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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:09:09 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Vie de Tolstoy + +Author: Romain Rolland + +Release Date: November 7, 2011 [EBook #37951] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE TOLSTOY *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + +VIE + +DE + +TOLSTOÏ + + + + +ŒUVRES DE M. ROMAIN ROLLAND + + +LIBRAIRIE HACHETTE + + _Musiciens d'autrefois._ Un vol., br. + _Musiciens d'aujourd'hui._ Un vol., br. + _Voyage musical au pays du Passé._ Un vol., br. + +_VIE DES HOMMES ILLUSTRES_ + + I. Vie de Beethoven. + II. Vie de Michel-Ange. + III. Vie de Tolstoï. + Trois vol. in-16, br. + + +LIBRAIRIE ALBIN MICHEL + +JEAN-CHRISTOPHE. 10 vol. in-16: + +I. _L'Aube._--II. _Le Matin._--III. _L'Adolescent._--IV. _La +Révolte._--V. _La Foire sur la Place._--VI. _Antoinette._--VII. _Dans la +Maison._--VIII. _Les Amies._--IX. _Le Buisson ardent._--X. _La Nouvelle +Journée._ + +JEAN-CHRISTOPHE, en 4 vol. in-8. + +Édition définitive sur papier alfa et hollande. + +ÉDITION DE LUXE, en 5 vol. in-4º sur vélin, hollande et japon, +impression noir et rouge avec des bois de FRANS MASEREEL. + +L'AME ENCHANTÉE, 2 vol. in-16: + +I. _Annette et Sylvie._--II. L'Été. + +COLAS BREUGNON. I vol. in-16. + +ÉDITION DE LUXE, 1 vol. in-4º sur vélin, hollande et japon, avec des +bois en noir et en couleurs, de GABRIEL BELOT. + +CLERAMBAULT. 1 vol. in-16. + +PIERRE ET LUCE. 1 vol. in-16. + +THÉATRE DE LA RÉVOLUTION (_Le 14 Juillet._--_Danton._--_Les Loups_). 1 +vol. in-16. + +LES TRAGÉDIES DE LA FOI (_Saint Louis._--_Aërt._--_Le Triomphe de la +Raison_), 1 vol. in-16. + +_Le Jeu de l'Amour et de la Mort_, 1 vol. in-16. + +_Le Théâtre du Peuple._ Essai d'esthétique d'un théâtre nouveau. 1 vol. +in-16. + +_Le Temps viendra_, 3 actes, 1 vol. in-16. + +_Liluli._ 1 vol. in-16. + +_Au-dessus de la Mêlée._ 1 vol. in-16. + +_Les Précurseurs._ 1 vol. in-16. + + +AUTRES ÉDITEURS + +STOCK: _Mahâtmâ Gandhi_. 1 vol.--ALCAN: _Hændel_. 1 vol. in-18. DE +BOCCARD: _Histoire de l'Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti_. 1 +vol. + + + + + +VIE DES HOMMES ILLUSTRES + +ROMAIN ROLLAND + +VIE + +DE + +TOLSTOÏ + +[Illustration: colophon] + +_ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE_ + +_Trentième mille_ + +LIBRAIRIE HACHETTE + +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS + +Tous droits de traduction, de reproduction +et d'adaptation réservés pour tous pays. + +_Copyright by Librairie Hachette, 1921._ + + + + +PRÉFACE + + +Cette onzième édition a été remaniée, à l'occasion du centenaire de la +naissance de Tolstoy. On y a mis à profit la correspondance tolstoyenne, +publiée depuis 1910. L'auteur a ajouté tout un chapitre consacré aux +relations de Tolstoy avec les penseurs des différents pays d'Asie: +Chine, Japon, Inde, nations islamiques. Particulièrement importants sont +les rapports avec Gandhi. Nous reproduisons _in extenso_ une lettre, +écrite par Tolstoy, un mois avant sa mort, où l'apôtre russe trace tout +le plan de campagne de la Non-Résistance, dont le Mahâtmâ des Indes +devait faire, par la suite, un si puissant emploi. + +R. R. + +Août 1928. + + + + +VIE DE TOLSTOÏ + + +La grande âme de Russie, dont la flamme s'allumait, il y a cent ans, sur +la terre, a été, pour ceux de ma génération, la lumière la plus pure qui +ait éclairé leur jeunesse. Dans le crépuscule aux lourdes ombres du +XIXe siècle finissant, elle fut l'étoile consolatrice, dont le regard +attirait, apaisait nos âmes d'adolescents. Parmi tous ceux--ils sont +nombreux en France--pour qui Tolstoï fut bien plus qu'un artiste aimé, +un ami, le meilleur, et, pour beaucoup, le seul ami véritable dans tout +l'art européen,--j'ai voulu apporter à cette mémoire sacrée mon tribut +de reconnaissance et d'amour. + +Les jours où j'appris à le connaître ne s'effaceront point de ma pensée. +C'était en 1886. Après quelques années de germination muette, les fleurs +merveilleuses de l'art russe venaient de surgir de la terre de France. +Les traductions de Tolstoï et de Dostoïevski paraissaient dans toutes +les maisons d'éditions à la fois, avec une hâte fiévreuse. De 1885 à +1887 furent publiés à Paris _Guerre et Paix_, _Anna Karénine_, _Enfance_ +et _Adolescence_, _Polikouchka_, _la Mort d'Ivan Iliitch_, les nouvelles +du Caucase et les contes populaires. En quelques mois, en quelques +semaines, se découvrait à nos yeux l'œuvre de toute une grande vie, +où se reflétait un peuple, un monde nouveau. + +Je venais d'entrer à l'École Normale. Nous étions, mes camarades et moi, +bien différents les uns des autres. Dans notre petit groupe, où se +trouvaient réunis des esprits réalistes et ironiques comme le philosophe +Georges Dumas, des poètes tout brûlants de passion pour la Renaissance +italienne comme Suarès, des fidèles de la tradition classique, des +Stendhaliens et des Wagnériens, des athées et des mystiques, il +s'élevait bien des discussions, il y avait bien des désaccords; mais +pendant quelques mois, l'amour de Tolstoï nous réunit presque tous. +Chacun l'aimait pour des raisons différentes: car chacun s'y retrouvait +soi-même; et pour tous c'était une révélation de la vie, une porte qui +s'ouvrait sur l'immense univers. Autour de nous, dans nos familles, dans +nos provinces, la grande voix venue des confins de l'Europe éveillait +les mêmes sympathies, parfois inattendues. Une fois, j'entendis des +bourgeois de mon Nivernais, qui ne s'intéressaient point à l'art et ne +lisaient presque rien, parler de _la Mort d'Ivan Iliitch_ avec une +émotion concentrée. + +J'ai lu chez d'éminents critiques cette thèse que Tolstoï devait le +meilleur de sa pensée à nos écrivains romantiques: à George Sand, à +Victor Hugo. Sans discuter l'invraisemblance qu'il y aurait à parler +d'une influence de George Sand sur Tolstoï, qui ne la pouvait souffrir, +et sans nier l'influence beaucoup plus réelle qu'ont exercée sur lui +J.-J. Rousseau et Stendhal, c'est bien mal se douter de la grandeur de +Tolstoï et de la puissance de sa fascination sur nous que de l'attribuer +à ses idées. Le cercle d'idées dans lequel se meut l'art est des plus +limités. Sa force n'est pas en elles, mais dans l'expression qu'il leur +donne, dans l'accent personnel, dans l'empreinte de l'artiste, dans +l'odeur de sa vie. + +Que les idées de Tolstoï fussent ou non empruntées--nous le verrons par +la suite--jamais voix pareille à la sienne n'avait encore retenti en +Europe. Comment expliquer autrement le frémissement d'émotion que nous +éprouvions alors à entendre cette musique de l'âme, que nous attendions +depuis si longtemps et dont nous avions besoin? La mode n'était pour +rien dans notre sentiment. La plupart d'entre nous n'ont, comme moi, +connu le livre d'Eugène-Melchior de Vogüé sur le _Roman russe_ qu'après +avoir lu Tolstoï; et son admiration nous a paru pâle auprès de la nôtre. +M. de Vogüé jugeait surtout en littérateur. Mais nous, c'était trop peu +pour nous d'admirer l'œuvre: nous la vivions, elle était nôtre. +Nôtre, par sa vie ardente, par sa jeunesse de cœur. Nôtre, par son +désenchantement ironique, sa clairvoyance impitoyable, sa hantise de la +mort. Nôtre, par ses rêves d'amour fraternel et de paix entre les +hommes. Nôtre, par son réquisitoire terrible contre les mensonges de la +civilisation. Et par son réalisme, et par son mysticisme. Par son +souffle de nature, par son sens des forces invisibles, son vertige de +l'infini. + +Ces livres ont été pour nous ce que _Werther_ a été pour sa génération: +le miroir magnifique de nos puissances et de nos faiblesses, de nos +espoirs et de nos terreurs. Nous ne nous inquiétions point de mettre +d'accord toutes ces contradictions, ni surtout de faire rentrer cette +âme multiple, où résonnait l'univers, dans d'étroites catégories +religieuses ou politiques, comme font tels de ceux qui, à l'exemple de +Paul Bourget, au lendemain de la mort de Tolstoï, ont ramené le poète +homérique de _Guerre et Paix_ à l'étiage de leurs passions de partis. +Comme si nos coteries, d'un jour, pouvaient être la mesure d'un +génie!... Et que m'importe à moi que Tolstoï soit ou non de mon parti! +M'inquiété-je de quel parti furent Dante et Shakespeare, pour respirer +leur souffle et boire leur lumière? + +Nous ne nous disions point, comme ces critiques d'aujourd'hui: «Il y a +deux Tolstoï, celui d'avant la crise, celui d'après la crise; l'un est +le bon, et l'autre ne l'est point.» Pour nous, il n'y en a eu qu'un, +nous l'aimions tout entier. Car nous sentions, d'instinct, que dans de +telles âmes tout se tient, tout est lié. + + + + +Ce que notre instinct sentait, sans l'expliquer, c'est à notre raison de +le prouver aujourd'hui. Nous le pouvons, à présent que cette longue vie, +arrivée à son terme, s'expose aux yeux de tous, sans voiles et devenue +soleil, dans le ciel de l'esprit. Ce qui nous frappe aussitôt, c'est à +quel point elle resta la même, du commencement à la fin, en dépit des +barrières qu'on a voulu y élever, de place en place,--en dépit de +Tolstoï lui-même, qui, en homme passionné, était enclin à croire, quand +il aimait, quand il croyait, qu'il aimait, qu'il croyait pour la +première fois, et qui datait de là le commencement de sa vie. +Commencement. Recommencement. Combien de fois la même crise, les mêmes +luttes se sont produites en lui! On ne saurait parler de l'unité de sa +pensée--elle ne fut jamais une--mais de la persistance en elle des mêmes +éléments divers, tantôt alliés, tantôt ennemis, plus souvent ennemis. +L'unité, elle n'est point dans l'esprit ni dans le cœur d'un Tolstoï, +elle est dans le combat de ses passions en lui, elle est dans la +tragédie de son art et de sa vie. + +Art et vie sont unis. Jamais œuvre ne fut plus intimement mêlée à la +vie; elle a presque constamment un caractère autobiographique; depuis +l'âge de vingt-cinq ans, elle nous fait suivre Tolstoï, pas à pas, dans +les expériences contradictoires de sa carrière aventureuse. Son +_Journal_, commencé avant l'âge de vingt ans et continué jusqu'à sa +mort[1], les notes fournies par lui à M. Birukov[2], complètent cette +connaissance et permettent non seulement de lire presque jour par jour +dans la conscience de Tolstoï, mais de faire revivre le monde où son +génie a pris racine et les âmes dont son âme s'est nourrie. + + * * * * * + +Une riche hérédité. Une double race (les Tolstoï et les Volkonski), très +noble et très ancienne, qui se vantait de remonter à Rurik et comptait +dans ses annales des compagnons de Pierre le Grand, des généraux de la +guerre de Sept Ans, des héros des luttes napoléoniennes, des +Décembristes, des déportés politiques. Des souvenirs de famille, +auxquels Tolstoï a dû quelques-uns des types les plus originaux de +_Guerre et Paix_: le vieux prince Bolkonski, son grand-père maternel, un +représentant attardé de l'aristocratie du temps de Catherine II, +voltairienne et despotique; le prince Nicolas-Grégorévitch Volkonski, un +cousin-germain de sa mère, blessé à Austerlitz et ramassé sur le champ +de bataille, sous les yeux de Napoléon, comme le prince André; son père, +qui avait quelques traits de Nicolas Rostov[3]; sa mère, la princesse +Marie, la douce laide aux beaux yeux, dont la bonté illumine _Guerre et +Paix_. + +Il ne connut guère ses parents. Les charmants récits d'_Enfance_ et +_Adolescence_ ont, ainsi que l'on sait, peu de réalité. Sa mère mourut +quand il n'avait pas encore deux ans. Il ne put donc se rappeler la +chère figure, que le petit Nicolas Irténiev évoque à travers un voile de +larmes, la figure au lumineux sourire, qui répandait la joie autour +d'elle.... + + _Ah! si je pouvais entrevoir ce sourire dans les moments + difficiles, je ne saurais pas ce que c'est que le chagrin...[4]._ + +Mais elle lui transmit sans doute sa franchise parfaite, son +indifférence à l'opinion et son don merveilleux de raconter des +histoires qu'elle inventait. + +De son père, il put garder du moins quelques souvenirs. C'était un homme +aimable et moqueur, aux yeux tristes, qui vivait sur ses terres, d'une +existence indépendante et dénuée d'ambition. Tolstoï avait neuf ans +lorsqu'il le perdit. Cette mort lui fit «comprendre pour la première +fois l'amère vérité et remplit son âme de désespoir[5]».--Première +rencontre de l'enfant avec le spectre d'effroi, qu'une partie de sa vie +devait être consacrée à combattre, et l'autre à célébrer, en le +transfigurant.... La trace de cette angoisse est marquée en quelques +traits inoubliables des derniers chapitres d'_Enfance_, où les souvenirs +sont transposés pour le récit de la mort et de l'enterrement de la mère. + +Ils restaient cinq enfants, dans la vieille maison de Iasnaïa +Poliana[6], où Léon-Nikolaievitch était né, le 28 août 1828, et qu'il ne +devait quitter que pour mourir, quatre-vingt-deux ans après. La plus +jeune, une fille, Marie, qui plus tard se fit religieuse (ce fut auprès +d'elle que Tolstoï se réfugia, mourant, quand il s'enfuit de sa maison +et des siens).--Quatre fils: Serge, égoïste et charmant, «sincère à un +degré que je n'ai jamais vu atteindre»;--Dmitri, passionné, concentré, +qui plus tard, étudiant, devait se livrer aux pratiques religieuses avec +emportement, sans souci de l'opinion, jeûnant, recherchant les pauvres, +hébergeant les infirmes, puis soudain se jetant dans la débauche, avec +la même violence, ensuite rongé de remords, rachetant et prenant chez +lui une fille qu'il avait connue dans une maison publique, et mourant de +phtisie à vingt-neuf ans[7];--Nicolas, l'aîné, le frère le plus aimé, +qui avait hérité de la mère son imagination pour conter des +histoires[8], ironique, timide et fin, plus tard officier au Caucase, où +il prit l'habitude de l'alcoolisme, plein de tendresse chrétienne, lui +aussi, vivant dans des taudis, partageant avec les pauvres tout ce qu'il +possédait. Tourgueniev disait de lui «qu'il mettait en pratique cette +humilité devant la vie, que son frère Léon se contentait de développer +en théorie». + +Auprès des orphelins, deux femmes d'un grand cœur: la tante +Tatiana[9], «qui avait deux vertus, dit Tolstoï: le calme et l'amour». +Toute sa vie n'était qu'amour. Elle se dévouait sans cesse.... + + _Elle m'a fait connaître le plaisir moral d'aimer...._ + +L'autre, la tante Alexandra, qui servait toujours les autres, et évitait +d'être servie, se passait de domestiques, avait pour occupations +favorites la lecture de la vie des saints, les causeries avec les +pèlerins et avec les innocents. De ces innocents et innocentes, +plusieurs vivaient dans la maison. Une d'elles, une vieille pèlerine, +qui récitait des psaumes, était marraine de la sœur de Tolstoï. Un +autre, Gricha, ne savait que prier et pleurer.... + + _O grand chrétien Gricha! Ta foi était si forte que tu sentais + l'approche de Dieu, ton amour était si ardent que les paroles + coulaient de tes lèvres, sans que ta raison les contrôlât. Et comme + tu célébrais Sa magnificence, quand, ne trouvant pas de paroles, + tout en larmes, tu te prosternais sur le sol!..._[10] + +Qui ne voit la part que toutes ces humbles âmes ont eue à la formation +de Tolstoï? Il semble qu'en elles s'ébauche et s'essaye le Tolstoï de la +fin. Leurs prières, leur amour ont jeté dans l'esprit de l'enfant les +semences de foi, dont le vieillard devait voir se lever la moisson. + +Sauf de l'innocent Gricha, Tolstoï, dans ses récits d'_Enfance_, ne +parle point de ces modestes collaborateurs qui l'aidèrent à construire +son âme. Mais, en revanche, comme elle transparaît au travers du livre, +cette âme d'enfant, «ce cœur pur et aimant, tel un rayon clair, qui +découvrait toujours chez les autres leurs meilleures qualités», cette +tendresse extrême! Heureux, il pense au seul homme qu'il sache +malheureux, il pleure et il voudrait se dévouer pour lui. Il embrasse un +vieux cheval, il lui demande pardon de l'avoir fait souffrir. Il est +heureux d'aimer, même n'étant pas aimé. Déjà l'on aperçoit les germes de +son futur génie: son imagination, qui le fait pleurer, de ses propres +histoires; sa tête toujours en travail, qui toujours cherche à penser ce +à quoi pensent les gens; sa faculté précoce d'observation et de +souvenir[11]; ce regard attentif qui scrute les physionomies, au milieu +de son deuil, et la vérité de leur douleur. A cinq ans, il sentit, +dit-il, pour la première fois, «que la vie n'est pas un amusement, mais +une besogne très lourde[12]». + +Heureusement il l'oubliait. En ce temps-là, il se berçait de contes +populaires, des _bylines_ russes, ces rêves mythiques et légendaires, +des récits de la Bible,--surtout de la sublime Histoire de Joseph, que, +vieillard, il donnait encore pour le modèle de l'art,--et des _Mille et +une Nuits_, que, chaque soir, chez sa grand mère, récitait un conteur +aveugle, assis sur le rebord de la fenêtre. + + + + +Il fit ses études à Kazan[13]. Études médiocres. On disait des trois +frères[14]: «Serge veut et peut. Dmitri veut et ne peut pas. Léon ne +veut pas et ne peut pas». + +Il passait par ce qu'il nomma «le désert de l'adolescence». Désert de +sable, où souffle par rafales un vent brûlant de folie. Sur cette +période, les récits d'_Adolescence_ et surtout de _Jeunesse_ sont riches +en confessions intimes. Il est seul. Son cerveau est dans un état de +fièvre perpétuelle. Pendant un an, il retrouve pour son compte et essaie +tous les systèmes[15]. Stoïcien, il s'inflige des tortures physiques. +Épicurien, il se débauche. Puis, il croit à la métempsycose. Il finit +par tomber dans un nihilisme dément: il lui semble que s'il se +retournait assez vite, il pourrait voir face à face le néant. Il +s'analyse, il s'analyse.... + + _Je ne pensais plus à une chose, je pensais que je pensais à une + chose...._[16] + +Cette analyse perpétuelle, cette machine à raisonner, qui tournait dans +le vide, lui restera comme une habitude dangereuse, qui, dit-il, «lui +nuit souvent dans la vie», mais où son art a puisé des ressources +inouïes[17]. + +A ce jeu, il avait perdu toutes ses convictions: il le pensait, du +moins. A seize ans, il cessa de prier et d'aller à l'église[18]. Mais la +foi n'était pas morte, elle couvait seulement: + + _Pourtant je croyais en quelque chose. En quoi? Je ne pourrais le + dire. Je croyais encore en Dieu, ou plutôt je ne le niais pas. Mais + quel Dieu? Je l'ignorais. Je ne niais pas non plus le Christ et sa + doctrine; mais en quoi consistait cette doctrine, je n'aurais su le + dire[19]._ + +Il était pris, par moments, de rêves de bonté. Il voulait vendre sa +voiture, en donner l'argent aux pauvres, leur faire le sacrifice d'un +dixième de sa fortune, se passer de domestiques.... «Car ce sont des +hommes comme moi[20].» Il écrivait, pendant une maladie[21], des _Règles +de vie_. Il s'y assignait naïvement le devoir de «tout étudier et tout +approfondir: droit, médecine, langues, agriculture, histoire, +géographie, mathématiques, d'atteindre le plus haut degré de perfection +en musique et en peinture».... Il avait «la conviction que la destinée +de l'homme était dans son perfectionnement incessant». + +Mais, insensiblement, sous la poussée de ses passions d'adolescent, +d'une sensualité violente et d'un immense amour-propre[22], cette foi +dans la perfection déviait, perdait son caractère désintéressé, devenait +pratique et matérielle. S'il voulait perfectionner sa volonté, son corps +et son esprit, c'était afin de vaincre le monde et d'imposer +l'amour[23]. Il voulait plaire. + +Ce n'était pas aisé. Il avait alors une laideur simiesque: face brutale, +longue et lourde, cheveux courts, plantés bas, petits yeux qui se fixent +sur vous avec dureté, enfouis dans des cavités sombres, large nez, +grosses lèvres qui avancent, et de vastes oreilles[24]. Ne pouvant se +donner le change sur cette laideur qui, lorsqu'il était enfant, lui +causait déjà des crises de désespoir[25], il prétendit réaliser l'idéal +de «l'homme comme il faut[26]». Cet idéal le conduisit, pour faire comme +les autres «hommes comme il faut», à jouer, à s'endetter stupidement et +à se débaucher tout à fait[27]. + +Une chose le sauva toujours: son absolue sincérité. + +--Savez-vous pourquoi je vous aime plus que les autres? dit Nekhludov à +son ami. Vous avez une qualité étonnante et rare: la franchise. + +--Oui, je dis toujours les choses que j'ai même honte à m'avouer[28]. + +Dans ses pires égarements, il se juge avec une clairvoyance impitoyable. + +«Je vis tout à fait bestialement, écrit-il dans son _Journal_, je suis +tout déprimé.» + +Et, avec sa manie d'analyse, il note minutieusement les causes de ses +erreurs: + + _1º Indécision ou manque d'énergie;--2º Duperie de soi-même;--3º + Précipitation;--4º Fausse honte;--5º Mauvaise humeur;--6º + Confusion;--7º Esprit d'imitation;--8º Versatilité;--9º + Irréflexion._ + +Cette même indépendance de jugement, il l'applique, encore étudiant, à +la critique des conventions sociales et des superstitions +intellectuelles. Il bafoue la science universitaire, refuse tout sérieux +aux études historiques, et se fait mettre aux arrêts pour son audace de +pensée. A cette époque, il découvre Rousseau, _les Confessions_, +_Émile_. C'est un coup de foudre. + + _Je lui rendais un culte. Je portais au cou son portrait en + médaille comme une image sainte[29]._ + +Ses premiers essais philosophiques sont des commentaires sur Rousseau +(1846-7). + + * * * * * + +Cependant, dégoûté de l'Université et des hommes «comme il faut», il +revient se terrer dans ses champs, à Iasnaïa Poliana (1847-1851); il +reprend contact avec le peuple; il prétend lui venir en aide, en être le +bienfaiteur et l'éducateur. Ses expériences de ce temps ont été +racontées dans une de ses premières œuvres, _la Matinée d'un +Seigneur_ (1852), une remarquable nouvelle, dont le héros est son +prête-nom favori, le prince Nekhludov[30]. + +Nekhludov a vingt ans. Il a laissé l'Université pour se consacrer à ses +paysans. Voici un an qu'il travaille à leur faire du bien; et, dans une +visite au village, nous le voyons qui se heurte à l'indifférence +railleuse, à la méfiance enracinée, à la routine, à l'insouciance, au +vice, à l'ingratitude. Tous ses efforts sont vains. Il rentre découragé, +et il songe à ses rêves d'il y a un an, à son généreux enthousiasme, à +«son idée que l'amour et le bien étaient le bonheur et la vérité, le +seul bonheur et la seule vérité possibles en ce monde». Il se sent +vaincu. Il est honteux et lassé. + + _Assis devant le piano, sa main inconsciemment effleura les + touches. Un accord sortit, puis un second, un troisième... Il se + mit à jouer. Les accords n'étaient pas tout à fait réguliers; + souvent ils étaient ordinaires jusqu'à la banalité et ne décelaient + aucun talent musical; mais il y trouvait un plaisir indéfinissable, + triste. A chaque changement d'harmonies, avec un battement de + cœur, il attendait ce qui allait sortir, et il suppléait + vaguement par l'imagination à ce qui faisait défaut. Il entendait + le chœur, l'orchestre... Et son principal plaisir lui venait de + l'activité forcée de l'imagination, qui lui présentait sans liens, + mais avec une clarté étonnante, les images et les scènes les plus + variées du passé et de l'avenir...._ + +Il revoit les moujiks vicieux, méfiants, menteurs, paresseux et butés, +avec qui il causait tout à l'heure; mais il les revoit, cette fois, avec +ce qu'ils ont de bon, non plus avec leurs vices; il pénètre en leur +cœur par l'intuition de l'amour; il lit en eux leur patience, leur +résignation au sort qui les écrase, leur pardon pour les injures, leur +affection familiale et les causes de leur attachement routinier et pieux +au passé. Il évoque leurs journées de bon travail, fatigant et sain.... + + «_C'est beau, murmure-t-il... Pourquoi ne suis-je pas l'un + d'eux?_»[31] + +Tout Tolstoï est déjà dans le héros de cette première nouvelle[32]: sa +vision nette et ses illusions persistantes. Il observe les gens avec un +réalisme sans défaut; mais, dès qu'il ferme les yeux, ses rêves le +reprennent, et son amour des hommes. + + + + +Mais Tolstoï, en 1850, est moins patient que Nekhludov. Iasnaïa l'a +déçu; il est las du peuple, comme de l'élite; son rôle lui pèse: il n'y +tient plus. D'ailleurs ses créanciers le harcèlent. En 1851, il s'enfuit +au Caucase, à l'armée, auprès de son frère Nicolas, officier. + +A peine arrivé dans les montagnes sereines, il se ressaisit, il retrouve +Dieu: + + _La nuit dernière[33], j'ai à peine dormi... Je me suis mis à prier + Dieu. Il m'est impossible de décrire la douceur du sentiment que + j'éprouvais en priant. J'ai récité les prières habituelles, et + ensuite je suis resté longtemps encore à prier. Je désirais quelque + chose de très grand, de très beau.... Quoi? je ne puis le dire. Je + voulais me fondre avec l'Être infini, je lui demandais de me + pardonner mes fautes... Mais non, je ne le demandais pas, je + sentais que, puisqu'il m'accordait ce moment bienheureux, il me + pardonnait. Je demandais, et en même temps je sentais que je + n'avais rien à demander et que je ne pouvais pas, que je ne savais + pas demander. Je l'ai remercié, mais non en paroles, non en + pensée... Une heure à peine s'était écoulée que j'écoutais la voix + du vice. Je me suis endormi en rêvant de la gloire et des femmes: + c'était plus fort que moi.--N'importe! Je remercie Dieu pour ce + moment de bonheur, pour ce qu'il m'a montré ma petitesse et ma + grandeur. Je veux prier, mais je ne sais pas; je veux comprendre, + mais je n'ose pas. Je m'abandonne à Ta Volonté[34]!_ + +La chair n'était pas vaincue (elle ne le fut jamais); la lutte se +poursuivait dans le secret du cœur, entre les passions et Dieu. +Tolstoï note, dans le _Journal_, les trois démons qui le dévorent: + +_1º Passion du jeu._ Lutte possible. + +_2º Sensualité._ Lutte très difficile. + +_3º Vanité._ La plus terrible de toutes. + +Dans l'instant qu'il rêvait de vivre pour les autres et de se sacrifier, +des pensées voluptueuses ou futiles l'assiégeaient: l'image de quelque +femme cosaque, ou «le désespoir qu'il aurait si sa moustache gauche se +soulevait plus que la droite[35]».--«N'importe!» Dieu était là, il ne le +quittait plus. Le bouillonnement de la lutte même était fécond, toutes +les puissances de vie en étaient exaltées. + + _Je pense que l'idée si frivole que j'ai eue d'aller faire un + voyage au Caucase m'a été inspirée d'en haut. La main de Dieu m'a + guidé. Je ne cesse de l'en remercier. Je sens que je suis devenu + meilleur ici, et je suis fermement persuadé que tout ce qui peut + m'arriver ne sera que pour mon bien, puisque c'est Dieu lui-même + qui l'a voulu...[36]._ + +C'est le chant d'actions de grâces de la terre au printemps. Elle se +couvre de fleurs. Tout est bien, tout est beau. En 1852, le génie de +Tolstoï donne ses premières fleurs: _Enfance_, _la Matinée d'un +Seigneur_, _l'Incursion_, _Adolescence_; et il remercie l'Esprit de vie +qui l'a fécondé[37]. + + + + +_Histoire de mon Enfance_ fut commencée, dans l'automne de 1851, à +Tiflis, et terminée, le 2 juillet 1852, à Piatigorsk, au Caucase. Il est +curieux que dans le cadre de cette nature qui l'enivrait, en pleine vie +nouvelle, au milieu des risques émouvants de la guerre, occupé à +découvrir un monde de caractères et de passions qui lui étaient +inconnus, Tolstoï soit revenu, dans cette première œuvre, aux +souvenirs de sa vie passée. Mais quand il écrivit _Enfance_, il était +malade, son activité militaire se trouvait brusquement arrêtée; et, +durant les longs loisirs de sa convalescence, seul et endolori, il était +dans une disposition d'esprit sentimentale, où le passé se déroulait +devant ses yeux attendris[38]. Après la tension épuisante des ingrates +dernières années, il lui était doux de revivre «la période merveilleuse, +innocente, poétique et joyeuse» du premier âge, et de se refaire un +«cœur d'enfant, bon, sensible et capable d'amour». Au reste, avec +l'ardeur de la jeunesse et ses projets illimités, avec le caractère +cyclique de son imagination poétique, qui concevait rarement un sujet +isolé, et dont les grands romans ne sont que les anneaux d'une longue +chaîne historique, les fragments de vastes ensembles qu'il ne put jamais +exécuter[39], Tolstoï, à ce moment, ne voyait dans les récits +d'_Enfance_ que les premiers chapitres d'une _Histoire de quatre +Époques_, qui devait aussi comprendre sa vie au Caucase et sans doute +aboutir à la révélation de Dieu par la nature. + +Tolstoï a été très sévère plus tard pour ses récits d'_Enfance_, +auxquels il a dû une partie de sa popularité. + +--«C'est si mauvais, disait-il à M. Birukov, c'est écrit avec si peu +d'honnêteté littéraire!... Il n'y a rien à en tirer.» + +Il fut le seul de son avis. L'œuvre manuscrite, envoyée sans nom +d'auteur à la grande revue russe le _Sovrémennik_ (_le Contemporain_), +fut aussitôt publiée (6 septembre 1852) et eut un succès général que +tous les publics d'Europe ont confirmé. Cependant, malgré son charme +poétique, sa finesse de touche, sa délicate émotion, on comprend qu'elle +ait déplu à Tolstoï, plus tard. + +Elle lui a déplu, pour les raisons mêmes qui firent qu'elle plaisait aux +autres. Il faut bien le dire: sauf dans la notation de certains types +locaux et dans un petit nombre de pages, qui frappent par le sentiment +religieux ou par le réalisme dans l'émotion[40], la personnalité de +Tolstoï s'y accuse très peu. Il y règne une douce, tendre +sentimentalité, qui lui fut toujours antipathique, par la suite, et +qu'il proscrivit de ses autres romans. Nous la reconnaissons, nous +reconnaissons cet humour et ces larmes; ils viennent de Dickens. Parmi +ses lectures favorites, entre quatorze et vingt et un ans, Tolstoï +indique dans son _Journal_: «Dickens: _David Copperfield_. Influence +considérable.» Il relit encore le volume, au Caucase. + +Deux autres influences, qu'il signale: Sterne et Tœppfer. «J'étais +alors, dit-il, sous leur inspiration[41].» + +Qui eût pensé que les _Nouvelles Genevoises_ avaient été le premier +modèle de l'auteur de _Guerre et Paix_? Et pourtant, il suffit de le +savoir pour retrouver, dans les récits d'_Enfance_, leur bonhomie +affectueuse et narquoise, transplantée dans une nature plus +aristocratique. + +Tolstoï, à ses débuts, se trouvait donc être pour le public une figure +de connaissance. Mais sa personnalité ne tarda pas à s'affirmer. +_Adolescence_ (1853), moins pure et moins parfaite qu'_Enfance_, dénote +une psychologie plus originale, un sentiment très vif de la nature, et +une âme tourmentée, dont Dickens et Tœppfer eussent été bien en +peine. Dans _la Matinée d'un Seigneur_ (octobre 1852)[42], le caractère +de Tolstoï paraît nettement formé, avec l'intrépide sincérité de son +observation et sa foi dans l'amour. Parmi les remarquables portraits de +paysans qu'il peint dans cette nouvelle, on trouve déjà l'esquisse d'une +des plus belles visions de ses _Contes populaires_: le vieillard au +rucher[43], le petit vieux sous le bouleau, les mains étendues, les yeux +levés, sa tête chauve luisante au soleil, autour, les abeilles dorées, +volant sans le piquer, lui faisant une couronne.... + +Mais les œuvres-types de cette période sont celles qui enregistrent +immédiatement ses émotions présentes: les récits du Caucase. Le premier, +_l'Incursion_ (terminé le 24 décembre 1852), s'impose par la +magnificence des paysages: un lever de soleil au milieu des montagnes, +sur le bord d'une rivière; un étonnant tableau nocturne, ombres et +bruits notés avec une intensité saisissante; et le retour, le soir, +tandis qu'au loin les cimes neigeuses disparaissent dans le brouillard +violet et que les belles voix des soldats qui chantent montent dans +l'air transparent. Plusieurs types de _Guerre et Paix_ s'y essaient à la +vie: le capitaine Khlopov, le vrai héros, qui ne se bat point pour son +plaisir, mais parce que c'est son devoir, «une de ces physionomies +russes, simples, calmes, qu'il est très facile et très agréable de +regarder droit dans les yeux». Lourd, gauche, un peu ridicule, +indifférent à ce qui l'entoure, lui seul ne change pas dans la bataille, +où tous les autres changent; «il est exactement comme on l'a toujours +vu: les mêmes mouvements tranquilles, la même voix égale, la même +expression de simplicité sur son visage naïf et lourd». Auprès de lui, +le lieutenant joue les héros de Lermontov, et, très bon, fait mine de +sentiments féroces. Et le pauvre petit sous-lieutenant, tout joyeux de +sa première affaire, débordant de tendresse, prêt à sauter au cou de +chacun, adorable et risible, se fait stupidement tuer, comme Pétia +Rostov. Au milieu du tableau, la figure de Tolstoï, qui observe, sans se +mêler aux pensées de ses compagnons; déjà il fait entendre son cri de +protestation contre la guerre: + + _Les hommes ne peuvent-ils donc vivre à l'aise, dans ce monde si + beau, sous cet incommensurable ciel étoilé? Comment peuvent-ils, + ici, conserver des sentiments de méchanceté, de vengeance, la rage + de détruire leurs semblables? Tout ce qu'il y a de mauvais dans le + cœur humain devrait disparaître au contact de la nature, cette + expression la plus immédiate du beau et du bien[44]._ + +D'autres récits du Caucase, observés à cette époque, n'ont été rédigés +que plus tard: en 1854-5, _la Coupe en forêt_[45], d'un réalisme exact, +un peu froid, mais plein de notations curieuses pour la psychologie du +soldat russe,--des notes pour l'avenir;--en 1856, une _Rencontre au +Détachement avec une connaissance de Moscou_[46], un homme du monde, +déchu, sous-officier dégradé, poltron, ivrogne et menteur, qui ne peut +se faire à l'idée d'être tué comme un de ces soldats qu'il méprise et +dont le moindre vaut cent fois mieux que lui. + +Au-dessus de toutes ces œuvres s'élève, cime la plus haute de cette +première chaîne de montagnes, un des plus beaux romans lyriques que +Tolstoï ait écrits, le chant de sa jeunesse, le poème du Caucase, _les +Cosaques_[47]. La splendeur des montagnes neigeuses qui déroulent leurs +nobles lignes sur le ciel lumineux remplit de sa musique le livre tout +entier. L'œuvre est unique par cette fleur du génie, «le +tout-puissant dieu de la jeunesse, comme dit Tolstoï, cet élan qui ne se +retrouve plus». Quel torrent printanier! Quelles effusions d'amour! + + «_J'aime, j'aime tant!... Braves! Bons!..._» _répétait-il, et il + voulait pleurer. Pourquoi? qui était brave? qui aimait-il? Il ne le + savait pas bien[48]._ + +Cette ivresse du cœur coule, désordonnée. Le héros, Olénine, est +venu, comme Tolstoï, se retremper au Caucase, dans la vie d'aventures; +il s'éprend d'une jeune Cosaque et s'abandonne au tohu-bohu de ses +aspirations contradictoires. Tantôt il pense que «le bonheur, c'est de +vivre pour les autres, de se sacrifier», tantôt que «le sacrifice de soi +n'est que sottise»; alors, il n'est pas loin de croire, avec le vieux +cosaque Erochka, que «tout se vaut. Dieu a fait tout pour la joie de +l'homme. Rien n'est péché. S'amuser avec une belle fille n'est pas un +péché, c'est le salut.» Mais qu'a-t-il besoin de penser? Il suffit de +vivre. La vie est tout bien, tout bonheur, la vie toute-puissante, +universelle: la Vie est Dieu. Un naturisme brûlant soulève et dévore +l'âme. Perdu dans la forêt, au milieu de «la végétation sauvage, de la +multitude de bêtes et d'oiseaux, des nuées de moucherons, dans la +verdure sombre, dans l'air parfumé et chaud, parmi de petits fossés +d'eau trouble qui partout clapotaient sous le feuillage», à deux pas des +embûches de l'ennemi, Olénine «est pris tout à coup par un tel sentiment +de bonheur sans cause que, par une habitude d'enfance, il se signe et se +met à remercier quelqu'un». Comme un fakir hindou, il jouit de se dire +qu'il est seul et perdu dans ce tourbillon de vie qui l'aspire, que des +myriades d'êtres invisibles guettent en ce moment sa mort, cachés de +tous côtés, que ces milliers d'insectes bourdonnent autour de lui, +s'appelant: + + --«_Par ici, par ici, camarades! voici quelqu'un à piquer!_» + + _Et il était clair pour lui qu'ici il n'était plus un gentilhomme + russe, de la société de Moscou, ami et parent de tel ou tel, mais + simplement un être comme le moucheron, le faisan, le cerf, comme + ceux qui vivaient, qui rôdaient maintenant autour de lui._ + + --«_Comme eux, je vivrai, je mourrai. Et l'herbe poussera + dessus...._» + +Et son cœur est joyeux. + +Tolstoï vit, à cette heure de jeunesse, dans un délire de force et +d'amour de la vie. Il étreint la Nature et se fond avec elle. En elle, +il verse, il endort, il exalte ses chagrins, ses joies et ses +amours[49]. Mais cette ivresse romantique ne porte jamais atteinte à la +lucidité de son regard. Nulle part plus qu'en ce poème ardent, les +paysages ne sont peints avec une telle puissance, ni les types avec plus +de vérité. L'opposition de la nature et du monde, qui fait le fond du +livre, et qui sera, toute sa vie, un des thèmes favoris de la pensée de +Tolstoï, un article de son _Credo_, lui fait déjà trouver, pour fustiger +la comédie du monde, quelques âpres accents de la _Sonate à +Kreutzer_[50]. Mais il n'est pas moins véridique pour ceux qu'il aime; +et les êtres de la nature, la belle Cosaque et ses amis, sont vus en +pleine lumière, avec leur égoïsme, leur cupidité, leur fourberie, leurs +vices. + +Surtout, le Caucase révélait à Tolstoï les profondeurs religieuses de +son être. On ne saurait assez mettre en lumière cette première +Annonciation de l'Esprit de Vérité. Lui-même s'en est confié, sous le +sceau du secret, à sa confidente de jeunesse, sa jeune tante Alexandra +Andrejewna Tolstoï. Dans une lettre du 3 mai 1859, il lui fait sa +«Profession de foi»[51]: + +«Enfant, dit-il, je croyais avec passion et sentimentalité, sans penser. +Vers quatorze ans, je commençai à réfléchir sur la vie; et, la religion +ne s'accordant pas avec mes théories, je considérai comme un mérite de +la détruire... Tout était clair pour moi, logique, bien distribué en des +compartiments; et pour la religion, il n'y avait aucune place... Puis, +vint le temps où la vie ne m'offrait plus aucun secret, mais où elle +commença à perdre tout son sens. _En ce temps--c'était au +Caucase--j'étais solitaire et malheureux. Je tendis toutes les forces de +mon esprit, comme on ne peut le faire qu'une fois en sa vie... C'était +un temps de martyre et de félicité. Jamais, ni avant, ni après, je n'ai +atteint à une telle hauteur de pensée, je n'ai vu aussi profond que +pendant ces deux années. Et tout ce que j'ai trouvé alors restera ma +conviction..._ En ces deux ans de travail spirituel persistant, j'ai +découvert une simple, une vieille vérité, mais que je sais maintenant, +comme personne ne le sait: je découvris qu'il y a une immortalité, qu'il +y a un amour, et qu'on doit vivre pour les autres, afin d'être +éternellement heureux. Ces découvertes me jetèrent dans l'étonnement, +par leur ressemblance avec la religion chrétienne; et, au lieu de +chercher à découvrir plus avant, je me mis à chercher dans l'Évangile. +Mais je trouvai peu. Je ne trouvai ni Dieu, ni le Sauveur, ni les +Sacrements, rien... Mais je cherchais, de toutes, toutes, toutes les +forces de mon âme, et je pleurais, et je me torturais, et je ne désirais +rien que la vérité... Ainsi, je suis resté seul, avec ma religion[52].» + + + + +En novembre 1853, la guerre avait été déclarée à la Turquie. Tolstoï se +fit nommer à l'armée de Roumanie, puis il passa à l'armée de Crimée et +arriva le 7 novembre 1854 à Sébastopol. Il brûlait d'enthousiasme et de +foi patriotique. Il fit bravement son devoir et fut souvent en danger, +surtout en avril-mai 1855, où il était, un jour sur trois, de service à +la batterie du 4e bastion. + +A vivre pendant des mois dans une exaltation et un tremblement +perpétuels, en tête-à-tête avec la mort, son mysticisme religieux se +raviva. Il a des entretiens avec Dieu. En avril 1855, il note dans son +_Journal_ une prière à Dieu, pour le remercier de sa protection dans le +danger et pour le supplier de la lui continuer, «afin d'atteindre le but +éternel et glorieux de l'existence, qui m'est inconnu encore...». Ce but +de sa vie, ce n'était point l'art, c'était déjà la religion. Le 5 mars +1855, il écrivait: + + _J'ai été amené à une grande idée, à la réalisation de laquelle je + me sens capable de consacrer toute ma vie. Cette idée, c'est la + fondation d'une nouvelle religion, la religion du Christ, mais + purifiée des dogmes et des mystères.... Agir en claire conscience, + afin d'unir les hommes par la religion[53]._ + +Ce sera le programme de sa vieillesse. + +Cependant, pour se distraire des spectacles qui l'entouraient, il +s'était remis à écrire. Comment put-il trouver la liberté d'esprit +nécessaire pour composer, sous la grêle d'obus, la troisième partie de +ses Souvenirs: _Jeunesse_? Le livre est chaotique, et l'on peut +attribuer aux conditions dans lesquelles il prit naissance son désordre +et parfois une certaine sécheresse d'analyses abstraites, avec des +divisions et des subdivisions à la manière de Stendhal[54]. Mais on +admire sa calme pénétration du fouillis de pensées et de rêves confus +qui se pressent dans un jeune cerveau. L'œuvre est d'une rare +franchise avec soi-même. Et, par instants, que de fraîcheur poétique, +dans le joli tableau du printemps à la ville, dans le récit de la +confession et de la course au couvent pour le péché oublié! Un +panthéisme passionné donne à certaines pages une beauté lyrique, dont +les accents rappellent les récits du Caucase. Ainsi, la description de +cette nuit d'été: + + _L'éclat tranquille du lumineux croissant. L'étang brillant. Les + vieux bouleaux, dont les branches chevelues s'argentaient d'un + côté, au clair de lune, et, de l'autre, couvraient de leurs ombres + noires les buissons et la route. Le cri de la caille derrière + l'étang. Le bruit à peine perceptible de deux vieux arbres qui se + frôlent. Le bourdonnement des moustiques et la chute d'une pomme + qui tombe sur les feuilles sèches, les grenouilles qui sautent + jusque sur les marches de la terrasse, et dont le dos verdâtre + brille sous un rayon de lune.... La lune monte; suspendue dans le + ciel clair, elle remplit l'espace; l'éclat superbe de l'étang + devient encore plus brillant; les ombres se font plus noires, la + lumière plus transparente.... Et moi, humble vermisseau, déjà + souillé de toutes les passions humaines, mais avec toute la force + immense de l'amour, il me semblait en ce moment que la nature, la + lune et moi, nous n'étions qu'un[55]._ + +Mais la réalité présente parlait plus haut que les rêves du passé; elle +s'imposait, impérieuse. _Jeunesse_ resta inachevée; et le capitaine en +second comte Léon Tolstoï, dans le blindage de son bastion, au +grondement de la canonnade, au milieu de sa compagnie, observait les +vivants et les mourants, et notait leurs angoisses et les siennes dans +ses inoubliables récits de _Sébastopol_. + +Ces trois récits--_Sébastopol en décembre 1854_, _Sébastopol en mai +1855_, _Sébastopol en août 1855_,--sont confondus d'ordinaire dans le +même jugement. Cependant, ils sont bien différents entre eux. Surtout le +second récit, par le sentiment et l'art, se distingue des deux autres. +Ceux-ci sont dominés par le patriotisme: sur le second plane une +implacable vérité. + +On dit qu'après avoir lu le premier récit[56], la tsarine pleura et que +le tsar ordonna, dans son admiration, de traduire ces pages en français +et d'envoyer l'auteur à l'abri du danger. On le comprend aisément. Rien +ici qui n'exalte la patrie et la guerre. Tolstoï vient d'arriver; son +enthousiasme est intact; il nage dans l'héroïsme. Il n'aperçoit encore +chez les défenseurs de Sébastopol ni ambition ni amour-propre, nul +sentiment mesquin. C'est pour lui une épopée sublime, dont les héros +«sont dignes de la Grèce». D'autre part, ces notes ne témoignent d'aucun +effort d'imagination, d'aucun essai de représentation objective; +l'auteur se promène à travers la ville; il voit avec lucidité, mais +raconte dans une forme qui manque de liberté: «Vous voyez.... Vous +entrez... Vous remarquez....» C'est du grand reportage, avec de belles +impressions de nature. + +Tout autre est la seconde scène: _Sébastopol en mai 1855_. Dès les +premières lignes, on lit: + + _Des milliers d'amours-propres humains se sont ici heurtés, ou + apaisés dans la mort...._ + +Et plus loin: + + _... Et comme il y avait beaucoup d'hommes, il y avait beaucoup de + vanités.... Vanité, vanité, partout la vanité, même à la porte du + tombeau! C'est la maladie particulière à notre siècle.... Pourquoi + les Homère et les Shakespeare parlent-ils de l'amour, de la gloire, + des souffrances, et pourquoi la littérature de notre siècle + n'est-elle que l'histoire sans fin des vaniteux et des snobs?_ + +Le récit, qui n'est plus une simple relation de l'auteur, mais qui met +en scène directement les passions et les hommes, montre ce qui se cache +sous l'héroïsme. Le clair regard désabusé de Tolstoï fouille au fond des +cœurs de ses compagnons d'armes; en eux ainsi qu'en lui, il lit +l'orgueil, la peur, la comédie du monde qui continue de se jouer, à deux +doigts de la mort. Surtout la peur est avouée, dépouillée de ses voiles +et montrée toute nue. Ces transes perpétuelles[57], cette obsession de +la mort sont analysées sans pudeur, sans pitié, avec une terrible +sincérité. A Sébastopol, Tolstoï a appris à perdre tout sentimentalisme, +«cette compassion vague, féminine, pleurnicheuse», comme il dit avec +dédain. Et jamais son génie d'analyse, dont on a vu s'éveiller +l'instinct pendant ses années d'adolescence et qui prendra parfois un +caractère presque morbide[58], n'a atteint à l'intensité suraiguë et +hallucinée du récit de la mort de Praskhoukhine. Il y a là deux pages +entières consacrées à décrire ce qui se passe dans l'âme du malheureux, +pendant la seconde où la bombe est tombée et siffle avant d'éclater,--et +une page sur ce qui se passe en lui, après qu'elle a éclaté et qu'«il a +été tué sur le coup par un éclat reçu en pleine poitrine[59]»! + +Comme des entr'actes d'orchestre au milieu du drame, s'ouvrent dans ces +scènes de bataille de larges éclaircies de nature, des trouées de +lumière, la symphonie du jour qui se lève sur le splendide paysage où +agonisent des milliers d'hommes. Et le chrétien Tolstoï, oubliant le +patriotisme de son premier récit, maudit la guerre impie: + + _Et ces hommes, des chrétiens qui professent la même grande loi + d'amour et de sacrifice, en regardant ce qu'ils ont fait, ne + tombent pas à genoux, repentants, devant Celui qui, en leur donnant + la vie, a mis dans l'âme de chacun, avec la peur de la mort, + l'amour du bien et du beau! Ils ne s'embrassent pas, avec des + larmes de joie et de bonheur, comme des frères!_ + +Au moment de terminer cette nouvelle, dont l'accent a une âpreté +qu'aucune de ses œuvres encore n'avait montrée, Tolstoï se sent pris +d'un doute. A-t-il eu tort de parler? + + _Un doute pénible m'étreint. Peut-être ne fallait-il pas dire cela. + Peut-être ce que je dis est une de ces méchantes vérités qui, + cachées inconsciemment dans l'âme de chacun, ne doivent pas être + exprimées pour ne pas devenir nuisibles, comme la lie qu'il ne faut + pas agiter, sous peine de gâter le vin. Où est l'expression du mal + qu'il faut éviter? Où l'expression du beau qu'il faut imiter? Qui + est le malfaiteur et qui est le héros? Tous sont bons et tous sont + mauvais...._ + +Mais il se ressaisit fièrement: + + _Le héros de ma nouvelle, que j'aime de toutes les forces de mon + âme, que je tâche de montrer dans toute sa beauté, et qui toujours + fut, est et sera beau, c'est la Vérité._ + +Après avoir lu ces pages[60], le directeur du _Sovrémennik_, Nekrasov, +écrivait à Tolstoï: + + _Voilà précisément ce qu'il faut à la société russe d'aujourd'hui: + la vérité, la vérité, dont, depuis la mort de Gogol, il est si peu + resté dans la littérature russe.... Cette vérité que vous apportez + dans notre art est quelque chose de tout à fait nouveau chez nous. + Je n'ai peur que d'une chose: que le temps et la lâcheté de la vie, + la surdité et le mutisme de tout ce qui nous entoure fassent de + vous ce qu'ils ont fait de la plupart d'entre nous,--qu'ils ne + tuent en vous l'énergie[61]._ + +Rien de pareil n'était à craindre. Le temps, qui use l'énergie des +hommes ordinaires, n'a fait que tremper celle de Tolstoï. Mais, sur le +moment, les épreuves de la patrie, la prise de Sébastopol, réveillèrent, +avec un sentiment de douloureuse piété, le regret de sa franchise trop +dure. Dans le troisième récit,--_Sébastopol en août 1855_,--racontant +une scène d'officiers qui jouent et se querellent, il s'interrompt et +dit: + + _Mais baissons vite le voile sur ce tableau. Demain, aujourd'hui + peut-être, chacun de ces hommes ira joyeusement à la rencontre de + la mort. Au fond de l'âme de chacun couve la noble étincelle qui + fera de lui un héros._ + +Et si cette pudeur n'enlève rien de sa force au réalisme du récit, le +choix des personnages montre assez les sympathies de l'auteur. L'épopée +de Malakoff et sa chute héroïque se symbolisent en deux figures +touchantes et fières: deux frères, dont l'un, l'aîné, le capitaine +Kozeltzov, a quelques traits de Tolstoï[62]; l'autre, l'enseigne +Volodia, timide et enthousiaste, avec ses fiévreux monologues, ses +rêves, les larmes qui lui montent aux yeux pour un rien, larmes de +tendresse, larmes d'humiliation, ses transes des premières heures qu'il +passe au bastion (le pauvre petit a encore la peur de l'obscurité, et, +quand il est couché, il se cache la tête dans sa capote), l'oppression +que lui cause le sentiment de sa solitude et de l'indifférence des +autres, puis, quand l'heure est venue, sa joie dans le danger. Celui-ci +appartient au groupe des poétiques figures d'adolescents (Pétia de +_Guerre et Paix_, le sous-lieutenant d'_Incursion_) qui, le cœur +plein d'amour, font la guerre en riant et se brisent soudain, sans +comprendre, à la mort. Les deux frères tombent frappés, le même +jour,--le dernier jour de la défense.--Et la nouvelle se termine par ces +lignes, où gronde une rage patriotique: + + _L'armée quittait la ville. Et chaque soldat, en regardant + Sébastopol abandonné, avec une amertume indicible dans le cœur, + soupirait et montrait le poing à l'ennemi[63]._ + + + + +Quand, sorti de cet enfer, où pendant une année il avait touché le fond +des passions, des vanités et de la douleur humaine, Tolstoï se retrouva, +en novembre 1855, parmi les hommes de lettres de Pétersbourg, il éprouva +pour eux un sentiment d'écœurement et de mépris. Tout lui semblait en +eux mesquin et mensonger. Ces hommes, qui de loin lui apparaissaient +dans une auréole d'art,--Tourgueniev, qu'il avait admiré et à qui il +venait de dédier la _Coupe en forêt_,--vus de près, le déçurent +amèrement. Un portrait de 1856 le représente au milieu d'eux: +Tourgueniev, Gontcharov, Ostrovsky, Grigorovitch, Droujinine. Il frappe, +dans le laisser-aller des autres, par son air ascétique et dur, sa tête +osseuse, aux joues creusées, ses bras croisés avec raideur. Debout, en +uniforme, derrière ces littérateurs, «il semble, comme l'écrit +spirituellement Suarès, plutôt garder ces gens que faire partie de leur +société: on le dirait prêt à les reconduire en prison[64]». + +Cependant, tous s'empressaient autour du jeune confrère qui leur +arrivait, entouré de la double gloire de l'écrivain et du héros de +Sébastopol. Tourgueniev, qui avait «pleuré et crié: Hourra!» en lisant +les scènes de _Sébastopol_, lui tendait fraternellement la main. Mais +les deux hommes ne pouvaient s'entendre. Si tous deux voyaient le monde +avec la même clarté de regard, ils mêlaient à leur vision la couleur de +leurs âmes ennemies: l'une, ironique et vibrante, amoureuse et +désenchantée, dévote de la beauté; l'autre, violente, orgueilleuse, +tourmentée d'idées morales, grosse d'un Dieu caché. + +Surtout, ce que Tolstoï ne pardonnait point à ces littérateurs, c'était +de se croire une caste élue, la tête de l'humanité. Il entrait dans son +antipathie pour eux beaucoup de l'orgueil du grand seigneur et de +l'officier vis-à-vis de bourgeois écrivassiers et libéraux[65]. C'était +aussi un trait caractéristique de sa nature,--il le reconnaît +lui-même,--de «s'opposer d'instinct à tous les raisonnements +généralement admis[66]». Une méfiance des hommes, un mépris latent pour +la raison humaine, lui faisaient partout flairer la duperie de soi-même +ou des autres, le mensonge. + + _Il ne croyait jamais à la sincérité des gens. Tout élan moral lui + semblait faux, et il avait l'habitude, avec son regard + extraordinairement pénétrant, de cingler l'homme qui, lui + paraissait-il, ne disait pas la vérité....[67]_ + + _Comme il écoutait! Comme il regardait son interlocuteur, du fond + de ses yeux gris enfoncés dans les orbites! Avec quelle ironie se + serraient ses lèvres[68]!_ + + _Tourgueniev disait qu'il n'avait jamais rien senti de plus pénible + que ce regard aigu, qui, joint à deux ou trois mots d'une + observation venimeuse, était capable de mettre en fureur.[69]_ + +De violentes scènes éclatèrent, dès leurs premières rencontres, entre +Tolstoï et Tourgueniev[70]. De loin, ils s'apaisaient et tâchaient de se +rendre justice. Mais le temps ne fit qu'accuser la répulsion de Tolstoï +pour son milieu littéraire. Il ne pardonnait pas à ces artistes le +mélange de leur vie dépravée et de leurs prétentions morales. + + _J'acquis la conviction que presque tous étaient des hommes + immoraux, mauvais, sans caractère, bien inférieurs à ceux que + j'avais rencontrés dans ma vie de bohême militaire. Et ils étaient + sûrs d'eux-mêmes et contents, comme peuvent l'être des gens tout à + fait sains. Ils me dégoûtèrent[71]._ + +Il se sépara d'eux. Toutefois, il garda quelque temps encore leur foi +intéressée dans l'art[72]. Son orgueil y trouvait son compte. C'était +une religion grassement rétribuée; elle procurait «des femmes, de +l'argent, de la gloire...». + + _De cette religion, j'étais un des pontifes. Situation agréable et + bien avantageuse...._ + +Pour mieux s'y consacrer, il donna sa démission de l'armée (novembre +1856). + +Mais un homme de sa trempe ne pouvait se fermer longtemps les yeux. Il +croyait, il voulait croire au progrès. Il lui semblait «que ce mot +signifiait quelque chose». Un voyage à l'étranger,--du 29 janvier au 30 +juillet 1857,--en France, en Suisse et en Allemagne, fit s'écrouler +cette foi.[73] A Paris, le 6 avril 1857, le spectacle d'une exécution +capitale «lui montra le néant de la superstition du progrès...». + + _Quand je vis la tête se détacher du corps et tomber dans le + panier, je compris, par toutes les forces de mon être, qu'aucune + théorie sur la raison de l'ordre existant ne pouvait justifier un + tel acte. Si même tous les hommes de l'univers, s'appuyant sur + quelque théorie, trouvaient cela nécessaire, je saurais, moi, que + c'est mal: car ce n'est pas ce que disent et font les hommes qui + décide de ce qui est bien ou mal, mais mon cœur[74]._ + +A Lucerne, le 7 juillet 1857, la vue d'un petit chanteur ambulant, à qui +les riches Anglais, hôtes du Schweizerhof, refusaient l'aumône, lui fait +inscrire dans son _Journal du prince D. Nekhludov_[75] son mépris pour +toutes les illusions chères aux libéraux, pour ces gens «qui tracent des +lignes imaginaires sur la mer du bien et du mal...». + + _Pour eux la civilisation, c'est le bien; la barbarie, le mal; la + liberté, le bien; l'esclavage, le mal. Et cette connaissance + imaginaire détruit les besoins instinctifs, primordiaux, les + meilleurs. Et qui me définira ce qu'est la liberté, ce qu'est le + despotisme, ce qu'est la civilisation, ce qu'est la barbarie? Où + donc ne coexistent pas le bien et le mal? Il n'y a en nous qu'un + seul guide infaillible, l'Esprit universel qui nous souffle de nous + rapprocher les uns des autres._ + +De retour en Russie, à Iasnaïa, de nouveau il s'occupa des paysans.[76] +Ce n'était pas qu'il se fît non plus illusion sur le peuple. Il écrit: + + _Les apologistes du peuple et de son bon sens ont beau dire, la + foule est peut-être bien l'union de braves gens; mais alors ils ne + s'unissent que par le côté bestial, méprisable, qui n'exprime que + la faiblesse et la cruauté de la nature humaine[77]._ + +Aussi n'est-ce pas à la foule qu'il s'adresse: c'est à la conscience +individuelle de chaque homme, de chaque enfant du peuple. Car là est la +lumière. Il fonde des écoles, sans trop savoir qu'enseigner. Pour +l'apprendre, il fait un second voyage en Europe, du 3 juillet 1860 au 23 +avril 1861[78]. + +Il étudie les divers systèmes pédagogiques. Est-il besoin de dire qu'il +les rejette tous? Deux séjours à Marseille lui montrèrent que la +véritable instruction du peuple se faisait en dehors de l'école, qu'il +trouva ridicule, par les journaux, les musées, les bibliothèques, la +rue, la vie, qu'il nomme «l'école inconsciente» ou «spontanée». L'école +spontanée, par opposition à l'école obligatoire, qu'il regarde comme +néfaste et niaise, voilà ce qu'il veut fonder, ce qu'il essaye, à son +retour, à Iasnaïa Poliana[79]. Son principe est la liberté. Il n'admet +point qu'une élite, «la société privilégiée libérale», impose sa science +et ses erreurs au peuple, qui lui est étranger. Elle n'y a aucun droit. +Cette méthode d'éducation forcée n'a jamais pu produire, dans +l'Université, «des hommes dont l'humanité a besoin, mais des hommes dont +a besoin la société dépravée: des fonctionnaires, des professeurs +fonctionnaires, des littérateurs fonctionnaires, ou des hommes arrachés +sans aucun but à leur ancien milieu, dont la jeunesse a été gâtée, et +qui ne trouvent pas de place dans la vie: des libéraux irritables, +maladifs[80]». Au peuple de dire ce qu'il veut! S'il ne tient pas «à +l'art de lire et d'écrire que lui imposent les intellectuels», il a ses +raisons pour cela: il a d'autres besoins d'esprit plus pressants et plus +légitimes. Tâchez de les comprendre et aidez-le à les satisfaire! + +Ces libres théories d'un conservateur révolutionnaire, comme il fut +toujours, Tolstoï tâcha de les mettre en pratique, à Iasnaïa, où il se +faisait beaucoup plus le condisciple que le maître de ses élèves[81]. En +même temps, il s'efforçait d'introduire dans l'exploitation agricole un +esprit plus humain. Nommé en 1861 arbitre territorial, dans le district +de Krapivna, il fut le défenseur du peuple contre les abus de pouvoir +des propriétaires et de l'État. + +Mais il ne faudrait pas croire que cette activité sociale le satisfît et +le remplît tout entier. Il continuait d'être la proie de passions +ennemies. En dépit qu'il en eût, il aimait le monde, toujours, et il en +avait besoin. Le plaisir le reprenait, par périodes; ou c'était le goût +de l'action. Il risquait de se faire tuer dans des chasses à l'ours. Il +jouait de grosses sommes. Il lui arrivait même de subir l'influence du +milieu littéraire de Pétersbourg, qu'il méprisait. Au sortir de ces +aberrations, il tombait dans des crises de dégoût. Les œuvres de +cette époque portent fâcheusement les traces de cette incertitude +artistique et morale. _Les Deux Hussards_ (1856)[82] ont des prétentions +à l'élégance, un air fat et mondain, qui choque chez Tolstoï. _Albert_, +écrit à Dijon en 1857[83], est faible et bizarre, dénué de la profondeur +et de la précision qui lui sont habituelles. Le _Journal d'un Marqueur_ +(1856)[84], plus frappant, mais hâtif, semble traduire l'écœurement +que Tolstoï s'inspire à lui-même. Le prince Nekhludov, son +_Doppelgänger_, son double, se tue dans un tripot: + + _Il avait tout: richesse, nom, esprit, aspirations élevées; il + n'avait commis aucun crime; mais il avait fait pire: il avait tué + son cœur, sa jeunesse; il s'était perdu, sans même avoir une + forte passion pour excuse, mais faute de volonté._ + +L'approche même de la mort ne le change pas... + + _La même inconséquence étrange, la même hésitation, la même + légèreté de pensée...._ + +La mort.... A cette époque, elle commence à hanter l'âme de Tolstoï. +_Trois Morts_ (1858-9)[85] annoncent déjà la sombre analyse de _la Mort +d'Ivan Iliitch_, la solitude du mourant, sa haine pour les vivants, ses: +«Pourquoi?» désespérés. Le triptyque des trois morts--la dame riche, le +vieux postillon phtisique et le bouleau abattu--a de la grandeur; les +portraits sont bien tracés, les images assez frappantes, bien que +l'œuvre, trop vantée, soit d'une trame un peu lâche, et que la mort +du bouleau manque de la poésie précise qui fait le prix des beaux +paysages de Tolstoï. Dans l'ensemble, on ne sait encore ce qui l'emporte +de l'art pour l'art ou de l'intention morale. + +Tolstoï l'ignorait lui-même. Le 4 février 1859, pour son discours de +réception à la _Société Moscovite des Amateurs des Lettres russes_, il +faisait l'apologie de l'art pour l'art[86]; et c'était le président de +la Société, Khomiakov, qui, après avoir salué en lui «le représentant de +la littérature proprement artistique», prenait contre lui la défense de +l'art social et moral[87]. + +Un an plus tard, la mort de son frère chéri, Nicolas, emporté par la +phtisie[88], à Hyères, le 19 septembre 1860, bouleversait Tolstoï, au +point «d'ébranler sa foi dans le bien, en tout», et lui faisait renier +l'art: + + _La vérité est horrible.... Sans doute, tant qu'existe le désir de + la savoir et de la dire, on tâche de la savoir et de la dire. C'est + la seule chose qui me soit restée de ma conception morale. C'est la + seule chose que je ferai, mais pas sous la forme de votre art. + L'art, c'est le mensonge, et je ne peux plus aimer le beau + mensonge[89]._ + +Mais, moins de six mois après, il revenait au «beau mensonge», avec +_Polikouchka_[90], qui est peut-être son œuvre la plus dénuée +d'intentions morales, à part la malédiction latente qui pèse sur +l'argent et sur son pouvoir néfaste; œuvre purement écrite pour +l'art; un chef-d'œuvre d'ailleurs, auquel on ne peut reprocher que sa +richesse excessive d'observation, une abondance de matériaux qui +auraient pu suffire à un grand roman, et le contraste trop dur, un peu +cruel, entre l'atroce dénouement et le début humoristique[91]. + + + + +De cette époque de transition, où le génie de Tolstoï tâtonne, doute de +lui-même et semble s'énerver, «sans forte passion, sans volonté +directrice», comme le Nekhludov du _Journal d'un Marqueur_, sort +l'œuvre la plus pure qui soit jamais née de lui, _le Bonheur +Conjugal_ (1859)[92]. C'est le miracle de l'amour. + +Depuis de longues années, il était ami de la famille Bers. Il avait été +amoureux tour à tour de la mère et des trois filles[93]. Ce fut +définitivement de la seconde qu'il s'éprit. Mais il n'osait l'avouer. +Sophie-Andréievna Bers était encore une enfant: elle avait dix-sept ans; +lui, avait plus de trente ans: il se regardait comme un vieux homme, qui +n'avait pas le droit d'associer sa vie usée, souillée, à celle d'une +innocente jeune fille. Il résista, trois ans[94]. Plus tard, il a conté +dans _Anna Karénine_ comment il fit sa déclaration à Sophie Bers et +comment elle y répondit,--en dessinant tous deux, avec de la craie sur +une table, les initiales des mots qu'ils n'osaient dire. Comme Levine +dans _Anna Karénine_, il eut la cruelle loyauté de remettre son +_Journal_ intime à sa fiancée, afin qu'elle n'ignorât rien de ses hontes +passées; et, comme Kitty dans _Anna_, Sophie en ressentit une amère +souffrance. Le 23 septembre 1862 se fit leur mariage. + +Mais depuis trois ans déjà, ce mariage était fait dans la pensée du +poète, écrivant _Bonheur Conjugal_[95]. Depuis trois ans, il avait déjà +vécu par avance les ineffables jours de l'amour qui s'ignore, et les +jours enivrés de l'amour qui se découvre, et, l'heure où les divines +paroles attendues se murmurent, les larmes «d'un bonheur qui s'envole +pour toujours et ne reviendra jamais»; et la réalité triomphante des +premiers temps du mariage, l'égoïsme amoureux, «la joie incessante et +sans cause»; puis, la fatigue qui vient, le mécontentement vague, +l'ennui de la vie monotone, les deux âmes unies qui doucement se +disjoignent et s'éloignent l'une de l'autre, la griserie dangereuse du +monde pour la jeune femme,--coquetteries, jalousie, malentendus +mortels,--l'amour voilé, perdu; enfin le tendre et triste automne du +cœur, la figure de l'amour qui reparaît, pâlie, vieillie, plus +touchante par ses larmes, ses rides, le souvenir des épreuves, le regret +du mal que l'on se fit et des années perdues,--sérénité du soir, passage +auguste de l'amour à l'amitié et du roman de la passion à la +maternité.... Tout ce qui devait venir, tout, Tolstoï l'avait rêvé, +goûté par avance. Et afin de le mieux vivre, il l'avait vécu en elle, en +la bien-aimée. Pour la première fois,--l'unique fois peut-être dans +l'œuvre de Tolstoï,--le roman se passe dans le cœur d'une femme et +est raconté par elle. Avec quelle délicatesse! Beauté de l'âme qui +s'enveloppe d'un voile de pudeur.... L'analyse de Tolstoï a renoncé, +pour cette fois, à sa lumière un peu crue; elle ne s'acharne pas, avec +fièvre, à mettre à nu la vérité. Les secrets de la vie intérieure se +laissent deviner, plutôt qu'ils ne sont livrés. Le cœur et l'art de +Tolstoï sont attendris. Équilibre harmonieux de la forme et de la +pensée: _Bonheur conjugal_ a la perfection d'une œuvre racinienne. + +Le mariage, dont Tolstoï pressentait avec une clarté profonde la douceur +et les troubles, devait être son salut. Il était las, malade, dégoûté de +lui et de ses efforts. Aux succès éclatants qui avaient accueilli ses +premières œuvres avait succédé le silence complet de la critique[96] +et l'indifférence du public. Hautainement, il affectait de s'en réjouir. + + _Ma réputation a beaucoup perdu de sa popularité, qui m'attristait. + Maintenant, je suis tranquille, je sais que j'ai à dire quelque + chose et que j'ai la force de le dire très haut. Quant au public, + qu'il pense ce qu'il voudra!_[97] + +Mais il se vantait: de son art, lui-même n'était pas sûr. Sans doute, il +était maître de son instrument littéraire; mais il ne savait qu'en +faire. Comme il le disait, à propos de _Polikouchka_, «c'était un +bavardage sur le premier sujet venu, par un homme qui sait tenir sa +plume[98]». Ses œuvres sociales avortaient. En 1862, il démissionna +de sa charge d'arbitre territorial. La même année, la police vint +perquisitionner à Iasnaïa Poliana, bouleversa tout, ferma l'école. +Tolstoï était alors absent, surmené; il craignait la phtisie. + + _Les querelles d'arbitrage m'étaient devenues si pénibles, le + travail de l'école si vague, mes doutes qui provenaient du désir + d'instruire les autres en cachant mon ignorance de ce qu'il fallait + enseigner m'étaient si écœurants que je tombai malade. Peut-être + serais-je arrivé alors au désespoir où je faillis succomber quinze + ans plus tard, s'il n'y avait pas eu pour moi un côté inconnu de la + vie qui me promettait le salut: c'était la vie de famille[99]._ + + + + +Il en jouit d'abord, avec la passion qu'il mettait à tout[100]. +L'influence personnelle de la comtesse Tolstoï fut précieuse pour l'art. +Bien douée littérairement[101], elle était, ainsi qu'elle le dit, «une +vraie femme d'écrivain», tant elle prenait à cœur l'œuvre de son +mari. Elle travaillait avec lui, écrivait sous sa dictée, recopiait ses +brouillons[102]. Elle tâchait de le défendre contre son démon religieux, +ce redoutable esprit qui soufflait déjà, par moments, la mort de l'art. +Elle tâchait que sa porte fût close aux utopies sociales[103]. Elle +réchauffait en lui le génie créateur. Elle fit plus: elle apporta à ce +génie la richesse nouvelle de son âme féminine. A part de jolies +silhouettes dans _Enfance_ et _Adolescence_, la femme est à peu près +absente des premières œuvres de Tolstoï, ou elle reste au second +plan. Elle apparaît dans _Bonheur conjugal_, écrit sous l'influence de +l'amour pour Sophie Behrs. Dans les œuvres qui suivent, les types de +jeunes filles et de femmes abondent et ont une vie intense, supérieure +même à celle des hommes. On aime à croire que la comtesse Tolstoï a non +seulement servi de modèle à son mari pour Natacha, dans _Guerre et +Paix_[104], et pour Kitty, dans _Anna Karénine_, mais que, par ses +confidences et sa vision propre, elle put lui être une précieuse et +discrète collaboratrice. Certaines pages d'_Anna Karénine_[105] me +semblent déceler une main de femme. + +Grâce au bienfait de cette union, Tolstoï goûta, pendant dix ou quinze +ans, une paix et une sécurité qui lui étaient depuis longtemps +inconnues[106]. Alors il put, sous l'aile de l'amour, rêver et réaliser +à loisir les chefs-d'œuvre de sa pensée, monuments colossaux qui +dominent tout le roman du XIXe siècle: _Guerre et Paix_ (1864-1869) +et _Anna Karénine_ (1873-1877). + + * * * * * + +_Guerre et Paix_ est la plus vaste épopée de notre temps, une _Iliade_ +moderne. Un monde de figures et de passions s'y agite. Sur cet Océan +humain aux flots innombrables plane une âme souveraine, qui soulève et +refrène les tempêtes avec sérénité. Plus d'une fois, en contemplant +cette œuvre, j'ai pensé à Homère et à Gœthe, malgré les +différences énormes et d'esprit et de temps. Depuis, j'ai vu qu'en +effet, à l'époque où il y travaillait, la pensée de Tolstoï se +nourrissait d'Homère et de Gœthe[107]. Bien plus, dans des notes de +1865 où il classe les divers genres littéraires, il inscrit comme étant +de la même famille: «_Odyssée_, _Iliade_, _1805_[108]...» Le mouvement +naturel de son esprit l'entraînait du roman des destinées individuelles +au roman des armées et des peuples, des grands troupeaux humains où se +fondent les volontés des millions d'êtres. Ses tragiques expériences du +siège de Sébastopol l'acheminaient à comprendre l'âme de la nation russe +et sa vie séculaire. L'immense _Guerre et Paix_ ne devait être, dans ses +projets, que le panneau central d'une série de fresques épiques, où se +déroulerait le poème de la Russie, de Pierre le Grand aux +Décembristes[109]. + +Il faut, pour bien sentir la puissance de l'œuvre, se rendre compte +de son unité cachée[110]. La plupart des lecteurs français, un peu +myopes, n'en voient que les milliers de détails, dont la profusion les +émerveille et les déroute. Ils sont perdus dans cette forêt de vie. Il +faut s'élever au-dessus et embrasser du regard l'horizon libre, le +cercle des bois et des champs; alors on percevra l'esprit homérique de +l'œuvre, le calme des lois éternelles; le rythme imposant du souffle +du destin, le sentiment de l'ensemble auquel tous les détails sont liés, +et, dominant son œuvre, le génie de l'artiste, comme le Dieu de la +Genèse qui flotte sur les eaux. + +D'abord, la mer immobile. La paix, la société russe à la veille de la +guerre. Les cent premières pages reflètent, avec une exactitude +impassible et une ironie supérieure, le néant des âmes mondaines. Vers +la centième page seulement, s'élève le cri d'un de ces morts +vivants,--le pire d'entre eux, le prince Basile: + + _Nous péchons, nous trompons, et tout cela pourquoi? J'ai dépassé + la cinquantaine, mon ami... Tout finit par la mort... La mort, + quelle terreur!_ + +Parmi ces âmes fades, menteuses et désœuvrées, capables de toutes les +aberrations et des crimes, s'esquissent certaines natures plus +saines:--les sincères, par naïveté maladroite comme Pierre Besoukhov, +par indépendance foncière, par sentiment vieux-russe, comme Marie +Dmitrievna, par fraîcheur juvénile, comme les petits Rostov;--les âmes +bonnes et résignées, comme la princesse Marie;--et celles qui ne sont +pas bonnes, mais fières, et que tourmente cette existence malsaine, +comme le prince André. + +Mais voici le premier frémissement des flots. L'action. L'armée russe en +Autriche. La fatalité règne, nulle part plus dominatrice que dans le +déchaînement des forces élémentaires,--dans la guerre. Les véritables +chefs sont ceux qui ne cherchent pas à diriger, mais, comme Koutouzov ou +comme Bagration, à «laisser croire que leurs intentions personnelles +sont en parfait accord avec ce qui est en réalité le simple effet de la +force des circonstances, de la volonté des subordonnés et des caprices +du hasard». Bienfait de s'abandonner à la main du Destin! Bonheur de +l'action pure, état normal et sain. Les esprits troublés retrouvent leur +équilibre. Le prince André respire, commence à vivre.... Et tandis que +là-bas, loin du souffle vivifiant de ces tempêtes sacrées, les deux âmes +les meilleures, Pierre et la princesse Marie, sont menacées par la +contagion de leur monde, par le mensonge d'amour, André, blessé à +Austerlitz, a soudain, au milieu de l'ivresse de l'action, brutalement +rompue, la révélation de l'immensité sereine. Étendu sur le dos, «il ne +voit plus rien que très haut au-dessus de lui un ciel infini, profond, +où voguaient mollement de légers nuages grisâtres». + + _Quel calme! Quelle paix! se disait-il, quelle différence avec ma + course forcenée! Comment ne l'avais-je pas remarqué plus tôt, ce + haut ciel? Comme je suis heureux de l'avoir enfin aperçu! Oui, tout + est vide, tout est déception, excepté lui... Il n'y a rien, hors + lui... Et Dieu en soit loué!_ + +Cependant, la vie le reprend, et la vague retombe. Abandonnées de +nouveau à elles-mêmes, dans l'atmosphère démoralisante des villes, les +âmes découragées, inquiètes, errent au hasard dans la nuit. Parfois, au +souffle empoisonné du monde se mêlent les effluves enivrants et +affolants de la nature, le printemps, l'amour, les forces aveugles, qui +rapprochent du prince André la charmante Natacha, et qui, l'instant +d'après, la jettent dans les bras du premier séducteur venu. Tant de +poésie, de tendresse, de pureté de cœur, que le monde a flétries! Et +toujours «le grand ciel qui plane sur l'abjection outrageante de la +terre». Mais les hommes ne le voient pas. Même André a oublié la lumière +d'Austerlitz. Pour lui, le ciel n'est plus «qu'une voûte sombre et +pesante», qui recouvre le néant. + +Il est temps que se lève de nouveau sur ces âmes anémiées l'ouragan de +la guerre. La patrie est envahie. Borodino. Grandeur solennelle de cette +journée. Les inimitiés s'effacent. Dologhov embrasse son ennemi Pierre. +André, blessé, pleure de tendresse et de pitié sur le malheur de l'homme +qu'il haïssait le plus, Anatole Kouraguine, son voisin d'ambulance. +L'unité des cœurs s'accomplit par le sacrifice passionné à la patrie +et par la soumission aux lois divines. + + _Accepter l'effroyable nécessité de la guerre, sérieusement, avec + austérité... L'épreuve la plus difficile est la soumission de la + liberté humaine aux lois divines. La simplicité de cœur consiste + dans la soumission à la volonté de Dieu._ + +L'âme du peuple russe et sa soumission au destin s'incarnent dans le +généralissime Koutouzov: + + _Ce vieillard, qui n'avait plus, en fait de passions, que + l'expérience, résultat des passions, et chez qui l'intelligence, + destinée à grouper les faits et à en tirer des conclusions, était + remplacée par une contemplation philosophique des événements, + n'invente rien, n'entreprend rien; mais il écoute et se rappelle + tout, il saura s'en servir au bon moment, n'entravera rien d'utile, + ne permettra rien de nuisible. Il épie sur le visage de ses troupes + cette force insaisissable qui s'appelle la volonté de vaincre, la + victoire future. Il admet quelque chose de plus puissant que sa + volonté: la marche inévitable des faits qui se déroulent devant ses + yeux; il les voit, il les suit, et il sait faire abstraction de sa + personne._ + +Enfin, il a le cœur russe. Ce fatalisme du peuple russe, +tranquillement héroïque, se personnifie aussi dans le pauvre moujik, +Platon Karataiev, simple, pieux, résigné, avec son bon sourire dans les +souffrances et dans la mort. A travers les épreuves, les ruines de la +patrie, les affres de l'agonie, les deux héros du livre, Pierre et +André, arrivent à la délivrance morale et à la joie mystique, par +l'amour et la foi, qui font voir Dieu vivant. + +Tolstoï ne termine point là. L'épilogue, qui se passe en 1820, est une +transition d'une époque à une autre, de l'âge napoléonien à l'âge des +Décembristes. Il donne le sentiment de la continuité et du +recommencement de la vie. Au lieu de débuter et de finir en pleine +crise, Tolstoï finit, comme il a débuté, au moment où une grande vague +s'efface et où la vague suivante naît. Déjà l'on aperçoit les héros à +venir, les conflits qui s'élèveront entre eux et les morts qui +ressuscitent dans les vivants[111]. + +J'ai tâché de dégager les grandes lignes du roman: car il est rare qu'on +se donne la peine de les chercher. Mais que dire de la puissance +extraordinaire de vie de ces centaines de héros, tous individuels et +dessinés d'une façon inoubliable, soldats, paysans, grands seigneurs, +Russes, Autrichiens et Français! Rien ne sent ici l'improvisation. Pour +cette galerie de portraits, sans analogue dans toute la littérature +européenne, Tolstoï a fait des esquisses sans nombre, «combiné, +disait-il, des millions de projets», fouillé dans les bibliothèques, mis +à contribution ses archives de famille[112], ses notes antérieures, ses +souvenirs personnels. Cette préparation minutieuse assure la solidité du +travail, mais ne lui enlève rien de sa spontanéité. Tolstoï travaillait, +d'enthousiasme, avec une ardeur et une joie qui se communiquent au +lecteur. Surtout, ce qui fait le plus grand charme de _Guerre et Paix_, +c'est sa jeunesse de cœur. Il n'est pas une autre œuvre de Tolstoï +qui soit aussi riche en âmes d'enfants et d'adolescents; et chacune est +une musique, d'une pureté de source, d'une grâce qui attendrit comme une +mélodie de Mozart: le jeune Nicolas Rostov, Sonia, le pauvre petit +Pétia. + +La plus exquise est Natacha. Chère petite fille, fantasque, rieuse, au +cœur aimant, qu'on voit grandir auprès de soi, que l'on suit dans la +vie, avec la chaste tendresse qu'on aurait pour une sœur,--qui ne +croit l'avoir connue?... Nuit admirable de printemps, où Natacha, à sa +fenêtre que baigne le clair de lune, rêve et parle follement, au-dessus +de la fenêtre du prince André qui l'écoute.... Émotions du premier bal, +amour, attente d'amour, floraison de désirs et de rêves désordonné, +course en traîneau, la nuit, dans la forêt neigeuse où s'allument des +lueurs fantastiques. Nature, qui vous étreint de sa trouble tendresse. +Soirée à l'Opéra, monde étrange de l'art, où la raison se grise; folie +du cœur, folie du corps qui se languit d'amour; douleur qui lave +l'âme, divine pitié, qui veille le bien-aimé mourant.... On ne peut +évoquer ces pauvres souvenirs sans l'émotion qu'on aurait à parler d'une +amie, la plus aimée. Ah! qu'une telle création fait mesurer la faiblesse +des types féminins dans presque tout le roman et le théâtre +contemporains! La vie même est saisie, et si souple, si fluide que, +d'une ligne à l'autre, il semble qu'on la voie palpiter et changer.--La +princesse Marie, la laide, belle par la bonté, n'est pas une peinture +moins parfaite; mais comme elle eût rougi, la fille timide et gauche, +comme elles rougiront, celles qui lui ressemblent, en voyant dévoilés +tous les secrets d'un cœur, qui se cache peureusement aux regards! + +En général, les caractères de femmes sont, comme je l'indiquais, très +supérieurs aux caractères d'hommes, surtout à ceux des deux héros où +Tolstoï a mis sa pensée propre: la nature molle et faible de Pierre +Besoukhov, la nature ardente et sèche du prince André Bolkonski. Ce sont +des âmes qui manquent de centre; elles oscillent perpétuellement, plutôt +qu'elles n'évoluent; elles vont d'un pôle à l'autre, sans jamais +avancer. On répondra sans doute qu'en cela elles sont bien russes. Je +remarquerai pourtant que des Russes ont fait les mêmes critiques. C'est +à ce propos que Tourgueniev reprochait à la psychologie de Tolstoï de +rester stationnaire. «Pas de vrai développement. D'éternelles +hésitations, des vibrations du sentiment[113].» Tolstoï convenait +lui-même qu'il avait un peu sacrifié, par moments, les caractères +individuels[114] à la fresque historique. + +Et la gloire, en effet, de _Guerre et Paix_ est dans la résurrection de +tout un âge de l'histoire, de ces migrations de peuples, de la bataille +des nations. Ses vrais héros, ce sont les peuples; et derrière eux, +comme derrière les héros d'Homère, les dieux qui les mènent: les forces +invisibles, «les infiniment petits qui dirigent les masses», le souffle +de l'Infini. Ces combats gigantesques, où un destin caché entrechoque +les nations aveugles, ont une grandeur mythique. Par delà l'_Iliade_, on +songe aux épopées hindoues[115]. + + * * * * * + +_Anna Karénine_ marque, avec _Guerre et Paix_, le sommet de cette +période de maturité[116]. C'est une œuvre plus parfaite, que mène un +esprit encore plus sûr de son métier artistique, plus riche aussi +d'expérience, et pour qui le monde du cœur n'a plus aucun secret. +Mais il y manque cette flamme de jeunesse, cette fraîcheur +d'enthousiasme,--les grandes ailes de _Guerre et Paix_. Tolstoï n'a +déjà plus la même joie à créer. La quiétude passagère des premiers temps +du mariage a disparu. Dans le cercle enchanté de l'amour et de l'art, +que la comtesse Tolstoï a tracé autour de lui, recommencent à se glisser +les inquiétudes morales. + +Déjà, dans les premiers chapitres de _Guerre et Paix_, un an après le +mariage, les confidences du prince André à Pierre, au sujet du mariage, +marquaient le désenchantement de l'homme qui voit dans la femme aimée +l'étrangère, l'innocente ennemie, l'obstacle involontaire à son +développement moral. Des lettres de 1865 annoncent le prochain retour +des tourments religieux. Ce ne sont encore que de brèves menaces, +qu'efface le bonheur de vivre. Mais dans les mois où Tolstoï termine +_Guerre et Paix_, en 1869, voici une secousse plus grave: + +Il avait quitté les siens, pour quelques jours, il visitait un domaine. +Une nuit, il était couché; deux heures du matin venaient de sonner: + + _J'étais terriblement fatigué, j'avais sommeil et me sentais assez + bien. Tout d'un coup, je fus saisi d'une telle angoisse, d'un tel + effroi que jamais je n'ai éprouvé rien de pareil. Je te raconterai + cela en détail[117]: c'était vraiment épouvantable. Je sautai du + lit et ordonnai d'atteler. Pendant qu'on attelait, je m'endormis, + et quand on m'éveilla, j'étais complètement remis. Hier, la même + chose s'est reproduite, mais à un degré beaucoup moindre...[118]._ + +Le château d'illusions, laborieusement construit par l'amour de la +comtesse Tolstoï, se lézarde. Dans le vide où l'achèvement de _Guerre et +Paix_ laisse l'esprit de l'artiste, celui-ci est repris par ses +préoccupations philosophiques[119] et pédagogiques: il veut écrire un +_Abécédaire_[120] pour le peuple; il y travaille quatre ans avec +acharnement; il en est plus fier que de _Guerre et Paix_, et, lorsqu'il +l'a écrit (1872), il en récrit un second (1875). Puis, il s'entiche du +grec, il l'étudie du matin au soir, il laisse tout autre travail, il +découvre «le délicieux Xénophon», et Homère, le vrai Homère, non pas +celui des traducteurs, «tous ces Joukhovski et ces Voss qui chantent +d'une voix quelconque, gutturale, geignarde, doucereuse», mais «cet +autre diable, qui chante à pleine voix, sans que jamais lui vienne en +tête que quelqu'un peut l'écouter[121]». + + _Sans la connaissance du grec, pas d'instruction!... Je suis + convaincu que de tout ce qui, dans le verbe humain, est vraiment + beau, d'une beauté simple, jusqu'à présent je ne savais rien[122]._ + +C'est une folie: il en convient. Il se remet à l'école avec une telle +passion qu'il en tombe malade. Il doit, en 1871, aller faire une cure de +koumiss, à Samara, chez les Bachkirs. Sauf du grec, il est mécontent de +tout. A la suite d'un procès, en 1872, il parle sérieusement de vendre +tout ce qu'il a en Russie et de s'installer en Angleterre. La comtesse +Tolstoï se désole: + + _Si tu t'absorbes toujours dans tes Grecs, tu ne guériras pas. Ce + sont eux qui te valent cette angoisse et cette indifférence pour la + vie présente. Ce n'est pas en vain qu'on appelle le grec une langue + morte: elle met dans un état d'esprit mort[123]._ + +Enfin, après beaucoup de projets abandonnés, à peine ébauchés, le 19 +mars 1873, à la grande joie de la comtesse, il commence _Anna +Karénine_[124]. Tandis qu'il y travaille, sa vie est attristée par des +deuils domestiques[125]; sa femme est malade. «La béatitude ne règne pas +dans la maison[126]...» + +L'œuvre porte un peu la trace de cette expérience attristée, de ces +passions désabusées[127]. Sauf dans les jolis chapitres des fiançailles +de Levine, l'amour n'a plus la jeune poésie qui égale certaines pages de +_Guerre et Paix_ aux plus belles poésies lyriques de tous les temps. En +revanche, il a pris un caractère âpre, sensuel, impérieux. La fatalité +qui règne sur le roman n'est plus, comme dans _Guerre et Paix_, une +sorte de dieu Krichna, meurtrier et serein, le Destin des Empires, mais +la folie d'aimer, «la Vénus tout entière...» C'est elle qui, dans la +scène merveilleuse du bal, où la passion s'empare, à leur insu, d'Anna +et de Wronski, prête à la beauté innocente d'Anna, couronnée de pensées +et vêtue de velours noir, «une séduction presque infernale»[128]. C'est +elle qui, lorsque Wronski vient de se déclarer, fait rayonner le visage +d'Anna,--«non de joie: c'était le rayonnement terrible d'un incendie, +par une nuit obscure[129]». C'est elle qui, dans les veines de cette +femme loyale et raisonnable, de cette jeune mère aimante, fait couler +une force voluptueuse de sève et s'installe dans son cœur, qu'elle ne +quittera plus qu'après l'avoir détruit. Aucun de ceux qui approchent +Anna n'est sans subir l'attirance et l'effroi du démon caché. La +première, Kitty, le découvre, avec saisissement. Une crainte +mystérieuse se mêle à la joie de Wronski, quand il va voir Anna. Levine, +en sa présence, perd toute sa volonté. Anna elle-même sait bien qu'elle +ne s'appartient plus. A mesure que l'histoire se déroule, l'implacable +passion ronge, pièce par pièce, tout l'édifice moral de la fière +personne. Tout ce qu'il y a de meilleur en elle, son âme brave et +sincère, s'effrite et tombe: elle n'a plus la force de sacrifier sa +vanité mondaine; sa vie n'a plus d'autre objet que de plaire à son +amant; elle s'interdit peureusement, honteusement, d'avoir des enfants; +la jalousie, la torture; la force sensuelle qui l'asservit l'oblige à +mentir dans ses gestes, dans sa voix, dans ses yeux; elle tombe au rang +des femmes qui ne cherchent plus qu'à tourner la tête à tout homme, quel +qu'il soit; elle a recours à la morphine pour s'abrutir, jusqu'au jour +où les tourments intolérables qui la dévorent la jettent, avec l'amer +sentiment de sa déchéance morale, sous les roues d'un wagon. «Et le +petit moujik à barbe ébouriffée»,--la vision sinistre qui a hanté ses +rêves et ceux de Wronski,--«se penche du marchepied du wagon sur la +voie»; et, disait le rêve prophétique, «il était courbé en deux sur un +sac, et il y enfouissait les restes de quelque chose, qui avait été la +vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs...» + + «_Je me suis réservé la vengeance_[130]», dit le Seigneur.... + +Autour de cette tragédie d'une âme que l'amour consume et qu'écrase la +Loi de Dieu,--peinture d'une seule coulée et d'une profondeur +effrayante,--Tolstoï a disposé, comme dans _Guerre et Paix_, les romans +d'autres vies. Malheureusement ici, ces histoires parallèles alternent +d'une façon un peu raide et factice, sans atteindre à l'unité organique +de la symphonie de _Guerre et Paix_. On peut aussi trouver que le +parfait réalisme de certains tableaux--les cercles aristocratiques de +Pétersbourg et leurs oisifs entretiens,--touche parfois à l'inutilité. +Enfin, plus ouvertement encore que dans _Guerre et Paix_, Tolstoï a +juxtaposé sa personnalité morale et ses idées philosophiques au +spectacle de la vie. Mais l'œuvre n'en est pas moins d'une richesse +merveilleuse. Même profusion de types que dans _Guerre et Paix_, et tous +d'une justesse frappante. Les portraits d'hommes me semblent même +supérieurs. Tolstoï s'est complu à peindre Stepane Arcadievitch, +l'aimable égoïste, que nul ne peut voir sans répondre à son affectueux +sourire, et Karénine, le type parfait du grand fonctionnaire, l'homme +d'État distingué et médiocre, avec sa manie de cacher ses sentiments +vrais sous une ironie perpétuelle: mélange de dignité et de lâcheté, de +pharisianisme et de sentiment chrétien; produit étrange d'un monde +artificiel, dont il lui est impossible malgré son intelligence et sa +générosité réelle de se dégager jamais,--et qui a bien raison de se +défier de son cœur: car, lorsqu'il s'y abandonne, c'est pour tomber +à la fin dans une niaiserie mystique. + +Mais l'intérêt principal du roman, avec la tragédie d'Anna et les +tableaux variés de la société russe vers 1860,--salons, cercles +d'officiers, bals, théâtres, courses,--est dans son caractère +autobiographique. Beaucoup plus qu'aucun autre personnage de Tolstoï, +Constantin Levine est son incarnation. Non seulement Tolstoï lui a prêté +ses idées à la fois conservatrices et démocratiques, son +anti-libéralisme d'aristocrate paysan qui méprise les +intellectuels[131]; mais il lui a prêté sa vie. L'amour de Levine et de +Kitty et leurs premières années de mariage sont une transposition de ses +propres souvenirs domestiques,--de même que la mort du frère de Levine +est une douloureuse évocation de la mort du frère de Tolstoï, Dmitri. +Toute la dernière partie, inutile au roman, nous fait lire dans les +troubles qui l'agitaient alors. Si l'épilogue de _Guerre et Paix_ était +une transition artistique à une autre œuvre projetée, l'épilogue +d'_Anna Karénine_ est une transition autobiographique à la révolution +morale, qui devait, deux ans plus tard, s'exprimer par _les +Confessions_. Déjà, au cours du livre, revient perpétuellement, sous une +forme ironique ou violente, la critique de la société contemporaine, +qu'il ne cessera de combattre dans ses œuvres futures. Guerre au +mensonge, à tous les mensonges, aussi bien aux mensonges vertueux +qu'aux mensonges vicieux, aux bavardages libéraux, à la charité +mondaine, à la religion de salon, à la philanthropie! Guerre au monde, +qui fausse tous les sentiments vrais et fatalement brise les élans +généreux de l'âme! La mort jette une lumière subite sur les conventions +sociales. Devant Anna mourante, le guindé Karénine s'attendrit. Dans +cette âme sans vie, où tout est fabriqué, pénètre un rayon d'amour et de +pardon chrétien. Tous trois, le mari, la femme et l'amant, sont +momentanément transformés. Tout devient simple et loyal. Mais à mesure +qu'Anna se rétablit, ils sentent, tous les trois, «en face de la force +morale, presque sainte qui les guidait intérieurement, l'existence d'une +autre force, brutale, mais toute-puissante, qui dirige leur vie malgré +eux, et ne leur accordera pas la paix.» Et ils savent d'avance qu'ils +seront impuissants dans cette lutte, où «ils seront obligés de faire le +mal, que le monde jugera nécessaire[132]». + +Si Levine, comme Tolstoï qu'il incarne, s'épure lui aussi, dans +l'épilogue du livre, c'est que la mort l'a, lui aussi, touché. +Jusque-là, «incapable de croire, il l'était également de douter tout à +fait[133]». Depuis qu'il a vu mourir son frère, la terreur de son +ignorance le tient. Son mariage a, pour un temps, étouffé ces angoisses. +Mais, dès la naissance de son premier enfant, elles reparaissent. Il +passe alternativement par des crises de prière et de négation. Il lit en +vain les philosophes. Dans son affolement, il en vient à redouter la +tentation du suicide. Le travail physique le soulage: ici, point de +doutes, tout est clair. Levine cause avec les paysans; un d'eux lui +parle des hommes «qui vivent non pour soi, mais pour Dieu». Ce lui est +une illumination. Il voit l'antagonisme entre la raison et le cœur. +La raison enseigne la lutte féroce pour la vie; il n'y a rien de +raisonnable à aimer son prochain: + + _La raison ne m'a rien appris; tout ce que je sais m'a été donné, + révélé par le cœur[134]._ + +Dès lors, le calme revient. Le mot de l'humble moujik, dont le cœur +est le seul guide, l'a ramené à Dieu... Quel Dieu? Il ne cherche pas à +le savoir. Levine, à ce moment, comme Tolstoï le restera longtemps, est +humble à l'égard de l'Église, et nullement en révolte contre les dogmes. + + _Il y a une vérité, même dans l'illusion de la voûte céleste et + dans les mouvements apparents des astres[135]._ + + + + +Ces angoisses de Levine, ces velléités de suicide qu'il cachait à Kitty, +Tolstoï au même moment les cachait à sa femme. Mais il n'avait pas +encore atteint le calme qu'il prêtait à son héros. A vrai dire, ce calme +n'est guère communicatif. On sent qu'il est désiré plus que réalisé, et +que tout à l'heure Levine retombera dans ses doutes. Tolstoï n'en était +pas dupe. Il avait eu bien de la peine à aller jusqu'au bout de son +œuvre. _Anna Karénine_ l'ennuyait, avant qu'il eût fini[136]. Il ne +pouvait plus travailler. Il restait là, inerte, sans volonté, en proie +au dégoût et à la terreur de lui-même. Alors, dans le vide de sa vie, se +leva le grand vent qui sortait de l'abîme, le vertige de la mort. +Tolstoï a raconté ces terribles années, plus tard, quand il venait +d'échapper au gouffre[137]. + +«Je n'avais pas cinquante ans, dit-il[138], j'aimais, j'étais aimé, +j'avais de bons enfants, un grand domaine, la gloire, la santé, la +vigueur physique et morale; j'étais capable de faucher comme un paysan; +je travaillais dix heures de suite sans fatigue. Brusquement, ma vie +s'arrêta. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir. Mais ce n'était +pas vivre. Je n'avais plus de désirs. Je savais qu'il n'y avait rien à +désirer. Je ne pouvais même pas souhaiter de connaître la vérité. La +vérité était que la vie est une insanité. J'étais arrivé à l'abîme et je +voyais nettement que devant moi il n'y avait rien, que la mort. Moi, +homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre. +Une force invincible m'entraînait à me débarrasser de la vie... Je ne +dirai pas que je voulais me tuer. La force qui me poussait hors de la +vie était plus puissante que moi; c'était une aspiration semblable à mon +ancienne aspiration à la vie, seulement en sens inverse. Je devais user +de ruse envers moi-même pour ne pas y céder trop vite. Et voilà que moi, +l'homme heureux, je me cachais à moi-même la corde, pour ne pas me +pendre à la poutre, entre les armoires de ma chambre, où chaque soir je +restais seul à me déshabiller. Je n'allais plus à la chasse avec mon +fusil, pour ne pas me laisser tenter[139]. Il me semblait que ma vie +était une farce stupide, qui m'était jouée par quelqu'un. Quarante ans +de travail, de peines, de progrès, pour voir qu'il n'y a rien! Rien. De +moi, il ne restera que la pourriture et les vers... On peut vivre, +seulement pendant qu'on est ivre de la vie; mais aussitôt l'ivresse +dissipée, on voit que tout n'est que supercherie, supercherie stupide... +La famille et l'art ne pouvaient plus me suffire. La famille, c'étaient +des malheureux comme moi. L'art est un miroir de la vie. Quand la vie +n'a plus de sens, le jeu du miroir ne peut plus amuser. Et le pire, je +ne pouvais me résigner. J'étais semblable à un homme égaré dans une +forêt, qui est saisi d'horreur, parce qu'il s'est égaré, et qui court de +tous côtés et ne peut s'arrêter, bien qu'il sache qu'à chaque pas il +s'égare davantage...» + +Le salut vint du peuple. Tolstoï avait toujours eu pour lui «une +affection étrange, toute physique[140]», que n'avaient pu ébranler les +expériences répétées de ses désillusions sociales. Dans les dernières +années, il s'était, comme Levine, beaucoup rapproché de lui[141]. Il se +prit à penser à ces milliards d'êtres en dehors du cercle étroit des +savants, des riches et des oisifs qui se tuaient, s'étourdissaient, ou +traînaient lâchement, comme lui, une vie désespérée. Et il se demanda +pourquoi ces milliards d'êtres échappaient à ce désespoir, pourquoi ils +ne se tuaient pas. Il aperçut alors qu'ils vivaient, non par le secours +de la raison, mais sans se soucier d'elle,--par la foi. Qu'était-ce que +cette foi, qui ignorait la raison? + + _La foi est la force de la vie. On ne peut pas vivre sans la foi. + Les idées religieuses ont été élaborées dans le lointain infini de + la pensée humaine. Les réponses données par la foi au sphinx de la + vie contiennent la sagesse la plus profonde de l'humanité._ + +Suffit-il donc de connaître ces formules de la sagesse, qu'a +enregistrées le livre des religions?--Non, la foi n'est pas une science, +la foi est une action; elle n'a de sens que si elle est vécue. Le dégoût +qu'inspira à Tolstoï la vue des gens riches et _bien pensants_, pour qui +la foi n'était qu'une sorte de «consolation épicurienne de la vie», le +rejeta décidément parmi les hommes simples, qui mettaient seuls d'accord +leur vie avec leur foi. + + _Et il comprit que la vie du peuple travailleur était la vie + elle-même et que le sens attribué à cette vie était la vérité._ + +Mais comment se faire peuple, et partager sa foi? On a beau savoir que +les autres ont raison; il ne dépend pas de nous que nous soyons comme +eux. En vain, nous prions Dieu; en vain, nous tendons vers lui nos bras +avides. Dieu fuit. Où le saisir? + +Un jour, la grâce vint. + + _Un jour de printemps précoce, j'étais seul dans la forêt et + j'écoutais ses bruits. Je pensais à mes agitations des trois + dernières années, à ma recherche de Dieu, à mes sautes perpétuelles + de la joie au désespoir... Et brusquement je vis que je ne vivais + que lorsque je croyais en Dieu. A sa seule pensée, les ondes + joyeuses de la vie se soulevaient en moi. Tout s'animait autour, + tout recevait un sens. Mais dès que je n'y croyais plus, soudain la + vie cessait._ + + _--Alors, qu'est-ce que je cherche encore? cria en moi une voix. + C'est donc Lui, ce sans quoi on ne peut vivre! Connaître Dieu et + vivre, c'est la même chose. Dieu, c'est la vie...._ + + _Depuis, cette lumière ne m'a plus quitté[142]._ + +Il était sauvé. Dieu lui était apparu[143]. + +Mais comme il n'était pas un mystique de l'Inde, à qui l'extase suffit, +comme en lui se mêlaient aux rêves de l'Asiatique la manie de raison et +le besoin d'action de l'homme d'Occident, il lui fallait ensuite +traduire sa révélation en foi pratique et dégager de cette vie divine +des règles pour la vie quotidienne. Sans aucun parti-pris, avec le désir +sincère de croire aux croyances des siens, il commença par étudier la +doctrine de l'Église orthodoxe, dont il faisait partie[144]. Afin d'en +être plus près, il se soumit pendant trois ans à toutes les cérémonies, +se confessant, communiant, n'osant juger ce qui le choquait, +s'inventant des explications pour ce qu'il trouvait obscur ou +incompréhensible, s'unissant dans leur foi à tous ceux qu'il aimait, +vivants ou morts, et toujours gardant l'espoir qu'à un certain moment +«l'amour lui ouvrirait les portes de la vérité».--Mais il avait beau +faire: sa raison et son cœur se révoltaient. Tels actes, comme le +baptême et la communion, lui semblaient scandaleux. Quand on le força à +répéter que l'hostie était le vrai corps et le vrai sang du Christ, «il +en eut comme un coup de couteau au cœur». Ce ne furent pourtant pas +les dogmes qui élevèrent entre lui et l'Église un mur infranchissable, +mais les questions pratiques,--deux surtout: l'intolérance haineuse et +mutuelle des Églises[145], et la sanction, formelle ou tacite, donnée à +l'homicide,--la guerre et la peine de mort. + +Alors Tolstoï brisa net; et sa rupture fut d'autant plus violente que +depuis trois années il comprimait sa pensée. Il ne ménagea plus rien. +Avec emportement, il foula aux pieds cette religion, que la veille +encore il s'obstinait à pratiquer. Dans sa _Critique de la théologie +dogmatique_ (1879-1881), il la traita non seulement «d'insanité, mais de +mensonge conscient et intéressé[146]». Il lui opposa l'Évangile, dans +sa _Concordance et Traduction des quatre Évangiles_ (1881-1883). Enfin, +sur l'Évangile, il édifia sa foi (_En quoi consiste ma foi_, 1883). + +Elle tient toute en ces mots: + + _Je crois en la doctrine du Christ. Je crois que le bonheur n'est + possible sur la terre que quand tous les hommes l'accompliront._ + +Et elle a pour pierre angulaire le Sermon sur la Montagne, dont Tolstoï +ramène l'enseignement essentiel à cinq commandements: + + I. Ne te mets pas en colère. + II. Ne commets pas l'adultère. + III. Ne prête pas serment. + IV. Ne résiste pas au mal par le mal. + V. Ne sois l'ennemi de personne. + +C'est la partie négative de la doctrine, dont la partie positive se +résume en ce seul commandement: + +Aime Dieu et ton prochain comme toi-même. + + _Le Christ a dit que celui qui aura violé le moindre de ces + commandements tiendra la plus petite place dans le royaume des + cieux._ + +Et Tolstoï ajoute naïvement: + + _Si étrange que cela paraisse, j'ai dû, après dix-huit siècles, + découvrir ces règles comme une nouveauté._ + +Tolstoï croit-il donc à la divinité du Christ?--En aucune façon. A quel +titre l'invoque-t-il? Comme le plus grand de la lignée des +sages,--Brahmanes, Bouddha, Lao-Tse, Confucius, Zoroastre, Isaïe,--qui +ont montré aux hommes le vrai bonheur auquel ils aspirent et la voie +qu'il faut suivre[147]. Tolstoï est le disciple de ces grands créateurs +religieux, de ces demi-dieux et de ces prophètes hindous, chinois et +hébraïques. Il les défend--comme il sait défendre: en attaquant--contre +ceux qu'il nomme «les Pharisiens» et «les Scribes»: contre les Églises +établies et contre les représentants de la science orgueilleuse, ou +plutôt «du philosophisme scientifique[148]». Ce n'est pas qu'il fasse +appel à la révélation contre la raison. Depuis qu'il est sorti de la +période de troubles que racontent _les Confessions_, il est et reste +essentiellement un croyant en la Raison, on pourrait dire un mystique de +la Raison. + +«_Au commencement était le Verbe_, répète-t-il avec saint Jean, _le +Verbe, Logos, c'est-à-dire la Raison_[149].» + +Son livre _De la Vie_ (1887) porte, en épigraphe, les lignes fameuses de +Pascal[150]: + + _L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais + c'est un roseau pensant.... Toute notre dignité consiste dans la + pensée... Travaillons donc à bien penser: voilà le principe de la + morale._ + +Et le livre entier n'est qu'un hymne à la Raison. + +Il est vrai que sa Raison n'est pas la raison scientifique, raison +restreinte, «qui prend la partie pour le tout et la vie animale pour la +vie tout entière», mais la loi souveraine qui régit la vie de l'homme, +«la loi suivant laquelle doivent forcément vivre _les êtres +raisonnables, c'est-à-dire les hommes_». + + _C'est une loi analogue à celles qui régissent la nutrition et la + reproduction de l'animal, la croissance et la floraison de l'herbe + et de l'arbre, le mouvement de la terre et des astres. Ce n'est que + dans l'accomplissement de cette loi, dans la soumission de notre + nature animale à la loi de la raison, en vue d'acquérir le bien, + que consiste notre vie... La raison ne peut être définie, et nous + n'avons pas besoin de la définir, car non seulement nous la + connaissons tous, mais nous ne connaissons qu'elle... Tout ce que + l'homme sait, il le connaît au moyen de la raison et non pas de la + foi[151]... La vraie vie ne commence qu'au moment où se manifeste + la raison. La seule vie véritable est la vie de la raison._ + +Qu'est-ce donc que l'existence visible, notre vie individuelle? «Elle +n'est pas notre vie», dit Tolstoï, car elle ne dépend pas de nous. + + _Notre activité animale s'accomplit en dehors de nous... L'humanité + en a fini avec l'idée de la vie considérée comme existence + individuelle. La négation de la possibilité du bien individuel + reste une vérité inébranlable pour tout homme de notre époque, qui + est doué de raison[152]._ + +Il y a là toute une série de postulats, que je n'ai pas à discuter ici, +mais qui montrent avec quelle passion la raison s'était emparée de +Tolstoï. En vérité, elle était une passion, non moins aveugle et jalouse +que les autres passions qui l'avaient possédé pendant la première moitié +de sa vie. Un feu s'éteint, l'autre s'allume. Ou plutôt, c'est toujours +le même feu. Mais il change d'aliments. + +Et ce qui ajoute à la ressemblance entre les passions «individuelles» et +cette passion «rationnelle», c'est que l'une comme les autres ne se +satisfont pas d'aimer, elles veulent agir, elles veulent se réaliser. + + _Il ne faut pas parler, mais agir, a dit le Christ._ + +Et quelle est l'activité de la raison?--L'amour. + + _L'amour est la seule activité raisonnable de l'homme, l'amour est + l'état de l'âme le plus rationnel et le plus lumineux. Tout ce dont + il a besoin, c'est que rien ne lui cache le soleil de la raison, + qui seul le fait croître... L'amour est le bien réel, le bien + suprême, qui résout toutes les contradictions de la vie, qui non + seulement fait disparaître l'épouvante de la mort, mais pousse + l'homme à se sacrifier aux autres; car il n'y a pas d'autre amour + que celui qui donne sa vie pour ceux qu'on aime; l'amour n'est + digne de ce nom que lorsqu'il est un sacrifice de soi-même. Aussi + le véritable amour n'est-il réalisable que lorsque l'homme comprend + qu'il lui est impossible d'acquérir le bonheur individuel. C'est + alors que tous les sucis de sa vie viennent alimenter la noble + greffe de l'amour véritable; et cette greffe emprunte pour sa + croissance toute sa vigueur au tronc de cet arbre sauvage, + l'individualité animale...[153]._ + +Ainsi, Tolstoï n'arrive pas à la foi, comme un fleuve épuisé, qui se +perd dans les sables. Il y apporte le torrent de forces impétueuses +amassées durant une puissante vie.--On allait s'en apercevoir. + +Cette foi passionnée, où s'unissent en une ardente étreinte la Raison +et l'Amour, a trouvé son expression la plus auguste dans la célèbre +réponse au Saint-Synode qui l'excommuniait[154]: + + _Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Esprit, l'Amour, le Principe + de tout. Je crois qu'il est en moi, comme je suis en lui. Je crois + que la volonté de Dieu n'a jamais été plus clairement exprimée que + dans la doctrine de l'homme Christ; mais on ne peut considérer + Christ comme Dieu et lui adresser des prières, sans commettre le + plus grand des sacrilèges. Je crois que le vrai bonheur de l'homme + consiste en l'accomplissement de la volonté de Dieu; je crois que + la volonté de Dieu est que tout homme aime ses semblables et agisse + toujours envers eux, comme il voudrait qu'ils agissent envers lui, + ce qui résume, dit l'Évangile, toute la loi et les prophètes. Je + crois que le sens de la vie, pour chacun de nous, est seulement + d'accroître l'amour en lui, je crois que ce développement de notre + puissance d'aimer nous vaudra, dans cette vie, un bonheur qui + grandira chaque jour, et dans l'autre monde, une félicité plus + parfaite; je crois que cet accroissement de l'amour contribuera, + plus que toute autre force, à fonder sur terre le royaume de Dieu, + c'est-à-dire à remplacer une organisation de la vie où la division, + le mensonge et la violence sont tout-puissants; par un ordre + nouveau où régneront la concorde, la vérité et la fraternité. Je + crois que pour progresser dans l'amour, nous n'avons qu'un moyen: + les prières. Non la prière publique dans les temples, que le Christ + a formellement réprouvée (Matth., VI, 5-13). Mais la prière dont + lui-même nous a donné l'exemple, la prière solitaire qui raffermit + en nous la conscience du sens de notre vie et le sentiment que nous + dépendons seulement de la volonté de Dieu... Je crois à la vie + éternelle, je crois que l'homme est récompensé selon ses actes, ici + et partout, maintenant et toujours. Je crois tout cela si fermement + qu'à mon âge, sur le bord de la tombe, je dois souvent faire un + effort pour ne pas appeler de mes vœux la mort de mon corps, + c'est-à-dire ma naissance à une vie nouvelle...[155]._ + + + + +Il pensait être arrivé au port, avoir atteint le refuge où son âme +inquiète pourrait se reposer. Il n'était qu'au début d'une activité +nouvelle. + +Un hiver passé à Moscou (ses devoirs de famille l'avaient obligé à y +suivre les siens)[156], le recensement de la population, auquel il +obtint de prendre part, en janvier 1882, lui furent une occasion de voir +de près la misère des grandes villes. L'impression produite sur lui fut +effroyable. Le soir du jour où il avait pris contact, pour la première +fois, avec cette plaie cachée de la civilisation, racontant à un ami ce +qu'il avait vu, «il se mit à crier, pleurer, brandir le poing». + +«On ne peut pas vivre ainsi!» disait-il avec des sanglots, «Cela ne peut +pas être! Cela ne peut pas être[157]!...» Il retomba, pour des mois, +dans un désespoir affreux. La comtesse Tolstoï lui écrivait, le 3 mars +1882: + + _Tu disais naguère: «A cause du manque de foi, je voulais me + pendre». Maintenant, tu as la foi, pourquoi donc es-tu malheureux?_ + +Parce qu'il n'avait pas la foi du pharisien, la foi béate et satisfaite +de soi, parce qu'il n'avait pas l'égoïsme du penseur mystique, trop +occupé de son salut pour songer à celui des autres[158], parce qu'il +avait l'amour, parce qu'il ne pouvait plus oublier maintenant les +misérables qu'il avait vus, et que dans la bonté passionnée de son +cœur, il lui semblait être responsable de leurs souffrances et de +leur abjection: ils étaient les victimes de cette civilisation, aux +privilèges de laquelle il participait, de cette idole monstrueuse à +laquelle une caste élue sacrifiait des millions d'hommes. Accepter le +bénéfice de tels crimes, c'était s'y associer. Sa conscience n'eut plus +de repos qu'il ne les eût dénoncés. + +_Que devons-nous faire?_ (1884-86)[159] est l'expression de cette +deuxième crise, beaucoup plus tragique que la première, et bien plus +grosse en conséquences. Qu'étaient les angoisses religieuses +personnelles de Tolstoï dans cet océan de misère humaine, de misère +réelle, non forgée par l'esprit d'un oisif qui s'ennuie? Impossible de +ne pas la voir. Et impossible, l'ayant vue, de ne pas chercher à la +supprimer, à tout prix.--Hélas! est-ce possible?... + +Un admirable portrait, que je ne puis regarder sans émotion[160], dit ce +que Tolstoï souffrit alors. Il est représenté de face, assis, les bras +croisés, en blouse de moujik; il a l'air accablé. Ses cheveux sont +encore noirs, sa moustache déjà grise, sa grande barbe et ses favoris +tout blancs. Une double ride laboure dans le beau front large un sillon +harmonieux. Il y a tant de bonté dans le gros nez de bon chien, dans les +yeux qui vous regardent, si francs, si clairs, si tristes! Ils lisent si +sûrement en vous! Ils vous plaignent et vous implorent. La figure est +creusée, porte les traces de la souffrance, de grands plis au-dessous +des yeux. Il a pleuré. Mais il est fort et prêt au combat. + +Il avait une logique héroïque. + + _Je m'étonne toujours de ces paroles si souvent répétées: «Oui, + c'est bien en théorie; mais comment sera-ce en pratique?» Comme si + la théorie consistait en de belles paroles nécessaires pour la + conversation, mais pas du tout pour y conformer la pratique!... + Quand j'ai compris une chose à laquelle j'ai réfléchi, alors je ne + puis la faire autrement que je l'ai comprise[161]._ + +Il commence par décrire, avec une exactitude photographique, la misère à +Moscou, telle qu'il l'a vue, au cours de ses visites aux quartiers +pauvres, ou aux asiles de nuit[162]. Il se convainc que ce n'est pas +avec de l'argent, comme il l'avait cru d'abord, qu'il pourra sauver ces +malheureux, tous plus ou moins atteints par la corruption des villes. +Alors, il cherche bravement d'où vient le mal. Et d'anneau en anneau se +déroule la chaîne effrayante des responsabilités. Les riches d'abord, et +la contagion de leur luxe maudit, qui attire et déprave[163]. La +séduction universelle de la vie sans travail.--L'État ensuite, cette +entité meurtrière, créée par les violents pour dépouiller et asservir, à +leur profit, le reste de l'humanité.--L'Église, associée; la science et +l'art, complices... Comment combattre toutes ces armées du mal? D'abord, +en refusant de s'y enrôler. En refusant de participer à l'exploitation +humaine. En renonçant à l'argent et à la possession de la terre[164], en +ne servant point l'État. + +Mais ce n'est pas assez, il faut «ne pas mentir», ne pas avoir peur de +la vérité. Il faut «se repentir», et arracher l'orgueil, enraciné avec +l'instruction. Il faut enfin travailler de ses mains. «_Tu gagneras ton +pain à la sueur de ton front_»: c'est le premier commandement et le plus +essentiel[165]. Et Tolstoï, répondant par avance aux railleries de +l'élite, dit que le travail physique n'entrave en rien l'énergie +intellectuelle, mais qu'il l'accroît au contraire et qu'il répond aux +exigences normales de la nature. La santé ne peut qu'y gagner; l'art, +davantage encore. De plus, il rétablit l'union entre les hommes. + +Dans ses ouvrages suivants, Tolstoï complétera ces préceptes d'hygiène +morale. Il s'inquiétera d'achever la cure de l'âme, d'en refaire +l'énergie, en proscrivant les plaisirs vicieux, qui endorment la +conscience[166], et les plaisirs cruels, qui la tuent[167]. Il donne +l'exemple. En 1884, il a fait le sacrifice de sa passion la plus +enracinée: la chasse[168]. Il pratique l'abstinence, qui forge la +volonté. Tel, un athlète qui s'impose une dure discipline, pour +combattre et pour vaincre. + +_Que devons-nous faire?_ marque la première étape de la route difficile +où Tolstoï allait s'engager, quittant la paix relative de la méditation +religieuse pour la mêlée sociale. Et dès lors commença cette guerre de +vingt ans, qu'au nom de l'Évangile le vieux prophète d'Iasnaïa Poliana +livra, seul, en dehors de tous les partis, et les condamnant tous, aux +crimes et aux mensonges de la civilisation. + + + + +Autour de lui, la révolution morale de Tolstoï rencontrait peu de +sympathie; elle désolait sa famille. + +Depuis longtemps déjà, la comtesse Tolstoï observait, inquiète, les +progrès d'un mal qu'elle combattait en vain. Dès 1874, elle s'indignait +de voir son mari perdre tant de forces et de temps à des travaux pour +les écoles. + + _Ce Syllabaire, cette arithmétique, cette grammaire, je les méprise + et ne puis faire semblant de m'y intéresser._ + +Ce fut bien autre chose quand à la pédagogie succéda la religion. Si +hostile fut l'accueil fait par la comtesse aux premières confidences du +nouveau converti que Tolstoï éprouve le besoin de s'excuser, quand il +parle de Dieu dans ses lettres: + + _Ne te fâche pas, comme tu le fais parfois, quand je mentionne + Dieu; je ne puis l'éviter, car il est la base même de ma + pensée[169]._ + +La comtesse est touchée, sans doute; elle tâche de dissimuler son +impatience; mais elle ne comprend pas; elle observe son mari avec +inquiétude: + + _Ses yeux sont étranges, fixes. Il ne parle presque pas. Il semble + n'être pas de ce monde[170]._ + +Elle pense qu'il est malade: + + _Léon travaille toujours, à ce qu'il dit. Hélas! il écrit des + discussions religieuses quelconques. Il lit et réfléchit, jusqu'à + se donner mal à la tête, et tout cela pour montrer que l'Église + n'est pas d'accord avec la doctrine de l'Évangile. C'est à peine + s'il se trouve en Russie une dizaine de personnes que cela puisse + intéresser. Mais il n'y a rien à faire. Je ne souhaite qu'une + chose: qu'il en finisse au plus vite, et que cela passe comme une + maladie[171]._ + +La maladie ne passa point. La situation devint de plus en plus pénible +entre les deux époux. Ils s'aimaient, ils avaient l'un pour l'autre une +estime profonde; mais il leur était impossible de se comprendre. Ils +tâchaient de se faire des concessions mutuelles, qui devenaient--comme +c'est l'habitude--de mutuels tourments. Tolstoï s'obligeait à suivre +les siens, à Moscou. Il écrivait dans son _Journal_: + + _Le mois le plus pénible de ma vie. L'installation à Moscou. Tous + s'installent. Quand donc commenceront-ils à vivre? Tout cela, non + pour vivre, mais parce que les autres gens font ainsi! Les + malheureux[172]!..._ + +Dans ces mêmes jours, la comtesse écrivait: + + _Moscou. Il y aura demain un mois que nous sommes ici. Les deux + premières semaines, j'ai pleuré chaque jour, parce que Léon était + non seulement triste, mais tout à fait abattu. Il ne dormait pas, + il ne mangeait pas, et même parfois, il pleurait; j'ai cru que je + deviendrais folle[173]._ + +Ils durent s'éloigner l'un de l'autre, pendant quelque temps. Ils se +demandent pardon de se faire souffrir. Comme ils s'aiment toujours!... +Il lui écrit: + + _Tu dis: «Je t'aime et tu n'en as pas besoin». C'est la seule chose + dont j'aie besoin... Ton amour me réjouit plus que tout au + monde[174]._ + +Mais, dès qu'ils se retrouvent ensemble, le désaccord s'accuse. La +comtesse ne peut prendre son parti de cette manie religieuse, qui pousse +maintenant Tolstoï à apprendre l'hébreu avec un rabbin. + + _Rien autre ne l'intéresse plus. Il dépense ses forces à des + sottises. Je ne puis cacher mon mécontentement[175]._ + +Elle lui écrit: + + _Je ne puis que m'attrister que de pareilles forces intellectuelles + se dépensent à couper du bois, chauffer le samovar, et coudre des + bottes._ + +Et elle ajoute, avec le sourire affectueux et moqueur d'une mère qui +regarde jouer son enfant, un peu fou: + + _Enfin, je me suis calmée avec le proverbe russe: «Que l'enfant + s'amuse de n'importe quoi, pourvu qu'il ne pleure pas[176]!»_ + +Mais la lettre n'est pas partie qu'elle voit en pensée son mari lisant +ces lignes, de ses bons yeux candides, qu'attriste ce ton d'ironie; et +elle rouvre la lettre, dans un élan d'amour: + + _Tout d'un coup, tu t'es représenté si clairement à moi, et j'ai + senti un tel accès de tendresse pour toi! Il y a en toi quelque + chose de si sage, de si bon, de si naïf, de si persévérant, tout + cela éclairé par une lumière de compassion pour tous, et ce regard + qui va droit à l'âme... Et cela n'appartient qu'à toi seul._ + +Ainsi, ces deux êtres qui s'aimaient, se torturaient l'un l'autre et se +désolaient ensuite du mal qu'ils avaient pu faire, sans pouvoir +l'empêcher. Situation sans issue, qui dura près de trente ans, et à +laquelle, seule, devait mettre fin, dans une heure d'égarement, la fuite +du vieux roi Lear, mourant, à travers la steppe. + +On n'a pas assez remarqué l'appel émouvant aux femmes, qui termine _Que +devons-nous faire?_--Tolstoï n'a aucune sympathie pour le féminisme +moderne[177]. Mais pour celle qu'il nomme «la femme-mère», pour celle +qui connaît le vrai sens de la vie, il a des paroles d'adoration pieuse; +il fait un magnifique éloge de ses peines et de ses joies, de la +grossesse et de la maternité, de ces souffrances terribles, de ces +années sans repos, de ce travail invisible, épuisant, dont la femme +n'attend la récompense de personne, et de cette béatitude qui inonde +l'âme, au sortir de la douleur, quand elle a accompli la Loi. Il trace +le portrait de l'épouse vaillante, qui est pour son mari une aide, non +un obstacle. Elle sait que, «seul le sacrifice obscur, sans récompense, +pour la vie des autres, est la vocation de l'homme». + + _Une telle femme non seulement n'encouragera pas son mari à un + travail faux et trompeur, qui n'a pour but que de jouir du travail + des autres; mais avec horreur et dégoût, elle envisagera cette + activité qui serait une séduction pour ses enfants. Elle exigera de + son compagnon le vrai travail, qui veut de l'énergie et ne craint + pas le danger... Elle sait que les enfants, les générations à + venir, sont ce qu'il est donné aux hommes de voir de plus saint, et + qu'elle vit pour servir, de tout son être, cette œuvre sacrée. + Elle développera dans ses enfants et dans son mari la force du + sacrifice... Ce sont de telles femmes, qui dominent les hommes et + leur servent d'étoile conductrice... O femmes-mères! Entre vos + mains est le salut du monde[178]!_ + +C'est l'appel d'une voix qui supplie, qui espère encore... Ne +sera-t-elle pas entendue?... + +Quelques années plus tard, la dernière lueur d'espoir est éteinte: + + _Vous ne le croirez peut-être pas; mais vous ne sauriez imaginer + combien je suis isolé, jusqu'à quel point mon moi véritable est + méprisé par tous ceux qui m'entourent[179]._ + +Si les plus aimants méconnaissaient ainsi la grandeur de sa +transformation morale, on ne pouvait attendre des autres ni plus de +pénétration, ni plus de respect. Tourgueniev, avec qui Tolstoï avait +tenu à se réconcilier, plutôt dans un esprit d'humilité chrétienne que +parce qu'il avait changé de sentiments à son égard[180], disait +ironiquement: «Je plains beaucoup Tolstoï; mais d'ailleurs, comme disent +les Français, chacun tue ses puces, à sa manière[181]». + +Quelques années plus tard, sur le point de mourir, il écrivait à Tolstoï +la lettre connue, où il suppliait son «ami, le grand écrivain de la +terre russe», de «retourner à la littérature[182]». + +Tous les artistes européens s'associaient à l'inquiétude et à la prière +de Tourgueniev, mourant. Eugène-Melchior de Vogüé, à la fin de l'étude +qu'en 1886 il consacrait à Tolstoï, prenait prétexte d'un portrait de +l'écrivain en costume de moujik, tirant l'alène, pour lui adresser une +éloquente apostrophe: + + _Artisan de chefs-d'œuvre, ce n'est pas là votre outil!... Notre + outil, c'est la plume; notre champ, l'âme humaine, qu'il faut + abriter et nourrir, elle aussi. Permettez qu'on vous rappelle ce + cri d'un paysan russe, du premier imprimeur de Moscou, alors qu'on + le remettait à la charrue: «Je n'ai pas affaire de semer le grain + de blé, mais de répandre dans le monde les semences spirituelles»._ + +Comme si Tolstoï avait jamais songé à renier son rôle de semeur du blé +de la pensée!... A la fin de: _En quoi consiste ma foi_[183], il +écrivait: + + _Je crois que ma vie, ma raison, ma lumière, m'est donnée + exclusivement pour éclairer les hommes. Je crois que ma + connaissance de la vérité est un talent qui m'est prêté pour cet + objet, que ce talent est un feu, qui n'est feu que quand il brûle. + Je crois que l'unique sens de ma vie, c'est de vivre dans cette + lumière qui est en moi, et de la tenir haut devant les hommes pour + qu'ils la voient[184]._ + +Mais cette lumière, ce feu «qui n'est feu que quand il brûle», +inquiétaient la plupart des artistes. Les plus intelligents n'étaient +pas sans prévoir que leur art risquait fort d'être la première proie de +l'incendie. Ils affectaient de croire que l'art tout entier était +menacé et que, comme Prospero, Tolstoï brisait pour jamais sa baguette +magique d'illusions créatrices. + +Or, rien n'était moins vrai; et j'entends démontrer que, loin de ruiner +l'art, Tolstoï a suscité en lui des énergies qui restaient en jachère, +et que sa foi religieuse, au lieu de tuer son génie artistique, l'a +renouvelé. + + + + +Il est singulier que, lorsqu'on parle des idées de Tolstoï sur la +science et sur l'art, on laisse généralement de côté le plus important +des livres où ces idées sont exprimées: _Que devons-nous faire?_ +(1884-1886). C'est là que, pour la première fois, Tolstoï engage le +combat contre la science et l'art; et jamais nul des combats suivants +n'a dépassé en violence cette première rencontre. On s'étonne que, lors +des récents assauts livrés chez nous à la vanité de la science et des +intellectuels, personne n'ait songé à reprendre ces pages. Elles +constituent le réquisitoire le plus terrible qu'on ait écrit contre «les +eunuques de la science» et les «forbans de l'art», contre ces castes de +l'esprit, qui, après avoir détruit ou asservi les anciennes castes +régnantes: Église, État, Armée, se sont installées à leur place, et, +sans vouloir ou pouvoir rien faire d'utile aux hommes, prétendent qu'on +les admire et qu'on les serve aveuglément, édictant comme des dogmes une +foi impudente en la science pour la science et en l'art pour +l'art,--masque menteur dont cherche à se couvrir leur justification +personnelle, l'apologie de leur monstrueux égoïsme et de leur néant. + +«Ne me faites point dire, continue Tolstoï, que je nie l'art et la +science. Non seulement je ne les nie pas, mais c'est en leur nom que je +veux chasser les vendeurs du temple.» + + _La science et l'art sont aussi nécessaires que le pain et l'eau, + même plus nécessaires.... La vraie science est la connaissance de + la mission, et par conséquent du vrai bien de tous les hommes. Le + vrai art est l'expression de la connaissance de la mission et du + vrai bien de tous les hommes._ + +Et il loue ceux qui, «depuis que les hommes existent, ont sur les harpes +et sur les tympanons, par les images et la parole, exprimé leur lutte +contre la duplicité, leurs souffrances dans cette lutte, leur espoir +dans le triomphe du bien, leur désespoir au triomphe du mal et leur +enthousiasme à la vue prophétique de l'avenir». + +Alors, il trace l'image du vrai artiste, dans une page brûlante d'ardeur +douloureuse et mystique: + + _L'activité de la science et de l'art n'a de fruit que lorsqu'elle + ne s'arroge aucun droit et ne se connaît que des devoirs. C'est + seulement parce que cette activité est telle, parce que son essence + est le sacrifice, que l'humanité l'honore. Les hommes qui sont + appelés à servir les autres par le travail spirituel souffrent + toujours dans l'accomplissement de cette tâche: car le monde + spirituel naît seulement dans les souffrances et les tortures. Le + sacrifice et la souffrance, tel est le sort du penseur et de + l'artiste: car son but est le bien des hommes. Les hommes sont + malheureux, ils souffrent, ils meurent; on n'a pas le temps de + flâner et de s'amuser. Le penseur ou l'artiste ne reste jamais + assis sur les hauteurs olympiennes, comme nous sommes habitués à le + croire; il est toujours dans le trouble et dans l'émotion. Il doit + décider et dire ce qui donnera le bien aux hommes, ce qui les + délivrera des souffrances, et il ne l'a pas décidé, il ne l'a pas + dit; et demain il sera peut-être trop tard, et il mourra... Ce + n'est pas celui qui est élevé dans un établissement où l'on forme + des artistes et des savants (à dire vrai, on en fait des + destructeurs de la science et de l'art); ce n'est pas celui qui + reçoit des diplômes et un traitement, qui sera un penseur ou un + artiste; c'est celui qui serait heureux de ne pas penser et de ne + pas exprimer ce qui lui est mis dans l'âme, mais qui ne peut se + dispenser de le faire: car il y est entraîné par deux forces + invincibles: son besoin intérieur et son amour des hommes. Il n'y a + pas d'artistes gras, jouisseurs, et satisfaits de soi[185]._ + +Cette page splendide, qui jette un jour tragique sur le génie de +Tolstoï, était écrite sous l'impression immédiate de la souffrance que +lui causait le spectacle de la misère à Moscou et dans la conviction +que la science et l'art étaient complices de tout le système actuel +d'inégalité sociale et de violence hypocrite.--Cette conviction, jamais +il ne la perdra. Mais l'impression de sa première rencontre avec la +misère du monde ira en s'atténuant; la blessure est moins +saignante[186]; et dans nul de ses livres suivants on ne retrouvera le +frémissement de douleur et de colère vengeresse qui tremble en celui-ci. +Nulle part, cette sublime profession de foi de l'artiste qui crée avec +son sang, cette exaltation du sacrifice et de la souffrance, «qui sont +le lot du penseur», ce mépris pour l'art olympien, à la façon de +Gœthe. Les ouvrages où il reprendra ensuite la critique de l'art +traiteront la question d'un point de vue littéraire et moins mystique; +le problème de l'art y sera dégagé du fond de cette misère humaine, à +laquelle Tolstoï ne peut penser sans délirer, comme le soir de sa visite +à l'asile de nuit, où, rentré chez lui, il sanglote et crie +désespérément. + +Ce n'est pas à dire que ces ouvrages didactiques soient jamais froids. +Froid, il lui est impossible de l'être. Jusqu'à la fin de sa vie, il +restera celui qui écrivait à Fet: + + _Si l'on n'aime pas ses personnages, même les moindres, alors il + faut les insulter de telle façon que le ciel en ait chaud, ou se + moquer d'eux jusqu'à ce que le ventre en éclate[187]._ + +Il ne s'en fait pas faute, dans ses écrits sur l'art. La partie +négative--insultes et sarcasmes--y est d'une telle vigueur qu'elle est +la seule qui ait frappé les artistes. Elle blessait trop violemment +leurs superstitions et leurs susceptibilités pour qu'ils ne vissent +point, dans l'ennemi de leur art, l'ennemi de tout art. Mais jamais la +critique, chez Tolstoï, ne va sans la reconstruction. Jamais il ne +détruit pour détruire, mais pour réédifier. Et dans sa modestie, il ne +prétend même pas rien bâtir de nouveau; il défend l'Art, qui fut et sera +toujours, contre les faux artistes qui l'exploitent et qui le +déshonorent: + + _La science véritable et l'art véritable ont toujours existé et + existeront toujours; il est impossible et inutile de les + contester_, m'écrivait-il, en 1887, dans une lettre qui devance de + plus de dix ans sa fameuse Critique de l'Art[188]. _Tout le mal + d'aujourd'hui vient de ce que les gens soi-disant civilisés, ayant + à leur côté les savants et les artistes, sont une caste + privilégiée comme les prêtres. Et cette caste a tous les défauts de + toutes les castes. Elle dégrade et rabaisse le principe en vertu + duquel elle s'organise. Ce qu'on appelle dans notre monde les + sciences et les arts n'est qu'un immense_ humbug, _une grande + superstition dans laquelle nous tombons ordinairement, dès que nous + nous affranchissons de la vieille superstition de l'Église. Pour + voir clair dans la route que nous devons suivre, il faut commencer + par le commencement,--il faut relever le capuchon qui me tient + chaud, mais qui me couvre la vue.--La tentation est grande. Nous + naissons ou nous nous hissons sur les marches de l'échelle; et nous + nous trouvons parmi les privilégiés, les prêtres de la + civilisation, de la_ Kultur, _comme disent les Allemands. Il nous + faut, comme aux prêtres brahmanes ou catholiques, beaucoup de + sincérité et un grand amour du vrai, pour mettre en doute les + principes qui nous assurent cette position avantageuse. Mais un + homme sérieux, qui se pose la question de la vie, ne peut pas + hésiter. Pour commencer à voir clair, il faut qu'il s'affranchisse + de la superstition où il se trouve, quoiqu'elle lui soit + avantageuse. C'est une condition_ sine quâ non.... _Ne pas avoir de + superstition. Se mettre dans l'état d'un enfant, ou d'un + Descartes..._ + +Cette superstition de l'art moderne, dans laquelle se complaisent des +castes intéressées, «cet immense _humbug_», Tolstoï les dénonce dans son +livre: _Qu'est-ce que l'Art?_ Avec une rude verve, il en montre les +ridicules, la pauvreté, l'hypocrisie, la corruption foncière. Il fait +table rase. Il apporte à cette démolition la joie d'un enfant qui +massacre ses jouets. Toute cette partie critique est souvent pleine +d'humour, mais aussi d'injustice: c'est la guerre. Tolstoï se sert de +toutes armes et frappe au hasard, sans regarder au visage ceux qu'il +frappe. Bien souvent, il arrive--comme dans toutes les batailles--qu'il +blesse tels de ceux qu'il eût été de son devoir de défendre: Ibsen ou +Beethoven. C'est la faute de son emportement qui ne lui laisse pas le +temps de réfléchir assez avant d'agir, de sa passion qui l'aveugle +souvent sur la faiblesse de ses raisons, et--disons-le--c'est aussi la +faute de sa culture artistique incomplète. + +En dehors de ses lectures littéraires, que peut-il bien connaître de +l'art contemporain? Qu'a-t-il pu voir de la peinture, qu'a-t-il pu +entendre de la musique européenne, ce gentilhomme campagnard, qui a +passé les trois quarts de sa vie dans son village moscovite, qui n'est +plus venu en Europe depuis 1860;--et qu'y a-t-il vu alors, à part les +écoles, qui seules l'intéressaient?--Pour la peinture, il en parle +d'après ouï-dire, citant pêle-mêle, parmi les décadents, Puvis, Manet, +Monet, Bœcklin, Stuck, Klinger, admirant de confiance, à cause de +leurs bons sentiments, Jules Breton et Lhermitte, méprisant Michel-Ange, +et, parmi les peintres de l'âme, ne faisant pas une fois mention de +Rembrandt.--Pour la musique, il la sent beaucoup mieux[189], mais ne la +connaît guère: il en reste à ses impressions d'enfance, s'en tient à +ceux qui étaient déjà des classiques vers 1840, n'a rien appris à +connaître depuis, (à part Tschaikovsky, dont la musique le fait +pleurer); il jette au fond du même sac Brahms et Richard Strauss, fait +la leçon à Beethoven[190], et, pour juger Wagner, croit en savoir assez +après une seule représentation de _Siegfried_ où il arrive après le +lever du rideau et d'où il part au milieu du second acte[191].--Pour la +littérature, il est (cela va sans dire) un peu mieux informé. Mais par +quelle étrange aberration évite-t-il de juger les écrivains russes qu'il +connaît bien et se mêle-t-il de faire la loi aux poètes étrangers, dont +l'esprit est le plus loin du sien et dont il feuillette les livres avec +une hautaine négligence[192]! + +Son intrépide assurance augmente encore avec l'âge. Il en vient à +écrire un livre, pour prouver que Shakespeare «_n'était pas un +artiste_». + + _Il pouvait être n'importe quoi; mais il n'était pas un + artiste[193]._ + +Admirez cette certitude! Tolstoï ne doute pas. Il ne discute pas. Il a +la vérité. Il vous dira: + + _La Neuvième Symphonie est une œuvre qui désunit les + hommes[194]._ + +Ou: + + _En dehors de l'air célèbre pour violon de Bach, du Nocturne en_ Es + dur _de Chopin, et d'une dizaine de morceaux, non pas même entiers, + choisis parmi les œuvres de Haydn, Mozart, Schubert, Beethoven + et Chopin,... tout le reste doit être rejeté et méprisé, comme un + art qui désunit les hommes_. + +Ou: + + _Je vais prouver que Shakespeare ne peut être tenu même pour un + écrivain de quatrième ordre. Et, comme peintre de caractères, il + est nul._ + +Que le reste de l'humanité soit d'un autre avis, n'est pas pour +l'arrêter: au contraire! + + _Mon opinion_, écrit-il fièrement, _est entièrement différente de + celle qui s'est établie sur Shakespeare, dans tout le monde + européen_. + +Dans sa hantise du mensonge, il le flaire partout; et plus une idée est +généralement répandue, plus il se hérisse contre elle; il s'en défie, il +y soupçonne, comme il dit à propos de la gloire de Shakespeare, «une de +ces influences épidémiques qu'ont toujours subies les hommes. Telles, +les Croisades du moyen âge, la croyance aux sorciers, la recherche de la +pierre philosophale, la passion des tulipes. Les hommes ne voient la +folie de ces influences qu'une fois qu'ils en sont débarrassés. Avec le +développement de la presse, ces épidémies sont devenues particulièrement +extraordinaires.»--Et il donne comme type le plus récent de ces maladies +contagieuses l'Affaire Dreyfus, dont il parle, lui, l'ennemi de toutes +les injustices, le défenseur de tous les opprimés, avec une indifférence +dédaigneuse[195]. Exemple bien frappant des excès où peuvent l'entraîner +sa méfiance du mensonge et cette répulsion instinctive contre «les +épidémies morales» dont il s'accusait lui-même, sans pouvoir la +combattre. Revers des vertus humaines, inconcevable aveuglement qui +entraîne ce voyant des âmes, cet évocateur des forces passionnées, à +traiter _le Roi Lear_ «d'œuvre inepte» et la fière Cordelia de +«créature sans aucun caractère[196]». + +Notez qu'il voit très bien certains des défauts réels de Shakespeare, +défauts que nous n'avons pas la sincérité d'avouer: ainsi, le caractère +artificiel de la langue poétique, uniformément prêtée à tous les +personnages, la rhétorique de la passion, de l'héroïsme, voire de la +simplicité. Et je comprends parfaitement qu'un Tolstoï, qui fut le moins +littérateur de tous les écrivains, ait manqué de sympathie pour l'art de +celui qui fut le plus génial des hommes de lettres. Mais pourquoi +perdre son temps à parler de ce qu'on ne peut comprendre, et quelle +valeur peuvent avoir des jugements sur un monde qui vous est fermé? + +Valeur nulle, si nous y cherchons la clef de ces mondes étrangers. +Valeur inestimable, si nous leur demandons la clef de l'art de Tolstoï. +On ne réclame pas d'un génie créateur l'impartialité critique. Quand un +Wagner, quand un Tolstoï parlent de Beethoven ou de Shakespeare, ce +n'est pas de Beethoven ou de Shakespeare qu'ils parlent, c'est +d'eux-mêmes: ils exposent leur idéal. Ils n'essaient même pas de nous +donner le change. Pour juger Shakespeare, Tolstoï ne tâche pas de se +faire «objectif». Bien plus, il reproche à Shakespeare son art objectif. +Le peintre de _Guerre et Paix_, le maître de l'art impersonnel n'a pas +assez de mépris pour ces critiques allemands, qui, à la suite de Goethe, +«inventèrent Shakespeare» et «la théorie que l'art doit être objectif, +c'est-à-dire représenter les événements, en dehors de toute valeur +morale,--ce qui est la négation délibérée de l'objet religieux de +l'art». + +Ainsi, c'est du haut d'une foi que Tolstoï édicte ses jugements +artistiques. Ne cherchez dans ses critiques nulle arrière-pensée +personnelle. Il ne se donne pas en exemple; il est aussi impitoyable +pour ses œuvres que pour celles des autres[197]. Que veut-il donc, +et que vaut pour l'art l'idéal religieux qu'il propose? + +Cet idéal est magnifique. Le mot «art religieux» risque de tromper sur +l'ampleur de la conception. Bien loin de rétrécir l'art, Tolstoï +l'élargit. L'art, dit-il, est partout. + + _L'art pénètre toute notre vie; ce que nous nommons art: théâtres, + concerts, livres, expositions, n'en est qu'une infime partie. Notre + vie est remplie de manifestations artistiques de toutes sortes, + depuis les jeux d'enfants jusqu'aux offices religieux. L'art et la + parole sont les deux organes du progrès humain. L'un fait communier + les cœurs, et l'autre les pensées. Si l'un des deux est faussé, + la société est malade. L'art d'aujourd'hui est faussé._ + +Depuis la Renaissance, on ne peut plus parler d'un art des nations +chrétiennes. Les classes se sont séparées. Les riches, les privilégiés +ont prétendu s'arroger le monopole de l'art; et ils ont fait de leur +plaisir le critérium de la beauté. En s'éloignant des pauvres, l'art +s'est appauvri. + + _La catégorie des émotions éprouvées par ceux qui ne travaillent + pas pour vivre est bien plus limitée que les émotions de ceux qui + travaillent. Les sentiments de notre société actuelle se ramènent à + trois: l'orgueil, la sensualité et la lassitude de vivre. Ces + trois sentiments et leurs ramifications constituent presque + exclusivement le sujet de l'art des riches._ + +Il infecte le monde, il pervertit le peuple, il propage la dépravation +sexuelle, il est devenu le pire obstacle à la réalisation du bonheur +humain. Il est d'ailleurs sans beauté véritable, sans naturel, sans +sincérité,--un art affecté, fabriqué, cérébral. + +En face de ce mensonge d'esthètes, de ce passe-temps de riches, élevons +l'art vivant, l'art humain, celui qui unit les hommes, de toutes +classes, de toutes nations. Le passé nous en offre de glorieux modèles. + + _Toujours la majorité des hommes a compris et aimé ce que nous + considérons comme l'art le plus élevé: l'épopée de la Genèse, les + paraboles de l'Évangile, les légendes, les contes, les chansons + populaires._ + +L'art le plus grand est celui qui traduit la conscience religieuse de +l'époque. N'entendez point par là une doctrine de l'Église. «Chaque +société a une conception religieuse de la vie: c'est l'idéal du plus +grand bonheur auquel tend cette société.» Tous en ont un sentiment plus +ou moins clair; quelques hommes d'avant-garde l'expriment nettement. + + _Il existe toujours une conscience religieuse. C'est le lit où + coule le fleuve[198]._ + +La conscience religieuse de notre époque est l'aspiration au bonheur +réalisé par la fraternité des hommes. Il n'y a d'art véritable que celui +qui travaille à cette union. Le plus haut est celui qui l'accomplit +directement par la puissance de l'amour. Mais il en est un autre qui +participe à la même tâche, en combattant par les armes de l'indignation +et du mépris tout ce qui s'oppose à la fraternité. Tels, les romans de +Dickens, ceux de Dostoievsky, _les Misérables_ de Hugo, les tableaux de +Millet. Même sans atteindre à ces hauteurs, tout art qui représente la +vie journalière avec sympathie et vérité rapproche entre eux les hommes. +Ainsi, le _Don Quichotte_ et le théâtre de Molière. Il est vrai que ce +dernier genre d'art pèche habituellement par son réalisme trop minutieux +et par la pauvreté des sujets, «quand on les compare aux modèles +antiques, comme la sublime histoire de Joseph». La précision excessive +des détails nuit aux œuvres, qui ne peuvent, pour cette raison, +devenir universelles. + + _Les œuvres modernes sont gâtées par un réalisme, qu'il serait + plus juste de taxer de provincialisme en art._ + +Ainsi Tolstoï condamne, sans hésiter, le principe de son génie propre. +Que lui importe de se sacrifier tout entier à l'avenir,--et qu'il ne +reste plus rien de lui? + + _L'art de l'avenir ne continuera plus celui du présent, il sera + fondé sur d'autres bases. Il ne sera plus la propriété d'une caste. + L'art n'est pas un métier, il est l'expression de sentiments vrais. + Or, l'artiste ne peut éprouver un sentiment vrai que lorsqu'il ne + s'isole pas, lorsqu'il vit de l'existence naturelle à l'homme. + C'est pourquoi celui qui se trouve à l'abri de la vie est dans les + pires conditions pour créer._ + +Dans l'avenir, «les artistes seront tous les hommes doués». L'activité +artistique deviendra accessible à tous «par l'introduction dans les +écoles élémentaires de l'enseignement de la musique et de la peinture, +qui sera donné à l'enfant, en même temps que les premiers éléments de la +grammaire». Au reste, l'art n'aura plus besoin d'une technique +compliquée, comme celle d'à présent; il s'acheminera vers la simplicité, +la netteté, la concision, qui sont le propre de l'art classique et sain, +de l'art homérique[199]. Comme il sera beau de traduire dans cet art aux +lignes pures des sentiments universels! Composer un conte ou une +chanson, dessiner une image pour des millions d'êtres, a bien plus +d'importance--et de difficulté--que d'écrire un roman ou une +symphonie[200]. C'est un domaine immense et presque vierge. Grâce à de +telles œuvres, les hommes apprendront le bonheur de l'union +fraternelle. + + _L'art doit supprimer la violence, et seul il peut le faire. Sa + mission est de faire régner le royaume de Dieu, c'est-à-dire de + l'Amour[201]._ + +Qui de nous n'épouserait ces généreuses paroles? Et qui ne voit qu'avec +beaucoup d'utopies et quelques puérilités, la conception de Tolstoï est +vivante et féconde! Oui, l'ensemble de notre art n'est que l'expression +d'une caste, qui se subdivise elle-même, d'une nation à l'autre, en +petits clans ennemis. Il n'y a pas en Europe une seule âme d'artiste qui +réalise en elle l'union des partis et des races. La plus universelle, en +notre temps, fut celle même de Tolstoï. En elle nous nous sommes aimés, +hommes de tous les peuples et de toutes les classes. Et qui a, comme +nous, goûté la joie puissante de ce vaste amour, ne saurait plus se +satisfaire des lambeaux de la grande âme humaine, que nous offre l'art +des cénacles européens. + + + + +La plus belle théorie n'a de prix que par les œuvres où elle +s'accomplit. Chez Tolstoï, théorie et création sont toujours unies, +comme foi et action. Dans le même temps où il élaborait sa Critique de +l'Art, il donnait des modèles de l'art nouveau qu'il voulait,--des deux +formes de l'art, l'une plus haute, l'autre moins pure, mais toutes deux +«religieuses», au sens le plus humain,--l'une travaillant à l'union des +hommes par l'amour, l'autre en livrant combat au monde ennemi de +l'amour. Il écrivait ces chefs-d'œuvre: _la Mort d'Ivan Iliitch_ +(1884-86), _les Récits et les Contes populaires_ (1881-86), _la +Puissance des Ténèbres_ (1886), _la Sonate à Kreutzer_ (1889) et _Maître +et Serviteur_ (1895)[202]. Au sommet et au terme de cette période +artistique, comme une cathédrale aux deux tours, symbolisant l'une, +l'amour éternel, l'autre, la haine du monde, s'élève _Résurrection_ +(1899). + +Toutes ces œuvres se distinguent des précédentes par des caractères +artistiques nouveaux. Les idées de Tolstoï n'avaient pas seulement +changé sur l'objet de l'art, mais sur sa forme. On est frappé, dans +_Qu'est-ce que l'art?_ ou dans le livre sur _Shakespeare_, des principes +de goût et d'expression qu'il énonce. Ils sont, pour la plupart, en +contradiction avec ses plus grandes œuvres antérieures. «Netteté, +simplicité, concision», lisons-nous dans _Qu'est-ce que l'art?_ Mépris +de l'effet matériel. Condamnation du réalisme minutieux.--Et dans le +_Shakespeare_: idéal tout classique de perfection et de mesure. «Sans le +sentiment de la mesure, il ne saurait exister d'artistes.»--Et si, dans +les œuvres nouvelles, le vieil homme ne parvient pas à s'effacer tout +à fait, avec son génie d'analyse et sa sauvagerie native, qui, par +certains côtés, s'accuse même davantage, son art s'est profondément +modifié par la netteté du dessin plus vigoureusement accentué, par les +raccourcis d'âmes, par la concentration du drame intérieur, ramassé sur +lui-même comme une bête de proie qui se tend pour bondir[203], par +l'universalité de l'émotion, dégagée des détails passagers d'un +réalisme local, enfin, par la langue imagée, savoureuse, qui sent la +terre. + +Son amour du peuple lui avait depuis longtemps fait goûter la beauté de +la langue populaire. Enfant, il avait été bercé par les récits des +conteurs mendiants. Homme fait et écrivain célèbre, il éprouvait une +jouissance artistique à causer avec ses paysans. + + _Ces hommes-là_, disait-il plus tard à M. Paul Boyer[204], _sont + des maîtres. Autrefois, quand je causais avec eux, ou avec ces + errants qui vont, le bissac à l'épaule, par nos campagnes, je + notais soigneusement telles de leurs expressions que j'entendais + pour la première fois, oubliées souvent de notre langue littéraire + moderne, mais toujours frappées au bon vieux coin russe.... Oui, le + génie de la langue vit en ces hommes...._ + +Il devait y être d'autant plus sensible que son esprit n'était pas +encombré de littérature[205]. A force de vivre loin des villes, au +milieu des paysans, il s'était fait un peu la façon de penser du peuple. +Il en avait la dialectique lente, le bon sens raisonneur qui se traîne +pas à pas, avec de brusques saccades qui déconcertent, la manie de +répéter une idée dont on est convaincu, de la répéter dans les mêmes +termes, sans se lasser, indéfiniment. + +Mais c'en étaient plutôt les défauts que les qualités. A la longue +seulement, il prit garde au génie latent du parler populaire, à la +saveur d'images, à la crudité poétique, à la plénitude de sagesse +légendaire. Dès l'époque de _Guerre et Paix_, il avait commencé d'en +subir l'influence. En mars 1872, il écrivait à Strakov: + + _J'ai changé le procédé de ma langue et de mon écriture. La langue + du peuple a des sons pour exprimer tout ce que peut dire le poète, + et elle m'est très chère. Elle est le meilleur régulateur poétique. + Veut-on dire quelque chose de trop, d'emphatique ou de faux, la + langue ne le supporte pas. Au lieu que notre langue littéraire n'a + pas de squelette, on peut la tirailler dans tous les sens, tout + ressemble à de la littérature[206]._ + +Il ne dut pas seulement au peuple des modèles de style; il lui dut +plusieurs de ses inspirations. En 1877, un conteur de _bylines_ vint à +Iasnaïa Poliana, et Tolstoï nota plusieurs de ses récits. Du nombre +étaient la légende _De quoi vivent les hommes_ et _les Trois +Vieillards_, qui devinrent, comme on sait, deux des plus beaux _Récits +et Contes populaires_ que Tolstoï publia quelques années plus tard[207]. + +Œuvre unique dans l'art moderne. Œuvre plus haute que l'art: qui +songe, en la lisant, à la littérature? L'esprit de l'Évangile, le chaste +amour de tous les hommes frères, s'unit à la bonhomie souriante de la +sagesse populaire. Simplicité, limpidité, bonté de cœur +ineffable,--et cette lueur surnaturelle qui, si naturellement, baigne le +tableau par moments! Elle enveloppe d'une auréole la figure centrale, le +vieillard Elysée[208], ou plane dans l'échoppe du cordonnier +Martin,--celui qui, par sa lucarne au ras du sol, voit passer les pieds +des gens et à qui le Seigneur fait visite, sous la figure des pauvres +qu'a secourus le bon savetier[209]. Souvent se mêle, en ces récits, aux +paraboles évangéliques, je ne sais quel parfum de légendes orientales, +de ces _Mille et une Nuits_, que Tolstoï aimait depuis l'enfance[210]. +Parfois aussi, la lueur fantastique se fait sinistre et donne au conte +une grandeur effrayante. Tel _le Moujik Pakhom_[211], l'homme qui se tue +à acquérir beaucoup de terre, toute la terre dont il fera le tour, en +marchant pendant une journée. Et il meurt en arrivant. + + _Sur la colline, le starschina, assis par terre, le regardait + courir, et il s'esclafait, se tenant le ventre à deux mains. Et + Pakhom tomba._ + + --«_Ah! Bravo, mon gaillard, tu as acquis beaucoup de terre._» + + _Le starschina se leva, jeta au domestique de Pakhom une pioche_: + + --«_Voilà, enterre-le._» + + _Le domestique resta seul. Il creusa à Pakhom une fosse, juste de + la longueur des pieds à la tête: trois archines,--et il l'enterra._ + +Presque tous ces contes renferment sous leur poétique enveloppe la même +morale évangélique de renoncement et de pardon: + + _Ne te venge pas de qui t'offense_[212]. + + _Ne résiste pas à qui te fait du mal_[213]. + + _C'est à moi qu'appartient la vengeance, dit le Seigneur_[214]. + +Et partout et toujours, pour conclusion, l'amour. Tolstoï, qui voulait +fonder un art pour tous les hommes, a atteint du premier coup à +l'universalité. L'œuvre a eu, dans le monde entier, un succès qui ne +peut cesser: car elle est épurée de tous les éléments périssables de +l'art; il n'y a plus rien là que d'éternel. + + * * * * * + +_La Puissance des Ténèbres_ ne s'élève pas à cette auguste simplicité de +cœur; elle n'y prétend point: c'est l'autre tranchant du glaive. D'un +côté, le rêve de l'amour divin. De l'autre, l'atroce réalité. On peut +voir, en lisant ce drame, si la foi de Tolstoï et son amour du peuple +étaient jamais capables de lui faire idéaliser le peuple et trahir la +vérité! + +Tolstoï, si gauche dans la plupart de ses essais dramatiques[215], +atteint ici à la maîtrise. Les caractères et l'action sont posés avec +aisance: le bellâtre Nikita, la passion emportée et sensuelle d'Anissia, +la bonhomie cynique de la vieille Matrena, qui couve maternellement +l'adultère de son fils, et la sainteté du vieux Akim à la langue +bègue,--Dieu vivant dans un corps ridicule.--Puis, c'est la chute de +Nikita, faible et sans méchanceté, mais englué dans le péché, roulant +au fond du crime, malgré ses efforts pour se retenir sur la pente; sa +mère et sa femme l'entraînent... + + _Les moujiks ne valent pas cher. Mais les babas! Des fauves! Elles + n'ont peur de rien... Vous autres sœurs, vous êtes des millions + de Russes, et vous êtes toutes aveugles comme des taupes, vous ne + savez rien, vous ne savez rien!... Le moujik, lui au moins, il peut + apprendre quelque chose, au cabaret, ou qui sait? en prison ou à la + caserne; mais la baba,... quoi? Elle n'a rien vu, rien entendu. + Telle elle a grandi, telle elle meurt... Elles sont comme des + petits chiens aveugles, qui vont courant et heurtant de la tête + contre les ordures. Elles ne savent que leurs sottes chansons: + «Ho-ho! Ho-ho!»... Eh quoi! Ho-ho?... Elles ne savent pas[216]._ + +Ensuite, la scène terrible du meurtre de l'enfant nouveau-né. Nikita ne +veut pas tuer. Anissia, qui pour lui a assassiné son mari, et dont les +nerfs sont depuis torturés par son crime, devient féroce, folle, menace +de le livrer; elle crie: + + _Au moins, je ne serai plus seule. Il sera aussi un assassin. Qu'il + sache ce que c'est!_ + +Nikita écrase l'enfant, entre deux planches. Au milieu de son crime, il +s'enfuit, épouvanté, il menace de tuer Anissia et sa mère, il sanglote, +il supplie: + + _Ma petite mère, je n'en peux plus!_ + +Il croit entendre crier l'enfant écrasé. + + _Où me sauver?..._ + +C'est une scène de Shakespeare.--Moins sauvage et plus poignante encore +la variante de l'acte IV, le dialogue de la petite fille et du vieux +domestique, qui, seuls dans la maison, la nuit, entendent, devinent le +crime qui s'accomplit au dehors. + +Enfin, l'expiation volontaire. Nikita, accompagné de son père, le vieux +Akim, entre, déchaussé, au milieu d'une noce. Il s'agenouille, il +demande pardon à tous, il s'accuse de tous les crimes. Le vieux Akim +l'encourage, le regarde avec un sourire de douleur extatique: + + _Dieu! oh! le voilà, Dieu!_ + +Ce qui donne au drame une saveur d'art spéciale, c'est sa langue +paysanne. + +«J'ai dépouillé mes calepins de notes pour écrire _la Puissance des +Ténèbres_», disait Tolstoï à M. Paul Boyer. + +Ces images imprévues, jaillies de l'âme lyrique et railleuse du peuple +russe, ont une verve et une vigueur auprès desquelles toutes les images +littéraires semblent pâles. Tolstoï s'en délecte; on sent que l'artiste +s'amuse, en écrivant son drame, à noter ces expressions et ces pensées, +dont le comique ne lui échappe point[217], tandis que l'apôtre se désole +des ténèbres de l'âme. + + * * * * * + +Tout en observant le peuple et en laissant tomber dans sa nuit un rayon +de la lumière d'en haut, Tolstoï consacrait à la nuit plus sombre encore +des classes riches et bourgeoises deux romans tragiques. On sent que la +forme du théâtre domine, à cette époque, sa pensée artistique. _La Mort +d'Ivan Iliitch_ et _la Sonate à Kreutzer_ sont toutes deux de vrais +drames intérieurs, resserrés, concentrés; et dans _la Sonate_ c'est le +héros du drame qui le raconte lui-même. + +_La Mort d'Ivan Iliitch_ (1884-86) est une des œuvres russes qui ont +le plus remué le public français. Je notais, au début de cette étude, +comment j'avais été le témoin du saisissement causé par ces pages à des +lecteurs bourgeois de la province française, qui semblaient indifférents +à l'art. C'est que l'œuvre met en scène, avec une vérité troublante, +un type de ces hommes moyens, fonctionnaires consciencieux, vides de +religion, d'idéal, et presque de pensée, qui s'absorbent dans leurs +fonctions, dans leur vie machinale, jusqu'à l'heure de la mort, où ils +s'aperçoivent avec effroi qu'ils n'ont pas vécu. Ivan Iliitch est le +représentant de cette bourgeoisie européenne de 1880, qui lit Zola, va +entendre Sarah Bernhardt, et, sans avoir aucune foi, n'est même pas +irréligieuse: car elle ne se donne la peine ni de croire ni de ne pas +croire,--elle n'y pense jamais. + +Par la violence du réquisitoire, tour à tour âpre et presque bouffon, +contre le monde et surtout contre le mariage, _la Mort d'Ivan Iliitch_ +ouvre une série d'œuvres nouvelles; elle annonce les peintures plus +farouches encore de _la Sonate à Kreutzer_ et de _Résurrection_. Vide +lamentable et risible de cette vie (comme il y en a des milliers, des +milliers), avec ses ambitions grotesques, ses pauvres satisfactions +d'amour-propre, qui ne font guère plaisir,--«toujours plus que de passer +la soirée en tête-à-tête avec sa femme»,--les déboires de carrière, les +passe-droits qui aigrissent, le vrai bonheur: le whist. Et cette vie +ridicule est perdue pour une cause plus ridicule encore, en tombant +d'une échelle, un jour qu'Ivan a voulu accrocher un rideau à la fenêtre +du salon. Mensonge de la vie. Mensonge de la maladie. Mensonge du +médecin bien portant, qui ne pense qu'à lui-même. Mensonge de la +famille, que la maladie dégoûte. Mensonge de la femme, qui affecte le +dévouement et calcule comment elle vivra, lorsque le mari sera mort. +Universel mensonge, auquel s'oppose, seule, la vérité d'un domestique +compatissant, qui ne cherche pas à cacher au mourant son état et l'aide +fraternellement. Ivan Iliitch, «plein d'une pitié infinie pour +lui-même», pleure son isolement et l'égoïsme des hommes; il souffre +horriblement, jusqu'au jour où il s'aperçoit que sa vie passée a été un +mensonge, et que ce mensonge, il peut le réparer. Aussitôt, tout +s'éclaire,--une heure avant sa mort. Il ne pense plus à lui, il pense +aux siens, il s'apitoie sur eux; il _doit_ mourir et les débarrasser de +lui. + + _--Où es-tu donc, douleur?--La voilà... Eh bien, tu n'as qu'à + persister.--Et la mort, où est-elle?...--Il ne la trouva plus. Au + lieu de la mort, il y avait la lumière.--«C'est fini», dit + quelqu'un.--Il entendit ces paroles et se les répéta.--«La mort + n'existe plus», se dit-il._ + +Ce «rayon de lumière» ne se montre même plus dans _la Sonate à +Kreutzer_[218]. C'est une œuvre féroce, lâchée contre la société, +comme une bête blessée, qui se venge de ce qu'elle a souffert. +N'oublions pas qu'elle est la confession d'une brute humaine, qui vient +de tuer, et que le virus de la jalousie infecte. Tolstoï s'efface +derrière son personnage. Et sans doute, on retrouve ses idées, montées +de ton, dans ces invectives enragées contre l'hypocrisie générale: +hypocrisie de l'éducation des femmes, de l'amour, du mariage--cette +«prostitution domestique»,--du monde, de la science, des médecins,--ces +«semeurs de crimes». Mais son héros l'entraîne à une brutalité +d'expressions, à une violence d'images charnelles,--toutes les ardeurs +d'un corps luxurieux,--et par réaction, toutes les fureurs de +l'ascétisme, la peur haineuse des passions, la malédiction à la vie +jetée par un moine du moyen âge, brûlé de sensualité. Après avoir écrit +son livre, Tolstoï lui-même fut épouvanté: + + _Je ne prévoyais pas du tout_, dit-il dans sa _Postface à la Sonate + à Kreutzer[219], qu'une logique rigoureuse me conduirait, en + écrivant cette œuvre, où je suis venu. Mes propres conclusions + m'ont d'abord terrifié, je voulais ne pas les croire, mais je ne le + pouvais pas... J'ai dû les accepter._ + +Il devait, en effet, reprendre, sous une forme sereine, les cris +farouches du meurtrier Posdnicheff contre l'amour et le mariage: + + _Celui qui regarde la femme--surtout sa femme--avec sensualité, + commet déjà l'adultère avec elle._ + + _Quand les passions auront disparu, alors l'humanité n'aura plus de + raison d'être, elle aura exécuté la Loi; l'union des êtres sera + accomplie._ + +Il montrera, en s'appuyant sur l'Évangile selon saint Mathieu, que +«l'idéal chrétien n'est pas le mariage, qu'il ne peut exister de +mariage chrétien, que le mariage, au point de vue chrétien, n'est pas un +élément de progrès, mais de déchéance, que l'amour, ainsi que tout ce +qui le précède et le suit, est un obstacle au véritable idéal +humain[220]...» + +Mais ces idées ne s'étaient jamais formulées en lui avec cette netteté, +avant qu'elles fussent sorties de la bouche de Posdnicheff. Comme il +arrive souvent chez les grands créateurs, l'œuvre a entraîné +l'auteur; l'artiste a devancé le penseur.--L'art n'y a rien perdu. Pour +la puissance de l'effet, pour la concentration passionnée, pour le +relief brutal des visions, pour la plénitude et la maturité de la forme, +nulle œuvre de Tolstoï n'égale _la Sonate à Kreutzer_. + +Il me reste à expliquer son titre.--A vrai dire, il est faux. Il trompe +sur l'œuvre. La musique ne joue là qu'un rôle accessoire. Supprimez +la sonate: rien ne sera changé. Tolstoï a eu le tort de mêler deux +questions qu'il prenait à cœur: la puissance dépravante de la musique +et celle de l'amour. Le démon musical méritait une œuvre à part; la +place que Tolstoï lui accorde en celle-ci est insuffisante à prouver le +danger qu'il dénonce. Je dois m'arrêter un peu sur ce sujet: car je ne +crois pas qu'on ait jamais compris l'attitude de Tolstoï à l'égard de +la musique. + +Il s'en fallait de beaucoup qu'il ne l'aimât point. On ne craint ainsi +que ce qu'on aime. Qu'on se souvienne de la place que tiennent les +souvenirs musicaux dans _Enfance_ et surtout dans _Bonheur Conjugal_, où +tout le cycle d'amour, de son printemps à son automne, se déroule entre +les phrases de la Sonate _quasi una fantasia_ de Beethoven. Qu'on se +souvienne aussi des symphonies merveilleuses qu'entendent chanter en eux +Nekhludov[221] et le petit Pétia, la nuit avant sa mort[222]. Si Tolstoï +avait appris fort médiocrement la musique[223], elle l'émouvait +jusqu'aux larmes; et il s'y livra avec passion, à certaines époques de +sa vie. En 1858, il fonda à Moscou une Société musicale, qui devint plus +tard le Conservatoire de Moscou. + + _Il aimait beaucoup la musique_, écrit son beau-frère S.-A. Bers. + _Il touchait du piano et affectionnait les maîtres classiques. + Souvent, avant de se mettre au travail[224], il s'asseyait au + piano. Probablement y trouvait-il l'inspiration. Il accompagnait + toujours ma sœur cadette, dont il aimait la voix. J'ai remarqué + que les sensations provoquées en lui par la musique étaient + accompagnées d'une légère pâleur du visage et d'une grimace + imperceptible qui, semblait-il, exprimait l'effroi[225]._ + +C'était bien l'effroi qu'il éprouvait, au choc de ces forces inconnues +qui ébranlaient jusqu'aux racines de son être! Dans ce monde de la +musique, il sentait fondre sa volonté morale, sa raison, toute la +réalité de la vie. Qu'on relise, dans le premier volume de _Guerre et +Paix_, la scène où Nicolas Rostov, qui vient de perdre au jeu, rentre +désespéré. Il entend sa sœur Natacha qui chante. Il oublie tout. + + _Il attendait avec une fiévreuse impatience la note qui allait + suivre, et pendant un moment, il n'y eut plus au monde que la + mesure à trois temps_: Oh! mio crudele affetto! + + --«_Quelle absurde existence que la nôtre, pensait-il. Le malheur, + l'argent, la haine, l'honneur, tout cela n'est rien... Voilà le + vrai!... Natacha, ma petite colombe!... Voyons si elle va atteindre + le_ si?... _Elle l'a atteint, Dieu merci!_» + + _Et lui-même, sans s'apercevoir qu'il chantait, pour renforcer le_ + si, _il l'accompagna à la tierce_. + + --«_Oh! mon Dieu, que c'est beau! Est-ce moi qui l'ai donné? quel + bonheur!» pensait-il; et la vibration de cette tierce éveilla dans + son âme tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur. + Qu'étaient, à côté de cette sensation surhumaine, et sa perte au + jeu et sa parole donnée!... Folies! On pouvait tuer, voler, et + pourtant être heureux[226]._ + +Nicolas ne tue ni ne vole, et la musique n'est pour lui qu'un trouble +passager; mais Natacha est sur le point de s'y perdre. C'est à la suite +d'une soirée à l'Opéra, «dans ce monde étrange, insensé de l'art, à +mille lieues du réel, où le bien et le mal, l'extravagant et le +raisonnable se mêlent et se confondent», qu'elle écoute la déclaration +d'Anatole Kouraguine qui l'affole et qu'elle consent à l'enlèvement. + +Plus Tolstoï avance en âge, plus il a peur de la musique[227]. Un homme +qui eut de l'influence sur lui, Auerbach, qu'il vit à Dresde en 1860, +fortifia sans doute ses préventions. «Il parlait de la musique comme +d'un _Pflichtloser Genuss_ (une jouissance déréglée). Selon lui, elle +était un tournant vers la dépravation[228].» + +Entre tant de musiciens dépravants, pourquoi, demande M. Camille +Bellaigue[229], avoir été choisir justement le plus pur et le plus +chaste de tous, Beethoven?--Parce qu'il est le plus fort. Tolstoï +l'avait aimé, et il l'aima toujours. Ses plus lointains souvenirs +d'_Enfance_ étaient liés à la _Sonate Pathétique_; et quand Nekhludov, à +la fin de _Résurrection_, entend jouer l'_andante_ de la _Symphonie en +ut mineur_, il a peine à retenir ses larmes; «il s'attendrit sur +lui-même».--Cependant, on a vu avec quelle animosité Tolstoï s'exprime +dans _Qu'est-ce que l'Art?_[230] au sujet des «œuvres maladives du +sourd Beethoven»; et déjà en 1876, l'acharnement avec lequel «il aimait +à démolir Beethoven et à émettre des doutes sur son génie» avait révolté +Tschaikovsky et refroidi l'admiration qu'il avait pour Tolstoï. _La +Sonate à Kreutzer_ nous permet de voir au fond de cette injustice +passionnée. Que reproche Tolstoï à Beethoven? Sa puissance. Il est comme +Gœthe, écoutant la _Symphonie en ut mineur_, et, bouleversé par elle, +réagissant avec colère contre le maître impérieux qui l'assujettit à sa +volonté[231]: + + _Cette musique_, dit Tolstoï, _me transporte immédiatement dans + l'état d'âme où se trouvait celui qui l'écrivit... La musique + devrait être chose d'État, comme en Chine. On ne devrait pas + admettre que le premier venu disposât d'un pouvoir aussi effroyable + d'hypnotisme... Ces choses-là_ (_le premier_ Presto _de la_ + Sonate), _on ne devrait avoir la permission de les jouer que dans + certaines circonstances importantes_... + +Et voyez, après cette révolte, comme il cède au pouvoir de Beethoven, et +comme ce pouvoir est, de son aveu même, ennoblissant et pur! En écoutant +le morceau, Posdnicheff tombe dans un état indéfinissable qu'il ne peut +analyser, mais dont la conscience le rend joyeux; la jalousie n'y a plus +de place. La femme n'est pas moins transfigurée. Elle a, tandis qu'elle +joue, «_une sévérité d'expression majestueuse_», puis, «_un sourire +faible, pitoyable, bienheureux, après qu'elle a fini_».... Qu'y a-t-il, +en tout cela, de pervers?--Il y a ceci que l'esprit est esclave et que +la force inconnue des sons peut faire de lui ce qu'elle veut. Le +détruire, s'il lui plaît. + +Cela est vrai; mais Tolstoï n'oublie qu'une chose: c'est la médiocrité +ou l'absence de vie chez la plupart de ceux qui écoutent ou qui font de +la musique. La musique ne saurait être dangereuse pour ceux qui ne +sentent rien. Le spectacle de la salle de l'Opéra, pendant une +représentation de _Salomé_, est bien fait pour rassurer sur l'immunité +du public aux émotions les plus malsaines de l'art des sons. Il faut +être riche de vie, comme Tolstoï, pour risquer d'en souffrir.--La +vérité, c'est que, malgré son injustice blessante pour Beethoven, +Tolstoï sent plus profondément sa musique que la majorité de ceux qui +aujourd'hui l'exaltent. Lui, du moins, il connaît ces passions +frénétiques, cette violence sauvage, qui grondent dans l'art du «_Vieux +Sourd_», et que ne sent plus aucun des virtuoses ni des orchestres +d'aujourd'hui. Beethoven eût été peut-être plus content de sa haine que +de l'amour des Beethovéniens. + + + + +Dix ans séparent _Résurrection de la Sonate à Kreutzer_[232], dix ans +qu'absorbe de plus en plus la propagande morale. Et dix ans la séparent +du terme auquel aspire cette vie affamée de l'éternel. _Résurrection_ +est en quelque sorte le testament artistique de Tolstoï. Elle domine +cette fin de vie de même que _Guerre et Paix_ en couronne la maturité. +C'est la dernière cime, la plus haute peut-être,--sinon la plus +puissante,--le faîte invisible[233] se perd au milieu de la brume. +Tolstoï a soixante-dix ans. Il contemple le monde, sa vie, ses erreurs +passées, sa foi, ses colères saintes. Il les regarde d'en haut. C'est la +même pensée que dans les œuvres précédentes, la même guerre à +l'hypocrisie; mais l'esprit de l'artiste, comme dans _Guerre et Paix_, +plane au-dessus de son sujet; à la sombre ironie, à l'âme tumultueuse de +_la Sonate à Kreutzer_ et de _la Mort d'Ivan Iliitch_ il mêle une +sérénité religieuse, détachée de ce monde qui se reflète en lui, +exactement. On dirait, par instants, d'un Gœthe chrétien. + +Tous les caractères d'art que nous avons notés dans les œuvres de la +dernière période se retrouvent ici, et surtout la concentration du +récit, plus frappante en un long roman qu'en de courtes nouvelles. +L'œuvre est une, très différente en cela de _Guerre et Paix_ et +d'_Anna Karénine_. Presque pas de digressions épisodiques. Une seule +action, suivie avec ténacité, et fouillée dans tous ses détails. Même +vigueur de portraits, peints en pleine pâte, que dans _la Sonate_. Une +observation de plus en plus lucide, robuste, impitoyablement réaliste, +qui voit l'animal dans l'homme,--«la terrible persistance de la bête +dans l'homme, plus terrible, quand cette animalité n'est pas à +découvert, quand elle se cache sous des dehors soi-disant +poétiques[234]». Ces conversations de salon, qui ont simplement pour +objet de satisfaire un besoin physique: «le besoin d'activer la +digestion, en remuant les muscles de la langue et du gosier[235]». Une +vision crue des êtres qui n'épargne personne, ni la jolie Korchaguine, +«avec les os de ses coudes saillants, la largeur de son ongle du pouce», +et son décolletage qui inspire à Nekhludov «honte et dégoût, dégoût et +honte»,--ni l'héroïne, la Maslova, dont rien n'est dissimulé de la +dégradation, son usure précoce, son expression vicieuse et basse, son +sourire provocant, son odeur d'eau-de-vie, son visage rouge et enflammé. +Une brutalité de détails naturalistes: la femme qui cause, accroupie sur +le cuveau aux ordures. L'imagination poétique, la jeunesse se sont +évanouies, sauf dans les souvenirs du premier amour, dont la musique +bourdonne en nous avec une intensité hallucinante, la chaste nuit du +Samedi Saint, et la nuit de Pâques, le dégel, le brouillard blanc si +épais «qu'à cinq pas de la maison, l'on ne voyait rien qu'une masse +sombre d'où jaillissait la lueur rouge d'une lampe», le chant des coqs +dans la nuit, la rivière glacée qui craque, ronfle, s'éboule et résonne +comme un verre qui se brise, et le jeune homme qui, du dehors, regarde +à travers la vitre la jeune fille qui ne le voit pas, assise près de la +table, à la lueur tremblante de la petite lampe,--Katucha pensive, qui +sourit et qui rêve. + +Le lyrisme de l'auteur tient peu de place. Son art a pris un tour plus +impersonnel, plus dégagé de sa propre vie. Tolstoï a fait effort pour +renouveler le champ de son observation. Le monde criminel et le monde +révolutionnaire, qu'il étudie ici, lui étaient étrangers[236]; il n'y +pénètre que par un effort de sympathie volontaire; il convient même +qu'avant de les regarder de près, les révolutionnaires lui inspiraient +une invincible aversion[237]. D'autant plus admirable est son +observation véridique, ce miroir sans défauts. Quelle abondance de types +et de détails précis! Et comme tout est vu, bassesses et vertus, sans +dureté, sans faiblesse, avec une calme intelligence et une pitié +fraternelle!... Lamentable tableau des femmes dans la prison! Elles sont +impitoyables entre elles; mais l'artiste est le bon Dieu: il voit, dans +le cœur de chacune, la détresse sous l'abjection, et sous le masque +d'effronterie le visage qui pleure. La pure et pâle lueur, qui peu à peu +s'annonce dans l'âme vicieuse de la Maslova et l'illumine à la fin d'une +flamme de sacrifice, prend la beauté émouvante d'un de ces rayons de +soleil qui transfigurent une humble scène de Rembrandt. Nulle sévérité, +même pour les bourreaux. «_Pardonnez-leur, Seigneur, ils ne savent ce +qu'ils font_»... Le pire est que, souvent, ils savent ce qu'ils font, +ils en ont le remords, et ne peuvent point ne pas le faire. Il se dégage +du livre le sentiment de l'écrasante fatalité qui pèse sur ceux qui +souffrent, comme sur ceux qui font souffrir,--ce directeur de prison, +plein de bonté naturelle, las de sa vie de geôlier, autant que des +exercices de piano de sa fille chétive et blême, aux yeux cernés, qui +massacre inlassablement une rapsodie de Liszt;--ce général gouverneur +d'une ville sibérienne, intelligent et bon, qui, pour échapper à +l'insoluble conflit entre le bien qu'il veut faire et le mal qu'il est +forcé de faire, s'alcoolise depuis trente-cinq ans, assez maître de lui +toutefois pour garder de la tenue, même lorsqu'il est ivre;--et la +tendresse familiale qui règne chez ces gens, que leur métier rend sans +entrailles à l'égard des autres. + +Le seul des caractères qui n'ait point une vérité objective, est celui +du héros, Nekhludov, parce que Tolstoï lui a prêté ses idées propres. +C'était déjà le défaut--ou le danger--de plusieurs des types les plus +célèbres de _Guerre et Paix_ ou d'_Anna Karénine_: le prince André, +Pierre Besoukhov, Levine, etc. Mais il était moins grave alors: car les +personnages se trouvaient, par leur situation et leur âge, plus près de +l'état d'esprit de Tolstoï. Au lieu qu'ici, l'auteur loge dans le corps +d'un viveur de trente-cinq ans son âme désincarnée de vieillard de +soixante-dix ans. Je ne dis point que la crise morale d'un Nekhludov ne +puisse être vraie, ni même qu'elle ne puisse se produire avec cette +soudaineté[238]. Mais rien, dans le tempérament, dans le caractère, dans +la vie antérieure du personnage, tel que Tolstoï le représente, +n'annonçait ni n'explique cette crise; et quand elle est commencée rien +ne l'interrompt plus. Sans doute, Tolstoï a marqué avec profondeur +l'alliage impur qui est d'abord mêlé aux pensées de sacrifice; les +larmes d'attendrissement et d'admiration pour soi, puis plus tard +l'épouvante et la répugnance qui saisissent Nekhludov, en face de la +réalité. Mais jamais sa résolution ne fléchit. Cette crise n'a aucun +rapport avec des crises antérieures, violentes mais momentanées[239]. +Rien ne peut plus arrêter cet homme faible et indécis. Ce prince, +riche, considéré, très sensible aux satisfactions du monde, sur le point +d'épouser une jolie fille qui l'aime et qui ne lui déplaît point, décide +brusquement de tout abandonner, richesse, monde, situation sociale, et +d'épouser une prostituée, afin de réparer une faute ancienne; et son +exaltation se soutient, sans fléchir, pendant des mois; elle résiste à +toutes les épreuves, même à la nouvelle que celle dont il veut faire sa +femme continue sa vie de débauche[240].--Il y a là une sainteté, dont la +psychologie d'un Dostoievsky nous eût montré la source dans les obscures +profondeurs de la conscience et jusque dans l'organisme de ses héros. +Mais Nekhludov n'a rien d'un héros de Dostoievsky. Il est le type de +l'homme moyen, médiocre et sain, qui est le héros habituel de Tolstoï. +En vérité, l'on sent trop la juxtaposition d'un personnage très +réaliste[241] avec une crise morale qui appartient à un autre homme;--et +cet autre, c'est le vieillard Tolstoï. + +La même impression de dualité d'éléments se retrouve, à la fin du livre, +où se juxtapose à une troisième partie d'observation strictement +réaliste une conclusion évangélique qui n'est pas nécessaire--acte de +foi personnel, qui ne sort pas logiquement de la vie observée. Ce +n'était pas la première fois que la religion de Tolstoï s'ajoutait à son +réalisme; mais, dans les œuvres passées, les deux éléments sont mieux +fondus. Ici, ils coexistent, ils ne se mêlent point; et le contraste +frappe d'autant plus que la foi de Tolstoï se passe davantage de toute +preuve, et que son réalisme se fait de jour en jour plus libre et plus +aiguisé. Il y a là trace, non de fatigue, mais d'âge,--une certaine +raideur dans les articulations. La conclusion religieuse n'est pas le +développement organique de l'œuvre. C'est un _Deus ex machinâ_.... Et +je suis convaincu que, tout au fond de Tolstoï, en dépit de ses +affirmations, la fusion n'était point parfaite entre ses natures +diverses: sa vérité d'artiste et sa vérité de croyant. + +Mais si _Résurrection_ n'a pas l'harmonieuse plénitude des œuvres de +la jeunesse, si je lui préfère, pour ma part, _Guerre et Paix_, elle +n'en est pas moins un des plus beaux poèmes de compassion humaine,--le +plus véridique peut-être. Plus qu'au travers de toute autre, j'aperçois +dans cette œuvre les yeux clairs de Tolstoï, les yeux gris-pâle qui +pénètrent, «ce regard qui va droit à l'âme[242]», et dans chaque âme +voit Dieu. + + + + +Tolstoï ne renonça jamais à l'art. Un grand artiste ne peut, même s'il +le veut, abdiquer sa raison de vivre. Il peut, pour des causes +religieuses, renoncer à publier; il ne le peut, à écrire. Jamais Tolstoï +n'interrompit sa création artistique. M. Paul Boyer, qui l'a vu à +Iasnaïa Poliana, dans ces dernières années, dit qu'il menait de front +les œuvres d'évangélisation ou de polémique et les œuvres +d'imagination; il se délassait des unes par les autres. Quand il avait +terminé quelque traité social, quelque _Appel aux Dirigeants_ ou _aux +Dirigés_, il s'accordait le droit de reprendre une des belles histoires +qu'il se contait à lui-même,--tel son _Hadji-Mourad_, une épopée +militaire, qui chantait un épisode des guerres du Caucase et de la +résistance des montagnards sous Schamyl[243]. L'art était resté son +délassement, son plaisir. Mais il eût regardé comme une vanité d'en +faire parade[244]. A part son _Cycle de lectures pour tous les jours de +l'année_ (1904-5)[245], où il rassembla les _Pensées de divers écrivains +sur la vérité et la vie_--véritable Anthologie de la sagesse poétique du +monde, depuis les Livres Saints d'Orient jusqu'aux artistes +contemporains,--presque toutes ses œuvres proprement artistiques, à +partir de 1900, sont restées manuscrites[246]. + +En revanche, il jetait hardiment, ardemment, ses écrits polémiques et +mystiques dans la bataille sociale. De 1900 à 1910, elle absorbe le +meilleur de ses forces. La Russie traversait une crise formidable, où +l'empire des tsars parut un moment craquer sur ses bases et déjà près de +s'effondrer. La guerre russo-japonaise, la débâcle qui suivit, +l'agitation révolutionnaire, les mutineries de l'armée et de la flotte, +les massacres, les troubles agraires semblaient marquer «la fin d'un +monde»,--comme dit le titre d'un ouvrage de Tolstoï.--Le sommet de la +crise fut atteint entre 1904 et 1905. Tolstoï publia, dans ces années, +une série d'œuvres retentissantes: _Guerre et Révolution_[247], _le +Grand Crime_, _la Fin d'un Monde_.[248] Durant cette dernière période de +dix ans, il occupe une situation unique, non seulement en Russie, mais +dans l'univers. Il est seul, étranger à tous les partis, à toutes les +patries, rejeté de son Église qui l'a excommunié[249]. La logique de sa +raison, l'intransigeance de sa foi, l'ont «acculé à ce dilemme: se +séparer des autres hommes, ou de la vérité.» Il s'est souvenu du dicton +russe: «Un vieux qui ment, c'est un riche qui vole»; et il s'est séparé +des hommes, pour dire la vérité. Il la dit tout entière à tous. Le vieux +chasseur de mensonges continue de traquer infatigablement toutes les +superstitions religieuses ou sociales, tous les fétiches. Il n'en a pas +seulement aux anciens pouvoirs malfaisants, à l'Église persécutrice, à +l'autocratie tsarienne. Peut-être même s'apaise-t-il un peu à leur +égard, maintenant que tout le monde leur jette la pierre. On les +connaît, elles ne sont plus si redoutables! Et après tout, elles font +leur métier, elles ne trompent pas. La lettre de Tolstoï au tsar Nicolas +II[250] est, dans sa vérité sans ménagements pour le souverain, pleine +de douceur pour l'homme, qu'il appelle son «cher frère», qu'il prie de +«lui pardonner s'il l'a chagriné sans le vouloir»; et il signe: «Votre +frère qui vous souhaite le véritable bonheur». + +Mais ce que Tolstoï pardonne le moins, ce qu'il dénonce avec virulence, +ce sont les nouveaux mensonges, car les anciens sont percés à jour. Ce +n'est pas le despotisme, c'est l'illusion de la liberté. Et l'on ne sait +ce qu'il hait le plus, parmi les sectateurs de nouvelles idoles, des +socialistes ou des «libéraux». + +Il avait pour les libéraux une antipathie de longue date. Tout de suite, +il l'avait ressentie, quand, officier de Sébastopol, il s'était trouvé +dans le cénacle des gens de lettres de Pétersbourg. Ç'avait été une des +causes de son malentendu avec Tourgueniev. L'aristocrate orgueilleux, +l'homme d'antique race, ne pouvait supporter ces intellectuels et leur +prétention de faire, bon gré, mal gré, le bonheur de la nation, en lui +imposant leurs utopies. Très Russe, de vieille souche[251], il avait +une méfiance pour les nouveautés libérales, pour ces idées +constitutionnelles qui venaient d'Occident; et ses deux voyages en +Europe ne firent que fortifier ses préventions. Au retour du premier +voyage, il écrit: + + _Éviter l'ambition du libéralisme[252]._ + +Au retour du second, il note que «la société privilégiée» n'a aucunement +le droit d'élever à sa manière le peuple qui lui est étranger[253].... + +Dans _Anna Karénine_, il expose largement son dédain pour les libéraux. +Levine refuse de s'associer à l'œuvre des institutions provinciales +pour instruire le peuple et aux innovations à l'ordre du jour. Le +tableau des élections à l'assemblée provinciale des seigneurs montre le +marché de dupe que fait un pays, en substituant à son ancienne +administration conservatrice une administration libérale. Rien de +changé, mais un mensonge de plus et qui n'a point l'excuse ou la +consécration des siècles. + +«Nous ne valons peut-être pas grand'chose, dit le représentant de +l'ancien régime, mais nous n'en avons pas moins duré mille ans.» + +Et Tolstoï s'indigne contre l'abus que les libéraux font du mot: +«_Peuple, Volonté du peuple..._» Eh! que savent-ils du peuple? Qu'est-ce +que le peuple? + +C'est surtout à l'époque où le mouvement libéral semble sur le point de +réussir et fait convoquer la première Douma, que Tolstoï exprime +violemment sa désapprobation des idées constitutionnelles. + + _En ces derniers temps, la déformation du christianisme a donné + lieu à une nouvelle supercherie, qui a mieux enfoncé nos peuples + dans leur servilité. A l'aide d'un système complexe d'élections + parlementaires, il leur fut suggéré qu'en élisant leurs + représentants directement, ils participaient au gouvernement, et + qu'en leur obéissant, ils obéissaient à leur propre volonté, ils + étaient libres. C'est une fourberie. Le peuple ne peut exprimer sa + volonté, même avec le suffrage universel: 1º parce qu'une pareille + volonté collective d'une nation de plusieurs millions d'habitants + ne peut exister; 2º parce que, même si elle existait, la majorité + des voix ne serait pas son expression. Sans insister sur ce fait + que les élus légifèrent et administrent, non pour le bien général, + mais pour se maintenir au pouvoir,--sans appuyer sur le fait de la + dépravation du peuple due à la pression et à la corruption + électorale,--ce mensonge est particulièrement funeste, en raison de + l'esclavage présomptueux où tombent ceux qui s'y soumettent... Ces + hommes libres rappellent les prisonniers qui s'imaginent jouir de + la liberté, lorsqu'ils ont le droit d'élire ceux parmi leurs + geôliers qui sont chargés de la police intérieure de la prison... + Un membre d'un État despotique peut être entièrement libre, même + parmi les plus cruelles violences. Mais un membre d'un État + constitutionnel est toujours esclave, car il reconnaît la légalité + des violences commises contre lui... Et voici qu'on voudrait amener + le peuple russe au même état d'esclavage constitutionnel que les + autres peuples européens[254]!..._ + +Dans son éloignement du libéralisme, c'est le dédain qui domine. +Vis-à-vis du socialisme, c'est--ou plutôt ce serait--la haine, si +Tolstoï ne se défendait de haïr quoi que ce fût. Il le déteste +doublement, parce que le socialisme amalgame en lui deux mensonges: +celui de la liberté et celui de la science. Ne se prétend-il pas fondé +sur je ne sais quelle science économique, dont les lois absolues +régentent le progrès du monde! + +Tolstoï est très sévère pour la science. Il a des pages d'une ironie +terrible sur cette superstition moderne et «ces futiles problèmes: +origine des espèces, analyse spectrale, nature du radium, théorie des +nombres, animaux fossiles et autres sornettes, auxquelles on attribue +aujourd'hui la même importance qu'on attribuait, au moyen âge, à +l'Immaculée Conception ou à la Dualité de la Substance».--Il raille «ces +servants de la science, qui, de même que les servants de l'Église, se +persuadent et persuadent aux autres qu'ils sauvent l'humanité, qui, de +même que l'Église, croient en leur infaillibilité, ne sont jamais +d'accord entre eux, se divisent en chapelles, et qui, de même que +l'Église, sont la cause principale de la grossièreté, de l'ignorance +morale, du retard que met l'homme à s'affranchir du mal dont il souffre: +car ils ont rejeté la seule chose qui pouvait unir l'humanité: la +conscience religieuse[255].» + +Mais son inquiétude redouble et son indignation éclate, quand il voit +cette arme dangereuse du nouveau fanatisme dans les mains de ceux qui +prétendent régénérer l'humanité. Tout révolutionnaire l'attriste, quand +il recourt à la violence. Mais le révolutionnaire intellectuel et +théoricien lui fait horreur: c'est un pédant meurtrier, une âme +orgueilleuse et sèche, qui n'aime pas les hommes, qui n'aime que ses +idées[256]. + +De basses idées, d'ailleurs. + + _Le socialisme a pour but la satisfaction des besoins les plus bas + de l'homme: son bien-être matériel. Et ce but même, il est + impuissant à l'atteindre par les moyens qu'il préconise[257]._ + +Au fond il est sans amour. Il n'a que de la haine pour les oppresseurs +et «une envie noire pour la vie douce et rassasiée des riches: une +avidité de mouches qui se rassemblent autour des déjections[258]». Quand +le socialisme aura vaincu, l'aspect du monde sera terrible. La horde +européenne se ruera sur les peuples faibles et sauvages avec une force +redoublée, et elle en fera des esclaves, afin que les anciens +prolétaires de l'Europe puissent tout à leur aise se dépraver par le +luxe oisif, comme les Romains[259]. + +Heureusement que la meilleure force du socialisme se dépense en +fumées,--en discours, comme ceux de Jaurès.... + + _Quel admirable orateur! Il y a de tout dans ses discours,--et il + n'y a rien... Le socialisme, c'est un peu comme notre orthodoxie + russe: vous le pressez, vous le poussez dans ses derniers + retranchements, vous croyez l'avoir saisi, et brusquement il se + retourne et vous dit: «Mais non! je ne suis pas celui que vous + croyez, je suis autre.» Et il vous glisse dans la main... Patience! + Laissons faire le temps. Il en sera des théories socialistes comme + des modes de femmes, qui très rapidement passent du salon à + l'antichambre[260]._ + +Si Tolstoï fait ainsi la guerre aux libéraux et aux socialistes, ce +n'est pas, tant s'en faut, pour laisser le champ libre à l'autocratie; +c'est au contraire pour que la bataille se livre dans toute son ampleur +entre le vieux monde et le monde nouveau, après qu'on aura éliminé de +l'armée les éléments troubles et dangereux. Car lui aussi, il croit dans +la Révolution. Mais sa Révolution a une bien autre envergure que celle +des révolutionnaires: c'est celle d'un croyant mystique du moyen âge, +qui attend pour le lendemain le règne du Saint-Esprit: + + _Je crois qu'à cette heure précise commence la grande révolution, + qui se prépare depuis deux mille ans dans le monde chrétien,--la + révolution qui substituera au christianisme corrompu et au régime + de domination qui en découle le véritable christianisme, base de + l'égalité entre les hommes et de la vraie liberté, à laquelle + aspirent tous les êtres doués de raison[261]._ + +Et quelle heure choisit-il, le voyant prophétique, pour annoncer la +nouvelle ère de bonheur et d'amour? L'heure la plus sombre de la Russie, +l'heure des désastres et des hontes. Pouvoir superbe de la foi +créatrice! Tout est lumière autour d'elle,--jusqu'à la nuit. Tolstoï +aperçoit dans la mort les signes du renouvellement,--dans les calamités +de la guerre de Mandchourie, dans la débâcle des armées russes, dans +l'affreuse anarchie et la sanglante lutte de classes. Sa logique de rêve +tire de la victoire du Japon cette conclusion étonnante que la Russie +doit se désintéresser de toute guerre: car les peuples non chrétiens +auront toujours l'avantage, à la guerre, sur les peuples chrétiens «qui +ont franchi la phase de soumission servile».--Est-ce abdication pour son +peuple?--Non, c'est orgueil suprême. La Russie doit se désintéresser de +toute guerre, parce qu'elle doit accomplir «_la grande révolution_». + +Et voici que l'Évangéliste de Iasnaïa Poliana, ennemi de la violence, +prophétise, sans s'en douter, la Révolution Communiste[262]! + + _La Révolution de 1905, qui affranchira les hommes de l'oppression + brutale, doit commencer en Russie.--Elle commence._ + +Pourquoi la Russie doit-elle jouer ce rôle de peuple élu?--Parce que la +révolution nouvelle doit avant tout réparer «_le grand Crime_», la +monopolisation du sol au profit de quelques milliers de riches, +l'esclavage de millions d'hommes, le plus cruel des esclavages[263]. Et +parce que nul peuple n'a conscience de cette iniquité autant que le +peuple russe[264]. + +Mais surtout parce que le peuple russe est, de tous les peuples, le plus +pénétré du vrai christianisme, et que la révolution qui vient doit +réaliser, au nom du Christ, la loi d'union et d'amour. Or cette loi +d'amour ne peut s'accomplir, si elle ne s'appuie sur la loi de +non-résistance au mal[265]. Et cette non-résistance est, a toujours été +un trait essentiel du peuple russe. + + _Le peuple russe a toujours observé à l'égard du pouvoir une tout + autre attitude que les autres pays européens. Jamais il n'est entré + en lutte contre le pouvoir; jamais surtout il n'y a participé, et + par conséquent il n'a pu en être souillé. Il l'a considéré comme un + mal qu'il faut éviter. Une antique légende représente les Russes + faisant appel aux Variagues, pour venir les gouverner. La majorité + des Russes a toujours mieux aimé supporter les actes de violence + que d'y répondre ou d'y tremper. Elle s'est donc toujours + soumise..._ + +Soumission volontaire, qui n'a aucun rapport avec l'obéissance +servile[266]. + + _Le vrai chrétien peut se soumettre, il lui est même impossible de + ne pas se soumettre sans lutte à toute violence; mais il ne + saurait y obéir, c'est-à-dire en reconnaître la légitimité[267]._ + +Au moment où Tolstoï écrivait ces lignes, il était sous l'émotion d'un +des plus tragiques exemples de cette non-résistance héroïque d'un +peuple,--la sanglante manifestation du 22 janvier 1905, à +Saint-Pétersbourg, où une foule désarmée, conduite par le pope Gapone, +se laissa fusiller, sans un cri de haine, sans un geste pour se +défendre. + +Depuis longtemps en Russie, les vieux croyants, qu'on nommait les +_sectateurs_, pratiquaient opiniâtrément, malgré les persécutions, la +non-obéissance à l'État et refusaient de reconnaître la légitimité du +pouvoir[268]. Après les désastres de la guerre russo-japonaise, cet état +d'esprit n'eut pas de peine à se propager dans le peuple des campagnes. +Les refus de service militaire se multiplièrent; et plus ils furent +cruellement réprimés, plus la révolte grossit au fond des +cœurs.--D'autre part, des provinces, des races entières, sans +connaître Tolstoï, avaient donné l'exemple du refus absolu et passif +d'obéissance à l'État: les Doukhobors du Caucase, dès 1898, les +Géorgiens de la Gourie, vers 1905. Tolstoï agit beaucoup moins sur ces +mouvements qu'ils n'agirent sur lui; et l'intérêt de ses écrits est +justement qu'en dépit de ce qu'ont prétendu les écrivains du parti de la +révolution, comme Gorki[269], il fut la voix du vieux peuple russe. + +L'attitude qu'il garda, vis-à-vis des hommes qui mettaient en pratique, +au péril de leur vie, les principes qu'il professait[270], fut très +modeste et très digne. Pas plus avec les Doukhobors et les Gouriens +qu'avec les soldats réfractaires, il ne se pose en maître qui enseigne. + + _Celui qui ne supporte aucune épreuve ne peut rien apprendre à + celui qui en supporte[271]._ + +Il implore «le pardon de tous ceux que ses paroles et ses écrits ont pu +conduire aux souffrances[272]». Jamais il n'engage personne à refuser le +service militaire. C'est à chacun de se décider soi-même. S'il a affaire +à quelqu'un qui hésite, «il lui conseille toujours d'entrer au service +et de ne pas refuser l'obéissance, tant que ce ne lui sera pas +moralement impossible». Car, si l'on hésite, c'est que l'on n'est pas +mûr; et «mieux vaut qu'il y ait un soldat de plus qu'un hypocrite ou un +renégat, ce qui est le cas avec ceux qui entreprennent des œuvres +au-dessus de leurs forces[273]». Il se défie de la résolution du +réfractaire Gontcharenko. Il craint «que ce jeune homme n'ait été +entraîné par l'amour-propre et par la gloriole, non par l'amour de +Dieu[274]». Aux Doukhobors, il écrit de ne pas persister dans leur refus +d'obéissance, par orgueil et par respect humain, mais, «s'ils en sont +capables, de délivrer des souffrances leurs faibles femmes et leurs +enfants. Personne ne les condamnera pour cela». Ils ne doivent +s'obstiner «que si l'esprit du Christ est ancré en eux, parce qu'alors +ils seront heureux de souffrir[275]». En tout cas, il prie ceux qui se +font persécuter «de ne rompre, à aucun prix, leurs rapports affectueux +avec ceux qui les persécutent[276]». Il faut aimer Hérode, comme il +l'écrit, dans une belle lettre à un ami: + + _Vous dites: «On ne peut aimer Hérode».--Je l'ignore, mais je sens, + et vous aussi, qu'il faut l'aimer. Je sais, et vous aussi, que si + je ne l'aime pas, je souffre, qu'il n'y a pas en moi la vie[277]._ + +Divine pureté, ardeur inlassable de cet amour, qui finit par ne plus se +contenter des paroles mêmes de l'Évangile: «_Aime ton prochain comme +toi-même_», parce qu'il y trouve encore un relent d'égoïsme[278]! + +Amour trop vaste, au gré de certains, et si dégagé de tout égoïsme +humain qu'il se dilue dans le vide!--Et pourtant, qui plus que Tolstoï +se défie de «_l'amour abstrait_»? + + _Le plus grand péché d'aujourd'hui: l'amour abstrait des hommes, + l'amour impersonnel pour ceux qui sont quelque part, au loin.... + Aimer les hommes qu'on ne connaît pas, qu'on ne rencontrera jamais, + c'est si facile! On n'a besoin de rien sacrifier. Et en même temps, + on est si content de soi! La conscience est bernée.--Non. Il faut + aimer le prochain,--celui avec qui l'on vit, et qui vous + gêne[279]._ + +Je lis dans la plupart des études sur Tolstoï que sa philosophie et sa +foi ne sont pas originales. Il est vrai: la beauté de ces pensées est +trop éternelle pour qu'elle paraisse jamais une nouveauté à la mode.... +D'autres relèvent leur caractère utopique. Il est encore vrai: elles +sont utopiques, comme l'Évangile. Un prophète est un utopiste; il vit +dès ici-bas de la vie éternelle; et que cette apparition nous ait été +accordée, que nous ayons vu parmi nous le dernier des prophètes, que le +plus grand de nos artistes ait cette auréole au front,--c'est là, me +semble-t-il, un fait plus original et d'importance plus grande pour le +monde qu'une religion de plus, ou une philosophie nouvelle. Aveugles, +ceux qui ne voient pas le miracle de cette grande âme, incarnation de +l'amour fraternel dans un siècle ensanglanté par la haine! + + + + +Sa figure avait pris les traits définitifs, sous lesquels elle restera +dans la mémoire des hommes: le large front que traverse l'arc d'une +double ride, les broussailles blanches des sourcils, la barbe de +patriarche, qui rappelle le Moïse de Dijon. Le vieux visage s'était +adouci, attendri; il portait la marque de la maladie, du chagrin, de +l'affectueuse bonté. Comme il avait changé, depuis la brutalité presque +animale des vingt ans et la raideur empesée du soldat de Sébastopol! +Mais les yeux clairs ont toujours leur fixité profonde, cette loyauté de +regard, qui ne cache rien de soi, et à qui rien n'est caché. + + * * * * * + +Neuf ans avant sa mort, dans la réponse au Saint-Synode (17 avril 1901), +Tolstoï disait: + + _Je dois à ma foi de vivre dans la paix et la joie, et de pouvoir + aussi, dans la paix et la joie, m'acheminer vers la mort._ + +Je songe, en l'entendant, à la parole antique: «_que l'on ne doit +appeler heureux aucun homme avant qu'il soit mort_». + +Cette paix et cette joie, qu'alors il se vantait d'avoir, lui sont-elles +restées fidèles? + +Les espérances de la «grande Révolution» de 1905 s'étaient évanouies. +Des ténèbres amoncelées, la lumière attendue n'était point sortie. Aux +convulsions révolutionnaires succédait l'épuisement. A l'ancienne +injustice rien n'avait changé, sinon que la misère avait encore grossi. +Déjà en 1906, Tolstoï a perdu un peu confiance dans la vocation +historique du peuple slave de Russie; et sa foi obstinée cherche, au +loin, d'autres peuples qu'il puisse investir de cette mission. Il pense +au «grand et sage peuple chinois». Il croit «que les peuples d'Orient +sont appelés à retrouver cette liberté, que les peuples d'Occident ont +perdue presque sans retour», et que la Chine, à la tête des Asiatiques, +accomplira la transformation de l'humanité dans la voie du _Tao_, de la +Loi éternelle[280]. + +Espoir vite déçu: la Chine de Lao-Tse et de Confucius renie sa sagesse +passée, comme déjà l'avait fait le Japon avant elle, pour imiter +l'Europe[281]. Les Doukhobors persécutés ont émigré au Canada; et là, +ils ont aussitôt, au scandale de Tolstoï, restauré la propriété[282]. +Les Gouriens, à peine délivrés du joug de l'État, se sont mis à +assommer ceux qui ne pensaient pas comme eux; et les troupes russes, +appelées, ont tout fait rentrer dans l'ordre. Il n'est pas jusqu'aux +Juifs,--eux, «dont la patrie jusqu'alors, la plus belle que pût désirer +un homme, était le Livre[283]»,--qui ne tombent dans la maladie du +Sionisme, ce mouvement faussement national, «qui est la chair de la +chair de l'européanisme contemporain, son enfant rachitique[284]». + +Tolstoï est triste, mais il n'est pas découragé. Il fait crédit à Dieu, +il croit en l'avenir[285]: + + _Ce serait parfait, si on pouvait faire pousser une forêt, en un + clin d'œil. Malheureusement, c'est impossible, il faut attendre + que la semence germe, fasse venir des pousses, puis des feuilles, + puis la tige qui se transforme enfin en arbre[286]._ + +Mais il faut beaucoup d'arbres pour faire une forêt; et Tolstoï est +seul. Glorieux, mais seul. On lui écrit, du monde entier: des pays +mahométans, de la Chine, du Japon, où l'on traduit _Résurrection_, et où +se répandent ses idées sur «la restitution de la terre au peuple[287]». +Les journaux américains l'interviewent; des Français le consultent sur +l'art, ou sur la séparation des Églises et de l'État[288]. Mais il n'a +pas trois cents disciples, et il en convient. D'ailleurs, il ne s'est +pas soucié d'en faire. Il repousse les tentatives de ses amis pour +former des groupes de Tolstoïens: + + _Il ne faut pas aller à la rencontre l'un de l'autre, mais aller + tous à Dieu.... Vous dites: «Ensemble, c'est plus + facile...»--Quoi?--Labourer, faucher, oui. Mais s'approcher de + Dieu, on ne le peut qu'isolément... Je me représente le monde comme + un énorme temple dans lequel la lumière tombe d'en haut et juste au + milieu. Pour se réunir, tous doivent aller à la lumière. Là, nous + tous, venus de divers côtés, nous nous trouverons ensemble avec des + hommes que nous n'attendions pas: en cela est la joie[289]._ + +Combien se sont-ils trouvés ensemble sous le rayon qui tombe de la +coupole?--Qu'importe! Il suffit d'un seul, avec Dieu. + + _De même qu'une matière en combustion peut seule communiquer le feu + à d'autres matières, seules la vraie foi et la vraie vie d'un homme + peuvent se communiquer à d'autres hommes et répandre la + vérité[290]._ + +Peut-être; mais jusqu'à quel point cette foi isolée a-t-elle pu assurer +le bonheur à Tolstoï?--Qu'il est loin, à ses derniers jours, de la +sérénité volontaire d'un Gœthe! On dirait qu'il la fuit, qu'elle lui +est antipathique. + + _Il faut remercier Dieu d'être mécontent de soi. Puisse-t-on l'être + toujours! Le désaccord de la vie avec ce qu'elle devrait être est + précisément le signe de la vie, le mouvement ascendant du plus + petit au plus grand, du pire au mieux. Et ce désaccord est la + condition du bien. C'est un mal, quand l'homme est tranquille et + satisfait de soi-même[291]._ + +Et il imagine ce sujet de roman, qui montre curieusement que +l'inquiétude persistante d'un Levine ou d'un Pierre Besoukhov n'était +pas morte en lui. + + _Je me représente souvent un homme élevé dans les cercles + révolutionnaires, et d'abord révolutionnaire, puis populiste, + socialiste, orthodoxe, moine au Mont Athos, ensuite athée, bon père + de famille, et enfin Doukhobor. Il commence tout, sans cesse + abandonne tout: les hommes se moquent de lui, il n'a rien fait, et + meurt oublié, dans un hospice. En mourant, il pense qu'il a gâché + sa vie. Et cependant, c'est un saint[292]._ + +Avait-il donc des doutes encore, lui, si plein de sa foi?--Qui sait? +Chez un homme resté robuste, de corps et d'esprit, jusque dans sa +vieillesse, la vie ne pouvait s'arrêter à un point de la pensée. Il +fallait qu'elle marchât. + + _Le mouvement, c'est la vie[293]._ + +Bien des choses avaient dû changer en lui, au cours des dernières +années. Son opinion à l'égard des révolutionnaires n'avait-elle pas été +modifiée? Qui peut même dire si sa foi en la non-résistance au mal +n'avait pas été un peu ébranlée?--Déjà, dans _Résurrection_, les +relations de Nekhludov avec les condamnés politiques changent +complètement ses idées sur le parti révolutionnaire russe. + + _Jusque-là, il avait de l'aversion pour leur cruauté, leur + dissimulation criminelle, leurs attentats, leur suffisance, leur + contentement de soi, leur insupportable vanité. Mais quand il les + voit de plus près, quand il voit comme ils étaient traités par + l'autorité, il comprend qu'ils ne pouvaient être autres._ + +Et il admire leur haute idée du devoir, qui implique le sacrifice total. + +Mais depuis 1900, la vague révolutionnaire s'était étendue; partie des +intellectuels, elle avait gagné le peuple, elle remuait obscurément des +milliers de misérables. L'avant-garde de leur armée menaçante défilait +sous la fenêtre de Tolstoï, à Iasnaïa-Poliana. Trois récits, publiés par +le _Mercure de France_[294], et qui comptent parmi les dernières pages +écrites par Tolstoï, font entrevoir la douleur et le trouble que ce +spectacle jetait dans son esprit. Où était-il le temps où, dans la +campagne de Toula, passaient les pèlerins, simples d'esprit et pieux? +Maintenant, c'est une invasion d'affamés errants. Il en vient, chaque +jour. Tolstoï, qui cause avec eux, est frappé de la haine qui les anime; +ils ne voient plus, comme autrefois, dans les riches, «des gens qui font +le salut de leur âme en distribuant l'aumône, mais des bandits, des +brigands, qui boivent le sang du peuple travailleur». Beaucoup sont des +gens instruits, ruinés, à deux doigts du désespoir qui rend l'homme +capable de tout. + + _Ce n'est pas dans les déserts et dans les forêts, mais dans les + bouges des villes et sur les grandes routes que sont élevés les + barbares qui feront de la civilisation moderne ce que les Huns et + les Vandales ont fait de l'ancienne._ + +Ainsi disait Henry George. Et Tolstoï ajoute: + + _Les Vandales sont déjà prêts en Russie, et ils seront + particulièrement terribles parmi notre peuple profondément + religieux, parce que nous ne connaissons pas ces freins: les + convenances et l'opinion publique, qui sont si développées chez les + peuples européens._ + +Tolstoï recevait souvent des lettres de ces révoltés, protestant contre +ses doctrines de la non-résistance et disant qu'à tout le mal que les +gouvernants et les riches faisaient au peuple, on ne pouvait que +répondre: «Vengeance! Vengeance! Vengeance!»--Tolstoï les condamne-t-il +encore? On ne sait. Mais quand il voit, quelques jours après, saisir +dans son village, chez les pauvres qui pleurent, leur samovar et leurs +brebis, devant les autorités indifférentes, il a beau faire, lui aussi, +il crie vengeance contre les bourreaux, contre «ces ministres et leurs +acolytes, qui sont occupés au commerce de l'eau-de-vie, ou à apprendre +aux hommes le meurtre, ou à prononcer les condamnations à la +déportation, à la prison, au bagne ou à la pendaison,--ces gens, tous +parfaitement convaincus que les samovars, les brebis, les veaux, la +toile, qu'on enlève aux miséreux, trouvent leur meilleur placement dans +la distillation de l'eau-de-vie qui empoisonne le peuple, dans la +fabrication des armes meurtrières, dans la construction des prisons, des +bagnes, et surtout dans la distribution des appointements à leurs aides +et à eux.» + +Il est triste, quand on a vécu, toute sa vie, dans l'attente et +l'annonce du règne de l'amour, de devoir fermer les yeux, parmi ces +visions menaçantes, et de s'en sentir troublé.--Il l'est encore +davantage, quand on a la conscience véridique d'un Tolstoï, de se dire +qu'on n'a pas mis d'accord tout à fait sa vie avec ses principes. + + * * * * * + +Ici, nous touchons au point le plus douloureux de ses dernières +années,--faut-il dire, de ses trente dernières années?--et il ne nous +est permis que de l'effleurer d'une main pieuse et craintive: car cette +douleur, dont Tolstoï s'efforça de garder le secret, n'appartient pas +seulement à celui qui est mort, mais à d'autres qui vivent, qu'il aima, +et qui l'aiment. + +Il n'était pas arrivé à communiquer sa foi à ceux qui lui étaient les +plus chers, à sa femme, à ses enfants. On a vu que la fidèle compagne, +qui partageait vaillamment sa vie et ses travaux artistiques, souffrait +de ce qu'il avait renié sa foi dans l'art pour une autre foi morale, +qu'elle ne comprenait pas. Tolstoï ne souffrait pas moins de se voir +incompris de sa meilleure amie. + + _Je sens par tout mon être_, écrivait-il à Ténéromo, _la vérité de + ces paroles: que le mari et la femme ne sont pas des êtres + distincts, mais ne font qu'un... Je voudrais ardemment pouvoir + transmettre à ma femme une partie de cette conscience religieuse, + qui me donne la possibilité de m'élever parfois au-dessus des + douleurs de la vie. J'espère quelle lui sera transmise, non par + moi, sans doute, mais par Dieu, bien que cette conscience ne soit + guère accessible aux femmes[295]._ + +Il ne semble pas que ce vœu ait été exaucé. La comtesse Tolstoï +admirait et aimait la pureté de cœur, l'héroïsme candide, la bonté de +la grande âme «qui ne faisait qu'une» avec elle; elle apercevait qu'«il +marchait devant la foule et montrait le chemin que doivent suivre les +hommes[296]»; quand le Saint-Synode l'excommuniait, elle prenait +bravement sa défense et réclamait sa part du danger qui le menaçait. +Mais elle ne pouvait faire qu'elle crût ce qu'elle ne croyait pas; et +Tolstoï était trop sincère pour l'obliger à feindre,--lui qui haïssait +la feintise de la foi et de l'amour, plus que la négation de la foi et +de l'amour[297]. Comment donc eût-il pu l'obliger, ne croyant pas, à +modifier sa vie, à sacrifier sa fortune et celle de ses enfants? + +Avec ses enfants, le désaccord était plus grand encore. M. A. +Leroy-Beaulieu, qui vit Tolstoï dans sa famille, à Iasnaïa Poliana, dit +qu'«à table, lorsque le père parlait, les fils dissimulaient mal leur +ennui et leur incrédulité[298]». Sa foi n'avait effleuré que ses trois +filles, dont l'une, sa préférée Marie, était morte[299]. Il était +moralement isolé parmi les siens. «Il n'avait guère que sa dernière +fille et son médecin[300]» pour le comprendre. + +Il souffrait de cet éloignement de pensée, il souffrait des relations +mondaines qu'on lui imposait, de ces hôtes fatigants, venus du monde +entier, de ces visites d'Américains et de snobs, qui l'excédaient; il +souffrait du «luxe» où sa vie de famille le contraignait à vivre. +Modeste luxe, si l'on en croit les récits de ceux qui l'ont vu dans sa +simple maison, d'un ameublement presque austère, dans sa petite chambre, +avec un lit de fer, de pauvres chaises et des murailles nues! Mais ce +confort lui pesait: c'était un remords perpétuel. Dans le second des +récits publiés par le _Mercure de France_, il oppose amèrement au +spectacle de la misère environnante celui du luxe de sa propre maison. + + _Mon activité_, écrivait-il déjà en 1903, _quelque utile qu'elle + puisse paraître à certains hommes, perd la plus grande partie de + son importance, parce que ma vie n'est pas entièrement d'accord + avec ce que je professe_[301]. + +Que n'a-t-il donc réalisé cet accord! S'il ne pouvait obliger les siens +à se séparer du monde, que ne s'est-il séparé d'eux et de leur +vie,--évitant ainsi les sarcasmes et le reproche d'hypocrisie, que lui +ont jetés ses ennemis, trop heureux de son exemple et s'en autorisant +pour nier sa doctrine! + +Il y avait pensé. Depuis longtemps, sa résolution était prise. On a +retrouvé et publié[302] une admirable lettre que, le 8 juin 1897, il +écrivait à sa femme. Il faut la reproduire presque en entier. Rien ne +livre mieux le secret de cette âme aimante et douloureuse: + + _Depuis longtemps, chère Sophie, je souffre du désaccord de ma vie + avec mes croyances. Je ne puis vous forcer à changer ni votre vie + ni vos habitudes. Je n'ai pas pu davantage vous quitter jusqu'à + présent, car je pensais que, par mon éloignement, je priverais les + enfants, encore très jeunes, de cette petite influence que je + pourrais avoir sur eux, et que je vous ferais à tous beaucoup de + peine. Mais je ne puis continuer à vivre comme j'ai vécu pendant + ces seize dernières années[303], tantôt luttant contre vous et + vous irritant, tantôt succombant moi-même aux influences et aux + séductions auxquelles je suis habitué et qui m'entourent. J'ai + résolu de faire maintenant ce que je voulais faire depuis + longtemps: m'en aller.... De même que les Hindous, arrivés à la + soixantaine, s'en vont dans la forêt, de même que chaque homme + vieux et religieux désire consacrer les dernières années de sa vie + à Dieu et non aux plaisanteries, aux calembours, aux potins, au + lawn-tennis, de même moi, parvenu à ma soixante-dixième année, je + désire de toutes les forces de mon âme le calme, la solitude, et, + sinon un accord complet, du moins pas ce désaccord criant entre + toute ma vie et ma conscience. Si je m'en étais allé ouvertement, + c'eût été des supplications, des discussions, j'eusse faibli, et + peut-être n'aurais-je pas mis à exécution ma décision, tandis + quelle doit être exécutée. Je vous prie donc de me pardonner, si + mon acte vous attriste. Et principalement toi, Sophie, laisse-moi + partir, ne me cherche pas, ne m'en veuille point et ne me blâme + pas. Le fait que je t'ai quittée ne prouve pas que j'aie des griefs + contre toi.... Je sais que_ tu ne pouvais pas, tu ne pouvais pas + _voir et penser comme moi; c'est pourquoi tu n'as pas pu changer ta + vie et faire un sacrifice à ce que tu ne reconnais pas. Aussi, je + ne te blâme point; au contraire, je me souviens avec amour et + reconnaissance des trente-cinq longues années de notre vie commune, + et surtout de la première moitié de ce temps, quand, avec le + courage et le dévouement de ta nature maternelle, tu supportais + vaillamment ce que tu regardais comme ta mission. Tu as donné à moi + et au monde ce que tu pouvais donner. Tu as donné beaucoup d'amour + maternel et fait de grands sacrifices.... Mais, dans la dernière + période de notre vie, dans les quinze dernières années, nos routes + se sont séparées. Je ne puis croire que ce soit moi le coupable; je + sais que si j'ai changé, ce n'est ni pour mon plaisir, ni pour le + monde, mais parce que je ne pouvais faire autrement. Je ne peux pas + t'accuser de ne m'avoir point suivi, et je te remercie, et je me + rappellerai toujours avec amour ce que tu m'as donné.--Adieu, ma + chère Sophie. Je t'aime._ + +«_Le fait que je t'ai quittée...._» Il ne la quitta point.--Pauvre +lettre! Il lui semble qu'il lui suffit de l'écrire, pour que sa +résolution soit accomplie.... Après l'avoir écrite, il avait épuisé déjà +toute sa force de résolution.--«_Si je m'en étais allé ouvertement; +c'eût été des supplications, j'eusse faibli...._» Il ne fut pas besoin +de «_supplications_», de «_discussions_», il lui suffit de voir, un +moment après, ceux qu'il voulait quitter: il sentit _qu'il ne pouvait +pas, il ne pouvait pas_ les quitter; la lettre qu'il avait dans sa +poche, il l'enfouit dans un meuble, avec cette suscription: + + _Transmettre ceci, après ma mort, à ma femme Sophie Andréievna._ + +Et à cela se borna son projet d'évasion. + +Était-ce là sa force? N'était-il pas capable de sacrifier sa tendresse à +son Dieu?--Certes, il ne manque pas, dans les fastes chrétiens, de +saints au cœur plus ferme qui n'hésitèrent jamais à fouler +intrépidement aux pieds leurs affections et celles des autres.... Qu'y +faire? Il n'était point de ceux-là. Il était faible. Il était homme. Et +c'est pour cela que nous l'aimons. + +Plus de quinze ans auparavant, dans une page d'une douleur déchirante, +il se demandait à lui-même: + + --_Eh bien, Léon Tolstoï, vis-tu selon les principes que tu + prônes?_ + +Et il répondait, accablé: + + _Je meurs de honte, je suis coupable, je mérite le mépris... + Pourtant, comparez ma vie d'autrefois à celle d'aujourd'hui. Vous + verrez que je cherche à vivre selon la loi de Dieu. Je n'ai pas + fait la millième partie de ce qu'il faut faire, et j'en suis + confus, mais je ne l'ai pas fait, non parce que je ne l'ai pas + voulu, mais parce que je ne l'ai pas pu.... Accusez-moi, mais + n'accusez pas la voie que je suis. Si je connais la route qui + conduit à ma maison, et si je la suis en titubant, comme un homme + ivre, cela veut-il dire que la route soit mauvaise? Ou + indiquez-m'en une autre, ou soutenez-moi sur la vraie route, comme + je suis prêt à vous soutenir. Mais ne me rebutez pas, ne vous + réjouissez pas de ma détresse, ne criez pas, avec transport: + «Regardez! Il dit qu'il va à la maison, et il tombe dans le + bourbier!» Non, ne vous réjouissez pas, mais aidez-moi, + soutenez-moi!... Aidez-moi! Mon cœur se déchire de désespoir que + nous nous soyons tous égarés; et lorsque je fais tous mes efforts + pour sortir de là, vous, à chacun de mes écarts, au lieu d'avoir + compassion, vous me montrez du doigt, en criant: «Voyez, il tombe + avec nous dans le bourbier[304]!»_ + +Plus près de la mort, il répétait: + + _Je ne suis pas un saint, je ne me suis jamais donné pour tel. Je + suis un homme qui se laisse entraîner, et qui parfois ne dit pas + tout ce qu'il pense et sent; non parce qu'il ne le veut pas, mais + parce qu'il ne le peut pas, parce qu'il lui arrive fréquemment + d'exagérer ou d'errer. Dans mes actions, c'est encore pis. Je suis + un homme tout à fait faible, avec des habitudes vicieuses, qui veut + servir le Dieu de vérité, mais qui trébuche constamment. Si l'on me + tient pour un homme qui ne peut se tromper, chacune de mes fautes + doit paraître un mensonge ou une hypocrisie. Mais si on me tient + pour un homme faible, j'apparais alors ce que je suis en réalité: + un être pitoyable, mais sincère, qui a constamment et de toute son + âme désiré et qui désire encore devenir un homme bon, un bon + serviteur de Dieu._ + +Ainsi, il resta, persécuté par le remords, poursuivi par les reproches +muets de disciples plus énergiques et moins humains que lui[305], +déchiré par sa faiblesse et son indécision, écartelé entre l'amour des +siens et l'amour de Dieu,--jusqu'au jour où un coup de désespoir, et +peut-être le vent brûlant de fièvre qui se lève aux approches de la +mort, le jetèrent hors du logis, sur les chemins, errant, fuyant, +frappant aux portes d'un couvent, puis reprenant sa course, tombant sur +sa route enfin, dans un obscur petit pays, pour ne plus se relever[306]. +Et, sur son lit de mort, il pleurait, non sur soi, mais sur les +malheureux; et il disait, au milieu de ses sanglots: + + _Il y a sur la terre des millions d'hommes qui souffrent; pourquoi + êtes-vous là tous à vous occuper du seul Léon Tolstoy?_ + +Alors, elle vint--c'était le dimanche 20 novembre 1910, peu après six +heures du matin,--elle vint, «la délivrance», ainsi qu'il la nommait, +«la mort, la mort bénie...» + + + + +Le combat était terminé, le combat de quatre-vingt-deux ans, dont cette +vie avait été le champ. Tragique et glorieuse mêlée, à laquelle prirent +part toutes les forces de la vie, tous les vices et toutes les +vertus.--Tous les vices, hors un seul, le mensonge, qu'il pourchassa +sans cesse et traqua dans ses derniers refuges. + +D'abord, la liberté ivre, les passions qui s'entrechoquent dans la nuit +orageuse qu'illuminent de loin en loin d'éblouissants éclairs,--crises +d'amour et d'extase, visions de l'Éternel. Années du Caucase, de +Sébastopol, années de jeunesse tumultueuse et inquiète... Puis, la +grande accalmie des premières années du mariage. Le bonheur de l'amour, +de l'art, de la nature,--_Guerre et Paix_. Le plein jour du génie, qui +enveloppe tout l'horizon humain et le spectacle de ces luttes, qui pour +l'âme sont déjà du passé. Il les domine, il en est maître; et déjà elles +ne lui suffisent plus. Comme le prince André, il a les yeux tournés vers +le ciel immense qui luit au-dessus d'Austerlitz. C'est ce ciel qui +l'attire: + + _Il y a des hommes aux ailes puissantes, que la volupté fait + descendre au milieu de la foule, où leurs ailes se brisent: moi, + par exemple. Ensuite, on bat de son aile brisée, on s'élance + vigoureusement, et l'on retombe de nouveau. Les ailes seront + guéries. Je volerai très haut. Que Dieu m'aide[307]!_ + +Ces paroles sont écrites, au milieu du plus terrible orage, celui dont +les _Confessions_ sont le souvenir et l'écho. Tolstoï a été plus d'une +fois rejeté sur le sol, les ailes fracassées. Et toujours il s'obstine. +Il repart. Le voici qui plane dans «le ciel immense et profond», avec +ses deux grandes ailes, dont l'une est la raison et l'autre est la foi. +Mais il n'y trouve pas le calme qu'il cherchait. Le ciel n'est pas en +dehors de nous. Le ciel est en nous. Tolstoï y souffle ses tempêtes de +passions. Par là il se distingue des apôtres qui renoncent: il met à son +renoncement la même ardeur qu'il mettait à vivre. Et c'est toujours la +vie qu'il étreint, avec une violence d'amoureux. Il est «fou de la vie». +Il est «ivre de la vie». Il ne peut vivre sans cette ivresse[308]. Ivre +de bonheur et de malheur, à la fois. Ivre de mort et d'immortalité[309]. +Son renoncement à la vie individuelle n'est qu'un cri de passion exaltée +vers la vie éternelle. Non, la paix qu'il atteint, la paix de l'âme +qu'il invoque, n'est pas celle de la mort. C'est celle de ces mondes +enflammés qui gravitent dans les espaces infinis. Chez lui, la colère +est calme[310], et le calme est brûlant. La foi lui a donné des armes +nouvelles pour reprendre, plus implacable, le combat que, dès ses +premières œuvres, il ne cessait de livrer aux mensonges de la société +moderne. Il ne s'en tient plus à quelques types de romans, il s'attaque +à toutes les grandes idoles: hypocrisies de la religion, de l'État, de +la science, de l'art, du libéralisme, du socialisme, de l'instruction +populaire, de la bienfaisance, du pacifisme[311]... Il les soufflette, +il s'acharne contre elles. + +Le monde voit, de loin en loin, de ces apparitions de grands esprits +révoltés, qui, comme Jean le Précurseur, lancent l'anathème contre une +civilisation corrompue. La dernière de ces apparitions avait été +Rousseau. Par son amour de la nature[312], par sa haine de la société +moderne, par sa jalouse indépendance, par sa ferveur d'adoration pour +l'Évangile et pour la morale chrétienne, Rousseau annonce Tolstoï, qui +se réclamait de lui: «Telles de ses pages me vont au cœur, disait-il, +je crois que je les aurais écrites[313].» + +Mais quelle différence entre les deux âmes, et comme celle de Tolstoï +est plus purement chrétienne! Quel manque d'humilité, quelle arrogance +pharisienne, dans ce cri insolent des _Confessions_ de l'homme de +Genève: + + _Être éternel! Qu'un seul te dise, s'il l'ose: Je fus meilleur que + cet homme-là!_ + +Ou dans ce défi au monde: + + _Je le déclare hautement et sans crainte: quiconque pourra me + croire un malhonnête homme est lui-même un homme à étouffer._ + +Tolstoï pleurait des larmes de sang sur les «crimes» de sa vie passée: + + _J'éprouve les souffrances de l'enfer. Je me rappelle toute ma + lâcheté passée, et ces souvenirs ne me quittent pas, ils + empoisonnent ma vie. On regrette d'ordinaire que l'on ne garde pas + le souvenir après la mort. Quel bonheur qu'il en soit ainsi! Quelle + souffrance ce serait, si, dans cette autre vie, je me rappelais + tout le mal que je commis ici-bas[314]!..._ + +Ce n'est pas lui qui eût écrit ses _Confessions_, comme Rousseau, parce +que, dit celui-ci, «sentant que le bien surpassait le mal, j'avais mon +intérêt à tout dire[315]». Tolstoï, après avoir essayé, renonce à écrire +ses _Mémoires_; la plume lui tombe des mains: il ne veut pas être un +objet de scandale pour ceux qui le liront: + + _Des gens diraient: Voilà donc cet homme que plusieurs placent si + haut! Et quel lâche il était! Alors, à nous, simples mortels, c'est + Dieu lui-même qui ordonne d'être lâches[316]._ + +Jamais Rousseau n'a connu de la foi chrétienne la belle pudeur morale, +l'humilité qui donne au vieux Tolstoï une candeur ineffable. Derrière +Rousseau,--encadrant la statue de l'île aux Cygnes--on voit Saint-Pierre +de Genève, la Rome de Calvin. En Tolstoï, on retrouve les pèlerins, les +innocents, dont les confessions naïves et les larmes avaient ému son +enfance. + + * * * * * + +Mais, bien plus encore que la lutte contre le monde, qui lui est commune +avec Rousseau, un autre combat remplit les trente dernières années de la +vie de Tolstoï, un magnifique combat entre les deux plus hautes +puissances de son âme: la Vérité et l'Amour. + +La Vérité,--«ce regard qui va droit à l'âme»,--la lumière pénétrante de +ces yeux gris qui vous percent... Elle était sa plus ancienne foi, la +reine de son art. + + _L'héroïne de mes écrits, celle que j'aime de toutes les forces de + mon âme, celle qui toujours fut, est, et sera belle, c'est la + vérité[317]._ + +La vérité, seule épave, surnageant du naufrage, après la mort de son +frère[318]. La vérité, pivot de sa vie, roc au milieu de la mer... + +Mais bientôt, «la vérité horrible[319]» ne lui avait plus suffi. L'Amour +l'avait supplantée. C'était la source vive de son enfance, «l'état +naturel de son âme[320]». Quand vint la crise morale de 1880, il +n'abdiqua point la vérité, il l'ouvrit à l'amour[321]. + +L'amour est «la base de l'énergie[322]». L'amour est la «raison de +vivre», la seule, avec la beauté[323]. L'amour est l'essence de Tolstoï +mûri par la vie, de l'auteur de _Guerre et Paix_ et de la lettre au +Saint-Synode[324]. + +Cette pénétration de la vérité par l'amour fait le prix unique des +chefs-d'œuvre qu'il écrivit, au milieu de sa vie,--_nel mezzo del +cammin_,--et distingue son réalisme du réalisme à la Flaubert. Celui-ci +met sa force à n'aimer point ses personnages. Si grand qu'il soit ainsi, +il lui manque le: _Fiat lux!_ La lumière du soleil ne suffit point, il +faut celle du cœur. Le réalisme de Tolstoï s'incarne dans chacun des +êtres, et, les voyant avec leurs yeux, il trouve, dans le plus vil, des +raisons de l'aimer et de nous faire sentir la chaîne fraternelle qui +nous unit à tous[325]. Par l'amour, il pénètre aux racines de la vie. + +Mais il est difficile de maintenir cette union. Il y a des heures où le +spectacle de la vie et ses douleurs sont si amers qu'ils paraissent un +défi à l'amour, et que, pour le sauver, pour sauver sa foi, on est +obligé de la hausser si loin au-dessus du monde qu'elle risque de perdre +tout contact avec lui. Et comment fera celui qui a reçu du sort le don +superbe et fatal de voir la vérité, de ne pouvoir pas ne la point voir? +Qui dira ce que Tolstoï a souffert du continuel désaccord de ses +dernières années, entre ses yeux impitoyables qui voyaient l'horreur de +la réalité, et son cœur passionné qui continuait d'attendre et +d'affirmer l'amour! + +Nous avons tous connu ces tragiques débats. Que de fois nous nous sommes +trouvés dans l'alternative de ne pas voir, ou de haïr! Et que de fois un +artiste,--un artiste digne de ce nom, un écrivain qui connaît le pouvoir +splendide et redoutable de la parole écrite,--se sent-il oppressé +d'angoisse au moment d'écrire telle ou telle vérité[326]! Cette vérité +saine et virile, nécessaire au milieu des mensonges modernes, des +mensonges de la civilisation, cette vérité vitale, semble-t-il, comme +l'air qu'on respire... Et puis l'on s'aperçoit que cet air, tant de +poumons ne peuvent le supporter, tant d'êtres affaiblis par la +civilisation, ou faibles simplement par la bonté de leur cœur! +Faut-il donc n'en tenir aucun compte et leur jeter implacablement cette +vérité qui tue? N'y a-t-il pas, au-dessus, une vérité qui, comme dit +Tolstoï, «est ouverte à l'amour?»--Mais quoi! peut-on pourtant consentir +à bercer les hommes avec de consolants mensonges, comme Peer Gynt +endort, avec ses contes, sa vieille maman mourante?... La société se +trouve sans cesse en face de ce dilemme: la vérité, ou l'amour. Elle le +résout, d'ordinaire, en sacrifiant à la fois la vérité et l'amour. + +Tolstoï n'a jamais trahi aucune de ses deux Fois. Dans ses œuvres de +la maturité, l'amour est le flambeau de la vérité. Dans les œuvres de +la fin, c'est une lumière d'en haut, un rayon de la grâce qui descend +sur la vie, mais ne se mêle plus avec elle. On l'a vu dans +_Résurrection_, où la foi domine la réalité, mais lui reste extérieure. +Le même peuple, que Tolstoï dépeint, chaque fois qu'il regarde les +figures isolées, comme très faible et médiocre, prend, dès qu'il y pense +d'une façon abstraite, une sainteté divine[327].--Dans sa vie de tous +les jours, s'accusait le même désaccord que dans son art, et plus +cruellement. Il avait beau savoir ce que l'amour voulait de lui, il +agissait autrement; il ne vivait pas selon Dieu, il vivait selon le +monde. L'amour lui-même, où le saisir? Comment distinguer entre ses +visages divers et ses ordres contradictoires? Était-ce l'amour de sa +famille, ou l'amour de tous les hommes?... Jusqu'au dernier jour, il se +débattit dans ces alternatives. + +Où est la solution?--Il ne l'a pas trouvée. Laissons aux intellectuels +orgueilleux le droit de l'en juger avec dédain. Certes, ils l'ont +trouvée, eux, ils ont la vérité, et ils s'y tiennent avec assurance. +Pour ceux-là, Tolstoï était un faible et un sentimental, qui ne peut +servir d'exemple. Sans doute, il n'est pas un exemple qu'ils puissent +suivre: ils ne sont pas assez vivants. Tolstoï n'appartient pas à +l'élite vaniteuse, il n'est d'aucune église,--pas plus de celle des +_Scribes_, comme il les appelait, que de celles des _Pharisiens_ de +l'une ou l'autre foi. Il est le type le plus haut du libre chrétien, qui +s'efforce, toute sa vie, vers un idéal qui reste toujours plus +lointain[328]. + +Tolstoï ne parle pas aux privilégiés de la pensée, il parle aux hommes +ordinaires--_hominibus bonæ voluntatis_.--Il est notre conscience. Il +dit ce que nous pensons tous, âmes moyennes, et ce que nous craignons de +lire en nous. Et il n'est pas pour nous un maître plein d'orgueil, un de +ces génies hautains qui trônent dans leur art et leur intelligence, +au-dessus de l'humanité. Il est--ce qu'il aimait à se nommer lui-même +dans ses lettres, de ce nom le plus beau de tous, le plus doux,--«notre +frère». + + Janvier 1911. + + + + +NOTE SUR LES ŒUVRES POSTHUMES DE TOLSTOY[329] + + +Tolstoy laissait, en mourant, une quantité d'œuvres inédites. La plus +grande partie en a été publiée depuis. Elles forment trois volumes de +traduction française par J.-W. Bienstock (collection Nelson)[330]. Ces +œuvres sont de toutes les époques de sa vie. Il en est qui remontent +jusqu'en 1883 (_Journal d'un fou_). D'autres sont des dernières années. +Elles comprennent des nouvelles, des romans, des pièces de théâtre, des +dialogues. Beaucoup sont restées inachevées. Je les diviserais +volontiers en deux classes: les œuvres que Tolstoy écrivait par +volonté morale, et celles qu'il écrivait par instinct artistique. Dans +un petit nombre d'entre elles, les deux tendances se fondent +harmonieusement. + +Malheureusement, il faut déplorer que le désintéressement de sa gloire +littéraire,--peut-être même une secrète pensée de mortification--ait +empêché Tolstoy de poursuivre la composition de ses œuvres qui +s'annonçaient comme devant être les plus belles. Tel _Le journal +posthume du vieillard Féodor Kouzmitch_. C'est la fameuse légende du +tsar Alexandre Ier, se faisant passer pour mort et s'en allant, sous +un faux nom, vieillir en Sibérie, par expiation volontaire. On sent que +Tolstoy s'était passionné pour le sujet et identifié avec son héros. On +ne se console pas qu'il ne nous reste de ce «journal» que les premiers +chapitres: par la vigueur et la fraîcheur du récit, ils valent les +meilleures pages de _Résurrection_. Il y a là des portraits inoubliables +(la vieille Catherine II), et surtout une puissante peinture du tsar +mystique et violent, dont la nature orgueilleuse a encore des +soubresauts de réveil chez le vieillard pacifié. + +_Le père Serge_ (1891-1904) est aussi dans la grande manière de Tolstoy; +mais le récit est un peu écourté. Il a pour sujet l'histoire d'un homme +qui cherche Dieu dans la solitude et l'ascétisme, par orgueil blessé, et +qui finit par le trouver parmi les hommes, en vivant pour eux. La +sauvage violence de quelques pages vous saisit à la gorge. Rien de sobre +et de tragique comme la scène où le héros découvre la vilenie de celle +qu'il aimait:--(sa fiancée, la femme qu'il adorait comme une sainte, a +été la maîtresse du tsar qu'il vénérait passionnément). Non moins +saisissante est la nuit de tentation, où le moine, pour retrouver la +paix de l'âme troublée, se tranche un doigt avec une hache. A ces +épisodes farouches s'opposent l'entretien mélancolique de la fin, avec +la pauvre vieille petite amie d'enfance, et les dernières pages, d'un +laconisme indifférent et serein. + +C'était aussi un sujet émouvant que _La mère_: Une bonne et raisonnable +mère de famille, après s'être pendant quarante ans vouée tout entière +aux siens, se trouve seule, sans activité, sans raison d'agir, et, +quoique libre penseuse, se retire sous l'aile d'un couvent et écrit son +Journal. Mais les premières pages seules de cette œuvre subsistent. + +Une série de petits récits sont d'un art supérieur: + +_Alexis le Pot_, qui se relie à la veine des beaux contes populaires. +Histoire d'un simple, toujours sacrifié, toujours doucement satisfait, +et qui meurt.--_Après le bal_ (20 août 1903): Un vieillard raconte +comment il aimait une jeune fille et comment il cessa brusquement de +l'aimer, après avoir vu le père, un colonel, commander la fustigation +d'un soldat. Œuvre parfaite, d'abord d'un charme exquis de souvenirs +juvéniles, puis d'une précision hallucinante.--_Ce que j'ai vu en rêve_ +(13 novembre 1906): Un prince ne pardonne pas à sa fille qu'il adorait, +parce qu'elle s'est enfuie de la maison, après s'être laissé séduire. +Mais à peine l'a-t-il revue que c'est lui qui demande pardon. Et +toutefois (la tendresse de Tolstoy et son idéalisme ne l'abusent jamais) +il ne peut arriver à vaincre le sentiment de dégoût que lui cause la vue +de l'enfant de sa fille. + +--_Khodynka_, une courte nouvelle, dont l'action se passe en 1893: Une +jeune princesse russe, qui a voulu se mêler à une fête populaire de +Moscou, se trouve prise dans une panique, foulée aux pieds, laissée pour +morte et ranimée par un ouvrier, qui a été lui-même rudement bousculé. +Un sentiment de fraternité affectueuse les unit un instant. Puis ils se +quittent et ne se verront plus. + +De dimensions beaucoup plus vastes, et s'annonçant comme un roman +épique, est _Hadji-Mourad_ (décembre 1902), qui raconte un épisode des +guerres du Caucase en 1851[331]. Tolstoy, en l'écrivant, était dans la +pleine maîtrise de ses moyens artistiques. La vision (des yeux et de +l'âme) est parfaite. Mais, chose curieuse, on ne s'intéresse pas +véritablement à l'histoire: car on sent que Tolstoy ne s'y intéresse pas +tout à fait. Chaque personnage qui paraît, au cours du récit, éveille +juste autant de sympathie chez lui; et de chacun, même s'il ne fait que +passer sous nos yeux, il trace un portrait achevé. Mais à force d'aimer +tous, il ne préfère rien. Il semble écrire cette remarquable nouvelle, +sans besoin intérieur, par une nécessité toute physique. Comme d'autres +exercent leurs muscles, il faut qu'il exerce son mécanisme intellectuel. +Il a besoin de créer. Il crée. + + * * * * * + +D'autres œuvres ont un accent personnel, souvent jusqu'à l'angoisse. +Il en est d'autobiographiques, comme _Le journal d'un fou_ (20 octobre +1883), qui retrace le souvenir des premières nuits d'effroi de Tolstoy, +avant la crise de 1869[332], et comme _Le Diable_ (19 novembre 1889). +Cette dernière et très longue nouvelle a des parties de tout premier +ordre et, malheureusement, un dénouement absurde: Un propriétaire +campagnard, qui a eu des relations avec une jeune paysanne de son +domaine, s'est marié et a pris soin (car il est honnête et il aime sa +jeune femme) d'écarter la paysanne. Mais il l'a «dans le sang», et il ne +peut la voir sans la désirer. Elle le recherche. Il finit par la +reprendre; il sent qu'il ne pourra plus s'arracher à elle: il se tue. +Les portraits de l'homme, bon, faible, robuste, myope, intelligent, +sincère, travailleur, tourmenté,--de sa jeune femme romanesque et +amoureuse, qui l'idéalise,--de la belle et saine paysanne, ardente et +sans pudeur,--sont des chefs-d'œuvre. Il est fâcheux que Tolstoy ait +mis plus de morale dans la fin de son roman qu'il n'en a mis dans +l'histoire vécue: car il a eu réellement une aventure analogue. + +_La lumière luit dans les ténèbres_, drame en cinq actes, présente bien +des faiblesses artistiques. Mais, lorsqu'on connaît la tragédie cachée +de la vieillesse de Tolstoy, qu'elle est émouvante cette œuvre qui, +sous d'autres noms, met en scène Tolstoy et les siens! Nicolas +Ivanovitch Sarintzeff est parvenu à la même foi que l'auteur de _Que +devons-nous faire?_ et il essaie de la mettre en pratique. Cela ne lui +est point permis. Les larmes de sa femme (sincères ou simulées?) +l'empêchent de quitter les siens. Il reste dans sa maison, où il vit +pauvrement et fait de la menuiserie. Sa femme et ses enfants continuent +de mener grand train et de donner des fêtes. Bien qu'il n'y prenne point +part, on l'accuse d'hypocrisie. Cependant, par son influence morale, par +le simple rayonnement de sa personnalité, il fait autour de lui des +prosélytes--et des malheureux. Un pope, convaincu par ses doctrines, +abandonne l'église. Un jeune homme de bonne famille refuse le service +militaire et se fait envoyer au bataillon de discipline. Et le pauvre +Sarintzeff-Tolstoy est déchiré par le doute. Est-il dans l'erreur? +N'entraîne-t-il pas les autres inutilement dans la souffrance et dans la +mort? A la fin, il ne voit plus d'autre solution à ses angoisses que de +se laisser tuer par la mère du jeune homme, qu'il a sans le vouloir +conduit à sa perte. + +On trouvera encore, dans un bref récit, des derniers temps de la vie de +Tolstoy: _Il n'y a pas de coupable_ (septembre 1910), la même confession +douloureuse d'un homme qui souffre horriblement de sa situation et qui +ne peut en sortir. Aux riches désœuvrés s'opposent les pauvres +accablés; et ni les uns ni les autres ne sentent l'ineptie monstrueuse +d'un tel état social. + +Deux œuvres de théâtre ont une réelle valeur: l'une est une petite +pièce paysanne, qui combat les méfaits de l'alcool: _Toutes les qualités +viennent d'elle_ (Probablement de 1910). Les personnages sont très +individuels; leurs traits typiques, leurs ridicules de langage sont +saisis de façon amusante. Le paysan qui, à la fin, pardonne à son voleur +est à la fois noble et comique, par son inconsciente grandeur morale et +son naïf amour-propre.--La seconde pièce, d'une tout autre importance, +est un drame en douze tableaux: _le Cadavre vivant_. Elle montre les +gens faibles et bons écrasés par la stupide machine sociale. Le héros, +Fedia, est un homme qui s'est perdu par sa bonté même et par le profond +sentiment moral qu'il cache sous une vie débauchée: car il souffre, +d'une façon intolérable, de la bassesse du monde et de sa propre +indignité; mais il n'a pas la force de réagir. Il a une femme qu'il +aime, qui est bonne, tranquille, raisonnable, mais «_sans le petit +raisin qu'on met dans le cidre pour le faire mousser_», «_sans le +pétillement dans la vie_», qui procure l'oubli. Et il lui faut l'oubli. + +«_Nous tous dans notre milieu_, dit-il, _nous avons trois voies devant +nous, trois seulement. Être fonctionnaire, gagner de l'argent et ajouter +à la vilenie au milieu de laquelle on vit, cela me dégoûtait; peut-être +n'en étais-je pas capable... La seconde voie, c'est celle où l'on combat +cette vilenie: pour cela, il faut être un héros, je n'en suis pas un. +Reste la troisième: s'oublier, boire, faire la noce, chanter: c'est +celle que j'ai choisie, et vous voyez où cela m'a mené[333]..._» + +Et, dans un autre passage: + +«_Comment j'en suis arrivé à ma perte? D'abord, le vin. Ce n'est pas que +j'aie plaisir à boire. Mais j'ai toujours le sentiment que tout ce qui +se fait autour de moi n'est pas ce qu'il faut; et j'ai honte.... Et +quant à être maréchal de la noblesse, ou directeur de banque, c'est si +honteux, si honteux!... Après avoir bu, on n'a plus honte.... Et puis, +la musique, pas l'opéra ou Beethoven, mais les tsiganes, cela vous verse +dans l'âme tant de vie, tant d'énergie.... Et puis les beaux yeux noirs, +le sourire.... Mais plus cela enchante, plus on a honte, +ensuite[334]...._» + +Il a quitté sa femme, parce qu'il sent qu'il lui fait du mal et qu'elle +ne lui fait pas de bien. Il la laisse à un ami dont elle est aimée, +qu'elle aimait sans se l'avouer, et qui lui ressemble. Il disparaît dans +les bas-fonds de la bohême; et tout est bien ainsi: les deux autres sont +heureux, et lui,--autant qu'ils peuvent l'être. Mais la société ne +permet point qu'on se passe de son consentement; elle accule stupidement +Fedia au suicide, s'il ne veut pas que ses deux amis soient condamnés +pour bigamie.--Cette œuvre étrange, si profondément russe, et qui +reflète le découragement des meilleurs après les grandes espérances de +la Révolution, brisées, est simple, sobre, sans aucune déclamation. Les +caractères sont tous vrais et vivants, même les personnages de second +plan: (la jeune sœur intransigeante et passionnée dans sa conception +morale de l'amour et du mariage; la bonne figure compassée du brave +Karenine, et sa vieille maman, pétrie de nobles préjugés, conservatrice, +autoritaire en paroles, accommodante en actes); jusqu'aux silhouettes +fugitives des tsiganes et des avocats. + + * * * * * + +J'ai laissé de côté quelques œuvres, où l'intention dogmatique et +morale prime la libre vie de l'œuvre--bien qu'elle ne fasse jamais +tort à la lucidité psychologique de Tolstoy: + +_Le faux coupon_: un long récit, presque un roman, qui veut montrer +l'enchaînement, dans le monde, de tous les actes individuels, bons ou +mauvais. Un faux, commis par deux collégiens, déclenche toute une suite +de crimes, de plus en plus horribles,--jusqu'à ce que l'acte de +résignation sainte d'une pauvre femme qu'assassine une brute agisse sur +l'assassin et, par lui, de proche en proche, remonte jusqu'aux premiers +auteurs de tout le mal, qui se trouvent ainsi rachetés par leurs +victimes. Le sujet est superbe, et touche à l'épopée; l'œuvre aurait +pu atteindre à la grandeur fatale des tragédies antiques. Mais le récit +est trop long, trop morcelé, sans ampleur; et bien que chaque personnage +soit justement caractérisé, ils restent tous indifférents. + +_La sagesse enfantine_ est une suite de vingt et un dialogues entre des +enfants, sur tous les grands sujets: religion, art, science, +instruction, patrie, etc. Ils ne sont pas sans verve; mais le procédé +fatigue vite, tant de fois répété. + +_Le jeune tsar_, qui rêve des malheurs qu'il cause malgré lui, est une +des œuvres les plus faibles du recueil. + +Enfin, je me contente d'énumérer quelques esquisses fragmentaires: _Deux +pèlerins_,--_Le pope Vassili_,--_Quels sont les assassins?_ etc. + + * * * * * + +Dans l'ensemble de ces œuvres, on est frappé de la vigueur +intellectuelle, conservée par Tolstoy jusqu'à son dernier jour[335]. Il +peut sembler verbeux, quand il expose ses idées sociales; mais toutes +les fois qu'il est en face d'une action, d'un personnage vivant, le +rêveur humanitaire disparaît, il ne reste plus que l'artiste au regard +d'aigle, qui d'un coup va au cœur. Jamais il n'a perdu cette lucidité +souveraine. Le seul appauvrissement que je constate, pour l'art, c'est +du côté de la passion. A part de courts instants, on a l'impression que +ses œuvres ne sont plus pour Tolstoy l'essentiel de sa vie; elles +sont, ou un passe-temps nécessaire, ou un instrument pour l'action. Mais +c'est l'action qui est son véritable objet, et non plus l'art. Quand il +lui arrive de se laisser reprendre par cette illusion passionnée, il +semble qu'il en ait honte; il coupe court ou peut-être, comme pour _Le +journal posthume du vieillard Féodor Kouzmitch_, il abandonne +complètement l'œuvre qui risquerait de resouder les chaînes qui +l'attachaient à l'art... Exemple unique d'un grand artiste, en pleine +force créatrice et tourmenté par elle, qui lui résiste et qui l'immole à +son Dieu. + + R. R. + + Avril 1913. + + + + +LA RÉPONSE DE L'ASIE A TOLSTOY + + +Au temps où paraissaient les premières éditions de ce livre, nous ne +pouvions mesurer encore le retentissement de la pensée de Tolstoy dans +le monde. Le grain était en terre. Il fallait attendre l'été. + +Aujourd'hui, la moisson est levée. Et de Tolstoy a surgi un arbre de +Jessé. Sa parole s'est faite acte. Au Saint Jean le Précurseur +d'Iasnaïa-Poliana a succédé le Messie de l'Inde, qu'il avait consacré: +Mahâtmâ Gandhi. + +Admirons la magnifique économie de l'histoire humaine, où, malgré les +disparitions apparentes des grands efforts de l'esprit, rien ne se perd +d'essentiel, et le flux et le reflux des réactions mutuelles forment un +courant continu, qui s'enrichit sans cesse, en fécondant la terre. + +A dix-neuf ans, en 1847, le jeune Tolstoy, malade à l'hôpital de Kazan, +avait pour voisin de lit un prêtre lama bouddhiste, blessé grièvement à +la face par un brigand, et il recevait de lui la première révélation de +la loi de Non-Résistance, que le torrent de sa vie devait, trente ans, +recouvrir. + +Soixante-deux ans après, en 1909, le jeune Indien Gandhi recevait des +mains de Tolstoy mourant cette sainte lumière, que le vieil apôtre russe +avait couvée en lui, réchauffée de son amour, nourrie de sa douleur; et +il en faisait le flambeau qui a illuminé l'Inde: la réverbération en a +touché toutes les parties de la terre. + +Mais, avant d'en arriver au récit de ce baptême dans le Jourdain, nous +voulons rapidement retracer l'ensemble des rapports de Tolstoy avec +l'Asie. Une _Vie de Tolstoy_ serait, sans cette étude, incomplète +aujourd'hui. Car l'action de Tolstoy sur l'Asie aura, dans l'histoire, +plus d'importance peut-être que l'action sur l'Europe. Il a été la +première grande Voie de l'esprit qui relie, de l'Est à l'Ouest, tous les +membres du Vieux-Continent. Maintenant la sillonnent, en l'un et l'autre +sens, deux rivières de pèlerins. + + * * * * * + +Nous avons maintenant tous les moyens de connaître le sujet: car Paul +Birukoff, pieux disciple du maître, a rassemblé en un volume sur +_Tolstoy et l'Orient_ les documents conservés[336]. + +L'Orient l'attira toujours. Tout jeune étudiant à l'Université de Kazan, +il avait choisi d'abord la faculté des langues orientales arabo-turques. +Dans ses années de Caucase, il fut en contact prolongé avec la culture +mahométane, et il en subit fortement l'impression. Peu après 1870 +commencent à paraître, dans ses recueils de Récits et Légendes pour les +Écoles primaires, des contes arabes et indiens. Quand vint l'heure de sa +crise religieuse, la Bible ne lui suffit point; il ne tarda pas à +consulter les religions d'Orient. Il lut considérablement[337]. Bientôt +lui vint l'idée de faire profiter l'Europe de ses lectures, et il +rassembla, sous le titre: _Les pensées des hommes sages_, un recueil, où +l'Évangile, Bouddhâ, Laotse, Krishna fraternisaient. Il s'était +convaincu, dès le premier coup d'œil, de l'unité fondamentale des +grandes religions humaines. + +Mais ce qu'il cherchait surtout, c'était le rapport direct avec les +hommes d'Asie. Et dans les dix dernières années de sa vie, un réseau +serré de correspondance se tressa entre Iasnaïa et tous les pays +d'Orient. + + * * * * * + +De tous, c'était la Chine, dont la pensée lui était le plus proche. Et +ce fut elle qui se livra le moins. Dès 1884, il étudiait Confucius et +Laotse; ce dernier était son préféré, parmi les sages de +l'antiquité[338]. Mais, en fait, Tolstoy dut attendre jusqu'en 1905 pour +échanger sa première lettre avec un compatriote de Laotse, et il ne +paraît avoir eu que deux correspondants chinois. Il est vrai qu'ils sont +de marque. L'un était un savant, _Tsien Huang-t'ung_; l'autre ce grand +lettré _Ku-Hung-Ming_, dont le nom est bien connu en Europe[339], et +qui, professeur d'Université à Pékin, chassé par la Révolution, a dû +s'exiler au Japon. + +Dans les lettres qu'il adresse à ces deux Chinois d'élite, et +particulièrement dans celle, très longue, à Ku-Hung-Ming, qui a la +valeur d'un manifeste (octobre 1906), Tolstoy exprime l'attachement et +l'admiration qu'il éprouve pour le peuple chinois. Ces sentiments ont +été renforcés par les épreuves que la Chine a subies, avec une noble +mansuétude, en ces dernières années où les nations d'Europe ont fait +assaut contre elle d'ignobles brutalités. Il l'engage à persévérer dans +cette sereine patience et prophétise qu'elle lui devra la victoire +finale. L'exemple de Port-Arthur, dont l'abandon par la Chine à la +Russie a coûté si cher à la Russie (guerre russo-japonaise), assure +qu'il en sera de même pour l'Allemagne à Kiautschau et pour l'Angleterre +à Wei-ha-Wei. Les voleurs finissent toujours par se voler entre +eux.--Mais Tolstoy est inquiet d'apprendre que, depuis peu, l'esprit de +violence et de guerre s'éveille chez les Chinois; il les conjure d'y +résister. S'ils se laissaient gagner par la contagion, ce serait un +désastre, non seulement dans le sens où l'entendait «_un des plus +grossiers et ignares représentants de l'Occident, le Kaiser +d'Allemagne_», qui redoutait pour l'Europe le péril jaune,--mais dans +l'intérêt supérieur de l'humanité. Car, avec la vieille Chine +disparaîtrait le point d'appui de la vraie sagesse populaire et +pratique, paisible et laborieuse, qui, de l'Empire du Milieu, doit +s'étendre progressivement à tous les peuples. Tolstoy croit le moment +venu d'une transformation capitale dans la vie de l'humanité; il a la +conviction que la Chine est appelée à y jouer le premier rôle, à la tête +des peuples d'Orient. La tâche de l'Asie est de montrer au reste du +monde le vrai chemin à la vraie liberté; et ce chemin, dit Tolstoy, +n'est autre que le _Tao_. Surtout que la Chine se garde de vouloir se +réformer sur le plan et l'exemple de l'Occident,--c'est-à-dire en +remplaçant son despotisme par un régime constitutionnel, une armée +nationale et la grande industrie! Qu'elle considère le tableau +lamentable de ces peuples d'Europe, avec l'enfer de leur prolétariat, +avec leurs luttes de classes, leur course aux armements et leurs guerres +sans fin, leur politique de rapine coloniale,--la banqueroute sanglante +de toute une civilisation! L'Europe est un exemple,--oui!--de ce qu'il +ne faut pas faire. Et comme la Chine ne peut, d'autre part, rester dans +l'état présent, où elle se voit livrée à toutes les agressions, une +seule voie lui est ouverte: celle de la Non-Résistance absolue vis-à-vis +de son gouvernement et de tous les gouvernements. Qu'elle poursuive, +impassible, sa culture de la terre, en se soumettant à la seule loi de +Dieu! L'Europe se trouvera désarmée devant la passivité héroïque et +sereine de 400 millions d'hommes. Toute la sagesse humaine et le secret +du bonheur sont dans la vie de travail paisible sur son champ, en se +guidant d'après les principes des trois religions de Chine: le +Confucianisme, qui libère de la force brutale; le Taoïsme, qui prescrit +de ne pas faire aux autres ce qu'on ne veut pas que les autres vous +fassent; et le Bouddhisme, qui est tout abnégation et amour. + +Des conseils de Tolstoy, nous voyons ce que la Chine d'aujourd'hui +paraît faire; et il ne semble pas que son docte correspondant, +Ku-Hung-Ming, en ait beaucoup profité: car son traditionalisme, +distingué mais borné, offre pour toute panacée à la fièvre du monde +moderne en travail une _Grande Charte de Fidélité_ à l'ordre établi par +le passé[340].--Mais il ne faut point juger de l'immense Océan par ses +vagues de surface. Et qui peut dire si le peuple de Chine n'est pas +beaucoup plus près des pensées de Tolstoy, qui s'accordent avec la +millénaire tradition de ses sages, que ne le feraient supposer ces +guerres de partis et ces révolutions, qui passent et qui meurent sur son +éternité? + + * * * * * + +Tout au contraire des Chinois, les Japonais, avec leur vitalité fébrile, +leur curiosité affamée de toute pensée nouvelle dans l'univers, furent +les premiers d'Asie avec qui Tolstoy entra en relations (dès 1890, ou +peu après). Il se méfiait d'eux, de leur fanatisme national et guerrier, +surtout de leur prodigieuse souplesse à s'adapter à la civilisation +d'Europe et à en épouser sur-le-champ tous les abus. On ne peut dire que +sa méfiance ait été entièrement injustifiée: car la correspondance assez +abondante qu'il entretint avec eux lui apporta plus d'un mécompte. Tel +qui se disait son disciple, tout en ayant la prétention de concilier son +enseignement avec le patriotisme, le désavoua publiquement, comme le +jeune _Jokai_, rédacteur en chef du journal _Didaitschoo-lu_, en 1904, +au moment de la guerre du Japon avec la Russie. Encore plus décevant fut +le jeune _H. S. Tamura_ qui, d'abord bouleversé jusqu'aux larmes par la +lecture d'un article de Tolstoy sur la guerre russo-japonaise[341], +tremblant de tout son corps, et criant, transporté, que «Tolstoy est +l'unique prophète de notre temps», se laisse quelques semaines après +rouler par la vague de délire patriotique, après la destruction de la +flotte russe par les Japonais, à Tsusima, et finit par publier contre +Tolstoy un mauvais livre qui l'attaque... + +Plus solides et sincères--mais si loin de la vraie pensée de +Tolstoy--ces social-démocrates japonais, protestataires héroïques contre +la guerre[342], qui écrivent à Tolstoy, en septembre 1904, et à qui +Tolstoy, en les remerciant, exprime sa condamnation absolue, à la fois +de la guerre et du socialisme[343]. + +Mais l'esprit de Tolstoy pénétrait, malgré tout, le Japon et le +labourait jusqu'au fond. Lorsqu'en 1908, pour son quatre-vingtième +anniversaire, ses amis russes s'adressèrent à tous les amis du monde, +afin de publier un livre de témoignages, _Naoshi Kato_ envoya un +intéressant Essai, qui montre l'influence considérable de Tolstoy au +Japon. La plupart de ses livres religieux y avaient été traduits; vers +1902-1903, ils produisirent, dit Kato, une révolution morale, non +seulement chez les chrétiens japonais, mais chez les bouddhistes; et de +cette commotion, un renouvellement du bouddhisme est sorti. Jusqu'alors, +la religion était un ordre établi et une loi du dehors. Elle prit (ou +reprit) un caractère intérieur. «_Conscience religieuse_» devint, +depuis, le mot à la mode. Et certes, ce réveil du _moi_ n'était pas sans +dangers. Il pouvait mener,--il mena, en nombre de cas,--vers de tout +autres fins que l'esprit de sacrifice et d'amour fraternel--à la +jouissance égoïste, à l'indifférentisme, au désespoir, et même au +suicide: il y eut des catastrophes chez ce peuple vibrant qui, dans ses +crises de passion, porte toutes les doctrines aux ultimes conséquences. +Mais il se forma ainsi, particulièrement près de Kioto, de petits +groupes tolstoyens qui travaillaient leur champ et professaient le pur +Évangile de l'amour[344]. D'une façon générale, on peut dire que la vie +spirituelle au Japon a subi, en partie, l'empreinte de la personnalité +de Tolstoy. Encore aujourd'hui, subsiste au Japon une _Société Tolstoy_, +qui publie une revue mensuelle de soixante-dix pages, intéressante et +nourrie[345]. + +Le plus aimable exemple de ces disciples japonais est le jeune _Kenjiro +Tokutomi_, qui contribua aussi au livre du jubilé de 1908. Il avait +écrit, de Tokio, une lettre enthousiaste à Tolstoy, dans les premiers +mois de 1906, et Tolstoy y avait aussitôt répondu. Mais Tokutomi n'avait +pas eu la patience d'attendre la réponse: il s'était embarqué sur le +premier bateau, pour aller le voir. Il ne savait pas un mot de russe et +très peu d'anglais. Il arriva à Iasnaïa en juillet, y demeura cinq +jours, reçu avec une bonté paternelle, et repartit directement pour le +Japon, couvant, tout le reste de sa vie, les grands souvenirs de cette +semaine et le lumineux «sourire» du vieillard. Il l'évoque dans ses +charmantes pages de 1908, où parle son cœur simple et pur: + + «_Je vois son sourire, à travers le brouillard des 730 jours passés + depuis que je l'ai vu, et par-dessus les 10 000 kilomètres qui nous + séparent._ + + _Maintenant je vis dans une petite campagne, dans une chétive + maison, avec ma femme et mon chien. Je plante des légumes, + j'arrache la mauvaise herbe, qui repousse sans cesse. Toute mon + énergie et toutes mes journées se dépensent à arracher, arracher, + arracher... Peut-être cela tient-il à ma nature d'esprit, + peut-être à ce temps imparfait. Mais je suis, pleinement heureux... + Seulement, c'est bien triste, quand on ne sait qu'écrire, dans une + occasion pareille!..._» + +Le petit Japonais a su, par ces simples lignes d'une humble vie +heureuse, de sagesse et de labeur, réaliser beaucoup mieux l'idéal de +Tolstoy et parler à son cœur que tous les doctes collaborateurs au +livre du Jubilé[346]. + + * * * * * + +En sa qualité de Russe, Tolstoy avait de nombreuses occasions de +connaître les mahométans,--puisque l'empire de Russie en comptait vingt +millions de sujets. Aussi tiennent-ils une large place dans sa +correspondance. Mais ils n'y apparaissent guère avant 1901. Et ce fut, +au printemps de cette année, sa réponse au Saint-Synode et son +excommunication qui les lui conquirent. La haute et ferme parole +traversa le monde musulman comme le char d'Élie. Ils n'en retinrent que +l'affirmation monothéiste, où leur semblait se répercuter la voix de +leur Prophète, et ils tâchèrent naïvement de l'annexer. Des Baschkirs de +Russie, des muftis indiens, des musulmans de Constantinople lui écrivent +qu'ils ont «_pleuré de joie_», en lisant le démenti public infligé par +sa main à toute la chrétienté; et ils le félicitent de s'être enfin +délivré «_de la sombre croyance à la Trinité_». Ils l'appellent leur +«_frère_» et s'efforcent de le convertir tout à fait. Avec une comique +inconscience, l'un d'eux, un mufti de l'Inde, _Mohammed Sadig_, de +Kadiam, Gurdaspur, se réjouit de lui faire connaître que son nouveau +Messie islamique (un certain Chazrat Mirza Gulam Achmed) vient +d'anéantir le mensonge chrétien de la Résurrection en retrouvant au +Kaschmir le tombeau de «Ijuz Azaf» (Jésus), et il lui en envoie une +photo, avec le portrait de son saint réformateur. + +On ne saurait imaginer l'admirable tranquillité, à peine teintée +d'ironie (ou de mélancolie), avec laquelle Tolstoy reçoit ces étranges +avances. Qui ne l'a point vu dans ces controverses ne connaît point la +souveraine modération où sa nature impérieuse était arrivée. Jamais il +ne se départit de sa courtoisie et de son calme bon sens. C'est +l'interlocuteur mahométan qui s'emporte, qui lui prête, irrité, «_un +reste des préjugés chrétiens du moyen age_[347]» ou qui, à son refus de +croire en le nouveau Messie musulman, lui oppose la classification +menaçante que le saint homme fait, en trois compartiments, des hommes +recevant la lumière de la vérité: + +«... _Les uns la reçoivent par leur propre raison. Les autres par les +signes visibles et les miracles. Les troisièmes par la force de l'épée._ +(Exemple: le Pharaon, à qui Moïse a dû faire boire la mer Rouge, pour le +convaincre de son Dieu.) Car «_le Prophète envoyé par Dieu doit +enseigner au monde entier_[348]...» + +Tolstoy ne suit pas ses correspondants agressifs sur le terrain de +combat. Son noble principe est que les hommes, aimant la vérité, ne +doivent jamais appuyer sur les différences entre les religions et sur +leurs manques, mais sur ce qui les unit et ce qui fait leur +prix.--«_C'est à quoi je m'efforce_, dit-il, _envers toutes les +religions, et notamment envers l'Islam_[349].»--Il se contente de +répondre au bouillant mufti que «_le devoir de quiconque possède un +sentiment vraiment religieux est de donner l'exemple d'une vie +vertueuse_.» C'est là tout ce dont nous avons besoin[350]. Il admire +Mahomet, et certaines de ses paroles l'ont ravi[351]. Mais Mahomet +n'est qu'un homme, comme le Christ. Pour que le Mahométisme ainsi que le +Christianisme deviennent une religion juste, il faudra qu'ils renoncent +à la croyance aveugle en un homme et un livre; qu'ils admettent +seulement ce qui est en accord avec la conscience et la raison de tous +les hommes.--Même sous la forme mesurée dont il revêt sa pensée, Tolstoy +s'inquiète toujours de ne pas froisser la foi de celui qui lui parle: + +«_Pardonnez si j'ai dû vous blesser. On ne peut pas dire la vérité à +moitié. On doit la dire toute, ou pas du tout[352]._» + +Inutile d'ajouter qu'il ne convainc point ses interlocuteurs. + +Du moins, il en trouve d'autres, mahométans éclairés, libéraux, qui +sympathisent pleinement avec lui:--au premier rang, le célèbre +grand-mufti d'Égypte, le cheikh réformateur _Mohammed Abdou_[353], qui +lui adresse, du Caire, en 1904 (le 8 avril), une noble lettre, le +félicitant de l'excommunication dont il était l'objet: car l'épreuve est +la divine récompense pour les élus. Il dit que la lumière de Tolstoy +réchauffe et rassemble les chercheurs de vérité, que leurs cœurs sont +dans l'attente de tout ce qu'il écrit. Tolstoy répond, avec une chaude +cordialité.--Il reçoit aussi l'hommage de l'ambassadeur de Perse à +Constantinople, prince _Mirza Riza Chan_, délégué à la première +conférence de la Paix, à La Haye, en 1901. + +Mais il est surtout attiré par le mouvement Béhaïste (ou Bâbiste), dont +il entretient constamment ses correspondants. Il entre en relations +personnelles avec certains Béhaïstes, comme le mystérieux _Gabriel +Sacy_, qui lui écrit d'Égypte (1901), et qui aurait été, dit-on, un +Arabe de naissance, converti au Christianisme, puis passé au Béhaïsme. +Sacy lui expose son _Credo_, Tolstoy répond (10 août 1901) que le +«_Bâbisme l'intéresse depuis longtemps et qu'il a lu tout ce qui lui +était accessible à ce sujet_»; il n'attache aucune importance à sa base +mystique et à ses théories; mais il croit à son grand avenir en Orient, +comme enseignement moral: «_tôt ou tard, le Béhaïsme se fondra avec +l'anarchisme chrétien_.» Ailleurs, il écrit à un Russe qui lui envoie un +livre sur le Béhaïsme qu'il a la certitude de la victoire «_de tous les +enseignements religieux rationalistes, qui surgissent actuellement des +diverses confessions: Brahmanisme, Bouddhisme, Judaïsme, +Christianisme_». Il les voit allant toutes «_vers le confluent d'une +religion unique, universellement humaine_[354]».--Il a le contentement +d'apprendre que le courant béhaïste a pénétré en Russie, chez des +Tatares de Kazan, et il invite chez lui leur chef, Woissow, dont +l'entretien avec lui a été noté par Gussev (février 1909)[355]. + +Dans le livre du jubilé, en 1908, l'Islam est représenté par un juriste +de Calcutta, _Abdullah-al-Mamun-Suhrawardy_, qui élève à Tolstoy un +majestueux monument. Il l'appelle _yogi_ et souscrit à ses enseignements +de la Non-Violence, qu'il ne juge pas opposés à ceux de Mahomet; mais +«_il faut lire le Coran, comme Tolstoy a lu la Bible, sous la lumière de +la vérité, et non dans la nuée de la superstition_». Il loue Tolstoy de +n'être pas un surhomme, un _Uebermensch_, mais le frère de tous, non pas +la lumière de l'Occident ou de l'Orient, mais lumière de Dieu, lumière +pour tous. Et, dans une lueur prophétique, il annonce que la +prédication de Tolstoy pour la Non-Violence, «_mêlée aux enseignements +des sages de l'Inde, produira peut-être en notre temps de nouveaux +Messies_». + + * * * * * + +C'était de l'Inde en effet que devait sortir le Verbe agissant, dont +Tolstoy fut l'annonciateur. + +L'Inde était, en cette fin du XIXe siècle, et au début du XXe, en +plein réveil. L'Europe ne connaît pas encore,--à part une élite de +savants bien renseignés, qui ne sont pas très pressés de dispenser leur +science au commun des mortels et se cantonnent volontiers dans leur +coque linguistique, où ils se sentent à huis clos[356]--l'Europe est +encore loin d'imaginer la prodigieuse résurrection du génie indien qui +s'annonça dès les années 1830[357] et resplendit vers 1900. Ce fut une +floraison éclatante et soudaine dans tous les champs de l'esprit. Dans +l'art, dans la science, dans la pensée. Le seul nom de _Rabindranath +Tagore_ a, détaché de la constellation de sa glorieuse famille, rayonné +sur le monde. Presque en même temps, le Vedantisme était rénové par le +fondateur de l'_Arya-Samâj_ (1875), _Dayananda Sarasvati_, celui qu'on a +nommé le «_Luther hindou_»; et _Keshub Chunder Sen_ faisait du +_Brahmâ-Samâj_ un instrument de réformes sociales passionnées et un +terrain de rapprochement entre la pensée chrétienne et la pensée +d'Orient. Mais, surtout, le firmament religieux de l'Inde s'illuminait +de deux étoiles de première grandeur, subitement apparues,--ou +réapparues après des siècles, pour parler selon le grand style de +l'Inde, au sens profond[358]--ces deux miracles de l'esprit: +_Ramakrishna_ (1836-1886), le fou de Dieu, qui embrassait dans son amour +toutes les formes du Divin, et son disciple, plus puissant encore que le +maître, _Vivekananda_ (1863-1902), dont la torrentielle énergie a, pour +des siècles, réveillé dans son peuple épuisé le Dieu d'action, le Dieu +de la Gitâ. + +La vaste curiosité de Tolstoy ne les ignora point. Il lut les traités de +_Dayananda_, que lui envoya le directeur de _The Vedic Magazine_ +(Kangra, Sakaranpur), _Rama Deva_. Dès 1896, il s'était enthousiasmé des +premiers écrits parus de _Vivekananda_[359], et il savourait les +Entretiens de _Ramakrishna_[360].--C'est un malheur pour l'humanité que +Vivekananda, lors de son voyage d'Europe en 1900, n'ait pas été orienté +vers Iasnaïa Poliana. Celui qui écrit ces lignes ne peut se consoler, en +cette année de l'Exposition Universelle où le grand _Swami_ passait à +Paris, si mal entouré, de n'avoir pas été celui qui relie les deux +voyants, les deux génies religieux de l'Europe et de l'Asie. + +Ainsi que le _Swami_ de l'Inde, Tolstoy était nourri de l'esprit de +Krishna, «_seigneur de l'Amour_[361]». Et plus d'une voix de l'Inde le +saluait comme un Mahâtmâ, un ancien _Rishi_ réincarné[362]. _Gopal +Chetti_, directeur de _The New Reformer_, qui se voua dans l'Inde aux +idées de Tolstoy, le rapproche, en son écrit pour le Livre du Jubilé +(1908), de Bouddhâ le prince qui renonça; et il dit que, si Tolstoy +était né aux Indes, il eût été tenu pour un _Avatara_, un _Purusha_ +(incarnation de l'Ame universelle), un _Sri-Krishna_. + +Mais le courant fatal du fleuve de l'histoire allait porter Tolstoy, du +Rêve en Dieu des _yogis_ au seuil de la grande action de Vivekananda et +de Gandhi,--de l'_Hind-Swaraj_. + +Détours étranges du destin! Le premier qui l'y conduisit fut l'homme +qui, plus tard, devait devenir le meilleur lieutenant du Mahâtmâ indien, +mais qui, en ce temps, était encore, comme Paul avant le chemin de +Damas, le violent ennemi de ces pensées: _C.-R. Das_[363]... Est-il +permis d'imaginer que la voix de Tolstoy a pu contribuer à le ramener à +sa vraie mission?--A la fin de 1908, C.-R. Das était dans le camp de la +Révolution. Il écrivit à Tolstoy, sans lui rien voiler de sa foi +violente; il combattait, à visage découvert, la doctrine tolstoyenne de +la Non-Résistance; et cependant, il lui demandait un mot de sympathie +pour son journal, _Free Hindostan_. Tolstoy répondit une très longue +lettre, presque un traité, qui, sous le titre de _Lettre à un Indien_, +14 décembre 1908, se répandit dans le monde entier. Il proclamait +énergiquement la doctrine de la Non-Résistance et de l'Amour, en +encadrant chaque partie de son argumentation dans des citations de +Krishna. Il n'apportait pas moins de vigueur dans son combat contre la +nouvelle superstition de la science que contre les anciennes +superstitions religieuses. Et il faisait aux Indiens un reproche +véhément de renier leur sagesse antique pour épouser l'erreur +d'Occident. + +«_On pouvait espérer, disait-il, que, dans l'immense monde +brahmano-bouddhiste et confucianiste, ce nouveau préjugé scientifique +n'aurait point place, et que les Chinois, les Japonais, les Hindous, +ayant compris le mensonge religieux qui justifie la violence, +arriveraient directement à concevoir la loi de l'amour, propre à +l'humanité, qui fut promulguée avec une force si éclatante par les +grands maîtres de l'Orient. Mais la superstition de la science, qui a +remplacé celle de la religion, envahit de plus en plus les peuples de +l'Orient. Elle subjugue déjà le Japon et lui prépare les pires +désastres. Elle se répand sur ceux qui, en Chine et dans l'Inde, +prétendent, comme vous, être les meneurs de vos peuples. Vous invoquez, +dans notre journal, comme un principe fondamental qui doit guider +l'activité de l'Inde, l'idée suivante_: + + «Resistance to agression is not simply justifiable, but imperative; + non-resistance hurts both altruism and egoism.» + +«... _Eh quoi! vous, membre d'un des peuples les plus religieux, vous +allez, d'un cœur léger et confiant en votre instruction scientifique, +abjurer la loi de l'amour, proclamée au sein de votre peuple, avec une +clarté exceptionnelle, dès l'antiquité reculée!... Et vous répétez ces +stupidités que vous ont suggérées les champions de la violence, les +ennemis de la vérité, les esclaves de la théologie d'abord, ensuite de +la science,--vos maîtres européens!_ + +«_Vous dites que les Anglais ont asservi l'Inde, parce que l'Inde ne +résiste pas assez à la violence par la force?--Mais c'est tout juste le +contraire! Si les Anglais ont asservi les Hindous, ce n'est que pour +cette raison que les Hindous reconnaissaient et reconnaissent encore la +violence comme principe fondamental de leur organisation sociale; ils se +soumettaient, au nom de ce principe, à leurs roitelets; au nom de ce +principe, ils ont lutté contre eux, contre les Européens, contre les +Anglais... Une Compagnie commerciale--trente mille hommes, des hommes +plutôt faibles--ont asservi un peuple de deux cents millions! Dites cela +à un homme libre de préjugés! Il ne comprendra pas ce que ces mots +peuvent signifier... N'est-il pas évident, d'après ces chiffres mêmes, +que ce ne sont pas les Anglais, mais les Hindous eux-mêmes qui ont +asservi les Hindous?..._ + +«_Si les Hindous sont asservis par la violence, c'est parce qu'eux-mêmes +ont vécu de la violence, vivent à présent de la violence et ne +reconnaissent pas la loi éternelle de l'amour, propre à l'humanité._ + + «Digne de pitié et ignorant l'homme qui cherche ce qu'il possède et + ignore qu'il le possède! Oui, misérable et ignorant l'homme qui ne + connaît pas le bien de l'amour qui l'entoure et que je lui ai + donné!» (Krishna). + + «_L'homme n'a qu'à vivre en accord avec la loi de l'amour, qui est + propre à son cœur et qui recèle en soi le principe de + Non-Résistance, de Non-Participation à toute violence. Alors, non + seulement une centaine d'hommes ne pourraient asservir des + millions, mais des millions ne pourraient asservir un seul. Ne + résistez pas au mal et ne prenez pas part à ce mal, à la contrainte + de l'administration, des tribunaux, des impôts, et surtout de + l'armée!--Et rien, ni personne au monde ne pourra vous asservir!_» + +Une citation de Krishna termine (comme elle a commencé) cette +prédication de la Non-Résistance faite par la Russie à l'Inde: + + «Enfants, levez plus haut vos regards aveuglés, et un monde + nouveau, plein de joie et d'amour, vous apparaîtra, un monde de + Raison, créé par Ma Sagesse, le seul monde réel. Alors, vous + connaîtrez ce que l'amour a fait de vous, ce dont il vous a + gratifiés et ce qu'il exige de vous.» + +Or, cette lettre de Tolstoy tombe dans les mains d'un jeune Indien, qui +était «_homme de loi_», à Johannesburg, en Sud-Afrique. Il se nommait +Gandhi. Il en fut saisi. Il écrivit à Tolstoy, vers la fin de 1909[364]. +Il lui annonçait la campagne de sacrifice, qu'il dirigeait depuis une +dizaine d'années, dans l'esprit évangélique de Tolstoy[365]. Il lui +demandait l'autorisation de traduire en langue indienne la lettre à +C.-R. Das. + +Tolstoy lui envoya sa bénédiction fraternelle, dans le «_combat de la +douceur contre la brutalité, de l'humilité et de l'amour contre +l'orgueil et la violence_». Il lut l'édition anglaise de l'_Hind +Swarâj_, que Gandhi lui fit parvenir; et il pénétra aussitôt toute +l'importance de cette expérience religieuse et sociale: + + «_La question que vous traitez, de la Résistance passive, est de la + plus haute valeur, non seulement pour l'Inde, mais pour toute + l'humanité._» + +Il se procura la biographie de Gandhi par Joseph J. Doke[366], et il fut +captivé. Malgré la maladie, il tint à lui adresser quelques lignes +affectueuses (8 mai 1910). Et lorsqu'il se sentit rétabli il lui +adressa, de Kotschety, le 7 septembre 1910,--un mois avant sa fuite vers +la solitude et la mort,--une lettre d'une telle importance que, malgré +sa longueur, je tiens à la reproduire, presque entière, à la fin de +cette étude. Elle est et restera, aux yeux de l'avenir, l'Évangile de la +Non-Résistance et le testament spirituel de Tolstoy. Les Indiens du +Sud-Afrique la publièrent en 1914, dans le _Golden Number of Indian +Opinion_, consacré à la _Résistance passive en Sud-Afrique_[367]. Elle +fut associée au succès de leur cause, à la première victoire politique +de la Non-Résistance. + +Par un contraste saisissant, l'Europe, à la même heure, y répondait par +la guerre de 1914, où elle s'entre-dévora. + +Mais quand la tempête fut passée et que sa clameur sauvage, par degrés, +s'éteignit, on entendit de nouveau, par delà le champ de ruines, monter +comme une alouette la voix pure et ferme de Gandhi. Elle redisait, sur +un mode plus clair et plus mélodieux, la grande parole de Tolstoy, le +cantique d'espoir d'une nouvelle humanité. + + R. R. + + Mai 1927. + + + + +LETTRE ÉCRITE PAR TOLSTOY, DEUX MOIS AVANT SA MORT, A GANDHI + + + «_A M. K. Gandhi, Johannesburg, Transvaal, + Sud-Afrique._ + + «7 septembre 1910, Kotschety. + +«J'ai reçu votre journal _Indian Opinion_ et je me suis réjoui de +connaître ce qu'il rapporte des Non-Résistants absolus. Le désir m'est +venu de vous exprimer les pensées qu'a éveillées en moi cette lecture. + +«Plus je vis--et surtout, à présent, où je sens avec clarté l'approche +de la mort--plus fort est le besoin de m'exprimer sur ce qui me touche +le plus vivement au cœur, sur ce qui me paraît d'une importance +inouïe: c'est à savoir que ce que l'on nomme Non-Résistance n'est, en +fin de compte, rien autre que l'enseignement de la Loi d'amour, non +déformé encore par des interprétations menteuses. L'amour, ou, en +d'autres termes, l'aspiration des âmes à la communion humaine et à la +solidarité, représente la loi supérieure et unique de la vie... Et cela, +chacun le sait et le sent au profond de son cœur (nous le voyons le +plus clairement chez l'enfant). Il le sait aussi longtemps qu'il n'est +pas encore entortillé dans la nasse de mensonge de la pensée du monde. + +«Cette loi a été promulguée par tous les sages de l'humanité: hindous, +chinois, hébreux, grecs et romains. Elle a été, je crois, exprimée le +plus clairement par le Christ, qui a dit en termes nets que cette Loi +contient toute loi et les Prophètes. Mais il y a plus: prévoyant les +déformations qui menacent cette loi, il a dénoncé expressément le danger +qu'elle soit dénaturée par les gens dont la vie est livrée aux intérêts +matériels. Ce danger est qu'ils se croient autorisés à défendre leurs +intérêts par la violence, ou, selon son expression, à rendre coup pour +coup, à reprendre par la force ce qui a été enlevé par la force, etc., +etc. Il savait (comme le sait tout homme raisonnable) que l'emploi de la +violence est incompatible avec l'amour, qui est la plus haute loi de la +vie. Il savait qu'aussitôt la violence admise, dans un seul cas, la loi +était du coup abolie. Toute la civilisation chrétienne, si brillante en +apparence, a poussé sur ce malentendu et cette contradiction, flagrante, +étrange, en quelques cas, voulue, mais le plus souvent inconsciente. + +«En réalité, dès que la résistance par la violence a été admise, la loi +de l'amour était sans valeur et n'en pouvait plus avoir. Et si la loi +d'amour est sans valeur, il n'est plus aucune loi, excepté le droit du +plus fort. Ainsi vécut la chrétienté durant dix-neuf siècles. Au reste, +dans tous les temps, les hommes ont pris la force pour principe +directeur de l'organisation sociale. La différence entre les nations +chrétiennes et les autres n'a été qu'en ceci: dans la chrétienté, la loi +d'amour avait été posée clairement et nettement, comme dans aucune autre +religion; et les chrétiens l'ont solennellement acceptée, bien qu'ils +aient regardé comme licite l'emploi de la violence et qu'ils aient fondé +leur vie sur la violence. Ainsi, la vie des peuples chrétiens est une +contradiction complète entre leur confession et la base de leur vie, +entre l'amour, qui doit être la loi de l'action, et la violence, qui est +reconnue sous des formes diverses, telles que: gouvernement, tribunaux +et armées, déclarés nécessaires et approuvés. Cette contradiction s'est +accentuée avec le développement de la vie intérieure, et elle a atteint +son paroxysme en ces derniers temps. + +«Aujourd'hui, la question se pose ainsi: oui ou non; il faut choisir! Ou +bien admettre que nous ne reconnaissons aucun enseignement moral +religieux, et nous laisser guider dans la conduite de notre vie par le +droit du plus fort. Ou bien agir en sorte que tous les impôts perçus +par contrainte, toutes nos institutions de justice et de police, et +avant tout l'armée, soient abolis. + +«Le printemps dernier, à l'examen religieux d'un institut de jeunes +filles, à Moscou, l'instructeur religieux d'abord, puis l'archevêque qui +y assistait ont interrogé les fillettes sur les Dix Commandements, et +principalement sur le Cinquième: «_Tu ne tueras point!_» Quand la +réponse était juste, l'archevêque ajoutait souvent cette autre question: +«_Est-il toujours et dans tous les cas défendu de tuer par la loi de +Dieu?_» Et les pauvres filles, perverties par les professeurs, devaient +répondre et répondaient: «--_Non, pas toujours. Car dans la guerre et +pour les exécutions, il est permis de tuer._»--Cependant une de ces +malheureuses créatures (ceci m'a été raconté par un témoin oculaire) +ayant reçu la question coutumière: «--_Le meurtre est-il toujours un +péché?_»--rougit et répondit, émue et décidée: «--_Toujours!_» Et à tous +les sophismes de l'archevêque elle répliqua, inébranlable, qu'il était +interdit toujours, dans tous les cas, de tuer,--et cela déjà par le +Vieux Testament: quant au Christ, il n'a pas seulement défendu de tuer, +mais de faire du mal à son prochain. Malgré toute sa majesté et son +habileté oratoire, l'archevêque eut la bouche fermée, et la jeune fille +l'emporta. + +«Oui, nous pouvons bavarder, dans nos journaux, sur le progrès de +l'aviation, les complications de la diplomatie, les clubs, les +découvertes, les soi-disant œuvres d'art, et passer sous silence ce +qu'a dit cette jeune fille! Mais nous ne pouvons pas en étouffer la +pensée, car tout homme chrétien sent comme elle plus ou moins +obscurément. Le socialisme, l'anarchisme, l'Armée du Salut, la +criminalité croissante, le chômage, le luxe monstrueux des riches, qui +ne cesse d'augmenter, et la noire misère des pauvres, la terrible +progression des suicides, tout cet état de choses témoigne de la +contradiction intérieure, qui doit être et qui sera résolue. Résolue, +vraisemblablement, dans le sens de la reconnaissance de la loi d'amour +et de la condamnation de tout emploi de la violence. C'est pourquoi +votre activité, au Transvaal, qui semble pour nous au bout du monde, se +trouve cependant au centre de nos intérêts; et elle est la plus +importante de toutes celles d'aujourd'hui sur la terre; non seulement +les peuples chrétiens, mais tous les peuples du monde y prendront part. + +«Il vous sera sans doute agréable d'apprendre que chez nous aussi, en +Russie, une agitation pareille se développe rapidement, et que les refus +de service militaire augmentent d'année en année. Quelque faible que +soit encore chez vous le nombre des Non-Résistants et chez nous celui +des réfractaires, les uns et les autres peuvent se dire: «Dieu est avec +nous. Et Dieu est plus puissant que les hommes.» + +«Dans la profession de foi chrétienne, même sous la forme de +christianisme perverti qui nous est enseigné, et dans la croyance +simultanée à la nécessité d'armées et d'armements pour les énormes +boucheries de la guerre, il existe une contradiction si criante qu'elle +doit, tôt ou tard, probablement très tôt, se manifester dans toute sa +nudité. Alors il faudra ou bien anéantir la religion chrétienne, sans +laquelle pourtant, le pouvoir des États ne pourrait se maintenir, ou +bien supprimer l'armée et renoncer à tout emploi de la force, qui n'est +pas moins nécessaire aux États. Cette contradiction est sentie par tous +les gouvernements, aussi bien par le vôtre Britannique que par le nôtre +Russe; et, par esprit de conservation, ils poursuivent ceux qui la +dévoilent, avec plus d'énergie que toute autre activité ennemie de +l'État. Nous l'avons vu en Russie, et nous le voyons par ce que publie +votre journal. Les gouvernements savent bien d'où le danger le plus +grave les menace, et ce ne sont pas seulement leurs intérêts qu'ils +protègent ainsi avec vigilance. Ils savent qu'ils combattent pour l'être +ou le ne-plus-être. + + «LÉON TOLSTOY.» + + + + +LISTE CHRONOLOGIQUE DES ŒUVRES DE TOLSTOY[368] + + +1852 + +L'Enfance (1851-2).--L'Incursion.--Les Cosaques (terminé en 1862). + +1853 + +Le Journal d'un marqueur. + +1854 + +L'Adolescence.--La Coupe en forêt. + +1855 + +Sébastopol en décembre 1854.--Sébastopol en mai 1855.--Sébastopol en +août 1855. + +1856 + +Deux hussards.--Une tourmente de neige.--Une rencontre au +détachement.--La matinée d'un seigneur.--Adolescence. + +1857 + +Albert.--Lucerne. + +1858 + +Trois morts. + +1859 + +Bonheur conjugal. + +1860 + +Polikouchka. + +1861 + +Le fileur de lin. + +1862 + +Sur l'instruction du peuple.--Méthodes pour apprendre à lire et à +écrire.--Projet d'un plan général pour les Écoles élémentaires.--Éducation +et Instruction.--Progrès et définition de l'instruction.--Qui doit +enseigner à écrire.--L'école d'Iasnaïa Poliana en novembre et +décembre.--Sur la libre initiative et le développement des écoles du +peuple.--Sur l'activité sociale dans le domaine de l'instruction du +peuple.--Tikhon et Malanya (œuvres posthumes).--Idylle. + +1863 + +Les Décembristes (extraits d'un roman projeté). + +1864-1869 + +Guerre et Paix. + +1872 + +Syllabaire (Traductions de fables d'Ésope, Hindoues, américaines, etc., +contes de fées, récits de physique, zoologie, botanique, histoire; +nouvelles (Le prisonnier du Caucase, Dieu voit la vérité); courtes +histoires; poèmes épiques; arithmétique; notes et guide pour le maître). + +Les deux voyageurs (œuvres posthumes). + +1873 + +Au sujet de la famine de Samara (Lettre à l'éditeur de «Moscow +Vedomosty»). + +1874 + +Sur l'instruction du peuple. (Lettre à J. U. Shatiloff).--Rapport au +Comité littéraire de Moscou. + +1875 + +Nouveau Syllabaire. Quatre livres russes de lecture.--Quatre vieux +livres slaves de lecture. + +1876 + +Anna Karenine (1873-1876). + +1878 + +Premiers souvenirs (fragment).--Les Décembristes (second fragment).--Les +Décembristes (troisième fragment). + +1879 + +Qui suis-je? (archives Tchertkoff).--Les Confessions (addition en 1882). + +1880 + +Critique de la Théologie dogmatique.--Chapitres d'une nouvelle du temps +de Pierre Ier.--Défense d'une petite fille.--En essayant une +plume.--Comment meurt l'amour.--Commencement d'un conte +fantastique.--Sur Rousseau.--Oasis.--Un cosaque fugitif. + +1881 + +Concordance et traduction des Quatre Évangiles.--Abrégé de +l'Évangile.--De quoi vivent les hommes. + +1882 + +L'Église et l'État.--La Non-Résistance au mal.--Article sur le +recensement. + +1884 + +En quoi consiste ma Foi (Ma Religion).--Préface à l'œuvre de +Bondareff: «Le triomphe de l'agriculteur, ou le travail et la +paresse.»--Le journal d'un fou. + +1885 + +Légendes pour l'imagerie populaire: (Les deux frères et l'or; Les +petites filles plus sages que les vieux; L'ennemi résiste, mais Dieu +persiste; Les trois ermites; Tentation du Christ; Souffrances du Christ; +Ilias; Comment un diablotin racheta un morceau de pain; Le pécheur +repentant; Le fils de Dieu; Pour une peinture de la Cène; Histoire +d'Ivan l'Imbécile). + +Récits populaires: (Les deux vieillards; Le cierge; Où l'amour est, Dieu +est; Laisse le feu flamber, tu ne pourras l'éteindre). + +L'enseignement des douze apôtres.--Socrate.--La vie de Pierre le +Publicain.--Pietr Hlebnik (Scènes dramatiques). + +1886 + +La Puissance des Ténèbres.--La mort d'Ivan Iliitch.--Que devons-nous +faire?--Que sommes-nous?--Le premier bouilleur.--Légendes pour +l'imagerie populaire: (Faut-il beaucoup de terre pour un homme?--Un +grain gros comme un œuf de poule).--Nicolas Palkine.--Calendrier +avec proverbes.--Sur la charité.--Sur la foi.--Sur la lutte contre le +mal (lettre à un Révolutionnaire).--Sur la religion.--Sur les femmes.--A +la jeunesse.--Le royaume de Dieu (fragment).--Préface à une collection +«Florilège».--Ægée (scènes dramatiques). + +1887 + +De la vie.--Sur le sens de la vie (Rapport lu devant la Société de +Psychologie de Moscou).--Sur la vie et la mort (Lettre à +Tchertkoff).--Marchez pendant que vous avez la lumière.--Entretiens de +gens qui ont des loisirs (Introduction à la nouvelle +précédente).--L'ouvrier Emelian et le tambour vide.--Les trois fils +(parabole).--Pour le tableau de Makovsky: «l'Acquitté.»--Le travail +manuel et l'activité intellectuelle (Lettre à Romain Rolland). + +1888 + +Sur Gogol (article non terminé). + +1889 + +Le Diable (œuvres posthumes).--Histoire d'une ruche.--La Sonate à +Kreutzer.--Sur l'amour de Dieu et du prochain.--Appel aux +hommes-frères.--Sur l'Art (à propos de la conférence de Goltsev: La +beauté dans l'art).--Les Fruits de l'instruction (comédie).--Il est +temps de se ressaisir.--Préface à l'œuvre de Yershoff: «Souvenirs de +Sébastopol».--La fête des lumières en janv. 12. + +1890 + +Pourquoi les hommes s'étourdissent-ils?--«Quarante ans», légende de +Kostomaroff.--Postface à la Sonate à Kreutzer.--Sur Bondareff.--Sur les +relations entre les sexes.--Sur le projet d'Henry George.--Mémoires d'un +chrétien.--Vies des Saints.--Première épître de Jean.--«Notre Père», +annoté.--La sagesse chinoise (Grand enseignement; Livre de la Voie de la +Vérité).--Seulement le bien-être pour tous.--Il vivait dans un village +un homme nommé Nicolas.--Préface à l'œuvre de Tchertkoff: «Un mauvais +divertissement.»--Sur le suicide («Ce que signifie cet étrange +phénomène»). + +1891 + +Mémoires d'une mère (Œuvres posthumes).--«Ça coûte cher» (d'après +Maupassant).--Sur la Famine.--Sur ce qui est l'Art et ce qui n'est pas +l'Art; quand l'Art est une chose importante, et quand il est une chose +inutile (fragment).--Sur les tribunaux (œuvres posthumes).--Le +premier échelon.--Un horloger.--Une terrible question.--«Le Café de +Surate» (d'après Bernardin de Saint-Pierre).--Sur les moyens de venir en +aide à la population, au cas de mauvaise récolte. + +1892 + +Aide à ceux qui sont frappés par la famine.--Chez ceux qui sont dans le +besoin (Deux articles).--Rapport sur les secours à ceux qui sont frappés +par la famine.--Sur la Raison et la Religion (lettre au baron +Rosen).--Lettre sur le Karma.--«Françoise» (d'après Maupassant). + +1893 + +Rapports sur les secours à ceux qui sont frappés par la famine.--Le +Salut est en vous (Le Royaume de Dieu est en vous) +(1891-3).--Christianisme et service militaire (Chapitre éliminé par la +censure de «Le Royaume de Dieu est en vous»).--La Religion et la +Morale.--Le Non-Agir.--Ce que veut l'amour.--Préface au Journal +d'Amiel.--L'esprit chrétien et le patriotisme.--Sur la question du +Libre-Arbitre. + +1894 + +Karma (conte bouddhiste, d'après l'anglais).--Le jeune tsar (œuvres +posthumes).--Sur les relations avec l'État.--Lettre sur +l'Immortalité.--Préface aux œuvres de Maupassant.--Préface aux contes +de Semyonoff.--Aux Italiens. + +1895 + +Maître et Serviteur.--Trois paraboles.--Honte!--Postface au livre: «La +vie et la mort de B. N. Drojgine.»--Postface à l'article de P. J. +Birukoff: «La persécution des chrétiens en 1895.»--Lettre à un +Polonais.--Lettre à P. V. Veriguin (sur les livres et +l'imprimerie).--Sur les rêves insensés. + +1896 + +Comment lire les Évangiles et où réside leur essence.--«Carthago delenda +est» (premier article).--Au peuple chinois (inachevé).--Sur la +Non-Résistance.--Sur la supercherie de l'Église.--Le patriotisme et la +paix.--Lettre aux libéraux.--Les rapports avec l'ordre existant du +gouvernement.--L'approche de la fin.--L'enseignement chrétien.--Postface +à l'appel: «Au secours!» + +1897 + +Qu'est-ce que l'art?--Lettre à l'éditeur d'un journal suédois, pour que +le prix Nobel soit attribué aux Doukhobors.--J'ai vécu plus de cinquante +ans de vie consciente. + +1898 + +Appel pour l'aide aux Doukhobors.--Les deux guerres.--Famine ou +non-famine.--«Carthago delenda est» (deuxième article).--Le père Serge +(œuvres posthumes).--Préface à l'article de Carpenter: «La Science +contemporaine.»--A l'éditeur de Russkiya Vedomosty (avec une lettre de +Sokoloff). + +1899 + +Résurrection.--Sur l'éducation religieuse.--Lettre à un +officier.--Lettre à un Suédois, au sujet de la Conférence de la Paix, à +la Haye. + +1900 + +Où est l'issue?--L'esclavage de notre temps.--Le cadavre vivant.--Tu ne +tueras point.--Lettre aux Doukhobors émigrés au Canada.--Le faut-il +ainsi?--Le patriotisme et le gouvernement.--Deux versions différentes du +conte de la Ruche (œuvres posthumes).--Préface au livre: «Anatomie de +la pauvreté.» + +1901 + +L'unique moyen.--Qui a raison?--Aux jeunes gens oisifs.--Un appel du +peuple travailleur russe à l'autorité.--Sur la tolérance +religieuse.--Raison, foi, prière (trois articles).--Réponse au +Synode.--Carnet de l'officier.--Carnet du soldat.--Sur l'Alliance +franco-russe (lettre).--Au tsar et à ses conseillers (premier +article).--Sur l'éducation (lettre à P. J. Birukoff).--Lettre à un +journal bulgare.--Préface au conte de Polenz: «Le paysan.» + +1902 + +Appel au clergé.--La lumière luit dans les ténèbres, drame (œuvres +posthumes).--Qu'est-ce que la religion, et en quoi consiste son +essence.--La destruction de l'enfer et son rétablissement.--Aux +travailleurs. + +1903 + +Sur Shakespeare et le Drame.--Après le Bal (œuvres posthumes).--Le +roi assyrien Assarhadon.--Le travail, la mort et la maladie.--Trois +questions.--Aux réformateurs politiques.--Sur la conception d'une source +spirituelle (corrigé en 1908).--Sur le travail physique.--Lettre sur le +Karma (à Sysuyeff).--«C'est vous!» (adaptation de l'allemand). + +1904 + +Souvenirs d'enfance (1903, 1904, et quelques pages en +1906).--Hadji-Mourad (1896-8, 1901-4) (œuvres posthumes).--Le faux +coupon (1903-4).--Harrison et la non-résistance au mal par la +violence.--Qui suis-je?--Pensées d'hommes sages.--Ressaisissez-vous! +(corrigé à nouveau en 1906-7).--Postface au livre de Tchertkoff: «Notre +révolution.» + +1905 + +Cycles de lectures.--Buddhâ.--Divin et +humain.--Lamennais.--Pascal.--Pierre Heltchitsky.--Le procès de +Socrate.--Korney Vassiliyeff.--Prière.--Nouvelle préface à +l'enseignement des Douze Apôtres.--Préface au «Bien-Aimé» de +Tchertkoff.--Une seule chose est nécessaire.--Alexis le Pot (œuvres +posthumes).--La fin d'un monde.--Le grand Crime.--Sur le mouvement +social en Russie.--Comment et pourquoi devons-nous vivre.--La baguette +verte (deux versions).--La vraie liberté (lettre à un paysan,--corrigé +en 1907). + +1906 + +Le père Vassily (œuvres posthumes).--Sur le sens de la Révolution +Russe.--Appel au peuple russe (gouvernement, révolutionnaires et +masses).--Sur le service militaire.--Sur la guerre.--Une seule solution +possible de la question de la terre.--Sur le catholicisme (à Paul +Sabatier).--Lettre à un Chinois.--Préface aux «Problèmes sociaux» de +Henry George.--Notes posthumes de l'ermite Theodor Kouzmich (œuvres +posthumes).--Ce que j'ai vu en rêve (œuvres posthumes).--Qu'y a-t-il +à faire?--Au tsar et à ses conseillers (deuxième article). + +1907 + +Conversations avec des enfants sur les questions morales.--Préface aux +Pensées choisies de La Bruyère, La Rochefoucauld, Vauvenargues, +Montesquieu, et courtes esquisses biographiques.--Aimez-vous les uns les +autres.--Tu ne tueras personne.--Sur les compréhensions de la +vie.--Première rencontre avec Ernest Crosby.--Pourquoi les nations +chrétiennes, et le peuple Russe en particulier, sont actuellement dans +une situation misérable. + +1908 + +Je ne puis plus me taire.--Cycle de lectures (corrigé et +amplifié).--Aphorismes pour son portrait.--Bienfaits de l'amour.--Le +loup (conte pour les enfants).--Souvenirs du procès d'un soldat (lettre +à P. J. Birukoff).--La loi de violence et la loi d'amour.--Qui sont les +meurtriers? (œuvres posthumes).--Sur l'annexion de la +Bosnie-Herzégovine par l'Autriche.--Réponse aux félicitations du +Jubilé.-- + +Lettre à un Hindou.--Préface à l'Album des Peintures d'Orloff.--Préface +au conte de V. Morozoff: «Pour une parole.»--Préface à la nouvelle de A. +J. Ertel: «Jardinage.»--«Pouvoir de l'enfance» (d'après Victor +Hugo).--Sur le procès de Molochnikoff.--L'enseignement du Christ adapté +pour les enfants. + +1909 + +Il n'y a pas de coupable, au monde (première version).--Isidore le +prêtre régulier (œuvres posthumes).--Où est la principale tâche d'un +éducateur (conversations avec les instituteurs des Écoles +élémentaires).--Sagesse des enfants (œuvres posthumes).--Lettre au +Congrès de la Paix.--Le seul commandement.--Sur l'arrêt de +Gusseff.--Pour tous les jours.--Sur l'éducation (lettre à V. F. +Bulgakoff).--Charge inévitable.--Sur la pendaison.--Sur les «points de +repère».--Sur Gogol.--Sur l'État.--Sur la Science.--Sur la +jurisprudence.--Réponse à une femme Polonaise.--Arrêtez, et pensez, pour +l'amour de Dieu!--Sur un article de Struve.--Lettre à un +Vieux-Croyant.--Lettre à un Révolutionnaire.--Au sujet de la visite du +fils d'Henry George.--Il est temps de comprendre.--Salut à ceux qui ont +souffert pour l'amour de la Vérité.--Le passant et le paysan.--Les +chants du village.--Entretien du père et du fils (adaptation de +l'allemand).--Conversation avec un voyageur.--L'hôtellerie (parabole +pour les enfants).--Article aux journaux, sur les lettres d'abus.--La +peine capitale et la chrétienté. + +1910 + +Trois jours au village.--La voie de la vie.--Hodynka.--«Toutes les +qualités viennent d'elle», comédie.--Sur la folie.--Au Congrès Slave, à +Sofia.--Terre fertile.--Non prémédité.--Supplément à la Lettre au +Congrès de la Paix.--Il n'y a pas de coupable au monde (deuxième +version).--Conte pour les enfants.--Philosophie et Religion +(réminiscences de N. Y. Grot).--Sur le socialisme (inachevé).--Les +moyens efficaces. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages. + +_La lumière qui vient de s'éteindre_ 1 + +Histoire de mon Enfance 22 + +Les récits du Caucase 25 + +Les Cosaques 27 + +Récits de Sébastopol 35 + +Trois Morts 50 + +Bonheur Conjugal 54 + +Guerre et Paix 61 + +Anna Karénine 71 + +Les Confessions et la crise religieuse 81 + +La crise sociale: Que devons-nous faire? 96 + +La critique de l'Art 111 + +Les Contes Populaires 132 + +La Puissance des Ténèbres 134 + +La Mort d'Ivan Iliitch 137 + +La Sonate à Kreutzer 139 + +Résurrection 148 + +Les idées sociales de Tolstoï 156 + +_Sa figure avait pris les traits définitifs_ 175 + +_Le combat était terminé_ 194 + + +NOTES SUR LES ŒUVRES POSTHUMES + +Les œuvres posthumes de Tolstoy 206 + +La réponse de l'Asie à Tolstoy 214 + +Lettre écrite par Tolstoy, deux mois avant sa mort, à +Gandhi 232 + +Liste chronologique des Œuvres de Tolstoy 236 + +COULOMMIERS IMPRIMERIE PAUL BRODARD 11541-1-29. + + + + +NOTES: + +[1] A part quelques interruptions,--une surtout, assez longue, entre +1865 et 1878. + +[2] Pour sa remarquable biographie de _Léon Tolstoï: Vie et Œuvre, +Mémoires, Souvenirs, Lettres, Extraits du Journal intime, Notes et +Documents biographiques_ réunis, coordonnés et annotés par P. BIRUKOV, +revisés par Léon Tolstoï, traduits sur le manuscrit par J.-W. +Bienstock,--4 vol. éd. du _Mercure de France_. + +C'est le recueil de documents le plus important sur la vie et l'œuvre +de Tolstoï. J'y ai abondamment puisé. + +[3] Il fit aussi les campagnes napoléoniennes et fut prisonnier en +France pendant les années 1814-1815. + +[4] _Enfance_, chap. II. + +[5] _Enfance_, chap. XXVII. + +[6] Iasnaïa Poliana, dont le nom signifie _la Clairière claire_, est un +petit village au sud de Moscou, à quelques lieues de Toula, «dans une +des provinces les plus foncièrement russes. Les deux grandes régions de +la Russie, dit M. A. Leroy-Beaulieu, la région des forêts et celle des +terres de culture s'y touchent et s'y enchevêtrent. Aux environs ne se +rencontrent ni Finnois, ni Tatars, ni Polonais, ni Juifs, ni +Petits-Russiens. Ce pays de Toula est au cœur même de la Russie.» + +(A. Leroy-Beaulieu: _Léon Tolstoï_, Revue des Deux Mondes, 15 déc. +1910.) + +[7] Tolstoï l'a dépeint dans _Anna Karénine_, sous les traits du frère +de Levine. + +[8] Il écrivit _le Journal d'un Chasseur_. + +[9] En réalité, elle était une parente éloignée. Elle avait aimé le père +de Tolstoï, et elle en avait été aimée; mais, comme Sonia dans _Guerre +et Paix_, elle s'était effacée. + +[10] _Enfance_, chap. XII. + +[11] N'a-t-il pas prétendu, dans des notes autobiographiques (datées de +1878), qu'il se rappelait les sensations de l'emmaillotement et du bain +d'enfant dans le baquet! (Voir _Premiers Souvenirs_. Une traduction +française en a été publiée dans le même volume que _Maître et +Serviteur_.) + +Le grand poète suisse Carl Spitteler a, lui aussi, été doué de cet +extraordinaire pouvoir d'évoquer ses images du seuil de la vie. Il a +consacré tout un livre (_Meine frühesten Erlebnisse_) à ses toutes +premières années d'enfance. + +[12] _Premiers Souvenirs._ + +[13] De 1842 à 1847. + +[14] Nicolas, plus âgé que Léon de cinq ans, avait déjà terminé ses +études en 1844. + +[15] Il aimait les conversations métaphysiques «d'autant plus, dit-il, +qu'elles étaient plus abstraites et qu'elles arrivaient à un tel degré +d'obscurité que, croyant dire ce qu'on pense, on dit tout autre chose». +(_Adolescence_, XXVII.) + +[16] _Adolescence_, XIX. + +[17] Surtout dans ses premières œuvres, dans les _Récits de +Sébastopol_. + +[18] C'était le temps où il lisait Voltaire et y trouvait plaisir. +(_Confessions_, 1.) + +[19] _Confessions_, 1, trad. J.-W. Bienstock. + +[20] _Jeunesse_, III. + +[21] En mars-avril 1847. + +[22] «Tout ce que fait l'homme, il le fait par amour-propre», dit +Nekhludov dans _Adolescence_. + +En 1853, Tolstoï note, dans son _Journal_: «Mon grand défaut: l'orgueil. +Un amour-propre immense, sans raison... Je suis si ambitieux que si +j'avais à choisir entre la gloire et la vertu (que j'aime), je crois +bien que je choisirais la première.» + +[23] «Je voulais que tous me connussent et m'aimassent. Je voulais que +rien qu'en entendant mon nom, tous fussent frappés d'admiration et me +remerciassent.» (_Jeunesse_, III.) + +[24] D'après un portrait de 1848, quand il avait vingt ans (reproduit +dans le premier volume de _Vie et Œuvre_). + +[25] «Je m'imaginais qu'il n'y avait pas de bonheur sur terre pour un +homme qui avait, comme moi, le nez si large, les lèvres si grosses et +les yeux si petits.» (_Enfance_, XVII.) Ailleurs, il parle avec +désolation de «ce visage sans expression, ces traits veules, mous, +indécis, sans noblesse, rappelant les simples moujiks, ces mains et ces +pieds trop grands». (_Jeunesse_, I.) + +[26] «Je partageais l'humanité en trois classes: les hommes comme il +faut, les seuls dignes d'estime; les hommes non comme il faut, dignes de +mépris et de haine; et la plèbe: elle n'existait pas.» (_Jeunesse_, +XXXI.) + +[27] Surtout pendant un séjour à Saint Pétersbourg, en 1847-8. + +[28] _Adolescence_, XXVII. + +[29] Entretiens avec M. Paul Boyer (_Le Temps_), 28 août 1901. + +[30] Nekhludov figure aussi dans _Adolescence_ et _Jeunesse_ (1854), +dans _une Rencontre au Détachement_ (1856), _le Journal d'un Marqueur_ +(1856), _Lucerne_ (1857) et _Résurrection_ (1899).--Il faut remarquer +que ce nom désigne des personnages différents. Tolstoï n'a pas cherché à +lui conserver le même aspect physique, et Nekhludov se tue, à la fin du +_Journal d'un Marqueur_. Ce sont des incarnations diverses de Tolstoï, +dans ce qu'il a de meilleur et de pire. + +[31] _La Matinée d'un Seigneur_, t. II des _Œuvres complètes_, trad. +de J.-W. Bienstock. + +[32] Elle est contemporaine des récits d'_Enfance_. + +[33] 11 juin 1851, au camp fortifié de Starï-Iourt, dans le Caucase. + +[34] _Journal_, trad. J.-W. Bienstock. + +[35] _Ibid._, juillet 1851. + +[36] Lettre à sa tante Tatiana, janvier 1852. + +[37] Un portrait de 1851 montre déjà le changement qui s'accomplit dans +l'âme. La tête est levée, la physionomie s'est un peu éclaircie, les +cavités des yeux sont moins sombres, les yeux gardent leur fixité +sévère, et la bouche entr'ouverte, qu'ombre une moustache naissante, est +morose; il y a toujours quelque chose d'orgueilleux et de défiant, mais +bien plus de jeunesse. + +[38] Les lettres qu'il écrit alors à sa tante Tatiana sont pleines +d'effusions et de larmes. Il est, comme il le dit, _Liova-riova_, Léon +le pleurnicheur (6 janvier 1852). + +[39] _La Matinée d'un Seigneur_ est le fragment d'un projet de _Roman +d'un propriétaire russe_. _Les Cosaques_ forment la première partie d'un +grand roman du Caucase. L'immense _Guerre et Paix_ n'était, dans la +pensée de l'auteur, qu'une sorte de préambule à une épopée +contemporaine, dont les _Décembristes_ devaient être le centre. + +[40] Le pèlerin Gricha, ou la mort de la mère. + +[41] Dans une lettre à M. Birukov. + +[42] _La Matinée d'un Seigneur_ ne fut achevée qu'en 1855-6. + +[43] _Les deux Vieillards_ (1885). + +[44] L'_Incursion_, t. III des _Œuvres complètes_. + +[45] T. III des _Œuvres complètes_. + +[46] T. IV des _Œuvres complètes_. + +[47] Bien qu'ils aient été terminés beaucoup plus tard, en 1860, à +Hyères (ils ne parurent qu'en 1863), le gros de l'œuvre est de cette +époque. + +[48] _Les Cosaques_, t. III des _Œuvres complètes_. + +[49] «Peut-être, dit Olénine, amoureux de la jeune Cosaque, aimé-je en +elle la Nature... En l'aimant, je me sens faire partie indivise de la +Nature.» + +Souvent, il compare celle qu'il aime à la Nature. + +«Elle est, comme la Nature, égale, tranquille et taciturne.» + +Ailleurs, il rapproche l'aspect des montagnes lointaines et de «cette +femme majestueuse». + +[50] Ainsi, dans la lettre d'Olénine à ses amis de Russie. + +[51] En français dans le texte. + +[52] Il rajoute, à la fin de sa lettre: + +«Comprenez-moi bien!... J'estime que, sans la religion, l'homme ne peut +être ni bon, ni heureux; je voudrais la posséder plus que toute autre +chose au monde; je sens que mon cœur se dessèche sans elle... Mais je +ne crois pas. C'est la vie qui crée chez moi la religion, et non la +religion la vie... Je sens en ce moment une telle sécheresse dans le +cœur qu'il me faut posséder une religion. Dieu m'aidera. Cela +viendra... La nature est pour moi le guide qui mène à la religion, +chaque âme a son chemin différent et inconnu; on ne le trouve qu'en ses +profondeurs...» + +[53] _Journal_, trad. J.-W. Bienstock. + +[54] On retrouve aussi cette manière dans _la Coupe en forêt_, terminée +à la même époque. Par exemple: «Il y a trois sortes d'amour: 1º l'amour +esthétique; 2º l'amour dévoué; 3º l'amour actif, etc.» (_Jeunesse._)--Ou +bien: «Il y a trois sortes de soldats: 1º les soumis; 2º les +autoritaires; 3º les fanfarons,--qui se subdivisent eux-mêmes en: _a_, +soumis de sang-froid; _b_, soumis empressés; _c_, soumis qui boivent, +etc.». (_Coupe en forêt._) + +[55] _Jeunesse_, XXXII (vol. II des _Œuvres complètes_). + +[56] Envoyé à la revue le _Sovrémennik_, et publié aussitôt. + +[57] Tolstoï y est revenu, beaucoup plus tard, dans ses _Entretiens_ +avec son ami Ténéromo. Il lui a raconté notamment une crise de terreur +qui le prit, une nuit qu'il était couché dans le «logement» creusé en +plein rempart, sous le blindage. On trouvera cet _Épisode de la guerre +de Sébastopol_ dans le volume intitulé _les Révolutionnaires_, trad. +J.-W. Bienstock. + +[58] Un peu plus tard, Droujinine le mettra amicalement en garde contre +ce danger: «Vous avez une tendance à la finesse excessive de l'analyse; +elle peut se transformer en un grand défaut. Parfois, vous êtes prêt à +dire: chez un tel, le mollet indiquait son désir de voyager aux Indes... +Vous devez refréner ce penchant, mais ne l'étouffer pour rien au monde.» +(Lettre de 1856, citée par P. Birukov.) + +[59] T. IV des _Œuvres complètes_, p. 82-83. + +[60] Que la censure mutila. + +[61] 2 septembre 1855, trad. J-W. Bienstock. + +[62] «Son amour-propre se confondait avec sa vie; il ne voyait pas +d'autre alternative: être le premier, ou se détruire... Il aimait à se +trouver le premier parmi les hommes auxquels il se comparait.» + +[63] En 1889, Tolstoï, écrivant une préface aux _Souvenirs de Sébastopol +par un officier d'artillerie_, A.-J. Erchov, revint en pensée sur ces +scènes. Tout souvenir héroïque en avait disparu. Il ne se rappelait plus +que la peur qui dura sept mois,--la double peur: celle de la mort et +celle de la honte,--l'horrible torture morale. Tous les exploits du +siège, pour lui, se résumaient en ceci: avoir été de la chair à canon. + +[64] Suarès: _Tolstoï_, éd. de l'_Union pour l'Action morale_, 1899 +(réédité, aux _Cahiers de la Quinzaine_, sous le titre: _Tolstoï +vivant_). + +[65] Tourgueniev se plaint, dans une conversation, du «stupide orgueil +nobiliaire de Tolstoï, de sa fanfaronnade de Junker». + +[66] «Un trait de mon caractère, bon ou mauvais, mais qui me fut +toujours propre, c'est que, malgré moi, je m'opposais toujours aux +influences extérieures épidémiques... J'avais une répulsion pour le +courant général.» (Lettre à P. Birukov.) + +[67] Tourgueniev. + +[68] Grigorovitch. + +[69] Eugène Garchine: _Souvenirs sur Tourgueniev_, 1883. Voir _Vie et +Œuvre_ de Tolstoï par Birukov. + +[70] La plus violente, qui amena entre eux une brouille décisive, eut +lieu en 1861. Tourgueniev faisait montre de ses sentiments +philanthropiques et parlait des œuvres de bienfaisance dont +s'occupait sa fille. Rien n'irritait plus Tolstoï que la charité +mondaine. + +--«Je crois, dit-il, qu'une jeune fille bien habillée, qui tient sur ses +genoux des guenilles sales et puantes, joue une scène théâtrale qui +manque de sincérité.» + +La discussion s'envenima. Tourgueniev, hors de lui, menaça Tolstoï de le +souffleter. Tolstoï exigea une réparation, sur l'heure, un duel au +fusil. Tourgueniev, qui avait aussitôt regretté son emportement, envoya +une lettre d'excuses. Mais Tolstoï ne pardonna point. Près de vingt ans +plus tard, comme on le verra par la suite, ce fut lui qui demanda +pardon, en 1878, alors qu'il abjurait toute sa vie passée et humiliait à +plaisir son orgueil devant Dieu. + +[71] _Confessions_, t. XIX des _Œuvres complètes_, trad. J.-W. +Bienstock. + +[72] «Il n'y avait, dit-il, aucune différence entre nous et un asile +d'aliénés. Même à cette époque, je le soupçonnais vaguement; mais, comme +font tous les fous, je traitais chacun de fou, excepté moi.» (_Ibid._) + +[73] Voir sur cette période ses charmantes lettres, si juvéniles à sa +jeune tante la comtesse Alexandra A. Tolstoï (_Briefwechsel mit der +Gräfin A. A. Tolstoï_, publ. par Ludwig Berndt, nouvelle édition +augmentée, Rotapfelverlag, Zürich, 1926.) + +[74] _Confessions._ + +[75] _Journal du prince D. Nekhludov_, _Lucerne_, t. V. des _Œuvres +complètes_. + +[76] Passant de Suisse en Russie, sans transition, il découvre que «_la +vie en Russie est un éternel tourment!_...» + +«C'est bon qu'il y ait un refuge dans le monde de l'art, de la poésie et +de l'amitié. Ici, personne ne me trouble... Je suis seul, le vent hurle; +dehors il fait froid, sale; je joue misérablement un _andante_ de +Beethoven, avec des doigts gourds, et je verse des larmes d'émotion; ou +je lis dans _L'Iliade_; ou j'imagine des hommes, des femmes, je vis avec +eux; je barbouille du papier, ou je songe, comme maintenant, aux êtres +aimés... (Lettre à la comtesse A. A. Tolstoï, 18 août 1857). + +[77] _Journal du prince D. Nekhludov._ + +[78] Il fit dans ce voyage la connaissance, à Dresde, d'Auerbach qui +avait été son premier inspirateur pour l'instruction du peuple; à +Kissingen, de Frœbel; à Londres, de Herzen; à Bruxelles, de Proudhon, +qui semble l'avoir beaucoup frappé. + +[79] Surtout en 1861-62. + +[80] _L'Éducation et la culture._--Voir _Vie et Œuvres_ de Tolstoï, +t. II. + +[81] Tolstoï a exposé ces théories dans la revue _Iasnaïa Poliana_, 1862 +(t. XIII des _Œuvres complètes_).--Sur _Tolstoï éducateur_, voir +l'excellent livre de Charles Baudouin, Neuchâtel et Paris, 1920. + +[82] T. IV des _Œuvres complètes_. + +[83] T. V des _Œuvres complètes_. + +[84] _Ibid._ + +[85] T. VI des _Œuvres complètes_. + +[86] Discours sur la _Supériorité de l'élément artistique dans la +littérature sur tous ses courants temporaires_. + +[87] Il lui opposait ses propres exemples, le vieux postillon des _Trois +Morts_. + +[88] On remarquera que déjà un autre frère de Tolstoï, Dmitri, était +mort de phtisie, en 1856. Tolstoï lui-même se croyait atteint, en 1856, +en 1862 et en 1871. Il était, comme il l'écrit, le 28 octobre 1852, +«d'une complexion forte, mais d'une santé faible». Constamment, il +souffrait de refroidissements, de maux de gorge, de maux de dents, de +maux d'yeux, de rhumatismes. Au Caucase, en 1852, il devait, «deux jours +par semaine au moins, garder la chambre». La maladie l'arrête, plusieurs +mois, en 1854, sur la route de Silistrie à Sébastopol. En 1856, il est +sérieusement malade de la poitrine, à Iasnaïa. En 1862, par crainte de +la phtisie, il va faire une cure de koumiss à Samara, chez les Bachkirs, +et il y retournera presque chaque année, après 1870. Sa correspondance +avec Fet est pleine de ces préoccupations. Cet état de santé fait mieux +comprendre l'obsession de sa pensée par la mort. Plus tard, il parlait +de la maladie, comme de sa meilleure amie: + +_Quand on est malade, il semble qu'on descende une pente très douce, +qui, à un certain point, est barrée par un rideau, léger rideau de +légère étoffe: en deçà, c'est la vie; au delà, c'est la mort. Combien +l'état de maladie l'emporte, en valeur morale, sur l'état de santé! Ne +me parlez pas de ces gens qui n'ont jamais été malades! Ils sont +terribles, les femmes surtout. Une femme bien portante, mais c'est une +vraie bête féroce!_ (Entretiens avec M. Paul Boyer, _le Temps_, 27 août +1901.) + +[89] 17 octobre 1860, lettre à Fet (_Correspondance inédite_, p. 27-30). + +[90] Écrit à Bruxelles en 1861. + +[91] Une autre nouvelle de cette époque, un simple récit de voyage, qui +évoque des souvenirs personnels, _la Tourmente de Neige_ (1856), a une +grande beauté d'impressions poétiques et quasi-musicales. Tolstoï en a +repris un peu le cadre, plus tard, pour _Maître et Serviteur_ (1895). + +[92] T. V des _Œuvres complètes_. + +[93] Quand il était enfant, il avait, dans un accès de jalousie, fait +tomber d'un balcon celle qui devait devenir madame Bers,--sa petite +camarade de jeux, alors âgée de neuf ans. Elle en resta longtemps +boiteuse. + +[94] Voir dans _Bonheur Conjugal_ la déclaration de Serge: + +«Supposez un monsieur A, un homme vieux qui a vécu, et une dame B, +jeune, heureuse, qui ne connaît encore ni les hommes ni la vie. Par +suite de diverses circonstances de famille, il l'aimait comme une fille, +et ne pensait pas pouvoir l'aimer autrement..., etc.» + +[95] Peut-être mettait-il aussi dans son œuvre les souvenirs d'un +roman d'amour, ébauché à Iasnaïa en 1856, avec une jeune fille, très +différente de lui, très frivole et mondaine, qu'il finit par laisser, +bien qu'ils fussent sincèrement épris l'un de l'autre. + +[96] De 1857 à 1861. + +[97] _Journal_, octobre 1857, trad. Bienstock. + +[98] Lettre à Fet, 1863 (_Vie et Œuvre de Tolstoï_). + +[99] _Confessions_, trad. Bienstock. + +[100] «Le bonheur de famille m'absorbe tout entier.» (5 janvier +1863.)--«Je suis si heureux! si heureux! Je l'aime tant!» (8 février +1863.)--Voir _Vie et Œuvre_. + +[101] Elle avait écrit quelques nouvelles. + +[102] Elle recopia, dit-on, sept fois _Guerre et Paix_. + +[103] Aussitôt après son mariage, Tolstoï suspendit ses travaux +pédagogiques, écoles et revue. + +[104] Ainsi que sa sœur Tatiana, intelligente et artiste, dont +Tolstoï aimait beaucoup l'esprit et le talent musical. + +Tolstoï disait: «J'ai pris Tania (Tatiana), je l'ai pilée avec Sonia +(Sophie Bers, comtesse Tolstoï), et il en est sorti Natacha». (Cité par +Birukov.) + +[105] L'installation de Dolly dans la maison de campagne +délabrée;--Dolly et les enfants;--beaucoup de détails de toilette;--sans +parler de certains secrets de l'âme féminine, que l'intuition d'un homme +de génie n'eût peut-être pas suffi à pénétrer, si une femme ne les lui +avait trahis. + +[106] Indice caractéristique de la mainmise sur l'esprit de Tolstoï par +le génie créateur: son _Journal_ s'interrompt, treize ans, depuis le 1er +novembre 1865, en pleine composition de _Guerre et Paix_. L'égoïsme +artistique fait taire le monologue de la conscience.--Cette époque de +création est aussi une époque de forte vie physique. Tolstoï est fou de +la chasse. «A la chasse, j'oublie tout...» (Lettre de 1864.)--A une de +ces chasses à cheval, il se cassa le bras (septembre 1864), et ce fut +pendant sa convalescence qu'il dicta les premières parties de _Guerre et +Paix_.--«En revenant de mon évanouissement, je me suis dit: «Je suis un +artiste.» Et je le suis, mais un artiste isolé.» (Lettre à Fet, 23 +janvier 1865.) Toutes les lettres de cette époque, écrites à Fet, +exultent de joie créatrice. «Je regarde comme un essai de plume, dit-il, +tout ce que j'ai publié jusqu'à ce jour.» (_Ibid._) + +[107] Déjà, parmi les œuvres qui exercèrent une influence sur lui, +entre vingt et trente-cinq ans, Tolstoï indique: + +«Gœthe: _Hermann et Dorothée_... Influence très grande. + +Homère: _Iliade_ et _Odyssée_ (en russe)... Influence très grande.» + +En juin 1863, il note dans son _Journal_: + +«Je lis Gœthe, et plusieurs idées naissent en moi.» + +Au printemps de 1865, Tolstoï relit Gœthe, et il nomme _Faust_ «la +poésie de la pensée, la poésie qui exprime ce que ne peut exprimer aucun +autre art.» + +Plus tard, il sacrifia Gœthe, comme Shakespeare, à son Dieu. Mais il +resta fidèle à son admiration pour Homère. En août 1857, il lisait, avec +un égal saisissement, l'_Iliade_ et l'_Évangile_. Et, dans un de ses +derniers livres, le pamphlet contre _Shakespeare_ (1903), c'est Homère +qu'il oppose à Shakespeare, comme exemple de sincérité, de mesure et +d'art vrai. + +[108] Les deux premières parties de _Guerre et Paix_ parurent en +1865-66, sous le titre de _l'Année 1805_. + +[109] Tolstoï commença l'œuvre, en 1863, par _les Décembristes_, dont +il écrivit trois fragments (publiés dans le t. VI des _Œuvres +complètes_). Mais il s'aperçut que les fondations de son édifice +n'étaient pas suffisamment assurées; et, creusant plus avant, il arriva +à l'époque des guerres napoléoniennes, et écrivit _Guerre et Paix_. La +publication commença en janvier 1865 dans le _Rousski Viestnik_; le +sixième volume fut terminé en automne 1869. Alors Tolstoï remonta le +cours de l'histoire; et il conçut le projet d'un roman épique sur Pierre +le Grand, puis d'un autre: _Mirovitch_, sur le règne des impératrices du +XVIIIe siècle et de leurs favoris. Il y travailla, de 1870 à 1873, +s'entourant de documents, ébauchant plusieurs scènes; mais ses scrupules +réalistes l'y firent renoncer: il avait conscience de n'arriver jamais à +ressusciter d'une façon assez véridique l'âme de ces temps +éloignés.--Plus tard, en janvier 1876, il eut l'idée d'un nouveau roman +sur l'époque de Nicolas I; puis il se remit aux _Décembristes_, avec +passion, en 1877, recueillant les témoignages des survivants et visitant +les lieux de l'action. Il écrit, en 1878, à sa tante, la comtesse A.-A. +Tolstoï: «Cette œuvre est pour moi si importante! Vous ne pouvez vous +imaginer combien c'est important pour moi; aussi important que l'est +pour vous votre foi. Je voudrais dire: encore plus.» (_Corresp. +inédite_, p. 9.)--Mais il s'en détacha, à mesure qu'il approfondissait +le sujet: sa pensée n'y était plus. Déjà, le 17 avril 1879, il écrivait +à Fet: «Les Décembristes? Dieu sait où ils sont!... Si j'y pensais, si +j'écrivais, je me flatte de l'espoir que l'odeur seule de mon esprit +serait insupportable à ceux qui tirent sur les hommes, pour le bien de +l'humanité.» (_Ibid._, p. 132.)--A cette heure de sa vie, la crise +religieuse était commencée: il allait brûler toutes ses idoles +anciennes. + +[110] La première traduction française de _Guerre et Paix_, composée à +Saint-Pétersbourg, date de 1879. Mais la première édition française est +de 1885, en 3 volumes, chez Hachette. Tout récemment, une nouvelle +traduction, intégrale, en 6 volumes, vient d'être publiée dans les +_Œuvres complètes_ (t. VII-XII). + +[111] Pierre Besoukhov, qui a épousé Natacha, sera un Décembriste. Il a +fondé une société secrète pour veiller au bien général, une sorte de +_Tugendbund_. Natacha s'associe à ses projets, avec exaltation. Denissov +ne comprend rien à une révolution pacifique; mais il est tout prêt à une +révolte armée. Nicolas Rostov a gardé son loyalisme aveugle de soldat. +Lui, qui disait, après Austerlitz: «Nous n'avons qu'une chose à faire: +remplir notre devoir, nous battre et ne jamais penser», il s'irrite +contre Pierre, et il dit: «Mon serment avant tout! Si on m'ordonnait de +marcher contre toi, avec mon escadron, je marcherais et je frapperais.» +Sa femme, la princesse Marie, l'approuve. Le fils du prince André, le +petit Nicolas Bolkonsky, âgé de quinze ans, délicat, maladif et +charmant, aux grands yeux, aux cheveux d'or, écoute fiévreusement la +discussion; tout son amour est pour Pierre et pour Natacha; il n'aime +guère Nicolas et Marie; il a un culte pour son père, qu'il se rappelle à +peine; il rêve de lui ressembler, d'être grand, d'accomplir quelque +chose de grand,--quoi? il ne sait... «Quoi qu'ils disent, je le ferai... +Oui, je le ferai. Lui-même m'aurait approuvé.»--Et l'œuvre se termine +par un rêve de l'enfant, qui se voit sous la forme d'un grand homme de +Plutarque, avec l'oncle Pierre, précédé de la Gloire, et suivi d'une +armée.--Si _les Décembristes_ avaient été écrits alors, nul doute que le +petit Bolkonsky n'en eût été un des héros. + +[112] J'ai dit que les deux familles Rostov et Bolkonski, dans _Guerre +et Paix_, rappellent par beaucoup de traits la famille paternelle et +maternelle de Tolstoï. Nous avons vu aussi s'annoncer dans les récits du +Caucase et de Sébastopol plusieurs types de soldats et d'officiers de +_Guerre et Paix_. + +[113] Lettre du 2 février 1868, citée par Birukov. + +[114] Notamment, disait-il, celui du prince André, dans la première +partie. + +[115] Il est regrettable que la beauté de la conception poétique soit +quelquefois ternie par les bavardages philosophiques, dont Tolstoï +surcharge son œuvre, surtout dans les dernières parties. Il tient à +exposer sa théorie de la fatalité de l'histoire. Le malheur est qu'il y +revient sans cesse et qu'il se répète obstinément. Flaubert, qui +«poussait des cris d'admiration», en lisant les deux premiers volumes, +qu'il déclarait «sublimes» et «pleins de choses à la Shakespeare», jeta +d'ennui le troisième volume:--«Il dégringole affreusement. Il se répète, +et il philosophise. On voit le monsieur, l'auteur et le Russe, tandis +que jusque-là on n'avait vu que la Nature et l'Humanité.» (Lettre à +Tourgueniev, janvier 1880.) + +[116] La première traduction française d'_Anna Karénine_ parut en deux +volumes, 1886, chez Hachette. Dans les _Œuvres complètes_, la +traduction intégrale remplit quatre volumes (t. XV-XVIII). + +[117] Lettre à sa femme (archives de la comtesse Tolstoï), citée par +Birukov (_Vie et Œuvre_). + +[118] Le souvenir de cette terrible nuit se retrouve dans _le Journal +d'un Fou_, 1883. (Œuvres posthumes.) + +[119] Pendant qu'il termine _Guerre et Paix_, dans l'été de 1869, il +découvre Schopenhauer, et il s'en enthousiasme: «Schopenhauer est le +plus génial des hommes.» (Lettre à Fet, 30 août 1869.) + +[120] Cet _Abécédaire_, énorme manuel de 700 à 800 pages, divisé en +quatre livres, comprenait, à côté de méthodes d'enseignement, de très +nombreux récits. Ceux-ci ont formé plus tard _Les Quatre Livres de +Lecture_ dont M. Charles Salomon vient de publier la première traduction +française intégrale, 1928. + +[121] Il y a, dit-il encore, entre Homère et ses traducteurs, la +différence de «l'eau bouillie et distillée, et de l'eau de source +froide, à faire mal aux dents, éclatante, ensoleillée, qui parfois +charrie du sable, mais qui en est plus pure et plus fraîche». (Lettre à +Fet, déc. 1870.) + +[122] _Corresp. inéd._ + +[123] Archives de la comtesse Tolstoï (_Vie et Œuvre_). + +[124] Le roman fut terminé en 1877. Il parut--sauf l'épilogue,--dans le +_Rousski Viestniki_. + +[125] La mort de trois enfants (18 novembre 1873, février 1875, fin +novembre 1875), de la tante Tatiana, sa mère adoptive (20 juin 1874), de +la tante Pélagie (22 décembre 1875). + +[126] Lettre à Fet, 1er mars 1876. + +[127] «La femme est la pierre d'achoppement de la carrière d'un homme. +Il est difficile d'aimer une femme et de rien faire de bon; et la seule +façon de n'être pas constamment gêné, entravé par l'amour, c'est de se +marier.» (Trad. Hachette, t. I, p. 312.) + +[128] T. I, p. 86. + +[129] T. I, p. 149. + +[130] Devise, en tête du livre. + +[131] Noter aussi, dans l'épilogue, l'esprit nettement hostile à la +guerre et au nationalisme, au panslavisme. + +[132] «Le mal, c'est ce qui est raisonnable pour le monde. Le sacrifice, +l'amour, c'est l'insanité.» (II, 244.) + +[133] II, 79. + +[134] II, 346. + +[135] II, 353. + +[136] «Maintenant, je m'attelle de nouveau à l'ennuyeuse et vulgaire +_Anna Karénine_, avec le seul désir de m'en débarrasser au plus vite...» +(Lettres à Fet, 26 août 1875, _Corresp. inéd._ p. 95.) + +«Il me faut achever le roman qui m'ennuie». (_Ibid._ 1er mars 1876.) + +[137] Dans les _Confessions_ (1879). t. XIX des _Œuvres complètes_. + +[138] Je résume ici plusieurs pages des _Confessions_, en conservant les +expressions de Tolstoï. + +[139] Cf. _Anna Karénine_: «Et Levine aimé, heureux, père de famille, +éloigna de sa main toute arme, comme s'il eût craint de céder à la +tentation de mettre fin à son supplice» (II, 339). Cet état d'esprit +n'était pas spécial à Tolstoï et à ses héros. Tolstoï était frappé du +nombre croissant de suicides, chez les classes aisées de toute l'Europe, +et particulièrement en Russie. Il y fait souvent allusion dans ses +œuvres de ce temps. On dirait qu'a passé sur l'Europe de 1880 une +grande vague de neurasthénie, qui a submergé des milliers d'êtres. Ceux +qui étaient adolescents alors en gardent, comme moi, le souvenir; et +pour eux, l'expression par Tolstoï de cette crise humaine a une valeur +historique. Il a écrit la tragédie cachée d'une génération. + +[140] _Confessions_, p. 67. + +[141] Ses portraits de cette époque accusent ce caractère populaire. Une +peinture de Kramskoï (1873) représente Tolstoï en blouse de moujik, la +tête penchée, l'air d'un Christ allemand. Le front commence à se +dégarnir aux tempes; les joues sont creuses et barbues.--Dans un autre +portrait de 1881, il a l'air d'un contre-maître endimanché: les cheveux +coupés, la barbe et les favoris qui s'étalent; la figure paraît beaucoup +plus large du bas que du haut; les sourcils sont froncés, les yeux +moroses, le nez aux grosses narines de chien, les oreilles énormes. + +[142] _Confessions_, p. 93-95. + +[143] A vrai dire, ce n'était pas la première fois. Le jeune volontaire +au Caucase, l'officier de Sébastopol, Olenine des _Cosaques_, le prince +André et Pierre Besoukhov, dans _Guerre et Paix_, avaient eu des visions +semblables. Mais Tolstoï était si passionné que, chaque fois qu'il +découvrait Dieu, il croyait que c'était pour la première fois et qu'il +n'y avait eu avant que la nuit et le néant. Il ne voyait plus dans son +passé que les ombres et les hontes. Nous qui, par son _Journal_, +connaissons, mieux que lui-même, l'histoire de son cœur, nous savons +combien ce cœur fut toujours, même dans ses égarements, profondément +religieux. Au reste, il en convient, dans un passage de la préface à la +_Critique de la théologie dogmatique_: «Dieu! Dieu! j'ai erré, j'ai +cherché la vérité où il ne le fallait point. Je savais que j'errais. Je +flattais mes mauvaises passions, en les sachant mauvaises; _mais je ne +t'oubliais jamais. Je t'ai senti toujours, même quand je +m'égarais_».--La crise de 1878-9 fut seulement plus violente que les +autres, peut-être sous l'influence des deuils répétés et de l'âge qui +venait; et sa seule nouveauté fut en ceci qu'au lieu que la vision de +Dieu s'évanouit sans laisser de traces, après que la flamme d'extase +était tombée, Tolstoï, averti par l'expérience passée, se hâta de +«marcher, tandis qu'il avait la lumière», et de déduire de sa foi tout +un système de vie. Non qu'il ne l'eût déjà tenté. (On se souvient de ses +_Règles de vie_, conçues quand il était étudiant.) Mais, à cinquante +ans, il avait moins de chances de se laisser distraire de sa route par +les passions. + +[144] Le sous-titre des _Confessions_ est _Introduction à la Critique de +la Théologie dogmatique et à l'Examen de la doctrine chrétienne_. + +[145] «Moi, qui plaçais la vérité dans l'unité de l'amour, je fus frappé +de ce fait que la religion détruisait elle-même ce qu'elle voulait +produire.» (_Confessions_, p. 111.) + +[146] «Et je me suis convaincu que l'enseignement de l'Église est, +théoriquement, un mensonge astucieux et nuisible, pratiquement, un +composé de superstitions grossières et de sorcelleries, sous lequel +disparaît absolument le sens de la doctrine chrétienne.» (_Réponse au +Saint-Synode_, 4-17 avril 1901.) + +Voir aussi _l'Église et l'État_ (1883).--Le plus grand crime que Tolstoï +reproche à l'Église, c'est son «alliance impie» avec le pouvoir +temporel. Il lui a fallu affirmer la sainteté de l'État, la sainteté de +la violence. C'est «l'union des brigands avec les menteurs». + +[147] A mesure qu'il avançait en âge, ce sentiment de l'unité de la +vérité religieuse à travers l'histoire humaine, et de la parenté du +Christ avec les autres sages, depuis Bouddha jusqu'à Kant et à Emerson, +ne fît que s'accentuer, au point que Tolstoï se défendait, dans ses +dernières années, d'avoir «aucune prédilection pour le christianisme». +Tout particulièrement importante, en ce sens, est une lettre, écrite le +27 juillet-9 août 1909 au peintre Jan Styka, et récemment reproduite +dans _le Théosophe_ du 16 janvier 1911. Suivant son habitude, Tolstoï, +tout plein de sa conviction nouvelle, a une tendance à oublier un peu +trop son état d'âme ancien et le point de départ de sa crise religieuse, +qui était purement chrétien: + +«La doctrine de Jésus, écrit-il, n'est pour moi qu'une des belles +doctrines religieuses que nous avons reçues de l'antiquité égyptienne, +juive, hindoue, chinoise, grecque. Les deux grands principes de Jésus: +l'amour de Dieu, c'est-à-dire de la perfection absolue, et l'amour du +prochain, c'est-à-dire de tous les hommes sans aucune distinction, ont +été prêchés par tous les sages du monde: Krishna, Bouddha, Lao-Tse, +Confucius, Socrate, Platon, Epïctète, Marc-Aurèle, et parmi les +modernes, Rousseau, Pascal, Kant, Emerson, Channing, et beaucoup +d'autres. La vérité religieuse et morale est partout et toujours la +même... Je n'ai aucune prédilection pour le christianisme. Si j'ai été +particulièrement intéressé par la doctrine de Jésus, c'est: 1º parce que +je suis né et que j'ai vécu parmi les chrétiens; 2º parce que j'ai +trouvé une grande jouissance d'esprit à dégager la pure doctrine des +surprenantes falsifications opérées par les Églises.» + +Nous étudions, dans un chapitre spécial, à la fin du volume, la vaste +synthèse religieuse de Tolstoï, où fraternisent toutes les grandes +religions du monde.--Voir p. 214: _la Réponse de l'Asie à Tolstoy_. + +[148] Tolstoï proteste qu'il n'attaque pas la vraie science, qui est +modeste et connaît ses limites. (_De la Vie_, ch. IV, trad. franç. de la +comtesse Tolstoï.) + +[149] _Ibid._, ch. X. + +[150] Tolstoï relit fréquemment les _Pensées_ de Pascal, pendant la +période de crise, qui précède les _Confessions_. Il en parle dans ses +lettres à Fet (14 avril 1877, 3 août 1879); il recommande à son ami de +les lire. + +[151] Dans une lettre _sur la raison_, écrite le 26 novembre 1894 à la +baronne X... (lettre reproduite dans le volume intitulé _les +Révolutionnaires_, 1906), Tolstoï dit de même: + +«L'homme n'a reçu directement de Dieu qu'un seul instrument de la +connaissance de soi-même et de son rapport avec le monde; il n'y en a +pas d'autres. Cet instrument, c'est la raison. La raison vient de Dieu. +Elle est non seulement la qualité supérieure de l'homme, mais +l'instrument unique de la connaissance de la vérité.» + +[152] _De la Vie_, ch. X, XIV-XXI. + +[153] _De la Vie_, XXII-XXV.--Comme pour la plupart de ces citations, je +résume plusieurs chapitres en quelques phrases caractéristiques. + +[154] Cette pensée religieuse a certainement évolué au sujet de +plusieurs questions, notamment en ce qui touche la conception de la vie +future. + +[155] Je cite la traduction parue dans _le Temps_ du 1er mai 1901. + +[156] «J'avais passé jusque-là toute ma vie hors de la ville...» (_Que +devons-nous faire?_) + +[157] _Ibid._ + +[158] Tolstoï a exprimé, maintes fois, son antipathie à l'égard des +«ascètes qui agissent pour eux seuls, en dehors de leurs semblables». Il +les met dans le même sac que les révolutionnaires ignorants et +orgueilleux, «qui prétendent faire du bien aux autres, sans savoir ce +qu'il leur faut à eux-mêmes... J'aime d'un même amour, dit-il, les +hommes de ces deux catégories, mais je hais leurs doctrines de la même +haine. La seule doctrine est celle qui ordonne une activité constante, +une existence qui réponde aux aspirations de l'âme et cherche à réaliser +le bonheur des autres. Telle est la doctrine chrétienne. Également +éloignée du quiétisme religieux et des prétentions hautaines des +révolutionnaires, qui cherchent à transformer le monde, sans savoir en +quoi consiste le vrai bonheur.» (Lettre à un ami, publiée dans le volume +intitulé _Plaisirs cruels_, 1895, trad. Halpérine-Kaminsky.) + +[159] T. XXVI des _Œuvres complètes_. + +[160] Photographie de 1885, reproduite dans l'édition de _Que +devons-nous-faire?_ des _Œuvres complètes_. + +[161] _Que devons-nous faire?_ p. 213. + +[162] Toute cette première partie (les quinze premiers chapitres) qui +fourmille de types, fut supprimée par la censure russe. + +[163] «La vraie cause de la misère, ce sont les richesses accumulées +dans les mains de ceux qui ne produisent pas, et concentrées dans les +villes. Les riches se groupent dans les villes, pour jouir et pour se +défendre. Et les pauvres viennent se nourrir des miettes de la richesse. +Il est surprenant que plusieurs d'entre eux restent des travailleurs, et +qu'ils ne se mettent pas tous à la chasse d'un gain plus facile: +commerce, accaparement, mendicité, débauche, escroqueries,--voire même +cambriolage.» + +[164] «Le pivot du mal est la propriété. La propriété n'est que le moyen +de jouir du travail des autres.»--La propriété, dit encore Tolstoï, +c'est ce qui n'est pas à nous, ce sont les autres. «L'homme appelle sa +propriété sa femme, ses enfants, ses esclaves, ses objets; mais la +réalité lui montre son erreur; et il doit y renoncer, ou souffrir et +faire souffrir.» + +Tolstoï pressent déjà la Révolution russe: «Depuis trois ou quatre ans, +dit-il, on nous invective dans les rues, on nous appelle fainéants. La +haine et le mépris du peuple écrasé grandissent.» (_Que devons-nous +faire?_ p. 419.) + +[165] Le paysan révolutionnaire Bondarev eût voulu que cette loi fût +reconnue comme une obligation universelle. Tolstoï subissait alors son +influence ainsi que celle d'un autre paysan, Sutaiev: «Pendant toute ma +vie, deux penseurs russes ont eu sur moi une grande action morale, ont +enrichi ma pensée, m'ont expliqué ma propre conception du monde: +c'étaient deux paysans, Sutaiev et Bondarev.» (_Que devons-nous faire?_ +p. 404.) + +Dans le même livre Tolstoï fait le portrait de Sutaiev, et note une +conversation avec lui. + +[166] _L'Alcool et le Tabac_ (trad. de Halpérine-Kaminsky, publiée sous +le titre: _Plaisirs vicieux_, 1895). Titre russe: _Pourquoi les gens +s'enivrent_. + +[167] _Plaisirs cruels_, 1895 (_Les Mangeurs de viande_; _la Guerre_; +_la Chasse_), trad. de Halpérine-Kaminsky. Titres russes: (Pour _Les +Mangeurs de viande_): _Le premier degré_.--_La Guerre_ est un extrait +d'un ouvrage volumineux: _Le royaume de Dieu est en nous_ (chap. VI). + +[168] Il est remarquable que Tolstoï ait eu tant de peine à s'en +défaire. C'était chez lui une passion atavique: il la tenait de son +père. Il n'était pas sentimental, et il semble n'avoir jamais fait +dépense de beaucoup de pitié pour les bêtes. Ses yeux pénétrants se sont +à peine arrêtés sur les yeux, si éloquents parfois, de nos humbles +frères,--à l'exception du cheval, pour qui, en grand seigneur, il a une +prédilection. Il n'était pas sans un fond de cruauté native. Après avoir +raconté la mort lente d'un loup, qu'il avait tué, en le frappant d'un +bâton à la racine du nez, il dit: «Je ressentais une volupté, au +souvenir des souffrances de l'animal expirant.» Le remords s'éveilla +tard. + +[169] Été 1878. Voir _Vie et Œuvre_. + +[170] 18 novembre 1878. _Ibid._ + +[171] Novembre 1879. _Ibid._, trad. Bienstock. + +[172] 5 octobre 1881. _Vie et Œuvre_. + +[173] 14 octobre 1881, _ibid._ + +[174] Mars 1882. + +[175] 1882. + +[176] 23 octobre 1884, _Vie et Œuvre_. + +[177] «Le prétendu droit des femmes est né et ne pouvait naître que dans +une société d'hommes qui se sont écartés de la loi du vrai travail. +Aucune femme d'ouvrier sérieux ne demande le droit de partager son +travail dans les mines ou dans les champs. Elles ne demandent que le +droit de participer au travail imaginaire de la classe riche.» + +[178] Ce sont les dernières lignes de _Que devons-nous faire?_ Elles +sont datées du 14 février 1886. + +[179] Lettre à un ami, publiée sous le titre: _Profession de foi_, dans +le volume intitulé _Plaisirs cruels_, 1895, trad. Halpérine-Kaminsky. + +[180] La réconciliation eut lieu au printemps de 1878. Tolstoï écrivit a +Tourgueniev pour lui demander pardon. Tourgueniev vint à Iasnaïa-Poliana +en août 1878. Tolstoï lui rendit sa visite en juillet 1881. Tout le +monde fut frappé de son changement de manières, de sa douceur, de sa +modestie. Il était «_comme régénéré_». + +[181] Lettre à Polonski (citée par Birukov). + +[182] Lettre écrite de Bougival, 28 juin 1883. + +[183] Chap. XII de l'édition russe. Le traducteur français en a fait +l'introduction. + +[184] On remarquera que, dans le reproche qu'il adresse à Tolstoï, M. de +Vogüé, à son insu, reprend, pour son compte les expressions mêmes de +Tolstoï. «A tort ou à raison, disait-il, pour notre châtiment peut-être, +nous avons reçu du ciel ce mal nécessaire et superbe: la pensée... Jeter +cette croix est une révolte impie.» (_Le Roman russe_, 1886.)--Or +Tolstoï écrivait à sa tante, la comtesse A.-A. Tolstoï, en 1883: «Chacun +doit porter sa croix... La mienne, c'est le travail de la pensée, +mauvais, orgueilleux, plein de séduction.» (_Corresp. inéd._ p. 4.) + +[185] _Que devons-nous faire?_ p. 378-9. + +[186] Il en arrivera même à justifier la souffrance,--non seulement la +souffrance personnelle, mais la souffrance des autres. «Car c'est le +soulagement des souffrances des autres qui est l'essence de la vie +rationnelle. Comment donc l'objet du travail pourrait-il être un objet +de souffrance pour le travailleur? C'est comme si le laboureur disait +qu'une terre non labourée est une souffrance pour lui.» (_De la Vie_, +ch. XXXIV-XXXV.) + +[187] 23 février 1860. _Corresp. inédite_, p. 19-20.--C'est en quoi +l'art «mélancolique et dyspeptique» de Tourgueniev lui déplaisait. + +[188] Cette lettre du 4 octobre 1887 a paru dans les _Cahiers de la +quinzaine_, 1902, et dans la _Correspondance inédite_, 1907. + +_Qu'est-ce que l'art?_ parut en 1897-98; mais Tolstoï y pensait depuis +quinze ans, soit depuis 1882. + +[189] Je reviendrai sur ce point à propos de _la Sonate à Kreutzer_. + +[190] Son intolérance s'était accrue depuis 1886. Dans _Que devons-nous +faire?_ il n'osait pas encore toucher à Beethoven (ni à Shakespeare). +Bien plus, il reprochait aux artistes contemporains d'oser s'en +réclamer. «L'activité des Galilée, des Shakespeare, des Beethoven n'a +rien de commun avec celle des Tyndall, des Victor Hugo, des Wagner. De +même que les Saints Pères renieraient toute parenté avec les papes.» +(_Que devons-nous faire?_ p. 375.) + +[191] Encore voulait-il partir avant la fin du premier. «Pour moi, la +question était résolue. Je n'avais plus de doute. Il n'y avait rien à +attendre d'un auteur capable d'imaginer des scènes comme celles-ci. On +pouvait affirmer d'avance qu'il n'écrirait jamais rien qui ne fût +mauvais.» + +[192] On sait que, pour faire un choix parmi les poètes français des +écoles nouvelles, il a cette idée admirable de «_copier, dans chaque +volume, la poésie qui se trouvait à la page 28_»! + +[193] _Shakespeare_, 1903.--L'ouvrage fut écrit, à l'occasion d'un +article d'Ernest Crosby sur _Shakespeare et la classe ouvrière_. + +[194] (Exactement:) «La _Neuvième Symphonie_ n'unit pas tous les hommes, +mais seulement un petit nombre d'entre eux, qu'elle sépare des autres.» + +[195] «C'était là un de ces faits qui se produisent souvent, sans +attirer l'attention de personne, ni intéresser--je ne dis pas +l'univers--mais même le monde militaire français...» + +Et plus loin: + +«Il fallut quelques années, avant que les hommes s'éveillassent de leur +hypnotisme et comprissent qu'ils ne pouvaient nullement savoir si +Dreyfus était coupable on non, et que chacun a d'autres intérêts plus +importants et plus immédiats que l'Affaire Dreyfus.» (_Shakespeare_, +trad. Bienstock, p. 116-118.) + +[196] «_Le Roi Lear_ est un drame très mauvais, très négligemment fait, +qui ne peut inspirer que du dégoût et de l'ennui.»--_Othello_, pour +lequel Tolstoï montre quelque sympathie, sans doute parce que l'œuvre +s'accordait avec ses pensées d'alors sur le mariage et sur la jalousie, +«tout en étant le moins mauvais drame de Shakespeare, n'est qu'un tissu +de paroles emphatiques». Le personnage d'Hamlet n'a aucun caractère; +«c'est un phonographe de l'auteur, qui répète toutes ses idées, à la +file». Pour _la Tempête_, _Cymbeline_, _Troïlus_, etc., Tolstoï ne les +mentionne qu'à cause de leur «ineptie». Le seul personnage de +Shakespeare qu'il trouve naturel est celui de Falstaff, «précisément +parce qu'ici la langue de Shakespeare, pleine de froides plaisanteries +et de calembours ineptes, s'accorde avec le caractère faux, vaniteux et +débauché de cet ivrogne répugnant». + +Tolstoï n'avait pas toujours pensé ainsi. Il avait plaisir à lire +Shakespeare, entre 1860 et 1870, surtout à l'époque où il avait l'idée +d'écrire un drame historique sur Pierre I. Dans ses notes de 1869, on +voit même qu'il prenait _Hamlet_ pour modèle et pour guide. Après avoir +mentionné ses travaux achevés, _Guerre et Paix_, qu'il rapprochait de +l'idéal homérique, Tolstoï ajoute: + +«HAMLET et mes futurs travaux: poésie du romancier dans la peinture des +caractères.» + +[197] Il range dans «l'art mauvais» ses «œuvres d'imagination». +(_Qu'est-ce que l'Art?_)--Il n'excepte pas de sa condamnation de l'art +moderne ses propres pièces de théâtre, «dénuées de cette conception +religieuse qui doit former la base du drame de l'avenir.» + +[198] (Ou, plus exactement:) «C'est la direction du cours du fleuve.» + +[199] Dès 1873, Tolstoï écrivait: «Pensez ce que vous voudrez, mais de +telle façon que chaque mot puisse être compris du charretier qui +transporte les livres de l'imprimerie. On ne peut rien écrire de mauvais +dans une langue tout à fait claire et simple.» + +[200] Tolstoï a donné l'exemple. Ses quatre _Livres de lectures_, pour +les enfants des campagnes, ont été adoptés dans toutes les écoles de +Russie, laïques et ecclésiastiques. Ses _Premiers contes populaires_ +sont l'aliment de milliers d'âmes. «Dans le bas peuple, écrit Stephan +Anikine, ancien député à la Douma, le nom de Tolstoï se confond avec +l'idée de «livre». On peut souvent entendre un petit villageois demander +naïvement, dans une bibliothèque: «Donnez-moi un bon livre, un +tolstoïen!» (Il veut dire un livre épais).--(_A la mémoire de Tolstoï_, +lectures faites à l'Aula de l'Université de Genève, le 7 décembre 1910.) + +[201] Cet idéal de l'union fraternelle entre les hommes ne marque point +pour Tolstoï le terme de l'activité humaine; son âme insatiable lui fait +concevoir un idéal inconnu, au delà de l'amour: «Peut-être la science +découvrira-t-elle, un jour, à l'art un idéal encore plus élevé, et l'art +le réalisera.» + +[202] A ces mêmes années appartient, comme date de publication et sans +doute d'achèvement, une œuvre qui fut écrite, en réalité, au temps +heureux des fiançailles et des premières années du mariage: la belle +histoire d'un cheval, _Kholstomier_ (1861-1886). Tolstoï en parle dans +une lettre à Fet, de 1863. (_Corresp. inéd._, p. 35).--L'art du début, +avec ses paysages fins, sa sympathie pénétrante des âmes, son humour, sa +jeunesse, a de la parenté avec les œuvres de la maturité (_Bonheur +conjugal_, _Guerre et Paix_). La fin macabre, les dernières page sur les +cadavres comparés du vieux cheval et de son maître, sont d'une brutalité +de réalisme qui sont les années après 1880. + +[203] _Sonate à Kreutzer_, _Puissance des Ténèbres_. + +[204] _Le Temps_, 29 août 1901. + +[205] «Pour le style, lui disait son ami Droujinine, en 1856, vous êtes +fortement illettré, parfois comme un novateur et un grand poète, parfois +comme un officier qui écrit à son camarade. Ce que vous écrivez avec +amour est admirable. Aussitôt que vous êtes indifférent, votre style +s'embrouille et devient épouvantable.» (Trad. Bienstock, _Vie et +Œuvre_.) + +[206] _Vie et Œuvre._--Pendant l'été de 1879, Tolstoï fut très intime +avec les paysans; et Strakov nous dit qu'en dehors de la religion, «il +s'intéressait beaucoup à la langue. Il commençait à sentir fortement la +beauté de la langue du peuple. Chaque jour, il découvrait de nouveaux +mots, et chaque jour il maltraitait davantage la langue littéraire.» + +[207] Dans ses notes de lectures, entre 1860 et 1870, Tolstoï a écrit: + +«Les Bylines... impression très grande.» + +[208] _Les Deux Vieillards_ (1885). + +[209] _Où l'amour est, Dieu est_ (1885). + +[210] _De quoi vivent les hommes_ (1881);--_Les Trois Vieillards_ +(1884);--_Le Filleul_ (1886). + +[211] Ce récit porte aussi le titre: _Faut-il beaucoup de terre pour un +homme?_ (1886). + +[212] _Feu qui flambe ne s'éteint plus_ (1885). + +[213] _Le Cierge_ (1885);--_Histoire d'Ivan l'Imbécile._ + +[214] _Le Filleul_ (1886). + +Ces récits populaires ont été publiée dans le t. XIX des _Œuvres +complètes_. + +[215] Il avait été pris assez tardivement par le goût du théâtre. Ce fut +une découverte qu'il fit, pendant l'hiver de 1869-1870; et, selon son +habitude, il s'enflamma aussitôt pour elle. + +«Tout cet hiver, je me suis occupé exclusivement du drame; et, comme il +arrive toujours aux hommes qui, jusqu'à l'âge de quarante ans, n'ont pas +réfléchi à un certain sujet, tout à coup ils font attention à ce sujet +négligé, et il leur paraît qu'ils y voient beaucoup de choses +nouvelles.... J'ai lu Shakespeare, Gœthe, Pouchkine, Gogol et +Molière.... Je voudrais lire Sophocle et Euripide.... J'ai longtemps +gardé le lit, étant malade; et quand je suis ainsi, les personnages +dramatiques ou comiques commencent à se démener en moi. Et ils le font +très bien....» + +Lettres à Fet, 17-21 février 1870. (_Corresp. inéd._, p. 63-65.) + +[216] Variante de l'acte IV. + +[217] Il s'en faut que la création de ce drame angoissant ait été pour +Tolstoï une peine. Il écrit à Ténéromo: «Je vis bien et joyeusement. +J'ai travaillé tout ce temps à mon drame (_La Puissance des Ténèbres_). +Il est achevé.» (Janvier 1887, _Corresp. inéd._, p. 159.) + +[218] La première traduction exacte de cette œuvre en français a été +publiée par M. J. W. Bienstock, dans _le Mercure de France_ (mars et +avril 1912). + +[219] La traduction française de cette _Postface_ par M. +Halpérine-Kaminsky a paru sous le titre: _Des relations entre les +sexes_, dans le volume: _Plaisirs vicieux_. + +[220] Noter que Tolstoï n'a jamais eu la naïveté de croire que l'idéal +de célibat et de chasteté absolue soit réalisable pour l'humanité +actuelle. Mais, selon lui, un idéal est irréalisable, par définition: +c'est un appel aux énergies héroïques de l'âme. + +«La conception de l'idéal chrétien, qui est l'union de toutes les +créatures vivantes dans l'amour fraternel, est inconciliable avec la +pratique de la vie qui exige un effort continu vers un idéal +inaccessible, mais qui ne suppose pas l'avoir jamais atteint.» + +[221] A la fin de la _Matinée d'un Seigneur_. + +[222] _Guerre et Paix._--Je ne parle pas d'_Albert_ (1857), cette +histoire d'un musicien de génie. La nouvelle est très faible. + +[223] Voir dans _Jeunesse_ le récit humoristique de la peine qu'il se +donna pour apprendre à jouer du piano.--«Le piano m'était un moyen de +charmer les demoiselles par ma sentimentalité. + +[224] Il s'agit de 1876-77. + +[225] S.-A. Bers, _Souvenirs sur Tolstoï_ (Voir _Vie et Œuvre_). + +[226] I, 381 (éd. Hachette). + +[227] Mais jamais il ne cessa de l'aimer. Un de ses amis des derniers +jours fut un musicien, Goldenveiser, qui passa l'été de 1910 près de +Iasnaïa. Il venait, presque chaque jour, faire de la musique à Tolstoï, +pendant sa dernière maladie. (_Journal des Débats_, 18 novembre 1910.) + +[228] Lettre du 21 avril 1861. + +[229] Camille Bellaigue, _Tolstoï et la musique_ (_le Gaulois_, 4 +janvier 1911). + +[230] Qu'on ne dise pas qu'il s'agit là seulement des dernières +œuvres de Beethoven. Même à celles du début qu'il consent à regarder +comme «artistiques», Tolstoï reproche «leur forme artificielle».--Dans +une lettre à Tschaikovsky, il oppose de même à Mozart et Haydn, «la +manière artificielle de Beethoven, Schumann et Berlioz, qui calculent +l'effet.» + +[231] Cf. la scène racontée par M. Paul Boyer: «Tolstoï se fait jouer du +Chopin. A la fin de la quatrième Ballade, ses yeux se remplissent de +larmes.--«Ah! l'animal!» s'écrie-t-il. Et brusquement il se lève et s'en +va.» (_Le Temps_, 2 novembre 1902.) + +[232] _Maître et Serviteur_ (1895) est comme une transition entre les +lugubres romans qui précèdent et _Résurrection_, où se répand la lumière +de la divine charité. Mais on y sent plus encore le voisinage de _la +Mort d'Ivan Iliitch_ et des _Contes Populaires_ que de _Résurrection_, +qu'annonce seulement, vers la fin, la sublime transformation d'un homme +égoïste et lâche, sous la poussée d'un élan de sacrifice. La plus grande +partie de l'histoire est le tableau, très réaliste, d'un maître sans +bonté et d'un serviteur résigné, qui sont surpris, dans la steppe, la +nuit, par une tourmente de neige, et perdent leur chemin. Le maître, qui +d'abord tâche de fuir en abandonnant son compagnon, revient et, le +trouvant à demi gelé, se jette sur lui, le couvre de son corps, le +réchauffe en se sacrifiant, d'instinct; il ne sait pas pourquoi; mais +les larmes lui remplissent les yeux: il lui semble qu'il est devenu +celui qu'il sauve, Nikita, et que sa vie n'est plus en lui, mais en +Nikita.--«Nikita vit; je suis donc encore vivant, moi.»--Il a presque +oublié qui il était, lui, Vassili. Il pense: «Vassili ne savait pas ce +qu'il fallait faire... ne savait pas, et moi, je sais, maintenant!...» +Et il entend la voix de Celui qu'il attendait (ici son rêve rappelle un +des _Contes Populaires_), de Celui qui, tout à l'heure, lui a donné +l'ordre de se coucher sur Nikita. Il crie, tout joyeux: «Seigneur, je +viens!» Et il sent qu'il est libre, que rien ne le retient plus... Il +est mort. + +[233] Tolstoï prévoyait une quatrième partie, qui n'a pas été écrite. + +[234] I, p. 379.--Je cite la traduction de Teodor de Wyzewa.--Une +édition intégrale de _Résurrection_ doit former les t. XXXVI et XXXVII +des _Œuvres complètes_. + +[235] I, p. 129. + +[236] Au contraire, il avait été mêlé à tous les mondes qu'il peint dans +_Guerre et Paix_, _Anna Karénine_, _les Cosaques_, ou _Sébastopol_: +salons aristocratiques, armée, vie rurale. Il n'avait qu'à se souvenir. + +[237] T. II, p. 20. + +[238] «Les hommes portent en eux le germe de toutes les qualités +humaines, et, tantôt ils en manifestent une, tantôt une autre, se +montrant souvent différents d'eux-mêmes, c'est-à-dire de ce qu'ils ont +l'habitude de paraître. Chez certains, ces changements sont +particulièrement rapides. A cette classe d'hommes appartenait Nekhludov. +Sous l'influence de causes physiques et morales, de brusques et complets +changements se produisaient en lui.» (T. I, p. 858.) + +Tolstoï s'est peut-être souvenu de son frère Dmitri, qui, lui aussi, +épousa une Maslova. Mais le tempérament violent et déséquilibré de +Dmitri était différent de celui de Nekhludov. + +[239] «Plusieurs fois dans sa vie, il avait procédé à des _nettoyages de +conscience_. Il appelait ainsi des crises morales où, apercevant soudain +le ralentissement et parfois l'arrêt de sa vie intérieure, il se +décidait à balayer les ordures qui obstruaient son âme. Au sortir de ces +crises, il ne manquait jamais de s'imposer des règles qu'il se jurait de +suivre toujours. Il écrivait un journal, il recommençait une nouvelle +vie. Mais à chaque fois, il ne tardait pas à retomber au même point, ou +plus bas encore qu'avant la crise.» (T. I, p. 138.) + +[240] En apprenant que la Maslova a encore fait des siennes avec un +infirmier, Nekhludov est plus décidé que jamais à «sacrifier sa liberté +pour racheter le péché de cette femme». (T. I, p. 382.) + +[241] Tolstoï n'a jamais dessiné un personnage, d'un crayon aussi +robuste et sûr que le Nekhludov du début. Voir l'admirable description +du lever et de la matinée de Nekhludov, avant la première séance au +Palais de Justice. + +[242] Lettre de la comtesse Tolstoï, 1884. + +[243] _Le Temps_, 2 novembre 1902. + +[244] «Ne me reprochez pas, écrit-il à sa tante, la comtesse Alexandra +A. Tolstoï, de m'occuper encore de ces futilités, au seuil de la tombe! +Ces futilités remplissant mon temps libre et me procurent le repos des +pensées vraiment sérieuses dont mon âme est surchargée.» (26 janvier +1903). + +[245] Tolstoï le regardait comme une de ses œuvres capitales: + +«Un de mes livres,--_Pour tous les jours_,--auquel j'ai la suffisance +d'attacher une grande importance...» (Lettre à Jan Styka, 27 juillet-9 +août 1909). + +[246] Ces œuvres ont été publiées depuis la mort de Tolstoï. La liste +en est longue. Nous relevons, parmi les principales: _Le journal +posthume du vieillard Féodor Kouzmitch_, _Le père Serge_, +_Hadji-Mourad_, _Le Diable_, _Le Cadavre vivant_, drame en douze +tableaux, _Le faux coupon_, _Alexis le Pot_, _Le journal d'un fou_, _La +lumière luit dans les ténèbres_, drame en cinq actes, _Toutes les +qualités viennent d'elle_, petite pièce populaire, et une série +d'excellentes nouvelles: _Après le Bal_, _Ce que j'ai vu en rêve_, +_Khodynka_, etc. + +Voir page 206, la _Note sur les œuvres posthumes de Tolstoy_. + +Mais l'œuvre essentielle est le _Journal intime_ de Tolstoï. Il +embrasse une quarantaine d'années de sa vie, depuis l'époque du Caucase +jusqu'à la veille de sa mort; et il paraît un des livres de Confessions +les plus impitoyables qui ait été écrit par un grand homme. Paul +Birukoff en a publié, en français, deux volumes: la période de 1846 à +1852, et celle de 1895 à 1899. + +[247] Le titre russe de cette œuvre est: _Une seule chose est +nécessaire_ (Saint-Luc, XI, 41.) + +[248] La plupart ont été, de son vivant, gravement mutilées par la +censure, ou totalement interdites. L'œuvre circulait en Russie, +jusqu'à la Révolution, sous la forme de copies manuscrites, cachées sous +le manteau. Même aujourd'hui, il s'en faut que tout soit publié; et la +censure bolchevike n'a pas moins été tyrannique que la censure tsariste. + +[249] L'excommunication de Tolstoï par le Saint-Synode est du 22 février +1901. Elle fut motivée par un chapitre de _Résurrection_ relatif à la +messe et à l'Eucharistie. Ce chapitre, nous le regrettons, a été +supprimé dans la traduction française de Wyzewa. + +[250] Sur la nationalisation du sol (Voir _le Grand Crime_, 1905). + +[251] «Par Russe de la vieille Moscovie, dit M. A. Leroy-Beaulieu, +Grand-Russien au sang slave, mâtiné de finnois, physiquement un type du +peuple plus que de l'aristocratie». (_Revue des Deux Mondes_, 15 +décembre 1910.) + +[252] 1857. + +[253] 1862. + +[254] La _Fin d'un Monde_ (1905-janvier 1906). + +Cf. le télégramme adressé par Tolstoï à un journal américain: + +«L'agitation des Zemstvos a pour objet de limiter le pouvoir despotique +et d'établir un gouvernement représentatif. Qu'ils réussissent ou non, +le résultat certain sera l'ajournement de la véritable amélioration +sociale. L'agitation politique, en donnant l'illusion funeste de cette +amélioration par des moyens extérieurs, arrête le vrai progrès, comme on +peut le constater par l'exemple de tous les États constitutionnels: +France, Angleterre, Amérique.» (_Le mouvement social en Russie._--M. +Bienstock a introduit cet article dans la préface du _Grand Crime_, +trad. française, 1905.) + +Dans une longue et intéressante lettre à une dame, qui lui demandait de +faire partie d'un _Comité de propagation de la lecture et de l'écriture +parmi le peuple_, Tolstoï exprime d'autres griefs contre les libéraux: +Ils ont toujours joué le rôle de dupes; ils se font les complices, par +peur, de l'autocratie; leur participation au gouvernement donne à +celui-ci un prestige moral, et les habitue à des compromis, qui font +d'eux rapidement les instruments du pouvoir. Alexandre II disait que +tous les libéraux étaient à vendre pour des honneurs, sinon pour de +l'argent. Alexandre III a pu anéantir sans risques l'œuvre libérale +de son père: «Les libéraux chuchotaient entre eux que cela ne leur +plaisait pas, mais ils continuaient à prendre part aux tribunaux, au +service de l'État, à la presse; dans la presse, ils faisaient allusion +aux choses pour lesquelles l'allusion était permise, mais ils se +taisaient pour ce dont il était défendu de parler, et ils inséraient +tout ce qu'on leur ordonnait d'insérer». Ils font de même sous Nicolas +II. «Quand ce jeune homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien, répond +avec effronterie et avec manque de tact aux représentants du peuple, les +libéraux protestent-ils? Nullement... De tous côtés, on envoie au jeune +tsar de lâches et flatteuses félicitations.» (_Corresp. inédite_, p. +283-306.) + +[255] _Guerre et Révolution._ + +Dans _Résurrection_, lors de l'examen en cassation du jugement de la +Maslova, au Sénat, c'est un Darwiniste matérialiste qui est le plus +opposé à la révision, parce qu'il est choqué secrètement de ce que +Nekhludov veuille épouser par devoir une prostituée: toute manifestation +du devoir et, plus encore, du sentiment religieux, lui fait, l'effet +d'une injure personnelle. (I, p. 359.) + +[256] Cf., comme types, dans _Résurrection_, Novodvorov, le meneur +révolutionnaire, dont la vanité et l'égoïsme excessifs ont stérilisé la +grande intelligence. Nulle imagination; «absence totale des qualités +morales et esthétiques qui produisent le doute».--A sa suite, attaché à +ses pas, comme son ombre, Markel, l'ouvrier devenu révolutionnaire par +humiliation et par désir de vengeance, adorateur passionné de la science +qu'il ne comprend pas, anticlérical avec fanatisme, et ascétique. + +On trouvera aussi, dans _Encore trois morts_, ou le _Divin et l'Humain_ +(trad. franç. parue dans le volume intitulé _les Révolutionnaires_, +1906), quelques spécimens de la nouvelle génération révolutionnaire: +Romane et ses amis, qui méprisent les anciens terroristes, et prétendent +arriver scientifiquement à leurs fins, en transformant le peuple +agriculteur en peuple industriel. + +[257] Lettre au Japonais Izo-Abe, fin 1904 (_Corresp. inédite_).--Voir, +page 219, le chapitre: _La Réponse de l'Asie à Tolstoy_. + +[258] _Les paroles vivantes de L. N. Tolstoy_, notes de Ténéromo (chap. +Socialisme), (publié en trad. franç. dans _Révolutionnaires_, 1906). + +[259] _Ibid._ + +[260] Conversation avec M. Paul Boyer (_Le Temps_, 4 novembre 1902). + +[261] _La Fin d'un Monde._ + +[262] Dès 1863, Tolstoï écrivait ces paroles annonciatrices de la grande +tourmente sociale: + +«_La propriété, c'est le vol_, reste, aussi longtemps qu'existe une +humanité, une vérité plus grande que la Constitution anglaise... La +mission historique de la Russie consiste en ce qu'elle apportera au +monde l'idée de la socialisation de la terre. La Révolution russe ne +peut être fondée que sur ce principe. Elle ne se fera point contre le +tsar et contre le despotisme; elle se fera contre la propriété du sol. + +[263] «Le plus cruel des esclavages est d'être privé de la terre. Car +l'esclave d'un maître est l'esclave d'un seul; mais l'homme privé du +droit à la terre est l'esclave de tout le monde.» (_La Fin d'un monde_, +chap. VII.) + +[264] La Russie était en effet dans une situation spéciale; et si le +tort de Tolstoï a été de généraliser d'après elle à l'ensemble des États +européens, on ne peut s'étonner qu'il ait été surtout sensible aux +souffrances qui le touchaient de plus près.--Voir, dans _le Grand +Crime_, ses conversations, sur la route de Toula, avec les paysans, qui +tous manquent de pain, parce que la terre leur manque, et qui tous, au +fond du cœur, attendent que la terre leur revienne. La population +agricole de la Russie forme les 80 p. 100 de la nation. Une centaine de +millions d'hommes, dit Tolstoï, meurent de faim par suite de la mainmise +des propriétaires fonciers sur le sol. Quand on vient leur parler, pour +remédier à leur mal, de la liberté de la presse, de la séparation de +l'Église et de l'État, de la représentation nationale, et même de la +journée de huit heures, on se moque d'eux, impudemment: + +«Ceux qui ont l'air de chercher partout des moyens d'améliorer la +situation des masses populaires, rappellent ce qui se passe au théâtre, +quand tous les spectateurs voient parfaitement l'acteur qui est caché, +tandis que ses partenaires qui le voient très bien aussi, feignent de ne +pas voir, et s'efforcent à distraire mutuellement leur attention.» + +Nul autre remède que de rendre la terre au peuple qui travaille. Et, +pour la solution de cette question foncière, Tolstoï préconise la +doctrine de Henry George, son projet d'un impôt unique sur la valeur du +sol. C'est son Évangile économique, il y revient inlassablement, et se +l'est si bien assimilé que souvent, dans ses œuvres, il reprend +jusqu'à des phrases entières de Henry George. + +[265] «La loi de non-résistance au mal est la clef de voûte de tout +l'édifice. Admettre la loi de l'aide mutuelle, en méconnaissant le +précepte de la non-résistance, c'est construire la voûte dans la sceller +dans sa partie centrale.» (_La Fin d'un Monde_). + +[266] Dans une lettre de 1900 à un ami (_Corresp. inéd._, p. 312), +Tolstoï se plaint de la fausse interprétation donnée à son principe de +la non-résistance. On confond, dit-il, «_Ne t'oppose pas au mal par le +mal_»... avec «_Ne t'oppose pas au mal_», c'est-à-dire avec: «Sois +indifférent au mal»... «Au lieu que la lutte contre le mal est le seul +objet du christianisme et que le commandement de la non-résistance au +mal est donné comme le moyen de lutte le plus efficace.» + +Que l'on rapproche cette conception de celle de Gandhi,--de son +_Satyâgraha_, de la «Résistance active», par l'amour et le sacrifice! +C'est la même intrépidité d'âme, qui s'oppose à la passivité. Mais +Gandhi en a accentué plus encore l'énergie héroïque.--(Cf. Romain +Rolland: _Mahâtma Gandhi_, p. 53 et suivantes;--et l'introduction à _La +Jeune Inde_, de Gandhi, p. XII et suiv.). + +[267] _La fin d'un Monde._ + +[268] Tolstoï a dessiné deux types de ces «sectateurs»,--l'un à la fin +de _Résurrection_,--l'autre dans _Encore trois morts_. + +[269] Après la condamnation par Tolstoï de l'agitation des Zemstvos, +Gorki, se faisant l'interprète du mécontentement de ses amis, écrivait: +«Cet homme est devenu l'esclave de son idée. Il y a longtemps qu'il +s'isole de la vie russe et n'écoute plus la voix du peuple. Il plane +trop haut au-dessus de la Russie.» + +[270] C'était pour lui une souffrance cuisante de ne pouvoir être +persécuté. Il avait la soif du martyre; mais le gouvernement, fort sage, +se gardait bien de la satisfaire. + +«Autour de moi, on persécute mes amis et on me laisse tranquille, bien +que, s'il y a quelqu'un de nuisible, ce soit moi. Evidemment, je ne vaux +pas la persécution, et j'en suis honteux.» (Lettre à Ténéromo, 1892, +_Corresp. inéd._, p. 184.) + +«Evidemment, je ne suis pas digne des persécutions, et il me faudra +mourir ainsi, sans avoir pu, par des souffrances physiques, témoigner de +la vérité.» (A Ténéromo, 16 mai 1892, _ibid._, p. 186.) + +«Il m'est pénible d'être en liberté.» (A Ténéromo, 1er juin 1894, +_ibid._, p. 188.) + +Dieu sait pourtant qu'il ne faisait rien pour cela! Il insulte les +Tsars, il attaque la patrie, «cet horrible fétiche auquel les hommes +sacrifient leur vie et leur liberté et leur raison» (_La Fin d'un +Monde._)--Voir, dans _Guerre et Révolution_, le résumé qu'il trace de +l'histoire de Russie. C'est une galerie de monstres: «le détraqué Ivan +le Terrible, l'aviné Pierre I, l'ignorante cuisinière Catherine I, la +débauchée Elisabeth, le dégénéré Paul, le parricide Alexandre I» (le +seul pour qui Tolstoï ait pourtant une tendresse secrète), «le cruel et +ignorant Nicolas I, Alexandre II, peu intelligent, plutôt mauvais que +bon, Alexandre III, à coup sûr un sot, brutal et ignorant, Nicolas II, +un innocent officier de hussards, avec un entourage de coquins, un jeune +homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien.» + +Dans un numéro de la revue: _Les Tablettes_, consacré à Tolstoï (Genève, +juin 1917), nous avons réuni une collection des textes les plus +significatifs de Tolstoï, relatifs à _l'État_, _la Patrie_, _la guerre_, +_l'armée_, _le service militaire_ et _la Révolution_. + +[271] Lettre à Gontcharenko, réfractaire, 19 janvier 1905 (_Corresp. +inéd._, p. 264). + +[272] Aux Doukhobors du Caucase, 1897 (_Ibid._ p. 239). + +[273] Lettre à un ami, 1900 (_Correspondance_, p. 308-9). + +[274] A Gontcharenko, 12 février 1905 (_Ibid._, p. 265). + +[275] Aux Doukhobors du Caucase, 1897 (_Correspondance_, p. 240). + +[276] A Gontcharenko, 19 janvier 1905 (_Ibid._, p. 264). + +[277] A un ami, novembre 1901 (_Ibid._, p. 326). + +Sur la question de la _Patrie_, les écrits les plus importants de +Tolstoï sont: _L'esprit chrétien et le patriotisme_, 1894 (trad. J. +Legras, éd. Perrin);--_Le patriotisme et le gouvernement_, 1900 (trad. +Birukoff, Genève);--_Carnet du soldat_, 1902;--_La guerre +russo-japonaise_, 1904;--_Salut aux réfractaires_, 1909. + +[278] «C'est comme une fente dans la machine pneumatique; tout le +souffle d'égoïsme qu'on voulait aspirer de l'âme humaine y rentre.» + +Et il s'ingénie à prouver que le texte original a été mal lu, et que la +parole exacte du second Commandement était: «Aime ton prochain comme +_Lui-même_ (comme Dieu)». (Entretiens avec Ténéromo.) + +[279] Entretiens avec Ténéromo. + +[280] Lettre à un Chinois, octobre 1906 (_Corresp. inéd._, p. 381 et +suiv.). + +[281] Tolstoï en exprimait déjà la crainte, dans sa lettre de 1906. + +[282] «Ce n'était pas la peine de refuser le service militaire et +policier, pour admettre la propriété, qui ne se maintient que par le +service militaire et policier. Les hommes qui accomplissent ce service +et profitent de la propriété agissent mieux que ceux qui refusent tout +service, en jouissant de la propriété.» (Lettre aux Doukhobors du +Canada, 1899, _Corresp. inéd._, p. 248-260.) + +[283] Lire dans les _Entretiens avec Ténéromo_, la belle page sur «le +sage Juif qui, plongé dans ce Livre, n'a pas vu les siècles s'écrouler +sur sa tête, et les peuples qui paraissaient et disparaissaient de la +terre». + +[284] «Voir le progrès de l'Europe dans les horreurs de l'État moderne, +l'État sanglant, vouloir créer un nouveau _Judenstaat_, c'est un péché +abominable.--(_Ibid._) + +[285] Et l'avenir lui donne raison. Et Dieu s'est acquitté largement +envers lui. Quelques mois avant sa mort, lui vient, du bout de +l'Afrique, l'écho de la voix messianique de Gandhi. (Voir, à la fin du +volume, le chapitre: _La réponse de l'Asie à Tolstoy_, p. 214.) + +[286] _Appel aux hommes politiques_, 1905. + +[287] On trouvera, en appendice au _Grand Crime_ et dans la trad-franç. +des _Conseils aux Dirigés_ (titre russe: _Au peuple travailleur_), un +_Appel_ d'une société japonaise _pour le Rétablissement de la Liberté de +la Terre_. + +[288] Lettre à Paul Sabatier, 7 novembre 1906. (_Corr. inéd._, p. 375.) + +[289] Lettres à un ami, juin 1892 et novembre 1901. + +[290] _Guerre et Révolution._ + +[291] Lettre à un ami. (_Corresp. inéd._ p. 354-55.) + +[292] _Ibid._ Peut-être s'agit-il là de l'_Histoire d'un Doukhobor_, +dont le titre figure dans la liste des œuvres inédites de Tolstoï. + +[293] «Imaginez que tous les hommes qui ont la vérité se réunissent +ensemble et s'installent sur une île. Serait-ce la vie?» (A un ami, mars +1901, _Corresp. inéd._ p. 325.) + +[294] 1er décembre 1910. + +[295] 16 mai 1892. Tolstoï voyait alors sa femme souffrir de la mort +d'un petit garçon, et il ne pouvait rien pour la consoler. + +[296] Lettre de janvier 1883. + +[297] «Je ne reprocherai jamais de ne pas avoir de religion. Le mal, +c'est quand les hommes mentent, feignent d'avoir de la religion.» + +Et plus loin: + +«Que Dieu nous préserve de feindre d'aimer, c'est pire que la haine.» +(_Corresp. inéd._ p. 344 et 348.) + +[298] _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1910. + +[299] Paul Birukoff vient de publier, en allemand, la belle +correspondance de Tolstoï avec sa fille Marie: _Vater und Tochter_, +Zürich, Rotapfel, 1927. + +[300] _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1910. + +[301] A un ami, 10 décembre 1903. + +[302] _Figaro_, 27 décembre 1910. La lettre fut, après la mort de +Tolstoï, remise à la comtesse par leur beau-fils, le prince Obolensky, +auquel Tolstoï l'avait confiée, quelques années auparavant. A cette +lettre était jointe une autre, également adressée à la comtesse, et qui +touchait à des sujets intimes de la vie conjugale. La comtesse la +détruisit, après l'avoir lue. (Note communiquée par Mme Tatiana +Soukhotine, fille aînée de Tolstoï.) + +[303] Cet état de souffrance date donc de 1881, c'est-à-dire de l'hiver +passé à Moscou, et de la découverte que Tolstoï fit alors de la misère +sociale. + +[304] Lettre à un ami (la traduction française, par M. +Halpérine-Kaminsky, en a été publiée sous le titre _Profession de foi_, +dans le volume: _Plaisirs cruels_, 1895). + +[305] Il semble qu'il ait subi, dans ses dernières années, et surtout +dans ses derniers mois, l'influence de Vladimir-Grigoritch Tchertkov, +ami dévoué, qui, longtemps établi en Angleterre, avait consacré sa +fortune à publier et répandre l'œuvre intégral de Tolstoï. Tchertkov +a été violemment attaqué par un des fils de Tolstoï, Léon. Mais si l'on +a pu accuser son intransigeance d'esprit, personne n'a mis en doute son +absolu dévouement; et, sans approuver la dureté peut-être inhumaine de +certains actes où l'on croit sentir son inspiration, (comme le testament +par lequel Tolstoï enleva à sa femme la propriété de tous ses écrits, +sans exception, y compris ses lettres privées), il est permis de croire +qu'il fut plus épris de la gloire de son ami que Tolstoï lui-même. + +Le journal de Valentin Boulgakov, dernier secrétaire de Tolstoï, est un +miroir fidèle des six derniers mois, à Iasnaïa Poliana, depuis le 23 +juin 1910. La traduction française en a paru dans _Les œuvres +libres_, mai 1924, chez Arthème Fayard, à Paris. + +[306] Tolstoï partit brusquement de Iasnaïa Poliana, le 28 octobre (10 +novembre) 1910, vers cinq heures du matin. Il était accompagné du +docteur Makovitski; sa fille Alexandra, que Tchertkov appelle «sa +collaboratrice la plus intime», était dans le secret du départ. Il +arriva, le même jour, à six heures du soir, au monastère d'Optina, un +des plus célèbres sanctuaires de Russie, où il avait été plusieurs fois +en pèlerinage. Il y passa la nuit et, le lendemain matin, il y écrivit +un long article sur la peine de mort. Dans la soirée du 29 octobre (11 +novembre), il alla au monastère de Chamordino, où sa sœur Marie était +nonne. Il dîna avec elle et lui exprima le désir qu'il aurait eu de +passer la fin de sa vie à Optina, «en s'acquittant des plus humbles +besognes, mais à condition qu'on ne l'obligeât point à aller à +l'église». Il coucha à Chamordino, fit, le lendemain matin, une +promenade au village voisin, où il songeait à prendre un logis, revit sa +sœur dans l'après-midi. A cinq heures, arriva inopinément sa fille +Alexandra. Sans doute, le prévint-elle que sa retraite était connue, +qu'on était à sa poursuite: ils repartirent sur-le-champ, dans la nuit. +Tolstoï, Alexandra et Makovitski se dirigèrent vers la station de +Koselsk, probablement avec l'intention de gagner les provinces du Sud, +et, de là, les pays slaves des Balkans, la Bulgarie, la Serbie. En +route, Tolstoï tomba malade à la gare d'Astapovo et dut s'y aliter. Ce +fut là qu'il mourut. + +Sur ces derniers jours, on trouvera les renseignements les plus complets +dans le volume: _Tolstoys Flucht und Tod_ (Bruno Cassirer, Berlin, +1925), où René Fuellœp-Miller et Friedrich Eckstein ont rassemblé les +récits de la fille, de la femme de Tolstoï, de son médecin, de ses amis +présents, et la correspondance secrète d'État. Celle-ci, que le +gouvernement soviétique a découverte en 1917, révèle le réseau +d'intrigues, dont l'État et l'Église entourèrent le mourant, pour +arracher de lui l'apparence d'une rétractation religieuse. Le +gouvernement, le czar en personne, exercèrent une pression sur le +Saint-Synode, qui délégua à Astapovo l'archevêque de Toula. Mais l'échec +de cette tentative fut complet. + +On voit aussi l'inquiétude gouvernementale. Une correspondance policière +entre le gouverneur-général de Riasan, prince Obolensky, et le général +Lwow, chef du département de gendarmerie de Moscou, avertit heure par +heure de tous les incidents et de tous les visiteurs à Astapovo, donne +les ordres les plus sévères pour surveiller la gare, pour bloquer le +cortège funèbre et le séparer du reste de la nation. En haut lieu, on +tremblait devant l'éventualité de grandes manifestations politiques, en +Russie. + +L'humble maison, où Tolstoï expirait, était environnée d'une nuée de +policiers, d'espions, de reporters de journaux, d'opérateurs de film, +qui guettaient la douleur de la comtesse Tolstoï, accourue pour exprimer +au mourant son amour, son repentir, et écartée de lui par ses enfants. + +[307] _Journal_, à la date du 28 octobre 1879 (trad. Bienstock Voir _Vie +et Œuvre_).--Voici le passage entier, qui est des plus beaux: + +«Il y a dans ce monde des gens lourds, sans ailes. Ils s'agitent, en +bas. Parmi eux, il y a des forts: Napoléon. Ils laissent des traces +terribles parmi les hommes, sèment la discorde, mais rasent toujours la +terre.--Il y a des hommes qui se laissent pousser des ailes, s'élancent +lentement et planent: les moines.--Il y a des hommes légers qui se +soulèvent facilement et retombent: les bons idéalistes.--Il y a des +hommes aux ailes puissantes...--Il y a des hommes célestes, qui, par +amour des hommes, descendent sur la terre en repliant leurs ailes, et +apprennent aux autres à voler. Puis, quand ils ne sont plus nécessaires, +ils remontent: Christ.» + +[308] «On peut vivre seulement pendant qu'on est ivre de la vie.» +(_Confessions_, 1879.) + +«Je suis fou de la vie... C'est l'été, l'été délicieux. Cette année, +j'ai lutté longtemps; mais la beauté de la nature m'a vaincu. Je me +réjouis de la vie». (Lettre à Fet, juillet 1880.)--Ces lignes sont +écrites en pleine crise religieuse. + +[309] Dans son _Journal_, à la date d'octobre 1865: + +«La pensée de la mort...» «Je veux et j'aime l'immortalité.» + +[310] «Je me grisai de cette colère bouillonnante d'indignation que +j'aime en moi, que j'excite même quand je la sens, parce qu'elle agit +sur moi, d'une façon calmante, et me donne, pour quelques instants au +moins, une élasticité extraordinaire, l'énergie et le feu de toutes les +capacités physiques et morales.» (_Journal du prince D. Nekhludov_, +_Lucerne_, 1857). + +[311] Son article sur _la Guerre_, à propos du Congrès universel de la +paix, à Londres, en 1891, est une rude satire des pacifistes, qui +croient à l'arbitrage entre nations: + +«C'est l'histoire de l'oiseau qu'on prend, après lui avoir mis un grain +de sel sur la queue. Il est tout aussi facile de le prendre d'abord. +C'est se moquer des gens que de leur parler d'arbitrage et de +désarmement consenti par les États. Verbiage que tout cela! +Naturellement, les gouvernements approuvent: les bons apôtres! Ils +savent bien que cela ne les empêchera jamais d'envoyer des millions de +gens à l'abattoir, quand il leur plaira de le faire. (_Le royaume de +Dieu est en nous_, chap. VI.) + +[312] La nature fut toujours «le meilleur ami» de Tolstoï, comme il +aimait à dire: + +«Un ami, c'est bien; mais il mourra, il s'en ira quelque part, et on ne +pourra le suivre, tandis que la nature à laquelle on s'est uni par +l'acte de vente, ou qu'on possède par héritage, c'est mieux. Ma nature à +moi est froide, rebutante, exigeante, encombrante; mais c'est un ami +qu'on gardera jusqu'à la mort; et quand on mourra, on y entrera.» +(Lettre à Fet, 19 mai 1861. _Corresp. inéd._, p. 31.) + +Il participait à la vie de la nature, il renaissait au printemps; («Mars +et Avril sont mes meilleurs mois pour le travail.»--A Fet, 23 mars +1877), il s'engourdissait à la fin d'automne («C'est pour moi la saison +la plus morte, je ne pense pas, je n'écris pas, je me sens agréablement +stupide.»--A Fet, 21 octobre 1869). + +Mais la nature qui lui parlait intimement au cœur, c'était la nature +de chez lui, celle de Iasnaïa. Bien qu'il ait, au cours de son voyage en +Suisse, écrit de fort belles notes sur le lac de Genève, il s'y sentait +un étranger; et ses liens avec la terre natale lui apparurent alors plus +étroits et plus doux: + +«J'aime la nature, quand de tous côtés elle m'entoure, quand de tous +côtés m'enveloppe l'air chaud qui se répand dans le lointain infini, +quand cette même herbe grasse que j'ai écrasée en m'asseyant fait la +verdure des champs infinis, quand ces mêmes feuilles qui, agitées par le +vent, portent l'ombre sur mon visage, font le bleu sombre de la forêt +lointaine, quand ce même air que je respire fait le fond bleu clair du +ciel infini, quand je ne suis pas seul à jouir de la nature, quand, +autour de moi, bourdonnent et tournoient des millions d'insectes et que +chantent les oiseaux. La jouissance principale de la nature, c'est quand +je me sens faire partie du tout.--Ici (en Suisse), le lointain infini +est beau, mais je suis sans liens avec lui.» (Mai 1857.) + +[313] Entretiens avec M. Paul Boyer (_Le Temps_, 28 août 1901). + +De fait, on s'y tromperait souvent. Soit à cette profession de foi de +Julie mourante: + +«Ce qu'il m'était impossible de croire, je n'ai pu dire que je le +croyais, et j'ai toujours cru ce que je disais croire. C'était tout ce +qui dépendait de moi.» + +A rapprocher de la lettre de Tolstoï au Saint-Synode: + +«Il se peut que mes croyances gênent ou déplaisent. Il n'est pas en mon +pouvoir de les changer, comme il n'est pas en mon pouvoir de changer mon +corps. Je ne puis croire autre chose que ce que je crois, à l'heure où +je me dispose à retourner vers ce Dieu, dont je suis sorti.» + +Ou bien ce passage de la _Réponse à Christophe de Beaumont_, qui semble +du pur Tolstoï: + +«Je suis disciple de Jésus-Christ. Mon Maître m'a dit que celui qui aime +son frère a accompli la Loi.» + +Ou encore: + +«Toute l'oraison dominicale tient en entier dans ces paroles: Que Ta +volonté soit faite!» (_Troisième lettre de la Montagne._) + +A rapprocher de: + +«Je remplace toutes mes prières par le _Pater Noster_. Toutes les +demandes que je puis adresser à Dieu sont exprimées avec plus de hauteur +morale par ces mots: Que Ta volonté soit faite!» (_Journal_ de Tolstoï, +au Caucase, 1852-53.) + +Les ressemblances de pensée ne sont pas moins fréquentes sur le terrain +de l'art que sur celui de la religion: + +«La première règle de l'art d'écrire, dit Rousseau, est de parler +clairement et de rendre exactement sa pensée.» + +Et Tolstoï: + +«Pensez ce que vous voudrez, mais de telle façon que chaque mot puisse +être compris de tous. On ne peut rien écrire de mauvais dans une langue +tout à fait claire.» + +J'ai montré ailleurs que les descriptions satiriques de l'Opéra de +Paris, dans la _Nouvelle Heloïse_, ont beaucoup de rapports avec les +critiques de Tolstoï, dans _Qu'est-ce que l'art?_. + +[314] _Journal_, 6 janvier 1903 (cité dans la _Préface de Tolstoï à ses +Souvenirs_, 1er volume de _Vie et Œuvre de Tolstoï_, publié par +Birukov). + +[315] _Quatrième Promenade._ + +[316] Lettre à Birukov. + +[317] _Sébastopol en mai 1855._ + +[318] «La vérité,... la seule chose qui me soit restée de ma conception +morale, la seule chose que j'accomplirai encore.» (17 octobre 1860.) + +[319] _Ibid._ + +[320] «L'amour pour les hommes est l'état naturel de l'âme, et nous ne +le remarquons pas.» (_Journal_, du temps qu'il était étudiant à Kazan.) + +[321] «La vérité s'ouvrira à l'amour...» (_Confessions_, 1879-81.) + +--«Moi qui plaçais la vérité dans l'unité de l'amour...» (_Ibid._) + +[322] «Vous parlez toujours d'énergie? Mais la base de l'énergie, c'est +l'amour, dit Anna, et l'amour ne se donne pas, à volonté» (_Anna +Karénine_, II, p. 270). + +[323] «La beauté et l'amour, ces deux raisons de vivre.» (_Guerre et +Paix_, II, p. 285.) + +[324] «Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Amour.» (Au Saint-Synode, +1901.) + +--«Oui, l'amour!... Non l'amour égoïste, mais l'amour tel que je l'ai +éprouvé, pour la première fois de ma vie, lorsque j'ai aperçu à mes +côtés mon ennemi mourant, et que je l'ai aimé... C'est l'essence même de +l'âme. Aimer son prochain, aimer ses ennemis, aimer tous et chacun, +c'est aimer Dieu dans toutes ses manifestations!... Aimer un être qui +nous est cher, c'est de l'amour humain, mais aimer son ennemi, c'est +presque de l'amour divin!...» (Le prince André, mourant, dans _Guerre et +Paix_, III, p. 176.) + +[325] «L'amour passionné de l'artiste pour son sujet est le cœur de +l'art. Sans amour, pas d'œuvre d'art possible.» (Lettre de septembre +1889.--_Leo Tolstoïs Briefe 1848 bis 1910_, Berlin, 1911.) + +[326] «J'écris des livres, c'est pourquoi je sais tout le mal qu'ils +font...» (Lettre de Tolstoï à P.-V. Vériguine, chef des Doukhobors, 21 +novembre 1897, _Corresp. inéd._, p. 241.) + +[327] Voir _la Matinée d'un Seigneur_,--ou, dans les _Confessions_, la +vue extrêmement idéalisée de ces hommes simples, bons, contents de leur +sort, tranquilles, ayant le sens de la vie,--ou, à la fin de la deuxième +partie de _Résurrection_, cette vision «d'une humanité, d'une terre +nouvelle», qui apparaît à Nekhludov, quand il croise des ouvriers qui +reviennent du travail. + +[328] «Un chrétien ne saurait être moralement supérieur ou inférieur à +un autre; mais il est d'autant plus chrétien qu'il se meut plus +rapidement sur la voie de la perfection, quel que soit le degré sur +lequel il se trouve, à un moment donné: en sorte que la vertu +stationnaire du pharisien est moins chrétienne que celle du larron, dont +l'âme est en plein mouvement vers l'idéal, et qui se repent sur sa +croix.» (_Plaisirs cruels_, trad. Halpérine-Kaminsky.) + +[329] Mme Tatiana Soukhotine, fille aînée de Tolstoy, m'a fait observer +que la véritable orthographe du nom de Tolstoy en français était avec un +_y_. Telle est en effet la signature de Tolstoy, dans la lettre que j'ai +reçue de lui. + +[330] Une autre édition, plus complète, a paru en 1925 chez l'éditeur +Bossard (traduction de Georges d'Ostoya et Gustave Masson). + +[331] «Dont je fus témoin, pour une partie», écrit Tolstoy. + +[332] Voir p. 71 et 72. + +[333] Acte V, tableau 1. + +[334] Acte III, tableau 2. + +[335] Cette santé d'esprit se manifeste dans les récits qui ont été +faits par Tchertkov et par les médecins de la dernière maladie de +Tolstoy. Presque jusqu'à la fin, il a continué, chaque jour, d'écrire ou +de dicter son _Journal_. + +[336] _Tolstoi und der Orient. Briefe und sonstige Zeugnisse über +Tolstois Beziehungen zu den Vertretern orientalischer Religionen_, von +Paul Birukov, Rotapfel Verlag, Zürich u. Leipzig, 1925. + +[337] Birukov a dressé, à la fin de son volume, une liste des principaux +ouvrages sur l'Orient auxquels Tolstoy a eu recours. + +[338] Il semble que certains Chinois aient reconnu aussi ces affinités. +Un voyageur russe en Chine écrit en 1922 que l'anarchisme chinois est +imbu de Tolstoy et que leur précurseur commun est Laotse. + +[339] La librairie Stock vient de publier la traduction française de son +livre: _L'Esprit du peuple chinois_, avec préface de Guglielmo Ferrero, +1927. + +[340] Tolstoy critique vigoureusement, dans sa lettre à Ku-Hung-Ming, +l'enseignement traditionnel en Chine de l'obéissance au souverain: il y +voit un dogme aussi peu fondé que le droit divin de la force. + +[341] Cet article avait paru dans le _Times_, en juin 1904; et Tamura le +lut, en décembre, à Tokio. + +[342] _Izo-Abe_, directeur du journal «_Heimin Shimbun_» («Le simple +Peuple»). Avant que la réponse de Tolstoy leur parvînt, les courageux +protestataires étaient emprisonnés et leur journal suspendu. + +[343] J'ai cité plus haut, page 164, un passage de cette réponse. A ce +jugement sur le socialisme, Tolstoy ajoute: «_Le vrai bien de l'homme +est son salut spirituel et moral; le bien matériel y est inclus. Et ce +haut but ne peut être atteint que par la complète réalisation religieuse +et morale des individus, dont la somme dans les peuples représente +l'humanité._» D'autre part, en 1909, Tolstoy répondra aux questions +économiques d'une Société japonaise «_pour la libération du pays_», en +lui recommandant les théories agraires d'Henry George. + +[344] «_Tu n'es pas seul, maître. Réjouis-toi!_» lui écrira Tokutomi, le +3 octobre 1906. «_Tu as ici beaucoup d'enfants, en esprit...._» + +[345] La revue: _Tolstoi Kenki_ (étude de Tolstoy). + +[346] Tokutomi rappelle que Tolstoy lui demanda, en 1906:--«_Savez-vous +quel est mon âge?»--«Soixante-dix-huit ans,» répondis-je.--«Non, +vingt-huit.» Je réfléchis et je dis:--«Ah! oui, en comptant votre +naissance du jour où vous êtes devenu le nouvel homme.» Il fit signe que +oui._» + +[347] Asfendiar Woissow, de Constantinople. + +[348] Lettre de Mohammed Sadig, 22 juillet 1903. + +[349] Lettre d'Elkibajew, 10 juin 1908. + +[350] A Mohammed Sadig, 20 août 1903. + +[351] Tolstoy était enthousiaste de la prière de Mahomet pour la +pauvreté: «_Seigneur, conserve ma vie en pauvreté et fais qu'en pauvreté +je meure!_» + +[352] A Woissow, 11 novembre 1902. + +[353] Cette grande personnalité, dont l'influence réformatrice s'est +exercée sur l'université d'Al Azhar, et, par delà, sur tout l'Islam +Sunnite, où il représentait le modernisme, a été récemment étudiée par +B. Michel et le Cheikh Moustapha Abdel Razik, qui ont traduit et publié +en français son principal traité: _Rissalat al Tawid,--Exposé de la +religion musulmane_, librairie Orientaliste Paul Geuthner, 1925. + +[354] A Isabella Arkadjewna Grinewskaja. Dans une autre lettre à +Elkibajew (10 juin 1908), Tolstoy dit qu'il n'y a qu'une seule religion. +Elle ne s'est pas encore tout entière révélée à l'humanité, mais elle +apparaît dans toutes les religions, par fragments. «_Tout progrès de +l'humanité repose sur l'union toujours plus intime des hommes dans cette +unique vraie religion._» + +[355] Dans une lettre à Krymbajew, en 1908, Tolstoy, définissant une +vraie religion par l'amour de Dieu et du prochain, dégagé de toute +croyance parasite, fait l'éloge du Bâbisme et de la secte de Kazan. Une +autre lettre de décembre 1908 à Fridulchan-Wadalbekow exprime la même +admiration du Bâbisme. + +[356] A quelques exceptions près, au premier rang desquelles je nomme +Max Müller, grand esprit et grand cœur, que vénérait Vivekananda. + +[357] En 1828, l'un des plus vastes esprits de notre temps, _Râjâ Râm +Mohan Roy_, fonda la communauté de _Brahmâ Samâj_, qui rassemblait +toutes les religions du monde en un système religieux; basé sur la +croyance en un seul Dieu. Une telle pensée, nécessairement limitée +d'abord à une élite, a eu, depuis, des échos profonds dans l'âme des +grands mystiques du Bengale; et, par eux, elle pénètre peu à peu dans +les masses. + +[358] Vivekananda disait de lui-même: «_Je suis Çankara._» (le grand +Vedantiste du VIIIe siècle). + +[359] _Yogas's Philosophy. Lectures on Râja Yoga or conquering internal +nature_, by Swami Vivekananda, New-York, 1896. + +[360] _Parahamsa Sri Ramakrishna_, by Vivekananda, 2e édition, Madras, +1905. + +[361] «_Lord of Love_», titre d'un ouvrage de _Baba Premananda Bharati_ +(1904), dont Tolstoy traduisit des fragments. + +[362] Premananda Bharati, 1904. + +[363] C.-R. Das, mort récemment, était devenu l'ami intime de Gandhi et +le chef politique du parti _Swarajiste_ indien, qui veut concilier les +méthodes de Non-Violence avec la participation aux Conseils législatifs. + +[364] De Londres. La lettre est perdue. On ne la connaît que par la +réponse de Tolstoy. + +[365] Dans son Autobiographie, en cours de publication, sous le titre: +_Histoire de mes Expériences avec la Vérité_ (_Young India_, 26 août et +14 octobre 1926), Gandhi raconte que ce fut en 1893-94 qu'il lut pour la +première fois un ouvrage de Tolstoy: _Le Royaume de Dieu est en vous_. +«_J'en fus bouleversé. Devant l'indépendance de pensée, la moralité +profonde et la sincérité de ce livre, tous les autres me parurent pâles +et insignifiants..._» Un ou deux ans plus tard, il lut: _Que devons-nous +faire?_ et _Les Évangiles_; il fit une étude passionnée de Tolstoy. «_Je +commençai à réaliser de plus en plus, dit-il, les infinies possibilités +de l'amour universel..._» En 1904, il crée à Phœnix, près de Durban, +une colonie agricole, sur les plans de Tolstoy. Il y rassemble les +Indiens, sous la double loi qu'il leur imposa de Non-Résistance et de +pauvreté volontaire. On trouvera dans ma Vie de _Mâhâtmâ Gandhi_ (p. +18-23) le récit de cette croisade qui se prolongea près de vingt ans. Un +an avant qu'il écrivît à Tolstoy, il venait d'achever son fameux livre: +_Hind Swarâj_ (Home Rule Indien),--cet «Évangile de l'amour héroïque», +dont le gouvernement de l'Inde prohiba l'original en Gujarât et dont +Gandhi envoya l'édition anglaise à Tolstoy le 4 avril 1910. + +[366] Joseph J. Doke: _M. K. Gandhi, an Indian Patriot in South Africa_, +1909. + +[367] Édité à Phœnix, Natal. + +[368] Cette liste, dressée par Alexis Sergeyenko, m'a été communiquée +par Paul Birukoff. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Tolstoy, by Romain Rolland + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE TOLSTOY *** + +***** This file should be named 37951-0.txt or 37951-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/9/5/37951/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/37951-0.zip b/37951-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..37bceda --- /dev/null +++ b/37951-0.zip diff --git a/37951-8.txt b/37951-8.txt new file mode 100644 index 0000000..a07f9dc --- /dev/null +++ b/37951-8.txt @@ -0,0 +1,7823 @@ +The Project Gutenberg EBook of Vie de Tolstoy, by Romain Rolland + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Vie de Tolstoy + +Author: Romain Rolland + +Release Date: November 7, 2011 [EBook #37951] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE TOLSTOY *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + +VIE + +DE + +TOLSTO + + + + +OEUVRES DE M. ROMAIN ROLLAND + + +LIBRAIRIE HACHETTE + + _Musiciens d'autrefois._ Un vol., br. + _Musiciens d'aujourd'hui._ Un vol., br. + _Voyage musical au pays du Pass._ Un vol., br. + +_VIE DES HOMMES ILLUSTRES_ + + I. Vie de Beethoven. + II. Vie de Michel-Ange. + III. Vie de Tolsto. + Trois vol. in-16, br. + + +LIBRAIRIE ALBIN MICHEL + +JEAN-CHRISTOPHE. 10 vol. in-16: + +I. _L'Aube._--II. _Le Matin._--III. _L'Adolescent._--IV. _La +Rvolte._--V. _La Foire sur la Place._--VI. _Antoinette._--VII. _Dans la +Maison._--VIII. _Les Amies._--IX. _Le Buisson ardent._--X. _La Nouvelle +Journe._ + +JEAN-CHRISTOPHE, en 4 vol. in-8. + +dition dfinitive sur papier alfa et hollande. + +DITION DE LUXE, en 5 vol. in-4 sur vlin, hollande et japon, +impression noir et rouge avec des bois de FRANS MASEREEL. + +L'AME ENCHANTE, 2 vol. in-16: + +I. _Annette et Sylvie._--II. L't. + +COLAS BREUGNON. I vol. in-16. + +DITION DE LUXE, 1 vol. in-4 sur vlin, hollande et japon, avec des +bois en noir et en couleurs, de GABRIEL BELOT. + +CLERAMBAULT. 1 vol. in-16. + +PIERRE ET LUCE. 1 vol. in-16. + +THATRE DE LA RVOLUTION (_Le 14 Juillet._--_Danton._--_Les Loups_). 1 +vol. in-16. + +LES TRAGDIES DE LA FOI (_Saint Louis._--_Art._--_Le Triomphe de la +Raison_), 1 vol. in-16. + +_Le Jeu de l'Amour et de la Mort_, 1 vol. in-16. + +_Le Thtre du Peuple._ Essai d'esthtique d'un thtre nouveau. 1 vol. +in-16. + +_Le Temps viendra_, 3 actes, 1 vol. in-16. + +_Liluli._ 1 vol. in-16. + +_Au-dessus de la Mle._ 1 vol. in-16. + +_Les Prcurseurs._ 1 vol. in-16. + + +AUTRES DITEURS + +STOCK: _Mahtm Gandhi_. 1 vol.--ALCAN: _Hndel_. 1 vol. in-18. DE +BOCCARD: _Histoire de l'Opra en Europe avant Lully et Scarlatti_. 1 +vol. + + + + + +VIE DES HOMMES ILLUSTRES + +ROMAIN ROLLAND + +VIE + +DE + +TOLSTO + +[Illustration: colophon] + +_DITION REVUE ET AUGMENTE_ + +_Trentime mille_ + +LIBRAIRIE HACHETTE + +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS + +Tous droits de traduction, de reproduction +et d'adaptation rservs pour tous pays. + +_Copyright by Librairie Hachette, 1921._ + + + + +PRFACE + + +Cette onzime dition a t remanie, l'occasion du centenaire de la +naissance de Tolstoy. On y a mis profit la correspondance tolstoyenne, +publie depuis 1910. L'auteur a ajout tout un chapitre consacr aux +relations de Tolstoy avec les penseurs des diffrents pays d'Asie: +Chine, Japon, Inde, nations islamiques. Particulirement importants sont +les rapports avec Gandhi. Nous reproduisons _in extenso_ une lettre, +crite par Tolstoy, un mois avant sa mort, o l'aptre russe trace tout +le plan de campagne de la Non-Rsistance, dont le Mahtm des Indes +devait faire, par la suite, un si puissant emploi. + +R. R. + +Aot 1928. + + + + +VIE DE TOLSTO + + +La grande me de Russie, dont la flamme s'allumait, il y a cent ans, sur +la terre, a t, pour ceux de ma gnration, la lumire la plus pure qui +ait clair leur jeunesse. Dans le crpuscule aux lourdes ombres du +XIXe sicle finissant, elle fut l'toile consolatrice, dont le regard +attirait, apaisait nos mes d'adolescents. Parmi tous ceux--ils sont +nombreux en France--pour qui Tolsto fut bien plus qu'un artiste aim, +un ami, le meilleur, et, pour beaucoup, le seul ami vritable dans tout +l'art europen,--j'ai voulu apporter cette mmoire sacre mon tribut +de reconnaissance et d'amour. + +Les jours o j'appris le connatre ne s'effaceront point de ma pense. +C'tait en 1886. Aprs quelques annes de germination muette, les fleurs +merveilleuses de l'art russe venaient de surgir de la terre de France. +Les traductions de Tolsto et de Dostoevski paraissaient dans toutes +les maisons d'ditions la fois, avec une hte fivreuse. De 1885 +1887 furent publis Paris _Guerre et Paix_, _Anna Karnine_, _Enfance_ +et _Adolescence_, _Polikouchka_, _la Mort d'Ivan Iliitch_, les nouvelles +du Caucase et les contes populaires. En quelques mois, en quelques +semaines, se dcouvrait nos yeux l'oeuvre de toute une grande vie, +o se refltait un peuple, un monde nouveau. + +Je venais d'entrer l'cole Normale. Nous tions, mes camarades et moi, +bien diffrents les uns des autres. Dans notre petit groupe, o se +trouvaient runis des esprits ralistes et ironiques comme le philosophe +Georges Dumas, des potes tout brlants de passion pour la Renaissance +italienne comme Suars, des fidles de la tradition classique, des +Stendhaliens et des Wagnriens, des athes et des mystiques, il +s'levait bien des discussions, il y avait bien des dsaccords; mais +pendant quelques mois, l'amour de Tolsto nous runit presque tous. +Chacun l'aimait pour des raisons diffrentes: car chacun s'y retrouvait +soi-mme; et pour tous c'tait une rvlation de la vie, une porte qui +s'ouvrait sur l'immense univers. Autour de nous, dans nos familles, dans +nos provinces, la grande voix venue des confins de l'Europe veillait +les mmes sympathies, parfois inattendues. Une fois, j'entendis des +bourgeois de mon Nivernais, qui ne s'intressaient point l'art et ne +lisaient presque rien, parler de _la Mort d'Ivan Iliitch_ avec une +motion concentre. + +J'ai lu chez d'minents critiques cette thse que Tolsto devait le +meilleur de sa pense nos crivains romantiques: George Sand, +Victor Hugo. Sans discuter l'invraisemblance qu'il y aurait parler +d'une influence de George Sand sur Tolsto, qui ne la pouvait souffrir, +et sans nier l'influence beaucoup plus relle qu'ont exerce sur lui +J.-J. Rousseau et Stendhal, c'est bien mal se douter de la grandeur de +Tolsto et de la puissance de sa fascination sur nous que de l'attribuer + ses ides. Le cercle d'ides dans lequel se meut l'art est des plus +limits. Sa force n'est pas en elles, mais dans l'expression qu'il leur +donne, dans l'accent personnel, dans l'empreinte de l'artiste, dans +l'odeur de sa vie. + +Que les ides de Tolsto fussent ou non empruntes--nous le verrons par +la suite--jamais voix pareille la sienne n'avait encore retenti en +Europe. Comment expliquer autrement le frmissement d'motion que nous +prouvions alors entendre cette musique de l'me, que nous attendions +depuis si longtemps et dont nous avions besoin? La mode n'tait pour +rien dans notre sentiment. La plupart d'entre nous n'ont, comme moi, +connu le livre d'Eugne-Melchior de Vog sur le _Roman russe_ qu'aprs +avoir lu Tolsto; et son admiration nous a paru ple auprs de la ntre. +M. de Vog jugeait surtout en littrateur. Mais nous, c'tait trop peu +pour nous d'admirer l'oeuvre: nous la vivions, elle tait ntre. +Ntre, par sa vie ardente, par sa jeunesse de coeur. Ntre, par son +dsenchantement ironique, sa clairvoyance impitoyable, sa hantise de la +mort. Ntre, par ses rves d'amour fraternel et de paix entre les +hommes. Ntre, par son rquisitoire terrible contre les mensonges de la +civilisation. Et par son ralisme, et par son mysticisme. Par son +souffle de nature, par son sens des forces invisibles, son vertige de +l'infini. + +Ces livres ont t pour nous ce que _Werther_ a t pour sa gnration: +le miroir magnifique de nos puissances et de nos faiblesses, de nos +espoirs et de nos terreurs. Nous ne nous inquitions point de mettre +d'accord toutes ces contradictions, ni surtout de faire rentrer cette +me multiple, o rsonnait l'univers, dans d'troites catgories +religieuses ou politiques, comme font tels de ceux qui, l'exemple de +Paul Bourget, au lendemain de la mort de Tolsto, ont ramen le pote +homrique de _Guerre et Paix_ l'tiage de leurs passions de partis. +Comme si nos coteries, d'un jour, pouvaient tre la mesure d'un +gnie!... Et que m'importe moi que Tolsto soit ou non de mon parti! +M'inquit-je de quel parti furent Dante et Shakespeare, pour respirer +leur souffle et boire leur lumire? + +Nous ne nous disions point, comme ces critiques d'aujourd'hui: Il y a +deux Tolsto, celui d'avant la crise, celui d'aprs la crise; l'un est +le bon, et l'autre ne l'est point. Pour nous, il n'y en a eu qu'un, +nous l'aimions tout entier. Car nous sentions, d'instinct, que dans de +telles mes tout se tient, tout est li. + + + + +Ce que notre instinct sentait, sans l'expliquer, c'est notre raison de +le prouver aujourd'hui. Nous le pouvons, prsent que cette longue vie, +arrive son terme, s'expose aux yeux de tous, sans voiles et devenue +soleil, dans le ciel de l'esprit. Ce qui nous frappe aussitt, c'est +quel point elle resta la mme, du commencement la fin, en dpit des +barrires qu'on a voulu y lever, de place en place,--en dpit de +Tolsto lui-mme, qui, en homme passionn, tait enclin croire, quand +il aimait, quand il croyait, qu'il aimait, qu'il croyait pour la +premire fois, et qui datait de l le commencement de sa vie. +Commencement. Recommencement. Combien de fois la mme crise, les mmes +luttes se sont produites en lui! On ne saurait parler de l'unit de sa +pense--elle ne fut jamais une--mais de la persistance en elle des mmes +lments divers, tantt allis, tantt ennemis, plus souvent ennemis. +L'unit, elle n'est point dans l'esprit ni dans le coeur d'un Tolsto, +elle est dans le combat de ses passions en lui, elle est dans la +tragdie de son art et de sa vie. + +Art et vie sont unis. Jamais oeuvre ne fut plus intimement mle la +vie; elle a presque constamment un caractre autobiographique; depuis +l'ge de vingt-cinq ans, elle nous fait suivre Tolsto, pas pas, dans +les expriences contradictoires de sa carrire aventureuse. Son +_Journal_, commenc avant l'ge de vingt ans et continu jusqu' sa +mort[1], les notes fournies par lui M. Birukov[2], compltent cette +connaissance et permettent non seulement de lire presque jour par jour +dans la conscience de Tolsto, mais de faire revivre le monde o son +gnie a pris racine et les mes dont son me s'est nourrie. + + * * * * * + +Une riche hrdit. Une double race (les Tolsto et les Volkonski), trs +noble et trs ancienne, qui se vantait de remonter Rurik et comptait +dans ses annales des compagnons de Pierre le Grand, des gnraux de la +guerre de Sept Ans, des hros des luttes napoloniennes, des +Dcembristes, des dports politiques. Des souvenirs de famille, +auxquels Tolsto a d quelques-uns des types les plus originaux de +_Guerre et Paix_: le vieux prince Bolkonski, son grand-pre maternel, un +reprsentant attard de l'aristocratie du temps de Catherine II, +voltairienne et despotique; le prince Nicolas-Grgorvitch Volkonski, un +cousin-germain de sa mre, bless Austerlitz et ramass sur le champ +de bataille, sous les yeux de Napolon, comme le prince Andr; son pre, +qui avait quelques traits de Nicolas Rostov[3]; sa mre, la princesse +Marie, la douce laide aux beaux yeux, dont la bont illumine _Guerre et +Paix_. + +Il ne connut gure ses parents. Les charmants rcits d'_Enfance_ et +_Adolescence_ ont, ainsi que l'on sait, peu de ralit. Sa mre mourut +quand il n'avait pas encore deux ans. Il ne put donc se rappeler la +chre figure, que le petit Nicolas Irtniev voque travers un voile de +larmes, la figure au lumineux sourire, qui rpandait la joie autour +d'elle.... + + _Ah! si je pouvais entrevoir ce sourire dans les moments + difficiles, je ne saurais pas ce que c'est que le chagrin...[4]._ + +Mais elle lui transmit sans doute sa franchise parfaite, son +indiffrence l'opinion et son don merveilleux de raconter des +histoires qu'elle inventait. + +De son pre, il put garder du moins quelques souvenirs. C'tait un homme +aimable et moqueur, aux yeux tristes, qui vivait sur ses terres, d'une +existence indpendante et dnue d'ambition. Tolsto avait neuf ans +lorsqu'il le perdit. Cette mort lui fit comprendre pour la premire +fois l'amre vrit et remplit son me de dsespoir[5].--Premire +rencontre de l'enfant avec le spectre d'effroi, qu'une partie de sa vie +devait tre consacre combattre, et l'autre clbrer, en le +transfigurant.... La trace de cette angoisse est marque en quelques +traits inoubliables des derniers chapitres d'_Enfance_, o les souvenirs +sont transposs pour le rcit de la mort et de l'enterrement de la mre. + +Ils restaient cinq enfants, dans la vieille maison de Iasnaa +Poliana[6], o Lon-Nikolaievitch tait n, le 28 aot 1828, et qu'il ne +devait quitter que pour mourir, quatre-vingt-deux ans aprs. La plus +jeune, une fille, Marie, qui plus tard se fit religieuse (ce fut auprs +d'elle que Tolsto se rfugia, mourant, quand il s'enfuit de sa maison +et des siens).--Quatre fils: Serge, goste et charmant, sincre un +degr que je n'ai jamais vu atteindre;--Dmitri, passionn, concentr, +qui plus tard, tudiant, devait se livrer aux pratiques religieuses avec +emportement, sans souci de l'opinion, jenant, recherchant les pauvres, +hbergeant les infirmes, puis soudain se jetant dans la dbauche, avec +la mme violence, ensuite rong de remords, rachetant et prenant chez +lui une fille qu'il avait connue dans une maison publique, et mourant de +phtisie vingt-neuf ans[7];--Nicolas, l'an, le frre le plus aim, +qui avait hrit de la mre son imagination pour conter des +histoires[8], ironique, timide et fin, plus tard officier au Caucase, o +il prit l'habitude de l'alcoolisme, plein de tendresse chrtienne, lui +aussi, vivant dans des taudis, partageant avec les pauvres tout ce qu'il +possdait. Tourgueniev disait de lui qu'il mettait en pratique cette +humilit devant la vie, que son frre Lon se contentait de dvelopper +en thorie. + +Auprs des orphelins, deux femmes d'un grand coeur: la tante +Tatiana[9], qui avait deux vertus, dit Tolsto: le calme et l'amour. +Toute sa vie n'tait qu'amour. Elle se dvouait sans cesse.... + + _Elle m'a fait connatre le plaisir moral d'aimer...._ + +L'autre, la tante Alexandra, qui servait toujours les autres, et vitait +d'tre servie, se passait de domestiques, avait pour occupations +favorites la lecture de la vie des saints, les causeries avec les +plerins et avec les innocents. De ces innocents et innocentes, +plusieurs vivaient dans la maison. Une d'elles, une vieille plerine, +qui rcitait des psaumes, tait marraine de la soeur de Tolsto. Un +autre, Gricha, ne savait que prier et pleurer.... + + _O grand chrtien Gricha! Ta foi tait si forte que tu sentais + l'approche de Dieu, ton amour tait si ardent que les paroles + coulaient de tes lvres, sans que ta raison les contrlt. Et comme + tu clbrais Sa magnificence, quand, ne trouvant pas de paroles, + tout en larmes, tu te prosternais sur le sol!..._[10] + +Qui ne voit la part que toutes ces humbles mes ont eue la formation +de Tolsto? Il semble qu'en elles s'bauche et s'essaye le Tolsto de la +fin. Leurs prires, leur amour ont jet dans l'esprit de l'enfant les +semences de foi, dont le vieillard devait voir se lever la moisson. + +Sauf de l'innocent Gricha, Tolsto, dans ses rcits d'_Enfance_, ne +parle point de ces modestes collaborateurs qui l'aidrent construire +son me. Mais, en revanche, comme elle transparat au travers du livre, +cette me d'enfant, ce coeur pur et aimant, tel un rayon clair, qui +dcouvrait toujours chez les autres leurs meilleures qualits, cette +tendresse extrme! Heureux, il pense au seul homme qu'il sache +malheureux, il pleure et il voudrait se dvouer pour lui. Il embrasse un +vieux cheval, il lui demande pardon de l'avoir fait souffrir. Il est +heureux d'aimer, mme n'tant pas aim. Dj l'on aperoit les germes de +son futur gnie: son imagination, qui le fait pleurer, de ses propres +histoires; sa tte toujours en travail, qui toujours cherche penser ce + quoi pensent les gens; sa facult prcoce d'observation et de +souvenir[11]; ce regard attentif qui scrute les physionomies, au milieu +de son deuil, et la vrit de leur douleur. A cinq ans, il sentit, +dit-il, pour la premire fois, que la vie n'est pas un amusement, mais +une besogne trs lourde[12]. + +Heureusement il l'oubliait. En ce temps-l, il se berait de contes +populaires, des _bylines_ russes, ces rves mythiques et lgendaires, +des rcits de la Bible,--surtout de la sublime Histoire de Joseph, que, +vieillard, il donnait encore pour le modle de l'art,--et des _Mille et +une Nuits_, que, chaque soir, chez sa grand mre, rcitait un conteur +aveugle, assis sur le rebord de la fentre. + + + + +Il fit ses tudes Kazan[13]. tudes mdiocres. On disait des trois +frres[14]: Serge veut et peut. Dmitri veut et ne peut pas. Lon ne +veut pas et ne peut pas. + +Il passait par ce qu'il nomma le dsert de l'adolescence. Dsert de +sable, o souffle par rafales un vent brlant de folie. Sur cette +priode, les rcits d'_Adolescence_ et surtout de _Jeunesse_ sont riches +en confessions intimes. Il est seul. Son cerveau est dans un tat de +fivre perptuelle. Pendant un an, il retrouve pour son compte et essaie +tous les systmes[15]. Stocien, il s'inflige des tortures physiques. +picurien, il se dbauche. Puis, il croit la mtempsycose. Il finit +par tomber dans un nihilisme dment: il lui semble que s'il se +retournait assez vite, il pourrait voir face face le nant. Il +s'analyse, il s'analyse.... + + _Je ne pensais plus une chose, je pensais que je pensais une + chose...._[16] + +Cette analyse perptuelle, cette machine raisonner, qui tournait dans +le vide, lui restera comme une habitude dangereuse, qui, dit-il, lui +nuit souvent dans la vie, mais o son art a puis des ressources +inoues[17]. + +A ce jeu, il avait perdu toutes ses convictions: il le pensait, du +moins. A seize ans, il cessa de prier et d'aller l'glise[18]. Mais la +foi n'tait pas morte, elle couvait seulement: + + _Pourtant je croyais en quelque chose. En quoi? Je ne pourrais le + dire. Je croyais encore en Dieu, ou plutt je ne le niais pas. Mais + quel Dieu? Je l'ignorais. Je ne niais pas non plus le Christ et sa + doctrine; mais en quoi consistait cette doctrine, je n'aurais su le + dire[19]._ + +Il tait pris, par moments, de rves de bont. Il voulait vendre sa +voiture, en donner l'argent aux pauvres, leur faire le sacrifice d'un +dixime de sa fortune, se passer de domestiques.... Car ce sont des +hommes comme moi[20]. Il crivait, pendant une maladie[21], des _Rgles +de vie_. Il s'y assignait navement le devoir de tout tudier et tout +approfondir: droit, mdecine, langues, agriculture, histoire, +gographie, mathmatiques, d'atteindre le plus haut degr de perfection +en musique et en peinture.... Il avait la conviction que la destine +de l'homme tait dans son perfectionnement incessant. + +Mais, insensiblement, sous la pousse de ses passions d'adolescent, +d'une sensualit violente et d'un immense amour-propre[22], cette foi +dans la perfection dviait, perdait son caractre dsintress, devenait +pratique et matrielle. S'il voulait perfectionner sa volont, son corps +et son esprit, c'tait afin de vaincre le monde et d'imposer +l'amour[23]. Il voulait plaire. + +Ce n'tait pas ais. Il avait alors une laideur simiesque: face brutale, +longue et lourde, cheveux courts, plants bas, petits yeux qui se fixent +sur vous avec duret, enfouis dans des cavits sombres, large nez, +grosses lvres qui avancent, et de vastes oreilles[24]. Ne pouvant se +donner le change sur cette laideur qui, lorsqu'il tait enfant, lui +causait dj des crises de dsespoir[25], il prtendit raliser l'idal +de l'homme comme il faut[26]. Cet idal le conduisit, pour faire comme +les autres hommes comme il faut, jouer, s'endetter stupidement et + se dbaucher tout fait[27]. + +Une chose le sauva toujours: son absolue sincrit. + +--Savez-vous pourquoi je vous aime plus que les autres? dit Nekhludov +son ami. Vous avez une qualit tonnante et rare: la franchise. + +--Oui, je dis toujours les choses que j'ai mme honte m'avouer[28]. + +Dans ses pires garements, il se juge avec une clairvoyance impitoyable. + +Je vis tout fait bestialement, crit-il dans son _Journal_, je suis +tout dprim. + +Et, avec sa manie d'analyse, il note minutieusement les causes de ses +erreurs: + + _1 Indcision ou manque d'nergie;--2 Duperie de soi-mme;--3 + Prcipitation;--4 Fausse honte;--5 Mauvaise humeur;--6 + Confusion;--7 Esprit d'imitation;--8 Versatilit;--9 + Irrflexion._ + +Cette mme indpendance de jugement, il l'applique, encore tudiant, +la critique des conventions sociales et des superstitions +intellectuelles. Il bafoue la science universitaire, refuse tout srieux +aux tudes historiques, et se fait mettre aux arrts pour son audace de +pense. A cette poque, il dcouvre Rousseau, _les Confessions_, +_mile_. C'est un coup de foudre. + + _Je lui rendais un culte. Je portais au cou son portrait en + mdaille comme une image sainte[29]._ + +Ses premiers essais philosophiques sont des commentaires sur Rousseau +(1846-7). + + * * * * * + +Cependant, dgot de l'Universit et des hommes comme il faut, il +revient se terrer dans ses champs, Iasnaa Poliana (1847-1851); il +reprend contact avec le peuple; il prtend lui venir en aide, en tre le +bienfaiteur et l'ducateur. Ses expriences de ce temps ont t +racontes dans une de ses premires oeuvres, _la Matine d'un +Seigneur_ (1852), une remarquable nouvelle, dont le hros est son +prte-nom favori, le prince Nekhludov[30]. + +Nekhludov a vingt ans. Il a laiss l'Universit pour se consacrer ses +paysans. Voici un an qu'il travaille leur faire du bien; et, dans une +visite au village, nous le voyons qui se heurte l'indiffrence +railleuse, la mfiance enracine, la routine, l'insouciance, au +vice, l'ingratitude. Tous ses efforts sont vains. Il rentre dcourag, +et il songe ses rves d'il y a un an, son gnreux enthousiasme, +son ide que l'amour et le bien taient le bonheur et la vrit, le +seul bonheur et la seule vrit possibles en ce monde. Il se sent +vaincu. Il est honteux et lass. + + _Assis devant le piano, sa main inconsciemment effleura les + touches. Un accord sortit, puis un second, un troisime... Il se + mit jouer. Les accords n'taient pas tout fait rguliers; + souvent ils taient ordinaires jusqu' la banalit et ne dcelaient + aucun talent musical; mais il y trouvait un plaisir indfinissable, + triste. A chaque changement d'harmonies, avec un battement de + coeur, il attendait ce qui allait sortir, et il supplait + vaguement par l'imagination ce qui faisait dfaut. Il entendait + le choeur, l'orchestre... Et son principal plaisir lui venait de + l'activit force de l'imagination, qui lui prsentait sans liens, + mais avec une clart tonnante, les images et les scnes les plus + varies du pass et de l'avenir...._ + +Il revoit les moujiks vicieux, mfiants, menteurs, paresseux et buts, +avec qui il causait tout l'heure; mais il les revoit, cette fois, avec +ce qu'ils ont de bon, non plus avec leurs vices; il pntre en leur +coeur par l'intuition de l'amour; il lit en eux leur patience, leur +rsignation au sort qui les crase, leur pardon pour les injures, leur +affection familiale et les causes de leur attachement routinier et pieux +au pass. Il voque leurs journes de bon travail, fatigant et sain.... + + _C'est beau, murmure-t-il... Pourquoi ne suis-je pas l'un + d'eux?_[31] + +Tout Tolsto est dj dans le hros de cette premire nouvelle[32]: sa +vision nette et ses illusions persistantes. Il observe les gens avec un +ralisme sans dfaut; mais, ds qu'il ferme les yeux, ses rves le +reprennent, et son amour des hommes. + + + + +Mais Tolsto, en 1850, est moins patient que Nekhludov. Iasnaa l'a +du; il est las du peuple, comme de l'lite; son rle lui pse: il n'y +tient plus. D'ailleurs ses cranciers le harclent. En 1851, il s'enfuit +au Caucase, l'arme, auprs de son frre Nicolas, officier. + +A peine arriv dans les montagnes sereines, il se ressaisit, il retrouve +Dieu: + + _La nuit dernire[33], j'ai peine dormi... Je me suis mis prier + Dieu. Il m'est impossible de dcrire la douceur du sentiment que + j'prouvais en priant. J'ai rcit les prires habituelles, et + ensuite je suis rest longtemps encore prier. Je dsirais quelque + chose de trs grand, de trs beau.... Quoi? je ne puis le dire. Je + voulais me fondre avec l'tre infini, je lui demandais de me + pardonner mes fautes... Mais non, je ne le demandais pas, je + sentais que, puisqu'il m'accordait ce moment bienheureux, il me + pardonnait. Je demandais, et en mme temps je sentais que je + n'avais rien demander et que je ne pouvais pas, que je ne savais + pas demander. Je l'ai remerci, mais non en paroles, non en + pense... Une heure peine s'tait coule que j'coutais la voix + du vice. Je me suis endormi en rvant de la gloire et des femmes: + c'tait plus fort que moi.--N'importe! Je remercie Dieu pour ce + moment de bonheur, pour ce qu'il m'a montr ma petitesse et ma + grandeur. Je veux prier, mais je ne sais pas; je veux comprendre, + mais je n'ose pas. Je m'abandonne Ta Volont[34]!_ + +La chair n'tait pas vaincue (elle ne le fut jamais); la lutte se +poursuivait dans le secret du coeur, entre les passions et Dieu. +Tolsto note, dans le _Journal_, les trois dmons qui le dvorent: + +_1 Passion du jeu._ Lutte possible. + +_2 Sensualit._ Lutte trs difficile. + +_3 Vanit._ La plus terrible de toutes. + +Dans l'instant qu'il rvait de vivre pour les autres et de se sacrifier, +des penses voluptueuses ou futiles l'assigeaient: l'image de quelque +femme cosaque, ou le dsespoir qu'il aurait si sa moustache gauche se +soulevait plus que la droite[35].--N'importe! Dieu tait l, il ne le +quittait plus. Le bouillonnement de la lutte mme tait fcond, toutes +les puissances de vie en taient exaltes. + + _Je pense que l'ide si frivole que j'ai eue d'aller faire un + voyage au Caucase m'a t inspire d'en haut. La main de Dieu m'a + guid. Je ne cesse de l'en remercier. Je sens que je suis devenu + meilleur ici, et je suis fermement persuad que tout ce qui peut + m'arriver ne sera que pour mon bien, puisque c'est Dieu lui-mme + qui l'a voulu...[36]._ + +C'est le chant d'actions de grces de la terre au printemps. Elle se +couvre de fleurs. Tout est bien, tout est beau. En 1852, le gnie de +Tolsto donne ses premires fleurs: _Enfance_, _la Matine d'un +Seigneur_, _l'Incursion_, _Adolescence_; et il remercie l'Esprit de vie +qui l'a fcond[37]. + + + + +_Histoire de mon Enfance_ fut commence, dans l'automne de 1851, +Tiflis, et termine, le 2 juillet 1852, Piatigorsk, au Caucase. Il est +curieux que dans le cadre de cette nature qui l'enivrait, en pleine vie +nouvelle, au milieu des risques mouvants de la guerre, occup +dcouvrir un monde de caractres et de passions qui lui taient +inconnus, Tolsto soit revenu, dans cette premire oeuvre, aux +souvenirs de sa vie passe. Mais quand il crivit _Enfance_, il tait +malade, son activit militaire se trouvait brusquement arrte; et, +durant les longs loisirs de sa convalescence, seul et endolori, il tait +dans une disposition d'esprit sentimentale, o le pass se droulait +devant ses yeux attendris[38]. Aprs la tension puisante des ingrates +dernires annes, il lui tait doux de revivre la priode merveilleuse, +innocente, potique et joyeuse du premier ge, et de se refaire un +coeur d'enfant, bon, sensible et capable d'amour. Au reste, avec +l'ardeur de la jeunesse et ses projets illimits, avec le caractre +cyclique de son imagination potique, qui concevait rarement un sujet +isol, et dont les grands romans ne sont que les anneaux d'une longue +chane historique, les fragments de vastes ensembles qu'il ne put jamais +excuter[39], Tolsto, ce moment, ne voyait dans les rcits +d'_Enfance_ que les premiers chapitres d'une _Histoire de quatre +poques_, qui devait aussi comprendre sa vie au Caucase et sans doute +aboutir la rvlation de Dieu par la nature. + +Tolsto a t trs svre plus tard pour ses rcits d'_Enfance_, +auxquels il a d une partie de sa popularit. + +--C'est si mauvais, disait-il M. Birukov, c'est crit avec si peu +d'honntet littraire!... Il n'y a rien en tirer. + +Il fut le seul de son avis. L'oeuvre manuscrite, envoye sans nom +d'auteur la grande revue russe le _Sovrmennik_ (_le Contemporain_), +fut aussitt publie (6 septembre 1852) et eut un succs gnral que +tous les publics d'Europe ont confirm. Cependant, malgr son charme +potique, sa finesse de touche, sa dlicate motion, on comprend qu'elle +ait dplu Tolsto, plus tard. + +Elle lui a dplu, pour les raisons mmes qui firent qu'elle plaisait aux +autres. Il faut bien le dire: sauf dans la notation de certains types +locaux et dans un petit nombre de pages, qui frappent par le sentiment +religieux ou par le ralisme dans l'motion[40], la personnalit de +Tolsto s'y accuse trs peu. Il y rgne une douce, tendre +sentimentalit, qui lui fut toujours antipathique, par la suite, et +qu'il proscrivit de ses autres romans. Nous la reconnaissons, nous +reconnaissons cet humour et ces larmes; ils viennent de Dickens. Parmi +ses lectures favorites, entre quatorze et vingt et un ans, Tolsto +indique dans son _Journal_: Dickens: _David Copperfield_. Influence +considrable. Il relit encore le volume, au Caucase. + +Deux autres influences, qu'il signale: Sterne et Toeppfer. J'tais +alors, dit-il, sous leur inspiration[41]. + +Qui et pens que les _Nouvelles Genevoises_ avaient t le premier +modle de l'auteur de _Guerre et Paix_? Et pourtant, il suffit de le +savoir pour retrouver, dans les rcits d'_Enfance_, leur bonhomie +affectueuse et narquoise, transplante dans une nature plus +aristocratique. + +Tolsto, ses dbuts, se trouvait donc tre pour le public une figure +de connaissance. Mais sa personnalit ne tarda pas s'affirmer. +_Adolescence_ (1853), moins pure et moins parfaite qu'_Enfance_, dnote +une psychologie plus originale, un sentiment trs vif de la nature, et +une me tourmente, dont Dickens et Toeppfer eussent t bien en +peine. Dans _la Matine d'un Seigneur_ (octobre 1852)[42], le caractre +de Tolsto parat nettement form, avec l'intrpide sincrit de son +observation et sa foi dans l'amour. Parmi les remarquables portraits de +paysans qu'il peint dans cette nouvelle, on trouve dj l'esquisse d'une +des plus belles visions de ses _Contes populaires_: le vieillard au +rucher[43], le petit vieux sous le bouleau, les mains tendues, les yeux +levs, sa tte chauve luisante au soleil, autour, les abeilles dores, +volant sans le piquer, lui faisant une couronne.... + +Mais les oeuvres-types de cette priode sont celles qui enregistrent +immdiatement ses motions prsentes: les rcits du Caucase. Le premier, +_l'Incursion_ (termin le 24 dcembre 1852), s'impose par la +magnificence des paysages: un lever de soleil au milieu des montagnes, +sur le bord d'une rivire; un tonnant tableau nocturne, ombres et +bruits nots avec une intensit saisissante; et le retour, le soir, +tandis qu'au loin les cimes neigeuses disparaissent dans le brouillard +violet et que les belles voix des soldats qui chantent montent dans +l'air transparent. Plusieurs types de _Guerre et Paix_ s'y essaient la +vie: le capitaine Khlopov, le vrai hros, qui ne se bat point pour son +plaisir, mais parce que c'est son devoir, une de ces physionomies +russes, simples, calmes, qu'il est trs facile et trs agrable de +regarder droit dans les yeux. Lourd, gauche, un peu ridicule, +indiffrent ce qui l'entoure, lui seul ne change pas dans la bataille, +o tous les autres changent; il est exactement comme on l'a toujours +vu: les mmes mouvements tranquilles, la mme voix gale, la mme +expression de simplicit sur son visage naf et lourd. Auprs de lui, +le lieutenant joue les hros de Lermontov, et, trs bon, fait mine de +sentiments froces. Et le pauvre petit sous-lieutenant, tout joyeux de +sa premire affaire, dbordant de tendresse, prt sauter au cou de +chacun, adorable et risible, se fait stupidement tuer, comme Ptia +Rostov. Au milieu du tableau, la figure de Tolsto, qui observe, sans se +mler aux penses de ses compagnons; dj il fait entendre son cri de +protestation contre la guerre: + + _Les hommes ne peuvent-ils donc vivre l'aise, dans ce monde si + beau, sous cet incommensurable ciel toil? Comment peuvent-ils, + ici, conserver des sentiments de mchancet, de vengeance, la rage + de dtruire leurs semblables? Tout ce qu'il y a de mauvais dans le + coeur humain devrait disparatre au contact de la nature, cette + expression la plus immdiate du beau et du bien[44]._ + +D'autres rcits du Caucase, observs cette poque, n'ont t rdigs +que plus tard: en 1854-5, _la Coupe en fort_[45], d'un ralisme exact, +un peu froid, mais plein de notations curieuses pour la psychologie du +soldat russe,--des notes pour l'avenir;--en 1856, une _Rencontre au +Dtachement avec une connaissance de Moscou_[46], un homme du monde, +dchu, sous-officier dgrad, poltron, ivrogne et menteur, qui ne peut +se faire l'ide d'tre tu comme un de ces soldats qu'il mprise et +dont le moindre vaut cent fois mieux que lui. + +Au-dessus de toutes ces oeuvres s'lve, cime la plus haute de cette +premire chane de montagnes, un des plus beaux romans lyriques que +Tolsto ait crits, le chant de sa jeunesse, le pome du Caucase, _les +Cosaques_[47]. La splendeur des montagnes neigeuses qui droulent leurs +nobles lignes sur le ciel lumineux remplit de sa musique le livre tout +entier. L'oeuvre est unique par cette fleur du gnie, le +tout-puissant dieu de la jeunesse, comme dit Tolsto, cet lan qui ne se +retrouve plus. Quel torrent printanier! Quelles effusions d'amour! + + _J'aime, j'aime tant!... Braves! Bons!..._ _rptait-il, et il + voulait pleurer. Pourquoi? qui tait brave? qui aimait-il? Il ne le + savait pas bien[48]._ + +Cette ivresse du coeur coule, dsordonne. Le hros, Olnine, est +venu, comme Tolsto, se retremper au Caucase, dans la vie d'aventures; +il s'prend d'une jeune Cosaque et s'abandonne au tohu-bohu de ses +aspirations contradictoires. Tantt il pense que le bonheur, c'est de +vivre pour les autres, de se sacrifier, tantt que le sacrifice de soi +n'est que sottise; alors, il n'est pas loin de croire, avec le vieux +cosaque Erochka, que tout se vaut. Dieu a fait tout pour la joie de +l'homme. Rien n'est pch. S'amuser avec une belle fille n'est pas un +pch, c'est le salut. Mais qu'a-t-il besoin de penser? Il suffit de +vivre. La vie est tout bien, tout bonheur, la vie toute-puissante, +universelle: la Vie est Dieu. Un naturisme brlant soulve et dvore +l'me. Perdu dans la fort, au milieu de la vgtation sauvage, de la +multitude de btes et d'oiseaux, des nues de moucherons, dans la +verdure sombre, dans l'air parfum et chaud, parmi de petits fosss +d'eau trouble qui partout clapotaient sous le feuillage, deux pas des +embches de l'ennemi, Olnine est pris tout coup par un tel sentiment +de bonheur sans cause que, par une habitude d'enfance, il se signe et se +met remercier quelqu'un. Comme un fakir hindou, il jouit de se dire +qu'il est seul et perdu dans ce tourbillon de vie qui l'aspire, que des +myriades d'tres invisibles guettent en ce moment sa mort, cachs de +tous cts, que ces milliers d'insectes bourdonnent autour de lui, +s'appelant: + + --_Par ici, par ici, camarades! voici quelqu'un piquer!_ + + _Et il tait clair pour lui qu'ici il n'tait plus un gentilhomme + russe, de la socit de Moscou, ami et parent de tel ou tel, mais + simplement un tre comme le moucheron, le faisan, le cerf, comme + ceux qui vivaient, qui rdaient maintenant autour de lui._ + + --_Comme eux, je vivrai, je mourrai. Et l'herbe poussera + dessus...._ + +Et son coeur est joyeux. + +Tolsto vit, cette heure de jeunesse, dans un dlire de force et +d'amour de la vie. Il treint la Nature et se fond avec elle. En elle, +il verse, il endort, il exalte ses chagrins, ses joies et ses +amours[49]. Mais cette ivresse romantique ne porte jamais atteinte la +lucidit de son regard. Nulle part plus qu'en ce pome ardent, les +paysages ne sont peints avec une telle puissance, ni les types avec plus +de vrit. L'opposition de la nature et du monde, qui fait le fond du +livre, et qui sera, toute sa vie, un des thmes favoris de la pense de +Tolsto, un article de son _Credo_, lui fait dj trouver, pour fustiger +la comdie du monde, quelques pres accents de la _Sonate +Kreutzer_[50]. Mais il n'est pas moins vridique pour ceux qu'il aime; +et les tres de la nature, la belle Cosaque et ses amis, sont vus en +pleine lumire, avec leur gosme, leur cupidit, leur fourberie, leurs +vices. + +Surtout, le Caucase rvlait Tolsto les profondeurs religieuses de +son tre. On ne saurait assez mettre en lumire cette premire +Annonciation de l'Esprit de Vrit. Lui-mme s'en est confi, sous le +sceau du secret, sa confidente de jeunesse, sa jeune tante Alexandra +Andrejewna Tolsto. Dans une lettre du 3 mai 1859, il lui fait sa +Profession de foi[51]: + +Enfant, dit-il, je croyais avec passion et sentimentalit, sans penser. +Vers quatorze ans, je commenai rflchir sur la vie; et, la religion +ne s'accordant pas avec mes thories, je considrai comme un mrite de +la dtruire... Tout tait clair pour moi, logique, bien distribu en des +compartiments; et pour la religion, il n'y avait aucune place... Puis, +vint le temps o la vie ne m'offrait plus aucun secret, mais o elle +commena perdre tout son sens. _En ce temps--c'tait au +Caucase--j'tais solitaire et malheureux. Je tendis toutes les forces de +mon esprit, comme on ne peut le faire qu'une fois en sa vie... C'tait +un temps de martyre et de flicit. Jamais, ni avant, ni aprs, je n'ai +atteint une telle hauteur de pense, je n'ai vu aussi profond que +pendant ces deux annes. Et tout ce que j'ai trouv alors restera ma +conviction..._ En ces deux ans de travail spirituel persistant, j'ai +dcouvert une simple, une vieille vrit, mais que je sais maintenant, +comme personne ne le sait: je dcouvris qu'il y a une immortalit, qu'il +y a un amour, et qu'on doit vivre pour les autres, afin d'tre +ternellement heureux. Ces dcouvertes me jetrent dans l'tonnement, +par leur ressemblance avec la religion chrtienne; et, au lieu de +chercher dcouvrir plus avant, je me mis chercher dans l'vangile. +Mais je trouvai peu. Je ne trouvai ni Dieu, ni le Sauveur, ni les +Sacrements, rien... Mais je cherchais, de toutes, toutes, toutes les +forces de mon me, et je pleurais, et je me torturais, et je ne dsirais +rien que la vrit... Ainsi, je suis rest seul, avec ma religion[52]. + + + + +En novembre 1853, la guerre avait t dclare la Turquie. Tolsto se +fit nommer l'arme de Roumanie, puis il passa l'arme de Crime et +arriva le 7 novembre 1854 Sbastopol. Il brlait d'enthousiasme et de +foi patriotique. Il fit bravement son devoir et fut souvent en danger, +surtout en avril-mai 1855, o il tait, un jour sur trois, de service +la batterie du 4e bastion. + +A vivre pendant des mois dans une exaltation et un tremblement +perptuels, en tte--tte avec la mort, son mysticisme religieux se +raviva. Il a des entretiens avec Dieu. En avril 1855, il note dans son +_Journal_ une prire Dieu, pour le remercier de sa protection dans le +danger et pour le supplier de la lui continuer, afin d'atteindre le but +ternel et glorieux de l'existence, qui m'est inconnu encore.... Ce but +de sa vie, ce n'tait point l'art, c'tait dj la religion. Le 5 mars +1855, il crivait: + + _J'ai t amen une grande ide, la ralisation de laquelle je + me sens capable de consacrer toute ma vie. Cette ide, c'est la + fondation d'une nouvelle religion, la religion du Christ, mais + purifie des dogmes et des mystres.... Agir en claire conscience, + afin d'unir les hommes par la religion[53]._ + +Ce sera le programme de sa vieillesse. + +Cependant, pour se distraire des spectacles qui l'entouraient, il +s'tait remis crire. Comment put-il trouver la libert d'esprit +ncessaire pour composer, sous la grle d'obus, la troisime partie de +ses Souvenirs: _Jeunesse_? Le livre est chaotique, et l'on peut +attribuer aux conditions dans lesquelles il prit naissance son dsordre +et parfois une certaine scheresse d'analyses abstraites, avec des +divisions et des subdivisions la manire de Stendhal[54]. Mais on +admire sa calme pntration du fouillis de penses et de rves confus +qui se pressent dans un jeune cerveau. L'oeuvre est d'une rare +franchise avec soi-mme. Et, par instants, que de fracheur potique, +dans le joli tableau du printemps la ville, dans le rcit de la +confession et de la course au couvent pour le pch oubli! Un +panthisme passionn donne certaines pages une beaut lyrique, dont +les accents rappellent les rcits du Caucase. Ainsi, la description de +cette nuit d't: + + _L'clat tranquille du lumineux croissant. L'tang brillant. Les + vieux bouleaux, dont les branches chevelues s'argentaient d'un + ct, au clair de lune, et, de l'autre, couvraient de leurs ombres + noires les buissons et la route. Le cri de la caille derrire + l'tang. Le bruit peine perceptible de deux vieux arbres qui se + frlent. Le bourdonnement des moustiques et la chute d'une pomme + qui tombe sur les feuilles sches, les grenouilles qui sautent + jusque sur les marches de la terrasse, et dont le dos verdtre + brille sous un rayon de lune.... La lune monte; suspendue dans le + ciel clair, elle remplit l'espace; l'clat superbe de l'tang + devient encore plus brillant; les ombres se font plus noires, la + lumire plus transparente.... Et moi, humble vermisseau, dj + souill de toutes les passions humaines, mais avec toute la force + immense de l'amour, il me semblait en ce moment que la nature, la + lune et moi, nous n'tions qu'un[55]._ + +Mais la ralit prsente parlait plus haut que les rves du pass; elle +s'imposait, imprieuse. _Jeunesse_ resta inacheve; et le capitaine en +second comte Lon Tolsto, dans le blindage de son bastion, au +grondement de la canonnade, au milieu de sa compagnie, observait les +vivants et les mourants, et notait leurs angoisses et les siennes dans +ses inoubliables rcits de _Sbastopol_. + +Ces trois rcits--_Sbastopol en dcembre 1854_, _Sbastopol en mai +1855_, _Sbastopol en aot 1855_,--sont confondus d'ordinaire dans le +mme jugement. Cependant, ils sont bien diffrents entre eux. Surtout le +second rcit, par le sentiment et l'art, se distingue des deux autres. +Ceux-ci sont domins par le patriotisme: sur le second plane une +implacable vrit. + +On dit qu'aprs avoir lu le premier rcit[56], la tsarine pleura et que +le tsar ordonna, dans son admiration, de traduire ces pages en franais +et d'envoyer l'auteur l'abri du danger. On le comprend aisment. Rien +ici qui n'exalte la patrie et la guerre. Tolsto vient d'arriver; son +enthousiasme est intact; il nage dans l'hrosme. Il n'aperoit encore +chez les dfenseurs de Sbastopol ni ambition ni amour-propre, nul +sentiment mesquin. C'est pour lui une pope sublime, dont les hros +sont dignes de la Grce. D'autre part, ces notes ne tmoignent d'aucun +effort d'imagination, d'aucun essai de reprsentation objective; +l'auteur se promne travers la ville; il voit avec lucidit, mais +raconte dans une forme qui manque de libert: Vous voyez.... Vous +entrez... Vous remarquez.... C'est du grand reportage, avec de belles +impressions de nature. + +Tout autre est la seconde scne: _Sbastopol en mai 1855_. Ds les +premires lignes, on lit: + + _Des milliers d'amours-propres humains se sont ici heurts, ou + apaiss dans la mort...._ + +Et plus loin: + + _... Et comme il y avait beaucoup d'hommes, il y avait beaucoup de + vanits.... Vanit, vanit, partout la vanit, mme la porte du + tombeau! C'est la maladie particulire notre sicle.... Pourquoi + les Homre et les Shakespeare parlent-ils de l'amour, de la gloire, + des souffrances, et pourquoi la littrature de notre sicle + n'est-elle que l'histoire sans fin des vaniteux et des snobs?_ + +Le rcit, qui n'est plus une simple relation de l'auteur, mais qui met +en scne directement les passions et les hommes, montre ce qui se cache +sous l'hrosme. Le clair regard dsabus de Tolsto fouille au fond des +coeurs de ses compagnons d'armes; en eux ainsi qu'en lui, il lit +l'orgueil, la peur, la comdie du monde qui continue de se jouer, deux +doigts de la mort. Surtout la peur est avoue, dpouille de ses voiles +et montre toute nue. Ces transes perptuelles[57], cette obsession de +la mort sont analyses sans pudeur, sans piti, avec une terrible +sincrit. A Sbastopol, Tolsto a appris perdre tout sentimentalisme, +cette compassion vague, fminine, pleurnicheuse, comme il dit avec +ddain. Et jamais son gnie d'analyse, dont on a vu s'veiller +l'instinct pendant ses annes d'adolescence et qui prendra parfois un +caractre presque morbide[58], n'a atteint l'intensit suraigu et +hallucine du rcit de la mort de Praskhoukhine. Il y a l deux pages +entires consacres dcrire ce qui se passe dans l'me du malheureux, +pendant la seconde o la bombe est tombe et siffle avant d'clater,--et +une page sur ce qui se passe en lui, aprs qu'elle a clat et qu'il a +t tu sur le coup par un clat reu en pleine poitrine[59]! + +Comme des entr'actes d'orchestre au milieu du drame, s'ouvrent dans ces +scnes de bataille de larges claircies de nature, des troues de +lumire, la symphonie du jour qui se lve sur le splendide paysage o +agonisent des milliers d'hommes. Et le chrtien Tolsto, oubliant le +patriotisme de son premier rcit, maudit la guerre impie: + + _Et ces hommes, des chrtiens qui professent la mme grande loi + d'amour et de sacrifice, en regardant ce qu'ils ont fait, ne + tombent pas genoux, repentants, devant Celui qui, en leur donnant + la vie, a mis dans l'me de chacun, avec la peur de la mort, + l'amour du bien et du beau! Ils ne s'embrassent pas, avec des + larmes de joie et de bonheur, comme des frres!_ + +Au moment de terminer cette nouvelle, dont l'accent a une pret +qu'aucune de ses oeuvres encore n'avait montre, Tolsto se sent pris +d'un doute. A-t-il eu tort de parler? + + _Un doute pnible m'treint. Peut-tre ne fallait-il pas dire cela. + Peut-tre ce que je dis est une de ces mchantes vrits qui, + caches inconsciemment dans l'me de chacun, ne doivent pas tre + exprimes pour ne pas devenir nuisibles, comme la lie qu'il ne faut + pas agiter, sous peine de gter le vin. O est l'expression du mal + qu'il faut viter? O l'expression du beau qu'il faut imiter? Qui + est le malfaiteur et qui est le hros? Tous sont bons et tous sont + mauvais...._ + +Mais il se ressaisit firement: + + _Le hros de ma nouvelle, que j'aime de toutes les forces de mon + me, que je tche de montrer dans toute sa beaut, et qui toujours + fut, est et sera beau, c'est la Vrit._ + +Aprs avoir lu ces pages[60], le directeur du _Sovrmennik_, Nekrasov, +crivait Tolsto: + + _Voil prcisment ce qu'il faut la socit russe d'aujourd'hui: + la vrit, la vrit, dont, depuis la mort de Gogol, il est si peu + rest dans la littrature russe.... Cette vrit que vous apportez + dans notre art est quelque chose de tout fait nouveau chez nous. + Je n'ai peur que d'une chose: que le temps et la lchet de la vie, + la surdit et le mutisme de tout ce qui nous entoure fassent de + vous ce qu'ils ont fait de la plupart d'entre nous,--qu'ils ne + tuent en vous l'nergie[61]._ + +Rien de pareil n'tait craindre. Le temps, qui use l'nergie des +hommes ordinaires, n'a fait que tremper celle de Tolsto. Mais, sur le +moment, les preuves de la patrie, la prise de Sbastopol, rveillrent, +avec un sentiment de douloureuse pit, le regret de sa franchise trop +dure. Dans le troisime rcit,--_Sbastopol en aot 1855_,--racontant +une scne d'officiers qui jouent et se querellent, il s'interrompt et +dit: + + _Mais baissons vite le voile sur ce tableau. Demain, aujourd'hui + peut-tre, chacun de ces hommes ira joyeusement la rencontre de + la mort. Au fond de l'me de chacun couve la noble tincelle qui + fera de lui un hros._ + +Et si cette pudeur n'enlve rien de sa force au ralisme du rcit, le +choix des personnages montre assez les sympathies de l'auteur. L'pope +de Malakoff et sa chute hroque se symbolisent en deux figures +touchantes et fires: deux frres, dont l'un, l'an, le capitaine +Kozeltzov, a quelques traits de Tolsto[62]; l'autre, l'enseigne +Volodia, timide et enthousiaste, avec ses fivreux monologues, ses +rves, les larmes qui lui montent aux yeux pour un rien, larmes de +tendresse, larmes d'humiliation, ses transes des premires heures qu'il +passe au bastion (le pauvre petit a encore la peur de l'obscurit, et, +quand il est couch, il se cache la tte dans sa capote), l'oppression +que lui cause le sentiment de sa solitude et de l'indiffrence des +autres, puis, quand l'heure est venue, sa joie dans le danger. Celui-ci +appartient au groupe des potiques figures d'adolescents (Ptia de +_Guerre et Paix_, le sous-lieutenant d'_Incursion_) qui, le coeur +plein d'amour, font la guerre en riant et se brisent soudain, sans +comprendre, la mort. Les deux frres tombent frapps, le mme +jour,--le dernier jour de la dfense.--Et la nouvelle se termine par ces +lignes, o gronde une rage patriotique: + + _L'arme quittait la ville. Et chaque soldat, en regardant + Sbastopol abandonn, avec une amertume indicible dans le coeur, + soupirait et montrait le poing l'ennemi[63]._ + + + + +Quand, sorti de cet enfer, o pendant une anne il avait touch le fond +des passions, des vanits et de la douleur humaine, Tolsto se retrouva, +en novembre 1855, parmi les hommes de lettres de Ptersbourg, il prouva +pour eux un sentiment d'coeurement et de mpris. Tout lui semblait en +eux mesquin et mensonger. Ces hommes, qui de loin lui apparaissaient +dans une aurole d'art,--Tourgueniev, qu'il avait admir et qui il +venait de ddier la _Coupe en fort_,--vus de prs, le durent +amrement. Un portrait de 1856 le reprsente au milieu d'eux: +Tourgueniev, Gontcharov, Ostrovsky, Grigorovitch, Droujinine. Il frappe, +dans le laisser-aller des autres, par son air asctique et dur, sa tte +osseuse, aux joues creuses, ses bras croiss avec raideur. Debout, en +uniforme, derrire ces littrateurs, il semble, comme l'crit +spirituellement Suars, plutt garder ces gens que faire partie de leur +socit: on le dirait prt les reconduire en prison[64]. + +Cependant, tous s'empressaient autour du jeune confrre qui leur +arrivait, entour de la double gloire de l'crivain et du hros de +Sbastopol. Tourgueniev, qui avait pleur et cri: Hourra! en lisant +les scnes de _Sbastopol_, lui tendait fraternellement la main. Mais +les deux hommes ne pouvaient s'entendre. Si tous deux voyaient le monde +avec la mme clart de regard, ils mlaient leur vision la couleur de +leurs mes ennemies: l'une, ironique et vibrante, amoureuse et +dsenchante, dvote de la beaut; l'autre, violente, orgueilleuse, +tourmente d'ides morales, grosse d'un Dieu cach. + +Surtout, ce que Tolsto ne pardonnait point ces littrateurs, c'tait +de se croire une caste lue, la tte de l'humanit. Il entrait dans son +antipathie pour eux beaucoup de l'orgueil du grand seigneur et de +l'officier vis--vis de bourgeois crivassiers et libraux[65]. C'tait +aussi un trait caractristique de sa nature,--il le reconnat +lui-mme,--de s'opposer d'instinct tous les raisonnements +gnralement admis[66]. Une mfiance des hommes, un mpris latent pour +la raison humaine, lui faisaient partout flairer la duperie de soi-mme +ou des autres, le mensonge. + + _Il ne croyait jamais la sincrit des gens. Tout lan moral lui + semblait faux, et il avait l'habitude, avec son regard + extraordinairement pntrant, de cingler l'homme qui, lui + paraissait-il, ne disait pas la vrit....[67]_ + + _Comme il coutait! Comme il regardait son interlocuteur, du fond + de ses yeux gris enfoncs dans les orbites! Avec quelle ironie se + serraient ses lvres[68]!_ + + _Tourgueniev disait qu'il n'avait jamais rien senti de plus pnible + que ce regard aigu, qui, joint deux ou trois mots d'une + observation venimeuse, tait capable de mettre en fureur.[69]_ + +De violentes scnes clatrent, ds leurs premires rencontres, entre +Tolsto et Tourgueniev[70]. De loin, ils s'apaisaient et tchaient de se +rendre justice. Mais le temps ne fit qu'accuser la rpulsion de Tolsto +pour son milieu littraire. Il ne pardonnait pas ces artistes le +mlange de leur vie dprave et de leurs prtentions morales. + + _J'acquis la conviction que presque tous taient des hommes + immoraux, mauvais, sans caractre, bien infrieurs ceux que + j'avais rencontrs dans ma vie de bohme militaire. Et ils taient + srs d'eux-mmes et contents, comme peuvent l'tre des gens tout + fait sains. Ils me dgotrent[71]._ + +Il se spara d'eux. Toutefois, il garda quelque temps encore leur foi +intresse dans l'art[72]. Son orgueil y trouvait son compte. C'tait +une religion grassement rtribue; elle procurait des femmes, de +l'argent, de la gloire.... + + _De cette religion, j'tais un des pontifes. Situation agrable et + bien avantageuse...._ + +Pour mieux s'y consacrer, il donna sa dmission de l'arme (novembre +1856). + +Mais un homme de sa trempe ne pouvait se fermer longtemps les yeux. Il +croyait, il voulait croire au progrs. Il lui semblait que ce mot +signifiait quelque chose. Un voyage l'tranger,--du 29 janvier au 30 +juillet 1857,--en France, en Suisse et en Allemagne, fit s'crouler +cette foi.[73] A Paris, le 6 avril 1857, le spectacle d'une excution +capitale lui montra le nant de la superstition du progrs.... + + _Quand je vis la tte se dtacher du corps et tomber dans le + panier, je compris, par toutes les forces de mon tre, qu'aucune + thorie sur la raison de l'ordre existant ne pouvait justifier un + tel acte. Si mme tous les hommes de l'univers, s'appuyant sur + quelque thorie, trouvaient cela ncessaire, je saurais, moi, que + c'est mal: car ce n'est pas ce que disent et font les hommes qui + dcide de ce qui est bien ou mal, mais mon coeur[74]._ + +A Lucerne, le 7 juillet 1857, la vue d'un petit chanteur ambulant, qui +les riches Anglais, htes du Schweizerhof, refusaient l'aumne, lui fait +inscrire dans son _Journal du prince D. Nekhludov_[75] son mpris pour +toutes les illusions chres aux libraux, pour ces gens qui tracent des +lignes imaginaires sur la mer du bien et du mal.... + + _Pour eux la civilisation, c'est le bien; la barbarie, le mal; la + libert, le bien; l'esclavage, le mal. Et cette connaissance + imaginaire dtruit les besoins instinctifs, primordiaux, les + meilleurs. Et qui me dfinira ce qu'est la libert, ce qu'est le + despotisme, ce qu'est la civilisation, ce qu'est la barbarie? O + donc ne coexistent pas le bien et le mal? Il n'y a en nous qu'un + seul guide infaillible, l'Esprit universel qui nous souffle de nous + rapprocher les uns des autres._ + +De retour en Russie, Iasnaa, de nouveau il s'occupa des paysans.[76] +Ce n'tait pas qu'il se ft non plus illusion sur le peuple. Il crit: + + _Les apologistes du peuple et de son bon sens ont beau dire, la + foule est peut-tre bien l'union de braves gens; mais alors ils ne + s'unissent que par le ct bestial, mprisable, qui n'exprime que + la faiblesse et la cruaut de la nature humaine[77]._ + +Aussi n'est-ce pas la foule qu'il s'adresse: c'est la conscience +individuelle de chaque homme, de chaque enfant du peuple. Car l est la +lumire. Il fonde des coles, sans trop savoir qu'enseigner. Pour +l'apprendre, il fait un second voyage en Europe, du 3 juillet 1860 au 23 +avril 1861[78]. + +Il tudie les divers systmes pdagogiques. Est-il besoin de dire qu'il +les rejette tous? Deux sjours Marseille lui montrrent que la +vritable instruction du peuple se faisait en dehors de l'cole, qu'il +trouva ridicule, par les journaux, les muses, les bibliothques, la +rue, la vie, qu'il nomme l'cole inconsciente ou spontane. L'cole +spontane, par opposition l'cole obligatoire, qu'il regarde comme +nfaste et niaise, voil ce qu'il veut fonder, ce qu'il essaye, son +retour, Iasnaa Poliana[79]. Son principe est la libert. Il n'admet +point qu'une lite, la socit privilgie librale, impose sa science +et ses erreurs au peuple, qui lui est tranger. Elle n'y a aucun droit. +Cette mthode d'ducation force n'a jamais pu produire, dans +l'Universit, des hommes dont l'humanit a besoin, mais des hommes dont +a besoin la socit dprave: des fonctionnaires, des professeurs +fonctionnaires, des littrateurs fonctionnaires, ou des hommes arrachs +sans aucun but leur ancien milieu, dont la jeunesse a t gte, et +qui ne trouvent pas de place dans la vie: des libraux irritables, +maladifs[80]. Au peuple de dire ce qu'il veut! S'il ne tient pas +l'art de lire et d'crire que lui imposent les intellectuels, il a ses +raisons pour cela: il a d'autres besoins d'esprit plus pressants et plus +lgitimes. Tchez de les comprendre et aidez-le les satisfaire! + +Ces libres thories d'un conservateur rvolutionnaire, comme il fut +toujours, Tolsto tcha de les mettre en pratique, Iasnaa, o il se +faisait beaucoup plus le condisciple que le matre de ses lves[81]. En +mme temps, il s'efforait d'introduire dans l'exploitation agricole un +esprit plus humain. Nomm en 1861 arbitre territorial, dans le district +de Krapivna, il fut le dfenseur du peuple contre les abus de pouvoir +des propritaires et de l'tat. + +Mais il ne faudrait pas croire que cette activit sociale le satisft et +le remplt tout entier. Il continuait d'tre la proie de passions +ennemies. En dpit qu'il en et, il aimait le monde, toujours, et il en +avait besoin. Le plaisir le reprenait, par priodes; ou c'tait le got +de l'action. Il risquait de se faire tuer dans des chasses l'ours. Il +jouait de grosses sommes. Il lui arrivait mme de subir l'influence du +milieu littraire de Ptersbourg, qu'il mprisait. Au sortir de ces +aberrations, il tombait dans des crises de dgot. Les oeuvres de +cette poque portent fcheusement les traces de cette incertitude +artistique et morale. _Les Deux Hussards_ (1856)[82] ont des prtentions + l'lgance, un air fat et mondain, qui choque chez Tolsto. _Albert_, +crit Dijon en 1857[83], est faible et bizarre, dnu de la profondeur +et de la prcision qui lui sont habituelles. Le _Journal d'un Marqueur_ +(1856)[84], plus frappant, mais htif, semble traduire l'coeurement +que Tolsto s'inspire lui-mme. Le prince Nekhludov, son +_Doppelgnger_, son double, se tue dans un tripot: + + _Il avait tout: richesse, nom, esprit, aspirations leves; il + n'avait commis aucun crime; mais il avait fait pire: il avait tu + son coeur, sa jeunesse; il s'tait perdu, sans mme avoir une + forte passion pour excuse, mais faute de volont._ + +L'approche mme de la mort ne le change pas... + + _La mme inconsquence trange, la mme hsitation, la mme + lgret de pense...._ + +La mort.... A cette poque, elle commence hanter l'me de Tolsto. +_Trois Morts_ (1858-9)[85] annoncent dj la sombre analyse de _la Mort +d'Ivan Iliitch_, la solitude du mourant, sa haine pour les vivants, ses: +Pourquoi? dsesprs. Le triptyque des trois morts--la dame riche, le +vieux postillon phtisique et le bouleau abattu--a de la grandeur; les +portraits sont bien tracs, les images assez frappantes, bien que +l'oeuvre, trop vante, soit d'une trame un peu lche, et que la mort +du bouleau manque de la posie prcise qui fait le prix des beaux +paysages de Tolsto. Dans l'ensemble, on ne sait encore ce qui l'emporte +de l'art pour l'art ou de l'intention morale. + +Tolsto l'ignorait lui-mme. Le 4 fvrier 1859, pour son discours de +rception la _Socit Moscovite des Amateurs des Lettres russes_, il +faisait l'apologie de l'art pour l'art[86]; et c'tait le prsident de +la Socit, Khomiakov, qui, aprs avoir salu en lui le reprsentant de +la littrature proprement artistique, prenait contre lui la dfense de +l'art social et moral[87]. + +Un an plus tard, la mort de son frre chri, Nicolas, emport par la +phtisie[88], Hyres, le 19 septembre 1860, bouleversait Tolsto, au +point d'branler sa foi dans le bien, en tout, et lui faisait renier +l'art: + + _La vrit est horrible.... Sans doute, tant qu'existe le dsir de + la savoir et de la dire, on tche de la savoir et de la dire. C'est + la seule chose qui me soit reste de ma conception morale. C'est la + seule chose que je ferai, mais pas sous la forme de votre art. + L'art, c'est le mensonge, et je ne peux plus aimer le beau + mensonge[89]._ + +Mais, moins de six mois aprs, il revenait au beau mensonge, avec +_Polikouchka_[90], qui est peut-tre son oeuvre la plus dnue +d'intentions morales, part la maldiction latente qui pse sur +l'argent et sur son pouvoir nfaste; oeuvre purement crite pour +l'art; un chef-d'oeuvre d'ailleurs, auquel on ne peut reprocher que sa +richesse excessive d'observation, une abondance de matriaux qui +auraient pu suffire un grand roman, et le contraste trop dur, un peu +cruel, entre l'atroce dnouement et le dbut humoristique[91]. + + + + +De cette poque de transition, o le gnie de Tolsto ttonne, doute de +lui-mme et semble s'nerver, sans forte passion, sans volont +directrice, comme le Nekhludov du _Journal d'un Marqueur_, sort +l'oeuvre la plus pure qui soit jamais ne de lui, _le Bonheur +Conjugal_ (1859)[92]. C'est le miracle de l'amour. + +Depuis de longues annes, il tait ami de la famille Bers. Il avait t +amoureux tour tour de la mre et des trois filles[93]. Ce fut +dfinitivement de la seconde qu'il s'prit. Mais il n'osait l'avouer. +Sophie-Andrievna Bers tait encore une enfant: elle avait dix-sept ans; +lui, avait plus de trente ans: il se regardait comme un vieux homme, qui +n'avait pas le droit d'associer sa vie use, souille, celle d'une +innocente jeune fille. Il rsista, trois ans[94]. Plus tard, il a cont +dans _Anna Karnine_ comment il fit sa dclaration Sophie Bers et +comment elle y rpondit,--en dessinant tous deux, avec de la craie sur +une table, les initiales des mots qu'ils n'osaient dire. Comme Levine +dans _Anna Karnine_, il eut la cruelle loyaut de remettre son +_Journal_ intime sa fiance, afin qu'elle n'ignort rien de ses hontes +passes; et, comme Kitty dans _Anna_, Sophie en ressentit une amre +souffrance. Le 23 septembre 1862 se fit leur mariage. + +Mais depuis trois ans dj, ce mariage tait fait dans la pense du +pote, crivant _Bonheur Conjugal_[95]. Depuis trois ans, il avait dj +vcu par avance les ineffables jours de l'amour qui s'ignore, et les +jours enivrs de l'amour qui se dcouvre, et, l'heure o les divines +paroles attendues se murmurent, les larmes d'un bonheur qui s'envole +pour toujours et ne reviendra jamais; et la ralit triomphante des +premiers temps du mariage, l'gosme amoureux, la joie incessante et +sans cause; puis, la fatigue qui vient, le mcontentement vague, +l'ennui de la vie monotone, les deux mes unies qui doucement se +disjoignent et s'loignent l'une de l'autre, la griserie dangereuse du +monde pour la jeune femme,--coquetteries, jalousie, malentendus +mortels,--l'amour voil, perdu; enfin le tendre et triste automne du +coeur, la figure de l'amour qui reparat, plie, vieillie, plus +touchante par ses larmes, ses rides, le souvenir des preuves, le regret +du mal que l'on se fit et des annes perdues,--srnit du soir, passage +auguste de l'amour l'amiti et du roman de la passion la +maternit.... Tout ce qui devait venir, tout, Tolsto l'avait rv, +got par avance. Et afin de le mieux vivre, il l'avait vcu en elle, en +la bien-aime. Pour la premire fois,--l'unique fois peut-tre dans +l'oeuvre de Tolsto,--le roman se passe dans le coeur d'une femme et +est racont par elle. Avec quelle dlicatesse! Beaut de l'me qui +s'enveloppe d'un voile de pudeur.... L'analyse de Tolsto a renonc, +pour cette fois, sa lumire un peu crue; elle ne s'acharne pas, avec +fivre, mettre nu la vrit. Les secrets de la vie intrieure se +laissent deviner, plutt qu'ils ne sont livrs. Le coeur et l'art de +Tolsto sont attendris. quilibre harmonieux de la forme et de la +pense: _Bonheur conjugal_ a la perfection d'une oeuvre racinienne. + +Le mariage, dont Tolsto pressentait avec une clart profonde la douceur +et les troubles, devait tre son salut. Il tait las, malade, dgot de +lui et de ses efforts. Aux succs clatants qui avaient accueilli ses +premires oeuvres avait succd le silence complet de la critique[96] +et l'indiffrence du public. Hautainement, il affectait de s'en rjouir. + + _Ma rputation a beaucoup perdu de sa popularit, qui m'attristait. + Maintenant, je suis tranquille, je sais que j'ai dire quelque + chose et que j'ai la force de le dire trs haut. Quant au public, + qu'il pense ce qu'il voudra!_[97] + +Mais il se vantait: de son art, lui-mme n'tait pas sr. Sans doute, il +tait matre de son instrument littraire; mais il ne savait qu'en +faire. Comme il le disait, propos de _Polikouchka_, c'tait un +bavardage sur le premier sujet venu, par un homme qui sait tenir sa +plume[98]. Ses oeuvres sociales avortaient. En 1862, il dmissionna +de sa charge d'arbitre territorial. La mme anne, la police vint +perquisitionner Iasnaa Poliana, bouleversa tout, ferma l'cole. +Tolsto tait alors absent, surmen; il craignait la phtisie. + + _Les querelles d'arbitrage m'taient devenues si pnibles, le + travail de l'cole si vague, mes doutes qui provenaient du dsir + d'instruire les autres en cachant mon ignorance de ce qu'il fallait + enseigner m'taient si coeurants que je tombai malade. Peut-tre + serais-je arriv alors au dsespoir o je faillis succomber quinze + ans plus tard, s'il n'y avait pas eu pour moi un ct inconnu de la + vie qui me promettait le salut: c'tait la vie de famille[99]._ + + + + +Il en jouit d'abord, avec la passion qu'il mettait tout[100]. +L'influence personnelle de la comtesse Tolsto fut prcieuse pour l'art. +Bien doue littrairement[101], elle tait, ainsi qu'elle le dit, une +vraie femme d'crivain, tant elle prenait coeur l'oeuvre de son +mari. Elle travaillait avec lui, crivait sous sa dicte, recopiait ses +brouillons[102]. Elle tchait de le dfendre contre son dmon religieux, +ce redoutable esprit qui soufflait dj, par moments, la mort de l'art. +Elle tchait que sa porte ft close aux utopies sociales[103]. Elle +rchauffait en lui le gnie crateur. Elle fit plus: elle apporta ce +gnie la richesse nouvelle de son me fminine. A part de jolies +silhouettes dans _Enfance_ et _Adolescence_, la femme est peu prs +absente des premires oeuvres de Tolsto, ou elle reste au second +plan. Elle apparat dans _Bonheur conjugal_, crit sous l'influence de +l'amour pour Sophie Behrs. Dans les oeuvres qui suivent, les types de +jeunes filles et de femmes abondent et ont une vie intense, suprieure +mme celle des hommes. On aime croire que la comtesse Tolsto a non +seulement servi de modle son mari pour Natacha, dans _Guerre et +Paix_[104], et pour Kitty, dans _Anna Karnine_, mais que, par ses +confidences et sa vision propre, elle put lui tre une prcieuse et +discrte collaboratrice. Certaines pages d'_Anna Karnine_[105] me +semblent dceler une main de femme. + +Grce au bienfait de cette union, Tolsto gota, pendant dix ou quinze +ans, une paix et une scurit qui lui taient depuis longtemps +inconnues[106]. Alors il put, sous l'aile de l'amour, rver et raliser + loisir les chefs-d'oeuvre de sa pense, monuments colossaux qui +dominent tout le roman du XIXe sicle: _Guerre et Paix_ (1864-1869) +et _Anna Karnine_ (1873-1877). + + * * * * * + +_Guerre et Paix_ est la plus vaste pope de notre temps, une _Iliade_ +moderne. Un monde de figures et de passions s'y agite. Sur cet Ocan +humain aux flots innombrables plane une me souveraine, qui soulve et +refrne les temptes avec srnit. Plus d'une fois, en contemplant +cette oeuvre, j'ai pens Homre et Goethe, malgr les +diffrences normes et d'esprit et de temps. Depuis, j'ai vu qu'en +effet, l'poque o il y travaillait, la pense de Tolsto se +nourrissait d'Homre et de Goethe[107]. Bien plus, dans des notes de +1865 o il classe les divers genres littraires, il inscrit comme tant +de la mme famille: _Odysse_, _Iliade_, _1805_[108]... Le mouvement +naturel de son esprit l'entranait du roman des destines individuelles +au roman des armes et des peuples, des grands troupeaux humains o se +fondent les volonts des millions d'tres. Ses tragiques expriences du +sige de Sbastopol l'acheminaient comprendre l'me de la nation russe +et sa vie sculaire. L'immense _Guerre et Paix_ ne devait tre, dans ses +projets, que le panneau central d'une srie de fresques piques, o se +droulerait le pome de la Russie, de Pierre le Grand aux +Dcembristes[109]. + +Il faut, pour bien sentir la puissance de l'oeuvre, se rendre compte +de son unit cache[110]. La plupart des lecteurs franais, un peu +myopes, n'en voient que les milliers de dtails, dont la profusion les +merveille et les droute. Ils sont perdus dans cette fort de vie. Il +faut s'lever au-dessus et embrasser du regard l'horizon libre, le +cercle des bois et des champs; alors on percevra l'esprit homrique de +l'oeuvre, le calme des lois ternelles; le rythme imposant du souffle +du destin, le sentiment de l'ensemble auquel tous les dtails sont lis, +et, dominant son oeuvre, le gnie de l'artiste, comme le Dieu de la +Gense qui flotte sur les eaux. + +D'abord, la mer immobile. La paix, la socit russe la veille de la +guerre. Les cent premires pages refltent, avec une exactitude +impassible et une ironie suprieure, le nant des mes mondaines. Vers +la centime page seulement, s'lve le cri d'un de ces morts +vivants,--le pire d'entre eux, le prince Basile: + + _Nous pchons, nous trompons, et tout cela pourquoi? J'ai dpass + la cinquantaine, mon ami... Tout finit par la mort... La mort, + quelle terreur!_ + +Parmi ces mes fades, menteuses et dsoeuvres, capables de toutes les +aberrations et des crimes, s'esquissent certaines natures plus +saines:--les sincres, par navet maladroite comme Pierre Besoukhov, +par indpendance foncire, par sentiment vieux-russe, comme Marie +Dmitrievna, par fracheur juvnile, comme les petits Rostov;--les mes +bonnes et rsignes, comme la princesse Marie;--et celles qui ne sont +pas bonnes, mais fires, et que tourmente cette existence malsaine, +comme le prince Andr. + +Mais voici le premier frmissement des flots. L'action. L'arme russe en +Autriche. La fatalit rgne, nulle part plus dominatrice que dans le +dchanement des forces lmentaires,--dans la guerre. Les vritables +chefs sont ceux qui ne cherchent pas diriger, mais, comme Koutouzov ou +comme Bagration, laisser croire que leurs intentions personnelles +sont en parfait accord avec ce qui est en ralit le simple effet de la +force des circonstances, de la volont des subordonns et des caprices +du hasard. Bienfait de s'abandonner la main du Destin! Bonheur de +l'action pure, tat normal et sain. Les esprits troubls retrouvent leur +quilibre. Le prince Andr respire, commence vivre.... Et tandis que +l-bas, loin du souffle vivifiant de ces temptes sacres, les deux mes +les meilleures, Pierre et la princesse Marie, sont menaces par la +contagion de leur monde, par le mensonge d'amour, Andr, bless +Austerlitz, a soudain, au milieu de l'ivresse de l'action, brutalement +rompue, la rvlation de l'immensit sereine. tendu sur le dos, il ne +voit plus rien que trs haut au-dessus de lui un ciel infini, profond, +o voguaient mollement de lgers nuages gristres. + + _Quel calme! Quelle paix! se disait-il, quelle diffrence avec ma + course forcene! Comment ne l'avais-je pas remarqu plus tt, ce + haut ciel? Comme je suis heureux de l'avoir enfin aperu! Oui, tout + est vide, tout est dception, except lui... Il n'y a rien, hors + lui... Et Dieu en soit lou!_ + +Cependant, la vie le reprend, et la vague retombe. Abandonnes de +nouveau elles-mmes, dans l'atmosphre dmoralisante des villes, les +mes dcourages, inquites, errent au hasard dans la nuit. Parfois, au +souffle empoisonn du monde se mlent les effluves enivrants et +affolants de la nature, le printemps, l'amour, les forces aveugles, qui +rapprochent du prince Andr la charmante Natacha, et qui, l'instant +d'aprs, la jettent dans les bras du premier sducteur venu. Tant de +posie, de tendresse, de puret de coeur, que le monde a fltries! Et +toujours le grand ciel qui plane sur l'abjection outrageante de la +terre. Mais les hommes ne le voient pas. Mme Andr a oubli la lumire +d'Austerlitz. Pour lui, le ciel n'est plus qu'une vote sombre et +pesante, qui recouvre le nant. + +Il est temps que se lve de nouveau sur ces mes anmies l'ouragan de +la guerre. La patrie est envahie. Borodino. Grandeur solennelle de cette +journe. Les inimitis s'effacent. Dologhov embrasse son ennemi Pierre. +Andr, bless, pleure de tendresse et de piti sur le malheur de l'homme +qu'il hassait le plus, Anatole Kouraguine, son voisin d'ambulance. +L'unit des coeurs s'accomplit par le sacrifice passionn la patrie +et par la soumission aux lois divines. + + _Accepter l'effroyable ncessit de la guerre, srieusement, avec + austrit... L'preuve la plus difficile est la soumission de la + libert humaine aux lois divines. La simplicit de coeur consiste + dans la soumission la volont de Dieu._ + +L'me du peuple russe et sa soumission au destin s'incarnent dans le +gnralissime Koutouzov: + + _Ce vieillard, qui n'avait plus, en fait de passions, que + l'exprience, rsultat des passions, et chez qui l'intelligence, + destine grouper les faits et en tirer des conclusions, tait + remplace par une contemplation philosophique des vnements, + n'invente rien, n'entreprend rien; mais il coute et se rappelle + tout, il saura s'en servir au bon moment, n'entravera rien d'utile, + ne permettra rien de nuisible. Il pie sur le visage de ses troupes + cette force insaisissable qui s'appelle la volont de vaincre, la + victoire future. Il admet quelque chose de plus puissant que sa + volont: la marche invitable des faits qui se droulent devant ses + yeux; il les voit, il les suit, et il sait faire abstraction de sa + personne._ + +Enfin, il a le coeur russe. Ce fatalisme du peuple russe, +tranquillement hroque, se personnifie aussi dans le pauvre moujik, +Platon Karataiev, simple, pieux, rsign, avec son bon sourire dans les +souffrances et dans la mort. A travers les preuves, les ruines de la +patrie, les affres de l'agonie, les deux hros du livre, Pierre et +Andr, arrivent la dlivrance morale et la joie mystique, par +l'amour et la foi, qui font voir Dieu vivant. + +Tolsto ne termine point l. L'pilogue, qui se passe en 1820, est une +transition d'une poque une autre, de l'ge napolonien l'ge des +Dcembristes. Il donne le sentiment de la continuit et du +recommencement de la vie. Au lieu de dbuter et de finir en pleine +crise, Tolsto finit, comme il a dbut, au moment o une grande vague +s'efface et o la vague suivante nat. Dj l'on aperoit les hros +venir, les conflits qui s'lveront entre eux et les morts qui +ressuscitent dans les vivants[111]. + +J'ai tch de dgager les grandes lignes du roman: car il est rare qu'on +se donne la peine de les chercher. Mais que dire de la puissance +extraordinaire de vie de ces centaines de hros, tous individuels et +dessins d'une faon inoubliable, soldats, paysans, grands seigneurs, +Russes, Autrichiens et Franais! Rien ne sent ici l'improvisation. Pour +cette galerie de portraits, sans analogue dans toute la littrature +europenne, Tolsto a fait des esquisses sans nombre, combin, +disait-il, des millions de projets, fouill dans les bibliothques, mis + contribution ses archives de famille[112], ses notes antrieures, ses +souvenirs personnels. Cette prparation minutieuse assure la solidit du +travail, mais ne lui enlve rien de sa spontanit. Tolsto travaillait, +d'enthousiasme, avec une ardeur et une joie qui se communiquent au +lecteur. Surtout, ce qui fait le plus grand charme de _Guerre et Paix_, +c'est sa jeunesse de coeur. Il n'est pas une autre oeuvre de Tolsto +qui soit aussi riche en mes d'enfants et d'adolescents; et chacune est +une musique, d'une puret de source, d'une grce qui attendrit comme une +mlodie de Mozart: le jeune Nicolas Rostov, Sonia, le pauvre petit +Ptia. + +La plus exquise est Natacha. Chre petite fille, fantasque, rieuse, au +coeur aimant, qu'on voit grandir auprs de soi, que l'on suit dans la +vie, avec la chaste tendresse qu'on aurait pour une soeur,--qui ne +croit l'avoir connue?... Nuit admirable de printemps, o Natacha, sa +fentre que baigne le clair de lune, rve et parle follement, au-dessus +de la fentre du prince Andr qui l'coute.... motions du premier bal, +amour, attente d'amour, floraison de dsirs et de rves dsordonn, +course en traneau, la nuit, dans la fort neigeuse o s'allument des +lueurs fantastiques. Nature, qui vous treint de sa trouble tendresse. +Soire l'Opra, monde trange de l'art, o la raison se grise; folie +du coeur, folie du corps qui se languit d'amour; douleur qui lave +l'me, divine piti, qui veille le bien-aim mourant.... On ne peut +voquer ces pauvres souvenirs sans l'motion qu'on aurait parler d'une +amie, la plus aime. Ah! qu'une telle cration fait mesurer la faiblesse +des types fminins dans presque tout le roman et le thtre +contemporains! La vie mme est saisie, et si souple, si fluide que, +d'une ligne l'autre, il semble qu'on la voie palpiter et changer.--La +princesse Marie, la laide, belle par la bont, n'est pas une peinture +moins parfaite; mais comme elle et rougi, la fille timide et gauche, +comme elles rougiront, celles qui lui ressemblent, en voyant dvoils +tous les secrets d'un coeur, qui se cache peureusement aux regards! + +En gnral, les caractres de femmes sont, comme je l'indiquais, trs +suprieurs aux caractres d'hommes, surtout ceux des deux hros o +Tolsto a mis sa pense propre: la nature molle et faible de Pierre +Besoukhov, la nature ardente et sche du prince Andr Bolkonski. Ce sont +des mes qui manquent de centre; elles oscillent perptuellement, plutt +qu'elles n'voluent; elles vont d'un ple l'autre, sans jamais +avancer. On rpondra sans doute qu'en cela elles sont bien russes. Je +remarquerai pourtant que des Russes ont fait les mmes critiques. C'est + ce propos que Tourgueniev reprochait la psychologie de Tolsto de +rester stationnaire. Pas de vrai dveloppement. D'ternelles +hsitations, des vibrations du sentiment[113]. Tolsto convenait +lui-mme qu'il avait un peu sacrifi, par moments, les caractres +individuels[114] la fresque historique. + +Et la gloire, en effet, de _Guerre et Paix_ est dans la rsurrection de +tout un ge de l'histoire, de ces migrations de peuples, de la bataille +des nations. Ses vrais hros, ce sont les peuples; et derrire eux, +comme derrire les hros d'Homre, les dieux qui les mnent: les forces +invisibles, les infiniment petits qui dirigent les masses, le souffle +de l'Infini. Ces combats gigantesques, o un destin cach entrechoque +les nations aveugles, ont une grandeur mythique. Par del l'_Iliade_, on +songe aux popes hindoues[115]. + + * * * * * + +_Anna Karnine_ marque, avec _Guerre et Paix_, le sommet de cette +priode de maturit[116]. C'est une oeuvre plus parfaite, que mne un +esprit encore plus sr de son mtier artistique, plus riche aussi +d'exprience, et pour qui le monde du coeur n'a plus aucun secret. +Mais il y manque cette flamme de jeunesse, cette fracheur +d'enthousiasme,--les grandes ailes de _Guerre et Paix_. Tolsto n'a +dj plus la mme joie crer. La quitude passagre des premiers temps +du mariage a disparu. Dans le cercle enchant de l'amour et de l'art, +que la comtesse Tolsto a trac autour de lui, recommencent se glisser +les inquitudes morales. + +Dj, dans les premiers chapitres de _Guerre et Paix_, un an aprs le +mariage, les confidences du prince Andr Pierre, au sujet du mariage, +marquaient le dsenchantement de l'homme qui voit dans la femme aime +l'trangre, l'innocente ennemie, l'obstacle involontaire son +dveloppement moral. Des lettres de 1865 annoncent le prochain retour +des tourments religieux. Ce ne sont encore que de brves menaces, +qu'efface le bonheur de vivre. Mais dans les mois o Tolsto termine +_Guerre et Paix_, en 1869, voici une secousse plus grave: + +Il avait quitt les siens, pour quelques jours, il visitait un domaine. +Une nuit, il tait couch; deux heures du matin venaient de sonner: + + _J'tais terriblement fatigu, j'avais sommeil et me sentais assez + bien. Tout d'un coup, je fus saisi d'une telle angoisse, d'un tel + effroi que jamais je n'ai prouv rien de pareil. Je te raconterai + cela en dtail[117]: c'tait vraiment pouvantable. Je sautai du + lit et ordonnai d'atteler. Pendant qu'on attelait, je m'endormis, + et quand on m'veilla, j'tais compltement remis. Hier, la mme + chose s'est reproduite, mais un degr beaucoup moindre...[118]._ + +Le chteau d'illusions, laborieusement construit par l'amour de la +comtesse Tolsto, se lzarde. Dans le vide o l'achvement de _Guerre et +Paix_ laisse l'esprit de l'artiste, celui-ci est repris par ses +proccupations philosophiques[119] et pdagogiques: il veut crire un +_Abcdaire_[120] pour le peuple; il y travaille quatre ans avec +acharnement; il en est plus fier que de _Guerre et Paix_, et, lorsqu'il +l'a crit (1872), il en rcrit un second (1875). Puis, il s'entiche du +grec, il l'tudie du matin au soir, il laisse tout autre travail, il +dcouvre le dlicieux Xnophon, et Homre, le vrai Homre, non pas +celui des traducteurs, tous ces Joukhovski et ces Voss qui chantent +d'une voix quelconque, gutturale, geignarde, doucereuse, mais cet +autre diable, qui chante pleine voix, sans que jamais lui vienne en +tte que quelqu'un peut l'couter[121]. + + _Sans la connaissance du grec, pas d'instruction!... Je suis + convaincu que de tout ce qui, dans le verbe humain, est vraiment + beau, d'une beaut simple, jusqu' prsent je ne savais rien[122]._ + +C'est une folie: il en convient. Il se remet l'cole avec une telle +passion qu'il en tombe malade. Il doit, en 1871, aller faire une cure de +koumiss, Samara, chez les Bachkirs. Sauf du grec, il est mcontent de +tout. A la suite d'un procs, en 1872, il parle srieusement de vendre +tout ce qu'il a en Russie et de s'installer en Angleterre. La comtesse +Tolsto se dsole: + + _Si tu t'absorbes toujours dans tes Grecs, tu ne guriras pas. Ce + sont eux qui te valent cette angoisse et cette indiffrence pour la + vie prsente. Ce n'est pas en vain qu'on appelle le grec une langue + morte: elle met dans un tat d'esprit mort[123]._ + +Enfin, aprs beaucoup de projets abandonns, peine bauchs, le 19 +mars 1873, la grande joie de la comtesse, il commence _Anna +Karnine_[124]. Tandis qu'il y travaille, sa vie est attriste par des +deuils domestiques[125]; sa femme est malade. La batitude ne rgne pas +dans la maison[126]... + +L'oeuvre porte un peu la trace de cette exprience attriste, de ces +passions dsabuses[127]. Sauf dans les jolis chapitres des fianailles +de Levine, l'amour n'a plus la jeune posie qui gale certaines pages de +_Guerre et Paix_ aux plus belles posies lyriques de tous les temps. En +revanche, il a pris un caractre pre, sensuel, imprieux. La fatalit +qui rgne sur le roman n'est plus, comme dans _Guerre et Paix_, une +sorte de dieu Krichna, meurtrier et serein, le Destin des Empires, mais +la folie d'aimer, la Vnus tout entire... C'est elle qui, dans la +scne merveilleuse du bal, o la passion s'empare, leur insu, d'Anna +et de Wronski, prte la beaut innocente d'Anna, couronne de penses +et vtue de velours noir, une sduction presque infernale[128]. C'est +elle qui, lorsque Wronski vient de se dclarer, fait rayonner le visage +d'Anna,--non de joie: c'tait le rayonnement terrible d'un incendie, +par une nuit obscure[129]. C'est elle qui, dans les veines de cette +femme loyale et raisonnable, de cette jeune mre aimante, fait couler +une force voluptueuse de sve et s'installe dans son coeur, qu'elle ne +quittera plus qu'aprs l'avoir dtruit. Aucun de ceux qui approchent +Anna n'est sans subir l'attirance et l'effroi du dmon cach. La +premire, Kitty, le dcouvre, avec saisissement. Une crainte +mystrieuse se mle la joie de Wronski, quand il va voir Anna. Levine, +en sa prsence, perd toute sa volont. Anna elle-mme sait bien qu'elle +ne s'appartient plus. A mesure que l'histoire se droule, l'implacable +passion ronge, pice par pice, tout l'difice moral de la fire +personne. Tout ce qu'il y a de meilleur en elle, son me brave et +sincre, s'effrite et tombe: elle n'a plus la force de sacrifier sa +vanit mondaine; sa vie n'a plus d'autre objet que de plaire son +amant; elle s'interdit peureusement, honteusement, d'avoir des enfants; +la jalousie, la torture; la force sensuelle qui l'asservit l'oblige +mentir dans ses gestes, dans sa voix, dans ses yeux; elle tombe au rang +des femmes qui ne cherchent plus qu' tourner la tte tout homme, quel +qu'il soit; elle a recours la morphine pour s'abrutir, jusqu'au jour +o les tourments intolrables qui la dvorent la jettent, avec l'amer +sentiment de sa dchance morale, sous les roues d'un wagon. Et le +petit moujik barbe bouriffe,--la vision sinistre qui a hant ses +rves et ceux de Wronski,--se penche du marchepied du wagon sur la +voie; et, disait le rve prophtique, il tait courb en deux sur un +sac, et il y enfouissait les restes de quelque chose, qui avait t la +vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs... + + _Je me suis rserv la vengeance_[130], dit le Seigneur.... + +Autour de cette tragdie d'une me que l'amour consume et qu'crase la +Loi de Dieu,--peinture d'une seule coule et d'une profondeur +effrayante,--Tolsto a dispos, comme dans _Guerre et Paix_, les romans +d'autres vies. Malheureusement ici, ces histoires parallles alternent +d'une faon un peu raide et factice, sans atteindre l'unit organique +de la symphonie de _Guerre et Paix_. On peut aussi trouver que le +parfait ralisme de certains tableaux--les cercles aristocratiques de +Ptersbourg et leurs oisifs entretiens,--touche parfois l'inutilit. +Enfin, plus ouvertement encore que dans _Guerre et Paix_, Tolsto a +juxtapos sa personnalit morale et ses ides philosophiques au +spectacle de la vie. Mais l'oeuvre n'en est pas moins d'une richesse +merveilleuse. Mme profusion de types que dans _Guerre et Paix_, et tous +d'une justesse frappante. Les portraits d'hommes me semblent mme +suprieurs. Tolsto s'est complu peindre Stepane Arcadievitch, +l'aimable goste, que nul ne peut voir sans rpondre son affectueux +sourire, et Karnine, le type parfait du grand fonctionnaire, l'homme +d'tat distingu et mdiocre, avec sa manie de cacher ses sentiments +vrais sous une ironie perptuelle: mlange de dignit et de lchet, de +pharisianisme et de sentiment chrtien; produit trange d'un monde +artificiel, dont il lui est impossible malgr son intelligence et sa +gnrosit relle de se dgager jamais,--et qui a bien raison de se +dfier de son coeur: car, lorsqu'il s'y abandonne, c'est pour tomber + la fin dans une niaiserie mystique. + +Mais l'intrt principal du roman, avec la tragdie d'Anna et les +tableaux varis de la socit russe vers 1860,--salons, cercles +d'officiers, bals, thtres, courses,--est dans son caractre +autobiographique. Beaucoup plus qu'aucun autre personnage de Tolsto, +Constantin Levine est son incarnation. Non seulement Tolsto lui a prt +ses ides la fois conservatrices et dmocratiques, son +anti-libralisme d'aristocrate paysan qui mprise les +intellectuels[131]; mais il lui a prt sa vie. L'amour de Levine et de +Kitty et leurs premires annes de mariage sont une transposition de ses +propres souvenirs domestiques,--de mme que la mort du frre de Levine +est une douloureuse vocation de la mort du frre de Tolsto, Dmitri. +Toute la dernire partie, inutile au roman, nous fait lire dans les +troubles qui l'agitaient alors. Si l'pilogue de _Guerre et Paix_ tait +une transition artistique une autre oeuvre projete, l'pilogue +d'_Anna Karnine_ est une transition autobiographique la rvolution +morale, qui devait, deux ans plus tard, s'exprimer par _les +Confessions_. Dj, au cours du livre, revient perptuellement, sous une +forme ironique ou violente, la critique de la socit contemporaine, +qu'il ne cessera de combattre dans ses oeuvres futures. Guerre au +mensonge, tous les mensonges, aussi bien aux mensonges vertueux +qu'aux mensonges vicieux, aux bavardages libraux, la charit +mondaine, la religion de salon, la philanthropie! Guerre au monde, +qui fausse tous les sentiments vrais et fatalement brise les lans +gnreux de l'me! La mort jette une lumire subite sur les conventions +sociales. Devant Anna mourante, le guind Karnine s'attendrit. Dans +cette me sans vie, o tout est fabriqu, pntre un rayon d'amour et de +pardon chrtien. Tous trois, le mari, la femme et l'amant, sont +momentanment transforms. Tout devient simple et loyal. Mais mesure +qu'Anna se rtablit, ils sentent, tous les trois, en face de la force +morale, presque sainte qui les guidait intrieurement, l'existence d'une +autre force, brutale, mais toute-puissante, qui dirige leur vie malgr +eux, et ne leur accordera pas la paix. Et ils savent d'avance qu'ils +seront impuissants dans cette lutte, o ils seront obligs de faire le +mal, que le monde jugera ncessaire[132]. + +Si Levine, comme Tolsto qu'il incarne, s'pure lui aussi, dans +l'pilogue du livre, c'est que la mort l'a, lui aussi, touch. +Jusque-l, incapable de croire, il l'tait galement de douter tout +fait[133]. Depuis qu'il a vu mourir son frre, la terreur de son +ignorance le tient. Son mariage a, pour un temps, touff ces angoisses. +Mais, ds la naissance de son premier enfant, elles reparaissent. Il +passe alternativement par des crises de prire et de ngation. Il lit en +vain les philosophes. Dans son affolement, il en vient redouter la +tentation du suicide. Le travail physique le soulage: ici, point de +doutes, tout est clair. Levine cause avec les paysans; un d'eux lui +parle des hommes qui vivent non pour soi, mais pour Dieu. Ce lui est +une illumination. Il voit l'antagonisme entre la raison et le coeur. +La raison enseigne la lutte froce pour la vie; il n'y a rien de +raisonnable aimer son prochain: + + _La raison ne m'a rien appris; tout ce que je sais m'a t donn, + rvl par le coeur[134]._ + +Ds lors, le calme revient. Le mot de l'humble moujik, dont le coeur +est le seul guide, l'a ramen Dieu... Quel Dieu? Il ne cherche pas +le savoir. Levine, ce moment, comme Tolsto le restera longtemps, est +humble l'gard de l'glise, et nullement en rvolte contre les dogmes. + + _Il y a une vrit, mme dans l'illusion de la vote cleste et + dans les mouvements apparents des astres[135]._ + + + + +Ces angoisses de Levine, ces vellits de suicide qu'il cachait Kitty, +Tolsto au mme moment les cachait sa femme. Mais il n'avait pas +encore atteint le calme qu'il prtait son hros. A vrai dire, ce calme +n'est gure communicatif. On sent qu'il est dsir plus que ralis, et +que tout l'heure Levine retombera dans ses doutes. Tolsto n'en tait +pas dupe. Il avait eu bien de la peine aller jusqu'au bout de son +oeuvre. _Anna Karnine_ l'ennuyait, avant qu'il et fini[136]. Il ne +pouvait plus travailler. Il restait l, inerte, sans volont, en proie +au dgot et la terreur de lui-mme. Alors, dans le vide de sa vie, se +leva le grand vent qui sortait de l'abme, le vertige de la mort. +Tolsto a racont ces terribles annes, plus tard, quand il venait +d'chapper au gouffre[137]. + +Je n'avais pas cinquante ans, dit-il[138], j'aimais, j'tais aim, +j'avais de bons enfants, un grand domaine, la gloire, la sant, la +vigueur physique et morale; j'tais capable de faucher comme un paysan; +je travaillais dix heures de suite sans fatigue. Brusquement, ma vie +s'arrta. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir. Mais ce n'tait +pas vivre. Je n'avais plus de dsirs. Je savais qu'il n'y avait rien +dsirer. Je ne pouvais mme pas souhaiter de connatre la vrit. La +vrit tait que la vie est une insanit. J'tais arriv l'abme et je +voyais nettement que devant moi il n'y avait rien, que la mort. Moi, +homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre. +Une force invincible m'entranait me dbarrasser de la vie... Je ne +dirai pas que je voulais me tuer. La force qui me poussait hors de la +vie tait plus puissante que moi; c'tait une aspiration semblable mon +ancienne aspiration la vie, seulement en sens inverse. Je devais user +de ruse envers moi-mme pour ne pas y cder trop vite. Et voil que moi, +l'homme heureux, je me cachais moi-mme la corde, pour ne pas me +pendre la poutre, entre les armoires de ma chambre, o chaque soir je +restais seul me dshabiller. Je n'allais plus la chasse avec mon +fusil, pour ne pas me laisser tenter[139]. Il me semblait que ma vie +tait une farce stupide, qui m'tait joue par quelqu'un. Quarante ans +de travail, de peines, de progrs, pour voir qu'il n'y a rien! Rien. De +moi, il ne restera que la pourriture et les vers... On peut vivre, +seulement pendant qu'on est ivre de la vie; mais aussitt l'ivresse +dissipe, on voit que tout n'est que supercherie, supercherie stupide... +La famille et l'art ne pouvaient plus me suffire. La famille, c'taient +des malheureux comme moi. L'art est un miroir de la vie. Quand la vie +n'a plus de sens, le jeu du miroir ne peut plus amuser. Et le pire, je +ne pouvais me rsigner. J'tais semblable un homme gar dans une +fort, qui est saisi d'horreur, parce qu'il s'est gar, et qui court de +tous cts et ne peut s'arrter, bien qu'il sache qu' chaque pas il +s'gare davantage... + +Le salut vint du peuple. Tolsto avait toujours eu pour lui une +affection trange, toute physique[140], que n'avaient pu branler les +expriences rptes de ses dsillusions sociales. Dans les dernires +annes, il s'tait, comme Levine, beaucoup rapproch de lui[141]. Il se +prit penser ces milliards d'tres en dehors du cercle troit des +savants, des riches et des oisifs qui se tuaient, s'tourdissaient, ou +tranaient lchement, comme lui, une vie dsespre. Et il se demanda +pourquoi ces milliards d'tres chappaient ce dsespoir, pourquoi ils +ne se tuaient pas. Il aperut alors qu'ils vivaient, non par le secours +de la raison, mais sans se soucier d'elle,--par la foi. Qu'tait-ce que +cette foi, qui ignorait la raison? + + _La foi est la force de la vie. On ne peut pas vivre sans la foi. + Les ides religieuses ont t labores dans le lointain infini de + la pense humaine. Les rponses donnes par la foi au sphinx de la + vie contiennent la sagesse la plus profonde de l'humanit._ + +Suffit-il donc de connatre ces formules de la sagesse, qu'a +enregistres le livre des religions?--Non, la foi n'est pas une science, +la foi est une action; elle n'a de sens que si elle est vcue. Le dgot +qu'inspira Tolsto la vue des gens riches et _bien pensants_, pour qui +la foi n'tait qu'une sorte de consolation picurienne de la vie, le +rejeta dcidment parmi les hommes simples, qui mettaient seuls d'accord +leur vie avec leur foi. + + _Et il comprit que la vie du peuple travailleur tait la vie + elle-mme et que le sens attribu cette vie tait la vrit._ + +Mais comment se faire peuple, et partager sa foi? On a beau savoir que +les autres ont raison; il ne dpend pas de nous que nous soyons comme +eux. En vain, nous prions Dieu; en vain, nous tendons vers lui nos bras +avides. Dieu fuit. O le saisir? + +Un jour, la grce vint. + + _Un jour de printemps prcoce, j'tais seul dans la fort et + j'coutais ses bruits. Je pensais mes agitations des trois + dernires annes, ma recherche de Dieu, mes sautes perptuelles + de la joie au dsespoir... Et brusquement je vis que je ne vivais + que lorsque je croyais en Dieu. A sa seule pense, les ondes + joyeuses de la vie se soulevaient en moi. Tout s'animait autour, + tout recevait un sens. Mais ds que je n'y croyais plus, soudain la + vie cessait._ + + _--Alors, qu'est-ce que je cherche encore? cria en moi une voix. + C'est donc Lui, ce sans quoi on ne peut vivre! Connatre Dieu et + vivre, c'est la mme chose. Dieu, c'est la vie...._ + + _Depuis, cette lumire ne m'a plus quitt[142]._ + +Il tait sauv. Dieu lui tait apparu[143]. + +Mais comme il n'tait pas un mystique de l'Inde, qui l'extase suffit, +comme en lui se mlaient aux rves de l'Asiatique la manie de raison et +le besoin d'action de l'homme d'Occident, il lui fallait ensuite +traduire sa rvlation en foi pratique et dgager de cette vie divine +des rgles pour la vie quotidienne. Sans aucun parti-pris, avec le dsir +sincre de croire aux croyances des siens, il commena par tudier la +doctrine de l'glise orthodoxe, dont il faisait partie[144]. Afin d'en +tre plus prs, il se soumit pendant trois ans toutes les crmonies, +se confessant, communiant, n'osant juger ce qui le choquait, +s'inventant des explications pour ce qu'il trouvait obscur ou +incomprhensible, s'unissant dans leur foi tous ceux qu'il aimait, +vivants ou morts, et toujours gardant l'espoir qu' un certain moment +l'amour lui ouvrirait les portes de la vrit.--Mais il avait beau +faire: sa raison et son coeur se rvoltaient. Tels actes, comme le +baptme et la communion, lui semblaient scandaleux. Quand on le fora +rpter que l'hostie tait le vrai corps et le vrai sang du Christ, il +en eut comme un coup de couteau au coeur. Ce ne furent pourtant pas +les dogmes qui levrent entre lui et l'glise un mur infranchissable, +mais les questions pratiques,--deux surtout: l'intolrance haineuse et +mutuelle des glises[145], et la sanction, formelle ou tacite, donne +l'homicide,--la guerre et la peine de mort. + +Alors Tolsto brisa net; et sa rupture fut d'autant plus violente que +depuis trois annes il comprimait sa pense. Il ne mnagea plus rien. +Avec emportement, il foula aux pieds cette religion, que la veille +encore il s'obstinait pratiquer. Dans sa _Critique de la thologie +dogmatique_ (1879-1881), il la traita non seulement d'insanit, mais de +mensonge conscient et intress[146]. Il lui opposa l'vangile, dans +sa _Concordance et Traduction des quatre vangiles_ (1881-1883). Enfin, +sur l'vangile, il difia sa foi (_En quoi consiste ma foi_, 1883). + +Elle tient toute en ces mots: + + _Je crois en la doctrine du Christ. Je crois que le bonheur n'est + possible sur la terre que quand tous les hommes l'accompliront._ + +Et elle a pour pierre angulaire le Sermon sur la Montagne, dont Tolsto +ramne l'enseignement essentiel cinq commandements: + + I. Ne te mets pas en colre. + II. Ne commets pas l'adultre. + III. Ne prte pas serment. + IV. Ne rsiste pas au mal par le mal. + V. Ne sois l'ennemi de personne. + +C'est la partie ngative de la doctrine, dont la partie positive se +rsume en ce seul commandement: + +Aime Dieu et ton prochain comme toi-mme. + + _Le Christ a dit que celui qui aura viol le moindre de ces + commandements tiendra la plus petite place dans le royaume des + cieux._ + +Et Tolsto ajoute navement: + + _Si trange que cela paraisse, j'ai d, aprs dix-huit sicles, + dcouvrir ces rgles comme une nouveaut._ + +Tolsto croit-il donc la divinit du Christ?--En aucune faon. A quel +titre l'invoque-t-il? Comme le plus grand de la ligne des +sages,--Brahmanes, Bouddha, Lao-Tse, Confucius, Zoroastre, Isae,--qui +ont montr aux hommes le vrai bonheur auquel ils aspirent et la voie +qu'il faut suivre[147]. Tolsto est le disciple de ces grands crateurs +religieux, de ces demi-dieux et de ces prophtes hindous, chinois et +hbraques. Il les dfend--comme il sait dfendre: en attaquant--contre +ceux qu'il nomme les Pharisiens et les Scribes: contre les glises +tablies et contre les reprsentants de la science orgueilleuse, ou +plutt du philosophisme scientifique[148]. Ce n'est pas qu'il fasse +appel la rvlation contre la raison. Depuis qu'il est sorti de la +priode de troubles que racontent _les Confessions_, il est et reste +essentiellement un croyant en la Raison, on pourrait dire un mystique de +la Raison. + +_Au commencement tait le Verbe_, rpte-t-il avec saint Jean, _le +Verbe, Logos, c'est--dire la Raison_[149]. + +Son livre _De la Vie_ (1887) porte, en pigraphe, les lignes fameuses de +Pascal[150]: + + _L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais + c'est un roseau pensant.... Toute notre dignit consiste dans la + pense... Travaillons donc bien penser: voil le principe de la + morale._ + +Et le livre entier n'est qu'un hymne la Raison. + +Il est vrai que sa Raison n'est pas la raison scientifique, raison +restreinte, qui prend la partie pour le tout et la vie animale pour la +vie tout entire, mais la loi souveraine qui rgit la vie de l'homme, +la loi suivant laquelle doivent forcment vivre _les tres +raisonnables, c'est--dire les hommes_. + + _C'est une loi analogue celles qui rgissent la nutrition et la + reproduction de l'animal, la croissance et la floraison de l'herbe + et de l'arbre, le mouvement de la terre et des astres. Ce n'est que + dans l'accomplissement de cette loi, dans la soumission de notre + nature animale la loi de la raison, en vue d'acqurir le bien, + que consiste notre vie... La raison ne peut tre dfinie, et nous + n'avons pas besoin de la dfinir, car non seulement nous la + connaissons tous, mais nous ne connaissons qu'elle... Tout ce que + l'homme sait, il le connat au moyen de la raison et non pas de la + foi[151]... La vraie vie ne commence qu'au moment o se manifeste + la raison. La seule vie vritable est la vie de la raison._ + +Qu'est-ce donc que l'existence visible, notre vie individuelle? Elle +n'est pas notre vie, dit Tolsto, car elle ne dpend pas de nous. + + _Notre activit animale s'accomplit en dehors de nous... L'humanit + en a fini avec l'ide de la vie considre comme existence + individuelle. La ngation de la possibilit du bien individuel + reste une vrit inbranlable pour tout homme de notre poque, qui + est dou de raison[152]._ + +Il y a l toute une srie de postulats, que je n'ai pas discuter ici, +mais qui montrent avec quelle passion la raison s'tait empare de +Tolsto. En vrit, elle tait une passion, non moins aveugle et jalouse +que les autres passions qui l'avaient possd pendant la premire moiti +de sa vie. Un feu s'teint, l'autre s'allume. Ou plutt, c'est toujours +le mme feu. Mais il change d'aliments. + +Et ce qui ajoute la ressemblance entre les passions individuelles et +cette passion rationnelle, c'est que l'une comme les autres ne se +satisfont pas d'aimer, elles veulent agir, elles veulent se raliser. + + _Il ne faut pas parler, mais agir, a dit le Christ._ + +Et quelle est l'activit de la raison?--L'amour. + + _L'amour est la seule activit raisonnable de l'homme, l'amour est + l'tat de l'me le plus rationnel et le plus lumineux. Tout ce dont + il a besoin, c'est que rien ne lui cache le soleil de la raison, + qui seul le fait crotre... L'amour est le bien rel, le bien + suprme, qui rsout toutes les contradictions de la vie, qui non + seulement fait disparatre l'pouvante de la mort, mais pousse + l'homme se sacrifier aux autres; car il n'y a pas d'autre amour + que celui qui donne sa vie pour ceux qu'on aime; l'amour n'est + digne de ce nom que lorsqu'il est un sacrifice de soi-mme. Aussi + le vritable amour n'est-il ralisable que lorsque l'homme comprend + qu'il lui est impossible d'acqurir le bonheur individuel. C'est + alors que tous les sucis de sa vie viennent alimenter la noble + greffe de l'amour vritable; et cette greffe emprunte pour sa + croissance toute sa vigueur au tronc de cet arbre sauvage, + l'individualit animale...[153]._ + +Ainsi, Tolsto n'arrive pas la foi, comme un fleuve puis, qui se +perd dans les sables. Il y apporte le torrent de forces imptueuses +amasses durant une puissante vie.--On allait s'en apercevoir. + +Cette foi passionne, o s'unissent en une ardente treinte la Raison +et l'Amour, a trouv son expression la plus auguste dans la clbre +rponse au Saint-Synode qui l'excommuniait[154]: + + _Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Esprit, l'Amour, le Principe + de tout. Je crois qu'il est en moi, comme je suis en lui. Je crois + que la volont de Dieu n'a jamais t plus clairement exprime que + dans la doctrine de l'homme Christ; mais on ne peut considrer + Christ comme Dieu et lui adresser des prires, sans commettre le + plus grand des sacrilges. Je crois que le vrai bonheur de l'homme + consiste en l'accomplissement de la volont de Dieu; je crois que + la volont de Dieu est que tout homme aime ses semblables et agisse + toujours envers eux, comme il voudrait qu'ils agissent envers lui, + ce qui rsume, dit l'vangile, toute la loi et les prophtes. Je + crois que le sens de la vie, pour chacun de nous, est seulement + d'accrotre l'amour en lui, je crois que ce dveloppement de notre + puissance d'aimer nous vaudra, dans cette vie, un bonheur qui + grandira chaque jour, et dans l'autre monde, une flicit plus + parfaite; je crois que cet accroissement de l'amour contribuera, + plus que toute autre force, fonder sur terre le royaume de Dieu, + c'est--dire remplacer une organisation de la vie o la division, + le mensonge et la violence sont tout-puissants; par un ordre + nouveau o rgneront la concorde, la vrit et la fraternit. Je + crois que pour progresser dans l'amour, nous n'avons qu'un moyen: + les prires. Non la prire publique dans les temples, que le Christ + a formellement rprouve (Matth., VI, 5-13). Mais la prire dont + lui-mme nous a donn l'exemple, la prire solitaire qui raffermit + en nous la conscience du sens de notre vie et le sentiment que nous + dpendons seulement de la volont de Dieu... Je crois la vie + ternelle, je crois que l'homme est rcompens selon ses actes, ici + et partout, maintenant et toujours. Je crois tout cela si fermement + qu' mon ge, sur le bord de la tombe, je dois souvent faire un + effort pour ne pas appeler de mes voeux la mort de mon corps, + c'est--dire ma naissance une vie nouvelle...[155]._ + + + + +Il pensait tre arriv au port, avoir atteint le refuge o son me +inquite pourrait se reposer. Il n'tait qu'au dbut d'une activit +nouvelle. + +Un hiver pass Moscou (ses devoirs de famille l'avaient oblig y +suivre les siens)[156], le recensement de la population, auquel il +obtint de prendre part, en janvier 1882, lui furent une occasion de voir +de prs la misre des grandes villes. L'impression produite sur lui fut +effroyable. Le soir du jour o il avait pris contact, pour la premire +fois, avec cette plaie cache de la civilisation, racontant un ami ce +qu'il avait vu, il se mit crier, pleurer, brandir le poing. + +On ne peut pas vivre ainsi! disait-il avec des sanglots, Cela ne peut +pas tre! Cela ne peut pas tre[157]!... Il retomba, pour des mois, +dans un dsespoir affreux. La comtesse Tolsto lui crivait, le 3 mars +1882: + + _Tu disais nagure: A cause du manque de foi, je voulais me + pendre. Maintenant, tu as la foi, pourquoi donc es-tu malheureux?_ + +Parce qu'il n'avait pas la foi du pharisien, la foi bate et satisfaite +de soi, parce qu'il n'avait pas l'gosme du penseur mystique, trop +occup de son salut pour songer celui des autres[158], parce qu'il +avait l'amour, parce qu'il ne pouvait plus oublier maintenant les +misrables qu'il avait vus, et que dans la bont passionne de son +coeur, il lui semblait tre responsable de leurs souffrances et de +leur abjection: ils taient les victimes de cette civilisation, aux +privilges de laquelle il participait, de cette idole monstrueuse +laquelle une caste lue sacrifiait des millions d'hommes. Accepter le +bnfice de tels crimes, c'tait s'y associer. Sa conscience n'eut plus +de repos qu'il ne les et dnoncs. + +_Que devons-nous faire?_ (1884-86)[159] est l'expression de cette +deuxime crise, beaucoup plus tragique que la premire, et bien plus +grosse en consquences. Qu'taient les angoisses religieuses +personnelles de Tolsto dans cet ocan de misre humaine, de misre +relle, non forge par l'esprit d'un oisif qui s'ennuie? Impossible de +ne pas la voir. Et impossible, l'ayant vue, de ne pas chercher la +supprimer, tout prix.--Hlas! est-ce possible?... + +Un admirable portrait, que je ne puis regarder sans motion[160], dit ce +que Tolsto souffrit alors. Il est reprsent de face, assis, les bras +croiss, en blouse de moujik; il a l'air accabl. Ses cheveux sont +encore noirs, sa moustache dj grise, sa grande barbe et ses favoris +tout blancs. Une double ride laboure dans le beau front large un sillon +harmonieux. Il y a tant de bont dans le gros nez de bon chien, dans les +yeux qui vous regardent, si francs, si clairs, si tristes! Ils lisent si +srement en vous! Ils vous plaignent et vous implorent. La figure est +creuse, porte les traces de la souffrance, de grands plis au-dessous +des yeux. Il a pleur. Mais il est fort et prt au combat. + +Il avait une logique hroque. + + _Je m'tonne toujours de ces paroles si souvent rptes: Oui, + c'est bien en thorie; mais comment sera-ce en pratique? Comme si + la thorie consistait en de belles paroles ncessaires pour la + conversation, mais pas du tout pour y conformer la pratique!... + Quand j'ai compris une chose laquelle j'ai rflchi, alors je ne + puis la faire autrement que je l'ai comprise[161]._ + +Il commence par dcrire, avec une exactitude photographique, la misre +Moscou, telle qu'il l'a vue, au cours de ses visites aux quartiers +pauvres, ou aux asiles de nuit[162]. Il se convainc que ce n'est pas +avec de l'argent, comme il l'avait cru d'abord, qu'il pourra sauver ces +malheureux, tous plus ou moins atteints par la corruption des villes. +Alors, il cherche bravement d'o vient le mal. Et d'anneau en anneau se +droule la chane effrayante des responsabilits. Les riches d'abord, et +la contagion de leur luxe maudit, qui attire et dprave[163]. La +sduction universelle de la vie sans travail.--L'tat ensuite, cette +entit meurtrire, cre par les violents pour dpouiller et asservir, +leur profit, le reste de l'humanit.--L'glise, associe; la science et +l'art, complices... Comment combattre toutes ces armes du mal? D'abord, +en refusant de s'y enrler. En refusant de participer l'exploitation +humaine. En renonant l'argent et la possession de la terre[164], en +ne servant point l'tat. + +Mais ce n'est pas assez, il faut ne pas mentir, ne pas avoir peur de +la vrit. Il faut se repentir, et arracher l'orgueil, enracin avec +l'instruction. Il faut enfin travailler de ses mains. _Tu gagneras ton +pain la sueur de ton front_: c'est le premier commandement et le plus +essentiel[165]. Et Tolsto, rpondant par avance aux railleries de +l'lite, dit que le travail physique n'entrave en rien l'nergie +intellectuelle, mais qu'il l'accrot au contraire et qu'il rpond aux +exigences normales de la nature. La sant ne peut qu'y gagner; l'art, +davantage encore. De plus, il rtablit l'union entre les hommes. + +Dans ses ouvrages suivants, Tolsto compltera ces prceptes d'hygine +morale. Il s'inquitera d'achever la cure de l'me, d'en refaire +l'nergie, en proscrivant les plaisirs vicieux, qui endorment la +conscience[166], et les plaisirs cruels, qui la tuent[167]. Il donne +l'exemple. En 1884, il a fait le sacrifice de sa passion la plus +enracine: la chasse[168]. Il pratique l'abstinence, qui forge la +volont. Tel, un athlte qui s'impose une dure discipline, pour +combattre et pour vaincre. + +_Que devons-nous faire?_ marque la premire tape de la route difficile +o Tolsto allait s'engager, quittant la paix relative de la mditation +religieuse pour la mle sociale. Et ds lors commena cette guerre de +vingt ans, qu'au nom de l'vangile le vieux prophte d'Iasnaa Poliana +livra, seul, en dehors de tous les partis, et les condamnant tous, aux +crimes et aux mensonges de la civilisation. + + + + +Autour de lui, la rvolution morale de Tolsto rencontrait peu de +sympathie; elle dsolait sa famille. + +Depuis longtemps dj, la comtesse Tolsto observait, inquite, les +progrs d'un mal qu'elle combattait en vain. Ds 1874, elle s'indignait +de voir son mari perdre tant de forces et de temps des travaux pour +les coles. + + _Ce Syllabaire, cette arithmtique, cette grammaire, je les mprise + et ne puis faire semblant de m'y intresser._ + +Ce fut bien autre chose quand la pdagogie succda la religion. Si +hostile fut l'accueil fait par la comtesse aux premires confidences du +nouveau converti que Tolsto prouve le besoin de s'excuser, quand il +parle de Dieu dans ses lettres: + + _Ne te fche pas, comme tu le fais parfois, quand je mentionne + Dieu; je ne puis l'viter, car il est la base mme de ma + pense[169]._ + +La comtesse est touche, sans doute; elle tche de dissimuler son +impatience; mais elle ne comprend pas; elle observe son mari avec +inquitude: + + _Ses yeux sont tranges, fixes. Il ne parle presque pas. Il semble + n'tre pas de ce monde[170]._ + +Elle pense qu'il est malade: + + _Lon travaille toujours, ce qu'il dit. Hlas! il crit des + discussions religieuses quelconques. Il lit et rflchit, jusqu' + se donner mal la tte, et tout cela pour montrer que l'glise + n'est pas d'accord avec la doctrine de l'vangile. C'est peine + s'il se trouve en Russie une dizaine de personnes que cela puisse + intresser. Mais il n'y a rien faire. Je ne souhaite qu'une + chose: qu'il en finisse au plus vite, et que cela passe comme une + maladie[171]._ + +La maladie ne passa point. La situation devint de plus en plus pnible +entre les deux poux. Ils s'aimaient, ils avaient l'un pour l'autre une +estime profonde; mais il leur tait impossible de se comprendre. Ils +tchaient de se faire des concessions mutuelles, qui devenaient--comme +c'est l'habitude--de mutuels tourments. Tolsto s'obligeait suivre +les siens, Moscou. Il crivait dans son _Journal_: + + _Le mois le plus pnible de ma vie. L'installation Moscou. Tous + s'installent. Quand donc commenceront-ils vivre? Tout cela, non + pour vivre, mais parce que les autres gens font ainsi! Les + malheureux[172]!..._ + +Dans ces mmes jours, la comtesse crivait: + + _Moscou. Il y aura demain un mois que nous sommes ici. Les deux + premires semaines, j'ai pleur chaque jour, parce que Lon tait + non seulement triste, mais tout fait abattu. Il ne dormait pas, + il ne mangeait pas, et mme parfois, il pleurait; j'ai cru que je + deviendrais folle[173]._ + +Ils durent s'loigner l'un de l'autre, pendant quelque temps. Ils se +demandent pardon de se faire souffrir. Comme ils s'aiment toujours!... +Il lui crit: + + _Tu dis: Je t'aime et tu n'en as pas besoin. C'est la seule chose + dont j'aie besoin... Ton amour me rjouit plus que tout au + monde[174]._ + +Mais, ds qu'ils se retrouvent ensemble, le dsaccord s'accuse. La +comtesse ne peut prendre son parti de cette manie religieuse, qui pousse +maintenant Tolsto apprendre l'hbreu avec un rabbin. + + _Rien autre ne l'intresse plus. Il dpense ses forces des + sottises. Je ne puis cacher mon mcontentement[175]._ + +Elle lui crit: + + _Je ne puis que m'attrister que de pareilles forces intellectuelles + se dpensent couper du bois, chauffer le samovar, et coudre des + bottes._ + +Et elle ajoute, avec le sourire affectueux et moqueur d'une mre qui +regarde jouer son enfant, un peu fou: + + _Enfin, je me suis calme avec le proverbe russe: Que l'enfant + s'amuse de n'importe quoi, pourvu qu'il ne pleure pas[176]!_ + +Mais la lettre n'est pas partie qu'elle voit en pense son mari lisant +ces lignes, de ses bons yeux candides, qu'attriste ce ton d'ironie; et +elle rouvre la lettre, dans un lan d'amour: + + _Tout d'un coup, tu t'es reprsent si clairement moi, et j'ai + senti un tel accs de tendresse pour toi! Il y a en toi quelque + chose de si sage, de si bon, de si naf, de si persvrant, tout + cela clair par une lumire de compassion pour tous, et ce regard + qui va droit l'me... Et cela n'appartient qu' toi seul._ + +Ainsi, ces deux tres qui s'aimaient, se torturaient l'un l'autre et se +dsolaient ensuite du mal qu'ils avaient pu faire, sans pouvoir +l'empcher. Situation sans issue, qui dura prs de trente ans, et +laquelle, seule, devait mettre fin, dans une heure d'garement, la fuite +du vieux roi Lear, mourant, travers la steppe. + +On n'a pas assez remarqu l'appel mouvant aux femmes, qui termine _Que +devons-nous faire?_--Tolsto n'a aucune sympathie pour le fminisme +moderne[177]. Mais pour celle qu'il nomme la femme-mre, pour celle +qui connat le vrai sens de la vie, il a des paroles d'adoration pieuse; +il fait un magnifique loge de ses peines et de ses joies, de la +grossesse et de la maternit, de ces souffrances terribles, de ces +annes sans repos, de ce travail invisible, puisant, dont la femme +n'attend la rcompense de personne, et de cette batitude qui inonde +l'me, au sortir de la douleur, quand elle a accompli la Loi. Il trace +le portrait de l'pouse vaillante, qui est pour son mari une aide, non +un obstacle. Elle sait que, seul le sacrifice obscur, sans rcompense, +pour la vie des autres, est la vocation de l'homme. + + _Une telle femme non seulement n'encouragera pas son mari un + travail faux et trompeur, qui n'a pour but que de jouir du travail + des autres; mais avec horreur et dgot, elle envisagera cette + activit qui serait une sduction pour ses enfants. Elle exigera de + son compagnon le vrai travail, qui veut de l'nergie et ne craint + pas le danger... Elle sait que les enfants, les gnrations + venir, sont ce qu'il est donn aux hommes de voir de plus saint, et + qu'elle vit pour servir, de tout son tre, cette oeuvre sacre. + Elle dveloppera dans ses enfants et dans son mari la force du + sacrifice... Ce sont de telles femmes, qui dominent les hommes et + leur servent d'toile conductrice... O femmes-mres! Entre vos + mains est le salut du monde[178]!_ + +C'est l'appel d'une voix qui supplie, qui espre encore... Ne +sera-t-elle pas entendue?... + +Quelques annes plus tard, la dernire lueur d'espoir est teinte: + + _Vous ne le croirez peut-tre pas; mais vous ne sauriez imaginer + combien je suis isol, jusqu' quel point mon moi vritable est + mpris par tous ceux qui m'entourent[179]._ + +Si les plus aimants mconnaissaient ainsi la grandeur de sa +transformation morale, on ne pouvait attendre des autres ni plus de +pntration, ni plus de respect. Tourgueniev, avec qui Tolsto avait +tenu se rconcilier, plutt dans un esprit d'humilit chrtienne que +parce qu'il avait chang de sentiments son gard[180], disait +ironiquement: Je plains beaucoup Tolsto; mais d'ailleurs, comme disent +les Franais, chacun tue ses puces, sa manire[181]. + +Quelques annes plus tard, sur le point de mourir, il crivait Tolsto +la lettre connue, o il suppliait son ami, le grand crivain de la +terre russe, de retourner la littrature[182]. + +Tous les artistes europens s'associaient l'inquitude et la prire +de Tourgueniev, mourant. Eugne-Melchior de Vog, la fin de l'tude +qu'en 1886 il consacrait Tolsto, prenait prtexte d'un portrait de +l'crivain en costume de moujik, tirant l'alne, pour lui adresser une +loquente apostrophe: + + _Artisan de chefs-d'oeuvre, ce n'est pas l votre outil!... Notre + outil, c'est la plume; notre champ, l'me humaine, qu'il faut + abriter et nourrir, elle aussi. Permettez qu'on vous rappelle ce + cri d'un paysan russe, du premier imprimeur de Moscou, alors qu'on + le remettait la charrue: Je n'ai pas affaire de semer le grain + de bl, mais de rpandre dans le monde les semences spirituelles._ + +Comme si Tolsto avait jamais song renier son rle de semeur du bl +de la pense!... A la fin de: _En quoi consiste ma foi_[183], il +crivait: + + _Je crois que ma vie, ma raison, ma lumire, m'est donne + exclusivement pour clairer les hommes. Je crois que ma + connaissance de la vrit est un talent qui m'est prt pour cet + objet, que ce talent est un feu, qui n'est feu que quand il brle. + Je crois que l'unique sens de ma vie, c'est de vivre dans cette + lumire qui est en moi, et de la tenir haut devant les hommes pour + qu'ils la voient[184]._ + +Mais cette lumire, ce feu qui n'est feu que quand il brle, +inquitaient la plupart des artistes. Les plus intelligents n'taient +pas sans prvoir que leur art risquait fort d'tre la premire proie de +l'incendie. Ils affectaient de croire que l'art tout entier tait +menac et que, comme Prospero, Tolsto brisait pour jamais sa baguette +magique d'illusions cratrices. + +Or, rien n'tait moins vrai; et j'entends dmontrer que, loin de ruiner +l'art, Tolsto a suscit en lui des nergies qui restaient en jachre, +et que sa foi religieuse, au lieu de tuer son gnie artistique, l'a +renouvel. + + + + +Il est singulier que, lorsqu'on parle des ides de Tolsto sur la +science et sur l'art, on laisse gnralement de ct le plus important +des livres o ces ides sont exprimes: _Que devons-nous faire?_ +(1884-1886). C'est l que, pour la premire fois, Tolsto engage le +combat contre la science et l'art; et jamais nul des combats suivants +n'a dpass en violence cette premire rencontre. On s'tonne que, lors +des rcents assauts livrs chez nous la vanit de la science et des +intellectuels, personne n'ait song reprendre ces pages. Elles +constituent le rquisitoire le plus terrible qu'on ait crit contre les +eunuques de la science et les forbans de l'art, contre ces castes de +l'esprit, qui, aprs avoir dtruit ou asservi les anciennes castes +rgnantes: glise, tat, Arme, se sont installes leur place, et, +sans vouloir ou pouvoir rien faire d'utile aux hommes, prtendent qu'on +les admire et qu'on les serve aveuglment, dictant comme des dogmes une +foi impudente en la science pour la science et en l'art pour +l'art,--masque menteur dont cherche se couvrir leur justification +personnelle, l'apologie de leur monstrueux gosme et de leur nant. + +Ne me faites point dire, continue Tolsto, que je nie l'art et la +science. Non seulement je ne les nie pas, mais c'est en leur nom que je +veux chasser les vendeurs du temple. + + _La science et l'art sont aussi ncessaires que le pain et l'eau, + mme plus ncessaires.... La vraie science est la connaissance de + la mission, et par consquent du vrai bien de tous les hommes. Le + vrai art est l'expression de la connaissance de la mission et du + vrai bien de tous les hommes._ + +Et il loue ceux qui, depuis que les hommes existent, ont sur les harpes +et sur les tympanons, par les images et la parole, exprim leur lutte +contre la duplicit, leurs souffrances dans cette lutte, leur espoir +dans le triomphe du bien, leur dsespoir au triomphe du mal et leur +enthousiasme la vue prophtique de l'avenir. + +Alors, il trace l'image du vrai artiste, dans une page brlante d'ardeur +douloureuse et mystique: + + _L'activit de la science et de l'art n'a de fruit que lorsqu'elle + ne s'arroge aucun droit et ne se connat que des devoirs. C'est + seulement parce que cette activit est telle, parce que son essence + est le sacrifice, que l'humanit l'honore. Les hommes qui sont + appels servir les autres par le travail spirituel souffrent + toujours dans l'accomplissement de cette tche: car le monde + spirituel nat seulement dans les souffrances et les tortures. Le + sacrifice et la souffrance, tel est le sort du penseur et de + l'artiste: car son but est le bien des hommes. Les hommes sont + malheureux, ils souffrent, ils meurent; on n'a pas le temps de + flner et de s'amuser. Le penseur ou l'artiste ne reste jamais + assis sur les hauteurs olympiennes, comme nous sommes habitus le + croire; il est toujours dans le trouble et dans l'motion. Il doit + dcider et dire ce qui donnera le bien aux hommes, ce qui les + dlivrera des souffrances, et il ne l'a pas dcid, il ne l'a pas + dit; et demain il sera peut-tre trop tard, et il mourra... Ce + n'est pas celui qui est lev dans un tablissement o l'on forme + des artistes et des savants ( dire vrai, on en fait des + destructeurs de la science et de l'art); ce n'est pas celui qui + reoit des diplmes et un traitement, qui sera un penseur ou un + artiste; c'est celui qui serait heureux de ne pas penser et de ne + pas exprimer ce qui lui est mis dans l'me, mais qui ne peut se + dispenser de le faire: car il y est entran par deux forces + invincibles: son besoin intrieur et son amour des hommes. Il n'y a + pas d'artistes gras, jouisseurs, et satisfaits de soi[185]._ + +Cette page splendide, qui jette un jour tragique sur le gnie de +Tolsto, tait crite sous l'impression immdiate de la souffrance que +lui causait le spectacle de la misre Moscou et dans la conviction +que la science et l'art taient complices de tout le systme actuel +d'ingalit sociale et de violence hypocrite.--Cette conviction, jamais +il ne la perdra. Mais l'impression de sa premire rencontre avec la +misre du monde ira en s'attnuant; la blessure est moins +saignante[186]; et dans nul de ses livres suivants on ne retrouvera le +frmissement de douleur et de colre vengeresse qui tremble en celui-ci. +Nulle part, cette sublime profession de foi de l'artiste qui cre avec +son sang, cette exaltation du sacrifice et de la souffrance, qui sont +le lot du penseur, ce mpris pour l'art olympien, la faon de +Goethe. Les ouvrages o il reprendra ensuite la critique de l'art +traiteront la question d'un point de vue littraire et moins mystique; +le problme de l'art y sera dgag du fond de cette misre humaine, +laquelle Tolsto ne peut penser sans dlirer, comme le soir de sa visite + l'asile de nuit, o, rentr chez lui, il sanglote et crie +dsesprment. + +Ce n'est pas dire que ces ouvrages didactiques soient jamais froids. +Froid, il lui est impossible de l'tre. Jusqu' la fin de sa vie, il +restera celui qui crivait Fet: + + _Si l'on n'aime pas ses personnages, mme les moindres, alors il + faut les insulter de telle faon que le ciel en ait chaud, ou se + moquer d'eux jusqu' ce que le ventre en clate[187]._ + +Il ne s'en fait pas faute, dans ses crits sur l'art. La partie +ngative--insultes et sarcasmes--y est d'une telle vigueur qu'elle est +la seule qui ait frapp les artistes. Elle blessait trop violemment +leurs superstitions et leurs susceptibilits pour qu'ils ne vissent +point, dans l'ennemi de leur art, l'ennemi de tout art. Mais jamais la +critique, chez Tolsto, ne va sans la reconstruction. Jamais il ne +dtruit pour dtruire, mais pour rdifier. Et dans sa modestie, il ne +prtend mme pas rien btir de nouveau; il dfend l'Art, qui fut et sera +toujours, contre les faux artistes qui l'exploitent et qui le +dshonorent: + + _La science vritable et l'art vritable ont toujours exist et + existeront toujours; il est impossible et inutile de les + contester_, m'crivait-il, en 1887, dans une lettre qui devance de + plus de dix ans sa fameuse Critique de l'Art[188]. _Tout le mal + d'aujourd'hui vient de ce que les gens soi-disant civiliss, ayant + leur ct les savants et les artistes, sont une caste + privilgie comme les prtres. Et cette caste a tous les dfauts de + toutes les castes. Elle dgrade et rabaisse le principe en vertu + duquel elle s'organise. Ce qu'on appelle dans notre monde les + sciences et les arts n'est qu'un immense_ humbug, _une grande + superstition dans laquelle nous tombons ordinairement, ds que nous + nous affranchissons de la vieille superstition de l'glise. Pour + voir clair dans la route que nous devons suivre, il faut commencer + par le commencement,--il faut relever le capuchon qui me tient + chaud, mais qui me couvre la vue.--La tentation est grande. Nous + naissons ou nous nous hissons sur les marches de l'chelle; et nous + nous trouvons parmi les privilgis, les prtres de la + civilisation, de la_ Kultur, _comme disent les Allemands. Il nous + faut, comme aux prtres brahmanes ou catholiques, beaucoup de + sincrit et un grand amour du vrai, pour mettre en doute les + principes qui nous assurent cette position avantageuse. Mais un + homme srieux, qui se pose la question de la vie, ne peut pas + hsiter. Pour commencer voir clair, il faut qu'il s'affranchisse + de la superstition o il se trouve, quoiqu'elle lui soit + avantageuse. C'est une condition_ sine qu non.... _Ne pas avoir de + superstition. Se mettre dans l'tat d'un enfant, ou d'un + Descartes..._ + +Cette superstition de l'art moderne, dans laquelle se complaisent des +castes intresses, cet immense _humbug_, Tolsto les dnonce dans son +livre: _Qu'est-ce que l'Art?_ Avec une rude verve, il en montre les +ridicules, la pauvret, l'hypocrisie, la corruption foncire. Il fait +table rase. Il apporte cette dmolition la joie d'un enfant qui +massacre ses jouets. Toute cette partie critique est souvent pleine +d'humour, mais aussi d'injustice: c'est la guerre. Tolsto se sert de +toutes armes et frappe au hasard, sans regarder au visage ceux qu'il +frappe. Bien souvent, il arrive--comme dans toutes les batailles--qu'il +blesse tels de ceux qu'il et t de son devoir de dfendre: Ibsen ou +Beethoven. C'est la faute de son emportement qui ne lui laisse pas le +temps de rflchir assez avant d'agir, de sa passion qui l'aveugle +souvent sur la faiblesse de ses raisons, et--disons-le--c'est aussi la +faute de sa culture artistique incomplte. + +En dehors de ses lectures littraires, que peut-il bien connatre de +l'art contemporain? Qu'a-t-il pu voir de la peinture, qu'a-t-il pu +entendre de la musique europenne, ce gentilhomme campagnard, qui a +pass les trois quarts de sa vie dans son village moscovite, qui n'est +plus venu en Europe depuis 1860;--et qu'y a-t-il vu alors, part les +coles, qui seules l'intressaient?--Pour la peinture, il en parle +d'aprs ou-dire, citant ple-mle, parmi les dcadents, Puvis, Manet, +Monet, Boecklin, Stuck, Klinger, admirant de confiance, cause de +leurs bons sentiments, Jules Breton et Lhermitte, mprisant Michel-Ange, +et, parmi les peintres de l'me, ne faisant pas une fois mention de +Rembrandt.--Pour la musique, il la sent beaucoup mieux[189], mais ne la +connat gure: il en reste ses impressions d'enfance, s'en tient +ceux qui taient dj des classiques vers 1840, n'a rien appris +connatre depuis, ( part Tschaikovsky, dont la musique le fait +pleurer); il jette au fond du mme sac Brahms et Richard Strauss, fait +la leon Beethoven[190], et, pour juger Wagner, croit en savoir assez +aprs une seule reprsentation de _Siegfried_ o il arrive aprs le +lever du rideau et d'o il part au milieu du second acte[191].--Pour la +littrature, il est (cela va sans dire) un peu mieux inform. Mais par +quelle trange aberration vite-t-il de juger les crivains russes qu'il +connat bien et se mle-t-il de faire la loi aux potes trangers, dont +l'esprit est le plus loin du sien et dont il feuillette les livres avec +une hautaine ngligence[192]! + +Son intrpide assurance augmente encore avec l'ge. Il en vient +crire un livre, pour prouver que Shakespeare _n'tait pas un +artiste_. + + _Il pouvait tre n'importe quoi; mais il n'tait pas un + artiste[193]._ + +Admirez cette certitude! Tolsto ne doute pas. Il ne discute pas. Il a +la vrit. Il vous dira: + + _La Neuvime Symphonie est une oeuvre qui dsunit les + hommes[194]._ + +Ou: + + _En dehors de l'air clbre pour violon de Bach, du Nocturne en_ Es + dur _de Chopin, et d'une dizaine de morceaux, non pas mme entiers, + choisis parmi les oeuvres de Haydn, Mozart, Schubert, Beethoven + et Chopin,... tout le reste doit tre rejet et mpris, comme un + art qui dsunit les hommes_. + +Ou: + + _Je vais prouver que Shakespeare ne peut tre tenu mme pour un + crivain de quatrime ordre. Et, comme peintre de caractres, il + est nul._ + +Que le reste de l'humanit soit d'un autre avis, n'est pas pour +l'arrter: au contraire! + + _Mon opinion_, crit-il firement, _est entirement diffrente de + celle qui s'est tablie sur Shakespeare, dans tout le monde + europen_. + +Dans sa hantise du mensonge, il le flaire partout; et plus une ide est +gnralement rpandue, plus il se hrisse contre elle; il s'en dfie, il +y souponne, comme il dit propos de la gloire de Shakespeare, une de +ces influences pidmiques qu'ont toujours subies les hommes. Telles, +les Croisades du moyen ge, la croyance aux sorciers, la recherche de la +pierre philosophale, la passion des tulipes. Les hommes ne voient la +folie de ces influences qu'une fois qu'ils en sont dbarrasss. Avec le +dveloppement de la presse, ces pidmies sont devenues particulirement +extraordinaires.--Et il donne comme type le plus rcent de ces maladies +contagieuses l'Affaire Dreyfus, dont il parle, lui, l'ennemi de toutes +les injustices, le dfenseur de tous les opprims, avec une indiffrence +ddaigneuse[195]. Exemple bien frappant des excs o peuvent l'entraner +sa mfiance du mensonge et cette rpulsion instinctive contre les +pidmies morales dont il s'accusait lui-mme, sans pouvoir la +combattre. Revers des vertus humaines, inconcevable aveuglement qui +entrane ce voyant des mes, cet vocateur des forces passionnes, +traiter _le Roi Lear_ d'oeuvre inepte et la fire Cordelia de +crature sans aucun caractre[196]. + +Notez qu'il voit trs bien certains des dfauts rels de Shakespeare, +dfauts que nous n'avons pas la sincrit d'avouer: ainsi, le caractre +artificiel de la langue potique, uniformment prte tous les +personnages, la rhtorique de la passion, de l'hrosme, voire de la +simplicit. Et je comprends parfaitement qu'un Tolsto, qui fut le moins +littrateur de tous les crivains, ait manqu de sympathie pour l'art de +celui qui fut le plus gnial des hommes de lettres. Mais pourquoi +perdre son temps parler de ce qu'on ne peut comprendre, et quelle +valeur peuvent avoir des jugements sur un monde qui vous est ferm? + +Valeur nulle, si nous y cherchons la clef de ces mondes trangers. +Valeur inestimable, si nous leur demandons la clef de l'art de Tolsto. +On ne rclame pas d'un gnie crateur l'impartialit critique. Quand un +Wagner, quand un Tolsto parlent de Beethoven ou de Shakespeare, ce +n'est pas de Beethoven ou de Shakespeare qu'ils parlent, c'est +d'eux-mmes: ils exposent leur idal. Ils n'essaient mme pas de nous +donner le change. Pour juger Shakespeare, Tolsto ne tche pas de se +faire objectif. Bien plus, il reproche Shakespeare son art objectif. +Le peintre de _Guerre et Paix_, le matre de l'art impersonnel n'a pas +assez de mpris pour ces critiques allemands, qui, la suite de Goethe, +inventrent Shakespeare et la thorie que l'art doit tre objectif, +c'est--dire reprsenter les vnements, en dehors de toute valeur +morale,--ce qui est la ngation dlibre de l'objet religieux de +l'art. + +Ainsi, c'est du haut d'une foi que Tolsto dicte ses jugements +artistiques. Ne cherchez dans ses critiques nulle arrire-pense +personnelle. Il ne se donne pas en exemple; il est aussi impitoyable +pour ses oeuvres que pour celles des autres[197]. Que veut-il donc, +et que vaut pour l'art l'idal religieux qu'il propose? + +Cet idal est magnifique. Le mot art religieux risque de tromper sur +l'ampleur de la conception. Bien loin de rtrcir l'art, Tolsto +l'largit. L'art, dit-il, est partout. + + _L'art pntre toute notre vie; ce que nous nommons art: thtres, + concerts, livres, expositions, n'en est qu'une infime partie. Notre + vie est remplie de manifestations artistiques de toutes sortes, + depuis les jeux d'enfants jusqu'aux offices religieux. L'art et la + parole sont les deux organes du progrs humain. L'un fait communier + les coeurs, et l'autre les penses. Si l'un des deux est fauss, + la socit est malade. L'art d'aujourd'hui est fauss._ + +Depuis la Renaissance, on ne peut plus parler d'un art des nations +chrtiennes. Les classes se sont spares. Les riches, les privilgis +ont prtendu s'arroger le monopole de l'art; et ils ont fait de leur +plaisir le critrium de la beaut. En s'loignant des pauvres, l'art +s'est appauvri. + + _La catgorie des motions prouves par ceux qui ne travaillent + pas pour vivre est bien plus limite que les motions de ceux qui + travaillent. Les sentiments de notre socit actuelle se ramnent + trois: l'orgueil, la sensualit et la lassitude de vivre. Ces + trois sentiments et leurs ramifications constituent presque + exclusivement le sujet de l'art des riches._ + +Il infecte le monde, il pervertit le peuple, il propage la dpravation +sexuelle, il est devenu le pire obstacle la ralisation du bonheur +humain. Il est d'ailleurs sans beaut vritable, sans naturel, sans +sincrit,--un art affect, fabriqu, crbral. + +En face de ce mensonge d'esthtes, de ce passe-temps de riches, levons +l'art vivant, l'art humain, celui qui unit les hommes, de toutes +classes, de toutes nations. Le pass nous en offre de glorieux modles. + + _Toujours la majorit des hommes a compris et aim ce que nous + considrons comme l'art le plus lev: l'pope de la Gense, les + paraboles de l'vangile, les lgendes, les contes, les chansons + populaires._ + +L'art le plus grand est celui qui traduit la conscience religieuse de +l'poque. N'entendez point par l une doctrine de l'glise. Chaque +socit a une conception religieuse de la vie: c'est l'idal du plus +grand bonheur auquel tend cette socit. Tous en ont un sentiment plus +ou moins clair; quelques hommes d'avant-garde l'expriment nettement. + + _Il existe toujours une conscience religieuse. C'est le lit o + coule le fleuve[198]._ + +La conscience religieuse de notre poque est l'aspiration au bonheur +ralis par la fraternit des hommes. Il n'y a d'art vritable que celui +qui travaille cette union. Le plus haut est celui qui l'accomplit +directement par la puissance de l'amour. Mais il en est un autre qui +participe la mme tche, en combattant par les armes de l'indignation +et du mpris tout ce qui s'oppose la fraternit. Tels, les romans de +Dickens, ceux de Dostoievsky, _les Misrables_ de Hugo, les tableaux de +Millet. Mme sans atteindre ces hauteurs, tout art qui reprsente la +vie journalire avec sympathie et vrit rapproche entre eux les hommes. +Ainsi, le _Don Quichotte_ et le thtre de Molire. Il est vrai que ce +dernier genre d'art pche habituellement par son ralisme trop minutieux +et par la pauvret des sujets, quand on les compare aux modles +antiques, comme la sublime histoire de Joseph. La prcision excessive +des dtails nuit aux oeuvres, qui ne peuvent, pour cette raison, +devenir universelles. + + _Les oeuvres modernes sont gtes par un ralisme, qu'il serait + plus juste de taxer de provincialisme en art._ + +Ainsi Tolsto condamne, sans hsiter, le principe de son gnie propre. +Que lui importe de se sacrifier tout entier l'avenir,--et qu'il ne +reste plus rien de lui? + + _L'art de l'avenir ne continuera plus celui du prsent, il sera + fond sur d'autres bases. Il ne sera plus la proprit d'une caste. + L'art n'est pas un mtier, il est l'expression de sentiments vrais. + Or, l'artiste ne peut prouver un sentiment vrai que lorsqu'il ne + s'isole pas, lorsqu'il vit de l'existence naturelle l'homme. + C'est pourquoi celui qui se trouve l'abri de la vie est dans les + pires conditions pour crer._ + +Dans l'avenir, les artistes seront tous les hommes dous. L'activit +artistique deviendra accessible tous par l'introduction dans les +coles lmentaires de l'enseignement de la musique et de la peinture, +qui sera donn l'enfant, en mme temps que les premiers lments de la +grammaire. Au reste, l'art n'aura plus besoin d'une technique +complique, comme celle d' prsent; il s'acheminera vers la simplicit, +la nettet, la concision, qui sont le propre de l'art classique et sain, +de l'art homrique[199]. Comme il sera beau de traduire dans cet art aux +lignes pures des sentiments universels! Composer un conte ou une +chanson, dessiner une image pour des millions d'tres, a bien plus +d'importance--et de difficult--que d'crire un roman ou une +symphonie[200]. C'est un domaine immense et presque vierge. Grce de +telles oeuvres, les hommes apprendront le bonheur de l'union +fraternelle. + + _L'art doit supprimer la violence, et seul il peut le faire. Sa + mission est de faire rgner le royaume de Dieu, c'est--dire de + l'Amour[201]._ + +Qui de nous n'pouserait ces gnreuses paroles? Et qui ne voit qu'avec +beaucoup d'utopies et quelques purilits, la conception de Tolsto est +vivante et fconde! Oui, l'ensemble de notre art n'est que l'expression +d'une caste, qui se subdivise elle-mme, d'une nation l'autre, en +petits clans ennemis. Il n'y a pas en Europe une seule me d'artiste qui +ralise en elle l'union des partis et des races. La plus universelle, en +notre temps, fut celle mme de Tolsto. En elle nous nous sommes aims, +hommes de tous les peuples et de toutes les classes. Et qui a, comme +nous, got la joie puissante de ce vaste amour, ne saurait plus se +satisfaire des lambeaux de la grande me humaine, que nous offre l'art +des cnacles europens. + + + + +La plus belle thorie n'a de prix que par les oeuvres o elle +s'accomplit. Chez Tolsto, thorie et cration sont toujours unies, +comme foi et action. Dans le mme temps o il laborait sa Critique de +l'Art, il donnait des modles de l'art nouveau qu'il voulait,--des deux +formes de l'art, l'une plus haute, l'autre moins pure, mais toutes deux +religieuses, au sens le plus humain,--l'une travaillant l'union des +hommes par l'amour, l'autre en livrant combat au monde ennemi de +l'amour. Il crivait ces chefs-d'oeuvre: _la Mort d'Ivan Iliitch_ +(1884-86), _les Rcits et les Contes populaires_ (1881-86), _la +Puissance des Tnbres_ (1886), _la Sonate Kreutzer_ (1889) et _Matre +et Serviteur_ (1895)[202]. Au sommet et au terme de cette priode +artistique, comme une cathdrale aux deux tours, symbolisant l'une, +l'amour ternel, l'autre, la haine du monde, s'lve _Rsurrection_ +(1899). + +Toutes ces oeuvres se distinguent des prcdentes par des caractres +artistiques nouveaux. Les ides de Tolsto n'avaient pas seulement +chang sur l'objet de l'art, mais sur sa forme. On est frapp, dans +_Qu'est-ce que l'art?_ ou dans le livre sur _Shakespeare_, des principes +de got et d'expression qu'il nonce. Ils sont, pour la plupart, en +contradiction avec ses plus grandes oeuvres antrieures. Nettet, +simplicit, concision, lisons-nous dans _Qu'est-ce que l'art?_ Mpris +de l'effet matriel. Condamnation du ralisme minutieux.--Et dans le +_Shakespeare_: idal tout classique de perfection et de mesure. Sans le +sentiment de la mesure, il ne saurait exister d'artistes.--Et si, dans +les oeuvres nouvelles, le vieil homme ne parvient pas s'effacer tout + fait, avec son gnie d'analyse et sa sauvagerie native, qui, par +certains cts, s'accuse mme davantage, son art s'est profondment +modifi par la nettet du dessin plus vigoureusement accentu, par les +raccourcis d'mes, par la concentration du drame intrieur, ramass sur +lui-mme comme une bte de proie qui se tend pour bondir[203], par +l'universalit de l'motion, dgage des dtails passagers d'un +ralisme local, enfin, par la langue image, savoureuse, qui sent la +terre. + +Son amour du peuple lui avait depuis longtemps fait goter la beaut de +la langue populaire. Enfant, il avait t berc par les rcits des +conteurs mendiants. Homme fait et crivain clbre, il prouvait une +jouissance artistique causer avec ses paysans. + + _Ces hommes-l_, disait-il plus tard M. Paul Boyer[204], _sont + des matres. Autrefois, quand je causais avec eux, ou avec ces + errants qui vont, le bissac l'paule, par nos campagnes, je + notais soigneusement telles de leurs expressions que j'entendais + pour la premire fois, oublies souvent de notre langue littraire + moderne, mais toujours frappes au bon vieux coin russe.... Oui, le + gnie de la langue vit en ces hommes...._ + +Il devait y tre d'autant plus sensible que son esprit n'tait pas +encombr de littrature[205]. A force de vivre loin des villes, au +milieu des paysans, il s'tait fait un peu la faon de penser du peuple. +Il en avait la dialectique lente, le bon sens raisonneur qui se trane +pas pas, avec de brusques saccades qui dconcertent, la manie de +rpter une ide dont on est convaincu, de la rpter dans les mmes +termes, sans se lasser, indfiniment. + +Mais c'en taient plutt les dfauts que les qualits. A la longue +seulement, il prit garde au gnie latent du parler populaire, la +saveur d'images, la crudit potique, la plnitude de sagesse +lgendaire. Ds l'poque de _Guerre et Paix_, il avait commenc d'en +subir l'influence. En mars 1872, il crivait Strakov: + + _J'ai chang le procd de ma langue et de mon criture. La langue + du peuple a des sons pour exprimer tout ce que peut dire le pote, + et elle m'est trs chre. Elle est le meilleur rgulateur potique. + Veut-on dire quelque chose de trop, d'emphatique ou de faux, la + langue ne le supporte pas. Au lieu que notre langue littraire n'a + pas de squelette, on peut la tirailler dans tous les sens, tout + ressemble de la littrature[206]._ + +Il ne dut pas seulement au peuple des modles de style; il lui dut +plusieurs de ses inspirations. En 1877, un conteur de _bylines_ vint +Iasnaa Poliana, et Tolsto nota plusieurs de ses rcits. Du nombre +taient la lgende _De quoi vivent les hommes_ et _les Trois +Vieillards_, qui devinrent, comme on sait, deux des plus beaux _Rcits +et Contes populaires_ que Tolsto publia quelques annes plus tard[207]. + +OEuvre unique dans l'art moderne. OEuvre plus haute que l'art: qui +songe, en la lisant, la littrature? L'esprit de l'vangile, le chaste +amour de tous les hommes frres, s'unit la bonhomie souriante de la +sagesse populaire. Simplicit, limpidit, bont de coeur +ineffable,--et cette lueur surnaturelle qui, si naturellement, baigne le +tableau par moments! Elle enveloppe d'une aurole la figure centrale, le +vieillard Elyse[208], ou plane dans l'choppe du cordonnier +Martin,--celui qui, par sa lucarne au ras du sol, voit passer les pieds +des gens et qui le Seigneur fait visite, sous la figure des pauvres +qu'a secourus le bon savetier[209]. Souvent se mle, en ces rcits, aux +paraboles vangliques, je ne sais quel parfum de lgendes orientales, +de ces _Mille et une Nuits_, que Tolsto aimait depuis l'enfance[210]. +Parfois aussi, la lueur fantastique se fait sinistre et donne au conte +une grandeur effrayante. Tel _le Moujik Pakhom_[211], l'homme qui se tue + acqurir beaucoup de terre, toute la terre dont il fera le tour, en +marchant pendant une journe. Et il meurt en arrivant. + + _Sur la colline, le starschina, assis par terre, le regardait + courir, et il s'esclafait, se tenant le ventre deux mains. Et + Pakhom tomba._ + + --_Ah! Bravo, mon gaillard, tu as acquis beaucoup de terre._ + + _Le starschina se leva, jeta au domestique de Pakhom une pioche_: + + --_Voil, enterre-le._ + + _Le domestique resta seul. Il creusa Pakhom une fosse, juste de + la longueur des pieds la tte: trois archines,--et il l'enterra._ + +Presque tous ces contes renferment sous leur potique enveloppe la mme +morale vanglique de renoncement et de pardon: + + _Ne te venge pas de qui t'offense_[212]. + + _Ne rsiste pas qui te fait du mal_[213]. + + _C'est moi qu'appartient la vengeance, dit le Seigneur_[214]. + +Et partout et toujours, pour conclusion, l'amour. Tolsto, qui voulait +fonder un art pour tous les hommes, a atteint du premier coup +l'universalit. L'oeuvre a eu, dans le monde entier, un succs qui ne +peut cesser: car elle est pure de tous les lments prissables de +l'art; il n'y a plus rien l que d'ternel. + + * * * * * + +_La Puissance des Tnbres_ ne s'lve pas cette auguste simplicit de +coeur; elle n'y prtend point: c'est l'autre tranchant du glaive. D'un +ct, le rve de l'amour divin. De l'autre, l'atroce ralit. On peut +voir, en lisant ce drame, si la foi de Tolsto et son amour du peuple +taient jamais capables de lui faire idaliser le peuple et trahir la +vrit! + +Tolsto, si gauche dans la plupart de ses essais dramatiques[215], +atteint ici la matrise. Les caractres et l'action sont poss avec +aisance: le belltre Nikita, la passion emporte et sensuelle d'Anissia, +la bonhomie cynique de la vieille Matrena, qui couve maternellement +l'adultre de son fils, et la saintet du vieux Akim la langue +bgue,--Dieu vivant dans un corps ridicule.--Puis, c'est la chute de +Nikita, faible et sans mchancet, mais englu dans le pch, roulant +au fond du crime, malgr ses efforts pour se retenir sur la pente; sa +mre et sa femme l'entranent... + + _Les moujiks ne valent pas cher. Mais les babas! Des fauves! Elles + n'ont peur de rien... Vous autres soeurs, vous tes des millions + de Russes, et vous tes toutes aveugles comme des taupes, vous ne + savez rien, vous ne savez rien!... Le moujik, lui au moins, il peut + apprendre quelque chose, au cabaret, ou qui sait? en prison ou la + caserne; mais la baba,... quoi? Elle n'a rien vu, rien entendu. + Telle elle a grandi, telle elle meurt... Elles sont comme des + petits chiens aveugles, qui vont courant et heurtant de la tte + contre les ordures. Elles ne savent que leurs sottes chansons: + Ho-ho! Ho-ho!... Eh quoi! Ho-ho?... Elles ne savent pas[216]._ + +Ensuite, la scne terrible du meurtre de l'enfant nouveau-n. Nikita ne +veut pas tuer. Anissia, qui pour lui a assassin son mari, et dont les +nerfs sont depuis torturs par son crime, devient froce, folle, menace +de le livrer; elle crie: + + _Au moins, je ne serai plus seule. Il sera aussi un assassin. Qu'il + sache ce que c'est!_ + +Nikita crase l'enfant, entre deux planches. Au milieu de son crime, il +s'enfuit, pouvant, il menace de tuer Anissia et sa mre, il sanglote, +il supplie: + + _Ma petite mre, je n'en peux plus!_ + +Il croit entendre crier l'enfant cras. + + _O me sauver?..._ + +C'est une scne de Shakespeare.--Moins sauvage et plus poignante encore +la variante de l'acte IV, le dialogue de la petite fille et du vieux +domestique, qui, seuls dans la maison, la nuit, entendent, devinent le +crime qui s'accomplit au dehors. + +Enfin, l'expiation volontaire. Nikita, accompagn de son pre, le vieux +Akim, entre, dchauss, au milieu d'une noce. Il s'agenouille, il +demande pardon tous, il s'accuse de tous les crimes. Le vieux Akim +l'encourage, le regarde avec un sourire de douleur extatique: + + _Dieu! oh! le voil, Dieu!_ + +Ce qui donne au drame une saveur d'art spciale, c'est sa langue +paysanne. + +J'ai dpouill mes calepins de notes pour crire _la Puissance des +Tnbres_, disait Tolsto M. Paul Boyer. + +Ces images imprvues, jaillies de l'me lyrique et railleuse du peuple +russe, ont une verve et une vigueur auprs desquelles toutes les images +littraires semblent ples. Tolsto s'en dlecte; on sent que l'artiste +s'amuse, en crivant son drame, noter ces expressions et ces penses, +dont le comique ne lui chappe point[217], tandis que l'aptre se dsole +des tnbres de l'me. + + * * * * * + +Tout en observant le peuple et en laissant tomber dans sa nuit un rayon +de la lumire d'en haut, Tolsto consacrait la nuit plus sombre encore +des classes riches et bourgeoises deux romans tragiques. On sent que la +forme du thtre domine, cette poque, sa pense artistique. _La Mort +d'Ivan Iliitch_ et _la Sonate Kreutzer_ sont toutes deux de vrais +drames intrieurs, resserrs, concentrs; et dans _la Sonate_ c'est le +hros du drame qui le raconte lui-mme. + +_La Mort d'Ivan Iliitch_ (1884-86) est une des oeuvres russes qui ont +le plus remu le public franais. Je notais, au dbut de cette tude, +comment j'avais t le tmoin du saisissement caus par ces pages des +lecteurs bourgeois de la province franaise, qui semblaient indiffrents + l'art. C'est que l'oeuvre met en scne, avec une vrit troublante, +un type de ces hommes moyens, fonctionnaires consciencieux, vides de +religion, d'idal, et presque de pense, qui s'absorbent dans leurs +fonctions, dans leur vie machinale, jusqu' l'heure de la mort, o ils +s'aperoivent avec effroi qu'ils n'ont pas vcu. Ivan Iliitch est le +reprsentant de cette bourgeoisie europenne de 1880, qui lit Zola, va +entendre Sarah Bernhardt, et, sans avoir aucune foi, n'est mme pas +irrligieuse: car elle ne se donne la peine ni de croire ni de ne pas +croire,--elle n'y pense jamais. + +Par la violence du rquisitoire, tour tour pre et presque bouffon, +contre le monde et surtout contre le mariage, _la Mort d'Ivan Iliitch_ +ouvre une srie d'oeuvres nouvelles; elle annonce les peintures plus +farouches encore de _la Sonate Kreutzer_ et de _Rsurrection_. Vide +lamentable et risible de cette vie (comme il y en a des milliers, des +milliers), avec ses ambitions grotesques, ses pauvres satisfactions +d'amour-propre, qui ne font gure plaisir,--toujours plus que de passer +la soire en tte--tte avec sa femme,--les dboires de carrire, les +passe-droits qui aigrissent, le vrai bonheur: le whist. Et cette vie +ridicule est perdue pour une cause plus ridicule encore, en tombant +d'une chelle, un jour qu'Ivan a voulu accrocher un rideau la fentre +du salon. Mensonge de la vie. Mensonge de la maladie. Mensonge du +mdecin bien portant, qui ne pense qu' lui-mme. Mensonge de la +famille, que la maladie dgote. Mensonge de la femme, qui affecte le +dvouement et calcule comment elle vivra, lorsque le mari sera mort. +Universel mensonge, auquel s'oppose, seule, la vrit d'un domestique +compatissant, qui ne cherche pas cacher au mourant son tat et l'aide +fraternellement. Ivan Iliitch, plein d'une piti infinie pour +lui-mme, pleure son isolement et l'gosme des hommes; il souffre +horriblement, jusqu'au jour o il s'aperoit que sa vie passe a t un +mensonge, et que ce mensonge, il peut le rparer. Aussitt, tout +s'claire,--une heure avant sa mort. Il ne pense plus lui, il pense +aux siens, il s'apitoie sur eux; il _doit_ mourir et les dbarrasser de +lui. + + _--O es-tu donc, douleur?--La voil... Eh bien, tu n'as qu' + persister.--Et la mort, o est-elle?...--Il ne la trouva plus. Au + lieu de la mort, il y avait la lumire.--C'est fini, dit + quelqu'un.--Il entendit ces paroles et se les rpta.--La mort + n'existe plus, se dit-il._ + +Ce rayon de lumire ne se montre mme plus dans _la Sonate +Kreutzer_[218]. C'est une oeuvre froce, lche contre la socit, +comme une bte blesse, qui se venge de ce qu'elle a souffert. +N'oublions pas qu'elle est la confession d'une brute humaine, qui vient +de tuer, et que le virus de la jalousie infecte. Tolsto s'efface +derrire son personnage. Et sans doute, on retrouve ses ides, montes +de ton, dans ces invectives enrages contre l'hypocrisie gnrale: +hypocrisie de l'ducation des femmes, de l'amour, du mariage--cette +prostitution domestique,--du monde, de la science, des mdecins,--ces +semeurs de crimes. Mais son hros l'entrane une brutalit +d'expressions, une violence d'images charnelles,--toutes les ardeurs +d'un corps luxurieux,--et par raction, toutes les fureurs de +l'asctisme, la peur haineuse des passions, la maldiction la vie +jete par un moine du moyen ge, brl de sensualit. Aprs avoir crit +son livre, Tolsto lui-mme fut pouvant: + + _Je ne prvoyais pas du tout_, dit-il dans sa _Postface la Sonate + Kreutzer[219], qu'une logique rigoureuse me conduirait, en + crivant cette oeuvre, o je suis venu. Mes propres conclusions + m'ont d'abord terrifi, je voulais ne pas les croire, mais je ne le + pouvais pas... J'ai d les accepter._ + +Il devait, en effet, reprendre, sous une forme sereine, les cris +farouches du meurtrier Posdnicheff contre l'amour et le mariage: + + _Celui qui regarde la femme--surtout sa femme--avec sensualit, + commet dj l'adultre avec elle._ + + _Quand les passions auront disparu, alors l'humanit n'aura plus de + raison d'tre, elle aura excut la Loi; l'union des tres sera + accomplie._ + +Il montrera, en s'appuyant sur l'vangile selon saint Mathieu, que +l'idal chrtien n'est pas le mariage, qu'il ne peut exister de +mariage chrtien, que le mariage, au point de vue chrtien, n'est pas un +lment de progrs, mais de dchance, que l'amour, ainsi que tout ce +qui le prcde et le suit, est un obstacle au vritable idal +humain[220]... + +Mais ces ides ne s'taient jamais formules en lui avec cette nettet, +avant qu'elles fussent sorties de la bouche de Posdnicheff. Comme il +arrive souvent chez les grands crateurs, l'oeuvre a entran +l'auteur; l'artiste a devanc le penseur.--L'art n'y a rien perdu. Pour +la puissance de l'effet, pour la concentration passionne, pour le +relief brutal des visions, pour la plnitude et la maturit de la forme, +nulle oeuvre de Tolsto n'gale _la Sonate Kreutzer_. + +Il me reste expliquer son titre.--A vrai dire, il est faux. Il trompe +sur l'oeuvre. La musique ne joue l qu'un rle accessoire. Supprimez +la sonate: rien ne sera chang. Tolsto a eu le tort de mler deux +questions qu'il prenait coeur: la puissance dpravante de la musique +et celle de l'amour. Le dmon musical mritait une oeuvre part; la +place que Tolsto lui accorde en celle-ci est insuffisante prouver le +danger qu'il dnonce. Je dois m'arrter un peu sur ce sujet: car je ne +crois pas qu'on ait jamais compris l'attitude de Tolsto l'gard de +la musique. + +Il s'en fallait de beaucoup qu'il ne l'aimt point. On ne craint ainsi +que ce qu'on aime. Qu'on se souvienne de la place que tiennent les +souvenirs musicaux dans _Enfance_ et surtout dans _Bonheur Conjugal_, o +tout le cycle d'amour, de son printemps son automne, se droule entre +les phrases de la Sonate _quasi una fantasia_ de Beethoven. Qu'on se +souvienne aussi des symphonies merveilleuses qu'entendent chanter en eux +Nekhludov[221] et le petit Ptia, la nuit avant sa mort[222]. Si Tolsto +avait appris fort mdiocrement la musique[223], elle l'mouvait +jusqu'aux larmes; et il s'y livra avec passion, certaines poques de +sa vie. En 1858, il fonda Moscou une Socit musicale, qui devint plus +tard le Conservatoire de Moscou. + + _Il aimait beaucoup la musique_, crit son beau-frre S.-A. Bers. + _Il touchait du piano et affectionnait les matres classiques. + Souvent, avant de se mettre au travail[224], il s'asseyait au + piano. Probablement y trouvait-il l'inspiration. Il accompagnait + toujours ma soeur cadette, dont il aimait la voix. J'ai remarqu + que les sensations provoques en lui par la musique taient + accompagnes d'une lgre pleur du visage et d'une grimace + imperceptible qui, semblait-il, exprimait l'effroi[225]._ + +C'tait bien l'effroi qu'il prouvait, au choc de ces forces inconnues +qui branlaient jusqu'aux racines de son tre! Dans ce monde de la +musique, il sentait fondre sa volont morale, sa raison, toute la +ralit de la vie. Qu'on relise, dans le premier volume de _Guerre et +Paix_, la scne o Nicolas Rostov, qui vient de perdre au jeu, rentre +dsespr. Il entend sa soeur Natacha qui chante. Il oublie tout. + + _Il attendait avec une fivreuse impatience la note qui allait + suivre, et pendant un moment, il n'y eut plus au monde que la + mesure trois temps_: Oh! mio crudele affetto! + + --_Quelle absurde existence que la ntre, pensait-il. Le malheur, + l'argent, la haine, l'honneur, tout cela n'est rien... Voil le + vrai!... Natacha, ma petite colombe!... Voyons si elle va atteindre + le_ si?... _Elle l'a atteint, Dieu merci!_ + + _Et lui-mme, sans s'apercevoir qu'il chantait, pour renforcer le_ + si, _il l'accompagna la tierce_. + + --_Oh! mon Dieu, que c'est beau! Est-ce moi qui l'ai donn? quel + bonheur! pensait-il; et la vibration de cette tierce veilla dans + son me tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur. + Qu'taient, ct de cette sensation surhumaine, et sa perte au + jeu et sa parole donne!... Folies! On pouvait tuer, voler, et + pourtant tre heureux[226]._ + +Nicolas ne tue ni ne vole, et la musique n'est pour lui qu'un trouble +passager; mais Natacha est sur le point de s'y perdre. C'est la suite +d'une soire l'Opra, dans ce monde trange, insens de l'art, +mille lieues du rel, o le bien et le mal, l'extravagant et le +raisonnable se mlent et se confondent, qu'elle coute la dclaration +d'Anatole Kouraguine qui l'affole et qu'elle consent l'enlvement. + +Plus Tolsto avance en ge, plus il a peur de la musique[227]. Un homme +qui eut de l'influence sur lui, Auerbach, qu'il vit Dresde en 1860, +fortifia sans doute ses prventions. Il parlait de la musique comme +d'un _Pflichtloser Genuss_ (une jouissance drgle). Selon lui, elle +tait un tournant vers la dpravation[228]. + +Entre tant de musiciens dpravants, pourquoi, demande M. Camille +Bellaigue[229], avoir t choisir justement le plus pur et le plus +chaste de tous, Beethoven?--Parce qu'il est le plus fort. Tolsto +l'avait aim, et il l'aima toujours. Ses plus lointains souvenirs +d'_Enfance_ taient lis la _Sonate Pathtique_; et quand Nekhludov, +la fin de _Rsurrection_, entend jouer l'_andante_ de la _Symphonie en +ut mineur_, il a peine retenir ses larmes; il s'attendrit sur +lui-mme.--Cependant, on a vu avec quelle animosit Tolsto s'exprime +dans _Qu'est-ce que l'Art?_[230] au sujet des oeuvres maladives du +sourd Beethoven; et dj en 1876, l'acharnement avec lequel il aimait + dmolir Beethoven et mettre des doutes sur son gnie avait rvolt +Tschaikovsky et refroidi l'admiration qu'il avait pour Tolsto. _La +Sonate Kreutzer_ nous permet de voir au fond de cette injustice +passionne. Que reproche Tolsto Beethoven? Sa puissance. Il est comme +Goethe, coutant la _Symphonie en ut mineur_, et, boulevers par elle, +ragissant avec colre contre le matre imprieux qui l'assujettit sa +volont[231]: + + _Cette musique_, dit Tolsto, _me transporte immdiatement dans + l'tat d'me o se trouvait celui qui l'crivit... La musique + devrait tre chose d'tat, comme en Chine. On ne devrait pas + admettre que le premier venu dispost d'un pouvoir aussi effroyable + d'hypnotisme... Ces choses-l_ (_le premier_ Presto _de la_ + Sonate), _on ne devrait avoir la permission de les jouer que dans + certaines circonstances importantes_... + +Et voyez, aprs cette rvolte, comme il cde au pouvoir de Beethoven, et +comme ce pouvoir est, de son aveu mme, ennoblissant et pur! En coutant +le morceau, Posdnicheff tombe dans un tat indfinissable qu'il ne peut +analyser, mais dont la conscience le rend joyeux; la jalousie n'y a plus +de place. La femme n'est pas moins transfigure. Elle a, tandis qu'elle +joue, _une svrit d'expression majestueuse_, puis, _un sourire +faible, pitoyable, bienheureux, aprs qu'elle a fini_.... Qu'y a-t-il, +en tout cela, de pervers?--Il y a ceci que l'esprit est esclave et que +la force inconnue des sons peut faire de lui ce qu'elle veut. Le +dtruire, s'il lui plat. + +Cela est vrai; mais Tolsto n'oublie qu'une chose: c'est la mdiocrit +ou l'absence de vie chez la plupart de ceux qui coutent ou qui font de +la musique. La musique ne saurait tre dangereuse pour ceux qui ne +sentent rien. Le spectacle de la salle de l'Opra, pendant une +reprsentation de _Salom_, est bien fait pour rassurer sur l'immunit +du public aux motions les plus malsaines de l'art des sons. Il faut +tre riche de vie, comme Tolsto, pour risquer d'en souffrir.--La +vrit, c'est que, malgr son injustice blessante pour Beethoven, +Tolsto sent plus profondment sa musique que la majorit de ceux qui +aujourd'hui l'exaltent. Lui, du moins, il connat ces passions +frntiques, cette violence sauvage, qui grondent dans l'art du _Vieux +Sourd_, et que ne sent plus aucun des virtuoses ni des orchestres +d'aujourd'hui. Beethoven et t peut-tre plus content de sa haine que +de l'amour des Beethovniens. + + + + +Dix ans sparent _Rsurrection de la Sonate Kreutzer_[232], dix ans +qu'absorbe de plus en plus la propagande morale. Et dix ans la sparent +du terme auquel aspire cette vie affame de l'ternel. _Rsurrection_ +est en quelque sorte le testament artistique de Tolsto. Elle domine +cette fin de vie de mme que _Guerre et Paix_ en couronne la maturit. +C'est la dernire cime, la plus haute peut-tre,--sinon la plus +puissante,--le fate invisible[233] se perd au milieu de la brume. +Tolsto a soixante-dix ans. Il contemple le monde, sa vie, ses erreurs +passes, sa foi, ses colres saintes. Il les regarde d'en haut. C'est la +mme pense que dans les oeuvres prcdentes, la mme guerre +l'hypocrisie; mais l'esprit de l'artiste, comme dans _Guerre et Paix_, +plane au-dessus de son sujet; la sombre ironie, l'me tumultueuse de +_la Sonate Kreutzer_ et de _la Mort d'Ivan Iliitch_ il mle une +srnit religieuse, dtache de ce monde qui se reflte en lui, +exactement. On dirait, par instants, d'un Goethe chrtien. + +Tous les caractres d'art que nous avons nots dans les oeuvres de la +dernire priode se retrouvent ici, et surtout la concentration du +rcit, plus frappante en un long roman qu'en de courtes nouvelles. +L'oeuvre est une, trs diffrente en cela de _Guerre et Paix_ et +d'_Anna Karnine_. Presque pas de digressions pisodiques. Une seule +action, suivie avec tnacit, et fouille dans tous ses dtails. Mme +vigueur de portraits, peints en pleine pte, que dans _la Sonate_. Une +observation de plus en plus lucide, robuste, impitoyablement raliste, +qui voit l'animal dans l'homme,--la terrible persistance de la bte +dans l'homme, plus terrible, quand cette animalit n'est pas +dcouvert, quand elle se cache sous des dehors soi-disant +potiques[234]. Ces conversations de salon, qui ont simplement pour +objet de satisfaire un besoin physique: le besoin d'activer la +digestion, en remuant les muscles de la langue et du gosier[235]. Une +vision crue des tres qui n'pargne personne, ni la jolie Korchaguine, +avec les os de ses coudes saillants, la largeur de son ongle du pouce, +et son dcolletage qui inspire Nekhludov honte et dgot, dgot et +honte,--ni l'hrone, la Maslova, dont rien n'est dissimul de la +dgradation, son usure prcoce, son expression vicieuse et basse, son +sourire provocant, son odeur d'eau-de-vie, son visage rouge et enflamm. +Une brutalit de dtails naturalistes: la femme qui cause, accroupie sur +le cuveau aux ordures. L'imagination potique, la jeunesse se sont +vanouies, sauf dans les souvenirs du premier amour, dont la musique +bourdonne en nous avec une intensit hallucinante, la chaste nuit du +Samedi Saint, et la nuit de Pques, le dgel, le brouillard blanc si +pais qu' cinq pas de la maison, l'on ne voyait rien qu'une masse +sombre d'o jaillissait la lueur rouge d'une lampe, le chant des coqs +dans la nuit, la rivire glace qui craque, ronfle, s'boule et rsonne +comme un verre qui se brise, et le jeune homme qui, du dehors, regarde + travers la vitre la jeune fille qui ne le voit pas, assise prs de la +table, la lueur tremblante de la petite lampe,--Katucha pensive, qui +sourit et qui rve. + +Le lyrisme de l'auteur tient peu de place. Son art a pris un tour plus +impersonnel, plus dgag de sa propre vie. Tolsto a fait effort pour +renouveler le champ de son observation. Le monde criminel et le monde +rvolutionnaire, qu'il tudie ici, lui taient trangers[236]; il n'y +pntre que par un effort de sympathie volontaire; il convient mme +qu'avant de les regarder de prs, les rvolutionnaires lui inspiraient +une invincible aversion[237]. D'autant plus admirable est son +observation vridique, ce miroir sans dfauts. Quelle abondance de types +et de dtails prcis! Et comme tout est vu, bassesses et vertus, sans +duret, sans faiblesse, avec une calme intelligence et une piti +fraternelle!... Lamentable tableau des femmes dans la prison! Elles sont +impitoyables entre elles; mais l'artiste est le bon Dieu: il voit, dans +le coeur de chacune, la dtresse sous l'abjection, et sous le masque +d'effronterie le visage qui pleure. La pure et ple lueur, qui peu peu +s'annonce dans l'me vicieuse de la Maslova et l'illumine la fin d'une +flamme de sacrifice, prend la beaut mouvante d'un de ces rayons de +soleil qui transfigurent une humble scne de Rembrandt. Nulle svrit, +mme pour les bourreaux. _Pardonnez-leur, Seigneur, ils ne savent ce +qu'ils font_... Le pire est que, souvent, ils savent ce qu'ils font, +ils en ont le remords, et ne peuvent point ne pas le faire. Il se dgage +du livre le sentiment de l'crasante fatalit qui pse sur ceux qui +souffrent, comme sur ceux qui font souffrir,--ce directeur de prison, +plein de bont naturelle, las de sa vie de gelier, autant que des +exercices de piano de sa fille chtive et blme, aux yeux cerns, qui +massacre inlassablement une rapsodie de Liszt;--ce gnral gouverneur +d'une ville sibrienne, intelligent et bon, qui, pour chapper +l'insoluble conflit entre le bien qu'il veut faire et le mal qu'il est +forc de faire, s'alcoolise depuis trente-cinq ans, assez matre de lui +toutefois pour garder de la tenue, mme lorsqu'il est ivre;--et la +tendresse familiale qui rgne chez ces gens, que leur mtier rend sans +entrailles l'gard des autres. + +Le seul des caractres qui n'ait point une vrit objective, est celui +du hros, Nekhludov, parce que Tolsto lui a prt ses ides propres. +C'tait dj le dfaut--ou le danger--de plusieurs des types les plus +clbres de _Guerre et Paix_ ou d'_Anna Karnine_: le prince Andr, +Pierre Besoukhov, Levine, etc. Mais il tait moins grave alors: car les +personnages se trouvaient, par leur situation et leur ge, plus prs de +l'tat d'esprit de Tolsto. Au lieu qu'ici, l'auteur loge dans le corps +d'un viveur de trente-cinq ans son me dsincarne de vieillard de +soixante-dix ans. Je ne dis point que la crise morale d'un Nekhludov ne +puisse tre vraie, ni mme qu'elle ne puisse se produire avec cette +soudainet[238]. Mais rien, dans le temprament, dans le caractre, dans +la vie antrieure du personnage, tel que Tolsto le reprsente, +n'annonait ni n'explique cette crise; et quand elle est commence rien +ne l'interrompt plus. Sans doute, Tolsto a marqu avec profondeur +l'alliage impur qui est d'abord ml aux penses de sacrifice; les +larmes d'attendrissement et d'admiration pour soi, puis plus tard +l'pouvante et la rpugnance qui saisissent Nekhludov, en face de la +ralit. Mais jamais sa rsolution ne flchit. Cette crise n'a aucun +rapport avec des crises antrieures, violentes mais momentanes[239]. +Rien ne peut plus arrter cet homme faible et indcis. Ce prince, +riche, considr, trs sensible aux satisfactions du monde, sur le point +d'pouser une jolie fille qui l'aime et qui ne lui dplat point, dcide +brusquement de tout abandonner, richesse, monde, situation sociale, et +d'pouser une prostitue, afin de rparer une faute ancienne; et son +exaltation se soutient, sans flchir, pendant des mois; elle rsiste +toutes les preuves, mme la nouvelle que celle dont il veut faire sa +femme continue sa vie de dbauche[240].--Il y a l une saintet, dont la +psychologie d'un Dostoievsky nous et montr la source dans les obscures +profondeurs de la conscience et jusque dans l'organisme de ses hros. +Mais Nekhludov n'a rien d'un hros de Dostoievsky. Il est le type de +l'homme moyen, mdiocre et sain, qui est le hros habituel de Tolsto. +En vrit, l'on sent trop la juxtaposition d'un personnage trs +raliste[241] avec une crise morale qui appartient un autre homme;--et +cet autre, c'est le vieillard Tolsto. + +La mme impression de dualit d'lments se retrouve, la fin du livre, +o se juxtapose une troisime partie d'observation strictement +raliste une conclusion vanglique qui n'est pas ncessaire--acte de +foi personnel, qui ne sort pas logiquement de la vie observe. Ce +n'tait pas la premire fois que la religion de Tolsto s'ajoutait son +ralisme; mais, dans les oeuvres passes, les deux lments sont mieux +fondus. Ici, ils coexistent, ils ne se mlent point; et le contraste +frappe d'autant plus que la foi de Tolsto se passe davantage de toute +preuve, et que son ralisme se fait de jour en jour plus libre et plus +aiguis. Il y a l trace, non de fatigue, mais d'ge,--une certaine +raideur dans les articulations. La conclusion religieuse n'est pas le +dveloppement organique de l'oeuvre. C'est un _Deus ex machin_.... Et +je suis convaincu que, tout au fond de Tolsto, en dpit de ses +affirmations, la fusion n'tait point parfaite entre ses natures +diverses: sa vrit d'artiste et sa vrit de croyant. + +Mais si _Rsurrection_ n'a pas l'harmonieuse plnitude des oeuvres de +la jeunesse, si je lui prfre, pour ma part, _Guerre et Paix_, elle +n'en est pas moins un des plus beaux pomes de compassion humaine,--le +plus vridique peut-tre. Plus qu'au travers de toute autre, j'aperois +dans cette oeuvre les yeux clairs de Tolsto, les yeux gris-ple qui +pntrent, ce regard qui va droit l'me[242], et dans chaque me +voit Dieu. + + + + +Tolsto ne renona jamais l'art. Un grand artiste ne peut, mme s'il +le veut, abdiquer sa raison de vivre. Il peut, pour des causes +religieuses, renoncer publier; il ne le peut, crire. Jamais Tolsto +n'interrompit sa cration artistique. M. Paul Boyer, qui l'a vu +Iasnaa Poliana, dans ces dernires annes, dit qu'il menait de front +les oeuvres d'vanglisation ou de polmique et les oeuvres +d'imagination; il se dlassait des unes par les autres. Quand il avait +termin quelque trait social, quelque _Appel aux Dirigeants_ ou _aux +Dirigs_, il s'accordait le droit de reprendre une des belles histoires +qu'il se contait lui-mme,--tel son _Hadji-Mourad_, une pope +militaire, qui chantait un pisode des guerres du Caucase et de la +rsistance des montagnards sous Schamyl[243]. L'art tait rest son +dlassement, son plaisir. Mais il et regard comme une vanit d'en +faire parade[244]. A part son _Cycle de lectures pour tous les jours de +l'anne_ (1904-5)[245], o il rassembla les _Penses de divers crivains +sur la vrit et la vie_--vritable Anthologie de la sagesse potique du +monde, depuis les Livres Saints d'Orient jusqu'aux artistes +contemporains,--presque toutes ses oeuvres proprement artistiques, +partir de 1900, sont restes manuscrites[246]. + +En revanche, il jetait hardiment, ardemment, ses crits polmiques et +mystiques dans la bataille sociale. De 1900 1910, elle absorbe le +meilleur de ses forces. La Russie traversait une crise formidable, o +l'empire des tsars parut un moment craquer sur ses bases et dj prs de +s'effondrer. La guerre russo-japonaise, la dbcle qui suivit, +l'agitation rvolutionnaire, les mutineries de l'arme et de la flotte, +les massacres, les troubles agraires semblaient marquer la fin d'un +monde,--comme dit le titre d'un ouvrage de Tolsto.--Le sommet de la +crise fut atteint entre 1904 et 1905. Tolsto publia, dans ces annes, +une srie d'oeuvres retentissantes: _Guerre et Rvolution_[247], _le +Grand Crime_, _la Fin d'un Monde_.[248] Durant cette dernire priode de +dix ans, il occupe une situation unique, non seulement en Russie, mais +dans l'univers. Il est seul, tranger tous les partis, toutes les +patries, rejet de son glise qui l'a excommuni[249]. La logique de sa +raison, l'intransigeance de sa foi, l'ont accul ce dilemme: se +sparer des autres hommes, ou de la vrit. Il s'est souvenu du dicton +russe: Un vieux qui ment, c'est un riche qui vole; et il s'est spar +des hommes, pour dire la vrit. Il la dit tout entire tous. Le vieux +chasseur de mensonges continue de traquer infatigablement toutes les +superstitions religieuses ou sociales, tous les ftiches. Il n'en a pas +seulement aux anciens pouvoirs malfaisants, l'glise perscutrice, +l'autocratie tsarienne. Peut-tre mme s'apaise-t-il un peu leur +gard, maintenant que tout le monde leur jette la pierre. On les +connat, elles ne sont plus si redoutables! Et aprs tout, elles font +leur mtier, elles ne trompent pas. La lettre de Tolsto au tsar Nicolas +II[250] est, dans sa vrit sans mnagements pour le souverain, pleine +de douceur pour l'homme, qu'il appelle son cher frre, qu'il prie de +lui pardonner s'il l'a chagrin sans le vouloir; et il signe: Votre +frre qui vous souhaite le vritable bonheur. + +Mais ce que Tolsto pardonne le moins, ce qu'il dnonce avec virulence, +ce sont les nouveaux mensonges, car les anciens sont percs jour. Ce +n'est pas le despotisme, c'est l'illusion de la libert. Et l'on ne sait +ce qu'il hait le plus, parmi les sectateurs de nouvelles idoles, des +socialistes ou des libraux. + +Il avait pour les libraux une antipathie de longue date. Tout de suite, +il l'avait ressentie, quand, officier de Sbastopol, il s'tait trouv +dans le cnacle des gens de lettres de Ptersbourg. 'avait t une des +causes de son malentendu avec Tourgueniev. L'aristocrate orgueilleux, +l'homme d'antique race, ne pouvait supporter ces intellectuels et leur +prtention de faire, bon gr, mal gr, le bonheur de la nation, en lui +imposant leurs utopies. Trs Russe, de vieille souche[251], il avait +une mfiance pour les nouveauts librales, pour ces ides +constitutionnelles qui venaient d'Occident; et ses deux voyages en +Europe ne firent que fortifier ses prventions. Au retour du premier +voyage, il crit: + + _viter l'ambition du libralisme[252]._ + +Au retour du second, il note que la socit privilgie n'a aucunement +le droit d'lever sa manire le peuple qui lui est tranger[253].... + +Dans _Anna Karnine_, il expose largement son ddain pour les libraux. +Levine refuse de s'associer l'oeuvre des institutions provinciales +pour instruire le peuple et aux innovations l'ordre du jour. Le +tableau des lections l'assemble provinciale des seigneurs montre le +march de dupe que fait un pays, en substituant son ancienne +administration conservatrice une administration librale. Rien de +chang, mais un mensonge de plus et qui n'a point l'excuse ou la +conscration des sicles. + +Nous ne valons peut-tre pas grand'chose, dit le reprsentant de +l'ancien rgime, mais nous n'en avons pas moins dur mille ans. + +Et Tolsto s'indigne contre l'abus que les libraux font du mot: +_Peuple, Volont du peuple..._ Eh! que savent-ils du peuple? Qu'est-ce +que le peuple? + +C'est surtout l'poque o le mouvement libral semble sur le point de +russir et fait convoquer la premire Douma, que Tolsto exprime +violemment sa dsapprobation des ides constitutionnelles. + + _En ces derniers temps, la dformation du christianisme a donn + lieu une nouvelle supercherie, qui a mieux enfonc nos peuples + dans leur servilit. A l'aide d'un systme complexe d'lections + parlementaires, il leur fut suggr qu'en lisant leurs + reprsentants directement, ils participaient au gouvernement, et + qu'en leur obissant, ils obissaient leur propre volont, ils + taient libres. C'est une fourberie. Le peuple ne peut exprimer sa + volont, mme avec le suffrage universel: 1 parce qu'une pareille + volont collective d'une nation de plusieurs millions d'habitants + ne peut exister; 2 parce que, mme si elle existait, la majorit + des voix ne serait pas son expression. Sans insister sur ce fait + que les lus lgifrent et administrent, non pour le bien gnral, + mais pour se maintenir au pouvoir,--sans appuyer sur le fait de la + dpravation du peuple due la pression et la corruption + lectorale,--ce mensonge est particulirement funeste, en raison de + l'esclavage prsomptueux o tombent ceux qui s'y soumettent... Ces + hommes libres rappellent les prisonniers qui s'imaginent jouir de + la libert, lorsqu'ils ont le droit d'lire ceux parmi leurs + geliers qui sont chargs de la police intrieure de la prison... + Un membre d'un tat despotique peut tre entirement libre, mme + parmi les plus cruelles violences. Mais un membre d'un tat + constitutionnel est toujours esclave, car il reconnat la lgalit + des violences commises contre lui... Et voici qu'on voudrait amener + le peuple russe au mme tat d'esclavage constitutionnel que les + autres peuples europens[254]!..._ + +Dans son loignement du libralisme, c'est le ddain qui domine. +Vis--vis du socialisme, c'est--ou plutt ce serait--la haine, si +Tolsto ne se dfendait de har quoi que ce ft. Il le dteste +doublement, parce que le socialisme amalgame en lui deux mensonges: +celui de la libert et celui de la science. Ne se prtend-il pas fond +sur je ne sais quelle science conomique, dont les lois absolues +rgentent le progrs du monde! + +Tolsto est trs svre pour la science. Il a des pages d'une ironie +terrible sur cette superstition moderne et ces futiles problmes: +origine des espces, analyse spectrale, nature du radium, thorie des +nombres, animaux fossiles et autres sornettes, auxquelles on attribue +aujourd'hui la mme importance qu'on attribuait, au moyen ge, +l'Immacule Conception ou la Dualit de la Substance.--Il raille ces +servants de la science, qui, de mme que les servants de l'glise, se +persuadent et persuadent aux autres qu'ils sauvent l'humanit, qui, de +mme que l'glise, croient en leur infaillibilit, ne sont jamais +d'accord entre eux, se divisent en chapelles, et qui, de mme que +l'glise, sont la cause principale de la grossiret, de l'ignorance +morale, du retard que met l'homme s'affranchir du mal dont il souffre: +car ils ont rejet la seule chose qui pouvait unir l'humanit: la +conscience religieuse[255]. + +Mais son inquitude redouble et son indignation clate, quand il voit +cette arme dangereuse du nouveau fanatisme dans les mains de ceux qui +prtendent rgnrer l'humanit. Tout rvolutionnaire l'attriste, quand +il recourt la violence. Mais le rvolutionnaire intellectuel et +thoricien lui fait horreur: c'est un pdant meurtrier, une me +orgueilleuse et sche, qui n'aime pas les hommes, qui n'aime que ses +ides[256]. + +De basses ides, d'ailleurs. + + _Le socialisme a pour but la satisfaction des besoins les plus bas + de l'homme: son bien-tre matriel. Et ce but mme, il est + impuissant l'atteindre par les moyens qu'il prconise[257]._ + +Au fond il est sans amour. Il n'a que de la haine pour les oppresseurs +et une envie noire pour la vie douce et rassasie des riches: une +avidit de mouches qui se rassemblent autour des djections[258]. Quand +le socialisme aura vaincu, l'aspect du monde sera terrible. La horde +europenne se ruera sur les peuples faibles et sauvages avec une force +redouble, et elle en fera des esclaves, afin que les anciens +proltaires de l'Europe puissent tout leur aise se dpraver par le +luxe oisif, comme les Romains[259]. + +Heureusement que la meilleure force du socialisme se dpense en +fumes,--en discours, comme ceux de Jaurs.... + + _Quel admirable orateur! Il y a de tout dans ses discours,--et il + n'y a rien... Le socialisme, c'est un peu comme notre orthodoxie + russe: vous le pressez, vous le poussez dans ses derniers + retranchements, vous croyez l'avoir saisi, et brusquement il se + retourne et vous dit: Mais non! je ne suis pas celui que vous + croyez, je suis autre. Et il vous glisse dans la main... Patience! + Laissons faire le temps. Il en sera des thories socialistes comme + des modes de femmes, qui trs rapidement passent du salon + l'antichambre[260]._ + +Si Tolsto fait ainsi la guerre aux libraux et aux socialistes, ce +n'est pas, tant s'en faut, pour laisser le champ libre l'autocratie; +c'est au contraire pour que la bataille se livre dans toute son ampleur +entre le vieux monde et le monde nouveau, aprs qu'on aura limin de +l'arme les lments troubles et dangereux. Car lui aussi, il croit dans +la Rvolution. Mais sa Rvolution a une bien autre envergure que celle +des rvolutionnaires: c'est celle d'un croyant mystique du moyen ge, +qui attend pour le lendemain le rgne du Saint-Esprit: + + _Je crois qu' cette heure prcise commence la grande rvolution, + qui se prpare depuis deux mille ans dans le monde chrtien,--la + rvolution qui substituera au christianisme corrompu et au rgime + de domination qui en dcoule le vritable christianisme, base de + l'galit entre les hommes et de la vraie libert, laquelle + aspirent tous les tres dous de raison[261]._ + +Et quelle heure choisit-il, le voyant prophtique, pour annoncer la +nouvelle re de bonheur et d'amour? L'heure la plus sombre de la Russie, +l'heure des dsastres et des hontes. Pouvoir superbe de la foi +cratrice! Tout est lumire autour d'elle,--jusqu' la nuit. Tolsto +aperoit dans la mort les signes du renouvellement,--dans les calamits +de la guerre de Mandchourie, dans la dbcle des armes russes, dans +l'affreuse anarchie et la sanglante lutte de classes. Sa logique de rve +tire de la victoire du Japon cette conclusion tonnante que la Russie +doit se dsintresser de toute guerre: car les peuples non chrtiens +auront toujours l'avantage, la guerre, sur les peuples chrtiens qui +ont franchi la phase de soumission servile.--Est-ce abdication pour son +peuple?--Non, c'est orgueil suprme. La Russie doit se dsintresser de +toute guerre, parce qu'elle doit accomplir _la grande rvolution_. + +Et voici que l'vangliste de Iasnaa Poliana, ennemi de la violence, +prophtise, sans s'en douter, la Rvolution Communiste[262]! + + _La Rvolution de 1905, qui affranchira les hommes de l'oppression + brutale, doit commencer en Russie.--Elle commence._ + +Pourquoi la Russie doit-elle jouer ce rle de peuple lu?--Parce que la +rvolution nouvelle doit avant tout rparer _le grand Crime_, la +monopolisation du sol au profit de quelques milliers de riches, +l'esclavage de millions d'hommes, le plus cruel des esclavages[263]. Et +parce que nul peuple n'a conscience de cette iniquit autant que le +peuple russe[264]. + +Mais surtout parce que le peuple russe est, de tous les peuples, le plus +pntr du vrai christianisme, et que la rvolution qui vient doit +raliser, au nom du Christ, la loi d'union et d'amour. Or cette loi +d'amour ne peut s'accomplir, si elle ne s'appuie sur la loi de +non-rsistance au mal[265]. Et cette non-rsistance est, a toujours t +un trait essentiel du peuple russe. + + _Le peuple russe a toujours observ l'gard du pouvoir une tout + autre attitude que les autres pays europens. Jamais il n'est entr + en lutte contre le pouvoir; jamais surtout il n'y a particip, et + par consquent il n'a pu en tre souill. Il l'a considr comme un + mal qu'il faut viter. Une antique lgende reprsente les Russes + faisant appel aux Variagues, pour venir les gouverner. La majorit + des Russes a toujours mieux aim supporter les actes de violence + que d'y rpondre ou d'y tremper. Elle s'est donc toujours + soumise..._ + +Soumission volontaire, qui n'a aucun rapport avec l'obissance +servile[266]. + + _Le vrai chrtien peut se soumettre, il lui est mme impossible de + ne pas se soumettre sans lutte toute violence; mais il ne + saurait y obir, c'est--dire en reconnatre la lgitimit[267]._ + +Au moment o Tolsto crivait ces lignes, il tait sous l'motion d'un +des plus tragiques exemples de cette non-rsistance hroque d'un +peuple,--la sanglante manifestation du 22 janvier 1905, +Saint-Ptersbourg, o une foule dsarme, conduite par le pope Gapone, +se laissa fusiller, sans un cri de haine, sans un geste pour se +dfendre. + +Depuis longtemps en Russie, les vieux croyants, qu'on nommait les +_sectateurs_, pratiquaient opinitrment, malgr les perscutions, la +non-obissance l'tat et refusaient de reconnatre la lgitimit du +pouvoir[268]. Aprs les dsastres de la guerre russo-japonaise, cet tat +d'esprit n'eut pas de peine se propager dans le peuple des campagnes. +Les refus de service militaire se multiplirent; et plus ils furent +cruellement rprims, plus la rvolte grossit au fond des +coeurs.--D'autre part, des provinces, des races entires, sans +connatre Tolsto, avaient donn l'exemple du refus absolu et passif +d'obissance l'tat: les Doukhobors du Caucase, ds 1898, les +Gorgiens de la Gourie, vers 1905. Tolsto agit beaucoup moins sur ces +mouvements qu'ils n'agirent sur lui; et l'intrt de ses crits est +justement qu'en dpit de ce qu'ont prtendu les crivains du parti de la +rvolution, comme Gorki[269], il fut la voix du vieux peuple russe. + +L'attitude qu'il garda, vis--vis des hommes qui mettaient en pratique, +au pril de leur vie, les principes qu'il professait[270], fut trs +modeste et trs digne. Pas plus avec les Doukhobors et les Gouriens +qu'avec les soldats rfractaires, il ne se pose en matre qui enseigne. + + _Celui qui ne supporte aucune preuve ne peut rien apprendre + celui qui en supporte[271]._ + +Il implore le pardon de tous ceux que ses paroles et ses crits ont pu +conduire aux souffrances[272]. Jamais il n'engage personne refuser le +service militaire. C'est chacun de se dcider soi-mme. S'il a affaire + quelqu'un qui hsite, il lui conseille toujours d'entrer au service +et de ne pas refuser l'obissance, tant que ce ne lui sera pas +moralement impossible. Car, si l'on hsite, c'est que l'on n'est pas +mr; et mieux vaut qu'il y ait un soldat de plus qu'un hypocrite ou un +rengat, ce qui est le cas avec ceux qui entreprennent des oeuvres +au-dessus de leurs forces[273]. Il se dfie de la rsolution du +rfractaire Gontcharenko. Il craint que ce jeune homme n'ait t +entran par l'amour-propre et par la gloriole, non par l'amour de +Dieu[274]. Aux Doukhobors, il crit de ne pas persister dans leur refus +d'obissance, par orgueil et par respect humain, mais, s'ils en sont +capables, de dlivrer des souffrances leurs faibles femmes et leurs +enfants. Personne ne les condamnera pour cela. Ils ne doivent +s'obstiner que si l'esprit du Christ est ancr en eux, parce qu'alors +ils seront heureux de souffrir[275]. En tout cas, il prie ceux qui se +font perscuter de ne rompre, aucun prix, leurs rapports affectueux +avec ceux qui les perscutent[276]. Il faut aimer Hrode, comme il +l'crit, dans une belle lettre un ami: + + _Vous dites: On ne peut aimer Hrode.--Je l'ignore, mais je sens, + et vous aussi, qu'il faut l'aimer. Je sais, et vous aussi, que si + je ne l'aime pas, je souffre, qu'il n'y a pas en moi la vie[277]._ + +Divine puret, ardeur inlassable de cet amour, qui finit par ne plus se +contenter des paroles mmes de l'vangile: _Aime ton prochain comme +toi-mme_, parce qu'il y trouve encore un relent d'gosme[278]! + +Amour trop vaste, au gr de certains, et si dgag de tout gosme +humain qu'il se dilue dans le vide!--Et pourtant, qui plus que Tolsto +se dfie de _l'amour abstrait_? + + _Le plus grand pch d'aujourd'hui: l'amour abstrait des hommes, + l'amour impersonnel pour ceux qui sont quelque part, au loin.... + Aimer les hommes qu'on ne connat pas, qu'on ne rencontrera jamais, + c'est si facile! On n'a besoin de rien sacrifier. Et en mme temps, + on est si content de soi! La conscience est berne.--Non. Il faut + aimer le prochain,--celui avec qui l'on vit, et qui vous + gne[279]._ + +Je lis dans la plupart des tudes sur Tolsto que sa philosophie et sa +foi ne sont pas originales. Il est vrai: la beaut de ces penses est +trop ternelle pour qu'elle paraisse jamais une nouveaut la mode.... +D'autres relvent leur caractre utopique. Il est encore vrai: elles +sont utopiques, comme l'vangile. Un prophte est un utopiste; il vit +ds ici-bas de la vie ternelle; et que cette apparition nous ait t +accorde, que nous ayons vu parmi nous le dernier des prophtes, que le +plus grand de nos artistes ait cette aurole au front,--c'est l, me +semble-t-il, un fait plus original et d'importance plus grande pour le +monde qu'une religion de plus, ou une philosophie nouvelle. Aveugles, +ceux qui ne voient pas le miracle de cette grande me, incarnation de +l'amour fraternel dans un sicle ensanglant par la haine! + + + + +Sa figure avait pris les traits dfinitifs, sous lesquels elle restera +dans la mmoire des hommes: le large front que traverse l'arc d'une +double ride, les broussailles blanches des sourcils, la barbe de +patriarche, qui rappelle le Mose de Dijon. Le vieux visage s'tait +adouci, attendri; il portait la marque de la maladie, du chagrin, de +l'affectueuse bont. Comme il avait chang, depuis la brutalit presque +animale des vingt ans et la raideur empese du soldat de Sbastopol! +Mais les yeux clairs ont toujours leur fixit profonde, cette loyaut de +regard, qui ne cache rien de soi, et qui rien n'est cach. + + * * * * * + +Neuf ans avant sa mort, dans la rponse au Saint-Synode (17 avril 1901), +Tolsto disait: + + _Je dois ma foi de vivre dans la paix et la joie, et de pouvoir + aussi, dans la paix et la joie, m'acheminer vers la mort._ + +Je songe, en l'entendant, la parole antique: _que l'on ne doit +appeler heureux aucun homme avant qu'il soit mort_. + +Cette paix et cette joie, qu'alors il se vantait d'avoir, lui sont-elles +restes fidles? + +Les esprances de la grande Rvolution de 1905 s'taient vanouies. +Des tnbres amonceles, la lumire attendue n'tait point sortie. Aux +convulsions rvolutionnaires succdait l'puisement. A l'ancienne +injustice rien n'avait chang, sinon que la misre avait encore grossi. +Dj en 1906, Tolsto a perdu un peu confiance dans la vocation +historique du peuple slave de Russie; et sa foi obstine cherche, au +loin, d'autres peuples qu'il puisse investir de cette mission. Il pense +au grand et sage peuple chinois. Il croit que les peuples d'Orient +sont appels retrouver cette libert, que les peuples d'Occident ont +perdue presque sans retour, et que la Chine, la tte des Asiatiques, +accomplira la transformation de l'humanit dans la voie du _Tao_, de la +Loi ternelle[280]. + +Espoir vite du: la Chine de Lao-Tse et de Confucius renie sa sagesse +passe, comme dj l'avait fait le Japon avant elle, pour imiter +l'Europe[281]. Les Doukhobors perscuts ont migr au Canada; et l, +ils ont aussitt, au scandale de Tolsto, restaur la proprit[282]. +Les Gouriens, peine dlivrs du joug de l'tat, se sont mis +assommer ceux qui ne pensaient pas comme eux; et les troupes russes, +appeles, ont tout fait rentrer dans l'ordre. Il n'est pas jusqu'aux +Juifs,--eux, dont la patrie jusqu'alors, la plus belle que pt dsirer +un homme, tait le Livre[283],--qui ne tombent dans la maladie du +Sionisme, ce mouvement faussement national, qui est la chair de la +chair de l'europanisme contemporain, son enfant rachitique[284]. + +Tolsto est triste, mais il n'est pas dcourag. Il fait crdit Dieu, +il croit en l'avenir[285]: + + _Ce serait parfait, si on pouvait faire pousser une fort, en un + clin d'oeil. Malheureusement, c'est impossible, il faut attendre + que la semence germe, fasse venir des pousses, puis des feuilles, + puis la tige qui se transforme enfin en arbre[286]._ + +Mais il faut beaucoup d'arbres pour faire une fort; et Tolsto est +seul. Glorieux, mais seul. On lui crit, du monde entier: des pays +mahomtans, de la Chine, du Japon, o l'on traduit _Rsurrection_, et o +se rpandent ses ides sur la restitution de la terre au peuple[287]. +Les journaux amricains l'interviewent; des Franais le consultent sur +l'art, ou sur la sparation des glises et de l'tat[288]. Mais il n'a +pas trois cents disciples, et il en convient. D'ailleurs, il ne s'est +pas souci d'en faire. Il repousse les tentatives de ses amis pour +former des groupes de Tolstoens: + + _Il ne faut pas aller la rencontre l'un de l'autre, mais aller + tous Dieu.... Vous dites: Ensemble, c'est plus + facile...--Quoi?--Labourer, faucher, oui. Mais s'approcher de + Dieu, on ne le peut qu'isolment... Je me reprsente le monde comme + un norme temple dans lequel la lumire tombe d'en haut et juste au + milieu. Pour se runir, tous doivent aller la lumire. L, nous + tous, venus de divers cts, nous nous trouverons ensemble avec des + hommes que nous n'attendions pas: en cela est la joie[289]._ + +Combien se sont-ils trouvs ensemble sous le rayon qui tombe de la +coupole?--Qu'importe! Il suffit d'un seul, avec Dieu. + + _De mme qu'une matire en combustion peut seule communiquer le feu + d'autres matires, seules la vraie foi et la vraie vie d'un homme + peuvent se communiquer d'autres hommes et rpandre la + vrit[290]._ + +Peut-tre; mais jusqu' quel point cette foi isole a-t-elle pu assurer +le bonheur Tolsto?--Qu'il est loin, ses derniers jours, de la +srnit volontaire d'un Goethe! On dirait qu'il la fuit, qu'elle lui +est antipathique. + + _Il faut remercier Dieu d'tre mcontent de soi. Puisse-t-on l'tre + toujours! Le dsaccord de la vie avec ce qu'elle devrait tre est + prcisment le signe de la vie, le mouvement ascendant du plus + petit au plus grand, du pire au mieux. Et ce dsaccord est la + condition du bien. C'est un mal, quand l'homme est tranquille et + satisfait de soi-mme[291]._ + +Et il imagine ce sujet de roman, qui montre curieusement que +l'inquitude persistante d'un Levine ou d'un Pierre Besoukhov n'tait +pas morte en lui. + + _Je me reprsente souvent un homme lev dans les cercles + rvolutionnaires, et d'abord rvolutionnaire, puis populiste, + socialiste, orthodoxe, moine au Mont Athos, ensuite athe, bon pre + de famille, et enfin Doukhobor. Il commence tout, sans cesse + abandonne tout: les hommes se moquent de lui, il n'a rien fait, et + meurt oubli, dans un hospice. En mourant, il pense qu'il a gch + sa vie. Et cependant, c'est un saint[292]._ + +Avait-il donc des doutes encore, lui, si plein de sa foi?--Qui sait? +Chez un homme rest robuste, de corps et d'esprit, jusque dans sa +vieillesse, la vie ne pouvait s'arrter un point de la pense. Il +fallait qu'elle marcht. + + _Le mouvement, c'est la vie[293]._ + +Bien des choses avaient d changer en lui, au cours des dernires +annes. Son opinion l'gard des rvolutionnaires n'avait-elle pas t +modifie? Qui peut mme dire si sa foi en la non-rsistance au mal +n'avait pas t un peu branle?--Dj, dans _Rsurrection_, les +relations de Nekhludov avec les condamns politiques changent +compltement ses ides sur le parti rvolutionnaire russe. + + _Jusque-l, il avait de l'aversion pour leur cruaut, leur + dissimulation criminelle, leurs attentats, leur suffisance, leur + contentement de soi, leur insupportable vanit. Mais quand il les + voit de plus prs, quand il voit comme ils taient traits par + l'autorit, il comprend qu'ils ne pouvaient tre autres._ + +Et il admire leur haute ide du devoir, qui implique le sacrifice total. + +Mais depuis 1900, la vague rvolutionnaire s'tait tendue; partie des +intellectuels, elle avait gagn le peuple, elle remuait obscurment des +milliers de misrables. L'avant-garde de leur arme menaante dfilait +sous la fentre de Tolsto, Iasnaa-Poliana. Trois rcits, publis par +le _Mercure de France_[294], et qui comptent parmi les dernires pages +crites par Tolsto, font entrevoir la douleur et le trouble que ce +spectacle jetait dans son esprit. O tait-il le temps o, dans la +campagne de Toula, passaient les plerins, simples d'esprit et pieux? +Maintenant, c'est une invasion d'affams errants. Il en vient, chaque +jour. Tolsto, qui cause avec eux, est frapp de la haine qui les anime; +ils ne voient plus, comme autrefois, dans les riches, des gens qui font +le salut de leur me en distribuant l'aumne, mais des bandits, des +brigands, qui boivent le sang du peuple travailleur. Beaucoup sont des +gens instruits, ruins, deux doigts du dsespoir qui rend l'homme +capable de tout. + + _Ce n'est pas dans les dserts et dans les forts, mais dans les + bouges des villes et sur les grandes routes que sont levs les + barbares qui feront de la civilisation moderne ce que les Huns et + les Vandales ont fait de l'ancienne._ + +Ainsi disait Henry George. Et Tolsto ajoute: + + _Les Vandales sont dj prts en Russie, et ils seront + particulirement terribles parmi notre peuple profondment + religieux, parce que nous ne connaissons pas ces freins: les + convenances et l'opinion publique, qui sont si dveloppes chez les + peuples europens._ + +Tolsto recevait souvent des lettres de ces rvolts, protestant contre +ses doctrines de la non-rsistance et disant qu' tout le mal que les +gouvernants et les riches faisaient au peuple, on ne pouvait que +rpondre: Vengeance! Vengeance! Vengeance!--Tolsto les condamne-t-il +encore? On ne sait. Mais quand il voit, quelques jours aprs, saisir +dans son village, chez les pauvres qui pleurent, leur samovar et leurs +brebis, devant les autorits indiffrentes, il a beau faire, lui aussi, +il crie vengeance contre les bourreaux, contre ces ministres et leurs +acolytes, qui sont occups au commerce de l'eau-de-vie, ou apprendre +aux hommes le meurtre, ou prononcer les condamnations la +dportation, la prison, au bagne ou la pendaison,--ces gens, tous +parfaitement convaincus que les samovars, les brebis, les veaux, la +toile, qu'on enlve aux misreux, trouvent leur meilleur placement dans +la distillation de l'eau-de-vie qui empoisonne le peuple, dans la +fabrication des armes meurtrires, dans la construction des prisons, des +bagnes, et surtout dans la distribution des appointements leurs aides +et eux. + +Il est triste, quand on a vcu, toute sa vie, dans l'attente et +l'annonce du rgne de l'amour, de devoir fermer les yeux, parmi ces +visions menaantes, et de s'en sentir troubl.--Il l'est encore +davantage, quand on a la conscience vridique d'un Tolsto, de se dire +qu'on n'a pas mis d'accord tout fait sa vie avec ses principes. + + * * * * * + +Ici, nous touchons au point le plus douloureux de ses dernires +annes,--faut-il dire, de ses trente dernires annes?--et il ne nous +est permis que de l'effleurer d'une main pieuse et craintive: car cette +douleur, dont Tolsto s'effora de garder le secret, n'appartient pas +seulement celui qui est mort, mais d'autres qui vivent, qu'il aima, +et qui l'aiment. + +Il n'tait pas arriv communiquer sa foi ceux qui lui taient les +plus chers, sa femme, ses enfants. On a vu que la fidle compagne, +qui partageait vaillamment sa vie et ses travaux artistiques, souffrait +de ce qu'il avait reni sa foi dans l'art pour une autre foi morale, +qu'elle ne comprenait pas. Tolsto ne souffrait pas moins de se voir +incompris de sa meilleure amie. + + _Je sens par tout mon tre_, crivait-il Tnromo, _la vrit de + ces paroles: que le mari et la femme ne sont pas des tres + distincts, mais ne font qu'un... Je voudrais ardemment pouvoir + transmettre ma femme une partie de cette conscience religieuse, + qui me donne la possibilit de m'lever parfois au-dessus des + douleurs de la vie. J'espre quelle lui sera transmise, non par + moi, sans doute, mais par Dieu, bien que cette conscience ne soit + gure accessible aux femmes[295]._ + +Il ne semble pas que ce voeu ait t exauc. La comtesse Tolsto +admirait et aimait la puret de coeur, l'hrosme candide, la bont de +la grande me qui ne faisait qu'une avec elle; elle apercevait qu'il +marchait devant la foule et montrait le chemin que doivent suivre les +hommes[296]; quand le Saint-Synode l'excommuniait, elle prenait +bravement sa dfense et rclamait sa part du danger qui le menaait. +Mais elle ne pouvait faire qu'elle crt ce qu'elle ne croyait pas; et +Tolsto tait trop sincre pour l'obliger feindre,--lui qui hassait +la feintise de la foi et de l'amour, plus que la ngation de la foi et +de l'amour[297]. Comment donc et-il pu l'obliger, ne croyant pas, +modifier sa vie, sacrifier sa fortune et celle de ses enfants? + +Avec ses enfants, le dsaccord tait plus grand encore. M. A. +Leroy-Beaulieu, qui vit Tolsto dans sa famille, Iasnaa Poliana, dit +qu' table, lorsque le pre parlait, les fils dissimulaient mal leur +ennui et leur incrdulit[298]. Sa foi n'avait effleur que ses trois +filles, dont l'une, sa prfre Marie, tait morte[299]. Il tait +moralement isol parmi les siens. Il n'avait gure que sa dernire +fille et son mdecin[300] pour le comprendre. + +Il souffrait de cet loignement de pense, il souffrait des relations +mondaines qu'on lui imposait, de ces htes fatigants, venus du monde +entier, de ces visites d'Amricains et de snobs, qui l'excdaient; il +souffrait du luxe o sa vie de famille le contraignait vivre. +Modeste luxe, si l'on en croit les rcits de ceux qui l'ont vu dans sa +simple maison, d'un ameublement presque austre, dans sa petite chambre, +avec un lit de fer, de pauvres chaises et des murailles nues! Mais ce +confort lui pesait: c'tait un remords perptuel. Dans le second des +rcits publis par le _Mercure de France_, il oppose amrement au +spectacle de la misre environnante celui du luxe de sa propre maison. + + _Mon activit_, crivait-il dj en 1903, _quelque utile qu'elle + puisse paratre certains hommes, perd la plus grande partie de + son importance, parce que ma vie n'est pas entirement d'accord + avec ce que je professe_[301]. + +Que n'a-t-il donc ralis cet accord! S'il ne pouvait obliger les siens + se sparer du monde, que ne s'est-il spar d'eux et de leur +vie,--vitant ainsi les sarcasmes et le reproche d'hypocrisie, que lui +ont jets ses ennemis, trop heureux de son exemple et s'en autorisant +pour nier sa doctrine! + +Il y avait pens. Depuis longtemps, sa rsolution tait prise. On a +retrouv et publi[302] une admirable lettre que, le 8 juin 1897, il +crivait sa femme. Il faut la reproduire presque en entier. Rien ne +livre mieux le secret de cette me aimante et douloureuse: + + _Depuis longtemps, chre Sophie, je souffre du dsaccord de ma vie + avec mes croyances. Je ne puis vous forcer changer ni votre vie + ni vos habitudes. Je n'ai pas pu davantage vous quitter jusqu' + prsent, car je pensais que, par mon loignement, je priverais les + enfants, encore trs jeunes, de cette petite influence que je + pourrais avoir sur eux, et que je vous ferais tous beaucoup de + peine. Mais je ne puis continuer vivre comme j'ai vcu pendant + ces seize dernires annes[303], tantt luttant contre vous et + vous irritant, tantt succombant moi-mme aux influences et aux + sductions auxquelles je suis habitu et qui m'entourent. J'ai + rsolu de faire maintenant ce que je voulais faire depuis + longtemps: m'en aller.... De mme que les Hindous, arrivs la + soixantaine, s'en vont dans la fort, de mme que chaque homme + vieux et religieux dsire consacrer les dernires annes de sa vie + Dieu et non aux plaisanteries, aux calembours, aux potins, au + lawn-tennis, de mme moi, parvenu ma soixante-dixime anne, je + dsire de toutes les forces de mon me le calme, la solitude, et, + sinon un accord complet, du moins pas ce dsaccord criant entre + toute ma vie et ma conscience. Si je m'en tais all ouvertement, + c'et t des supplications, des discussions, j'eusse faibli, et + peut-tre n'aurais-je pas mis excution ma dcision, tandis + quelle doit tre excute. Je vous prie donc de me pardonner, si + mon acte vous attriste. Et principalement toi, Sophie, laisse-moi + partir, ne me cherche pas, ne m'en veuille point et ne me blme + pas. Le fait que je t'ai quitte ne prouve pas que j'aie des griefs + contre toi.... Je sais que_ tu ne pouvais pas, tu ne pouvais pas + _voir et penser comme moi; c'est pourquoi tu n'as pas pu changer ta + vie et faire un sacrifice ce que tu ne reconnais pas. Aussi, je + ne te blme point; au contraire, je me souviens avec amour et + reconnaissance des trente-cinq longues annes de notre vie commune, + et surtout de la premire moiti de ce temps, quand, avec le + courage et le dvouement de ta nature maternelle, tu supportais + vaillamment ce que tu regardais comme ta mission. Tu as donn moi + et au monde ce que tu pouvais donner. Tu as donn beaucoup d'amour + maternel et fait de grands sacrifices.... Mais, dans la dernire + priode de notre vie, dans les quinze dernires annes, nos routes + se sont spares. Je ne puis croire que ce soit moi le coupable; je + sais que si j'ai chang, ce n'est ni pour mon plaisir, ni pour le + monde, mais parce que je ne pouvais faire autrement. Je ne peux pas + t'accuser de ne m'avoir point suivi, et je te remercie, et je me + rappellerai toujours avec amour ce que tu m'as donn.--Adieu, ma + chre Sophie. Je t'aime._ + +_Le fait que je t'ai quitte...._ Il ne la quitta point.--Pauvre +lettre! Il lui semble qu'il lui suffit de l'crire, pour que sa +rsolution soit accomplie.... Aprs l'avoir crite, il avait puis dj +toute sa force de rsolution.--_Si je m'en tais all ouvertement; +c'et t des supplications, j'eusse faibli...._ Il ne fut pas besoin +de _supplications_, de _discussions_, il lui suffit de voir, un +moment aprs, ceux qu'il voulait quitter: il sentit _qu'il ne pouvait +pas, il ne pouvait pas_ les quitter; la lettre qu'il avait dans sa +poche, il l'enfouit dans un meuble, avec cette suscription: + + _Transmettre ceci, aprs ma mort, ma femme Sophie Andrievna._ + +Et cela se borna son projet d'vasion. + +tait-ce l sa force? N'tait-il pas capable de sacrifier sa tendresse +son Dieu?--Certes, il ne manque pas, dans les fastes chrtiens, de +saints au coeur plus ferme qui n'hsitrent jamais fouler +intrpidement aux pieds leurs affections et celles des autres.... Qu'y +faire? Il n'tait point de ceux-l. Il tait faible. Il tait homme. Et +c'est pour cela que nous l'aimons. + +Plus de quinze ans auparavant, dans une page d'une douleur dchirante, +il se demandait lui-mme: + + --_Eh bien, Lon Tolsto, vis-tu selon les principes que tu + prnes?_ + +Et il rpondait, accabl: + + _Je meurs de honte, je suis coupable, je mrite le mpris... + Pourtant, comparez ma vie d'autrefois celle d'aujourd'hui. Vous + verrez que je cherche vivre selon la loi de Dieu. Je n'ai pas + fait la millime partie de ce qu'il faut faire, et j'en suis + confus, mais je ne l'ai pas fait, non parce que je ne l'ai pas + voulu, mais parce que je ne l'ai pas pu.... Accusez-moi, mais + n'accusez pas la voie que je suis. Si je connais la route qui + conduit ma maison, et si je la suis en titubant, comme un homme + ivre, cela veut-il dire que la route soit mauvaise? Ou + indiquez-m'en une autre, ou soutenez-moi sur la vraie route, comme + je suis prt vous soutenir. Mais ne me rebutez pas, ne vous + rjouissez pas de ma dtresse, ne criez pas, avec transport: + Regardez! Il dit qu'il va la maison, et il tombe dans le + bourbier! Non, ne vous rjouissez pas, mais aidez-moi, + soutenez-moi!... Aidez-moi! Mon coeur se dchire de dsespoir que + nous nous soyons tous gars; et lorsque je fais tous mes efforts + pour sortir de l, vous, chacun de mes carts, au lieu d'avoir + compassion, vous me montrez du doigt, en criant: Voyez, il tombe + avec nous dans le bourbier[304]!_ + +Plus prs de la mort, il rptait: + + _Je ne suis pas un saint, je ne me suis jamais donn pour tel. Je + suis un homme qui se laisse entraner, et qui parfois ne dit pas + tout ce qu'il pense et sent; non parce qu'il ne le veut pas, mais + parce qu'il ne le peut pas, parce qu'il lui arrive frquemment + d'exagrer ou d'errer. Dans mes actions, c'est encore pis. Je suis + un homme tout fait faible, avec des habitudes vicieuses, qui veut + servir le Dieu de vrit, mais qui trbuche constamment. Si l'on me + tient pour un homme qui ne peut se tromper, chacune de mes fautes + doit paratre un mensonge ou une hypocrisie. Mais si on me tient + pour un homme faible, j'apparais alors ce que je suis en ralit: + un tre pitoyable, mais sincre, qui a constamment et de toute son + me dsir et qui dsire encore devenir un homme bon, un bon + serviteur de Dieu._ + +Ainsi, il resta, perscut par le remords, poursuivi par les reproches +muets de disciples plus nergiques et moins humains que lui[305], +dchir par sa faiblesse et son indcision, cartel entre l'amour des +siens et l'amour de Dieu,--jusqu'au jour o un coup de dsespoir, et +peut-tre le vent brlant de fivre qui se lve aux approches de la +mort, le jetrent hors du logis, sur les chemins, errant, fuyant, +frappant aux portes d'un couvent, puis reprenant sa course, tombant sur +sa route enfin, dans un obscur petit pays, pour ne plus se relever[306]. +Et, sur son lit de mort, il pleurait, non sur soi, mais sur les +malheureux; et il disait, au milieu de ses sanglots: + + _Il y a sur la terre des millions d'hommes qui souffrent; pourquoi + tes-vous l tous vous occuper du seul Lon Tolstoy?_ + +Alors, elle vint--c'tait le dimanche 20 novembre 1910, peu aprs six +heures du matin,--elle vint, la dlivrance, ainsi qu'il la nommait, +la mort, la mort bnie... + + + + +Le combat tait termin, le combat de quatre-vingt-deux ans, dont cette +vie avait t le champ. Tragique et glorieuse mle, laquelle prirent +part toutes les forces de la vie, tous les vices et toutes les +vertus.--Tous les vices, hors un seul, le mensonge, qu'il pourchassa +sans cesse et traqua dans ses derniers refuges. + +D'abord, la libert ivre, les passions qui s'entrechoquent dans la nuit +orageuse qu'illuminent de loin en loin d'blouissants clairs,--crises +d'amour et d'extase, visions de l'ternel. Annes du Caucase, de +Sbastopol, annes de jeunesse tumultueuse et inquite... Puis, la +grande accalmie des premires annes du mariage. Le bonheur de l'amour, +de l'art, de la nature,--_Guerre et Paix_. Le plein jour du gnie, qui +enveloppe tout l'horizon humain et le spectacle de ces luttes, qui pour +l'me sont dj du pass. Il les domine, il en est matre; et dj elles +ne lui suffisent plus. Comme le prince Andr, il a les yeux tourns vers +le ciel immense qui luit au-dessus d'Austerlitz. C'est ce ciel qui +l'attire: + + _Il y a des hommes aux ailes puissantes, que la volupt fait + descendre au milieu de la foule, o leurs ailes se brisent: moi, + par exemple. Ensuite, on bat de son aile brise, on s'lance + vigoureusement, et l'on retombe de nouveau. Les ailes seront + guries. Je volerai trs haut. Que Dieu m'aide[307]!_ + +Ces paroles sont crites, au milieu du plus terrible orage, celui dont +les _Confessions_ sont le souvenir et l'cho. Tolsto a t plus d'une +fois rejet sur le sol, les ailes fracasses. Et toujours il s'obstine. +Il repart. Le voici qui plane dans le ciel immense et profond, avec +ses deux grandes ailes, dont l'une est la raison et l'autre est la foi. +Mais il n'y trouve pas le calme qu'il cherchait. Le ciel n'est pas en +dehors de nous. Le ciel est en nous. Tolsto y souffle ses temptes de +passions. Par l il se distingue des aptres qui renoncent: il met son +renoncement la mme ardeur qu'il mettait vivre. Et c'est toujours la +vie qu'il treint, avec une violence d'amoureux. Il est fou de la vie. +Il est ivre de la vie. Il ne peut vivre sans cette ivresse[308]. Ivre +de bonheur et de malheur, la fois. Ivre de mort et d'immortalit[309]. +Son renoncement la vie individuelle n'est qu'un cri de passion exalte +vers la vie ternelle. Non, la paix qu'il atteint, la paix de l'me +qu'il invoque, n'est pas celle de la mort. C'est celle de ces mondes +enflamms qui gravitent dans les espaces infinis. Chez lui, la colre +est calme[310], et le calme est brlant. La foi lui a donn des armes +nouvelles pour reprendre, plus implacable, le combat que, ds ses +premires oeuvres, il ne cessait de livrer aux mensonges de la socit +moderne. Il ne s'en tient plus quelques types de romans, il s'attaque + toutes les grandes idoles: hypocrisies de la religion, de l'tat, de +la science, de l'art, du libralisme, du socialisme, de l'instruction +populaire, de la bienfaisance, du pacifisme[311]... Il les soufflette, +il s'acharne contre elles. + +Le monde voit, de loin en loin, de ces apparitions de grands esprits +rvolts, qui, comme Jean le Prcurseur, lancent l'anathme contre une +civilisation corrompue. La dernire de ces apparitions avait t +Rousseau. Par son amour de la nature[312], par sa haine de la socit +moderne, par sa jalouse indpendance, par sa ferveur d'adoration pour +l'vangile et pour la morale chrtienne, Rousseau annonce Tolsto, qui +se rclamait de lui: Telles de ses pages me vont au coeur, disait-il, +je crois que je les aurais crites[313]. + +Mais quelle diffrence entre les deux mes, et comme celle de Tolsto +est plus purement chrtienne! Quel manque d'humilit, quelle arrogance +pharisienne, dans ce cri insolent des _Confessions_ de l'homme de +Genve: + + _tre ternel! Qu'un seul te dise, s'il l'ose: Je fus meilleur que + cet homme-l!_ + +Ou dans ce dfi au monde: + + _Je le dclare hautement et sans crainte: quiconque pourra me + croire un malhonnte homme est lui-mme un homme touffer._ + +Tolsto pleurait des larmes de sang sur les crimes de sa vie passe: + + _J'prouve les souffrances de l'enfer. Je me rappelle toute ma + lchet passe, et ces souvenirs ne me quittent pas, ils + empoisonnent ma vie. On regrette d'ordinaire que l'on ne garde pas + le souvenir aprs la mort. Quel bonheur qu'il en soit ainsi! Quelle + souffrance ce serait, si, dans cette autre vie, je me rappelais + tout le mal que je commis ici-bas[314]!..._ + +Ce n'est pas lui qui et crit ses _Confessions_, comme Rousseau, parce +que, dit celui-ci, sentant que le bien surpassait le mal, j'avais mon +intrt tout dire[315]. Tolsto, aprs avoir essay, renonce crire +ses _Mmoires_; la plume lui tombe des mains: il ne veut pas tre un +objet de scandale pour ceux qui le liront: + + _Des gens diraient: Voil donc cet homme que plusieurs placent si + haut! Et quel lche il tait! Alors, nous, simples mortels, c'est + Dieu lui-mme qui ordonne d'tre lches[316]._ + +Jamais Rousseau n'a connu de la foi chrtienne la belle pudeur morale, +l'humilit qui donne au vieux Tolsto une candeur ineffable. Derrire +Rousseau,--encadrant la statue de l'le aux Cygnes--on voit Saint-Pierre +de Genve, la Rome de Calvin. En Tolsto, on retrouve les plerins, les +innocents, dont les confessions naves et les larmes avaient mu son +enfance. + + * * * * * + +Mais, bien plus encore que la lutte contre le monde, qui lui est commune +avec Rousseau, un autre combat remplit les trente dernires annes de la +vie de Tolsto, un magnifique combat entre les deux plus hautes +puissances de son me: la Vrit et l'Amour. + +La Vrit,--ce regard qui va droit l'me,--la lumire pntrante de +ces yeux gris qui vous percent... Elle tait sa plus ancienne foi, la +reine de son art. + + _L'hrone de mes crits, celle que j'aime de toutes les forces de + mon me, celle qui toujours fut, est, et sera belle, c'est la + vrit[317]._ + +La vrit, seule pave, surnageant du naufrage, aprs la mort de son +frre[318]. La vrit, pivot de sa vie, roc au milieu de la mer... + +Mais bientt, la vrit horrible[319] ne lui avait plus suffi. L'Amour +l'avait supplante. C'tait la source vive de son enfance, l'tat +naturel de son me[320]. Quand vint la crise morale de 1880, il +n'abdiqua point la vrit, il l'ouvrit l'amour[321]. + +L'amour est la base de l'nergie[322]. L'amour est la raison de +vivre, la seule, avec la beaut[323]. L'amour est l'essence de Tolsto +mri par la vie, de l'auteur de _Guerre et Paix_ et de la lettre au +Saint-Synode[324]. + +Cette pntration de la vrit par l'amour fait le prix unique des +chefs-d'oeuvre qu'il crivit, au milieu de sa vie,--_nel mezzo del +cammin_,--et distingue son ralisme du ralisme la Flaubert. Celui-ci +met sa force n'aimer point ses personnages. Si grand qu'il soit ainsi, +il lui manque le: _Fiat lux!_ La lumire du soleil ne suffit point, il +faut celle du coeur. Le ralisme de Tolsto s'incarne dans chacun des +tres, et, les voyant avec leurs yeux, il trouve, dans le plus vil, des +raisons de l'aimer et de nous faire sentir la chane fraternelle qui +nous unit tous[325]. Par l'amour, il pntre aux racines de la vie. + +Mais il est difficile de maintenir cette union. Il y a des heures o le +spectacle de la vie et ses douleurs sont si amers qu'ils paraissent un +dfi l'amour, et que, pour le sauver, pour sauver sa foi, on est +oblig de la hausser si loin au-dessus du monde qu'elle risque de perdre +tout contact avec lui. Et comment fera celui qui a reu du sort le don +superbe et fatal de voir la vrit, de ne pouvoir pas ne la point voir? +Qui dira ce que Tolsto a souffert du continuel dsaccord de ses +dernires annes, entre ses yeux impitoyables qui voyaient l'horreur de +la ralit, et son coeur passionn qui continuait d'attendre et +d'affirmer l'amour! + +Nous avons tous connu ces tragiques dbats. Que de fois nous nous sommes +trouvs dans l'alternative de ne pas voir, ou de har! Et que de fois un +artiste,--un artiste digne de ce nom, un crivain qui connat le pouvoir +splendide et redoutable de la parole crite,--se sent-il oppress +d'angoisse au moment d'crire telle ou telle vrit[326]! Cette vrit +saine et virile, ncessaire au milieu des mensonges modernes, des +mensonges de la civilisation, cette vrit vitale, semble-t-il, comme +l'air qu'on respire... Et puis l'on s'aperoit que cet air, tant de +poumons ne peuvent le supporter, tant d'tres affaiblis par la +civilisation, ou faibles simplement par la bont de leur coeur! +Faut-il donc n'en tenir aucun compte et leur jeter implacablement cette +vrit qui tue? N'y a-t-il pas, au-dessus, une vrit qui, comme dit +Tolsto, est ouverte l'amour?--Mais quoi! peut-on pourtant consentir + bercer les hommes avec de consolants mensonges, comme Peer Gynt +endort, avec ses contes, sa vieille maman mourante?... La socit se +trouve sans cesse en face de ce dilemme: la vrit, ou l'amour. Elle le +rsout, d'ordinaire, en sacrifiant la fois la vrit et l'amour. + +Tolsto n'a jamais trahi aucune de ses deux Fois. Dans ses oeuvres de +la maturit, l'amour est le flambeau de la vrit. Dans les oeuvres de +la fin, c'est une lumire d'en haut, un rayon de la grce qui descend +sur la vie, mais ne se mle plus avec elle. On l'a vu dans +_Rsurrection_, o la foi domine la ralit, mais lui reste extrieure. +Le mme peuple, que Tolsto dpeint, chaque fois qu'il regarde les +figures isoles, comme trs faible et mdiocre, prend, ds qu'il y pense +d'une faon abstraite, une saintet divine[327].--Dans sa vie de tous +les jours, s'accusait le mme dsaccord que dans son art, et plus +cruellement. Il avait beau savoir ce que l'amour voulait de lui, il +agissait autrement; il ne vivait pas selon Dieu, il vivait selon le +monde. L'amour lui-mme, o le saisir? Comment distinguer entre ses +visages divers et ses ordres contradictoires? tait-ce l'amour de sa +famille, ou l'amour de tous les hommes?... Jusqu'au dernier jour, il se +dbattit dans ces alternatives. + +O est la solution?--Il ne l'a pas trouve. Laissons aux intellectuels +orgueilleux le droit de l'en juger avec ddain. Certes, ils l'ont +trouve, eux, ils ont la vrit, et ils s'y tiennent avec assurance. +Pour ceux-l, Tolsto tait un faible et un sentimental, qui ne peut +servir d'exemple. Sans doute, il n'est pas un exemple qu'ils puissent +suivre: ils ne sont pas assez vivants. Tolsto n'appartient pas +l'lite vaniteuse, il n'est d'aucune glise,--pas plus de celle des +_Scribes_, comme il les appelait, que de celles des _Pharisiens_ de +l'une ou l'autre foi. Il est le type le plus haut du libre chrtien, qui +s'efforce, toute sa vie, vers un idal qui reste toujours plus +lointain[328]. + +Tolsto ne parle pas aux privilgis de la pense, il parle aux hommes +ordinaires--_hominibus bon voluntatis_.--Il est notre conscience. Il +dit ce que nous pensons tous, mes moyennes, et ce que nous craignons de +lire en nous. Et il n'est pas pour nous un matre plein d'orgueil, un de +ces gnies hautains qui trnent dans leur art et leur intelligence, +au-dessus de l'humanit. Il est--ce qu'il aimait se nommer lui-mme +dans ses lettres, de ce nom le plus beau de tous, le plus doux,--notre +frre. + + Janvier 1911. + + + + +NOTE SUR LES OEUVRES POSTHUMES DE TOLSTOY[329] + + +Tolstoy laissait, en mourant, une quantit d'oeuvres indites. La plus +grande partie en a t publie depuis. Elles forment trois volumes de +traduction franaise par J.-W. Bienstock (collection Nelson)[330]. Ces +oeuvres sont de toutes les poques de sa vie. Il en est qui remontent +jusqu'en 1883 (_Journal d'un fou_). D'autres sont des dernires annes. +Elles comprennent des nouvelles, des romans, des pices de thtre, des +dialogues. Beaucoup sont restes inacheves. Je les diviserais +volontiers en deux classes: les oeuvres que Tolstoy crivait par +volont morale, et celles qu'il crivait par instinct artistique. Dans +un petit nombre d'entre elles, les deux tendances se fondent +harmonieusement. + +Malheureusement, il faut dplorer que le dsintressement de sa gloire +littraire,--peut-tre mme une secrte pense de mortification--ait +empch Tolstoy de poursuivre la composition de ses oeuvres qui +s'annonaient comme devant tre les plus belles. Tel _Le journal +posthume du vieillard Fodor Kouzmitch_. C'est la fameuse lgende du +tsar Alexandre Ier, se faisant passer pour mort et s'en allant, sous +un faux nom, vieillir en Sibrie, par expiation volontaire. On sent que +Tolstoy s'tait passionn pour le sujet et identifi avec son hros. On +ne se console pas qu'il ne nous reste de ce journal que les premiers +chapitres: par la vigueur et la fracheur du rcit, ils valent les +meilleures pages de _Rsurrection_. Il y a l des portraits inoubliables +(la vieille Catherine II), et surtout une puissante peinture du tsar +mystique et violent, dont la nature orgueilleuse a encore des +soubresauts de rveil chez le vieillard pacifi. + +_Le pre Serge_ (1891-1904) est aussi dans la grande manire de Tolstoy; +mais le rcit est un peu court. Il a pour sujet l'histoire d'un homme +qui cherche Dieu dans la solitude et l'asctisme, par orgueil bless, et +qui finit par le trouver parmi les hommes, en vivant pour eux. La +sauvage violence de quelques pages vous saisit la gorge. Rien de sobre +et de tragique comme la scne o le hros dcouvre la vilenie de celle +qu'il aimait:--(sa fiance, la femme qu'il adorait comme une sainte, a +t la matresse du tsar qu'il vnrait passionnment). Non moins +saisissante est la nuit de tentation, o le moine, pour retrouver la +paix de l'me trouble, se tranche un doigt avec une hache. A ces +pisodes farouches s'opposent l'entretien mlancolique de la fin, avec +la pauvre vieille petite amie d'enfance, et les dernires pages, d'un +laconisme indiffrent et serein. + +C'tait aussi un sujet mouvant que _La mre_: Une bonne et raisonnable +mre de famille, aprs s'tre pendant quarante ans voue tout entire +aux siens, se trouve seule, sans activit, sans raison d'agir, et, +quoique libre penseuse, se retire sous l'aile d'un couvent et crit son +Journal. Mais les premires pages seules de cette oeuvre subsistent. + +Une srie de petits rcits sont d'un art suprieur: + +_Alexis le Pot_, qui se relie la veine des beaux contes populaires. +Histoire d'un simple, toujours sacrifi, toujours doucement satisfait, +et qui meurt.--_Aprs le bal_ (20 aot 1903): Un vieillard raconte +comment il aimait une jeune fille et comment il cessa brusquement de +l'aimer, aprs avoir vu le pre, un colonel, commander la fustigation +d'un soldat. OEuvre parfaite, d'abord d'un charme exquis de souvenirs +juvniles, puis d'une prcision hallucinante.--_Ce que j'ai vu en rve_ +(13 novembre 1906): Un prince ne pardonne pas sa fille qu'il adorait, +parce qu'elle s'est enfuie de la maison, aprs s'tre laiss sduire. +Mais peine l'a-t-il revue que c'est lui qui demande pardon. Et +toutefois (la tendresse de Tolstoy et son idalisme ne l'abusent jamais) +il ne peut arriver vaincre le sentiment de dgot que lui cause la vue +de l'enfant de sa fille. + +--_Khodynka_, une courte nouvelle, dont l'action se passe en 1893: Une +jeune princesse russe, qui a voulu se mler une fte populaire de +Moscou, se trouve prise dans une panique, foule aux pieds, laisse pour +morte et ranime par un ouvrier, qui a t lui-mme rudement bouscul. +Un sentiment de fraternit affectueuse les unit un instant. Puis ils se +quittent et ne se verront plus. + +De dimensions beaucoup plus vastes, et s'annonant comme un roman +pique, est _Hadji-Mourad_ (dcembre 1902), qui raconte un pisode des +guerres du Caucase en 1851[331]. Tolstoy, en l'crivant, tait dans la +pleine matrise de ses moyens artistiques. La vision (des yeux et de +l'me) est parfaite. Mais, chose curieuse, on ne s'intresse pas +vritablement l'histoire: car on sent que Tolstoy ne s'y intresse pas +tout fait. Chaque personnage qui parat, au cours du rcit, veille +juste autant de sympathie chez lui; et de chacun, mme s'il ne fait que +passer sous nos yeux, il trace un portrait achev. Mais force d'aimer +tous, il ne prfre rien. Il semble crire cette remarquable nouvelle, +sans besoin intrieur, par une ncessit toute physique. Comme d'autres +exercent leurs muscles, il faut qu'il exerce son mcanisme intellectuel. +Il a besoin de crer. Il cre. + + * * * * * + +D'autres oeuvres ont un accent personnel, souvent jusqu' l'angoisse. +Il en est d'autobiographiques, comme _Le journal d'un fou_ (20 octobre +1883), qui retrace le souvenir des premires nuits d'effroi de Tolstoy, +avant la crise de 1869[332], et comme _Le Diable_ (19 novembre 1889). +Cette dernire et trs longue nouvelle a des parties de tout premier +ordre et, malheureusement, un dnouement absurde: Un propritaire +campagnard, qui a eu des relations avec une jeune paysanne de son +domaine, s'est mari et a pris soin (car il est honnte et il aime sa +jeune femme) d'carter la paysanne. Mais il l'a dans le sang, et il ne +peut la voir sans la dsirer. Elle le recherche. Il finit par la +reprendre; il sent qu'il ne pourra plus s'arracher elle: il se tue. +Les portraits de l'homme, bon, faible, robuste, myope, intelligent, +sincre, travailleur, tourment,--de sa jeune femme romanesque et +amoureuse, qui l'idalise,--de la belle et saine paysanne, ardente et +sans pudeur,--sont des chefs-d'oeuvre. Il est fcheux que Tolstoy ait +mis plus de morale dans la fin de son roman qu'il n'en a mis dans +l'histoire vcue: car il a eu rellement une aventure analogue. + +_La lumire luit dans les tnbres_, drame en cinq actes, prsente bien +des faiblesses artistiques. Mais, lorsqu'on connat la tragdie cache +de la vieillesse de Tolstoy, qu'elle est mouvante cette oeuvre qui, +sous d'autres noms, met en scne Tolstoy et les siens! Nicolas +Ivanovitch Sarintzeff est parvenu la mme foi que l'auteur de _Que +devons-nous faire?_ et il essaie de la mettre en pratique. Cela ne lui +est point permis. Les larmes de sa femme (sincres ou simules?) +l'empchent de quitter les siens. Il reste dans sa maison, o il vit +pauvrement et fait de la menuiserie. Sa femme et ses enfants continuent +de mener grand train et de donner des ftes. Bien qu'il n'y prenne point +part, on l'accuse d'hypocrisie. Cependant, par son influence morale, par +le simple rayonnement de sa personnalit, il fait autour de lui des +proslytes--et des malheureux. Un pope, convaincu par ses doctrines, +abandonne l'glise. Un jeune homme de bonne famille refuse le service +militaire et se fait envoyer au bataillon de discipline. Et le pauvre +Sarintzeff-Tolstoy est dchir par le doute. Est-il dans l'erreur? +N'entrane-t-il pas les autres inutilement dans la souffrance et dans la +mort? A la fin, il ne voit plus d'autre solution ses angoisses que de +se laisser tuer par la mre du jeune homme, qu'il a sans le vouloir +conduit sa perte. + +On trouvera encore, dans un bref rcit, des derniers temps de la vie de +Tolstoy: _Il n'y a pas de coupable_ (septembre 1910), la mme confession +douloureuse d'un homme qui souffre horriblement de sa situation et qui +ne peut en sortir. Aux riches dsoeuvrs s'opposent les pauvres +accabls; et ni les uns ni les autres ne sentent l'ineptie monstrueuse +d'un tel tat social. + +Deux oeuvres de thtre ont une relle valeur: l'une est une petite +pice paysanne, qui combat les mfaits de l'alcool: _Toutes les qualits +viennent d'elle_ (Probablement de 1910). Les personnages sont trs +individuels; leurs traits typiques, leurs ridicules de langage sont +saisis de faon amusante. Le paysan qui, la fin, pardonne son voleur +est la fois noble et comique, par son inconsciente grandeur morale et +son naf amour-propre.--La seconde pice, d'une tout autre importance, +est un drame en douze tableaux: _le Cadavre vivant_. Elle montre les +gens faibles et bons crass par la stupide machine sociale. Le hros, +Fedia, est un homme qui s'est perdu par sa bont mme et par le profond +sentiment moral qu'il cache sous une vie dbauche: car il souffre, +d'une faon intolrable, de la bassesse du monde et de sa propre +indignit; mais il n'a pas la force de ragir. Il a une femme qu'il +aime, qui est bonne, tranquille, raisonnable, mais _sans le petit +raisin qu'on met dans le cidre pour le faire mousser_, _sans le +ptillement dans la vie_, qui procure l'oubli. Et il lui faut l'oubli. + +_Nous tous dans notre milieu_, dit-il, _nous avons trois voies devant +nous, trois seulement. tre fonctionnaire, gagner de l'argent et ajouter + la vilenie au milieu de laquelle on vit, cela me dgotait; peut-tre +n'en tais-je pas capable... La seconde voie, c'est celle o l'on combat +cette vilenie: pour cela, il faut tre un hros, je n'en suis pas un. +Reste la troisime: s'oublier, boire, faire la noce, chanter: c'est +celle que j'ai choisie, et vous voyez o cela m'a men[333]..._ + +Et, dans un autre passage: + +_Comment j'en suis arriv ma perte? D'abord, le vin. Ce n'est pas que +j'aie plaisir boire. Mais j'ai toujours le sentiment que tout ce qui +se fait autour de moi n'est pas ce qu'il faut; et j'ai honte.... Et +quant tre marchal de la noblesse, ou directeur de banque, c'est si +honteux, si honteux!... Aprs avoir bu, on n'a plus honte.... Et puis, +la musique, pas l'opra ou Beethoven, mais les tsiganes, cela vous verse +dans l'me tant de vie, tant d'nergie.... Et puis les beaux yeux noirs, +le sourire.... Mais plus cela enchante, plus on a honte, +ensuite[334]...._ + +Il a quitt sa femme, parce qu'il sent qu'il lui fait du mal et qu'elle +ne lui fait pas de bien. Il la laisse un ami dont elle est aime, +qu'elle aimait sans se l'avouer, et qui lui ressemble. Il disparat dans +les bas-fonds de la bohme; et tout est bien ainsi: les deux autres sont +heureux, et lui,--autant qu'ils peuvent l'tre. Mais la socit ne +permet point qu'on se passe de son consentement; elle accule stupidement +Fedia au suicide, s'il ne veut pas que ses deux amis soient condamns +pour bigamie.--Cette oeuvre trange, si profondment russe, et qui +reflte le dcouragement des meilleurs aprs les grandes esprances de +la Rvolution, brises, est simple, sobre, sans aucune dclamation. Les +caractres sont tous vrais et vivants, mme les personnages de second +plan: (la jeune soeur intransigeante et passionne dans sa conception +morale de l'amour et du mariage; la bonne figure compasse du brave +Karenine, et sa vieille maman, ptrie de nobles prjugs, conservatrice, +autoritaire en paroles, accommodante en actes); jusqu'aux silhouettes +fugitives des tsiganes et des avocats. + + * * * * * + +J'ai laiss de ct quelques oeuvres, o l'intention dogmatique et +morale prime la libre vie de l'oeuvre--bien qu'elle ne fasse jamais +tort la lucidit psychologique de Tolstoy: + +_Le faux coupon_: un long rcit, presque un roman, qui veut montrer +l'enchanement, dans le monde, de tous les actes individuels, bons ou +mauvais. Un faux, commis par deux collgiens, dclenche toute une suite +de crimes, de plus en plus horribles,--jusqu' ce que l'acte de +rsignation sainte d'une pauvre femme qu'assassine une brute agisse sur +l'assassin et, par lui, de proche en proche, remonte jusqu'aux premiers +auteurs de tout le mal, qui se trouvent ainsi rachets par leurs +victimes. Le sujet est superbe, et touche l'pope; l'oeuvre aurait +pu atteindre la grandeur fatale des tragdies antiques. Mais le rcit +est trop long, trop morcel, sans ampleur; et bien que chaque personnage +soit justement caractris, ils restent tous indiffrents. + +_La sagesse enfantine_ est une suite de vingt et un dialogues entre des +enfants, sur tous les grands sujets: religion, art, science, +instruction, patrie, etc. Ils ne sont pas sans verve; mais le procd +fatigue vite, tant de fois rpt. + +_Le jeune tsar_, qui rve des malheurs qu'il cause malgr lui, est une +des oeuvres les plus faibles du recueil. + +Enfin, je me contente d'numrer quelques esquisses fragmentaires: _Deux +plerins_,--_Le pope Vassili_,--_Quels sont les assassins?_ etc. + + * * * * * + +Dans l'ensemble de ces oeuvres, on est frapp de la vigueur +intellectuelle, conserve par Tolstoy jusqu' son dernier jour[335]. Il +peut sembler verbeux, quand il expose ses ides sociales; mais toutes +les fois qu'il est en face d'une action, d'un personnage vivant, le +rveur humanitaire disparat, il ne reste plus que l'artiste au regard +d'aigle, qui d'un coup va au coeur. Jamais il n'a perdu cette lucidit +souveraine. Le seul appauvrissement que je constate, pour l'art, c'est +du ct de la passion. A part de courts instants, on a l'impression que +ses oeuvres ne sont plus pour Tolstoy l'essentiel de sa vie; elles +sont, ou un passe-temps ncessaire, ou un instrument pour l'action. Mais +c'est l'action qui est son vritable objet, et non plus l'art. Quand il +lui arrive de se laisser reprendre par cette illusion passionne, il +semble qu'il en ait honte; il coupe court ou peut-tre, comme pour _Le +journal posthume du vieillard Fodor Kouzmitch_, il abandonne +compltement l'oeuvre qui risquerait de resouder les chanes qui +l'attachaient l'art... Exemple unique d'un grand artiste, en pleine +force cratrice et tourment par elle, qui lui rsiste et qui l'immole +son Dieu. + + R. R. + + Avril 1913. + + + + +LA RPONSE DE L'ASIE A TOLSTOY + + +Au temps o paraissaient les premires ditions de ce livre, nous ne +pouvions mesurer encore le retentissement de la pense de Tolstoy dans +le monde. Le grain tait en terre. Il fallait attendre l't. + +Aujourd'hui, la moisson est leve. Et de Tolstoy a surgi un arbre de +Jess. Sa parole s'est faite acte. Au Saint Jean le Prcurseur +d'Iasnaa-Poliana a succd le Messie de l'Inde, qu'il avait consacr: +Mahtm Gandhi. + +Admirons la magnifique conomie de l'histoire humaine, o, malgr les +disparitions apparentes des grands efforts de l'esprit, rien ne se perd +d'essentiel, et le flux et le reflux des ractions mutuelles forment un +courant continu, qui s'enrichit sans cesse, en fcondant la terre. + +A dix-neuf ans, en 1847, le jeune Tolstoy, malade l'hpital de Kazan, +avait pour voisin de lit un prtre lama bouddhiste, bless grivement +la face par un brigand, et il recevait de lui la premire rvlation de +la loi de Non-Rsistance, que le torrent de sa vie devait, trente ans, +recouvrir. + +Soixante-deux ans aprs, en 1909, le jeune Indien Gandhi recevait des +mains de Tolstoy mourant cette sainte lumire, que le vieil aptre russe +avait couve en lui, rchauffe de son amour, nourrie de sa douleur; et +il en faisait le flambeau qui a illumin l'Inde: la rverbration en a +touch toutes les parties de la terre. + +Mais, avant d'en arriver au rcit de ce baptme dans le Jourdain, nous +voulons rapidement retracer l'ensemble des rapports de Tolstoy avec +l'Asie. Une _Vie de Tolstoy_ serait, sans cette tude, incomplte +aujourd'hui. Car l'action de Tolstoy sur l'Asie aura, dans l'histoire, +plus d'importance peut-tre que l'action sur l'Europe. Il a t la +premire grande Voie de l'esprit qui relie, de l'Est l'Ouest, tous les +membres du Vieux-Continent. Maintenant la sillonnent, en l'un et l'autre +sens, deux rivires de plerins. + + * * * * * + +Nous avons maintenant tous les moyens de connatre le sujet: car Paul +Birukoff, pieux disciple du matre, a rassembl en un volume sur +_Tolstoy et l'Orient_ les documents conservs[336]. + +L'Orient l'attira toujours. Tout jeune tudiant l'Universit de Kazan, +il avait choisi d'abord la facult des langues orientales arabo-turques. +Dans ses annes de Caucase, il fut en contact prolong avec la culture +mahomtane, et il en subit fortement l'impression. Peu aprs 1870 +commencent paratre, dans ses recueils de Rcits et Lgendes pour les +coles primaires, des contes arabes et indiens. Quand vint l'heure de sa +crise religieuse, la Bible ne lui suffit point; il ne tarda pas +consulter les religions d'Orient. Il lut considrablement[337]. Bientt +lui vint l'ide de faire profiter l'Europe de ses lectures, et il +rassembla, sous le titre: _Les penses des hommes sages_, un recueil, o +l'vangile, Bouddh, Laotse, Krishna fraternisaient. Il s'tait +convaincu, ds le premier coup d'oeil, de l'unit fondamentale des +grandes religions humaines. + +Mais ce qu'il cherchait surtout, c'tait le rapport direct avec les +hommes d'Asie. Et dans les dix dernires annes de sa vie, un rseau +serr de correspondance se tressa entre Iasnaa et tous les pays +d'Orient. + + * * * * * + +De tous, c'tait la Chine, dont la pense lui tait le plus proche. Et +ce fut elle qui se livra le moins. Ds 1884, il tudiait Confucius et +Laotse; ce dernier tait son prfr, parmi les sages de +l'antiquit[338]. Mais, en fait, Tolstoy dut attendre jusqu'en 1905 pour +changer sa premire lettre avec un compatriote de Laotse, et il ne +parat avoir eu que deux correspondants chinois. Il est vrai qu'ils sont +de marque. L'un tait un savant, _Tsien Huang-t'ung_; l'autre ce grand +lettr _Ku-Hung-Ming_, dont le nom est bien connu en Europe[339], et +qui, professeur d'Universit Pkin, chass par la Rvolution, a d +s'exiler au Japon. + +Dans les lettres qu'il adresse ces deux Chinois d'lite, et +particulirement dans celle, trs longue, Ku-Hung-Ming, qui a la +valeur d'un manifeste (octobre 1906), Tolstoy exprime l'attachement et +l'admiration qu'il prouve pour le peuple chinois. Ces sentiments ont +t renforcs par les preuves que la Chine a subies, avec une noble +mansutude, en ces dernires annes o les nations d'Europe ont fait +assaut contre elle d'ignobles brutalits. Il l'engage persvrer dans +cette sereine patience et prophtise qu'elle lui devra la victoire +finale. L'exemple de Port-Arthur, dont l'abandon par la Chine la +Russie a cot si cher la Russie (guerre russo-japonaise), assure +qu'il en sera de mme pour l'Allemagne Kiautschau et pour l'Angleterre + Wei-ha-Wei. Les voleurs finissent toujours par se voler entre +eux.--Mais Tolstoy est inquiet d'apprendre que, depuis peu, l'esprit de +violence et de guerre s'veille chez les Chinois; il les conjure d'y +rsister. S'ils se laissaient gagner par la contagion, ce serait un +dsastre, non seulement dans le sens o l'entendait _un des plus +grossiers et ignares reprsentants de l'Occident, le Kaiser +d'Allemagne_, qui redoutait pour l'Europe le pril jaune,--mais dans +l'intrt suprieur de l'humanit. Car, avec la vieille Chine +disparatrait le point d'appui de la vraie sagesse populaire et +pratique, paisible et laborieuse, qui, de l'Empire du Milieu, doit +s'tendre progressivement tous les peuples. Tolstoy croit le moment +venu d'une transformation capitale dans la vie de l'humanit; il a la +conviction que la Chine est appele y jouer le premier rle, la tte +des peuples d'Orient. La tche de l'Asie est de montrer au reste du +monde le vrai chemin la vraie libert; et ce chemin, dit Tolstoy, +n'est autre que le _Tao_. Surtout que la Chine se garde de vouloir se +rformer sur le plan et l'exemple de l'Occident,--c'est--dire en +remplaant son despotisme par un rgime constitutionnel, une arme +nationale et la grande industrie! Qu'elle considre le tableau +lamentable de ces peuples d'Europe, avec l'enfer de leur proltariat, +avec leurs luttes de classes, leur course aux armements et leurs guerres +sans fin, leur politique de rapine coloniale,--la banqueroute sanglante +de toute une civilisation! L'Europe est un exemple,--oui!--de ce qu'il +ne faut pas faire. Et comme la Chine ne peut, d'autre part, rester dans +l'tat prsent, o elle se voit livre toutes les agressions, une +seule voie lui est ouverte: celle de la Non-Rsistance absolue vis--vis +de son gouvernement et de tous les gouvernements. Qu'elle poursuive, +impassible, sa culture de la terre, en se soumettant la seule loi de +Dieu! L'Europe se trouvera dsarme devant la passivit hroque et +sereine de 400 millions d'hommes. Toute la sagesse humaine et le secret +du bonheur sont dans la vie de travail paisible sur son champ, en se +guidant d'aprs les principes des trois religions de Chine: le +Confucianisme, qui libre de la force brutale; le Taosme, qui prescrit +de ne pas faire aux autres ce qu'on ne veut pas que les autres vous +fassent; et le Bouddhisme, qui est tout abngation et amour. + +Des conseils de Tolstoy, nous voyons ce que la Chine d'aujourd'hui +parat faire; et il ne semble pas que son docte correspondant, +Ku-Hung-Ming, en ait beaucoup profit: car son traditionalisme, +distingu mais born, offre pour toute panace la fivre du monde +moderne en travail une _Grande Charte de Fidlit_ l'ordre tabli par +le pass[340].--Mais il ne faut point juger de l'immense Ocan par ses +vagues de surface. Et qui peut dire si le peuple de Chine n'est pas +beaucoup plus prs des penses de Tolstoy, qui s'accordent avec la +millnaire tradition de ses sages, que ne le feraient supposer ces +guerres de partis et ces rvolutions, qui passent et qui meurent sur son +ternit? + + * * * * * + +Tout au contraire des Chinois, les Japonais, avec leur vitalit fbrile, +leur curiosit affame de toute pense nouvelle dans l'univers, furent +les premiers d'Asie avec qui Tolstoy entra en relations (ds 1890, ou +peu aprs). Il se mfiait d'eux, de leur fanatisme national et guerrier, +surtout de leur prodigieuse souplesse s'adapter la civilisation +d'Europe et en pouser sur-le-champ tous les abus. On ne peut dire que +sa mfiance ait t entirement injustifie: car la correspondance assez +abondante qu'il entretint avec eux lui apporta plus d'un mcompte. Tel +qui se disait son disciple, tout en ayant la prtention de concilier son +enseignement avec le patriotisme, le dsavoua publiquement, comme le +jeune _Jokai_, rdacteur en chef du journal _Didaitschoo-lu_, en 1904, +au moment de la guerre du Japon avec la Russie. Encore plus dcevant fut +le jeune _H. S. Tamura_ qui, d'abord boulevers jusqu'aux larmes par la +lecture d'un article de Tolstoy sur la guerre russo-japonaise[341], +tremblant de tout son corps, et criant, transport, que Tolstoy est +l'unique prophte de notre temps, se laisse quelques semaines aprs +rouler par la vague de dlire patriotique, aprs la destruction de la +flotte russe par les Japonais, Tsusima, et finit par publier contre +Tolstoy un mauvais livre qui l'attaque... + +Plus solides et sincres--mais si loin de la vraie pense de +Tolstoy--ces social-dmocrates japonais, protestataires hroques contre +la guerre[342], qui crivent Tolstoy, en septembre 1904, et qui +Tolstoy, en les remerciant, exprime sa condamnation absolue, la fois +de la guerre et du socialisme[343]. + +Mais l'esprit de Tolstoy pntrait, malgr tout, le Japon et le +labourait jusqu'au fond. Lorsqu'en 1908, pour son quatre-vingtime +anniversaire, ses amis russes s'adressrent tous les amis du monde, +afin de publier un livre de tmoignages, _Naoshi Kato_ envoya un +intressant Essai, qui montre l'influence considrable de Tolstoy au +Japon. La plupart de ses livres religieux y avaient t traduits; vers +1902-1903, ils produisirent, dit Kato, une rvolution morale, non +seulement chez les chrtiens japonais, mais chez les bouddhistes; et de +cette commotion, un renouvellement du bouddhisme est sorti. Jusqu'alors, +la religion tait un ordre tabli et une loi du dehors. Elle prit (ou +reprit) un caractre intrieur. _Conscience religieuse_ devint, +depuis, le mot la mode. Et certes, ce rveil du _moi_ n'tait pas sans +dangers. Il pouvait mener,--il mena, en nombre de cas,--vers de tout +autres fins que l'esprit de sacrifice et d'amour fraternel-- la +jouissance goste, l'indiffrentisme, au dsespoir, et mme au +suicide: il y eut des catastrophes chez ce peuple vibrant qui, dans ses +crises de passion, porte toutes les doctrines aux ultimes consquences. +Mais il se forma ainsi, particulirement prs de Kioto, de petits +groupes tolstoyens qui travaillaient leur champ et professaient le pur +vangile de l'amour[344]. D'une faon gnrale, on peut dire que la vie +spirituelle au Japon a subi, en partie, l'empreinte de la personnalit +de Tolstoy. Encore aujourd'hui, subsiste au Japon une _Socit Tolstoy_, +qui publie une revue mensuelle de soixante-dix pages, intressante et +nourrie[345]. + +Le plus aimable exemple de ces disciples japonais est le jeune _Kenjiro +Tokutomi_, qui contribua aussi au livre du jubil de 1908. Il avait +crit, de Tokio, une lettre enthousiaste Tolstoy, dans les premiers +mois de 1906, et Tolstoy y avait aussitt rpondu. Mais Tokutomi n'avait +pas eu la patience d'attendre la rponse: il s'tait embarqu sur le +premier bateau, pour aller le voir. Il ne savait pas un mot de russe et +trs peu d'anglais. Il arriva Iasnaa en juillet, y demeura cinq +jours, reu avec une bont paternelle, et repartit directement pour le +Japon, couvant, tout le reste de sa vie, les grands souvenirs de cette +semaine et le lumineux sourire du vieillard. Il l'voque dans ses +charmantes pages de 1908, o parle son coeur simple et pur: + + _Je vois son sourire, travers le brouillard des 730 jours passs + depuis que je l'ai vu, et par-dessus les 10 000 kilomtres qui nous + sparent._ + + _Maintenant je vis dans une petite campagne, dans une chtive + maison, avec ma femme et mon chien. Je plante des lgumes, + j'arrache la mauvaise herbe, qui repousse sans cesse. Toute mon + nergie et toutes mes journes se dpensent arracher, arracher, + arracher... Peut-tre cela tient-il ma nature d'esprit, + peut-tre ce temps imparfait. Mais je suis, pleinement heureux... + Seulement, c'est bien triste, quand on ne sait qu'crire, dans une + occasion pareille!..._ + +Le petit Japonais a su, par ces simples lignes d'une humble vie +heureuse, de sagesse et de labeur, raliser beaucoup mieux l'idal de +Tolstoy et parler son coeur que tous les doctes collaborateurs au +livre du Jubil[346]. + + * * * * * + +En sa qualit de Russe, Tolstoy avait de nombreuses occasions de +connatre les mahomtans,--puisque l'empire de Russie en comptait vingt +millions de sujets. Aussi tiennent-ils une large place dans sa +correspondance. Mais ils n'y apparaissent gure avant 1901. Et ce fut, +au printemps de cette anne, sa rponse au Saint-Synode et son +excommunication qui les lui conquirent. La haute et ferme parole +traversa le monde musulman comme le char d'lie. Ils n'en retinrent que +l'affirmation monothiste, o leur semblait se rpercuter la voix de +leur Prophte, et ils tchrent navement de l'annexer. Des Baschkirs de +Russie, des muftis indiens, des musulmans de Constantinople lui crivent +qu'ils ont _pleur de joie_, en lisant le dmenti public inflig par +sa main toute la chrtient; et ils le flicitent de s'tre enfin +dlivr _de la sombre croyance la Trinit_. Ils l'appellent leur +_frre_ et s'efforcent de le convertir tout fait. Avec une comique +inconscience, l'un d'eux, un mufti de l'Inde, _Mohammed Sadig_, de +Kadiam, Gurdaspur, se rjouit de lui faire connatre que son nouveau +Messie islamique (un certain Chazrat Mirza Gulam Achmed) vient +d'anantir le mensonge chrtien de la Rsurrection en retrouvant au +Kaschmir le tombeau de Ijuz Azaf (Jsus), et il lui en envoie une +photo, avec le portrait de son saint rformateur. + +On ne saurait imaginer l'admirable tranquillit, peine teinte +d'ironie (ou de mlancolie), avec laquelle Tolstoy reoit ces tranges +avances. Qui ne l'a point vu dans ces controverses ne connat point la +souveraine modration o sa nature imprieuse tait arrive. Jamais il +ne se dpartit de sa courtoisie et de son calme bon sens. C'est +l'interlocuteur mahomtan qui s'emporte, qui lui prte, irrit, _un +reste des prjugs chrtiens du moyen age_[347] ou qui, son refus de +croire en le nouveau Messie musulman, lui oppose la classification +menaante que le saint homme fait, en trois compartiments, des hommes +recevant la lumire de la vrit: + +... _Les uns la reoivent par leur propre raison. Les autres par les +signes visibles et les miracles. Les troisimes par la force de l'pe._ +(Exemple: le Pharaon, qui Mose a d faire boire la mer Rouge, pour le +convaincre de son Dieu.) Car _le Prophte envoy par Dieu doit +enseigner au monde entier_[348]... + +Tolstoy ne suit pas ses correspondants agressifs sur le terrain de +combat. Son noble principe est que les hommes, aimant la vrit, ne +doivent jamais appuyer sur les diffrences entre les religions et sur +leurs manques, mais sur ce qui les unit et ce qui fait leur +prix.--_C'est quoi je m'efforce_, dit-il, _envers toutes les +religions, et notamment envers l'Islam_[349].--Il se contente de +rpondre au bouillant mufti que _le devoir de quiconque possde un +sentiment vraiment religieux est de donner l'exemple d'une vie +vertueuse_. C'est l tout ce dont nous avons besoin[350]. Il admire +Mahomet, et certaines de ses paroles l'ont ravi[351]. Mais Mahomet +n'est qu'un homme, comme le Christ. Pour que le Mahomtisme ainsi que le +Christianisme deviennent une religion juste, il faudra qu'ils renoncent + la croyance aveugle en un homme et un livre; qu'ils admettent +seulement ce qui est en accord avec la conscience et la raison de tous +les hommes.--Mme sous la forme mesure dont il revt sa pense, Tolstoy +s'inquite toujours de ne pas froisser la foi de celui qui lui parle: + +_Pardonnez si j'ai d vous blesser. On ne peut pas dire la vrit +moiti. On doit la dire toute, ou pas du tout[352]._ + +Inutile d'ajouter qu'il ne convainc point ses interlocuteurs. + +Du moins, il en trouve d'autres, mahomtans clairs, libraux, qui +sympathisent pleinement avec lui:--au premier rang, le clbre +grand-mufti d'gypte, le cheikh rformateur _Mohammed Abdou_[353], qui +lui adresse, du Caire, en 1904 (le 8 avril), une noble lettre, le +flicitant de l'excommunication dont il tait l'objet: car l'preuve est +la divine rcompense pour les lus. Il dit que la lumire de Tolstoy +rchauffe et rassemble les chercheurs de vrit, que leurs coeurs sont +dans l'attente de tout ce qu'il crit. Tolstoy rpond, avec une chaude +cordialit.--Il reoit aussi l'hommage de l'ambassadeur de Perse +Constantinople, prince _Mirza Riza Chan_, dlgu la premire +confrence de la Paix, La Haye, en 1901. + +Mais il est surtout attir par le mouvement Bhaste (ou Bbiste), dont +il entretient constamment ses correspondants. Il entre en relations +personnelles avec certains Bhastes, comme le mystrieux _Gabriel +Sacy_, qui lui crit d'gypte (1901), et qui aurait t, dit-on, un +Arabe de naissance, converti au Christianisme, puis pass au Bhasme. +Sacy lui expose son _Credo_, Tolstoy rpond (10 aot 1901) que le +_Bbisme l'intresse depuis longtemps et qu'il a lu tout ce qui lui +tait accessible ce sujet_; il n'attache aucune importance sa base +mystique et ses thories; mais il croit son grand avenir en Orient, +comme enseignement moral: _tt ou tard, le Bhasme se fondra avec +l'anarchisme chrtien_. Ailleurs, il crit un Russe qui lui envoie un +livre sur le Bhasme qu'il a la certitude de la victoire _de tous les +enseignements religieux rationalistes, qui surgissent actuellement des +diverses confessions: Brahmanisme, Bouddhisme, Judasme, +Christianisme_. Il les voit allant toutes _vers le confluent d'une +religion unique, universellement humaine_[354].--Il a le contentement +d'apprendre que le courant bhaste a pntr en Russie, chez des +Tatares de Kazan, et il invite chez lui leur chef, Woissow, dont +l'entretien avec lui a t not par Gussev (fvrier 1909)[355]. + +Dans le livre du jubil, en 1908, l'Islam est reprsent par un juriste +de Calcutta, _Abdullah-al-Mamun-Suhrawardy_, qui lve Tolstoy un +majestueux monument. Il l'appelle _yogi_ et souscrit ses enseignements +de la Non-Violence, qu'il ne juge pas opposs ceux de Mahomet; mais +_il faut lire le Coran, comme Tolstoy a lu la Bible, sous la lumire de +la vrit, et non dans la nue de la superstition_. Il loue Tolstoy de +n'tre pas un surhomme, un _Uebermensch_, mais le frre de tous, non pas +la lumire de l'Occident ou de l'Orient, mais lumire de Dieu, lumire +pour tous. Et, dans une lueur prophtique, il annonce que la +prdication de Tolstoy pour la Non-Violence, _mle aux enseignements +des sages de l'Inde, produira peut-tre en notre temps de nouveaux +Messies_. + + * * * * * + +C'tait de l'Inde en effet que devait sortir le Verbe agissant, dont +Tolstoy fut l'annonciateur. + +L'Inde tait, en cette fin du XIXe sicle, et au dbut du XXe, en +plein rveil. L'Europe ne connat pas encore,-- part une lite de +savants bien renseigns, qui ne sont pas trs presss de dispenser leur +science au commun des mortels et se cantonnent volontiers dans leur +coque linguistique, o ils se sentent huis clos[356]--l'Europe est +encore loin d'imaginer la prodigieuse rsurrection du gnie indien qui +s'annona ds les annes 1830[357] et resplendit vers 1900. Ce fut une +floraison clatante et soudaine dans tous les champs de l'esprit. Dans +l'art, dans la science, dans la pense. Le seul nom de _Rabindranath +Tagore_ a, dtach de la constellation de sa glorieuse famille, rayonn +sur le monde. Presque en mme temps, le Vedantisme tait rnov par le +fondateur de l'_Arya-Samj_ (1875), _Dayananda Sarasvati_, celui qu'on a +nomm le _Luther hindou_; et _Keshub Chunder Sen_ faisait du +_Brahm-Samj_ un instrument de rformes sociales passionnes et un +terrain de rapprochement entre la pense chrtienne et la pense +d'Orient. Mais, surtout, le firmament religieux de l'Inde s'illuminait +de deux toiles de premire grandeur, subitement apparues,--ou +rapparues aprs des sicles, pour parler selon le grand style de +l'Inde, au sens profond[358]--ces deux miracles de l'esprit: +_Ramakrishna_ (1836-1886), le fou de Dieu, qui embrassait dans son amour +toutes les formes du Divin, et son disciple, plus puissant encore que le +matre, _Vivekananda_ (1863-1902), dont la torrentielle nergie a, pour +des sicles, rveill dans son peuple puis le Dieu d'action, le Dieu +de la Git. + +La vaste curiosit de Tolstoy ne les ignora point. Il lut les traits de +_Dayananda_, que lui envoya le directeur de _The Vedic Magazine_ +(Kangra, Sakaranpur), _Rama Deva_. Ds 1896, il s'tait enthousiasm des +premiers crits parus de _Vivekananda_[359], et il savourait les +Entretiens de _Ramakrishna_[360].--C'est un malheur pour l'humanit que +Vivekananda, lors de son voyage d'Europe en 1900, n'ait pas t orient +vers Iasnaa Poliana. Celui qui crit ces lignes ne peut se consoler, en +cette anne de l'Exposition Universelle o le grand _Swami_ passait +Paris, si mal entour, de n'avoir pas t celui qui relie les deux +voyants, les deux gnies religieux de l'Europe et de l'Asie. + +Ainsi que le _Swami_ de l'Inde, Tolstoy tait nourri de l'esprit de +Krishna, _seigneur de l'Amour_[361]. Et plus d'une voix de l'Inde le +saluait comme un Mahtm, un ancien _Rishi_ rincarn[362]. _Gopal +Chetti_, directeur de _The New Reformer_, qui se voua dans l'Inde aux +ides de Tolstoy, le rapproche, en son crit pour le Livre du Jubil +(1908), de Bouddh le prince qui renona; et il dit que, si Tolstoy +tait n aux Indes, il et t tenu pour un _Avatara_, un _Purusha_ +(incarnation de l'Ame universelle), un _Sri-Krishna_. + +Mais le courant fatal du fleuve de l'histoire allait porter Tolstoy, du +Rve en Dieu des _yogis_ au seuil de la grande action de Vivekananda et +de Gandhi,--de l'_Hind-Swaraj_. + +Dtours tranges du destin! Le premier qui l'y conduisit fut l'homme +qui, plus tard, devait devenir le meilleur lieutenant du Mahtm indien, +mais qui, en ce temps, tait encore, comme Paul avant le chemin de +Damas, le violent ennemi de ces penses: _C.-R. Das_[363]... Est-il +permis d'imaginer que la voix de Tolstoy a pu contribuer le ramener +sa vraie mission?--A la fin de 1908, C.-R. Das tait dans le camp de la +Rvolution. Il crivit Tolstoy, sans lui rien voiler de sa foi +violente; il combattait, visage dcouvert, la doctrine tolstoyenne de +la Non-Rsistance; et cependant, il lui demandait un mot de sympathie +pour son journal, _Free Hindostan_. Tolstoy rpondit une trs longue +lettre, presque un trait, qui, sous le titre de _Lettre un Indien_, +14 dcembre 1908, se rpandit dans le monde entier. Il proclamait +nergiquement la doctrine de la Non-Rsistance et de l'Amour, en +encadrant chaque partie de son argumentation dans des citations de +Krishna. Il n'apportait pas moins de vigueur dans son combat contre la +nouvelle superstition de la science que contre les anciennes +superstitions religieuses. Et il faisait aux Indiens un reproche +vhment de renier leur sagesse antique pour pouser l'erreur +d'Occident. + +_On pouvait esprer, disait-il, que, dans l'immense monde +brahmano-bouddhiste et confucianiste, ce nouveau prjug scientifique +n'aurait point place, et que les Chinois, les Japonais, les Hindous, +ayant compris le mensonge religieux qui justifie la violence, +arriveraient directement concevoir la loi de l'amour, propre +l'humanit, qui fut promulgue avec une force si clatante par les +grands matres de l'Orient. Mais la superstition de la science, qui a +remplac celle de la religion, envahit de plus en plus les peuples de +l'Orient. Elle subjugue dj le Japon et lui prpare les pires +dsastres. Elle se rpand sur ceux qui, en Chine et dans l'Inde, +prtendent, comme vous, tre les meneurs de vos peuples. Vous invoquez, +dans notre journal, comme un principe fondamental qui doit guider +l'activit de l'Inde, l'ide suivante_: + + Resistance to agression is not simply justifiable, but imperative; + non-resistance hurts both altruism and egoism. + +... _Eh quoi! vous, membre d'un des peuples les plus religieux, vous +allez, d'un coeur lger et confiant en votre instruction scientifique, +abjurer la loi de l'amour, proclame au sein de votre peuple, avec une +clart exceptionnelle, ds l'antiquit recule!... Et vous rptez ces +stupidits que vous ont suggres les champions de la violence, les +ennemis de la vrit, les esclaves de la thologie d'abord, ensuite de +la science,--vos matres europens!_ + +_Vous dites que les Anglais ont asservi l'Inde, parce que l'Inde ne +rsiste pas assez la violence par la force?--Mais c'est tout juste le +contraire! Si les Anglais ont asservi les Hindous, ce n'est que pour +cette raison que les Hindous reconnaissaient et reconnaissent encore la +violence comme principe fondamental de leur organisation sociale; ils se +soumettaient, au nom de ce principe, leurs roitelets; au nom de ce +principe, ils ont lutt contre eux, contre les Europens, contre les +Anglais... Une Compagnie commerciale--trente mille hommes, des hommes +plutt faibles--ont asservi un peuple de deux cents millions! Dites cela + un homme libre de prjugs! Il ne comprendra pas ce que ces mots +peuvent signifier... N'est-il pas vident, d'aprs ces chiffres mmes, +que ce ne sont pas les Anglais, mais les Hindous eux-mmes qui ont +asservi les Hindous?..._ + +_Si les Hindous sont asservis par la violence, c'est parce qu'eux-mmes +ont vcu de la violence, vivent prsent de la violence et ne +reconnaissent pas la loi ternelle de l'amour, propre l'humanit._ + + Digne de piti et ignorant l'homme qui cherche ce qu'il possde et + ignore qu'il le possde! Oui, misrable et ignorant l'homme qui ne + connat pas le bien de l'amour qui l'entoure et que je lui ai + donn! (Krishna). + + _L'homme n'a qu' vivre en accord avec la loi de l'amour, qui est + propre son coeur et qui recle en soi le principe de + Non-Rsistance, de Non-Participation toute violence. Alors, non + seulement une centaine d'hommes ne pourraient asservir des + millions, mais des millions ne pourraient asservir un seul. Ne + rsistez pas au mal et ne prenez pas part ce mal, la contrainte + de l'administration, des tribunaux, des impts, et surtout de + l'arme!--Et rien, ni personne au monde ne pourra vous asservir!_ + +Une citation de Krishna termine (comme elle a commenc) cette +prdication de la Non-Rsistance faite par la Russie l'Inde: + + Enfants, levez plus haut vos regards aveugls, et un monde + nouveau, plein de joie et d'amour, vous apparatra, un monde de + Raison, cr par Ma Sagesse, le seul monde rel. Alors, vous + connatrez ce que l'amour a fait de vous, ce dont il vous a + gratifis et ce qu'il exige de vous. + +Or, cette lettre de Tolstoy tombe dans les mains d'un jeune Indien, qui +tait _homme de loi_, Johannesburg, en Sud-Afrique. Il se nommait +Gandhi. Il en fut saisi. Il crivit Tolstoy, vers la fin de 1909[364]. +Il lui annonait la campagne de sacrifice, qu'il dirigeait depuis une +dizaine d'annes, dans l'esprit vanglique de Tolstoy[365]. Il lui +demandait l'autorisation de traduire en langue indienne la lettre +C.-R. Das. + +Tolstoy lui envoya sa bndiction fraternelle, dans le _combat de la +douceur contre la brutalit, de l'humilit et de l'amour contre +l'orgueil et la violence_. Il lut l'dition anglaise de l'_Hind +Swarj_, que Gandhi lui fit parvenir; et il pntra aussitt toute +l'importance de cette exprience religieuse et sociale: + + _La question que vous traitez, de la Rsistance passive, est de la + plus haute valeur, non seulement pour l'Inde, mais pour toute + l'humanit._ + +Il se procura la biographie de Gandhi par Joseph J. Doke[366], et il fut +captiv. Malgr la maladie, il tint lui adresser quelques lignes +affectueuses (8 mai 1910). Et lorsqu'il se sentit rtabli il lui +adressa, de Kotschety, le 7 septembre 1910,--un mois avant sa fuite vers +la solitude et la mort,--une lettre d'une telle importance que, malgr +sa longueur, je tiens la reproduire, presque entire, la fin de +cette tude. Elle est et restera, aux yeux de l'avenir, l'vangile de la +Non-Rsistance et le testament spirituel de Tolstoy. Les Indiens du +Sud-Afrique la publirent en 1914, dans le _Golden Number of Indian +Opinion_, consacr la _Rsistance passive en Sud-Afrique_[367]. Elle +fut associe au succs de leur cause, la premire victoire politique +de la Non-Rsistance. + +Par un contraste saisissant, l'Europe, la mme heure, y rpondait par +la guerre de 1914, o elle s'entre-dvora. + +Mais quand la tempte fut passe et que sa clameur sauvage, par degrs, +s'teignit, on entendit de nouveau, par del le champ de ruines, monter +comme une alouette la voix pure et ferme de Gandhi. Elle redisait, sur +un mode plus clair et plus mlodieux, la grande parole de Tolstoy, le +cantique d'espoir d'une nouvelle humanit. + + R. R. + + Mai 1927. + + + + +LETTRE CRITE PAR TOLSTOY, DEUX MOIS AVANT SA MORT, A GANDHI + + + _A M. K. Gandhi, Johannesburg, Transvaal, + Sud-Afrique._ + + 7 septembre 1910, Kotschety. + +J'ai reu votre journal _Indian Opinion_ et je me suis rjoui de +connatre ce qu'il rapporte des Non-Rsistants absolus. Le dsir m'est +venu de vous exprimer les penses qu'a veilles en moi cette lecture. + +Plus je vis--et surtout, prsent, o je sens avec clart l'approche +de la mort--plus fort est le besoin de m'exprimer sur ce qui me touche +le plus vivement au coeur, sur ce qui me parat d'une importance +inoue: c'est savoir que ce que l'on nomme Non-Rsistance n'est, en +fin de compte, rien autre que l'enseignement de la Loi d'amour, non +dform encore par des interprtations menteuses. L'amour, ou, en +d'autres termes, l'aspiration des mes la communion humaine et la +solidarit, reprsente la loi suprieure et unique de la vie... Et cela, +chacun le sait et le sent au profond de son coeur (nous le voyons le +plus clairement chez l'enfant). Il le sait aussi longtemps qu'il n'est +pas encore entortill dans la nasse de mensonge de la pense du monde. + +Cette loi a t promulgue par tous les sages de l'humanit: hindous, +chinois, hbreux, grecs et romains. Elle a t, je crois, exprime le +plus clairement par le Christ, qui a dit en termes nets que cette Loi +contient toute loi et les Prophtes. Mais il y a plus: prvoyant les +dformations qui menacent cette loi, il a dnonc expressment le danger +qu'elle soit dnature par les gens dont la vie est livre aux intrts +matriels. Ce danger est qu'ils se croient autoriss dfendre leurs +intrts par la violence, ou, selon son expression, rendre coup pour +coup, reprendre par la force ce qui a t enlev par la force, etc., +etc. Il savait (comme le sait tout homme raisonnable) que l'emploi de la +violence est incompatible avec l'amour, qui est la plus haute loi de la +vie. Il savait qu'aussitt la violence admise, dans un seul cas, la loi +tait du coup abolie. Toute la civilisation chrtienne, si brillante en +apparence, a pouss sur ce malentendu et cette contradiction, flagrante, +trange, en quelques cas, voulue, mais le plus souvent inconsciente. + +En ralit, ds que la rsistance par la violence a t admise, la loi +de l'amour tait sans valeur et n'en pouvait plus avoir. Et si la loi +d'amour est sans valeur, il n'est plus aucune loi, except le droit du +plus fort. Ainsi vcut la chrtient durant dix-neuf sicles. Au reste, +dans tous les temps, les hommes ont pris la force pour principe +directeur de l'organisation sociale. La diffrence entre les nations +chrtiennes et les autres n'a t qu'en ceci: dans la chrtient, la loi +d'amour avait t pose clairement et nettement, comme dans aucune autre +religion; et les chrtiens l'ont solennellement accepte, bien qu'ils +aient regard comme licite l'emploi de la violence et qu'ils aient fond +leur vie sur la violence. Ainsi, la vie des peuples chrtiens est une +contradiction complte entre leur confession et la base de leur vie, +entre l'amour, qui doit tre la loi de l'action, et la violence, qui est +reconnue sous des formes diverses, telles que: gouvernement, tribunaux +et armes, dclars ncessaires et approuvs. Cette contradiction s'est +accentue avec le dveloppement de la vie intrieure, et elle a atteint +son paroxysme en ces derniers temps. + +Aujourd'hui, la question se pose ainsi: oui ou non; il faut choisir! Ou +bien admettre que nous ne reconnaissons aucun enseignement moral +religieux, et nous laisser guider dans la conduite de notre vie par le +droit du plus fort. Ou bien agir en sorte que tous les impts perus +par contrainte, toutes nos institutions de justice et de police, et +avant tout l'arme, soient abolis. + +Le printemps dernier, l'examen religieux d'un institut de jeunes +filles, Moscou, l'instructeur religieux d'abord, puis l'archevque qui +y assistait ont interrog les fillettes sur les Dix Commandements, et +principalement sur le Cinquime: _Tu ne tueras point!_ Quand la +rponse tait juste, l'archevque ajoutait souvent cette autre question: +_Est-il toujours et dans tous les cas dfendu de tuer par la loi de +Dieu?_ Et les pauvres filles, perverties par les professeurs, devaient +rpondre et rpondaient: --_Non, pas toujours. Car dans la guerre et +pour les excutions, il est permis de tuer._--Cependant une de ces +malheureuses cratures (ceci m'a t racont par un tmoin oculaire) +ayant reu la question coutumire: --_Le meurtre est-il toujours un +pch?_--rougit et rpondit, mue et dcide: --_Toujours!_ Et tous +les sophismes de l'archevque elle rpliqua, inbranlable, qu'il tait +interdit toujours, dans tous les cas, de tuer,--et cela dj par le +Vieux Testament: quant au Christ, il n'a pas seulement dfendu de tuer, +mais de faire du mal son prochain. Malgr toute sa majest et son +habilet oratoire, l'archevque eut la bouche ferme, et la jeune fille +l'emporta. + +Oui, nous pouvons bavarder, dans nos journaux, sur le progrs de +l'aviation, les complications de la diplomatie, les clubs, les +dcouvertes, les soi-disant oeuvres d'art, et passer sous silence ce +qu'a dit cette jeune fille! Mais nous ne pouvons pas en touffer la +pense, car tout homme chrtien sent comme elle plus ou moins +obscurment. Le socialisme, l'anarchisme, l'Arme du Salut, la +criminalit croissante, le chmage, le luxe monstrueux des riches, qui +ne cesse d'augmenter, et la noire misre des pauvres, la terrible +progression des suicides, tout cet tat de choses tmoigne de la +contradiction intrieure, qui doit tre et qui sera rsolue. Rsolue, +vraisemblablement, dans le sens de la reconnaissance de la loi d'amour +et de la condamnation de tout emploi de la violence. C'est pourquoi +votre activit, au Transvaal, qui semble pour nous au bout du monde, se +trouve cependant au centre de nos intrts; et elle est la plus +importante de toutes celles d'aujourd'hui sur la terre; non seulement +les peuples chrtiens, mais tous les peuples du monde y prendront part. + +Il vous sera sans doute agrable d'apprendre que chez nous aussi, en +Russie, une agitation pareille se dveloppe rapidement, et que les refus +de service militaire augmentent d'anne en anne. Quelque faible que +soit encore chez vous le nombre des Non-Rsistants et chez nous celui +des rfractaires, les uns et les autres peuvent se dire: Dieu est avec +nous. Et Dieu est plus puissant que les hommes. + +Dans la profession de foi chrtienne, mme sous la forme de +christianisme perverti qui nous est enseign, et dans la croyance +simultane la ncessit d'armes et d'armements pour les normes +boucheries de la guerre, il existe une contradiction si criante qu'elle +doit, tt ou tard, probablement trs tt, se manifester dans toute sa +nudit. Alors il faudra ou bien anantir la religion chrtienne, sans +laquelle pourtant, le pouvoir des tats ne pourrait se maintenir, ou +bien supprimer l'arme et renoncer tout emploi de la force, qui n'est +pas moins ncessaire aux tats. Cette contradiction est sentie par tous +les gouvernements, aussi bien par le vtre Britannique que par le ntre +Russe; et, par esprit de conservation, ils poursuivent ceux qui la +dvoilent, avec plus d'nergie que toute autre activit ennemie de +l'tat. Nous l'avons vu en Russie, et nous le voyons par ce que publie +votre journal. Les gouvernements savent bien d'o le danger le plus +grave les menace, et ce ne sont pas seulement leurs intrts qu'ils +protgent ainsi avec vigilance. Ils savent qu'ils combattent pour l'tre +ou le ne-plus-tre. + + LON TOLSTOY. + + + + +LISTE CHRONOLOGIQUE DES OEUVRES DE TOLSTOY[368] + + +1852 + +L'Enfance (1851-2).--L'Incursion.--Les Cosaques (termin en 1862). + +1853 + +Le Journal d'un marqueur. + +1854 + +L'Adolescence.--La Coupe en fort. + +1855 + +Sbastopol en dcembre 1854.--Sbastopol en mai 1855.--Sbastopol en +aot 1855. + +1856 + +Deux hussards.--Une tourmente de neige.--Une rencontre au +dtachement.--La matine d'un seigneur.--Adolescence. + +1857 + +Albert.--Lucerne. + +1858 + +Trois morts. + +1859 + +Bonheur conjugal. + +1860 + +Polikouchka. + +1861 + +Le fileur de lin. + +1862 + +Sur l'instruction du peuple.--Mthodes pour apprendre lire et +crire.--Projet d'un plan gnral pour les coles lmentaires.--ducation +et Instruction.--Progrs et dfinition de l'instruction.--Qui doit +enseigner crire.--L'cole d'Iasnaa Poliana en novembre et +dcembre.--Sur la libre initiative et le dveloppement des coles du +peuple.--Sur l'activit sociale dans le domaine de l'instruction du +peuple.--Tikhon et Malanya (oeuvres posthumes).--Idylle. + +1863 + +Les Dcembristes (extraits d'un roman projet). + +1864-1869 + +Guerre et Paix. + +1872 + +Syllabaire (Traductions de fables d'sope, Hindoues, amricaines, etc., +contes de fes, rcits de physique, zoologie, botanique, histoire; +nouvelles (Le prisonnier du Caucase, Dieu voit la vrit); courtes +histoires; pomes piques; arithmtique; notes et guide pour le matre). + +Les deux voyageurs (oeuvres posthumes). + +1873 + +Au sujet de la famine de Samara (Lettre l'diteur de Moscow +Vedomosty). + +1874 + +Sur l'instruction du peuple. (Lettre J. U. Shatiloff).--Rapport au +Comit littraire de Moscou. + +1875 + +Nouveau Syllabaire. Quatre livres russes de lecture.--Quatre vieux +livres slaves de lecture. + +1876 + +Anna Karenine (1873-1876). + +1878 + +Premiers souvenirs (fragment).--Les Dcembristes (second fragment).--Les +Dcembristes (troisime fragment). + +1879 + +Qui suis-je? (archives Tchertkoff).--Les Confessions (addition en 1882). + +1880 + +Critique de la Thologie dogmatique.--Chapitres d'une nouvelle du temps +de Pierre Ier.--Dfense d'une petite fille.--En essayant une +plume.--Comment meurt l'amour.--Commencement d'un conte +fantastique.--Sur Rousseau.--Oasis.--Un cosaque fugitif. + +1881 + +Concordance et traduction des Quatre vangiles.--Abrg de +l'vangile.--De quoi vivent les hommes. + +1882 + +L'glise et l'tat.--La Non-Rsistance au mal.--Article sur le +recensement. + +1884 + +En quoi consiste ma Foi (Ma Religion).--Prface l'oeuvre de +Bondareff: Le triomphe de l'agriculteur, ou le travail et la +paresse.--Le journal d'un fou. + +1885 + +Lgendes pour l'imagerie populaire: (Les deux frres et l'or; Les +petites filles plus sages que les vieux; L'ennemi rsiste, mais Dieu +persiste; Les trois ermites; Tentation du Christ; Souffrances du Christ; +Ilias; Comment un diablotin racheta un morceau de pain; Le pcheur +repentant; Le fils de Dieu; Pour une peinture de la Cne; Histoire +d'Ivan l'Imbcile). + +Rcits populaires: (Les deux vieillards; Le cierge; O l'amour est, Dieu +est; Laisse le feu flamber, tu ne pourras l'teindre). + +L'enseignement des douze aptres.--Socrate.--La vie de Pierre le +Publicain.--Pietr Hlebnik (Scnes dramatiques). + +1886 + +La Puissance des Tnbres.--La mort d'Ivan Iliitch.--Que devons-nous +faire?--Que sommes-nous?--Le premier bouilleur.--Lgendes pour +l'imagerie populaire: (Faut-il beaucoup de terre pour un homme?--Un +grain gros comme un oeuf de poule).--Nicolas Palkine.--Calendrier +avec proverbes.--Sur la charit.--Sur la foi.--Sur la lutte contre le +mal (lettre un Rvolutionnaire).--Sur la religion.--Sur les femmes.--A +la jeunesse.--Le royaume de Dieu (fragment).--Prface une collection +Florilge.--ge (scnes dramatiques). + +1887 + +De la vie.--Sur le sens de la vie (Rapport lu devant la Socit de +Psychologie de Moscou).--Sur la vie et la mort (Lettre +Tchertkoff).--Marchez pendant que vous avez la lumire.--Entretiens de +gens qui ont des loisirs (Introduction la nouvelle +prcdente).--L'ouvrier Emelian et le tambour vide.--Les trois fils +(parabole).--Pour le tableau de Makovsky: l'Acquitt.--Le travail +manuel et l'activit intellectuelle (Lettre Romain Rolland). + +1888 + +Sur Gogol (article non termin). + +1889 + +Le Diable (oeuvres posthumes).--Histoire d'une ruche.--La Sonate +Kreutzer.--Sur l'amour de Dieu et du prochain.--Appel aux +hommes-frres.--Sur l'Art ( propos de la confrence de Goltsev: La +beaut dans l'art).--Les Fruits de l'instruction (comdie).--Il est +temps de se ressaisir.--Prface l'oeuvre de Yershoff: Souvenirs de +Sbastopol.--La fte des lumires en janv. 12. + +1890 + +Pourquoi les hommes s'tourdissent-ils?--Quarante ans, lgende de +Kostomaroff.--Postface la Sonate Kreutzer.--Sur Bondareff.--Sur les +relations entre les sexes.--Sur le projet d'Henry George.--Mmoires d'un +chrtien.--Vies des Saints.--Premire ptre de Jean.--Notre Pre, +annot.--La sagesse chinoise (Grand enseignement; Livre de la Voie de la +Vrit).--Seulement le bien-tre pour tous.--Il vivait dans un village +un homme nomm Nicolas.--Prface l'oeuvre de Tchertkoff: Un mauvais +divertissement.--Sur le suicide (Ce que signifie cet trange +phnomne). + +1891 + +Mmoires d'une mre (OEuvres posthumes).--a cote cher (d'aprs +Maupassant).--Sur la Famine.--Sur ce qui est l'Art et ce qui n'est pas +l'Art; quand l'Art est une chose importante, et quand il est une chose +inutile (fragment).--Sur les tribunaux (oeuvres posthumes).--Le +premier chelon.--Un horloger.--Une terrible question.--Le Caf de +Surate (d'aprs Bernardin de Saint-Pierre).--Sur les moyens de venir en +aide la population, au cas de mauvaise rcolte. + +1892 + +Aide ceux qui sont frapps par la famine.--Chez ceux qui sont dans le +besoin (Deux articles).--Rapport sur les secours ceux qui sont frapps +par la famine.--Sur la Raison et la Religion (lettre au baron +Rosen).--Lettre sur le Karma.--Franoise (d'aprs Maupassant). + +1893 + +Rapports sur les secours ceux qui sont frapps par la famine.--Le +Salut est en vous (Le Royaume de Dieu est en vous) +(1891-3).--Christianisme et service militaire (Chapitre limin par la +censure de Le Royaume de Dieu est en vous).--La Religion et la +Morale.--Le Non-Agir.--Ce que veut l'amour.--Prface au Journal +d'Amiel.--L'esprit chrtien et le patriotisme.--Sur la question du +Libre-Arbitre. + +1894 + +Karma (conte bouddhiste, d'aprs l'anglais).--Le jeune tsar (oeuvres +posthumes).--Sur les relations avec l'tat.--Lettre sur +l'Immortalit.--Prface aux oeuvres de Maupassant.--Prface aux contes +de Semyonoff.--Aux Italiens. + +1895 + +Matre et Serviteur.--Trois paraboles.--Honte!--Postface au livre: La +vie et la mort de B. N. Drojgine.--Postface l'article de P. J. +Birukoff: La perscution des chrtiens en 1895.--Lettre un +Polonais.--Lettre P. V. Veriguin (sur les livres et +l'imprimerie).--Sur les rves insenss. + +1896 + +Comment lire les vangiles et o rside leur essence.--Carthago delenda +est (premier article).--Au peuple chinois (inachev).--Sur la +Non-Rsistance.--Sur la supercherie de l'glise.--Le patriotisme et la +paix.--Lettre aux libraux.--Les rapports avec l'ordre existant du +gouvernement.--L'approche de la fin.--L'enseignement chrtien.--Postface + l'appel: Au secours! + +1897 + +Qu'est-ce que l'art?--Lettre l'diteur d'un journal sudois, pour que +le prix Nobel soit attribu aux Doukhobors.--J'ai vcu plus de cinquante +ans de vie consciente. + +1898 + +Appel pour l'aide aux Doukhobors.--Les deux guerres.--Famine ou +non-famine.--Carthago delenda est (deuxime article).--Le pre Serge +(oeuvres posthumes).--Prface l'article de Carpenter: La Science +contemporaine.--A l'diteur de Russkiya Vedomosty (avec une lettre de +Sokoloff). + +1899 + +Rsurrection.--Sur l'ducation religieuse.--Lettre un +officier.--Lettre un Sudois, au sujet de la Confrence de la Paix, +la Haye. + +1900 + +O est l'issue?--L'esclavage de notre temps.--Le cadavre vivant.--Tu ne +tueras point.--Lettre aux Doukhobors migrs au Canada.--Le faut-il +ainsi?--Le patriotisme et le gouvernement.--Deux versions diffrentes du +conte de la Ruche (oeuvres posthumes).--Prface au livre: Anatomie de +la pauvret. + +1901 + +L'unique moyen.--Qui a raison?--Aux jeunes gens oisifs.--Un appel du +peuple travailleur russe l'autorit.--Sur la tolrance +religieuse.--Raison, foi, prire (trois articles).--Rponse au +Synode.--Carnet de l'officier.--Carnet du soldat.--Sur l'Alliance +franco-russe (lettre).--Au tsar et ses conseillers (premier +article).--Sur l'ducation (lettre P. J. Birukoff).--Lettre un +journal bulgare.--Prface au conte de Polenz: Le paysan. + +1902 + +Appel au clerg.--La lumire luit dans les tnbres, drame (oeuvres +posthumes).--Qu'est-ce que la religion, et en quoi consiste son +essence.--La destruction de l'enfer et son rtablissement.--Aux +travailleurs. + +1903 + +Sur Shakespeare et le Drame.--Aprs le Bal (oeuvres posthumes).--Le +roi assyrien Assarhadon.--Le travail, la mort et la maladie.--Trois +questions.--Aux rformateurs politiques.--Sur la conception d'une source +spirituelle (corrig en 1908).--Sur le travail physique.--Lettre sur le +Karma ( Sysuyeff).--C'est vous! (adaptation de l'allemand). + +1904 + +Souvenirs d'enfance (1903, 1904, et quelques pages en +1906).--Hadji-Mourad (1896-8, 1901-4) (oeuvres posthumes).--Le faux +coupon (1903-4).--Harrison et la non-rsistance au mal par la +violence.--Qui suis-je?--Penses d'hommes sages.--Ressaisissez-vous! +(corrig nouveau en 1906-7).--Postface au livre de Tchertkoff: Notre +rvolution. + +1905 + +Cycles de lectures.--Buddh.--Divin et +humain.--Lamennais.--Pascal.--Pierre Heltchitsky.--Le procs de +Socrate.--Korney Vassiliyeff.--Prire.--Nouvelle prface +l'enseignement des Douze Aptres.--Prface au Bien-Aim de +Tchertkoff.--Une seule chose est ncessaire.--Alexis le Pot (oeuvres +posthumes).--La fin d'un monde.--Le grand Crime.--Sur le mouvement +social en Russie.--Comment et pourquoi devons-nous vivre.--La baguette +verte (deux versions).--La vraie libert (lettre un paysan,--corrig +en 1907). + +1906 + +Le pre Vassily (oeuvres posthumes).--Sur le sens de la Rvolution +Russe.--Appel au peuple russe (gouvernement, rvolutionnaires et +masses).--Sur le service militaire.--Sur la guerre.--Une seule solution +possible de la question de la terre.--Sur le catholicisme ( Paul +Sabatier).--Lettre un Chinois.--Prface aux Problmes sociaux de +Henry George.--Notes posthumes de l'ermite Theodor Kouzmich (oeuvres +posthumes).--Ce que j'ai vu en rve (oeuvres posthumes).--Qu'y a-t-il + faire?--Au tsar et ses conseillers (deuxime article). + +1907 + +Conversations avec des enfants sur les questions morales.--Prface aux +Penses choisies de La Bruyre, La Rochefoucauld, Vauvenargues, +Montesquieu, et courtes esquisses biographiques.--Aimez-vous les uns les +autres.--Tu ne tueras personne.--Sur les comprhensions de la +vie.--Premire rencontre avec Ernest Crosby.--Pourquoi les nations +chrtiennes, et le peuple Russe en particulier, sont actuellement dans +une situation misrable. + +1908 + +Je ne puis plus me taire.--Cycle de lectures (corrig et +amplifi).--Aphorismes pour son portrait.--Bienfaits de l'amour.--Le +loup (conte pour les enfants).--Souvenirs du procs d'un soldat (lettre + P. J. Birukoff).--La loi de violence et la loi d'amour.--Qui sont les +meurtriers? (oeuvres posthumes).--Sur l'annexion de la +Bosnie-Herzgovine par l'Autriche.--Rponse aux flicitations du +Jubil.-- + +Lettre un Hindou.--Prface l'Album des Peintures d'Orloff.--Prface +au conte de V. Morozoff: Pour une parole.--Prface la nouvelle de A. +J. Ertel: Jardinage.--Pouvoir de l'enfance (d'aprs Victor +Hugo).--Sur le procs de Molochnikoff.--L'enseignement du Christ adapt +pour les enfants. + +1909 + +Il n'y a pas de coupable, au monde (premire version).--Isidore le +prtre rgulier (oeuvres posthumes).--O est la principale tche d'un +ducateur (conversations avec les instituteurs des coles +lmentaires).--Sagesse des enfants (oeuvres posthumes).--Lettre au +Congrs de la Paix.--Le seul commandement.--Sur l'arrt de +Gusseff.--Pour tous les jours.--Sur l'ducation (lettre V. F. +Bulgakoff).--Charge invitable.--Sur la pendaison.--Sur les points de +repre.--Sur Gogol.--Sur l'tat.--Sur la Science.--Sur la +jurisprudence.--Rponse une femme Polonaise.--Arrtez, et pensez, pour +l'amour de Dieu!--Sur un article de Struve.--Lettre un +Vieux-Croyant.--Lettre un Rvolutionnaire.--Au sujet de la visite du +fils d'Henry George.--Il est temps de comprendre.--Salut ceux qui ont +souffert pour l'amour de la Vrit.--Le passant et le paysan.--Les +chants du village.--Entretien du pre et du fils (adaptation de +l'allemand).--Conversation avec un voyageur.--L'htellerie (parabole +pour les enfants).--Article aux journaux, sur les lettres d'abus.--La +peine capitale et la chrtient. + +1910 + +Trois jours au village.--La voie de la vie.--Hodynka.--Toutes les +qualits viennent d'elle, comdie.--Sur la folie.--Au Congrs Slave, +Sofia.--Terre fertile.--Non prmdit.--Supplment la Lettre au +Congrs de la Paix.--Il n'y a pas de coupable au monde (deuxime +version).--Conte pour les enfants.--Philosophie et Religion +(rminiscences de N. Y. Grot).--Sur le socialisme (inachev).--Les +moyens efficaces. + + + + +TABLE DES MATIRES + + + Pages. + +_La lumire qui vient de s'teindre_ 1 + +Histoire de mon Enfance 22 + +Les rcits du Caucase 25 + +Les Cosaques 27 + +Rcits de Sbastopol 35 + +Trois Morts 50 + +Bonheur Conjugal 54 + +Guerre et Paix 61 + +Anna Karnine 71 + +Les Confessions et la crise religieuse 81 + +La crise sociale: Que devons-nous faire? 96 + +La critique de l'Art 111 + +Les Contes Populaires 132 + +La Puissance des Tnbres 134 + +La Mort d'Ivan Iliitch 137 + +La Sonate Kreutzer 139 + +Rsurrection 148 + +Les ides sociales de Tolsto 156 + +_Sa figure avait pris les traits dfinitifs_ 175 + +_Le combat tait termin_ 194 + + +NOTES SUR LES OEUVRES POSTHUMES + +Les oeuvres posthumes de Tolstoy 206 + +La rponse de l'Asie Tolstoy 214 + +Lettre crite par Tolstoy, deux mois avant sa mort, +Gandhi 232 + +Liste chronologique des OEuvres de Tolstoy 236 + +COULOMMIERS IMPRIMERIE PAUL BRODARD 11541-1-29. + + + + +NOTES: + +[1] A part quelques interruptions,--une surtout, assez longue, entre +1865 et 1878. + +[2] Pour sa remarquable biographie de _Lon Tolsto: Vie et OEuvre, +Mmoires, Souvenirs, Lettres, Extraits du Journal intime, Notes et +Documents biographiques_ runis, coordonns et annots par P. BIRUKOV, +reviss par Lon Tolsto, traduits sur le manuscrit par J.-W. +Bienstock,--4 vol. d. du _Mercure de France_. + +C'est le recueil de documents le plus important sur la vie et l'oeuvre +de Tolsto. J'y ai abondamment puis. + +[3] Il fit aussi les campagnes napoloniennes et fut prisonnier en +France pendant les annes 1814-1815. + +[4] _Enfance_, chap. II. + +[5] _Enfance_, chap. XXVII. + +[6] Iasnaa Poliana, dont le nom signifie _la Clairire claire_, est un +petit village au sud de Moscou, quelques lieues de Toula, dans une +des provinces les plus foncirement russes. Les deux grandes rgions de +la Russie, dit M. A. Leroy-Beaulieu, la rgion des forts et celle des +terres de culture s'y touchent et s'y enchevtrent. Aux environs ne se +rencontrent ni Finnois, ni Tatars, ni Polonais, ni Juifs, ni +Petits-Russiens. Ce pays de Toula est au coeur mme de la Russie. + +(A. Leroy-Beaulieu: _Lon Tolsto_, Revue des Deux Mondes, 15 dc. +1910.) + +[7] Tolsto l'a dpeint dans _Anna Karnine_, sous les traits du frre +de Levine. + +[8] Il crivit _le Journal d'un Chasseur_. + +[9] En ralit, elle tait une parente loigne. Elle avait aim le pre +de Tolsto, et elle en avait t aime; mais, comme Sonia dans _Guerre +et Paix_, elle s'tait efface. + +[10] _Enfance_, chap. XII. + +[11] N'a-t-il pas prtendu, dans des notes autobiographiques (dates de +1878), qu'il se rappelait les sensations de l'emmaillotement et du bain +d'enfant dans le baquet! (Voir _Premiers Souvenirs_. Une traduction +franaise en a t publie dans le mme volume que _Matre et +Serviteur_.) + +Le grand pote suisse Carl Spitteler a, lui aussi, t dou de cet +extraordinaire pouvoir d'voquer ses images du seuil de la vie. Il a +consacr tout un livre (_Meine frhesten Erlebnisse_) ses toutes +premires annes d'enfance. + +[12] _Premiers Souvenirs._ + +[13] De 1842 1847. + +[14] Nicolas, plus g que Lon de cinq ans, avait dj termin ses +tudes en 1844. + +[15] Il aimait les conversations mtaphysiques d'autant plus, dit-il, +qu'elles taient plus abstraites et qu'elles arrivaient un tel degr +d'obscurit que, croyant dire ce qu'on pense, on dit tout autre chose. +(_Adolescence_, XXVII.) + +[16] _Adolescence_, XIX. + +[17] Surtout dans ses premires oeuvres, dans les _Rcits de +Sbastopol_. + +[18] C'tait le temps o il lisait Voltaire et y trouvait plaisir. +(_Confessions_, 1.) + +[19] _Confessions_, 1, trad. J.-W. Bienstock. + +[20] _Jeunesse_, III. + +[21] En mars-avril 1847. + +[22] Tout ce que fait l'homme, il le fait par amour-propre, dit +Nekhludov dans _Adolescence_. + +En 1853, Tolsto note, dans son _Journal_: Mon grand dfaut: l'orgueil. +Un amour-propre immense, sans raison... Je suis si ambitieux que si +j'avais choisir entre la gloire et la vertu (que j'aime), je crois +bien que je choisirais la premire. + +[23] Je voulais que tous me connussent et m'aimassent. Je voulais que +rien qu'en entendant mon nom, tous fussent frapps d'admiration et me +remerciassent. (_Jeunesse_, III.) + +[24] D'aprs un portrait de 1848, quand il avait vingt ans (reproduit +dans le premier volume de _Vie et OEuvre_). + +[25] Je m'imaginais qu'il n'y avait pas de bonheur sur terre pour un +homme qui avait, comme moi, le nez si large, les lvres si grosses et +les yeux si petits. (_Enfance_, XVII.) Ailleurs, il parle avec +dsolation de ce visage sans expression, ces traits veules, mous, +indcis, sans noblesse, rappelant les simples moujiks, ces mains et ces +pieds trop grands. (_Jeunesse_, I.) + +[26] Je partageais l'humanit en trois classes: les hommes comme il +faut, les seuls dignes d'estime; les hommes non comme il faut, dignes de +mpris et de haine; et la plbe: elle n'existait pas. (_Jeunesse_, +XXXI.) + +[27] Surtout pendant un sjour Saint Ptersbourg, en 1847-8. + +[28] _Adolescence_, XXVII. + +[29] Entretiens avec M. Paul Boyer (_Le Temps_), 28 aot 1901. + +[30] Nekhludov figure aussi dans _Adolescence_ et _Jeunesse_ (1854), +dans _une Rencontre au Dtachement_ (1856), _le Journal d'un Marqueur_ +(1856), _Lucerne_ (1857) et _Rsurrection_ (1899).--Il faut remarquer +que ce nom dsigne des personnages diffrents. Tolsto n'a pas cherch +lui conserver le mme aspect physique, et Nekhludov se tue, la fin du +_Journal d'un Marqueur_. Ce sont des incarnations diverses de Tolsto, +dans ce qu'il a de meilleur et de pire. + +[31] _La Matine d'un Seigneur_, t. II des _OEuvres compltes_, trad. +de J.-W. Bienstock. + +[32] Elle est contemporaine des rcits d'_Enfance_. + +[33] 11 juin 1851, au camp fortifi de Star-Iourt, dans le Caucase. + +[34] _Journal_, trad. J.-W. Bienstock. + +[35] _Ibid._, juillet 1851. + +[36] Lettre sa tante Tatiana, janvier 1852. + +[37] Un portrait de 1851 montre dj le changement qui s'accomplit dans +l'me. La tte est leve, la physionomie s'est un peu claircie, les +cavits des yeux sont moins sombres, les yeux gardent leur fixit +svre, et la bouche entr'ouverte, qu'ombre une moustache naissante, est +morose; il y a toujours quelque chose d'orgueilleux et de dfiant, mais +bien plus de jeunesse. + +[38] Les lettres qu'il crit alors sa tante Tatiana sont pleines +d'effusions et de larmes. Il est, comme il le dit, _Liova-riova_, Lon +le pleurnicheur (6 janvier 1852). + +[39] _La Matine d'un Seigneur_ est le fragment d'un projet de _Roman +d'un propritaire russe_. _Les Cosaques_ forment la premire partie d'un +grand roman du Caucase. L'immense _Guerre et Paix_ n'tait, dans la +pense de l'auteur, qu'une sorte de prambule une pope +contemporaine, dont les _Dcembristes_ devaient tre le centre. + +[40] Le plerin Gricha, ou la mort de la mre. + +[41] Dans une lettre M. Birukov. + +[42] _La Matine d'un Seigneur_ ne fut acheve qu'en 1855-6. + +[43] _Les deux Vieillards_ (1885). + +[44] L'_Incursion_, t. III des _OEuvres compltes_. + +[45] T. III des _OEuvres compltes_. + +[46] T. IV des _OEuvres compltes_. + +[47] Bien qu'ils aient t termins beaucoup plus tard, en 1860, +Hyres (ils ne parurent qu'en 1863), le gros de l'oeuvre est de cette +poque. + +[48] _Les Cosaques_, t. III des _OEuvres compltes_. + +[49] Peut-tre, dit Olnine, amoureux de la jeune Cosaque, aim-je en +elle la Nature... En l'aimant, je me sens faire partie indivise de la +Nature. + +Souvent, il compare celle qu'il aime la Nature. + +Elle est, comme la Nature, gale, tranquille et taciturne. + +Ailleurs, il rapproche l'aspect des montagnes lointaines et de cette +femme majestueuse. + +[50] Ainsi, dans la lettre d'Olnine ses amis de Russie. + +[51] En franais dans le texte. + +[52] Il rajoute, la fin de sa lettre: + +Comprenez-moi bien!... J'estime que, sans la religion, l'homme ne peut +tre ni bon, ni heureux; je voudrais la possder plus que toute autre +chose au monde; je sens que mon coeur se dessche sans elle... Mais je +ne crois pas. C'est la vie qui cre chez moi la religion, et non la +religion la vie... Je sens en ce moment une telle scheresse dans le +coeur qu'il me faut possder une religion. Dieu m'aidera. Cela +viendra... La nature est pour moi le guide qui mne la religion, +chaque me a son chemin diffrent et inconnu; on ne le trouve qu'en ses +profondeurs... + +[53] _Journal_, trad. J.-W. Bienstock. + +[54] On retrouve aussi cette manire dans _la Coupe en fort_, termine + la mme poque. Par exemple: Il y a trois sortes d'amour: 1 l'amour +esthtique; 2 l'amour dvou; 3 l'amour actif, etc. (_Jeunesse._)--Ou +bien: Il y a trois sortes de soldats: 1 les soumis; 2 les +autoritaires; 3 les fanfarons,--qui se subdivisent eux-mmes en: _a_, +soumis de sang-froid; _b_, soumis empresss; _c_, soumis qui boivent, +etc.. (_Coupe en fort._) + +[55] _Jeunesse_, XXXII (vol. II des _OEuvres compltes_). + +[56] Envoy la revue le _Sovrmennik_, et publi aussitt. + +[57] Tolsto y est revenu, beaucoup plus tard, dans ses _Entretiens_ +avec son ami Tnromo. Il lui a racont notamment une crise de terreur +qui le prit, une nuit qu'il tait couch dans le logement creus en +plein rempart, sous le blindage. On trouvera cet _pisode de la guerre +de Sbastopol_ dans le volume intitul _les Rvolutionnaires_, trad. +J.-W. Bienstock. + +[58] Un peu plus tard, Droujinine le mettra amicalement en garde contre +ce danger: Vous avez une tendance la finesse excessive de l'analyse; +elle peut se transformer en un grand dfaut. Parfois, vous tes prt +dire: chez un tel, le mollet indiquait son dsir de voyager aux Indes... +Vous devez refrner ce penchant, mais ne l'touffer pour rien au monde. +(Lettre de 1856, cite par P. Birukov.) + +[59] T. IV des _OEuvres compltes_, p. 82-83. + +[60] Que la censure mutila. + +[61] 2 septembre 1855, trad. J-W. Bienstock. + +[62] Son amour-propre se confondait avec sa vie; il ne voyait pas +d'autre alternative: tre le premier, ou se dtruire... Il aimait se +trouver le premier parmi les hommes auxquels il se comparait. + +[63] En 1889, Tolsto, crivant une prface aux _Souvenirs de Sbastopol +par un officier d'artillerie_, A.-J. Erchov, revint en pense sur ces +scnes. Tout souvenir hroque en avait disparu. Il ne se rappelait plus +que la peur qui dura sept mois,--la double peur: celle de la mort et +celle de la honte,--l'horrible torture morale. Tous les exploits du +sige, pour lui, se rsumaient en ceci: avoir t de la chair canon. + +[64] Suars: _Tolsto_, d. de l'_Union pour l'Action morale_, 1899 +(rdit, aux _Cahiers de la Quinzaine_, sous le titre: _Tolsto +vivant_). + +[65] Tourgueniev se plaint, dans une conversation, du stupide orgueil +nobiliaire de Tolsto, de sa fanfaronnade de Junker. + +[66] Un trait de mon caractre, bon ou mauvais, mais qui me fut +toujours propre, c'est que, malgr moi, je m'opposais toujours aux +influences extrieures pidmiques... J'avais une rpulsion pour le +courant gnral. (Lettre P. Birukov.) + +[67] Tourgueniev. + +[68] Grigorovitch. + +[69] Eugne Garchine: _Souvenirs sur Tourgueniev_, 1883. Voir _Vie et +OEuvre_ de Tolsto par Birukov. + +[70] La plus violente, qui amena entre eux une brouille dcisive, eut +lieu en 1861. Tourgueniev faisait montre de ses sentiments +philanthropiques et parlait des oeuvres de bienfaisance dont +s'occupait sa fille. Rien n'irritait plus Tolsto que la charit +mondaine. + +--Je crois, dit-il, qu'une jeune fille bien habille, qui tient sur ses +genoux des guenilles sales et puantes, joue une scne thtrale qui +manque de sincrit. + +La discussion s'envenima. Tourgueniev, hors de lui, menaa Tolsto de le +souffleter. Tolsto exigea une rparation, sur l'heure, un duel au +fusil. Tourgueniev, qui avait aussitt regrett son emportement, envoya +une lettre d'excuses. Mais Tolsto ne pardonna point. Prs de vingt ans +plus tard, comme on le verra par la suite, ce fut lui qui demanda +pardon, en 1878, alors qu'il abjurait toute sa vie passe et humiliait +plaisir son orgueil devant Dieu. + +[71] _Confessions_, t. XIX des _OEuvres compltes_, trad. J.-W. +Bienstock. + +[72] Il n'y avait, dit-il, aucune diffrence entre nous et un asile +d'alins. Mme cette poque, je le souponnais vaguement; mais, comme +font tous les fous, je traitais chacun de fou, except moi. (_Ibid._) + +[73] Voir sur cette priode ses charmantes lettres, si juvniles sa +jeune tante la comtesse Alexandra A. Tolsto (_Briefwechsel mit der +Grfin A. A. Tolsto_, publ. par Ludwig Berndt, nouvelle dition +augmente, Rotapfelverlag, Zrich, 1926.) + +[74] _Confessions._ + +[75] _Journal du prince D. Nekhludov_, _Lucerne_, t. V. des _OEuvres +compltes_. + +[76] Passant de Suisse en Russie, sans transition, il dcouvre que _la +vie en Russie est un ternel tourment!_... + +C'est bon qu'il y ait un refuge dans le monde de l'art, de la posie et +de l'amiti. Ici, personne ne me trouble... Je suis seul, le vent hurle; +dehors il fait froid, sale; je joue misrablement un _andante_ de +Beethoven, avec des doigts gourds, et je verse des larmes d'motion; ou +je lis dans _L'Iliade_; ou j'imagine des hommes, des femmes, je vis avec +eux; je barbouille du papier, ou je songe, comme maintenant, aux tres +aims... (Lettre la comtesse A. A. Tolsto, 18 aot 1857). + +[77] _Journal du prince D. Nekhludov._ + +[78] Il fit dans ce voyage la connaissance, Dresde, d'Auerbach qui +avait t son premier inspirateur pour l'instruction du peuple; +Kissingen, de Froebel; Londres, de Herzen; Bruxelles, de Proudhon, +qui semble l'avoir beaucoup frapp. + +[79] Surtout en 1861-62. + +[80] _L'ducation et la culture._--Voir _Vie et OEuvres_ de Tolsto, +t. II. + +[81] Tolsto a expos ces thories dans la revue _Iasnaa Poliana_, 1862 +(t. XIII des _OEuvres compltes_).--Sur _Tolsto ducateur_, voir +l'excellent livre de Charles Baudouin, Neuchtel et Paris, 1920. + +[82] T. IV des _OEuvres compltes_. + +[83] T. V des _OEuvres compltes_. + +[84] _Ibid._ + +[85] T. VI des _OEuvres compltes_. + +[86] Discours sur la _Supriorit de l'lment artistique dans la +littrature sur tous ses courants temporaires_. + +[87] Il lui opposait ses propres exemples, le vieux postillon des _Trois +Morts_. + +[88] On remarquera que dj un autre frre de Tolsto, Dmitri, tait +mort de phtisie, en 1856. Tolsto lui-mme se croyait atteint, en 1856, +en 1862 et en 1871. Il tait, comme il l'crit, le 28 octobre 1852, +d'une complexion forte, mais d'une sant faible. Constamment, il +souffrait de refroidissements, de maux de gorge, de maux de dents, de +maux d'yeux, de rhumatismes. Au Caucase, en 1852, il devait, deux jours +par semaine au moins, garder la chambre. La maladie l'arrte, plusieurs +mois, en 1854, sur la route de Silistrie Sbastopol. En 1856, il est +srieusement malade de la poitrine, Iasnaa. En 1862, par crainte de +la phtisie, il va faire une cure de koumiss Samara, chez les Bachkirs, +et il y retournera presque chaque anne, aprs 1870. Sa correspondance +avec Fet est pleine de ces proccupations. Cet tat de sant fait mieux +comprendre l'obsession de sa pense par la mort. Plus tard, il parlait +de la maladie, comme de sa meilleure amie: + +_Quand on est malade, il semble qu'on descende une pente trs douce, +qui, un certain point, est barre par un rideau, lger rideau de +lgre toffe: en de, c'est la vie; au del, c'est la mort. Combien +l'tat de maladie l'emporte, en valeur morale, sur l'tat de sant! Ne +me parlez pas de ces gens qui n'ont jamais t malades! Ils sont +terribles, les femmes surtout. Une femme bien portante, mais c'est une +vraie bte froce!_ (Entretiens avec M. Paul Boyer, _le Temps_, 27 aot +1901.) + +[89] 17 octobre 1860, lettre Fet (_Correspondance indite_, p. 27-30). + +[90] crit Bruxelles en 1861. + +[91] Une autre nouvelle de cette poque, un simple rcit de voyage, qui +voque des souvenirs personnels, _la Tourmente de Neige_ (1856), a une +grande beaut d'impressions potiques et quasi-musicales. Tolsto en a +repris un peu le cadre, plus tard, pour _Matre et Serviteur_ (1895). + +[92] T. V des _OEuvres compltes_. + +[93] Quand il tait enfant, il avait, dans un accs de jalousie, fait +tomber d'un balcon celle qui devait devenir madame Bers,--sa petite +camarade de jeux, alors ge de neuf ans. Elle en resta longtemps +boiteuse. + +[94] Voir dans _Bonheur Conjugal_ la dclaration de Serge: + +Supposez un monsieur A, un homme vieux qui a vcu, et une dame B, +jeune, heureuse, qui ne connat encore ni les hommes ni la vie. Par +suite de diverses circonstances de famille, il l'aimait comme une fille, +et ne pensait pas pouvoir l'aimer autrement..., etc. + +[95] Peut-tre mettait-il aussi dans son oeuvre les souvenirs d'un +roman d'amour, bauch Iasnaa en 1856, avec une jeune fille, trs +diffrente de lui, trs frivole et mondaine, qu'il finit par laisser, +bien qu'ils fussent sincrement pris l'un de l'autre. + +[96] De 1857 1861. + +[97] _Journal_, octobre 1857, trad. Bienstock. + +[98] Lettre Fet, 1863 (_Vie et OEuvre de Tolsto_). + +[99] _Confessions_, trad. Bienstock. + +[100] Le bonheur de famille m'absorbe tout entier. (5 janvier +1863.)--Je suis si heureux! si heureux! Je l'aime tant! (8 fvrier +1863.)--Voir _Vie et OEuvre_. + +[101] Elle avait crit quelques nouvelles. + +[102] Elle recopia, dit-on, sept fois _Guerre et Paix_. + +[103] Aussitt aprs son mariage, Tolsto suspendit ses travaux +pdagogiques, coles et revue. + +[104] Ainsi que sa soeur Tatiana, intelligente et artiste, dont +Tolsto aimait beaucoup l'esprit et le talent musical. + +Tolsto disait: J'ai pris Tania (Tatiana), je l'ai pile avec Sonia +(Sophie Bers, comtesse Tolsto), et il en est sorti Natacha. (Cit par +Birukov.) + +[105] L'installation de Dolly dans la maison de campagne +dlabre;--Dolly et les enfants;--beaucoup de dtails de toilette;--sans +parler de certains secrets de l'me fminine, que l'intuition d'un homme +de gnie n'et peut-tre pas suffi pntrer, si une femme ne les lui +avait trahis. + +[106] Indice caractristique de la mainmise sur l'esprit de Tolsto par +le gnie crateur: son _Journal_ s'interrompt, treize ans, depuis le 1er +novembre 1865, en pleine composition de _Guerre et Paix_. L'gosme +artistique fait taire le monologue de la conscience.--Cette poque de +cration est aussi une poque de forte vie physique. Tolsto est fou de +la chasse. A la chasse, j'oublie tout... (Lettre de 1864.)--A une de +ces chasses cheval, il se cassa le bras (septembre 1864), et ce fut +pendant sa convalescence qu'il dicta les premires parties de _Guerre et +Paix_.--En revenant de mon vanouissement, je me suis dit: Je suis un +artiste. Et je le suis, mais un artiste isol. (Lettre Fet, 23 +janvier 1865.) Toutes les lettres de cette poque, crites Fet, +exultent de joie cratrice. Je regarde comme un essai de plume, dit-il, +tout ce que j'ai publi jusqu' ce jour. (_Ibid._) + +[107] Dj, parmi les oeuvres qui exercrent une influence sur lui, +entre vingt et trente-cinq ans, Tolsto indique: + +Goethe: _Hermann et Dorothe_... Influence trs grande. + +Homre: _Iliade_ et _Odysse_ (en russe)... Influence trs grande. + +En juin 1863, il note dans son _Journal_: + +Je lis Goethe, et plusieurs ides naissent en moi. + +Au printemps de 1865, Tolsto relit Goethe, et il nomme _Faust_ la +posie de la pense, la posie qui exprime ce que ne peut exprimer aucun +autre art. + +Plus tard, il sacrifia Goethe, comme Shakespeare, son Dieu. Mais il +resta fidle son admiration pour Homre. En aot 1857, il lisait, avec +un gal saisissement, l'_Iliade_ et l'_vangile_. Et, dans un de ses +derniers livres, le pamphlet contre _Shakespeare_ (1903), c'est Homre +qu'il oppose Shakespeare, comme exemple de sincrit, de mesure et +d'art vrai. + +[108] Les deux premires parties de _Guerre et Paix_ parurent en +1865-66, sous le titre de _l'Anne 1805_. + +[109] Tolsto commena l'oeuvre, en 1863, par _les Dcembristes_, dont +il crivit trois fragments (publis dans le t. VI des _OEuvres +compltes_). Mais il s'aperut que les fondations de son difice +n'taient pas suffisamment assures; et, creusant plus avant, il arriva + l'poque des guerres napoloniennes, et crivit _Guerre et Paix_. La +publication commena en janvier 1865 dans le _Rousski Viestnik_; le +sixime volume fut termin en automne 1869. Alors Tolsto remonta le +cours de l'histoire; et il conut le projet d'un roman pique sur Pierre +le Grand, puis d'un autre: _Mirovitch_, sur le rgne des impratrices du +XVIIIe sicle et de leurs favoris. Il y travailla, de 1870 1873, +s'entourant de documents, bauchant plusieurs scnes; mais ses scrupules +ralistes l'y firent renoncer: il avait conscience de n'arriver jamais +ressusciter d'une faon assez vridique l'me de ces temps +loigns.--Plus tard, en janvier 1876, il eut l'ide d'un nouveau roman +sur l'poque de Nicolas I; puis il se remit aux _Dcembristes_, avec +passion, en 1877, recueillant les tmoignages des survivants et visitant +les lieux de l'action. Il crit, en 1878, sa tante, la comtesse A.-A. +Tolsto: Cette oeuvre est pour moi si importante! Vous ne pouvez vous +imaginer combien c'est important pour moi; aussi important que l'est +pour vous votre foi. Je voudrais dire: encore plus. (_Corresp. +indite_, p. 9.)--Mais il s'en dtacha, mesure qu'il approfondissait +le sujet: sa pense n'y tait plus. Dj, le 17 avril 1879, il crivait + Fet: Les Dcembristes? Dieu sait o ils sont!... Si j'y pensais, si +j'crivais, je me flatte de l'espoir que l'odeur seule de mon esprit +serait insupportable ceux qui tirent sur les hommes, pour le bien de +l'humanit. (_Ibid._, p. 132.)--A cette heure de sa vie, la crise +religieuse tait commence: il allait brler toutes ses idoles +anciennes. + +[110] La premire traduction franaise de _Guerre et Paix_, compose +Saint-Ptersbourg, date de 1879. Mais la premire dition franaise est +de 1885, en 3 volumes, chez Hachette. Tout rcemment, une nouvelle +traduction, intgrale, en 6 volumes, vient d'tre publie dans les +_OEuvres compltes_ (t. VII-XII). + +[111] Pierre Besoukhov, qui a pous Natacha, sera un Dcembriste. Il a +fond une socit secrte pour veiller au bien gnral, une sorte de +_Tugendbund_. Natacha s'associe ses projets, avec exaltation. Denissov +ne comprend rien une rvolution pacifique; mais il est tout prt une +rvolte arme. Nicolas Rostov a gard son loyalisme aveugle de soldat. +Lui, qui disait, aprs Austerlitz: Nous n'avons qu'une chose faire: +remplir notre devoir, nous battre et ne jamais penser, il s'irrite +contre Pierre, et il dit: Mon serment avant tout! Si on m'ordonnait de +marcher contre toi, avec mon escadron, je marcherais et je frapperais. +Sa femme, la princesse Marie, l'approuve. Le fils du prince Andr, le +petit Nicolas Bolkonsky, g de quinze ans, dlicat, maladif et +charmant, aux grands yeux, aux cheveux d'or, coute fivreusement la +discussion; tout son amour est pour Pierre et pour Natacha; il n'aime +gure Nicolas et Marie; il a un culte pour son pre, qu'il se rappelle +peine; il rve de lui ressembler, d'tre grand, d'accomplir quelque +chose de grand,--quoi? il ne sait... Quoi qu'ils disent, je le ferai... +Oui, je le ferai. Lui-mme m'aurait approuv.--Et l'oeuvre se termine +par un rve de l'enfant, qui se voit sous la forme d'un grand homme de +Plutarque, avec l'oncle Pierre, prcd de la Gloire, et suivi d'une +arme.--Si _les Dcembristes_ avaient t crits alors, nul doute que le +petit Bolkonsky n'en et t un des hros. + +[112] J'ai dit que les deux familles Rostov et Bolkonski, dans _Guerre +et Paix_, rappellent par beaucoup de traits la famille paternelle et +maternelle de Tolsto. Nous avons vu aussi s'annoncer dans les rcits du +Caucase et de Sbastopol plusieurs types de soldats et d'officiers de +_Guerre et Paix_. + +[113] Lettre du 2 fvrier 1868, cite par Birukov. + +[114] Notamment, disait-il, celui du prince Andr, dans la premire +partie. + +[115] Il est regrettable que la beaut de la conception potique soit +quelquefois ternie par les bavardages philosophiques, dont Tolsto +surcharge son oeuvre, surtout dans les dernires parties. Il tient +exposer sa thorie de la fatalit de l'histoire. Le malheur est qu'il y +revient sans cesse et qu'il se rpte obstinment. Flaubert, qui +poussait des cris d'admiration, en lisant les deux premiers volumes, +qu'il dclarait sublimes et pleins de choses la Shakespeare, jeta +d'ennui le troisime volume:--Il dgringole affreusement. Il se rpte, +et il philosophise. On voit le monsieur, l'auteur et le Russe, tandis +que jusque-l on n'avait vu que la Nature et l'Humanit. (Lettre +Tourgueniev, janvier 1880.) + +[116] La premire traduction franaise d'_Anna Karnine_ parut en deux +volumes, 1886, chez Hachette. Dans les _OEuvres compltes_, la +traduction intgrale remplit quatre volumes (t. XV-XVIII). + +[117] Lettre sa femme (archives de la comtesse Tolsto), cite par +Birukov (_Vie et OEuvre_). + +[118] Le souvenir de cette terrible nuit se retrouve dans _le Journal +d'un Fou_, 1883. (OEuvres posthumes.) + +[119] Pendant qu'il termine _Guerre et Paix_, dans l't de 1869, il +dcouvre Schopenhauer, et il s'en enthousiasme: Schopenhauer est le +plus gnial des hommes. (Lettre Fet, 30 aot 1869.) + +[120] Cet _Abcdaire_, norme manuel de 700 800 pages, divis en +quatre livres, comprenait, ct de mthodes d'enseignement, de trs +nombreux rcits. Ceux-ci ont form plus tard _Les Quatre Livres de +Lecture_ dont M. Charles Salomon vient de publier la premire traduction +franaise intgrale, 1928. + +[121] Il y a, dit-il encore, entre Homre et ses traducteurs, la +diffrence de l'eau bouillie et distille, et de l'eau de source +froide, faire mal aux dents, clatante, ensoleille, qui parfois +charrie du sable, mais qui en est plus pure et plus frache. (Lettre +Fet, dc. 1870.) + +[122] _Corresp. ind._ + +[123] Archives de la comtesse Tolsto (_Vie et OEuvre_). + +[124] Le roman fut termin en 1877. Il parut--sauf l'pilogue,--dans le +_Rousski Viestniki_. + +[125] La mort de trois enfants (18 novembre 1873, fvrier 1875, fin +novembre 1875), de la tante Tatiana, sa mre adoptive (20 juin 1874), de +la tante Plagie (22 dcembre 1875). + +[126] Lettre Fet, 1er mars 1876. + +[127] La femme est la pierre d'achoppement de la carrire d'un homme. +Il est difficile d'aimer une femme et de rien faire de bon; et la seule +faon de n'tre pas constamment gn, entrav par l'amour, c'est de se +marier. (Trad. Hachette, t. I, p. 312.) + +[128] T. I, p. 86. + +[129] T. I, p. 149. + +[130] Devise, en tte du livre. + +[131] Noter aussi, dans l'pilogue, l'esprit nettement hostile la +guerre et au nationalisme, au panslavisme. + +[132] Le mal, c'est ce qui est raisonnable pour le monde. Le sacrifice, +l'amour, c'est l'insanit. (II, 244.) + +[133] II, 79. + +[134] II, 346. + +[135] II, 353. + +[136] Maintenant, je m'attelle de nouveau l'ennuyeuse et vulgaire +_Anna Karnine_, avec le seul dsir de m'en dbarrasser au plus vite... +(Lettres Fet, 26 aot 1875, _Corresp. ind._ p. 95.) + +Il me faut achever le roman qui m'ennuie. (_Ibid._ 1er mars 1876.) + +[137] Dans les _Confessions_ (1879). t. XIX des _OEuvres compltes_. + +[138] Je rsume ici plusieurs pages des _Confessions_, en conservant les +expressions de Tolsto. + +[139] Cf. _Anna Karnine_: Et Levine aim, heureux, pre de famille, +loigna de sa main toute arme, comme s'il et craint de cder la +tentation de mettre fin son supplice (II, 339). Cet tat d'esprit +n'tait pas spcial Tolsto et ses hros. Tolsto tait frapp du +nombre croissant de suicides, chez les classes aises de toute l'Europe, +et particulirement en Russie. Il y fait souvent allusion dans ses +oeuvres de ce temps. On dirait qu'a pass sur l'Europe de 1880 une +grande vague de neurasthnie, qui a submerg des milliers d'tres. Ceux +qui taient adolescents alors en gardent, comme moi, le souvenir; et +pour eux, l'expression par Tolsto de cette crise humaine a une valeur +historique. Il a crit la tragdie cache d'une gnration. + +[140] _Confessions_, p. 67. + +[141] Ses portraits de cette poque accusent ce caractre populaire. Une +peinture de Kramsko (1873) reprsente Tolsto en blouse de moujik, la +tte penche, l'air d'un Christ allemand. Le front commence se +dgarnir aux tempes; les joues sont creuses et barbues.--Dans un autre +portrait de 1881, il a l'air d'un contre-matre endimanch: les cheveux +coups, la barbe et les favoris qui s'talent; la figure parat beaucoup +plus large du bas que du haut; les sourcils sont froncs, les yeux +moroses, le nez aux grosses narines de chien, les oreilles normes. + +[142] _Confessions_, p. 93-95. + +[143] A vrai dire, ce n'tait pas la premire fois. Le jeune volontaire +au Caucase, l'officier de Sbastopol, Olenine des _Cosaques_, le prince +Andr et Pierre Besoukhov, dans _Guerre et Paix_, avaient eu des visions +semblables. Mais Tolsto tait si passionn que, chaque fois qu'il +dcouvrait Dieu, il croyait que c'tait pour la premire fois et qu'il +n'y avait eu avant que la nuit et le nant. Il ne voyait plus dans son +pass que les ombres et les hontes. Nous qui, par son _Journal_, +connaissons, mieux que lui-mme, l'histoire de son coeur, nous savons +combien ce coeur fut toujours, mme dans ses garements, profondment +religieux. Au reste, il en convient, dans un passage de la prface la +_Critique de la thologie dogmatique_: Dieu! Dieu! j'ai err, j'ai +cherch la vrit o il ne le fallait point. Je savais que j'errais. Je +flattais mes mauvaises passions, en les sachant mauvaises; _mais je ne +t'oubliais jamais. Je t'ai senti toujours, mme quand je +m'garais_.--La crise de 1878-9 fut seulement plus violente que les +autres, peut-tre sous l'influence des deuils rpts et de l'ge qui +venait; et sa seule nouveaut fut en ceci qu'au lieu que la vision de +Dieu s'vanouit sans laisser de traces, aprs que la flamme d'extase +tait tombe, Tolsto, averti par l'exprience passe, se hta de +marcher, tandis qu'il avait la lumire, et de dduire de sa foi tout +un systme de vie. Non qu'il ne l'et dj tent. (On se souvient de ses +_Rgles de vie_, conues quand il tait tudiant.) Mais, cinquante +ans, il avait moins de chances de se laisser distraire de sa route par +les passions. + +[144] Le sous-titre des _Confessions_ est _Introduction la Critique de +la Thologie dogmatique et l'Examen de la doctrine chrtienne_. + +[145] Moi, qui plaais la vrit dans l'unit de l'amour, je fus frapp +de ce fait que la religion dtruisait elle-mme ce qu'elle voulait +produire. (_Confessions_, p. 111.) + +[146] Et je me suis convaincu que l'enseignement de l'glise est, +thoriquement, un mensonge astucieux et nuisible, pratiquement, un +compos de superstitions grossires et de sorcelleries, sous lequel +disparat absolument le sens de la doctrine chrtienne. (_Rponse au +Saint-Synode_, 4-17 avril 1901.) + +Voir aussi _l'glise et l'tat_ (1883).--Le plus grand crime que Tolsto +reproche l'glise, c'est son alliance impie avec le pouvoir +temporel. Il lui a fallu affirmer la saintet de l'tat, la saintet de +la violence. C'est l'union des brigands avec les menteurs. + +[147] A mesure qu'il avanait en ge, ce sentiment de l'unit de la +vrit religieuse travers l'histoire humaine, et de la parent du +Christ avec les autres sages, depuis Bouddha jusqu' Kant et Emerson, +ne ft que s'accentuer, au point que Tolsto se dfendait, dans ses +dernires annes, d'avoir aucune prdilection pour le christianisme. +Tout particulirement importante, en ce sens, est une lettre, crite le +27 juillet-9 aot 1909 au peintre Jan Styka, et rcemment reproduite +dans _le Thosophe_ du 16 janvier 1911. Suivant son habitude, Tolsto, +tout plein de sa conviction nouvelle, a une tendance oublier un peu +trop son tat d'me ancien et le point de dpart de sa crise religieuse, +qui tait purement chrtien: + +La doctrine de Jsus, crit-il, n'est pour moi qu'une des belles +doctrines religieuses que nous avons reues de l'antiquit gyptienne, +juive, hindoue, chinoise, grecque. Les deux grands principes de Jsus: +l'amour de Dieu, c'est--dire de la perfection absolue, et l'amour du +prochain, c'est--dire de tous les hommes sans aucune distinction, ont +t prchs par tous les sages du monde: Krishna, Bouddha, Lao-Tse, +Confucius, Socrate, Platon, Epctte, Marc-Aurle, et parmi les +modernes, Rousseau, Pascal, Kant, Emerson, Channing, et beaucoup +d'autres. La vrit religieuse et morale est partout et toujours la +mme... Je n'ai aucune prdilection pour le christianisme. Si j'ai t +particulirement intress par la doctrine de Jsus, c'est: 1 parce que +je suis n et que j'ai vcu parmi les chrtiens; 2 parce que j'ai +trouv une grande jouissance d'esprit dgager la pure doctrine des +surprenantes falsifications opres par les glises. + +Nous tudions, dans un chapitre spcial, la fin du volume, la vaste +synthse religieuse de Tolsto, o fraternisent toutes les grandes +religions du monde.--Voir p. 214: _la Rponse de l'Asie Tolstoy_. + +[148] Tolsto proteste qu'il n'attaque pas la vraie science, qui est +modeste et connat ses limites. (_De la Vie_, ch. IV, trad. fran. de la +comtesse Tolsto.) + +[149] _Ibid._, ch. X. + +[150] Tolsto relit frquemment les _Penses_ de Pascal, pendant la +priode de crise, qui prcde les _Confessions_. Il en parle dans ses +lettres Fet (14 avril 1877, 3 aot 1879); il recommande son ami de +les lire. + +[151] Dans une lettre _sur la raison_, crite le 26 novembre 1894 la +baronne X... (lettre reproduite dans le volume intitul _les +Rvolutionnaires_, 1906), Tolsto dit de mme: + +L'homme n'a reu directement de Dieu qu'un seul instrument de la +connaissance de soi-mme et de son rapport avec le monde; il n'y en a +pas d'autres. Cet instrument, c'est la raison. La raison vient de Dieu. +Elle est non seulement la qualit suprieure de l'homme, mais +l'instrument unique de la connaissance de la vrit. + +[152] _De la Vie_, ch. X, XIV-XXI. + +[153] _De la Vie_, XXII-XXV.--Comme pour la plupart de ces citations, je +rsume plusieurs chapitres en quelques phrases caractristiques. + +[154] Cette pense religieuse a certainement volu au sujet de +plusieurs questions, notamment en ce qui touche la conception de la vie +future. + +[155] Je cite la traduction parue dans _le Temps_ du 1er mai 1901. + +[156] J'avais pass jusque-l toute ma vie hors de la ville... (_Que +devons-nous faire?_) + +[157] _Ibid._ + +[158] Tolsto a exprim, maintes fois, son antipathie l'gard des +asctes qui agissent pour eux seuls, en dehors de leurs semblables. Il +les met dans le mme sac que les rvolutionnaires ignorants et +orgueilleux, qui prtendent faire du bien aux autres, sans savoir ce +qu'il leur faut eux-mmes... J'aime d'un mme amour, dit-il, les +hommes de ces deux catgories, mais je hais leurs doctrines de la mme +haine. La seule doctrine est celle qui ordonne une activit constante, +une existence qui rponde aux aspirations de l'me et cherche raliser +le bonheur des autres. Telle est la doctrine chrtienne. galement +loigne du quitisme religieux et des prtentions hautaines des +rvolutionnaires, qui cherchent transformer le monde, sans savoir en +quoi consiste le vrai bonheur. (Lettre un ami, publie dans le volume +intitul _Plaisirs cruels_, 1895, trad. Halprine-Kaminsky.) + +[159] T. XXVI des _OEuvres compltes_. + +[160] Photographie de 1885, reproduite dans l'dition de _Que +devons-nous-faire?_ des _OEuvres compltes_. + +[161] _Que devons-nous faire?_ p. 213. + +[162] Toute cette premire partie (les quinze premiers chapitres) qui +fourmille de types, fut supprime par la censure russe. + +[163] La vraie cause de la misre, ce sont les richesses accumules +dans les mains de ceux qui ne produisent pas, et concentres dans les +villes. Les riches se groupent dans les villes, pour jouir et pour se +dfendre. Et les pauvres viennent se nourrir des miettes de la richesse. +Il est surprenant que plusieurs d'entre eux restent des travailleurs, et +qu'ils ne se mettent pas tous la chasse d'un gain plus facile: +commerce, accaparement, mendicit, dbauche, escroqueries,--voire mme +cambriolage. + +[164] Le pivot du mal est la proprit. La proprit n'est que le moyen +de jouir du travail des autres.--La proprit, dit encore Tolsto, +c'est ce qui n'est pas nous, ce sont les autres. L'homme appelle sa +proprit sa femme, ses enfants, ses esclaves, ses objets; mais la +ralit lui montre son erreur; et il doit y renoncer, ou souffrir et +faire souffrir. + +Tolsto pressent dj la Rvolution russe: Depuis trois ou quatre ans, +dit-il, on nous invective dans les rues, on nous appelle fainants. La +haine et le mpris du peuple cras grandissent. (_Que devons-nous +faire?_ p. 419.) + +[165] Le paysan rvolutionnaire Bondarev et voulu que cette loi ft +reconnue comme une obligation universelle. Tolsto subissait alors son +influence ainsi que celle d'un autre paysan, Sutaiev: Pendant toute ma +vie, deux penseurs russes ont eu sur moi une grande action morale, ont +enrichi ma pense, m'ont expliqu ma propre conception du monde: +c'taient deux paysans, Sutaiev et Bondarev. (_Que devons-nous faire?_ +p. 404.) + +Dans le mme livre Tolsto fait le portrait de Sutaiev, et note une +conversation avec lui. + +[166] _L'Alcool et le Tabac_ (trad. de Halprine-Kaminsky, publie sous +le titre: _Plaisirs vicieux_, 1895). Titre russe: _Pourquoi les gens +s'enivrent_. + +[167] _Plaisirs cruels_, 1895 (_Les Mangeurs de viande_; _la Guerre_; +_la Chasse_), trad. de Halprine-Kaminsky. Titres russes: (Pour _Les +Mangeurs de viande_): _Le premier degr_.--_La Guerre_ est un extrait +d'un ouvrage volumineux: _Le royaume de Dieu est en nous_ (chap. VI). + +[168] Il est remarquable que Tolsto ait eu tant de peine s'en +dfaire. C'tait chez lui une passion atavique: il la tenait de son +pre. Il n'tait pas sentimental, et il semble n'avoir jamais fait +dpense de beaucoup de piti pour les btes. Ses yeux pntrants se sont + peine arrts sur les yeux, si loquents parfois, de nos humbles +frres,-- l'exception du cheval, pour qui, en grand seigneur, il a une +prdilection. Il n'tait pas sans un fond de cruaut native. Aprs avoir +racont la mort lente d'un loup, qu'il avait tu, en le frappant d'un +bton la racine du nez, il dit: Je ressentais une volupt, au +souvenir des souffrances de l'animal expirant. Le remords s'veilla +tard. + +[169] t 1878. Voir _Vie et OEuvre_. + +[170] 18 novembre 1878. _Ibid._ + +[171] Novembre 1879. _Ibid._, trad. Bienstock. + +[172] 5 octobre 1881. _Vie et OEuvre_. + +[173] 14 octobre 1881, _ibid._ + +[174] Mars 1882. + +[175] 1882. + +[176] 23 octobre 1884, _Vie et OEuvre_. + +[177] Le prtendu droit des femmes est n et ne pouvait natre que dans +une socit d'hommes qui se sont carts de la loi du vrai travail. +Aucune femme d'ouvrier srieux ne demande le droit de partager son +travail dans les mines ou dans les champs. Elles ne demandent que le +droit de participer au travail imaginaire de la classe riche. + +[178] Ce sont les dernires lignes de _Que devons-nous faire?_ Elles +sont dates du 14 fvrier 1886. + +[179] Lettre un ami, publie sous le titre: _Profession de foi_, dans +le volume intitul _Plaisirs cruels_, 1895, trad. Halprine-Kaminsky. + +[180] La rconciliation eut lieu au printemps de 1878. Tolsto crivit a +Tourgueniev pour lui demander pardon. Tourgueniev vint Iasnaa-Poliana +en aot 1878. Tolsto lui rendit sa visite en juillet 1881. Tout le +monde fut frapp de son changement de manires, de sa douceur, de sa +modestie. Il tait _comme rgnr_. + +[181] Lettre Polonski (cite par Birukov). + +[182] Lettre crite de Bougival, 28 juin 1883. + +[183] Chap. XII de l'dition russe. Le traducteur franais en a fait +l'introduction. + +[184] On remarquera que, dans le reproche qu'il adresse Tolsto, M. de +Vog, son insu, reprend, pour son compte les expressions mmes de +Tolsto. A tort ou raison, disait-il, pour notre chtiment peut-tre, +nous avons reu du ciel ce mal ncessaire et superbe: la pense... Jeter +cette croix est une rvolte impie. (_Le Roman russe_, 1886.)--Or +Tolsto crivait sa tante, la comtesse A.-A. Tolsto, en 1883: Chacun +doit porter sa croix... La mienne, c'est le travail de la pense, +mauvais, orgueilleux, plein de sduction. (_Corresp. ind._ p. 4.) + +[185] _Que devons-nous faire?_ p. 378-9. + +[186] Il en arrivera mme justifier la souffrance,--non seulement la +souffrance personnelle, mais la souffrance des autres. Car c'est le +soulagement des souffrances des autres qui est l'essence de la vie +rationnelle. Comment donc l'objet du travail pourrait-il tre un objet +de souffrance pour le travailleur? C'est comme si le laboureur disait +qu'une terre non laboure est une souffrance pour lui. (_De la Vie_, +ch. XXXIV-XXXV.) + +[187] 23 fvrier 1860. _Corresp. indite_, p. 19-20.--C'est en quoi +l'art mlancolique et dyspeptique de Tourgueniev lui dplaisait. + +[188] Cette lettre du 4 octobre 1887 a paru dans les _Cahiers de la +quinzaine_, 1902, et dans la _Correspondance indite_, 1907. + +_Qu'est-ce que l'art?_ parut en 1897-98; mais Tolsto y pensait depuis +quinze ans, soit depuis 1882. + +[189] Je reviendrai sur ce point propos de _la Sonate Kreutzer_. + +[190] Son intolrance s'tait accrue depuis 1886. Dans _Que devons-nous +faire?_ il n'osait pas encore toucher Beethoven (ni Shakespeare). +Bien plus, il reprochait aux artistes contemporains d'oser s'en +rclamer. L'activit des Galile, des Shakespeare, des Beethoven n'a +rien de commun avec celle des Tyndall, des Victor Hugo, des Wagner. De +mme que les Saints Pres renieraient toute parent avec les papes. +(_Que devons-nous faire?_ p. 375.) + +[191] Encore voulait-il partir avant la fin du premier. Pour moi, la +question tait rsolue. Je n'avais plus de doute. Il n'y avait rien +attendre d'un auteur capable d'imaginer des scnes comme celles-ci. On +pouvait affirmer d'avance qu'il n'crirait jamais rien qui ne ft +mauvais. + +[192] On sait que, pour faire un choix parmi les potes franais des +coles nouvelles, il a cette ide admirable de _copier, dans chaque +volume, la posie qui se trouvait la page 28_! + +[193] _Shakespeare_, 1903.--L'ouvrage fut crit, l'occasion d'un +article d'Ernest Crosby sur _Shakespeare et la classe ouvrire_. + +[194] (Exactement:) La _Neuvime Symphonie_ n'unit pas tous les hommes, +mais seulement un petit nombre d'entre eux, qu'elle spare des autres. + +[195] C'tait l un de ces faits qui se produisent souvent, sans +attirer l'attention de personne, ni intresser--je ne dis pas +l'univers--mais mme le monde militaire franais... + +Et plus loin: + +Il fallut quelques annes, avant que les hommes s'veillassent de leur +hypnotisme et comprissent qu'ils ne pouvaient nullement savoir si +Dreyfus tait coupable on non, et que chacun a d'autres intrts plus +importants et plus immdiats que l'Affaire Dreyfus. (_Shakespeare_, +trad. Bienstock, p. 116-118.) + +[196] _Le Roi Lear_ est un drame trs mauvais, trs ngligemment fait, +qui ne peut inspirer que du dgot et de l'ennui.--_Othello_, pour +lequel Tolsto montre quelque sympathie, sans doute parce que l'oeuvre +s'accordait avec ses penses d'alors sur le mariage et sur la jalousie, +tout en tant le moins mauvais drame de Shakespeare, n'est qu'un tissu +de paroles emphatiques. Le personnage d'Hamlet n'a aucun caractre; +c'est un phonographe de l'auteur, qui rpte toutes ses ides, la +file. Pour _la Tempte_, _Cymbeline_, _Trolus_, etc., Tolsto ne les +mentionne qu' cause de leur ineptie. Le seul personnage de +Shakespeare qu'il trouve naturel est celui de Falstaff, prcisment +parce qu'ici la langue de Shakespeare, pleine de froides plaisanteries +et de calembours ineptes, s'accorde avec le caractre faux, vaniteux et +dbauch de cet ivrogne rpugnant. + +Tolsto n'avait pas toujours pens ainsi. Il avait plaisir lire +Shakespeare, entre 1860 et 1870, surtout l'poque o il avait l'ide +d'crire un drame historique sur Pierre I. Dans ses notes de 1869, on +voit mme qu'il prenait _Hamlet_ pour modle et pour guide. Aprs avoir +mentionn ses travaux achevs, _Guerre et Paix_, qu'il rapprochait de +l'idal homrique, Tolsto ajoute: + +HAMLET et mes futurs travaux: posie du romancier dans la peinture des +caractres. + +[197] Il range dans l'art mauvais ses oeuvres d'imagination. +(_Qu'est-ce que l'Art?_)--Il n'excepte pas de sa condamnation de l'art +moderne ses propres pices de thtre, dnues de cette conception +religieuse qui doit former la base du drame de l'avenir. + +[198] (Ou, plus exactement:) C'est la direction du cours du fleuve. + +[199] Ds 1873, Tolsto crivait: Pensez ce que vous voudrez, mais de +telle faon que chaque mot puisse tre compris du charretier qui +transporte les livres de l'imprimerie. On ne peut rien crire de mauvais +dans une langue tout fait claire et simple. + +[200] Tolsto a donn l'exemple. Ses quatre _Livres de lectures_, pour +les enfants des campagnes, ont t adopts dans toutes les coles de +Russie, laques et ecclsiastiques. Ses _Premiers contes populaires_ +sont l'aliment de milliers d'mes. Dans le bas peuple, crit Stephan +Anikine, ancien dput la Douma, le nom de Tolsto se confond avec +l'ide de livre. On peut souvent entendre un petit villageois demander +navement, dans une bibliothque: Donnez-moi un bon livre, un +tolstoen! (Il veut dire un livre pais).--(_A la mmoire de Tolsto_, +lectures faites l'Aula de l'Universit de Genve, le 7 dcembre 1910.) + +[201] Cet idal de l'union fraternelle entre les hommes ne marque point +pour Tolsto le terme de l'activit humaine; son me insatiable lui fait +concevoir un idal inconnu, au del de l'amour: Peut-tre la science +dcouvrira-t-elle, un jour, l'art un idal encore plus lev, et l'art +le ralisera. + +[202] A ces mmes annes appartient, comme date de publication et sans +doute d'achvement, une oeuvre qui fut crite, en ralit, au temps +heureux des fianailles et des premires annes du mariage: la belle +histoire d'un cheval, _Kholstomier_ (1861-1886). Tolsto en parle dans +une lettre Fet, de 1863. (_Corresp. ind._, p. 35).--L'art du dbut, +avec ses paysages fins, sa sympathie pntrante des mes, son humour, sa +jeunesse, a de la parent avec les oeuvres de la maturit (_Bonheur +conjugal_, _Guerre et Paix_). La fin macabre, les dernires page sur les +cadavres compars du vieux cheval et de son matre, sont d'une brutalit +de ralisme qui sont les annes aprs 1880. + +[203] _Sonate Kreutzer_, _Puissance des Tnbres_. + +[204] _Le Temps_, 29 aot 1901. + +[205] Pour le style, lui disait son ami Droujinine, en 1856, vous tes +fortement illettr, parfois comme un novateur et un grand pote, parfois +comme un officier qui crit son camarade. Ce que vous crivez avec +amour est admirable. Aussitt que vous tes indiffrent, votre style +s'embrouille et devient pouvantable. (Trad. Bienstock, _Vie et +OEuvre_.) + +[206] _Vie et OEuvre._--Pendant l't de 1879, Tolsto fut trs intime +avec les paysans; et Strakov nous dit qu'en dehors de la religion, il +s'intressait beaucoup la langue. Il commenait sentir fortement la +beaut de la langue du peuple. Chaque jour, il dcouvrait de nouveaux +mots, et chaque jour il maltraitait davantage la langue littraire. + +[207] Dans ses notes de lectures, entre 1860 et 1870, Tolsto a crit: + +Les Bylines... impression trs grande. + +[208] _Les Deux Vieillards_ (1885). + +[209] _O l'amour est, Dieu est_ (1885). + +[210] _De quoi vivent les hommes_ (1881);--_Les Trois Vieillards_ +(1884);--_Le Filleul_ (1886). + +[211] Ce rcit porte aussi le titre: _Faut-il beaucoup de terre pour un +homme?_ (1886). + +[212] _Feu qui flambe ne s'teint plus_ (1885). + +[213] _Le Cierge_ (1885);--_Histoire d'Ivan l'Imbcile._ + +[214] _Le Filleul_ (1886). + +Ces rcits populaires ont t publie dans le t. XIX des _OEuvres +compltes_. + +[215] Il avait t pris assez tardivement par le got du thtre. Ce fut +une dcouverte qu'il fit, pendant l'hiver de 1869-1870; et, selon son +habitude, il s'enflamma aussitt pour elle. + +Tout cet hiver, je me suis occup exclusivement du drame; et, comme il +arrive toujours aux hommes qui, jusqu' l'ge de quarante ans, n'ont pas +rflchi un certain sujet, tout coup ils font attention ce sujet +nglig, et il leur parat qu'ils y voient beaucoup de choses +nouvelles.... J'ai lu Shakespeare, Goethe, Pouchkine, Gogol et +Molire.... Je voudrais lire Sophocle et Euripide.... J'ai longtemps +gard le lit, tant malade; et quand je suis ainsi, les personnages +dramatiques ou comiques commencent se dmener en moi. Et ils le font +trs bien.... + +Lettres Fet, 17-21 fvrier 1870. (_Corresp. ind._, p. 63-65.) + +[216] Variante de l'acte IV. + +[217] Il s'en faut que la cration de ce drame angoissant ait t pour +Tolsto une peine. Il crit Tnromo: Je vis bien et joyeusement. +J'ai travaill tout ce temps mon drame (_La Puissance des Tnbres_). +Il est achev. (Janvier 1887, _Corresp. ind._, p. 159.) + +[218] La premire traduction exacte de cette oeuvre en franais a t +publie par M. J. W. Bienstock, dans _le Mercure de France_ (mars et +avril 1912). + +[219] La traduction franaise de cette _Postface_ par M. +Halprine-Kaminsky a paru sous le titre: _Des relations entre les +sexes_, dans le volume: _Plaisirs vicieux_. + +[220] Noter que Tolsto n'a jamais eu la navet de croire que l'idal +de clibat et de chastet absolue soit ralisable pour l'humanit +actuelle. Mais, selon lui, un idal est irralisable, par dfinition: +c'est un appel aux nergies hroques de l'me. + +La conception de l'idal chrtien, qui est l'union de toutes les +cratures vivantes dans l'amour fraternel, est inconciliable avec la +pratique de la vie qui exige un effort continu vers un idal +inaccessible, mais qui ne suppose pas l'avoir jamais atteint. + +[221] A la fin de la _Matine d'un Seigneur_. + +[222] _Guerre et Paix._--Je ne parle pas d'_Albert_ (1857), cette +histoire d'un musicien de gnie. La nouvelle est trs faible. + +[223] Voir dans _Jeunesse_ le rcit humoristique de la peine qu'il se +donna pour apprendre jouer du piano.--Le piano m'tait un moyen de +charmer les demoiselles par ma sentimentalit. + +[224] Il s'agit de 1876-77. + +[225] S.-A. Bers, _Souvenirs sur Tolsto_ (Voir _Vie et OEuvre_). + +[226] I, 381 (d. Hachette). + +[227] Mais jamais il ne cessa de l'aimer. Un de ses amis des derniers +jours fut un musicien, Goldenveiser, qui passa l't de 1910 prs de +Iasnaa. Il venait, presque chaque jour, faire de la musique Tolsto, +pendant sa dernire maladie. (_Journal des Dbats_, 18 novembre 1910.) + +[228] Lettre du 21 avril 1861. + +[229] Camille Bellaigue, _Tolsto et la musique_ (_le Gaulois_, 4 +janvier 1911). + +[230] Qu'on ne dise pas qu'il s'agit l seulement des dernires +oeuvres de Beethoven. Mme celles du dbut qu'il consent regarder +comme artistiques, Tolsto reproche leur forme artificielle.--Dans +une lettre Tschaikovsky, il oppose de mme Mozart et Haydn, la +manire artificielle de Beethoven, Schumann et Berlioz, qui calculent +l'effet. + +[231] Cf. la scne raconte par M. Paul Boyer: Tolsto se fait jouer du +Chopin. A la fin de la quatrime Ballade, ses yeux se remplissent de +larmes.--Ah! l'animal! s'crie-t-il. Et brusquement il se lve et s'en +va. (_Le Temps_, 2 novembre 1902.) + +[232] _Matre et Serviteur_ (1895) est comme une transition entre les +lugubres romans qui prcdent et _Rsurrection_, o se rpand la lumire +de la divine charit. Mais on y sent plus encore le voisinage de _la +Mort d'Ivan Iliitch_ et des _Contes Populaires_ que de _Rsurrection_, +qu'annonce seulement, vers la fin, la sublime transformation d'un homme +goste et lche, sous la pousse d'un lan de sacrifice. La plus grande +partie de l'histoire est le tableau, trs raliste, d'un matre sans +bont et d'un serviteur rsign, qui sont surpris, dans la steppe, la +nuit, par une tourmente de neige, et perdent leur chemin. Le matre, qui +d'abord tche de fuir en abandonnant son compagnon, revient et, le +trouvant demi gel, se jette sur lui, le couvre de son corps, le +rchauffe en se sacrifiant, d'instinct; il ne sait pas pourquoi; mais +les larmes lui remplissent les yeux: il lui semble qu'il est devenu +celui qu'il sauve, Nikita, et que sa vie n'est plus en lui, mais en +Nikita.--Nikita vit; je suis donc encore vivant, moi.--Il a presque +oubli qui il tait, lui, Vassili. Il pense: Vassili ne savait pas ce +qu'il fallait faire... ne savait pas, et moi, je sais, maintenant!... +Et il entend la voix de Celui qu'il attendait (ici son rve rappelle un +des _Contes Populaires_), de Celui qui, tout l'heure, lui a donn +l'ordre de se coucher sur Nikita. Il crie, tout joyeux: Seigneur, je +viens! Et il sent qu'il est libre, que rien ne le retient plus... Il +est mort. + +[233] Tolsto prvoyait une quatrime partie, qui n'a pas t crite. + +[234] I, p. 379.--Je cite la traduction de Teodor de Wyzewa.--Une +dition intgrale de _Rsurrection_ doit former les t. XXXVI et XXXVII +des _OEuvres compltes_. + +[235] I, p. 129. + +[236] Au contraire, il avait t ml tous les mondes qu'il peint dans +_Guerre et Paix_, _Anna Karnine_, _les Cosaques_, ou _Sbastopol_: +salons aristocratiques, arme, vie rurale. Il n'avait qu' se souvenir. + +[237] T. II, p. 20. + +[238] Les hommes portent en eux le germe de toutes les qualits +humaines, et, tantt ils en manifestent une, tantt une autre, se +montrant souvent diffrents d'eux-mmes, c'est--dire de ce qu'ils ont +l'habitude de paratre. Chez certains, ces changements sont +particulirement rapides. A cette classe d'hommes appartenait Nekhludov. +Sous l'influence de causes physiques et morales, de brusques et complets +changements se produisaient en lui. (T. I, p. 858.) + +Tolsto s'est peut-tre souvenu de son frre Dmitri, qui, lui aussi, +pousa une Maslova. Mais le temprament violent et dsquilibr de +Dmitri tait diffrent de celui de Nekhludov. + +[239] Plusieurs fois dans sa vie, il avait procd des _nettoyages de +conscience_. Il appelait ainsi des crises morales o, apercevant soudain +le ralentissement et parfois l'arrt de sa vie intrieure, il se +dcidait balayer les ordures qui obstruaient son me. Au sortir de ces +crises, il ne manquait jamais de s'imposer des rgles qu'il se jurait de +suivre toujours. Il crivait un journal, il recommenait une nouvelle +vie. Mais chaque fois, il ne tardait pas retomber au mme point, ou +plus bas encore qu'avant la crise. (T. I, p. 138.) + +[240] En apprenant que la Maslova a encore fait des siennes avec un +infirmier, Nekhludov est plus dcid que jamais sacrifier sa libert +pour racheter le pch de cette femme. (T. I, p. 382.) + +[241] Tolsto n'a jamais dessin un personnage, d'un crayon aussi +robuste et sr que le Nekhludov du dbut. Voir l'admirable description +du lever et de la matine de Nekhludov, avant la premire sance au +Palais de Justice. + +[242] Lettre de la comtesse Tolsto, 1884. + +[243] _Le Temps_, 2 novembre 1902. + +[244] Ne me reprochez pas, crit-il sa tante, la comtesse Alexandra +A. Tolsto, de m'occuper encore de ces futilits, au seuil de la tombe! +Ces futilits remplissant mon temps libre et me procurent le repos des +penses vraiment srieuses dont mon me est surcharge. (26 janvier +1903). + +[245] Tolsto le regardait comme une de ses oeuvres capitales: + +Un de mes livres,--_Pour tous les jours_,--auquel j'ai la suffisance +d'attacher une grande importance... (Lettre Jan Styka, 27 juillet-9 +aot 1909). + +[246] Ces oeuvres ont t publies depuis la mort de Tolsto. La liste +en est longue. Nous relevons, parmi les principales: _Le journal +posthume du vieillard Fodor Kouzmitch_, _Le pre Serge_, +_Hadji-Mourad_, _Le Diable_, _Le Cadavre vivant_, drame en douze +tableaux, _Le faux coupon_, _Alexis le Pot_, _Le journal d'un fou_, _La +lumire luit dans les tnbres_, drame en cinq actes, _Toutes les +qualits viennent d'elle_, petite pice populaire, et une srie +d'excellentes nouvelles: _Aprs le Bal_, _Ce que j'ai vu en rve_, +_Khodynka_, etc. + +Voir page 206, la _Note sur les oeuvres posthumes de Tolstoy_. + +Mais l'oeuvre essentielle est le _Journal intime_ de Tolsto. Il +embrasse une quarantaine d'annes de sa vie, depuis l'poque du Caucase +jusqu' la veille de sa mort; et il parat un des livres de Confessions +les plus impitoyables qui ait t crit par un grand homme. Paul +Birukoff en a publi, en franais, deux volumes: la priode de 1846 +1852, et celle de 1895 1899. + +[247] Le titre russe de cette oeuvre est: _Une seule chose est +ncessaire_ (Saint-Luc, XI, 41.) + +[248] La plupart ont t, de son vivant, gravement mutiles par la +censure, ou totalement interdites. L'oeuvre circulait en Russie, +jusqu' la Rvolution, sous la forme de copies manuscrites, caches sous +le manteau. Mme aujourd'hui, il s'en faut que tout soit publi; et la +censure bolchevike n'a pas moins t tyrannique que la censure tsariste. + +[249] L'excommunication de Tolsto par le Saint-Synode est du 22 fvrier +1901. Elle fut motive par un chapitre de _Rsurrection_ relatif la +messe et l'Eucharistie. Ce chapitre, nous le regrettons, a t +supprim dans la traduction franaise de Wyzewa. + +[250] Sur la nationalisation du sol (Voir _le Grand Crime_, 1905). + +[251] Par Russe de la vieille Moscovie, dit M. A. Leroy-Beaulieu, +Grand-Russien au sang slave, mtin de finnois, physiquement un type du +peuple plus que de l'aristocratie. (_Revue des Deux Mondes_, 15 +dcembre 1910.) + +[252] 1857. + +[253] 1862. + +[254] La _Fin d'un Monde_ (1905-janvier 1906). + +Cf. le tlgramme adress par Tolsto un journal amricain: + +L'agitation des Zemstvos a pour objet de limiter le pouvoir despotique +et d'tablir un gouvernement reprsentatif. Qu'ils russissent ou non, +le rsultat certain sera l'ajournement de la vritable amlioration +sociale. L'agitation politique, en donnant l'illusion funeste de cette +amlioration par des moyens extrieurs, arrte le vrai progrs, comme on +peut le constater par l'exemple de tous les tats constitutionnels: +France, Angleterre, Amrique. (_Le mouvement social en Russie._--M. +Bienstock a introduit cet article dans la prface du _Grand Crime_, +trad. franaise, 1905.) + +Dans une longue et intressante lettre une dame, qui lui demandait de +faire partie d'un _Comit de propagation de la lecture et de l'criture +parmi le peuple_, Tolsto exprime d'autres griefs contre les libraux: +Ils ont toujours jou le rle de dupes; ils se font les complices, par +peur, de l'autocratie; leur participation au gouvernement donne +celui-ci un prestige moral, et les habitue des compromis, qui font +d'eux rapidement les instruments du pouvoir. Alexandre II disait que +tous les libraux taient vendre pour des honneurs, sinon pour de +l'argent. Alexandre III a pu anantir sans risques l'oeuvre librale +de son pre: Les libraux chuchotaient entre eux que cela ne leur +plaisait pas, mais ils continuaient prendre part aux tribunaux, au +service de l'tat, la presse; dans la presse, ils faisaient allusion +aux choses pour lesquelles l'allusion tait permise, mais ils se +taisaient pour ce dont il tait dfendu de parler, et ils insraient +tout ce qu'on leur ordonnait d'insrer. Ils font de mme sous Nicolas +II. Quand ce jeune homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien, rpond +avec effronterie et avec manque de tact aux reprsentants du peuple, les +libraux protestent-ils? Nullement... De tous cts, on envoie au jeune +tsar de lches et flatteuses flicitations. (_Corresp. indite_, p. +283-306.) + +[255] _Guerre et Rvolution._ + +Dans _Rsurrection_, lors de l'examen en cassation du jugement de la +Maslova, au Snat, c'est un Darwiniste matrialiste qui est le plus +oppos la rvision, parce qu'il est choqu secrtement de ce que +Nekhludov veuille pouser par devoir une prostitue: toute manifestation +du devoir et, plus encore, du sentiment religieux, lui fait, l'effet +d'une injure personnelle. (I, p. 359.) + +[256] Cf., comme types, dans _Rsurrection_, Novodvorov, le meneur +rvolutionnaire, dont la vanit et l'gosme excessifs ont strilis la +grande intelligence. Nulle imagination; absence totale des qualits +morales et esthtiques qui produisent le doute.--A sa suite, attach +ses pas, comme son ombre, Markel, l'ouvrier devenu rvolutionnaire par +humiliation et par dsir de vengeance, adorateur passionn de la science +qu'il ne comprend pas, anticlrical avec fanatisme, et asctique. + +On trouvera aussi, dans _Encore trois morts_, ou le _Divin et l'Humain_ +(trad. fran. parue dans le volume intitul _les Rvolutionnaires_, +1906), quelques spcimens de la nouvelle gnration rvolutionnaire: +Romane et ses amis, qui mprisent les anciens terroristes, et prtendent +arriver scientifiquement leurs fins, en transformant le peuple +agriculteur en peuple industriel. + +[257] Lettre au Japonais Izo-Abe, fin 1904 (_Corresp. indite_).--Voir, +page 219, le chapitre: _La Rponse de l'Asie Tolstoy_. + +[258] _Les paroles vivantes de L. N. Tolstoy_, notes de Tnromo (chap. +Socialisme), (publi en trad. fran. dans _Rvolutionnaires_, 1906). + +[259] _Ibid._ + +[260] Conversation avec M. Paul Boyer (_Le Temps_, 4 novembre 1902). + +[261] _La Fin d'un Monde._ + +[262] Ds 1863, Tolsto crivait ces paroles annonciatrices de la grande +tourmente sociale: + +_La proprit, c'est le vol_, reste, aussi longtemps qu'existe une +humanit, une vrit plus grande que la Constitution anglaise... La +mission historique de la Russie consiste en ce qu'elle apportera au +monde l'ide de la socialisation de la terre. La Rvolution russe ne +peut tre fonde que sur ce principe. Elle ne se fera point contre le +tsar et contre le despotisme; elle se fera contre la proprit du sol. + +[263] Le plus cruel des esclavages est d'tre priv de la terre. Car +l'esclave d'un matre est l'esclave d'un seul; mais l'homme priv du +droit la terre est l'esclave de tout le monde. (_La Fin d'un monde_, +chap. VII.) + +[264] La Russie tait en effet dans une situation spciale; et si le +tort de Tolsto a t de gnraliser d'aprs elle l'ensemble des tats +europens, on ne peut s'tonner qu'il ait t surtout sensible aux +souffrances qui le touchaient de plus prs.--Voir, dans _le Grand +Crime_, ses conversations, sur la route de Toula, avec les paysans, qui +tous manquent de pain, parce que la terre leur manque, et qui tous, au +fond du coeur, attendent que la terre leur revienne. La population +agricole de la Russie forme les 80 p. 100 de la nation. Une centaine de +millions d'hommes, dit Tolsto, meurent de faim par suite de la mainmise +des propritaires fonciers sur le sol. Quand on vient leur parler, pour +remdier leur mal, de la libert de la presse, de la sparation de +l'glise et de l'tat, de la reprsentation nationale, et mme de la +journe de huit heures, on se moque d'eux, impudemment: + +Ceux qui ont l'air de chercher partout des moyens d'amliorer la +situation des masses populaires, rappellent ce qui se passe au thtre, +quand tous les spectateurs voient parfaitement l'acteur qui est cach, +tandis que ses partenaires qui le voient trs bien aussi, feignent de ne +pas voir, et s'efforcent distraire mutuellement leur attention. + +Nul autre remde que de rendre la terre au peuple qui travaille. Et, +pour la solution de cette question foncire, Tolsto prconise la +doctrine de Henry George, son projet d'un impt unique sur la valeur du +sol. C'est son vangile conomique, il y revient inlassablement, et se +l'est si bien assimil que souvent, dans ses oeuvres, il reprend +jusqu' des phrases entires de Henry George. + +[265] La loi de non-rsistance au mal est la clef de vote de tout +l'difice. Admettre la loi de l'aide mutuelle, en mconnaissant le +prcepte de la non-rsistance, c'est construire la vote dans la sceller +dans sa partie centrale. (_La Fin d'un Monde_). + +[266] Dans une lettre de 1900 un ami (_Corresp. ind._, p. 312), +Tolsto se plaint de la fausse interprtation donne son principe de +la non-rsistance. On confond, dit-il, _Ne t'oppose pas au mal par le +mal_... avec _Ne t'oppose pas au mal_, c'est--dire avec: Sois +indiffrent au mal... Au lieu que la lutte contre le mal est le seul +objet du christianisme et que le commandement de la non-rsistance au +mal est donn comme le moyen de lutte le plus efficace. + +Que l'on rapproche cette conception de celle de Gandhi,--de son +_Satygraha_, de la Rsistance active, par l'amour et le sacrifice! +C'est la mme intrpidit d'me, qui s'oppose la passivit. Mais +Gandhi en a accentu plus encore l'nergie hroque.--(Cf. Romain +Rolland: _Mahtma Gandhi_, p. 53 et suivantes;--et l'introduction _La +Jeune Inde_, de Gandhi, p. XII et suiv.). + +[267] _La fin d'un Monde._ + +[268] Tolsto a dessin deux types de ces sectateurs,--l'un la fin +de _Rsurrection_,--l'autre dans _Encore trois morts_. + +[269] Aprs la condamnation par Tolsto de l'agitation des Zemstvos, +Gorki, se faisant l'interprte du mcontentement de ses amis, crivait: +Cet homme est devenu l'esclave de son ide. Il y a longtemps qu'il +s'isole de la vie russe et n'coute plus la voix du peuple. Il plane +trop haut au-dessus de la Russie. + +[270] C'tait pour lui une souffrance cuisante de ne pouvoir tre +perscut. Il avait la soif du martyre; mais le gouvernement, fort sage, +se gardait bien de la satisfaire. + +Autour de moi, on perscute mes amis et on me laisse tranquille, bien +que, s'il y a quelqu'un de nuisible, ce soit moi. Evidemment, je ne vaux +pas la perscution, et j'en suis honteux. (Lettre Tnromo, 1892, +_Corresp. ind._, p. 184.) + +Evidemment, je ne suis pas digne des perscutions, et il me faudra +mourir ainsi, sans avoir pu, par des souffrances physiques, tmoigner de +la vrit. (A Tnromo, 16 mai 1892, _ibid._, p. 186.) + +Il m'est pnible d'tre en libert. (A Tnromo, 1er juin 1894, +_ibid._, p. 188.) + +Dieu sait pourtant qu'il ne faisait rien pour cela! Il insulte les +Tsars, il attaque la patrie, cet horrible ftiche auquel les hommes +sacrifient leur vie et leur libert et leur raison (_La Fin d'un +Monde._)--Voir, dans _Guerre et Rvolution_, le rsum qu'il trace de +l'histoire de Russie. C'est une galerie de monstres: le dtraqu Ivan +le Terrible, l'avin Pierre I, l'ignorante cuisinire Catherine I, la +dbauche Elisabeth, le dgnr Paul, le parricide Alexandre I (le +seul pour qui Tolsto ait pourtant une tendresse secrte), le cruel et +ignorant Nicolas I, Alexandre II, peu intelligent, plutt mauvais que +bon, Alexandre III, coup sr un sot, brutal et ignorant, Nicolas II, +un innocent officier de hussards, avec un entourage de coquins, un jeune +homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien. + +Dans un numro de la revue: _Les Tablettes_, consacr Tolsto (Genve, +juin 1917), nous avons runi une collection des textes les plus +significatifs de Tolsto, relatifs _l'tat_, _la Patrie_, _la guerre_, +_l'arme_, _le service militaire_ et _la Rvolution_. + +[271] Lettre Gontcharenko, rfractaire, 19 janvier 1905 (_Corresp. +ind._, p. 264). + +[272] Aux Doukhobors du Caucase, 1897 (_Ibid._ p. 239). + +[273] Lettre un ami, 1900 (_Correspondance_, p. 308-9). + +[274] A Gontcharenko, 12 fvrier 1905 (_Ibid._, p. 265). + +[275] Aux Doukhobors du Caucase, 1897 (_Correspondance_, p. 240). + +[276] A Gontcharenko, 19 janvier 1905 (_Ibid._, p. 264). + +[277] A un ami, novembre 1901 (_Ibid._, p. 326). + +Sur la question de la _Patrie_, les crits les plus importants de +Tolsto sont: _L'esprit chrtien et le patriotisme_, 1894 (trad. J. +Legras, d. Perrin);--_Le patriotisme et le gouvernement_, 1900 (trad. +Birukoff, Genve);--_Carnet du soldat_, 1902;--_La guerre +russo-japonaise_, 1904;--_Salut aux rfractaires_, 1909. + +[278] C'est comme une fente dans la machine pneumatique; tout le +souffle d'gosme qu'on voulait aspirer de l'me humaine y rentre. + +Et il s'ingnie prouver que le texte original a t mal lu, et que la +parole exacte du second Commandement tait: Aime ton prochain comme +_Lui-mme_ (comme Dieu). (Entretiens avec Tnromo.) + +[279] Entretiens avec Tnromo. + +[280] Lettre un Chinois, octobre 1906 (_Corresp. ind._, p. 381 et +suiv.). + +[281] Tolsto en exprimait dj la crainte, dans sa lettre de 1906. + +[282] Ce n'tait pas la peine de refuser le service militaire et +policier, pour admettre la proprit, qui ne se maintient que par le +service militaire et policier. Les hommes qui accomplissent ce service +et profitent de la proprit agissent mieux que ceux qui refusent tout +service, en jouissant de la proprit. (Lettre aux Doukhobors du +Canada, 1899, _Corresp. ind._, p. 248-260.) + +[283] Lire dans les _Entretiens avec Tnromo_, la belle page sur le +sage Juif qui, plong dans ce Livre, n'a pas vu les sicles s'crouler +sur sa tte, et les peuples qui paraissaient et disparaissaient de la +terre. + +[284] Voir le progrs de l'Europe dans les horreurs de l'tat moderne, +l'tat sanglant, vouloir crer un nouveau _Judenstaat_, c'est un pch +abominable.--(_Ibid._) + +[285] Et l'avenir lui donne raison. Et Dieu s'est acquitt largement +envers lui. Quelques mois avant sa mort, lui vient, du bout de +l'Afrique, l'cho de la voix messianique de Gandhi. (Voir, la fin du +volume, le chapitre: _La rponse de l'Asie Tolstoy_, p. 214.) + +[286] _Appel aux hommes politiques_, 1905. + +[287] On trouvera, en appendice au _Grand Crime_ et dans la trad-fran. +des _Conseils aux Dirigs_ (titre russe: _Au peuple travailleur_), un +_Appel_ d'une socit japonaise _pour le Rtablissement de la Libert de +la Terre_. + +[288] Lettre Paul Sabatier, 7 novembre 1906. (_Corr. ind._, p. 375.) + +[289] Lettres un ami, juin 1892 et novembre 1901. + +[290] _Guerre et Rvolution._ + +[291] Lettre un ami. (_Corresp. ind._ p. 354-55.) + +[292] _Ibid._ Peut-tre s'agit-il l de l'_Histoire d'un Doukhobor_, +dont le titre figure dans la liste des oeuvres indites de Tolsto. + +[293] Imaginez que tous les hommes qui ont la vrit se runissent +ensemble et s'installent sur une le. Serait-ce la vie? (A un ami, mars +1901, _Corresp. ind._ p. 325.) + +[294] 1er dcembre 1910. + +[295] 16 mai 1892. Tolsto voyait alors sa femme souffrir de la mort +d'un petit garon, et il ne pouvait rien pour la consoler. + +[296] Lettre de janvier 1883. + +[297] Je ne reprocherai jamais de ne pas avoir de religion. Le mal, +c'est quand les hommes mentent, feignent d'avoir de la religion. + +Et plus loin: + +Que Dieu nous prserve de feindre d'aimer, c'est pire que la haine. +(_Corresp. ind._ p. 344 et 348.) + +[298] _Revue des Deux Mondes_, 15 dcembre 1910. + +[299] Paul Birukoff vient de publier, en allemand, la belle +correspondance de Tolsto avec sa fille Marie: _Vater und Tochter_, +Zrich, Rotapfel, 1927. + +[300] _Revue des Deux Mondes_, 15 dcembre 1910. + +[301] A un ami, 10 dcembre 1903. + +[302] _Figaro_, 27 dcembre 1910. La lettre fut, aprs la mort de +Tolsto, remise la comtesse par leur beau-fils, le prince Obolensky, +auquel Tolsto l'avait confie, quelques annes auparavant. A cette +lettre tait jointe une autre, galement adresse la comtesse, et qui +touchait des sujets intimes de la vie conjugale. La comtesse la +dtruisit, aprs l'avoir lue. (Note communique par Mme Tatiana +Soukhotine, fille ane de Tolsto.) + +[303] Cet tat de souffrance date donc de 1881, c'est--dire de l'hiver +pass Moscou, et de la dcouverte que Tolsto fit alors de la misre +sociale. + +[304] Lettre un ami (la traduction franaise, par M. +Halprine-Kaminsky, en a t publie sous le titre _Profession de foi_, +dans le volume: _Plaisirs cruels_, 1895). + +[305] Il semble qu'il ait subi, dans ses dernires annes, et surtout +dans ses derniers mois, l'influence de Vladimir-Grigoritch Tchertkov, +ami dvou, qui, longtemps tabli en Angleterre, avait consacr sa +fortune publier et rpandre l'oeuvre intgral de Tolsto. Tchertkov +a t violemment attaqu par un des fils de Tolsto, Lon. Mais si l'on +a pu accuser son intransigeance d'esprit, personne n'a mis en doute son +absolu dvouement; et, sans approuver la duret peut-tre inhumaine de +certains actes o l'on croit sentir son inspiration, (comme le testament +par lequel Tolsto enleva sa femme la proprit de tous ses crits, +sans exception, y compris ses lettres prives), il est permis de croire +qu'il fut plus pris de la gloire de son ami que Tolsto lui-mme. + +Le journal de Valentin Boulgakov, dernier secrtaire de Tolsto, est un +miroir fidle des six derniers mois, Iasnaa Poliana, depuis le 23 +juin 1910. La traduction franaise en a paru dans _Les oeuvres +libres_, mai 1924, chez Arthme Fayard, Paris. + +[306] Tolsto partit brusquement de Iasnaa Poliana, le 28 octobre (10 +novembre) 1910, vers cinq heures du matin. Il tait accompagn du +docteur Makovitski; sa fille Alexandra, que Tchertkov appelle sa +collaboratrice la plus intime, tait dans le secret du dpart. Il +arriva, le mme jour, six heures du soir, au monastre d'Optina, un +des plus clbres sanctuaires de Russie, o il avait t plusieurs fois +en plerinage. Il y passa la nuit et, le lendemain matin, il y crivit +un long article sur la peine de mort. Dans la soire du 29 octobre (11 +novembre), il alla au monastre de Chamordino, o sa soeur Marie tait +nonne. Il dna avec elle et lui exprima le dsir qu'il aurait eu de +passer la fin de sa vie Optina, en s'acquittant des plus humbles +besognes, mais condition qu'on ne l'obliget point aller +l'glise. Il coucha Chamordino, fit, le lendemain matin, une +promenade au village voisin, o il songeait prendre un logis, revit sa +soeur dans l'aprs-midi. A cinq heures, arriva inopinment sa fille +Alexandra. Sans doute, le prvint-elle que sa retraite tait connue, +qu'on tait sa poursuite: ils repartirent sur-le-champ, dans la nuit. +Tolsto, Alexandra et Makovitski se dirigrent vers la station de +Koselsk, probablement avec l'intention de gagner les provinces du Sud, +et, de l, les pays slaves des Balkans, la Bulgarie, la Serbie. En +route, Tolsto tomba malade la gare d'Astapovo et dut s'y aliter. Ce +fut l qu'il mourut. + +Sur ces derniers jours, on trouvera les renseignements les plus complets +dans le volume: _Tolstoys Flucht und Tod_ (Bruno Cassirer, Berlin, +1925), o Ren Fuelloep-Miller et Friedrich Eckstein ont rassembl les +rcits de la fille, de la femme de Tolsto, de son mdecin, de ses amis +prsents, et la correspondance secrte d'tat. Celle-ci, que le +gouvernement sovitique a dcouverte en 1917, rvle le rseau +d'intrigues, dont l'tat et l'glise entourrent le mourant, pour +arracher de lui l'apparence d'une rtractation religieuse. Le +gouvernement, le czar en personne, exercrent une pression sur le +Saint-Synode, qui dlgua Astapovo l'archevque de Toula. Mais l'chec +de cette tentative fut complet. + +On voit aussi l'inquitude gouvernementale. Une correspondance policire +entre le gouverneur-gnral de Riasan, prince Obolensky, et le gnral +Lwow, chef du dpartement de gendarmerie de Moscou, avertit heure par +heure de tous les incidents et de tous les visiteurs Astapovo, donne +les ordres les plus svres pour surveiller la gare, pour bloquer le +cortge funbre et le sparer du reste de la nation. En haut lieu, on +tremblait devant l'ventualit de grandes manifestations politiques, en +Russie. + +L'humble maison, o Tolsto expirait, tait environne d'une nue de +policiers, d'espions, de reporters de journaux, d'oprateurs de film, +qui guettaient la douleur de la comtesse Tolsto, accourue pour exprimer +au mourant son amour, son repentir, et carte de lui par ses enfants. + +[307] _Journal_, la date du 28 octobre 1879 (trad. Bienstock Voir _Vie +et OEuvre_).--Voici le passage entier, qui est des plus beaux: + +Il y a dans ce monde des gens lourds, sans ailes. Ils s'agitent, en +bas. Parmi eux, il y a des forts: Napolon. Ils laissent des traces +terribles parmi les hommes, sment la discorde, mais rasent toujours la +terre.--Il y a des hommes qui se laissent pousser des ailes, s'lancent +lentement et planent: les moines.--Il y a des hommes lgers qui se +soulvent facilement et retombent: les bons idalistes.--Il y a des +hommes aux ailes puissantes...--Il y a des hommes clestes, qui, par +amour des hommes, descendent sur la terre en repliant leurs ailes, et +apprennent aux autres voler. Puis, quand ils ne sont plus ncessaires, +ils remontent: Christ. + +[308] On peut vivre seulement pendant qu'on est ivre de la vie. +(_Confessions_, 1879.) + +Je suis fou de la vie... C'est l't, l't dlicieux. Cette anne, +j'ai lutt longtemps; mais la beaut de la nature m'a vaincu. Je me +rjouis de la vie. (Lettre Fet, juillet 1880.)--Ces lignes sont +crites en pleine crise religieuse. + +[309] Dans son _Journal_, la date d'octobre 1865: + +La pense de la mort... Je veux et j'aime l'immortalit. + +[310] Je me grisai de cette colre bouillonnante d'indignation que +j'aime en moi, que j'excite mme quand je la sens, parce qu'elle agit +sur moi, d'une faon calmante, et me donne, pour quelques instants au +moins, une lasticit extraordinaire, l'nergie et le feu de toutes les +capacits physiques et morales. (_Journal du prince D. Nekhludov_, +_Lucerne_, 1857). + +[311] Son article sur _la Guerre_, propos du Congrs universel de la +paix, Londres, en 1891, est une rude satire des pacifistes, qui +croient l'arbitrage entre nations: + +C'est l'histoire de l'oiseau qu'on prend, aprs lui avoir mis un grain +de sel sur la queue. Il est tout aussi facile de le prendre d'abord. +C'est se moquer des gens que de leur parler d'arbitrage et de +dsarmement consenti par les tats. Verbiage que tout cela! +Naturellement, les gouvernements approuvent: les bons aptres! Ils +savent bien que cela ne les empchera jamais d'envoyer des millions de +gens l'abattoir, quand il leur plaira de le faire. (_Le royaume de +Dieu est en nous_, chap. VI.) + +[312] La nature fut toujours le meilleur ami de Tolsto, comme il +aimait dire: + +Un ami, c'est bien; mais il mourra, il s'en ira quelque part, et on ne +pourra le suivre, tandis que la nature laquelle on s'est uni par +l'acte de vente, ou qu'on possde par hritage, c'est mieux. Ma nature +moi est froide, rebutante, exigeante, encombrante; mais c'est un ami +qu'on gardera jusqu' la mort; et quand on mourra, on y entrera. +(Lettre Fet, 19 mai 1861. _Corresp. ind._, p. 31.) + +Il participait la vie de la nature, il renaissait au printemps; (Mars +et Avril sont mes meilleurs mois pour le travail.--A Fet, 23 mars +1877), il s'engourdissait la fin d'automne (C'est pour moi la saison +la plus morte, je ne pense pas, je n'cris pas, je me sens agrablement +stupide.--A Fet, 21 octobre 1869). + +Mais la nature qui lui parlait intimement au coeur, c'tait la nature +de chez lui, celle de Iasnaa. Bien qu'il ait, au cours de son voyage en +Suisse, crit de fort belles notes sur le lac de Genve, il s'y sentait +un tranger; et ses liens avec la terre natale lui apparurent alors plus +troits et plus doux: + +J'aime la nature, quand de tous cts elle m'entoure, quand de tous +cts m'enveloppe l'air chaud qui se rpand dans le lointain infini, +quand cette mme herbe grasse que j'ai crase en m'asseyant fait la +verdure des champs infinis, quand ces mmes feuilles qui, agites par le +vent, portent l'ombre sur mon visage, font le bleu sombre de la fort +lointaine, quand ce mme air que je respire fait le fond bleu clair du +ciel infini, quand je ne suis pas seul jouir de la nature, quand, +autour de moi, bourdonnent et tournoient des millions d'insectes et que +chantent les oiseaux. La jouissance principale de la nature, c'est quand +je me sens faire partie du tout.--Ici (en Suisse), le lointain infini +est beau, mais je suis sans liens avec lui. (Mai 1857.) + +[313] Entretiens avec M. Paul Boyer (_Le Temps_, 28 aot 1901). + +De fait, on s'y tromperait souvent. Soit cette profession de foi de +Julie mourante: + +Ce qu'il m'tait impossible de croire, je n'ai pu dire que je le +croyais, et j'ai toujours cru ce que je disais croire. C'tait tout ce +qui dpendait de moi. + +A rapprocher de la lettre de Tolsto au Saint-Synode: + +Il se peut que mes croyances gnent ou dplaisent. Il n'est pas en mon +pouvoir de les changer, comme il n'est pas en mon pouvoir de changer mon +corps. Je ne puis croire autre chose que ce que je crois, l'heure o +je me dispose retourner vers ce Dieu, dont je suis sorti. + +Ou bien ce passage de la _Rponse Christophe de Beaumont_, qui semble +du pur Tolsto: + +Je suis disciple de Jsus-Christ. Mon Matre m'a dit que celui qui aime +son frre a accompli la Loi. + +Ou encore: + +Toute l'oraison dominicale tient en entier dans ces paroles: Que Ta +volont soit faite! (_Troisime lettre de la Montagne._) + +A rapprocher de: + +Je remplace toutes mes prires par le _Pater Noster_. Toutes les +demandes que je puis adresser Dieu sont exprimes avec plus de hauteur +morale par ces mots: Que Ta volont soit faite! (_Journal_ de Tolsto, +au Caucase, 1852-53.) + +Les ressemblances de pense ne sont pas moins frquentes sur le terrain +de l'art que sur celui de la religion: + +La premire rgle de l'art d'crire, dit Rousseau, est de parler +clairement et de rendre exactement sa pense. + +Et Tolsto: + +Pensez ce que vous voudrez, mais de telle faon que chaque mot puisse +tre compris de tous. On ne peut rien crire de mauvais dans une langue +tout fait claire. + +J'ai montr ailleurs que les descriptions satiriques de l'Opra de +Paris, dans la _Nouvelle Helose_, ont beaucoup de rapports avec les +critiques de Tolsto, dans _Qu'est-ce que l'art?_. + +[314] _Journal_, 6 janvier 1903 (cit dans la _Prface de Tolsto ses +Souvenirs_, 1er volume de _Vie et OEuvre de Tolsto_, publi par +Birukov). + +[315] _Quatrime Promenade._ + +[316] Lettre Birukov. + +[317] _Sbastopol en mai 1855._ + +[318] La vrit,... la seule chose qui me soit reste de ma conception +morale, la seule chose que j'accomplirai encore. (17 octobre 1860.) + +[319] _Ibid._ + +[320] L'amour pour les hommes est l'tat naturel de l'me, et nous ne +le remarquons pas. (_Journal_, du temps qu'il tait tudiant Kazan.) + +[321] La vrit s'ouvrira l'amour... (_Confessions_, 1879-81.) + +--Moi qui plaais la vrit dans l'unit de l'amour... (_Ibid._) + +[322] Vous parlez toujours d'nergie? Mais la base de l'nergie, c'est +l'amour, dit Anna, et l'amour ne se donne pas, volont (_Anna +Karnine_, II, p. 270). + +[323] La beaut et l'amour, ces deux raisons de vivre. (_Guerre et +Paix_, II, p. 285.) + +[324] Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Amour. (Au Saint-Synode, +1901.) + +--Oui, l'amour!... Non l'amour goste, mais l'amour tel que je l'ai +prouv, pour la premire fois de ma vie, lorsque j'ai aperu mes +cts mon ennemi mourant, et que je l'ai aim... C'est l'essence mme de +l'me. Aimer son prochain, aimer ses ennemis, aimer tous et chacun, +c'est aimer Dieu dans toutes ses manifestations!... Aimer un tre qui +nous est cher, c'est de l'amour humain, mais aimer son ennemi, c'est +presque de l'amour divin!... (Le prince Andr, mourant, dans _Guerre et +Paix_, III, p. 176.) + +[325] L'amour passionn de l'artiste pour son sujet est le coeur de +l'art. Sans amour, pas d'oeuvre d'art possible. (Lettre de septembre +1889.--_Leo Tolstos Briefe 1848 bis 1910_, Berlin, 1911.) + +[326] J'cris des livres, c'est pourquoi je sais tout le mal qu'ils +font... (Lettre de Tolsto P.-V. Vriguine, chef des Doukhobors, 21 +novembre 1897, _Corresp. ind._, p. 241.) + +[327] Voir _la Matine d'un Seigneur_,--ou, dans les _Confessions_, la +vue extrmement idalise de ces hommes simples, bons, contents de leur +sort, tranquilles, ayant le sens de la vie,--ou, la fin de la deuxime +partie de _Rsurrection_, cette vision d'une humanit, d'une terre +nouvelle, qui apparat Nekhludov, quand il croise des ouvriers qui +reviennent du travail. + +[328] Un chrtien ne saurait tre moralement suprieur ou infrieur +un autre; mais il est d'autant plus chrtien qu'il se meut plus +rapidement sur la voie de la perfection, quel que soit le degr sur +lequel il se trouve, un moment donn: en sorte que la vertu +stationnaire du pharisien est moins chrtienne que celle du larron, dont +l'me est en plein mouvement vers l'idal, et qui se repent sur sa +croix. (_Plaisirs cruels_, trad. Halprine-Kaminsky.) + +[329] Mme Tatiana Soukhotine, fille ane de Tolstoy, m'a fait observer +que la vritable orthographe du nom de Tolstoy en franais tait avec un +_y_. Telle est en effet la signature de Tolstoy, dans la lettre que j'ai +reue de lui. + +[330] Une autre dition, plus complte, a paru en 1925 chez l'diteur +Bossard (traduction de Georges d'Ostoya et Gustave Masson). + +[331] Dont je fus tmoin, pour une partie, crit Tolstoy. + +[332] Voir p. 71 et 72. + +[333] Acte V, tableau 1. + +[334] Acte III, tableau 2. + +[335] Cette sant d'esprit se manifeste dans les rcits qui ont t +faits par Tchertkov et par les mdecins de la dernire maladie de +Tolstoy. Presque jusqu' la fin, il a continu, chaque jour, d'crire ou +de dicter son _Journal_. + +[336] _Tolstoi und der Orient. Briefe und sonstige Zeugnisse ber +Tolstois Beziehungen zu den Vertretern orientalischer Religionen_, von +Paul Birukov, Rotapfel Verlag, Zrich u. Leipzig, 1925. + +[337] Birukov a dress, la fin de son volume, une liste des principaux +ouvrages sur l'Orient auxquels Tolstoy a eu recours. + +[338] Il semble que certains Chinois aient reconnu aussi ces affinits. +Un voyageur russe en Chine crit en 1922 que l'anarchisme chinois est +imbu de Tolstoy et que leur prcurseur commun est Laotse. + +[339] La librairie Stock vient de publier la traduction franaise de son +livre: _L'Esprit du peuple chinois_, avec prface de Guglielmo Ferrero, +1927. + +[340] Tolstoy critique vigoureusement, dans sa lettre Ku-Hung-Ming, +l'enseignement traditionnel en Chine de l'obissance au souverain: il y +voit un dogme aussi peu fond que le droit divin de la force. + +[341] Cet article avait paru dans le _Times_, en juin 1904; et Tamura le +lut, en dcembre, Tokio. + +[342] _Izo-Abe_, directeur du journal _Heimin Shimbun_ (Le simple +Peuple). Avant que la rponse de Tolstoy leur parvnt, les courageux +protestataires taient emprisonns et leur journal suspendu. + +[343] J'ai cit plus haut, page 164, un passage de cette rponse. A ce +jugement sur le socialisme, Tolstoy ajoute: _Le vrai bien de l'homme +est son salut spirituel et moral; le bien matriel y est inclus. Et ce +haut but ne peut tre atteint que par la complte ralisation religieuse +et morale des individus, dont la somme dans les peuples reprsente +l'humanit._ D'autre part, en 1909, Tolstoy rpondra aux questions +conomiques d'une Socit japonaise _pour la libration du pays_, en +lui recommandant les thories agraires d'Henry George. + +[344] _Tu n'es pas seul, matre. Rjouis-toi!_ lui crira Tokutomi, le +3 octobre 1906. _Tu as ici beaucoup d'enfants, en esprit...._ + +[345] La revue: _Tolstoi Kenki_ (tude de Tolstoy). + +[346] Tokutomi rappelle que Tolstoy lui demanda, en 1906:--_Savez-vous +quel est mon ge?--Soixante-dix-huit ans, rpondis-je.--Non, +vingt-huit. Je rflchis et je dis:--Ah! oui, en comptant votre +naissance du jour o vous tes devenu le nouvel homme. Il fit signe que +oui._ + +[347] Asfendiar Woissow, de Constantinople. + +[348] Lettre de Mohammed Sadig, 22 juillet 1903. + +[349] Lettre d'Elkibajew, 10 juin 1908. + +[350] A Mohammed Sadig, 20 aot 1903. + +[351] Tolstoy tait enthousiaste de la prire de Mahomet pour la +pauvret: _Seigneur, conserve ma vie en pauvret et fais qu'en pauvret +je meure!_ + +[352] A Woissow, 11 novembre 1902. + +[353] Cette grande personnalit, dont l'influence rformatrice s'est +exerce sur l'universit d'Al Azhar, et, par del, sur tout l'Islam +Sunnite, o il reprsentait le modernisme, a t rcemment tudie par +B. Michel et le Cheikh Moustapha Abdel Razik, qui ont traduit et publi +en franais son principal trait: _Rissalat al Tawid,--Expos de la +religion musulmane_, librairie Orientaliste Paul Geuthner, 1925. + +[354] A Isabella Arkadjewna Grinewskaja. Dans une autre lettre +Elkibajew (10 juin 1908), Tolstoy dit qu'il n'y a qu'une seule religion. +Elle ne s'est pas encore tout entire rvle l'humanit, mais elle +apparat dans toutes les religions, par fragments. _Tout progrs de +l'humanit repose sur l'union toujours plus intime des hommes dans cette +unique vraie religion._ + +[355] Dans une lettre Krymbajew, en 1908, Tolstoy, dfinissant une +vraie religion par l'amour de Dieu et du prochain, dgag de toute +croyance parasite, fait l'loge du Bbisme et de la secte de Kazan. Une +autre lettre de dcembre 1908 Fridulchan-Wadalbekow exprime la mme +admiration du Bbisme. + +[356] A quelques exceptions prs, au premier rang desquelles je nomme +Max Mller, grand esprit et grand coeur, que vnrait Vivekananda. + +[357] En 1828, l'un des plus vastes esprits de notre temps, _Rj Rm +Mohan Roy_, fonda la communaut de _Brahm Samj_, qui rassemblait +toutes les religions du monde en un systme religieux; bas sur la +croyance en un seul Dieu. Une telle pense, ncessairement limite +d'abord une lite, a eu, depuis, des chos profonds dans l'me des +grands mystiques du Bengale; et, par eux, elle pntre peu peu dans +les masses. + +[358] Vivekananda disait de lui-mme: _Je suis ankara._ (le grand +Vedantiste du VIIIe sicle). + +[359] _Yogas's Philosophy. Lectures on Rja Yoga or conquering internal +nature_, by Swami Vivekananda, New-York, 1896. + +[360] _Parahamsa Sri Ramakrishna_, by Vivekananda, 2e dition, Madras, +1905. + +[361] _Lord of Love_, titre d'un ouvrage de _Baba Premananda Bharati_ +(1904), dont Tolstoy traduisit des fragments. + +[362] Premananda Bharati, 1904. + +[363] C.-R. Das, mort rcemment, tait devenu l'ami intime de Gandhi et +le chef politique du parti _Swarajiste_ indien, qui veut concilier les +mthodes de Non-Violence avec la participation aux Conseils lgislatifs. + +[364] De Londres. La lettre est perdue. On ne la connat que par la +rponse de Tolstoy. + +[365] Dans son Autobiographie, en cours de publication, sous le titre: +_Histoire de mes Expriences avec la Vrit_ (_Young India_, 26 aot et +14 octobre 1926), Gandhi raconte que ce fut en 1893-94 qu'il lut pour la +premire fois un ouvrage de Tolstoy: _Le Royaume de Dieu est en vous_. +_J'en fus boulevers. Devant l'indpendance de pense, la moralit +profonde et la sincrit de ce livre, tous les autres me parurent ples +et insignifiants..._ Un ou deux ans plus tard, il lut: _Que devons-nous +faire?_ et _Les vangiles_; il fit une tude passionne de Tolstoy. _Je +commenai raliser de plus en plus, dit-il, les infinies possibilits +de l'amour universel..._ En 1904, il cre Phoenix, prs de Durban, +une colonie agricole, sur les plans de Tolstoy. Il y rassemble les +Indiens, sous la double loi qu'il leur imposa de Non-Rsistance et de +pauvret volontaire. On trouvera dans ma Vie de _Mhtm Gandhi_ (p. +18-23) le rcit de cette croisade qui se prolongea prs de vingt ans. Un +an avant qu'il crivt Tolstoy, il venait d'achever son fameux livre: +_Hind Swarj_ (Home Rule Indien),--cet vangile de l'amour hroque, +dont le gouvernement de l'Inde prohiba l'original en Gujart et dont +Gandhi envoya l'dition anglaise Tolstoy le 4 avril 1910. + +[366] Joseph J. Doke: _M. K. Gandhi, an Indian Patriot in South Africa_, +1909. + +[367] dit Phoenix, Natal. + +[368] Cette liste, dresse par Alexis Sergeyenko, m'a t communique +par Paul Birukoff. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Tolstoy, by Romain Rolland + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE TOLSTOY *** + +***** This file should be named 37951-8.txt or 37951-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/9/5/37951/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Vie de Tolstoy + +Author: Romain Rolland + +Release Date: November 7, 2011 [EBook #37951] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE TOLSTOY *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<p class="cb">VIE<br /> +<br /> +<small>DE</small><br /> +<br /> +TOLSTO</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/cover.jpg" width="341" height="550" alt="image of the book's cover" title="" /> +</p> + +<div class="bbox"> + +<p class="c">ŒUVRES DE M. ROMAIN ROLLAND</p> + +<hr /> + +<p class="c">LIBRAIRIE HACHETTE</p> + +<p class="nind"><i>Musiciens d'autrefois.</i> Un vol., br.<br /> +<i>Musiciens d'aujourd'hui.</i> Un vol., br.<br /> +<i>Voyage musical au pays du Pass.</i> Un vol., br.</p> + +<p class="c"><i>VIE DES HOMMES ILLUSTRES</i></p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="" +style="margin-left:3%;"> +<tr><td align="right">I.</td><td align="left">Vie de Beethoven.</td></tr> +<tr><td align="right">II.</td><td align="left">Vie de Michel-Ange.</td></tr> +<tr><td align="right">III.</td><td align="left">Vie de Tolsto.</td></tr> +<tr><td colspan="2"> Trois vol. in-16, br.</td></tr> +</table> + +<p class="c">———</p> + +<p class="c">LIBRAIRIE ALBIN MICHEL</p> + +<p class="nind"><span class="smcap">JEAN-CHRISTOPHE.</span> 10 vol. in-16:</p> + +<p>I. <i>L'Aube.</i>—II. <i>Le Matin.</i>—III. <i>L'Adolescent.</i>—IV. <i>La +Rvolte.</i>—V. <i>La Foire sur la Place.</i>—VI. <i>Antoinette.</i>—VII. <i>Dans la +Maison.</i>—VIII. <i>Les Amies.</i>—IX. <i>Le Buisson ardent.</i>—X. <i>La Nouvelle +Journe.</i></p> + +<p class="nind"><span class="smcap">JEAN-CHRISTOPHE</span>, en 4 vol. in-8.</p> + +<p>dition dfinitive sur papier alfa et hollande.</p> + +<p class="nind"><span class="smcap">DITION DE LUXE</span>, en 5 vol. in-4 sur vlin, hollande et japon, +impression noir et rouge avec des bois de <span class="smcap">FRANS MASEREEL</span>.</p> + +<p class="nind"><span class="smcap">L'AME ENCHANTE</span>, 2 vol. in-16:</p> + +<p>I. <i>Annette et Sylvie.</i>—II. L't.</p> + +<p class="nind"><span class="smcap">COLAS BREUGNON</span>. I vol. in-16.</p> + +<p class="nind"><span class="smcap">DITION DE LUXE</span>, 1 vol. in-4 sur vlin, hollande et japon, avec des +bois en noir et en couleurs, de <span class="smcap">GABRIEL BELOT</span>.</p> + +<p class="nind"><span class="smcap">CLERAMBAULT.</span> 1 vol. in-16.</p> + +<p class="nind"><span class="smcap">PIERRE ET LUCE.</span> 1 vol. in-16.</p> + +<p class="nind"><span class="smcap">THATRE DE LA RVOLUTION</span> (<i>Le 14 Juillet.</i>—<i>Danton.</i>—<i>Les Loups</i>). 1 +vol. in-16.</p> + +<p class="nind"><span class="smcap">LES TRAGDIES DE LA FOI</span> (<i>Saint Louis.</i>—<i>Art.</i>—<i>Le Triomphe de la +Raison</i>), 1 vol. in-16.</p> + +<p class="nind"><i>Le Jeu de l'Amour et de la Mort</i>, 1 vol. in-16.</p> + +<p class="nind"><i>Le Thtre du Peuple.</i> Essai d'esthtique d'un thtre nouveau. 1 vol. +in-16.</p> + +<p class="nind"><i>Le Temps viendra</i>, 3 actes, 1 vol. in-16.</p> + +<p class="nind"><i>Liluli.</i> 1 vol. in-16.</p> + +<p class="nind"><i>Au-dessus de la Mle.</i> 1 vol. in-16.</p> + +<p class="nind"><i>Les Prcurseurs.</i> 1 vol. in-16.</p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="c">AUTRES DITEURS</p> + +<p class="nind"><span class="smcap">STOCK</span>: <i>Mahtm Gandhi</i>. 1 vol.—<small>ALCAN</small>: <i>Hndel</i>. 1 vol. in-18. <span class="smcap">DE +BOCCARD</span>: <i>Histoire de l'Opra en Europe avant Lully et Scarlatti</i>. 1 +vol.</p> +</div> + +<p class="cb">VIE DES HOMMES ILLUSTRES</p> + +<hr /> + +<p class="cb">ROMAIN ROLLAND</p> + +<h1><small>VIE</small><br /> + +<small><small>DE</small></small><br /> + +T O L S T O </h1> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/colophon.png" width="80" height="80" alt="colophon" title="" /> +</p> + +<p class="cb"><small><i>DITION REVUE ET AUGMENTE</i></small><br /> +<br /> +<small><i>Trentime mille</i></small><br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<table border="3" cellpadding="5" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIRES</b></a><br /> +<a href="#FOOTNOTES"><b>NOTES</b></a></td></tr> +</table> + +<p class="cb"><br /> +<br /> +LIBRAIRIE HACHETTE<br /> +<small>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS</small></p> + +<p class="nind"> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<small>Tous droits de traduction, de reproduction<br /> +et d'adaptation rservs pour tous pays.<br /> +<i>Copyright by Librairie Hachette, 1921.</i></small></p> + +<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRFACE</h2> + +<p class="nind"><span class="letra">C</span><small>ETTE</small> onzime dition a t remanie, l'occasion du centenaire de la +naissance de Tolstoy. On y a mis profit la correspondance tolstoyenne, +publie depuis 1910. L'auteur a ajout tout un chapitre consacr aux +relations de Tolstoy avec les penseurs des diffrents pays d'Asie: +Chine, Japon, Inde, nations islamiques. Particulirement importants sont +les rapports avec Gandhi. Nous reproduisons <i>in extenso</i> une lettre, +crite par Tolstoy, un mois avant sa mort, o l'aptre russe trace tout +le plan de campagne de la Non-Rsistance, dont le Mahtm des Indes +devait faire, par la suite, un si puissant emploi.</p> + +<p class="r">R. R.</p> + +<p>Aot 1928.<br /> +</p> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h2><a name="VIE_DE_TOLSTOI" id="VIE_DE_TOLSTOI"></a>VIE DE TOLSTO</h2> + +<p>La grande me de Russie, dont la flamme s'allumait, il y a cent ans, sur +la terre, a t, pour ceux de ma gnration, la lumire la plus pure qui +ait clair leur jeunesse. Dans le crpuscule aux lourdes ombres du +<small>XIX</small><sup>e</sup> sicle finissant, elle fut l'toile consolatrice, dont le regard +attirait, apaisait nos mes d'adolescents. Parmi tous ceux—ils sont +nombreux en France—pour qui Tolsto fut bien plus qu'un artiste aim, +un ami, le meilleur, et, pour beaucoup, le seul ami vritable dans tout +l'art europen,—j'ai voulu apporter cette mmoire sacre mon tribut +de reconnaissance et d'amour.</p> + +<p>Les jours o j'appris le connatre ne s'effaceront point de ma pense. +C'tait en 1886. Aprs quelques annes de germination muette, les fleurs +merveilleuses de l'art russe venaient de surgir de la terre de France. +Les traductions de Tolsto et de Dostoevski paraissaient dans toutes +les maisons d'ditions la fois, avec une hte fivreuse. De 1885 +1887 furent publis Paris <i>Guerre et Paix</i>, <i>Anna Karnine</i>, <i>Enfance</i> +et <i>Adolescence</i>, <i>Polikouchka</i>, <i>la Mort d'Ivan Iliitch</i>, les nouvelles +du Caucase et les contes populaires. En quelques mois, en quelques +semaines, se dcouvrait nos yeux l'œuvre de toute une grande vie, +o se refltait un peuple, un monde nouveau.</p> + +<p>Je venais d'entrer l'cole Normale. Nous tions, mes camarades et moi, +bien diffrents les uns des autres. Dans notre petit groupe, o se +trouvaient runis des esprits ralistes et ironiques comme le philosophe +Georges Dumas, des potes tout brlants de passion pour la Renaissance +italienne comme Suars, des fidles de la tradition classique, des +Stendhaliens et des Wagnriens, des athes et des mystiques, il +s'levait bien des discussions, il y avait bien des dsaccords; mais +pendant quelques mois, l'amour de Tolsto nous runit presque tous. +Chacun l'aimait pour des raisons diffrentes: car chacun s'y retrouvait +soi-mme; et pour tous c'tait une rvlation de la vie, une porte qui +s'ouvrait sur l'immense univers. Autour de nous, dans nos familles, dans +nos provinces, la grande voix venue des confins de l'Europe veillait +les mmes sympathies, parfois inattendues. Une fois, j'entendis des +bourgeois de mon Nivernais, qui ne s'intressaient point l'art et ne +lisaient presque rien, parler de <i>la Mort d'Ivan Iliitch</i> avec une +motion concentre.</p> + +<p>J'ai lu chez d'minents critiques cette thse que Tolsto devait le +meilleur de sa pense nos crivains romantiques: George Sand, +Victor Hugo. Sans discuter l'invraisemblance qu'il y aurait parler +d'une influence de George Sand sur Tolsto, qui ne la pouvait souffrir, +et sans nier l'influence beaucoup plus relle qu'ont exerce sur lui +J.-J. Rousseau et Stendhal, c'est bien mal se douter de la grandeur de +Tolsto et de la puissance de sa fascination sur nous que de l'attribuer + ses ides. Le cercle d'ides dans lequel se meut l'art est des plus +limits. Sa force n'est pas en elles, mais dans l'expression qu'il leur +donne, dans l'accent personnel, dans l'empreinte de l'artiste, dans +l'odeur de sa vie.</p> + +<p>Que les ides de Tolsto fussent ou non empruntes—nous le verrons par +la suite—jamais voix pareille la sienne n'avait encore retenti en +Europe. Comment expliquer autrement le frmissement d'motion que nous +prouvions alors entendre cette musique de l'me, que nous attendions +depuis si longtemps et dont nous avions besoin? La mode n'tait pour +rien dans notre sentiment. La plupart d'entre nous n'ont, comme moi, +connu le livre d'Eugne-Melchior de Vog sur le <i>Roman russe</i> qu'aprs +avoir lu Tolsto; et son admiration nous a paru ple auprs de la ntre. +M. de Vog jugeait surtout en littrateur. Mais nous, c'tait trop peu +pour nous d'admirer l'œuvre: nous la vivions, elle tait ntre. +Ntre, par sa vie ardente, par sa jeunesse de cœur. Ntre, par son +dsenchantement ironique, sa clairvoyance impitoyable, sa hantise de la +mort. Ntre, par ses rves d'amour fraternel et de paix entre les +hommes. Ntre, par son rquisitoire terrible contre les mensonges de la +civilisation. Et par son ralisme, et par son mysticisme. Par son +souffle de nature, par son sens des forces invisibles, son vertige de +l'infini.</p> + +<p>Ces livres ont t pour nous ce que <i>Werther</i> a t pour sa gnration: +le miroir magnifique de nos puissances et de nos faiblesses, de nos +espoirs et de nos terreurs. Nous ne nous inquitions point de mettre +d'accord toutes ces contradictions, ni surtout de faire rentrer cette +me multiple, o rsonnait l'univers, dans d'troites catgories +religieuses ou politiques, comme font tels de ceux qui, l'exemple de +Paul Bourget, au lendemain de la mort de Tolsto, ont ramen le pote +homrique de <i>Guerre et Paix</i> l'tiage de leurs passions de partis. +Comme si nos coteries, d'un jour, pouvaient tre la mesure d'un +gnie!... Et que m'importe moi que Tolsto soit ou non de mon parti! +M'inquit-je de quel parti furent Dante et Shakespeare, pour respirer +leur souffle et boire leur lumire?</p> + +<p>Nous ne nous disions point, comme ces critiques d'aujourd'hui: Il y a +deux Tolsto, celui d'avant la crise, celui d'aprs la crise; l'un est +le bon, et l'autre ne l'est point. Pour nous, il n'y en a eu qu'un, +nous l'aimions tout entier. Car nous sentions, d'instinct, que dans de +telles mes tout se tient, tout est li.</p> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_005" id="page_005"></a></p> + +<p>Ce que notre instinct sentait, sans l'expliquer, c'est notre raison de +le prouver aujourd'hui. Nous le pouvons, prsent que cette longue vie, +arrive son terme, s'expose aux yeux de tous, sans voiles et devenue +soleil, dans le ciel de l'esprit. Ce qui nous frappe aussitt, c'est +quel point elle resta la mme, du commencement la fin, en dpit des +barrires qu'on a voulu y lever, de place en place,—en dpit de +Tolsto lui-mme, qui, en homme passionn, tait enclin croire, quand +il aimait, quand il croyait, qu'il aimait, qu'il croyait pour la +premire fois, et qui datait de l le commencement de sa vie. +Commencement. Recommencement. Combien de fois la mme crise, les mmes +luttes se sont produites en lui! On ne saurait parler de l'unit de sa +pense—elle ne fut jamais une—mais de la persistance en elle des mmes +lments divers, tantt allis, tantt ennemis, plus souvent ennemis. +L'unit, elle n'est point dans l'esprit ni dans le cœur d'un Tolsto, +elle est dans le combat de ses passions en lui, elle est dans la +tragdie de son art et de sa vie.</p> + +<p>Art et vie sont unis. Jamais œuvre ne fut plus intimement mle la +vie; elle a presque constamment un caractre autobiographique; depuis +l'ge de vingt-cinq ans, elle nous fait suivre Tolsto, pas pas, dans +les expriences contradictoires de sa carrire aventureuse. Son +<i>Journal</i>, commenc avant l'ge de vingt ans et continu jusqu' sa +mort<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, les notes fournies par lui M. Birukov<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, compltent cette +connaissance et permettent non seulement de lire presque jour par jour +dans la conscience de Tolsto, mais de faire revivre le monde o son +gnie a pris racine et les mes dont son me s'est nourrie.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Une riche hrdit. Une double race (les Tolsto et les Volkonski), trs +noble et trs ancienne, qui se vantait de remonter Rurik et comptait +dans ses annales des compagnons de Pierre le Grand, des gnraux de la +guerre de Sept Ans, des hros des luttes napoloniennes, des +Dcembristes, des dports politiques. Des souvenirs de famille, +auxquels Tolsto a d quelques-uns des types les plus originaux de +<i>Guerre et Paix</i>: le vieux prince Bolkonski, son grand-pre maternel, un +reprsentant attard de l'aristocratie du temps de Catherine II, +voltairienne et despotique; le prince Nicolas-Grgorvitch Volkonski, un +cousin-germain de sa mre, bless Austerlitz et ramass sur le champ +de bataille, sous les yeux de Napolon, comme le prince Andr; son pre, +qui avait quelques traits de Nicolas Rostov<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>; sa mre, la princesse +Marie, la douce laide aux beaux yeux, dont la bont illumine <i>Guerre et +Paix</i>.</p> + +<p>Il ne connut gure ses parents. Les charmants rcits d'<i>Enfance</i> et +<i>Adolescence</i> ont, ainsi que l'on sait, peu de ralit. Sa mre mourut +quand il n'avait pas encore deux ans. Il ne put donc se rappeler la +chre figure, que le petit Nicolas Irtniev voque travers un voile de +larmes, la figure au lumineux sourire, qui rpandait la joie autour +d'elle....</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Ah! si je pouvais entrevoir ce sourire dans les moments +difficiles, je ne saurais pas ce que c'est que le chagrin...<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</i></p></div> + +<p>Mais elle lui transmit sans doute sa franchise parfaite, son +indiffrence l'opinion et son don merveilleux de raconter des +histoires qu'elle inventait.</p> + +<p>De son pre, il put garder du moins quelques souvenirs. C'tait un homme +aimable et moqueur, aux yeux tristes, qui vivait sur ses terres, d'une +existence indpendante et dnue d'ambition. Tolsto avait neuf ans +lorsqu'il le perdit. Cette mort lui fit comprendre pour la premire +fois l'amre vrit et remplit son me de dsespoir<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.—Premire +rencontre de l'enfant avec le spectre d'effroi, qu'une partie de sa vie +devait tre consacre combattre, et l'autre clbrer, en le +transfigurant.... La trace de cette angoisse est marque en quelques +traits inoubliables des derniers chapitres d'<i>Enfance</i>, o les souvenirs +sont transposs pour le rcit de la mort et de l'enterrement de la mre.</p> + +<p>Ils restaient cinq enfants, dans la vieille maison de Iasnaa +Poliana<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, o Lon-Nikolaievitch tait n, le 28 aot 1828, et qu'il ne +devait quitter que pour mourir, quatre-vingt-deux ans aprs. La plus +jeune, une fille, Marie, qui plus tard se fit religieuse (ce fut auprs +d'elle que Tolsto se rfugia, mourant, quand il s'enfuit de sa maison +et des siens).—Quatre fils: Serge, goste et charmant, sincre un +degr que je n'ai jamais vu atteindre;—Dmitri, passionn, concentr, +qui plus tard, tudiant, devait se livrer aux pratiques religieuses avec +emportement, sans souci de l'opinion, jenant, recherchant les pauvres, +hbergeant les infirmes, puis soudain se jetant dans la dbauche, avec +la mme violence, ensuite rong de remords, rachetant et prenant chez +lui une fille qu'il avait connue dans une maison publique, et mourant de +phtisie vingt-neuf ans<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>;—Nicolas, l'an, le frre le plus aim, +qui avait hrit de la mre son imagination pour conter des +histoires<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, ironique, timide et fin, plus tard officier au Caucase, o +il prit l'habitude de l'alcoolisme, plein de tendresse chrtienne, lui +aussi, vivant dans des taudis, partageant avec les pauvres tout ce qu'il +possdait. Tourgueniev disait de lui qu'il mettait en pratique cette +humilit devant la vie, que son frre Lon se contentait de dvelopper +en thorie.</p> + +<p>Auprs des orphelins, deux femmes d'un grand cœur: la tante +Tatiana<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, qui avait deux vertus, dit Tolsto: le calme et l'amour. +Toute sa vie n'tait qu'amour. Elle se dvouait sans cesse....</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Elle m'a fait connatre le plaisir moral d'aimer....</i></p></div> + +<p>L'autre, la tante Alexandra, qui servait toujours les autres, et vitait +d'tre servie, se passait de domestiques, avait pour occupations +favorites la lecture de la vie des saints, les causeries avec les +plerins et avec les innocents. De ces innocents et innocentes, +plusieurs vivaient dans la maison. Une d'elles, une vieille plerine, +qui rcitait des psaumes, tait marraine de la sœur de Tolsto. Un +autre, Gricha, ne savait que prier et pleurer....</p> + +<div class="blockquot"><p><i>O grand chrtien Gricha! Ta foi tait si forte que tu sentais +l'approche de Dieu, ton amour tait si ardent que les paroles +coulaient de tes lvres, sans que ta raison les contrlt. Et comme +tu clbrais Sa magnificence, quand, ne trouvant pas de paroles, +tout en larmes, tu te prosternais sur le sol!...</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a></p></div> + +<p>Qui ne voit la part que toutes ces humbles mes ont eue la formation +de Tolsto? Il semble qu'en elles s'bauche et s'essaye le Tolsto de la +fin. Leurs prires, leur amour ont jet dans l'esprit de l'enfant les +semences de foi, dont le vieillard devait voir se lever la moisson.</p> + +<p>Sauf de l'innocent Gricha, Tolsto, dans ses rcits d'<i>Enfance</i>, ne +parle point de ces modestes collaborateurs qui l'aidrent construire +son me. Mais, en revanche, comme elle transparat au travers du livre, +cette me d'enfant, ce cœur pur et aimant, tel un rayon clair, qui +dcouvrait toujours chez les autres leurs meilleures qualits, cette +tendresse extrme! Heureux, il pense au seul homme qu'il sache +malheureux, il pleure et il voudrait se dvouer pour lui. Il embrasse un +vieux cheval, il lui demande pardon de l'avoir fait souffrir. Il est +heureux d'aimer, mme n'tant pas aim. Dj l'on aperoit les germes de +son futur gnie: son imagination, qui le fait pleurer, de ses propres +histoires; sa tte toujours en travail, qui toujours cherche penser ce + quoi pensent les gens; sa facult prcoce d'observation et de +souvenir<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>; ce regard attentif qui scrute les physionomies, au milieu +de son deuil, et la vrit de leur douleur. A cinq ans, il sentit, +dit-il, pour la premire fois, que la vie n'est pas un amusement, mais +une besogne trs lourde<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> + +<p>Heureusement il l'oubliait. En ce temps-l, il se berait de contes +populaires, des <i>bylines</i> russes, ces rves mythiques et lgendaires, +des rcits de la Bible,—surtout de la sublime Histoire de Joseph, que, +vieillard, il donnait encore pour le modle de l'art,—et des <i>Mille et +une Nuits</i>, que, chaque soir, chez sa grand mre, rcitait un conteur +aveugle, assis sur le rebord de la fentre.</p> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_012" id="page_012"></a></p> + +<p>Il fit ses tudes Kazan<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. tudes mdiocres. On disait des trois +frres<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>: Serge veut et peut. Dmitri veut et ne peut pas. Lon ne +veut pas et ne peut pas.</p> + +<p>Il passait par ce qu'il nomma le dsert de l'adolescence. Dsert de +sable, o souffle par rafales un vent brlant de folie. Sur cette +priode, les rcits d'<i>Adolescence</i> et surtout de <i>Jeunesse</i> sont riches +en confessions intimes. Il est seul. Son cerveau est dans un tat de +fivre perptuelle. Pendant un an, il retrouve pour son compte et essaie +tous les systmes<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>. Stocien, il s'inflige des tortures physiques. +picurien, il se dbauche. Puis, il croit la mtempsycose. Il finit +par tomber dans un nihilisme dment: il lui semble que s'il se +retournait assez vite, il pourrait voir face face le nant. Il +s'analyse, il s'analyse....</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je ne pensais plus une chose, je pensais que je pensais une +chose....</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a></p></div> + +<p>Cette analyse perptuelle, cette machine raisonner, qui tournait dans +le vide, lui restera comme une habitude dangereuse, qui, dit-il, lui +nuit souvent dans la vie, mais o son art a puis des ressources +inoues<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> + +<p>A ce jeu, il avait perdu toutes ses convictions: il le pensait, du +moins. A seize ans, il cessa de prier et d'aller l'glise<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>. Mais la +foi n'tait pas morte, elle couvait seulement:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Pourtant je croyais en quelque chose. En quoi? Je ne pourrais le +dire. Je croyais encore en Dieu, ou plutt je ne le niais pas. Mais +quel Dieu? Je l'ignorais. Je ne niais pas non plus le Christ et sa +doctrine; mais en quoi consistait cette doctrine, je n'aurais su le +dire<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</i></p></div> + +<p>Il tait pris, par moments, de rves de bont. Il voulait vendre sa +voiture, en donner l'argent aux pauvres, leur faire le sacrifice d'un +dixime de sa fortune, se passer de domestiques.... Car ce sont des +hommes comme moi<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>. Il crivait, pendant une maladie<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, des <i>Rgles +de vie</i>. Il s'y assignait navement le devoir de tout tudier et tout +approfondir: droit, mdecine, langues, agriculture, histoire, +gographie, mathmatiques, d'atteindre le plus haut degr de perfection +en musique et en peinture.... Il avait la conviction que la destine +de l'homme tait dans son perfectionnement incessant.</p> + +<p>Mais, insensiblement, sous la pousse de ses passions d'adolescent, +d'une sensualit violente et d'un immense amour-propre<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, cette foi +dans la perfection dviait, perdait son caractre dsintress, devenait +pratique et matrielle. S'il voulait perfectionner sa volont, son corps +et son esprit, c'tait afin de vaincre le monde et d'imposer +l'amour<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>. Il voulait plaire.</p> + +<p>Ce n'tait pas ais. Il avait alors une laideur simiesque: face brutale, +longue et lourde, cheveux courts, plants bas, petits yeux qui se fixent +sur vous avec duret, enfouis dans des cavits sombres, large nez, +grosses lvres qui avancent, et de vastes oreilles<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>. Ne pouvant se +donner le change sur cette laideur qui, lorsqu'il tait enfant, lui +causait dj des crises de dsespoir<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, il prtendit raliser l'idal +de l'homme comme il faut<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. Cet idal le conduisit, pour faire comme +les autres hommes comme il faut, jouer, s'endetter stupidement et + se dbaucher tout fait<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> + +<p>Une chose le sauva toujours: son absolue sincrit.</p> + +<p>—Savez-vous pourquoi je vous aime plus que les autres? dit Nekhludov +son ami. Vous avez une qualit tonnante et rare: la franchise.</p> + +<p>—Oui, je dis toujours les choses que j'ai mme honte m'avouer<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> + +<p>Dans ses pires garements, il se juge avec une clairvoyance impitoyable.</p> + +<p>Je vis tout fait bestialement, crit-il dans son <i>Journal</i>, je suis +tout dprim.</p> + +<p>Et, avec sa manie d'analyse, il note minutieusement les causes de ses +erreurs:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>1 Indcision ou manque d'nergie;—2 Duperie de soi-mme;—3 +Prcipitation;—4 Fausse honte;—5 Mauvaise humeur;—6 +Confusion;—7 Esprit d'imitation;—8 Versatilit;—9 +Irrflexion.</i></p></div> + +<p>Cette mme indpendance de jugement, il l'applique, encore tudiant, +la critique des conventions sociales et des superstitions +intellectuelles. Il bafoue la science universitaire, refuse tout srieux +aux tudes historiques, et se fait mettre aux arrts pour son audace de +pense. A cette poque, il dcouvre Rousseau, <i>les Confessions</i>, +<i>mile</i>. C'est un coup de foudre.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je lui rendais un culte. Je portais au cou son portrait en +mdaille comme une image sainte<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.</i></p></div> + +<p>Ses premiers essais philosophiques sont des commentaires sur Rousseau +(1846-7).</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Cependant, dgot de l'Universit et des hommes comme il faut, il +revient se terrer dans ses champs, Iasnaa Poliana (1847-1851); il +reprend contact avec le peuple; il prtend lui venir en aide, en tre le +bienfaiteur et l'ducateur. Ses expriences de ce temps ont t +racontes dans une de ses premires œuvres, <i>la Matine d'un +Seigneur</i> (1852), une remarquable nouvelle, dont le hros est son +prte-nom favori, le prince Nekhludov<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p> + +<p>Nekhludov a vingt ans. Il a laiss l'Universit pour se consacrer ses +paysans. Voici un an qu'il travaille leur faire du bien; et, dans une +visite au village, nous le voyons qui se heurte l'indiffrence +railleuse, la mfiance enracine, la routine, l'insouciance, au +vice, l'ingratitude. Tous ses efforts sont vains. Il rentre dcourag, +et il songe ses rves d'il y a un an, son gnreux enthousiasme, +son ide que l'amour et le bien taient le bonheur et la vrit, le +seul bonheur et la seule vrit possibles en ce monde. Il se sent +vaincu. Il est honteux et lass.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Assis devant le piano, sa main inconsciemment effleura les +touches. Un accord sortit, puis un second, un troisime... Il se +mit jouer. Les accords n'taient pas tout fait rguliers; +souvent ils taient ordinaires jusqu' la banalit et ne dcelaient +aucun talent musical; mais il y trouvait un plaisir indfinissable, +triste. A chaque changement d'harmonies, avec un battement de +cœur, il attendait ce qui allait sortir, et il supplait +vaguement par l'imagination ce qui faisait dfaut. Il entendait +le chœur, l'orchestre... Et son principal plaisir lui venait de +l'activit force de l'imagination, qui lui prsentait sans liens, +mais avec une clart tonnante, les images et les scnes les plus +varies du pass et de l'avenir....</i></p></div> + +<p>Il revoit les moujiks vicieux, mfiants, menteurs, paresseux et buts, +avec qui il causait tout l'heure; mais il les revoit, cette fois, avec +ce qu'ils ont de bon, non plus avec leurs vices; il pntre en leur +cœur par l'intuition de l'amour; il lit en eux leur patience, leur +rsignation au sort qui les crase, leur pardon pour les injures, leur +affection familiale et les causes de leur attachement routinier et pieux +au pass. Il voque leurs journes de bon travail, fatigant et sain....</p> + +<div class="blockquot"><p><i>C'est beau, murmure-t-il... Pourquoi ne suis-je pas l'un +d'eux?</i><a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a></p></div> + +<p>Tout Tolsto est dj dans le hros de cette premire nouvelle<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>: sa +vision nette et ses illusions persistantes. Il observe les gens avec un +ralisme sans dfaut; mais, ds qu'il ferme les yeux, ses rves le +reprennent, et son amour des hommes.</p> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_019" id="page_019"></a></p> + +<p>Mais Tolsto, en 1850, est moins patient que Nekhludov. Iasnaa l'a +du; il est las du peuple, comme de l'lite; son rle lui pse: il n'y +tient plus. D'ailleurs ses cranciers le harclent. En 1851, il s'enfuit +au Caucase, l'arme, auprs de son frre Nicolas, officier.</p> + +<p>A peine arriv dans les montagnes sereines, il se ressaisit, il retrouve +Dieu:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>La nuit dernire<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>, j'ai peine dormi... Je me suis mis prier +Dieu. Il m'est impossible de dcrire la douceur du sentiment que +j'prouvais en priant. J'ai rcit les prires habituelles, et +ensuite je suis rest longtemps encore prier. Je dsirais quelque +chose de trs grand, de trs beau.... Quoi? je ne puis le dire. Je +voulais me fondre avec l'tre infini, je lui demandais de me +pardonner mes fautes... Mais non, je ne le demandais pas, je +sentais que, puisqu'il m'accordait ce moment bienheureux, il me +pardonnait. Je demandais, et en mme temps je sentais que je +n'avais rien demander et que je ne pouvais pas, que je ne savais +pas demander. Je l'ai remerci, mais non en paroles, non en +pense... Une heure peine s'tait coule que j'coutais la voix +du vice. Je me suis endormi en rvant de la gloire et des femmes: +c'tait plus fort que moi.—N'importe! Je remercie Dieu pour ce +moment de bonheur, pour ce qu'il m'a montr ma petitesse et ma +grandeur. Je veux prier, mais je ne sais pas; je veux comprendre, +mais je n'ose pas. Je m'abandonne Ta Volont<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>!</i></p></div> + +<p>La chair n'tait pas vaincue (elle ne le fut jamais); la lutte se +poursuivait dans le secret du cœur, entre les passions et Dieu. +Tolsto note, dans le <i>Journal</i>, les trois dmons qui le dvorent:</p> + +<p><i>1 Passion du jeu.</i> Lutte possible.</p> + +<p><i>2 Sensualit.</i> Lutte trs difficile.</p> + +<p><i>3 Vanit.</i> La plus terrible de toutes.</p> + +<p>Dans l'instant qu'il rvait de vivre pour les autres et de se sacrifier, +des penses voluptueuses ou futiles l'assigeaient: l'image de quelque +femme cosaque, ou le dsespoir qu'il aurait si sa moustache gauche se +soulevait plus que la droite<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>.—N'importe! Dieu tait l, il ne le +quittait plus. Le bouillonnement de la lutte mme tait fcond, toutes +les puissances de vie en taient exaltes.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je pense que l'ide si frivole que j'ai eue d'aller faire un +voyage au Caucase m'a t inspire d'en haut. La main de Dieu m'a +guid. Je ne cesse de l'en remercier. Je sens que je suis devenu +meilleur ici, et je suis fermement persuad que tout ce qui peut +m'arriver ne sera que pour mon bien, puisque c'est Dieu lui-mme +qui l'a voulu...<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.</i></p></div> + +<p>C'est le chant d'actions de grces de la terre au printemps. Elle se +couvre de fleurs. Tout est bien, tout est beau. En 1852, le gnie de +Tolsto donne ses premires fleurs: <i>Enfance</i>, <i>la Matine d'un +Seigneur</i>, <i>l'Incursion</i>, <i>Adolescence</i>; et il remercie l'Esprit de vie +qui l'a fcond<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_022" id="page_022"></a></p> + +<p><i>Histoire de mon Enfance</i> fut commence, dans l'automne de 1851, +Tiflis, et termine, le 2 juillet 1852, Piatigorsk, au Caucase. Il est +curieux que dans le cadre de cette nature qui l'enivrait, en pleine vie +nouvelle, au milieu des risques mouvants de la guerre, occup +dcouvrir un monde de caractres et de passions qui lui taient +inconnus, Tolsto soit revenu, dans cette premire œuvre, aux +souvenirs de sa vie passe. Mais quand il crivit <i>Enfance</i>, il tait +malade, son activit militaire se trouvait brusquement arrte; et, +durant les longs loisirs de sa convalescence, seul et endolori, il tait +dans une disposition d'esprit sentimentale, o le pass se droulait +devant ses yeux attendris<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>. Aprs la tension puisante des ingrates +dernires annes, il lui tait doux de revivre la priode merveilleuse, +innocente, potique et joyeuse du premier ge, et de se refaire un +cœur d'enfant, bon, sensible et capable d'amour. Au reste, avec +l'ardeur de la jeunesse et ses projets illimits, avec le caractre +cyclique de son imagination potique, qui concevait rarement un sujet +isol, et dont les grands romans ne sont que les anneaux d'une longue +chane historique, les fragments de vastes ensembles qu'il ne put jamais +excuter<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>, Tolsto, ce moment, ne voyait dans les rcits +d'<i>Enfance</i> que les premiers chapitres d'une <i>Histoire de quatre +poques</i>, qui devait aussi comprendre sa vie au Caucase et sans doute +aboutir la rvlation de Dieu par la nature.</p> + +<p>Tolsto a t trs svre plus tard pour ses rcits d'<i>Enfance</i>, +auxquels il a d une partie de sa popularit.</p> + +<p>—C'est si mauvais, disait-il M. Birukov, c'est crit avec si peu +d'honntet littraire!... Il n'y a rien en tirer.</p> + +<p>Il fut le seul de son avis. L'œuvre manuscrite, envoye sans nom +d'auteur la grande revue russe le <i>Sovrmennik</i> (<i>le Contemporain</i>), +fut aussitt publie (6 septembre 1852) et eut un succs gnral que +tous les publics d'Europe ont confirm. Cependant, malgr son charme +potique, sa finesse de touche, sa dlicate motion, on comprend qu'elle +ait dplu Tolsto, plus tard.</p> + +<p>Elle lui a dplu, pour les raisons mmes qui firent qu'elle plaisait aux +autres. Il faut bien le dire: sauf dans la notation de certains types +locaux et dans un petit nombre de pages, qui frappent par le sentiment +religieux ou par le ralisme dans l'motion<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, la personnalit de +Tolsto s'y accuse trs peu. Il y rgne une douce, tendre +sentimentalit, qui lui fut toujours antipathique, par la suite, et +qu'il proscrivit de ses autres romans. Nous la reconnaissons, nous +reconnaissons cet humour et ces larmes; ils viennent de Dickens. Parmi +ses lectures favorites, entre quatorze et vingt et un ans, Tolsto +indique dans son <i>Journal</i>: Dickens: <i>David Copperfield</i>. Influence +considrable. Il relit encore le volume, au Caucase.</p> + +<p>Deux autres influences, qu'il signale: Sterne et Tœppfer. J'tais +alors, dit-il, sous leur inspiration<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p> + +<p>Qui et pens que les <i>Nouvelles Genevoises</i> avaient t le premier +modle de l'auteur de <i>Guerre et Paix</i>? Et pourtant, il suffit de le +savoir pour retrouver, dans les rcits d'<i>Enfance</i>, leur bonhomie +affectueuse et narquoise, transplante dans une nature plus +aristocratique.</p> + +<p>Tolsto, ses dbuts, se trouvait donc tre pour le public une figure +de connaissance. Mais sa personnalit ne tarda pas s'affirmer. +<i>Adolescence</i> (1853), moins pure et moins parfaite qu'<i>Enfance</i>, dnote +une psychologie plus originale, un sentiment trs vif de la nature, et +une<a name="page_025" id="page_025"></a> +me tourmente, dont Dickens et Tœppfer eussent t bien en +peine. Dans <i>la Matine d'un Seigneur</i> (octobre 1852)<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, le caractre +de Tolsto parat nettement form, avec l'intrpide sincrit de son +observation et sa foi dans l'amour. Parmi les remarquables portraits de +paysans qu'il peint dans cette nouvelle, on trouve dj l'esquisse d'une +des plus belles visions de ses <i>Contes populaires</i>: le vieillard au +rucher<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>, le petit vieux sous le bouleau, les mains tendues, les yeux +levs, sa tte chauve luisante au soleil, autour, les abeilles dores, +volant sans le piquer, lui faisant une couronne....</p> + +<p>Mais les œuvres-types de cette priode sont celles qui enregistrent +immdiatement ses motions prsentes: les rcits du Caucase. Le premier, +<i>l'Incursion</i> (termin le 24 dcembre 1852), s'impose par la +magnificence des paysages: un lever de soleil au milieu des montagnes, +sur le bord d'une rivire; un tonnant tableau nocturne, ombres et +bruits nots avec une intensit saisissante; et le retour, le soir, +tandis qu'au loin les cimes neigeuses disparaissent dans le brouillard +violet et que les belles voix des soldats qui chantent montent dans +l'air transparent. Plusieurs types de <i>Guerre et Paix</i> s'y essaient la +vie: le capitaine Khlopov, le vrai hros, qui ne se bat point pour son +plaisir, mais parce que c'est son devoir, une de ces physionomies +russes, simples, calmes, qu'il est trs facile et trs agrable de +regarder droit dans les yeux. Lourd, gauche, un peu ridicule, +indiffrent ce qui l'entoure, lui seul ne change pas dans la bataille, +o tous les autres changent; il est exactement comme on l'a toujours +vu: les mmes mouvements tranquilles, la mme voix gale, la mme +expression de simplicit sur son visage naf et lourd. Auprs de lui, +le lieutenant joue les hros de Lermontov, et, trs bon, fait mine de +sentiments froces. Et le pauvre petit sous-lieutenant, tout joyeux de +sa premire affaire, dbordant de tendresse, prt sauter au cou de +chacun, adorable et risible, se fait stupidement tuer, comme Ptia +Rostov. Au milieu du tableau, la figure de Tolsto, qui observe, sans se +mler aux penses de ses compagnons; dj il fait entendre son cri de +protestation contre la guerre:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Les hommes ne peuvent-ils donc vivre l'aise, dans ce monde si +beau, sous cet incommensurable ciel toil? Comment peuvent-ils, +ici, conserver des sentiments de mchancet, de vengeance, la rage +de dtruire leurs semblables? Tout ce qu'il y a de mauvais dans le +cœur humain devrait disparatre au contact de la nature, cette +expression la plus immdiate du beau et du bien<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.</i></p></div> + +<p>D'autres rcits du Caucase, observs cette<a name="page_027" id="page_027"></a> +poque, n'ont t rdigs +que plus tard: en 1854-5, <i>la Coupe en fort</i><a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>, d'un ralisme exact, +un peu froid, mais plein de notations curieuses pour la psychologie du +soldat russe,—des notes pour l'avenir;—en 1856, une <i>Rencontre au +Dtachement avec une connaissance de Moscou</i><a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>, un homme du monde, +dchu, sous-officier dgrad, poltron, ivrogne et menteur, qui ne peut +se faire l'ide d'tre tu comme un de ces soldats qu'il mprise et +dont le moindre vaut cent fois mieux que lui.</p> + +<p>Au-dessus de toutes ces œuvres s'lve, cime la plus haute de cette +premire chane de montagnes, un des plus beaux romans lyriques que +Tolsto ait crits, le chant de sa jeunesse, le pome du Caucase, <i>les +Cosaques</i><a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>. La splendeur des montagnes neigeuses qui droulent leurs +nobles lignes sur le ciel lumineux remplit de sa musique le livre tout +entier. L'œuvre est unique par cette fleur du gnie, le +tout-puissant dieu de la jeunesse, comme dit Tolsto, cet lan qui ne se +retrouve plus. Quel torrent printanier! Quelles effusions d'amour!</p> + +<div class="blockquot"><p><i>J'aime, j'aime tant!... Braves! Bons!...</i> <i>rptait-il, et il +voulait pleurer. Pourquoi? qui tait brave? qui aimait-il? Il ne le +savait pas bien<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.</i></p></div> + +<p>Cette ivresse du cœur coule, dsordonne. Le hros, Olnine, est +venu, comme Tolsto, se retremper au Caucase, dans la vie d'aventures; +il s'prend d'une jeune Cosaque et s'abandonne au tohu-bohu de ses +aspirations contradictoires. Tantt il pense que le bonheur, c'est de +vivre pour les autres, de se sacrifier, tantt que le sacrifice de soi +n'est que sottise; alors, il n'est pas loin de croire, avec le vieux +cosaque Erochka, que tout se vaut. Dieu a fait tout pour la joie de +l'homme. Rien n'est pch. S'amuser avec une belle fille n'est pas un +pch, c'est le salut. Mais qu'a-t-il besoin de penser? Il suffit de +vivre. La vie est tout bien, tout bonheur, la vie toute-puissante, +universelle: la Vie est Dieu. Un naturisme brlant soulve et dvore +l'me. Perdu dans la fort, au milieu de la vgtation sauvage, de la +multitude de btes et d'oiseaux, des nues de moucherons, dans la +verdure sombre, dans l'air parfum et chaud, parmi de petits fosss +d'eau trouble qui partout clapotaient sous le feuillage, deux pas des +embches de l'ennemi, Olnine est pris tout coup par un tel sentiment +de bonheur sans cause que, par une habitude d'enfance, il se signe et se +met remercier quelqu'un. Comme un fakir hindou, il jouit de se dire +qu'il est seul et perdu dans ce tourbillon de vie qui l'aspire, que des +myriades d'tres invisibles guettent en ce moment sa mort, cachs de +tous cts, que ces milliers d'insectes bourdonnent autour de lui, +s'appelant:</p> + +<div class="blockquot"><p>—<i>Par ici, par ici, camarades! voici quelqu'un piquer!</i></p> + +<p><i>Et il tait clair pour lui qu'ici il n'tait plus un gentilhomme +russe, de la socit de Moscou, ami et parent de tel ou tel, mais +simplement un tre comme le moucheron, le faisan, le cerf, comme +ceux qui vivaient, qui rdaient maintenant autour de lui.</i></p> + +<p>—<i>Comme eux, je vivrai, je mourrai. Et l'herbe poussera +dessus....</i></p></div> + +<p>Et son cœur est joyeux.</p> + +<p>Tolsto vit, cette heure de jeunesse, dans un dlire de force et +d'amour de la vie. Il treint la Nature et se fond avec elle. En elle, +il verse, il endort, il exalte ses chagrins, ses joies et ses +amours<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>. Mais cette ivresse romantique ne porte jamais atteinte la +lucidit de son regard. Nulle part plus qu'en ce pome ardent, les +paysages ne sont peints avec une telle puissance, ni les types avec plus +de vrit. L'opposition de la nature et du monde, qui fait le fond du +livre, et qui sera, toute sa vie, un des thmes favoris de la pense de +Tolsto, un article de son <i>Credo</i>, lui fait dj trouver, pour fustiger +la comdie du monde, quelques pres accents de la <i>Sonate +Kreutzer</i><a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>. Mais il n'est pas moins vridique pour ceux qu'il aime; +et les tres de la nature, la belle Cosaque et ses amis, sont vus en +pleine lumire, avec leur gosme, leur cupidit, leur fourberie, leurs +vices.</p> + +<p>Surtout, le Caucase rvlait Tolsto les profondeurs religieuses de +son tre. On ne saurait assez mettre en lumire cette premire +Annonciation de l'Esprit de Vrit. Lui-mme s'en est confi, sous le +sceau du secret, sa confidente de jeunesse, sa jeune tante Alexandra +Andrejewna Tolsto. Dans une lettre du 3 mai 1859, il lui fait sa +Profession de foi<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>:</p> + +<p>Enfant, dit-il, je croyais avec passion et sentimentalit, sans penser. +Vers quatorze ans, je commenai rflchir sur la vie; et, la religion +ne s'accordant pas avec mes thories, je considrai comme un mrite de +la dtruire... Tout tait clair pour moi, logique, bien distribu en des +compartiments; et pour la religion, il n'y avait aucune place... Puis, +vint le temps o la vie ne m'offrait plus aucun secret, mais o elle +commena perdre tout son sens. <i>En ce temps—c'tait au +Caucase—j'tais solitaire et malheureux. Je tendis toutes les forces de +mon esprit, comme on ne peut le faire qu'une fois en sa vie... C'tait +un temps de martyre et de flicit. Jamais, ni avant, ni aprs, je n'ai +atteint une telle hauteur de pense, je n'ai vu aussi profond que +pendant ces deux annes. Et tout ce que j'ai trouv alors restera ma +conviction...</i> En ces deux ans de travail spirituel persistant, j'ai +dcouvert une simple, une vieille vrit, mais que je sais maintenant, +comme personne ne le sait: je dcouvris qu'il y a une immortalit, qu'il +y a un amour, et qu'on doit vivre pour les autres, afin d'tre +ternellement heureux. Ces dcouvertes me jetrent dans l'tonnement, +par leur ressemblance avec la religion chrtienne; et, au lieu de +chercher dcouvrir plus avant, je me mis chercher dans l'vangile. +Mais je trouvai peu. Je ne trouvai ni Dieu, ni le Sauveur, ni les +Sacrements, rien... Mais je cherchais, de toutes, toutes, toutes les +forces de mon me, et je pleurais, et je me torturais, et je ne dsirais +rien que la vrit... Ainsi, je suis rest seul, avec ma religion<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_032" id="page_032"></a></p> + +<p>En novembre 1853, la guerre avait t dclare la Turquie. Tolsto se +fit nommer l'arme de Roumanie, puis il passa l'arme de Crime et +arriva le 7 novembre 1854 Sbastopol. Il brlait d'enthousiasme et de +foi patriotique. Il fit bravement son devoir et fut souvent en danger, +surtout en avril-mai 1855, o il tait, un jour sur trois, de service +la batterie du 4<sup>e</sup> bastion.</p> + +<p>A vivre pendant des mois dans une exaltation et un tremblement +perptuels, en tte--tte avec la mort, son mysticisme religieux se +raviva. Il a des entretiens avec Dieu. En avril 1855, il note dans son +<i>Journal</i> une prire Dieu, pour le remercier de sa protection dans le +danger et pour le supplier de la lui continuer, afin d'atteindre le but +ternel et glorieux de l'existence, qui m'est inconnu encore.... Ce but +de sa vie, ce n'tait point l'art, c'tait dj la religion. Le 5 mars +1855, il crivait:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>J'ai t amen une grande ide, la ralisation de laquelle je +me sens capable de consacrer toute ma vie. Cette ide, c'est la +fondation d'une nouvelle religion, la religion du Christ, mais +purifie des dogmes et des mystres.... Agir en claire conscience, +afin d'unir les hommes par la religion<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>.</i></p></div> + +<p>Ce sera le programme de sa vieillesse.</p> + +<p>Cependant, pour se distraire des spectacles qui l'entouraient, il +s'tait remis crire. Comment put-il trouver la libert d'esprit +ncessaire pour composer, sous la grle d'obus, la troisime partie de +ses Souvenirs: <i>Jeunesse</i>? Le livre est chaotique, et l'on peut +attribuer aux conditions dans lesquelles il prit naissance son dsordre +et parfois une certaine scheresse d'analyses abstraites, avec des +divisions et des subdivisions la manire de Stendhal<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>. Mais on +admire sa calme pntration du fouillis de penses et de rves confus +qui se pressent dans un jeune cerveau. L'œuvre est d'une rare +franchise avec soi-mme. Et, par instants, que de fracheur potique, +dans le joli tableau du printemps la ville, dans le rcit de la +confession et de la course au couvent pour le pch oubli! Un +panthisme passionn donne certaines pages une beaut lyrique, dont +les accents rappellent les rcits du Caucase. Ainsi, la description de +cette nuit d't:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>L'clat tranquille du lumineux croissant. L'tang brillant. Les +vieux bouleaux, dont les branches chevelues s'argentaient d'un +ct, au clair de lune, et, de l'autre, couvraient de leurs ombres +noires les buissons et la route. Le cri de la caille derrire +l'tang. Le bruit peine perceptible de deux vieux arbres qui se +frlent. Le bourdonnement des moustiques et la chute d'une pomme +qui tombe sur les feuilles sches, les grenouilles qui sautent +jusque sur les marches de la terrasse, et dont le dos verdtre +brille sous un rayon de lune.... La lune monte; suspendue dans le +ciel clair, elle remplit l'espace; l'clat superbe de l'tang +devient encore plus brillant; les ombres se font plus noires, la +lumire plus transparente.... Et moi, humble vermisseau, dj +souill de toutes les passions humaines, mais avec toute la force +immense de l'amour, il me semblait en ce moment que la nature, la +lune et moi, nous n'tions qu'un<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.</i></p></div> + +<p>Mais la ralit prsente parlait plus haut que les rves du pass; elle +s'imposait, imprieuse. <i>Jeunesse</i> resta inacheve; et le capitaine en +second comte Lon Tolsto, dans le blindage de son bastion, au +grondement de la canonnade, au milieu +<a name="page_035" id="page_035"></a> +de sa compagnie, observait les +vivants et les mourants, et notait leurs angoisses et les siennes dans +ses inoubliables rcits de <i>Sbastopol</i>.</p> + +<p>Ces trois rcits—<i>Sbastopol en dcembre 1854</i>, <i>Sbastopol en mai +1855</i>, <i>Sbastopol en aot 1855</i>,—sont confondus d'ordinaire dans le +mme jugement. Cependant, ils sont bien diffrents entre eux. Surtout le +second rcit, par le sentiment et l'art, se distingue des deux autres. +Ceux-ci sont domins par le patriotisme: sur le second plane une +implacable vrit.</p> + +<p>On dit qu'aprs avoir lu le premier rcit<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, la tsarine pleura et que +le tsar ordonna, dans son admiration, de traduire ces pages en franais +et d'envoyer l'auteur l'abri du danger. On le comprend aisment. Rien +ici qui n'exalte la patrie et la guerre. Tolsto vient d'arriver; son +enthousiasme est intact; il nage dans l'hrosme. Il n'aperoit encore +chez les dfenseurs de Sbastopol ni ambition ni amour-propre, nul +sentiment mesquin. C'est pour lui une pope sublime, dont les hros +sont dignes de la Grce. D'autre part, ces notes ne tmoignent d'aucun +effort d'imagination, d'aucun essai de reprsentation objective; +l'auteur se promne travers la ville; il voit avec lucidit, mais +raconte dans une forme qui manque de libert: Vous voyez.... Vous +entrez... Vous remarquez.... C'est du grand reportage, avec de belles +impressions de nature.</p> + +<p>Tout autre est la seconde scne: <i>Sbastopol en mai 1855</i>. Ds les +premires lignes, on lit:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Des milliers d'amours-propres humains se sont ici heurts, ou +apaiss dans la mort....</i></p></div> + +<p>Et plus loin:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>... Et comme il y avait beaucoup d'hommes, il y avait beaucoup de +vanits.... Vanit, vanit, partout la vanit, mme la porte du +tombeau! C'est la maladie particulire notre sicle.... Pourquoi +les Homre et les Shakespeare parlent-ils de l'amour, de la gloire, +des souffrances, et pourquoi la littrature de notre sicle +n'est-elle que l'histoire sans fin des vaniteux et des snobs?</i></p></div> + +<p>Le rcit, qui n'est plus une simple relation de l'auteur, mais qui met +en scne directement les passions et les hommes, montre ce qui se cache +sous l'hrosme. Le clair regard dsabus de Tolsto fouille au fond des +cœurs de ses compagnons d'armes; en eux ainsi qu'en lui, il lit +l'orgueil, la peur, la comdie du monde qui continue de se jouer, deux +doigts de la mort. Surtout la peur est avoue, dpouille de ses voiles +et montre toute nue. Ces transes perptuelles<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>, cette obsession de +la mort sont analyses sans pudeur, sans piti, avec une terrible +sincrit. A Sbastopol, Tolsto a appris perdre tout sentimentalisme, +cette compassion vague, fminine, pleurnicheuse, comme il dit avec +ddain. Et jamais son gnie d'analyse, dont on a vu s'veiller +l'instinct pendant ses annes d'adolescence et qui prendra parfois un +caractre presque morbide<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, n'a atteint l'intensit suraigu et +hallucine du rcit de la mort de Praskhoukhine. Il y a l deux pages +entires consacres dcrire ce qui se passe dans l'me du malheureux, +pendant la seconde o la bombe est tombe et siffle avant d'clater,—et +une page sur ce qui se passe en lui, aprs qu'elle a clat et qu'il a +t tu sur le coup par un clat reu en pleine poitrine<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>!</p> + +<p>Comme des entr'actes d'orchestre au milieu du drame, s'ouvrent dans ces +scnes de bataille de larges claircies de nature, des troues de +lumire, la symphonie du jour qui se lve sur le splendide paysage o +agonisent des milliers d'hommes. Et le chrtien Tolsto, oubliant le +patriotisme de son premier rcit, maudit la guerre impie:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Et ces hommes, des chrtiens qui professent la mme grande loi +d'amour et de sacrifice, en regardant ce qu'ils ont fait, ne +tombent pas genoux, repentants, devant Celui qui, en leur donnant +la vie, a mis dans l'me de chacun, avec la peur de la mort, +l'amour du bien et du beau! Ils ne s'embrassent pas, avec des +larmes de joie et de bonheur, comme des frres!</i></p></div> + +<p>Au moment de terminer cette nouvelle, dont l'accent a une pret +qu'aucune de ses œuvres encore n'avait montre, Tolsto se sent pris +d'un doute. A-t-il eu tort de parler?</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Un doute pnible m'treint. Peut-tre ne fallait-il pas dire cela. +Peut-tre ce que je dis est une de ces mchantes vrits qui, +caches inconsciemment dans l'me de chacun, ne doivent pas tre +exprimes pour ne pas devenir nuisibles, comme la lie qu'il ne faut +pas agiter, sous peine de gter le vin. O est l'expression du mal +qu'il faut viter? O l'expression du beau qu'il faut imiter? Qui +est le malfaiteur et qui est le hros? Tous sont bons et tous sont +mauvais....</i></p></div> + +<p>Mais il se ressaisit firement:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Le hros de ma nouvelle, que j'aime de toutes les forces de mon +me, que je tche de montrer dans toute sa beaut, et qui toujours +fut, est et sera beau, c'est la Vrit.</i></p></div> + +<p>Aprs avoir lu ces pages<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>, le directeur du <i>Sovrmennik</i>, Nekrasov, +crivait Tolsto:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Voil prcisment ce qu'il faut la socit russe d'aujourd'hui: +la vrit, la vrit, dont, depuis la mort de Gogol, il est si peu +rest dans la littrature russe.... Cette vrit que vous apportez +dans notre art est quelque chose de tout fait nouveau chez nous. +Je n'ai peur que d'une chose: que le temps et la lchet de la vie, +la surdit et le mutisme de tout ce qui nous entoure fassent de +vous ce qu'ils ont fait de la plupart d'entre nous,—qu'ils ne +tuent en vous l'nergie<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>.</i></p></div> + +<p>Rien de pareil n'tait craindre. Le temps, qui use l'nergie des +hommes ordinaires, n'a fait que tremper celle de Tolsto. Mais, sur le +moment, les preuves de la patrie, la prise de Sbastopol, rveillrent, +avec un sentiment de douloureuse pit, le regret de sa franchise trop +dure. Dans le troisime rcit,—<i>Sbastopol en aot 1855</i>,—racontant +une scne d'officiers qui jouent et se querellent, il s'interrompt et +dit:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Mais baissons vite le voile sur ce tableau. Demain, aujourd'hui +peut-tre, chacun de ces hommes ira joyeusement la rencontre de +la mort. Au fond de l'me de chacun couve la noble tincelle qui +fera de lui un hros.</i></p></div> + +<p>Et si cette pudeur n'enlve rien de sa force au ralisme du rcit, le +choix des personnages montre assez les sympathies de l'auteur. L'pope +de Malakoff et sa chute hroque se symbolisent en deux figures +touchantes et fires: deux frres, dont l'un, l'an, le capitaine +Kozeltzov, a quelques traits de Tolsto<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>; l'autre, l'enseigne +Volodia, timide et enthousiaste, avec ses fivreux monologues, ses +rves, les larmes qui lui montent aux yeux pour un rien, larmes de +tendresse, larmes d'humiliation, ses transes des premires heures qu'il +passe au bastion (le pauvre petit a encore la peur de l'obscurit, et, +quand il est couch, il se cache la tte dans sa capote), l'oppression +que lui cause le sentiment de sa solitude et de l'indiffrence des +autres, puis, quand l'heure est venue, sa joie dans le danger. Celui-ci +appartient au groupe des potiques figures d'adolescents (Ptia de +<i>Guerre et Paix</i>, le sous-lieutenant d'<i>Incursion</i>) qui, le cœur +plein d'amour, font la guerre en riant et se brisent soudain, sans +comprendre, la mort. Les deux frres tombent frapps, le mme +jour,—le dernier jour de la dfense.—Et la nouvelle se termine par ces +lignes, o gronde une rage patriotique:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>L'arme quittait la ville. Et chaque soldat, en regardant +Sbastopol abandonn, avec une amertume indicible dans le cœur, +soupirait et montrait le poing l'ennemi<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>.</i></p></div> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_042" id="page_042"></a></p> + +<p>Quand, sorti de cet enfer, o pendant une anne il avait touch le fond +des passions, des vanits et de la douleur humaine, Tolsto se retrouva, +en novembre 1855, parmi les hommes de lettres de Ptersbourg, il prouva +pour eux un sentiment d'cœurement et de mpris. Tout lui semblait en +eux mesquin et mensonger. Ces hommes, qui de loin lui apparaissaient +dans une aurole d'art,—Tourgueniev, qu'il avait admir et qui il +venait de ddier la <i>Coupe en fort</i>,—vus de prs, le durent +amrement. Un portrait de 1856 le reprsente au milieu d'eux: +Tourgueniev, Gontcharov, Ostrovsky, Grigorovitch, Droujinine. Il frappe, +dans le laisser-aller des autres, par son air asctique et dur, sa tte +osseuse, aux joues creuses, ses bras croiss avec raideur. Debout, en +uniforme, derrire ces littrateurs, il semble, comme l'crit +spirituellement Suars, plutt garder ces gens que faire partie de leur +socit: on le dirait prt les reconduire en prison<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>.</p> + +<p>Cependant, tous s'empressaient autour du jeune confrre qui leur +arrivait, entour de la double gloire de l'crivain et du hros de +Sbastopol. Tourgueniev, qui avait pleur et cri: Hourra! en lisant +les scnes de <i>Sbastopol</i>, lui tendait fraternellement la main. Mais +les deux hommes ne pouvaient s'entendre. Si tous deux voyaient le monde +avec la mme clart de regard, ils mlaient leur vision la couleur de +leurs mes ennemies: l'une, ironique et vibrante, amoureuse et +dsenchante, dvote de la beaut; l'autre, violente, orgueilleuse, +tourmente d'ides morales, grosse d'un Dieu cach.</p> + +<p>Surtout, ce que Tolsto ne pardonnait point ces littrateurs, c'tait +de se croire une caste lue, la tte de l'humanit. Il entrait dans son +antipathie pour eux beaucoup de l'orgueil du grand seigneur et de +l'officier vis--vis de bourgeois crivassiers et libraux<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>. C'tait +aussi un trait caractristique de sa nature,—il le reconnat +lui-mme,—de s'opposer d'instinct tous les raisonnements +gnralement admis<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>. Une mfiance des hommes, un mpris latent pour +la raison humaine, lui faisaient partout flairer la duperie de soi-mme +ou des autres, le mensonge.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Il ne croyait jamais la sincrit des gens. Tout lan moral lui +semblait faux, et il avait l'habitude, avec son regard +extraordinairement pntrant, de cingler l'homme qui, lui +paraissait-il, ne disait pas la vrit....<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a></i></p> + +<p><i>Comme il coutait! Comme il regardait son interlocuteur, du fond +de ses yeux gris enfoncs dans les orbites! Avec quelle ironie se +serraient ses lvres<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>!</i></p> + +<p><i>Tourgueniev disait qu'il n'avait jamais rien senti de plus pnible +que ce regard aigu, qui, joint deux ou trois mots d'une +observation venimeuse, tait capable de mettre en fureur.<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a></i></p></div> + +<p>De violentes scnes clatrent, ds leurs premires rencontres, entre +Tolsto et Tourgueniev<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>. De loin, ils s'apaisaient et tchaient de se +rendre justice. Mais le temps ne fit qu'accuser la rpulsion de Tolsto +pour son milieu littraire. Il ne pardonnait pas ces artistes le +mlange de leur vie dprave et de leurs prtentions morales.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>J'acquis la conviction que presque tous taient des hommes +immoraux, mauvais, sans caractre, bien infrieurs ceux que +j'avais rencontrs dans ma vie de bohme militaire. Et ils taient +srs d'eux-mmes et contents, comme peuvent l'tre des gens tout +fait sains. Ils me dgotrent<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>.</i></p></div> + +<p>Il se spara d'eux. Toutefois, il garda quelque temps encore leur foi +intresse dans l'art<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>. Son orgueil y trouvait son compte. C'tait +une religion grassement rtribue; elle procurait des femmes, de +l'argent, de la gloire....</p> + +<div class="blockquot"><p><i>De cette religion, j'tais un des pontifes. Situation agrable et +bien avantageuse....</i></p></div> + +<p>Pour mieux s'y consacrer, il donna sa dmission de l'arme (novembre +1856).</p> + +<p>Mais un homme de sa trempe ne pouvait se fermer longtemps les yeux. Il +croyait, il voulait croire au progrs. Il lui semblait que ce mot +signifiait quelque chose. Un voyage l'tranger,—du 29 janvier au 30 +juillet 1857,—en France, en Suisse et en Allemagne, fit s'crouler +cette foi.<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a> A Paris, le 6 avril 1857, le spectacle d'une excution +capitale lui montra le nant de la superstition du progrs....</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Quand je vis la tte se dtacher du corps et tomber dans le +panier, je compris, par toutes les forces de mon tre, qu'aucune +thorie sur la raison de l'ordre existant ne pouvait justifier un +tel acte. Si mme tous les hommes de l'univers, s'appuyant sur +quelque thorie, trouvaient cela ncessaire, je saurais, moi, que +c'est mal: car ce n'est pas ce que disent et font les hommes qui +dcide de ce qui est bien ou mal, mais mon cœur<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>.</i></p></div> + +<p>A Lucerne, le 7 juillet 1857, la vue d'un petit chanteur ambulant, qui +les riches Anglais, htes du Schweizerhof, refusaient l'aumne, lui fait +inscrire dans son <i>Journal du prince D. Nekhludov</i><a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a> son mpris pour +toutes les illusions chres aux libraux, pour ces gens qui tracent des +lignes imaginaires sur la mer du bien et du mal....</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Pour eux la civilisation, c'est le bien; la barbarie, le mal; la +libert, le bien; l'esclavage, le mal. Et cette connaissance +imaginaire dtruit les besoins instinctifs, primordiaux, les +meilleurs. Et qui me dfinira ce qu'est la libert, ce qu'est le +despotisme, ce qu'est la civilisation, ce qu'est la barbarie? O +donc ne coexistent pas le bien et le mal? Il n'y a en nous qu'un +seul guide infaillible, l'Esprit universel qui nous souffle de nous +rapprocher les uns des autres.</i></p></div> + +<p>De retour en Russie, Iasnaa, de nouveau il s'occupa des paysans.<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a> +Ce n'tait pas qu'il se ft non plus illusion sur le peuple. Il crit:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Les apologistes du peuple et de son bon sens ont beau dire, la +foule est peut-tre bien l'union de braves gens; mais alors ils ne +s'unissent que par le ct bestial, mprisable, qui n'exprime que +la faiblesse et la cruaut de la nature humaine<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.</i></p></div> + +<p>Aussi n'est-ce pas la foule qu'il s'adresse: c'est la conscience +individuelle de chaque homme, de chaque enfant du peuple. Car l est la +lumire. Il fonde des coles, sans trop savoir qu'enseigner. Pour +l'apprendre, il fait un second voyage en Europe, du 3 juillet 1860 au 23 +avril 1861<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p> + +<p>Il tudie les divers systmes pdagogiques. Est-il besoin de dire qu'il +les rejette tous? Deux sjours Marseille lui montrrent que la +vritable instruction du peuple se faisait en dehors de l'cole, qu'il +trouva ridicule, par les journaux, les muses, les bibliothques, la +rue, la vie, qu'il nomme l'cole inconsciente ou spontane. L'cole +spontane, par opposition l'cole obligatoire, qu'il regarde comme +nfaste et niaise, voil ce qu'il veut fonder, ce qu'il essaye, son +retour, Iasnaa Poliana<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>. Son principe est la libert. Il n'admet +point qu'une lite, la socit privilgie librale, impose sa science +et ses erreurs au peuple, qui lui est tranger. Elle n'y a aucun droit. +Cette mthode d'ducation force n'a jamais pu produire, dans +l'Universit, des hommes dont l'humanit a besoin, mais des hommes dont +a besoin la socit dprave: des fonctionnaires, des professeurs +fonctionnaires, des littrateurs fonctionnaires, ou des hommes arrachs +sans aucun but leur ancien milieu, dont la jeunesse a t gte, et +qui ne trouvent pas de place dans la vie: des libraux irritables, +maladifs<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>. Au peuple de dire ce qu'il veut! S'il ne tient pas +l'art de lire et d'crire que lui imposent les intellectuels, il a ses +raisons pour cela: il a d'autres besoins d'esprit plus pressants et plus +lgitimes. Tchez de les comprendre et aidez-le les satisfaire!</p> + +<p>Ces libres thories d'un conservateur rvolutionnaire, comme il fut +toujours, Tolsto tcha de les mettre en pratique, Iasnaa, o il se +faisait beaucoup plus le condisciple que le matre de ses lves<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>. En +mme temps, il s'efforait d'introduire dans l'exploitation agricole un +esprit plus humain. Nomm en 1861 arbitre territorial, dans le district +de Krapivna, il fut le dfenseur du peuple contre les abus de pouvoir +des propritaires et de l'tat.</p> + +<p>Mais il ne faudrait pas croire que cette activit sociale le satisft et +le remplt tout entier. Il continuait d'tre la proie de passions +ennemies. En dpit qu'il en et, il aimait le monde, toujours, et il en +avait besoin. Le plaisir le reprenait, par priodes; ou c'tait le got +de l'action. Il risquait de se faire tuer dans des chasses l'ours. Il +jouait de grosses sommes. Il lui arrivait mme de subir l'influence du +milieu littraire de Ptersbourg, qu'il mprisait. Au sortir de ces +aberrations, il tombait dans des crises de dgot. Les œuvres de +cette poque portent fcheusement les traces de cette incertitude +<a name="page_050" id="page_050"></a> +artistique et morale. <i>Les Deux Hussards</i> (1856)<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a> ont des prtentions + l'lgance, un air fat et mondain, qui choque chez Tolsto. <i>Albert</i>, +crit Dijon en 1857<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>, est faible et bizarre, dnu de la profondeur +et de la prcision qui lui sont habituelles. Le <i>Journal d'un Marqueur</i> +(1856)<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>, plus frappant, mais htif, semble traduire l'cœurement +que Tolsto s'inspire lui-mme. Le prince Nekhludov, son +<i>Doppelgnger</i>, son double, se tue dans un tripot:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Il avait tout: richesse, nom, esprit, aspirations leves; il +n'avait commis aucun crime; mais il avait fait pire: il avait tu +son cœur, sa jeunesse; il s'tait perdu, sans mme avoir une +forte passion pour excuse, mais faute de volont.</i></p></div> + +<p>L'approche mme de la mort ne le change pas...</p> + +<div class="blockquot"><p><i>La mme inconsquence trange, la mme hsitation, la mme +lgret de pense....</i></p></div> + +<p>La mort.... A cette poque, elle commence hanter l'me de Tolsto. +<i>Trois Morts</i> (1858-9)<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a> annoncent dj la sombre analyse de <i>la Mort +d'Ivan Iliitch</i>, la solitude du mourant, sa haine pour les vivants, ses: +Pourquoi? dsesprs. Le triptyque des trois morts—la dame riche, le +vieux postillon phtisique et le bouleau abattu—a de la grandeur; les +portraits sont bien tracs, les images assez frappantes, bien que +l'œuvre, trop vante, soit d'une trame un peu lche, et que la mort +du bouleau manque de la posie prcise qui fait le prix des beaux +paysages de Tolsto. Dans l'ensemble, on ne sait encore ce qui l'emporte +de l'art pour l'art ou de l'intention morale.</p> + +<p>Tolsto l'ignorait lui-mme. Le 4 fvrier 1859, pour son discours de +rception la <i>Socit Moscovite des Amateurs des Lettres russes</i>, il +faisait l'apologie de l'art pour l'art<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>; et c'tait le prsident de +la Socit, Khomiakov, qui, aprs avoir salu en lui le reprsentant de +la littrature proprement artistique, prenait contre lui la dfense de +l'art social et moral<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>.</p> + +<p>Un an plus tard, la mort de son frre chri, Nicolas, emport par la +phtisie<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>, Hyres, le 19 septembre 1860, bouleversait Tolsto, au +point d'branler sa foi dans le bien, en tout, et lui faisait renier +l'art:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>La vrit est horrible.... Sans doute, tant qu'existe le dsir de +la savoir et de la dire, on tche de la savoir et de la dire. C'est +la seule chose qui me soit reste de ma conception morale. C'est la +seule chose que je ferai, mais pas sous la forme de votre art. +L'art, c'est le mensonge, et je ne peux plus aimer le beau +mensonge<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>.</i></p></div> + +<p>Mais, moins de six mois aprs, il revenait au beau mensonge, avec +<i>Polikouchka</i><a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>, qui est peut-tre son œuvre la plus dnue +d'intentions morales, part la maldiction latente qui pse sur +l'argent et sur son pouvoir nfaste; œuvre purement crite pour +l'art; un chef-d'œuvre d'ailleurs, auquel on ne peut reprocher que sa +richesse excessive d'observation, une abondance de matriaux qui +auraient pu suffire un grand roman, et le contraste trop dur, un peu +cruel, entre l'atroce dnouement et le dbut humoristique<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_054" id="page_054"></a></p> + +<p>De cette poque de transition, o le gnie de Tolsto ttonne, doute de +lui-mme et semble s'nerver, sans forte passion, sans volont +directrice, comme le Nekhludov du <i>Journal d'un Marqueur</i>, sort +l'œuvre la plus pure qui soit jamais ne de lui, <i>le Bonheur +Conjugal</i> (1859)<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>. C'est le miracle de l'amour.</p> + +<p>Depuis de longues annes, il tait ami de la famille Bers. Il avait t +amoureux tour tour de la mre et des trois filles<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>. Ce fut +dfinitivement de la seconde qu'il s'prit. Mais il n'osait l'avouer. +Sophie-Andrievna Bers tait encore une enfant: elle avait dix-sept ans; +lui, avait plus de trente ans: il se regardait comme un vieux homme, qui +n'avait pas le droit d'associer sa vie use, souille, celle d'une +innocente jeune fille. Il rsista, trois ans<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>. Plus tard, il a cont +dans <i>Anna Karnine</i> comment il fit sa dclaration Sophie Bers et +comment elle y rpondit,—en dessinant tous deux, avec de la craie sur +une table, les initiales des mots qu'ils n'osaient dire. Comme Levine +dans <i>Anna Karnine</i>, il eut la cruelle loyaut de remettre son +<i>Journal</i> intime sa fiance, afin qu'elle n'ignort rien de ses hontes +passes; et, comme Kitty dans <i>Anna</i>, Sophie en ressentit une amre +souffrance. Le 23 septembre 1862 se fit leur mariage.</p> + +<p>Mais depuis trois ans dj, ce mariage tait fait dans la pense du +pote, crivant <i>Bonheur Conjugal</i><a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>. Depuis trois ans, il avait dj +vcu par avance les ineffables jours de l'amour qui s'ignore, et les +jours enivrs de l'amour qui se dcouvre, et, l'heure o les divines +paroles attendues se murmurent, les larmes d'un bonheur qui s'envole +pour toujours et ne reviendra jamais; et la ralit triomphante des +premiers temps du mariage, l'gosme amoureux, la joie incessante et +sans cause; puis, la fatigue qui vient, le mcontentement vague, +l'ennui de la vie monotone, les deux mes unies qui doucement se +disjoignent et s'loignent l'une de l'autre, la griserie dangereuse du +monde pour la jeune femme,—coquetteries, jalousie, malentendus +mortels,—l'amour voil, perdu; enfin le tendre et triste automne du +cœur, la figure de l'amour qui reparat, plie, vieillie, plus +touchante par ses larmes, ses rides, le souvenir des preuves, le regret +du mal que l'on se fit et des annes perdues,—srnit du soir, passage +auguste de l'amour l'amiti et du roman de la passion la +maternit.... Tout ce qui devait venir, tout, Tolsto l'avait rv, +got par avance. Et afin de le mieux vivre, il l'avait vcu en elle, en +la bien-aime. Pour la premire fois,—l'unique fois peut-tre dans +l'œuvre de Tolsto,—le roman se passe dans le cœur d'une femme et +est racont par elle. Avec quelle dlicatesse! Beaut de l'me qui +s'enveloppe d'un voile de pudeur.... L'analyse de Tolsto a renonc, +pour cette fois, sa lumire un peu crue; elle ne s'acharne pas, avec +fivre, mettre nu la vrit. Les secrets de la vie intrieure se +laissent deviner, plutt qu'ils ne sont livrs. Le cœur et l'art de +Tolsto sont attendris. quilibre harmonieux de la forme et de la +pense: <i>Bonheur conjugal</i> a la perfection d'une œuvre racinienne.</p> + +<p>Le mariage, dont Tolsto pressentait avec une clart profonde la douceur +et les troubles, devait tre son salut. Il tait las, malade, dgot de +lui et de ses efforts. Aux succs clatants qui avaient accueilli ses +premires œuvres avait succd le silence complet de la critique<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a> +et l'indiffrence du public. Hautainement, il affectait de s'en rjouir.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Ma rputation a beaucoup perdu de sa popularit, qui m'attristait. +Maintenant, je suis tranquille, je sais que j'ai dire quelque +chose et que j'ai la force de le dire trs haut. Quant au public, +qu'il pense ce qu'il voudra!</i><a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a></p></div> + +<p>Mais il se vantait: de son art, lui-mme n'tait pas sr. Sans doute, il +tait matre de son instrument littraire; mais il ne savait qu'en +faire. Comme il le disait, propos de <i>Polikouchka</i>, c'tait un +bavardage sur le premier sujet venu, par un homme qui sait tenir sa +plume<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>. Ses œuvres sociales avortaient. En 1862, il dmissionna +de sa charge d'arbitre territorial. La mme anne, la police vint +perquisitionner Iasnaa Poliana, bouleversa tout, ferma l'cole. +Tolsto tait alors absent, surmen; il craignait la phtisie.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Les querelles d'arbitrage m'taient devenues si pnibles, le +travail de l'cole si vague, mes doutes qui provenaient du dsir +d'instruire les autres en cachant mon ignorance de ce qu'il fallait +enseigner m'taient si cœurants que je tombai malade. Peut-tre +serais-je arriv alors au dsespoir o je faillis succomber quinze +ans plus tard, s'il n'y avait pas eu pour moi un ct inconnu de la +vie qui me promettait le salut: c'tait la vie de famille<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>.</i></p></div> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_059" id="page_059"></a></p> + +<p>Il en jouit d'abord, avec la passion qu'il mettait tout<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>. +L'influence personnelle de la comtesse Tolsto fut prcieuse pour l'art. +Bien doue littrairement<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>, elle tait, ainsi qu'elle le dit, une +vraie femme d'crivain, tant elle prenait cœur l'œuvre de son +mari. Elle travaillait avec lui, crivait sous sa dicte, recopiait ses +brouillons<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>. Elle tchait de le dfendre contre son dmon religieux, +ce redoutable esprit qui soufflait dj, par moments, la mort de l'art. +Elle tchait que sa porte ft close aux utopies sociales<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>. Elle +rchauffait en lui le gnie crateur. Elle fit plus: elle apporta ce +gnie la richesse nouvelle de son me fminine. A part de jolies +silhouettes dans <i>Enfance</i> et <i>Adolescence</i>, la femme est peu prs +absente des premires œuvres de Tolsto, ou elle reste au second +plan. Elle apparat dans <i>Bonheur conjugal</i>, crit sous l'influence de +l'amour pour Sophie Behrs. Dans les œuvres qui suivent, les types de +jeunes filles et de femmes abondent et ont une vie intense, suprieure +mme celle des hommes. On aime croire que la comtesse Tolsto a non +seulement servi de modle son mari pour Natacha, dans <i>Guerre et +Paix</i><a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>, et pour Kitty, dans <i>Anna Karnine</i>, mais que, par ses +confidences et sa vision propre, elle put lui tre une prcieuse et +discrte collaboratrice. Certaines pages d'<i>Anna Karnine</i><a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a> me +semblent dceler une main de femme.</p> + +<p>Grce au bienfait de cette union, Tolsto gota, pendant dix ou quinze +ans, une paix et une scurit qui lui taient depuis longtemps +inconnues<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>. Alors +<a name="page_061" id="page_061"></a> +il put, sous l'aile de l'amour, rver et raliser + loisir les chefs-d'œuvre de sa pense, monuments colossaux qui +dominent tout le roman du <small>XIX</small><sup>e</sup> sicle: <i>Guerre et Paix</i> (1864-1869) +et <i>Anna Karnine</i> (1873-1877).</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p><i>Guerre et Paix</i> est la plus vaste pope de notre temps, une <i>Iliade</i> +moderne. Un monde de figures et de passions s'y agite. Sur cet Ocan +humain aux flots innombrables plane une me souveraine, qui soulve et +refrne les temptes avec srnit. Plus d'une fois, en contemplant +cette œuvre, j'ai pens Homre et Gœthe, malgr les +diffrences normes et d'esprit et de temps. Depuis, j'ai vu qu'en +effet, l'poque o il y travaillait, la pense de Tolsto se +nourrissait d'Homre et de Gœthe<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>. Bien plus, dans des notes de +1865 o il classe les divers genres littraires, il inscrit comme tant +de la mme famille: <i>Odysse</i>, <i>Iliade</i>, <i>1805</i><a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>... Le mouvement +naturel de son esprit l'entranait du roman des destines individuelles +au roman des armes et des peuples, des grands troupeaux humains o se +fondent les volonts des millions d'tres. Ses tragiques expriences du +sige de Sbastopol l'acheminaient comprendre l'me de la nation russe +et sa vie sculaire. L'immense <i>Guerre et Paix</i> ne devait tre, dans ses +projets, que le panneau central d'une srie de fresques piques, o se +droulerait le pome de la Russie, de Pierre le Grand aux +Dcembristes<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>.</p> + +<p>Il faut, pour bien sentir la puissance de l'œuvre, se rendre compte +de son unit cache<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>. La plupart des lecteurs franais, un peu +myopes, n'en voient que les milliers de dtails, dont la profusion les +merveille et les droute. Ils sont perdus dans cette fort de vie. Il +faut s'lever au-dessus et embrasser du regard l'horizon libre, le +cercle des bois et des champs; alors on percevra l'esprit homrique de +l'œuvre, le calme des lois ternelles; le rythme imposant du souffle +du destin, le sentiment de l'ensemble auquel tous les dtails sont lis, +et, dominant son œuvre, le gnie de l'artiste, comme le Dieu de la +Gense qui flotte sur les eaux.</p> + +<p>D'abord, la mer immobile. La paix, la socit russe la veille de la +guerre. Les cent premires pages refltent, avec une exactitude +impassible et une ironie suprieure, le nant des mes mondaines. Vers +la centime page seulement, s'lve le cri d'un de ces morts +vivants,—le pire d'entre eux, le prince Basile:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Nous pchons, nous trompons, et tout cela pourquoi? J'ai dpass +la cinquantaine, mon ami... Tout finit par la mort... La mort, +quelle terreur!</i></p></div> + +<p>Parmi ces mes fades, menteuses et dsœuvres, capables de toutes les +aberrations et des crimes, s'esquissent certaines natures plus +saines:—les sincres, par navet maladroite comme Pierre Besoukhov, +par indpendance foncire, par sentiment vieux-russe, comme Marie +Dmitrievna, par fracheur juvnile, comme les petits Rostov;—les mes +bonnes et rsignes, comme la princesse Marie;—et celles qui ne sont +pas bonnes, mais fires, et que tourmente cette existence malsaine, +comme le prince Andr.</p> + +<p>Mais voici le premier frmissement des flots. L'action. L'arme russe en +Autriche. La fatalit rgne, nulle part plus dominatrice que dans le +dchanement des forces lmentaires,—dans la guerre. Les vritables +chefs sont ceux qui ne cherchent pas diriger, mais, comme Koutouzov ou +comme Bagration, laisser croire que leurs intentions personnelles +sont en parfait accord avec ce qui est en ralit le simple effet de la +force des circonstances, de la volont des subordonns et des caprices +du hasard. Bienfait de s'abandonner la main du Destin! Bonheur de +l'action pure, tat normal et sain. Les esprits troubls retrouvent leur +quilibre. Le prince Andr respire, commence vivre.... Et tandis que +l-bas, loin du souffle vivifiant de ces temptes sacres, les deux mes +les meilleures, Pierre et la princesse Marie, sont menaces par la +contagion de leur monde, par le mensonge d'amour, Andr, bless +Austerlitz, a soudain, au milieu de l'ivresse de l'action, brutalement +rompue, la rvlation de l'immensit sereine. tendu sur le dos, il ne +voit plus rien que trs haut au-dessus de lui un ciel infini, profond, +o voguaient mollement de lgers nuages gristres.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Quel calme! Quelle paix! se disait-il, quelle diffrence avec ma +course forcene! Comment ne l'avais-je pas remarqu plus tt, ce +haut ciel? Comme je suis heureux de l'avoir enfin aperu! Oui, tout +est vide, tout est dception, except lui... Il n'y a rien, hors +lui... Et Dieu en soit lou!</i></p></div> + +<p>Cependant, la vie le reprend, et la vague retombe. Abandonnes de +nouveau elles-mmes, dans l'atmosphre dmoralisante des villes, les +mes dcourages, inquites, errent au hasard dans la nuit. Parfois, au +souffle empoisonn du monde se mlent les effluves enivrants et +affolants de la nature, le printemps, l'amour, les forces aveugles, qui +rapprochent du prince Andr la charmante Natacha, et qui, l'instant +d'aprs, la jettent dans les bras du premier sducteur venu. Tant de +posie, de tendresse, de puret de cœur, que le monde a fltries! Et +toujours le grand ciel qui plane sur l'abjection outrageante de la +terre. Mais les hommes ne le voient pas. Mme Andr a oubli la lumire +d'Austerlitz. Pour lui, le ciel n'est plus qu'une vote sombre et +pesante, qui recouvre le nant.</p> + +<p>Il est temps que se lve de nouveau sur ces mes anmies l'ouragan de +la guerre. La patrie est envahie. Borodino. Grandeur solennelle de cette +journe. Les inimitis s'effacent. Dologhov embrasse son ennemi Pierre. +Andr, bless, pleure de tendresse et de piti sur le malheur de l'homme +qu'il hassait le plus, Anatole Kouraguine, son voisin d'ambulance. +L'unit des cœurs s'accomplit par le sacrifice passionn la patrie +et par la soumission aux lois divines.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Accepter l'effroyable ncessit de la guerre, srieusement, avec +austrit... L'preuve la plus difficile est la soumission de la +libert humaine aux lois divines. La simplicit de cœur consiste +dans la soumission la volont de Dieu.</i></p></div> + +<p>L'me du peuple russe et sa soumission au destin s'incarnent dans le +gnralissime Koutouzov:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Ce vieillard, qui n'avait plus, en fait de passions, que +l'exprience, rsultat des passions, et chez qui l'intelligence, +destine grouper les faits et en tirer des conclusions, tait +remplace par une contemplation philosophique des vnements, +n'invente rien, n'entreprend rien; mais il coute et se rappelle +tout, il saura s'en servir au bon moment, n'entravera rien d'utile, +ne permettra rien de nuisible. Il pie sur le visage de ses troupes +cette force insaisissable qui s'appelle la volont de vaincre, la +victoire future. Il admet quelque chose de plus puissant que sa +volont: la marche invitable des faits qui se droulent devant ses +yeux; il les voit, il les suit, et il sait faire abstraction de sa +personne.</i></p></div> + +<p>Enfin, il a le cœur russe. Ce fatalisme du peuple russe, +tranquillement hroque, se personnifie aussi dans le pauvre moujik, +Platon Karataiev, simple, pieux, rsign, avec son bon sourire dans les +souffrances et dans la mort. A travers les preuves, les ruines de la +patrie, les affres de l'agonie, les deux hros du livre, Pierre et +Andr, arrivent la dlivrance morale et la joie mystique, par +l'amour et la foi, qui font voir Dieu vivant.</p> + +<p>Tolsto ne termine point l. L'pilogue, qui se passe en 1820, est une +transition d'une poque une autre, de l'ge napolonien l'ge des +Dcembristes. Il donne le sentiment de la continuit et du +recommencement de la vie. Au lieu de dbuter et de finir en pleine +crise, Tolsto finit, comme il a dbut, au moment o une grande vague +s'efface et o la vague suivante nat. Dj l'on aperoit les hros +venir, les conflits qui s'lveront entre eux et les morts qui +ressuscitent dans les vivants<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>.</p> + +<p>J'ai tch de dgager les grandes lignes du roman: car il est rare qu'on +se donne la peine de les chercher. Mais que dire de la puissance +extraordinaire de vie de ces centaines de hros, tous individuels et +dessins d'une faon inoubliable, soldats, paysans, grands seigneurs, +Russes, Autrichiens et Franais! Rien ne sent ici l'improvisation. Pour +cette galerie de portraits, sans analogue dans toute la littrature +europenne, Tolsto a fait des esquisses sans nombre, combin, +disait-il, des millions de projets, fouill dans les bibliothques, mis + contribution ses archives de famille<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>, ses notes antrieures, ses +souvenirs personnels. Cette prparation minutieuse assure la solidit du +travail, mais ne lui enlve rien de sa spontanit. Tolsto travaillait, +d'enthousiasme, avec une ardeur et une joie qui se communiquent au +lecteur. Surtout, ce qui fait le plus grand charme de <i>Guerre et Paix</i>, +c'est sa jeunesse de cœur. Il n'est pas une autre œuvre de Tolsto +qui soit aussi riche en mes d'enfants et d'adolescents; et chacune est +une musique, d'une puret de source, d'une grce qui attendrit comme une +mlodie de Mozart: le jeune Nicolas Rostov, Sonia, le pauvre petit +Ptia.</p> + +<p>La plus exquise est Natacha. Chre petite fille, fantasque, rieuse, au +cœur aimant, qu'on voit grandir auprs de soi, que l'on suit dans la +vie, avec la chaste tendresse qu'on aurait pour une sœur,—qui ne +croit l'avoir connue?... Nuit admirable de printemps, o Natacha, sa +fentre que baigne le clair de lune, rve et parle follement, au-dessus +de la fentre du prince Andr qui l'coute.... motions du premier bal, +amour, attente d'amour, floraison de dsirs et de rves dsordonn, +course en traneau, la nuit, dans la fort neigeuse o s'allument des +lueurs fantastiques. Nature, qui vous treint de sa trouble tendresse. +Soire l'Opra, monde trange de l'art, o la raison se grise; folie +du cœur, folie du corps qui se languit d'amour; douleur qui lave +l'me, divine piti, qui veille le bien-aim mourant.... On ne peut +voquer ces pauvres souvenirs sans l'motion qu'on aurait parler d'une +amie, la plus aime. Ah! qu'une telle cration fait mesurer la faiblesse +des types fminins dans presque tout le roman et le thtre +contemporains! La vie mme est saisie, et si souple, si fluide que, +d'une ligne l'autre, il semble qu'on la voie palpiter et changer.—La +princesse Marie, la laide, belle par la bont, n'est pas une peinture +moins parfaite; mais comme elle et rougi, la fille timide et gauche, +comme elles rougiront, celles qui lui ressemblent, en voyant dvoils +tous les secrets d'un cœur, qui se cache peureusement aux regards!</p> + +<p>En gnral, les caractres de femmes sont, comme je l'indiquais, trs +suprieurs aux caractres d'hommes, surtout ceux des deux hros o +Tolsto a mis sa pense propre: la nature molle et faible de Pierre +Besoukhov, la nature ardente et sche du prince Andr Bolkonski. Ce sont +des mes qui manquent de centre; elles oscillent perptuellement, plutt +qu'elles n'voluent; elles vont d'un ple l'autre, sans jamais +avancer. On rpondra sans doute qu'en cela elles sont bien russes. Je +remarquerai pourtant que des Russes ont fait les mmes critiques. C'est + ce propos que Tourgueniev reprochait la psychologie de Tolsto de +rester stationnaire. Pas de vrai dveloppement. D'ternelles +hsitations, des vibrations du sentiment<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>. Tolsto convenait +lui-mme qu'il avait un peu sacrifi, par moments, les caractres +individuels<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a> la fresque historique.</p> + +<p>Et la gloire, en effet, de <i>Guerre et Paix</i> est dans +<a name="page_071" id="page_071"></a> +la rsurrection de +tout un ge de l'histoire, de ces migrations de peuples, de la bataille +des nations. Ses vrais hros, ce sont les peuples; et derrire eux, +comme derrire les hros d'Homre, les dieux qui les mnent: les forces +invisibles, les infiniment petits qui dirigent les masses, le souffle +de l'Infini. Ces combats gigantesques, o un destin cach entrechoque +les nations aveugles, ont une grandeur mythique. Par del l'<i>Iliade</i>, on +songe aux popes hindoues<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>.</p> + +<p class="cb">*<br />* *</p> + +<p><i>Anna Karnine</i> marque, avec <i>Guerre et Paix</i>, le sommet de cette +priode de maturit<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>. C'est une œuvre plus parfaite, que mne un +esprit encore plus sr de son mtier artistique, plus riche aussi +d'exprience, et pour qui le monde du cœur n'a plus aucun secret. +Mais il y manque cette flamme de jeunesse, cette fracheur +d'enthousiasme,—les grandes ailes de <i>Guerre et Paix</i>. Tolsto n'a +dj plus la mme joie crer. La quitude passagre des premiers temps +du mariage a disparu. Dans le cercle enchant de l'amour et de l'art, +que la comtesse Tolsto a trac autour de lui, recommencent se glisser +les inquitudes morales.</p> + +<p>Dj, dans les premiers chapitres de <i>Guerre et Paix</i>, un an aprs le +mariage, les confidences du prince Andr Pierre, au sujet du mariage, +marquaient le dsenchantement de l'homme qui voit dans la femme aime +l'trangre, l'innocente ennemie, l'obstacle involontaire son +dveloppement moral. Des lettres de 1865 annoncent le prochain retour +des tourments religieux. Ce ne sont encore que de brves menaces, +qu'efface le bonheur de vivre. Mais dans les mois o Tolsto termine +<i>Guerre et Paix</i>, en 1869, voici une secousse plus grave:</p> + +<p>Il avait quitt les siens, pour quelques jours, il visitait un domaine. +Une nuit, il tait couch; deux heures du matin venaient de sonner:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>J'tais terriblement fatigu, j'avais sommeil et me sentais assez +bien. Tout d'un coup, je fus saisi d'une telle angoisse, d'un tel +effroi que jamais je n'ai prouv rien de pareil. Je te raconterai +cela en dtail<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>: c'tait vraiment pouvantable. Je sautai du +lit et ordonnai d'atteler. Pendant qu'on attelait, je m'endormis, +et quand on m'veilla, j'tais compltement remis. Hier, la mme +chose s'est reproduite, mais un degr beaucoup moindre...<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>.</i></p></div> + +<p>Le chteau d'illusions, laborieusement construit par l'amour de la +comtesse Tolsto, se lzarde. Dans le vide o l'achvement de <i>Guerre et +Paix</i> laisse l'esprit de l'artiste, celui-ci est repris par ses +proccupations philosophiques<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a> et pdagogiques: il veut crire un +<i>Abcdaire</i><a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a> pour le peuple; il y travaille quatre ans avec +acharnement; il en est plus fier que de <i>Guerre et Paix</i>, et, lorsqu'il +l'a crit (1872), il en rcrit un second (1875). Puis, il s'entiche du +grec, il l'tudie du matin au soir, il laisse tout autre travail, il +dcouvre le dlicieux Xnophon, et Homre, le vrai Homre, non pas +celui des traducteurs, tous ces Joukhovski et ces Voss qui chantent +d'une voix quelconque, gutturale, geignarde, doucereuse, mais cet +autre diable, qui chante pleine voix, sans que jamais lui vienne en +tte que quelqu'un peut l'couter<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Sans la connaissance du grec, pas d'instruction!... Je suis +convaincu que de tout ce qui, dans le verbe humain, est vraiment +beau, d'une beaut simple, jusqu' prsent je ne savais rien<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>.</i></p></div> + +<p>C'est une folie: il en convient. Il se remet l'cole avec une telle +passion qu'il en tombe malade. Il doit, en 1871, aller faire une cure de +koumiss, Samara, chez les Bachkirs. Sauf du grec, il est mcontent de +tout. A la suite d'un procs, en 1872, il parle srieusement de vendre +tout ce qu'il a en Russie et de s'installer en Angleterre. La comtesse +Tolsto se dsole:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Si tu t'absorbes toujours dans tes Grecs, tu ne guriras pas. Ce +sont eux qui te valent cette angoisse et cette indiffrence pour la +vie prsente. Ce n'est pas en vain qu'on appelle le grec une langue +morte: elle met dans un tat d'esprit mort<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>.</i></p></div> + +<p>Enfin, aprs beaucoup de projets abandonns, peine bauchs, le 19 +mars 1873, la grande joie de la comtesse, il commence <i>Anna +Karnine</i><a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>. Tandis qu'il y travaille, sa vie est attriste par des +deuils domestiques<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>; sa femme est malade. La batitude ne rgne pas +dans la maison<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>...</p> + +<p>L'œuvre porte un peu la trace de cette exprience attriste, de ces +passions dsabuses<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>. Sauf dans les jolis chapitres des fianailles +de Levine, l'amour n'a plus la jeune posie qui gale certaines pages de +<i>Guerre et Paix</i> aux plus belles posies lyriques de tous les temps. En +revanche, il a pris un caractre pre, sensuel, imprieux. La fatalit +qui rgne sur le roman n'est plus, comme dans <i>Guerre et Paix</i>, une +sorte de dieu Krichna, meurtrier et serein, le Destin des Empires, mais +la folie d'aimer, la Vnus tout entire... C'est elle qui, dans la +scne merveilleuse du bal, o la passion s'empare, leur insu, d'Anna +et de Wronski, prte la beaut innocente d'Anna, couronne de penses +et vtue de velours noir, une sduction presque infernale<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>. C'est +elle qui, lorsque Wronski vient de se dclarer, fait rayonner le visage +d'Anna,—non de joie: c'tait le rayonnement terrible d'un incendie, +par une nuit obscure<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>. C'est elle qui, dans les veines de cette +femme loyale et raisonnable, de cette jeune mre aimante, fait couler +une force voluptueuse de sve et s'installe dans son cœur, qu'elle ne +quittera plus qu'aprs l'avoir dtruit. Aucun de ceux qui approchent +Anna n'est sans subir l'attirance et l'effroi du dmon cach. La +premire, Kitty, le dcouvre, avec saisissement. Une crainte +mystrieuse se mle la joie de Wronski, quand il va voir Anna. Levine, +en sa prsence, perd toute sa volont. Anna elle-mme sait bien qu'elle +ne s'appartient plus. A mesure que l'histoire se droule, l'implacable +passion ronge, pice par pice, tout l'difice moral de la fire +personne. Tout ce qu'il y a de meilleur en elle, son me brave et +sincre, s'effrite et tombe: elle n'a plus la force de sacrifier sa +vanit mondaine; sa vie n'a plus d'autre objet que de plaire son +amant; elle s'interdit peureusement, honteusement, d'avoir des enfants; +la jalousie, la torture; la force sensuelle qui l'asservit l'oblige +mentir dans ses gestes, dans sa voix, dans ses yeux; elle tombe au rang +des femmes qui ne cherchent plus qu' tourner la tte tout homme, quel +qu'il soit; elle a recours la morphine pour s'abrutir, jusqu'au jour +o les tourments intolrables qui la dvorent la jettent, avec l'amer +sentiment de sa dchance morale, sous les roues d'un wagon. Et le +petit moujik barbe bouriffe,—la vision sinistre qui a hant ses +rves et ceux de Wronski,—se penche du marchepied du wagon sur la +voie; et, disait le rve prophtique, il tait courb en deux sur un +sac, et il y enfouissait les restes de quelque chose, qui avait t la +vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs...</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je me suis rserv la vengeance</i><a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>, dit le Seigneur....</p></div> + +<p>Autour de cette tragdie d'une me que l'amour consume et qu'crase la +Loi de Dieu,—peinture d'une seule coule et d'une profondeur +effrayante,—Tolsto a dispos, comme dans <i>Guerre et Paix</i>, les romans +d'autres vies. Malheureusement ici, ces histoires parallles alternent +d'une faon un peu raide et factice, sans atteindre l'unit organique +de la symphonie de <i>Guerre et Paix</i>. On peut aussi trouver que le +parfait ralisme de certains tableaux—les cercles aristocratiques de +Ptersbourg et leurs oisifs entretiens,—touche parfois l'inutilit. +Enfin, plus ouvertement encore que dans <i>Guerre et Paix</i>, Tolsto a +juxtapos sa personnalit morale et ses ides philosophiques au +spectacle de la vie. Mais l'œuvre n'en est pas moins d'une richesse +merveilleuse. Mme profusion de types que dans <i>Guerre et Paix</i>, et tous +d'une justesse frappante. Les portraits d'hommes me semblent mme +suprieurs. Tolsto s'est complu peindre Stepane Arcadievitch, +l'aimable goste, que nul ne peut voir sans rpondre son affectueux +sourire, et Karnine, le type parfait du grand fonctionnaire, l'homme +d'tat distingu et mdiocre, avec sa manie de cacher ses sentiments +vrais sous une ironie perptuelle: mlange de dignit et de lchet, de +pharisianisme et de sentiment chrtien; produit trange d'un monde +artificiel, dont il lui est impossible malgr son intelligence et sa +gnrosit relle de se dgager jamais,—et qui a bien raison de se +dfier de son cœur: car, lorsqu'il s'y abandonne, c'est pour tomber + la fin dans une niaiserie mystique.</p> + +<p>Mais l'intrt principal du roman, avec la tragdie d'Anna et les +tableaux varis de la socit russe vers 1860,—salons, cercles +d'officiers, bals, thtres, courses,—est dans son caractre +autobiographique. Beaucoup plus qu'aucun autre personnage de Tolsto, +Constantin Levine est son incarnation. Non seulement Tolsto lui a prt +ses ides la fois conservatrices et dmocratiques, son +anti-libralisme d'aristocrate paysan qui mprise les +intellectuels<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>; mais il lui a prt sa vie. L'amour de Levine et de +Kitty et leurs premires annes de mariage sont une transposition de ses +propres souvenirs domestiques,—de mme que la mort du frre de Levine +est une douloureuse vocation de la mort du frre de Tolsto, Dmitri. +Toute la dernire partie, inutile au roman, nous fait lire dans les +troubles qui l'agitaient alors. Si l'pilogue de <i>Guerre et Paix</i> tait +une transition artistique une autre œuvre projete, l'pilogue +d'<i>Anna Karnine</i> est une transition autobiographique la rvolution +morale, qui devait, deux ans plus tard, s'exprimer par <i>les +Confessions</i>. Dj, au cours du livre, revient perptuellement, sous une +forme ironique ou violente, la critique de la socit contemporaine, +qu'il ne cessera de combattre dans ses œuvres futures. Guerre au +mensonge, tous les mensonges, aussi bien aux mensonges vertueux +qu'aux mensonges vicieux, aux bavardages libraux, la charit +mondaine, la religion de salon, la philanthropie! Guerre au monde, +qui fausse tous les sentiments vrais et fatalement brise les lans +gnreux de l'me! La mort jette une lumire subite sur les conventions +sociales. Devant Anna mourante, le guind Karnine s'attendrit. Dans +cette me sans vie, o tout est fabriqu, pntre un rayon d'amour et de +pardon chrtien. Tous trois, le mari, la femme et l'amant, sont +momentanment transforms. Tout devient simple et loyal. Mais mesure +qu'Anna se rtablit, ils sentent, tous les trois, en face de la force +morale, presque sainte qui les guidait intrieurement, l'existence d'une +autre force, brutale, mais toute-puissante, qui dirige leur vie malgr +eux, et ne leur accordera pas la paix. Et ils savent d'avance qu'ils +seront impuissants dans cette lutte, o ils seront obligs de faire le +mal, que le monde jugera ncessaire<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>.</p> + +<p>Si Levine, comme Tolsto qu'il incarne, s'pure lui aussi, dans +l'pilogue du livre, c'est que la mort l'a, lui aussi, touch. +Jusque-l, incapable de croire, il l'tait galement de douter tout +fait<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>. Depuis qu'il a vu mourir son frre, la terreur de son +ignorance le tient. Son mariage a, pour un temps, touff ces angoisses. +Mais, ds la naissance de son premier enfant, elles reparaissent. Il +passe alternativement par des crises de prire et de ngation. Il lit en +vain les philosophes. Dans son affolement, il en vient redouter la +tentation du suicide. Le travail physique le soulage: ici, point de +doutes, tout est clair. Levine cause avec les paysans; un d'eux lui +parle des hommes qui vivent non pour soi, mais pour Dieu. Ce lui est +une illumination. Il voit l'antagonisme entre la raison et le cœur. +La raison enseigne la lutte froce pour la vie; il n'y a rien de +raisonnable aimer son prochain:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>La raison ne m'a rien appris; tout ce que je sais m'a t donn, +rvl par le cœur<a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>.</i></p></div> + +<p>Ds lors, le calme revient. Le mot de l'humble moujik, dont le cœur +est le seul guide, l'a ramen Dieu... Quel Dieu? Il ne cherche pas +le savoir. Levine, ce moment, comme Tolsto le restera longtemps, est +humble l'gard de l'glise, et nullement en rvolte contre les dogmes.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Il y a une vrit, mme dans l'illusion de la vote cleste et +dans les mouvements apparents des astres<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>.</i></p></div> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_081" id="page_081"></a></p> + +<p>Ces angoisses de Levine, ces vellits de suicide qu'il cachait Kitty, +Tolsto au mme moment les cachait sa femme. Mais il n'avait pas +encore atteint le calme qu'il prtait son hros. A vrai dire, ce calme +n'est gure communicatif. On sent qu'il est dsir plus que ralis, et +que tout l'heure Levine retombera dans ses doutes. Tolsto n'en tait +pas dupe. Il avait eu bien de la peine aller jusqu'au bout de son +œuvre. <i>Anna Karnine</i> l'ennuyait, avant qu'il et fini<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>. Il ne +pouvait plus travailler. Il restait l, inerte, sans volont, en proie +au dgot et la terreur de lui-mme. Alors, dans le vide de sa vie, se +leva le grand vent qui sortait de l'abme, le vertige de la mort. +Tolsto a racont ces terribles annes, plus tard, quand il venait +d'chapper au gouffre<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>.</p> + +<p>Je n'avais pas cinquante ans, dit-il<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>, j'aimais, j'tais aim, +j'avais de bons enfants, un grand domaine, la gloire, la sant, la +vigueur physique et morale; j'tais capable de faucher comme un paysan; +je travaillais dix heures de suite sans fatigue. Brusquement, ma vie +s'arrta. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir. Mais ce n'tait +pas vivre. Je n'avais plus de dsirs. Je savais qu'il n'y avait rien +dsirer. Je ne pouvais mme pas souhaiter de connatre la vrit. La +vrit tait que la vie est une insanit. J'tais arriv l'abme et je +voyais nettement que devant moi il n'y avait rien, que la mort. Moi, +homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre. +Une force invincible m'entranait me dbarrasser de la vie... Je ne +dirai pas que je voulais me tuer. La force qui me poussait hors de la +vie tait plus puissante que moi; c'tait une aspiration semblable mon +ancienne aspiration la vie, seulement en sens inverse. Je devais user +de ruse envers moi-mme pour ne pas y cder trop vite. Et voil que moi, +l'homme heureux, je me cachais moi-mme la corde, pour ne pas me +pendre la poutre, entre les armoires de ma chambre, o chaque soir je +restais seul me dshabiller. Je n'allais plus la chasse avec mon +fusil, pour ne pas me laisser tenter<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>. Il me semblait que ma vie +tait une farce stupide, qui m'tait joue par quelqu'un. Quarante ans +de travail, de peines, de progrs, pour voir qu'il n'y a rien! Rien. De +moi, il ne restera que la pourriture et les vers... On peut vivre, +seulement pendant qu'on est ivre de la vie; mais aussitt l'ivresse +dissipe, on voit que tout n'est que supercherie, supercherie stupide... +La famille et l'art ne pouvaient plus me suffire. La famille, c'taient +des malheureux comme moi. L'art est un miroir de la vie. Quand la vie +n'a plus de sens, le jeu du miroir ne peut plus amuser. Et le pire, je +ne pouvais me rsigner. J'tais semblable un homme gar dans une +fort, qui est saisi d'horreur, parce qu'il s'est gar, et qui court de +tous cts et ne peut s'arrter, bien qu'il sache qu' chaque pas il +s'gare davantage...</p> + +<p>Le salut vint du peuple. Tolsto avait toujours eu pour lui une +affection trange, toute physique<a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>, que n'avaient pu branler les +expriences rptes de ses dsillusions sociales. Dans les dernires +annes, il s'tait, comme Levine, beaucoup rapproch de lui<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a>. Il se +prit penser ces milliards d'tres en dehors du cercle troit des +savants, des riches et des oisifs qui se tuaient, s'tourdissaient, ou +tranaient lchement, comme lui, une vie dsespre. Et il se demanda +pourquoi ces milliards d'tres chappaient ce dsespoir, pourquoi ils +ne se tuaient pas. Il aperut alors qu'ils vivaient, non par le secours +de la raison, mais sans se soucier d'elle,—par la foi. Qu'tait-ce que +cette foi, qui ignorait la raison?</p> + +<div class="blockquot"><p><i>La foi est la force de la vie. On ne peut pas vivre sans la foi. +Les ides religieuses ont t labores dans le lointain infini de +la pense humaine. Les rponses donnes par la foi au sphinx de la +vie contiennent la sagesse la plus profonde de l'humanit.</i></p></div> + +<p>Suffit-il donc de connatre ces formules de la sagesse, qu'a +enregistres le livre des religions?—Non, la foi n'est pas une science, +la foi est une action; elle n'a de sens que si elle est vcue. Le dgot +qu'inspira Tolsto la vue des gens riches et <i>bien pensants</i>, pour qui +la foi n'tait qu'une sorte de consolation picurienne de la vie, le +rejeta dcidment parmi les hommes simples, qui mettaient seuls d'accord +leur vie avec leur foi.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Et il comprit que la vie du peuple travailleur tait la vie +elle-mme et que le sens attribu cette vie tait la vrit.</i></p></div> + +<p>Mais comment se faire peuple, et partager sa foi? On a beau savoir que +les autres ont raison; il ne dpend pas de nous que nous soyons comme +eux. En vain, nous prions Dieu; en vain, nous tendons vers lui nos bras +avides. Dieu fuit. O le saisir?</p> + +<p>Un jour, la grce vint.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Un jour de printemps prcoce, j'tais seul dans la fort et +j'coutais ses bruits. Je pensais mes agitations des trois +dernires annes, ma recherche de Dieu, mes sautes perptuelles +de la joie au dsespoir... Et brusquement je vis que je ne vivais +que lorsque je croyais en Dieu. A sa seule pense, les ondes +joyeuses de la vie se soulevaient en moi. Tout s'animait autour, +tout recevait un sens. Mais ds que je n'y croyais plus, soudain la +vie cessait.</i></p> + +<p><i>—Alors, qu'est-ce que je cherche encore? cria en moi une voix. +C'est donc Lui, ce sans quoi on ne peut vivre! Connatre Dieu et +vivre, c'est la mme chose. Dieu, c'est la vie....</i></p> + +<p><i>Depuis, cette lumire ne m'a plus quitt<a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>.</i></p></div> + +<p>Il tait sauv. Dieu lui tait apparu<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>.</p> + +<p>Mais comme il n'tait pas un mystique de l'Inde, qui l'extase suffit, +comme en lui se mlaient aux rves de l'Asiatique la manie de raison et +le besoin d'action de l'homme d'Occident, il lui fallait ensuite +traduire sa rvlation en foi pratique et dgager de cette vie divine +des rgles pour la vie quotidienne. Sans aucun parti-pris, avec le dsir +sincre de croire aux croyances des siens, il commena par tudier la +doctrine de l'glise orthodoxe, dont il faisait partie<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>. Afin d'en +tre plus prs, il se soumit pendant trois ans toutes les crmonies, +se confessant, communiant, n'osant juger ce qui le choquait, +s'inventant des explications pour ce qu'il trouvait obscur ou +incomprhensible, s'unissant dans leur foi tous ceux qu'il aimait, +vivants ou morts, et toujours gardant l'espoir qu' un certain moment +l'amour lui ouvrirait les portes de la vrit.—Mais il avait beau +faire: sa raison et son cœur se rvoltaient. Tels actes, comme le +baptme et la communion, lui semblaient scandaleux. Quand on le fora +rpter que l'hostie tait le vrai corps et le vrai sang du Christ, il +en eut comme un coup de couteau au cœur. Ce ne furent pourtant pas +les dogmes qui levrent entre lui et l'glise un mur infranchissable, +mais les questions pratiques,—deux surtout: l'intolrance haineuse et +mutuelle des glises<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>, et la sanction, formelle ou tacite, donne +l'homicide,—la guerre et la peine de mort.</p> + +<p>Alors Tolsto brisa net; et sa rupture fut d'autant plus violente que +depuis trois annes il comprimait sa pense. Il ne mnagea plus rien. +Avec emportement, il foula aux pieds cette religion, que la veille +encore il s'obstinait pratiquer. Dans sa <i>Critique de la thologie +dogmatique</i> (1879-1881), il la traita non seulement d'insanit, mais de +mensonge conscient et intress<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a>. Il lui opposa l'vangile, dans +sa <i>Concordance et Traduction des quatre vangiles</i> (1881-1883). Enfin, +sur l'vangile, il difia sa foi (<i>En quoi consiste ma foi</i>, 1883).</p> + +<p>Elle tient toute en ces mots:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je crois en la doctrine du Christ. Je crois que le bonheur n'est +possible sur la terre que quand tous les hommes l'accompliront.</i></p></div> + +<p>Et elle a pour pierre angulaire le Sermon sur la Montagne, dont Tolsto +ramne l'enseignement essentiel cinq commandements:</p> + +<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary="commandements" +style="margin:1% auto 1% 3%;"> +<tr><td align="right">I.</td><td align="left">Ne te mets pas en colre.</td></tr> +<tr><td align="right">II.</td><td align="left">Ne commets pas l'adultre.</td></tr> +<tr><td align="right">III.</td><td align="left">Ne prte pas serment.</td></tr> +<tr><td align="right">IV.</td><td align="left">Ne rsiste pas au mal par le mal.</td></tr> +<tr><td align="right">V.</td><td align="left">Ne sois l'ennemi de personne.</td></tr> +</table> + +<p>C'est la partie ngative de la doctrine, dont la partie positive se +rsume en ce seul commandement:</p> + +<p>Aime Dieu et ton prochain comme toi-mme.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Le Christ a dit que celui qui aura viol le moindre de ces +commandements tiendra la plus petite place dans le royaume des +cieux.</i></p></div> + +<p>Et Tolsto ajoute navement:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Si trange que cela paraisse, j'ai d, aprs dix-huit sicles, +dcouvrir ces rgles comme une nouveaut.</i></p></div> + +<p>Tolsto croit-il donc la divinit du Christ?—En aucune faon. A quel +titre l'invoque-t-il? Comme le plus grand de la ligne des +sages,—Brahmanes, Bouddha, Lao-Tse, Confucius, Zoroastre, Isae,—qui +ont montr aux hommes le vrai bonheur auquel ils aspirent et la voie +qu'il faut suivre<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>. Tolsto est le disciple de ces grands crateurs +religieux, de ces demi-dieux et de ces prophtes hindous, chinois et +hbraques. Il les dfend—comme il sait dfendre: en attaquant—contre +ceux qu'il nomme les Pharisiens et les Scribes: contre les glises +tablies et contre les reprsentants de la science orgueilleuse, ou +plutt du philosophisme scientifique<a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>. Ce n'est pas qu'il fasse +appel la rvlation contre la raison. Depuis qu'il est sorti de la +priode de troubles que racontent <i>les Confessions</i>, il est et reste +essentiellement un croyant en la Raison, on pourrait dire un mystique de +la Raison.</p> + +<p><i>Au commencement tait le Verbe</i>, rpte-t-il avec saint Jean, <i>le +Verbe, Logos, c'est--dire la Raison</i><a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a>.</p> + +<p>Son livre <i>De la Vie</i> (1887) porte, en pigraphe, les lignes fameuses de +Pascal<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais +c'est un roseau pensant.... Toute notre dignit consiste dans la +pense... Travaillons donc bien penser: voil le principe de la +morale.</i></p></div> + +<p>Et le livre entier n'est qu'un hymne la Raison.</p> + +<p>Il est vrai que sa Raison n'est pas la raison scientifique, raison +restreinte, qui prend la partie pour le tout et la vie animale pour la +vie tout entire, mais la loi souveraine qui rgit la vie de l'homme, +la loi suivant laquelle doivent forcment vivre <i>les tres +raisonnables, c'est--dire les hommes</i>.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>C'est une loi analogue celles qui rgissent la nutrition et la +reproduction de l'animal, la croissance et la floraison de l'herbe +et de l'arbre, le mouvement de la terre et des astres. Ce n'est que +dans l'accomplissement de cette loi, dans la soumission de notre +nature animale la loi de la raison, en vue d'acqurir le bien, +que consiste notre vie... La raison ne peut tre dfinie, et nous +n'avons pas besoin de la dfinir, car non seulement nous la +connaissons tous, mais nous ne connaissons qu'elle... Tout ce que +l'homme sait, il le connat au moyen de la raison et non pas de la +foi<a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a>... La vraie vie ne commence qu'au moment o se manifeste +la raison. La seule vie vritable est la vie de la raison.</i></p></div> + +<p>Qu'est-ce donc que l'existence visible, notre vie individuelle? Elle +n'est pas notre vie, dit Tolsto, car elle ne dpend pas de nous.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Notre activit animale s'accomplit en dehors de nous... L'humanit +en a fini avec l'ide de la vie considre comme existence +individuelle. La ngation de la possibilit du bien individuel +reste une vrit inbranlable pour tout homme de notre poque, qui +est dou de raison<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a>.</i></p></div> + +<p>Il y a l toute une srie de postulats, que je n'ai pas discuter ici, +mais qui montrent avec quelle passion la raison s'tait empare de +Tolsto. En vrit, elle tait une passion, non moins aveugle et jalouse +que les autres passions qui l'avaient possd pendant la premire moiti +de sa vie. Un feu s'teint, l'autre s'allume. Ou plutt, c'est toujours +le mme feu. Mais il change d'aliments.</p> + +<p>Et ce qui ajoute la ressemblance entre les passions individuelles et +cette passion rationnelle, c'est que l'une comme les autres ne se +satisfont pas d'aimer, elles veulent agir, elles veulent se raliser.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Il ne faut pas parler, mais agir, a dit le Christ.</i></p></div> + +<p>Et quelle est l'activit de la raison?—L'amour.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>L'amour est la seule activit raisonnable de l'homme, l'amour est +l'tat de l'me le plus rationnel et le plus lumineux. Tout ce dont +il a besoin, c'est que rien ne lui cache le soleil de la raison, +qui seul le fait crotre... L'amour est le bien rel, le bien +suprme, qui rsout toutes les contradictions de la vie, qui non +seulement fait disparatre l'pouvante de la mort, mais pousse +l'homme se sacrifier aux autres; car il n'y a pas d'autre amour +que celui qui donne sa vie pour ceux qu'on aime; l'amour n'est +digne de ce nom que lorsqu'il est un sacrifice de soi-mme. Aussi +le vritable amour n'est-il ralisable que lorsque l'homme comprend +qu'il lui est impossible d'acqurir le bonheur individuel. C'est +alors que tous les sucis de sa vie viennent alimenter la noble +greffe de l'amour vritable; et cette greffe emprunte pour sa +croissance toute sa vigueur au tronc de cet arbre sauvage, +l'individualit animale...<a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a>.</i></p></div> + +<p>Ainsi, Tolsto n'arrive pas la foi, comme un fleuve puis, qui se +perd dans les sables. Il y apporte le torrent de forces imptueuses +amasses durant une puissante vie.—On allait s'en apercevoir.</p> + +<p>Cette foi passionne, o s'unissent en une ardente treinte la Raison +et l'Amour, a trouv son expression la plus auguste dans la clbre +rponse au Saint-Synode qui l'excommuniait<a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a>:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Esprit, l'Amour, le Principe +de tout. Je crois qu'il est en moi, comme je suis en lui. Je crois +que la volont de Dieu n'a jamais t plus clairement exprime que +dans la doctrine de l'homme Christ; mais on ne peut considrer +Christ comme Dieu et lui adresser des prires, sans commettre le +plus grand des sacrilges. Je crois que le vrai bonheur de l'homme +consiste en l'accomplissement de la volont de Dieu; je crois que +la volont de Dieu est que tout homme aime ses semblables et agisse +toujours envers eux, comme il voudrait qu'ils agissent envers lui, +ce qui rsume, dit l'vangile, toute la loi et les prophtes. Je +crois que le sens de la vie, pour chacun de nous, est seulement +d'accrotre l'amour en lui, je crois que ce dveloppement de notre +puissance d'aimer nous vaudra, dans cette vie, un bonheur qui +grandira chaque jour, et dans l'autre monde, une flicit plus +parfaite; je crois que cet accroissement de l'amour contribuera, +plus que toute autre force, fonder sur terre le royaume de Dieu, +c'est--dire remplacer une organisation de la vie o la division, +le mensonge et la violence sont tout-puissants; par un ordre +nouveau o rgneront la concorde, la vrit et la fraternit. Je +crois que pour progresser dans l'amour, nous n'avons qu'un moyen: +les prires. Non la prire publique dans les temples, que le Christ +a formellement rprouve (Matth., VI, 5-13). Mais la prire dont +lui-mme nous a donn l'exemple, la prire solitaire qui raffermit +en nous la conscience du sens de notre vie et le sentiment que nous +dpendons seulement de la volont de Dieu... Je crois la vie +ternelle, je crois que l'homme est rcompens selon ses actes, ici +et partout, maintenant et toujours. Je crois tout cela si fermement +qu' mon ge, sur le bord de la tombe, je dois souvent faire un +effort pour ne pas appeler de mes vœux la mort de mon corps, +c'est--dire ma naissance une vie nouvelle...<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a>.</i></p></div> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_096" id="page_096"></a></p> + +<p>Il pensait tre arriv au port, avoir atteint le refuge o son me +inquite pourrait se reposer. Il n'tait qu'au dbut d'une activit +nouvelle.</p> + +<p>Un hiver pass Moscou (ses devoirs de famille l'avaient oblig y +suivre les siens)<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a>, le recensement de la population, auquel il +obtint de prendre part, en janvier 1882, lui furent une occasion de voir +de prs la misre des grandes villes. L'impression produite sur lui fut +effroyable. Le soir du jour o il avait pris contact, pour la premire +fois, avec cette plaie cache de la civilisation, racontant un ami ce +qu'il avait vu, il se mit crier, pleurer, brandir le poing.</p> + +<p>On ne peut pas vivre ainsi! disait-il avec des sanglots, Cela ne peut +pas tre! Cela ne peut pas tre<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a>!... Il retomba, pour des mois, +dans un dsespoir affreux. La comtesse Tolsto lui crivait, le 3 mars +1882:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Tu disais nagure: A cause du manque de foi, je voulais me +pendre. Maintenant, tu as la foi, pourquoi donc es-tu malheureux?</i></p></div> + +<p>Parce qu'il n'avait pas la foi du pharisien, la foi bate et satisfaite +de soi, parce qu'il n'avait pas l'gosme du penseur mystique, trop +occup de son salut pour songer celui des autres<a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a>, parce qu'il +avait l'amour, parce qu'il ne pouvait plus oublier maintenant les +misrables qu'il avait vus, et que dans la bont passionne de son +cœur, il lui semblait tre responsable de leurs souffrances et de +leur abjection: ils taient les victimes de cette civilisation, aux +privilges de laquelle il participait, de cette idole monstrueuse +laquelle une caste lue sacrifiait des millions d'hommes. Accepter le +bnfice de tels crimes, c'tait s'y associer. Sa conscience n'eut plus +de repos qu'il ne les et dnoncs.</p> + +<p><i>Que devons-nous faire?</i> (1884-86)<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a> est l'expression de cette +deuxime crise, beaucoup plus tragique que la premire, et bien plus +grosse en consquences. Qu'taient les angoisses religieuses +personnelles de Tolsto dans cet ocan de misre humaine, de misre +relle, non forge par l'esprit d'un oisif qui s'ennuie? Impossible de +ne pas la voir. Et impossible, l'ayant vue, de ne pas chercher la +supprimer, tout prix.—Hlas! est-ce possible?...</p> + +<p>Un admirable portrait, que je ne puis regarder sans motion<a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a>, dit ce +que Tolsto souffrit alors. Il est reprsent de face, assis, les bras +croiss, en blouse de moujik; il a l'air accabl. Ses cheveux sont +encore noirs, sa moustache dj grise, sa grande barbe et ses favoris +tout blancs. Une double ride laboure dans le beau front large un sillon +harmonieux. Il y a tant de bont dans le gros nez de bon chien, dans les +yeux qui vous regardent, si francs, si clairs, si tristes! Ils lisent si +srement en vous! Ils vous plaignent et vous implorent. La figure est +creuse, porte les traces de la souffrance, de grands plis au-dessous +des yeux. Il a pleur. Mais il est fort et prt au combat.</p> + +<p>Il avait une logique hroque.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je m'tonne toujours de ces paroles si souvent rptes: Oui, +c'est bien en thorie; mais comment sera-ce en pratique? Comme si +la thorie consistait en de belles paroles ncessaires pour la +conversation, mais pas du tout pour y conformer la pratique!... +Quand j'ai compris une chose laquelle j'ai rflchi, alors je ne +puis la faire autrement que je l'ai comprise<a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>.</i></p></div> + +<p>Il commence par dcrire, avec une exactitude photographique, la misre +Moscou, telle qu'il l'a vue, au cours de ses visites aux quartiers +pauvres, ou aux asiles de nuit<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>. Il se convainc que ce n'est pas +avec de l'argent, comme il l'avait cru d'abord, qu'il pourra sauver ces +malheureux, tous plus ou moins atteints par la corruption des villes. +Alors, il cherche bravement d'o vient le mal. Et d'anneau en anneau se +droule la chane effrayante des responsabilits. Les riches d'abord, et +la contagion de leur luxe maudit, qui attire et dprave<a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a>. La +sduction universelle de la vie sans travail.—L'tat ensuite, cette +entit meurtrire, cre par les violents pour dpouiller et asservir, +leur profit, le reste de l'humanit.—L'glise, associe; la science et +l'art, complices... Comment combattre toutes ces armes du mal? D'abord, +en refusant de s'y enrler. En refusant de participer l'exploitation +humaine. En renonant l'argent et la possession de la terre<a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a>, en +ne servant point l'tat.</p> + +<p>Mais ce n'est pas assez, il faut ne pas mentir, ne pas avoir peur de +la vrit. Il faut se repentir, et arracher l'orgueil, enracin avec +l'instruction. Il faut enfin travailler de ses mains. <i>Tu gagneras ton +pain la sueur de ton front</i>: c'est le premier commandement et le plus +essentiel<a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a>. Et Tolsto, rpondant par avance aux railleries de +l'lite, dit que le travail physique n'entrave en rien l'nergie +intellectuelle, mais qu'il l'accrot au contraire et qu'il rpond aux +exigences normales de la nature. La sant ne peut qu'y gagner; l'art, +davantage encore. De plus, il rtablit l'union entre les hommes.</p> + +<p>Dans ses ouvrages suivants, Tolsto compltera ces prceptes d'hygine +morale. Il s'inquitera d'achever la cure de l'me, d'en refaire +l'nergie, en proscrivant les plaisirs vicieux, qui endorment la +conscience<a name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a>, et les plaisirs cruels, qui la tuent<a name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a>. Il donne +l'exemple. En 1884, il a fait le sacrifice de sa passion la plus +enracine: la chasse<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a>. Il pratique l'abstinence, qui forge la +volont. Tel, un athlte qui s'impose une dure discipline, pour +combattre et pour vaincre.</p> + +<p><i>Que devons-nous faire?</i> marque la premire tape de la route difficile +o Tolsto allait s'engager, quittant la paix relative de la mditation +religieuse pour la mle sociale. Et ds lors commena cette guerre de +vingt ans, qu'au nom de l'vangile le vieux prophte d'Iasnaa Poliana +livra, seul, en dehors de tous les partis, et les condamnant tous, aux +crimes et aux mensonges de la civilisation.</p> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_102" id="page_102"></a></p> + +<p>Autour de lui, la rvolution morale de Tolsto rencontrait peu de +sympathie; elle dsolait sa famille.</p> + +<p>Depuis longtemps dj, la comtesse Tolsto observait, inquite, les +progrs d'un mal qu'elle combattait en vain. Ds 1874, elle s'indignait +de voir son mari perdre tant de forces et de temps des travaux pour +les coles.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Ce Syllabaire, cette arithmtique, cette grammaire, je les mprise +et ne puis faire semblant de m'y intresser.</i></p></div> + +<p>Ce fut bien autre chose quand la pdagogie succda la religion. Si +hostile fut l'accueil fait par la comtesse aux premires confidences du +nouveau converti que Tolsto prouve le besoin de s'excuser, quand il +parle de Dieu dans ses lettres:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Ne te fche pas, comme tu le fais parfois, quand je mentionne +Dieu; je ne puis l'viter, car il est la base mme de ma +pense<a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>.</i></p></div> + +<p>La comtesse est touche, sans doute; elle tche de dissimuler son +impatience; mais elle ne comprend pas; elle observe son mari avec +inquitude:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Ses yeux sont tranges, fixes. Il ne parle presque pas. Il semble +n'tre pas de ce monde<a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a>.</i></p></div> + +<p>Elle pense qu'il est malade:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Lon travaille toujours, ce qu'il dit. Hlas! il crit des +discussions religieuses quelconques. Il lit et rflchit, jusqu' +se donner mal la tte, et tout cela pour montrer que l'glise +n'est pas d'accord avec la doctrine de l'vangile. C'est peine +s'il se trouve en Russie une dizaine de personnes que cela puisse +intresser. Mais il n'y a rien faire. Je ne souhaite qu'une +chose: qu'il en finisse au plus vite, et que cela passe comme une +maladie<a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a>.</i></p></div> + +<p>La maladie ne passa point. La situation devint de plus en plus pnible +entre les deux poux. Ils s'aimaient, ils avaient l'un pour l'autre une +estime profonde; mais il leur tait impossible de se comprendre. Ils +tchaient de se faire des concessions mutuelles, qui devenaient—comme +c'est l'habitude—de mutuels tourments. Tolsto s'obligeait suivre +les siens, Moscou. Il crivait dans son <i>Journal</i>:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Le mois le plus pnible de ma vie. L'installation Moscou. Tous +s'installent. Quand donc commenceront-ils vivre? Tout cela, non +pour vivre, mais parce que les autres gens font ainsi! Les +malheureux<a name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a>!...</i></p></div> + +<p>Dans ces mmes jours, la comtesse crivait:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Moscou. Il y aura demain un mois que nous sommes ici. Les deux +premires semaines, j'ai pleur chaque jour, parce que Lon tait +non seulement triste, mais tout fait abattu. Il ne dormait pas, +il ne mangeait pas, et mme parfois, il pleurait; j'ai cru que je +deviendrais folle<a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a>.</i></p></div> + +<p>Ils durent s'loigner l'un de l'autre, pendant quelque temps. Ils se +demandent pardon de se faire souffrir. Comme ils s'aiment toujours!... +Il lui crit:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Tu dis: Je t'aime et tu n'en as pas besoin. C'est la seule chose +dont j'aie besoin... Ton amour me rjouit plus que tout au +monde<a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a>.</i></p></div> + +<p>Mais, ds qu'ils se retrouvent ensemble, le dsaccord s'accuse. La +comtesse ne peut prendre son parti de cette manie religieuse, qui pousse +maintenant Tolsto apprendre l'hbreu avec un rabbin.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Rien autre ne l'intresse plus. Il dpense ses forces des +sottises. Je ne puis cacher mon mcontentement<a name="FNanchor_175_175" id="FNanchor_175_175"></a><a href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">[175]</a>.</i></p></div> + +<p>Elle lui crit:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je ne puis que m'attrister que de pareilles forces intellectuelles +se dpensent couper du bois, chauffer le samovar, et coudre des +bottes.</i></p></div> + +<p>Et elle ajoute, avec le sourire affectueux et moqueur d'une mre qui +regarde jouer son enfant, un peu fou:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Enfin, je me suis calme avec le proverbe russe: Que l'enfant +s'amuse de n'importe quoi, pourvu qu'il ne pleure pas<a name="FNanchor_176_176" id="FNanchor_176_176"></a><a href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">[176]</a>!</i></p></div> + +<p>Mais la lettre n'est pas partie qu'elle voit en pense son mari lisant +ces lignes, de ses bons yeux candides, qu'attriste ce ton d'ironie; et +elle rouvre la lettre, dans un lan d'amour:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Tout d'un coup, tu t'es reprsent si clairement moi, et j'ai +senti un tel accs de tendresse pour toi! Il y a en toi quelque +chose de si sage, de si bon, de si naf, de si persvrant, tout +cela clair par une lumire de compassion pour tous, et ce regard +qui va droit l'me... Et cela n'appartient qu' toi seul.</i></p></div> + +<p>Ainsi, ces deux tres qui s'aimaient, se torturaient l'un l'autre et se +dsolaient ensuite du mal qu'ils avaient pu faire, sans pouvoir +l'empcher. Situation sans issue, qui dura prs de trente ans, et +laquelle, seule, devait mettre fin, dans une heure d'garement, la fuite +du vieux roi Lear, mourant, travers la steppe.</p> + +<p>On n'a pas assez remarqu l'appel mouvant aux femmes, qui termine <i>Que +devons-nous faire?</i>—Tolsto n'a aucune sympathie pour le fminisme +moderne<a name="FNanchor_177_177" id="FNanchor_177_177"></a><a href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">[177]</a>. Mais pour celle qu'il nomme la femme-mre, pour celle +qui connat le vrai sens de la vie, il a des paroles d'adoration pieuse; +il fait un magnifique loge de ses peines et de ses joies, de la +grossesse et de la maternit, de ces souffrances terribles, de ces +annes sans repos, de ce travail invisible, puisant, dont la femme +n'attend la rcompense de personne, et de cette batitude qui inonde +l'me, au sortir de la douleur, quand elle a accompli la Loi. Il trace +le portrait de l'pouse vaillante, qui est pour son mari une aide, non +un obstacle. Elle sait que, seul le sacrifice obscur, sans rcompense, +pour la vie des autres, est la vocation de l'homme.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Une telle femme non seulement n'encouragera pas son mari un +travail faux et trompeur, qui n'a pour but que de jouir du travail +des autres; mais avec horreur et dgot, elle envisagera cette +activit qui serait une sduction pour ses enfants. Elle exigera de +son compagnon le vrai travail, qui veut de l'nergie et ne craint +pas le danger... Elle sait que les enfants, les gnrations +venir, sont ce qu'il est donn aux hommes de voir de plus saint, et +qu'elle vit pour servir, de tout son tre, cette œuvre sacre. +Elle dveloppera dans ses enfants et dans son mari la force du +sacrifice... Ce sont de telles femmes, qui dominent les hommes et +leur servent d'toile conductrice... O femmes-mres! Entre vos +mains est le salut du monde<a name="FNanchor_178_178" id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">[178]</a>!</i></p></div> + +<p>C'est l'appel d'une voix qui supplie, qui espre encore... Ne +sera-t-elle pas entendue?...</p> + +<p>Quelques annes plus tard, la dernire lueur d'espoir est teinte:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Vous ne le croirez peut-tre pas; mais vous ne sauriez imaginer +combien je suis isol, jusqu' quel point mon moi vritable est +mpris par tous ceux qui m'entourent<a name="FNanchor_179_179" id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">[179]</a>.</i></p></div> + +<p>Si les plus aimants mconnaissaient ainsi la grandeur de sa +transformation morale, on ne pouvait attendre des autres ni plus de +pntration, ni plus de respect. Tourgueniev, avec qui Tolsto avait +tenu se rconcilier, plutt dans un esprit d'humilit chrtienne que +parce qu'il avait chang de sentiments son gard<a name="FNanchor_180_180" id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">[180]</a>, disait +ironiquement: Je plains beaucoup Tolsto; mais d'ailleurs, comme disent +les Franais, chacun tue ses puces, sa manire<a name="FNanchor_181_181" id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">[181]</a>.</p> + +<p>Quelques annes plus tard, sur le point de mourir, il crivait Tolsto +la lettre connue, o il suppliait son ami, le grand crivain de la +terre russe, de retourner la littrature<a name="FNanchor_182_182" id="FNanchor_182_182"></a><a href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">[182]</a>.</p> + +<p>Tous les artistes europens s'associaient l'inquitude et la prire +de Tourgueniev, mourant. Eugne-Melchior de Vog, la fin de l'tude +qu'en 1886 il consacrait Tolsto, prenait prtexte d'un portrait de +l'crivain en costume de moujik, tirant l'alne, pour lui adresser une +loquente apostrophe:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Artisan de chefs-d'œuvre, ce n'est pas l votre outil!... Notre +outil, c'est la plume; notre champ, l'me humaine, qu'il faut +abriter et nourrir, elle aussi. Permettez qu'on vous rappelle ce +cri d'un paysan russe, du premier imprimeur de Moscou, alors qu'on +le remettait la charrue: Je n'ai pas affaire de semer le grain +de bl, mais de rpandre dans le monde les semences spirituelles.</i></p></div> + +<p>Comme si Tolsto avait jamais song renier son rle de semeur du bl +de la pense!... A la fin de: <i>En quoi consiste ma foi</i><a name="FNanchor_183_183" id="FNanchor_183_183"></a><a href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">[183]</a>, il +crivait:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je crois que ma vie, ma raison, ma lumire, m'est donne +exclusivement pour clairer les hommes. Je crois que ma +connaissance de la vrit est un talent qui m'est prt pour cet +objet, que ce talent est un feu, qui n'est feu que quand il brle. +Je crois que l'unique sens de ma vie, c'est de vivre dans cette +lumire qui est en moi, et de la tenir haut devant les hommes pour +qu'ils la voient<a name="FNanchor_184_184" id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">[184]</a>.</i></p></div> + +<p>Mais cette lumire, ce feu qui n'est feu que quand il brle, +inquitaient la plupart des artistes. Les plus intelligents n'taient +pas sans prvoir que leur art risquait fort d'tre la premire proie de +l'incendie. Ils affectaient de croire que l'art tout entier tait +menac et que, comme Prospero, Tolsto brisait pour jamais sa baguette +magique d'illusions cratrices.</p> + +<p>Or, rien n'tait moins vrai; et j'entends dmontrer que, loin de ruiner +l'art, Tolsto a suscit en lui des nergies qui restaient en jachre, +et que sa foi religieuse, au lieu de tuer son gnie artistique, l'a +renouvel.</p> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_111" id="page_111"></a></p> + +<p>Il est singulier que, lorsqu'on parle des ides de Tolsto sur la +science et sur l'art, on laisse gnralement de ct le plus important +des livres o ces ides sont exprimes: <i>Que devons-nous faire?</i> +(1884-1886). C'est l que, pour la premire fois, Tolsto engage le +combat contre la science et l'art; et jamais nul des combats suivants +n'a dpass en violence cette premire rencontre. On s'tonne que, lors +des rcents assauts livrs chez nous la vanit de la science et des +intellectuels, personne n'ait song reprendre ces pages. Elles +constituent le rquisitoire le plus terrible qu'on ait crit contre les +eunuques de la science et les forbans de l'art, contre ces castes de +l'esprit, qui, aprs avoir dtruit ou asservi les anciennes castes +rgnantes: glise, tat, Arme, se sont installes leur place, et, +sans vouloir ou pouvoir rien faire d'utile aux hommes, prtendent qu'on +les admire et qu'on les serve aveuglment, dictant comme des dogmes une +foi impudente en la science pour la science et en l'art pour +l'art,—masque menteur dont cherche se couvrir leur justification +personnelle, l'apologie de leur monstrueux gosme et de leur nant.</p> + +<p>Ne me faites point dire, continue Tolsto, que je nie l'art et la +science. Non seulement je ne les nie pas, mais c'est en leur nom que je +veux chasser les vendeurs du temple.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>La science et l'art sont aussi ncessaires que le pain et l'eau, +mme plus ncessaires.... La vraie science est la connaissance de +la mission, et par consquent du vrai bien de tous les hommes. Le +vrai art est l'expression de la connaissance de la mission et du +vrai bien de tous les hommes.</i></p></div> + +<p>Et il loue ceux qui, depuis que les hommes existent, ont sur les harpes +et sur les tympanons, par les images et la parole, exprim leur lutte +contre la duplicit, leurs souffrances dans cette lutte, leur espoir +dans le triomphe du bien, leur dsespoir au triomphe du mal et leur +enthousiasme la vue prophtique de l'avenir.</p> + +<p>Alors, il trace l'image du vrai artiste, dans une page brlante d'ardeur +douloureuse et mystique:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>L'activit de la science et de l'art n'a de fruit que lorsqu'elle +ne s'arroge aucun droit et ne se connat que des devoirs. C'est +seulement parce que cette activit est telle, parce que son essence +est le sacrifice, que l'humanit l'honore. Les hommes qui sont +appels servir les autres par le travail spirituel souffrent +toujours dans l'accomplissement de cette tche: car le monde +spirituel nat seulement dans les souffrances et les tortures. Le +sacrifice et la souffrance, tel est le sort du penseur et de +l'artiste: car son but est le bien des hommes. Les hommes sont +malheureux, ils souffrent, ils meurent; on n'a pas le temps de +flner et de s'amuser. Le penseur ou l'artiste ne reste jamais +assis sur les hauteurs olympiennes, comme nous sommes habitus le +croire; il est toujours dans le trouble et dans l'motion. Il doit +dcider et dire ce qui donnera le bien aux hommes, ce qui les +dlivrera des souffrances, et il ne l'a pas dcid, il ne l'a pas +dit; et demain il sera peut-tre trop tard, et il mourra... Ce +n'est pas celui qui est lev dans un tablissement o l'on forme +des artistes et des savants ( dire vrai, on en fait des +destructeurs de la science et de l'art); ce n'est pas celui qui +reoit des diplmes et un traitement, qui sera un penseur ou un +artiste; c'est celui qui serait heureux de ne pas penser et de ne +pas exprimer ce qui lui est mis dans l'me, mais qui ne peut se +dispenser de le faire: car il y est entran par deux forces +invincibles: son besoin intrieur et son amour des hommes. Il n'y a +pas d'artistes gras, jouisseurs, et satisfaits de soi<a name="FNanchor_185_185" id="FNanchor_185_185"></a><a href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">[185]</a>.</i></p></div> + +<p>Cette page splendide, qui jette un jour tragique sur le gnie de +Tolsto, tait crite sous l'impression immdiate de la souffrance que +lui causait le spectacle de la misre Moscou et dans la conviction +que la science et l'art taient complices de tout le systme actuel +d'ingalit sociale et de violence hypocrite.—Cette conviction, jamais +il ne la perdra. Mais l'impression de sa premire rencontre avec la +misre du monde ira en s'attnuant; la blessure est moins +saignante<a name="FNanchor_186_186" id="FNanchor_186_186"></a><a href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">[186]</a>; et dans nul de ses livres suivants on ne retrouvera le +frmissement de douleur et de colre vengeresse qui tremble en celui-ci. +Nulle part, cette sublime profession de foi de l'artiste qui cre avec +son sang, cette exaltation du sacrifice et de la souffrance, qui sont +le lot du penseur, ce mpris pour l'art olympien, la faon de +Gœthe. Les ouvrages o il reprendra ensuite la critique de l'art +traiteront la question d'un point de vue littraire et moins mystique; +le problme de l'art y sera dgag du fond de cette misre humaine, +laquelle Tolsto ne peut penser sans dlirer, comme le soir de sa visite + l'asile de nuit, o, rentr chez lui, il sanglote et crie +dsesprment.</p> + +<p>Ce n'est pas dire que ces ouvrages didactiques soient jamais froids. +Froid, il lui est impossible de l'tre. Jusqu' la fin de sa vie, il +restera celui qui crivait Fet:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Si l'on n'aime pas ses personnages, mme les moindres, alors il +faut les insulter de telle faon que le ciel en ait chaud, ou se +moquer d'eux jusqu' ce que le ventre en clate<a name="FNanchor_187_187" id="FNanchor_187_187"></a><a href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">[187]</a>.</i></p></div> + +<p>Il ne s'en fait pas faute, dans ses crits sur l'art. La partie +ngative—insultes et sarcasmes—y est d'une telle vigueur qu'elle est +la seule qui ait frapp les artistes. Elle blessait trop violemment +leurs superstitions et leurs susceptibilits pour qu'ils ne vissent +point, dans l'ennemi de leur art, l'ennemi de tout art. Mais jamais la +critique, chez Tolsto, ne va sans la reconstruction. Jamais il ne +dtruit pour dtruire, mais pour rdifier. Et dans sa modestie, il ne +prtend mme pas rien btir de nouveau; il dfend l'Art, qui fut et sera +toujours, contre les faux artistes qui l'exploitent et qui le +dshonorent:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>La science vritable et l'art vritable ont toujours exist et +existeront toujours; il est impossible et inutile de les +contester</i>, m'crivait-il, en 1887, dans une lettre qui devance de +plus de dix ans sa fameuse Critique de l'Art<a name="FNanchor_188_188" id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">[188]</a>. <i>Tout le mal +d'aujourd'hui vient de ce que les gens soi-disant civiliss, ayant + leur ct les savants et les artistes, sont une caste +privilgie comme les prtres. Et cette caste a tous les dfauts de +toutes les castes. Elle dgrade et rabaisse le principe en vertu +duquel elle s'organise. Ce qu'on appelle dans notre monde les +sciences et les arts n'est qu'un immense</i> humbug, <i>une grande +superstition dans laquelle nous tombons ordinairement, ds que nous +nous affranchissons de la vieille superstition de l'glise. Pour +voir clair dans la route que nous devons suivre, il faut commencer +par le commencement,—il faut relever le capuchon qui me tient +chaud, mais qui me couvre la vue.—La tentation est grande. Nous +naissons ou nous nous hissons sur les marches de l'chelle; et nous +nous trouvons parmi les privilgis, les prtres de la +civilisation, de la</i> Kultur, <i>comme disent les Allemands. Il nous +faut, comme aux prtres brahmanes ou catholiques, beaucoup de +sincrit et un grand amour du vrai, pour mettre en doute les +principes qui nous assurent cette position avantageuse. Mais un +homme srieux, qui se pose la question de la vie, ne peut pas +hsiter. Pour commencer voir clair, il faut qu'il s'affranchisse +de la superstition o il se trouve, quoiqu'elle lui soit +avantageuse. C'est une condition</i> sine qu non.... <i>Ne pas avoir de +superstition. Se mettre dans l'tat d'un enfant, ou d'un +Descartes...</i></p></div> + +<p>Cette superstition de l'art moderne, dans laquelle se complaisent des +castes intresses, cet immense <i>humbug</i>, Tolsto les dnonce dans son +livre: <i>Qu'est-ce que l'Art?</i> Avec une rude verve, il en montre les +ridicules, la pauvret, l'hypocrisie, la corruption foncire. Il fait +table rase. Il apporte cette dmolition la joie d'un enfant qui +massacre ses jouets. Toute cette partie critique est souvent pleine +d'humour, mais aussi d'injustice: c'est la guerre. Tolsto se sert de +toutes armes et frappe au hasard, sans regarder au visage ceux qu'il +frappe. Bien souvent, il arrive—comme dans toutes les batailles—qu'il +blesse tels de ceux qu'il et t de son devoir de dfendre: Ibsen ou +Beethoven. C'est la faute de son emportement qui ne lui laisse pas le +temps de rflchir assez avant d'agir, de sa passion qui l'aveugle +souvent sur la faiblesse de ses raisons, et—disons-le—c'est aussi la +faute de sa culture artistique incomplte.</p> + +<p>En dehors de ses lectures littraires, que peut-il bien connatre de +l'art contemporain? Qu'a-t-il pu voir de la peinture, qu'a-t-il pu +entendre de la musique europenne, ce gentilhomme campagnard, qui a +pass les trois quarts de sa vie dans son village moscovite, qui n'est +plus venu en Europe depuis 1860;—et qu'y a-t-il vu alors, part les +coles, qui seules l'intressaient?—Pour la peinture, il en parle +d'aprs ou-dire, citant ple-mle, parmi les dcadents, Puvis, Manet, +Monet, Bœcklin, Stuck, Klinger, admirant de confiance, cause de +leurs bons sentiments, Jules Breton et Lhermitte, mprisant Michel-Ange, +et, parmi les peintres de l'me, ne faisant pas une fois mention de +Rembrandt.—Pour la musique, il la sent beaucoup mieux<a name="FNanchor_189_189" id="FNanchor_189_189"></a><a href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">[189]</a>, mais ne la +connat gure: il en reste ses impressions d'enfance, s'en tient +ceux qui taient dj des classiques vers 1840, n'a rien appris +connatre depuis, ( part Tschaikovsky, dont la musique le fait +pleurer); il jette au fond du mme sac Brahms et Richard Strauss, fait +la leon Beethoven<a name="FNanchor_190_190" id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">[190]</a>, et, pour juger Wagner, croit en savoir assez +aprs une seule reprsentation de <i>Siegfried</i> o il arrive aprs le +lever du rideau et d'o il part au milieu du second acte<a name="FNanchor_191_191" id="FNanchor_191_191"></a><a href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">[191]</a>.—Pour la +littrature, il est (cela va sans dire) un peu mieux inform. Mais par +quelle trange aberration vite-t-il de juger les crivains russes qu'il +connat bien et se mle-t-il de faire la loi aux potes trangers, dont +l'esprit est le plus loin du sien et dont il feuillette les livres avec +une hautaine ngligence<a name="FNanchor_192_192" id="FNanchor_192_192"></a><a href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">[192]</a>!</p> + +<p>Son intrpide assurance augmente encore avec l'ge. Il en vient +crire un livre, pour prouver que Shakespeare <i>n'tait pas un +artiste</i>.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Il pouvait tre n'importe quoi; mais il n'tait pas un +artiste<a name="FNanchor_193_193" id="FNanchor_193_193"></a><a href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">[193]</a>.</i></p></div> + +<p>Admirez cette certitude! Tolsto ne doute pas. Il ne discute pas. Il a +la vrit. Il vous dira:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>La Neuvime Symphonie est une œuvre qui dsunit les +hommes<a name="FNanchor_194_194" id="FNanchor_194_194"></a><a href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">[194]</a>.</i></p></div> + +<p>Ou:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>En dehors de l'air clbre pour violon de Bach, du Nocturne en</i> Es +dur <i>de Chopin, et d'une dizaine de morceaux, non pas mme entiers, +choisis parmi les œuvres de Haydn, Mozart, Schubert, Beethoven +et Chopin,... tout le reste doit tre rejet et mpris, comme un +art qui dsunit les hommes</i>.</p></div> + +<p>Ou:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je vais prouver que Shakespeare ne peut tre tenu mme pour un +crivain de quatrime ordre. Et, comme peintre de caractres, il +est nul.</i></p></div> + +<p>Que le reste de l'humanit soit d'un autre avis, n'est pas pour +l'arrter: au contraire!</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Mon opinion</i>, crit-il firement, <i>est entirement diffrente de +celle qui s'est tablie sur Shakespeare, dans tout le monde +europen</i>.</p></div> + +<p>Dans sa hantise du mensonge, il le flaire partout; et plus une ide est +gnralement rpandue, plus il se hrisse contre elle; il s'en dfie, il +y souponne, comme il dit propos de la gloire de Shakespeare, une de +ces influences pidmiques qu'ont toujours subies les hommes. Telles, +les Croisades du moyen ge, la croyance aux sorciers, la recherche de la +pierre philosophale, la passion des tulipes. Les hommes ne voient la +folie de ces influences qu'une fois qu'ils en sont dbarrasss. Avec le +dveloppement de la presse, ces pidmies sont devenues particulirement +extraordinaires.—Et il donne comme type le plus rcent de ces maladies +contagieuses l'Affaire Dreyfus, dont il parle, lui, l'ennemi de toutes +les injustices, le dfenseur de tous les opprims, avec une indiffrence +ddaigneuse<a name="FNanchor_195_195" id="FNanchor_195_195"></a><a href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">[195]</a>. Exemple bien frappant des excs o peuvent l'entraner +sa mfiance du mensonge et cette rpulsion instinctive contre les +pidmies morales dont il s'accusait lui-mme, sans pouvoir la +combattre. Revers des vertus humaines, inconcevable aveuglement qui +entrane ce voyant des mes, cet vocateur des forces passionnes, +traiter <i>le Roi Lear</i> d'œuvre inepte et la fire Cordelia de +crature sans aucun caractre<a name="FNanchor_196_196" id="FNanchor_196_196"></a><a href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">[196]</a>.</p> + +<p>Notez qu'il voit trs bien certains des dfauts rels de Shakespeare, +dfauts que nous n'avons pas la sincrit d'avouer: ainsi, le caractre +artificiel de la langue potique, uniformment prte tous les +personnages, la rhtorique de la passion, de l'hrosme, voire de la +simplicit. Et je comprends parfaitement qu'un Tolsto, qui fut le moins +littrateur de tous les crivains, ait manqu de sympathie pour l'art de +celui qui fut le plus gnial des hommes de lettres. Mais pourquoi +perdre son temps parler de ce qu'on ne peut comprendre, et quelle +valeur peuvent avoir des jugements sur un monde qui vous est ferm?</p> + +<p>Valeur nulle, si nous y cherchons la clef de ces mondes trangers. +Valeur inestimable, si nous leur demandons la clef de l'art de Tolsto. +On ne rclame pas d'un gnie crateur l'impartialit critique. Quand un +Wagner, quand un Tolsto parlent de Beethoven ou de Shakespeare, ce +n'est pas de Beethoven ou de Shakespeare qu'ils parlent, c'est +d'eux-mmes: ils exposent leur idal. Ils n'essaient mme pas de nous +donner le change. Pour juger Shakespeare, Tolsto ne tche pas de se +faire objectif. Bien plus, il reproche Shakespeare son art objectif. +Le peintre de <i>Guerre et Paix</i>, le matre de l'art impersonnel n'a pas +assez de mpris pour ces critiques allemands, qui, la suite de Goethe, +inventrent Shakespeare et la thorie que l'art doit tre objectif, +c'est--dire reprsenter les vnements, en dehors de toute valeur +morale,—ce qui est la ngation dlibre de l'objet religieux de +l'art.</p> + +<p>Ainsi, c'est du haut d'une foi que Tolsto dicte ses jugements +artistiques. Ne cherchez dans ses critiques nulle arrire-pense +personnelle. Il ne se donne pas en exemple; il est aussi impitoyable +pour ses œuvres que pour celles des autres<a name="FNanchor_197_197" id="FNanchor_197_197"></a><a href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">[197]</a>. Que veut-il donc, +et que vaut pour l'art l'idal religieux qu'il propose?</p> + +<p>Cet idal est magnifique. Le mot art religieux risque de tromper sur +l'ampleur de la conception. Bien loin de rtrcir l'art, Tolsto +l'largit. L'art, dit-il, est partout.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>L'art pntre toute notre vie; ce que nous nommons art: thtres, +concerts, livres, expositions, n'en est qu'une infime partie. Notre +vie est remplie de manifestations artistiques de toutes sortes, +depuis les jeux d'enfants jusqu'aux offices religieux. L'art et la +parole sont les deux organes du progrs humain. L'un fait communier +les cœurs, et l'autre les penses. Si l'un des deux est fauss, +la socit est malade. L'art d'aujourd'hui est fauss.</i></p></div> + +<p>Depuis la Renaissance, on ne peut plus parler d'un art des nations +chrtiennes. Les classes se sont spares. Les riches, les privilgis +ont prtendu s'arroger le monopole de l'art; et ils ont fait de leur +plaisir le critrium de la beaut. En s'loignant des pauvres, l'art +s'est appauvri.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>La catgorie des motions prouves par ceux qui ne travaillent +pas pour vivre est bien plus limite que les motions de ceux qui +travaillent. Les sentiments de notre socit actuelle se ramnent +trois: l'orgueil, la sensualit et la lassitude de vivre. Ces +trois sentiments et leurs ramifications constituent presque +exclusivement le sujet de l'art des riches.</i></p></div> + +<p>Il infecte le monde, il pervertit le peuple, il propage la dpravation +sexuelle, il est devenu le pire obstacle la ralisation du bonheur +humain. Il est d'ailleurs sans beaut vritable, sans naturel, sans +sincrit,—un art affect, fabriqu, crbral.</p> + +<p>En face de ce mensonge d'esthtes, de ce passe-temps de riches, levons +l'art vivant, l'art humain, celui qui unit les hommes, de toutes +classes, de toutes nations. Le pass nous en offre de glorieux modles.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Toujours la majorit des hommes a compris et aim ce que nous +considrons comme l'art le plus lev: l'pope de la Gense, les +paraboles de l'vangile, les lgendes, les contes, les chansons +populaires.</i></p></div> + +<p>L'art le plus grand est celui qui traduit la conscience religieuse de +l'poque. N'entendez point par l une doctrine de l'glise. Chaque +socit a une conception religieuse de la vie: c'est l'idal du plus +grand bonheur auquel tend cette socit. Tous en ont un sentiment plus +ou moins clair; quelques hommes d'avant-garde l'expriment nettement.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Il existe toujours une conscience religieuse. C'est le lit o +coule le fleuve<a name="FNanchor_198_198" id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">[198]</a>.</i></p></div> + +<p>La conscience religieuse de notre poque est l'aspiration au bonheur +ralis par la fraternit des hommes. Il n'y a d'art vritable que celui +qui travaille cette union. Le plus haut est celui qui l'accomplit +directement par la puissance de l'amour. Mais il en est un autre qui +participe la mme tche, en combattant par les armes de l'indignation +et du mpris tout ce qui s'oppose la fraternit. Tels, les romans de +Dickens, ceux de Dostoievsky, <i>les Misrables</i> de Hugo, les tableaux de +Millet. Mme sans atteindre ces hauteurs, tout art qui reprsente la +vie journalire avec sympathie et vrit rapproche entre eux les hommes. +Ainsi, le <i>Don Quichotte</i> et le thtre de Molire. Il est vrai que ce +dernier genre d'art pche habituellement par son ralisme trop minutieux +et par la pauvret des sujets, quand on les compare aux modles +antiques, comme la sublime histoire de Joseph. La prcision excessive +des dtails nuit aux œuvres, qui ne peuvent, pour cette raison, +devenir universelles.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Les œuvres modernes sont gtes par un ralisme, qu'il serait +plus juste de taxer de provincialisme en art.</i></p></div> + +<p>Ainsi Tolsto condamne, sans hsiter, le principe de son gnie propre. +Que lui importe de se sacrifier tout entier l'avenir,—et qu'il ne +reste plus rien de lui?</p> + +<div class="blockquot"><p><i>L'art de l'avenir ne continuera plus celui du prsent, il sera +fond sur d'autres bases. Il ne sera plus la proprit d'une caste. +L'art n'est pas un mtier, il est l'expression de sentiments vrais. +Or, l'artiste ne peut prouver un sentiment vrai que lorsqu'il ne +s'isole pas, lorsqu'il vit de l'existence naturelle l'homme. +C'est pourquoi celui qui se trouve l'abri de la vie est dans les +pires conditions pour crer.</i></p></div> + +<p>Dans l'avenir, les artistes seront tous les hommes dous. L'activit +artistique deviendra accessible tous par l'introduction dans les +coles lmentaires de l'enseignement de la musique et de la peinture, +qui sera donn l'enfant, en mme temps que les premiers lments de la +grammaire. Au reste, l'art n'aura plus besoin d'une technique +complique, comme celle d' prsent; il s'acheminera vers la simplicit, +la nettet, la concision, qui sont le propre de l'art classique et sain, +de l'art homrique<a name="FNanchor_199_199" id="FNanchor_199_199"></a><a href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">[199]</a>. Comme il sera beau de traduire dans cet art aux +lignes pures des sentiments universels! Composer un conte ou une +chanson, dessiner une image pour des millions d'tres, a bien plus +d'importance—et de difficult—que d'crire un roman ou une +symphonie<a name="FNanchor_200_200" id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">[200]</a>. C'est un domaine immense et presque vierge. Grce de +telles œuvres, les hommes apprendront le bonheur de l'union +fraternelle.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>L'art doit supprimer la violence, et seul il peut le faire. Sa +mission est de faire rgner le royaume de Dieu, c'est--dire de +l'Amour<a name="FNanchor_201_201" id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">[201]</a>.</i></p></div> + +<p>Qui de nous n'pouserait ces gnreuses paroles? Et qui ne voit qu'avec +beaucoup d'utopies et quelques purilits, la conception de Tolsto est +vivante et fconde! Oui, l'ensemble de notre art n'est que l'expression +d'une caste, qui se subdivise elle-mme, d'une nation l'autre, en +petits clans ennemis. Il n'y a pas en Europe une seule me d'artiste qui +ralise en elle l'union des partis et des races. La plus universelle, en +notre temps, fut celle mme de Tolsto. En elle nous nous sommes aims, +hommes de tous les peuples et de toutes les classes. Et qui a, comme +nous, got la joie puissante de ce vaste amour, ne saurait plus se +satisfaire des lambeaux de la grande me humaine, que nous offre l'art +des cnacles europens.</p> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_128" id="page_128"></a></p> + +<p>La plus belle thorie n'a de prix que par les œuvres o elle +s'accomplit. Chez Tolsto, thorie et cration sont toujours unies, +comme foi et action. Dans le mme temps o il laborait sa Critique de +l'Art, il donnait des modles de l'art nouveau qu'il voulait,—des deux +formes de l'art, l'une plus haute, l'autre moins pure, mais toutes deux +religieuses, au sens le plus humain,—l'une travaillant l'union des +hommes par l'amour, l'autre en livrant combat au monde ennemi de +l'amour. Il crivait ces chefs-d'œuvre: <i>la Mort d'Ivan Iliitch</i> +(1884-86), <i>les Rcits et les Contes populaires</i> (1881-86), <i>la +Puissance des Tnbres</i> (1886), <i>la Sonate Kreutzer</i> (1889) et <i>Matre +et Serviteur</i> (1895)<a name="FNanchor_202_202" id="FNanchor_202_202"></a><a href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">[202]</a>. Au sommet et au terme de cette priode +artistique, comme une cathdrale aux deux tours, symbolisant l'une, +l'amour ternel, l'autre, la haine du monde, s'lve <i>Rsurrection</i> +(1899).</p> + +<p>Toutes ces œuvres se distinguent des prcdentes par des caractres +artistiques nouveaux. Les ides de Tolsto n'avaient pas seulement +chang sur l'objet de l'art, mais sur sa forme. On est frapp, dans +<i>Qu'est-ce que l'art?</i> ou dans le livre sur <i>Shakespeare</i>, des principes +de got et d'expression qu'il nonce. Ils sont, pour la plupart, en +contradiction avec ses plus grandes œuvres antrieures. Nettet, +simplicit, concision, lisons-nous dans <i>Qu'est-ce que l'art?</i> Mpris +de l'effet matriel. Condamnation du ralisme minutieux.—Et dans le +<i>Shakespeare</i>: idal tout classique de perfection et de mesure. Sans le +sentiment de la mesure, il ne saurait exister d'artistes.—Et si, dans +les œuvres nouvelles, le vieil homme ne parvient pas s'effacer tout + fait, avec son gnie d'analyse et sa sauvagerie native, qui, par +certains cts, s'accuse mme davantage, son art s'est profondment +modifi par la nettet du dessin plus vigoureusement accentu, par les +raccourcis d'mes, par la concentration du drame intrieur, ramass sur +lui-mme comme une bte de proie qui se tend pour bondir<a name="FNanchor_203_203" id="FNanchor_203_203"></a><a href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">[203]</a>, par +l'universalit de l'motion, dgage des dtails passagers d'un +ralisme local, enfin, par la langue image, savoureuse, qui sent la +terre.</p> + +<p>Son amour du peuple lui avait depuis longtemps fait goter la beaut de +la langue populaire. Enfant, il avait t berc par les rcits des +conteurs mendiants. Homme fait et crivain clbre, il prouvait une +jouissance artistique causer avec ses paysans.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Ces hommes-l</i>, disait-il plus tard M. Paul Boyer<a name="FNanchor_204_204" id="FNanchor_204_204"></a><a href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">[204]</a>, <i>sont +des matres. Autrefois, quand je causais avec eux, ou avec ces +errants qui vont, le bissac l'paule, par nos campagnes, je +notais soigneusement telles de leurs expressions que j'entendais +pour la premire fois, oublies souvent de notre langue littraire +moderne, mais toujours frappes au bon vieux coin russe.... Oui, le +gnie de la langue vit en ces hommes....</i></p></div> + +<p>Il devait y tre d'autant plus sensible que son esprit n'tait pas +encombr de littrature<a name="FNanchor_205_205" id="FNanchor_205_205"></a><a href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">[205]</a>. A force de vivre loin des villes, au +milieu des paysans, il s'tait fait un peu la faon de penser du peuple. +Il en avait la dialectique lente, le bon sens raisonneur qui se trane +pas pas, avec de brusques saccades<a name="page_131" id="page_131"></a> +qui dconcertent, la manie de +rpter une ide dont on est convaincu, de la rpter dans les mmes +termes, sans se lasser, indfiniment.</p> + +<p>Mais c'en taient plutt les dfauts que les qualits. A la longue +seulement, il prit garde au gnie latent du parler populaire, la +saveur d'images, la crudit potique, la plnitude de sagesse +lgendaire. Ds l'poque de <i>Guerre et Paix</i>, il avait commenc d'en +subir l'influence. En mars 1872, il crivait Strakov:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>J'ai chang le procd de ma langue et de mon criture. La langue +du peuple a des sons pour exprimer tout ce que peut dire le pote, +et elle m'est trs chre. Elle est le meilleur rgulateur potique. +Veut-on dire quelque chose de trop, d'emphatique ou de faux, la +langue ne le supporte pas. Au lieu que notre langue littraire n'a +pas de squelette, on peut la tirailler dans tous les sens, tout +ressemble de la littrature<a name="FNanchor_206_206" id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">[206]</a>.</i></p></div> + +<p>Il ne dut pas seulement au peuple des modles de style; il lui dut +plusieurs de ses inspirations. En 1877, un conteur de <i>bylines</i> vint +Iasnaa Poliana, et Tolsto nota plusieurs de ses rcits. Du nombre +taient la lgende <i>De quoi vivent les<a name="page_132" id="page_132"></a> +hommes</i> et <i>les Trois +Vieillards</i>, qui devinrent, comme on sait, deux des plus beaux <i>Rcits +et Contes populaires</i> que Tolsto publia quelques annes plus tard<a name="FNanchor_207_207" id="FNanchor_207_207"></a><a href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">[207]</a>.</p> + +<p>Œuvre unique dans l'art moderne. Œuvre plus haute que l'art: qui +songe, en la lisant, la littrature? L'esprit de l'vangile, le chaste +amour de tous les hommes frres, s'unit la bonhomie souriante de la +sagesse populaire. Simplicit, limpidit, bont de cœur +ineffable,—et cette lueur surnaturelle qui, si naturellement, baigne le +tableau par moments! Elle enveloppe d'une aurole la figure centrale, le +vieillard Elyse<a name="FNanchor_208_208" id="FNanchor_208_208"></a><a href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">[208]</a>, ou plane dans l'choppe du cordonnier +Martin,—celui qui, par sa lucarne au ras du sol, voit passer les pieds +des gens et qui le Seigneur fait visite, sous la figure des pauvres +qu'a secourus le bon savetier<a name="FNanchor_209_209" id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">[209]</a>. Souvent se mle, en ces rcits, aux +paraboles vangliques, je ne sais quel parfum de lgendes orientales, +de ces <i>Mille et une Nuits</i>, que Tolsto aimait depuis l'enfance<a name="FNanchor_210_210" id="FNanchor_210_210"></a><a href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">[210]</a>. +Parfois aussi, la lueur fantastique se fait sinistre et donne au conte +une grandeur effrayante. Tel <i>le Moujik Pakhom</i><a name="FNanchor_211_211" id="FNanchor_211_211"></a><a href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">[211]</a>, l'homme qui se tue + acqurir beaucoup de terre, toute la terre dont il fera le tour, en +marchant pendant une journe. Et il meurt en arrivant.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Sur la colline, le starschina, assis par terre, le regardait +courir, et il s'esclafait, se tenant le ventre deux mains. Et +Pakhom tomba.</i></p> + +<p>—<i>Ah! Bravo, mon gaillard, tu as acquis beaucoup de terre.</i></p> + +<p><i>Le starschina se leva, jeta au domestique de Pakhom une pioche</i>:</p> + +<p>—<i>Voil, enterre-le.</i></p> + +<p><i>Le domestique resta seul. Il creusa Pakhom une fosse, juste de +la longueur des pieds la tte: trois archines,—et il l'enterra.</i></p></div> + +<p>Presque tous ces contes renferment sous leur potique enveloppe la mme +morale vanglique de renoncement et de pardon:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Ne te venge pas de qui t'offense</i><a name="FNanchor_212_212" id="FNanchor_212_212"></a><a href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">[212]</a>.</p> + +<p><i>Ne rsiste pas qui te fait du mal</i><a name="FNanchor_213_213" id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">[213]</a>.</p> + +<p><i>C'est moi qu'appartient la vengeance, dit le Seigneur</i><a name="FNanchor_214_214" id="FNanchor_214_214"></a><a href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">[214]</a>.</p></div> + +<p>Et partout et toujours, pour conclusion, l'amour. Tolsto, qui voulait +fonder un art pour tous les hommes, a atteint du premier coup +l'universalit. L'œuvre a eu, dans le monde entier, un succs qui ne +peut cesser: car elle est pure de tous les lments prissables de +l'art; il n'y a plus rien l que d'ternel.</p> + +<p> +<br /><a name="page_134" id="page_134"></a> +</p> + +<p><i>La Puissance des Tnbres</i> ne s'lve pas cette auguste simplicit de +cœur; elle n'y prtend point: c'est l'autre tranchant du glaive. D'un +ct, le rve de l'amour divin. De l'autre, l'atroce ralit. On peut +voir, en lisant ce drame, si la foi de Tolsto et son amour du peuple +taient jamais capables de lui faire idaliser le peuple et trahir la +vrit!</p> + +<p>Tolsto, si gauche dans la plupart de ses essais dramatiques<a name="FNanchor_215_215" id="FNanchor_215_215"></a><a href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">[215]</a>, +atteint ici la matrise. Les caractres et l'action sont poss avec +aisance: le belltre Nikita, la passion emporte et sensuelle d'Anissia, +la bonhomie cynique de la vieille Matrena, qui couve maternellement +l'adultre de son fils, et la saintet du vieux Akim la langue +bgue,—Dieu vivant dans un corps ridicule.—Puis, c'est la chute de +Nikita, faible et sans mchancet, mais englu dans le pch, roulant +au fond du crime, malgr ses efforts pour se retenir sur la pente; sa +mre et sa femme l'entranent...</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Les moujiks ne valent pas cher. Mais les babas! Des fauves! Elles +n'ont peur de rien... Vous autres sœurs, vous tes des millions +de Russes, et vous tes toutes aveugles comme des taupes, vous ne +savez rien, vous ne savez rien!... Le moujik, lui au moins, il peut +apprendre quelque chose, au cabaret, ou qui sait? en prison ou la +caserne; mais la baba,... quoi? Elle n'a rien vu, rien entendu. +Telle elle a grandi, telle elle meurt... Elles sont comme des +petits chiens aveugles, qui vont courant et heurtant de la tte +contre les ordures. Elles ne savent que leurs sottes chansons: +Ho-ho! Ho-ho!... Eh quoi! Ho-ho?... Elles ne savent pas<a name="FNanchor_216_216" id="FNanchor_216_216"></a><a href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">[216]</a>.</i></p></div> + +<p>Ensuite, la scne terrible du meurtre de l'enfant nouveau-n. Nikita ne +veut pas tuer. Anissia, qui pour lui a assassin son mari, et dont les +nerfs sont depuis torturs par son crime, devient froce, folle, menace +de le livrer; elle crie:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Au moins, je ne serai plus seule. Il sera aussi un assassin. Qu'il +sache ce que c'est!</i></p></div> + +<p>Nikita crase l'enfant, entre deux planches. Au milieu de son crime, il +s'enfuit, pouvant, il menace de tuer Anissia et sa mre, il sanglote, +il supplie:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Ma petite mre, je n'en peux plus!</i></p></div> + +<p>Il croit entendre crier l'enfant cras.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>O me sauver?...</i></p></div> + +<p>C'est une scne de Shakespeare.—Moins sauvage et plus poignante encore +la variante de l'acte IV, le dialogue de la petite fille et du vieux +domestique, qui, seuls dans la maison, la nuit, entendent, devinent le +crime qui s'accomplit au dehors.</p> + +<p>Enfin, l'expiation volontaire. Nikita, accompagn de son pre, le vieux +Akim, entre, dchauss, au milieu d'une noce. Il s'agenouille, il +demande pardon tous, il s'accuse de tous les crimes. Le vieux Akim +l'encourage, le regarde avec un sourire de douleur extatique:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Dieu! oh! le voil, Dieu!</i></p></div> + +<p>Ce qui donne au drame une saveur d'art spciale, c'est sa langue +paysanne.</p> + +<p>J'ai dpouill mes calepins de notes pour crire <i>la Puissance des +Tnbres</i>, disait Tolsto M. Paul Boyer.</p> + +<p>Ces images imprvues, jaillies de l'me lyrique et railleuse du peuple +russe, ont une verve et une vigueur auprs desquelles toutes les images +littraires<a name="page_137" id="page_137"></a> +semblent ples. Tolsto s'en dlecte; on sent que l'artiste +s'amuse, en crivant son drame, noter ces expressions et ces penses, +dont le comique ne lui chappe point<a name="FNanchor_217_217" id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">[217]</a>, tandis que l'aptre se dsole +des tnbres de l'me.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Tout en observant le peuple et en laissant tomber dans sa nuit un rayon +de la lumire d'en haut, Tolsto consacrait la nuit plus sombre encore +des classes riches et bourgeoises deux romans tragiques. On sent que la +forme du thtre domine, cette poque, sa pense artistique. <i>La Mort +d'Ivan Iliitch</i> et <i>la Sonate Kreutzer</i> sont toutes deux de vrais +drames intrieurs, resserrs, concentrs; et dans <i>la Sonate</i> c'est le +hros du drame qui le raconte lui-mme.</p> + +<p><i>La Mort d'Ivan Iliitch</i> (1884-86) est une des œuvres russes qui ont +le plus remu le public franais. Je notais, au dbut de cette tude, +comment j'avais t le tmoin du saisissement caus par ces pages des +lecteurs bourgeois de la province franaise, qui semblaient indiffrents + l'art. C'est que l'œuvre met en scne, avec une vrit troublante, +un type de ces hommes moyens, fonctionnaires consciencieux, vides de +religion, d'idal, et presque de pense, qui s'absorbent dans leurs +fonctions, dans leur vie machinale, jusqu' l'heure de la mort, o ils +s'aperoivent avec effroi qu'ils n'ont pas vcu. Ivan Iliitch est le +reprsentant de cette bourgeoisie europenne de 1880, qui lit Zola, va +entendre Sarah Bernhardt, et, sans avoir aucune foi, n'est mme pas +irrligieuse: car elle ne se donne la peine ni de croire ni de ne pas +croire,—elle n'y pense jamais.</p> + +<p>Par la violence du rquisitoire, tour tour pre et presque bouffon, +contre le monde et surtout contre le mariage, <i>la Mort d'Ivan Iliitch</i> +ouvre une srie d'œuvres nouvelles; elle annonce les peintures plus +farouches encore de <i>la Sonate Kreutzer</i> et de <i>Rsurrection</i>. Vide +lamentable et risible de cette vie (comme il y en a des milliers, des +milliers), avec ses ambitions grotesques, ses pauvres satisfactions +d'amour-propre, qui ne font gure plaisir,—toujours plus que de passer +la soire en tte--tte avec sa femme,—les dboires de carrire, les +passe-droits qui aigrissent, le vrai bonheur: le whist. Et cette vie +ridicule est perdue pour une cause plus ridicule encore, en tombant +d'une chelle, un jour qu'Ivan a voulu accrocher un rideau la fentre +du salon. Mensonge de la vie. Mensonge de la maladie. Mensonge du +mdecin bien portant, qui ne pense qu' lui-mme. Mensonge de la +famille, que la maladie dgote. Mensonge de la femme, qui affecte le +dvouement et calcule comment elle vivra, lorsque le mari sera mort. +Universel mensonge, auquel s'oppose, seule, la vrit d'un domestique +compatissant, qui ne cherche pas cacher au mourant son tat et +<a name="page_139" id="page_139"></a> +l'aide fraternellement. Ivan Iliitch, plein d'une piti infinie pour +lui-mme, pleure son isolement et l'gosme des hommes; il souffre +horriblement, jusqu'au jour o il s'aperoit que sa vie passe a t un +mensonge, et que ce mensonge, il peut le rparer. Aussitt, tout +s'claire,—une heure avant sa mort. Il ne pense plus lui, il pense +aux siens, il s'apitoie sur eux; il <i>doit</i> mourir et les dbarrasser de +lui.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>—O es-tu donc, douleur?—La voil... Eh bien, tu n'as qu' +persister.—Et la mort, o est-elle?...—Il ne la trouva plus. Au +lieu de la mort, il y avait la lumire.—C'est fini, dit +quelqu'un.—Il entendit ces paroles et se les rpta.—La mort +n'existe plus, se dit-il.</i></p></div> + +<p>Ce rayon de lumire ne se montre mme plus dans <i>la Sonate +Kreutzer</i><a name="FNanchor_218_218" id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">[218]</a>. C'est une œuvre froce, lche contre la socit, +comme une bte blesse, qui se venge de ce qu'elle a souffert. +N'oublions pas qu'elle est la confession d'une brute humaine, qui vient +de tuer, et que le virus de la jalousie infecte. Tolsto s'efface +derrire son personnage. Et sans doute, on retrouve ses ides, montes +de ton, dans ces invectives enrages contre l'hypocrisie gnrale: +hypocrisie de l'ducation des femmes, de l'amour, du mariage—cette +prostitution domestique,—du monde, de la science, des mdecins,—ces +semeurs de crimes. Mais son hros l'entrane une brutalit +d'expressions, une violence d'images charnelles,—toutes les ardeurs +d'un corps luxurieux,—et par raction, toutes les fureurs de +l'asctisme, la peur haineuse des passions, la maldiction la vie +jete par un moine du moyen ge, brl de sensualit. Aprs avoir crit +son livre, Tolsto lui-mme fut pouvant:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je ne prvoyais pas du tout</i>, dit-il dans sa <i>Postface la Sonate + Kreutzer<a name="FNanchor_219_219" id="FNanchor_219_219"></a><a href="#Footnote_219_219" class="fnanchor">[219]</a>, qu'une logique rigoureuse me conduirait, en +crivant cette œuvre, o je suis venu. Mes propres conclusions +m'ont d'abord terrifi, je voulais ne pas les croire, mais je ne le +pouvais pas... J'ai d les accepter.</i></p></div> + +<p>Il devait, en effet, reprendre, sous une forme sereine, les cris +farouches du meurtrier Posdnicheff contre l'amour et le mariage:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Celui qui regarde la femme—surtout sa femme—avec sensualit, +commet dj l'adultre avec elle.</i></p> + +<p><i>Quand les passions auront disparu, alors l'humanit n'aura plus de +raison d'tre, elle aura excut la Loi; l'union des tres sera +accomplie.</i></p></div> + +<p>Il montrera, en s'appuyant sur l'vangile selon saint Mathieu, que +l'idal chrtien n'est pas le mariage, qu'il ne peut exister de +mariage chrtien, que le mariage, au point de vue chrtien, n'est pas un +lment de progrs, mais de dchance, que l'amour, ainsi que tout ce +qui le prcde et le suit, est un obstacle au vritable idal +humain<a name="FNanchor_220_220" id="FNanchor_220_220"></a><a href="#Footnote_220_220" class="fnanchor">[220]</a>...</p> + +<p>Mais ces ides ne s'taient jamais formules en lui avec cette nettet, +avant qu'elles fussent sorties de la bouche de Posdnicheff. Comme il +arrive souvent chez les grands crateurs, l'œuvre a entran +l'auteur; l'artiste a devanc le penseur.—L'art n'y a rien perdu. Pour +la puissance de l'effet, pour la concentration passionne, pour le +relief brutal des visions, pour la plnitude et la maturit de la forme, +nulle œuvre de Tolsto n'gale <i>la Sonate Kreutzer</i>.</p> + +<p>Il me reste expliquer son titre.—A vrai dire, il est faux. Il trompe +sur l'œuvre. La musique ne joue l qu'un rle accessoire. Supprimez +la sonate: rien ne sera chang. Tolsto a eu le tort de mler deux +questions qu'il prenait cœur: la puissance dpravante de la musique +et celle de l'amour. Le dmon musical mritait une œuvre part; la +place que Tolsto lui accorde en celle-ci est insuffisante prouver le +danger qu'il dnonce. Je dois m'arrter un peu sur ce sujet: car je ne +crois pas qu'on ait jamais compris l'attitude de Tolsto l'gard de +la musique.</p> + +<p>Il s'en fallait de beaucoup qu'il ne l'aimt point. On ne craint ainsi +que ce qu'on aime. Qu'on se souvienne de la place que tiennent les +souvenirs musicaux dans <i>Enfance</i> et surtout dans <i>Bonheur Conjugal</i>, o +tout le cycle d'amour, de son printemps son automne, se droule entre +les phrases de la Sonate <i>quasi una fantasia</i> de Beethoven. Qu'on se +souvienne aussi des symphonies merveilleuses qu'entendent chanter en eux +Nekhludov<a name="FNanchor_221_221" id="FNanchor_221_221"></a><a href="#Footnote_221_221" class="fnanchor">[221]</a> et le petit Ptia, la nuit avant sa mort<a name="FNanchor_222_222" id="FNanchor_222_222"></a><a href="#Footnote_222_222" class="fnanchor">[222]</a>. Si Tolsto +avait appris fort mdiocrement la musique<a name="FNanchor_223_223" id="FNanchor_223_223"></a><a href="#Footnote_223_223" class="fnanchor">[223]</a>, elle l'mouvait +jusqu'aux larmes; et il s'y livra avec passion, certaines poques de +sa vie. En 1858, il fonda Moscou une Socit musicale, qui devint plus +tard le Conservatoire de Moscou.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Il aimait beaucoup la musique</i>, crit son beau-frre S.-A. Bers. +<i>Il touchait du piano et affectionnait les matres classiques. +Souvent, avant de se mettre au travail<a name="FNanchor_224_224" id="FNanchor_224_224"></a><a href="#Footnote_224_224" class="fnanchor">[224]</a>, il s'asseyait au +piano. Probablement y trouvait-il l'inspiration. Il accompagnait +toujours ma sœur cadette, dont il aimait la voix. J'ai remarqu +que les sensations provoques en lui par la musique taient +accompagnes d'une lgre pleur du visage et d'une grimace +imperceptible qui, semblait-il, exprimait l'effroi<a name="FNanchor_225_225" id="FNanchor_225_225"></a><a href="#Footnote_225_225" class="fnanchor">[225]</a>.</i></p></div> + +<p>C'tait bien l'effroi qu'il prouvait, au choc de ces forces inconnues +qui branlaient jusqu'aux racines de son tre! Dans ce monde de la +musique, il sentait fondre sa volont morale, sa raison, toute la +ralit de la vie. Qu'on relise, dans le premier volume de <i>Guerre et +Paix</i>, la scne o Nicolas Rostov, qui vient de perdre au jeu, rentre +dsespr. Il entend sa sœur Natacha qui chante. Il oublie tout.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Il attendait avec une fivreuse impatience la note qui allait +suivre, et pendant un moment, il n'y eut plus au monde que la +mesure trois temps</i>: Oh! mio crudele affetto!</p> + +<p>—<i>Quelle absurde existence que la ntre, pensait-il. Le malheur, +l'argent, la haine, l'honneur, tout cela n'est rien... Voil le +vrai!... Natacha, ma petite colombe!... Voyons si elle va atteindre +le</i> si?... <i>Elle l'a atteint, Dieu merci!</i></p> + +<p><i>Et lui-mme, sans s'apercevoir qu'il chantait, pour renforcer le</i> +si, <i>il l'accompagna la tierce</i>.</p> + +<p>—<i>Oh! mon Dieu, que c'est beau! Est-ce moi qui l'ai donn? quel +bonheur! pensait-il; et la vibration de cette tierce veilla dans +son me tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur. +Qu'taient, ct de cette sensation surhumaine, et sa perte au +jeu et sa parole donne!... Folies! On pouvait tuer, voler, et +pourtant tre heureux<a name="FNanchor_226_226" id="FNanchor_226_226"></a><a href="#Footnote_226_226" class="fnanchor">[226]</a>.</i></p></div> + +<p>Nicolas ne tue ni ne vole, et la musique n'est pour lui qu'un trouble +passager; mais Natacha est sur le point de s'y perdre. C'est la suite +d'une soire l'Opra, dans ce monde trange, insens de l'art, +mille lieues du rel, o le bien et le mal, l'extravagant et le +raisonnable se mlent et se confondent, qu'elle coute la dclaration +d'Anatole Kouraguine qui l'affole et qu'elle consent l'enlvement.</p> + +<p>Plus Tolsto avance en ge, plus il a peur de la musique<a name="FNanchor_227_227" id="FNanchor_227_227"></a><a href="#Footnote_227_227" class="fnanchor">[227]</a>. Un homme +qui eut de l'influence sur lui, Auerbach, qu'il vit Dresde en 1860, +fortifia sans doute ses prventions. Il parlait de la musique comme +d'un <i>Pflichtloser Genuss</i> (une jouissance drgle). Selon lui, elle +tait un tournant vers la dpravation<a name="FNanchor_228_228" id="FNanchor_228_228"></a><a href="#Footnote_228_228" class="fnanchor">[228]</a>.</p> + +<p>Entre tant de musiciens dpravants, pourquoi, demande M. Camille +Bellaigue<a name="FNanchor_229_229" id="FNanchor_229_229"></a><a href="#Footnote_229_229" class="fnanchor">[229]</a>, avoir t choisir justement le plus pur et le plus +chaste de tous, Beethoven?—Parce qu'il est le plus fort. Tolsto +l'avait aim, et il l'aima toujours. Ses plus lointains souvenirs +d'<i>Enfance</i> taient lis la <i>Sonate Pathtique</i>; et quand Nekhludov, +la fin de <i>Rsurrection</i>, entend jouer l'<i>andante</i> de la <i>Symphonie en +ut mineur</i>, il a peine retenir ses larmes; il s'attendrit sur +lui-mme.—Cependant, on a vu avec quelle animosit Tolsto s'exprime +dans <i>Qu'est-ce que l'Art?</i><a name="FNanchor_230_230" id="FNanchor_230_230"></a><a href="#Footnote_230_230" class="fnanchor">[230]</a> au sujet des œuvres maladives du +sourd Beethoven; et dj en 1876, l'acharnement avec lequel il aimait + dmolir Beethoven et mettre des doutes sur son gnie avait rvolt +Tschaikovsky et refroidi l'admiration qu'il avait pour Tolsto. <i>La +Sonate Kreutzer</i> nous permet de voir au fond de cette injustice +passionne. Que reproche Tolsto Beethoven? Sa puissance. Il est comme +Gœthe, coutant la <i>Symphonie en ut mineur</i>, et, boulevers par elle, +ragissant avec colre contre le matre imprieux qui l'assujettit sa +volont<a name="FNanchor_231_231" id="FNanchor_231_231"></a><a href="#Footnote_231_231" class="fnanchor">[231]</a>:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Cette musique</i>, dit Tolsto, <i>me transporte immdiatement dans +l'tat d'me o se trouvait celui qui l'crivit... La musique +devrait tre chose d'tat, comme en Chine. On ne devrait pas +admettre que le premier venu dispost d'un pouvoir aussi effroyable +d'hypnotisme... Ces choses-l</i> (<i>le premier</i> Presto <i>de la</i> +Sonate), <i>on ne devrait avoir la permission de les jouer que dans +certaines circonstances importantes</i>...</p></div> + +<p>Et voyez, aprs cette rvolte, comme il cde au pouvoir de Beethoven, et +comme ce pouvoir est, de son aveu mme, ennoblissant et pur! En coutant +le morceau, Posdnicheff tombe dans un tat indfinissable qu'il ne peut +analyser, mais dont la conscience le rend joyeux; la jalousie n'y a plus +de place. La femme n'est pas moins transfigure. Elle a, tandis qu'elle +joue, <i>une svrit d'expression majestueuse</i>, puis, <i>un sourire +faible, pitoyable, bienheureux, aprs qu'elle a fini</i>.... Qu'y a-t-il, +en tout cela, de pervers?—Il y a ceci que l'esprit est esclave et que +la force inconnue des sons peut faire de lui ce qu'elle veut. Le +dtruire, s'il lui plat.</p> + +<p>Cela est vrai; mais Tolsto n'oublie qu'une chose: c'est la mdiocrit +ou l'absence de vie chez la plupart de ceux qui coutent ou qui font de +la musique. La musique ne saurait tre dangereuse pour ceux qui ne +sentent rien. Le spectacle de la salle de l'Opra, pendant une +reprsentation de <i>Salom</i>, est bien fait pour rassurer sur l'immunit +du public aux motions les plus malsaines de l'art des sons. Il faut +tre riche de vie, comme Tolsto, pour risquer d'en souffrir.—La +vrit, c'est que, malgr son injustice blessante pour Beethoven, +Tolsto sent plus profondment sa musique que la majorit de ceux qui +aujourd'hui l'exaltent. Lui, du moins, il connat ces passions +frntiques, cette violence sauvage, qui grondent dans l'art du <i>Vieux +Sourd</i>, et que ne sent plus aucun des virtuoses ni des orchestres +d'aujourd'hui. Beethoven et t peut-tre plus content de sa haine que +de l'amour des Beethovniens.</p> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_148" id="page_148"></a></p> + +<p>Dix ans sparent <i>Rsurrection de la Sonate Kreutzer</i><a name="FNanchor_232_232" id="FNanchor_232_232"></a><a href="#Footnote_232_232" class="fnanchor">[232]</a>, dix ans +qu'absorbe de plus en plus la propagande morale. Et dix ans la sparent +du terme auquel aspire cette vie affame de l'ternel. <i>Rsurrection</i> +est en quelque sorte le testament artistique de Tolsto. Elle domine +cette fin de vie de mme que <i>Guerre et Paix</i> en couronne la maturit. +C'est la dernire cime, la plus haute peut-tre,—sinon la plus +puissante,—le fate invisible<a name="FNanchor_233_233" id="FNanchor_233_233"></a><a href="#Footnote_233_233" class="fnanchor">[233]</a> se perd au milieu de la brume. +Tolsto a soixante-dix ans. Il contemple le monde, sa vie, ses erreurs +passes, sa foi, ses colres saintes. Il les regarde d'en haut. C'est la +mme pense que dans les œuvres prcdentes, la mme guerre +l'hypocrisie; mais l'esprit de l'artiste, comme dans <i>Guerre et Paix</i>, +plane au-dessus de son sujet; la sombre ironie, l'me tumultueuse de +<i>la Sonate Kreutzer</i> et de <i>la Mort d'Ivan Iliitch</i> il mle une +srnit religieuse, dtache de ce monde qui se reflte en lui, +exactement. On dirait, par instants, d'un Gœthe chrtien.</p> + +<p>Tous les caractres d'art que nous avons nots dans les œuvres de la +dernire priode se retrouvent ici, et surtout la concentration du +rcit, plus frappante en un long roman qu'en de courtes nouvelles. +L'œuvre est une, trs diffrente en cela de <i>Guerre et Paix</i> et +d'<i>Anna Karnine</i>. Presque pas de digressions pisodiques. Une seule +action, suivie avec tnacit, et fouille dans tous ses dtails. Mme +vigueur de portraits, peints en pleine pte, que dans <i>la Sonate</i>. Une +observation de plus en plus lucide, robuste, impitoyablement raliste, +qui voit l'animal dans l'homme,—la terrible persistance de la bte +dans l'homme, plus terrible, quand cette animalit n'est pas +dcouvert, quand elle se cache sous des dehors soi-disant +potiques<a name="FNanchor_234_234" id="FNanchor_234_234"></a><a href="#Footnote_234_234" class="fnanchor">[234]</a>. Ces conversations de salon, qui ont simplement pour +objet de satisfaire un besoin physique: le besoin d'activer la +digestion, en remuant les muscles de la langue et du gosier<a name="FNanchor_235_235" id="FNanchor_235_235"></a><a href="#Footnote_235_235" class="fnanchor">[235]</a>. Une +vision crue des tres qui n'pargne personne, ni la jolie Korchaguine, +avec les os de ses coudes saillants, la largeur de son ongle du pouce, +et son dcolletage qui inspire Nekhludov honte et dgot, dgot et +honte,—ni l'hrone, la Maslova, dont rien n'est dissimul de la +dgradation, son usure prcoce, son expression vicieuse et basse, son +sourire provocant, son odeur d'eau-de-vie, son visage rouge et enflamm. +Une brutalit de dtails naturalistes: la femme qui cause, accroupie sur +le cuveau aux ordures. L'imagination potique, la jeunesse se sont +vanouies, sauf dans les souvenirs du premier amour, dont la musique +bourdonne en nous avec une intensit hallucinante, la chaste nuit du +Samedi Saint, et la nuit de Pques, le dgel, le brouillard blanc si +pais qu' cinq pas de la maison, l'on ne voyait rien qu'une masse +sombre d'o jaillissait la lueur rouge d'une lampe, le chant des coqs +dans la nuit, la rivire glace qui craque, ronfle, s'boule et rsonne +comme un verre qui se brise, et le jeune homme qui, du dehors, regarde + travers la vitre la jeune fille qui ne le voit pas, assise prs de la +table, la lueur tremblante de la petite lampe,—Katucha pensive, qui +sourit et qui rve.</p> + +<p>Le lyrisme de l'auteur tient peu de place. Son art a pris un tour plus +impersonnel, plus dgag de sa propre vie. Tolsto a fait effort pour +renouveler le champ de son observation. Le monde criminel et le monde +rvolutionnaire, qu'il tudie ici, lui taient trangers<a name="FNanchor_236_236" id="FNanchor_236_236"></a><a href="#Footnote_236_236" class="fnanchor">[236]</a>; il n'y +pntre que par un effort de sympathie volontaire; il convient mme +qu'avant de les regarder de prs, les rvolutionnaires lui inspiraient +une invincible aversion<a name="FNanchor_237_237" id="FNanchor_237_237"></a><a href="#Footnote_237_237" class="fnanchor">[237]</a>. D'autant plus admirable est son +observation vridique, ce miroir sans dfauts. Quelle abondance de types +et de dtails prcis! Et comme tout est vu, bassesses et vertus, sans +duret, sans faiblesse, avec une calme intelligence et une piti +fraternelle!... Lamentable tableau des femmes dans la prison! Elles sont +impitoyables entre elles; mais l'artiste est le bon Dieu: il voit, dans +le cœur de chacune, la dtresse sous l'abjection, et sous le masque +d'effronterie le visage qui pleure. La pure et ple lueur, qui peu peu +s'annonce dans l'me vicieuse de la Maslova et l'illumine la fin d'une +flamme de sacrifice, prend la beaut mouvante d'un de ces rayons de +soleil qui transfigurent une humble scne de Rembrandt. Nulle svrit, +mme pour les bourreaux. <i>Pardonnez-leur, Seigneur, ils ne savent ce +qu'ils font</i>... Le pire est que, souvent, ils savent ce qu'ils font, +ils en ont le remords, et ne peuvent point ne pas le faire. Il se dgage +du livre le sentiment de l'crasante fatalit qui pse sur ceux qui +souffrent, comme sur ceux qui font souffrir,—ce directeur de prison, +plein de bont naturelle, las de sa vie de gelier, autant que des +exercices de piano de sa fille chtive et blme, aux yeux cerns, qui +massacre inlassablement une rapsodie de Liszt;—ce gnral gouverneur +d'une ville sibrienne, intelligent et bon, qui, pour chapper +l'insoluble conflit entre le bien qu'il veut faire et le mal qu'il est +forc de faire, s'alcoolise depuis trente-cinq ans, assez matre de lui +toutefois pour garder de la tenue, mme lorsqu'il est ivre;—et la +tendresse familiale qui rgne chez ces gens, que leur mtier rend sans +entrailles l'gard des autres.</p> + +<p>Le seul des caractres qui n'ait point une vrit objective, est celui +du hros, Nekhludov, parce que Tolsto lui a prt ses ides propres. +C'tait dj le dfaut—ou le danger—de plusieurs des types les plus +clbres de <i>Guerre et Paix</i> ou d'<i>Anna Karnine</i>: le prince Andr, +Pierre Besoukhov, Levine, etc. Mais il tait moins grave alors: car les +personnages se trouvaient, par leur situation et leur ge, plus prs de +l'tat d'esprit de Tolsto. Au lieu qu'ici, l'auteur loge dans le corps +d'un viveur de trente-cinq ans son me dsincarne de vieillard de +soixante-dix ans. Je ne dis point que la crise morale d'un Nekhludov ne +puisse tre vraie, ni mme qu'elle ne puisse se produire avec cette +soudainet<a name="FNanchor_238_238" id="FNanchor_238_238"></a><a href="#Footnote_238_238" class="fnanchor">[238]</a>. Mais rien, dans le temprament, dans le caractre, dans +la vie antrieure du personnage, tel que Tolsto le reprsente, +n'annonait ni n'explique cette crise; et quand elle est commence rien +ne l'interrompt plus. Sans doute, Tolsto a marqu avec profondeur +l'alliage impur qui est d'abord ml aux penses de sacrifice; les +larmes d'attendrissement et d'admiration pour soi, puis plus tard +l'pouvante et la rpugnance qui saisissent Nekhludov, en face de la +ralit. Mais jamais sa rsolution ne flchit. Cette crise n'a aucun +rapport avec des crises antrieures, violentes mais momentanes<a name="FNanchor_239_239" id="FNanchor_239_239"></a><a href="#Footnote_239_239" class="fnanchor">[239]</a>. +Rien ne peut plus arrter cet homme faible et indcis. Ce prince, +riche, considr, trs sensible aux satisfactions du monde, sur le point +d'pouser une jolie fille qui l'aime et qui ne lui dplat point, dcide +brusquement de tout abandonner, richesse, monde, situation sociale, et +d'pouser une prostitue, afin de rparer une faute ancienne; et son +exaltation se soutient, sans flchir, pendant des mois; elle rsiste +toutes les preuves, mme la nouvelle que celle dont il veut faire sa +femme continue sa vie de dbauche<a name="FNanchor_240_240" id="FNanchor_240_240"></a><a href="#Footnote_240_240" class="fnanchor">[240]</a>.—Il y a l une saintet, dont la +psychologie d'un Dostoievsky nous et montr la source dans les obscures +profondeurs de la conscience et jusque dans l'organisme de ses hros. +Mais Nekhludov n'a rien d'un hros de Dostoievsky. Il est le type de +l'homme moyen, mdiocre et sain, qui est le hros habituel de Tolsto. +En vrit, l'on sent trop la juxtaposition d'un personnage trs +raliste<a name="FNanchor_241_241" id="FNanchor_241_241"></a><a href="#Footnote_241_241" class="fnanchor">[241]</a> avec une crise morale qui appartient un autre homme;—et +cet autre, c'est le vieillard Tolsto.</p> + +<p>La mme impression de dualit d'lments se retrouve, la fin du livre, +o se juxtapose une troisime partie d'observation strictement +raliste une conclusion vanglique qui n'est pas ncessaire—acte de +foi personnel, qui ne sort pas logiquement de la vie observe. Ce +n'tait pas la premire fois que la religion de Tolsto s'ajoutait son +ralisme; mais, dans les œuvres passes, les deux lments sont mieux +fondus. Ici, ils coexistent, ils ne se mlent point; et le contraste +frappe d'autant plus que la foi de Tolsto se passe davantage de toute +preuve, et que son ralisme se fait de jour en jour plus libre et plus +aiguis. Il y a l trace, non de fatigue, mais d'ge,—une certaine +raideur dans les articulations. La conclusion religieuse n'est pas le +dveloppement organique de l'œuvre. C'est un <i>Deus ex machin</i>.... Et +je suis convaincu que, tout au fond de Tolsto, en dpit de ses +affirmations, la fusion n'tait point parfaite entre ses natures +diverses: sa vrit d'artiste et sa vrit de croyant.</p> + +<p>Mais si <i>Rsurrection</i> n'a pas l'harmonieuse plnitude des œuvres de +la jeunesse, si je lui prfre, pour ma part, <i>Guerre et Paix</i>, elle +n'en est pas moins un des plus beaux pomes de compassion humaine,—le +plus vridique peut-tre. Plus qu'au travers de toute autre, j'aperois +dans cette œuvre les yeux clairs de Tolsto, les yeux gris-ple qui +pntrent, ce regard qui va droit l'me<a name="FNanchor_242_242" id="FNanchor_242_242"></a><a href="#Footnote_242_242" class="fnanchor">[242]</a>, et dans chaque me +voit Dieu.</p> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_156" id="page_156"></a></p> + +<p>Tolsto ne renona jamais l'art. Un grand artiste ne peut, mme s'il +le veut, abdiquer sa raison de vivre. Il peut, pour des causes +religieuses, renoncer publier; il ne le peut, crire. Jamais Tolsto +n'interrompit sa cration artistique. M. Paul Boyer, qui l'a vu +Iasnaa Poliana, dans ces dernires annes, dit qu'il menait de front +les œuvres d'vanglisation ou de polmique et les œuvres +d'imagination; il se dlassait des unes par les autres. Quand il avait +termin quelque trait social, quelque <i>Appel aux Dirigeants</i> ou <i>aux +Dirigs</i>, il s'accordait le droit de reprendre une des belles histoires +qu'il se contait lui-mme,—tel son <i>Hadji-Mourad</i>, une pope +militaire, qui chantait un pisode des guerres du Caucase et de la +rsistance des montagnards sous Schamyl<a name="FNanchor_243_243" id="FNanchor_243_243"></a><a href="#Footnote_243_243" class="fnanchor">[243]</a>. L'art tait rest son +dlassement, son plaisir. Mais il et regard comme une vanit d'en +faire parade<a name="FNanchor_244_244" id="FNanchor_244_244"></a><a href="#Footnote_244_244" class="fnanchor">[244]</a>. A part son <i>Cycle de lectures pour tous les jours de +l'anne</i> (1904-5)<a name="FNanchor_245_245" id="FNanchor_245_245"></a><a href="#Footnote_245_245" class="fnanchor">[245]</a>, o il rassembla les <i>Penses de divers crivains +sur la vrit et la vie</i>—vritable Anthologie de la sagesse potique du +monde, depuis les Livres Saints d'Orient jusqu'aux artistes +contemporains,—presque toutes ses œuvres proprement artistiques, +partir de 1900, sont restes manuscrites<a name="FNanchor_246_246" id="FNanchor_246_246"></a><a href="#Footnote_246_246" class="fnanchor">[246]</a>.</p> + +<p>En revanche, il jetait hardiment, ardemment, ses crits polmiques et +mystiques dans la bataille sociale. De 1900 1910, elle absorbe le +meilleur de ses forces. La Russie traversait une crise formidable, o +l'empire des tsars parut un moment craquer sur ses bases et dj prs de +s'effondrer. La guerre russo-japonaise, la dbcle qui suivit, +l'agitation rvolutionnaire, les mutineries de l'arme et de la flotte, +les massacres, les troubles agraires semblaient marquer la fin d'un +monde,—comme dit le titre d'un ouvrage de Tolsto.—Le sommet de la +crise fut atteint entre 1904 et 1905. Tolsto publia, dans ces annes, +une srie d'œuvres retentissantes: <i>Guerre et Rvolution</i><a name="FNanchor_247_247" id="FNanchor_247_247"></a><a href="#Footnote_247_247" class="fnanchor">[247]</a>, <i>le +Grand Crime</i>, <i>la Fin d'un Monde</i>.<a name="FNanchor_248_248" id="FNanchor_248_248"></a><a href="#Footnote_248_248" class="fnanchor">[248]</a> Durant cette dernire priode de +dix ans, il occupe une situation unique, non seulement en Russie, mais +dans l'univers. Il est seul, tranger tous les partis, toutes les +patries, rejet de son glise qui l'a excommuni<a name="FNanchor_249_249" id="FNanchor_249_249"></a><a href="#Footnote_249_249" class="fnanchor">[249]</a>. La logique de sa +raison, l'intransigeance de sa foi, l'ont accul ce dilemme: se +sparer des autres hommes, ou de la vrit. Il s'est souvenu du dicton +russe: Un vieux qui ment, c'est un riche qui vole; et il s'est spar +des hommes, pour dire la vrit. Il la dit tout entire tous. Le vieux +chasseur de mensonges continue de traquer infatigablement toutes les +superstitions religieuses ou sociales, tous les ftiches. Il n'en a pas +seulement aux anciens pouvoirs malfaisants, l'glise perscutrice, +l'autocratie tsarienne. Peut-tre mme s'apaise-t-il un peu leur +gard, maintenant que tout le monde leur jette la pierre. On les +connat, elles ne sont plus si redoutables! Et aprs tout, elles font +leur mtier, elles ne trompent pas. La lettre de Tolsto au tsar Nicolas +II<a name="FNanchor_250_250" id="FNanchor_250_250"></a><a href="#Footnote_250_250" class="fnanchor">[250]</a> est, dans sa vrit sans mnagements pour le souverain, pleine +de douceur pour l'homme, qu'il appelle son cher frre, qu'il prie de +lui pardonner s'il l'a chagrin sans le vouloir; et il signe: Votre +frre qui vous souhaite le vritable bonheur.</p> + +<p>Mais ce que Tolsto pardonne le moins, ce qu'il dnonce avec virulence, +ce sont les nouveaux mensonges, car les anciens sont percs jour. Ce +n'est pas le despotisme, c'est l'illusion de la libert. Et l'on ne sait +ce qu'il hait le plus, parmi les sectateurs de nouvelles idoles, des +socialistes ou des libraux.</p> + +<p>Il avait pour les libraux une antipathie de longue date. Tout de suite, +il l'avait ressentie, quand, officier de Sbastopol, il s'tait trouv +dans le cnacle des gens de lettres de Ptersbourg. 'avait t une des +causes de son malentendu avec Tourgueniev. L'aristocrate orgueilleux, +l'homme d'antique race, ne pouvait supporter ces intellectuels et leur +prtention de faire, bon gr, mal gr, le bonheur de la nation, en lui +imposant leurs utopies. Trs Russe, de vieille souche<a name="FNanchor_251_251" id="FNanchor_251_251"></a><a href="#Footnote_251_251" class="fnanchor">[251]</a>, il avait +une mfiance pour les nouveauts librales, pour ces ides +constitutionnelles qui venaient d'Occident; et ses deux voyages en +Europe ne firent que fortifier ses prventions. Au retour du premier +voyage, il crit:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>viter l'ambition du libralisme<a name="FNanchor_252_252" id="FNanchor_252_252"></a><a href="#Footnote_252_252" class="fnanchor">[252]</a>.</i></p></div> + +<p>Au retour du second, il note que la socit privilgie n'a aucunement +le droit d'lever sa manire le peuple qui lui est tranger<a name="FNanchor_253_253" id="FNanchor_253_253"></a><a href="#Footnote_253_253" class="fnanchor">[253]</a>....</p> + +<p>Dans <i>Anna Karnine</i>, il expose largement son ddain pour les libraux. +Levine refuse de s'associer l'œuvre des institutions provinciales +pour instruire le peuple et aux innovations l'ordre du jour. Le +tableau des lections l'assemble provinciale des seigneurs montre le +march de dupe que fait un pays, en substituant son ancienne +administration conservatrice une administration librale. Rien de +chang, mais un mensonge de plus et qui n'a point l'excuse ou la +conscration des sicles.</p> + +<p>Nous ne valons peut-tre pas grand'chose, dit le reprsentant de +l'ancien rgime, mais nous n'en avons pas moins dur mille ans.</p> + +<p>Et Tolsto s'indigne contre l'abus que les libraux font du mot: +<i>Peuple, Volont du peuple...</i> Eh! que savent-ils du peuple? Qu'est-ce +que le peuple?</p> + +<p>C'est surtout l'poque o le mouvement libral semble sur le point de +russir et fait convoquer la premire Douma, que Tolsto exprime +violemment sa dsapprobation des ides constitutionnelles.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>En ces derniers temps, la dformation du christianisme a donn +lieu une nouvelle supercherie, qui a mieux enfonc nos peuples +dans leur servilit. A l'aide d'un systme complexe d'lections +parlementaires, il leur fut suggr qu'en lisant leurs +reprsentants directement, ils participaient au gouvernement, et +qu'en leur obissant, ils obissaient leur propre volont, ils +taient libres. C'est une fourberie. Le peuple ne peut exprimer sa +volont, mme avec le suffrage universel: 1 parce qu'une pareille +volont collective d'une nation de plusieurs millions d'habitants +ne peut exister; 2 parce que, mme si elle existait, la majorit +des voix ne serait pas son expression. Sans insister sur ce fait +que les lus lgifrent et administrent, non pour le bien gnral, +mais pour se maintenir au pouvoir,—sans appuyer sur le fait de la +dpravation du peuple due la pression et la corruption +lectorale,—ce mensonge est particulirement funeste, en raison de +l'esclavage prsomptueux o tombent ceux qui s'y soumettent... Ces +hommes libres rappellent les prisonniers qui s'imaginent jouir de +la libert, lorsqu'ils ont le droit d'lire ceux parmi leurs +geliers qui sont chargs de la police intrieure de la prison... +Un membre d'un tat despotique peut tre entirement libre, mme +parmi les plus cruelles violences. Mais un membre d'un tat +constitutionnel est toujours esclave, car il reconnat la lgalit +des violences commises contre lui... Et voici qu'on voudrait amener +le peuple russe au mme tat d'esclavage constitutionnel que les +autres peuples europens<a name="FNanchor_254_254" id="FNanchor_254_254"></a><a href="#Footnote_254_254" class="fnanchor">[254]</a>!...</i></p></div> + +<p>Dans son loignement du libralisme, c'est le ddain qui domine. +Vis--vis du socialisme, c'est—ou plutt ce serait—la haine, si +Tolsto ne se dfendait de har quoi que ce ft. Il le dteste +doublement, parce que le socialisme amalgame en lui deux mensonges: +celui de la libert et celui de la science. Ne se prtend-il pas fond +sur je ne sais quelle science conomique, dont les lois absolues +rgentent le progrs du monde!</p> + +<p>Tolsto est trs svre pour la science. Il a des pages d'une ironie +terrible sur cette superstition moderne et ces futiles problmes: +origine des espces, analyse spectrale, nature du radium, thorie des +nombres, animaux fossiles et autres sornettes, auxquelles on attribue +aujourd'hui la mme importance qu'on attribuait, au moyen ge, +l'Immacule Conception ou la Dualit de la Substance.—Il raille ces +servants de la science, qui, de mme que les servants de l'glise, se +persuadent et persuadent aux autres qu'ils sauvent l'humanit, qui, de +mme que l'glise, croient en leur infaillibilit, ne sont jamais +d'accord entre eux, se divisent en chapelles, et qui, de mme que +l'glise, sont la cause principale de la grossiret, de l'ignorance +morale, du retard que met l'homme s'affranchir du mal dont il souffre: +car ils ont rejet la seule chose qui pouvait unir l'humanit: la +conscience religieuse<a name="FNanchor_255_255" id="FNanchor_255_255"></a><a href="#Footnote_255_255" class="fnanchor">[255]</a>.</p> + +<p>Mais son inquitude redouble et son indignation clate, quand il voit +cette arme dangereuse du nouveau fanatisme dans les mains de ceux qui +prtendent rgnrer l'humanit. Tout rvolutionnaire l'attriste, quand +il recourt la violence. Mais le rvolutionnaire intellectuel et +thoricien lui fait horreur: c'est un pdant meurtrier, une me +orgueilleuse et sche, qui n'aime pas les hommes, qui n'aime que ses +ides<a name="FNanchor_256_256" id="FNanchor_256_256"></a><a href="#Footnote_256_256" class="fnanchor">[256]</a>.</p> + +<p>De basses ides, d'ailleurs.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Le socialisme a pour but la satisfaction des besoins les plus bas +de l'homme: son bien-tre matriel. Et ce but mme, il est +impuissant l'atteindre par les moyens qu'il prconise<a name="FNanchor_257_257" id="FNanchor_257_257"></a><a href="#Footnote_257_257" class="fnanchor">[257]</a>.</i></p></div> + +<p>Au fond il est sans amour. Il n'a que de la haine pour les oppresseurs +et une envie noire pour la vie douce et rassasie des riches: une +avidit de mouches qui se rassemblent autour des djections<a name="FNanchor_258_258" id="FNanchor_258_258"></a><a href="#Footnote_258_258" class="fnanchor">[258]</a>. Quand +le socialisme aura vaincu, l'aspect du monde sera terrible. La horde +europenne se ruera sur les peuples faibles et sauvages avec une force +redouble, et elle en fera des esclaves, afin que les anciens +proltaires de l'Europe puissent tout leur aise se dpraver par le +luxe oisif, comme les Romains<a name="FNanchor_259_259" id="FNanchor_259_259"></a><a href="#Footnote_259_259" class="fnanchor">[259]</a>.</p> + +<p>Heureusement que la meilleure force du socialisme se dpense en +fumes,—en discours, comme ceux de Jaurs....</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Quel admirable orateur! Il y a de tout dans ses discours,—et il +n'y a rien... Le socialisme, c'est un peu comme notre orthodoxie +russe: vous le pressez, vous le poussez dans ses derniers +retranchements, vous croyez l'avoir saisi, et brusquement il se +retourne et vous dit: Mais non! je ne suis pas celui que vous +croyez, je suis autre. Et il vous glisse dans la main... Patience! +Laissons faire le temps. Il en sera des thories socialistes comme +des modes de femmes, qui trs rapidement passent du salon +l'antichambre<a name="FNanchor_260_260" id="FNanchor_260_260"></a><a href="#Footnote_260_260" class="fnanchor">[260]</a>.</i></p></div> + +<p>Si Tolsto fait ainsi la guerre aux libraux et aux socialistes, ce +n'est pas, tant s'en faut, pour laisser le champ libre l'autocratie; +c'est au contraire pour que la bataille se livre dans toute son ampleur +entre le vieux monde et le monde nouveau, aprs qu'on aura limin de +l'arme les lments troubles et dangereux. Car lui aussi, il croit dans +la Rvolution. Mais sa Rvolution a une bien autre envergure que celle +des rvolutionnaires: c'est celle d'un croyant mystique du moyen ge, +qui attend pour le lendemain le rgne du Saint-Esprit:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je crois qu' cette heure prcise commence la grande rvolution, +qui se prpare depuis deux mille ans dans le monde chrtien,—la +rvolution qui substituera au christianisme corrompu et au rgime +de domination qui en dcoule le vritable christianisme, base de +l'galit entre les hommes et de la vraie libert, laquelle +aspirent tous les tres dous de raison<a name="FNanchor_261_261" id="FNanchor_261_261"></a><a href="#Footnote_261_261" class="fnanchor">[261]</a>.</i></p></div> + +<p>Et quelle heure choisit-il, le voyant prophtique, pour annoncer la +nouvelle re de bonheur et d'amour? L'heure la plus sombre de la Russie, +l'heure des dsastres et des hontes. Pouvoir superbe de la foi +cratrice! Tout est lumire autour d'elle,—jusqu' la nuit. Tolsto +aperoit dans la mort les signes du renouvellement,—dans les calamits +de la guerre de Mandchourie, dans la dbcle des armes russes, dans +l'affreuse anarchie et la sanglante lutte de classes. Sa logique de rve +tire de la victoire du Japon cette conclusion tonnante que la Russie +doit se dsintresser de toute guerre: car les peuples non chrtiens +auront toujours l'avantage, la guerre, sur les peuples chrtiens qui +ont franchi la phase de soumission servile.—Est-ce abdication pour son +peuple?—Non, c'est orgueil suprme. La Russie doit se dsintresser de +toute guerre, parce qu'elle doit accomplir <i>la grande rvolution</i>.</p> + +<p>Et voici que l'vangliste de Iasnaa Poliana, ennemi de la violence, +prophtise, sans s'en douter, la Rvolution Communiste<a name="FNanchor_262_262" id="FNanchor_262_262"></a><a href="#Footnote_262_262" class="fnanchor">[262]</a>!</p> + +<div class="blockquot"><p><i>La Rvolution de 1905, qui affranchira les hommes de l'oppression +brutale, doit commencer en Russie.—Elle commence.</i></p></div> + +<p>Pourquoi la Russie doit-elle jouer ce rle de peuple lu?—Parce que la +rvolution nouvelle doit avant tout rparer <i>le grand Crime</i>, la +monopolisation du sol au profit de quelques milliers de riches, +l'esclavage de millions d'hommes, le plus cruel des esclavages<a name="FNanchor_263_263" id="FNanchor_263_263"></a><a href="#Footnote_263_263" class="fnanchor">[263]</a>. Et +parce que nul peuple n'a conscience de cette iniquit autant que le +peuple russe<a name="FNanchor_264_264" id="FNanchor_264_264"></a><a href="#Footnote_264_264" class="fnanchor">[264]</a>.</p> + +<p>Mais surtout parce que le peuple russe est, de tous les peuples, le plus +pntr du vrai christianisme, et que la rvolution qui vient doit +raliser, au nom du Christ, la loi d'union et d'amour. Or cette loi +d'amour ne peut s'accomplir, si elle ne s'appuie sur la loi de +non-rsistance au mal<a name="FNanchor_265_265" id="FNanchor_265_265"></a><a href="#Footnote_265_265" class="fnanchor">[265]</a>. Et cette non-rsistance est, a toujours t +un trait essentiel du peuple russe.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Le peuple russe a toujours observ l'gard du pouvoir une tout +autre attitude que les autres pays europens. Jamais il n'est entr +en lutte contre le pouvoir; jamais surtout il n'y a particip, et +par consquent il n'a pu en tre souill. Il l'a considr comme un +mal qu'il faut viter. Une antique lgende reprsente les Russes +faisant appel aux Variagues, pour venir les gouverner. La majorit +des Russes a toujours mieux aim supporter les actes de violence +que d'y rpondre ou d'y tremper. Elle s'est donc toujours +soumise...</i></p></div> + +<p>Soumission volontaire, qui n'a aucun rapport avec l'obissance +servile<a name="FNanchor_266_266" id="FNanchor_266_266"></a><a href="#Footnote_266_266" class="fnanchor">[266]</a>.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Le vrai chrtien peut se soumettre, il lui est mme impossible de +ne pas se soumettre sans lutte toute violence; mais il ne +saurait y obir, c'est--dire en reconnatre la lgitimit<a name="FNanchor_267_267" id="FNanchor_267_267"></a><a href="#Footnote_267_267" class="fnanchor">[267]</a>.</i></p></div> + +<p>Au moment o Tolsto crivait ces lignes, il tait sous l'motion d'un +des plus tragiques exemples de cette non-rsistance hroque d'un +peuple,—la sanglante manifestation du 22 janvier 1905, +Saint-Ptersbourg, o une foule dsarme, conduite par le pope Gapone, +se laissa fusiller, sans un cri de haine, sans un geste pour se +dfendre.</p> + +<p>Depuis longtemps en Russie, les vieux croyants, qu'on nommait les +<i>sectateurs</i>, pratiquaient opinitrment, malgr les perscutions, la +non-obissance l'tat et refusaient de reconnatre la lgitimit du +pouvoir<a name="FNanchor_268_268" id="FNanchor_268_268"></a><a href="#Footnote_268_268" class="fnanchor">[268]</a>. Aprs les dsastres de la guerre russo-japonaise, cet tat +d'esprit n'eut pas de peine se propager dans le peuple des campagnes. +Les refus de service militaire se multiplirent; et plus ils furent +cruellement rprims, plus la rvolte grossit au fond des +cœurs.—D'autre part, des provinces, des races entires, sans +connatre Tolsto, avaient donn l'exemple du refus absolu et passif +d'obissance l'tat: les Doukhobors du Caucase, ds 1898, les +Gorgiens de la Gourie, vers 1905. Tolsto agit beaucoup moins sur ces +mouvements qu'ils n'agirent sur lui; et l'intrt de ses crits est +justement qu'en dpit de ce qu'ont prtendu les crivains du parti de la +rvolution, comme Gorki<a name="FNanchor_269_269" id="FNanchor_269_269"></a><a href="#Footnote_269_269" class="fnanchor">[269]</a>, il fut la voix du vieux peuple russe.</p> + +<p>L'attitude qu'il garda, vis--vis des hommes qui mettaient en pratique, +au pril de leur vie, les principes qu'il professait<a name="FNanchor_270_270" id="FNanchor_270_270"></a><a href="#Footnote_270_270" class="fnanchor">[270]</a>, fut trs +modeste et trs digne. Pas plus avec les Doukhobors et les Gouriens +qu'avec les soldats rfractaires, il ne se pose en matre qui enseigne.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Celui qui ne supporte aucune preuve ne peut rien apprendre +celui qui en supporte<a name="FNanchor_271_271" id="FNanchor_271_271"></a><a href="#Footnote_271_271" class="fnanchor">[271]</a>.</i></p></div> + +<p>Il implore le pardon de tous ceux que ses paroles et ses crits ont pu +conduire aux souffrances<a name="FNanchor_272_272" id="FNanchor_272_272"></a><a href="#Footnote_272_272" class="fnanchor">[272]</a>. Jamais il n'engage personne refuser le +service militaire. C'est chacun de se dcider soi-mme. S'il a affaire + quelqu'un qui hsite, il lui conseille toujours d'entrer au service +et de ne pas refuser l'obissance, tant que ce ne lui sera pas +moralement impossible. Car, si l'on hsite, c'est que l'on n'est pas +mr; et mieux vaut qu'il y ait un soldat de plus qu'un hypocrite ou un +rengat, ce qui est le cas avec ceux qui entreprennent des œuvres +au-dessus de leurs forces<a name="FNanchor_273_273" id="FNanchor_273_273"></a><a href="#Footnote_273_273" class="fnanchor">[273]</a>. Il se dfie de la rsolution du +rfractaire Gontcharenko. Il craint que ce jeune homme n'ait t +entran par l'amour-propre et par la gloriole, non par l'amour de +Dieu<a name="FNanchor_274_274" id="FNanchor_274_274"></a><a href="#Footnote_274_274" class="fnanchor">[274]</a>. Aux Doukhobors, il crit de ne pas persister dans leur refus +d'obissance, par orgueil et par respect humain, mais, s'ils en sont +capables, de dlivrer des souffrances leurs faibles femmes et leurs +enfants. Personne ne les condamnera pour cela. Ils ne doivent +s'obstiner que si l'esprit du Christ est ancr en eux, parce qu'alors +ils seront heureux de souffrir<a name="FNanchor_275_275" id="FNanchor_275_275"></a><a href="#Footnote_275_275" class="fnanchor">[275]</a>. En tout cas, il prie ceux qui se +font perscuter de ne rompre, aucun prix, leurs rapports affectueux +avec ceux qui les perscutent<a name="FNanchor_276_276" id="FNanchor_276_276"></a><a href="#Footnote_276_276" class="fnanchor">[276]</a>. Il faut aimer Hrode, comme il +l'crit, dans une belle lettre un ami:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Vous dites: On ne peut aimer Hrode.—Je l'ignore, mais je sens, +et vous aussi, qu'il faut l'aimer. Je sais, et vous aussi, que si +je ne l'aime pas, je souffre, qu'il n'y a pas en moi la vie<a name="FNanchor_277_277" id="FNanchor_277_277"></a><a href="#Footnote_277_277" class="fnanchor">[277]</a>.</i></p></div> + +<p>Divine puret, ardeur inlassable de cet amour, qui finit par ne plus se +contenter des paroles mmes de l'vangile: <i>Aime ton prochain comme +toi-mme</i>, parce qu'il y trouve encore un relent d'gosme<a name="FNanchor_278_278" id="FNanchor_278_278"></a><a href="#Footnote_278_278" class="fnanchor">[278]</a>!</p> + +<p>Amour trop vaste, au gr de certains, et si dgag de tout gosme +humain qu'il se dilue dans le vide!—Et pourtant, qui plus que Tolsto +se dfie de <i>l'amour abstrait</i>?</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Le plus grand pch d'aujourd'hui: l'amour abstrait des hommes, +l'amour impersonnel pour ceux qui sont quelque part, au loin.... +Aimer les hommes qu'on ne connat pas, qu'on ne rencontrera jamais, +c'est si facile! On n'a besoin de rien sacrifier. Et en mme temps, +on est si content de soi! La conscience est berne.—Non. Il faut +aimer le prochain,—celui avec qui l'on vit, et qui vous +gne<a name="FNanchor_279_279" id="FNanchor_279_279"></a><a href="#Footnote_279_279" class="fnanchor">[279]</a>.</i></p></div> + +<p>Je lis dans la plupart des tudes sur Tolsto que sa philosophie et sa +foi ne sont pas originales. Il est vrai: la beaut de ces penses est +trop ternelle pour qu'elle paraisse jamais une nouveaut la mode.... +D'autres relvent leur caractre utopique. Il est encore vrai: elles +sont utopiques, comme l'vangile. Un prophte est un utopiste; il vit +ds ici-bas de la vie ternelle; et que cette apparition nous ait t +accorde, que nous ayons vu parmi nous le dernier des prophtes, que le +plus grand de nos artistes ait cette aurole au front,—c'est l, me +semble-t-il, un fait plus original et d'importance plus grande pour le +monde qu'une religion de plus, ou une philosophie nouvelle. Aveugles, +ceux qui ne voient pas le miracle de cette grande me, incarnation de +l'amour fraternel dans un sicle ensanglant par la haine!</p> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_175" id="page_175"></a></p> + +<p>Sa figure avait pris les traits dfinitifs, sous lesquels elle restera +dans la mmoire des hommes: le large front que traverse l'arc d'une +double ride, les broussailles blanches des sourcils, la barbe de +patriarche, qui rappelle le Mose de Dijon. Le vieux visage s'tait +adouci, attendri; il portait la marque de la maladie, du chagrin, de +l'affectueuse bont. Comme il avait chang, depuis la brutalit presque +animale des vingt ans et la raideur empese du soldat de Sbastopol! +Mais les yeux clairs ont toujours leur fixit profonde, cette loyaut de +regard, qui ne cache rien de soi, et qui rien n'est cach.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Neuf ans avant sa mort, dans la rponse au Saint-Synode (17 avril 1901), +Tolsto disait:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je dois ma foi de vivre dans la paix et la joie, et de pouvoir +aussi, dans la paix et la joie, m'acheminer vers la mort.</i></p></div> + +<p>Je songe, en l'entendant, la parole antique: <i>que l'on ne doit +appeler heureux aucun homme avant qu'il soit mort</i>.</p> + +<p>Cette paix et cette joie, qu'alors il se vantait d'avoir, lui sont-elles +restes fidles?</p> + +<p>Les esprances de la grande Rvolution de 1905 s'taient vanouies. +Des tnbres amonceles, la lumire attendue n'tait point sortie. Aux +convulsions rvolutionnaires succdait l'puisement. A l'ancienne +injustice rien n'avait chang, sinon que la misre avait encore grossi. +Dj en 1906, Tolsto a perdu un peu confiance dans la vocation +historique du peuple slave de Russie; et sa foi obstine cherche, au +loin, d'autres peuples qu'il puisse investir de cette mission. Il pense +au grand et sage peuple chinois. Il croit que les peuples d'Orient +sont appels retrouver cette libert, que les peuples d'Occident ont +perdue presque sans retour, et que la Chine, la tte des Asiatiques, +accomplira la transformation de l'humanit dans la voie du <i>Tao</i>, de la +Loi ternelle<a name="FNanchor_280_280" id="FNanchor_280_280"></a><a href="#Footnote_280_280" class="fnanchor">[280]</a>.</p> + +<p>Espoir vite du: la Chine de Lao-Tse et de Confucius renie sa sagesse +passe, comme dj l'avait fait le Japon avant elle, pour imiter +l'Europe<a name="FNanchor_281_281" id="FNanchor_281_281"></a><a href="#Footnote_281_281" class="fnanchor">[281]</a>. Les Doukhobors perscuts ont migr au Canada; et l, +ils ont aussitt, au scandale de Tolsto, restaur la proprit<a name="FNanchor_282_282" id="FNanchor_282_282"></a><a href="#Footnote_282_282" class="fnanchor">[282]</a>. +Les Gouriens, peine dlivrs du joug de l'tat, se sont mis +assommer ceux qui ne pensaient pas comme eux; et les troupes russes, +appeles, ont tout fait rentrer dans l'ordre. Il n'est pas jusqu'aux +Juifs,—eux, dont la patrie jusqu'alors, la plus belle que pt dsirer +un homme, tait le Livre<a name="FNanchor_283_283" id="FNanchor_283_283"></a><a href="#Footnote_283_283" class="fnanchor">[283]</a>,—qui ne tombent dans la maladie du +Sionisme, ce mouvement faussement national, qui est la chair de la +chair de l'europanisme contemporain, son enfant rachitique<a name="FNanchor_284_284" id="FNanchor_284_284"></a><a href="#Footnote_284_284" class="fnanchor">[284]</a>.</p> + +<p>Tolsto est triste, mais il n'est pas dcourag. Il fait crdit Dieu, +il croit en l'avenir<a name="FNanchor_285_285" id="FNanchor_285_285"></a><a href="#Footnote_285_285" class="fnanchor">[285]</a>:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Ce serait parfait, si on pouvait faire pousser une fort, en un +clin d'œil. Malheureusement, c'est impossible, il faut attendre +que la semence germe, fasse venir des pousses, puis des feuilles, +puis la tige qui se transforme enfin en arbre<a name="FNanchor_286_286" id="FNanchor_286_286"></a><a href="#Footnote_286_286" class="fnanchor">[286]</a>.</i></p></div> + +<p>Mais il faut beaucoup d'arbres pour faire une fort; et Tolsto est +seul. Glorieux, mais seul. On lui crit, du monde entier: des pays +mahomtans, de la Chine, du Japon, o l'on traduit <i>Rsurrection</i>, et o +se rpandent ses ides sur la restitution de la terre au peuple<a name="FNanchor_287_287" id="FNanchor_287_287"></a><a href="#Footnote_287_287" class="fnanchor">[287]</a>. +Les journaux amricains l'interviewent; des Franais le consultent sur +l'art, ou sur la sparation des glises et de l'tat<a name="FNanchor_288_288" id="FNanchor_288_288"></a><a href="#Footnote_288_288" class="fnanchor">[288]</a>. Mais il n'a +pas trois cents disciples, et il en convient. D'ailleurs, il ne s'est +pas souci d'en faire. Il repousse les tentatives de ses amis pour +former des groupes de Tolstoens:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Il ne faut pas aller la rencontre l'un de l'autre, mais aller +tous Dieu.... Vous dites: Ensemble, c'est plus +facile...—Quoi?—Labourer, faucher, oui. Mais s'approcher de +Dieu, on ne le peut qu'isolment... Je me reprsente le monde comme +un norme temple dans lequel la lumire tombe d'en haut et juste au +milieu. Pour se runir, tous doivent aller la lumire. L, nous +tous, venus de divers cts, nous nous trouverons ensemble avec des +hommes que nous n'attendions pas: en cela est la joie<a name="FNanchor_289_289" id="FNanchor_289_289"></a><a href="#Footnote_289_289" class="fnanchor">[289]</a>.</i></p></div> + +<p>Combien se sont-ils trouvs ensemble sous le rayon qui tombe de la +coupole?—Qu'importe! Il suffit d'un seul, avec Dieu.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>De mme qu'une matire en combustion peut seule communiquer le feu + d'autres matires, seules la vraie foi et la vraie vie d'un homme +peuvent se communiquer d'autres hommes et rpandre la +vrit<a name="FNanchor_290_290" id="FNanchor_290_290"></a><a href="#Footnote_290_290" class="fnanchor">[290]</a>.</i></p></div> + +<p>Peut-tre; mais jusqu' quel point cette foi isole a-t-elle pu assurer +le bonheur Tolsto?—Qu'il est loin, ses derniers jours, de la +srnit volontaire d'un Gœthe! On dirait qu'il la fuit, qu'elle lui +est antipathique.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Il faut remercier Dieu d'tre mcontent de soi. Puisse-t-on l'tre +toujours! Le dsaccord de la vie avec ce qu'elle devrait tre est +prcisment le signe de la vie, le mouvement ascendant du plus +petit au plus grand, du pire au mieux. Et ce dsaccord est la +condition du bien. C'est un mal, quand l'homme est tranquille et +satisfait de soi-mme<a name="FNanchor_291_291" id="FNanchor_291_291"></a><a href="#Footnote_291_291" class="fnanchor">[291]</a>.</i></p></div> + +<p>Et il imagine ce sujet de roman, qui montre curieusement que +l'inquitude persistante d'un Levine ou d'un Pierre Besoukhov n'tait +pas morte en lui.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je me reprsente souvent un homme lev dans les cercles +rvolutionnaires, et d'abord rvolutionnaire, puis populiste, +socialiste, orthodoxe, moine au Mont Athos, ensuite athe, bon pre +de famille, et enfin Doukhobor. Il commence tout, sans cesse +abandonne tout: les hommes se moquent de lui, il n'a rien fait, et +meurt oubli, dans un hospice. En mourant, il pense qu'il a gch +sa vie. Et cependant, c'est un saint<a name="FNanchor_292_292" id="FNanchor_292_292"></a><a href="#Footnote_292_292" class="fnanchor">[292]</a>.</i></p></div> + +<p>Avait-il donc des doutes encore, lui, si plein de sa foi?—Qui sait? +Chez un homme rest robuste, de corps et d'esprit, jusque dans sa +vieillesse, la vie ne pouvait s'arrter un point de la pense. Il +fallait qu'elle marcht.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Le mouvement, c'est la vie<a name="FNanchor_293_293" id="FNanchor_293_293"></a><a href="#Footnote_293_293" class="fnanchor">[293]</a>.</i></p></div> + +<p>Bien des choses avaient d changer en lui, au cours des dernires +annes. Son opinion l'gard des rvolutionnaires n'avait-elle pas t +modifie? Qui peut mme dire si sa foi en la non-rsistance au mal +n'avait pas t un peu branle?—Dj, dans <i>Rsurrection</i>, les +relations de Nekhludov avec les condamns politiques changent +compltement ses ides sur le parti rvolutionnaire russe.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Jusque-l, il avait de l'aversion pour leur cruaut, leur +dissimulation criminelle, leurs attentats, leur suffisance, leur +contentement de soi, leur insupportable vanit. Mais quand il les +voit de plus prs, quand il voit comme ils taient traits par +l'autorit, il comprend qu'ils ne pouvaient tre autres.</i></p></div> + +<p>Et il admire leur haute ide du devoir, qui implique le sacrifice total.</p> + +<p>Mais depuis 1900, la vague rvolutionnaire s'tait tendue; partie des +intellectuels, elle avait gagn le peuple, elle remuait obscurment des +milliers de misrables. L'avant-garde de leur arme menaante dfilait +sous la fentre de Tolsto, Iasnaa-Poliana. Trois rcits, publis par +le <i>Mercure de France</i><a name="FNanchor_294_294" id="FNanchor_294_294"></a><a href="#Footnote_294_294" class="fnanchor">[294]</a>, et qui comptent parmi les dernires pages +crites par Tolsto, font entrevoir la douleur et le trouble que ce +spectacle jetait dans son esprit. O tait-il le temps o, dans la +campagne de Toula, passaient les plerins, simples d'esprit et pieux? +Maintenant, c'est une invasion d'affams errants. Il en vient, chaque +jour. Tolsto, qui cause avec eux, est frapp de la haine qui les anime; +ils ne voient plus, comme autrefois, dans les riches, des gens qui font +le salut de leur me en distribuant l'aumne, mais des bandits, des +brigands, qui boivent le sang du peuple travailleur. Beaucoup sont des +gens instruits, ruins, deux doigts du dsespoir qui rend l'homme +capable de tout.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Ce n'est pas dans les dserts et dans les forts, mais dans les +bouges des villes et sur les grandes routes que sont levs les +barbares qui feront de la civilisation moderne ce que les Huns et +les Vandales ont fait de l'ancienne.</i></p></div> + +<p>Ainsi disait Henry George. Et Tolsto ajoute:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Les Vandales sont dj prts en Russie, et ils seront +particulirement terribles parmi notre peuple profondment +religieux, parce que nous ne connaissons pas ces freins: les +convenances et l'opinion publique, qui sont si dveloppes chez les +peuples europens.</i></p></div> + +<p>Tolsto recevait souvent des lettres de ces rvolts, protestant contre +ses doctrines de la non-rsistance et disant qu' tout le mal que les +gouvernants et les riches faisaient au peuple, on ne pouvait que +rpondre: Vengeance! Vengeance! Vengeance!—Tolsto les condamne-t-il +encore? On ne sait. Mais quand il voit, quelques jours aprs, saisir +dans son village, chez les pauvres qui pleurent, leur samovar et leurs +brebis, devant les autorits indiffrentes, il a beau faire, lui aussi, +il crie vengeance contre les bourreaux, contre ces ministres et leurs +acolytes, qui sont occups au commerce de l'eau-de-vie, ou apprendre +aux hommes le meurtre, ou prononcer les condamnations la +dportation, la prison, au bagne ou la pendaison,—ces gens, tous +parfaitement convaincus que les samovars, les brebis, les veaux, la +toile, qu'on enlve aux misreux, trouvent leur meilleur placement dans +la distillation de l'eau-de-vie qui empoisonne le peuple, dans la +fabrication des armes meurtrires, dans la construction des prisons, des +bagnes, et surtout dans la distribution des appointements leurs aides +et eux.</p> + +<p>Il est triste, quand on a vcu, toute sa vie, dans l'attente et +l'annonce du rgne de l'amour, de devoir fermer les yeux, parmi ces +visions menaantes, et de s'en sentir troubl.—Il l'est encore +davantage, quand on a la conscience vridique d'un Tolsto, de se dire +qu'on n'a pas mis d'accord tout fait sa vie avec ses principes.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Ici, nous touchons au point le plus douloureux de ses dernires +annes,—faut-il dire, de ses trente dernires annes?—et il ne nous +est permis que de l'effleurer d'une main pieuse et craintive: car cette +douleur, dont Tolsto s'effora de garder le secret, n'appartient pas +seulement celui qui est mort, mais d'autres qui vivent, qu'il aima, +et qui l'aiment.</p> + +<p>Il n'tait pas arriv communiquer sa foi ceux qui lui taient les +plus chers, sa femme, ses enfants. On a vu que la fidle compagne, +qui partageait vaillamment sa vie et ses travaux artistiques, souffrait +de ce qu'il avait reni sa foi dans l'art pour une autre foi morale, +qu'elle ne comprenait pas. Tolsto ne souffrait pas moins de se voir +incompris de sa meilleure amie.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je sens par tout mon tre</i>, crivait-il Tnromo, <i>la vrit de +ces paroles: que le mari et la femme ne sont pas des tres +distincts, mais ne font qu'un... Je voudrais ardemment pouvoir +transmettre ma femme une partie de cette conscience religieuse, +qui me donne la possibilit de m'lever parfois au-dessus des +douleurs de la vie. J'espre quelle lui sera transmise, non par +moi, sans doute, mais par Dieu, bien que cette conscience ne soit +gure accessible aux femmes<a name="FNanchor_295_295" id="FNanchor_295_295"></a><a href="#Footnote_295_295" class="fnanchor">[295]</a>.</i></p></div> + +<p>Il ne semble pas que ce vœu ait t exauc. La comtesse Tolsto +admirait et aimait la puret de cœur, l'hrosme candide, la bont de +la grande me qui ne faisait qu'une avec elle; elle apercevait qu'il +marchait devant la foule et montrait le chemin que doivent suivre les +hommes<a name="FNanchor_296_296" id="FNanchor_296_296"></a><a href="#Footnote_296_296" class="fnanchor">[296]</a>; quand le Saint-Synode l'excommuniait, elle prenait +bravement sa dfense et rclamait sa part du danger qui le menaait. +Mais elle ne pouvait faire qu'elle crt ce qu'elle ne croyait pas; et +Tolsto tait trop sincre pour l'obliger feindre,—lui qui hassait +la feintise de la foi et de l'amour, plus que la ngation de la foi et +de l'amour<a name="FNanchor_297_297" id="FNanchor_297_297"></a><a href="#Footnote_297_297" class="fnanchor">[297]</a>. Comment donc et-il pu l'obliger, ne croyant pas, +modifier sa vie, sacrifier sa fortune et celle de ses enfants?</p> + +<p>Avec ses enfants, le dsaccord tait plus grand encore. M. A. +Leroy-Beaulieu, qui vit Tolsto dans sa famille, Iasnaa Poliana, dit +qu' table, lorsque le pre parlait, les fils dissimulaient mal leur +ennui et leur incrdulit<a name="FNanchor_298_298" id="FNanchor_298_298"></a><a href="#Footnote_298_298" class="fnanchor">[298]</a>. Sa foi n'avait effleur que ses trois +filles, dont l'une, sa prfre Marie, tait morte<a name="FNanchor_299_299" id="FNanchor_299_299"></a><a href="#Footnote_299_299" class="fnanchor">[299]</a>. Il tait +moralement isol parmi les siens. Il n'avait gure que sa dernire +fille et son mdecin<a name="FNanchor_300_300" id="FNanchor_300_300"></a><a href="#Footnote_300_300" class="fnanchor">[300]</a> pour le comprendre.</p> + +<p>Il souffrait de cet loignement de pense, il souffrait des relations +mondaines qu'on lui imposait, de ces htes fatigants, venus du monde +entier, de ces visites d'Amricains et de snobs, qui l'excdaient; il +souffrait du luxe o sa vie de famille le contraignait vivre. +Modeste luxe, si l'on en croit les rcits de ceux qui l'ont vu dans sa +simple maison, d'un ameublement presque austre, dans sa petite chambre, +avec un lit de fer, de pauvres chaises et des murailles nues! Mais ce +confort lui pesait: c'tait un remords perptuel. Dans le second des +rcits publis par le <i>Mercure de France</i>, il oppose amrement au +spectacle de la misre environnante celui du luxe de sa propre maison.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Mon activit</i>, crivait-il dj en 1903, <i>quelque utile qu'elle +puisse paratre certains hommes, perd la plus grande partie de +son importance, parce que ma vie n'est pas entirement d'accord +avec ce que je professe</i><a name="FNanchor_301_301" id="FNanchor_301_301"></a><a href="#Footnote_301_301" class="fnanchor">[301]</a>.</p></div> + +<p>Que n'a-t-il donc ralis cet accord! S'il ne pouvait obliger les siens + se sparer du monde, que ne s'est-il spar d'eux et de leur +vie,—vitant ainsi les sarcasmes et le reproche d'hypocrisie, que lui +ont jets ses ennemis, trop heureux de son exemple et s'en autorisant +pour nier sa doctrine!</p> + +<p>Il y avait pens. Depuis longtemps, sa rsolution tait prise. On a +retrouv et publi<a name="FNanchor_302_302" id="FNanchor_302_302"></a><a href="#Footnote_302_302" class="fnanchor">[302]</a> une admirable lettre que, le 8 juin 1897, il +crivait sa femme. Il faut la reproduire presque en entier. Rien ne +livre mieux le secret de cette me aimante et douloureuse:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Depuis longtemps, chre Sophie, je souffre du dsaccord de ma vie +avec mes croyances. Je ne puis vous forcer changer ni votre vie +ni vos habitudes. Je n'ai pas pu davantage vous quitter jusqu' +prsent, car je pensais que, par mon loignement, je priverais les +enfants, encore trs jeunes, de cette petite influence que je +pourrais avoir sur eux, et que je vous ferais tous beaucoup de +peine. Mais je ne puis continuer vivre comme j'ai vcu pendant +ces seize dernires annes<a name="FNanchor_303_303" id="FNanchor_303_303"></a><a href="#Footnote_303_303" class="fnanchor">[303]</a>, tantt luttant contre vous et +vous irritant, tantt succombant moi-mme aux influences et aux +sductions auxquelles je suis habitu et qui m'entourent. J'ai +rsolu de faire maintenant ce que je voulais faire depuis +longtemps: m'en aller.... De mme que les Hindous, arrivs la +soixantaine, s'en vont dans la fort, de mme que chaque homme +vieux et religieux dsire consacrer les dernires annes de sa vie + Dieu et non aux plaisanteries, aux calembours, aux potins, au +lawn-tennis, de mme moi, parvenu ma soixante-dixime anne, je +dsire de toutes les forces de mon me le calme, la solitude, et, +sinon un accord complet, du moins pas ce dsaccord criant entre +toute ma vie et ma conscience. Si je m'en tais all ouvertement, +c'et t des supplications, des discussions, j'eusse faibli, et +peut-tre n'aurais-je pas mis excution ma dcision, tandis +quelle doit tre excute. Je vous prie donc de me pardonner, si +mon acte vous attriste. Et principalement toi, Sophie, laisse-moi +partir, ne me cherche pas, ne m'en veuille point et ne me blme +pas. Le fait que je t'ai quitte ne prouve pas que j'aie des griefs +contre toi.... Je sais que</i> tu ne pouvais pas, tu ne pouvais pas +<i>voir et penser comme moi; c'est pourquoi tu n'as pas pu changer ta +vie et faire un sacrifice ce que tu ne reconnais pas. Aussi, je +ne te blme point; au contraire, je me souviens avec amour et +reconnaissance des trente-cinq longues annes de notre vie commune, +et surtout de la premire moiti de ce temps, quand, avec le +courage et le dvouement de ta nature maternelle, tu supportais +vaillamment ce que tu regardais comme ta mission. Tu as donn moi +et au monde ce que tu pouvais donner. Tu as donn beaucoup d'amour +maternel et fait de grands sacrifices.... Mais, dans la dernire +priode de notre vie, dans les quinze dernires annes, nos routes +se sont spares. Je ne puis croire que ce soit moi le coupable; je +sais que si j'ai chang, ce n'est ni pour mon plaisir, ni pour le +monde, mais parce que je ne pouvais faire autrement. Je ne peux pas +t'accuser de ne m'avoir point suivi, et je te remercie, et je me +rappellerai toujours avec amour ce que tu m'as donn.—Adieu, ma +chre Sophie. Je t'aime.</i></p></div> + +<p><i>Le fait que je t'ai quitte....</i> Il ne la quitta point.—Pauvre +lettre! Il lui semble qu'il lui suffit de l'crire, pour que sa +rsolution soit accomplie.... Aprs l'avoir crite, il avait puis dj +toute sa force de rsolution.—<i>Si je m'en tais all ouvertement; +c'et t des supplications, j'eusse faibli....</i> Il ne fut pas besoin +de <i>supplications</i>, de <i>discussions</i>, il lui suffit de voir, un +moment aprs, ceux qu'il voulait quitter: il sentit <i>qu'il ne pouvait +pas, il ne pouvait pas</i> les quitter; la lettre qu'il avait dans sa +poche, il l'enfouit dans un meuble, avec cette suscription:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Transmettre ceci, aprs ma mort, ma femme Sophie Andrievna.</i></p></div> + +<p>Et cela se borna son projet d'vasion.</p> + +<p>tait-ce l sa force? N'tait-il pas capable de sacrifier sa tendresse +son Dieu?—Certes, il ne manque pas, dans les fastes chrtiens, de +saints au cœur plus ferme qui n'hsitrent jamais fouler +intrpidement aux pieds leurs affections et celles des autres.... Qu'y +faire? Il n'tait point de ceux-l. Il tait faible. Il tait homme. Et +c'est pour cela que nous l'aimons.</p> + +<p>Plus de quinze ans auparavant, dans une page d'une douleur dchirante, +il se demandait lui-mme:</p> + +<div class="blockquot"><p>—<i>Eh bien, Lon Tolsto, vis-tu selon les principes que tu +prnes?</i></p></div> + +<p>Et il rpondait, accabl:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je meurs de honte, je suis coupable, je mrite le mpris... +Pourtant, comparez ma vie d'autrefois celle d'aujourd'hui. Vous +verrez que je cherche vivre selon la loi de Dieu. Je n'ai pas +fait la millime partie de ce qu'il faut faire, et j'en suis +confus, mais je ne l'ai pas fait, non parce que je ne l'ai pas +voulu, mais parce que je ne l'ai pas pu.... Accusez-moi, mais +n'accusez pas la voie que je suis. Si je connais la route qui +conduit ma maison, et si je la suis en titubant, comme un homme +ivre, cela veut-il dire que la route soit mauvaise? Ou +indiquez-m'en une autre, ou soutenez-moi sur la vraie route, comme +je suis prt vous soutenir. Mais ne me rebutez pas, ne vous +rjouissez pas de ma dtresse, ne criez pas, avec transport: +Regardez! Il dit qu'il va la maison, et il tombe dans le +bourbier! Non, ne vous rjouissez pas, mais aidez-moi, +soutenez-moi!... Aidez-moi! Mon cœur se dchire de dsespoir que +nous nous soyons tous gars; et lorsque je fais tous mes efforts +pour sortir de l, vous, chacun de mes carts, au lieu d'avoir +compassion, vous me montrez du doigt, en criant: Voyez, il tombe +avec nous dans le bourbier<a name="FNanchor_304_304" id="FNanchor_304_304"></a><a href="#Footnote_304_304" class="fnanchor">[304]</a>!</i></p></div> + +<p>Plus prs de la mort, il rptait:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je ne suis pas un saint, je ne me suis jamais donn pour tel. Je +suis un homme qui se laisse entraner, et qui parfois ne dit pas +tout ce qu'il pense et sent; non parce qu'il ne le veut pas, mais +parce qu'il ne le peut pas, parce qu'il lui arrive frquemment +d'exagrer ou d'errer. Dans mes actions, c'est encore pis. Je suis +un homme tout fait faible, avec des habitudes vicieuses, qui veut +servir le Dieu de vrit, mais qui trbuche constamment. Si l'on me +tient pour un homme qui ne peut se tromper, chacune de mes fautes +doit paratre un mensonge ou une hypocrisie. Mais si on me tient +pour un homme faible, j'apparais alors ce que je suis en ralit: +un tre pitoyable, mais sincre, qui a constamment et de toute son +me dsir et qui dsire encore devenir un homme bon, un bon +serviteur de Dieu.</i></p></div> + +<p>Ainsi, il resta, perscut par le remords, poursuivi par les reproches +muets de disciples plus nergiques et moins humains que lui<a name="FNanchor_305_305" id="FNanchor_305_305"></a><a href="#Footnote_305_305" class="fnanchor">[305]</a>, +dchir par sa faiblesse et son indcision, cartel entre l'amour des +siens et l'amour de Dieu,—jusqu'au jour o un coup de dsespoir, et +peut-tre le vent brlant de fivre qui se lve aux approches de la +mort, le jetrent hors du logis, sur les chemins, errant, fuyant, +frappant aux portes d'un couvent, puis reprenant sa course, tombant sur +sa route enfin, dans un obscur petit pays, pour ne plus se relever<a name="FNanchor_306_306" id="FNanchor_306_306"></a><a href="#Footnote_306_306" class="fnanchor">[306]</a>. +Et, sur son lit de mort, il pleurait, non sur soi, mais sur les +malheureux; et il disait, au milieu de ses sanglots:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Il y a sur la terre des millions d'hommes qui souffrent; pourquoi +tes-vous l tous vous occuper du seul Lon Tolstoy?</i></p></div> + +<p>Alors, elle vint—c'tait le dimanche 20 novembre 1910, peu aprs six +heures du matin,—elle vint, la dlivrance, ainsi qu'il la nommait, +la mort, la mort bnie...</p> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_194" id="page_194"></a></p> + +<p>Le combat tait termin, le combat de quatre-vingt-deux ans, dont cette +vie avait t le champ. Tragique et glorieuse mle, laquelle prirent +part toutes les forces de la vie, tous les vices et toutes les +vertus.—Tous les vices, hors un seul, le mensonge, qu'il pourchassa +sans cesse et traqua dans ses derniers refuges.</p> + +<p>D'abord, la libert ivre, les passions qui s'entrechoquent dans la nuit +orageuse qu'illuminent de loin en loin d'blouissants clairs,—crises +d'amour et d'extase, visions de l'ternel. Annes du Caucase, de +Sbastopol, annes de jeunesse tumultueuse et inquite... Puis, la +grande accalmie des premires annes du mariage. Le bonheur de l'amour, +de l'art, de la nature,—<i>Guerre et Paix</i>. Le plein jour du gnie, qui +enveloppe tout l'horizon humain et le spectacle de ces luttes, qui pour +l'me sont dj du pass. Il les domine, il en est matre; et dj elles +ne lui suffisent plus. Comme le prince Andr, il a les yeux tourns vers +le ciel immense qui luit au-dessus d'Austerlitz. C'est ce ciel qui +l'attire:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Il y a des hommes aux ailes puissantes, que la volupt fait +descendre au milieu de la foule, o leurs ailes se brisent: moi, +par exemple. Ensuite, on bat de son aile brise, on s'lance +vigoureusement, et l'on retombe de nouveau. Les ailes seront +guries. Je volerai trs haut. Que Dieu m'aide<a name="FNanchor_307_307" id="FNanchor_307_307"></a><a href="#Footnote_307_307" class="fnanchor">[307]</a>!</i></p></div> + +<p>Ces paroles sont crites, au milieu du plus terrible orage, celui dont +les <i>Confessions</i> sont le souvenir et l'cho. Tolsto a t plus d'une +fois rejet sur le sol, les ailes fracasses. Et toujours il s'obstine. +Il repart. Le voici qui plane dans le ciel immense et profond, avec +ses deux grandes ailes, dont l'une est la raison et l'autre est la foi. +Mais il n'y trouve pas le calme qu'il cherchait. Le ciel n'est pas en +dehors de nous. Le ciel est en nous. Tolsto y souffle ses temptes de +passions. Par l il se distingue des aptres qui renoncent: il met son +renoncement la mme ardeur qu'il mettait vivre. Et c'est toujours la +vie qu'il treint, avec une violence d'amoureux. Il est fou de la vie. +Il est ivre de la vie. Il ne peut vivre sans cette ivresse<a name="FNanchor_308_308" id="FNanchor_308_308"></a><a href="#Footnote_308_308" class="fnanchor">[308]</a>. Ivre +de bonheur et de malheur, la fois. Ivre de mort et d'immortalit<a name="FNanchor_309_309" id="FNanchor_309_309"></a><a href="#Footnote_309_309" class="fnanchor">[309]</a>. +Son renoncement la vie individuelle n'est qu'un cri de passion exalte +vers la vie ternelle. Non, la paix qu'il atteint, la paix de l'me +qu'il invoque, n'est pas celle de la mort. C'est celle de ces mondes +enflamms qui gravitent dans les espaces infinis. Chez lui, la colre +est calme<a name="FNanchor_310_310" id="FNanchor_310_310"></a><a href="#Footnote_310_310" class="fnanchor">[310]</a>, et le calme est brlant. La foi lui a donn des armes +nouvelles pour reprendre, plus implacable, le combat que, ds ses +premires œuvres, il ne cessait de livrer aux mensonges de la socit +moderne. Il ne s'en tient plus quelques types de romans, il s'attaque + toutes les grandes idoles: hypocrisies de la religion, de l'tat, de +la science, de l'art, du libralisme, du socialisme, de l'instruction +populaire, de la bienfaisance, du pacifisme<a name="FNanchor_311_311" id="FNanchor_311_311"></a><a href="#Footnote_311_311" class="fnanchor">[311]</a>... Il les soufflette, +il s'acharne contre elles.</p> + +<p>Le monde voit, de loin en loin, de ces apparitions de grands esprits +rvolts, qui, comme Jean le Prcurseur, lancent l'anathme contre une +civilisation corrompue. La dernire de ces apparitions avait t +Rousseau. Par son amour de la nature<a name="FNanchor_312_312" id="FNanchor_312_312"></a><a href="#Footnote_312_312" class="fnanchor">[312]</a>, par sa haine de la socit +moderne, par sa jalouse indpendance, par sa ferveur d'adoration pour +l'vangile et pour la morale chrtienne, Rousseau annonce Tolsto, qui +se rclamait de lui: Telles de ses pages me vont au cœur, disait-il, +je crois que je les aurais crites<a name="FNanchor_313_313" id="FNanchor_313_313"></a><a href="#Footnote_313_313" class="fnanchor">[313]</a>.</p> + +<p>Mais quelle diffrence entre les deux mes, et comme celle de Tolsto +est plus purement chrtienne! Quel manque d'humilit, quelle arrogance +pharisienne, dans ce cri insolent des <i>Confessions</i> de l'homme de +Genve:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>tre ternel! Qu'un seul te dise, s'il l'ose: Je fus meilleur que +cet homme-l!</i></p></div> + +<p>Ou dans ce dfi au monde:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je le dclare hautement et sans crainte: quiconque pourra me +croire un malhonnte homme est lui-mme un homme touffer.</i></p></div> + +<p>Tolsto pleurait des larmes de sang sur les crimes de sa vie passe:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>J'prouve les souffrances de l'enfer. Je me rappelle toute ma +lchet passe, et ces souvenirs ne me quittent pas, ils +empoisonnent ma vie. On regrette d'ordinaire que l'on ne garde pas +le souvenir aprs la mort. Quel bonheur qu'il en soit ainsi! Quelle +souffrance ce serait, si, dans cette autre vie, je me rappelais +tout le mal que je commis ici-bas<a name="FNanchor_314_314" id="FNanchor_314_314"></a><a href="#Footnote_314_314" class="fnanchor">[314]</a>!...</i></p></div> + +<p>Ce n'est pas lui qui et crit ses <i>Confessions</i>, comme Rousseau, parce +que, dit celui-ci, sentant que le bien surpassait le mal, j'avais mon +intrt tout dire<a name="FNanchor_315_315" id="FNanchor_315_315"></a><a href="#Footnote_315_315" class="fnanchor">[315]</a>. Tolsto, aprs avoir essay, renonce crire +ses <i>Mmoires</i>; la plume lui tombe des mains: il ne veut pas tre un +objet de scandale pour ceux qui le liront:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Des gens diraient: Voil donc cet homme que plusieurs placent si +haut! Et quel lche il tait! Alors, nous, simples mortels, c'est +Dieu lui-mme qui ordonne d'tre lches<a name="FNanchor_316_316" id="FNanchor_316_316"></a><a href="#Footnote_316_316" class="fnanchor">[316]</a>.</i></p></div> + +<p>Jamais Rousseau n'a connu de la foi chrtienne la belle pudeur morale, +l'humilit qui donne au vieux Tolsto une candeur ineffable. Derrire +Rousseau,—encadrant la statue de l'le aux Cygnes—on voit Saint-Pierre +de Genve, la Rome de Calvin. En Tolsto, on retrouve les plerins, les +innocents, dont les confessions naves et les larmes avaient mu son +enfance.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Mais, bien plus encore que la lutte contre le monde, qui lui est commune +avec Rousseau, un autre combat remplit les trente dernires annes de la +vie de Tolsto, un magnifique combat entre les deux plus hautes +puissances de son me: la Vrit et l'Amour.</p> + +<p>La Vrit,—ce regard qui va droit l'me,—la lumire pntrante de +ces yeux gris qui vous percent... Elle tait sa plus ancienne foi, la +reine de son art.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>L'hrone de mes crits, celle que j'aime de toutes les forces de +mon me, celle qui toujours fut, est, et sera belle, c'est la +vrit<a name="FNanchor_317_317" id="FNanchor_317_317"></a><a href="#Footnote_317_317" class="fnanchor">[317]</a>.</i></p></div> + +<p>La vrit, seule pave, surnageant du naufrage, aprs la mort de son +frre<a name="FNanchor_318_318" id="FNanchor_318_318"></a><a href="#Footnote_318_318" class="fnanchor">[318]</a>. La vrit, pivot de sa vie, roc au milieu de la mer...</p> + +<p>Mais bientt, la vrit horrible<a name="FNanchor_319_319" id="FNanchor_319_319"></a><a href="#Footnote_319_319" class="fnanchor">[319]</a> ne lui avait plus suffi. L'Amour +l'avait supplante. C'tait la source vive de son enfance, l'tat +naturel de son me<a name="FNanchor_320_320" id="FNanchor_320_320"></a><a href="#Footnote_320_320" class="fnanchor">[320]</a>. Quand vint la crise morale de 1880, il +n'abdiqua point la vrit, il l'ouvrit l'amour<a name="FNanchor_321_321" id="FNanchor_321_321"></a><a href="#Footnote_321_321" class="fnanchor">[321]</a>.</p> + +<p>L'amour est la base de l'nergie<a name="FNanchor_322_322" id="FNanchor_322_322"></a><a href="#Footnote_322_322" class="fnanchor">[322]</a>. L'amour est la raison de +vivre, la seule, avec la beaut<a name="FNanchor_323_323" id="FNanchor_323_323"></a><a href="#Footnote_323_323" class="fnanchor">[323]</a>. L'amour est l'essence de Tolsto +mri par la vie, de l'auteur de <i>Guerre et Paix</i> et de la lettre au +Saint-Synode<a name="FNanchor_324_324" id="FNanchor_324_324"></a><a href="#Footnote_324_324" class="fnanchor">[324]</a>.</p> + +<p>Cette pntration de la vrit par l'amour fait le prix unique des +chefs-d'œuvre qu'il crivit, au milieu de sa vie,—<i>nel mezzo del +cammin</i>,—et distingue son ralisme du ralisme la Flaubert. Celui-ci +met sa force n'aimer point ses personnages. Si grand qu'il soit ainsi, +il lui manque le: <i>Fiat lux!</i> La lumire du soleil ne suffit point, il +faut celle du cœur. Le ralisme de Tolsto s'incarne dans chacun des +tres, et, les voyant avec leurs yeux, il trouve, dans le plus vil, des +raisons de l'aimer et de nous faire sentir la chane fraternelle qui +nous unit tous<a name="FNanchor_325_325" id="FNanchor_325_325"></a><a href="#Footnote_325_325" class="fnanchor">[325]</a>. Par l'amour, il pntre aux racines de la vie.</p> + +<p>Mais il est difficile de maintenir cette union. Il y a des heures o le +spectacle de la vie et ses douleurs sont si amers qu'ils paraissent un +dfi l'amour, et que, pour le sauver, pour sauver sa foi, on est +oblig de la hausser si loin au-dessus du monde qu'elle risque de perdre +tout contact avec lui. Et comment fera celui qui a reu du sort le don +superbe et fatal de voir la vrit, de ne pouvoir pas ne la point voir? +Qui dira ce que Tolsto a souffert du continuel dsaccord de ses +dernires annes, entre ses yeux impitoyables qui voyaient l'horreur de +la ralit, et son cœur passionn qui continuait d'attendre et +d'affirmer l'amour!</p> + +<p>Nous avons tous connu ces tragiques dbats. Que de fois nous nous sommes +trouvs dans l'alternative de ne pas voir, ou de har! Et que de fois un +artiste,—un artiste digne de ce nom, un crivain qui connat le pouvoir +splendide et redoutable de la parole crite,—se sent-il oppress +d'angoisse au moment d'crire telle ou telle vrit<a name="FNanchor_326_326" id="FNanchor_326_326"></a><a href="#Footnote_326_326" class="fnanchor">[326]</a>! Cette vrit +saine et virile, ncessaire au milieu des mensonges modernes, des +mensonges de la civilisation, cette vrit vitale, semble-t-il, comme +l'air qu'on respire... Et puis l'on s'aperoit que cet air, tant de +poumons ne peuvent le supporter, tant d'tres affaiblis par la +civilisation, ou faibles simplement par la bont de leur cœur! +Faut-il donc n'en tenir aucun compte et leur jeter implacablement cette +vrit qui tue? N'y a-t-il pas, au-dessus, une vrit qui, comme dit +Tolsto, est ouverte l'amour?—Mais quoi! peut-on pourtant consentir + bercer les hommes avec de consolants mensonges, comme Peer Gynt +endort, avec ses contes, sa vieille maman mourante?... La socit se +trouve sans cesse en face de ce dilemme: la vrit, ou l'amour. Elle le +rsout, d'ordinaire, en sacrifiant la fois la vrit et l'amour.</p> + +<p>Tolsto n'a jamais trahi aucune de ses deux Fois. Dans ses œuvres de +la maturit, l'amour est le flambeau de la vrit. Dans les œuvres de +la fin, c'est une lumire d'en haut, un rayon de la grce qui descend +sur la vie, mais ne se mle plus avec elle. On l'a vu dans +<i>Rsurrection</i>, o la foi domine la ralit, mais lui reste extrieure. +Le mme peuple, que Tolsto dpeint, chaque fois qu'il regarde les +figures isoles, comme trs faible et mdiocre, prend, ds qu'il y pense +d'une faon abstraite, une saintet divine<a name="FNanchor_327_327" id="FNanchor_327_327"></a><a href="#Footnote_327_327" class="fnanchor">[327]</a>.—Dans sa vie de tous +les jours, s'accusait le mme dsaccord que dans son art, et plus +cruellement. Il avait beau savoir ce que l'amour voulait de lui, il +agissait autrement; il ne vivait pas selon Dieu, il vivait selon le +monde. L'amour lui-mme, o le saisir? Comment distinguer entre ses +visages divers et ses ordres contradictoires? tait-ce l'amour de sa +famille, ou l'amour de tous les hommes?... Jusqu'au dernier jour, il se +dbattit dans ces alternatives.</p> + +<p>O est la solution?—Il ne l'a pas trouve. Laissons aux intellectuels +orgueilleux le droit de l'en juger avec ddain. Certes, ils l'ont +trouve, eux, ils ont la vrit, et ils s'y tiennent avec assurance. +Pour ceux-l, Tolsto tait un faible et un sentimental, qui ne peut +servir d'exemple. Sans doute, il n'est pas un exemple qu'ils puissent +suivre: ils ne sont pas assez vivants. Tolsto n'appartient pas +l'lite vaniteuse, il n'est d'aucune glise,—pas plus de celle des +<i>Scribes</i>, comme il les appelait, que de celles des <i>Pharisiens</i> de +l'une ou l'autre foi. Il est le type le plus haut du libre chrtien, qui +s'efforce, toute sa vie, vers un idal qui reste toujours plus +lointain<a name="FNanchor_328_328" id="FNanchor_328_328"></a><a href="#Footnote_328_328" class="fnanchor">[328]</a>.</p> + +<p>Tolsto ne parle pas aux privilgis de la pense, il parle aux hommes +ordinaires—<i>hominibus bonæ voluntatis</i>.—Il est notre conscience. Il +dit ce que nous pensons tous, mes moyennes, et ce que nous craignons de +lire en nous. Et il n'est pas pour nous un matre plein d'orgueil, un de +ces gnies hautains qui trnent dans leur art et leur intelligence, +au-dessus de l'humanit. Il est—ce qu'il aimait se nommer lui-mme +dans ses lettres, de ce nom le plus beau de tous, le plus doux,—notre +frre.</p> + +<p class="r">Janvier 1911.</p> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_206" id="page_206"></a></p> + +<h2><a name="NOTE_SUR_LES_OEUVRES_POSTHUMES_DE_TOLSTOY329" id="NOTE_SUR_LES_OEUVRES_POSTHUMES_DE_TOLSTOY329"></a>NOTE SUR LES ŒUVRES POSTHUMES DE TOLSTOY<a name="FNanchor_329_329" id="FNanchor_329_329"></a><a href="#Footnote_329_329" class="fnanchor">[329]</a></h2> + +<p>Tolstoy laissait, en mourant, une quantit d'œuvres indites. La plus +grande partie en a t publie depuis. Elles forment trois volumes de +traduction franaise par J.-W. Bienstock (collection Nelson)<a name="FNanchor_330_330" id="FNanchor_330_330"></a><a href="#Footnote_330_330" class="fnanchor">[330]</a>. Ces +œuvres sont de toutes les poques de sa vie. Il en est qui remontent +jusqu'en 1883 (<i>Journal d'un fou</i>). D'autres sont des dernires annes. +Elles comprennent des nouvelles, des romans, des pices de thtre, des +dialogues. Beaucoup sont restes inacheves. Je les diviserais +volontiers en deux classes: les œuvres que Tolstoy crivait par +volont morale, et celles qu'il crivait par instinct artistique. Dans +un petit nombre d'entre elles, les deux tendances se fondent +harmonieusement.</p> + +<p>Malheureusement, il faut dplorer que le dsintressement de sa gloire +littraire,—peut-tre mme une secrte pense de mortification—ait +empch Tolstoy de poursuivre la composition de ses œuvres qui +s'annonaient comme devant tre les plus belles. Tel <i>Le journal +posthume du vieillard Fodor Kouzmitch</i>. C'est la fameuse lgende du +tsar Alexandre I<sup>er</sup>, se faisant passer pour mort et s'en allant, sous +un faux nom, vieillir en Sibrie, par expiation volontaire. On sent que +Tolstoy s'tait passionn pour le sujet et identifi avec son hros. On +ne se console pas qu'il ne nous reste de ce journal que les premiers +chapitres: par la vigueur et la fracheur du rcit, ils valent les +meilleures pages de <i>Rsurrection</i>. Il y a l des portraits inoubliables +(la vieille Catherine II), et surtout une puissante peinture du tsar +mystique et violent, dont la nature orgueilleuse a encore des +soubresauts de rveil chez le vieillard pacifi.</p> + +<p><i>Le pre Serge</i> (1891-1904) est aussi dans la grande manire de Tolstoy; +mais le rcit est un peu court. Il a pour sujet l'histoire d'un homme +qui cherche Dieu dans la solitude et l'asctisme, par orgueil bless, et +qui finit par le trouver parmi les hommes, en vivant pour eux. La +sauvage violence de quelques pages vous saisit la gorge. Rien de sobre +et de tragique comme la scne o le hros dcouvre la vilenie de celle +qu'il aimait:—(sa fiance, la femme qu'il adorait comme une sainte, a +t la matresse du tsar qu'il vnrait passionnment). Non moins +saisissante est la nuit de tentation, o le moine, pour retrouver la +paix de l'me trouble, se tranche un doigt avec une hache. A ces +pisodes farouches s'opposent l'entretien mlancolique de la fin, avec +la pauvre vieille petite amie d'enfance, et les dernires pages, d'un +laconisme indiffrent et serein.</p> + +<p>C'tait aussi un sujet mouvant que <i>La mre</i>: Une bonne et raisonnable +mre de famille, aprs s'tre pendant quarante ans voue tout entire +aux siens, se trouve seule, sans activit, sans raison d'agir, et, +quoique libre penseuse, se retire sous l'aile d'un couvent et crit son +Journal. Mais les premires pages seules de cette œuvre subsistent.</p> + +<p>Une srie de petits rcits sont d'un art suprieur:</p> + +<p><i>Alexis le Pot</i>, qui se relie la veine des beaux contes populaires. +Histoire d'un simple, toujours sacrifi, toujours doucement satisfait, +et qui meurt.—<i>Aprs le bal</i> (20 aot 1903): Un vieillard raconte +comment il aimait une jeune fille et comment il cessa brusquement de +l'aimer, aprs avoir vu le pre, un colonel, commander la fustigation +d'un soldat. Œuvre parfaite, d'abord d'un charme exquis de souvenirs +juvniles, puis d'une prcision hallucinante.—<i>Ce que j'ai vu en rve</i> +(13 novembre 1906): Un prince ne pardonne pas sa fille qu'il adorait, +parce qu'elle s'est enfuie de la maison, aprs s'tre laiss sduire. +Mais peine l'a-t-il revue que c'est lui qui demande pardon. Et +toutefois (la tendresse de Tolstoy et son idalisme ne l'abusent jamais) +il ne peut arriver vaincre le sentiment de dgot que lui cause la vue +de l'enfant de sa fille.</p> + +<p>—<i>Khodynka</i>, une courte nouvelle, dont l'action se passe en 1893: Une +jeune princesse russe, qui a voulu se mler une fte populaire de +Moscou, se trouve prise dans une panique, foule aux pieds, laisse pour +morte et ranime par un ouvrier, qui a t lui-mme rudement bouscul. +Un sentiment de fraternit affectueuse les unit un instant. Puis ils se +quittent et ne se verront plus.</p> + +<p>De dimensions beaucoup plus vastes, et s'annonant comme un roman +pique, est <i>Hadji-Mourad</i> (dcembre 1902), qui raconte un pisode des +guerres du Caucase en 1851<a name="FNanchor_331_331" id="FNanchor_331_331"></a><a href="#Footnote_331_331" class="fnanchor">[331]</a>. Tolstoy, en l'crivant, tait dans la +pleine matrise de ses moyens artistiques. La vision (des yeux et de +l'me) est parfaite. Mais, chose curieuse, on ne s'intresse pas +vritablement l'histoire: car on sent que Tolstoy ne s'y intresse pas +tout fait. Chaque personnage qui parat, au cours du rcit, veille +juste autant de sympathie chez lui; et de chacun, mme s'il ne fait que +passer sous nos yeux, il trace un portrait achev. Mais force d'aimer +tous, il ne prfre rien. Il semble crire cette remarquable nouvelle, +sans besoin intrieur, par une ncessit toute physique. Comme d'autres +exercent leurs muscles, il faut qu'il exerce son mcanisme intellectuel. +Il a besoin de crer. Il cre.</p> + +<p class="cb">*<br />* *</p> + +<p>D'autres œuvres ont un accent personnel, souvent jusqu' l'angoisse. +Il en est d'autobiographiques, comme <i>Le journal d'un fou</i> (20 octobre +1883), qui retrace le souvenir des premires nuits d'effroi de Tolstoy, +avant la crise de 1869<a name="FNanchor_332_332" id="FNanchor_332_332"></a><a href="#Footnote_332_332" class="fnanchor">[332]</a>, et comme <i>Le Diable</i> (19 novembre 1889). +Cette dernire et trs longue nouvelle a des parties de tout premier +ordre et, malheureusement, un dnouement absurde: Un propritaire +campagnard, qui a eu des relations avec une jeune paysanne de son +domaine, s'est mari et a pris soin (car il est honnte et il aime sa +jeune femme) d'carter la paysanne. Mais il l'a dans le sang, et il ne +peut la voir sans la dsirer. Elle le recherche. Il finit par la +reprendre; il sent qu'il ne pourra plus s'arracher elle: il se tue. +Les portraits de l'homme, bon, faible, robuste, myope, intelligent, +sincre, travailleur, tourment,—de sa jeune femme romanesque et +amoureuse, qui l'idalise,—de la belle et saine paysanne, ardente et +sans pudeur,—sont des chefs-d'œuvre. Il est fcheux que Tolstoy ait +mis plus de morale dans la fin de son roman qu'il n'en a mis dans +l'histoire vcue: car il a eu rellement une aventure analogue.</p> + +<p><i>La lumire luit dans les tnbres</i>, drame en cinq actes, prsente bien +des faiblesses artistiques. Mais, lorsqu'on connat la tragdie cache +de la vieillesse de Tolstoy, qu'elle est mouvante cette œuvre qui, +sous d'autres noms, met en scne Tolstoy et les siens! Nicolas +Ivanovitch Sarintzeff est parvenu la mme foi que l'auteur de <i>Que +devons-nous faire?</i> et il essaie de la mettre en pratique. Cela ne lui +est point permis. Les larmes de sa femme (sincres ou simules?) +l'empchent de quitter les siens. Il reste dans sa maison, o il vit +pauvrement et fait de la menuiserie. Sa femme et ses enfants continuent +de mener grand train et de donner des ftes. Bien qu'il n'y prenne point +part, on l'accuse d'hypocrisie. Cependant, par son influence morale, par +le simple rayonnement de sa personnalit, il fait autour de lui des +proslytes—et des malheureux. Un pope, convaincu par ses doctrines, +abandonne l'glise. Un jeune homme de bonne famille refuse le service +militaire et se fait envoyer au bataillon de discipline. Et le pauvre +Sarintzeff-Tolstoy est dchir par le doute. Est-il dans l'erreur? +N'entrane-t-il pas les autres inutilement dans la souffrance et dans la +mort? A la fin, il ne voit plus d'autre solution ses angoisses que de +se laisser tuer par la mre du jeune homme, qu'il a sans le vouloir +conduit sa perte.</p> + +<p>On trouvera encore, dans un bref rcit, des derniers temps de la vie de +Tolstoy: <i>Il n'y a pas de coupable</i> (septembre 1910), la mme confession +douloureuse d'un homme qui souffre horriblement de sa situation et qui +ne peut en sortir. Aux riches dsœuvrs s'opposent les pauvres +accabls; et ni les uns ni les autres ne sentent l'ineptie monstrueuse +d'un tel tat social.</p> + +<p>Deux œuvres de thtre ont une relle valeur: l'une est une petite +pice paysanne, qui combat les mfaits de l'alcool: <i>Toutes les qualits +viennent d'elle</i> (Probablement de 1910). Les personnages sont trs +individuels; leurs traits typiques, leurs ridicules de langage sont +saisis de faon amusante. Le paysan qui, la fin, pardonne son voleur +est la fois noble et comique, par son inconsciente grandeur morale et +son naf amour-propre.—La seconde pice, d'une tout autre importance, +est un drame en douze tableaux: <i>le Cadavre vivant</i>. Elle montre les +gens faibles et bons crass par la stupide machine sociale. Le hros, +Fedia, est un homme qui s'est perdu par sa bont mme et par le profond +sentiment moral qu'il cache sous une vie dbauche: car il souffre, +d'une faon intolrable, de la bassesse du monde et de sa propre +indignit; mais il n'a pas la force de ragir. Il a une femme qu'il +aime, qui est bonne, tranquille, raisonnable, mais <i>sans le petit +raisin qu'on met dans le cidre pour le faire mousser</i>, <i>sans le +ptillement dans la vie</i>, qui procure l'oubli. Et il lui faut l'oubli.</p> + +<p><i>Nous tous dans notre milieu</i>, dit-il, <i>nous avons trois voies devant +nous, trois seulement. tre fonctionnaire, gagner de l'argent et ajouter + la vilenie au milieu de laquelle on vit, cela me dgotait; peut-tre +n'en tais-je pas capable... La seconde voie, c'est celle o l'on combat +cette vilenie: pour cela, il faut tre un hros, je n'en suis pas un. +Reste la troisime: s'oublier, boire, faire la noce, chanter: c'est +celle que j'ai choisie, et vous voyez o cela m'a men<a name="FNanchor_333_333" id="FNanchor_333_333"></a><a href="#Footnote_333_333" class="fnanchor">[333]</a>...</i></p> + +<p>Et, dans un autre passage:</p> + +<p><i>Comment j'en suis arriv ma perte? D'abord, le vin. Ce n'est pas que +j'aie plaisir boire. Mais j'ai toujours le sentiment que tout ce qui +se fait autour de moi n'est pas ce qu'il faut; et j'ai honte.... Et +quant tre marchal de la noblesse, ou directeur de banque, c'est si +honteux, si honteux!... Aprs avoir bu, on n'a plus honte.... Et puis, +la musique, pas l'opra ou Beethoven, mais les tsiganes, cela vous verse +dans l'me tant de vie, tant d'nergie.... Et puis les beaux yeux noirs, +le sourire.... Mais plus cela enchante, plus on a honte, +ensuite<a name="FNanchor_334_334" id="FNanchor_334_334"></a><a href="#Footnote_334_334" class="fnanchor">[334]</a>....</i></p> + +<p>Il a quitt sa femme, parce qu'il sent qu'il lui fait du mal et qu'elle +ne lui fait pas de bien. Il la laisse un ami dont elle est aime, +qu'elle aimait sans se l'avouer, et qui lui ressemble. Il disparat dans +les bas-fonds de la bohme; et tout est bien ainsi: les deux autres sont +heureux, et lui,—autant qu'ils peuvent l'tre. Mais la socit ne +permet point qu'on se passe de son consentement; elle accule stupidement +Fedia au suicide, s'il ne veut pas que ses deux amis soient condamns +pour bigamie.—Cette œuvre trange, si profondment russe, et qui +reflte le dcouragement des meilleurs aprs les grandes esprances de +la Rvolution, brises, est simple, sobre, sans aucune dclamation. Les +caractres sont tous vrais et vivants, mme les personnages de second +plan: (la jeune sœur intransigeante et passionne dans sa conception +morale de l'amour et du mariage; la bonne figure compasse du brave +Karenine, et sa vieille maman, ptrie de nobles prjugs, conservatrice, +autoritaire en paroles, accommodante en actes); jusqu'aux silhouettes +fugitives des tsiganes et des avocats.</p> + +<p class="cb">*<br />* *</p> + +<p>J'ai laiss de ct quelques œuvres, o l'intention dogmatique et +morale prime la libre vie de l'œuvre—bien qu'elle ne fasse jamais +tort la lucidit psychologique de Tolstoy:</p> + +<p><i>Le faux coupon</i>: un long rcit, presque un roman, qui veut montrer +l'enchanement, dans le monde, de tous les actes individuels, bons ou +mauvais. Un faux, commis par deux collgiens, dclenche toute une suite +de crimes, de plus en plus horribles,—jusqu' ce que l'acte de +rsignation sainte d'une pauvre femme qu'assassine une brute agisse sur +l'assassin et, par lui, de proche en proche, remonte jusqu'aux premiers +auteurs de tout le mal, qui se trouvent ainsi rachets par leurs +victimes. Le sujet est superbe, et touche l'pope; l'œuvre aurait +pu atteindre la grandeur fatale des tragdies antiques. Mais le rcit +est trop long, trop morcel, sans ampleur; et bien que chaque personnage +soit justement caractris, ils restent tous indiffrents.</p> + +<p><i>La sagesse enfantine</i> est une suite de vingt et un dialogues entre des +enfants, sur tous les grands sujets: religion, art, science, +instruction, patrie, etc. Ils ne sont pas sans verve; mais le procd +fatigue vite, tant de fois rpt.</p> + +<p><i>Le jeune tsar</i>, qui rve des malheurs qu'il cause malgr lui, est une +des œuvres les plus faibles du recueil.</p> + +<p>Enfin, je me contente d'numrer quelques esquisses fragmentaires: <i>Deux +plerins</i>,—<i>Le pope Vassili</i>,—<i>Quels sont les assassins?</i> etc.</p> + +<p class="cb">*<br />* *</p> + +<p>Dans l'ensemble de ces œuvres, on est frapp de la vigueur +intellectuelle, conserve par Tolstoy jusqu' son dernier jour<a name="FNanchor_335_335" id="FNanchor_335_335"></a><a href="#Footnote_335_335" class="fnanchor">[335]</a>. Il +peut sembler verbeux, quand il expose ses ides sociales; mais toutes +les fois qu'il est en face d'une action, d'un personnage vivant, le +rveur humanitaire disparat, il ne reste plus que l'artiste au regard +d'aigle, qui d'un coup va au cœur. Jamais il n'a perdu cette lucidit +souveraine. Le seul appauvrissement que je constate, pour l'art, c'est +du ct de la passion. A part de courts instants, on a l'impression que +ses œuvres ne sont plus pour Tolstoy l'essentiel de sa vie; elles +sont, ou un passe-temps ncessaire, ou un instrument pour l'action. Mais +c'est l'action qui est son vritable objet, et non plus l'art. Quand il +lui arrive de se laisser reprendre par cette illusion passionne, il +semble qu'il en ait honte; il coupe court ou peut-tre, comme pour <i>Le +journal posthume du vieillard Fodor Kouzmitch</i>, il abandonne +compltement l'œuvre qui risquerait de resouder les chanes qui +l'attachaient l'art... Exemple unique d'un grand artiste, en pleine +force cratrice et tourment par elle, qui lui rsiste et qui l'immole +son Dieu.</p> + +<p class="r">R. R.</p> + +<p>Avril 1913.</p> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_214" id="page_214"></a></p> + +<h2><a name="LA_REPONSE_DE_LASIE_A_TOLSTOY" id="LA_REPONSE_DE_LASIE_A_TOLSTOY"></a>LA RPONSE DE L'ASIE A TOLSTOY</h2> + +<p>Au temps o paraissaient les premires ditions de ce livre, nous ne +pouvions mesurer encore le retentissement de la pense de Tolstoy dans +le monde. Le grain tait en terre. Il fallait attendre l't.</p> + +<p>Aujourd'hui, la moisson est leve. Et de Tolstoy a surgi un arbre de +Jess. Sa parole s'est faite acte. Au Saint Jean le Prcurseur +d'Iasnaa-Poliana a succd le Messie de l'Inde, qu'il avait consacr: +Mahtm Gandhi.</p> + +<p>Admirons la magnifique conomie de l'histoire humaine, o, malgr les +disparitions apparentes des grands efforts de l'esprit, rien ne se perd +d'essentiel, et le flux et le reflux des ractions mutuelles forment un +courant continu, qui s'enrichit sans cesse, en fcondant la terre.</p> + +<p>A dix-neuf ans, en 1847, le jeune Tolstoy, malade l'hpital de Kazan, +avait pour voisin de lit un prtre lama bouddhiste, bless grivement +la face par un brigand, et il recevait de lui la premire rvlation de +la loi de Non-Rsistance, que le torrent de sa vie devait, trente ans, +recouvrir.</p> + +<p>Soixante-deux ans aprs, en 1909, le jeune Indien Gandhi recevait des +mains de Tolstoy mourant cette sainte lumire, que le vieil aptre russe +avait couve en lui, rchauffe de son amour, nourrie de sa douleur; et +il en faisait le flambeau qui a illumin l'Inde: la rverbration en a +touch toutes les parties de la terre.</p> + +<p>Mais, avant d'en arriver au rcit de ce baptme dans le Jourdain, nous +voulons rapidement retracer l'ensemble des rapports de Tolstoy avec +l'Asie. Une <i>Vie de Tolstoy</i> serait, sans cette tude, incomplte +aujourd'hui. Car l'action de Tolstoy sur l'Asie aura, dans l'histoire, +plus d'importance peut-tre que l'action sur l'Europe. Il a t la +premire grande Voie de l'esprit qui relie, de l'Est l'Ouest, tous les +membres du Vieux-Continent. Maintenant la sillonnent, en l'un et l'autre +sens, deux rivires de plerins.</p> + +<p class="cb">*<br />* *</p> + +<p>Nous avons maintenant tous les moyens de connatre le sujet: car Paul +Birukoff, pieux disciple du matre, a rassembl en un volume sur +<i>Tolstoy et l'Orient</i> les documents conservs<a name="FNanchor_336_336" id="FNanchor_336_336"></a><a href="#Footnote_336_336" class="fnanchor">[336]</a>.</p> + +<p>L'Orient l'attira toujours. Tout jeune tudiant l'Universit de Kazan, +il avait choisi d'abord la facult des langues orientales arabo-turques. +Dans ses annes de Caucase, il fut en contact prolong avec la culture +mahomtane, et il en subit fortement l'impression. Peu aprs 1870 +commencent paratre, dans ses recueils de Rcits et Lgendes pour les +coles primaires, des contes arabes et indiens. Quand vint l'heure de sa +crise religieuse, la Bible ne lui suffit point; il ne tarda pas +consulter les religions d'Orient. Il lut considrablement<a name="FNanchor_337_337" id="FNanchor_337_337"></a><a href="#Footnote_337_337" class="fnanchor">[337]</a>. Bientt +lui vint l'ide de faire profiter l'Europe de ses lectures, et il +rassembla, sous le titre: <i>Les penses des hommes sages</i>, un recueil, o +l'vangile, Bouddh, Laotse, Krishna fraternisaient. Il s'tait +convaincu, ds le premier coup d'œil, de l'unit fondamentale des +grandes religions humaines.</p> + +<p>Mais ce qu'il cherchait surtout, c'tait le rapport direct avec les +hommes d'Asie. Et dans les dix dernires annes de sa vie, un rseau +serr de correspondance se tressa entre Iasnaa et tous les pays +d'Orient.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>De tous, c'tait la Chine, dont la pense lui tait le plus proche. Et +ce fut elle qui se livra le moins. Ds 1884, il tudiait Confucius et +Laotse; ce dernier tait son prfr, parmi les sages de +l'antiquit<a name="FNanchor_338_338" id="FNanchor_338_338"></a><a href="#Footnote_338_338" class="fnanchor">[338]</a>. Mais, en fait, Tolstoy dut attendre jusqu'en 1905 pour +changer sa premire lettre avec un compatriote de Laotse, et il ne +parat avoir eu que deux correspondants chinois. Il est vrai qu'ils sont +de marque. L'un tait un savant, <i>Tsien Huang-t'ung</i>; l'autre ce grand +lettr <i>Ku-Hung-Ming</i>, dont le nom est bien connu en Europe<a name="FNanchor_339_339" id="FNanchor_339_339"></a><a href="#Footnote_339_339" class="fnanchor">[339]</a>, et +qui, professeur d'Universit Pkin, chass par la Rvolution, a d +s'exiler au Japon.</p> + +<p>Dans les lettres qu'il adresse ces deux Chinois d'lite, et +particulirement dans celle, trs longue, Ku-Hung-Ming, qui a la +valeur d'un manifeste (octobre 1906), Tolstoy exprime l'attachement et +l'admiration qu'il prouve pour le peuple chinois. Ces sentiments ont +t renforcs par les preuves que la Chine a subies, avec une noble +mansutude, en ces dernires annes o les nations d'Europe ont fait +assaut contre elle d'ignobles brutalits. Il l'engage persvrer dans +cette sereine patience et prophtise qu'elle lui devra la victoire +finale. L'exemple de Port-Arthur, dont l'abandon par la Chine la +Russie a cot si cher la Russie (guerre russo-japonaise), assure +qu'il en sera de mme pour l'Allemagne Kiautschau et pour l'Angleterre + Wei-ha-Wei. Les voleurs finissent toujours par se voler entre +eux.—Mais Tolstoy est inquiet d'apprendre que, depuis peu, l'esprit de +violence et de guerre s'veille chez les Chinois; il les conjure d'y +rsister. S'ils se laissaient gagner par la contagion, ce serait un +dsastre, non seulement dans le sens o l'entendait <i>un des plus +grossiers et ignares reprsentants de l'Occident, le Kaiser +d'Allemagne</i>, qui redoutait pour l'Europe le pril jaune,—mais dans +l'intrt suprieur de l'humanit. Car, avec la vieille Chine +disparatrait le point d'appui de la vraie sagesse populaire et +pratique, paisible et laborieuse, qui, de l'Empire du Milieu, doit +s'tendre progressivement tous les peuples. Tolstoy croit le moment +venu d'une transformation capitale dans la vie de l'humanit; il a la +conviction que la Chine est appele y jouer le premier rle, la tte +des peuples d'Orient. La tche de l'Asie est de montrer au reste du +monde le vrai chemin la vraie libert; et ce chemin, dit Tolstoy, +n'est autre que le <i>Tao</i>. Surtout que la Chine se garde de vouloir se +rformer sur le plan et l'exemple de l'Occident,—c'est--dire en +remplaant son despotisme par un rgime constitutionnel, une arme +nationale et la grande industrie! Qu'elle considre le tableau +lamentable de ces peuples d'Europe, avec l'enfer de leur proltariat, +avec leurs luttes de classes, leur course aux armements et leurs guerres +sans fin, leur politique de rapine coloniale,—la banqueroute sanglante +de toute une civilisation! L'Europe est un exemple,—oui!—de ce qu'il +ne faut pas faire. Et comme la Chine ne peut, d'autre part, rester dans +l'tat prsent, o elle se voit livre toutes les agressions, une +seule voie lui est ouverte: celle de la Non-Rsistance absolue vis--vis +de son gouvernement et de tous les gouvernements. Qu'elle poursuive, +impassible, sa culture de la terre, en se soumettant la seule loi de +Dieu! L'Europe se trouvera dsarme devant la passivit hroque et +sereine de 400 millions d'hommes. Toute la sagesse humaine et le secret +du bonheur sont dans la vie de travail paisible sur son champ, en se +guidant d'aprs les principes des trois religions de Chine: le +Confucianisme, qui libre de la force brutale; le Taosme, qui prescrit +de ne pas faire aux autres ce qu'on ne veut pas que les autres vous +fassent; et le Bouddhisme, qui est tout abngation et amour.</p> + +<p>Des conseils de Tolstoy, nous voyons ce que la Chine d'aujourd'hui +parat faire; et il ne semble pas que son docte correspondant, +Ku-Hung-Ming, en ait beaucoup profit: car son traditionalisme, +distingu mais born, offre pour toute panace la fivre du monde +moderne en travail une <i>Grande Charte de Fidlit</i> l'ordre tabli par +le pass<a name="FNanchor_340_340" id="FNanchor_340_340"></a><a href="#Footnote_340_340" class="fnanchor">[340]</a>.—Mais il ne faut point juger de l'immense Ocan par ses +vagues de surface. Et qui peut dire si le peuple de Chine n'est pas +beaucoup plus prs des penses de Tolstoy, qui s'accordent avec la +millnaire tradition de ses sages, que ne le feraient supposer ces +guerres de partis et ces rvolutions, qui passent et qui meurent sur son +ternit?</p> + +<p class="cb">*<br />* *</p> + +<p>Tout au contraire des Chinois, les Japonais, avec leur vitalit fbrile, +leur curiosit affame de toute pense nouvelle dans l'univers, furent +les premiers d'Asie avec qui Tolstoy entra en relations (ds 1890, ou +peu aprs). Il se mfiait d'eux, de leur fanatisme national et guerrier, +surtout de leur prodigieuse souplesse s'adapter la civilisation +d'Europe et en pouser sur-le-champ tous les abus. On ne peut dire que +sa mfiance ait t entirement injustifie: car la correspondance assez +abondante qu'il entretint avec eux lui apporta plus d'un mcompte. Tel +qui se disait son disciple, tout en ayant la prtention de concilier son +enseignement avec le patriotisme, le dsavoua publiquement, comme le +jeune <i>Jokai</i>, rdacteur en chef du journal <i>Didaitschoo-lu</i>, en 1904, +au moment de la guerre du Japon avec la Russie. Encore plus dcevant fut +le jeune <i>H. S. Tamura</i> qui, d'abord boulevers jusqu'aux larmes par la +lecture d'un article de Tolstoy sur la guerre russo-japonaise<a name="FNanchor_341_341" id="FNanchor_341_341"></a><a href="#Footnote_341_341" class="fnanchor">[341]</a>, +tremblant de tout son corps, et criant, transport, que Tolstoy est +l'unique prophte de notre temps, se laisse quelques semaines aprs +rouler par la vague de dlire patriotique, aprs la destruction de la +flotte russe par les Japonais, Tsusima, et finit par publier contre +Tolstoy un mauvais livre qui l'attaque...</p> + +<p>Plus solides et sincres—mais si loin de la vraie pense de +Tolstoy—ces social-dmocrates japonais, protestataires hroques contre +la guerre<a name="FNanchor_342_342" id="FNanchor_342_342"></a><a href="#Footnote_342_342" class="fnanchor">[342]</a>, qui crivent Tolstoy, en septembre 1904, et qui +Tolstoy, en les remerciant, exprime sa condamnation absolue, la fois +de la guerre et du socialisme<a name="FNanchor_343_343" id="FNanchor_343_343"></a><a href="#Footnote_343_343" class="fnanchor">[343]</a>.</p> + +<p>Mais l'esprit de Tolstoy pntrait, malgr tout, le Japon et le +labourait jusqu'au fond. Lorsqu'en 1908, pour son quatre-vingtime +anniversaire, ses amis russes s'adressrent tous les amis du monde, +afin de publier un livre de tmoignages, <i>Naoshi Kato</i> envoya un +intressant Essai, qui montre l'influence considrable de Tolstoy au +Japon. La plupart de ses livres religieux y avaient t traduits; vers +1902-1903, ils produisirent, dit Kato, une rvolution morale, non +seulement chez les chrtiens japonais, mais chez les bouddhistes; et de +cette commotion, un renouvellement du bouddhisme est sorti. Jusqu'alors, +la religion tait un ordre tabli et une loi du dehors. Elle prit (ou +reprit) un caractre intrieur. <i>Conscience religieuse</i> devint, +depuis, le mot la mode. Et certes, ce rveil du <i>moi</i> n'tait pas sans +dangers. Il pouvait mener,—il mena, en nombre de cas,—vers de tout +autres fins que l'esprit de sacrifice et d'amour fraternel— la +jouissance goste, l'indiffrentisme, au dsespoir, et mme au +suicide: il y eut des catastrophes chez ce peuple vibrant qui, dans ses +crises de passion, porte toutes les doctrines aux ultimes consquences. +Mais il se forma ainsi, particulirement prs de Kioto, de petits +groupes tolstoyens qui travaillaient leur champ et professaient le pur +vangile de l'amour<a name="FNanchor_344_344" id="FNanchor_344_344"></a><a href="#Footnote_344_344" class="fnanchor">[344]</a>. D'une faon gnrale, on peut dire que la vie +spirituelle au Japon a subi, en partie, l'empreinte de la personnalit +de Tolstoy. Encore aujourd'hui, subsiste au Japon une <i>Socit Tolstoy</i>, +qui publie une revue mensuelle de soixante-dix pages, intressante et +nourrie<a name="FNanchor_345_345" id="FNanchor_345_345"></a><a href="#Footnote_345_345" class="fnanchor">[345]</a>.</p> + +<p>Le plus aimable exemple de ces disciples japonais est le jeune <i>Kenjiro +Tokutomi</i>, qui contribua aussi au livre du jubil de 1908. Il avait +crit, de Tokio, une lettre enthousiaste Tolstoy, dans les premiers +mois de 1906, et Tolstoy y avait aussitt rpondu. Mais Tokutomi n'avait +pas eu la patience d'attendre la rponse: il s'tait embarqu sur le +premier bateau, pour aller le voir. Il ne savait pas un mot de russe et +trs peu d'anglais. Il arriva Iasnaa en juillet, y demeura cinq +jours, reu avec une bont paternelle, et repartit directement pour le +Japon, couvant, tout le reste de sa vie, les grands souvenirs de cette +semaine et le lumineux sourire du vieillard. Il l'voque dans ses +charmantes pages de 1908, o parle son cœur simple et pur:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Je vois son sourire, travers le brouillard des 730 jours passs +depuis que je l'ai vu, et par-dessus les 10 000 kilomtres qui nous +sparent.</i></p> + +<p><i>Maintenant je vis dans une petite campagne, dans une chtive +maison, avec ma femme et mon chien. Je plante des lgumes, +j'arrache la mauvaise herbe, qui repousse sans cesse. Toute mon +nergie et toutes mes journes se dpensent arracher, arracher, +arracher... Peut-tre cela tient-il ma nature d'esprit, +peut-tre ce temps imparfait. Mais je suis, pleinement heureux... +Seulement, c'est bien triste, quand on ne sait qu'crire, dans une +occasion pareille!...</i></p></div> + +<p>Le petit Japonais a su, par ces simples lignes d'une humble vie +heureuse, de sagesse et de labeur, raliser beaucoup mieux l'idal de +Tolstoy et parler son cœur que tous les doctes collaborateurs au +livre du Jubil<a name="FNanchor_346_346" id="FNanchor_346_346"></a><a href="#Footnote_346_346" class="fnanchor">[346]</a>.</p> + +<p class="cb">*<br />* *</p> + +<p>En sa qualit de Russe, Tolstoy avait de nombreuses occasions de +connatre les mahomtans,—puisque l'empire de Russie en comptait vingt +millions de sujets. Aussi tiennent-ils une large place dans sa +correspondance. Mais ils n'y apparaissent gure avant 1901. Et ce fut, +au printemps de cette anne, sa rponse au Saint-Synode et son +excommunication qui les lui conquirent. La haute et ferme parole +traversa le monde musulman comme le char d'lie. Ils n'en retinrent que +l'affirmation monothiste, o leur semblait se rpercuter la voix de +leur Prophte, et ils tchrent navement de l'annexer. Des Baschkirs de +Russie, des muftis indiens, des musulmans de Constantinople lui crivent +qu'ils ont <i>pleur de joie</i>, en lisant le dmenti public inflig par +sa main toute la chrtient; et ils le flicitent de s'tre enfin +dlivr <i>de la sombre croyance la Trinit</i>. Ils l'appellent leur +<i>frre</i> et s'efforcent de le convertir tout fait. Avec une comique +inconscience, l'un d'eux, un mufti de l'Inde, <i>Mohammed Sadig</i>, de +Kadiam, Gurdaspur, se rjouit de lui faire connatre que son nouveau +Messie islamique (un certain Chazrat Mirza Gulam Achmed) vient +d'anantir le mensonge chrtien de la Rsurrection en retrouvant au +Kaschmir le tombeau de Ijuz Azaf (Jsus), et il lui en envoie une +photo, avec le portrait de son saint rformateur.</p> + +<p>On ne saurait imaginer l'admirable tranquillit, peine teinte +d'ironie (ou de mlancolie), avec laquelle Tolstoy reoit ces tranges +avances. Qui ne l'a point vu dans ces controverses ne connat point la +souveraine modration o sa nature imprieuse tait arrive. Jamais il +ne se dpartit de sa courtoisie et de son calme bon sens. C'est +l'interlocuteur mahomtan qui s'emporte, qui lui prte, irrit, <i>un +reste des prjugs chrtiens du moyen age</i><a name="FNanchor_347_347" id="FNanchor_347_347"></a><a href="#Footnote_347_347" class="fnanchor">[347]</a> ou qui, son refus de +croire en le nouveau Messie musulman, lui oppose la classification +menaante que le saint homme fait, en trois compartiments, des hommes +recevant la lumire de la vrit:</p> + +<p>... <i>Les uns la reoivent par leur propre raison. Les autres par les +signes visibles et les miracles. Les troisimes par la force de l'pe.</i> +(Exemple: le Pharaon, qui Mose a d faire boire la mer Rouge, pour le +convaincre de son Dieu.) Car <i>le Prophte envoy par Dieu doit +enseigner au monde entier</i><a name="FNanchor_348_348" id="FNanchor_348_348"></a><a href="#Footnote_348_348" class="fnanchor">[348]</a>...</p> + +<p>Tolstoy ne suit pas ses correspondants agressifs sur le terrain de +combat. Son noble principe est que les hommes, aimant la vrit, ne +doivent jamais appuyer sur les diffrences entre les religions et sur +leurs manques, mais sur ce qui les unit et ce qui fait leur +prix.—<i>C'est quoi je m'efforce</i>, dit-il, <i>envers toutes les +religions, et notamment envers l'Islam</i><a name="FNanchor_349_349" id="FNanchor_349_349"></a><a href="#Footnote_349_349" class="fnanchor">[349]</a>.—Il se contente de +rpondre au bouillant mufti que <i>le devoir de quiconque possde un +sentiment vraiment religieux est de donner l'exemple d'une vie +vertueuse</i>. C'est l tout ce dont nous avons besoin<a name="FNanchor_350_350" id="FNanchor_350_350"></a><a href="#Footnote_350_350" class="fnanchor">[350]</a>. Il admire +Mahomet, et certaines de ses paroles l'ont ravi<a name="FNanchor_351_351" id="FNanchor_351_351"></a><a href="#Footnote_351_351" class="fnanchor">[351]</a>. Mais Mahomet +n'est qu'un homme, comme le Christ. Pour que le Mahomtisme ainsi que le +Christianisme deviennent une religion juste, il faudra qu'ils renoncent + la croyance aveugle en un homme et un livre; qu'ils admettent +seulement ce qui est en accord avec la conscience et la raison de tous +les hommes.—Mme sous la forme mesure dont il revt sa pense, Tolstoy +s'inquite toujours de ne pas froisser la foi de celui qui lui parle:</p> + +<p><i>Pardonnez si j'ai d vous blesser. On ne peut pas dire la vrit +moiti. On doit la dire toute, ou pas du tout<a name="FNanchor_352_352" id="FNanchor_352_352"></a><a href="#Footnote_352_352" class="fnanchor">[352]</a>.</i></p> + +<p>Inutile d'ajouter qu'il ne convainc point ses interlocuteurs.</p> + +<p>Du moins, il en trouve d'autres, mahomtans clairs, libraux, qui +sympathisent pleinement avec lui:—au premier rang, le clbre +grand-mufti d'gypte, le cheikh rformateur <i>Mohammed Abdou</i><a name="FNanchor_353_353" id="FNanchor_353_353"></a><a href="#Footnote_353_353" class="fnanchor">[353]</a>, qui +lui adresse, du Caire, en 1904 (le 8 avril), une noble lettre, le +flicitant de l'excommunication dont il tait l'objet: car l'preuve est +la divine rcompense pour les lus. Il dit que la lumire de Tolstoy +rchauffe et rassemble les chercheurs de vrit, que leurs cœurs sont +dans l'attente de tout ce qu'il crit. Tolstoy rpond, avec une chaude +cordialit.—Il reoit aussi l'hommage de l'ambassadeur de Perse +Constantinople, prince <i>Mirza Riza Chan</i>, dlgu la premire +confrence de la Paix, La Haye, en 1901.</p> + +<p>Mais il est surtout attir par le mouvement Bhaste (ou Bbiste), dont +il entretient constamment ses correspondants. Il entre en relations +personnelles avec certains Bhastes, comme le mystrieux <i>Gabriel +Sacy</i>, qui lui crit d'gypte (1901), et qui aurait t, dit-on, un +Arabe de naissance, converti au Christianisme, puis pass au Bhasme. +Sacy lui expose son <i>Credo</i>, Tolstoy rpond (10 aot 1901) que le +<i>Bbisme l'intresse depuis longtemps et qu'il a lu tout ce qui lui +tait accessible ce sujet</i>; il n'attache aucune importance sa base +mystique et ses thories; mais il croit son grand avenir en Orient, +comme enseignement moral: <i>tt ou tard, le Bhasme se fondra avec +l'anarchisme chrtien</i>. Ailleurs, il crit un Russe qui lui envoie un +livre sur le Bhasme qu'il a la certitude de la victoire <i>de tous les +enseignements religieux rationalistes, qui surgissent actuellement des +diverses confessions: Brahmanisme, Bouddhisme, Judasme, +Christianisme</i>. Il les voit allant toutes <i>vers le confluent d'une +religion unique, universellement humaine</i><a name="FNanchor_354_354" id="FNanchor_354_354"></a><a href="#Footnote_354_354" class="fnanchor">[354]</a>.—Il a le contentement +d'apprendre que le courant bhaste a pntr en Russie, chez des +Tatares de Kazan, et il invite chez lui leur chef, Woissow, dont +l'entretien avec lui a t not par Gussev (fvrier 1909)<a name="FNanchor_355_355" id="FNanchor_355_355"></a><a href="#Footnote_355_355" class="fnanchor">[355]</a>.</p> + +<p>Dans le livre du jubil, en 1908, l'Islam est reprsent par un juriste +de Calcutta, <i>Abdullah-al-Mamun-Suhrawardy</i>, qui lve Tolstoy un +majestueux monument. Il l'appelle <i>yogi</i> et souscrit ses enseignements +de la Non-Violence, qu'il ne juge pas opposs ceux de Mahomet; mais +<i>il faut lire le Coran, comme Tolstoy a lu la Bible, sous la lumire de +la vrit, et non dans la nue de la superstition</i>. Il loue Tolstoy de +n'tre pas un surhomme, un <i>Uebermensch</i>, mais le frre de tous, non pas +la lumire de l'Occident ou de l'Orient, mais lumire de Dieu, lumire +pour tous. Et, dans une lueur prophtique, il annonce que la +prdication de Tolstoy pour la Non-Violence, <i>mle aux enseignements +des sages de l'Inde, produira peut-tre en notre temps de nouveaux +Messies</i>.</p> + +<p class="cb">*<br />* *</p> + +<p>C'tait de l'Inde en effet que devait sortir le Verbe agissant, dont +Tolstoy fut l'annonciateur.</p> + +<p>L'Inde tait, en cette fin du <small>XIX</small><sup>e</sup> sicle, et au dbut du <small>XX</small><sup>e</sup>, en +plein rveil. L'Europe ne connat pas encore,— part une lite de +savants bien renseigns, qui ne sont pas trs presss de dispenser leur +science au commun des mortels et se cantonnent volontiers dans leur +coque linguistique, o ils se sentent huis clos<a name="FNanchor_356_356" id="FNanchor_356_356"></a><a href="#Footnote_356_356" class="fnanchor">[356]</a>—l'Europe est +encore loin d'imaginer la prodigieuse rsurrection du gnie indien qui +s'annona ds les annes 1830<a name="FNanchor_357_357" id="FNanchor_357_357"></a><a href="#Footnote_357_357" class="fnanchor">[357]</a> et resplendit vers 1900. Ce fut une +floraison clatante et soudaine dans tous les champs de l'esprit. Dans +l'art, dans la science, dans la pense. Le seul nom de <i>Rabindranath +Tagore</i> a, dtach de la constellation de sa glorieuse famille, rayonn +sur le monde. Presque en mme temps, le Vedantisme tait rnov par le +fondateur de l'<i>Arya-Samj</i> (1875), <i>Dayananda Sarasvati</i>, celui qu'on a +nomm le <i>Luther hindou</i>; et <i>Keshub Chunder Sen</i> faisait du +<i>Brahm-Samj</i> un instrument de rformes sociales passionnes et un +terrain de rapprochement entre la pense chrtienne et la pense +d'Orient. Mais, surtout, le firmament religieux de l'Inde s'illuminait +de deux toiles de premire grandeur, subitement apparues,—ou +rapparues aprs des sicles, pour parler selon le grand style de +l'Inde, au sens profond<a name="FNanchor_358_358" id="FNanchor_358_358"></a><a href="#Footnote_358_358" class="fnanchor">[358]</a>—ces deux miracles de l'esprit: +<i>Ramakrishna</i> (1836-1886), le fou de Dieu, qui embrassait dans son amour +toutes les formes du Divin, et son disciple, plus puissant encore que le +matre, <i>Vivekananda</i> (1863-1902), dont la torrentielle nergie a, pour +des sicles, rveill dans son peuple puis le Dieu d'action, le Dieu +de la Git.</p> + +<p>La vaste curiosit de Tolstoy ne les ignora point. Il lut les traits de +<i>Dayananda</i>, que lui envoya le directeur de <i>The Vedic Magazine</i> +(Kangra, Sakaranpur), <i>Rama Deva</i>. Ds 1896, il s'tait enthousiasm des +premiers crits parus de <i>Vivekananda</i><a name="FNanchor_359_359" id="FNanchor_359_359"></a><a href="#Footnote_359_359" class="fnanchor">[359]</a>, et il savourait les +Entretiens de <i>Ramakrishna</i><a name="FNanchor_360_360" id="FNanchor_360_360"></a><a href="#Footnote_360_360" class="fnanchor">[360]</a>.—C'est un malheur pour l'humanit que +Vivekananda, lors de son voyage d'Europe en 1900, n'ait pas t orient +vers Iasnaa Poliana. Celui qui crit ces lignes ne peut se consoler, en +cette anne de l'Exposition Universelle o le grand <i>Swami</i> passait +Paris, si mal entour, de n'avoir pas t celui qui relie les deux +voyants, les deux gnies religieux de l'Europe et de l'Asie.</p> + +<p>Ainsi que le <i>Swami</i> de l'Inde, Tolstoy tait nourri de l'esprit de +Krishna, <i>seigneur de l'Amour</i><a name="FNanchor_361_361" id="FNanchor_361_361"></a><a href="#Footnote_361_361" class="fnanchor">[361]</a>. Et plus d'une voix de l'Inde le +saluait comme un Mahtm, un ancien <i>Rishi</i> rincarn<a name="FNanchor_362_362" id="FNanchor_362_362"></a><a href="#Footnote_362_362" class="fnanchor">[362]</a>. <i>Gopal +Chetti</i>, directeur de <i>The New Reformer</i>, qui se voua dans l'Inde aux +ides de Tolstoy, le rapproche, en son crit pour le Livre du Jubil +(1908), de Bouddh le prince qui renona; et il dit que, si Tolstoy +tait n aux Indes, il et t tenu pour un <i>Avatara</i>, un <i>Purusha</i> +(incarnation de l'Ame universelle), un <i>Sri-Krishna</i>.</p> + +<p>Mais le courant fatal du fleuve de l'histoire allait porter Tolstoy, du +Rve en Dieu des <i>yogis</i> au seuil de la grande action de Vivekananda et +de Gandhi,—de l'<i>Hind-Swaraj</i>.</p> + +<p>Dtours tranges du destin! Le premier qui l'y conduisit fut l'homme +qui, plus tard, devait devenir le meilleur lieutenant du Mahtm indien, +mais qui, en ce temps, tait encore, comme Paul avant le chemin de +Damas, le violent ennemi de ces penses: <i>C.-R. Das</i><a name="FNanchor_363_363" id="FNanchor_363_363"></a><a href="#Footnote_363_363" class="fnanchor">[363]</a>... Est-il +permis d'imaginer que la voix de Tolstoy a pu contribuer le ramener +sa vraie mission?—A la fin de 1908, C.-R. Das tait dans le camp de la +Rvolution. Il crivit Tolstoy, sans lui rien voiler de sa foi +violente; il combattait, visage dcouvert, la doctrine tolstoyenne de +la Non-Rsistance; et cependant, il lui demandait un mot de sympathie +pour son journal, <i>Free Hindostan</i>. Tolstoy rpondit une trs longue +lettre, presque un trait, qui, sous le titre de <i>Lettre un Indien</i>, +14 dcembre 1908, se rpandit dans le monde entier. Il proclamait +nergiquement la doctrine de la Non-Rsistance et de l'Amour, en +encadrant chaque partie de son argumentation dans des citations de +Krishna. Il n'apportait pas moins de vigueur dans son combat contre la +nouvelle superstition de la science que contre les anciennes +superstitions religieuses. Et il faisait aux Indiens un reproche +vhment de renier leur sagesse antique pour pouser l'erreur +d'Occident.</p> + +<p><i>On pouvait esprer, disait-il, que, dans l'immense monde +brahmano-bouddhiste et confucianiste, ce nouveau prjug scientifique +n'aurait point place, et que les Chinois, les Japonais, les Hindous, +ayant compris le mensonge religieux qui justifie la violence, +arriveraient directement concevoir la loi de l'amour, propre +l'humanit, qui fut promulgue avec une force si clatante par les +grands matres de l'Orient. Mais la superstition de la science, qui a +remplac celle de la religion, envahit de plus en plus les peuples de +l'Orient. Elle subjugue dj le Japon et lui prpare les pires +dsastres. Elle se rpand sur ceux qui, en Chine et dans l'Inde, +prtendent, comme vous, tre les meneurs de vos peuples. Vous invoquez, +dans notre journal, comme un principe fondamental qui doit guider +l'activit de l'Inde, l'ide suivante</i>:</p> + +<div class="blockquot"><p>Resistance to agression is not simply justifiable, but imperative; +non-resistance hurts both altruism and egoism.</p></div> + +<p>... <i>Eh quoi! vous, membre d'un des peuples les plus religieux, vous +allez, d'un cœur lger et confiant en votre instruction scientifique, +abjurer la loi de l'amour, proclame au sein de votre peuple, avec une +clart exceptionnelle, ds l'antiquit recule!... Et vous rptez ces +stupidits que vous ont suggres les champions de la violence, les +ennemis de la vrit, les esclaves de la thologie d'abord, ensuite de +la science,—vos matres europens!</i></p> + +<p><i>Vous dites que les Anglais ont asservi l'Inde, parce que l'Inde ne +rsiste pas assez la violence par la force?—Mais c'est tout juste le +contraire! Si les Anglais ont asservi les Hindous, ce n'est que pour +cette raison que les Hindous reconnaissaient et reconnaissent encore la +violence comme principe fondamental de leur organisation sociale; ils se +soumettaient, au nom de ce principe, leurs roitelets; au nom de ce +principe, ils ont lutt contre eux, contre les Europens, contre les +Anglais... Une Compagnie commerciale—trente mille hommes, des hommes +plutt faibles—ont asservi un peuple de deux cents millions! Dites cela + un homme libre de prjugs! Il ne comprendra pas ce que ces mots +peuvent signifier... N'est-il pas vident, d'aprs ces chiffres mmes, +que ce ne sont pas les Anglais, mais les Hindous eux-mmes qui ont +asservi les Hindous?...</i></p> + +<p><i>Si les Hindous sont asservis par la violence, c'est parce qu'eux-mmes +ont vcu de la violence, vivent prsent de la violence et ne +reconnaissent pas la loi ternelle de l'amour, propre l'humanit.</i></p> + +<div class="blockquot"><p>Digne de piti et ignorant l'homme qui cherche ce qu'il possde et +ignore qu'il le possde! Oui, misrable et ignorant l'homme qui ne +connat pas le bien de l'amour qui l'entoure et que je lui ai +donn! (Krishna).</p></div> + +<div class="blockquot"><p><i>L'homme n'a qu' vivre en accord avec la loi de l'amour, qui est +propre son cœur et qui recle en soi le principe de +Non-Rsistance, de Non-Participation toute violence. Alors, non +seulement une centaine d'hommes ne pourraient asservir des +millions, mais des millions ne pourraient asservir un seul. Ne +rsistez pas au mal et ne prenez pas part ce mal, la contrainte +de l'administration, des tribunaux, des impts, et surtout de +l'arme!—Et rien, ni personne au monde ne pourra vous asservir!</i></p></div> + +<p>Une citation de Krishna termine (comme elle a commenc) cette +prdication de la Non-Rsistance faite par la Russie l'Inde:</p> + +<div class="blockquot"><p>Enfants, levez plus haut vos regards aveugls, et un monde +nouveau, plein de joie et d'amour, vous apparatra, un monde de +Raison, cr par Ma Sagesse, le seul monde rel. Alors, vous +connatrez ce que l'amour a fait de vous, ce dont il vous a +gratifis et ce qu'il exige de vous.</p></div> + +<p>Or, cette lettre de Tolstoy tombe dans les mains d'un jeune Indien, qui +tait <i>homme de loi</i>, Johannesburg, en Sud-Afrique. Il se nommait +Gandhi. Il en fut saisi. Il crivit Tolstoy, vers la fin de 1909<a name="FNanchor_364_364" id="FNanchor_364_364"></a><a href="#Footnote_364_364" class="fnanchor">[364]</a>. +Il lui annonait la campagne de sacrifice, qu'il dirigeait depuis une +dizaine d'annes, dans l'esprit vanglique de Tolstoy<a name="FNanchor_365_365" id="FNanchor_365_365"></a><a href="#Footnote_365_365" class="fnanchor">[365]</a>. Il lui +demandait l'autorisation de traduire en langue indienne la lettre +C.-R. Das.</p> + +<p>Tolstoy lui envoya sa bndiction fraternelle, dans le <i>combat de la +douceur contre la brutalit, de l'humilit et de l'amour contre +l'orgueil et la violence</i>. Il lut l'dition anglaise de l'<i>Hind +Swarj</i>, que Gandhi lui fit parvenir; et il pntra aussitt toute +l'importance de cette exprience religieuse et sociale:</p> + +<div class="blockquot"><p><i>La question que vous traitez, de la Rsistance passive, est de la +plus haute valeur, non seulement pour l'Inde, mais pour toute +l'humanit.</i></p></div> + +<p>Il se procura la biographie de Gandhi par Joseph J. Doke<a name="FNanchor_366_366" id="FNanchor_366_366"></a><a href="#Footnote_366_366" class="fnanchor">[366]</a>, et il fut +captiv. Malgr la maladie, il tint lui adresser quelques lignes +affectueuses (8 mai 1910). Et lorsqu'il se sentit rtabli il lui +adressa, de Kotschety, le 7 septembre 1910,—un mois avant sa fuite vers +la solitude et la mort,—une lettre d'une telle importance que, malgr +sa longueur, je tiens la reproduire, presque entire, la fin de +cette tude. Elle est et restera, aux yeux de l'avenir, l'vangile de la +Non-Rsistance et le testament spirituel de Tolstoy. Les Indiens du +Sud-Afrique la publirent en 1914, dans le <i>Golden Number of Indian +Opinion</i>, consacr la <i>Rsistance passive en Sud-Afrique</i><a name="FNanchor_367_367" id="FNanchor_367_367"></a><a href="#Footnote_367_367" class="fnanchor">[367]</a>. Elle +fut associe au succs de leur cause, la premire victoire politique +de la Non-Rsistance.</p> + +<p>Par un contraste saisissant, l'Europe, la mme heure, y rpondait par +la guerre de 1914, o elle s'entre-dvora.</p> + +<p>Mais quand la tempte fut passe et que sa clameur sauvage, par degrs, +s'teignit, on entendit de nouveau, par del le champ de ruines, monter +comme une alouette la voix pure et ferme de Gandhi. Elle redisait, sur +un mode plus clair et plus mlodieux, la grande parole de Tolstoy, le +cantique d'espoir d'une nouvelle humanit.</p> + +<p class="r">R. R.</p> + +<p>Mai 1927.</p> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_232" id="page_232"></a></p> + +<h2><a name="LETTRE_ECRITE_PAR_TOLSTOY_DEUX_MOIS_AVANT_SA_MORT_A_GANDHI" id="LETTRE_ECRITE_PAR_TOLSTOY_DEUX_MOIS_AVANT_SA_MORT_A_GANDHI"></a>LETTRE CRITE PAR TOLSTOY, DEUX MOIS AVANT SA MORT, A GANDHI</h2> + +<p class="c"><i>A M. K. Gandhi, Johannesburg, Transvaal,</i> +<i>Sud-Afrique.</i></p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="r">7 septembre 1910, Kotschety.</p> + +<p>J'ai reu votre journal <i>Indian Opinion</i> et je me suis rjoui de +connatre ce qu'il rapporte des Non-Rsistants absolus. Le dsir m'est +venu de vous exprimer les penses qu'a veilles en moi cette lecture.</p> + +<p>Plus je vis—et surtout, prsent, o je sens avec clart l'approche +de la mort—plus fort est le besoin de m'exprimer sur ce qui me touche +le plus vivement au cœur, sur ce qui me parat d'une importance +inoue: c'est savoir que ce que l'on nomme Non-Rsistance n'est, en +fin de compte, rien autre que l'enseignement de la Loi d'amour, non +dform encore par des interprtations menteuses. L'amour, ou, en +d'autres termes, l'aspiration des mes la communion humaine et la +solidarit, reprsente la loi suprieure et unique de la vie... Et cela, +chacun le sait et le sent au profond de son cœur (nous le voyons le +plus clairement chez l'enfant). Il le sait aussi longtemps qu'il n'est +pas encore entortill dans la nasse de mensonge de la pense du monde.</p> + +<p>Cette loi a t promulgue par tous les sages de l'humanit: hindous, +chinois, hbreux, grecs et romains. Elle a t, je crois, exprime le +plus clairement par le Christ, qui a dit en termes nets que cette Loi +contient toute loi et les Prophtes. Mais il y a plus: prvoyant les +dformations qui menacent cette loi, il a dnonc expressment le danger +qu'elle soit dnature par les gens dont la vie est livre aux intrts +matriels. Ce danger est qu'ils se croient autoriss dfendre leurs +intrts par la violence, ou, selon son expression, rendre coup pour +coup, reprendre par la force ce qui a t enlev par la force, etc., +etc. Il savait (comme le sait tout homme raisonnable) que l'emploi de la +violence est incompatible avec l'amour, qui est la plus haute loi de la +vie. Il savait qu'aussitt la violence admise, dans un seul cas, la loi +tait du coup abolie. Toute la civilisation chrtienne, si brillante en +apparence, a pouss sur ce malentendu et cette contradiction, flagrante, +trange, en quelques cas, voulue, mais le plus souvent inconsciente.</p> + +<p>En ralit, ds que la rsistance par la violence a t admise, la loi +de l'amour tait sans valeur et n'en pouvait plus avoir. Et si la loi +d'amour est sans valeur, il n'est plus aucune loi, except le droit du +plus fort. Ainsi vcut la chrtient durant dix-neuf sicles. Au reste, +dans tous les temps, les hommes ont pris la force pour principe +directeur de l'organisation sociale. La diffrence entre les nations +chrtiennes et les autres n'a t qu'en ceci: dans la chrtient, la loi +d'amour avait t pose clairement et nettement, comme dans aucune autre +religion; et les chrtiens l'ont solennellement accepte, bien qu'ils +aient regard comme licite l'emploi de la violence et qu'ils aient fond +leur vie sur la violence. Ainsi, la vie des peuples chrtiens est une +contradiction complte entre leur confession et la base de leur vie, +entre l'amour, qui doit tre la loi de l'action, et la violence, qui est +reconnue sous des formes diverses, telles que: gouvernement, tribunaux +et armes, dclars ncessaires et approuvs. Cette contradiction s'est +accentue avec le dveloppement de la vie intrieure, et elle a atteint +son paroxysme en ces derniers temps.</p> + +<p>Aujourd'hui, la question se pose ainsi: oui ou non; il faut choisir! Ou +bien admettre que nous ne reconnaissons aucun enseignement moral +religieux, et nous laisser guider dans la conduite de notre vie par le +droit du plus fort. Ou bien agir en sorte que tous les impts perus +par contrainte, toutes nos institutions de justice et de police, et +avant tout l'arme, soient abolis.</p> + +<p>Le printemps dernier, l'examen religieux d'un institut de jeunes +filles, Moscou, l'instructeur religieux d'abord, puis l'archevque qui +y assistait ont interrog les fillettes sur les Dix Commandements, et +principalement sur le Cinquime: <i>Tu ne tueras point!</i> Quand la +rponse tait juste, l'archevque ajoutait souvent cette autre question: +<i>Est-il toujours et dans tous les cas dfendu de tuer par la loi de +Dieu?</i> Et les pauvres filles, perverties par les professeurs, devaient +rpondre et rpondaient: —<i>Non, pas toujours. Car dans la guerre et +pour les excutions, il est permis de tuer.</i>—Cependant une de ces +malheureuses cratures (ceci m'a t racont par un tmoin oculaire) +ayant reu la question coutumire: —<i>Le meurtre est-il toujours un +pch?</i>—rougit et rpondit, mue et dcide: —<i>Toujours!</i> Et tous +les sophismes de l'archevque elle rpliqua, inbranlable, qu'il tait +interdit toujours, dans tous les cas, de tuer,—et cela dj par le +Vieux Testament: quant au Christ, il n'a pas seulement dfendu de tuer, +mais de faire du mal son prochain. Malgr toute sa majest et son +habilet oratoire, l'archevque eut la bouche ferme, et la jeune fille +l'emporta.</p> + +<p>Oui, nous pouvons bavarder, dans nos journaux, sur le progrs de +l'aviation, les complications de la diplomatie, les clubs, les +dcouvertes, les soi-disant œuvres d'art, et passer sous silence ce +qu'a dit cette jeune fille! Mais nous ne pouvons pas en touffer la +pense, car tout homme chrtien sent comme elle plus ou moins +obscurment. Le socialisme, l'anarchisme, l'Arme du Salut, la +criminalit croissante, le chmage, le luxe monstrueux des riches, qui +ne cesse d'augmenter, et la noire misre des pauvres, la terrible +progression des suicides, tout cet tat de choses tmoigne de la +contradiction intrieure, qui doit tre et qui sera rsolue. Rsolue, +vraisemblablement, dans le sens de la reconnaissance de la loi d'amour +et de la condamnation de tout emploi de la violence. C'est pourquoi +votre activit, au Transvaal, qui semble pour nous au bout du monde, se +trouve cependant au centre de nos intrts; et elle est la plus +importante de toutes celles d'aujourd'hui sur la terre; non seulement +les peuples chrtiens, mais tous les peuples du monde y prendront part.</p> + +<p>Il vous sera sans doute agrable d'apprendre que chez nous aussi, en +Russie, une agitation pareille se dveloppe rapidement, et que les refus +de service militaire augmentent d'anne en anne. Quelque faible que +soit encore chez vous le nombre des Non-Rsistants et chez nous celui +des rfractaires, les uns et les autres peuvent se dire: Dieu est avec +nous. Et Dieu est plus puissant que les hommes.</p> + +<p>Dans la profession de foi chrtienne, mme sous la forme de +christianisme perverti qui nous est enseign, et dans la croyance +simultane la ncessit d'armes et d'armements pour les normes +boucheries de la guerre, il existe une contradiction si criante qu'elle +doit, tt ou tard, probablement trs tt, se manifester dans toute sa +nudit. Alors il faudra ou bien anantir la religion chrtienne, sans +laquelle pourtant, le pouvoir des tats ne pourrait se maintenir, ou +bien supprimer l'arme et renoncer tout emploi de la force, qui n'est +pas moins ncessaire aux tats. Cette contradiction est sentie par tous +les gouvernements, aussi bien par le vtre Britannique que par le ntre +Russe; et, par esprit de conservation, ils poursuivent ceux qui la +dvoilent, avec plus d'nergie que toute autre activit ennemie de +l'tat. Nous l'avons vu en Russie, et nous le voyons par ce que publie +votre journal. Les gouvernements savent bien d'o le danger le plus +grave les menace, et ce ne sont pas seulement leurs intrts qu'ils +protgent ainsi avec vigilance. Ils savent qu'ils combattent pour l'tre +ou le ne-plus-tre.</p> + +<p class="r">L<small>ON</small> T<small>OLSTOY.</small></p> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_236" id="page_236"></a></p> + +<div class="chrono"> + +<h2><a name="LISTE_CHRONOLOGIQUE_DES_OEUVRES_DE_TOLSTOY368" id="LISTE_CHRONOLOGIQUE_DES_OEUVRES_DE_TOLSTOY368"></a>LISTE CHRONOLOGIQUE DES ŒUVRES DE TOLSTOY<a name="FNanchor_368_368" id="FNanchor_368_368"></a><a href="#Footnote_368_368" class="fnanchor">[368]</a></h2> + +<p class="c">=====1852=====</p> + +<p class="hang">L'Enfance (1851-2).—L'Incursion.—Les Cosaques (termin en 1862).</p> + +<p class="c">=====1853=====</p> + +<p class="hang">Le Journal d'un marqueur.</p> + +<p class="c">=====1854=====</p> + +<p class="hang">L'Adolescence.—La Coupe en fort.</p> + +<p class="c">=====1855=====</p> + +<p class="hang">Sbastopol en dcembre 1854.—Sbastopol en mai 1855.—Sbastopol en +aot 1855.</p> + +<p class="c">=====1856=====</p> + +<p class="hang">Deux hussards.—Une tourmente de neige.—Une rencontre au +dtachement.—La matine d'un seigneur.—Adolescence.</p> + +<p class="c">=====1857=====</p> + +<p class="hang">Albert.—Lucerne.</p> + +<p class="c">=====1858=====</p> + +<p class="hang">Trois morts.</p> + +<p class="c">=====1859=====</p> + +<p class="hang">Bonheur conjugal.</p> + +<p class="c">=====1860=====</p> + +<p class="hang">Polikouchka.</p> + +<p class="c">=====1861=====</p> + +<p class="hang">Le fileur de lin.</p> + +<p class="c">=====1862=====</p> + +<p class="hang">Sur l'instruction du peuple.—Mthodes pour apprendre lire et +crire.—Projet d'un plan gnral pour les coles +lmentaires.—ducation et Instruction.—Progrs et dfinition de +l'instruction.—Qui doit enseigner crire.—L'cole d'Iasnaa Poliana +en novembre et dcembre.—Sur la libre initiative et le dveloppement +des coles du peuple.—Sur l'activit sociale dans le domaine de +l'instruction du peuple.—Tikhon et Malanya (œuvres +posthumes).—Idylle.</p> + +<p class="c">=====1863=====</p> + +<p class="hang">Les Dcembristes (extraits d'un roman projet).</p> + +<p class="hang">1864-1869</p> + +<p class="hang">Guerre et Paix.</p> + +<p class="c">=====1872=====</p> + +<p class="hang">Syllabaire (Traductions de fables d'sope, Hindoues, amricaines, etc., +contes de fes, rcits de physique, zoologie, botanique, histoire; +nouvelles (Le prisonnier du Caucase, Dieu voit la vrit); courtes +histoires; pomes piques; arithmtique; notes et guide pour le matre).</p> + +<p class="hang">Les deux voyageurs (œuvres posthumes).</p> + +<p class="c">=====1873=====</p> + +<p class="hang">Au sujet de la famine de Samara (Lettre l'diteur de Moscow +Vedomosty).</p> + +<p class="c">=====1874=====</p> + +<p class="hang">Sur l'instruction du peuple. (Lettre J. U. Shatiloff).—Rapport au +Comit littraire de Moscou.</p> + +<p class="c">=====1875=====</p> + +<p class="hang">Nouveau Syllabaire. Quatre livres russes de lecture.—Quatre vieux +livres slaves de lecture.</p> + +<p class="c">=====1876=====</p> + +<p class="hang">Anna Karenine (1873-1876).</p> + +<p class="c">=====1878=====</p> + +<p class="hang">Premiers souvenirs (fragment).—Les Dcembristes (second fragment).—Les +Dcembristes (troisime fragment).</p> + +<p class="c">=====1879=====</p> + +<p class="hang">Qui suis-je? (archives Tchertkoff).—Les Confessions (addition en 1882).</p> + +<p class="c">=====1880=====</p> + +<p class="hang">Critique de la Thologie dogmatique.—Chapitres d'une nouvelle du temps +de Pierre I<sup>er</sup>.—Dfense d'une petite fille.—En essayant une +plume.—Comment meurt l'amour.—Commencement d'un conte +fantastique.—Sur Rousseau.—Oasis.—Un cosaque fugitif.</p> + +<p class="c">=====1881=====</p> + +<p class="hang">Concordance et traduction des Quatre vangiles.—Abrg de +l'vangile.—De quoi vivent les hommes.</p> + +<p class="c">=====1882=====</p> + +<p class="hang">L'glise et l'tat.—La Non-Rsistance au mal.—Article sur le +recensement.</p> + +<p class="c">=====1884=====</p> + +<p class="hang">En quoi consiste ma Foi (Ma Religion).—Prface l'œuvre de +Bondareff: Le triomphe de l'agriculteur, ou le travail et la +paresse.—Le journal d'un fou.</p> + +<p class="c">=====1885=====</p> + +<p class="hang">Lgendes pour l'imagerie populaire: (Les deux frres et l'or; Les +petites filles plus sages que les vieux; L'ennemi rsiste, mais Dieu +persiste; Les trois ermites; Tentation du Christ; Souffrances du Christ; +Ilias; Comment un diablotin racheta un morceau de pain; Le pcheur +repentant; Le fils de Dieu; Pour une peinture de la Cne; Histoire +d'Ivan l'Imbcile).</p> + +<p class="hang">Rcits populaires: (Les deux vieillards; Le cierge; O l'amour est, Dieu +est; Laisse le feu flamber, tu ne pourras l'teindre).</p> + +<p class="hang">L'enseignement des douze aptres.—Socrate.—La vie de Pierre le +Publicain.—Pietr Hlebnik (Scnes dramatiques).</p> + +<p class="c">=====1886=====</p> + +<p class="hang">La Puissance des Tnbres.—La mort d'Ivan Iliitch.—Que devons-nous +faire?—Que sommes-nous?—Le premier bouilleur.—Lgendes pour +l'imagerie populaire: (Faut-il beaucoup de terre pour un homme?—Un +grain gros comme un œuf de poule).—Nicolas Palkine.—Calendrier +avec proverbes.—Sur la charit.—Sur la foi.—Sur la lutte contre le +mal (lettre un Rvolutionnaire).—Sur la religion.—Sur les femmes.—A +la jeunesse.—Le royaume de Dieu (fragment).—Prface une collection +Florilge.—ge (scnes dramatiques).</p> + +<p class="c">=====1887=====</p> + +<p class="hang">De la vie.—Sur le sens de la vie (Rapport lu devant la Socit de +Psychologie de Moscou).—Sur la vie et la mort (Lettre +Tchertkoff).—Marchez pendant que vous avez la lumire.—Entretiens de +gens qui ont des loisirs (Introduction la nouvelle +prcdente).—L'ouvrier Emelian et le tambour vide.—Les trois fils +(parabole).—Pour le tableau de Makovsky: l'Acquitt.—Le travail +manuel et l'activit intellectuelle (Lettre Romain Rolland).</p> + +<p class="c">=====1888=====</p> + +<p class="hang">Sur Gogol (article non termin).</p> + +<p class="c">=====1889=====</p> + +<p class="hang">Le Diable (œuvres posthumes).—Histoire d'une ruche.—La Sonate +Kreutzer.—Sur l'amour de Dieu et du prochain.—Appel aux +hommes-frres.—Sur l'Art ( propos de la confrence de Goltsev: La +beaut dans l'art).—Les Fruits de l'instruction (comdie).—Il est +temps de se ressaisir.—Prface l'œuvre de Yershoff: Souvenirs de +Sbastopol.—La fte des lumires en janv. 12.</p> + +<p class="c">=====1890=====</p> + +<p class="hang">Pourquoi les hommes s'tourdissent-ils?—Quarante ans, lgende de +Kostomaroff.—Postface la Sonate Kreutzer.—Sur Bondareff.—Sur les +relations entre les sexes.—Sur le projet d'Henry George.—Mmoires d'un +chrtien.—Vies des Saints.—Premire ptre de Jean.—Notre Pre, +annot.—La sagesse chinoise (Grand enseignement; Livre de la Voie de la +Vrit).—Seulement le bien-tre pour tous.—Il vivait dans un village +un homme nomm Nicolas.—Prface l'œuvre de Tchertkoff: Un mauvais +divertissement.—Sur le suicide (Ce que signifie cet trange +phnomne).</p> + +<p class="c">=====1891=====</p> + +<p class="hang">Mmoires d'une mre (Œuvres posthumes).—a cote cher (d'aprs +Maupassant).—Sur la Famine.—Sur ce qui est l'Art et ce qui n'est pas +l'Art; quand l'Art est une chose importante, et quand il est une chose +inutile (fragment).—Sur les tribunaux (œuvres posthumes).—Le +premier chelon.—Un horloger.—Une terrible question.—Le Caf de +Surate (d'aprs Bernardin de Saint-Pierre).—Sur les moyens de venir en +aide la population, au cas de mauvaise rcolte.</p> + +<p class="c">=====1892=====</p> + +<p class="hang">Aide ceux qui sont frapps par la famine.—Chez ceux qui sont dans le +besoin (Deux articles).—Rapport sur les secours ceux qui sont frapps +par la famine.—Sur la Raison et la Religion (lettre au baron +Rosen).—Lettre sur le Karma.—Franoise (d'aprs Maupassant).</p> + +<p class="c">=====1893=====</p> + +<p class="hang">Rapports sur les secours ceux qui sont frapps par la famine.—Le +Salut est en vous (Le Royaume de Dieu est en vous) +(1891-3).—Christianisme et service militaire (Chapitre limin par la +censure de Le Royaume de Dieu est en vous).—La Religion et la +Morale.—Le Non-Agir.—Ce que veut l'amour.—Prface au Journal +d'Amiel.—L'esprit chrtien et le patriotisme.—Sur la question du +Libre-Arbitre.</p> + +<p class="c">=====1894=====</p> + +<p class="hang">Karma (conte bouddhiste, d'aprs l'anglais).—Le jeune tsar (œuvres +posthumes).—Sur les relations avec l'tat.—Lettre sur +l'Immortalit.—Prface aux œuvres de Maupassant.—Prface aux contes +de Semyonoff.—Aux Italiens.</p> + +<p class="c">=====1895=====</p> + +<p class="hang">Matre et Serviteur.—Trois paraboles.—Honte!—Postface au livre: La +vie et la mort de B. N. Drojgine.—Postface l'article de P. J. +Birukoff: La perscution des chrtiens en 1895.—Lettre un +Polonais.—Lettre P. V. Veriguin (sur les livres et +l'imprimerie).—Sur les rves insenss.</p> + +<p class="c">=====1896=====</p> + +<p class="hang">Comment lire les vangiles et o rside leur essence.—Carthago delenda +est (premier article).—Au peuple chinois (inachev).—Sur la +Non-Rsistance.—Sur la supercherie de l'glise.—Le patriotisme et la +paix.—Lettre aux libraux.—Les rapports avec l'ordre existant du +gouvernement.—L'approche de la fin.—L'enseignement chrtien.—Postface + l'appel: Au secours!</p> + +<p class="c">=====1897=====</p> + +<p class="hang">Qu'est-ce que l'art?—Lettre l'diteur d'un journal sudois, pour que +le prix Nobel soit attribu aux Doukhobors.—J'ai vcu plus de cinquante +ans de vie consciente.</p> + +<p class="c">=====1898=====</p> + +<p class="hang">Appel pour l'aide aux Doukhobors.—Les deux guerres.—Famine ou +non-famine.—Carthago delenda est (deuxime article).—Le pre Serge +(œuvres posthumes).—Prface l'article de Carpenter: La Science +contemporaine.—A l'diteur de Russkiya Vedomosty (avec une lettre de +Sokoloff).</p> + +<p class="c">=====1899=====</p> + +<p class="hang">Rsurrection.—Sur l'ducation religieuse.—Lettre un +officier.—Lettre un Sudois, au sujet de la Confrence de la Paix, +la Haye.</p> + +<p class="c">=====1900=====</p> + +<p class="hang">O est l'issue?—L'esclavage de notre temps.—Le cadavre vivant.—Tu ne +tueras point.—Lettre aux Doukhobors migrs au Canada.—Le faut-il +ainsi?—Le patriotisme et le gouvernement.—Deux versions diffrentes du +conte de la Ruche (œuvres posthumes).—Prface au livre: Anatomie de +la pauvret.</p> + +<p class="c">=====1901=====</p> + +<p class="hang">L'unique moyen.—Qui a raison?—Aux jeunes gens oisifs.—Un appel du +peuple travailleur russe l'autorit.—Sur la tolrance +religieuse.—Raison, foi, prire (trois articles).—Rponse au +Synode.—Carnet de l'officier.—Carnet du soldat.—Sur l'Alliance +franco-russe (lettre).—Au tsar et ses conseillers (premier +article).—Sur l'ducation (lettre P. J. Birukoff).—Lettre un +journal bulgare.—Prface au conte de Polenz: Le paysan.</p> + +<p class="c">=====1902=====</p> + +<p class="hang">Appel au clerg.—La lumire luit dans les tnbres, drame (œuvres +posthumes).—Qu'est-ce que la religion, et en quoi consiste son +essence.—La destruction de l'enfer et son rtablissement.—Aux +travailleurs.</p> + +<p class="c">=====1903=====</p> + +<p class="hang">Sur Shakespeare et le Drame.—Aprs le Bal (œuvres posthumes).—Le +roi assyrien Assarhadon.—Le travail, la mort et la maladie.—Trois +questions.—Aux rformateurs politiques.—Sur la conception d'une source +spirituelle (corrig en 1908).—Sur le travail physique.—Lettre sur le +Karma ( Sysuyeff).—C'est vous! (adaptation de l'allemand).</p> + +<p class="c">=====1904=====</p> + +<p class="hang">Souvenirs d'enfance (1903, 1904, et quelques pages en +1906).—Hadji-Mourad (1896-8, 1901-4) (œuvres posthumes).—Le faux +coupon (1903-4).—Harrison et la non-rsistance au mal par la +violence.—Qui suis-je?—Penses d'hommes sages.—Ressaisissez-vous! +(corrig nouveau en 1906-7).—Postface au livre de Tchertkoff: Notre +rvolution.</p> + +<p class="c">=====1905=====</p> + +<p class="hang">Cycles de lectures.—Buddh.—Divin et +humain.—Lamennais.—Pascal.—Pierre Heltchitsky.—Le procs de +Socrate.—Korney Vassiliyeff.—Prire.—Nouvelle prface +l'enseignement des Douze Aptres.—Prface au Bien-Aim de +Tchertkoff.—Une seule chose est ncessaire.—Alexis le Pot (œuvres +posthumes).—La fin d'un monde.—Le grand Crime.—Sur le mouvement +social en Russie.—Comment et pourquoi devons-nous vivre.—La baguette +verte (deux versions).—La vraie libert (lettre un paysan,—corrig +en 1907).</p> + +<p class="c">=====1906=====</p> + +<p class="hang">Le pre Vassily (œuvres posthumes).—Sur le sens de la Rvolution +Russe.—Appel au peuple russe (gouvernement, rvolutionnaires et +masses).—Sur le service militaire.—Sur la guerre.—Une seule solution +possible de la question de la terre.—Sur le catholicisme ( Paul +Sabatier).—Lettre un Chinois.—Prface aux Problmes sociaux de +Henry George.—Notes posthumes de l'ermite Theodor Kouzmich (œuvres +posthumes).—Ce que j'ai vu en rve (œuvres posthumes).—Qu'y a-t-il + faire?—Au tsar et ses conseillers (deuxime article).</p> + +<p class="c">=====1907=====</p> + +<p class="hang">Conversations avec des enfants sur les questions morales.—Prface aux +Penses choisies de La Bruyre, La Rochefoucauld, Vauvenargues, +Montesquieu, et courtes esquisses biographiques.—Aimez-vous les uns les +autres.—Tu ne tueras personne.—Sur les comprhensions de la +vie.—Premire rencontre avec Ernest Crosby.—Pourquoi les nations +chrtiennes, et le peuple Russe en particulier, sont actuellement dans +une situation misrable.</p> + +<p class="c">=====1908=====</p> + +<p class="hang">Je ne puis plus me taire.—Cycle de lectures (corrig et +amplifi).—Aphorismes pour son portrait.—Bienfaits de l'amour.—Le +loup (conte pour les enfants).—Souvenirs du procs d'un soldat (lettre + P. J. Birukoff).—La loi de violence et la loi d'amour.—Qui sont les +meurtriers? (œuvres posthumes).—Sur l'annexion de la +Bosnie-Herzgovine par l'Autriche.—Rponse aux flicitations du +Jubil.—</p> + +<p class="hang">Lettre un Hindou.—Prface l'Album des Peintures d'Orloff.—Prface +au conte de V. Morozoff: Pour une parole.—Prface la nouvelle de A. +J. Ertel: Jardinage.—Pouvoir de l'enfance (d'aprs Victor +Hugo).—Sur le procs de Molochnikoff.—L'enseignement du Christ adapt +pour les enfants.</p> + +<p class="c">=====1909=====</p> + +<p class="hang">Il n'y a pas de coupable, au monde (premire version).—Isidore le +prtre rgulier (œuvres posthumes).—O est la principale tche d'un +ducateur (conversations avec les instituteurs des coles +lmentaires).—Sagesse des enfants (œuvres posthumes).—Lettre au +Congrs de la Paix.—Le seul commandement.—Sur l'arrt de +Gusseff.—Pour tous les jours.—Sur l'ducation (lettre V. F. +Bulgakoff).—Charge invitable.—Sur la pendaison.—Sur les points de +repre.—Sur Gogol.—Sur l'tat.—Sur la Science.—Sur la +jurisprudence.—Rponse une femme Polonaise.—Arrtez, et pensez, pour +l'amour de Dieu!—Sur un article de Struve.—Lettre un +Vieux-Croyant.—Lettre un Rvolutionnaire.—Au sujet de la visite du +fils d'Henry George.—Il est temps de comprendre.—Salut ceux qui ont +souffert pour l'amour de la Vrit.—Le passant et le paysan.—Les +chants du village.—Entretien du pre et du fils (adaptation de +l'allemand).—Conversation avec un voyageur.—L'htellerie (parabole +pour les enfants).—Article aux journaux, sur les lettres d'abus.—La +peine capitale et la chrtient.</p> + +<p class="c">=====1910=====</p> + +<p class="hang">Trois jours au village.—La voie de la vie.—Hodynka.—Toutes les +qualits viennent d'elle, comdie.—Sur la folie.—Au Congrs Slave, +Sofia.—Terre fertile.—Non prmdit.—Supplment la Lettre au +Congrs de la Paix.—Il n'y a pas de coupable au monde (deuxime +version).—Conte pour les enfants.—Philosophie et Religion +(rminiscences de N. Y. Grot).—Sur le socialisme (inachev).—Les +moyens efficaces.</p> +</div> + +<p><br /> +<br /> +<br /> +<br /><a name="page_242" id="page_242"></a></p> + +<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary="CONTENTS"> + +<tr><th colspan="2" align="center"><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a><big>TABLE DES MATIRES</big></th></tr> + +<tr><td colspan="2" align="right">Pages.</td></tr> + +<tr><td><i>La lumire qui vient de s'teindre</i> </td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_001">1</a></td></tr> + +<tr><td>Histoire de mon Enfance</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_022">22</a></td></tr> + +<tr><td>Les rcits du Caucase</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_025">25</a></td></tr> + +<tr><td>Les Cosaques</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_027">27</a></td></tr> + +<tr><td>Rcits de Sbastopol</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_035">35</a></td></tr> + +<tr><td>Trois Morts</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_050">50</a></td></tr> + +<tr><td>Bonheur Conjugal</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_054">54</a></td></tr> + +<tr><td>Guerre et Paix</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_061">61</a></td></tr> + +<tr><td>Anna Karnine</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_071">71</a></td></tr> + +<tr><td>Les Confessions et la crise religieuse</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_081">81</a></td></tr> + +<tr><td>La crise sociale: Que devons-nous faire?</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_096">96</a></td></tr> + +<tr><td>La critique de l'Art</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_111">111</a></td></tr> + +<tr><td>Les Contes Populaires</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_132">132</a></td></tr> + +<tr><td>La Puissance des Tnbres</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_134">134</a></td></tr> + +<tr><td>La Mort d'Ivan Iliitch</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_137">137</a></td></tr> + +<tr><td>La Sonate Kreutzer</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_139">139</a></td></tr> + +<tr><td>Rsurrection</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_148">148</a></td></tr> + +<tr><td>Les ides sociales de Tolsto</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_156">156</a></td></tr> + +<tr><td><i>Sa figure avait pris les traits dfinitifs</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_175">175</a></td></tr> + +<tr><td><i>Le combat tait termin</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_194">194</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2"> </td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">NOTES SUR LES ŒUVRES POSTHUMES</td></tr> + +<tr><td><a href="#NOTE_SUR_LES_OEUVRES_POSTHUMES_DE_TOLSTOY329">Les œuvres posthumes de Tolstoy</a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_206">206</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LA_REPONSE_DE_LASIE_A_TOLSTOY">La rponse de l'Asie Tolstoy</a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_214">214</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LETTRE_ECRITE_PAR_TOLSTOY_DEUX_MOIS_AVANT_SA_MORT_A_GANDHI">Lettre crite par Tolstoy, deux mois avant sa mort, Gandhi </a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_232">232</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LISTE_CHRONOLOGIQUE_DES_OEUVRES_DE_TOLSTOY368">Liste chronologique des Œuvres de Tolstoy</a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_236">236</a></td></tr> +</table> + +<hr /> + +<p class="nind">COULOMMIERS<br /> +IMPRIMERIE<br /> +PAUL BRODARD<br /> +11541-1-29.</p> + +<hr /> + +<p class="cb"><a name="FOOTNOTES" id="FOOTNOTES"></a>NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> A part quelques interruptions,—une surtout, assez longue, +entre 1865 et 1878.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Pour sa remarquable biographie de <i>Lon Tolsto: Vie et +Œuvre, Mmoires, Souvenirs, Lettres, Extraits du Journal intime, +Notes et Documents biographiques</i> runis, coordonns et annots par <span class="smcap">P. +Birukov</span>, reviss par Lon Tolsto, traduits sur le manuscrit par J.-W. +Bienstock,—4 vol. d. du <i>Mercure de France</i>. +</p><p> +C'est le recueil de documents le plus important sur la vie et l'œuvre +de Tolsto. J'y ai abondamment puis.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Il fit aussi les campagnes napoloniennes et fut prisonnier +en France pendant les annes 1814-1815.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Enfance</i>, chap. II.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Enfance</i>, chap. XXVII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Iasnaa Poliana, dont le nom signifie <i>la Clairire +claire</i>, est un petit village au sud de Moscou, quelques lieues de +Toula, dans une des provinces les plus foncirement russes. Les deux +grandes rgions de la Russie, dit M. A. Leroy-Beaulieu, la rgion des +forts et celle des terres de culture s'y touchent et s'y enchevtrent. +Aux environs ne se rencontrent ni Finnois, ni Tatars, ni Polonais, ni +Juifs, ni Petits-Russiens. Ce pays de Toula est au cœur mme de la +Russie. +</p><p> +(A. Leroy-Beaulieu: <i>Lon Tolsto</i>, Revue des Deux Mondes, 15 dc. +1910.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Tolsto l'a dpeint dans <i>Anna Karnine</i>, sous les traits +du frre de Levine.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Il crivit <i>le Journal d'un Chasseur</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> En ralit, elle tait une parente loigne. Elle avait +aim le pre de Tolsto, et elle en avait t aime; mais, comme Sonia +dans <i>Guerre et Paix</i>, elle s'tait efface.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Enfance</i>, chap. XII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> N'a-t-il pas prtendu, dans des notes autobiographiques +(dates de 1878), qu'il se rappelait les sensations de l'emmaillotement +et du bain d'enfant dans le baquet! (Voir <i>Premiers Souvenirs</i>. Une +traduction franaise en a t publie dans le mme volume que <i>Matre et +Serviteur</i>.) +</p><p> +Le grand pote suisse Carl Spitteler a, lui aussi, t dou de cet +extraordinaire pouvoir d'voquer ses images du seuil de la vie. Il a +consacr tout un livre (<i>Meine frhesten Erlebnisse</i>) ses toutes +premires annes d'enfance.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Premiers Souvenirs.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> De 1842 1847.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Nicolas, plus g que Lon de cinq ans, avait dj termin +ses tudes en 1844.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Il aimait les conversations mtaphysiques d'autant plus, +dit-il, qu'elles taient plus abstraites et qu'elles arrivaient un tel +degr d'obscurit que, croyant dire ce qu'on pense, on dit tout autre +chose. (<i>Adolescence</i>, XXVII.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> <i>Adolescence</i>, XIX.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Surtout dans ses premires œuvres, dans les <i>Rcits de +Sbastopol</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> C'tait le temps o il lisait Voltaire et y trouvait +plaisir. (<i>Confessions</i>, 1.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Confessions</i>, 1, trad. J.-W. Bienstock.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Jeunesse</i>, III.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> En mars-avril 1847.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Tout ce que fait l'homme, il le fait par amour-propre, +dit Nekhludov dans <i>Adolescence</i>. +</p><p> +En 1853, Tolsto note, dans son <i>Journal</i>: Mon grand dfaut: l'orgueil. +Un amour-propre immense, sans raison... Je suis si ambitieux que si +j'avais choisir entre la gloire et la vertu (que j'aime), je crois +bien que je choisirais la premire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Je voulais que tous me connussent et m'aimassent. Je +voulais que rien qu'en entendant mon nom, tous fussent frapps +d'admiration et me remerciassent. (<i>Jeunesse</i>, III.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> D'aprs un portrait de 1848, quand il avait vingt ans +(reproduit dans le premier volume de <i>Vie et Œuvre</i>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Je m'imaginais qu'il n'y avait pas de bonheur sur terre +pour un homme qui avait, comme moi, le nez si large, les lvres si +grosses et les yeux si petits. (<i>Enfance</i>, XVII.) Ailleurs, il parle +avec dsolation de ce visage sans expression, ces traits veules, mous, +indcis, sans noblesse, rappelant les simples moujiks, ces mains et ces +pieds trop grands. (<i>Jeunesse</i>, I.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Je partageais l'humanit en trois classes: les hommes +comme il faut, les seuls dignes d'estime; les hommes non comme il faut, +dignes de mpris et de haine; et la plbe: elle n'existait pas. +(<i>Jeunesse</i>, XXXI.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Surtout pendant un sjour Saint Ptersbourg, en 1847-8.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Adolescence</i>, XXVII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Entretiens avec M. Paul Boyer (<i>Le Temps</i>), 28 aot 1901.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Nekhludov figure aussi dans <i>Adolescence</i> et <i>Jeunesse</i> +(1854), dans <i>une Rencontre au Dtachement</i> (1856), <i>le Journal d'un +Marqueur</i> (1856), <i>Lucerne</i> (1857) et <i>Rsurrection</i> (1899).—Il faut +remarquer que ce nom dsigne des personnages diffrents. Tolsto n'a pas +cherch lui conserver le mme aspect physique, et Nekhludov se tue, +la fin du <i>Journal d'un Marqueur</i>. Ce sont des incarnations diverses de +Tolsto, dans ce qu'il a de meilleur et de pire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>La Matine d'un Seigneur</i>, t. II des <i>Œuvres +compltes</i>, trad. de J.-W. Bienstock.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Elle est contemporaine des rcits d'<i>Enfance</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> 11 juin 1851, au camp fortifi de Star-Iourt, dans le +Caucase.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> <i>Journal</i>, trad. J.-W. Bienstock.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Ibid.</i>, juillet 1851.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Lettre sa tante Tatiana, janvier 1852.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Un portrait de 1851 montre dj le changement qui +s'accomplit dans l'me. La tte est leve, la physionomie s'est un peu +claircie, les cavits des yeux sont moins sombres, les yeux gardent +leur fixit svre, et la bouche entr'ouverte, qu'ombre une moustache +naissante, est morose; il y a toujours quelque chose d'orgueilleux et de +dfiant, mais bien plus de jeunesse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Les lettres qu'il crit alors sa tante Tatiana sont +pleines d'effusions et de larmes. Il est, comme il le dit, +<i>Liova-riova</i>, Lon le pleurnicheur (6 janvier 1852).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> <i>La Matine d'un Seigneur</i> est le fragment d'un projet de +<i>Roman d'un propritaire russe</i>. <i>Les Cosaques</i> forment la premire +partie d'un grand roman du Caucase. L'immense <i>Guerre et Paix</i> n'tait, +dans la pense de l'auteur, qu'une sorte de prambule une pope +contemporaine, dont les <i>Dcembristes</i> devaient tre le centre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Le plerin Gricha, ou la mort de la mre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Dans une lettre M. Birukov.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> <i>La Matine d'un Seigneur</i> ne fut acheve qu'en 1855-6.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Les deux Vieillards</i> (1885).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> L'<i>Incursion</i>, t. III des <i>Œuvres compltes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> T. III des <i>Œuvres compltes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> T. IV des <i>Œuvres compltes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Bien qu'ils aient t termins beaucoup plus tard, en +1860, Hyres (ils ne parurent qu'en 1863), le gros de l'œuvre est +de cette poque.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Les Cosaques</i>, t. III des <i>Œuvres compltes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Peut-tre, dit Olnine, amoureux de la jeune Cosaque, +aim-je en elle la Nature... En l'aimant, je me sens faire partie +indivise de la Nature. +</p><p> +Souvent, il compare celle qu'il aime la Nature. +</p><p> +Elle est, comme la Nature, gale, tranquille et taciturne. +</p><p> +Ailleurs, il rapproche l'aspect des montagnes lointaines et de cette +femme majestueuse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Ainsi, dans la lettre d'Olnine ses amis de Russie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> En franais dans le texte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Il rajoute, la fin de sa lettre: +</p><p> +Comprenez-moi bien!... J'estime que, sans la religion, l'homme ne peut +tre ni bon, ni heureux; je voudrais la possder plus que toute autre +chose au monde; je sens que mon cœur se dessche sans elle... Mais je +ne crois pas. C'est la vie qui cre chez moi la religion, et non la +religion la vie... Je sens en ce moment une telle scheresse dans le +cœur qu'il me faut possder une religion. Dieu m'aidera. Cela +viendra... La nature est pour moi le guide qui mne la religion, +chaque me a son chemin diffrent et inconnu; on ne le trouve qu'en ses +profondeurs...</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>Journal</i>, trad. J.-W. Bienstock.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> On retrouve aussi cette manire dans <i>la Coupe en fort</i>, +termine la mme poque. Par exemple: Il y a trois sortes d'amour: 1 +l'amour esthtique; 2 l'amour dvou; 3 l'amour actif, etc. +(<i>Jeunesse.</i>)—Ou bien: Il y a trois sortes de soldats: 1 les soumis; +2 les autoritaires; 3 les fanfarons,—qui se subdivisent eux-mmes en: +<i>a</i>, soumis de sang-froid; <i>b</i>, soumis empresss; <i>c</i>, soumis qui +boivent, etc.. (<i>Coupe en fort.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> <i>Jeunesse</i>, XXXII (vol. II des <i>Œuvres compltes</i>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Envoy la revue le <i>Sovrmennik</i>, et publi aussitt.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Tolsto y est revenu, beaucoup plus tard, dans ses +<i>Entretiens</i> avec son ami Tnromo. Il lui a racont notamment une crise +de terreur qui le prit, une nuit qu'il tait couch dans le logement +creus en plein rempart, sous le blindage. On trouvera cet <i>pisode de +la guerre de Sbastopol</i> dans le volume intitul <i>les Rvolutionnaires</i>, +trad. J.-W. Bienstock.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Un peu plus tard, Droujinine le mettra amicalement en +garde contre ce danger: Vous avez une tendance la finesse excessive +de l'analyse; elle peut se transformer en un grand dfaut. Parfois, vous +tes prt dire: chez un tel, le mollet indiquait son dsir de voyager +aux Indes... Vous devez refrner ce penchant, mais ne l'touffer pour +rien au monde. (Lettre de 1856, cite par P. Birukov.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> T. IV des <i>Œuvres compltes</i>, p. 82-83.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Que la censure mutila.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> 2 septembre 1855, trad. J-W. Bienstock.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Son amour-propre se confondait avec sa vie; il ne voyait +pas d'autre alternative: tre le premier, ou se dtruire... Il aimait +se trouver le premier parmi les hommes auxquels il se comparait.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> En 1889, Tolsto, crivant une prface aux <i>Souvenirs de +Sbastopol par un officier d'artillerie</i>, A.-J. Erchov, revint en pense +sur ces scnes. Tout souvenir hroque en avait disparu. Il ne se +rappelait plus que la peur qui dura sept mois,—la double peur: celle de +la mort et celle de la honte,—l'horrible torture morale. Tous les +exploits du sige, pour lui, se rsumaient en ceci: avoir t de la +chair canon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Suars: <i>Tolsto</i>, d. de l'<i>Union pour l'Action morale</i>, +1899 (rdit, aux <i>Cahiers de la Quinzaine</i>, sous le titre: <i>Tolsto +vivant</i>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Tourgueniev se plaint, dans une conversation, du stupide +orgueil nobiliaire de Tolsto, de sa fanfaronnade de Junker.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Un trait de mon caractre, bon ou mauvais, mais qui me +fut toujours propre, c'est que, malgr moi, je m'opposais toujours aux +influences extrieures pidmiques... J'avais une rpulsion pour le +courant gnral. (Lettre P. Birukov.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Tourgueniev.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Grigorovitch.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Eugne Garchine: <i>Souvenirs sur Tourgueniev</i>, 1883. Voir +<i>Vie et Œuvre</i> de Tolsto par Birukov.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> La plus violente, qui amena entre eux une brouille +dcisive, eut lieu en 1861. Tourgueniev faisait montre de ses sentiments +philanthropiques et parlait des œuvres de bienfaisance dont +s'occupait sa fille. Rien n'irritait plus Tolsto que la charit +mondaine. +</p><p> +—Je crois, dit-il, qu'une jeune fille bien habille, qui tient sur ses +genoux des guenilles sales et puantes, joue une scne thtrale qui +manque de sincrit. +</p><p> +La discussion s'envenima. Tourgueniev, hors de lui, menaa Tolsto de le +souffleter. Tolsto exigea une rparation, sur l'heure, un duel au +fusil. Tourgueniev, qui avait aussitt regrett son emportement, envoya +une lettre d'excuses. Mais Tolsto ne pardonna point. Prs de vingt ans +plus tard, comme on le verra par la suite, ce fut lui qui demanda +pardon, en 1878, alors qu'il abjurait toute sa vie passe et humiliait +plaisir son orgueil devant Dieu.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> <i>Confessions</i>, t. XIX des <i>Œuvres compltes</i>, trad. +J.-W. Bienstock.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Il n'y avait, dit-il, aucune diffrence entre nous et un +asile d'alins. Mme cette poque, je le souponnais vaguement; mais, +comme font tous les fous, je traitais chacun de fou, except moi. +(<i>Ibid.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Voir sur cette priode ses charmantes lettres, si +juvniles sa jeune tante la comtesse Alexandra A. Tolsto +(<i>Briefwechsel mit der Grfin A. A. Tolsto</i>, publ. par Ludwig Berndt, +nouvelle dition augmente, Rotapfelverlag, Zrich, 1926.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> <i>Confessions.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> <i>Journal du prince D. Nekhludov</i>, <i>Lucerne</i>, t. V. des +<i>Œuvres compltes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Passant de Suisse en Russie, sans transition, il dcouvre +que <i>la vie en Russie est un ternel tourment!</i>... +</p><p> +C'est bon qu'il y ait un refuge dans le monde de l'art, de la posie et +de l'amiti. Ici, personne ne me trouble... Je suis seul, le vent hurle; +dehors il fait froid, sale; je joue misrablement un <i>andante</i> de +Beethoven, avec des doigts gourds, et je verse des larmes d'motion; ou +je lis dans <i>L'Iliade</i>; ou j'imagine des hommes, des femmes, je vis avec +eux; je barbouille du papier, ou je songe, comme maintenant, aux tres +aims... (Lettre la comtesse A. A. Tolsto, 18 aot 1857).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> <i>Journal du prince D. Nekhludov.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Il fit dans ce voyage la connaissance, Dresde, +d'Auerbach qui avait t son premier inspirateur pour l'instruction du +peuple; Kissingen, de Frœbel; Londres, de Herzen; Bruxelles, de +Proudhon, qui semble l'avoir beaucoup frapp.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Surtout en 1861-62.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> <i>L'ducation et la culture.</i>—Voir <i>Vie et Œuvres</i> de +Tolsto, t. II.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Tolsto a expos ces thories dans la revue <i>Iasnaa +Poliana</i>, 1862 (t. XIII des <i>Œuvres compltes</i>).—Sur <i>Tolsto +ducateur</i>, voir l'excellent livre de Charles Baudouin, Neuchtel et +Paris, 1920.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> T. IV des <i>Œuvres compltes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> T. V des <i>Œuvres compltes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> T. VI des <i>Œuvres compltes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Discours sur la <i>Supriorit de l'lment artistique dans +la littrature sur tous ses courants temporaires</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Il lui opposait ses propres exemples, le vieux postillon +des <i>Trois Morts</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> On remarquera que dj un autre frre de Tolsto, Dmitri, +tait mort de phtisie, en 1856. Tolsto lui-mme se croyait atteint, en +1856, en 1862 et en 1871. Il tait, comme il l'crit, le 28 octobre +1852, d'une complexion forte, mais d'une sant faible. Constamment, il +souffrait de refroidissements, de maux de gorge, de maux de dents, de +maux d'yeux, de rhumatismes. Au Caucase, en 1852, il devait, deux jours +par semaine au moins, garder la chambre. La maladie l'arrte, plusieurs +mois, en 1854, sur la route de Silistrie Sbastopol. En 1856, il est +srieusement malade de la poitrine, Iasnaa. En 1862, par crainte de +la phtisie, il va faire une cure de koumiss Samara, chez les Bachkirs, +et il y retournera presque chaque anne, aprs 1870. Sa correspondance +avec Fet est pleine de ces proccupations. Cet tat de sant fait mieux +comprendre l'obsession de sa pense par la mort. Plus tard, il parlait +de la maladie, comme de sa meilleure amie: +</p><p> +<i>Quand on est malade, il semble qu'on descende une pente trs douce, +qui, un certain point, est barre par un rideau, lger rideau de +lgre toffe: en de, c'est la vie; au del, c'est la mort. Combien +l'tat de maladie l'emporte, en valeur morale, sur l'tat de sant! Ne +me parlez pas de ces gens qui n'ont jamais t malades! Ils sont +terribles, les femmes surtout. Une femme bien portante, mais c'est une +vraie bte froce!</i> (Entretiens avec M. Paul Boyer, <i>le Temps</i>, 27 aot +1901.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> 17 octobre 1860, lettre Fet (<i>Correspondance indite</i>, +p. 27-30).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> crit Bruxelles en 1861.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Une autre nouvelle de cette poque, un simple rcit de +voyage, qui voque des souvenirs personnels, <i>la Tourmente de Neige</i> +(1856), a une grande beaut d'impressions potiques et quasi-musicales. +Tolsto en a repris un peu le cadre, plus tard, pour <i>Matre et +Serviteur</i> (1895).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> T. V des <i>Œuvres compltes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Quand il tait enfant, il avait, dans un accs de +jalousie, fait tomber d'un balcon celle qui devait devenir madame +Bers,—sa petite camarade de jeux, alors ge de neuf ans. Elle en resta +longtemps boiteuse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Voir dans <i>Bonheur Conjugal</i> la dclaration de Serge: +</p><p> +Supposez un monsieur A, un homme vieux qui a vcu, et une dame B, +jeune, heureuse, qui ne connat encore ni les hommes ni la vie. Par +suite de diverses circonstances de famille, il l'aimait comme une fille, +et ne pensait pas pouvoir l'aimer autrement..., etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Peut-tre mettait-il aussi dans son œuvre les souvenirs +d'un roman d'amour, bauch Iasnaa en 1856, avec une jeune fille, +trs diffrente de lui, trs frivole et mondaine, qu'il finit par +laisser, bien qu'ils fussent sincrement pris l'un de l'autre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> De 1857 1861.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> <i>Journal</i>, octobre 1857, trad. Bienstock.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Lettre Fet, 1863 (<i>Vie et Œuvre de Tolsto</i>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> <i>Confessions</i>, trad. Bienstock.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Le bonheur de famille m'absorbe tout entier. (5 janvier +1863.)—Je suis si heureux! si heureux! Je l'aime tant! (8 fvrier +1863.)—Voir <i>Vie et Œuvre</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Elle avait crit quelques nouvelles.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Elle recopia, dit-on, sept fois <i>Guerre et Paix</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Aussitt aprs son mariage, Tolsto suspendit ses travaux +pdagogiques, coles et revue.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Ainsi que sa sœur Tatiana, intelligente et artiste, +dont Tolsto aimait beaucoup l'esprit et le talent musical. +</p><p> +Tolsto disait: J'ai pris Tania (Tatiana), je l'ai pile avec Sonia +(Sophie Bers, comtesse Tolsto), et il en est sorti Natacha. (Cit par +Birukov.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> L'installation de Dolly dans la maison de campagne +dlabre;—Dolly et les enfants;—beaucoup de dtails de toilette;—sans +parler de certains secrets de l'me fminine, que l'intuition d'un homme +de gnie n'et peut-tre pas suffi pntrer, si une femme ne les lui +avait trahis.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> Indice caractristique de la mainmise sur l'esprit de +Tolsto par le gnie crateur: son <i>Journal</i> s'interrompt, treize ans, +depuis le 1<sup>er</sup> novembre 1865, en pleine composition de <i>Guerre et +Paix</i>. L'gosme artistique fait taire le monologue de la +conscience.—Cette poque de cration est aussi une poque de forte vie +physique. Tolsto est fou de la chasse. A la chasse, j'oublie tout... +(Lettre de 1864.)—A une de ces chasses cheval, il se cassa le bras +(septembre 1864), et ce fut pendant sa convalescence qu'il dicta les +premires parties de <i>Guerre et Paix</i>.—En revenant de mon +vanouissement, je me suis dit: Je suis un artiste. Et je le suis, +mais un artiste isol. (Lettre Fet, 23 janvier 1865.) Toutes les +lettres de cette poque, crites Fet, exultent de joie cratrice. Je +regarde comme un essai de plume, dit-il, tout ce que j'ai publi jusqu' +ce jour. (<i>Ibid.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Dj, parmi les œuvres qui exercrent une influence +sur lui, entre vingt et trente-cinq ans, Tolsto indique: +</p><p> +Gœthe: <i>Hermann et Dorothe</i>... Influence trs grande. +</p><p> +Homre: <i>Iliade</i> et <i>Odysse</i> (en russe)... Influence trs grande. +</p><p> +En juin 1863, il note dans son <i>Journal</i>: +</p><p> +Je lis Gœthe, et plusieurs ides naissent en moi. +</p><p> +Au printemps de 1865, Tolsto relit Gœthe, et il nomme <i>Faust</i> la +posie de la pense, la posie qui exprime ce que ne peut exprimer aucun +autre art. +</p><p> +Plus tard, il sacrifia Gœthe, comme Shakespeare, son Dieu. Mais il +resta fidle son admiration pour Homre. En aot 1857, il lisait, avec +un gal saisissement, l'<i>Iliade</i> et l'<i>vangile</i>. Et, dans un de ses +derniers livres, le pamphlet contre <i>Shakespeare</i> (1903), c'est Homre +qu'il oppose Shakespeare, comme exemple de sincrit, de mesure et +d'art vrai.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Les deux premires parties de <i>Guerre et Paix</i> parurent +en 1865-66, sous le titre de <i>l'Anne 1805</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Tolsto commena l'œuvre, en 1863, par <i>les +Dcembristes</i>, dont il crivit trois fragments (publis dans le t. VI +des <i>Œuvres compltes</i>). Mais il s'aperut que les fondations de son +difice n'taient pas suffisamment assures; et, creusant plus avant, il +arriva l'poque des guerres napoloniennes, et crivit <i>Guerre et +Paix</i>. La publication commena en janvier 1865 dans le <i>Rousski +Viestnik</i>; le sixime volume fut termin en automne 1869. Alors Tolsto +remonta le cours de l'histoire; et il conut le projet d'un roman pique +sur Pierre le Grand, puis d'un autre: <i>Mirovitch</i>, sur le rgne des +impratrices du <small>XVIII</small><sup>e</sup> sicle et de leurs favoris. Il y travailla, de +1870 1873, s'entourant de documents, bauchant plusieurs scnes; mais +ses scrupules ralistes l'y firent renoncer: il avait conscience de +n'arriver jamais ressusciter d'une faon assez vridique l'me de ces +temps loigns.—Plus tard, en janvier 1876, il eut l'ide d'un nouveau +roman sur l'poque de Nicolas I; puis il se remit aux <i>Dcembristes</i>, +avec passion, en 1877, recueillant les tmoignages des survivants et +visitant les lieux de l'action. Il crit, en 1878, sa tante, la +comtesse A.-A. Tolsto: Cette œuvre est pour moi si importante! Vous +ne pouvez vous imaginer combien c'est important pour moi; aussi +important que l'est pour vous votre foi. Je voudrais dire: encore plus. +(<i>Corresp. indite</i>, p. 9.)—Mais il s'en dtacha, mesure qu'il +approfondissait le sujet: sa pense n'y tait plus. Dj, le 17 avril +1879, il crivait Fet: Les Dcembristes? Dieu sait o ils sont!... Si +j'y pensais, si j'crivais, je me flatte de l'espoir que l'odeur seule +de mon esprit serait insupportable ceux qui tirent sur les hommes, +pour le bien de l'humanit. (<i>Ibid.</i>, p. 132.)—A cette heure de sa +vie, la crise religieuse tait commence: il allait brler toutes ses +idoles anciennes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> La premire traduction franaise de <i>Guerre et Paix</i>, +compose Saint-Ptersbourg, date de 1879. Mais la premire dition +franaise est de 1885, en 3 volumes, chez Hachette. Tout rcemment, une +nouvelle traduction, intgrale, en 6 volumes, vient d'tre publie dans +les <i>Œuvres compltes</i> (t. VII-XII).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Pierre Besoukhov, qui a pous Natacha, sera un +Dcembriste. Il a fond une socit secrte pour veiller au bien +gnral, une sorte de <i>Tugendbund</i>. Natacha s'associe ses projets, +avec exaltation. Denissov ne comprend rien une rvolution pacifique; +mais il est tout prt une rvolte arme. Nicolas Rostov a gard son +loyalisme aveugle de soldat. Lui, qui disait, aprs Austerlitz: Nous +n'avons qu'une chose faire: remplir notre devoir, nous battre et ne +jamais penser, il s'irrite contre Pierre, et il dit: Mon serment avant +tout! Si on m'ordonnait de marcher contre toi, avec mon escadron, je +marcherais et je frapperais. Sa femme, la princesse Marie, l'approuve. +Le fils du prince Andr, le petit Nicolas Bolkonsky, g de quinze ans, +dlicat, maladif et charmant, aux grands yeux, aux cheveux d'or, coute +fivreusement la discussion; tout son amour est pour Pierre et pour +Natacha; il n'aime gure Nicolas et Marie; il a un culte pour son pre, +qu'il se rappelle peine; il rve de lui ressembler, d'tre grand, +d'accomplir quelque chose de grand,—quoi? il ne sait... Quoi qu'ils +disent, je le ferai... Oui, je le ferai. Lui-mme m'aurait +approuv.—Et l'œuvre se termine par un rve de l'enfant, qui se +voit sous la forme d'un grand homme de Plutarque, avec l'oncle Pierre, +prcd de la Gloire, et suivi d'une arme.—Si <i>les Dcembristes</i> +avaient t crits alors, nul doute que le petit Bolkonsky n'en et t +un des hros.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> J'ai dit que les deux familles Rostov et Bolkonski, dans +<i>Guerre et Paix</i>, rappellent par beaucoup de traits la famille +paternelle et maternelle de Tolsto. Nous avons vu aussi s'annoncer dans +les rcits du Caucase et de Sbastopol plusieurs types de soldats et +d'officiers de <i>Guerre et Paix</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Lettre du 2 fvrier 1868, cite par Birukov.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> Notamment, disait-il, celui du prince Andr, dans la +premire partie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Il est regrettable que la beaut de la conception +potique soit quelquefois ternie par les bavardages philosophiques, dont +Tolsto surcharge son œuvre, surtout dans les dernires parties. Il +tient exposer sa thorie de la fatalit de l'histoire. Le malheur est +qu'il y revient sans cesse et qu'il se rpte obstinment. Flaubert, qui +poussait des cris d'admiration, en lisant les deux premiers volumes, +qu'il dclarait sublimes et pleins de choses la Shakespeare, jeta +d'ennui le troisime volume:—Il dgringole affreusement. Il se rpte, +et il philosophise. On voit le monsieur, l'auteur et le Russe, tandis +que jusque-l on n'avait vu que la Nature et l'Humanit. (Lettre +Tourgueniev, janvier 1880.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> La premire traduction franaise d'<i>Anna Karnine</i> parut +en deux volumes, 1886, chez Hachette. Dans les <i>Œuvres compltes</i>, la +traduction intgrale remplit quatre volumes (t. XV-XVIII).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Lettre sa femme (archives de la comtesse Tolsto), +cite par Birukov (<i>Vie et Œuvre</i>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> Le souvenir de cette terrible nuit se retrouve dans <i>le +Journal d'un Fou</i>, 1883. (Œuvres posthumes.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Pendant qu'il termine <i>Guerre et Paix</i>, dans l't de +1869, il dcouvre Schopenhauer, et il s'en enthousiasme: Schopenhauer +est le plus gnial des hommes. (Lettre Fet, 30 aot 1869.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> Cet <i>Abcdaire</i>, norme manuel de 700 800 pages, +divis en quatre livres, comprenait, ct de mthodes d'enseignement, +de trs nombreux rcits. Ceux-ci ont form plus tard <i>Les Quatre Livres +de Lecture</i> dont M. Charles Salomon vient de publier la premire +traduction franaise intgrale, 1928.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> Il y a, dit-il encore, entre Homre et ses traducteurs, +la diffrence de l'eau bouillie et distille, et de l'eau de source +froide, faire mal aux dents, clatante, ensoleille, qui parfois +charrie du sable, mais qui en est plus pure et plus frache. (Lettre +Fet, dc. 1870.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> <i>Corresp. ind.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Archives de la comtesse Tolsto (<i>Vie et Œuvre</i>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Le roman fut termin en 1877. Il parut—sauf +l'pilogue,—dans le <i>Rousski Viestniki</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> La mort de trois enfants (18 novembre 1873, fvrier 1875, +fin novembre 1875), de la tante Tatiana, sa mre adoptive (20 juin +1874), de la tante Plagie (22 dcembre 1875).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> Lettre Fet, 1<sup>er</sup> mars 1876.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> La femme est la pierre d'achoppement de la carrire d'un +homme. Il est difficile d'aimer une femme et de rien faire de bon; et la +seule faon de n'tre pas constamment gn, entrav par l'amour, c'est +de se marier. (Trad. Hachette, t. I, p. 312.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> T. I, p. 86.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> T. I, p. 149.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> Devise, en tte du livre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> Noter aussi, dans l'pilogue, l'esprit nettement hostile + la guerre et au nationalisme, au panslavisme.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Le mal, c'est ce qui est raisonnable pour le monde. Le +sacrifice, l'amour, c'est l'insanit. (II, 244.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> II, 79.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> II, 346.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> II, 353.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> Maintenant, je m'attelle de nouveau l'ennuyeuse et +vulgaire <i>Anna Karnine</i>, avec le seul dsir de m'en dbarrasser au plus +vite... (Lettres Fet, 26 aot 1875, <i>Corresp. ind.</i> p. 95.) +</p><p> +Il me faut achever le roman qui m'ennuie. (<i>Ibid.</i> 1<sup>er</sup> mars 1876.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> Dans les <i>Confessions</i> (1879). t. XIX des <i>Œuvres +compltes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> Je rsume ici plusieurs pages des <i>Confessions</i>, en +conservant les expressions de Tolsto.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> Cf. <i>Anna Karnine</i>: Et Levine aim, heureux, pre de +famille, loigna de sa main toute arme, comme s'il et craint de cder +la tentation de mettre fin son supplice (II, 339). Cet tat d'esprit +n'tait pas spcial Tolsto et ses hros. Tolsto tait frapp du +nombre croissant de suicides, chez les classes aises de toute l'Europe, +et particulirement en Russie. Il y fait souvent allusion dans ses +œuvres de ce temps. On dirait qu'a pass sur l'Europe de 1880 une +grande vague de neurasthnie, qui a submerg des milliers d'tres. Ceux +qui taient adolescents alors en gardent, comme moi, le souvenir; et +pour eux, l'expression par Tolsto de cette crise humaine a une valeur +historique. Il a crit la tragdie cache d'une gnration.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> <i>Confessions</i>, p. 67.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> Ses portraits de cette poque accusent ce caractre +populaire. Une peinture de Kramsko (1873) reprsente Tolsto en blouse +de moujik, la tte penche, l'air d'un Christ allemand. Le front +commence se dgarnir aux tempes; les joues sont creuses et +barbues.—Dans un autre portrait de 1881, il a l'air d'un contre-matre +endimanch: les cheveux coups, la barbe et les favoris qui s'talent; +la figure parat beaucoup plus large du bas que du haut; les sourcils +sont froncs, les yeux moroses, le nez aux grosses narines de chien, les +oreilles normes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> <i>Confessions</i>, p. 93-95.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> A vrai dire, ce n'tait pas la premire fois. Le jeune +volontaire au Caucase, l'officier de Sbastopol, Olenine des <i>Cosaques</i>, +le prince Andr et Pierre Besoukhov, dans <i>Guerre et Paix</i>, avaient eu +des visions semblables. Mais Tolsto tait si passionn que, chaque fois +qu'il dcouvrait Dieu, il croyait que c'tait pour la premire fois et +qu'il n'y avait eu avant que la nuit et le nant. Il ne voyait plus dans +son pass que les ombres et les hontes. Nous qui, par son <i>Journal</i>, +connaissons, mieux que lui-mme, l'histoire de son cœur, nous savons +combien ce cœur fut toujours, mme dans ses garements, profondment +religieux. Au reste, il en convient, dans un passage de la prface la +<i>Critique de la thologie dogmatique</i>: Dieu! Dieu! j'ai err, j'ai +cherch la vrit o il ne le fallait point. Je savais que j'errais. Je +flattais mes mauvaises passions, en les sachant mauvaises; <i>mais je ne +t'oubliais jamais. Je t'ai senti toujours, mme quand je +m'garais</i>.—La crise de 1878-9 fut seulement plus violente que les +autres, peut-tre sous l'influence des deuils rpts et de l'ge qui +venait; et sa seule nouveaut fut en ceci qu'au lieu que la vision de +Dieu s'vanouit sans laisser de traces, aprs que la flamme d'extase +tait tombe, Tolsto, averti par l'exprience passe, se hta de +marcher, tandis qu'il avait la lumire, et de dduire de sa foi tout +un systme de vie. Non qu'il ne l'et dj tent. (On se souvient de ses +<i>Rgles de vie</i>, conues quand il tait tudiant.) Mais, cinquante +ans, il avait moins de chances de se laisser distraire de sa route par +les passions.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> Le sous-titre des <i>Confessions</i> est <i>Introduction la +Critique de la Thologie dogmatique et l'Examen de la doctrine +chrtienne</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> Moi, qui plaais la vrit dans l'unit de l'amour, je +fus frapp de ce fait que la religion dtruisait elle-mme ce qu'elle +voulait produire. (<i>Confessions</i>, p. 111.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> Et je me suis convaincu que l'enseignement de l'glise +est, thoriquement, un mensonge astucieux et nuisible, pratiquement, un +compos de superstitions grossires et de sorcelleries, sous lequel +disparat absolument le sens de la doctrine chrtienne. (<i>Rponse au +Saint-Synode</i>, 4-17 avril 1901.) +</p><p> +Voir aussi <i>l'glise et l'tat</i> (1883).—Le plus grand crime que Tolsto +reproche l'glise, c'est son alliance impie avec le pouvoir +temporel. Il lui a fallu affirmer la saintet de l'tat, la saintet de +la violence. C'est l'union des brigands avec les menteurs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> A mesure qu'il avanait en ge, ce sentiment de l'unit +de la vrit religieuse travers l'histoire humaine, et de la parent +du Christ avec les autres sages, depuis Bouddha jusqu' Kant et +Emerson, ne ft que s'accentuer, au point que Tolsto se dfendait, dans +ses dernires annes, d'avoir aucune prdilection pour le +christianisme. Tout particulirement importante, en ce sens, est une +lettre, crite le 27 juillet-9 aot 1909 au peintre Jan Styka, et +rcemment reproduite dans <i>le Thosophe</i> du 16 janvier 1911. Suivant son +habitude, Tolsto, tout plein de sa conviction nouvelle, a une tendance + oublier un peu trop son tat d'me ancien et le point de dpart de sa +crise religieuse, qui tait purement chrtien: +</p><p> +La doctrine de Jsus, crit-il, n'est pour moi qu'une des belles +doctrines religieuses que nous avons reues de l'antiquit gyptienne, +juive, hindoue, chinoise, grecque. Les deux grands principes de Jsus: +l'amour de Dieu, c'est--dire de la perfection absolue, et l'amour du +prochain, c'est--dire de tous les hommes sans aucune distinction, ont +t prchs par tous les sages du monde: Krishna, Bouddha, Lao-Tse, +Confucius, Socrate, Platon, Epctte, Marc-Aurle, et parmi les +modernes, Rousseau, Pascal, Kant, Emerson, Channing, et beaucoup +d'autres. La vrit religieuse et morale est partout et toujours la +mme... Je n'ai aucune prdilection pour le christianisme. Si j'ai t +particulirement intress par la doctrine de Jsus, c'est: 1 parce que +je suis n et que j'ai vcu parmi les chrtiens; 2 parce que j'ai +trouv une grande jouissance d'esprit dgager la pure doctrine des +surprenantes falsifications opres par les glises. +</p><p> +Nous tudions, dans un chapitre spcial, la fin du volume, la vaste +synthse religieuse de Tolsto, o fraternisent toutes les grandes +religions du monde.—Voir p. 214: <i>la Rponse de l'Asie Tolstoy</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> Tolsto proteste qu'il n'attaque pas la vraie science, +qui est modeste et connat ses limites. (<i>De la Vie</i>, ch. <small>IV</small>, trad. +fran. de la comtesse Tolsto.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> <i>Ibid.</i>, ch. <small>X</small>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> Tolsto relit frquemment les <i>Penses</i> de Pascal, +pendant la priode de crise, qui prcde les <i>Confessions</i>. Il en parle +dans ses lettres Fet (14 avril 1877, 3 aot 1879); il recommande son +ami de les lire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> Dans une lettre <i>sur la raison</i>, crite le 26 novembre +1894 la baronne X... (lettre reproduite dans le volume intitul <i>les +Rvolutionnaires</i>, 1906), Tolsto dit de mme: +</p><p> +L'homme n'a reu directement de Dieu qu'un seul instrument de la +connaissance de soi-mme et de son rapport avec le monde; il n'y en a +pas d'autres. Cet instrument, c'est la raison. La raison vient de Dieu. +Elle est non seulement la qualit suprieure de l'homme, mais +l'instrument unique de la connaissance de la vrit.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> <i>De la Vie</i>, ch. <small>X</small>, <small>XIV-XXI</small>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> <i>De la Vie</i>, XXII-XXV.—Comme pour la plupart de ces +citations, je rsume plusieurs chapitres en quelques phrases +caractristiques.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> Cette pense religieuse a certainement volu au sujet de +plusieurs questions, notamment en ce qui touche la conception de la vie +future.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> Je cite la traduction parue dans <i>le Temps</i> du 1<sup>er</sup> mai +1901.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> J'avais pass jusque-l toute ma vie hors de la +ville... (<i>Que devons-nous faire?</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> Tolsto a exprim, maintes fois, son antipathie l'gard +des asctes qui agissent pour eux seuls, en dehors de leurs +semblables. Il les met dans le mme sac que les rvolutionnaires +ignorants et orgueilleux, qui prtendent faire du bien aux autres, sans +savoir ce qu'il leur faut eux-mmes... J'aime d'un mme amour, dit-il, +les hommes de ces deux catgories, mais je hais leurs doctrines de la +mme haine. La seule doctrine est celle qui ordonne une activit +constante, une existence qui rponde aux aspirations de l'me et cherche + raliser le bonheur des autres. Telle est la doctrine chrtienne. +galement loigne du quitisme religieux et des prtentions hautaines +des rvolutionnaires, qui cherchent transformer le monde, sans savoir +en quoi consiste le vrai bonheur. (Lettre un ami, publie dans le +volume intitul <i>Plaisirs cruels</i>, 1895, trad. Halprine-Kaminsky.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> T. XXVI des <i>Œuvres compltes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> Photographie de 1885, reproduite dans l'dition de <i>Que +devons-nous-faire?</i> des <i>Œuvres compltes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> <i>Que devons-nous faire?</i> p. 213.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> Toute cette premire partie (les quinze premiers +chapitres) qui fourmille de types, fut supprime par la censure russe.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> La vraie cause de la misre, ce sont les richesses +accumules dans les mains de ceux qui ne produisent pas, et concentres +dans les villes. Les riches se groupent dans les villes, pour jouir et +pour se dfendre. Et les pauvres viennent se nourrir des miettes de la +richesse. Il est surprenant que plusieurs d'entre eux restent des +travailleurs, et qu'ils ne se mettent pas tous la chasse d'un gain +plus facile: commerce, accaparement, mendicit, dbauche, +escroqueries,—voire mme cambriolage.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> Le pivot du mal est la proprit. La proprit n'est que +le moyen de jouir du travail des autres.—La proprit, dit encore +Tolsto, c'est ce qui n'est pas nous, ce sont les autres. L'homme +appelle sa proprit sa femme, ses enfants, ses esclaves, ses objets; +mais la ralit lui montre son erreur; et il doit y renoncer, ou +souffrir et faire souffrir. +</p><p> +Tolsto pressent dj la Rvolution russe: Depuis trois ou quatre ans, +dit-il, on nous invective dans les rues, on nous appelle fainants. La +haine et le mpris du peuple cras grandissent. (<i>Que devons-nous +faire?</i> p. 419.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> Le paysan rvolutionnaire Bondarev et voulu que cette +loi ft reconnue comme une obligation universelle. Tolsto subissait +alors son influence ainsi que celle d'un autre paysan, Sutaiev: Pendant +toute ma vie, deux penseurs russes ont eu sur moi une grande action +morale, ont enrichi ma pense, m'ont expliqu ma propre conception du +monde: c'taient deux paysans, Sutaiev et Bondarev. (<i>Que devons-nous +faire?</i> p. 404.) +</p><p> +Dans le mme livre Tolsto fait le portrait de Sutaiev, et note une +conversation avec lui.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> <i>L'Alcool et le Tabac</i> (trad. de Halprine-Kaminsky, +publie sous le titre: <i>Plaisirs vicieux</i>, 1895). Titre russe: <i>Pourquoi +les gens s'enivrent</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> <i>Plaisirs cruels</i>, 1895 (<i>Les Mangeurs de viande</i>; <i>la +Guerre</i>; <i>la Chasse</i>), trad. de Halprine-Kaminsky. Titres russes: (Pour +<i>Les Mangeurs de viande</i>): <i>Le premier degr</i>.—<i>La Guerre</i> est un +extrait d'un ouvrage volumineux: <i>Le royaume de Dieu est en nous</i> (chap. +<small>VI</small>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> Il est remarquable que Tolsto ait eu tant de peine +s'en dfaire. C'tait chez lui une passion atavique: il la tenait de son +pre. Il n'tait pas sentimental, et il semble n'avoir jamais fait +dpense de beaucoup de piti pour les btes. Ses yeux pntrants se sont + peine arrts sur les yeux, si loquents parfois, de nos humbles +frres,— l'exception du cheval, pour qui, en grand seigneur, il a une +prdilection. Il n'tait pas sans un fond de cruaut native. Aprs avoir +racont la mort lente d'un loup, qu'il avait tu, en le frappant d'un +bton la racine du nez, il dit: Je ressentais une volupt, au +souvenir des souffrances de l'animal expirant. Le remords s'veilla +tard.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> t 1878. Voir <i>Vie et Œuvre</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> 18 novembre 1878. <i>Ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> Novembre 1879. <i>Ibid.</i>, trad. Bienstock.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> 5 octobre 1881. <i>Vie et Œuvre</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> 14 octobre 1881, <i>ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> Mars 1882.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_175" id="Footnote_175_175"></a><a href="#FNanchor_175_175"><span class="label">[175]</span></a> 1882.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_176" id="Footnote_176_176"></a><a href="#FNanchor_176_176"><span class="label">[176]</span></a> 23 octobre 1884, <i>Vie et Œuvre</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_177" id="Footnote_177_177"></a><a href="#FNanchor_177_177"><span class="label">[177]</span></a> Le prtendu droit des femmes est n et ne pouvait natre +que dans une socit d'hommes qui se sont carts de la loi du vrai +travail. Aucune femme d'ouvrier srieux ne demande le droit de partager +son travail dans les mines ou dans les champs. Elles ne demandent que le +droit de participer au travail imaginaire de la classe riche.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_178" id="Footnote_178_178"></a><a href="#FNanchor_178_178"><span class="label">[178]</span></a> Ce sont les dernires lignes de <i>Que devons-nous faire?</i> +Elles sont dates du 14 fvrier 1886.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_179" id="Footnote_179_179"></a><a href="#FNanchor_179_179"><span class="label">[179]</span></a> Lettre un ami, publie sous le titre: <i>Profession de +foi</i>, dans le volume intitul <i>Plaisirs cruels</i>, 1895, trad. +Halprine-Kaminsky.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_180" id="Footnote_180_180"></a><a href="#FNanchor_180_180"><span class="label">[180]</span></a> La rconciliation eut lieu au printemps de 1878. Tolsto +crivit a Tourgueniev pour lui demander pardon. Tourgueniev vint +Iasnaa-Poliana en aot 1878. Tolsto lui rendit sa visite en juillet +1881. Tout le monde fut frapp de son changement de manires, de sa +douceur, de sa modestie. Il tait <i>comme rgnr</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_181" id="Footnote_181_181"></a><a href="#FNanchor_181_181"><span class="label">[181]</span></a> Lettre Polonski (cite par Birukov).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_182" id="Footnote_182_182"></a><a href="#FNanchor_182_182"><span class="label">[182]</span></a> Lettre crite de Bougival, 28 juin 1883.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_183" id="Footnote_183_183"></a><a href="#FNanchor_183_183"><span class="label">[183]</span></a> Chap. <small>XII</small> de l'dition russe. Le traducteur franais en a +fait l'introduction.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_184" id="Footnote_184_184"></a><a href="#FNanchor_184_184"><span class="label">[184]</span></a> On remarquera que, dans le reproche qu'il adresse +Tolsto, M. de Vog, son insu, reprend, pour son compte les +expressions mmes de Tolsto. A tort ou raison, disait-il, pour notre +chtiment peut-tre, nous avons reu du ciel ce mal ncessaire et +superbe: la pense... Jeter cette croix est une rvolte impie. (<i>Le +Roman russe</i>, 1886.)—Or Tolsto crivait sa tante, la comtesse A.-A. +Tolsto, en 1883: Chacun doit porter sa croix... La mienne, c'est le +travail de la pense, mauvais, orgueilleux, plein de sduction. +(<i>Corresp. ind.</i> p. 4.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_185" id="Footnote_185_185"></a><a href="#FNanchor_185_185"><span class="label">[185]</span></a> <i>Que devons-nous faire?</i> p. 378-9.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_186" id="Footnote_186_186"></a><a href="#FNanchor_186_186"><span class="label">[186]</span></a> Il en arrivera mme justifier la souffrance,—non +seulement la souffrance personnelle, mais la souffrance des autres. Car +c'est le soulagement des souffrances des autres qui est l'essence de la +vie rationnelle. Comment donc l'objet du travail pourrait-il tre un +objet de souffrance pour le travailleur? C'est comme si le laboureur +disait qu'une terre non laboure est une souffrance pour lui. (<i>De la +Vie</i>, ch. <small>XXXIV-XXXV</small>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_187" id="Footnote_187_187"></a><a href="#FNanchor_187_187"><span class="label">[187]</span></a> 23 fvrier 1860. <i>Corresp. indite</i>, p. 19-20.—C'est en +quoi l'art mlancolique et dyspeptique de Tourgueniev lui dplaisait.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_188" id="Footnote_188_188"></a><a href="#FNanchor_188_188"><span class="label">[188]</span></a> Cette lettre du 4 octobre 1887 a paru dans les <i>Cahiers +de la quinzaine</i>, 1902, et dans la <i>Correspondance indite</i>, 1907. +</p><p> +<i>Qu'est-ce que l'art?</i> parut en 1897-98; mais Tolsto y pensait depuis +quinze ans, soit depuis 1882.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_189" id="Footnote_189_189"></a><a href="#FNanchor_189_189"><span class="label">[189]</span></a> Je reviendrai sur ce point propos de <i>la Sonate +Kreutzer</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_190" id="Footnote_190_190"></a><a href="#FNanchor_190_190"><span class="label">[190]</span></a> Son intolrance s'tait accrue depuis 1886. Dans <i>Que +devons-nous faire?</i> il n'osait pas encore toucher Beethoven (ni +Shakespeare). Bien plus, il reprochait aux artistes contemporains d'oser +s'en rclamer. L'activit des Galile, des Shakespeare, des Beethoven +n'a rien de commun avec celle des Tyndall, des Victor Hugo, des Wagner. +De mme que les Saints Pres renieraient toute parent avec les papes. +(<i>Que devons-nous faire?</i> p. 375.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_191" id="Footnote_191_191"></a><a href="#FNanchor_191_191"><span class="label">[191]</span></a> Encore voulait-il partir avant la fin du premier. Pour +moi, la question tait rsolue. Je n'avais plus de doute. Il n'y avait +rien attendre d'un auteur capable d'imaginer des scnes comme +celles-ci. On pouvait affirmer d'avance qu'il n'crirait jamais rien qui +ne ft mauvais.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_192" id="Footnote_192_192"></a><a href="#FNanchor_192_192"><span class="label">[192]</span></a> On sait que, pour faire un choix parmi les potes +franais des coles nouvelles, il a cette ide admirable de <i>copier, +dans chaque volume, la posie qui se trouvait la page 28</i>!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_193" id="Footnote_193_193"></a><a href="#FNanchor_193_193"><span class="label">[193]</span></a> <i>Shakespeare</i>, 1903.—L'ouvrage fut crit, l'occasion +d'un article d'Ernest Crosby sur <i>Shakespeare et la classe ouvrire</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_194" id="Footnote_194_194"></a><a href="#FNanchor_194_194"><span class="label">[194]</span></a> (Exactement:) La <i>Neuvime Symphonie</i> n'unit pas tous +les hommes, mais seulement un petit nombre d'entre eux, qu'elle spare +des autres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_195" id="Footnote_195_195"></a><a href="#FNanchor_195_195"><span class="label">[195]</span></a> C'tait l un de ces faits qui se produisent souvent, +sans attirer l'attention de personne, ni intresser—je ne dis pas +l'univers—mais mme le monde militaire franais... +</p><p> +Et plus loin: +</p><p> +Il fallut quelques annes, avant que les hommes s'veillassent de leur +hypnotisme et comprissent qu'ils ne pouvaient nullement savoir si +Dreyfus tait coupable on non, et que chacun a d'autres intrts plus +importants et plus immdiats que l'Affaire Dreyfus. (<i>Shakespeare</i>, +trad. Bienstock, p. 116-118.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_196" id="Footnote_196_196"></a><a href="#FNanchor_196_196"><span class="label">[196]</span></a> <i>Le Roi Lear</i> est un drame trs mauvais, trs +ngligemment fait, qui ne peut inspirer que du dgot et de +l'ennui.—<i>Othello</i>, pour lequel Tolsto montre quelque sympathie, sans +doute parce que l'œuvre s'accordait avec ses penses d'alors sur le +mariage et sur la jalousie, tout en tant le moins mauvais drame de +Shakespeare, n'est qu'un tissu de paroles emphatiques. Le personnage +d'Hamlet n'a aucun caractre; c'est un phonographe de l'auteur, qui +rpte toutes ses ides, la file. Pour <i>la Tempte</i>, <i>Cymbeline</i>, +<i>Trolus</i>, etc., Tolsto ne les mentionne qu' cause de leur ineptie. +Le seul personnage de Shakespeare qu'il trouve naturel est celui de +Falstaff, prcisment parce qu'ici la langue de Shakespeare, pleine de +froides plaisanteries et de calembours ineptes, s'accorde avec le +caractre faux, vaniteux et dbauch de cet ivrogne rpugnant. +</p><p> +Tolsto n'avait pas toujours pens ainsi. Il avait plaisir lire +Shakespeare, entre 1860 et 1870, surtout l'poque o il avait l'ide +d'crire un drame historique sur Pierre I. Dans ses notes de 1869, on +voit mme qu'il prenait <i>Hamlet</i> pour modle et pour guide. Aprs avoir +mentionn ses travaux achevs, <i>Guerre et Paix</i>, qu'il rapprochait de +l'idal homrique, Tolsto ajoute: +</p><p> +<span class="smcap">Hamlet</span> et mes futurs travaux: posie du romancier dans la peinture des +caractres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_197" id="Footnote_197_197"></a><a href="#FNanchor_197_197"><span class="label">[197]</span></a> Il range dans l'art mauvais ses œuvres +d'imagination. (<i>Qu'est-ce que l'Art?</i>)—Il n'excepte pas de sa +condamnation de l'art moderne ses propres pices de thtre, dnues de +cette conception religieuse qui doit former la base du drame de +l'avenir.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_198" id="Footnote_198_198"></a><a href="#FNanchor_198_198"><span class="label">[198]</span></a> (Ou, plus exactement:) C'est la direction du cours du +fleuve.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_199" id="Footnote_199_199"></a><a href="#FNanchor_199_199"><span class="label">[199]</span></a> Ds 1873, Tolsto crivait: Pensez ce que vous voudrez, +mais de telle faon que chaque mot puisse tre compris du charretier qui +transporte les livres de l'imprimerie. On ne peut rien crire de mauvais +dans une langue tout fait claire et simple.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_200" id="Footnote_200_200"></a><a href="#FNanchor_200_200"><span class="label">[200]</span></a> Tolsto a donn l'exemple. Ses quatre <i>Livres de +lectures</i>, pour les enfants des campagnes, ont t adopts dans toutes +les coles de Russie, laques et ecclsiastiques. Ses <i>Premiers contes +populaires</i> sont l'aliment de milliers d'mes. Dans le bas peuple, +crit Stephan Anikine, ancien dput la Douma, le nom de Tolsto se +confond avec l'ide de livre. On peut souvent entendre un petit +villageois demander navement, dans une bibliothque: Donnez-moi un bon +livre, un tolstoen! (Il veut dire un livre pais).—(<i>A la mmoire de +Tolsto</i>, lectures faites l'Aula de l'Universit de Genve, le 7 +dcembre 1910.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_201" id="Footnote_201_201"></a><a href="#FNanchor_201_201"><span class="label">[201]</span></a> Cet idal de l'union fraternelle entre les hommes ne +marque point pour Tolsto le terme de l'activit humaine; son me +insatiable lui fait concevoir un idal inconnu, au del de l'amour: +Peut-tre la science dcouvrira-t-elle, un jour, l'art un idal +encore plus lev, et l'art le ralisera.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_202" id="Footnote_202_202"></a><a href="#FNanchor_202_202"><span class="label">[202]</span></a> A ces mmes annes appartient, comme date de publication +et sans doute d'achvement, une œuvre qui fut crite, en ralit, au +temps heureux des fianailles et des premires annes du mariage: la +belle histoire d'un cheval, <i>Kholstomier</i> (1861-1886). Tolsto en parle +dans une lettre Fet, de 1863. (<i>Corresp. ind.</i>, p. 35).—L'art du +dbut, avec ses paysages fins, sa sympathie pntrante des mes, son +humour, sa jeunesse, a de la parent avec les œuvres de la maturit +(<i>Bonheur conjugal</i>, <i>Guerre et Paix</i>). La fin macabre, les dernires +page sur les cadavres compars du vieux cheval et de son matre, sont +d'une brutalit de ralisme qui sont les annes aprs 1880.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_203" id="Footnote_203_203"></a><a href="#FNanchor_203_203"><span class="label">[203]</span></a> <i>Sonate Kreutzer</i>, <i>Puissance des Tnbres</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_204" id="Footnote_204_204"></a><a href="#FNanchor_204_204"><span class="label">[204]</span></a> <i>Le Temps</i>, 29 aot 1901.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_205" id="Footnote_205_205"></a><a href="#FNanchor_205_205"><span class="label">[205]</span></a> Pour le style, lui disait son ami Droujinine, en 1856, +vous tes fortement illettr, parfois comme un novateur et un grand +pote, parfois comme un officier qui crit son camarade. Ce que vous +crivez avec amour est admirable. Aussitt que vous tes indiffrent, +votre style s'embrouille et devient pouvantable. (Trad. Bienstock, +<i>Vie et Œuvre</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_206" id="Footnote_206_206"></a><a href="#FNanchor_206_206"><span class="label">[206]</span></a> <i>Vie et Œuvre.</i>—Pendant l't de 1879, Tolsto fut +trs intime avec les paysans; et Strakov nous dit qu'en dehors de la +religion, il s'intressait beaucoup la langue. Il commenait sentir +fortement la beaut de la langue du peuple. Chaque jour, il dcouvrait +de nouveaux mots, et chaque jour il maltraitait davantage la langue +littraire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_207_207" id="Footnote_207_207"></a><a href="#FNanchor_207_207"><span class="label">[207]</span></a> Dans ses notes de lectures, entre 1860 et 1870, Tolsto a +crit: +</p><p> +Les Bylines... impression trs grande.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_208_208" id="Footnote_208_208"></a><a href="#FNanchor_208_208"><span class="label">[208]</span></a> <i>Les Deux Vieillards</i> (1885).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_209_209" id="Footnote_209_209"></a><a href="#FNanchor_209_209"><span class="label">[209]</span></a> <i>O l'amour est, Dieu est</i> (1885).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_210_210" id="Footnote_210_210"></a><a href="#FNanchor_210_210"><span class="label">[210]</span></a> <i>De quoi vivent les hommes</i> (1881);—<i>Les Trois +Vieillards</i> (1884);—<i>Le Filleul</i> (1886).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_211_211" id="Footnote_211_211"></a><a href="#FNanchor_211_211"><span class="label">[211]</span></a> Ce rcit porte aussi le titre: <i>Faut-il beaucoup de terre +pour un homme?</i> (1886).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_212_212" id="Footnote_212_212"></a><a href="#FNanchor_212_212"><span class="label">[212]</span></a> <i>Feu qui flambe ne s'teint plus</i> (1885).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_213_213" id="Footnote_213_213"></a><a href="#FNanchor_213_213"><span class="label">[213]</span></a> <i>Le Cierge</i> (1885);—<i>Histoire d'Ivan l'Imbcile.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_214_214" id="Footnote_214_214"></a><a href="#FNanchor_214_214"><span class="label">[214]</span></a> <i>Le Filleul</i> (1886). +</p><p> +Ces rcits populaires ont t publie dans le t. XIX des <i>Œuvres +compltes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_215_215" id="Footnote_215_215"></a><a href="#FNanchor_215_215"><span class="label">[215]</span></a> Il avait t pris assez tardivement par le got du +thtre. Ce fut une dcouverte qu'il fit, pendant l'hiver de 1869-1870; +et, selon son habitude, il s'enflamma aussitt pour elle. +</p><p> +Tout cet hiver, je me suis occup exclusivement du drame; et, comme il +arrive toujours aux hommes qui, jusqu' l'ge de quarante ans, n'ont pas +rflchi un certain sujet, tout coup ils font attention ce sujet +nglig, et il leur parat qu'ils y voient beaucoup de choses +nouvelles.... J'ai lu Shakespeare, Gœthe, Pouchkine, Gogol et +Molire.... Je voudrais lire Sophocle et Euripide.... J'ai longtemps +gard le lit, tant malade; et quand je suis ainsi, les personnages +dramatiques ou comiques commencent se dmener en moi. Et ils le font +trs bien.... +</p><p> +Lettres Fet, 17-21 fvrier 1870. (<i>Corresp. ind.</i>, p. 63-65.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_216_216" id="Footnote_216_216"></a><a href="#FNanchor_216_216"><span class="label">[216]</span></a> Variante de l'acte IV.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_217_217" id="Footnote_217_217"></a><a href="#FNanchor_217_217"><span class="label">[217]</span></a> Il s'en faut que la cration de ce drame angoissant ait +t pour Tolsto une peine. Il crit Tnromo: Je vis bien et +joyeusement. J'ai travaill tout ce temps mon drame (<i>La Puissance des +Tnbres</i>). Il est achev. (Janvier 1887, <i>Corresp. ind.</i>, p. 159.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_218_218" id="Footnote_218_218"></a><a href="#FNanchor_218_218"><span class="label">[218]</span></a> La premire traduction exacte de cette œuvre en +franais a t publie par M. J. W. Bienstock, dans <i>le Mercure de +France</i> (mars et avril 1912).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_219_219" id="Footnote_219_219"></a><a href="#FNanchor_219_219"><span class="label">[219]</span></a> La traduction franaise de cette <i>Postface</i> par M. +Halprine-Kaminsky a paru sous le titre: <i>Des relations entre les +sexes</i>, dans le volume: <i>Plaisirs vicieux</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_220_220" id="Footnote_220_220"></a><a href="#FNanchor_220_220"><span class="label">[220]</span></a> Noter que Tolsto n'a jamais eu la navet de croire que +l'idal de clibat et de chastet absolue soit ralisable pour +l'humanit actuelle. Mais, selon lui, un idal est irralisable, par +dfinition: c'est un appel aux nergies hroques de l'me. +</p><p> +La conception de l'idal chrtien, qui est l'union de toutes les +cratures vivantes dans l'amour fraternel, est inconciliable avec la +pratique de la vie qui exige un effort continu vers un idal +inaccessible, mais qui ne suppose pas l'avoir jamais atteint.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_221_221" id="Footnote_221_221"></a><a href="#FNanchor_221_221"><span class="label">[221]</span></a> A la fin de la <i>Matine d'un Seigneur</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_222_222" id="Footnote_222_222"></a><a href="#FNanchor_222_222"><span class="label">[222]</span></a> <i>Guerre et Paix.</i>—Je ne parle pas d'<i>Albert</i> (1857), +cette histoire d'un musicien de gnie. La nouvelle est trs faible.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_223_223" id="Footnote_223_223"></a><a href="#FNanchor_223_223"><span class="label">[223]</span></a> Voir dans <i>Jeunesse</i> le rcit humoristique de la peine +qu'il se donna pour apprendre jouer du piano.—Le piano m'tait un +moyen de charmer les demoiselles par ma sentimentalit.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_224_224" id="Footnote_224_224"></a><a href="#FNanchor_224_224"><span class="label">[224]</span></a> Il s'agit de 1876-77.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_225_225" id="Footnote_225_225"></a><a href="#FNanchor_225_225"><span class="label">[225]</span></a> S.-A. Bers, <i>Souvenirs sur Tolsto</i> (Voir <i>Vie et +Œuvre</i>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_226_226" id="Footnote_226_226"></a><a href="#FNanchor_226_226"><span class="label">[226]</span></a> I, 381 (d. Hachette).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_227_227" id="Footnote_227_227"></a><a href="#FNanchor_227_227"><span class="label">[227]</span></a> Mais jamais il ne cessa de l'aimer. Un de ses amis des +derniers jours fut un musicien, Goldenveiser, qui passa l't de 1910 +prs de Iasnaa. Il venait, presque chaque jour, faire de la musique +Tolsto, pendant sa dernire maladie. (<i>Journal des Dbats</i>, 18 novembre +1910.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_228_228" id="Footnote_228_228"></a><a href="#FNanchor_228_228"><span class="label">[228]</span></a> Lettre du 21 avril 1861.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_229_229" id="Footnote_229_229"></a><a href="#FNanchor_229_229"><span class="label">[229]</span></a> Camille Bellaigue, <i>Tolsto et la musique</i> (<i>le Gaulois</i>, +4 janvier 1911).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_230_230" id="Footnote_230_230"></a><a href="#FNanchor_230_230"><span class="label">[230]</span></a> Qu'on ne dise pas qu'il s'agit l seulement des dernires +œuvres de Beethoven. Mme celles du dbut qu'il consent regarder +comme artistiques, Tolsto reproche leur forme artificielle.—Dans +une lettre Tschaikovsky, il oppose de mme Mozart et Haydn, la +manire artificielle de Beethoven, Schumann et Berlioz, qui calculent +l'effet.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_231_231" id="Footnote_231_231"></a><a href="#FNanchor_231_231"><span class="label">[231]</span></a> Cf. la scne raconte par M. Paul Boyer: Tolsto se fait +jouer du Chopin. A la fin de la quatrime Ballade, ses yeux se +remplissent de larmes.—Ah! l'animal! s'crie-t-il. Et brusquement il +se lve et s'en va. (<i>Le Temps</i>, 2 novembre 1902.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_232_232" id="Footnote_232_232"></a><a href="#FNanchor_232_232"><span class="label">[232]</span></a> <i>Matre et Serviteur</i> (1895) est comme une transition +entre les lugubres romans qui prcdent et <i>Rsurrection</i>, o se rpand +la lumire de la divine charit. Mais on y sent plus encore le voisinage +de <i>la Mort d'Ivan Iliitch</i> et des <i>Contes Populaires</i> que de +<i>Rsurrection</i>, qu'annonce seulement, vers la fin, la sublime +transformation d'un homme goste et lche, sous la pousse d'un lan de +sacrifice. La plus grande partie de l'histoire est le tableau, trs +raliste, d'un matre sans bont et d'un serviteur rsign, qui sont +surpris, dans la steppe, la nuit, par une tourmente de neige, et perdent +leur chemin. Le matre, qui d'abord tche de fuir en abandonnant son +compagnon, revient et, le trouvant demi gel, se jette sur lui, le +couvre de son corps, le rchauffe en se sacrifiant, d'instinct; il ne +sait pas pourquoi; mais les larmes lui remplissent les yeux: il lui +semble qu'il est devenu celui qu'il sauve, Nikita, et que sa vie n'est +plus en lui, mais en Nikita.—Nikita vit; je suis donc encore vivant, +moi.—Il a presque oubli qui il tait, lui, Vassili. Il pense: +Vassili ne savait pas ce qu'il fallait faire... ne savait pas, et moi, +je sais, maintenant!... Et il entend la voix de Celui qu'il attendait +(ici son rve rappelle un des <i>Contes Populaires</i>), de Celui qui, tout +l'heure, lui a donn l'ordre de se coucher sur Nikita. Il crie, tout +joyeux: Seigneur, je viens! Et il sent qu'il est libre, que rien ne le +retient plus... Il est mort.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_233_233" id="Footnote_233_233"></a><a href="#FNanchor_233_233"><span class="label">[233]</span></a> Tolsto prvoyait une quatrime partie, qui n'a pas t +crite.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_234_234" id="Footnote_234_234"></a><a href="#FNanchor_234_234"><span class="label">[234]</span></a> I, p. 379.—Je cite la traduction de Teodor de +Wyzewa.—Une dition intgrale de <i>Rsurrection</i> doit former les t. +XXXVI et XXXVII des <i>Œuvres compltes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_235_235" id="Footnote_235_235"></a><a href="#FNanchor_235_235"><span class="label">[235]</span></a> I, p. 129.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_236_236" id="Footnote_236_236"></a><a href="#FNanchor_236_236"><span class="label">[236]</span></a> Au contraire, il avait t ml tous les mondes qu'il +peint dans <i>Guerre et Paix</i>, <i>Anna Karnine</i>, <i>les Cosaques</i>, ou +<i>Sbastopol</i>: salons aristocratiques, arme, vie rurale. Il n'avait qu' +se souvenir.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_237_237" id="Footnote_237_237"></a><a href="#FNanchor_237_237"><span class="label">[237]</span></a> T. II, p. 20.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_238_238" id="Footnote_238_238"></a><a href="#FNanchor_238_238"><span class="label">[238]</span></a> Les hommes portent en eux le germe de toutes les +qualits humaines, et, tantt ils en manifestent une, tantt une autre, +se montrant souvent diffrents d'eux-mmes, c'est--dire de ce qu'ils +ont l'habitude de paratre. Chez certains, ces changements sont +particulirement rapides. A cette classe d'hommes appartenait Nekhludov. +Sous l'influence de causes physiques et morales, de brusques et complets +changements se produisaient en lui. (T. I, p. 858.) +</p><p> +Tolsto s'est peut-tre souvenu de son frre Dmitri, qui, lui aussi, +pousa une Maslova. Mais le temprament violent et dsquilibr de +Dmitri tait diffrent de celui de Nekhludov.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_239_239" id="Footnote_239_239"></a><a href="#FNanchor_239_239"><span class="label">[239]</span></a> Plusieurs fois dans sa vie, il avait procd des +<i>nettoyages de conscience</i>. Il appelait ainsi des crises morales o, +apercevant soudain le ralentissement et parfois l'arrt de sa vie +intrieure, il se dcidait balayer les ordures qui obstruaient son +me. Au sortir de ces crises, il ne manquait jamais de s'imposer des +rgles qu'il se jurait de suivre toujours. Il crivait un journal, il +recommenait une nouvelle vie. Mais chaque fois, il ne tardait pas +retomber au mme point, ou plus bas encore qu'avant la crise. (T. I, p. +138.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_240_240" id="Footnote_240_240"></a><a href="#FNanchor_240_240"><span class="label">[240]</span></a> En apprenant que la Maslova a encore fait des siennes +avec un infirmier, Nekhludov est plus dcid que jamais sacrifier sa +libert pour racheter le pch de cette femme. (T. I, p. 382.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_241_241" id="Footnote_241_241"></a><a href="#FNanchor_241_241"><span class="label">[241]</span></a> Tolsto n'a jamais dessin un personnage, d'un crayon +aussi robuste et sr que le Nekhludov du dbut. Voir l'admirable +description du lever et de la matine de Nekhludov, avant la premire +sance au Palais de Justice.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_242_242" id="Footnote_242_242"></a><a href="#FNanchor_242_242"><span class="label">[242]</span></a> Lettre de la comtesse Tolsto, 1884.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_243_243" id="Footnote_243_243"></a><a href="#FNanchor_243_243"><span class="label">[243]</span></a> <i>Le Temps</i>, 2 novembre 1902.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_244_244" id="Footnote_244_244"></a><a href="#FNanchor_244_244"><span class="label">[244]</span></a> Ne me reprochez pas, crit-il sa tante, la comtesse +Alexandra A. Tolsto, de m'occuper encore de ces futilits, au seuil de +la tombe! Ces futilits remplissant mon temps libre et me procurent le +repos des penses vraiment srieuses dont mon me est surcharge. (26 +janvier 1903).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_245_245" id="Footnote_245_245"></a><a href="#FNanchor_245_245"><span class="label">[245]</span></a> Tolsto le regardait comme une de ses œuvres +capitales: +</p><p> +Un de mes livres,—<i>Pour tous les jours</i>,—auquel j'ai la suffisance +d'attacher une grande importance... (Lettre Jan Styka, 27 juillet-9 +aot 1909).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_246_246" id="Footnote_246_246"></a><a href="#FNanchor_246_246"><span class="label">[246]</span></a> Ces œuvres ont t publies depuis la mort de Tolsto. +La liste en est longue. Nous relevons, parmi les principales: <i>Le +journal posthume du vieillard Fodor Kouzmitch</i>, <i>Le pre Serge</i>, +<i>Hadji-Mourad</i>, <i>Le Diable</i>, <i>Le Cadavre vivant</i>, drame en douze +tableaux, <i>Le faux coupon</i>, <i>Alexis le Pot</i>, <i>Le journal d'un fou</i>, <i>La +lumire luit dans les tnbres</i>, drame en cinq actes, <i>Toutes les +qualits viennent d'elle</i>, petite pice populaire, et une srie +d'excellentes nouvelles: <i>Aprs le Bal</i>, <i>Ce que j'ai vu en rve</i>, +<i>Khodynka</i>, etc. +</p><p> +Voir page 206, la <i>Note sur les œuvres posthumes de Tolstoy</i>. +</p><p> +Mais l'œuvre essentielle est le <i>Journal intime</i> de Tolsto. Il +embrasse une quarantaine d'annes de sa vie, depuis l'poque du Caucase +jusqu' la veille de sa mort; et il parat un des livres de Confessions +les plus impitoyables qui ait t crit par un grand homme. Paul +Birukoff en a publi, en franais, deux volumes: la priode de 1846 +1852, et celle de 1895 1899.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_247_247" id="Footnote_247_247"></a><a href="#FNanchor_247_247"><span class="label">[247]</span></a> Le titre russe de cette œuvre est: <i>Une seule chose +est ncessaire</i> (Saint-Luc, XI, 41.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_248_248" id="Footnote_248_248"></a><a href="#FNanchor_248_248"><span class="label">[248]</span></a> La plupart ont t, de son vivant, gravement mutiles par +la censure, ou totalement interdites. L'œuvre circulait en Russie, +jusqu' la Rvolution, sous la forme de copies manuscrites, caches sous +le manteau. Mme aujourd'hui, il s'en faut que tout soit publi; et la +censure bolchevike n'a pas moins t tyrannique que la censure +tsariste.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_249_249" id="Footnote_249_249"></a><a href="#FNanchor_249_249"><span class="label">[249]</span></a> L'excommunication de Tolsto par le Saint-Synode est du +22 fvrier 1901. Elle fut motive par un chapitre de <i>Rsurrection</i> +relatif la messe et l'Eucharistie. Ce chapitre, nous le regrettons, +a t supprim dans la traduction franaise de Wyzewa.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_250_250" id="Footnote_250_250"></a><a href="#FNanchor_250_250"><span class="label">[250]</span></a> Sur la nationalisation du sol (Voir <i>le Grand Crime</i>, +1905).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_251_251" id="Footnote_251_251"></a><a href="#FNanchor_251_251"><span class="label">[251]</span></a> Par Russe de la vieille Moscovie, dit M. A. +Leroy-Beaulieu, Grand-Russien au sang slave, mtin de finnois, +physiquement un type du peuple plus que de l'aristocratie. (<i>Revue des +Deux Mondes</i>, 15 dcembre 1910.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_252_252" id="Footnote_252_252"></a><a href="#FNanchor_252_252"><span class="label">[252]</span></a> 1857.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_253_253" id="Footnote_253_253"></a><a href="#FNanchor_253_253"><span class="label">[253]</span></a> 1862.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_254_254" id="Footnote_254_254"></a><a href="#FNanchor_254_254"><span class="label">[254]</span></a> La <i>Fin d'un Monde</i> (1905-janvier 1906). +</p><p> +Cf. le tlgramme adress par Tolsto un journal amricain: +</p><p> +L'agitation des Zemstvos a pour objet de limiter le pouvoir despotique +et d'tablir un gouvernement reprsentatif. Qu'ils russissent ou non, +le rsultat certain sera l'ajournement de la vritable amlioration +sociale. L'agitation politique, en donnant l'illusion funeste de cette +amlioration par des moyens extrieurs, arrte le vrai progrs, comme on +peut le constater par l'exemple de tous les tats constitutionnels: +France, Angleterre, Amrique. (<i>Le mouvement social en Russie.</i>—M. +Bienstock a introduit cet article dans la prface du <i>Grand Crime</i>, +trad. franaise, 1905.) +</p><p> +Dans une longue et intressante lettre une dame, qui lui demandait de +faire partie d'un <i>Comit de propagation de la lecture et de l'criture +parmi le peuple</i>, Tolsto exprime d'autres griefs contre les libraux: +Ils ont toujours jou le rle de dupes; ils se font les complices, par +peur, de l'autocratie; leur participation au gouvernement donne +celui-ci un prestige moral, et les habitue des compromis, qui font +d'eux rapidement les instruments du pouvoir. Alexandre II disait que +tous les libraux taient vendre pour des honneurs, sinon pour de +l'argent. Alexandre III a pu anantir sans risques l'œuvre librale +de son pre: Les libraux chuchotaient entre eux que cela ne leur +plaisait pas, mais ils continuaient prendre part aux tribunaux, au +service de l'tat, la presse; dans la presse, ils faisaient allusion +aux choses pour lesquelles l'allusion tait permise, mais ils se +taisaient pour ce dont il tait dfendu de parler, et ils insraient +tout ce qu'on leur ordonnait d'insrer. Ils font de mme sous Nicolas +II. Quand ce jeune homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien, rpond +avec effronterie et avec manque de tact aux reprsentants du peuple, les +libraux protestent-ils? Nullement... De tous cts, on envoie au jeune +tsar de lches et flatteuses flicitations. (<i>Corresp. indite</i>, p. +283-306.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_255_255" id="Footnote_255_255"></a><a href="#FNanchor_255_255"><span class="label">[255]</span></a> <i>Guerre et Rvolution.</i> +</p><p> +Dans <i>Rsurrection</i>, lors de l'examen en cassation du jugement de la +Maslova, au Snat, c'est un Darwiniste matrialiste qui est le plus +oppos la rvision, parce qu'il est choqu secrtement de ce que +Nekhludov veuille pouser par devoir une prostitue: toute manifestation +du devoir et, plus encore, du sentiment religieux, lui fait, l'effet +d'une injure personnelle. (I, p. 359.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_256_256" id="Footnote_256_256"></a><a href="#FNanchor_256_256"><span class="label">[256]</span></a> Cf., comme types, dans <i>Rsurrection</i>, Novodvorov, le +meneur rvolutionnaire, dont la vanit et l'gosme excessifs ont +strilis la grande intelligence. Nulle imagination; absence totale des +qualits morales et esthtiques qui produisent le doute.—A sa suite, +attach ses pas, comme son ombre, Markel, l'ouvrier devenu +rvolutionnaire par humiliation et par dsir de vengeance, adorateur +passionn de la science qu'il ne comprend pas, anticlrical avec +fanatisme, et asctique. +</p><p> +On trouvera aussi, dans <i>Encore trois morts</i>, ou le <i>Divin et l'Humain</i> +(trad. fran. parue dans le volume intitul <i>les Rvolutionnaires</i>, +1906), quelques spcimens de la nouvelle gnration rvolutionnaire: +Romane et ses amis, qui mprisent les anciens terroristes, et prtendent +arriver scientifiquement leurs fins, en transformant le peuple +agriculteur en peuple industriel.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_257_257" id="Footnote_257_257"></a><a href="#FNanchor_257_257"><span class="label">[257]</span></a> Lettre au Japonais Izo-Abe, fin 1904 (<i>Corresp. +indite</i>).—Voir, page 219, le chapitre: <i>La Rponse de l'Asie +Tolstoy</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_258_258" id="Footnote_258_258"></a><a href="#FNanchor_258_258"><span class="label">[258]</span></a> <i>Les paroles vivantes de L. N. Tolstoy</i>, notes de +Tnromo (chap. Socialisme), (publi en trad. fran. dans +<i>Rvolutionnaires</i>, 1906).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_259_259" id="Footnote_259_259"></a><a href="#FNanchor_259_259"><span class="label">[259]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_260_260" id="Footnote_260_260"></a><a href="#FNanchor_260_260"><span class="label">[260]</span></a> Conversation avec M. Paul Boyer (<i>Le Temps</i>, 4 novembre +1902).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_261_261" id="Footnote_261_261"></a><a href="#FNanchor_261_261"><span class="label">[261]</span></a> <i>La Fin d'un Monde.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_262_262" id="Footnote_262_262"></a><a href="#FNanchor_262_262"><span class="label">[262]</span></a> Ds 1863, Tolsto crivait ces paroles annonciatrices de +la grande tourmente sociale: +</p><p> +<i>La proprit, c'est le vol</i>, reste, aussi longtemps qu'existe une +humanit, une vrit plus grande que la Constitution anglaise... La +mission historique de la Russie consiste en ce qu'elle apportera au +monde l'ide de la socialisation de la terre. La Rvolution russe ne +peut tre fonde que sur ce principe. Elle ne se fera point contre le +tsar et contre le despotisme; elle se fera contre la proprit du sol.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_263_263" id="Footnote_263_263"></a><a href="#FNanchor_263_263"><span class="label">[263]</span></a> Le plus cruel des esclavages est d'tre priv de la +terre. Car l'esclave d'un matre est l'esclave d'un seul; mais l'homme +priv du droit la terre est l'esclave de tout le monde. (<i>La Fin d'un +monde</i>, chap. <small>VII</small>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_264_264" id="Footnote_264_264"></a><a href="#FNanchor_264_264"><span class="label">[264]</span></a> La Russie tait en effet dans une situation spciale; et +si le tort de Tolsto a t de gnraliser d'aprs elle l'ensemble des +tats europens, on ne peut s'tonner qu'il ait t surtout sensible aux +souffrances qui le touchaient de plus prs.—Voir, dans <i>le Grand +Crime</i>, ses conversations, sur la route de Toula, avec les paysans, qui +tous manquent de pain, parce que la terre leur manque, et qui tous, au +fond du cœur, attendent que la terre leur revienne. La population +agricole de la Russie forme les 80 p. 100 de la nation. Une centaine de +millions d'hommes, dit Tolsto, meurent de faim par suite de la mainmise +des propritaires fonciers sur le sol. Quand on vient leur parler, pour +remdier leur mal, de la libert de la presse, de la sparation de +l'glise et de l'tat, de la reprsentation nationale, et mme de la +journe de huit heures, on se moque d'eux, impudemment: +</p><p> +Ceux qui ont l'air de chercher partout des moyens d'amliorer la +situation des masses populaires, rappellent ce qui se passe au thtre, +quand tous les spectateurs voient parfaitement l'acteur qui est cach, +tandis que ses partenaires qui le voient trs bien aussi, feignent de ne +pas voir, et s'efforcent distraire mutuellement leur attention. +</p><p> +Nul autre remde que de rendre la terre au peuple qui travaille. Et, +pour la solution de cette question foncire, Tolsto prconise la +doctrine de Henry George, son projet d'un impt unique sur la valeur du +sol. C'est son vangile conomique, il y revient inlassablement, et se +l'est si bien assimil que souvent, dans ses œuvres, il reprend +jusqu' des phrases entires de Henry George.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_265_265" id="Footnote_265_265"></a><a href="#FNanchor_265_265"><span class="label">[265]</span></a> La loi de non-rsistance au mal est la clef de vote de +tout l'difice. Admettre la loi de l'aide mutuelle, en mconnaissant le +prcepte de la non-rsistance, c'est construire la vote dans la sceller +dans sa partie centrale. (<i>La Fin d'un Monde</i>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_266_266" id="Footnote_266_266"></a><a href="#FNanchor_266_266"><span class="label">[266]</span></a> Dans une lettre de 1900 un ami (<i>Corresp. ind.</i>, p. +312), Tolsto se plaint de la fausse interprtation donne son +principe de la non-rsistance. On confond, dit-il, <i>Ne t'oppose pas au +mal par le mal</i>... avec <i>Ne t'oppose pas au mal</i>, c'est--dire avec: +Sois indiffrent au mal... Au lieu que la lutte contre le mal est le +seul objet du christianisme et que le commandement de la non-rsistance +au mal est donn comme le moyen de lutte le plus efficace. +</p><p> +Que l'on rapproche cette conception de celle de Gandhi,—de son +<i>Satygraha</i>, de la Rsistance active, par l'amour et le sacrifice! +C'est la mme intrpidit d'me, qui s'oppose la passivit. Mais +Gandhi en a accentu plus encore l'nergie hroque.—(Cf. Romain +Rolland: <i>Mahtma Gandhi</i>, p. 53 et suivantes;—et l'introduction <i>La +Jeune Inde</i>, de Gandhi, p. <small>XII</small> et suiv.).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_267_267" id="Footnote_267_267"></a><a href="#FNanchor_267_267"><span class="label">[267]</span></a> <i>La fin d'un Monde.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_268_268" id="Footnote_268_268"></a><a href="#FNanchor_268_268"><span class="label">[268]</span></a> Tolsto a dessin deux types de ces sectateurs,—l'un +la fin de <i>Rsurrection</i>,—l'autre dans <i>Encore trois morts</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_269_269" id="Footnote_269_269"></a><a href="#FNanchor_269_269"><span class="label">[269]</span></a> Aprs la condamnation par Tolsto de l'agitation des +Zemstvos, Gorki, se faisant l'interprte du mcontentement de ses amis, +crivait: Cet homme est devenu l'esclave de son ide. Il y a longtemps +qu'il s'isole de la vie russe et n'coute plus la voix du peuple. Il +plane trop haut au-dessus de la Russie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_270_270" id="Footnote_270_270"></a><a href="#FNanchor_270_270"><span class="label">[270]</span></a> C'tait pour lui une souffrance cuisante de ne pouvoir +tre perscut. Il avait la soif du martyre; mais le gouvernement, fort +sage, se gardait bien de la satisfaire. +</p><p> +Autour de moi, on perscute mes amis et on me laisse tranquille, bien +que, s'il y a quelqu'un de nuisible, ce soit moi. Evidemment, je ne vaux +pas la perscution, et j'en suis honteux. (Lettre Tnromo, 1892, +<i>Corresp. ind.</i>, p. 184.) +</p><p> +Evidemment, je ne suis pas digne des perscutions, et il me faudra +mourir ainsi, sans avoir pu, par des souffrances physiques, tmoigner de +la vrit. (A Tnromo, 16 mai 1892, <i>ibid.</i>, p. 186.) +</p><p> +Il m'est pnible d'tre en libert. (A Tnromo, 1<sup>er</sup> juin 1894, +<i>ibid.</i>, p. 188.) +</p><p> +Dieu sait pourtant qu'il ne faisait rien pour cela! Il insulte les +Tsars, il attaque la patrie, cet horrible ftiche auquel les hommes +sacrifient leur vie et leur libert et leur raison (<i>La Fin d'un +Monde.</i>)—Voir, dans <i>Guerre et Rvolution</i>, le rsum qu'il trace de +l'histoire de Russie. C'est une galerie de monstres: le dtraqu Ivan +le Terrible, l'avin Pierre I, l'ignorante cuisinire Catherine I, la +dbauche Elisabeth, le dgnr Paul, le parricide Alexandre I (le +seul pour qui Tolsto ait pourtant une tendresse secrte), le cruel et +ignorant Nicolas I, Alexandre II, peu intelligent, plutt mauvais que +bon, Alexandre III, coup sr un sot, brutal et ignorant, Nicolas II, +un innocent officier de hussards, avec un entourage de coquins, un jeune +homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien. +</p><p> +Dans un numro de la revue: <i>Les Tablettes</i>, consacr Tolsto (Genve, +juin 1917), nous avons runi une collection des textes les plus +significatifs de Tolsto, relatifs <i>l'tat</i>, <i>la Patrie</i>, <i>la guerre</i>, +<i>l'arme</i>, <i>le service militaire</i> et <i>la Rvolution</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_271_271" id="Footnote_271_271"></a><a href="#FNanchor_271_271"><span class="label">[271]</span></a> Lettre Gontcharenko, rfractaire, 19 janvier 1905 +(<i>Corresp. ind.</i>, p. 264).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_272_272" id="Footnote_272_272"></a><a href="#FNanchor_272_272"><span class="label">[272]</span></a> Aux Doukhobors du Caucase, 1897 (<i>Ibid.</i> p. 239).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_273_273" id="Footnote_273_273"></a><a href="#FNanchor_273_273"><span class="label">[273]</span></a> Lettre un ami, 1900 (<i>Correspondance</i>, p. 308-9).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_274_274" id="Footnote_274_274"></a><a href="#FNanchor_274_274"><span class="label">[274]</span></a> A Gontcharenko, 12 fvrier 1905 (<i>Ibid.</i>, p. 265).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_275_275" id="Footnote_275_275"></a><a href="#FNanchor_275_275"><span class="label">[275]</span></a> Aux Doukhobors du Caucase, 1897 (<i>Correspondance</i>, p. +240).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_276_276" id="Footnote_276_276"></a><a href="#FNanchor_276_276"><span class="label">[276]</span></a> A Gontcharenko, 19 janvier 1905 (<i>Ibid.</i>, p. 264).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_277_277" id="Footnote_277_277"></a><a href="#FNanchor_277_277"><span class="label">[277]</span></a> A un ami, novembre 1901 (<i>Ibid.</i>, p. 326). +</p><p> +Sur la question de la <i>Patrie</i>, les crits les plus importants de +Tolsto sont: <i>L'esprit chrtien et le patriotisme</i>, 1894 (trad. J. +Legras, d. Perrin);—<i>Le patriotisme et le gouvernement</i>, 1900 (trad. +Birukoff, Genve);—<i>Carnet du soldat</i>, 1902;—<i>La guerre +russo-japonaise</i>, 1904;—<i>Salut aux rfractaires</i>, 1909.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_278_278" id="Footnote_278_278"></a><a href="#FNanchor_278_278"><span class="label">[278]</span></a> C'est comme une fente dans la machine pneumatique; tout +le souffle d'gosme qu'on voulait aspirer de l'me humaine y rentre. +</p><p> +Et il s'ingnie prouver que le texte original a t mal lu, et que la +parole exacte du second Commandement tait: Aime ton prochain comme +<i>Lui-mme</i> (comme Dieu). (Entretiens avec Tnromo.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_279_279" id="Footnote_279_279"></a><a href="#FNanchor_279_279"><span class="label">[279]</span></a> Entretiens avec Tnromo.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_280_280" id="Footnote_280_280"></a><a href="#FNanchor_280_280"><span class="label">[280]</span></a> Lettre un Chinois, octobre 1906 (<i>Corresp. ind.</i>, p. +381 et suiv.).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_281_281" id="Footnote_281_281"></a><a href="#FNanchor_281_281"><span class="label">[281]</span></a> Tolsto en exprimait dj la crainte, dans sa lettre de +1906.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_282_282" id="Footnote_282_282"></a><a href="#FNanchor_282_282"><span class="label">[282]</span></a> Ce n'tait pas la peine de refuser le service militaire +et policier, pour admettre la proprit, qui ne se maintient que par le +service militaire et policier. Les hommes qui accomplissent ce service +et profitent de la proprit agissent mieux que ceux qui refusent tout +service, en jouissant de la proprit. (Lettre aux Doukhobors du +Canada, 1899, <i>Corresp. ind.</i>, p. 248-260.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_283_283" id="Footnote_283_283"></a><a href="#FNanchor_283_283"><span class="label">[283]</span></a> Lire dans les <i>Entretiens avec Tnromo</i>, la belle page +sur le sage Juif qui, plong dans ce Livre, n'a pas vu les sicles +s'crouler sur sa tte, et les peuples qui paraissaient et +disparaissaient de la terre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_284_284" id="Footnote_284_284"></a><a href="#FNanchor_284_284"><span class="label">[284]</span></a> Voir le progrs de l'Europe dans les horreurs de l'tat +moderne, l'tat sanglant, vouloir crer un nouveau <i>Judenstaat</i>, c'est +un pch abominable.—(<i>Ibid.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_285_285" id="Footnote_285_285"></a><a href="#FNanchor_285_285"><span class="label">[285]</span></a> Et l'avenir lui donne raison. Et Dieu s'est acquitt +largement envers lui. Quelques mois avant sa mort, lui vient, du bout de +l'Afrique, l'cho de la voix messianique de Gandhi. (Voir, la fin du +volume, le chapitre: <i>La rponse de l'Asie Tolstoy</i>, p. 214.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_286_286" id="Footnote_286_286"></a><a href="#FNanchor_286_286"><span class="label">[286]</span></a> <i>Appel aux hommes politiques</i>, 1905.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_287_287" id="Footnote_287_287"></a><a href="#FNanchor_287_287"><span class="label">[287]</span></a> On trouvera, en appendice au <i>Grand Crime</i> et dans la +trad-fran. des <i>Conseils aux Dirigs</i> (titre russe: <i>Au peuple +travailleur</i>), un <i>Appel</i> d'une socit japonaise <i>pour le +Rtablissement de la Libert de la Terre</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_288_288" id="Footnote_288_288"></a><a href="#FNanchor_288_288"><span class="label">[288]</span></a> Lettre Paul Sabatier, 7 novembre 1906. (<i>Corr. ind.</i>, +p. 375.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_289_289" id="Footnote_289_289"></a><a href="#FNanchor_289_289"><span class="label">[289]</span></a> Lettres un ami, juin 1892 et novembre 1901.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_290_290" id="Footnote_290_290"></a><a href="#FNanchor_290_290"><span class="label">[290]</span></a> <i>Guerre et Rvolution.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_291_291" id="Footnote_291_291"></a><a href="#FNanchor_291_291"><span class="label">[291]</span></a> Lettre un ami. (<i>Corresp. ind.</i> p. 354-55.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_292_292" id="Footnote_292_292"></a><a href="#FNanchor_292_292"><span class="label">[292]</span></a> <i>Ibid.</i> Peut-tre s'agit-il l de l'<i>Histoire d'un +Doukhobor</i>, dont le titre figure dans la liste des œuvres indites de +Tolsto.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_293_293" id="Footnote_293_293"></a><a href="#FNanchor_293_293"><span class="label">[293]</span></a> Imaginez que tous les hommes qui ont la vrit se +runissent ensemble et s'installent sur une le. Serait-ce la vie? (A +un ami, mars 1901, <i>Corresp. ind.</i> p. 325.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_294_294" id="Footnote_294_294"></a><a href="#FNanchor_294_294"><span class="label">[294]</span></a> 1<sup>er</sup> dcembre 1910.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_295_295" id="Footnote_295_295"></a><a href="#FNanchor_295_295"><span class="label">[295]</span></a> 16 mai 1892. Tolsto voyait alors sa femme souffrir de la +mort d'un petit garon, et il ne pouvait rien pour la consoler.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_296_296" id="Footnote_296_296"></a><a href="#FNanchor_296_296"><span class="label">[296]</span></a> Lettre de janvier 1883.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_297_297" id="Footnote_297_297"></a><a href="#FNanchor_297_297"><span class="label">[297]</span></a> Je ne reprocherai jamais de ne pas avoir de religion. Le +mal, c'est quand les hommes mentent, feignent d'avoir de la religion. +</p><p> +Et plus loin: +</p><p> +Que Dieu nous prserve de feindre d'aimer, c'est pire que la haine. +(<i>Corresp. ind.</i> p. 344 et 348.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_298_298" id="Footnote_298_298"></a><a href="#FNanchor_298_298"><span class="label">[298]</span></a> <i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 dcembre 1910.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_299_299" id="Footnote_299_299"></a><a href="#FNanchor_299_299"><span class="label">[299]</span></a> Paul Birukoff vient de publier, en allemand, la belle +correspondance de Tolsto avec sa fille Marie: <i>Vater und Tochter</i>, +Zrich, Rotapfel, 1927.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_300_300" id="Footnote_300_300"></a><a href="#FNanchor_300_300"><span class="label">[300]</span></a> <i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 dcembre 1910.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_301_301" id="Footnote_301_301"></a><a href="#FNanchor_301_301"><span class="label">[301]</span></a> A un ami, 10 dcembre 1903.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_302_302" id="Footnote_302_302"></a><a href="#FNanchor_302_302"><span class="label">[302]</span></a> <i>Figaro</i>, 27 dcembre 1910. La lettre fut, aprs la mort +de Tolsto, remise la comtesse par leur beau-fils, le prince +Obolensky, auquel Tolsto l'avait confie, quelques annes auparavant. A +cette lettre tait jointe une autre, galement adresse la comtesse, +et qui touchait des sujets intimes de la vie conjugale. La comtesse la +dtruisit, aprs l'avoir lue. (Note communique par Mme Tatiana +Soukhotine, fille ane de Tolsto.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_303_303" id="Footnote_303_303"></a><a href="#FNanchor_303_303"><span class="label">[303]</span></a> Cet tat de souffrance date donc de 1881, c'est--dire de +l'hiver pass Moscou, et de la dcouverte que Tolsto fit alors de la +misre sociale.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_304_304" id="Footnote_304_304"></a><a href="#FNanchor_304_304"><span class="label">[304]</span></a> Lettre un ami (la traduction franaise, par M. +Halprine-Kaminsky, en a t publie sous le titre <i>Profession de foi</i>, +dans le volume: <i>Plaisirs cruels</i>, 1895).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_305_305" id="Footnote_305_305"></a><a href="#FNanchor_305_305"><span class="label">[305]</span></a> Il semble qu'il ait subi, dans ses dernires annes, et +surtout dans ses derniers mois, l'influence de Vladimir-Grigoritch +Tchertkov, ami dvou, qui, longtemps tabli en Angleterre, avait +consacr sa fortune publier et rpandre l'œuvre intgral de +Tolsto. Tchertkov a t violemment attaqu par un des fils de Tolsto, +Lon. Mais si l'on a pu accuser son intransigeance d'esprit, personne +n'a mis en doute son absolu dvouement; et, sans approuver la duret +peut-tre inhumaine de certains actes o l'on croit sentir son +inspiration, (comme le testament par lequel Tolsto enleva sa femme la +proprit de tous ses crits, sans exception, y compris ses lettres +prives), il est permis de croire qu'il fut plus pris de la gloire de +son ami que Tolsto lui-mme. +</p><p> +Le journal de Valentin Boulgakov, dernier secrtaire de Tolsto, est un +miroir fidle des six derniers mois, Iasnaa Poliana, depuis le 23 +juin 1910. La traduction franaise en a paru dans <i>Les œuvres +libres</i>, mai 1924, chez Arthme Fayard, Paris.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_306_306" id="Footnote_306_306"></a><a href="#FNanchor_306_306"><span class="label">[306]</span></a> Tolsto partit brusquement de Iasnaa Poliana, le 28 +octobre (10 novembre) 1910, vers cinq heures du matin. Il tait +accompagn du docteur Makovitski; sa fille Alexandra, que Tchertkov +appelle sa collaboratrice la plus intime, tait dans le secret du +dpart. Il arriva, le mme jour, six heures du soir, au monastre +d'Optina, un des plus clbres sanctuaires de Russie, o il avait t +plusieurs fois en plerinage. Il y passa la nuit et, le lendemain matin, +il y crivit un long article sur la peine de mort. Dans la soire du 29 +octobre (11 novembre), il alla au monastre de Chamordino, o sa sœur +Marie tait nonne. Il dna avec elle et lui exprima le dsir qu'il +aurait eu de passer la fin de sa vie Optina, en s'acquittant des plus +humbles besognes, mais condition qu'on ne l'obliget point aller +l'glise. Il coucha Chamordino, fit, le lendemain matin, une +promenade au village voisin, o il songeait prendre un logis, revit sa +sœur dans l'aprs-midi. A cinq heures, arriva inopinment sa fille +Alexandra. Sans doute, le prvint-elle que sa retraite tait connue, +qu'on tait sa poursuite: ils repartirent sur-le-champ, dans la nuit. +Tolsto, Alexandra et Makovitski se dirigrent vers la station de +Koselsk, probablement avec l'intention de gagner les provinces du Sud, +et, de l, les pays slaves des Balkans, la Bulgarie, la Serbie. En +route, Tolsto tomba malade la gare d'Astapovo et dut s'y aliter. Ce +fut l qu'il mourut. +</p><p> +Sur ces derniers jours, on trouvera les renseignements les plus complets +dans le volume: <i>Tolstoys Flucht und Tod</i> (Bruno Cassirer, Berlin, +1925), o Ren Fuellœp-Miller et Friedrich Eckstein ont rassembl les +rcits de la fille, de la femme de Tolsto, de son mdecin, de ses amis +prsents, et la correspondance secrte d'tat. Celle-ci, que le +gouvernement sovitique a dcouverte en 1917, rvle le rseau +d'intrigues, dont l'tat et l'glise entourrent le mourant, pour +arracher de lui l'apparence d'une rtractation religieuse. Le +gouvernement, le czar en personne, exercrent une pression sur le +Saint-Synode, qui dlgua Astapovo l'archevque de Toula. Mais l'chec +de cette tentative fut complet. +</p><p> +On voit aussi l'inquitude gouvernementale. Une correspondance policire +entre le gouverneur-gnral de Riasan, prince Obolensky, et le gnral +Lwow, chef du dpartement de gendarmerie de Moscou, avertit heure par +heure de tous les incidents et de tous les visiteurs Astapovo, donne +les ordres les plus svres pour surveiller la gare, pour bloquer le +cortge funbre et le sparer du reste de la nation. En haut lieu, on +tremblait devant l'ventualit de grandes manifestations politiques, en +Russie. +</p><p> +L'humble maison, o Tolsto expirait, tait environne d'une nue de +policiers, d'espions, de reporters de journaux, d'oprateurs de film, +qui guettaient la douleur de la comtesse Tolsto, accourue pour exprimer +au mourant son amour, son repentir, et carte de lui par ses enfants.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_307_307" id="Footnote_307_307"></a><a href="#FNanchor_307_307"><span class="label">[307]</span></a> <i>Journal</i>, la date du 28 octobre 1879 (trad. Bienstock +Voir <i>Vie et Œuvre</i>).—Voici le passage entier, qui est des plus +beaux: +</p><p> +Il y a dans ce monde des gens lourds, sans ailes. Ils s'agitent, en +bas. Parmi eux, il y a des forts: Napolon. Ils laissent des traces +terribles parmi les hommes, sment la discorde, mais rasent toujours la +terre.—Il y a des hommes qui se laissent pousser des ailes, s'lancent +lentement et planent: les moines.—Il y a des hommes lgers qui se +soulvent facilement et retombent: les bons idalistes.—Il y a des +hommes aux ailes puissantes...—Il y a des hommes clestes, qui, par +amour des hommes, descendent sur la terre en repliant leurs ailes, et +apprennent aux autres voler. Puis, quand ils ne sont plus ncessaires, +ils remontent: Christ.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_308_308" id="Footnote_308_308"></a><a href="#FNanchor_308_308"><span class="label">[308]</span></a> On peut vivre seulement pendant qu'on est ivre de la +vie. (<i>Confessions</i>, 1879.) +</p><p> +Je suis fou de la vie... C'est l't, l't dlicieux. Cette anne, +j'ai lutt longtemps; mais la beaut de la nature m'a vaincu. Je me +rjouis de la vie. (Lettre Fet, juillet 1880.)—Ces lignes sont +crites en pleine crise religieuse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_309_309" id="Footnote_309_309"></a><a href="#FNanchor_309_309"><span class="label">[309]</span></a> Dans son <i>Journal</i>, la date d'octobre 1865: +</p><p> +La pense de la mort... Je veux et j'aime l'immortalit.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_310_310" id="Footnote_310_310"></a><a href="#FNanchor_310_310"><span class="label">[310]</span></a> Je me grisai de cette colre bouillonnante d'indignation +que j'aime en moi, que j'excite mme quand je la sens, parce qu'elle +agit sur moi, d'une faon calmante, et me donne, pour quelques instants +au moins, une lasticit extraordinaire, l'nergie et le feu de toutes +les capacits physiques et morales. (<i>Journal du prince D. Nekhludov</i>, +<i>Lucerne</i>, 1857).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_311_311" id="Footnote_311_311"></a><a href="#FNanchor_311_311"><span class="label">[311]</span></a> Son article sur <i>la Guerre</i>, propos du Congrs +universel de la paix, Londres, en 1891, est une rude satire des +pacifistes, qui croient l'arbitrage entre nations: +</p><p> +C'est l'histoire de l'oiseau qu'on prend, aprs lui avoir mis un grain +de sel sur la queue. Il est tout aussi facile de le prendre d'abord. +C'est se moquer des gens que de leur parler d'arbitrage et de +dsarmement consenti par les tats. Verbiage que tout cela! +Naturellement, les gouvernements approuvent: les bons aptres! Ils +savent bien que cela ne les empchera jamais d'envoyer des millions de +gens l'abattoir, quand il leur plaira de le faire. (<i>Le royaume de +Dieu est en nous</i>, chap. <small>VI</small>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_312_312" id="Footnote_312_312"></a><a href="#FNanchor_312_312"><span class="label">[312]</span></a> La nature fut toujours le meilleur ami de Tolsto, +comme il aimait dire: +</p><p> +Un ami, c'est bien; mais il mourra, il s'en ira quelque part, et on ne +pourra le suivre, tandis que la nature laquelle on s'est uni par +l'acte de vente, ou qu'on possde par hritage, c'est mieux. Ma nature +moi est froide, rebutante, exigeante, encombrante; mais c'est un ami +qu'on gardera jusqu' la mort; et quand on mourra, on y entrera. +(Lettre Fet, 19 mai 1861. <i>Corresp. ind.</i>, p. 31.) +</p><p> +Il participait la vie de la nature, il renaissait au printemps; (Mars +et Avril sont mes meilleurs mois pour le travail.—A Fet, 23 mars +1877), il s'engourdissait la fin d'automne (C'est pour moi la saison +la plus morte, je ne pense pas, je n'cris pas, je me sens agrablement +stupide.—A Fet, 21 octobre 1869). +</p><p> +Mais la nature qui lui parlait intimement au cœur, c'tait la nature +de chez lui, celle de Iasnaa. Bien qu'il ait, au cours de son voyage en +Suisse, crit de fort belles notes sur le lac de Genve, il s'y sentait +un tranger; et ses liens avec la terre natale lui apparurent alors plus +troits et plus doux: +</p><p> +J'aime la nature, quand de tous cts elle m'entoure, quand de tous +cts m'enveloppe l'air chaud qui se rpand dans le lointain infini, +quand cette mme herbe grasse que j'ai crase en m'asseyant fait la +verdure des champs infinis, quand ces mmes feuilles qui, agites par le +vent, portent l'ombre sur mon visage, font le bleu sombre de la fort +lointaine, quand ce mme air que je respire fait le fond bleu clair du +ciel infini, quand je ne suis pas seul jouir de la nature, quand, +autour de moi, bourdonnent et tournoient des millions d'insectes et que +chantent les oiseaux. La jouissance principale de la nature, c'est quand +je me sens faire partie du tout.—Ici (en Suisse), le lointain infini +est beau, mais je suis sans liens avec lui. (Mai 1857.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_313_313" id="Footnote_313_313"></a><a href="#FNanchor_313_313"><span class="label">[313]</span></a> Entretiens avec M. Paul Boyer (<i>Le Temps</i>, 28 aot 1901). +</p><p> +De fait, on s'y tromperait souvent. Soit cette profession de foi de +Julie mourante: +</p><p> +Ce qu'il m'tait impossible de croire, je n'ai pu dire que je le +croyais, et j'ai toujours cru ce que je disais croire. C'tait tout ce +qui dpendait de moi. +</p><p> +A rapprocher de la lettre de Tolsto au Saint-Synode: +</p><p> +Il se peut que mes croyances gnent ou dplaisent. Il n'est pas en mon +pouvoir de les changer, comme il n'est pas en mon pouvoir de changer mon +corps. Je ne puis croire autre chose que ce que je crois, l'heure o +je me dispose retourner vers ce Dieu, dont je suis sorti. +</p><p> +Ou bien ce passage de la <i>Rponse Christophe de Beaumont</i>, qui semble +du pur Tolsto: +</p><p> +Je suis disciple de Jsus-Christ. Mon Matre m'a dit que celui qui aime +son frre a accompli la Loi. +</p><p> +Ou encore: +</p><p> +Toute l'oraison dominicale tient en entier dans ces paroles: Que Ta +volont soit faite! (<i>Troisime lettre de la Montagne.</i>) +</p><p> +A rapprocher de: +</p><p> +Je remplace toutes mes prires par le <i>Pater Noster</i>. Toutes les +demandes que je puis adresser Dieu sont exprimes avec plus de hauteur +morale par ces mots: Que Ta volont soit faite! (<i>Journal</i> de Tolsto, +au Caucase, 1852-53.) +</p><p> +Les ressemblances de pense ne sont pas moins frquentes sur le terrain +de l'art que sur celui de la religion: +</p><p> +La premire rgle de l'art d'crire, dit Rousseau, est de parler +clairement et de rendre exactement sa pense. +</p><p> +Et Tolsto: +</p><p> +Pensez ce que vous voudrez, mais de telle faon que chaque mot puisse +tre compris de tous. On ne peut rien crire de mauvais dans une langue +tout fait claire. +</p><p> +J'ai montr ailleurs que les descriptions satiriques de l'Opra de +Paris, dans la <i>Nouvelle Helose</i>, ont beaucoup de rapports avec les +critiques de Tolsto, dans <i>Qu'est-ce que l'art?</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_314_314" id="Footnote_314_314"></a><a href="#FNanchor_314_314"><span class="label">[314]</span></a> <i>Journal</i>, 6 janvier 1903 (cit dans la <i>Prface de +Tolsto ses Souvenirs</i>, 1<sup>er</sup> volume de <i>Vie et Œuvre de Tolsto</i>, +publi par Birukov).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_315_315" id="Footnote_315_315"></a><a href="#FNanchor_315_315"><span class="label">[315]</span></a> <i>Quatrime Promenade.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_316_316" id="Footnote_316_316"></a><a href="#FNanchor_316_316"><span class="label">[316]</span></a> Lettre Birukov.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_317_317" id="Footnote_317_317"></a><a href="#FNanchor_317_317"><span class="label">[317]</span></a> <i>Sbastopol en mai 1855.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_318_318" id="Footnote_318_318"></a><a href="#FNanchor_318_318"><span class="label">[318]</span></a> La vrit,... la seule chose qui me soit reste de ma +conception morale, la seule chose que j'accomplirai encore. (17 octobre +1860.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_319_319" id="Footnote_319_319"></a><a href="#FNanchor_319_319"><span class="label">[319]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_320_320" id="Footnote_320_320"></a><a href="#FNanchor_320_320"><span class="label">[320]</span></a> L'amour pour les hommes est l'tat naturel de l'me, et +nous ne le remarquons pas. (<i>Journal</i>, du temps qu'il tait tudiant +Kazan.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_321_321" id="Footnote_321_321"></a><a href="#FNanchor_321_321"><span class="label">[321]</span></a> La vrit s'ouvrira l'amour... (<i>Confessions</i>, +1879-81.) +</p><p> +—Moi qui plaais la vrit dans l'unit de l'amour... (<i>Ibid.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_322_322" id="Footnote_322_322"></a><a href="#FNanchor_322_322"><span class="label">[322]</span></a> Vous parlez toujours d'nergie? Mais la base de +l'nergie, c'est l'amour, dit Anna, et l'amour ne se donne pas, +volont (<i>Anna Karnine</i>, II, p. 270).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_323_323" id="Footnote_323_323"></a><a href="#FNanchor_323_323"><span class="label">[323]</span></a> La beaut et l'amour, ces deux raisons de vivre. +(<i>Guerre et Paix</i>, II, p. 285.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_324_324" id="Footnote_324_324"></a><a href="#FNanchor_324_324"><span class="label">[324]</span></a> Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Amour. (Au +Saint-Synode, 1901.) +</p><p> +—Oui, l'amour!... Non l'amour goste, mais l'amour tel que je l'ai +prouv, pour la premire fois de ma vie, lorsque j'ai aperu mes +cts mon ennemi mourant, et que je l'ai aim... C'est l'essence mme de +l'me. Aimer son prochain, aimer ses ennemis, aimer tous et chacun, +c'est aimer Dieu dans toutes ses manifestations!... Aimer un tre qui +nous est cher, c'est de l'amour humain, mais aimer son ennemi, c'est +presque de l'amour divin!... (Le prince Andr, mourant, dans <i>Guerre et +Paix</i>, III, p. 176.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_325_325" id="Footnote_325_325"></a><a href="#FNanchor_325_325"><span class="label">[325]</span></a> L'amour passionn de l'artiste pour son sujet est le +cœur de l'art. Sans amour, pas d'œuvre d'art possible. (Lettre de +septembre 1889.—<i>Leo Tolstos Briefe 1848 bis 1910</i>, Berlin, 1911.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_326_326" id="Footnote_326_326"></a><a href="#FNanchor_326_326"><span class="label">[326]</span></a> J'cris des livres, c'est pourquoi je sais tout le mal +qu'ils font... (Lettre de Tolsto P.-V. Vriguine, chef des +Doukhobors, 21 novembre 1897, <i>Corresp. ind.</i>, p. 241.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_327_327" id="Footnote_327_327"></a><a href="#FNanchor_327_327"><span class="label">[327]</span></a> Voir <i>la Matine d'un Seigneur</i>,—ou, dans les +<i>Confessions</i>, la vue extrmement idalise de ces hommes simples, bons, +contents de leur sort, tranquilles, ayant le sens de la vie,—ou, la +fin de la deuxime partie de <i>Rsurrection</i>, cette vision d'une +humanit, d'une terre nouvelle, qui apparat Nekhludov, quand il +croise des ouvriers qui reviennent du travail.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_328_328" id="Footnote_328_328"></a><a href="#FNanchor_328_328"><span class="label">[328]</span></a> Un chrtien ne saurait tre moralement suprieur ou +infrieur un autre; mais il est d'autant plus chrtien qu'il se meut +plus rapidement sur la voie de la perfection, quel que soit le degr sur +lequel il se trouve, un moment donn: en sorte que la vertu +stationnaire du pharisien est moins chrtienne que celle du larron, dont +l'me est en plein mouvement vers l'idal, et qui se repent sur sa +croix. (<i>Plaisirs cruels</i>, trad. Halprine-Kaminsky.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_329_329" id="Footnote_329_329"></a><a href="#FNanchor_329_329"><span class="label">[329]</span></a> Mme Tatiana Soukhotine, fille ane de Tolstoy, m'a fait +observer que la vritable orthographe du nom de Tolstoy en franais +tait avec un <i>y</i>. Telle est en effet la signature de Tolstoy, dans la +lettre que j'ai reue de lui.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_330_330" id="Footnote_330_330"></a><a href="#FNanchor_330_330"><span class="label">[330]</span></a> Une autre dition, plus complte, a paru en 1925 chez +l'diteur Bossard (traduction de Georges d'Ostoya et Gustave Masson).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_331_331" id="Footnote_331_331"></a><a href="#FNanchor_331_331"><span class="label">[331]</span></a> Dont je fus tmoin, pour une partie, crit Tolstoy.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_332_332" id="Footnote_332_332"></a><a href="#FNanchor_332_332"><span class="label">[332]</span></a> Voir p. 71 et 72.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_333_333" id="Footnote_333_333"></a><a href="#FNanchor_333_333"><span class="label">[333]</span></a> Acte V, tableau 1.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_334_334" id="Footnote_334_334"></a><a href="#FNanchor_334_334"><span class="label">[334]</span></a> Acte III, tableau 2.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_335_335" id="Footnote_335_335"></a><a href="#FNanchor_335_335"><span class="label">[335]</span></a> Cette sant d'esprit se manifeste dans les rcits qui ont +t faits par Tchertkov et par les mdecins de la dernire maladie de +Tolstoy. Presque jusqu' la fin, il a continu, chaque jour, d'crire ou +de dicter son <i>Journal</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_336_336" id="Footnote_336_336"></a><a href="#FNanchor_336_336"><span class="label">[336]</span></a> <i>Tolstoi und der Orient. Briefe und sonstige Zeugnisse +ber Tolstois Beziehungen zu den Vertretern orientalischer Religionen</i>, +von Paul Birukov, Rotapfel Verlag, Zrich u. Leipzig, 1925.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_337_337" id="Footnote_337_337"></a><a href="#FNanchor_337_337"><span class="label">[337]</span></a> Birukov a dress, la fin de son volume, une liste des +principaux ouvrages sur l'Orient auxquels Tolstoy a eu recours.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_338_338" id="Footnote_338_338"></a><a href="#FNanchor_338_338"><span class="label">[338]</span></a> Il semble que certains Chinois aient reconnu aussi ces +affinits. Un voyageur russe en Chine crit en 1922 que l'anarchisme +chinois est imbu de Tolstoy et que leur prcurseur commun est Laotse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_339_339" id="Footnote_339_339"></a><a href="#FNanchor_339_339"><span class="label">[339]</span></a> La librairie Stock vient de publier la traduction +franaise de son livre: <i>L'Esprit du peuple chinois</i>, avec prface de +Guglielmo Ferrero, 1927.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_340_340" id="Footnote_340_340"></a><a href="#FNanchor_340_340"><span class="label">[340]</span></a> Tolstoy critique vigoureusement, dans sa lettre +Ku-Hung-Ming, l'enseignement traditionnel en Chine de l'obissance au +souverain: il y voit un dogme aussi peu fond que le droit divin de la +force.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_341_341" id="Footnote_341_341"></a><a href="#FNanchor_341_341"><span class="label">[341]</span></a> Cet article avait paru dans le <i>Times</i>, en juin 1904; et +Tamura le lut, en dcembre, Tokio.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_342_342" id="Footnote_342_342"></a><a href="#FNanchor_342_342"><span class="label">[342]</span></a> <i>Izo-Abe</i>, directeur du journal <i>Heimin Shimbun</i> (Le +simple Peuple). Avant que la rponse de Tolstoy leur parvnt, les +courageux protestataires taient emprisonns et leur journal suspendu.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_343_343" id="Footnote_343_343"></a><a href="#FNanchor_343_343"><span class="label">[343]</span></a> J'ai cit plus haut, page 164, un passage de cette +rponse. A ce jugement sur le socialisme, Tolstoy ajoute: <i>Le vrai bien +de l'homme est son salut spirituel et moral; le bien matriel y est +inclus. Et ce haut but ne peut tre atteint que par la complte +ralisation religieuse et morale des individus, dont la somme dans les +peuples reprsente l'humanit.</i> D'autre part, en 1909, Tolstoy rpondra +aux questions conomiques d'une Socit japonaise <i>pour la libration +du pays</i>, en lui recommandant les thories agraires d'Henry George.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_344_344" id="Footnote_344_344"></a><a href="#FNanchor_344_344"><span class="label">[344]</span></a> <i>Tu n'es pas seul, matre. Rjouis-toi!</i> lui crira +Tokutomi, le 3 octobre 1906. <i>Tu as ici beaucoup d'enfants, en +esprit....</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_345_345" id="Footnote_345_345"></a><a href="#FNanchor_345_345"><span class="label">[345]</span></a> La revue: <i>Tolstoi Kenki</i> (tude de Tolstoy).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_346_346" id="Footnote_346_346"></a><a href="#FNanchor_346_346"><span class="label">[346]</span></a> Tokutomi rappelle que Tolstoy lui demanda, en +1906:—<i>Savez-vous quel est mon ge?—Soixante-dix-huit ans, +rpondis-je.—Non, vingt-huit. Je rflchis et je dis:—Ah! oui, en +comptant votre naissance du jour o vous tes devenu le nouvel homme. +Il fit signe que oui.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_347_347" id="Footnote_347_347"></a><a href="#FNanchor_347_347"><span class="label">[347]</span></a> Asfendiar Woissow, de Constantinople.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_348_348" id="Footnote_348_348"></a><a href="#FNanchor_348_348"><span class="label">[348]</span></a> Lettre de Mohammed Sadig, 22 juillet 1903.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_349_349" id="Footnote_349_349"></a><a href="#FNanchor_349_349"><span class="label">[349]</span></a> Lettre d'Elkibajew, 10 juin 1908.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_350_350" id="Footnote_350_350"></a><a href="#FNanchor_350_350"><span class="label">[350]</span></a> A Mohammed Sadig, 20 aot 1903.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_351_351" id="Footnote_351_351"></a><a href="#FNanchor_351_351"><span class="label">[351]</span></a> Tolstoy tait enthousiaste de la prire de Mahomet pour +la pauvret: <i>Seigneur, conserve ma vie en pauvret et fais qu'en +pauvret je meure!</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_352_352" id="Footnote_352_352"></a><a href="#FNanchor_352_352"><span class="label">[352]</span></a> A Woissow, 11 novembre 1902.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_353_353" id="Footnote_353_353"></a><a href="#FNanchor_353_353"><span class="label">[353]</span></a> Cette grande personnalit, dont l'influence rformatrice +s'est exerce sur l'universit d'Al Azhar, et, par del, sur tout +l'Islam Sunnite, o il reprsentait le modernisme, a t rcemment +tudie par B. Michel et le Cheikh Moustapha Abdel Razik, qui ont +traduit et publi en franais son principal trait: <i>Rissalat al +Tawid,—Expos de la religion musulmane</i>, librairie Orientaliste Paul +Geuthner, 1925.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_354_354" id="Footnote_354_354"></a><a href="#FNanchor_354_354"><span class="label">[354]</span></a> A Isabella Arkadjewna Grinewskaja. Dans une autre lettre + Elkibajew (10 juin 1908), Tolstoy dit qu'il n'y a qu'une seule +religion. Elle ne s'est pas encore tout entire rvle l'humanit, +mais elle apparat dans toutes les religions, par fragments. <i>Tout +progrs de l'humanit repose sur l'union toujours plus intime des hommes +dans cette unique vraie religion.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_355_355" id="Footnote_355_355"></a><a href="#FNanchor_355_355"><span class="label">[355]</span></a> Dans une lettre Krymbajew, en 1908, Tolstoy, +dfinissant une vraie religion par l'amour de Dieu et du prochain, +dgag de toute croyance parasite, fait l'loge du Bbisme et de la +secte de Kazan. Une autre lettre de dcembre 1908 +Fridulchan-Wadalbekow exprime la mme admiration du Bbisme.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_356_356" id="Footnote_356_356"></a><a href="#FNanchor_356_356"><span class="label">[356]</span></a> A quelques exceptions prs, au premier rang desquelles je +nomme Max Mller, grand esprit et grand cœur, que vnrait +Vivekananda.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_357_357" id="Footnote_357_357"></a><a href="#FNanchor_357_357"><span class="label">[357]</span></a> En 1828, l'un des plus vastes esprits de notre temps, +<i>Rj Rm Mohan Roy</i>, fonda la communaut de <i>Brahm Samj</i>, qui +rassemblait toutes les religions du monde en un systme religieux; bas +sur la croyance en un seul Dieu. Une telle pense, ncessairement +limite d'abord une lite, a eu, depuis, des chos profonds dans l'me +des grands mystiques du Bengale; et, par eux, elle pntre peu peu +dans les masses.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_358_358" id="Footnote_358_358"></a><a href="#FNanchor_358_358"><span class="label">[358]</span></a> Vivekananda disait de lui-mme: <i>Je suis ankara.</i> (le +grand Vedantiste du <small>VIII</small><sup>e</sup> sicle).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_359_359" id="Footnote_359_359"></a><a href="#FNanchor_359_359"><span class="label">[359]</span></a> <i>Yogas's Philosophy. Lectures on Rja Yoga or conquering +internal nature</i>, by Swami Vivekananda, New-York, 1896.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_360_360" id="Footnote_360_360"></a><a href="#FNanchor_360_360"><span class="label">[360]</span></a> <i>Parahamsa Sri Ramakrishna</i>, by Vivekananda, 2<sup>e</sup> +dition, Madras, 1905.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_361_361" id="Footnote_361_361"></a><a href="#FNanchor_361_361"><span class="label">[361]</span></a> <i>Lord of Love</i>, titre d'un ouvrage de <i>Baba Premananda +Bharati</i> (1904), dont Tolstoy traduisit des fragments.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_362_362" id="Footnote_362_362"></a><a href="#FNanchor_362_362"><span class="label">[362]</span></a> Premananda Bharati, 1904.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_363_363" id="Footnote_363_363"></a><a href="#FNanchor_363_363"><span class="label">[363]</span></a> C.-R. Das, mort rcemment, tait devenu l'ami intime de +Gandhi et le chef politique du parti <i>Swarajiste</i> indien, qui veut +concilier les mthodes de Non-Violence avec la participation aux +Conseils lgislatifs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_364_364" id="Footnote_364_364"></a><a href="#FNanchor_364_364"><span class="label">[364]</span></a> De Londres. La lettre est perdue. On ne la connat que +par la rponse de Tolstoy.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_365_365" id="Footnote_365_365"></a><a href="#FNanchor_365_365"><span class="label">[365]</span></a> Dans son Autobiographie, en cours de publication, sous le +titre: <i>Histoire de mes Expriences avec la Vrit</i> (<i>Young India</i>, 26 +aot et 14 octobre 1926), Gandhi raconte que ce fut en 1893-94 qu'il lut +pour la premire fois un ouvrage de Tolstoy: <i>Le Royaume de Dieu est en +vous</i>. <i>J'en fus boulevers. Devant l'indpendance de pense, la +moralit profonde et la sincrit de ce livre, tous les autres me +parurent ples et insignifiants...</i> Un ou deux ans plus tard, il lut: +<i>Que devons-nous faire?</i> et <i>Les vangiles</i>; il fit une tude passionne +de Tolstoy. <i>Je commenai raliser de plus en plus, dit-il, les +infinies possibilits de l'amour universel...</i> En 1904, il cre +Phœnix, prs de Durban, une colonie agricole, sur les plans de +Tolstoy. Il y rassemble les Indiens, sous la double loi qu'il leur +imposa de Non-Rsistance et de pauvret volontaire. On trouvera dans ma +Vie de <i>Mhtm Gandhi</i> (p. 18-23) le rcit de cette croisade qui se +prolongea prs de vingt ans. Un an avant qu'il crivt Tolstoy, il +venait d'achever son fameux livre: <i>Hind Swarj</i> (Home Rule +Indien),—cet vangile de l'amour hroque, dont le gouvernement de +l'Inde prohiba l'original en Gujart et dont Gandhi envoya l'dition +anglaise Tolstoy le 4 avril 1910.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_366_366" id="Footnote_366_366"></a><a href="#FNanchor_366_366"><span class="label">[366]</span></a> Joseph J. Doke: <i>M. K. Gandhi, an Indian Patriot in South +Africa</i>, 1909.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_367_367" id="Footnote_367_367"></a><a href="#FNanchor_367_367"><span class="label">[367]</span></a> dit Phœnix, Natal.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_368_368" id="Footnote_368_368"></a><a href="#FNanchor_368_368"><span class="label">[368]</span></a> Cette liste, dresse par Alexis Sergeyenko, m'a t +communique par Paul Birukoff.</p></div> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/back.jpg" width="341" height="550" alt="image of the book's back cover" title="" /> +</p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Tolstoy, by Romain Rolland + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE TOLSTOY *** + +***** This file should be named 37951-h.htm or 37951-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/9/5/37951/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/37951-h/images/back.jpg b/37951-h/images/back.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bf48e28 --- /dev/null +++ b/37951-h/images/back.jpg diff --git a/37951-h/images/colophon.png b/37951-h/images/colophon.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..90526e5 --- /dev/null +++ b/37951-h/images/colophon.png diff --git a/37951-h/images/cover.jpg b/37951-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ba37423 --- /dev/null +++ b/37951-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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