Le peuple russe a toujours observé à l'égard du pouvoir une tout
+ autre attitude que les autres pays européens. Jamais il n'est entré
+ en lutte contre le pouvoir; jamais surtout il n'y a participé, et
+ par conséquent il n'a pu en être souillé. Il l'a considéré comme un
+ mal qu'il faut éviter. Une antique légende représente les Russes
+ faisant appel aux Variagues, pour venir les gouverner. La majorité
+ des Russes a toujours mieux aimé supporter les actes de violence
+ que d'y répondre ou d'y tremper. Elle s'est donc toujours
+ soumise..._
+
+Soumission volontaire, qui n'a aucun rapport avec l'obéissance
+servile[266].
+
+ _Le vrai chrétien peut se soumettre, il lui est même impossible de
+ ne pas se soumettre sans lutte à toute violence; mais il ne
+ saurait y obéir, c'est-à-dire en reconnaître la légitimité[267]._
+
+Au moment où Tolstoï écrivait ces lignes, il était sous l'émotion d'un
+des plus tragiques exemples de cette non-résistance héroïque d'un
+peuple,--la sanglante manifestation du 22 janvier 1905, à
+Saint-Pétersbourg, où une foule désarmée, conduite par le pope Gapone,
+se laissa fusiller, sans un cri de haine, sans un geste pour se
+défendre.
+
+Depuis longtemps en Russie, les vieux croyants, qu'on nommait les
+_sectateurs_, pratiquaient opiniâtrément, malgré les persécutions, la
+non-obéissance à l'État et refusaient de reconnaître la légitimité du
+pouvoir[268]. Après les désastres de la guerre russo-japonaise, cet état
+d'esprit n'eut pas de peine à se propager dans le peuple des campagnes.
+Les refus de service militaire se multiplièrent; et plus ils furent
+cruellement réprimés, plus la révolte grossit au fond des
+cœurs.--D'autre part, des provinces, des races entières, sans
+connaître Tolstoï, avaient donné l'exemple du refus absolu et passif
+d'obéissance à l'État: les Doukhobors du Caucase, dès 1898, les
+Géorgiens de la Gourie, vers 1905. Tolstoï agit beaucoup moins sur ces
+mouvements qu'ils n'agirent sur lui; et l'intérêt de ses écrits est
+justement qu'en dépit de ce qu'ont prétendu les écrivains du parti de la
+révolution, comme Gorki[269], il fut la voix du vieux peuple russe.
+
+L'attitude qu'il garda, vis-à-vis des hommes qui mettaient en pratique,
+au péril de leur vie, les principes qu'il professait[270], fut très
+modeste et très digne. Pas plus avec les Doukhobors et les Gouriens
+qu'avec les soldats réfractaires, il ne se pose en maître qui enseigne.
+
+ _Celui qui ne supporte aucune épreuve ne peut rien apprendre à
+ celui qui en supporte[271]._
+
+Il implore «le pardon de tous ceux que ses paroles et ses écrits ont pu
+conduire aux souffrances[272]». Jamais il n'engage personne à refuser le
+service militaire. C'est à chacun de se décider soi-même. S'il a affaire
+à quelqu'un qui hésite, «il lui conseille toujours d'entrer au service
+et de ne pas refuser l'obéissance, tant que ce ne lui sera pas
+moralement impossible». Car, si l'on hésite, c'est que l'on n'est pas
+mûr; et «mieux vaut qu'il y ait un soldat de plus qu'un hypocrite ou un
+renégat, ce qui est le cas avec ceux qui entreprennent des œuvres
+au-dessus de leurs forces[273]». Il se défie de la résolution du
+réfractaire Gontcharenko. Il craint «que ce jeune homme n'ait été
+entraîné par l'amour-propre et par la gloriole, non par l'amour de
+Dieu[274]». Aux Doukhobors, il écrit de ne pas persister dans leur refus
+d'obéissance, par orgueil et par respect humain, mais, «s'ils en sont
+capables, de délivrer des souffrances leurs faibles femmes et leurs
+enfants. Personne ne les condamnera pour cela». Ils ne doivent
+s'obstiner «que si l'esprit du Christ est ancré en eux, parce qu'alors
+ils seront heureux de souffrir[275]». En tout cas, il prie ceux qui se
+font persécuter «de ne rompre, à aucun prix, leurs rapports affectueux
+avec ceux qui les persécutent[276]». Il faut aimer Hérode, comme il
+l'écrit, dans une belle lettre à un ami:
+
+ _Vous dites: «On ne peut aimer Hérode».--Je l'ignore, mais je sens,
+ et vous aussi, qu'il faut l'aimer. Je sais, et vous aussi, que si
+ je ne l'aime pas, je souffre, qu'il n'y a pas en moi la vie[277]._
+
+Divine pureté, ardeur inlassable de cet amour, qui finit par ne plus se
+contenter des paroles mêmes de l'Évangile: «_Aime ton prochain comme
+toi-même_», parce qu'il y trouve encore un relent d'égoïsme[278]!
+
+Amour trop vaste, au gré de certains, et si dégagé de tout égoïsme
+humain qu'il se dilue dans le vide!--Et pourtant, qui plus que Tolstoï
+se défie de «_l'amour abstrait_»?
+
+ _Le plus grand péché d'aujourd'hui: l'amour abstrait des hommes,
+ l'amour impersonnel pour ceux qui sont quelque part, au loin....
+ Aimer les hommes qu'on ne connaît pas, qu'on ne rencontrera jamais,
+ c'est si facile! On n'a besoin de rien sacrifier. Et en même temps,
+ on est si content de soi! La conscience est bernée.--Non. Il faut
+ aimer le prochain,--celui avec qui l'on vit, et qui vous
+ gêne[279]._
+
+Je lis dans la plupart des études sur Tolstoï que sa philosophie et sa
+foi ne sont pas originales. Il est vrai: la beauté de ces pensées est
+trop éternelle pour qu'elle paraisse jamais une nouveauté à la mode....
+D'autres relèvent leur caractère utopique. Il est encore vrai: elles
+sont utopiques, comme l'Évangile. Un prophète est un utopiste; il vit
+dès ici-bas de la vie éternelle; et que cette apparition nous ait été
+accordée, que nous ayons vu parmi nous le dernier des prophètes, que le
+plus grand de nos artistes ait cette auréole au front,--c'est là, me
+semble-t-il, un fait plus original et d'importance plus grande pour le
+monde qu'une religion de plus, ou une philosophie nouvelle. Aveugles,
+ceux qui ne voient pas le miracle de cette grande âme, incarnation de
+l'amour fraternel dans un siècle ensanglanté par la haine!
+
+
+
+
+Sa figure avait pris les traits définitifs, sous lesquels elle restera
+dans la mémoire des hommes: le large front que traverse l'arc d'une
+double ride, les broussailles blanches des sourcils, la barbe de
+patriarche, qui rappelle le Moïse de Dijon. Le vieux visage s'était
+adouci, attendri; il portait la marque de la maladie, du chagrin, de
+l'affectueuse bonté. Comme il avait changé, depuis la brutalité presque
+animale des vingt ans et la raideur empesée du soldat de Sébastopol!
+Mais les yeux clairs ont toujours leur fixité profonde, cette loyauté de
+regard, qui ne cache rien de soi, et à qui rien n'est caché.
+
+ * * * * *
+
+Neuf ans avant sa mort, dans la réponse au Saint-Synode (17 avril 1901),
+Tolstoï disait:
+
+ _Je dois à ma foi de vivre dans la paix et la joie, et de pouvoir
+ aussi, dans la paix et la joie, m'acheminer vers la mort._
+
+Je songe, en l'entendant, à la parole antique: «_que l'on ne doit
+appeler heureux aucun homme avant qu'il soit mort_».
+
+Cette paix et cette joie, qu'alors il se vantait d'avoir, lui sont-elles
+restées fidèles?
+
+Les espérances de la «grande Révolution» de 1905 s'étaient évanouies.
+Des ténèbres amoncelées, la lumière attendue n'était point sortie. Aux
+convulsions révolutionnaires succédait l'épuisement. A l'ancienne
+injustice rien n'avait changé, sinon que la misère avait encore grossi.
+Déjà en 1906, Tolstoï a perdu un peu confiance dans la vocation
+historique du peuple slave de Russie; et sa foi obstinée cherche, au
+loin, d'autres peuples qu'il puisse investir de cette mission. Il pense
+au «grand et sage peuple chinois». Il croit «que les peuples d'Orient
+sont appelés à retrouver cette liberté, que les peuples d'Occident ont
+perdue presque sans retour», et que la Chine, à la tête des Asiatiques,
+accomplira la transformation de l'humanité dans la voie du _Tao_, de la
+Loi éternelle[280].
+
+Espoir vite déçu: la Chine de Lao-Tse et de Confucius renie sa sagesse
+passée, comme déjà l'avait fait le Japon avant elle, pour imiter
+l'Europe[281]. Les Doukhobors persécutés ont émigré au Canada; et là,
+ils ont aussitôt, au scandale de Tolstoï, restauré la propriété[282].
+Les Gouriens, à peine délivrés du joug de l'État, se sont mis à
+assommer ceux qui ne pensaient pas comme eux; et les troupes russes,
+appelées, ont tout fait rentrer dans l'ordre. Il n'est pas jusqu'aux
+Juifs,--eux, «dont la patrie jusqu'alors, la plus belle que pût désirer
+un homme, était le Livre[283]»,--qui ne tombent dans la maladie du
+Sionisme, ce mouvement faussement national, «qui est la chair de la
+chair de l'européanisme contemporain, son enfant rachitique[284]».
+
+Tolstoï est triste, mais il n'est pas découragé. Il fait crédit à Dieu,
+il croit en l'avenir[285]:
+
+ _Ce serait parfait, si on pouvait faire pousser une forêt, en un
+ clin d'œil. Malheureusement, c'est impossible, il faut attendre
+ que la semence germe, fasse venir des pousses, puis des feuilles,
+ puis la tige qui se transforme enfin en arbre[286]._
+
+Mais il faut beaucoup d'arbres pour faire une forêt; et Tolstoï est
+seul. Glorieux, mais seul. On lui écrit, du monde entier: des pays
+mahométans, de la Chine, du Japon, où l'on traduit _Résurrection_, et où
+se répandent ses idées sur «la restitution de la terre au peuple[287]».
+Les journaux américains l'interviewent; des Français le consultent sur
+l'art, ou sur la séparation des Églises et de l'État[288]. Mais il n'a
+pas trois cents disciples, et il en convient. D'ailleurs, il ne s'est
+pas soucié d'en faire. Il repousse les tentatives de ses amis pour
+former des groupes de Tolstoïens:
+
+ _Il ne faut pas aller à la rencontre l'un de l'autre, mais aller
+ tous à Dieu.... Vous dites: «Ensemble, c'est plus
+ facile...»--Quoi?--Labourer, faucher, oui. Mais s'approcher de
+ Dieu, on ne le peut qu'isolément... Je me représente le monde comme
+ un énorme temple dans lequel la lumière tombe d'en haut et juste au
+ milieu. Pour se réunir, tous doivent aller à la lumière. Là, nous
+ tous, venus de divers côtés, nous nous trouverons ensemble avec des
+ hommes que nous n'attendions pas: en cela est la joie[289]._
+
+Combien se sont-ils trouvés ensemble sous le rayon qui tombe de la
+coupole?--Qu'importe! Il suffit d'un seul, avec Dieu.
+
+ _De même qu'une matière en combustion peut seule communiquer le feu
+ à d'autres matières, seules la vraie foi et la vraie vie d'un homme
+ peuvent se communiquer à d'autres hommes et répandre la
+ vérité[290]._
+
+Peut-être; mais jusqu'à quel point cette foi isolée a-t-elle pu assurer
+le bonheur à Tolstoï?--Qu'il est loin, à ses derniers jours, de la
+sérénité volontaire d'un Gœthe! On dirait qu'il la fuit, qu'elle lui
+est antipathique.
+
+ _Il faut remercier Dieu d'être mécontent de soi. Puisse-t-on l'être
+ toujours! Le désaccord de la vie avec ce qu'elle devrait être est
+ précisément le signe de la vie, le mouvement ascendant du plus
+ petit au plus grand, du pire au mieux. Et ce désaccord est la
+ condition du bien. C'est un mal, quand l'homme est tranquille et
+ satisfait de soi-même[291]._
+
+Et il imagine ce sujet de roman, qui montre curieusement que
+l'inquiétude persistante d'un Levine ou d'un Pierre Besoukhov n'était
+pas morte en lui.
+
+ _Je me représente souvent un homme élevé dans les cercles
+ révolutionnaires, et d'abord révolutionnaire, puis populiste,
+ socialiste, orthodoxe, moine au Mont Athos, ensuite athée, bon père
+ de famille, et enfin Doukhobor. Il commence tout, sans cesse
+ abandonne tout: les hommes se moquent de lui, il n'a rien fait, et
+ meurt oublié, dans un hospice. En mourant, il pense qu'il a gâché
+ sa vie. Et cependant, c'est un saint[292]._
+
+Avait-il donc des doutes encore, lui, si plein de sa foi?--Qui sait?
+Chez un homme resté robuste, de corps et d'esprit, jusque dans sa
+vieillesse, la vie ne pouvait s'arrêter à un point de la pensée. Il
+fallait qu'elle marchât.
+
+ _Le mouvement, c'est la vie[293]._
+
+Bien des choses avaient dû changer en lui, au cours des dernières
+années. Son opinion à l'égard des révolutionnaires n'avait-elle pas été
+modifiée? Qui peut même dire si sa foi en la non-résistance au mal
+n'avait pas été un peu ébranlée?--Déjà, dans _Résurrection_, les
+relations de Nekhludov avec les condamnés politiques changent
+complètement ses idées sur le parti révolutionnaire russe.
+
+ _Jusque-là, il avait de l'aversion pour leur cruauté, leur
+ dissimulation criminelle, leurs attentats, leur suffisance, leur
+ contentement de soi, leur insupportable vanité. Mais quand il les
+ voit de plus près, quand il voit comme ils étaient traités par
+ l'autorité, il comprend qu'ils ne pouvaient être autres._
+
+Et il admire leur haute idée du devoir, qui implique le sacrifice total.
+
+Mais depuis 1900, la vague révolutionnaire s'était étendue; partie des
+intellectuels, elle avait gagné le peuple, elle remuait obscurément des
+milliers de misérables. L'avant-garde de leur armée menaçante défilait
+sous la fenêtre de Tolstoï, à Iasnaïa-Poliana. Trois récits, publiés par
+le _Mercure de France_[294], et qui comptent parmi les dernières pages
+écrites par Tolstoï, font entrevoir la douleur et le trouble que ce
+spectacle jetait dans son esprit. Où était-il le temps où, dans la
+campagne de Toula, passaient les pèlerins, simples d'esprit et pieux?
+Maintenant, c'est une invasion d'affamés errants. Il en vient, chaque
+jour. Tolstoï, qui cause avec eux, est frappé de la haine qui les anime;
+ils ne voient plus, comme autrefois, dans les riches, «des gens qui font
+le salut de leur âme en distribuant l'aumône, mais des bandits, des
+brigands, qui boivent le sang du peuple travailleur». Beaucoup sont des
+gens instruits, ruinés, à deux doigts du désespoir qui rend l'homme
+capable de tout.
+
+ _Ce n'est pas dans les déserts et dans les forêts, mais dans les
+ bouges des villes et sur les grandes routes que sont élevés les
+ barbares qui feront de la civilisation moderne ce que les Huns et
+ les Vandales ont fait de l'ancienne._
+
+Ainsi disait Henry George. Et Tolstoï ajoute:
+
+ _Les Vandales sont déjà prêts en Russie, et ils seront
+ particulièrement terribles parmi notre peuple profondément
+ religieux, parce que nous ne connaissons pas ces freins: les
+ convenances et l'opinion publique, qui sont si développées chez les
+ peuples européens._
+
+Tolstoï recevait souvent des lettres de ces révoltés, protestant contre
+ses doctrines de la non-résistance et disant qu'à tout le mal que les
+gouvernants et les riches faisaient au peuple, on ne pouvait que
+répondre: «Vengeance! Vengeance! Vengeance!»--Tolstoï les condamne-t-il
+encore? On ne sait. Mais quand il voit, quelques jours après, saisir
+dans son village, chez les pauvres qui pleurent, leur samovar et leurs
+brebis, devant les autorités indifférentes, il a beau faire, lui aussi,
+il crie vengeance contre les bourreaux, contre «ces ministres et leurs
+acolytes, qui sont occupés au commerce de l'eau-de-vie, ou à apprendre
+aux hommes le meurtre, ou à prononcer les condamnations à la
+déportation, à la prison, au bagne ou à la pendaison,--ces gens, tous
+parfaitement convaincus que les samovars, les brebis, les veaux, la
+toile, qu'on enlève aux miséreux, trouvent leur meilleur placement dans
+la distillation de l'eau-de-vie qui empoisonne le peuple, dans la
+fabrication des armes meurtrières, dans la construction des prisons, des
+bagnes, et surtout dans la distribution des appointements à leurs aides
+et à eux.»
+
+Il est triste, quand on a vécu, toute sa vie, dans l'attente et
+l'annonce du règne de l'amour, de devoir fermer les yeux, parmi ces
+visions menaçantes, et de s'en sentir troublé.--Il l'est encore
+davantage, quand on a la conscience véridique d'un Tolstoï, de se dire
+qu'on n'a pas mis d'accord tout à fait sa vie avec ses principes.
+
+ * * * * *
+
+Ici, nous touchons au point le plus douloureux de ses dernières
+années,--faut-il dire, de ses trente dernières années?--et il ne nous
+est permis que de l'effleurer d'une main pieuse et craintive: car cette
+douleur, dont Tolstoï s'efforça de garder le secret, n'appartient pas
+seulement à celui qui est mort, mais à d'autres qui vivent, qu'il aima,
+et qui l'aiment.
+
+Il n'était pas arrivé à communiquer sa foi à ceux qui lui étaient les
+plus chers, à sa femme, à ses enfants. On a vu que la fidèle compagne,
+qui partageait vaillamment sa vie et ses travaux artistiques, souffrait
+de ce qu'il avait renié sa foi dans l'art pour une autre foi morale,
+qu'elle ne comprenait pas. Tolstoï ne souffrait pas moins de se voir
+incompris de sa meilleure amie.
+
+ _Je sens par tout mon être_, écrivait-il à Ténéromo, _la vérité de
+ ces paroles: que le mari et la femme ne sont pas des êtres
+ distincts, mais ne font qu'un... Je voudrais ardemment pouvoir
+ transmettre à ma femme une partie de cette conscience religieuse,
+ qui me donne la possibilité de m'élever parfois au-dessus des
+ douleurs de la vie. J'espère quelle lui sera transmise, non par
+ moi, sans doute, mais par Dieu, bien que cette conscience ne soit
+ guère accessible aux femmes[295]._
+
+Il ne semble pas que ce vœu ait été exaucé. La comtesse Tolstoï
+admirait et aimait la pureté de cœur, l'héroïsme candide, la bonté de
+la grande âme «qui ne faisait qu'une» avec elle; elle apercevait qu'«il
+marchait devant la foule et montrait le chemin que doivent suivre les
+hommes[296]»; quand le Saint-Synode l'excommuniait, elle prenait
+bravement sa défense et réclamait sa part du danger qui le menaçait.
+Mais elle ne pouvait faire qu'elle crût ce qu'elle ne croyait pas; et
+Tolstoï était trop sincère pour l'obliger à feindre,--lui qui haïssait
+la feintise de la foi et de l'amour, plus que la négation de la foi et
+de l'amour[297]. Comment donc eût-il pu l'obliger, ne croyant pas, à
+modifier sa vie, à sacrifier sa fortune et celle de ses enfants?
+
+Avec ses enfants, le désaccord était plus grand encore. M. A.
+Leroy-Beaulieu, qui vit Tolstoï dans sa famille, à Iasnaïa Poliana, dit
+qu'«à table, lorsque le père parlait, les fils dissimulaient mal leur
+ennui et leur incrédulité[298]». Sa foi n'avait effleuré que ses trois
+filles, dont l'une, sa préférée Marie, était morte[299]. Il était
+moralement isolé parmi les siens. «Il n'avait guère que sa dernière
+fille et son médecin[300]» pour le comprendre.
+
+Il souffrait de cet éloignement de pensée, il souffrait des relations
+mondaines qu'on lui imposait, de ces hôtes fatigants, venus du monde
+entier, de ces visites d'Américains et de snobs, qui l'excédaient; il
+souffrait du «luxe» où sa vie de famille le contraignait à vivre.
+Modeste luxe, si l'on en croit les récits de ceux qui l'ont vu dans sa
+simple maison, d'un ameublement presque austère, dans sa petite chambre,
+avec un lit de fer, de pauvres chaises et des murailles nues! Mais ce
+confort lui pesait: c'était un remords perpétuel. Dans le second des
+récits publiés par le _Mercure de France_, il oppose amèrement au
+spectacle de la misère environnante celui du luxe de sa propre maison.
+
+ _Mon activité_, écrivait-il déjà en 1903, _quelque utile qu'elle
+ puisse paraître à certains hommes, perd la plus grande partie de
+ son importance, parce que ma vie n'est pas entièrement d'accord
+ avec ce que je professe_[301].
+
+Que n'a-t-il donc réalisé cet accord! S'il ne pouvait obliger les siens
+à se séparer du monde, que ne s'est-il séparé d'eux et de leur
+vie,--évitant ainsi les sarcasmes et le reproche d'hypocrisie, que lui
+ont jetés ses ennemis, trop heureux de son exemple et s'en autorisant
+pour nier sa doctrine!
+
+Il y avait pensé. Depuis longtemps, sa résolution était prise. On a
+retrouvé et publié[302] une admirable lettre que, le 8 juin 1897, il
+écrivait à sa femme. Il faut la reproduire presque en entier. Rien ne
+livre mieux le secret de cette âme aimante et douloureuse:
+
+ _Depuis longtemps, chère Sophie, je souffre du désaccord de ma vie
+ avec mes croyances. Je ne puis vous forcer à changer ni votre vie
+ ni vos habitudes. Je n'ai pas pu davantage vous quitter jusqu'à
+ présent, car je pensais que, par mon éloignement, je priverais les
+ enfants, encore très jeunes, de cette petite influence que je
+ pourrais avoir sur eux, et que je vous ferais à tous beaucoup de
+ peine. Mais je ne puis continuer à vivre comme j'ai vécu pendant
+ ces seize dernières années[303], tantôt luttant contre vous et
+ vous irritant, tantôt succombant moi-même aux influences et aux
+ séductions auxquelles je suis habitué et qui m'entourent. J'ai
+ résolu de faire maintenant ce que je voulais faire depuis
+ longtemps: m'en aller.... De même que les Hindous, arrivés à la
+ soixantaine, s'en vont dans la forêt, de même que chaque homme
+ vieux et religieux désire consacrer les dernières années de sa vie
+ à Dieu et non aux plaisanteries, aux calembours, aux potins, au
+ lawn-tennis, de même moi, parvenu à ma soixante-dixième année, je
+ désire de toutes les forces de mon âme le calme, la solitude, et,
+ sinon un accord complet, du moins pas ce désaccord criant entre
+ toute ma vie et ma conscience. Si je m'en étais allé ouvertement,
+ c'eût été des supplications, des discussions, j'eusse faibli, et
+ peut-être n'aurais-je pas mis à exécution ma décision, tandis
+ quelle doit être exécutée. Je vous prie donc de me pardonner, si
+ mon acte vous attriste. Et principalement toi, Sophie, laisse-moi
+ partir, ne me cherche pas, ne m'en veuille point et ne me blâme
+ pas. Le fait que je t'ai quittée ne prouve pas que j'aie des griefs
+ contre toi.... Je sais que_ tu ne pouvais pas, tu ne pouvais pas
+ _voir et penser comme moi; c'est pourquoi tu n'as pas pu changer ta
+ vie et faire un sacrifice à ce que tu ne reconnais pas. Aussi, je
+ ne te blâme point; au contraire, je me souviens avec amour et
+ reconnaissance des trente-cinq longues années de notre vie commune,
+ et surtout de la première moitié de ce temps, quand, avec le
+ courage et le dévouement de ta nature maternelle, tu supportais
+ vaillamment ce que tu regardais comme ta mission. Tu as donné à moi
+ et au monde ce que tu pouvais donner. Tu as donné beaucoup d'amour
+ maternel et fait de grands sacrifices.... Mais, dans la dernière
+ période de notre vie, dans les quinze dernières années, nos routes
+ se sont séparées. Je ne puis croire que ce soit moi le coupable; je
+ sais que si j'ai changé, ce n'est ni pour mon plaisir, ni pour le
+ monde, mais parce que je ne pouvais faire autrement. Je ne peux pas
+ t'accuser de ne m'avoir point suivi, et je te remercie, et je me
+ rappellerai toujours avec amour ce que tu m'as donné.--Adieu, ma
+ chère Sophie. Je t'aime._
+
+«_Le fait que je t'ai quittée...._» Il ne la quitta point.--Pauvre
+lettre! Il lui semble qu'il lui suffit de l'écrire, pour que sa
+résolution soit accomplie.... Après l'avoir écrite, il avait épuisé déjà
+toute sa force de résolution.--«_Si je m'en étais allé ouvertement;
+c'eût été des supplications, j'eusse faibli...._» Il ne fut pas besoin
+de «_supplications_», de «_discussions_», il lui suffit de voir, un
+moment après, ceux qu'il voulait quitter: il sentit _qu'il ne pouvait
+pas, il ne pouvait pas_ les quitter; la lettre qu'il avait dans sa
+poche, il l'enfouit dans un meuble, avec cette suscription:
+
+ _Transmettre ceci, après ma mort, à ma femme Sophie Andréievna._
+
+Et à cela se borna son projet d'évasion.
+
+Était-ce là sa force? N'était-il pas capable de sacrifier sa tendresse à
+son Dieu?--Certes, il ne manque pas, dans les fastes chrétiens, de
+saints au cœur plus ferme qui n'hésitèrent jamais à fouler
+intrépidement aux pieds leurs affections et celles des autres.... Qu'y
+faire? Il n'était point de ceux-là. Il était faible. Il était homme. Et
+c'est pour cela que nous l'aimons.
+
+Plus de quinze ans auparavant, dans une page d'une douleur déchirante,
+il se demandait à lui-même:
+
+ --_Eh bien, Léon Tolstoï, vis-tu selon les principes que tu
+ prônes?_
+
+Et il répondait, accablé:
+
+ _Je meurs de honte, je suis coupable, je mérite le mépris...
+ Pourtant, comparez ma vie d'autrefois à celle d'aujourd'hui. Vous
+ verrez que je cherche à vivre selon la loi de Dieu. Je n'ai pas
+ fait la millième partie de ce qu'il faut faire, et j'en suis
+ confus, mais je ne l'ai pas fait, non parce que je ne l'ai pas
+ voulu, mais parce que je ne l'ai pas pu.... Accusez-moi, mais
+ n'accusez pas la voie que je suis. Si je connais la route qui
+ conduit à ma maison, et si je la suis en titubant, comme un homme
+ ivre, cela veut-il dire que la route soit mauvaise? Ou
+ indiquez-m'en une autre, ou soutenez-moi sur la vraie route, comme
+ je suis prêt à vous soutenir. Mais ne me rebutez pas, ne vous
+ réjouissez pas de ma détresse, ne criez pas, avec transport:
+ «Regardez! Il dit qu'il va à la maison, et il tombe dans le
+ bourbier!» Non, ne vous réjouissez pas, mais aidez-moi,
+ soutenez-moi!... Aidez-moi! Mon cœur se déchire de désespoir que
+ nous nous soyons tous égarés; et lorsque je fais tous mes efforts
+ pour sortir de là, vous, à chacun de mes écarts, au lieu d'avoir
+ compassion, vous me montrez du doigt, en criant: «Voyez, il tombe
+ avec nous dans le bourbier[304]!»_
+
+Plus près de la mort, il répétait:
+
+ _Je ne suis pas un saint, je ne me suis jamais donné pour tel. Je
+ suis un homme qui se laisse entraîner, et qui parfois ne dit pas
+ tout ce qu'il pense et sent; non parce qu'il ne le veut pas, mais
+ parce qu'il ne le peut pas, parce qu'il lui arrive fréquemment
+ d'exagérer ou d'errer. Dans mes actions, c'est encore pis. Je suis
+ un homme tout à fait faible, avec des habitudes vicieuses, qui veut
+ servir le Dieu de vérité, mais qui trébuche constamment. Si l'on me
+ tient pour un homme qui ne peut se tromper, chacune de mes fautes
+ doit paraître un mensonge ou une hypocrisie. Mais si on me tient
+ pour un homme faible, j'apparais alors ce que je suis en réalité:
+ un être pitoyable, mais sincère, qui a constamment et de toute son
+ âme désiré et qui désire encore devenir un homme bon, un bon
+ serviteur de Dieu._
+
+Ainsi, il resta, persécuté par le remords, poursuivi par les reproches
+muets de disciples plus énergiques et moins humains que lui[305],
+déchiré par sa faiblesse et son indécision, écartelé entre l'amour des
+siens et l'amour de Dieu,--jusqu'au jour où un coup de désespoir, et
+peut-être le vent brûlant de fièvre qui se lève aux approches de la
+mort, le jetèrent hors du logis, sur les chemins, errant, fuyant,
+frappant aux portes d'un couvent, puis reprenant sa course, tombant sur
+sa route enfin, dans un obscur petit pays, pour ne plus se relever[306].
+Et, sur son lit de mort, il pleurait, non sur soi, mais sur les
+malheureux; et il disait, au milieu de ses sanglots:
+
+ _Il y a sur la terre des millions d'hommes qui souffrent; pourquoi
+ êtes-vous là tous à vous occuper du seul Léon Tolstoy?_
+
+Alors, elle vint--c'était le dimanche 20 novembre 1910, peu après six
+heures du matin,--elle vint, «la délivrance», ainsi qu'il la nommait,
+«la mort, la mort bénie...»
+
+
+
+
+Le combat était terminé, le combat de quatre-vingt-deux ans, dont cette
+vie avait été le champ. Tragique et glorieuse mêlée, à laquelle prirent
+part toutes les forces de la vie, tous les vices et toutes les
+vertus.--Tous les vices, hors un seul, le mensonge, qu'il pourchassa
+sans cesse et traqua dans ses derniers refuges.
+
+D'abord, la liberté ivre, les passions qui s'entrechoquent dans la nuit
+orageuse qu'illuminent de loin en loin d'éblouissants éclairs,--crises
+d'amour et d'extase, visions de l'Éternel. Années du Caucase, de
+Sébastopol, années de jeunesse tumultueuse et inquiète... Puis, la
+grande accalmie des premières années du mariage. Le bonheur de l'amour,
+de l'art, de la nature,--_Guerre et Paix_. Le plein jour du génie, qui
+enveloppe tout l'horizon humain et le spectacle de ces luttes, qui pour
+l'âme sont déjà du passé. Il les domine, il en est maître; et déjà elles
+ne lui suffisent plus. Comme le prince André, il a les yeux tournés vers
+le ciel immense qui luit au-dessus d'Austerlitz. C'est ce ciel qui
+l'attire:
+
+ _Il y a des hommes aux ailes puissantes, que la volupté fait
+ descendre au milieu de la foule, où leurs ailes se brisent: moi,
+ par exemple. Ensuite, on bat de son aile brisée, on s'élance
+ vigoureusement, et l'on retombe de nouveau. Les ailes seront
+ guéries. Je volerai très haut. Que Dieu m'aide[307]!_
+
+Ces paroles sont écrites, au milieu du plus terrible orage, celui dont
+les _Confessions_ sont le souvenir et l'écho. Tolstoï a été plus d'une
+fois rejeté sur le sol, les ailes fracassées. Et toujours il s'obstine.
+Il repart. Le voici qui plane dans «le ciel immense et profond», avec
+ses deux grandes ailes, dont l'une est la raison et l'autre est la foi.
+Mais il n'y trouve pas le calme qu'il cherchait. Le ciel n'est pas en
+dehors de nous. Le ciel est en nous. Tolstoï y souffle ses tempêtes de
+passions. Par là il se distingue des apôtres qui renoncent: il met à son
+renoncement la même ardeur qu'il mettait à vivre. Et c'est toujours la
+vie qu'il étreint, avec une violence d'amoureux. Il est «fou de la vie».
+Il est «ivre de la vie». Il ne peut vivre sans cette ivresse[308]. Ivre
+de bonheur et de malheur, à la fois. Ivre de mort et d'immortalité[309].
+Son renoncement à la vie individuelle n'est qu'un cri de passion exaltée
+vers la vie éternelle. Non, la paix qu'il atteint, la paix de l'âme
+qu'il invoque, n'est pas celle de la mort. C'est celle de ces mondes
+enflammés qui gravitent dans les espaces infinis. Chez lui, la colère
+est calme[310], et le calme est brûlant. La foi lui a donné des armes
+nouvelles pour reprendre, plus implacable, le combat que, dès ses
+premières œuvres, il ne cessait de livrer aux mensonges de la société
+moderne. Il ne s'en tient plus à quelques types de romans, il s'attaque
+à toutes les grandes idoles: hypocrisies de la religion, de l'État, de
+la science, de l'art, du libéralisme, du socialisme, de l'instruction
+populaire, de la bienfaisance, du pacifisme[311]... Il les soufflette,
+il s'acharne contre elles.
+
+Le monde voit, de loin en loin, de ces apparitions de grands esprits
+révoltés, qui, comme Jean le Précurseur, lancent l'anathème contre une
+civilisation corrompue. La dernière de ces apparitions avait été
+Rousseau. Par son amour de la nature[312], par sa haine de la société
+moderne, par sa jalouse indépendance, par sa ferveur d'adoration pour
+l'Évangile et pour la morale chrétienne, Rousseau annonce Tolstoï, qui
+se réclamait de lui: «Telles de ses pages me vont au cœur, disait-il,
+je crois que je les aurais écrites[313].»
+
+Mais quelle différence entre les deux âmes, et comme celle de Tolstoï
+est plus purement chrétienne! Quel manque d'humilité, quelle arrogance
+pharisienne, dans ce cri insolent des _Confessions_ de l'homme de
+Genève:
+
+ _Être éternel! Qu'un seul te dise, s'il l'ose: Je fus meilleur que
+ cet homme-là!_
+
+Ou dans ce défi au monde:
+
+ _Je le déclare hautement et sans crainte: quiconque pourra me
+ croire un malhonnête homme est lui-même un homme à étouffer._
+
+Tolstoï pleurait des larmes de sang sur les «crimes» de sa vie passée:
+
+ _J'éprouve les souffrances de l'enfer. Je me rappelle toute ma
+ lâcheté passée, et ces souvenirs ne me quittent pas, ils
+ empoisonnent ma vie. On regrette d'ordinaire que l'on ne garde pas
+ le souvenir après la mort. Quel bonheur qu'il en soit ainsi! Quelle
+ souffrance ce serait, si, dans cette autre vie, je me rappelais
+ tout le mal que je commis ici-bas[314]!..._
+
+Ce n'est pas lui qui eût écrit ses _Confessions_, comme Rousseau, parce
+que, dit celui-ci, «sentant que le bien surpassait le mal, j'avais mon
+intérêt à tout dire[315]». Tolstoï, après avoir essayé, renonce à écrire
+ses _Mémoires_; la plume lui tombe des mains: il ne veut pas être un
+objet de scandale pour ceux qui le liront:
+
+ _Des gens diraient: Voilà donc cet homme que plusieurs placent si
+ haut! Et quel lâche il était! Alors, à nous, simples mortels, c'est
+ Dieu lui-même qui ordonne d'être lâches[316]._
+
+Jamais Rousseau n'a connu de la foi chrétienne la belle pudeur morale,
+l'humilité qui donne au vieux Tolstoï une candeur ineffable. Derrière
+Rousseau,--encadrant la statue de l'île aux Cygnes--on voit Saint-Pierre
+de Genève, la Rome de Calvin. En Tolstoï, on retrouve les pèlerins, les
+innocents, dont les confessions naïves et les larmes avaient ému son
+enfance.
+
+ * * * * *
+
+Mais, bien plus encore que la lutte contre le monde, qui lui est commune
+avec Rousseau, un autre combat remplit les trente dernières années de la
+vie de Tolstoï, un magnifique combat entre les deux plus hautes
+puissances de son âme: la Vérité et l'Amour.
+
+La Vérité,--«ce regard qui va droit à l'âme»,--la lumière pénétrante de
+ces yeux gris qui vous percent... Elle était sa plus ancienne foi, la
+reine de son art.
+
+ _L'héroïne de mes écrits, celle que j'aime de toutes les forces de
+ mon âme, celle qui toujours fut, est, et sera belle, c'est la
+ vérité[317]._
+
+La vérité, seule épave, surnageant du naufrage, après la mort de son
+frère[318]. La vérité, pivot de sa vie, roc au milieu de la mer...
+
+Mais bientôt, «la vérité horrible[319]» ne lui avait plus suffi. L'Amour
+l'avait supplantée. C'était la source vive de son enfance, «l'état
+naturel de son âme[320]». Quand vint la crise morale de 1880, il
+n'abdiqua point la vérité, il l'ouvrit à l'amour[321].
+
+L'amour est «la base de l'énergie[322]». L'amour est la «raison de
+vivre», la seule, avec la beauté[323]. L'amour est l'essence de Tolstoï
+mûri par la vie, de l'auteur de _Guerre et Paix_ et de la lettre au
+Saint-Synode[324].
+
+Cette pénétration de la vérité par l'amour fait le prix unique des
+chefs-d'œuvre qu'il écrivit, au milieu de sa vie,--_nel mezzo del
+cammin_,--et distingue son réalisme du réalisme à la Flaubert. Celui-ci
+met sa force à n'aimer point ses personnages. Si grand qu'il soit ainsi,
+il lui manque le: _Fiat lux!_ La lumière du soleil ne suffit point, il
+faut celle du cœur. Le réalisme de Tolstoï s'incarne dans chacun des
+êtres, et, les voyant avec leurs yeux, il trouve, dans le plus vil, des
+raisons de l'aimer et de nous faire sentir la chaîne fraternelle qui
+nous unit à tous[325]. Par l'amour, il pénètre aux racines de la vie.
+
+Mais il est difficile de maintenir cette union. Il y a des heures où le
+spectacle de la vie et ses douleurs sont si amers qu'ils paraissent un
+défi à l'amour, et que, pour le sauver, pour sauver sa foi, on est
+obligé de la hausser si loin au-dessus du monde qu'elle risque de perdre
+tout contact avec lui. Et comment fera celui qui a reçu du sort le don
+superbe et fatal de voir la vérité, de ne pouvoir pas ne la point voir?
+Qui dira ce que Tolstoï a souffert du continuel désaccord de ses
+dernières années, entre ses yeux impitoyables qui voyaient l'horreur de
+la réalité, et son cœur passionné qui continuait d'attendre et
+d'affirmer l'amour!
+
+Nous avons tous connu ces tragiques débats. Que de fois nous nous sommes
+trouvés dans l'alternative de ne pas voir, ou de haïr! Et que de fois un
+artiste,--un artiste digne de ce nom, un écrivain qui connaît le pouvoir
+splendide et redoutable de la parole écrite,--se sent-il oppressé
+d'angoisse au moment d'écrire telle ou telle vérité[326]! Cette vérité
+saine et virile, nécessaire au milieu des mensonges modernes, des
+mensonges de la civilisation, cette vérité vitale, semble-t-il, comme
+l'air qu'on respire... Et puis l'on s'aperçoit que cet air, tant de
+poumons ne peuvent le supporter, tant d'êtres affaiblis par la
+civilisation, ou faibles simplement par la bonté de leur cœur!
+Faut-il donc n'en tenir aucun compte et leur jeter implacablement cette
+vérité qui tue? N'y a-t-il pas, au-dessus, une vérité qui, comme dit
+Tolstoï, «est ouverte à l'amour?»--Mais quoi! peut-on pourtant consentir
+à bercer les hommes avec de consolants mensonges, comme Peer Gynt
+endort, avec ses contes, sa vieille maman mourante?... La société se
+trouve sans cesse en face de ce dilemme: la vérité, ou l'amour. Elle le
+résout, d'ordinaire, en sacrifiant à la fois la vérité et l'amour.
+
+Tolstoï n'a jamais trahi aucune de ses deux Fois. Dans ses œuvres de
+la maturité, l'amour est le flambeau de la vérité. Dans les œuvres de
+la fin, c'est une lumière d'en haut, un rayon de la grâce qui descend
+sur la vie, mais ne se mêle plus avec elle. On l'a vu dans
+_Résurrection_, où la foi domine la réalité, mais lui reste extérieure.
+Le même peuple, que Tolstoï dépeint, chaque fois qu'il regarde les
+figures isolées, comme très faible et médiocre, prend, dès qu'il y pense
+d'une façon abstraite, une sainteté divine[327].--Dans sa vie de tous
+les jours, s'accusait le même désaccord que dans son art, et plus
+cruellement. Il avait beau savoir ce que l'amour voulait de lui, il
+agissait autrement; il ne vivait pas selon Dieu, il vivait selon le
+monde. L'amour lui-même, où le saisir? Comment distinguer entre ses
+visages divers et ses ordres contradictoires? Était-ce l'amour de sa
+famille, ou l'amour de tous les hommes?... Jusqu'au dernier jour, il se
+débattit dans ces alternatives.
+
+Où est la solution?--Il ne l'a pas trouvée. Laissons aux intellectuels
+orgueilleux le droit de l'en juger avec dédain. Certes, ils l'ont
+trouvée, eux, ils ont la vérité, et ils s'y tiennent avec assurance.
+Pour ceux-là, Tolstoï était un faible et un sentimental, qui ne peut
+servir d'exemple. Sans doute, il n'est pas un exemple qu'ils puissent
+suivre: ils ne sont pas assez vivants. Tolstoï n'appartient pas à
+l'élite vaniteuse, il n'est d'aucune église,--pas plus de celle des
+_Scribes_, comme il les appelait, que de celles des _Pharisiens_ de
+l'une ou l'autre foi. Il est le type le plus haut du libre chrétien, qui
+s'efforce, toute sa vie, vers un idéal qui reste toujours plus
+lointain[328].
+
+Tolstoï ne parle pas aux privilégiés de la pensée, il parle aux hommes
+ordinaires--_hominibus bonæ voluntatis_.--Il est notre conscience. Il
+dit ce que nous pensons tous, âmes moyennes, et ce que nous craignons de
+lire en nous. Et il n'est pas pour nous un maître plein d'orgueil, un de
+ces génies hautains qui trônent dans leur art et leur intelligence,
+au-dessus de l'humanité. Il est--ce qu'il aimait à se nommer lui-même
+dans ses lettres, de ce nom le plus beau de tous, le plus doux,--«notre
+frère».
+
+ Janvier 1911.
+
+
+
+
+NOTE SUR LES ŒUVRES POSTHUMES DE TOLSTOY[329]
+
+
+Tolstoy laissait, en mourant, une quantité d'œuvres inédites. La plus
+grande partie en a été publiée depuis. Elles forment trois volumes de
+traduction française par J.-W. Bienstock (collection Nelson)[330]. Ces
+œuvres sont de toutes les époques de sa vie. Il en est qui remontent
+jusqu'en 1883 (_Journal d'un fou_). D'autres sont des dernières années.
+Elles comprennent des nouvelles, des romans, des pièces de théâtre, des
+dialogues. Beaucoup sont restées inachevées. Je les diviserais
+volontiers en deux classes: les œuvres que Tolstoy écrivait par
+volonté morale, et celles qu'il écrivait par instinct artistique. Dans
+un petit nombre d'entre elles, les deux tendances se fondent
+harmonieusement.
+
+Malheureusement, il faut déplorer que le désintéressement de sa gloire
+littéraire,--peut-être même une secrète pensée de mortification--ait
+empêché Tolstoy de poursuivre la composition de ses œuvres qui
+s'annonçaient comme devant être les plus belles. Tel _Le journal
+posthume du vieillard Féodor Kouzmitch_. C'est la fameuse légende du
+tsar Alexandre Ier, se faisant passer pour mort et s'en allant, sous
+un faux nom, vieillir en Sibérie, par expiation volontaire. On sent que
+Tolstoy s'était passionné pour le sujet et identifié avec son héros. On
+ne se console pas qu'il ne nous reste de ce «journal» que les premiers
+chapitres: par la vigueur et la fraîcheur du récit, ils valent les
+meilleures pages de _Résurrection_. Il y a là des portraits inoubliables
+(la vieille Catherine II), et surtout une puissante peinture du tsar
+mystique et violent, dont la nature orgueilleuse a encore des
+soubresauts de réveil chez le vieillard pacifié.
+
+_Le père Serge_ (1891-1904) est aussi dans la grande manière de Tolstoy;
+mais le récit est un peu écourté. Il a pour sujet l'histoire d'un homme
+qui cherche Dieu dans la solitude et l'ascétisme, par orgueil blessé, et
+qui finit par le trouver parmi les hommes, en vivant pour eux. La
+sauvage violence de quelques pages vous saisit à la gorge. Rien de sobre
+et de tragique comme la scène où le héros découvre la vilenie de celle
+qu'il aimait:--(sa fiancée, la femme qu'il adorait comme une sainte, a
+été la maîtresse du tsar qu'il vénérait passionnément). Non moins
+saisissante est la nuit de tentation, où le moine, pour retrouver la
+paix de l'âme troublée, se tranche un doigt avec une hache. A ces
+épisodes farouches s'opposent l'entretien mélancolique de la fin, avec
+la pauvre vieille petite amie d'enfance, et les dernières pages, d'un
+laconisme indifférent et serein.
+
+C'était aussi un sujet émouvant que _La mère_: Une bonne et raisonnable
+mère de famille, après s'être pendant quarante ans vouée tout entière
+aux siens, se trouve seule, sans activité, sans raison d'agir, et,
+quoique libre penseuse, se retire sous l'aile d'un couvent et écrit son
+Journal. Mais les premières pages seules de cette œuvre subsistent.
+
+Une série de petits récits sont d'un art supérieur:
+
+_Alexis le Pot_, qui se relie à la veine des beaux contes populaires.
+Histoire d'un simple, toujours sacrifié, toujours doucement satisfait,
+et qui meurt.--_Après le bal_ (20 août 1903): Un vieillard raconte
+comment il aimait une jeune fille et comment il cessa brusquement de
+l'aimer, après avoir vu le père, un colonel, commander la fustigation
+d'un soldat. Œuvre parfaite, d'abord d'un charme exquis de souvenirs
+juvéniles, puis d'une précision hallucinante.--_Ce que j'ai vu en rêve_
+(13 novembre 1906): Un prince ne pardonne pas à sa fille qu'il adorait,
+parce qu'elle s'est enfuie de la maison, après s'être laissé séduire.
+Mais à peine l'a-t-il revue que c'est lui qui demande pardon. Et
+toutefois (la tendresse de Tolstoy et son idéalisme ne l'abusent jamais)
+il ne peut arriver à vaincre le sentiment de dégoût que lui cause la vue
+de l'enfant de sa fille.
+
+--_Khodynka_, une courte nouvelle, dont l'action se passe en 1893: Une
+jeune princesse russe, qui a voulu se mêler à une fête populaire de
+Moscou, se trouve prise dans une panique, foulée aux pieds, laissée pour
+morte et ranimée par un ouvrier, qui a été lui-même rudement bousculé.
+Un sentiment de fraternité affectueuse les unit un instant. Puis ils se
+quittent et ne se verront plus.
+
+De dimensions beaucoup plus vastes, et s'annonçant comme un roman
+épique, est _Hadji-Mourad_ (décembre 1902), qui raconte un épisode des
+guerres du Caucase en 1851[331]. Tolstoy, en l'écrivant, était dans la
+pleine maîtrise de ses moyens artistiques. La vision (des yeux et de
+l'âme) est parfaite. Mais, chose curieuse, on ne s'intéresse pas
+véritablement à l'histoire: car on sent que Tolstoy ne s'y intéresse pas
+tout à fait. Chaque personnage qui paraît, au cours du récit, éveille
+juste autant de sympathie chez lui; et de chacun, même s'il ne fait que
+passer sous nos yeux, il trace un portrait achevé. Mais à force d'aimer
+tous, il ne préfère rien. Il semble écrire cette remarquable nouvelle,
+sans besoin intérieur, par une nécessité toute physique. Comme d'autres
+exercent leurs muscles, il faut qu'il exerce son mécanisme intellectuel.
+Il a besoin de créer. Il crée.
+
+ * * * * *
+
+D'autres œuvres ont un accent personnel, souvent jusqu'à l'angoisse.
+Il en est d'autobiographiques, comme _Le journal d'un fou_ (20 octobre
+1883), qui retrace le souvenir des premières nuits d'effroi de Tolstoy,
+avant la crise de 1869[332], et comme _Le Diable_ (19 novembre 1889).
+Cette dernière et très longue nouvelle a des parties de tout premier
+ordre et, malheureusement, un dénouement absurde: Un propriétaire
+campagnard, qui a eu des relations avec une jeune paysanne de son
+domaine, s'est marié et a pris soin (car il est honnête et il aime sa
+jeune femme) d'écarter la paysanne. Mais il l'a «dans le sang», et il ne
+peut la voir sans la désirer. Elle le recherche. Il finit par la
+reprendre; il sent qu'il ne pourra plus s'arracher à elle: il se tue.
+Les portraits de l'homme, bon, faible, robuste, myope, intelligent,
+sincère, travailleur, tourmenté,--de sa jeune femme romanesque et
+amoureuse, qui l'idéalise,--de la belle et saine paysanne, ardente et
+sans pudeur,--sont des chefs-d'œuvre. Il est fâcheux que Tolstoy ait
+mis plus de morale dans la fin de son roman qu'il n'en a mis dans
+l'histoire vécue: car il a eu réellement une aventure analogue.
+
+_La lumière luit dans les ténèbres_, drame en cinq actes, présente bien
+des faiblesses artistiques. Mais, lorsqu'on connaît la tragédie cachée
+de la vieillesse de Tolstoy, qu'elle est émouvante cette œuvre qui,
+sous d'autres noms, met en scène Tolstoy et les siens! Nicolas
+Ivanovitch Sarintzeff est parvenu à la même foi que l'auteur de _Que
+devons-nous faire?_ et il essaie de la mettre en pratique. Cela ne lui
+est point permis. Les larmes de sa femme (sincères ou simulées?)
+l'empêchent de quitter les siens. Il reste dans sa maison, où il vit
+pauvrement et fait de la menuiserie. Sa femme et ses enfants continuent
+de mener grand train et de donner des fêtes. Bien qu'il n'y prenne point
+part, on l'accuse d'hypocrisie. Cependant, par son influence morale, par
+le simple rayonnement de sa personnalité, il fait autour de lui des
+prosélytes--et des malheureux. Un pope, convaincu par ses doctrines,
+abandonne l'église. Un jeune homme de bonne famille refuse le service
+militaire et se fait envoyer au bataillon de discipline. Et le pauvre
+Sarintzeff-Tolstoy est déchiré par le doute. Est-il dans l'erreur?
+N'entraîne-t-il pas les autres inutilement dans la souffrance et dans la
+mort? A la fin, il ne voit plus d'autre solution à ses angoisses que de
+se laisser tuer par la mère du jeune homme, qu'il a sans le vouloir
+conduit à sa perte.
+
+On trouvera encore, dans un bref récit, des derniers temps de la vie de
+Tolstoy: _Il n'y a pas de coupable_ (septembre 1910), la même confession
+douloureuse d'un homme qui souffre horriblement de sa situation et qui
+ne peut en sortir. Aux riches désœuvrés s'opposent les pauvres
+accablés; et ni les uns ni les autres ne sentent l'ineptie monstrueuse
+d'un tel état social.
+
+Deux œuvres de théâtre ont une réelle valeur: l'une est une petite
+pièce paysanne, qui combat les méfaits de l'alcool: _Toutes les qualités
+viennent d'elle_ (Probablement de 1910). Les personnages sont très
+individuels; leurs traits typiques, leurs ridicules de langage sont
+saisis de façon amusante. Le paysan qui, à la fin, pardonne à son voleur
+est à la fois noble et comique, par son inconsciente grandeur morale et
+son naïf amour-propre.--La seconde pièce, d'une tout autre importance,
+est un drame en douze tableaux: _le Cadavre vivant_. Elle montre les
+gens faibles et bons écrasés par la stupide machine sociale. Le héros,
+Fedia, est un homme qui s'est perdu par sa bonté même et par le profond
+sentiment moral qu'il cache sous une vie débauchée: car il souffre,
+d'une façon intolérable, de la bassesse du monde et de sa propre
+indignité; mais il n'a pas la force de réagir. Il a une femme qu'il
+aime, qui est bonne, tranquille, raisonnable, mais «_sans le petit
+raisin qu'on met dans le cidre pour le faire mousser_», «_sans le
+pétillement dans la vie_», qui procure l'oubli. Et il lui faut l'oubli.
+
+«_Nous tous dans notre milieu_, dit-il, _nous avons trois voies devant
+nous, trois seulement. Être fonctionnaire, gagner de l'argent et ajouter
+à la vilenie au milieu de laquelle on vit, cela me dégoûtait; peut-être
+n'en étais-je pas capable... La seconde voie, c'est celle où l'on combat
+cette vilenie: pour cela, il faut être un héros, je n'en suis pas un.
+Reste la troisième: s'oublier, boire, faire la noce, chanter: c'est
+celle que j'ai choisie, et vous voyez où cela m'a mené[333]..._»
+
+Et, dans un autre passage:
+
+«_Comment j'en suis arrivé à ma perte? D'abord, le vin. Ce n'est pas que
+j'aie plaisir à boire. Mais j'ai toujours le sentiment que tout ce qui
+se fait autour de moi n'est pas ce qu'il faut; et j'ai honte.... Et
+quant à être maréchal de la noblesse, ou directeur de banque, c'est si
+honteux, si honteux!... Après avoir bu, on n'a plus honte.... Et puis,
+la musique, pas l'opéra ou Beethoven, mais les tsiganes, cela vous verse
+dans l'âme tant de vie, tant d'énergie.... Et puis les beaux yeux noirs,
+le sourire.... Mais plus cela enchante, plus on a honte,
+ensuite[334]...._»
+
+Il a quitté sa femme, parce qu'il sent qu'il lui fait du mal et qu'elle
+ne lui fait pas de bien. Il la laisse à un ami dont elle est aimée,
+qu'elle aimait sans se l'avouer, et qui lui ressemble. Il disparaît dans
+les bas-fonds de la bohême; et tout est bien ainsi: les deux autres sont
+heureux, et lui,--autant qu'ils peuvent l'être. Mais la société ne
+permet point qu'on se passe de son consentement; elle accule stupidement
+Fedia au suicide, s'il ne veut pas que ses deux amis soient condamnés
+pour bigamie.--Cette œuvre étrange, si profondément russe, et qui
+reflète le découragement des meilleurs après les grandes espérances de
+la Révolution, brisées, est simple, sobre, sans aucune déclamation. Les
+caractères sont tous vrais et vivants, même les personnages de second
+plan: (la jeune sœur intransigeante et passionnée dans sa conception
+morale de l'amour et du mariage; la bonne figure compassée du brave
+Karenine, et sa vieille maman, pétrie de nobles préjugés, conservatrice,
+autoritaire en paroles, accommodante en actes); jusqu'aux silhouettes
+fugitives des tsiganes et des avocats.
+
+ * * * * *
+
+J'ai laissé de côté quelques œuvres, où l'intention dogmatique et
+morale prime la libre vie de l'œuvre--bien qu'elle ne fasse jamais
+tort à la lucidité psychologique de Tolstoy:
+
+_Le faux coupon_: un long récit, presque un roman, qui veut montrer
+l'enchaînement, dans le monde, de tous les actes individuels, bons ou
+mauvais. Un faux, commis par deux collégiens, déclenche toute une suite
+de crimes, de plus en plus horribles,--jusqu'à ce que l'acte de
+résignation sainte d'une pauvre femme qu'assassine une brute agisse sur
+l'assassin et, par lui, de proche en proche, remonte jusqu'aux premiers
+auteurs de tout le mal, qui se trouvent ainsi rachetés par leurs
+victimes. Le sujet est superbe, et touche à l'épopée; l'œuvre aurait
+pu atteindre à la grandeur fatale des tragédies antiques. Mais le récit
+est trop long, trop morcelé, sans ampleur; et bien que chaque personnage
+soit justement caractérisé, ils restent tous indifférents.
+
+_La sagesse enfantine_ est une suite de vingt et un dialogues entre des
+enfants, sur tous les grands sujets: religion, art, science,
+instruction, patrie, etc. Ils ne sont pas sans verve; mais le procédé
+fatigue vite, tant de fois répété.
+
+_Le jeune tsar_, qui rêve des malheurs qu'il cause malgré lui, est une
+des œuvres les plus faibles du recueil.
+
+Enfin, je me contente d'énumérer quelques esquisses fragmentaires: _Deux
+pèlerins_,--_Le pope Vassili_,--_Quels sont les assassins?_ etc.
+
+ * * * * *
+
+Dans l'ensemble de ces œuvres, on est frappé de la vigueur
+intellectuelle, conservée par Tolstoy jusqu'à son dernier jour[335]. Il
+peut sembler verbeux, quand il expose ses idées sociales; mais toutes
+les fois qu'il est en face d'une action, d'un personnage vivant, le
+rêveur humanitaire disparaît, il ne reste plus que l'artiste au regard
+d'aigle, qui d'un coup va au cœur. Jamais il n'a perdu cette lucidité
+souveraine. Le seul appauvrissement que je constate, pour l'art, c'est
+du côté de la passion. A part de courts instants, on a l'impression que
+ses œuvres ne sont plus pour Tolstoy l'essentiel de sa vie; elles
+sont, ou un passe-temps nécessaire, ou un instrument pour l'action. Mais
+c'est l'action qui est son véritable objet, et non plus l'art. Quand il
+lui arrive de se laisser reprendre par cette illusion passionnée, il
+semble qu'il en ait honte; il coupe court ou peut-être, comme pour _Le
+journal posthume du vieillard Féodor Kouzmitch_, il abandonne
+complètement l'œuvre qui risquerait de resouder les chaînes qui
+l'attachaient à l'art... Exemple unique d'un grand artiste, en pleine
+force créatrice et tourmenté par elle, qui lui résiste et qui l'immole à
+son Dieu.
+
+ R. R.
+
+ Avril 1913.
+
+
+
+
+LA RÉPONSE DE L'ASIE A TOLSTOY
+
+
+Au temps où paraissaient les premières éditions de ce livre, nous ne
+pouvions mesurer encore le retentissement de la pensée de Tolstoy dans
+le monde. Le grain était en terre. Il fallait attendre l'été.
+
+Aujourd'hui, la moisson est levée. Et de Tolstoy a surgi un arbre de
+Jessé. Sa parole s'est faite acte. Au Saint Jean le Précurseur
+d'Iasnaïa-Poliana a succédé le Messie de l'Inde, qu'il avait consacré:
+Mahâtmâ Gandhi.
+
+Admirons la magnifique économie de l'histoire humaine, où, malgré les
+disparitions apparentes des grands efforts de l'esprit, rien ne se perd
+d'essentiel, et le flux et le reflux des réactions mutuelles forment un
+courant continu, qui s'enrichit sans cesse, en fécondant la terre.
+
+A dix-neuf ans, en 1847, le jeune Tolstoy, malade à l'hôpital de Kazan,
+avait pour voisin de lit un prêtre lama bouddhiste, blessé grièvement à
+la face par un brigand, et il recevait de lui la première révélation de
+la loi de Non-Résistance, que le torrent de sa vie devait, trente ans,
+recouvrir.
+
+Soixante-deux ans après, en 1909, le jeune Indien Gandhi recevait des
+mains de Tolstoy mourant cette sainte lumière, que le vieil apôtre russe
+avait couvée en lui, réchauffée de son amour, nourrie de sa douleur; et
+il en faisait le flambeau qui a illuminé l'Inde: la réverbération en a
+touché toutes les parties de la terre.
+
+Mais, avant d'en arriver au récit de ce baptême dans le Jourdain, nous
+voulons rapidement retracer l'ensemble des rapports de Tolstoy avec
+l'Asie. Une _Vie de Tolstoy_ serait, sans cette étude, incomplète
+aujourd'hui. Car l'action de Tolstoy sur l'Asie aura, dans l'histoire,
+plus d'importance peut-être que l'action sur l'Europe. Il a été la
+première grande Voie de l'esprit qui relie, de l'Est à l'Ouest, tous les
+membres du Vieux-Continent. Maintenant la sillonnent, en l'un et l'autre
+sens, deux rivières de pèlerins.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons maintenant tous les moyens de connaître le sujet: car Paul
+Birukoff, pieux disciple du maître, a rassemblé en un volume sur
+_Tolstoy et l'Orient_ les documents conservés[336].
+
+L'Orient l'attira toujours. Tout jeune étudiant à l'Université de Kazan,
+il avait choisi d'abord la faculté des langues orientales arabo-turques.
+Dans ses années de Caucase, il fut en contact prolongé avec la culture
+mahométane, et il en subit fortement l'impression. Peu après 1870
+commencent à paraître, dans ses recueils de Récits et Légendes pour les
+Écoles primaires, des contes arabes et indiens. Quand vint l'heure de sa
+crise religieuse, la Bible ne lui suffit point; il ne tarda pas à
+consulter les religions d'Orient. Il lut considérablement[337]. Bientôt
+lui vint l'idée de faire profiter l'Europe de ses lectures, et il
+rassembla, sous le titre: _Les pensées des hommes sages_, un recueil, où
+l'Évangile, Bouddhâ, Laotse, Krishna fraternisaient. Il s'était
+convaincu, dès le premier coup d'œil, de l'unité fondamentale des
+grandes religions humaines.
+
+Mais ce qu'il cherchait surtout, c'était le rapport direct avec les
+hommes d'Asie. Et dans les dix dernières années de sa vie, un réseau
+serré de correspondance se tressa entre Iasnaïa et tous les pays
+d'Orient.
+
+ * * * * *
+
+De tous, c'était la Chine, dont la pensée lui était le plus proche. Et
+ce fut elle qui se livra le moins. Dès 1884, il étudiait Confucius et
+Laotse; ce dernier était son préféré, parmi les sages de
+l'antiquité[338]. Mais, en fait, Tolstoy dut attendre jusqu'en 1905 pour
+échanger sa première lettre avec un compatriote de Laotse, et il ne
+paraît avoir eu que deux correspondants chinois. Il est vrai qu'ils sont
+de marque. L'un était un savant, _Tsien Huang-t'ung_; l'autre ce grand
+lettré _Ku-Hung-Ming_, dont le nom est bien connu en Europe[339], et
+qui, professeur d'Université à Pékin, chassé par la Révolution, a dû
+s'exiler au Japon.
+
+Dans les lettres qu'il adresse à ces deux Chinois d'élite, et
+particulièrement dans celle, très longue, à Ku-Hung-Ming, qui a la
+valeur d'un manifeste (octobre 1906), Tolstoy exprime l'attachement et
+l'admiration qu'il éprouve pour le peuple chinois. Ces sentiments ont
+été renforcés par les épreuves que la Chine a subies, avec une noble
+mansuétude, en ces dernières années où les nations d'Europe ont fait
+assaut contre elle d'ignobles brutalités. Il l'engage à persévérer dans
+cette sereine patience et prophétise qu'elle lui devra la victoire
+finale. L'exemple de Port-Arthur, dont l'abandon par la Chine à la
+Russie a coûté si cher à la Russie (guerre russo-japonaise), assure
+qu'il en sera de même pour l'Allemagne à Kiautschau et pour l'Angleterre
+à Wei-ha-Wei. Les voleurs finissent toujours par se voler entre
+eux.--Mais Tolstoy est inquiet d'apprendre que, depuis peu, l'esprit de
+violence et de guerre s'éveille chez les Chinois; il les conjure d'y
+résister. S'ils se laissaient gagner par la contagion, ce serait un
+désastre, non seulement dans le sens où l'entendait «_un des plus
+grossiers et ignares représentants de l'Occident, le Kaiser
+d'Allemagne_», qui redoutait pour l'Europe le péril jaune,--mais dans
+l'intérêt supérieur de l'humanité. Car, avec la vieille Chine
+disparaîtrait le point d'appui de la vraie sagesse populaire et
+pratique, paisible et laborieuse, qui, de l'Empire du Milieu, doit
+s'étendre progressivement à tous les peuples. Tolstoy croit le moment
+venu d'une transformation capitale dans la vie de l'humanité; il a la
+conviction que la Chine est appelée à y jouer le premier rôle, à la tête
+des peuples d'Orient. La tâche de l'Asie est de montrer au reste du
+monde le vrai chemin à la vraie liberté; et ce chemin, dit Tolstoy,
+n'est autre que le _Tao_. Surtout que la Chine se garde de vouloir se
+réformer sur le plan et l'exemple de l'Occident,--c'est-à-dire en
+remplaçant son despotisme par un régime constitutionnel, une armée
+nationale et la grande industrie! Qu'elle considère le tableau
+lamentable de ces peuples d'Europe, avec l'enfer de leur prolétariat,
+avec leurs luttes de classes, leur course aux armements et leurs guerres
+sans fin, leur politique de rapine coloniale,--la banqueroute sanglante
+de toute une civilisation! L'Europe est un exemple,--oui!--de ce qu'il
+ne faut pas faire. Et comme la Chine ne peut, d'autre part, rester dans
+l'état présent, où elle se voit livrée à toutes les agressions, une
+seule voie lui est ouverte: celle de la Non-Résistance absolue vis-à-vis
+de son gouvernement et de tous les gouvernements. Qu'elle poursuive,
+impassible, sa culture de la terre, en se soumettant à la seule loi de
+Dieu! L'Europe se trouvera désarmée devant la passivité héroïque et
+sereine de 400 millions d'hommes. Toute la sagesse humaine et le secret
+du bonheur sont dans la vie de travail paisible sur son champ, en se
+guidant d'après les principes des trois religions de Chine: le
+Confucianisme, qui libère de la force brutale; le Taoïsme, qui prescrit
+de ne pas faire aux autres ce qu'on ne veut pas que les autres vous
+fassent; et le Bouddhisme, qui est tout abnégation et amour.
+
+Des conseils de Tolstoy, nous voyons ce que la Chine d'aujourd'hui
+paraît faire; et il ne semble pas que son docte correspondant,
+Ku-Hung-Ming, en ait beaucoup profité: car son traditionalisme,
+distingué mais borné, offre pour toute panacée à la fièvre du monde
+moderne en travail une _Grande Charte de Fidélité_ à l'ordre établi par
+le passé[340].--Mais il ne faut point juger de l'immense Océan par ses
+vagues de surface. Et qui peut dire si le peuple de Chine n'est pas
+beaucoup plus près des pensées de Tolstoy, qui s'accordent avec la
+millénaire tradition de ses sages, que ne le feraient supposer ces
+guerres de partis et ces révolutions, qui passent et qui meurent sur son
+éternité?
+
+ * * * * *
+
+Tout au contraire des Chinois, les Japonais, avec leur vitalité fébrile,
+leur curiosité affamée de toute pensée nouvelle dans l'univers, furent
+les premiers d'Asie avec qui Tolstoy entra en relations (dès 1890, ou
+peu après). Il se méfiait d'eux, de leur fanatisme national et guerrier,
+surtout de leur prodigieuse souplesse à s'adapter à la civilisation
+d'Europe et à en épouser sur-le-champ tous les abus. On ne peut dire que
+sa méfiance ait été entièrement injustifiée: car la correspondance assez
+abondante qu'il entretint avec eux lui apporta plus d'un mécompte. Tel
+qui se disait son disciple, tout en ayant la prétention de concilier son
+enseignement avec le patriotisme, le désavoua publiquement, comme le
+jeune _Jokai_, rédacteur en chef du journal _Didaitschoo-lu_, en 1904,
+au moment de la guerre du Japon avec la Russie. Encore plus décevant fut
+le jeune _H. S. Tamura_ qui, d'abord bouleversé jusqu'aux larmes par la
+lecture d'un article de Tolstoy sur la guerre russo-japonaise[341],
+tremblant de tout son corps, et criant, transporté, que «Tolstoy est
+l'unique prophète de notre temps», se laisse quelques semaines après
+rouler par la vague de délire patriotique, après la destruction de la
+flotte russe par les Japonais, à Tsusima, et finit par publier contre
+Tolstoy un mauvais livre qui l'attaque...
+
+Plus solides et sincères--mais si loin de la vraie pensée de
+Tolstoy--ces social-démocrates japonais, protestataires héroïques contre
+la guerre[342], qui écrivent à Tolstoy, en septembre 1904, et à qui
+Tolstoy, en les remerciant, exprime sa condamnation absolue, à la fois
+de la guerre et du socialisme[343].
+
+Mais l'esprit de Tolstoy pénétrait, malgré tout, le Japon et le
+labourait jusqu'au fond. Lorsqu'en 1908, pour son quatre-vingtième
+anniversaire, ses amis russes s'adressèrent à tous les amis du monde,
+afin de publier un livre de témoignages, _Naoshi Kato_ envoya un
+intéressant Essai, qui montre l'influence considérable de Tolstoy au
+Japon. La plupart de ses livres religieux y avaient été traduits; vers
+1902-1903, ils produisirent, dit Kato, une révolution morale, non
+seulement chez les chrétiens japonais, mais chez les bouddhistes; et de
+cette commotion, un renouvellement du bouddhisme est sorti. Jusqu'alors,
+la religion était un ordre établi et une loi du dehors. Elle prit (ou
+reprit) un caractère intérieur. «_Conscience religieuse_» devint,
+depuis, le mot à la mode. Et certes, ce réveil du _moi_ n'était pas sans
+dangers. Il pouvait mener,--il mena, en nombre de cas,--vers de tout
+autres fins que l'esprit de sacrifice et d'amour fraternel--à la
+jouissance égoïste, à l'indifférentisme, au désespoir, et même au
+suicide: il y eut des catastrophes chez ce peuple vibrant qui, dans ses
+crises de passion, porte toutes les doctrines aux ultimes conséquences.
+Mais il se forma ainsi, particulièrement près de Kioto, de petits
+groupes tolstoyens qui travaillaient leur champ et professaient le pur
+Évangile de l'amour[344]. D'une façon générale, on peut dire que la vie
+spirituelle au Japon a subi, en partie, l'empreinte de la personnalité
+de Tolstoy. Encore aujourd'hui, subsiste au Japon une _Société Tolstoy_,
+qui publie une revue mensuelle de soixante-dix pages, intéressante et
+nourrie[345].
+
+Le plus aimable exemple de ces disciples japonais est le jeune _Kenjiro
+Tokutomi_, qui contribua aussi au livre du jubilé de 1908. Il avait
+écrit, de Tokio, une lettre enthousiaste à Tolstoy, dans les premiers
+mois de 1906, et Tolstoy y avait aussitôt répondu. Mais Tokutomi n'avait
+pas eu la patience d'attendre la réponse: il s'était embarqué sur le
+premier bateau, pour aller le voir. Il ne savait pas un mot de russe et
+très peu d'anglais. Il arriva à Iasnaïa en juillet, y demeura cinq
+jours, reçu avec une bonté paternelle, et repartit directement pour le
+Japon, couvant, tout le reste de sa vie, les grands souvenirs de cette
+semaine et le lumineux «sourire» du vieillard. Il l'évoque dans ses
+charmantes pages de 1908, où parle son cœur simple et pur:
+
+ «_Je vois son sourire, à travers le brouillard des 730 jours passés
+ depuis que je l'ai vu, et par-dessus les 10 000 kilomètres qui nous
+ séparent._
+
+ _Maintenant je vis dans une petite campagne, dans une chétive
+ maison, avec ma femme et mon chien. Je plante des légumes,
+ j'arrache la mauvaise herbe, qui repousse sans cesse. Toute mon
+ énergie et toutes mes journées se dépensent à arracher, arracher,
+ arracher... Peut-être cela tient-il à ma nature d'esprit,
+ peut-être à ce temps imparfait. Mais je suis, pleinement heureux...
+ Seulement, c'est bien triste, quand on ne sait qu'écrire, dans une
+ occasion pareille!..._»
+
+Le petit Japonais a su, par ces simples lignes d'une humble vie
+heureuse, de sagesse et de labeur, réaliser beaucoup mieux l'idéal de
+Tolstoy et parler à son cœur que tous les doctes collaborateurs au
+livre du Jubilé[346].
+
+ * * * * *
+
+En sa qualité de Russe, Tolstoy avait de nombreuses occasions de
+connaître les mahométans,--puisque l'empire de Russie en comptait vingt
+millions de sujets. Aussi tiennent-ils une large place dans sa
+correspondance. Mais ils n'y apparaissent guère avant 1901. Et ce fut,
+au printemps de cette année, sa réponse au Saint-Synode et son
+excommunication qui les lui conquirent. La haute et ferme parole
+traversa le monde musulman comme le char d'Élie. Ils n'en retinrent que
+l'affirmation monothéiste, où leur semblait se répercuter la voix de
+leur Prophète, et ils tâchèrent naïvement de l'annexer. Des Baschkirs de
+Russie, des muftis indiens, des musulmans de Constantinople lui écrivent
+qu'ils ont «_pleuré de joie_», en lisant le démenti public infligé par
+sa main à toute la chrétienté; et ils le félicitent de s'être enfin
+délivré «_de la sombre croyance à la Trinité_». Ils l'appellent leur
+«_frère_» et s'efforcent de le convertir tout à fait. Avec une comique
+inconscience, l'un d'eux, un mufti de l'Inde, _Mohammed Sadig_, de
+Kadiam, Gurdaspur, se réjouit de lui faire connaître que son nouveau
+Messie islamique (un certain Chazrat Mirza Gulam Achmed) vient
+d'anéantir le mensonge chrétien de la Résurrection en retrouvant au
+Kaschmir le tombeau de «Ijuz Azaf» (Jésus), et il lui en envoie une
+photo, avec le portrait de son saint réformateur.
+
+On ne saurait imaginer l'admirable tranquillité, à peine teintée
+d'ironie (ou de mélancolie), avec laquelle Tolstoy reçoit ces étranges
+avances. Qui ne l'a point vu dans ces controverses ne connaît point la
+souveraine modération où sa nature impérieuse était arrivée. Jamais il
+ne se départit de sa courtoisie et de son calme bon sens. C'est
+l'interlocuteur mahométan qui s'emporte, qui lui prête, irrité, «_un
+reste des préjugés chrétiens du moyen age_[347]» ou qui, à son refus de
+croire en le nouveau Messie musulman, lui oppose la classification
+menaçante que le saint homme fait, en trois compartiments, des hommes
+recevant la lumière de la vérité:
+
+«... _Les uns la reçoivent par leur propre raison. Les autres par les
+signes visibles et les miracles. Les troisièmes par la force de l'épée._
+(Exemple: le Pharaon, à qui Moïse a dû faire boire la mer Rouge, pour le
+convaincre de son Dieu.) Car «_le Prophète envoyé par Dieu doit
+enseigner au monde entier_[348]...»
+
+Tolstoy ne suit pas ses correspondants agressifs sur le terrain de
+combat. Son noble principe est que les hommes, aimant la vérité, ne
+doivent jamais appuyer sur les différences entre les religions et sur
+leurs manques, mais sur ce qui les unit et ce qui fait leur
+prix.--«_C'est à quoi je m'efforce_, dit-il, _envers toutes les
+religions, et notamment envers l'Islam_[349].»--Il se contente de
+répondre au bouillant mufti que «_le devoir de quiconque possède un
+sentiment vraiment religieux est de donner l'exemple d'une vie
+vertueuse_.» C'est là tout ce dont nous avons besoin[350]. Il admire
+Mahomet, et certaines de ses paroles l'ont ravi[351]. Mais Mahomet
+n'est qu'un homme, comme le Christ. Pour que le Mahométisme ainsi que le
+Christianisme deviennent une religion juste, il faudra qu'ils renoncent
+à la croyance aveugle en un homme et un livre; qu'ils admettent
+seulement ce qui est en accord avec la conscience et la raison de tous
+les hommes.--Même sous la forme mesurée dont il revêt sa pensée, Tolstoy
+s'inquiète toujours de ne pas froisser la foi de celui qui lui parle:
+
+«_Pardonnez si j'ai dû vous blesser. On ne peut pas dire la vérité à
+moitié. On doit la dire toute, ou pas du tout[352]._»
+
+Inutile d'ajouter qu'il ne convainc point ses interlocuteurs.
+
+Du moins, il en trouve d'autres, mahométans éclairés, libéraux, qui
+sympathisent pleinement avec lui:--au premier rang, le célèbre
+grand-mufti d'Égypte, le cheikh réformateur _Mohammed Abdou_[353], qui
+lui adresse, du Caire, en 1904 (le 8 avril), une noble lettre, le
+félicitant de l'excommunication dont il était l'objet: car l'épreuve est
+la divine récompense pour les élus. Il dit que la lumière de Tolstoy
+réchauffe et rassemble les chercheurs de vérité, que leurs cœurs sont
+dans l'attente de tout ce qu'il écrit. Tolstoy répond, avec une chaude
+cordialité.--Il reçoit aussi l'hommage de l'ambassadeur de Perse à
+Constantinople, prince _Mirza Riza Chan_, délégué à la première
+conférence de la Paix, à La Haye, en 1901.
+
+Mais il est surtout attiré par le mouvement Béhaïste (ou Bâbiste), dont
+il entretient constamment ses correspondants. Il entre en relations
+personnelles avec certains Béhaïstes, comme le mystérieux _Gabriel
+Sacy_, qui lui écrit d'Égypte (1901), et qui aurait été, dit-on, un
+Arabe de naissance, converti au Christianisme, puis passé au Béhaïsme.
+Sacy lui expose son _Credo_, Tolstoy répond (10 août 1901) que le
+«_Bâbisme l'intéresse depuis longtemps et qu'il a lu tout ce qui lui
+était accessible à ce sujet_»; il n'attache aucune importance à sa base
+mystique et à ses théories; mais il croit à son grand avenir en Orient,
+comme enseignement moral: «_tôt ou tard, le Béhaïsme se fondra avec
+l'anarchisme chrétien_.» Ailleurs, il écrit à un Russe qui lui envoie un
+livre sur le Béhaïsme qu'il a la certitude de la victoire «_de tous les
+enseignements religieux rationalistes, qui surgissent actuellement des
+diverses confessions: Brahmanisme, Bouddhisme, Judaïsme,
+Christianisme_». Il les voit allant toutes «_vers le confluent d'une
+religion unique, universellement humaine_[354]».--Il a le contentement
+d'apprendre que le courant béhaïste a pénétré en Russie, chez des
+Tatares de Kazan, et il invite chez lui leur chef, Woissow, dont
+l'entretien avec lui a été noté par Gussev (février 1909)[355].
+
+Dans le livre du jubilé, en 1908, l'Islam est représenté par un juriste
+de Calcutta, _Abdullah-al-Mamun-Suhrawardy_, qui élève à Tolstoy un
+majestueux monument. Il l'appelle _yogi_ et souscrit à ses enseignements
+de la Non-Violence, qu'il ne juge pas opposés à ceux de Mahomet; mais
+«_il faut lire le Coran, comme Tolstoy a lu la Bible, sous la lumière de
+la vérité, et non dans la nuée de la superstition_». Il loue Tolstoy de
+n'être pas un surhomme, un _Uebermensch_, mais le frère de tous, non pas
+la lumière de l'Occident ou de l'Orient, mais lumière de Dieu, lumière
+pour tous. Et, dans une lueur prophétique, il annonce que la
+prédication de Tolstoy pour la Non-Violence, «_mêlée aux enseignements
+des sages de l'Inde, produira peut-être en notre temps de nouveaux
+Messies_».
+
+ * * * * *
+
+C'était de l'Inde en effet que devait sortir le Verbe agissant, dont
+Tolstoy fut l'annonciateur.
+
+L'Inde était, en cette fin du XIXe siècle, et au début du XXe, en
+plein réveil. L'Europe ne connaît pas encore,--à part une élite de
+savants bien renseignés, qui ne sont pas très pressés de dispenser leur
+science au commun des mortels et se cantonnent volontiers dans leur
+coque linguistique, où ils se sentent à huis clos[356]--l'Europe est
+encore loin d'imaginer la prodigieuse résurrection du génie indien qui
+s'annonça dès les années 1830[357] et resplendit vers 1900. Ce fut une
+floraison éclatante et soudaine dans tous les champs de l'esprit. Dans
+l'art, dans la science, dans la pensée. Le seul nom de _Rabindranath
+Tagore_ a, détaché de la constellation de sa glorieuse famille, rayonné
+sur le monde. Presque en même temps, le Vedantisme était rénové par le
+fondateur de l'_Arya-Samâj_ (1875), _Dayananda Sarasvati_, celui qu'on a
+nommé le «_Luther hindou_»; et _Keshub Chunder Sen_ faisait du
+_Brahmâ-Samâj_ un instrument de réformes sociales passionnées et un
+terrain de rapprochement entre la pensée chrétienne et la pensée
+d'Orient. Mais, surtout, le firmament religieux de l'Inde s'illuminait
+de deux étoiles de première grandeur, subitement apparues,--ou
+réapparues après des siècles, pour parler selon le grand style de
+l'Inde, au sens profond[358]--ces deux miracles de l'esprit:
+_Ramakrishna_ (1836-1886), le fou de Dieu, qui embrassait dans son amour
+toutes les formes du Divin, et son disciple, plus puissant encore que le
+maître, _Vivekananda_ (1863-1902), dont la torrentielle énergie a, pour
+des siècles, réveillé dans son peuple épuisé le Dieu d'action, le Dieu
+de la Gitâ.
+
+La vaste curiosité de Tolstoy ne les ignora point. Il lut les traités de
+_Dayananda_, que lui envoya le directeur de _The Vedic Magazine_
+(Kangra, Sakaranpur), _Rama Deva_. Dès 1896, il s'était enthousiasmé des
+premiers écrits parus de _Vivekananda_[359], et il savourait les
+Entretiens de _Ramakrishna_[360].--C'est un malheur pour l'humanité que
+Vivekananda, lors de son voyage d'Europe en 1900, n'ait pas été orienté
+vers Iasnaïa Poliana. Celui qui écrit ces lignes ne peut se consoler, en
+cette année de l'Exposition Universelle où le grand _Swami_ passait à
+Paris, si mal entouré, de n'avoir pas été celui qui relie les deux
+voyants, les deux génies religieux de l'Europe et de l'Asie.
+
+Ainsi que le _Swami_ de l'Inde, Tolstoy était nourri de l'esprit de
+Krishna, «_seigneur de l'Amour_[361]». Et plus d'une voix de l'Inde le
+saluait comme un Mahâtmâ, un ancien _Rishi_ réincarné[362]. _Gopal
+Chetti_, directeur de _The New Reformer_, qui se voua dans l'Inde aux
+idées de Tolstoy, le rapproche, en son écrit pour le Livre du Jubilé
+(1908), de Bouddhâ le prince qui renonça; et il dit que, si Tolstoy
+était né aux Indes, il eût été tenu pour un _Avatara_, un _Purusha_
+(incarnation de l'Ame universelle), un _Sri-Krishna_.
+
+Mais le courant fatal du fleuve de l'histoire allait porter Tolstoy, du
+Rêve en Dieu des _yogis_ au seuil de la grande action de Vivekananda et
+de Gandhi,--de l'_Hind-Swaraj_.
+
+Détours étranges du destin! Le premier qui l'y conduisit fut l'homme
+qui, plus tard, devait devenir le meilleur lieutenant du Mahâtmâ indien,
+mais qui, en ce temps, était encore, comme Paul avant le chemin de
+Damas, le violent ennemi de ces pensées: _C.-R. Das_[363]... Est-il
+permis d'imaginer que la voix de Tolstoy a pu contribuer à le ramener à
+sa vraie mission?--A la fin de 1908, C.-R. Das était dans le camp de la
+Révolution. Il écrivit à Tolstoy, sans lui rien voiler de sa foi
+violente; il combattait, à visage découvert, la doctrine tolstoyenne de
+la Non-Résistance; et cependant, il lui demandait un mot de sympathie
+pour son journal, _Free Hindostan_. Tolstoy répondit une très longue
+lettre, presque un traité, qui, sous le titre de _Lettre à un Indien_,
+14 décembre 1908, se répandit dans le monde entier. Il proclamait
+énergiquement la doctrine de la Non-Résistance et de l'Amour, en
+encadrant chaque partie de son argumentation dans des citations de
+Krishna. Il n'apportait pas moins de vigueur dans son combat contre la
+nouvelle superstition de la science que contre les anciennes
+superstitions religieuses. Et il faisait aux Indiens un reproche
+véhément de renier leur sagesse antique pour épouser l'erreur
+d'Occident.
+
+«_On pouvait espérer, disait-il, que, dans l'immense monde
+brahmano-bouddhiste et confucianiste, ce nouveau préjugé scientifique
+n'aurait point place, et que les Chinois, les Japonais, les Hindous,
+ayant compris le mensonge religieux qui justifie la violence,
+arriveraient directement à concevoir la loi de l'amour, propre à
+l'humanité, qui fut promulguée avec une force si éclatante par les
+grands maîtres de l'Orient. Mais la superstition de la science, qui a
+remplacé celle de la religion, envahit de plus en plus les peuples de
+l'Orient. Elle subjugue déjà le Japon et lui prépare les pires
+désastres. Elle se répand sur ceux qui, en Chine et dans l'Inde,
+prétendent, comme vous, être les meneurs de vos peuples. Vous invoquez,
+dans notre journal, comme un principe fondamental qui doit guider
+l'activité de l'Inde, l'idée suivante_:
+
+ «Resistance to agression is not simply justifiable, but imperative;
+ non-resistance hurts both altruism and egoism.»
+
+«... _Eh quoi! vous, membre d'un des peuples les plus religieux, vous
+allez, d'un cœur léger et confiant en votre instruction scientifique,
+abjurer la loi de l'amour, proclamée au sein de votre peuple, avec une
+clarté exceptionnelle, dès l'antiquité reculée!... Et vous répétez ces
+stupidités que vous ont suggérées les champions de la violence, les
+ennemis de la vérité, les esclaves de la théologie d'abord, ensuite de
+la science,--vos maîtres européens!_
+
+«_Vous dites que les Anglais ont asservi l'Inde, parce que l'Inde ne
+résiste pas assez à la violence par la force?--Mais c'est tout juste le
+contraire! Si les Anglais ont asservi les Hindous, ce n'est que pour
+cette raison que les Hindous reconnaissaient et reconnaissent encore la
+violence comme principe fondamental de leur organisation sociale; ils se
+soumettaient, au nom de ce principe, à leurs roitelets; au nom de ce
+principe, ils ont lutté contre eux, contre les Européens, contre les
+Anglais... Une Compagnie commerciale--trente mille hommes, des hommes
+plutôt faibles--ont asservi un peuple de deux cents millions! Dites cela
+à un homme libre de préjugés! Il ne comprendra pas ce que ces mots
+peuvent signifier... N'est-il pas évident, d'après ces chiffres mêmes,
+que ce ne sont pas les Anglais, mais les Hindous eux-mêmes qui ont
+asservi les Hindous?..._
+
+«_Si les Hindous sont asservis par la violence, c'est parce qu'eux-mêmes
+ont vécu de la violence, vivent à présent de la violence et ne
+reconnaissent pas la loi éternelle de l'amour, propre à l'humanité._
+
+ «Digne de pitié et ignorant l'homme qui cherche ce qu'il possède et
+ ignore qu'il le possède! Oui, misérable et ignorant l'homme qui ne
+ connaît pas le bien de l'amour qui l'entoure et que je lui ai
+ donné!» (Krishna).
+
+ «_L'homme n'a qu'à vivre en accord avec la loi de l'amour, qui est
+ propre à son cœur et qui recèle en soi le principe de
+ Non-Résistance, de Non-Participation à toute violence. Alors, non
+ seulement une centaine d'hommes ne pourraient asservir des
+ millions, mais des millions ne pourraient asservir un seul. Ne
+ résistez pas au mal et ne prenez pas part à ce mal, à la contrainte
+ de l'administration, des tribunaux, des impôts, et surtout de
+ l'armée!--Et rien, ni personne au monde ne pourra vous asservir!_»
+
+Une citation de Krishna termine (comme elle a commencé) cette
+prédication de la Non-Résistance faite par la Russie à l'Inde:
+
+ «Enfants, levez plus haut vos regards aveuglés, et un monde
+ nouveau, plein de joie et d'amour, vous apparaîtra, un monde de
+ Raison, créé par Ma Sagesse, le seul monde réel. Alors, vous
+ connaîtrez ce que l'amour a fait de vous, ce dont il vous a
+ gratifiés et ce qu'il exige de vous.»
+
+Or, cette lettre de Tolstoy tombe dans les mains d'un jeune Indien, qui
+était «_homme de loi_», à Johannesburg, en Sud-Afrique. Il se nommait
+Gandhi. Il en fut saisi. Il écrivit à Tolstoy, vers la fin de 1909[364].
+Il lui annonçait la campagne de sacrifice, qu'il dirigeait depuis une
+dizaine d'années, dans l'esprit évangélique de Tolstoy[365]. Il lui
+demandait l'autorisation de traduire en langue indienne la lettre à
+C.-R. Das.
+
+Tolstoy lui envoya sa bénédiction fraternelle, dans le «_combat de la
+douceur contre la brutalité, de l'humilité et de l'amour contre
+l'orgueil et la violence_». Il lut l'édition anglaise de l'_Hind
+Swarâj_, que Gandhi lui fit parvenir; et il pénétra aussitôt toute
+l'importance de cette expérience religieuse et sociale:
+
+ «_La question que vous traitez, de la Résistance passive, est de la
+ plus haute valeur, non seulement pour l'Inde, mais pour toute
+ l'humanité._»
+
+Il se procura la biographie de Gandhi par Joseph J. Doke[366], et il fut
+captivé. Malgré la maladie, il tint à lui adresser quelques lignes
+affectueuses (8 mai 1910). Et lorsqu'il se sentit rétabli il lui
+adressa, de Kotschety, le 7 septembre 1910,--un mois avant sa fuite vers
+la solitude et la mort,--une lettre d'une telle importance que, malgré
+sa longueur, je tiens à la reproduire, presque entière, à la fin de
+cette étude. Elle est et restera, aux yeux de l'avenir, l'Évangile de la
+Non-Résistance et le testament spirituel de Tolstoy. Les Indiens du
+Sud-Afrique la publièrent en 1914, dans le _Golden Number of Indian
+Opinion_, consacré à la _Résistance passive en Sud-Afrique_[367]. Elle
+fut associée au succès de leur cause, à la première victoire politique
+de la Non-Résistance.
+
+Par un contraste saisissant, l'Europe, à la même heure, y répondait par
+la guerre de 1914, où elle s'entre-dévora.
+
+Mais quand la tempête fut passée et que sa clameur sauvage, par degrés,
+s'éteignit, on entendit de nouveau, par delà le champ de ruines, monter
+comme une alouette la voix pure et ferme de Gandhi. Elle redisait, sur
+un mode plus clair et plus mélodieux, la grande parole de Tolstoy, le
+cantique d'espoir d'une nouvelle humanité.
+
+ R. R.
+
+ Mai 1927.
+
+
+
+
+LETTRE ÉCRITE PAR TOLSTOY, DEUX MOIS AVANT SA MORT, A GANDHI
+
+
+ «_A M. K. Gandhi, Johannesburg, Transvaal,
+ Sud-Afrique._
+
+ «7 septembre 1910, Kotschety.
+
+«J'ai reçu votre journal _Indian Opinion_ et je me suis réjoui de
+connaître ce qu'il rapporte des Non-Résistants absolus. Le désir m'est
+venu de vous exprimer les pensées qu'a éveillées en moi cette lecture.
+
+«Plus je vis--et surtout, à présent, où je sens avec clarté l'approche
+de la mort--plus fort est le besoin de m'exprimer sur ce qui me touche
+le plus vivement au cœur, sur ce qui me paraît d'une importance
+inouïe: c'est à savoir que ce que l'on nomme Non-Résistance n'est, en
+fin de compte, rien autre que l'enseignement de la Loi d'amour, non
+déformé encore par des interprétations menteuses. L'amour, ou, en
+d'autres termes, l'aspiration des âmes à la communion humaine et à la
+solidarité, représente la loi supérieure et unique de la vie... Et cela,
+chacun le sait et le sent au profond de son cœur (nous le voyons le
+plus clairement chez l'enfant). Il le sait aussi longtemps qu'il n'est
+pas encore entortillé dans la nasse de mensonge de la pensée du monde.
+
+«Cette loi a été promulguée par tous les sages de l'humanité: hindous,
+chinois, hébreux, grecs et romains. Elle a été, je crois, exprimée le
+plus clairement par le Christ, qui a dit en termes nets que cette Loi
+contient toute loi et les Prophètes. Mais il y a plus: prévoyant les
+déformations qui menacent cette loi, il a dénoncé expressément le danger
+qu'elle soit dénaturée par les gens dont la vie est livrée aux intérêts
+matériels. Ce danger est qu'ils se croient autorisés à défendre leurs
+intérêts par la violence, ou, selon son expression, à rendre coup pour
+coup, à reprendre par la force ce qui a été enlevé par la force, etc.,
+etc. Il savait (comme le sait tout homme raisonnable) que l'emploi de la
+violence est incompatible avec l'amour, qui est la plus haute loi de la
+vie. Il savait qu'aussitôt la violence admise, dans un seul cas, la loi
+était du coup abolie. Toute la civilisation chrétienne, si brillante en
+apparence, a poussé sur ce malentendu et cette contradiction, flagrante,
+étrange, en quelques cas, voulue, mais le plus souvent inconsciente.
+
+«En réalité, dès que la résistance par la violence a été admise, la loi
+de l'amour était sans valeur et n'en pouvait plus avoir. Et si la loi
+d'amour est sans valeur, il n'est plus aucune loi, excepté le droit du
+plus fort. Ainsi vécut la chrétienté durant dix-neuf siècles. Au reste,
+dans tous les temps, les hommes ont pris la force pour principe
+directeur de l'organisation sociale. La différence entre les nations
+chrétiennes et les autres n'a été qu'en ceci: dans la chrétienté, la loi
+d'amour avait été posée clairement et nettement, comme dans aucune autre
+religion; et les chrétiens l'ont solennellement acceptée, bien qu'ils
+aient regardé comme licite l'emploi de la violence et qu'ils aient fondé
+leur vie sur la violence. Ainsi, la vie des peuples chrétiens est une
+contradiction complète entre leur confession et la base de leur vie,
+entre l'amour, qui doit être la loi de l'action, et la violence, qui est
+reconnue sous des formes diverses, telles que: gouvernement, tribunaux
+et armées, déclarés nécessaires et approuvés. Cette contradiction s'est
+accentuée avec le développement de la vie intérieure, et elle a atteint
+son paroxysme en ces derniers temps.
+
+«Aujourd'hui, la question se pose ainsi: oui ou non; il faut choisir! Ou
+bien admettre que nous ne reconnaissons aucun enseignement moral
+religieux, et nous laisser guider dans la conduite de notre vie par le
+droit du plus fort. Ou bien agir en sorte que tous les impôts perçus
+par contrainte, toutes nos institutions de justice et de police, et
+avant tout l'armée, soient abolis.
+
+«Le printemps dernier, à l'examen religieux d'un institut de jeunes
+filles, à Moscou, l'instructeur religieux d'abord, puis l'archevêque qui
+y assistait ont interrogé les fillettes sur les Dix Commandements, et
+principalement sur le Cinquième: «_Tu ne tueras point!_» Quand la
+réponse était juste, l'archevêque ajoutait souvent cette autre question:
+«_Est-il toujours et dans tous les cas défendu de tuer par la loi de
+Dieu?_» Et les pauvres filles, perverties par les professeurs, devaient
+répondre et répondaient: «--_Non, pas toujours. Car dans la guerre et
+pour les exécutions, il est permis de tuer._»--Cependant une de ces
+malheureuses créatures (ceci m'a été raconté par un témoin oculaire)
+ayant reçu la question coutumière: «--_Le meurtre est-il toujours un
+péché?_»--rougit et répondit, émue et décidée: «--_Toujours!_» Et à tous
+les sophismes de l'archevêque elle répliqua, inébranlable, qu'il était
+interdit toujours, dans tous les cas, de tuer,--et cela déjà par le
+Vieux Testament: quant au Christ, il n'a pas seulement défendu de tuer,
+mais de faire du mal à son prochain. Malgré toute sa majesté et son
+habileté oratoire, l'archevêque eut la bouche fermée, et la jeune fille
+l'emporta.
+
+«Oui, nous pouvons bavarder, dans nos journaux, sur le progrès de
+l'aviation, les complications de la diplomatie, les clubs, les
+découvertes, les soi-disant œuvres d'art, et passer sous silence ce
+qu'a dit cette jeune fille! Mais nous ne pouvons pas en étouffer la
+pensée, car tout homme chrétien sent comme elle plus ou moins
+obscurément. Le socialisme, l'anarchisme, l'Armée du Salut, la
+criminalité croissante, le chômage, le luxe monstrueux des riches, qui
+ne cesse d'augmenter, et la noire misère des pauvres, la terrible
+progression des suicides, tout cet état de choses témoigne de la
+contradiction intérieure, qui doit être et qui sera résolue. Résolue,
+vraisemblablement, dans le sens de la reconnaissance de la loi d'amour
+et de la condamnation de tout emploi de la violence. C'est pourquoi
+votre activité, au Transvaal, qui semble pour nous au bout du monde, se
+trouve cependant au centre de nos intérêts; et elle est la plus
+importante de toutes celles d'aujourd'hui sur la terre; non seulement
+les peuples chrétiens, mais tous les peuples du monde y prendront part.
+
+«Il vous sera sans doute agréable d'apprendre que chez nous aussi, en
+Russie, une agitation pareille se développe rapidement, et que les refus
+de service militaire augmentent d'année en année. Quelque faible que
+soit encore chez vous le nombre des Non-Résistants et chez nous celui
+des réfractaires, les uns et les autres peuvent se dire: «Dieu est avec
+nous. Et Dieu est plus puissant que les hommes.»
+
+«Dans la profession de foi chrétienne, même sous la forme de
+christianisme perverti qui nous est enseigné, et dans la croyance
+simultanée à la nécessité d'armées et d'armements pour les énormes
+boucheries de la guerre, il existe une contradiction si criante qu'elle
+doit, tôt ou tard, probablement très tôt, se manifester dans toute sa
+nudité. Alors il faudra ou bien anéantir la religion chrétienne, sans
+laquelle pourtant, le pouvoir des États ne pourrait se maintenir, ou
+bien supprimer l'armée et renoncer à tout emploi de la force, qui n'est
+pas moins nécessaire aux États. Cette contradiction est sentie par tous
+les gouvernements, aussi bien par le vôtre Britannique que par le nôtre
+Russe; et, par esprit de conservation, ils poursuivent ceux qui la
+dévoilent, avec plus d'énergie que toute autre activité ennemie de
+l'État. Nous l'avons vu en Russie, et nous le voyons par ce que publie
+votre journal. Les gouvernements savent bien d'où le danger le plus
+grave les menace, et ce ne sont pas seulement leurs intérêts qu'ils
+protègent ainsi avec vigilance. Ils savent qu'ils combattent pour l'être
+ou le ne-plus-être.
+
+ «LÉON TOLSTOY.»
+
+
+
+
+LISTE CHRONOLOGIQUE DES ŒUVRES DE TOLSTOY[368]
+
+
+1852
+
+L'Enfance (1851-2).--L'Incursion.--Les Cosaques (terminé en 1862).
+
+1853
+
+Le Journal d'un marqueur.
+
+1854
+
+L'Adolescence.--La Coupe en forêt.
+
+1855
+
+Sébastopol en décembre 1854.--Sébastopol en mai 1855.--Sébastopol en
+août 1855.
+
+1856
+
+Deux hussards.--Une tourmente de neige.--Une rencontre au
+détachement.--La matinée d'un seigneur.--Adolescence.
+
+1857
+
+Albert.--Lucerne.
+
+1858
+
+Trois morts.
+
+1859
+
+Bonheur conjugal.
+
+1860
+
+Polikouchka.
+
+1861
+
+Le fileur de lin.
+
+1862
+
+Sur l'instruction du peuple.--Méthodes pour apprendre à lire et à
+écrire.--Projet d'un plan général pour les Écoles élémentaires.--Éducation
+et Instruction.--Progrès et définition de l'instruction.--Qui doit
+enseigner à écrire.--L'école d'Iasnaïa Poliana en novembre et
+décembre.--Sur la libre initiative et le développement des écoles du
+peuple.--Sur l'activité sociale dans le domaine de l'instruction du
+peuple.--Tikhon et Malanya (œuvres posthumes).--Idylle.
+
+1863
+
+Les Décembristes (extraits d'un roman projeté).
+
+1864-1869
+
+Guerre et Paix.
+
+1872
+
+Syllabaire (Traductions de fables d'Ésope, Hindoues, américaines, etc.,
+contes de fées, récits de physique, zoologie, botanique, histoire;
+nouvelles (Le prisonnier du Caucase, Dieu voit la vérité); courtes
+histoires; poèmes épiques; arithmétique; notes et guide pour le maître).
+
+Les deux voyageurs (œuvres posthumes).
+
+1873
+
+Au sujet de la famine de Samara (Lettre à l'éditeur de «Moscow
+Vedomosty»).
+
+1874
+
+Sur l'instruction du peuple. (Lettre à J. U. Shatiloff).--Rapport au
+Comité littéraire de Moscou.
+
+1875
+
+Nouveau Syllabaire. Quatre livres russes de lecture.--Quatre vieux
+livres slaves de lecture.
+
+1876
+
+Anna Karenine (1873-1876).
+
+1878
+
+Premiers souvenirs (fragment).--Les Décembristes (second fragment).--Les
+Décembristes (troisième fragment).
+
+1879
+
+Qui suis-je? (archives Tchertkoff).--Les Confessions (addition en 1882).
+
+1880
+
+Critique de la Théologie dogmatique.--Chapitres d'une nouvelle du temps
+de Pierre Ier.--Défense d'une petite fille.--En essayant une
+plume.--Comment meurt l'amour.--Commencement d'un conte
+fantastique.--Sur Rousseau.--Oasis.--Un cosaque fugitif.
+
+1881
+
+Concordance et traduction des Quatre Évangiles.--Abrégé de
+l'Évangile.--De quoi vivent les hommes.
+
+1882
+
+L'Église et l'État.--La Non-Résistance au mal.--Article sur le
+recensement.
+
+1884
+
+En quoi consiste ma Foi (Ma Religion).--Préface à l'œuvre de
+Bondareff: «Le triomphe de l'agriculteur, ou le travail et la
+paresse.»--Le journal d'un fou.
+
+1885
+
+Légendes pour l'imagerie populaire: (Les deux frères et l'or; Les
+petites filles plus sages que les vieux; L'ennemi résiste, mais Dieu
+persiste; Les trois ermites; Tentation du Christ; Souffrances du Christ;
+Ilias; Comment un diablotin racheta un morceau de pain; Le pécheur
+repentant; Le fils de Dieu; Pour une peinture de la Cène; Histoire
+d'Ivan l'Imbécile).
+
+Récits populaires: (Les deux vieillards; Le cierge; Où l'amour est, Dieu
+est; Laisse le feu flamber, tu ne pourras l'éteindre).
+
+L'enseignement des douze apôtres.--Socrate.--La vie de Pierre le
+Publicain.--Pietr Hlebnik (Scènes dramatiques).
+
+1886
+
+La Puissance des Ténèbres.--La mort d'Ivan Iliitch.--Que devons-nous
+faire?--Que sommes-nous?--Le premier bouilleur.--Légendes pour
+l'imagerie populaire: (Faut-il beaucoup de terre pour un homme?--Un
+grain gros comme un œuf de poule).--Nicolas Palkine.--Calendrier
+avec proverbes.--Sur la charité.--Sur la foi.--Sur la lutte contre le
+mal (lettre à un Révolutionnaire).--Sur la religion.--Sur les femmes.--A
+la jeunesse.--Le royaume de Dieu (fragment).--Préface à une collection
+«Florilège».--Ægée (scènes dramatiques).
+
+1887
+
+De la vie.--Sur le sens de la vie (Rapport lu devant la Société de
+Psychologie de Moscou).--Sur la vie et la mort (Lettre à
+Tchertkoff).--Marchez pendant que vous avez la lumière.--Entretiens de
+gens qui ont des loisirs (Introduction à la nouvelle
+précédente).--L'ouvrier Emelian et le tambour vide.--Les trois fils
+(parabole).--Pour le tableau de Makovsky: «l'Acquitté.»--Le travail
+manuel et l'activité intellectuelle (Lettre à Romain Rolland).
+
+1888
+
+Sur Gogol (article non terminé).
+
+1889
+
+Le Diable (œuvres posthumes).--Histoire d'une ruche.--La Sonate à
+Kreutzer.--Sur l'amour de Dieu et du prochain.--Appel aux
+hommes-frères.--Sur l'Art (à propos de la conférence de Goltsev: La
+beauté dans l'art).--Les Fruits de l'instruction (comédie).--Il est
+temps de se ressaisir.--Préface à l'œuvre de Yershoff: «Souvenirs de
+Sébastopol».--La fête des lumières en janv. 12.
+
+1890
+
+Pourquoi les hommes s'étourdissent-ils?--«Quarante ans», légende de
+Kostomaroff.--Postface à la Sonate à Kreutzer.--Sur Bondareff.--Sur les
+relations entre les sexes.--Sur le projet d'Henry George.--Mémoires d'un
+chrétien.--Vies des Saints.--Première épître de Jean.--«Notre Père»,
+annoté.--La sagesse chinoise (Grand enseignement; Livre de la Voie de la
+Vérité).--Seulement le bien-être pour tous.--Il vivait dans un village
+un homme nommé Nicolas.--Préface à l'œuvre de Tchertkoff: «Un mauvais
+divertissement.»--Sur le suicide («Ce que signifie cet étrange
+phénomène»).
+
+1891
+
+Mémoires d'une mère (Œuvres posthumes).--«Ça coûte cher» (d'après
+Maupassant).--Sur la Famine.--Sur ce qui est l'Art et ce qui n'est pas
+l'Art; quand l'Art est une chose importante, et quand il est une chose
+inutile (fragment).--Sur les tribunaux (œuvres posthumes).--Le
+premier échelon.--Un horloger.--Une terrible question.--«Le Café de
+Surate» (d'après Bernardin de Saint-Pierre).--Sur les moyens de venir en
+aide à la population, au cas de mauvaise récolte.
+
+1892
+
+Aide à ceux qui sont frappés par la famine.--Chez ceux qui sont dans le
+besoin (Deux articles).--Rapport sur les secours à ceux qui sont frappés
+par la famine.--Sur la Raison et la Religion (lettre au baron
+Rosen).--Lettre sur le Karma.--«Françoise» (d'après Maupassant).
+
+1893
+
+Rapports sur les secours à ceux qui sont frappés par la famine.--Le
+Salut est en vous (Le Royaume de Dieu est en vous)
+(1891-3).--Christianisme et service militaire (Chapitre éliminé par la
+censure de «Le Royaume de Dieu est en vous»).--La Religion et la
+Morale.--Le Non-Agir.--Ce que veut l'amour.--Préface au Journal
+d'Amiel.--L'esprit chrétien et le patriotisme.--Sur la question du
+Libre-Arbitre.
+
+1894
+
+Karma (conte bouddhiste, d'après l'anglais).--Le jeune tsar (œuvres
+posthumes).--Sur les relations avec l'État.--Lettre sur
+l'Immortalité.--Préface aux œuvres de Maupassant.--Préface aux contes
+de Semyonoff.--Aux Italiens.
+
+1895
+
+Maître et Serviteur.--Trois paraboles.--Honte!--Postface au livre: «La
+vie et la mort de B. N. Drojgine.»--Postface à l'article de P. J.
+Birukoff: «La persécution des chrétiens en 1895.»--Lettre à un
+Polonais.--Lettre à P. V. Veriguin (sur les livres et
+l'imprimerie).--Sur les rêves insensés.
+
+1896
+
+Comment lire les Évangiles et où réside leur essence.--«Carthago delenda
+est» (premier article).--Au peuple chinois (inachevé).--Sur la
+Non-Résistance.--Sur la supercherie de l'Église.--Le patriotisme et la
+paix.--Lettre aux libéraux.--Les rapports avec l'ordre existant du
+gouvernement.--L'approche de la fin.--L'enseignement chrétien.--Postface
+à l'appel: «Au secours!»
+
+1897
+
+Qu'est-ce que l'art?--Lettre à l'éditeur d'un journal suédois, pour que
+le prix Nobel soit attribué aux Doukhobors.--J'ai vécu plus de cinquante
+ans de vie consciente.
+
+1898
+
+Appel pour l'aide aux Doukhobors.--Les deux guerres.--Famine ou
+non-famine.--«Carthago delenda est» (deuxième article).--Le père Serge
+(œuvres posthumes).--Préface à l'article de Carpenter: «La Science
+contemporaine.»--A l'éditeur de Russkiya Vedomosty (avec une lettre de
+Sokoloff).
+
+1899
+
+Résurrection.--Sur l'éducation religieuse.--Lettre à un
+officier.--Lettre à un Suédois, au sujet de la Conférence de la Paix, à
+la Haye.
+
+1900
+
+Où est l'issue?--L'esclavage de notre temps.--Le cadavre vivant.--Tu ne
+tueras point.--Lettre aux Doukhobors émigrés au Canada.--Le faut-il
+ainsi?--Le patriotisme et le gouvernement.--Deux versions différentes du
+conte de la Ruche (œuvres posthumes).--Préface au livre: «Anatomie de
+la pauvreté.»
+
+1901
+
+L'unique moyen.--Qui a raison?--Aux jeunes gens oisifs.--Un appel du
+peuple travailleur russe à l'autorité.--Sur la tolérance
+religieuse.--Raison, foi, prière (trois articles).--Réponse au
+Synode.--Carnet de l'officier.--Carnet du soldat.--Sur l'Alliance
+franco-russe (lettre).--Au tsar et à ses conseillers (premier
+article).--Sur l'éducation (lettre à P. J. Birukoff).--Lettre à un
+journal bulgare.--Préface au conte de Polenz: «Le paysan.»
+
+1902
+
+Appel au clergé.--La lumière luit dans les ténèbres, drame (œuvres
+posthumes).--Qu'est-ce que la religion, et en quoi consiste son
+essence.--La destruction de l'enfer et son rétablissement.--Aux
+travailleurs.
+
+1903
+
+Sur Shakespeare et le Drame.--Après le Bal (œuvres posthumes).--Le
+roi assyrien Assarhadon.--Le travail, la mort et la maladie.--Trois
+questions.--Aux réformateurs politiques.--Sur la conception d'une source
+spirituelle (corrigé en 1908).--Sur le travail physique.--Lettre sur le
+Karma (à Sysuyeff).--«C'est vous!» (adaptation de l'allemand).
+
+1904
+
+Souvenirs d'enfance (1903, 1904, et quelques pages en
+1906).--Hadji-Mourad (1896-8, 1901-4) (œuvres posthumes).--Le faux
+coupon (1903-4).--Harrison et la non-résistance au mal par la
+violence.--Qui suis-je?--Pensées d'hommes sages.--Ressaisissez-vous!
+(corrigé à nouveau en 1906-7).--Postface au livre de Tchertkoff: «Notre
+révolution.»
+
+1905
+
+Cycles de lectures.--Buddhâ.--Divin et
+humain.--Lamennais.--Pascal.--Pierre Heltchitsky.--Le procès de
+Socrate.--Korney Vassiliyeff.--Prière.--Nouvelle préface à
+l'enseignement des Douze Apôtres.--Préface au «Bien-Aimé» de
+Tchertkoff.--Une seule chose est nécessaire.--Alexis le Pot (œuvres
+posthumes).--La fin d'un monde.--Le grand Crime.--Sur le mouvement
+social en Russie.--Comment et pourquoi devons-nous vivre.--La baguette
+verte (deux versions).--La vraie liberté (lettre à un paysan,--corrigé
+en 1907).
+
+1906
+
+Le père Vassily (œuvres posthumes).--Sur le sens de la Révolution
+Russe.--Appel au peuple russe (gouvernement, révolutionnaires et
+masses).--Sur le service militaire.--Sur la guerre.--Une seule solution
+possible de la question de la terre.--Sur le catholicisme (à Paul
+Sabatier).--Lettre à un Chinois.--Préface aux «Problèmes sociaux» de
+Henry George.--Notes posthumes de l'ermite Theodor Kouzmich (œuvres
+posthumes).--Ce que j'ai vu en rêve (œuvres posthumes).--Qu'y a-t-il
+à faire?--Au tsar et à ses conseillers (deuxième article).
+
+1907
+
+Conversations avec des enfants sur les questions morales.--Préface aux
+Pensées choisies de La Bruyère, La Rochefoucauld, Vauvenargues,
+Montesquieu, et courtes esquisses biographiques.--Aimez-vous les uns les
+autres.--Tu ne tueras personne.--Sur les compréhensions de la
+vie.--Première rencontre avec Ernest Crosby.--Pourquoi les nations
+chrétiennes, et le peuple Russe en particulier, sont actuellement dans
+une situation misérable.
+
+1908
+
+Je ne puis plus me taire.--Cycle de lectures (corrigé et
+amplifié).--Aphorismes pour son portrait.--Bienfaits de l'amour.--Le
+loup (conte pour les enfants).--Souvenirs du procès d'un soldat (lettre
+à P. J. Birukoff).--La loi de violence et la loi d'amour.--Qui sont les
+meurtriers? (œuvres posthumes).--Sur l'annexion de la
+Bosnie-Herzégovine par l'Autriche.--Réponse aux félicitations du
+Jubilé.--
+
+Lettre à un Hindou.--Préface à l'Album des Peintures d'Orloff.--Préface
+au conte de V. Morozoff: «Pour une parole.»--Préface à la nouvelle de A.
+J. Ertel: «Jardinage.»--«Pouvoir de l'enfance» (d'après Victor
+Hugo).--Sur le procès de Molochnikoff.--L'enseignement du Christ adapté
+pour les enfants.
+
+1909
+
+Il n'y a pas de coupable, au monde (première version).--Isidore le
+prêtre régulier (œuvres posthumes).--Où est la principale tâche d'un
+éducateur (conversations avec les instituteurs des Écoles
+élémentaires).--Sagesse des enfants (œuvres posthumes).--Lettre au
+Congrès de la Paix.--Le seul commandement.--Sur l'arrêt de
+Gusseff.--Pour tous les jours.--Sur l'éducation (lettre à V. F.
+Bulgakoff).--Charge inévitable.--Sur la pendaison.--Sur les «points de
+repère».--Sur Gogol.--Sur l'État.--Sur la Science.--Sur la
+jurisprudence.--Réponse à une femme Polonaise.--Arrêtez, et pensez, pour
+l'amour de Dieu!--Sur un article de Struve.--Lettre à un
+Vieux-Croyant.--Lettre à un Révolutionnaire.--Au sujet de la visite du
+fils d'Henry George.--Il est temps de comprendre.--Salut à ceux qui ont
+souffert pour l'amour de la Vérité.--Le passant et le paysan.--Les
+chants du village.--Entretien du père et du fils (adaptation de
+l'allemand).--Conversation avec un voyageur.--L'hôtellerie (parabole
+pour les enfants).--Article aux journaux, sur les lettres d'abus.--La
+peine capitale et la chrétienté.
+
+1910
+
+Trois jours au village.--La voie de la vie.--Hodynka.--«Toutes les
+qualités viennent d'elle», comédie.--Sur la folie.--Au Congrès Slave, à
+Sofia.--Terre fertile.--Non prémédité.--Supplément à la Lettre au
+Congrès de la Paix.--Il n'y a pas de coupable au monde (deuxième
+version).--Conte pour les enfants.--Philosophie et Religion
+(réminiscences de N. Y. Grot).--Sur le socialisme (inachevé).--Les
+moyens efficaces.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages.
+
+_La lumière qui vient de s'éteindre_ 1
+
+Histoire de mon Enfance 22
+
+Les récits du Caucase 25
+
+Les Cosaques 27
+
+Récits de Sébastopol 35
+
+Trois Morts 50
+
+Bonheur Conjugal 54
+
+Guerre et Paix 61
+
+Anna Karénine 71
+
+Les Confessions et la crise religieuse 81
+
+La crise sociale: Que devons-nous faire? 96
+
+La critique de l'Art 111
+
+Les Contes Populaires 132
+
+La Puissance des Ténèbres 134
+
+La Mort d'Ivan Iliitch 137
+
+La Sonate à Kreutzer 139
+
+Résurrection 148
+
+Les idées sociales de Tolstoï 156
+
+_Sa figure avait pris les traits définitifs_ 175
+
+_Le combat était terminé_ 194
+
+
+NOTES SUR LES ŒUVRES POSTHUMES
+
+Les œuvres posthumes de Tolstoy 206
+
+La réponse de l'Asie à Tolstoy 214
+
+Lettre écrite par Tolstoy, deux mois avant sa mort, à
+Gandhi 232
+
+Liste chronologique des Œuvres de Tolstoy 236
+
+COULOMMIERS IMPRIMERIE PAUL BRODARD 11541-1-29.
+
+
+
+
+NOTES:
+
+[1] A part quelques interruptions,--une surtout, assez longue, entre
+1865 et 1878.
+
+[2] Pour sa remarquable biographie de _Léon Tolstoï: Vie et Œuvre,
+Mémoires, Souvenirs, Lettres, Extraits du Journal intime, Notes et
+Documents biographiques_ réunis, coordonnés et annotés par P. BIRUKOV,
+revisés par Léon Tolstoï, traduits sur le manuscrit par J.-W.
+Bienstock,--4 vol. éd. du _Mercure de France_.
+
+C'est le recueil de documents le plus important sur la vie et l'œuvre
+de Tolstoï. J'y ai abondamment puisé.
+
+[3] Il fit aussi les campagnes napoléoniennes et fut prisonnier en
+France pendant les années 1814-1815.
+
+[4] _Enfance_, chap. II.
+
+[5] _Enfance_, chap. XXVII.
+
+[6] Iasnaïa Poliana, dont le nom signifie _la Clairière claire_, est un
+petit village au sud de Moscou, à quelques lieues de Toula, «dans une
+des provinces les plus foncièrement russes. Les deux grandes régions de
+la Russie, dit M. A. Leroy-Beaulieu, la région des forêts et celle des
+terres de culture s'y touchent et s'y enchevêtrent. Aux environs ne se
+rencontrent ni Finnois, ni Tatars, ni Polonais, ni Juifs, ni
+Petits-Russiens. Ce pays de Toula est au cœur même de la Russie.»
+
+(A. Leroy-Beaulieu: _Léon Tolstoï_, Revue des Deux Mondes, 15 déc.
+1910.)
+
+[7] Tolstoï l'a dépeint dans _Anna Karénine_, sous les traits du frère
+de Levine.
+
+[8] Il écrivit _le Journal d'un Chasseur_.
+
+[9] En réalité, elle était une parente éloignée. Elle avait aimé le père
+de Tolstoï, et elle en avait été aimée; mais, comme Sonia dans _Guerre
+et Paix_, elle s'était effacée.
+
+[10] _Enfance_, chap. XII.
+
+[11] N'a-t-il pas prétendu, dans des notes autobiographiques (datées de
+1878), qu'il se rappelait les sensations de l'emmaillotement et du bain
+d'enfant dans le baquet! (Voir _Premiers Souvenirs_. Une traduction
+française en a été publiée dans le même volume que _Maître et
+Serviteur_.)
+
+Le grand poète suisse Carl Spitteler a, lui aussi, été doué de cet
+extraordinaire pouvoir d'évoquer ses images du seuil de la vie. Il a
+consacré tout un livre (_Meine frühesten Erlebnisse_) à ses toutes
+premières années d'enfance.
+
+[12] _Premiers Souvenirs._
+
+[13] De 1842 à 1847.
+
+[14] Nicolas, plus âgé que Léon de cinq ans, avait déjà terminé ses
+études en 1844.
+
+[15] Il aimait les conversations métaphysiques «d'autant plus, dit-il,
+qu'elles étaient plus abstraites et qu'elles arrivaient à un tel degré
+d'obscurité que, croyant dire ce qu'on pense, on dit tout autre chose».
+(_Adolescence_, XXVII.)
+
+[16] _Adolescence_, XIX.
+
+[17] Surtout dans ses premières œuvres, dans les _Récits de
+Sébastopol_.
+
+[18] C'était le temps où il lisait Voltaire et y trouvait plaisir.
+(_Confessions_, 1.)
+
+[19] _Confessions_, 1, trad. J.-W. Bienstock.
+
+[20] _Jeunesse_, III.
+
+[21] En mars-avril 1847.
+
+[22] «Tout ce que fait l'homme, il le fait par amour-propre», dit
+Nekhludov dans _Adolescence_.
+
+En 1853, Tolstoï note, dans son _Journal_: «Mon grand défaut: l'orgueil.
+Un amour-propre immense, sans raison... Je suis si ambitieux que si
+j'avais à choisir entre la gloire et la vertu (que j'aime), je crois
+bien que je choisirais la première.»
+
+[23] «Je voulais que tous me connussent et m'aimassent. Je voulais que
+rien qu'en entendant mon nom, tous fussent frappés d'admiration et me
+remerciassent.» (_Jeunesse_, III.)
+
+[24] D'après un portrait de 1848, quand il avait vingt ans (reproduit
+dans le premier volume de _Vie et Œuvre_).
+
+[25] «Je m'imaginais qu'il n'y avait pas de bonheur sur terre pour un
+homme qui avait, comme moi, le nez si large, les lèvres si grosses et
+les yeux si petits.» (_Enfance_, XVII.) Ailleurs, il parle avec
+désolation de «ce visage sans expression, ces traits veules, mous,
+indécis, sans noblesse, rappelant les simples moujiks, ces mains et ces
+pieds trop grands». (_Jeunesse_, I.)
+
+[26] «Je partageais l'humanité en trois classes: les hommes comme il
+faut, les seuls dignes d'estime; les hommes non comme il faut, dignes de
+mépris et de haine; et la plèbe: elle n'existait pas.» (_Jeunesse_,
+XXXI.)
+
+[27] Surtout pendant un séjour à Saint Pétersbourg, en 1847-8.
+
+[28] _Adolescence_, XXVII.
+
+[29] Entretiens avec M. Paul Boyer (_Le Temps_), 28 août 1901.
+
+[30] Nekhludov figure aussi dans _Adolescence_ et _Jeunesse_ (1854),
+dans _une Rencontre au Détachement_ (1856), _le Journal d'un Marqueur_
+(1856), _Lucerne_ (1857) et _Résurrection_ (1899).--Il faut remarquer
+que ce nom désigne des personnages différents. Tolstoï n'a pas cherché à
+lui conserver le même aspect physique, et Nekhludov se tue, à la fin du
+_Journal d'un Marqueur_. Ce sont des incarnations diverses de Tolstoï,
+dans ce qu'il a de meilleur et de pire.
+
+[31] _La Matinée d'un Seigneur_, t. II des _Œuvres complètes_, trad.
+de J.-W. Bienstock.
+
+[32] Elle est contemporaine des récits d'_Enfance_.
+
+[33] 11 juin 1851, au camp fortifié de Starï-Iourt, dans le Caucase.
+
+[34] _Journal_, trad. J.-W. Bienstock.
+
+[35] _Ibid._, juillet 1851.
+
+[36] Lettre à sa tante Tatiana, janvier 1852.
+
+[37] Un portrait de 1851 montre déjà le changement qui s'accomplit dans
+l'âme. La tête est levée, la physionomie s'est un peu éclaircie, les
+cavités des yeux sont moins sombres, les yeux gardent leur fixité
+sévère, et la bouche entr'ouverte, qu'ombre une moustache naissante, est
+morose; il y a toujours quelque chose d'orgueilleux et de défiant, mais
+bien plus de jeunesse.
+
+[38] Les lettres qu'il écrit alors à sa tante Tatiana sont pleines
+d'effusions et de larmes. Il est, comme il le dit, _Liova-riova_, Léon
+le pleurnicheur (6 janvier 1852).
+
+[39] _La Matinée d'un Seigneur_ est le fragment d'un projet de _Roman
+d'un propriétaire russe_. _Les Cosaques_ forment la première partie d'un
+grand roman du Caucase. L'immense _Guerre et Paix_ n'était, dans la
+pensée de l'auteur, qu'une sorte de préambule à une épopée
+contemporaine, dont les _Décembristes_ devaient être le centre.
+
+[40] Le pèlerin Gricha, ou la mort de la mère.
+
+[41] Dans une lettre à M. Birukov.
+
+[42] _La Matinée d'un Seigneur_ ne fut achevée qu'en 1855-6.
+
+[43] _Les deux Vieillards_ (1885).
+
+[44] L'_Incursion_, t. III des _Œuvres complètes_.
+
+[45] T. III des _Œuvres complètes_.
+
+[46] T. IV des _Œuvres complètes_.
+
+[47] Bien qu'ils aient été terminés beaucoup plus tard, en 1860, à
+Hyères (ils ne parurent qu'en 1863), le gros de l'œuvre est de cette
+époque.
+
+[48] _Les Cosaques_, t. III des _Œuvres complètes_.
+
+[49] «Peut-être, dit Olénine, amoureux de la jeune Cosaque, aimé-je en
+elle la Nature... En l'aimant, je me sens faire partie indivise de la
+Nature.»
+
+Souvent, il compare celle qu'il aime à la Nature.
+
+«Elle est, comme la Nature, égale, tranquille et taciturne.»
+
+Ailleurs, il rapproche l'aspect des montagnes lointaines et de «cette
+femme majestueuse».
+
+[50] Ainsi, dans la lettre d'Olénine à ses amis de Russie.
+
+[51] En français dans le texte.
+
+[52] Il rajoute, à la fin de sa lettre:
+
+«Comprenez-moi bien!... J'estime que, sans la religion, l'homme ne peut
+être ni bon, ni heureux; je voudrais la posséder plus que toute autre
+chose au monde; je sens que mon cœur se dessèche sans elle... Mais je
+ne crois pas. C'est la vie qui crée chez moi la religion, et non la
+religion la vie... Je sens en ce moment une telle sécheresse dans le
+cœur qu'il me faut posséder une religion. Dieu m'aidera. Cela
+viendra... La nature est pour moi le guide qui mène à la religion,
+chaque âme a son chemin différent et inconnu; on ne le trouve qu'en ses
+profondeurs...»
+
+[53] _Journal_, trad. J.-W. Bienstock.
+
+[54] On retrouve aussi cette manière dans _la Coupe en forêt_, terminée
+à la même époque. Par exemple: «Il y a trois sortes d'amour: 1º l'amour
+esthétique; 2º l'amour dévoué; 3º l'amour actif, etc.» (_Jeunesse._)--Ou
+bien: «Il y a trois sortes de soldats: 1º les soumis; 2º les
+autoritaires; 3º les fanfarons,--qui se subdivisent eux-mêmes en: _a_,
+soumis de sang-froid; _b_, soumis empressés; _c_, soumis qui boivent,
+etc.». (_Coupe en forêt._)
+
+[55] _Jeunesse_, XXXII (vol. II des _Œuvres complètes_).
+
+[56] Envoyé à la revue le _Sovrémennik_, et publié aussitôt.
+
+[57] Tolstoï y est revenu, beaucoup plus tard, dans ses _Entretiens_
+avec son ami Ténéromo. Il lui a raconté notamment une crise de terreur
+qui le prit, une nuit qu'il était couché dans le «logement» creusé en
+plein rempart, sous le blindage. On trouvera cet _Épisode de la guerre
+de Sébastopol_ dans le volume intitulé _les Révolutionnaires_, trad.
+J.-W. Bienstock.
+
+[58] Un peu plus tard, Droujinine le mettra amicalement en garde contre
+ce danger: «Vous avez une tendance à la finesse excessive de l'analyse;
+elle peut se transformer en un grand défaut. Parfois, vous êtes prêt à
+dire: chez un tel, le mollet indiquait son désir de voyager aux Indes...
+Vous devez refréner ce penchant, mais ne l'étouffer pour rien au monde.»
+(Lettre de 1856, citée par P. Birukov.)
+
+[59] T. IV des _Œuvres complètes_, p. 82-83.
+
+[60] Que la censure mutila.
+
+[61] 2 septembre 1855, trad. J-W. Bienstock.
+
+[62] «Son amour-propre se confondait avec sa vie; il ne voyait pas
+d'autre alternative: être le premier, ou se détruire... Il aimait à se
+trouver le premier parmi les hommes auxquels il se comparait.»
+
+[63] En 1889, Tolstoï, écrivant une préface aux _Souvenirs de Sébastopol
+par un officier d'artillerie_, A.-J. Erchov, revint en pensée sur ces
+scènes. Tout souvenir héroïque en avait disparu. Il ne se rappelait plus
+que la peur qui dura sept mois,--la double peur: celle de la mort et
+celle de la honte,--l'horrible torture morale. Tous les exploits du
+siège, pour lui, se résumaient en ceci: avoir été de la chair à canon.
+
+[64] Suarès: _Tolstoï_, éd. de l'_Union pour l'Action morale_, 1899
+(réédité, aux _Cahiers de la Quinzaine_, sous le titre: _Tolstoï
+vivant_).
+
+[65] Tourgueniev se plaint, dans une conversation, du «stupide orgueil
+nobiliaire de Tolstoï, de sa fanfaronnade de Junker».
+
+[66] «Un trait de mon caractère, bon ou mauvais, mais qui me fut
+toujours propre, c'est que, malgré moi, je m'opposais toujours aux
+influences extérieures épidémiques... J'avais une répulsion pour le
+courant général.» (Lettre à P. Birukov.)
+
+[67] Tourgueniev.
+
+[68] Grigorovitch.
+
+[69] Eugène Garchine: _Souvenirs sur Tourgueniev_, 1883. Voir _Vie et
+Œuvre_ de Tolstoï par Birukov.
+
+[70] La plus violente, qui amena entre eux une brouille décisive, eut
+lieu en 1861. Tourgueniev faisait montre de ses sentiments
+philanthropiques et parlait des œuvres de bienfaisance dont
+s'occupait sa fille. Rien n'irritait plus Tolstoï que la charité
+mondaine.
+
+--«Je crois, dit-il, qu'une jeune fille bien habillée, qui tient sur ses
+genoux des guenilles sales et puantes, joue une scène théâtrale qui
+manque de sincérité.»
+
+La discussion s'envenima. Tourgueniev, hors de lui, menaça Tolstoï de le
+souffleter. Tolstoï exigea une réparation, sur l'heure, un duel au
+fusil. Tourgueniev, qui avait aussitôt regretté son emportement, envoya
+une lettre d'excuses. Mais Tolstoï ne pardonna point. Près de vingt ans
+plus tard, comme on le verra par la suite, ce fut lui qui demanda
+pardon, en 1878, alors qu'il abjurait toute sa vie passée et humiliait à
+plaisir son orgueil devant Dieu.
+
+[71] _Confessions_, t. XIX des _Œuvres complètes_, trad. J.-W.
+Bienstock.
+
+[72] «Il n'y avait, dit-il, aucune différence entre nous et un asile
+d'aliénés. Même à cette époque, je le soupçonnais vaguement; mais, comme
+font tous les fous, je traitais chacun de fou, excepté moi.» (_Ibid._)
+
+[73] Voir sur cette période ses charmantes lettres, si juvéniles à sa
+jeune tante la comtesse Alexandra A. Tolstoï (_Briefwechsel mit der
+Gräfin A. A. Tolstoï_, publ. par Ludwig Berndt, nouvelle édition
+augmentée, Rotapfelverlag, Zürich, 1926.)
+
+[74] _Confessions._
+
+[75] _Journal du prince D. Nekhludov_, _Lucerne_, t. V. des _Œuvres
+complètes_.
+
+[76] Passant de Suisse en Russie, sans transition, il découvre que «_la
+vie en Russie est un éternel tourment!_...»
+
+«C'est bon qu'il y ait un refuge dans le monde de l'art, de la poésie et
+de l'amitié. Ici, personne ne me trouble... Je suis seul, le vent hurle;
+dehors il fait froid, sale; je joue misérablement un _andante_ de
+Beethoven, avec des doigts gourds, et je verse des larmes d'émotion; ou
+je lis dans _L'Iliade_; ou j'imagine des hommes, des femmes, je vis avec
+eux; je barbouille du papier, ou je songe, comme maintenant, aux êtres
+aimés... (Lettre à la comtesse A. A. Tolstoï, 18 août 1857).
+
+[77] _Journal du prince D. Nekhludov._
+
+[78] Il fit dans ce voyage la connaissance, à Dresde, d'Auerbach qui
+avait été son premier inspirateur pour l'instruction du peuple; à
+Kissingen, de Frœbel; à Londres, de Herzen; à Bruxelles, de Proudhon,
+qui semble l'avoir beaucoup frappé.
+
+[79] Surtout en 1861-62.
+
+[80] _L'Éducation et la culture._--Voir _Vie et Œuvres_ de Tolstoï,
+t. II.
+
+[81] Tolstoï a exposé ces théories dans la revue _Iasnaïa Poliana_, 1862
+(t. XIII des _Œuvres complètes_).--Sur _Tolstoï éducateur_, voir
+l'excellent livre de Charles Baudouin, Neuchâtel et Paris, 1920.
+
+[82] T. IV des _Œuvres complètes_.
+
+[83] T. V des _Œuvres complètes_.
+
+[84] _Ibid._
+
+[85] T. VI des _Œuvres complètes_.
+
+[86] Discours sur la _Supériorité de l'élément artistique dans la
+littérature sur tous ses courants temporaires_.
+
+[87] Il lui opposait ses propres exemples, le vieux postillon des _Trois
+Morts_.
+
+[88] On remarquera que déjà un autre frère de Tolstoï, Dmitri, était
+mort de phtisie, en 1856. Tolstoï lui-même se croyait atteint, en 1856,
+en 1862 et en 1871. Il était, comme il l'écrit, le 28 octobre 1852,
+«d'une complexion forte, mais d'une santé faible». Constamment, il
+souffrait de refroidissements, de maux de gorge, de maux de dents, de
+maux d'yeux, de rhumatismes. Au Caucase, en 1852, il devait, «deux jours
+par semaine au moins, garder la chambre». La maladie l'arrête, plusieurs
+mois, en 1854, sur la route de Silistrie à Sébastopol. En 1856, il est
+sérieusement malade de la poitrine, à Iasnaïa. En 1862, par crainte de
+la phtisie, il va faire une cure de koumiss à Samara, chez les Bachkirs,
+et il y retournera presque chaque année, après 1870. Sa correspondance
+avec Fet est pleine de ces préoccupations. Cet état de santé fait mieux
+comprendre l'obsession de sa pensée par la mort. Plus tard, il parlait
+de la maladie, comme de sa meilleure amie:
+
+_Quand on est malade, il semble qu'on descende une pente très douce,
+qui, à un certain point, est barrée par un rideau, léger rideau de
+légère étoffe: en deçà, c'est la vie; au delà, c'est la mort. Combien
+l'état de maladie l'emporte, en valeur morale, sur l'état de santé! Ne
+me parlez pas de ces gens qui n'ont jamais été malades! Ils sont
+terribles, les femmes surtout. Une femme bien portante, mais c'est une
+vraie bête féroce!_ (Entretiens avec M. Paul Boyer, _le Temps_, 27 août
+1901.)
+
+[89] 17 octobre 1860, lettre à Fet (_Correspondance inédite_, p. 27-30).
+
+[90] Écrit à Bruxelles en 1861.
+
+[91] Une autre nouvelle de cette époque, un simple récit de voyage, qui
+évoque des souvenirs personnels, _la Tourmente de Neige_ (1856), a une
+grande beauté d'impressions poétiques et quasi-musicales. Tolstoï en a
+repris un peu le cadre, plus tard, pour _Maître et Serviteur_ (1895).
+
+[92] T. V des _Œuvres complètes_.
+
+[93] Quand il était enfant, il avait, dans un accès de jalousie, fait
+tomber d'un balcon celle qui devait devenir madame Bers,--sa petite
+camarade de jeux, alors âgée de neuf ans. Elle en resta longtemps
+boiteuse.
+
+[94] Voir dans _Bonheur Conjugal_ la déclaration de Serge:
+
+«Supposez un monsieur A, un homme vieux qui a vécu, et une dame B,
+jeune, heureuse, qui ne connaît encore ni les hommes ni la vie. Par
+suite de diverses circonstances de famille, il l'aimait comme une fille,
+et ne pensait pas pouvoir l'aimer autrement..., etc.»
+
+[95] Peut-être mettait-il aussi dans son œuvre les souvenirs d'un
+roman d'amour, ébauché à Iasnaïa en 1856, avec une jeune fille, très
+différente de lui, très frivole et mondaine, qu'il finit par laisser,
+bien qu'ils fussent sincèrement épris l'un de l'autre.
+
+[96] De 1857 à 1861.
+
+[97] _Journal_, octobre 1857, trad. Bienstock.
+
+[98] Lettre à Fet, 1863 (_Vie et Œuvre de Tolstoï_).
+
+[99] _Confessions_, trad. Bienstock.
+
+[100] «Le bonheur de famille m'absorbe tout entier.» (5 janvier
+1863.)--«Je suis si heureux! si heureux! Je l'aime tant!» (8 février
+1863.)--Voir _Vie et Œuvre_.
+
+[101] Elle avait écrit quelques nouvelles.
+
+[102] Elle recopia, dit-on, sept fois _Guerre et Paix_.
+
+[103] Aussitôt après son mariage, Tolstoï suspendit ses travaux
+pédagogiques, écoles et revue.
+
+[104] Ainsi que sa sœur Tatiana, intelligente et artiste, dont
+Tolstoï aimait beaucoup l'esprit et le talent musical.
+
+Tolstoï disait: «J'ai pris Tania (Tatiana), je l'ai pilée avec Sonia
+(Sophie Bers, comtesse Tolstoï), et il en est sorti Natacha». (Cité par
+Birukov.)
+
+[105] L'installation de Dolly dans la maison de campagne
+délabrée;--Dolly et les enfants;--beaucoup de détails de toilette;--sans
+parler de certains secrets de l'âme féminine, que l'intuition d'un homme
+de génie n'eût peut-être pas suffi à pénétrer, si une femme ne les lui
+avait trahis.
+
+[106] Indice caractéristique de la mainmise sur l'esprit de Tolstoï par
+le génie créateur: son _Journal_ s'interrompt, treize ans, depuis le 1er
+novembre 1865, en pleine composition de _Guerre et Paix_. L'égoïsme
+artistique fait taire le monologue de la conscience.--Cette époque de
+création est aussi une époque de forte vie physique. Tolstoï est fou de
+la chasse. «A la chasse, j'oublie tout...» (Lettre de 1864.)--A une de
+ces chasses à cheval, il se cassa le bras (septembre 1864), et ce fut
+pendant sa convalescence qu'il dicta les premières parties de _Guerre et
+Paix_.--«En revenant de mon évanouissement, je me suis dit: «Je suis un
+artiste.» Et je le suis, mais un artiste isolé.» (Lettre à Fet, 23
+janvier 1865.) Toutes les lettres de cette époque, écrites à Fet,
+exultent de joie créatrice. «Je regarde comme un essai de plume, dit-il,
+tout ce que j'ai publié jusqu'à ce jour.» (_Ibid._)
+
+[107] Déjà, parmi les œuvres qui exercèrent une influence sur lui,
+entre vingt et trente-cinq ans, Tolstoï indique:
+
+«Gœthe: _Hermann et Dorothée_... Influence très grande.
+
+Homère: _Iliade_ et _Odyssée_ (en russe)... Influence très grande.»
+
+En juin 1863, il note dans son _Journal_:
+
+«Je lis Gœthe, et plusieurs idées naissent en moi.»
+
+Au printemps de 1865, Tolstoï relit Gœthe, et il nomme _Faust_ «la
+poésie de la pensée, la poésie qui exprime ce que ne peut exprimer aucun
+autre art.»
+
+Plus tard, il sacrifia Gœthe, comme Shakespeare, à son Dieu. Mais il
+resta fidèle à son admiration pour Homère. En août 1857, il lisait, avec
+un égal saisissement, l'_Iliade_ et l'_Évangile_. Et, dans un de ses
+derniers livres, le pamphlet contre _Shakespeare_ (1903), c'est Homère
+qu'il oppose à Shakespeare, comme exemple de sincérité, de mesure et
+d'art vrai.
+
+[108] Les deux premières parties de _Guerre et Paix_ parurent en
+1865-66, sous le titre de _l'Année 1805_.
+
+[109] Tolstoï commença l'œuvre, en 1863, par _les Décembristes_, dont
+il écrivit trois fragments (publiés dans le t. VI des _Œuvres
+complètes_). Mais il s'aperçut que les fondations de son édifice
+n'étaient pas suffisamment assurées; et, creusant plus avant, il arriva
+à l'époque des guerres napoléoniennes, et écrivit _Guerre et Paix_. La
+publication commença en janvier 1865 dans le _Rousski Viestnik_; le
+sixième volume fut terminé en automne 1869. Alors Tolstoï remonta le
+cours de l'histoire; et il conçut le projet d'un roman épique sur Pierre
+le Grand, puis d'un autre: _Mirovitch_, sur le règne des impératrices du
+XVIIIe siècle et de leurs favoris. Il y travailla, de 1870 à 1873,
+s'entourant de documents, ébauchant plusieurs scènes; mais ses scrupules
+réalistes l'y firent renoncer: il avait conscience de n'arriver jamais à
+ressusciter d'une façon assez véridique l'âme de ces temps
+éloignés.--Plus tard, en janvier 1876, il eut l'idée d'un nouveau roman
+sur l'époque de Nicolas I; puis il se remit aux _Décembristes_, avec
+passion, en 1877, recueillant les témoignages des survivants et visitant
+les lieux de l'action. Il écrit, en 1878, à sa tante, la comtesse A.-A.
+Tolstoï: «Cette œuvre est pour moi si importante! Vous ne pouvez vous
+imaginer combien c'est important pour moi; aussi important que l'est
+pour vous votre foi. Je voudrais dire: encore plus.» (_Corresp.
+inédite_, p. 9.)--Mais il s'en détacha, à mesure qu'il approfondissait
+le sujet: sa pensée n'y était plus. Déjà, le 17 avril 1879, il écrivait
+à Fet: «Les Décembristes? Dieu sait où ils sont!... Si j'y pensais, si
+j'écrivais, je me flatte de l'espoir que l'odeur seule de mon esprit
+serait insupportable à ceux qui tirent sur les hommes, pour le bien de
+l'humanité.» (_Ibid._, p. 132.)--A cette heure de sa vie, la crise
+religieuse était commencée: il allait brûler toutes ses idoles
+anciennes.
+
+[110] La première traduction française de _Guerre et Paix_, composée à
+Saint-Pétersbourg, date de 1879. Mais la première édition française est
+de 1885, en 3 volumes, chez Hachette. Tout récemment, une nouvelle
+traduction, intégrale, en 6 volumes, vient d'être publiée dans les
+_Œuvres complètes_ (t. VII-XII).
+
+[111] Pierre Besoukhov, qui a épousé Natacha, sera un Décembriste. Il a
+fondé une société secrète pour veiller au bien général, une sorte de
+_Tugendbund_. Natacha s'associe à ses projets, avec exaltation. Denissov
+ne comprend rien à une révolution pacifique; mais il est tout prêt à une
+révolte armée. Nicolas Rostov a gardé son loyalisme aveugle de soldat.
+Lui, qui disait, après Austerlitz: «Nous n'avons qu'une chose à faire:
+remplir notre devoir, nous battre et ne jamais penser», il s'irrite
+contre Pierre, et il dit: «Mon serment avant tout! Si on m'ordonnait de
+marcher contre toi, avec mon escadron, je marcherais et je frapperais.»
+Sa femme, la princesse Marie, l'approuve. Le fils du prince André, le
+petit Nicolas Bolkonsky, âgé de quinze ans, délicat, maladif et
+charmant, aux grands yeux, aux cheveux d'or, écoute fiévreusement la
+discussion; tout son amour est pour Pierre et pour Natacha; il n'aime
+guère Nicolas et Marie; il a un culte pour son père, qu'il se rappelle à
+peine; il rêve de lui ressembler, d'être grand, d'accomplir quelque
+chose de grand,--quoi? il ne sait... «Quoi qu'ils disent, je le ferai...
+Oui, je le ferai. Lui-même m'aurait approuvé.»--Et l'œuvre se termine
+par un rêve de l'enfant, qui se voit sous la forme d'un grand homme de
+Plutarque, avec l'oncle Pierre, précédé de la Gloire, et suivi d'une
+armée.--Si _les Décembristes_ avaient été écrits alors, nul doute que le
+petit Bolkonsky n'en eût été un des héros.
+
+[112] J'ai dit que les deux familles Rostov et Bolkonski, dans _Guerre
+et Paix_, rappellent par beaucoup de traits la famille paternelle et
+maternelle de Tolstoï. Nous avons vu aussi s'annoncer dans les récits du
+Caucase et de Sébastopol plusieurs types de soldats et d'officiers de
+_Guerre et Paix_.
+
+[113] Lettre du 2 février 1868, citée par Birukov.
+
+[114] Notamment, disait-il, celui du prince André, dans la première
+partie.
+
+[115] Il est regrettable que la beauté de la conception poétique soit
+quelquefois ternie par les bavardages philosophiques, dont Tolstoï
+surcharge son œuvre, surtout dans les dernières parties. Il tient à
+exposer sa théorie de la fatalité de l'histoire. Le malheur est qu'il y
+revient sans cesse et qu'il se répète obstinément. Flaubert, qui
+«poussait des cris d'admiration», en lisant les deux premiers volumes,
+qu'il déclarait «sublimes» et «pleins de choses à la Shakespeare», jeta
+d'ennui le troisième volume:--«Il dégringole affreusement. Il se répète,
+et il philosophise. On voit le monsieur, l'auteur et le Russe, tandis
+que jusque-là on n'avait vu que la Nature et l'Humanité.» (Lettre à
+Tourgueniev, janvier 1880.)
+
+[116] La première traduction française d'_Anna Karénine_ parut en deux
+volumes, 1886, chez Hachette. Dans les _Œuvres complètes_, la
+traduction intégrale remplit quatre volumes (t. XV-XVIII).
+
+[117] Lettre à sa femme (archives de la comtesse Tolstoï), citée par
+Birukov (_Vie et Œuvre_).
+
+[118] Le souvenir de cette terrible nuit se retrouve dans _le Journal
+d'un Fou_, 1883. (Œuvres posthumes.)
+
+[119] Pendant qu'il termine _Guerre et Paix_, dans l'été de 1869, il
+découvre Schopenhauer, et il s'en enthousiasme: «Schopenhauer est le
+plus génial des hommes.» (Lettre à Fet, 30 août 1869.)
+
+[120] Cet _Abécédaire_, énorme manuel de 700 à 800 pages, divisé en
+quatre livres, comprenait, à côté de méthodes d'enseignement, de très
+nombreux récits. Ceux-ci ont formé plus tard _Les Quatre Livres de
+Lecture_ dont M. Charles Salomon vient de publier la première traduction
+française intégrale, 1928.
+
+[121] Il y a, dit-il encore, entre Homère et ses traducteurs, la
+différence de «l'eau bouillie et distillée, et de l'eau de source
+froide, à faire mal aux dents, éclatante, ensoleillée, qui parfois
+charrie du sable, mais qui en est plus pure et plus fraîche». (Lettre à
+Fet, déc. 1870.)
+
+[122] _Corresp. inéd._
+
+[123] Archives de la comtesse Tolstoï (_Vie et Œuvre_).
+
+[124] Le roman fut terminé en 1877. Il parut--sauf l'épilogue,--dans le
+_Rousski Viestniki_.
+
+[125] La mort de trois enfants (18 novembre 1873, février 1875, fin
+novembre 1875), de la tante Tatiana, sa mère adoptive (20 juin 1874), de
+la tante Pélagie (22 décembre 1875).
+
+[126] Lettre à Fet, 1er mars 1876.
+
+[127] «La femme est la pierre d'achoppement de la carrière d'un homme.
+Il est difficile d'aimer une femme et de rien faire de bon; et la seule
+façon de n'être pas constamment gêné, entravé par l'amour, c'est de se
+marier.» (Trad. Hachette, t. I, p. 312.)
+
+[128] T. I, p. 86.
+
+[129] T. I, p. 149.
+
+[130] Devise, en tête du livre.
+
+[131] Noter aussi, dans l'épilogue, l'esprit nettement hostile à la
+guerre et au nationalisme, au panslavisme.
+
+[132] «Le mal, c'est ce qui est raisonnable pour le monde. Le sacrifice,
+l'amour, c'est l'insanité.» (II, 244.)
+
+[133] II, 79.
+
+[134] II, 346.
+
+[135] II, 353.
+
+[136] «Maintenant, je m'attelle de nouveau à l'ennuyeuse et vulgaire
+_Anna Karénine_, avec le seul désir de m'en débarrasser au plus vite...»
+(Lettres à Fet, 26 août 1875, _Corresp. inéd._ p. 95.)
+
+«Il me faut achever le roman qui m'ennuie». (_Ibid._ 1er mars 1876.)
+
+[137] Dans les _Confessions_ (1879). t. XIX des _Œuvres complètes_.
+
+[138] Je résume ici plusieurs pages des _Confessions_, en conservant les
+expressions de Tolstoï.
+
+[139] Cf. _Anna Karénine_: «Et Levine aimé, heureux, père de famille,
+éloigna de sa main toute arme, comme s'il eût craint de céder à la
+tentation de mettre fin à son supplice» (II, 339). Cet état d'esprit
+n'était pas spécial à Tolstoï et à ses héros. Tolstoï était frappé du
+nombre croissant de suicides, chez les classes aisées de toute l'Europe,
+et particulièrement en Russie. Il y fait souvent allusion dans ses
+œuvres de ce temps. On dirait qu'a passé sur l'Europe de 1880 une
+grande vague de neurasthénie, qui a submergé des milliers d'êtres. Ceux
+qui étaient adolescents alors en gardent, comme moi, le souvenir; et
+pour eux, l'expression par Tolstoï de cette crise humaine a une valeur
+historique. Il a écrit la tragédie cachée d'une génération.
+
+[140] _Confessions_, p. 67.
+
+[141] Ses portraits de cette époque accusent ce caractère populaire. Une
+peinture de Kramskoï (1873) représente Tolstoï en blouse de moujik, la
+tête penchée, l'air d'un Christ allemand. Le front commence à se
+dégarnir aux tempes; les joues sont creuses et barbues.--Dans un autre
+portrait de 1881, il a l'air d'un contre-maître endimanché: les cheveux
+coupés, la barbe et les favoris qui s'étalent; la figure paraît beaucoup
+plus large du bas que du haut; les sourcils sont froncés, les yeux
+moroses, le nez aux grosses narines de chien, les oreilles énormes.
+
+[142] _Confessions_, p. 93-95.
+
+[143] A vrai dire, ce n'était pas la première fois. Le jeune volontaire
+au Caucase, l'officier de Sébastopol, Olenine des _Cosaques_, le prince
+André et Pierre Besoukhov, dans _Guerre et Paix_, avaient eu des visions
+semblables. Mais Tolstoï était si passionné que, chaque fois qu'il
+découvrait Dieu, il croyait que c'était pour la première fois et qu'il
+n'y avait eu avant que la nuit et le néant. Il ne voyait plus dans son
+passé que les ombres et les hontes. Nous qui, par son _Journal_,
+connaissons, mieux que lui-même, l'histoire de son cœur, nous savons
+combien ce cœur fut toujours, même dans ses égarements, profondément
+religieux. Au reste, il en convient, dans un passage de la préface à la
+_Critique de la théologie dogmatique_: «Dieu! Dieu! j'ai erré, j'ai
+cherché la vérité où il ne le fallait point. Je savais que j'errais. Je
+flattais mes mauvaises passions, en les sachant mauvaises; _mais je ne
+t'oubliais jamais. Je t'ai senti toujours, même quand je
+m'égarais_».--La crise de 1878-9 fut seulement plus violente que les
+autres, peut-être sous l'influence des deuils répétés et de l'âge qui
+venait; et sa seule nouveauté fut en ceci qu'au lieu que la vision de
+Dieu s'évanouit sans laisser de traces, après que la flamme d'extase
+était tombée, Tolstoï, averti par l'expérience passée, se hâta de
+«marcher, tandis qu'il avait la lumière», et de déduire de sa foi tout
+un système de vie. Non qu'il ne l'eût déjà tenté. (On se souvient de ses
+_Règles de vie_, conçues quand il était étudiant.) Mais, à cinquante
+ans, il avait moins de chances de se laisser distraire de sa route par
+les passions.
+
+[144] Le sous-titre des _Confessions_ est _Introduction à la Critique de
+la Théologie dogmatique et à l'Examen de la doctrine chrétienne_.
+
+[145] «Moi, qui plaçais la vérité dans l'unité de l'amour, je fus frappé
+de ce fait que la religion détruisait elle-même ce qu'elle voulait
+produire.» (_Confessions_, p. 111.)
+
+[146] «Et je me suis convaincu que l'enseignement de l'Église est,
+théoriquement, un mensonge astucieux et nuisible, pratiquement, un
+composé de superstitions grossières et de sorcelleries, sous lequel
+disparaît absolument le sens de la doctrine chrétienne.» (_Réponse au
+Saint-Synode_, 4-17 avril 1901.)
+
+Voir aussi _l'Église et l'État_ (1883).--Le plus grand crime que Tolstoï
+reproche à l'Église, c'est son «alliance impie» avec le pouvoir
+temporel. Il lui a fallu affirmer la sainteté de l'État, la sainteté de
+la violence. C'est «l'union des brigands avec les menteurs».
+
+[147] A mesure qu'il avançait en âge, ce sentiment de l'unité de la
+vérité religieuse à travers l'histoire humaine, et de la parenté du
+Christ avec les autres sages, depuis Bouddha jusqu'à Kant et à Emerson,
+ne fît que s'accentuer, au point que Tolstoï se défendait, dans ses
+dernières années, d'avoir «aucune prédilection pour le christianisme».
+Tout particulièrement importante, en ce sens, est une lettre, écrite le
+27 juillet-9 août 1909 au peintre Jan Styka, et récemment reproduite
+dans _le Théosophe_ du 16 janvier 1911. Suivant son habitude, Tolstoï,
+tout plein de sa conviction nouvelle, a une tendance à oublier un peu
+trop son état d'âme ancien et le point de départ de sa crise religieuse,
+qui était purement chrétien:
+
+«La doctrine de Jésus, écrit-il, n'est pour moi qu'une des belles
+doctrines religieuses que nous avons reçues de l'antiquité égyptienne,
+juive, hindoue, chinoise, grecque. Les deux grands principes de Jésus:
+l'amour de Dieu, c'est-à-dire de la perfection absolue, et l'amour du
+prochain, c'est-à-dire de tous les hommes sans aucune distinction, ont
+été prêchés par tous les sages du monde: Krishna, Bouddha, Lao-Tse,
+Confucius, Socrate, Platon, Epïctète, Marc-Aurèle, et parmi les
+modernes, Rousseau, Pascal, Kant, Emerson, Channing, et beaucoup
+d'autres. La vérité religieuse et morale est partout et toujours la
+même... Je n'ai aucune prédilection pour le christianisme. Si j'ai été
+particulièrement intéressé par la doctrine de Jésus, c'est: 1º parce que
+je suis né et que j'ai vécu parmi les chrétiens; 2º parce que j'ai
+trouvé une grande jouissance d'esprit à dégager la pure doctrine des
+surprenantes falsifications opérées par les Églises.»
+
+Nous étudions, dans un chapitre spécial, à la fin du volume, la vaste
+synthèse religieuse de Tolstoï, où fraternisent toutes les grandes
+religions du monde.--Voir p. 214: _la Réponse de l'Asie à Tolstoy_.
+
+[148] Tolstoï proteste qu'il n'attaque pas la vraie science, qui est
+modeste et connaît ses limites. (_De la Vie_, ch. IV, trad. franç. de la
+comtesse Tolstoï.)
+
+[149] _Ibid._, ch. X.
+
+[150] Tolstoï relit fréquemment les _Pensées_ de Pascal, pendant la
+période de crise, qui précède les _Confessions_. Il en parle dans ses
+lettres à Fet (14 avril 1877, 3 août 1879); il recommande à son ami de
+les lire.
+
+[151] Dans une lettre _sur la raison_, écrite le 26 novembre 1894 à la
+baronne X... (lettre reproduite dans le volume intitulé _les
+Révolutionnaires_, 1906), Tolstoï dit de même:
+
+«L'homme n'a reçu directement de Dieu qu'un seul instrument de la
+connaissance de soi-même et de son rapport avec le monde; il n'y en a
+pas d'autres. Cet instrument, c'est la raison. La raison vient de Dieu.
+Elle est non seulement la qualité supérieure de l'homme, mais
+l'instrument unique de la connaissance de la vérité.»
+
+[152] _De la Vie_, ch. X, XIV-XXI.
+
+[153] _De la Vie_, XXII-XXV.--Comme pour la plupart de ces citations, je
+résume plusieurs chapitres en quelques phrases caractéristiques.
+
+[154] Cette pensée religieuse a certainement évolué au sujet de
+plusieurs questions, notamment en ce qui touche la conception de la vie
+future.
+
+[155] Je cite la traduction parue dans _le Temps_ du 1er mai 1901.
+
+[156] «J'avais passé jusque-là toute ma vie hors de la ville...» (_Que
+devons-nous faire?_)
+
+[157] _Ibid._
+
+[158] Tolstoï a exprimé, maintes fois, son antipathie à l'égard des
+«ascètes qui agissent pour eux seuls, en dehors de leurs semblables». Il
+les met dans le même sac que les révolutionnaires ignorants et
+orgueilleux, «qui prétendent faire du bien aux autres, sans savoir ce
+qu'il leur faut à eux-mêmes... J'aime d'un même amour, dit-il, les
+hommes de ces deux catégories, mais je hais leurs doctrines de la même
+haine. La seule doctrine est celle qui ordonne une activité constante,
+une existence qui réponde aux aspirations de l'âme et cherche à réaliser
+le bonheur des autres. Telle est la doctrine chrétienne. Également
+éloignée du quiétisme religieux et des prétentions hautaines des
+révolutionnaires, qui cherchent à transformer le monde, sans savoir en
+quoi consiste le vrai bonheur.» (Lettre à un ami, publiée dans le volume
+intitulé _Plaisirs cruels_, 1895, trad. Halpérine-Kaminsky.)
+
+[159] T. XXVI des _Œuvres complètes_.
+
+[160] Photographie de 1885, reproduite dans l'édition de _Que
+devons-nous-faire?_ des _Œuvres complètes_.
+
+[161] _Que devons-nous faire?_ p. 213.
+
+[162] Toute cette première partie (les quinze premiers chapitres) qui
+fourmille de types, fut supprimée par la censure russe.
+
+[163] «La vraie cause de la misère, ce sont les richesses accumulées
+dans les mains de ceux qui ne produisent pas, et concentrées dans les
+villes. Les riches se groupent dans les villes, pour jouir et pour se
+défendre. Et les pauvres viennent se nourrir des miettes de la richesse.
+Il est surprenant que plusieurs d'entre eux restent des travailleurs, et
+qu'ils ne se mettent pas tous à la chasse d'un gain plus facile:
+commerce, accaparement, mendicité, débauche, escroqueries,--voire même
+cambriolage.»
+
+[164] «Le pivot du mal est la propriété. La propriété n'est que le moyen
+de jouir du travail des autres.»--La propriété, dit encore Tolstoï,
+c'est ce qui n'est pas à nous, ce sont les autres. «L'homme appelle sa
+propriété sa femme, ses enfants, ses esclaves, ses objets; mais la
+réalité lui montre son erreur; et il doit y renoncer, ou souffrir et
+faire souffrir.»
+
+Tolstoï pressent déjà la Révolution russe: «Depuis trois ou quatre ans,
+dit-il, on nous invective dans les rues, on nous appelle fainéants. La
+haine et le mépris du peuple écrasé grandissent.» (_Que devons-nous
+faire?_ p. 419.)
+
+[165] Le paysan révolutionnaire Bondarev eût voulu que cette loi fût
+reconnue comme une obligation universelle. Tolstoï subissait alors son
+influence ainsi que celle d'un autre paysan, Sutaiev: «Pendant toute ma
+vie, deux penseurs russes ont eu sur moi une grande action morale, ont
+enrichi ma pensée, m'ont expliqué ma propre conception du monde:
+c'étaient deux paysans, Sutaiev et Bondarev.» (_Que devons-nous faire?_
+p. 404.)
+
+Dans le même livre Tolstoï fait le portrait de Sutaiev, et note une
+conversation avec lui.
+
+[166] _L'Alcool et le Tabac_ (trad. de Halpérine-Kaminsky, publiée sous
+le titre: _Plaisirs vicieux_, 1895). Titre russe: _Pourquoi les gens
+s'enivrent_.
+
+[167] _Plaisirs cruels_, 1895 (_Les Mangeurs de viande_; _la Guerre_;
+_la Chasse_), trad. de Halpérine-Kaminsky. Titres russes: (Pour _Les
+Mangeurs de viande_): _Le premier degré_.--_La Guerre_ est un extrait
+d'un ouvrage volumineux: _Le royaume de Dieu est en nous_ (chap. VI).
+
+[168] Il est remarquable que Tolstoï ait eu tant de peine à s'en
+défaire. C'était chez lui une passion atavique: il la tenait de son
+père. Il n'était pas sentimental, et il semble n'avoir jamais fait
+dépense de beaucoup de pitié pour les bêtes. Ses yeux pénétrants se sont
+à peine arrêtés sur les yeux, si éloquents parfois, de nos humbles
+frères,--à l'exception du cheval, pour qui, en grand seigneur, il a une
+prédilection. Il n'était pas sans un fond de cruauté native. Après avoir
+raconté la mort lente d'un loup, qu'il avait tué, en le frappant d'un
+bâton à la racine du nez, il dit: «Je ressentais une volupté, au
+souvenir des souffrances de l'animal expirant.» Le remords s'éveilla
+tard.
+
+[169] Été 1878. Voir _Vie et Œuvre_.
+
+[170] 18 novembre 1878. _Ibid._
+
+[171] Novembre 1879. _Ibid._, trad. Bienstock.
+
+[172] 5 octobre 1881. _Vie et Œuvre_.
+
+[173] 14 octobre 1881, _ibid._
+
+[174] Mars 1882.
+
+[175] 1882.
+
+[176] 23 octobre 1884, _Vie et Œuvre_.
+
+[177] «Le prétendu droit des femmes est né et ne pouvait naître que dans
+une société d'hommes qui se sont écartés de la loi du vrai travail.
+Aucune femme d'ouvrier sérieux ne demande le droit de partager son
+travail dans les mines ou dans les champs. Elles ne demandent que le
+droit de participer au travail imaginaire de la classe riche.»
+
+[178] Ce sont les dernières lignes de _Que devons-nous faire?_ Elles
+sont datées du 14 février 1886.
+
+[179] Lettre à un ami, publiée sous le titre: _Profession de foi_, dans
+le volume intitulé _Plaisirs cruels_, 1895, trad. Halpérine-Kaminsky.
+
+[180] La réconciliation eut lieu au printemps de 1878. Tolstoï écrivit a
+Tourgueniev pour lui demander pardon. Tourgueniev vint à Iasnaïa-Poliana
+en août 1878. Tolstoï lui rendit sa visite en juillet 1881. Tout le
+monde fut frappé de son changement de manières, de sa douceur, de sa
+modestie. Il était «_comme régénéré_».
+
+[181] Lettre à Polonski (citée par Birukov).
+
+[182] Lettre écrite de Bougival, 28 juin 1883.
+
+[183] Chap. XII de l'édition russe. Le traducteur français en a fait
+l'introduction.
+
+[184] On remarquera que, dans le reproche qu'il adresse à Tolstoï, M. de
+Vogüé, à son insu, reprend, pour son compte les expressions mêmes de
+Tolstoï. «A tort ou à raison, disait-il, pour notre châtiment peut-être,
+nous avons reçu du ciel ce mal nécessaire et superbe: la pensée... Jeter
+cette croix est une révolte impie.» (_Le Roman russe_, 1886.)--Or
+Tolstoï écrivait à sa tante, la comtesse A.-A. Tolstoï, en 1883: «Chacun
+doit porter sa croix... La mienne, c'est le travail de la pensée,
+mauvais, orgueilleux, plein de séduction.» (_Corresp. inéd._ p. 4.)
+
+[185] _Que devons-nous faire?_ p. 378-9.
+
+[186] Il en arrivera même à justifier la souffrance,--non seulement la
+souffrance personnelle, mais la souffrance des autres. «Car c'est le
+soulagement des souffrances des autres qui est l'essence de la vie
+rationnelle. Comment donc l'objet du travail pourrait-il être un objet
+de souffrance pour le travailleur? C'est comme si le laboureur disait
+qu'une terre non labourée est une souffrance pour lui.» (_De la Vie_,
+ch. XXXIV-XXXV.)
+
+[187] 23 février 1860. _Corresp. inédite_, p. 19-20.--C'est en quoi
+l'art «mélancolique et dyspeptique» de Tourgueniev lui déplaisait.
+
+[188] Cette lettre du 4 octobre 1887 a paru dans les _Cahiers de la
+quinzaine_, 1902, et dans la _Correspondance inédite_, 1907.
+
+_Qu'est-ce que l'art?_ parut en 1897-98; mais Tolstoï y pensait depuis
+quinze ans, soit depuis 1882.
+
+[189] Je reviendrai sur ce point à propos de _la Sonate à Kreutzer_.
+
+[190] Son intolérance s'était accrue depuis 1886. Dans _Que devons-nous
+faire?_ il n'osait pas encore toucher à Beethoven (ni à Shakespeare).
+Bien plus, il reprochait aux artistes contemporains d'oser s'en
+réclamer. «L'activité des Galilée, des Shakespeare, des Beethoven n'a
+rien de commun avec celle des Tyndall, des Victor Hugo, des Wagner. De
+même que les Saints Pères renieraient toute parenté avec les papes.»
+(_Que devons-nous faire?_ p. 375.)
+
+[191] Encore voulait-il partir avant la fin du premier. «Pour moi, la
+question était résolue. Je n'avais plus de doute. Il n'y avait rien à
+attendre d'un auteur capable d'imaginer des scènes comme celles-ci. On
+pouvait affirmer d'avance qu'il n'écrirait jamais rien qui ne fût
+mauvais.»
+
+[192] On sait que, pour faire un choix parmi les poètes français des
+écoles nouvelles, il a cette idée admirable de «_copier, dans chaque
+volume, la poésie qui se trouvait à la page 28_»!
+
+[193] _Shakespeare_, 1903.--L'ouvrage fut écrit, à l'occasion d'un
+article d'Ernest Crosby sur _Shakespeare et la classe ouvrière_.
+
+[194] (Exactement:) «La _Neuvième Symphonie_ n'unit pas tous les hommes,
+mais seulement un petit nombre d'entre eux, qu'elle sépare des autres.»
+
+[195] «C'était là un de ces faits qui se produisent souvent, sans
+attirer l'attention de personne, ni intéresser--je ne dis pas
+l'univers--mais même le monde militaire français...»
+
+Et plus loin:
+
+«Il fallut quelques années, avant que les hommes s'éveillassent de leur
+hypnotisme et comprissent qu'ils ne pouvaient nullement savoir si
+Dreyfus était coupable on non, et que chacun a d'autres intérêts plus
+importants et plus immédiats que l'Affaire Dreyfus.» (_Shakespeare_,
+trad. Bienstock, p. 116-118.)
+
+[196] «_Le Roi Lear_ est un drame très mauvais, très négligemment fait,
+qui ne peut inspirer que du dégoût et de l'ennui.»--_Othello_, pour
+lequel Tolstoï montre quelque sympathie, sans doute parce que l'œuvre
+s'accordait avec ses pensées d'alors sur le mariage et sur la jalousie,
+«tout en étant le moins mauvais drame de Shakespeare, n'est qu'un tissu
+de paroles emphatiques». Le personnage d'Hamlet n'a aucun caractère;
+«c'est un phonographe de l'auteur, qui répète toutes ses idées, à la
+file». Pour _la Tempête_, _Cymbeline_, _Troïlus_, etc., Tolstoï ne les
+mentionne qu'à cause de leur «ineptie». Le seul personnage de
+Shakespeare qu'il trouve naturel est celui de Falstaff, «précisément
+parce qu'ici la langue de Shakespeare, pleine de froides plaisanteries
+et de calembours ineptes, s'accorde avec le caractère faux, vaniteux et
+débauché de cet ivrogne répugnant».
+
+Tolstoï n'avait pas toujours pensé ainsi. Il avait plaisir à lire
+Shakespeare, entre 1860 et 1870, surtout à l'époque où il avait l'idée
+d'écrire un drame historique sur Pierre I. Dans ses notes de 1869, on
+voit même qu'il prenait _Hamlet_ pour modèle et pour guide. Après avoir
+mentionné ses travaux achevés, _Guerre et Paix_, qu'il rapprochait de
+l'idéal homérique, Tolstoï ajoute:
+
+«HAMLET et mes futurs travaux: poésie du romancier dans la peinture des
+caractères.»
+
+[197] Il range dans «l'art mauvais» ses «œuvres d'imagination».
+(_Qu'est-ce que l'Art?_)--Il n'excepte pas de sa condamnation de l'art
+moderne ses propres pièces de théâtre, «dénuées de cette conception
+religieuse qui doit former la base du drame de l'avenir.»
+
+[198] (Ou, plus exactement:) «C'est la direction du cours du fleuve.»
+
+[199] Dès 1873, Tolstoï écrivait: «Pensez ce que vous voudrez, mais de
+telle façon que chaque mot puisse être compris du charretier qui
+transporte les livres de l'imprimerie. On ne peut rien écrire de mauvais
+dans une langue tout à fait claire et simple.»
+
+[200] Tolstoï a donné l'exemple. Ses quatre _Livres de lectures_, pour
+les enfants des campagnes, ont été adoptés dans toutes les écoles de
+Russie, laïques et ecclésiastiques. Ses _Premiers contes populaires_
+sont l'aliment de milliers d'âmes. «Dans le bas peuple, écrit Stephan
+Anikine, ancien député à la Douma, le nom de Tolstoï se confond avec
+l'idée de «livre». On peut souvent entendre un petit villageois demander
+naïvement, dans une bibliothèque: «Donnez-moi un bon livre, un
+tolstoïen!» (Il veut dire un livre épais).--(_A la mémoire de Tolstoï_,
+lectures faites à l'Aula de l'Université de Genève, le 7 décembre 1910.)
+
+[201] Cet idéal de l'union fraternelle entre les hommes ne marque point
+pour Tolstoï le terme de l'activité humaine; son âme insatiable lui fait
+concevoir un idéal inconnu, au delà de l'amour: «Peut-être la science
+découvrira-t-elle, un jour, à l'art un idéal encore plus élevé, et l'art
+le réalisera.»
+
+[202] A ces mêmes années appartient, comme date de publication et sans
+doute d'achèvement, une œuvre qui fut écrite, en réalité, au temps
+heureux des fiançailles et des premières années du mariage: la belle
+histoire d'un cheval, _Kholstomier_ (1861-1886). Tolstoï en parle dans
+une lettre à Fet, de 1863. (_Corresp. inéd._, p. 35).--L'art du début,
+avec ses paysages fins, sa sympathie pénétrante des âmes, son humour, sa
+jeunesse, a de la parenté avec les œuvres de la maturité (_Bonheur
+conjugal_, _Guerre et Paix_). La fin macabre, les dernières page sur les
+cadavres comparés du vieux cheval et de son maître, sont d'une brutalité
+de réalisme qui sont les années après 1880.
+
+[203] _Sonate à Kreutzer_, _Puissance des Ténèbres_.
+
+[204] _Le Temps_, 29 août 1901.
+
+[205] «Pour le style, lui disait son ami Droujinine, en 1856, vous êtes
+fortement illettré, parfois comme un novateur et un grand poète, parfois
+comme un officier qui écrit à son camarade. Ce que vous écrivez avec
+amour est admirable. Aussitôt que vous êtes indifférent, votre style
+s'embrouille et devient épouvantable.» (Trad. Bienstock, _Vie et
+Œuvre_.)
+
+[206] _Vie et Œuvre._--Pendant l'été de 1879, Tolstoï fut très intime
+avec les paysans; et Strakov nous dit qu'en dehors de la religion, «il
+s'intéressait beaucoup à la langue. Il commençait à sentir fortement la
+beauté de la langue du peuple. Chaque jour, il découvrait de nouveaux
+mots, et chaque jour il maltraitait davantage la langue littéraire.»
+
+[207] Dans ses notes de lectures, entre 1860 et 1870, Tolstoï a écrit:
+
+«Les Bylines... impression très grande.»
+
+[208] _Les Deux Vieillards_ (1885).
+
+[209] _Où l'amour est, Dieu est_ (1885).
+
+[210] _De quoi vivent les hommes_ (1881);--_Les Trois Vieillards_
+(1884);--_Le Filleul_ (1886).
+
+[211] Ce récit porte aussi le titre: _Faut-il beaucoup de terre pour un
+homme?_ (1886).
+
+[212] _Feu qui flambe ne s'éteint plus_ (1885).
+
+[213] _Le Cierge_ (1885);--_Histoire d'Ivan l'Imbécile._
+
+[214] _Le Filleul_ (1886).
+
+Ces récits populaires ont été publiée dans le t. XIX des _Œuvres
+complètes_.
+
+[215] Il avait été pris assez tardivement par le goût du théâtre. Ce fut
+une découverte qu'il fit, pendant l'hiver de 1869-1870; et, selon son
+habitude, il s'enflamma aussitôt pour elle.
+
+«Tout cet hiver, je me suis occupé exclusivement du drame; et, comme il
+arrive toujours aux hommes qui, jusqu'à l'âge de quarante ans, n'ont pas
+réfléchi à un certain sujet, tout à coup ils font attention à ce sujet
+négligé, et il leur paraît qu'ils y voient beaucoup de choses
+nouvelles.... J'ai lu Shakespeare, Gœthe, Pouchkine, Gogol et
+Molière.... Je voudrais lire Sophocle et Euripide.... J'ai longtemps
+gardé le lit, étant malade; et quand je suis ainsi, les personnages
+dramatiques ou comiques commencent à se démener en moi. Et ils le font
+très bien....»
+
+Lettres à Fet, 17-21 février 1870. (_Corresp. inéd._, p. 63-65.)
+
+[216] Variante de l'acte IV.
+
+[217] Il s'en faut que la création de ce drame angoissant ait été pour
+Tolstoï une peine. Il écrit à Ténéromo: «Je vis bien et joyeusement.
+J'ai travaillé tout ce temps à mon drame (_La Puissance des Ténèbres_).
+Il est achevé.» (Janvier 1887, _Corresp. inéd._, p. 159.)
+
+[218] La première traduction exacte de cette œuvre en français a été
+publiée par M. J. W. Bienstock, dans _le Mercure de France_ (mars et
+avril 1912).
+
+[219] La traduction française de cette _Postface_ par M.
+Halpérine-Kaminsky a paru sous le titre: _Des relations entre les
+sexes_, dans le volume: _Plaisirs vicieux_.
+
+[220] Noter que Tolstoï n'a jamais eu la naïveté de croire que l'idéal
+de célibat et de chasteté absolue soit réalisable pour l'humanité
+actuelle. Mais, selon lui, un idéal est irréalisable, par définition:
+c'est un appel aux énergies héroïques de l'âme.
+
+«La conception de l'idéal chrétien, qui est l'union de toutes les
+créatures vivantes dans l'amour fraternel, est inconciliable avec la
+pratique de la vie qui exige un effort continu vers un idéal
+inaccessible, mais qui ne suppose pas l'avoir jamais atteint.»
+
+[221] A la fin de la _Matinée d'un Seigneur_.
+
+[222] _Guerre et Paix._--Je ne parle pas d'_Albert_ (1857), cette
+histoire d'un musicien de génie. La nouvelle est très faible.
+
+[223] Voir dans _Jeunesse_ le récit humoristique de la peine qu'il se
+donna pour apprendre à jouer du piano.--«Le piano m'était un moyen de
+charmer les demoiselles par ma sentimentalité.
+
+[224] Il s'agit de 1876-77.
+
+[225] S.-A. Bers, _Souvenirs sur Tolstoï_ (Voir _Vie et Œuvre_).
+
+[226] I, 381 (éd. Hachette).
+
+[227] Mais jamais il ne cessa de l'aimer. Un de ses amis des derniers
+jours fut un musicien, Goldenveiser, qui passa l'été de 1910 près de
+Iasnaïa. Il venait, presque chaque jour, faire de la musique à Tolstoï,
+pendant sa dernière maladie. (_Journal des Débats_, 18 novembre 1910.)
+
+[228] Lettre du 21 avril 1861.
+
+[229] Camille Bellaigue, _Tolstoï et la musique_ (_le Gaulois_, 4
+janvier 1911).
+
+[230] Qu'on ne dise pas qu'il s'agit là seulement des dernières
+œuvres de Beethoven. Même à celles du début qu'il consent à regarder
+comme «artistiques», Tolstoï reproche «leur forme artificielle».--Dans
+une lettre à Tschaikovsky, il oppose de même à Mozart et Haydn, «la
+manière artificielle de Beethoven, Schumann et Berlioz, qui calculent
+l'effet.»
+
+[231] Cf. la scène racontée par M. Paul Boyer: «Tolstoï se fait jouer du
+Chopin. A la fin de la quatrième Ballade, ses yeux se remplissent de
+larmes.--«Ah! l'animal!» s'écrie-t-il. Et brusquement il se lève et s'en
+va.» (_Le Temps_, 2 novembre 1902.)
+
+[232] _Maître et Serviteur_ (1895) est comme une transition entre les
+lugubres romans qui précèdent et _Résurrection_, où se répand la lumière
+de la divine charité. Mais on y sent plus encore le voisinage de _la
+Mort d'Ivan Iliitch_ et des _Contes Populaires_ que de _Résurrection_,
+qu'annonce seulement, vers la fin, la sublime transformation d'un homme
+égoïste et lâche, sous la poussée d'un élan de sacrifice. La plus grande
+partie de l'histoire est le tableau, très réaliste, d'un maître sans
+bonté et d'un serviteur résigné, qui sont surpris, dans la steppe, la
+nuit, par une tourmente de neige, et perdent leur chemin. Le maître, qui
+d'abord tâche de fuir en abandonnant son compagnon, revient et, le
+trouvant à demi gelé, se jette sur lui, le couvre de son corps, le
+réchauffe en se sacrifiant, d'instinct; il ne sait pas pourquoi; mais
+les larmes lui remplissent les yeux: il lui semble qu'il est devenu
+celui qu'il sauve, Nikita, et que sa vie n'est plus en lui, mais en
+Nikita.--«Nikita vit; je suis donc encore vivant, moi.»--Il a presque
+oublié qui il était, lui, Vassili. Il pense: «Vassili ne savait pas ce
+qu'il fallait faire... ne savait pas, et moi, je sais, maintenant!...»
+Et il entend la voix de Celui qu'il attendait (ici son rêve rappelle un
+des _Contes Populaires_), de Celui qui, tout à l'heure, lui a donné
+l'ordre de se coucher sur Nikita. Il crie, tout joyeux: «Seigneur, je
+viens!» Et il sent qu'il est libre, que rien ne le retient plus... Il
+est mort.
+
+[233] Tolstoï prévoyait une quatrième partie, qui n'a pas été écrite.
+
+[234] I, p. 379.--Je cite la traduction de Teodor de Wyzewa.--Une
+édition intégrale de _Résurrection_ doit former les t. XXXVI et XXXVII
+des _Œuvres complètes_.
+
+[235] I, p. 129.
+
+[236] Au contraire, il avait été mêlé à tous les mondes qu'il peint dans
+_Guerre et Paix_, _Anna Karénine_, _les Cosaques_, ou _Sébastopol_:
+salons aristocratiques, armée, vie rurale. Il n'avait qu'à se souvenir.
+
+[237] T. II, p. 20.
+
+[238] «Les hommes portent en eux le germe de toutes les qualités
+humaines, et, tantôt ils en manifestent une, tantôt une autre, se
+montrant souvent différents d'eux-mêmes, c'est-à-dire de ce qu'ils ont
+l'habitude de paraître. Chez certains, ces changements sont
+particulièrement rapides. A cette classe d'hommes appartenait Nekhludov.
+Sous l'influence de causes physiques et morales, de brusques et complets
+changements se produisaient en lui.» (T. I, p. 858.)
+
+Tolstoï s'est peut-être souvenu de son frère Dmitri, qui, lui aussi,
+épousa une Maslova. Mais le tempérament violent et déséquilibré de
+Dmitri était différent de celui de Nekhludov.
+
+[239] «Plusieurs fois dans sa vie, il avait procédé à des _nettoyages de
+conscience_. Il appelait ainsi des crises morales où, apercevant soudain
+le ralentissement et parfois l'arrêt de sa vie intérieure, il se
+décidait à balayer les ordures qui obstruaient son âme. Au sortir de ces
+crises, il ne manquait jamais de s'imposer des règles qu'il se jurait de
+suivre toujours. Il écrivait un journal, il recommençait une nouvelle
+vie. Mais à chaque fois, il ne tardait pas à retomber au même point, ou
+plus bas encore qu'avant la crise.» (T. I, p. 138.)
+
+[240] En apprenant que la Maslova a encore fait des siennes avec un
+infirmier, Nekhludov est plus décidé que jamais à «sacrifier sa liberté
+pour racheter le péché de cette femme». (T. I, p. 382.)
+
+[241] Tolstoï n'a jamais dessiné un personnage, d'un crayon aussi
+robuste et sûr que le Nekhludov du début. Voir l'admirable description
+du lever et de la matinée de Nekhludov, avant la première séance au
+Palais de Justice.
+
+[242] Lettre de la comtesse Tolstoï, 1884.
+
+[243] _Le Temps_, 2 novembre 1902.
+
+[244] «Ne me reprochez pas, écrit-il à sa tante, la comtesse Alexandra
+A. Tolstoï, de m'occuper encore de ces futilités, au seuil de la tombe!
+Ces futilités remplissant mon temps libre et me procurent le repos des
+pensées vraiment sérieuses dont mon âme est surchargée.» (26 janvier
+1903).
+
+[245] Tolstoï le regardait comme une de ses œuvres capitales:
+
+«Un de mes livres,--_Pour tous les jours_,--auquel j'ai la suffisance
+d'attacher une grande importance...» (Lettre à Jan Styka, 27 juillet-9
+août 1909).
+
+[246] Ces œuvres ont été publiées depuis la mort de Tolstoï. La liste
+en est longue. Nous relevons, parmi les principales: _Le journal
+posthume du vieillard Féodor Kouzmitch_, _Le père Serge_,
+_Hadji-Mourad_, _Le Diable_, _Le Cadavre vivant_, drame en douze
+tableaux, _Le faux coupon_, _Alexis le Pot_, _Le journal d'un fou_, _La
+lumière luit dans les ténèbres_, drame en cinq actes, _Toutes les
+qualités viennent d'elle_, petite pièce populaire, et une série
+d'excellentes nouvelles: _Après le Bal_, _Ce que j'ai vu en rêve_,
+_Khodynka_, etc.
+
+Voir page 206, la _Note sur les œuvres posthumes de Tolstoy_.
+
+Mais l'œuvre essentielle est le _Journal intime_ de Tolstoï. Il
+embrasse une quarantaine d'années de sa vie, depuis l'époque du Caucase
+jusqu'à la veille de sa mort; et il paraît un des livres de Confessions
+les plus impitoyables qui ait été écrit par un grand homme. Paul
+Birukoff en a publié, en français, deux volumes: la période de 1846 à
+1852, et celle de 1895 à 1899.
+
+[247] Le titre russe de cette œuvre est: _Une seule chose est
+nécessaire_ (Saint-Luc, XI, 41.)
+
+[248] La plupart ont été, de son vivant, gravement mutilées par la
+censure, ou totalement interdites. L'œuvre circulait en Russie,
+jusqu'à la Révolution, sous la forme de copies manuscrites, cachées sous
+le manteau. Même aujourd'hui, il s'en faut que tout soit publié; et la
+censure bolchevike n'a pas moins été tyrannique que la censure tsariste.
+
+[249] L'excommunication de Tolstoï par le Saint-Synode est du 22 février
+1901. Elle fut motivée par un chapitre de _Résurrection_ relatif à la
+messe et à l'Eucharistie. Ce chapitre, nous le regrettons, a été
+supprimé dans la traduction française de Wyzewa.
+
+[250] Sur la nationalisation du sol (Voir _le Grand Crime_, 1905).
+
+[251] «Par Russe de la vieille Moscovie, dit M. A. Leroy-Beaulieu,
+Grand-Russien au sang slave, mâtiné de finnois, physiquement un type du
+peuple plus que de l'aristocratie». (_Revue des Deux Mondes_, 15
+décembre 1910.)
+
+[252] 1857.
+
+[253] 1862.
+
+[254] La _Fin d'un Monde_ (1905-janvier 1906).
+
+Cf. le télégramme adressé par Tolstoï à un journal américain:
+
+«L'agitation des Zemstvos a pour objet de limiter le pouvoir despotique
+et d'établir un gouvernement représentatif. Qu'ils réussissent ou non,
+le résultat certain sera l'ajournement de la véritable amélioration
+sociale. L'agitation politique, en donnant l'illusion funeste de cette
+amélioration par des moyens extérieurs, arrête le vrai progrès, comme on
+peut le constater par l'exemple de tous les États constitutionnels:
+France, Angleterre, Amérique.» (_Le mouvement social en Russie._--M.
+Bienstock a introduit cet article dans la préface du _Grand Crime_,
+trad. française, 1905.)
+
+Dans une longue et intéressante lettre à une dame, qui lui demandait de
+faire partie d'un _Comité de propagation de la lecture et de l'écriture
+parmi le peuple_, Tolstoï exprime d'autres griefs contre les libéraux:
+Ils ont toujours joué le rôle de dupes; ils se font les complices, par
+peur, de l'autocratie; leur participation au gouvernement donne à
+celui-ci un prestige moral, et les habitue à des compromis, qui font
+d'eux rapidement les instruments du pouvoir. Alexandre II disait que
+tous les libéraux étaient à vendre pour des honneurs, sinon pour de
+l'argent. Alexandre III a pu anéantir sans risques l'œuvre libérale
+de son père: «Les libéraux chuchotaient entre eux que cela ne leur
+plaisait pas, mais ils continuaient à prendre part aux tribunaux, au
+service de l'État, à la presse; dans la presse, ils faisaient allusion
+aux choses pour lesquelles l'allusion était permise, mais ils se
+taisaient pour ce dont il était défendu de parler, et ils inséraient
+tout ce qu'on leur ordonnait d'insérer». Ils font de même sous Nicolas
+II. «Quand ce jeune homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien, répond
+avec effronterie et avec manque de tact aux représentants du peuple, les
+libéraux protestent-ils? Nullement... De tous côtés, on envoie au jeune
+tsar de lâches et flatteuses félicitations.» (_Corresp. inédite_, p.
+283-306.)
+
+[255] _Guerre et Révolution._
+
+Dans _Résurrection_, lors de l'examen en cassation du jugement de la
+Maslova, au Sénat, c'est un Darwiniste matérialiste qui est le plus
+opposé à la révision, parce qu'il est choqué secrètement de ce que
+Nekhludov veuille épouser par devoir une prostituée: toute manifestation
+du devoir et, plus encore, du sentiment religieux, lui fait, l'effet
+d'une injure personnelle. (I, p. 359.)
+
+[256] Cf., comme types, dans _Résurrection_, Novodvorov, le meneur
+révolutionnaire, dont la vanité et l'égoïsme excessifs ont stérilisé la
+grande intelligence. Nulle imagination; «absence totale des qualités
+morales et esthétiques qui produisent le doute».--A sa suite, attaché à
+ses pas, comme son ombre, Markel, l'ouvrier devenu révolutionnaire par
+humiliation et par désir de vengeance, adorateur passionné de la science
+qu'il ne comprend pas, anticlérical avec fanatisme, et ascétique.
+
+On trouvera aussi, dans _Encore trois morts_, ou le _Divin et l'Humain_
+(trad. franç. parue dans le volume intitulé _les Révolutionnaires_,
+1906), quelques spécimens de la nouvelle génération révolutionnaire:
+Romane et ses amis, qui méprisent les anciens terroristes, et prétendent
+arriver scientifiquement à leurs fins, en transformant le peuple
+agriculteur en peuple industriel.
+
+[257] Lettre au Japonais Izo-Abe, fin 1904 (_Corresp. inédite_).--Voir,
+page 219, le chapitre: _La Réponse de l'Asie à Tolstoy_.
+
+[258] _Les paroles vivantes de L. N. Tolstoy_, notes de Ténéromo (chap.
+Socialisme), (publié en trad. franç. dans _Révolutionnaires_, 1906).
+
+[259] _Ibid._
+
+[260] Conversation avec M. Paul Boyer (_Le Temps_, 4 novembre 1902).
+
+[261] _La Fin d'un Monde._
+
+[262] Dès 1863, Tolstoï écrivait ces paroles annonciatrices de la grande
+tourmente sociale:
+
+«_La propriété, c'est le vol_, reste, aussi longtemps qu'existe une
+humanité, une vérité plus grande que la Constitution anglaise... La
+mission historique de la Russie consiste en ce qu'elle apportera au
+monde l'idée de la socialisation de la terre. La Révolution russe ne
+peut être fondée que sur ce principe. Elle ne se fera point contre le
+tsar et contre le despotisme; elle se fera contre la propriété du sol.
+
+[263] «Le plus cruel des esclavages est d'être privé de la terre. Car
+l'esclave d'un maître est l'esclave d'un seul; mais l'homme privé du
+droit à la terre est l'esclave de tout le monde.» (_La Fin d'un monde_,
+chap. VII.)
+
+[264] La Russie était en effet dans une situation spéciale; et si le
+tort de Tolstoï a été de généraliser d'après elle à l'ensemble des États
+européens, on ne peut s'étonner qu'il ait été surtout sensible aux
+souffrances qui le touchaient de plus près.--Voir, dans _le Grand
+Crime_, ses conversations, sur la route de Toula, avec les paysans, qui
+tous manquent de pain, parce que la terre leur manque, et qui tous, au
+fond du cœur, attendent que la terre leur revienne. La population
+agricole de la Russie forme les 80 p. 100 de la nation. Une centaine de
+millions d'hommes, dit Tolstoï, meurent de faim par suite de la mainmise
+des propriétaires fonciers sur le sol. Quand on vient leur parler, pour
+remédier à leur mal, de la liberté de la presse, de la séparation de
+l'Église et de l'État, de la représentation nationale, et même de la
+journée de huit heures, on se moque d'eux, impudemment:
+
+«Ceux qui ont l'air de chercher partout des moyens d'améliorer la
+situation des masses populaires, rappellent ce qui se passe au théâtre,
+quand tous les spectateurs voient parfaitement l'acteur qui est caché,
+tandis que ses partenaires qui le voient très bien aussi, feignent de ne
+pas voir, et s'efforcent à distraire mutuellement leur attention.»
+
+Nul autre remède que de rendre la terre au peuple qui travaille. Et,
+pour la solution de cette question foncière, Tolstoï préconise la
+doctrine de Henry George, son projet d'un impôt unique sur la valeur du
+sol. C'est son Évangile économique, il y revient inlassablement, et se
+l'est si bien assimilé que souvent, dans ses œuvres, il reprend
+jusqu'à des phrases entières de Henry George.
+
+[265] «La loi de non-résistance au mal est la clef de voûte de tout
+l'édifice. Admettre la loi de l'aide mutuelle, en méconnaissant le
+précepte de la non-résistance, c'est construire la voûte dans la sceller
+dans sa partie centrale.» (_La Fin d'un Monde_).
+
+[266] Dans une lettre de 1900 à un ami (_Corresp. inéd._, p. 312),
+Tolstoï se plaint de la fausse interprétation donnée à son principe de
+la non-résistance. On confond, dit-il, «_Ne t'oppose pas au mal par le
+mal_»... avec «_Ne t'oppose pas au mal_», c'est-à-dire avec: «Sois
+indifférent au mal»... «Au lieu que la lutte contre le mal est le seul
+objet du christianisme et que le commandement de la non-résistance au
+mal est donné comme le moyen de lutte le plus efficace.»
+
+Que l'on rapproche cette conception de celle de Gandhi,--de son
+_Satyâgraha_, de la «Résistance active», par l'amour et le sacrifice!
+C'est la même intrépidité d'âme, qui s'oppose à la passivité. Mais
+Gandhi en a accentué plus encore l'énergie héroïque.--(Cf. Romain
+Rolland: _Mahâtma Gandhi_, p. 53 et suivantes;--et l'introduction à _La
+Jeune Inde_, de Gandhi, p. XII et suiv.).
+
+[267] _La fin d'un Monde._
+
+[268] Tolstoï a dessiné deux types de ces «sectateurs»,--l'un à la fin
+de _Résurrection_,--l'autre dans _Encore trois morts_.
+
+[269] Après la condamnation par Tolstoï de l'agitation des Zemstvos,
+Gorki, se faisant l'interprète du mécontentement de ses amis, écrivait:
+«Cet homme est devenu l'esclave de son idée. Il y a longtemps qu'il
+s'isole de la vie russe et n'écoute plus la voix du peuple. Il plane
+trop haut au-dessus de la Russie.»
+
+[270] C'était pour lui une souffrance cuisante de ne pouvoir être
+persécuté. Il avait la soif du martyre; mais le gouvernement, fort sage,
+se gardait bien de la satisfaire.
+
+«Autour de moi, on persécute mes amis et on me laisse tranquille, bien
+que, s'il y a quelqu'un de nuisible, ce soit moi. Evidemment, je ne vaux
+pas la persécution, et j'en suis honteux.» (Lettre à Ténéromo, 1892,
+_Corresp. inéd._, p. 184.)
+
+«Evidemment, je ne suis pas digne des persécutions, et il me faudra
+mourir ainsi, sans avoir pu, par des souffrances physiques, témoigner de
+la vérité.» (A Ténéromo, 16 mai 1892, _ibid._, p. 186.)
+
+«Il m'est pénible d'être en liberté.» (A Ténéromo, 1er juin 1894,
+_ibid._, p. 188.)
+
+Dieu sait pourtant qu'il ne faisait rien pour cela! Il insulte les
+Tsars, il attaque la patrie, «cet horrible fétiche auquel les hommes
+sacrifient leur vie et leur liberté et leur raison» (_La Fin d'un
+Monde._)--Voir, dans _Guerre et Révolution_, le résumé qu'il trace de
+l'histoire de Russie. C'est une galerie de monstres: «le détraqué Ivan
+le Terrible, l'aviné Pierre I, l'ignorante cuisinière Catherine I, la
+débauchée Elisabeth, le dégénéré Paul, le parricide Alexandre I» (le
+seul pour qui Tolstoï ait pourtant une tendresse secrète), «le cruel et
+ignorant Nicolas I, Alexandre II, peu intelligent, plutôt mauvais que
+bon, Alexandre III, à coup sûr un sot, brutal et ignorant, Nicolas II,
+un innocent officier de hussards, avec un entourage de coquins, un jeune
+homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien.»
+
+Dans un numéro de la revue: _Les Tablettes_, consacré à Tolstoï (Genève,
+juin 1917), nous avons réuni une collection des textes les plus
+significatifs de Tolstoï, relatifs à _l'État_, _la Patrie_, _la guerre_,
+_l'armée_, _le service militaire_ et _la Révolution_.
+
+[271] Lettre à Gontcharenko, réfractaire, 19 janvier 1905 (_Corresp.
+inéd._, p. 264).
+
+[272] Aux Doukhobors du Caucase, 1897 (_Ibid._ p. 239).
+
+[273] Lettre à un ami, 1900 (_Correspondance_, p. 308-9).
+
+[274] A Gontcharenko, 12 février 1905 (_Ibid._, p. 265).
+
+[275] Aux Doukhobors du Caucase, 1897 (_Correspondance_, p. 240).
+
+[276] A Gontcharenko, 19 janvier 1905 (_Ibid._, p. 264).
+
+[277] A un ami, novembre 1901 (_Ibid._, p. 326).
+
+Sur la question de la _Patrie_, les écrits les plus importants de
+Tolstoï sont: _L'esprit chrétien et le patriotisme_, 1894 (trad. J.
+Legras, éd. Perrin);--_Le patriotisme et le gouvernement_, 1900 (trad.
+Birukoff, Genève);--_Carnet du soldat_, 1902;--_La guerre
+russo-japonaise_, 1904;--_Salut aux réfractaires_, 1909.
+
+[278] «C'est comme une fente dans la machine pneumatique; tout le
+souffle d'égoïsme qu'on voulait aspirer de l'âme humaine y rentre.»
+
+Et il s'ingénie à prouver que le texte original a été mal lu, et que la
+parole exacte du second Commandement était: «Aime ton prochain comme
+_Lui-même_ (comme Dieu)». (Entretiens avec Ténéromo.)
+
+[279] Entretiens avec Ténéromo.
+
+[280] Lettre à un Chinois, octobre 1906 (_Corresp. inéd._, p. 381 et
+suiv.).
+
+[281] Tolstoï en exprimait déjà la crainte, dans sa lettre de 1906.
+
+[282] «Ce n'était pas la peine de refuser le service militaire et
+policier, pour admettre la propriété, qui ne se maintient que par le
+service militaire et policier. Les hommes qui accomplissent ce service
+et profitent de la propriété agissent mieux que ceux qui refusent tout
+service, en jouissant de la propriété.» (Lettre aux Doukhobors du
+Canada, 1899, _Corresp. inéd._, p. 248-260.)
+
+[283] Lire dans les _Entretiens avec Ténéromo_, la belle page sur «le
+sage Juif qui, plongé dans ce Livre, n'a pas vu les siècles s'écrouler
+sur sa tête, et les peuples qui paraissaient et disparaissaient de la
+terre».
+
+[284] «Voir le progrès de l'Europe dans les horreurs de l'État moderne,
+l'État sanglant, vouloir créer un nouveau _Judenstaat_, c'est un péché
+abominable.--(_Ibid._)
+
+[285] Et l'avenir lui donne raison. Et Dieu s'est acquitté largement
+envers lui. Quelques mois avant sa mort, lui vient, du bout de
+l'Afrique, l'écho de la voix messianique de Gandhi. (Voir, à la fin du
+volume, le chapitre: _La réponse de l'Asie à Tolstoy_, p. 214.)
+
+[286] _Appel aux hommes politiques_, 1905.
+
+[287] On trouvera, en appendice au _Grand Crime_ et dans la trad-franç.
+des _Conseils aux Dirigés_ (titre russe: _Au peuple travailleur_), un
+_Appel_ d'une société japonaise _pour le Rétablissement de la Liberté de
+la Terre_.
+
+[288] Lettre à Paul Sabatier, 7 novembre 1906. (_Corr. inéd._, p. 375.)
+
+[289] Lettres à un ami, juin 1892 et novembre 1901.
+
+[290] _Guerre et Révolution._
+
+[291] Lettre à un ami. (_Corresp. inéd._ p. 354-55.)
+
+[292] _Ibid._ Peut-être s'agit-il là de l'_Histoire d'un Doukhobor_,
+dont le titre figure dans la liste des œuvres inédites de Tolstoï.
+
+[293] «Imaginez que tous les hommes qui ont la vérité se réunissent
+ensemble et s'installent sur une île. Serait-ce la vie?» (A un ami, mars
+1901, _Corresp. inéd._ p. 325.)
+
+[294] 1er décembre 1910.
+
+[295] 16 mai 1892. Tolstoï voyait alors sa femme souffrir de la mort
+d'un petit garçon, et il ne pouvait rien pour la consoler.
+
+[296] Lettre de janvier 1883.
+
+[297] «Je ne reprocherai jamais de ne pas avoir de religion. Le mal,
+c'est quand les hommes mentent, feignent d'avoir de la religion.»
+
+Et plus loin:
+
+«Que Dieu nous préserve de feindre d'aimer, c'est pire que la haine.»
+(_Corresp. inéd._ p. 344 et 348.)
+
+[298] _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1910.
+
+[299] Paul Birukoff vient de publier, en allemand, la belle
+correspondance de Tolstoï avec sa fille Marie: _Vater und Tochter_,
+Zürich, Rotapfel, 1927.
+
+[300] _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1910.
+
+[301] A un ami, 10 décembre 1903.
+
+[302] _Figaro_, 27 décembre 1910. La lettre fut, après la mort de
+Tolstoï, remise à la comtesse par leur beau-fils, le prince Obolensky,
+auquel Tolstoï l'avait confiée, quelques années auparavant. A cette
+lettre était jointe une autre, également adressée à la comtesse, et qui
+touchait à des sujets intimes de la vie conjugale. La comtesse la
+détruisit, après l'avoir lue. (Note communiquée par Mme Tatiana
+Soukhotine, fille aînée de Tolstoï.)
+
+[303] Cet état de souffrance date donc de 1881, c'est-à-dire de l'hiver
+passé à Moscou, et de la découverte que Tolstoï fit alors de la misère
+sociale.
+
+[304] Lettre à un ami (la traduction française, par M.
+Halpérine-Kaminsky, en a été publiée sous le titre _Profession de foi_,
+dans le volume: _Plaisirs cruels_, 1895).
+
+[305] Il semble qu'il ait subi, dans ses dernières années, et surtout
+dans ses derniers mois, l'influence de Vladimir-Grigoritch Tchertkov,
+ami dévoué, qui, longtemps établi en Angleterre, avait consacré sa
+fortune à publier et répandre l'œuvre intégral de Tolstoï. Tchertkov
+a été violemment attaqué par un des fils de Tolstoï, Léon. Mais si l'on
+a pu accuser son intransigeance d'esprit, personne n'a mis en doute son
+absolu dévouement; et, sans approuver la dureté peut-être inhumaine de
+certains actes où l'on croit sentir son inspiration, (comme le testament
+par lequel Tolstoï enleva à sa femme la propriété de tous ses écrits,
+sans exception, y compris ses lettres privées), il est permis de croire
+qu'il fut plus épris de la gloire de son ami que Tolstoï lui-même.
+
+Le journal de Valentin Boulgakov, dernier secrétaire de Tolstoï, est un
+miroir fidèle des six derniers mois, à Iasnaïa Poliana, depuis le 23
+juin 1910. La traduction française en a paru dans _Les œuvres
+libres_, mai 1924, chez Arthème Fayard, à Paris.
+
+[306] Tolstoï partit brusquement de Iasnaïa Poliana, le 28 octobre (10
+novembre) 1910, vers cinq heures du matin. Il était accompagné du
+docteur Makovitski; sa fille Alexandra, que Tchertkov appelle «sa
+collaboratrice la plus intime», était dans le secret du départ. Il
+arriva, le même jour, à six heures du soir, au monastère d'Optina, un
+des plus célèbres sanctuaires de Russie, où il avait été plusieurs fois
+en pèlerinage. Il y passa la nuit et, le lendemain matin, il y écrivit
+un long article sur la peine de mort. Dans la soirée du 29 octobre (11
+novembre), il alla au monastère de Chamordino, où sa sœur Marie était
+nonne. Il dîna avec elle et lui exprima le désir qu'il aurait eu de
+passer la fin de sa vie à Optina, «en s'acquittant des plus humbles
+besognes, mais à condition qu'on ne l'obligeât point à aller à
+l'église». Il coucha à Chamordino, fit, le lendemain matin, une
+promenade au village voisin, où il songeait à prendre un logis, revit sa
+sœur dans l'après-midi. A cinq heures, arriva inopinément sa fille
+Alexandra. Sans doute, le prévint-elle que sa retraite était connue,
+qu'on était à sa poursuite: ils repartirent sur-le-champ, dans la nuit.
+Tolstoï, Alexandra et Makovitski se dirigèrent vers la station de
+Koselsk, probablement avec l'intention de gagner les provinces du Sud,
+et, de là, les pays slaves des Balkans, la Bulgarie, la Serbie. En
+route, Tolstoï tomba malade à la gare d'Astapovo et dut s'y aliter. Ce
+fut là qu'il mourut.
+
+Sur ces derniers jours, on trouvera les renseignements les plus complets
+dans le volume: _Tolstoys Flucht und Tod_ (Bruno Cassirer, Berlin,
+1925), où René Fuellœp-Miller et Friedrich Eckstein ont rassemblé les
+récits de la fille, de la femme de Tolstoï, de son médecin, de ses amis
+présents, et la correspondance secrète d'État. Celle-ci, que le
+gouvernement soviétique a découverte en 1917, révèle le réseau
+d'intrigues, dont l'État et l'Église entourèrent le mourant, pour
+arracher de lui l'apparence d'une rétractation religieuse. Le
+gouvernement, le czar en personne, exercèrent une pression sur le
+Saint-Synode, qui délégua à Astapovo l'archevêque de Toula. Mais l'échec
+de cette tentative fut complet.
+
+On voit aussi l'inquiétude gouvernementale. Une correspondance policière
+entre le gouverneur-général de Riasan, prince Obolensky, et le général
+Lwow, chef du département de gendarmerie de Moscou, avertit heure par
+heure de tous les incidents et de tous les visiteurs à Astapovo, donne
+les ordres les plus sévères pour surveiller la gare, pour bloquer le
+cortège funèbre et le séparer du reste de la nation. En haut lieu, on
+tremblait devant l'éventualité de grandes manifestations politiques, en
+Russie.
+
+L'humble maison, où Tolstoï expirait, était environnée d'une nuée de
+policiers, d'espions, de reporters de journaux, d'opérateurs de film,
+qui guettaient la douleur de la comtesse Tolstoï, accourue pour exprimer
+au mourant son amour, son repentir, et écartée de lui par ses enfants.
+
+[307] _Journal_, à la date du 28 octobre 1879 (trad. Bienstock Voir _Vie
+et Œuvre_).--Voici le passage entier, qui est des plus beaux:
+
+«Il y a dans ce monde des gens lourds, sans ailes. Ils s'agitent, en
+bas. Parmi eux, il y a des forts: Napoléon. Ils laissent des traces
+terribles parmi les hommes, sèment la discorde, mais rasent toujours la
+terre.--Il y a des hommes qui se laissent pousser des ailes, s'élancent
+lentement et planent: les moines.--Il y a des hommes légers qui se
+soulèvent facilement et retombent: les bons idéalistes.--Il y a des
+hommes aux ailes puissantes...--Il y a des hommes célestes, qui, par
+amour des hommes, descendent sur la terre en repliant leurs ailes, et
+apprennent aux autres à voler. Puis, quand ils ne sont plus nécessaires,
+ils remontent: Christ.»
+
+[308] «On peut vivre seulement pendant qu'on est ivre de la vie.»
+(_Confessions_, 1879.)
+
+«Je suis fou de la vie... C'est l'été, l'été délicieux. Cette année,
+j'ai lutté longtemps; mais la beauté de la nature m'a vaincu. Je me
+réjouis de la vie». (Lettre à Fet, juillet 1880.)--Ces lignes sont
+écrites en pleine crise religieuse.
+
+[309] Dans son _Journal_, à la date d'octobre 1865:
+
+«La pensée de la mort...» «Je veux et j'aime l'immortalité.»
+
+[310] «Je me grisai de cette colère bouillonnante d'indignation que
+j'aime en moi, que j'excite même quand je la sens, parce qu'elle agit
+sur moi, d'une façon calmante, et me donne, pour quelques instants au
+moins, une élasticité extraordinaire, l'énergie et le feu de toutes les
+capacités physiques et morales.» (_Journal du prince D. Nekhludov_,
+_Lucerne_, 1857).
+
+[311] Son article sur _la Guerre_, à propos du Congrès universel de la
+paix, à Londres, en 1891, est une rude satire des pacifistes, qui
+croient à l'arbitrage entre nations:
+
+«C'est l'histoire de l'oiseau qu'on prend, après lui avoir mis un grain
+de sel sur la queue. Il est tout aussi facile de le prendre d'abord.
+C'est se moquer des gens que de leur parler d'arbitrage et de
+désarmement consenti par les États. Verbiage que tout cela!
+Naturellement, les gouvernements approuvent: les bons apôtres! Ils
+savent bien que cela ne les empêchera jamais d'envoyer des millions de
+gens à l'abattoir, quand il leur plaira de le faire. (_Le royaume de
+Dieu est en nous_, chap. VI.)
+
+[312] La nature fut toujours «le meilleur ami» de Tolstoï, comme il
+aimait à dire:
+
+«Un ami, c'est bien; mais il mourra, il s'en ira quelque part, et on ne
+pourra le suivre, tandis que la nature à laquelle on s'est uni par
+l'acte de vente, ou qu'on possède par héritage, c'est mieux. Ma nature à
+moi est froide, rebutante, exigeante, encombrante; mais c'est un ami
+qu'on gardera jusqu'à la mort; et quand on mourra, on y entrera.»
+(Lettre à Fet, 19 mai 1861. _Corresp. inéd._, p. 31.)
+
+Il participait à la vie de la nature, il renaissait au printemps; («Mars
+et Avril sont mes meilleurs mois pour le travail.»--A Fet, 23 mars
+1877), il s'engourdissait à la fin d'automne («C'est pour moi la saison
+la plus morte, je ne pense pas, je n'écris pas, je me sens agréablement
+stupide.»--A Fet, 21 octobre 1869).
+
+Mais la nature qui lui parlait intimement au cœur, c'était la nature
+de chez lui, celle de Iasnaïa. Bien qu'il ait, au cours de son voyage en
+Suisse, écrit de fort belles notes sur le lac de Genève, il s'y sentait
+un étranger; et ses liens avec la terre natale lui apparurent alors plus
+étroits et plus doux:
+
+«J'aime la nature, quand de tous côtés elle m'entoure, quand de tous
+côtés m'enveloppe l'air chaud qui se répand dans le lointain infini,
+quand cette même herbe grasse que j'ai écrasée en m'asseyant fait la
+verdure des champs infinis, quand ces mêmes feuilles qui, agitées par le
+vent, portent l'ombre sur mon visage, font le bleu sombre de la forêt
+lointaine, quand ce même air que je respire fait le fond bleu clair du
+ciel infini, quand je ne suis pas seul à jouir de la nature, quand,
+autour de moi, bourdonnent et tournoient des millions d'insectes et que
+chantent les oiseaux. La jouissance principale de la nature, c'est quand
+je me sens faire partie du tout.--Ici (en Suisse), le lointain infini
+est beau, mais je suis sans liens avec lui.» (Mai 1857.)
+
+[313] Entretiens avec M. Paul Boyer (_Le Temps_, 28 août 1901).
+
+De fait, on s'y tromperait souvent. Soit à cette profession de foi de
+Julie mourante:
+
+«Ce qu'il m'était impossible de croire, je n'ai pu dire que je le
+croyais, et j'ai toujours cru ce que je disais croire. C'était tout ce
+qui dépendait de moi.»
+
+A rapprocher de la lettre de Tolstoï au Saint-Synode:
+
+«Il se peut que mes croyances gênent ou déplaisent. Il n'est pas en mon
+pouvoir de les changer, comme il n'est pas en mon pouvoir de changer mon
+corps. Je ne puis croire autre chose que ce que je crois, à l'heure où
+je me dispose à retourner vers ce Dieu, dont je suis sorti.»
+
+Ou bien ce passage de la _Réponse à Christophe de Beaumont_, qui semble
+du pur Tolstoï:
+
+«Je suis disciple de Jésus-Christ. Mon Maître m'a dit que celui qui aime
+son frère a accompli la Loi.»
+
+Ou encore:
+
+«Toute l'oraison dominicale tient en entier dans ces paroles: Que Ta
+volonté soit faite!» (_Troisième lettre de la Montagne._)
+
+A rapprocher de:
+
+«Je remplace toutes mes prières par le _Pater Noster_. Toutes les
+demandes que je puis adresser à Dieu sont exprimées avec plus de hauteur
+morale par ces mots: Que Ta volonté soit faite!» (_Journal_ de Tolstoï,
+au Caucase, 1852-53.)
+
+Les ressemblances de pensée ne sont pas moins fréquentes sur le terrain
+de l'art que sur celui de la religion:
+
+«La première règle de l'art d'écrire, dit Rousseau, est de parler
+clairement et de rendre exactement sa pensée.»
+
+Et Tolstoï:
+
+«Pensez ce que vous voudrez, mais de telle façon que chaque mot puisse
+être compris de tous. On ne peut rien écrire de mauvais dans une langue
+tout à fait claire.»
+
+J'ai montré ailleurs que les descriptions satiriques de l'Opéra de
+Paris, dans la _Nouvelle Heloïse_, ont beaucoup de rapports avec les
+critiques de Tolstoï, dans _Qu'est-ce que l'art?_.
+
+[314] _Journal_, 6 janvier 1903 (cité dans la _Préface de Tolstoï à ses
+Souvenirs_, 1er volume de _Vie et Œuvre de Tolstoï_, publié par
+Birukov).
+
+[315] _Quatrième Promenade._
+
+[316] Lettre à Birukov.
+
+[317] _Sébastopol en mai 1855._
+
+[318] «La vérité,... la seule chose qui me soit restée de ma conception
+morale, la seule chose que j'accomplirai encore.» (17 octobre 1860.)
+
+[319] _Ibid._
+
+[320] «L'amour pour les hommes est l'état naturel de l'âme, et nous ne
+le remarquons pas.» (_Journal_, du temps qu'il était étudiant à Kazan.)
+
+[321] «La vérité s'ouvrira à l'amour...» (_Confessions_, 1879-81.)
+
+--«Moi qui plaçais la vérité dans l'unité de l'amour...» (_Ibid._)
+
+[322] «Vous parlez toujours d'énergie? Mais la base de l'énergie, c'est
+l'amour, dit Anna, et l'amour ne se donne pas, à volonté» (_Anna
+Karénine_, II, p. 270).
+
+[323] «La beauté et l'amour, ces deux raisons de vivre.» (_Guerre et
+Paix_, II, p. 285.)
+
+[324] «Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Amour.» (Au Saint-Synode,
+1901.)
+
+--«Oui, l'amour!... Non l'amour égoïste, mais l'amour tel que je l'ai
+éprouvé, pour la première fois de ma vie, lorsque j'ai aperçu à mes
+côtés mon ennemi mourant, et que je l'ai aimé... C'est l'essence même de
+l'âme. Aimer son prochain, aimer ses ennemis, aimer tous et chacun,
+c'est aimer Dieu dans toutes ses manifestations!... Aimer un être qui
+nous est cher, c'est de l'amour humain, mais aimer son ennemi, c'est
+presque de l'amour divin!...» (Le prince André, mourant, dans _Guerre et
+Paix_, III, p. 176.)
+
+[325] «L'amour passionné de l'artiste pour son sujet est le cœur de
+l'art. Sans amour, pas d'œuvre d'art possible.» (Lettre de septembre
+1889.--_Leo Tolstoïs Briefe 1848 bis 1910_, Berlin, 1911.)
+
+[326] «J'écris des livres, c'est pourquoi je sais tout le mal qu'ils
+font...» (Lettre de Tolstoï à P.-V. Vériguine, chef des Doukhobors, 21
+novembre 1897, _Corresp. inéd._, p. 241.)
+
+[327] Voir _la Matinée d'un Seigneur_,--ou, dans les _Confessions_, la
+vue extrêmement idéalisée de ces hommes simples, bons, contents de leur
+sort, tranquilles, ayant le sens de la vie,--ou, à la fin de la deuxième
+partie de _Résurrection_, cette vision «d'une humanité, d'une terre
+nouvelle», qui apparaît à Nekhludov, quand il croise des ouvriers qui
+reviennent du travail.
+
+[328] «Un chrétien ne saurait être moralement supérieur ou inférieur à
+un autre; mais il est d'autant plus chrétien qu'il se meut plus
+rapidement sur la voie de la perfection, quel que soit le degré sur
+lequel il se trouve, à un moment donné: en sorte que la vertu
+stationnaire du pharisien est moins chrétienne que celle du larron, dont
+l'âme est en plein mouvement vers l'idéal, et qui se repent sur sa
+croix.» (_Plaisirs cruels_, trad. Halpérine-Kaminsky.)
+
+[329] Mme Tatiana Soukhotine, fille aînée de Tolstoy, m'a fait observer
+que la véritable orthographe du nom de Tolstoy en français était avec un
+_y_. Telle est en effet la signature de Tolstoy, dans la lettre que j'ai
+reçue de lui.
+
+[330] Une autre édition, plus complète, a paru en 1925 chez l'éditeur
+Bossard (traduction de Georges d'Ostoya et Gustave Masson).
+
+[331] «Dont je fus témoin, pour une partie», écrit Tolstoy.
+
+[332] Voir p. 71 et 72.
+
+[333] Acte V, tableau 1.
+
+[334] Acte III, tableau 2.
+
+[335] Cette santé d'esprit se manifeste dans les récits qui ont été
+faits par Tchertkov et par les médecins de la dernière maladie de
+Tolstoy. Presque jusqu'à la fin, il a continué, chaque jour, d'écrire ou
+de dicter son _Journal_.
+
+[336] _Tolstoi und der Orient. Briefe und sonstige Zeugnisse über
+Tolstois Beziehungen zu den Vertretern orientalischer Religionen_, von
+Paul Birukov, Rotapfel Verlag, Zürich u. Leipzig, 1925.
+
+[337] Birukov a dressé, à la fin de son volume, une liste des principaux
+ouvrages sur l'Orient auxquels Tolstoy a eu recours.
+
+[338] Il semble que certains Chinois aient reconnu aussi ces affinités.
+Un voyageur russe en Chine écrit en 1922 que l'anarchisme chinois est
+imbu de Tolstoy et que leur précurseur commun est Laotse.
+
+[339] La librairie Stock vient de publier la traduction française de son
+livre: _L'Esprit du peuple chinois_, avec préface de Guglielmo Ferrero,
+1927.
+
+[340] Tolstoy critique vigoureusement, dans sa lettre à Ku-Hung-Ming,
+l'enseignement traditionnel en Chine de l'obéissance au souverain: il y
+voit un dogme aussi peu fondé que le droit divin de la force.
+
+[341] Cet article avait paru dans le _Times_, en juin 1904; et Tamura le
+lut, en décembre, à Tokio.
+
+[342] _Izo-Abe_, directeur du journal «_Heimin Shimbun_» («Le simple
+Peuple»). Avant que la réponse de Tolstoy leur parvînt, les courageux
+protestataires étaient emprisonnés et leur journal suspendu.
+
+[343] J'ai cité plus haut, page 164, un passage de cette réponse. A ce
+jugement sur le socialisme, Tolstoy ajoute: «_Le vrai bien de l'homme
+est son salut spirituel et moral; le bien matériel y est inclus. Et ce
+haut but ne peut être atteint que par la complète réalisation religieuse
+et morale des individus, dont la somme dans les peuples représente
+l'humanité._» D'autre part, en 1909, Tolstoy répondra aux questions
+économiques d'une Société japonaise «_pour la libération du pays_», en
+lui recommandant les théories agraires d'Henry George.
+
+[344] «_Tu n'es pas seul, maître. Réjouis-toi!_» lui écrira Tokutomi, le
+3 octobre 1906. «_Tu as ici beaucoup d'enfants, en esprit...._»
+
+[345] La revue: _Tolstoi Kenki_ (étude de Tolstoy).
+
+[346] Tokutomi rappelle que Tolstoy lui demanda, en 1906:--«_Savez-vous
+quel est mon âge?»--«Soixante-dix-huit ans,» répondis-je.--«Non,
+vingt-huit.» Je réfléchis et je dis:--«Ah! oui, en comptant votre
+naissance du jour où vous êtes devenu le nouvel homme.» Il fit signe que
+oui._»
+
+[347] Asfendiar Woissow, de Constantinople.
+
+[348] Lettre de Mohammed Sadig, 22 juillet 1903.
+
+[349] Lettre d'Elkibajew, 10 juin 1908.
+
+[350] A Mohammed Sadig, 20 août 1903.
+
+[351] Tolstoy était enthousiaste de la prière de Mahomet pour la
+pauvreté: «_Seigneur, conserve ma vie en pauvreté et fais qu'en pauvreté
+je meure!_»
+
+[352] A Woissow, 11 novembre 1902.
+
+[353] Cette grande personnalité, dont l'influence réformatrice s'est
+exercée sur l'université d'Al Azhar, et, par delà, sur tout l'Islam
+Sunnite, où il représentait le modernisme, a été récemment étudiée par
+B. Michel et le Cheikh Moustapha Abdel Razik, qui ont traduit et publié
+en français son principal traité: _Rissalat al Tawid,--Exposé de la
+religion musulmane_, librairie Orientaliste Paul Geuthner, 1925.
+
+[354] A Isabella Arkadjewna Grinewskaja. Dans une autre lettre à
+Elkibajew (10 juin 1908), Tolstoy dit qu'il n'y a qu'une seule religion.
+Elle ne s'est pas encore tout entière révélée à l'humanité, mais elle
+apparaît dans toutes les religions, par fragments. «_Tout progrès de
+l'humanité repose sur l'union toujours plus intime des hommes dans cette
+unique vraie religion._»
+
+[355] Dans une lettre à Krymbajew, en 1908, Tolstoy, définissant une
+vraie religion par l'amour de Dieu et du prochain, dégagé de toute
+croyance parasite, fait l'éloge du Bâbisme et de la secte de Kazan. Une
+autre lettre de décembre 1908 à Fridulchan-Wadalbekow exprime la même
+admiration du Bâbisme.
+
+[356] A quelques exceptions près, au premier rang desquelles je nomme
+Max Müller, grand esprit et grand cœur, que vénérait Vivekananda.
+
+[357] En 1828, l'un des plus vastes esprits de notre temps, _Râjâ Râm
+Mohan Roy_, fonda la communauté de _Brahmâ Samâj_, qui rassemblait
+toutes les religions du monde en un système religieux; basé sur la
+croyance en un seul Dieu. Une telle pensée, nécessairement limitée
+d'abord à une élite, a eu, depuis, des échos profonds dans l'âme des
+grands mystiques du Bengale; et, par eux, elle pénètre peu à peu dans
+les masses.
+
+[358] Vivekananda disait de lui-même: «_Je suis Çankara._» (le grand
+Vedantiste du VIIIe siècle).
+
+[359] _Yogas's Philosophy. Lectures on Râja Yoga or conquering internal
+nature_, by Swami Vivekananda, New-York, 1896.
+
+[360] _Parahamsa Sri Ramakrishna_, by Vivekananda, 2e édition, Madras,
+1905.
+
+[361] «_Lord of Love_», titre d'un ouvrage de _Baba Premananda Bharati_
+(1904), dont Tolstoy traduisit des fragments.
+
+[362] Premananda Bharati, 1904.
+
+[363] C.-R. Das, mort récemment, était devenu l'ami intime de Gandhi et
+le chef politique du parti _Swarajiste_ indien, qui veut concilier les
+méthodes de Non-Violence avec la participation aux Conseils législatifs.
+
+[364] De Londres. La lettre est perdue. On ne la connaît que par la
+réponse de Tolstoy.
+
+[365] Dans son Autobiographie, en cours de publication, sous le titre:
+_Histoire de mes Expériences avec la Vérité_ (_Young India_, 26 août et
+14 octobre 1926), Gandhi raconte que ce fut en 1893-94 qu'il lut pour la
+première fois un ouvrage de Tolstoy: _Le Royaume de Dieu est en vous_.
+«_J'en fus bouleversé. Devant l'indépendance de pensée, la moralité
+profonde et la sincérité de ce livre, tous les autres me parurent pâles
+et insignifiants..._» Un ou deux ans plus tard, il lut: _Que devons-nous
+faire?_ et _Les Évangiles_; il fit une étude passionnée de Tolstoy. «_Je
+commençai à réaliser de plus en plus, dit-il, les infinies possibilités
+de l'amour universel..._» En 1904, il crée à Phœnix, près de Durban,
+une colonie agricole, sur les plans de Tolstoy. Il y rassemble les
+Indiens, sous la double loi qu'il leur imposa de Non-Résistance et de
+pauvreté volontaire. On trouvera dans ma Vie de _Mâhâtmâ Gandhi_ (p.
+18-23) le récit de cette croisade qui se prolongea près de vingt ans. Un
+an avant qu'il écrivît à Tolstoy, il venait d'achever son fameux livre:
+_Hind Swarâj_ (Home Rule Indien),--cet «Évangile de l'amour héroïque»,
+dont le gouvernement de l'Inde prohiba l'original en Gujarât et dont
+Gandhi envoya l'édition anglaise à Tolstoy le 4 avril 1910.
+
+[366] Joseph J. Doke: _M. K. Gandhi, an Indian Patriot in South Africa_,
+1909.
+
+[367] Édité à Phœnix, Natal.
+
+[368] Cette liste, dressée par Alexis Sergeyenko, m'a été communiquée
+par Paul Birukoff.
+
+
+
+
+
+
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+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+The Project Gutenberg EBook of Vie de Tolstoy, by Romain Rolland
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Vie de Tolstoy
+
+Author: Romain Rolland
+
+Release Date: November 7, 2011 [EBook #37951]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE TOLSTOY ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+VIE
+
+DE
+
+TOLSTO
+
+
+
+
+OEUVRES DE M. ROMAIN ROLLAND
+
+
+LIBRAIRIE HACHETTE
+
+ _Musiciens d'autrefois._ Un vol., br.
+ _Musiciens d'aujourd'hui._ Un vol., br.
+ _Voyage musical au pays du Pass._ Un vol., br.
+
+_VIE DES HOMMES ILLUSTRES_
+
+ I. Vie de Beethoven.
+ II. Vie de Michel-Ange.
+ III. Vie de Tolsto.
+ Trois vol. in-16, br.
+
+
+LIBRAIRIE ALBIN MICHEL
+
+JEAN-CHRISTOPHE. 10 vol. in-16:
+
+I. _L'Aube._--II. _Le Matin._--III. _L'Adolescent._--IV. _La
+Rvolte._--V. _La Foire sur la Place._--VI. _Antoinette._--VII. _Dans la
+Maison._--VIII. _Les Amies._--IX. _Le Buisson ardent._--X. _La Nouvelle
+Journe._
+
+JEAN-CHRISTOPHE, en 4 vol. in-8.
+
+dition dfinitive sur papier alfa et hollande.
+
+DITION DE LUXE, en 5 vol. in-4 sur vlin, hollande et japon,
+impression noir et rouge avec des bois de FRANS MASEREEL.
+
+L'AME ENCHANTE, 2 vol. in-16:
+
+I. _Annette et Sylvie._--II. L't.
+
+COLAS BREUGNON. I vol. in-16.
+
+DITION DE LUXE, 1 vol. in-4 sur vlin, hollande et japon, avec des
+bois en noir et en couleurs, de GABRIEL BELOT.
+
+CLERAMBAULT. 1 vol. in-16.
+
+PIERRE ET LUCE. 1 vol. in-16.
+
+THATRE DE LA RVOLUTION (_Le 14 Juillet._--_Danton._--_Les Loups_). 1
+vol. in-16.
+
+LES TRAGDIES DE LA FOI (_Saint Louis._--_Art._--_Le Triomphe de la
+Raison_), 1 vol. in-16.
+
+_Le Jeu de l'Amour et de la Mort_, 1 vol. in-16.
+
+_Le Thtre du Peuple._ Essai d'esthtique d'un thtre nouveau. 1 vol.
+in-16.
+
+_Le Temps viendra_, 3 actes, 1 vol. in-16.
+
+_Liluli._ 1 vol. in-16.
+
+_Au-dessus de la Mle._ 1 vol. in-16.
+
+_Les Prcurseurs._ 1 vol. in-16.
+
+
+AUTRES DITEURS
+
+STOCK: _Mahtm Gandhi_. 1 vol.--ALCAN: _Hndel_. 1 vol. in-18. DE
+BOCCARD: _Histoire de l'Opra en Europe avant Lully et Scarlatti_. 1
+vol.
+
+
+
+
+
+VIE DES HOMMES ILLUSTRES
+
+ROMAIN ROLLAND
+
+VIE
+
+DE
+
+TOLSTO
+
+[Illustration: colophon]
+
+_DITION REVUE ET AUGMENTE_
+
+_Trentime mille_
+
+LIBRAIRIE HACHETTE
+
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS
+
+Tous droits de traduction, de reproduction
+et d'adaptation rservs pour tous pays.
+
+_Copyright by Librairie Hachette, 1921._
+
+
+
+
+PRFACE
+
+
+Cette onzime dition a t remanie, l'occasion du centenaire de la
+naissance de Tolstoy. On y a mis profit la correspondance tolstoyenne,
+publie depuis 1910. L'auteur a ajout tout un chapitre consacr aux
+relations de Tolstoy avec les penseurs des diffrents pays d'Asie:
+Chine, Japon, Inde, nations islamiques. Particulirement importants sont
+les rapports avec Gandhi. Nous reproduisons _in extenso_ une lettre,
+crite par Tolstoy, un mois avant sa mort, o l'aptre russe trace tout
+le plan de campagne de la Non-Rsistance, dont le Mahtm des Indes
+devait faire, par la suite, un si puissant emploi.
+
+R. R.
+
+Aot 1928.
+
+
+
+
+VIE DE TOLSTO
+
+
+La grande me de Russie, dont la flamme s'allumait, il y a cent ans, sur
+la terre, a t, pour ceux de ma gnration, la lumire la plus pure qui
+ait clair leur jeunesse. Dans le crpuscule aux lourdes ombres du
+XIXe sicle finissant, elle fut l'toile consolatrice, dont le regard
+attirait, apaisait nos mes d'adolescents. Parmi tous ceux--ils sont
+nombreux en France--pour qui Tolsto fut bien plus qu'un artiste aim,
+un ami, le meilleur, et, pour beaucoup, le seul ami vritable dans tout
+l'art europen,--j'ai voulu apporter cette mmoire sacre mon tribut
+de reconnaissance et d'amour.
+
+Les jours o j'appris le connatre ne s'effaceront point de ma pense.
+C'tait en 1886. Aprs quelques annes de germination muette, les fleurs
+merveilleuses de l'art russe venaient de surgir de la terre de France.
+Les traductions de Tolsto et de Dostoevski paraissaient dans toutes
+les maisons d'ditions la fois, avec une hte fivreuse. De 1885
+1887 furent publis Paris _Guerre et Paix_, _Anna Karnine_, _Enfance_
+et _Adolescence_, _Polikouchka_, _la Mort d'Ivan Iliitch_, les nouvelles
+du Caucase et les contes populaires. En quelques mois, en quelques
+semaines, se dcouvrait nos yeux l'oeuvre de toute une grande vie,
+o se refltait un peuple, un monde nouveau.
+
+Je venais d'entrer l'cole Normale. Nous tions, mes camarades et moi,
+bien diffrents les uns des autres. Dans notre petit groupe, o se
+trouvaient runis des esprits ralistes et ironiques comme le philosophe
+Georges Dumas, des potes tout brlants de passion pour la Renaissance
+italienne comme Suars, des fidles de la tradition classique, des
+Stendhaliens et des Wagnriens, des athes et des mystiques, il
+s'levait bien des discussions, il y avait bien des dsaccords; mais
+pendant quelques mois, l'amour de Tolsto nous runit presque tous.
+Chacun l'aimait pour des raisons diffrentes: car chacun s'y retrouvait
+soi-mme; et pour tous c'tait une rvlation de la vie, une porte qui
+s'ouvrait sur l'immense univers. Autour de nous, dans nos familles, dans
+nos provinces, la grande voix venue des confins de l'Europe veillait
+les mmes sympathies, parfois inattendues. Une fois, j'entendis des
+bourgeois de mon Nivernais, qui ne s'intressaient point l'art et ne
+lisaient presque rien, parler de _la Mort d'Ivan Iliitch_ avec une
+motion concentre.
+
+J'ai lu chez d'minents critiques cette thse que Tolsto devait le
+meilleur de sa pense nos crivains romantiques: George Sand,
+Victor Hugo. Sans discuter l'invraisemblance qu'il y aurait parler
+d'une influence de George Sand sur Tolsto, qui ne la pouvait souffrir,
+et sans nier l'influence beaucoup plus relle qu'ont exerce sur lui
+J.-J. Rousseau et Stendhal, c'est bien mal se douter de la grandeur de
+Tolsto et de la puissance de sa fascination sur nous que de l'attribuer
+ ses ides. Le cercle d'ides dans lequel se meut l'art est des plus
+limits. Sa force n'est pas en elles, mais dans l'expression qu'il leur
+donne, dans l'accent personnel, dans l'empreinte de l'artiste, dans
+l'odeur de sa vie.
+
+Que les ides de Tolsto fussent ou non empruntes--nous le verrons par
+la suite--jamais voix pareille la sienne n'avait encore retenti en
+Europe. Comment expliquer autrement le frmissement d'motion que nous
+prouvions alors entendre cette musique de l'me, que nous attendions
+depuis si longtemps et dont nous avions besoin? La mode n'tait pour
+rien dans notre sentiment. La plupart d'entre nous n'ont, comme moi,
+connu le livre d'Eugne-Melchior de Vog sur le _Roman russe_ qu'aprs
+avoir lu Tolsto; et son admiration nous a paru ple auprs de la ntre.
+M. de Vog jugeait surtout en littrateur. Mais nous, c'tait trop peu
+pour nous d'admirer l'oeuvre: nous la vivions, elle tait ntre.
+Ntre, par sa vie ardente, par sa jeunesse de coeur. Ntre, par son
+dsenchantement ironique, sa clairvoyance impitoyable, sa hantise de la
+mort. Ntre, par ses rves d'amour fraternel et de paix entre les
+hommes. Ntre, par son rquisitoire terrible contre les mensonges de la
+civilisation. Et par son ralisme, et par son mysticisme. Par son
+souffle de nature, par son sens des forces invisibles, son vertige de
+l'infini.
+
+Ces livres ont t pour nous ce que _Werther_ a t pour sa gnration:
+le miroir magnifique de nos puissances et de nos faiblesses, de nos
+espoirs et de nos terreurs. Nous ne nous inquitions point de mettre
+d'accord toutes ces contradictions, ni surtout de faire rentrer cette
+me multiple, o rsonnait l'univers, dans d'troites catgories
+religieuses ou politiques, comme font tels de ceux qui, l'exemple de
+Paul Bourget, au lendemain de la mort de Tolsto, ont ramen le pote
+homrique de _Guerre et Paix_ l'tiage de leurs passions de partis.
+Comme si nos coteries, d'un jour, pouvaient tre la mesure d'un
+gnie!... Et que m'importe moi que Tolsto soit ou non de mon parti!
+M'inquit-je de quel parti furent Dante et Shakespeare, pour respirer
+leur souffle et boire leur lumire?
+
+Nous ne nous disions point, comme ces critiques d'aujourd'hui: Il y a
+deux Tolsto, celui d'avant la crise, celui d'aprs la crise; l'un est
+le bon, et l'autre ne l'est point. Pour nous, il n'y en a eu qu'un,
+nous l'aimions tout entier. Car nous sentions, d'instinct, que dans de
+telles mes tout se tient, tout est li.
+
+
+
+
+Ce que notre instinct sentait, sans l'expliquer, c'est notre raison de
+le prouver aujourd'hui. Nous le pouvons, prsent que cette longue vie,
+arrive son terme, s'expose aux yeux de tous, sans voiles et devenue
+soleil, dans le ciel de l'esprit. Ce qui nous frappe aussitt, c'est
+quel point elle resta la mme, du commencement la fin, en dpit des
+barrires qu'on a voulu y lever, de place en place,--en dpit de
+Tolsto lui-mme, qui, en homme passionn, tait enclin croire, quand
+il aimait, quand il croyait, qu'il aimait, qu'il croyait pour la
+premire fois, et qui datait de l le commencement de sa vie.
+Commencement. Recommencement. Combien de fois la mme crise, les mmes
+luttes se sont produites en lui! On ne saurait parler de l'unit de sa
+pense--elle ne fut jamais une--mais de la persistance en elle des mmes
+lments divers, tantt allis, tantt ennemis, plus souvent ennemis.
+L'unit, elle n'est point dans l'esprit ni dans le coeur d'un Tolsto,
+elle est dans le combat de ses passions en lui, elle est dans la
+tragdie de son art et de sa vie.
+
+Art et vie sont unis. Jamais oeuvre ne fut plus intimement mle la
+vie; elle a presque constamment un caractre autobiographique; depuis
+l'ge de vingt-cinq ans, elle nous fait suivre Tolsto, pas pas, dans
+les expriences contradictoires de sa carrire aventureuse. Son
+_Journal_, commenc avant l'ge de vingt ans et continu jusqu' sa
+mort[1], les notes fournies par lui M. Birukov[2], compltent cette
+connaissance et permettent non seulement de lire presque jour par jour
+dans la conscience de Tolsto, mais de faire revivre le monde o son
+gnie a pris racine et les mes dont son me s'est nourrie.
+
+ * * * * *
+
+Une riche hrdit. Une double race (les Tolsto et les Volkonski), trs
+noble et trs ancienne, qui se vantait de remonter Rurik et comptait
+dans ses annales des compagnons de Pierre le Grand, des gnraux de la
+guerre de Sept Ans, des hros des luttes napoloniennes, des
+Dcembristes, des dports politiques. Des souvenirs de famille,
+auxquels Tolsto a d quelques-uns des types les plus originaux de
+_Guerre et Paix_: le vieux prince Bolkonski, son grand-pre maternel, un
+reprsentant attard de l'aristocratie du temps de Catherine II,
+voltairienne et despotique; le prince Nicolas-Grgorvitch Volkonski, un
+cousin-germain de sa mre, bless Austerlitz et ramass sur le champ
+de bataille, sous les yeux de Napolon, comme le prince Andr; son pre,
+qui avait quelques traits de Nicolas Rostov[3]; sa mre, la princesse
+Marie, la douce laide aux beaux yeux, dont la bont illumine _Guerre et
+Paix_.
+
+Il ne connut gure ses parents. Les charmants rcits d'_Enfance_ et
+_Adolescence_ ont, ainsi que l'on sait, peu de ralit. Sa mre mourut
+quand il n'avait pas encore deux ans. Il ne put donc se rappeler la
+chre figure, que le petit Nicolas Irtniev voque travers un voile de
+larmes, la figure au lumineux sourire, qui rpandait la joie autour
+d'elle....
+
+ _Ah! si je pouvais entrevoir ce sourire dans les moments
+ difficiles, je ne saurais pas ce que c'est que le chagrin...[4]._
+
+Mais elle lui transmit sans doute sa franchise parfaite, son
+indiffrence l'opinion et son don merveilleux de raconter des
+histoires qu'elle inventait.
+
+De son pre, il put garder du moins quelques souvenirs. C'tait un homme
+aimable et moqueur, aux yeux tristes, qui vivait sur ses terres, d'une
+existence indpendante et dnue d'ambition. Tolsto avait neuf ans
+lorsqu'il le perdit. Cette mort lui fit comprendre pour la premire
+fois l'amre vrit et remplit son me de dsespoir[5].--Premire
+rencontre de l'enfant avec le spectre d'effroi, qu'une partie de sa vie
+devait tre consacre combattre, et l'autre clbrer, en le
+transfigurant.... La trace de cette angoisse est marque en quelques
+traits inoubliables des derniers chapitres d'_Enfance_, o les souvenirs
+sont transposs pour le rcit de la mort et de l'enterrement de la mre.
+
+Ils restaient cinq enfants, dans la vieille maison de Iasnaa
+Poliana[6], o Lon-Nikolaievitch tait n, le 28 aot 1828, et qu'il ne
+devait quitter que pour mourir, quatre-vingt-deux ans aprs. La plus
+jeune, une fille, Marie, qui plus tard se fit religieuse (ce fut auprs
+d'elle que Tolsto se rfugia, mourant, quand il s'enfuit de sa maison
+et des siens).--Quatre fils: Serge, goste et charmant, sincre un
+degr que je n'ai jamais vu atteindre;--Dmitri, passionn, concentr,
+qui plus tard, tudiant, devait se livrer aux pratiques religieuses avec
+emportement, sans souci de l'opinion, jenant, recherchant les pauvres,
+hbergeant les infirmes, puis soudain se jetant dans la dbauche, avec
+la mme violence, ensuite rong de remords, rachetant et prenant chez
+lui une fille qu'il avait connue dans une maison publique, et mourant de
+phtisie vingt-neuf ans[7];--Nicolas, l'an, le frre le plus aim,
+qui avait hrit de la mre son imagination pour conter des
+histoires[8], ironique, timide et fin, plus tard officier au Caucase, o
+il prit l'habitude de l'alcoolisme, plein de tendresse chrtienne, lui
+aussi, vivant dans des taudis, partageant avec les pauvres tout ce qu'il
+possdait. Tourgueniev disait de lui qu'il mettait en pratique cette
+humilit devant la vie, que son frre Lon se contentait de dvelopper
+en thorie.
+
+Auprs des orphelins, deux femmes d'un grand coeur: la tante
+Tatiana[9], qui avait deux vertus, dit Tolsto: le calme et l'amour.
+Toute sa vie n'tait qu'amour. Elle se dvouait sans cesse....
+
+ _Elle m'a fait connatre le plaisir moral d'aimer...._
+
+L'autre, la tante Alexandra, qui servait toujours les autres, et vitait
+d'tre servie, se passait de domestiques, avait pour occupations
+favorites la lecture de la vie des saints, les causeries avec les
+plerins et avec les innocents. De ces innocents et innocentes,
+plusieurs vivaient dans la maison. Une d'elles, une vieille plerine,
+qui rcitait des psaumes, tait marraine de la soeur de Tolsto. Un
+autre, Gricha, ne savait que prier et pleurer....
+
+ _O grand chrtien Gricha! Ta foi tait si forte que tu sentais
+ l'approche de Dieu, ton amour tait si ardent que les paroles
+ coulaient de tes lvres, sans que ta raison les contrlt. Et comme
+ tu clbrais Sa magnificence, quand, ne trouvant pas de paroles,
+ tout en larmes, tu te prosternais sur le sol!..._[10]
+
+Qui ne voit la part que toutes ces humbles mes ont eue la formation
+de Tolsto? Il semble qu'en elles s'bauche et s'essaye le Tolsto de la
+fin. Leurs prires, leur amour ont jet dans l'esprit de l'enfant les
+semences de foi, dont le vieillard devait voir se lever la moisson.
+
+Sauf de l'innocent Gricha, Tolsto, dans ses rcits d'_Enfance_, ne
+parle point de ces modestes collaborateurs qui l'aidrent construire
+son me. Mais, en revanche, comme elle transparat au travers du livre,
+cette me d'enfant, ce coeur pur et aimant, tel un rayon clair, qui
+dcouvrait toujours chez les autres leurs meilleures qualits, cette
+tendresse extrme! Heureux, il pense au seul homme qu'il sache
+malheureux, il pleure et il voudrait se dvouer pour lui. Il embrasse un
+vieux cheval, il lui demande pardon de l'avoir fait souffrir. Il est
+heureux d'aimer, mme n'tant pas aim. Dj l'on aperoit les germes de
+son futur gnie: son imagination, qui le fait pleurer, de ses propres
+histoires; sa tte toujours en travail, qui toujours cherche penser ce
+ quoi pensent les gens; sa facult prcoce d'observation et de
+souvenir[11]; ce regard attentif qui scrute les physionomies, au milieu
+de son deuil, et la vrit de leur douleur. A cinq ans, il sentit,
+dit-il, pour la premire fois, que la vie n'est pas un amusement, mais
+une besogne trs lourde[12].
+
+Heureusement il l'oubliait. En ce temps-l, il se berait de contes
+populaires, des _bylines_ russes, ces rves mythiques et lgendaires,
+des rcits de la Bible,--surtout de la sublime Histoire de Joseph, que,
+vieillard, il donnait encore pour le modle de l'art,--et des _Mille et
+une Nuits_, que, chaque soir, chez sa grand mre, rcitait un conteur
+aveugle, assis sur le rebord de la fentre.
+
+
+
+
+Il fit ses tudes Kazan[13]. tudes mdiocres. On disait des trois
+frres[14]: Serge veut et peut. Dmitri veut et ne peut pas. Lon ne
+veut pas et ne peut pas.
+
+Il passait par ce qu'il nomma le dsert de l'adolescence. Dsert de
+sable, o souffle par rafales un vent brlant de folie. Sur cette
+priode, les rcits d'_Adolescence_ et surtout de _Jeunesse_ sont riches
+en confessions intimes. Il est seul. Son cerveau est dans un tat de
+fivre perptuelle. Pendant un an, il retrouve pour son compte et essaie
+tous les systmes[15]. Stocien, il s'inflige des tortures physiques.
+picurien, il se dbauche. Puis, il croit la mtempsycose. Il finit
+par tomber dans un nihilisme dment: il lui semble que s'il se
+retournait assez vite, il pourrait voir face face le nant. Il
+s'analyse, il s'analyse....
+
+ _Je ne pensais plus une chose, je pensais que je pensais une
+ chose...._[16]
+
+Cette analyse perptuelle, cette machine raisonner, qui tournait dans
+le vide, lui restera comme une habitude dangereuse, qui, dit-il, lui
+nuit souvent dans la vie, mais o son art a puis des ressources
+inoues[17].
+
+A ce jeu, il avait perdu toutes ses convictions: il le pensait, du
+moins. A seize ans, il cessa de prier et d'aller l'glise[18]. Mais la
+foi n'tait pas morte, elle couvait seulement:
+
+ _Pourtant je croyais en quelque chose. En quoi? Je ne pourrais le
+ dire. Je croyais encore en Dieu, ou plutt je ne le niais pas. Mais
+ quel Dieu? Je l'ignorais. Je ne niais pas non plus le Christ et sa
+ doctrine; mais en quoi consistait cette doctrine, je n'aurais su le
+ dire[19]._
+
+Il tait pris, par moments, de rves de bont. Il voulait vendre sa
+voiture, en donner l'argent aux pauvres, leur faire le sacrifice d'un
+dixime de sa fortune, se passer de domestiques.... Car ce sont des
+hommes comme moi[20]. Il crivait, pendant une maladie[21], des _Rgles
+de vie_. Il s'y assignait navement le devoir de tout tudier et tout
+approfondir: droit, mdecine, langues, agriculture, histoire,
+gographie, mathmatiques, d'atteindre le plus haut degr de perfection
+en musique et en peinture.... Il avait la conviction que la destine
+de l'homme tait dans son perfectionnement incessant.
+
+Mais, insensiblement, sous la pousse de ses passions d'adolescent,
+d'une sensualit violente et d'un immense amour-propre[22], cette foi
+dans la perfection dviait, perdait son caractre dsintress, devenait
+pratique et matrielle. S'il voulait perfectionner sa volont, son corps
+et son esprit, c'tait afin de vaincre le monde et d'imposer
+l'amour[23]. Il voulait plaire.
+
+Ce n'tait pas ais. Il avait alors une laideur simiesque: face brutale,
+longue et lourde, cheveux courts, plants bas, petits yeux qui se fixent
+sur vous avec duret, enfouis dans des cavits sombres, large nez,
+grosses lvres qui avancent, et de vastes oreilles[24]. Ne pouvant se
+donner le change sur cette laideur qui, lorsqu'il tait enfant, lui
+causait dj des crises de dsespoir[25], il prtendit raliser l'idal
+de l'homme comme il faut[26]. Cet idal le conduisit, pour faire comme
+les autres hommes comme il faut, jouer, s'endetter stupidement et
+ se dbaucher tout fait[27].
+
+Une chose le sauva toujours: son absolue sincrit.
+
+--Savez-vous pourquoi je vous aime plus que les autres? dit Nekhludov
+son ami. Vous avez une qualit tonnante et rare: la franchise.
+
+--Oui, je dis toujours les choses que j'ai mme honte m'avouer[28].
+
+Dans ses pires garements, il se juge avec une clairvoyance impitoyable.
+
+Je vis tout fait bestialement, crit-il dans son _Journal_, je suis
+tout dprim.
+
+Et, avec sa manie d'analyse, il note minutieusement les causes de ses
+erreurs:
+
+ _1 Indcision ou manque d'nergie;--2 Duperie de soi-mme;--3
+ Prcipitation;--4 Fausse honte;--5 Mauvaise humeur;--6
+ Confusion;--7 Esprit d'imitation;--8 Versatilit;--9
+ Irrflexion._
+
+Cette mme indpendance de jugement, il l'applique, encore tudiant,
+la critique des conventions sociales et des superstitions
+intellectuelles. Il bafoue la science universitaire, refuse tout srieux
+aux tudes historiques, et se fait mettre aux arrts pour son audace de
+pense. A cette poque, il dcouvre Rousseau, _les Confessions_,
+_mile_. C'est un coup de foudre.
+
+ _Je lui rendais un culte. Je portais au cou son portrait en
+ mdaille comme une image sainte[29]._
+
+Ses premiers essais philosophiques sont des commentaires sur Rousseau
+(1846-7).
+
+ * * * * *
+
+Cependant, dgot de l'Universit et des hommes comme il faut, il
+revient se terrer dans ses champs, Iasnaa Poliana (1847-1851); il
+reprend contact avec le peuple; il prtend lui venir en aide, en tre le
+bienfaiteur et l'ducateur. Ses expriences de ce temps ont t
+racontes dans une de ses premires oeuvres, _la Matine d'un
+Seigneur_ (1852), une remarquable nouvelle, dont le hros est son
+prte-nom favori, le prince Nekhludov[30].
+
+Nekhludov a vingt ans. Il a laiss l'Universit pour se consacrer ses
+paysans. Voici un an qu'il travaille leur faire du bien; et, dans une
+visite au village, nous le voyons qui se heurte l'indiffrence
+railleuse, la mfiance enracine, la routine, l'insouciance, au
+vice, l'ingratitude. Tous ses efforts sont vains. Il rentre dcourag,
+et il songe ses rves d'il y a un an, son gnreux enthousiasme,
+son ide que l'amour et le bien taient le bonheur et la vrit, le
+seul bonheur et la seule vrit possibles en ce monde. Il se sent
+vaincu. Il est honteux et lass.
+
+ _Assis devant le piano, sa main inconsciemment effleura les
+ touches. Un accord sortit, puis un second, un troisime... Il se
+ mit jouer. Les accords n'taient pas tout fait rguliers;
+ souvent ils taient ordinaires jusqu' la banalit et ne dcelaient
+ aucun talent musical; mais il y trouvait un plaisir indfinissable,
+ triste. A chaque changement d'harmonies, avec un battement de
+ coeur, il attendait ce qui allait sortir, et il supplait
+ vaguement par l'imagination ce qui faisait dfaut. Il entendait
+ le choeur, l'orchestre... Et son principal plaisir lui venait de
+ l'activit force de l'imagination, qui lui prsentait sans liens,
+ mais avec une clart tonnante, les images et les scnes les plus
+ varies du pass et de l'avenir...._
+
+Il revoit les moujiks vicieux, mfiants, menteurs, paresseux et buts,
+avec qui il causait tout l'heure; mais il les revoit, cette fois, avec
+ce qu'ils ont de bon, non plus avec leurs vices; il pntre en leur
+coeur par l'intuition de l'amour; il lit en eux leur patience, leur
+rsignation au sort qui les crase, leur pardon pour les injures, leur
+affection familiale et les causes de leur attachement routinier et pieux
+au pass. Il voque leurs journes de bon travail, fatigant et sain....
+
+ _C'est beau, murmure-t-il... Pourquoi ne suis-je pas l'un
+ d'eux?_[31]
+
+Tout Tolsto est dj dans le hros de cette premire nouvelle[32]: sa
+vision nette et ses illusions persistantes. Il observe les gens avec un
+ralisme sans dfaut; mais, ds qu'il ferme les yeux, ses rves le
+reprennent, et son amour des hommes.
+
+
+
+
+Mais Tolsto, en 1850, est moins patient que Nekhludov. Iasnaa l'a
+du; il est las du peuple, comme de l'lite; son rle lui pse: il n'y
+tient plus. D'ailleurs ses cranciers le harclent. En 1851, il s'enfuit
+au Caucase, l'arme, auprs de son frre Nicolas, officier.
+
+A peine arriv dans les montagnes sereines, il se ressaisit, il retrouve
+Dieu:
+
+ _La nuit dernire[33], j'ai peine dormi... Je me suis mis prier
+ Dieu. Il m'est impossible de dcrire la douceur du sentiment que
+ j'prouvais en priant. J'ai rcit les prires habituelles, et
+ ensuite je suis rest longtemps encore prier. Je dsirais quelque
+ chose de trs grand, de trs beau.... Quoi? je ne puis le dire. Je
+ voulais me fondre avec l'tre infini, je lui demandais de me
+ pardonner mes fautes... Mais non, je ne le demandais pas, je
+ sentais que, puisqu'il m'accordait ce moment bienheureux, il me
+ pardonnait. Je demandais, et en mme temps je sentais que je
+ n'avais rien demander et que je ne pouvais pas, que je ne savais
+ pas demander. Je l'ai remerci, mais non en paroles, non en
+ pense... Une heure peine s'tait coule que j'coutais la voix
+ du vice. Je me suis endormi en rvant de la gloire et des femmes:
+ c'tait plus fort que moi.--N'importe! Je remercie Dieu pour ce
+ moment de bonheur, pour ce qu'il m'a montr ma petitesse et ma
+ grandeur. Je veux prier, mais je ne sais pas; je veux comprendre,
+ mais je n'ose pas. Je m'abandonne Ta Volont[34]!_
+
+La chair n'tait pas vaincue (elle ne le fut jamais); la lutte se
+poursuivait dans le secret du coeur, entre les passions et Dieu.
+Tolsto note, dans le _Journal_, les trois dmons qui le dvorent:
+
+_1 Passion du jeu._ Lutte possible.
+
+_2 Sensualit._ Lutte trs difficile.
+
+_3 Vanit._ La plus terrible de toutes.
+
+Dans l'instant qu'il rvait de vivre pour les autres et de se sacrifier,
+des penses voluptueuses ou futiles l'assigeaient: l'image de quelque
+femme cosaque, ou le dsespoir qu'il aurait si sa moustache gauche se
+soulevait plus que la droite[35].--N'importe! Dieu tait l, il ne le
+quittait plus. Le bouillonnement de la lutte mme tait fcond, toutes
+les puissances de vie en taient exaltes.
+
+ _Je pense que l'ide si frivole que j'ai eue d'aller faire un
+ voyage au Caucase m'a t inspire d'en haut. La main de Dieu m'a
+ guid. Je ne cesse de l'en remercier. Je sens que je suis devenu
+ meilleur ici, et je suis fermement persuad que tout ce qui peut
+ m'arriver ne sera que pour mon bien, puisque c'est Dieu lui-mme
+ qui l'a voulu...[36]._
+
+C'est le chant d'actions de grces de la terre au printemps. Elle se
+couvre de fleurs. Tout est bien, tout est beau. En 1852, le gnie de
+Tolsto donne ses premires fleurs: _Enfance_, _la Matine d'un
+Seigneur_, _l'Incursion_, _Adolescence_; et il remercie l'Esprit de vie
+qui l'a fcond[37].
+
+
+
+
+_Histoire de mon Enfance_ fut commence, dans l'automne de 1851,
+Tiflis, et termine, le 2 juillet 1852, Piatigorsk, au Caucase. Il est
+curieux que dans le cadre de cette nature qui l'enivrait, en pleine vie
+nouvelle, au milieu des risques mouvants de la guerre, occup
+dcouvrir un monde de caractres et de passions qui lui taient
+inconnus, Tolsto soit revenu, dans cette premire oeuvre, aux
+souvenirs de sa vie passe. Mais quand il crivit _Enfance_, il tait
+malade, son activit militaire se trouvait brusquement arrte; et,
+durant les longs loisirs de sa convalescence, seul et endolori, il tait
+dans une disposition d'esprit sentimentale, o le pass se droulait
+devant ses yeux attendris[38]. Aprs la tension puisante des ingrates
+dernires annes, il lui tait doux de revivre la priode merveilleuse,
+innocente, potique et joyeuse du premier ge, et de se refaire un
+coeur d'enfant, bon, sensible et capable d'amour. Au reste, avec
+l'ardeur de la jeunesse et ses projets illimits, avec le caractre
+cyclique de son imagination potique, qui concevait rarement un sujet
+isol, et dont les grands romans ne sont que les anneaux d'une longue
+chane historique, les fragments de vastes ensembles qu'il ne put jamais
+excuter[39], Tolsto, ce moment, ne voyait dans les rcits
+d'_Enfance_ que les premiers chapitres d'une _Histoire de quatre
+poques_, qui devait aussi comprendre sa vie au Caucase et sans doute
+aboutir la rvlation de Dieu par la nature.
+
+Tolsto a t trs svre plus tard pour ses rcits d'_Enfance_,
+auxquels il a d une partie de sa popularit.
+
+--C'est si mauvais, disait-il M. Birukov, c'est crit avec si peu
+d'honntet littraire!... Il n'y a rien en tirer.
+
+Il fut le seul de son avis. L'oeuvre manuscrite, envoye sans nom
+d'auteur la grande revue russe le _Sovrmennik_ (_le Contemporain_),
+fut aussitt publie (6 septembre 1852) et eut un succs gnral que
+tous les publics d'Europe ont confirm. Cependant, malgr son charme
+potique, sa finesse de touche, sa dlicate motion, on comprend qu'elle
+ait dplu Tolsto, plus tard.
+
+Elle lui a dplu, pour les raisons mmes qui firent qu'elle plaisait aux
+autres. Il faut bien le dire: sauf dans la notation de certains types
+locaux et dans un petit nombre de pages, qui frappent par le sentiment
+religieux ou par le ralisme dans l'motion[40], la personnalit de
+Tolsto s'y accuse trs peu. Il y rgne une douce, tendre
+sentimentalit, qui lui fut toujours antipathique, par la suite, et
+qu'il proscrivit de ses autres romans. Nous la reconnaissons, nous
+reconnaissons cet humour et ces larmes; ils viennent de Dickens. Parmi
+ses lectures favorites, entre quatorze et vingt et un ans, Tolsto
+indique dans son _Journal_: Dickens: _David Copperfield_. Influence
+considrable. Il relit encore le volume, au Caucase.
+
+Deux autres influences, qu'il signale: Sterne et Toeppfer. J'tais
+alors, dit-il, sous leur inspiration[41].
+
+Qui et pens que les _Nouvelles Genevoises_ avaient t le premier
+modle de l'auteur de _Guerre et Paix_? Et pourtant, il suffit de le
+savoir pour retrouver, dans les rcits d'_Enfance_, leur bonhomie
+affectueuse et narquoise, transplante dans une nature plus
+aristocratique.
+
+Tolsto, ses dbuts, se trouvait donc tre pour le public une figure
+de connaissance. Mais sa personnalit ne tarda pas s'affirmer.
+_Adolescence_ (1853), moins pure et moins parfaite qu'_Enfance_, dnote
+une psychologie plus originale, un sentiment trs vif de la nature, et
+une me tourmente, dont Dickens et Toeppfer eussent t bien en
+peine. Dans _la Matine d'un Seigneur_ (octobre 1852)[42], le caractre
+de Tolsto parat nettement form, avec l'intrpide sincrit de son
+observation et sa foi dans l'amour. Parmi les remarquables portraits de
+paysans qu'il peint dans cette nouvelle, on trouve dj l'esquisse d'une
+des plus belles visions de ses _Contes populaires_: le vieillard au
+rucher[43], le petit vieux sous le bouleau, les mains tendues, les yeux
+levs, sa tte chauve luisante au soleil, autour, les abeilles dores,
+volant sans le piquer, lui faisant une couronne....
+
+Mais les oeuvres-types de cette priode sont celles qui enregistrent
+immdiatement ses motions prsentes: les rcits du Caucase. Le premier,
+_l'Incursion_ (termin le 24 dcembre 1852), s'impose par la
+magnificence des paysages: un lever de soleil au milieu des montagnes,
+sur le bord d'une rivire; un tonnant tableau nocturne, ombres et
+bruits nots avec une intensit saisissante; et le retour, le soir,
+tandis qu'au loin les cimes neigeuses disparaissent dans le brouillard
+violet et que les belles voix des soldats qui chantent montent dans
+l'air transparent. Plusieurs types de _Guerre et Paix_ s'y essaient la
+vie: le capitaine Khlopov, le vrai hros, qui ne se bat point pour son
+plaisir, mais parce que c'est son devoir, une de ces physionomies
+russes, simples, calmes, qu'il est trs facile et trs agrable de
+regarder droit dans les yeux. Lourd, gauche, un peu ridicule,
+indiffrent ce qui l'entoure, lui seul ne change pas dans la bataille,
+o tous les autres changent; il est exactement comme on l'a toujours
+vu: les mmes mouvements tranquilles, la mme voix gale, la mme
+expression de simplicit sur son visage naf et lourd. Auprs de lui,
+le lieutenant joue les hros de Lermontov, et, trs bon, fait mine de
+sentiments froces. Et le pauvre petit sous-lieutenant, tout joyeux de
+sa premire affaire, dbordant de tendresse, prt sauter au cou de
+chacun, adorable et risible, se fait stupidement tuer, comme Ptia
+Rostov. Au milieu du tableau, la figure de Tolsto, qui observe, sans se
+mler aux penses de ses compagnons; dj il fait entendre son cri de
+protestation contre la guerre:
+
+ _Les hommes ne peuvent-ils donc vivre l'aise, dans ce monde si
+ beau, sous cet incommensurable ciel toil? Comment peuvent-ils,
+ ici, conserver des sentiments de mchancet, de vengeance, la rage
+ de dtruire leurs semblables? Tout ce qu'il y a de mauvais dans le
+ coeur humain devrait disparatre au contact de la nature, cette
+ expression la plus immdiate du beau et du bien[44]._
+
+D'autres rcits du Caucase, observs cette poque, n'ont t rdigs
+que plus tard: en 1854-5, _la Coupe en fort_[45], d'un ralisme exact,
+un peu froid, mais plein de notations curieuses pour la psychologie du
+soldat russe,--des notes pour l'avenir;--en 1856, une _Rencontre au
+Dtachement avec une connaissance de Moscou_[46], un homme du monde,
+dchu, sous-officier dgrad, poltron, ivrogne et menteur, qui ne peut
+se faire l'ide d'tre tu comme un de ces soldats qu'il mprise et
+dont le moindre vaut cent fois mieux que lui.
+
+Au-dessus de toutes ces oeuvres s'lve, cime la plus haute de cette
+premire chane de montagnes, un des plus beaux romans lyriques que
+Tolsto ait crits, le chant de sa jeunesse, le pome du Caucase, _les
+Cosaques_[47]. La splendeur des montagnes neigeuses qui droulent leurs
+nobles lignes sur le ciel lumineux remplit de sa musique le livre tout
+entier. L'oeuvre est unique par cette fleur du gnie, le
+tout-puissant dieu de la jeunesse, comme dit Tolsto, cet lan qui ne se
+retrouve plus. Quel torrent printanier! Quelles effusions d'amour!
+
+ _J'aime, j'aime tant!... Braves! Bons!..._ _rptait-il, et il
+ voulait pleurer. Pourquoi? qui tait brave? qui aimait-il? Il ne le
+ savait pas bien[48]._
+
+Cette ivresse du coeur coule, dsordonne. Le hros, Olnine, est
+venu, comme Tolsto, se retremper au Caucase, dans la vie d'aventures;
+il s'prend d'une jeune Cosaque et s'abandonne au tohu-bohu de ses
+aspirations contradictoires. Tantt il pense que le bonheur, c'est de
+vivre pour les autres, de se sacrifier, tantt que le sacrifice de soi
+n'est que sottise; alors, il n'est pas loin de croire, avec le vieux
+cosaque Erochka, que tout se vaut. Dieu a fait tout pour la joie de
+l'homme. Rien n'est pch. S'amuser avec une belle fille n'est pas un
+pch, c'est le salut. Mais qu'a-t-il besoin de penser? Il suffit de
+vivre. La vie est tout bien, tout bonheur, la vie toute-puissante,
+universelle: la Vie est Dieu. Un naturisme brlant soulve et dvore
+l'me. Perdu dans la fort, au milieu de la vgtation sauvage, de la
+multitude de btes et d'oiseaux, des nues de moucherons, dans la
+verdure sombre, dans l'air parfum et chaud, parmi de petits fosss
+d'eau trouble qui partout clapotaient sous le feuillage, deux pas des
+embches de l'ennemi, Olnine est pris tout coup par un tel sentiment
+de bonheur sans cause que, par une habitude d'enfance, il se signe et se
+met remercier quelqu'un. Comme un fakir hindou, il jouit de se dire
+qu'il est seul et perdu dans ce tourbillon de vie qui l'aspire, que des
+myriades d'tres invisibles guettent en ce moment sa mort, cachs de
+tous cts, que ces milliers d'insectes bourdonnent autour de lui,
+s'appelant:
+
+ --_Par ici, par ici, camarades! voici quelqu'un piquer!_
+
+ _Et il tait clair pour lui qu'ici il n'tait plus un gentilhomme
+ russe, de la socit de Moscou, ami et parent de tel ou tel, mais
+ simplement un tre comme le moucheron, le faisan, le cerf, comme
+ ceux qui vivaient, qui rdaient maintenant autour de lui._
+
+ --_Comme eux, je vivrai, je mourrai. Et l'herbe poussera
+ dessus...._
+
+Et son coeur est joyeux.
+
+Tolsto vit, cette heure de jeunesse, dans un dlire de force et
+d'amour de la vie. Il treint la Nature et se fond avec elle. En elle,
+il verse, il endort, il exalte ses chagrins, ses joies et ses
+amours[49]. Mais cette ivresse romantique ne porte jamais atteinte la
+lucidit de son regard. Nulle part plus qu'en ce pome ardent, les
+paysages ne sont peints avec une telle puissance, ni les types avec plus
+de vrit. L'opposition de la nature et du monde, qui fait le fond du
+livre, et qui sera, toute sa vie, un des thmes favoris de la pense de
+Tolsto, un article de son _Credo_, lui fait dj trouver, pour fustiger
+la comdie du monde, quelques pres accents de la _Sonate
+Kreutzer_[50]. Mais il n'est pas moins vridique pour ceux qu'il aime;
+et les tres de la nature, la belle Cosaque et ses amis, sont vus en
+pleine lumire, avec leur gosme, leur cupidit, leur fourberie, leurs
+vices.
+
+Surtout, le Caucase rvlait Tolsto les profondeurs religieuses de
+son tre. On ne saurait assez mettre en lumire cette premire
+Annonciation de l'Esprit de Vrit. Lui-mme s'en est confi, sous le
+sceau du secret, sa confidente de jeunesse, sa jeune tante Alexandra
+Andrejewna Tolsto. Dans une lettre du 3 mai 1859, il lui fait sa
+Profession de foi[51]:
+
+Enfant, dit-il, je croyais avec passion et sentimentalit, sans penser.
+Vers quatorze ans, je commenai rflchir sur la vie; et, la religion
+ne s'accordant pas avec mes thories, je considrai comme un mrite de
+la dtruire... Tout tait clair pour moi, logique, bien distribu en des
+compartiments; et pour la religion, il n'y avait aucune place... Puis,
+vint le temps o la vie ne m'offrait plus aucun secret, mais o elle
+commena perdre tout son sens. _En ce temps--c'tait au
+Caucase--j'tais solitaire et malheureux. Je tendis toutes les forces de
+mon esprit, comme on ne peut le faire qu'une fois en sa vie... C'tait
+un temps de martyre et de flicit. Jamais, ni avant, ni aprs, je n'ai
+atteint une telle hauteur de pense, je n'ai vu aussi profond que
+pendant ces deux annes. Et tout ce que j'ai trouv alors restera ma
+conviction..._ En ces deux ans de travail spirituel persistant, j'ai
+dcouvert une simple, une vieille vrit, mais que je sais maintenant,
+comme personne ne le sait: je dcouvris qu'il y a une immortalit, qu'il
+y a un amour, et qu'on doit vivre pour les autres, afin d'tre
+ternellement heureux. Ces dcouvertes me jetrent dans l'tonnement,
+par leur ressemblance avec la religion chrtienne; et, au lieu de
+chercher dcouvrir plus avant, je me mis chercher dans l'vangile.
+Mais je trouvai peu. Je ne trouvai ni Dieu, ni le Sauveur, ni les
+Sacrements, rien... Mais je cherchais, de toutes, toutes, toutes les
+forces de mon me, et je pleurais, et je me torturais, et je ne dsirais
+rien que la vrit... Ainsi, je suis rest seul, avec ma religion[52].
+
+
+
+
+En novembre 1853, la guerre avait t dclare la Turquie. Tolsto se
+fit nommer l'arme de Roumanie, puis il passa l'arme de Crime et
+arriva le 7 novembre 1854 Sbastopol. Il brlait d'enthousiasme et de
+foi patriotique. Il fit bravement son devoir et fut souvent en danger,
+surtout en avril-mai 1855, o il tait, un jour sur trois, de service
+la batterie du 4e bastion.
+
+A vivre pendant des mois dans une exaltation et un tremblement
+perptuels, en tte--tte avec la mort, son mysticisme religieux se
+raviva. Il a des entretiens avec Dieu. En avril 1855, il note dans son
+_Journal_ une prire Dieu, pour le remercier de sa protection dans le
+danger et pour le supplier de la lui continuer, afin d'atteindre le but
+ternel et glorieux de l'existence, qui m'est inconnu encore.... Ce but
+de sa vie, ce n'tait point l'art, c'tait dj la religion. Le 5 mars
+1855, il crivait:
+
+ _J'ai t amen une grande ide, la ralisation de laquelle je
+ me sens capable de consacrer toute ma vie. Cette ide, c'est la
+ fondation d'une nouvelle religion, la religion du Christ, mais
+ purifie des dogmes et des mystres.... Agir en claire conscience,
+ afin d'unir les hommes par la religion[53]._
+
+Ce sera le programme de sa vieillesse.
+
+Cependant, pour se distraire des spectacles qui l'entouraient, il
+s'tait remis crire. Comment put-il trouver la libert d'esprit
+ncessaire pour composer, sous la grle d'obus, la troisime partie de
+ses Souvenirs: _Jeunesse_? Le livre est chaotique, et l'on peut
+attribuer aux conditions dans lesquelles il prit naissance son dsordre
+et parfois une certaine scheresse d'analyses abstraites, avec des
+divisions et des subdivisions la manire de Stendhal[54]. Mais on
+admire sa calme pntration du fouillis de penses et de rves confus
+qui se pressent dans un jeune cerveau. L'oeuvre est d'une rare
+franchise avec soi-mme. Et, par instants, que de fracheur potique,
+dans le joli tableau du printemps la ville, dans le rcit de la
+confession et de la course au couvent pour le pch oubli! Un
+panthisme passionn donne certaines pages une beaut lyrique, dont
+les accents rappellent les rcits du Caucase. Ainsi, la description de
+cette nuit d't:
+
+ _L'clat tranquille du lumineux croissant. L'tang brillant. Les
+ vieux bouleaux, dont les branches chevelues s'argentaient d'un
+ ct, au clair de lune, et, de l'autre, couvraient de leurs ombres
+ noires les buissons et la route. Le cri de la caille derrire
+ l'tang. Le bruit peine perceptible de deux vieux arbres qui se
+ frlent. Le bourdonnement des moustiques et la chute d'une pomme
+ qui tombe sur les feuilles sches, les grenouilles qui sautent
+ jusque sur les marches de la terrasse, et dont le dos verdtre
+ brille sous un rayon de lune.... La lune monte; suspendue dans le
+ ciel clair, elle remplit l'espace; l'clat superbe de l'tang
+ devient encore plus brillant; les ombres se font plus noires, la
+ lumire plus transparente.... Et moi, humble vermisseau, dj
+ souill de toutes les passions humaines, mais avec toute la force
+ immense de l'amour, il me semblait en ce moment que la nature, la
+ lune et moi, nous n'tions qu'un[55]._
+
+Mais la ralit prsente parlait plus haut que les rves du pass; elle
+s'imposait, imprieuse. _Jeunesse_ resta inacheve; et le capitaine en
+second comte Lon Tolsto, dans le blindage de son bastion, au
+grondement de la canonnade, au milieu de sa compagnie, observait les
+vivants et les mourants, et notait leurs angoisses et les siennes dans
+ses inoubliables rcits de _Sbastopol_.
+
+Ces trois rcits--_Sbastopol en dcembre 1854_, _Sbastopol en mai
+1855_, _Sbastopol en aot 1855_,--sont confondus d'ordinaire dans le
+mme jugement. Cependant, ils sont bien diffrents entre eux. Surtout le
+second rcit, par le sentiment et l'art, se distingue des deux autres.
+Ceux-ci sont domins par le patriotisme: sur le second plane une
+implacable vrit.
+
+On dit qu'aprs avoir lu le premier rcit[56], la tsarine pleura et que
+le tsar ordonna, dans son admiration, de traduire ces pages en franais
+et d'envoyer l'auteur l'abri du danger. On le comprend aisment. Rien
+ici qui n'exalte la patrie et la guerre. Tolsto vient d'arriver; son
+enthousiasme est intact; il nage dans l'hrosme. Il n'aperoit encore
+chez les dfenseurs de Sbastopol ni ambition ni amour-propre, nul
+sentiment mesquin. C'est pour lui une pope sublime, dont les hros
+sont dignes de la Grce. D'autre part, ces notes ne tmoignent d'aucun
+effort d'imagination, d'aucun essai de reprsentation objective;
+l'auteur se promne travers la ville; il voit avec lucidit, mais
+raconte dans une forme qui manque de libert: Vous voyez.... Vous
+entrez... Vous remarquez.... C'est du grand reportage, avec de belles
+impressions de nature.
+
+Tout autre est la seconde scne: _Sbastopol en mai 1855_. Ds les
+premires lignes, on lit:
+
+ _Des milliers d'amours-propres humains se sont ici heurts, ou
+ apaiss dans la mort...._
+
+Et plus loin:
+
+ _... Et comme il y avait beaucoup d'hommes, il y avait beaucoup de
+ vanits.... Vanit, vanit, partout la vanit, mme la porte du
+ tombeau! C'est la maladie particulire notre sicle.... Pourquoi
+ les Homre et les Shakespeare parlent-ils de l'amour, de la gloire,
+ des souffrances, et pourquoi la littrature de notre sicle
+ n'est-elle que l'histoire sans fin des vaniteux et des snobs?_
+
+Le rcit, qui n'est plus une simple relation de l'auteur, mais qui met
+en scne directement les passions et les hommes, montre ce qui se cache
+sous l'hrosme. Le clair regard dsabus de Tolsto fouille au fond des
+coeurs de ses compagnons d'armes; en eux ainsi qu'en lui, il lit
+l'orgueil, la peur, la comdie du monde qui continue de se jouer, deux
+doigts de la mort. Surtout la peur est avoue, dpouille de ses voiles
+et montre toute nue. Ces transes perptuelles[57], cette obsession de
+la mort sont analyses sans pudeur, sans piti, avec une terrible
+sincrit. A Sbastopol, Tolsto a appris perdre tout sentimentalisme,
+cette compassion vague, fminine, pleurnicheuse, comme il dit avec
+ddain. Et jamais son gnie d'analyse, dont on a vu s'veiller
+l'instinct pendant ses annes d'adolescence et qui prendra parfois un
+caractre presque morbide[58], n'a atteint l'intensit suraigu et
+hallucine du rcit de la mort de Praskhoukhine. Il y a l deux pages
+entires consacres dcrire ce qui se passe dans l'me du malheureux,
+pendant la seconde o la bombe est tombe et siffle avant d'clater,--et
+une page sur ce qui se passe en lui, aprs qu'elle a clat et qu'il a
+t tu sur le coup par un clat reu en pleine poitrine[59]!
+
+Comme des entr'actes d'orchestre au milieu du drame, s'ouvrent dans ces
+scnes de bataille de larges claircies de nature, des troues de
+lumire, la symphonie du jour qui se lve sur le splendide paysage o
+agonisent des milliers d'hommes. Et le chrtien Tolsto, oubliant le
+patriotisme de son premier rcit, maudit la guerre impie:
+
+ _Et ces hommes, des chrtiens qui professent la mme grande loi
+ d'amour et de sacrifice, en regardant ce qu'ils ont fait, ne
+ tombent pas genoux, repentants, devant Celui qui, en leur donnant
+ la vie, a mis dans l'me de chacun, avec la peur de la mort,
+ l'amour du bien et du beau! Ils ne s'embrassent pas, avec des
+ larmes de joie et de bonheur, comme des frres!_
+
+Au moment de terminer cette nouvelle, dont l'accent a une pret
+qu'aucune de ses oeuvres encore n'avait montre, Tolsto se sent pris
+d'un doute. A-t-il eu tort de parler?
+
+ _Un doute pnible m'treint. Peut-tre ne fallait-il pas dire cela.
+ Peut-tre ce que je dis est une de ces mchantes vrits qui,
+ caches inconsciemment dans l'me de chacun, ne doivent pas tre
+ exprimes pour ne pas devenir nuisibles, comme la lie qu'il ne faut
+ pas agiter, sous peine de gter le vin. O est l'expression du mal
+ qu'il faut viter? O l'expression du beau qu'il faut imiter? Qui
+ est le malfaiteur et qui est le hros? Tous sont bons et tous sont
+ mauvais...._
+
+Mais il se ressaisit firement:
+
+ _Le hros de ma nouvelle, que j'aime de toutes les forces de mon
+ me, que je tche de montrer dans toute sa beaut, et qui toujours
+ fut, est et sera beau, c'est la Vrit._
+
+Aprs avoir lu ces pages[60], le directeur du _Sovrmennik_, Nekrasov,
+crivait Tolsto:
+
+ _Voil prcisment ce qu'il faut la socit russe d'aujourd'hui:
+ la vrit, la vrit, dont, depuis la mort de Gogol, il est si peu
+ rest dans la littrature russe.... Cette vrit que vous apportez
+ dans notre art est quelque chose de tout fait nouveau chez nous.
+ Je n'ai peur que d'une chose: que le temps et la lchet de la vie,
+ la surdit et le mutisme de tout ce qui nous entoure fassent de
+ vous ce qu'ils ont fait de la plupart d'entre nous,--qu'ils ne
+ tuent en vous l'nergie[61]._
+
+Rien de pareil n'tait craindre. Le temps, qui use l'nergie des
+hommes ordinaires, n'a fait que tremper celle de Tolsto. Mais, sur le
+moment, les preuves de la patrie, la prise de Sbastopol, rveillrent,
+avec un sentiment de douloureuse pit, le regret de sa franchise trop
+dure. Dans le troisime rcit,--_Sbastopol en aot 1855_,--racontant
+une scne d'officiers qui jouent et se querellent, il s'interrompt et
+dit:
+
+ _Mais baissons vite le voile sur ce tableau. Demain, aujourd'hui
+ peut-tre, chacun de ces hommes ira joyeusement la rencontre de
+ la mort. Au fond de l'me de chacun couve la noble tincelle qui
+ fera de lui un hros._
+
+Et si cette pudeur n'enlve rien de sa force au ralisme du rcit, le
+choix des personnages montre assez les sympathies de l'auteur. L'pope
+de Malakoff et sa chute hroque se symbolisent en deux figures
+touchantes et fires: deux frres, dont l'un, l'an, le capitaine
+Kozeltzov, a quelques traits de Tolsto[62]; l'autre, l'enseigne
+Volodia, timide et enthousiaste, avec ses fivreux monologues, ses
+rves, les larmes qui lui montent aux yeux pour un rien, larmes de
+tendresse, larmes d'humiliation, ses transes des premires heures qu'il
+passe au bastion (le pauvre petit a encore la peur de l'obscurit, et,
+quand il est couch, il se cache la tte dans sa capote), l'oppression
+que lui cause le sentiment de sa solitude et de l'indiffrence des
+autres, puis, quand l'heure est venue, sa joie dans le danger. Celui-ci
+appartient au groupe des potiques figures d'adolescents (Ptia de
+_Guerre et Paix_, le sous-lieutenant d'_Incursion_) qui, le coeur
+plein d'amour, font la guerre en riant et se brisent soudain, sans
+comprendre, la mort. Les deux frres tombent frapps, le mme
+jour,--le dernier jour de la dfense.--Et la nouvelle se termine par ces
+lignes, o gronde une rage patriotique:
+
+ _L'arme quittait la ville. Et chaque soldat, en regardant
+ Sbastopol abandonn, avec une amertume indicible dans le coeur,
+ soupirait et montrait le poing l'ennemi[63]._
+
+
+
+
+Quand, sorti de cet enfer, o pendant une anne il avait touch le fond
+des passions, des vanits et de la douleur humaine, Tolsto se retrouva,
+en novembre 1855, parmi les hommes de lettres de Ptersbourg, il prouva
+pour eux un sentiment d'coeurement et de mpris. Tout lui semblait en
+eux mesquin et mensonger. Ces hommes, qui de loin lui apparaissaient
+dans une aurole d'art,--Tourgueniev, qu'il avait admir et qui il
+venait de ddier la _Coupe en fort_,--vus de prs, le durent
+amrement. Un portrait de 1856 le reprsente au milieu d'eux:
+Tourgueniev, Gontcharov, Ostrovsky, Grigorovitch, Droujinine. Il frappe,
+dans le laisser-aller des autres, par son air asctique et dur, sa tte
+osseuse, aux joues creuses, ses bras croiss avec raideur. Debout, en
+uniforme, derrire ces littrateurs, il semble, comme l'crit
+spirituellement Suars, plutt garder ces gens que faire partie de leur
+socit: on le dirait prt les reconduire en prison[64].
+
+Cependant, tous s'empressaient autour du jeune confrre qui leur
+arrivait, entour de la double gloire de l'crivain et du hros de
+Sbastopol. Tourgueniev, qui avait pleur et cri: Hourra! en lisant
+les scnes de _Sbastopol_, lui tendait fraternellement la main. Mais
+les deux hommes ne pouvaient s'entendre. Si tous deux voyaient le monde
+avec la mme clart de regard, ils mlaient leur vision la couleur de
+leurs mes ennemies: l'une, ironique et vibrante, amoureuse et
+dsenchante, dvote de la beaut; l'autre, violente, orgueilleuse,
+tourmente d'ides morales, grosse d'un Dieu cach.
+
+Surtout, ce que Tolsto ne pardonnait point ces littrateurs, c'tait
+de se croire une caste lue, la tte de l'humanit. Il entrait dans son
+antipathie pour eux beaucoup de l'orgueil du grand seigneur et de
+l'officier vis--vis de bourgeois crivassiers et libraux[65]. C'tait
+aussi un trait caractristique de sa nature,--il le reconnat
+lui-mme,--de s'opposer d'instinct tous les raisonnements
+gnralement admis[66]. Une mfiance des hommes, un mpris latent pour
+la raison humaine, lui faisaient partout flairer la duperie de soi-mme
+ou des autres, le mensonge.
+
+ _Il ne croyait jamais la sincrit des gens. Tout lan moral lui
+ semblait faux, et il avait l'habitude, avec son regard
+ extraordinairement pntrant, de cingler l'homme qui, lui
+ paraissait-il, ne disait pas la vrit....[67]_
+
+ _Comme il coutait! Comme il regardait son interlocuteur, du fond
+ de ses yeux gris enfoncs dans les orbites! Avec quelle ironie se
+ serraient ses lvres[68]!_
+
+ _Tourgueniev disait qu'il n'avait jamais rien senti de plus pnible
+ que ce regard aigu, qui, joint deux ou trois mots d'une
+ observation venimeuse, tait capable de mettre en fureur.[69]_
+
+De violentes scnes clatrent, ds leurs premires rencontres, entre
+Tolsto et Tourgueniev[70]. De loin, ils s'apaisaient et tchaient de se
+rendre justice. Mais le temps ne fit qu'accuser la rpulsion de Tolsto
+pour son milieu littraire. Il ne pardonnait pas ces artistes le
+mlange de leur vie dprave et de leurs prtentions morales.
+
+ _J'acquis la conviction que presque tous taient des hommes
+ immoraux, mauvais, sans caractre, bien infrieurs ceux que
+ j'avais rencontrs dans ma vie de bohme militaire. Et ils taient
+ srs d'eux-mmes et contents, comme peuvent l'tre des gens tout
+ fait sains. Ils me dgotrent[71]._
+
+Il se spara d'eux. Toutefois, il garda quelque temps encore leur foi
+intresse dans l'art[72]. Son orgueil y trouvait son compte. C'tait
+une religion grassement rtribue; elle procurait des femmes, de
+l'argent, de la gloire....
+
+ _De cette religion, j'tais un des pontifes. Situation agrable et
+ bien avantageuse...._
+
+Pour mieux s'y consacrer, il donna sa dmission de l'arme (novembre
+1856).
+
+Mais un homme de sa trempe ne pouvait se fermer longtemps les yeux. Il
+croyait, il voulait croire au progrs. Il lui semblait que ce mot
+signifiait quelque chose. Un voyage l'tranger,--du 29 janvier au 30
+juillet 1857,--en France, en Suisse et en Allemagne, fit s'crouler
+cette foi.[73] A Paris, le 6 avril 1857, le spectacle d'une excution
+capitale lui montra le nant de la superstition du progrs....
+
+ _Quand je vis la tte se dtacher du corps et tomber dans le
+ panier, je compris, par toutes les forces de mon tre, qu'aucune
+ thorie sur la raison de l'ordre existant ne pouvait justifier un
+ tel acte. Si mme tous les hommes de l'univers, s'appuyant sur
+ quelque thorie, trouvaient cela ncessaire, je saurais, moi, que
+ c'est mal: car ce n'est pas ce que disent et font les hommes qui
+ dcide de ce qui est bien ou mal, mais mon coeur[74]._
+
+A Lucerne, le 7 juillet 1857, la vue d'un petit chanteur ambulant, qui
+les riches Anglais, htes du Schweizerhof, refusaient l'aumne, lui fait
+inscrire dans son _Journal du prince D. Nekhludov_[75] son mpris pour
+toutes les illusions chres aux libraux, pour ces gens qui tracent des
+lignes imaginaires sur la mer du bien et du mal....
+
+ _Pour eux la civilisation, c'est le bien; la barbarie, le mal; la
+ libert, le bien; l'esclavage, le mal. Et cette connaissance
+ imaginaire dtruit les besoins instinctifs, primordiaux, les
+ meilleurs. Et qui me dfinira ce qu'est la libert, ce qu'est le
+ despotisme, ce qu'est la civilisation, ce qu'est la barbarie? O
+ donc ne coexistent pas le bien et le mal? Il n'y a en nous qu'un
+ seul guide infaillible, l'Esprit universel qui nous souffle de nous
+ rapprocher les uns des autres._
+
+De retour en Russie, Iasnaa, de nouveau il s'occupa des paysans.[76]
+Ce n'tait pas qu'il se ft non plus illusion sur le peuple. Il crit:
+
+ _Les apologistes du peuple et de son bon sens ont beau dire, la
+ foule est peut-tre bien l'union de braves gens; mais alors ils ne
+ s'unissent que par le ct bestial, mprisable, qui n'exprime que
+ la faiblesse et la cruaut de la nature humaine[77]._
+
+Aussi n'est-ce pas la foule qu'il s'adresse: c'est la conscience
+individuelle de chaque homme, de chaque enfant du peuple. Car l est la
+lumire. Il fonde des coles, sans trop savoir qu'enseigner. Pour
+l'apprendre, il fait un second voyage en Europe, du 3 juillet 1860 au 23
+avril 1861[78].
+
+Il tudie les divers systmes pdagogiques. Est-il besoin de dire qu'il
+les rejette tous? Deux sjours Marseille lui montrrent que la
+vritable instruction du peuple se faisait en dehors de l'cole, qu'il
+trouva ridicule, par les journaux, les muses, les bibliothques, la
+rue, la vie, qu'il nomme l'cole inconsciente ou spontane. L'cole
+spontane, par opposition l'cole obligatoire, qu'il regarde comme
+nfaste et niaise, voil ce qu'il veut fonder, ce qu'il essaye, son
+retour, Iasnaa Poliana[79]. Son principe est la libert. Il n'admet
+point qu'une lite, la socit privilgie librale, impose sa science
+et ses erreurs au peuple, qui lui est tranger. Elle n'y a aucun droit.
+Cette mthode d'ducation force n'a jamais pu produire, dans
+l'Universit, des hommes dont l'humanit a besoin, mais des hommes dont
+a besoin la socit dprave: des fonctionnaires, des professeurs
+fonctionnaires, des littrateurs fonctionnaires, ou des hommes arrachs
+sans aucun but leur ancien milieu, dont la jeunesse a t gte, et
+qui ne trouvent pas de place dans la vie: des libraux irritables,
+maladifs[80]. Au peuple de dire ce qu'il veut! S'il ne tient pas
+l'art de lire et d'crire que lui imposent les intellectuels, il a ses
+raisons pour cela: il a d'autres besoins d'esprit plus pressants et plus
+lgitimes. Tchez de les comprendre et aidez-le les satisfaire!
+
+Ces libres thories d'un conservateur rvolutionnaire, comme il fut
+toujours, Tolsto tcha de les mettre en pratique, Iasnaa, o il se
+faisait beaucoup plus le condisciple que le matre de ses lves[81]. En
+mme temps, il s'efforait d'introduire dans l'exploitation agricole un
+esprit plus humain. Nomm en 1861 arbitre territorial, dans le district
+de Krapivna, il fut le dfenseur du peuple contre les abus de pouvoir
+des propritaires et de l'tat.
+
+Mais il ne faudrait pas croire que cette activit sociale le satisft et
+le remplt tout entier. Il continuait d'tre la proie de passions
+ennemies. En dpit qu'il en et, il aimait le monde, toujours, et il en
+avait besoin. Le plaisir le reprenait, par priodes; ou c'tait le got
+de l'action. Il risquait de se faire tuer dans des chasses l'ours. Il
+jouait de grosses sommes. Il lui arrivait mme de subir l'influence du
+milieu littraire de Ptersbourg, qu'il mprisait. Au sortir de ces
+aberrations, il tombait dans des crises de dgot. Les oeuvres de
+cette poque portent fcheusement les traces de cette incertitude
+artistique et morale. _Les Deux Hussards_ (1856)[82] ont des prtentions
+ l'lgance, un air fat et mondain, qui choque chez Tolsto. _Albert_,
+crit Dijon en 1857[83], est faible et bizarre, dnu de la profondeur
+et de la prcision qui lui sont habituelles. Le _Journal d'un Marqueur_
+(1856)[84], plus frappant, mais htif, semble traduire l'coeurement
+que Tolsto s'inspire lui-mme. Le prince Nekhludov, son
+_Doppelgnger_, son double, se tue dans un tripot:
+
+ _Il avait tout: richesse, nom, esprit, aspirations leves; il
+ n'avait commis aucun crime; mais il avait fait pire: il avait tu
+ son coeur, sa jeunesse; il s'tait perdu, sans mme avoir une
+ forte passion pour excuse, mais faute de volont._
+
+L'approche mme de la mort ne le change pas...
+
+ _La mme inconsquence trange, la mme hsitation, la mme
+ lgret de pense...._
+
+La mort.... A cette poque, elle commence hanter l'me de Tolsto.
+_Trois Morts_ (1858-9)[85] annoncent dj la sombre analyse de _la Mort
+d'Ivan Iliitch_, la solitude du mourant, sa haine pour les vivants, ses:
+Pourquoi? dsesprs. Le triptyque des trois morts--la dame riche, le
+vieux postillon phtisique et le bouleau abattu--a de la grandeur; les
+portraits sont bien tracs, les images assez frappantes, bien que
+l'oeuvre, trop vante, soit d'une trame un peu lche, et que la mort
+du bouleau manque de la posie prcise qui fait le prix des beaux
+paysages de Tolsto. Dans l'ensemble, on ne sait encore ce qui l'emporte
+de l'art pour l'art ou de l'intention morale.
+
+Tolsto l'ignorait lui-mme. Le 4 fvrier 1859, pour son discours de
+rception la _Socit Moscovite des Amateurs des Lettres russes_, il
+faisait l'apologie de l'art pour l'art[86]; et c'tait le prsident de
+la Socit, Khomiakov, qui, aprs avoir salu en lui le reprsentant de
+la littrature proprement artistique, prenait contre lui la dfense de
+l'art social et moral[87].
+
+Un an plus tard, la mort de son frre chri, Nicolas, emport par la
+phtisie[88], Hyres, le 19 septembre 1860, bouleversait Tolsto, au
+point d'branler sa foi dans le bien, en tout, et lui faisait renier
+l'art:
+
+ _La vrit est horrible.... Sans doute, tant qu'existe le dsir de
+ la savoir et de la dire, on tche de la savoir et de la dire. C'est
+ la seule chose qui me soit reste de ma conception morale. C'est la
+ seule chose que je ferai, mais pas sous la forme de votre art.
+ L'art, c'est le mensonge, et je ne peux plus aimer le beau
+ mensonge[89]._
+
+Mais, moins de six mois aprs, il revenait au beau mensonge, avec
+_Polikouchka_[90], qui est peut-tre son oeuvre la plus dnue
+d'intentions morales, part la maldiction latente qui pse sur
+l'argent et sur son pouvoir nfaste; oeuvre purement crite pour
+l'art; un chef-d'oeuvre d'ailleurs, auquel on ne peut reprocher que sa
+richesse excessive d'observation, une abondance de matriaux qui
+auraient pu suffire un grand roman, et le contraste trop dur, un peu
+cruel, entre l'atroce dnouement et le dbut humoristique[91].
+
+
+
+
+De cette poque de transition, o le gnie de Tolsto ttonne, doute de
+lui-mme et semble s'nerver, sans forte passion, sans volont
+directrice, comme le Nekhludov du _Journal d'un Marqueur_, sort
+l'oeuvre la plus pure qui soit jamais ne de lui, _le Bonheur
+Conjugal_ (1859)[92]. C'est le miracle de l'amour.
+
+Depuis de longues annes, il tait ami de la famille Bers. Il avait t
+amoureux tour tour de la mre et des trois filles[93]. Ce fut
+dfinitivement de la seconde qu'il s'prit. Mais il n'osait l'avouer.
+Sophie-Andrievna Bers tait encore une enfant: elle avait dix-sept ans;
+lui, avait plus de trente ans: il se regardait comme un vieux homme, qui
+n'avait pas le droit d'associer sa vie use, souille, celle d'une
+innocente jeune fille. Il rsista, trois ans[94]. Plus tard, il a cont
+dans _Anna Karnine_ comment il fit sa dclaration Sophie Bers et
+comment elle y rpondit,--en dessinant tous deux, avec de la craie sur
+une table, les initiales des mots qu'ils n'osaient dire. Comme Levine
+dans _Anna Karnine_, il eut la cruelle loyaut de remettre son
+_Journal_ intime sa fiance, afin qu'elle n'ignort rien de ses hontes
+passes; et, comme Kitty dans _Anna_, Sophie en ressentit une amre
+souffrance. Le 23 septembre 1862 se fit leur mariage.
+
+Mais depuis trois ans dj, ce mariage tait fait dans la pense du
+pote, crivant _Bonheur Conjugal_[95]. Depuis trois ans, il avait dj
+vcu par avance les ineffables jours de l'amour qui s'ignore, et les
+jours enivrs de l'amour qui se dcouvre, et, l'heure o les divines
+paroles attendues se murmurent, les larmes d'un bonheur qui s'envole
+pour toujours et ne reviendra jamais; et la ralit triomphante des
+premiers temps du mariage, l'gosme amoureux, la joie incessante et
+sans cause; puis, la fatigue qui vient, le mcontentement vague,
+l'ennui de la vie monotone, les deux mes unies qui doucement se
+disjoignent et s'loignent l'une de l'autre, la griserie dangereuse du
+monde pour la jeune femme,--coquetteries, jalousie, malentendus
+mortels,--l'amour voil, perdu; enfin le tendre et triste automne du
+coeur, la figure de l'amour qui reparat, plie, vieillie, plus
+touchante par ses larmes, ses rides, le souvenir des preuves, le regret
+du mal que l'on se fit et des annes perdues,--srnit du soir, passage
+auguste de l'amour l'amiti et du roman de la passion la
+maternit.... Tout ce qui devait venir, tout, Tolsto l'avait rv,
+got par avance. Et afin de le mieux vivre, il l'avait vcu en elle, en
+la bien-aime. Pour la premire fois,--l'unique fois peut-tre dans
+l'oeuvre de Tolsto,--le roman se passe dans le coeur d'une femme et
+est racont par elle. Avec quelle dlicatesse! Beaut de l'me qui
+s'enveloppe d'un voile de pudeur.... L'analyse de Tolsto a renonc,
+pour cette fois, sa lumire un peu crue; elle ne s'acharne pas, avec
+fivre, mettre nu la vrit. Les secrets de la vie intrieure se
+laissent deviner, plutt qu'ils ne sont livrs. Le coeur et l'art de
+Tolsto sont attendris. quilibre harmonieux de la forme et de la
+pense: _Bonheur conjugal_ a la perfection d'une oeuvre racinienne.
+
+Le mariage, dont Tolsto pressentait avec une clart profonde la douceur
+et les troubles, devait tre son salut. Il tait las, malade, dgot de
+lui et de ses efforts. Aux succs clatants qui avaient accueilli ses
+premires oeuvres avait succd le silence complet de la critique[96]
+et l'indiffrence du public. Hautainement, il affectait de s'en rjouir.
+
+ _Ma rputation a beaucoup perdu de sa popularit, qui m'attristait.
+ Maintenant, je suis tranquille, je sais que j'ai dire quelque
+ chose et que j'ai la force de le dire trs haut. Quant au public,
+ qu'il pense ce qu'il voudra!_[97]
+
+Mais il se vantait: de son art, lui-mme n'tait pas sr. Sans doute, il
+tait matre de son instrument littraire; mais il ne savait qu'en
+faire. Comme il le disait, propos de _Polikouchka_, c'tait un
+bavardage sur le premier sujet venu, par un homme qui sait tenir sa
+plume[98]. Ses oeuvres sociales avortaient. En 1862, il dmissionna
+de sa charge d'arbitre territorial. La mme anne, la police vint
+perquisitionner Iasnaa Poliana, bouleversa tout, ferma l'cole.
+Tolsto tait alors absent, surmen; il craignait la phtisie.
+
+ _Les querelles d'arbitrage m'taient devenues si pnibles, le
+ travail de l'cole si vague, mes doutes qui provenaient du dsir
+ d'instruire les autres en cachant mon ignorance de ce qu'il fallait
+ enseigner m'taient si coeurants que je tombai malade. Peut-tre
+ serais-je arriv alors au dsespoir o je faillis succomber quinze
+ ans plus tard, s'il n'y avait pas eu pour moi un ct inconnu de la
+ vie qui me promettait le salut: c'tait la vie de famille[99]._
+
+
+
+
+Il en jouit d'abord, avec la passion qu'il mettait tout[100].
+L'influence personnelle de la comtesse Tolsto fut prcieuse pour l'art.
+Bien doue littrairement[101], elle tait, ainsi qu'elle le dit, une
+vraie femme d'crivain, tant elle prenait coeur l'oeuvre de son
+mari. Elle travaillait avec lui, crivait sous sa dicte, recopiait ses
+brouillons[102]. Elle tchait de le dfendre contre son dmon religieux,
+ce redoutable esprit qui soufflait dj, par moments, la mort de l'art.
+Elle tchait que sa porte ft close aux utopies sociales[103]. Elle
+rchauffait en lui le gnie crateur. Elle fit plus: elle apporta ce
+gnie la richesse nouvelle de son me fminine. A part de jolies
+silhouettes dans _Enfance_ et _Adolescence_, la femme est peu prs
+absente des premires oeuvres de Tolsto, ou elle reste au second
+plan. Elle apparat dans _Bonheur conjugal_, crit sous l'influence de
+l'amour pour Sophie Behrs. Dans les oeuvres qui suivent, les types de
+jeunes filles et de femmes abondent et ont une vie intense, suprieure
+mme celle des hommes. On aime croire que la comtesse Tolsto a non
+seulement servi de modle son mari pour Natacha, dans _Guerre et
+Paix_[104], et pour Kitty, dans _Anna Karnine_, mais que, par ses
+confidences et sa vision propre, elle put lui tre une prcieuse et
+discrte collaboratrice. Certaines pages d'_Anna Karnine_[105] me
+semblent dceler une main de femme.
+
+Grce au bienfait de cette union, Tolsto gota, pendant dix ou quinze
+ans, une paix et une scurit qui lui taient depuis longtemps
+inconnues[106]. Alors il put, sous l'aile de l'amour, rver et raliser
+ loisir les chefs-d'oeuvre de sa pense, monuments colossaux qui
+dominent tout le roman du XIXe sicle: _Guerre et Paix_ (1864-1869)
+et _Anna Karnine_ (1873-1877).
+
+ * * * * *
+
+_Guerre et Paix_ est la plus vaste pope de notre temps, une _Iliade_
+moderne. Un monde de figures et de passions s'y agite. Sur cet Ocan
+humain aux flots innombrables plane une me souveraine, qui soulve et
+refrne les temptes avec srnit. Plus d'une fois, en contemplant
+cette oeuvre, j'ai pens Homre et Goethe, malgr les
+diffrences normes et d'esprit et de temps. Depuis, j'ai vu qu'en
+effet, l'poque o il y travaillait, la pense de Tolsto se
+nourrissait d'Homre et de Goethe[107]. Bien plus, dans des notes de
+1865 o il classe les divers genres littraires, il inscrit comme tant
+de la mme famille: _Odysse_, _Iliade_, _1805_[108]... Le mouvement
+naturel de son esprit l'entranait du roman des destines individuelles
+au roman des armes et des peuples, des grands troupeaux humains o se
+fondent les volonts des millions d'tres. Ses tragiques expriences du
+sige de Sbastopol l'acheminaient comprendre l'me de la nation russe
+et sa vie sculaire. L'immense _Guerre et Paix_ ne devait tre, dans ses
+projets, que le panneau central d'une srie de fresques piques, o se
+droulerait le pome de la Russie, de Pierre le Grand aux
+Dcembristes[109].
+
+Il faut, pour bien sentir la puissance de l'oeuvre, se rendre compte
+de son unit cache[110]. La plupart des lecteurs franais, un peu
+myopes, n'en voient que les milliers de dtails, dont la profusion les
+merveille et les droute. Ils sont perdus dans cette fort de vie. Il
+faut s'lever au-dessus et embrasser du regard l'horizon libre, le
+cercle des bois et des champs; alors on percevra l'esprit homrique de
+l'oeuvre, le calme des lois ternelles; le rythme imposant du souffle
+du destin, le sentiment de l'ensemble auquel tous les dtails sont lis,
+et, dominant son oeuvre, le gnie de l'artiste, comme le Dieu de la
+Gense qui flotte sur les eaux.
+
+D'abord, la mer immobile. La paix, la socit russe la veille de la
+guerre. Les cent premires pages refltent, avec une exactitude
+impassible et une ironie suprieure, le nant des mes mondaines. Vers
+la centime page seulement, s'lve le cri d'un de ces morts
+vivants,--le pire d'entre eux, le prince Basile:
+
+ _Nous pchons, nous trompons, et tout cela pourquoi? J'ai dpass
+ la cinquantaine, mon ami... Tout finit par la mort... La mort,
+ quelle terreur!_
+
+Parmi ces mes fades, menteuses et dsoeuvres, capables de toutes les
+aberrations et des crimes, s'esquissent certaines natures plus
+saines:--les sincres, par navet maladroite comme Pierre Besoukhov,
+par indpendance foncire, par sentiment vieux-russe, comme Marie
+Dmitrievna, par fracheur juvnile, comme les petits Rostov;--les mes
+bonnes et rsignes, comme la princesse Marie;--et celles qui ne sont
+pas bonnes, mais fires, et que tourmente cette existence malsaine,
+comme le prince Andr.
+
+Mais voici le premier frmissement des flots. L'action. L'arme russe en
+Autriche. La fatalit rgne, nulle part plus dominatrice que dans le
+dchanement des forces lmentaires,--dans la guerre. Les vritables
+chefs sont ceux qui ne cherchent pas diriger, mais, comme Koutouzov ou
+comme Bagration, laisser croire que leurs intentions personnelles
+sont en parfait accord avec ce qui est en ralit le simple effet de la
+force des circonstances, de la volont des subordonns et des caprices
+du hasard. Bienfait de s'abandonner la main du Destin! Bonheur de
+l'action pure, tat normal et sain. Les esprits troubls retrouvent leur
+quilibre. Le prince Andr respire, commence vivre.... Et tandis que
+l-bas, loin du souffle vivifiant de ces temptes sacres, les deux mes
+les meilleures, Pierre et la princesse Marie, sont menaces par la
+contagion de leur monde, par le mensonge d'amour, Andr, bless
+Austerlitz, a soudain, au milieu de l'ivresse de l'action, brutalement
+rompue, la rvlation de l'immensit sereine. tendu sur le dos, il ne
+voit plus rien que trs haut au-dessus de lui un ciel infini, profond,
+o voguaient mollement de lgers nuages gristres.
+
+ _Quel calme! Quelle paix! se disait-il, quelle diffrence avec ma
+ course forcene! Comment ne l'avais-je pas remarqu plus tt, ce
+ haut ciel? Comme je suis heureux de l'avoir enfin aperu! Oui, tout
+ est vide, tout est dception, except lui... Il n'y a rien, hors
+ lui... Et Dieu en soit lou!_
+
+Cependant, la vie le reprend, et la vague retombe. Abandonnes de
+nouveau elles-mmes, dans l'atmosphre dmoralisante des villes, les
+mes dcourages, inquites, errent au hasard dans la nuit. Parfois, au
+souffle empoisonn du monde se mlent les effluves enivrants et
+affolants de la nature, le printemps, l'amour, les forces aveugles, qui
+rapprochent du prince Andr la charmante Natacha, et qui, l'instant
+d'aprs, la jettent dans les bras du premier sducteur venu. Tant de
+posie, de tendresse, de puret de coeur, que le monde a fltries! Et
+toujours le grand ciel qui plane sur l'abjection outrageante de la
+terre. Mais les hommes ne le voient pas. Mme Andr a oubli la lumire
+d'Austerlitz. Pour lui, le ciel n'est plus qu'une vote sombre et
+pesante, qui recouvre le nant.
+
+Il est temps que se lve de nouveau sur ces mes anmies l'ouragan de
+la guerre. La patrie est envahie. Borodino. Grandeur solennelle de cette
+journe. Les inimitis s'effacent. Dologhov embrasse son ennemi Pierre.
+Andr, bless, pleure de tendresse et de piti sur le malheur de l'homme
+qu'il hassait le plus, Anatole Kouraguine, son voisin d'ambulance.
+L'unit des coeurs s'accomplit par le sacrifice passionn la patrie
+et par la soumission aux lois divines.
+
+ _Accepter l'effroyable ncessit de la guerre, srieusement, avec
+ austrit... L'preuve la plus difficile est la soumission de la
+ libert humaine aux lois divines. La simplicit de coeur consiste
+ dans la soumission la volont de Dieu._
+
+L'me du peuple russe et sa soumission au destin s'incarnent dans le
+gnralissime Koutouzov:
+
+ _Ce vieillard, qui n'avait plus, en fait de passions, que
+ l'exprience, rsultat des passions, et chez qui l'intelligence,
+ destine grouper les faits et en tirer des conclusions, tait
+ remplace par une contemplation philosophique des vnements,
+ n'invente rien, n'entreprend rien; mais il coute et se rappelle
+ tout, il saura s'en servir au bon moment, n'entravera rien d'utile,
+ ne permettra rien de nuisible. Il pie sur le visage de ses troupes
+ cette force insaisissable qui s'appelle la volont de vaincre, la
+ victoire future. Il admet quelque chose de plus puissant que sa
+ volont: la marche invitable des faits qui se droulent devant ses
+ yeux; il les voit, il les suit, et il sait faire abstraction de sa
+ personne._
+
+Enfin, il a le coeur russe. Ce fatalisme du peuple russe,
+tranquillement hroque, se personnifie aussi dans le pauvre moujik,
+Platon Karataiev, simple, pieux, rsign, avec son bon sourire dans les
+souffrances et dans la mort. A travers les preuves, les ruines de la
+patrie, les affres de l'agonie, les deux hros du livre, Pierre et
+Andr, arrivent la dlivrance morale et la joie mystique, par
+l'amour et la foi, qui font voir Dieu vivant.
+
+Tolsto ne termine point l. L'pilogue, qui se passe en 1820, est une
+transition d'une poque une autre, de l'ge napolonien l'ge des
+Dcembristes. Il donne le sentiment de la continuit et du
+recommencement de la vie. Au lieu de dbuter et de finir en pleine
+crise, Tolsto finit, comme il a dbut, au moment o une grande vague
+s'efface et o la vague suivante nat. Dj l'on aperoit les hros
+venir, les conflits qui s'lveront entre eux et les morts qui
+ressuscitent dans les vivants[111].
+
+J'ai tch de dgager les grandes lignes du roman: car il est rare qu'on
+se donne la peine de les chercher. Mais que dire de la puissance
+extraordinaire de vie de ces centaines de hros, tous individuels et
+dessins d'une faon inoubliable, soldats, paysans, grands seigneurs,
+Russes, Autrichiens et Franais! Rien ne sent ici l'improvisation. Pour
+cette galerie de portraits, sans analogue dans toute la littrature
+europenne, Tolsto a fait des esquisses sans nombre, combin,
+disait-il, des millions de projets, fouill dans les bibliothques, mis
+ contribution ses archives de famille[112], ses notes antrieures, ses
+souvenirs personnels. Cette prparation minutieuse assure la solidit du
+travail, mais ne lui enlve rien de sa spontanit. Tolsto travaillait,
+d'enthousiasme, avec une ardeur et une joie qui se communiquent au
+lecteur. Surtout, ce qui fait le plus grand charme de _Guerre et Paix_,
+c'est sa jeunesse de coeur. Il n'est pas une autre oeuvre de Tolsto
+qui soit aussi riche en mes d'enfants et d'adolescents; et chacune est
+une musique, d'une puret de source, d'une grce qui attendrit comme une
+mlodie de Mozart: le jeune Nicolas Rostov, Sonia, le pauvre petit
+Ptia.
+
+La plus exquise est Natacha. Chre petite fille, fantasque, rieuse, au
+coeur aimant, qu'on voit grandir auprs de soi, que l'on suit dans la
+vie, avec la chaste tendresse qu'on aurait pour une soeur,--qui ne
+croit l'avoir connue?... Nuit admirable de printemps, o Natacha, sa
+fentre que baigne le clair de lune, rve et parle follement, au-dessus
+de la fentre du prince Andr qui l'coute.... motions du premier bal,
+amour, attente d'amour, floraison de dsirs et de rves dsordonn,
+course en traneau, la nuit, dans la fort neigeuse o s'allument des
+lueurs fantastiques. Nature, qui vous treint de sa trouble tendresse.
+Soire l'Opra, monde trange de l'art, o la raison se grise; folie
+du coeur, folie du corps qui se languit d'amour; douleur qui lave
+l'me, divine piti, qui veille le bien-aim mourant.... On ne peut
+voquer ces pauvres souvenirs sans l'motion qu'on aurait parler d'une
+amie, la plus aime. Ah! qu'une telle cration fait mesurer la faiblesse
+des types fminins dans presque tout le roman et le thtre
+contemporains! La vie mme est saisie, et si souple, si fluide que,
+d'une ligne l'autre, il semble qu'on la voie palpiter et changer.--La
+princesse Marie, la laide, belle par la bont, n'est pas une peinture
+moins parfaite; mais comme elle et rougi, la fille timide et gauche,
+comme elles rougiront, celles qui lui ressemblent, en voyant dvoils
+tous les secrets d'un coeur, qui se cache peureusement aux regards!
+
+En gnral, les caractres de femmes sont, comme je l'indiquais, trs
+suprieurs aux caractres d'hommes, surtout ceux des deux hros o
+Tolsto a mis sa pense propre: la nature molle et faible de Pierre
+Besoukhov, la nature ardente et sche du prince Andr Bolkonski. Ce sont
+des mes qui manquent de centre; elles oscillent perptuellement, plutt
+qu'elles n'voluent; elles vont d'un ple l'autre, sans jamais
+avancer. On rpondra sans doute qu'en cela elles sont bien russes. Je
+remarquerai pourtant que des Russes ont fait les mmes critiques. C'est
+ ce propos que Tourgueniev reprochait la psychologie de Tolsto de
+rester stationnaire. Pas de vrai dveloppement. D'ternelles
+hsitations, des vibrations du sentiment[113]. Tolsto convenait
+lui-mme qu'il avait un peu sacrifi, par moments, les caractres
+individuels[114] la fresque historique.
+
+Et la gloire, en effet, de _Guerre et Paix_ est dans la rsurrection de
+tout un ge de l'histoire, de ces migrations de peuples, de la bataille
+des nations. Ses vrais hros, ce sont les peuples; et derrire eux,
+comme derrire les hros d'Homre, les dieux qui les mnent: les forces
+invisibles, les infiniment petits qui dirigent les masses, le souffle
+de l'Infini. Ces combats gigantesques, o un destin cach entrechoque
+les nations aveugles, ont une grandeur mythique. Par del l'_Iliade_, on
+songe aux popes hindoues[115].
+
+ * * * * *
+
+_Anna Karnine_ marque, avec _Guerre et Paix_, le sommet de cette
+priode de maturit[116]. C'est une oeuvre plus parfaite, que mne un
+esprit encore plus sr de son mtier artistique, plus riche aussi
+d'exprience, et pour qui le monde du coeur n'a plus aucun secret.
+Mais il y manque cette flamme de jeunesse, cette fracheur
+d'enthousiasme,--les grandes ailes de _Guerre et Paix_. Tolsto n'a
+dj plus la mme joie crer. La quitude passagre des premiers temps
+du mariage a disparu. Dans le cercle enchant de l'amour et de l'art,
+que la comtesse Tolsto a trac autour de lui, recommencent se glisser
+les inquitudes morales.
+
+Dj, dans les premiers chapitres de _Guerre et Paix_, un an aprs le
+mariage, les confidences du prince Andr Pierre, au sujet du mariage,
+marquaient le dsenchantement de l'homme qui voit dans la femme aime
+l'trangre, l'innocente ennemie, l'obstacle involontaire son
+dveloppement moral. Des lettres de 1865 annoncent le prochain retour
+des tourments religieux. Ce ne sont encore que de brves menaces,
+qu'efface le bonheur de vivre. Mais dans les mois o Tolsto termine
+_Guerre et Paix_, en 1869, voici une secousse plus grave:
+
+Il avait quitt les siens, pour quelques jours, il visitait un domaine.
+Une nuit, il tait couch; deux heures du matin venaient de sonner:
+
+ _J'tais terriblement fatigu, j'avais sommeil et me sentais assez
+ bien. Tout d'un coup, je fus saisi d'une telle angoisse, d'un tel
+ effroi que jamais je n'ai prouv rien de pareil. Je te raconterai
+ cela en dtail[117]: c'tait vraiment pouvantable. Je sautai du
+ lit et ordonnai d'atteler. Pendant qu'on attelait, je m'endormis,
+ et quand on m'veilla, j'tais compltement remis. Hier, la mme
+ chose s'est reproduite, mais un degr beaucoup moindre...[118]._
+
+Le chteau d'illusions, laborieusement construit par l'amour de la
+comtesse Tolsto, se lzarde. Dans le vide o l'achvement de _Guerre et
+Paix_ laisse l'esprit de l'artiste, celui-ci est repris par ses
+proccupations philosophiques[119] et pdagogiques: il veut crire un
+_Abcdaire_[120] pour le peuple; il y travaille quatre ans avec
+acharnement; il en est plus fier que de _Guerre et Paix_, et, lorsqu'il
+l'a crit (1872), il en rcrit un second (1875). Puis, il s'entiche du
+grec, il l'tudie du matin au soir, il laisse tout autre travail, il
+dcouvre le dlicieux Xnophon, et Homre, le vrai Homre, non pas
+celui des traducteurs, tous ces Joukhovski et ces Voss qui chantent
+d'une voix quelconque, gutturale, geignarde, doucereuse, mais cet
+autre diable, qui chante pleine voix, sans que jamais lui vienne en
+tte que quelqu'un peut l'couter[121].
+
+ _Sans la connaissance du grec, pas d'instruction!... Je suis
+ convaincu que de tout ce qui, dans le verbe humain, est vraiment
+ beau, d'une beaut simple, jusqu' prsent je ne savais rien[122]._
+
+C'est une folie: il en convient. Il se remet l'cole avec une telle
+passion qu'il en tombe malade. Il doit, en 1871, aller faire une cure de
+koumiss, Samara, chez les Bachkirs. Sauf du grec, il est mcontent de
+tout. A la suite d'un procs, en 1872, il parle srieusement de vendre
+tout ce qu'il a en Russie et de s'installer en Angleterre. La comtesse
+Tolsto se dsole:
+
+ _Si tu t'absorbes toujours dans tes Grecs, tu ne guriras pas. Ce
+ sont eux qui te valent cette angoisse et cette indiffrence pour la
+ vie prsente. Ce n'est pas en vain qu'on appelle le grec une langue
+ morte: elle met dans un tat d'esprit mort[123]._
+
+Enfin, aprs beaucoup de projets abandonns, peine bauchs, le 19
+mars 1873, la grande joie de la comtesse, il commence _Anna
+Karnine_[124]. Tandis qu'il y travaille, sa vie est attriste par des
+deuils domestiques[125]; sa femme est malade. La batitude ne rgne pas
+dans la maison[126]...
+
+L'oeuvre porte un peu la trace de cette exprience attriste, de ces
+passions dsabuses[127]. Sauf dans les jolis chapitres des fianailles
+de Levine, l'amour n'a plus la jeune posie qui gale certaines pages de
+_Guerre et Paix_ aux plus belles posies lyriques de tous les temps. En
+revanche, il a pris un caractre pre, sensuel, imprieux. La fatalit
+qui rgne sur le roman n'est plus, comme dans _Guerre et Paix_, une
+sorte de dieu Krichna, meurtrier et serein, le Destin des Empires, mais
+la folie d'aimer, la Vnus tout entire... C'est elle qui, dans la
+scne merveilleuse du bal, o la passion s'empare, leur insu, d'Anna
+et de Wronski, prte la beaut innocente d'Anna, couronne de penses
+et vtue de velours noir, une sduction presque infernale[128]. C'est
+elle qui, lorsque Wronski vient de se dclarer, fait rayonner le visage
+d'Anna,--non de joie: c'tait le rayonnement terrible d'un incendie,
+par une nuit obscure[129]. C'est elle qui, dans les veines de cette
+femme loyale et raisonnable, de cette jeune mre aimante, fait couler
+une force voluptueuse de sve et s'installe dans son coeur, qu'elle ne
+quittera plus qu'aprs l'avoir dtruit. Aucun de ceux qui approchent
+Anna n'est sans subir l'attirance et l'effroi du dmon cach. La
+premire, Kitty, le dcouvre, avec saisissement. Une crainte
+mystrieuse se mle la joie de Wronski, quand il va voir Anna. Levine,
+en sa prsence, perd toute sa volont. Anna elle-mme sait bien qu'elle
+ne s'appartient plus. A mesure que l'histoire se droule, l'implacable
+passion ronge, pice par pice, tout l'difice moral de la fire
+personne. Tout ce qu'il y a de meilleur en elle, son me brave et
+sincre, s'effrite et tombe: elle n'a plus la force de sacrifier sa
+vanit mondaine; sa vie n'a plus d'autre objet que de plaire son
+amant; elle s'interdit peureusement, honteusement, d'avoir des enfants;
+la jalousie, la torture; la force sensuelle qui l'asservit l'oblige
+mentir dans ses gestes, dans sa voix, dans ses yeux; elle tombe au rang
+des femmes qui ne cherchent plus qu' tourner la tte tout homme, quel
+qu'il soit; elle a recours la morphine pour s'abrutir, jusqu'au jour
+o les tourments intolrables qui la dvorent la jettent, avec l'amer
+sentiment de sa dchance morale, sous les roues d'un wagon. Et le
+petit moujik barbe bouriffe,--la vision sinistre qui a hant ses
+rves et ceux de Wronski,--se penche du marchepied du wagon sur la
+voie; et, disait le rve prophtique, il tait courb en deux sur un
+sac, et il y enfouissait les restes de quelque chose, qui avait t la
+vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs...
+
+ _Je me suis rserv la vengeance_[130], dit le Seigneur....
+
+Autour de cette tragdie d'une me que l'amour consume et qu'crase la
+Loi de Dieu,--peinture d'une seule coule et d'une profondeur
+effrayante,--Tolsto a dispos, comme dans _Guerre et Paix_, les romans
+d'autres vies. Malheureusement ici, ces histoires parallles alternent
+d'une faon un peu raide et factice, sans atteindre l'unit organique
+de la symphonie de _Guerre et Paix_. On peut aussi trouver que le
+parfait ralisme de certains tableaux--les cercles aristocratiques de
+Ptersbourg et leurs oisifs entretiens,--touche parfois l'inutilit.
+Enfin, plus ouvertement encore que dans _Guerre et Paix_, Tolsto a
+juxtapos sa personnalit morale et ses ides philosophiques au
+spectacle de la vie. Mais l'oeuvre n'en est pas moins d'une richesse
+merveilleuse. Mme profusion de types que dans _Guerre et Paix_, et tous
+d'une justesse frappante. Les portraits d'hommes me semblent mme
+suprieurs. Tolsto s'est complu peindre Stepane Arcadievitch,
+l'aimable goste, que nul ne peut voir sans rpondre son affectueux
+sourire, et Karnine, le type parfait du grand fonctionnaire, l'homme
+d'tat distingu et mdiocre, avec sa manie de cacher ses sentiments
+vrais sous une ironie perptuelle: mlange de dignit et de lchet, de
+pharisianisme et de sentiment chrtien; produit trange d'un monde
+artificiel, dont il lui est impossible malgr son intelligence et sa
+gnrosit relle de se dgager jamais,--et qui a bien raison de se
+dfier de son coeur: car, lorsqu'il s'y abandonne, c'est pour tomber
+ la fin dans une niaiserie mystique.
+
+Mais l'intrt principal du roman, avec la tragdie d'Anna et les
+tableaux varis de la socit russe vers 1860,--salons, cercles
+d'officiers, bals, thtres, courses,--est dans son caractre
+autobiographique. Beaucoup plus qu'aucun autre personnage de Tolsto,
+Constantin Levine est son incarnation. Non seulement Tolsto lui a prt
+ses ides la fois conservatrices et dmocratiques, son
+anti-libralisme d'aristocrate paysan qui mprise les
+intellectuels[131]; mais il lui a prt sa vie. L'amour de Levine et de
+Kitty et leurs premires annes de mariage sont une transposition de ses
+propres souvenirs domestiques,--de mme que la mort du frre de Levine
+est une douloureuse vocation de la mort du frre de Tolsto, Dmitri.
+Toute la dernire partie, inutile au roman, nous fait lire dans les
+troubles qui l'agitaient alors. Si l'pilogue de _Guerre et Paix_ tait
+une transition artistique une autre oeuvre projete, l'pilogue
+d'_Anna Karnine_ est une transition autobiographique la rvolution
+morale, qui devait, deux ans plus tard, s'exprimer par _les
+Confessions_. Dj, au cours du livre, revient perptuellement, sous une
+forme ironique ou violente, la critique de la socit contemporaine,
+qu'il ne cessera de combattre dans ses oeuvres futures. Guerre au
+mensonge, tous les mensonges, aussi bien aux mensonges vertueux
+qu'aux mensonges vicieux, aux bavardages libraux, la charit
+mondaine, la religion de salon, la philanthropie! Guerre au monde,
+qui fausse tous les sentiments vrais et fatalement brise les lans
+gnreux de l'me! La mort jette une lumire subite sur les conventions
+sociales. Devant Anna mourante, le guind Karnine s'attendrit. Dans
+cette me sans vie, o tout est fabriqu, pntre un rayon d'amour et de
+pardon chrtien. Tous trois, le mari, la femme et l'amant, sont
+momentanment transforms. Tout devient simple et loyal. Mais mesure
+qu'Anna se rtablit, ils sentent, tous les trois, en face de la force
+morale, presque sainte qui les guidait intrieurement, l'existence d'une
+autre force, brutale, mais toute-puissante, qui dirige leur vie malgr
+eux, et ne leur accordera pas la paix. Et ils savent d'avance qu'ils
+seront impuissants dans cette lutte, o ils seront obligs de faire le
+mal, que le monde jugera ncessaire[132].
+
+Si Levine, comme Tolsto qu'il incarne, s'pure lui aussi, dans
+l'pilogue du livre, c'est que la mort l'a, lui aussi, touch.
+Jusque-l, incapable de croire, il l'tait galement de douter tout
+fait[133]. Depuis qu'il a vu mourir son frre, la terreur de son
+ignorance le tient. Son mariage a, pour un temps, touff ces angoisses.
+Mais, ds la naissance de son premier enfant, elles reparaissent. Il
+passe alternativement par des crises de prire et de ngation. Il lit en
+vain les philosophes. Dans son affolement, il en vient redouter la
+tentation du suicide. Le travail physique le soulage: ici, point de
+doutes, tout est clair. Levine cause avec les paysans; un d'eux lui
+parle des hommes qui vivent non pour soi, mais pour Dieu. Ce lui est
+une illumination. Il voit l'antagonisme entre la raison et le coeur.
+La raison enseigne la lutte froce pour la vie; il n'y a rien de
+raisonnable aimer son prochain:
+
+ _La raison ne m'a rien appris; tout ce que je sais m'a t donn,
+ rvl par le coeur[134]._
+
+Ds lors, le calme revient. Le mot de l'humble moujik, dont le coeur
+est le seul guide, l'a ramen Dieu... Quel Dieu? Il ne cherche pas
+le savoir. Levine, ce moment, comme Tolsto le restera longtemps, est
+humble l'gard de l'glise, et nullement en rvolte contre les dogmes.
+
+ _Il y a une vrit, mme dans l'illusion de la vote cleste et
+ dans les mouvements apparents des astres[135]._
+
+
+
+
+Ces angoisses de Levine, ces vellits de suicide qu'il cachait Kitty,
+Tolsto au mme moment les cachait sa femme. Mais il n'avait pas
+encore atteint le calme qu'il prtait son hros. A vrai dire, ce calme
+n'est gure communicatif. On sent qu'il est dsir plus que ralis, et
+que tout l'heure Levine retombera dans ses doutes. Tolsto n'en tait
+pas dupe. Il avait eu bien de la peine aller jusqu'au bout de son
+oeuvre. _Anna Karnine_ l'ennuyait, avant qu'il et fini[136]. Il ne
+pouvait plus travailler. Il restait l, inerte, sans volont, en proie
+au dgot et la terreur de lui-mme. Alors, dans le vide de sa vie, se
+leva le grand vent qui sortait de l'abme, le vertige de la mort.
+Tolsto a racont ces terribles annes, plus tard, quand il venait
+d'chapper au gouffre[137].
+
+Je n'avais pas cinquante ans, dit-il[138], j'aimais, j'tais aim,
+j'avais de bons enfants, un grand domaine, la gloire, la sant, la
+vigueur physique et morale; j'tais capable de faucher comme un paysan;
+je travaillais dix heures de suite sans fatigue. Brusquement, ma vie
+s'arrta. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir. Mais ce n'tait
+pas vivre. Je n'avais plus de dsirs. Je savais qu'il n'y avait rien
+dsirer. Je ne pouvais mme pas souhaiter de connatre la vrit. La
+vrit tait que la vie est une insanit. J'tais arriv l'abme et je
+voyais nettement que devant moi il n'y avait rien, que la mort. Moi,
+homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre.
+Une force invincible m'entranait me dbarrasser de la vie... Je ne
+dirai pas que je voulais me tuer. La force qui me poussait hors de la
+vie tait plus puissante que moi; c'tait une aspiration semblable mon
+ancienne aspiration la vie, seulement en sens inverse. Je devais user
+de ruse envers moi-mme pour ne pas y cder trop vite. Et voil que moi,
+l'homme heureux, je me cachais moi-mme la corde, pour ne pas me
+pendre la poutre, entre les armoires de ma chambre, o chaque soir je
+restais seul me dshabiller. Je n'allais plus la chasse avec mon
+fusil, pour ne pas me laisser tenter[139]. Il me semblait que ma vie
+tait une farce stupide, qui m'tait joue par quelqu'un. Quarante ans
+de travail, de peines, de progrs, pour voir qu'il n'y a rien! Rien. De
+moi, il ne restera que la pourriture et les vers... On peut vivre,
+seulement pendant qu'on est ivre de la vie; mais aussitt l'ivresse
+dissipe, on voit que tout n'est que supercherie, supercherie stupide...
+La famille et l'art ne pouvaient plus me suffire. La famille, c'taient
+des malheureux comme moi. L'art est un miroir de la vie. Quand la vie
+n'a plus de sens, le jeu du miroir ne peut plus amuser. Et le pire, je
+ne pouvais me rsigner. J'tais semblable un homme gar dans une
+fort, qui est saisi d'horreur, parce qu'il s'est gar, et qui court de
+tous cts et ne peut s'arrter, bien qu'il sache qu' chaque pas il
+s'gare davantage...
+
+Le salut vint du peuple. Tolsto avait toujours eu pour lui une
+affection trange, toute physique[140], que n'avaient pu branler les
+expriences rptes de ses dsillusions sociales. Dans les dernires
+annes, il s'tait, comme Levine, beaucoup rapproch de lui[141]. Il se
+prit penser ces milliards d'tres en dehors du cercle troit des
+savants, des riches et des oisifs qui se tuaient, s'tourdissaient, ou
+tranaient lchement, comme lui, une vie dsespre. Et il se demanda
+pourquoi ces milliards d'tres chappaient ce dsespoir, pourquoi ils
+ne se tuaient pas. Il aperut alors qu'ils vivaient, non par le secours
+de la raison, mais sans se soucier d'elle,--par la foi. Qu'tait-ce que
+cette foi, qui ignorait la raison?
+
+ _La foi est la force de la vie. On ne peut pas vivre sans la foi.
+ Les ides religieuses ont t labores dans le lointain infini de
+ la pense humaine. Les rponses donnes par la foi au sphinx de la
+ vie contiennent la sagesse la plus profonde de l'humanit._
+
+Suffit-il donc de connatre ces formules de la sagesse, qu'a
+enregistres le livre des religions?--Non, la foi n'est pas une science,
+la foi est une action; elle n'a de sens que si elle est vcue. Le dgot
+qu'inspira Tolsto la vue des gens riches et _bien pensants_, pour qui
+la foi n'tait qu'une sorte de consolation picurienne de la vie, le
+rejeta dcidment parmi les hommes simples, qui mettaient seuls d'accord
+leur vie avec leur foi.
+
+ _Et il comprit que la vie du peuple travailleur tait la vie
+ elle-mme et que le sens attribu cette vie tait la vrit._
+
+Mais comment se faire peuple, et partager sa foi? On a beau savoir que
+les autres ont raison; il ne dpend pas de nous que nous soyons comme
+eux. En vain, nous prions Dieu; en vain, nous tendons vers lui nos bras
+avides. Dieu fuit. O le saisir?
+
+Un jour, la grce vint.
+
+ _Un jour de printemps prcoce, j'tais seul dans la fort et
+ j'coutais ses bruits. Je pensais mes agitations des trois
+ dernires annes, ma recherche de Dieu, mes sautes perptuelles
+ de la joie au dsespoir... Et brusquement je vis que je ne vivais
+ que lorsque je croyais en Dieu. A sa seule pense, les ondes
+ joyeuses de la vie se soulevaient en moi. Tout s'animait autour,
+ tout recevait un sens. Mais ds que je n'y croyais plus, soudain la
+ vie cessait._
+
+ _--Alors, qu'est-ce que je cherche encore? cria en moi une voix.
+ C'est donc Lui, ce sans quoi on ne peut vivre! Connatre Dieu et
+ vivre, c'est la mme chose. Dieu, c'est la vie...._
+
+ _Depuis, cette lumire ne m'a plus quitt[142]._
+
+Il tait sauv. Dieu lui tait apparu[143].
+
+Mais comme il n'tait pas un mystique de l'Inde, qui l'extase suffit,
+comme en lui se mlaient aux rves de l'Asiatique la manie de raison et
+le besoin d'action de l'homme d'Occident, il lui fallait ensuite
+traduire sa rvlation en foi pratique et dgager de cette vie divine
+des rgles pour la vie quotidienne. Sans aucun parti-pris, avec le dsir
+sincre de croire aux croyances des siens, il commena par tudier la
+doctrine de l'glise orthodoxe, dont il faisait partie[144]. Afin d'en
+tre plus prs, il se soumit pendant trois ans toutes les crmonies,
+se confessant, communiant, n'osant juger ce qui le choquait,
+s'inventant des explications pour ce qu'il trouvait obscur ou
+incomprhensible, s'unissant dans leur foi tous ceux qu'il aimait,
+vivants ou morts, et toujours gardant l'espoir qu' un certain moment
+l'amour lui ouvrirait les portes de la vrit.--Mais il avait beau
+faire: sa raison et son coeur se rvoltaient. Tels actes, comme le
+baptme et la communion, lui semblaient scandaleux. Quand on le fora
+rpter que l'hostie tait le vrai corps et le vrai sang du Christ, il
+en eut comme un coup de couteau au coeur. Ce ne furent pourtant pas
+les dogmes qui levrent entre lui et l'glise un mur infranchissable,
+mais les questions pratiques,--deux surtout: l'intolrance haineuse et
+mutuelle des glises[145], et la sanction, formelle ou tacite, donne
+l'homicide,--la guerre et la peine de mort.
+
+Alors Tolsto brisa net; et sa rupture fut d'autant plus violente que
+depuis trois annes il comprimait sa pense. Il ne mnagea plus rien.
+Avec emportement, il foula aux pieds cette religion, que la veille
+encore il s'obstinait pratiquer. Dans sa _Critique de la thologie
+dogmatique_ (1879-1881), il la traita non seulement d'insanit, mais de
+mensonge conscient et intress[146]. Il lui opposa l'vangile, dans
+sa _Concordance et Traduction des quatre vangiles_ (1881-1883). Enfin,
+sur l'vangile, il difia sa foi (_En quoi consiste ma foi_, 1883).
+
+Elle tient toute en ces mots:
+
+ _Je crois en la doctrine du Christ. Je crois que le bonheur n'est
+ possible sur la terre que quand tous les hommes l'accompliront._
+
+Et elle a pour pierre angulaire le Sermon sur la Montagne, dont Tolsto
+ramne l'enseignement essentiel cinq commandements:
+
+ I. Ne te mets pas en colre.
+ II. Ne commets pas l'adultre.
+ III. Ne prte pas serment.
+ IV. Ne rsiste pas au mal par le mal.
+ V. Ne sois l'ennemi de personne.
+
+C'est la partie ngative de la doctrine, dont la partie positive se
+rsume en ce seul commandement:
+
+Aime Dieu et ton prochain comme toi-mme.
+
+ _Le Christ a dit que celui qui aura viol le moindre de ces
+ commandements tiendra la plus petite place dans le royaume des
+ cieux._
+
+Et Tolsto ajoute navement:
+
+ _Si trange que cela paraisse, j'ai d, aprs dix-huit sicles,
+ dcouvrir ces rgles comme une nouveaut._
+
+Tolsto croit-il donc la divinit du Christ?--En aucune faon. A quel
+titre l'invoque-t-il? Comme le plus grand de la ligne des
+sages,--Brahmanes, Bouddha, Lao-Tse, Confucius, Zoroastre, Isae,--qui
+ont montr aux hommes le vrai bonheur auquel ils aspirent et la voie
+qu'il faut suivre[147]. Tolsto est le disciple de ces grands crateurs
+religieux, de ces demi-dieux et de ces prophtes hindous, chinois et
+hbraques. Il les dfend--comme il sait dfendre: en attaquant--contre
+ceux qu'il nomme les Pharisiens et les Scribes: contre les glises
+tablies et contre les reprsentants de la science orgueilleuse, ou
+plutt du philosophisme scientifique[148]. Ce n'est pas qu'il fasse
+appel la rvlation contre la raison. Depuis qu'il est sorti de la
+priode de troubles que racontent _les Confessions_, il est et reste
+essentiellement un croyant en la Raison, on pourrait dire un mystique de
+la Raison.
+
+_Au commencement tait le Verbe_, rpte-t-il avec saint Jean, _le
+Verbe, Logos, c'est--dire la Raison_[149].
+
+Son livre _De la Vie_ (1887) porte, en pigraphe, les lignes fameuses de
+Pascal[150]:
+
+ _L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais
+ c'est un roseau pensant.... Toute notre dignit consiste dans la
+ pense... Travaillons donc bien penser: voil le principe de la
+ morale._
+
+Et le livre entier n'est qu'un hymne la Raison.
+
+Il est vrai que sa Raison n'est pas la raison scientifique, raison
+restreinte, qui prend la partie pour le tout et la vie animale pour la
+vie tout entire, mais la loi souveraine qui rgit la vie de l'homme,
+la loi suivant laquelle doivent forcment vivre _les tres
+raisonnables, c'est--dire les hommes_.
+
+ _C'est une loi analogue celles qui rgissent la nutrition et la
+ reproduction de l'animal, la croissance et la floraison de l'herbe
+ et de l'arbre, le mouvement de la terre et des astres. Ce n'est que
+ dans l'accomplissement de cette loi, dans la soumission de notre
+ nature animale la loi de la raison, en vue d'acqurir le bien,
+ que consiste notre vie... La raison ne peut tre dfinie, et nous
+ n'avons pas besoin de la dfinir, car non seulement nous la
+ connaissons tous, mais nous ne connaissons qu'elle... Tout ce que
+ l'homme sait, il le connat au moyen de la raison et non pas de la
+ foi[151]... La vraie vie ne commence qu'au moment o se manifeste
+ la raison. La seule vie vritable est la vie de la raison._
+
+Qu'est-ce donc que l'existence visible, notre vie individuelle? Elle
+n'est pas notre vie, dit Tolsto, car elle ne dpend pas de nous.
+
+ _Notre activit animale s'accomplit en dehors de nous... L'humanit
+ en a fini avec l'ide de la vie considre comme existence
+ individuelle. La ngation de la possibilit du bien individuel
+ reste une vrit inbranlable pour tout homme de notre poque, qui
+ est dou de raison[152]._
+
+Il y a l toute une srie de postulats, que je n'ai pas discuter ici,
+mais qui montrent avec quelle passion la raison s'tait empare de
+Tolsto. En vrit, elle tait une passion, non moins aveugle et jalouse
+que les autres passions qui l'avaient possd pendant la premire moiti
+de sa vie. Un feu s'teint, l'autre s'allume. Ou plutt, c'est toujours
+le mme feu. Mais il change d'aliments.
+
+Et ce qui ajoute la ressemblance entre les passions individuelles et
+cette passion rationnelle, c'est que l'une comme les autres ne se
+satisfont pas d'aimer, elles veulent agir, elles veulent se raliser.
+
+ _Il ne faut pas parler, mais agir, a dit le Christ._
+
+Et quelle est l'activit de la raison?--L'amour.
+
+ _L'amour est la seule activit raisonnable de l'homme, l'amour est
+ l'tat de l'me le plus rationnel et le plus lumineux. Tout ce dont
+ il a besoin, c'est que rien ne lui cache le soleil de la raison,
+ qui seul le fait crotre... L'amour est le bien rel, le bien
+ suprme, qui rsout toutes les contradictions de la vie, qui non
+ seulement fait disparatre l'pouvante de la mort, mais pousse
+ l'homme se sacrifier aux autres; car il n'y a pas d'autre amour
+ que celui qui donne sa vie pour ceux qu'on aime; l'amour n'est
+ digne de ce nom que lorsqu'il est un sacrifice de soi-mme. Aussi
+ le vritable amour n'est-il ralisable que lorsque l'homme comprend
+ qu'il lui est impossible d'acqurir le bonheur individuel. C'est
+ alors que tous les sucis de sa vie viennent alimenter la noble
+ greffe de l'amour vritable; et cette greffe emprunte pour sa
+ croissance toute sa vigueur au tronc de cet arbre sauvage,
+ l'individualit animale...[153]._
+
+Ainsi, Tolsto n'arrive pas la foi, comme un fleuve puis, qui se
+perd dans les sables. Il y apporte le torrent de forces imptueuses
+amasses durant une puissante vie.--On allait s'en apercevoir.
+
+Cette foi passionne, o s'unissent en une ardente treinte la Raison
+et l'Amour, a trouv son expression la plus auguste dans la clbre
+rponse au Saint-Synode qui l'excommuniait[154]:
+
+ _Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Esprit, l'Amour, le Principe
+ de tout. Je crois qu'il est en moi, comme je suis en lui. Je crois
+ que la volont de Dieu n'a jamais t plus clairement exprime que
+ dans la doctrine de l'homme Christ; mais on ne peut considrer
+ Christ comme Dieu et lui adresser des prires, sans commettre le
+ plus grand des sacrilges. Je crois que le vrai bonheur de l'homme
+ consiste en l'accomplissement de la volont de Dieu; je crois que
+ la volont de Dieu est que tout homme aime ses semblables et agisse
+ toujours envers eux, comme il voudrait qu'ils agissent envers lui,
+ ce qui rsume, dit l'vangile, toute la loi et les prophtes. Je
+ crois que le sens de la vie, pour chacun de nous, est seulement
+ d'accrotre l'amour en lui, je crois que ce dveloppement de notre
+ puissance d'aimer nous vaudra, dans cette vie, un bonheur qui
+ grandira chaque jour, et dans l'autre monde, une flicit plus
+ parfaite; je crois que cet accroissement de l'amour contribuera,
+ plus que toute autre force, fonder sur terre le royaume de Dieu,
+ c'est--dire remplacer une organisation de la vie o la division,
+ le mensonge et la violence sont tout-puissants; par un ordre
+ nouveau o rgneront la concorde, la vrit et la fraternit. Je
+ crois que pour progresser dans l'amour, nous n'avons qu'un moyen:
+ les prires. Non la prire publique dans les temples, que le Christ
+ a formellement rprouve (Matth., VI, 5-13). Mais la prire dont
+ lui-mme nous a donn l'exemple, la prire solitaire qui raffermit
+ en nous la conscience du sens de notre vie et le sentiment que nous
+ dpendons seulement de la volont de Dieu... Je crois la vie
+ ternelle, je crois que l'homme est rcompens selon ses actes, ici
+ et partout, maintenant et toujours. Je crois tout cela si fermement
+ qu' mon ge, sur le bord de la tombe, je dois souvent faire un
+ effort pour ne pas appeler de mes voeux la mort de mon corps,
+ c'est--dire ma naissance une vie nouvelle...[155]._
+
+
+
+
+Il pensait tre arriv au port, avoir atteint le refuge o son me
+inquite pourrait se reposer. Il n'tait qu'au dbut d'une activit
+nouvelle.
+
+Un hiver pass Moscou (ses devoirs de famille l'avaient oblig y
+suivre les siens)[156], le recensement de la population, auquel il
+obtint de prendre part, en janvier 1882, lui furent une occasion de voir
+de prs la misre des grandes villes. L'impression produite sur lui fut
+effroyable. Le soir du jour o il avait pris contact, pour la premire
+fois, avec cette plaie cache de la civilisation, racontant un ami ce
+qu'il avait vu, il se mit crier, pleurer, brandir le poing.
+
+On ne peut pas vivre ainsi! disait-il avec des sanglots, Cela ne peut
+pas tre! Cela ne peut pas tre[157]!... Il retomba, pour des mois,
+dans un dsespoir affreux. La comtesse Tolsto lui crivait, le 3 mars
+1882:
+
+ _Tu disais nagure: A cause du manque de foi, je voulais me
+ pendre. Maintenant, tu as la foi, pourquoi donc es-tu malheureux?_
+
+Parce qu'il n'avait pas la foi du pharisien, la foi bate et satisfaite
+de soi, parce qu'il n'avait pas l'gosme du penseur mystique, trop
+occup de son salut pour songer celui des autres[158], parce qu'il
+avait l'amour, parce qu'il ne pouvait plus oublier maintenant les
+misrables qu'il avait vus, et que dans la bont passionne de son
+coeur, il lui semblait tre responsable de leurs souffrances et de
+leur abjection: ils taient les victimes de cette civilisation, aux
+privilges de laquelle il participait, de cette idole monstrueuse
+laquelle une caste lue sacrifiait des millions d'hommes. Accepter le
+bnfice de tels crimes, c'tait s'y associer. Sa conscience n'eut plus
+de repos qu'il ne les et dnoncs.
+
+_Que devons-nous faire?_ (1884-86)[159] est l'expression de cette
+deuxime crise, beaucoup plus tragique que la premire, et bien plus
+grosse en consquences. Qu'taient les angoisses religieuses
+personnelles de Tolsto dans cet ocan de misre humaine, de misre
+relle, non forge par l'esprit d'un oisif qui s'ennuie? Impossible de
+ne pas la voir. Et impossible, l'ayant vue, de ne pas chercher la
+supprimer, tout prix.--Hlas! est-ce possible?...
+
+Un admirable portrait, que je ne puis regarder sans motion[160], dit ce
+que Tolsto souffrit alors. Il est reprsent de face, assis, les bras
+croiss, en blouse de moujik; il a l'air accabl. Ses cheveux sont
+encore noirs, sa moustache dj grise, sa grande barbe et ses favoris
+tout blancs. Une double ride laboure dans le beau front large un sillon
+harmonieux. Il y a tant de bont dans le gros nez de bon chien, dans les
+yeux qui vous regardent, si francs, si clairs, si tristes! Ils lisent si
+srement en vous! Ils vous plaignent et vous implorent. La figure est
+creuse, porte les traces de la souffrance, de grands plis au-dessous
+des yeux. Il a pleur. Mais il est fort et prt au combat.
+
+Il avait une logique hroque.
+
+ _Je m'tonne toujours de ces paroles si souvent rptes: Oui,
+ c'est bien en thorie; mais comment sera-ce en pratique? Comme si
+ la thorie consistait en de belles paroles ncessaires pour la
+ conversation, mais pas du tout pour y conformer la pratique!...
+ Quand j'ai compris une chose laquelle j'ai rflchi, alors je ne
+ puis la faire autrement que je l'ai comprise[161]._
+
+Il commence par dcrire, avec une exactitude photographique, la misre
+Moscou, telle qu'il l'a vue, au cours de ses visites aux quartiers
+pauvres, ou aux asiles de nuit[162]. Il se convainc que ce n'est pas
+avec de l'argent, comme il l'avait cru d'abord, qu'il pourra sauver ces
+malheureux, tous plus ou moins atteints par la corruption des villes.
+Alors, il cherche bravement d'o vient le mal. Et d'anneau en anneau se
+droule la chane effrayante des responsabilits. Les riches d'abord, et
+la contagion de leur luxe maudit, qui attire et dprave[163]. La
+sduction universelle de la vie sans travail.--L'tat ensuite, cette
+entit meurtrire, cre par les violents pour dpouiller et asservir,
+leur profit, le reste de l'humanit.--L'glise, associe; la science et
+l'art, complices... Comment combattre toutes ces armes du mal? D'abord,
+en refusant de s'y enrler. En refusant de participer l'exploitation
+humaine. En renonant l'argent et la possession de la terre[164], en
+ne servant point l'tat.
+
+Mais ce n'est pas assez, il faut ne pas mentir, ne pas avoir peur de
+la vrit. Il faut se repentir, et arracher l'orgueil, enracin avec
+l'instruction. Il faut enfin travailler de ses mains. _Tu gagneras ton
+pain la sueur de ton front_: c'est le premier commandement et le plus
+essentiel[165]. Et Tolsto, rpondant par avance aux railleries de
+l'lite, dit que le travail physique n'entrave en rien l'nergie
+intellectuelle, mais qu'il l'accrot au contraire et qu'il rpond aux
+exigences normales de la nature. La sant ne peut qu'y gagner; l'art,
+davantage encore. De plus, il rtablit l'union entre les hommes.
+
+Dans ses ouvrages suivants, Tolsto compltera ces prceptes d'hygine
+morale. Il s'inquitera d'achever la cure de l'me, d'en refaire
+l'nergie, en proscrivant les plaisirs vicieux, qui endorment la
+conscience[166], et les plaisirs cruels, qui la tuent[167]. Il donne
+l'exemple. En 1884, il a fait le sacrifice de sa passion la plus
+enracine: la chasse[168]. Il pratique l'abstinence, qui forge la
+volont. Tel, un athlte qui s'impose une dure discipline, pour
+combattre et pour vaincre.
+
+_Que devons-nous faire?_ marque la premire tape de la route difficile
+o Tolsto allait s'engager, quittant la paix relative de la mditation
+religieuse pour la mle sociale. Et ds lors commena cette guerre de
+vingt ans, qu'au nom de l'vangile le vieux prophte d'Iasnaa Poliana
+livra, seul, en dehors de tous les partis, et les condamnant tous, aux
+crimes et aux mensonges de la civilisation.
+
+
+
+
+Autour de lui, la rvolution morale de Tolsto rencontrait peu de
+sympathie; elle dsolait sa famille.
+
+Depuis longtemps dj, la comtesse Tolsto observait, inquite, les
+progrs d'un mal qu'elle combattait en vain. Ds 1874, elle s'indignait
+de voir son mari perdre tant de forces et de temps des travaux pour
+les coles.
+
+ _Ce Syllabaire, cette arithmtique, cette grammaire, je les mprise
+ et ne puis faire semblant de m'y intresser._
+
+Ce fut bien autre chose quand la pdagogie succda la religion. Si
+hostile fut l'accueil fait par la comtesse aux premires confidences du
+nouveau converti que Tolsto prouve le besoin de s'excuser, quand il
+parle de Dieu dans ses lettres:
+
+ _Ne te fche pas, comme tu le fais parfois, quand je mentionne
+ Dieu; je ne puis l'viter, car il est la base mme de ma
+ pense[169]._
+
+La comtesse est touche, sans doute; elle tche de dissimuler son
+impatience; mais elle ne comprend pas; elle observe son mari avec
+inquitude:
+
+ _Ses yeux sont tranges, fixes. Il ne parle presque pas. Il semble
+ n'tre pas de ce monde[170]._
+
+Elle pense qu'il est malade:
+
+ _Lon travaille toujours, ce qu'il dit. Hlas! il crit des
+ discussions religieuses quelconques. Il lit et rflchit, jusqu'
+ se donner mal la tte, et tout cela pour montrer que l'glise
+ n'est pas d'accord avec la doctrine de l'vangile. C'est peine
+ s'il se trouve en Russie une dizaine de personnes que cela puisse
+ intresser. Mais il n'y a rien faire. Je ne souhaite qu'une
+ chose: qu'il en finisse au plus vite, et que cela passe comme une
+ maladie[171]._
+
+La maladie ne passa point. La situation devint de plus en plus pnible
+entre les deux poux. Ils s'aimaient, ils avaient l'un pour l'autre une
+estime profonde; mais il leur tait impossible de se comprendre. Ils
+tchaient de se faire des concessions mutuelles, qui devenaient--comme
+c'est l'habitude--de mutuels tourments. Tolsto s'obligeait suivre
+les siens, Moscou. Il crivait dans son _Journal_:
+
+ _Le mois le plus pnible de ma vie. L'installation Moscou. Tous
+ s'installent. Quand donc commenceront-ils vivre? Tout cela, non
+ pour vivre, mais parce que les autres gens font ainsi! Les
+ malheureux[172]!..._
+
+Dans ces mmes jours, la comtesse crivait:
+
+ _Moscou. Il y aura demain un mois que nous sommes ici. Les deux
+ premires semaines, j'ai pleur chaque jour, parce que Lon tait
+ non seulement triste, mais tout fait abattu. Il ne dormait pas,
+ il ne mangeait pas, et mme parfois, il pleurait; j'ai cru que je
+ deviendrais folle[173]._
+
+Ils durent s'loigner l'un de l'autre, pendant quelque temps. Ils se
+demandent pardon de se faire souffrir. Comme ils s'aiment toujours!...
+Il lui crit:
+
+ _Tu dis: Je t'aime et tu n'en as pas besoin. C'est la seule chose
+ dont j'aie besoin... Ton amour me rjouit plus que tout au
+ monde[174]._
+
+Mais, ds qu'ils se retrouvent ensemble, le dsaccord s'accuse. La
+comtesse ne peut prendre son parti de cette manie religieuse, qui pousse
+maintenant Tolsto apprendre l'hbreu avec un rabbin.
+
+ _Rien autre ne l'intresse plus. Il dpense ses forces des
+ sottises. Je ne puis cacher mon mcontentement[175]._
+
+Elle lui crit:
+
+ _Je ne puis que m'attrister que de pareilles forces intellectuelles
+ se dpensent couper du bois, chauffer le samovar, et coudre des
+ bottes._
+
+Et elle ajoute, avec le sourire affectueux et moqueur d'une mre qui
+regarde jouer son enfant, un peu fou:
+
+ _Enfin, je me suis calme avec le proverbe russe: Que l'enfant
+ s'amuse de n'importe quoi, pourvu qu'il ne pleure pas[176]!_
+
+Mais la lettre n'est pas partie qu'elle voit en pense son mari lisant
+ces lignes, de ses bons yeux candides, qu'attriste ce ton d'ironie; et
+elle rouvre la lettre, dans un lan d'amour:
+
+ _Tout d'un coup, tu t'es reprsent si clairement moi, et j'ai
+ senti un tel accs de tendresse pour toi! Il y a en toi quelque
+ chose de si sage, de si bon, de si naf, de si persvrant, tout
+ cela clair par une lumire de compassion pour tous, et ce regard
+ qui va droit l'me... Et cela n'appartient qu' toi seul._
+
+Ainsi, ces deux tres qui s'aimaient, se torturaient l'un l'autre et se
+dsolaient ensuite du mal qu'ils avaient pu faire, sans pouvoir
+l'empcher. Situation sans issue, qui dura prs de trente ans, et
+laquelle, seule, devait mettre fin, dans une heure d'garement, la fuite
+du vieux roi Lear, mourant, travers la steppe.
+
+On n'a pas assez remarqu l'appel mouvant aux femmes, qui termine _Que
+devons-nous faire?_--Tolsto n'a aucune sympathie pour le fminisme
+moderne[177]. Mais pour celle qu'il nomme la femme-mre, pour celle
+qui connat le vrai sens de la vie, il a des paroles d'adoration pieuse;
+il fait un magnifique loge de ses peines et de ses joies, de la
+grossesse et de la maternit, de ces souffrances terribles, de ces
+annes sans repos, de ce travail invisible, puisant, dont la femme
+n'attend la rcompense de personne, et de cette batitude qui inonde
+l'me, au sortir de la douleur, quand elle a accompli la Loi. Il trace
+le portrait de l'pouse vaillante, qui est pour son mari une aide, non
+un obstacle. Elle sait que, seul le sacrifice obscur, sans rcompense,
+pour la vie des autres, est la vocation de l'homme.
+
+ _Une telle femme non seulement n'encouragera pas son mari un
+ travail faux et trompeur, qui n'a pour but que de jouir du travail
+ des autres; mais avec horreur et dgot, elle envisagera cette
+ activit qui serait une sduction pour ses enfants. Elle exigera de
+ son compagnon le vrai travail, qui veut de l'nergie et ne craint
+ pas le danger... Elle sait que les enfants, les gnrations
+ venir, sont ce qu'il est donn aux hommes de voir de plus saint, et
+ qu'elle vit pour servir, de tout son tre, cette oeuvre sacre.
+ Elle dveloppera dans ses enfants et dans son mari la force du
+ sacrifice... Ce sont de telles femmes, qui dominent les hommes et
+ leur servent d'toile conductrice... O femmes-mres! Entre vos
+ mains est le salut du monde[178]!_
+
+C'est l'appel d'une voix qui supplie, qui espre encore... Ne
+sera-t-elle pas entendue?...
+
+Quelques annes plus tard, la dernire lueur d'espoir est teinte:
+
+ _Vous ne le croirez peut-tre pas; mais vous ne sauriez imaginer
+ combien je suis isol, jusqu' quel point mon moi vritable est
+ mpris par tous ceux qui m'entourent[179]._
+
+Si les plus aimants mconnaissaient ainsi la grandeur de sa
+transformation morale, on ne pouvait attendre des autres ni plus de
+pntration, ni plus de respect. Tourgueniev, avec qui Tolsto avait
+tenu se rconcilier, plutt dans un esprit d'humilit chrtienne que
+parce qu'il avait chang de sentiments son gard[180], disait
+ironiquement: Je plains beaucoup Tolsto; mais d'ailleurs, comme disent
+les Franais, chacun tue ses puces, sa manire[181].
+
+Quelques annes plus tard, sur le point de mourir, il crivait Tolsto
+la lettre connue, o il suppliait son ami, le grand crivain de la
+terre russe, de retourner la littrature[182].
+
+Tous les artistes europens s'associaient l'inquitude et la prire
+de Tourgueniev, mourant. Eugne-Melchior de Vog, la fin de l'tude
+qu'en 1886 il consacrait Tolsto, prenait prtexte d'un portrait de
+l'crivain en costume de moujik, tirant l'alne, pour lui adresser une
+loquente apostrophe:
+
+ _Artisan de chefs-d'oeuvre, ce n'est pas l votre outil!... Notre
+ outil, c'est la plume; notre champ, l'me humaine, qu'il faut
+ abriter et nourrir, elle aussi. Permettez qu'on vous rappelle ce
+ cri d'un paysan russe, du premier imprimeur de Moscou, alors qu'on
+ le remettait la charrue: Je n'ai pas affaire de semer le grain
+ de bl, mais de rpandre dans le monde les semences spirituelles._
+
+Comme si Tolsto avait jamais song renier son rle de semeur du bl
+de la pense!... A la fin de: _En quoi consiste ma foi_[183], il
+crivait:
+
+ _Je crois que ma vie, ma raison, ma lumire, m'est donne
+ exclusivement pour clairer les hommes. Je crois que ma
+ connaissance de la vrit est un talent qui m'est prt pour cet
+ objet, que ce talent est un feu, qui n'est feu que quand il brle.
+ Je crois que l'unique sens de ma vie, c'est de vivre dans cette
+ lumire qui est en moi, et de la tenir haut devant les hommes pour
+ qu'ils la voient[184]._
+
+Mais cette lumire, ce feu qui n'est feu que quand il brle,
+inquitaient la plupart des artistes. Les plus intelligents n'taient
+pas sans prvoir que leur art risquait fort d'tre la premire proie de
+l'incendie. Ils affectaient de croire que l'art tout entier tait
+menac et que, comme Prospero, Tolsto brisait pour jamais sa baguette
+magique d'illusions cratrices.
+
+Or, rien n'tait moins vrai; et j'entends dmontrer que, loin de ruiner
+l'art, Tolsto a suscit en lui des nergies qui restaient en jachre,
+et que sa foi religieuse, au lieu de tuer son gnie artistique, l'a
+renouvel.
+
+
+
+
+Il est singulier que, lorsqu'on parle des ides de Tolsto sur la
+science et sur l'art, on laisse gnralement de ct le plus important
+des livres o ces ides sont exprimes: _Que devons-nous faire?_
+(1884-1886). C'est l que, pour la premire fois, Tolsto engage le
+combat contre la science et l'art; et jamais nul des combats suivants
+n'a dpass en violence cette premire rencontre. On s'tonne que, lors
+des rcents assauts livrs chez nous la vanit de la science et des
+intellectuels, personne n'ait song reprendre ces pages. Elles
+constituent le rquisitoire le plus terrible qu'on ait crit contre les
+eunuques de la science et les forbans de l'art, contre ces castes de
+l'esprit, qui, aprs avoir dtruit ou asservi les anciennes castes
+rgnantes: glise, tat, Arme, se sont installes leur place, et,
+sans vouloir ou pouvoir rien faire d'utile aux hommes, prtendent qu'on
+les admire et qu'on les serve aveuglment, dictant comme des dogmes une
+foi impudente en la science pour la science et en l'art pour
+l'art,--masque menteur dont cherche se couvrir leur justification
+personnelle, l'apologie de leur monstrueux gosme et de leur nant.
+
+Ne me faites point dire, continue Tolsto, que je nie l'art et la
+science. Non seulement je ne les nie pas, mais c'est en leur nom que je
+veux chasser les vendeurs du temple.
+
+ _La science et l'art sont aussi ncessaires que le pain et l'eau,
+ mme plus ncessaires.... La vraie science est la connaissance de
+ la mission, et par consquent du vrai bien de tous les hommes. Le
+ vrai art est l'expression de la connaissance de la mission et du
+ vrai bien de tous les hommes._
+
+Et il loue ceux qui, depuis que les hommes existent, ont sur les harpes
+et sur les tympanons, par les images et la parole, exprim leur lutte
+contre la duplicit, leurs souffrances dans cette lutte, leur espoir
+dans le triomphe du bien, leur dsespoir au triomphe du mal et leur
+enthousiasme la vue prophtique de l'avenir.
+
+Alors, il trace l'image du vrai artiste, dans une page brlante d'ardeur
+douloureuse et mystique:
+
+ _L'activit de la science et de l'art n'a de fruit que lorsqu'elle
+ ne s'arroge aucun droit et ne se connat que des devoirs. C'est
+ seulement parce que cette activit est telle, parce que son essence
+ est le sacrifice, que l'humanit l'honore. Les hommes qui sont
+ appels servir les autres par le travail spirituel souffrent
+ toujours dans l'accomplissement de cette tche: car le monde
+ spirituel nat seulement dans les souffrances et les tortures. Le
+ sacrifice et la souffrance, tel est le sort du penseur et de
+ l'artiste: car son but est le bien des hommes. Les hommes sont
+ malheureux, ils souffrent, ils meurent; on n'a pas le temps de
+ flner et de s'amuser. Le penseur ou l'artiste ne reste jamais
+ assis sur les hauteurs olympiennes, comme nous sommes habitus le
+ croire; il est toujours dans le trouble et dans l'motion. Il doit
+ dcider et dire ce qui donnera le bien aux hommes, ce qui les
+ dlivrera des souffrances, et il ne l'a pas dcid, il ne l'a pas
+ dit; et demain il sera peut-tre trop tard, et il mourra... Ce
+ n'est pas celui qui est lev dans un tablissement o l'on forme
+ des artistes et des savants ( dire vrai, on en fait des
+ destructeurs de la science et de l'art); ce n'est pas celui qui
+ reoit des diplmes et un traitement, qui sera un penseur ou un
+ artiste; c'est celui qui serait heureux de ne pas penser et de ne
+ pas exprimer ce qui lui est mis dans l'me, mais qui ne peut se
+ dispenser de le faire: car il y est entran par deux forces
+ invincibles: son besoin intrieur et son amour des hommes. Il n'y a
+ pas d'artistes gras, jouisseurs, et satisfaits de soi[185]._
+
+Cette page splendide, qui jette un jour tragique sur le gnie de
+Tolsto, tait crite sous l'impression immdiate de la souffrance que
+lui causait le spectacle de la misre Moscou et dans la conviction
+que la science et l'art taient complices de tout le systme actuel
+d'ingalit sociale et de violence hypocrite.--Cette conviction, jamais
+il ne la perdra. Mais l'impression de sa premire rencontre avec la
+misre du monde ira en s'attnuant; la blessure est moins
+saignante[186]; et dans nul de ses livres suivants on ne retrouvera le
+frmissement de douleur et de colre vengeresse qui tremble en celui-ci.
+Nulle part, cette sublime profession de foi de l'artiste qui cre avec
+son sang, cette exaltation du sacrifice et de la souffrance, qui sont
+le lot du penseur, ce mpris pour l'art olympien, la faon de
+Goethe. Les ouvrages o il reprendra ensuite la critique de l'art
+traiteront la question d'un point de vue littraire et moins mystique;
+le problme de l'art y sera dgag du fond de cette misre humaine,
+laquelle Tolsto ne peut penser sans dlirer, comme le soir de sa visite
+ l'asile de nuit, o, rentr chez lui, il sanglote et crie
+dsesprment.
+
+Ce n'est pas dire que ces ouvrages didactiques soient jamais froids.
+Froid, il lui est impossible de l'tre. Jusqu' la fin de sa vie, il
+restera celui qui crivait Fet:
+
+ _Si l'on n'aime pas ses personnages, mme les moindres, alors il
+ faut les insulter de telle faon que le ciel en ait chaud, ou se
+ moquer d'eux jusqu' ce que le ventre en clate[187]._
+
+Il ne s'en fait pas faute, dans ses crits sur l'art. La partie
+ngative--insultes et sarcasmes--y est d'une telle vigueur qu'elle est
+la seule qui ait frapp les artistes. Elle blessait trop violemment
+leurs superstitions et leurs susceptibilits pour qu'ils ne vissent
+point, dans l'ennemi de leur art, l'ennemi de tout art. Mais jamais la
+critique, chez Tolsto, ne va sans la reconstruction. Jamais il ne
+dtruit pour dtruire, mais pour rdifier. Et dans sa modestie, il ne
+prtend mme pas rien btir de nouveau; il dfend l'Art, qui fut et sera
+toujours, contre les faux artistes qui l'exploitent et qui le
+dshonorent:
+
+ _La science vritable et l'art vritable ont toujours exist et
+ existeront toujours; il est impossible et inutile de les
+ contester_, m'crivait-il, en 1887, dans une lettre qui devance de
+ plus de dix ans sa fameuse Critique de l'Art[188]. _Tout le mal
+ d'aujourd'hui vient de ce que les gens soi-disant civiliss, ayant
+ leur ct les savants et les artistes, sont une caste
+ privilgie comme les prtres. Et cette caste a tous les dfauts de
+ toutes les castes. Elle dgrade et rabaisse le principe en vertu
+ duquel elle s'organise. Ce qu'on appelle dans notre monde les
+ sciences et les arts n'est qu'un immense_ humbug, _une grande
+ superstition dans laquelle nous tombons ordinairement, ds que nous
+ nous affranchissons de la vieille superstition de l'glise. Pour
+ voir clair dans la route que nous devons suivre, il faut commencer
+ par le commencement,--il faut relever le capuchon qui me tient
+ chaud, mais qui me couvre la vue.--La tentation est grande. Nous
+ naissons ou nous nous hissons sur les marches de l'chelle; et nous
+ nous trouvons parmi les privilgis, les prtres de la
+ civilisation, de la_ Kultur, _comme disent les Allemands. Il nous
+ faut, comme aux prtres brahmanes ou catholiques, beaucoup de
+ sincrit et un grand amour du vrai, pour mettre en doute les
+ principes qui nous assurent cette position avantageuse. Mais un
+ homme srieux, qui se pose la question de la vie, ne peut pas
+ hsiter. Pour commencer voir clair, il faut qu'il s'affranchisse
+ de la superstition o il se trouve, quoiqu'elle lui soit
+ avantageuse. C'est une condition_ sine qu non.... _Ne pas avoir de
+ superstition. Se mettre dans l'tat d'un enfant, ou d'un
+ Descartes..._
+
+Cette superstition de l'art moderne, dans laquelle se complaisent des
+castes intresses, cet immense _humbug_, Tolsto les dnonce dans son
+livre: _Qu'est-ce que l'Art?_ Avec une rude verve, il en montre les
+ridicules, la pauvret, l'hypocrisie, la corruption foncire. Il fait
+table rase. Il apporte cette dmolition la joie d'un enfant qui
+massacre ses jouets. Toute cette partie critique est souvent pleine
+d'humour, mais aussi d'injustice: c'est la guerre. Tolsto se sert de
+toutes armes et frappe au hasard, sans regarder au visage ceux qu'il
+frappe. Bien souvent, il arrive--comme dans toutes les batailles--qu'il
+blesse tels de ceux qu'il et t de son devoir de dfendre: Ibsen ou
+Beethoven. C'est la faute de son emportement qui ne lui laisse pas le
+temps de rflchir assez avant d'agir, de sa passion qui l'aveugle
+souvent sur la faiblesse de ses raisons, et--disons-le--c'est aussi la
+faute de sa culture artistique incomplte.
+
+En dehors de ses lectures littraires, que peut-il bien connatre de
+l'art contemporain? Qu'a-t-il pu voir de la peinture, qu'a-t-il pu
+entendre de la musique europenne, ce gentilhomme campagnard, qui a
+pass les trois quarts de sa vie dans son village moscovite, qui n'est
+plus venu en Europe depuis 1860;--et qu'y a-t-il vu alors, part les
+coles, qui seules l'intressaient?--Pour la peinture, il en parle
+d'aprs ou-dire, citant ple-mle, parmi les dcadents, Puvis, Manet,
+Monet, Boecklin, Stuck, Klinger, admirant de confiance, cause de
+leurs bons sentiments, Jules Breton et Lhermitte, mprisant Michel-Ange,
+et, parmi les peintres de l'me, ne faisant pas une fois mention de
+Rembrandt.--Pour la musique, il la sent beaucoup mieux[189], mais ne la
+connat gure: il en reste ses impressions d'enfance, s'en tient
+ceux qui taient dj des classiques vers 1840, n'a rien appris
+connatre depuis, ( part Tschaikovsky, dont la musique le fait
+pleurer); il jette au fond du mme sac Brahms et Richard Strauss, fait
+la leon Beethoven[190], et, pour juger Wagner, croit en savoir assez
+aprs une seule reprsentation de _Siegfried_ o il arrive aprs le
+lever du rideau et d'o il part au milieu du second acte[191].--Pour la
+littrature, il est (cela va sans dire) un peu mieux inform. Mais par
+quelle trange aberration vite-t-il de juger les crivains russes qu'il
+connat bien et se mle-t-il de faire la loi aux potes trangers, dont
+l'esprit est le plus loin du sien et dont il feuillette les livres avec
+une hautaine ngligence[192]!
+
+Son intrpide assurance augmente encore avec l'ge. Il en vient
+crire un livre, pour prouver que Shakespeare _n'tait pas un
+artiste_.
+
+ _Il pouvait tre n'importe quoi; mais il n'tait pas un
+ artiste[193]._
+
+Admirez cette certitude! Tolsto ne doute pas. Il ne discute pas. Il a
+la vrit. Il vous dira:
+
+ _La Neuvime Symphonie est une oeuvre qui dsunit les
+ hommes[194]._
+
+Ou:
+
+ _En dehors de l'air clbre pour violon de Bach, du Nocturne en_ Es
+ dur _de Chopin, et d'une dizaine de morceaux, non pas mme entiers,
+ choisis parmi les oeuvres de Haydn, Mozart, Schubert, Beethoven
+ et Chopin,... tout le reste doit tre rejet et mpris, comme un
+ art qui dsunit les hommes_.
+
+Ou:
+
+ _Je vais prouver que Shakespeare ne peut tre tenu mme pour un
+ crivain de quatrime ordre. Et, comme peintre de caractres, il
+ est nul._
+
+Que le reste de l'humanit soit d'un autre avis, n'est pas pour
+l'arrter: au contraire!
+
+ _Mon opinion_, crit-il firement, _est entirement diffrente de
+ celle qui s'est tablie sur Shakespeare, dans tout le monde
+ europen_.
+
+Dans sa hantise du mensonge, il le flaire partout; et plus une ide est
+gnralement rpandue, plus il se hrisse contre elle; il s'en dfie, il
+y souponne, comme il dit propos de la gloire de Shakespeare, une de
+ces influences pidmiques qu'ont toujours subies les hommes. Telles,
+les Croisades du moyen ge, la croyance aux sorciers, la recherche de la
+pierre philosophale, la passion des tulipes. Les hommes ne voient la
+folie de ces influences qu'une fois qu'ils en sont dbarrasss. Avec le
+dveloppement de la presse, ces pidmies sont devenues particulirement
+extraordinaires.--Et il donne comme type le plus rcent de ces maladies
+contagieuses l'Affaire Dreyfus, dont il parle, lui, l'ennemi de toutes
+les injustices, le dfenseur de tous les opprims, avec une indiffrence
+ddaigneuse[195]. Exemple bien frappant des excs o peuvent l'entraner
+sa mfiance du mensonge et cette rpulsion instinctive contre les
+pidmies morales dont il s'accusait lui-mme, sans pouvoir la
+combattre. Revers des vertus humaines, inconcevable aveuglement qui
+entrane ce voyant des mes, cet vocateur des forces passionnes,
+traiter _le Roi Lear_ d'oeuvre inepte et la fire Cordelia de
+crature sans aucun caractre[196].
+
+Notez qu'il voit trs bien certains des dfauts rels de Shakespeare,
+dfauts que nous n'avons pas la sincrit d'avouer: ainsi, le caractre
+artificiel de la langue potique, uniformment prte tous les
+personnages, la rhtorique de la passion, de l'hrosme, voire de la
+simplicit. Et je comprends parfaitement qu'un Tolsto, qui fut le moins
+littrateur de tous les crivains, ait manqu de sympathie pour l'art de
+celui qui fut le plus gnial des hommes de lettres. Mais pourquoi
+perdre son temps parler de ce qu'on ne peut comprendre, et quelle
+valeur peuvent avoir des jugements sur un monde qui vous est ferm?
+
+Valeur nulle, si nous y cherchons la clef de ces mondes trangers.
+Valeur inestimable, si nous leur demandons la clef de l'art de Tolsto.
+On ne rclame pas d'un gnie crateur l'impartialit critique. Quand un
+Wagner, quand un Tolsto parlent de Beethoven ou de Shakespeare, ce
+n'est pas de Beethoven ou de Shakespeare qu'ils parlent, c'est
+d'eux-mmes: ils exposent leur idal. Ils n'essaient mme pas de nous
+donner le change. Pour juger Shakespeare, Tolsto ne tche pas de se
+faire objectif. Bien plus, il reproche Shakespeare son art objectif.
+Le peintre de _Guerre et Paix_, le matre de l'art impersonnel n'a pas
+assez de mpris pour ces critiques allemands, qui, la suite de Goethe,
+inventrent Shakespeare et la thorie que l'art doit tre objectif,
+c'est--dire reprsenter les vnements, en dehors de toute valeur
+morale,--ce qui est la ngation dlibre de l'objet religieux de
+l'art.
+
+Ainsi, c'est du haut d'une foi que Tolsto dicte ses jugements
+artistiques. Ne cherchez dans ses critiques nulle arrire-pense
+personnelle. Il ne se donne pas en exemple; il est aussi impitoyable
+pour ses oeuvres que pour celles des autres[197]. Que veut-il donc,
+et que vaut pour l'art l'idal religieux qu'il propose?
+
+Cet idal est magnifique. Le mot art religieux risque de tromper sur
+l'ampleur de la conception. Bien loin de rtrcir l'art, Tolsto
+l'largit. L'art, dit-il, est partout.
+
+ _L'art pntre toute notre vie; ce que nous nommons art: thtres,
+ concerts, livres, expositions, n'en est qu'une infime partie. Notre
+ vie est remplie de manifestations artistiques de toutes sortes,
+ depuis les jeux d'enfants jusqu'aux offices religieux. L'art et la
+ parole sont les deux organes du progrs humain. L'un fait communier
+ les coeurs, et l'autre les penses. Si l'un des deux est fauss,
+ la socit est malade. L'art d'aujourd'hui est fauss._
+
+Depuis la Renaissance, on ne peut plus parler d'un art des nations
+chrtiennes. Les classes se sont spares. Les riches, les privilgis
+ont prtendu s'arroger le monopole de l'art; et ils ont fait de leur
+plaisir le critrium de la beaut. En s'loignant des pauvres, l'art
+s'est appauvri.
+
+ _La catgorie des motions prouves par ceux qui ne travaillent
+ pas pour vivre est bien plus limite que les motions de ceux qui
+ travaillent. Les sentiments de notre socit actuelle se ramnent
+ trois: l'orgueil, la sensualit et la lassitude de vivre. Ces
+ trois sentiments et leurs ramifications constituent presque
+ exclusivement le sujet de l'art des riches._
+
+Il infecte le monde, il pervertit le peuple, il propage la dpravation
+sexuelle, il est devenu le pire obstacle la ralisation du bonheur
+humain. Il est d'ailleurs sans beaut vritable, sans naturel, sans
+sincrit,--un art affect, fabriqu, crbral.
+
+En face de ce mensonge d'esthtes, de ce passe-temps de riches, levons
+l'art vivant, l'art humain, celui qui unit les hommes, de toutes
+classes, de toutes nations. Le pass nous en offre de glorieux modles.
+
+ _Toujours la majorit des hommes a compris et aim ce que nous
+ considrons comme l'art le plus lev: l'pope de la Gense, les
+ paraboles de l'vangile, les lgendes, les contes, les chansons
+ populaires._
+
+L'art le plus grand est celui qui traduit la conscience religieuse de
+l'poque. N'entendez point par l une doctrine de l'glise. Chaque
+socit a une conception religieuse de la vie: c'est l'idal du plus
+grand bonheur auquel tend cette socit. Tous en ont un sentiment plus
+ou moins clair; quelques hommes d'avant-garde l'expriment nettement.
+
+ _Il existe toujours une conscience religieuse. C'est le lit o
+ coule le fleuve[198]._
+
+La conscience religieuse de notre poque est l'aspiration au bonheur
+ralis par la fraternit des hommes. Il n'y a d'art vritable que celui
+qui travaille cette union. Le plus haut est celui qui l'accomplit
+directement par la puissance de l'amour. Mais il en est un autre qui
+participe la mme tche, en combattant par les armes de l'indignation
+et du mpris tout ce qui s'oppose la fraternit. Tels, les romans de
+Dickens, ceux de Dostoievsky, _les Misrables_ de Hugo, les tableaux de
+Millet. Mme sans atteindre ces hauteurs, tout art qui reprsente la
+vie journalire avec sympathie et vrit rapproche entre eux les hommes.
+Ainsi, le _Don Quichotte_ et le thtre de Molire. Il est vrai que ce
+dernier genre d'art pche habituellement par son ralisme trop minutieux
+et par la pauvret des sujets, quand on les compare aux modles
+antiques, comme la sublime histoire de Joseph. La prcision excessive
+des dtails nuit aux oeuvres, qui ne peuvent, pour cette raison,
+devenir universelles.
+
+ _Les oeuvres modernes sont gtes par un ralisme, qu'il serait
+ plus juste de taxer de provincialisme en art._
+
+Ainsi Tolsto condamne, sans hsiter, le principe de son gnie propre.
+Que lui importe de se sacrifier tout entier l'avenir,--et qu'il ne
+reste plus rien de lui?
+
+ _L'art de l'avenir ne continuera plus celui du prsent, il sera
+ fond sur d'autres bases. Il ne sera plus la proprit d'une caste.
+ L'art n'est pas un mtier, il est l'expression de sentiments vrais.
+ Or, l'artiste ne peut prouver un sentiment vrai que lorsqu'il ne
+ s'isole pas, lorsqu'il vit de l'existence naturelle l'homme.
+ C'est pourquoi celui qui se trouve l'abri de la vie est dans les
+ pires conditions pour crer._
+
+Dans l'avenir, les artistes seront tous les hommes dous. L'activit
+artistique deviendra accessible tous par l'introduction dans les
+coles lmentaires de l'enseignement de la musique et de la peinture,
+qui sera donn l'enfant, en mme temps que les premiers lments de la
+grammaire. Au reste, l'art n'aura plus besoin d'une technique
+complique, comme celle d' prsent; il s'acheminera vers la simplicit,
+la nettet, la concision, qui sont le propre de l'art classique et sain,
+de l'art homrique[199]. Comme il sera beau de traduire dans cet art aux
+lignes pures des sentiments universels! Composer un conte ou une
+chanson, dessiner une image pour des millions d'tres, a bien plus
+d'importance--et de difficult--que d'crire un roman ou une
+symphonie[200]. C'est un domaine immense et presque vierge. Grce de
+telles oeuvres, les hommes apprendront le bonheur de l'union
+fraternelle.
+
+ _L'art doit supprimer la violence, et seul il peut le faire. Sa
+ mission est de faire rgner le royaume de Dieu, c'est--dire de
+ l'Amour[201]._
+
+Qui de nous n'pouserait ces gnreuses paroles? Et qui ne voit qu'avec
+beaucoup d'utopies et quelques purilits, la conception de Tolsto est
+vivante et fconde! Oui, l'ensemble de notre art n'est que l'expression
+d'une caste, qui se subdivise elle-mme, d'une nation l'autre, en
+petits clans ennemis. Il n'y a pas en Europe une seule me d'artiste qui
+ralise en elle l'union des partis et des races. La plus universelle, en
+notre temps, fut celle mme de Tolsto. En elle nous nous sommes aims,
+hommes de tous les peuples et de toutes les classes. Et qui a, comme
+nous, got la joie puissante de ce vaste amour, ne saurait plus se
+satisfaire des lambeaux de la grande me humaine, que nous offre l'art
+des cnacles europens.
+
+
+
+
+La plus belle thorie n'a de prix que par les oeuvres o elle
+s'accomplit. Chez Tolsto, thorie et cration sont toujours unies,
+comme foi et action. Dans le mme temps o il laborait sa Critique de
+l'Art, il donnait des modles de l'art nouveau qu'il voulait,--des deux
+formes de l'art, l'une plus haute, l'autre moins pure, mais toutes deux
+religieuses, au sens le plus humain,--l'une travaillant l'union des
+hommes par l'amour, l'autre en livrant combat au monde ennemi de
+l'amour. Il crivait ces chefs-d'oeuvre: _la Mort d'Ivan Iliitch_
+(1884-86), _les Rcits et les Contes populaires_ (1881-86), _la
+Puissance des Tnbres_ (1886), _la Sonate Kreutzer_ (1889) et _Matre
+et Serviteur_ (1895)[202]. Au sommet et au terme de cette priode
+artistique, comme une cathdrale aux deux tours, symbolisant l'une,
+l'amour ternel, l'autre, la haine du monde, s'lve _Rsurrection_
+(1899).
+
+Toutes ces oeuvres se distinguent des prcdentes par des caractres
+artistiques nouveaux. Les ides de Tolsto n'avaient pas seulement
+chang sur l'objet de l'art, mais sur sa forme. On est frapp, dans
+_Qu'est-ce que l'art?_ ou dans le livre sur _Shakespeare_, des principes
+de got et d'expression qu'il nonce. Ils sont, pour la plupart, en
+contradiction avec ses plus grandes oeuvres antrieures. Nettet,
+simplicit, concision, lisons-nous dans _Qu'est-ce que l'art?_ Mpris
+de l'effet matriel. Condamnation du ralisme minutieux.--Et dans le
+_Shakespeare_: idal tout classique de perfection et de mesure. Sans le
+sentiment de la mesure, il ne saurait exister d'artistes.--Et si, dans
+les oeuvres nouvelles, le vieil homme ne parvient pas s'effacer tout
+ fait, avec son gnie d'analyse et sa sauvagerie native, qui, par
+certains cts, s'accuse mme davantage, son art s'est profondment
+modifi par la nettet du dessin plus vigoureusement accentu, par les
+raccourcis d'mes, par la concentration du drame intrieur, ramass sur
+lui-mme comme une bte de proie qui se tend pour bondir[203], par
+l'universalit de l'motion, dgage des dtails passagers d'un
+ralisme local, enfin, par la langue image, savoureuse, qui sent la
+terre.
+
+Son amour du peuple lui avait depuis longtemps fait goter la beaut de
+la langue populaire. Enfant, il avait t berc par les rcits des
+conteurs mendiants. Homme fait et crivain clbre, il prouvait une
+jouissance artistique causer avec ses paysans.
+
+ _Ces hommes-l_, disait-il plus tard M. Paul Boyer[204], _sont
+ des matres. Autrefois, quand je causais avec eux, ou avec ces
+ errants qui vont, le bissac l'paule, par nos campagnes, je
+ notais soigneusement telles de leurs expressions que j'entendais
+ pour la premire fois, oublies souvent de notre langue littraire
+ moderne, mais toujours frappes au bon vieux coin russe.... Oui, le
+ gnie de la langue vit en ces hommes...._
+
+Il devait y tre d'autant plus sensible que son esprit n'tait pas
+encombr de littrature[205]. A force de vivre loin des villes, au
+milieu des paysans, il s'tait fait un peu la faon de penser du peuple.
+Il en avait la dialectique lente, le bon sens raisonneur qui se trane
+pas pas, avec de brusques saccades qui dconcertent, la manie de
+rpter une ide dont on est convaincu, de la rpter dans les mmes
+termes, sans se lasser, indfiniment.
+
+Mais c'en taient plutt les dfauts que les qualits. A la longue
+seulement, il prit garde au gnie latent du parler populaire, la
+saveur d'images, la crudit potique, la plnitude de sagesse
+lgendaire. Ds l'poque de _Guerre et Paix_, il avait commenc d'en
+subir l'influence. En mars 1872, il crivait Strakov:
+
+ _J'ai chang le procd de ma langue et de mon criture. La langue
+ du peuple a des sons pour exprimer tout ce que peut dire le pote,
+ et elle m'est trs chre. Elle est le meilleur rgulateur potique.
+ Veut-on dire quelque chose de trop, d'emphatique ou de faux, la
+ langue ne le supporte pas. Au lieu que notre langue littraire n'a
+ pas de squelette, on peut la tirailler dans tous les sens, tout
+ ressemble de la littrature[206]._
+
+Il ne dut pas seulement au peuple des modles de style; il lui dut
+plusieurs de ses inspirations. En 1877, un conteur de _bylines_ vint
+Iasnaa Poliana, et Tolsto nota plusieurs de ses rcits. Du nombre
+taient la lgende _De quoi vivent les hommes_ et _les Trois
+Vieillards_, qui devinrent, comme on sait, deux des plus beaux _Rcits
+et Contes populaires_ que Tolsto publia quelques annes plus tard[207].
+
+OEuvre unique dans l'art moderne. OEuvre plus haute que l'art: qui
+songe, en la lisant, la littrature? L'esprit de l'vangile, le chaste
+amour de tous les hommes frres, s'unit la bonhomie souriante de la
+sagesse populaire. Simplicit, limpidit, bont de coeur
+ineffable,--et cette lueur surnaturelle qui, si naturellement, baigne le
+tableau par moments! Elle enveloppe d'une aurole la figure centrale, le
+vieillard Elyse[208], ou plane dans l'choppe du cordonnier
+Martin,--celui qui, par sa lucarne au ras du sol, voit passer les pieds
+des gens et qui le Seigneur fait visite, sous la figure des pauvres
+qu'a secourus le bon savetier[209]. Souvent se mle, en ces rcits, aux
+paraboles vangliques, je ne sais quel parfum de lgendes orientales,
+de ces _Mille et une Nuits_, que Tolsto aimait depuis l'enfance[210].
+Parfois aussi, la lueur fantastique se fait sinistre et donne au conte
+une grandeur effrayante. Tel _le Moujik Pakhom_[211], l'homme qui se tue
+ acqurir beaucoup de terre, toute la terre dont il fera le tour, en
+marchant pendant une journe. Et il meurt en arrivant.
+
+ _Sur la colline, le starschina, assis par terre, le regardait
+ courir, et il s'esclafait, se tenant le ventre deux mains. Et
+ Pakhom tomba._
+
+ --_Ah! Bravo, mon gaillard, tu as acquis beaucoup de terre._
+
+ _Le starschina se leva, jeta au domestique de Pakhom une pioche_:
+
+ --_Voil, enterre-le._
+
+ _Le domestique resta seul. Il creusa Pakhom une fosse, juste de
+ la longueur des pieds la tte: trois archines,--et il l'enterra._
+
+Presque tous ces contes renferment sous leur potique enveloppe la mme
+morale vanglique de renoncement et de pardon:
+
+ _Ne te venge pas de qui t'offense_[212].
+
+ _Ne rsiste pas qui te fait du mal_[213].
+
+ _C'est moi qu'appartient la vengeance, dit le Seigneur_[214].
+
+Et partout et toujours, pour conclusion, l'amour. Tolsto, qui voulait
+fonder un art pour tous les hommes, a atteint du premier coup
+l'universalit. L'oeuvre a eu, dans le monde entier, un succs qui ne
+peut cesser: car elle est pure de tous les lments prissables de
+l'art; il n'y a plus rien l que d'ternel.
+
+ * * * * *
+
+_La Puissance des Tnbres_ ne s'lve pas cette auguste simplicit de
+coeur; elle n'y prtend point: c'est l'autre tranchant du glaive. D'un
+ct, le rve de l'amour divin. De l'autre, l'atroce ralit. On peut
+voir, en lisant ce drame, si la foi de Tolsto et son amour du peuple
+taient jamais capables de lui faire idaliser le peuple et trahir la
+vrit!
+
+Tolsto, si gauche dans la plupart de ses essais dramatiques[215],
+atteint ici la matrise. Les caractres et l'action sont poss avec
+aisance: le belltre Nikita, la passion emporte et sensuelle d'Anissia,
+la bonhomie cynique de la vieille Matrena, qui couve maternellement
+l'adultre de son fils, et la saintet du vieux Akim la langue
+bgue,--Dieu vivant dans un corps ridicule.--Puis, c'est la chute de
+Nikita, faible et sans mchancet, mais englu dans le pch, roulant
+au fond du crime, malgr ses efforts pour se retenir sur la pente; sa
+mre et sa femme l'entranent...
+
+ _Les moujiks ne valent pas cher. Mais les babas! Des fauves! Elles
+ n'ont peur de rien... Vous autres soeurs, vous tes des millions
+ de Russes, et vous tes toutes aveugles comme des taupes, vous ne
+ savez rien, vous ne savez rien!... Le moujik, lui au moins, il peut
+ apprendre quelque chose, au cabaret, ou qui sait? en prison ou la
+ caserne; mais la baba,... quoi? Elle n'a rien vu, rien entendu.
+ Telle elle a grandi, telle elle meurt... Elles sont comme des
+ petits chiens aveugles, qui vont courant et heurtant de la tte
+ contre les ordures. Elles ne savent que leurs sottes chansons:
+ Ho-ho! Ho-ho!... Eh quoi! Ho-ho?... Elles ne savent pas[216]._
+
+Ensuite, la scne terrible du meurtre de l'enfant nouveau-n. Nikita ne
+veut pas tuer. Anissia, qui pour lui a assassin son mari, et dont les
+nerfs sont depuis torturs par son crime, devient froce, folle, menace
+de le livrer; elle crie:
+
+ _Au moins, je ne serai plus seule. Il sera aussi un assassin. Qu'il
+ sache ce que c'est!_
+
+Nikita crase l'enfant, entre deux planches. Au milieu de son crime, il
+s'enfuit, pouvant, il menace de tuer Anissia et sa mre, il sanglote,
+il supplie:
+
+ _Ma petite mre, je n'en peux plus!_
+
+Il croit entendre crier l'enfant cras.
+
+ _O me sauver?..._
+
+C'est une scne de Shakespeare.--Moins sauvage et plus poignante encore
+la variante de l'acte IV, le dialogue de la petite fille et du vieux
+domestique, qui, seuls dans la maison, la nuit, entendent, devinent le
+crime qui s'accomplit au dehors.
+
+Enfin, l'expiation volontaire. Nikita, accompagn de son pre, le vieux
+Akim, entre, dchauss, au milieu d'une noce. Il s'agenouille, il
+demande pardon tous, il s'accuse de tous les crimes. Le vieux Akim
+l'encourage, le regarde avec un sourire de douleur extatique:
+
+ _Dieu! oh! le voil, Dieu!_
+
+Ce qui donne au drame une saveur d'art spciale, c'est sa langue
+paysanne.
+
+J'ai dpouill mes calepins de notes pour crire _la Puissance des
+Tnbres_, disait Tolsto M. Paul Boyer.
+
+Ces images imprvues, jaillies de l'me lyrique et railleuse du peuple
+russe, ont une verve et une vigueur auprs desquelles toutes les images
+littraires semblent ples. Tolsto s'en dlecte; on sent que l'artiste
+s'amuse, en crivant son drame, noter ces expressions et ces penses,
+dont le comique ne lui chappe point[217], tandis que l'aptre se dsole
+des tnbres de l'me.
+
+ * * * * *
+
+Tout en observant le peuple et en laissant tomber dans sa nuit un rayon
+de la lumire d'en haut, Tolsto consacrait la nuit plus sombre encore
+des classes riches et bourgeoises deux romans tragiques. On sent que la
+forme du thtre domine, cette poque, sa pense artistique. _La Mort
+d'Ivan Iliitch_ et _la Sonate Kreutzer_ sont toutes deux de vrais
+drames intrieurs, resserrs, concentrs; et dans _la Sonate_ c'est le
+hros du drame qui le raconte lui-mme.
+
+_La Mort d'Ivan Iliitch_ (1884-86) est une des oeuvres russes qui ont
+le plus remu le public franais. Je notais, au dbut de cette tude,
+comment j'avais t le tmoin du saisissement caus par ces pages des
+lecteurs bourgeois de la province franaise, qui semblaient indiffrents
+ l'art. C'est que l'oeuvre met en scne, avec une vrit troublante,
+un type de ces hommes moyens, fonctionnaires consciencieux, vides de
+religion, d'idal, et presque de pense, qui s'absorbent dans leurs
+fonctions, dans leur vie machinale, jusqu' l'heure de la mort, o ils
+s'aperoivent avec effroi qu'ils n'ont pas vcu. Ivan Iliitch est le
+reprsentant de cette bourgeoisie europenne de 1880, qui lit Zola, va
+entendre Sarah Bernhardt, et, sans avoir aucune foi, n'est mme pas
+irrligieuse: car elle ne se donne la peine ni de croire ni de ne pas
+croire,--elle n'y pense jamais.
+
+Par la violence du rquisitoire, tour tour pre et presque bouffon,
+contre le monde et surtout contre le mariage, _la Mort d'Ivan Iliitch_
+ouvre une srie d'oeuvres nouvelles; elle annonce les peintures plus
+farouches encore de _la Sonate Kreutzer_ et de _Rsurrection_. Vide
+lamentable et risible de cette vie (comme il y en a des milliers, des
+milliers), avec ses ambitions grotesques, ses pauvres satisfactions
+d'amour-propre, qui ne font gure plaisir,--toujours plus que de passer
+la soire en tte--tte avec sa femme,--les dboires de carrire, les
+passe-droits qui aigrissent, le vrai bonheur: le whist. Et cette vie
+ridicule est perdue pour une cause plus ridicule encore, en tombant
+d'une chelle, un jour qu'Ivan a voulu accrocher un rideau la fentre
+du salon. Mensonge de la vie. Mensonge de la maladie. Mensonge du
+mdecin bien portant, qui ne pense qu' lui-mme. Mensonge de la
+famille, que la maladie dgote. Mensonge de la femme, qui affecte le
+dvouement et calcule comment elle vivra, lorsque le mari sera mort.
+Universel mensonge, auquel s'oppose, seule, la vrit d'un domestique
+compatissant, qui ne cherche pas cacher au mourant son tat et l'aide
+fraternellement. Ivan Iliitch, plein d'une piti infinie pour
+lui-mme, pleure son isolement et l'gosme des hommes; il souffre
+horriblement, jusqu'au jour o il s'aperoit que sa vie passe a t un
+mensonge, et que ce mensonge, il peut le rparer. Aussitt, tout
+s'claire,--une heure avant sa mort. Il ne pense plus lui, il pense
+aux siens, il s'apitoie sur eux; il _doit_ mourir et les dbarrasser de
+lui.
+
+ _--O es-tu donc, douleur?--La voil... Eh bien, tu n'as qu'
+ persister.--Et la mort, o est-elle?...--Il ne la trouva plus. Au
+ lieu de la mort, il y avait la lumire.--C'est fini, dit
+ quelqu'un.--Il entendit ces paroles et se les rpta.--La mort
+ n'existe plus, se dit-il._
+
+Ce rayon de lumire ne se montre mme plus dans _la Sonate
+Kreutzer_[218]. C'est une oeuvre froce, lche contre la socit,
+comme une bte blesse, qui se venge de ce qu'elle a souffert.
+N'oublions pas qu'elle est la confession d'une brute humaine, qui vient
+de tuer, et que le virus de la jalousie infecte. Tolsto s'efface
+derrire son personnage. Et sans doute, on retrouve ses ides, montes
+de ton, dans ces invectives enrages contre l'hypocrisie gnrale:
+hypocrisie de l'ducation des femmes, de l'amour, du mariage--cette
+prostitution domestique,--du monde, de la science, des mdecins,--ces
+semeurs de crimes. Mais son hros l'entrane une brutalit
+d'expressions, une violence d'images charnelles,--toutes les ardeurs
+d'un corps luxurieux,--et par raction, toutes les fureurs de
+l'asctisme, la peur haineuse des passions, la maldiction la vie
+jete par un moine du moyen ge, brl de sensualit. Aprs avoir crit
+son livre, Tolsto lui-mme fut pouvant:
+
+ _Je ne prvoyais pas du tout_, dit-il dans sa _Postface la Sonate
+ Kreutzer[219], qu'une logique rigoureuse me conduirait, en
+ crivant cette oeuvre, o je suis venu. Mes propres conclusions
+ m'ont d'abord terrifi, je voulais ne pas les croire, mais je ne le
+ pouvais pas... J'ai d les accepter._
+
+Il devait, en effet, reprendre, sous une forme sereine, les cris
+farouches du meurtrier Posdnicheff contre l'amour et le mariage:
+
+ _Celui qui regarde la femme--surtout sa femme--avec sensualit,
+ commet dj l'adultre avec elle._
+
+ _Quand les passions auront disparu, alors l'humanit n'aura plus de
+ raison d'tre, elle aura excut la Loi; l'union des tres sera
+ accomplie._
+
+Il montrera, en s'appuyant sur l'vangile selon saint Mathieu, que
+l'idal chrtien n'est pas le mariage, qu'il ne peut exister de
+mariage chrtien, que le mariage, au point de vue chrtien, n'est pas un
+lment de progrs, mais de dchance, que l'amour, ainsi que tout ce
+qui le prcde et le suit, est un obstacle au vritable idal
+humain[220]...
+
+Mais ces ides ne s'taient jamais formules en lui avec cette nettet,
+avant qu'elles fussent sorties de la bouche de Posdnicheff. Comme il
+arrive souvent chez les grands crateurs, l'oeuvre a entran
+l'auteur; l'artiste a devanc le penseur.--L'art n'y a rien perdu. Pour
+la puissance de l'effet, pour la concentration passionne, pour le
+relief brutal des visions, pour la plnitude et la maturit de la forme,
+nulle oeuvre de Tolsto n'gale _la Sonate Kreutzer_.
+
+Il me reste expliquer son titre.--A vrai dire, il est faux. Il trompe
+sur l'oeuvre. La musique ne joue l qu'un rle accessoire. Supprimez
+la sonate: rien ne sera chang. Tolsto a eu le tort de mler deux
+questions qu'il prenait coeur: la puissance dpravante de la musique
+et celle de l'amour. Le dmon musical mritait une oeuvre part; la
+place que Tolsto lui accorde en celle-ci est insuffisante prouver le
+danger qu'il dnonce. Je dois m'arrter un peu sur ce sujet: car je ne
+crois pas qu'on ait jamais compris l'attitude de Tolsto l'gard de
+la musique.
+
+Il s'en fallait de beaucoup qu'il ne l'aimt point. On ne craint ainsi
+que ce qu'on aime. Qu'on se souvienne de la place que tiennent les
+souvenirs musicaux dans _Enfance_ et surtout dans _Bonheur Conjugal_, o
+tout le cycle d'amour, de son printemps son automne, se droule entre
+les phrases de la Sonate _quasi una fantasia_ de Beethoven. Qu'on se
+souvienne aussi des symphonies merveilleuses qu'entendent chanter en eux
+Nekhludov[221] et le petit Ptia, la nuit avant sa mort[222]. Si Tolsto
+avait appris fort mdiocrement la musique[223], elle l'mouvait
+jusqu'aux larmes; et il s'y livra avec passion, certaines poques de
+sa vie. En 1858, il fonda Moscou une Socit musicale, qui devint plus
+tard le Conservatoire de Moscou.
+
+ _Il aimait beaucoup la musique_, crit son beau-frre S.-A. Bers.
+ _Il touchait du piano et affectionnait les matres classiques.
+ Souvent, avant de se mettre au travail[224], il s'asseyait au
+ piano. Probablement y trouvait-il l'inspiration. Il accompagnait
+ toujours ma soeur cadette, dont il aimait la voix. J'ai remarqu
+ que les sensations provoques en lui par la musique taient
+ accompagnes d'une lgre pleur du visage et d'une grimace
+ imperceptible qui, semblait-il, exprimait l'effroi[225]._
+
+C'tait bien l'effroi qu'il prouvait, au choc de ces forces inconnues
+qui branlaient jusqu'aux racines de son tre! Dans ce monde de la
+musique, il sentait fondre sa volont morale, sa raison, toute la
+ralit de la vie. Qu'on relise, dans le premier volume de _Guerre et
+Paix_, la scne o Nicolas Rostov, qui vient de perdre au jeu, rentre
+dsespr. Il entend sa soeur Natacha qui chante. Il oublie tout.
+
+ _Il attendait avec une fivreuse impatience la note qui allait
+ suivre, et pendant un moment, il n'y eut plus au monde que la
+ mesure trois temps_: Oh! mio crudele affetto!
+
+ --_Quelle absurde existence que la ntre, pensait-il. Le malheur,
+ l'argent, la haine, l'honneur, tout cela n'est rien... Voil le
+ vrai!... Natacha, ma petite colombe!... Voyons si elle va atteindre
+ le_ si?... _Elle l'a atteint, Dieu merci!_
+
+ _Et lui-mme, sans s'apercevoir qu'il chantait, pour renforcer le_
+ si, _il l'accompagna la tierce_.
+
+ --_Oh! mon Dieu, que c'est beau! Est-ce moi qui l'ai donn? quel
+ bonheur! pensait-il; et la vibration de cette tierce veilla dans
+ son me tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur.
+ Qu'taient, ct de cette sensation surhumaine, et sa perte au
+ jeu et sa parole donne!... Folies! On pouvait tuer, voler, et
+ pourtant tre heureux[226]._
+
+Nicolas ne tue ni ne vole, et la musique n'est pour lui qu'un trouble
+passager; mais Natacha est sur le point de s'y perdre. C'est la suite
+d'une soire l'Opra, dans ce monde trange, insens de l'art,
+mille lieues du rel, o le bien et le mal, l'extravagant et le
+raisonnable se mlent et se confondent, qu'elle coute la dclaration
+d'Anatole Kouraguine qui l'affole et qu'elle consent l'enlvement.
+
+Plus Tolsto avance en ge, plus il a peur de la musique[227]. Un homme
+qui eut de l'influence sur lui, Auerbach, qu'il vit Dresde en 1860,
+fortifia sans doute ses prventions. Il parlait de la musique comme
+d'un _Pflichtloser Genuss_ (une jouissance drgle). Selon lui, elle
+tait un tournant vers la dpravation[228].
+
+Entre tant de musiciens dpravants, pourquoi, demande M. Camille
+Bellaigue[229], avoir t choisir justement le plus pur et le plus
+chaste de tous, Beethoven?--Parce qu'il est le plus fort. Tolsto
+l'avait aim, et il l'aima toujours. Ses plus lointains souvenirs
+d'_Enfance_ taient lis la _Sonate Pathtique_; et quand Nekhludov,
+la fin de _Rsurrection_, entend jouer l'_andante_ de la _Symphonie en
+ut mineur_, il a peine retenir ses larmes; il s'attendrit sur
+lui-mme.--Cependant, on a vu avec quelle animosit Tolsto s'exprime
+dans _Qu'est-ce que l'Art?_[230] au sujet des oeuvres maladives du
+sourd Beethoven; et dj en 1876, l'acharnement avec lequel il aimait
+ dmolir Beethoven et mettre des doutes sur son gnie avait rvolt
+Tschaikovsky et refroidi l'admiration qu'il avait pour Tolsto. _La
+Sonate Kreutzer_ nous permet de voir au fond de cette injustice
+passionne. Que reproche Tolsto Beethoven? Sa puissance. Il est comme
+Goethe, coutant la _Symphonie en ut mineur_, et, boulevers par elle,
+ragissant avec colre contre le matre imprieux qui l'assujettit sa
+volont[231]:
+
+ _Cette musique_, dit Tolsto, _me transporte immdiatement dans
+ l'tat d'me o se trouvait celui qui l'crivit... La musique
+ devrait tre chose d'tat, comme en Chine. On ne devrait pas
+ admettre que le premier venu dispost d'un pouvoir aussi effroyable
+ d'hypnotisme... Ces choses-l_ (_le premier_ Presto _de la_
+ Sonate), _on ne devrait avoir la permission de les jouer que dans
+ certaines circonstances importantes_...
+
+Et voyez, aprs cette rvolte, comme il cde au pouvoir de Beethoven, et
+comme ce pouvoir est, de son aveu mme, ennoblissant et pur! En coutant
+le morceau, Posdnicheff tombe dans un tat indfinissable qu'il ne peut
+analyser, mais dont la conscience le rend joyeux; la jalousie n'y a plus
+de place. La femme n'est pas moins transfigure. Elle a, tandis qu'elle
+joue, _une svrit d'expression majestueuse_, puis, _un sourire
+faible, pitoyable, bienheureux, aprs qu'elle a fini_.... Qu'y a-t-il,
+en tout cela, de pervers?--Il y a ceci que l'esprit est esclave et que
+la force inconnue des sons peut faire de lui ce qu'elle veut. Le
+dtruire, s'il lui plat.
+
+Cela est vrai; mais Tolsto n'oublie qu'une chose: c'est la mdiocrit
+ou l'absence de vie chez la plupart de ceux qui coutent ou qui font de
+la musique. La musique ne saurait tre dangereuse pour ceux qui ne
+sentent rien. Le spectacle de la salle de l'Opra, pendant une
+reprsentation de _Salom_, est bien fait pour rassurer sur l'immunit
+du public aux motions les plus malsaines de l'art des sons. Il faut
+tre riche de vie, comme Tolsto, pour risquer d'en souffrir.--La
+vrit, c'est que, malgr son injustice blessante pour Beethoven,
+Tolsto sent plus profondment sa musique que la majorit de ceux qui
+aujourd'hui l'exaltent. Lui, du moins, il connat ces passions
+frntiques, cette violence sauvage, qui grondent dans l'art du _Vieux
+Sourd_, et que ne sent plus aucun des virtuoses ni des orchestres
+d'aujourd'hui. Beethoven et t peut-tre plus content de sa haine que
+de l'amour des Beethovniens.
+
+
+
+
+Dix ans sparent _Rsurrection de la Sonate Kreutzer_[232], dix ans
+qu'absorbe de plus en plus la propagande morale. Et dix ans la sparent
+du terme auquel aspire cette vie affame de l'ternel. _Rsurrection_
+est en quelque sorte le testament artistique de Tolsto. Elle domine
+cette fin de vie de mme que _Guerre et Paix_ en couronne la maturit.
+C'est la dernire cime, la plus haute peut-tre,--sinon la plus
+puissante,--le fate invisible[233] se perd au milieu de la brume.
+Tolsto a soixante-dix ans. Il contemple le monde, sa vie, ses erreurs
+passes, sa foi, ses colres saintes. Il les regarde d'en haut. C'est la
+mme pense que dans les oeuvres prcdentes, la mme guerre
+l'hypocrisie; mais l'esprit de l'artiste, comme dans _Guerre et Paix_,
+plane au-dessus de son sujet; la sombre ironie, l'me tumultueuse de
+_la Sonate Kreutzer_ et de _la Mort d'Ivan Iliitch_ il mle une
+srnit religieuse, dtache de ce monde qui se reflte en lui,
+exactement. On dirait, par instants, d'un Goethe chrtien.
+
+Tous les caractres d'art que nous avons nots dans les oeuvres de la
+dernire priode se retrouvent ici, et surtout la concentration du
+rcit, plus frappante en un long roman qu'en de courtes nouvelles.
+L'oeuvre est une, trs diffrente en cela de _Guerre et Paix_ et
+d'_Anna Karnine_. Presque pas de digressions pisodiques. Une seule
+action, suivie avec tnacit, et fouille dans tous ses dtails. Mme
+vigueur de portraits, peints en pleine pte, que dans _la Sonate_. Une
+observation de plus en plus lucide, robuste, impitoyablement raliste,
+qui voit l'animal dans l'homme,--la terrible persistance de la bte
+dans l'homme, plus terrible, quand cette animalit n'est pas
+dcouvert, quand elle se cache sous des dehors soi-disant
+potiques[234]. Ces conversations de salon, qui ont simplement pour
+objet de satisfaire un besoin physique: le besoin d'activer la
+digestion, en remuant les muscles de la langue et du gosier[235]. Une
+vision crue des tres qui n'pargne personne, ni la jolie Korchaguine,
+avec les os de ses coudes saillants, la largeur de son ongle du pouce,
+et son dcolletage qui inspire Nekhludov honte et dgot, dgot et
+honte,--ni l'hrone, la Maslova, dont rien n'est dissimul de la
+dgradation, son usure prcoce, son expression vicieuse et basse, son
+sourire provocant, son odeur d'eau-de-vie, son visage rouge et enflamm.
+Une brutalit de dtails naturalistes: la femme qui cause, accroupie sur
+le cuveau aux ordures. L'imagination potique, la jeunesse se sont
+vanouies, sauf dans les souvenirs du premier amour, dont la musique
+bourdonne en nous avec une intensit hallucinante, la chaste nuit du
+Samedi Saint, et la nuit de Pques, le dgel, le brouillard blanc si
+pais qu' cinq pas de la maison, l'on ne voyait rien qu'une masse
+sombre d'o jaillissait la lueur rouge d'une lampe, le chant des coqs
+dans la nuit, la rivire glace qui craque, ronfle, s'boule et rsonne
+comme un verre qui se brise, et le jeune homme qui, du dehors, regarde
+ travers la vitre la jeune fille qui ne le voit pas, assise prs de la
+table, la lueur tremblante de la petite lampe,--Katucha pensive, qui
+sourit et qui rve.
+
+Le lyrisme de l'auteur tient peu de place. Son art a pris un tour plus
+impersonnel, plus dgag de sa propre vie. Tolsto a fait effort pour
+renouveler le champ de son observation. Le monde criminel et le monde
+rvolutionnaire, qu'il tudie ici, lui taient trangers[236]; il n'y
+pntre que par un effort de sympathie volontaire; il convient mme
+qu'avant de les regarder de prs, les rvolutionnaires lui inspiraient
+une invincible aversion[237]. D'autant plus admirable est son
+observation vridique, ce miroir sans dfauts. Quelle abondance de types
+et de dtails prcis! Et comme tout est vu, bassesses et vertus, sans
+duret, sans faiblesse, avec une calme intelligence et une piti
+fraternelle!... Lamentable tableau des femmes dans la prison! Elles sont
+impitoyables entre elles; mais l'artiste est le bon Dieu: il voit, dans
+le coeur de chacune, la dtresse sous l'abjection, et sous le masque
+d'effronterie le visage qui pleure. La pure et ple lueur, qui peu peu
+s'annonce dans l'me vicieuse de la Maslova et l'illumine la fin d'une
+flamme de sacrifice, prend la beaut mouvante d'un de ces rayons de
+soleil qui transfigurent une humble scne de Rembrandt. Nulle svrit,
+mme pour les bourreaux. _Pardonnez-leur, Seigneur, ils ne savent ce
+qu'ils font_... Le pire est que, souvent, ils savent ce qu'ils font,
+ils en ont le remords, et ne peuvent point ne pas le faire. Il se dgage
+du livre le sentiment de l'crasante fatalit qui pse sur ceux qui
+souffrent, comme sur ceux qui font souffrir,--ce directeur de prison,
+plein de bont naturelle, las de sa vie de gelier, autant que des
+exercices de piano de sa fille chtive et blme, aux yeux cerns, qui
+massacre inlassablement une rapsodie de Liszt;--ce gnral gouverneur
+d'une ville sibrienne, intelligent et bon, qui, pour chapper
+l'insoluble conflit entre le bien qu'il veut faire et le mal qu'il est
+forc de faire, s'alcoolise depuis trente-cinq ans, assez matre de lui
+toutefois pour garder de la tenue, mme lorsqu'il est ivre;--et la
+tendresse familiale qui rgne chez ces gens, que leur mtier rend sans
+entrailles l'gard des autres.
+
+Le seul des caractres qui n'ait point une vrit objective, est celui
+du hros, Nekhludov, parce que Tolsto lui a prt ses ides propres.
+C'tait dj le dfaut--ou le danger--de plusieurs des types les plus
+clbres de _Guerre et Paix_ ou d'_Anna Karnine_: le prince Andr,
+Pierre Besoukhov, Levine, etc. Mais il tait moins grave alors: car les
+personnages se trouvaient, par leur situation et leur ge, plus prs de
+l'tat d'esprit de Tolsto. Au lieu qu'ici, l'auteur loge dans le corps
+d'un viveur de trente-cinq ans son me dsincarne de vieillard de
+soixante-dix ans. Je ne dis point que la crise morale d'un Nekhludov ne
+puisse tre vraie, ni mme qu'elle ne puisse se produire avec cette
+soudainet[238]. Mais rien, dans le temprament, dans le caractre, dans
+la vie antrieure du personnage, tel que Tolsto le reprsente,
+n'annonait ni n'explique cette crise; et quand elle est commence rien
+ne l'interrompt plus. Sans doute, Tolsto a marqu avec profondeur
+l'alliage impur qui est d'abord ml aux penses de sacrifice; les
+larmes d'attendrissement et d'admiration pour soi, puis plus tard
+l'pouvante et la rpugnance qui saisissent Nekhludov, en face de la
+ralit. Mais jamais sa rsolution ne flchit. Cette crise n'a aucun
+rapport avec des crises antrieures, violentes mais momentanes[239].
+Rien ne peut plus arrter cet homme faible et indcis. Ce prince,
+riche, considr, trs sensible aux satisfactions du monde, sur le point
+d'pouser une jolie fille qui l'aime et qui ne lui dplat point, dcide
+brusquement de tout abandonner, richesse, monde, situation sociale, et
+d'pouser une prostitue, afin de rparer une faute ancienne; et son
+exaltation se soutient, sans flchir, pendant des mois; elle rsiste
+toutes les preuves, mme la nouvelle que celle dont il veut faire sa
+femme continue sa vie de dbauche[240].--Il y a l une saintet, dont la
+psychologie d'un Dostoievsky nous et montr la source dans les obscures
+profondeurs de la conscience et jusque dans l'organisme de ses hros.
+Mais Nekhludov n'a rien d'un hros de Dostoievsky. Il est le type de
+l'homme moyen, mdiocre et sain, qui est le hros habituel de Tolsto.
+En vrit, l'on sent trop la juxtaposition d'un personnage trs
+raliste[241] avec une crise morale qui appartient un autre homme;--et
+cet autre, c'est le vieillard Tolsto.
+
+La mme impression de dualit d'lments se retrouve, la fin du livre,
+o se juxtapose une troisime partie d'observation strictement
+raliste une conclusion vanglique qui n'est pas ncessaire--acte de
+foi personnel, qui ne sort pas logiquement de la vie observe. Ce
+n'tait pas la premire fois que la religion de Tolsto s'ajoutait son
+ralisme; mais, dans les oeuvres passes, les deux lments sont mieux
+fondus. Ici, ils coexistent, ils ne se mlent point; et le contraste
+frappe d'autant plus que la foi de Tolsto se passe davantage de toute
+preuve, et que son ralisme se fait de jour en jour plus libre et plus
+aiguis. Il y a l trace, non de fatigue, mais d'ge,--une certaine
+raideur dans les articulations. La conclusion religieuse n'est pas le
+dveloppement organique de l'oeuvre. C'est un _Deus ex machin_.... Et
+je suis convaincu que, tout au fond de Tolsto, en dpit de ses
+affirmations, la fusion n'tait point parfaite entre ses natures
+diverses: sa vrit d'artiste et sa vrit de croyant.
+
+Mais si _Rsurrection_ n'a pas l'harmonieuse plnitude des oeuvres de
+la jeunesse, si je lui prfre, pour ma part, _Guerre et Paix_, elle
+n'en est pas moins un des plus beaux pomes de compassion humaine,--le
+plus vridique peut-tre. Plus qu'au travers de toute autre, j'aperois
+dans cette oeuvre les yeux clairs de Tolsto, les yeux gris-ple qui
+pntrent, ce regard qui va droit l'me[242], et dans chaque me
+voit Dieu.
+
+
+
+
+Tolsto ne renona jamais l'art. Un grand artiste ne peut, mme s'il
+le veut, abdiquer sa raison de vivre. Il peut, pour des causes
+religieuses, renoncer publier; il ne le peut, crire. Jamais Tolsto
+n'interrompit sa cration artistique. M. Paul Boyer, qui l'a vu
+Iasnaa Poliana, dans ces dernires annes, dit qu'il menait de front
+les oeuvres d'vanglisation ou de polmique et les oeuvres
+d'imagination; il se dlassait des unes par les autres. Quand il avait
+termin quelque trait social, quelque _Appel aux Dirigeants_ ou _aux
+Dirigs_, il s'accordait le droit de reprendre une des belles histoires
+qu'il se contait lui-mme,--tel son _Hadji-Mourad_, une pope
+militaire, qui chantait un pisode des guerres du Caucase et de la
+rsistance des montagnards sous Schamyl[243]. L'art tait rest son
+dlassement, son plaisir. Mais il et regard comme une vanit d'en
+faire parade[244]. A part son _Cycle de lectures pour tous les jours de
+l'anne_ (1904-5)[245], o il rassembla les _Penses de divers crivains
+sur la vrit et la vie_--vritable Anthologie de la sagesse potique du
+monde, depuis les Livres Saints d'Orient jusqu'aux artistes
+contemporains,--presque toutes ses oeuvres proprement artistiques,
+partir de 1900, sont restes manuscrites[246].
+
+En revanche, il jetait hardiment, ardemment, ses crits polmiques et
+mystiques dans la bataille sociale. De 1900 1910, elle absorbe le
+meilleur de ses forces. La Russie traversait une crise formidable, o
+l'empire des tsars parut un moment craquer sur ses bases et dj prs de
+s'effondrer. La guerre russo-japonaise, la dbcle qui suivit,
+l'agitation rvolutionnaire, les mutineries de l'arme et de la flotte,
+les massacres, les troubles agraires semblaient marquer la fin d'un
+monde,--comme dit le titre d'un ouvrage de Tolsto.--Le sommet de la
+crise fut atteint entre 1904 et 1905. Tolsto publia, dans ces annes,
+une srie d'oeuvres retentissantes: _Guerre et Rvolution_[247], _le
+Grand Crime_, _la Fin d'un Monde_.[248] Durant cette dernire priode de
+dix ans, il occupe une situation unique, non seulement en Russie, mais
+dans l'univers. Il est seul, tranger tous les partis, toutes les
+patries, rejet de son glise qui l'a excommuni[249]. La logique de sa
+raison, l'intransigeance de sa foi, l'ont accul ce dilemme: se
+sparer des autres hommes, ou de la vrit. Il s'est souvenu du dicton
+russe: Un vieux qui ment, c'est un riche qui vole; et il s'est spar
+des hommes, pour dire la vrit. Il la dit tout entire tous. Le vieux
+chasseur de mensonges continue de traquer infatigablement toutes les
+superstitions religieuses ou sociales, tous les ftiches. Il n'en a pas
+seulement aux anciens pouvoirs malfaisants, l'glise perscutrice,
+l'autocratie tsarienne. Peut-tre mme s'apaise-t-il un peu leur
+gard, maintenant que tout le monde leur jette la pierre. On les
+connat, elles ne sont plus si redoutables! Et aprs tout, elles font
+leur mtier, elles ne trompent pas. La lettre de Tolsto au tsar Nicolas
+II[250] est, dans sa vrit sans mnagements pour le souverain, pleine
+de douceur pour l'homme, qu'il appelle son cher frre, qu'il prie de
+lui pardonner s'il l'a chagrin sans le vouloir; et il signe: Votre
+frre qui vous souhaite le vritable bonheur.
+
+Mais ce que Tolsto pardonne le moins, ce qu'il dnonce avec virulence,
+ce sont les nouveaux mensonges, car les anciens sont percs jour. Ce
+n'est pas le despotisme, c'est l'illusion de la libert. Et l'on ne sait
+ce qu'il hait le plus, parmi les sectateurs de nouvelles idoles, des
+socialistes ou des libraux.
+
+Il avait pour les libraux une antipathie de longue date. Tout de suite,
+il l'avait ressentie, quand, officier de Sbastopol, il s'tait trouv
+dans le cnacle des gens de lettres de Ptersbourg. 'avait t une des
+causes de son malentendu avec Tourgueniev. L'aristocrate orgueilleux,
+l'homme d'antique race, ne pouvait supporter ces intellectuels et leur
+prtention de faire, bon gr, mal gr, le bonheur de la nation, en lui
+imposant leurs utopies. Trs Russe, de vieille souche[251], il avait
+une mfiance pour les nouveauts librales, pour ces ides
+constitutionnelles qui venaient d'Occident; et ses deux voyages en
+Europe ne firent que fortifier ses prventions. Au retour du premier
+voyage, il crit:
+
+ _viter l'ambition du libralisme[252]._
+
+Au retour du second, il note que la socit privilgie n'a aucunement
+le droit d'lever sa manire le peuple qui lui est tranger[253]....
+
+Dans _Anna Karnine_, il expose largement son ddain pour les libraux.
+Levine refuse de s'associer l'oeuvre des institutions provinciales
+pour instruire le peuple et aux innovations l'ordre du jour. Le
+tableau des lections l'assemble provinciale des seigneurs montre le
+march de dupe que fait un pays, en substituant son ancienne
+administration conservatrice une administration librale. Rien de
+chang, mais un mensonge de plus et qui n'a point l'excuse ou la
+conscration des sicles.
+
+Nous ne valons peut-tre pas grand'chose, dit le reprsentant de
+l'ancien rgime, mais nous n'en avons pas moins dur mille ans.
+
+Et Tolsto s'indigne contre l'abus que les libraux font du mot:
+_Peuple, Volont du peuple..._ Eh! que savent-ils du peuple? Qu'est-ce
+que le peuple?
+
+C'est surtout l'poque o le mouvement libral semble sur le point de
+russir et fait convoquer la premire Douma, que Tolsto exprime
+violemment sa dsapprobation des ides constitutionnelles.
+
+ _En ces derniers temps, la dformation du christianisme a donn
+ lieu une nouvelle supercherie, qui a mieux enfonc nos peuples
+ dans leur servilit. A l'aide d'un systme complexe d'lections
+ parlementaires, il leur fut suggr qu'en lisant leurs
+ reprsentants directement, ils participaient au gouvernement, et
+ qu'en leur obissant, ils obissaient leur propre volont, ils
+ taient libres. C'est une fourberie. Le peuple ne peut exprimer sa
+ volont, mme avec le suffrage universel: 1 parce qu'une pareille
+ volont collective d'une nation de plusieurs millions d'habitants
+ ne peut exister; 2 parce que, mme si elle existait, la majorit
+ des voix ne serait pas son expression. Sans insister sur ce fait
+ que les lus lgifrent et administrent, non pour le bien gnral,
+ mais pour se maintenir au pouvoir,--sans appuyer sur le fait de la
+ dpravation du peuple due la pression et la corruption
+ lectorale,--ce mensonge est particulirement funeste, en raison de
+ l'esclavage prsomptueux o tombent ceux qui s'y soumettent... Ces
+ hommes libres rappellent les prisonniers qui s'imaginent jouir de
+ la libert, lorsqu'ils ont le droit d'lire ceux parmi leurs
+ geliers qui sont chargs de la police intrieure de la prison...
+ Un membre d'un tat despotique peut tre entirement libre, mme
+ parmi les plus cruelles violences. Mais un membre d'un tat
+ constitutionnel est toujours esclave, car il reconnat la lgalit
+ des violences commises contre lui... Et voici qu'on voudrait amener
+ le peuple russe au mme tat d'esclavage constitutionnel que les
+ autres peuples europens[254]!..._
+
+Dans son loignement du libralisme, c'est le ddain qui domine.
+Vis--vis du socialisme, c'est--ou plutt ce serait--la haine, si
+Tolsto ne se dfendait de har quoi que ce ft. Il le dteste
+doublement, parce que le socialisme amalgame en lui deux mensonges:
+celui de la libert et celui de la science. Ne se prtend-il pas fond
+sur je ne sais quelle science conomique, dont les lois absolues
+rgentent le progrs du monde!
+
+Tolsto est trs svre pour la science. Il a des pages d'une ironie
+terrible sur cette superstition moderne et ces futiles problmes:
+origine des espces, analyse spectrale, nature du radium, thorie des
+nombres, animaux fossiles et autres sornettes, auxquelles on attribue
+aujourd'hui la mme importance qu'on attribuait, au moyen ge,
+l'Immacule Conception ou la Dualit de la Substance.--Il raille ces
+servants de la science, qui, de mme que les servants de l'glise, se
+persuadent et persuadent aux autres qu'ils sauvent l'humanit, qui, de
+mme que l'glise, croient en leur infaillibilit, ne sont jamais
+d'accord entre eux, se divisent en chapelles, et qui, de mme que
+l'glise, sont la cause principale de la grossiret, de l'ignorance
+morale, du retard que met l'homme s'affranchir du mal dont il souffre:
+car ils ont rejet la seule chose qui pouvait unir l'humanit: la
+conscience religieuse[255].
+
+Mais son inquitude redouble et son indignation clate, quand il voit
+cette arme dangereuse du nouveau fanatisme dans les mains de ceux qui
+prtendent rgnrer l'humanit. Tout rvolutionnaire l'attriste, quand
+il recourt la violence. Mais le rvolutionnaire intellectuel et
+thoricien lui fait horreur: c'est un pdant meurtrier, une me
+orgueilleuse et sche, qui n'aime pas les hommes, qui n'aime que ses
+ides[256].
+
+De basses ides, d'ailleurs.
+
+ _Le socialisme a pour but la satisfaction des besoins les plus bas
+ de l'homme: son bien-tre matriel. Et ce but mme, il est
+ impuissant l'atteindre par les moyens qu'il prconise[257]._
+
+Au fond il est sans amour. Il n'a que de la haine pour les oppresseurs
+et une envie noire pour la vie douce et rassasie des riches: une
+avidit de mouches qui se rassemblent autour des djections[258]. Quand
+le socialisme aura vaincu, l'aspect du monde sera terrible. La horde
+europenne se ruera sur les peuples faibles et sauvages avec une force
+redouble, et elle en fera des esclaves, afin que les anciens
+proltaires de l'Europe puissent tout leur aise se dpraver par le
+luxe oisif, comme les Romains[259].
+
+Heureusement que la meilleure force du socialisme se dpense en
+fumes,--en discours, comme ceux de Jaurs....
+
+ _Quel admirable orateur! Il y a de tout dans ses discours,--et il
+ n'y a rien... Le socialisme, c'est un peu comme notre orthodoxie
+ russe: vous le pressez, vous le poussez dans ses derniers
+ retranchements, vous croyez l'avoir saisi, et brusquement il se
+ retourne et vous dit: Mais non! je ne suis pas celui que vous
+ croyez, je suis autre. Et il vous glisse dans la main... Patience!
+ Laissons faire le temps. Il en sera des thories socialistes comme
+ des modes de femmes, qui trs rapidement passent du salon
+ l'antichambre[260]._
+
+Si Tolsto fait ainsi la guerre aux libraux et aux socialistes, ce
+n'est pas, tant s'en faut, pour laisser le champ libre l'autocratie;
+c'est au contraire pour que la bataille se livre dans toute son ampleur
+entre le vieux monde et le monde nouveau, aprs qu'on aura limin de
+l'arme les lments troubles et dangereux. Car lui aussi, il croit dans
+la Rvolution. Mais sa Rvolution a une bien autre envergure que celle
+des rvolutionnaires: c'est celle d'un croyant mystique du moyen ge,
+qui attend pour le lendemain le rgne du Saint-Esprit:
+
+ _Je crois qu' cette heure prcise commence la grande rvolution,
+ qui se prpare depuis deux mille ans dans le monde chrtien,--la
+ rvolution qui substituera au christianisme corrompu et au rgime
+ de domination qui en dcoule le vritable christianisme, base de
+ l'galit entre les hommes et de la vraie libert, laquelle
+ aspirent tous les tres dous de raison[261]._
+
+Et quelle heure choisit-il, le voyant prophtique, pour annoncer la
+nouvelle re de bonheur et d'amour? L'heure la plus sombre de la Russie,
+l'heure des dsastres et des hontes. Pouvoir superbe de la foi
+cratrice! Tout est lumire autour d'elle,--jusqu' la nuit. Tolsto
+aperoit dans la mort les signes du renouvellement,--dans les calamits
+de la guerre de Mandchourie, dans la dbcle des armes russes, dans
+l'affreuse anarchie et la sanglante lutte de classes. Sa logique de rve
+tire de la victoire du Japon cette conclusion tonnante que la Russie
+doit se dsintresser de toute guerre: car les peuples non chrtiens
+auront toujours l'avantage, la guerre, sur les peuples chrtiens qui
+ont franchi la phase de soumission servile.--Est-ce abdication pour son
+peuple?--Non, c'est orgueil suprme. La Russie doit se dsintresser de
+toute guerre, parce qu'elle doit accomplir _la grande rvolution_.
+
+Et voici que l'vangliste de Iasnaa Poliana, ennemi de la violence,
+prophtise, sans s'en douter, la Rvolution Communiste[262]!
+
+ _La Rvolution de 1905, qui affranchira les hommes de l'oppression
+ brutale, doit commencer en Russie.--Elle commence._
+
+Pourquoi la Russie doit-elle jouer ce rle de peuple lu?--Parce que la
+rvolution nouvelle doit avant tout rparer _le grand Crime_, la
+monopolisation du sol au profit de quelques milliers de riches,
+l'esclavage de millions d'hommes, le plus cruel des esclavages[263]. Et
+parce que nul peuple n'a conscience de cette iniquit autant que le
+peuple russe[264].
+
+Mais surtout parce que le peuple russe est, de tous les peuples, le plus
+pntr du vrai christianisme, et que la rvolution qui vient doit
+raliser, au nom du Christ, la loi d'union et d'amour. Or cette loi
+d'amour ne peut s'accomplir, si elle ne s'appuie sur la loi de
+non-rsistance au mal[265]. Et cette non-rsistance est, a toujours t
+un trait essentiel du peuple russe.
+
+ _Le peuple russe a toujours observ l'gard du pouvoir une tout
+ autre attitude que les autres pays europens. Jamais il n'est entr
+ en lutte contre le pouvoir; jamais surtout il n'y a particip, et
+ par consquent il n'a pu en tre souill. Il l'a considr comme un
+ mal qu'il faut viter. Une antique lgende reprsente les Russes
+ faisant appel aux Variagues, pour venir les gouverner. La majorit
+ des Russes a toujours mieux aim supporter les actes de violence
+ que d'y rpondre ou d'y tremper. Elle s'est donc toujours
+ soumise..._
+
+Soumission volontaire, qui n'a aucun rapport avec l'obissance
+servile[266].
+
+ _Le vrai chrtien peut se soumettre, il lui est mme impossible de
+ ne pas se soumettre sans lutte toute violence; mais il ne
+ saurait y obir, c'est--dire en reconnatre la lgitimit[267]._
+
+Au moment o Tolsto crivait ces lignes, il tait sous l'motion d'un
+des plus tragiques exemples de cette non-rsistance hroque d'un
+peuple,--la sanglante manifestation du 22 janvier 1905,
+Saint-Ptersbourg, o une foule dsarme, conduite par le pope Gapone,
+se laissa fusiller, sans un cri de haine, sans un geste pour se
+dfendre.
+
+Depuis longtemps en Russie, les vieux croyants, qu'on nommait les
+_sectateurs_, pratiquaient opinitrment, malgr les perscutions, la
+non-obissance l'tat et refusaient de reconnatre la lgitimit du
+pouvoir[268]. Aprs les dsastres de la guerre russo-japonaise, cet tat
+d'esprit n'eut pas de peine se propager dans le peuple des campagnes.
+Les refus de service militaire se multiplirent; et plus ils furent
+cruellement rprims, plus la rvolte grossit au fond des
+coeurs.--D'autre part, des provinces, des races entires, sans
+connatre Tolsto, avaient donn l'exemple du refus absolu et passif
+d'obissance l'tat: les Doukhobors du Caucase, ds 1898, les
+Gorgiens de la Gourie, vers 1905. Tolsto agit beaucoup moins sur ces
+mouvements qu'ils n'agirent sur lui; et l'intrt de ses crits est
+justement qu'en dpit de ce qu'ont prtendu les crivains du parti de la
+rvolution, comme Gorki[269], il fut la voix du vieux peuple russe.
+
+L'attitude qu'il garda, vis--vis des hommes qui mettaient en pratique,
+au pril de leur vie, les principes qu'il professait[270], fut trs
+modeste et trs digne. Pas plus avec les Doukhobors et les Gouriens
+qu'avec les soldats rfractaires, il ne se pose en matre qui enseigne.
+
+ _Celui qui ne supporte aucune preuve ne peut rien apprendre
+ celui qui en supporte[271]._
+
+Il implore le pardon de tous ceux que ses paroles et ses crits ont pu
+conduire aux souffrances[272]. Jamais il n'engage personne refuser le
+service militaire. C'est chacun de se dcider soi-mme. S'il a affaire
+ quelqu'un qui hsite, il lui conseille toujours d'entrer au service
+et de ne pas refuser l'obissance, tant que ce ne lui sera pas
+moralement impossible. Car, si l'on hsite, c'est que l'on n'est pas
+mr; et mieux vaut qu'il y ait un soldat de plus qu'un hypocrite ou un
+rengat, ce qui est le cas avec ceux qui entreprennent des oeuvres
+au-dessus de leurs forces[273]. Il se dfie de la rsolution du
+rfractaire Gontcharenko. Il craint que ce jeune homme n'ait t
+entran par l'amour-propre et par la gloriole, non par l'amour de
+Dieu[274]. Aux Doukhobors, il crit de ne pas persister dans leur refus
+d'obissance, par orgueil et par respect humain, mais, s'ils en sont
+capables, de dlivrer des souffrances leurs faibles femmes et leurs
+enfants. Personne ne les condamnera pour cela. Ils ne doivent
+s'obstiner que si l'esprit du Christ est ancr en eux, parce qu'alors
+ils seront heureux de souffrir[275]. En tout cas, il prie ceux qui se
+font perscuter de ne rompre, aucun prix, leurs rapports affectueux
+avec ceux qui les perscutent[276]. Il faut aimer Hrode, comme il
+l'crit, dans une belle lettre un ami:
+
+ _Vous dites: On ne peut aimer Hrode.--Je l'ignore, mais je sens,
+ et vous aussi, qu'il faut l'aimer. Je sais, et vous aussi, que si
+ je ne l'aime pas, je souffre, qu'il n'y a pas en moi la vie[277]._
+
+Divine puret, ardeur inlassable de cet amour, qui finit par ne plus se
+contenter des paroles mmes de l'vangile: _Aime ton prochain comme
+toi-mme_, parce qu'il y trouve encore un relent d'gosme[278]!
+
+Amour trop vaste, au gr de certains, et si dgag de tout gosme
+humain qu'il se dilue dans le vide!--Et pourtant, qui plus que Tolsto
+se dfie de _l'amour abstrait_?
+
+ _Le plus grand pch d'aujourd'hui: l'amour abstrait des hommes,
+ l'amour impersonnel pour ceux qui sont quelque part, au loin....
+ Aimer les hommes qu'on ne connat pas, qu'on ne rencontrera jamais,
+ c'est si facile! On n'a besoin de rien sacrifier. Et en mme temps,
+ on est si content de soi! La conscience est berne.--Non. Il faut
+ aimer le prochain,--celui avec qui l'on vit, et qui vous
+ gne[279]._
+
+Je lis dans la plupart des tudes sur Tolsto que sa philosophie et sa
+foi ne sont pas originales. Il est vrai: la beaut de ces penses est
+trop ternelle pour qu'elle paraisse jamais une nouveaut la mode....
+D'autres relvent leur caractre utopique. Il est encore vrai: elles
+sont utopiques, comme l'vangile. Un prophte est un utopiste; il vit
+ds ici-bas de la vie ternelle; et que cette apparition nous ait t
+accorde, que nous ayons vu parmi nous le dernier des prophtes, que le
+plus grand de nos artistes ait cette aurole au front,--c'est l, me
+semble-t-il, un fait plus original et d'importance plus grande pour le
+monde qu'une religion de plus, ou une philosophie nouvelle. Aveugles,
+ceux qui ne voient pas le miracle de cette grande me, incarnation de
+l'amour fraternel dans un sicle ensanglant par la haine!
+
+
+
+
+Sa figure avait pris les traits dfinitifs, sous lesquels elle restera
+dans la mmoire des hommes: le large front que traverse l'arc d'une
+double ride, les broussailles blanches des sourcils, la barbe de
+patriarche, qui rappelle le Mose de Dijon. Le vieux visage s'tait
+adouci, attendri; il portait la marque de la maladie, du chagrin, de
+l'affectueuse bont. Comme il avait chang, depuis la brutalit presque
+animale des vingt ans et la raideur empese du soldat de Sbastopol!
+Mais les yeux clairs ont toujours leur fixit profonde, cette loyaut de
+regard, qui ne cache rien de soi, et qui rien n'est cach.
+
+ * * * * *
+
+Neuf ans avant sa mort, dans la rponse au Saint-Synode (17 avril 1901),
+Tolsto disait:
+
+ _Je dois ma foi de vivre dans la paix et la joie, et de pouvoir
+ aussi, dans la paix et la joie, m'acheminer vers la mort._
+
+Je songe, en l'entendant, la parole antique: _que l'on ne doit
+appeler heureux aucun homme avant qu'il soit mort_.
+
+Cette paix et cette joie, qu'alors il se vantait d'avoir, lui sont-elles
+restes fidles?
+
+Les esprances de la grande Rvolution de 1905 s'taient vanouies.
+Des tnbres amonceles, la lumire attendue n'tait point sortie. Aux
+convulsions rvolutionnaires succdait l'puisement. A l'ancienne
+injustice rien n'avait chang, sinon que la misre avait encore grossi.
+Dj en 1906, Tolsto a perdu un peu confiance dans la vocation
+historique du peuple slave de Russie; et sa foi obstine cherche, au
+loin, d'autres peuples qu'il puisse investir de cette mission. Il pense
+au grand et sage peuple chinois. Il croit que les peuples d'Orient
+sont appels retrouver cette libert, que les peuples d'Occident ont
+perdue presque sans retour, et que la Chine, la tte des Asiatiques,
+accomplira la transformation de l'humanit dans la voie du _Tao_, de la
+Loi ternelle[280].
+
+Espoir vite du: la Chine de Lao-Tse et de Confucius renie sa sagesse
+passe, comme dj l'avait fait le Japon avant elle, pour imiter
+l'Europe[281]. Les Doukhobors perscuts ont migr au Canada; et l,
+ils ont aussitt, au scandale de Tolsto, restaur la proprit[282].
+Les Gouriens, peine dlivrs du joug de l'tat, se sont mis
+assommer ceux qui ne pensaient pas comme eux; et les troupes russes,
+appeles, ont tout fait rentrer dans l'ordre. Il n'est pas jusqu'aux
+Juifs,--eux, dont la patrie jusqu'alors, la plus belle que pt dsirer
+un homme, tait le Livre[283],--qui ne tombent dans la maladie du
+Sionisme, ce mouvement faussement national, qui est la chair de la
+chair de l'europanisme contemporain, son enfant rachitique[284].
+
+Tolsto est triste, mais il n'est pas dcourag. Il fait crdit Dieu,
+il croit en l'avenir[285]:
+
+ _Ce serait parfait, si on pouvait faire pousser une fort, en un
+ clin d'oeil. Malheureusement, c'est impossible, il faut attendre
+ que la semence germe, fasse venir des pousses, puis des feuilles,
+ puis la tige qui se transforme enfin en arbre[286]._
+
+Mais il faut beaucoup d'arbres pour faire une fort; et Tolsto est
+seul. Glorieux, mais seul. On lui crit, du monde entier: des pays
+mahomtans, de la Chine, du Japon, o l'on traduit _Rsurrection_, et o
+se rpandent ses ides sur la restitution de la terre au peuple[287].
+Les journaux amricains l'interviewent; des Franais le consultent sur
+l'art, ou sur la sparation des glises et de l'tat[288]. Mais il n'a
+pas trois cents disciples, et il en convient. D'ailleurs, il ne s'est
+pas souci d'en faire. Il repousse les tentatives de ses amis pour
+former des groupes de Tolstoens:
+
+ _Il ne faut pas aller la rencontre l'un de l'autre, mais aller
+ tous Dieu.... Vous dites: Ensemble, c'est plus
+ facile...--Quoi?--Labourer, faucher, oui. Mais s'approcher de
+ Dieu, on ne le peut qu'isolment... Je me reprsente le monde comme
+ un norme temple dans lequel la lumire tombe d'en haut et juste au
+ milieu. Pour se runir, tous doivent aller la lumire. L, nous
+ tous, venus de divers cts, nous nous trouverons ensemble avec des
+ hommes que nous n'attendions pas: en cela est la joie[289]._
+
+Combien se sont-ils trouvs ensemble sous le rayon qui tombe de la
+coupole?--Qu'importe! Il suffit d'un seul, avec Dieu.
+
+ _De mme qu'une matire en combustion peut seule communiquer le feu
+ d'autres matires, seules la vraie foi et la vraie vie d'un homme
+ peuvent se communiquer d'autres hommes et rpandre la
+ vrit[290]._
+
+Peut-tre; mais jusqu' quel point cette foi isole a-t-elle pu assurer
+le bonheur Tolsto?--Qu'il est loin, ses derniers jours, de la
+srnit volontaire d'un Goethe! On dirait qu'il la fuit, qu'elle lui
+est antipathique.
+
+ _Il faut remercier Dieu d'tre mcontent de soi. Puisse-t-on l'tre
+ toujours! Le dsaccord de la vie avec ce qu'elle devrait tre est
+ prcisment le signe de la vie, le mouvement ascendant du plus
+ petit au plus grand, du pire au mieux. Et ce dsaccord est la
+ condition du bien. C'est un mal, quand l'homme est tranquille et
+ satisfait de soi-mme[291]._
+
+Et il imagine ce sujet de roman, qui montre curieusement que
+l'inquitude persistante d'un Levine ou d'un Pierre Besoukhov n'tait
+pas morte en lui.
+
+ _Je me reprsente souvent un homme lev dans les cercles
+ rvolutionnaires, et d'abord rvolutionnaire, puis populiste,
+ socialiste, orthodoxe, moine au Mont Athos, ensuite athe, bon pre
+ de famille, et enfin Doukhobor. Il commence tout, sans cesse
+ abandonne tout: les hommes se moquent de lui, il n'a rien fait, et
+ meurt oubli, dans un hospice. En mourant, il pense qu'il a gch
+ sa vie. Et cependant, c'est un saint[292]._
+
+Avait-il donc des doutes encore, lui, si plein de sa foi?--Qui sait?
+Chez un homme rest robuste, de corps et d'esprit, jusque dans sa
+vieillesse, la vie ne pouvait s'arrter un point de la pense. Il
+fallait qu'elle marcht.
+
+ _Le mouvement, c'est la vie[293]._
+
+Bien des choses avaient d changer en lui, au cours des dernires
+annes. Son opinion l'gard des rvolutionnaires n'avait-elle pas t
+modifie? Qui peut mme dire si sa foi en la non-rsistance au mal
+n'avait pas t un peu branle?--Dj, dans _Rsurrection_, les
+relations de Nekhludov avec les condamns politiques changent
+compltement ses ides sur le parti rvolutionnaire russe.
+
+ _Jusque-l, il avait de l'aversion pour leur cruaut, leur
+ dissimulation criminelle, leurs attentats, leur suffisance, leur
+ contentement de soi, leur insupportable vanit. Mais quand il les
+ voit de plus prs, quand il voit comme ils taient traits par
+ l'autorit, il comprend qu'ils ne pouvaient tre autres._
+
+Et il admire leur haute ide du devoir, qui implique le sacrifice total.
+
+Mais depuis 1900, la vague rvolutionnaire s'tait tendue; partie des
+intellectuels, elle avait gagn le peuple, elle remuait obscurment des
+milliers de misrables. L'avant-garde de leur arme menaante dfilait
+sous la fentre de Tolsto, Iasnaa-Poliana. Trois rcits, publis par
+le _Mercure de France_[294], et qui comptent parmi les dernires pages
+crites par Tolsto, font entrevoir la douleur et le trouble que ce
+spectacle jetait dans son esprit. O tait-il le temps o, dans la
+campagne de Toula, passaient les plerins, simples d'esprit et pieux?
+Maintenant, c'est une invasion d'affams errants. Il en vient, chaque
+jour. Tolsto, qui cause avec eux, est frapp de la haine qui les anime;
+ils ne voient plus, comme autrefois, dans les riches, des gens qui font
+le salut de leur me en distribuant l'aumne, mais des bandits, des
+brigands, qui boivent le sang du peuple travailleur. Beaucoup sont des
+gens instruits, ruins, deux doigts du dsespoir qui rend l'homme
+capable de tout.
+
+ _Ce n'est pas dans les dserts et dans les forts, mais dans les
+ bouges des villes et sur les grandes routes que sont levs les
+ barbares qui feront de la civilisation moderne ce que les Huns et
+ les Vandales ont fait de l'ancienne._
+
+Ainsi disait Henry George. Et Tolsto ajoute:
+
+ _Les Vandales sont dj prts en Russie, et ils seront
+ particulirement terribles parmi notre peuple profondment
+ religieux, parce que nous ne connaissons pas ces freins: les
+ convenances et l'opinion publique, qui sont si dveloppes chez les
+ peuples europens._
+
+Tolsto recevait souvent des lettres de ces rvolts, protestant contre
+ses doctrines de la non-rsistance et disant qu' tout le mal que les
+gouvernants et les riches faisaient au peuple, on ne pouvait que
+rpondre: Vengeance! Vengeance! Vengeance!--Tolsto les condamne-t-il
+encore? On ne sait. Mais quand il voit, quelques jours aprs, saisir
+dans son village, chez les pauvres qui pleurent, leur samovar et leurs
+brebis, devant les autorits indiffrentes, il a beau faire, lui aussi,
+il crie vengeance contre les bourreaux, contre ces ministres et leurs
+acolytes, qui sont occups au commerce de l'eau-de-vie, ou apprendre
+aux hommes le meurtre, ou prononcer les condamnations la
+dportation, la prison, au bagne ou la pendaison,--ces gens, tous
+parfaitement convaincus que les samovars, les brebis, les veaux, la
+toile, qu'on enlve aux misreux, trouvent leur meilleur placement dans
+la distillation de l'eau-de-vie qui empoisonne le peuple, dans la
+fabrication des armes meurtrires, dans la construction des prisons, des
+bagnes, et surtout dans la distribution des appointements leurs aides
+et eux.
+
+Il est triste, quand on a vcu, toute sa vie, dans l'attente et
+l'annonce du rgne de l'amour, de devoir fermer les yeux, parmi ces
+visions menaantes, et de s'en sentir troubl.--Il l'est encore
+davantage, quand on a la conscience vridique d'un Tolsto, de se dire
+qu'on n'a pas mis d'accord tout fait sa vie avec ses principes.
+
+ * * * * *
+
+Ici, nous touchons au point le plus douloureux de ses dernires
+annes,--faut-il dire, de ses trente dernires annes?--et il ne nous
+est permis que de l'effleurer d'une main pieuse et craintive: car cette
+douleur, dont Tolsto s'effora de garder le secret, n'appartient pas
+seulement celui qui est mort, mais d'autres qui vivent, qu'il aima,
+et qui l'aiment.
+
+Il n'tait pas arriv communiquer sa foi ceux qui lui taient les
+plus chers, sa femme, ses enfants. On a vu que la fidle compagne,
+qui partageait vaillamment sa vie et ses travaux artistiques, souffrait
+de ce qu'il avait reni sa foi dans l'art pour une autre foi morale,
+qu'elle ne comprenait pas. Tolsto ne souffrait pas moins de se voir
+incompris de sa meilleure amie.
+
+ _Je sens par tout mon tre_, crivait-il Tnromo, _la vrit de
+ ces paroles: que le mari et la femme ne sont pas des tres
+ distincts, mais ne font qu'un... Je voudrais ardemment pouvoir
+ transmettre ma femme une partie de cette conscience religieuse,
+ qui me donne la possibilit de m'lever parfois au-dessus des
+ douleurs de la vie. J'espre quelle lui sera transmise, non par
+ moi, sans doute, mais par Dieu, bien que cette conscience ne soit
+ gure accessible aux femmes[295]._
+
+Il ne semble pas que ce voeu ait t exauc. La comtesse Tolsto
+admirait et aimait la puret de coeur, l'hrosme candide, la bont de
+la grande me qui ne faisait qu'une avec elle; elle apercevait qu'il
+marchait devant la foule et montrait le chemin que doivent suivre les
+hommes[296]; quand le Saint-Synode l'excommuniait, elle prenait
+bravement sa dfense et rclamait sa part du danger qui le menaait.
+Mais elle ne pouvait faire qu'elle crt ce qu'elle ne croyait pas; et
+Tolsto tait trop sincre pour l'obliger feindre,--lui qui hassait
+la feintise de la foi et de l'amour, plus que la ngation de la foi et
+de l'amour[297]. Comment donc et-il pu l'obliger, ne croyant pas,
+modifier sa vie, sacrifier sa fortune et celle de ses enfants?
+
+Avec ses enfants, le dsaccord tait plus grand encore. M. A.
+Leroy-Beaulieu, qui vit Tolsto dans sa famille, Iasnaa Poliana, dit
+qu' table, lorsque le pre parlait, les fils dissimulaient mal leur
+ennui et leur incrdulit[298]. Sa foi n'avait effleur que ses trois
+filles, dont l'une, sa prfre Marie, tait morte[299]. Il tait
+moralement isol parmi les siens. Il n'avait gure que sa dernire
+fille et son mdecin[300] pour le comprendre.
+
+Il souffrait de cet loignement de pense, il souffrait des relations
+mondaines qu'on lui imposait, de ces htes fatigants, venus du monde
+entier, de ces visites d'Amricains et de snobs, qui l'excdaient; il
+souffrait du luxe o sa vie de famille le contraignait vivre.
+Modeste luxe, si l'on en croit les rcits de ceux qui l'ont vu dans sa
+simple maison, d'un ameublement presque austre, dans sa petite chambre,
+avec un lit de fer, de pauvres chaises et des murailles nues! Mais ce
+confort lui pesait: c'tait un remords perptuel. Dans le second des
+rcits publis par le _Mercure de France_, il oppose amrement au
+spectacle de la misre environnante celui du luxe de sa propre maison.
+
+ _Mon activit_, crivait-il dj en 1903, _quelque utile qu'elle
+ puisse paratre certains hommes, perd la plus grande partie de
+ son importance, parce que ma vie n'est pas entirement d'accord
+ avec ce que je professe_[301].
+
+Que n'a-t-il donc ralis cet accord! S'il ne pouvait obliger les siens
+ se sparer du monde, que ne s'est-il spar d'eux et de leur
+vie,--vitant ainsi les sarcasmes et le reproche d'hypocrisie, que lui
+ont jets ses ennemis, trop heureux de son exemple et s'en autorisant
+pour nier sa doctrine!
+
+Il y avait pens. Depuis longtemps, sa rsolution tait prise. On a
+retrouv et publi[302] une admirable lettre que, le 8 juin 1897, il
+crivait sa femme. Il faut la reproduire presque en entier. Rien ne
+livre mieux le secret de cette me aimante et douloureuse:
+
+ _Depuis longtemps, chre Sophie, je souffre du dsaccord de ma vie
+ avec mes croyances. Je ne puis vous forcer changer ni votre vie
+ ni vos habitudes. Je n'ai pas pu davantage vous quitter jusqu'
+ prsent, car je pensais que, par mon loignement, je priverais les
+ enfants, encore trs jeunes, de cette petite influence que je
+ pourrais avoir sur eux, et que je vous ferais tous beaucoup de
+ peine. Mais je ne puis continuer vivre comme j'ai vcu pendant
+ ces seize dernires annes[303], tantt luttant contre vous et
+ vous irritant, tantt succombant moi-mme aux influences et aux
+ sductions auxquelles je suis habitu et qui m'entourent. J'ai
+ rsolu de faire maintenant ce que je voulais faire depuis
+ longtemps: m'en aller.... De mme que les Hindous, arrivs la
+ soixantaine, s'en vont dans la fort, de mme que chaque homme
+ vieux et religieux dsire consacrer les dernires annes de sa vie
+ Dieu et non aux plaisanteries, aux calembours, aux potins, au
+ lawn-tennis, de mme moi, parvenu ma soixante-dixime anne, je
+ dsire de toutes les forces de mon me le calme, la solitude, et,
+ sinon un accord complet, du moins pas ce dsaccord criant entre
+ toute ma vie et ma conscience. Si je m'en tais all ouvertement,
+ c'et t des supplications, des discussions, j'eusse faibli, et
+ peut-tre n'aurais-je pas mis excution ma dcision, tandis
+ quelle doit tre excute. Je vous prie donc de me pardonner, si
+ mon acte vous attriste. Et principalement toi, Sophie, laisse-moi
+ partir, ne me cherche pas, ne m'en veuille point et ne me blme
+ pas. Le fait que je t'ai quitte ne prouve pas que j'aie des griefs
+ contre toi.... Je sais que_ tu ne pouvais pas, tu ne pouvais pas
+ _voir et penser comme moi; c'est pourquoi tu n'as pas pu changer ta
+ vie et faire un sacrifice ce que tu ne reconnais pas. Aussi, je
+ ne te blme point; au contraire, je me souviens avec amour et
+ reconnaissance des trente-cinq longues annes de notre vie commune,
+ et surtout de la premire moiti de ce temps, quand, avec le
+ courage et le dvouement de ta nature maternelle, tu supportais
+ vaillamment ce que tu regardais comme ta mission. Tu as donn moi
+ et au monde ce que tu pouvais donner. Tu as donn beaucoup d'amour
+ maternel et fait de grands sacrifices.... Mais, dans la dernire
+ priode de notre vie, dans les quinze dernires annes, nos routes
+ se sont spares. Je ne puis croire que ce soit moi le coupable; je
+ sais que si j'ai chang, ce n'est ni pour mon plaisir, ni pour le
+ monde, mais parce que je ne pouvais faire autrement. Je ne peux pas
+ t'accuser de ne m'avoir point suivi, et je te remercie, et je me
+ rappellerai toujours avec amour ce que tu m'as donn.--Adieu, ma
+ chre Sophie. Je t'aime._
+
+_Le fait que je t'ai quitte...._ Il ne la quitta point.--Pauvre
+lettre! Il lui semble qu'il lui suffit de l'crire, pour que sa
+rsolution soit accomplie.... Aprs l'avoir crite, il avait puis dj
+toute sa force de rsolution.--_Si je m'en tais all ouvertement;
+c'et t des supplications, j'eusse faibli...._ Il ne fut pas besoin
+de _supplications_, de _discussions_, il lui suffit de voir, un
+moment aprs, ceux qu'il voulait quitter: il sentit _qu'il ne pouvait
+pas, il ne pouvait pas_ les quitter; la lettre qu'il avait dans sa
+poche, il l'enfouit dans un meuble, avec cette suscription:
+
+ _Transmettre ceci, aprs ma mort, ma femme Sophie Andrievna._
+
+Et cela se borna son projet d'vasion.
+
+tait-ce l sa force? N'tait-il pas capable de sacrifier sa tendresse
+son Dieu?--Certes, il ne manque pas, dans les fastes chrtiens, de
+saints au coeur plus ferme qui n'hsitrent jamais fouler
+intrpidement aux pieds leurs affections et celles des autres.... Qu'y
+faire? Il n'tait point de ceux-l. Il tait faible. Il tait homme. Et
+c'est pour cela que nous l'aimons.
+
+Plus de quinze ans auparavant, dans une page d'une douleur dchirante,
+il se demandait lui-mme:
+
+ --_Eh bien, Lon Tolsto, vis-tu selon les principes que tu
+ prnes?_
+
+Et il rpondait, accabl:
+
+ _Je meurs de honte, je suis coupable, je mrite le mpris...
+ Pourtant, comparez ma vie d'autrefois celle d'aujourd'hui. Vous
+ verrez que je cherche vivre selon la loi de Dieu. Je n'ai pas
+ fait la millime partie de ce qu'il faut faire, et j'en suis
+ confus, mais je ne l'ai pas fait, non parce que je ne l'ai pas
+ voulu, mais parce que je ne l'ai pas pu.... Accusez-moi, mais
+ n'accusez pas la voie que je suis. Si je connais la route qui
+ conduit ma maison, et si je la suis en titubant, comme un homme
+ ivre, cela veut-il dire que la route soit mauvaise? Ou
+ indiquez-m'en une autre, ou soutenez-moi sur la vraie route, comme
+ je suis prt vous soutenir. Mais ne me rebutez pas, ne vous
+ rjouissez pas de ma dtresse, ne criez pas, avec transport:
+ Regardez! Il dit qu'il va la maison, et il tombe dans le
+ bourbier! Non, ne vous rjouissez pas, mais aidez-moi,
+ soutenez-moi!... Aidez-moi! Mon coeur se dchire de dsespoir que
+ nous nous soyons tous gars; et lorsque je fais tous mes efforts
+ pour sortir de l, vous, chacun de mes carts, au lieu d'avoir
+ compassion, vous me montrez du doigt, en criant: Voyez, il tombe
+ avec nous dans le bourbier[304]!_
+
+Plus prs de la mort, il rptait:
+
+ _Je ne suis pas un saint, je ne me suis jamais donn pour tel. Je
+ suis un homme qui se laisse entraner, et qui parfois ne dit pas
+ tout ce qu'il pense et sent; non parce qu'il ne le veut pas, mais
+ parce qu'il ne le peut pas, parce qu'il lui arrive frquemment
+ d'exagrer ou d'errer. Dans mes actions, c'est encore pis. Je suis
+ un homme tout fait faible, avec des habitudes vicieuses, qui veut
+ servir le Dieu de vrit, mais qui trbuche constamment. Si l'on me
+ tient pour un homme qui ne peut se tromper, chacune de mes fautes
+ doit paratre un mensonge ou une hypocrisie. Mais si on me tient
+ pour un homme faible, j'apparais alors ce que je suis en ralit:
+ un tre pitoyable, mais sincre, qui a constamment et de toute son
+ me dsir et qui dsire encore devenir un homme bon, un bon
+ serviteur de Dieu._
+
+Ainsi, il resta, perscut par le remords, poursuivi par les reproches
+muets de disciples plus nergiques et moins humains que lui[305],
+dchir par sa faiblesse et son indcision, cartel entre l'amour des
+siens et l'amour de Dieu,--jusqu'au jour o un coup de dsespoir, et
+peut-tre le vent brlant de fivre qui se lve aux approches de la
+mort, le jetrent hors du logis, sur les chemins, errant, fuyant,
+frappant aux portes d'un couvent, puis reprenant sa course, tombant sur
+sa route enfin, dans un obscur petit pays, pour ne plus se relever[306].
+Et, sur son lit de mort, il pleurait, non sur soi, mais sur les
+malheureux; et il disait, au milieu de ses sanglots:
+
+ _Il y a sur la terre des millions d'hommes qui souffrent; pourquoi
+ tes-vous l tous vous occuper du seul Lon Tolstoy?_
+
+Alors, elle vint--c'tait le dimanche 20 novembre 1910, peu aprs six
+heures du matin,--elle vint, la dlivrance, ainsi qu'il la nommait,
+la mort, la mort bnie...
+
+
+
+
+Le combat tait termin, le combat de quatre-vingt-deux ans, dont cette
+vie avait t le champ. Tragique et glorieuse mle, laquelle prirent
+part toutes les forces de la vie, tous les vices et toutes les
+vertus.--Tous les vices, hors un seul, le mensonge, qu'il pourchassa
+sans cesse et traqua dans ses derniers refuges.
+
+D'abord, la libert ivre, les passions qui s'entrechoquent dans la nuit
+orageuse qu'illuminent de loin en loin d'blouissants clairs,--crises
+d'amour et d'extase, visions de l'ternel. Annes du Caucase, de
+Sbastopol, annes de jeunesse tumultueuse et inquite... Puis, la
+grande accalmie des premires annes du mariage. Le bonheur de l'amour,
+de l'art, de la nature,--_Guerre et Paix_. Le plein jour du gnie, qui
+enveloppe tout l'horizon humain et le spectacle de ces luttes, qui pour
+l'me sont dj du pass. Il les domine, il en est matre; et dj elles
+ne lui suffisent plus. Comme le prince Andr, il a les yeux tourns vers
+le ciel immense qui luit au-dessus d'Austerlitz. C'est ce ciel qui
+l'attire:
+
+ _Il y a des hommes aux ailes puissantes, que la volupt fait
+ descendre au milieu de la foule, o leurs ailes se brisent: moi,
+ par exemple. Ensuite, on bat de son aile brise, on s'lance
+ vigoureusement, et l'on retombe de nouveau. Les ailes seront
+ guries. Je volerai trs haut. Que Dieu m'aide[307]!_
+
+Ces paroles sont crites, au milieu du plus terrible orage, celui dont
+les _Confessions_ sont le souvenir et l'cho. Tolsto a t plus d'une
+fois rejet sur le sol, les ailes fracasses. Et toujours il s'obstine.
+Il repart. Le voici qui plane dans le ciel immense et profond, avec
+ses deux grandes ailes, dont l'une est la raison et l'autre est la foi.
+Mais il n'y trouve pas le calme qu'il cherchait. Le ciel n'est pas en
+dehors de nous. Le ciel est en nous. Tolsto y souffle ses temptes de
+passions. Par l il se distingue des aptres qui renoncent: il met son
+renoncement la mme ardeur qu'il mettait vivre. Et c'est toujours la
+vie qu'il treint, avec une violence d'amoureux. Il est fou de la vie.
+Il est ivre de la vie. Il ne peut vivre sans cette ivresse[308]. Ivre
+de bonheur et de malheur, la fois. Ivre de mort et d'immortalit[309].
+Son renoncement la vie individuelle n'est qu'un cri de passion exalte
+vers la vie ternelle. Non, la paix qu'il atteint, la paix de l'me
+qu'il invoque, n'est pas celle de la mort. C'est celle de ces mondes
+enflamms qui gravitent dans les espaces infinis. Chez lui, la colre
+est calme[310], et le calme est brlant. La foi lui a donn des armes
+nouvelles pour reprendre, plus implacable, le combat que, ds ses
+premires oeuvres, il ne cessait de livrer aux mensonges de la socit
+moderne. Il ne s'en tient plus quelques types de romans, il s'attaque
+ toutes les grandes idoles: hypocrisies de la religion, de l'tat, de
+la science, de l'art, du libralisme, du socialisme, de l'instruction
+populaire, de la bienfaisance, du pacifisme[311]... Il les soufflette,
+il s'acharne contre elles.
+
+Le monde voit, de loin en loin, de ces apparitions de grands esprits
+rvolts, qui, comme Jean le Prcurseur, lancent l'anathme contre une
+civilisation corrompue. La dernire de ces apparitions avait t
+Rousseau. Par son amour de la nature[312], par sa haine de la socit
+moderne, par sa jalouse indpendance, par sa ferveur d'adoration pour
+l'vangile et pour la morale chrtienne, Rousseau annonce Tolsto, qui
+se rclamait de lui: Telles de ses pages me vont au coeur, disait-il,
+je crois que je les aurais crites[313].
+
+Mais quelle diffrence entre les deux mes, et comme celle de Tolsto
+est plus purement chrtienne! Quel manque d'humilit, quelle arrogance
+pharisienne, dans ce cri insolent des _Confessions_ de l'homme de
+Genve:
+
+ _tre ternel! Qu'un seul te dise, s'il l'ose: Je fus meilleur que
+ cet homme-l!_
+
+Ou dans ce dfi au monde:
+
+ _Je le dclare hautement et sans crainte: quiconque pourra me
+ croire un malhonnte homme est lui-mme un homme touffer._
+
+Tolsto pleurait des larmes de sang sur les crimes de sa vie passe:
+
+ _J'prouve les souffrances de l'enfer. Je me rappelle toute ma
+ lchet passe, et ces souvenirs ne me quittent pas, ils
+ empoisonnent ma vie. On regrette d'ordinaire que l'on ne garde pas
+ le souvenir aprs la mort. Quel bonheur qu'il en soit ainsi! Quelle
+ souffrance ce serait, si, dans cette autre vie, je me rappelais
+ tout le mal que je commis ici-bas[314]!..._
+
+Ce n'est pas lui qui et crit ses _Confessions_, comme Rousseau, parce
+que, dit celui-ci, sentant que le bien surpassait le mal, j'avais mon
+intrt tout dire[315]. Tolsto, aprs avoir essay, renonce crire
+ses _Mmoires_; la plume lui tombe des mains: il ne veut pas tre un
+objet de scandale pour ceux qui le liront:
+
+ _Des gens diraient: Voil donc cet homme que plusieurs placent si
+ haut! Et quel lche il tait! Alors, nous, simples mortels, c'est
+ Dieu lui-mme qui ordonne d'tre lches[316]._
+
+Jamais Rousseau n'a connu de la foi chrtienne la belle pudeur morale,
+l'humilit qui donne au vieux Tolsto une candeur ineffable. Derrire
+Rousseau,--encadrant la statue de l'le aux Cygnes--on voit Saint-Pierre
+de Genve, la Rome de Calvin. En Tolsto, on retrouve les plerins, les
+innocents, dont les confessions naves et les larmes avaient mu son
+enfance.
+
+ * * * * *
+
+Mais, bien plus encore que la lutte contre le monde, qui lui est commune
+avec Rousseau, un autre combat remplit les trente dernires annes de la
+vie de Tolsto, un magnifique combat entre les deux plus hautes
+puissances de son me: la Vrit et l'Amour.
+
+La Vrit,--ce regard qui va droit l'me,--la lumire pntrante de
+ces yeux gris qui vous percent... Elle tait sa plus ancienne foi, la
+reine de son art.
+
+ _L'hrone de mes crits, celle que j'aime de toutes les forces de
+ mon me, celle qui toujours fut, est, et sera belle, c'est la
+ vrit[317]._
+
+La vrit, seule pave, surnageant du naufrage, aprs la mort de son
+frre[318]. La vrit, pivot de sa vie, roc au milieu de la mer...
+
+Mais bientt, la vrit horrible[319] ne lui avait plus suffi. L'Amour
+l'avait supplante. C'tait la source vive de son enfance, l'tat
+naturel de son me[320]. Quand vint la crise morale de 1880, il
+n'abdiqua point la vrit, il l'ouvrit l'amour[321].
+
+L'amour est la base de l'nergie[322]. L'amour est la raison de
+vivre, la seule, avec la beaut[323]. L'amour est l'essence de Tolsto
+mri par la vie, de l'auteur de _Guerre et Paix_ et de la lettre au
+Saint-Synode[324].
+
+Cette pntration de la vrit par l'amour fait le prix unique des
+chefs-d'oeuvre qu'il crivit, au milieu de sa vie,--_nel mezzo del
+cammin_,--et distingue son ralisme du ralisme la Flaubert. Celui-ci
+met sa force n'aimer point ses personnages. Si grand qu'il soit ainsi,
+il lui manque le: _Fiat lux!_ La lumire du soleil ne suffit point, il
+faut celle du coeur. Le ralisme de Tolsto s'incarne dans chacun des
+tres, et, les voyant avec leurs yeux, il trouve, dans le plus vil, des
+raisons de l'aimer et de nous faire sentir la chane fraternelle qui
+nous unit tous[325]. Par l'amour, il pntre aux racines de la vie.
+
+Mais il est difficile de maintenir cette union. Il y a des heures o le
+spectacle de la vie et ses douleurs sont si amers qu'ils paraissent un
+dfi l'amour, et que, pour le sauver, pour sauver sa foi, on est
+oblig de la hausser si loin au-dessus du monde qu'elle risque de perdre
+tout contact avec lui. Et comment fera celui qui a reu du sort le don
+superbe et fatal de voir la vrit, de ne pouvoir pas ne la point voir?
+Qui dira ce que Tolsto a souffert du continuel dsaccord de ses
+dernires annes, entre ses yeux impitoyables qui voyaient l'horreur de
+la ralit, et son coeur passionn qui continuait d'attendre et
+d'affirmer l'amour!
+
+Nous avons tous connu ces tragiques dbats. Que de fois nous nous sommes
+trouvs dans l'alternative de ne pas voir, ou de har! Et que de fois un
+artiste,--un artiste digne de ce nom, un crivain qui connat le pouvoir
+splendide et redoutable de la parole crite,--se sent-il oppress
+d'angoisse au moment d'crire telle ou telle vrit[326]! Cette vrit
+saine et virile, ncessaire au milieu des mensonges modernes, des
+mensonges de la civilisation, cette vrit vitale, semble-t-il, comme
+l'air qu'on respire... Et puis l'on s'aperoit que cet air, tant de
+poumons ne peuvent le supporter, tant d'tres affaiblis par la
+civilisation, ou faibles simplement par la bont de leur coeur!
+Faut-il donc n'en tenir aucun compte et leur jeter implacablement cette
+vrit qui tue? N'y a-t-il pas, au-dessus, une vrit qui, comme dit
+Tolsto, est ouverte l'amour?--Mais quoi! peut-on pourtant consentir
+ bercer les hommes avec de consolants mensonges, comme Peer Gynt
+endort, avec ses contes, sa vieille maman mourante?... La socit se
+trouve sans cesse en face de ce dilemme: la vrit, ou l'amour. Elle le
+rsout, d'ordinaire, en sacrifiant la fois la vrit et l'amour.
+
+Tolsto n'a jamais trahi aucune de ses deux Fois. Dans ses oeuvres de
+la maturit, l'amour est le flambeau de la vrit. Dans les oeuvres de
+la fin, c'est une lumire d'en haut, un rayon de la grce qui descend
+sur la vie, mais ne se mle plus avec elle. On l'a vu dans
+_Rsurrection_, o la foi domine la ralit, mais lui reste extrieure.
+Le mme peuple, que Tolsto dpeint, chaque fois qu'il regarde les
+figures isoles, comme trs faible et mdiocre, prend, ds qu'il y pense
+d'une faon abstraite, une saintet divine[327].--Dans sa vie de tous
+les jours, s'accusait le mme dsaccord que dans son art, et plus
+cruellement. Il avait beau savoir ce que l'amour voulait de lui, il
+agissait autrement; il ne vivait pas selon Dieu, il vivait selon le
+monde. L'amour lui-mme, o le saisir? Comment distinguer entre ses
+visages divers et ses ordres contradictoires? tait-ce l'amour de sa
+famille, ou l'amour de tous les hommes?... Jusqu'au dernier jour, il se
+dbattit dans ces alternatives.
+
+O est la solution?--Il ne l'a pas trouve. Laissons aux intellectuels
+orgueilleux le droit de l'en juger avec ddain. Certes, ils l'ont
+trouve, eux, ils ont la vrit, et ils s'y tiennent avec assurance.
+Pour ceux-l, Tolsto tait un faible et un sentimental, qui ne peut
+servir d'exemple. Sans doute, il n'est pas un exemple qu'ils puissent
+suivre: ils ne sont pas assez vivants. Tolsto n'appartient pas
+l'lite vaniteuse, il n'est d'aucune glise,--pas plus de celle des
+_Scribes_, comme il les appelait, que de celles des _Pharisiens_ de
+l'une ou l'autre foi. Il est le type le plus haut du libre chrtien, qui
+s'efforce, toute sa vie, vers un idal qui reste toujours plus
+lointain[328].
+
+Tolsto ne parle pas aux privilgis de la pense, il parle aux hommes
+ordinaires--_hominibus bon voluntatis_.--Il est notre conscience. Il
+dit ce que nous pensons tous, mes moyennes, et ce que nous craignons de
+lire en nous. Et il n'est pas pour nous un matre plein d'orgueil, un de
+ces gnies hautains qui trnent dans leur art et leur intelligence,
+au-dessus de l'humanit. Il est--ce qu'il aimait se nommer lui-mme
+dans ses lettres, de ce nom le plus beau de tous, le plus doux,--notre
+frre.
+
+ Janvier 1911.
+
+
+
+
+NOTE SUR LES OEUVRES POSTHUMES DE TOLSTOY[329]
+
+
+Tolstoy laissait, en mourant, une quantit d'oeuvres indites. La plus
+grande partie en a t publie depuis. Elles forment trois volumes de
+traduction franaise par J.-W. Bienstock (collection Nelson)[330]. Ces
+oeuvres sont de toutes les poques de sa vie. Il en est qui remontent
+jusqu'en 1883 (_Journal d'un fou_). D'autres sont des dernires annes.
+Elles comprennent des nouvelles, des romans, des pices de thtre, des
+dialogues. Beaucoup sont restes inacheves. Je les diviserais
+volontiers en deux classes: les oeuvres que Tolstoy crivait par
+volont morale, et celles qu'il crivait par instinct artistique. Dans
+un petit nombre d'entre elles, les deux tendances se fondent
+harmonieusement.
+
+Malheureusement, il faut dplorer que le dsintressement de sa gloire
+littraire,--peut-tre mme une secrte pense de mortification--ait
+empch Tolstoy de poursuivre la composition de ses oeuvres qui
+s'annonaient comme devant tre les plus belles. Tel _Le journal
+posthume du vieillard Fodor Kouzmitch_. C'est la fameuse lgende du
+tsar Alexandre Ier, se faisant passer pour mort et s'en allant, sous
+un faux nom, vieillir en Sibrie, par expiation volontaire. On sent que
+Tolstoy s'tait passionn pour le sujet et identifi avec son hros. On
+ne se console pas qu'il ne nous reste de ce journal que les premiers
+chapitres: par la vigueur et la fracheur du rcit, ils valent les
+meilleures pages de _Rsurrection_. Il y a l des portraits inoubliables
+(la vieille Catherine II), et surtout une puissante peinture du tsar
+mystique et violent, dont la nature orgueilleuse a encore des
+soubresauts de rveil chez le vieillard pacifi.
+
+_Le pre Serge_ (1891-1904) est aussi dans la grande manire de Tolstoy;
+mais le rcit est un peu court. Il a pour sujet l'histoire d'un homme
+qui cherche Dieu dans la solitude et l'asctisme, par orgueil bless, et
+qui finit par le trouver parmi les hommes, en vivant pour eux. La
+sauvage violence de quelques pages vous saisit la gorge. Rien de sobre
+et de tragique comme la scne o le hros dcouvre la vilenie de celle
+qu'il aimait:--(sa fiance, la femme qu'il adorait comme une sainte, a
+t la matresse du tsar qu'il vnrait passionnment). Non moins
+saisissante est la nuit de tentation, o le moine, pour retrouver la
+paix de l'me trouble, se tranche un doigt avec une hache. A ces
+pisodes farouches s'opposent l'entretien mlancolique de la fin, avec
+la pauvre vieille petite amie d'enfance, et les dernires pages, d'un
+laconisme indiffrent et serein.
+
+C'tait aussi un sujet mouvant que _La mre_: Une bonne et raisonnable
+mre de famille, aprs s'tre pendant quarante ans voue tout entire
+aux siens, se trouve seule, sans activit, sans raison d'agir, et,
+quoique libre penseuse, se retire sous l'aile d'un couvent et crit son
+Journal. Mais les premires pages seules de cette oeuvre subsistent.
+
+Une srie de petits rcits sont d'un art suprieur:
+
+_Alexis le Pot_, qui se relie la veine des beaux contes populaires.
+Histoire d'un simple, toujours sacrifi, toujours doucement satisfait,
+et qui meurt.--_Aprs le bal_ (20 aot 1903): Un vieillard raconte
+comment il aimait une jeune fille et comment il cessa brusquement de
+l'aimer, aprs avoir vu le pre, un colonel, commander la fustigation
+d'un soldat. OEuvre parfaite, d'abord d'un charme exquis de souvenirs
+juvniles, puis d'une prcision hallucinante.--_Ce que j'ai vu en rve_
+(13 novembre 1906): Un prince ne pardonne pas sa fille qu'il adorait,
+parce qu'elle s'est enfuie de la maison, aprs s'tre laiss sduire.
+Mais peine l'a-t-il revue que c'est lui qui demande pardon. Et
+toutefois (la tendresse de Tolstoy et son idalisme ne l'abusent jamais)
+il ne peut arriver vaincre le sentiment de dgot que lui cause la vue
+de l'enfant de sa fille.
+
+--_Khodynka_, une courte nouvelle, dont l'action se passe en 1893: Une
+jeune princesse russe, qui a voulu se mler une fte populaire de
+Moscou, se trouve prise dans une panique, foule aux pieds, laisse pour
+morte et ranime par un ouvrier, qui a t lui-mme rudement bouscul.
+Un sentiment de fraternit affectueuse les unit un instant. Puis ils se
+quittent et ne se verront plus.
+
+De dimensions beaucoup plus vastes, et s'annonant comme un roman
+pique, est _Hadji-Mourad_ (dcembre 1902), qui raconte un pisode des
+guerres du Caucase en 1851[331]. Tolstoy, en l'crivant, tait dans la
+pleine matrise de ses moyens artistiques. La vision (des yeux et de
+l'me) est parfaite. Mais, chose curieuse, on ne s'intresse pas
+vritablement l'histoire: car on sent que Tolstoy ne s'y intresse pas
+tout fait. Chaque personnage qui parat, au cours du rcit, veille
+juste autant de sympathie chez lui; et de chacun, mme s'il ne fait que
+passer sous nos yeux, il trace un portrait achev. Mais force d'aimer
+tous, il ne prfre rien. Il semble crire cette remarquable nouvelle,
+sans besoin intrieur, par une ncessit toute physique. Comme d'autres
+exercent leurs muscles, il faut qu'il exerce son mcanisme intellectuel.
+Il a besoin de crer. Il cre.
+
+ * * * * *
+
+D'autres oeuvres ont un accent personnel, souvent jusqu' l'angoisse.
+Il en est d'autobiographiques, comme _Le journal d'un fou_ (20 octobre
+1883), qui retrace le souvenir des premires nuits d'effroi de Tolstoy,
+avant la crise de 1869[332], et comme _Le Diable_ (19 novembre 1889).
+Cette dernire et trs longue nouvelle a des parties de tout premier
+ordre et, malheureusement, un dnouement absurde: Un propritaire
+campagnard, qui a eu des relations avec une jeune paysanne de son
+domaine, s'est mari et a pris soin (car il est honnte et il aime sa
+jeune femme) d'carter la paysanne. Mais il l'a dans le sang, et il ne
+peut la voir sans la dsirer. Elle le recherche. Il finit par la
+reprendre; il sent qu'il ne pourra plus s'arracher elle: il se tue.
+Les portraits de l'homme, bon, faible, robuste, myope, intelligent,
+sincre, travailleur, tourment,--de sa jeune femme romanesque et
+amoureuse, qui l'idalise,--de la belle et saine paysanne, ardente et
+sans pudeur,--sont des chefs-d'oeuvre. Il est fcheux que Tolstoy ait
+mis plus de morale dans la fin de son roman qu'il n'en a mis dans
+l'histoire vcue: car il a eu rellement une aventure analogue.
+
+_La lumire luit dans les tnbres_, drame en cinq actes, prsente bien
+des faiblesses artistiques. Mais, lorsqu'on connat la tragdie cache
+de la vieillesse de Tolstoy, qu'elle est mouvante cette oeuvre qui,
+sous d'autres noms, met en scne Tolstoy et les siens! Nicolas
+Ivanovitch Sarintzeff est parvenu la mme foi que l'auteur de _Que
+devons-nous faire?_ et il essaie de la mettre en pratique. Cela ne lui
+est point permis. Les larmes de sa femme (sincres ou simules?)
+l'empchent de quitter les siens. Il reste dans sa maison, o il vit
+pauvrement et fait de la menuiserie. Sa femme et ses enfants continuent
+de mener grand train et de donner des ftes. Bien qu'il n'y prenne point
+part, on l'accuse d'hypocrisie. Cependant, par son influence morale, par
+le simple rayonnement de sa personnalit, il fait autour de lui des
+proslytes--et des malheureux. Un pope, convaincu par ses doctrines,
+abandonne l'glise. Un jeune homme de bonne famille refuse le service
+militaire et se fait envoyer au bataillon de discipline. Et le pauvre
+Sarintzeff-Tolstoy est dchir par le doute. Est-il dans l'erreur?
+N'entrane-t-il pas les autres inutilement dans la souffrance et dans la
+mort? A la fin, il ne voit plus d'autre solution ses angoisses que de
+se laisser tuer par la mre du jeune homme, qu'il a sans le vouloir
+conduit sa perte.
+
+On trouvera encore, dans un bref rcit, des derniers temps de la vie de
+Tolstoy: _Il n'y a pas de coupable_ (septembre 1910), la mme confession
+douloureuse d'un homme qui souffre horriblement de sa situation et qui
+ne peut en sortir. Aux riches dsoeuvrs s'opposent les pauvres
+accabls; et ni les uns ni les autres ne sentent l'ineptie monstrueuse
+d'un tel tat social.
+
+Deux oeuvres de thtre ont une relle valeur: l'une est une petite
+pice paysanne, qui combat les mfaits de l'alcool: _Toutes les qualits
+viennent d'elle_ (Probablement de 1910). Les personnages sont trs
+individuels; leurs traits typiques, leurs ridicules de langage sont
+saisis de faon amusante. Le paysan qui, la fin, pardonne son voleur
+est la fois noble et comique, par son inconsciente grandeur morale et
+son naf amour-propre.--La seconde pice, d'une tout autre importance,
+est un drame en douze tableaux: _le Cadavre vivant_. Elle montre les
+gens faibles et bons crass par la stupide machine sociale. Le hros,
+Fedia, est un homme qui s'est perdu par sa bont mme et par le profond
+sentiment moral qu'il cache sous une vie dbauche: car il souffre,
+d'une faon intolrable, de la bassesse du monde et de sa propre
+indignit; mais il n'a pas la force de ragir. Il a une femme qu'il
+aime, qui est bonne, tranquille, raisonnable, mais _sans le petit
+raisin qu'on met dans le cidre pour le faire mousser_, _sans le
+ptillement dans la vie_, qui procure l'oubli. Et il lui faut l'oubli.
+
+_Nous tous dans notre milieu_, dit-il, _nous avons trois voies devant
+nous, trois seulement. tre fonctionnaire, gagner de l'argent et ajouter
+ la vilenie au milieu de laquelle on vit, cela me dgotait; peut-tre
+n'en tais-je pas capable... La seconde voie, c'est celle o l'on combat
+cette vilenie: pour cela, il faut tre un hros, je n'en suis pas un.
+Reste la troisime: s'oublier, boire, faire la noce, chanter: c'est
+celle que j'ai choisie, et vous voyez o cela m'a men[333]..._
+
+Et, dans un autre passage:
+
+_Comment j'en suis arriv ma perte? D'abord, le vin. Ce n'est pas que
+j'aie plaisir boire. Mais j'ai toujours le sentiment que tout ce qui
+se fait autour de moi n'est pas ce qu'il faut; et j'ai honte.... Et
+quant tre marchal de la noblesse, ou directeur de banque, c'est si
+honteux, si honteux!... Aprs avoir bu, on n'a plus honte.... Et puis,
+la musique, pas l'opra ou Beethoven, mais les tsiganes, cela vous verse
+dans l'me tant de vie, tant d'nergie.... Et puis les beaux yeux noirs,
+le sourire.... Mais plus cela enchante, plus on a honte,
+ensuite[334]...._
+
+Il a quitt sa femme, parce qu'il sent qu'il lui fait du mal et qu'elle
+ne lui fait pas de bien. Il la laisse un ami dont elle est aime,
+qu'elle aimait sans se l'avouer, et qui lui ressemble. Il disparat dans
+les bas-fonds de la bohme; et tout est bien ainsi: les deux autres sont
+heureux, et lui,--autant qu'ils peuvent l'tre. Mais la socit ne
+permet point qu'on se passe de son consentement; elle accule stupidement
+Fedia au suicide, s'il ne veut pas que ses deux amis soient condamns
+pour bigamie.--Cette oeuvre trange, si profondment russe, et qui
+reflte le dcouragement des meilleurs aprs les grandes esprances de
+la Rvolution, brises, est simple, sobre, sans aucune dclamation. Les
+caractres sont tous vrais et vivants, mme les personnages de second
+plan: (la jeune soeur intransigeante et passionne dans sa conception
+morale de l'amour et du mariage; la bonne figure compasse du brave
+Karenine, et sa vieille maman, ptrie de nobles prjugs, conservatrice,
+autoritaire en paroles, accommodante en actes); jusqu'aux silhouettes
+fugitives des tsiganes et des avocats.
+
+ * * * * *
+
+J'ai laiss de ct quelques oeuvres, o l'intention dogmatique et
+morale prime la libre vie de l'oeuvre--bien qu'elle ne fasse jamais
+tort la lucidit psychologique de Tolstoy:
+
+_Le faux coupon_: un long rcit, presque un roman, qui veut montrer
+l'enchanement, dans le monde, de tous les actes individuels, bons ou
+mauvais. Un faux, commis par deux collgiens, dclenche toute une suite
+de crimes, de plus en plus horribles,--jusqu' ce que l'acte de
+rsignation sainte d'une pauvre femme qu'assassine une brute agisse sur
+l'assassin et, par lui, de proche en proche, remonte jusqu'aux premiers
+auteurs de tout le mal, qui se trouvent ainsi rachets par leurs
+victimes. Le sujet est superbe, et touche l'pope; l'oeuvre aurait
+pu atteindre la grandeur fatale des tragdies antiques. Mais le rcit
+est trop long, trop morcel, sans ampleur; et bien que chaque personnage
+soit justement caractris, ils restent tous indiffrents.
+
+_La sagesse enfantine_ est une suite de vingt et un dialogues entre des
+enfants, sur tous les grands sujets: religion, art, science,
+instruction, patrie, etc. Ils ne sont pas sans verve; mais le procd
+fatigue vite, tant de fois rpt.
+
+_Le jeune tsar_, qui rve des malheurs qu'il cause malgr lui, est une
+des oeuvres les plus faibles du recueil.
+
+Enfin, je me contente d'numrer quelques esquisses fragmentaires: _Deux
+plerins_,--_Le pope Vassili_,--_Quels sont les assassins?_ etc.
+
+ * * * * *
+
+Dans l'ensemble de ces oeuvres, on est frapp de la vigueur
+intellectuelle, conserve par Tolstoy jusqu' son dernier jour[335]. Il
+peut sembler verbeux, quand il expose ses ides sociales; mais toutes
+les fois qu'il est en face d'une action, d'un personnage vivant, le
+rveur humanitaire disparat, il ne reste plus que l'artiste au regard
+d'aigle, qui d'un coup va au coeur. Jamais il n'a perdu cette lucidit
+souveraine. Le seul appauvrissement que je constate, pour l'art, c'est
+du ct de la passion. A part de courts instants, on a l'impression que
+ses oeuvres ne sont plus pour Tolstoy l'essentiel de sa vie; elles
+sont, ou un passe-temps ncessaire, ou un instrument pour l'action. Mais
+c'est l'action qui est son vritable objet, et non plus l'art. Quand il
+lui arrive de se laisser reprendre par cette illusion passionne, il
+semble qu'il en ait honte; il coupe court ou peut-tre, comme pour _Le
+journal posthume du vieillard Fodor Kouzmitch_, il abandonne
+compltement l'oeuvre qui risquerait de resouder les chanes qui
+l'attachaient l'art... Exemple unique d'un grand artiste, en pleine
+force cratrice et tourment par elle, qui lui rsiste et qui l'immole
+son Dieu.
+
+ R. R.
+
+ Avril 1913.
+
+
+
+
+LA RPONSE DE L'ASIE A TOLSTOY
+
+
+Au temps o paraissaient les premires ditions de ce livre, nous ne
+pouvions mesurer encore le retentissement de la pense de Tolstoy dans
+le monde. Le grain tait en terre. Il fallait attendre l't.
+
+Aujourd'hui, la moisson est leve. Et de Tolstoy a surgi un arbre de
+Jess. Sa parole s'est faite acte. Au Saint Jean le Prcurseur
+d'Iasnaa-Poliana a succd le Messie de l'Inde, qu'il avait consacr:
+Mahtm Gandhi.
+
+Admirons la magnifique conomie de l'histoire humaine, o, malgr les
+disparitions apparentes des grands efforts de l'esprit, rien ne se perd
+d'essentiel, et le flux et le reflux des ractions mutuelles forment un
+courant continu, qui s'enrichit sans cesse, en fcondant la terre.
+
+A dix-neuf ans, en 1847, le jeune Tolstoy, malade l'hpital de Kazan,
+avait pour voisin de lit un prtre lama bouddhiste, bless grivement
+la face par un brigand, et il recevait de lui la premire rvlation de
+la loi de Non-Rsistance, que le torrent de sa vie devait, trente ans,
+recouvrir.
+
+Soixante-deux ans aprs, en 1909, le jeune Indien Gandhi recevait des
+mains de Tolstoy mourant cette sainte lumire, que le vieil aptre russe
+avait couve en lui, rchauffe de son amour, nourrie de sa douleur; et
+il en faisait le flambeau qui a illumin l'Inde: la rverbration en a
+touch toutes les parties de la terre.
+
+Mais, avant d'en arriver au rcit de ce baptme dans le Jourdain, nous
+voulons rapidement retracer l'ensemble des rapports de Tolstoy avec
+l'Asie. Une _Vie de Tolstoy_ serait, sans cette tude, incomplte
+aujourd'hui. Car l'action de Tolstoy sur l'Asie aura, dans l'histoire,
+plus d'importance peut-tre que l'action sur l'Europe. Il a t la
+premire grande Voie de l'esprit qui relie, de l'Est l'Ouest, tous les
+membres du Vieux-Continent. Maintenant la sillonnent, en l'un et l'autre
+sens, deux rivires de plerins.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons maintenant tous les moyens de connatre le sujet: car Paul
+Birukoff, pieux disciple du matre, a rassembl en un volume sur
+_Tolstoy et l'Orient_ les documents conservs[336].
+
+L'Orient l'attira toujours. Tout jeune tudiant l'Universit de Kazan,
+il avait choisi d'abord la facult des langues orientales arabo-turques.
+Dans ses annes de Caucase, il fut en contact prolong avec la culture
+mahomtane, et il en subit fortement l'impression. Peu aprs 1870
+commencent paratre, dans ses recueils de Rcits et Lgendes pour les
+coles primaires, des contes arabes et indiens. Quand vint l'heure de sa
+crise religieuse, la Bible ne lui suffit point; il ne tarda pas
+consulter les religions d'Orient. Il lut considrablement[337]. Bientt
+lui vint l'ide de faire profiter l'Europe de ses lectures, et il
+rassembla, sous le titre: _Les penses des hommes sages_, un recueil, o
+l'vangile, Bouddh, Laotse, Krishna fraternisaient. Il s'tait
+convaincu, ds le premier coup d'oeil, de l'unit fondamentale des
+grandes religions humaines.
+
+Mais ce qu'il cherchait surtout, c'tait le rapport direct avec les
+hommes d'Asie. Et dans les dix dernires annes de sa vie, un rseau
+serr de correspondance se tressa entre Iasnaa et tous les pays
+d'Orient.
+
+ * * * * *
+
+De tous, c'tait la Chine, dont la pense lui tait le plus proche. Et
+ce fut elle qui se livra le moins. Ds 1884, il tudiait Confucius et
+Laotse; ce dernier tait son prfr, parmi les sages de
+l'antiquit[338]. Mais, en fait, Tolstoy dut attendre jusqu'en 1905 pour
+changer sa premire lettre avec un compatriote de Laotse, et il ne
+parat avoir eu que deux correspondants chinois. Il est vrai qu'ils sont
+de marque. L'un tait un savant, _Tsien Huang-t'ung_; l'autre ce grand
+lettr _Ku-Hung-Ming_, dont le nom est bien connu en Europe[339], et
+qui, professeur d'Universit Pkin, chass par la Rvolution, a d
+s'exiler au Japon.
+
+Dans les lettres qu'il adresse ces deux Chinois d'lite, et
+particulirement dans celle, trs longue, Ku-Hung-Ming, qui a la
+valeur d'un manifeste (octobre 1906), Tolstoy exprime l'attachement et
+l'admiration qu'il prouve pour le peuple chinois. Ces sentiments ont
+t renforcs par les preuves que la Chine a subies, avec une noble
+mansutude, en ces dernires annes o les nations d'Europe ont fait
+assaut contre elle d'ignobles brutalits. Il l'engage persvrer dans
+cette sereine patience et prophtise qu'elle lui devra la victoire
+finale. L'exemple de Port-Arthur, dont l'abandon par la Chine la
+Russie a cot si cher la Russie (guerre russo-japonaise), assure
+qu'il en sera de mme pour l'Allemagne Kiautschau et pour l'Angleterre
+ Wei-ha-Wei. Les voleurs finissent toujours par se voler entre
+eux.--Mais Tolstoy est inquiet d'apprendre que, depuis peu, l'esprit de
+violence et de guerre s'veille chez les Chinois; il les conjure d'y
+rsister. S'ils se laissaient gagner par la contagion, ce serait un
+dsastre, non seulement dans le sens o l'entendait _un des plus
+grossiers et ignares reprsentants de l'Occident, le Kaiser
+d'Allemagne_, qui redoutait pour l'Europe le pril jaune,--mais dans
+l'intrt suprieur de l'humanit. Car, avec la vieille Chine
+disparatrait le point d'appui de la vraie sagesse populaire et
+pratique, paisible et laborieuse, qui, de l'Empire du Milieu, doit
+s'tendre progressivement tous les peuples. Tolstoy croit le moment
+venu d'une transformation capitale dans la vie de l'humanit; il a la
+conviction que la Chine est appele y jouer le premier rle, la tte
+des peuples d'Orient. La tche de l'Asie est de montrer au reste du
+monde le vrai chemin la vraie libert; et ce chemin, dit Tolstoy,
+n'est autre que le _Tao_. Surtout que la Chine se garde de vouloir se
+rformer sur le plan et l'exemple de l'Occident,--c'est--dire en
+remplaant son despotisme par un rgime constitutionnel, une arme
+nationale et la grande industrie! Qu'elle considre le tableau
+lamentable de ces peuples d'Europe, avec l'enfer de leur proltariat,
+avec leurs luttes de classes, leur course aux armements et leurs guerres
+sans fin, leur politique de rapine coloniale,--la banqueroute sanglante
+de toute une civilisation! L'Europe est un exemple,--oui!--de ce qu'il
+ne faut pas faire. Et comme la Chine ne peut, d'autre part, rester dans
+l'tat prsent, o elle se voit livre toutes les agressions, une
+seule voie lui est ouverte: celle de la Non-Rsistance absolue vis--vis
+de son gouvernement et de tous les gouvernements. Qu'elle poursuive,
+impassible, sa culture de la terre, en se soumettant la seule loi de
+Dieu! L'Europe se trouvera dsarme devant la passivit hroque et
+sereine de 400 millions d'hommes. Toute la sagesse humaine et le secret
+du bonheur sont dans la vie de travail paisible sur son champ, en se
+guidant d'aprs les principes des trois religions de Chine: le
+Confucianisme, qui libre de la force brutale; le Taosme, qui prescrit
+de ne pas faire aux autres ce qu'on ne veut pas que les autres vous
+fassent; et le Bouddhisme, qui est tout abngation et amour.
+
+Des conseils de Tolstoy, nous voyons ce que la Chine d'aujourd'hui
+parat faire; et il ne semble pas que son docte correspondant,
+Ku-Hung-Ming, en ait beaucoup profit: car son traditionalisme,
+distingu mais born, offre pour toute panace la fivre du monde
+moderne en travail une _Grande Charte de Fidlit_ l'ordre tabli par
+le pass[340].--Mais il ne faut point juger de l'immense Ocan par ses
+vagues de surface. Et qui peut dire si le peuple de Chine n'est pas
+beaucoup plus prs des penses de Tolstoy, qui s'accordent avec la
+millnaire tradition de ses sages, que ne le feraient supposer ces
+guerres de partis et ces rvolutions, qui passent et qui meurent sur son
+ternit?
+
+ * * * * *
+
+Tout au contraire des Chinois, les Japonais, avec leur vitalit fbrile,
+leur curiosit affame de toute pense nouvelle dans l'univers, furent
+les premiers d'Asie avec qui Tolstoy entra en relations (ds 1890, ou
+peu aprs). Il se mfiait d'eux, de leur fanatisme national et guerrier,
+surtout de leur prodigieuse souplesse s'adapter la civilisation
+d'Europe et en pouser sur-le-champ tous les abus. On ne peut dire que
+sa mfiance ait t entirement injustifie: car la correspondance assez
+abondante qu'il entretint avec eux lui apporta plus d'un mcompte. Tel
+qui se disait son disciple, tout en ayant la prtention de concilier son
+enseignement avec le patriotisme, le dsavoua publiquement, comme le
+jeune _Jokai_, rdacteur en chef du journal _Didaitschoo-lu_, en 1904,
+au moment de la guerre du Japon avec la Russie. Encore plus dcevant fut
+le jeune _H. S. Tamura_ qui, d'abord boulevers jusqu'aux larmes par la
+lecture d'un article de Tolstoy sur la guerre russo-japonaise[341],
+tremblant de tout son corps, et criant, transport, que Tolstoy est
+l'unique prophte de notre temps, se laisse quelques semaines aprs
+rouler par la vague de dlire patriotique, aprs la destruction de la
+flotte russe par les Japonais, Tsusima, et finit par publier contre
+Tolstoy un mauvais livre qui l'attaque...
+
+Plus solides et sincres--mais si loin de la vraie pense de
+Tolstoy--ces social-dmocrates japonais, protestataires hroques contre
+la guerre[342], qui crivent Tolstoy, en septembre 1904, et qui
+Tolstoy, en les remerciant, exprime sa condamnation absolue, la fois
+de la guerre et du socialisme[343].
+
+Mais l'esprit de Tolstoy pntrait, malgr tout, le Japon et le
+labourait jusqu'au fond. Lorsqu'en 1908, pour son quatre-vingtime
+anniversaire, ses amis russes s'adressrent tous les amis du monde,
+afin de publier un livre de tmoignages, _Naoshi Kato_ envoya un
+intressant Essai, qui montre l'influence considrable de Tolstoy au
+Japon. La plupart de ses livres religieux y avaient t traduits; vers
+1902-1903, ils produisirent, dit Kato, une rvolution morale, non
+seulement chez les chrtiens japonais, mais chez les bouddhistes; et de
+cette commotion, un renouvellement du bouddhisme est sorti. Jusqu'alors,
+la religion tait un ordre tabli et une loi du dehors. Elle prit (ou
+reprit) un caractre intrieur. _Conscience religieuse_ devint,
+depuis, le mot la mode. Et certes, ce rveil du _moi_ n'tait pas sans
+dangers. Il pouvait mener,--il mena, en nombre de cas,--vers de tout
+autres fins que l'esprit de sacrifice et d'amour fraternel-- la
+jouissance goste, l'indiffrentisme, au dsespoir, et mme au
+suicide: il y eut des catastrophes chez ce peuple vibrant qui, dans ses
+crises de passion, porte toutes les doctrines aux ultimes consquences.
+Mais il se forma ainsi, particulirement prs de Kioto, de petits
+groupes tolstoyens qui travaillaient leur champ et professaient le pur
+vangile de l'amour[344]. D'une faon gnrale, on peut dire que la vie
+spirituelle au Japon a subi, en partie, l'empreinte de la personnalit
+de Tolstoy. Encore aujourd'hui, subsiste au Japon une _Socit Tolstoy_,
+qui publie une revue mensuelle de soixante-dix pages, intressante et
+nourrie[345].
+
+Le plus aimable exemple de ces disciples japonais est le jeune _Kenjiro
+Tokutomi_, qui contribua aussi au livre du jubil de 1908. Il avait
+crit, de Tokio, une lettre enthousiaste Tolstoy, dans les premiers
+mois de 1906, et Tolstoy y avait aussitt rpondu. Mais Tokutomi n'avait
+pas eu la patience d'attendre la rponse: il s'tait embarqu sur le
+premier bateau, pour aller le voir. Il ne savait pas un mot de russe et
+trs peu d'anglais. Il arriva Iasnaa en juillet, y demeura cinq
+jours, reu avec une bont paternelle, et repartit directement pour le
+Japon, couvant, tout le reste de sa vie, les grands souvenirs de cette
+semaine et le lumineux sourire du vieillard. Il l'voque dans ses
+charmantes pages de 1908, o parle son coeur simple et pur:
+
+ _Je vois son sourire, travers le brouillard des 730 jours passs
+ depuis que je l'ai vu, et par-dessus les 10 000 kilomtres qui nous
+ sparent._
+
+ _Maintenant je vis dans une petite campagne, dans une chtive
+ maison, avec ma femme et mon chien. Je plante des lgumes,
+ j'arrache la mauvaise herbe, qui repousse sans cesse. Toute mon
+ nergie et toutes mes journes se dpensent arracher, arracher,
+ arracher... Peut-tre cela tient-il ma nature d'esprit,
+ peut-tre ce temps imparfait. Mais je suis, pleinement heureux...
+ Seulement, c'est bien triste, quand on ne sait qu'crire, dans une
+ occasion pareille!..._
+
+Le petit Japonais a su, par ces simples lignes d'une humble vie
+heureuse, de sagesse et de labeur, raliser beaucoup mieux l'idal de
+Tolstoy et parler son coeur que tous les doctes collaborateurs au
+livre du Jubil[346].
+
+ * * * * *
+
+En sa qualit de Russe, Tolstoy avait de nombreuses occasions de
+connatre les mahomtans,--puisque l'empire de Russie en comptait vingt
+millions de sujets. Aussi tiennent-ils une large place dans sa
+correspondance. Mais ils n'y apparaissent gure avant 1901. Et ce fut,
+au printemps de cette anne, sa rponse au Saint-Synode et son
+excommunication qui les lui conquirent. La haute et ferme parole
+traversa le monde musulman comme le char d'lie. Ils n'en retinrent que
+l'affirmation monothiste, o leur semblait se rpercuter la voix de
+leur Prophte, et ils tchrent navement de l'annexer. Des Baschkirs de
+Russie, des muftis indiens, des musulmans de Constantinople lui crivent
+qu'ils ont _pleur de joie_, en lisant le dmenti public inflig par
+sa main toute la chrtient; et ils le flicitent de s'tre enfin
+dlivr _de la sombre croyance la Trinit_. Ils l'appellent leur
+_frre_ et s'efforcent de le convertir tout fait. Avec une comique
+inconscience, l'un d'eux, un mufti de l'Inde, _Mohammed Sadig_, de
+Kadiam, Gurdaspur, se rjouit de lui faire connatre que son nouveau
+Messie islamique (un certain Chazrat Mirza Gulam Achmed) vient
+d'anantir le mensonge chrtien de la Rsurrection en retrouvant au
+Kaschmir le tombeau de Ijuz Azaf (Jsus), et il lui en envoie une
+photo, avec le portrait de son saint rformateur.
+
+On ne saurait imaginer l'admirable tranquillit, peine teinte
+d'ironie (ou de mlancolie), avec laquelle Tolstoy reoit ces tranges
+avances. Qui ne l'a point vu dans ces controverses ne connat point la
+souveraine modration o sa nature imprieuse tait arrive. Jamais il
+ne se dpartit de sa courtoisie et de son calme bon sens. C'est
+l'interlocuteur mahomtan qui s'emporte, qui lui prte, irrit, _un
+reste des prjugs chrtiens du moyen age_[347] ou qui, son refus de
+croire en le nouveau Messie musulman, lui oppose la classification
+menaante que le saint homme fait, en trois compartiments, des hommes
+recevant la lumire de la vrit:
+
+... _Les uns la reoivent par leur propre raison. Les autres par les
+signes visibles et les miracles. Les troisimes par la force de l'pe._
+(Exemple: le Pharaon, qui Mose a d faire boire la mer Rouge, pour le
+convaincre de son Dieu.) Car _le Prophte envoy par Dieu doit
+enseigner au monde entier_[348]...
+
+Tolstoy ne suit pas ses correspondants agressifs sur le terrain de
+combat. Son noble principe est que les hommes, aimant la vrit, ne
+doivent jamais appuyer sur les diffrences entre les religions et sur
+leurs manques, mais sur ce qui les unit et ce qui fait leur
+prix.--_C'est quoi je m'efforce_, dit-il, _envers toutes les
+religions, et notamment envers l'Islam_[349].--Il se contente de
+rpondre au bouillant mufti que _le devoir de quiconque possde un
+sentiment vraiment religieux est de donner l'exemple d'une vie
+vertueuse_. C'est l tout ce dont nous avons besoin[350]. Il admire
+Mahomet, et certaines de ses paroles l'ont ravi[351]. Mais Mahomet
+n'est qu'un homme, comme le Christ. Pour que le Mahomtisme ainsi que le
+Christianisme deviennent une religion juste, il faudra qu'ils renoncent
+ la croyance aveugle en un homme et un livre; qu'ils admettent
+seulement ce qui est en accord avec la conscience et la raison de tous
+les hommes.--Mme sous la forme mesure dont il revt sa pense, Tolstoy
+s'inquite toujours de ne pas froisser la foi de celui qui lui parle:
+
+_Pardonnez si j'ai d vous blesser. On ne peut pas dire la vrit
+moiti. On doit la dire toute, ou pas du tout[352]._
+
+Inutile d'ajouter qu'il ne convainc point ses interlocuteurs.
+
+Du moins, il en trouve d'autres, mahomtans clairs, libraux, qui
+sympathisent pleinement avec lui:--au premier rang, le clbre
+grand-mufti d'gypte, le cheikh rformateur _Mohammed Abdou_[353], qui
+lui adresse, du Caire, en 1904 (le 8 avril), une noble lettre, le
+flicitant de l'excommunication dont il tait l'objet: car l'preuve est
+la divine rcompense pour les lus. Il dit que la lumire de Tolstoy
+rchauffe et rassemble les chercheurs de vrit, que leurs coeurs sont
+dans l'attente de tout ce qu'il crit. Tolstoy rpond, avec une chaude
+cordialit.--Il reoit aussi l'hommage de l'ambassadeur de Perse
+Constantinople, prince _Mirza Riza Chan_, dlgu la premire
+confrence de la Paix, La Haye, en 1901.
+
+Mais il est surtout attir par le mouvement Bhaste (ou Bbiste), dont
+il entretient constamment ses correspondants. Il entre en relations
+personnelles avec certains Bhastes, comme le mystrieux _Gabriel
+Sacy_, qui lui crit d'gypte (1901), et qui aurait t, dit-on, un
+Arabe de naissance, converti au Christianisme, puis pass au Bhasme.
+Sacy lui expose son _Credo_, Tolstoy rpond (10 aot 1901) que le
+_Bbisme l'intresse depuis longtemps et qu'il a lu tout ce qui lui
+tait accessible ce sujet_; il n'attache aucune importance sa base
+mystique et ses thories; mais il croit son grand avenir en Orient,
+comme enseignement moral: _tt ou tard, le Bhasme se fondra avec
+l'anarchisme chrtien_. Ailleurs, il crit un Russe qui lui envoie un
+livre sur le Bhasme qu'il a la certitude de la victoire _de tous les
+enseignements religieux rationalistes, qui surgissent actuellement des
+diverses confessions: Brahmanisme, Bouddhisme, Judasme,
+Christianisme_. Il les voit allant toutes _vers le confluent d'une
+religion unique, universellement humaine_[354].--Il a le contentement
+d'apprendre que le courant bhaste a pntr en Russie, chez des
+Tatares de Kazan, et il invite chez lui leur chef, Woissow, dont
+l'entretien avec lui a t not par Gussev (fvrier 1909)[355].
+
+Dans le livre du jubil, en 1908, l'Islam est reprsent par un juriste
+de Calcutta, _Abdullah-al-Mamun-Suhrawardy_, qui lve Tolstoy un
+majestueux monument. Il l'appelle _yogi_ et souscrit ses enseignements
+de la Non-Violence, qu'il ne juge pas opposs ceux de Mahomet; mais
+_il faut lire le Coran, comme Tolstoy a lu la Bible, sous la lumire de
+la vrit, et non dans la nue de la superstition_. Il loue Tolstoy de
+n'tre pas un surhomme, un _Uebermensch_, mais le frre de tous, non pas
+la lumire de l'Occident ou de l'Orient, mais lumire de Dieu, lumire
+pour tous. Et, dans une lueur prophtique, il annonce que la
+prdication de Tolstoy pour la Non-Violence, _mle aux enseignements
+des sages de l'Inde, produira peut-tre en notre temps de nouveaux
+Messies_.
+
+ * * * * *
+
+C'tait de l'Inde en effet que devait sortir le Verbe agissant, dont
+Tolstoy fut l'annonciateur.
+
+L'Inde tait, en cette fin du XIXe sicle, et au dbut du XXe, en
+plein rveil. L'Europe ne connat pas encore,-- part une lite de
+savants bien renseigns, qui ne sont pas trs presss de dispenser leur
+science au commun des mortels et se cantonnent volontiers dans leur
+coque linguistique, o ils se sentent huis clos[356]--l'Europe est
+encore loin d'imaginer la prodigieuse rsurrection du gnie indien qui
+s'annona ds les annes 1830[357] et resplendit vers 1900. Ce fut une
+floraison clatante et soudaine dans tous les champs de l'esprit. Dans
+l'art, dans la science, dans la pense. Le seul nom de _Rabindranath
+Tagore_ a, dtach de la constellation de sa glorieuse famille, rayonn
+sur le monde. Presque en mme temps, le Vedantisme tait rnov par le
+fondateur de l'_Arya-Samj_ (1875), _Dayananda Sarasvati_, celui qu'on a
+nomm le _Luther hindou_; et _Keshub Chunder Sen_ faisait du
+_Brahm-Samj_ un instrument de rformes sociales passionnes et un
+terrain de rapprochement entre la pense chrtienne et la pense
+d'Orient. Mais, surtout, le firmament religieux de l'Inde s'illuminait
+de deux toiles de premire grandeur, subitement apparues,--ou
+rapparues aprs des sicles, pour parler selon le grand style de
+l'Inde, au sens profond[358]--ces deux miracles de l'esprit:
+_Ramakrishna_ (1836-1886), le fou de Dieu, qui embrassait dans son amour
+toutes les formes du Divin, et son disciple, plus puissant encore que le
+matre, _Vivekananda_ (1863-1902), dont la torrentielle nergie a, pour
+des sicles, rveill dans son peuple puis le Dieu d'action, le Dieu
+de la Git.
+
+La vaste curiosit de Tolstoy ne les ignora point. Il lut les traits de
+_Dayananda_, que lui envoya le directeur de _The Vedic Magazine_
+(Kangra, Sakaranpur), _Rama Deva_. Ds 1896, il s'tait enthousiasm des
+premiers crits parus de _Vivekananda_[359], et il savourait les
+Entretiens de _Ramakrishna_[360].--C'est un malheur pour l'humanit que
+Vivekananda, lors de son voyage d'Europe en 1900, n'ait pas t orient
+vers Iasnaa Poliana. Celui qui crit ces lignes ne peut se consoler, en
+cette anne de l'Exposition Universelle o le grand _Swami_ passait
+Paris, si mal entour, de n'avoir pas t celui qui relie les deux
+voyants, les deux gnies religieux de l'Europe et de l'Asie.
+
+Ainsi que le _Swami_ de l'Inde, Tolstoy tait nourri de l'esprit de
+Krishna, _seigneur de l'Amour_[361]. Et plus d'une voix de l'Inde le
+saluait comme un Mahtm, un ancien _Rishi_ rincarn[362]. _Gopal
+Chetti_, directeur de _The New Reformer_, qui se voua dans l'Inde aux
+ides de Tolstoy, le rapproche, en son crit pour le Livre du Jubil
+(1908), de Bouddh le prince qui renona; et il dit que, si Tolstoy
+tait n aux Indes, il et t tenu pour un _Avatara_, un _Purusha_
+(incarnation de l'Ame universelle), un _Sri-Krishna_.
+
+Mais le courant fatal du fleuve de l'histoire allait porter Tolstoy, du
+Rve en Dieu des _yogis_ au seuil de la grande action de Vivekananda et
+de Gandhi,--de l'_Hind-Swaraj_.
+
+Dtours tranges du destin! Le premier qui l'y conduisit fut l'homme
+qui, plus tard, devait devenir le meilleur lieutenant du Mahtm indien,
+mais qui, en ce temps, tait encore, comme Paul avant le chemin de
+Damas, le violent ennemi de ces penses: _C.-R. Das_[363]... Est-il
+permis d'imaginer que la voix de Tolstoy a pu contribuer le ramener
+sa vraie mission?--A la fin de 1908, C.-R. Das tait dans le camp de la
+Rvolution. Il crivit Tolstoy, sans lui rien voiler de sa foi
+violente; il combattait, visage dcouvert, la doctrine tolstoyenne de
+la Non-Rsistance; et cependant, il lui demandait un mot de sympathie
+pour son journal, _Free Hindostan_. Tolstoy rpondit une trs longue
+lettre, presque un trait, qui, sous le titre de _Lettre un Indien_,
+14 dcembre 1908, se rpandit dans le monde entier. Il proclamait
+nergiquement la doctrine de la Non-Rsistance et de l'Amour, en
+encadrant chaque partie de son argumentation dans des citations de
+Krishna. Il n'apportait pas moins de vigueur dans son combat contre la
+nouvelle superstition de la science que contre les anciennes
+superstitions religieuses. Et il faisait aux Indiens un reproche
+vhment de renier leur sagesse antique pour pouser l'erreur
+d'Occident.
+
+_On pouvait esprer, disait-il, que, dans l'immense monde
+brahmano-bouddhiste et confucianiste, ce nouveau prjug scientifique
+n'aurait point place, et que les Chinois, les Japonais, les Hindous,
+ayant compris le mensonge religieux qui justifie la violence,
+arriveraient directement concevoir la loi de l'amour, propre
+l'humanit, qui fut promulgue avec une force si clatante par les
+grands matres de l'Orient. Mais la superstition de la science, qui a
+remplac celle de la religion, envahit de plus en plus les peuples de
+l'Orient. Elle subjugue dj le Japon et lui prpare les pires
+dsastres. Elle se rpand sur ceux qui, en Chine et dans l'Inde,
+prtendent, comme vous, tre les meneurs de vos peuples. Vous invoquez,
+dans notre journal, comme un principe fondamental qui doit guider
+l'activit de l'Inde, l'ide suivante_:
+
+ Resistance to agression is not simply justifiable, but imperative;
+ non-resistance hurts both altruism and egoism.
+
+... _Eh quoi! vous, membre d'un des peuples les plus religieux, vous
+allez, d'un coeur lger et confiant en votre instruction scientifique,
+abjurer la loi de l'amour, proclame au sein de votre peuple, avec une
+clart exceptionnelle, ds l'antiquit recule!... Et vous rptez ces
+stupidits que vous ont suggres les champions de la violence, les
+ennemis de la vrit, les esclaves de la thologie d'abord, ensuite de
+la science,--vos matres europens!_
+
+_Vous dites que les Anglais ont asservi l'Inde, parce que l'Inde ne
+rsiste pas assez la violence par la force?--Mais c'est tout juste le
+contraire! Si les Anglais ont asservi les Hindous, ce n'est que pour
+cette raison que les Hindous reconnaissaient et reconnaissent encore la
+violence comme principe fondamental de leur organisation sociale; ils se
+soumettaient, au nom de ce principe, leurs roitelets; au nom de ce
+principe, ils ont lutt contre eux, contre les Europens, contre les
+Anglais... Une Compagnie commerciale--trente mille hommes, des hommes
+plutt faibles--ont asservi un peuple de deux cents millions! Dites cela
+ un homme libre de prjugs! Il ne comprendra pas ce que ces mots
+peuvent signifier... N'est-il pas vident, d'aprs ces chiffres mmes,
+que ce ne sont pas les Anglais, mais les Hindous eux-mmes qui ont
+asservi les Hindous?..._
+
+_Si les Hindous sont asservis par la violence, c'est parce qu'eux-mmes
+ont vcu de la violence, vivent prsent de la violence et ne
+reconnaissent pas la loi ternelle de l'amour, propre l'humanit._
+
+ Digne de piti et ignorant l'homme qui cherche ce qu'il possde et
+ ignore qu'il le possde! Oui, misrable et ignorant l'homme qui ne
+ connat pas le bien de l'amour qui l'entoure et que je lui ai
+ donn! (Krishna).
+
+ _L'homme n'a qu' vivre en accord avec la loi de l'amour, qui est
+ propre son coeur et qui recle en soi le principe de
+ Non-Rsistance, de Non-Participation toute violence. Alors, non
+ seulement une centaine d'hommes ne pourraient asservir des
+ millions, mais des millions ne pourraient asservir un seul. Ne
+ rsistez pas au mal et ne prenez pas part ce mal, la contrainte
+ de l'administration, des tribunaux, des impts, et surtout de
+ l'arme!--Et rien, ni personne au monde ne pourra vous asservir!_
+
+Une citation de Krishna termine (comme elle a commenc) cette
+prdication de la Non-Rsistance faite par la Russie l'Inde:
+
+ Enfants, levez plus haut vos regards aveugls, et un monde
+ nouveau, plein de joie et d'amour, vous apparatra, un monde de
+ Raison, cr par Ma Sagesse, le seul monde rel. Alors, vous
+ connatrez ce que l'amour a fait de vous, ce dont il vous a
+ gratifis et ce qu'il exige de vous.
+
+Or, cette lettre de Tolstoy tombe dans les mains d'un jeune Indien, qui
+tait _homme de loi_, Johannesburg, en Sud-Afrique. Il se nommait
+Gandhi. Il en fut saisi. Il crivit Tolstoy, vers la fin de 1909[364].
+Il lui annonait la campagne de sacrifice, qu'il dirigeait depuis une
+dizaine d'annes, dans l'esprit vanglique de Tolstoy[365]. Il lui
+demandait l'autorisation de traduire en langue indienne la lettre
+C.-R. Das.
+
+Tolstoy lui envoya sa bndiction fraternelle, dans le _combat de la
+douceur contre la brutalit, de l'humilit et de l'amour contre
+l'orgueil et la violence_. Il lut l'dition anglaise de l'_Hind
+Swarj_, que Gandhi lui fit parvenir; et il pntra aussitt toute
+l'importance de cette exprience religieuse et sociale:
+
+ _La question que vous traitez, de la Rsistance passive, est de la
+ plus haute valeur, non seulement pour l'Inde, mais pour toute
+ l'humanit._
+
+Il se procura la biographie de Gandhi par Joseph J. Doke[366], et il fut
+captiv. Malgr la maladie, il tint lui adresser quelques lignes
+affectueuses (8 mai 1910). Et lorsqu'il se sentit rtabli il lui
+adressa, de Kotschety, le 7 septembre 1910,--un mois avant sa fuite vers
+la solitude et la mort,--une lettre d'une telle importance que, malgr
+sa longueur, je tiens la reproduire, presque entire, la fin de
+cette tude. Elle est et restera, aux yeux de l'avenir, l'vangile de la
+Non-Rsistance et le testament spirituel de Tolstoy. Les Indiens du
+Sud-Afrique la publirent en 1914, dans le _Golden Number of Indian
+Opinion_, consacr la _Rsistance passive en Sud-Afrique_[367]. Elle
+fut associe au succs de leur cause, la premire victoire politique
+de la Non-Rsistance.
+
+Par un contraste saisissant, l'Europe, la mme heure, y rpondait par
+la guerre de 1914, o elle s'entre-dvora.
+
+Mais quand la tempte fut passe et que sa clameur sauvage, par degrs,
+s'teignit, on entendit de nouveau, par del le champ de ruines, monter
+comme une alouette la voix pure et ferme de Gandhi. Elle redisait, sur
+un mode plus clair et plus mlodieux, la grande parole de Tolstoy, le
+cantique d'espoir d'une nouvelle humanit.
+
+ R. R.
+
+ Mai 1927.
+
+
+
+
+LETTRE CRITE PAR TOLSTOY, DEUX MOIS AVANT SA MORT, A GANDHI
+
+
+ _A M. K. Gandhi, Johannesburg, Transvaal,
+ Sud-Afrique._
+
+ 7 septembre 1910, Kotschety.
+
+J'ai reu votre journal _Indian Opinion_ et je me suis rjoui de
+connatre ce qu'il rapporte des Non-Rsistants absolus. Le dsir m'est
+venu de vous exprimer les penses qu'a veilles en moi cette lecture.
+
+Plus je vis--et surtout, prsent, o je sens avec clart l'approche
+de la mort--plus fort est le besoin de m'exprimer sur ce qui me touche
+le plus vivement au coeur, sur ce qui me parat d'une importance
+inoue: c'est savoir que ce que l'on nomme Non-Rsistance n'est, en
+fin de compte, rien autre que l'enseignement de la Loi d'amour, non
+dform encore par des interprtations menteuses. L'amour, ou, en
+d'autres termes, l'aspiration des mes la communion humaine et la
+solidarit, reprsente la loi suprieure et unique de la vie... Et cela,
+chacun le sait et le sent au profond de son coeur (nous le voyons le
+plus clairement chez l'enfant). Il le sait aussi longtemps qu'il n'est
+pas encore entortill dans la nasse de mensonge de la pense du monde.
+
+Cette loi a t promulgue par tous les sages de l'humanit: hindous,
+chinois, hbreux, grecs et romains. Elle a t, je crois, exprime le
+plus clairement par le Christ, qui a dit en termes nets que cette Loi
+contient toute loi et les Prophtes. Mais il y a plus: prvoyant les
+dformations qui menacent cette loi, il a dnonc expressment le danger
+qu'elle soit dnature par les gens dont la vie est livre aux intrts
+matriels. Ce danger est qu'ils se croient autoriss dfendre leurs
+intrts par la violence, ou, selon son expression, rendre coup pour
+coup, reprendre par la force ce qui a t enlev par la force, etc.,
+etc. Il savait (comme le sait tout homme raisonnable) que l'emploi de la
+violence est incompatible avec l'amour, qui est la plus haute loi de la
+vie. Il savait qu'aussitt la violence admise, dans un seul cas, la loi
+tait du coup abolie. Toute la civilisation chrtienne, si brillante en
+apparence, a pouss sur ce malentendu et cette contradiction, flagrante,
+trange, en quelques cas, voulue, mais le plus souvent inconsciente.
+
+En ralit, ds que la rsistance par la violence a t admise, la loi
+de l'amour tait sans valeur et n'en pouvait plus avoir. Et si la loi
+d'amour est sans valeur, il n'est plus aucune loi, except le droit du
+plus fort. Ainsi vcut la chrtient durant dix-neuf sicles. Au reste,
+dans tous les temps, les hommes ont pris la force pour principe
+directeur de l'organisation sociale. La diffrence entre les nations
+chrtiennes et les autres n'a t qu'en ceci: dans la chrtient, la loi
+d'amour avait t pose clairement et nettement, comme dans aucune autre
+religion; et les chrtiens l'ont solennellement accepte, bien qu'ils
+aient regard comme licite l'emploi de la violence et qu'ils aient fond
+leur vie sur la violence. Ainsi, la vie des peuples chrtiens est une
+contradiction complte entre leur confession et la base de leur vie,
+entre l'amour, qui doit tre la loi de l'action, et la violence, qui est
+reconnue sous des formes diverses, telles que: gouvernement, tribunaux
+et armes, dclars ncessaires et approuvs. Cette contradiction s'est
+accentue avec le dveloppement de la vie intrieure, et elle a atteint
+son paroxysme en ces derniers temps.
+
+Aujourd'hui, la question se pose ainsi: oui ou non; il faut choisir! Ou
+bien admettre que nous ne reconnaissons aucun enseignement moral
+religieux, et nous laisser guider dans la conduite de notre vie par le
+droit du plus fort. Ou bien agir en sorte que tous les impts perus
+par contrainte, toutes nos institutions de justice et de police, et
+avant tout l'arme, soient abolis.
+
+Le printemps dernier, l'examen religieux d'un institut de jeunes
+filles, Moscou, l'instructeur religieux d'abord, puis l'archevque qui
+y assistait ont interrog les fillettes sur les Dix Commandements, et
+principalement sur le Cinquime: _Tu ne tueras point!_ Quand la
+rponse tait juste, l'archevque ajoutait souvent cette autre question:
+_Est-il toujours et dans tous les cas dfendu de tuer par la loi de
+Dieu?_ Et les pauvres filles, perverties par les professeurs, devaient
+rpondre et rpondaient: --_Non, pas toujours. Car dans la guerre et
+pour les excutions, il est permis de tuer._--Cependant une de ces
+malheureuses cratures (ceci m'a t racont par un tmoin oculaire)
+ayant reu la question coutumire: --_Le meurtre est-il toujours un
+pch?_--rougit et rpondit, mue et dcide: --_Toujours!_ Et tous
+les sophismes de l'archevque elle rpliqua, inbranlable, qu'il tait
+interdit toujours, dans tous les cas, de tuer,--et cela dj par le
+Vieux Testament: quant au Christ, il n'a pas seulement dfendu de tuer,
+mais de faire du mal son prochain. Malgr toute sa majest et son
+habilet oratoire, l'archevque eut la bouche ferme, et la jeune fille
+l'emporta.
+
+Oui, nous pouvons bavarder, dans nos journaux, sur le progrs de
+l'aviation, les complications de la diplomatie, les clubs, les
+dcouvertes, les soi-disant oeuvres d'art, et passer sous silence ce
+qu'a dit cette jeune fille! Mais nous ne pouvons pas en touffer la
+pense, car tout homme chrtien sent comme elle plus ou moins
+obscurment. Le socialisme, l'anarchisme, l'Arme du Salut, la
+criminalit croissante, le chmage, le luxe monstrueux des riches, qui
+ne cesse d'augmenter, et la noire misre des pauvres, la terrible
+progression des suicides, tout cet tat de choses tmoigne de la
+contradiction intrieure, qui doit tre et qui sera rsolue. Rsolue,
+vraisemblablement, dans le sens de la reconnaissance de la loi d'amour
+et de la condamnation de tout emploi de la violence. C'est pourquoi
+votre activit, au Transvaal, qui semble pour nous au bout du monde, se
+trouve cependant au centre de nos intrts; et elle est la plus
+importante de toutes celles d'aujourd'hui sur la terre; non seulement
+les peuples chrtiens, mais tous les peuples du monde y prendront part.
+
+Il vous sera sans doute agrable d'apprendre que chez nous aussi, en
+Russie, une agitation pareille se dveloppe rapidement, et que les refus
+de service militaire augmentent d'anne en anne. Quelque faible que
+soit encore chez vous le nombre des Non-Rsistants et chez nous celui
+des rfractaires, les uns et les autres peuvent se dire: Dieu est avec
+nous. Et Dieu est plus puissant que les hommes.
+
+Dans la profession de foi chrtienne, mme sous la forme de
+christianisme perverti qui nous est enseign, et dans la croyance
+simultane la ncessit d'armes et d'armements pour les normes
+boucheries de la guerre, il existe une contradiction si criante qu'elle
+doit, tt ou tard, probablement trs tt, se manifester dans toute sa
+nudit. Alors il faudra ou bien anantir la religion chrtienne, sans
+laquelle pourtant, le pouvoir des tats ne pourrait se maintenir, ou
+bien supprimer l'arme et renoncer tout emploi de la force, qui n'est
+pas moins ncessaire aux tats. Cette contradiction est sentie par tous
+les gouvernements, aussi bien par le vtre Britannique que par le ntre
+Russe; et, par esprit de conservation, ils poursuivent ceux qui la
+dvoilent, avec plus d'nergie que toute autre activit ennemie de
+l'tat. Nous l'avons vu en Russie, et nous le voyons par ce que publie
+votre journal. Les gouvernements savent bien d'o le danger le plus
+grave les menace, et ce ne sont pas seulement leurs intrts qu'ils
+protgent ainsi avec vigilance. Ils savent qu'ils combattent pour l'tre
+ou le ne-plus-tre.
+
+ LON TOLSTOY.
+
+
+
+
+LISTE CHRONOLOGIQUE DES OEUVRES DE TOLSTOY[368]
+
+
+1852
+
+L'Enfance (1851-2).--L'Incursion.--Les Cosaques (termin en 1862).
+
+1853
+
+Le Journal d'un marqueur.
+
+1854
+
+L'Adolescence.--La Coupe en fort.
+
+1855
+
+Sbastopol en dcembre 1854.--Sbastopol en mai 1855.--Sbastopol en
+aot 1855.
+
+1856
+
+Deux hussards.--Une tourmente de neige.--Une rencontre au
+dtachement.--La matine d'un seigneur.--Adolescence.
+
+1857
+
+Albert.--Lucerne.
+
+1858
+
+Trois morts.
+
+1859
+
+Bonheur conjugal.
+
+1860
+
+Polikouchka.
+
+1861
+
+Le fileur de lin.
+
+1862
+
+Sur l'instruction du peuple.--Mthodes pour apprendre lire et
+crire.--Projet d'un plan gnral pour les coles lmentaires.--ducation
+et Instruction.--Progrs et dfinition de l'instruction.--Qui doit
+enseigner crire.--L'cole d'Iasnaa Poliana en novembre et
+dcembre.--Sur la libre initiative et le dveloppement des coles du
+peuple.--Sur l'activit sociale dans le domaine de l'instruction du
+peuple.--Tikhon et Malanya (oeuvres posthumes).--Idylle.
+
+1863
+
+Les Dcembristes (extraits d'un roman projet).
+
+1864-1869
+
+Guerre et Paix.
+
+1872
+
+Syllabaire (Traductions de fables d'sope, Hindoues, amricaines, etc.,
+contes de fes, rcits de physique, zoologie, botanique, histoire;
+nouvelles (Le prisonnier du Caucase, Dieu voit la vrit); courtes
+histoires; pomes piques; arithmtique; notes et guide pour le matre).
+
+Les deux voyageurs (oeuvres posthumes).
+
+1873
+
+Au sujet de la famine de Samara (Lettre l'diteur de Moscow
+Vedomosty).
+
+1874
+
+Sur l'instruction du peuple. (Lettre J. U. Shatiloff).--Rapport au
+Comit littraire de Moscou.
+
+1875
+
+Nouveau Syllabaire. Quatre livres russes de lecture.--Quatre vieux
+livres slaves de lecture.
+
+1876
+
+Anna Karenine (1873-1876).
+
+1878
+
+Premiers souvenirs (fragment).--Les Dcembristes (second fragment).--Les
+Dcembristes (troisime fragment).
+
+1879
+
+Qui suis-je? (archives Tchertkoff).--Les Confessions (addition en 1882).
+
+1880
+
+Critique de la Thologie dogmatique.--Chapitres d'une nouvelle du temps
+de Pierre Ier.--Dfense d'une petite fille.--En essayant une
+plume.--Comment meurt l'amour.--Commencement d'un conte
+fantastique.--Sur Rousseau.--Oasis.--Un cosaque fugitif.
+
+1881
+
+Concordance et traduction des Quatre vangiles.--Abrg de
+l'vangile.--De quoi vivent les hommes.
+
+1882
+
+L'glise et l'tat.--La Non-Rsistance au mal.--Article sur le
+recensement.
+
+1884
+
+En quoi consiste ma Foi (Ma Religion).--Prface l'oeuvre de
+Bondareff: Le triomphe de l'agriculteur, ou le travail et la
+paresse.--Le journal d'un fou.
+
+1885
+
+Lgendes pour l'imagerie populaire: (Les deux frres et l'or; Les
+petites filles plus sages que les vieux; L'ennemi rsiste, mais Dieu
+persiste; Les trois ermites; Tentation du Christ; Souffrances du Christ;
+Ilias; Comment un diablotin racheta un morceau de pain; Le pcheur
+repentant; Le fils de Dieu; Pour une peinture de la Cne; Histoire
+d'Ivan l'Imbcile).
+
+Rcits populaires: (Les deux vieillards; Le cierge; O l'amour est, Dieu
+est; Laisse le feu flamber, tu ne pourras l'teindre).
+
+L'enseignement des douze aptres.--Socrate.--La vie de Pierre le
+Publicain.--Pietr Hlebnik (Scnes dramatiques).
+
+1886
+
+La Puissance des Tnbres.--La mort d'Ivan Iliitch.--Que devons-nous
+faire?--Que sommes-nous?--Le premier bouilleur.--Lgendes pour
+l'imagerie populaire: (Faut-il beaucoup de terre pour un homme?--Un
+grain gros comme un oeuf de poule).--Nicolas Palkine.--Calendrier
+avec proverbes.--Sur la charit.--Sur la foi.--Sur la lutte contre le
+mal (lettre un Rvolutionnaire).--Sur la religion.--Sur les femmes.--A
+la jeunesse.--Le royaume de Dieu (fragment).--Prface une collection
+Florilge.--ge (scnes dramatiques).
+
+1887
+
+De la vie.--Sur le sens de la vie (Rapport lu devant la Socit de
+Psychologie de Moscou).--Sur la vie et la mort (Lettre
+Tchertkoff).--Marchez pendant que vous avez la lumire.--Entretiens de
+gens qui ont des loisirs (Introduction la nouvelle
+prcdente).--L'ouvrier Emelian et le tambour vide.--Les trois fils
+(parabole).--Pour le tableau de Makovsky: l'Acquitt.--Le travail
+manuel et l'activit intellectuelle (Lettre Romain Rolland).
+
+1888
+
+Sur Gogol (article non termin).
+
+1889
+
+Le Diable (oeuvres posthumes).--Histoire d'une ruche.--La Sonate
+Kreutzer.--Sur l'amour de Dieu et du prochain.--Appel aux
+hommes-frres.--Sur l'Art ( propos de la confrence de Goltsev: La
+beaut dans l'art).--Les Fruits de l'instruction (comdie).--Il est
+temps de se ressaisir.--Prface l'oeuvre de Yershoff: Souvenirs de
+Sbastopol.--La fte des lumires en janv. 12.
+
+1890
+
+Pourquoi les hommes s'tourdissent-ils?--Quarante ans, lgende de
+Kostomaroff.--Postface la Sonate Kreutzer.--Sur Bondareff.--Sur les
+relations entre les sexes.--Sur le projet d'Henry George.--Mmoires d'un
+chrtien.--Vies des Saints.--Premire ptre de Jean.--Notre Pre,
+annot.--La sagesse chinoise (Grand enseignement; Livre de la Voie de la
+Vrit).--Seulement le bien-tre pour tous.--Il vivait dans un village
+un homme nomm Nicolas.--Prface l'oeuvre de Tchertkoff: Un mauvais
+divertissement.--Sur le suicide (Ce que signifie cet trange
+phnomne).
+
+1891
+
+Mmoires d'une mre (OEuvres posthumes).--a cote cher (d'aprs
+Maupassant).--Sur la Famine.--Sur ce qui est l'Art et ce qui n'est pas
+l'Art; quand l'Art est une chose importante, et quand il est une chose
+inutile (fragment).--Sur les tribunaux (oeuvres posthumes).--Le
+premier chelon.--Un horloger.--Une terrible question.--Le Caf de
+Surate (d'aprs Bernardin de Saint-Pierre).--Sur les moyens de venir en
+aide la population, au cas de mauvaise rcolte.
+
+1892
+
+Aide ceux qui sont frapps par la famine.--Chez ceux qui sont dans le
+besoin (Deux articles).--Rapport sur les secours ceux qui sont frapps
+par la famine.--Sur la Raison et la Religion (lettre au baron
+Rosen).--Lettre sur le Karma.--Franoise (d'aprs Maupassant).
+
+1893
+
+Rapports sur les secours ceux qui sont frapps par la famine.--Le
+Salut est en vous (Le Royaume de Dieu est en vous)
+(1891-3).--Christianisme et service militaire (Chapitre limin par la
+censure de Le Royaume de Dieu est en vous).--La Religion et la
+Morale.--Le Non-Agir.--Ce que veut l'amour.--Prface au Journal
+d'Amiel.--L'esprit chrtien et le patriotisme.--Sur la question du
+Libre-Arbitre.
+
+1894
+
+Karma (conte bouddhiste, d'aprs l'anglais).--Le jeune tsar (oeuvres
+posthumes).--Sur les relations avec l'tat.--Lettre sur
+l'Immortalit.--Prface aux oeuvres de Maupassant.--Prface aux contes
+de Semyonoff.--Aux Italiens.
+
+1895
+
+Matre et Serviteur.--Trois paraboles.--Honte!--Postface au livre: La
+vie et la mort de B. N. Drojgine.--Postface l'article de P. J.
+Birukoff: La perscution des chrtiens en 1895.--Lettre un
+Polonais.--Lettre P. V. Veriguin (sur les livres et
+l'imprimerie).--Sur les rves insenss.
+
+1896
+
+Comment lire les vangiles et o rside leur essence.--Carthago delenda
+est (premier article).--Au peuple chinois (inachev).--Sur la
+Non-Rsistance.--Sur la supercherie de l'glise.--Le patriotisme et la
+paix.--Lettre aux libraux.--Les rapports avec l'ordre existant du
+gouvernement.--L'approche de la fin.--L'enseignement chrtien.--Postface
+ l'appel: Au secours!
+
+1897
+
+Qu'est-ce que l'art?--Lettre l'diteur d'un journal sudois, pour que
+le prix Nobel soit attribu aux Doukhobors.--J'ai vcu plus de cinquante
+ans de vie consciente.
+
+1898
+
+Appel pour l'aide aux Doukhobors.--Les deux guerres.--Famine ou
+non-famine.--Carthago delenda est (deuxime article).--Le pre Serge
+(oeuvres posthumes).--Prface l'article de Carpenter: La Science
+contemporaine.--A l'diteur de Russkiya Vedomosty (avec une lettre de
+Sokoloff).
+
+1899
+
+Rsurrection.--Sur l'ducation religieuse.--Lettre un
+officier.--Lettre un Sudois, au sujet de la Confrence de la Paix,
+la Haye.
+
+1900
+
+O est l'issue?--L'esclavage de notre temps.--Le cadavre vivant.--Tu ne
+tueras point.--Lettre aux Doukhobors migrs au Canada.--Le faut-il
+ainsi?--Le patriotisme et le gouvernement.--Deux versions diffrentes du
+conte de la Ruche (oeuvres posthumes).--Prface au livre: Anatomie de
+la pauvret.
+
+1901
+
+L'unique moyen.--Qui a raison?--Aux jeunes gens oisifs.--Un appel du
+peuple travailleur russe l'autorit.--Sur la tolrance
+religieuse.--Raison, foi, prire (trois articles).--Rponse au
+Synode.--Carnet de l'officier.--Carnet du soldat.--Sur l'Alliance
+franco-russe (lettre).--Au tsar et ses conseillers (premier
+article).--Sur l'ducation (lettre P. J. Birukoff).--Lettre un
+journal bulgare.--Prface au conte de Polenz: Le paysan.
+
+1902
+
+Appel au clerg.--La lumire luit dans les tnbres, drame (oeuvres
+posthumes).--Qu'est-ce que la religion, et en quoi consiste son
+essence.--La destruction de l'enfer et son rtablissement.--Aux
+travailleurs.
+
+1903
+
+Sur Shakespeare et le Drame.--Aprs le Bal (oeuvres posthumes).--Le
+roi assyrien Assarhadon.--Le travail, la mort et la maladie.--Trois
+questions.--Aux rformateurs politiques.--Sur la conception d'une source
+spirituelle (corrig en 1908).--Sur le travail physique.--Lettre sur le
+Karma ( Sysuyeff).--C'est vous! (adaptation de l'allemand).
+
+1904
+
+Souvenirs d'enfance (1903, 1904, et quelques pages en
+1906).--Hadji-Mourad (1896-8, 1901-4) (oeuvres posthumes).--Le faux
+coupon (1903-4).--Harrison et la non-rsistance au mal par la
+violence.--Qui suis-je?--Penses d'hommes sages.--Ressaisissez-vous!
+(corrig nouveau en 1906-7).--Postface au livre de Tchertkoff: Notre
+rvolution.
+
+1905
+
+Cycles de lectures.--Buddh.--Divin et
+humain.--Lamennais.--Pascal.--Pierre Heltchitsky.--Le procs de
+Socrate.--Korney Vassiliyeff.--Prire.--Nouvelle prface
+l'enseignement des Douze Aptres.--Prface au Bien-Aim de
+Tchertkoff.--Une seule chose est ncessaire.--Alexis le Pot (oeuvres
+posthumes).--La fin d'un monde.--Le grand Crime.--Sur le mouvement
+social en Russie.--Comment et pourquoi devons-nous vivre.--La baguette
+verte (deux versions).--La vraie libert (lettre un paysan,--corrig
+en 1907).
+
+1906
+
+Le pre Vassily (oeuvres posthumes).--Sur le sens de la Rvolution
+Russe.--Appel au peuple russe (gouvernement, rvolutionnaires et
+masses).--Sur le service militaire.--Sur la guerre.--Une seule solution
+possible de la question de la terre.--Sur le catholicisme ( Paul
+Sabatier).--Lettre un Chinois.--Prface aux Problmes sociaux de
+Henry George.--Notes posthumes de l'ermite Theodor Kouzmich (oeuvres
+posthumes).--Ce que j'ai vu en rve (oeuvres posthumes).--Qu'y a-t-il
+ faire?--Au tsar et ses conseillers (deuxime article).
+
+1907
+
+Conversations avec des enfants sur les questions morales.--Prface aux
+Penses choisies de La Bruyre, La Rochefoucauld, Vauvenargues,
+Montesquieu, et courtes esquisses biographiques.--Aimez-vous les uns les
+autres.--Tu ne tueras personne.--Sur les comprhensions de la
+vie.--Premire rencontre avec Ernest Crosby.--Pourquoi les nations
+chrtiennes, et le peuple Russe en particulier, sont actuellement dans
+une situation misrable.
+
+1908
+
+Je ne puis plus me taire.--Cycle de lectures (corrig et
+amplifi).--Aphorismes pour son portrait.--Bienfaits de l'amour.--Le
+loup (conte pour les enfants).--Souvenirs du procs d'un soldat (lettre
+ P. J. Birukoff).--La loi de violence et la loi d'amour.--Qui sont les
+meurtriers? (oeuvres posthumes).--Sur l'annexion de la
+Bosnie-Herzgovine par l'Autriche.--Rponse aux flicitations du
+Jubil.--
+
+Lettre un Hindou.--Prface l'Album des Peintures d'Orloff.--Prface
+au conte de V. Morozoff: Pour une parole.--Prface la nouvelle de A.
+J. Ertel: Jardinage.--Pouvoir de l'enfance (d'aprs Victor
+Hugo).--Sur le procs de Molochnikoff.--L'enseignement du Christ adapt
+pour les enfants.
+
+1909
+
+Il n'y a pas de coupable, au monde (premire version).--Isidore le
+prtre rgulier (oeuvres posthumes).--O est la principale tche d'un
+ducateur (conversations avec les instituteurs des coles
+lmentaires).--Sagesse des enfants (oeuvres posthumes).--Lettre au
+Congrs de la Paix.--Le seul commandement.--Sur l'arrt de
+Gusseff.--Pour tous les jours.--Sur l'ducation (lettre V. F.
+Bulgakoff).--Charge invitable.--Sur la pendaison.--Sur les points de
+repre.--Sur Gogol.--Sur l'tat.--Sur la Science.--Sur la
+jurisprudence.--Rponse une femme Polonaise.--Arrtez, et pensez, pour
+l'amour de Dieu!--Sur un article de Struve.--Lettre un
+Vieux-Croyant.--Lettre un Rvolutionnaire.--Au sujet de la visite du
+fils d'Henry George.--Il est temps de comprendre.--Salut ceux qui ont
+souffert pour l'amour de la Vrit.--Le passant et le paysan.--Les
+chants du village.--Entretien du pre et du fils (adaptation de
+l'allemand).--Conversation avec un voyageur.--L'htellerie (parabole
+pour les enfants).--Article aux journaux, sur les lettres d'abus.--La
+peine capitale et la chrtient.
+
+1910
+
+Trois jours au village.--La voie de la vie.--Hodynka.--Toutes les
+qualits viennent d'elle, comdie.--Sur la folie.--Au Congrs Slave,
+Sofia.--Terre fertile.--Non prmdit.--Supplment la Lettre au
+Congrs de la Paix.--Il n'y a pas de coupable au monde (deuxime
+version).--Conte pour les enfants.--Philosophie et Religion
+(rminiscences de N. Y. Grot).--Sur le socialisme (inachev).--Les
+moyens efficaces.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIRES
+
+
+ Pages.
+
+_La lumire qui vient de s'teindre_ 1
+
+Histoire de mon Enfance 22
+
+Les rcits du Caucase 25
+
+Les Cosaques 27
+
+Rcits de Sbastopol 35
+
+Trois Morts 50
+
+Bonheur Conjugal 54
+
+Guerre et Paix 61
+
+Anna Karnine 71
+
+Les Confessions et la crise religieuse 81
+
+La crise sociale: Que devons-nous faire? 96
+
+La critique de l'Art 111
+
+Les Contes Populaires 132
+
+La Puissance des Tnbres 134
+
+La Mort d'Ivan Iliitch 137
+
+La Sonate Kreutzer 139
+
+Rsurrection 148
+
+Les ides sociales de Tolsto 156
+
+_Sa figure avait pris les traits dfinitifs_ 175
+
+_Le combat tait termin_ 194
+
+
+NOTES SUR LES OEUVRES POSTHUMES
+
+Les oeuvres posthumes de Tolstoy 206
+
+La rponse de l'Asie Tolstoy 214
+
+Lettre crite par Tolstoy, deux mois avant sa mort,
+Gandhi 232
+
+Liste chronologique des OEuvres de Tolstoy 236
+
+COULOMMIERS IMPRIMERIE PAUL BRODARD 11541-1-29.
+
+
+
+
+NOTES:
+
+[1] A part quelques interruptions,--une surtout, assez longue, entre
+1865 et 1878.
+
+[2] Pour sa remarquable biographie de _Lon Tolsto: Vie et OEuvre,
+Mmoires, Souvenirs, Lettres, Extraits du Journal intime, Notes et
+Documents biographiques_ runis, coordonns et annots par P. BIRUKOV,
+reviss par Lon Tolsto, traduits sur le manuscrit par J.-W.
+Bienstock,--4 vol. d. du _Mercure de France_.
+
+C'est le recueil de documents le plus important sur la vie et l'oeuvre
+de Tolsto. J'y ai abondamment puis.
+
+[3] Il fit aussi les campagnes napoloniennes et fut prisonnier en
+France pendant les annes 1814-1815.
+
+[4] _Enfance_, chap. II.
+
+[5] _Enfance_, chap. XXVII.
+
+[6] Iasnaa Poliana, dont le nom signifie _la Clairire claire_, est un
+petit village au sud de Moscou, quelques lieues de Toula, dans une
+des provinces les plus foncirement russes. Les deux grandes rgions de
+la Russie, dit M. A. Leroy-Beaulieu, la rgion des forts et celle des
+terres de culture s'y touchent et s'y enchevtrent. Aux environs ne se
+rencontrent ni Finnois, ni Tatars, ni Polonais, ni Juifs, ni
+Petits-Russiens. Ce pays de Toula est au coeur mme de la Russie.
+
+(A. Leroy-Beaulieu: _Lon Tolsto_, Revue des Deux Mondes, 15 dc.
+1910.)
+
+[7] Tolsto l'a dpeint dans _Anna Karnine_, sous les traits du frre
+de Levine.
+
+[8] Il crivit _le Journal d'un Chasseur_.
+
+[9] En ralit, elle tait une parente loigne. Elle avait aim le pre
+de Tolsto, et elle en avait t aime; mais, comme Sonia dans _Guerre
+et Paix_, elle s'tait efface.
+
+[10] _Enfance_, chap. XII.
+
+[11] N'a-t-il pas prtendu, dans des notes autobiographiques (dates de
+1878), qu'il se rappelait les sensations de l'emmaillotement et du bain
+d'enfant dans le baquet! (Voir _Premiers Souvenirs_. Une traduction
+franaise en a t publie dans le mme volume que _Matre et
+Serviteur_.)
+
+Le grand pote suisse Carl Spitteler a, lui aussi, t dou de cet
+extraordinaire pouvoir d'voquer ses images du seuil de la vie. Il a
+consacr tout un livre (_Meine frhesten Erlebnisse_) ses toutes
+premires annes d'enfance.
+
+[12] _Premiers Souvenirs._
+
+[13] De 1842 1847.
+
+[14] Nicolas, plus g que Lon de cinq ans, avait dj termin ses
+tudes en 1844.
+
+[15] Il aimait les conversations mtaphysiques d'autant plus, dit-il,
+qu'elles taient plus abstraites et qu'elles arrivaient un tel degr
+d'obscurit que, croyant dire ce qu'on pense, on dit tout autre chose.
+(_Adolescence_, XXVII.)
+
+[16] _Adolescence_, XIX.
+
+[17] Surtout dans ses premires oeuvres, dans les _Rcits de
+Sbastopol_.
+
+[18] C'tait le temps o il lisait Voltaire et y trouvait plaisir.
+(_Confessions_, 1.)
+
+[19] _Confessions_, 1, trad. J.-W. Bienstock.
+
+[20] _Jeunesse_, III.
+
+[21] En mars-avril 1847.
+
+[22] Tout ce que fait l'homme, il le fait par amour-propre, dit
+Nekhludov dans _Adolescence_.
+
+En 1853, Tolsto note, dans son _Journal_: Mon grand dfaut: l'orgueil.
+Un amour-propre immense, sans raison... Je suis si ambitieux que si
+j'avais choisir entre la gloire et la vertu (que j'aime), je crois
+bien que je choisirais la premire.
+
+[23] Je voulais que tous me connussent et m'aimassent. Je voulais que
+rien qu'en entendant mon nom, tous fussent frapps d'admiration et me
+remerciassent. (_Jeunesse_, III.)
+
+[24] D'aprs un portrait de 1848, quand il avait vingt ans (reproduit
+dans le premier volume de _Vie et OEuvre_).
+
+[25] Je m'imaginais qu'il n'y avait pas de bonheur sur terre pour un
+homme qui avait, comme moi, le nez si large, les lvres si grosses et
+les yeux si petits. (_Enfance_, XVII.) Ailleurs, il parle avec
+dsolation de ce visage sans expression, ces traits veules, mous,
+indcis, sans noblesse, rappelant les simples moujiks, ces mains et ces
+pieds trop grands. (_Jeunesse_, I.)
+
+[26] Je partageais l'humanit en trois classes: les hommes comme il
+faut, les seuls dignes d'estime; les hommes non comme il faut, dignes de
+mpris et de haine; et la plbe: elle n'existait pas. (_Jeunesse_,
+XXXI.)
+
+[27] Surtout pendant un sjour Saint Ptersbourg, en 1847-8.
+
+[28] _Adolescence_, XXVII.
+
+[29] Entretiens avec M. Paul Boyer (_Le Temps_), 28 aot 1901.
+
+[30] Nekhludov figure aussi dans _Adolescence_ et _Jeunesse_ (1854),
+dans _une Rencontre au Dtachement_ (1856), _le Journal d'un Marqueur_
+(1856), _Lucerne_ (1857) et _Rsurrection_ (1899).--Il faut remarquer
+que ce nom dsigne des personnages diffrents. Tolsto n'a pas cherch
+lui conserver le mme aspect physique, et Nekhludov se tue, la fin du
+_Journal d'un Marqueur_. Ce sont des incarnations diverses de Tolsto,
+dans ce qu'il a de meilleur et de pire.
+
+[31] _La Matine d'un Seigneur_, t. II des _OEuvres compltes_, trad.
+de J.-W. Bienstock.
+
+[32] Elle est contemporaine des rcits d'_Enfance_.
+
+[33] 11 juin 1851, au camp fortifi de Star-Iourt, dans le Caucase.
+
+[34] _Journal_, trad. J.-W. Bienstock.
+
+[35] _Ibid._, juillet 1851.
+
+[36] Lettre sa tante Tatiana, janvier 1852.
+
+[37] Un portrait de 1851 montre dj le changement qui s'accomplit dans
+l'me. La tte est leve, la physionomie s'est un peu claircie, les
+cavits des yeux sont moins sombres, les yeux gardent leur fixit
+svre, et la bouche entr'ouverte, qu'ombre une moustache naissante, est
+morose; il y a toujours quelque chose d'orgueilleux et de dfiant, mais
+bien plus de jeunesse.
+
+[38] Les lettres qu'il crit alors sa tante Tatiana sont pleines
+d'effusions et de larmes. Il est, comme il le dit, _Liova-riova_, Lon
+le pleurnicheur (6 janvier 1852).
+
+[39] _La Matine d'un Seigneur_ est le fragment d'un projet de _Roman
+d'un propritaire russe_. _Les Cosaques_ forment la premire partie d'un
+grand roman du Caucase. L'immense _Guerre et Paix_ n'tait, dans la
+pense de l'auteur, qu'une sorte de prambule une pope
+contemporaine, dont les _Dcembristes_ devaient tre le centre.
+
+[40] Le plerin Gricha, ou la mort de la mre.
+
+[41] Dans une lettre M. Birukov.
+
+[42] _La Matine d'un Seigneur_ ne fut acheve qu'en 1855-6.
+
+[43] _Les deux Vieillards_ (1885).
+
+[44] L'_Incursion_, t. III des _OEuvres compltes_.
+
+[45] T. III des _OEuvres compltes_.
+
+[46] T. IV des _OEuvres compltes_.
+
+[47] Bien qu'ils aient t termins beaucoup plus tard, en 1860,
+Hyres (ils ne parurent qu'en 1863), le gros de l'oeuvre est de cette
+poque.
+
+[48] _Les Cosaques_, t. III des _OEuvres compltes_.
+
+[49] Peut-tre, dit Olnine, amoureux de la jeune Cosaque, aim-je en
+elle la Nature... En l'aimant, je me sens faire partie indivise de la
+Nature.
+
+Souvent, il compare celle qu'il aime la Nature.
+
+Elle est, comme la Nature, gale, tranquille et taciturne.
+
+Ailleurs, il rapproche l'aspect des montagnes lointaines et de cette
+femme majestueuse.
+
+[50] Ainsi, dans la lettre d'Olnine ses amis de Russie.
+
+[51] En franais dans le texte.
+
+[52] Il rajoute, la fin de sa lettre:
+
+Comprenez-moi bien!... J'estime que, sans la religion, l'homme ne peut
+tre ni bon, ni heureux; je voudrais la possder plus que toute autre
+chose au monde; je sens que mon coeur se dessche sans elle... Mais je
+ne crois pas. C'est la vie qui cre chez moi la religion, et non la
+religion la vie... Je sens en ce moment une telle scheresse dans le
+coeur qu'il me faut possder une religion. Dieu m'aidera. Cela
+viendra... La nature est pour moi le guide qui mne la religion,
+chaque me a son chemin diffrent et inconnu; on ne le trouve qu'en ses
+profondeurs...
+
+[53] _Journal_, trad. J.-W. Bienstock.
+
+[54] On retrouve aussi cette manire dans _la Coupe en fort_, termine
+ la mme poque. Par exemple: Il y a trois sortes d'amour: 1 l'amour
+esthtique; 2 l'amour dvou; 3 l'amour actif, etc. (_Jeunesse._)--Ou
+bien: Il y a trois sortes de soldats: 1 les soumis; 2 les
+autoritaires; 3 les fanfarons,--qui se subdivisent eux-mmes en: _a_,
+soumis de sang-froid; _b_, soumis empresss; _c_, soumis qui boivent,
+etc.. (_Coupe en fort._)
+
+[55] _Jeunesse_, XXXII (vol. II des _OEuvres compltes_).
+
+[56] Envoy la revue le _Sovrmennik_, et publi aussitt.
+
+[57] Tolsto y est revenu, beaucoup plus tard, dans ses _Entretiens_
+avec son ami Tnromo. Il lui a racont notamment une crise de terreur
+qui le prit, une nuit qu'il tait couch dans le logement creus en
+plein rempart, sous le blindage. On trouvera cet _pisode de la guerre
+de Sbastopol_ dans le volume intitul _les Rvolutionnaires_, trad.
+J.-W. Bienstock.
+
+[58] Un peu plus tard, Droujinine le mettra amicalement en garde contre
+ce danger: Vous avez une tendance la finesse excessive de l'analyse;
+elle peut se transformer en un grand dfaut. Parfois, vous tes prt
+dire: chez un tel, le mollet indiquait son dsir de voyager aux Indes...
+Vous devez refrner ce penchant, mais ne l'touffer pour rien au monde.
+(Lettre de 1856, cite par P. Birukov.)
+
+[59] T. IV des _OEuvres compltes_, p. 82-83.
+
+[60] Que la censure mutila.
+
+[61] 2 septembre 1855, trad. J-W. Bienstock.
+
+[62] Son amour-propre se confondait avec sa vie; il ne voyait pas
+d'autre alternative: tre le premier, ou se dtruire... Il aimait se
+trouver le premier parmi les hommes auxquels il se comparait.
+
+[63] En 1889, Tolsto, crivant une prface aux _Souvenirs de Sbastopol
+par un officier d'artillerie_, A.-J. Erchov, revint en pense sur ces
+scnes. Tout souvenir hroque en avait disparu. Il ne se rappelait plus
+que la peur qui dura sept mois,--la double peur: celle de la mort et
+celle de la honte,--l'horrible torture morale. Tous les exploits du
+sige, pour lui, se rsumaient en ceci: avoir t de la chair canon.
+
+[64] Suars: _Tolsto_, d. de l'_Union pour l'Action morale_, 1899
+(rdit, aux _Cahiers de la Quinzaine_, sous le titre: _Tolsto
+vivant_).
+
+[65] Tourgueniev se plaint, dans une conversation, du stupide orgueil
+nobiliaire de Tolsto, de sa fanfaronnade de Junker.
+
+[66] Un trait de mon caractre, bon ou mauvais, mais qui me fut
+toujours propre, c'est que, malgr moi, je m'opposais toujours aux
+influences extrieures pidmiques... J'avais une rpulsion pour le
+courant gnral. (Lettre P. Birukov.)
+
+[67] Tourgueniev.
+
+[68] Grigorovitch.
+
+[69] Eugne Garchine: _Souvenirs sur Tourgueniev_, 1883. Voir _Vie et
+OEuvre_ de Tolsto par Birukov.
+
+[70] La plus violente, qui amena entre eux une brouille dcisive, eut
+lieu en 1861. Tourgueniev faisait montre de ses sentiments
+philanthropiques et parlait des oeuvres de bienfaisance dont
+s'occupait sa fille. Rien n'irritait plus Tolsto que la charit
+mondaine.
+
+--Je crois, dit-il, qu'une jeune fille bien habille, qui tient sur ses
+genoux des guenilles sales et puantes, joue une scne thtrale qui
+manque de sincrit.
+
+La discussion s'envenima. Tourgueniev, hors de lui, menaa Tolsto de le
+souffleter. Tolsto exigea une rparation, sur l'heure, un duel au
+fusil. Tourgueniev, qui avait aussitt regrett son emportement, envoya
+une lettre d'excuses. Mais Tolsto ne pardonna point. Prs de vingt ans
+plus tard, comme on le verra par la suite, ce fut lui qui demanda
+pardon, en 1878, alors qu'il abjurait toute sa vie passe et humiliait
+plaisir son orgueil devant Dieu.
+
+[71] _Confessions_, t. XIX des _OEuvres compltes_, trad. J.-W.
+Bienstock.
+
+[72] Il n'y avait, dit-il, aucune diffrence entre nous et un asile
+d'alins. Mme cette poque, je le souponnais vaguement; mais, comme
+font tous les fous, je traitais chacun de fou, except moi. (_Ibid._)
+
+[73] Voir sur cette priode ses charmantes lettres, si juvniles sa
+jeune tante la comtesse Alexandra A. Tolsto (_Briefwechsel mit der
+Grfin A. A. Tolsto_, publ. par Ludwig Berndt, nouvelle dition
+augmente, Rotapfelverlag, Zrich, 1926.)
+
+[74] _Confessions._
+
+[75] _Journal du prince D. Nekhludov_, _Lucerne_, t. V. des _OEuvres
+compltes_.
+
+[76] Passant de Suisse en Russie, sans transition, il dcouvre que _la
+vie en Russie est un ternel tourment!_...
+
+C'est bon qu'il y ait un refuge dans le monde de l'art, de la posie et
+de l'amiti. Ici, personne ne me trouble... Je suis seul, le vent hurle;
+dehors il fait froid, sale; je joue misrablement un _andante_ de
+Beethoven, avec des doigts gourds, et je verse des larmes d'motion; ou
+je lis dans _L'Iliade_; ou j'imagine des hommes, des femmes, je vis avec
+eux; je barbouille du papier, ou je songe, comme maintenant, aux tres
+aims... (Lettre la comtesse A. A. Tolsto, 18 aot 1857).
+
+[77] _Journal du prince D. Nekhludov._
+
+[78] Il fit dans ce voyage la connaissance, Dresde, d'Auerbach qui
+avait t son premier inspirateur pour l'instruction du peuple;
+Kissingen, de Froebel; Londres, de Herzen; Bruxelles, de Proudhon,
+qui semble l'avoir beaucoup frapp.
+
+[79] Surtout en 1861-62.
+
+[80] _L'ducation et la culture._--Voir _Vie et OEuvres_ de Tolsto,
+t. II.
+
+[81] Tolsto a expos ces thories dans la revue _Iasnaa Poliana_, 1862
+(t. XIII des _OEuvres compltes_).--Sur _Tolsto ducateur_, voir
+l'excellent livre de Charles Baudouin, Neuchtel et Paris, 1920.
+
+[82] T. IV des _OEuvres compltes_.
+
+[83] T. V des _OEuvres compltes_.
+
+[84] _Ibid._
+
+[85] T. VI des _OEuvres compltes_.
+
+[86] Discours sur la _Supriorit de l'lment artistique dans la
+littrature sur tous ses courants temporaires_.
+
+[87] Il lui opposait ses propres exemples, le vieux postillon des _Trois
+Morts_.
+
+[88] On remarquera que dj un autre frre de Tolsto, Dmitri, tait
+mort de phtisie, en 1856. Tolsto lui-mme se croyait atteint, en 1856,
+en 1862 et en 1871. Il tait, comme il l'crit, le 28 octobre 1852,
+d'une complexion forte, mais d'une sant faible. Constamment, il
+souffrait de refroidissements, de maux de gorge, de maux de dents, de
+maux d'yeux, de rhumatismes. Au Caucase, en 1852, il devait, deux jours
+par semaine au moins, garder la chambre. La maladie l'arrte, plusieurs
+mois, en 1854, sur la route de Silistrie Sbastopol. En 1856, il est
+srieusement malade de la poitrine, Iasnaa. En 1862, par crainte de
+la phtisie, il va faire une cure de koumiss Samara, chez les Bachkirs,
+et il y retournera presque chaque anne, aprs 1870. Sa correspondance
+avec Fet est pleine de ces proccupations. Cet tat de sant fait mieux
+comprendre l'obsession de sa pense par la mort. Plus tard, il parlait
+de la maladie, comme de sa meilleure amie:
+
+_Quand on est malade, il semble qu'on descende une pente trs douce,
+qui, un certain point, est barre par un rideau, lger rideau de
+lgre toffe: en de, c'est la vie; au del, c'est la mort. Combien
+l'tat de maladie l'emporte, en valeur morale, sur l'tat de sant! Ne
+me parlez pas de ces gens qui n'ont jamais t malades! Ils sont
+terribles, les femmes surtout. Une femme bien portante, mais c'est une
+vraie bte froce!_ (Entretiens avec M. Paul Boyer, _le Temps_, 27 aot
+1901.)
+
+[89] 17 octobre 1860, lettre Fet (_Correspondance indite_, p. 27-30).
+
+[90] crit Bruxelles en 1861.
+
+[91] Une autre nouvelle de cette poque, un simple rcit de voyage, qui
+voque des souvenirs personnels, _la Tourmente de Neige_ (1856), a une
+grande beaut d'impressions potiques et quasi-musicales. Tolsto en a
+repris un peu le cadre, plus tard, pour _Matre et Serviteur_ (1895).
+
+[92] T. V des _OEuvres compltes_.
+
+[93] Quand il tait enfant, il avait, dans un accs de jalousie, fait
+tomber d'un balcon celle qui devait devenir madame Bers,--sa petite
+camarade de jeux, alors ge de neuf ans. Elle en resta longtemps
+boiteuse.
+
+[94] Voir dans _Bonheur Conjugal_ la dclaration de Serge:
+
+Supposez un monsieur A, un homme vieux qui a vcu, et une dame B,
+jeune, heureuse, qui ne connat encore ni les hommes ni la vie. Par
+suite de diverses circonstances de famille, il l'aimait comme une fille,
+et ne pensait pas pouvoir l'aimer autrement..., etc.
+
+[95] Peut-tre mettait-il aussi dans son oeuvre les souvenirs d'un
+roman d'amour, bauch Iasnaa en 1856, avec une jeune fille, trs
+diffrente de lui, trs frivole et mondaine, qu'il finit par laisser,
+bien qu'ils fussent sincrement pris l'un de l'autre.
+
+[96] De 1857 1861.
+
+[97] _Journal_, octobre 1857, trad. Bienstock.
+
+[98] Lettre Fet, 1863 (_Vie et OEuvre de Tolsto_).
+
+[99] _Confessions_, trad. Bienstock.
+
+[100] Le bonheur de famille m'absorbe tout entier. (5 janvier
+1863.)--Je suis si heureux! si heureux! Je l'aime tant! (8 fvrier
+1863.)--Voir _Vie et OEuvre_.
+
+[101] Elle avait crit quelques nouvelles.
+
+[102] Elle recopia, dit-on, sept fois _Guerre et Paix_.
+
+[103] Aussitt aprs son mariage, Tolsto suspendit ses travaux
+pdagogiques, coles et revue.
+
+[104] Ainsi que sa soeur Tatiana, intelligente et artiste, dont
+Tolsto aimait beaucoup l'esprit et le talent musical.
+
+Tolsto disait: J'ai pris Tania (Tatiana), je l'ai pile avec Sonia
+(Sophie Bers, comtesse Tolsto), et il en est sorti Natacha. (Cit par
+Birukov.)
+
+[105] L'installation de Dolly dans la maison de campagne
+dlabre;--Dolly et les enfants;--beaucoup de dtails de toilette;--sans
+parler de certains secrets de l'me fminine, que l'intuition d'un homme
+de gnie n'et peut-tre pas suffi pntrer, si une femme ne les lui
+avait trahis.
+
+[106] Indice caractristique de la mainmise sur l'esprit de Tolsto par
+le gnie crateur: son _Journal_ s'interrompt, treize ans, depuis le 1er
+novembre 1865, en pleine composition de _Guerre et Paix_. L'gosme
+artistique fait taire le monologue de la conscience.--Cette poque de
+cration est aussi une poque de forte vie physique. Tolsto est fou de
+la chasse. A la chasse, j'oublie tout... (Lettre de 1864.)--A une de
+ces chasses cheval, il se cassa le bras (septembre 1864), et ce fut
+pendant sa convalescence qu'il dicta les premires parties de _Guerre et
+Paix_.--En revenant de mon vanouissement, je me suis dit: Je suis un
+artiste. Et je le suis, mais un artiste isol. (Lettre Fet, 23
+janvier 1865.) Toutes les lettres de cette poque, crites Fet,
+exultent de joie cratrice. Je regarde comme un essai de plume, dit-il,
+tout ce que j'ai publi jusqu' ce jour. (_Ibid._)
+
+[107] Dj, parmi les oeuvres qui exercrent une influence sur lui,
+entre vingt et trente-cinq ans, Tolsto indique:
+
+Goethe: _Hermann et Dorothe_... Influence trs grande.
+
+Homre: _Iliade_ et _Odysse_ (en russe)... Influence trs grande.
+
+En juin 1863, il note dans son _Journal_:
+
+Je lis Goethe, et plusieurs ides naissent en moi.
+
+Au printemps de 1865, Tolsto relit Goethe, et il nomme _Faust_ la
+posie de la pense, la posie qui exprime ce que ne peut exprimer aucun
+autre art.
+
+Plus tard, il sacrifia Goethe, comme Shakespeare, son Dieu. Mais il
+resta fidle son admiration pour Homre. En aot 1857, il lisait, avec
+un gal saisissement, l'_Iliade_ et l'_vangile_. Et, dans un de ses
+derniers livres, le pamphlet contre _Shakespeare_ (1903), c'est Homre
+qu'il oppose Shakespeare, comme exemple de sincrit, de mesure et
+d'art vrai.
+
+[108] Les deux premires parties de _Guerre et Paix_ parurent en
+1865-66, sous le titre de _l'Anne 1805_.
+
+[109] Tolsto commena l'oeuvre, en 1863, par _les Dcembristes_, dont
+il crivit trois fragments (publis dans le t. VI des _OEuvres
+compltes_). Mais il s'aperut que les fondations de son difice
+n'taient pas suffisamment assures; et, creusant plus avant, il arriva
+ l'poque des guerres napoloniennes, et crivit _Guerre et Paix_. La
+publication commena en janvier 1865 dans le _Rousski Viestnik_; le
+sixime volume fut termin en automne 1869. Alors Tolsto remonta le
+cours de l'histoire; et il conut le projet d'un roman pique sur Pierre
+le Grand, puis d'un autre: _Mirovitch_, sur le rgne des impratrices du
+XVIIIe sicle et de leurs favoris. Il y travailla, de 1870 1873,
+s'entourant de documents, bauchant plusieurs scnes; mais ses scrupules
+ralistes l'y firent renoncer: il avait conscience de n'arriver jamais
+ressusciter d'une faon assez vridique l'me de ces temps
+loigns.--Plus tard, en janvier 1876, il eut l'ide d'un nouveau roman
+sur l'poque de Nicolas I; puis il se remit aux _Dcembristes_, avec
+passion, en 1877, recueillant les tmoignages des survivants et visitant
+les lieux de l'action. Il crit, en 1878, sa tante, la comtesse A.-A.
+Tolsto: Cette oeuvre est pour moi si importante! Vous ne pouvez vous
+imaginer combien c'est important pour moi; aussi important que l'est
+pour vous votre foi. Je voudrais dire: encore plus. (_Corresp.
+indite_, p. 9.)--Mais il s'en dtacha, mesure qu'il approfondissait
+le sujet: sa pense n'y tait plus. Dj, le 17 avril 1879, il crivait
+ Fet: Les Dcembristes? Dieu sait o ils sont!... Si j'y pensais, si
+j'crivais, je me flatte de l'espoir que l'odeur seule de mon esprit
+serait insupportable ceux qui tirent sur les hommes, pour le bien de
+l'humanit. (_Ibid._, p. 132.)--A cette heure de sa vie, la crise
+religieuse tait commence: il allait brler toutes ses idoles
+anciennes.
+
+[110] La premire traduction franaise de _Guerre et Paix_, compose
+Saint-Ptersbourg, date de 1879. Mais la premire dition franaise est
+de 1885, en 3 volumes, chez Hachette. Tout rcemment, une nouvelle
+traduction, intgrale, en 6 volumes, vient d'tre publie dans les
+_OEuvres compltes_ (t. VII-XII).
+
+[111] Pierre Besoukhov, qui a pous Natacha, sera un Dcembriste. Il a
+fond une socit secrte pour veiller au bien gnral, une sorte de
+_Tugendbund_. Natacha s'associe ses projets, avec exaltation. Denissov
+ne comprend rien une rvolution pacifique; mais il est tout prt une
+rvolte arme. Nicolas Rostov a gard son loyalisme aveugle de soldat.
+Lui, qui disait, aprs Austerlitz: Nous n'avons qu'une chose faire:
+remplir notre devoir, nous battre et ne jamais penser, il s'irrite
+contre Pierre, et il dit: Mon serment avant tout! Si on m'ordonnait de
+marcher contre toi, avec mon escadron, je marcherais et je frapperais.
+Sa femme, la princesse Marie, l'approuve. Le fils du prince Andr, le
+petit Nicolas Bolkonsky, g de quinze ans, dlicat, maladif et
+charmant, aux grands yeux, aux cheveux d'or, coute fivreusement la
+discussion; tout son amour est pour Pierre et pour Natacha; il n'aime
+gure Nicolas et Marie; il a un culte pour son pre, qu'il se rappelle
+peine; il rve de lui ressembler, d'tre grand, d'accomplir quelque
+chose de grand,--quoi? il ne sait... Quoi qu'ils disent, je le ferai...
+Oui, je le ferai. Lui-mme m'aurait approuv.--Et l'oeuvre se termine
+par un rve de l'enfant, qui se voit sous la forme d'un grand homme de
+Plutarque, avec l'oncle Pierre, prcd de la Gloire, et suivi d'une
+arme.--Si _les Dcembristes_ avaient t crits alors, nul doute que le
+petit Bolkonsky n'en et t un des hros.
+
+[112] J'ai dit que les deux familles Rostov et Bolkonski, dans _Guerre
+et Paix_, rappellent par beaucoup de traits la famille paternelle et
+maternelle de Tolsto. Nous avons vu aussi s'annoncer dans les rcits du
+Caucase et de Sbastopol plusieurs types de soldats et d'officiers de
+_Guerre et Paix_.
+
+[113] Lettre du 2 fvrier 1868, cite par Birukov.
+
+[114] Notamment, disait-il, celui du prince Andr, dans la premire
+partie.
+
+[115] Il est regrettable que la beaut de la conception potique soit
+quelquefois ternie par les bavardages philosophiques, dont Tolsto
+surcharge son oeuvre, surtout dans les dernires parties. Il tient
+exposer sa thorie de la fatalit de l'histoire. Le malheur est qu'il y
+revient sans cesse et qu'il se rpte obstinment. Flaubert, qui
+poussait des cris d'admiration, en lisant les deux premiers volumes,
+qu'il dclarait sublimes et pleins de choses la Shakespeare, jeta
+d'ennui le troisime volume:--Il dgringole affreusement. Il se rpte,
+et il philosophise. On voit le monsieur, l'auteur et le Russe, tandis
+que jusque-l on n'avait vu que la Nature et l'Humanit. (Lettre
+Tourgueniev, janvier 1880.)
+
+[116] La premire traduction franaise d'_Anna Karnine_ parut en deux
+volumes, 1886, chez Hachette. Dans les _OEuvres compltes_, la
+traduction intgrale remplit quatre volumes (t. XV-XVIII).
+
+[117] Lettre sa femme (archives de la comtesse Tolsto), cite par
+Birukov (_Vie et OEuvre_).
+
+[118] Le souvenir de cette terrible nuit se retrouve dans _le Journal
+d'un Fou_, 1883. (OEuvres posthumes.)
+
+[119] Pendant qu'il termine _Guerre et Paix_, dans l't de 1869, il
+dcouvre Schopenhauer, et il s'en enthousiasme: Schopenhauer est le
+plus gnial des hommes. (Lettre Fet, 30 aot 1869.)
+
+[120] Cet _Abcdaire_, norme manuel de 700 800 pages, divis en
+quatre livres, comprenait, ct de mthodes d'enseignement, de trs
+nombreux rcits. Ceux-ci ont form plus tard _Les Quatre Livres de
+Lecture_ dont M. Charles Salomon vient de publier la premire traduction
+franaise intgrale, 1928.
+
+[121] Il y a, dit-il encore, entre Homre et ses traducteurs, la
+diffrence de l'eau bouillie et distille, et de l'eau de source
+froide, faire mal aux dents, clatante, ensoleille, qui parfois
+charrie du sable, mais qui en est plus pure et plus frache. (Lettre
+Fet, dc. 1870.)
+
+[122] _Corresp. ind._
+
+[123] Archives de la comtesse Tolsto (_Vie et OEuvre_).
+
+[124] Le roman fut termin en 1877. Il parut--sauf l'pilogue,--dans le
+_Rousski Viestniki_.
+
+[125] La mort de trois enfants (18 novembre 1873, fvrier 1875, fin
+novembre 1875), de la tante Tatiana, sa mre adoptive (20 juin 1874), de
+la tante Plagie (22 dcembre 1875).
+
+[126] Lettre Fet, 1er mars 1876.
+
+[127] La femme est la pierre d'achoppement de la carrire d'un homme.
+Il est difficile d'aimer une femme et de rien faire de bon; et la seule
+faon de n'tre pas constamment gn, entrav par l'amour, c'est de se
+marier. (Trad. Hachette, t. I, p. 312.)
+
+[128] T. I, p. 86.
+
+[129] T. I, p. 149.
+
+[130] Devise, en tte du livre.
+
+[131] Noter aussi, dans l'pilogue, l'esprit nettement hostile la
+guerre et au nationalisme, au panslavisme.
+
+[132] Le mal, c'est ce qui est raisonnable pour le monde. Le sacrifice,
+l'amour, c'est l'insanit. (II, 244.)
+
+[133] II, 79.
+
+[134] II, 346.
+
+[135] II, 353.
+
+[136] Maintenant, je m'attelle de nouveau l'ennuyeuse et vulgaire
+_Anna Karnine_, avec le seul dsir de m'en dbarrasser au plus vite...
+(Lettres Fet, 26 aot 1875, _Corresp. ind._ p. 95.)
+
+Il me faut achever le roman qui m'ennuie. (_Ibid._ 1er mars 1876.)
+
+[137] Dans les _Confessions_ (1879). t. XIX des _OEuvres compltes_.
+
+[138] Je rsume ici plusieurs pages des _Confessions_, en conservant les
+expressions de Tolsto.
+
+[139] Cf. _Anna Karnine_: Et Levine aim, heureux, pre de famille,
+loigna de sa main toute arme, comme s'il et craint de cder la
+tentation de mettre fin son supplice (II, 339). Cet tat d'esprit
+n'tait pas spcial Tolsto et ses hros. Tolsto tait frapp du
+nombre croissant de suicides, chez les classes aises de toute l'Europe,
+et particulirement en Russie. Il y fait souvent allusion dans ses
+oeuvres de ce temps. On dirait qu'a pass sur l'Europe de 1880 une
+grande vague de neurasthnie, qui a submerg des milliers d'tres. Ceux
+qui taient adolescents alors en gardent, comme moi, le souvenir; et
+pour eux, l'expression par Tolsto de cette crise humaine a une valeur
+historique. Il a crit la tragdie cache d'une gnration.
+
+[140] _Confessions_, p. 67.
+
+[141] Ses portraits de cette poque accusent ce caractre populaire. Une
+peinture de Kramsko (1873) reprsente Tolsto en blouse de moujik, la
+tte penche, l'air d'un Christ allemand. Le front commence se
+dgarnir aux tempes; les joues sont creuses et barbues.--Dans un autre
+portrait de 1881, il a l'air d'un contre-matre endimanch: les cheveux
+coups, la barbe et les favoris qui s'talent; la figure parat beaucoup
+plus large du bas que du haut; les sourcils sont froncs, les yeux
+moroses, le nez aux grosses narines de chien, les oreilles normes.
+
+[142] _Confessions_, p. 93-95.
+
+[143] A vrai dire, ce n'tait pas la premire fois. Le jeune volontaire
+au Caucase, l'officier de Sbastopol, Olenine des _Cosaques_, le prince
+Andr et Pierre Besoukhov, dans _Guerre et Paix_, avaient eu des visions
+semblables. Mais Tolsto tait si passionn que, chaque fois qu'il
+dcouvrait Dieu, il croyait que c'tait pour la premire fois et qu'il
+n'y avait eu avant que la nuit et le nant. Il ne voyait plus dans son
+pass que les ombres et les hontes. Nous qui, par son _Journal_,
+connaissons, mieux que lui-mme, l'histoire de son coeur, nous savons
+combien ce coeur fut toujours, mme dans ses garements, profondment
+religieux. Au reste, il en convient, dans un passage de la prface la
+_Critique de la thologie dogmatique_: Dieu! Dieu! j'ai err, j'ai
+cherch la vrit o il ne le fallait point. Je savais que j'errais. Je
+flattais mes mauvaises passions, en les sachant mauvaises; _mais je ne
+t'oubliais jamais. Je t'ai senti toujours, mme quand je
+m'garais_.--La crise de 1878-9 fut seulement plus violente que les
+autres, peut-tre sous l'influence des deuils rpts et de l'ge qui
+venait; et sa seule nouveaut fut en ceci qu'au lieu que la vision de
+Dieu s'vanouit sans laisser de traces, aprs que la flamme d'extase
+tait tombe, Tolsto, averti par l'exprience passe, se hta de
+marcher, tandis qu'il avait la lumire, et de dduire de sa foi tout
+un systme de vie. Non qu'il ne l'et dj tent. (On se souvient de ses
+_Rgles de vie_, conues quand il tait tudiant.) Mais, cinquante
+ans, il avait moins de chances de se laisser distraire de sa route par
+les passions.
+
+[144] Le sous-titre des _Confessions_ est _Introduction la Critique de
+la Thologie dogmatique et l'Examen de la doctrine chrtienne_.
+
+[145] Moi, qui plaais la vrit dans l'unit de l'amour, je fus frapp
+de ce fait que la religion dtruisait elle-mme ce qu'elle voulait
+produire. (_Confessions_, p. 111.)
+
+[146] Et je me suis convaincu que l'enseignement de l'glise est,
+thoriquement, un mensonge astucieux et nuisible, pratiquement, un
+compos de superstitions grossires et de sorcelleries, sous lequel
+disparat absolument le sens de la doctrine chrtienne. (_Rponse au
+Saint-Synode_, 4-17 avril 1901.)
+
+Voir aussi _l'glise et l'tat_ (1883).--Le plus grand crime que Tolsto
+reproche l'glise, c'est son alliance impie avec le pouvoir
+temporel. Il lui a fallu affirmer la saintet de l'tat, la saintet de
+la violence. C'est l'union des brigands avec les menteurs.
+
+[147] A mesure qu'il avanait en ge, ce sentiment de l'unit de la
+vrit religieuse travers l'histoire humaine, et de la parent du
+Christ avec les autres sages, depuis Bouddha jusqu' Kant et Emerson,
+ne ft que s'accentuer, au point que Tolsto se dfendait, dans ses
+dernires annes, d'avoir aucune prdilection pour le christianisme.
+Tout particulirement importante, en ce sens, est une lettre, crite le
+27 juillet-9 aot 1909 au peintre Jan Styka, et rcemment reproduite
+dans _le Thosophe_ du 16 janvier 1911. Suivant son habitude, Tolsto,
+tout plein de sa conviction nouvelle, a une tendance oublier un peu
+trop son tat d'me ancien et le point de dpart de sa crise religieuse,
+qui tait purement chrtien:
+
+La doctrine de Jsus, crit-il, n'est pour moi qu'une des belles
+doctrines religieuses que nous avons reues de l'antiquit gyptienne,
+juive, hindoue, chinoise, grecque. Les deux grands principes de Jsus:
+l'amour de Dieu, c'est--dire de la perfection absolue, et l'amour du
+prochain, c'est--dire de tous les hommes sans aucune distinction, ont
+t prchs par tous les sages du monde: Krishna, Bouddha, Lao-Tse,
+Confucius, Socrate, Platon, Epctte, Marc-Aurle, et parmi les
+modernes, Rousseau, Pascal, Kant, Emerson, Channing, et beaucoup
+d'autres. La vrit religieuse et morale est partout et toujours la
+mme... Je n'ai aucune prdilection pour le christianisme. Si j'ai t
+particulirement intress par la doctrine de Jsus, c'est: 1 parce que
+je suis n et que j'ai vcu parmi les chrtiens; 2 parce que j'ai
+trouv une grande jouissance d'esprit dgager la pure doctrine des
+surprenantes falsifications opres par les glises.
+
+Nous tudions, dans un chapitre spcial, la fin du volume, la vaste
+synthse religieuse de Tolsto, o fraternisent toutes les grandes
+religions du monde.--Voir p. 214: _la Rponse de l'Asie Tolstoy_.
+
+[148] Tolsto proteste qu'il n'attaque pas la vraie science, qui est
+modeste et connat ses limites. (_De la Vie_, ch. IV, trad. fran. de la
+comtesse Tolsto.)
+
+[149] _Ibid._, ch. X.
+
+[150] Tolsto relit frquemment les _Penses_ de Pascal, pendant la
+priode de crise, qui prcde les _Confessions_. Il en parle dans ses
+lettres Fet (14 avril 1877, 3 aot 1879); il recommande son ami de
+les lire.
+
+[151] Dans une lettre _sur la raison_, crite le 26 novembre 1894 la
+baronne X... (lettre reproduite dans le volume intitul _les
+Rvolutionnaires_, 1906), Tolsto dit de mme:
+
+L'homme n'a reu directement de Dieu qu'un seul instrument de la
+connaissance de soi-mme et de son rapport avec le monde; il n'y en a
+pas d'autres. Cet instrument, c'est la raison. La raison vient de Dieu.
+Elle est non seulement la qualit suprieure de l'homme, mais
+l'instrument unique de la connaissance de la vrit.
+
+[152] _De la Vie_, ch. X, XIV-XXI.
+
+[153] _De la Vie_, XXII-XXV.--Comme pour la plupart de ces citations, je
+rsume plusieurs chapitres en quelques phrases caractristiques.
+
+[154] Cette pense religieuse a certainement volu au sujet de
+plusieurs questions, notamment en ce qui touche la conception de la vie
+future.
+
+[155] Je cite la traduction parue dans _le Temps_ du 1er mai 1901.
+
+[156] J'avais pass jusque-l toute ma vie hors de la ville... (_Que
+devons-nous faire?_)
+
+[157] _Ibid._
+
+[158] Tolsto a exprim, maintes fois, son antipathie l'gard des
+asctes qui agissent pour eux seuls, en dehors de leurs semblables. Il
+les met dans le mme sac que les rvolutionnaires ignorants et
+orgueilleux, qui prtendent faire du bien aux autres, sans savoir ce
+qu'il leur faut eux-mmes... J'aime d'un mme amour, dit-il, les
+hommes de ces deux catgories, mais je hais leurs doctrines de la mme
+haine. La seule doctrine est celle qui ordonne une activit constante,
+une existence qui rponde aux aspirations de l'me et cherche raliser
+le bonheur des autres. Telle est la doctrine chrtienne. galement
+loigne du quitisme religieux et des prtentions hautaines des
+rvolutionnaires, qui cherchent transformer le monde, sans savoir en
+quoi consiste le vrai bonheur. (Lettre un ami, publie dans le volume
+intitul _Plaisirs cruels_, 1895, trad. Halprine-Kaminsky.)
+
+[159] T. XXVI des _OEuvres compltes_.
+
+[160] Photographie de 1885, reproduite dans l'dition de _Que
+devons-nous-faire?_ des _OEuvres compltes_.
+
+[161] _Que devons-nous faire?_ p. 213.
+
+[162] Toute cette premire partie (les quinze premiers chapitres) qui
+fourmille de types, fut supprime par la censure russe.
+
+[163] La vraie cause de la misre, ce sont les richesses accumules
+dans les mains de ceux qui ne produisent pas, et concentres dans les
+villes. Les riches se groupent dans les villes, pour jouir et pour se
+dfendre. Et les pauvres viennent se nourrir des miettes de la richesse.
+Il est surprenant que plusieurs d'entre eux restent des travailleurs, et
+qu'ils ne se mettent pas tous la chasse d'un gain plus facile:
+commerce, accaparement, mendicit, dbauche, escroqueries,--voire mme
+cambriolage.
+
+[164] Le pivot du mal est la proprit. La proprit n'est que le moyen
+de jouir du travail des autres.--La proprit, dit encore Tolsto,
+c'est ce qui n'est pas nous, ce sont les autres. L'homme appelle sa
+proprit sa femme, ses enfants, ses esclaves, ses objets; mais la
+ralit lui montre son erreur; et il doit y renoncer, ou souffrir et
+faire souffrir.
+
+Tolsto pressent dj la Rvolution russe: Depuis trois ou quatre ans,
+dit-il, on nous invective dans les rues, on nous appelle fainants. La
+haine et le mpris du peuple cras grandissent. (_Que devons-nous
+faire?_ p. 419.)
+
+[165] Le paysan rvolutionnaire Bondarev et voulu que cette loi ft
+reconnue comme une obligation universelle. Tolsto subissait alors son
+influence ainsi que celle d'un autre paysan, Sutaiev: Pendant toute ma
+vie, deux penseurs russes ont eu sur moi une grande action morale, ont
+enrichi ma pense, m'ont expliqu ma propre conception du monde:
+c'taient deux paysans, Sutaiev et Bondarev. (_Que devons-nous faire?_
+p. 404.)
+
+Dans le mme livre Tolsto fait le portrait de Sutaiev, et note une
+conversation avec lui.
+
+[166] _L'Alcool et le Tabac_ (trad. de Halprine-Kaminsky, publie sous
+le titre: _Plaisirs vicieux_, 1895). Titre russe: _Pourquoi les gens
+s'enivrent_.
+
+[167] _Plaisirs cruels_, 1895 (_Les Mangeurs de viande_; _la Guerre_;
+_la Chasse_), trad. de Halprine-Kaminsky. Titres russes: (Pour _Les
+Mangeurs de viande_): _Le premier degr_.--_La Guerre_ est un extrait
+d'un ouvrage volumineux: _Le royaume de Dieu est en nous_ (chap. VI).
+
+[168] Il est remarquable que Tolsto ait eu tant de peine s'en
+dfaire. C'tait chez lui une passion atavique: il la tenait de son
+pre. Il n'tait pas sentimental, et il semble n'avoir jamais fait
+dpense de beaucoup de piti pour les btes. Ses yeux pntrants se sont
+ peine arrts sur les yeux, si loquents parfois, de nos humbles
+frres,-- l'exception du cheval, pour qui, en grand seigneur, il a une
+prdilection. Il n'tait pas sans un fond de cruaut native. Aprs avoir
+racont la mort lente d'un loup, qu'il avait tu, en le frappant d'un
+bton la racine du nez, il dit: Je ressentais une volupt, au
+souvenir des souffrances de l'animal expirant. Le remords s'veilla
+tard.
+
+[169] t 1878. Voir _Vie et OEuvre_.
+
+[170] 18 novembre 1878. _Ibid._
+
+[171] Novembre 1879. _Ibid._, trad. Bienstock.
+
+[172] 5 octobre 1881. _Vie et OEuvre_.
+
+[173] 14 octobre 1881, _ibid._
+
+[174] Mars 1882.
+
+[175] 1882.
+
+[176] 23 octobre 1884, _Vie et OEuvre_.
+
+[177] Le prtendu droit des femmes est n et ne pouvait natre que dans
+une socit d'hommes qui se sont carts de la loi du vrai travail.
+Aucune femme d'ouvrier srieux ne demande le droit de partager son
+travail dans les mines ou dans les champs. Elles ne demandent que le
+droit de participer au travail imaginaire de la classe riche.
+
+[178] Ce sont les dernires lignes de _Que devons-nous faire?_ Elles
+sont dates du 14 fvrier 1886.
+
+[179] Lettre un ami, publie sous le titre: _Profession de foi_, dans
+le volume intitul _Plaisirs cruels_, 1895, trad. Halprine-Kaminsky.
+
+[180] La rconciliation eut lieu au printemps de 1878. Tolsto crivit a
+Tourgueniev pour lui demander pardon. Tourgueniev vint Iasnaa-Poliana
+en aot 1878. Tolsto lui rendit sa visite en juillet 1881. Tout le
+monde fut frapp de son changement de manires, de sa douceur, de sa
+modestie. Il tait _comme rgnr_.
+
+[181] Lettre Polonski (cite par Birukov).
+
+[182] Lettre crite de Bougival, 28 juin 1883.
+
+[183] Chap. XII de l'dition russe. Le traducteur franais en a fait
+l'introduction.
+
+[184] On remarquera que, dans le reproche qu'il adresse Tolsto, M. de
+Vog, son insu, reprend, pour son compte les expressions mmes de
+Tolsto. A tort ou raison, disait-il, pour notre chtiment peut-tre,
+nous avons reu du ciel ce mal ncessaire et superbe: la pense... Jeter
+cette croix est une rvolte impie. (_Le Roman russe_, 1886.)--Or
+Tolsto crivait sa tante, la comtesse A.-A. Tolsto, en 1883: Chacun
+doit porter sa croix... La mienne, c'est le travail de la pense,
+mauvais, orgueilleux, plein de sduction. (_Corresp. ind._ p. 4.)
+
+[185] _Que devons-nous faire?_ p. 378-9.
+
+[186] Il en arrivera mme justifier la souffrance,--non seulement la
+souffrance personnelle, mais la souffrance des autres. Car c'est le
+soulagement des souffrances des autres qui est l'essence de la vie
+rationnelle. Comment donc l'objet du travail pourrait-il tre un objet
+de souffrance pour le travailleur? C'est comme si le laboureur disait
+qu'une terre non laboure est une souffrance pour lui. (_De la Vie_,
+ch. XXXIV-XXXV.)
+
+[187] 23 fvrier 1860. _Corresp. indite_, p. 19-20.--C'est en quoi
+l'art mlancolique et dyspeptique de Tourgueniev lui dplaisait.
+
+[188] Cette lettre du 4 octobre 1887 a paru dans les _Cahiers de la
+quinzaine_, 1902, et dans la _Correspondance indite_, 1907.
+
+_Qu'est-ce que l'art?_ parut en 1897-98; mais Tolsto y pensait depuis
+quinze ans, soit depuis 1882.
+
+[189] Je reviendrai sur ce point propos de _la Sonate Kreutzer_.
+
+[190] Son intolrance s'tait accrue depuis 1886. Dans _Que devons-nous
+faire?_ il n'osait pas encore toucher Beethoven (ni Shakespeare).
+Bien plus, il reprochait aux artistes contemporains d'oser s'en
+rclamer. L'activit des Galile, des Shakespeare, des Beethoven n'a
+rien de commun avec celle des Tyndall, des Victor Hugo, des Wagner. De
+mme que les Saints Pres renieraient toute parent avec les papes.
+(_Que devons-nous faire?_ p. 375.)
+
+[191] Encore voulait-il partir avant la fin du premier. Pour moi, la
+question tait rsolue. Je n'avais plus de doute. Il n'y avait rien
+attendre d'un auteur capable d'imaginer des scnes comme celles-ci. On
+pouvait affirmer d'avance qu'il n'crirait jamais rien qui ne ft
+mauvais.
+
+[192] On sait que, pour faire un choix parmi les potes franais des
+coles nouvelles, il a cette ide admirable de _copier, dans chaque
+volume, la posie qui se trouvait la page 28_!
+
+[193] _Shakespeare_, 1903.--L'ouvrage fut crit, l'occasion d'un
+article d'Ernest Crosby sur _Shakespeare et la classe ouvrire_.
+
+[194] (Exactement:) La _Neuvime Symphonie_ n'unit pas tous les hommes,
+mais seulement un petit nombre d'entre eux, qu'elle spare des autres.
+
+[195] C'tait l un de ces faits qui se produisent souvent, sans
+attirer l'attention de personne, ni intresser--je ne dis pas
+l'univers--mais mme le monde militaire franais...
+
+Et plus loin:
+
+Il fallut quelques annes, avant que les hommes s'veillassent de leur
+hypnotisme et comprissent qu'ils ne pouvaient nullement savoir si
+Dreyfus tait coupable on non, et que chacun a d'autres intrts plus
+importants et plus immdiats que l'Affaire Dreyfus. (_Shakespeare_,
+trad. Bienstock, p. 116-118.)
+
+[196] _Le Roi Lear_ est un drame trs mauvais, trs ngligemment fait,
+qui ne peut inspirer que du dgot et de l'ennui.--_Othello_, pour
+lequel Tolsto montre quelque sympathie, sans doute parce que l'oeuvre
+s'accordait avec ses penses d'alors sur le mariage et sur la jalousie,
+tout en tant le moins mauvais drame de Shakespeare, n'est qu'un tissu
+de paroles emphatiques. Le personnage d'Hamlet n'a aucun caractre;
+c'est un phonographe de l'auteur, qui rpte toutes ses ides, la
+file. Pour _la Tempte_, _Cymbeline_, _Trolus_, etc., Tolsto ne les
+mentionne qu' cause de leur ineptie. Le seul personnage de
+Shakespeare qu'il trouve naturel est celui de Falstaff, prcisment
+parce qu'ici la langue de Shakespeare, pleine de froides plaisanteries
+et de calembours ineptes, s'accorde avec le caractre faux, vaniteux et
+dbauch de cet ivrogne rpugnant.
+
+Tolsto n'avait pas toujours pens ainsi. Il avait plaisir lire
+Shakespeare, entre 1860 et 1870, surtout l'poque o il avait l'ide
+d'crire un drame historique sur Pierre I. Dans ses notes de 1869, on
+voit mme qu'il prenait _Hamlet_ pour modle et pour guide. Aprs avoir
+mentionn ses travaux achevs, _Guerre et Paix_, qu'il rapprochait de
+l'idal homrique, Tolsto ajoute:
+
+HAMLET et mes futurs travaux: posie du romancier dans la peinture des
+caractres.
+
+[197] Il range dans l'art mauvais ses oeuvres d'imagination.
+(_Qu'est-ce que l'Art?_)--Il n'excepte pas de sa condamnation de l'art
+moderne ses propres pices de thtre, dnues de cette conception
+religieuse qui doit former la base du drame de l'avenir.
+
+[198] (Ou, plus exactement:) C'est la direction du cours du fleuve.
+
+[199] Ds 1873, Tolsto crivait: Pensez ce que vous voudrez, mais de
+telle faon que chaque mot puisse tre compris du charretier qui
+transporte les livres de l'imprimerie. On ne peut rien crire de mauvais
+dans une langue tout fait claire et simple.
+
+[200] Tolsto a donn l'exemple. Ses quatre _Livres de lectures_, pour
+les enfants des campagnes, ont t adopts dans toutes les coles de
+Russie, laques et ecclsiastiques. Ses _Premiers contes populaires_
+sont l'aliment de milliers d'mes. Dans le bas peuple, crit Stephan
+Anikine, ancien dput la Douma, le nom de Tolsto se confond avec
+l'ide de livre. On peut souvent entendre un petit villageois demander
+navement, dans une bibliothque: Donnez-moi un bon livre, un
+tolstoen! (Il veut dire un livre pais).--(_A la mmoire de Tolsto_,
+lectures faites l'Aula de l'Universit de Genve, le 7 dcembre 1910.)
+
+[201] Cet idal de l'union fraternelle entre les hommes ne marque point
+pour Tolsto le terme de l'activit humaine; son me insatiable lui fait
+concevoir un idal inconnu, au del de l'amour: Peut-tre la science
+dcouvrira-t-elle, un jour, l'art un idal encore plus lev, et l'art
+le ralisera.
+
+[202] A ces mmes annes appartient, comme date de publication et sans
+doute d'achvement, une oeuvre qui fut crite, en ralit, au temps
+heureux des fianailles et des premires annes du mariage: la belle
+histoire d'un cheval, _Kholstomier_ (1861-1886). Tolsto en parle dans
+une lettre Fet, de 1863. (_Corresp. ind._, p. 35).--L'art du dbut,
+avec ses paysages fins, sa sympathie pntrante des mes, son humour, sa
+jeunesse, a de la parent avec les oeuvres de la maturit (_Bonheur
+conjugal_, _Guerre et Paix_). La fin macabre, les dernires page sur les
+cadavres compars du vieux cheval et de son matre, sont d'une brutalit
+de ralisme qui sont les annes aprs 1880.
+
+[203] _Sonate Kreutzer_, _Puissance des Tnbres_.
+
+[204] _Le Temps_, 29 aot 1901.
+
+[205] Pour le style, lui disait son ami Droujinine, en 1856, vous tes
+fortement illettr, parfois comme un novateur et un grand pote, parfois
+comme un officier qui crit son camarade. Ce que vous crivez avec
+amour est admirable. Aussitt que vous tes indiffrent, votre style
+s'embrouille et devient pouvantable. (Trad. Bienstock, _Vie et
+OEuvre_.)
+
+[206] _Vie et OEuvre._--Pendant l't de 1879, Tolsto fut trs intime
+avec les paysans; et Strakov nous dit qu'en dehors de la religion, il
+s'intressait beaucoup la langue. Il commenait sentir fortement la
+beaut de la langue du peuple. Chaque jour, il dcouvrait de nouveaux
+mots, et chaque jour il maltraitait davantage la langue littraire.
+
+[207] Dans ses notes de lectures, entre 1860 et 1870, Tolsto a crit:
+
+Les Bylines... impression trs grande.
+
+[208] _Les Deux Vieillards_ (1885).
+
+[209] _O l'amour est, Dieu est_ (1885).
+
+[210] _De quoi vivent les hommes_ (1881);--_Les Trois Vieillards_
+(1884);--_Le Filleul_ (1886).
+
+[211] Ce rcit porte aussi le titre: _Faut-il beaucoup de terre pour un
+homme?_ (1886).
+
+[212] _Feu qui flambe ne s'teint plus_ (1885).
+
+[213] _Le Cierge_ (1885);--_Histoire d'Ivan l'Imbcile._
+
+[214] _Le Filleul_ (1886).
+
+Ces rcits populaires ont t publie dans le t. XIX des _OEuvres
+compltes_.
+
+[215] Il avait t pris assez tardivement par le got du thtre. Ce fut
+une dcouverte qu'il fit, pendant l'hiver de 1869-1870; et, selon son
+habitude, il s'enflamma aussitt pour elle.
+
+Tout cet hiver, je me suis occup exclusivement du drame; et, comme il
+arrive toujours aux hommes qui, jusqu' l'ge de quarante ans, n'ont pas
+rflchi un certain sujet, tout coup ils font attention ce sujet
+nglig, et il leur parat qu'ils y voient beaucoup de choses
+nouvelles.... J'ai lu Shakespeare, Goethe, Pouchkine, Gogol et
+Molire.... Je voudrais lire Sophocle et Euripide.... J'ai longtemps
+gard le lit, tant malade; et quand je suis ainsi, les personnages
+dramatiques ou comiques commencent se dmener en moi. Et ils le font
+trs bien....
+
+Lettres Fet, 17-21 fvrier 1870. (_Corresp. ind._, p. 63-65.)
+
+[216] Variante de l'acte IV.
+
+[217] Il s'en faut que la cration de ce drame angoissant ait t pour
+Tolsto une peine. Il crit Tnromo: Je vis bien et joyeusement.
+J'ai travaill tout ce temps mon drame (_La Puissance des Tnbres_).
+Il est achev. (Janvier 1887, _Corresp. ind._, p. 159.)
+
+[218] La premire traduction exacte de cette oeuvre en franais a t
+publie par M. J. W. Bienstock, dans _le Mercure de France_ (mars et
+avril 1912).
+
+[219] La traduction franaise de cette _Postface_ par M.
+Halprine-Kaminsky a paru sous le titre: _Des relations entre les
+sexes_, dans le volume: _Plaisirs vicieux_.
+
+[220] Noter que Tolsto n'a jamais eu la navet de croire que l'idal
+de clibat et de chastet absolue soit ralisable pour l'humanit
+actuelle. Mais, selon lui, un idal est irralisable, par dfinition:
+c'est un appel aux nergies hroques de l'me.
+
+La conception de l'idal chrtien, qui est l'union de toutes les
+cratures vivantes dans l'amour fraternel, est inconciliable avec la
+pratique de la vie qui exige un effort continu vers un idal
+inaccessible, mais qui ne suppose pas l'avoir jamais atteint.
+
+[221] A la fin de la _Matine d'un Seigneur_.
+
+[222] _Guerre et Paix._--Je ne parle pas d'_Albert_ (1857), cette
+histoire d'un musicien de gnie. La nouvelle est trs faible.
+
+[223] Voir dans _Jeunesse_ le rcit humoristique de la peine qu'il se
+donna pour apprendre jouer du piano.--Le piano m'tait un moyen de
+charmer les demoiselles par ma sentimentalit.
+
+[224] Il s'agit de 1876-77.
+
+[225] S.-A. Bers, _Souvenirs sur Tolsto_ (Voir _Vie et OEuvre_).
+
+[226] I, 381 (d. Hachette).
+
+[227] Mais jamais il ne cessa de l'aimer. Un de ses amis des derniers
+jours fut un musicien, Goldenveiser, qui passa l't de 1910 prs de
+Iasnaa. Il venait, presque chaque jour, faire de la musique Tolsto,
+pendant sa dernire maladie. (_Journal des Dbats_, 18 novembre 1910.)
+
+[228] Lettre du 21 avril 1861.
+
+[229] Camille Bellaigue, _Tolsto et la musique_ (_le Gaulois_, 4
+janvier 1911).
+
+[230] Qu'on ne dise pas qu'il s'agit l seulement des dernires
+oeuvres de Beethoven. Mme celles du dbut qu'il consent regarder
+comme artistiques, Tolsto reproche leur forme artificielle.--Dans
+une lettre Tschaikovsky, il oppose de mme Mozart et Haydn, la
+manire artificielle de Beethoven, Schumann et Berlioz, qui calculent
+l'effet.
+
+[231] Cf. la scne raconte par M. Paul Boyer: Tolsto se fait jouer du
+Chopin. A la fin de la quatrime Ballade, ses yeux se remplissent de
+larmes.--Ah! l'animal! s'crie-t-il. Et brusquement il se lve et s'en
+va. (_Le Temps_, 2 novembre 1902.)
+
+[232] _Matre et Serviteur_ (1895) est comme une transition entre les
+lugubres romans qui prcdent et _Rsurrection_, o se rpand la lumire
+de la divine charit. Mais on y sent plus encore le voisinage de _la
+Mort d'Ivan Iliitch_ et des _Contes Populaires_ que de _Rsurrection_,
+qu'annonce seulement, vers la fin, la sublime transformation d'un homme
+goste et lche, sous la pousse d'un lan de sacrifice. La plus grande
+partie de l'histoire est le tableau, trs raliste, d'un matre sans
+bont et d'un serviteur rsign, qui sont surpris, dans la steppe, la
+nuit, par une tourmente de neige, et perdent leur chemin. Le matre, qui
+d'abord tche de fuir en abandonnant son compagnon, revient et, le
+trouvant demi gel, se jette sur lui, le couvre de son corps, le
+rchauffe en se sacrifiant, d'instinct; il ne sait pas pourquoi; mais
+les larmes lui remplissent les yeux: il lui semble qu'il est devenu
+celui qu'il sauve, Nikita, et que sa vie n'est plus en lui, mais en
+Nikita.--Nikita vit; je suis donc encore vivant, moi.--Il a presque
+oubli qui il tait, lui, Vassili. Il pense: Vassili ne savait pas ce
+qu'il fallait faire... ne savait pas, et moi, je sais, maintenant!...
+Et il entend la voix de Celui qu'il attendait (ici son rve rappelle un
+des _Contes Populaires_), de Celui qui, tout l'heure, lui a donn
+l'ordre de se coucher sur Nikita. Il crie, tout joyeux: Seigneur, je
+viens! Et il sent qu'il est libre, que rien ne le retient plus... Il
+est mort.
+
+[233] Tolsto prvoyait une quatrime partie, qui n'a pas t crite.
+
+[234] I, p. 379.--Je cite la traduction de Teodor de Wyzewa.--Une
+dition intgrale de _Rsurrection_ doit former les t. XXXVI et XXXVII
+des _OEuvres compltes_.
+
+[235] I, p. 129.
+
+[236] Au contraire, il avait t ml tous les mondes qu'il peint dans
+_Guerre et Paix_, _Anna Karnine_, _les Cosaques_, ou _Sbastopol_:
+salons aristocratiques, arme, vie rurale. Il n'avait qu' se souvenir.
+
+[237] T. II, p. 20.
+
+[238] Les hommes portent en eux le germe de toutes les qualits
+humaines, et, tantt ils en manifestent une, tantt une autre, se
+montrant souvent diffrents d'eux-mmes, c'est--dire de ce qu'ils ont
+l'habitude de paratre. Chez certains, ces changements sont
+particulirement rapides. A cette classe d'hommes appartenait Nekhludov.
+Sous l'influence de causes physiques et morales, de brusques et complets
+changements se produisaient en lui. (T. I, p. 858.)
+
+Tolsto s'est peut-tre souvenu de son frre Dmitri, qui, lui aussi,
+pousa une Maslova. Mais le temprament violent et dsquilibr de
+Dmitri tait diffrent de celui de Nekhludov.
+
+[239] Plusieurs fois dans sa vie, il avait procd des _nettoyages de
+conscience_. Il appelait ainsi des crises morales o, apercevant soudain
+le ralentissement et parfois l'arrt de sa vie intrieure, il se
+dcidait balayer les ordures qui obstruaient son me. Au sortir de ces
+crises, il ne manquait jamais de s'imposer des rgles qu'il se jurait de
+suivre toujours. Il crivait un journal, il recommenait une nouvelle
+vie. Mais chaque fois, il ne tardait pas retomber au mme point, ou
+plus bas encore qu'avant la crise. (T. I, p. 138.)
+
+[240] En apprenant que la Maslova a encore fait des siennes avec un
+infirmier, Nekhludov est plus dcid que jamais sacrifier sa libert
+pour racheter le pch de cette femme. (T. I, p. 382.)
+
+[241] Tolsto n'a jamais dessin un personnage, d'un crayon aussi
+robuste et sr que le Nekhludov du dbut. Voir l'admirable description
+du lever et de la matine de Nekhludov, avant la premire sance au
+Palais de Justice.
+
+[242] Lettre de la comtesse Tolsto, 1884.
+
+[243] _Le Temps_, 2 novembre 1902.
+
+[244] Ne me reprochez pas, crit-il sa tante, la comtesse Alexandra
+A. Tolsto, de m'occuper encore de ces futilits, au seuil de la tombe!
+Ces futilits remplissant mon temps libre et me procurent le repos des
+penses vraiment srieuses dont mon me est surcharge. (26 janvier
+1903).
+
+[245] Tolsto le regardait comme une de ses oeuvres capitales:
+
+Un de mes livres,--_Pour tous les jours_,--auquel j'ai la suffisance
+d'attacher une grande importance... (Lettre Jan Styka, 27 juillet-9
+aot 1909).
+
+[246] Ces oeuvres ont t publies depuis la mort de Tolsto. La liste
+en est longue. Nous relevons, parmi les principales: _Le journal
+posthume du vieillard Fodor Kouzmitch_, _Le pre Serge_,
+_Hadji-Mourad_, _Le Diable_, _Le Cadavre vivant_, drame en douze
+tableaux, _Le faux coupon_, _Alexis le Pot_, _Le journal d'un fou_, _La
+lumire luit dans les tnbres_, drame en cinq actes, _Toutes les
+qualits viennent d'elle_, petite pice populaire, et une srie
+d'excellentes nouvelles: _Aprs le Bal_, _Ce que j'ai vu en rve_,
+_Khodynka_, etc.
+
+Voir page 206, la _Note sur les oeuvres posthumes de Tolstoy_.
+
+Mais l'oeuvre essentielle est le _Journal intime_ de Tolsto. Il
+embrasse une quarantaine d'annes de sa vie, depuis l'poque du Caucase
+jusqu' la veille de sa mort; et il parat un des livres de Confessions
+les plus impitoyables qui ait t crit par un grand homme. Paul
+Birukoff en a publi, en franais, deux volumes: la priode de 1846
+1852, et celle de 1895 1899.
+
+[247] Le titre russe de cette oeuvre est: _Une seule chose est
+ncessaire_ (Saint-Luc, XI, 41.)
+
+[248] La plupart ont t, de son vivant, gravement mutiles par la
+censure, ou totalement interdites. L'oeuvre circulait en Russie,
+jusqu' la Rvolution, sous la forme de copies manuscrites, caches sous
+le manteau. Mme aujourd'hui, il s'en faut que tout soit publi; et la
+censure bolchevike n'a pas moins t tyrannique que la censure tsariste.
+
+[249] L'excommunication de Tolsto par le Saint-Synode est du 22 fvrier
+1901. Elle fut motive par un chapitre de _Rsurrection_ relatif la
+messe et l'Eucharistie. Ce chapitre, nous le regrettons, a t
+supprim dans la traduction franaise de Wyzewa.
+
+[250] Sur la nationalisation du sol (Voir _le Grand Crime_, 1905).
+
+[251] Par Russe de la vieille Moscovie, dit M. A. Leroy-Beaulieu,
+Grand-Russien au sang slave, mtin de finnois, physiquement un type du
+peuple plus que de l'aristocratie. (_Revue des Deux Mondes_, 15
+dcembre 1910.)
+
+[252] 1857.
+
+[253] 1862.
+
+[254] La _Fin d'un Monde_ (1905-janvier 1906).
+
+Cf. le tlgramme adress par Tolsto un journal amricain:
+
+L'agitation des Zemstvos a pour objet de limiter le pouvoir despotique
+et d'tablir un gouvernement reprsentatif. Qu'ils russissent ou non,
+le rsultat certain sera l'ajournement de la vritable amlioration
+sociale. L'agitation politique, en donnant l'illusion funeste de cette
+amlioration par des moyens extrieurs, arrte le vrai progrs, comme on
+peut le constater par l'exemple de tous les tats constitutionnels:
+France, Angleterre, Amrique. (_Le mouvement social en Russie._--M.
+Bienstock a introduit cet article dans la prface du _Grand Crime_,
+trad. franaise, 1905.)
+
+Dans une longue et intressante lettre une dame, qui lui demandait de
+faire partie d'un _Comit de propagation de la lecture et de l'criture
+parmi le peuple_, Tolsto exprime d'autres griefs contre les libraux:
+Ils ont toujours jou le rle de dupes; ils se font les complices, par
+peur, de l'autocratie; leur participation au gouvernement donne
+celui-ci un prestige moral, et les habitue des compromis, qui font
+d'eux rapidement les instruments du pouvoir. Alexandre II disait que
+tous les libraux taient vendre pour des honneurs, sinon pour de
+l'argent. Alexandre III a pu anantir sans risques l'oeuvre librale
+de son pre: Les libraux chuchotaient entre eux que cela ne leur
+plaisait pas, mais ils continuaient prendre part aux tribunaux, au
+service de l'tat, la presse; dans la presse, ils faisaient allusion
+aux choses pour lesquelles l'allusion tait permise, mais ils se
+taisaient pour ce dont il tait dfendu de parler, et ils insraient
+tout ce qu'on leur ordonnait d'insrer. Ils font de mme sous Nicolas
+II. Quand ce jeune homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien, rpond
+avec effronterie et avec manque de tact aux reprsentants du peuple, les
+libraux protestent-ils? Nullement... De tous cts, on envoie au jeune
+tsar de lches et flatteuses flicitations. (_Corresp. indite_, p.
+283-306.)
+
+[255] _Guerre et Rvolution._
+
+Dans _Rsurrection_, lors de l'examen en cassation du jugement de la
+Maslova, au Snat, c'est un Darwiniste matrialiste qui est le plus
+oppos la rvision, parce qu'il est choqu secrtement de ce que
+Nekhludov veuille pouser par devoir une prostitue: toute manifestation
+du devoir et, plus encore, du sentiment religieux, lui fait, l'effet
+d'une injure personnelle. (I, p. 359.)
+
+[256] Cf., comme types, dans _Rsurrection_, Novodvorov, le meneur
+rvolutionnaire, dont la vanit et l'gosme excessifs ont strilis la
+grande intelligence. Nulle imagination; absence totale des qualits
+morales et esthtiques qui produisent le doute.--A sa suite, attach
+ses pas, comme son ombre, Markel, l'ouvrier devenu rvolutionnaire par
+humiliation et par dsir de vengeance, adorateur passionn de la science
+qu'il ne comprend pas, anticlrical avec fanatisme, et asctique.
+
+On trouvera aussi, dans _Encore trois morts_, ou le _Divin et l'Humain_
+(trad. fran. parue dans le volume intitul _les Rvolutionnaires_,
+1906), quelques spcimens de la nouvelle gnration rvolutionnaire:
+Romane et ses amis, qui mprisent les anciens terroristes, et prtendent
+arriver scientifiquement leurs fins, en transformant le peuple
+agriculteur en peuple industriel.
+
+[257] Lettre au Japonais Izo-Abe, fin 1904 (_Corresp. indite_).--Voir,
+page 219, le chapitre: _La Rponse de l'Asie Tolstoy_.
+
+[258] _Les paroles vivantes de L. N. Tolstoy_, notes de Tnromo (chap.
+Socialisme), (publi en trad. fran. dans _Rvolutionnaires_, 1906).
+
+[259] _Ibid._
+
+[260] Conversation avec M. Paul Boyer (_Le Temps_, 4 novembre 1902).
+
+[261] _La Fin d'un Monde._
+
+[262] Ds 1863, Tolsto crivait ces paroles annonciatrices de la grande
+tourmente sociale:
+
+_La proprit, c'est le vol_, reste, aussi longtemps qu'existe une
+humanit, une vrit plus grande que la Constitution anglaise... La
+mission historique de la Russie consiste en ce qu'elle apportera au
+monde l'ide de la socialisation de la terre. La Rvolution russe ne
+peut tre fonde que sur ce principe. Elle ne se fera point contre le
+tsar et contre le despotisme; elle se fera contre la proprit du sol.
+
+[263] Le plus cruel des esclavages est d'tre priv de la terre. Car
+l'esclave d'un matre est l'esclave d'un seul; mais l'homme priv du
+droit la terre est l'esclave de tout le monde. (_La Fin d'un monde_,
+chap. VII.)
+
+[264] La Russie tait en effet dans une situation spciale; et si le
+tort de Tolsto a t de gnraliser d'aprs elle l'ensemble des tats
+europens, on ne peut s'tonner qu'il ait t surtout sensible aux
+souffrances qui le touchaient de plus prs.--Voir, dans _le Grand
+Crime_, ses conversations, sur la route de Toula, avec les paysans, qui
+tous manquent de pain, parce que la terre leur manque, et qui tous, au
+fond du coeur, attendent que la terre leur revienne. La population
+agricole de la Russie forme les 80 p. 100 de la nation. Une centaine de
+millions d'hommes, dit Tolsto, meurent de faim par suite de la mainmise
+des propritaires fonciers sur le sol. Quand on vient leur parler, pour
+remdier leur mal, de la libert de la presse, de la sparation de
+l'glise et de l'tat, de la reprsentation nationale, et mme de la
+journe de huit heures, on se moque d'eux, impudemment:
+
+Ceux qui ont l'air de chercher partout des moyens d'amliorer la
+situation des masses populaires, rappellent ce qui se passe au thtre,
+quand tous les spectateurs voient parfaitement l'acteur qui est cach,
+tandis que ses partenaires qui le voient trs bien aussi, feignent de ne
+pas voir, et s'efforcent distraire mutuellement leur attention.
+
+Nul autre remde que de rendre la terre au peuple qui travaille. Et,
+pour la solution de cette question foncire, Tolsto prconise la
+doctrine de Henry George, son projet d'un impt unique sur la valeur du
+sol. C'est son vangile conomique, il y revient inlassablement, et se
+l'est si bien assimil que souvent, dans ses oeuvres, il reprend
+jusqu' des phrases entires de Henry George.
+
+[265] La loi de non-rsistance au mal est la clef de vote de tout
+l'difice. Admettre la loi de l'aide mutuelle, en mconnaissant le
+prcepte de la non-rsistance, c'est construire la vote dans la sceller
+dans sa partie centrale. (_La Fin d'un Monde_).
+
+[266] Dans une lettre de 1900 un ami (_Corresp. ind._, p. 312),
+Tolsto se plaint de la fausse interprtation donne son principe de
+la non-rsistance. On confond, dit-il, _Ne t'oppose pas au mal par le
+mal_... avec _Ne t'oppose pas au mal_, c'est--dire avec: Sois
+indiffrent au mal... Au lieu que la lutte contre le mal est le seul
+objet du christianisme et que le commandement de la non-rsistance au
+mal est donn comme le moyen de lutte le plus efficace.
+
+Que l'on rapproche cette conception de celle de Gandhi,--de son
+_Satygraha_, de la Rsistance active, par l'amour et le sacrifice!
+C'est la mme intrpidit d'me, qui s'oppose la passivit. Mais
+Gandhi en a accentu plus encore l'nergie hroque.--(Cf. Romain
+Rolland: _Mahtma Gandhi_, p. 53 et suivantes;--et l'introduction _La
+Jeune Inde_, de Gandhi, p. XII et suiv.).
+
+[267] _La fin d'un Monde._
+
+[268] Tolsto a dessin deux types de ces sectateurs,--l'un la fin
+de _Rsurrection_,--l'autre dans _Encore trois morts_.
+
+[269] Aprs la condamnation par Tolsto de l'agitation des Zemstvos,
+Gorki, se faisant l'interprte du mcontentement de ses amis, crivait:
+Cet homme est devenu l'esclave de son ide. Il y a longtemps qu'il
+s'isole de la vie russe et n'coute plus la voix du peuple. Il plane
+trop haut au-dessus de la Russie.
+
+[270] C'tait pour lui une souffrance cuisante de ne pouvoir tre
+perscut. Il avait la soif du martyre; mais le gouvernement, fort sage,
+se gardait bien de la satisfaire.
+
+Autour de moi, on perscute mes amis et on me laisse tranquille, bien
+que, s'il y a quelqu'un de nuisible, ce soit moi. Evidemment, je ne vaux
+pas la perscution, et j'en suis honteux. (Lettre Tnromo, 1892,
+_Corresp. ind._, p. 184.)
+
+Evidemment, je ne suis pas digne des perscutions, et il me faudra
+mourir ainsi, sans avoir pu, par des souffrances physiques, tmoigner de
+la vrit. (A Tnromo, 16 mai 1892, _ibid._, p. 186.)
+
+Il m'est pnible d'tre en libert. (A Tnromo, 1er juin 1894,
+_ibid._, p. 188.)
+
+Dieu sait pourtant qu'il ne faisait rien pour cela! Il insulte les
+Tsars, il attaque la patrie, cet horrible ftiche auquel les hommes
+sacrifient leur vie et leur libert et leur raison (_La Fin d'un
+Monde._)--Voir, dans _Guerre et Rvolution_, le rsum qu'il trace de
+l'histoire de Russie. C'est une galerie de monstres: le dtraqu Ivan
+le Terrible, l'avin Pierre I, l'ignorante cuisinire Catherine I, la
+dbauche Elisabeth, le dgnr Paul, le parricide Alexandre I (le
+seul pour qui Tolsto ait pourtant une tendresse secrte), le cruel et
+ignorant Nicolas I, Alexandre II, peu intelligent, plutt mauvais que
+bon, Alexandre III, coup sr un sot, brutal et ignorant, Nicolas II,
+un innocent officier de hussards, avec un entourage de coquins, un jeune
+homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien.
+
+Dans un numro de la revue: _Les Tablettes_, consacr Tolsto (Genve,
+juin 1917), nous avons runi une collection des textes les plus
+significatifs de Tolsto, relatifs _l'tat_, _la Patrie_, _la guerre_,
+_l'arme_, _le service militaire_ et _la Rvolution_.
+
+[271] Lettre Gontcharenko, rfractaire, 19 janvier 1905 (_Corresp.
+ind._, p. 264).
+
+[272] Aux Doukhobors du Caucase, 1897 (_Ibid._ p. 239).
+
+[273] Lettre un ami, 1900 (_Correspondance_, p. 308-9).
+
+[274] A Gontcharenko, 12 fvrier 1905 (_Ibid._, p. 265).
+
+[275] Aux Doukhobors du Caucase, 1897 (_Correspondance_, p. 240).
+
+[276] A Gontcharenko, 19 janvier 1905 (_Ibid._, p. 264).
+
+[277] A un ami, novembre 1901 (_Ibid._, p. 326).
+
+Sur la question de la _Patrie_, les crits les plus importants de
+Tolsto sont: _L'esprit chrtien et le patriotisme_, 1894 (trad. J.
+Legras, d. Perrin);--_Le patriotisme et le gouvernement_, 1900 (trad.
+Birukoff, Genve);--_Carnet du soldat_, 1902;--_La guerre
+russo-japonaise_, 1904;--_Salut aux rfractaires_, 1909.
+
+[278] C'est comme une fente dans la machine pneumatique; tout le
+souffle d'gosme qu'on voulait aspirer de l'me humaine y rentre.
+
+Et il s'ingnie prouver que le texte original a t mal lu, et que la
+parole exacte du second Commandement tait: Aime ton prochain comme
+_Lui-mme_ (comme Dieu). (Entretiens avec Tnromo.)
+
+[279] Entretiens avec Tnromo.
+
+[280] Lettre un Chinois, octobre 1906 (_Corresp. ind._, p. 381 et
+suiv.).
+
+[281] Tolsto en exprimait dj la crainte, dans sa lettre de 1906.
+
+[282] Ce n'tait pas la peine de refuser le service militaire et
+policier, pour admettre la proprit, qui ne se maintient que par le
+service militaire et policier. Les hommes qui accomplissent ce service
+et profitent de la proprit agissent mieux que ceux qui refusent tout
+service, en jouissant de la proprit. (Lettre aux Doukhobors du
+Canada, 1899, _Corresp. ind._, p. 248-260.)
+
+[283] Lire dans les _Entretiens avec Tnromo_, la belle page sur le
+sage Juif qui, plong dans ce Livre, n'a pas vu les sicles s'crouler
+sur sa tte, et les peuples qui paraissaient et disparaissaient de la
+terre.
+
+[284] Voir le progrs de l'Europe dans les horreurs de l'tat moderne,
+l'tat sanglant, vouloir crer un nouveau _Judenstaat_, c'est un pch
+abominable.--(_Ibid._)
+
+[285] Et l'avenir lui donne raison. Et Dieu s'est acquitt largement
+envers lui. Quelques mois avant sa mort, lui vient, du bout de
+l'Afrique, l'cho de la voix messianique de Gandhi. (Voir, la fin du
+volume, le chapitre: _La rponse de l'Asie Tolstoy_, p. 214.)
+
+[286] _Appel aux hommes politiques_, 1905.
+
+[287] On trouvera, en appendice au _Grand Crime_ et dans la trad-fran.
+des _Conseils aux Dirigs_ (titre russe: _Au peuple travailleur_), un
+_Appel_ d'une socit japonaise _pour le Rtablissement de la Libert de
+la Terre_.
+
+[288] Lettre Paul Sabatier, 7 novembre 1906. (_Corr. ind._, p. 375.)
+
+[289] Lettres un ami, juin 1892 et novembre 1901.
+
+[290] _Guerre et Rvolution._
+
+[291] Lettre un ami. (_Corresp. ind._ p. 354-55.)
+
+[292] _Ibid._ Peut-tre s'agit-il l de l'_Histoire d'un Doukhobor_,
+dont le titre figure dans la liste des oeuvres indites de Tolsto.
+
+[293] Imaginez que tous les hommes qui ont la vrit se runissent
+ensemble et s'installent sur une le. Serait-ce la vie? (A un ami, mars
+1901, _Corresp. ind._ p. 325.)
+
+[294] 1er dcembre 1910.
+
+[295] 16 mai 1892. Tolsto voyait alors sa femme souffrir de la mort
+d'un petit garon, et il ne pouvait rien pour la consoler.
+
+[296] Lettre de janvier 1883.
+
+[297] Je ne reprocherai jamais de ne pas avoir de religion. Le mal,
+c'est quand les hommes mentent, feignent d'avoir de la religion.
+
+Et plus loin:
+
+Que Dieu nous prserve de feindre d'aimer, c'est pire que la haine.
+(_Corresp. ind._ p. 344 et 348.)
+
+[298] _Revue des Deux Mondes_, 15 dcembre 1910.
+
+[299] Paul Birukoff vient de publier, en allemand, la belle
+correspondance de Tolsto avec sa fille Marie: _Vater und Tochter_,
+Zrich, Rotapfel, 1927.
+
+[300] _Revue des Deux Mondes_, 15 dcembre 1910.
+
+[301] A un ami, 10 dcembre 1903.
+
+[302] _Figaro_, 27 dcembre 1910. La lettre fut, aprs la mort de
+Tolsto, remise la comtesse par leur beau-fils, le prince Obolensky,
+auquel Tolsto l'avait confie, quelques annes auparavant. A cette
+lettre tait jointe une autre, galement adresse la comtesse, et qui
+touchait des sujets intimes de la vie conjugale. La comtesse la
+dtruisit, aprs l'avoir lue. (Note communique par Mme Tatiana
+Soukhotine, fille ane de Tolsto.)
+
+[303] Cet tat de souffrance date donc de 1881, c'est--dire de l'hiver
+pass Moscou, et de la dcouverte que Tolsto fit alors de la misre
+sociale.
+
+[304] Lettre un ami (la traduction franaise, par M.
+Halprine-Kaminsky, en a t publie sous le titre _Profession de foi_,
+dans le volume: _Plaisirs cruels_, 1895).
+
+[305] Il semble qu'il ait subi, dans ses dernires annes, et surtout
+dans ses derniers mois, l'influence de Vladimir-Grigoritch Tchertkov,
+ami dvou, qui, longtemps tabli en Angleterre, avait consacr sa
+fortune publier et rpandre l'oeuvre intgral de Tolsto. Tchertkov
+a t violemment attaqu par un des fils de Tolsto, Lon. Mais si l'on
+a pu accuser son intransigeance d'esprit, personne n'a mis en doute son
+absolu dvouement; et, sans approuver la duret peut-tre inhumaine de
+certains actes o l'on croit sentir son inspiration, (comme le testament
+par lequel Tolsto enleva sa femme la proprit de tous ses crits,
+sans exception, y compris ses lettres prives), il est permis de croire
+qu'il fut plus pris de la gloire de son ami que Tolsto lui-mme.
+
+Le journal de Valentin Boulgakov, dernier secrtaire de Tolsto, est un
+miroir fidle des six derniers mois, Iasnaa Poliana, depuis le 23
+juin 1910. La traduction franaise en a paru dans _Les oeuvres
+libres_, mai 1924, chez Arthme Fayard, Paris.
+
+[306] Tolsto partit brusquement de Iasnaa Poliana, le 28 octobre (10
+novembre) 1910, vers cinq heures du matin. Il tait accompagn du
+docteur Makovitski; sa fille Alexandra, que Tchertkov appelle sa
+collaboratrice la plus intime, tait dans le secret du dpart. Il
+arriva, le mme jour, six heures du soir, au monastre d'Optina, un
+des plus clbres sanctuaires de Russie, o il avait t plusieurs fois
+en plerinage. Il y passa la nuit et, le lendemain matin, il y crivit
+un long article sur la peine de mort. Dans la soire du 29 octobre (11
+novembre), il alla au monastre de Chamordino, o sa soeur Marie tait
+nonne. Il dna avec elle et lui exprima le dsir qu'il aurait eu de
+passer la fin de sa vie Optina, en s'acquittant des plus humbles
+besognes, mais condition qu'on ne l'obliget point aller
+l'glise. Il coucha Chamordino, fit, le lendemain matin, une
+promenade au village voisin, o il songeait prendre un logis, revit sa
+soeur dans l'aprs-midi. A cinq heures, arriva inopinment sa fille
+Alexandra. Sans doute, le prvint-elle que sa retraite tait connue,
+qu'on tait sa poursuite: ils repartirent sur-le-champ, dans la nuit.
+Tolsto, Alexandra et Makovitski se dirigrent vers la station de
+Koselsk, probablement avec l'intention de gagner les provinces du Sud,
+et, de l, les pays slaves des Balkans, la Bulgarie, la Serbie. En
+route, Tolsto tomba malade la gare d'Astapovo et dut s'y aliter. Ce
+fut l qu'il mourut.
+
+Sur ces derniers jours, on trouvera les renseignements les plus complets
+dans le volume: _Tolstoys Flucht und Tod_ (Bruno Cassirer, Berlin,
+1925), o Ren Fuelloep-Miller et Friedrich Eckstein ont rassembl les
+rcits de la fille, de la femme de Tolsto, de son mdecin, de ses amis
+prsents, et la correspondance secrte d'tat. Celle-ci, que le
+gouvernement sovitique a dcouverte en 1917, rvle le rseau
+d'intrigues, dont l'tat et l'glise entourrent le mourant, pour
+arracher de lui l'apparence d'une rtractation religieuse. Le
+gouvernement, le czar en personne, exercrent une pression sur le
+Saint-Synode, qui dlgua Astapovo l'archevque de Toula. Mais l'chec
+de cette tentative fut complet.
+
+On voit aussi l'inquitude gouvernementale. Une correspondance policire
+entre le gouverneur-gnral de Riasan, prince Obolensky, et le gnral
+Lwow, chef du dpartement de gendarmerie de Moscou, avertit heure par
+heure de tous les incidents et de tous les visiteurs Astapovo, donne
+les ordres les plus svres pour surveiller la gare, pour bloquer le
+cortge funbre et le sparer du reste de la nation. En haut lieu, on
+tremblait devant l'ventualit de grandes manifestations politiques, en
+Russie.
+
+L'humble maison, o Tolsto expirait, tait environne d'une nue de
+policiers, d'espions, de reporters de journaux, d'oprateurs de film,
+qui guettaient la douleur de la comtesse Tolsto, accourue pour exprimer
+au mourant son amour, son repentir, et carte de lui par ses enfants.
+
+[307] _Journal_, la date du 28 octobre 1879 (trad. Bienstock Voir _Vie
+et OEuvre_).--Voici le passage entier, qui est des plus beaux:
+
+Il y a dans ce monde des gens lourds, sans ailes. Ils s'agitent, en
+bas. Parmi eux, il y a des forts: Napolon. Ils laissent des traces
+terribles parmi les hommes, sment la discorde, mais rasent toujours la
+terre.--Il y a des hommes qui se laissent pousser des ailes, s'lancent
+lentement et planent: les moines.--Il y a des hommes lgers qui se
+soulvent facilement et retombent: les bons idalistes.--Il y a des
+hommes aux ailes puissantes...--Il y a des hommes clestes, qui, par
+amour des hommes, descendent sur la terre en repliant leurs ailes, et
+apprennent aux autres voler. Puis, quand ils ne sont plus ncessaires,
+ils remontent: Christ.
+
+[308] On peut vivre seulement pendant qu'on est ivre de la vie.
+(_Confessions_, 1879.)
+
+Je suis fou de la vie... C'est l't, l't dlicieux. Cette anne,
+j'ai lutt longtemps; mais la beaut de la nature m'a vaincu. Je me
+rjouis de la vie. (Lettre Fet, juillet 1880.)--Ces lignes sont
+crites en pleine crise religieuse.
+
+[309] Dans son _Journal_, la date d'octobre 1865:
+
+La pense de la mort... Je veux et j'aime l'immortalit.
+
+[310] Je me grisai de cette colre bouillonnante d'indignation que
+j'aime en moi, que j'excite mme quand je la sens, parce qu'elle agit
+sur moi, d'une faon calmante, et me donne, pour quelques instants au
+moins, une lasticit extraordinaire, l'nergie et le feu de toutes les
+capacits physiques et morales. (_Journal du prince D. Nekhludov_,
+_Lucerne_, 1857).
+
+[311] Son article sur _la Guerre_, propos du Congrs universel de la
+paix, Londres, en 1891, est une rude satire des pacifistes, qui
+croient l'arbitrage entre nations:
+
+C'est l'histoire de l'oiseau qu'on prend, aprs lui avoir mis un grain
+de sel sur la queue. Il est tout aussi facile de le prendre d'abord.
+C'est se moquer des gens que de leur parler d'arbitrage et de
+dsarmement consenti par les tats. Verbiage que tout cela!
+Naturellement, les gouvernements approuvent: les bons aptres! Ils
+savent bien que cela ne les empchera jamais d'envoyer des millions de
+gens l'abattoir, quand il leur plaira de le faire. (_Le royaume de
+Dieu est en nous_, chap. VI.)
+
+[312] La nature fut toujours le meilleur ami de Tolsto, comme il
+aimait dire:
+
+Un ami, c'est bien; mais il mourra, il s'en ira quelque part, et on ne
+pourra le suivre, tandis que la nature laquelle on s'est uni par
+l'acte de vente, ou qu'on possde par hritage, c'est mieux. Ma nature
+moi est froide, rebutante, exigeante, encombrante; mais c'est un ami
+qu'on gardera jusqu' la mort; et quand on mourra, on y entrera.
+(Lettre Fet, 19 mai 1861. _Corresp. ind._, p. 31.)
+
+Il participait la vie de la nature, il renaissait au printemps; (Mars
+et Avril sont mes meilleurs mois pour le travail.--A Fet, 23 mars
+1877), il s'engourdissait la fin d'automne (C'est pour moi la saison
+la plus morte, je ne pense pas, je n'cris pas, je me sens agrablement
+stupide.--A Fet, 21 octobre 1869).
+
+Mais la nature qui lui parlait intimement au coeur, c'tait la nature
+de chez lui, celle de Iasnaa. Bien qu'il ait, au cours de son voyage en
+Suisse, crit de fort belles notes sur le lac de Genve, il s'y sentait
+un tranger; et ses liens avec la terre natale lui apparurent alors plus
+troits et plus doux:
+
+J'aime la nature, quand de tous cts elle m'entoure, quand de tous
+cts m'enveloppe l'air chaud qui se rpand dans le lointain infini,
+quand cette mme herbe grasse que j'ai crase en m'asseyant fait la
+verdure des champs infinis, quand ces mmes feuilles qui, agites par le
+vent, portent l'ombre sur mon visage, font le bleu sombre de la fort
+lointaine, quand ce mme air que je respire fait le fond bleu clair du
+ciel infini, quand je ne suis pas seul jouir de la nature, quand,
+autour de moi, bourdonnent et tournoient des millions d'insectes et que
+chantent les oiseaux. La jouissance principale de la nature, c'est quand
+je me sens faire partie du tout.--Ici (en Suisse), le lointain infini
+est beau, mais je suis sans liens avec lui. (Mai 1857.)
+
+[313] Entretiens avec M. Paul Boyer (_Le Temps_, 28 aot 1901).
+
+De fait, on s'y tromperait souvent. Soit cette profession de foi de
+Julie mourante:
+
+Ce qu'il m'tait impossible de croire, je n'ai pu dire que je le
+croyais, et j'ai toujours cru ce que je disais croire. C'tait tout ce
+qui dpendait de moi.
+
+A rapprocher de la lettre de Tolsto au Saint-Synode:
+
+Il se peut que mes croyances gnent ou dplaisent. Il n'est pas en mon
+pouvoir de les changer, comme il n'est pas en mon pouvoir de changer mon
+corps. Je ne puis croire autre chose que ce que je crois, l'heure o
+je me dispose retourner vers ce Dieu, dont je suis sorti.
+
+Ou bien ce passage de la _Rponse Christophe de Beaumont_, qui semble
+du pur Tolsto:
+
+Je suis disciple de Jsus-Christ. Mon Matre m'a dit que celui qui aime
+son frre a accompli la Loi.
+
+Ou encore:
+
+Toute l'oraison dominicale tient en entier dans ces paroles: Que Ta
+volont soit faite! (_Troisime lettre de la Montagne._)
+
+A rapprocher de:
+
+Je remplace toutes mes prires par le _Pater Noster_. Toutes les
+demandes que je puis adresser Dieu sont exprimes avec plus de hauteur
+morale par ces mots: Que Ta volont soit faite! (_Journal_ de Tolsto,
+au Caucase, 1852-53.)
+
+Les ressemblances de pense ne sont pas moins frquentes sur le terrain
+de l'art que sur celui de la religion:
+
+La premire rgle de l'art d'crire, dit Rousseau, est de parler
+clairement et de rendre exactement sa pense.
+
+Et Tolsto:
+
+Pensez ce que vous voudrez, mais de telle faon que chaque mot puisse
+tre compris de tous. On ne peut rien crire de mauvais dans une langue
+tout fait claire.
+
+J'ai montr ailleurs que les descriptions satiriques de l'Opra de
+Paris, dans la _Nouvelle Helose_, ont beaucoup de rapports avec les
+critiques de Tolsto, dans _Qu'est-ce que l'art?_.
+
+[314] _Journal_, 6 janvier 1903 (cit dans la _Prface de Tolsto ses
+Souvenirs_, 1er volume de _Vie et OEuvre de Tolsto_, publi par
+Birukov).
+
+[315] _Quatrime Promenade._
+
+[316] Lettre Birukov.
+
+[317] _Sbastopol en mai 1855._
+
+[318] La vrit,... la seule chose qui me soit reste de ma conception
+morale, la seule chose que j'accomplirai encore. (17 octobre 1860.)
+
+[319] _Ibid._
+
+[320] L'amour pour les hommes est l'tat naturel de l'me, et nous ne
+le remarquons pas. (_Journal_, du temps qu'il tait tudiant Kazan.)
+
+[321] La vrit s'ouvrira l'amour... (_Confessions_, 1879-81.)
+
+--Moi qui plaais la vrit dans l'unit de l'amour... (_Ibid._)
+
+[322] Vous parlez toujours d'nergie? Mais la base de l'nergie, c'est
+l'amour, dit Anna, et l'amour ne se donne pas, volont (_Anna
+Karnine_, II, p. 270).
+
+[323] La beaut et l'amour, ces deux raisons de vivre. (_Guerre et
+Paix_, II, p. 285.)
+
+[324] Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Amour. (Au Saint-Synode,
+1901.)
+
+--Oui, l'amour!... Non l'amour goste, mais l'amour tel que je l'ai
+prouv, pour la premire fois de ma vie, lorsque j'ai aperu mes
+cts mon ennemi mourant, et que je l'ai aim... C'est l'essence mme de
+l'me. Aimer son prochain, aimer ses ennemis, aimer tous et chacun,
+c'est aimer Dieu dans toutes ses manifestations!... Aimer un tre qui
+nous est cher, c'est de l'amour humain, mais aimer son ennemi, c'est
+presque de l'amour divin!... (Le prince Andr, mourant, dans _Guerre et
+Paix_, III, p. 176.)
+
+[325] L'amour passionn de l'artiste pour son sujet est le coeur de
+l'art. Sans amour, pas d'oeuvre d'art possible. (Lettre de septembre
+1889.--_Leo Tolstos Briefe 1848 bis 1910_, Berlin, 1911.)
+
+[326] J'cris des livres, c'est pourquoi je sais tout le mal qu'ils
+font... (Lettre de Tolsto P.-V. Vriguine, chef des Doukhobors, 21
+novembre 1897, _Corresp. ind._, p. 241.)
+
+[327] Voir _la Matine d'un Seigneur_,--ou, dans les _Confessions_, la
+vue extrmement idalise de ces hommes simples, bons, contents de leur
+sort, tranquilles, ayant le sens de la vie,--ou, la fin de la deuxime
+partie de _Rsurrection_, cette vision d'une humanit, d'une terre
+nouvelle, qui apparat Nekhludov, quand il croise des ouvriers qui
+reviennent du travail.
+
+[328] Un chrtien ne saurait tre moralement suprieur ou infrieur
+un autre; mais il est d'autant plus chrtien qu'il se meut plus
+rapidement sur la voie de la perfection, quel que soit le degr sur
+lequel il se trouve, un moment donn: en sorte que la vertu
+stationnaire du pharisien est moins chrtienne que celle du larron, dont
+l'me est en plein mouvement vers l'idal, et qui se repent sur sa
+croix. (_Plaisirs cruels_, trad. Halprine-Kaminsky.)
+
+[329] Mme Tatiana Soukhotine, fille ane de Tolstoy, m'a fait observer
+que la vritable orthographe du nom de Tolstoy en franais tait avec un
+_y_. Telle est en effet la signature de Tolstoy, dans la lettre que j'ai
+reue de lui.
+
+[330] Une autre dition, plus complte, a paru en 1925 chez l'diteur
+Bossard (traduction de Georges d'Ostoya et Gustave Masson).
+
+[331] Dont je fus tmoin, pour une partie, crit Tolstoy.
+
+[332] Voir p. 71 et 72.
+
+[333] Acte V, tableau 1.
+
+[334] Acte III, tableau 2.
+
+[335] Cette sant d'esprit se manifeste dans les rcits qui ont t
+faits par Tchertkov et par les mdecins de la dernire maladie de
+Tolstoy. Presque jusqu' la fin, il a continu, chaque jour, d'crire ou
+de dicter son _Journal_.
+
+[336] _Tolstoi und der Orient. Briefe und sonstige Zeugnisse ber
+Tolstois Beziehungen zu den Vertretern orientalischer Religionen_, von
+Paul Birukov, Rotapfel Verlag, Zrich u. Leipzig, 1925.
+
+[337] Birukov a dress, la fin de son volume, une liste des principaux
+ouvrages sur l'Orient auxquels Tolstoy a eu recours.
+
+[338] Il semble que certains Chinois aient reconnu aussi ces affinits.
+Un voyageur russe en Chine crit en 1922 que l'anarchisme chinois est
+imbu de Tolstoy et que leur prcurseur commun est Laotse.
+
+[339] La librairie Stock vient de publier la traduction franaise de son
+livre: _L'Esprit du peuple chinois_, avec prface de Guglielmo Ferrero,
+1927.
+
+[340] Tolstoy critique vigoureusement, dans sa lettre Ku-Hung-Ming,
+l'enseignement traditionnel en Chine de l'obissance au souverain: il y
+voit un dogme aussi peu fond que le droit divin de la force.
+
+[341] Cet article avait paru dans le _Times_, en juin 1904; et Tamura le
+lut, en dcembre, Tokio.
+
+[342] _Izo-Abe_, directeur du journal _Heimin Shimbun_ (Le simple
+Peuple). Avant que la rponse de Tolstoy leur parvnt, les courageux
+protestataires taient emprisonns et leur journal suspendu.
+
+[343] J'ai cit plus haut, page 164, un passage de cette rponse. A ce
+jugement sur le socialisme, Tolstoy ajoute: _Le vrai bien de l'homme
+est son salut spirituel et moral; le bien matriel y est inclus. Et ce
+haut but ne peut tre atteint que par la complte ralisation religieuse
+et morale des individus, dont la somme dans les peuples reprsente
+l'humanit._ D'autre part, en 1909, Tolstoy rpondra aux questions
+conomiques d'une Socit japonaise _pour la libration du pays_, en
+lui recommandant les thories agraires d'Henry George.
+
+[344] _Tu n'es pas seul, matre. Rjouis-toi!_ lui crira Tokutomi, le
+3 octobre 1906. _Tu as ici beaucoup d'enfants, en esprit...._
+
+[345] La revue: _Tolstoi Kenki_ (tude de Tolstoy).
+
+[346] Tokutomi rappelle que Tolstoy lui demanda, en 1906:--_Savez-vous
+quel est mon ge?--Soixante-dix-huit ans, rpondis-je.--Non,
+vingt-huit. Je rflchis et je dis:--Ah! oui, en comptant votre
+naissance du jour o vous tes devenu le nouvel homme. Il fit signe que
+oui._
+
+[347] Asfendiar Woissow, de Constantinople.
+
+[348] Lettre de Mohammed Sadig, 22 juillet 1903.
+
+[349] Lettre d'Elkibajew, 10 juin 1908.
+
+[350] A Mohammed Sadig, 20 aot 1903.
+
+[351] Tolstoy tait enthousiaste de la prire de Mahomet pour la
+pauvret: _Seigneur, conserve ma vie en pauvret et fais qu'en pauvret
+je meure!_
+
+[352] A Woissow, 11 novembre 1902.
+
+[353] Cette grande personnalit, dont l'influence rformatrice s'est
+exerce sur l'universit d'Al Azhar, et, par del, sur tout l'Islam
+Sunnite, o il reprsentait le modernisme, a t rcemment tudie par
+B. Michel et le Cheikh Moustapha Abdel Razik, qui ont traduit et publi
+en franais son principal trait: _Rissalat al Tawid,--Expos de la
+religion musulmane_, librairie Orientaliste Paul Geuthner, 1925.
+
+[354] A Isabella Arkadjewna Grinewskaja. Dans une autre lettre
+Elkibajew (10 juin 1908), Tolstoy dit qu'il n'y a qu'une seule religion.
+Elle ne s'est pas encore tout entire rvle l'humanit, mais elle
+apparat dans toutes les religions, par fragments. _Tout progrs de
+l'humanit repose sur l'union toujours plus intime des hommes dans cette
+unique vraie religion._
+
+[355] Dans une lettre Krymbajew, en 1908, Tolstoy, dfinissant une
+vraie religion par l'amour de Dieu et du prochain, dgag de toute
+croyance parasite, fait l'loge du Bbisme et de la secte de Kazan. Une
+autre lettre de dcembre 1908 Fridulchan-Wadalbekow exprime la mme
+admiration du Bbisme.
+
+[356] A quelques exceptions prs, au premier rang desquelles je nomme
+Max Mller, grand esprit et grand coeur, que vnrait Vivekananda.
+
+[357] En 1828, l'un des plus vastes esprits de notre temps, _Rj Rm
+Mohan Roy_, fonda la communaut de _Brahm Samj_, qui rassemblait
+toutes les religions du monde en un systme religieux; bas sur la
+croyance en un seul Dieu. Une telle pense, ncessairement limite
+d'abord une lite, a eu, depuis, des chos profonds dans l'me des
+grands mystiques du Bengale; et, par eux, elle pntre peu peu dans
+les masses.
+
+[358] Vivekananda disait de lui-mme: _Je suis ankara._ (le grand
+Vedantiste du VIIIe sicle).
+
+[359] _Yogas's Philosophy. Lectures on Rja Yoga or conquering internal
+nature_, by Swami Vivekananda, New-York, 1896.
+
+[360] _Parahamsa Sri Ramakrishna_, by Vivekananda, 2e dition, Madras,
+1905.
+
+[361] _Lord of Love_, titre d'un ouvrage de _Baba Premananda Bharati_
+(1904), dont Tolstoy traduisit des fragments.
+
+[362] Premananda Bharati, 1904.
+
+[363] C.-R. Das, mort rcemment, tait devenu l'ami intime de Gandhi et
+le chef politique du parti _Swarajiste_ indien, qui veut concilier les
+mthodes de Non-Violence avec la participation aux Conseils lgislatifs.
+
+[364] De Londres. La lettre est perdue. On ne la connat que par la
+rponse de Tolstoy.
+
+[365] Dans son Autobiographie, en cours de publication, sous le titre:
+_Histoire de mes Expriences avec la Vrit_ (_Young India_, 26 aot et
+14 octobre 1926), Gandhi raconte que ce fut en 1893-94 qu'il lut pour la
+premire fois un ouvrage de Tolstoy: _Le Royaume de Dieu est en vous_.
+_J'en fus boulevers. Devant l'indpendance de pense, la moralit
+profonde et la sincrit de ce livre, tous les autres me parurent ples
+et insignifiants..._ Un ou deux ans plus tard, il lut: _Que devons-nous
+faire?_ et _Les vangiles_; il fit une tude passionne de Tolstoy. _Je
+commenai raliser de plus en plus, dit-il, les infinies possibilits
+de l'amour universel..._ En 1904, il cre Phoenix, prs de Durban,
+une colonie agricole, sur les plans de Tolstoy. Il y rassemble les
+Indiens, sous la double loi qu'il leur imposa de Non-Rsistance et de
+pauvret volontaire. On trouvera dans ma Vie de _Mhtm Gandhi_ (p.
+18-23) le rcit de cette croisade qui se prolongea prs de vingt ans. Un
+an avant qu'il crivt Tolstoy, il venait d'achever son fameux livre:
+_Hind Swarj_ (Home Rule Indien),--cet vangile de l'amour hroque,
+dont le gouvernement de l'Inde prohiba l'original en Gujart et dont
+Gandhi envoya l'dition anglaise Tolstoy le 4 avril 1910.
+
+[366] Joseph J. Doke: _M. K. Gandhi, an Indian Patriot in South Africa_,
+1909.
+
+[367] dit Phoenix, Natal.
+
+[368] Cette liste, dresse par Alexis Sergeyenko, m'a t communique
+par Paul Birukoff.
+
+
+
+
+
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ The Project Gutenberg eBook of Vie de Tolstoy, par Romain Rolland.
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+The Project Gutenberg EBook of Vie de Tolstoy, by Romain Rolland
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+Title: Vie de Tolstoy
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+Author: Romain Rolland
+
+Release Date: November 7, 2011 [EBook #37951]
+
+Language: French
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+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE TOLSTOY ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
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+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<hr class="full" />
+
+<p class="cb">VIE<br />
+<br />
+<small>DE</small><br />
+<br />
+TOLSTO</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/cover.jpg" width="341" height="550" alt="image of the book&#39;s cover" title="" />
+</p>
+
+<div class="bbox">
+
+<p class="c">&OElig;UVRES DE M. ROMAIN ROLLAND</p>
+
+<hr />
+
+<p class="c">LIBRAIRIE HACHETTE</p>
+
+<p class="nind"><i>Musiciens d'autrefois.</i> Un vol., br.<br />
+<i>Musiciens d'aujourd'hui.</i> Un vol., br.<br />
+<i>Voyage musical au pays du Pass.</i> Un vol., br.</p>
+
+<p class="c"><i>VIE DES HOMMES ILLUSTRES</i></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""
+style="margin-left:3%;">
+<tr><td align="right">I.</td><td align="left">Vie de Beethoven.</td></tr>
+<tr><td align="right">II.</td><td align="left">Vie de Michel-Ange.</td></tr>
+<tr><td align="right">III.</td><td align="left">Vie de Tolsto.</td></tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp; &nbsp;Trois vol. in-16, br.</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c">LIBRAIRIE ALBIN MICHEL</p>
+
+<p class="nind"><span class="smcap">JEAN-CHRISTOPHE.</span> 10 vol. in-16:</p>
+
+<p>I. <i>L'Aube.</i>&mdash;II. <i>Le Matin.</i>&mdash;III. <i>L'Adolescent.</i>&mdash;IV. <i>La
+Rvolte.</i>&mdash;V. <i>La Foire sur la Place.</i>&mdash;VI. <i>Antoinette.</i>&mdash;VII. <i>Dans la
+Maison.</i>&mdash;VIII. <i>Les Amies.</i>&mdash;IX. <i>Le Buisson ardent.</i>&mdash;X. <i>La Nouvelle
+Journe.</i></p>
+
+<p class="nind"><span class="smcap">JEAN-CHRISTOPHE</span>, en 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>dition dfinitive sur papier alfa et hollande.</p>
+
+<p class="nind"><span class="smcap">DITION DE LUXE</span>, en 5 vol. in-4 sur vlin, hollande et japon,
+impression noir et rouge avec des bois de <span class="smcap">FRANS MASEREEL</span>.</p>
+
+<p class="nind"><span class="smcap">L'AME ENCHANTE</span>, 2 vol. in-16:</p>
+
+<p>I. <i>Annette et Sylvie.</i>&mdash;II. L't.</p>
+
+<p class="nind"><span class="smcap">COLAS BREUGNON</span>. I vol. in-16.</p>
+
+<p class="nind"><span class="smcap">DITION DE LUXE</span>, 1 vol. in-4 sur vlin, hollande et japon, avec des
+bois en noir et en couleurs, de <span class="smcap">GABRIEL BELOT</span>.</p>
+
+<p class="nind"><span class="smcap">CLERAMBAULT.</span> 1 vol. in-16.</p>
+
+<p class="nind"><span class="smcap">PIERRE ET LUCE.</span> 1 vol. in-16.</p>
+
+<p class="nind"><span class="smcap">THATRE DE LA RVOLUTION</span> (<i>Le 14 Juillet.</i>&mdash;<i>Danton.</i>&mdash;<i>Les Loups</i>). 1
+vol. in-16.</p>
+
+<p class="nind"><span class="smcap">LES TRAGDIES DE LA FOI</span> (<i>Saint Louis.</i>&mdash;<i>Art.</i>&mdash;<i>Le Triomphe de la
+Raison</i>), 1 vol. in-16.</p>
+
+<p class="nind"><i>Le Jeu de l'Amour et de la Mort</i>, 1 vol. in-16.</p>
+
+<p class="nind"><i>Le Thtre du Peuple.</i> Essai d'esthtique d'un thtre nouveau. 1 vol.
+in-16.</p>
+
+<p class="nind"><i>Le Temps viendra</i>, 3 actes, 1 vol. in-16.</p>
+
+<p class="nind"><i>Liluli.</i> 1 vol. in-16.</p>
+
+<p class="nind"><i>Au-dessus de la Mle.</i> 1 vol. in-16.</p>
+
+<p class="nind"><i>Les Prcurseurs.</i> 1 vol. in-16.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c">AUTRES DITEURS</p>
+
+<p class="nind"><span class="smcap">STOCK</span>: <i>Mahtm Gandhi</i>. 1 vol.&mdash;<small>ALCAN</small>: <i>Hndel</i>. 1 vol. in-18. <span class="smcap">DE
+BOCCARD</span>: <i>Histoire de l'Opra en Europe avant Lully et Scarlatti</i>. 1
+vol.</p>
+</div>
+
+<p class="cb">VIE DES HOMMES ILLUSTRES</p>
+
+<hr />
+
+<p class="cb">ROMAIN ROLLAND</p>
+
+<h1><small>VIE</small><br />
+
+<small><small>DE</small></small><br />
+
+T O L S T O </h1>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/colophon.png" width="80" height="80" alt="colophon" title="" />
+</p>
+
+<p class="cb"><small><i>DITION REVUE ET AUGMENTE</i></small><br />
+<br />
+<small><i>Trentime mille</i></small><br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<table border="3" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIRES</b></a><br />
+<a href="#FOOTNOTES"><b>NOTES</b></a></td></tr>
+</table>
+
+<p class="cb"><br />
+<br />
+LIBRAIRIE HACHETTE<br />
+<small>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS</small></p>
+
+<p class="nind">
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<small>Tous droits de traduction, de reproduction<br />
+et d'adaptation rservs pour tous pays.<br />
+<i>Copyright by Librairie Hachette, 1921.</i></small></p>
+
+<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRFACE</h2>
+
+<p class="nind"><span class="letra">C</span><small>ETTE</small> onzime dition a t remanie, l'occasion du centenaire de la
+naissance de Tolstoy. On y a mis profit la correspondance tolstoyenne,
+publie depuis 1910. L'auteur a ajout tout un chapitre consacr aux
+relations de Tolstoy avec les penseurs des diffrents pays d'Asie:
+Chine, Japon, Inde, nations islamiques. Particulirement importants sont
+les rapports avec Gandhi. Nous reproduisons <i>in extenso</i> une lettre,
+crite par Tolstoy, un mois avant sa mort, o l'aptre russe trace tout
+le plan de campagne de la Non-Rsistance, dont le Mahtm des Indes
+devait faire, par la suite, un si puissant emploi.</p>
+
+<p class="r">R. R.</p>
+
+<p>Aot 1928.<br />
+</p>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h2><a name="VIE_DE_TOLSTOI" id="VIE_DE_TOLSTOI"></a>VIE DE TOLSTO</h2>
+
+<p>La grande me de Russie, dont la flamme s'allumait, il y a cent ans, sur
+la terre, a t, pour ceux de ma gnration, la lumire la plus pure qui
+ait clair leur jeunesse. Dans le crpuscule aux lourdes ombres du
+<small>XIX</small><sup>e</sup> sicle finissant, elle fut l'toile consolatrice, dont le regard
+attirait, apaisait nos mes d'adolescents. Parmi tous ceux&mdash;ils sont
+nombreux en France&mdash;pour qui Tolsto fut bien plus qu'un artiste aim,
+un ami, le meilleur, et, pour beaucoup, le seul ami vritable dans tout
+l'art europen,&mdash;j'ai voulu apporter cette mmoire sacre mon tribut
+de reconnaissance et d'amour.</p>
+
+<p>Les jours o j'appris le connatre ne s'effaceront point de ma pense.
+C'tait en 1886. Aprs quelques annes de germination muette, les fleurs
+merveilleuses de l'art russe venaient de surgir de la terre de France.
+Les traductions de Tolsto et de Dostoevski paraissaient dans toutes
+les maisons d'ditions la fois, avec une hte fivreuse. De 1885
+1887 furent publis Paris <i>Guerre et Paix</i>, <i>Anna Karnine</i>, <i>Enfance</i>
+et <i>Adolescence</i>, <i>Polikouchka</i>, <i>la Mort d'Ivan Iliitch</i>, les nouvelles
+du Caucase et les contes populaires. En quelques mois, en quelques
+semaines, se dcouvrait nos yeux l'&oelig;uvre de toute une grande vie,
+o se refltait un peuple, un monde nouveau.</p>
+
+<p>Je venais d'entrer l'cole Normale. Nous tions, mes camarades et moi,
+bien diffrents les uns des autres. Dans notre petit groupe, o se
+trouvaient runis des esprits ralistes et ironiques comme le philosophe
+Georges Dumas, des potes tout brlants de passion pour la Renaissance
+italienne comme Suars, des fidles de la tradition classique, des
+Stendhaliens et des Wagnriens, des athes et des mystiques, il
+s'levait bien des discussions, il y avait bien des dsaccords; mais
+pendant quelques mois, l'amour de Tolsto nous runit presque tous.
+Chacun l'aimait pour des raisons diffrentes: car chacun s'y retrouvait
+soi-mme; et pour tous c'tait une rvlation de la vie, une porte qui
+s'ouvrait sur l'immense univers. Autour de nous, dans nos familles, dans
+nos provinces, la grande voix venue des confins de l'Europe veillait
+les mmes sympathies, parfois inattendues. Une fois, j'entendis des
+bourgeois de mon Nivernais, qui ne s'intressaient point l'art et ne
+lisaient presque rien, parler de <i>la Mort d'Ivan Iliitch</i> avec une
+motion concentre.</p>
+
+<p>J'ai lu chez d'minents critiques cette thse que Tolsto devait le
+meilleur de sa pense nos crivains romantiques: George Sand,
+Victor Hugo. Sans discuter l'invraisemblance qu'il y aurait parler
+d'une influence de George Sand sur Tolsto, qui ne la pouvait souffrir,
+et sans nier l'influence beaucoup plus relle qu'ont exerce sur lui
+J.-J. Rousseau et Stendhal, c'est bien mal se douter de la grandeur de
+Tolsto et de la puissance de sa fascination sur nous que de l'attribuer
+ ses ides. Le cercle d'ides dans lequel se meut l'art est des plus
+limits. Sa force n'est pas en elles, mais dans l'expression qu'il leur
+donne, dans l'accent personnel, dans l'empreinte de l'artiste, dans
+l'odeur de sa vie.</p>
+
+<p>Que les ides de Tolsto fussent ou non empruntes&mdash;nous le verrons par
+la suite&mdash;jamais voix pareille la sienne n'avait encore retenti en
+Europe. Comment expliquer autrement le frmissement d'motion que nous
+prouvions alors entendre cette musique de l'me, que nous attendions
+depuis si longtemps et dont nous avions besoin? La mode n'tait pour
+rien dans notre sentiment. La plupart d'entre nous n'ont, comme moi,
+connu le livre d'Eugne-Melchior de Vog sur le <i>Roman russe</i> qu'aprs
+avoir lu Tolsto; et son admiration nous a paru ple auprs de la ntre.
+M. de Vog jugeait surtout en littrateur. Mais nous, c'tait trop peu
+pour nous d'admirer l'&oelig;uvre: nous la vivions, elle tait ntre.
+Ntre, par sa vie ardente, par sa jeunesse de c&oelig;ur. Ntre, par son
+dsenchantement ironique, sa clairvoyance impitoyable, sa hantise de la
+mort. Ntre, par ses rves d'amour fraternel et de paix entre les
+hommes. Ntre, par son rquisitoire terrible contre les mensonges de la
+civilisation. Et par son ralisme, et par son mysticisme. Par son
+souffle de nature, par son sens des forces invisibles, son vertige de
+l'infini.</p>
+
+<p>Ces livres ont t pour nous ce que <i>Werther</i> a t pour sa gnration:
+le miroir magnifique de nos puissances et de nos faiblesses, de nos
+espoirs et de nos terreurs. Nous ne nous inquitions point de mettre
+d'accord toutes ces contradictions, ni surtout de faire rentrer cette
+me multiple, o rsonnait l'univers, dans d'troites catgories
+religieuses ou politiques, comme font tels de ceux qui, l'exemple de
+Paul Bourget, au lendemain de la mort de Tolsto, ont ramen le pote
+homrique de <i>Guerre et Paix</i> l'tiage de leurs passions de partis.
+Comme si nos coteries, d'un jour, pouvaient tre la mesure d'un
+gnie!... Et que m'importe moi que Tolsto soit ou non de mon parti!
+M'inquit-je de quel parti furent Dante et Shakespeare, pour respirer
+leur souffle et boire leur lumire?</p>
+
+<p>Nous ne nous disions point, comme ces critiques d'aujourd'hui: Il y a
+deux Tolsto, celui d'avant la crise, celui d'aprs la crise; l'un est
+le bon, et l'autre ne l'est point. Pour nous, il n'y en a eu qu'un,
+nous l'aimions tout entier. Car nous sentions, d'instinct, que dans de
+telles mes tout se tient, tout est li.</p>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_005" id="page_005"></a></p>
+
+<p>Ce que notre instinct sentait, sans l'expliquer, c'est notre raison de
+le prouver aujourd'hui. Nous le pouvons, prsent que cette longue vie,
+arrive son terme, s'expose aux yeux de tous, sans voiles et devenue
+soleil, dans le ciel de l'esprit. Ce qui nous frappe aussitt, c'est
+quel point elle resta la mme, du commencement la fin, en dpit des
+barrires qu'on a voulu y lever, de place en place,&mdash;en dpit de
+Tolsto lui-mme, qui, en homme passionn, tait enclin croire, quand
+il aimait, quand il croyait, qu'il aimait, qu'il croyait pour la
+premire fois, et qui datait de l le commencement de sa vie.
+Commencement. Recommencement. Combien de fois la mme crise, les mmes
+luttes se sont produites en lui! On ne saurait parler de l'unit de sa
+pense&mdash;elle ne fut jamais une&mdash;mais de la persistance en elle des mmes
+lments divers, tantt allis, tantt ennemis, plus souvent ennemis.
+L'unit, elle n'est point dans l'esprit ni dans le c&oelig;ur d'un Tolsto,
+elle est dans le combat de ses passions en lui, elle est dans la
+tragdie de son art et de sa vie.</p>
+
+<p>Art et vie sont unis. Jamais &oelig;uvre ne fut plus intimement mle la
+vie; elle a presque constamment un caractre autobiographique; depuis
+l'ge de vingt-cinq ans, elle nous fait suivre Tolsto, pas pas, dans
+les expriences contradictoires de sa carrire aventureuse. Son
+<i>Journal</i>, commenc avant l'ge de vingt ans et continu jusqu' sa
+mort<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, les notes fournies par lui M. Birukov<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, compltent cette
+connaissance et permettent non seulement de lire presque jour par jour
+dans la conscience de Tolsto, mais de faire revivre le monde o son
+gnie a pris racine et les mes dont son me s'est nourrie.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Une riche hrdit. Une double race (les Tolsto et les Volkonski), trs
+noble et trs ancienne, qui se vantait de remonter Rurik et comptait
+dans ses annales des compagnons de Pierre le Grand, des gnraux de la
+guerre de Sept Ans, des hros des luttes napoloniennes, des
+Dcembristes, des dports politiques. Des souvenirs de famille,
+auxquels Tolsto a d quelques-uns des types les plus originaux de
+<i>Guerre et Paix</i>: le vieux prince Bolkonski, son grand-pre maternel, un
+reprsentant attard de l'aristocratie du temps de Catherine II,
+voltairienne et despotique; le prince Nicolas-Grgorvitch Volkonski, un
+cousin-germain de sa mre, bless Austerlitz et ramass sur le champ
+de bataille, sous les yeux de Napolon, comme le prince Andr; son pre,
+qui avait quelques traits de Nicolas Rostov<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>; sa mre, la princesse
+Marie, la douce laide aux beaux yeux, dont la bont illumine <i>Guerre et
+Paix</i>.</p>
+
+<p>Il ne connut gure ses parents. Les charmants rcits d'<i>Enfance</i> et
+<i>Adolescence</i> ont, ainsi que l'on sait, peu de ralit. Sa mre mourut
+quand il n'avait pas encore deux ans. Il ne put donc se rappeler la
+chre figure, que le petit Nicolas Irtniev voque travers un voile de
+larmes, la figure au lumineux sourire, qui rpandait la joie autour
+d'elle....</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Ah! si je pouvais entrevoir ce sourire dans les moments
+difficiles, je ne saurais pas ce que c'est que le chagrin...<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Mais elle lui transmit sans doute sa franchise parfaite, son
+indiffrence l'opinion et son don merveilleux de raconter des
+histoires qu'elle inventait.</p>
+
+<p>De son pre, il put garder du moins quelques souvenirs. C'tait un homme
+aimable et moqueur, aux yeux tristes, qui vivait sur ses terres, d'une
+existence indpendante et dnue d'ambition. Tolsto avait neuf ans
+lorsqu'il le perdit. Cette mort lui fit comprendre pour la premire
+fois l'amre vrit et remplit son me de dsespoir<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.&mdash;Premire
+rencontre de l'enfant avec le spectre d'effroi, qu'une partie de sa vie
+devait tre consacre combattre, et l'autre clbrer, en le
+transfigurant.... La trace de cette angoisse est marque en quelques
+traits inoubliables des derniers chapitres d'<i>Enfance</i>, o les souvenirs
+sont transposs pour le rcit de la mort et de l'enterrement de la mre.</p>
+
+<p>Ils restaient cinq enfants, dans la vieille maison de Iasnaa
+Poliana<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, o Lon-Nikolaievitch tait n, le 28 aot 1828, et qu'il ne
+devait quitter que pour mourir, quatre-vingt-deux ans aprs. La plus
+jeune, une fille, Marie, qui plus tard se fit religieuse (ce fut auprs
+d'elle que Tolsto se rfugia, mourant, quand il s'enfuit de sa maison
+et des siens).&mdash;Quatre fils: Serge, goste et charmant, sincre un
+degr que je n'ai jamais vu atteindre;&mdash;Dmitri, passionn, concentr,
+qui plus tard, tudiant, devait se livrer aux pratiques religieuses avec
+emportement, sans souci de l'opinion, jenant, recherchant les pauvres,
+hbergeant les infirmes, puis soudain se jetant dans la dbauche, avec
+la mme violence, ensuite rong de remords, rachetant et prenant chez
+lui une fille qu'il avait connue dans une maison publique, et mourant de
+phtisie vingt-neuf ans<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>;&mdash;Nicolas, l'an, le frre le plus aim,
+qui avait hrit de la mre son imagination pour conter des
+histoires<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, ironique, timide et fin, plus tard officier au Caucase, o
+il prit l'habitude de l'alcoolisme, plein de tendresse chrtienne, lui
+aussi, vivant dans des taudis, partageant avec les pauvres tout ce qu'il
+possdait. Tourgueniev disait de lui qu'il mettait en pratique cette
+humilit devant la vie, que son frre Lon se contentait de dvelopper
+en thorie.</p>
+
+<p>Auprs des orphelins, deux femmes d'un grand c&oelig;ur: la tante
+Tatiana<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, qui avait deux vertus, dit Tolsto: le calme et l'amour.
+Toute sa vie n'tait qu'amour. Elle se dvouait sans cesse....</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Elle m'a fait connatre le plaisir moral d'aimer....</i></p></div>
+
+<p>L'autre, la tante Alexandra, qui servait toujours les autres, et vitait
+d'tre servie, se passait de domestiques, avait pour occupations
+favorites la lecture de la vie des saints, les causeries avec les
+plerins et avec les innocents. De ces innocents et innocentes,
+plusieurs vivaient dans la maison. Une d'elles, une vieille plerine,
+qui rcitait des psaumes, tait marraine de la s&oelig;ur de Tolsto. Un
+autre, Gricha, ne savait que prier et pleurer....</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>O grand chrtien Gricha! Ta foi tait si forte que tu sentais
+l'approche de Dieu, ton amour tait si ardent que les paroles
+coulaient de tes lvres, sans que ta raison les contrlt. Et comme
+tu clbrais Sa magnificence, quand, ne trouvant pas de paroles,
+tout en larmes, tu te prosternais sur le sol!...</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a></p></div>
+
+<p>Qui ne voit la part que toutes ces humbles mes ont eue la formation
+de Tolsto? Il semble qu'en elles s'bauche et s'essaye le Tolsto de la
+fin. Leurs prires, leur amour ont jet dans l'esprit de l'enfant les
+semences de foi, dont le vieillard devait voir se lever la moisson.</p>
+
+<p>Sauf de l'innocent Gricha, Tolsto, dans ses rcits d'<i>Enfance</i>, ne
+parle point de ces modestes collaborateurs qui l'aidrent construire
+son me. Mais, en revanche, comme elle transparat au travers du livre,
+cette me d'enfant, ce c&oelig;ur pur et aimant, tel un rayon clair, qui
+dcouvrait toujours chez les autres leurs meilleures qualits, cette
+tendresse extrme! Heureux, il pense au seul homme qu'il sache
+malheureux, il pleure et il voudrait se dvouer pour lui. Il embrasse un
+vieux cheval, il lui demande pardon de l'avoir fait souffrir. Il est
+heureux d'aimer, mme n'tant pas aim. Dj l'on aperoit les germes de
+son futur gnie: son imagination, qui le fait pleurer, de ses propres
+histoires; sa tte toujours en travail, qui toujours cherche penser ce
+ quoi pensent les gens; sa facult prcoce d'observation et de
+souvenir<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>; ce regard attentif qui scrute les physionomies, au milieu
+de son deuil, et la vrit de leur douleur. A cinq ans, il sentit,
+dit-il, pour la premire fois, que la vie n'est pas un amusement, mais
+une besogne trs lourde<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
+
+<p>Heureusement il l'oubliait. En ce temps-l, il se berait de contes
+populaires, des <i>bylines</i> russes, ces rves mythiques et lgendaires,
+des rcits de la Bible,&mdash;surtout de la sublime Histoire de Joseph, que,
+vieillard, il donnait encore pour le modle de l'art,&mdash;et des <i>Mille et
+une Nuits</i>, que, chaque soir, chez sa grand mre, rcitait un conteur
+aveugle, assis sur le rebord de la fentre.</p>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_012" id="page_012"></a></p>
+
+<p>Il fit ses tudes Kazan<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. tudes mdiocres. On disait des trois
+frres<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>: Serge veut et peut. Dmitri veut et ne peut pas. Lon ne
+veut pas et ne peut pas.</p>
+
+<p>Il passait par ce qu'il nomma le dsert de l'adolescence. Dsert de
+sable, o souffle par rafales un vent brlant de folie. Sur cette
+priode, les rcits d'<i>Adolescence</i> et surtout de <i>Jeunesse</i> sont riches
+en confessions intimes. Il est seul. Son cerveau est dans un tat de
+fivre perptuelle. Pendant un an, il retrouve pour son compte et essaie
+tous les systmes<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>. Stocien, il s'inflige des tortures physiques.
+picurien, il se dbauche. Puis, il croit la mtempsycose. Il finit
+par tomber dans un nihilisme dment: il lui semble que s'il se
+retournait assez vite, il pourrait voir face face le nant. Il
+s'analyse, il s'analyse....</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je ne pensais plus une chose, je pensais que je pensais une
+chose....</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a></p></div>
+
+<p>Cette analyse perptuelle, cette machine raisonner, qui tournait dans
+le vide, lui restera comme une habitude dangereuse, qui, dit-il, lui
+nuit souvent dans la vie, mais o son art a puis des ressources
+inoues<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
+
+<p>A ce jeu, il avait perdu toutes ses convictions: il le pensait, du
+moins. A seize ans, il cessa de prier et d'aller l'glise<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>. Mais la
+foi n'tait pas morte, elle couvait seulement:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Pourtant je croyais en quelque chose. En quoi? Je ne pourrais le
+dire. Je croyais encore en Dieu, ou plutt je ne le niais pas. Mais
+quel Dieu? Je l'ignorais. Je ne niais pas non plus le Christ et sa
+doctrine; mais en quoi consistait cette doctrine, je n'aurais su le
+dire<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Il tait pris, par moments, de rves de bont. Il voulait vendre sa
+voiture, en donner l'argent aux pauvres, leur faire le sacrifice d'un
+dixime de sa fortune, se passer de domestiques.... Car ce sont des
+hommes comme moi<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>. Il crivait, pendant une maladie<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, des <i>Rgles
+de vie</i>. Il s'y assignait navement le devoir de tout tudier et tout
+approfondir: droit, mdecine, langues, agriculture, histoire,
+gographie, mathmatiques, d'atteindre le plus haut degr de perfection
+en musique et en peinture.... Il avait la conviction que la destine
+de l'homme tait dans son perfectionnement incessant.</p>
+
+<p>Mais, insensiblement, sous la pousse de ses passions d'adolescent,
+d'une sensualit violente et d'un immense amour-propre<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, cette foi
+dans la perfection dviait, perdait son caractre dsintress, devenait
+pratique et matrielle. S'il voulait perfectionner sa volont, son corps
+et son esprit, c'tait afin de vaincre le monde et d'imposer
+l'amour<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>. Il voulait plaire.</p>
+
+<p>Ce n'tait pas ais. Il avait alors une laideur simiesque: face brutale,
+longue et lourde, cheveux courts, plants bas, petits yeux qui se fixent
+sur vous avec duret, enfouis dans des cavits sombres, large nez,
+grosses lvres qui avancent, et de vastes oreilles<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>. Ne pouvant se
+donner le change sur cette laideur qui, lorsqu'il tait enfant, lui
+causait dj des crises de dsespoir<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, il prtendit raliser l'idal
+de l'homme comme il faut<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. Cet idal le conduisit, pour faire comme
+les autres hommes comme il faut, jouer, s'endetter stupidement et
+ se dbaucher tout fait<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
+
+<p>Une chose le sauva toujours: son absolue sincrit.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous pourquoi je vous aime plus que les autres? dit Nekhludov
+son ami. Vous avez une qualit tonnante et rare: la franchise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je dis toujours les choses que j'ai mme honte m'avouer<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
+
+<p>Dans ses pires garements, il se juge avec une clairvoyance impitoyable.</p>
+
+<p>Je vis tout fait bestialement, crit-il dans son <i>Journal</i>, je suis
+tout dprim.</p>
+
+<p>Et, avec sa manie d'analyse, il note minutieusement les causes de ses
+erreurs:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>1 Indcision ou manque d'nergie;&mdash;2 Duperie de soi-mme;&mdash;3
+Prcipitation;&mdash;4 Fausse honte;&mdash;5 Mauvaise humeur;&mdash;6
+Confusion;&mdash;7 Esprit d'imitation;&mdash;8 Versatilit;&mdash;9
+Irrflexion.</i></p></div>
+
+<p>Cette mme indpendance de jugement, il l'applique, encore tudiant,
+la critique des conventions sociales et des superstitions
+intellectuelles. Il bafoue la science universitaire, refuse tout srieux
+aux tudes historiques, et se fait mettre aux arrts pour son audace de
+pense. A cette poque, il dcouvre Rousseau, <i>les Confessions</i>,
+<i>mile</i>. C'est un coup de foudre.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je lui rendais un culte. Je portais au cou son portrait en
+mdaille comme une image sainte<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Ses premiers essais philosophiques sont des commentaires sur Rousseau
+(1846-7).</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Cependant, dgot de l'Universit et des hommes comme il faut, il
+revient se terrer dans ses champs, Iasnaa Poliana (1847-1851); il
+reprend contact avec le peuple; il prtend lui venir en aide, en tre le
+bienfaiteur et l'ducateur. Ses expriences de ce temps ont t
+racontes dans une de ses premires &oelig;uvres, <i>la Matine d'un
+Seigneur</i> (1852), une remarquable nouvelle, dont le hros est son
+prte-nom favori, le prince Nekhludov<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p>
+
+<p>Nekhludov a vingt ans. Il a laiss l'Universit pour se consacrer ses
+paysans. Voici un an qu'il travaille leur faire du bien; et, dans une
+visite au village, nous le voyons qui se heurte l'indiffrence
+railleuse, la mfiance enracine, la routine, l'insouciance, au
+vice, l'ingratitude. Tous ses efforts sont vains. Il rentre dcourag,
+et il songe ses rves d'il y a un an, son gnreux enthousiasme,
+son ide que l'amour et le bien taient le bonheur et la vrit, le
+seul bonheur et la seule vrit possibles en ce monde. Il se sent
+vaincu. Il est honteux et lass.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Assis devant le piano, sa main inconsciemment effleura les
+touches. Un accord sortit, puis un second, un troisime... Il se
+mit jouer. Les accords n'taient pas tout fait rguliers;
+souvent ils taient ordinaires jusqu' la banalit et ne dcelaient
+aucun talent musical; mais il y trouvait un plaisir indfinissable,
+triste. A chaque changement d'harmonies, avec un battement de
+c&oelig;ur, il attendait ce qui allait sortir, et il supplait
+vaguement par l'imagination ce qui faisait dfaut. Il entendait
+le ch&oelig;ur, l'orchestre... Et son principal plaisir lui venait de
+l'activit force de l'imagination, qui lui prsentait sans liens,
+mais avec une clart tonnante, les images et les scnes les plus
+varies du pass et de l'avenir....</i></p></div>
+
+<p>Il revoit les moujiks vicieux, mfiants, menteurs, paresseux et buts,
+avec qui il causait tout l'heure; mais il les revoit, cette fois, avec
+ce qu'ils ont de bon, non plus avec leurs vices; il pntre en leur
+c&oelig;ur par l'intuition de l'amour; il lit en eux leur patience, leur
+rsignation au sort qui les crase, leur pardon pour les injures, leur
+affection familiale et les causes de leur attachement routinier et pieux
+au pass. Il voque leurs journes de bon travail, fatigant et sain....</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>C'est beau, murmure-t-il... Pourquoi ne suis-je pas l'un
+d'eux?</i><a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a></p></div>
+
+<p>Tout Tolsto est dj dans le hros de cette premire nouvelle<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>: sa
+vision nette et ses illusions persistantes. Il observe les gens avec un
+ralisme sans dfaut; mais, ds qu'il ferme les yeux, ses rves le
+reprennent, et son amour des hommes.</p>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_019" id="page_019"></a></p>
+
+<p>Mais Tolsto, en 1850, est moins patient que Nekhludov. Iasnaa l'a
+du; il est las du peuple, comme de l'lite; son rle lui pse: il n'y
+tient plus. D'ailleurs ses cranciers le harclent. En 1851, il s'enfuit
+au Caucase, l'arme, auprs de son frre Nicolas, officier.</p>
+
+<p>A peine arriv dans les montagnes sereines, il se ressaisit, il retrouve
+Dieu:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>La nuit dernire<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>, j'ai peine dormi... Je me suis mis prier
+Dieu. Il m'est impossible de dcrire la douceur du sentiment que
+j'prouvais en priant. J'ai rcit les prires habituelles, et
+ensuite je suis rest longtemps encore prier. Je dsirais quelque
+chose de trs grand, de trs beau.... Quoi? je ne puis le dire. Je
+voulais me fondre avec l'tre infini, je lui demandais de me
+pardonner mes fautes... Mais non, je ne le demandais pas, je
+sentais que, puisqu'il m'accordait ce moment bienheureux, il me
+pardonnait. Je demandais, et en mme temps je sentais que je
+n'avais rien demander et que je ne pouvais pas, que je ne savais
+pas demander. Je l'ai remerci, mais non en paroles, non en
+pense... Une heure peine s'tait coule que j'coutais la voix
+du vice. Je me suis endormi en rvant de la gloire et des femmes:
+c'tait plus fort que moi.&mdash;N'importe! Je remercie Dieu pour ce
+moment de bonheur, pour ce qu'il m'a montr ma petitesse et ma
+grandeur. Je veux prier, mais je ne sais pas; je veux comprendre,
+mais je n'ose pas. Je m'abandonne Ta Volont<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>!</i></p></div>
+
+<p>La chair n'tait pas vaincue (elle ne le fut jamais); la lutte se
+poursuivait dans le secret du c&oelig;ur, entre les passions et Dieu.
+Tolsto note, dans le <i>Journal</i>, les trois dmons qui le dvorent:</p>
+
+<p><i>1 Passion du jeu.</i> Lutte possible.</p>
+
+<p><i>2 Sensualit.</i> Lutte trs difficile.</p>
+
+<p><i>3 Vanit.</i> La plus terrible de toutes.</p>
+
+<p>Dans l'instant qu'il rvait de vivre pour les autres et de se sacrifier,
+des penses voluptueuses ou futiles l'assigeaient: l'image de quelque
+femme cosaque, ou le dsespoir qu'il aurait si sa moustache gauche se
+soulevait plus que la droite<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>.&mdash;N'importe! Dieu tait l, il ne le
+quittait plus. Le bouillonnement de la lutte mme tait fcond, toutes
+les puissances de vie en taient exaltes.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je pense que l'ide si frivole que j'ai eue d'aller faire un
+voyage au Caucase m'a t inspire d'en haut. La main de Dieu m'a
+guid. Je ne cesse de l'en remercier. Je sens que je suis devenu
+meilleur ici, et je suis fermement persuad que tout ce qui peut
+m'arriver ne sera que pour mon bien, puisque c'est Dieu lui-mme
+qui l'a voulu...<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.</i></p></div>
+
+<p>C'est le chant d'actions de grces de la terre au printemps. Elle se
+couvre de fleurs. Tout est bien, tout est beau. En 1852, le gnie de
+Tolsto donne ses premires fleurs: <i>Enfance</i>, <i>la Matine d'un
+Seigneur</i>, <i>l'Incursion</i>, <i>Adolescence</i>; et il remercie l'Esprit de vie
+qui l'a fcond<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_022" id="page_022"></a></p>
+
+<p><i>Histoire de mon Enfance</i> fut commence, dans l'automne de 1851,
+Tiflis, et termine, le 2 juillet 1852, Piatigorsk, au Caucase. Il est
+curieux que dans le cadre de cette nature qui l'enivrait, en pleine vie
+nouvelle, au milieu des risques mouvants de la guerre, occup
+dcouvrir un monde de caractres et de passions qui lui taient
+inconnus, Tolsto soit revenu, dans cette premire &oelig;uvre, aux
+souvenirs de sa vie passe. Mais quand il crivit <i>Enfance</i>, il tait
+malade, son activit militaire se trouvait brusquement arrte; et,
+durant les longs loisirs de sa convalescence, seul et endolori, il tait
+dans une disposition d'esprit sentimentale, o le pass se droulait
+devant ses yeux attendris<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>. Aprs la tension puisante des ingrates
+dernires annes, il lui tait doux de revivre la priode merveilleuse,
+innocente, potique et joyeuse du premier ge, et de se refaire un
+c&oelig;ur d'enfant, bon, sensible et capable d'amour. Au reste, avec
+l'ardeur de la jeunesse et ses projets illimits, avec le caractre
+cyclique de son imagination potique, qui concevait rarement un sujet
+isol, et dont les grands romans ne sont que les anneaux d'une longue
+chane historique, les fragments de vastes ensembles qu'il ne put jamais
+excuter<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>, Tolsto, ce moment, ne voyait dans les rcits
+d'<i>Enfance</i> que les premiers chapitres d'une <i>Histoire de quatre
+poques</i>, qui devait aussi comprendre sa vie au Caucase et sans doute
+aboutir la rvlation de Dieu par la nature.</p>
+
+<p>Tolsto a t trs svre plus tard pour ses rcits d'<i>Enfance</i>,
+auxquels il a d une partie de sa popularit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est si mauvais, disait-il M. Birukov, c'est crit avec si peu
+d'honntet littraire!... Il n'y a rien en tirer.</p>
+
+<p>Il fut le seul de son avis. L'&oelig;uvre manuscrite, envoye sans nom
+d'auteur la grande revue russe le <i>Sovrmennik</i> (<i>le Contemporain</i>),
+fut aussitt publie (6 septembre 1852) et eut un succs gnral que
+tous les publics d'Europe ont confirm. Cependant, malgr son charme
+potique, sa finesse de touche, sa dlicate motion, on comprend qu'elle
+ait dplu Tolsto, plus tard.</p>
+
+<p>Elle lui a dplu, pour les raisons mmes qui firent qu'elle plaisait aux
+autres. Il faut bien le dire: sauf dans la notation de certains types
+locaux et dans un petit nombre de pages, qui frappent par le sentiment
+religieux ou par le ralisme dans l'motion<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, la personnalit de
+Tolsto s'y accuse trs peu. Il y rgne une douce, tendre
+sentimentalit, qui lui fut toujours antipathique, par la suite, et
+qu'il proscrivit de ses autres romans. Nous la reconnaissons, nous
+reconnaissons cet humour et ces larmes; ils viennent de Dickens. Parmi
+ses lectures favorites, entre quatorze et vingt et un ans, Tolsto
+indique dans son <i>Journal</i>: Dickens: <i>David Copperfield</i>. Influence
+considrable. Il relit encore le volume, au Caucase.</p>
+
+<p>Deux autres influences, qu'il signale: Sterne et T&oelig;ppfer. J'tais
+alors, dit-il, sous leur inspiration<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
+
+<p>Qui et pens que les <i>Nouvelles Genevoises</i> avaient t le premier
+modle de l'auteur de <i>Guerre et Paix</i>? Et pourtant, il suffit de le
+savoir pour retrouver, dans les rcits d'<i>Enfance</i>, leur bonhomie
+affectueuse et narquoise, transplante dans une nature plus
+aristocratique.</p>
+
+<p>Tolsto, ses dbuts, se trouvait donc tre pour le public une figure
+de connaissance. Mais sa personnalit ne tarda pas s'affirmer.
+<i>Adolescence</i> (1853), moins pure et moins parfaite qu'<i>Enfance</i>, dnote
+une psychologie plus originale, un sentiment trs vif de la nature, et
+une<a name="page_025" id="page_025"></a>
+me tourmente, dont Dickens et T&oelig;ppfer eussent t bien en
+peine. Dans <i>la Matine d'un Seigneur</i> (octobre 1852)<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, le caractre
+de Tolsto parat nettement form, avec l'intrpide sincrit de son
+observation et sa foi dans l'amour. Parmi les remarquables portraits de
+paysans qu'il peint dans cette nouvelle, on trouve dj l'esquisse d'une
+des plus belles visions de ses <i>Contes populaires</i>: le vieillard au
+rucher<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>, le petit vieux sous le bouleau, les mains tendues, les yeux
+levs, sa tte chauve luisante au soleil, autour, les abeilles dores,
+volant sans le piquer, lui faisant une couronne....</p>
+
+<p>Mais les &oelig;uvres-types de cette priode sont celles qui enregistrent
+immdiatement ses motions prsentes: les rcits du Caucase. Le premier,
+<i>l'Incursion</i> (termin le 24 dcembre 1852), s'impose par la
+magnificence des paysages: un lever de soleil au milieu des montagnes,
+sur le bord d'une rivire; un tonnant tableau nocturne, ombres et
+bruits nots avec une intensit saisissante; et le retour, le soir,
+tandis qu'au loin les cimes neigeuses disparaissent dans le brouillard
+violet et que les belles voix des soldats qui chantent montent dans
+l'air transparent. Plusieurs types de <i>Guerre et Paix</i> s'y essaient la
+vie: le capitaine Khlopov, le vrai hros, qui ne se bat point pour son
+plaisir, mais parce que c'est son devoir, une de ces physionomies
+russes, simples, calmes, qu'il est trs facile et trs agrable de
+regarder droit dans les yeux. Lourd, gauche, un peu ridicule,
+indiffrent ce qui l'entoure, lui seul ne change pas dans la bataille,
+o tous les autres changent; il est exactement comme on l'a toujours
+vu: les mmes mouvements tranquilles, la mme voix gale, la mme
+expression de simplicit sur son visage naf et lourd. Auprs de lui,
+le lieutenant joue les hros de Lermontov, et, trs bon, fait mine de
+sentiments froces. Et le pauvre petit sous-lieutenant, tout joyeux de
+sa premire affaire, dbordant de tendresse, prt sauter au cou de
+chacun, adorable et risible, se fait stupidement tuer, comme Ptia
+Rostov. Au milieu du tableau, la figure de Tolsto, qui observe, sans se
+mler aux penses de ses compagnons; dj il fait entendre son cri de
+protestation contre la guerre:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Les hommes ne peuvent-ils donc vivre l'aise, dans ce monde si
+beau, sous cet incommensurable ciel toil? Comment peuvent-ils,
+ici, conserver des sentiments de mchancet, de vengeance, la rage
+de dtruire leurs semblables? Tout ce qu'il y a de mauvais dans le
+c&oelig;ur humain devrait disparatre au contact de la nature, cette
+expression la plus immdiate du beau et du bien<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.</i></p></div>
+
+<p>D'autres rcits du Caucase, observs cette<a name="page_027" id="page_027"></a>
+poque, n'ont t rdigs
+que plus tard: en 1854-5, <i>la Coupe en fort</i><a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>, d'un ralisme exact,
+un peu froid, mais plein de notations curieuses pour la psychologie du
+soldat russe,&mdash;des notes pour l'avenir;&mdash;en 1856, une <i>Rencontre au
+Dtachement avec une connaissance de Moscou</i><a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>, un homme du monde,
+dchu, sous-officier dgrad, poltron, ivrogne et menteur, qui ne peut
+se faire l'ide d'tre tu comme un de ces soldats qu'il mprise et
+dont le moindre vaut cent fois mieux que lui.</p>
+
+<p>Au-dessus de toutes ces &oelig;uvres s'lve, cime la plus haute de cette
+premire chane de montagnes, un des plus beaux romans lyriques que
+Tolsto ait crits, le chant de sa jeunesse, le pome du Caucase, <i>les
+Cosaques</i><a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>. La splendeur des montagnes neigeuses qui droulent leurs
+nobles lignes sur le ciel lumineux remplit de sa musique le livre tout
+entier. L'&oelig;uvre est unique par cette fleur du gnie, le
+tout-puissant dieu de la jeunesse, comme dit Tolsto, cet lan qui ne se
+retrouve plus. Quel torrent printanier! Quelles effusions d'amour!</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>J'aime, j'aime tant!... Braves! Bons!...</i> <i>rptait-il, et il
+voulait pleurer. Pourquoi? qui tait brave? qui aimait-il? Il ne le
+savait pas bien<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Cette ivresse du c&oelig;ur coule, dsordonne. Le hros, Olnine, est
+venu, comme Tolsto, se retremper au Caucase, dans la vie d'aventures;
+il s'prend d'une jeune Cosaque et s'abandonne au tohu-bohu de ses
+aspirations contradictoires. Tantt il pense que le bonheur, c'est de
+vivre pour les autres, de se sacrifier, tantt que le sacrifice de soi
+n'est que sottise; alors, il n'est pas loin de croire, avec le vieux
+cosaque Erochka, que tout se vaut. Dieu a fait tout pour la joie de
+l'homme. Rien n'est pch. S'amuser avec une belle fille n'est pas un
+pch, c'est le salut. Mais qu'a-t-il besoin de penser? Il suffit de
+vivre. La vie est tout bien, tout bonheur, la vie toute-puissante,
+universelle: la Vie est Dieu. Un naturisme brlant soulve et dvore
+l'me. Perdu dans la fort, au milieu de la vgtation sauvage, de la
+multitude de btes et d'oiseaux, des nues de moucherons, dans la
+verdure sombre, dans l'air parfum et chaud, parmi de petits fosss
+d'eau trouble qui partout clapotaient sous le feuillage, deux pas des
+embches de l'ennemi, Olnine est pris tout coup par un tel sentiment
+de bonheur sans cause que, par une habitude d'enfance, il se signe et se
+met remercier quelqu'un. Comme un fakir hindou, il jouit de se dire
+qu'il est seul et perdu dans ce tourbillon de vie qui l'aspire, que des
+myriades d'tres invisibles guettent en ce moment sa mort, cachs de
+tous cts, que ces milliers d'insectes bourdonnent autour de lui,
+s'appelant:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&mdash;<i>Par ici, par ici, camarades! voici quelqu'un piquer!</i></p>
+
+<p><i>Et il tait clair pour lui qu'ici il n'tait plus un gentilhomme
+russe, de la socit de Moscou, ami et parent de tel ou tel, mais
+simplement un tre comme le moucheron, le faisan, le cerf, comme
+ceux qui vivaient, qui rdaient maintenant autour de lui.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Comme eux, je vivrai, je mourrai. Et l'herbe poussera
+dessus....</i></p></div>
+
+<p>Et son c&oelig;ur est joyeux.</p>
+
+<p>Tolsto vit, cette heure de jeunesse, dans un dlire de force et
+d'amour de la vie. Il treint la Nature et se fond avec elle. En elle,
+il verse, il endort, il exalte ses chagrins, ses joies et ses
+amours<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>. Mais cette ivresse romantique ne porte jamais atteinte la
+lucidit de son regard. Nulle part plus qu'en ce pome ardent, les
+paysages ne sont peints avec une telle puissance, ni les types avec plus
+de vrit. L'opposition de la nature et du monde, qui fait le fond du
+livre, et qui sera, toute sa vie, un des thmes favoris de la pense de
+Tolsto, un article de son <i>Credo</i>, lui fait dj trouver, pour fustiger
+la comdie du monde, quelques pres accents de la <i>Sonate
+Kreutzer</i><a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>. Mais il n'est pas moins vridique pour ceux qu'il aime;
+et les tres de la nature, la belle Cosaque et ses amis, sont vus en
+pleine lumire, avec leur gosme, leur cupidit, leur fourberie, leurs
+vices.</p>
+
+<p>Surtout, le Caucase rvlait Tolsto les profondeurs religieuses de
+son tre. On ne saurait assez mettre en lumire cette premire
+Annonciation de l'Esprit de Vrit. Lui-mme s'en est confi, sous le
+sceau du secret, sa confidente de jeunesse, sa jeune tante Alexandra
+Andrejewna Tolsto. Dans une lettre du 3 mai 1859, il lui fait sa
+Profession de foi<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>:</p>
+
+<p>Enfant, dit-il, je croyais avec passion et sentimentalit, sans penser.
+Vers quatorze ans, je commenai rflchir sur la vie; et, la religion
+ne s'accordant pas avec mes thories, je considrai comme un mrite de
+la dtruire... Tout tait clair pour moi, logique, bien distribu en des
+compartiments; et pour la religion, il n'y avait aucune place... Puis,
+vint le temps o la vie ne m'offrait plus aucun secret, mais o elle
+commena perdre tout son sens. <i>En ce temps&mdash;c'tait au
+Caucase&mdash;j'tais solitaire et malheureux. Je tendis toutes les forces de
+mon esprit, comme on ne peut le faire qu'une fois en sa vie... C'tait
+un temps de martyre et de flicit. Jamais, ni avant, ni aprs, je n'ai
+atteint une telle hauteur de pense, je n'ai vu aussi profond que
+pendant ces deux annes. Et tout ce que j'ai trouv alors restera ma
+conviction...</i> En ces deux ans de travail spirituel persistant, j'ai
+dcouvert une simple, une vieille vrit, mais que je sais maintenant,
+comme personne ne le sait: je dcouvris qu'il y a une immortalit, qu'il
+y a un amour, et qu'on doit vivre pour les autres, afin d'tre
+ternellement heureux. Ces dcouvertes me jetrent dans l'tonnement,
+par leur ressemblance avec la religion chrtienne; et, au lieu de
+chercher dcouvrir plus avant, je me mis chercher dans l'vangile.
+Mais je trouvai peu. Je ne trouvai ni Dieu, ni le Sauveur, ni les
+Sacrements, rien... Mais je cherchais, de toutes, toutes, toutes les
+forces de mon me, et je pleurais, et je me torturais, et je ne dsirais
+rien que la vrit... Ainsi, je suis rest seul, avec ma religion<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_032" id="page_032"></a></p>
+
+<p>En novembre 1853, la guerre avait t dclare la Turquie. Tolsto se
+fit nommer l'arme de Roumanie, puis il passa l'arme de Crime et
+arriva le 7 novembre 1854 Sbastopol. Il brlait d'enthousiasme et de
+foi patriotique. Il fit bravement son devoir et fut souvent en danger,
+surtout en avril-mai 1855, o il tait, un jour sur trois, de service
+la batterie du 4<sup>e</sup> bastion.</p>
+
+<p>A vivre pendant des mois dans une exaltation et un tremblement
+perptuels, en tte--tte avec la mort, son mysticisme religieux se
+raviva. Il a des entretiens avec Dieu. En avril 1855, il note dans son
+<i>Journal</i> une prire Dieu, pour le remercier de sa protection dans le
+danger et pour le supplier de la lui continuer, afin d'atteindre le but
+ternel et glorieux de l'existence, qui m'est inconnu encore.... Ce but
+de sa vie, ce n'tait point l'art, c'tait dj la religion. Le 5 mars
+1855, il crivait:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>J'ai t amen une grande ide, la ralisation de laquelle je
+me sens capable de consacrer toute ma vie. Cette ide, c'est la
+fondation d'une nouvelle religion, la religion du Christ, mais
+purifie des dogmes et des mystres.... Agir en claire conscience,
+afin d'unir les hommes par la religion<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Ce sera le programme de sa vieillesse.</p>
+
+<p>Cependant, pour se distraire des spectacles qui l'entouraient, il
+s'tait remis crire. Comment put-il trouver la libert d'esprit
+ncessaire pour composer, sous la grle d'obus, la troisime partie de
+ses Souvenirs: <i>Jeunesse</i>? Le livre est chaotique, et l'on peut
+attribuer aux conditions dans lesquelles il prit naissance son dsordre
+et parfois une certaine scheresse d'analyses abstraites, avec des
+divisions et des subdivisions la manire de Stendhal<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>. Mais on
+admire sa calme pntration du fouillis de penses et de rves confus
+qui se pressent dans un jeune cerveau. L'&oelig;uvre est d'une rare
+franchise avec soi-mme. Et, par instants, que de fracheur potique,
+dans le joli tableau du printemps la ville, dans le rcit de la
+confession et de la course au couvent pour le pch oubli! Un
+panthisme passionn donne certaines pages une beaut lyrique, dont
+les accents rappellent les rcits du Caucase. Ainsi, la description de
+cette nuit d't:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>L'clat tranquille du lumineux croissant. L'tang brillant. Les
+vieux bouleaux, dont les branches chevelues s'argentaient d'un
+ct, au clair de lune, et, de l'autre, couvraient de leurs ombres
+noires les buissons et la route. Le cri de la caille derrire
+l'tang. Le bruit peine perceptible de deux vieux arbres qui se
+frlent. Le bourdonnement des moustiques et la chute d'une pomme
+qui tombe sur les feuilles sches, les grenouilles qui sautent
+jusque sur les marches de la terrasse, et dont le dos verdtre
+brille sous un rayon de lune.... La lune monte; suspendue dans le
+ciel clair, elle remplit l'espace; l'clat superbe de l'tang
+devient encore plus brillant; les ombres se font plus noires, la
+lumire plus transparente.... Et moi, humble vermisseau, dj
+souill de toutes les passions humaines, mais avec toute la force
+immense de l'amour, il me semblait en ce moment que la nature, la
+lune et moi, nous n'tions qu'un<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Mais la ralit prsente parlait plus haut que les rves du pass; elle
+s'imposait, imprieuse. <i>Jeunesse</i> resta inacheve; et le capitaine en
+second comte Lon Tolsto, dans le blindage de son bastion, au
+grondement de la canonnade, au milieu
+<a name="page_035" id="page_035"></a>
+de sa compagnie, observait les
+vivants et les mourants, et notait leurs angoisses et les siennes dans
+ses inoubliables rcits de <i>Sbastopol</i>.</p>
+
+<p>Ces trois rcits&mdash;<i>Sbastopol en dcembre 1854</i>, <i>Sbastopol en mai
+1855</i>, <i>Sbastopol en aot 1855</i>,&mdash;sont confondus d'ordinaire dans le
+mme jugement. Cependant, ils sont bien diffrents entre eux. Surtout le
+second rcit, par le sentiment et l'art, se distingue des deux autres.
+Ceux-ci sont domins par le patriotisme: sur le second plane une
+implacable vrit.</p>
+
+<p>On dit qu'aprs avoir lu le premier rcit<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, la tsarine pleura et que
+le tsar ordonna, dans son admiration, de traduire ces pages en franais
+et d'envoyer l'auteur l'abri du danger. On le comprend aisment. Rien
+ici qui n'exalte la patrie et la guerre. Tolsto vient d'arriver; son
+enthousiasme est intact; il nage dans l'hrosme. Il n'aperoit encore
+chez les dfenseurs de Sbastopol ni ambition ni amour-propre, nul
+sentiment mesquin. C'est pour lui une pope sublime, dont les hros
+sont dignes de la Grce. D'autre part, ces notes ne tmoignent d'aucun
+effort d'imagination, d'aucun essai de reprsentation objective;
+l'auteur se promne travers la ville; il voit avec lucidit, mais
+raconte dans une forme qui manque de libert: Vous voyez.... Vous
+entrez... Vous remarquez.... C'est du grand reportage, avec de belles
+impressions de nature.</p>
+
+<p>Tout autre est la seconde scne: <i>Sbastopol en mai 1855</i>. Ds les
+premires lignes, on lit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Des milliers d'amours-propres humains se sont ici heurts, ou
+apaiss dans la mort....</i></p></div>
+
+<p>Et plus loin:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>... Et comme il y avait beaucoup d'hommes, il y avait beaucoup de
+vanits.... Vanit, vanit, partout la vanit, mme la porte du
+tombeau! C'est la maladie particulire notre sicle.... Pourquoi
+les Homre et les Shakespeare parlent-ils de l'amour, de la gloire,
+des souffrances, et pourquoi la littrature de notre sicle
+n'est-elle que l'histoire sans fin des vaniteux et des snobs?</i></p></div>
+
+<p>Le rcit, qui n'est plus une simple relation de l'auteur, mais qui met
+en scne directement les passions et les hommes, montre ce qui se cache
+sous l'hrosme. Le clair regard dsabus de Tolsto fouille au fond des
+c&oelig;urs de ses compagnons d'armes; en eux ainsi qu'en lui, il lit
+l'orgueil, la peur, la comdie du monde qui continue de se jouer, deux
+doigts de la mort. Surtout la peur est avoue, dpouille de ses voiles
+et montre toute nue. Ces transes perptuelles<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>, cette obsession de
+la mort sont analyses sans pudeur, sans piti, avec une terrible
+sincrit. A Sbastopol, Tolsto a appris perdre tout sentimentalisme,
+cette compassion vague, fminine, pleurnicheuse, comme il dit avec
+ddain. Et jamais son gnie d'analyse, dont on a vu s'veiller
+l'instinct pendant ses annes d'adolescence et qui prendra parfois un
+caractre presque morbide<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, n'a atteint l'intensit suraigu et
+hallucine du rcit de la mort de Praskhoukhine. Il y a l deux pages
+entires consacres dcrire ce qui se passe dans l'me du malheureux,
+pendant la seconde o la bombe est tombe et siffle avant d'clater,&mdash;et
+une page sur ce qui se passe en lui, aprs qu'elle a clat et qu'il a
+t tu sur le coup par un clat reu en pleine poitrine<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>!</p>
+
+<p>Comme des entr'actes d'orchestre au milieu du drame, s'ouvrent dans ces
+scnes de bataille de larges claircies de nature, des troues de
+lumire, la symphonie du jour qui se lve sur le splendide paysage o
+agonisent des milliers d'hommes. Et le chrtien Tolsto, oubliant le
+patriotisme de son premier rcit, maudit la guerre impie:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Et ces hommes, des chrtiens qui professent la mme grande loi
+d'amour et de sacrifice, en regardant ce qu'ils ont fait, ne
+tombent pas genoux, repentants, devant Celui qui, en leur donnant
+la vie, a mis dans l'me de chacun, avec la peur de la mort,
+l'amour du bien et du beau! Ils ne s'embrassent pas, avec des
+larmes de joie et de bonheur, comme des frres!</i></p></div>
+
+<p>Au moment de terminer cette nouvelle, dont l'accent a une pret
+qu'aucune de ses &oelig;uvres encore n'avait montre, Tolsto se sent pris
+d'un doute. A-t-il eu tort de parler?</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Un doute pnible m'treint. Peut-tre ne fallait-il pas dire cela.
+Peut-tre ce que je dis est une de ces mchantes vrits qui,
+caches inconsciemment dans l'me de chacun, ne doivent pas tre
+exprimes pour ne pas devenir nuisibles, comme la lie qu'il ne faut
+pas agiter, sous peine de gter le vin. O est l'expression du mal
+qu'il faut viter? O l'expression du beau qu'il faut imiter? Qui
+est le malfaiteur et qui est le hros? Tous sont bons et tous sont
+mauvais....</i></p></div>
+
+<p>Mais il se ressaisit firement:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Le hros de ma nouvelle, que j'aime de toutes les forces de mon
+me, que je tche de montrer dans toute sa beaut, et qui toujours
+fut, est et sera beau, c'est la Vrit.</i></p></div>
+
+<p>Aprs avoir lu ces pages<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>, le directeur du <i>Sovrmennik</i>, Nekrasov,
+crivait Tolsto:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Voil prcisment ce qu'il faut la socit russe d'aujourd'hui:
+la vrit, la vrit, dont, depuis la mort de Gogol, il est si peu
+rest dans la littrature russe.... Cette vrit que vous apportez
+dans notre art est quelque chose de tout fait nouveau chez nous.
+Je n'ai peur que d'une chose: que le temps et la lchet de la vie,
+la surdit et le mutisme de tout ce qui nous entoure fassent de
+vous ce qu'ils ont fait de la plupart d'entre nous,&mdash;qu'ils ne
+tuent en vous l'nergie<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Rien de pareil n'tait craindre. Le temps, qui use l'nergie des
+hommes ordinaires, n'a fait que tremper celle de Tolsto. Mais, sur le
+moment, les preuves de la patrie, la prise de Sbastopol, rveillrent,
+avec un sentiment de douloureuse pit, le regret de sa franchise trop
+dure. Dans le troisime rcit,&mdash;<i>Sbastopol en aot 1855</i>,&mdash;racontant
+une scne d'officiers qui jouent et se querellent, il s'interrompt et
+dit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Mais baissons vite le voile sur ce tableau. Demain, aujourd'hui
+peut-tre, chacun de ces hommes ira joyeusement la rencontre de
+la mort. Au fond de l'me de chacun couve la noble tincelle qui
+fera de lui un hros.</i></p></div>
+
+<p>Et si cette pudeur n'enlve rien de sa force au ralisme du rcit, le
+choix des personnages montre assez les sympathies de l'auteur. L'pope
+de Malakoff et sa chute hroque se symbolisent en deux figures
+touchantes et fires: deux frres, dont l'un, l'an, le capitaine
+Kozeltzov, a quelques traits de Tolsto<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>; l'autre, l'enseigne
+Volodia, timide et enthousiaste, avec ses fivreux monologues, ses
+rves, les larmes qui lui montent aux yeux pour un rien, larmes de
+tendresse, larmes d'humiliation, ses transes des premires heures qu'il
+passe au bastion (le pauvre petit a encore la peur de l'obscurit, et,
+quand il est couch, il se cache la tte dans sa capote), l'oppression
+que lui cause le sentiment de sa solitude et de l'indiffrence des
+autres, puis, quand l'heure est venue, sa joie dans le danger. Celui-ci
+appartient au groupe des potiques figures d'adolescents (Ptia de
+<i>Guerre et Paix</i>, le sous-lieutenant d'<i>Incursion</i>) qui, le c&oelig;ur
+plein d'amour, font la guerre en riant et se brisent soudain, sans
+comprendre, la mort. Les deux frres tombent frapps, le mme
+jour,&mdash;le dernier jour de la dfense.&mdash;Et la nouvelle se termine par ces
+lignes, o gronde une rage patriotique:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>L'arme quittait la ville. Et chaque soldat, en regardant
+Sbastopol abandonn, avec une amertume indicible dans le c&oelig;ur,
+soupirait et montrait le poing l'ennemi<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>.</i></p></div>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_042" id="page_042"></a></p>
+
+<p>Quand, sorti de cet enfer, o pendant une anne il avait touch le fond
+des passions, des vanits et de la douleur humaine, Tolsto se retrouva,
+en novembre 1855, parmi les hommes de lettres de Ptersbourg, il prouva
+pour eux un sentiment d'c&oelig;urement et de mpris. Tout lui semblait en
+eux mesquin et mensonger. Ces hommes, qui de loin lui apparaissaient
+dans une aurole d'art,&mdash;Tourgueniev, qu'il avait admir et qui il
+venait de ddier la <i>Coupe en fort</i>,&mdash;vus de prs, le durent
+amrement. Un portrait de 1856 le reprsente au milieu d'eux:
+Tourgueniev, Gontcharov, Ostrovsky, Grigorovitch, Droujinine. Il frappe,
+dans le laisser-aller des autres, par son air asctique et dur, sa tte
+osseuse, aux joues creuses, ses bras croiss avec raideur. Debout, en
+uniforme, derrire ces littrateurs, il semble, comme l'crit
+spirituellement Suars, plutt garder ces gens que faire partie de leur
+socit: on le dirait prt les reconduire en prison<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>.</p>
+
+<p>Cependant, tous s'empressaient autour du jeune confrre qui leur
+arrivait, entour de la double gloire de l'crivain et du hros de
+Sbastopol. Tourgueniev, qui avait pleur et cri: Hourra! en lisant
+les scnes de <i>Sbastopol</i>, lui tendait fraternellement la main. Mais
+les deux hommes ne pouvaient s'entendre. Si tous deux voyaient le monde
+avec la mme clart de regard, ils mlaient leur vision la couleur de
+leurs mes ennemies: l'une, ironique et vibrante, amoureuse et
+dsenchante, dvote de la beaut; l'autre, violente, orgueilleuse,
+tourmente d'ides morales, grosse d'un Dieu cach.</p>
+
+<p>Surtout, ce que Tolsto ne pardonnait point ces littrateurs, c'tait
+de se croire une caste lue, la tte de l'humanit. Il entrait dans son
+antipathie pour eux beaucoup de l'orgueil du grand seigneur et de
+l'officier vis--vis de bourgeois crivassiers et libraux<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>. C'tait
+aussi un trait caractristique de sa nature,&mdash;il le reconnat
+lui-mme,&mdash;de s'opposer d'instinct tous les raisonnements
+gnralement admis<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>. Une mfiance des hommes, un mpris latent pour
+la raison humaine, lui faisaient partout flairer la duperie de soi-mme
+ou des autres, le mensonge.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Il ne croyait jamais la sincrit des gens. Tout lan moral lui
+semblait faux, et il avait l'habitude, avec son regard
+extraordinairement pntrant, de cingler l'homme qui, lui
+paraissait-il, ne disait pas la vrit....<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a></i></p>
+
+<p><i>Comme il coutait! Comme il regardait son interlocuteur, du fond
+de ses yeux gris enfoncs dans les orbites! Avec quelle ironie se
+serraient ses lvres<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>!</i></p>
+
+<p><i>Tourgueniev disait qu'il n'avait jamais rien senti de plus pnible
+que ce regard aigu, qui, joint deux ou trois mots d'une
+observation venimeuse, tait capable de mettre en fureur.<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a></i></p></div>
+
+<p>De violentes scnes clatrent, ds leurs premires rencontres, entre
+Tolsto et Tourgueniev<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>. De loin, ils s'apaisaient et tchaient de se
+rendre justice. Mais le temps ne fit qu'accuser la rpulsion de Tolsto
+pour son milieu littraire. Il ne pardonnait pas ces artistes le
+mlange de leur vie dprave et de leurs prtentions morales.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>J'acquis la conviction que presque tous taient des hommes
+immoraux, mauvais, sans caractre, bien infrieurs ceux que
+j'avais rencontrs dans ma vie de bohme militaire. Et ils taient
+srs d'eux-mmes et contents, comme peuvent l'tre des gens tout
+fait sains. Ils me dgotrent<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Il se spara d'eux. Toutefois, il garda quelque temps encore leur foi
+intresse dans l'art<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>. Son orgueil y trouvait son compte. C'tait
+une religion grassement rtribue; elle procurait des femmes, de
+l'argent, de la gloire....</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>De cette religion, j'tais un des pontifes. Situation agrable et
+bien avantageuse....</i></p></div>
+
+<p>Pour mieux s'y consacrer, il donna sa dmission de l'arme (novembre
+1856).</p>
+
+<p>Mais un homme de sa trempe ne pouvait se fermer longtemps les yeux. Il
+croyait, il voulait croire au progrs. Il lui semblait que ce mot
+signifiait quelque chose. Un voyage l'tranger,&mdash;du 29 janvier au 30
+juillet 1857,&mdash;en France, en Suisse et en Allemagne, fit s'crouler
+cette foi.<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a> A Paris, le 6 avril 1857, le spectacle d'une excution
+capitale lui montra le nant de la superstition du progrs....</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Quand je vis la tte se dtacher du corps et tomber dans le
+panier, je compris, par toutes les forces de mon tre, qu'aucune
+thorie sur la raison de l'ordre existant ne pouvait justifier un
+tel acte. Si mme tous les hommes de l'univers, s'appuyant sur
+quelque thorie, trouvaient cela ncessaire, je saurais, moi, que
+c'est mal: car ce n'est pas ce que disent et font les hommes qui
+dcide de ce qui est bien ou mal, mais mon c&oelig;ur<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>.</i></p></div>
+
+<p>A Lucerne, le 7 juillet 1857, la vue d'un petit chanteur ambulant, qui
+les riches Anglais, htes du Schweizerhof, refusaient l'aumne, lui fait
+inscrire dans son <i>Journal du prince D. Nekhludov</i><a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a> son mpris pour
+toutes les illusions chres aux libraux, pour ces gens qui tracent des
+lignes imaginaires sur la mer du bien et du mal....</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Pour eux la civilisation, c'est le bien; la barbarie, le mal; la
+libert, le bien; l'esclavage, le mal. Et cette connaissance
+imaginaire dtruit les besoins instinctifs, primordiaux, les
+meilleurs. Et qui me dfinira ce qu'est la libert, ce qu'est le
+despotisme, ce qu'est la civilisation, ce qu'est la barbarie? O
+donc ne coexistent pas le bien et le mal? Il n'y a en nous qu'un
+seul guide infaillible, l'Esprit universel qui nous souffle de nous
+rapprocher les uns des autres.</i></p></div>
+
+<p>De retour en Russie, Iasnaa, de nouveau il s'occupa des paysans.<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>
+Ce n'tait pas qu'il se ft non plus illusion sur le peuple. Il crit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Les apologistes du peuple et de son bon sens ont beau dire, la
+foule est peut-tre bien l'union de braves gens; mais alors ils ne
+s'unissent que par le ct bestial, mprisable, qui n'exprime que
+la faiblesse et la cruaut de la nature humaine<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Aussi n'est-ce pas la foule qu'il s'adresse: c'est la conscience
+individuelle de chaque homme, de chaque enfant du peuple. Car l est la
+lumire. Il fonde des coles, sans trop savoir qu'enseigner. Pour
+l'apprendre, il fait un second voyage en Europe, du 3 juillet 1860 au 23
+avril 1861<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p>
+
+<p>Il tudie les divers systmes pdagogiques. Est-il besoin de dire qu'il
+les rejette tous? Deux sjours Marseille lui montrrent que la
+vritable instruction du peuple se faisait en dehors de l'cole, qu'il
+trouva ridicule, par les journaux, les muses, les bibliothques, la
+rue, la vie, qu'il nomme l'cole inconsciente ou spontane. L'cole
+spontane, par opposition l'cole obligatoire, qu'il regarde comme
+nfaste et niaise, voil ce qu'il veut fonder, ce qu'il essaye, son
+retour, Iasnaa Poliana<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>. Son principe est la libert. Il n'admet
+point qu'une lite, la socit privilgie librale, impose sa science
+et ses erreurs au peuple, qui lui est tranger. Elle n'y a aucun droit.
+Cette mthode d'ducation force n'a jamais pu produire, dans
+l'Universit, des hommes dont l'humanit a besoin, mais des hommes dont
+a besoin la socit dprave: des fonctionnaires, des professeurs
+fonctionnaires, des littrateurs fonctionnaires, ou des hommes arrachs
+sans aucun but leur ancien milieu, dont la jeunesse a t gte, et
+qui ne trouvent pas de place dans la vie: des libraux irritables,
+maladifs<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>. Au peuple de dire ce qu'il veut! S'il ne tient pas
+l'art de lire et d'crire que lui imposent les intellectuels, il a ses
+raisons pour cela: il a d'autres besoins d'esprit plus pressants et plus
+lgitimes. Tchez de les comprendre et aidez-le les satisfaire!</p>
+
+<p>Ces libres thories d'un conservateur rvolutionnaire, comme il fut
+toujours, Tolsto tcha de les mettre en pratique, Iasnaa, o il se
+faisait beaucoup plus le condisciple que le matre de ses lves<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>. En
+mme temps, il s'efforait d'introduire dans l'exploitation agricole un
+esprit plus humain. Nomm en 1861 arbitre territorial, dans le district
+de Krapivna, il fut le dfenseur du peuple contre les abus de pouvoir
+des propritaires et de l'tat.</p>
+
+<p>Mais il ne faudrait pas croire que cette activit sociale le satisft et
+le remplt tout entier. Il continuait d'tre la proie de passions
+ennemies. En dpit qu'il en et, il aimait le monde, toujours, et il en
+avait besoin. Le plaisir le reprenait, par priodes; ou c'tait le got
+de l'action. Il risquait de se faire tuer dans des chasses l'ours. Il
+jouait de grosses sommes. Il lui arrivait mme de subir l'influence du
+milieu littraire de Ptersbourg, qu'il mprisait. Au sortir de ces
+aberrations, il tombait dans des crises de dgot. Les &oelig;uvres de
+cette poque portent fcheusement les traces de cette incertitude
+<a name="page_050" id="page_050"></a>
+artistique et morale. <i>Les Deux Hussards</i> (1856)<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a> ont des prtentions
+ l'lgance, un air fat et mondain, qui choque chez Tolsto. <i>Albert</i>,
+crit Dijon en 1857<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>, est faible et bizarre, dnu de la profondeur
+et de la prcision qui lui sont habituelles. Le <i>Journal d'un Marqueur</i>
+(1856)<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>, plus frappant, mais htif, semble traduire l'c&oelig;urement
+que Tolsto s'inspire lui-mme. Le prince Nekhludov, son
+<i>Doppelgnger</i>, son double, se tue dans un tripot:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Il avait tout: richesse, nom, esprit, aspirations leves; il
+n'avait commis aucun crime; mais il avait fait pire: il avait tu
+son c&oelig;ur, sa jeunesse; il s'tait perdu, sans mme avoir une
+forte passion pour excuse, mais faute de volont.</i></p></div>
+
+<p>L'approche mme de la mort ne le change pas...</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>La mme inconsquence trange, la mme hsitation, la mme
+lgret de pense....</i></p></div>
+
+<p>La mort.... A cette poque, elle commence hanter l'me de Tolsto.
+<i>Trois Morts</i> (1858-9)<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a> annoncent dj la sombre analyse de <i>la Mort
+d'Ivan Iliitch</i>, la solitude du mourant, sa haine pour les vivants, ses:
+Pourquoi? dsesprs. Le triptyque des trois morts&mdash;la dame riche, le
+vieux postillon phtisique et le bouleau abattu&mdash;a de la grandeur; les
+portraits sont bien tracs, les images assez frappantes, bien que
+l'&oelig;uvre, trop vante, soit d'une trame un peu lche, et que la mort
+du bouleau manque de la posie prcise qui fait le prix des beaux
+paysages de Tolsto. Dans l'ensemble, on ne sait encore ce qui l'emporte
+de l'art pour l'art ou de l'intention morale.</p>
+
+<p>Tolsto l'ignorait lui-mme. Le 4 fvrier 1859, pour son discours de
+rception la <i>Socit Moscovite des Amateurs des Lettres russes</i>, il
+faisait l'apologie de l'art pour l'art<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>; et c'tait le prsident de
+la Socit, Khomiakov, qui, aprs avoir salu en lui le reprsentant de
+la littrature proprement artistique, prenait contre lui la dfense de
+l'art social et moral<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>.</p>
+
+<p>Un an plus tard, la mort de son frre chri, Nicolas, emport par la
+phtisie<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>, Hyres, le 19 septembre 1860, bouleversait Tolsto, au
+point d'branler sa foi dans le bien, en tout, et lui faisait renier
+l'art:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>La vrit est horrible.... Sans doute, tant qu'existe le dsir de
+la savoir et de la dire, on tche de la savoir et de la dire. C'est
+la seule chose qui me soit reste de ma conception morale. C'est la
+seule chose que je ferai, mais pas sous la forme de votre art.
+L'art, c'est le mensonge, et je ne peux plus aimer le beau
+mensonge<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Mais, moins de six mois aprs, il revenait au beau mensonge, avec
+<i>Polikouchka</i><a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>, qui est peut-tre son &oelig;uvre la plus dnue
+d'intentions morales, part la maldiction latente qui pse sur
+l'argent et sur son pouvoir nfaste; &oelig;uvre purement crite pour
+l'art; un chef-d'&oelig;uvre d'ailleurs, auquel on ne peut reprocher que sa
+richesse excessive d'observation, une abondance de matriaux qui
+auraient pu suffire un grand roman, et le contraste trop dur, un peu
+cruel, entre l'atroce dnouement et le dbut humoristique<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_054" id="page_054"></a></p>
+
+<p>De cette poque de transition, o le gnie de Tolsto ttonne, doute de
+lui-mme et semble s'nerver, sans forte passion, sans volont
+directrice, comme le Nekhludov du <i>Journal d'un Marqueur</i>, sort
+l'&oelig;uvre la plus pure qui soit jamais ne de lui, <i>le Bonheur
+Conjugal</i> (1859)<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>. C'est le miracle de l'amour.</p>
+
+<p>Depuis de longues annes, il tait ami de la famille Bers. Il avait t
+amoureux tour tour de la mre et des trois filles<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>. Ce fut
+dfinitivement de la seconde qu'il s'prit. Mais il n'osait l'avouer.
+Sophie-Andrievna Bers tait encore une enfant: elle avait dix-sept ans;
+lui, avait plus de trente ans: il se regardait comme un vieux homme, qui
+n'avait pas le droit d'associer sa vie use, souille, celle d'une
+innocente jeune fille. Il rsista, trois ans<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>. Plus tard, il a cont
+dans <i>Anna Karnine</i> comment il fit sa dclaration Sophie Bers et
+comment elle y rpondit,&mdash;en dessinant tous deux, avec de la craie sur
+une table, les initiales des mots qu'ils n'osaient dire. Comme Levine
+dans <i>Anna Karnine</i>, il eut la cruelle loyaut de remettre son
+<i>Journal</i> intime sa fiance, afin qu'elle n'ignort rien de ses hontes
+passes; et, comme Kitty dans <i>Anna</i>, Sophie en ressentit une amre
+souffrance. Le 23 septembre 1862 se fit leur mariage.</p>
+
+<p>Mais depuis trois ans dj, ce mariage tait fait dans la pense du
+pote, crivant <i>Bonheur Conjugal</i><a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>. Depuis trois ans, il avait dj
+vcu par avance les ineffables jours de l'amour qui s'ignore, et les
+jours enivrs de l'amour qui se dcouvre, et, l'heure o les divines
+paroles attendues se murmurent, les larmes d'un bonheur qui s'envole
+pour toujours et ne reviendra jamais; et la ralit triomphante des
+premiers temps du mariage, l'gosme amoureux, la joie incessante et
+sans cause; puis, la fatigue qui vient, le mcontentement vague,
+l'ennui de la vie monotone, les deux mes unies qui doucement se
+disjoignent et s'loignent l'une de l'autre, la griserie dangereuse du
+monde pour la jeune femme,&mdash;coquetteries, jalousie, malentendus
+mortels,&mdash;l'amour voil, perdu; enfin le tendre et triste automne du
+c&oelig;ur, la figure de l'amour qui reparat, plie, vieillie, plus
+touchante par ses larmes, ses rides, le souvenir des preuves, le regret
+du mal que l'on se fit et des annes perdues,&mdash;srnit du soir, passage
+auguste de l'amour l'amiti et du roman de la passion la
+maternit.... Tout ce qui devait venir, tout, Tolsto l'avait rv,
+got par avance. Et afin de le mieux vivre, il l'avait vcu en elle, en
+la bien-aime. Pour la premire fois,&mdash;l'unique fois peut-tre dans
+l'&oelig;uvre de Tolsto,&mdash;le roman se passe dans le c&oelig;ur d'une femme et
+est racont par elle. Avec quelle dlicatesse! Beaut de l'me qui
+s'enveloppe d'un voile de pudeur.... L'analyse de Tolsto a renonc,
+pour cette fois, sa lumire un peu crue; elle ne s'acharne pas, avec
+fivre, mettre nu la vrit. Les secrets de la vie intrieure se
+laissent deviner, plutt qu'ils ne sont livrs. Le c&oelig;ur et l'art de
+Tolsto sont attendris. quilibre harmonieux de la forme et de la
+pense: <i>Bonheur conjugal</i> a la perfection d'une &oelig;uvre racinienne.</p>
+
+<p>Le mariage, dont Tolsto pressentait avec une clart profonde la douceur
+et les troubles, devait tre son salut. Il tait las, malade, dgot de
+lui et de ses efforts. Aux succs clatants qui avaient accueilli ses
+premires &oelig;uvres avait succd le silence complet de la critique<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>
+et l'indiffrence du public. Hautainement, il affectait de s'en rjouir.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Ma rputation a beaucoup perdu de sa popularit, qui m'attristait.
+Maintenant, je suis tranquille, je sais que j'ai dire quelque
+chose et que j'ai la force de le dire trs haut. Quant au public,
+qu'il pense ce qu'il voudra!</i><a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a></p></div>
+
+<p>Mais il se vantait: de son art, lui-mme n'tait pas sr. Sans doute, il
+tait matre de son instrument littraire; mais il ne savait qu'en
+faire. Comme il le disait, propos de <i>Polikouchka</i>, c'tait un
+bavardage sur le premier sujet venu, par un homme qui sait tenir sa
+plume<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>. Ses &oelig;uvres sociales avortaient. En 1862, il dmissionna
+de sa charge d'arbitre territorial. La mme anne, la police vint
+perquisitionner Iasnaa Poliana, bouleversa tout, ferma l'cole.
+Tolsto tait alors absent, surmen; il craignait la phtisie.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Les querelles d'arbitrage m'taient devenues si pnibles, le
+travail de l'cole si vague, mes doutes qui provenaient du dsir
+d'instruire les autres en cachant mon ignorance de ce qu'il fallait
+enseigner m'taient si c&oelig;urants que je tombai malade. Peut-tre
+serais-je arriv alors au dsespoir o je faillis succomber quinze
+ans plus tard, s'il n'y avait pas eu pour moi un ct inconnu de la
+vie qui me promettait le salut: c'tait la vie de famille<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>.</i></p></div>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_059" id="page_059"></a></p>
+
+<p>Il en jouit d'abord, avec la passion qu'il mettait tout<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>.
+L'influence personnelle de la comtesse Tolsto fut prcieuse pour l'art.
+Bien doue littrairement<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>, elle tait, ainsi qu'elle le dit, une
+vraie femme d'crivain, tant elle prenait c&oelig;ur l'&oelig;uvre de son
+mari. Elle travaillait avec lui, crivait sous sa dicte, recopiait ses
+brouillons<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>. Elle tchait de le dfendre contre son dmon religieux,
+ce redoutable esprit qui soufflait dj, par moments, la mort de l'art.
+Elle tchait que sa porte ft close aux utopies sociales<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>. Elle
+rchauffait en lui le gnie crateur. Elle fit plus: elle apporta ce
+gnie la richesse nouvelle de son me fminine. A part de jolies
+silhouettes dans <i>Enfance</i> et <i>Adolescence</i>, la femme est peu prs
+absente des premires &oelig;uvres de Tolsto, ou elle reste au second
+plan. Elle apparat dans <i>Bonheur conjugal</i>, crit sous l'influence de
+l'amour pour Sophie Behrs. Dans les &oelig;uvres qui suivent, les types de
+jeunes filles et de femmes abondent et ont une vie intense, suprieure
+mme celle des hommes. On aime croire que la comtesse Tolsto a non
+seulement servi de modle son mari pour Natacha, dans <i>Guerre et
+Paix</i><a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>, et pour Kitty, dans <i>Anna Karnine</i>, mais que, par ses
+confidences et sa vision propre, elle put lui tre une prcieuse et
+discrte collaboratrice. Certaines pages d'<i>Anna Karnine</i><a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a> me
+semblent dceler une main de femme.</p>
+
+<p>Grce au bienfait de cette union, Tolsto gota, pendant dix ou quinze
+ans, une paix et une scurit qui lui taient depuis longtemps
+inconnues<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>. Alors
+<a name="page_061" id="page_061"></a>
+il put, sous l'aile de l'amour, rver et raliser
+ loisir les chefs-d'&oelig;uvre de sa pense, monuments colossaux qui
+dominent tout le roman du <small>XIX</small><sup>e</sup> sicle: <i>Guerre et Paix</i> (1864-1869)
+et <i>Anna Karnine</i> (1873-1877).</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p><i>Guerre et Paix</i> est la plus vaste pope de notre temps, une <i>Iliade</i>
+moderne. Un monde de figures et de passions s'y agite. Sur cet Ocan
+humain aux flots innombrables plane une me souveraine, qui soulve et
+refrne les temptes avec srnit. Plus d'une fois, en contemplant
+cette &oelig;uvre, j'ai pens Homre et G&oelig;the, malgr les
+diffrences normes et d'esprit et de temps. Depuis, j'ai vu qu'en
+effet, l'poque o il y travaillait, la pense de Tolsto se
+nourrissait d'Homre et de G&oelig;the<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>. Bien plus, dans des notes de
+1865 o il classe les divers genres littraires, il inscrit comme tant
+de la mme famille: <i>Odysse</i>, <i>Iliade</i>, <i>1805</i><a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>... Le mouvement
+naturel de son esprit l'entranait du roman des destines individuelles
+au roman des armes et des peuples, des grands troupeaux humains o se
+fondent les volonts des millions d'tres. Ses tragiques expriences du
+sige de Sbastopol l'acheminaient comprendre l'me de la nation russe
+et sa vie sculaire. L'immense <i>Guerre et Paix</i> ne devait tre, dans ses
+projets, que le panneau central d'une srie de fresques piques, o se
+droulerait le pome de la Russie, de Pierre le Grand aux
+Dcembristes<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>.</p>
+
+<p>Il faut, pour bien sentir la puissance de l'&oelig;uvre, se rendre compte
+de son unit cache<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>. La plupart des lecteurs franais, un peu
+myopes, n'en voient que les milliers de dtails, dont la profusion les
+merveille et les droute. Ils sont perdus dans cette fort de vie. Il
+faut s'lever au-dessus et embrasser du regard l'horizon libre, le
+cercle des bois et des champs; alors on percevra l'esprit homrique de
+l'&oelig;uvre, le calme des lois ternelles; le rythme imposant du souffle
+du destin, le sentiment de l'ensemble auquel tous les dtails sont lis,
+et, dominant son &oelig;uvre, le gnie de l'artiste, comme le Dieu de la
+Gense qui flotte sur les eaux.</p>
+
+<p>D'abord, la mer immobile. La paix, la socit russe la veille de la
+guerre. Les cent premires pages refltent, avec une exactitude
+impassible et une ironie suprieure, le nant des mes mondaines. Vers
+la centime page seulement, s'lve le cri d'un de ces morts
+vivants,&mdash;le pire d'entre eux, le prince Basile:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Nous pchons, nous trompons, et tout cela pourquoi? J'ai dpass
+la cinquantaine, mon ami... Tout finit par la mort... La mort,
+quelle terreur!</i></p></div>
+
+<p>Parmi ces mes fades, menteuses et ds&oelig;uvres, capables de toutes les
+aberrations et des crimes, s'esquissent certaines natures plus
+saines:&mdash;les sincres, par navet maladroite comme Pierre Besoukhov,
+par indpendance foncire, par sentiment vieux-russe, comme Marie
+Dmitrievna, par fracheur juvnile, comme les petits Rostov;&mdash;les mes
+bonnes et rsignes, comme la princesse Marie;&mdash;et celles qui ne sont
+pas bonnes, mais fires, et que tourmente cette existence malsaine,
+comme le prince Andr.</p>
+
+<p>Mais voici le premier frmissement des flots. L'action. L'arme russe en
+Autriche. La fatalit rgne, nulle part plus dominatrice que dans le
+dchanement des forces lmentaires,&mdash;dans la guerre. Les vritables
+chefs sont ceux qui ne cherchent pas diriger, mais, comme Koutouzov ou
+comme Bagration, laisser croire que leurs intentions personnelles
+sont en parfait accord avec ce qui est en ralit le simple effet de la
+force des circonstances, de la volont des subordonns et des caprices
+du hasard. Bienfait de s'abandonner la main du Destin! Bonheur de
+l'action pure, tat normal et sain. Les esprits troubls retrouvent leur
+quilibre. Le prince Andr respire, commence vivre.... Et tandis que
+l-bas, loin du souffle vivifiant de ces temptes sacres, les deux mes
+les meilleures, Pierre et la princesse Marie, sont menaces par la
+contagion de leur monde, par le mensonge d'amour, Andr, bless
+Austerlitz, a soudain, au milieu de l'ivresse de l'action, brutalement
+rompue, la rvlation de l'immensit sereine. tendu sur le dos, il ne
+voit plus rien que trs haut au-dessus de lui un ciel infini, profond,
+o voguaient mollement de lgers nuages gristres.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Quel calme! Quelle paix! se disait-il, quelle diffrence avec ma
+course forcene! Comment ne l'avais-je pas remarqu plus tt, ce
+haut ciel? Comme je suis heureux de l'avoir enfin aperu! Oui, tout
+est vide, tout est dception, except lui... Il n'y a rien, hors
+lui... Et Dieu en soit lou!</i></p></div>
+
+<p>Cependant, la vie le reprend, et la vague retombe. Abandonnes de
+nouveau elles-mmes, dans l'atmosphre dmoralisante des villes, les
+mes dcourages, inquites, errent au hasard dans la nuit. Parfois, au
+souffle empoisonn du monde se mlent les effluves enivrants et
+affolants de la nature, le printemps, l'amour, les forces aveugles, qui
+rapprochent du prince Andr la charmante Natacha, et qui, l'instant
+d'aprs, la jettent dans les bras du premier sducteur venu. Tant de
+posie, de tendresse, de puret de c&oelig;ur, que le monde a fltries! Et
+toujours le grand ciel qui plane sur l'abjection outrageante de la
+terre. Mais les hommes ne le voient pas. Mme Andr a oubli la lumire
+d'Austerlitz. Pour lui, le ciel n'est plus qu'une vote sombre et
+pesante, qui recouvre le nant.</p>
+
+<p>Il est temps que se lve de nouveau sur ces mes anmies l'ouragan de
+la guerre. La patrie est envahie. Borodino. Grandeur solennelle de cette
+journe. Les inimitis s'effacent. Dologhov embrasse son ennemi Pierre.
+Andr, bless, pleure de tendresse et de piti sur le malheur de l'homme
+qu'il hassait le plus, Anatole Kouraguine, son voisin d'ambulance.
+L'unit des c&oelig;urs s'accomplit par le sacrifice passionn la patrie
+et par la soumission aux lois divines.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Accepter l'effroyable ncessit de la guerre, srieusement, avec
+austrit... L'preuve la plus difficile est la soumission de la
+libert humaine aux lois divines. La simplicit de c&oelig;ur consiste
+dans la soumission la volont de Dieu.</i></p></div>
+
+<p>L'me du peuple russe et sa soumission au destin s'incarnent dans le
+gnralissime Koutouzov:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Ce vieillard, qui n'avait plus, en fait de passions, que
+l'exprience, rsultat des passions, et chez qui l'intelligence,
+destine grouper les faits et en tirer des conclusions, tait
+remplace par une contemplation philosophique des vnements,
+n'invente rien, n'entreprend rien; mais il coute et se rappelle
+tout, il saura s'en servir au bon moment, n'entravera rien d'utile,
+ne permettra rien de nuisible. Il pie sur le visage de ses troupes
+cette force insaisissable qui s'appelle la volont de vaincre, la
+victoire future. Il admet quelque chose de plus puissant que sa
+volont: la marche invitable des faits qui se droulent devant ses
+yeux; il les voit, il les suit, et il sait faire abstraction de sa
+personne.</i></p></div>
+
+<p>Enfin, il a le c&oelig;ur russe. Ce fatalisme du peuple russe,
+tranquillement hroque, se personnifie aussi dans le pauvre moujik,
+Platon Karataiev, simple, pieux, rsign, avec son bon sourire dans les
+souffrances et dans la mort. A travers les preuves, les ruines de la
+patrie, les affres de l'agonie, les deux hros du livre, Pierre et
+Andr, arrivent la dlivrance morale et la joie mystique, par
+l'amour et la foi, qui font voir Dieu vivant.</p>
+
+<p>Tolsto ne termine point l. L'pilogue, qui se passe en 1820, est une
+transition d'une poque une autre, de l'ge napolonien l'ge des
+Dcembristes. Il donne le sentiment de la continuit et du
+recommencement de la vie. Au lieu de dbuter et de finir en pleine
+crise, Tolsto finit, comme il a dbut, au moment o une grande vague
+s'efface et o la vague suivante nat. Dj l'on aperoit les hros
+venir, les conflits qui s'lveront entre eux et les morts qui
+ressuscitent dans les vivants<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>.</p>
+
+<p>J'ai tch de dgager les grandes lignes du roman: car il est rare qu'on
+se donne la peine de les chercher. Mais que dire de la puissance
+extraordinaire de vie de ces centaines de hros, tous individuels et
+dessins d'une faon inoubliable, soldats, paysans, grands seigneurs,
+Russes, Autrichiens et Franais! Rien ne sent ici l'improvisation. Pour
+cette galerie de portraits, sans analogue dans toute la littrature
+europenne, Tolsto a fait des esquisses sans nombre, combin,
+disait-il, des millions de projets, fouill dans les bibliothques, mis
+ contribution ses archives de famille<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>, ses notes antrieures, ses
+souvenirs personnels. Cette prparation minutieuse assure la solidit du
+travail, mais ne lui enlve rien de sa spontanit. Tolsto travaillait,
+d'enthousiasme, avec une ardeur et une joie qui se communiquent au
+lecteur. Surtout, ce qui fait le plus grand charme de <i>Guerre et Paix</i>,
+c'est sa jeunesse de c&oelig;ur. Il n'est pas une autre &oelig;uvre de Tolsto
+qui soit aussi riche en mes d'enfants et d'adolescents; et chacune est
+une musique, d'une puret de source, d'une grce qui attendrit comme une
+mlodie de Mozart: le jeune Nicolas Rostov, Sonia, le pauvre petit
+Ptia.</p>
+
+<p>La plus exquise est Natacha. Chre petite fille, fantasque, rieuse, au
+c&oelig;ur aimant, qu'on voit grandir auprs de soi, que l'on suit dans la
+vie, avec la chaste tendresse qu'on aurait pour une s&oelig;ur,&mdash;qui ne
+croit l'avoir connue?... Nuit admirable de printemps, o Natacha, sa
+fentre que baigne le clair de lune, rve et parle follement, au-dessus
+de la fentre du prince Andr qui l'coute.... motions du premier bal,
+amour, attente d'amour, floraison de dsirs et de rves dsordonn,
+course en traneau, la nuit, dans la fort neigeuse o s'allument des
+lueurs fantastiques. Nature, qui vous treint de sa trouble tendresse.
+Soire l'Opra, monde trange de l'art, o la raison se grise; folie
+du c&oelig;ur, folie du corps qui se languit d'amour; douleur qui lave
+l'me, divine piti, qui veille le bien-aim mourant.... On ne peut
+voquer ces pauvres souvenirs sans l'motion qu'on aurait parler d'une
+amie, la plus aime. Ah! qu'une telle cration fait mesurer la faiblesse
+des types fminins dans presque tout le roman et le thtre
+contemporains! La vie mme est saisie, et si souple, si fluide que,
+d'une ligne l'autre, il semble qu'on la voie palpiter et changer.&mdash;La
+princesse Marie, la laide, belle par la bont, n'est pas une peinture
+moins parfaite; mais comme elle et rougi, la fille timide et gauche,
+comme elles rougiront, celles qui lui ressemblent, en voyant dvoils
+tous les secrets d'un c&oelig;ur, qui se cache peureusement aux regards!</p>
+
+<p>En gnral, les caractres de femmes sont, comme je l'indiquais, trs
+suprieurs aux caractres d'hommes, surtout ceux des deux hros o
+Tolsto a mis sa pense propre: la nature molle et faible de Pierre
+Besoukhov, la nature ardente et sche du prince Andr Bolkonski. Ce sont
+des mes qui manquent de centre; elles oscillent perptuellement, plutt
+qu'elles n'voluent; elles vont d'un ple l'autre, sans jamais
+avancer. On rpondra sans doute qu'en cela elles sont bien russes. Je
+remarquerai pourtant que des Russes ont fait les mmes critiques. C'est
+ ce propos que Tourgueniev reprochait la psychologie de Tolsto de
+rester stationnaire. Pas de vrai dveloppement. D'ternelles
+hsitations, des vibrations du sentiment<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>. Tolsto convenait
+lui-mme qu'il avait un peu sacrifi, par moments, les caractres
+individuels<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a> la fresque historique.</p>
+
+<p>Et la gloire, en effet, de <i>Guerre et Paix</i> est dans
+<a name="page_071" id="page_071"></a>
+la rsurrection de
+tout un ge de l'histoire, de ces migrations de peuples, de la bataille
+des nations. Ses vrais hros, ce sont les peuples; et derrire eux,
+comme derrire les hros d'Homre, les dieux qui les mnent: les forces
+invisibles, les infiniment petits qui dirigent les masses, le souffle
+de l'Infini. Ces combats gigantesques, o un destin cach entrechoque
+les nations aveugles, ont une grandeur mythique. Par del l'<i>Iliade</i>, on
+songe aux popes hindoues<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>.</p>
+
+<p class="cb">*<br />* &nbsp; *</p>
+
+<p><i>Anna Karnine</i> marque, avec <i>Guerre et Paix</i>, le sommet de cette
+priode de maturit<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>. C'est une &oelig;uvre plus parfaite, que mne un
+esprit encore plus sr de son mtier artistique, plus riche aussi
+d'exprience, et pour qui le monde du c&oelig;ur n'a plus aucun secret.
+Mais il y manque cette flamme de jeunesse, cette fracheur
+d'enthousiasme,&mdash;les grandes ailes de <i>Guerre et Paix</i>. Tolsto n'a
+dj plus la mme joie crer. La quitude passagre des premiers temps
+du mariage a disparu. Dans le cercle enchant de l'amour et de l'art,
+que la comtesse Tolsto a trac autour de lui, recommencent se glisser
+les inquitudes morales.</p>
+
+<p>Dj, dans les premiers chapitres de <i>Guerre et Paix</i>, un an aprs le
+mariage, les confidences du prince Andr Pierre, au sujet du mariage,
+marquaient le dsenchantement de l'homme qui voit dans la femme aime
+l'trangre, l'innocente ennemie, l'obstacle involontaire son
+dveloppement moral. Des lettres de 1865 annoncent le prochain retour
+des tourments religieux. Ce ne sont encore que de brves menaces,
+qu'efface le bonheur de vivre. Mais dans les mois o Tolsto termine
+<i>Guerre et Paix</i>, en 1869, voici une secousse plus grave:</p>
+
+<p>Il avait quitt les siens, pour quelques jours, il visitait un domaine.
+Une nuit, il tait couch; deux heures du matin venaient de sonner:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>J'tais terriblement fatigu, j'avais sommeil et me sentais assez
+bien. Tout d'un coup, je fus saisi d'une telle angoisse, d'un tel
+effroi que jamais je n'ai prouv rien de pareil. Je te raconterai
+cela en dtail<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>: c'tait vraiment pouvantable. Je sautai du
+lit et ordonnai d'atteler. Pendant qu'on attelait, je m'endormis,
+et quand on m'veilla, j'tais compltement remis. Hier, la mme
+chose s'est reproduite, mais un degr beaucoup moindre...<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Le chteau d'illusions, laborieusement construit par l'amour de la
+comtesse Tolsto, se lzarde. Dans le vide o l'achvement de <i>Guerre et
+Paix</i> laisse l'esprit de l'artiste, celui-ci est repris par ses
+proccupations philosophiques<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a> et pdagogiques: il veut crire un
+<i>Abcdaire</i><a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a> pour le peuple; il y travaille quatre ans avec
+acharnement; il en est plus fier que de <i>Guerre et Paix</i>, et, lorsqu'il
+l'a crit (1872), il en rcrit un second (1875). Puis, il s'entiche du
+grec, il l'tudie du matin au soir, il laisse tout autre travail, il
+dcouvre le dlicieux Xnophon, et Homre, le vrai Homre, non pas
+celui des traducteurs, tous ces Joukhovski et ces Voss qui chantent
+d'une voix quelconque, gutturale, geignarde, doucereuse, mais cet
+autre diable, qui chante pleine voix, sans que jamais lui vienne en
+tte que quelqu'un peut l'couter<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Sans la connaissance du grec, pas d'instruction!... Je suis
+convaincu que de tout ce qui, dans le verbe humain, est vraiment
+beau, d'une beaut simple, jusqu' prsent je ne savais rien<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>.</i></p></div>
+
+<p>C'est une folie: il en convient. Il se remet l'cole avec une telle
+passion qu'il en tombe malade. Il doit, en 1871, aller faire une cure de
+koumiss, Samara, chez les Bachkirs. Sauf du grec, il est mcontent de
+tout. A la suite d'un procs, en 1872, il parle srieusement de vendre
+tout ce qu'il a en Russie et de s'installer en Angleterre. La comtesse
+Tolsto se dsole:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Si tu t'absorbes toujours dans tes Grecs, tu ne guriras pas. Ce
+sont eux qui te valent cette angoisse et cette indiffrence pour la
+vie prsente. Ce n'est pas en vain qu'on appelle le grec une langue
+morte: elle met dans un tat d'esprit mort<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Enfin, aprs beaucoup de projets abandonns, peine bauchs, le 19
+mars 1873, la grande joie de la comtesse, il commence <i>Anna
+Karnine</i><a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>. Tandis qu'il y travaille, sa vie est attriste par des
+deuils domestiques<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>; sa femme est malade. La batitude ne rgne pas
+dans la maison<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>...</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre porte un peu la trace de cette exprience attriste, de ces
+passions dsabuses<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>. Sauf dans les jolis chapitres des fianailles
+de Levine, l'amour n'a plus la jeune posie qui gale certaines pages de
+<i>Guerre et Paix</i> aux plus belles posies lyriques de tous les temps. En
+revanche, il a pris un caractre pre, sensuel, imprieux. La fatalit
+qui rgne sur le roman n'est plus, comme dans <i>Guerre et Paix</i>, une
+sorte de dieu Krichna, meurtrier et serein, le Destin des Empires, mais
+la folie d'aimer, la Vnus tout entire... C'est elle qui, dans la
+scne merveilleuse du bal, o la passion s'empare, leur insu, d'Anna
+et de Wronski, prte la beaut innocente d'Anna, couronne de penses
+et vtue de velours noir, une sduction presque infernale<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>. C'est
+elle qui, lorsque Wronski vient de se dclarer, fait rayonner le visage
+d'Anna,&mdash;non de joie: c'tait le rayonnement terrible d'un incendie,
+par une nuit obscure<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>. C'est elle qui, dans les veines de cette
+femme loyale et raisonnable, de cette jeune mre aimante, fait couler
+une force voluptueuse de sve et s'installe dans son c&oelig;ur, qu'elle ne
+quittera plus qu'aprs l'avoir dtruit. Aucun de ceux qui approchent
+Anna n'est sans subir l'attirance et l'effroi du dmon cach. La
+premire, Kitty, le dcouvre, avec saisissement. Une crainte
+mystrieuse se mle la joie de Wronski, quand il va voir Anna. Levine,
+en sa prsence, perd toute sa volont. Anna elle-mme sait bien qu'elle
+ne s'appartient plus. A mesure que l'histoire se droule, l'implacable
+passion ronge, pice par pice, tout l'difice moral de la fire
+personne. Tout ce qu'il y a de meilleur en elle, son me brave et
+sincre, s'effrite et tombe: elle n'a plus la force de sacrifier sa
+vanit mondaine; sa vie n'a plus d'autre objet que de plaire son
+amant; elle s'interdit peureusement, honteusement, d'avoir des enfants;
+la jalousie, la torture; la force sensuelle qui l'asservit l'oblige
+mentir dans ses gestes, dans sa voix, dans ses yeux; elle tombe au rang
+des femmes qui ne cherchent plus qu' tourner la tte tout homme, quel
+qu'il soit; elle a recours la morphine pour s'abrutir, jusqu'au jour
+o les tourments intolrables qui la dvorent la jettent, avec l'amer
+sentiment de sa dchance morale, sous les roues d'un wagon. Et le
+petit moujik barbe bouriffe,&mdash;la vision sinistre qui a hant ses
+rves et ceux de Wronski,&mdash;se penche du marchepied du wagon sur la
+voie; et, disait le rve prophtique, il tait courb en deux sur un
+sac, et il y enfouissait les restes de quelque chose, qui avait t la
+vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs...</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je me suis rserv la vengeance</i><a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>, dit le Seigneur....</p></div>
+
+<p>Autour de cette tragdie d'une me que l'amour consume et qu'crase la
+Loi de Dieu,&mdash;peinture d'une seule coule et d'une profondeur
+effrayante,&mdash;Tolsto a dispos, comme dans <i>Guerre et Paix</i>, les romans
+d'autres vies. Malheureusement ici, ces histoires parallles alternent
+d'une faon un peu raide et factice, sans atteindre l'unit organique
+de la symphonie de <i>Guerre et Paix</i>. On peut aussi trouver que le
+parfait ralisme de certains tableaux&mdash;les cercles aristocratiques de
+Ptersbourg et leurs oisifs entretiens,&mdash;touche parfois l'inutilit.
+Enfin, plus ouvertement encore que dans <i>Guerre et Paix</i>, Tolsto a
+juxtapos sa personnalit morale et ses ides philosophiques au
+spectacle de la vie. Mais l'&oelig;uvre n'en est pas moins d'une richesse
+merveilleuse. Mme profusion de types que dans <i>Guerre et Paix</i>, et tous
+d'une justesse frappante. Les portraits d'hommes me semblent mme
+suprieurs. Tolsto s'est complu peindre Stepane Arcadievitch,
+l'aimable goste, que nul ne peut voir sans rpondre son affectueux
+sourire, et Karnine, le type parfait du grand fonctionnaire, l'homme
+d'tat distingu et mdiocre, avec sa manie de cacher ses sentiments
+vrais sous une ironie perptuelle: mlange de dignit et de lchet, de
+pharisianisme et de sentiment chrtien; produit trange d'un monde
+artificiel, dont il lui est impossible malgr son intelligence et sa
+gnrosit relle de se dgager jamais,&mdash;et qui a bien raison de se
+dfier de son c&oelig;ur: car, lorsqu'il s'y abandonne, c'est pour tomber
+ la fin dans une niaiserie mystique.</p>
+
+<p>Mais l'intrt principal du roman, avec la tragdie d'Anna et les
+tableaux varis de la socit russe vers 1860,&mdash;salons, cercles
+d'officiers, bals, thtres, courses,&mdash;est dans son caractre
+autobiographique. Beaucoup plus qu'aucun autre personnage de Tolsto,
+Constantin Levine est son incarnation. Non seulement Tolsto lui a prt
+ses ides la fois conservatrices et dmocratiques, son
+anti-libralisme d'aristocrate paysan qui mprise les
+intellectuels<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>; mais il lui a prt sa vie. L'amour de Levine et de
+Kitty et leurs premires annes de mariage sont une transposition de ses
+propres souvenirs domestiques,&mdash;de mme que la mort du frre de Levine
+est une douloureuse vocation de la mort du frre de Tolsto, Dmitri.
+Toute la dernire partie, inutile au roman, nous fait lire dans les
+troubles qui l'agitaient alors. Si l'pilogue de <i>Guerre et Paix</i> tait
+une transition artistique une autre &oelig;uvre projete, l'pilogue
+d'<i>Anna Karnine</i> est une transition autobiographique la rvolution
+morale, qui devait, deux ans plus tard, s'exprimer par <i>les
+Confessions</i>. Dj, au cours du livre, revient perptuellement, sous une
+forme ironique ou violente, la critique de la socit contemporaine,
+qu'il ne cessera de combattre dans ses &oelig;uvres futures. Guerre au
+mensonge, tous les mensonges, aussi bien aux mensonges vertueux
+qu'aux mensonges vicieux, aux bavardages libraux, la charit
+mondaine, la religion de salon, la philanthropie! Guerre au monde,
+qui fausse tous les sentiments vrais et fatalement brise les lans
+gnreux de l'me! La mort jette une lumire subite sur les conventions
+sociales. Devant Anna mourante, le guind Karnine s'attendrit. Dans
+cette me sans vie, o tout est fabriqu, pntre un rayon d'amour et de
+pardon chrtien. Tous trois, le mari, la femme et l'amant, sont
+momentanment transforms. Tout devient simple et loyal. Mais mesure
+qu'Anna se rtablit, ils sentent, tous les trois, en face de la force
+morale, presque sainte qui les guidait intrieurement, l'existence d'une
+autre force, brutale, mais toute-puissante, qui dirige leur vie malgr
+eux, et ne leur accordera pas la paix. Et ils savent d'avance qu'ils
+seront impuissants dans cette lutte, o ils seront obligs de faire le
+mal, que le monde jugera ncessaire<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>.</p>
+
+<p>Si Levine, comme Tolsto qu'il incarne, s'pure lui aussi, dans
+l'pilogue du livre, c'est que la mort l'a, lui aussi, touch.
+Jusque-l, incapable de croire, il l'tait galement de douter tout
+fait<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>. Depuis qu'il a vu mourir son frre, la terreur de son
+ignorance le tient. Son mariage a, pour un temps, touff ces angoisses.
+Mais, ds la naissance de son premier enfant, elles reparaissent. Il
+passe alternativement par des crises de prire et de ngation. Il lit en
+vain les philosophes. Dans son affolement, il en vient redouter la
+tentation du suicide. Le travail physique le soulage: ici, point de
+doutes, tout est clair. Levine cause avec les paysans; un d'eux lui
+parle des hommes qui vivent non pour soi, mais pour Dieu. Ce lui est
+une illumination. Il voit l'antagonisme entre la raison et le c&oelig;ur.
+La raison enseigne la lutte froce pour la vie; il n'y a rien de
+raisonnable aimer son prochain:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>La raison ne m'a rien appris; tout ce que je sais m'a t donn,
+rvl par le c&oelig;ur<a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Ds lors, le calme revient. Le mot de l'humble moujik, dont le c&oelig;ur
+est le seul guide, l'a ramen Dieu... Quel Dieu? Il ne cherche pas
+le savoir. Levine, ce moment, comme Tolsto le restera longtemps, est
+humble l'gard de l'glise, et nullement en rvolte contre les dogmes.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Il y a une vrit, mme dans l'illusion de la vote cleste et
+dans les mouvements apparents des astres<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>.</i></p></div>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_081" id="page_081"></a></p>
+
+<p>Ces angoisses de Levine, ces vellits de suicide qu'il cachait Kitty,
+Tolsto au mme moment les cachait sa femme. Mais il n'avait pas
+encore atteint le calme qu'il prtait son hros. A vrai dire, ce calme
+n'est gure communicatif. On sent qu'il est dsir plus que ralis, et
+que tout l'heure Levine retombera dans ses doutes. Tolsto n'en tait
+pas dupe. Il avait eu bien de la peine aller jusqu'au bout de son
+&oelig;uvre. <i>Anna Karnine</i> l'ennuyait, avant qu'il et fini<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>. Il ne
+pouvait plus travailler. Il restait l, inerte, sans volont, en proie
+au dgot et la terreur de lui-mme. Alors, dans le vide de sa vie, se
+leva le grand vent qui sortait de l'abme, le vertige de la mort.
+Tolsto a racont ces terribles annes, plus tard, quand il venait
+d'chapper au gouffre<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>.</p>
+
+<p>Je n'avais pas cinquante ans, dit-il<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>, j'aimais, j'tais aim,
+j'avais de bons enfants, un grand domaine, la gloire, la sant, la
+vigueur physique et morale; j'tais capable de faucher comme un paysan;
+je travaillais dix heures de suite sans fatigue. Brusquement, ma vie
+s'arrta. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir. Mais ce n'tait
+pas vivre. Je n'avais plus de dsirs. Je savais qu'il n'y avait rien
+dsirer. Je ne pouvais mme pas souhaiter de connatre la vrit. La
+vrit tait que la vie est une insanit. J'tais arriv l'abme et je
+voyais nettement que devant moi il n'y avait rien, que la mort. Moi,
+homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre.
+Une force invincible m'entranait me dbarrasser de la vie... Je ne
+dirai pas que je voulais me tuer. La force qui me poussait hors de la
+vie tait plus puissante que moi; c'tait une aspiration semblable mon
+ancienne aspiration la vie, seulement en sens inverse. Je devais user
+de ruse envers moi-mme pour ne pas y cder trop vite. Et voil que moi,
+l'homme heureux, je me cachais moi-mme la corde, pour ne pas me
+pendre la poutre, entre les armoires de ma chambre, o chaque soir je
+restais seul me dshabiller. Je n'allais plus la chasse avec mon
+fusil, pour ne pas me laisser tenter<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>. Il me semblait que ma vie
+tait une farce stupide, qui m'tait joue par quelqu'un. Quarante ans
+de travail, de peines, de progrs, pour voir qu'il n'y a rien! Rien. De
+moi, il ne restera que la pourriture et les vers... On peut vivre,
+seulement pendant qu'on est ivre de la vie; mais aussitt l'ivresse
+dissipe, on voit que tout n'est que supercherie, supercherie stupide...
+La famille et l'art ne pouvaient plus me suffire. La famille, c'taient
+des malheureux comme moi. L'art est un miroir de la vie. Quand la vie
+n'a plus de sens, le jeu du miroir ne peut plus amuser. Et le pire, je
+ne pouvais me rsigner. J'tais semblable un homme gar dans une
+fort, qui est saisi d'horreur, parce qu'il s'est gar, et qui court de
+tous cts et ne peut s'arrter, bien qu'il sache qu' chaque pas il
+s'gare davantage...</p>
+
+<p>Le salut vint du peuple. Tolsto avait toujours eu pour lui une
+affection trange, toute physique<a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>, que n'avaient pu branler les
+expriences rptes de ses dsillusions sociales. Dans les dernires
+annes, il s'tait, comme Levine, beaucoup rapproch de lui<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a>. Il se
+prit penser ces milliards d'tres en dehors du cercle troit des
+savants, des riches et des oisifs qui se tuaient, s'tourdissaient, ou
+tranaient lchement, comme lui, une vie dsespre. Et il se demanda
+pourquoi ces milliards d'tres chappaient ce dsespoir, pourquoi ils
+ne se tuaient pas. Il aperut alors qu'ils vivaient, non par le secours
+de la raison, mais sans se soucier d'elle,&mdash;par la foi. Qu'tait-ce que
+cette foi, qui ignorait la raison?</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>La foi est la force de la vie. On ne peut pas vivre sans la foi.
+Les ides religieuses ont t labores dans le lointain infini de
+la pense humaine. Les rponses donnes par la foi au sphinx de la
+vie contiennent la sagesse la plus profonde de l'humanit.</i></p></div>
+
+<p>Suffit-il donc de connatre ces formules de la sagesse, qu'a
+enregistres le livre des religions?&mdash;Non, la foi n'est pas une science,
+la foi est une action; elle n'a de sens que si elle est vcue. Le dgot
+qu'inspira Tolsto la vue des gens riches et <i>bien pensants</i>, pour qui
+la foi n'tait qu'une sorte de consolation picurienne de la vie, le
+rejeta dcidment parmi les hommes simples, qui mettaient seuls d'accord
+leur vie avec leur foi.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Et il comprit que la vie du peuple travailleur tait la vie
+elle-mme et que le sens attribu cette vie tait la vrit.</i></p></div>
+
+<p>Mais comment se faire peuple, et partager sa foi? On a beau savoir que
+les autres ont raison; il ne dpend pas de nous que nous soyons comme
+eux. En vain, nous prions Dieu; en vain, nous tendons vers lui nos bras
+avides. Dieu fuit. O le saisir?</p>
+
+<p>Un jour, la grce vint.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Un jour de printemps prcoce, j'tais seul dans la fort et
+j'coutais ses bruits. Je pensais mes agitations des trois
+dernires annes, ma recherche de Dieu, mes sautes perptuelles
+de la joie au dsespoir... Et brusquement je vis que je ne vivais
+que lorsque je croyais en Dieu. A sa seule pense, les ondes
+joyeuses de la vie se soulevaient en moi. Tout s'animait autour,
+tout recevait un sens. Mais ds que je n'y croyais plus, soudain la
+vie cessait.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Alors, qu'est-ce que je cherche encore? cria en moi une voix.
+C'est donc Lui, ce sans quoi on ne peut vivre! Connatre Dieu et
+vivre, c'est la mme chose. Dieu, c'est la vie....</i></p>
+
+<p><i>Depuis, cette lumire ne m'a plus quitt<a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Il tait sauv. Dieu lui tait apparu<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>.</p>
+
+<p>Mais comme il n'tait pas un mystique de l'Inde, qui l'extase suffit,
+comme en lui se mlaient aux rves de l'Asiatique la manie de raison et
+le besoin d'action de l'homme d'Occident, il lui fallait ensuite
+traduire sa rvlation en foi pratique et dgager de cette vie divine
+des rgles pour la vie quotidienne. Sans aucun parti-pris, avec le dsir
+sincre de croire aux croyances des siens, il commena par tudier la
+doctrine de l'glise orthodoxe, dont il faisait partie<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>. Afin d'en
+tre plus prs, il se soumit pendant trois ans toutes les crmonies,
+se confessant, communiant, n'osant juger ce qui le choquait,
+s'inventant des explications pour ce qu'il trouvait obscur ou
+incomprhensible, s'unissant dans leur foi tous ceux qu'il aimait,
+vivants ou morts, et toujours gardant l'espoir qu' un certain moment
+l'amour lui ouvrirait les portes de la vrit.&mdash;Mais il avait beau
+faire: sa raison et son c&oelig;ur se rvoltaient. Tels actes, comme le
+baptme et la communion, lui semblaient scandaleux. Quand on le fora
+rpter que l'hostie tait le vrai corps et le vrai sang du Christ, il
+en eut comme un coup de couteau au c&oelig;ur. Ce ne furent pourtant pas
+les dogmes qui levrent entre lui et l'glise un mur infranchissable,
+mais les questions pratiques,&mdash;deux surtout: l'intolrance haineuse et
+mutuelle des glises<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>, et la sanction, formelle ou tacite, donne
+l'homicide,&mdash;la guerre et la peine de mort.</p>
+
+<p>Alors Tolsto brisa net; et sa rupture fut d'autant plus violente que
+depuis trois annes il comprimait sa pense. Il ne mnagea plus rien.
+Avec emportement, il foula aux pieds cette religion, que la veille
+encore il s'obstinait pratiquer. Dans sa <i>Critique de la thologie
+dogmatique</i> (1879-1881), il la traita non seulement d'insanit, mais de
+mensonge conscient et intress<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a>. Il lui opposa l'vangile, dans
+sa <i>Concordance et Traduction des quatre vangiles</i> (1881-1883). Enfin,
+sur l'vangile, il difia sa foi (<i>En quoi consiste ma foi</i>, 1883).</p>
+
+<p>Elle tient toute en ces mots:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je crois en la doctrine du Christ. Je crois que le bonheur n'est
+possible sur la terre que quand tous les hommes l'accompliront.</i></p></div>
+
+<p>Et elle a pour pierre angulaire le Sermon sur la Montagne, dont Tolsto
+ramne l'enseignement essentiel cinq commandements:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary="commandements"
+style="margin:1% auto 1% 3%;">
+<tr><td align="right">I.</td><td align="left">Ne te mets pas en colre.</td></tr>
+<tr><td align="right">II.</td><td align="left">Ne commets pas l'adultre.</td></tr>
+<tr><td align="right">III.</td><td align="left">Ne prte pas serment.</td></tr>
+<tr><td align="right">IV.</td><td align="left">Ne rsiste pas au mal par le mal.</td></tr>
+<tr><td align="right">V.</td><td align="left">Ne sois l'ennemi de personne.</td></tr>
+</table>
+
+<p>C'est la partie ngative de la doctrine, dont la partie positive se
+rsume en ce seul commandement:</p>
+
+<p>Aime Dieu et ton prochain comme toi-mme.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Le Christ a dit que celui qui aura viol le moindre de ces
+commandements tiendra la plus petite place dans le royaume des
+cieux.</i></p></div>
+
+<p>Et Tolsto ajoute navement:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Si trange que cela paraisse, j'ai d, aprs dix-huit sicles,
+dcouvrir ces rgles comme une nouveaut.</i></p></div>
+
+<p>Tolsto croit-il donc la divinit du Christ?&mdash;En aucune faon. A quel
+titre l'invoque-t-il? Comme le plus grand de la ligne des
+sages,&mdash;Brahmanes, Bouddha, Lao-Tse, Confucius, Zoroastre, Isae,&mdash;qui
+ont montr aux hommes le vrai bonheur auquel ils aspirent et la voie
+qu'il faut suivre<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>. Tolsto est le disciple de ces grands crateurs
+religieux, de ces demi-dieux et de ces prophtes hindous, chinois et
+hbraques. Il les dfend&mdash;comme il sait dfendre: en attaquant&mdash;contre
+ceux qu'il nomme les Pharisiens et les Scribes: contre les glises
+tablies et contre les reprsentants de la science orgueilleuse, ou
+plutt du philosophisme scientifique<a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>. Ce n'est pas qu'il fasse
+appel la rvlation contre la raison. Depuis qu'il est sorti de la
+priode de troubles que racontent <i>les Confessions</i>, il est et reste
+essentiellement un croyant en la Raison, on pourrait dire un mystique de
+la Raison.</p>
+
+<p><i>Au commencement tait le Verbe</i>, rpte-t-il avec saint Jean, <i>le
+Verbe, Logos, c'est--dire la Raison</i><a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a>.</p>
+
+<p>Son livre <i>De la Vie</i> (1887) porte, en pigraphe, les lignes fameuses de
+Pascal<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais
+c'est un roseau pensant.... Toute notre dignit consiste dans la
+pense... Travaillons donc bien penser: voil le principe de la
+morale.</i></p></div>
+
+<p>Et le livre entier n'est qu'un hymne la Raison.</p>
+
+<p>Il est vrai que sa Raison n'est pas la raison scientifique, raison
+restreinte, qui prend la partie pour le tout et la vie animale pour la
+vie tout entire, mais la loi souveraine qui rgit la vie de l'homme,
+la loi suivant laquelle doivent forcment vivre <i>les tres
+raisonnables, c'est--dire les hommes</i>.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>C'est une loi analogue celles qui rgissent la nutrition et la
+reproduction de l'animal, la croissance et la floraison de l'herbe
+et de l'arbre, le mouvement de la terre et des astres. Ce n'est que
+dans l'accomplissement de cette loi, dans la soumission de notre
+nature animale la loi de la raison, en vue d'acqurir le bien,
+que consiste notre vie... La raison ne peut tre dfinie, et nous
+n'avons pas besoin de la dfinir, car non seulement nous la
+connaissons tous, mais nous ne connaissons qu'elle... Tout ce que
+l'homme sait, il le connat au moyen de la raison et non pas de la
+foi<a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a>... La vraie vie ne commence qu'au moment o se manifeste
+la raison. La seule vie vritable est la vie de la raison.</i></p></div>
+
+<p>Qu'est-ce donc que l'existence visible, notre vie individuelle? Elle
+n'est pas notre vie, dit Tolsto, car elle ne dpend pas de nous.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Notre activit animale s'accomplit en dehors de nous... L'humanit
+en a fini avec l'ide de la vie considre comme existence
+individuelle. La ngation de la possibilit du bien individuel
+reste une vrit inbranlable pour tout homme de notre poque, qui
+est dou de raison<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Il y a l toute une srie de postulats, que je n'ai pas discuter ici,
+mais qui montrent avec quelle passion la raison s'tait empare de
+Tolsto. En vrit, elle tait une passion, non moins aveugle et jalouse
+que les autres passions qui l'avaient possd pendant la premire moiti
+de sa vie. Un feu s'teint, l'autre s'allume. Ou plutt, c'est toujours
+le mme feu. Mais il change d'aliments.</p>
+
+<p>Et ce qui ajoute la ressemblance entre les passions individuelles et
+cette passion rationnelle, c'est que l'une comme les autres ne se
+satisfont pas d'aimer, elles veulent agir, elles veulent se raliser.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Il ne faut pas parler, mais agir, a dit le Christ.</i></p></div>
+
+<p>Et quelle est l'activit de la raison?&mdash;L'amour.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>L'amour est la seule activit raisonnable de l'homme, l'amour est
+l'tat de l'me le plus rationnel et le plus lumineux. Tout ce dont
+il a besoin, c'est que rien ne lui cache le soleil de la raison,
+qui seul le fait crotre... L'amour est le bien rel, le bien
+suprme, qui rsout toutes les contradictions de la vie, qui non
+seulement fait disparatre l'pouvante de la mort, mais pousse
+l'homme se sacrifier aux autres; car il n'y a pas d'autre amour
+que celui qui donne sa vie pour ceux qu'on aime; l'amour n'est
+digne de ce nom que lorsqu'il est un sacrifice de soi-mme. Aussi
+le vritable amour n'est-il ralisable que lorsque l'homme comprend
+qu'il lui est impossible d'acqurir le bonheur individuel. C'est
+alors que tous les sucis de sa vie viennent alimenter la noble
+greffe de l'amour vritable; et cette greffe emprunte pour sa
+croissance toute sa vigueur au tronc de cet arbre sauvage,
+l'individualit animale...<a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Ainsi, Tolsto n'arrive pas la foi, comme un fleuve puis, qui se
+perd dans les sables. Il y apporte le torrent de forces imptueuses
+amasses durant une puissante vie.&mdash;On allait s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Cette foi passionne, o s'unissent en une ardente treinte la Raison
+et l'Amour, a trouv son expression la plus auguste dans la clbre
+rponse au Saint-Synode qui l'excommuniait<a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Esprit, l'Amour, le Principe
+de tout. Je crois qu'il est en moi, comme je suis en lui. Je crois
+que la volont de Dieu n'a jamais t plus clairement exprime que
+dans la doctrine de l'homme Christ; mais on ne peut considrer
+Christ comme Dieu et lui adresser des prires, sans commettre le
+plus grand des sacrilges. Je crois que le vrai bonheur de l'homme
+consiste en l'accomplissement de la volont de Dieu; je crois que
+la volont de Dieu est que tout homme aime ses semblables et agisse
+toujours envers eux, comme il voudrait qu'ils agissent envers lui,
+ce qui rsume, dit l'vangile, toute la loi et les prophtes. Je
+crois que le sens de la vie, pour chacun de nous, est seulement
+d'accrotre l'amour en lui, je crois que ce dveloppement de notre
+puissance d'aimer nous vaudra, dans cette vie, un bonheur qui
+grandira chaque jour, et dans l'autre monde, une flicit plus
+parfaite; je crois que cet accroissement de l'amour contribuera,
+plus que toute autre force, fonder sur terre le royaume de Dieu,
+c'est--dire remplacer une organisation de la vie o la division,
+le mensonge et la violence sont tout-puissants; par un ordre
+nouveau o rgneront la concorde, la vrit et la fraternit. Je
+crois que pour progresser dans l'amour, nous n'avons qu'un moyen:
+les prires. Non la prire publique dans les temples, que le Christ
+a formellement rprouve (Matth., VI, 5-13). Mais la prire dont
+lui-mme nous a donn l'exemple, la prire solitaire qui raffermit
+en nous la conscience du sens de notre vie et le sentiment que nous
+dpendons seulement de la volont de Dieu... Je crois la vie
+ternelle, je crois que l'homme est rcompens selon ses actes, ici
+et partout, maintenant et toujours. Je crois tout cela si fermement
+qu' mon ge, sur le bord de la tombe, je dois souvent faire un
+effort pour ne pas appeler de mes v&oelig;ux la mort de mon corps,
+c'est--dire ma naissance une vie nouvelle...<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a>.</i></p></div>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_096" id="page_096"></a></p>
+
+<p>Il pensait tre arriv au port, avoir atteint le refuge o son me
+inquite pourrait se reposer. Il n'tait qu'au dbut d'une activit
+nouvelle.</p>
+
+<p>Un hiver pass Moscou (ses devoirs de famille l'avaient oblig y
+suivre les siens)<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a>, le recensement de la population, auquel il
+obtint de prendre part, en janvier 1882, lui furent une occasion de voir
+de prs la misre des grandes villes. L'impression produite sur lui fut
+effroyable. Le soir du jour o il avait pris contact, pour la premire
+fois, avec cette plaie cache de la civilisation, racontant un ami ce
+qu'il avait vu, il se mit crier, pleurer, brandir le poing.</p>
+
+<p>On ne peut pas vivre ainsi! disait-il avec des sanglots, Cela ne peut
+pas tre! Cela ne peut pas tre<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a>!... Il retomba, pour des mois,
+dans un dsespoir affreux. La comtesse Tolsto lui crivait, le 3 mars
+1882:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Tu disais nagure: A cause du manque de foi, je voulais me
+pendre. Maintenant, tu as la foi, pourquoi donc es-tu malheureux?</i></p></div>
+
+<p>Parce qu'il n'avait pas la foi du pharisien, la foi bate et satisfaite
+de soi, parce qu'il n'avait pas l'gosme du penseur mystique, trop
+occup de son salut pour songer celui des autres<a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a>, parce qu'il
+avait l'amour, parce qu'il ne pouvait plus oublier maintenant les
+misrables qu'il avait vus, et que dans la bont passionne de son
+c&oelig;ur, il lui semblait tre responsable de leurs souffrances et de
+leur abjection: ils taient les victimes de cette civilisation, aux
+privilges de laquelle il participait, de cette idole monstrueuse
+laquelle une caste lue sacrifiait des millions d'hommes. Accepter le
+bnfice de tels crimes, c'tait s'y associer. Sa conscience n'eut plus
+de repos qu'il ne les et dnoncs.</p>
+
+<p><i>Que devons-nous faire?</i> (1884-86)<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a> est l'expression de cette
+deuxime crise, beaucoup plus tragique que la premire, et bien plus
+grosse en consquences. Qu'taient les angoisses religieuses
+personnelles de Tolsto dans cet ocan de misre humaine, de misre
+relle, non forge par l'esprit d'un oisif qui s'ennuie? Impossible de
+ne pas la voir. Et impossible, l'ayant vue, de ne pas chercher la
+supprimer, tout prix.&mdash;Hlas! est-ce possible?...</p>
+
+<p>Un admirable portrait, que je ne puis regarder sans motion<a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a>, dit ce
+que Tolsto souffrit alors. Il est reprsent de face, assis, les bras
+croiss, en blouse de moujik; il a l'air accabl. Ses cheveux sont
+encore noirs, sa moustache dj grise, sa grande barbe et ses favoris
+tout blancs. Une double ride laboure dans le beau front large un sillon
+harmonieux. Il y a tant de bont dans le gros nez de bon chien, dans les
+yeux qui vous regardent, si francs, si clairs, si tristes! Ils lisent si
+srement en vous! Ils vous plaignent et vous implorent. La figure est
+creuse, porte les traces de la souffrance, de grands plis au-dessous
+des yeux. Il a pleur. Mais il est fort et prt au combat.</p>
+
+<p>Il avait une logique hroque.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je m'tonne toujours de ces paroles si souvent rptes: Oui,
+c'est bien en thorie; mais comment sera-ce en pratique? Comme si
+la thorie consistait en de belles paroles ncessaires pour la
+conversation, mais pas du tout pour y conformer la pratique!...
+Quand j'ai compris une chose laquelle j'ai rflchi, alors je ne
+puis la faire autrement que je l'ai comprise<a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Il commence par dcrire, avec une exactitude photographique, la misre
+Moscou, telle qu'il l'a vue, au cours de ses visites aux quartiers
+pauvres, ou aux asiles de nuit<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>. Il se convainc que ce n'est pas
+avec de l'argent, comme il l'avait cru d'abord, qu'il pourra sauver ces
+malheureux, tous plus ou moins atteints par la corruption des villes.
+Alors, il cherche bravement d'o vient le mal. Et d'anneau en anneau se
+droule la chane effrayante des responsabilits. Les riches d'abord, et
+la contagion de leur luxe maudit, qui attire et dprave<a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a>. La
+sduction universelle de la vie sans travail.&mdash;L'tat ensuite, cette
+entit meurtrire, cre par les violents pour dpouiller et asservir,
+leur profit, le reste de l'humanit.&mdash;L'glise, associe; la science et
+l'art, complices... Comment combattre toutes ces armes du mal? D'abord,
+en refusant de s'y enrler. En refusant de participer l'exploitation
+humaine. En renonant l'argent et la possession de la terre<a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a>, en
+ne servant point l'tat.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas assez, il faut ne pas mentir, ne pas avoir peur de
+la vrit. Il faut se repentir, et arracher l'orgueil, enracin avec
+l'instruction. Il faut enfin travailler de ses mains. <i>Tu gagneras ton
+pain la sueur de ton front</i>: c'est le premier commandement et le plus
+essentiel<a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a>. Et Tolsto, rpondant par avance aux railleries de
+l'lite, dit que le travail physique n'entrave en rien l'nergie
+intellectuelle, mais qu'il l'accrot au contraire et qu'il rpond aux
+exigences normales de la nature. La sant ne peut qu'y gagner; l'art,
+davantage encore. De plus, il rtablit l'union entre les hommes.</p>
+
+<p>Dans ses ouvrages suivants, Tolsto compltera ces prceptes d'hygine
+morale. Il s'inquitera d'achever la cure de l'me, d'en refaire
+l'nergie, en proscrivant les plaisirs vicieux, qui endorment la
+conscience<a name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a>, et les plaisirs cruels, qui la tuent<a name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a>. Il donne
+l'exemple. En 1884, il a fait le sacrifice de sa passion la plus
+enracine: la chasse<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a>. Il pratique l'abstinence, qui forge la
+volont. Tel, un athlte qui s'impose une dure discipline, pour
+combattre et pour vaincre.</p>
+
+<p><i>Que devons-nous faire?</i> marque la premire tape de la route difficile
+o Tolsto allait s'engager, quittant la paix relative de la mditation
+religieuse pour la mle sociale. Et ds lors commena cette guerre de
+vingt ans, qu'au nom de l'vangile le vieux prophte d'Iasnaa Poliana
+livra, seul, en dehors de tous les partis, et les condamnant tous, aux
+crimes et aux mensonges de la civilisation.</p>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_102" id="page_102"></a></p>
+
+<p>Autour de lui, la rvolution morale de Tolsto rencontrait peu de
+sympathie; elle dsolait sa famille.</p>
+
+<p>Depuis longtemps dj, la comtesse Tolsto observait, inquite, les
+progrs d'un mal qu'elle combattait en vain. Ds 1874, elle s'indignait
+de voir son mari perdre tant de forces et de temps des travaux pour
+les coles.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Ce Syllabaire, cette arithmtique, cette grammaire, je les mprise
+et ne puis faire semblant de m'y intresser.</i></p></div>
+
+<p>Ce fut bien autre chose quand la pdagogie succda la religion. Si
+hostile fut l'accueil fait par la comtesse aux premires confidences du
+nouveau converti que Tolsto prouve le besoin de s'excuser, quand il
+parle de Dieu dans ses lettres:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Ne te fche pas, comme tu le fais parfois, quand je mentionne
+Dieu; je ne puis l'viter, car il est la base mme de ma
+pense<a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>.</i></p></div>
+
+<p>La comtesse est touche, sans doute; elle tche de dissimuler son
+impatience; mais elle ne comprend pas; elle observe son mari avec
+inquitude:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Ses yeux sont tranges, fixes. Il ne parle presque pas. Il semble
+n'tre pas de ce monde<a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Elle pense qu'il est malade:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Lon travaille toujours, ce qu'il dit. Hlas! il crit des
+discussions religieuses quelconques. Il lit et rflchit, jusqu'
+se donner mal la tte, et tout cela pour montrer que l'glise
+n'est pas d'accord avec la doctrine de l'vangile. C'est peine
+s'il se trouve en Russie une dizaine de personnes que cela puisse
+intresser. Mais il n'y a rien faire. Je ne souhaite qu'une
+chose: qu'il en finisse au plus vite, et que cela passe comme une
+maladie<a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a>.</i></p></div>
+
+<p>La maladie ne passa point. La situation devint de plus en plus pnible
+entre les deux poux. Ils s'aimaient, ils avaient l'un pour l'autre une
+estime profonde; mais il leur tait impossible de se comprendre. Ils
+tchaient de se faire des concessions mutuelles, qui devenaient&mdash;comme
+c'est l'habitude&mdash;de mutuels tourments. Tolsto s'obligeait suivre
+les siens, Moscou. Il crivait dans son <i>Journal</i>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Le mois le plus pnible de ma vie. L'installation Moscou. Tous
+s'installent. Quand donc commenceront-ils vivre? Tout cela, non
+pour vivre, mais parce que les autres gens font ainsi! Les
+malheureux<a name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a>!...</i></p></div>
+
+<p>Dans ces mmes jours, la comtesse crivait:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Moscou. Il y aura demain un mois que nous sommes ici. Les deux
+premires semaines, j'ai pleur chaque jour, parce que Lon tait
+non seulement triste, mais tout fait abattu. Il ne dormait pas,
+il ne mangeait pas, et mme parfois, il pleurait; j'ai cru que je
+deviendrais folle<a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Ils durent s'loigner l'un de l'autre, pendant quelque temps. Ils se
+demandent pardon de se faire souffrir. Comme ils s'aiment toujours!...
+Il lui crit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Tu dis: Je t'aime et tu n'en as pas besoin. C'est la seule chose
+dont j'aie besoin... Ton amour me rjouit plus que tout au
+monde<a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Mais, ds qu'ils se retrouvent ensemble, le dsaccord s'accuse. La
+comtesse ne peut prendre son parti de cette manie religieuse, qui pousse
+maintenant Tolsto apprendre l'hbreu avec un rabbin.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Rien autre ne l'intresse plus. Il dpense ses forces des
+sottises. Je ne puis cacher mon mcontentement<a name="FNanchor_175_175" id="FNanchor_175_175"></a><a href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">[175]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Elle lui crit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je ne puis que m'attrister que de pareilles forces intellectuelles
+se dpensent couper du bois, chauffer le samovar, et coudre des
+bottes.</i></p></div>
+
+<p>Et elle ajoute, avec le sourire affectueux et moqueur d'une mre qui
+regarde jouer son enfant, un peu fou:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Enfin, je me suis calme avec le proverbe russe: Que l'enfant
+s'amuse de n'importe quoi, pourvu qu'il ne pleure pas<a name="FNanchor_176_176" id="FNanchor_176_176"></a><a href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">[176]</a>!</i></p></div>
+
+<p>Mais la lettre n'est pas partie qu'elle voit en pense son mari lisant
+ces lignes, de ses bons yeux candides, qu'attriste ce ton d'ironie; et
+elle rouvre la lettre, dans un lan d'amour:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Tout d'un coup, tu t'es reprsent si clairement moi, et j'ai
+senti un tel accs de tendresse pour toi! Il y a en toi quelque
+chose de si sage, de si bon, de si naf, de si persvrant, tout
+cela clair par une lumire de compassion pour tous, et ce regard
+qui va droit l'me... Et cela n'appartient qu' toi seul.</i></p></div>
+
+<p>Ainsi, ces deux tres qui s'aimaient, se torturaient l'un l'autre et se
+dsolaient ensuite du mal qu'ils avaient pu faire, sans pouvoir
+l'empcher. Situation sans issue, qui dura prs de trente ans, et
+laquelle, seule, devait mettre fin, dans une heure d'garement, la fuite
+du vieux roi Lear, mourant, travers la steppe.</p>
+
+<p>On n'a pas assez remarqu l'appel mouvant aux femmes, qui termine <i>Que
+devons-nous faire?</i>&mdash;Tolsto n'a aucune sympathie pour le fminisme
+moderne<a name="FNanchor_177_177" id="FNanchor_177_177"></a><a href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">[177]</a>. Mais pour celle qu'il nomme la femme-mre, pour celle
+qui connat le vrai sens de la vie, il a des paroles d'adoration pieuse;
+il fait un magnifique loge de ses peines et de ses joies, de la
+grossesse et de la maternit, de ces souffrances terribles, de ces
+annes sans repos, de ce travail invisible, puisant, dont la femme
+n'attend la rcompense de personne, et de cette batitude qui inonde
+l'me, au sortir de la douleur, quand elle a accompli la Loi. Il trace
+le portrait de l'pouse vaillante, qui est pour son mari une aide, non
+un obstacle. Elle sait que, seul le sacrifice obscur, sans rcompense,
+pour la vie des autres, est la vocation de l'homme.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Une telle femme non seulement n'encouragera pas son mari un
+travail faux et trompeur, qui n'a pour but que de jouir du travail
+des autres; mais avec horreur et dgot, elle envisagera cette
+activit qui serait une sduction pour ses enfants. Elle exigera de
+son compagnon le vrai travail, qui veut de l'nergie et ne craint
+pas le danger... Elle sait que les enfants, les gnrations
+venir, sont ce qu'il est donn aux hommes de voir de plus saint, et
+qu'elle vit pour servir, de tout son tre, cette &oelig;uvre sacre.
+Elle dveloppera dans ses enfants et dans son mari la force du
+sacrifice... Ce sont de telles femmes, qui dominent les hommes et
+leur servent d'toile conductrice... O femmes-mres! Entre vos
+mains est le salut du monde<a name="FNanchor_178_178" id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">[178]</a>!</i></p></div>
+
+<p>C'est l'appel d'une voix qui supplie, qui espre encore... Ne
+sera-t-elle pas entendue?...</p>
+
+<p>Quelques annes plus tard, la dernire lueur d'espoir est teinte:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Vous ne le croirez peut-tre pas; mais vous ne sauriez imaginer
+combien je suis isol, jusqu' quel point mon moi vritable est
+mpris par tous ceux qui m'entourent<a name="FNanchor_179_179" id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">[179]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Si les plus aimants mconnaissaient ainsi la grandeur de sa
+transformation morale, on ne pouvait attendre des autres ni plus de
+pntration, ni plus de respect. Tourgueniev, avec qui Tolsto avait
+tenu se rconcilier, plutt dans un esprit d'humilit chrtienne que
+parce qu'il avait chang de sentiments son gard<a name="FNanchor_180_180" id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">[180]</a>, disait
+ironiquement: Je plains beaucoup Tolsto; mais d'ailleurs, comme disent
+les Franais, chacun tue ses puces, sa manire<a name="FNanchor_181_181" id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">[181]</a>.</p>
+
+<p>Quelques annes plus tard, sur le point de mourir, il crivait Tolsto
+la lettre connue, o il suppliait son ami, le grand crivain de la
+terre russe, de retourner la littrature<a name="FNanchor_182_182" id="FNanchor_182_182"></a><a href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">[182]</a>.</p>
+
+<p>Tous les artistes europens s'associaient l'inquitude et la prire
+de Tourgueniev, mourant. Eugne-Melchior de Vog, la fin de l'tude
+qu'en 1886 il consacrait Tolsto, prenait prtexte d'un portrait de
+l'crivain en costume de moujik, tirant l'alne, pour lui adresser une
+loquente apostrophe:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Artisan de chefs-d'&oelig;uvre, ce n'est pas l votre outil!... Notre
+outil, c'est la plume; notre champ, l'me humaine, qu'il faut
+abriter et nourrir, elle aussi. Permettez qu'on vous rappelle ce
+cri d'un paysan russe, du premier imprimeur de Moscou, alors qu'on
+le remettait la charrue: Je n'ai pas affaire de semer le grain
+de bl, mais de rpandre dans le monde les semences spirituelles.</i></p></div>
+
+<p>Comme si Tolsto avait jamais song renier son rle de semeur du bl
+de la pense!... A la fin de: <i>En quoi consiste ma foi</i><a name="FNanchor_183_183" id="FNanchor_183_183"></a><a href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">[183]</a>, il
+crivait:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je crois que ma vie, ma raison, ma lumire, m'est donne
+exclusivement pour clairer les hommes. Je crois que ma
+connaissance de la vrit est un talent qui m'est prt pour cet
+objet, que ce talent est un feu, qui n'est feu que quand il brle.
+Je crois que l'unique sens de ma vie, c'est de vivre dans cette
+lumire qui est en moi, et de la tenir haut devant les hommes pour
+qu'ils la voient<a name="FNanchor_184_184" id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">[184]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Mais cette lumire, ce feu qui n'est feu que quand il brle,
+inquitaient la plupart des artistes. Les plus intelligents n'taient
+pas sans prvoir que leur art risquait fort d'tre la premire proie de
+l'incendie. Ils affectaient de croire que l'art tout entier tait
+menac et que, comme Prospero, Tolsto brisait pour jamais sa baguette
+magique d'illusions cratrices.</p>
+
+<p>Or, rien n'tait moins vrai; et j'entends dmontrer que, loin de ruiner
+l'art, Tolsto a suscit en lui des nergies qui restaient en jachre,
+et que sa foi religieuse, au lieu de tuer son gnie artistique, l'a
+renouvel.</p>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_111" id="page_111"></a></p>
+
+<p>Il est singulier que, lorsqu'on parle des ides de Tolsto sur la
+science et sur l'art, on laisse gnralement de ct le plus important
+des livres o ces ides sont exprimes: <i>Que devons-nous faire?</i>
+(1884-1886). C'est l que, pour la premire fois, Tolsto engage le
+combat contre la science et l'art; et jamais nul des combats suivants
+n'a dpass en violence cette premire rencontre. On s'tonne que, lors
+des rcents assauts livrs chez nous la vanit de la science et des
+intellectuels, personne n'ait song reprendre ces pages. Elles
+constituent le rquisitoire le plus terrible qu'on ait crit contre les
+eunuques de la science et les forbans de l'art, contre ces castes de
+l'esprit, qui, aprs avoir dtruit ou asservi les anciennes castes
+rgnantes: glise, tat, Arme, se sont installes leur place, et,
+sans vouloir ou pouvoir rien faire d'utile aux hommes, prtendent qu'on
+les admire et qu'on les serve aveuglment, dictant comme des dogmes une
+foi impudente en la science pour la science et en l'art pour
+l'art,&mdash;masque menteur dont cherche se couvrir leur justification
+personnelle, l'apologie de leur monstrueux gosme et de leur nant.</p>
+
+<p>Ne me faites point dire, continue Tolsto, que je nie l'art et la
+science. Non seulement je ne les nie pas, mais c'est en leur nom que je
+veux chasser les vendeurs du temple.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>La science et l'art sont aussi ncessaires que le pain et l'eau,
+mme plus ncessaires.... La vraie science est la connaissance de
+la mission, et par consquent du vrai bien de tous les hommes. Le
+vrai art est l'expression de la connaissance de la mission et du
+vrai bien de tous les hommes.</i></p></div>
+
+<p>Et il loue ceux qui, depuis que les hommes existent, ont sur les harpes
+et sur les tympanons, par les images et la parole, exprim leur lutte
+contre la duplicit, leurs souffrances dans cette lutte, leur espoir
+dans le triomphe du bien, leur dsespoir au triomphe du mal et leur
+enthousiasme la vue prophtique de l'avenir.</p>
+
+<p>Alors, il trace l'image du vrai artiste, dans une page brlante d'ardeur
+douloureuse et mystique:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>L'activit de la science et de l'art n'a de fruit que lorsqu'elle
+ne s'arroge aucun droit et ne se connat que des devoirs. C'est
+seulement parce que cette activit est telle, parce que son essence
+est le sacrifice, que l'humanit l'honore. Les hommes qui sont
+appels servir les autres par le travail spirituel souffrent
+toujours dans l'accomplissement de cette tche: car le monde
+spirituel nat seulement dans les souffrances et les tortures. Le
+sacrifice et la souffrance, tel est le sort du penseur et de
+l'artiste: car son but est le bien des hommes. Les hommes sont
+malheureux, ils souffrent, ils meurent; on n'a pas le temps de
+flner et de s'amuser. Le penseur ou l'artiste ne reste jamais
+assis sur les hauteurs olympiennes, comme nous sommes habitus le
+croire; il est toujours dans le trouble et dans l'motion. Il doit
+dcider et dire ce qui donnera le bien aux hommes, ce qui les
+dlivrera des souffrances, et il ne l'a pas dcid, il ne l'a pas
+dit; et demain il sera peut-tre trop tard, et il mourra... Ce
+n'est pas celui qui est lev dans un tablissement o l'on forme
+des artistes et des savants ( dire vrai, on en fait des
+destructeurs de la science et de l'art); ce n'est pas celui qui
+reoit des diplmes et un traitement, qui sera un penseur ou un
+artiste; c'est celui qui serait heureux de ne pas penser et de ne
+pas exprimer ce qui lui est mis dans l'me, mais qui ne peut se
+dispenser de le faire: car il y est entran par deux forces
+invincibles: son besoin intrieur et son amour des hommes. Il n'y a
+pas d'artistes gras, jouisseurs, et satisfaits de soi<a name="FNanchor_185_185" id="FNanchor_185_185"></a><a href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">[185]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Cette page splendide, qui jette un jour tragique sur le gnie de
+Tolsto, tait crite sous l'impression immdiate de la souffrance que
+lui causait le spectacle de la misre Moscou et dans la conviction
+que la science et l'art taient complices de tout le systme actuel
+d'ingalit sociale et de violence hypocrite.&mdash;Cette conviction, jamais
+il ne la perdra. Mais l'impression de sa premire rencontre avec la
+misre du monde ira en s'attnuant; la blessure est moins
+saignante<a name="FNanchor_186_186" id="FNanchor_186_186"></a><a href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">[186]</a>; et dans nul de ses livres suivants on ne retrouvera le
+frmissement de douleur et de colre vengeresse qui tremble en celui-ci.
+Nulle part, cette sublime profession de foi de l'artiste qui cre avec
+son sang, cette exaltation du sacrifice et de la souffrance, qui sont
+le lot du penseur, ce mpris pour l'art olympien, la faon de
+G&oelig;the. Les ouvrages o il reprendra ensuite la critique de l'art
+traiteront la question d'un point de vue littraire et moins mystique;
+le problme de l'art y sera dgag du fond de cette misre humaine,
+laquelle Tolsto ne peut penser sans dlirer, comme le soir de sa visite
+ l'asile de nuit, o, rentr chez lui, il sanglote et crie
+dsesprment.</p>
+
+<p>Ce n'est pas dire que ces ouvrages didactiques soient jamais froids.
+Froid, il lui est impossible de l'tre. Jusqu' la fin de sa vie, il
+restera celui qui crivait Fet:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Si l'on n'aime pas ses personnages, mme les moindres, alors il
+faut les insulter de telle faon que le ciel en ait chaud, ou se
+moquer d'eux jusqu' ce que le ventre en clate<a name="FNanchor_187_187" id="FNanchor_187_187"></a><a href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">[187]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Il ne s'en fait pas faute, dans ses crits sur l'art. La partie
+ngative&mdash;insultes et sarcasmes&mdash;y est d'une telle vigueur qu'elle est
+la seule qui ait frapp les artistes. Elle blessait trop violemment
+leurs superstitions et leurs susceptibilits pour qu'ils ne vissent
+point, dans l'ennemi de leur art, l'ennemi de tout art. Mais jamais la
+critique, chez Tolsto, ne va sans la reconstruction. Jamais il ne
+dtruit pour dtruire, mais pour rdifier. Et dans sa modestie, il ne
+prtend mme pas rien btir de nouveau; il dfend l'Art, qui fut et sera
+toujours, contre les faux artistes qui l'exploitent et qui le
+dshonorent:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>La science vritable et l'art vritable ont toujours exist et
+existeront toujours; il est impossible et inutile de les
+contester</i>, m'crivait-il, en 1887, dans une lettre qui devance de
+plus de dix ans sa fameuse Critique de l'Art<a name="FNanchor_188_188" id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">[188]</a>. <i>Tout le mal
+d'aujourd'hui vient de ce que les gens soi-disant civiliss, ayant
+ leur ct les savants et les artistes, sont une caste
+privilgie comme les prtres. Et cette caste a tous les dfauts de
+toutes les castes. Elle dgrade et rabaisse le principe en vertu
+duquel elle s'organise. Ce qu'on appelle dans notre monde les
+sciences et les arts n'est qu'un immense</i> humbug, <i>une grande
+superstition dans laquelle nous tombons ordinairement, ds que nous
+nous affranchissons de la vieille superstition de l'glise. Pour
+voir clair dans la route que nous devons suivre, il faut commencer
+par le commencement,&mdash;il faut relever le capuchon qui me tient
+chaud, mais qui me couvre la vue.&mdash;La tentation est grande. Nous
+naissons ou nous nous hissons sur les marches de l'chelle; et nous
+nous trouvons parmi les privilgis, les prtres de la
+civilisation, de la</i> Kultur, <i>comme disent les Allemands. Il nous
+faut, comme aux prtres brahmanes ou catholiques, beaucoup de
+sincrit et un grand amour du vrai, pour mettre en doute les
+principes qui nous assurent cette position avantageuse. Mais un
+homme srieux, qui se pose la question de la vie, ne peut pas
+hsiter. Pour commencer voir clair, il faut qu'il s'affranchisse
+de la superstition o il se trouve, quoiqu'elle lui soit
+avantageuse. C'est une condition</i> sine qu non.... <i>Ne pas avoir de
+superstition. Se mettre dans l'tat d'un enfant, ou d'un
+Descartes...</i></p></div>
+
+<p>Cette superstition de l'art moderne, dans laquelle se complaisent des
+castes intresses, cet immense <i>humbug</i>, Tolsto les dnonce dans son
+livre: <i>Qu'est-ce que l'Art?</i> Avec une rude verve, il en montre les
+ridicules, la pauvret, l'hypocrisie, la corruption foncire. Il fait
+table rase. Il apporte cette dmolition la joie d'un enfant qui
+massacre ses jouets. Toute cette partie critique est souvent pleine
+d'humour, mais aussi d'injustice: c'est la guerre. Tolsto se sert de
+toutes armes et frappe au hasard, sans regarder au visage ceux qu'il
+frappe. Bien souvent, il arrive&mdash;comme dans toutes les batailles&mdash;qu'il
+blesse tels de ceux qu'il et t de son devoir de dfendre: Ibsen ou
+Beethoven. C'est la faute de son emportement qui ne lui laisse pas le
+temps de rflchir assez avant d'agir, de sa passion qui l'aveugle
+souvent sur la faiblesse de ses raisons, et&mdash;disons-le&mdash;c'est aussi la
+faute de sa culture artistique incomplte.</p>
+
+<p>En dehors de ses lectures littraires, que peut-il bien connatre de
+l'art contemporain? Qu'a-t-il pu voir de la peinture, qu'a-t-il pu
+entendre de la musique europenne, ce gentilhomme campagnard, qui a
+pass les trois quarts de sa vie dans son village moscovite, qui n'est
+plus venu en Europe depuis 1860;&mdash;et qu'y a-t-il vu alors, part les
+coles, qui seules l'intressaient?&mdash;Pour la peinture, il en parle
+d'aprs ou-dire, citant ple-mle, parmi les dcadents, Puvis, Manet,
+Monet, B&oelig;cklin, Stuck, Klinger, admirant de confiance, cause de
+leurs bons sentiments, Jules Breton et Lhermitte, mprisant Michel-Ange,
+et, parmi les peintres de l'me, ne faisant pas une fois mention de
+Rembrandt.&mdash;Pour la musique, il la sent beaucoup mieux<a name="FNanchor_189_189" id="FNanchor_189_189"></a><a href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">[189]</a>, mais ne la
+connat gure: il en reste ses impressions d'enfance, s'en tient
+ceux qui taient dj des classiques vers 1840, n'a rien appris
+connatre depuis, ( part Tschaikovsky, dont la musique le fait
+pleurer); il jette au fond du mme sac Brahms et Richard Strauss, fait
+la leon Beethoven<a name="FNanchor_190_190" id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">[190]</a>, et, pour juger Wagner, croit en savoir assez
+aprs une seule reprsentation de <i>Siegfried</i> o il arrive aprs le
+lever du rideau et d'o il part au milieu du second acte<a name="FNanchor_191_191" id="FNanchor_191_191"></a><a href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">[191]</a>.&mdash;Pour la
+littrature, il est (cela va sans dire) un peu mieux inform. Mais par
+quelle trange aberration vite-t-il de juger les crivains russes qu'il
+connat bien et se mle-t-il de faire la loi aux potes trangers, dont
+l'esprit est le plus loin du sien et dont il feuillette les livres avec
+une hautaine ngligence<a name="FNanchor_192_192" id="FNanchor_192_192"></a><a href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">[192]</a>!</p>
+
+<p>Son intrpide assurance augmente encore avec l'ge. Il en vient
+crire un livre, pour prouver que Shakespeare <i>n'tait pas un
+artiste</i>.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Il pouvait tre n'importe quoi; mais il n'tait pas un
+artiste<a name="FNanchor_193_193" id="FNanchor_193_193"></a><a href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">[193]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Admirez cette certitude! Tolsto ne doute pas. Il ne discute pas. Il a
+la vrit. Il vous dira:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>La Neuvime Symphonie est une &oelig;uvre qui dsunit les
+hommes<a name="FNanchor_194_194" id="FNanchor_194_194"></a><a href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">[194]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Ou:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>En dehors de l'air clbre pour violon de Bach, du Nocturne en</i> Es
+dur <i>de Chopin, et d'une dizaine de morceaux, non pas mme entiers,
+choisis parmi les &oelig;uvres de Haydn, Mozart, Schubert, Beethoven
+et Chopin,... tout le reste doit tre rejet et mpris, comme un
+art qui dsunit les hommes</i>.</p></div>
+
+<p>Ou:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je vais prouver que Shakespeare ne peut tre tenu mme pour un
+crivain de quatrime ordre. Et, comme peintre de caractres, il
+est nul.</i></p></div>
+
+<p>Que le reste de l'humanit soit d'un autre avis, n'est pas pour
+l'arrter: au contraire!</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Mon opinion</i>, crit-il firement, <i>est entirement diffrente de
+celle qui s'est tablie sur Shakespeare, dans tout le monde
+europen</i>.</p></div>
+
+<p>Dans sa hantise du mensonge, il le flaire partout; et plus une ide est
+gnralement rpandue, plus il se hrisse contre elle; il s'en dfie, il
+y souponne, comme il dit propos de la gloire de Shakespeare, une de
+ces influences pidmiques qu'ont toujours subies les hommes. Telles,
+les Croisades du moyen ge, la croyance aux sorciers, la recherche de la
+pierre philosophale, la passion des tulipes. Les hommes ne voient la
+folie de ces influences qu'une fois qu'ils en sont dbarrasss. Avec le
+dveloppement de la presse, ces pidmies sont devenues particulirement
+extraordinaires.&mdash;Et il donne comme type le plus rcent de ces maladies
+contagieuses l'Affaire Dreyfus, dont il parle, lui, l'ennemi de toutes
+les injustices, le dfenseur de tous les opprims, avec une indiffrence
+ddaigneuse<a name="FNanchor_195_195" id="FNanchor_195_195"></a><a href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">[195]</a>. Exemple bien frappant des excs o peuvent l'entraner
+sa mfiance du mensonge et cette rpulsion instinctive contre les
+pidmies morales dont il s'accusait lui-mme, sans pouvoir la
+combattre. Revers des vertus humaines, inconcevable aveuglement qui
+entrane ce voyant des mes, cet vocateur des forces passionnes,
+traiter <i>le Roi Lear</i> d'&oelig;uvre inepte et la fire Cordelia de
+crature sans aucun caractre<a name="FNanchor_196_196" id="FNanchor_196_196"></a><a href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">[196]</a>.</p>
+
+<p>Notez qu'il voit trs bien certains des dfauts rels de Shakespeare,
+dfauts que nous n'avons pas la sincrit d'avouer: ainsi, le caractre
+artificiel de la langue potique, uniformment prte tous les
+personnages, la rhtorique de la passion, de l'hrosme, voire de la
+simplicit. Et je comprends parfaitement qu'un Tolsto, qui fut le moins
+littrateur de tous les crivains, ait manqu de sympathie pour l'art de
+celui qui fut le plus gnial des hommes de lettres. Mais pourquoi
+perdre son temps parler de ce qu'on ne peut comprendre, et quelle
+valeur peuvent avoir des jugements sur un monde qui vous est ferm?</p>
+
+<p>Valeur nulle, si nous y cherchons la clef de ces mondes trangers.
+Valeur inestimable, si nous leur demandons la clef de l'art de Tolsto.
+On ne rclame pas d'un gnie crateur l'impartialit critique. Quand un
+Wagner, quand un Tolsto parlent de Beethoven ou de Shakespeare, ce
+n'est pas de Beethoven ou de Shakespeare qu'ils parlent, c'est
+d'eux-mmes: ils exposent leur idal. Ils n'essaient mme pas de nous
+donner le change. Pour juger Shakespeare, Tolsto ne tche pas de se
+faire objectif. Bien plus, il reproche Shakespeare son art objectif.
+Le peintre de <i>Guerre et Paix</i>, le matre de l'art impersonnel n'a pas
+assez de mpris pour ces critiques allemands, qui, la suite de Goethe,
+inventrent Shakespeare et la thorie que l'art doit tre objectif,
+c'est--dire reprsenter les vnements, en dehors de toute valeur
+morale,&mdash;ce qui est la ngation dlibre de l'objet religieux de
+l'art.</p>
+
+<p>Ainsi, c'est du haut d'une foi que Tolsto dicte ses jugements
+artistiques. Ne cherchez dans ses critiques nulle arrire-pense
+personnelle. Il ne se donne pas en exemple; il est aussi impitoyable
+pour ses &oelig;uvres que pour celles des autres<a name="FNanchor_197_197" id="FNanchor_197_197"></a><a href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">[197]</a>. Que veut-il donc,
+et que vaut pour l'art l'idal religieux qu'il propose?</p>
+
+<p>Cet idal est magnifique. Le mot art religieux risque de tromper sur
+l'ampleur de la conception. Bien loin de rtrcir l'art, Tolsto
+l'largit. L'art, dit-il, est partout.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>L'art pntre toute notre vie; ce que nous nommons art: thtres,
+concerts, livres, expositions, n'en est qu'une infime partie. Notre
+vie est remplie de manifestations artistiques de toutes sortes,
+depuis les jeux d'enfants jusqu'aux offices religieux. L'art et la
+parole sont les deux organes du progrs humain. L'un fait communier
+les c&oelig;urs, et l'autre les penses. Si l'un des deux est fauss,
+la socit est malade. L'art d'aujourd'hui est fauss.</i></p></div>
+
+<p>Depuis la Renaissance, on ne peut plus parler d'un art des nations
+chrtiennes. Les classes se sont spares. Les riches, les privilgis
+ont prtendu s'arroger le monopole de l'art; et ils ont fait de leur
+plaisir le critrium de la beaut. En s'loignant des pauvres, l'art
+s'est appauvri.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>La catgorie des motions prouves par ceux qui ne travaillent
+pas pour vivre est bien plus limite que les motions de ceux qui
+travaillent. Les sentiments de notre socit actuelle se ramnent
+trois: l'orgueil, la sensualit et la lassitude de vivre. Ces
+trois sentiments et leurs ramifications constituent presque
+exclusivement le sujet de l'art des riches.</i></p></div>
+
+<p>Il infecte le monde, il pervertit le peuple, il propage la dpravation
+sexuelle, il est devenu le pire obstacle la ralisation du bonheur
+humain. Il est d'ailleurs sans beaut vritable, sans naturel, sans
+sincrit,&mdash;un art affect, fabriqu, crbral.</p>
+
+<p>En face de ce mensonge d'esthtes, de ce passe-temps de riches, levons
+l'art vivant, l'art humain, celui qui unit les hommes, de toutes
+classes, de toutes nations. Le pass nous en offre de glorieux modles.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Toujours la majorit des hommes a compris et aim ce que nous
+considrons comme l'art le plus lev: l'pope de la Gense, les
+paraboles de l'vangile, les lgendes, les contes, les chansons
+populaires.</i></p></div>
+
+<p>L'art le plus grand est celui qui traduit la conscience religieuse de
+l'poque. N'entendez point par l une doctrine de l'glise. Chaque
+socit a une conception religieuse de la vie: c'est l'idal du plus
+grand bonheur auquel tend cette socit. Tous en ont un sentiment plus
+ou moins clair; quelques hommes d'avant-garde l'expriment nettement.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Il existe toujours une conscience religieuse. C'est le lit o
+coule le fleuve<a name="FNanchor_198_198" id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">[198]</a>.</i></p></div>
+
+<p>La conscience religieuse de notre poque est l'aspiration au bonheur
+ralis par la fraternit des hommes. Il n'y a d'art vritable que celui
+qui travaille cette union. Le plus haut est celui qui l'accomplit
+directement par la puissance de l'amour. Mais il en est un autre qui
+participe la mme tche, en combattant par les armes de l'indignation
+et du mpris tout ce qui s'oppose la fraternit. Tels, les romans de
+Dickens, ceux de Dostoievsky, <i>les Misrables</i> de Hugo, les tableaux de
+Millet. Mme sans atteindre ces hauteurs, tout art qui reprsente la
+vie journalire avec sympathie et vrit rapproche entre eux les hommes.
+Ainsi, le <i>Don Quichotte</i> et le thtre de Molire. Il est vrai que ce
+dernier genre d'art pche habituellement par son ralisme trop minutieux
+et par la pauvret des sujets, quand on les compare aux modles
+antiques, comme la sublime histoire de Joseph. La prcision excessive
+des dtails nuit aux &oelig;uvres, qui ne peuvent, pour cette raison,
+devenir universelles.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Les &oelig;uvres modernes sont gtes par un ralisme, qu'il serait
+plus juste de taxer de provincialisme en art.</i></p></div>
+
+<p>Ainsi Tolsto condamne, sans hsiter, le principe de son gnie propre.
+Que lui importe de se sacrifier tout entier l'avenir,&mdash;et qu'il ne
+reste plus rien de lui?</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>L'art de l'avenir ne continuera plus celui du prsent, il sera
+fond sur d'autres bases. Il ne sera plus la proprit d'une caste.
+L'art n'est pas un mtier, il est l'expression de sentiments vrais.
+Or, l'artiste ne peut prouver un sentiment vrai que lorsqu'il ne
+s'isole pas, lorsqu'il vit de l'existence naturelle l'homme.
+C'est pourquoi celui qui se trouve l'abri de la vie est dans les
+pires conditions pour crer.</i></p></div>
+
+<p>Dans l'avenir, les artistes seront tous les hommes dous. L'activit
+artistique deviendra accessible tous par l'introduction dans les
+coles lmentaires de l'enseignement de la musique et de la peinture,
+qui sera donn l'enfant, en mme temps que les premiers lments de la
+grammaire. Au reste, l'art n'aura plus besoin d'une technique
+complique, comme celle d' prsent; il s'acheminera vers la simplicit,
+la nettet, la concision, qui sont le propre de l'art classique et sain,
+de l'art homrique<a name="FNanchor_199_199" id="FNanchor_199_199"></a><a href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">[199]</a>. Comme il sera beau de traduire dans cet art aux
+lignes pures des sentiments universels! Composer un conte ou une
+chanson, dessiner une image pour des millions d'tres, a bien plus
+d'importance&mdash;et de difficult&mdash;que d'crire un roman ou une
+symphonie<a name="FNanchor_200_200" id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">[200]</a>. C'est un domaine immense et presque vierge. Grce de
+telles &oelig;uvres, les hommes apprendront le bonheur de l'union
+fraternelle.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>L'art doit supprimer la violence, et seul il peut le faire. Sa
+mission est de faire rgner le royaume de Dieu, c'est--dire de
+l'Amour<a name="FNanchor_201_201" id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">[201]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Qui de nous n'pouserait ces gnreuses paroles? Et qui ne voit qu'avec
+beaucoup d'utopies et quelques purilits, la conception de Tolsto est
+vivante et fconde! Oui, l'ensemble de notre art n'est que l'expression
+d'une caste, qui se subdivise elle-mme, d'une nation l'autre, en
+petits clans ennemis. Il n'y a pas en Europe une seule me d'artiste qui
+ralise en elle l'union des partis et des races. La plus universelle, en
+notre temps, fut celle mme de Tolsto. En elle nous nous sommes aims,
+hommes de tous les peuples et de toutes les classes. Et qui a, comme
+nous, got la joie puissante de ce vaste amour, ne saurait plus se
+satisfaire des lambeaux de la grande me humaine, que nous offre l'art
+des cnacles europens.</p>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_128" id="page_128"></a></p>
+
+<p>La plus belle thorie n'a de prix que par les &oelig;uvres o elle
+s'accomplit. Chez Tolsto, thorie et cration sont toujours unies,
+comme foi et action. Dans le mme temps o il laborait sa Critique de
+l'Art, il donnait des modles de l'art nouveau qu'il voulait,&mdash;des deux
+formes de l'art, l'une plus haute, l'autre moins pure, mais toutes deux
+religieuses, au sens le plus humain,&mdash;l'une travaillant l'union des
+hommes par l'amour, l'autre en livrant combat au monde ennemi de
+l'amour. Il crivait ces chefs-d'&oelig;uvre: <i>la Mort d'Ivan Iliitch</i>
+(1884-86), <i>les Rcits et les Contes populaires</i> (1881-86), <i>la
+Puissance des Tnbres</i> (1886), <i>la Sonate Kreutzer</i> (1889) et <i>Matre
+et Serviteur</i> (1895)<a name="FNanchor_202_202" id="FNanchor_202_202"></a><a href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">[202]</a>. Au sommet et au terme de cette priode
+artistique, comme une cathdrale aux deux tours, symbolisant l'une,
+l'amour ternel, l'autre, la haine du monde, s'lve <i>Rsurrection</i>
+(1899).</p>
+
+<p>Toutes ces &oelig;uvres se distinguent des prcdentes par des caractres
+artistiques nouveaux. Les ides de Tolsto n'avaient pas seulement
+chang sur l'objet de l'art, mais sur sa forme. On est frapp, dans
+<i>Qu'est-ce que l'art?</i> ou dans le livre sur <i>Shakespeare</i>, des principes
+de got et d'expression qu'il nonce. Ils sont, pour la plupart, en
+contradiction avec ses plus grandes &oelig;uvres antrieures. Nettet,
+simplicit, concision, lisons-nous dans <i>Qu'est-ce que l'art?</i> Mpris
+de l'effet matriel. Condamnation du ralisme minutieux.&mdash;Et dans le
+<i>Shakespeare</i>: idal tout classique de perfection et de mesure. Sans le
+sentiment de la mesure, il ne saurait exister d'artistes.&mdash;Et si, dans
+les &oelig;uvres nouvelles, le vieil homme ne parvient pas s'effacer tout
+ fait, avec son gnie d'analyse et sa sauvagerie native, qui, par
+certains cts, s'accuse mme davantage, son art s'est profondment
+modifi par la nettet du dessin plus vigoureusement accentu, par les
+raccourcis d'mes, par la concentration du drame intrieur, ramass sur
+lui-mme comme une bte de proie qui se tend pour bondir<a name="FNanchor_203_203" id="FNanchor_203_203"></a><a href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">[203]</a>, par
+l'universalit de l'motion, dgage des dtails passagers d'un
+ralisme local, enfin, par la langue image, savoureuse, qui sent la
+terre.</p>
+
+<p>Son amour du peuple lui avait depuis longtemps fait goter la beaut de
+la langue populaire. Enfant, il avait t berc par les rcits des
+conteurs mendiants. Homme fait et crivain clbre, il prouvait une
+jouissance artistique causer avec ses paysans.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Ces hommes-l</i>, disait-il plus tard M. Paul Boyer<a name="FNanchor_204_204" id="FNanchor_204_204"></a><a href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">[204]</a>, <i>sont
+des matres. Autrefois, quand je causais avec eux, ou avec ces
+errants qui vont, le bissac l'paule, par nos campagnes, je
+notais soigneusement telles de leurs expressions que j'entendais
+pour la premire fois, oublies souvent de notre langue littraire
+moderne, mais toujours frappes au bon vieux coin russe.... Oui, le
+gnie de la langue vit en ces hommes....</i></p></div>
+
+<p>Il devait y tre d'autant plus sensible que son esprit n'tait pas
+encombr de littrature<a name="FNanchor_205_205" id="FNanchor_205_205"></a><a href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">[205]</a>. A force de vivre loin des villes, au
+milieu des paysans, il s'tait fait un peu la faon de penser du peuple.
+Il en avait la dialectique lente, le bon sens raisonneur qui se trane
+pas pas, avec de brusques saccades<a name="page_131" id="page_131"></a>
+qui dconcertent, la manie de
+rpter une ide dont on est convaincu, de la rpter dans les mmes
+termes, sans se lasser, indfiniment.</p>
+
+<p>Mais c'en taient plutt les dfauts que les qualits. A la longue
+seulement, il prit garde au gnie latent du parler populaire, la
+saveur d'images, la crudit potique, la plnitude de sagesse
+lgendaire. Ds l'poque de <i>Guerre et Paix</i>, il avait commenc d'en
+subir l'influence. En mars 1872, il crivait Strakov:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>J'ai chang le procd de ma langue et de mon criture. La langue
+du peuple a des sons pour exprimer tout ce que peut dire le pote,
+et elle m'est trs chre. Elle est le meilleur rgulateur potique.
+Veut-on dire quelque chose de trop, d'emphatique ou de faux, la
+langue ne le supporte pas. Au lieu que notre langue littraire n'a
+pas de squelette, on peut la tirailler dans tous les sens, tout
+ressemble de la littrature<a name="FNanchor_206_206" id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">[206]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Il ne dut pas seulement au peuple des modles de style; il lui dut
+plusieurs de ses inspirations. En 1877, un conteur de <i>bylines</i> vint
+Iasnaa Poliana, et Tolsto nota plusieurs de ses rcits. Du nombre
+taient la lgende <i>De quoi vivent les<a name="page_132" id="page_132"></a>
+hommes</i> et <i>les Trois
+Vieillards</i>, qui devinrent, comme on sait, deux des plus beaux <i>Rcits
+et Contes populaires</i> que Tolsto publia quelques annes plus tard<a name="FNanchor_207_207" id="FNanchor_207_207"></a><a href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">[207]</a>.</p>
+
+<p>&OElig;uvre unique dans l'art moderne. &OElig;uvre plus haute que l'art: qui
+songe, en la lisant, la littrature? L'esprit de l'vangile, le chaste
+amour de tous les hommes frres, s'unit la bonhomie souriante de la
+sagesse populaire. Simplicit, limpidit, bont de c&oelig;ur
+ineffable,&mdash;et cette lueur surnaturelle qui, si naturellement, baigne le
+tableau par moments! Elle enveloppe d'une aurole la figure centrale, le
+vieillard Elyse<a name="FNanchor_208_208" id="FNanchor_208_208"></a><a href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">[208]</a>, ou plane dans l'choppe du cordonnier
+Martin,&mdash;celui qui, par sa lucarne au ras du sol, voit passer les pieds
+des gens et qui le Seigneur fait visite, sous la figure des pauvres
+qu'a secourus le bon savetier<a name="FNanchor_209_209" id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">[209]</a>. Souvent se mle, en ces rcits, aux
+paraboles vangliques, je ne sais quel parfum de lgendes orientales,
+de ces <i>Mille et une Nuits</i>, que Tolsto aimait depuis l'enfance<a name="FNanchor_210_210" id="FNanchor_210_210"></a><a href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">[210]</a>.
+Parfois aussi, la lueur fantastique se fait sinistre et donne au conte
+une grandeur effrayante. Tel <i>le Moujik Pakhom</i><a name="FNanchor_211_211" id="FNanchor_211_211"></a><a href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">[211]</a>, l'homme qui se tue
+ acqurir beaucoup de terre, toute la terre dont il fera le tour, en
+marchant pendant une journe. Et il meurt en arrivant.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Sur la colline, le starschina, assis par terre, le regardait
+courir, et il s'esclafait, se tenant le ventre deux mains. Et
+Pakhom tomba.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Ah! Bravo, mon gaillard, tu as acquis beaucoup de terre.</i></p>
+
+<p><i>Le starschina se leva, jeta au domestique de Pakhom une pioche</i>:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Voil, enterre-le.</i></p>
+
+<p><i>Le domestique resta seul. Il creusa Pakhom une fosse, juste de
+la longueur des pieds la tte: trois archines,&mdash;et il l'enterra.</i></p></div>
+
+<p>Presque tous ces contes renferment sous leur potique enveloppe la mme
+morale vanglique de renoncement et de pardon:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Ne te venge pas de qui t'offense</i><a name="FNanchor_212_212" id="FNanchor_212_212"></a><a href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">[212]</a>.</p>
+
+<p><i>Ne rsiste pas qui te fait du mal</i><a name="FNanchor_213_213" id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">[213]</a>.</p>
+
+<p><i>C'est moi qu'appartient la vengeance, dit le Seigneur</i><a name="FNanchor_214_214" id="FNanchor_214_214"></a><a href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">[214]</a>.</p></div>
+
+<p>Et partout et toujours, pour conclusion, l'amour. Tolsto, qui voulait
+fonder un art pour tous les hommes, a atteint du premier coup
+l'universalit. L'&oelig;uvre a eu, dans le monde entier, un succs qui ne
+peut cesser: car elle est pure de tous les lments prissables de
+l'art; il n'y a plus rien l que d'ternel.</p>
+
+<p>
+<br /><a name="page_134" id="page_134"></a>
+</p>
+
+<p><i>La Puissance des Tnbres</i> ne s'lve pas cette auguste simplicit de
+c&oelig;ur; elle n'y prtend point: c'est l'autre tranchant du glaive. D'un
+ct, le rve de l'amour divin. De l'autre, l'atroce ralit. On peut
+voir, en lisant ce drame, si la foi de Tolsto et son amour du peuple
+taient jamais capables de lui faire idaliser le peuple et trahir la
+vrit!</p>
+
+<p>Tolsto, si gauche dans la plupart de ses essais dramatiques<a name="FNanchor_215_215" id="FNanchor_215_215"></a><a href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">[215]</a>,
+atteint ici la matrise. Les caractres et l'action sont poss avec
+aisance: le belltre Nikita, la passion emporte et sensuelle d'Anissia,
+la bonhomie cynique de la vieille Matrena, qui couve maternellement
+l'adultre de son fils, et la saintet du vieux Akim la langue
+bgue,&mdash;Dieu vivant dans un corps ridicule.&mdash;Puis, c'est la chute de
+Nikita, faible et sans mchancet, mais englu dans le pch, roulant
+au fond du crime, malgr ses efforts pour se retenir sur la pente; sa
+mre et sa femme l'entranent...</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Les moujiks ne valent pas cher. Mais les babas! Des fauves! Elles
+n'ont peur de rien... Vous autres s&oelig;urs, vous tes des millions
+de Russes, et vous tes toutes aveugles comme des taupes, vous ne
+savez rien, vous ne savez rien!... Le moujik, lui au moins, il peut
+apprendre quelque chose, au cabaret, ou qui sait? en prison ou la
+caserne; mais la baba,... quoi? Elle n'a rien vu, rien entendu.
+Telle elle a grandi, telle elle meurt... Elles sont comme des
+petits chiens aveugles, qui vont courant et heurtant de la tte
+contre les ordures. Elles ne savent que leurs sottes chansons:
+Ho-ho! Ho-ho!... Eh quoi! Ho-ho?... Elles ne savent pas<a name="FNanchor_216_216" id="FNanchor_216_216"></a><a href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">[216]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Ensuite, la scne terrible du meurtre de l'enfant nouveau-n. Nikita ne
+veut pas tuer. Anissia, qui pour lui a assassin son mari, et dont les
+nerfs sont depuis torturs par son crime, devient froce, folle, menace
+de le livrer; elle crie:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Au moins, je ne serai plus seule. Il sera aussi un assassin. Qu'il
+sache ce que c'est!</i></p></div>
+
+<p>Nikita crase l'enfant, entre deux planches. Au milieu de son crime, il
+s'enfuit, pouvant, il menace de tuer Anissia et sa mre, il sanglote,
+il supplie:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Ma petite mre, je n'en peux plus!</i></p></div>
+
+<p>Il croit entendre crier l'enfant cras.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>O me sauver?...</i></p></div>
+
+<p>C'est une scne de Shakespeare.&mdash;Moins sauvage et plus poignante encore
+la variante de l'acte IV, le dialogue de la petite fille et du vieux
+domestique, qui, seuls dans la maison, la nuit, entendent, devinent le
+crime qui s'accomplit au dehors.</p>
+
+<p>Enfin, l'expiation volontaire. Nikita, accompagn de son pre, le vieux
+Akim, entre, dchauss, au milieu d'une noce. Il s'agenouille, il
+demande pardon tous, il s'accuse de tous les crimes. Le vieux Akim
+l'encourage, le regarde avec un sourire de douleur extatique:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Dieu! oh! le voil, Dieu!</i></p></div>
+
+<p>Ce qui donne au drame une saveur d'art spciale, c'est sa langue
+paysanne.</p>
+
+<p>J'ai dpouill mes calepins de notes pour crire <i>la Puissance des
+Tnbres</i>, disait Tolsto M. Paul Boyer.</p>
+
+<p>Ces images imprvues, jaillies de l'me lyrique et railleuse du peuple
+russe, ont une verve et une vigueur auprs desquelles toutes les images
+littraires<a name="page_137" id="page_137"></a>
+semblent ples. Tolsto s'en dlecte; on sent que l'artiste
+s'amuse, en crivant son drame, noter ces expressions et ces penses,
+dont le comique ne lui chappe point<a name="FNanchor_217_217" id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">[217]</a>, tandis que l'aptre se dsole
+des tnbres de l'me.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Tout en observant le peuple et en laissant tomber dans sa nuit un rayon
+de la lumire d'en haut, Tolsto consacrait la nuit plus sombre encore
+des classes riches et bourgeoises deux romans tragiques. On sent que la
+forme du thtre domine, cette poque, sa pense artistique. <i>La Mort
+d'Ivan Iliitch</i> et <i>la Sonate Kreutzer</i> sont toutes deux de vrais
+drames intrieurs, resserrs, concentrs; et dans <i>la Sonate</i> c'est le
+hros du drame qui le raconte lui-mme.</p>
+
+<p><i>La Mort d'Ivan Iliitch</i> (1884-86) est une des &oelig;uvres russes qui ont
+le plus remu le public franais. Je notais, au dbut de cette tude,
+comment j'avais t le tmoin du saisissement caus par ces pages des
+lecteurs bourgeois de la province franaise, qui semblaient indiffrents
+ l'art. C'est que l'&oelig;uvre met en scne, avec une vrit troublante,
+un type de ces hommes moyens, fonctionnaires consciencieux, vides de
+religion, d'idal, et presque de pense, qui s'absorbent dans leurs
+fonctions, dans leur vie machinale, jusqu' l'heure de la mort, o ils
+s'aperoivent avec effroi qu'ils n'ont pas vcu. Ivan Iliitch est le
+reprsentant de cette bourgeoisie europenne de 1880, qui lit Zola, va
+entendre Sarah Bernhardt, et, sans avoir aucune foi, n'est mme pas
+irrligieuse: car elle ne se donne la peine ni de croire ni de ne pas
+croire,&mdash;elle n'y pense jamais.</p>
+
+<p>Par la violence du rquisitoire, tour tour pre et presque bouffon,
+contre le monde et surtout contre le mariage, <i>la Mort d'Ivan Iliitch</i>
+ouvre une srie d'&oelig;uvres nouvelles; elle annonce les peintures plus
+farouches encore de <i>la Sonate Kreutzer</i> et de <i>Rsurrection</i>. Vide
+lamentable et risible de cette vie (comme il y en a des milliers, des
+milliers), avec ses ambitions grotesques, ses pauvres satisfactions
+d'amour-propre, qui ne font gure plaisir,&mdash;toujours plus que de passer
+la soire en tte--tte avec sa femme,&mdash;les dboires de carrire, les
+passe-droits qui aigrissent, le vrai bonheur: le whist. Et cette vie
+ridicule est perdue pour une cause plus ridicule encore, en tombant
+d'une chelle, un jour qu'Ivan a voulu accrocher un rideau la fentre
+du salon. Mensonge de la vie. Mensonge de la maladie. Mensonge du
+mdecin bien portant, qui ne pense qu' lui-mme. Mensonge de la
+famille, que la maladie dgote. Mensonge de la femme, qui affecte le
+dvouement et calcule comment elle vivra, lorsque le mari sera mort.
+Universel mensonge, auquel s'oppose, seule, la vrit d'un domestique
+compatissant, qui ne cherche pas cacher au mourant son tat et
+<a name="page_139" id="page_139"></a>
+l'aide fraternellement. Ivan Iliitch, plein d'une piti infinie pour
+lui-mme, pleure son isolement et l'gosme des hommes; il souffre
+horriblement, jusqu'au jour o il s'aperoit que sa vie passe a t un
+mensonge, et que ce mensonge, il peut le rparer. Aussitt, tout
+s'claire,&mdash;une heure avant sa mort. Il ne pense plus lui, il pense
+aux siens, il s'apitoie sur eux; il <i>doit</i> mourir et les dbarrasser de
+lui.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>&mdash;O es-tu donc, douleur?&mdash;La voil... Eh bien, tu n'as qu'
+persister.&mdash;Et la mort, o est-elle?...&mdash;Il ne la trouva plus. Au
+lieu de la mort, il y avait la lumire.&mdash;C'est fini, dit
+quelqu'un.&mdash;Il entendit ces paroles et se les rpta.&mdash;La mort
+n'existe plus, se dit-il.</i></p></div>
+
+<p>Ce rayon de lumire ne se montre mme plus dans <i>la Sonate
+Kreutzer</i><a name="FNanchor_218_218" id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">[218]</a>. C'est une &oelig;uvre froce, lche contre la socit,
+comme une bte blesse, qui se venge de ce qu'elle a souffert.
+N'oublions pas qu'elle est la confession d'une brute humaine, qui vient
+de tuer, et que le virus de la jalousie infecte. Tolsto s'efface
+derrire son personnage. Et sans doute, on retrouve ses ides, montes
+de ton, dans ces invectives enrages contre l'hypocrisie gnrale:
+hypocrisie de l'ducation des femmes, de l'amour, du mariage&mdash;cette
+prostitution domestique,&mdash;du monde, de la science, des mdecins,&mdash;ces
+semeurs de crimes. Mais son hros l'entrane une brutalit
+d'expressions, une violence d'images charnelles,&mdash;toutes les ardeurs
+d'un corps luxurieux,&mdash;et par raction, toutes les fureurs de
+l'asctisme, la peur haineuse des passions, la maldiction la vie
+jete par un moine du moyen ge, brl de sensualit. Aprs avoir crit
+son livre, Tolsto lui-mme fut pouvant:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je ne prvoyais pas du tout</i>, dit-il dans sa <i>Postface la Sonate
+ Kreutzer<a name="FNanchor_219_219" id="FNanchor_219_219"></a><a href="#Footnote_219_219" class="fnanchor">[219]</a>, qu'une logique rigoureuse me conduirait, en
+crivant cette &oelig;uvre, o je suis venu. Mes propres conclusions
+m'ont d'abord terrifi, je voulais ne pas les croire, mais je ne le
+pouvais pas... J'ai d les accepter.</i></p></div>
+
+<p>Il devait, en effet, reprendre, sous une forme sereine, les cris
+farouches du meurtrier Posdnicheff contre l'amour et le mariage:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Celui qui regarde la femme&mdash;surtout sa femme&mdash;avec sensualit,
+commet dj l'adultre avec elle.</i></p>
+
+<p><i>Quand les passions auront disparu, alors l'humanit n'aura plus de
+raison d'tre, elle aura excut la Loi; l'union des tres sera
+accomplie.</i></p></div>
+
+<p>Il montrera, en s'appuyant sur l'vangile selon saint Mathieu, que
+l'idal chrtien n'est pas le mariage, qu'il ne peut exister de
+mariage chrtien, que le mariage, au point de vue chrtien, n'est pas un
+lment de progrs, mais de dchance, que l'amour, ainsi que tout ce
+qui le prcde et le suit, est un obstacle au vritable idal
+humain<a name="FNanchor_220_220" id="FNanchor_220_220"></a><a href="#Footnote_220_220" class="fnanchor">[220]</a>...</p>
+
+<p>Mais ces ides ne s'taient jamais formules en lui avec cette nettet,
+avant qu'elles fussent sorties de la bouche de Posdnicheff. Comme il
+arrive souvent chez les grands crateurs, l'&oelig;uvre a entran
+l'auteur; l'artiste a devanc le penseur.&mdash;L'art n'y a rien perdu. Pour
+la puissance de l'effet, pour la concentration passionne, pour le
+relief brutal des visions, pour la plnitude et la maturit de la forme,
+nulle &oelig;uvre de Tolsto n'gale <i>la Sonate Kreutzer</i>.</p>
+
+<p>Il me reste expliquer son titre.&mdash;A vrai dire, il est faux. Il trompe
+sur l'&oelig;uvre. La musique ne joue l qu'un rle accessoire. Supprimez
+la sonate: rien ne sera chang. Tolsto a eu le tort de mler deux
+questions qu'il prenait c&oelig;ur: la puissance dpravante de la musique
+et celle de l'amour. Le dmon musical mritait une &oelig;uvre part; la
+place que Tolsto lui accorde en celle-ci est insuffisante prouver le
+danger qu'il dnonce. Je dois m'arrter un peu sur ce sujet: car je ne
+crois pas qu'on ait jamais compris l'attitude de Tolsto l'gard de
+la musique.</p>
+
+<p>Il s'en fallait de beaucoup qu'il ne l'aimt point. On ne craint ainsi
+que ce qu'on aime. Qu'on se souvienne de la place que tiennent les
+souvenirs musicaux dans <i>Enfance</i> et surtout dans <i>Bonheur Conjugal</i>, o
+tout le cycle d'amour, de son printemps son automne, se droule entre
+les phrases de la Sonate <i>quasi una fantasia</i> de Beethoven. Qu'on se
+souvienne aussi des symphonies merveilleuses qu'entendent chanter en eux
+Nekhludov<a name="FNanchor_221_221" id="FNanchor_221_221"></a><a href="#Footnote_221_221" class="fnanchor">[221]</a> et le petit Ptia, la nuit avant sa mort<a name="FNanchor_222_222" id="FNanchor_222_222"></a><a href="#Footnote_222_222" class="fnanchor">[222]</a>. Si Tolsto
+avait appris fort mdiocrement la musique<a name="FNanchor_223_223" id="FNanchor_223_223"></a><a href="#Footnote_223_223" class="fnanchor">[223]</a>, elle l'mouvait
+jusqu'aux larmes; et il s'y livra avec passion, certaines poques de
+sa vie. En 1858, il fonda Moscou une Socit musicale, qui devint plus
+tard le Conservatoire de Moscou.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Il aimait beaucoup la musique</i>, crit son beau-frre S.-A. Bers.
+<i>Il touchait du piano et affectionnait les matres classiques.
+Souvent, avant de se mettre au travail<a name="FNanchor_224_224" id="FNanchor_224_224"></a><a href="#Footnote_224_224" class="fnanchor">[224]</a>, il s'asseyait au
+piano. Probablement y trouvait-il l'inspiration. Il accompagnait
+toujours ma s&oelig;ur cadette, dont il aimait la voix. J'ai remarqu
+que les sensations provoques en lui par la musique taient
+accompagnes d'une lgre pleur du visage et d'une grimace
+imperceptible qui, semblait-il, exprimait l'effroi<a name="FNanchor_225_225" id="FNanchor_225_225"></a><a href="#Footnote_225_225" class="fnanchor">[225]</a>.</i></p></div>
+
+<p>C'tait bien l'effroi qu'il prouvait, au choc de ces forces inconnues
+qui branlaient jusqu'aux racines de son tre! Dans ce monde de la
+musique, il sentait fondre sa volont morale, sa raison, toute la
+ralit de la vie. Qu'on relise, dans le premier volume de <i>Guerre et
+Paix</i>, la scne o Nicolas Rostov, qui vient de perdre au jeu, rentre
+dsespr. Il entend sa s&oelig;ur Natacha qui chante. Il oublie tout.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Il attendait avec une fivreuse impatience la note qui allait
+suivre, et pendant un moment, il n'y eut plus au monde que la
+mesure trois temps</i>: Oh! mio crudele affetto!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Quelle absurde existence que la ntre, pensait-il. Le malheur,
+l'argent, la haine, l'honneur, tout cela n'est rien... Voil le
+vrai!... Natacha, ma petite colombe!... Voyons si elle va atteindre
+le</i> si?... <i>Elle l'a atteint, Dieu merci!</i></p>
+
+<p><i>Et lui-mme, sans s'apercevoir qu'il chantait, pour renforcer le</i>
+si, <i>il l'accompagna la tierce</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Oh! mon Dieu, que c'est beau! Est-ce moi qui l'ai donn? quel
+bonheur! pensait-il; et la vibration de cette tierce veilla dans
+son me tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur.
+Qu'taient, ct de cette sensation surhumaine, et sa perte au
+jeu et sa parole donne!... Folies! On pouvait tuer, voler, et
+pourtant tre heureux<a name="FNanchor_226_226" id="FNanchor_226_226"></a><a href="#Footnote_226_226" class="fnanchor">[226]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Nicolas ne tue ni ne vole, et la musique n'est pour lui qu'un trouble
+passager; mais Natacha est sur le point de s'y perdre. C'est la suite
+d'une soire l'Opra, dans ce monde trange, insens de l'art,
+mille lieues du rel, o le bien et le mal, l'extravagant et le
+raisonnable se mlent et se confondent, qu'elle coute la dclaration
+d'Anatole Kouraguine qui l'affole et qu'elle consent l'enlvement.</p>
+
+<p>Plus Tolsto avance en ge, plus il a peur de la musique<a name="FNanchor_227_227" id="FNanchor_227_227"></a><a href="#Footnote_227_227" class="fnanchor">[227]</a>. Un homme
+qui eut de l'influence sur lui, Auerbach, qu'il vit Dresde en 1860,
+fortifia sans doute ses prventions. Il parlait de la musique comme
+d'un <i>Pflichtloser Genuss</i> (une jouissance drgle). Selon lui, elle
+tait un tournant vers la dpravation<a name="FNanchor_228_228" id="FNanchor_228_228"></a><a href="#Footnote_228_228" class="fnanchor">[228]</a>.</p>
+
+<p>Entre tant de musiciens dpravants, pourquoi, demande M. Camille
+Bellaigue<a name="FNanchor_229_229" id="FNanchor_229_229"></a><a href="#Footnote_229_229" class="fnanchor">[229]</a>, avoir t choisir justement le plus pur et le plus
+chaste de tous, Beethoven?&mdash;Parce qu'il est le plus fort. Tolsto
+l'avait aim, et il l'aima toujours. Ses plus lointains souvenirs
+d'<i>Enfance</i> taient lis la <i>Sonate Pathtique</i>; et quand Nekhludov,
+la fin de <i>Rsurrection</i>, entend jouer l'<i>andante</i> de la <i>Symphonie en
+ut mineur</i>, il a peine retenir ses larmes; il s'attendrit sur
+lui-mme.&mdash;Cependant, on a vu avec quelle animosit Tolsto s'exprime
+dans <i>Qu'est-ce que l'Art?</i><a name="FNanchor_230_230" id="FNanchor_230_230"></a><a href="#Footnote_230_230" class="fnanchor">[230]</a> au sujet des &oelig;uvres maladives du
+sourd Beethoven; et dj en 1876, l'acharnement avec lequel il aimait
+ dmolir Beethoven et mettre des doutes sur son gnie avait rvolt
+Tschaikovsky et refroidi l'admiration qu'il avait pour Tolsto. <i>La
+Sonate Kreutzer</i> nous permet de voir au fond de cette injustice
+passionne. Que reproche Tolsto Beethoven? Sa puissance. Il est comme
+G&oelig;the, coutant la <i>Symphonie en ut mineur</i>, et, boulevers par elle,
+ragissant avec colre contre le matre imprieux qui l'assujettit sa
+volont<a name="FNanchor_231_231" id="FNanchor_231_231"></a><a href="#Footnote_231_231" class="fnanchor">[231]</a>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Cette musique</i>, dit Tolsto, <i>me transporte immdiatement dans
+l'tat d'me o se trouvait celui qui l'crivit... La musique
+devrait tre chose d'tat, comme en Chine. On ne devrait pas
+admettre que le premier venu dispost d'un pouvoir aussi effroyable
+d'hypnotisme... Ces choses-l</i> (<i>le premier</i> Presto <i>de la</i>
+Sonate), <i>on ne devrait avoir la permission de les jouer que dans
+certaines circonstances importantes</i>...</p></div>
+
+<p>Et voyez, aprs cette rvolte, comme il cde au pouvoir de Beethoven, et
+comme ce pouvoir est, de son aveu mme, ennoblissant et pur! En coutant
+le morceau, Posdnicheff tombe dans un tat indfinissable qu'il ne peut
+analyser, mais dont la conscience le rend joyeux; la jalousie n'y a plus
+de place. La femme n'est pas moins transfigure. Elle a, tandis qu'elle
+joue, <i>une svrit d'expression majestueuse</i>, puis, <i>un sourire
+faible, pitoyable, bienheureux, aprs qu'elle a fini</i>.... Qu'y a-t-il,
+en tout cela, de pervers?&mdash;Il y a ceci que l'esprit est esclave et que
+la force inconnue des sons peut faire de lui ce qu'elle veut. Le
+dtruire, s'il lui plat.</p>
+
+<p>Cela est vrai; mais Tolsto n'oublie qu'une chose: c'est la mdiocrit
+ou l'absence de vie chez la plupart de ceux qui coutent ou qui font de
+la musique. La musique ne saurait tre dangereuse pour ceux qui ne
+sentent rien. Le spectacle de la salle de l'Opra, pendant une
+reprsentation de <i>Salom</i>, est bien fait pour rassurer sur l'immunit
+du public aux motions les plus malsaines de l'art des sons. Il faut
+tre riche de vie, comme Tolsto, pour risquer d'en souffrir.&mdash;La
+vrit, c'est que, malgr son injustice blessante pour Beethoven,
+Tolsto sent plus profondment sa musique que la majorit de ceux qui
+aujourd'hui l'exaltent. Lui, du moins, il connat ces passions
+frntiques, cette violence sauvage, qui grondent dans l'art du <i>Vieux
+Sourd</i>, et que ne sent plus aucun des virtuoses ni des orchestres
+d'aujourd'hui. Beethoven et t peut-tre plus content de sa haine que
+de l'amour des Beethovniens.</p>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_148" id="page_148"></a></p>
+
+<p>Dix ans sparent <i>Rsurrection de la Sonate Kreutzer</i><a name="FNanchor_232_232" id="FNanchor_232_232"></a><a href="#Footnote_232_232" class="fnanchor">[232]</a>, dix ans
+qu'absorbe de plus en plus la propagande morale. Et dix ans la sparent
+du terme auquel aspire cette vie affame de l'ternel. <i>Rsurrection</i>
+est en quelque sorte le testament artistique de Tolsto. Elle domine
+cette fin de vie de mme que <i>Guerre et Paix</i> en couronne la maturit.
+C'est la dernire cime, la plus haute peut-tre,&mdash;sinon la plus
+puissante,&mdash;le fate invisible<a name="FNanchor_233_233" id="FNanchor_233_233"></a><a href="#Footnote_233_233" class="fnanchor">[233]</a> se perd au milieu de la brume.
+Tolsto a soixante-dix ans. Il contemple le monde, sa vie, ses erreurs
+passes, sa foi, ses colres saintes. Il les regarde d'en haut. C'est la
+mme pense que dans les &oelig;uvres prcdentes, la mme guerre
+l'hypocrisie; mais l'esprit de l'artiste, comme dans <i>Guerre et Paix</i>,
+plane au-dessus de son sujet; la sombre ironie, l'me tumultueuse de
+<i>la Sonate Kreutzer</i> et de <i>la Mort d'Ivan Iliitch</i> il mle une
+srnit religieuse, dtache de ce monde qui se reflte en lui,
+exactement. On dirait, par instants, d'un G&oelig;the chrtien.</p>
+
+<p>Tous les caractres d'art que nous avons nots dans les &oelig;uvres de la
+dernire priode se retrouvent ici, et surtout la concentration du
+rcit, plus frappante en un long roman qu'en de courtes nouvelles.
+L'&oelig;uvre est une, trs diffrente en cela de <i>Guerre et Paix</i> et
+d'<i>Anna Karnine</i>. Presque pas de digressions pisodiques. Une seule
+action, suivie avec tnacit, et fouille dans tous ses dtails. Mme
+vigueur de portraits, peints en pleine pte, que dans <i>la Sonate</i>. Une
+observation de plus en plus lucide, robuste, impitoyablement raliste,
+qui voit l'animal dans l'homme,&mdash;la terrible persistance de la bte
+dans l'homme, plus terrible, quand cette animalit n'est pas
+dcouvert, quand elle se cache sous des dehors soi-disant
+potiques<a name="FNanchor_234_234" id="FNanchor_234_234"></a><a href="#Footnote_234_234" class="fnanchor">[234]</a>. Ces conversations de salon, qui ont simplement pour
+objet de satisfaire un besoin physique: le besoin d'activer la
+digestion, en remuant les muscles de la langue et du gosier<a name="FNanchor_235_235" id="FNanchor_235_235"></a><a href="#Footnote_235_235" class="fnanchor">[235]</a>. Une
+vision crue des tres qui n'pargne personne, ni la jolie Korchaguine,
+avec les os de ses coudes saillants, la largeur de son ongle du pouce,
+et son dcolletage qui inspire Nekhludov honte et dgot, dgot et
+honte,&mdash;ni l'hrone, la Maslova, dont rien n'est dissimul de la
+dgradation, son usure prcoce, son expression vicieuse et basse, son
+sourire provocant, son odeur d'eau-de-vie, son visage rouge et enflamm.
+Une brutalit de dtails naturalistes: la femme qui cause, accroupie sur
+le cuveau aux ordures. L'imagination potique, la jeunesse se sont
+vanouies, sauf dans les souvenirs du premier amour, dont la musique
+bourdonne en nous avec une intensit hallucinante, la chaste nuit du
+Samedi Saint, et la nuit de Pques, le dgel, le brouillard blanc si
+pais qu' cinq pas de la maison, l'on ne voyait rien qu'une masse
+sombre d'o jaillissait la lueur rouge d'une lampe, le chant des coqs
+dans la nuit, la rivire glace qui craque, ronfle, s'boule et rsonne
+comme un verre qui se brise, et le jeune homme qui, du dehors, regarde
+ travers la vitre la jeune fille qui ne le voit pas, assise prs de la
+table, la lueur tremblante de la petite lampe,&mdash;Katucha pensive, qui
+sourit et qui rve.</p>
+
+<p>Le lyrisme de l'auteur tient peu de place. Son art a pris un tour plus
+impersonnel, plus dgag de sa propre vie. Tolsto a fait effort pour
+renouveler le champ de son observation. Le monde criminel et le monde
+rvolutionnaire, qu'il tudie ici, lui taient trangers<a name="FNanchor_236_236" id="FNanchor_236_236"></a><a href="#Footnote_236_236" class="fnanchor">[236]</a>; il n'y
+pntre que par un effort de sympathie volontaire; il convient mme
+qu'avant de les regarder de prs, les rvolutionnaires lui inspiraient
+une invincible aversion<a name="FNanchor_237_237" id="FNanchor_237_237"></a><a href="#Footnote_237_237" class="fnanchor">[237]</a>. D'autant plus admirable est son
+observation vridique, ce miroir sans dfauts. Quelle abondance de types
+et de dtails prcis! Et comme tout est vu, bassesses et vertus, sans
+duret, sans faiblesse, avec une calme intelligence et une piti
+fraternelle!... Lamentable tableau des femmes dans la prison! Elles sont
+impitoyables entre elles; mais l'artiste est le bon Dieu: il voit, dans
+le c&oelig;ur de chacune, la dtresse sous l'abjection, et sous le masque
+d'effronterie le visage qui pleure. La pure et ple lueur, qui peu peu
+s'annonce dans l'me vicieuse de la Maslova et l'illumine la fin d'une
+flamme de sacrifice, prend la beaut mouvante d'un de ces rayons de
+soleil qui transfigurent une humble scne de Rembrandt. Nulle svrit,
+mme pour les bourreaux. <i>Pardonnez-leur, Seigneur, ils ne savent ce
+qu'ils font</i>... Le pire est que, souvent, ils savent ce qu'ils font,
+ils en ont le remords, et ne peuvent point ne pas le faire. Il se dgage
+du livre le sentiment de l'crasante fatalit qui pse sur ceux qui
+souffrent, comme sur ceux qui font souffrir,&mdash;ce directeur de prison,
+plein de bont naturelle, las de sa vie de gelier, autant que des
+exercices de piano de sa fille chtive et blme, aux yeux cerns, qui
+massacre inlassablement une rapsodie de Liszt;&mdash;ce gnral gouverneur
+d'une ville sibrienne, intelligent et bon, qui, pour chapper
+l'insoluble conflit entre le bien qu'il veut faire et le mal qu'il est
+forc de faire, s'alcoolise depuis trente-cinq ans, assez matre de lui
+toutefois pour garder de la tenue, mme lorsqu'il est ivre;&mdash;et la
+tendresse familiale qui rgne chez ces gens, que leur mtier rend sans
+entrailles l'gard des autres.</p>
+
+<p>Le seul des caractres qui n'ait point une vrit objective, est celui
+du hros, Nekhludov, parce que Tolsto lui a prt ses ides propres.
+C'tait dj le dfaut&mdash;ou le danger&mdash;de plusieurs des types les plus
+clbres de <i>Guerre et Paix</i> ou d'<i>Anna Karnine</i>: le prince Andr,
+Pierre Besoukhov, Levine, etc. Mais il tait moins grave alors: car les
+personnages se trouvaient, par leur situation et leur ge, plus prs de
+l'tat d'esprit de Tolsto. Au lieu qu'ici, l'auteur loge dans le corps
+d'un viveur de trente-cinq ans son me dsincarne de vieillard de
+soixante-dix ans. Je ne dis point que la crise morale d'un Nekhludov ne
+puisse tre vraie, ni mme qu'elle ne puisse se produire avec cette
+soudainet<a name="FNanchor_238_238" id="FNanchor_238_238"></a><a href="#Footnote_238_238" class="fnanchor">[238]</a>. Mais rien, dans le temprament, dans le caractre, dans
+la vie antrieure du personnage, tel que Tolsto le reprsente,
+n'annonait ni n'explique cette crise; et quand elle est commence rien
+ne l'interrompt plus. Sans doute, Tolsto a marqu avec profondeur
+l'alliage impur qui est d'abord ml aux penses de sacrifice; les
+larmes d'attendrissement et d'admiration pour soi, puis plus tard
+l'pouvante et la rpugnance qui saisissent Nekhludov, en face de la
+ralit. Mais jamais sa rsolution ne flchit. Cette crise n'a aucun
+rapport avec des crises antrieures, violentes mais momentanes<a name="FNanchor_239_239" id="FNanchor_239_239"></a><a href="#Footnote_239_239" class="fnanchor">[239]</a>.
+Rien ne peut plus arrter cet homme faible et indcis. Ce prince,
+riche, considr, trs sensible aux satisfactions du monde, sur le point
+d'pouser une jolie fille qui l'aime et qui ne lui dplat point, dcide
+brusquement de tout abandonner, richesse, monde, situation sociale, et
+d'pouser une prostitue, afin de rparer une faute ancienne; et son
+exaltation se soutient, sans flchir, pendant des mois; elle rsiste
+toutes les preuves, mme la nouvelle que celle dont il veut faire sa
+femme continue sa vie de dbauche<a name="FNanchor_240_240" id="FNanchor_240_240"></a><a href="#Footnote_240_240" class="fnanchor">[240]</a>.&mdash;Il y a l une saintet, dont la
+psychologie d'un Dostoievsky nous et montr la source dans les obscures
+profondeurs de la conscience et jusque dans l'organisme de ses hros.
+Mais Nekhludov n'a rien d'un hros de Dostoievsky. Il est le type de
+l'homme moyen, mdiocre et sain, qui est le hros habituel de Tolsto.
+En vrit, l'on sent trop la juxtaposition d'un personnage trs
+raliste<a name="FNanchor_241_241" id="FNanchor_241_241"></a><a href="#Footnote_241_241" class="fnanchor">[241]</a> avec une crise morale qui appartient un autre homme;&mdash;et
+cet autre, c'est le vieillard Tolsto.</p>
+
+<p>La mme impression de dualit d'lments se retrouve, la fin du livre,
+o se juxtapose une troisime partie d'observation strictement
+raliste une conclusion vanglique qui n'est pas ncessaire&mdash;acte de
+foi personnel, qui ne sort pas logiquement de la vie observe. Ce
+n'tait pas la premire fois que la religion de Tolsto s'ajoutait son
+ralisme; mais, dans les &oelig;uvres passes, les deux lments sont mieux
+fondus. Ici, ils coexistent, ils ne se mlent point; et le contraste
+frappe d'autant plus que la foi de Tolsto se passe davantage de toute
+preuve, et que son ralisme se fait de jour en jour plus libre et plus
+aiguis. Il y a l trace, non de fatigue, mais d'ge,&mdash;une certaine
+raideur dans les articulations. La conclusion religieuse n'est pas le
+dveloppement organique de l'&oelig;uvre. C'est un <i>Deus ex machin</i>.... Et
+je suis convaincu que, tout au fond de Tolsto, en dpit de ses
+affirmations, la fusion n'tait point parfaite entre ses natures
+diverses: sa vrit d'artiste et sa vrit de croyant.</p>
+
+<p>Mais si <i>Rsurrection</i> n'a pas l'harmonieuse plnitude des &oelig;uvres de
+la jeunesse, si je lui prfre, pour ma part, <i>Guerre et Paix</i>, elle
+n'en est pas moins un des plus beaux pomes de compassion humaine,&mdash;le
+plus vridique peut-tre. Plus qu'au travers de toute autre, j'aperois
+dans cette &oelig;uvre les yeux clairs de Tolsto, les yeux gris-ple qui
+pntrent, ce regard qui va droit l'me<a name="FNanchor_242_242" id="FNanchor_242_242"></a><a href="#Footnote_242_242" class="fnanchor">[242]</a>, et dans chaque me
+voit Dieu.</p>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_156" id="page_156"></a></p>
+
+<p>Tolsto ne renona jamais l'art. Un grand artiste ne peut, mme s'il
+le veut, abdiquer sa raison de vivre. Il peut, pour des causes
+religieuses, renoncer publier; il ne le peut, crire. Jamais Tolsto
+n'interrompit sa cration artistique. M. Paul Boyer, qui l'a vu
+Iasnaa Poliana, dans ces dernires annes, dit qu'il menait de front
+les &oelig;uvres d'vanglisation ou de polmique et les &oelig;uvres
+d'imagination; il se dlassait des unes par les autres. Quand il avait
+termin quelque trait social, quelque <i>Appel aux Dirigeants</i> ou <i>aux
+Dirigs</i>, il s'accordait le droit de reprendre une des belles histoires
+qu'il se contait lui-mme,&mdash;tel son <i>Hadji-Mourad</i>, une pope
+militaire, qui chantait un pisode des guerres du Caucase et de la
+rsistance des montagnards sous Schamyl<a name="FNanchor_243_243" id="FNanchor_243_243"></a><a href="#Footnote_243_243" class="fnanchor">[243]</a>. L'art tait rest son
+dlassement, son plaisir. Mais il et regard comme une vanit d'en
+faire parade<a name="FNanchor_244_244" id="FNanchor_244_244"></a><a href="#Footnote_244_244" class="fnanchor">[244]</a>. A part son <i>Cycle de lectures pour tous les jours de
+l'anne</i> (1904-5)<a name="FNanchor_245_245" id="FNanchor_245_245"></a><a href="#Footnote_245_245" class="fnanchor">[245]</a>, o il rassembla les <i>Penses de divers crivains
+sur la vrit et la vie</i>&mdash;vritable Anthologie de la sagesse potique du
+monde, depuis les Livres Saints d'Orient jusqu'aux artistes
+contemporains,&mdash;presque toutes ses &oelig;uvres proprement artistiques,
+partir de 1900, sont restes manuscrites<a name="FNanchor_246_246" id="FNanchor_246_246"></a><a href="#Footnote_246_246" class="fnanchor">[246]</a>.</p>
+
+<p>En revanche, il jetait hardiment, ardemment, ses crits polmiques et
+mystiques dans la bataille sociale. De 1900 1910, elle absorbe le
+meilleur de ses forces. La Russie traversait une crise formidable, o
+l'empire des tsars parut un moment craquer sur ses bases et dj prs de
+s'effondrer. La guerre russo-japonaise, la dbcle qui suivit,
+l'agitation rvolutionnaire, les mutineries de l'arme et de la flotte,
+les massacres, les troubles agraires semblaient marquer la fin d'un
+monde,&mdash;comme dit le titre d'un ouvrage de Tolsto.&mdash;Le sommet de la
+crise fut atteint entre 1904 et 1905. Tolsto publia, dans ces annes,
+une srie d'&oelig;uvres retentissantes: <i>Guerre et Rvolution</i><a name="FNanchor_247_247" id="FNanchor_247_247"></a><a href="#Footnote_247_247" class="fnanchor">[247]</a>, <i>le
+Grand Crime</i>, <i>la Fin d'un Monde</i>.<a name="FNanchor_248_248" id="FNanchor_248_248"></a><a href="#Footnote_248_248" class="fnanchor">[248]</a> Durant cette dernire priode de
+dix ans, il occupe une situation unique, non seulement en Russie, mais
+dans l'univers. Il est seul, tranger tous les partis, toutes les
+patries, rejet de son glise qui l'a excommuni<a name="FNanchor_249_249" id="FNanchor_249_249"></a><a href="#Footnote_249_249" class="fnanchor">[249]</a>. La logique de sa
+raison, l'intransigeance de sa foi, l'ont accul ce dilemme: se
+sparer des autres hommes, ou de la vrit. Il s'est souvenu du dicton
+russe: Un vieux qui ment, c'est un riche qui vole; et il s'est spar
+des hommes, pour dire la vrit. Il la dit tout entire tous. Le vieux
+chasseur de mensonges continue de traquer infatigablement toutes les
+superstitions religieuses ou sociales, tous les ftiches. Il n'en a pas
+seulement aux anciens pouvoirs malfaisants, l'glise perscutrice,
+l'autocratie tsarienne. Peut-tre mme s'apaise-t-il un peu leur
+gard, maintenant que tout le monde leur jette la pierre. On les
+connat, elles ne sont plus si redoutables! Et aprs tout, elles font
+leur mtier, elles ne trompent pas. La lettre de Tolsto au tsar Nicolas
+II<a name="FNanchor_250_250" id="FNanchor_250_250"></a><a href="#Footnote_250_250" class="fnanchor">[250]</a> est, dans sa vrit sans mnagements pour le souverain, pleine
+de douceur pour l'homme, qu'il appelle son cher frre, qu'il prie de
+lui pardonner s'il l'a chagrin sans le vouloir; et il signe: Votre
+frre qui vous souhaite le vritable bonheur.</p>
+
+<p>Mais ce que Tolsto pardonne le moins, ce qu'il dnonce avec virulence,
+ce sont les nouveaux mensonges, car les anciens sont percs jour. Ce
+n'est pas le despotisme, c'est l'illusion de la libert. Et l'on ne sait
+ce qu'il hait le plus, parmi les sectateurs de nouvelles idoles, des
+socialistes ou des libraux.</p>
+
+<p>Il avait pour les libraux une antipathie de longue date. Tout de suite,
+il l'avait ressentie, quand, officier de Sbastopol, il s'tait trouv
+dans le cnacle des gens de lettres de Ptersbourg. 'avait t une des
+causes de son malentendu avec Tourgueniev. L'aristocrate orgueilleux,
+l'homme d'antique race, ne pouvait supporter ces intellectuels et leur
+prtention de faire, bon gr, mal gr, le bonheur de la nation, en lui
+imposant leurs utopies. Trs Russe, de vieille souche<a name="FNanchor_251_251" id="FNanchor_251_251"></a><a href="#Footnote_251_251" class="fnanchor">[251]</a>, il avait
+une mfiance pour les nouveauts librales, pour ces ides
+constitutionnelles qui venaient d'Occident; et ses deux voyages en
+Europe ne firent que fortifier ses prventions. Au retour du premier
+voyage, il crit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>viter l'ambition du libralisme<a name="FNanchor_252_252" id="FNanchor_252_252"></a><a href="#Footnote_252_252" class="fnanchor">[252]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Au retour du second, il note que la socit privilgie n'a aucunement
+le droit d'lever sa manire le peuple qui lui est tranger<a name="FNanchor_253_253" id="FNanchor_253_253"></a><a href="#Footnote_253_253" class="fnanchor">[253]</a>....</p>
+
+<p>Dans <i>Anna Karnine</i>, il expose largement son ddain pour les libraux.
+Levine refuse de s'associer l'&oelig;uvre des institutions provinciales
+pour instruire le peuple et aux innovations l'ordre du jour. Le
+tableau des lections l'assemble provinciale des seigneurs montre le
+march de dupe que fait un pays, en substituant son ancienne
+administration conservatrice une administration librale. Rien de
+chang, mais un mensonge de plus et qui n'a point l'excuse ou la
+conscration des sicles.</p>
+
+<p>Nous ne valons peut-tre pas grand'chose, dit le reprsentant de
+l'ancien rgime, mais nous n'en avons pas moins dur mille ans.</p>
+
+<p>Et Tolsto s'indigne contre l'abus que les libraux font du mot:
+<i>Peuple, Volont du peuple...</i> Eh! que savent-ils du peuple? Qu'est-ce
+que le peuple?</p>
+
+<p>C'est surtout l'poque o le mouvement libral semble sur le point de
+russir et fait convoquer la premire Douma, que Tolsto exprime
+violemment sa dsapprobation des ides constitutionnelles.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>En ces derniers temps, la dformation du christianisme a donn
+lieu une nouvelle supercherie, qui a mieux enfonc nos peuples
+dans leur servilit. A l'aide d'un systme complexe d'lections
+parlementaires, il leur fut suggr qu'en lisant leurs
+reprsentants directement, ils participaient au gouvernement, et
+qu'en leur obissant, ils obissaient leur propre volont, ils
+taient libres. C'est une fourberie. Le peuple ne peut exprimer sa
+volont, mme avec le suffrage universel: 1 parce qu'une pareille
+volont collective d'une nation de plusieurs millions d'habitants
+ne peut exister; 2 parce que, mme si elle existait, la majorit
+des voix ne serait pas son expression. Sans insister sur ce fait
+que les lus lgifrent et administrent, non pour le bien gnral,
+mais pour se maintenir au pouvoir,&mdash;sans appuyer sur le fait de la
+dpravation du peuple due la pression et la corruption
+lectorale,&mdash;ce mensonge est particulirement funeste, en raison de
+l'esclavage prsomptueux o tombent ceux qui s'y soumettent... Ces
+hommes libres rappellent les prisonniers qui s'imaginent jouir de
+la libert, lorsqu'ils ont le droit d'lire ceux parmi leurs
+geliers qui sont chargs de la police intrieure de la prison...
+Un membre d'un tat despotique peut tre entirement libre, mme
+parmi les plus cruelles violences. Mais un membre d'un tat
+constitutionnel est toujours esclave, car il reconnat la lgalit
+des violences commises contre lui... Et voici qu'on voudrait amener
+le peuple russe au mme tat d'esclavage constitutionnel que les
+autres peuples europens<a name="FNanchor_254_254" id="FNanchor_254_254"></a><a href="#Footnote_254_254" class="fnanchor">[254]</a>!...</i></p></div>
+
+<p>Dans son loignement du libralisme, c'est le ddain qui domine.
+Vis--vis du socialisme, c'est&mdash;ou plutt ce serait&mdash;la haine, si
+Tolsto ne se dfendait de har quoi que ce ft. Il le dteste
+doublement, parce que le socialisme amalgame en lui deux mensonges:
+celui de la libert et celui de la science. Ne se prtend-il pas fond
+sur je ne sais quelle science conomique, dont les lois absolues
+rgentent le progrs du monde!</p>
+
+<p>Tolsto est trs svre pour la science. Il a des pages d'une ironie
+terrible sur cette superstition moderne et ces futiles problmes:
+origine des espces, analyse spectrale, nature du radium, thorie des
+nombres, animaux fossiles et autres sornettes, auxquelles on attribue
+aujourd'hui la mme importance qu'on attribuait, au moyen ge,
+l'Immacule Conception ou la Dualit de la Substance.&mdash;Il raille ces
+servants de la science, qui, de mme que les servants de l'glise, se
+persuadent et persuadent aux autres qu'ils sauvent l'humanit, qui, de
+mme que l'glise, croient en leur infaillibilit, ne sont jamais
+d'accord entre eux, se divisent en chapelles, et qui, de mme que
+l'glise, sont la cause principale de la grossiret, de l'ignorance
+morale, du retard que met l'homme s'affranchir du mal dont il souffre:
+car ils ont rejet la seule chose qui pouvait unir l'humanit: la
+conscience religieuse<a name="FNanchor_255_255" id="FNanchor_255_255"></a><a href="#Footnote_255_255" class="fnanchor">[255]</a>.</p>
+
+<p>Mais son inquitude redouble et son indignation clate, quand il voit
+cette arme dangereuse du nouveau fanatisme dans les mains de ceux qui
+prtendent rgnrer l'humanit. Tout rvolutionnaire l'attriste, quand
+il recourt la violence. Mais le rvolutionnaire intellectuel et
+thoricien lui fait horreur: c'est un pdant meurtrier, une me
+orgueilleuse et sche, qui n'aime pas les hommes, qui n'aime que ses
+ides<a name="FNanchor_256_256" id="FNanchor_256_256"></a><a href="#Footnote_256_256" class="fnanchor">[256]</a>.</p>
+
+<p>De basses ides, d'ailleurs.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Le socialisme a pour but la satisfaction des besoins les plus bas
+de l'homme: son bien-tre matriel. Et ce but mme, il est
+impuissant l'atteindre par les moyens qu'il prconise<a name="FNanchor_257_257" id="FNanchor_257_257"></a><a href="#Footnote_257_257" class="fnanchor">[257]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Au fond il est sans amour. Il n'a que de la haine pour les oppresseurs
+et une envie noire pour la vie douce et rassasie des riches: une
+avidit de mouches qui se rassemblent autour des djections<a name="FNanchor_258_258" id="FNanchor_258_258"></a><a href="#Footnote_258_258" class="fnanchor">[258]</a>. Quand
+le socialisme aura vaincu, l'aspect du monde sera terrible. La horde
+europenne se ruera sur les peuples faibles et sauvages avec une force
+redouble, et elle en fera des esclaves, afin que les anciens
+proltaires de l'Europe puissent tout leur aise se dpraver par le
+luxe oisif, comme les Romains<a name="FNanchor_259_259" id="FNanchor_259_259"></a><a href="#Footnote_259_259" class="fnanchor">[259]</a>.</p>
+
+<p>Heureusement que la meilleure force du socialisme se dpense en
+fumes,&mdash;en discours, comme ceux de Jaurs....</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Quel admirable orateur! Il y a de tout dans ses discours,&mdash;et il
+n'y a rien... Le socialisme, c'est un peu comme notre orthodoxie
+russe: vous le pressez, vous le poussez dans ses derniers
+retranchements, vous croyez l'avoir saisi, et brusquement il se
+retourne et vous dit: Mais non! je ne suis pas celui que vous
+croyez, je suis autre. Et il vous glisse dans la main... Patience!
+Laissons faire le temps. Il en sera des thories socialistes comme
+des modes de femmes, qui trs rapidement passent du salon
+l'antichambre<a name="FNanchor_260_260" id="FNanchor_260_260"></a><a href="#Footnote_260_260" class="fnanchor">[260]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Si Tolsto fait ainsi la guerre aux libraux et aux socialistes, ce
+n'est pas, tant s'en faut, pour laisser le champ libre l'autocratie;
+c'est au contraire pour que la bataille se livre dans toute son ampleur
+entre le vieux monde et le monde nouveau, aprs qu'on aura limin de
+l'arme les lments troubles et dangereux. Car lui aussi, il croit dans
+la Rvolution. Mais sa Rvolution a une bien autre envergure que celle
+des rvolutionnaires: c'est celle d'un croyant mystique du moyen ge,
+qui attend pour le lendemain le rgne du Saint-Esprit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je crois qu' cette heure prcise commence la grande rvolution,
+qui se prpare depuis deux mille ans dans le monde chrtien,&mdash;la
+rvolution qui substituera au christianisme corrompu et au rgime
+de domination qui en dcoule le vritable christianisme, base de
+l'galit entre les hommes et de la vraie libert, laquelle
+aspirent tous les tres dous de raison<a name="FNanchor_261_261" id="FNanchor_261_261"></a><a href="#Footnote_261_261" class="fnanchor">[261]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Et quelle heure choisit-il, le voyant prophtique, pour annoncer la
+nouvelle re de bonheur et d'amour? L'heure la plus sombre de la Russie,
+l'heure des dsastres et des hontes. Pouvoir superbe de la foi
+cratrice! Tout est lumire autour d'elle,&mdash;jusqu' la nuit. Tolsto
+aperoit dans la mort les signes du renouvellement,&mdash;dans les calamits
+de la guerre de Mandchourie, dans la dbcle des armes russes, dans
+l'affreuse anarchie et la sanglante lutte de classes. Sa logique de rve
+tire de la victoire du Japon cette conclusion tonnante que la Russie
+doit se dsintresser de toute guerre: car les peuples non chrtiens
+auront toujours l'avantage, la guerre, sur les peuples chrtiens qui
+ont franchi la phase de soumission servile.&mdash;Est-ce abdication pour son
+peuple?&mdash;Non, c'est orgueil suprme. La Russie doit se dsintresser de
+toute guerre, parce qu'elle doit accomplir <i>la grande rvolution</i>.</p>
+
+<p>Et voici que l'vangliste de Iasnaa Poliana, ennemi de la violence,
+prophtise, sans s'en douter, la Rvolution Communiste<a name="FNanchor_262_262" id="FNanchor_262_262"></a><a href="#Footnote_262_262" class="fnanchor">[262]</a>!</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>La Rvolution de 1905, qui affranchira les hommes de l'oppression
+brutale, doit commencer en Russie.&mdash;Elle commence.</i></p></div>
+
+<p>Pourquoi la Russie doit-elle jouer ce rle de peuple lu?&mdash;Parce que la
+rvolution nouvelle doit avant tout rparer <i>le grand Crime</i>, la
+monopolisation du sol au profit de quelques milliers de riches,
+l'esclavage de millions d'hommes, le plus cruel des esclavages<a name="FNanchor_263_263" id="FNanchor_263_263"></a><a href="#Footnote_263_263" class="fnanchor">[263]</a>. Et
+parce que nul peuple n'a conscience de cette iniquit autant que le
+peuple russe<a name="FNanchor_264_264" id="FNanchor_264_264"></a><a href="#Footnote_264_264" class="fnanchor">[264]</a>.</p>
+
+<p>Mais surtout parce que le peuple russe est, de tous les peuples, le plus
+pntr du vrai christianisme, et que la rvolution qui vient doit
+raliser, au nom du Christ, la loi d'union et d'amour. Or cette loi
+d'amour ne peut s'accomplir, si elle ne s'appuie sur la loi de
+non-rsistance au mal<a name="FNanchor_265_265" id="FNanchor_265_265"></a><a href="#Footnote_265_265" class="fnanchor">[265]</a>. Et cette non-rsistance est, a toujours t
+un trait essentiel du peuple russe.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Le peuple russe a toujours observ l'gard du pouvoir une tout
+autre attitude que les autres pays europens. Jamais il n'est entr
+en lutte contre le pouvoir; jamais surtout il n'y a particip, et
+par consquent il n'a pu en tre souill. Il l'a considr comme un
+mal qu'il faut viter. Une antique lgende reprsente les Russes
+faisant appel aux Variagues, pour venir les gouverner. La majorit
+des Russes a toujours mieux aim supporter les actes de violence
+que d'y rpondre ou d'y tremper. Elle s'est donc toujours
+soumise...</i></p></div>
+
+<p>Soumission volontaire, qui n'a aucun rapport avec l'obissance
+servile<a name="FNanchor_266_266" id="FNanchor_266_266"></a><a href="#Footnote_266_266" class="fnanchor">[266]</a>.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Le vrai chrtien peut se soumettre, il lui est mme impossible de
+ne pas se soumettre sans lutte toute violence; mais il ne
+saurait y obir, c'est--dire en reconnatre la lgitimit<a name="FNanchor_267_267" id="FNanchor_267_267"></a><a href="#Footnote_267_267" class="fnanchor">[267]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Au moment o Tolsto crivait ces lignes, il tait sous l'motion d'un
+des plus tragiques exemples de cette non-rsistance hroque d'un
+peuple,&mdash;la sanglante manifestation du 22 janvier 1905,
+Saint-Ptersbourg, o une foule dsarme, conduite par le pope Gapone,
+se laissa fusiller, sans un cri de haine, sans un geste pour se
+dfendre.</p>
+
+<p>Depuis longtemps en Russie, les vieux croyants, qu'on nommait les
+<i>sectateurs</i>, pratiquaient opinitrment, malgr les perscutions, la
+non-obissance l'tat et refusaient de reconnatre la lgitimit du
+pouvoir<a name="FNanchor_268_268" id="FNanchor_268_268"></a><a href="#Footnote_268_268" class="fnanchor">[268]</a>. Aprs les dsastres de la guerre russo-japonaise, cet tat
+d'esprit n'eut pas de peine se propager dans le peuple des campagnes.
+Les refus de service militaire se multiplirent; et plus ils furent
+cruellement rprims, plus la rvolte grossit au fond des
+c&oelig;urs.&mdash;D'autre part, des provinces, des races entires, sans
+connatre Tolsto, avaient donn l'exemple du refus absolu et passif
+d'obissance l'tat: les Doukhobors du Caucase, ds 1898, les
+Gorgiens de la Gourie, vers 1905. Tolsto agit beaucoup moins sur ces
+mouvements qu'ils n'agirent sur lui; et l'intrt de ses crits est
+justement qu'en dpit de ce qu'ont prtendu les crivains du parti de la
+rvolution, comme Gorki<a name="FNanchor_269_269" id="FNanchor_269_269"></a><a href="#Footnote_269_269" class="fnanchor">[269]</a>, il fut la voix du vieux peuple russe.</p>
+
+<p>L'attitude qu'il garda, vis--vis des hommes qui mettaient en pratique,
+au pril de leur vie, les principes qu'il professait<a name="FNanchor_270_270" id="FNanchor_270_270"></a><a href="#Footnote_270_270" class="fnanchor">[270]</a>, fut trs
+modeste et trs digne. Pas plus avec les Doukhobors et les Gouriens
+qu'avec les soldats rfractaires, il ne se pose en matre qui enseigne.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Celui qui ne supporte aucune preuve ne peut rien apprendre
+celui qui en supporte<a name="FNanchor_271_271" id="FNanchor_271_271"></a><a href="#Footnote_271_271" class="fnanchor">[271]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Il implore le pardon de tous ceux que ses paroles et ses crits ont pu
+conduire aux souffrances<a name="FNanchor_272_272" id="FNanchor_272_272"></a><a href="#Footnote_272_272" class="fnanchor">[272]</a>. Jamais il n'engage personne refuser le
+service militaire. C'est chacun de se dcider soi-mme. S'il a affaire
+ quelqu'un qui hsite, il lui conseille toujours d'entrer au service
+et de ne pas refuser l'obissance, tant que ce ne lui sera pas
+moralement impossible. Car, si l'on hsite, c'est que l'on n'est pas
+mr; et mieux vaut qu'il y ait un soldat de plus qu'un hypocrite ou un
+rengat, ce qui est le cas avec ceux qui entreprennent des &oelig;uvres
+au-dessus de leurs forces<a name="FNanchor_273_273" id="FNanchor_273_273"></a><a href="#Footnote_273_273" class="fnanchor">[273]</a>. Il se dfie de la rsolution du
+rfractaire Gontcharenko. Il craint que ce jeune homme n'ait t
+entran par l'amour-propre et par la gloriole, non par l'amour de
+Dieu<a name="FNanchor_274_274" id="FNanchor_274_274"></a><a href="#Footnote_274_274" class="fnanchor">[274]</a>. Aux Doukhobors, il crit de ne pas persister dans leur refus
+d'obissance, par orgueil et par respect humain, mais, s'ils en sont
+capables, de dlivrer des souffrances leurs faibles femmes et leurs
+enfants. Personne ne les condamnera pour cela. Ils ne doivent
+s'obstiner que si l'esprit du Christ est ancr en eux, parce qu'alors
+ils seront heureux de souffrir<a name="FNanchor_275_275" id="FNanchor_275_275"></a><a href="#Footnote_275_275" class="fnanchor">[275]</a>. En tout cas, il prie ceux qui se
+font perscuter de ne rompre, aucun prix, leurs rapports affectueux
+avec ceux qui les perscutent<a name="FNanchor_276_276" id="FNanchor_276_276"></a><a href="#Footnote_276_276" class="fnanchor">[276]</a>. Il faut aimer Hrode, comme il
+l'crit, dans une belle lettre un ami:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Vous dites: On ne peut aimer Hrode.&mdash;Je l'ignore, mais je sens,
+et vous aussi, qu'il faut l'aimer. Je sais, et vous aussi, que si
+je ne l'aime pas, je souffre, qu'il n'y a pas en moi la vie<a name="FNanchor_277_277" id="FNanchor_277_277"></a><a href="#Footnote_277_277" class="fnanchor">[277]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Divine puret, ardeur inlassable de cet amour, qui finit par ne plus se
+contenter des paroles mmes de l'vangile: <i>Aime ton prochain comme
+toi-mme</i>, parce qu'il y trouve encore un relent d'gosme<a name="FNanchor_278_278" id="FNanchor_278_278"></a><a href="#Footnote_278_278" class="fnanchor">[278]</a>!</p>
+
+<p>Amour trop vaste, au gr de certains, et si dgag de tout gosme
+humain qu'il se dilue dans le vide!&mdash;Et pourtant, qui plus que Tolsto
+se dfie de <i>l'amour abstrait</i>?</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Le plus grand pch d'aujourd'hui: l'amour abstrait des hommes,
+l'amour impersonnel pour ceux qui sont quelque part, au loin....
+Aimer les hommes qu'on ne connat pas, qu'on ne rencontrera jamais,
+c'est si facile! On n'a besoin de rien sacrifier. Et en mme temps,
+on est si content de soi! La conscience est berne.&mdash;Non. Il faut
+aimer le prochain,&mdash;celui avec qui l'on vit, et qui vous
+gne<a name="FNanchor_279_279" id="FNanchor_279_279"></a><a href="#Footnote_279_279" class="fnanchor">[279]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Je lis dans la plupart des tudes sur Tolsto que sa philosophie et sa
+foi ne sont pas originales. Il est vrai: la beaut de ces penses est
+trop ternelle pour qu'elle paraisse jamais une nouveaut la mode....
+D'autres relvent leur caractre utopique. Il est encore vrai: elles
+sont utopiques, comme l'vangile. Un prophte est un utopiste; il vit
+ds ici-bas de la vie ternelle; et que cette apparition nous ait t
+accorde, que nous ayons vu parmi nous le dernier des prophtes, que le
+plus grand de nos artistes ait cette aurole au front,&mdash;c'est l, me
+semble-t-il, un fait plus original et d'importance plus grande pour le
+monde qu'une religion de plus, ou une philosophie nouvelle. Aveugles,
+ceux qui ne voient pas le miracle de cette grande me, incarnation de
+l'amour fraternel dans un sicle ensanglant par la haine!</p>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_175" id="page_175"></a></p>
+
+<p>Sa figure avait pris les traits dfinitifs, sous lesquels elle restera
+dans la mmoire des hommes: le large front que traverse l'arc d'une
+double ride, les broussailles blanches des sourcils, la barbe de
+patriarche, qui rappelle le Mose de Dijon. Le vieux visage s'tait
+adouci, attendri; il portait la marque de la maladie, du chagrin, de
+l'affectueuse bont. Comme il avait chang, depuis la brutalit presque
+animale des vingt ans et la raideur empese du soldat de Sbastopol!
+Mais les yeux clairs ont toujours leur fixit profonde, cette loyaut de
+regard, qui ne cache rien de soi, et qui rien n'est cach.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Neuf ans avant sa mort, dans la rponse au Saint-Synode (17 avril 1901),
+Tolsto disait:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je dois ma foi de vivre dans la paix et la joie, et de pouvoir
+aussi, dans la paix et la joie, m'acheminer vers la mort.</i></p></div>
+
+<p>Je songe, en l'entendant, la parole antique: <i>que l'on ne doit
+appeler heureux aucun homme avant qu'il soit mort</i>.</p>
+
+<p>Cette paix et cette joie, qu'alors il se vantait d'avoir, lui sont-elles
+restes fidles?</p>
+
+<p>Les esprances de la grande Rvolution de 1905 s'taient vanouies.
+Des tnbres amonceles, la lumire attendue n'tait point sortie. Aux
+convulsions rvolutionnaires succdait l'puisement. A l'ancienne
+injustice rien n'avait chang, sinon que la misre avait encore grossi.
+Dj en 1906, Tolsto a perdu un peu confiance dans la vocation
+historique du peuple slave de Russie; et sa foi obstine cherche, au
+loin, d'autres peuples qu'il puisse investir de cette mission. Il pense
+au grand et sage peuple chinois. Il croit que les peuples d'Orient
+sont appels retrouver cette libert, que les peuples d'Occident ont
+perdue presque sans retour, et que la Chine, la tte des Asiatiques,
+accomplira la transformation de l'humanit dans la voie du <i>Tao</i>, de la
+Loi ternelle<a name="FNanchor_280_280" id="FNanchor_280_280"></a><a href="#Footnote_280_280" class="fnanchor">[280]</a>.</p>
+
+<p>Espoir vite du: la Chine de Lao-Tse et de Confucius renie sa sagesse
+passe, comme dj l'avait fait le Japon avant elle, pour imiter
+l'Europe<a name="FNanchor_281_281" id="FNanchor_281_281"></a><a href="#Footnote_281_281" class="fnanchor">[281]</a>. Les Doukhobors perscuts ont migr au Canada; et l,
+ils ont aussitt, au scandale de Tolsto, restaur la proprit<a name="FNanchor_282_282" id="FNanchor_282_282"></a><a href="#Footnote_282_282" class="fnanchor">[282]</a>.
+Les Gouriens, peine dlivrs du joug de l'tat, se sont mis
+assommer ceux qui ne pensaient pas comme eux; et les troupes russes,
+appeles, ont tout fait rentrer dans l'ordre. Il n'est pas jusqu'aux
+Juifs,&mdash;eux, dont la patrie jusqu'alors, la plus belle que pt dsirer
+un homme, tait le Livre<a name="FNanchor_283_283" id="FNanchor_283_283"></a><a href="#Footnote_283_283" class="fnanchor">[283]</a>,&mdash;qui ne tombent dans la maladie du
+Sionisme, ce mouvement faussement national, qui est la chair de la
+chair de l'europanisme contemporain, son enfant rachitique<a name="FNanchor_284_284" id="FNanchor_284_284"></a><a href="#Footnote_284_284" class="fnanchor">[284]</a>.</p>
+
+<p>Tolsto est triste, mais il n'est pas dcourag. Il fait crdit Dieu,
+il croit en l'avenir<a name="FNanchor_285_285" id="FNanchor_285_285"></a><a href="#Footnote_285_285" class="fnanchor">[285]</a>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Ce serait parfait, si on pouvait faire pousser une fort, en un
+clin d'&oelig;il. Malheureusement, c'est impossible, il faut attendre
+que la semence germe, fasse venir des pousses, puis des feuilles,
+puis la tige qui se transforme enfin en arbre<a name="FNanchor_286_286" id="FNanchor_286_286"></a><a href="#Footnote_286_286" class="fnanchor">[286]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Mais il faut beaucoup d'arbres pour faire une fort; et Tolsto est
+seul. Glorieux, mais seul. On lui crit, du monde entier: des pays
+mahomtans, de la Chine, du Japon, o l'on traduit <i>Rsurrection</i>, et o
+se rpandent ses ides sur la restitution de la terre au peuple<a name="FNanchor_287_287" id="FNanchor_287_287"></a><a href="#Footnote_287_287" class="fnanchor">[287]</a>.
+Les journaux amricains l'interviewent; des Franais le consultent sur
+l'art, ou sur la sparation des glises et de l'tat<a name="FNanchor_288_288" id="FNanchor_288_288"></a><a href="#Footnote_288_288" class="fnanchor">[288]</a>. Mais il n'a
+pas trois cents disciples, et il en convient. D'ailleurs, il ne s'est
+pas souci d'en faire. Il repousse les tentatives de ses amis pour
+former des groupes de Tolstoens:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Il ne faut pas aller la rencontre l'un de l'autre, mais aller
+tous Dieu.... Vous dites: Ensemble, c'est plus
+facile...&mdash;Quoi?&mdash;Labourer, faucher, oui. Mais s'approcher de
+Dieu, on ne le peut qu'isolment... Je me reprsente le monde comme
+un norme temple dans lequel la lumire tombe d'en haut et juste au
+milieu. Pour se runir, tous doivent aller la lumire. L, nous
+tous, venus de divers cts, nous nous trouverons ensemble avec des
+hommes que nous n'attendions pas: en cela est la joie<a name="FNanchor_289_289" id="FNanchor_289_289"></a><a href="#Footnote_289_289" class="fnanchor">[289]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Combien se sont-ils trouvs ensemble sous le rayon qui tombe de la
+coupole?&mdash;Qu'importe! Il suffit d'un seul, avec Dieu.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>De mme qu'une matire en combustion peut seule communiquer le feu
+ d'autres matires, seules la vraie foi et la vraie vie d'un homme
+peuvent se communiquer d'autres hommes et rpandre la
+vrit<a name="FNanchor_290_290" id="FNanchor_290_290"></a><a href="#Footnote_290_290" class="fnanchor">[290]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Peut-tre; mais jusqu' quel point cette foi isole a-t-elle pu assurer
+le bonheur Tolsto?&mdash;Qu'il est loin, ses derniers jours, de la
+srnit volontaire d'un G&oelig;the! On dirait qu'il la fuit, qu'elle lui
+est antipathique.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Il faut remercier Dieu d'tre mcontent de soi. Puisse-t-on l'tre
+toujours! Le dsaccord de la vie avec ce qu'elle devrait tre est
+prcisment le signe de la vie, le mouvement ascendant du plus
+petit au plus grand, du pire au mieux. Et ce dsaccord est la
+condition du bien. C'est un mal, quand l'homme est tranquille et
+satisfait de soi-mme<a name="FNanchor_291_291" id="FNanchor_291_291"></a><a href="#Footnote_291_291" class="fnanchor">[291]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Et il imagine ce sujet de roman, qui montre curieusement que
+l'inquitude persistante d'un Levine ou d'un Pierre Besoukhov n'tait
+pas morte en lui.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je me reprsente souvent un homme lev dans les cercles
+rvolutionnaires, et d'abord rvolutionnaire, puis populiste,
+socialiste, orthodoxe, moine au Mont Athos, ensuite athe, bon pre
+de famille, et enfin Doukhobor. Il commence tout, sans cesse
+abandonne tout: les hommes se moquent de lui, il n'a rien fait, et
+meurt oubli, dans un hospice. En mourant, il pense qu'il a gch
+sa vie. Et cependant, c'est un saint<a name="FNanchor_292_292" id="FNanchor_292_292"></a><a href="#Footnote_292_292" class="fnanchor">[292]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Avait-il donc des doutes encore, lui, si plein de sa foi?&mdash;Qui sait?
+Chez un homme rest robuste, de corps et d'esprit, jusque dans sa
+vieillesse, la vie ne pouvait s'arrter un point de la pense. Il
+fallait qu'elle marcht.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Le mouvement, c'est la vie<a name="FNanchor_293_293" id="FNanchor_293_293"></a><a href="#Footnote_293_293" class="fnanchor">[293]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Bien des choses avaient d changer en lui, au cours des dernires
+annes. Son opinion l'gard des rvolutionnaires n'avait-elle pas t
+modifie? Qui peut mme dire si sa foi en la non-rsistance au mal
+n'avait pas t un peu branle?&mdash;Dj, dans <i>Rsurrection</i>, les
+relations de Nekhludov avec les condamns politiques changent
+compltement ses ides sur le parti rvolutionnaire russe.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Jusque-l, il avait de l'aversion pour leur cruaut, leur
+dissimulation criminelle, leurs attentats, leur suffisance, leur
+contentement de soi, leur insupportable vanit. Mais quand il les
+voit de plus prs, quand il voit comme ils taient traits par
+l'autorit, il comprend qu'ils ne pouvaient tre autres.</i></p></div>
+
+<p>Et il admire leur haute ide du devoir, qui implique le sacrifice total.</p>
+
+<p>Mais depuis 1900, la vague rvolutionnaire s'tait tendue; partie des
+intellectuels, elle avait gagn le peuple, elle remuait obscurment des
+milliers de misrables. L'avant-garde de leur arme menaante dfilait
+sous la fentre de Tolsto, Iasnaa-Poliana. Trois rcits, publis par
+le <i>Mercure de France</i><a name="FNanchor_294_294" id="FNanchor_294_294"></a><a href="#Footnote_294_294" class="fnanchor">[294]</a>, et qui comptent parmi les dernires pages
+crites par Tolsto, font entrevoir la douleur et le trouble que ce
+spectacle jetait dans son esprit. O tait-il le temps o, dans la
+campagne de Toula, passaient les plerins, simples d'esprit et pieux?
+Maintenant, c'est une invasion d'affams errants. Il en vient, chaque
+jour. Tolsto, qui cause avec eux, est frapp de la haine qui les anime;
+ils ne voient plus, comme autrefois, dans les riches, des gens qui font
+le salut de leur me en distribuant l'aumne, mais des bandits, des
+brigands, qui boivent le sang du peuple travailleur. Beaucoup sont des
+gens instruits, ruins, deux doigts du dsespoir qui rend l'homme
+capable de tout.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Ce n'est pas dans les dserts et dans les forts, mais dans les
+bouges des villes et sur les grandes routes que sont levs les
+barbares qui feront de la civilisation moderne ce que les Huns et
+les Vandales ont fait de l'ancienne.</i></p></div>
+
+<p>Ainsi disait Henry George. Et Tolsto ajoute:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Les Vandales sont dj prts en Russie, et ils seront
+particulirement terribles parmi notre peuple profondment
+religieux, parce que nous ne connaissons pas ces freins: les
+convenances et l'opinion publique, qui sont si dveloppes chez les
+peuples europens.</i></p></div>
+
+<p>Tolsto recevait souvent des lettres de ces rvolts, protestant contre
+ses doctrines de la non-rsistance et disant qu' tout le mal que les
+gouvernants et les riches faisaient au peuple, on ne pouvait que
+rpondre: Vengeance! Vengeance! Vengeance!&mdash;Tolsto les condamne-t-il
+encore? On ne sait. Mais quand il voit, quelques jours aprs, saisir
+dans son village, chez les pauvres qui pleurent, leur samovar et leurs
+brebis, devant les autorits indiffrentes, il a beau faire, lui aussi,
+il crie vengeance contre les bourreaux, contre ces ministres et leurs
+acolytes, qui sont occups au commerce de l'eau-de-vie, ou apprendre
+aux hommes le meurtre, ou prononcer les condamnations la
+dportation, la prison, au bagne ou la pendaison,&mdash;ces gens, tous
+parfaitement convaincus que les samovars, les brebis, les veaux, la
+toile, qu'on enlve aux misreux, trouvent leur meilleur placement dans
+la distillation de l'eau-de-vie qui empoisonne le peuple, dans la
+fabrication des armes meurtrires, dans la construction des prisons, des
+bagnes, et surtout dans la distribution des appointements leurs aides
+et eux.</p>
+
+<p>Il est triste, quand on a vcu, toute sa vie, dans l'attente et
+l'annonce du rgne de l'amour, de devoir fermer les yeux, parmi ces
+visions menaantes, et de s'en sentir troubl.&mdash;Il l'est encore
+davantage, quand on a la conscience vridique d'un Tolsto, de se dire
+qu'on n'a pas mis d'accord tout fait sa vie avec ses principes.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Ici, nous touchons au point le plus douloureux de ses dernires
+annes,&mdash;faut-il dire, de ses trente dernires annes?&mdash;et il ne nous
+est permis que de l'effleurer d'une main pieuse et craintive: car cette
+douleur, dont Tolsto s'effora de garder le secret, n'appartient pas
+seulement celui qui est mort, mais d'autres qui vivent, qu'il aima,
+et qui l'aiment.</p>
+
+<p>Il n'tait pas arriv communiquer sa foi ceux qui lui taient les
+plus chers, sa femme, ses enfants. On a vu que la fidle compagne,
+qui partageait vaillamment sa vie et ses travaux artistiques, souffrait
+de ce qu'il avait reni sa foi dans l'art pour une autre foi morale,
+qu'elle ne comprenait pas. Tolsto ne souffrait pas moins de se voir
+incompris de sa meilleure amie.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je sens par tout mon tre</i>, crivait-il Tnromo, <i>la vrit de
+ces paroles: que le mari et la femme ne sont pas des tres
+distincts, mais ne font qu'un... Je voudrais ardemment pouvoir
+transmettre ma femme une partie de cette conscience religieuse,
+qui me donne la possibilit de m'lever parfois au-dessus des
+douleurs de la vie. J'espre quelle lui sera transmise, non par
+moi, sans doute, mais par Dieu, bien que cette conscience ne soit
+gure accessible aux femmes<a name="FNanchor_295_295" id="FNanchor_295_295"></a><a href="#Footnote_295_295" class="fnanchor">[295]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Il ne semble pas que ce v&oelig;u ait t exauc. La comtesse Tolsto
+admirait et aimait la puret de c&oelig;ur, l'hrosme candide, la bont de
+la grande me qui ne faisait qu'une avec elle; elle apercevait qu'il
+marchait devant la foule et montrait le chemin que doivent suivre les
+hommes<a name="FNanchor_296_296" id="FNanchor_296_296"></a><a href="#Footnote_296_296" class="fnanchor">[296]</a>; quand le Saint-Synode l'excommuniait, elle prenait
+bravement sa dfense et rclamait sa part du danger qui le menaait.
+Mais elle ne pouvait faire qu'elle crt ce qu'elle ne croyait pas; et
+Tolsto tait trop sincre pour l'obliger feindre,&mdash;lui qui hassait
+la feintise de la foi et de l'amour, plus que la ngation de la foi et
+de l'amour<a name="FNanchor_297_297" id="FNanchor_297_297"></a><a href="#Footnote_297_297" class="fnanchor">[297]</a>. Comment donc et-il pu l'obliger, ne croyant pas,
+modifier sa vie, sacrifier sa fortune et celle de ses enfants?</p>
+
+<p>Avec ses enfants, le dsaccord tait plus grand encore. M. A.
+Leroy-Beaulieu, qui vit Tolsto dans sa famille, Iasnaa Poliana, dit
+qu' table, lorsque le pre parlait, les fils dissimulaient mal leur
+ennui et leur incrdulit<a name="FNanchor_298_298" id="FNanchor_298_298"></a><a href="#Footnote_298_298" class="fnanchor">[298]</a>. Sa foi n'avait effleur que ses trois
+filles, dont l'une, sa prfre Marie, tait morte<a name="FNanchor_299_299" id="FNanchor_299_299"></a><a href="#Footnote_299_299" class="fnanchor">[299]</a>. Il tait
+moralement isol parmi les siens. Il n'avait gure que sa dernire
+fille et son mdecin<a name="FNanchor_300_300" id="FNanchor_300_300"></a><a href="#Footnote_300_300" class="fnanchor">[300]</a> pour le comprendre.</p>
+
+<p>Il souffrait de cet loignement de pense, il souffrait des relations
+mondaines qu'on lui imposait, de ces htes fatigants, venus du monde
+entier, de ces visites d'Amricains et de snobs, qui l'excdaient; il
+souffrait du luxe o sa vie de famille le contraignait vivre.
+Modeste luxe, si l'on en croit les rcits de ceux qui l'ont vu dans sa
+simple maison, d'un ameublement presque austre, dans sa petite chambre,
+avec un lit de fer, de pauvres chaises et des murailles nues! Mais ce
+confort lui pesait: c'tait un remords perptuel. Dans le second des
+rcits publis par le <i>Mercure de France</i>, il oppose amrement au
+spectacle de la misre environnante celui du luxe de sa propre maison.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Mon activit</i>, crivait-il dj en 1903, <i>quelque utile qu'elle
+puisse paratre certains hommes, perd la plus grande partie de
+son importance, parce que ma vie n'est pas entirement d'accord
+avec ce que je professe</i><a name="FNanchor_301_301" id="FNanchor_301_301"></a><a href="#Footnote_301_301" class="fnanchor">[301]</a>.</p></div>
+
+<p>Que n'a-t-il donc ralis cet accord! S'il ne pouvait obliger les siens
+ se sparer du monde, que ne s'est-il spar d'eux et de leur
+vie,&mdash;vitant ainsi les sarcasmes et le reproche d'hypocrisie, que lui
+ont jets ses ennemis, trop heureux de son exemple et s'en autorisant
+pour nier sa doctrine!</p>
+
+<p>Il y avait pens. Depuis longtemps, sa rsolution tait prise. On a
+retrouv et publi<a name="FNanchor_302_302" id="FNanchor_302_302"></a><a href="#Footnote_302_302" class="fnanchor">[302]</a> une admirable lettre que, le 8 juin 1897, il
+crivait sa femme. Il faut la reproduire presque en entier. Rien ne
+livre mieux le secret de cette me aimante et douloureuse:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Depuis longtemps, chre Sophie, je souffre du dsaccord de ma vie
+avec mes croyances. Je ne puis vous forcer changer ni votre vie
+ni vos habitudes. Je n'ai pas pu davantage vous quitter jusqu'
+prsent, car je pensais que, par mon loignement, je priverais les
+enfants, encore trs jeunes, de cette petite influence que je
+pourrais avoir sur eux, et que je vous ferais tous beaucoup de
+peine. Mais je ne puis continuer vivre comme j'ai vcu pendant
+ces seize dernires annes<a name="FNanchor_303_303" id="FNanchor_303_303"></a><a href="#Footnote_303_303" class="fnanchor">[303]</a>, tantt luttant contre vous et
+vous irritant, tantt succombant moi-mme aux influences et aux
+sductions auxquelles je suis habitu et qui m'entourent. J'ai
+rsolu de faire maintenant ce que je voulais faire depuis
+longtemps: m'en aller.... De mme que les Hindous, arrivs la
+soixantaine, s'en vont dans la fort, de mme que chaque homme
+vieux et religieux dsire consacrer les dernires annes de sa vie
+ Dieu et non aux plaisanteries, aux calembours, aux potins, au
+lawn-tennis, de mme moi, parvenu ma soixante-dixime anne, je
+dsire de toutes les forces de mon me le calme, la solitude, et,
+sinon un accord complet, du moins pas ce dsaccord criant entre
+toute ma vie et ma conscience. Si je m'en tais all ouvertement,
+c'et t des supplications, des discussions, j'eusse faibli, et
+peut-tre n'aurais-je pas mis excution ma dcision, tandis
+quelle doit tre excute. Je vous prie donc de me pardonner, si
+mon acte vous attriste. Et principalement toi, Sophie, laisse-moi
+partir, ne me cherche pas, ne m'en veuille point et ne me blme
+pas. Le fait que je t'ai quitte ne prouve pas que j'aie des griefs
+contre toi.... Je sais que</i> tu ne pouvais pas, tu ne pouvais pas
+<i>voir et penser comme moi; c'est pourquoi tu n'as pas pu changer ta
+vie et faire un sacrifice ce que tu ne reconnais pas. Aussi, je
+ne te blme point; au contraire, je me souviens avec amour et
+reconnaissance des trente-cinq longues annes de notre vie commune,
+et surtout de la premire moiti de ce temps, quand, avec le
+courage et le dvouement de ta nature maternelle, tu supportais
+vaillamment ce que tu regardais comme ta mission. Tu as donn moi
+et au monde ce que tu pouvais donner. Tu as donn beaucoup d'amour
+maternel et fait de grands sacrifices.... Mais, dans la dernire
+priode de notre vie, dans les quinze dernires annes, nos routes
+se sont spares. Je ne puis croire que ce soit moi le coupable; je
+sais que si j'ai chang, ce n'est ni pour mon plaisir, ni pour le
+monde, mais parce que je ne pouvais faire autrement. Je ne peux pas
+t'accuser de ne m'avoir point suivi, et je te remercie, et je me
+rappellerai toujours avec amour ce que tu m'as donn.&mdash;Adieu, ma
+chre Sophie. Je t'aime.</i></p></div>
+
+<p><i>Le fait que je t'ai quitte....</i> Il ne la quitta point.&mdash;Pauvre
+lettre! Il lui semble qu'il lui suffit de l'crire, pour que sa
+rsolution soit accomplie.... Aprs l'avoir crite, il avait puis dj
+toute sa force de rsolution.&mdash;<i>Si je m'en tais all ouvertement;
+c'et t des supplications, j'eusse faibli....</i> Il ne fut pas besoin
+de <i>supplications</i>, de <i>discussions</i>, il lui suffit de voir, un
+moment aprs, ceux qu'il voulait quitter: il sentit <i>qu'il ne pouvait
+pas, il ne pouvait pas</i> les quitter; la lettre qu'il avait dans sa
+poche, il l'enfouit dans un meuble, avec cette suscription:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Transmettre ceci, aprs ma mort, ma femme Sophie Andrievna.</i></p></div>
+
+<p>Et cela se borna son projet d'vasion.</p>
+
+<p>tait-ce l sa force? N'tait-il pas capable de sacrifier sa tendresse
+son Dieu?&mdash;Certes, il ne manque pas, dans les fastes chrtiens, de
+saints au c&oelig;ur plus ferme qui n'hsitrent jamais fouler
+intrpidement aux pieds leurs affections et celles des autres.... Qu'y
+faire? Il n'tait point de ceux-l. Il tait faible. Il tait homme. Et
+c'est pour cela que nous l'aimons.</p>
+
+<p>Plus de quinze ans auparavant, dans une page d'une douleur dchirante,
+il se demandait lui-mme:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&mdash;<i>Eh bien, Lon Tolsto, vis-tu selon les principes que tu
+prnes?</i></p></div>
+
+<p>Et il rpondait, accabl:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je meurs de honte, je suis coupable, je mrite le mpris...
+Pourtant, comparez ma vie d'autrefois celle d'aujourd'hui. Vous
+verrez que je cherche vivre selon la loi de Dieu. Je n'ai pas
+fait la millime partie de ce qu'il faut faire, et j'en suis
+confus, mais je ne l'ai pas fait, non parce que je ne l'ai pas
+voulu, mais parce que je ne l'ai pas pu.... Accusez-moi, mais
+n'accusez pas la voie que je suis. Si je connais la route qui
+conduit ma maison, et si je la suis en titubant, comme un homme
+ivre, cela veut-il dire que la route soit mauvaise? Ou
+indiquez-m'en une autre, ou soutenez-moi sur la vraie route, comme
+je suis prt vous soutenir. Mais ne me rebutez pas, ne vous
+rjouissez pas de ma dtresse, ne criez pas, avec transport:
+Regardez! Il dit qu'il va la maison, et il tombe dans le
+bourbier! Non, ne vous rjouissez pas, mais aidez-moi,
+soutenez-moi!... Aidez-moi! Mon c&oelig;ur se dchire de dsespoir que
+nous nous soyons tous gars; et lorsque je fais tous mes efforts
+pour sortir de l, vous, chacun de mes carts, au lieu d'avoir
+compassion, vous me montrez du doigt, en criant: Voyez, il tombe
+avec nous dans le bourbier<a name="FNanchor_304_304" id="FNanchor_304_304"></a><a href="#Footnote_304_304" class="fnanchor">[304]</a>!</i></p></div>
+
+<p>Plus prs de la mort, il rptait:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je ne suis pas un saint, je ne me suis jamais donn pour tel. Je
+suis un homme qui se laisse entraner, et qui parfois ne dit pas
+tout ce qu'il pense et sent; non parce qu'il ne le veut pas, mais
+parce qu'il ne le peut pas, parce qu'il lui arrive frquemment
+d'exagrer ou d'errer. Dans mes actions, c'est encore pis. Je suis
+un homme tout fait faible, avec des habitudes vicieuses, qui veut
+servir le Dieu de vrit, mais qui trbuche constamment. Si l'on me
+tient pour un homme qui ne peut se tromper, chacune de mes fautes
+doit paratre un mensonge ou une hypocrisie. Mais si on me tient
+pour un homme faible, j'apparais alors ce que je suis en ralit:
+un tre pitoyable, mais sincre, qui a constamment et de toute son
+me dsir et qui dsire encore devenir un homme bon, un bon
+serviteur de Dieu.</i></p></div>
+
+<p>Ainsi, il resta, perscut par le remords, poursuivi par les reproches
+muets de disciples plus nergiques et moins humains que lui<a name="FNanchor_305_305" id="FNanchor_305_305"></a><a href="#Footnote_305_305" class="fnanchor">[305]</a>,
+dchir par sa faiblesse et son indcision, cartel entre l'amour des
+siens et l'amour de Dieu,&mdash;jusqu'au jour o un coup de dsespoir, et
+peut-tre le vent brlant de fivre qui se lve aux approches de la
+mort, le jetrent hors du logis, sur les chemins, errant, fuyant,
+frappant aux portes d'un couvent, puis reprenant sa course, tombant sur
+sa route enfin, dans un obscur petit pays, pour ne plus se relever<a name="FNanchor_306_306" id="FNanchor_306_306"></a><a href="#Footnote_306_306" class="fnanchor">[306]</a>.
+Et, sur son lit de mort, il pleurait, non sur soi, mais sur les
+malheureux; et il disait, au milieu de ses sanglots:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Il y a sur la terre des millions d'hommes qui souffrent; pourquoi
+tes-vous l tous vous occuper du seul Lon Tolstoy?</i></p></div>
+
+<p>Alors, elle vint&mdash;c'tait le dimanche 20 novembre 1910, peu aprs six
+heures du matin,&mdash;elle vint, la dlivrance, ainsi qu'il la nommait,
+la mort, la mort bnie...</p>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_194" id="page_194"></a></p>
+
+<p>Le combat tait termin, le combat de quatre-vingt-deux ans, dont cette
+vie avait t le champ. Tragique et glorieuse mle, laquelle prirent
+part toutes les forces de la vie, tous les vices et toutes les
+vertus.&mdash;Tous les vices, hors un seul, le mensonge, qu'il pourchassa
+sans cesse et traqua dans ses derniers refuges.</p>
+
+<p>D'abord, la libert ivre, les passions qui s'entrechoquent dans la nuit
+orageuse qu'illuminent de loin en loin d'blouissants clairs,&mdash;crises
+d'amour et d'extase, visions de l'ternel. Annes du Caucase, de
+Sbastopol, annes de jeunesse tumultueuse et inquite... Puis, la
+grande accalmie des premires annes du mariage. Le bonheur de l'amour,
+de l'art, de la nature,&mdash;<i>Guerre et Paix</i>. Le plein jour du gnie, qui
+enveloppe tout l'horizon humain et le spectacle de ces luttes, qui pour
+l'me sont dj du pass. Il les domine, il en est matre; et dj elles
+ne lui suffisent plus. Comme le prince Andr, il a les yeux tourns vers
+le ciel immense qui luit au-dessus d'Austerlitz. C'est ce ciel qui
+l'attire:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Il y a des hommes aux ailes puissantes, que la volupt fait
+descendre au milieu de la foule, o leurs ailes se brisent: moi,
+par exemple. Ensuite, on bat de son aile brise, on s'lance
+vigoureusement, et l'on retombe de nouveau. Les ailes seront
+guries. Je volerai trs haut. Que Dieu m'aide<a name="FNanchor_307_307" id="FNanchor_307_307"></a><a href="#Footnote_307_307" class="fnanchor">[307]</a>!</i></p></div>
+
+<p>Ces paroles sont crites, au milieu du plus terrible orage, celui dont
+les <i>Confessions</i> sont le souvenir et l'cho. Tolsto a t plus d'une
+fois rejet sur le sol, les ailes fracasses. Et toujours il s'obstine.
+Il repart. Le voici qui plane dans le ciel immense et profond, avec
+ses deux grandes ailes, dont l'une est la raison et l'autre est la foi.
+Mais il n'y trouve pas le calme qu'il cherchait. Le ciel n'est pas en
+dehors de nous. Le ciel est en nous. Tolsto y souffle ses temptes de
+passions. Par l il se distingue des aptres qui renoncent: il met son
+renoncement la mme ardeur qu'il mettait vivre. Et c'est toujours la
+vie qu'il treint, avec une violence d'amoureux. Il est fou de la vie.
+Il est ivre de la vie. Il ne peut vivre sans cette ivresse<a name="FNanchor_308_308" id="FNanchor_308_308"></a><a href="#Footnote_308_308" class="fnanchor">[308]</a>. Ivre
+de bonheur et de malheur, la fois. Ivre de mort et d'immortalit<a name="FNanchor_309_309" id="FNanchor_309_309"></a><a href="#Footnote_309_309" class="fnanchor">[309]</a>.
+Son renoncement la vie individuelle n'est qu'un cri de passion exalte
+vers la vie ternelle. Non, la paix qu'il atteint, la paix de l'me
+qu'il invoque, n'est pas celle de la mort. C'est celle de ces mondes
+enflamms qui gravitent dans les espaces infinis. Chez lui, la colre
+est calme<a name="FNanchor_310_310" id="FNanchor_310_310"></a><a href="#Footnote_310_310" class="fnanchor">[310]</a>, et le calme est brlant. La foi lui a donn des armes
+nouvelles pour reprendre, plus implacable, le combat que, ds ses
+premires &oelig;uvres, il ne cessait de livrer aux mensonges de la socit
+moderne. Il ne s'en tient plus quelques types de romans, il s'attaque
+ toutes les grandes idoles: hypocrisies de la religion, de l'tat, de
+la science, de l'art, du libralisme, du socialisme, de l'instruction
+populaire, de la bienfaisance, du pacifisme<a name="FNanchor_311_311" id="FNanchor_311_311"></a><a href="#Footnote_311_311" class="fnanchor">[311]</a>... Il les soufflette,
+il s'acharne contre elles.</p>
+
+<p>Le monde voit, de loin en loin, de ces apparitions de grands esprits
+rvolts, qui, comme Jean le Prcurseur, lancent l'anathme contre une
+civilisation corrompue. La dernire de ces apparitions avait t
+Rousseau. Par son amour de la nature<a name="FNanchor_312_312" id="FNanchor_312_312"></a><a href="#Footnote_312_312" class="fnanchor">[312]</a>, par sa haine de la socit
+moderne, par sa jalouse indpendance, par sa ferveur d'adoration pour
+l'vangile et pour la morale chrtienne, Rousseau annonce Tolsto, qui
+se rclamait de lui: Telles de ses pages me vont au c&oelig;ur, disait-il,
+je crois que je les aurais crites<a name="FNanchor_313_313" id="FNanchor_313_313"></a><a href="#Footnote_313_313" class="fnanchor">[313]</a>.</p>
+
+<p>Mais quelle diffrence entre les deux mes, et comme celle de Tolsto
+est plus purement chrtienne! Quel manque d'humilit, quelle arrogance
+pharisienne, dans ce cri insolent des <i>Confessions</i> de l'homme de
+Genve:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>tre ternel! Qu'un seul te dise, s'il l'ose: Je fus meilleur que
+cet homme-l!</i></p></div>
+
+<p>Ou dans ce dfi au monde:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je le dclare hautement et sans crainte: quiconque pourra me
+croire un malhonnte homme est lui-mme un homme touffer.</i></p></div>
+
+<p>Tolsto pleurait des larmes de sang sur les crimes de sa vie passe:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>J'prouve les souffrances de l'enfer. Je me rappelle toute ma
+lchet passe, et ces souvenirs ne me quittent pas, ils
+empoisonnent ma vie. On regrette d'ordinaire que l'on ne garde pas
+le souvenir aprs la mort. Quel bonheur qu'il en soit ainsi! Quelle
+souffrance ce serait, si, dans cette autre vie, je me rappelais
+tout le mal que je commis ici-bas<a name="FNanchor_314_314" id="FNanchor_314_314"></a><a href="#Footnote_314_314" class="fnanchor">[314]</a>!...</i></p></div>
+
+<p>Ce n'est pas lui qui et crit ses <i>Confessions</i>, comme Rousseau, parce
+que, dit celui-ci, sentant que le bien surpassait le mal, j'avais mon
+intrt tout dire<a name="FNanchor_315_315" id="FNanchor_315_315"></a><a href="#Footnote_315_315" class="fnanchor">[315]</a>. Tolsto, aprs avoir essay, renonce crire
+ses <i>Mmoires</i>; la plume lui tombe des mains: il ne veut pas tre un
+objet de scandale pour ceux qui le liront:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Des gens diraient: Voil donc cet homme que plusieurs placent si
+haut! Et quel lche il tait! Alors, nous, simples mortels, c'est
+Dieu lui-mme qui ordonne d'tre lches<a name="FNanchor_316_316" id="FNanchor_316_316"></a><a href="#Footnote_316_316" class="fnanchor">[316]</a>.</i></p></div>
+
+<p>Jamais Rousseau n'a connu de la foi chrtienne la belle pudeur morale,
+l'humilit qui donne au vieux Tolsto une candeur ineffable. Derrire
+Rousseau,&mdash;encadrant la statue de l'le aux Cygnes&mdash;on voit Saint-Pierre
+de Genve, la Rome de Calvin. En Tolsto, on retrouve les plerins, les
+innocents, dont les confessions naves et les larmes avaient mu son
+enfance.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Mais, bien plus encore que la lutte contre le monde, qui lui est commune
+avec Rousseau, un autre combat remplit les trente dernires annes de la
+vie de Tolsto, un magnifique combat entre les deux plus hautes
+puissances de son me: la Vrit et l'Amour.</p>
+
+<p>La Vrit,&mdash;ce regard qui va droit l'me,&mdash;la lumire pntrante de
+ces yeux gris qui vous percent... Elle tait sa plus ancienne foi, la
+reine de son art.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>L'hrone de mes crits, celle que j'aime de toutes les forces de
+mon me, celle qui toujours fut, est, et sera belle, c'est la
+vrit<a name="FNanchor_317_317" id="FNanchor_317_317"></a><a href="#Footnote_317_317" class="fnanchor">[317]</a>.</i></p></div>
+
+<p>La vrit, seule pave, surnageant du naufrage, aprs la mort de son
+frre<a name="FNanchor_318_318" id="FNanchor_318_318"></a><a href="#Footnote_318_318" class="fnanchor">[318]</a>. La vrit, pivot de sa vie, roc au milieu de la mer...</p>
+
+<p>Mais bientt, la vrit horrible<a name="FNanchor_319_319" id="FNanchor_319_319"></a><a href="#Footnote_319_319" class="fnanchor">[319]</a> ne lui avait plus suffi. L'Amour
+l'avait supplante. C'tait la source vive de son enfance, l'tat
+naturel de son me<a name="FNanchor_320_320" id="FNanchor_320_320"></a><a href="#Footnote_320_320" class="fnanchor">[320]</a>. Quand vint la crise morale de 1880, il
+n'abdiqua point la vrit, il l'ouvrit l'amour<a name="FNanchor_321_321" id="FNanchor_321_321"></a><a href="#Footnote_321_321" class="fnanchor">[321]</a>.</p>
+
+<p>L'amour est la base de l'nergie<a name="FNanchor_322_322" id="FNanchor_322_322"></a><a href="#Footnote_322_322" class="fnanchor">[322]</a>. L'amour est la raison de
+vivre, la seule, avec la beaut<a name="FNanchor_323_323" id="FNanchor_323_323"></a><a href="#Footnote_323_323" class="fnanchor">[323]</a>. L'amour est l'essence de Tolsto
+mri par la vie, de l'auteur de <i>Guerre et Paix</i> et de la lettre au
+Saint-Synode<a name="FNanchor_324_324" id="FNanchor_324_324"></a><a href="#Footnote_324_324" class="fnanchor">[324]</a>.</p>
+
+<p>Cette pntration de la vrit par l'amour fait le prix unique des
+chefs-d'&oelig;uvre qu'il crivit, au milieu de sa vie,&mdash;<i>nel mezzo del
+cammin</i>,&mdash;et distingue son ralisme du ralisme la Flaubert. Celui-ci
+met sa force n'aimer point ses personnages. Si grand qu'il soit ainsi,
+il lui manque le: <i>Fiat lux!</i> La lumire du soleil ne suffit point, il
+faut celle du c&oelig;ur. Le ralisme de Tolsto s'incarne dans chacun des
+tres, et, les voyant avec leurs yeux, il trouve, dans le plus vil, des
+raisons de l'aimer et de nous faire sentir la chane fraternelle qui
+nous unit tous<a name="FNanchor_325_325" id="FNanchor_325_325"></a><a href="#Footnote_325_325" class="fnanchor">[325]</a>. Par l'amour, il pntre aux racines de la vie.</p>
+
+<p>Mais il est difficile de maintenir cette union. Il y a des heures o le
+spectacle de la vie et ses douleurs sont si amers qu'ils paraissent un
+dfi l'amour, et que, pour le sauver, pour sauver sa foi, on est
+oblig de la hausser si loin au-dessus du monde qu'elle risque de perdre
+tout contact avec lui. Et comment fera celui qui a reu du sort le don
+superbe et fatal de voir la vrit, de ne pouvoir pas ne la point voir?
+Qui dira ce que Tolsto a souffert du continuel dsaccord de ses
+dernires annes, entre ses yeux impitoyables qui voyaient l'horreur de
+la ralit, et son c&oelig;ur passionn qui continuait d'attendre et
+d'affirmer l'amour!</p>
+
+<p>Nous avons tous connu ces tragiques dbats. Que de fois nous nous sommes
+trouvs dans l'alternative de ne pas voir, ou de har! Et que de fois un
+artiste,&mdash;un artiste digne de ce nom, un crivain qui connat le pouvoir
+splendide et redoutable de la parole crite,&mdash;se sent-il oppress
+d'angoisse au moment d'crire telle ou telle vrit<a name="FNanchor_326_326" id="FNanchor_326_326"></a><a href="#Footnote_326_326" class="fnanchor">[326]</a>! Cette vrit
+saine et virile, ncessaire au milieu des mensonges modernes, des
+mensonges de la civilisation, cette vrit vitale, semble-t-il, comme
+l'air qu'on respire... Et puis l'on s'aperoit que cet air, tant de
+poumons ne peuvent le supporter, tant d'tres affaiblis par la
+civilisation, ou faibles simplement par la bont de leur c&oelig;ur!
+Faut-il donc n'en tenir aucun compte et leur jeter implacablement cette
+vrit qui tue? N'y a-t-il pas, au-dessus, une vrit qui, comme dit
+Tolsto, est ouverte l'amour?&mdash;Mais quoi! peut-on pourtant consentir
+ bercer les hommes avec de consolants mensonges, comme Peer Gynt
+endort, avec ses contes, sa vieille maman mourante?... La socit se
+trouve sans cesse en face de ce dilemme: la vrit, ou l'amour. Elle le
+rsout, d'ordinaire, en sacrifiant la fois la vrit et l'amour.</p>
+
+<p>Tolsto n'a jamais trahi aucune de ses deux Fois. Dans ses &oelig;uvres de
+la maturit, l'amour est le flambeau de la vrit. Dans les &oelig;uvres de
+la fin, c'est une lumire d'en haut, un rayon de la grce qui descend
+sur la vie, mais ne se mle plus avec elle. On l'a vu dans
+<i>Rsurrection</i>, o la foi domine la ralit, mais lui reste extrieure.
+Le mme peuple, que Tolsto dpeint, chaque fois qu'il regarde les
+figures isoles, comme trs faible et mdiocre, prend, ds qu'il y pense
+d'une faon abstraite, une saintet divine<a name="FNanchor_327_327" id="FNanchor_327_327"></a><a href="#Footnote_327_327" class="fnanchor">[327]</a>.&mdash;Dans sa vie de tous
+les jours, s'accusait le mme dsaccord que dans son art, et plus
+cruellement. Il avait beau savoir ce que l'amour voulait de lui, il
+agissait autrement; il ne vivait pas selon Dieu, il vivait selon le
+monde. L'amour lui-mme, o le saisir? Comment distinguer entre ses
+visages divers et ses ordres contradictoires? tait-ce l'amour de sa
+famille, ou l'amour de tous les hommes?... Jusqu'au dernier jour, il se
+dbattit dans ces alternatives.</p>
+
+<p>O est la solution?&mdash;Il ne l'a pas trouve. Laissons aux intellectuels
+orgueilleux le droit de l'en juger avec ddain. Certes, ils l'ont
+trouve, eux, ils ont la vrit, et ils s'y tiennent avec assurance.
+Pour ceux-l, Tolsto tait un faible et un sentimental, qui ne peut
+servir d'exemple. Sans doute, il n'est pas un exemple qu'ils puissent
+suivre: ils ne sont pas assez vivants. Tolsto n'appartient pas
+l'lite vaniteuse, il n'est d'aucune glise,&mdash;pas plus de celle des
+<i>Scribes</i>, comme il les appelait, que de celles des <i>Pharisiens</i> de
+l'une ou l'autre foi. Il est le type le plus haut du libre chrtien, qui
+s'efforce, toute sa vie, vers un idal qui reste toujours plus
+lointain<a name="FNanchor_328_328" id="FNanchor_328_328"></a><a href="#Footnote_328_328" class="fnanchor">[328]</a>.</p>
+
+<p>Tolsto ne parle pas aux privilgis de la pense, il parle aux hommes
+ordinaires&mdash;<i>hominibus bon&aelig; voluntatis</i>.&mdash;Il est notre conscience. Il
+dit ce que nous pensons tous, mes moyennes, et ce que nous craignons de
+lire en nous. Et il n'est pas pour nous un matre plein d'orgueil, un de
+ces gnies hautains qui trnent dans leur art et leur intelligence,
+au-dessus de l'humanit. Il est&mdash;ce qu'il aimait se nommer lui-mme
+dans ses lettres, de ce nom le plus beau de tous, le plus doux,&mdash;notre
+frre.</p>
+
+<p class="r">Janvier 1911.</p>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_206" id="page_206"></a></p>
+
+<h2><a name="NOTE_SUR_LES_OEUVRES_POSTHUMES_DE_TOLSTOY329" id="NOTE_SUR_LES_OEUVRES_POSTHUMES_DE_TOLSTOY329"></a>NOTE SUR LES &OElig;UVRES POSTHUMES DE TOLSTOY<a name="FNanchor_329_329" id="FNanchor_329_329"></a><a href="#Footnote_329_329" class="fnanchor">[329]</a></h2>
+
+<p>Tolstoy laissait, en mourant, une quantit d'&oelig;uvres indites. La plus
+grande partie en a t publie depuis. Elles forment trois volumes de
+traduction franaise par J.-W. Bienstock (collection Nelson)<a name="FNanchor_330_330" id="FNanchor_330_330"></a><a href="#Footnote_330_330" class="fnanchor">[330]</a>. Ces
+&oelig;uvres sont de toutes les poques de sa vie. Il en est qui remontent
+jusqu'en 1883 (<i>Journal d'un fou</i>). D'autres sont des dernires annes.
+Elles comprennent des nouvelles, des romans, des pices de thtre, des
+dialogues. Beaucoup sont restes inacheves. Je les diviserais
+volontiers en deux classes: les &oelig;uvres que Tolstoy crivait par
+volont morale, et celles qu'il crivait par instinct artistique. Dans
+un petit nombre d'entre elles, les deux tendances se fondent
+harmonieusement.</p>
+
+<p>Malheureusement, il faut dplorer que le dsintressement de sa gloire
+littraire,&mdash;peut-tre mme une secrte pense de mortification&mdash;ait
+empch Tolstoy de poursuivre la composition de ses &oelig;uvres qui
+s'annonaient comme devant tre les plus belles. Tel <i>Le journal
+posthume du vieillard Fodor Kouzmitch</i>. C'est la fameuse lgende du
+tsar Alexandre I<sup>er</sup>, se faisant passer pour mort et s'en allant, sous
+un faux nom, vieillir en Sibrie, par expiation volontaire. On sent que
+Tolstoy s'tait passionn pour le sujet et identifi avec son hros. On
+ne se console pas qu'il ne nous reste de ce journal que les premiers
+chapitres: par la vigueur et la fracheur du rcit, ils valent les
+meilleures pages de <i>Rsurrection</i>. Il y a l des portraits inoubliables
+(la vieille Catherine II), et surtout une puissante peinture du tsar
+mystique et violent, dont la nature orgueilleuse a encore des
+soubresauts de rveil chez le vieillard pacifi.</p>
+
+<p><i>Le pre Serge</i> (1891-1904) est aussi dans la grande manire de Tolstoy;
+mais le rcit est un peu court. Il a pour sujet l'histoire d'un homme
+qui cherche Dieu dans la solitude et l'asctisme, par orgueil bless, et
+qui finit par le trouver parmi les hommes, en vivant pour eux. La
+sauvage violence de quelques pages vous saisit la gorge. Rien de sobre
+et de tragique comme la scne o le hros dcouvre la vilenie de celle
+qu'il aimait:&mdash;(sa fiance, la femme qu'il adorait comme une sainte, a
+t la matresse du tsar qu'il vnrait passionnment). Non moins
+saisissante est la nuit de tentation, o le moine, pour retrouver la
+paix de l'me trouble, se tranche un doigt avec une hache. A ces
+pisodes farouches s'opposent l'entretien mlancolique de la fin, avec
+la pauvre vieille petite amie d'enfance, et les dernires pages, d'un
+laconisme indiffrent et serein.</p>
+
+<p>C'tait aussi un sujet mouvant que <i>La mre</i>: Une bonne et raisonnable
+mre de famille, aprs s'tre pendant quarante ans voue tout entire
+aux siens, se trouve seule, sans activit, sans raison d'agir, et,
+quoique libre penseuse, se retire sous l'aile d'un couvent et crit son
+Journal. Mais les premires pages seules de cette &oelig;uvre subsistent.</p>
+
+<p>Une srie de petits rcits sont d'un art suprieur:</p>
+
+<p><i>Alexis le Pot</i>, qui se relie la veine des beaux contes populaires.
+Histoire d'un simple, toujours sacrifi, toujours doucement satisfait,
+et qui meurt.&mdash;<i>Aprs le bal</i> (20 aot 1903): Un vieillard raconte
+comment il aimait une jeune fille et comment il cessa brusquement de
+l'aimer, aprs avoir vu le pre, un colonel, commander la fustigation
+d'un soldat. &OElig;uvre parfaite, d'abord d'un charme exquis de souvenirs
+juvniles, puis d'une prcision hallucinante.&mdash;<i>Ce que j'ai vu en rve</i>
+(13 novembre 1906): Un prince ne pardonne pas sa fille qu'il adorait,
+parce qu'elle s'est enfuie de la maison, aprs s'tre laiss sduire.
+Mais peine l'a-t-il revue que c'est lui qui demande pardon. Et
+toutefois (la tendresse de Tolstoy et son idalisme ne l'abusent jamais)
+il ne peut arriver vaincre le sentiment de dgot que lui cause la vue
+de l'enfant de sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Khodynka</i>, une courte nouvelle, dont l'action se passe en 1893: Une
+jeune princesse russe, qui a voulu se mler une fte populaire de
+Moscou, se trouve prise dans une panique, foule aux pieds, laisse pour
+morte et ranime par un ouvrier, qui a t lui-mme rudement bouscul.
+Un sentiment de fraternit affectueuse les unit un instant. Puis ils se
+quittent et ne se verront plus.</p>
+
+<p>De dimensions beaucoup plus vastes, et s'annonant comme un roman
+pique, est <i>Hadji-Mourad</i> (dcembre 1902), qui raconte un pisode des
+guerres du Caucase en 1851<a name="FNanchor_331_331" id="FNanchor_331_331"></a><a href="#Footnote_331_331" class="fnanchor">[331]</a>. Tolstoy, en l'crivant, tait dans la
+pleine matrise de ses moyens artistiques. La vision (des yeux et de
+l'me) est parfaite. Mais, chose curieuse, on ne s'intresse pas
+vritablement l'histoire: car on sent que Tolstoy ne s'y intresse pas
+tout fait. Chaque personnage qui parat, au cours du rcit, veille
+juste autant de sympathie chez lui; et de chacun, mme s'il ne fait que
+passer sous nos yeux, il trace un portrait achev. Mais force d'aimer
+tous, il ne prfre rien. Il semble crire cette remarquable nouvelle,
+sans besoin intrieur, par une ncessit toute physique. Comme d'autres
+exercent leurs muscles, il faut qu'il exerce son mcanisme intellectuel.
+Il a besoin de crer. Il cre.</p>
+
+<p class="cb">*<br />* &nbsp; *</p>
+
+<p>D'autres &oelig;uvres ont un accent personnel, souvent jusqu' l'angoisse.
+Il en est d'autobiographiques, comme <i>Le journal d'un fou</i> (20 octobre
+1883), qui retrace le souvenir des premires nuits d'effroi de Tolstoy,
+avant la crise de 1869<a name="FNanchor_332_332" id="FNanchor_332_332"></a><a href="#Footnote_332_332" class="fnanchor">[332]</a>, et comme <i>Le Diable</i> (19 novembre 1889).
+Cette dernire et trs longue nouvelle a des parties de tout premier
+ordre et, malheureusement, un dnouement absurde: Un propritaire
+campagnard, qui a eu des relations avec une jeune paysanne de son
+domaine, s'est mari et a pris soin (car il est honnte et il aime sa
+jeune femme) d'carter la paysanne. Mais il l'a dans le sang, et il ne
+peut la voir sans la dsirer. Elle le recherche. Il finit par la
+reprendre; il sent qu'il ne pourra plus s'arracher elle: il se tue.
+Les portraits de l'homme, bon, faible, robuste, myope, intelligent,
+sincre, travailleur, tourment,&mdash;de sa jeune femme romanesque et
+amoureuse, qui l'idalise,&mdash;de la belle et saine paysanne, ardente et
+sans pudeur,&mdash;sont des chefs-d'&oelig;uvre. Il est fcheux que Tolstoy ait
+mis plus de morale dans la fin de son roman qu'il n'en a mis dans
+l'histoire vcue: car il a eu rellement une aventure analogue.</p>
+
+<p><i>La lumire luit dans les tnbres</i>, drame en cinq actes, prsente bien
+des faiblesses artistiques. Mais, lorsqu'on connat la tragdie cache
+de la vieillesse de Tolstoy, qu'elle est mouvante cette &oelig;uvre qui,
+sous d'autres noms, met en scne Tolstoy et les siens! Nicolas
+Ivanovitch Sarintzeff est parvenu la mme foi que l'auteur de <i>Que
+devons-nous faire?</i> et il essaie de la mettre en pratique. Cela ne lui
+est point permis. Les larmes de sa femme (sincres ou simules?)
+l'empchent de quitter les siens. Il reste dans sa maison, o il vit
+pauvrement et fait de la menuiserie. Sa femme et ses enfants continuent
+de mener grand train et de donner des ftes. Bien qu'il n'y prenne point
+part, on l'accuse d'hypocrisie. Cependant, par son influence morale, par
+le simple rayonnement de sa personnalit, il fait autour de lui des
+proslytes&mdash;et des malheureux. Un pope, convaincu par ses doctrines,
+abandonne l'glise. Un jeune homme de bonne famille refuse le service
+militaire et se fait envoyer au bataillon de discipline. Et le pauvre
+Sarintzeff-Tolstoy est dchir par le doute. Est-il dans l'erreur?
+N'entrane-t-il pas les autres inutilement dans la souffrance et dans la
+mort? A la fin, il ne voit plus d'autre solution ses angoisses que de
+se laisser tuer par la mre du jeune homme, qu'il a sans le vouloir
+conduit sa perte.</p>
+
+<p>On trouvera encore, dans un bref rcit, des derniers temps de la vie de
+Tolstoy: <i>Il n'y a pas de coupable</i> (septembre 1910), la mme confession
+douloureuse d'un homme qui souffre horriblement de sa situation et qui
+ne peut en sortir. Aux riches ds&oelig;uvrs s'opposent les pauvres
+accabls; et ni les uns ni les autres ne sentent l'ineptie monstrueuse
+d'un tel tat social.</p>
+
+<p>Deux &oelig;uvres de thtre ont une relle valeur: l'une est une petite
+pice paysanne, qui combat les mfaits de l'alcool: <i>Toutes les qualits
+viennent d'elle</i> (Probablement de 1910). Les personnages sont trs
+individuels; leurs traits typiques, leurs ridicules de langage sont
+saisis de faon amusante. Le paysan qui, la fin, pardonne son voleur
+est la fois noble et comique, par son inconsciente grandeur morale et
+son naf amour-propre.&mdash;La seconde pice, d'une tout autre importance,
+est un drame en douze tableaux: <i>le Cadavre vivant</i>. Elle montre les
+gens faibles et bons crass par la stupide machine sociale. Le hros,
+Fedia, est un homme qui s'est perdu par sa bont mme et par le profond
+sentiment moral qu'il cache sous une vie dbauche: car il souffre,
+d'une faon intolrable, de la bassesse du monde et de sa propre
+indignit; mais il n'a pas la force de ragir. Il a une femme qu'il
+aime, qui est bonne, tranquille, raisonnable, mais <i>sans le petit
+raisin qu'on met dans le cidre pour le faire mousser</i>, <i>sans le
+ptillement dans la vie</i>, qui procure l'oubli. Et il lui faut l'oubli.</p>
+
+<p><i>Nous tous dans notre milieu</i>, dit-il, <i>nous avons trois voies devant
+nous, trois seulement. tre fonctionnaire, gagner de l'argent et ajouter
+ la vilenie au milieu de laquelle on vit, cela me dgotait; peut-tre
+n'en tais-je pas capable... La seconde voie, c'est celle o l'on combat
+cette vilenie: pour cela, il faut tre un hros, je n'en suis pas un.
+Reste la troisime: s'oublier, boire, faire la noce, chanter: c'est
+celle que j'ai choisie, et vous voyez o cela m'a men<a name="FNanchor_333_333" id="FNanchor_333_333"></a><a href="#Footnote_333_333" class="fnanchor">[333]</a>...</i></p>
+
+<p>Et, dans un autre passage:</p>
+
+<p><i>Comment j'en suis arriv ma perte? D'abord, le vin. Ce n'est pas que
+j'aie plaisir boire. Mais j'ai toujours le sentiment que tout ce qui
+se fait autour de moi n'est pas ce qu'il faut; et j'ai honte.... Et
+quant tre marchal de la noblesse, ou directeur de banque, c'est si
+honteux, si honteux!... Aprs avoir bu, on n'a plus honte.... Et puis,
+la musique, pas l'opra ou Beethoven, mais les tsiganes, cela vous verse
+dans l'me tant de vie, tant d'nergie.... Et puis les beaux yeux noirs,
+le sourire.... Mais plus cela enchante, plus on a honte,
+ensuite<a name="FNanchor_334_334" id="FNanchor_334_334"></a><a href="#Footnote_334_334" class="fnanchor">[334]</a>....</i></p>
+
+<p>Il a quitt sa femme, parce qu'il sent qu'il lui fait du mal et qu'elle
+ne lui fait pas de bien. Il la laisse un ami dont elle est aime,
+qu'elle aimait sans se l'avouer, et qui lui ressemble. Il disparat dans
+les bas-fonds de la bohme; et tout est bien ainsi: les deux autres sont
+heureux, et lui,&mdash;autant qu'ils peuvent l'tre. Mais la socit ne
+permet point qu'on se passe de son consentement; elle accule stupidement
+Fedia au suicide, s'il ne veut pas que ses deux amis soient condamns
+pour bigamie.&mdash;Cette &oelig;uvre trange, si profondment russe, et qui
+reflte le dcouragement des meilleurs aprs les grandes esprances de
+la Rvolution, brises, est simple, sobre, sans aucune dclamation. Les
+caractres sont tous vrais et vivants, mme les personnages de second
+plan: (la jeune s&oelig;ur intransigeante et passionne dans sa conception
+morale de l'amour et du mariage; la bonne figure compasse du brave
+Karenine, et sa vieille maman, ptrie de nobles prjugs, conservatrice,
+autoritaire en paroles, accommodante en actes); jusqu'aux silhouettes
+fugitives des tsiganes et des avocats.</p>
+
+<p class="cb">*<br />* &nbsp; *</p>
+
+<p>J'ai laiss de ct quelques &oelig;uvres, o l'intention dogmatique et
+morale prime la libre vie de l'&oelig;uvre&mdash;bien qu'elle ne fasse jamais
+tort la lucidit psychologique de Tolstoy:</p>
+
+<p><i>Le faux coupon</i>: un long rcit, presque un roman, qui veut montrer
+l'enchanement, dans le monde, de tous les actes individuels, bons ou
+mauvais. Un faux, commis par deux collgiens, dclenche toute une suite
+de crimes, de plus en plus horribles,&mdash;jusqu' ce que l'acte de
+rsignation sainte d'une pauvre femme qu'assassine une brute agisse sur
+l'assassin et, par lui, de proche en proche, remonte jusqu'aux premiers
+auteurs de tout le mal, qui se trouvent ainsi rachets par leurs
+victimes. Le sujet est superbe, et touche l'pope; l'&oelig;uvre aurait
+pu atteindre la grandeur fatale des tragdies antiques. Mais le rcit
+est trop long, trop morcel, sans ampleur; et bien que chaque personnage
+soit justement caractris, ils restent tous indiffrents.</p>
+
+<p><i>La sagesse enfantine</i> est une suite de vingt et un dialogues entre des
+enfants, sur tous les grands sujets: religion, art, science,
+instruction, patrie, etc. Ils ne sont pas sans verve; mais le procd
+fatigue vite, tant de fois rpt.</p>
+
+<p><i>Le jeune tsar</i>, qui rve des malheurs qu'il cause malgr lui, est une
+des &oelig;uvres les plus faibles du recueil.</p>
+
+<p>Enfin, je me contente d'numrer quelques esquisses fragmentaires: <i>Deux
+plerins</i>,&mdash;<i>Le pope Vassili</i>,&mdash;<i>Quels sont les assassins?</i> etc.</p>
+
+<p class="cb">*<br />* &nbsp; *</p>
+
+<p>Dans l'ensemble de ces &oelig;uvres, on est frapp de la vigueur
+intellectuelle, conserve par Tolstoy jusqu' son dernier jour<a name="FNanchor_335_335" id="FNanchor_335_335"></a><a href="#Footnote_335_335" class="fnanchor">[335]</a>. Il
+peut sembler verbeux, quand il expose ses ides sociales; mais toutes
+les fois qu'il est en face d'une action, d'un personnage vivant, le
+rveur humanitaire disparat, il ne reste plus que l'artiste au regard
+d'aigle, qui d'un coup va au c&oelig;ur. Jamais il n'a perdu cette lucidit
+souveraine. Le seul appauvrissement que je constate, pour l'art, c'est
+du ct de la passion. A part de courts instants, on a l'impression que
+ses &oelig;uvres ne sont plus pour Tolstoy l'essentiel de sa vie; elles
+sont, ou un passe-temps ncessaire, ou un instrument pour l'action. Mais
+c'est l'action qui est son vritable objet, et non plus l'art. Quand il
+lui arrive de se laisser reprendre par cette illusion passionne, il
+semble qu'il en ait honte; il coupe court ou peut-tre, comme pour <i>Le
+journal posthume du vieillard Fodor Kouzmitch</i>, il abandonne
+compltement l'&oelig;uvre qui risquerait de resouder les chanes qui
+l'attachaient l'art... Exemple unique d'un grand artiste, en pleine
+force cratrice et tourment par elle, qui lui rsiste et qui l'immole
+son Dieu.</p>
+
+<p class="r">R. R.</p>
+
+<p>Avril 1913.</p>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_214" id="page_214"></a></p>
+
+<h2><a name="LA_REPONSE_DE_LASIE_A_TOLSTOY" id="LA_REPONSE_DE_LASIE_A_TOLSTOY"></a>LA RPONSE DE L'ASIE A TOLSTOY</h2>
+
+<p>Au temps o paraissaient les premires ditions de ce livre, nous ne
+pouvions mesurer encore le retentissement de la pense de Tolstoy dans
+le monde. Le grain tait en terre. Il fallait attendre l't.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, la moisson est leve. Et de Tolstoy a surgi un arbre de
+Jess. Sa parole s'est faite acte. Au Saint Jean le Prcurseur
+d'Iasnaa-Poliana a succd le Messie de l'Inde, qu'il avait consacr:
+Mahtm Gandhi.</p>
+
+<p>Admirons la magnifique conomie de l'histoire humaine, o, malgr les
+disparitions apparentes des grands efforts de l'esprit, rien ne se perd
+d'essentiel, et le flux et le reflux des ractions mutuelles forment un
+courant continu, qui s'enrichit sans cesse, en fcondant la terre.</p>
+
+<p>A dix-neuf ans, en 1847, le jeune Tolstoy, malade l'hpital de Kazan,
+avait pour voisin de lit un prtre lama bouddhiste, bless grivement
+la face par un brigand, et il recevait de lui la premire rvlation de
+la loi de Non-Rsistance, que le torrent de sa vie devait, trente ans,
+recouvrir.</p>
+
+<p>Soixante-deux ans aprs, en 1909, le jeune Indien Gandhi recevait des
+mains de Tolstoy mourant cette sainte lumire, que le vieil aptre russe
+avait couve en lui, rchauffe de son amour, nourrie de sa douleur; et
+il en faisait le flambeau qui a illumin l'Inde: la rverbration en a
+touch toutes les parties de la terre.</p>
+
+<p>Mais, avant d'en arriver au rcit de ce baptme dans le Jourdain, nous
+voulons rapidement retracer l'ensemble des rapports de Tolstoy avec
+l'Asie. Une <i>Vie de Tolstoy</i> serait, sans cette tude, incomplte
+aujourd'hui. Car l'action de Tolstoy sur l'Asie aura, dans l'histoire,
+plus d'importance peut-tre que l'action sur l'Europe. Il a t la
+premire grande Voie de l'esprit qui relie, de l'Est l'Ouest, tous les
+membres du Vieux-Continent. Maintenant la sillonnent, en l'un et l'autre
+sens, deux rivires de plerins.</p>
+
+<p class="cb">*<br />* &nbsp; *</p>
+
+<p>Nous avons maintenant tous les moyens de connatre le sujet: car Paul
+Birukoff, pieux disciple du matre, a rassembl en un volume sur
+<i>Tolstoy et l'Orient</i> les documents conservs<a name="FNanchor_336_336" id="FNanchor_336_336"></a><a href="#Footnote_336_336" class="fnanchor">[336]</a>.</p>
+
+<p>L'Orient l'attira toujours. Tout jeune tudiant l'Universit de Kazan,
+il avait choisi d'abord la facult des langues orientales arabo-turques.
+Dans ses annes de Caucase, il fut en contact prolong avec la culture
+mahomtane, et il en subit fortement l'impression. Peu aprs 1870
+commencent paratre, dans ses recueils de Rcits et Lgendes pour les
+coles primaires, des contes arabes et indiens. Quand vint l'heure de sa
+crise religieuse, la Bible ne lui suffit point; il ne tarda pas
+consulter les religions d'Orient. Il lut considrablement<a name="FNanchor_337_337" id="FNanchor_337_337"></a><a href="#Footnote_337_337" class="fnanchor">[337]</a>. Bientt
+lui vint l'ide de faire profiter l'Europe de ses lectures, et il
+rassembla, sous le titre: <i>Les penses des hommes sages</i>, un recueil, o
+l'vangile, Bouddh, Laotse, Krishna fraternisaient. Il s'tait
+convaincu, ds le premier coup d'&oelig;il, de l'unit fondamentale des
+grandes religions humaines.</p>
+
+<p>Mais ce qu'il cherchait surtout, c'tait le rapport direct avec les
+hommes d'Asie. Et dans les dix dernires annes de sa vie, un rseau
+serr de correspondance se tressa entre Iasnaa et tous les pays
+d'Orient.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>De tous, c'tait la Chine, dont la pense lui tait le plus proche. Et
+ce fut elle qui se livra le moins. Ds 1884, il tudiait Confucius et
+Laotse; ce dernier tait son prfr, parmi les sages de
+l'antiquit<a name="FNanchor_338_338" id="FNanchor_338_338"></a><a href="#Footnote_338_338" class="fnanchor">[338]</a>. Mais, en fait, Tolstoy dut attendre jusqu'en 1905 pour
+changer sa premire lettre avec un compatriote de Laotse, et il ne
+parat avoir eu que deux correspondants chinois. Il est vrai qu'ils sont
+de marque. L'un tait un savant, <i>Tsien Huang-t'ung</i>; l'autre ce grand
+lettr <i>Ku-Hung-Ming</i>, dont le nom est bien connu en Europe<a name="FNanchor_339_339" id="FNanchor_339_339"></a><a href="#Footnote_339_339" class="fnanchor">[339]</a>, et
+qui, professeur d'Universit Pkin, chass par la Rvolution, a d
+s'exiler au Japon.</p>
+
+<p>Dans les lettres qu'il adresse ces deux Chinois d'lite, et
+particulirement dans celle, trs longue, Ku-Hung-Ming, qui a la
+valeur d'un manifeste (octobre 1906), Tolstoy exprime l'attachement et
+l'admiration qu'il prouve pour le peuple chinois. Ces sentiments ont
+t renforcs par les preuves que la Chine a subies, avec une noble
+mansutude, en ces dernires annes o les nations d'Europe ont fait
+assaut contre elle d'ignobles brutalits. Il l'engage persvrer dans
+cette sereine patience et prophtise qu'elle lui devra la victoire
+finale. L'exemple de Port-Arthur, dont l'abandon par la Chine la
+Russie a cot si cher la Russie (guerre russo-japonaise), assure
+qu'il en sera de mme pour l'Allemagne Kiautschau et pour l'Angleterre
+ Wei-ha-Wei. Les voleurs finissent toujours par se voler entre
+eux.&mdash;Mais Tolstoy est inquiet d'apprendre que, depuis peu, l'esprit de
+violence et de guerre s'veille chez les Chinois; il les conjure d'y
+rsister. S'ils se laissaient gagner par la contagion, ce serait un
+dsastre, non seulement dans le sens o l'entendait <i>un des plus
+grossiers et ignares reprsentants de l'Occident, le Kaiser
+d'Allemagne</i>, qui redoutait pour l'Europe le pril jaune,&mdash;mais dans
+l'intrt suprieur de l'humanit. Car, avec la vieille Chine
+disparatrait le point d'appui de la vraie sagesse populaire et
+pratique, paisible et laborieuse, qui, de l'Empire du Milieu, doit
+s'tendre progressivement tous les peuples. Tolstoy croit le moment
+venu d'une transformation capitale dans la vie de l'humanit; il a la
+conviction que la Chine est appele y jouer le premier rle, la tte
+des peuples d'Orient. La tche de l'Asie est de montrer au reste du
+monde le vrai chemin la vraie libert; et ce chemin, dit Tolstoy,
+n'est autre que le <i>Tao</i>. Surtout que la Chine se garde de vouloir se
+rformer sur le plan et l'exemple de l'Occident,&mdash;c'est--dire en
+remplaant son despotisme par un rgime constitutionnel, une arme
+nationale et la grande industrie! Qu'elle considre le tableau
+lamentable de ces peuples d'Europe, avec l'enfer de leur proltariat,
+avec leurs luttes de classes, leur course aux armements et leurs guerres
+sans fin, leur politique de rapine coloniale,&mdash;la banqueroute sanglante
+de toute une civilisation! L'Europe est un exemple,&mdash;oui!&mdash;de ce qu'il
+ne faut pas faire. Et comme la Chine ne peut, d'autre part, rester dans
+l'tat prsent, o elle se voit livre toutes les agressions, une
+seule voie lui est ouverte: celle de la Non-Rsistance absolue vis--vis
+de son gouvernement et de tous les gouvernements. Qu'elle poursuive,
+impassible, sa culture de la terre, en se soumettant la seule loi de
+Dieu! L'Europe se trouvera dsarme devant la passivit hroque et
+sereine de 400 millions d'hommes. Toute la sagesse humaine et le secret
+du bonheur sont dans la vie de travail paisible sur son champ, en se
+guidant d'aprs les principes des trois religions de Chine: le
+Confucianisme, qui libre de la force brutale; le Taosme, qui prescrit
+de ne pas faire aux autres ce qu'on ne veut pas que les autres vous
+fassent; et le Bouddhisme, qui est tout abngation et amour.</p>
+
+<p>Des conseils de Tolstoy, nous voyons ce que la Chine d'aujourd'hui
+parat faire; et il ne semble pas que son docte correspondant,
+Ku-Hung-Ming, en ait beaucoup profit: car son traditionalisme,
+distingu mais born, offre pour toute panace la fivre du monde
+moderne en travail une <i>Grande Charte de Fidlit</i> l'ordre tabli par
+le pass<a name="FNanchor_340_340" id="FNanchor_340_340"></a><a href="#Footnote_340_340" class="fnanchor">[340]</a>.&mdash;Mais il ne faut point juger de l'immense Ocan par ses
+vagues de surface. Et qui peut dire si le peuple de Chine n'est pas
+beaucoup plus prs des penses de Tolstoy, qui s'accordent avec la
+millnaire tradition de ses sages, que ne le feraient supposer ces
+guerres de partis et ces rvolutions, qui passent et qui meurent sur son
+ternit?</p>
+
+<p class="cb">*<br />* &nbsp; *</p>
+
+<p>Tout au contraire des Chinois, les Japonais, avec leur vitalit fbrile,
+leur curiosit affame de toute pense nouvelle dans l'univers, furent
+les premiers d'Asie avec qui Tolstoy entra en relations (ds 1890, ou
+peu aprs). Il se mfiait d'eux, de leur fanatisme national et guerrier,
+surtout de leur prodigieuse souplesse s'adapter la civilisation
+d'Europe et en pouser sur-le-champ tous les abus. On ne peut dire que
+sa mfiance ait t entirement injustifie: car la correspondance assez
+abondante qu'il entretint avec eux lui apporta plus d'un mcompte. Tel
+qui se disait son disciple, tout en ayant la prtention de concilier son
+enseignement avec le patriotisme, le dsavoua publiquement, comme le
+jeune <i>Jokai</i>, rdacteur en chef du journal <i>Didaitschoo-lu</i>, en 1904,
+au moment de la guerre du Japon avec la Russie. Encore plus dcevant fut
+le jeune <i>H. S. Tamura</i> qui, d'abord boulevers jusqu'aux larmes par la
+lecture d'un article de Tolstoy sur la guerre russo-japonaise<a name="FNanchor_341_341" id="FNanchor_341_341"></a><a href="#Footnote_341_341" class="fnanchor">[341]</a>,
+tremblant de tout son corps, et criant, transport, que Tolstoy est
+l'unique prophte de notre temps, se laisse quelques semaines aprs
+rouler par la vague de dlire patriotique, aprs la destruction de la
+flotte russe par les Japonais, Tsusima, et finit par publier contre
+Tolstoy un mauvais livre qui l'attaque...</p>
+
+<p>Plus solides et sincres&mdash;mais si loin de la vraie pense de
+Tolstoy&mdash;ces social-dmocrates japonais, protestataires hroques contre
+la guerre<a name="FNanchor_342_342" id="FNanchor_342_342"></a><a href="#Footnote_342_342" class="fnanchor">[342]</a>, qui crivent Tolstoy, en septembre 1904, et qui
+Tolstoy, en les remerciant, exprime sa condamnation absolue, la fois
+de la guerre et du socialisme<a name="FNanchor_343_343" id="FNanchor_343_343"></a><a href="#Footnote_343_343" class="fnanchor">[343]</a>.</p>
+
+<p>Mais l'esprit de Tolstoy pntrait, malgr tout, le Japon et le
+labourait jusqu'au fond. Lorsqu'en 1908, pour son quatre-vingtime
+anniversaire, ses amis russes s'adressrent tous les amis du monde,
+afin de publier un livre de tmoignages, <i>Naoshi Kato</i> envoya un
+intressant Essai, qui montre l'influence considrable de Tolstoy au
+Japon. La plupart de ses livres religieux y avaient t traduits; vers
+1902-1903, ils produisirent, dit Kato, une rvolution morale, non
+seulement chez les chrtiens japonais, mais chez les bouddhistes; et de
+cette commotion, un renouvellement du bouddhisme est sorti. Jusqu'alors,
+la religion tait un ordre tabli et une loi du dehors. Elle prit (ou
+reprit) un caractre intrieur. <i>Conscience religieuse</i> devint,
+depuis, le mot la mode. Et certes, ce rveil du <i>moi</i> n'tait pas sans
+dangers. Il pouvait mener,&mdash;il mena, en nombre de cas,&mdash;vers de tout
+autres fins que l'esprit de sacrifice et d'amour fraternel&mdash; la
+jouissance goste, l'indiffrentisme, au dsespoir, et mme au
+suicide: il y eut des catastrophes chez ce peuple vibrant qui, dans ses
+crises de passion, porte toutes les doctrines aux ultimes consquences.
+Mais il se forma ainsi, particulirement prs de Kioto, de petits
+groupes tolstoyens qui travaillaient leur champ et professaient le pur
+vangile de l'amour<a name="FNanchor_344_344" id="FNanchor_344_344"></a><a href="#Footnote_344_344" class="fnanchor">[344]</a>. D'une faon gnrale, on peut dire que la vie
+spirituelle au Japon a subi, en partie, l'empreinte de la personnalit
+de Tolstoy. Encore aujourd'hui, subsiste au Japon une <i>Socit Tolstoy</i>,
+qui publie une revue mensuelle de soixante-dix pages, intressante et
+nourrie<a name="FNanchor_345_345" id="FNanchor_345_345"></a><a href="#Footnote_345_345" class="fnanchor">[345]</a>.</p>
+
+<p>Le plus aimable exemple de ces disciples japonais est le jeune <i>Kenjiro
+Tokutomi</i>, qui contribua aussi au livre du jubil de 1908. Il avait
+crit, de Tokio, une lettre enthousiaste Tolstoy, dans les premiers
+mois de 1906, et Tolstoy y avait aussitt rpondu. Mais Tokutomi n'avait
+pas eu la patience d'attendre la rponse: il s'tait embarqu sur le
+premier bateau, pour aller le voir. Il ne savait pas un mot de russe et
+trs peu d'anglais. Il arriva Iasnaa en juillet, y demeura cinq
+jours, reu avec une bont paternelle, et repartit directement pour le
+Japon, couvant, tout le reste de sa vie, les grands souvenirs de cette
+semaine et le lumineux sourire du vieillard. Il l'voque dans ses
+charmantes pages de 1908, o parle son c&oelig;ur simple et pur:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Je vois son sourire, travers le brouillard des 730 jours passs
+depuis que je l'ai vu, et par-dessus les 10 000 kilomtres qui nous
+sparent.</i></p>
+
+<p><i>Maintenant je vis dans une petite campagne, dans une chtive
+maison, avec ma femme et mon chien. Je plante des lgumes,
+j'arrache la mauvaise herbe, qui repousse sans cesse. Toute mon
+nergie et toutes mes journes se dpensent arracher, arracher,
+arracher... Peut-tre cela tient-il ma nature d'esprit,
+peut-tre ce temps imparfait. Mais je suis, pleinement heureux...
+Seulement, c'est bien triste, quand on ne sait qu'crire, dans une
+occasion pareille!...</i></p></div>
+
+<p>Le petit Japonais a su, par ces simples lignes d'une humble vie
+heureuse, de sagesse et de labeur, raliser beaucoup mieux l'idal de
+Tolstoy et parler son c&oelig;ur que tous les doctes collaborateurs au
+livre du Jubil<a name="FNanchor_346_346" id="FNanchor_346_346"></a><a href="#Footnote_346_346" class="fnanchor">[346]</a>.</p>
+
+<p class="cb">*<br />* &nbsp; *</p>
+
+<p>En sa qualit de Russe, Tolstoy avait de nombreuses occasions de
+connatre les mahomtans,&mdash;puisque l'empire de Russie en comptait vingt
+millions de sujets. Aussi tiennent-ils une large place dans sa
+correspondance. Mais ils n'y apparaissent gure avant 1901. Et ce fut,
+au printemps de cette anne, sa rponse au Saint-Synode et son
+excommunication qui les lui conquirent. La haute et ferme parole
+traversa le monde musulman comme le char d'lie. Ils n'en retinrent que
+l'affirmation monothiste, o leur semblait se rpercuter la voix de
+leur Prophte, et ils tchrent navement de l'annexer. Des Baschkirs de
+Russie, des muftis indiens, des musulmans de Constantinople lui crivent
+qu'ils ont <i>pleur de joie</i>, en lisant le dmenti public inflig par
+sa main toute la chrtient; et ils le flicitent de s'tre enfin
+dlivr <i>de la sombre croyance la Trinit</i>. Ils l'appellent leur
+<i>frre</i> et s'efforcent de le convertir tout fait. Avec une comique
+inconscience, l'un d'eux, un mufti de l'Inde, <i>Mohammed Sadig</i>, de
+Kadiam, Gurdaspur, se rjouit de lui faire connatre que son nouveau
+Messie islamique (un certain Chazrat Mirza Gulam Achmed) vient
+d'anantir le mensonge chrtien de la Rsurrection en retrouvant au
+Kaschmir le tombeau de Ijuz Azaf (Jsus), et il lui en envoie une
+photo, avec le portrait de son saint rformateur.</p>
+
+<p>On ne saurait imaginer l'admirable tranquillit, peine teinte
+d'ironie (ou de mlancolie), avec laquelle Tolstoy reoit ces tranges
+avances. Qui ne l'a point vu dans ces controverses ne connat point la
+souveraine modration o sa nature imprieuse tait arrive. Jamais il
+ne se dpartit de sa courtoisie et de son calme bon sens. C'est
+l'interlocuteur mahomtan qui s'emporte, qui lui prte, irrit, <i>un
+reste des prjugs chrtiens du moyen age</i><a name="FNanchor_347_347" id="FNanchor_347_347"></a><a href="#Footnote_347_347" class="fnanchor">[347]</a> ou qui, son refus de
+croire en le nouveau Messie musulman, lui oppose la classification
+menaante que le saint homme fait, en trois compartiments, des hommes
+recevant la lumire de la vrit:</p>
+
+<p>... <i>Les uns la reoivent par leur propre raison. Les autres par les
+signes visibles et les miracles. Les troisimes par la force de l'pe.</i>
+(Exemple: le Pharaon, qui Mose a d faire boire la mer Rouge, pour le
+convaincre de son Dieu.) Car <i>le Prophte envoy par Dieu doit
+enseigner au monde entier</i><a name="FNanchor_348_348" id="FNanchor_348_348"></a><a href="#Footnote_348_348" class="fnanchor">[348]</a>...</p>
+
+<p>Tolstoy ne suit pas ses correspondants agressifs sur le terrain de
+combat. Son noble principe est que les hommes, aimant la vrit, ne
+doivent jamais appuyer sur les diffrences entre les religions et sur
+leurs manques, mais sur ce qui les unit et ce qui fait leur
+prix.&mdash;<i>C'est quoi je m'efforce</i>, dit-il, <i>envers toutes les
+religions, et notamment envers l'Islam</i><a name="FNanchor_349_349" id="FNanchor_349_349"></a><a href="#Footnote_349_349" class="fnanchor">[349]</a>.&mdash;Il se contente de
+rpondre au bouillant mufti que <i>le devoir de quiconque possde un
+sentiment vraiment religieux est de donner l'exemple d'une vie
+vertueuse</i>. C'est l tout ce dont nous avons besoin<a name="FNanchor_350_350" id="FNanchor_350_350"></a><a href="#Footnote_350_350" class="fnanchor">[350]</a>. Il admire
+Mahomet, et certaines de ses paroles l'ont ravi<a name="FNanchor_351_351" id="FNanchor_351_351"></a><a href="#Footnote_351_351" class="fnanchor">[351]</a>. Mais Mahomet
+n'est qu'un homme, comme le Christ. Pour que le Mahomtisme ainsi que le
+Christianisme deviennent une religion juste, il faudra qu'ils renoncent
+ la croyance aveugle en un homme et un livre; qu'ils admettent
+seulement ce qui est en accord avec la conscience et la raison de tous
+les hommes.&mdash;Mme sous la forme mesure dont il revt sa pense, Tolstoy
+s'inquite toujours de ne pas froisser la foi de celui qui lui parle:</p>
+
+<p><i>Pardonnez si j'ai d vous blesser. On ne peut pas dire la vrit
+moiti. On doit la dire toute, ou pas du tout<a name="FNanchor_352_352" id="FNanchor_352_352"></a><a href="#Footnote_352_352" class="fnanchor">[352]</a>.</i></p>
+
+<p>Inutile d'ajouter qu'il ne convainc point ses interlocuteurs.</p>
+
+<p>Du moins, il en trouve d'autres, mahomtans clairs, libraux, qui
+sympathisent pleinement avec lui:&mdash;au premier rang, le clbre
+grand-mufti d'gypte, le cheikh rformateur <i>Mohammed Abdou</i><a name="FNanchor_353_353" id="FNanchor_353_353"></a><a href="#Footnote_353_353" class="fnanchor">[353]</a>, qui
+lui adresse, du Caire, en 1904 (le 8 avril), une noble lettre, le
+flicitant de l'excommunication dont il tait l'objet: car l'preuve est
+la divine rcompense pour les lus. Il dit que la lumire de Tolstoy
+rchauffe et rassemble les chercheurs de vrit, que leurs c&oelig;urs sont
+dans l'attente de tout ce qu'il crit. Tolstoy rpond, avec une chaude
+cordialit.&mdash;Il reoit aussi l'hommage de l'ambassadeur de Perse
+Constantinople, prince <i>Mirza Riza Chan</i>, dlgu la premire
+confrence de la Paix, La Haye, en 1901.</p>
+
+<p>Mais il est surtout attir par le mouvement Bhaste (ou Bbiste), dont
+il entretient constamment ses correspondants. Il entre en relations
+personnelles avec certains Bhastes, comme le mystrieux <i>Gabriel
+Sacy</i>, qui lui crit d'gypte (1901), et qui aurait t, dit-on, un
+Arabe de naissance, converti au Christianisme, puis pass au Bhasme.
+Sacy lui expose son <i>Credo</i>, Tolstoy rpond (10 aot 1901) que le
+<i>Bbisme l'intresse depuis longtemps et qu'il a lu tout ce qui lui
+tait accessible ce sujet</i>; il n'attache aucune importance sa base
+mystique et ses thories; mais il croit son grand avenir en Orient,
+comme enseignement moral: <i>tt ou tard, le Bhasme se fondra avec
+l'anarchisme chrtien</i>. Ailleurs, il crit un Russe qui lui envoie un
+livre sur le Bhasme qu'il a la certitude de la victoire <i>de tous les
+enseignements religieux rationalistes, qui surgissent actuellement des
+diverses confessions: Brahmanisme, Bouddhisme, Judasme,
+Christianisme</i>. Il les voit allant toutes <i>vers le confluent d'une
+religion unique, universellement humaine</i><a name="FNanchor_354_354" id="FNanchor_354_354"></a><a href="#Footnote_354_354" class="fnanchor">[354]</a>.&mdash;Il a le contentement
+d'apprendre que le courant bhaste a pntr en Russie, chez des
+Tatares de Kazan, et il invite chez lui leur chef, Woissow, dont
+l'entretien avec lui a t not par Gussev (fvrier 1909)<a name="FNanchor_355_355" id="FNanchor_355_355"></a><a href="#Footnote_355_355" class="fnanchor">[355]</a>.</p>
+
+<p>Dans le livre du jubil, en 1908, l'Islam est reprsent par un juriste
+de Calcutta, <i>Abdullah-al-Mamun-Suhrawardy</i>, qui lve Tolstoy un
+majestueux monument. Il l'appelle <i>yogi</i> et souscrit ses enseignements
+de la Non-Violence, qu'il ne juge pas opposs ceux de Mahomet; mais
+<i>il faut lire le Coran, comme Tolstoy a lu la Bible, sous la lumire de
+la vrit, et non dans la nue de la superstition</i>. Il loue Tolstoy de
+n'tre pas un surhomme, un <i>Uebermensch</i>, mais le frre de tous, non pas
+la lumire de l'Occident ou de l'Orient, mais lumire de Dieu, lumire
+pour tous. Et, dans une lueur prophtique, il annonce que la
+prdication de Tolstoy pour la Non-Violence, <i>mle aux enseignements
+des sages de l'Inde, produira peut-tre en notre temps de nouveaux
+Messies</i>.</p>
+
+<p class="cb">*<br />* &nbsp; *</p>
+
+<p>C'tait de l'Inde en effet que devait sortir le Verbe agissant, dont
+Tolstoy fut l'annonciateur.</p>
+
+<p>L'Inde tait, en cette fin du <small>XIX</small><sup>e</sup> sicle, et au dbut du <small>XX</small><sup>e</sup>, en
+plein rveil. L'Europe ne connat pas encore,&mdash; part une lite de
+savants bien renseigns, qui ne sont pas trs presss de dispenser leur
+science au commun des mortels et se cantonnent volontiers dans leur
+coque linguistique, o ils se sentent huis clos<a name="FNanchor_356_356" id="FNanchor_356_356"></a><a href="#Footnote_356_356" class="fnanchor">[356]</a>&mdash;l'Europe est
+encore loin d'imaginer la prodigieuse rsurrection du gnie indien qui
+s'annona ds les annes 1830<a name="FNanchor_357_357" id="FNanchor_357_357"></a><a href="#Footnote_357_357" class="fnanchor">[357]</a> et resplendit vers 1900. Ce fut une
+floraison clatante et soudaine dans tous les champs de l'esprit. Dans
+l'art, dans la science, dans la pense. Le seul nom de <i>Rabindranath
+Tagore</i> a, dtach de la constellation de sa glorieuse famille, rayonn
+sur le monde. Presque en mme temps, le Vedantisme tait rnov par le
+fondateur de l'<i>Arya-Samj</i> (1875), <i>Dayananda Sarasvati</i>, celui qu'on a
+nomm le <i>Luther hindou</i>; et <i>Keshub Chunder Sen</i> faisait du
+<i>Brahm-Samj</i> un instrument de rformes sociales passionnes et un
+terrain de rapprochement entre la pense chrtienne et la pense
+d'Orient. Mais, surtout, le firmament religieux de l'Inde s'illuminait
+de deux toiles de premire grandeur, subitement apparues,&mdash;ou
+rapparues aprs des sicles, pour parler selon le grand style de
+l'Inde, au sens profond<a name="FNanchor_358_358" id="FNanchor_358_358"></a><a href="#Footnote_358_358" class="fnanchor">[358]</a>&mdash;ces deux miracles de l'esprit:
+<i>Ramakrishna</i> (1836-1886), le fou de Dieu, qui embrassait dans son amour
+toutes les formes du Divin, et son disciple, plus puissant encore que le
+matre, <i>Vivekananda</i> (1863-1902), dont la torrentielle nergie a, pour
+des sicles, rveill dans son peuple puis le Dieu d'action, le Dieu
+de la Git.</p>
+
+<p>La vaste curiosit de Tolstoy ne les ignora point. Il lut les traits de
+<i>Dayananda</i>, que lui envoya le directeur de <i>The Vedic Magazine</i>
+(Kangra, Sakaranpur), <i>Rama Deva</i>. Ds 1896, il s'tait enthousiasm des
+premiers crits parus de <i>Vivekananda</i><a name="FNanchor_359_359" id="FNanchor_359_359"></a><a href="#Footnote_359_359" class="fnanchor">[359]</a>, et il savourait les
+Entretiens de <i>Ramakrishna</i><a name="FNanchor_360_360" id="FNanchor_360_360"></a><a href="#Footnote_360_360" class="fnanchor">[360]</a>.&mdash;C'est un malheur pour l'humanit que
+Vivekananda, lors de son voyage d'Europe en 1900, n'ait pas t orient
+vers Iasnaa Poliana. Celui qui crit ces lignes ne peut se consoler, en
+cette anne de l'Exposition Universelle o le grand <i>Swami</i> passait
+Paris, si mal entour, de n'avoir pas t celui qui relie les deux
+voyants, les deux gnies religieux de l'Europe et de l'Asie.</p>
+
+<p>Ainsi que le <i>Swami</i> de l'Inde, Tolstoy tait nourri de l'esprit de
+Krishna, <i>seigneur de l'Amour</i><a name="FNanchor_361_361" id="FNanchor_361_361"></a><a href="#Footnote_361_361" class="fnanchor">[361]</a>. Et plus d'une voix de l'Inde le
+saluait comme un Mahtm, un ancien <i>Rishi</i> rincarn<a name="FNanchor_362_362" id="FNanchor_362_362"></a><a href="#Footnote_362_362" class="fnanchor">[362]</a>. <i>Gopal
+Chetti</i>, directeur de <i>The New Reformer</i>, qui se voua dans l'Inde aux
+ides de Tolstoy, le rapproche, en son crit pour le Livre du Jubil
+(1908), de Bouddh le prince qui renona; et il dit que, si Tolstoy
+tait n aux Indes, il et t tenu pour un <i>Avatara</i>, un <i>Purusha</i>
+(incarnation de l'Ame universelle), un <i>Sri-Krishna</i>.</p>
+
+<p>Mais le courant fatal du fleuve de l'histoire allait porter Tolstoy, du
+Rve en Dieu des <i>yogis</i> au seuil de la grande action de Vivekananda et
+de Gandhi,&mdash;de l'<i>Hind-Swaraj</i>.</p>
+
+<p>Dtours tranges du destin! Le premier qui l'y conduisit fut l'homme
+qui, plus tard, devait devenir le meilleur lieutenant du Mahtm indien,
+mais qui, en ce temps, tait encore, comme Paul avant le chemin de
+Damas, le violent ennemi de ces penses: <i>C.-R. Das</i><a name="FNanchor_363_363" id="FNanchor_363_363"></a><a href="#Footnote_363_363" class="fnanchor">[363]</a>... Est-il
+permis d'imaginer que la voix de Tolstoy a pu contribuer le ramener
+sa vraie mission?&mdash;A la fin de 1908, C.-R. Das tait dans le camp de la
+Rvolution. Il crivit Tolstoy, sans lui rien voiler de sa foi
+violente; il combattait, visage dcouvert, la doctrine tolstoyenne de
+la Non-Rsistance; et cependant, il lui demandait un mot de sympathie
+pour son journal, <i>Free Hindostan</i>. Tolstoy rpondit une trs longue
+lettre, presque un trait, qui, sous le titre de <i>Lettre un Indien</i>,
+14 dcembre 1908, se rpandit dans le monde entier. Il proclamait
+nergiquement la doctrine de la Non-Rsistance et de l'Amour, en
+encadrant chaque partie de son argumentation dans des citations de
+Krishna. Il n'apportait pas moins de vigueur dans son combat contre la
+nouvelle superstition de la science que contre les anciennes
+superstitions religieuses. Et il faisait aux Indiens un reproche
+vhment de renier leur sagesse antique pour pouser l'erreur
+d'Occident.</p>
+
+<p><i>On pouvait esprer, disait-il, que, dans l'immense monde
+brahmano-bouddhiste et confucianiste, ce nouveau prjug scientifique
+n'aurait point place, et que les Chinois, les Japonais, les Hindous,
+ayant compris le mensonge religieux qui justifie la violence,
+arriveraient directement concevoir la loi de l'amour, propre
+l'humanit, qui fut promulgue avec une force si clatante par les
+grands matres de l'Orient. Mais la superstition de la science, qui a
+remplac celle de la religion, envahit de plus en plus les peuples de
+l'Orient. Elle subjugue dj le Japon et lui prpare les pires
+dsastres. Elle se rpand sur ceux qui, en Chine et dans l'Inde,
+prtendent, comme vous, tre les meneurs de vos peuples. Vous invoquez,
+dans notre journal, comme un principe fondamental qui doit guider
+l'activit de l'Inde, l'ide suivante</i>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Resistance to agression is not simply justifiable, but imperative;
+non-resistance hurts both altruism and egoism.</p></div>
+
+<p>... <i>Eh quoi! vous, membre d'un des peuples les plus religieux, vous
+allez, d'un c&oelig;ur lger et confiant en votre instruction scientifique,
+abjurer la loi de l'amour, proclame au sein de votre peuple, avec une
+clart exceptionnelle, ds l'antiquit recule!... Et vous rptez ces
+stupidits que vous ont suggres les champions de la violence, les
+ennemis de la vrit, les esclaves de la thologie d'abord, ensuite de
+la science,&mdash;vos matres europens!</i></p>
+
+<p><i>Vous dites que les Anglais ont asservi l'Inde, parce que l'Inde ne
+rsiste pas assez la violence par la force?&mdash;Mais c'est tout juste le
+contraire! Si les Anglais ont asservi les Hindous, ce n'est que pour
+cette raison que les Hindous reconnaissaient et reconnaissent encore la
+violence comme principe fondamental de leur organisation sociale; ils se
+soumettaient, au nom de ce principe, leurs roitelets; au nom de ce
+principe, ils ont lutt contre eux, contre les Europens, contre les
+Anglais... Une Compagnie commerciale&mdash;trente mille hommes, des hommes
+plutt faibles&mdash;ont asservi un peuple de deux cents millions! Dites cela
+ un homme libre de prjugs! Il ne comprendra pas ce que ces mots
+peuvent signifier... N'est-il pas vident, d'aprs ces chiffres mmes,
+que ce ne sont pas les Anglais, mais les Hindous eux-mmes qui ont
+asservi les Hindous?...</i></p>
+
+<p><i>Si les Hindous sont asservis par la violence, c'est parce qu'eux-mmes
+ont vcu de la violence, vivent prsent de la violence et ne
+reconnaissent pas la loi ternelle de l'amour, propre l'humanit.</i></p>
+
+<div class="blockquot"><p>Digne de piti et ignorant l'homme qui cherche ce qu'il possde et
+ignore qu'il le possde! Oui, misrable et ignorant l'homme qui ne
+connat pas le bien de l'amour qui l'entoure et que je lui ai
+donn! (Krishna).</p></div>
+
+<div class="blockquot"><p><i>L'homme n'a qu' vivre en accord avec la loi de l'amour, qui est
+propre son c&oelig;ur et qui recle en soi le principe de
+Non-Rsistance, de Non-Participation toute violence. Alors, non
+seulement une centaine d'hommes ne pourraient asservir des
+millions, mais des millions ne pourraient asservir un seul. Ne
+rsistez pas au mal et ne prenez pas part ce mal, la contrainte
+de l'administration, des tribunaux, des impts, et surtout de
+l'arme!&mdash;Et rien, ni personne au monde ne pourra vous asservir!</i></p></div>
+
+<p>Une citation de Krishna termine (comme elle a commenc) cette
+prdication de la Non-Rsistance faite par la Russie l'Inde:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Enfants, levez plus haut vos regards aveugls, et un monde
+nouveau, plein de joie et d'amour, vous apparatra, un monde de
+Raison, cr par Ma Sagesse, le seul monde rel. Alors, vous
+connatrez ce que l'amour a fait de vous, ce dont il vous a
+gratifis et ce qu'il exige de vous.</p></div>
+
+<p>Or, cette lettre de Tolstoy tombe dans les mains d'un jeune Indien, qui
+tait <i>homme de loi</i>, Johannesburg, en Sud-Afrique. Il se nommait
+Gandhi. Il en fut saisi. Il crivit Tolstoy, vers la fin de 1909<a name="FNanchor_364_364" id="FNanchor_364_364"></a><a href="#Footnote_364_364" class="fnanchor">[364]</a>.
+Il lui annonait la campagne de sacrifice, qu'il dirigeait depuis une
+dizaine d'annes, dans l'esprit vanglique de Tolstoy<a name="FNanchor_365_365" id="FNanchor_365_365"></a><a href="#Footnote_365_365" class="fnanchor">[365]</a>. Il lui
+demandait l'autorisation de traduire en langue indienne la lettre
+C.-R. Das.</p>
+
+<p>Tolstoy lui envoya sa bndiction fraternelle, dans le <i>combat de la
+douceur contre la brutalit, de l'humilit et de l'amour contre
+l'orgueil et la violence</i>. Il lut l'dition anglaise de l'<i>Hind
+Swarj</i>, que Gandhi lui fit parvenir; et il pntra aussitt toute
+l'importance de cette exprience religieuse et sociale:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>La question que vous traitez, de la Rsistance passive, est de la
+plus haute valeur, non seulement pour l'Inde, mais pour toute
+l'humanit.</i></p></div>
+
+<p>Il se procura la biographie de Gandhi par Joseph J. Doke<a name="FNanchor_366_366" id="FNanchor_366_366"></a><a href="#Footnote_366_366" class="fnanchor">[366]</a>, et il fut
+captiv. Malgr la maladie, il tint lui adresser quelques lignes
+affectueuses (8 mai 1910). Et lorsqu'il se sentit rtabli il lui
+adressa, de Kotschety, le 7 septembre 1910,&mdash;un mois avant sa fuite vers
+la solitude et la mort,&mdash;une lettre d'une telle importance que, malgr
+sa longueur, je tiens la reproduire, presque entire, la fin de
+cette tude. Elle est et restera, aux yeux de l'avenir, l'vangile de la
+Non-Rsistance et le testament spirituel de Tolstoy. Les Indiens du
+Sud-Afrique la publirent en 1914, dans le <i>Golden Number of Indian
+Opinion</i>, consacr la <i>Rsistance passive en Sud-Afrique</i><a name="FNanchor_367_367" id="FNanchor_367_367"></a><a href="#Footnote_367_367" class="fnanchor">[367]</a>. Elle
+fut associe au succs de leur cause, la premire victoire politique
+de la Non-Rsistance.</p>
+
+<p>Par un contraste saisissant, l'Europe, la mme heure, y rpondait par
+la guerre de 1914, o elle s'entre-dvora.</p>
+
+<p>Mais quand la tempte fut passe et que sa clameur sauvage, par degrs,
+s'teignit, on entendit de nouveau, par del le champ de ruines, monter
+comme une alouette la voix pure et ferme de Gandhi. Elle redisait, sur
+un mode plus clair et plus mlodieux, la grande parole de Tolstoy, le
+cantique d'espoir d'une nouvelle humanit.</p>
+
+<p class="r">R. R.</p>
+
+<p>Mai 1927.</p>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_232" id="page_232"></a></p>
+
+<h2><a name="LETTRE_ECRITE_PAR_TOLSTOY_DEUX_MOIS_AVANT_SA_MORT_A_GANDHI" id="LETTRE_ECRITE_PAR_TOLSTOY_DEUX_MOIS_AVANT_SA_MORT_A_GANDHI"></a>LETTRE CRITE PAR TOLSTOY, DEUX MOIS AVANT SA MORT, A GANDHI</h2>
+
+<p class="c"><i>A M. K. Gandhi, Johannesburg, Transvaal,</i>
+<i>Sud-Afrique.</i></p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="r">7 septembre 1910, Kotschety.</p>
+
+<p>J'ai reu votre journal <i>Indian Opinion</i> et je me suis rjoui de
+connatre ce qu'il rapporte des Non-Rsistants absolus. Le dsir m'est
+venu de vous exprimer les penses qu'a veilles en moi cette lecture.</p>
+
+<p>Plus je vis&mdash;et surtout, prsent, o je sens avec clart l'approche
+de la mort&mdash;plus fort est le besoin de m'exprimer sur ce qui me touche
+le plus vivement au c&oelig;ur, sur ce qui me parat d'une importance
+inoue: c'est savoir que ce que l'on nomme Non-Rsistance n'est, en
+fin de compte, rien autre que l'enseignement de la Loi d'amour, non
+dform encore par des interprtations menteuses. L'amour, ou, en
+d'autres termes, l'aspiration des mes la communion humaine et la
+solidarit, reprsente la loi suprieure et unique de la vie... Et cela,
+chacun le sait et le sent au profond de son c&oelig;ur (nous le voyons le
+plus clairement chez l'enfant). Il le sait aussi longtemps qu'il n'est
+pas encore entortill dans la nasse de mensonge de la pense du monde.</p>
+
+<p>Cette loi a t promulgue par tous les sages de l'humanit: hindous,
+chinois, hbreux, grecs et romains. Elle a t, je crois, exprime le
+plus clairement par le Christ, qui a dit en termes nets que cette Loi
+contient toute loi et les Prophtes. Mais il y a plus: prvoyant les
+dformations qui menacent cette loi, il a dnonc expressment le danger
+qu'elle soit dnature par les gens dont la vie est livre aux intrts
+matriels. Ce danger est qu'ils se croient autoriss dfendre leurs
+intrts par la violence, ou, selon son expression, rendre coup pour
+coup, reprendre par la force ce qui a t enlev par la force, etc.,
+etc. Il savait (comme le sait tout homme raisonnable) que l'emploi de la
+violence est incompatible avec l'amour, qui est la plus haute loi de la
+vie. Il savait qu'aussitt la violence admise, dans un seul cas, la loi
+tait du coup abolie. Toute la civilisation chrtienne, si brillante en
+apparence, a pouss sur ce malentendu et cette contradiction, flagrante,
+trange, en quelques cas, voulue, mais le plus souvent inconsciente.</p>
+
+<p>En ralit, ds que la rsistance par la violence a t admise, la loi
+de l'amour tait sans valeur et n'en pouvait plus avoir. Et si la loi
+d'amour est sans valeur, il n'est plus aucune loi, except le droit du
+plus fort. Ainsi vcut la chrtient durant dix-neuf sicles. Au reste,
+dans tous les temps, les hommes ont pris la force pour principe
+directeur de l'organisation sociale. La diffrence entre les nations
+chrtiennes et les autres n'a t qu'en ceci: dans la chrtient, la loi
+d'amour avait t pose clairement et nettement, comme dans aucune autre
+religion; et les chrtiens l'ont solennellement accepte, bien qu'ils
+aient regard comme licite l'emploi de la violence et qu'ils aient fond
+leur vie sur la violence. Ainsi, la vie des peuples chrtiens est une
+contradiction complte entre leur confession et la base de leur vie,
+entre l'amour, qui doit tre la loi de l'action, et la violence, qui est
+reconnue sous des formes diverses, telles que: gouvernement, tribunaux
+et armes, dclars ncessaires et approuvs. Cette contradiction s'est
+accentue avec le dveloppement de la vie intrieure, et elle a atteint
+son paroxysme en ces derniers temps.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, la question se pose ainsi: oui ou non; il faut choisir! Ou
+bien admettre que nous ne reconnaissons aucun enseignement moral
+religieux, et nous laisser guider dans la conduite de notre vie par le
+droit du plus fort. Ou bien agir en sorte que tous les impts perus
+par contrainte, toutes nos institutions de justice et de police, et
+avant tout l'arme, soient abolis.</p>
+
+<p>Le printemps dernier, l'examen religieux d'un institut de jeunes
+filles, Moscou, l'instructeur religieux d'abord, puis l'archevque qui
+y assistait ont interrog les fillettes sur les Dix Commandements, et
+principalement sur le Cinquime: <i>Tu ne tueras point!</i> Quand la
+rponse tait juste, l'archevque ajoutait souvent cette autre question:
+<i>Est-il toujours et dans tous les cas dfendu de tuer par la loi de
+Dieu?</i> Et les pauvres filles, perverties par les professeurs, devaient
+rpondre et rpondaient: &mdash;<i>Non, pas toujours. Car dans la guerre et
+pour les excutions, il est permis de tuer.</i>&mdash;Cependant une de ces
+malheureuses cratures (ceci m'a t racont par un tmoin oculaire)
+ayant reu la question coutumire: &mdash;<i>Le meurtre est-il toujours un
+pch?</i>&mdash;rougit et rpondit, mue et dcide: &mdash;<i>Toujours!</i> Et tous
+les sophismes de l'archevque elle rpliqua, inbranlable, qu'il tait
+interdit toujours, dans tous les cas, de tuer,&mdash;et cela dj par le
+Vieux Testament: quant au Christ, il n'a pas seulement dfendu de tuer,
+mais de faire du mal son prochain. Malgr toute sa majest et son
+habilet oratoire, l'archevque eut la bouche ferme, et la jeune fille
+l'emporta.</p>
+
+<p>Oui, nous pouvons bavarder, dans nos journaux, sur le progrs de
+l'aviation, les complications de la diplomatie, les clubs, les
+dcouvertes, les soi-disant &oelig;uvres d'art, et passer sous silence ce
+qu'a dit cette jeune fille! Mais nous ne pouvons pas en touffer la
+pense, car tout homme chrtien sent comme elle plus ou moins
+obscurment. Le socialisme, l'anarchisme, l'Arme du Salut, la
+criminalit croissante, le chmage, le luxe monstrueux des riches, qui
+ne cesse d'augmenter, et la noire misre des pauvres, la terrible
+progression des suicides, tout cet tat de choses tmoigne de la
+contradiction intrieure, qui doit tre et qui sera rsolue. Rsolue,
+vraisemblablement, dans le sens de la reconnaissance de la loi d'amour
+et de la condamnation de tout emploi de la violence. C'est pourquoi
+votre activit, au Transvaal, qui semble pour nous au bout du monde, se
+trouve cependant au centre de nos intrts; et elle est la plus
+importante de toutes celles d'aujourd'hui sur la terre; non seulement
+les peuples chrtiens, mais tous les peuples du monde y prendront part.</p>
+
+<p>Il vous sera sans doute agrable d'apprendre que chez nous aussi, en
+Russie, une agitation pareille se dveloppe rapidement, et que les refus
+de service militaire augmentent d'anne en anne. Quelque faible que
+soit encore chez vous le nombre des Non-Rsistants et chez nous celui
+des rfractaires, les uns et les autres peuvent se dire: Dieu est avec
+nous. Et Dieu est plus puissant que les hommes.</p>
+
+<p>Dans la profession de foi chrtienne, mme sous la forme de
+christianisme perverti qui nous est enseign, et dans la croyance
+simultane la ncessit d'armes et d'armements pour les normes
+boucheries de la guerre, il existe une contradiction si criante qu'elle
+doit, tt ou tard, probablement trs tt, se manifester dans toute sa
+nudit. Alors il faudra ou bien anantir la religion chrtienne, sans
+laquelle pourtant, le pouvoir des tats ne pourrait se maintenir, ou
+bien supprimer l'arme et renoncer tout emploi de la force, qui n'est
+pas moins ncessaire aux tats. Cette contradiction est sentie par tous
+les gouvernements, aussi bien par le vtre Britannique que par le ntre
+Russe; et, par esprit de conservation, ils poursuivent ceux qui la
+dvoilent, avec plus d'nergie que toute autre activit ennemie de
+l'tat. Nous l'avons vu en Russie, et nous le voyons par ce que publie
+votre journal. Les gouvernements savent bien d'o le danger le plus
+grave les menace, et ce ne sont pas seulement leurs intrts qu'ils
+protgent ainsi avec vigilance. Ils savent qu'ils combattent pour l'tre
+ou le ne-plus-tre.</p>
+
+<p class="r">L<small>ON</small> T<small>OLSTOY.</small></p>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_236" id="page_236"></a></p>
+
+<div class="chrono">
+
+<h2><a name="LISTE_CHRONOLOGIQUE_DES_OEUVRES_DE_TOLSTOY368" id="LISTE_CHRONOLOGIQUE_DES_OEUVRES_DE_TOLSTOY368"></a>LISTE CHRONOLOGIQUE DES &OElig;UVRES DE TOLSTOY<a name="FNanchor_368_368" id="FNanchor_368_368"></a><a href="#Footnote_368_368" class="fnanchor">[368]</a></h2>
+
+<p class="c">=====1852=====</p>
+
+<p class="hang">L'Enfance (1851-2).&mdash;L'Incursion.&mdash;Les Cosaques (termin en 1862).</p>
+
+<p class="c">=====1853=====</p>
+
+<p class="hang">Le Journal d'un marqueur.</p>
+
+<p class="c">=====1854=====</p>
+
+<p class="hang">L'Adolescence.&mdash;La Coupe en fort.</p>
+
+<p class="c">=====1855=====</p>
+
+<p class="hang">Sbastopol en dcembre 1854.&mdash;Sbastopol en mai 1855.&mdash;Sbastopol en
+aot 1855.</p>
+
+<p class="c">=====1856=====</p>
+
+<p class="hang">Deux hussards.&mdash;Une tourmente de neige.&mdash;Une rencontre au
+dtachement.&mdash;La matine d'un seigneur.&mdash;Adolescence.</p>
+
+<p class="c">=====1857=====</p>
+
+<p class="hang">Albert.&mdash;Lucerne.</p>
+
+<p class="c">=====1858=====</p>
+
+<p class="hang">Trois morts.</p>
+
+<p class="c">=====1859=====</p>
+
+<p class="hang">Bonheur conjugal.</p>
+
+<p class="c">=====1860=====</p>
+
+<p class="hang">Polikouchka.</p>
+
+<p class="c">=====1861=====</p>
+
+<p class="hang">Le fileur de lin.</p>
+
+<p class="c">=====1862=====</p>
+
+<p class="hang">Sur l'instruction du peuple.&mdash;Mthodes pour apprendre lire et
+crire.&mdash;Projet d'un plan gnral pour les coles
+lmentaires.&mdash;ducation et Instruction.&mdash;Progrs et dfinition de
+l'instruction.&mdash;Qui doit enseigner crire.&mdash;L'cole d'Iasnaa Poliana
+en novembre et dcembre.&mdash;Sur la libre initiative et le dveloppement
+des coles du peuple.&mdash;Sur l'activit sociale dans le domaine de
+l'instruction du peuple.&mdash;Tikhon et Malanya (&oelig;uvres
+posthumes).&mdash;Idylle.</p>
+
+<p class="c">=====1863=====</p>
+
+<p class="hang">Les Dcembristes (extraits d'un roman projet).</p>
+
+<p class="hang">1864-1869</p>
+
+<p class="hang">Guerre et Paix.</p>
+
+<p class="c">=====1872=====</p>
+
+<p class="hang">Syllabaire (Traductions de fables d'sope, Hindoues, amricaines, etc.,
+contes de fes, rcits de physique, zoologie, botanique, histoire;
+nouvelles (Le prisonnier du Caucase, Dieu voit la vrit); courtes
+histoires; pomes piques; arithmtique; notes et guide pour le matre).</p>
+
+<p class="hang">Les deux voyageurs (&oelig;uvres posthumes).</p>
+
+<p class="c">=====1873=====</p>
+
+<p class="hang">Au sujet de la famine de Samara (Lettre l'diteur de Moscow
+Vedomosty).</p>
+
+<p class="c">=====1874=====</p>
+
+<p class="hang">Sur l'instruction du peuple. (Lettre J. U. Shatiloff).&mdash;Rapport au
+Comit littraire de Moscou.</p>
+
+<p class="c">=====1875=====</p>
+
+<p class="hang">Nouveau Syllabaire. Quatre livres russes de lecture.&mdash;Quatre vieux
+livres slaves de lecture.</p>
+
+<p class="c">=====1876=====</p>
+
+<p class="hang">Anna Karenine (1873-1876).</p>
+
+<p class="c">=====1878=====</p>
+
+<p class="hang">Premiers souvenirs (fragment).&mdash;Les Dcembristes (second fragment).&mdash;Les
+Dcembristes (troisime fragment).</p>
+
+<p class="c">=====1879=====</p>
+
+<p class="hang">Qui suis-je? (archives Tchertkoff).&mdash;Les Confessions (addition en 1882).</p>
+
+<p class="c">=====1880=====</p>
+
+<p class="hang">Critique de la Thologie dogmatique.&mdash;Chapitres d'une nouvelle du temps
+de Pierre I<sup>er</sup>.&mdash;Dfense d'une petite fille.&mdash;En essayant une
+plume.&mdash;Comment meurt l'amour.&mdash;Commencement d'un conte
+fantastique.&mdash;Sur Rousseau.&mdash;Oasis.&mdash;Un cosaque fugitif.</p>
+
+<p class="c">=====1881=====</p>
+
+<p class="hang">Concordance et traduction des Quatre vangiles.&mdash;Abrg de
+l'vangile.&mdash;De quoi vivent les hommes.</p>
+
+<p class="c">=====1882=====</p>
+
+<p class="hang">L'glise et l'tat.&mdash;La Non-Rsistance au mal.&mdash;Article sur le
+recensement.</p>
+
+<p class="c">=====1884=====</p>
+
+<p class="hang">En quoi consiste ma Foi (Ma Religion).&mdash;Prface l'&oelig;uvre de
+Bondareff: Le triomphe de l'agriculteur, ou le travail et la
+paresse.&mdash;Le journal d'un fou.</p>
+
+<p class="c">=====1885=====</p>
+
+<p class="hang">Lgendes pour l'imagerie populaire: (Les deux frres et l'or; Les
+petites filles plus sages que les vieux; L'ennemi rsiste, mais Dieu
+persiste; Les trois ermites; Tentation du Christ; Souffrances du Christ;
+Ilias; Comment un diablotin racheta un morceau de pain; Le pcheur
+repentant; Le fils de Dieu; Pour une peinture de la Cne; Histoire
+d'Ivan l'Imbcile).</p>
+
+<p class="hang">Rcits populaires: (Les deux vieillards; Le cierge; O l'amour est, Dieu
+est; Laisse le feu flamber, tu ne pourras l'teindre).</p>
+
+<p class="hang">L'enseignement des douze aptres.&mdash;Socrate.&mdash;La vie de Pierre le
+Publicain.&mdash;Pietr Hlebnik (Scnes dramatiques).</p>
+
+<p class="c">=====1886=====</p>
+
+<p class="hang">La Puissance des Tnbres.&mdash;La mort d'Ivan Iliitch.&mdash;Que devons-nous
+faire?&mdash;Que sommes-nous?&mdash;Le premier bouilleur.&mdash;Lgendes pour
+l'imagerie populaire: (Faut-il beaucoup de terre pour un homme?&mdash;Un
+grain gros comme un &oelig;uf de poule).&mdash;Nicolas Palkine.&mdash;Calendrier
+avec proverbes.&mdash;Sur la charit.&mdash;Sur la foi.&mdash;Sur la lutte contre le
+mal (lettre un Rvolutionnaire).&mdash;Sur la religion.&mdash;Sur les femmes.&mdash;A
+la jeunesse.&mdash;Le royaume de Dieu (fragment).&mdash;Prface une collection
+Florilge.&mdash;ge (scnes dramatiques).</p>
+
+<p class="c">=====1887=====</p>
+
+<p class="hang">De la vie.&mdash;Sur le sens de la vie (Rapport lu devant la Socit de
+Psychologie de Moscou).&mdash;Sur la vie et la mort (Lettre
+Tchertkoff).&mdash;Marchez pendant que vous avez la lumire.&mdash;Entretiens de
+gens qui ont des loisirs (Introduction la nouvelle
+prcdente).&mdash;L'ouvrier Emelian et le tambour vide.&mdash;Les trois fils
+(parabole).&mdash;Pour le tableau de Makovsky: l'Acquitt.&mdash;Le travail
+manuel et l'activit intellectuelle (Lettre Romain Rolland).</p>
+
+<p class="c">=====1888=====</p>
+
+<p class="hang">Sur Gogol (article non termin).</p>
+
+<p class="c">=====1889=====</p>
+
+<p class="hang">Le Diable (&oelig;uvres posthumes).&mdash;Histoire d'une ruche.&mdash;La Sonate
+Kreutzer.&mdash;Sur l'amour de Dieu et du prochain.&mdash;Appel aux
+hommes-frres.&mdash;Sur l'Art ( propos de la confrence de Goltsev: La
+beaut dans l'art).&mdash;Les Fruits de l'instruction (comdie).&mdash;Il est
+temps de se ressaisir.&mdash;Prface l'&oelig;uvre de Yershoff: Souvenirs de
+Sbastopol.&mdash;La fte des lumires en janv. 12.</p>
+
+<p class="c">=====1890=====</p>
+
+<p class="hang">Pourquoi les hommes s'tourdissent-ils?&mdash;Quarante ans, lgende de
+Kostomaroff.&mdash;Postface la Sonate Kreutzer.&mdash;Sur Bondareff.&mdash;Sur les
+relations entre les sexes.&mdash;Sur le projet d'Henry George.&mdash;Mmoires d'un
+chrtien.&mdash;Vies des Saints.&mdash;Premire ptre de Jean.&mdash;Notre Pre,
+annot.&mdash;La sagesse chinoise (Grand enseignement; Livre de la Voie de la
+Vrit).&mdash;Seulement le bien-tre pour tous.&mdash;Il vivait dans un village
+un homme nomm Nicolas.&mdash;Prface l'&oelig;uvre de Tchertkoff: Un mauvais
+divertissement.&mdash;Sur le suicide (Ce que signifie cet trange
+phnomne).</p>
+
+<p class="c">=====1891=====</p>
+
+<p class="hang">Mmoires d'une mre (&OElig;uvres posthumes).&mdash;a cote cher (d'aprs
+Maupassant).&mdash;Sur la Famine.&mdash;Sur ce qui est l'Art et ce qui n'est pas
+l'Art; quand l'Art est une chose importante, et quand il est une chose
+inutile (fragment).&mdash;Sur les tribunaux (&oelig;uvres posthumes).&mdash;Le
+premier chelon.&mdash;Un horloger.&mdash;Une terrible question.&mdash;Le Caf de
+Surate (d'aprs Bernardin de Saint-Pierre).&mdash;Sur les moyens de venir en
+aide la population, au cas de mauvaise rcolte.</p>
+
+<p class="c">=====1892=====</p>
+
+<p class="hang">Aide ceux qui sont frapps par la famine.&mdash;Chez ceux qui sont dans le
+besoin (Deux articles).&mdash;Rapport sur les secours ceux qui sont frapps
+par la famine.&mdash;Sur la Raison et la Religion (lettre au baron
+Rosen).&mdash;Lettre sur le Karma.&mdash;Franoise (d'aprs Maupassant).</p>
+
+<p class="c">=====1893=====</p>
+
+<p class="hang">Rapports sur les secours ceux qui sont frapps par la famine.&mdash;Le
+Salut est en vous (Le Royaume de Dieu est en vous)
+(1891-3).&mdash;Christianisme et service militaire (Chapitre limin par la
+censure de Le Royaume de Dieu est en vous).&mdash;La Religion et la
+Morale.&mdash;Le Non-Agir.&mdash;Ce que veut l'amour.&mdash;Prface au Journal
+d'Amiel.&mdash;L'esprit chrtien et le patriotisme.&mdash;Sur la question du
+Libre-Arbitre.</p>
+
+<p class="c">=====1894=====</p>
+
+<p class="hang">Karma (conte bouddhiste, d'aprs l'anglais).&mdash;Le jeune tsar (&oelig;uvres
+posthumes).&mdash;Sur les relations avec l'tat.&mdash;Lettre sur
+l'Immortalit.&mdash;Prface aux &oelig;uvres de Maupassant.&mdash;Prface aux contes
+de Semyonoff.&mdash;Aux Italiens.</p>
+
+<p class="c">=====1895=====</p>
+
+<p class="hang">Matre et Serviteur.&mdash;Trois paraboles.&mdash;Honte!&mdash;Postface au livre: La
+vie et la mort de B. N. Drojgine.&mdash;Postface l'article de P. J.
+Birukoff: La perscution des chrtiens en 1895.&mdash;Lettre un
+Polonais.&mdash;Lettre P. V. Veriguin (sur les livres et
+l'imprimerie).&mdash;Sur les rves insenss.</p>
+
+<p class="c">=====1896=====</p>
+
+<p class="hang">Comment lire les vangiles et o rside leur essence.&mdash;Carthago delenda
+est (premier article).&mdash;Au peuple chinois (inachev).&mdash;Sur la
+Non-Rsistance.&mdash;Sur la supercherie de l'glise.&mdash;Le patriotisme et la
+paix.&mdash;Lettre aux libraux.&mdash;Les rapports avec l'ordre existant du
+gouvernement.&mdash;L'approche de la fin.&mdash;L'enseignement chrtien.&mdash;Postface
+ l'appel: Au secours!</p>
+
+<p class="c">=====1897=====</p>
+
+<p class="hang">Qu'est-ce que l'art?&mdash;Lettre l'diteur d'un journal sudois, pour que
+le prix Nobel soit attribu aux Doukhobors.&mdash;J'ai vcu plus de cinquante
+ans de vie consciente.</p>
+
+<p class="c">=====1898=====</p>
+
+<p class="hang">Appel pour l'aide aux Doukhobors.&mdash;Les deux guerres.&mdash;Famine ou
+non-famine.&mdash;Carthago delenda est (deuxime article).&mdash;Le pre Serge
+(&oelig;uvres posthumes).&mdash;Prface l'article de Carpenter: La Science
+contemporaine.&mdash;A l'diteur de Russkiya Vedomosty (avec une lettre de
+Sokoloff).</p>
+
+<p class="c">=====1899=====</p>
+
+<p class="hang">Rsurrection.&mdash;Sur l'ducation religieuse.&mdash;Lettre un
+officier.&mdash;Lettre un Sudois, au sujet de la Confrence de la Paix,
+la Haye.</p>
+
+<p class="c">=====1900=====</p>
+
+<p class="hang">O est l'issue?&mdash;L'esclavage de notre temps.&mdash;Le cadavre vivant.&mdash;Tu ne
+tueras point.&mdash;Lettre aux Doukhobors migrs au Canada.&mdash;Le faut-il
+ainsi?&mdash;Le patriotisme et le gouvernement.&mdash;Deux versions diffrentes du
+conte de la Ruche (&oelig;uvres posthumes).&mdash;Prface au livre: Anatomie de
+la pauvret.</p>
+
+<p class="c">=====1901=====</p>
+
+<p class="hang">L'unique moyen.&mdash;Qui a raison?&mdash;Aux jeunes gens oisifs.&mdash;Un appel du
+peuple travailleur russe l'autorit.&mdash;Sur la tolrance
+religieuse.&mdash;Raison, foi, prire (trois articles).&mdash;Rponse au
+Synode.&mdash;Carnet de l'officier.&mdash;Carnet du soldat.&mdash;Sur l'Alliance
+franco-russe (lettre).&mdash;Au tsar et ses conseillers (premier
+article).&mdash;Sur l'ducation (lettre P. J. Birukoff).&mdash;Lettre un
+journal bulgare.&mdash;Prface au conte de Polenz: Le paysan.</p>
+
+<p class="c">=====1902=====</p>
+
+<p class="hang">Appel au clerg.&mdash;La lumire luit dans les tnbres, drame (&oelig;uvres
+posthumes).&mdash;Qu'est-ce que la religion, et en quoi consiste son
+essence.&mdash;La destruction de l'enfer et son rtablissement.&mdash;Aux
+travailleurs.</p>
+
+<p class="c">=====1903=====</p>
+
+<p class="hang">Sur Shakespeare et le Drame.&mdash;Aprs le Bal (&oelig;uvres posthumes).&mdash;Le
+roi assyrien Assarhadon.&mdash;Le travail, la mort et la maladie.&mdash;Trois
+questions.&mdash;Aux rformateurs politiques.&mdash;Sur la conception d'une source
+spirituelle (corrig en 1908).&mdash;Sur le travail physique.&mdash;Lettre sur le
+Karma ( Sysuyeff).&mdash;C'est vous! (adaptation de l'allemand).</p>
+
+<p class="c">=====1904=====</p>
+
+<p class="hang">Souvenirs d'enfance (1903, 1904, et quelques pages en
+1906).&mdash;Hadji-Mourad (1896-8, 1901-4) (&oelig;uvres posthumes).&mdash;Le faux
+coupon (1903-4).&mdash;Harrison et la non-rsistance au mal par la
+violence.&mdash;Qui suis-je?&mdash;Penses d'hommes sages.&mdash;Ressaisissez-vous!
+(corrig nouveau en 1906-7).&mdash;Postface au livre de Tchertkoff: Notre
+rvolution.</p>
+
+<p class="c">=====1905=====</p>
+
+<p class="hang">Cycles de lectures.&mdash;Buddh.&mdash;Divin et
+humain.&mdash;Lamennais.&mdash;Pascal.&mdash;Pierre Heltchitsky.&mdash;Le procs de
+Socrate.&mdash;Korney Vassiliyeff.&mdash;Prire.&mdash;Nouvelle prface
+l'enseignement des Douze Aptres.&mdash;Prface au Bien-Aim de
+Tchertkoff.&mdash;Une seule chose est ncessaire.&mdash;Alexis le Pot (&oelig;uvres
+posthumes).&mdash;La fin d'un monde.&mdash;Le grand Crime.&mdash;Sur le mouvement
+social en Russie.&mdash;Comment et pourquoi devons-nous vivre.&mdash;La baguette
+verte (deux versions).&mdash;La vraie libert (lettre un paysan,&mdash;corrig
+en 1907).</p>
+
+<p class="c">=====1906=====</p>
+
+<p class="hang">Le pre Vassily (&oelig;uvres posthumes).&mdash;Sur le sens de la Rvolution
+Russe.&mdash;Appel au peuple russe (gouvernement, rvolutionnaires et
+masses).&mdash;Sur le service militaire.&mdash;Sur la guerre.&mdash;Une seule solution
+possible de la question de la terre.&mdash;Sur le catholicisme ( Paul
+Sabatier).&mdash;Lettre un Chinois.&mdash;Prface aux Problmes sociaux de
+Henry George.&mdash;Notes posthumes de l'ermite Theodor Kouzmich (&oelig;uvres
+posthumes).&mdash;Ce que j'ai vu en rve (&oelig;uvres posthumes).&mdash;Qu'y a-t-il
+ faire?&mdash;Au tsar et ses conseillers (deuxime article).</p>
+
+<p class="c">=====1907=====</p>
+
+<p class="hang">Conversations avec des enfants sur les questions morales.&mdash;Prface aux
+Penses choisies de La Bruyre, La Rochefoucauld, Vauvenargues,
+Montesquieu, et courtes esquisses biographiques.&mdash;Aimez-vous les uns les
+autres.&mdash;Tu ne tueras personne.&mdash;Sur les comprhensions de la
+vie.&mdash;Premire rencontre avec Ernest Crosby.&mdash;Pourquoi les nations
+chrtiennes, et le peuple Russe en particulier, sont actuellement dans
+une situation misrable.</p>
+
+<p class="c">=====1908=====</p>
+
+<p class="hang">Je ne puis plus me taire.&mdash;Cycle de lectures (corrig et
+amplifi).&mdash;Aphorismes pour son portrait.&mdash;Bienfaits de l'amour.&mdash;Le
+loup (conte pour les enfants).&mdash;Souvenirs du procs d'un soldat (lettre
+ P. J. Birukoff).&mdash;La loi de violence et la loi d'amour.&mdash;Qui sont les
+meurtriers? (&oelig;uvres posthumes).&mdash;Sur l'annexion de la
+Bosnie-Herzgovine par l'Autriche.&mdash;Rponse aux flicitations du
+Jubil.&mdash;</p>
+
+<p class="hang">Lettre un Hindou.&mdash;Prface l'Album des Peintures d'Orloff.&mdash;Prface
+au conte de V. Morozoff: Pour une parole.&mdash;Prface la nouvelle de A.
+J. Ertel: Jardinage.&mdash;Pouvoir de l'enfance (d'aprs Victor
+Hugo).&mdash;Sur le procs de Molochnikoff.&mdash;L'enseignement du Christ adapt
+pour les enfants.</p>
+
+<p class="c">=====1909=====</p>
+
+<p class="hang">Il n'y a pas de coupable, au monde (premire version).&mdash;Isidore le
+prtre rgulier (&oelig;uvres posthumes).&mdash;O est la principale tche d'un
+ducateur (conversations avec les instituteurs des coles
+lmentaires).&mdash;Sagesse des enfants (&oelig;uvres posthumes).&mdash;Lettre au
+Congrs de la Paix.&mdash;Le seul commandement.&mdash;Sur l'arrt de
+Gusseff.&mdash;Pour tous les jours.&mdash;Sur l'ducation (lettre V. F.
+Bulgakoff).&mdash;Charge invitable.&mdash;Sur la pendaison.&mdash;Sur les points de
+repre.&mdash;Sur Gogol.&mdash;Sur l'tat.&mdash;Sur la Science.&mdash;Sur la
+jurisprudence.&mdash;Rponse une femme Polonaise.&mdash;Arrtez, et pensez, pour
+l'amour de Dieu!&mdash;Sur un article de Struve.&mdash;Lettre un
+Vieux-Croyant.&mdash;Lettre un Rvolutionnaire.&mdash;Au sujet de la visite du
+fils d'Henry George.&mdash;Il est temps de comprendre.&mdash;Salut ceux qui ont
+souffert pour l'amour de la Vrit.&mdash;Le passant et le paysan.&mdash;Les
+chants du village.&mdash;Entretien du pre et du fils (adaptation de
+l'allemand).&mdash;Conversation avec un voyageur.&mdash;L'htellerie (parabole
+pour les enfants).&mdash;Article aux journaux, sur les lettres d'abus.&mdash;La
+peine capitale et la chrtient.</p>
+
+<p class="c">=====1910=====</p>
+
+<p class="hang">Trois jours au village.&mdash;La voie de la vie.&mdash;Hodynka.&mdash;Toutes les
+qualits viennent d'elle, comdie.&mdash;Sur la folie.&mdash;Au Congrs Slave,
+Sofia.&mdash;Terre fertile.&mdash;Non prmdit.&mdash;Supplment la Lettre au
+Congrs de la Paix.&mdash;Il n'y a pas de coupable au monde (deuxime
+version).&mdash;Conte pour les enfants.&mdash;Philosophie et Religion
+(rminiscences de N. Y. Grot).&mdash;Sur le socialisme (inachev).&mdash;Les
+moyens efficaces.</p>
+</div>
+
+<p><br />
+<br />
+<br />
+<br /><a name="page_242" id="page_242"></a></p>
+
+<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary="CONTENTS">
+
+<tr><th colspan="2" align="center"><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a><big>TABLE DES MATIRES</big></th></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="right">Pages.</td></tr>
+
+<tr><td><i>La lumire qui vient de s'teindre</i> </td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_001">1</a></td></tr>
+
+<tr><td>Histoire de mon Enfance</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_022">22</a></td></tr>
+
+<tr><td>Les rcits du Caucase</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_025">25</a></td></tr>
+
+<tr><td>Les Cosaques</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_027">27</a></td></tr>
+
+<tr><td>Rcits de Sbastopol</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_035">35</a></td></tr>
+
+<tr><td>Trois Morts</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_050">50</a></td></tr>
+
+<tr><td>Bonheur Conjugal</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_054">54</a></td></tr>
+
+<tr><td>Guerre et Paix</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_061">61</a></td></tr>
+
+<tr><td>Anna Karnine</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_071">71</a></td></tr>
+
+<tr><td>Les Confessions et la crise religieuse</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_081">81</a></td></tr>
+
+<tr><td>La crise sociale: Que devons-nous faire?</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_096">96</a></td></tr>
+
+<tr><td>La critique de l'Art</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_111">111</a></td></tr>
+
+<tr><td>Les Contes Populaires</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_132">132</a></td></tr>
+
+<tr><td>La Puissance des Tnbres</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_134">134</a></td></tr>
+
+<tr><td>La Mort d'Ivan Iliitch</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_137">137</a></td></tr>
+
+<tr><td>La Sonate Kreutzer</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_139">139</a></td></tr>
+
+<tr><td>Rsurrection</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_148">148</a></td></tr>
+
+<tr><td>Les ides sociales de Tolsto</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_156">156</a></td></tr>
+
+<tr><td><i>Sa figure avait pris les traits dfinitifs</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_175">175</a></td></tr>
+
+<tr><td><i>Le combat tait termin</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_194">194</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center">NOTES SUR LES &OElig;UVRES POSTHUMES</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#NOTE_SUR_LES_OEUVRES_POSTHUMES_DE_TOLSTOY329">Les &oelig;uvres posthumes de Tolstoy</a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_206">206</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LA_REPONSE_DE_LASIE_A_TOLSTOY">La rponse de l'Asie Tolstoy</a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_214">214</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LETTRE_ECRITE_PAR_TOLSTOY_DEUX_MOIS_AVANT_SA_MORT_A_GANDHI">Lettre crite par Tolstoy, deux mois avant sa mort, Gandhi&nbsp; &nbsp; </a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_232">232</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LISTE_CHRONOLOGIQUE_DES_OEUVRES_DE_TOLSTOY368">Liste chronologique des &OElig;uvres de Tolstoy</a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_236">236</a></td></tr>
+</table>
+
+<hr />
+
+<p class="nind">COULOMMIERS<br />
+IMPRIMERIE<br />
+PAUL BRODARD<br />
+11541-1-29.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="cb"><a name="FOOTNOTES" id="FOOTNOTES"></a>NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> A part quelques interruptions,&mdash;une surtout, assez longue,
+entre 1865 et 1878.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Pour sa remarquable biographie de <i>Lon Tolsto: Vie et
+&OElig;uvre, Mmoires, Souvenirs, Lettres, Extraits du Journal intime,
+Notes et Documents biographiques</i> runis, coordonns et annots par <span class="smcap">P.
+Birukov</span>, reviss par Lon Tolsto, traduits sur le manuscrit par J.-W.
+Bienstock,&mdash;4 vol. d. du <i>Mercure de France</i>.
+</p><p>
+C'est le recueil de documents le plus important sur la vie et l'&oelig;uvre
+de Tolsto. J'y ai abondamment puis.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Il fit aussi les campagnes napoloniennes et fut prisonnier
+en France pendant les annes 1814-1815.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Enfance</i>, chap. II.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Enfance</i>, chap. XXVII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Iasnaa Poliana, dont le nom signifie <i>la Clairire
+claire</i>, est un petit village au sud de Moscou, quelques lieues de
+Toula, dans une des provinces les plus foncirement russes. Les deux
+grandes rgions de la Russie, dit M. A. Leroy-Beaulieu, la rgion des
+forts et celle des terres de culture s'y touchent et s'y enchevtrent.
+Aux environs ne se rencontrent ni Finnois, ni Tatars, ni Polonais, ni
+Juifs, ni Petits-Russiens. Ce pays de Toula est au c&oelig;ur mme de la
+Russie.
+</p><p>
+(A. Leroy-Beaulieu: <i>Lon Tolsto</i>, Revue des Deux Mondes, 15 dc.
+1910.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Tolsto l'a dpeint dans <i>Anna Karnine</i>, sous les traits
+du frre de Levine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Il crivit <i>le Journal d'un Chasseur</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> En ralit, elle tait une parente loigne. Elle avait
+aim le pre de Tolsto, et elle en avait t aime; mais, comme Sonia
+dans <i>Guerre et Paix</i>, elle s'tait efface.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Enfance</i>, chap. XII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> N'a-t-il pas prtendu, dans des notes autobiographiques
+(dates de 1878), qu'il se rappelait les sensations de l'emmaillotement
+et du bain d'enfant dans le baquet! (Voir <i>Premiers Souvenirs</i>. Une
+traduction franaise en a t publie dans le mme volume que <i>Matre et
+Serviteur</i>.)
+</p><p>
+Le grand pote suisse Carl Spitteler a, lui aussi, t dou de cet
+extraordinaire pouvoir d'voquer ses images du seuil de la vie. Il a
+consacr tout un livre (<i>Meine frhesten Erlebnisse</i>) ses toutes
+premires annes d'enfance.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Premiers Souvenirs.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> De 1842 1847.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Nicolas, plus g que Lon de cinq ans, avait dj termin
+ses tudes en 1844.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Il aimait les conversations mtaphysiques d'autant plus,
+dit-il, qu'elles taient plus abstraites et qu'elles arrivaient un tel
+degr d'obscurit que, croyant dire ce qu'on pense, on dit tout autre
+chose. (<i>Adolescence</i>, XXVII.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> <i>Adolescence</i>, XIX.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Surtout dans ses premires &oelig;uvres, dans les <i>Rcits de
+Sbastopol</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> C'tait le temps o il lisait Voltaire et y trouvait
+plaisir. (<i>Confessions</i>, 1.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Confessions</i>, 1, trad. J.-W. Bienstock.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Jeunesse</i>, III.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> En mars-avril 1847.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Tout ce que fait l'homme, il le fait par amour-propre,
+dit Nekhludov dans <i>Adolescence</i>.
+</p><p>
+En 1853, Tolsto note, dans son <i>Journal</i>: Mon grand dfaut: l'orgueil.
+Un amour-propre immense, sans raison... Je suis si ambitieux que si
+j'avais choisir entre la gloire et la vertu (que j'aime), je crois
+bien que je choisirais la premire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Je voulais que tous me connussent et m'aimassent. Je
+voulais que rien qu'en entendant mon nom, tous fussent frapps
+d'admiration et me remerciassent. (<i>Jeunesse</i>, III.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> D'aprs un portrait de 1848, quand il avait vingt ans
+(reproduit dans le premier volume de <i>Vie et &OElig;uvre</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Je m'imaginais qu'il n'y avait pas de bonheur sur terre
+pour un homme qui avait, comme moi, le nez si large, les lvres si
+grosses et les yeux si petits. (<i>Enfance</i>, XVII.) Ailleurs, il parle
+avec dsolation de ce visage sans expression, ces traits veules, mous,
+indcis, sans noblesse, rappelant les simples moujiks, ces mains et ces
+pieds trop grands. (<i>Jeunesse</i>, I.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Je partageais l'humanit en trois classes: les hommes
+comme il faut, les seuls dignes d'estime; les hommes non comme il faut,
+dignes de mpris et de haine; et la plbe: elle n'existait pas.
+(<i>Jeunesse</i>, XXXI.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Surtout pendant un sjour Saint Ptersbourg, en 1847-8.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Adolescence</i>, XXVII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Entretiens avec M. Paul Boyer (<i>Le Temps</i>), 28 aot 1901.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Nekhludov figure aussi dans <i>Adolescence</i> et <i>Jeunesse</i>
+(1854), dans <i>une Rencontre au Dtachement</i> (1856), <i>le Journal d'un
+Marqueur</i> (1856), <i>Lucerne</i> (1857) et <i>Rsurrection</i> (1899).&mdash;Il faut
+remarquer que ce nom dsigne des personnages diffrents. Tolsto n'a pas
+cherch lui conserver le mme aspect physique, et Nekhludov se tue,
+la fin du <i>Journal d'un Marqueur</i>. Ce sont des incarnations diverses de
+Tolsto, dans ce qu'il a de meilleur et de pire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>La Matine d'un Seigneur</i>, t. II des <i>&OElig;uvres
+compltes</i>, trad. de J.-W. Bienstock.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Elle est contemporaine des rcits d'<i>Enfance</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> 11 juin 1851, au camp fortifi de Star-Iourt, dans le
+Caucase.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> <i>Journal</i>, trad. J.-W. Bienstock.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Ibid.</i>, juillet 1851.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Lettre sa tante Tatiana, janvier 1852.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Un portrait de 1851 montre dj le changement qui
+s'accomplit dans l'me. La tte est leve, la physionomie s'est un peu
+claircie, les cavits des yeux sont moins sombres, les yeux gardent
+leur fixit svre, et la bouche entr'ouverte, qu'ombre une moustache
+naissante, est morose; il y a toujours quelque chose d'orgueilleux et de
+dfiant, mais bien plus de jeunesse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Les lettres qu'il crit alors sa tante Tatiana sont
+pleines d'effusions et de larmes. Il est, comme il le dit,
+<i>Liova-riova</i>, Lon le pleurnicheur (6 janvier 1852).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> <i>La Matine d'un Seigneur</i> est le fragment d'un projet de
+<i>Roman d'un propritaire russe</i>. <i>Les Cosaques</i> forment la premire
+partie d'un grand roman du Caucase. L'immense <i>Guerre et Paix</i> n'tait,
+dans la pense de l'auteur, qu'une sorte de prambule une pope
+contemporaine, dont les <i>Dcembristes</i> devaient tre le centre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Le plerin Gricha, ou la mort de la mre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Dans une lettre M. Birukov.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> <i>La Matine d'un Seigneur</i> ne fut acheve qu'en 1855-6.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Les deux Vieillards</i> (1885).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> L'<i>Incursion</i>, t. III des <i>&OElig;uvres compltes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> T. III des <i>&OElig;uvres compltes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> T. IV des <i>&OElig;uvres compltes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Bien qu'ils aient t termins beaucoup plus tard, en
+1860, Hyres (ils ne parurent qu'en 1863), le gros de l'&oelig;uvre est
+de cette poque.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Les Cosaques</i>, t. III des <i>&OElig;uvres compltes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Peut-tre, dit Olnine, amoureux de la jeune Cosaque,
+aim-je en elle la Nature... En l'aimant, je me sens faire partie
+indivise de la Nature.
+</p><p>
+Souvent, il compare celle qu'il aime la Nature.
+</p><p>
+Elle est, comme la Nature, gale, tranquille et taciturne.
+</p><p>
+Ailleurs, il rapproche l'aspect des montagnes lointaines et de cette
+femme majestueuse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Ainsi, dans la lettre d'Olnine ses amis de Russie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> En franais dans le texte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Il rajoute, la fin de sa lettre:
+</p><p>
+Comprenez-moi bien!... J'estime que, sans la religion, l'homme ne peut
+tre ni bon, ni heureux; je voudrais la possder plus que toute autre
+chose au monde; je sens que mon c&oelig;ur se dessche sans elle... Mais je
+ne crois pas. C'est la vie qui cre chez moi la religion, et non la
+religion la vie... Je sens en ce moment une telle scheresse dans le
+c&oelig;ur qu'il me faut possder une religion. Dieu m'aidera. Cela
+viendra... La nature est pour moi le guide qui mne la religion,
+chaque me a son chemin diffrent et inconnu; on ne le trouve qu'en ses
+profondeurs...</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>Journal</i>, trad. J.-W. Bienstock.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> On retrouve aussi cette manire dans <i>la Coupe en fort</i>,
+termine la mme poque. Par exemple: Il y a trois sortes d'amour: 1
+l'amour esthtique; 2 l'amour dvou; 3 l'amour actif, etc.
+(<i>Jeunesse.</i>)&mdash;Ou bien: Il y a trois sortes de soldats: 1 les soumis;
+2 les autoritaires; 3 les fanfarons,&mdash;qui se subdivisent eux-mmes en:
+<i>a</i>, soumis de sang-froid; <i>b</i>, soumis empresss; <i>c</i>, soumis qui
+boivent, etc.. (<i>Coupe en fort.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> <i>Jeunesse</i>, XXXII (vol. II des <i>&OElig;uvres compltes</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Envoy la revue le <i>Sovrmennik</i>, et publi aussitt.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Tolsto y est revenu, beaucoup plus tard, dans ses
+<i>Entretiens</i> avec son ami Tnromo. Il lui a racont notamment une crise
+de terreur qui le prit, une nuit qu'il tait couch dans le logement
+creus en plein rempart, sous le blindage. On trouvera cet <i>pisode de
+la guerre de Sbastopol</i> dans le volume intitul <i>les Rvolutionnaires</i>,
+trad. J.-W. Bienstock.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Un peu plus tard, Droujinine le mettra amicalement en
+garde contre ce danger: Vous avez une tendance la finesse excessive
+de l'analyse; elle peut se transformer en un grand dfaut. Parfois, vous
+tes prt dire: chez un tel, le mollet indiquait son dsir de voyager
+aux Indes... Vous devez refrner ce penchant, mais ne l'touffer pour
+rien au monde. (Lettre de 1856, cite par P. Birukov.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> T. IV des <i>&OElig;uvres compltes</i>, p. 82-83.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Que la censure mutila.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> 2 septembre 1855, trad. J-W. Bienstock.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Son amour-propre se confondait avec sa vie; il ne voyait
+pas d'autre alternative: tre le premier, ou se dtruire... Il aimait
+se trouver le premier parmi les hommes auxquels il se comparait.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> En 1889, Tolsto, crivant une prface aux <i>Souvenirs de
+Sbastopol par un officier d'artillerie</i>, A.-J. Erchov, revint en pense
+sur ces scnes. Tout souvenir hroque en avait disparu. Il ne se
+rappelait plus que la peur qui dura sept mois,&mdash;la double peur: celle de
+la mort et celle de la honte,&mdash;l'horrible torture morale. Tous les
+exploits du sige, pour lui, se rsumaient en ceci: avoir t de la
+chair canon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Suars: <i>Tolsto</i>, d. de l'<i>Union pour l'Action morale</i>,
+1899 (rdit, aux <i>Cahiers de la Quinzaine</i>, sous le titre: <i>Tolsto
+vivant</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Tourgueniev se plaint, dans une conversation, du stupide
+orgueil nobiliaire de Tolsto, de sa fanfaronnade de Junker.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Un trait de mon caractre, bon ou mauvais, mais qui me
+fut toujours propre, c'est que, malgr moi, je m'opposais toujours aux
+influences extrieures pidmiques... J'avais une rpulsion pour le
+courant gnral. (Lettre P. Birukov.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Tourgueniev.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Grigorovitch.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Eugne Garchine: <i>Souvenirs sur Tourgueniev</i>, 1883. Voir
+<i>Vie et &OElig;uvre</i> de Tolsto par Birukov.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> La plus violente, qui amena entre eux une brouille
+dcisive, eut lieu en 1861. Tourgueniev faisait montre de ses sentiments
+philanthropiques et parlait des &oelig;uvres de bienfaisance dont
+s'occupait sa fille. Rien n'irritait plus Tolsto que la charit
+mondaine.
+</p><p>
+&mdash;Je crois, dit-il, qu'une jeune fille bien habille, qui tient sur ses
+genoux des guenilles sales et puantes, joue une scne thtrale qui
+manque de sincrit.
+</p><p>
+La discussion s'envenima. Tourgueniev, hors de lui, menaa Tolsto de le
+souffleter. Tolsto exigea une rparation, sur l'heure, un duel au
+fusil. Tourgueniev, qui avait aussitt regrett son emportement, envoya
+une lettre d'excuses. Mais Tolsto ne pardonna point. Prs de vingt ans
+plus tard, comme on le verra par la suite, ce fut lui qui demanda
+pardon, en 1878, alors qu'il abjurait toute sa vie passe et humiliait
+plaisir son orgueil devant Dieu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> <i>Confessions</i>, t. XIX des <i>&OElig;uvres compltes</i>, trad.
+J.-W. Bienstock.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Il n'y avait, dit-il, aucune diffrence entre nous et un
+asile d'alins. Mme cette poque, je le souponnais vaguement; mais,
+comme font tous les fous, je traitais chacun de fou, except moi.
+(<i>Ibid.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Voir sur cette priode ses charmantes lettres, si
+juvniles sa jeune tante la comtesse Alexandra A. Tolsto
+(<i>Briefwechsel mit der Grfin A. A. Tolsto</i>, publ. par Ludwig Berndt,
+nouvelle dition augmente, Rotapfelverlag, Zrich, 1926.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> <i>Confessions.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> <i>Journal du prince D. Nekhludov</i>, <i>Lucerne</i>, t. V. des
+<i>&OElig;uvres compltes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Passant de Suisse en Russie, sans transition, il dcouvre
+que <i>la vie en Russie est un ternel tourment!</i>...
+</p><p>
+C'est bon qu'il y ait un refuge dans le monde de l'art, de la posie et
+de l'amiti. Ici, personne ne me trouble... Je suis seul, le vent hurle;
+dehors il fait froid, sale; je joue misrablement un <i>andante</i> de
+Beethoven, avec des doigts gourds, et je verse des larmes d'motion; ou
+je lis dans <i>L'Iliade</i>; ou j'imagine des hommes, des femmes, je vis avec
+eux; je barbouille du papier, ou je songe, comme maintenant, aux tres
+aims... (Lettre la comtesse A. A. Tolsto, 18 aot 1857).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> <i>Journal du prince D. Nekhludov.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Il fit dans ce voyage la connaissance, Dresde,
+d'Auerbach qui avait t son premier inspirateur pour l'instruction du
+peuple; Kissingen, de Fr&oelig;bel; Londres, de Herzen; Bruxelles, de
+Proudhon, qui semble l'avoir beaucoup frapp.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Surtout en 1861-62.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> <i>L'ducation et la culture.</i>&mdash;Voir <i>Vie et &OElig;uvres</i> de
+Tolsto, t. II.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Tolsto a expos ces thories dans la revue <i>Iasnaa
+Poliana</i>, 1862 (t. XIII des <i>&OElig;uvres compltes</i>).&mdash;Sur <i>Tolsto
+ducateur</i>, voir l'excellent livre de Charles Baudouin, Neuchtel et
+Paris, 1920.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> T. IV des <i>&OElig;uvres compltes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> T. V des <i>&OElig;uvres compltes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> T. VI des <i>&OElig;uvres compltes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Discours sur la <i>Supriorit de l'lment artistique dans
+la littrature sur tous ses courants temporaires</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Il lui opposait ses propres exemples, le vieux postillon
+des <i>Trois Morts</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> On remarquera que dj un autre frre de Tolsto, Dmitri,
+tait mort de phtisie, en 1856. Tolsto lui-mme se croyait atteint, en
+1856, en 1862 et en 1871. Il tait, comme il l'crit, le 28 octobre
+1852, d'une complexion forte, mais d'une sant faible. Constamment, il
+souffrait de refroidissements, de maux de gorge, de maux de dents, de
+maux d'yeux, de rhumatismes. Au Caucase, en 1852, il devait, deux jours
+par semaine au moins, garder la chambre. La maladie l'arrte, plusieurs
+mois, en 1854, sur la route de Silistrie Sbastopol. En 1856, il est
+srieusement malade de la poitrine, Iasnaa. En 1862, par crainte de
+la phtisie, il va faire une cure de koumiss Samara, chez les Bachkirs,
+et il y retournera presque chaque anne, aprs 1870. Sa correspondance
+avec Fet est pleine de ces proccupations. Cet tat de sant fait mieux
+comprendre l'obsession de sa pense par la mort. Plus tard, il parlait
+de la maladie, comme de sa meilleure amie:
+</p><p>
+<i>Quand on est malade, il semble qu'on descende une pente trs douce,
+qui, un certain point, est barre par un rideau, lger rideau de
+lgre toffe: en de, c'est la vie; au del, c'est la mort. Combien
+l'tat de maladie l'emporte, en valeur morale, sur l'tat de sant! Ne
+me parlez pas de ces gens qui n'ont jamais t malades! Ils sont
+terribles, les femmes surtout. Une femme bien portante, mais c'est une
+vraie bte froce!</i> (Entretiens avec M. Paul Boyer, <i>le Temps</i>, 27 aot
+1901.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> 17 octobre 1860, lettre Fet (<i>Correspondance indite</i>,
+p. 27-30).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> crit Bruxelles en 1861.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Une autre nouvelle de cette poque, un simple rcit de
+voyage, qui voque des souvenirs personnels, <i>la Tourmente de Neige</i>
+(1856), a une grande beaut d'impressions potiques et quasi-musicales.
+Tolsto en a repris un peu le cadre, plus tard, pour <i>Matre et
+Serviteur</i> (1895).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> T. V des <i>&OElig;uvres compltes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Quand il tait enfant, il avait, dans un accs de
+jalousie, fait tomber d'un balcon celle qui devait devenir madame
+Bers,&mdash;sa petite camarade de jeux, alors ge de neuf ans. Elle en resta
+longtemps boiteuse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Voir dans <i>Bonheur Conjugal</i> la dclaration de Serge:
+</p><p>
+Supposez un monsieur A, un homme vieux qui a vcu, et une dame B,
+jeune, heureuse, qui ne connat encore ni les hommes ni la vie. Par
+suite de diverses circonstances de famille, il l'aimait comme une fille,
+et ne pensait pas pouvoir l'aimer autrement..., etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Peut-tre mettait-il aussi dans son &oelig;uvre les souvenirs
+d'un roman d'amour, bauch Iasnaa en 1856, avec une jeune fille,
+trs diffrente de lui, trs frivole et mondaine, qu'il finit par
+laisser, bien qu'ils fussent sincrement pris l'un de l'autre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> De 1857 1861.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> <i>Journal</i>, octobre 1857, trad. Bienstock.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Lettre Fet, 1863 (<i>Vie et &OElig;uvre de Tolsto</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> <i>Confessions</i>, trad. Bienstock.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Le bonheur de famille m'absorbe tout entier. (5 janvier
+1863.)&mdash;Je suis si heureux! si heureux! Je l'aime tant! (8 fvrier
+1863.)&mdash;Voir <i>Vie et &OElig;uvre</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Elle avait crit quelques nouvelles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Elle recopia, dit-on, sept fois <i>Guerre et Paix</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Aussitt aprs son mariage, Tolsto suspendit ses travaux
+pdagogiques, coles et revue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Ainsi que sa s&oelig;ur Tatiana, intelligente et artiste,
+dont Tolsto aimait beaucoup l'esprit et le talent musical.
+</p><p>
+Tolsto disait: J'ai pris Tania (Tatiana), je l'ai pile avec Sonia
+(Sophie Bers, comtesse Tolsto), et il en est sorti Natacha. (Cit par
+Birukov.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> L'installation de Dolly dans la maison de campagne
+dlabre;&mdash;Dolly et les enfants;&mdash;beaucoup de dtails de toilette;&mdash;sans
+parler de certains secrets de l'me fminine, que l'intuition d'un homme
+de gnie n'et peut-tre pas suffi pntrer, si une femme ne les lui
+avait trahis.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> Indice caractristique de la mainmise sur l'esprit de
+Tolsto par le gnie crateur: son <i>Journal</i> s'interrompt, treize ans,
+depuis le 1<sup>er</sup> novembre 1865, en pleine composition de <i>Guerre et
+Paix</i>. L'gosme artistique fait taire le monologue de la
+conscience.&mdash;Cette poque de cration est aussi une poque de forte vie
+physique. Tolsto est fou de la chasse. A la chasse, j'oublie tout...
+(Lettre de 1864.)&mdash;A une de ces chasses cheval, il se cassa le bras
+(septembre 1864), et ce fut pendant sa convalescence qu'il dicta les
+premires parties de <i>Guerre et Paix</i>.&mdash;En revenant de mon
+vanouissement, je me suis dit: Je suis un artiste. Et je le suis,
+mais un artiste isol. (Lettre Fet, 23 janvier 1865.) Toutes les
+lettres de cette poque, crites Fet, exultent de joie cratrice. Je
+regarde comme un essai de plume, dit-il, tout ce que j'ai publi jusqu'
+ce jour. (<i>Ibid.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Dj, parmi les &oelig;uvres qui exercrent une influence
+sur lui, entre vingt et trente-cinq ans, Tolsto indique:
+</p><p>
+G&oelig;the: <i>Hermann et Dorothe</i>... Influence trs grande.
+</p><p>
+Homre: <i>Iliade</i> et <i>Odysse</i> (en russe)... Influence trs grande.
+</p><p>
+En juin 1863, il note dans son <i>Journal</i>:
+</p><p>
+Je lis G&oelig;the, et plusieurs ides naissent en moi.
+</p><p>
+Au printemps de 1865, Tolsto relit G&oelig;the, et il nomme <i>Faust</i> la
+posie de la pense, la posie qui exprime ce que ne peut exprimer aucun
+autre art.
+</p><p>
+Plus tard, il sacrifia G&oelig;the, comme Shakespeare, son Dieu. Mais il
+resta fidle son admiration pour Homre. En aot 1857, il lisait, avec
+un gal saisissement, l'<i>Iliade</i> et l'<i>vangile</i>. Et, dans un de ses
+derniers livres, le pamphlet contre <i>Shakespeare</i> (1903), c'est Homre
+qu'il oppose Shakespeare, comme exemple de sincrit, de mesure et
+d'art vrai.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Les deux premires parties de <i>Guerre et Paix</i> parurent
+en 1865-66, sous le titre de <i>l'Anne 1805</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Tolsto commena l'&oelig;uvre, en 1863, par <i>les
+Dcembristes</i>, dont il crivit trois fragments (publis dans le t. VI
+des <i>&OElig;uvres compltes</i>). Mais il s'aperut que les fondations de son
+difice n'taient pas suffisamment assures; et, creusant plus avant, il
+arriva l'poque des guerres napoloniennes, et crivit <i>Guerre et
+Paix</i>. La publication commena en janvier 1865 dans le <i>Rousski
+Viestnik</i>; le sixime volume fut termin en automne 1869. Alors Tolsto
+remonta le cours de l'histoire; et il conut le projet d'un roman pique
+sur Pierre le Grand, puis d'un autre: <i>Mirovitch</i>, sur le rgne des
+impratrices du <small>XVIII</small><sup>e</sup> sicle et de leurs favoris. Il y travailla, de
+1870 1873, s'entourant de documents, bauchant plusieurs scnes; mais
+ses scrupules ralistes l'y firent renoncer: il avait conscience de
+n'arriver jamais ressusciter d'une faon assez vridique l'me de ces
+temps loigns.&mdash;Plus tard, en janvier 1876, il eut l'ide d'un nouveau
+roman sur l'poque de Nicolas I; puis il se remit aux <i>Dcembristes</i>,
+avec passion, en 1877, recueillant les tmoignages des survivants et
+visitant les lieux de l'action. Il crit, en 1878, sa tante, la
+comtesse A.-A. Tolsto: Cette &oelig;uvre est pour moi si importante! Vous
+ne pouvez vous imaginer combien c'est important pour moi; aussi
+important que l'est pour vous votre foi. Je voudrais dire: encore plus.
+(<i>Corresp. indite</i>, p. 9.)&mdash;Mais il s'en dtacha, mesure qu'il
+approfondissait le sujet: sa pense n'y tait plus. Dj, le 17 avril
+1879, il crivait Fet: Les Dcembristes? Dieu sait o ils sont!... Si
+j'y pensais, si j'crivais, je me flatte de l'espoir que l'odeur seule
+de mon esprit serait insupportable ceux qui tirent sur les hommes,
+pour le bien de l'humanit. (<i>Ibid.</i>, p. 132.)&mdash;A cette heure de sa
+vie, la crise religieuse tait commence: il allait brler toutes ses
+idoles anciennes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> La premire traduction franaise de <i>Guerre et Paix</i>,
+compose Saint-Ptersbourg, date de 1879. Mais la premire dition
+franaise est de 1885, en 3 volumes, chez Hachette. Tout rcemment, une
+nouvelle traduction, intgrale, en 6 volumes, vient d'tre publie dans
+les <i>&OElig;uvres compltes</i> (t. VII-XII).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Pierre Besoukhov, qui a pous Natacha, sera un
+Dcembriste. Il a fond une socit secrte pour veiller au bien
+gnral, une sorte de <i>Tugendbund</i>. Natacha s'associe ses projets,
+avec exaltation. Denissov ne comprend rien une rvolution pacifique;
+mais il est tout prt une rvolte arme. Nicolas Rostov a gard son
+loyalisme aveugle de soldat. Lui, qui disait, aprs Austerlitz: Nous
+n'avons qu'une chose faire: remplir notre devoir, nous battre et ne
+jamais penser, il s'irrite contre Pierre, et il dit: Mon serment avant
+tout! Si on m'ordonnait de marcher contre toi, avec mon escadron, je
+marcherais et je frapperais. Sa femme, la princesse Marie, l'approuve.
+Le fils du prince Andr, le petit Nicolas Bolkonsky, g de quinze ans,
+dlicat, maladif et charmant, aux grands yeux, aux cheveux d'or, coute
+fivreusement la discussion; tout son amour est pour Pierre et pour
+Natacha; il n'aime gure Nicolas et Marie; il a un culte pour son pre,
+qu'il se rappelle peine; il rve de lui ressembler, d'tre grand,
+d'accomplir quelque chose de grand,&mdash;quoi? il ne sait... Quoi qu'ils
+disent, je le ferai... Oui, je le ferai. Lui-mme m'aurait
+approuv.&mdash;Et l'&oelig;uvre se termine par un rve de l'enfant, qui se
+voit sous la forme d'un grand homme de Plutarque, avec l'oncle Pierre,
+prcd de la Gloire, et suivi d'une arme.&mdash;Si <i>les Dcembristes</i>
+avaient t crits alors, nul doute que le petit Bolkonsky n'en et t
+un des hros.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> J'ai dit que les deux familles Rostov et Bolkonski, dans
+<i>Guerre et Paix</i>, rappellent par beaucoup de traits la famille
+paternelle et maternelle de Tolsto. Nous avons vu aussi s'annoncer dans
+les rcits du Caucase et de Sbastopol plusieurs types de soldats et
+d'officiers de <i>Guerre et Paix</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Lettre du 2 fvrier 1868, cite par Birukov.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> Notamment, disait-il, celui du prince Andr, dans la
+premire partie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Il est regrettable que la beaut de la conception
+potique soit quelquefois ternie par les bavardages philosophiques, dont
+Tolsto surcharge son &oelig;uvre, surtout dans les dernires parties. Il
+tient exposer sa thorie de la fatalit de l'histoire. Le malheur est
+qu'il y revient sans cesse et qu'il se rpte obstinment. Flaubert, qui
+poussait des cris d'admiration, en lisant les deux premiers volumes,
+qu'il dclarait sublimes et pleins de choses la Shakespeare, jeta
+d'ennui le troisime volume:&mdash;Il dgringole affreusement. Il se rpte,
+et il philosophise. On voit le monsieur, l'auteur et le Russe, tandis
+que jusque-l on n'avait vu que la Nature et l'Humanit. (Lettre
+Tourgueniev, janvier 1880.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> La premire traduction franaise d'<i>Anna Karnine</i> parut
+en deux volumes, 1886, chez Hachette. Dans les <i>&OElig;uvres compltes</i>, la
+traduction intgrale remplit quatre volumes (t. XV-XVIII).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Lettre sa femme (archives de la comtesse Tolsto),
+cite par Birukov (<i>Vie et &OElig;uvre</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> Le souvenir de cette terrible nuit se retrouve dans <i>le
+Journal d'un Fou</i>, 1883. (&OElig;uvres posthumes.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Pendant qu'il termine <i>Guerre et Paix</i>, dans l't de
+1869, il dcouvre Schopenhauer, et il s'en enthousiasme: Schopenhauer
+est le plus gnial des hommes. (Lettre Fet, 30 aot 1869.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> Cet <i>Abcdaire</i>, norme manuel de 700 800 pages,
+divis en quatre livres, comprenait, ct de mthodes d'enseignement,
+de trs nombreux rcits. Ceux-ci ont form plus tard <i>Les Quatre Livres
+de Lecture</i> dont M. Charles Salomon vient de publier la premire
+traduction franaise intgrale, 1928.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> Il y a, dit-il encore, entre Homre et ses traducteurs,
+la diffrence de l'eau bouillie et distille, et de l'eau de source
+froide, faire mal aux dents, clatante, ensoleille, qui parfois
+charrie du sable, mais qui en est plus pure et plus frache. (Lettre
+Fet, dc. 1870.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> <i>Corresp. ind.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Archives de la comtesse Tolsto (<i>Vie et &OElig;uvre</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Le roman fut termin en 1877. Il parut&mdash;sauf
+l'pilogue,&mdash;dans le <i>Rousski Viestniki</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> La mort de trois enfants (18 novembre 1873, fvrier 1875,
+fin novembre 1875), de la tante Tatiana, sa mre adoptive (20 juin
+1874), de la tante Plagie (22 dcembre 1875).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> Lettre Fet, 1<sup>er</sup> mars 1876.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> La femme est la pierre d'achoppement de la carrire d'un
+homme. Il est difficile d'aimer une femme et de rien faire de bon; et la
+seule faon de n'tre pas constamment gn, entrav par l'amour, c'est
+de se marier. (Trad. Hachette, t. I, p. 312.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> T. I, p. 86.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> T. I, p. 149.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> Devise, en tte du livre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> Noter aussi, dans l'pilogue, l'esprit nettement hostile
+ la guerre et au nationalisme, au panslavisme.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Le mal, c'est ce qui est raisonnable pour le monde. Le
+sacrifice, l'amour, c'est l'insanit. (II, 244.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> II, 79.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> II, 346.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> II, 353.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> Maintenant, je m'attelle de nouveau l'ennuyeuse et
+vulgaire <i>Anna Karnine</i>, avec le seul dsir de m'en dbarrasser au plus
+vite... (Lettres Fet, 26 aot 1875, <i>Corresp. ind.</i> p. 95.)
+</p><p>
+Il me faut achever le roman qui m'ennuie. (<i>Ibid.</i> 1<sup>er</sup> mars 1876.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> Dans les <i>Confessions</i> (1879). t. XIX des <i>&OElig;uvres
+compltes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> Je rsume ici plusieurs pages des <i>Confessions</i>, en
+conservant les expressions de Tolsto.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> Cf. <i>Anna Karnine</i>: Et Levine aim, heureux, pre de
+famille, loigna de sa main toute arme, comme s'il et craint de cder
+la tentation de mettre fin son supplice (II, 339). Cet tat d'esprit
+n'tait pas spcial Tolsto et ses hros. Tolsto tait frapp du
+nombre croissant de suicides, chez les classes aises de toute l'Europe,
+et particulirement en Russie. Il y fait souvent allusion dans ses
+&oelig;uvres de ce temps. On dirait qu'a pass sur l'Europe de 1880 une
+grande vague de neurasthnie, qui a submerg des milliers d'tres. Ceux
+qui taient adolescents alors en gardent, comme moi, le souvenir; et
+pour eux, l'expression par Tolsto de cette crise humaine a une valeur
+historique. Il a crit la tragdie cache d'une gnration.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> <i>Confessions</i>, p. 67.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> Ses portraits de cette poque accusent ce caractre
+populaire. Une peinture de Kramsko (1873) reprsente Tolsto en blouse
+de moujik, la tte penche, l'air d'un Christ allemand. Le front
+commence se dgarnir aux tempes; les joues sont creuses et
+barbues.&mdash;Dans un autre portrait de 1881, il a l'air d'un contre-matre
+endimanch: les cheveux coups, la barbe et les favoris qui s'talent;
+la figure parat beaucoup plus large du bas que du haut; les sourcils
+sont froncs, les yeux moroses, le nez aux grosses narines de chien, les
+oreilles normes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> <i>Confessions</i>, p. 93-95.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> A vrai dire, ce n'tait pas la premire fois. Le jeune
+volontaire au Caucase, l'officier de Sbastopol, Olenine des <i>Cosaques</i>,
+le prince Andr et Pierre Besoukhov, dans <i>Guerre et Paix</i>, avaient eu
+des visions semblables. Mais Tolsto tait si passionn que, chaque fois
+qu'il dcouvrait Dieu, il croyait que c'tait pour la premire fois et
+qu'il n'y avait eu avant que la nuit et le nant. Il ne voyait plus dans
+son pass que les ombres et les hontes. Nous qui, par son <i>Journal</i>,
+connaissons, mieux que lui-mme, l'histoire de son c&oelig;ur, nous savons
+combien ce c&oelig;ur fut toujours, mme dans ses garements, profondment
+religieux. Au reste, il en convient, dans un passage de la prface la
+<i>Critique de la thologie dogmatique</i>: Dieu! Dieu! j'ai err, j'ai
+cherch la vrit o il ne le fallait point. Je savais que j'errais. Je
+flattais mes mauvaises passions, en les sachant mauvaises; <i>mais je ne
+t'oubliais jamais. Je t'ai senti toujours, mme quand je
+m'garais</i>.&mdash;La crise de 1878-9 fut seulement plus violente que les
+autres, peut-tre sous l'influence des deuils rpts et de l'ge qui
+venait; et sa seule nouveaut fut en ceci qu'au lieu que la vision de
+Dieu s'vanouit sans laisser de traces, aprs que la flamme d'extase
+tait tombe, Tolsto, averti par l'exprience passe, se hta de
+marcher, tandis qu'il avait la lumire, et de dduire de sa foi tout
+un systme de vie. Non qu'il ne l'et dj tent. (On se souvient de ses
+<i>Rgles de vie</i>, conues quand il tait tudiant.) Mais, cinquante
+ans, il avait moins de chances de se laisser distraire de sa route par
+les passions.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> Le sous-titre des <i>Confessions</i> est <i>Introduction la
+Critique de la Thologie dogmatique et l'Examen de la doctrine
+chrtienne</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> Moi, qui plaais la vrit dans l'unit de l'amour, je
+fus frapp de ce fait que la religion dtruisait elle-mme ce qu'elle
+voulait produire. (<i>Confessions</i>, p. 111.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> Et je me suis convaincu que l'enseignement de l'glise
+est, thoriquement, un mensonge astucieux et nuisible, pratiquement, un
+compos de superstitions grossires et de sorcelleries, sous lequel
+disparat absolument le sens de la doctrine chrtienne. (<i>Rponse au
+Saint-Synode</i>, 4-17 avril 1901.)
+</p><p>
+Voir aussi <i>l'glise et l'tat</i> (1883).&mdash;Le plus grand crime que Tolsto
+reproche l'glise, c'est son alliance impie avec le pouvoir
+temporel. Il lui a fallu affirmer la saintet de l'tat, la saintet de
+la violence. C'est l'union des brigands avec les menteurs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> A mesure qu'il avanait en ge, ce sentiment de l'unit
+de la vrit religieuse travers l'histoire humaine, et de la parent
+du Christ avec les autres sages, depuis Bouddha jusqu' Kant et
+Emerson, ne ft que s'accentuer, au point que Tolsto se dfendait, dans
+ses dernires annes, d'avoir aucune prdilection pour le
+christianisme. Tout particulirement importante, en ce sens, est une
+lettre, crite le 27 juillet-9 aot 1909 au peintre Jan Styka, et
+rcemment reproduite dans <i>le Thosophe</i> du 16 janvier 1911. Suivant son
+habitude, Tolsto, tout plein de sa conviction nouvelle, a une tendance
+ oublier un peu trop son tat d'me ancien et le point de dpart de sa
+crise religieuse, qui tait purement chrtien:
+</p><p>
+La doctrine de Jsus, crit-il, n'est pour moi qu'une des belles
+doctrines religieuses que nous avons reues de l'antiquit gyptienne,
+juive, hindoue, chinoise, grecque. Les deux grands principes de Jsus:
+l'amour de Dieu, c'est--dire de la perfection absolue, et l'amour du
+prochain, c'est--dire de tous les hommes sans aucune distinction, ont
+t prchs par tous les sages du monde: Krishna, Bouddha, Lao-Tse,
+Confucius, Socrate, Platon, Epctte, Marc-Aurle, et parmi les
+modernes, Rousseau, Pascal, Kant, Emerson, Channing, et beaucoup
+d'autres. La vrit religieuse et morale est partout et toujours la
+mme... Je n'ai aucune prdilection pour le christianisme. Si j'ai t
+particulirement intress par la doctrine de Jsus, c'est: 1 parce que
+je suis n et que j'ai vcu parmi les chrtiens; 2 parce que j'ai
+trouv une grande jouissance d'esprit dgager la pure doctrine des
+surprenantes falsifications opres par les glises.
+</p><p>
+Nous tudions, dans un chapitre spcial, la fin du volume, la vaste
+synthse religieuse de Tolsto, o fraternisent toutes les grandes
+religions du monde.&mdash;Voir p. 214: <i>la Rponse de l'Asie Tolstoy</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> Tolsto proteste qu'il n'attaque pas la vraie science,
+qui est modeste et connat ses limites. (<i>De la Vie</i>, ch. <small>IV</small>, trad.
+fran. de la comtesse Tolsto.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> <i>Ibid.</i>, ch. <small>X</small>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> Tolsto relit frquemment les <i>Penses</i> de Pascal,
+pendant la priode de crise, qui prcde les <i>Confessions</i>. Il en parle
+dans ses lettres Fet (14 avril 1877, 3 aot 1879); il recommande son
+ami de les lire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> Dans une lettre <i>sur la raison</i>, crite le 26 novembre
+1894 la baronne X... (lettre reproduite dans le volume intitul <i>les
+Rvolutionnaires</i>, 1906), Tolsto dit de mme:
+</p><p>
+L'homme n'a reu directement de Dieu qu'un seul instrument de la
+connaissance de soi-mme et de son rapport avec le monde; il n'y en a
+pas d'autres. Cet instrument, c'est la raison. La raison vient de Dieu.
+Elle est non seulement la qualit suprieure de l'homme, mais
+l'instrument unique de la connaissance de la vrit.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> <i>De la Vie</i>, ch. <small>X</small>, <small>XIV-XXI</small>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> <i>De la Vie</i>, XXII-XXV.&mdash;Comme pour la plupart de ces
+citations, je rsume plusieurs chapitres en quelques phrases
+caractristiques.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> Cette pense religieuse a certainement volu au sujet de
+plusieurs questions, notamment en ce qui touche la conception de la vie
+future.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> Je cite la traduction parue dans <i>le Temps</i> du 1<sup>er</sup> mai
+1901.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> J'avais pass jusque-l toute ma vie hors de la
+ville... (<i>Que devons-nous faire?</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> Tolsto a exprim, maintes fois, son antipathie l'gard
+des asctes qui agissent pour eux seuls, en dehors de leurs
+semblables. Il les met dans le mme sac que les rvolutionnaires
+ignorants et orgueilleux, qui prtendent faire du bien aux autres, sans
+savoir ce qu'il leur faut eux-mmes... J'aime d'un mme amour, dit-il,
+les hommes de ces deux catgories, mais je hais leurs doctrines de la
+mme haine. La seule doctrine est celle qui ordonne une activit
+constante, une existence qui rponde aux aspirations de l'me et cherche
+ raliser le bonheur des autres. Telle est la doctrine chrtienne.
+galement loigne du quitisme religieux et des prtentions hautaines
+des rvolutionnaires, qui cherchent transformer le monde, sans savoir
+en quoi consiste le vrai bonheur. (Lettre un ami, publie dans le
+volume intitul <i>Plaisirs cruels</i>, 1895, trad. Halprine-Kaminsky.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> T. XXVI des <i>&OElig;uvres compltes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> Photographie de 1885, reproduite dans l'dition de <i>Que
+devons-nous-faire?</i> des <i>&OElig;uvres compltes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> <i>Que devons-nous faire?</i> p. 213.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> Toute cette premire partie (les quinze premiers
+chapitres) qui fourmille de types, fut supprime par la censure russe.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> La vraie cause de la misre, ce sont les richesses
+accumules dans les mains de ceux qui ne produisent pas, et concentres
+dans les villes. Les riches se groupent dans les villes, pour jouir et
+pour se dfendre. Et les pauvres viennent se nourrir des miettes de la
+richesse. Il est surprenant que plusieurs d'entre eux restent des
+travailleurs, et qu'ils ne se mettent pas tous la chasse d'un gain
+plus facile: commerce, accaparement, mendicit, dbauche,
+escroqueries,&mdash;voire mme cambriolage.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> Le pivot du mal est la proprit. La proprit n'est que
+le moyen de jouir du travail des autres.&mdash;La proprit, dit encore
+Tolsto, c'est ce qui n'est pas nous, ce sont les autres. L'homme
+appelle sa proprit sa femme, ses enfants, ses esclaves, ses objets;
+mais la ralit lui montre son erreur; et il doit y renoncer, ou
+souffrir et faire souffrir.
+</p><p>
+Tolsto pressent dj la Rvolution russe: Depuis trois ou quatre ans,
+dit-il, on nous invective dans les rues, on nous appelle fainants. La
+haine et le mpris du peuple cras grandissent. (<i>Que devons-nous
+faire?</i> p. 419.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> Le paysan rvolutionnaire Bondarev et voulu que cette
+loi ft reconnue comme une obligation universelle. Tolsto subissait
+alors son influence ainsi que celle d'un autre paysan, Sutaiev: Pendant
+toute ma vie, deux penseurs russes ont eu sur moi une grande action
+morale, ont enrichi ma pense, m'ont expliqu ma propre conception du
+monde: c'taient deux paysans, Sutaiev et Bondarev. (<i>Que devons-nous
+faire?</i> p. 404.)
+</p><p>
+Dans le mme livre Tolsto fait le portrait de Sutaiev, et note une
+conversation avec lui.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> <i>L'Alcool et le Tabac</i> (trad. de Halprine-Kaminsky,
+publie sous le titre: <i>Plaisirs vicieux</i>, 1895). Titre russe: <i>Pourquoi
+les gens s'enivrent</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> <i>Plaisirs cruels</i>, 1895 (<i>Les Mangeurs de viande</i>; <i>la
+Guerre</i>; <i>la Chasse</i>), trad. de Halprine-Kaminsky. Titres russes: (Pour
+<i>Les Mangeurs de viande</i>): <i>Le premier degr</i>.&mdash;<i>La Guerre</i> est un
+extrait d'un ouvrage volumineux: <i>Le royaume de Dieu est en nous</i> (chap.
+<small>VI</small>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> Il est remarquable que Tolsto ait eu tant de peine
+s'en dfaire. C'tait chez lui une passion atavique: il la tenait de son
+pre. Il n'tait pas sentimental, et il semble n'avoir jamais fait
+dpense de beaucoup de piti pour les btes. Ses yeux pntrants se sont
+ peine arrts sur les yeux, si loquents parfois, de nos humbles
+frres,&mdash; l'exception du cheval, pour qui, en grand seigneur, il a une
+prdilection. Il n'tait pas sans un fond de cruaut native. Aprs avoir
+racont la mort lente d'un loup, qu'il avait tu, en le frappant d'un
+bton la racine du nez, il dit: Je ressentais une volupt, au
+souvenir des souffrances de l'animal expirant. Le remords s'veilla
+tard.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> t 1878. Voir <i>Vie et &OElig;uvre</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> 18 novembre 1878. <i>Ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> Novembre 1879. <i>Ibid.</i>, trad. Bienstock.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> 5 octobre 1881. <i>Vie et &OElig;uvre</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> 14 octobre 1881, <i>ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> Mars 1882.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_175" id="Footnote_175_175"></a><a href="#FNanchor_175_175"><span class="label">[175]</span></a> 1882.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_176" id="Footnote_176_176"></a><a href="#FNanchor_176_176"><span class="label">[176]</span></a> 23 octobre 1884, <i>Vie et &OElig;uvre</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_177" id="Footnote_177_177"></a><a href="#FNanchor_177_177"><span class="label">[177]</span></a> Le prtendu droit des femmes est n et ne pouvait natre
+que dans une socit d'hommes qui se sont carts de la loi du vrai
+travail. Aucune femme d'ouvrier srieux ne demande le droit de partager
+son travail dans les mines ou dans les champs. Elles ne demandent que le
+droit de participer au travail imaginaire de la classe riche.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_178" id="Footnote_178_178"></a><a href="#FNanchor_178_178"><span class="label">[178]</span></a> Ce sont les dernires lignes de <i>Que devons-nous faire?</i>
+Elles sont dates du 14 fvrier 1886.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_179" id="Footnote_179_179"></a><a href="#FNanchor_179_179"><span class="label">[179]</span></a> Lettre un ami, publie sous le titre: <i>Profession de
+foi</i>, dans le volume intitul <i>Plaisirs cruels</i>, 1895, trad.
+Halprine-Kaminsky.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_180" id="Footnote_180_180"></a><a href="#FNanchor_180_180"><span class="label">[180]</span></a> La rconciliation eut lieu au printemps de 1878. Tolsto
+crivit a Tourgueniev pour lui demander pardon. Tourgueniev vint
+Iasnaa-Poliana en aot 1878. Tolsto lui rendit sa visite en juillet
+1881. Tout le monde fut frapp de son changement de manires, de sa
+douceur, de sa modestie. Il tait <i>comme rgnr</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_181" id="Footnote_181_181"></a><a href="#FNanchor_181_181"><span class="label">[181]</span></a> Lettre Polonski (cite par Birukov).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_182" id="Footnote_182_182"></a><a href="#FNanchor_182_182"><span class="label">[182]</span></a> Lettre crite de Bougival, 28 juin 1883.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_183" id="Footnote_183_183"></a><a href="#FNanchor_183_183"><span class="label">[183]</span></a> Chap. <small>XII</small> de l'dition russe. Le traducteur franais en a
+fait l'introduction.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_184" id="Footnote_184_184"></a><a href="#FNanchor_184_184"><span class="label">[184]</span></a> On remarquera que, dans le reproche qu'il adresse
+Tolsto, M. de Vog, son insu, reprend, pour son compte les
+expressions mmes de Tolsto. A tort ou raison, disait-il, pour notre
+chtiment peut-tre, nous avons reu du ciel ce mal ncessaire et
+superbe: la pense... Jeter cette croix est une rvolte impie. (<i>Le
+Roman russe</i>, 1886.)&mdash;Or Tolsto crivait sa tante, la comtesse A.-A.
+Tolsto, en 1883: Chacun doit porter sa croix... La mienne, c'est le
+travail de la pense, mauvais, orgueilleux, plein de sduction.
+(<i>Corresp. ind.</i> p. 4.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_185" id="Footnote_185_185"></a><a href="#FNanchor_185_185"><span class="label">[185]</span></a> <i>Que devons-nous faire?</i> p. 378-9.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_186" id="Footnote_186_186"></a><a href="#FNanchor_186_186"><span class="label">[186]</span></a> Il en arrivera mme justifier la souffrance,&mdash;non
+seulement la souffrance personnelle, mais la souffrance des autres. Car
+c'est le soulagement des souffrances des autres qui est l'essence de la
+vie rationnelle. Comment donc l'objet du travail pourrait-il tre un
+objet de souffrance pour le travailleur? C'est comme si le laboureur
+disait qu'une terre non laboure est une souffrance pour lui. (<i>De la
+Vie</i>, ch. <small>XXXIV-XXXV</small>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_187" id="Footnote_187_187"></a><a href="#FNanchor_187_187"><span class="label">[187]</span></a> 23 fvrier 1860. <i>Corresp. indite</i>, p. 19-20.&mdash;C'est en
+quoi l'art mlancolique et dyspeptique de Tourgueniev lui dplaisait.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_188" id="Footnote_188_188"></a><a href="#FNanchor_188_188"><span class="label">[188]</span></a> Cette lettre du 4 octobre 1887 a paru dans les <i>Cahiers
+de la quinzaine</i>, 1902, et dans la <i>Correspondance indite</i>, 1907.
+</p><p>
+<i>Qu'est-ce que l'art?</i> parut en 1897-98; mais Tolsto y pensait depuis
+quinze ans, soit depuis 1882.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_189" id="Footnote_189_189"></a><a href="#FNanchor_189_189"><span class="label">[189]</span></a> Je reviendrai sur ce point propos de <i>la Sonate
+Kreutzer</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_190" id="Footnote_190_190"></a><a href="#FNanchor_190_190"><span class="label">[190]</span></a> Son intolrance s'tait accrue depuis 1886. Dans <i>Que
+devons-nous faire?</i> il n'osait pas encore toucher Beethoven (ni
+Shakespeare). Bien plus, il reprochait aux artistes contemporains d'oser
+s'en rclamer. L'activit des Galile, des Shakespeare, des Beethoven
+n'a rien de commun avec celle des Tyndall, des Victor Hugo, des Wagner.
+De mme que les Saints Pres renieraient toute parent avec les papes.
+(<i>Que devons-nous faire?</i> p. 375.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_191" id="Footnote_191_191"></a><a href="#FNanchor_191_191"><span class="label">[191]</span></a> Encore voulait-il partir avant la fin du premier. Pour
+moi, la question tait rsolue. Je n'avais plus de doute. Il n'y avait
+rien attendre d'un auteur capable d'imaginer des scnes comme
+celles-ci. On pouvait affirmer d'avance qu'il n'crirait jamais rien qui
+ne ft mauvais.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_192" id="Footnote_192_192"></a><a href="#FNanchor_192_192"><span class="label">[192]</span></a> On sait que, pour faire un choix parmi les potes
+franais des coles nouvelles, il a cette ide admirable de <i>copier,
+dans chaque volume, la posie qui se trouvait la page 28</i>!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_193" id="Footnote_193_193"></a><a href="#FNanchor_193_193"><span class="label">[193]</span></a> <i>Shakespeare</i>, 1903.&mdash;L'ouvrage fut crit, l'occasion
+d'un article d'Ernest Crosby sur <i>Shakespeare et la classe ouvrire</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_194" id="Footnote_194_194"></a><a href="#FNanchor_194_194"><span class="label">[194]</span></a> (Exactement:) La <i>Neuvime Symphonie</i> n'unit pas tous
+les hommes, mais seulement un petit nombre d'entre eux, qu'elle spare
+des autres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_195" id="Footnote_195_195"></a><a href="#FNanchor_195_195"><span class="label">[195]</span></a> C'tait l un de ces faits qui se produisent souvent,
+sans attirer l'attention de personne, ni intresser&mdash;je ne dis pas
+l'univers&mdash;mais mme le monde militaire franais...
+</p><p>
+Et plus loin:
+</p><p>
+Il fallut quelques annes, avant que les hommes s'veillassent de leur
+hypnotisme et comprissent qu'ils ne pouvaient nullement savoir si
+Dreyfus tait coupable on non, et que chacun a d'autres intrts plus
+importants et plus immdiats que l'Affaire Dreyfus. (<i>Shakespeare</i>,
+trad. Bienstock, p. 116-118.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_196" id="Footnote_196_196"></a><a href="#FNanchor_196_196"><span class="label">[196]</span></a> <i>Le Roi Lear</i> est un drame trs mauvais, trs
+ngligemment fait, qui ne peut inspirer que du dgot et de
+l'ennui.&mdash;<i>Othello</i>, pour lequel Tolsto montre quelque sympathie, sans
+doute parce que l'&oelig;uvre s'accordait avec ses penses d'alors sur le
+mariage et sur la jalousie, tout en tant le moins mauvais drame de
+Shakespeare, n'est qu'un tissu de paroles emphatiques. Le personnage
+d'Hamlet n'a aucun caractre; c'est un phonographe de l'auteur, qui
+rpte toutes ses ides, la file. Pour <i>la Tempte</i>, <i>Cymbeline</i>,
+<i>Trolus</i>, etc., Tolsto ne les mentionne qu' cause de leur ineptie.
+Le seul personnage de Shakespeare qu'il trouve naturel est celui de
+Falstaff, prcisment parce qu'ici la langue de Shakespeare, pleine de
+froides plaisanteries et de calembours ineptes, s'accorde avec le
+caractre faux, vaniteux et dbauch de cet ivrogne rpugnant.
+</p><p>
+Tolsto n'avait pas toujours pens ainsi. Il avait plaisir lire
+Shakespeare, entre 1860 et 1870, surtout l'poque o il avait l'ide
+d'crire un drame historique sur Pierre I. Dans ses notes de 1869, on
+voit mme qu'il prenait <i>Hamlet</i> pour modle et pour guide. Aprs avoir
+mentionn ses travaux achevs, <i>Guerre et Paix</i>, qu'il rapprochait de
+l'idal homrique, Tolsto ajoute:
+</p><p>
+<span class="smcap">Hamlet</span> et mes futurs travaux: posie du romancier dans la peinture des
+caractres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_197" id="Footnote_197_197"></a><a href="#FNanchor_197_197"><span class="label">[197]</span></a> Il range dans l'art mauvais ses &oelig;uvres
+d'imagination. (<i>Qu'est-ce que l'Art?</i>)&mdash;Il n'excepte pas de sa
+condamnation de l'art moderne ses propres pices de thtre, dnues de
+cette conception religieuse qui doit former la base du drame de
+l'avenir.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_198" id="Footnote_198_198"></a><a href="#FNanchor_198_198"><span class="label">[198]</span></a> (Ou, plus exactement:) C'est la direction du cours du
+fleuve.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_199" id="Footnote_199_199"></a><a href="#FNanchor_199_199"><span class="label">[199]</span></a> Ds 1873, Tolsto crivait: Pensez ce que vous voudrez,
+mais de telle faon que chaque mot puisse tre compris du charretier qui
+transporte les livres de l'imprimerie. On ne peut rien crire de mauvais
+dans une langue tout fait claire et simple.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_200" id="Footnote_200_200"></a><a href="#FNanchor_200_200"><span class="label">[200]</span></a> Tolsto a donn l'exemple. Ses quatre <i>Livres de
+lectures</i>, pour les enfants des campagnes, ont t adopts dans toutes
+les coles de Russie, laques et ecclsiastiques. Ses <i>Premiers contes
+populaires</i> sont l'aliment de milliers d'mes. Dans le bas peuple,
+crit Stephan Anikine, ancien dput la Douma, le nom de Tolsto se
+confond avec l'ide de livre. On peut souvent entendre un petit
+villageois demander navement, dans une bibliothque: Donnez-moi un bon
+livre, un tolstoen! (Il veut dire un livre pais).&mdash;(<i>A la mmoire de
+Tolsto</i>, lectures faites l'Aula de l'Universit de Genve, le 7
+dcembre 1910.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_201" id="Footnote_201_201"></a><a href="#FNanchor_201_201"><span class="label">[201]</span></a> Cet idal de l'union fraternelle entre les hommes ne
+marque point pour Tolsto le terme de l'activit humaine; son me
+insatiable lui fait concevoir un idal inconnu, au del de l'amour:
+Peut-tre la science dcouvrira-t-elle, un jour, l'art un idal
+encore plus lev, et l'art le ralisera.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_202" id="Footnote_202_202"></a><a href="#FNanchor_202_202"><span class="label">[202]</span></a> A ces mmes annes appartient, comme date de publication
+et sans doute d'achvement, une &oelig;uvre qui fut crite, en ralit, au
+temps heureux des fianailles et des premires annes du mariage: la
+belle histoire d'un cheval, <i>Kholstomier</i> (1861-1886). Tolsto en parle
+dans une lettre Fet, de 1863. (<i>Corresp. ind.</i>, p. 35).&mdash;L'art du
+dbut, avec ses paysages fins, sa sympathie pntrante des mes, son
+humour, sa jeunesse, a de la parent avec les &oelig;uvres de la maturit
+(<i>Bonheur conjugal</i>, <i>Guerre et Paix</i>). La fin macabre, les dernires
+page sur les cadavres compars du vieux cheval et de son matre, sont
+d'une brutalit de ralisme qui sont les annes aprs 1880.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_203" id="Footnote_203_203"></a><a href="#FNanchor_203_203"><span class="label">[203]</span></a> <i>Sonate Kreutzer</i>, <i>Puissance des Tnbres</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_204" id="Footnote_204_204"></a><a href="#FNanchor_204_204"><span class="label">[204]</span></a> <i>Le Temps</i>, 29 aot 1901.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_205" id="Footnote_205_205"></a><a href="#FNanchor_205_205"><span class="label">[205]</span></a> Pour le style, lui disait son ami Droujinine, en 1856,
+vous tes fortement illettr, parfois comme un novateur et un grand
+pote, parfois comme un officier qui crit son camarade. Ce que vous
+crivez avec amour est admirable. Aussitt que vous tes indiffrent,
+votre style s'embrouille et devient pouvantable. (Trad. Bienstock,
+<i>Vie et &OElig;uvre</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_206" id="Footnote_206_206"></a><a href="#FNanchor_206_206"><span class="label">[206]</span></a> <i>Vie et &OElig;uvre.</i>&mdash;Pendant l't de 1879, Tolsto fut
+trs intime avec les paysans; et Strakov nous dit qu'en dehors de la
+religion, il s'intressait beaucoup la langue. Il commenait sentir
+fortement la beaut de la langue du peuple. Chaque jour, il dcouvrait
+de nouveaux mots, et chaque jour il maltraitait davantage la langue
+littraire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_207_207" id="Footnote_207_207"></a><a href="#FNanchor_207_207"><span class="label">[207]</span></a> Dans ses notes de lectures, entre 1860 et 1870, Tolsto a
+crit:
+</p><p>
+Les Bylines... impression trs grande.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_208_208" id="Footnote_208_208"></a><a href="#FNanchor_208_208"><span class="label">[208]</span></a> <i>Les Deux Vieillards</i> (1885).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_209_209" id="Footnote_209_209"></a><a href="#FNanchor_209_209"><span class="label">[209]</span></a> <i>O l'amour est, Dieu est</i> (1885).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_210_210" id="Footnote_210_210"></a><a href="#FNanchor_210_210"><span class="label">[210]</span></a> <i>De quoi vivent les hommes</i> (1881);&mdash;<i>Les Trois
+Vieillards</i> (1884);&mdash;<i>Le Filleul</i> (1886).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_211_211" id="Footnote_211_211"></a><a href="#FNanchor_211_211"><span class="label">[211]</span></a> Ce rcit porte aussi le titre: <i>Faut-il beaucoup de terre
+pour un homme?</i> (1886).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_212_212" id="Footnote_212_212"></a><a href="#FNanchor_212_212"><span class="label">[212]</span></a> <i>Feu qui flambe ne s'teint plus</i> (1885).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_213_213" id="Footnote_213_213"></a><a href="#FNanchor_213_213"><span class="label">[213]</span></a> <i>Le Cierge</i> (1885);&mdash;<i>Histoire d'Ivan l'Imbcile.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_214_214" id="Footnote_214_214"></a><a href="#FNanchor_214_214"><span class="label">[214]</span></a> <i>Le Filleul</i> (1886).
+</p><p>
+Ces rcits populaires ont t publie dans le t. XIX des <i>&OElig;uvres
+compltes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_215_215" id="Footnote_215_215"></a><a href="#FNanchor_215_215"><span class="label">[215]</span></a> Il avait t pris assez tardivement par le got du
+thtre. Ce fut une dcouverte qu'il fit, pendant l'hiver de 1869-1870;
+et, selon son habitude, il s'enflamma aussitt pour elle.
+</p><p>
+Tout cet hiver, je me suis occup exclusivement du drame; et, comme il
+arrive toujours aux hommes qui, jusqu' l'ge de quarante ans, n'ont pas
+rflchi un certain sujet, tout coup ils font attention ce sujet
+nglig, et il leur parat qu'ils y voient beaucoup de choses
+nouvelles.... J'ai lu Shakespeare, G&oelig;the, Pouchkine, Gogol et
+Molire.... Je voudrais lire Sophocle et Euripide.... J'ai longtemps
+gard le lit, tant malade; et quand je suis ainsi, les personnages
+dramatiques ou comiques commencent se dmener en moi. Et ils le font
+trs bien....
+</p><p>
+Lettres Fet, 17-21 fvrier 1870. (<i>Corresp. ind.</i>, p. 63-65.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_216_216" id="Footnote_216_216"></a><a href="#FNanchor_216_216"><span class="label">[216]</span></a> Variante de l'acte IV.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_217_217" id="Footnote_217_217"></a><a href="#FNanchor_217_217"><span class="label">[217]</span></a> Il s'en faut que la cration de ce drame angoissant ait
+t pour Tolsto une peine. Il crit Tnromo: Je vis bien et
+joyeusement. J'ai travaill tout ce temps mon drame (<i>La Puissance des
+Tnbres</i>). Il est achev. (Janvier 1887, <i>Corresp. ind.</i>, p. 159.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_218_218" id="Footnote_218_218"></a><a href="#FNanchor_218_218"><span class="label">[218]</span></a> La premire traduction exacte de cette &oelig;uvre en
+franais a t publie par M. J. W. Bienstock, dans <i>le Mercure de
+France</i> (mars et avril 1912).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_219_219" id="Footnote_219_219"></a><a href="#FNanchor_219_219"><span class="label">[219]</span></a> La traduction franaise de cette <i>Postface</i> par M.
+Halprine-Kaminsky a paru sous le titre: <i>Des relations entre les
+sexes</i>, dans le volume: <i>Plaisirs vicieux</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_220_220" id="Footnote_220_220"></a><a href="#FNanchor_220_220"><span class="label">[220]</span></a> Noter que Tolsto n'a jamais eu la navet de croire que
+l'idal de clibat et de chastet absolue soit ralisable pour
+l'humanit actuelle. Mais, selon lui, un idal est irralisable, par
+dfinition: c'est un appel aux nergies hroques de l'me.
+</p><p>
+La conception de l'idal chrtien, qui est l'union de toutes les
+cratures vivantes dans l'amour fraternel, est inconciliable avec la
+pratique de la vie qui exige un effort continu vers un idal
+inaccessible, mais qui ne suppose pas l'avoir jamais atteint.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_221_221" id="Footnote_221_221"></a><a href="#FNanchor_221_221"><span class="label">[221]</span></a> A la fin de la <i>Matine d'un Seigneur</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_222_222" id="Footnote_222_222"></a><a href="#FNanchor_222_222"><span class="label">[222]</span></a> <i>Guerre et Paix.</i>&mdash;Je ne parle pas d'<i>Albert</i> (1857),
+cette histoire d'un musicien de gnie. La nouvelle est trs faible.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_223_223" id="Footnote_223_223"></a><a href="#FNanchor_223_223"><span class="label">[223]</span></a> Voir dans <i>Jeunesse</i> le rcit humoristique de la peine
+qu'il se donna pour apprendre jouer du piano.&mdash;Le piano m'tait un
+moyen de charmer les demoiselles par ma sentimentalit.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_224_224" id="Footnote_224_224"></a><a href="#FNanchor_224_224"><span class="label">[224]</span></a> Il s'agit de 1876-77.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_225_225" id="Footnote_225_225"></a><a href="#FNanchor_225_225"><span class="label">[225]</span></a> S.-A. Bers, <i>Souvenirs sur Tolsto</i> (Voir <i>Vie et
+&OElig;uvre</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_226_226" id="Footnote_226_226"></a><a href="#FNanchor_226_226"><span class="label">[226]</span></a> I, 381 (d. Hachette).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_227_227" id="Footnote_227_227"></a><a href="#FNanchor_227_227"><span class="label">[227]</span></a> Mais jamais il ne cessa de l'aimer. Un de ses amis des
+derniers jours fut un musicien, Goldenveiser, qui passa l't de 1910
+prs de Iasnaa. Il venait, presque chaque jour, faire de la musique
+Tolsto, pendant sa dernire maladie. (<i>Journal des Dbats</i>, 18 novembre
+1910.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_228_228" id="Footnote_228_228"></a><a href="#FNanchor_228_228"><span class="label">[228]</span></a> Lettre du 21 avril 1861.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_229_229" id="Footnote_229_229"></a><a href="#FNanchor_229_229"><span class="label">[229]</span></a> Camille Bellaigue, <i>Tolsto et la musique</i> (<i>le Gaulois</i>,
+4 janvier 1911).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_230_230" id="Footnote_230_230"></a><a href="#FNanchor_230_230"><span class="label">[230]</span></a> Qu'on ne dise pas qu'il s'agit l seulement des dernires
+&oelig;uvres de Beethoven. Mme celles du dbut qu'il consent regarder
+comme artistiques, Tolsto reproche leur forme artificielle.&mdash;Dans
+une lettre Tschaikovsky, il oppose de mme Mozart et Haydn, la
+manire artificielle de Beethoven, Schumann et Berlioz, qui calculent
+l'effet.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_231_231" id="Footnote_231_231"></a><a href="#FNanchor_231_231"><span class="label">[231]</span></a> Cf. la scne raconte par M. Paul Boyer: Tolsto se fait
+jouer du Chopin. A la fin de la quatrime Ballade, ses yeux se
+remplissent de larmes.&mdash;Ah! l'animal! s'crie-t-il. Et brusquement il
+se lve et s'en va. (<i>Le Temps</i>, 2 novembre 1902.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_232_232" id="Footnote_232_232"></a><a href="#FNanchor_232_232"><span class="label">[232]</span></a> <i>Matre et Serviteur</i> (1895) est comme une transition
+entre les lugubres romans qui prcdent et <i>Rsurrection</i>, o se rpand
+la lumire de la divine charit. Mais on y sent plus encore le voisinage
+de <i>la Mort d'Ivan Iliitch</i> et des <i>Contes Populaires</i> que de
+<i>Rsurrection</i>, qu'annonce seulement, vers la fin, la sublime
+transformation d'un homme goste et lche, sous la pousse d'un lan de
+sacrifice. La plus grande partie de l'histoire est le tableau, trs
+raliste, d'un matre sans bont et d'un serviteur rsign, qui sont
+surpris, dans la steppe, la nuit, par une tourmente de neige, et perdent
+leur chemin. Le matre, qui d'abord tche de fuir en abandonnant son
+compagnon, revient et, le trouvant demi gel, se jette sur lui, le
+couvre de son corps, le rchauffe en se sacrifiant, d'instinct; il ne
+sait pas pourquoi; mais les larmes lui remplissent les yeux: il lui
+semble qu'il est devenu celui qu'il sauve, Nikita, et que sa vie n'est
+plus en lui, mais en Nikita.&mdash;Nikita vit; je suis donc encore vivant,
+moi.&mdash;Il a presque oubli qui il tait, lui, Vassili. Il pense:
+Vassili ne savait pas ce qu'il fallait faire... ne savait pas, et moi,
+je sais, maintenant!... Et il entend la voix de Celui qu'il attendait
+(ici son rve rappelle un des <i>Contes Populaires</i>), de Celui qui, tout
+l'heure, lui a donn l'ordre de se coucher sur Nikita. Il crie, tout
+joyeux: Seigneur, je viens! Et il sent qu'il est libre, que rien ne le
+retient plus... Il est mort.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_233_233" id="Footnote_233_233"></a><a href="#FNanchor_233_233"><span class="label">[233]</span></a> Tolsto prvoyait une quatrime partie, qui n'a pas t
+crite.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_234_234" id="Footnote_234_234"></a><a href="#FNanchor_234_234"><span class="label">[234]</span></a> I, p. 379.&mdash;Je cite la traduction de Teodor de
+Wyzewa.&mdash;Une dition intgrale de <i>Rsurrection</i> doit former les t.
+XXXVI et XXXVII des <i>&OElig;uvres compltes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_235_235" id="Footnote_235_235"></a><a href="#FNanchor_235_235"><span class="label">[235]</span></a> I, p. 129.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_236_236" id="Footnote_236_236"></a><a href="#FNanchor_236_236"><span class="label">[236]</span></a> Au contraire, il avait t ml tous les mondes qu'il
+peint dans <i>Guerre et Paix</i>, <i>Anna Karnine</i>, <i>les Cosaques</i>, ou
+<i>Sbastopol</i>: salons aristocratiques, arme, vie rurale. Il n'avait qu'
+se souvenir.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_237_237" id="Footnote_237_237"></a><a href="#FNanchor_237_237"><span class="label">[237]</span></a> T. II, p. 20.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_238_238" id="Footnote_238_238"></a><a href="#FNanchor_238_238"><span class="label">[238]</span></a> Les hommes portent en eux le germe de toutes les
+qualits humaines, et, tantt ils en manifestent une, tantt une autre,
+se montrant souvent diffrents d'eux-mmes, c'est--dire de ce qu'ils
+ont l'habitude de paratre. Chez certains, ces changements sont
+particulirement rapides. A cette classe d'hommes appartenait Nekhludov.
+Sous l'influence de causes physiques et morales, de brusques et complets
+changements se produisaient en lui. (T. I, p. 858.)
+</p><p>
+Tolsto s'est peut-tre souvenu de son frre Dmitri, qui, lui aussi,
+pousa une Maslova. Mais le temprament violent et dsquilibr de
+Dmitri tait diffrent de celui de Nekhludov.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_239_239" id="Footnote_239_239"></a><a href="#FNanchor_239_239"><span class="label">[239]</span></a> Plusieurs fois dans sa vie, il avait procd des
+<i>nettoyages de conscience</i>. Il appelait ainsi des crises morales o,
+apercevant soudain le ralentissement et parfois l'arrt de sa vie
+intrieure, il se dcidait balayer les ordures qui obstruaient son
+me. Au sortir de ces crises, il ne manquait jamais de s'imposer des
+rgles qu'il se jurait de suivre toujours. Il crivait un journal, il
+recommenait une nouvelle vie. Mais chaque fois, il ne tardait pas
+retomber au mme point, ou plus bas encore qu'avant la crise. (T. I, p.
+138.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_240_240" id="Footnote_240_240"></a><a href="#FNanchor_240_240"><span class="label">[240]</span></a> En apprenant que la Maslova a encore fait des siennes
+avec un infirmier, Nekhludov est plus dcid que jamais sacrifier sa
+libert pour racheter le pch de cette femme. (T. I, p. 382.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_241_241" id="Footnote_241_241"></a><a href="#FNanchor_241_241"><span class="label">[241]</span></a> Tolsto n'a jamais dessin un personnage, d'un crayon
+aussi robuste et sr que le Nekhludov du dbut. Voir l'admirable
+description du lever et de la matine de Nekhludov, avant la premire
+sance au Palais de Justice.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_242_242" id="Footnote_242_242"></a><a href="#FNanchor_242_242"><span class="label">[242]</span></a> Lettre de la comtesse Tolsto, 1884.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_243_243" id="Footnote_243_243"></a><a href="#FNanchor_243_243"><span class="label">[243]</span></a> <i>Le Temps</i>, 2 novembre 1902.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_244_244" id="Footnote_244_244"></a><a href="#FNanchor_244_244"><span class="label">[244]</span></a> Ne me reprochez pas, crit-il sa tante, la comtesse
+Alexandra A. Tolsto, de m'occuper encore de ces futilits, au seuil de
+la tombe! Ces futilits remplissant mon temps libre et me procurent le
+repos des penses vraiment srieuses dont mon me est surcharge. (26
+janvier 1903).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_245_245" id="Footnote_245_245"></a><a href="#FNanchor_245_245"><span class="label">[245]</span></a> Tolsto le regardait comme une de ses &oelig;uvres
+capitales:
+</p><p>
+Un de mes livres,&mdash;<i>Pour tous les jours</i>,&mdash;auquel j'ai la suffisance
+d'attacher une grande importance... (Lettre Jan Styka, 27 juillet-9
+aot 1909).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_246_246" id="Footnote_246_246"></a><a href="#FNanchor_246_246"><span class="label">[246]</span></a> Ces &oelig;uvres ont t publies depuis la mort de Tolsto.
+La liste en est longue. Nous relevons, parmi les principales: <i>Le
+journal posthume du vieillard Fodor Kouzmitch</i>, <i>Le pre Serge</i>,
+<i>Hadji-Mourad</i>, <i>Le Diable</i>, <i>Le Cadavre vivant</i>, drame en douze
+tableaux, <i>Le faux coupon</i>, <i>Alexis le Pot</i>, <i>Le journal d'un fou</i>, <i>La
+lumire luit dans les tnbres</i>, drame en cinq actes, <i>Toutes les
+qualits viennent d'elle</i>, petite pice populaire, et une srie
+d'excellentes nouvelles: <i>Aprs le Bal</i>, <i>Ce que j'ai vu en rve</i>,
+<i>Khodynka</i>, etc.
+</p><p>
+Voir page 206, la <i>Note sur les &oelig;uvres posthumes de Tolstoy</i>.
+</p><p>
+Mais l'&oelig;uvre essentielle est le <i>Journal intime</i> de Tolsto. Il
+embrasse une quarantaine d'annes de sa vie, depuis l'poque du Caucase
+jusqu' la veille de sa mort; et il parat un des livres de Confessions
+les plus impitoyables qui ait t crit par un grand homme. Paul
+Birukoff en a publi, en franais, deux volumes: la priode de 1846
+1852, et celle de 1895 1899.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_247_247" id="Footnote_247_247"></a><a href="#FNanchor_247_247"><span class="label">[247]</span></a> Le titre russe de cette &oelig;uvre est: <i>Une seule chose
+est ncessaire</i> (Saint-Luc, XI, 41.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_248_248" id="Footnote_248_248"></a><a href="#FNanchor_248_248"><span class="label">[248]</span></a> La plupart ont t, de son vivant, gravement mutiles par
+la censure, ou totalement interdites. L'&oelig;uvre circulait en Russie,
+jusqu' la Rvolution, sous la forme de copies manuscrites, caches sous
+le manteau. Mme aujourd'hui, il s'en faut que tout soit publi; et la
+censure bolchevike n'a pas moins t tyrannique que la censure
+tsariste.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_249_249" id="Footnote_249_249"></a><a href="#FNanchor_249_249"><span class="label">[249]</span></a> L'excommunication de Tolsto par le Saint-Synode est du
+22 fvrier 1901. Elle fut motive par un chapitre de <i>Rsurrection</i>
+relatif la messe et l'Eucharistie. Ce chapitre, nous le regrettons,
+a t supprim dans la traduction franaise de Wyzewa.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_250_250" id="Footnote_250_250"></a><a href="#FNanchor_250_250"><span class="label">[250]</span></a> Sur la nationalisation du sol (Voir <i>le Grand Crime</i>,
+1905).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_251_251" id="Footnote_251_251"></a><a href="#FNanchor_251_251"><span class="label">[251]</span></a> Par Russe de la vieille Moscovie, dit M. A.
+Leroy-Beaulieu, Grand-Russien au sang slave, mtin de finnois,
+physiquement un type du peuple plus que de l'aristocratie. (<i>Revue des
+Deux Mondes</i>, 15 dcembre 1910.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_252_252" id="Footnote_252_252"></a><a href="#FNanchor_252_252"><span class="label">[252]</span></a> 1857.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_253_253" id="Footnote_253_253"></a><a href="#FNanchor_253_253"><span class="label">[253]</span></a> 1862.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_254_254" id="Footnote_254_254"></a><a href="#FNanchor_254_254"><span class="label">[254]</span></a> La <i>Fin d'un Monde</i> (1905-janvier 1906).
+</p><p>
+Cf. le tlgramme adress par Tolsto un journal amricain:
+</p><p>
+L'agitation des Zemstvos a pour objet de limiter le pouvoir despotique
+et d'tablir un gouvernement reprsentatif. Qu'ils russissent ou non,
+le rsultat certain sera l'ajournement de la vritable amlioration
+sociale. L'agitation politique, en donnant l'illusion funeste de cette
+amlioration par des moyens extrieurs, arrte le vrai progrs, comme on
+peut le constater par l'exemple de tous les tats constitutionnels:
+France, Angleterre, Amrique. (<i>Le mouvement social en Russie.</i>&mdash;M.
+Bienstock a introduit cet article dans la prface du <i>Grand Crime</i>,
+trad. franaise, 1905.)
+</p><p>
+Dans une longue et intressante lettre une dame, qui lui demandait de
+faire partie d'un <i>Comit de propagation de la lecture et de l'criture
+parmi le peuple</i>, Tolsto exprime d'autres griefs contre les libraux:
+Ils ont toujours jou le rle de dupes; ils se font les complices, par
+peur, de l'autocratie; leur participation au gouvernement donne
+celui-ci un prestige moral, et les habitue des compromis, qui font
+d'eux rapidement les instruments du pouvoir. Alexandre II disait que
+tous les libraux taient vendre pour des honneurs, sinon pour de
+l'argent. Alexandre III a pu anantir sans risques l'&oelig;uvre librale
+de son pre: Les libraux chuchotaient entre eux que cela ne leur
+plaisait pas, mais ils continuaient prendre part aux tribunaux, au
+service de l'tat, la presse; dans la presse, ils faisaient allusion
+aux choses pour lesquelles l'allusion tait permise, mais ils se
+taisaient pour ce dont il tait dfendu de parler, et ils insraient
+tout ce qu'on leur ordonnait d'insrer. Ils font de mme sous Nicolas
+II. Quand ce jeune homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien, rpond
+avec effronterie et avec manque de tact aux reprsentants du peuple, les
+libraux protestent-ils? Nullement... De tous cts, on envoie au jeune
+tsar de lches et flatteuses flicitations. (<i>Corresp. indite</i>, p.
+283-306.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_255_255" id="Footnote_255_255"></a><a href="#FNanchor_255_255"><span class="label">[255]</span></a> <i>Guerre et Rvolution.</i>
+</p><p>
+Dans <i>Rsurrection</i>, lors de l'examen en cassation du jugement de la
+Maslova, au Snat, c'est un Darwiniste matrialiste qui est le plus
+oppos la rvision, parce qu'il est choqu secrtement de ce que
+Nekhludov veuille pouser par devoir une prostitue: toute manifestation
+du devoir et, plus encore, du sentiment religieux, lui fait, l'effet
+d'une injure personnelle. (I, p. 359.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_256_256" id="Footnote_256_256"></a><a href="#FNanchor_256_256"><span class="label">[256]</span></a> Cf., comme types, dans <i>Rsurrection</i>, Novodvorov, le
+meneur rvolutionnaire, dont la vanit et l'gosme excessifs ont
+strilis la grande intelligence. Nulle imagination; absence totale des
+qualits morales et esthtiques qui produisent le doute.&mdash;A sa suite,
+attach ses pas, comme son ombre, Markel, l'ouvrier devenu
+rvolutionnaire par humiliation et par dsir de vengeance, adorateur
+passionn de la science qu'il ne comprend pas, anticlrical avec
+fanatisme, et asctique.
+</p><p>
+On trouvera aussi, dans <i>Encore trois morts</i>, ou le <i>Divin et l'Humain</i>
+(trad. fran. parue dans le volume intitul <i>les Rvolutionnaires</i>,
+1906), quelques spcimens de la nouvelle gnration rvolutionnaire:
+Romane et ses amis, qui mprisent les anciens terroristes, et prtendent
+arriver scientifiquement leurs fins, en transformant le peuple
+agriculteur en peuple industriel.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_257_257" id="Footnote_257_257"></a><a href="#FNanchor_257_257"><span class="label">[257]</span></a> Lettre au Japonais Izo-Abe, fin 1904 (<i>Corresp.
+indite</i>).&mdash;Voir, page 219, le chapitre: <i>La Rponse de l'Asie
+Tolstoy</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_258_258" id="Footnote_258_258"></a><a href="#FNanchor_258_258"><span class="label">[258]</span></a> <i>Les paroles vivantes de L. N. Tolstoy</i>, notes de
+Tnromo (chap. Socialisme), (publi en trad. fran. dans
+<i>Rvolutionnaires</i>, 1906).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_259_259" id="Footnote_259_259"></a><a href="#FNanchor_259_259"><span class="label">[259]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_260_260" id="Footnote_260_260"></a><a href="#FNanchor_260_260"><span class="label">[260]</span></a> Conversation avec M. Paul Boyer (<i>Le Temps</i>, 4 novembre
+1902).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_261_261" id="Footnote_261_261"></a><a href="#FNanchor_261_261"><span class="label">[261]</span></a> <i>La Fin d'un Monde.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_262_262" id="Footnote_262_262"></a><a href="#FNanchor_262_262"><span class="label">[262]</span></a> Ds 1863, Tolsto crivait ces paroles annonciatrices de
+la grande tourmente sociale:
+</p><p>
+<i>La proprit, c'est le vol</i>, reste, aussi longtemps qu'existe une
+humanit, une vrit plus grande que la Constitution anglaise... La
+mission historique de la Russie consiste en ce qu'elle apportera au
+monde l'ide de la socialisation de la terre. La Rvolution russe ne
+peut tre fonde que sur ce principe. Elle ne se fera point contre le
+tsar et contre le despotisme; elle se fera contre la proprit du sol.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_263_263" id="Footnote_263_263"></a><a href="#FNanchor_263_263"><span class="label">[263]</span></a> Le plus cruel des esclavages est d'tre priv de la
+terre. Car l'esclave d'un matre est l'esclave d'un seul; mais l'homme
+priv du droit la terre est l'esclave de tout le monde. (<i>La Fin d'un
+monde</i>, chap. <small>VII</small>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_264_264" id="Footnote_264_264"></a><a href="#FNanchor_264_264"><span class="label">[264]</span></a> La Russie tait en effet dans une situation spciale; et
+si le tort de Tolsto a t de gnraliser d'aprs elle l'ensemble des
+tats europens, on ne peut s'tonner qu'il ait t surtout sensible aux
+souffrances qui le touchaient de plus prs.&mdash;Voir, dans <i>le Grand
+Crime</i>, ses conversations, sur la route de Toula, avec les paysans, qui
+tous manquent de pain, parce que la terre leur manque, et qui tous, au
+fond du c&oelig;ur, attendent que la terre leur revienne. La population
+agricole de la Russie forme les 80 p. 100 de la nation. Une centaine de
+millions d'hommes, dit Tolsto, meurent de faim par suite de la mainmise
+des propritaires fonciers sur le sol. Quand on vient leur parler, pour
+remdier leur mal, de la libert de la presse, de la sparation de
+l'glise et de l'tat, de la reprsentation nationale, et mme de la
+journe de huit heures, on se moque d'eux, impudemment:
+</p><p>
+Ceux qui ont l'air de chercher partout des moyens d'amliorer la
+situation des masses populaires, rappellent ce qui se passe au thtre,
+quand tous les spectateurs voient parfaitement l'acteur qui est cach,
+tandis que ses partenaires qui le voient trs bien aussi, feignent de ne
+pas voir, et s'efforcent distraire mutuellement leur attention.
+</p><p>
+Nul autre remde que de rendre la terre au peuple qui travaille. Et,
+pour la solution de cette question foncire, Tolsto prconise la
+doctrine de Henry George, son projet d'un impt unique sur la valeur du
+sol. C'est son vangile conomique, il y revient inlassablement, et se
+l'est si bien assimil que souvent, dans ses &oelig;uvres, il reprend
+jusqu' des phrases entires de Henry George.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_265_265" id="Footnote_265_265"></a><a href="#FNanchor_265_265"><span class="label">[265]</span></a> La loi de non-rsistance au mal est la clef de vote de
+tout l'difice. Admettre la loi de l'aide mutuelle, en mconnaissant le
+prcepte de la non-rsistance, c'est construire la vote dans la sceller
+dans sa partie centrale. (<i>La Fin d'un Monde</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_266_266" id="Footnote_266_266"></a><a href="#FNanchor_266_266"><span class="label">[266]</span></a> Dans une lettre de 1900 un ami (<i>Corresp. ind.</i>, p.
+312), Tolsto se plaint de la fausse interprtation donne son
+principe de la non-rsistance. On confond, dit-il, <i>Ne t'oppose pas au
+mal par le mal</i>... avec <i>Ne t'oppose pas au mal</i>, c'est--dire avec:
+Sois indiffrent au mal... Au lieu que la lutte contre le mal est le
+seul objet du christianisme et que le commandement de la non-rsistance
+au mal est donn comme le moyen de lutte le plus efficace.
+</p><p>
+Que l'on rapproche cette conception de celle de Gandhi,&mdash;de son
+<i>Satygraha</i>, de la Rsistance active, par l'amour et le sacrifice!
+C'est la mme intrpidit d'me, qui s'oppose la passivit. Mais
+Gandhi en a accentu plus encore l'nergie hroque.&mdash;(Cf. Romain
+Rolland: <i>Mahtma Gandhi</i>, p. 53 et suivantes;&mdash;et l'introduction <i>La
+Jeune Inde</i>, de Gandhi, p. <small>XII</small> et suiv.).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_267_267" id="Footnote_267_267"></a><a href="#FNanchor_267_267"><span class="label">[267]</span></a> <i>La fin d'un Monde.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_268_268" id="Footnote_268_268"></a><a href="#FNanchor_268_268"><span class="label">[268]</span></a> Tolsto a dessin deux types de ces sectateurs,&mdash;l'un
+la fin de <i>Rsurrection</i>,&mdash;l'autre dans <i>Encore trois morts</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_269_269" id="Footnote_269_269"></a><a href="#FNanchor_269_269"><span class="label">[269]</span></a> Aprs la condamnation par Tolsto de l'agitation des
+Zemstvos, Gorki, se faisant l'interprte du mcontentement de ses amis,
+crivait: Cet homme est devenu l'esclave de son ide. Il y a longtemps
+qu'il s'isole de la vie russe et n'coute plus la voix du peuple. Il
+plane trop haut au-dessus de la Russie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_270_270" id="Footnote_270_270"></a><a href="#FNanchor_270_270"><span class="label">[270]</span></a> C'tait pour lui une souffrance cuisante de ne pouvoir
+tre perscut. Il avait la soif du martyre; mais le gouvernement, fort
+sage, se gardait bien de la satisfaire.
+</p><p>
+Autour de moi, on perscute mes amis et on me laisse tranquille, bien
+que, s'il y a quelqu'un de nuisible, ce soit moi. Evidemment, je ne vaux
+pas la perscution, et j'en suis honteux. (Lettre Tnromo, 1892,
+<i>Corresp. ind.</i>, p. 184.)
+</p><p>
+Evidemment, je ne suis pas digne des perscutions, et il me faudra
+mourir ainsi, sans avoir pu, par des souffrances physiques, tmoigner de
+la vrit. (A Tnromo, 16 mai 1892, <i>ibid.</i>, p. 186.)
+</p><p>
+Il m'est pnible d'tre en libert. (A Tnromo, 1<sup>er</sup> juin 1894,
+<i>ibid.</i>, p. 188.)
+</p><p>
+Dieu sait pourtant qu'il ne faisait rien pour cela! Il insulte les
+Tsars, il attaque la patrie, cet horrible ftiche auquel les hommes
+sacrifient leur vie et leur libert et leur raison (<i>La Fin d'un
+Monde.</i>)&mdash;Voir, dans <i>Guerre et Rvolution</i>, le rsum qu'il trace de
+l'histoire de Russie. C'est une galerie de monstres: le dtraqu Ivan
+le Terrible, l'avin Pierre I, l'ignorante cuisinire Catherine I, la
+dbauche Elisabeth, le dgnr Paul, le parricide Alexandre I (le
+seul pour qui Tolsto ait pourtant une tendresse secrte), le cruel et
+ignorant Nicolas I, Alexandre II, peu intelligent, plutt mauvais que
+bon, Alexandre III, coup sr un sot, brutal et ignorant, Nicolas II,
+un innocent officier de hussards, avec un entourage de coquins, un jeune
+homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien.
+</p><p>
+Dans un numro de la revue: <i>Les Tablettes</i>, consacr Tolsto (Genve,
+juin 1917), nous avons runi une collection des textes les plus
+significatifs de Tolsto, relatifs <i>l'tat</i>, <i>la Patrie</i>, <i>la guerre</i>,
+<i>l'arme</i>, <i>le service militaire</i> et <i>la Rvolution</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_271_271" id="Footnote_271_271"></a><a href="#FNanchor_271_271"><span class="label">[271]</span></a> Lettre Gontcharenko, rfractaire, 19 janvier 1905
+(<i>Corresp. ind.</i>, p. 264).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_272_272" id="Footnote_272_272"></a><a href="#FNanchor_272_272"><span class="label">[272]</span></a> Aux Doukhobors du Caucase, 1897 (<i>Ibid.</i> p. 239).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_273_273" id="Footnote_273_273"></a><a href="#FNanchor_273_273"><span class="label">[273]</span></a> Lettre un ami, 1900 (<i>Correspondance</i>, p. 308-9).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_274_274" id="Footnote_274_274"></a><a href="#FNanchor_274_274"><span class="label">[274]</span></a> A Gontcharenko, 12 fvrier 1905 (<i>Ibid.</i>, p. 265).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_275_275" id="Footnote_275_275"></a><a href="#FNanchor_275_275"><span class="label">[275]</span></a> Aux Doukhobors du Caucase, 1897 (<i>Correspondance</i>, p.
+240).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_276_276" id="Footnote_276_276"></a><a href="#FNanchor_276_276"><span class="label">[276]</span></a> A Gontcharenko, 19 janvier 1905 (<i>Ibid.</i>, p. 264).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_277_277" id="Footnote_277_277"></a><a href="#FNanchor_277_277"><span class="label">[277]</span></a> A un ami, novembre 1901 (<i>Ibid.</i>, p. 326).
+</p><p>
+Sur la question de la <i>Patrie</i>, les crits les plus importants de
+Tolsto sont: <i>L'esprit chrtien et le patriotisme</i>, 1894 (trad. J.
+Legras, d. Perrin);&mdash;<i>Le patriotisme et le gouvernement</i>, 1900 (trad.
+Birukoff, Genve);&mdash;<i>Carnet du soldat</i>, 1902;&mdash;<i>La guerre
+russo-japonaise</i>, 1904;&mdash;<i>Salut aux rfractaires</i>, 1909.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_278_278" id="Footnote_278_278"></a><a href="#FNanchor_278_278"><span class="label">[278]</span></a> C'est comme une fente dans la machine pneumatique; tout
+le souffle d'gosme qu'on voulait aspirer de l'me humaine y rentre.
+</p><p>
+Et il s'ingnie prouver que le texte original a t mal lu, et que la
+parole exacte du second Commandement tait: Aime ton prochain comme
+<i>Lui-mme</i> (comme Dieu). (Entretiens avec Tnromo.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_279_279" id="Footnote_279_279"></a><a href="#FNanchor_279_279"><span class="label">[279]</span></a> Entretiens avec Tnromo.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_280_280" id="Footnote_280_280"></a><a href="#FNanchor_280_280"><span class="label">[280]</span></a> Lettre un Chinois, octobre 1906 (<i>Corresp. ind.</i>, p.
+381 et suiv.).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_281_281" id="Footnote_281_281"></a><a href="#FNanchor_281_281"><span class="label">[281]</span></a> Tolsto en exprimait dj la crainte, dans sa lettre de
+1906.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_282_282" id="Footnote_282_282"></a><a href="#FNanchor_282_282"><span class="label">[282]</span></a> Ce n'tait pas la peine de refuser le service militaire
+et policier, pour admettre la proprit, qui ne se maintient que par le
+service militaire et policier. Les hommes qui accomplissent ce service
+et profitent de la proprit agissent mieux que ceux qui refusent tout
+service, en jouissant de la proprit. (Lettre aux Doukhobors du
+Canada, 1899, <i>Corresp. ind.</i>, p. 248-260.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_283_283" id="Footnote_283_283"></a><a href="#FNanchor_283_283"><span class="label">[283]</span></a> Lire dans les <i>Entretiens avec Tnromo</i>, la belle page
+sur le sage Juif qui, plong dans ce Livre, n'a pas vu les sicles
+s'crouler sur sa tte, et les peuples qui paraissaient et
+disparaissaient de la terre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_284_284" id="Footnote_284_284"></a><a href="#FNanchor_284_284"><span class="label">[284]</span></a> Voir le progrs de l'Europe dans les horreurs de l'tat
+moderne, l'tat sanglant, vouloir crer un nouveau <i>Judenstaat</i>, c'est
+un pch abominable.&mdash;(<i>Ibid.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_285_285" id="Footnote_285_285"></a><a href="#FNanchor_285_285"><span class="label">[285]</span></a> Et l'avenir lui donne raison. Et Dieu s'est acquitt
+largement envers lui. Quelques mois avant sa mort, lui vient, du bout de
+l'Afrique, l'cho de la voix messianique de Gandhi. (Voir, la fin du
+volume, le chapitre: <i>La rponse de l'Asie Tolstoy</i>, p. 214.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_286_286" id="Footnote_286_286"></a><a href="#FNanchor_286_286"><span class="label">[286]</span></a> <i>Appel aux hommes politiques</i>, 1905.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_287_287" id="Footnote_287_287"></a><a href="#FNanchor_287_287"><span class="label">[287]</span></a> On trouvera, en appendice au <i>Grand Crime</i> et dans la
+trad-fran. des <i>Conseils aux Dirigs</i> (titre russe: <i>Au peuple
+travailleur</i>), un <i>Appel</i> d'une socit japonaise <i>pour le
+Rtablissement de la Libert de la Terre</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_288_288" id="Footnote_288_288"></a><a href="#FNanchor_288_288"><span class="label">[288]</span></a> Lettre Paul Sabatier, 7 novembre 1906. (<i>Corr. ind.</i>,
+p. 375.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_289_289" id="Footnote_289_289"></a><a href="#FNanchor_289_289"><span class="label">[289]</span></a> Lettres un ami, juin 1892 et novembre 1901.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_290_290" id="Footnote_290_290"></a><a href="#FNanchor_290_290"><span class="label">[290]</span></a> <i>Guerre et Rvolution.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_291_291" id="Footnote_291_291"></a><a href="#FNanchor_291_291"><span class="label">[291]</span></a> Lettre un ami. (<i>Corresp. ind.</i> p. 354-55.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_292_292" id="Footnote_292_292"></a><a href="#FNanchor_292_292"><span class="label">[292]</span></a> <i>Ibid.</i> Peut-tre s'agit-il l de l'<i>Histoire d'un
+Doukhobor</i>, dont le titre figure dans la liste des &oelig;uvres indites de
+Tolsto.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_293_293" id="Footnote_293_293"></a><a href="#FNanchor_293_293"><span class="label">[293]</span></a> Imaginez que tous les hommes qui ont la vrit se
+runissent ensemble et s'installent sur une le. Serait-ce la vie? (A
+un ami, mars 1901, <i>Corresp. ind.</i> p. 325.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_294_294" id="Footnote_294_294"></a><a href="#FNanchor_294_294"><span class="label">[294]</span></a> 1<sup>er</sup> dcembre 1910.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_295_295" id="Footnote_295_295"></a><a href="#FNanchor_295_295"><span class="label">[295]</span></a> 16 mai 1892. Tolsto voyait alors sa femme souffrir de la
+mort d'un petit garon, et il ne pouvait rien pour la consoler.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_296_296" id="Footnote_296_296"></a><a href="#FNanchor_296_296"><span class="label">[296]</span></a> Lettre de janvier 1883.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_297_297" id="Footnote_297_297"></a><a href="#FNanchor_297_297"><span class="label">[297]</span></a> Je ne reprocherai jamais de ne pas avoir de religion. Le
+mal, c'est quand les hommes mentent, feignent d'avoir de la religion.
+</p><p>
+Et plus loin:
+</p><p>
+Que Dieu nous prserve de feindre d'aimer, c'est pire que la haine.
+(<i>Corresp. ind.</i> p. 344 et 348.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_298_298" id="Footnote_298_298"></a><a href="#FNanchor_298_298"><span class="label">[298]</span></a> <i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 dcembre 1910.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_299_299" id="Footnote_299_299"></a><a href="#FNanchor_299_299"><span class="label">[299]</span></a> Paul Birukoff vient de publier, en allemand, la belle
+correspondance de Tolsto avec sa fille Marie: <i>Vater und Tochter</i>,
+Zrich, Rotapfel, 1927.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_300_300" id="Footnote_300_300"></a><a href="#FNanchor_300_300"><span class="label">[300]</span></a> <i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 dcembre 1910.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_301_301" id="Footnote_301_301"></a><a href="#FNanchor_301_301"><span class="label">[301]</span></a> A un ami, 10 dcembre 1903.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_302_302" id="Footnote_302_302"></a><a href="#FNanchor_302_302"><span class="label">[302]</span></a> <i>Figaro</i>, 27 dcembre 1910. La lettre fut, aprs la mort
+de Tolsto, remise la comtesse par leur beau-fils, le prince
+Obolensky, auquel Tolsto l'avait confie, quelques annes auparavant. A
+cette lettre tait jointe une autre, galement adresse la comtesse,
+et qui touchait des sujets intimes de la vie conjugale. La comtesse la
+dtruisit, aprs l'avoir lue. (Note communique par Mme Tatiana
+Soukhotine, fille ane de Tolsto.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_303_303" id="Footnote_303_303"></a><a href="#FNanchor_303_303"><span class="label">[303]</span></a> Cet tat de souffrance date donc de 1881, c'est--dire de
+l'hiver pass Moscou, et de la dcouverte que Tolsto fit alors de la
+misre sociale.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_304_304" id="Footnote_304_304"></a><a href="#FNanchor_304_304"><span class="label">[304]</span></a> Lettre un ami (la traduction franaise, par M.
+Halprine-Kaminsky, en a t publie sous le titre <i>Profession de foi</i>,
+dans le volume: <i>Plaisirs cruels</i>, 1895).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_305_305" id="Footnote_305_305"></a><a href="#FNanchor_305_305"><span class="label">[305]</span></a> Il semble qu'il ait subi, dans ses dernires annes, et
+surtout dans ses derniers mois, l'influence de Vladimir-Grigoritch
+Tchertkov, ami dvou, qui, longtemps tabli en Angleterre, avait
+consacr sa fortune publier et rpandre l'&oelig;uvre intgral de
+Tolsto. Tchertkov a t violemment attaqu par un des fils de Tolsto,
+Lon. Mais si l'on a pu accuser son intransigeance d'esprit, personne
+n'a mis en doute son absolu dvouement; et, sans approuver la duret
+peut-tre inhumaine de certains actes o l'on croit sentir son
+inspiration, (comme le testament par lequel Tolsto enleva sa femme la
+proprit de tous ses crits, sans exception, y compris ses lettres
+prives), il est permis de croire qu'il fut plus pris de la gloire de
+son ami que Tolsto lui-mme.
+</p><p>
+Le journal de Valentin Boulgakov, dernier secrtaire de Tolsto, est un
+miroir fidle des six derniers mois, Iasnaa Poliana, depuis le 23
+juin 1910. La traduction franaise en a paru dans <i>Les &oelig;uvres
+libres</i>, mai 1924, chez Arthme Fayard, Paris.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_306_306" id="Footnote_306_306"></a><a href="#FNanchor_306_306"><span class="label">[306]</span></a> Tolsto partit brusquement de Iasnaa Poliana, le 28
+octobre (10 novembre) 1910, vers cinq heures du matin. Il tait
+accompagn du docteur Makovitski; sa fille Alexandra, que Tchertkov
+appelle sa collaboratrice la plus intime, tait dans le secret du
+dpart. Il arriva, le mme jour, six heures du soir, au monastre
+d'Optina, un des plus clbres sanctuaires de Russie, o il avait t
+plusieurs fois en plerinage. Il y passa la nuit et, le lendemain matin,
+il y crivit un long article sur la peine de mort. Dans la soire du 29
+octobre (11 novembre), il alla au monastre de Chamordino, o sa s&oelig;ur
+Marie tait nonne. Il dna avec elle et lui exprima le dsir qu'il
+aurait eu de passer la fin de sa vie Optina, en s'acquittant des plus
+humbles besognes, mais condition qu'on ne l'obliget point aller
+l'glise. Il coucha Chamordino, fit, le lendemain matin, une
+promenade au village voisin, o il songeait prendre un logis, revit sa
+s&oelig;ur dans l'aprs-midi. A cinq heures, arriva inopinment sa fille
+Alexandra. Sans doute, le prvint-elle que sa retraite tait connue,
+qu'on tait sa poursuite: ils repartirent sur-le-champ, dans la nuit.
+Tolsto, Alexandra et Makovitski se dirigrent vers la station de
+Koselsk, probablement avec l'intention de gagner les provinces du Sud,
+et, de l, les pays slaves des Balkans, la Bulgarie, la Serbie. En
+route, Tolsto tomba malade la gare d'Astapovo et dut s'y aliter. Ce
+fut l qu'il mourut.
+</p><p>
+Sur ces derniers jours, on trouvera les renseignements les plus complets
+dans le volume: <i>Tolstoys Flucht und Tod</i> (Bruno Cassirer, Berlin,
+1925), o Ren Fuell&oelig;p-Miller et Friedrich Eckstein ont rassembl les
+rcits de la fille, de la femme de Tolsto, de son mdecin, de ses amis
+prsents, et la correspondance secrte d'tat. Celle-ci, que le
+gouvernement sovitique a dcouverte en 1917, rvle le rseau
+d'intrigues, dont l'tat et l'glise entourrent le mourant, pour
+arracher de lui l'apparence d'une rtractation religieuse. Le
+gouvernement, le czar en personne, exercrent une pression sur le
+Saint-Synode, qui dlgua Astapovo l'archevque de Toula. Mais l'chec
+de cette tentative fut complet.
+</p><p>
+On voit aussi l'inquitude gouvernementale. Une correspondance policire
+entre le gouverneur-gnral de Riasan, prince Obolensky, et le gnral
+Lwow, chef du dpartement de gendarmerie de Moscou, avertit heure par
+heure de tous les incidents et de tous les visiteurs Astapovo, donne
+les ordres les plus svres pour surveiller la gare, pour bloquer le
+cortge funbre et le sparer du reste de la nation. En haut lieu, on
+tremblait devant l'ventualit de grandes manifestations politiques, en
+Russie.
+</p><p>
+L'humble maison, o Tolsto expirait, tait environne d'une nue de
+policiers, d'espions, de reporters de journaux, d'oprateurs de film,
+qui guettaient la douleur de la comtesse Tolsto, accourue pour exprimer
+au mourant son amour, son repentir, et carte de lui par ses enfants.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_307_307" id="Footnote_307_307"></a><a href="#FNanchor_307_307"><span class="label">[307]</span></a> <i>Journal</i>, la date du 28 octobre 1879 (trad. Bienstock
+Voir <i>Vie et &OElig;uvre</i>).&mdash;Voici le passage entier, qui est des plus
+beaux:
+</p><p>
+Il y a dans ce monde des gens lourds, sans ailes. Ils s'agitent, en
+bas. Parmi eux, il y a des forts: Napolon. Ils laissent des traces
+terribles parmi les hommes, sment la discorde, mais rasent toujours la
+terre.&mdash;Il y a des hommes qui se laissent pousser des ailes, s'lancent
+lentement et planent: les moines.&mdash;Il y a des hommes lgers qui se
+soulvent facilement et retombent: les bons idalistes.&mdash;Il y a des
+hommes aux ailes puissantes...&mdash;Il y a des hommes clestes, qui, par
+amour des hommes, descendent sur la terre en repliant leurs ailes, et
+apprennent aux autres voler. Puis, quand ils ne sont plus ncessaires,
+ils remontent: Christ.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_308_308" id="Footnote_308_308"></a><a href="#FNanchor_308_308"><span class="label">[308]</span></a> On peut vivre seulement pendant qu'on est ivre de la
+vie. (<i>Confessions</i>, 1879.)
+</p><p>
+Je suis fou de la vie... C'est l't, l't dlicieux. Cette anne,
+j'ai lutt longtemps; mais la beaut de la nature m'a vaincu. Je me
+rjouis de la vie. (Lettre Fet, juillet 1880.)&mdash;Ces lignes sont
+crites en pleine crise religieuse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_309_309" id="Footnote_309_309"></a><a href="#FNanchor_309_309"><span class="label">[309]</span></a> Dans son <i>Journal</i>, la date d'octobre 1865:
+</p><p>
+La pense de la mort... Je veux et j'aime l'immortalit.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_310_310" id="Footnote_310_310"></a><a href="#FNanchor_310_310"><span class="label">[310]</span></a> Je me grisai de cette colre bouillonnante d'indignation
+que j'aime en moi, que j'excite mme quand je la sens, parce qu'elle
+agit sur moi, d'une faon calmante, et me donne, pour quelques instants
+au moins, une lasticit extraordinaire, l'nergie et le feu de toutes
+les capacits physiques et morales. (<i>Journal du prince D. Nekhludov</i>,
+<i>Lucerne</i>, 1857).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_311_311" id="Footnote_311_311"></a><a href="#FNanchor_311_311"><span class="label">[311]</span></a> Son article sur <i>la Guerre</i>, propos du Congrs
+universel de la paix, Londres, en 1891, est une rude satire des
+pacifistes, qui croient l'arbitrage entre nations:
+</p><p>
+C'est l'histoire de l'oiseau qu'on prend, aprs lui avoir mis un grain
+de sel sur la queue. Il est tout aussi facile de le prendre d'abord.
+C'est se moquer des gens que de leur parler d'arbitrage et de
+dsarmement consenti par les tats. Verbiage que tout cela!
+Naturellement, les gouvernements approuvent: les bons aptres! Ils
+savent bien que cela ne les empchera jamais d'envoyer des millions de
+gens l'abattoir, quand il leur plaira de le faire. (<i>Le royaume de
+Dieu est en nous</i>, chap. <small>VI</small>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_312_312" id="Footnote_312_312"></a><a href="#FNanchor_312_312"><span class="label">[312]</span></a> La nature fut toujours le meilleur ami de Tolsto,
+comme il aimait dire:
+</p><p>
+Un ami, c'est bien; mais il mourra, il s'en ira quelque part, et on ne
+pourra le suivre, tandis que la nature laquelle on s'est uni par
+l'acte de vente, ou qu'on possde par hritage, c'est mieux. Ma nature
+moi est froide, rebutante, exigeante, encombrante; mais c'est un ami
+qu'on gardera jusqu' la mort; et quand on mourra, on y entrera.
+(Lettre Fet, 19 mai 1861. <i>Corresp. ind.</i>, p. 31.)
+</p><p>
+Il participait la vie de la nature, il renaissait au printemps; (Mars
+et Avril sont mes meilleurs mois pour le travail.&mdash;A Fet, 23 mars
+1877), il s'engourdissait la fin d'automne (C'est pour moi la saison
+la plus morte, je ne pense pas, je n'cris pas, je me sens agrablement
+stupide.&mdash;A Fet, 21 octobre 1869).
+</p><p>
+Mais la nature qui lui parlait intimement au c&oelig;ur, c'tait la nature
+de chez lui, celle de Iasnaa. Bien qu'il ait, au cours de son voyage en
+Suisse, crit de fort belles notes sur le lac de Genve, il s'y sentait
+un tranger; et ses liens avec la terre natale lui apparurent alors plus
+troits et plus doux:
+</p><p>
+J'aime la nature, quand de tous cts elle m'entoure, quand de tous
+cts m'enveloppe l'air chaud qui se rpand dans le lointain infini,
+quand cette mme herbe grasse que j'ai crase en m'asseyant fait la
+verdure des champs infinis, quand ces mmes feuilles qui, agites par le
+vent, portent l'ombre sur mon visage, font le bleu sombre de la fort
+lointaine, quand ce mme air que je respire fait le fond bleu clair du
+ciel infini, quand je ne suis pas seul jouir de la nature, quand,
+autour de moi, bourdonnent et tournoient des millions d'insectes et que
+chantent les oiseaux. La jouissance principale de la nature, c'est quand
+je me sens faire partie du tout.&mdash;Ici (en Suisse), le lointain infini
+est beau, mais je suis sans liens avec lui. (Mai 1857.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_313_313" id="Footnote_313_313"></a><a href="#FNanchor_313_313"><span class="label">[313]</span></a> Entretiens avec M. Paul Boyer (<i>Le Temps</i>, 28 aot 1901).
+</p><p>
+De fait, on s'y tromperait souvent. Soit cette profession de foi de
+Julie mourante:
+</p><p>
+Ce qu'il m'tait impossible de croire, je n'ai pu dire que je le
+croyais, et j'ai toujours cru ce que je disais croire. C'tait tout ce
+qui dpendait de moi.
+</p><p>
+A rapprocher de la lettre de Tolsto au Saint-Synode:
+</p><p>
+Il se peut que mes croyances gnent ou dplaisent. Il n'est pas en mon
+pouvoir de les changer, comme il n'est pas en mon pouvoir de changer mon
+corps. Je ne puis croire autre chose que ce que je crois, l'heure o
+je me dispose retourner vers ce Dieu, dont je suis sorti.
+</p><p>
+Ou bien ce passage de la <i>Rponse Christophe de Beaumont</i>, qui semble
+du pur Tolsto:
+</p><p>
+Je suis disciple de Jsus-Christ. Mon Matre m'a dit que celui qui aime
+son frre a accompli la Loi.
+</p><p>
+Ou encore:
+</p><p>
+Toute l'oraison dominicale tient en entier dans ces paroles: Que Ta
+volont soit faite! (<i>Troisime lettre de la Montagne.</i>)
+</p><p>
+A rapprocher de:
+</p><p>
+Je remplace toutes mes prires par le <i>Pater Noster</i>. Toutes les
+demandes que je puis adresser Dieu sont exprimes avec plus de hauteur
+morale par ces mots: Que Ta volont soit faite! (<i>Journal</i> de Tolsto,
+au Caucase, 1852-53.)
+</p><p>
+Les ressemblances de pense ne sont pas moins frquentes sur le terrain
+de l'art que sur celui de la religion:
+</p><p>
+La premire rgle de l'art d'crire, dit Rousseau, est de parler
+clairement et de rendre exactement sa pense.
+</p><p>
+Et Tolsto:
+</p><p>
+Pensez ce que vous voudrez, mais de telle faon que chaque mot puisse
+tre compris de tous. On ne peut rien crire de mauvais dans une langue
+tout fait claire.
+</p><p>
+J'ai montr ailleurs que les descriptions satiriques de l'Opra de
+Paris, dans la <i>Nouvelle Helose</i>, ont beaucoup de rapports avec les
+critiques de Tolsto, dans <i>Qu'est-ce que l'art?</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_314_314" id="Footnote_314_314"></a><a href="#FNanchor_314_314"><span class="label">[314]</span></a> <i>Journal</i>, 6 janvier 1903 (cit dans la <i>Prface de
+Tolsto ses Souvenirs</i>, 1<sup>er</sup> volume de <i>Vie et &OElig;uvre de Tolsto</i>,
+publi par Birukov).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_315_315" id="Footnote_315_315"></a><a href="#FNanchor_315_315"><span class="label">[315]</span></a> <i>Quatrime Promenade.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_316_316" id="Footnote_316_316"></a><a href="#FNanchor_316_316"><span class="label">[316]</span></a> Lettre Birukov.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_317_317" id="Footnote_317_317"></a><a href="#FNanchor_317_317"><span class="label">[317]</span></a> <i>Sbastopol en mai 1855.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_318_318" id="Footnote_318_318"></a><a href="#FNanchor_318_318"><span class="label">[318]</span></a> La vrit,... la seule chose qui me soit reste de ma
+conception morale, la seule chose que j'accomplirai encore. (17 octobre
+1860.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_319_319" id="Footnote_319_319"></a><a href="#FNanchor_319_319"><span class="label">[319]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_320_320" id="Footnote_320_320"></a><a href="#FNanchor_320_320"><span class="label">[320]</span></a> L'amour pour les hommes est l'tat naturel de l'me, et
+nous ne le remarquons pas. (<i>Journal</i>, du temps qu'il tait tudiant
+Kazan.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_321_321" id="Footnote_321_321"></a><a href="#FNanchor_321_321"><span class="label">[321]</span></a> La vrit s'ouvrira l'amour... (<i>Confessions</i>,
+1879-81.)
+</p><p>
+&mdash;Moi qui plaais la vrit dans l'unit de l'amour... (<i>Ibid.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_322_322" id="Footnote_322_322"></a><a href="#FNanchor_322_322"><span class="label">[322]</span></a> Vous parlez toujours d'nergie? Mais la base de
+l'nergie, c'est l'amour, dit Anna, et l'amour ne se donne pas,
+volont (<i>Anna Karnine</i>, II, p. 270).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_323_323" id="Footnote_323_323"></a><a href="#FNanchor_323_323"><span class="label">[323]</span></a> La beaut et l'amour, ces deux raisons de vivre.
+(<i>Guerre et Paix</i>, II, p. 285.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_324_324" id="Footnote_324_324"></a><a href="#FNanchor_324_324"><span class="label">[324]</span></a> Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Amour. (Au
+Saint-Synode, 1901.)
+</p><p>
+&mdash;Oui, l'amour!... Non l'amour goste, mais l'amour tel que je l'ai
+prouv, pour la premire fois de ma vie, lorsque j'ai aperu mes
+cts mon ennemi mourant, et que je l'ai aim... C'est l'essence mme de
+l'me. Aimer son prochain, aimer ses ennemis, aimer tous et chacun,
+c'est aimer Dieu dans toutes ses manifestations!... Aimer un tre qui
+nous est cher, c'est de l'amour humain, mais aimer son ennemi, c'est
+presque de l'amour divin!... (Le prince Andr, mourant, dans <i>Guerre et
+Paix</i>, III, p. 176.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_325_325" id="Footnote_325_325"></a><a href="#FNanchor_325_325"><span class="label">[325]</span></a> L'amour passionn de l'artiste pour son sujet est le
+c&oelig;ur de l'art. Sans amour, pas d'&oelig;uvre d'art possible. (Lettre de
+septembre 1889.&mdash;<i>Leo Tolstos Briefe 1848 bis 1910</i>, Berlin, 1911.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_326_326" id="Footnote_326_326"></a><a href="#FNanchor_326_326"><span class="label">[326]</span></a> J'cris des livres, c'est pourquoi je sais tout le mal
+qu'ils font... (Lettre de Tolsto P.-V. Vriguine, chef des
+Doukhobors, 21 novembre 1897, <i>Corresp. ind.</i>, p. 241.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_327_327" id="Footnote_327_327"></a><a href="#FNanchor_327_327"><span class="label">[327]</span></a> Voir <i>la Matine d'un Seigneur</i>,&mdash;ou, dans les
+<i>Confessions</i>, la vue extrmement idalise de ces hommes simples, bons,
+contents de leur sort, tranquilles, ayant le sens de la vie,&mdash;ou, la
+fin de la deuxime partie de <i>Rsurrection</i>, cette vision d'une
+humanit, d'une terre nouvelle, qui apparat Nekhludov, quand il
+croise des ouvriers qui reviennent du travail.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_328_328" id="Footnote_328_328"></a><a href="#FNanchor_328_328"><span class="label">[328]</span></a> Un chrtien ne saurait tre moralement suprieur ou
+infrieur un autre; mais il est d'autant plus chrtien qu'il se meut
+plus rapidement sur la voie de la perfection, quel que soit le degr sur
+lequel il se trouve, un moment donn: en sorte que la vertu
+stationnaire du pharisien est moins chrtienne que celle du larron, dont
+l'me est en plein mouvement vers l'idal, et qui se repent sur sa
+croix. (<i>Plaisirs cruels</i>, trad. Halprine-Kaminsky.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_329_329" id="Footnote_329_329"></a><a href="#FNanchor_329_329"><span class="label">[329]</span></a> Mme Tatiana Soukhotine, fille ane de Tolstoy, m'a fait
+observer que la vritable orthographe du nom de Tolstoy en franais
+tait avec un <i>y</i>. Telle est en effet la signature de Tolstoy, dans la
+lettre que j'ai reue de lui.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_330_330" id="Footnote_330_330"></a><a href="#FNanchor_330_330"><span class="label">[330]</span></a> Une autre dition, plus complte, a paru en 1925 chez
+l'diteur Bossard (traduction de Georges d'Ostoya et Gustave Masson).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_331_331" id="Footnote_331_331"></a><a href="#FNanchor_331_331"><span class="label">[331]</span></a> Dont je fus tmoin, pour une partie, crit Tolstoy.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_332_332" id="Footnote_332_332"></a><a href="#FNanchor_332_332"><span class="label">[332]</span></a> Voir p. 71 et 72.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_333_333" id="Footnote_333_333"></a><a href="#FNanchor_333_333"><span class="label">[333]</span></a> Acte V, tableau 1.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_334_334" id="Footnote_334_334"></a><a href="#FNanchor_334_334"><span class="label">[334]</span></a> Acte III, tableau 2.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_335_335" id="Footnote_335_335"></a><a href="#FNanchor_335_335"><span class="label">[335]</span></a> Cette sant d'esprit se manifeste dans les rcits qui ont
+t faits par Tchertkov et par les mdecins de la dernire maladie de
+Tolstoy. Presque jusqu' la fin, il a continu, chaque jour, d'crire ou
+de dicter son <i>Journal</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_336_336" id="Footnote_336_336"></a><a href="#FNanchor_336_336"><span class="label">[336]</span></a> <i>Tolstoi und der Orient. Briefe und sonstige Zeugnisse
+ber Tolstois Beziehungen zu den Vertretern orientalischer Religionen</i>,
+von Paul Birukov, Rotapfel Verlag, Zrich u. Leipzig, 1925.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_337_337" id="Footnote_337_337"></a><a href="#FNanchor_337_337"><span class="label">[337]</span></a> Birukov a dress, la fin de son volume, une liste des
+principaux ouvrages sur l'Orient auxquels Tolstoy a eu recours.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_338_338" id="Footnote_338_338"></a><a href="#FNanchor_338_338"><span class="label">[338]</span></a> Il semble que certains Chinois aient reconnu aussi ces
+affinits. Un voyageur russe en Chine crit en 1922 que l'anarchisme
+chinois est imbu de Tolstoy et que leur prcurseur commun est Laotse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_339_339" id="Footnote_339_339"></a><a href="#FNanchor_339_339"><span class="label">[339]</span></a> La librairie Stock vient de publier la traduction
+franaise de son livre: <i>L'Esprit du peuple chinois</i>, avec prface de
+Guglielmo Ferrero, 1927.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_340_340" id="Footnote_340_340"></a><a href="#FNanchor_340_340"><span class="label">[340]</span></a> Tolstoy critique vigoureusement, dans sa lettre
+Ku-Hung-Ming, l'enseignement traditionnel en Chine de l'obissance au
+souverain: il y voit un dogme aussi peu fond que le droit divin de la
+force.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_341_341" id="Footnote_341_341"></a><a href="#FNanchor_341_341"><span class="label">[341]</span></a> Cet article avait paru dans le <i>Times</i>, en juin 1904; et
+Tamura le lut, en dcembre, Tokio.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_342_342" id="Footnote_342_342"></a><a href="#FNanchor_342_342"><span class="label">[342]</span></a> <i>Izo-Abe</i>, directeur du journal <i>Heimin Shimbun</i> (Le
+simple Peuple). Avant que la rponse de Tolstoy leur parvnt, les
+courageux protestataires taient emprisonns et leur journal suspendu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_343_343" id="Footnote_343_343"></a><a href="#FNanchor_343_343"><span class="label">[343]</span></a> J'ai cit plus haut, page 164, un passage de cette
+rponse. A ce jugement sur le socialisme, Tolstoy ajoute: <i>Le vrai bien
+de l'homme est son salut spirituel et moral; le bien matriel y est
+inclus. Et ce haut but ne peut tre atteint que par la complte
+ralisation religieuse et morale des individus, dont la somme dans les
+peuples reprsente l'humanit.</i> D'autre part, en 1909, Tolstoy rpondra
+aux questions conomiques d'une Socit japonaise <i>pour la libration
+du pays</i>, en lui recommandant les thories agraires d'Henry George.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_344_344" id="Footnote_344_344"></a><a href="#FNanchor_344_344"><span class="label">[344]</span></a> <i>Tu n'es pas seul, matre. Rjouis-toi!</i> lui crira
+Tokutomi, le 3 octobre 1906. <i>Tu as ici beaucoup d'enfants, en
+esprit....</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_345_345" id="Footnote_345_345"></a><a href="#FNanchor_345_345"><span class="label">[345]</span></a> La revue: <i>Tolstoi Kenki</i> (tude de Tolstoy).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_346_346" id="Footnote_346_346"></a><a href="#FNanchor_346_346"><span class="label">[346]</span></a> Tokutomi rappelle que Tolstoy lui demanda, en
+1906:&mdash;<i>Savez-vous quel est mon ge?&mdash;Soixante-dix-huit ans,
+rpondis-je.&mdash;Non, vingt-huit. Je rflchis et je dis:&mdash;Ah! oui, en
+comptant votre naissance du jour o vous tes devenu le nouvel homme.
+Il fit signe que oui.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_347_347" id="Footnote_347_347"></a><a href="#FNanchor_347_347"><span class="label">[347]</span></a> Asfendiar Woissow, de Constantinople.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_348_348" id="Footnote_348_348"></a><a href="#FNanchor_348_348"><span class="label">[348]</span></a> Lettre de Mohammed Sadig, 22 juillet 1903.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_349_349" id="Footnote_349_349"></a><a href="#FNanchor_349_349"><span class="label">[349]</span></a> Lettre d'Elkibajew, 10 juin 1908.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_350_350" id="Footnote_350_350"></a><a href="#FNanchor_350_350"><span class="label">[350]</span></a> A Mohammed Sadig, 20 aot 1903.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_351_351" id="Footnote_351_351"></a><a href="#FNanchor_351_351"><span class="label">[351]</span></a> Tolstoy tait enthousiaste de la prire de Mahomet pour
+la pauvret: <i>Seigneur, conserve ma vie en pauvret et fais qu'en
+pauvret je meure!</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_352_352" id="Footnote_352_352"></a><a href="#FNanchor_352_352"><span class="label">[352]</span></a> A Woissow, 11 novembre 1902.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_353_353" id="Footnote_353_353"></a><a href="#FNanchor_353_353"><span class="label">[353]</span></a> Cette grande personnalit, dont l'influence rformatrice
+s'est exerce sur l'universit d'Al Azhar, et, par del, sur tout
+l'Islam Sunnite, o il reprsentait le modernisme, a t rcemment
+tudie par B. Michel et le Cheikh Moustapha Abdel Razik, qui ont
+traduit et publi en franais son principal trait: <i>Rissalat al
+Tawid,&mdash;Expos de la religion musulmane</i>, librairie Orientaliste Paul
+Geuthner, 1925.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_354_354" id="Footnote_354_354"></a><a href="#FNanchor_354_354"><span class="label">[354]</span></a> A Isabella Arkadjewna Grinewskaja. Dans une autre lettre
+ Elkibajew (10 juin 1908), Tolstoy dit qu'il n'y a qu'une seule
+religion. Elle ne s'est pas encore tout entire rvle l'humanit,
+mais elle apparat dans toutes les religions, par fragments. <i>Tout
+progrs de l'humanit repose sur l'union toujours plus intime des hommes
+dans cette unique vraie religion.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_355_355" id="Footnote_355_355"></a><a href="#FNanchor_355_355"><span class="label">[355]</span></a> Dans une lettre Krymbajew, en 1908, Tolstoy,
+dfinissant une vraie religion par l'amour de Dieu et du prochain,
+dgag de toute croyance parasite, fait l'loge du Bbisme et de la
+secte de Kazan. Une autre lettre de dcembre 1908
+Fridulchan-Wadalbekow exprime la mme admiration du Bbisme.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_356_356" id="Footnote_356_356"></a><a href="#FNanchor_356_356"><span class="label">[356]</span></a> A quelques exceptions prs, au premier rang desquelles je
+nomme Max Mller, grand esprit et grand c&oelig;ur, que vnrait
+Vivekananda.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_357_357" id="Footnote_357_357"></a><a href="#FNanchor_357_357"><span class="label">[357]</span></a> En 1828, l'un des plus vastes esprits de notre temps,
+<i>Rj Rm Mohan Roy</i>, fonda la communaut de <i>Brahm Samj</i>, qui
+rassemblait toutes les religions du monde en un systme religieux; bas
+sur la croyance en un seul Dieu. Une telle pense, ncessairement
+limite d'abord une lite, a eu, depuis, des chos profonds dans l'me
+des grands mystiques du Bengale; et, par eux, elle pntre peu peu
+dans les masses.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_358_358" id="Footnote_358_358"></a><a href="#FNanchor_358_358"><span class="label">[358]</span></a> Vivekananda disait de lui-mme: <i>Je suis ankara.</i> (le
+grand Vedantiste du <small>VIII</small><sup>e</sup> sicle).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_359_359" id="Footnote_359_359"></a><a href="#FNanchor_359_359"><span class="label">[359]</span></a> <i>Yogas's Philosophy. Lectures on Rja Yoga or conquering
+internal nature</i>, by Swami Vivekananda, New-York, 1896.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_360_360" id="Footnote_360_360"></a><a href="#FNanchor_360_360"><span class="label">[360]</span></a> <i>Parahamsa Sri Ramakrishna</i>, by Vivekananda, 2<sup>e</sup>
+dition, Madras, 1905.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_361_361" id="Footnote_361_361"></a><a href="#FNanchor_361_361"><span class="label">[361]</span></a> <i>Lord of Love</i>, titre d'un ouvrage de <i>Baba Premananda
+Bharati</i> (1904), dont Tolstoy traduisit des fragments.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_362_362" id="Footnote_362_362"></a><a href="#FNanchor_362_362"><span class="label">[362]</span></a> Premananda Bharati, 1904.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_363_363" id="Footnote_363_363"></a><a href="#FNanchor_363_363"><span class="label">[363]</span></a> C.-R. Das, mort rcemment, tait devenu l'ami intime de
+Gandhi et le chef politique du parti <i>Swarajiste</i> indien, qui veut
+concilier les mthodes de Non-Violence avec la participation aux
+Conseils lgislatifs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_364_364" id="Footnote_364_364"></a><a href="#FNanchor_364_364"><span class="label">[364]</span></a> De Londres. La lettre est perdue. On ne la connat que
+par la rponse de Tolstoy.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_365_365" id="Footnote_365_365"></a><a href="#FNanchor_365_365"><span class="label">[365]</span></a> Dans son Autobiographie, en cours de publication, sous le
+titre: <i>Histoire de mes Expriences avec la Vrit</i> (<i>Young India</i>, 26
+aot et 14 octobre 1926), Gandhi raconte que ce fut en 1893-94 qu'il lut
+pour la premire fois un ouvrage de Tolstoy: <i>Le Royaume de Dieu est en
+vous</i>. <i>J'en fus boulevers. Devant l'indpendance de pense, la
+moralit profonde et la sincrit de ce livre, tous les autres me
+parurent ples et insignifiants...</i> Un ou deux ans plus tard, il lut:
+<i>Que devons-nous faire?</i> et <i>Les vangiles</i>; il fit une tude passionne
+de Tolstoy. <i>Je commenai raliser de plus en plus, dit-il, les
+infinies possibilits de l'amour universel...</i> En 1904, il cre
+Ph&oelig;nix, prs de Durban, une colonie agricole, sur les plans de
+Tolstoy. Il y rassemble les Indiens, sous la double loi qu'il leur
+imposa de Non-Rsistance et de pauvret volontaire. On trouvera dans ma
+Vie de <i>Mhtm Gandhi</i> (p. 18-23) le rcit de cette croisade qui se
+prolongea prs de vingt ans. Un an avant qu'il crivt Tolstoy, il
+venait d'achever son fameux livre: <i>Hind Swarj</i> (Home Rule
+Indien),&mdash;cet vangile de l'amour hroque, dont le gouvernement de
+l'Inde prohiba l'original en Gujart et dont Gandhi envoya l'dition
+anglaise Tolstoy le 4 avril 1910.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_366_366" id="Footnote_366_366"></a><a href="#FNanchor_366_366"><span class="label">[366]</span></a> Joseph J. Doke: <i>M. K. Gandhi, an Indian Patriot in South
+Africa</i>, 1909.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_367_367" id="Footnote_367_367"></a><a href="#FNanchor_367_367"><span class="label">[367]</span></a> dit Ph&oelig;nix, Natal.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_368_368" id="Footnote_368_368"></a><a href="#FNanchor_368_368"><span class="label">[368]</span></a> Cette liste, dresse par Alexis Sergeyenko, m'a t
+communique par Paul Birukoff.</p></div>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/back.jpg" width="341" height="550" alt="image of the book&#39;s back cover" title="" />
+</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Tolstoy, by Romain Rolland
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE TOLSTOY ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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