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+The Project Gutenberg EBook of Vie de Tolstoy, by Romain Rolland
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Vie de Tolstoy
+
+Author: Romain Rolland
+
+Release Date: November 7, 2011 [EBook #37951]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE TOLSTOY ***
+
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+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
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+VIE
+
+DE
+
+TOLSTOÏ
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+ŒUVRES DE M. ROMAIN ROLLAND
+
+
+LIBRAIRIE HACHETTE
+
+ _Musiciens d'autrefois._ Un vol., br.
+ _Musiciens d'aujourd'hui._ Un vol., br.
+ _Voyage musical au pays du Passé._ Un vol., br.
+
+_VIE DES HOMMES ILLUSTRES_
+
+ I. Vie de Beethoven.
+ II. Vie de Michel-Ange.
+ III. Vie de Tolstoï.
+ Trois vol. in-16, br.
+
+
+LIBRAIRIE ALBIN MICHEL
+
+JEAN-CHRISTOPHE. 10 vol. in-16:
+
+I. _L'Aube._--II. _Le Matin._--III. _L'Adolescent._--IV. _La
+Révolte._--V. _La Foire sur la Place._--VI. _Antoinette._--VII. _Dans la
+Maison._--VIII. _Les Amies._--IX. _Le Buisson ardent._--X. _La Nouvelle
+Journée._
+
+JEAN-CHRISTOPHE, en 4 vol. in-8.
+
+Édition définitive sur papier alfa et hollande.
+
+ÉDITION DE LUXE, en 5 vol. in-4º sur vélin, hollande et japon,
+impression noir et rouge avec des bois de FRANS MASEREEL.
+
+L'AME ENCHANTÉE, 2 vol. in-16:
+
+I. _Annette et Sylvie._--II. L'Été.
+
+COLAS BREUGNON. I vol. in-16.
+
+ÉDITION DE LUXE, 1 vol. in-4º sur vélin, hollande et japon, avec des
+bois en noir et en couleurs, de GABRIEL BELOT.
+
+CLERAMBAULT. 1 vol. in-16.
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+PIERRE ET LUCE. 1 vol. in-16.
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+THÉATRE DE LA RÉVOLUTION (_Le 14 Juillet._--_Danton._--_Les Loups_). 1
+vol. in-16.
+
+LES TRAGÉDIES DE LA FOI (_Saint Louis._--_Aërt._--_Le Triomphe de la
+Raison_), 1 vol. in-16.
+
+_Le Jeu de l'Amour et de la Mort_, 1 vol. in-16.
+
+_Le Théâtre du Peuple._ Essai d'esthétique d'un théâtre nouveau. 1 vol.
+in-16.
+
+_Le Temps viendra_, 3 actes, 1 vol. in-16.
+
+_Liluli._ 1 vol. in-16.
+
+_Au-dessus de la Mêlée._ 1 vol. in-16.
+
+_Les Précurseurs._ 1 vol. in-16.
+
+
+AUTRES ÉDITEURS
+
+STOCK: _Mahâtmâ Gandhi_. 1 vol.--ALCAN: _Hændel_. 1 vol. in-18. DE
+BOCCARD: _Histoire de l'Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti_. 1
+vol.
+
+
+
+
+
+VIE DES HOMMES ILLUSTRES
+
+ROMAIN ROLLAND
+
+VIE
+
+DE
+
+TOLSTOÏ
+
+[Illustration: colophon]
+
+_ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE_
+
+_Trentième mille_
+
+LIBRAIRIE HACHETTE
+
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS
+
+Tous droits de traduction, de reproduction
+et d'adaptation réservés pour tous pays.
+
+_Copyright by Librairie Hachette, 1921._
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Cette onzième édition a été remaniée, à l'occasion du centenaire de la
+naissance de Tolstoy. On y a mis à profit la correspondance tolstoyenne,
+publiée depuis 1910. L'auteur a ajouté tout un chapitre consacré aux
+relations de Tolstoy avec les penseurs des différents pays d'Asie:
+Chine, Japon, Inde, nations islamiques. Particulièrement importants sont
+les rapports avec Gandhi. Nous reproduisons _in extenso_ une lettre,
+écrite par Tolstoy, un mois avant sa mort, où l'apôtre russe trace tout
+le plan de campagne de la Non-Résistance, dont le Mahâtmâ des Indes
+devait faire, par la suite, un si puissant emploi.
+
+R. R.
+
+Août 1928.
+
+
+
+
+VIE DE TOLSTOÏ
+
+
+La grande âme de Russie, dont la flamme s'allumait, il y a cent ans, sur
+la terre, a été, pour ceux de ma génération, la lumière la plus pure qui
+ait éclairé leur jeunesse. Dans le crépuscule aux lourdes ombres du
+XIXe siècle finissant, elle fut l'étoile consolatrice, dont le regard
+attirait, apaisait nos âmes d'adolescents. Parmi tous ceux--ils sont
+nombreux en France--pour qui Tolstoï fut bien plus qu'un artiste aimé,
+un ami, le meilleur, et, pour beaucoup, le seul ami véritable dans tout
+l'art européen,--j'ai voulu apporter à cette mémoire sacrée mon tribut
+de reconnaissance et d'amour.
+
+Les jours où j'appris à le connaître ne s'effaceront point de ma pensée.
+C'était en 1886. Après quelques années de germination muette, les fleurs
+merveilleuses de l'art russe venaient de surgir de la terre de France.
+Les traductions de Tolstoï et de Dostoïevski paraissaient dans toutes
+les maisons d'éditions à la fois, avec une hâte fiévreuse. De 1885 à
+1887 furent publiés à Paris _Guerre et Paix_, _Anna Karénine_, _Enfance_
+et _Adolescence_, _Polikouchka_, _la Mort d'Ivan Iliitch_, les nouvelles
+du Caucase et les contes populaires. En quelques mois, en quelques
+semaines, se découvrait à nos yeux l'œuvre de toute une grande vie,
+où se reflétait un peuple, un monde nouveau.
+
+Je venais d'entrer à l'École Normale. Nous étions, mes camarades et moi,
+bien différents les uns des autres. Dans notre petit groupe, où se
+trouvaient réunis des esprits réalistes et ironiques comme le philosophe
+Georges Dumas, des poètes tout brûlants de passion pour la Renaissance
+italienne comme Suarès, des fidèles de la tradition classique, des
+Stendhaliens et des Wagnériens, des athées et des mystiques, il
+s'élevait bien des discussions, il y avait bien des désaccords; mais
+pendant quelques mois, l'amour de Tolstoï nous réunit presque tous.
+Chacun l'aimait pour des raisons différentes: car chacun s'y retrouvait
+soi-même; et pour tous c'était une révélation de la vie, une porte qui
+s'ouvrait sur l'immense univers. Autour de nous, dans nos familles, dans
+nos provinces, la grande voix venue des confins de l'Europe éveillait
+les mêmes sympathies, parfois inattendues. Une fois, j'entendis des
+bourgeois de mon Nivernais, qui ne s'intéressaient point à l'art et ne
+lisaient presque rien, parler de _la Mort d'Ivan Iliitch_ avec une
+émotion concentrée.
+
+J'ai lu chez d'éminents critiques cette thèse que Tolstoï devait le
+meilleur de sa pensée à nos écrivains romantiques: à George Sand, à
+Victor Hugo. Sans discuter l'invraisemblance qu'il y aurait à parler
+d'une influence de George Sand sur Tolstoï, qui ne la pouvait souffrir,
+et sans nier l'influence beaucoup plus réelle qu'ont exercée sur lui
+J.-J. Rousseau et Stendhal, c'est bien mal se douter de la grandeur de
+Tolstoï et de la puissance de sa fascination sur nous que de l'attribuer
+à ses idées. Le cercle d'idées dans lequel se meut l'art est des plus
+limités. Sa force n'est pas en elles, mais dans l'expression qu'il leur
+donne, dans l'accent personnel, dans l'empreinte de l'artiste, dans
+l'odeur de sa vie.
+
+Que les idées de Tolstoï fussent ou non empruntées--nous le verrons par
+la suite--jamais voix pareille à la sienne n'avait encore retenti en
+Europe. Comment expliquer autrement le frémissement d'émotion que nous
+éprouvions alors à entendre cette musique de l'âme, que nous attendions
+depuis si longtemps et dont nous avions besoin? La mode n'était pour
+rien dans notre sentiment. La plupart d'entre nous n'ont, comme moi,
+connu le livre d'Eugène-Melchior de Vogüé sur le _Roman russe_ qu'après
+avoir lu Tolstoï; et son admiration nous a paru pâle auprès de la nôtre.
+M. de Vogüé jugeait surtout en littérateur. Mais nous, c'était trop peu
+pour nous d'admirer l'œuvre: nous la vivions, elle était nôtre.
+Nôtre, par sa vie ardente, par sa jeunesse de cœur. Nôtre, par son
+désenchantement ironique, sa clairvoyance impitoyable, sa hantise de la
+mort. Nôtre, par ses rêves d'amour fraternel et de paix entre les
+hommes. Nôtre, par son réquisitoire terrible contre les mensonges de la
+civilisation. Et par son réalisme, et par son mysticisme. Par son
+souffle de nature, par son sens des forces invisibles, son vertige de
+l'infini.
+
+Ces livres ont été pour nous ce que _Werther_ a été pour sa génération:
+le miroir magnifique de nos puissances et de nos faiblesses, de nos
+espoirs et de nos terreurs. Nous ne nous inquiétions point de mettre
+d'accord toutes ces contradictions, ni surtout de faire rentrer cette
+âme multiple, où résonnait l'univers, dans d'étroites catégories
+religieuses ou politiques, comme font tels de ceux qui, à l'exemple de
+Paul Bourget, au lendemain de la mort de Tolstoï, ont ramené le poète
+homérique de _Guerre et Paix_ à l'étiage de leurs passions de partis.
+Comme si nos coteries, d'un jour, pouvaient être la mesure d'un
+génie!... Et que m'importe à moi que Tolstoï soit ou non de mon parti!
+M'inquiété-je de quel parti furent Dante et Shakespeare, pour respirer
+leur souffle et boire leur lumière?
+
+Nous ne nous disions point, comme ces critiques d'aujourd'hui: «Il y a
+deux Tolstoï, celui d'avant la crise, celui d'après la crise; l'un est
+le bon, et l'autre ne l'est point.» Pour nous, il n'y en a eu qu'un,
+nous l'aimions tout entier. Car nous sentions, d'instinct, que dans de
+telles âmes tout se tient, tout est lié.
+
+
+
+
+Ce que notre instinct sentait, sans l'expliquer, c'est à notre raison de
+le prouver aujourd'hui. Nous le pouvons, à présent que cette longue vie,
+arrivée à son terme, s'expose aux yeux de tous, sans voiles et devenue
+soleil, dans le ciel de l'esprit. Ce qui nous frappe aussitôt, c'est à
+quel point elle resta la même, du commencement à la fin, en dépit des
+barrières qu'on a voulu y élever, de place en place,--en dépit de
+Tolstoï lui-même, qui, en homme passionné, était enclin à croire, quand
+il aimait, quand il croyait, qu'il aimait, qu'il croyait pour la
+première fois, et qui datait de là le commencement de sa vie.
+Commencement. Recommencement. Combien de fois la même crise, les mêmes
+luttes se sont produites en lui! On ne saurait parler de l'unité de sa
+pensée--elle ne fut jamais une--mais de la persistance en elle des mêmes
+éléments divers, tantôt alliés, tantôt ennemis, plus souvent ennemis.
+L'unité, elle n'est point dans l'esprit ni dans le cœur d'un Tolstoï,
+elle est dans le combat de ses passions en lui, elle est dans la
+tragédie de son art et de sa vie.
+
+Art et vie sont unis. Jamais œuvre ne fut plus intimement mêlée à la
+vie; elle a presque constamment un caractère autobiographique; depuis
+l'âge de vingt-cinq ans, elle nous fait suivre Tolstoï, pas à pas, dans
+les expériences contradictoires de sa carrière aventureuse. Son
+_Journal_, commencé avant l'âge de vingt ans et continué jusqu'à sa
+mort[1], les notes fournies par lui à M. Birukov[2], complètent cette
+connaissance et permettent non seulement de lire presque jour par jour
+dans la conscience de Tolstoï, mais de faire revivre le monde où son
+génie a pris racine et les âmes dont son âme s'est nourrie.
+
+ * * * * *
+
+Une riche hérédité. Une double race (les Tolstoï et les Volkonski), très
+noble et très ancienne, qui se vantait de remonter à Rurik et comptait
+dans ses annales des compagnons de Pierre le Grand, des généraux de la
+guerre de Sept Ans, des héros des luttes napoléoniennes, des
+Décembristes, des déportés politiques. Des souvenirs de famille,
+auxquels Tolstoï a dû quelques-uns des types les plus originaux de
+_Guerre et Paix_: le vieux prince Bolkonski, son grand-père maternel, un
+représentant attardé de l'aristocratie du temps de Catherine II,
+voltairienne et despotique; le prince Nicolas-Grégorévitch Volkonski, un
+cousin-germain de sa mère, blessé à Austerlitz et ramassé sur le champ
+de bataille, sous les yeux de Napoléon, comme le prince André; son père,
+qui avait quelques traits de Nicolas Rostov[3]; sa mère, la princesse
+Marie, la douce laide aux beaux yeux, dont la bonté illumine _Guerre et
+Paix_.
+
+Il ne connut guère ses parents. Les charmants récits d'_Enfance_ et
+_Adolescence_ ont, ainsi que l'on sait, peu de réalité. Sa mère mourut
+quand il n'avait pas encore deux ans. Il ne put donc se rappeler la
+chère figure, que le petit Nicolas Irténiev évoque à travers un voile de
+larmes, la figure au lumineux sourire, qui répandait la joie autour
+d'elle....
+
+ _Ah! si je pouvais entrevoir ce sourire dans les moments
+ difficiles, je ne saurais pas ce que c'est que le chagrin...[4]._
+
+Mais elle lui transmit sans doute sa franchise parfaite, son
+indifférence à l'opinion et son don merveilleux de raconter des
+histoires qu'elle inventait.
+
+De son père, il put garder du moins quelques souvenirs. C'était un homme
+aimable et moqueur, aux yeux tristes, qui vivait sur ses terres, d'une
+existence indépendante et dénuée d'ambition. Tolstoï avait neuf ans
+lorsqu'il le perdit. Cette mort lui fit «comprendre pour la première
+fois l'amère vérité et remplit son âme de désespoir[5]».--Première
+rencontre de l'enfant avec le spectre d'effroi, qu'une partie de sa vie
+devait être consacrée à combattre, et l'autre à célébrer, en le
+transfigurant.... La trace de cette angoisse est marquée en quelques
+traits inoubliables des derniers chapitres d'_Enfance_, où les souvenirs
+sont transposés pour le récit de la mort et de l'enterrement de la mère.
+
+Ils restaient cinq enfants, dans la vieille maison de Iasnaïa
+Poliana[6], où Léon-Nikolaievitch était né, le 28 août 1828, et qu'il ne
+devait quitter que pour mourir, quatre-vingt-deux ans après. La plus
+jeune, une fille, Marie, qui plus tard se fit religieuse (ce fut auprès
+d'elle que Tolstoï se réfugia, mourant, quand il s'enfuit de sa maison
+et des siens).--Quatre fils: Serge, égoïste et charmant, «sincère à un
+degré que je n'ai jamais vu atteindre»;--Dmitri, passionné, concentré,
+qui plus tard, étudiant, devait se livrer aux pratiques religieuses avec
+emportement, sans souci de l'opinion, jeûnant, recherchant les pauvres,
+hébergeant les infirmes, puis soudain se jetant dans la débauche, avec
+la même violence, ensuite rongé de remords, rachetant et prenant chez
+lui une fille qu'il avait connue dans une maison publique, et mourant de
+phtisie à vingt-neuf ans[7];--Nicolas, l'aîné, le frère le plus aimé,
+qui avait hérité de la mère son imagination pour conter des
+histoires[8], ironique, timide et fin, plus tard officier au Caucase, où
+il prit l'habitude de l'alcoolisme, plein de tendresse chrétienne, lui
+aussi, vivant dans des taudis, partageant avec les pauvres tout ce qu'il
+possédait. Tourgueniev disait de lui «qu'il mettait en pratique cette
+humilité devant la vie, que son frère Léon se contentait de développer
+en théorie».
+
+Auprès des orphelins, deux femmes d'un grand cœur: la tante
+Tatiana[9], «qui avait deux vertus, dit Tolstoï: le calme et l'amour».
+Toute sa vie n'était qu'amour. Elle se dévouait sans cesse....
+
+ _Elle m'a fait connaître le plaisir moral d'aimer...._
+
+L'autre, la tante Alexandra, qui servait toujours les autres, et évitait
+d'être servie, se passait de domestiques, avait pour occupations
+favorites la lecture de la vie des saints, les causeries avec les
+pèlerins et avec les innocents. De ces innocents et innocentes,
+plusieurs vivaient dans la maison. Une d'elles, une vieille pèlerine,
+qui récitait des psaumes, était marraine de la sœur de Tolstoï. Un
+autre, Gricha, ne savait que prier et pleurer....
+
+ _O grand chrétien Gricha! Ta foi était si forte que tu sentais
+ l'approche de Dieu, ton amour était si ardent que les paroles
+ coulaient de tes lèvres, sans que ta raison les contrôlât. Et comme
+ tu célébrais Sa magnificence, quand, ne trouvant pas de paroles,
+ tout en larmes, tu te prosternais sur le sol!..._[10]
+
+Qui ne voit la part que toutes ces humbles âmes ont eue à la formation
+de Tolstoï? Il semble qu'en elles s'ébauche et s'essaye le Tolstoï de la
+fin. Leurs prières, leur amour ont jeté dans l'esprit de l'enfant les
+semences de foi, dont le vieillard devait voir se lever la moisson.
+
+Sauf de l'innocent Gricha, Tolstoï, dans ses récits d'_Enfance_, ne
+parle point de ces modestes collaborateurs qui l'aidèrent à construire
+son âme. Mais, en revanche, comme elle transparaît au travers du livre,
+cette âme d'enfant, «ce cœur pur et aimant, tel un rayon clair, qui
+découvrait toujours chez les autres leurs meilleures qualités», cette
+tendresse extrême! Heureux, il pense au seul homme qu'il sache
+malheureux, il pleure et il voudrait se dévouer pour lui. Il embrasse un
+vieux cheval, il lui demande pardon de l'avoir fait souffrir. Il est
+heureux d'aimer, même n'étant pas aimé. Déjà l'on aperçoit les germes de
+son futur génie: son imagination, qui le fait pleurer, de ses propres
+histoires; sa tête toujours en travail, qui toujours cherche à penser ce
+à quoi pensent les gens; sa faculté précoce d'observation et de
+souvenir[11]; ce regard attentif qui scrute les physionomies, au milieu
+de son deuil, et la vérité de leur douleur. A cinq ans, il sentit,
+dit-il, pour la première fois, «que la vie n'est pas un amusement, mais
+une besogne très lourde[12]».
+
+Heureusement il l'oubliait. En ce temps-là, il se berçait de contes
+populaires, des _bylines_ russes, ces rêves mythiques et légendaires,
+des récits de la Bible,--surtout de la sublime Histoire de Joseph, que,
+vieillard, il donnait encore pour le modèle de l'art,--et des _Mille et
+une Nuits_, que, chaque soir, chez sa grand mère, récitait un conteur
+aveugle, assis sur le rebord de la fenêtre.
+
+
+
+
+Il fit ses études à Kazan[13]. Études médiocres. On disait des trois
+frères[14]: «Serge veut et peut. Dmitri veut et ne peut pas. Léon ne
+veut pas et ne peut pas».
+
+Il passait par ce qu'il nomma «le désert de l'adolescence». Désert de
+sable, où souffle par rafales un vent brûlant de folie. Sur cette
+période, les récits d'_Adolescence_ et surtout de _Jeunesse_ sont riches
+en confessions intimes. Il est seul. Son cerveau est dans un état de
+fièvre perpétuelle. Pendant un an, il retrouve pour son compte et essaie
+tous les systèmes[15]. Stoïcien, il s'inflige des tortures physiques.
+Épicurien, il se débauche. Puis, il croit à la métempsycose. Il finit
+par tomber dans un nihilisme dément: il lui semble que s'il se
+retournait assez vite, il pourrait voir face à face le néant. Il
+s'analyse, il s'analyse....
+
+ _Je ne pensais plus à une chose, je pensais que je pensais à une
+ chose...._[16]
+
+Cette analyse perpétuelle, cette machine à raisonner, qui tournait dans
+le vide, lui restera comme une habitude dangereuse, qui, dit-il, «lui
+nuit souvent dans la vie», mais où son art a puisé des ressources
+inouïes[17].
+
+A ce jeu, il avait perdu toutes ses convictions: il le pensait, du
+moins. A seize ans, il cessa de prier et d'aller à l'église[18]. Mais la
+foi n'était pas morte, elle couvait seulement:
+
+ _Pourtant je croyais en quelque chose. En quoi? Je ne pourrais le
+ dire. Je croyais encore en Dieu, ou plutôt je ne le niais pas. Mais
+ quel Dieu? Je l'ignorais. Je ne niais pas non plus le Christ et sa
+ doctrine; mais en quoi consistait cette doctrine, je n'aurais su le
+ dire[19]._
+
+Il était pris, par moments, de rêves de bonté. Il voulait vendre sa
+voiture, en donner l'argent aux pauvres, leur faire le sacrifice d'un
+dixième de sa fortune, se passer de domestiques.... «Car ce sont des
+hommes comme moi[20].» Il écrivait, pendant une maladie[21], des _Règles
+de vie_. Il s'y assignait naïvement le devoir de «tout étudier et tout
+approfondir: droit, médecine, langues, agriculture, histoire,
+géographie, mathématiques, d'atteindre le plus haut degré de perfection
+en musique et en peinture».... Il avait «la conviction que la destinée
+de l'homme était dans son perfectionnement incessant».
+
+Mais, insensiblement, sous la poussée de ses passions d'adolescent,
+d'une sensualité violente et d'un immense amour-propre[22], cette foi
+dans la perfection déviait, perdait son caractère désintéressé, devenait
+pratique et matérielle. S'il voulait perfectionner sa volonté, son corps
+et son esprit, c'était afin de vaincre le monde et d'imposer
+l'amour[23]. Il voulait plaire.
+
+Ce n'était pas aisé. Il avait alors une laideur simiesque: face brutale,
+longue et lourde, cheveux courts, plantés bas, petits yeux qui se fixent
+sur vous avec dureté, enfouis dans des cavités sombres, large nez,
+grosses lèvres qui avancent, et de vastes oreilles[24]. Ne pouvant se
+donner le change sur cette laideur qui, lorsqu'il était enfant, lui
+causait déjà des crises de désespoir[25], il prétendit réaliser l'idéal
+de «l'homme comme il faut[26]». Cet idéal le conduisit, pour faire comme
+les autres «hommes comme il faut», à jouer, à s'endetter stupidement et
+à se débaucher tout à fait[27].
+
+Une chose le sauva toujours: son absolue sincérité.
+
+--Savez-vous pourquoi je vous aime plus que les autres? dit Nekhludov à
+son ami. Vous avez une qualité étonnante et rare: la franchise.
+
+--Oui, je dis toujours les choses que j'ai même honte à m'avouer[28].
+
+Dans ses pires égarements, il se juge avec une clairvoyance impitoyable.
+
+«Je vis tout à fait bestialement, écrit-il dans son _Journal_, je suis
+tout déprimé.»
+
+Et, avec sa manie d'analyse, il note minutieusement les causes de ses
+erreurs:
+
+ _1º Indécision ou manque d'énergie;--2º Duperie de soi-même;--3º
+ Précipitation;--4º Fausse honte;--5º Mauvaise humeur;--6º
+ Confusion;--7º Esprit d'imitation;--8º Versatilité;--9º
+ Irréflexion._
+
+Cette même indépendance de jugement, il l'applique, encore étudiant, à
+la critique des conventions sociales et des superstitions
+intellectuelles. Il bafoue la science universitaire, refuse tout sérieux
+aux études historiques, et se fait mettre aux arrêts pour son audace de
+pensée. A cette époque, il découvre Rousseau, _les Confessions_,
+_Émile_. C'est un coup de foudre.
+
+ _Je lui rendais un culte. Je portais au cou son portrait en
+ médaille comme une image sainte[29]._
+
+Ses premiers essais philosophiques sont des commentaires sur Rousseau
+(1846-7).
+
+ * * * * *
+
+Cependant, dégoûté de l'Université et des hommes «comme il faut», il
+revient se terrer dans ses champs, à Iasnaïa Poliana (1847-1851); il
+reprend contact avec le peuple; il prétend lui venir en aide, en être le
+bienfaiteur et l'éducateur. Ses expériences de ce temps ont été
+racontées dans une de ses premières œuvres, _la Matinée d'un
+Seigneur_ (1852), une remarquable nouvelle, dont le héros est son
+prête-nom favori, le prince Nekhludov[30].
+
+Nekhludov a vingt ans. Il a laissé l'Université pour se consacrer à ses
+paysans. Voici un an qu'il travaille à leur faire du bien; et, dans une
+visite au village, nous le voyons qui se heurte à l'indifférence
+railleuse, à la méfiance enracinée, à la routine, à l'insouciance, au
+vice, à l'ingratitude. Tous ses efforts sont vains. Il rentre découragé,
+et il songe à ses rêves d'il y a un an, à son généreux enthousiasme, à
+«son idée que l'amour et le bien étaient le bonheur et la vérité, le
+seul bonheur et la seule vérité possibles en ce monde». Il se sent
+vaincu. Il est honteux et lassé.
+
+ _Assis devant le piano, sa main inconsciemment effleura les
+ touches. Un accord sortit, puis un second, un troisième... Il se
+ mit à jouer. Les accords n'étaient pas tout à fait réguliers;
+ souvent ils étaient ordinaires jusqu'à la banalité et ne décelaient
+ aucun talent musical; mais il y trouvait un plaisir indéfinissable,
+ triste. A chaque changement d'harmonies, avec un battement de
+ cœur, il attendait ce qui allait sortir, et il suppléait
+ vaguement par l'imagination à ce qui faisait défaut. Il entendait
+ le chœur, l'orchestre... Et son principal plaisir lui venait de
+ l'activité forcée de l'imagination, qui lui présentait sans liens,
+ mais avec une clarté étonnante, les images et les scènes les plus
+ variées du passé et de l'avenir...._
+
+Il revoit les moujiks vicieux, méfiants, menteurs, paresseux et butés,
+avec qui il causait tout à l'heure; mais il les revoit, cette fois, avec
+ce qu'ils ont de bon, non plus avec leurs vices; il pénètre en leur
+cœur par l'intuition de l'amour; il lit en eux leur patience, leur
+résignation au sort qui les écrase, leur pardon pour les injures, leur
+affection familiale et les causes de leur attachement routinier et pieux
+au passé. Il évoque leurs journées de bon travail, fatigant et sain....
+
+ «_C'est beau, murmure-t-il... Pourquoi ne suis-je pas l'un
+ d'eux?_»[31]
+
+Tout Tolstoï est déjà dans le héros de cette première nouvelle[32]: sa
+vision nette et ses illusions persistantes. Il observe les gens avec un
+réalisme sans défaut; mais, dès qu'il ferme les yeux, ses rêves le
+reprennent, et son amour des hommes.
+
+
+
+
+Mais Tolstoï, en 1850, est moins patient que Nekhludov. Iasnaïa l'a
+déçu; il est las du peuple, comme de l'élite; son rôle lui pèse: il n'y
+tient plus. D'ailleurs ses créanciers le harcèlent. En 1851, il s'enfuit
+au Caucase, à l'armée, auprès de son frère Nicolas, officier.
+
+A peine arrivé dans les montagnes sereines, il se ressaisit, il retrouve
+Dieu:
+
+ _La nuit dernière[33], j'ai à peine dormi... Je me suis mis à prier
+ Dieu. Il m'est impossible de décrire la douceur du sentiment que
+ j'éprouvais en priant. J'ai récité les prières habituelles, et
+ ensuite je suis resté longtemps encore à prier. Je désirais quelque
+ chose de très grand, de très beau.... Quoi? je ne puis le dire. Je
+ voulais me fondre avec l'Être infini, je lui demandais de me
+ pardonner mes fautes... Mais non, je ne le demandais pas, je
+ sentais que, puisqu'il m'accordait ce moment bienheureux, il me
+ pardonnait. Je demandais, et en même temps je sentais que je
+ n'avais rien à demander et que je ne pouvais pas, que je ne savais
+ pas demander. Je l'ai remercié, mais non en paroles, non en
+ pensée... Une heure à peine s'était écoulée que j'écoutais la voix
+ du vice. Je me suis endormi en rêvant de la gloire et des femmes:
+ c'était plus fort que moi.--N'importe! Je remercie Dieu pour ce
+ moment de bonheur, pour ce qu'il m'a montré ma petitesse et ma
+ grandeur. Je veux prier, mais je ne sais pas; je veux comprendre,
+ mais je n'ose pas. Je m'abandonne à Ta Volonté[34]!_
+
+La chair n'était pas vaincue (elle ne le fut jamais); la lutte se
+poursuivait dans le secret du cœur, entre les passions et Dieu.
+Tolstoï note, dans le _Journal_, les trois démons qui le dévorent:
+
+_1º Passion du jeu._ Lutte possible.
+
+_2º Sensualité._ Lutte très difficile.
+
+_3º Vanité._ La plus terrible de toutes.
+
+Dans l'instant qu'il rêvait de vivre pour les autres et de se sacrifier,
+des pensées voluptueuses ou futiles l'assiégeaient: l'image de quelque
+femme cosaque, ou «le désespoir qu'il aurait si sa moustache gauche se
+soulevait plus que la droite[35]».--«N'importe!» Dieu était là, il ne le
+quittait plus. Le bouillonnement de la lutte même était fécond, toutes
+les puissances de vie en étaient exaltées.
+
+ _Je pense que l'idée si frivole que j'ai eue d'aller faire un
+ voyage au Caucase m'a été inspirée d'en haut. La main de Dieu m'a
+ guidé. Je ne cesse de l'en remercier. Je sens que je suis devenu
+ meilleur ici, et je suis fermement persuadé que tout ce qui peut
+ m'arriver ne sera que pour mon bien, puisque c'est Dieu lui-même
+ qui l'a voulu...[36]._
+
+C'est le chant d'actions de grâces de la terre au printemps. Elle se
+couvre de fleurs. Tout est bien, tout est beau. En 1852, le génie de
+Tolstoï donne ses premières fleurs: _Enfance_, _la Matinée d'un
+Seigneur_, _l'Incursion_, _Adolescence_; et il remercie l'Esprit de vie
+qui l'a fécondé[37].
+
+
+
+
+_Histoire de mon Enfance_ fut commencée, dans l'automne de 1851, à
+Tiflis, et terminée, le 2 juillet 1852, à Piatigorsk, au Caucase. Il est
+curieux que dans le cadre de cette nature qui l'enivrait, en pleine vie
+nouvelle, au milieu des risques émouvants de la guerre, occupé à
+découvrir un monde de caractères et de passions qui lui étaient
+inconnus, Tolstoï soit revenu, dans cette première œuvre, aux
+souvenirs de sa vie passée. Mais quand il écrivit _Enfance_, il était
+malade, son activité militaire se trouvait brusquement arrêtée; et,
+durant les longs loisirs de sa convalescence, seul et endolori, il était
+dans une disposition d'esprit sentimentale, où le passé se déroulait
+devant ses yeux attendris[38]. Après la tension épuisante des ingrates
+dernières années, il lui était doux de revivre «la période merveilleuse,
+innocente, poétique et joyeuse» du premier âge, et de se refaire un
+«cœur d'enfant, bon, sensible et capable d'amour». Au reste, avec
+l'ardeur de la jeunesse et ses projets illimités, avec le caractère
+cyclique de son imagination poétique, qui concevait rarement un sujet
+isolé, et dont les grands romans ne sont que les anneaux d'une longue
+chaîne historique, les fragments de vastes ensembles qu'il ne put jamais
+exécuter[39], Tolstoï, à ce moment, ne voyait dans les récits
+d'_Enfance_ que les premiers chapitres d'une _Histoire de quatre
+Époques_, qui devait aussi comprendre sa vie au Caucase et sans doute
+aboutir à la révélation de Dieu par la nature.
+
+Tolstoï a été très sévère plus tard pour ses récits d'_Enfance_,
+auxquels il a dû une partie de sa popularité.
+
+--«C'est si mauvais, disait-il à M. Birukov, c'est écrit avec si peu
+d'honnêteté littéraire!... Il n'y a rien à en tirer.»
+
+Il fut le seul de son avis. L'œuvre manuscrite, envoyée sans nom
+d'auteur à la grande revue russe le _Sovrémennik_ (_le Contemporain_),
+fut aussitôt publiée (6 septembre 1852) et eut un succès général que
+tous les publics d'Europe ont confirmé. Cependant, malgré son charme
+poétique, sa finesse de touche, sa délicate émotion, on comprend qu'elle
+ait déplu à Tolstoï, plus tard.
+
+Elle lui a déplu, pour les raisons mêmes qui firent qu'elle plaisait aux
+autres. Il faut bien le dire: sauf dans la notation de certains types
+locaux et dans un petit nombre de pages, qui frappent par le sentiment
+religieux ou par le réalisme dans l'émotion[40], la personnalité de
+Tolstoï s'y accuse très peu. Il y règne une douce, tendre
+sentimentalité, qui lui fut toujours antipathique, par la suite, et
+qu'il proscrivit de ses autres romans. Nous la reconnaissons, nous
+reconnaissons cet humour et ces larmes; ils viennent de Dickens. Parmi
+ses lectures favorites, entre quatorze et vingt et un ans, Tolstoï
+indique dans son _Journal_: «Dickens: _David Copperfield_. Influence
+considérable.» Il relit encore le volume, au Caucase.
+
+Deux autres influences, qu'il signale: Sterne et Tœppfer. «J'étais
+alors, dit-il, sous leur inspiration[41].»
+
+Qui eût pensé que les _Nouvelles Genevoises_ avaient été le premier
+modèle de l'auteur de _Guerre et Paix_? Et pourtant, il suffit de le
+savoir pour retrouver, dans les récits d'_Enfance_, leur bonhomie
+affectueuse et narquoise, transplantée dans une nature plus
+aristocratique.
+
+Tolstoï, à ses débuts, se trouvait donc être pour le public une figure
+de connaissance. Mais sa personnalité ne tarda pas à s'affirmer.
+_Adolescence_ (1853), moins pure et moins parfaite qu'_Enfance_, dénote
+une psychologie plus originale, un sentiment très vif de la nature, et
+une âme tourmentée, dont Dickens et Tœppfer eussent été bien en
+peine. Dans _la Matinée d'un Seigneur_ (octobre 1852)[42], le caractère
+de Tolstoï paraît nettement formé, avec l'intrépide sincérité de son
+observation et sa foi dans l'amour. Parmi les remarquables portraits de
+paysans qu'il peint dans cette nouvelle, on trouve déjà l'esquisse d'une
+des plus belles visions de ses _Contes populaires_: le vieillard au
+rucher[43], le petit vieux sous le bouleau, les mains étendues, les yeux
+levés, sa tête chauve luisante au soleil, autour, les abeilles dorées,
+volant sans le piquer, lui faisant une couronne....
+
+Mais les œuvres-types de cette période sont celles qui enregistrent
+immédiatement ses émotions présentes: les récits du Caucase. Le premier,
+_l'Incursion_ (terminé le 24 décembre 1852), s'impose par la
+magnificence des paysages: un lever de soleil au milieu des montagnes,
+sur le bord d'une rivière; un étonnant tableau nocturne, ombres et
+bruits notés avec une intensité saisissante; et le retour, le soir,
+tandis qu'au loin les cimes neigeuses disparaissent dans le brouillard
+violet et que les belles voix des soldats qui chantent montent dans
+l'air transparent. Plusieurs types de _Guerre et Paix_ s'y essaient à la
+vie: le capitaine Khlopov, le vrai héros, qui ne se bat point pour son
+plaisir, mais parce que c'est son devoir, «une de ces physionomies
+russes, simples, calmes, qu'il est très facile et très agréable de
+regarder droit dans les yeux». Lourd, gauche, un peu ridicule,
+indifférent à ce qui l'entoure, lui seul ne change pas dans la bataille,
+où tous les autres changent; «il est exactement comme on l'a toujours
+vu: les mêmes mouvements tranquilles, la même voix égale, la même
+expression de simplicité sur son visage naïf et lourd». Auprès de lui,
+le lieutenant joue les héros de Lermontov, et, très bon, fait mine de
+sentiments féroces. Et le pauvre petit sous-lieutenant, tout joyeux de
+sa première affaire, débordant de tendresse, prêt à sauter au cou de
+chacun, adorable et risible, se fait stupidement tuer, comme Pétia
+Rostov. Au milieu du tableau, la figure de Tolstoï, qui observe, sans se
+mêler aux pensées de ses compagnons; déjà il fait entendre son cri de
+protestation contre la guerre:
+
+ _Les hommes ne peuvent-ils donc vivre à l'aise, dans ce monde si
+ beau, sous cet incommensurable ciel étoilé? Comment peuvent-ils,
+ ici, conserver des sentiments de méchanceté, de vengeance, la rage
+ de détruire leurs semblables? Tout ce qu'il y a de mauvais dans le
+ cœur humain devrait disparaître au contact de la nature, cette
+ expression la plus immédiate du beau et du bien[44]._
+
+D'autres récits du Caucase, observés à cette époque, n'ont été rédigés
+que plus tard: en 1854-5, _la Coupe en forêt_[45], d'un réalisme exact,
+un peu froid, mais plein de notations curieuses pour la psychologie du
+soldat russe,--des notes pour l'avenir;--en 1856, une _Rencontre au
+Détachement avec une connaissance de Moscou_[46], un homme du monde,
+déchu, sous-officier dégradé, poltron, ivrogne et menteur, qui ne peut
+se faire à l'idée d'être tué comme un de ces soldats qu'il méprise et
+dont le moindre vaut cent fois mieux que lui.
+
+Au-dessus de toutes ces œuvres s'élève, cime la plus haute de cette
+première chaîne de montagnes, un des plus beaux romans lyriques que
+Tolstoï ait écrits, le chant de sa jeunesse, le poème du Caucase, _les
+Cosaques_[47]. La splendeur des montagnes neigeuses qui déroulent leurs
+nobles lignes sur le ciel lumineux remplit de sa musique le livre tout
+entier. L'œuvre est unique par cette fleur du génie, «le
+tout-puissant dieu de la jeunesse, comme dit Tolstoï, cet élan qui ne se
+retrouve plus». Quel torrent printanier! Quelles effusions d'amour!
+
+ «_J'aime, j'aime tant!... Braves! Bons!..._» _répétait-il, et il
+ voulait pleurer. Pourquoi? qui était brave? qui aimait-il? Il ne le
+ savait pas bien[48]._
+
+Cette ivresse du cœur coule, désordonnée. Le héros, Olénine, est
+venu, comme Tolstoï, se retremper au Caucase, dans la vie d'aventures;
+il s'éprend d'une jeune Cosaque et s'abandonne au tohu-bohu de ses
+aspirations contradictoires. Tantôt il pense que «le bonheur, c'est de
+vivre pour les autres, de se sacrifier», tantôt que «le sacrifice de soi
+n'est que sottise»; alors, il n'est pas loin de croire, avec le vieux
+cosaque Erochka, que «tout se vaut. Dieu a fait tout pour la joie de
+l'homme. Rien n'est péché. S'amuser avec une belle fille n'est pas un
+péché, c'est le salut.» Mais qu'a-t-il besoin de penser? Il suffit de
+vivre. La vie est tout bien, tout bonheur, la vie toute-puissante,
+universelle: la Vie est Dieu. Un naturisme brûlant soulève et dévore
+l'âme. Perdu dans la forêt, au milieu de «la végétation sauvage, de la
+multitude de bêtes et d'oiseaux, des nuées de moucherons, dans la
+verdure sombre, dans l'air parfumé et chaud, parmi de petits fossés
+d'eau trouble qui partout clapotaient sous le feuillage», à deux pas des
+embûches de l'ennemi, Olénine «est pris tout à coup par un tel sentiment
+de bonheur sans cause que, par une habitude d'enfance, il se signe et se
+met à remercier quelqu'un». Comme un fakir hindou, il jouit de se dire
+qu'il est seul et perdu dans ce tourbillon de vie qui l'aspire, que des
+myriades d'êtres invisibles guettent en ce moment sa mort, cachés de
+tous côtés, que ces milliers d'insectes bourdonnent autour de lui,
+s'appelant:
+
+ --«_Par ici, par ici, camarades! voici quelqu'un à piquer!_»
+
+ _Et il était clair pour lui qu'ici il n'était plus un gentilhomme
+ russe, de la société de Moscou, ami et parent de tel ou tel, mais
+ simplement un être comme le moucheron, le faisan, le cerf, comme
+ ceux qui vivaient, qui rôdaient maintenant autour de lui._
+
+ --«_Comme eux, je vivrai, je mourrai. Et l'herbe poussera
+ dessus...._»
+
+Et son cœur est joyeux.
+
+Tolstoï vit, à cette heure de jeunesse, dans un délire de force et
+d'amour de la vie. Il étreint la Nature et se fond avec elle. En elle,
+il verse, il endort, il exalte ses chagrins, ses joies et ses
+amours[49]. Mais cette ivresse romantique ne porte jamais atteinte à la
+lucidité de son regard. Nulle part plus qu'en ce poème ardent, les
+paysages ne sont peints avec une telle puissance, ni les types avec plus
+de vérité. L'opposition de la nature et du monde, qui fait le fond du
+livre, et qui sera, toute sa vie, un des thèmes favoris de la pensée de
+Tolstoï, un article de son _Credo_, lui fait déjà trouver, pour fustiger
+la comédie du monde, quelques âpres accents de la _Sonate à
+Kreutzer_[50]. Mais il n'est pas moins véridique pour ceux qu'il aime;
+et les êtres de la nature, la belle Cosaque et ses amis, sont vus en
+pleine lumière, avec leur égoïsme, leur cupidité, leur fourberie, leurs
+vices.
+
+Surtout, le Caucase révélait à Tolstoï les profondeurs religieuses de
+son être. On ne saurait assez mettre en lumière cette première
+Annonciation de l'Esprit de Vérité. Lui-même s'en est confié, sous le
+sceau du secret, à sa confidente de jeunesse, sa jeune tante Alexandra
+Andrejewna Tolstoï. Dans une lettre du 3 mai 1859, il lui fait sa
+«Profession de foi»[51]:
+
+«Enfant, dit-il, je croyais avec passion et sentimentalité, sans penser.
+Vers quatorze ans, je commençai à réfléchir sur la vie; et, la religion
+ne s'accordant pas avec mes théories, je considérai comme un mérite de
+la détruire... Tout était clair pour moi, logique, bien distribué en des
+compartiments; et pour la religion, il n'y avait aucune place... Puis,
+vint le temps où la vie ne m'offrait plus aucun secret, mais où elle
+commença à perdre tout son sens. _En ce temps--c'était au
+Caucase--j'étais solitaire et malheureux. Je tendis toutes les forces de
+mon esprit, comme on ne peut le faire qu'une fois en sa vie... C'était
+un temps de martyre et de félicité. Jamais, ni avant, ni après, je n'ai
+atteint à une telle hauteur de pensée, je n'ai vu aussi profond que
+pendant ces deux années. Et tout ce que j'ai trouvé alors restera ma
+conviction..._ En ces deux ans de travail spirituel persistant, j'ai
+découvert une simple, une vieille vérité, mais que je sais maintenant,
+comme personne ne le sait: je découvris qu'il y a une immortalité, qu'il
+y a un amour, et qu'on doit vivre pour les autres, afin d'être
+éternellement heureux. Ces découvertes me jetèrent dans l'étonnement,
+par leur ressemblance avec la religion chrétienne; et, au lieu de
+chercher à découvrir plus avant, je me mis à chercher dans l'Évangile.
+Mais je trouvai peu. Je ne trouvai ni Dieu, ni le Sauveur, ni les
+Sacrements, rien... Mais je cherchais, de toutes, toutes, toutes les
+forces de mon âme, et je pleurais, et je me torturais, et je ne désirais
+rien que la vérité... Ainsi, je suis resté seul, avec ma religion[52].»
+
+
+
+
+En novembre 1853, la guerre avait été déclarée à la Turquie. Tolstoï se
+fit nommer à l'armée de Roumanie, puis il passa à l'armée de Crimée et
+arriva le 7 novembre 1854 à Sébastopol. Il brûlait d'enthousiasme et de
+foi patriotique. Il fit bravement son devoir et fut souvent en danger,
+surtout en avril-mai 1855, où il était, un jour sur trois, de service à
+la batterie du 4e bastion.
+
+A vivre pendant des mois dans une exaltation et un tremblement
+perpétuels, en tête-à-tête avec la mort, son mysticisme religieux se
+raviva. Il a des entretiens avec Dieu. En avril 1855, il note dans son
+_Journal_ une prière à Dieu, pour le remercier de sa protection dans le
+danger et pour le supplier de la lui continuer, «afin d'atteindre le but
+éternel et glorieux de l'existence, qui m'est inconnu encore...». Ce but
+de sa vie, ce n'était point l'art, c'était déjà la religion. Le 5 mars
+1855, il écrivait:
+
+ _J'ai été amené à une grande idée, à la réalisation de laquelle je
+ me sens capable de consacrer toute ma vie. Cette idée, c'est la
+ fondation d'une nouvelle religion, la religion du Christ, mais
+ purifiée des dogmes et des mystères.... Agir en claire conscience,
+ afin d'unir les hommes par la religion[53]._
+
+Ce sera le programme de sa vieillesse.
+
+Cependant, pour se distraire des spectacles qui l'entouraient, il
+s'était remis à écrire. Comment put-il trouver la liberté d'esprit
+nécessaire pour composer, sous la grêle d'obus, la troisième partie de
+ses Souvenirs: _Jeunesse_? Le livre est chaotique, et l'on peut
+attribuer aux conditions dans lesquelles il prit naissance son désordre
+et parfois une certaine sécheresse d'analyses abstraites, avec des
+divisions et des subdivisions à la manière de Stendhal[54]. Mais on
+admire sa calme pénétration du fouillis de pensées et de rêves confus
+qui se pressent dans un jeune cerveau. L'œuvre est d'une rare
+franchise avec soi-même. Et, par instants, que de fraîcheur poétique,
+dans le joli tableau du printemps à la ville, dans le récit de la
+confession et de la course au couvent pour le péché oublié! Un
+panthéisme passionné donne à certaines pages une beauté lyrique, dont
+les accents rappellent les récits du Caucase. Ainsi, la description de
+cette nuit d'été:
+
+ _L'éclat tranquille du lumineux croissant. L'étang brillant. Les
+ vieux bouleaux, dont les branches chevelues s'argentaient d'un
+ côté, au clair de lune, et, de l'autre, couvraient de leurs ombres
+ noires les buissons et la route. Le cri de la caille derrière
+ l'étang. Le bruit à peine perceptible de deux vieux arbres qui se
+ frôlent. Le bourdonnement des moustiques et la chute d'une pomme
+ qui tombe sur les feuilles sèches, les grenouilles qui sautent
+ jusque sur les marches de la terrasse, et dont le dos verdâtre
+ brille sous un rayon de lune.... La lune monte; suspendue dans le
+ ciel clair, elle remplit l'espace; l'éclat superbe de l'étang
+ devient encore plus brillant; les ombres se font plus noires, la
+ lumière plus transparente.... Et moi, humble vermisseau, déjà
+ souillé de toutes les passions humaines, mais avec toute la force
+ immense de l'amour, il me semblait en ce moment que la nature, la
+ lune et moi, nous n'étions qu'un[55]._
+
+Mais la réalité présente parlait plus haut que les rêves du passé; elle
+s'imposait, impérieuse. _Jeunesse_ resta inachevée; et le capitaine en
+second comte Léon Tolstoï, dans le blindage de son bastion, au
+grondement de la canonnade, au milieu de sa compagnie, observait les
+vivants et les mourants, et notait leurs angoisses et les siennes dans
+ses inoubliables récits de _Sébastopol_.
+
+Ces trois récits--_Sébastopol en décembre 1854_, _Sébastopol en mai
+1855_, _Sébastopol en août 1855_,--sont confondus d'ordinaire dans le
+même jugement. Cependant, ils sont bien différents entre eux. Surtout le
+second récit, par le sentiment et l'art, se distingue des deux autres.
+Ceux-ci sont dominés par le patriotisme: sur le second plane une
+implacable vérité.
+
+On dit qu'après avoir lu le premier récit[56], la tsarine pleura et que
+le tsar ordonna, dans son admiration, de traduire ces pages en français
+et d'envoyer l'auteur à l'abri du danger. On le comprend aisément. Rien
+ici qui n'exalte la patrie et la guerre. Tolstoï vient d'arriver; son
+enthousiasme est intact; il nage dans l'héroïsme. Il n'aperçoit encore
+chez les défenseurs de Sébastopol ni ambition ni amour-propre, nul
+sentiment mesquin. C'est pour lui une épopée sublime, dont les héros
+«sont dignes de la Grèce». D'autre part, ces notes ne témoignent d'aucun
+effort d'imagination, d'aucun essai de représentation objective;
+l'auteur se promène à travers la ville; il voit avec lucidité, mais
+raconte dans une forme qui manque de liberté: «Vous voyez.... Vous
+entrez... Vous remarquez....» C'est du grand reportage, avec de belles
+impressions de nature.
+
+Tout autre est la seconde scène: _Sébastopol en mai 1855_. Dès les
+premières lignes, on lit:
+
+ _Des milliers d'amours-propres humains se sont ici heurtés, ou
+ apaisés dans la mort...._
+
+Et plus loin:
+
+ _... Et comme il y avait beaucoup d'hommes, il y avait beaucoup de
+ vanités.... Vanité, vanité, partout la vanité, même à la porte du
+ tombeau! C'est la maladie particulière à notre siècle.... Pourquoi
+ les Homère et les Shakespeare parlent-ils de l'amour, de la gloire,
+ des souffrances, et pourquoi la littérature de notre siècle
+ n'est-elle que l'histoire sans fin des vaniteux et des snobs?_
+
+Le récit, qui n'est plus une simple relation de l'auteur, mais qui met
+en scène directement les passions et les hommes, montre ce qui se cache
+sous l'héroïsme. Le clair regard désabusé de Tolstoï fouille au fond des
+cœurs de ses compagnons d'armes; en eux ainsi qu'en lui, il lit
+l'orgueil, la peur, la comédie du monde qui continue de se jouer, à deux
+doigts de la mort. Surtout la peur est avouée, dépouillée de ses voiles
+et montrée toute nue. Ces transes perpétuelles[57], cette obsession de
+la mort sont analysées sans pudeur, sans pitié, avec une terrible
+sincérité. A Sébastopol, Tolstoï a appris à perdre tout sentimentalisme,
+«cette compassion vague, féminine, pleurnicheuse», comme il dit avec
+dédain. Et jamais son génie d'analyse, dont on a vu s'éveiller
+l'instinct pendant ses années d'adolescence et qui prendra parfois un
+caractère presque morbide[58], n'a atteint à l'intensité suraiguë et
+hallucinée du récit de la mort de Praskhoukhine. Il y a là deux pages
+entières consacrées à décrire ce qui se passe dans l'âme du malheureux,
+pendant la seconde où la bombe est tombée et siffle avant d'éclater,--et
+une page sur ce qui se passe en lui, après qu'elle a éclaté et qu'«il a
+été tué sur le coup par un éclat reçu en pleine poitrine[59]»!
+
+Comme des entr'actes d'orchestre au milieu du drame, s'ouvrent dans ces
+scènes de bataille de larges éclaircies de nature, des trouées de
+lumière, la symphonie du jour qui se lève sur le splendide paysage où
+agonisent des milliers d'hommes. Et le chrétien Tolstoï, oubliant le
+patriotisme de son premier récit, maudit la guerre impie:
+
+ _Et ces hommes, des chrétiens qui professent la même grande loi
+ d'amour et de sacrifice, en regardant ce qu'ils ont fait, ne
+ tombent pas à genoux, repentants, devant Celui qui, en leur donnant
+ la vie, a mis dans l'âme de chacun, avec la peur de la mort,
+ l'amour du bien et du beau! Ils ne s'embrassent pas, avec des
+ larmes de joie et de bonheur, comme des frères!_
+
+Au moment de terminer cette nouvelle, dont l'accent a une âpreté
+qu'aucune de ses œuvres encore n'avait montrée, Tolstoï se sent pris
+d'un doute. A-t-il eu tort de parler?
+
+ _Un doute pénible m'étreint. Peut-être ne fallait-il pas dire cela.
+ Peut-être ce que je dis est une de ces méchantes vérités qui,
+ cachées inconsciemment dans l'âme de chacun, ne doivent pas être
+ exprimées pour ne pas devenir nuisibles, comme la lie qu'il ne faut
+ pas agiter, sous peine de gâter le vin. Où est l'expression du mal
+ qu'il faut éviter? Où l'expression du beau qu'il faut imiter? Qui
+ est le malfaiteur et qui est le héros? Tous sont bons et tous sont
+ mauvais...._
+
+Mais il se ressaisit fièrement:
+
+ _Le héros de ma nouvelle, que j'aime de toutes les forces de mon
+ âme, que je tâche de montrer dans toute sa beauté, et qui toujours
+ fut, est et sera beau, c'est la Vérité._
+
+Après avoir lu ces pages[60], le directeur du _Sovrémennik_, Nekrasov,
+écrivait à Tolstoï:
+
+ _Voilà précisément ce qu'il faut à la société russe d'aujourd'hui:
+ la vérité, la vérité, dont, depuis la mort de Gogol, il est si peu
+ resté dans la littérature russe.... Cette vérité que vous apportez
+ dans notre art est quelque chose de tout à fait nouveau chez nous.
+ Je n'ai peur que d'une chose: que le temps et la lâcheté de la vie,
+ la surdité et le mutisme de tout ce qui nous entoure fassent de
+ vous ce qu'ils ont fait de la plupart d'entre nous,--qu'ils ne
+ tuent en vous l'énergie[61]._
+
+Rien de pareil n'était à craindre. Le temps, qui use l'énergie des
+hommes ordinaires, n'a fait que tremper celle de Tolstoï. Mais, sur le
+moment, les épreuves de la patrie, la prise de Sébastopol, réveillèrent,
+avec un sentiment de douloureuse piété, le regret de sa franchise trop
+dure. Dans le troisième récit,--_Sébastopol en août 1855_,--racontant
+une scène d'officiers qui jouent et se querellent, il s'interrompt et
+dit:
+
+ _Mais baissons vite le voile sur ce tableau. Demain, aujourd'hui
+ peut-être, chacun de ces hommes ira joyeusement à la rencontre de
+ la mort. Au fond de l'âme de chacun couve la noble étincelle qui
+ fera de lui un héros._
+
+Et si cette pudeur n'enlève rien de sa force au réalisme du récit, le
+choix des personnages montre assez les sympathies de l'auteur. L'épopée
+de Malakoff et sa chute héroïque se symbolisent en deux figures
+touchantes et fières: deux frères, dont l'un, l'aîné, le capitaine
+Kozeltzov, a quelques traits de Tolstoï[62]; l'autre, l'enseigne
+Volodia, timide et enthousiaste, avec ses fiévreux monologues, ses
+rêves, les larmes qui lui montent aux yeux pour un rien, larmes de
+tendresse, larmes d'humiliation, ses transes des premières heures qu'il
+passe au bastion (le pauvre petit a encore la peur de l'obscurité, et,
+quand il est couché, il se cache la tête dans sa capote), l'oppression
+que lui cause le sentiment de sa solitude et de l'indifférence des
+autres, puis, quand l'heure est venue, sa joie dans le danger. Celui-ci
+appartient au groupe des poétiques figures d'adolescents (Pétia de
+_Guerre et Paix_, le sous-lieutenant d'_Incursion_) qui, le cœur
+plein d'amour, font la guerre en riant et se brisent soudain, sans
+comprendre, à la mort. Les deux frères tombent frappés, le même
+jour,--le dernier jour de la défense.--Et la nouvelle se termine par ces
+lignes, où gronde une rage patriotique:
+
+ _L'armée quittait la ville. Et chaque soldat, en regardant
+ Sébastopol abandonné, avec une amertume indicible dans le cœur,
+ soupirait et montrait le poing à l'ennemi[63]._
+
+
+
+
+Quand, sorti de cet enfer, où pendant une année il avait touché le fond
+des passions, des vanités et de la douleur humaine, Tolstoï se retrouva,
+en novembre 1855, parmi les hommes de lettres de Pétersbourg, il éprouva
+pour eux un sentiment d'écœurement et de mépris. Tout lui semblait en
+eux mesquin et mensonger. Ces hommes, qui de loin lui apparaissaient
+dans une auréole d'art,--Tourgueniev, qu'il avait admiré et à qui il
+venait de dédier la _Coupe en forêt_,--vus de près, le déçurent
+amèrement. Un portrait de 1856 le représente au milieu d'eux:
+Tourgueniev, Gontcharov, Ostrovsky, Grigorovitch, Droujinine. Il frappe,
+dans le laisser-aller des autres, par son air ascétique et dur, sa tête
+osseuse, aux joues creusées, ses bras croisés avec raideur. Debout, en
+uniforme, derrière ces littérateurs, «il semble, comme l'écrit
+spirituellement Suarès, plutôt garder ces gens que faire partie de leur
+société: on le dirait prêt à les reconduire en prison[64]».
+
+Cependant, tous s'empressaient autour du jeune confrère qui leur
+arrivait, entouré de la double gloire de l'écrivain et du héros de
+Sébastopol. Tourgueniev, qui avait «pleuré et crié: Hourra!» en lisant
+les scènes de _Sébastopol_, lui tendait fraternellement la main. Mais
+les deux hommes ne pouvaient s'entendre. Si tous deux voyaient le monde
+avec la même clarté de regard, ils mêlaient à leur vision la couleur de
+leurs âmes ennemies: l'une, ironique et vibrante, amoureuse et
+désenchantée, dévote de la beauté; l'autre, violente, orgueilleuse,
+tourmentée d'idées morales, grosse d'un Dieu caché.
+
+Surtout, ce que Tolstoï ne pardonnait point à ces littérateurs, c'était
+de se croire une caste élue, la tête de l'humanité. Il entrait dans son
+antipathie pour eux beaucoup de l'orgueil du grand seigneur et de
+l'officier vis-à-vis de bourgeois écrivassiers et libéraux[65]. C'était
+aussi un trait caractéristique de sa nature,--il le reconnaît
+lui-même,--de «s'opposer d'instinct à tous les raisonnements
+généralement admis[66]». Une méfiance des hommes, un mépris latent pour
+la raison humaine, lui faisaient partout flairer la duperie de soi-même
+ou des autres, le mensonge.
+
+ _Il ne croyait jamais à la sincérité des gens. Tout élan moral lui
+ semblait faux, et il avait l'habitude, avec son regard
+ extraordinairement pénétrant, de cingler l'homme qui, lui
+ paraissait-il, ne disait pas la vérité....[67]_
+
+ _Comme il écoutait! Comme il regardait son interlocuteur, du fond
+ de ses yeux gris enfoncés dans les orbites! Avec quelle ironie se
+ serraient ses lèvres[68]!_
+
+ _Tourgueniev disait qu'il n'avait jamais rien senti de plus pénible
+ que ce regard aigu, qui, joint à deux ou trois mots d'une
+ observation venimeuse, était capable de mettre en fureur.[69]_
+
+De violentes scènes éclatèrent, dès leurs premières rencontres, entre
+Tolstoï et Tourgueniev[70]. De loin, ils s'apaisaient et tâchaient de se
+rendre justice. Mais le temps ne fit qu'accuser la répulsion de Tolstoï
+pour son milieu littéraire. Il ne pardonnait pas à ces artistes le
+mélange de leur vie dépravée et de leurs prétentions morales.
+
+ _J'acquis la conviction que presque tous étaient des hommes
+ immoraux, mauvais, sans caractère, bien inférieurs à ceux que
+ j'avais rencontrés dans ma vie de bohême militaire. Et ils étaient
+ sûrs d'eux-mêmes et contents, comme peuvent l'être des gens tout à
+ fait sains. Ils me dégoûtèrent[71]._
+
+Il se sépara d'eux. Toutefois, il garda quelque temps encore leur foi
+intéressée dans l'art[72]. Son orgueil y trouvait son compte. C'était
+une religion grassement rétribuée; elle procurait «des femmes, de
+l'argent, de la gloire...».
+
+ _De cette religion, j'étais un des pontifes. Situation agréable et
+ bien avantageuse...._
+
+Pour mieux s'y consacrer, il donna sa démission de l'armée (novembre
+1856).
+
+Mais un homme de sa trempe ne pouvait se fermer longtemps les yeux. Il
+croyait, il voulait croire au progrès. Il lui semblait «que ce mot
+signifiait quelque chose». Un voyage à l'étranger,--du 29 janvier au 30
+juillet 1857,--en France, en Suisse et en Allemagne, fit s'écrouler
+cette foi.[73] A Paris, le 6 avril 1857, le spectacle d'une exécution
+capitale «lui montra le néant de la superstition du progrès...».
+
+ _Quand je vis la tête se détacher du corps et tomber dans le
+ panier, je compris, par toutes les forces de mon être, qu'aucune
+ théorie sur la raison de l'ordre existant ne pouvait justifier un
+ tel acte. Si même tous les hommes de l'univers, s'appuyant sur
+ quelque théorie, trouvaient cela nécessaire, je saurais, moi, que
+ c'est mal: car ce n'est pas ce que disent et font les hommes qui
+ décide de ce qui est bien ou mal, mais mon cœur[74]._
+
+A Lucerne, le 7 juillet 1857, la vue d'un petit chanteur ambulant, à qui
+les riches Anglais, hôtes du Schweizerhof, refusaient l'aumône, lui fait
+inscrire dans son _Journal du prince D. Nekhludov_[75] son mépris pour
+toutes les illusions chères aux libéraux, pour ces gens «qui tracent des
+lignes imaginaires sur la mer du bien et du mal...».
+
+ _Pour eux la civilisation, c'est le bien; la barbarie, le mal; la
+ liberté, le bien; l'esclavage, le mal. Et cette connaissance
+ imaginaire détruit les besoins instinctifs, primordiaux, les
+ meilleurs. Et qui me définira ce qu'est la liberté, ce qu'est le
+ despotisme, ce qu'est la civilisation, ce qu'est la barbarie? Où
+ donc ne coexistent pas le bien et le mal? Il n'y a en nous qu'un
+ seul guide infaillible, l'Esprit universel qui nous souffle de nous
+ rapprocher les uns des autres._
+
+De retour en Russie, à Iasnaïa, de nouveau il s'occupa des paysans.[76]
+Ce n'était pas qu'il se fît non plus illusion sur le peuple. Il écrit:
+
+ _Les apologistes du peuple et de son bon sens ont beau dire, la
+ foule est peut-être bien l'union de braves gens; mais alors ils ne
+ s'unissent que par le côté bestial, méprisable, qui n'exprime que
+ la faiblesse et la cruauté de la nature humaine[77]._
+
+Aussi n'est-ce pas à la foule qu'il s'adresse: c'est à la conscience
+individuelle de chaque homme, de chaque enfant du peuple. Car là est la
+lumière. Il fonde des écoles, sans trop savoir qu'enseigner. Pour
+l'apprendre, il fait un second voyage en Europe, du 3 juillet 1860 au 23
+avril 1861[78].
+
+Il étudie les divers systèmes pédagogiques. Est-il besoin de dire qu'il
+les rejette tous? Deux séjours à Marseille lui montrèrent que la
+véritable instruction du peuple se faisait en dehors de l'école, qu'il
+trouva ridicule, par les journaux, les musées, les bibliothèques, la
+rue, la vie, qu'il nomme «l'école inconsciente» ou «spontanée». L'école
+spontanée, par opposition à l'école obligatoire, qu'il regarde comme
+néfaste et niaise, voilà ce qu'il veut fonder, ce qu'il essaye, à son
+retour, à Iasnaïa Poliana[79]. Son principe est la liberté. Il n'admet
+point qu'une élite, «la société privilégiée libérale», impose sa science
+et ses erreurs au peuple, qui lui est étranger. Elle n'y a aucun droit.
+Cette méthode d'éducation forcée n'a jamais pu produire, dans
+l'Université, «des hommes dont l'humanité a besoin, mais des hommes dont
+a besoin la société dépravée: des fonctionnaires, des professeurs
+fonctionnaires, des littérateurs fonctionnaires, ou des hommes arrachés
+sans aucun but à leur ancien milieu, dont la jeunesse a été gâtée, et
+qui ne trouvent pas de place dans la vie: des libéraux irritables,
+maladifs[80]». Au peuple de dire ce qu'il veut! S'il ne tient pas «à
+l'art de lire et d'écrire que lui imposent les intellectuels», il a ses
+raisons pour cela: il a d'autres besoins d'esprit plus pressants et plus
+légitimes. Tâchez de les comprendre et aidez-le à les satisfaire!
+
+Ces libres théories d'un conservateur révolutionnaire, comme il fut
+toujours, Tolstoï tâcha de les mettre en pratique, à Iasnaïa, où il se
+faisait beaucoup plus le condisciple que le maître de ses élèves[81]. En
+même temps, il s'efforçait d'introduire dans l'exploitation agricole un
+esprit plus humain. Nommé en 1861 arbitre territorial, dans le district
+de Krapivna, il fut le défenseur du peuple contre les abus de pouvoir
+des propriétaires et de l'État.
+
+Mais il ne faudrait pas croire que cette activité sociale le satisfît et
+le remplît tout entier. Il continuait d'être la proie de passions
+ennemies. En dépit qu'il en eût, il aimait le monde, toujours, et il en
+avait besoin. Le plaisir le reprenait, par périodes; ou c'était le goût
+de l'action. Il risquait de se faire tuer dans des chasses à l'ours. Il
+jouait de grosses sommes. Il lui arrivait même de subir l'influence du
+milieu littéraire de Pétersbourg, qu'il méprisait. Au sortir de ces
+aberrations, il tombait dans des crises de dégoût. Les œuvres de
+cette époque portent fâcheusement les traces de cette incertitude
+artistique et morale. _Les Deux Hussards_ (1856)[82] ont des prétentions
+à l'élégance, un air fat et mondain, qui choque chez Tolstoï. _Albert_,
+écrit à Dijon en 1857[83], est faible et bizarre, dénué de la profondeur
+et de la précision qui lui sont habituelles. Le _Journal d'un Marqueur_
+(1856)[84], plus frappant, mais hâtif, semble traduire l'écœurement
+que Tolstoï s'inspire à lui-même. Le prince Nekhludov, son
+_Doppelgänger_, son double, se tue dans un tripot:
+
+ _Il avait tout: richesse, nom, esprit, aspirations élevées; il
+ n'avait commis aucun crime; mais il avait fait pire: il avait tué
+ son cœur, sa jeunesse; il s'était perdu, sans même avoir une
+ forte passion pour excuse, mais faute de volonté._
+
+L'approche même de la mort ne le change pas...
+
+ _La même inconséquence étrange, la même hésitation, la même
+ légèreté de pensée...._
+
+La mort.... A cette époque, elle commence à hanter l'âme de Tolstoï.
+_Trois Morts_ (1858-9)[85] annoncent déjà la sombre analyse de _la Mort
+d'Ivan Iliitch_, la solitude du mourant, sa haine pour les vivants, ses:
+«Pourquoi?» désespérés. Le triptyque des trois morts--la dame riche, le
+vieux postillon phtisique et le bouleau abattu--a de la grandeur; les
+portraits sont bien tracés, les images assez frappantes, bien que
+l'œuvre, trop vantée, soit d'une trame un peu lâche, et que la mort
+du bouleau manque de la poésie précise qui fait le prix des beaux
+paysages de Tolstoï. Dans l'ensemble, on ne sait encore ce qui l'emporte
+de l'art pour l'art ou de l'intention morale.
+
+Tolstoï l'ignorait lui-même. Le 4 février 1859, pour son discours de
+réception à la _Société Moscovite des Amateurs des Lettres russes_, il
+faisait l'apologie de l'art pour l'art[86]; et c'était le président de
+la Société, Khomiakov, qui, après avoir salué en lui «le représentant de
+la littérature proprement artistique», prenait contre lui la défense de
+l'art social et moral[87].
+
+Un an plus tard, la mort de son frère chéri, Nicolas, emporté par la
+phtisie[88], à Hyères, le 19 septembre 1860, bouleversait Tolstoï, au
+point «d'ébranler sa foi dans le bien, en tout», et lui faisait renier
+l'art:
+
+ _La vérité est horrible.... Sans doute, tant qu'existe le désir de
+ la savoir et de la dire, on tâche de la savoir et de la dire. C'est
+ la seule chose qui me soit restée de ma conception morale. C'est la
+ seule chose que je ferai, mais pas sous la forme de votre art.
+ L'art, c'est le mensonge, et je ne peux plus aimer le beau
+ mensonge[89]._
+
+Mais, moins de six mois après, il revenait au «beau mensonge», avec
+_Polikouchka_[90], qui est peut-être son œuvre la plus dénuée
+d'intentions morales, à part la malédiction latente qui pèse sur
+l'argent et sur son pouvoir néfaste; œuvre purement écrite pour
+l'art; un chef-d'œuvre d'ailleurs, auquel on ne peut reprocher que sa
+richesse excessive d'observation, une abondance de matériaux qui
+auraient pu suffire à un grand roman, et le contraste trop dur, un peu
+cruel, entre l'atroce dénouement et le début humoristique[91].
+
+
+
+
+De cette époque de transition, où le génie de Tolstoï tâtonne, doute de
+lui-même et semble s'énerver, «sans forte passion, sans volonté
+directrice», comme le Nekhludov du _Journal d'un Marqueur_, sort
+l'œuvre la plus pure qui soit jamais née de lui, _le Bonheur
+Conjugal_ (1859)[92]. C'est le miracle de l'amour.
+
+Depuis de longues années, il était ami de la famille Bers. Il avait été
+amoureux tour à tour de la mère et des trois filles[93]. Ce fut
+définitivement de la seconde qu'il s'éprit. Mais il n'osait l'avouer.
+Sophie-Andréievna Bers était encore une enfant: elle avait dix-sept ans;
+lui, avait plus de trente ans: il se regardait comme un vieux homme, qui
+n'avait pas le droit d'associer sa vie usée, souillée, à celle d'une
+innocente jeune fille. Il résista, trois ans[94]. Plus tard, il a conté
+dans _Anna Karénine_ comment il fit sa déclaration à Sophie Bers et
+comment elle y répondit,--en dessinant tous deux, avec de la craie sur
+une table, les initiales des mots qu'ils n'osaient dire. Comme Levine
+dans _Anna Karénine_, il eut la cruelle loyauté de remettre son
+_Journal_ intime à sa fiancée, afin qu'elle n'ignorât rien de ses hontes
+passées; et, comme Kitty dans _Anna_, Sophie en ressentit une amère
+souffrance. Le 23 septembre 1862 se fit leur mariage.
+
+Mais depuis trois ans déjà, ce mariage était fait dans la pensée du
+poète, écrivant _Bonheur Conjugal_[95]. Depuis trois ans, il avait déjà
+vécu par avance les ineffables jours de l'amour qui s'ignore, et les
+jours enivrés de l'amour qui se découvre, et, l'heure où les divines
+paroles attendues se murmurent, les larmes «d'un bonheur qui s'envole
+pour toujours et ne reviendra jamais»; et la réalité triomphante des
+premiers temps du mariage, l'égoïsme amoureux, «la joie incessante et
+sans cause»; puis, la fatigue qui vient, le mécontentement vague,
+l'ennui de la vie monotone, les deux âmes unies qui doucement se
+disjoignent et s'éloignent l'une de l'autre, la griserie dangereuse du
+monde pour la jeune femme,--coquetteries, jalousie, malentendus
+mortels,--l'amour voilé, perdu; enfin le tendre et triste automne du
+cœur, la figure de l'amour qui reparaît, pâlie, vieillie, plus
+touchante par ses larmes, ses rides, le souvenir des épreuves, le regret
+du mal que l'on se fit et des années perdues,--sérénité du soir, passage
+auguste de l'amour à l'amitié et du roman de la passion à la
+maternité.... Tout ce qui devait venir, tout, Tolstoï l'avait rêvé,
+goûté par avance. Et afin de le mieux vivre, il l'avait vécu en elle, en
+la bien-aimée. Pour la première fois,--l'unique fois peut-être dans
+l'œuvre de Tolstoï,--le roman se passe dans le cœur d'une femme et
+est raconté par elle. Avec quelle délicatesse! Beauté de l'âme qui
+s'enveloppe d'un voile de pudeur.... L'analyse de Tolstoï a renoncé,
+pour cette fois, à sa lumière un peu crue; elle ne s'acharne pas, avec
+fièvre, à mettre à nu la vérité. Les secrets de la vie intérieure se
+laissent deviner, plutôt qu'ils ne sont livrés. Le cœur et l'art de
+Tolstoï sont attendris. Équilibre harmonieux de la forme et de la
+pensée: _Bonheur conjugal_ a la perfection d'une œuvre racinienne.
+
+Le mariage, dont Tolstoï pressentait avec une clarté profonde la douceur
+et les troubles, devait être son salut. Il était las, malade, dégoûté de
+lui et de ses efforts. Aux succès éclatants qui avaient accueilli ses
+premières œuvres avait succédé le silence complet de la critique[96]
+et l'indifférence du public. Hautainement, il affectait de s'en réjouir.
+
+ _Ma réputation a beaucoup perdu de sa popularité, qui m'attristait.
+ Maintenant, je suis tranquille, je sais que j'ai à dire quelque
+ chose et que j'ai la force de le dire très haut. Quant au public,
+ qu'il pense ce qu'il voudra!_[97]
+
+Mais il se vantait: de son art, lui-même n'était pas sûr. Sans doute, il
+était maître de son instrument littéraire; mais il ne savait qu'en
+faire. Comme il le disait, à propos de _Polikouchka_, «c'était un
+bavardage sur le premier sujet venu, par un homme qui sait tenir sa
+plume[98]». Ses œuvres sociales avortaient. En 1862, il démissionna
+de sa charge d'arbitre territorial. La même année, la police vint
+perquisitionner à Iasnaïa Poliana, bouleversa tout, ferma l'école.
+Tolstoï était alors absent, surmené; il craignait la phtisie.
+
+ _Les querelles d'arbitrage m'étaient devenues si pénibles, le
+ travail de l'école si vague, mes doutes qui provenaient du désir
+ d'instruire les autres en cachant mon ignorance de ce qu'il fallait
+ enseigner m'étaient si écœurants que je tombai malade. Peut-être
+ serais-je arrivé alors au désespoir où je faillis succomber quinze
+ ans plus tard, s'il n'y avait pas eu pour moi un côté inconnu de la
+ vie qui me promettait le salut: c'était la vie de famille[99]._
+
+
+
+
+Il en jouit d'abord, avec la passion qu'il mettait à tout[100].
+L'influence personnelle de la comtesse Tolstoï fut précieuse pour l'art.
+Bien douée littérairement[101], elle était, ainsi qu'elle le dit, «une
+vraie femme d'écrivain», tant elle prenait à cœur l'œuvre de son
+mari. Elle travaillait avec lui, écrivait sous sa dictée, recopiait ses
+brouillons[102]. Elle tâchait de le défendre contre son démon religieux,
+ce redoutable esprit qui soufflait déjà, par moments, la mort de l'art.
+Elle tâchait que sa porte fût close aux utopies sociales[103]. Elle
+réchauffait en lui le génie créateur. Elle fit plus: elle apporta à ce
+génie la richesse nouvelle de son âme féminine. A part de jolies
+silhouettes dans _Enfance_ et _Adolescence_, la femme est à peu près
+absente des premières œuvres de Tolstoï, ou elle reste au second
+plan. Elle apparaît dans _Bonheur conjugal_, écrit sous l'influence de
+l'amour pour Sophie Behrs. Dans les œuvres qui suivent, les types de
+jeunes filles et de femmes abondent et ont une vie intense, supérieure
+même à celle des hommes. On aime à croire que la comtesse Tolstoï a non
+seulement servi de modèle à son mari pour Natacha, dans _Guerre et
+Paix_[104], et pour Kitty, dans _Anna Karénine_, mais que, par ses
+confidences et sa vision propre, elle put lui être une précieuse et
+discrète collaboratrice. Certaines pages d'_Anna Karénine_[105] me
+semblent déceler une main de femme.
+
+Grâce au bienfait de cette union, Tolstoï goûta, pendant dix ou quinze
+ans, une paix et une sécurité qui lui étaient depuis longtemps
+inconnues[106]. Alors il put, sous l'aile de l'amour, rêver et réaliser
+à loisir les chefs-d'œuvre de sa pensée, monuments colossaux qui
+dominent tout le roman du XIXe siècle: _Guerre et Paix_ (1864-1869)
+et _Anna Karénine_ (1873-1877).
+
+ * * * * *
+
+_Guerre et Paix_ est la plus vaste épopée de notre temps, une _Iliade_
+moderne. Un monde de figures et de passions s'y agite. Sur cet Océan
+humain aux flots innombrables plane une âme souveraine, qui soulève et
+refrène les tempêtes avec sérénité. Plus d'une fois, en contemplant
+cette œuvre, j'ai pensé à Homère et à Gœthe, malgré les
+différences énormes et d'esprit et de temps. Depuis, j'ai vu qu'en
+effet, à l'époque où il y travaillait, la pensée de Tolstoï se
+nourrissait d'Homère et de Gœthe[107]. Bien plus, dans des notes de
+1865 où il classe les divers genres littéraires, il inscrit comme étant
+de la même famille: «_Odyssée_, _Iliade_, _1805_[108]...» Le mouvement
+naturel de son esprit l'entraînait du roman des destinées individuelles
+au roman des armées et des peuples, des grands troupeaux humains où se
+fondent les volontés des millions d'êtres. Ses tragiques expériences du
+siège de Sébastopol l'acheminaient à comprendre l'âme de la nation russe
+et sa vie séculaire. L'immense _Guerre et Paix_ ne devait être, dans ses
+projets, que le panneau central d'une série de fresques épiques, où se
+déroulerait le poème de la Russie, de Pierre le Grand aux
+Décembristes[109].
+
+Il faut, pour bien sentir la puissance de l'œuvre, se rendre compte
+de son unité cachée[110]. La plupart des lecteurs français, un peu
+myopes, n'en voient que les milliers de détails, dont la profusion les
+émerveille et les déroute. Ils sont perdus dans cette forêt de vie. Il
+faut s'élever au-dessus et embrasser du regard l'horizon libre, le
+cercle des bois et des champs; alors on percevra l'esprit homérique de
+l'œuvre, le calme des lois éternelles; le rythme imposant du souffle
+du destin, le sentiment de l'ensemble auquel tous les détails sont liés,
+et, dominant son œuvre, le génie de l'artiste, comme le Dieu de la
+Genèse qui flotte sur les eaux.
+
+D'abord, la mer immobile. La paix, la société russe à la veille de la
+guerre. Les cent premières pages reflètent, avec une exactitude
+impassible et une ironie supérieure, le néant des âmes mondaines. Vers
+la centième page seulement, s'élève le cri d'un de ces morts
+vivants,--le pire d'entre eux, le prince Basile:
+
+ _Nous péchons, nous trompons, et tout cela pourquoi? J'ai dépassé
+ la cinquantaine, mon ami... Tout finit par la mort... La mort,
+ quelle terreur!_
+
+Parmi ces âmes fades, menteuses et désœuvrées, capables de toutes les
+aberrations et des crimes, s'esquissent certaines natures plus
+saines:--les sincères, par naïveté maladroite comme Pierre Besoukhov,
+par indépendance foncière, par sentiment vieux-russe, comme Marie
+Dmitrievna, par fraîcheur juvénile, comme les petits Rostov;--les âmes
+bonnes et résignées, comme la princesse Marie;--et celles qui ne sont
+pas bonnes, mais fières, et que tourmente cette existence malsaine,
+comme le prince André.
+
+Mais voici le premier frémissement des flots. L'action. L'armée russe en
+Autriche. La fatalité règne, nulle part plus dominatrice que dans le
+déchaînement des forces élémentaires,--dans la guerre. Les véritables
+chefs sont ceux qui ne cherchent pas à diriger, mais, comme Koutouzov ou
+comme Bagration, à «laisser croire que leurs intentions personnelles
+sont en parfait accord avec ce qui est en réalité le simple effet de la
+force des circonstances, de la volonté des subordonnés et des caprices
+du hasard». Bienfait de s'abandonner à la main du Destin! Bonheur de
+l'action pure, état normal et sain. Les esprits troublés retrouvent leur
+équilibre. Le prince André respire, commence à vivre.... Et tandis que
+là-bas, loin du souffle vivifiant de ces tempêtes sacrées, les deux âmes
+les meilleures, Pierre et la princesse Marie, sont menacées par la
+contagion de leur monde, par le mensonge d'amour, André, blessé à
+Austerlitz, a soudain, au milieu de l'ivresse de l'action, brutalement
+rompue, la révélation de l'immensité sereine. Étendu sur le dos, «il ne
+voit plus rien que très haut au-dessus de lui un ciel infini, profond,
+où voguaient mollement de légers nuages grisâtres».
+
+ _Quel calme! Quelle paix! se disait-il, quelle différence avec ma
+ course forcenée! Comment ne l'avais-je pas remarqué plus tôt, ce
+ haut ciel? Comme je suis heureux de l'avoir enfin aperçu! Oui, tout
+ est vide, tout est déception, excepté lui... Il n'y a rien, hors
+ lui... Et Dieu en soit loué!_
+
+Cependant, la vie le reprend, et la vague retombe. Abandonnées de
+nouveau à elles-mêmes, dans l'atmosphère démoralisante des villes, les
+âmes découragées, inquiètes, errent au hasard dans la nuit. Parfois, au
+souffle empoisonné du monde se mêlent les effluves enivrants et
+affolants de la nature, le printemps, l'amour, les forces aveugles, qui
+rapprochent du prince André la charmante Natacha, et qui, l'instant
+d'après, la jettent dans les bras du premier séducteur venu. Tant de
+poésie, de tendresse, de pureté de cœur, que le monde a flétries! Et
+toujours «le grand ciel qui plane sur l'abjection outrageante de la
+terre». Mais les hommes ne le voient pas. Même André a oublié la lumière
+d'Austerlitz. Pour lui, le ciel n'est plus «qu'une voûte sombre et
+pesante», qui recouvre le néant.
+
+Il est temps que se lève de nouveau sur ces âmes anémiées l'ouragan de
+la guerre. La patrie est envahie. Borodino. Grandeur solennelle de cette
+journée. Les inimitiés s'effacent. Dologhov embrasse son ennemi Pierre.
+André, blessé, pleure de tendresse et de pitié sur le malheur de l'homme
+qu'il haïssait le plus, Anatole Kouraguine, son voisin d'ambulance.
+L'unité des cœurs s'accomplit par le sacrifice passionné à la patrie
+et par la soumission aux lois divines.
+
+ _Accepter l'effroyable nécessité de la guerre, sérieusement, avec
+ austérité... L'épreuve la plus difficile est la soumission de la
+ liberté humaine aux lois divines. La simplicité de cœur consiste
+ dans la soumission à la volonté de Dieu._
+
+L'âme du peuple russe et sa soumission au destin s'incarnent dans le
+généralissime Koutouzov:
+
+ _Ce vieillard, qui n'avait plus, en fait de passions, que
+ l'expérience, résultat des passions, et chez qui l'intelligence,
+ destinée à grouper les faits et à en tirer des conclusions, était
+ remplacée par une contemplation philosophique des événements,
+ n'invente rien, n'entreprend rien; mais il écoute et se rappelle
+ tout, il saura s'en servir au bon moment, n'entravera rien d'utile,
+ ne permettra rien de nuisible. Il épie sur le visage de ses troupes
+ cette force insaisissable qui s'appelle la volonté de vaincre, la
+ victoire future. Il admet quelque chose de plus puissant que sa
+ volonté: la marche inévitable des faits qui se déroulent devant ses
+ yeux; il les voit, il les suit, et il sait faire abstraction de sa
+ personne._
+
+Enfin, il a le cœur russe. Ce fatalisme du peuple russe,
+tranquillement héroïque, se personnifie aussi dans le pauvre moujik,
+Platon Karataiev, simple, pieux, résigné, avec son bon sourire dans les
+souffrances et dans la mort. A travers les épreuves, les ruines de la
+patrie, les affres de l'agonie, les deux héros du livre, Pierre et
+André, arrivent à la délivrance morale et à la joie mystique, par
+l'amour et la foi, qui font voir Dieu vivant.
+
+Tolstoï ne termine point là. L'épilogue, qui se passe en 1820, est une
+transition d'une époque à une autre, de l'âge napoléonien à l'âge des
+Décembristes. Il donne le sentiment de la continuité et du
+recommencement de la vie. Au lieu de débuter et de finir en pleine
+crise, Tolstoï finit, comme il a débuté, au moment où une grande vague
+s'efface et où la vague suivante naît. Déjà l'on aperçoit les héros à
+venir, les conflits qui s'élèveront entre eux et les morts qui
+ressuscitent dans les vivants[111].
+
+J'ai tâché de dégager les grandes lignes du roman: car il est rare qu'on
+se donne la peine de les chercher. Mais que dire de la puissance
+extraordinaire de vie de ces centaines de héros, tous individuels et
+dessinés d'une façon inoubliable, soldats, paysans, grands seigneurs,
+Russes, Autrichiens et Français! Rien ne sent ici l'improvisation. Pour
+cette galerie de portraits, sans analogue dans toute la littérature
+européenne, Tolstoï a fait des esquisses sans nombre, «combiné,
+disait-il, des millions de projets», fouillé dans les bibliothèques, mis
+à contribution ses archives de famille[112], ses notes antérieures, ses
+souvenirs personnels. Cette préparation minutieuse assure la solidité du
+travail, mais ne lui enlève rien de sa spontanéité. Tolstoï travaillait,
+d'enthousiasme, avec une ardeur et une joie qui se communiquent au
+lecteur. Surtout, ce qui fait le plus grand charme de _Guerre et Paix_,
+c'est sa jeunesse de cœur. Il n'est pas une autre œuvre de Tolstoï
+qui soit aussi riche en âmes d'enfants et d'adolescents; et chacune est
+une musique, d'une pureté de source, d'une grâce qui attendrit comme une
+mélodie de Mozart: le jeune Nicolas Rostov, Sonia, le pauvre petit
+Pétia.
+
+La plus exquise est Natacha. Chère petite fille, fantasque, rieuse, au
+cœur aimant, qu'on voit grandir auprès de soi, que l'on suit dans la
+vie, avec la chaste tendresse qu'on aurait pour une sœur,--qui ne
+croit l'avoir connue?... Nuit admirable de printemps, où Natacha, à sa
+fenêtre que baigne le clair de lune, rêve et parle follement, au-dessus
+de la fenêtre du prince André qui l'écoute.... Émotions du premier bal,
+amour, attente d'amour, floraison de désirs et de rêves désordonné,
+course en traîneau, la nuit, dans la forêt neigeuse où s'allument des
+lueurs fantastiques. Nature, qui vous étreint de sa trouble tendresse.
+Soirée à l'Opéra, monde étrange de l'art, où la raison se grise; folie
+du cœur, folie du corps qui se languit d'amour; douleur qui lave
+l'âme, divine pitié, qui veille le bien-aimé mourant.... On ne peut
+évoquer ces pauvres souvenirs sans l'émotion qu'on aurait à parler d'une
+amie, la plus aimée. Ah! qu'une telle création fait mesurer la faiblesse
+des types féminins dans presque tout le roman et le théâtre
+contemporains! La vie même est saisie, et si souple, si fluide que,
+d'une ligne à l'autre, il semble qu'on la voie palpiter et changer.--La
+princesse Marie, la laide, belle par la bonté, n'est pas une peinture
+moins parfaite; mais comme elle eût rougi, la fille timide et gauche,
+comme elles rougiront, celles qui lui ressemblent, en voyant dévoilés
+tous les secrets d'un cœur, qui se cache peureusement aux regards!
+
+En général, les caractères de femmes sont, comme je l'indiquais, très
+supérieurs aux caractères d'hommes, surtout à ceux des deux héros où
+Tolstoï a mis sa pensée propre: la nature molle et faible de Pierre
+Besoukhov, la nature ardente et sèche du prince André Bolkonski. Ce sont
+des âmes qui manquent de centre; elles oscillent perpétuellement, plutôt
+qu'elles n'évoluent; elles vont d'un pôle à l'autre, sans jamais
+avancer. On répondra sans doute qu'en cela elles sont bien russes. Je
+remarquerai pourtant que des Russes ont fait les mêmes critiques. C'est
+à ce propos que Tourgueniev reprochait à la psychologie de Tolstoï de
+rester stationnaire. «Pas de vrai développement. D'éternelles
+hésitations, des vibrations du sentiment[113].» Tolstoï convenait
+lui-même qu'il avait un peu sacrifié, par moments, les caractères
+individuels[114] à la fresque historique.
+
+Et la gloire, en effet, de _Guerre et Paix_ est dans la résurrection de
+tout un âge de l'histoire, de ces migrations de peuples, de la bataille
+des nations. Ses vrais héros, ce sont les peuples; et derrière eux,
+comme derrière les héros d'Homère, les dieux qui les mènent: les forces
+invisibles, «les infiniment petits qui dirigent les masses», le souffle
+de l'Infini. Ces combats gigantesques, où un destin caché entrechoque
+les nations aveugles, ont une grandeur mythique. Par delà l'_Iliade_, on
+songe aux épopées hindoues[115].
+
+ * * * * *
+
+_Anna Karénine_ marque, avec _Guerre et Paix_, le sommet de cette
+période de maturité[116]. C'est une œuvre plus parfaite, que mène un
+esprit encore plus sûr de son métier artistique, plus riche aussi
+d'expérience, et pour qui le monde du cœur n'a plus aucun secret.
+Mais il y manque cette flamme de jeunesse, cette fraîcheur
+d'enthousiasme,--les grandes ailes de _Guerre et Paix_. Tolstoï n'a
+déjà plus la même joie à créer. La quiétude passagère des premiers temps
+du mariage a disparu. Dans le cercle enchanté de l'amour et de l'art,
+que la comtesse Tolstoï a tracé autour de lui, recommencent à se glisser
+les inquiétudes morales.
+
+Déjà, dans les premiers chapitres de _Guerre et Paix_, un an après le
+mariage, les confidences du prince André à Pierre, au sujet du mariage,
+marquaient le désenchantement de l'homme qui voit dans la femme aimée
+l'étrangère, l'innocente ennemie, l'obstacle involontaire à son
+développement moral. Des lettres de 1865 annoncent le prochain retour
+des tourments religieux. Ce ne sont encore que de brèves menaces,
+qu'efface le bonheur de vivre. Mais dans les mois où Tolstoï termine
+_Guerre et Paix_, en 1869, voici une secousse plus grave:
+
+Il avait quitté les siens, pour quelques jours, il visitait un domaine.
+Une nuit, il était couché; deux heures du matin venaient de sonner:
+
+ _J'étais terriblement fatigué, j'avais sommeil et me sentais assez
+ bien. Tout d'un coup, je fus saisi d'une telle angoisse, d'un tel
+ effroi que jamais je n'ai éprouvé rien de pareil. Je te raconterai
+ cela en détail[117]: c'était vraiment épouvantable. Je sautai du
+ lit et ordonnai d'atteler. Pendant qu'on attelait, je m'endormis,
+ et quand on m'éveilla, j'étais complètement remis. Hier, la même
+ chose s'est reproduite, mais à un degré beaucoup moindre...[118]._
+
+Le château d'illusions, laborieusement construit par l'amour de la
+comtesse Tolstoï, se lézarde. Dans le vide où l'achèvement de _Guerre et
+Paix_ laisse l'esprit de l'artiste, celui-ci est repris par ses
+préoccupations philosophiques[119] et pédagogiques: il veut écrire un
+_Abécédaire_[120] pour le peuple; il y travaille quatre ans avec
+acharnement; il en est plus fier que de _Guerre et Paix_, et, lorsqu'il
+l'a écrit (1872), il en récrit un second (1875). Puis, il s'entiche du
+grec, il l'étudie du matin au soir, il laisse tout autre travail, il
+découvre «le délicieux Xénophon», et Homère, le vrai Homère, non pas
+celui des traducteurs, «tous ces Joukhovski et ces Voss qui chantent
+d'une voix quelconque, gutturale, geignarde, doucereuse», mais «cet
+autre diable, qui chante à pleine voix, sans que jamais lui vienne en
+tête que quelqu'un peut l'écouter[121]».
+
+ _Sans la connaissance du grec, pas d'instruction!... Je suis
+ convaincu que de tout ce qui, dans le verbe humain, est vraiment
+ beau, d'une beauté simple, jusqu'à présent je ne savais rien[122]._
+
+C'est une folie: il en convient. Il se remet à l'école avec une telle
+passion qu'il en tombe malade. Il doit, en 1871, aller faire une cure de
+koumiss, à Samara, chez les Bachkirs. Sauf du grec, il est mécontent de
+tout. A la suite d'un procès, en 1872, il parle sérieusement de vendre
+tout ce qu'il a en Russie et de s'installer en Angleterre. La comtesse
+Tolstoï se désole:
+
+ _Si tu t'absorbes toujours dans tes Grecs, tu ne guériras pas. Ce
+ sont eux qui te valent cette angoisse et cette indifférence pour la
+ vie présente. Ce n'est pas en vain qu'on appelle le grec une langue
+ morte: elle met dans un état d'esprit mort[123]._
+
+Enfin, après beaucoup de projets abandonnés, à peine ébauchés, le 19
+mars 1873, à la grande joie de la comtesse, il commence _Anna
+Karénine_[124]. Tandis qu'il y travaille, sa vie est attristée par des
+deuils domestiques[125]; sa femme est malade. «La béatitude ne règne pas
+dans la maison[126]...»
+
+L'œuvre porte un peu la trace de cette expérience attristée, de ces
+passions désabusées[127]. Sauf dans les jolis chapitres des fiançailles
+de Levine, l'amour n'a plus la jeune poésie qui égale certaines pages de
+_Guerre et Paix_ aux plus belles poésies lyriques de tous les temps. En
+revanche, il a pris un caractère âpre, sensuel, impérieux. La fatalité
+qui règne sur le roman n'est plus, comme dans _Guerre et Paix_, une
+sorte de dieu Krichna, meurtrier et serein, le Destin des Empires, mais
+la folie d'aimer, «la Vénus tout entière...» C'est elle qui, dans la
+scène merveilleuse du bal, où la passion s'empare, à leur insu, d'Anna
+et de Wronski, prête à la beauté innocente d'Anna, couronnée de pensées
+et vêtue de velours noir, «une séduction presque infernale»[128]. C'est
+elle qui, lorsque Wronski vient de se déclarer, fait rayonner le visage
+d'Anna,--«non de joie: c'était le rayonnement terrible d'un incendie,
+par une nuit obscure[129]». C'est elle qui, dans les veines de cette
+femme loyale et raisonnable, de cette jeune mère aimante, fait couler
+une force voluptueuse de sève et s'installe dans son cœur, qu'elle ne
+quittera plus qu'après l'avoir détruit. Aucun de ceux qui approchent
+Anna n'est sans subir l'attirance et l'effroi du démon caché. La
+première, Kitty, le découvre, avec saisissement. Une crainte
+mystérieuse se mêle à la joie de Wronski, quand il va voir Anna. Levine,
+en sa présence, perd toute sa volonté. Anna elle-même sait bien qu'elle
+ne s'appartient plus. A mesure que l'histoire se déroule, l'implacable
+passion ronge, pièce par pièce, tout l'édifice moral de la fière
+personne. Tout ce qu'il y a de meilleur en elle, son âme brave et
+sincère, s'effrite et tombe: elle n'a plus la force de sacrifier sa
+vanité mondaine; sa vie n'a plus d'autre objet que de plaire à son
+amant; elle s'interdit peureusement, honteusement, d'avoir des enfants;
+la jalousie, la torture; la force sensuelle qui l'asservit l'oblige à
+mentir dans ses gestes, dans sa voix, dans ses yeux; elle tombe au rang
+des femmes qui ne cherchent plus qu'à tourner la tête à tout homme, quel
+qu'il soit; elle a recours à la morphine pour s'abrutir, jusqu'au jour
+où les tourments intolérables qui la dévorent la jettent, avec l'amer
+sentiment de sa déchéance morale, sous les roues d'un wagon. «Et le
+petit moujik à barbe ébouriffée»,--la vision sinistre qui a hanté ses
+rêves et ceux de Wronski,--«se penche du marchepied du wagon sur la
+voie»; et, disait le rêve prophétique, «il était courbé en deux sur un
+sac, et il y enfouissait les restes de quelque chose, qui avait été la
+vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs...»
+
+ «_Je me suis réservé la vengeance_[130]», dit le Seigneur....
+
+Autour de cette tragédie d'une âme que l'amour consume et qu'écrase la
+Loi de Dieu,--peinture d'une seule coulée et d'une profondeur
+effrayante,--Tolstoï a disposé, comme dans _Guerre et Paix_, les romans
+d'autres vies. Malheureusement ici, ces histoires parallèles alternent
+d'une façon un peu raide et factice, sans atteindre à l'unité organique
+de la symphonie de _Guerre et Paix_. On peut aussi trouver que le
+parfait réalisme de certains tableaux--les cercles aristocratiques de
+Pétersbourg et leurs oisifs entretiens,--touche parfois à l'inutilité.
+Enfin, plus ouvertement encore que dans _Guerre et Paix_, Tolstoï a
+juxtaposé sa personnalité morale et ses idées philosophiques au
+spectacle de la vie. Mais l'œuvre n'en est pas moins d'une richesse
+merveilleuse. Même profusion de types que dans _Guerre et Paix_, et tous
+d'une justesse frappante. Les portraits d'hommes me semblent même
+supérieurs. Tolstoï s'est complu à peindre Stepane Arcadievitch,
+l'aimable égoïste, que nul ne peut voir sans répondre à son affectueux
+sourire, et Karénine, le type parfait du grand fonctionnaire, l'homme
+d'État distingué et médiocre, avec sa manie de cacher ses sentiments
+vrais sous une ironie perpétuelle: mélange de dignité et de lâcheté, de
+pharisianisme et de sentiment chrétien; produit étrange d'un monde
+artificiel, dont il lui est impossible malgré son intelligence et sa
+générosité réelle de se dégager jamais,--et qui a bien raison de se
+défier de son cœur: car, lorsqu'il s'y abandonne, c'est pour tomber
+à la fin dans une niaiserie mystique.
+
+Mais l'intérêt principal du roman, avec la tragédie d'Anna et les
+tableaux variés de la société russe vers 1860,--salons, cercles
+d'officiers, bals, théâtres, courses,--est dans son caractère
+autobiographique. Beaucoup plus qu'aucun autre personnage de Tolstoï,
+Constantin Levine est son incarnation. Non seulement Tolstoï lui a prêté
+ses idées à la fois conservatrices et démocratiques, son
+anti-libéralisme d'aristocrate paysan qui méprise les
+intellectuels[131]; mais il lui a prêté sa vie. L'amour de Levine et de
+Kitty et leurs premières années de mariage sont une transposition de ses
+propres souvenirs domestiques,--de même que la mort du frère de Levine
+est une douloureuse évocation de la mort du frère de Tolstoï, Dmitri.
+Toute la dernière partie, inutile au roman, nous fait lire dans les
+troubles qui l'agitaient alors. Si l'épilogue de _Guerre et Paix_ était
+une transition artistique à une autre œuvre projetée, l'épilogue
+d'_Anna Karénine_ est une transition autobiographique à la révolution
+morale, qui devait, deux ans plus tard, s'exprimer par _les
+Confessions_. Déjà, au cours du livre, revient perpétuellement, sous une
+forme ironique ou violente, la critique de la société contemporaine,
+qu'il ne cessera de combattre dans ses œuvres futures. Guerre au
+mensonge, à tous les mensonges, aussi bien aux mensonges vertueux
+qu'aux mensonges vicieux, aux bavardages libéraux, à la charité
+mondaine, à la religion de salon, à la philanthropie! Guerre au monde,
+qui fausse tous les sentiments vrais et fatalement brise les élans
+généreux de l'âme! La mort jette une lumière subite sur les conventions
+sociales. Devant Anna mourante, le guindé Karénine s'attendrit. Dans
+cette âme sans vie, où tout est fabriqué, pénètre un rayon d'amour et de
+pardon chrétien. Tous trois, le mari, la femme et l'amant, sont
+momentanément transformés. Tout devient simple et loyal. Mais à mesure
+qu'Anna se rétablit, ils sentent, tous les trois, «en face de la force
+morale, presque sainte qui les guidait intérieurement, l'existence d'une
+autre force, brutale, mais toute-puissante, qui dirige leur vie malgré
+eux, et ne leur accordera pas la paix.» Et ils savent d'avance qu'ils
+seront impuissants dans cette lutte, où «ils seront obligés de faire le
+mal, que le monde jugera nécessaire[132]».
+
+Si Levine, comme Tolstoï qu'il incarne, s'épure lui aussi, dans
+l'épilogue du livre, c'est que la mort l'a, lui aussi, touché.
+Jusque-là, «incapable de croire, il l'était également de douter tout à
+fait[133]». Depuis qu'il a vu mourir son frère, la terreur de son
+ignorance le tient. Son mariage a, pour un temps, étouffé ces angoisses.
+Mais, dès la naissance de son premier enfant, elles reparaissent. Il
+passe alternativement par des crises de prière et de négation. Il lit en
+vain les philosophes. Dans son affolement, il en vient à redouter la
+tentation du suicide. Le travail physique le soulage: ici, point de
+doutes, tout est clair. Levine cause avec les paysans; un d'eux lui
+parle des hommes «qui vivent non pour soi, mais pour Dieu». Ce lui est
+une illumination. Il voit l'antagonisme entre la raison et le cœur.
+La raison enseigne la lutte féroce pour la vie; il n'y a rien de
+raisonnable à aimer son prochain:
+
+ _La raison ne m'a rien appris; tout ce que je sais m'a été donné,
+ révélé par le cœur[134]._
+
+Dès lors, le calme revient. Le mot de l'humble moujik, dont le cœur
+est le seul guide, l'a ramené à Dieu... Quel Dieu? Il ne cherche pas à
+le savoir. Levine, à ce moment, comme Tolstoï le restera longtemps, est
+humble à l'égard de l'Église, et nullement en révolte contre les dogmes.
+
+ _Il y a une vérité, même dans l'illusion de la voûte céleste et
+ dans les mouvements apparents des astres[135]._
+
+
+
+
+Ces angoisses de Levine, ces velléités de suicide qu'il cachait à Kitty,
+Tolstoï au même moment les cachait à sa femme. Mais il n'avait pas
+encore atteint le calme qu'il prêtait à son héros. A vrai dire, ce calme
+n'est guère communicatif. On sent qu'il est désiré plus que réalisé, et
+que tout à l'heure Levine retombera dans ses doutes. Tolstoï n'en était
+pas dupe. Il avait eu bien de la peine à aller jusqu'au bout de son
+œuvre. _Anna Karénine_ l'ennuyait, avant qu'il eût fini[136]. Il ne
+pouvait plus travailler. Il restait là, inerte, sans volonté, en proie
+au dégoût et à la terreur de lui-même. Alors, dans le vide de sa vie, se
+leva le grand vent qui sortait de l'abîme, le vertige de la mort.
+Tolstoï a raconté ces terribles années, plus tard, quand il venait
+d'échapper au gouffre[137].
+
+«Je n'avais pas cinquante ans, dit-il[138], j'aimais, j'étais aimé,
+j'avais de bons enfants, un grand domaine, la gloire, la santé, la
+vigueur physique et morale; j'étais capable de faucher comme un paysan;
+je travaillais dix heures de suite sans fatigue. Brusquement, ma vie
+s'arrêta. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir. Mais ce n'était
+pas vivre. Je n'avais plus de désirs. Je savais qu'il n'y avait rien à
+désirer. Je ne pouvais même pas souhaiter de connaître la vérité. La
+vérité était que la vie est une insanité. J'étais arrivé à l'abîme et je
+voyais nettement que devant moi il n'y avait rien, que la mort. Moi,
+homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre.
+Une force invincible m'entraînait à me débarrasser de la vie... Je ne
+dirai pas que je voulais me tuer. La force qui me poussait hors de la
+vie était plus puissante que moi; c'était une aspiration semblable à mon
+ancienne aspiration à la vie, seulement en sens inverse. Je devais user
+de ruse envers moi-même pour ne pas y céder trop vite. Et voilà que moi,
+l'homme heureux, je me cachais à moi-même la corde, pour ne pas me
+pendre à la poutre, entre les armoires de ma chambre, où chaque soir je
+restais seul à me déshabiller. Je n'allais plus à la chasse avec mon
+fusil, pour ne pas me laisser tenter[139]. Il me semblait que ma vie
+était une farce stupide, qui m'était jouée par quelqu'un. Quarante ans
+de travail, de peines, de progrès, pour voir qu'il n'y a rien! Rien. De
+moi, il ne restera que la pourriture et les vers... On peut vivre,
+seulement pendant qu'on est ivre de la vie; mais aussitôt l'ivresse
+dissipée, on voit que tout n'est que supercherie, supercherie stupide...
+La famille et l'art ne pouvaient plus me suffire. La famille, c'étaient
+des malheureux comme moi. L'art est un miroir de la vie. Quand la vie
+n'a plus de sens, le jeu du miroir ne peut plus amuser. Et le pire, je
+ne pouvais me résigner. J'étais semblable à un homme égaré dans une
+forêt, qui est saisi d'horreur, parce qu'il s'est égaré, et qui court de
+tous côtés et ne peut s'arrêter, bien qu'il sache qu'à chaque pas il
+s'égare davantage...»
+
+Le salut vint du peuple. Tolstoï avait toujours eu pour lui «une
+affection étrange, toute physique[140]», que n'avaient pu ébranler les
+expériences répétées de ses désillusions sociales. Dans les dernières
+années, il s'était, comme Levine, beaucoup rapproché de lui[141]. Il se
+prit à penser à ces milliards d'êtres en dehors du cercle étroit des
+savants, des riches et des oisifs qui se tuaient, s'étourdissaient, ou
+traînaient lâchement, comme lui, une vie désespérée. Et il se demanda
+pourquoi ces milliards d'êtres échappaient à ce désespoir, pourquoi ils
+ne se tuaient pas. Il aperçut alors qu'ils vivaient, non par le secours
+de la raison, mais sans se soucier d'elle,--par la foi. Qu'était-ce que
+cette foi, qui ignorait la raison?
+
+ _La foi est la force de la vie. On ne peut pas vivre sans la foi.
+ Les idées religieuses ont été élaborées dans le lointain infini de
+ la pensée humaine. Les réponses données par la foi au sphinx de la
+ vie contiennent la sagesse la plus profonde de l'humanité._
+
+Suffit-il donc de connaître ces formules de la sagesse, qu'a
+enregistrées le livre des religions?--Non, la foi n'est pas une science,
+la foi est une action; elle n'a de sens que si elle est vécue. Le dégoût
+qu'inspira à Tolstoï la vue des gens riches et _bien pensants_, pour qui
+la foi n'était qu'une sorte de «consolation épicurienne de la vie», le
+rejeta décidément parmi les hommes simples, qui mettaient seuls d'accord
+leur vie avec leur foi.
+
+ _Et il comprit que la vie du peuple travailleur était la vie
+ elle-même et que le sens attribué à cette vie était la vérité._
+
+Mais comment se faire peuple, et partager sa foi? On a beau savoir que
+les autres ont raison; il ne dépend pas de nous que nous soyons comme
+eux. En vain, nous prions Dieu; en vain, nous tendons vers lui nos bras
+avides. Dieu fuit. Où le saisir?
+
+Un jour, la grâce vint.
+
+ _Un jour de printemps précoce, j'étais seul dans la forêt et
+ j'écoutais ses bruits. Je pensais à mes agitations des trois
+ dernières années, à ma recherche de Dieu, à mes sautes perpétuelles
+ de la joie au désespoir... Et brusquement je vis que je ne vivais
+ que lorsque je croyais en Dieu. A sa seule pensée, les ondes
+ joyeuses de la vie se soulevaient en moi. Tout s'animait autour,
+ tout recevait un sens. Mais dès que je n'y croyais plus, soudain la
+ vie cessait._
+
+ _--Alors, qu'est-ce que je cherche encore? cria en moi une voix.
+ C'est donc Lui, ce sans quoi on ne peut vivre! Connaître Dieu et
+ vivre, c'est la même chose. Dieu, c'est la vie...._
+
+ _Depuis, cette lumière ne m'a plus quitté[142]._
+
+Il était sauvé. Dieu lui était apparu[143].
+
+Mais comme il n'était pas un mystique de l'Inde, à qui l'extase suffit,
+comme en lui se mêlaient aux rêves de l'Asiatique la manie de raison et
+le besoin d'action de l'homme d'Occident, il lui fallait ensuite
+traduire sa révélation en foi pratique et dégager de cette vie divine
+des règles pour la vie quotidienne. Sans aucun parti-pris, avec le désir
+sincère de croire aux croyances des siens, il commença par étudier la
+doctrine de l'Église orthodoxe, dont il faisait partie[144]. Afin d'en
+être plus près, il se soumit pendant trois ans à toutes les cérémonies,
+se confessant, communiant, n'osant juger ce qui le choquait,
+s'inventant des explications pour ce qu'il trouvait obscur ou
+incompréhensible, s'unissant dans leur foi à tous ceux qu'il aimait,
+vivants ou morts, et toujours gardant l'espoir qu'à un certain moment
+«l'amour lui ouvrirait les portes de la vérité».--Mais il avait beau
+faire: sa raison et son cœur se révoltaient. Tels actes, comme le
+baptême et la communion, lui semblaient scandaleux. Quand on le força à
+répéter que l'hostie était le vrai corps et le vrai sang du Christ, «il
+en eut comme un coup de couteau au cœur». Ce ne furent pourtant pas
+les dogmes qui élevèrent entre lui et l'Église un mur infranchissable,
+mais les questions pratiques,--deux surtout: l'intolérance haineuse et
+mutuelle des Églises[145], et la sanction, formelle ou tacite, donnée à
+l'homicide,--la guerre et la peine de mort.
+
+Alors Tolstoï brisa net; et sa rupture fut d'autant plus violente que
+depuis trois années il comprimait sa pensée. Il ne ménagea plus rien.
+Avec emportement, il foula aux pieds cette religion, que la veille
+encore il s'obstinait à pratiquer. Dans sa _Critique de la théologie
+dogmatique_ (1879-1881), il la traita non seulement «d'insanité, mais de
+mensonge conscient et intéressé[146]». Il lui opposa l'Évangile, dans
+sa _Concordance et Traduction des quatre Évangiles_ (1881-1883). Enfin,
+sur l'Évangile, il édifia sa foi (_En quoi consiste ma foi_, 1883).
+
+Elle tient toute en ces mots:
+
+ _Je crois en la doctrine du Christ. Je crois que le bonheur n'est
+ possible sur la terre que quand tous les hommes l'accompliront._
+
+Et elle a pour pierre angulaire le Sermon sur la Montagne, dont Tolstoï
+ramène l'enseignement essentiel à cinq commandements:
+
+ I. Ne te mets pas en colère.
+ II. Ne commets pas l'adultère.
+ III. Ne prête pas serment.
+ IV. Ne résiste pas au mal par le mal.
+ V. Ne sois l'ennemi de personne.
+
+C'est la partie négative de la doctrine, dont la partie positive se
+résume en ce seul commandement:
+
+Aime Dieu et ton prochain comme toi-même.
+
+ _Le Christ a dit que celui qui aura violé le moindre de ces
+ commandements tiendra la plus petite place dans le royaume des
+ cieux._
+
+Et Tolstoï ajoute naïvement:
+
+ _Si étrange que cela paraisse, j'ai dû, après dix-huit siècles,
+ découvrir ces règles comme une nouveauté._
+
+Tolstoï croit-il donc à la divinité du Christ?--En aucune façon. A quel
+titre l'invoque-t-il? Comme le plus grand de la lignée des
+sages,--Brahmanes, Bouddha, Lao-Tse, Confucius, Zoroastre, Isaïe,--qui
+ont montré aux hommes le vrai bonheur auquel ils aspirent et la voie
+qu'il faut suivre[147]. Tolstoï est le disciple de ces grands créateurs
+religieux, de ces demi-dieux et de ces prophètes hindous, chinois et
+hébraïques. Il les défend--comme il sait défendre: en attaquant--contre
+ceux qu'il nomme «les Pharisiens» et «les Scribes»: contre les Églises
+établies et contre les représentants de la science orgueilleuse, ou
+plutôt «du philosophisme scientifique[148]». Ce n'est pas qu'il fasse
+appel à la révélation contre la raison. Depuis qu'il est sorti de la
+période de troubles que racontent _les Confessions_, il est et reste
+essentiellement un croyant en la Raison, on pourrait dire un mystique de
+la Raison.
+
+«_Au commencement était le Verbe_, répète-t-il avec saint Jean, _le
+Verbe, Logos, c'est-à-dire la Raison_[149].»
+
+Son livre _De la Vie_ (1887) porte, en épigraphe, les lignes fameuses de
+Pascal[150]:
+
+ _L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais
+ c'est un roseau pensant.... Toute notre dignité consiste dans la
+ pensée... Travaillons donc à bien penser: voilà le principe de la
+ morale._
+
+Et le livre entier n'est qu'un hymne à la Raison.
+
+Il est vrai que sa Raison n'est pas la raison scientifique, raison
+restreinte, «qui prend la partie pour le tout et la vie animale pour la
+vie tout entière», mais la loi souveraine qui régit la vie de l'homme,
+«la loi suivant laquelle doivent forcément vivre _les êtres
+raisonnables, c'est-à-dire les hommes_».
+
+ _C'est une loi analogue à celles qui régissent la nutrition et la
+ reproduction de l'animal, la croissance et la floraison de l'herbe
+ et de l'arbre, le mouvement de la terre et des astres. Ce n'est que
+ dans l'accomplissement de cette loi, dans la soumission de notre
+ nature animale à la loi de la raison, en vue d'acquérir le bien,
+ que consiste notre vie... La raison ne peut être définie, et nous
+ n'avons pas besoin de la définir, car non seulement nous la
+ connaissons tous, mais nous ne connaissons qu'elle... Tout ce que
+ l'homme sait, il le connaît au moyen de la raison et non pas de la
+ foi[151]... La vraie vie ne commence qu'au moment où se manifeste
+ la raison. La seule vie véritable est la vie de la raison._
+
+Qu'est-ce donc que l'existence visible, notre vie individuelle? «Elle
+n'est pas notre vie», dit Tolstoï, car elle ne dépend pas de nous.
+
+ _Notre activité animale s'accomplit en dehors de nous... L'humanité
+ en a fini avec l'idée de la vie considérée comme existence
+ individuelle. La négation de la possibilité du bien individuel
+ reste une vérité inébranlable pour tout homme de notre époque, qui
+ est doué de raison[152]._
+
+Il y a là toute une série de postulats, que je n'ai pas à discuter ici,
+mais qui montrent avec quelle passion la raison s'était emparée de
+Tolstoï. En vérité, elle était une passion, non moins aveugle et jalouse
+que les autres passions qui l'avaient possédé pendant la première moitié
+de sa vie. Un feu s'éteint, l'autre s'allume. Ou plutôt, c'est toujours
+le même feu. Mais il change d'aliments.
+
+Et ce qui ajoute à la ressemblance entre les passions «individuelles» et
+cette passion «rationnelle», c'est que l'une comme les autres ne se
+satisfont pas d'aimer, elles veulent agir, elles veulent se réaliser.
+
+ _Il ne faut pas parler, mais agir, a dit le Christ._
+
+Et quelle est l'activité de la raison?--L'amour.
+
+ _L'amour est la seule activité raisonnable de l'homme, l'amour est
+ l'état de l'âme le plus rationnel et le plus lumineux. Tout ce dont
+ il a besoin, c'est que rien ne lui cache le soleil de la raison,
+ qui seul le fait croître... L'amour est le bien réel, le bien
+ suprême, qui résout toutes les contradictions de la vie, qui non
+ seulement fait disparaître l'épouvante de la mort, mais pousse
+ l'homme à se sacrifier aux autres; car il n'y a pas d'autre amour
+ que celui qui donne sa vie pour ceux qu'on aime; l'amour n'est
+ digne de ce nom que lorsqu'il est un sacrifice de soi-même. Aussi
+ le véritable amour n'est-il réalisable que lorsque l'homme comprend
+ qu'il lui est impossible d'acquérir le bonheur individuel. C'est
+ alors que tous les sucis de sa vie viennent alimenter la noble
+ greffe de l'amour véritable; et cette greffe emprunte pour sa
+ croissance toute sa vigueur au tronc de cet arbre sauvage,
+ l'individualité animale...[153]._
+
+Ainsi, Tolstoï n'arrive pas à la foi, comme un fleuve épuisé, qui se
+perd dans les sables. Il y apporte le torrent de forces impétueuses
+amassées durant une puissante vie.--On allait s'en apercevoir.
+
+Cette foi passionnée, où s'unissent en une ardente étreinte la Raison
+et l'Amour, a trouvé son expression la plus auguste dans la célèbre
+réponse au Saint-Synode qui l'excommuniait[154]:
+
+ _Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Esprit, l'Amour, le Principe
+ de tout. Je crois qu'il est en moi, comme je suis en lui. Je crois
+ que la volonté de Dieu n'a jamais été plus clairement exprimée que
+ dans la doctrine de l'homme Christ; mais on ne peut considérer
+ Christ comme Dieu et lui adresser des prières, sans commettre le
+ plus grand des sacrilèges. Je crois que le vrai bonheur de l'homme
+ consiste en l'accomplissement de la volonté de Dieu; je crois que
+ la volonté de Dieu est que tout homme aime ses semblables et agisse
+ toujours envers eux, comme il voudrait qu'ils agissent envers lui,
+ ce qui résume, dit l'Évangile, toute la loi et les prophètes. Je
+ crois que le sens de la vie, pour chacun de nous, est seulement
+ d'accroître l'amour en lui, je crois que ce développement de notre
+ puissance d'aimer nous vaudra, dans cette vie, un bonheur qui
+ grandira chaque jour, et dans l'autre monde, une félicité plus
+ parfaite; je crois que cet accroissement de l'amour contribuera,
+ plus que toute autre force, à fonder sur terre le royaume de Dieu,
+ c'est-à-dire à remplacer une organisation de la vie où la division,
+ le mensonge et la violence sont tout-puissants; par un ordre
+ nouveau où régneront la concorde, la vérité et la fraternité. Je
+ crois que pour progresser dans l'amour, nous n'avons qu'un moyen:
+ les prières. Non la prière publique dans les temples, que le Christ
+ a formellement réprouvée (Matth., VI, 5-13). Mais la prière dont
+ lui-même nous a donné l'exemple, la prière solitaire qui raffermit
+ en nous la conscience du sens de notre vie et le sentiment que nous
+ dépendons seulement de la volonté de Dieu... Je crois à la vie
+ éternelle, je crois que l'homme est récompensé selon ses actes, ici
+ et partout, maintenant et toujours. Je crois tout cela si fermement
+ qu'à mon âge, sur le bord de la tombe, je dois souvent faire un
+ effort pour ne pas appeler de mes vœux la mort de mon corps,
+ c'est-à-dire ma naissance à une vie nouvelle...[155]._
+
+
+
+
+Il pensait être arrivé au port, avoir atteint le refuge où son âme
+inquiète pourrait se reposer. Il n'était qu'au début d'une activité
+nouvelle.
+
+Un hiver passé à Moscou (ses devoirs de famille l'avaient obligé à y
+suivre les siens)[156], le recensement de la population, auquel il
+obtint de prendre part, en janvier 1882, lui furent une occasion de voir
+de près la misère des grandes villes. L'impression produite sur lui fut
+effroyable. Le soir du jour où il avait pris contact, pour la première
+fois, avec cette plaie cachée de la civilisation, racontant à un ami ce
+qu'il avait vu, «il se mit à crier, pleurer, brandir le poing».
+
+«On ne peut pas vivre ainsi!» disait-il avec des sanglots, «Cela ne peut
+pas être! Cela ne peut pas être[157]!...» Il retomba, pour des mois,
+dans un désespoir affreux. La comtesse Tolstoï lui écrivait, le 3 mars
+1882:
+
+ _Tu disais naguère: «A cause du manque de foi, je voulais me
+ pendre». Maintenant, tu as la foi, pourquoi donc es-tu malheureux?_
+
+Parce qu'il n'avait pas la foi du pharisien, la foi béate et satisfaite
+de soi, parce qu'il n'avait pas l'égoïsme du penseur mystique, trop
+occupé de son salut pour songer à celui des autres[158], parce qu'il
+avait l'amour, parce qu'il ne pouvait plus oublier maintenant les
+misérables qu'il avait vus, et que dans la bonté passionnée de son
+cœur, il lui semblait être responsable de leurs souffrances et de
+leur abjection: ils étaient les victimes de cette civilisation, aux
+privilèges de laquelle il participait, de cette idole monstrueuse à
+laquelle une caste élue sacrifiait des millions d'hommes. Accepter le
+bénéfice de tels crimes, c'était s'y associer. Sa conscience n'eut plus
+de repos qu'il ne les eût dénoncés.
+
+_Que devons-nous faire?_ (1884-86)[159] est l'expression de cette
+deuxième crise, beaucoup plus tragique que la première, et bien plus
+grosse en conséquences. Qu'étaient les angoisses religieuses
+personnelles de Tolstoï dans cet océan de misère humaine, de misère
+réelle, non forgée par l'esprit d'un oisif qui s'ennuie? Impossible de
+ne pas la voir. Et impossible, l'ayant vue, de ne pas chercher à la
+supprimer, à tout prix.--Hélas! est-ce possible?...
+
+Un admirable portrait, que je ne puis regarder sans émotion[160], dit ce
+que Tolstoï souffrit alors. Il est représenté de face, assis, les bras
+croisés, en blouse de moujik; il a l'air accablé. Ses cheveux sont
+encore noirs, sa moustache déjà grise, sa grande barbe et ses favoris
+tout blancs. Une double ride laboure dans le beau front large un sillon
+harmonieux. Il y a tant de bonté dans le gros nez de bon chien, dans les
+yeux qui vous regardent, si francs, si clairs, si tristes! Ils lisent si
+sûrement en vous! Ils vous plaignent et vous implorent. La figure est
+creusée, porte les traces de la souffrance, de grands plis au-dessous
+des yeux. Il a pleuré. Mais il est fort et prêt au combat.
+
+Il avait une logique héroïque.
+
+ _Je m'étonne toujours de ces paroles si souvent répétées: «Oui,
+ c'est bien en théorie; mais comment sera-ce en pratique?» Comme si
+ la théorie consistait en de belles paroles nécessaires pour la
+ conversation, mais pas du tout pour y conformer la pratique!...
+ Quand j'ai compris une chose à laquelle j'ai réfléchi, alors je ne
+ puis la faire autrement que je l'ai comprise[161]._
+
+Il commence par décrire, avec une exactitude photographique, la misère à
+Moscou, telle qu'il l'a vue, au cours de ses visites aux quartiers
+pauvres, ou aux asiles de nuit[162]. Il se convainc que ce n'est pas
+avec de l'argent, comme il l'avait cru d'abord, qu'il pourra sauver ces
+malheureux, tous plus ou moins atteints par la corruption des villes.
+Alors, il cherche bravement d'où vient le mal. Et d'anneau en anneau se
+déroule la chaîne effrayante des responsabilités. Les riches d'abord, et
+la contagion de leur luxe maudit, qui attire et déprave[163]. La
+séduction universelle de la vie sans travail.--L'État ensuite, cette
+entité meurtrière, créée par les violents pour dépouiller et asservir, à
+leur profit, le reste de l'humanité.--L'Église, associée; la science et
+l'art, complices... Comment combattre toutes ces armées du mal? D'abord,
+en refusant de s'y enrôler. En refusant de participer à l'exploitation
+humaine. En renonçant à l'argent et à la possession de la terre[164], en
+ne servant point l'État.
+
+Mais ce n'est pas assez, il faut «ne pas mentir», ne pas avoir peur de
+la vérité. Il faut «se repentir», et arracher l'orgueil, enraciné avec
+l'instruction. Il faut enfin travailler de ses mains. «_Tu gagneras ton
+pain à la sueur de ton front_»: c'est le premier commandement et le plus
+essentiel[165]. Et Tolstoï, répondant par avance aux railleries de
+l'élite, dit que le travail physique n'entrave en rien l'énergie
+intellectuelle, mais qu'il l'accroît au contraire et qu'il répond aux
+exigences normales de la nature. La santé ne peut qu'y gagner; l'art,
+davantage encore. De plus, il rétablit l'union entre les hommes.
+
+Dans ses ouvrages suivants, Tolstoï complétera ces préceptes d'hygiène
+morale. Il s'inquiétera d'achever la cure de l'âme, d'en refaire
+l'énergie, en proscrivant les plaisirs vicieux, qui endorment la
+conscience[166], et les plaisirs cruels, qui la tuent[167]. Il donne
+l'exemple. En 1884, il a fait le sacrifice de sa passion la plus
+enracinée: la chasse[168]. Il pratique l'abstinence, qui forge la
+volonté. Tel, un athlète qui s'impose une dure discipline, pour
+combattre et pour vaincre.
+
+_Que devons-nous faire?_ marque la première étape de la route difficile
+où Tolstoï allait s'engager, quittant la paix relative de la méditation
+religieuse pour la mêlée sociale. Et dès lors commença cette guerre de
+vingt ans, qu'au nom de l'Évangile le vieux prophète d'Iasnaïa Poliana
+livra, seul, en dehors de tous les partis, et les condamnant tous, aux
+crimes et aux mensonges de la civilisation.
+
+
+
+
+Autour de lui, la révolution morale de Tolstoï rencontrait peu de
+sympathie; elle désolait sa famille.
+
+Depuis longtemps déjà, la comtesse Tolstoï observait, inquiète, les
+progrès d'un mal qu'elle combattait en vain. Dès 1874, elle s'indignait
+de voir son mari perdre tant de forces et de temps à des travaux pour
+les écoles.
+
+ _Ce Syllabaire, cette arithmétique, cette grammaire, je les méprise
+ et ne puis faire semblant de m'y intéresser._
+
+Ce fut bien autre chose quand à la pédagogie succéda la religion. Si
+hostile fut l'accueil fait par la comtesse aux premières confidences du
+nouveau converti que Tolstoï éprouve le besoin de s'excuser, quand il
+parle de Dieu dans ses lettres:
+
+ _Ne te fâche pas, comme tu le fais parfois, quand je mentionne
+ Dieu; je ne puis l'éviter, car il est la base même de ma
+ pensée[169]._
+
+La comtesse est touchée, sans doute; elle tâche de dissimuler son
+impatience; mais elle ne comprend pas; elle observe son mari avec
+inquiétude:
+
+ _Ses yeux sont étranges, fixes. Il ne parle presque pas. Il semble
+ n'être pas de ce monde[170]._
+
+Elle pense qu'il est malade:
+
+ _Léon travaille toujours, à ce qu'il dit. Hélas! il écrit des
+ discussions religieuses quelconques. Il lit et réfléchit, jusqu'à
+ se donner mal à la tête, et tout cela pour montrer que l'Église
+ n'est pas d'accord avec la doctrine de l'Évangile. C'est à peine
+ s'il se trouve en Russie une dizaine de personnes que cela puisse
+ intéresser. Mais il n'y a rien à faire. Je ne souhaite qu'une
+ chose: qu'il en finisse au plus vite, et que cela passe comme une
+ maladie[171]._
+
+La maladie ne passa point. La situation devint de plus en plus pénible
+entre les deux époux. Ils s'aimaient, ils avaient l'un pour l'autre une
+estime profonde; mais il leur était impossible de se comprendre. Ils
+tâchaient de se faire des concessions mutuelles, qui devenaient--comme
+c'est l'habitude--de mutuels tourments. Tolstoï s'obligeait à suivre
+les siens, à Moscou. Il écrivait dans son _Journal_:
+
+ _Le mois le plus pénible de ma vie. L'installation à Moscou. Tous
+ s'installent. Quand donc commenceront-ils à vivre? Tout cela, non
+ pour vivre, mais parce que les autres gens font ainsi! Les
+ malheureux[172]!..._
+
+Dans ces mêmes jours, la comtesse écrivait:
+
+ _Moscou. Il y aura demain un mois que nous sommes ici. Les deux
+ premières semaines, j'ai pleuré chaque jour, parce que Léon était
+ non seulement triste, mais tout à fait abattu. Il ne dormait pas,
+ il ne mangeait pas, et même parfois, il pleurait; j'ai cru que je
+ deviendrais folle[173]._
+
+Ils durent s'éloigner l'un de l'autre, pendant quelque temps. Ils se
+demandent pardon de se faire souffrir. Comme ils s'aiment toujours!...
+Il lui écrit:
+
+ _Tu dis: «Je t'aime et tu n'en as pas besoin». C'est la seule chose
+ dont j'aie besoin... Ton amour me réjouit plus que tout au
+ monde[174]._
+
+Mais, dès qu'ils se retrouvent ensemble, le désaccord s'accuse. La
+comtesse ne peut prendre son parti de cette manie religieuse, qui pousse
+maintenant Tolstoï à apprendre l'hébreu avec un rabbin.
+
+ _Rien autre ne l'intéresse plus. Il dépense ses forces à des
+ sottises. Je ne puis cacher mon mécontentement[175]._
+
+Elle lui écrit:
+
+ _Je ne puis que m'attrister que de pareilles forces intellectuelles
+ se dépensent à couper du bois, chauffer le samovar, et coudre des
+ bottes._
+
+Et elle ajoute, avec le sourire affectueux et moqueur d'une mère qui
+regarde jouer son enfant, un peu fou:
+
+ _Enfin, je me suis calmée avec le proverbe russe: «Que l'enfant
+ s'amuse de n'importe quoi, pourvu qu'il ne pleure pas[176]!»_
+
+Mais la lettre n'est pas partie qu'elle voit en pensée son mari lisant
+ces lignes, de ses bons yeux candides, qu'attriste ce ton d'ironie; et
+elle rouvre la lettre, dans un élan d'amour:
+
+ _Tout d'un coup, tu t'es représenté si clairement à moi, et j'ai
+ senti un tel accès de tendresse pour toi! Il y a en toi quelque
+ chose de si sage, de si bon, de si naïf, de si persévérant, tout
+ cela éclairé par une lumière de compassion pour tous, et ce regard
+ qui va droit à l'âme... Et cela n'appartient qu'à toi seul._
+
+Ainsi, ces deux êtres qui s'aimaient, se torturaient l'un l'autre et se
+désolaient ensuite du mal qu'ils avaient pu faire, sans pouvoir
+l'empêcher. Situation sans issue, qui dura près de trente ans, et à
+laquelle, seule, devait mettre fin, dans une heure d'égarement, la fuite
+du vieux roi Lear, mourant, à travers la steppe.
+
+On n'a pas assez remarqué l'appel émouvant aux femmes, qui termine _Que
+devons-nous faire?_--Tolstoï n'a aucune sympathie pour le féminisme
+moderne[177]. Mais pour celle qu'il nomme «la femme-mère», pour celle
+qui connaît le vrai sens de la vie, il a des paroles d'adoration pieuse;
+il fait un magnifique éloge de ses peines et de ses joies, de la
+grossesse et de la maternité, de ces souffrances terribles, de ces
+années sans repos, de ce travail invisible, épuisant, dont la femme
+n'attend la récompense de personne, et de cette béatitude qui inonde
+l'âme, au sortir de la douleur, quand elle a accompli la Loi. Il trace
+le portrait de l'épouse vaillante, qui est pour son mari une aide, non
+un obstacle. Elle sait que, «seul le sacrifice obscur, sans récompense,
+pour la vie des autres, est la vocation de l'homme».
+
+ _Une telle femme non seulement n'encouragera pas son mari à un
+ travail faux et trompeur, qui n'a pour but que de jouir du travail
+ des autres; mais avec horreur et dégoût, elle envisagera cette
+ activité qui serait une séduction pour ses enfants. Elle exigera de
+ son compagnon le vrai travail, qui veut de l'énergie et ne craint
+ pas le danger... Elle sait que les enfants, les générations à
+ venir, sont ce qu'il est donné aux hommes de voir de plus saint, et
+ qu'elle vit pour servir, de tout son être, cette œuvre sacrée.
+ Elle développera dans ses enfants et dans son mari la force du
+ sacrifice... Ce sont de telles femmes, qui dominent les hommes et
+ leur servent d'étoile conductrice... O femmes-mères! Entre vos
+ mains est le salut du monde[178]!_
+
+C'est l'appel d'une voix qui supplie, qui espère encore... Ne
+sera-t-elle pas entendue?...
+
+Quelques années plus tard, la dernière lueur d'espoir est éteinte:
+
+ _Vous ne le croirez peut-être pas; mais vous ne sauriez imaginer
+ combien je suis isolé, jusqu'à quel point mon moi véritable est
+ méprisé par tous ceux qui m'entourent[179]._
+
+Si les plus aimants méconnaissaient ainsi la grandeur de sa
+transformation morale, on ne pouvait attendre des autres ni plus de
+pénétration, ni plus de respect. Tourgueniev, avec qui Tolstoï avait
+tenu à se réconcilier, plutôt dans un esprit d'humilité chrétienne que
+parce qu'il avait changé de sentiments à son égard[180], disait
+ironiquement: «Je plains beaucoup Tolstoï; mais d'ailleurs, comme disent
+les Français, chacun tue ses puces, à sa manière[181]».
+
+Quelques années plus tard, sur le point de mourir, il écrivait à Tolstoï
+la lettre connue, où il suppliait son «ami, le grand écrivain de la
+terre russe», de «retourner à la littérature[182]».
+
+Tous les artistes européens s'associaient à l'inquiétude et à la prière
+de Tourgueniev, mourant. Eugène-Melchior de Vogüé, à la fin de l'étude
+qu'en 1886 il consacrait à Tolstoï, prenait prétexte d'un portrait de
+l'écrivain en costume de moujik, tirant l'alène, pour lui adresser une
+éloquente apostrophe:
+
+ _Artisan de chefs-d'œuvre, ce n'est pas là votre outil!... Notre
+ outil, c'est la plume; notre champ, l'âme humaine, qu'il faut
+ abriter et nourrir, elle aussi. Permettez qu'on vous rappelle ce
+ cri d'un paysan russe, du premier imprimeur de Moscou, alors qu'on
+ le remettait à la charrue: «Je n'ai pas affaire de semer le grain
+ de blé, mais de répandre dans le monde les semences spirituelles»._
+
+Comme si Tolstoï avait jamais songé à renier son rôle de semeur du blé
+de la pensée!... A la fin de: _En quoi consiste ma foi_[183], il
+écrivait:
+
+ _Je crois que ma vie, ma raison, ma lumière, m'est donnée
+ exclusivement pour éclairer les hommes. Je crois que ma
+ connaissance de la vérité est un talent qui m'est prêté pour cet
+ objet, que ce talent est un feu, qui n'est feu que quand il brûle.
+ Je crois que l'unique sens de ma vie, c'est de vivre dans cette
+ lumière qui est en moi, et de la tenir haut devant les hommes pour
+ qu'ils la voient[184]._
+
+Mais cette lumière, ce feu «qui n'est feu que quand il brûle»,
+inquiétaient la plupart des artistes. Les plus intelligents n'étaient
+pas sans prévoir que leur art risquait fort d'être la première proie de
+l'incendie. Ils affectaient de croire que l'art tout entier était
+menacé et que, comme Prospero, Tolstoï brisait pour jamais sa baguette
+magique d'illusions créatrices.
+
+Or, rien n'était moins vrai; et j'entends démontrer que, loin de ruiner
+l'art, Tolstoï a suscité en lui des énergies qui restaient en jachère,
+et que sa foi religieuse, au lieu de tuer son génie artistique, l'a
+renouvelé.
+
+
+
+
+Il est singulier que, lorsqu'on parle des idées de Tolstoï sur la
+science et sur l'art, on laisse généralement de côté le plus important
+des livres où ces idées sont exprimées: _Que devons-nous faire?_
+(1884-1886). C'est là que, pour la première fois, Tolstoï engage le
+combat contre la science et l'art; et jamais nul des combats suivants
+n'a dépassé en violence cette première rencontre. On s'étonne que, lors
+des récents assauts livrés chez nous à la vanité de la science et des
+intellectuels, personne n'ait songé à reprendre ces pages. Elles
+constituent le réquisitoire le plus terrible qu'on ait écrit contre «les
+eunuques de la science» et les «forbans de l'art», contre ces castes de
+l'esprit, qui, après avoir détruit ou asservi les anciennes castes
+régnantes: Église, État, Armée, se sont installées à leur place, et,
+sans vouloir ou pouvoir rien faire d'utile aux hommes, prétendent qu'on
+les admire et qu'on les serve aveuglément, édictant comme des dogmes une
+foi impudente en la science pour la science et en l'art pour
+l'art,--masque menteur dont cherche à se couvrir leur justification
+personnelle, l'apologie de leur monstrueux égoïsme et de leur néant.
+
+«Ne me faites point dire, continue Tolstoï, que je nie l'art et la
+science. Non seulement je ne les nie pas, mais c'est en leur nom que je
+veux chasser les vendeurs du temple.»
+
+ _La science et l'art sont aussi nécessaires que le pain et l'eau,
+ même plus nécessaires.... La vraie science est la connaissance de
+ la mission, et par conséquent du vrai bien de tous les hommes. Le
+ vrai art est l'expression de la connaissance de la mission et du
+ vrai bien de tous les hommes._
+
+Et il loue ceux qui, «depuis que les hommes existent, ont sur les harpes
+et sur les tympanons, par les images et la parole, exprimé leur lutte
+contre la duplicité, leurs souffrances dans cette lutte, leur espoir
+dans le triomphe du bien, leur désespoir au triomphe du mal et leur
+enthousiasme à la vue prophétique de l'avenir».
+
+Alors, il trace l'image du vrai artiste, dans une page brûlante d'ardeur
+douloureuse et mystique:
+
+ _L'activité de la science et de l'art n'a de fruit que lorsqu'elle
+ ne s'arroge aucun droit et ne se connaît que des devoirs. C'est
+ seulement parce que cette activité est telle, parce que son essence
+ est le sacrifice, que l'humanité l'honore. Les hommes qui sont
+ appelés à servir les autres par le travail spirituel souffrent
+ toujours dans l'accomplissement de cette tâche: car le monde
+ spirituel naît seulement dans les souffrances et les tortures. Le
+ sacrifice et la souffrance, tel est le sort du penseur et de
+ l'artiste: car son but est le bien des hommes. Les hommes sont
+ malheureux, ils souffrent, ils meurent; on n'a pas le temps de
+ flâner et de s'amuser. Le penseur ou l'artiste ne reste jamais
+ assis sur les hauteurs olympiennes, comme nous sommes habitués à le
+ croire; il est toujours dans le trouble et dans l'émotion. Il doit
+ décider et dire ce qui donnera le bien aux hommes, ce qui les
+ délivrera des souffrances, et il ne l'a pas décidé, il ne l'a pas
+ dit; et demain il sera peut-être trop tard, et il mourra... Ce
+ n'est pas celui qui est élevé dans un établissement où l'on forme
+ des artistes et des savants (à dire vrai, on en fait des
+ destructeurs de la science et de l'art); ce n'est pas celui qui
+ reçoit des diplômes et un traitement, qui sera un penseur ou un
+ artiste; c'est celui qui serait heureux de ne pas penser et de ne
+ pas exprimer ce qui lui est mis dans l'âme, mais qui ne peut se
+ dispenser de le faire: car il y est entraîné par deux forces
+ invincibles: son besoin intérieur et son amour des hommes. Il n'y a
+ pas d'artistes gras, jouisseurs, et satisfaits de soi[185]._
+
+Cette page splendide, qui jette un jour tragique sur le génie de
+Tolstoï, était écrite sous l'impression immédiate de la souffrance que
+lui causait le spectacle de la misère à Moscou et dans la conviction
+que la science et l'art étaient complices de tout le système actuel
+d'inégalité sociale et de violence hypocrite.--Cette conviction, jamais
+il ne la perdra. Mais l'impression de sa première rencontre avec la
+misère du monde ira en s'atténuant; la blessure est moins
+saignante[186]; et dans nul de ses livres suivants on ne retrouvera le
+frémissement de douleur et de colère vengeresse qui tremble en celui-ci.
+Nulle part, cette sublime profession de foi de l'artiste qui crée avec
+son sang, cette exaltation du sacrifice et de la souffrance, «qui sont
+le lot du penseur», ce mépris pour l'art olympien, à la façon de
+Gœthe. Les ouvrages où il reprendra ensuite la critique de l'art
+traiteront la question d'un point de vue littéraire et moins mystique;
+le problème de l'art y sera dégagé du fond de cette misère humaine, à
+laquelle Tolstoï ne peut penser sans délirer, comme le soir de sa visite
+à l'asile de nuit, où, rentré chez lui, il sanglote et crie
+désespérément.
+
+Ce n'est pas à dire que ces ouvrages didactiques soient jamais froids.
+Froid, il lui est impossible de l'être. Jusqu'à la fin de sa vie, il
+restera celui qui écrivait à Fet:
+
+ _Si l'on n'aime pas ses personnages, même les moindres, alors il
+ faut les insulter de telle façon que le ciel en ait chaud, ou se
+ moquer d'eux jusqu'à ce que le ventre en éclate[187]._
+
+Il ne s'en fait pas faute, dans ses écrits sur l'art. La partie
+négative--insultes et sarcasmes--y est d'une telle vigueur qu'elle est
+la seule qui ait frappé les artistes. Elle blessait trop violemment
+leurs superstitions et leurs susceptibilités pour qu'ils ne vissent
+point, dans l'ennemi de leur art, l'ennemi de tout art. Mais jamais la
+critique, chez Tolstoï, ne va sans la reconstruction. Jamais il ne
+détruit pour détruire, mais pour réédifier. Et dans sa modestie, il ne
+prétend même pas rien bâtir de nouveau; il défend l'Art, qui fut et sera
+toujours, contre les faux artistes qui l'exploitent et qui le
+déshonorent:
+
+ _La science véritable et l'art véritable ont toujours existé et
+ existeront toujours; il est impossible et inutile de les
+ contester_, m'écrivait-il, en 1887, dans une lettre qui devance de
+ plus de dix ans sa fameuse Critique de l'Art[188]. _Tout le mal
+ d'aujourd'hui vient de ce que les gens soi-disant civilisés, ayant
+ à leur côté les savants et les artistes, sont une caste
+ privilégiée comme les prêtres. Et cette caste a tous les défauts de
+ toutes les castes. Elle dégrade et rabaisse le principe en vertu
+ duquel elle s'organise. Ce qu'on appelle dans notre monde les
+ sciences et les arts n'est qu'un immense_ humbug, _une grande
+ superstition dans laquelle nous tombons ordinairement, dès que nous
+ nous affranchissons de la vieille superstition de l'Église. Pour
+ voir clair dans la route que nous devons suivre, il faut commencer
+ par le commencement,--il faut relever le capuchon qui me tient
+ chaud, mais qui me couvre la vue.--La tentation est grande. Nous
+ naissons ou nous nous hissons sur les marches de l'échelle; et nous
+ nous trouvons parmi les privilégiés, les prêtres de la
+ civilisation, de la_ Kultur, _comme disent les Allemands. Il nous
+ faut, comme aux prêtres brahmanes ou catholiques, beaucoup de
+ sincérité et un grand amour du vrai, pour mettre en doute les
+ principes qui nous assurent cette position avantageuse. Mais un
+ homme sérieux, qui se pose la question de la vie, ne peut pas
+ hésiter. Pour commencer à voir clair, il faut qu'il s'affranchisse
+ de la superstition où il se trouve, quoiqu'elle lui soit
+ avantageuse. C'est une condition_ sine quâ non.... _Ne pas avoir de
+ superstition. Se mettre dans l'état d'un enfant, ou d'un
+ Descartes..._
+
+Cette superstition de l'art moderne, dans laquelle se complaisent des
+castes intéressées, «cet immense _humbug_», Tolstoï les dénonce dans son
+livre: _Qu'est-ce que l'Art?_ Avec une rude verve, il en montre les
+ridicules, la pauvreté, l'hypocrisie, la corruption foncière. Il fait
+table rase. Il apporte à cette démolition la joie d'un enfant qui
+massacre ses jouets. Toute cette partie critique est souvent pleine
+d'humour, mais aussi d'injustice: c'est la guerre. Tolstoï se sert de
+toutes armes et frappe au hasard, sans regarder au visage ceux qu'il
+frappe. Bien souvent, il arrive--comme dans toutes les batailles--qu'il
+blesse tels de ceux qu'il eût été de son devoir de défendre: Ibsen ou
+Beethoven. C'est la faute de son emportement qui ne lui laisse pas le
+temps de réfléchir assez avant d'agir, de sa passion qui l'aveugle
+souvent sur la faiblesse de ses raisons, et--disons-le--c'est aussi la
+faute de sa culture artistique incomplète.
+
+En dehors de ses lectures littéraires, que peut-il bien connaître de
+l'art contemporain? Qu'a-t-il pu voir de la peinture, qu'a-t-il pu
+entendre de la musique européenne, ce gentilhomme campagnard, qui a
+passé les trois quarts de sa vie dans son village moscovite, qui n'est
+plus venu en Europe depuis 1860;--et qu'y a-t-il vu alors, à part les
+écoles, qui seules l'intéressaient?--Pour la peinture, il en parle
+d'après ouï-dire, citant pêle-mêle, parmi les décadents, Puvis, Manet,
+Monet, Bœcklin, Stuck, Klinger, admirant de confiance, à cause de
+leurs bons sentiments, Jules Breton et Lhermitte, méprisant Michel-Ange,
+et, parmi les peintres de l'âme, ne faisant pas une fois mention de
+Rembrandt.--Pour la musique, il la sent beaucoup mieux[189], mais ne la
+connaît guère: il en reste à ses impressions d'enfance, s'en tient à
+ceux qui étaient déjà des classiques vers 1840, n'a rien appris à
+connaître depuis, (à part Tschaikovsky, dont la musique le fait
+pleurer); il jette au fond du même sac Brahms et Richard Strauss, fait
+la leçon à Beethoven[190], et, pour juger Wagner, croit en savoir assez
+après une seule représentation de _Siegfried_ où il arrive après le
+lever du rideau et d'où il part au milieu du second acte[191].--Pour la
+littérature, il est (cela va sans dire) un peu mieux informé. Mais par
+quelle étrange aberration évite-t-il de juger les écrivains russes qu'il
+connaît bien et se mêle-t-il de faire la loi aux poètes étrangers, dont
+l'esprit est le plus loin du sien et dont il feuillette les livres avec
+une hautaine négligence[192]!
+
+Son intrépide assurance augmente encore avec l'âge. Il en vient à
+écrire un livre, pour prouver que Shakespeare «_n'était pas un
+artiste_».
+
+ _Il pouvait être n'importe quoi; mais il n'était pas un
+ artiste[193]._
+
+Admirez cette certitude! Tolstoï ne doute pas. Il ne discute pas. Il a
+la vérité. Il vous dira:
+
+ _La Neuvième Symphonie est une œuvre qui désunit les
+ hommes[194]._
+
+Ou:
+
+ _En dehors de l'air célèbre pour violon de Bach, du Nocturne en_ Es
+ dur _de Chopin, et d'une dizaine de morceaux, non pas même entiers,
+ choisis parmi les œuvres de Haydn, Mozart, Schubert, Beethoven
+ et Chopin,... tout le reste doit être rejeté et méprisé, comme un
+ art qui désunit les hommes_.
+
+Ou:
+
+ _Je vais prouver que Shakespeare ne peut être tenu même pour un
+ écrivain de quatrième ordre. Et, comme peintre de caractères, il
+ est nul._
+
+Que le reste de l'humanité soit d'un autre avis, n'est pas pour
+l'arrêter: au contraire!
+
+ _Mon opinion_, écrit-il fièrement, _est entièrement différente de
+ celle qui s'est établie sur Shakespeare, dans tout le monde
+ européen_.
+
+Dans sa hantise du mensonge, il le flaire partout; et plus une idée est
+généralement répandue, plus il se hérisse contre elle; il s'en défie, il
+y soupçonne, comme il dit à propos de la gloire de Shakespeare, «une de
+ces influences épidémiques qu'ont toujours subies les hommes. Telles,
+les Croisades du moyen âge, la croyance aux sorciers, la recherche de la
+pierre philosophale, la passion des tulipes. Les hommes ne voient la
+folie de ces influences qu'une fois qu'ils en sont débarrassés. Avec le
+développement de la presse, ces épidémies sont devenues particulièrement
+extraordinaires.»--Et il donne comme type le plus récent de ces maladies
+contagieuses l'Affaire Dreyfus, dont il parle, lui, l'ennemi de toutes
+les injustices, le défenseur de tous les opprimés, avec une indifférence
+dédaigneuse[195]. Exemple bien frappant des excès où peuvent l'entraîner
+sa méfiance du mensonge et cette répulsion instinctive contre «les
+épidémies morales» dont il s'accusait lui-même, sans pouvoir la
+combattre. Revers des vertus humaines, inconcevable aveuglement qui
+entraîne ce voyant des âmes, cet évocateur des forces passionnées, à
+traiter _le Roi Lear_ «d'œuvre inepte» et la fière Cordelia de
+«créature sans aucun caractère[196]».
+
+Notez qu'il voit très bien certains des défauts réels de Shakespeare,
+défauts que nous n'avons pas la sincérité d'avouer: ainsi, le caractère
+artificiel de la langue poétique, uniformément prêtée à tous les
+personnages, la rhétorique de la passion, de l'héroïsme, voire de la
+simplicité. Et je comprends parfaitement qu'un Tolstoï, qui fut le moins
+littérateur de tous les écrivains, ait manqué de sympathie pour l'art de
+celui qui fut le plus génial des hommes de lettres. Mais pourquoi
+perdre son temps à parler de ce qu'on ne peut comprendre, et quelle
+valeur peuvent avoir des jugements sur un monde qui vous est fermé?
+
+Valeur nulle, si nous y cherchons la clef de ces mondes étrangers.
+Valeur inestimable, si nous leur demandons la clef de l'art de Tolstoï.
+On ne réclame pas d'un génie créateur l'impartialité critique. Quand un
+Wagner, quand un Tolstoï parlent de Beethoven ou de Shakespeare, ce
+n'est pas de Beethoven ou de Shakespeare qu'ils parlent, c'est
+d'eux-mêmes: ils exposent leur idéal. Ils n'essaient même pas de nous
+donner le change. Pour juger Shakespeare, Tolstoï ne tâche pas de se
+faire «objectif». Bien plus, il reproche à Shakespeare son art objectif.
+Le peintre de _Guerre et Paix_, le maître de l'art impersonnel n'a pas
+assez de mépris pour ces critiques allemands, qui, à la suite de Goethe,
+«inventèrent Shakespeare» et «la théorie que l'art doit être objectif,
+c'est-à-dire représenter les événements, en dehors de toute valeur
+morale,--ce qui est la négation délibérée de l'objet religieux de
+l'art».
+
+Ainsi, c'est du haut d'une foi que Tolstoï édicte ses jugements
+artistiques. Ne cherchez dans ses critiques nulle arrière-pensée
+personnelle. Il ne se donne pas en exemple; il est aussi impitoyable
+pour ses œuvres que pour celles des autres[197]. Que veut-il donc,
+et que vaut pour l'art l'idéal religieux qu'il propose?
+
+Cet idéal est magnifique. Le mot «art religieux» risque de tromper sur
+l'ampleur de la conception. Bien loin de rétrécir l'art, Tolstoï
+l'élargit. L'art, dit-il, est partout.
+
+ _L'art pénètre toute notre vie; ce que nous nommons art: théâtres,
+ concerts, livres, expositions, n'en est qu'une infime partie. Notre
+ vie est remplie de manifestations artistiques de toutes sortes,
+ depuis les jeux d'enfants jusqu'aux offices religieux. L'art et la
+ parole sont les deux organes du progrès humain. L'un fait communier
+ les cœurs, et l'autre les pensées. Si l'un des deux est faussé,
+ la société est malade. L'art d'aujourd'hui est faussé._
+
+Depuis la Renaissance, on ne peut plus parler d'un art des nations
+chrétiennes. Les classes se sont séparées. Les riches, les privilégiés
+ont prétendu s'arroger le monopole de l'art; et ils ont fait de leur
+plaisir le critérium de la beauté. En s'éloignant des pauvres, l'art
+s'est appauvri.
+
+ _La catégorie des émotions éprouvées par ceux qui ne travaillent
+ pas pour vivre est bien plus limitée que les émotions de ceux qui
+ travaillent. Les sentiments de notre société actuelle se ramènent à
+ trois: l'orgueil, la sensualité et la lassitude de vivre. Ces
+ trois sentiments et leurs ramifications constituent presque
+ exclusivement le sujet de l'art des riches._
+
+Il infecte le monde, il pervertit le peuple, il propage la dépravation
+sexuelle, il est devenu le pire obstacle à la réalisation du bonheur
+humain. Il est d'ailleurs sans beauté véritable, sans naturel, sans
+sincérité,--un art affecté, fabriqué, cérébral.
+
+En face de ce mensonge d'esthètes, de ce passe-temps de riches, élevons
+l'art vivant, l'art humain, celui qui unit les hommes, de toutes
+classes, de toutes nations. Le passé nous en offre de glorieux modèles.
+
+ _Toujours la majorité des hommes a compris et aimé ce que nous
+ considérons comme l'art le plus élevé: l'épopée de la Genèse, les
+ paraboles de l'Évangile, les légendes, les contes, les chansons
+ populaires._
+
+L'art le plus grand est celui qui traduit la conscience religieuse de
+l'époque. N'entendez point par là une doctrine de l'Église. «Chaque
+société a une conception religieuse de la vie: c'est l'idéal du plus
+grand bonheur auquel tend cette société.» Tous en ont un sentiment plus
+ou moins clair; quelques hommes d'avant-garde l'expriment nettement.
+
+ _Il existe toujours une conscience religieuse. C'est le lit où
+ coule le fleuve[198]._
+
+La conscience religieuse de notre époque est l'aspiration au bonheur
+réalisé par la fraternité des hommes. Il n'y a d'art véritable que celui
+qui travaille à cette union. Le plus haut est celui qui l'accomplit
+directement par la puissance de l'amour. Mais il en est un autre qui
+participe à la même tâche, en combattant par les armes de l'indignation
+et du mépris tout ce qui s'oppose à la fraternité. Tels, les romans de
+Dickens, ceux de Dostoievsky, _les Misérables_ de Hugo, les tableaux de
+Millet. Même sans atteindre à ces hauteurs, tout art qui représente la
+vie journalière avec sympathie et vérité rapproche entre eux les hommes.
+Ainsi, le _Don Quichotte_ et le théâtre de Molière. Il est vrai que ce
+dernier genre d'art pèche habituellement par son réalisme trop minutieux
+et par la pauvreté des sujets, «quand on les compare aux modèles
+antiques, comme la sublime histoire de Joseph». La précision excessive
+des détails nuit aux œuvres, qui ne peuvent, pour cette raison,
+devenir universelles.
+
+ _Les œuvres modernes sont gâtées par un réalisme, qu'il serait
+ plus juste de taxer de provincialisme en art._
+
+Ainsi Tolstoï condamne, sans hésiter, le principe de son génie propre.
+Que lui importe de se sacrifier tout entier à l'avenir,--et qu'il ne
+reste plus rien de lui?
+
+ _L'art de l'avenir ne continuera plus celui du présent, il sera
+ fondé sur d'autres bases. Il ne sera plus la propriété d'une caste.
+ L'art n'est pas un métier, il est l'expression de sentiments vrais.
+ Or, l'artiste ne peut éprouver un sentiment vrai que lorsqu'il ne
+ s'isole pas, lorsqu'il vit de l'existence naturelle à l'homme.
+ C'est pourquoi celui qui se trouve à l'abri de la vie est dans les
+ pires conditions pour créer._
+
+Dans l'avenir, «les artistes seront tous les hommes doués». L'activité
+artistique deviendra accessible à tous «par l'introduction dans les
+écoles élémentaires de l'enseignement de la musique et de la peinture,
+qui sera donné à l'enfant, en même temps que les premiers éléments de la
+grammaire». Au reste, l'art n'aura plus besoin d'une technique
+compliquée, comme celle d'à présent; il s'acheminera vers la simplicité,
+la netteté, la concision, qui sont le propre de l'art classique et sain,
+de l'art homérique[199]. Comme il sera beau de traduire dans cet art aux
+lignes pures des sentiments universels! Composer un conte ou une
+chanson, dessiner une image pour des millions d'êtres, a bien plus
+d'importance--et de difficulté--que d'écrire un roman ou une
+symphonie[200]. C'est un domaine immense et presque vierge. Grâce à de
+telles œuvres, les hommes apprendront le bonheur de l'union
+fraternelle.
+
+ _L'art doit supprimer la violence, et seul il peut le faire. Sa
+ mission est de faire régner le royaume de Dieu, c'est-à-dire de
+ l'Amour[201]._
+
+Qui de nous n'épouserait ces généreuses paroles? Et qui ne voit qu'avec
+beaucoup d'utopies et quelques puérilités, la conception de Tolstoï est
+vivante et féconde! Oui, l'ensemble de notre art n'est que l'expression
+d'une caste, qui se subdivise elle-même, d'une nation à l'autre, en
+petits clans ennemis. Il n'y a pas en Europe une seule âme d'artiste qui
+réalise en elle l'union des partis et des races. La plus universelle, en
+notre temps, fut celle même de Tolstoï. En elle nous nous sommes aimés,
+hommes de tous les peuples et de toutes les classes. Et qui a, comme
+nous, goûté la joie puissante de ce vaste amour, ne saurait plus se
+satisfaire des lambeaux de la grande âme humaine, que nous offre l'art
+des cénacles européens.
+
+
+
+
+La plus belle théorie n'a de prix que par les œuvres où elle
+s'accomplit. Chez Tolstoï, théorie et création sont toujours unies,
+comme foi et action. Dans le même temps où il élaborait sa Critique de
+l'Art, il donnait des modèles de l'art nouveau qu'il voulait,--des deux
+formes de l'art, l'une plus haute, l'autre moins pure, mais toutes deux
+«religieuses», au sens le plus humain,--l'une travaillant à l'union des
+hommes par l'amour, l'autre en livrant combat au monde ennemi de
+l'amour. Il écrivait ces chefs-d'œuvre: _la Mort d'Ivan Iliitch_
+(1884-86), _les Récits et les Contes populaires_ (1881-86), _la
+Puissance des Ténèbres_ (1886), _la Sonate à Kreutzer_ (1889) et _Maître
+et Serviteur_ (1895)[202]. Au sommet et au terme de cette période
+artistique, comme une cathédrale aux deux tours, symbolisant l'une,
+l'amour éternel, l'autre, la haine du monde, s'élève _Résurrection_
+(1899).
+
+Toutes ces œuvres se distinguent des précédentes par des caractères
+artistiques nouveaux. Les idées de Tolstoï n'avaient pas seulement
+changé sur l'objet de l'art, mais sur sa forme. On est frappé, dans
+_Qu'est-ce que l'art?_ ou dans le livre sur _Shakespeare_, des principes
+de goût et d'expression qu'il énonce. Ils sont, pour la plupart, en
+contradiction avec ses plus grandes œuvres antérieures. «Netteté,
+simplicité, concision», lisons-nous dans _Qu'est-ce que l'art?_ Mépris
+de l'effet matériel. Condamnation du réalisme minutieux.--Et dans le
+_Shakespeare_: idéal tout classique de perfection et de mesure. «Sans le
+sentiment de la mesure, il ne saurait exister d'artistes.»--Et si, dans
+les œuvres nouvelles, le vieil homme ne parvient pas à s'effacer tout
+à fait, avec son génie d'analyse et sa sauvagerie native, qui, par
+certains côtés, s'accuse même davantage, son art s'est profondément
+modifié par la netteté du dessin plus vigoureusement accentué, par les
+raccourcis d'âmes, par la concentration du drame intérieur, ramassé sur
+lui-même comme une bête de proie qui se tend pour bondir[203], par
+l'universalité de l'émotion, dégagée des détails passagers d'un
+réalisme local, enfin, par la langue imagée, savoureuse, qui sent la
+terre.
+
+Son amour du peuple lui avait depuis longtemps fait goûter la beauté de
+la langue populaire. Enfant, il avait été bercé par les récits des
+conteurs mendiants. Homme fait et écrivain célèbre, il éprouvait une
+jouissance artistique à causer avec ses paysans.
+
+ _Ces hommes-là_, disait-il plus tard à M. Paul Boyer[204], _sont
+ des maîtres. Autrefois, quand je causais avec eux, ou avec ces
+ errants qui vont, le bissac à l'épaule, par nos campagnes, je
+ notais soigneusement telles de leurs expressions que j'entendais
+ pour la première fois, oubliées souvent de notre langue littéraire
+ moderne, mais toujours frappées au bon vieux coin russe.... Oui, le
+ génie de la langue vit en ces hommes...._
+
+Il devait y être d'autant plus sensible que son esprit n'était pas
+encombré de littérature[205]. A force de vivre loin des villes, au
+milieu des paysans, il s'était fait un peu la façon de penser du peuple.
+Il en avait la dialectique lente, le bon sens raisonneur qui se traîne
+pas à pas, avec de brusques saccades qui déconcertent, la manie de
+répéter une idée dont on est convaincu, de la répéter dans les mêmes
+termes, sans se lasser, indéfiniment.
+
+Mais c'en étaient plutôt les défauts que les qualités. A la longue
+seulement, il prit garde au génie latent du parler populaire, à la
+saveur d'images, à la crudité poétique, à la plénitude de sagesse
+légendaire. Dès l'époque de _Guerre et Paix_, il avait commencé d'en
+subir l'influence. En mars 1872, il écrivait à Strakov:
+
+ _J'ai changé le procédé de ma langue et de mon écriture. La langue
+ du peuple a des sons pour exprimer tout ce que peut dire le poète,
+ et elle m'est très chère. Elle est le meilleur régulateur poétique.
+ Veut-on dire quelque chose de trop, d'emphatique ou de faux, la
+ langue ne le supporte pas. Au lieu que notre langue littéraire n'a
+ pas de squelette, on peut la tirailler dans tous les sens, tout
+ ressemble à de la littérature[206]._
+
+Il ne dut pas seulement au peuple des modèles de style; il lui dut
+plusieurs de ses inspirations. En 1877, un conteur de _bylines_ vint à
+Iasnaïa Poliana, et Tolstoï nota plusieurs de ses récits. Du nombre
+étaient la légende _De quoi vivent les hommes_ et _les Trois
+Vieillards_, qui devinrent, comme on sait, deux des plus beaux _Récits
+et Contes populaires_ que Tolstoï publia quelques années plus tard[207].
+
+Œuvre unique dans l'art moderne. Œuvre plus haute que l'art: qui
+songe, en la lisant, à la littérature? L'esprit de l'Évangile, le chaste
+amour de tous les hommes frères, s'unit à la bonhomie souriante de la
+sagesse populaire. Simplicité, limpidité, bonté de cœur
+ineffable,--et cette lueur surnaturelle qui, si naturellement, baigne le
+tableau par moments! Elle enveloppe d'une auréole la figure centrale, le
+vieillard Elysée[208], ou plane dans l'échoppe du cordonnier
+Martin,--celui qui, par sa lucarne au ras du sol, voit passer les pieds
+des gens et à qui le Seigneur fait visite, sous la figure des pauvres
+qu'a secourus le bon savetier[209]. Souvent se mêle, en ces récits, aux
+paraboles évangéliques, je ne sais quel parfum de légendes orientales,
+de ces _Mille et une Nuits_, que Tolstoï aimait depuis l'enfance[210].
+Parfois aussi, la lueur fantastique se fait sinistre et donne au conte
+une grandeur effrayante. Tel _le Moujik Pakhom_[211], l'homme qui se tue
+à acquérir beaucoup de terre, toute la terre dont il fera le tour, en
+marchant pendant une journée. Et il meurt en arrivant.
+
+ _Sur la colline, le starschina, assis par terre, le regardait
+ courir, et il s'esclafait, se tenant le ventre à deux mains. Et
+ Pakhom tomba._
+
+ --«_Ah! Bravo, mon gaillard, tu as acquis beaucoup de terre._»
+
+ _Le starschina se leva, jeta au domestique de Pakhom une pioche_:
+
+ --«_Voilà, enterre-le._»
+
+ _Le domestique resta seul. Il creusa à Pakhom une fosse, juste de
+ la longueur des pieds à la tête: trois archines,--et il l'enterra._
+
+Presque tous ces contes renferment sous leur poétique enveloppe la même
+morale évangélique de renoncement et de pardon:
+
+ _Ne te venge pas de qui t'offense_[212].
+
+ _Ne résiste pas à qui te fait du mal_[213].
+
+ _C'est à moi qu'appartient la vengeance, dit le Seigneur_[214].
+
+Et partout et toujours, pour conclusion, l'amour. Tolstoï, qui voulait
+fonder un art pour tous les hommes, a atteint du premier coup à
+l'universalité. L'œuvre a eu, dans le monde entier, un succès qui ne
+peut cesser: car elle est épurée de tous les éléments périssables de
+l'art; il n'y a plus rien là que d'éternel.
+
+ * * * * *
+
+_La Puissance des Ténèbres_ ne s'élève pas à cette auguste simplicité de
+cœur; elle n'y prétend point: c'est l'autre tranchant du glaive. D'un
+côté, le rêve de l'amour divin. De l'autre, l'atroce réalité. On peut
+voir, en lisant ce drame, si la foi de Tolstoï et son amour du peuple
+étaient jamais capables de lui faire idéaliser le peuple et trahir la
+vérité!
+
+Tolstoï, si gauche dans la plupart de ses essais dramatiques[215],
+atteint ici à la maîtrise. Les caractères et l'action sont posés avec
+aisance: le bellâtre Nikita, la passion emportée et sensuelle d'Anissia,
+la bonhomie cynique de la vieille Matrena, qui couve maternellement
+l'adultère de son fils, et la sainteté du vieux Akim à la langue
+bègue,--Dieu vivant dans un corps ridicule.--Puis, c'est la chute de
+Nikita, faible et sans méchanceté, mais englué dans le péché, roulant
+au fond du crime, malgré ses efforts pour se retenir sur la pente; sa
+mère et sa femme l'entraînent...
+
+ _Les moujiks ne valent pas cher. Mais les babas! Des fauves! Elles
+ n'ont peur de rien... Vous autres sœurs, vous êtes des millions
+ de Russes, et vous êtes toutes aveugles comme des taupes, vous ne
+ savez rien, vous ne savez rien!... Le moujik, lui au moins, il peut
+ apprendre quelque chose, au cabaret, ou qui sait? en prison ou à la
+ caserne; mais la baba,... quoi? Elle n'a rien vu, rien entendu.
+ Telle elle a grandi, telle elle meurt... Elles sont comme des
+ petits chiens aveugles, qui vont courant et heurtant de la tête
+ contre les ordures. Elles ne savent que leurs sottes chansons:
+ «Ho-ho! Ho-ho!»... Eh quoi! Ho-ho?... Elles ne savent pas[216]._
+
+Ensuite, la scène terrible du meurtre de l'enfant nouveau-né. Nikita ne
+veut pas tuer. Anissia, qui pour lui a assassiné son mari, et dont les
+nerfs sont depuis torturés par son crime, devient féroce, folle, menace
+de le livrer; elle crie:
+
+ _Au moins, je ne serai plus seule. Il sera aussi un assassin. Qu'il
+ sache ce que c'est!_
+
+Nikita écrase l'enfant, entre deux planches. Au milieu de son crime, il
+s'enfuit, épouvanté, il menace de tuer Anissia et sa mère, il sanglote,
+il supplie:
+
+ _Ma petite mère, je n'en peux plus!_
+
+Il croit entendre crier l'enfant écrasé.
+
+ _Où me sauver?..._
+
+C'est une scène de Shakespeare.--Moins sauvage et plus poignante encore
+la variante de l'acte IV, le dialogue de la petite fille et du vieux
+domestique, qui, seuls dans la maison, la nuit, entendent, devinent le
+crime qui s'accomplit au dehors.
+
+Enfin, l'expiation volontaire. Nikita, accompagné de son père, le vieux
+Akim, entre, déchaussé, au milieu d'une noce. Il s'agenouille, il
+demande pardon à tous, il s'accuse de tous les crimes. Le vieux Akim
+l'encourage, le regarde avec un sourire de douleur extatique:
+
+ _Dieu! oh! le voilà, Dieu!_
+
+Ce qui donne au drame une saveur d'art spéciale, c'est sa langue
+paysanne.
+
+«J'ai dépouillé mes calepins de notes pour écrire _la Puissance des
+Ténèbres_», disait Tolstoï à M. Paul Boyer.
+
+Ces images imprévues, jaillies de l'âme lyrique et railleuse du peuple
+russe, ont une verve et une vigueur auprès desquelles toutes les images
+littéraires semblent pâles. Tolstoï s'en délecte; on sent que l'artiste
+s'amuse, en écrivant son drame, à noter ces expressions et ces pensées,
+dont le comique ne lui échappe point[217], tandis que l'apôtre se désole
+des ténèbres de l'âme.
+
+ * * * * *
+
+Tout en observant le peuple et en laissant tomber dans sa nuit un rayon
+de la lumière d'en haut, Tolstoï consacrait à la nuit plus sombre encore
+des classes riches et bourgeoises deux romans tragiques. On sent que la
+forme du théâtre domine, à cette époque, sa pensée artistique. _La Mort
+d'Ivan Iliitch_ et _la Sonate à Kreutzer_ sont toutes deux de vrais
+drames intérieurs, resserrés, concentrés; et dans _la Sonate_ c'est le
+héros du drame qui le raconte lui-même.
+
+_La Mort d'Ivan Iliitch_ (1884-86) est une des œuvres russes qui ont
+le plus remué le public français. Je notais, au début de cette étude,
+comment j'avais été le témoin du saisissement causé par ces pages à des
+lecteurs bourgeois de la province française, qui semblaient indifférents
+à l'art. C'est que l'œuvre met en scène, avec une vérité troublante,
+un type de ces hommes moyens, fonctionnaires consciencieux, vides de
+religion, d'idéal, et presque de pensée, qui s'absorbent dans leurs
+fonctions, dans leur vie machinale, jusqu'à l'heure de la mort, où ils
+s'aperçoivent avec effroi qu'ils n'ont pas vécu. Ivan Iliitch est le
+représentant de cette bourgeoisie européenne de 1880, qui lit Zola, va
+entendre Sarah Bernhardt, et, sans avoir aucune foi, n'est même pas
+irréligieuse: car elle ne se donne la peine ni de croire ni de ne pas
+croire,--elle n'y pense jamais.
+
+Par la violence du réquisitoire, tour à tour âpre et presque bouffon,
+contre le monde et surtout contre le mariage, _la Mort d'Ivan Iliitch_
+ouvre une série d'œuvres nouvelles; elle annonce les peintures plus
+farouches encore de _la Sonate à Kreutzer_ et de _Résurrection_. Vide
+lamentable et risible de cette vie (comme il y en a des milliers, des
+milliers), avec ses ambitions grotesques, ses pauvres satisfactions
+d'amour-propre, qui ne font guère plaisir,--«toujours plus que de passer
+la soirée en tête-à-tête avec sa femme»,--les déboires de carrière, les
+passe-droits qui aigrissent, le vrai bonheur: le whist. Et cette vie
+ridicule est perdue pour une cause plus ridicule encore, en tombant
+d'une échelle, un jour qu'Ivan a voulu accrocher un rideau à la fenêtre
+du salon. Mensonge de la vie. Mensonge de la maladie. Mensonge du
+médecin bien portant, qui ne pense qu'à lui-même. Mensonge de la
+famille, que la maladie dégoûte. Mensonge de la femme, qui affecte le
+dévouement et calcule comment elle vivra, lorsque le mari sera mort.
+Universel mensonge, auquel s'oppose, seule, la vérité d'un domestique
+compatissant, qui ne cherche pas à cacher au mourant son état et l'aide
+fraternellement. Ivan Iliitch, «plein d'une pitié infinie pour
+lui-même», pleure son isolement et l'égoïsme des hommes; il souffre
+horriblement, jusqu'au jour où il s'aperçoit que sa vie passée a été un
+mensonge, et que ce mensonge, il peut le réparer. Aussitôt, tout
+s'éclaire,--une heure avant sa mort. Il ne pense plus à lui, il pense
+aux siens, il s'apitoie sur eux; il _doit_ mourir et les débarrasser de
+lui.
+
+ _--Où es-tu donc, douleur?--La voilà... Eh bien, tu n'as qu'à
+ persister.--Et la mort, où est-elle?...--Il ne la trouva plus. Au
+ lieu de la mort, il y avait la lumière.--«C'est fini», dit
+ quelqu'un.--Il entendit ces paroles et se les répéta.--«La mort
+ n'existe plus», se dit-il._
+
+Ce «rayon de lumière» ne se montre même plus dans _la Sonate à
+Kreutzer_[218]. C'est une œuvre féroce, lâchée contre la société,
+comme une bête blessée, qui se venge de ce qu'elle a souffert.
+N'oublions pas qu'elle est la confession d'une brute humaine, qui vient
+de tuer, et que le virus de la jalousie infecte. Tolstoï s'efface
+derrière son personnage. Et sans doute, on retrouve ses idées, montées
+de ton, dans ces invectives enragées contre l'hypocrisie générale:
+hypocrisie de l'éducation des femmes, de l'amour, du mariage--cette
+«prostitution domestique»,--du monde, de la science, des médecins,--ces
+«semeurs de crimes». Mais son héros l'entraîne à une brutalité
+d'expressions, à une violence d'images charnelles,--toutes les ardeurs
+d'un corps luxurieux,--et par réaction, toutes les fureurs de
+l'ascétisme, la peur haineuse des passions, la malédiction à la vie
+jetée par un moine du moyen âge, brûlé de sensualité. Après avoir écrit
+son livre, Tolstoï lui-même fut épouvanté:
+
+ _Je ne prévoyais pas du tout_, dit-il dans sa _Postface à la Sonate
+ à Kreutzer[219], qu'une logique rigoureuse me conduirait, en
+ écrivant cette œuvre, où je suis venu. Mes propres conclusions
+ m'ont d'abord terrifié, je voulais ne pas les croire, mais je ne le
+ pouvais pas... J'ai dû les accepter._
+
+Il devait, en effet, reprendre, sous une forme sereine, les cris
+farouches du meurtrier Posdnicheff contre l'amour et le mariage:
+
+ _Celui qui regarde la femme--surtout sa femme--avec sensualité,
+ commet déjà l'adultère avec elle._
+
+ _Quand les passions auront disparu, alors l'humanité n'aura plus de
+ raison d'être, elle aura exécuté la Loi; l'union des êtres sera
+ accomplie._
+
+Il montrera, en s'appuyant sur l'Évangile selon saint Mathieu, que
+«l'idéal chrétien n'est pas le mariage, qu'il ne peut exister de
+mariage chrétien, que le mariage, au point de vue chrétien, n'est pas un
+élément de progrès, mais de déchéance, que l'amour, ainsi que tout ce
+qui le précède et le suit, est un obstacle au véritable idéal
+humain[220]...»
+
+Mais ces idées ne s'étaient jamais formulées en lui avec cette netteté,
+avant qu'elles fussent sorties de la bouche de Posdnicheff. Comme il
+arrive souvent chez les grands créateurs, l'œuvre a entraîné
+l'auteur; l'artiste a devancé le penseur.--L'art n'y a rien perdu. Pour
+la puissance de l'effet, pour la concentration passionnée, pour le
+relief brutal des visions, pour la plénitude et la maturité de la forme,
+nulle œuvre de Tolstoï n'égale _la Sonate à Kreutzer_.
+
+Il me reste à expliquer son titre.--A vrai dire, il est faux. Il trompe
+sur l'œuvre. La musique ne joue là qu'un rôle accessoire. Supprimez
+la sonate: rien ne sera changé. Tolstoï a eu le tort de mêler deux
+questions qu'il prenait à cœur: la puissance dépravante de la musique
+et celle de l'amour. Le démon musical méritait une œuvre à part; la
+place que Tolstoï lui accorde en celle-ci est insuffisante à prouver le
+danger qu'il dénonce. Je dois m'arrêter un peu sur ce sujet: car je ne
+crois pas qu'on ait jamais compris l'attitude de Tolstoï à l'égard de
+la musique.
+
+Il s'en fallait de beaucoup qu'il ne l'aimât point. On ne craint ainsi
+que ce qu'on aime. Qu'on se souvienne de la place que tiennent les
+souvenirs musicaux dans _Enfance_ et surtout dans _Bonheur Conjugal_, où
+tout le cycle d'amour, de son printemps à son automne, se déroule entre
+les phrases de la Sonate _quasi una fantasia_ de Beethoven. Qu'on se
+souvienne aussi des symphonies merveilleuses qu'entendent chanter en eux
+Nekhludov[221] et le petit Pétia, la nuit avant sa mort[222]. Si Tolstoï
+avait appris fort médiocrement la musique[223], elle l'émouvait
+jusqu'aux larmes; et il s'y livra avec passion, à certaines époques de
+sa vie. En 1858, il fonda à Moscou une Société musicale, qui devint plus
+tard le Conservatoire de Moscou.
+
+ _Il aimait beaucoup la musique_, écrit son beau-frère S.-A. Bers.
+ _Il touchait du piano et affectionnait les maîtres classiques.
+ Souvent, avant de se mettre au travail[224], il s'asseyait au
+ piano. Probablement y trouvait-il l'inspiration. Il accompagnait
+ toujours ma sœur cadette, dont il aimait la voix. J'ai remarqué
+ que les sensations provoquées en lui par la musique étaient
+ accompagnées d'une légère pâleur du visage et d'une grimace
+ imperceptible qui, semblait-il, exprimait l'effroi[225]._
+
+C'était bien l'effroi qu'il éprouvait, au choc de ces forces inconnues
+qui ébranlaient jusqu'aux racines de son être! Dans ce monde de la
+musique, il sentait fondre sa volonté morale, sa raison, toute la
+réalité de la vie. Qu'on relise, dans le premier volume de _Guerre et
+Paix_, la scène où Nicolas Rostov, qui vient de perdre au jeu, rentre
+désespéré. Il entend sa sœur Natacha qui chante. Il oublie tout.
+
+ _Il attendait avec une fiévreuse impatience la note qui allait
+ suivre, et pendant un moment, il n'y eut plus au monde que la
+ mesure à trois temps_: Oh! mio crudele affetto!
+
+ --«_Quelle absurde existence que la nôtre, pensait-il. Le malheur,
+ l'argent, la haine, l'honneur, tout cela n'est rien... Voilà le
+ vrai!... Natacha, ma petite colombe!... Voyons si elle va atteindre
+ le_ si?... _Elle l'a atteint, Dieu merci!_»
+
+ _Et lui-même, sans s'apercevoir qu'il chantait, pour renforcer le_
+ si, _il l'accompagna à la tierce_.
+
+ --«_Oh! mon Dieu, que c'est beau! Est-ce moi qui l'ai donné? quel
+ bonheur!» pensait-il; et la vibration de cette tierce éveilla dans
+ son âme tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur.
+ Qu'étaient, à côté de cette sensation surhumaine, et sa perte au
+ jeu et sa parole donnée!... Folies! On pouvait tuer, voler, et
+ pourtant être heureux[226]._
+
+Nicolas ne tue ni ne vole, et la musique n'est pour lui qu'un trouble
+passager; mais Natacha est sur le point de s'y perdre. C'est à la suite
+d'une soirée à l'Opéra, «dans ce monde étrange, insensé de l'art, à
+mille lieues du réel, où le bien et le mal, l'extravagant et le
+raisonnable se mêlent et se confondent», qu'elle écoute la déclaration
+d'Anatole Kouraguine qui l'affole et qu'elle consent à l'enlèvement.
+
+Plus Tolstoï avance en âge, plus il a peur de la musique[227]. Un homme
+qui eut de l'influence sur lui, Auerbach, qu'il vit à Dresde en 1860,
+fortifia sans doute ses préventions. «Il parlait de la musique comme
+d'un _Pflichtloser Genuss_ (une jouissance déréglée). Selon lui, elle
+était un tournant vers la dépravation[228].»
+
+Entre tant de musiciens dépravants, pourquoi, demande M. Camille
+Bellaigue[229], avoir été choisir justement le plus pur et le plus
+chaste de tous, Beethoven?--Parce qu'il est le plus fort. Tolstoï
+l'avait aimé, et il l'aima toujours. Ses plus lointains souvenirs
+d'_Enfance_ étaient liés à la _Sonate Pathétique_; et quand Nekhludov, à
+la fin de _Résurrection_, entend jouer l'_andante_ de la _Symphonie en
+ut mineur_, il a peine à retenir ses larmes; «il s'attendrit sur
+lui-même».--Cependant, on a vu avec quelle animosité Tolstoï s'exprime
+dans _Qu'est-ce que l'Art?_[230] au sujet des «œuvres maladives du
+sourd Beethoven»; et déjà en 1876, l'acharnement avec lequel «il aimait
+à démolir Beethoven et à émettre des doutes sur son génie» avait révolté
+Tschaikovsky et refroidi l'admiration qu'il avait pour Tolstoï. _La
+Sonate à Kreutzer_ nous permet de voir au fond de cette injustice
+passionnée. Que reproche Tolstoï à Beethoven? Sa puissance. Il est comme
+Gœthe, écoutant la _Symphonie en ut mineur_, et, bouleversé par elle,
+réagissant avec colère contre le maître impérieux qui l'assujettit à sa
+volonté[231]:
+
+ _Cette musique_, dit Tolstoï, _me transporte immédiatement dans
+ l'état d'âme où se trouvait celui qui l'écrivit... La musique
+ devrait être chose d'État, comme en Chine. On ne devrait pas
+ admettre que le premier venu disposât d'un pouvoir aussi effroyable
+ d'hypnotisme... Ces choses-là_ (_le premier_ Presto _de la_
+ Sonate), _on ne devrait avoir la permission de les jouer que dans
+ certaines circonstances importantes_...
+
+Et voyez, après cette révolte, comme il cède au pouvoir de Beethoven, et
+comme ce pouvoir est, de son aveu même, ennoblissant et pur! En écoutant
+le morceau, Posdnicheff tombe dans un état indéfinissable qu'il ne peut
+analyser, mais dont la conscience le rend joyeux; la jalousie n'y a plus
+de place. La femme n'est pas moins transfigurée. Elle a, tandis qu'elle
+joue, «_une sévérité d'expression majestueuse_», puis, «_un sourire
+faible, pitoyable, bienheureux, après qu'elle a fini_».... Qu'y a-t-il,
+en tout cela, de pervers?--Il y a ceci que l'esprit est esclave et que
+la force inconnue des sons peut faire de lui ce qu'elle veut. Le
+détruire, s'il lui plaît.
+
+Cela est vrai; mais Tolstoï n'oublie qu'une chose: c'est la médiocrité
+ou l'absence de vie chez la plupart de ceux qui écoutent ou qui font de
+la musique. La musique ne saurait être dangereuse pour ceux qui ne
+sentent rien. Le spectacle de la salle de l'Opéra, pendant une
+représentation de _Salomé_, est bien fait pour rassurer sur l'immunité
+du public aux émotions les plus malsaines de l'art des sons. Il faut
+être riche de vie, comme Tolstoï, pour risquer d'en souffrir.--La
+vérité, c'est que, malgré son injustice blessante pour Beethoven,
+Tolstoï sent plus profondément sa musique que la majorité de ceux qui
+aujourd'hui l'exaltent. Lui, du moins, il connaît ces passions
+frénétiques, cette violence sauvage, qui grondent dans l'art du «_Vieux
+Sourd_», et que ne sent plus aucun des virtuoses ni des orchestres
+d'aujourd'hui. Beethoven eût été peut-être plus content de sa haine que
+de l'amour des Beethovéniens.
+
+
+
+
+Dix ans séparent _Résurrection de la Sonate à Kreutzer_[232], dix ans
+qu'absorbe de plus en plus la propagande morale. Et dix ans la séparent
+du terme auquel aspire cette vie affamée de l'éternel. _Résurrection_
+est en quelque sorte le testament artistique de Tolstoï. Elle domine
+cette fin de vie de même que _Guerre et Paix_ en couronne la maturité.
+C'est la dernière cime, la plus haute peut-être,--sinon la plus
+puissante,--le faîte invisible[233] se perd au milieu de la brume.
+Tolstoï a soixante-dix ans. Il contemple le monde, sa vie, ses erreurs
+passées, sa foi, ses colères saintes. Il les regarde d'en haut. C'est la
+même pensée que dans les œuvres précédentes, la même guerre à
+l'hypocrisie; mais l'esprit de l'artiste, comme dans _Guerre et Paix_,
+plane au-dessus de son sujet; à la sombre ironie, à l'âme tumultueuse de
+_la Sonate à Kreutzer_ et de _la Mort d'Ivan Iliitch_ il mêle une
+sérénité religieuse, détachée de ce monde qui se reflète en lui,
+exactement. On dirait, par instants, d'un Gœthe chrétien.
+
+Tous les caractères d'art que nous avons notés dans les œuvres de la
+dernière période se retrouvent ici, et surtout la concentration du
+récit, plus frappante en un long roman qu'en de courtes nouvelles.
+L'œuvre est une, très différente en cela de _Guerre et Paix_ et
+d'_Anna Karénine_. Presque pas de digressions épisodiques. Une seule
+action, suivie avec ténacité, et fouillée dans tous ses détails. Même
+vigueur de portraits, peints en pleine pâte, que dans _la Sonate_. Une
+observation de plus en plus lucide, robuste, impitoyablement réaliste,
+qui voit l'animal dans l'homme,--«la terrible persistance de la bête
+dans l'homme, plus terrible, quand cette animalité n'est pas à
+découvert, quand elle se cache sous des dehors soi-disant
+poétiques[234]». Ces conversations de salon, qui ont simplement pour
+objet de satisfaire un besoin physique: «le besoin d'activer la
+digestion, en remuant les muscles de la langue et du gosier[235]». Une
+vision crue des êtres qui n'épargne personne, ni la jolie Korchaguine,
+«avec les os de ses coudes saillants, la largeur de son ongle du pouce»,
+et son décolletage qui inspire à Nekhludov «honte et dégoût, dégoût et
+honte»,--ni l'héroïne, la Maslova, dont rien n'est dissimulé de la
+dégradation, son usure précoce, son expression vicieuse et basse, son
+sourire provocant, son odeur d'eau-de-vie, son visage rouge et enflammé.
+Une brutalité de détails naturalistes: la femme qui cause, accroupie sur
+le cuveau aux ordures. L'imagination poétique, la jeunesse se sont
+évanouies, sauf dans les souvenirs du premier amour, dont la musique
+bourdonne en nous avec une intensité hallucinante, la chaste nuit du
+Samedi Saint, et la nuit de Pâques, le dégel, le brouillard blanc si
+épais «qu'à cinq pas de la maison, l'on ne voyait rien qu'une masse
+sombre d'où jaillissait la lueur rouge d'une lampe», le chant des coqs
+dans la nuit, la rivière glacée qui craque, ronfle, s'éboule et résonne
+comme un verre qui se brise, et le jeune homme qui, du dehors, regarde
+à travers la vitre la jeune fille qui ne le voit pas, assise près de la
+table, à la lueur tremblante de la petite lampe,--Katucha pensive, qui
+sourit et qui rêve.
+
+Le lyrisme de l'auteur tient peu de place. Son art a pris un tour plus
+impersonnel, plus dégagé de sa propre vie. Tolstoï a fait effort pour
+renouveler le champ de son observation. Le monde criminel et le monde
+révolutionnaire, qu'il étudie ici, lui étaient étrangers[236]; il n'y
+pénètre que par un effort de sympathie volontaire; il convient même
+qu'avant de les regarder de près, les révolutionnaires lui inspiraient
+une invincible aversion[237]. D'autant plus admirable est son
+observation véridique, ce miroir sans défauts. Quelle abondance de types
+et de détails précis! Et comme tout est vu, bassesses et vertus, sans
+dureté, sans faiblesse, avec une calme intelligence et une pitié
+fraternelle!... Lamentable tableau des femmes dans la prison! Elles sont
+impitoyables entre elles; mais l'artiste est le bon Dieu: il voit, dans
+le cœur de chacune, la détresse sous l'abjection, et sous le masque
+d'effronterie le visage qui pleure. La pure et pâle lueur, qui peu à peu
+s'annonce dans l'âme vicieuse de la Maslova et l'illumine à la fin d'une
+flamme de sacrifice, prend la beauté émouvante d'un de ces rayons de
+soleil qui transfigurent une humble scène de Rembrandt. Nulle sévérité,
+même pour les bourreaux. «_Pardonnez-leur, Seigneur, ils ne savent ce
+qu'ils font_»... Le pire est que, souvent, ils savent ce qu'ils font,
+ils en ont le remords, et ne peuvent point ne pas le faire. Il se dégage
+du livre le sentiment de l'écrasante fatalité qui pèse sur ceux qui
+souffrent, comme sur ceux qui font souffrir,--ce directeur de prison,
+plein de bonté naturelle, las de sa vie de geôlier, autant que des
+exercices de piano de sa fille chétive et blême, aux yeux cernés, qui
+massacre inlassablement une rapsodie de Liszt;--ce général gouverneur
+d'une ville sibérienne, intelligent et bon, qui, pour échapper à
+l'insoluble conflit entre le bien qu'il veut faire et le mal qu'il est
+forcé de faire, s'alcoolise depuis trente-cinq ans, assez maître de lui
+toutefois pour garder de la tenue, même lorsqu'il est ivre;--et la
+tendresse familiale qui règne chez ces gens, que leur métier rend sans
+entrailles à l'égard des autres.
+
+Le seul des caractères qui n'ait point une vérité objective, est celui
+du héros, Nekhludov, parce que Tolstoï lui a prêté ses idées propres.
+C'était déjà le défaut--ou le danger--de plusieurs des types les plus
+célèbres de _Guerre et Paix_ ou d'_Anna Karénine_: le prince André,
+Pierre Besoukhov, Levine, etc. Mais il était moins grave alors: car les
+personnages se trouvaient, par leur situation et leur âge, plus près de
+l'état d'esprit de Tolstoï. Au lieu qu'ici, l'auteur loge dans le corps
+d'un viveur de trente-cinq ans son âme désincarnée de vieillard de
+soixante-dix ans. Je ne dis point que la crise morale d'un Nekhludov ne
+puisse être vraie, ni même qu'elle ne puisse se produire avec cette
+soudaineté[238]. Mais rien, dans le tempérament, dans le caractère, dans
+la vie antérieure du personnage, tel que Tolstoï le représente,
+n'annonçait ni n'explique cette crise; et quand elle est commencée rien
+ne l'interrompt plus. Sans doute, Tolstoï a marqué avec profondeur
+l'alliage impur qui est d'abord mêlé aux pensées de sacrifice; les
+larmes d'attendrissement et d'admiration pour soi, puis plus tard
+l'épouvante et la répugnance qui saisissent Nekhludov, en face de la
+réalité. Mais jamais sa résolution ne fléchit. Cette crise n'a aucun
+rapport avec des crises antérieures, violentes mais momentanées[239].
+Rien ne peut plus arrêter cet homme faible et indécis. Ce prince,
+riche, considéré, très sensible aux satisfactions du monde, sur le point
+d'épouser une jolie fille qui l'aime et qui ne lui déplaît point, décide
+brusquement de tout abandonner, richesse, monde, situation sociale, et
+d'épouser une prostituée, afin de réparer une faute ancienne; et son
+exaltation se soutient, sans fléchir, pendant des mois; elle résiste à
+toutes les épreuves, même à la nouvelle que celle dont il veut faire sa
+femme continue sa vie de débauche[240].--Il y a là une sainteté, dont la
+psychologie d'un Dostoievsky nous eût montré la source dans les obscures
+profondeurs de la conscience et jusque dans l'organisme de ses héros.
+Mais Nekhludov n'a rien d'un héros de Dostoievsky. Il est le type de
+l'homme moyen, médiocre et sain, qui est le héros habituel de Tolstoï.
+En vérité, l'on sent trop la juxtaposition d'un personnage très
+réaliste[241] avec une crise morale qui appartient à un autre homme;--et
+cet autre, c'est le vieillard Tolstoï.
+
+La même impression de dualité d'éléments se retrouve, à la fin du livre,
+où se juxtapose à une troisième partie d'observation strictement
+réaliste une conclusion évangélique qui n'est pas nécessaire--acte de
+foi personnel, qui ne sort pas logiquement de la vie observée. Ce
+n'était pas la première fois que la religion de Tolstoï s'ajoutait à son
+réalisme; mais, dans les œuvres passées, les deux éléments sont mieux
+fondus. Ici, ils coexistent, ils ne se mêlent point; et le contraste
+frappe d'autant plus que la foi de Tolstoï se passe davantage de toute
+preuve, et que son réalisme se fait de jour en jour plus libre et plus
+aiguisé. Il y a là trace, non de fatigue, mais d'âge,--une certaine
+raideur dans les articulations. La conclusion religieuse n'est pas le
+développement organique de l'œuvre. C'est un _Deus ex machinâ_.... Et
+je suis convaincu que, tout au fond de Tolstoï, en dépit de ses
+affirmations, la fusion n'était point parfaite entre ses natures
+diverses: sa vérité d'artiste et sa vérité de croyant.
+
+Mais si _Résurrection_ n'a pas l'harmonieuse plénitude des œuvres de
+la jeunesse, si je lui préfère, pour ma part, _Guerre et Paix_, elle
+n'en est pas moins un des plus beaux poèmes de compassion humaine,--le
+plus véridique peut-être. Plus qu'au travers de toute autre, j'aperçois
+dans cette œuvre les yeux clairs de Tolstoï, les yeux gris-pâle qui
+pénètrent, «ce regard qui va droit à l'âme[242]», et dans chaque âme
+voit Dieu.
+
+
+
+
+Tolstoï ne renonça jamais à l'art. Un grand artiste ne peut, même s'il
+le veut, abdiquer sa raison de vivre. Il peut, pour des causes
+religieuses, renoncer à publier; il ne le peut, à écrire. Jamais Tolstoï
+n'interrompit sa création artistique. M. Paul Boyer, qui l'a vu à
+Iasnaïa Poliana, dans ces dernières années, dit qu'il menait de front
+les œuvres d'évangélisation ou de polémique et les œuvres
+d'imagination; il se délassait des unes par les autres. Quand il avait
+terminé quelque traité social, quelque _Appel aux Dirigeants_ ou _aux
+Dirigés_, il s'accordait le droit de reprendre une des belles histoires
+qu'il se contait à lui-même,--tel son _Hadji-Mourad_, une épopée
+militaire, qui chantait un épisode des guerres du Caucase et de la
+résistance des montagnards sous Schamyl[243]. L'art était resté son
+délassement, son plaisir. Mais il eût regardé comme une vanité d'en
+faire parade[244]. A part son _Cycle de lectures pour tous les jours de
+l'année_ (1904-5)[245], où il rassembla les _Pensées de divers écrivains
+sur la vérité et la vie_--véritable Anthologie de la sagesse poétique du
+monde, depuis les Livres Saints d'Orient jusqu'aux artistes
+contemporains,--presque toutes ses œuvres proprement artistiques, à
+partir de 1900, sont restées manuscrites[246].
+
+En revanche, il jetait hardiment, ardemment, ses écrits polémiques et
+mystiques dans la bataille sociale. De 1900 à 1910, elle absorbe le
+meilleur de ses forces. La Russie traversait une crise formidable, où
+l'empire des tsars parut un moment craquer sur ses bases et déjà près de
+s'effondrer. La guerre russo-japonaise, la débâcle qui suivit,
+l'agitation révolutionnaire, les mutineries de l'armée et de la flotte,
+les massacres, les troubles agraires semblaient marquer «la fin d'un
+monde»,--comme dit le titre d'un ouvrage de Tolstoï.--Le sommet de la
+crise fut atteint entre 1904 et 1905. Tolstoï publia, dans ces années,
+une série d'œuvres retentissantes: _Guerre et Révolution_[247], _le
+Grand Crime_, _la Fin d'un Monde_.[248] Durant cette dernière période de
+dix ans, il occupe une situation unique, non seulement en Russie, mais
+dans l'univers. Il est seul, étranger à tous les partis, à toutes les
+patries, rejeté de son Église qui l'a excommunié[249]. La logique de sa
+raison, l'intransigeance de sa foi, l'ont «acculé à ce dilemme: se
+séparer des autres hommes, ou de la vérité.» Il s'est souvenu du dicton
+russe: «Un vieux qui ment, c'est un riche qui vole»; et il s'est séparé
+des hommes, pour dire la vérité. Il la dit tout entière à tous. Le vieux
+chasseur de mensonges continue de traquer infatigablement toutes les
+superstitions religieuses ou sociales, tous les fétiches. Il n'en a pas
+seulement aux anciens pouvoirs malfaisants, à l'Église persécutrice, à
+l'autocratie tsarienne. Peut-être même s'apaise-t-il un peu à leur
+égard, maintenant que tout le monde leur jette la pierre. On les
+connaît, elles ne sont plus si redoutables! Et après tout, elles font
+leur métier, elles ne trompent pas. La lettre de Tolstoï au tsar Nicolas
+II[250] est, dans sa vérité sans ménagements pour le souverain, pleine
+de douceur pour l'homme, qu'il appelle son «cher frère», qu'il prie de
+«lui pardonner s'il l'a chagriné sans le vouloir»; et il signe: «Votre
+frère qui vous souhaite le véritable bonheur».
+
+Mais ce que Tolstoï pardonne le moins, ce qu'il dénonce avec virulence,
+ce sont les nouveaux mensonges, car les anciens sont percés à jour. Ce
+n'est pas le despotisme, c'est l'illusion de la liberté. Et l'on ne sait
+ce qu'il hait le plus, parmi les sectateurs de nouvelles idoles, des
+socialistes ou des «libéraux».
+
+Il avait pour les libéraux une antipathie de longue date. Tout de suite,
+il l'avait ressentie, quand, officier de Sébastopol, il s'était trouvé
+dans le cénacle des gens de lettres de Pétersbourg. Ç'avait été une des
+causes de son malentendu avec Tourgueniev. L'aristocrate orgueilleux,
+l'homme d'antique race, ne pouvait supporter ces intellectuels et leur
+prétention de faire, bon gré, mal gré, le bonheur de la nation, en lui
+imposant leurs utopies. Très Russe, de vieille souche[251], il avait
+une méfiance pour les nouveautés libérales, pour ces idées
+constitutionnelles qui venaient d'Occident; et ses deux voyages en
+Europe ne firent que fortifier ses préventions. Au retour du premier
+voyage, il écrit:
+
+ _Éviter l'ambition du libéralisme[252]._
+
+Au retour du second, il note que «la société privilégiée» n'a aucunement
+le droit d'élever à sa manière le peuple qui lui est étranger[253]....
+
+Dans _Anna Karénine_, il expose largement son dédain pour les libéraux.
+Levine refuse de s'associer à l'œuvre des institutions provinciales
+pour instruire le peuple et aux innovations à l'ordre du jour. Le
+tableau des élections à l'assemblée provinciale des seigneurs montre le
+marché de dupe que fait un pays, en substituant à son ancienne
+administration conservatrice une administration libérale. Rien de
+changé, mais un mensonge de plus et qui n'a point l'excuse ou la
+consécration des siècles.
+
+«Nous ne valons peut-être pas grand'chose, dit le représentant de
+l'ancien régime, mais nous n'en avons pas moins duré mille ans.»
+
+Et Tolstoï s'indigne contre l'abus que les libéraux font du mot:
+«_Peuple, Volonté du peuple..._» Eh! que savent-ils du peuple? Qu'est-ce
+que le peuple?
+
+C'est surtout à l'époque où le mouvement libéral semble sur le point de
+réussir et fait convoquer la première Douma, que Tolstoï exprime
+violemment sa désapprobation des idées constitutionnelles.
+
+ _En ces derniers temps, la déformation du christianisme a donné
+ lieu à une nouvelle supercherie, qui a mieux enfoncé nos peuples
+ dans leur servilité. A l'aide d'un système complexe d'élections
+ parlementaires, il leur fut suggéré qu'en élisant leurs
+ représentants directement, ils participaient au gouvernement, et
+ qu'en leur obéissant, ils obéissaient à leur propre volonté, ils
+ étaient libres. C'est une fourberie. Le peuple ne peut exprimer sa
+ volonté, même avec le suffrage universel: 1º parce qu'une pareille
+ volonté collective d'une nation de plusieurs millions d'habitants
+ ne peut exister; 2º parce que, même si elle existait, la majorité
+ des voix ne serait pas son expression. Sans insister sur ce fait
+ que les élus légifèrent et administrent, non pour le bien général,
+ mais pour se maintenir au pouvoir,--sans appuyer sur le fait de la
+ dépravation du peuple due à la pression et à la corruption
+ électorale,--ce mensonge est particulièrement funeste, en raison de
+ l'esclavage présomptueux où tombent ceux qui s'y soumettent... Ces
+ hommes libres rappellent les prisonniers qui s'imaginent jouir de
+ la liberté, lorsqu'ils ont le droit d'élire ceux parmi leurs
+ geôliers qui sont chargés de la police intérieure de la prison...
+ Un membre d'un État despotique peut être entièrement libre, même
+ parmi les plus cruelles violences. Mais un membre d'un État
+ constitutionnel est toujours esclave, car il reconnaît la légalité
+ des violences commises contre lui... Et voici qu'on voudrait amener
+ le peuple russe au même état d'esclavage constitutionnel que les
+ autres peuples européens[254]!..._
+
+Dans son éloignement du libéralisme, c'est le dédain qui domine.
+Vis-à-vis du socialisme, c'est--ou plutôt ce serait--la haine, si
+Tolstoï ne se défendait de haïr quoi que ce fût. Il le déteste
+doublement, parce que le socialisme amalgame en lui deux mensonges:
+celui de la liberté et celui de la science. Ne se prétend-il pas fondé
+sur je ne sais quelle science économique, dont les lois absolues
+régentent le progrès du monde!
+
+Tolstoï est très sévère pour la science. Il a des pages d'une ironie
+terrible sur cette superstition moderne et «ces futiles problèmes:
+origine des espèces, analyse spectrale, nature du radium, théorie des
+nombres, animaux fossiles et autres sornettes, auxquelles on attribue
+aujourd'hui la même importance qu'on attribuait, au moyen âge, à
+l'Immaculée Conception ou à la Dualité de la Substance».--Il raille «ces
+servants de la science, qui, de même que les servants de l'Église, se
+persuadent et persuadent aux autres qu'ils sauvent l'humanité, qui, de
+même que l'Église, croient en leur infaillibilité, ne sont jamais
+d'accord entre eux, se divisent en chapelles, et qui, de même que
+l'Église, sont la cause principale de la grossièreté, de l'ignorance
+morale, du retard que met l'homme à s'affranchir du mal dont il souffre:
+car ils ont rejeté la seule chose qui pouvait unir l'humanité: la
+conscience religieuse[255].»
+
+Mais son inquiétude redouble et son indignation éclate, quand il voit
+cette arme dangereuse du nouveau fanatisme dans les mains de ceux qui
+prétendent régénérer l'humanité. Tout révolutionnaire l'attriste, quand
+il recourt à la violence. Mais le révolutionnaire intellectuel et
+théoricien lui fait horreur: c'est un pédant meurtrier, une âme
+orgueilleuse et sèche, qui n'aime pas les hommes, qui n'aime que ses
+idées[256].
+
+De basses idées, d'ailleurs.
+
+ _Le socialisme a pour but la satisfaction des besoins les plus bas
+ de l'homme: son bien-être matériel. Et ce but même, il est
+ impuissant à l'atteindre par les moyens qu'il préconise[257]._
+
+Au fond il est sans amour. Il n'a que de la haine pour les oppresseurs
+et «une envie noire pour la vie douce et rassasiée des riches: une
+avidité de mouches qui se rassemblent autour des déjections[258]». Quand
+le socialisme aura vaincu, l'aspect du monde sera terrible. La horde
+européenne se ruera sur les peuples faibles et sauvages avec une force
+redoublée, et elle en fera des esclaves, afin que les anciens
+prolétaires de l'Europe puissent tout à leur aise se dépraver par le
+luxe oisif, comme les Romains[259].
+
+Heureusement que la meilleure force du socialisme se dépense en
+fumées,--en discours, comme ceux de Jaurès....
+
+ _Quel admirable orateur! Il y a de tout dans ses discours,--et il
+ n'y a rien... Le socialisme, c'est un peu comme notre orthodoxie
+ russe: vous le pressez, vous le poussez dans ses derniers
+ retranchements, vous croyez l'avoir saisi, et brusquement il se
+ retourne et vous dit: «Mais non! je ne suis pas celui que vous
+ croyez, je suis autre.» Et il vous glisse dans la main... Patience!
+ Laissons faire le temps. Il en sera des théories socialistes comme
+ des modes de femmes, qui très rapidement passent du salon à
+ l'antichambre[260]._
+
+Si Tolstoï fait ainsi la guerre aux libéraux et aux socialistes, ce
+n'est pas, tant s'en faut, pour laisser le champ libre à l'autocratie;
+c'est au contraire pour que la bataille se livre dans toute son ampleur
+entre le vieux monde et le monde nouveau, après qu'on aura éliminé de
+l'armée les éléments troubles et dangereux. Car lui aussi, il croit dans
+la Révolution. Mais sa Révolution a une bien autre envergure que celle
+des révolutionnaires: c'est celle d'un croyant mystique du moyen âge,
+qui attend pour le lendemain le règne du Saint-Esprit:
+
+ _Je crois qu'à cette heure précise commence la grande révolution,
+ qui se prépare depuis deux mille ans dans le monde chrétien,--la
+ révolution qui substituera au christianisme corrompu et au régime
+ de domination qui en découle le véritable christianisme, base de
+ l'égalité entre les hommes et de la vraie liberté, à laquelle
+ aspirent tous les êtres doués de raison[261]._
+
+Et quelle heure choisit-il, le voyant prophétique, pour annoncer la
+nouvelle ère de bonheur et d'amour? L'heure la plus sombre de la Russie,
+l'heure des désastres et des hontes. Pouvoir superbe de la foi
+créatrice! Tout est lumière autour d'elle,--jusqu'à la nuit. Tolstoï
+aperçoit dans la mort les signes du renouvellement,--dans les calamités
+de la guerre de Mandchourie, dans la débâcle des armées russes, dans
+l'affreuse anarchie et la sanglante lutte de classes. Sa logique de rêve
+tire de la victoire du Japon cette conclusion étonnante que la Russie
+doit se désintéresser de toute guerre: car les peuples non chrétiens
+auront toujours l'avantage, à la guerre, sur les peuples chrétiens «qui
+ont franchi la phase de soumission servile».--Est-ce abdication pour son
+peuple?--Non, c'est orgueil suprême. La Russie doit se désintéresser de
+toute guerre, parce qu'elle doit accomplir «_la grande révolution_».
+
+Et voici que l'Évangéliste de Iasnaïa Poliana, ennemi de la violence,
+prophétise, sans s'en douter, la Révolution Communiste[262]!
+
+ _La Révolution de 1905, qui affranchira les hommes de l'oppression
+ brutale, doit commencer en Russie.--Elle commence._
+
+Pourquoi la Russie doit-elle jouer ce rôle de peuple élu?--Parce que la
+révolution nouvelle doit avant tout réparer «_le grand Crime_», la
+monopolisation du sol au profit de quelques milliers de riches,
+l'esclavage de millions d'hommes, le plus cruel des esclavages[263]. Et
+parce que nul peuple n'a conscience de cette iniquité autant que le
+peuple russe[264].
+
+Mais surtout parce que le peuple russe est, de tous les peuples, le plus
+pénétré du vrai christianisme, et que la révolution qui vient doit
+réaliser, au nom du Christ, la loi d'union et d'amour. Or cette loi
+d'amour ne peut s'accomplir, si elle ne s'appuie sur la loi de
+non-résistance au mal[265]. Et cette non-résistance est, a toujours été
+un trait essentiel du peuple russe.
+
+ _Le peuple russe a toujours observé à l'égard du pouvoir une tout
+ autre attitude que les autres pays européens. Jamais il n'est entré
+ en lutte contre le pouvoir; jamais surtout il n'y a participé, et
+ par conséquent il n'a pu en être souillé. Il l'a considéré comme un
+ mal qu'il faut éviter. Une antique légende représente les Russes
+ faisant appel aux Variagues, pour venir les gouverner. La majorité
+ des Russes a toujours mieux aimé supporter les actes de violence
+ que d'y répondre ou d'y tremper. Elle s'est donc toujours
+ soumise..._
+
+Soumission volontaire, qui n'a aucun rapport avec l'obéissance
+servile[266].
+
+ _Le vrai chrétien peut se soumettre, il lui est même impossible de
+ ne pas se soumettre sans lutte à toute violence; mais il ne
+ saurait y obéir, c'est-à-dire en reconnaître la légitimité[267]._
+
+Au moment où Tolstoï écrivait ces lignes, il était sous l'émotion d'un
+des plus tragiques exemples de cette non-résistance héroïque d'un
+peuple,--la sanglante manifestation du 22 janvier 1905, à
+Saint-Pétersbourg, où une foule désarmée, conduite par le pope Gapone,
+se laissa fusiller, sans un cri de haine, sans un geste pour se
+défendre.
+
+Depuis longtemps en Russie, les vieux croyants, qu'on nommait les
+_sectateurs_, pratiquaient opiniâtrément, malgré les persécutions, la
+non-obéissance à l'État et refusaient de reconnaître la légitimité du
+pouvoir[268]. Après les désastres de la guerre russo-japonaise, cet état
+d'esprit n'eut pas de peine à se propager dans le peuple des campagnes.
+Les refus de service militaire se multiplièrent; et plus ils furent
+cruellement réprimés, plus la révolte grossit au fond des
+cœurs.--D'autre part, des provinces, des races entières, sans
+connaître Tolstoï, avaient donné l'exemple du refus absolu et passif
+d'obéissance à l'État: les Doukhobors du Caucase, dès 1898, les
+Géorgiens de la Gourie, vers 1905. Tolstoï agit beaucoup moins sur ces
+mouvements qu'ils n'agirent sur lui; et l'intérêt de ses écrits est
+justement qu'en dépit de ce qu'ont prétendu les écrivains du parti de la
+révolution, comme Gorki[269], il fut la voix du vieux peuple russe.
+
+L'attitude qu'il garda, vis-à-vis des hommes qui mettaient en pratique,
+au péril de leur vie, les principes qu'il professait[270], fut très
+modeste et très digne. Pas plus avec les Doukhobors et les Gouriens
+qu'avec les soldats réfractaires, il ne se pose en maître qui enseigne.
+
+ _Celui qui ne supporte aucune épreuve ne peut rien apprendre à
+ celui qui en supporte[271]._
+
+Il implore «le pardon de tous ceux que ses paroles et ses écrits ont pu
+conduire aux souffrances[272]». Jamais il n'engage personne à refuser le
+service militaire. C'est à chacun de se décider soi-même. S'il a affaire
+à quelqu'un qui hésite, «il lui conseille toujours d'entrer au service
+et de ne pas refuser l'obéissance, tant que ce ne lui sera pas
+moralement impossible». Car, si l'on hésite, c'est que l'on n'est pas
+mûr; et «mieux vaut qu'il y ait un soldat de plus qu'un hypocrite ou un
+renégat, ce qui est le cas avec ceux qui entreprennent des œuvres
+au-dessus de leurs forces[273]». Il se défie de la résolution du
+réfractaire Gontcharenko. Il craint «que ce jeune homme n'ait été
+entraîné par l'amour-propre et par la gloriole, non par l'amour de
+Dieu[274]». Aux Doukhobors, il écrit de ne pas persister dans leur refus
+d'obéissance, par orgueil et par respect humain, mais, «s'ils en sont
+capables, de délivrer des souffrances leurs faibles femmes et leurs
+enfants. Personne ne les condamnera pour cela». Ils ne doivent
+s'obstiner «que si l'esprit du Christ est ancré en eux, parce qu'alors
+ils seront heureux de souffrir[275]». En tout cas, il prie ceux qui se
+font persécuter «de ne rompre, à aucun prix, leurs rapports affectueux
+avec ceux qui les persécutent[276]». Il faut aimer Hérode, comme il
+l'écrit, dans une belle lettre à un ami:
+
+ _Vous dites: «On ne peut aimer Hérode».--Je l'ignore, mais je sens,
+ et vous aussi, qu'il faut l'aimer. Je sais, et vous aussi, que si
+ je ne l'aime pas, je souffre, qu'il n'y a pas en moi la vie[277]._
+
+Divine pureté, ardeur inlassable de cet amour, qui finit par ne plus se
+contenter des paroles mêmes de l'Évangile: «_Aime ton prochain comme
+toi-même_», parce qu'il y trouve encore un relent d'égoïsme[278]!
+
+Amour trop vaste, au gré de certains, et si dégagé de tout égoïsme
+humain qu'il se dilue dans le vide!--Et pourtant, qui plus que Tolstoï
+se défie de «_l'amour abstrait_»?
+
+ _Le plus grand péché d'aujourd'hui: l'amour abstrait des hommes,
+ l'amour impersonnel pour ceux qui sont quelque part, au loin....
+ Aimer les hommes qu'on ne connaît pas, qu'on ne rencontrera jamais,
+ c'est si facile! On n'a besoin de rien sacrifier. Et en même temps,
+ on est si content de soi! La conscience est bernée.--Non. Il faut
+ aimer le prochain,--celui avec qui l'on vit, et qui vous
+ gêne[279]._
+
+Je lis dans la plupart des études sur Tolstoï que sa philosophie et sa
+foi ne sont pas originales. Il est vrai: la beauté de ces pensées est
+trop éternelle pour qu'elle paraisse jamais une nouveauté à la mode....
+D'autres relèvent leur caractère utopique. Il est encore vrai: elles
+sont utopiques, comme l'Évangile. Un prophète est un utopiste; il vit
+dès ici-bas de la vie éternelle; et que cette apparition nous ait été
+accordée, que nous ayons vu parmi nous le dernier des prophètes, que le
+plus grand de nos artistes ait cette auréole au front,--c'est là, me
+semble-t-il, un fait plus original et d'importance plus grande pour le
+monde qu'une religion de plus, ou une philosophie nouvelle. Aveugles,
+ceux qui ne voient pas le miracle de cette grande âme, incarnation de
+l'amour fraternel dans un siècle ensanglanté par la haine!
+
+
+
+
+Sa figure avait pris les traits définitifs, sous lesquels elle restera
+dans la mémoire des hommes: le large front que traverse l'arc d'une
+double ride, les broussailles blanches des sourcils, la barbe de
+patriarche, qui rappelle le Moïse de Dijon. Le vieux visage s'était
+adouci, attendri; il portait la marque de la maladie, du chagrin, de
+l'affectueuse bonté. Comme il avait changé, depuis la brutalité presque
+animale des vingt ans et la raideur empesée du soldat de Sébastopol!
+Mais les yeux clairs ont toujours leur fixité profonde, cette loyauté de
+regard, qui ne cache rien de soi, et à qui rien n'est caché.
+
+ * * * * *
+
+Neuf ans avant sa mort, dans la réponse au Saint-Synode (17 avril 1901),
+Tolstoï disait:
+
+ _Je dois à ma foi de vivre dans la paix et la joie, et de pouvoir
+ aussi, dans la paix et la joie, m'acheminer vers la mort._
+
+Je songe, en l'entendant, à la parole antique: «_que l'on ne doit
+appeler heureux aucun homme avant qu'il soit mort_».
+
+Cette paix et cette joie, qu'alors il se vantait d'avoir, lui sont-elles
+restées fidèles?
+
+Les espérances de la «grande Révolution» de 1905 s'étaient évanouies.
+Des ténèbres amoncelées, la lumière attendue n'était point sortie. Aux
+convulsions révolutionnaires succédait l'épuisement. A l'ancienne
+injustice rien n'avait changé, sinon que la misère avait encore grossi.
+Déjà en 1906, Tolstoï a perdu un peu confiance dans la vocation
+historique du peuple slave de Russie; et sa foi obstinée cherche, au
+loin, d'autres peuples qu'il puisse investir de cette mission. Il pense
+au «grand et sage peuple chinois». Il croit «que les peuples d'Orient
+sont appelés à retrouver cette liberté, que les peuples d'Occident ont
+perdue presque sans retour», et que la Chine, à la tête des Asiatiques,
+accomplira la transformation de l'humanité dans la voie du _Tao_, de la
+Loi éternelle[280].
+
+Espoir vite déçu: la Chine de Lao-Tse et de Confucius renie sa sagesse
+passée, comme déjà l'avait fait le Japon avant elle, pour imiter
+l'Europe[281]. Les Doukhobors persécutés ont émigré au Canada; et là,
+ils ont aussitôt, au scandale de Tolstoï, restauré la propriété[282].
+Les Gouriens, à peine délivrés du joug de l'État, se sont mis à
+assommer ceux qui ne pensaient pas comme eux; et les troupes russes,
+appelées, ont tout fait rentrer dans l'ordre. Il n'est pas jusqu'aux
+Juifs,--eux, «dont la patrie jusqu'alors, la plus belle que pût désirer
+un homme, était le Livre[283]»,--qui ne tombent dans la maladie du
+Sionisme, ce mouvement faussement national, «qui est la chair de la
+chair de l'européanisme contemporain, son enfant rachitique[284]».
+
+Tolstoï est triste, mais il n'est pas découragé. Il fait crédit à Dieu,
+il croit en l'avenir[285]:
+
+ _Ce serait parfait, si on pouvait faire pousser une forêt, en un
+ clin d'œil. Malheureusement, c'est impossible, il faut attendre
+ que la semence germe, fasse venir des pousses, puis des feuilles,
+ puis la tige qui se transforme enfin en arbre[286]._
+
+Mais il faut beaucoup d'arbres pour faire une forêt; et Tolstoï est
+seul. Glorieux, mais seul. On lui écrit, du monde entier: des pays
+mahométans, de la Chine, du Japon, où l'on traduit _Résurrection_, et où
+se répandent ses idées sur «la restitution de la terre au peuple[287]».
+Les journaux américains l'interviewent; des Français le consultent sur
+l'art, ou sur la séparation des Églises et de l'État[288]. Mais il n'a
+pas trois cents disciples, et il en convient. D'ailleurs, il ne s'est
+pas soucié d'en faire. Il repousse les tentatives de ses amis pour
+former des groupes de Tolstoïens:
+
+ _Il ne faut pas aller à la rencontre l'un de l'autre, mais aller
+ tous à Dieu.... Vous dites: «Ensemble, c'est plus
+ facile...»--Quoi?--Labourer, faucher, oui. Mais s'approcher de
+ Dieu, on ne le peut qu'isolément... Je me représente le monde comme
+ un énorme temple dans lequel la lumière tombe d'en haut et juste au
+ milieu. Pour se réunir, tous doivent aller à la lumière. Là, nous
+ tous, venus de divers côtés, nous nous trouverons ensemble avec des
+ hommes que nous n'attendions pas: en cela est la joie[289]._
+
+Combien se sont-ils trouvés ensemble sous le rayon qui tombe de la
+coupole?--Qu'importe! Il suffit d'un seul, avec Dieu.
+
+ _De même qu'une matière en combustion peut seule communiquer le feu
+ à d'autres matières, seules la vraie foi et la vraie vie d'un homme
+ peuvent se communiquer à d'autres hommes et répandre la
+ vérité[290]._
+
+Peut-être; mais jusqu'à quel point cette foi isolée a-t-elle pu assurer
+le bonheur à Tolstoï?--Qu'il est loin, à ses derniers jours, de la
+sérénité volontaire d'un Gœthe! On dirait qu'il la fuit, qu'elle lui
+est antipathique.
+
+ _Il faut remercier Dieu d'être mécontent de soi. Puisse-t-on l'être
+ toujours! Le désaccord de la vie avec ce qu'elle devrait être est
+ précisément le signe de la vie, le mouvement ascendant du plus
+ petit au plus grand, du pire au mieux. Et ce désaccord est la
+ condition du bien. C'est un mal, quand l'homme est tranquille et
+ satisfait de soi-même[291]._
+
+Et il imagine ce sujet de roman, qui montre curieusement que
+l'inquiétude persistante d'un Levine ou d'un Pierre Besoukhov n'était
+pas morte en lui.
+
+ _Je me représente souvent un homme élevé dans les cercles
+ révolutionnaires, et d'abord révolutionnaire, puis populiste,
+ socialiste, orthodoxe, moine au Mont Athos, ensuite athée, bon père
+ de famille, et enfin Doukhobor. Il commence tout, sans cesse
+ abandonne tout: les hommes se moquent de lui, il n'a rien fait, et
+ meurt oublié, dans un hospice. En mourant, il pense qu'il a gâché
+ sa vie. Et cependant, c'est un saint[292]._
+
+Avait-il donc des doutes encore, lui, si plein de sa foi?--Qui sait?
+Chez un homme resté robuste, de corps et d'esprit, jusque dans sa
+vieillesse, la vie ne pouvait s'arrêter à un point de la pensée. Il
+fallait qu'elle marchât.
+
+ _Le mouvement, c'est la vie[293]._
+
+Bien des choses avaient dû changer en lui, au cours des dernières
+années. Son opinion à l'égard des révolutionnaires n'avait-elle pas été
+modifiée? Qui peut même dire si sa foi en la non-résistance au mal
+n'avait pas été un peu ébranlée?--Déjà, dans _Résurrection_, les
+relations de Nekhludov avec les condamnés politiques changent
+complètement ses idées sur le parti révolutionnaire russe.
+
+ _Jusque-là, il avait de l'aversion pour leur cruauté, leur
+ dissimulation criminelle, leurs attentats, leur suffisance, leur
+ contentement de soi, leur insupportable vanité. Mais quand il les
+ voit de plus près, quand il voit comme ils étaient traités par
+ l'autorité, il comprend qu'ils ne pouvaient être autres._
+
+Et il admire leur haute idée du devoir, qui implique le sacrifice total.
+
+Mais depuis 1900, la vague révolutionnaire s'était étendue; partie des
+intellectuels, elle avait gagné le peuple, elle remuait obscurément des
+milliers de misérables. L'avant-garde de leur armée menaçante défilait
+sous la fenêtre de Tolstoï, à Iasnaïa-Poliana. Trois récits, publiés par
+le _Mercure de France_[294], et qui comptent parmi les dernières pages
+écrites par Tolstoï, font entrevoir la douleur et le trouble que ce
+spectacle jetait dans son esprit. Où était-il le temps où, dans la
+campagne de Toula, passaient les pèlerins, simples d'esprit et pieux?
+Maintenant, c'est une invasion d'affamés errants. Il en vient, chaque
+jour. Tolstoï, qui cause avec eux, est frappé de la haine qui les anime;
+ils ne voient plus, comme autrefois, dans les riches, «des gens qui font
+le salut de leur âme en distribuant l'aumône, mais des bandits, des
+brigands, qui boivent le sang du peuple travailleur». Beaucoup sont des
+gens instruits, ruinés, à deux doigts du désespoir qui rend l'homme
+capable de tout.
+
+ _Ce n'est pas dans les déserts et dans les forêts, mais dans les
+ bouges des villes et sur les grandes routes que sont élevés les
+ barbares qui feront de la civilisation moderne ce que les Huns et
+ les Vandales ont fait de l'ancienne._
+
+Ainsi disait Henry George. Et Tolstoï ajoute:
+
+ _Les Vandales sont déjà prêts en Russie, et ils seront
+ particulièrement terribles parmi notre peuple profondément
+ religieux, parce que nous ne connaissons pas ces freins: les
+ convenances et l'opinion publique, qui sont si développées chez les
+ peuples européens._
+
+Tolstoï recevait souvent des lettres de ces révoltés, protestant contre
+ses doctrines de la non-résistance et disant qu'à tout le mal que les
+gouvernants et les riches faisaient au peuple, on ne pouvait que
+répondre: «Vengeance! Vengeance! Vengeance!»--Tolstoï les condamne-t-il
+encore? On ne sait. Mais quand il voit, quelques jours après, saisir
+dans son village, chez les pauvres qui pleurent, leur samovar et leurs
+brebis, devant les autorités indifférentes, il a beau faire, lui aussi,
+il crie vengeance contre les bourreaux, contre «ces ministres et leurs
+acolytes, qui sont occupés au commerce de l'eau-de-vie, ou à apprendre
+aux hommes le meurtre, ou à prononcer les condamnations à la
+déportation, à la prison, au bagne ou à la pendaison,--ces gens, tous
+parfaitement convaincus que les samovars, les brebis, les veaux, la
+toile, qu'on enlève aux miséreux, trouvent leur meilleur placement dans
+la distillation de l'eau-de-vie qui empoisonne le peuple, dans la
+fabrication des armes meurtrières, dans la construction des prisons, des
+bagnes, et surtout dans la distribution des appointements à leurs aides
+et à eux.»
+
+Il est triste, quand on a vécu, toute sa vie, dans l'attente et
+l'annonce du règne de l'amour, de devoir fermer les yeux, parmi ces
+visions menaçantes, et de s'en sentir troublé.--Il l'est encore
+davantage, quand on a la conscience véridique d'un Tolstoï, de se dire
+qu'on n'a pas mis d'accord tout à fait sa vie avec ses principes.
+
+ * * * * *
+
+Ici, nous touchons au point le plus douloureux de ses dernières
+années,--faut-il dire, de ses trente dernières années?--et il ne nous
+est permis que de l'effleurer d'une main pieuse et craintive: car cette
+douleur, dont Tolstoï s'efforça de garder le secret, n'appartient pas
+seulement à celui qui est mort, mais à d'autres qui vivent, qu'il aima,
+et qui l'aiment.
+
+Il n'était pas arrivé à communiquer sa foi à ceux qui lui étaient les
+plus chers, à sa femme, à ses enfants. On a vu que la fidèle compagne,
+qui partageait vaillamment sa vie et ses travaux artistiques, souffrait
+de ce qu'il avait renié sa foi dans l'art pour une autre foi morale,
+qu'elle ne comprenait pas. Tolstoï ne souffrait pas moins de se voir
+incompris de sa meilleure amie.
+
+ _Je sens par tout mon être_, écrivait-il à Ténéromo, _la vérité de
+ ces paroles: que le mari et la femme ne sont pas des êtres
+ distincts, mais ne font qu'un... Je voudrais ardemment pouvoir
+ transmettre à ma femme une partie de cette conscience religieuse,
+ qui me donne la possibilité de m'élever parfois au-dessus des
+ douleurs de la vie. J'espère quelle lui sera transmise, non par
+ moi, sans doute, mais par Dieu, bien que cette conscience ne soit
+ guère accessible aux femmes[295]._
+
+Il ne semble pas que ce vœu ait été exaucé. La comtesse Tolstoï
+admirait et aimait la pureté de cœur, l'héroïsme candide, la bonté de
+la grande âme «qui ne faisait qu'une» avec elle; elle apercevait qu'«il
+marchait devant la foule et montrait le chemin que doivent suivre les
+hommes[296]»; quand le Saint-Synode l'excommuniait, elle prenait
+bravement sa défense et réclamait sa part du danger qui le menaçait.
+Mais elle ne pouvait faire qu'elle crût ce qu'elle ne croyait pas; et
+Tolstoï était trop sincère pour l'obliger à feindre,--lui qui haïssait
+la feintise de la foi et de l'amour, plus que la négation de la foi et
+de l'amour[297]. Comment donc eût-il pu l'obliger, ne croyant pas, à
+modifier sa vie, à sacrifier sa fortune et celle de ses enfants?
+
+Avec ses enfants, le désaccord était plus grand encore. M. A.
+Leroy-Beaulieu, qui vit Tolstoï dans sa famille, à Iasnaïa Poliana, dit
+qu'«à table, lorsque le père parlait, les fils dissimulaient mal leur
+ennui et leur incrédulité[298]». Sa foi n'avait effleuré que ses trois
+filles, dont l'une, sa préférée Marie, était morte[299]. Il était
+moralement isolé parmi les siens. «Il n'avait guère que sa dernière
+fille et son médecin[300]» pour le comprendre.
+
+Il souffrait de cet éloignement de pensée, il souffrait des relations
+mondaines qu'on lui imposait, de ces hôtes fatigants, venus du monde
+entier, de ces visites d'Américains et de snobs, qui l'excédaient; il
+souffrait du «luxe» où sa vie de famille le contraignait à vivre.
+Modeste luxe, si l'on en croit les récits de ceux qui l'ont vu dans sa
+simple maison, d'un ameublement presque austère, dans sa petite chambre,
+avec un lit de fer, de pauvres chaises et des murailles nues! Mais ce
+confort lui pesait: c'était un remords perpétuel. Dans le second des
+récits publiés par le _Mercure de France_, il oppose amèrement au
+spectacle de la misère environnante celui du luxe de sa propre maison.
+
+ _Mon activité_, écrivait-il déjà en 1903, _quelque utile qu'elle
+ puisse paraître à certains hommes, perd la plus grande partie de
+ son importance, parce que ma vie n'est pas entièrement d'accord
+ avec ce que je professe_[301].
+
+Que n'a-t-il donc réalisé cet accord! S'il ne pouvait obliger les siens
+à se séparer du monde, que ne s'est-il séparé d'eux et de leur
+vie,--évitant ainsi les sarcasmes et le reproche d'hypocrisie, que lui
+ont jetés ses ennemis, trop heureux de son exemple et s'en autorisant
+pour nier sa doctrine!
+
+Il y avait pensé. Depuis longtemps, sa résolution était prise. On a
+retrouvé et publié[302] une admirable lettre que, le 8 juin 1897, il
+écrivait à sa femme. Il faut la reproduire presque en entier. Rien ne
+livre mieux le secret de cette âme aimante et douloureuse:
+
+ _Depuis longtemps, chère Sophie, je souffre du désaccord de ma vie
+ avec mes croyances. Je ne puis vous forcer à changer ni votre vie
+ ni vos habitudes. Je n'ai pas pu davantage vous quitter jusqu'à
+ présent, car je pensais que, par mon éloignement, je priverais les
+ enfants, encore très jeunes, de cette petite influence que je
+ pourrais avoir sur eux, et que je vous ferais à tous beaucoup de
+ peine. Mais je ne puis continuer à vivre comme j'ai vécu pendant
+ ces seize dernières années[303], tantôt luttant contre vous et
+ vous irritant, tantôt succombant moi-même aux influences et aux
+ séductions auxquelles je suis habitué et qui m'entourent. J'ai
+ résolu de faire maintenant ce que je voulais faire depuis
+ longtemps: m'en aller.... De même que les Hindous, arrivés à la
+ soixantaine, s'en vont dans la forêt, de même que chaque homme
+ vieux et religieux désire consacrer les dernières années de sa vie
+ à Dieu et non aux plaisanteries, aux calembours, aux potins, au
+ lawn-tennis, de même moi, parvenu à ma soixante-dixième année, je
+ désire de toutes les forces de mon âme le calme, la solitude, et,
+ sinon un accord complet, du moins pas ce désaccord criant entre
+ toute ma vie et ma conscience. Si je m'en étais allé ouvertement,
+ c'eût été des supplications, des discussions, j'eusse faibli, et
+ peut-être n'aurais-je pas mis à exécution ma décision, tandis
+ quelle doit être exécutée. Je vous prie donc de me pardonner, si
+ mon acte vous attriste. Et principalement toi, Sophie, laisse-moi
+ partir, ne me cherche pas, ne m'en veuille point et ne me blâme
+ pas. Le fait que je t'ai quittée ne prouve pas que j'aie des griefs
+ contre toi.... Je sais que_ tu ne pouvais pas, tu ne pouvais pas
+ _voir et penser comme moi; c'est pourquoi tu n'as pas pu changer ta
+ vie et faire un sacrifice à ce que tu ne reconnais pas. Aussi, je
+ ne te blâme point; au contraire, je me souviens avec amour et
+ reconnaissance des trente-cinq longues années de notre vie commune,
+ et surtout de la première moitié de ce temps, quand, avec le
+ courage et le dévouement de ta nature maternelle, tu supportais
+ vaillamment ce que tu regardais comme ta mission. Tu as donné à moi
+ et au monde ce que tu pouvais donner. Tu as donné beaucoup d'amour
+ maternel et fait de grands sacrifices.... Mais, dans la dernière
+ période de notre vie, dans les quinze dernières années, nos routes
+ se sont séparées. Je ne puis croire que ce soit moi le coupable; je
+ sais que si j'ai changé, ce n'est ni pour mon plaisir, ni pour le
+ monde, mais parce que je ne pouvais faire autrement. Je ne peux pas
+ t'accuser de ne m'avoir point suivi, et je te remercie, et je me
+ rappellerai toujours avec amour ce que tu m'as donné.--Adieu, ma
+ chère Sophie. Je t'aime._
+
+«_Le fait que je t'ai quittée...._» Il ne la quitta point.--Pauvre
+lettre! Il lui semble qu'il lui suffit de l'écrire, pour que sa
+résolution soit accomplie.... Après l'avoir écrite, il avait épuisé déjà
+toute sa force de résolution.--«_Si je m'en étais allé ouvertement;
+c'eût été des supplications, j'eusse faibli...._» Il ne fut pas besoin
+de «_supplications_», de «_discussions_», il lui suffit de voir, un
+moment après, ceux qu'il voulait quitter: il sentit _qu'il ne pouvait
+pas, il ne pouvait pas_ les quitter; la lettre qu'il avait dans sa
+poche, il l'enfouit dans un meuble, avec cette suscription:
+
+ _Transmettre ceci, après ma mort, à ma femme Sophie Andréievna._
+
+Et à cela se borna son projet d'évasion.
+
+Était-ce là sa force? N'était-il pas capable de sacrifier sa tendresse à
+son Dieu?--Certes, il ne manque pas, dans les fastes chrétiens, de
+saints au cœur plus ferme qui n'hésitèrent jamais à fouler
+intrépidement aux pieds leurs affections et celles des autres.... Qu'y
+faire? Il n'était point de ceux-là. Il était faible. Il était homme. Et
+c'est pour cela que nous l'aimons.
+
+Plus de quinze ans auparavant, dans une page d'une douleur déchirante,
+il se demandait à lui-même:
+
+ --_Eh bien, Léon Tolstoï, vis-tu selon les principes que tu
+ prônes?_
+
+Et il répondait, accablé:
+
+ _Je meurs de honte, je suis coupable, je mérite le mépris...
+ Pourtant, comparez ma vie d'autrefois à celle d'aujourd'hui. Vous
+ verrez que je cherche à vivre selon la loi de Dieu. Je n'ai pas
+ fait la millième partie de ce qu'il faut faire, et j'en suis
+ confus, mais je ne l'ai pas fait, non parce que je ne l'ai pas
+ voulu, mais parce que je ne l'ai pas pu.... Accusez-moi, mais
+ n'accusez pas la voie que je suis. Si je connais la route qui
+ conduit à ma maison, et si je la suis en titubant, comme un homme
+ ivre, cela veut-il dire que la route soit mauvaise? Ou
+ indiquez-m'en une autre, ou soutenez-moi sur la vraie route, comme
+ je suis prêt à vous soutenir. Mais ne me rebutez pas, ne vous
+ réjouissez pas de ma détresse, ne criez pas, avec transport:
+ «Regardez! Il dit qu'il va à la maison, et il tombe dans le
+ bourbier!» Non, ne vous réjouissez pas, mais aidez-moi,
+ soutenez-moi!... Aidez-moi! Mon cœur se déchire de désespoir que
+ nous nous soyons tous égarés; et lorsque je fais tous mes efforts
+ pour sortir de là, vous, à chacun de mes écarts, au lieu d'avoir
+ compassion, vous me montrez du doigt, en criant: «Voyez, il tombe
+ avec nous dans le bourbier[304]!»_
+
+Plus près de la mort, il répétait:
+
+ _Je ne suis pas un saint, je ne me suis jamais donné pour tel. Je
+ suis un homme qui se laisse entraîner, et qui parfois ne dit pas
+ tout ce qu'il pense et sent; non parce qu'il ne le veut pas, mais
+ parce qu'il ne le peut pas, parce qu'il lui arrive fréquemment
+ d'exagérer ou d'errer. Dans mes actions, c'est encore pis. Je suis
+ un homme tout à fait faible, avec des habitudes vicieuses, qui veut
+ servir le Dieu de vérité, mais qui trébuche constamment. Si l'on me
+ tient pour un homme qui ne peut se tromper, chacune de mes fautes
+ doit paraître un mensonge ou une hypocrisie. Mais si on me tient
+ pour un homme faible, j'apparais alors ce que je suis en réalité:
+ un être pitoyable, mais sincère, qui a constamment et de toute son
+ âme désiré et qui désire encore devenir un homme bon, un bon
+ serviteur de Dieu._
+
+Ainsi, il resta, persécuté par le remords, poursuivi par les reproches
+muets de disciples plus énergiques et moins humains que lui[305],
+déchiré par sa faiblesse et son indécision, écartelé entre l'amour des
+siens et l'amour de Dieu,--jusqu'au jour où un coup de désespoir, et
+peut-être le vent brûlant de fièvre qui se lève aux approches de la
+mort, le jetèrent hors du logis, sur les chemins, errant, fuyant,
+frappant aux portes d'un couvent, puis reprenant sa course, tombant sur
+sa route enfin, dans un obscur petit pays, pour ne plus se relever[306].
+Et, sur son lit de mort, il pleurait, non sur soi, mais sur les
+malheureux; et il disait, au milieu de ses sanglots:
+
+ _Il y a sur la terre des millions d'hommes qui souffrent; pourquoi
+ êtes-vous là tous à vous occuper du seul Léon Tolstoy?_
+
+Alors, elle vint--c'était le dimanche 20 novembre 1910, peu après six
+heures du matin,--elle vint, «la délivrance», ainsi qu'il la nommait,
+«la mort, la mort bénie...»
+
+
+
+
+Le combat était terminé, le combat de quatre-vingt-deux ans, dont cette
+vie avait été le champ. Tragique et glorieuse mêlée, à laquelle prirent
+part toutes les forces de la vie, tous les vices et toutes les
+vertus.--Tous les vices, hors un seul, le mensonge, qu'il pourchassa
+sans cesse et traqua dans ses derniers refuges.
+
+D'abord, la liberté ivre, les passions qui s'entrechoquent dans la nuit
+orageuse qu'illuminent de loin en loin d'éblouissants éclairs,--crises
+d'amour et d'extase, visions de l'Éternel. Années du Caucase, de
+Sébastopol, années de jeunesse tumultueuse et inquiète... Puis, la
+grande accalmie des premières années du mariage. Le bonheur de l'amour,
+de l'art, de la nature,--_Guerre et Paix_. Le plein jour du génie, qui
+enveloppe tout l'horizon humain et le spectacle de ces luttes, qui pour
+l'âme sont déjà du passé. Il les domine, il en est maître; et déjà elles
+ne lui suffisent plus. Comme le prince André, il a les yeux tournés vers
+le ciel immense qui luit au-dessus d'Austerlitz. C'est ce ciel qui
+l'attire:
+
+ _Il y a des hommes aux ailes puissantes, que la volupté fait
+ descendre au milieu de la foule, où leurs ailes se brisent: moi,
+ par exemple. Ensuite, on bat de son aile brisée, on s'élance
+ vigoureusement, et l'on retombe de nouveau. Les ailes seront
+ guéries. Je volerai très haut. Que Dieu m'aide[307]!_
+
+Ces paroles sont écrites, au milieu du plus terrible orage, celui dont
+les _Confessions_ sont le souvenir et l'écho. Tolstoï a été plus d'une
+fois rejeté sur le sol, les ailes fracassées. Et toujours il s'obstine.
+Il repart. Le voici qui plane dans «le ciel immense et profond», avec
+ses deux grandes ailes, dont l'une est la raison et l'autre est la foi.
+Mais il n'y trouve pas le calme qu'il cherchait. Le ciel n'est pas en
+dehors de nous. Le ciel est en nous. Tolstoï y souffle ses tempêtes de
+passions. Par là il se distingue des apôtres qui renoncent: il met à son
+renoncement la même ardeur qu'il mettait à vivre. Et c'est toujours la
+vie qu'il étreint, avec une violence d'amoureux. Il est «fou de la vie».
+Il est «ivre de la vie». Il ne peut vivre sans cette ivresse[308]. Ivre
+de bonheur et de malheur, à la fois. Ivre de mort et d'immortalité[309].
+Son renoncement à la vie individuelle n'est qu'un cri de passion exaltée
+vers la vie éternelle. Non, la paix qu'il atteint, la paix de l'âme
+qu'il invoque, n'est pas celle de la mort. C'est celle de ces mondes
+enflammés qui gravitent dans les espaces infinis. Chez lui, la colère
+est calme[310], et le calme est brûlant. La foi lui a donné des armes
+nouvelles pour reprendre, plus implacable, le combat que, dès ses
+premières œuvres, il ne cessait de livrer aux mensonges de la société
+moderne. Il ne s'en tient plus à quelques types de romans, il s'attaque
+à toutes les grandes idoles: hypocrisies de la religion, de l'État, de
+la science, de l'art, du libéralisme, du socialisme, de l'instruction
+populaire, de la bienfaisance, du pacifisme[311]... Il les soufflette,
+il s'acharne contre elles.
+
+Le monde voit, de loin en loin, de ces apparitions de grands esprits
+révoltés, qui, comme Jean le Précurseur, lancent l'anathème contre une
+civilisation corrompue. La dernière de ces apparitions avait été
+Rousseau. Par son amour de la nature[312], par sa haine de la société
+moderne, par sa jalouse indépendance, par sa ferveur d'adoration pour
+l'Évangile et pour la morale chrétienne, Rousseau annonce Tolstoï, qui
+se réclamait de lui: «Telles de ses pages me vont au cœur, disait-il,
+je crois que je les aurais écrites[313].»
+
+Mais quelle différence entre les deux âmes, et comme celle de Tolstoï
+est plus purement chrétienne! Quel manque d'humilité, quelle arrogance
+pharisienne, dans ce cri insolent des _Confessions_ de l'homme de
+Genève:
+
+ _Être éternel! Qu'un seul te dise, s'il l'ose: Je fus meilleur que
+ cet homme-là!_
+
+Ou dans ce défi au monde:
+
+ _Je le déclare hautement et sans crainte: quiconque pourra me
+ croire un malhonnête homme est lui-même un homme à étouffer._
+
+Tolstoï pleurait des larmes de sang sur les «crimes» de sa vie passée:
+
+ _J'éprouve les souffrances de l'enfer. Je me rappelle toute ma
+ lâcheté passée, et ces souvenirs ne me quittent pas, ils
+ empoisonnent ma vie. On regrette d'ordinaire que l'on ne garde pas
+ le souvenir après la mort. Quel bonheur qu'il en soit ainsi! Quelle
+ souffrance ce serait, si, dans cette autre vie, je me rappelais
+ tout le mal que je commis ici-bas[314]!..._
+
+Ce n'est pas lui qui eût écrit ses _Confessions_, comme Rousseau, parce
+que, dit celui-ci, «sentant que le bien surpassait le mal, j'avais mon
+intérêt à tout dire[315]». Tolstoï, après avoir essayé, renonce à écrire
+ses _Mémoires_; la plume lui tombe des mains: il ne veut pas être un
+objet de scandale pour ceux qui le liront:
+
+ _Des gens diraient: Voilà donc cet homme que plusieurs placent si
+ haut! Et quel lâche il était! Alors, à nous, simples mortels, c'est
+ Dieu lui-même qui ordonne d'être lâches[316]._
+
+Jamais Rousseau n'a connu de la foi chrétienne la belle pudeur morale,
+l'humilité qui donne au vieux Tolstoï une candeur ineffable. Derrière
+Rousseau,--encadrant la statue de l'île aux Cygnes--on voit Saint-Pierre
+de Genève, la Rome de Calvin. En Tolstoï, on retrouve les pèlerins, les
+innocents, dont les confessions naïves et les larmes avaient ému son
+enfance.
+
+ * * * * *
+
+Mais, bien plus encore que la lutte contre le monde, qui lui est commune
+avec Rousseau, un autre combat remplit les trente dernières années de la
+vie de Tolstoï, un magnifique combat entre les deux plus hautes
+puissances de son âme: la Vérité et l'Amour.
+
+La Vérité,--«ce regard qui va droit à l'âme»,--la lumière pénétrante de
+ces yeux gris qui vous percent... Elle était sa plus ancienne foi, la
+reine de son art.
+
+ _L'héroïne de mes écrits, celle que j'aime de toutes les forces de
+ mon âme, celle qui toujours fut, est, et sera belle, c'est la
+ vérité[317]._
+
+La vérité, seule épave, surnageant du naufrage, après la mort de son
+frère[318]. La vérité, pivot de sa vie, roc au milieu de la mer...
+
+Mais bientôt, «la vérité horrible[319]» ne lui avait plus suffi. L'Amour
+l'avait supplantée. C'était la source vive de son enfance, «l'état
+naturel de son âme[320]». Quand vint la crise morale de 1880, il
+n'abdiqua point la vérité, il l'ouvrit à l'amour[321].
+
+L'amour est «la base de l'énergie[322]». L'amour est la «raison de
+vivre», la seule, avec la beauté[323]. L'amour est l'essence de Tolstoï
+mûri par la vie, de l'auteur de _Guerre et Paix_ et de la lettre au
+Saint-Synode[324].
+
+Cette pénétration de la vérité par l'amour fait le prix unique des
+chefs-d'œuvre qu'il écrivit, au milieu de sa vie,--_nel mezzo del
+cammin_,--et distingue son réalisme du réalisme à la Flaubert. Celui-ci
+met sa force à n'aimer point ses personnages. Si grand qu'il soit ainsi,
+il lui manque le: _Fiat lux!_ La lumière du soleil ne suffit point, il
+faut celle du cœur. Le réalisme de Tolstoï s'incarne dans chacun des
+êtres, et, les voyant avec leurs yeux, il trouve, dans le plus vil, des
+raisons de l'aimer et de nous faire sentir la chaîne fraternelle qui
+nous unit à tous[325]. Par l'amour, il pénètre aux racines de la vie.
+
+Mais il est difficile de maintenir cette union. Il y a des heures où le
+spectacle de la vie et ses douleurs sont si amers qu'ils paraissent un
+défi à l'amour, et que, pour le sauver, pour sauver sa foi, on est
+obligé de la hausser si loin au-dessus du monde qu'elle risque de perdre
+tout contact avec lui. Et comment fera celui qui a reçu du sort le don
+superbe et fatal de voir la vérité, de ne pouvoir pas ne la point voir?
+Qui dira ce que Tolstoï a souffert du continuel désaccord de ses
+dernières années, entre ses yeux impitoyables qui voyaient l'horreur de
+la réalité, et son cœur passionné qui continuait d'attendre et
+d'affirmer l'amour!
+
+Nous avons tous connu ces tragiques débats. Que de fois nous nous sommes
+trouvés dans l'alternative de ne pas voir, ou de haïr! Et que de fois un
+artiste,--un artiste digne de ce nom, un écrivain qui connaît le pouvoir
+splendide et redoutable de la parole écrite,--se sent-il oppressé
+d'angoisse au moment d'écrire telle ou telle vérité[326]! Cette vérité
+saine et virile, nécessaire au milieu des mensonges modernes, des
+mensonges de la civilisation, cette vérité vitale, semble-t-il, comme
+l'air qu'on respire... Et puis l'on s'aperçoit que cet air, tant de
+poumons ne peuvent le supporter, tant d'êtres affaiblis par la
+civilisation, ou faibles simplement par la bonté de leur cœur!
+Faut-il donc n'en tenir aucun compte et leur jeter implacablement cette
+vérité qui tue? N'y a-t-il pas, au-dessus, une vérité qui, comme dit
+Tolstoï, «est ouverte à l'amour?»--Mais quoi! peut-on pourtant consentir
+à bercer les hommes avec de consolants mensonges, comme Peer Gynt
+endort, avec ses contes, sa vieille maman mourante?... La société se
+trouve sans cesse en face de ce dilemme: la vérité, ou l'amour. Elle le
+résout, d'ordinaire, en sacrifiant à la fois la vérité et l'amour.
+
+Tolstoï n'a jamais trahi aucune de ses deux Fois. Dans ses œuvres de
+la maturité, l'amour est le flambeau de la vérité. Dans les œuvres de
+la fin, c'est une lumière d'en haut, un rayon de la grâce qui descend
+sur la vie, mais ne se mêle plus avec elle. On l'a vu dans
+_Résurrection_, où la foi domine la réalité, mais lui reste extérieure.
+Le même peuple, que Tolstoï dépeint, chaque fois qu'il regarde les
+figures isolées, comme très faible et médiocre, prend, dès qu'il y pense
+d'une façon abstraite, une sainteté divine[327].--Dans sa vie de tous
+les jours, s'accusait le même désaccord que dans son art, et plus
+cruellement. Il avait beau savoir ce que l'amour voulait de lui, il
+agissait autrement; il ne vivait pas selon Dieu, il vivait selon le
+monde. L'amour lui-même, où le saisir? Comment distinguer entre ses
+visages divers et ses ordres contradictoires? Était-ce l'amour de sa
+famille, ou l'amour de tous les hommes?... Jusqu'au dernier jour, il se
+débattit dans ces alternatives.
+
+Où est la solution?--Il ne l'a pas trouvée. Laissons aux intellectuels
+orgueilleux le droit de l'en juger avec dédain. Certes, ils l'ont
+trouvée, eux, ils ont la vérité, et ils s'y tiennent avec assurance.
+Pour ceux-là, Tolstoï était un faible et un sentimental, qui ne peut
+servir d'exemple. Sans doute, il n'est pas un exemple qu'ils puissent
+suivre: ils ne sont pas assez vivants. Tolstoï n'appartient pas à
+l'élite vaniteuse, il n'est d'aucune église,--pas plus de celle des
+_Scribes_, comme il les appelait, que de celles des _Pharisiens_ de
+l'une ou l'autre foi. Il est le type le plus haut du libre chrétien, qui
+s'efforce, toute sa vie, vers un idéal qui reste toujours plus
+lointain[328].
+
+Tolstoï ne parle pas aux privilégiés de la pensée, il parle aux hommes
+ordinaires--_hominibus bonæ voluntatis_.--Il est notre conscience. Il
+dit ce que nous pensons tous, âmes moyennes, et ce que nous craignons de
+lire en nous. Et il n'est pas pour nous un maître plein d'orgueil, un de
+ces génies hautains qui trônent dans leur art et leur intelligence,
+au-dessus de l'humanité. Il est--ce qu'il aimait à se nommer lui-même
+dans ses lettres, de ce nom le plus beau de tous, le plus doux,--«notre
+frère».
+
+ Janvier 1911.
+
+
+
+
+NOTE SUR LES ŒUVRES POSTHUMES DE TOLSTOY[329]
+
+
+Tolstoy laissait, en mourant, une quantité d'œuvres inédites. La plus
+grande partie en a été publiée depuis. Elles forment trois volumes de
+traduction française par J.-W. Bienstock (collection Nelson)[330]. Ces
+œuvres sont de toutes les époques de sa vie. Il en est qui remontent
+jusqu'en 1883 (_Journal d'un fou_). D'autres sont des dernières années.
+Elles comprennent des nouvelles, des romans, des pièces de théâtre, des
+dialogues. Beaucoup sont restées inachevées. Je les diviserais
+volontiers en deux classes: les œuvres que Tolstoy écrivait par
+volonté morale, et celles qu'il écrivait par instinct artistique. Dans
+un petit nombre d'entre elles, les deux tendances se fondent
+harmonieusement.
+
+Malheureusement, il faut déplorer que le désintéressement de sa gloire
+littéraire,--peut-être même une secrète pensée de mortification--ait
+empêché Tolstoy de poursuivre la composition de ses œuvres qui
+s'annonçaient comme devant être les plus belles. Tel _Le journal
+posthume du vieillard Féodor Kouzmitch_. C'est la fameuse légende du
+tsar Alexandre Ier, se faisant passer pour mort et s'en allant, sous
+un faux nom, vieillir en Sibérie, par expiation volontaire. On sent que
+Tolstoy s'était passionné pour le sujet et identifié avec son héros. On
+ne se console pas qu'il ne nous reste de ce «journal» que les premiers
+chapitres: par la vigueur et la fraîcheur du récit, ils valent les
+meilleures pages de _Résurrection_. Il y a là des portraits inoubliables
+(la vieille Catherine II), et surtout une puissante peinture du tsar
+mystique et violent, dont la nature orgueilleuse a encore des
+soubresauts de réveil chez le vieillard pacifié.
+
+_Le père Serge_ (1891-1904) est aussi dans la grande manière de Tolstoy;
+mais le récit est un peu écourté. Il a pour sujet l'histoire d'un homme
+qui cherche Dieu dans la solitude et l'ascétisme, par orgueil blessé, et
+qui finit par le trouver parmi les hommes, en vivant pour eux. La
+sauvage violence de quelques pages vous saisit à la gorge. Rien de sobre
+et de tragique comme la scène où le héros découvre la vilenie de celle
+qu'il aimait:--(sa fiancée, la femme qu'il adorait comme une sainte, a
+été la maîtresse du tsar qu'il vénérait passionnément). Non moins
+saisissante est la nuit de tentation, où le moine, pour retrouver la
+paix de l'âme troublée, se tranche un doigt avec une hache. A ces
+épisodes farouches s'opposent l'entretien mélancolique de la fin, avec
+la pauvre vieille petite amie d'enfance, et les dernières pages, d'un
+laconisme indifférent et serein.
+
+C'était aussi un sujet émouvant que _La mère_: Une bonne et raisonnable
+mère de famille, après s'être pendant quarante ans vouée tout entière
+aux siens, se trouve seule, sans activité, sans raison d'agir, et,
+quoique libre penseuse, se retire sous l'aile d'un couvent et écrit son
+Journal. Mais les premières pages seules de cette œuvre subsistent.
+
+Une série de petits récits sont d'un art supérieur:
+
+_Alexis le Pot_, qui se relie à la veine des beaux contes populaires.
+Histoire d'un simple, toujours sacrifié, toujours doucement satisfait,
+et qui meurt.--_Après le bal_ (20 août 1903): Un vieillard raconte
+comment il aimait une jeune fille et comment il cessa brusquement de
+l'aimer, après avoir vu le père, un colonel, commander la fustigation
+d'un soldat. Œuvre parfaite, d'abord d'un charme exquis de souvenirs
+juvéniles, puis d'une précision hallucinante.--_Ce que j'ai vu en rêve_
+(13 novembre 1906): Un prince ne pardonne pas à sa fille qu'il adorait,
+parce qu'elle s'est enfuie de la maison, après s'être laissé séduire.
+Mais à peine l'a-t-il revue que c'est lui qui demande pardon. Et
+toutefois (la tendresse de Tolstoy et son idéalisme ne l'abusent jamais)
+il ne peut arriver à vaincre le sentiment de dégoût que lui cause la vue
+de l'enfant de sa fille.
+
+--_Khodynka_, une courte nouvelle, dont l'action se passe en 1893: Une
+jeune princesse russe, qui a voulu se mêler à une fête populaire de
+Moscou, se trouve prise dans une panique, foulée aux pieds, laissée pour
+morte et ranimée par un ouvrier, qui a été lui-même rudement bousculé.
+Un sentiment de fraternité affectueuse les unit un instant. Puis ils se
+quittent et ne se verront plus.
+
+De dimensions beaucoup plus vastes, et s'annonçant comme un roman
+épique, est _Hadji-Mourad_ (décembre 1902), qui raconte un épisode des
+guerres du Caucase en 1851[331]. Tolstoy, en l'écrivant, était dans la
+pleine maîtrise de ses moyens artistiques. La vision (des yeux et de
+l'âme) est parfaite. Mais, chose curieuse, on ne s'intéresse pas
+véritablement à l'histoire: car on sent que Tolstoy ne s'y intéresse pas
+tout à fait. Chaque personnage qui paraît, au cours du récit, éveille
+juste autant de sympathie chez lui; et de chacun, même s'il ne fait que
+passer sous nos yeux, il trace un portrait achevé. Mais à force d'aimer
+tous, il ne préfère rien. Il semble écrire cette remarquable nouvelle,
+sans besoin intérieur, par une nécessité toute physique. Comme d'autres
+exercent leurs muscles, il faut qu'il exerce son mécanisme intellectuel.
+Il a besoin de créer. Il crée.
+
+ * * * * *
+
+D'autres œuvres ont un accent personnel, souvent jusqu'à l'angoisse.
+Il en est d'autobiographiques, comme _Le journal d'un fou_ (20 octobre
+1883), qui retrace le souvenir des premières nuits d'effroi de Tolstoy,
+avant la crise de 1869[332], et comme _Le Diable_ (19 novembre 1889).
+Cette dernière et très longue nouvelle a des parties de tout premier
+ordre et, malheureusement, un dénouement absurde: Un propriétaire
+campagnard, qui a eu des relations avec une jeune paysanne de son
+domaine, s'est marié et a pris soin (car il est honnête et il aime sa
+jeune femme) d'écarter la paysanne. Mais il l'a «dans le sang», et il ne
+peut la voir sans la désirer. Elle le recherche. Il finit par la
+reprendre; il sent qu'il ne pourra plus s'arracher à elle: il se tue.
+Les portraits de l'homme, bon, faible, robuste, myope, intelligent,
+sincère, travailleur, tourmenté,--de sa jeune femme romanesque et
+amoureuse, qui l'idéalise,--de la belle et saine paysanne, ardente et
+sans pudeur,--sont des chefs-d'œuvre. Il est fâcheux que Tolstoy ait
+mis plus de morale dans la fin de son roman qu'il n'en a mis dans
+l'histoire vécue: car il a eu réellement une aventure analogue.
+
+_La lumière luit dans les ténèbres_, drame en cinq actes, présente bien
+des faiblesses artistiques. Mais, lorsqu'on connaît la tragédie cachée
+de la vieillesse de Tolstoy, qu'elle est émouvante cette œuvre qui,
+sous d'autres noms, met en scène Tolstoy et les siens! Nicolas
+Ivanovitch Sarintzeff est parvenu à la même foi que l'auteur de _Que
+devons-nous faire?_ et il essaie de la mettre en pratique. Cela ne lui
+est point permis. Les larmes de sa femme (sincères ou simulées?)
+l'empêchent de quitter les siens. Il reste dans sa maison, où il vit
+pauvrement et fait de la menuiserie. Sa femme et ses enfants continuent
+de mener grand train et de donner des fêtes. Bien qu'il n'y prenne point
+part, on l'accuse d'hypocrisie. Cependant, par son influence morale, par
+le simple rayonnement de sa personnalité, il fait autour de lui des
+prosélytes--et des malheureux. Un pope, convaincu par ses doctrines,
+abandonne l'église. Un jeune homme de bonne famille refuse le service
+militaire et se fait envoyer au bataillon de discipline. Et le pauvre
+Sarintzeff-Tolstoy est déchiré par le doute. Est-il dans l'erreur?
+N'entraîne-t-il pas les autres inutilement dans la souffrance et dans la
+mort? A la fin, il ne voit plus d'autre solution à ses angoisses que de
+se laisser tuer par la mère du jeune homme, qu'il a sans le vouloir
+conduit à sa perte.
+
+On trouvera encore, dans un bref récit, des derniers temps de la vie de
+Tolstoy: _Il n'y a pas de coupable_ (septembre 1910), la même confession
+douloureuse d'un homme qui souffre horriblement de sa situation et qui
+ne peut en sortir. Aux riches désœuvrés s'opposent les pauvres
+accablés; et ni les uns ni les autres ne sentent l'ineptie monstrueuse
+d'un tel état social.
+
+Deux œuvres de théâtre ont une réelle valeur: l'une est une petite
+pièce paysanne, qui combat les méfaits de l'alcool: _Toutes les qualités
+viennent d'elle_ (Probablement de 1910). Les personnages sont très
+individuels; leurs traits typiques, leurs ridicules de langage sont
+saisis de façon amusante. Le paysan qui, à la fin, pardonne à son voleur
+est à la fois noble et comique, par son inconsciente grandeur morale et
+son naïf amour-propre.--La seconde pièce, d'une tout autre importance,
+est un drame en douze tableaux: _le Cadavre vivant_. Elle montre les
+gens faibles et bons écrasés par la stupide machine sociale. Le héros,
+Fedia, est un homme qui s'est perdu par sa bonté même et par le profond
+sentiment moral qu'il cache sous une vie débauchée: car il souffre,
+d'une façon intolérable, de la bassesse du monde et de sa propre
+indignité; mais il n'a pas la force de réagir. Il a une femme qu'il
+aime, qui est bonne, tranquille, raisonnable, mais «_sans le petit
+raisin qu'on met dans le cidre pour le faire mousser_», «_sans le
+pétillement dans la vie_», qui procure l'oubli. Et il lui faut l'oubli.
+
+«_Nous tous dans notre milieu_, dit-il, _nous avons trois voies devant
+nous, trois seulement. Être fonctionnaire, gagner de l'argent et ajouter
+à la vilenie au milieu de laquelle on vit, cela me dégoûtait; peut-être
+n'en étais-je pas capable... La seconde voie, c'est celle où l'on combat
+cette vilenie: pour cela, il faut être un héros, je n'en suis pas un.
+Reste la troisième: s'oublier, boire, faire la noce, chanter: c'est
+celle que j'ai choisie, et vous voyez où cela m'a mené[333]..._»
+
+Et, dans un autre passage:
+
+«_Comment j'en suis arrivé à ma perte? D'abord, le vin. Ce n'est pas que
+j'aie plaisir à boire. Mais j'ai toujours le sentiment que tout ce qui
+se fait autour de moi n'est pas ce qu'il faut; et j'ai honte.... Et
+quant à être maréchal de la noblesse, ou directeur de banque, c'est si
+honteux, si honteux!... Après avoir bu, on n'a plus honte.... Et puis,
+la musique, pas l'opéra ou Beethoven, mais les tsiganes, cela vous verse
+dans l'âme tant de vie, tant d'énergie.... Et puis les beaux yeux noirs,
+le sourire.... Mais plus cela enchante, plus on a honte,
+ensuite[334]...._»
+
+Il a quitté sa femme, parce qu'il sent qu'il lui fait du mal et qu'elle
+ne lui fait pas de bien. Il la laisse à un ami dont elle est aimée,
+qu'elle aimait sans se l'avouer, et qui lui ressemble. Il disparaît dans
+les bas-fonds de la bohême; et tout est bien ainsi: les deux autres sont
+heureux, et lui,--autant qu'ils peuvent l'être. Mais la société ne
+permet point qu'on se passe de son consentement; elle accule stupidement
+Fedia au suicide, s'il ne veut pas que ses deux amis soient condamnés
+pour bigamie.--Cette œuvre étrange, si profondément russe, et qui
+reflète le découragement des meilleurs après les grandes espérances de
+la Révolution, brisées, est simple, sobre, sans aucune déclamation. Les
+caractères sont tous vrais et vivants, même les personnages de second
+plan: (la jeune sœur intransigeante et passionnée dans sa conception
+morale de l'amour et du mariage; la bonne figure compassée du brave
+Karenine, et sa vieille maman, pétrie de nobles préjugés, conservatrice,
+autoritaire en paroles, accommodante en actes); jusqu'aux silhouettes
+fugitives des tsiganes et des avocats.
+
+ * * * * *
+
+J'ai laissé de côté quelques œuvres, où l'intention dogmatique et
+morale prime la libre vie de l'œuvre--bien qu'elle ne fasse jamais
+tort à la lucidité psychologique de Tolstoy:
+
+_Le faux coupon_: un long récit, presque un roman, qui veut montrer
+l'enchaînement, dans le monde, de tous les actes individuels, bons ou
+mauvais. Un faux, commis par deux collégiens, déclenche toute une suite
+de crimes, de plus en plus horribles,--jusqu'à ce que l'acte de
+résignation sainte d'une pauvre femme qu'assassine une brute agisse sur
+l'assassin et, par lui, de proche en proche, remonte jusqu'aux premiers
+auteurs de tout le mal, qui se trouvent ainsi rachetés par leurs
+victimes. Le sujet est superbe, et touche à l'épopée; l'œuvre aurait
+pu atteindre à la grandeur fatale des tragédies antiques. Mais le récit
+est trop long, trop morcelé, sans ampleur; et bien que chaque personnage
+soit justement caractérisé, ils restent tous indifférents.
+
+_La sagesse enfantine_ est une suite de vingt et un dialogues entre des
+enfants, sur tous les grands sujets: religion, art, science,
+instruction, patrie, etc. Ils ne sont pas sans verve; mais le procédé
+fatigue vite, tant de fois répété.
+
+_Le jeune tsar_, qui rêve des malheurs qu'il cause malgré lui, est une
+des œuvres les plus faibles du recueil.
+
+Enfin, je me contente d'énumérer quelques esquisses fragmentaires: _Deux
+pèlerins_,--_Le pope Vassili_,--_Quels sont les assassins?_ etc.
+
+ * * * * *
+
+Dans l'ensemble de ces œuvres, on est frappé de la vigueur
+intellectuelle, conservée par Tolstoy jusqu'à son dernier jour[335]. Il
+peut sembler verbeux, quand il expose ses idées sociales; mais toutes
+les fois qu'il est en face d'une action, d'un personnage vivant, le
+rêveur humanitaire disparaît, il ne reste plus que l'artiste au regard
+d'aigle, qui d'un coup va au cœur. Jamais il n'a perdu cette lucidité
+souveraine. Le seul appauvrissement que je constate, pour l'art, c'est
+du côté de la passion. A part de courts instants, on a l'impression que
+ses œuvres ne sont plus pour Tolstoy l'essentiel de sa vie; elles
+sont, ou un passe-temps nécessaire, ou un instrument pour l'action. Mais
+c'est l'action qui est son véritable objet, et non plus l'art. Quand il
+lui arrive de se laisser reprendre par cette illusion passionnée, il
+semble qu'il en ait honte; il coupe court ou peut-être, comme pour _Le
+journal posthume du vieillard Féodor Kouzmitch_, il abandonne
+complètement l'œuvre qui risquerait de resouder les chaînes qui
+l'attachaient à l'art... Exemple unique d'un grand artiste, en pleine
+force créatrice et tourmenté par elle, qui lui résiste et qui l'immole à
+son Dieu.
+
+ R. R.
+
+ Avril 1913.
+
+
+
+
+LA RÉPONSE DE L'ASIE A TOLSTOY
+
+
+Au temps où paraissaient les premières éditions de ce livre, nous ne
+pouvions mesurer encore le retentissement de la pensée de Tolstoy dans
+le monde. Le grain était en terre. Il fallait attendre l'été.
+
+Aujourd'hui, la moisson est levée. Et de Tolstoy a surgi un arbre de
+Jessé. Sa parole s'est faite acte. Au Saint Jean le Précurseur
+d'Iasnaïa-Poliana a succédé le Messie de l'Inde, qu'il avait consacré:
+Mahâtmâ Gandhi.
+
+Admirons la magnifique économie de l'histoire humaine, où, malgré les
+disparitions apparentes des grands efforts de l'esprit, rien ne se perd
+d'essentiel, et le flux et le reflux des réactions mutuelles forment un
+courant continu, qui s'enrichit sans cesse, en fécondant la terre.
+
+A dix-neuf ans, en 1847, le jeune Tolstoy, malade à l'hôpital de Kazan,
+avait pour voisin de lit un prêtre lama bouddhiste, blessé grièvement à
+la face par un brigand, et il recevait de lui la première révélation de
+la loi de Non-Résistance, que le torrent de sa vie devait, trente ans,
+recouvrir.
+
+Soixante-deux ans après, en 1909, le jeune Indien Gandhi recevait des
+mains de Tolstoy mourant cette sainte lumière, que le vieil apôtre russe
+avait couvée en lui, réchauffée de son amour, nourrie de sa douleur; et
+il en faisait le flambeau qui a illuminé l'Inde: la réverbération en a
+touché toutes les parties de la terre.
+
+Mais, avant d'en arriver au récit de ce baptême dans le Jourdain, nous
+voulons rapidement retracer l'ensemble des rapports de Tolstoy avec
+l'Asie. Une _Vie de Tolstoy_ serait, sans cette étude, incomplète
+aujourd'hui. Car l'action de Tolstoy sur l'Asie aura, dans l'histoire,
+plus d'importance peut-être que l'action sur l'Europe. Il a été la
+première grande Voie de l'esprit qui relie, de l'Est à l'Ouest, tous les
+membres du Vieux-Continent. Maintenant la sillonnent, en l'un et l'autre
+sens, deux rivières de pèlerins.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons maintenant tous les moyens de connaître le sujet: car Paul
+Birukoff, pieux disciple du maître, a rassemblé en un volume sur
+_Tolstoy et l'Orient_ les documents conservés[336].
+
+L'Orient l'attira toujours. Tout jeune étudiant à l'Université de Kazan,
+il avait choisi d'abord la faculté des langues orientales arabo-turques.
+Dans ses années de Caucase, il fut en contact prolongé avec la culture
+mahométane, et il en subit fortement l'impression. Peu après 1870
+commencent à paraître, dans ses recueils de Récits et Légendes pour les
+Écoles primaires, des contes arabes et indiens. Quand vint l'heure de sa
+crise religieuse, la Bible ne lui suffit point; il ne tarda pas à
+consulter les religions d'Orient. Il lut considérablement[337]. Bientôt
+lui vint l'idée de faire profiter l'Europe de ses lectures, et il
+rassembla, sous le titre: _Les pensées des hommes sages_, un recueil, où
+l'Évangile, Bouddhâ, Laotse, Krishna fraternisaient. Il s'était
+convaincu, dès le premier coup d'œil, de l'unité fondamentale des
+grandes religions humaines.
+
+Mais ce qu'il cherchait surtout, c'était le rapport direct avec les
+hommes d'Asie. Et dans les dix dernières années de sa vie, un réseau
+serré de correspondance se tressa entre Iasnaïa et tous les pays
+d'Orient.
+
+ * * * * *
+
+De tous, c'était la Chine, dont la pensée lui était le plus proche. Et
+ce fut elle qui se livra le moins. Dès 1884, il étudiait Confucius et
+Laotse; ce dernier était son préféré, parmi les sages de
+l'antiquité[338]. Mais, en fait, Tolstoy dut attendre jusqu'en 1905 pour
+échanger sa première lettre avec un compatriote de Laotse, et il ne
+paraît avoir eu que deux correspondants chinois. Il est vrai qu'ils sont
+de marque. L'un était un savant, _Tsien Huang-t'ung_; l'autre ce grand
+lettré _Ku-Hung-Ming_, dont le nom est bien connu en Europe[339], et
+qui, professeur d'Université à Pékin, chassé par la Révolution, a dû
+s'exiler au Japon.
+
+Dans les lettres qu'il adresse à ces deux Chinois d'élite, et
+particulièrement dans celle, très longue, à Ku-Hung-Ming, qui a la
+valeur d'un manifeste (octobre 1906), Tolstoy exprime l'attachement et
+l'admiration qu'il éprouve pour le peuple chinois. Ces sentiments ont
+été renforcés par les épreuves que la Chine a subies, avec une noble
+mansuétude, en ces dernières années où les nations d'Europe ont fait
+assaut contre elle d'ignobles brutalités. Il l'engage à persévérer dans
+cette sereine patience et prophétise qu'elle lui devra la victoire
+finale. L'exemple de Port-Arthur, dont l'abandon par la Chine à la
+Russie a coûté si cher à la Russie (guerre russo-japonaise), assure
+qu'il en sera de même pour l'Allemagne à Kiautschau et pour l'Angleterre
+à Wei-ha-Wei. Les voleurs finissent toujours par se voler entre
+eux.--Mais Tolstoy est inquiet d'apprendre que, depuis peu, l'esprit de
+violence et de guerre s'éveille chez les Chinois; il les conjure d'y
+résister. S'ils se laissaient gagner par la contagion, ce serait un
+désastre, non seulement dans le sens où l'entendait «_un des plus
+grossiers et ignares représentants de l'Occident, le Kaiser
+d'Allemagne_», qui redoutait pour l'Europe le péril jaune,--mais dans
+l'intérêt supérieur de l'humanité. Car, avec la vieille Chine
+disparaîtrait le point d'appui de la vraie sagesse populaire et
+pratique, paisible et laborieuse, qui, de l'Empire du Milieu, doit
+s'étendre progressivement à tous les peuples. Tolstoy croit le moment
+venu d'une transformation capitale dans la vie de l'humanité; il a la
+conviction que la Chine est appelée à y jouer le premier rôle, à la tête
+des peuples d'Orient. La tâche de l'Asie est de montrer au reste du
+monde le vrai chemin à la vraie liberté; et ce chemin, dit Tolstoy,
+n'est autre que le _Tao_. Surtout que la Chine se garde de vouloir se
+réformer sur le plan et l'exemple de l'Occident,--c'est-à-dire en
+remplaçant son despotisme par un régime constitutionnel, une armée
+nationale et la grande industrie! Qu'elle considère le tableau
+lamentable de ces peuples d'Europe, avec l'enfer de leur prolétariat,
+avec leurs luttes de classes, leur course aux armements et leurs guerres
+sans fin, leur politique de rapine coloniale,--la banqueroute sanglante
+de toute une civilisation! L'Europe est un exemple,--oui!--de ce qu'il
+ne faut pas faire. Et comme la Chine ne peut, d'autre part, rester dans
+l'état présent, où elle se voit livrée à toutes les agressions, une
+seule voie lui est ouverte: celle de la Non-Résistance absolue vis-à-vis
+de son gouvernement et de tous les gouvernements. Qu'elle poursuive,
+impassible, sa culture de la terre, en se soumettant à la seule loi de
+Dieu! L'Europe se trouvera désarmée devant la passivité héroïque et
+sereine de 400 millions d'hommes. Toute la sagesse humaine et le secret
+du bonheur sont dans la vie de travail paisible sur son champ, en se
+guidant d'après les principes des trois religions de Chine: le
+Confucianisme, qui libère de la force brutale; le Taoïsme, qui prescrit
+de ne pas faire aux autres ce qu'on ne veut pas que les autres vous
+fassent; et le Bouddhisme, qui est tout abnégation et amour.
+
+Des conseils de Tolstoy, nous voyons ce que la Chine d'aujourd'hui
+paraît faire; et il ne semble pas que son docte correspondant,
+Ku-Hung-Ming, en ait beaucoup profité: car son traditionalisme,
+distingué mais borné, offre pour toute panacée à la fièvre du monde
+moderne en travail une _Grande Charte de Fidélité_ à l'ordre établi par
+le passé[340].--Mais il ne faut point juger de l'immense Océan par ses
+vagues de surface. Et qui peut dire si le peuple de Chine n'est pas
+beaucoup plus près des pensées de Tolstoy, qui s'accordent avec la
+millénaire tradition de ses sages, que ne le feraient supposer ces
+guerres de partis et ces révolutions, qui passent et qui meurent sur son
+éternité?
+
+ * * * * *
+
+Tout au contraire des Chinois, les Japonais, avec leur vitalité fébrile,
+leur curiosité affamée de toute pensée nouvelle dans l'univers, furent
+les premiers d'Asie avec qui Tolstoy entra en relations (dès 1890, ou
+peu après). Il se méfiait d'eux, de leur fanatisme national et guerrier,
+surtout de leur prodigieuse souplesse à s'adapter à la civilisation
+d'Europe et à en épouser sur-le-champ tous les abus. On ne peut dire que
+sa méfiance ait été entièrement injustifiée: car la correspondance assez
+abondante qu'il entretint avec eux lui apporta plus d'un mécompte. Tel
+qui se disait son disciple, tout en ayant la prétention de concilier son
+enseignement avec le patriotisme, le désavoua publiquement, comme le
+jeune _Jokai_, rédacteur en chef du journal _Didaitschoo-lu_, en 1904,
+au moment de la guerre du Japon avec la Russie. Encore plus décevant fut
+le jeune _H. S. Tamura_ qui, d'abord bouleversé jusqu'aux larmes par la
+lecture d'un article de Tolstoy sur la guerre russo-japonaise[341],
+tremblant de tout son corps, et criant, transporté, que «Tolstoy est
+l'unique prophète de notre temps», se laisse quelques semaines après
+rouler par la vague de délire patriotique, après la destruction de la
+flotte russe par les Japonais, à Tsusima, et finit par publier contre
+Tolstoy un mauvais livre qui l'attaque...
+
+Plus solides et sincères--mais si loin de la vraie pensée de
+Tolstoy--ces social-démocrates japonais, protestataires héroïques contre
+la guerre[342], qui écrivent à Tolstoy, en septembre 1904, et à qui
+Tolstoy, en les remerciant, exprime sa condamnation absolue, à la fois
+de la guerre et du socialisme[343].
+
+Mais l'esprit de Tolstoy pénétrait, malgré tout, le Japon et le
+labourait jusqu'au fond. Lorsqu'en 1908, pour son quatre-vingtième
+anniversaire, ses amis russes s'adressèrent à tous les amis du monde,
+afin de publier un livre de témoignages, _Naoshi Kato_ envoya un
+intéressant Essai, qui montre l'influence considérable de Tolstoy au
+Japon. La plupart de ses livres religieux y avaient été traduits; vers
+1902-1903, ils produisirent, dit Kato, une révolution morale, non
+seulement chez les chrétiens japonais, mais chez les bouddhistes; et de
+cette commotion, un renouvellement du bouddhisme est sorti. Jusqu'alors,
+la religion était un ordre établi et une loi du dehors. Elle prit (ou
+reprit) un caractère intérieur. «_Conscience religieuse_» devint,
+depuis, le mot à la mode. Et certes, ce réveil du _moi_ n'était pas sans
+dangers. Il pouvait mener,--il mena, en nombre de cas,--vers de tout
+autres fins que l'esprit de sacrifice et d'amour fraternel--à la
+jouissance égoïste, à l'indifférentisme, au désespoir, et même au
+suicide: il y eut des catastrophes chez ce peuple vibrant qui, dans ses
+crises de passion, porte toutes les doctrines aux ultimes conséquences.
+Mais il se forma ainsi, particulièrement près de Kioto, de petits
+groupes tolstoyens qui travaillaient leur champ et professaient le pur
+Évangile de l'amour[344]. D'une façon générale, on peut dire que la vie
+spirituelle au Japon a subi, en partie, l'empreinte de la personnalité
+de Tolstoy. Encore aujourd'hui, subsiste au Japon une _Société Tolstoy_,
+qui publie une revue mensuelle de soixante-dix pages, intéressante et
+nourrie[345].
+
+Le plus aimable exemple de ces disciples japonais est le jeune _Kenjiro
+Tokutomi_, qui contribua aussi au livre du jubilé de 1908. Il avait
+écrit, de Tokio, une lettre enthousiaste à Tolstoy, dans les premiers
+mois de 1906, et Tolstoy y avait aussitôt répondu. Mais Tokutomi n'avait
+pas eu la patience d'attendre la réponse: il s'était embarqué sur le
+premier bateau, pour aller le voir. Il ne savait pas un mot de russe et
+très peu d'anglais. Il arriva à Iasnaïa en juillet, y demeura cinq
+jours, reçu avec une bonté paternelle, et repartit directement pour le
+Japon, couvant, tout le reste de sa vie, les grands souvenirs de cette
+semaine et le lumineux «sourire» du vieillard. Il l'évoque dans ses
+charmantes pages de 1908, où parle son cœur simple et pur:
+
+ «_Je vois son sourire, à travers le brouillard des 730 jours passés
+ depuis que je l'ai vu, et par-dessus les 10 000 kilomètres qui nous
+ séparent._
+
+ _Maintenant je vis dans une petite campagne, dans une chétive
+ maison, avec ma femme et mon chien. Je plante des légumes,
+ j'arrache la mauvaise herbe, qui repousse sans cesse. Toute mon
+ énergie et toutes mes journées se dépensent à arracher, arracher,
+ arracher... Peut-être cela tient-il à ma nature d'esprit,
+ peut-être à ce temps imparfait. Mais je suis, pleinement heureux...
+ Seulement, c'est bien triste, quand on ne sait qu'écrire, dans une
+ occasion pareille!..._»
+
+Le petit Japonais a su, par ces simples lignes d'une humble vie
+heureuse, de sagesse et de labeur, réaliser beaucoup mieux l'idéal de
+Tolstoy et parler à son cœur que tous les doctes collaborateurs au
+livre du Jubilé[346].
+
+ * * * * *
+
+En sa qualité de Russe, Tolstoy avait de nombreuses occasions de
+connaître les mahométans,--puisque l'empire de Russie en comptait vingt
+millions de sujets. Aussi tiennent-ils une large place dans sa
+correspondance. Mais ils n'y apparaissent guère avant 1901. Et ce fut,
+au printemps de cette année, sa réponse au Saint-Synode et son
+excommunication qui les lui conquirent. La haute et ferme parole
+traversa le monde musulman comme le char d'Élie. Ils n'en retinrent que
+l'affirmation monothéiste, où leur semblait se répercuter la voix de
+leur Prophète, et ils tâchèrent naïvement de l'annexer. Des Baschkirs de
+Russie, des muftis indiens, des musulmans de Constantinople lui écrivent
+qu'ils ont «_pleuré de joie_», en lisant le démenti public infligé par
+sa main à toute la chrétienté; et ils le félicitent de s'être enfin
+délivré «_de la sombre croyance à la Trinité_». Ils l'appellent leur
+«_frère_» et s'efforcent de le convertir tout à fait. Avec une comique
+inconscience, l'un d'eux, un mufti de l'Inde, _Mohammed Sadig_, de
+Kadiam, Gurdaspur, se réjouit de lui faire connaître que son nouveau
+Messie islamique (un certain Chazrat Mirza Gulam Achmed) vient
+d'anéantir le mensonge chrétien de la Résurrection en retrouvant au
+Kaschmir le tombeau de «Ijuz Azaf» (Jésus), et il lui en envoie une
+photo, avec le portrait de son saint réformateur.
+
+On ne saurait imaginer l'admirable tranquillité, à peine teintée
+d'ironie (ou de mélancolie), avec laquelle Tolstoy reçoit ces étranges
+avances. Qui ne l'a point vu dans ces controverses ne connaît point la
+souveraine modération où sa nature impérieuse était arrivée. Jamais il
+ne se départit de sa courtoisie et de son calme bon sens. C'est
+l'interlocuteur mahométan qui s'emporte, qui lui prête, irrité, «_un
+reste des préjugés chrétiens du moyen age_[347]» ou qui, à son refus de
+croire en le nouveau Messie musulman, lui oppose la classification
+menaçante que le saint homme fait, en trois compartiments, des hommes
+recevant la lumière de la vérité:
+
+«... _Les uns la reçoivent par leur propre raison. Les autres par les
+signes visibles et les miracles. Les troisièmes par la force de l'épée._
+(Exemple: le Pharaon, à qui Moïse a dû faire boire la mer Rouge, pour le
+convaincre de son Dieu.) Car «_le Prophète envoyé par Dieu doit
+enseigner au monde entier_[348]...»
+
+Tolstoy ne suit pas ses correspondants agressifs sur le terrain de
+combat. Son noble principe est que les hommes, aimant la vérité, ne
+doivent jamais appuyer sur les différences entre les religions et sur
+leurs manques, mais sur ce qui les unit et ce qui fait leur
+prix.--«_C'est à quoi je m'efforce_, dit-il, _envers toutes les
+religions, et notamment envers l'Islam_[349].»--Il se contente de
+répondre au bouillant mufti que «_le devoir de quiconque possède un
+sentiment vraiment religieux est de donner l'exemple d'une vie
+vertueuse_.» C'est là tout ce dont nous avons besoin[350]. Il admire
+Mahomet, et certaines de ses paroles l'ont ravi[351]. Mais Mahomet
+n'est qu'un homme, comme le Christ. Pour que le Mahométisme ainsi que le
+Christianisme deviennent une religion juste, il faudra qu'ils renoncent
+à la croyance aveugle en un homme et un livre; qu'ils admettent
+seulement ce qui est en accord avec la conscience et la raison de tous
+les hommes.--Même sous la forme mesurée dont il revêt sa pensée, Tolstoy
+s'inquiète toujours de ne pas froisser la foi de celui qui lui parle:
+
+«_Pardonnez si j'ai dû vous blesser. On ne peut pas dire la vérité à
+moitié. On doit la dire toute, ou pas du tout[352]._»
+
+Inutile d'ajouter qu'il ne convainc point ses interlocuteurs.
+
+Du moins, il en trouve d'autres, mahométans éclairés, libéraux, qui
+sympathisent pleinement avec lui:--au premier rang, le célèbre
+grand-mufti d'Égypte, le cheikh réformateur _Mohammed Abdou_[353], qui
+lui adresse, du Caire, en 1904 (le 8 avril), une noble lettre, le
+félicitant de l'excommunication dont il était l'objet: car l'épreuve est
+la divine récompense pour les élus. Il dit que la lumière de Tolstoy
+réchauffe et rassemble les chercheurs de vérité, que leurs cœurs sont
+dans l'attente de tout ce qu'il écrit. Tolstoy répond, avec une chaude
+cordialité.--Il reçoit aussi l'hommage de l'ambassadeur de Perse à
+Constantinople, prince _Mirza Riza Chan_, délégué à la première
+conférence de la Paix, à La Haye, en 1901.
+
+Mais il est surtout attiré par le mouvement Béhaïste (ou Bâbiste), dont
+il entretient constamment ses correspondants. Il entre en relations
+personnelles avec certains Béhaïstes, comme le mystérieux _Gabriel
+Sacy_, qui lui écrit d'Égypte (1901), et qui aurait été, dit-on, un
+Arabe de naissance, converti au Christianisme, puis passé au Béhaïsme.
+Sacy lui expose son _Credo_, Tolstoy répond (10 août 1901) que le
+«_Bâbisme l'intéresse depuis longtemps et qu'il a lu tout ce qui lui
+était accessible à ce sujet_»; il n'attache aucune importance à sa base
+mystique et à ses théories; mais il croit à son grand avenir en Orient,
+comme enseignement moral: «_tôt ou tard, le Béhaïsme se fondra avec
+l'anarchisme chrétien_.» Ailleurs, il écrit à un Russe qui lui envoie un
+livre sur le Béhaïsme qu'il a la certitude de la victoire «_de tous les
+enseignements religieux rationalistes, qui surgissent actuellement des
+diverses confessions: Brahmanisme, Bouddhisme, Judaïsme,
+Christianisme_». Il les voit allant toutes «_vers le confluent d'une
+religion unique, universellement humaine_[354]».--Il a le contentement
+d'apprendre que le courant béhaïste a pénétré en Russie, chez des
+Tatares de Kazan, et il invite chez lui leur chef, Woissow, dont
+l'entretien avec lui a été noté par Gussev (février 1909)[355].
+
+Dans le livre du jubilé, en 1908, l'Islam est représenté par un juriste
+de Calcutta, _Abdullah-al-Mamun-Suhrawardy_, qui élève à Tolstoy un
+majestueux monument. Il l'appelle _yogi_ et souscrit à ses enseignements
+de la Non-Violence, qu'il ne juge pas opposés à ceux de Mahomet; mais
+«_il faut lire le Coran, comme Tolstoy a lu la Bible, sous la lumière de
+la vérité, et non dans la nuée de la superstition_». Il loue Tolstoy de
+n'être pas un surhomme, un _Uebermensch_, mais le frère de tous, non pas
+la lumière de l'Occident ou de l'Orient, mais lumière de Dieu, lumière
+pour tous. Et, dans une lueur prophétique, il annonce que la
+prédication de Tolstoy pour la Non-Violence, «_mêlée aux enseignements
+des sages de l'Inde, produira peut-être en notre temps de nouveaux
+Messies_».
+
+ * * * * *
+
+C'était de l'Inde en effet que devait sortir le Verbe agissant, dont
+Tolstoy fut l'annonciateur.
+
+L'Inde était, en cette fin du XIXe siècle, et au début du XXe, en
+plein réveil. L'Europe ne connaît pas encore,--à part une élite de
+savants bien renseignés, qui ne sont pas très pressés de dispenser leur
+science au commun des mortels et se cantonnent volontiers dans leur
+coque linguistique, où ils se sentent à huis clos[356]--l'Europe est
+encore loin d'imaginer la prodigieuse résurrection du génie indien qui
+s'annonça dès les années 1830[357] et resplendit vers 1900. Ce fut une
+floraison éclatante et soudaine dans tous les champs de l'esprit. Dans
+l'art, dans la science, dans la pensée. Le seul nom de _Rabindranath
+Tagore_ a, détaché de la constellation de sa glorieuse famille, rayonné
+sur le monde. Presque en même temps, le Vedantisme était rénové par le
+fondateur de l'_Arya-Samâj_ (1875), _Dayananda Sarasvati_, celui qu'on a
+nommé le «_Luther hindou_»; et _Keshub Chunder Sen_ faisait du
+_Brahmâ-Samâj_ un instrument de réformes sociales passionnées et un
+terrain de rapprochement entre la pensée chrétienne et la pensée
+d'Orient. Mais, surtout, le firmament religieux de l'Inde s'illuminait
+de deux étoiles de première grandeur, subitement apparues,--ou
+réapparues après des siècles, pour parler selon le grand style de
+l'Inde, au sens profond[358]--ces deux miracles de l'esprit:
+_Ramakrishna_ (1836-1886), le fou de Dieu, qui embrassait dans son amour
+toutes les formes du Divin, et son disciple, plus puissant encore que le
+maître, _Vivekananda_ (1863-1902), dont la torrentielle énergie a, pour
+des siècles, réveillé dans son peuple épuisé le Dieu d'action, le Dieu
+de la Gitâ.
+
+La vaste curiosité de Tolstoy ne les ignora point. Il lut les traités de
+_Dayananda_, que lui envoya le directeur de _The Vedic Magazine_
+(Kangra, Sakaranpur), _Rama Deva_. Dès 1896, il s'était enthousiasmé des
+premiers écrits parus de _Vivekananda_[359], et il savourait les
+Entretiens de _Ramakrishna_[360].--C'est un malheur pour l'humanité que
+Vivekananda, lors de son voyage d'Europe en 1900, n'ait pas été orienté
+vers Iasnaïa Poliana. Celui qui écrit ces lignes ne peut se consoler, en
+cette année de l'Exposition Universelle où le grand _Swami_ passait à
+Paris, si mal entouré, de n'avoir pas été celui qui relie les deux
+voyants, les deux génies religieux de l'Europe et de l'Asie.
+
+Ainsi que le _Swami_ de l'Inde, Tolstoy était nourri de l'esprit de
+Krishna, «_seigneur de l'Amour_[361]». Et plus d'une voix de l'Inde le
+saluait comme un Mahâtmâ, un ancien _Rishi_ réincarné[362]. _Gopal
+Chetti_, directeur de _The New Reformer_, qui se voua dans l'Inde aux
+idées de Tolstoy, le rapproche, en son écrit pour le Livre du Jubilé
+(1908), de Bouddhâ le prince qui renonça; et il dit que, si Tolstoy
+était né aux Indes, il eût été tenu pour un _Avatara_, un _Purusha_
+(incarnation de l'Ame universelle), un _Sri-Krishna_.
+
+Mais le courant fatal du fleuve de l'histoire allait porter Tolstoy, du
+Rêve en Dieu des _yogis_ au seuil de la grande action de Vivekananda et
+de Gandhi,--de l'_Hind-Swaraj_.
+
+Détours étranges du destin! Le premier qui l'y conduisit fut l'homme
+qui, plus tard, devait devenir le meilleur lieutenant du Mahâtmâ indien,
+mais qui, en ce temps, était encore, comme Paul avant le chemin de
+Damas, le violent ennemi de ces pensées: _C.-R. Das_[363]... Est-il
+permis d'imaginer que la voix de Tolstoy a pu contribuer à le ramener à
+sa vraie mission?--A la fin de 1908, C.-R. Das était dans le camp de la
+Révolution. Il écrivit à Tolstoy, sans lui rien voiler de sa foi
+violente; il combattait, à visage découvert, la doctrine tolstoyenne de
+la Non-Résistance; et cependant, il lui demandait un mot de sympathie
+pour son journal, _Free Hindostan_. Tolstoy répondit une très longue
+lettre, presque un traité, qui, sous le titre de _Lettre à un Indien_,
+14 décembre 1908, se répandit dans le monde entier. Il proclamait
+énergiquement la doctrine de la Non-Résistance et de l'Amour, en
+encadrant chaque partie de son argumentation dans des citations de
+Krishna. Il n'apportait pas moins de vigueur dans son combat contre la
+nouvelle superstition de la science que contre les anciennes
+superstitions religieuses. Et il faisait aux Indiens un reproche
+véhément de renier leur sagesse antique pour épouser l'erreur
+d'Occident.
+
+«_On pouvait espérer, disait-il, que, dans l'immense monde
+brahmano-bouddhiste et confucianiste, ce nouveau préjugé scientifique
+n'aurait point place, et que les Chinois, les Japonais, les Hindous,
+ayant compris le mensonge religieux qui justifie la violence,
+arriveraient directement à concevoir la loi de l'amour, propre à
+l'humanité, qui fut promulguée avec une force si éclatante par les
+grands maîtres de l'Orient. Mais la superstition de la science, qui a
+remplacé celle de la religion, envahit de plus en plus les peuples de
+l'Orient. Elle subjugue déjà le Japon et lui prépare les pires
+désastres. Elle se répand sur ceux qui, en Chine et dans l'Inde,
+prétendent, comme vous, être les meneurs de vos peuples. Vous invoquez,
+dans notre journal, comme un principe fondamental qui doit guider
+l'activité de l'Inde, l'idée suivante_:
+
+ «Resistance to agression is not simply justifiable, but imperative;
+ non-resistance hurts both altruism and egoism.»
+
+«... _Eh quoi! vous, membre d'un des peuples les plus religieux, vous
+allez, d'un cœur léger et confiant en votre instruction scientifique,
+abjurer la loi de l'amour, proclamée au sein de votre peuple, avec une
+clarté exceptionnelle, dès l'antiquité reculée!... Et vous répétez ces
+stupidités que vous ont suggérées les champions de la violence, les
+ennemis de la vérité, les esclaves de la théologie d'abord, ensuite de
+la science,--vos maîtres européens!_
+
+«_Vous dites que les Anglais ont asservi l'Inde, parce que l'Inde ne
+résiste pas assez à la violence par la force?--Mais c'est tout juste le
+contraire! Si les Anglais ont asservi les Hindous, ce n'est que pour
+cette raison que les Hindous reconnaissaient et reconnaissent encore la
+violence comme principe fondamental de leur organisation sociale; ils se
+soumettaient, au nom de ce principe, à leurs roitelets; au nom de ce
+principe, ils ont lutté contre eux, contre les Européens, contre les
+Anglais... Une Compagnie commerciale--trente mille hommes, des hommes
+plutôt faibles--ont asservi un peuple de deux cents millions! Dites cela
+à un homme libre de préjugés! Il ne comprendra pas ce que ces mots
+peuvent signifier... N'est-il pas évident, d'après ces chiffres mêmes,
+que ce ne sont pas les Anglais, mais les Hindous eux-mêmes qui ont
+asservi les Hindous?..._
+
+«_Si les Hindous sont asservis par la violence, c'est parce qu'eux-mêmes
+ont vécu de la violence, vivent à présent de la violence et ne
+reconnaissent pas la loi éternelle de l'amour, propre à l'humanité._
+
+ «Digne de pitié et ignorant l'homme qui cherche ce qu'il possède et
+ ignore qu'il le possède! Oui, misérable et ignorant l'homme qui ne
+ connaît pas le bien de l'amour qui l'entoure et que je lui ai
+ donné!» (Krishna).
+
+ «_L'homme n'a qu'à vivre en accord avec la loi de l'amour, qui est
+ propre à son cœur et qui recèle en soi le principe de
+ Non-Résistance, de Non-Participation à toute violence. Alors, non
+ seulement une centaine d'hommes ne pourraient asservir des
+ millions, mais des millions ne pourraient asservir un seul. Ne
+ résistez pas au mal et ne prenez pas part à ce mal, à la contrainte
+ de l'administration, des tribunaux, des impôts, et surtout de
+ l'armée!--Et rien, ni personne au monde ne pourra vous asservir!_»
+
+Une citation de Krishna termine (comme elle a commencé) cette
+prédication de la Non-Résistance faite par la Russie à l'Inde:
+
+ «Enfants, levez plus haut vos regards aveuglés, et un monde
+ nouveau, plein de joie et d'amour, vous apparaîtra, un monde de
+ Raison, créé par Ma Sagesse, le seul monde réel. Alors, vous
+ connaîtrez ce que l'amour a fait de vous, ce dont il vous a
+ gratifiés et ce qu'il exige de vous.»
+
+Or, cette lettre de Tolstoy tombe dans les mains d'un jeune Indien, qui
+était «_homme de loi_», à Johannesburg, en Sud-Afrique. Il se nommait
+Gandhi. Il en fut saisi. Il écrivit à Tolstoy, vers la fin de 1909[364].
+Il lui annonçait la campagne de sacrifice, qu'il dirigeait depuis une
+dizaine d'années, dans l'esprit évangélique de Tolstoy[365]. Il lui
+demandait l'autorisation de traduire en langue indienne la lettre à
+C.-R. Das.
+
+Tolstoy lui envoya sa bénédiction fraternelle, dans le «_combat de la
+douceur contre la brutalité, de l'humilité et de l'amour contre
+l'orgueil et la violence_». Il lut l'édition anglaise de l'_Hind
+Swarâj_, que Gandhi lui fit parvenir; et il pénétra aussitôt toute
+l'importance de cette expérience religieuse et sociale:
+
+ «_La question que vous traitez, de la Résistance passive, est de la
+ plus haute valeur, non seulement pour l'Inde, mais pour toute
+ l'humanité._»
+
+Il se procura la biographie de Gandhi par Joseph J. Doke[366], et il fut
+captivé. Malgré la maladie, il tint à lui adresser quelques lignes
+affectueuses (8 mai 1910). Et lorsqu'il se sentit rétabli il lui
+adressa, de Kotschety, le 7 septembre 1910,--un mois avant sa fuite vers
+la solitude et la mort,--une lettre d'une telle importance que, malgré
+sa longueur, je tiens à la reproduire, presque entière, à la fin de
+cette étude. Elle est et restera, aux yeux de l'avenir, l'Évangile de la
+Non-Résistance et le testament spirituel de Tolstoy. Les Indiens du
+Sud-Afrique la publièrent en 1914, dans le _Golden Number of Indian
+Opinion_, consacré à la _Résistance passive en Sud-Afrique_[367]. Elle
+fut associée au succès de leur cause, à la première victoire politique
+de la Non-Résistance.
+
+Par un contraste saisissant, l'Europe, à la même heure, y répondait par
+la guerre de 1914, où elle s'entre-dévora.
+
+Mais quand la tempête fut passée et que sa clameur sauvage, par degrés,
+s'éteignit, on entendit de nouveau, par delà le champ de ruines, monter
+comme une alouette la voix pure et ferme de Gandhi. Elle redisait, sur
+un mode plus clair et plus mélodieux, la grande parole de Tolstoy, le
+cantique d'espoir d'une nouvelle humanité.
+
+ R. R.
+
+ Mai 1927.
+
+
+
+
+LETTRE ÉCRITE PAR TOLSTOY, DEUX MOIS AVANT SA MORT, A GANDHI
+
+
+ «_A M. K. Gandhi, Johannesburg, Transvaal,
+ Sud-Afrique._
+
+ «7 septembre 1910, Kotschety.
+
+«J'ai reçu votre journal _Indian Opinion_ et je me suis réjoui de
+connaître ce qu'il rapporte des Non-Résistants absolus. Le désir m'est
+venu de vous exprimer les pensées qu'a éveillées en moi cette lecture.
+
+«Plus je vis--et surtout, à présent, où je sens avec clarté l'approche
+de la mort--plus fort est le besoin de m'exprimer sur ce qui me touche
+le plus vivement au cœur, sur ce qui me paraît d'une importance
+inouïe: c'est à savoir que ce que l'on nomme Non-Résistance n'est, en
+fin de compte, rien autre que l'enseignement de la Loi d'amour, non
+déformé encore par des interprétations menteuses. L'amour, ou, en
+d'autres termes, l'aspiration des âmes à la communion humaine et à la
+solidarité, représente la loi supérieure et unique de la vie... Et cela,
+chacun le sait et le sent au profond de son cœur (nous le voyons le
+plus clairement chez l'enfant). Il le sait aussi longtemps qu'il n'est
+pas encore entortillé dans la nasse de mensonge de la pensée du monde.
+
+«Cette loi a été promulguée par tous les sages de l'humanité: hindous,
+chinois, hébreux, grecs et romains. Elle a été, je crois, exprimée le
+plus clairement par le Christ, qui a dit en termes nets que cette Loi
+contient toute loi et les Prophètes. Mais il y a plus: prévoyant les
+déformations qui menacent cette loi, il a dénoncé expressément le danger
+qu'elle soit dénaturée par les gens dont la vie est livrée aux intérêts
+matériels. Ce danger est qu'ils se croient autorisés à défendre leurs
+intérêts par la violence, ou, selon son expression, à rendre coup pour
+coup, à reprendre par la force ce qui a été enlevé par la force, etc.,
+etc. Il savait (comme le sait tout homme raisonnable) que l'emploi de la
+violence est incompatible avec l'amour, qui est la plus haute loi de la
+vie. Il savait qu'aussitôt la violence admise, dans un seul cas, la loi
+était du coup abolie. Toute la civilisation chrétienne, si brillante en
+apparence, a poussé sur ce malentendu et cette contradiction, flagrante,
+étrange, en quelques cas, voulue, mais le plus souvent inconsciente.
+
+«En réalité, dès que la résistance par la violence a été admise, la loi
+de l'amour était sans valeur et n'en pouvait plus avoir. Et si la loi
+d'amour est sans valeur, il n'est plus aucune loi, excepté le droit du
+plus fort. Ainsi vécut la chrétienté durant dix-neuf siècles. Au reste,
+dans tous les temps, les hommes ont pris la force pour principe
+directeur de l'organisation sociale. La différence entre les nations
+chrétiennes et les autres n'a été qu'en ceci: dans la chrétienté, la loi
+d'amour avait été posée clairement et nettement, comme dans aucune autre
+religion; et les chrétiens l'ont solennellement acceptée, bien qu'ils
+aient regardé comme licite l'emploi de la violence et qu'ils aient fondé
+leur vie sur la violence. Ainsi, la vie des peuples chrétiens est une
+contradiction complète entre leur confession et la base de leur vie,
+entre l'amour, qui doit être la loi de l'action, et la violence, qui est
+reconnue sous des formes diverses, telles que: gouvernement, tribunaux
+et armées, déclarés nécessaires et approuvés. Cette contradiction s'est
+accentuée avec le développement de la vie intérieure, et elle a atteint
+son paroxysme en ces derniers temps.
+
+«Aujourd'hui, la question se pose ainsi: oui ou non; il faut choisir! Ou
+bien admettre que nous ne reconnaissons aucun enseignement moral
+religieux, et nous laisser guider dans la conduite de notre vie par le
+droit du plus fort. Ou bien agir en sorte que tous les impôts perçus
+par contrainte, toutes nos institutions de justice et de police, et
+avant tout l'armée, soient abolis.
+
+«Le printemps dernier, à l'examen religieux d'un institut de jeunes
+filles, à Moscou, l'instructeur religieux d'abord, puis l'archevêque qui
+y assistait ont interrogé les fillettes sur les Dix Commandements, et
+principalement sur le Cinquième: «_Tu ne tueras point!_» Quand la
+réponse était juste, l'archevêque ajoutait souvent cette autre question:
+«_Est-il toujours et dans tous les cas défendu de tuer par la loi de
+Dieu?_» Et les pauvres filles, perverties par les professeurs, devaient
+répondre et répondaient: «--_Non, pas toujours. Car dans la guerre et
+pour les exécutions, il est permis de tuer._»--Cependant une de ces
+malheureuses créatures (ceci m'a été raconté par un témoin oculaire)
+ayant reçu la question coutumière: «--_Le meurtre est-il toujours un
+péché?_»--rougit et répondit, émue et décidée: «--_Toujours!_» Et à tous
+les sophismes de l'archevêque elle répliqua, inébranlable, qu'il était
+interdit toujours, dans tous les cas, de tuer,--et cela déjà par le
+Vieux Testament: quant au Christ, il n'a pas seulement défendu de tuer,
+mais de faire du mal à son prochain. Malgré toute sa majesté et son
+habileté oratoire, l'archevêque eut la bouche fermée, et la jeune fille
+l'emporta.
+
+«Oui, nous pouvons bavarder, dans nos journaux, sur le progrès de
+l'aviation, les complications de la diplomatie, les clubs, les
+découvertes, les soi-disant œuvres d'art, et passer sous silence ce
+qu'a dit cette jeune fille! Mais nous ne pouvons pas en étouffer la
+pensée, car tout homme chrétien sent comme elle plus ou moins
+obscurément. Le socialisme, l'anarchisme, l'Armée du Salut, la
+criminalité croissante, le chômage, le luxe monstrueux des riches, qui
+ne cesse d'augmenter, et la noire misère des pauvres, la terrible
+progression des suicides, tout cet état de choses témoigne de la
+contradiction intérieure, qui doit être et qui sera résolue. Résolue,
+vraisemblablement, dans le sens de la reconnaissance de la loi d'amour
+et de la condamnation de tout emploi de la violence. C'est pourquoi
+votre activité, au Transvaal, qui semble pour nous au bout du monde, se
+trouve cependant au centre de nos intérêts; et elle est la plus
+importante de toutes celles d'aujourd'hui sur la terre; non seulement
+les peuples chrétiens, mais tous les peuples du monde y prendront part.
+
+«Il vous sera sans doute agréable d'apprendre que chez nous aussi, en
+Russie, une agitation pareille se développe rapidement, et que les refus
+de service militaire augmentent d'année en année. Quelque faible que
+soit encore chez vous le nombre des Non-Résistants et chez nous celui
+des réfractaires, les uns et les autres peuvent se dire: «Dieu est avec
+nous. Et Dieu est plus puissant que les hommes.»
+
+«Dans la profession de foi chrétienne, même sous la forme de
+christianisme perverti qui nous est enseigné, et dans la croyance
+simultanée à la nécessité d'armées et d'armements pour les énormes
+boucheries de la guerre, il existe une contradiction si criante qu'elle
+doit, tôt ou tard, probablement très tôt, se manifester dans toute sa
+nudité. Alors il faudra ou bien anéantir la religion chrétienne, sans
+laquelle pourtant, le pouvoir des États ne pourrait se maintenir, ou
+bien supprimer l'armée et renoncer à tout emploi de la force, qui n'est
+pas moins nécessaire aux États. Cette contradiction est sentie par tous
+les gouvernements, aussi bien par le vôtre Britannique que par le nôtre
+Russe; et, par esprit de conservation, ils poursuivent ceux qui la
+dévoilent, avec plus d'énergie que toute autre activité ennemie de
+l'État. Nous l'avons vu en Russie, et nous le voyons par ce que publie
+votre journal. Les gouvernements savent bien d'où le danger le plus
+grave les menace, et ce ne sont pas seulement leurs intérêts qu'ils
+protègent ainsi avec vigilance. Ils savent qu'ils combattent pour l'être
+ou le ne-plus-être.
+
+ «LÉON TOLSTOY.»
+
+
+
+
+LISTE CHRONOLOGIQUE DES ŒUVRES DE TOLSTOY[368]
+
+
+1852
+
+L'Enfance (1851-2).--L'Incursion.--Les Cosaques (terminé en 1862).
+
+1853
+
+Le Journal d'un marqueur.
+
+1854
+
+L'Adolescence.--La Coupe en forêt.
+
+1855
+
+Sébastopol en décembre 1854.--Sébastopol en mai 1855.--Sébastopol en
+août 1855.
+
+1856
+
+Deux hussards.--Une tourmente de neige.--Une rencontre au
+détachement.--La matinée d'un seigneur.--Adolescence.
+
+1857
+
+Albert.--Lucerne.
+
+1858
+
+Trois morts.
+
+1859
+
+Bonheur conjugal.
+
+1860
+
+Polikouchka.
+
+1861
+
+Le fileur de lin.
+
+1862
+
+Sur l'instruction du peuple.--Méthodes pour apprendre à lire et à
+écrire.--Projet d'un plan général pour les Écoles élémentaires.--Éducation
+et Instruction.--Progrès et définition de l'instruction.--Qui doit
+enseigner à écrire.--L'école d'Iasnaïa Poliana en novembre et
+décembre.--Sur la libre initiative et le développement des écoles du
+peuple.--Sur l'activité sociale dans le domaine de l'instruction du
+peuple.--Tikhon et Malanya (œuvres posthumes).--Idylle.
+
+1863
+
+Les Décembristes (extraits d'un roman projeté).
+
+1864-1869
+
+Guerre et Paix.
+
+1872
+
+Syllabaire (Traductions de fables d'Ésope, Hindoues, américaines, etc.,
+contes de fées, récits de physique, zoologie, botanique, histoire;
+nouvelles (Le prisonnier du Caucase, Dieu voit la vérité); courtes
+histoires; poèmes épiques; arithmétique; notes et guide pour le maître).
+
+Les deux voyageurs (œuvres posthumes).
+
+1873
+
+Au sujet de la famine de Samara (Lettre à l'éditeur de «Moscow
+Vedomosty»).
+
+1874
+
+Sur l'instruction du peuple. (Lettre à J. U. Shatiloff).--Rapport au
+Comité littéraire de Moscou.
+
+1875
+
+Nouveau Syllabaire. Quatre livres russes de lecture.--Quatre vieux
+livres slaves de lecture.
+
+1876
+
+Anna Karenine (1873-1876).
+
+1878
+
+Premiers souvenirs (fragment).--Les Décembristes (second fragment).--Les
+Décembristes (troisième fragment).
+
+1879
+
+Qui suis-je? (archives Tchertkoff).--Les Confessions (addition en 1882).
+
+1880
+
+Critique de la Théologie dogmatique.--Chapitres d'une nouvelle du temps
+de Pierre Ier.--Défense d'une petite fille.--En essayant une
+plume.--Comment meurt l'amour.--Commencement d'un conte
+fantastique.--Sur Rousseau.--Oasis.--Un cosaque fugitif.
+
+1881
+
+Concordance et traduction des Quatre Évangiles.--Abrégé de
+l'Évangile.--De quoi vivent les hommes.
+
+1882
+
+L'Église et l'État.--La Non-Résistance au mal.--Article sur le
+recensement.
+
+1884
+
+En quoi consiste ma Foi (Ma Religion).--Préface à l'œuvre de
+Bondareff: «Le triomphe de l'agriculteur, ou le travail et la
+paresse.»--Le journal d'un fou.
+
+1885
+
+Légendes pour l'imagerie populaire: (Les deux frères et l'or; Les
+petites filles plus sages que les vieux; L'ennemi résiste, mais Dieu
+persiste; Les trois ermites; Tentation du Christ; Souffrances du Christ;
+Ilias; Comment un diablotin racheta un morceau de pain; Le pécheur
+repentant; Le fils de Dieu; Pour une peinture de la Cène; Histoire
+d'Ivan l'Imbécile).
+
+Récits populaires: (Les deux vieillards; Le cierge; Où l'amour est, Dieu
+est; Laisse le feu flamber, tu ne pourras l'éteindre).
+
+L'enseignement des douze apôtres.--Socrate.--La vie de Pierre le
+Publicain.--Pietr Hlebnik (Scènes dramatiques).
+
+1886
+
+La Puissance des Ténèbres.--La mort d'Ivan Iliitch.--Que devons-nous
+faire?--Que sommes-nous?--Le premier bouilleur.--Légendes pour
+l'imagerie populaire: (Faut-il beaucoup de terre pour un homme?--Un
+grain gros comme un œuf de poule).--Nicolas Palkine.--Calendrier
+avec proverbes.--Sur la charité.--Sur la foi.--Sur la lutte contre le
+mal (lettre à un Révolutionnaire).--Sur la religion.--Sur les femmes.--A
+la jeunesse.--Le royaume de Dieu (fragment).--Préface à une collection
+«Florilège».--Ægée (scènes dramatiques).
+
+1887
+
+De la vie.--Sur le sens de la vie (Rapport lu devant la Société de
+Psychologie de Moscou).--Sur la vie et la mort (Lettre à
+Tchertkoff).--Marchez pendant que vous avez la lumière.--Entretiens de
+gens qui ont des loisirs (Introduction à la nouvelle
+précédente).--L'ouvrier Emelian et le tambour vide.--Les trois fils
+(parabole).--Pour le tableau de Makovsky: «l'Acquitté.»--Le travail
+manuel et l'activité intellectuelle (Lettre à Romain Rolland).
+
+1888
+
+Sur Gogol (article non terminé).
+
+1889
+
+Le Diable (œuvres posthumes).--Histoire d'une ruche.--La Sonate à
+Kreutzer.--Sur l'amour de Dieu et du prochain.--Appel aux
+hommes-frères.--Sur l'Art (à propos de la conférence de Goltsev: La
+beauté dans l'art).--Les Fruits de l'instruction (comédie).--Il est
+temps de se ressaisir.--Préface à l'œuvre de Yershoff: «Souvenirs de
+Sébastopol».--La fête des lumières en janv. 12.
+
+1890
+
+Pourquoi les hommes s'étourdissent-ils?--«Quarante ans», légende de
+Kostomaroff.--Postface à la Sonate à Kreutzer.--Sur Bondareff.--Sur les
+relations entre les sexes.--Sur le projet d'Henry George.--Mémoires d'un
+chrétien.--Vies des Saints.--Première épître de Jean.--«Notre Père»,
+annoté.--La sagesse chinoise (Grand enseignement; Livre de la Voie de la
+Vérité).--Seulement le bien-être pour tous.--Il vivait dans un village
+un homme nommé Nicolas.--Préface à l'œuvre de Tchertkoff: «Un mauvais
+divertissement.»--Sur le suicide («Ce que signifie cet étrange
+phénomène»).
+
+1891
+
+Mémoires d'une mère (Œuvres posthumes).--«Ça coûte cher» (d'après
+Maupassant).--Sur la Famine.--Sur ce qui est l'Art et ce qui n'est pas
+l'Art; quand l'Art est une chose importante, et quand il est une chose
+inutile (fragment).--Sur les tribunaux (œuvres posthumes).--Le
+premier échelon.--Un horloger.--Une terrible question.--«Le Café de
+Surate» (d'après Bernardin de Saint-Pierre).--Sur les moyens de venir en
+aide à la population, au cas de mauvaise récolte.
+
+1892
+
+Aide à ceux qui sont frappés par la famine.--Chez ceux qui sont dans le
+besoin (Deux articles).--Rapport sur les secours à ceux qui sont frappés
+par la famine.--Sur la Raison et la Religion (lettre au baron
+Rosen).--Lettre sur le Karma.--«Françoise» (d'après Maupassant).
+
+1893
+
+Rapports sur les secours à ceux qui sont frappés par la famine.--Le
+Salut est en vous (Le Royaume de Dieu est en vous)
+(1891-3).--Christianisme et service militaire (Chapitre éliminé par la
+censure de «Le Royaume de Dieu est en vous»).--La Religion et la
+Morale.--Le Non-Agir.--Ce que veut l'amour.--Préface au Journal
+d'Amiel.--L'esprit chrétien et le patriotisme.--Sur la question du
+Libre-Arbitre.
+
+1894
+
+Karma (conte bouddhiste, d'après l'anglais).--Le jeune tsar (œuvres
+posthumes).--Sur les relations avec l'État.--Lettre sur
+l'Immortalité.--Préface aux œuvres de Maupassant.--Préface aux contes
+de Semyonoff.--Aux Italiens.
+
+1895
+
+Maître et Serviteur.--Trois paraboles.--Honte!--Postface au livre: «La
+vie et la mort de B. N. Drojgine.»--Postface à l'article de P. J.
+Birukoff: «La persécution des chrétiens en 1895.»--Lettre à un
+Polonais.--Lettre à P. V. Veriguin (sur les livres et
+l'imprimerie).--Sur les rêves insensés.
+
+1896
+
+Comment lire les Évangiles et où réside leur essence.--«Carthago delenda
+est» (premier article).--Au peuple chinois (inachevé).--Sur la
+Non-Résistance.--Sur la supercherie de l'Église.--Le patriotisme et la
+paix.--Lettre aux libéraux.--Les rapports avec l'ordre existant du
+gouvernement.--L'approche de la fin.--L'enseignement chrétien.--Postface
+à l'appel: «Au secours!»
+
+1897
+
+Qu'est-ce que l'art?--Lettre à l'éditeur d'un journal suédois, pour que
+le prix Nobel soit attribué aux Doukhobors.--J'ai vécu plus de cinquante
+ans de vie consciente.
+
+1898
+
+Appel pour l'aide aux Doukhobors.--Les deux guerres.--Famine ou
+non-famine.--«Carthago delenda est» (deuxième article).--Le père Serge
+(œuvres posthumes).--Préface à l'article de Carpenter: «La Science
+contemporaine.»--A l'éditeur de Russkiya Vedomosty (avec une lettre de
+Sokoloff).
+
+1899
+
+Résurrection.--Sur l'éducation religieuse.--Lettre à un
+officier.--Lettre à un Suédois, au sujet de la Conférence de la Paix, à
+la Haye.
+
+1900
+
+Où est l'issue?--L'esclavage de notre temps.--Le cadavre vivant.--Tu ne
+tueras point.--Lettre aux Doukhobors émigrés au Canada.--Le faut-il
+ainsi?--Le patriotisme et le gouvernement.--Deux versions différentes du
+conte de la Ruche (œuvres posthumes).--Préface au livre: «Anatomie de
+la pauvreté.»
+
+1901
+
+L'unique moyen.--Qui a raison?--Aux jeunes gens oisifs.--Un appel du
+peuple travailleur russe à l'autorité.--Sur la tolérance
+religieuse.--Raison, foi, prière (trois articles).--Réponse au
+Synode.--Carnet de l'officier.--Carnet du soldat.--Sur l'Alliance
+franco-russe (lettre).--Au tsar et à ses conseillers (premier
+article).--Sur l'éducation (lettre à P. J. Birukoff).--Lettre à un
+journal bulgare.--Préface au conte de Polenz: «Le paysan.»
+
+1902
+
+Appel au clergé.--La lumière luit dans les ténèbres, drame (œuvres
+posthumes).--Qu'est-ce que la religion, et en quoi consiste son
+essence.--La destruction de l'enfer et son rétablissement.--Aux
+travailleurs.
+
+1903
+
+Sur Shakespeare et le Drame.--Après le Bal (œuvres posthumes).--Le
+roi assyrien Assarhadon.--Le travail, la mort et la maladie.--Trois
+questions.--Aux réformateurs politiques.--Sur la conception d'une source
+spirituelle (corrigé en 1908).--Sur le travail physique.--Lettre sur le
+Karma (à Sysuyeff).--«C'est vous!» (adaptation de l'allemand).
+
+1904
+
+Souvenirs d'enfance (1903, 1904, et quelques pages en
+1906).--Hadji-Mourad (1896-8, 1901-4) (œuvres posthumes).--Le faux
+coupon (1903-4).--Harrison et la non-résistance au mal par la
+violence.--Qui suis-je?--Pensées d'hommes sages.--Ressaisissez-vous!
+(corrigé à nouveau en 1906-7).--Postface au livre de Tchertkoff: «Notre
+révolution.»
+
+1905
+
+Cycles de lectures.--Buddhâ.--Divin et
+humain.--Lamennais.--Pascal.--Pierre Heltchitsky.--Le procès de
+Socrate.--Korney Vassiliyeff.--Prière.--Nouvelle préface à
+l'enseignement des Douze Apôtres.--Préface au «Bien-Aimé» de
+Tchertkoff.--Une seule chose est nécessaire.--Alexis le Pot (œuvres
+posthumes).--La fin d'un monde.--Le grand Crime.--Sur le mouvement
+social en Russie.--Comment et pourquoi devons-nous vivre.--La baguette
+verte (deux versions).--La vraie liberté (lettre à un paysan,--corrigé
+en 1907).
+
+1906
+
+Le père Vassily (œuvres posthumes).--Sur le sens de la Révolution
+Russe.--Appel au peuple russe (gouvernement, révolutionnaires et
+masses).--Sur le service militaire.--Sur la guerre.--Une seule solution
+possible de la question de la terre.--Sur le catholicisme (à Paul
+Sabatier).--Lettre à un Chinois.--Préface aux «Problèmes sociaux» de
+Henry George.--Notes posthumes de l'ermite Theodor Kouzmich (œuvres
+posthumes).--Ce que j'ai vu en rêve (œuvres posthumes).--Qu'y a-t-il
+à faire?--Au tsar et à ses conseillers (deuxième article).
+
+1907
+
+Conversations avec des enfants sur les questions morales.--Préface aux
+Pensées choisies de La Bruyère, La Rochefoucauld, Vauvenargues,
+Montesquieu, et courtes esquisses biographiques.--Aimez-vous les uns les
+autres.--Tu ne tueras personne.--Sur les compréhensions de la
+vie.--Première rencontre avec Ernest Crosby.--Pourquoi les nations
+chrétiennes, et le peuple Russe en particulier, sont actuellement dans
+une situation misérable.
+
+1908
+
+Je ne puis plus me taire.--Cycle de lectures (corrigé et
+amplifié).--Aphorismes pour son portrait.--Bienfaits de l'amour.--Le
+loup (conte pour les enfants).--Souvenirs du procès d'un soldat (lettre
+à P. J. Birukoff).--La loi de violence et la loi d'amour.--Qui sont les
+meurtriers? (œuvres posthumes).--Sur l'annexion de la
+Bosnie-Herzégovine par l'Autriche.--Réponse aux félicitations du
+Jubilé.--
+
+Lettre à un Hindou.--Préface à l'Album des Peintures d'Orloff.--Préface
+au conte de V. Morozoff: «Pour une parole.»--Préface à la nouvelle de A.
+J. Ertel: «Jardinage.»--«Pouvoir de l'enfance» (d'après Victor
+Hugo).--Sur le procès de Molochnikoff.--L'enseignement du Christ adapté
+pour les enfants.
+
+1909
+
+Il n'y a pas de coupable, au monde (première version).--Isidore le
+prêtre régulier (œuvres posthumes).--Où est la principale tâche d'un
+éducateur (conversations avec les instituteurs des Écoles
+élémentaires).--Sagesse des enfants (œuvres posthumes).--Lettre au
+Congrès de la Paix.--Le seul commandement.--Sur l'arrêt de
+Gusseff.--Pour tous les jours.--Sur l'éducation (lettre à V. F.
+Bulgakoff).--Charge inévitable.--Sur la pendaison.--Sur les «points de
+repère».--Sur Gogol.--Sur l'État.--Sur la Science.--Sur la
+jurisprudence.--Réponse à une femme Polonaise.--Arrêtez, et pensez, pour
+l'amour de Dieu!--Sur un article de Struve.--Lettre à un
+Vieux-Croyant.--Lettre à un Révolutionnaire.--Au sujet de la visite du
+fils d'Henry George.--Il est temps de comprendre.--Salut à ceux qui ont
+souffert pour l'amour de la Vérité.--Le passant et le paysan.--Les
+chants du village.--Entretien du père et du fils (adaptation de
+l'allemand).--Conversation avec un voyageur.--L'hôtellerie (parabole
+pour les enfants).--Article aux journaux, sur les lettres d'abus.--La
+peine capitale et la chrétienté.
+
+1910
+
+Trois jours au village.--La voie de la vie.--Hodynka.--«Toutes les
+qualités viennent d'elle», comédie.--Sur la folie.--Au Congrès Slave, à
+Sofia.--Terre fertile.--Non prémédité.--Supplément à la Lettre au
+Congrès de la Paix.--Il n'y a pas de coupable au monde (deuxième
+version).--Conte pour les enfants.--Philosophie et Religion
+(réminiscences de N. Y. Grot).--Sur le socialisme (inachevé).--Les
+moyens efficaces.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages.
+
+_La lumière qui vient de s'éteindre_ 1
+
+Histoire de mon Enfance 22
+
+Les récits du Caucase 25
+
+Les Cosaques 27
+
+Récits de Sébastopol 35
+
+Trois Morts 50
+
+Bonheur Conjugal 54
+
+Guerre et Paix 61
+
+Anna Karénine 71
+
+Les Confessions et la crise religieuse 81
+
+La crise sociale: Que devons-nous faire? 96
+
+La critique de l'Art 111
+
+Les Contes Populaires 132
+
+La Puissance des Ténèbres 134
+
+La Mort d'Ivan Iliitch 137
+
+La Sonate à Kreutzer 139
+
+Résurrection 148
+
+Les idées sociales de Tolstoï 156
+
+_Sa figure avait pris les traits définitifs_ 175
+
+_Le combat était terminé_ 194
+
+
+NOTES SUR LES ŒUVRES POSTHUMES
+
+Les œuvres posthumes de Tolstoy 206
+
+La réponse de l'Asie à Tolstoy 214
+
+Lettre écrite par Tolstoy, deux mois avant sa mort, à
+Gandhi 232
+
+Liste chronologique des Œuvres de Tolstoy 236
+
+COULOMMIERS IMPRIMERIE PAUL BRODARD 11541-1-29.
+
+
+
+
+NOTES:
+
+[1] A part quelques interruptions,--une surtout, assez longue, entre
+1865 et 1878.
+
+[2] Pour sa remarquable biographie de _Léon Tolstoï: Vie et Œuvre,
+Mémoires, Souvenirs, Lettres, Extraits du Journal intime, Notes et
+Documents biographiques_ réunis, coordonnés et annotés par P. BIRUKOV,
+revisés par Léon Tolstoï, traduits sur le manuscrit par J.-W.
+Bienstock,--4 vol. éd. du _Mercure de France_.
+
+C'est le recueil de documents le plus important sur la vie et l'œuvre
+de Tolstoï. J'y ai abondamment puisé.
+
+[3] Il fit aussi les campagnes napoléoniennes et fut prisonnier en
+France pendant les années 1814-1815.
+
+[4] _Enfance_, chap. II.
+
+[5] _Enfance_, chap. XXVII.
+
+[6] Iasnaïa Poliana, dont le nom signifie _la Clairière claire_, est un
+petit village au sud de Moscou, à quelques lieues de Toula, «dans une
+des provinces les plus foncièrement russes. Les deux grandes régions de
+la Russie, dit M. A. Leroy-Beaulieu, la région des forêts et celle des
+terres de culture s'y touchent et s'y enchevêtrent. Aux environs ne se
+rencontrent ni Finnois, ni Tatars, ni Polonais, ni Juifs, ni
+Petits-Russiens. Ce pays de Toula est au cœur même de la Russie.»
+
+(A. Leroy-Beaulieu: _Léon Tolstoï_, Revue des Deux Mondes, 15 déc.
+1910.)
+
+[7] Tolstoï l'a dépeint dans _Anna Karénine_, sous les traits du frère
+de Levine.
+
+[8] Il écrivit _le Journal d'un Chasseur_.
+
+[9] En réalité, elle était une parente éloignée. Elle avait aimé le père
+de Tolstoï, et elle en avait été aimée; mais, comme Sonia dans _Guerre
+et Paix_, elle s'était effacée.
+
+[10] _Enfance_, chap. XII.
+
+[11] N'a-t-il pas prétendu, dans des notes autobiographiques (datées de
+1878), qu'il se rappelait les sensations de l'emmaillotement et du bain
+d'enfant dans le baquet! (Voir _Premiers Souvenirs_. Une traduction
+française en a été publiée dans le même volume que _Maître et
+Serviteur_.)
+
+Le grand poète suisse Carl Spitteler a, lui aussi, été doué de cet
+extraordinaire pouvoir d'évoquer ses images du seuil de la vie. Il a
+consacré tout un livre (_Meine frühesten Erlebnisse_) à ses toutes
+premières années d'enfance.
+
+[12] _Premiers Souvenirs._
+
+[13] De 1842 à 1847.
+
+[14] Nicolas, plus âgé que Léon de cinq ans, avait déjà terminé ses
+études en 1844.
+
+[15] Il aimait les conversations métaphysiques «d'autant plus, dit-il,
+qu'elles étaient plus abstraites et qu'elles arrivaient à un tel degré
+d'obscurité que, croyant dire ce qu'on pense, on dit tout autre chose».
+(_Adolescence_, XXVII.)
+
+[16] _Adolescence_, XIX.
+
+[17] Surtout dans ses premières œuvres, dans les _Récits de
+Sébastopol_.
+
+[18] C'était le temps où il lisait Voltaire et y trouvait plaisir.
+(_Confessions_, 1.)
+
+[19] _Confessions_, 1, trad. J.-W. Bienstock.
+
+[20] _Jeunesse_, III.
+
+[21] En mars-avril 1847.
+
+[22] «Tout ce que fait l'homme, il le fait par amour-propre», dit
+Nekhludov dans _Adolescence_.
+
+En 1853, Tolstoï note, dans son _Journal_: «Mon grand défaut: l'orgueil.
+Un amour-propre immense, sans raison... Je suis si ambitieux que si
+j'avais à choisir entre la gloire et la vertu (que j'aime), je crois
+bien que je choisirais la première.»
+
+[23] «Je voulais que tous me connussent et m'aimassent. Je voulais que
+rien qu'en entendant mon nom, tous fussent frappés d'admiration et me
+remerciassent.» (_Jeunesse_, III.)
+
+[24] D'après un portrait de 1848, quand il avait vingt ans (reproduit
+dans le premier volume de _Vie et Œuvre_).
+
+[25] «Je m'imaginais qu'il n'y avait pas de bonheur sur terre pour un
+homme qui avait, comme moi, le nez si large, les lèvres si grosses et
+les yeux si petits.» (_Enfance_, XVII.) Ailleurs, il parle avec
+désolation de «ce visage sans expression, ces traits veules, mous,
+indécis, sans noblesse, rappelant les simples moujiks, ces mains et ces
+pieds trop grands». (_Jeunesse_, I.)
+
+[26] «Je partageais l'humanité en trois classes: les hommes comme il
+faut, les seuls dignes d'estime; les hommes non comme il faut, dignes de
+mépris et de haine; et la plèbe: elle n'existait pas.» (_Jeunesse_,
+XXXI.)
+
+[27] Surtout pendant un séjour à Saint Pétersbourg, en 1847-8.
+
+[28] _Adolescence_, XXVII.
+
+[29] Entretiens avec M. Paul Boyer (_Le Temps_), 28 août 1901.
+
+[30] Nekhludov figure aussi dans _Adolescence_ et _Jeunesse_ (1854),
+dans _une Rencontre au Détachement_ (1856), _le Journal d'un Marqueur_
+(1856), _Lucerne_ (1857) et _Résurrection_ (1899).--Il faut remarquer
+que ce nom désigne des personnages différents. Tolstoï n'a pas cherché à
+lui conserver le même aspect physique, et Nekhludov se tue, à la fin du
+_Journal d'un Marqueur_. Ce sont des incarnations diverses de Tolstoï,
+dans ce qu'il a de meilleur et de pire.
+
+[31] _La Matinée d'un Seigneur_, t. II des _Œuvres complètes_, trad.
+de J.-W. Bienstock.
+
+[32] Elle est contemporaine des récits d'_Enfance_.
+
+[33] 11 juin 1851, au camp fortifié de Starï-Iourt, dans le Caucase.
+
+[34] _Journal_, trad. J.-W. Bienstock.
+
+[35] _Ibid._, juillet 1851.
+
+[36] Lettre à sa tante Tatiana, janvier 1852.
+
+[37] Un portrait de 1851 montre déjà le changement qui s'accomplit dans
+l'âme. La tête est levée, la physionomie s'est un peu éclaircie, les
+cavités des yeux sont moins sombres, les yeux gardent leur fixité
+sévère, et la bouche entr'ouverte, qu'ombre une moustache naissante, est
+morose; il y a toujours quelque chose d'orgueilleux et de défiant, mais
+bien plus de jeunesse.
+
+[38] Les lettres qu'il écrit alors à sa tante Tatiana sont pleines
+d'effusions et de larmes. Il est, comme il le dit, _Liova-riova_, Léon
+le pleurnicheur (6 janvier 1852).
+
+[39] _La Matinée d'un Seigneur_ est le fragment d'un projet de _Roman
+d'un propriétaire russe_. _Les Cosaques_ forment la première partie d'un
+grand roman du Caucase. L'immense _Guerre et Paix_ n'était, dans la
+pensée de l'auteur, qu'une sorte de préambule à une épopée
+contemporaine, dont les _Décembristes_ devaient être le centre.
+
+[40] Le pèlerin Gricha, ou la mort de la mère.
+
+[41] Dans une lettre à M. Birukov.
+
+[42] _La Matinée d'un Seigneur_ ne fut achevée qu'en 1855-6.
+
+[43] _Les deux Vieillards_ (1885).
+
+[44] L'_Incursion_, t. III des _Œuvres complètes_.
+
+[45] T. III des _Œuvres complètes_.
+
+[46] T. IV des _Œuvres complètes_.
+
+[47] Bien qu'ils aient été terminés beaucoup plus tard, en 1860, à
+Hyères (ils ne parurent qu'en 1863), le gros de l'œuvre est de cette
+époque.
+
+[48] _Les Cosaques_, t. III des _Œuvres complètes_.
+
+[49] «Peut-être, dit Olénine, amoureux de la jeune Cosaque, aimé-je en
+elle la Nature... En l'aimant, je me sens faire partie indivise de la
+Nature.»
+
+Souvent, il compare celle qu'il aime à la Nature.
+
+«Elle est, comme la Nature, égale, tranquille et taciturne.»
+
+Ailleurs, il rapproche l'aspect des montagnes lointaines et de «cette
+femme majestueuse».
+
+[50] Ainsi, dans la lettre d'Olénine à ses amis de Russie.
+
+[51] En français dans le texte.
+
+[52] Il rajoute, à la fin de sa lettre:
+
+«Comprenez-moi bien!... J'estime que, sans la religion, l'homme ne peut
+être ni bon, ni heureux; je voudrais la posséder plus que toute autre
+chose au monde; je sens que mon cœur se dessèche sans elle... Mais je
+ne crois pas. C'est la vie qui crée chez moi la religion, et non la
+religion la vie... Je sens en ce moment une telle sécheresse dans le
+cœur qu'il me faut posséder une religion. Dieu m'aidera. Cela
+viendra... La nature est pour moi le guide qui mène à la religion,
+chaque âme a son chemin différent et inconnu; on ne le trouve qu'en ses
+profondeurs...»
+
+[53] _Journal_, trad. J.-W. Bienstock.
+
+[54] On retrouve aussi cette manière dans _la Coupe en forêt_, terminée
+à la même époque. Par exemple: «Il y a trois sortes d'amour: 1º l'amour
+esthétique; 2º l'amour dévoué; 3º l'amour actif, etc.» (_Jeunesse._)--Ou
+bien: «Il y a trois sortes de soldats: 1º les soumis; 2º les
+autoritaires; 3º les fanfarons,--qui se subdivisent eux-mêmes en: _a_,
+soumis de sang-froid; _b_, soumis empressés; _c_, soumis qui boivent,
+etc.». (_Coupe en forêt._)
+
+[55] _Jeunesse_, XXXII (vol. II des _Œuvres complètes_).
+
+[56] Envoyé à la revue le _Sovrémennik_, et publié aussitôt.
+
+[57] Tolstoï y est revenu, beaucoup plus tard, dans ses _Entretiens_
+avec son ami Ténéromo. Il lui a raconté notamment une crise de terreur
+qui le prit, une nuit qu'il était couché dans le «logement» creusé en
+plein rempart, sous le blindage. On trouvera cet _Épisode de la guerre
+de Sébastopol_ dans le volume intitulé _les Révolutionnaires_, trad.
+J.-W. Bienstock.
+
+[58] Un peu plus tard, Droujinine le mettra amicalement en garde contre
+ce danger: «Vous avez une tendance à la finesse excessive de l'analyse;
+elle peut se transformer en un grand défaut. Parfois, vous êtes prêt à
+dire: chez un tel, le mollet indiquait son désir de voyager aux Indes...
+Vous devez refréner ce penchant, mais ne l'étouffer pour rien au monde.»
+(Lettre de 1856, citée par P. Birukov.)
+
+[59] T. IV des _Œuvres complètes_, p. 82-83.
+
+[60] Que la censure mutila.
+
+[61] 2 septembre 1855, trad. J-W. Bienstock.
+
+[62] «Son amour-propre se confondait avec sa vie; il ne voyait pas
+d'autre alternative: être le premier, ou se détruire... Il aimait à se
+trouver le premier parmi les hommes auxquels il se comparait.»
+
+[63] En 1889, Tolstoï, écrivant une préface aux _Souvenirs de Sébastopol
+par un officier d'artillerie_, A.-J. Erchov, revint en pensée sur ces
+scènes. Tout souvenir héroïque en avait disparu. Il ne se rappelait plus
+que la peur qui dura sept mois,--la double peur: celle de la mort et
+celle de la honte,--l'horrible torture morale. Tous les exploits du
+siège, pour lui, se résumaient en ceci: avoir été de la chair à canon.
+
+[64] Suarès: _Tolstoï_, éd. de l'_Union pour l'Action morale_, 1899
+(réédité, aux _Cahiers de la Quinzaine_, sous le titre: _Tolstoï
+vivant_).
+
+[65] Tourgueniev se plaint, dans une conversation, du «stupide orgueil
+nobiliaire de Tolstoï, de sa fanfaronnade de Junker».
+
+[66] «Un trait de mon caractère, bon ou mauvais, mais qui me fut
+toujours propre, c'est que, malgré moi, je m'opposais toujours aux
+influences extérieures épidémiques... J'avais une répulsion pour le
+courant général.» (Lettre à P. Birukov.)
+
+[67] Tourgueniev.
+
+[68] Grigorovitch.
+
+[69] Eugène Garchine: _Souvenirs sur Tourgueniev_, 1883. Voir _Vie et
+Œuvre_ de Tolstoï par Birukov.
+
+[70] La plus violente, qui amena entre eux une brouille décisive, eut
+lieu en 1861. Tourgueniev faisait montre de ses sentiments
+philanthropiques et parlait des œuvres de bienfaisance dont
+s'occupait sa fille. Rien n'irritait plus Tolstoï que la charité
+mondaine.
+
+--«Je crois, dit-il, qu'une jeune fille bien habillée, qui tient sur ses
+genoux des guenilles sales et puantes, joue une scène théâtrale qui
+manque de sincérité.»
+
+La discussion s'envenima. Tourgueniev, hors de lui, menaça Tolstoï de le
+souffleter. Tolstoï exigea une réparation, sur l'heure, un duel au
+fusil. Tourgueniev, qui avait aussitôt regretté son emportement, envoya
+une lettre d'excuses. Mais Tolstoï ne pardonna point. Près de vingt ans
+plus tard, comme on le verra par la suite, ce fut lui qui demanda
+pardon, en 1878, alors qu'il abjurait toute sa vie passée et humiliait à
+plaisir son orgueil devant Dieu.
+
+[71] _Confessions_, t. XIX des _Œuvres complètes_, trad. J.-W.
+Bienstock.
+
+[72] «Il n'y avait, dit-il, aucune différence entre nous et un asile
+d'aliénés. Même à cette époque, je le soupçonnais vaguement; mais, comme
+font tous les fous, je traitais chacun de fou, excepté moi.» (_Ibid._)
+
+[73] Voir sur cette période ses charmantes lettres, si juvéniles à sa
+jeune tante la comtesse Alexandra A. Tolstoï (_Briefwechsel mit der
+Gräfin A. A. Tolstoï_, publ. par Ludwig Berndt, nouvelle édition
+augmentée, Rotapfelverlag, Zürich, 1926.)
+
+[74] _Confessions._
+
+[75] _Journal du prince D. Nekhludov_, _Lucerne_, t. V. des _Œuvres
+complètes_.
+
+[76] Passant de Suisse en Russie, sans transition, il découvre que «_la
+vie en Russie est un éternel tourment!_...»
+
+«C'est bon qu'il y ait un refuge dans le monde de l'art, de la poésie et
+de l'amitié. Ici, personne ne me trouble... Je suis seul, le vent hurle;
+dehors il fait froid, sale; je joue misérablement un _andante_ de
+Beethoven, avec des doigts gourds, et je verse des larmes d'émotion; ou
+je lis dans _L'Iliade_; ou j'imagine des hommes, des femmes, je vis avec
+eux; je barbouille du papier, ou je songe, comme maintenant, aux êtres
+aimés... (Lettre à la comtesse A. A. Tolstoï, 18 août 1857).
+
+[77] _Journal du prince D. Nekhludov._
+
+[78] Il fit dans ce voyage la connaissance, à Dresde, d'Auerbach qui
+avait été son premier inspirateur pour l'instruction du peuple; à
+Kissingen, de Frœbel; à Londres, de Herzen; à Bruxelles, de Proudhon,
+qui semble l'avoir beaucoup frappé.
+
+[79] Surtout en 1861-62.
+
+[80] _L'Éducation et la culture._--Voir _Vie et Œuvres_ de Tolstoï,
+t. II.
+
+[81] Tolstoï a exposé ces théories dans la revue _Iasnaïa Poliana_, 1862
+(t. XIII des _Œuvres complètes_).--Sur _Tolstoï éducateur_, voir
+l'excellent livre de Charles Baudouin, Neuchâtel et Paris, 1920.
+
+[82] T. IV des _Œuvres complètes_.
+
+[83] T. V des _Œuvres complètes_.
+
+[84] _Ibid._
+
+[85] T. VI des _Œuvres complètes_.
+
+[86] Discours sur la _Supériorité de l'élément artistique dans la
+littérature sur tous ses courants temporaires_.
+
+[87] Il lui opposait ses propres exemples, le vieux postillon des _Trois
+Morts_.
+
+[88] On remarquera que déjà un autre frère de Tolstoï, Dmitri, était
+mort de phtisie, en 1856. Tolstoï lui-même se croyait atteint, en 1856,
+en 1862 et en 1871. Il était, comme il l'écrit, le 28 octobre 1852,
+«d'une complexion forte, mais d'une santé faible». Constamment, il
+souffrait de refroidissements, de maux de gorge, de maux de dents, de
+maux d'yeux, de rhumatismes. Au Caucase, en 1852, il devait, «deux jours
+par semaine au moins, garder la chambre». La maladie l'arrête, plusieurs
+mois, en 1854, sur la route de Silistrie à Sébastopol. En 1856, il est
+sérieusement malade de la poitrine, à Iasnaïa. En 1862, par crainte de
+la phtisie, il va faire une cure de koumiss à Samara, chez les Bachkirs,
+et il y retournera presque chaque année, après 1870. Sa correspondance
+avec Fet est pleine de ces préoccupations. Cet état de santé fait mieux
+comprendre l'obsession de sa pensée par la mort. Plus tard, il parlait
+de la maladie, comme de sa meilleure amie:
+
+_Quand on est malade, il semble qu'on descende une pente très douce,
+qui, à un certain point, est barrée par un rideau, léger rideau de
+légère étoffe: en deçà, c'est la vie; au delà, c'est la mort. Combien
+l'état de maladie l'emporte, en valeur morale, sur l'état de santé! Ne
+me parlez pas de ces gens qui n'ont jamais été malades! Ils sont
+terribles, les femmes surtout. Une femme bien portante, mais c'est une
+vraie bête féroce!_ (Entretiens avec M. Paul Boyer, _le Temps_, 27 août
+1901.)
+
+[89] 17 octobre 1860, lettre à Fet (_Correspondance inédite_, p. 27-30).
+
+[90] Écrit à Bruxelles en 1861.
+
+[91] Une autre nouvelle de cette époque, un simple récit de voyage, qui
+évoque des souvenirs personnels, _la Tourmente de Neige_ (1856), a une
+grande beauté d'impressions poétiques et quasi-musicales. Tolstoï en a
+repris un peu le cadre, plus tard, pour _Maître et Serviteur_ (1895).
+
+[92] T. V des _Œuvres complètes_.
+
+[93] Quand il était enfant, il avait, dans un accès de jalousie, fait
+tomber d'un balcon celle qui devait devenir madame Bers,--sa petite
+camarade de jeux, alors âgée de neuf ans. Elle en resta longtemps
+boiteuse.
+
+[94] Voir dans _Bonheur Conjugal_ la déclaration de Serge:
+
+«Supposez un monsieur A, un homme vieux qui a vécu, et une dame B,
+jeune, heureuse, qui ne connaît encore ni les hommes ni la vie. Par
+suite de diverses circonstances de famille, il l'aimait comme une fille,
+et ne pensait pas pouvoir l'aimer autrement..., etc.»
+
+[95] Peut-être mettait-il aussi dans son œuvre les souvenirs d'un
+roman d'amour, ébauché à Iasnaïa en 1856, avec une jeune fille, très
+différente de lui, très frivole et mondaine, qu'il finit par laisser,
+bien qu'ils fussent sincèrement épris l'un de l'autre.
+
+[96] De 1857 à 1861.
+
+[97] _Journal_, octobre 1857, trad. Bienstock.
+
+[98] Lettre à Fet, 1863 (_Vie et Œuvre de Tolstoï_).
+
+[99] _Confessions_, trad. Bienstock.
+
+[100] «Le bonheur de famille m'absorbe tout entier.» (5 janvier
+1863.)--«Je suis si heureux! si heureux! Je l'aime tant!» (8 février
+1863.)--Voir _Vie et Œuvre_.
+
+[101] Elle avait écrit quelques nouvelles.
+
+[102] Elle recopia, dit-on, sept fois _Guerre et Paix_.
+
+[103] Aussitôt après son mariage, Tolstoï suspendit ses travaux
+pédagogiques, écoles et revue.
+
+[104] Ainsi que sa sœur Tatiana, intelligente et artiste, dont
+Tolstoï aimait beaucoup l'esprit et le talent musical.
+
+Tolstoï disait: «J'ai pris Tania (Tatiana), je l'ai pilée avec Sonia
+(Sophie Bers, comtesse Tolstoï), et il en est sorti Natacha». (Cité par
+Birukov.)
+
+[105] L'installation de Dolly dans la maison de campagne
+délabrée;--Dolly et les enfants;--beaucoup de détails de toilette;--sans
+parler de certains secrets de l'âme féminine, que l'intuition d'un homme
+de génie n'eût peut-être pas suffi à pénétrer, si une femme ne les lui
+avait trahis.
+
+[106] Indice caractéristique de la mainmise sur l'esprit de Tolstoï par
+le génie créateur: son _Journal_ s'interrompt, treize ans, depuis le 1er
+novembre 1865, en pleine composition de _Guerre et Paix_. L'égoïsme
+artistique fait taire le monologue de la conscience.--Cette époque de
+création est aussi une époque de forte vie physique. Tolstoï est fou de
+la chasse. «A la chasse, j'oublie tout...» (Lettre de 1864.)--A une de
+ces chasses à cheval, il se cassa le bras (septembre 1864), et ce fut
+pendant sa convalescence qu'il dicta les premières parties de _Guerre et
+Paix_.--«En revenant de mon évanouissement, je me suis dit: «Je suis un
+artiste.» Et je le suis, mais un artiste isolé.» (Lettre à Fet, 23
+janvier 1865.) Toutes les lettres de cette époque, écrites à Fet,
+exultent de joie créatrice. «Je regarde comme un essai de plume, dit-il,
+tout ce que j'ai publié jusqu'à ce jour.» (_Ibid._)
+
+[107] Déjà, parmi les œuvres qui exercèrent une influence sur lui,
+entre vingt et trente-cinq ans, Tolstoï indique:
+
+«Gœthe: _Hermann et Dorothée_... Influence très grande.
+
+Homère: _Iliade_ et _Odyssée_ (en russe)... Influence très grande.»
+
+En juin 1863, il note dans son _Journal_:
+
+«Je lis Gœthe, et plusieurs idées naissent en moi.»
+
+Au printemps de 1865, Tolstoï relit Gœthe, et il nomme _Faust_ «la
+poésie de la pensée, la poésie qui exprime ce que ne peut exprimer aucun
+autre art.»
+
+Plus tard, il sacrifia Gœthe, comme Shakespeare, à son Dieu. Mais il
+resta fidèle à son admiration pour Homère. En août 1857, il lisait, avec
+un égal saisissement, l'_Iliade_ et l'_Évangile_. Et, dans un de ses
+derniers livres, le pamphlet contre _Shakespeare_ (1903), c'est Homère
+qu'il oppose à Shakespeare, comme exemple de sincérité, de mesure et
+d'art vrai.
+
+[108] Les deux premières parties de _Guerre et Paix_ parurent en
+1865-66, sous le titre de _l'Année 1805_.
+
+[109] Tolstoï commença l'œuvre, en 1863, par _les Décembristes_, dont
+il écrivit trois fragments (publiés dans le t. VI des _Œuvres
+complètes_). Mais il s'aperçut que les fondations de son édifice
+n'étaient pas suffisamment assurées; et, creusant plus avant, il arriva
+à l'époque des guerres napoléoniennes, et écrivit _Guerre et Paix_. La
+publication commença en janvier 1865 dans le _Rousski Viestnik_; le
+sixième volume fut terminé en automne 1869. Alors Tolstoï remonta le
+cours de l'histoire; et il conçut le projet d'un roman épique sur Pierre
+le Grand, puis d'un autre: _Mirovitch_, sur le règne des impératrices du
+XVIIIe siècle et de leurs favoris. Il y travailla, de 1870 à 1873,
+s'entourant de documents, ébauchant plusieurs scènes; mais ses scrupules
+réalistes l'y firent renoncer: il avait conscience de n'arriver jamais à
+ressusciter d'une façon assez véridique l'âme de ces temps
+éloignés.--Plus tard, en janvier 1876, il eut l'idée d'un nouveau roman
+sur l'époque de Nicolas I; puis il se remit aux _Décembristes_, avec
+passion, en 1877, recueillant les témoignages des survivants et visitant
+les lieux de l'action. Il écrit, en 1878, à sa tante, la comtesse A.-A.
+Tolstoï: «Cette œuvre est pour moi si importante! Vous ne pouvez vous
+imaginer combien c'est important pour moi; aussi important que l'est
+pour vous votre foi. Je voudrais dire: encore plus.» (_Corresp.
+inédite_, p. 9.)--Mais il s'en détacha, à mesure qu'il approfondissait
+le sujet: sa pensée n'y était plus. Déjà, le 17 avril 1879, il écrivait
+à Fet: «Les Décembristes? Dieu sait où ils sont!... Si j'y pensais, si
+j'écrivais, je me flatte de l'espoir que l'odeur seule de mon esprit
+serait insupportable à ceux qui tirent sur les hommes, pour le bien de
+l'humanité.» (_Ibid._, p. 132.)--A cette heure de sa vie, la crise
+religieuse était commencée: il allait brûler toutes ses idoles
+anciennes.
+
+[110] La première traduction française de _Guerre et Paix_, composée à
+Saint-Pétersbourg, date de 1879. Mais la première édition française est
+de 1885, en 3 volumes, chez Hachette. Tout récemment, une nouvelle
+traduction, intégrale, en 6 volumes, vient d'être publiée dans les
+_Œuvres complètes_ (t. VII-XII).
+
+[111] Pierre Besoukhov, qui a épousé Natacha, sera un Décembriste. Il a
+fondé une société secrète pour veiller au bien général, une sorte de
+_Tugendbund_. Natacha s'associe à ses projets, avec exaltation. Denissov
+ne comprend rien à une révolution pacifique; mais il est tout prêt à une
+révolte armée. Nicolas Rostov a gardé son loyalisme aveugle de soldat.
+Lui, qui disait, après Austerlitz: «Nous n'avons qu'une chose à faire:
+remplir notre devoir, nous battre et ne jamais penser», il s'irrite
+contre Pierre, et il dit: «Mon serment avant tout! Si on m'ordonnait de
+marcher contre toi, avec mon escadron, je marcherais et je frapperais.»
+Sa femme, la princesse Marie, l'approuve. Le fils du prince André, le
+petit Nicolas Bolkonsky, âgé de quinze ans, délicat, maladif et
+charmant, aux grands yeux, aux cheveux d'or, écoute fiévreusement la
+discussion; tout son amour est pour Pierre et pour Natacha; il n'aime
+guère Nicolas et Marie; il a un culte pour son père, qu'il se rappelle à
+peine; il rêve de lui ressembler, d'être grand, d'accomplir quelque
+chose de grand,--quoi? il ne sait... «Quoi qu'ils disent, je le ferai...
+Oui, je le ferai. Lui-même m'aurait approuvé.»--Et l'œuvre se termine
+par un rêve de l'enfant, qui se voit sous la forme d'un grand homme de
+Plutarque, avec l'oncle Pierre, précédé de la Gloire, et suivi d'une
+armée.--Si _les Décembristes_ avaient été écrits alors, nul doute que le
+petit Bolkonsky n'en eût été un des héros.
+
+[112] J'ai dit que les deux familles Rostov et Bolkonski, dans _Guerre
+et Paix_, rappellent par beaucoup de traits la famille paternelle et
+maternelle de Tolstoï. Nous avons vu aussi s'annoncer dans les récits du
+Caucase et de Sébastopol plusieurs types de soldats et d'officiers de
+_Guerre et Paix_.
+
+[113] Lettre du 2 février 1868, citée par Birukov.
+
+[114] Notamment, disait-il, celui du prince André, dans la première
+partie.
+
+[115] Il est regrettable que la beauté de la conception poétique soit
+quelquefois ternie par les bavardages philosophiques, dont Tolstoï
+surcharge son œuvre, surtout dans les dernières parties. Il tient à
+exposer sa théorie de la fatalité de l'histoire. Le malheur est qu'il y
+revient sans cesse et qu'il se répète obstinément. Flaubert, qui
+«poussait des cris d'admiration», en lisant les deux premiers volumes,
+qu'il déclarait «sublimes» et «pleins de choses à la Shakespeare», jeta
+d'ennui le troisième volume:--«Il dégringole affreusement. Il se répète,
+et il philosophise. On voit le monsieur, l'auteur et le Russe, tandis
+que jusque-là on n'avait vu que la Nature et l'Humanité.» (Lettre à
+Tourgueniev, janvier 1880.)
+
+[116] La première traduction française d'_Anna Karénine_ parut en deux
+volumes, 1886, chez Hachette. Dans les _Œuvres complètes_, la
+traduction intégrale remplit quatre volumes (t. XV-XVIII).
+
+[117] Lettre à sa femme (archives de la comtesse Tolstoï), citée par
+Birukov (_Vie et Œuvre_).
+
+[118] Le souvenir de cette terrible nuit se retrouve dans _le Journal
+d'un Fou_, 1883. (Œuvres posthumes.)
+
+[119] Pendant qu'il termine _Guerre et Paix_, dans l'été de 1869, il
+découvre Schopenhauer, et il s'en enthousiasme: «Schopenhauer est le
+plus génial des hommes.» (Lettre à Fet, 30 août 1869.)
+
+[120] Cet _Abécédaire_, énorme manuel de 700 à 800 pages, divisé en
+quatre livres, comprenait, à côté de méthodes d'enseignement, de très
+nombreux récits. Ceux-ci ont formé plus tard _Les Quatre Livres de
+Lecture_ dont M. Charles Salomon vient de publier la première traduction
+française intégrale, 1928.
+
+[121] Il y a, dit-il encore, entre Homère et ses traducteurs, la
+différence de «l'eau bouillie et distillée, et de l'eau de source
+froide, à faire mal aux dents, éclatante, ensoleillée, qui parfois
+charrie du sable, mais qui en est plus pure et plus fraîche». (Lettre à
+Fet, déc. 1870.)
+
+[122] _Corresp. inéd._
+
+[123] Archives de la comtesse Tolstoï (_Vie et Œuvre_).
+
+[124] Le roman fut terminé en 1877. Il parut--sauf l'épilogue,--dans le
+_Rousski Viestniki_.
+
+[125] La mort de trois enfants (18 novembre 1873, février 1875, fin
+novembre 1875), de la tante Tatiana, sa mère adoptive (20 juin 1874), de
+la tante Pélagie (22 décembre 1875).
+
+[126] Lettre à Fet, 1er mars 1876.
+
+[127] «La femme est la pierre d'achoppement de la carrière d'un homme.
+Il est difficile d'aimer une femme et de rien faire de bon; et la seule
+façon de n'être pas constamment gêné, entravé par l'amour, c'est de se
+marier.» (Trad. Hachette, t. I, p. 312.)
+
+[128] T. I, p. 86.
+
+[129] T. I, p. 149.
+
+[130] Devise, en tête du livre.
+
+[131] Noter aussi, dans l'épilogue, l'esprit nettement hostile à la
+guerre et au nationalisme, au panslavisme.
+
+[132] «Le mal, c'est ce qui est raisonnable pour le monde. Le sacrifice,
+l'amour, c'est l'insanité.» (II, 244.)
+
+[133] II, 79.
+
+[134] II, 346.
+
+[135] II, 353.
+
+[136] «Maintenant, je m'attelle de nouveau à l'ennuyeuse et vulgaire
+_Anna Karénine_, avec le seul désir de m'en débarrasser au plus vite...»
+(Lettres à Fet, 26 août 1875, _Corresp. inéd._ p. 95.)
+
+«Il me faut achever le roman qui m'ennuie». (_Ibid._ 1er mars 1876.)
+
+[137] Dans les _Confessions_ (1879). t. XIX des _Œuvres complètes_.
+
+[138] Je résume ici plusieurs pages des _Confessions_, en conservant les
+expressions de Tolstoï.
+
+[139] Cf. _Anna Karénine_: «Et Levine aimé, heureux, père de famille,
+éloigna de sa main toute arme, comme s'il eût craint de céder à la
+tentation de mettre fin à son supplice» (II, 339). Cet état d'esprit
+n'était pas spécial à Tolstoï et à ses héros. Tolstoï était frappé du
+nombre croissant de suicides, chez les classes aisées de toute l'Europe,
+et particulièrement en Russie. Il y fait souvent allusion dans ses
+œuvres de ce temps. On dirait qu'a passé sur l'Europe de 1880 une
+grande vague de neurasthénie, qui a submergé des milliers d'êtres. Ceux
+qui étaient adolescents alors en gardent, comme moi, le souvenir; et
+pour eux, l'expression par Tolstoï de cette crise humaine a une valeur
+historique. Il a écrit la tragédie cachée d'une génération.
+
+[140] _Confessions_, p. 67.
+
+[141] Ses portraits de cette époque accusent ce caractère populaire. Une
+peinture de Kramskoï (1873) représente Tolstoï en blouse de moujik, la
+tête penchée, l'air d'un Christ allemand. Le front commence à se
+dégarnir aux tempes; les joues sont creuses et barbues.--Dans un autre
+portrait de 1881, il a l'air d'un contre-maître endimanché: les cheveux
+coupés, la barbe et les favoris qui s'étalent; la figure paraît beaucoup
+plus large du bas que du haut; les sourcils sont froncés, les yeux
+moroses, le nez aux grosses narines de chien, les oreilles énormes.
+
+[142] _Confessions_, p. 93-95.
+
+[143] A vrai dire, ce n'était pas la première fois. Le jeune volontaire
+au Caucase, l'officier de Sébastopol, Olenine des _Cosaques_, le prince
+André et Pierre Besoukhov, dans _Guerre et Paix_, avaient eu des visions
+semblables. Mais Tolstoï était si passionné que, chaque fois qu'il
+découvrait Dieu, il croyait que c'était pour la première fois et qu'il
+n'y avait eu avant que la nuit et le néant. Il ne voyait plus dans son
+passé que les ombres et les hontes. Nous qui, par son _Journal_,
+connaissons, mieux que lui-même, l'histoire de son cœur, nous savons
+combien ce cœur fut toujours, même dans ses égarements, profondément
+religieux. Au reste, il en convient, dans un passage de la préface à la
+_Critique de la théologie dogmatique_: «Dieu! Dieu! j'ai erré, j'ai
+cherché la vérité où il ne le fallait point. Je savais que j'errais. Je
+flattais mes mauvaises passions, en les sachant mauvaises; _mais je ne
+t'oubliais jamais. Je t'ai senti toujours, même quand je
+m'égarais_».--La crise de 1878-9 fut seulement plus violente que les
+autres, peut-être sous l'influence des deuils répétés et de l'âge qui
+venait; et sa seule nouveauté fut en ceci qu'au lieu que la vision de
+Dieu s'évanouit sans laisser de traces, après que la flamme d'extase
+était tombée, Tolstoï, averti par l'expérience passée, se hâta de
+«marcher, tandis qu'il avait la lumière», et de déduire de sa foi tout
+un système de vie. Non qu'il ne l'eût déjà tenté. (On se souvient de ses
+_Règles de vie_, conçues quand il était étudiant.) Mais, à cinquante
+ans, il avait moins de chances de se laisser distraire de sa route par
+les passions.
+
+[144] Le sous-titre des _Confessions_ est _Introduction à la Critique de
+la Théologie dogmatique et à l'Examen de la doctrine chrétienne_.
+
+[145] «Moi, qui plaçais la vérité dans l'unité de l'amour, je fus frappé
+de ce fait que la religion détruisait elle-même ce qu'elle voulait
+produire.» (_Confessions_, p. 111.)
+
+[146] «Et je me suis convaincu que l'enseignement de l'Église est,
+théoriquement, un mensonge astucieux et nuisible, pratiquement, un
+composé de superstitions grossières et de sorcelleries, sous lequel
+disparaît absolument le sens de la doctrine chrétienne.» (_Réponse au
+Saint-Synode_, 4-17 avril 1901.)
+
+Voir aussi _l'Église et l'État_ (1883).--Le plus grand crime que Tolstoï
+reproche à l'Église, c'est son «alliance impie» avec le pouvoir
+temporel. Il lui a fallu affirmer la sainteté de l'État, la sainteté de
+la violence. C'est «l'union des brigands avec les menteurs».
+
+[147] A mesure qu'il avançait en âge, ce sentiment de l'unité de la
+vérité religieuse à travers l'histoire humaine, et de la parenté du
+Christ avec les autres sages, depuis Bouddha jusqu'à Kant et à Emerson,
+ne fît que s'accentuer, au point que Tolstoï se défendait, dans ses
+dernières années, d'avoir «aucune prédilection pour le christianisme».
+Tout particulièrement importante, en ce sens, est une lettre, écrite le
+27 juillet-9 août 1909 au peintre Jan Styka, et récemment reproduite
+dans _le Théosophe_ du 16 janvier 1911. Suivant son habitude, Tolstoï,
+tout plein de sa conviction nouvelle, a une tendance à oublier un peu
+trop son état d'âme ancien et le point de départ de sa crise religieuse,
+qui était purement chrétien:
+
+«La doctrine de Jésus, écrit-il, n'est pour moi qu'une des belles
+doctrines religieuses que nous avons reçues de l'antiquité égyptienne,
+juive, hindoue, chinoise, grecque. Les deux grands principes de Jésus:
+l'amour de Dieu, c'est-à-dire de la perfection absolue, et l'amour du
+prochain, c'est-à-dire de tous les hommes sans aucune distinction, ont
+été prêchés par tous les sages du monde: Krishna, Bouddha, Lao-Tse,
+Confucius, Socrate, Platon, Epïctète, Marc-Aurèle, et parmi les
+modernes, Rousseau, Pascal, Kant, Emerson, Channing, et beaucoup
+d'autres. La vérité religieuse et morale est partout et toujours la
+même... Je n'ai aucune prédilection pour le christianisme. Si j'ai été
+particulièrement intéressé par la doctrine de Jésus, c'est: 1º parce que
+je suis né et que j'ai vécu parmi les chrétiens; 2º parce que j'ai
+trouvé une grande jouissance d'esprit à dégager la pure doctrine des
+surprenantes falsifications opérées par les Églises.»
+
+Nous étudions, dans un chapitre spécial, à la fin du volume, la vaste
+synthèse religieuse de Tolstoï, où fraternisent toutes les grandes
+religions du monde.--Voir p. 214: _la Réponse de l'Asie à Tolstoy_.
+
+[148] Tolstoï proteste qu'il n'attaque pas la vraie science, qui est
+modeste et connaît ses limites. (_De la Vie_, ch. IV, trad. franç. de la
+comtesse Tolstoï.)
+
+[149] _Ibid._, ch. X.
+
+[150] Tolstoï relit fréquemment les _Pensées_ de Pascal, pendant la
+période de crise, qui précède les _Confessions_. Il en parle dans ses
+lettres à Fet (14 avril 1877, 3 août 1879); il recommande à son ami de
+les lire.
+
+[151] Dans une lettre _sur la raison_, écrite le 26 novembre 1894 à la
+baronne X... (lettre reproduite dans le volume intitulé _les
+Révolutionnaires_, 1906), Tolstoï dit de même:
+
+«L'homme n'a reçu directement de Dieu qu'un seul instrument de la
+connaissance de soi-même et de son rapport avec le monde; il n'y en a
+pas d'autres. Cet instrument, c'est la raison. La raison vient de Dieu.
+Elle est non seulement la qualité supérieure de l'homme, mais
+l'instrument unique de la connaissance de la vérité.»
+
+[152] _De la Vie_, ch. X, XIV-XXI.
+
+[153] _De la Vie_, XXII-XXV.--Comme pour la plupart de ces citations, je
+résume plusieurs chapitres en quelques phrases caractéristiques.
+
+[154] Cette pensée religieuse a certainement évolué au sujet de
+plusieurs questions, notamment en ce qui touche la conception de la vie
+future.
+
+[155] Je cite la traduction parue dans _le Temps_ du 1er mai 1901.
+
+[156] «J'avais passé jusque-là toute ma vie hors de la ville...» (_Que
+devons-nous faire?_)
+
+[157] _Ibid._
+
+[158] Tolstoï a exprimé, maintes fois, son antipathie à l'égard des
+«ascètes qui agissent pour eux seuls, en dehors de leurs semblables». Il
+les met dans le même sac que les révolutionnaires ignorants et
+orgueilleux, «qui prétendent faire du bien aux autres, sans savoir ce
+qu'il leur faut à eux-mêmes... J'aime d'un même amour, dit-il, les
+hommes de ces deux catégories, mais je hais leurs doctrines de la même
+haine. La seule doctrine est celle qui ordonne une activité constante,
+une existence qui réponde aux aspirations de l'âme et cherche à réaliser
+le bonheur des autres. Telle est la doctrine chrétienne. Également
+éloignée du quiétisme religieux et des prétentions hautaines des
+révolutionnaires, qui cherchent à transformer le monde, sans savoir en
+quoi consiste le vrai bonheur.» (Lettre à un ami, publiée dans le volume
+intitulé _Plaisirs cruels_, 1895, trad. Halpérine-Kaminsky.)
+
+[159] T. XXVI des _Œuvres complètes_.
+
+[160] Photographie de 1885, reproduite dans l'édition de _Que
+devons-nous-faire?_ des _Œuvres complètes_.
+
+[161] _Que devons-nous faire?_ p. 213.
+
+[162] Toute cette première partie (les quinze premiers chapitres) qui
+fourmille de types, fut supprimée par la censure russe.
+
+[163] «La vraie cause de la misère, ce sont les richesses accumulées
+dans les mains de ceux qui ne produisent pas, et concentrées dans les
+villes. Les riches se groupent dans les villes, pour jouir et pour se
+défendre. Et les pauvres viennent se nourrir des miettes de la richesse.
+Il est surprenant que plusieurs d'entre eux restent des travailleurs, et
+qu'ils ne se mettent pas tous à la chasse d'un gain plus facile:
+commerce, accaparement, mendicité, débauche, escroqueries,--voire même
+cambriolage.»
+
+[164] «Le pivot du mal est la propriété. La propriété n'est que le moyen
+de jouir du travail des autres.»--La propriété, dit encore Tolstoï,
+c'est ce qui n'est pas à nous, ce sont les autres. «L'homme appelle sa
+propriété sa femme, ses enfants, ses esclaves, ses objets; mais la
+réalité lui montre son erreur; et il doit y renoncer, ou souffrir et
+faire souffrir.»
+
+Tolstoï pressent déjà la Révolution russe: «Depuis trois ou quatre ans,
+dit-il, on nous invective dans les rues, on nous appelle fainéants. La
+haine et le mépris du peuple écrasé grandissent.» (_Que devons-nous
+faire?_ p. 419.)
+
+[165] Le paysan révolutionnaire Bondarev eût voulu que cette loi fût
+reconnue comme une obligation universelle. Tolstoï subissait alors son
+influence ainsi que celle d'un autre paysan, Sutaiev: «Pendant toute ma
+vie, deux penseurs russes ont eu sur moi une grande action morale, ont
+enrichi ma pensée, m'ont expliqué ma propre conception du monde:
+c'étaient deux paysans, Sutaiev et Bondarev.» (_Que devons-nous faire?_
+p. 404.)
+
+Dans le même livre Tolstoï fait le portrait de Sutaiev, et note une
+conversation avec lui.
+
+[166] _L'Alcool et le Tabac_ (trad. de Halpérine-Kaminsky, publiée sous
+le titre: _Plaisirs vicieux_, 1895). Titre russe: _Pourquoi les gens
+s'enivrent_.
+
+[167] _Plaisirs cruels_, 1895 (_Les Mangeurs de viande_; _la Guerre_;
+_la Chasse_), trad. de Halpérine-Kaminsky. Titres russes: (Pour _Les
+Mangeurs de viande_): _Le premier degré_.--_La Guerre_ est un extrait
+d'un ouvrage volumineux: _Le royaume de Dieu est en nous_ (chap. VI).
+
+[168] Il est remarquable que Tolstoï ait eu tant de peine à s'en
+défaire. C'était chez lui une passion atavique: il la tenait de son
+père. Il n'était pas sentimental, et il semble n'avoir jamais fait
+dépense de beaucoup de pitié pour les bêtes. Ses yeux pénétrants se sont
+à peine arrêtés sur les yeux, si éloquents parfois, de nos humbles
+frères,--à l'exception du cheval, pour qui, en grand seigneur, il a une
+prédilection. Il n'était pas sans un fond de cruauté native. Après avoir
+raconté la mort lente d'un loup, qu'il avait tué, en le frappant d'un
+bâton à la racine du nez, il dit: «Je ressentais une volupté, au
+souvenir des souffrances de l'animal expirant.» Le remords s'éveilla
+tard.
+
+[169] Été 1878. Voir _Vie et Œuvre_.
+
+[170] 18 novembre 1878. _Ibid._
+
+[171] Novembre 1879. _Ibid._, trad. Bienstock.
+
+[172] 5 octobre 1881. _Vie et Œuvre_.
+
+[173] 14 octobre 1881, _ibid._
+
+[174] Mars 1882.
+
+[175] 1882.
+
+[176] 23 octobre 1884, _Vie et Œuvre_.
+
+[177] «Le prétendu droit des femmes est né et ne pouvait naître que dans
+une société d'hommes qui se sont écartés de la loi du vrai travail.
+Aucune femme d'ouvrier sérieux ne demande le droit de partager son
+travail dans les mines ou dans les champs. Elles ne demandent que le
+droit de participer au travail imaginaire de la classe riche.»
+
+[178] Ce sont les dernières lignes de _Que devons-nous faire?_ Elles
+sont datées du 14 février 1886.
+
+[179] Lettre à un ami, publiée sous le titre: _Profession de foi_, dans
+le volume intitulé _Plaisirs cruels_, 1895, trad. Halpérine-Kaminsky.
+
+[180] La réconciliation eut lieu au printemps de 1878. Tolstoï écrivit a
+Tourgueniev pour lui demander pardon. Tourgueniev vint à Iasnaïa-Poliana
+en août 1878. Tolstoï lui rendit sa visite en juillet 1881. Tout le
+monde fut frappé de son changement de manières, de sa douceur, de sa
+modestie. Il était «_comme régénéré_».
+
+[181] Lettre à Polonski (citée par Birukov).
+
+[182] Lettre écrite de Bougival, 28 juin 1883.
+
+[183] Chap. XII de l'édition russe. Le traducteur français en a fait
+l'introduction.
+
+[184] On remarquera que, dans le reproche qu'il adresse à Tolstoï, M. de
+Vogüé, à son insu, reprend, pour son compte les expressions mêmes de
+Tolstoï. «A tort ou à raison, disait-il, pour notre châtiment peut-être,
+nous avons reçu du ciel ce mal nécessaire et superbe: la pensée... Jeter
+cette croix est une révolte impie.» (_Le Roman russe_, 1886.)--Or
+Tolstoï écrivait à sa tante, la comtesse A.-A. Tolstoï, en 1883: «Chacun
+doit porter sa croix... La mienne, c'est le travail de la pensée,
+mauvais, orgueilleux, plein de séduction.» (_Corresp. inéd._ p. 4.)
+
+[185] _Que devons-nous faire?_ p. 378-9.
+
+[186] Il en arrivera même à justifier la souffrance,--non seulement la
+souffrance personnelle, mais la souffrance des autres. «Car c'est le
+soulagement des souffrances des autres qui est l'essence de la vie
+rationnelle. Comment donc l'objet du travail pourrait-il être un objet
+de souffrance pour le travailleur? C'est comme si le laboureur disait
+qu'une terre non labourée est une souffrance pour lui.» (_De la Vie_,
+ch. XXXIV-XXXV.)
+
+[187] 23 février 1860. _Corresp. inédite_, p. 19-20.--C'est en quoi
+l'art «mélancolique et dyspeptique» de Tourgueniev lui déplaisait.
+
+[188] Cette lettre du 4 octobre 1887 a paru dans les _Cahiers de la
+quinzaine_, 1902, et dans la _Correspondance inédite_, 1907.
+
+_Qu'est-ce que l'art?_ parut en 1897-98; mais Tolstoï y pensait depuis
+quinze ans, soit depuis 1882.
+
+[189] Je reviendrai sur ce point à propos de _la Sonate à Kreutzer_.
+
+[190] Son intolérance s'était accrue depuis 1886. Dans _Que devons-nous
+faire?_ il n'osait pas encore toucher à Beethoven (ni à Shakespeare).
+Bien plus, il reprochait aux artistes contemporains d'oser s'en
+réclamer. «L'activité des Galilée, des Shakespeare, des Beethoven n'a
+rien de commun avec celle des Tyndall, des Victor Hugo, des Wagner. De
+même que les Saints Pères renieraient toute parenté avec les papes.»
+(_Que devons-nous faire?_ p. 375.)
+
+[191] Encore voulait-il partir avant la fin du premier. «Pour moi, la
+question était résolue. Je n'avais plus de doute. Il n'y avait rien à
+attendre d'un auteur capable d'imaginer des scènes comme celles-ci. On
+pouvait affirmer d'avance qu'il n'écrirait jamais rien qui ne fût
+mauvais.»
+
+[192] On sait que, pour faire un choix parmi les poètes français des
+écoles nouvelles, il a cette idée admirable de «_copier, dans chaque
+volume, la poésie qui se trouvait à la page 28_»!
+
+[193] _Shakespeare_, 1903.--L'ouvrage fut écrit, à l'occasion d'un
+article d'Ernest Crosby sur _Shakespeare et la classe ouvrière_.
+
+[194] (Exactement:) «La _Neuvième Symphonie_ n'unit pas tous les hommes,
+mais seulement un petit nombre d'entre eux, qu'elle sépare des autres.»
+
+[195] «C'était là un de ces faits qui se produisent souvent, sans
+attirer l'attention de personne, ni intéresser--je ne dis pas
+l'univers--mais même le monde militaire français...»
+
+Et plus loin:
+
+«Il fallut quelques années, avant que les hommes s'éveillassent de leur
+hypnotisme et comprissent qu'ils ne pouvaient nullement savoir si
+Dreyfus était coupable on non, et que chacun a d'autres intérêts plus
+importants et plus immédiats que l'Affaire Dreyfus.» (_Shakespeare_,
+trad. Bienstock, p. 116-118.)
+
+[196] «_Le Roi Lear_ est un drame très mauvais, très négligemment fait,
+qui ne peut inspirer que du dégoût et de l'ennui.»--_Othello_, pour
+lequel Tolstoï montre quelque sympathie, sans doute parce que l'œuvre
+s'accordait avec ses pensées d'alors sur le mariage et sur la jalousie,
+«tout en étant le moins mauvais drame de Shakespeare, n'est qu'un tissu
+de paroles emphatiques». Le personnage d'Hamlet n'a aucun caractère;
+«c'est un phonographe de l'auteur, qui répète toutes ses idées, à la
+file». Pour _la Tempête_, _Cymbeline_, _Troïlus_, etc., Tolstoï ne les
+mentionne qu'à cause de leur «ineptie». Le seul personnage de
+Shakespeare qu'il trouve naturel est celui de Falstaff, «précisément
+parce qu'ici la langue de Shakespeare, pleine de froides plaisanteries
+et de calembours ineptes, s'accorde avec le caractère faux, vaniteux et
+débauché de cet ivrogne répugnant».
+
+Tolstoï n'avait pas toujours pensé ainsi. Il avait plaisir à lire
+Shakespeare, entre 1860 et 1870, surtout à l'époque où il avait l'idée
+d'écrire un drame historique sur Pierre I. Dans ses notes de 1869, on
+voit même qu'il prenait _Hamlet_ pour modèle et pour guide. Après avoir
+mentionné ses travaux achevés, _Guerre et Paix_, qu'il rapprochait de
+l'idéal homérique, Tolstoï ajoute:
+
+«HAMLET et mes futurs travaux: poésie du romancier dans la peinture des
+caractères.»
+
+[197] Il range dans «l'art mauvais» ses «œuvres d'imagination».
+(_Qu'est-ce que l'Art?_)--Il n'excepte pas de sa condamnation de l'art
+moderne ses propres pièces de théâtre, «dénuées de cette conception
+religieuse qui doit former la base du drame de l'avenir.»
+
+[198] (Ou, plus exactement:) «C'est la direction du cours du fleuve.»
+
+[199] Dès 1873, Tolstoï écrivait: «Pensez ce que vous voudrez, mais de
+telle façon que chaque mot puisse être compris du charretier qui
+transporte les livres de l'imprimerie. On ne peut rien écrire de mauvais
+dans une langue tout à fait claire et simple.»
+
+[200] Tolstoï a donné l'exemple. Ses quatre _Livres de lectures_, pour
+les enfants des campagnes, ont été adoptés dans toutes les écoles de
+Russie, laïques et ecclésiastiques. Ses _Premiers contes populaires_
+sont l'aliment de milliers d'âmes. «Dans le bas peuple, écrit Stephan
+Anikine, ancien député à la Douma, le nom de Tolstoï se confond avec
+l'idée de «livre». On peut souvent entendre un petit villageois demander
+naïvement, dans une bibliothèque: «Donnez-moi un bon livre, un
+tolstoïen!» (Il veut dire un livre épais).--(_A la mémoire de Tolstoï_,
+lectures faites à l'Aula de l'Université de Genève, le 7 décembre 1910.)
+
+[201] Cet idéal de l'union fraternelle entre les hommes ne marque point
+pour Tolstoï le terme de l'activité humaine; son âme insatiable lui fait
+concevoir un idéal inconnu, au delà de l'amour: «Peut-être la science
+découvrira-t-elle, un jour, à l'art un idéal encore plus élevé, et l'art
+le réalisera.»
+
+[202] A ces mêmes années appartient, comme date de publication et sans
+doute d'achèvement, une œuvre qui fut écrite, en réalité, au temps
+heureux des fiançailles et des premières années du mariage: la belle
+histoire d'un cheval, _Kholstomier_ (1861-1886). Tolstoï en parle dans
+une lettre à Fet, de 1863. (_Corresp. inéd._, p. 35).--L'art du début,
+avec ses paysages fins, sa sympathie pénétrante des âmes, son humour, sa
+jeunesse, a de la parenté avec les œuvres de la maturité (_Bonheur
+conjugal_, _Guerre et Paix_). La fin macabre, les dernières page sur les
+cadavres comparés du vieux cheval et de son maître, sont d'une brutalité
+de réalisme qui sont les années après 1880.
+
+[203] _Sonate à Kreutzer_, _Puissance des Ténèbres_.
+
+[204] _Le Temps_, 29 août 1901.
+
+[205] «Pour le style, lui disait son ami Droujinine, en 1856, vous êtes
+fortement illettré, parfois comme un novateur et un grand poète, parfois
+comme un officier qui écrit à son camarade. Ce que vous écrivez avec
+amour est admirable. Aussitôt que vous êtes indifférent, votre style
+s'embrouille et devient épouvantable.» (Trad. Bienstock, _Vie et
+Œuvre_.)
+
+[206] _Vie et Œuvre._--Pendant l'été de 1879, Tolstoï fut très intime
+avec les paysans; et Strakov nous dit qu'en dehors de la religion, «il
+s'intéressait beaucoup à la langue. Il commençait à sentir fortement la
+beauté de la langue du peuple. Chaque jour, il découvrait de nouveaux
+mots, et chaque jour il maltraitait davantage la langue littéraire.»
+
+[207] Dans ses notes de lectures, entre 1860 et 1870, Tolstoï a écrit:
+
+«Les Bylines... impression très grande.»
+
+[208] _Les Deux Vieillards_ (1885).
+
+[209] _Où l'amour est, Dieu est_ (1885).
+
+[210] _De quoi vivent les hommes_ (1881);--_Les Trois Vieillards_
+(1884);--_Le Filleul_ (1886).
+
+[211] Ce récit porte aussi le titre: _Faut-il beaucoup de terre pour un
+homme?_ (1886).
+
+[212] _Feu qui flambe ne s'éteint plus_ (1885).
+
+[213] _Le Cierge_ (1885);--_Histoire d'Ivan l'Imbécile._
+
+[214] _Le Filleul_ (1886).
+
+Ces récits populaires ont été publiée dans le t. XIX des _Œuvres
+complètes_.
+
+[215] Il avait été pris assez tardivement par le goût du théâtre. Ce fut
+une découverte qu'il fit, pendant l'hiver de 1869-1870; et, selon son
+habitude, il s'enflamma aussitôt pour elle.
+
+«Tout cet hiver, je me suis occupé exclusivement du drame; et, comme il
+arrive toujours aux hommes qui, jusqu'à l'âge de quarante ans, n'ont pas
+réfléchi à un certain sujet, tout à coup ils font attention à ce sujet
+négligé, et il leur paraît qu'ils y voient beaucoup de choses
+nouvelles.... J'ai lu Shakespeare, Gœthe, Pouchkine, Gogol et
+Molière.... Je voudrais lire Sophocle et Euripide.... J'ai longtemps
+gardé le lit, étant malade; et quand je suis ainsi, les personnages
+dramatiques ou comiques commencent à se démener en moi. Et ils le font
+très bien....»
+
+Lettres à Fet, 17-21 février 1870. (_Corresp. inéd._, p. 63-65.)
+
+[216] Variante de l'acte IV.
+
+[217] Il s'en faut que la création de ce drame angoissant ait été pour
+Tolstoï une peine. Il écrit à Ténéromo: «Je vis bien et joyeusement.
+J'ai travaillé tout ce temps à mon drame (_La Puissance des Ténèbres_).
+Il est achevé.» (Janvier 1887, _Corresp. inéd._, p. 159.)
+
+[218] La première traduction exacte de cette œuvre en français a été
+publiée par M. J. W. Bienstock, dans _le Mercure de France_ (mars et
+avril 1912).
+
+[219] La traduction française de cette _Postface_ par M.
+Halpérine-Kaminsky a paru sous le titre: _Des relations entre les
+sexes_, dans le volume: _Plaisirs vicieux_.
+
+[220] Noter que Tolstoï n'a jamais eu la naïveté de croire que l'idéal
+de célibat et de chasteté absolue soit réalisable pour l'humanité
+actuelle. Mais, selon lui, un idéal est irréalisable, par définition:
+c'est un appel aux énergies héroïques de l'âme.
+
+«La conception de l'idéal chrétien, qui est l'union de toutes les
+créatures vivantes dans l'amour fraternel, est inconciliable avec la
+pratique de la vie qui exige un effort continu vers un idéal
+inaccessible, mais qui ne suppose pas l'avoir jamais atteint.»
+
+[221] A la fin de la _Matinée d'un Seigneur_.
+
+[222] _Guerre et Paix._--Je ne parle pas d'_Albert_ (1857), cette
+histoire d'un musicien de génie. La nouvelle est très faible.
+
+[223] Voir dans _Jeunesse_ le récit humoristique de la peine qu'il se
+donna pour apprendre à jouer du piano.--«Le piano m'était un moyen de
+charmer les demoiselles par ma sentimentalité.
+
+[224] Il s'agit de 1876-77.
+
+[225] S.-A. Bers, _Souvenirs sur Tolstoï_ (Voir _Vie et Œuvre_).
+
+[226] I, 381 (éd. Hachette).
+
+[227] Mais jamais il ne cessa de l'aimer. Un de ses amis des derniers
+jours fut un musicien, Goldenveiser, qui passa l'été de 1910 près de
+Iasnaïa. Il venait, presque chaque jour, faire de la musique à Tolstoï,
+pendant sa dernière maladie. (_Journal des Débats_, 18 novembre 1910.)
+
+[228] Lettre du 21 avril 1861.
+
+[229] Camille Bellaigue, _Tolstoï et la musique_ (_le Gaulois_, 4
+janvier 1911).
+
+[230] Qu'on ne dise pas qu'il s'agit là seulement des dernières
+œuvres de Beethoven. Même à celles du début qu'il consent à regarder
+comme «artistiques», Tolstoï reproche «leur forme artificielle».--Dans
+une lettre à Tschaikovsky, il oppose de même à Mozart et Haydn, «la
+manière artificielle de Beethoven, Schumann et Berlioz, qui calculent
+l'effet.»
+
+[231] Cf. la scène racontée par M. Paul Boyer: «Tolstoï se fait jouer du
+Chopin. A la fin de la quatrième Ballade, ses yeux se remplissent de
+larmes.--«Ah! l'animal!» s'écrie-t-il. Et brusquement il se lève et s'en
+va.» (_Le Temps_, 2 novembre 1902.)
+
+[232] _Maître et Serviteur_ (1895) est comme une transition entre les
+lugubres romans qui précèdent et _Résurrection_, où se répand la lumière
+de la divine charité. Mais on y sent plus encore le voisinage de _la
+Mort d'Ivan Iliitch_ et des _Contes Populaires_ que de _Résurrection_,
+qu'annonce seulement, vers la fin, la sublime transformation d'un homme
+égoïste et lâche, sous la poussée d'un élan de sacrifice. La plus grande
+partie de l'histoire est le tableau, très réaliste, d'un maître sans
+bonté et d'un serviteur résigné, qui sont surpris, dans la steppe, la
+nuit, par une tourmente de neige, et perdent leur chemin. Le maître, qui
+d'abord tâche de fuir en abandonnant son compagnon, revient et, le
+trouvant à demi gelé, se jette sur lui, le couvre de son corps, le
+réchauffe en se sacrifiant, d'instinct; il ne sait pas pourquoi; mais
+les larmes lui remplissent les yeux: il lui semble qu'il est devenu
+celui qu'il sauve, Nikita, et que sa vie n'est plus en lui, mais en
+Nikita.--«Nikita vit; je suis donc encore vivant, moi.»--Il a presque
+oublié qui il était, lui, Vassili. Il pense: «Vassili ne savait pas ce
+qu'il fallait faire... ne savait pas, et moi, je sais, maintenant!...»
+Et il entend la voix de Celui qu'il attendait (ici son rêve rappelle un
+des _Contes Populaires_), de Celui qui, tout à l'heure, lui a donné
+l'ordre de se coucher sur Nikita. Il crie, tout joyeux: «Seigneur, je
+viens!» Et il sent qu'il est libre, que rien ne le retient plus... Il
+est mort.
+
+[233] Tolstoï prévoyait une quatrième partie, qui n'a pas été écrite.
+
+[234] I, p. 379.--Je cite la traduction de Teodor de Wyzewa.--Une
+édition intégrale de _Résurrection_ doit former les t. XXXVI et XXXVII
+des _Œuvres complètes_.
+
+[235] I, p. 129.
+
+[236] Au contraire, il avait été mêlé à tous les mondes qu'il peint dans
+_Guerre et Paix_, _Anna Karénine_, _les Cosaques_, ou _Sébastopol_:
+salons aristocratiques, armée, vie rurale. Il n'avait qu'à se souvenir.
+
+[237] T. II, p. 20.
+
+[238] «Les hommes portent en eux le germe de toutes les qualités
+humaines, et, tantôt ils en manifestent une, tantôt une autre, se
+montrant souvent différents d'eux-mêmes, c'est-à-dire de ce qu'ils ont
+l'habitude de paraître. Chez certains, ces changements sont
+particulièrement rapides. A cette classe d'hommes appartenait Nekhludov.
+Sous l'influence de causes physiques et morales, de brusques et complets
+changements se produisaient en lui.» (T. I, p. 858.)
+
+Tolstoï s'est peut-être souvenu de son frère Dmitri, qui, lui aussi,
+épousa une Maslova. Mais le tempérament violent et déséquilibré de
+Dmitri était différent de celui de Nekhludov.
+
+[239] «Plusieurs fois dans sa vie, il avait procédé à des _nettoyages de
+conscience_. Il appelait ainsi des crises morales où, apercevant soudain
+le ralentissement et parfois l'arrêt de sa vie intérieure, il se
+décidait à balayer les ordures qui obstruaient son âme. Au sortir de ces
+crises, il ne manquait jamais de s'imposer des règles qu'il se jurait de
+suivre toujours. Il écrivait un journal, il recommençait une nouvelle
+vie. Mais à chaque fois, il ne tardait pas à retomber au même point, ou
+plus bas encore qu'avant la crise.» (T. I, p. 138.)
+
+[240] En apprenant que la Maslova a encore fait des siennes avec un
+infirmier, Nekhludov est plus décidé que jamais à «sacrifier sa liberté
+pour racheter le péché de cette femme». (T. I, p. 382.)
+
+[241] Tolstoï n'a jamais dessiné un personnage, d'un crayon aussi
+robuste et sûr que le Nekhludov du début. Voir l'admirable description
+du lever et de la matinée de Nekhludov, avant la première séance au
+Palais de Justice.
+
+[242] Lettre de la comtesse Tolstoï, 1884.
+
+[243] _Le Temps_, 2 novembre 1902.
+
+[244] «Ne me reprochez pas, écrit-il à sa tante, la comtesse Alexandra
+A. Tolstoï, de m'occuper encore de ces futilités, au seuil de la tombe!
+Ces futilités remplissant mon temps libre et me procurent le repos des
+pensées vraiment sérieuses dont mon âme est surchargée.» (26 janvier
+1903).
+
+[245] Tolstoï le regardait comme une de ses œuvres capitales:
+
+«Un de mes livres,--_Pour tous les jours_,--auquel j'ai la suffisance
+d'attacher une grande importance...» (Lettre à Jan Styka, 27 juillet-9
+août 1909).
+
+[246] Ces œuvres ont été publiées depuis la mort de Tolstoï. La liste
+en est longue. Nous relevons, parmi les principales: _Le journal
+posthume du vieillard Féodor Kouzmitch_, _Le père Serge_,
+_Hadji-Mourad_, _Le Diable_, _Le Cadavre vivant_, drame en douze
+tableaux, _Le faux coupon_, _Alexis le Pot_, _Le journal d'un fou_, _La
+lumière luit dans les ténèbres_, drame en cinq actes, _Toutes les
+qualités viennent d'elle_, petite pièce populaire, et une série
+d'excellentes nouvelles: _Après le Bal_, _Ce que j'ai vu en rêve_,
+_Khodynka_, etc.
+
+Voir page 206, la _Note sur les œuvres posthumes de Tolstoy_.
+
+Mais l'œuvre essentielle est le _Journal intime_ de Tolstoï. Il
+embrasse une quarantaine d'années de sa vie, depuis l'époque du Caucase
+jusqu'à la veille de sa mort; et il paraît un des livres de Confessions
+les plus impitoyables qui ait été écrit par un grand homme. Paul
+Birukoff en a publié, en français, deux volumes: la période de 1846 à
+1852, et celle de 1895 à 1899.
+
+[247] Le titre russe de cette œuvre est: _Une seule chose est
+nécessaire_ (Saint-Luc, XI, 41.)
+
+[248] La plupart ont été, de son vivant, gravement mutilées par la
+censure, ou totalement interdites. L'œuvre circulait en Russie,
+jusqu'à la Révolution, sous la forme de copies manuscrites, cachées sous
+le manteau. Même aujourd'hui, il s'en faut que tout soit publié; et la
+censure bolchevike n'a pas moins été tyrannique que la censure tsariste.
+
+[249] L'excommunication de Tolstoï par le Saint-Synode est du 22 février
+1901. Elle fut motivée par un chapitre de _Résurrection_ relatif à la
+messe et à l'Eucharistie. Ce chapitre, nous le regrettons, a été
+supprimé dans la traduction française de Wyzewa.
+
+[250] Sur la nationalisation du sol (Voir _le Grand Crime_, 1905).
+
+[251] «Par Russe de la vieille Moscovie, dit M. A. Leroy-Beaulieu,
+Grand-Russien au sang slave, mâtiné de finnois, physiquement un type du
+peuple plus que de l'aristocratie». (_Revue des Deux Mondes_, 15
+décembre 1910.)
+
+[252] 1857.
+
+[253] 1862.
+
+[254] La _Fin d'un Monde_ (1905-janvier 1906).
+
+Cf. le télégramme adressé par Tolstoï à un journal américain:
+
+«L'agitation des Zemstvos a pour objet de limiter le pouvoir despotique
+et d'établir un gouvernement représentatif. Qu'ils réussissent ou non,
+le résultat certain sera l'ajournement de la véritable amélioration
+sociale. L'agitation politique, en donnant l'illusion funeste de cette
+amélioration par des moyens extérieurs, arrête le vrai progrès, comme on
+peut le constater par l'exemple de tous les États constitutionnels:
+France, Angleterre, Amérique.» (_Le mouvement social en Russie._--M.
+Bienstock a introduit cet article dans la préface du _Grand Crime_,
+trad. française, 1905.)
+
+Dans une longue et intéressante lettre à une dame, qui lui demandait de
+faire partie d'un _Comité de propagation de la lecture et de l'écriture
+parmi le peuple_, Tolstoï exprime d'autres griefs contre les libéraux:
+Ils ont toujours joué le rôle de dupes; ils se font les complices, par
+peur, de l'autocratie; leur participation au gouvernement donne à
+celui-ci un prestige moral, et les habitue à des compromis, qui font
+d'eux rapidement les instruments du pouvoir. Alexandre II disait que
+tous les libéraux étaient à vendre pour des honneurs, sinon pour de
+l'argent. Alexandre III a pu anéantir sans risques l'œuvre libérale
+de son père: «Les libéraux chuchotaient entre eux que cela ne leur
+plaisait pas, mais ils continuaient à prendre part aux tribunaux, au
+service de l'État, à la presse; dans la presse, ils faisaient allusion
+aux choses pour lesquelles l'allusion était permise, mais ils se
+taisaient pour ce dont il était défendu de parler, et ils inséraient
+tout ce qu'on leur ordonnait d'insérer». Ils font de même sous Nicolas
+II. «Quand ce jeune homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien, répond
+avec effronterie et avec manque de tact aux représentants du peuple, les
+libéraux protestent-ils? Nullement... De tous côtés, on envoie au jeune
+tsar de lâches et flatteuses félicitations.» (_Corresp. inédite_, p.
+283-306.)
+
+[255] _Guerre et Révolution._
+
+Dans _Résurrection_, lors de l'examen en cassation du jugement de la
+Maslova, au Sénat, c'est un Darwiniste matérialiste qui est le plus
+opposé à la révision, parce qu'il est choqué secrètement de ce que
+Nekhludov veuille épouser par devoir une prostituée: toute manifestation
+du devoir et, plus encore, du sentiment religieux, lui fait, l'effet
+d'une injure personnelle. (I, p. 359.)
+
+[256] Cf., comme types, dans _Résurrection_, Novodvorov, le meneur
+révolutionnaire, dont la vanité et l'égoïsme excessifs ont stérilisé la
+grande intelligence. Nulle imagination; «absence totale des qualités
+morales et esthétiques qui produisent le doute».--A sa suite, attaché à
+ses pas, comme son ombre, Markel, l'ouvrier devenu révolutionnaire par
+humiliation et par désir de vengeance, adorateur passionné de la science
+qu'il ne comprend pas, anticlérical avec fanatisme, et ascétique.
+
+On trouvera aussi, dans _Encore trois morts_, ou le _Divin et l'Humain_
+(trad. franç. parue dans le volume intitulé _les Révolutionnaires_,
+1906), quelques spécimens de la nouvelle génération révolutionnaire:
+Romane et ses amis, qui méprisent les anciens terroristes, et prétendent
+arriver scientifiquement à leurs fins, en transformant le peuple
+agriculteur en peuple industriel.
+
+[257] Lettre au Japonais Izo-Abe, fin 1904 (_Corresp. inédite_).--Voir,
+page 219, le chapitre: _La Réponse de l'Asie à Tolstoy_.
+
+[258] _Les paroles vivantes de L. N. Tolstoy_, notes de Ténéromo (chap.
+Socialisme), (publié en trad. franç. dans _Révolutionnaires_, 1906).
+
+[259] _Ibid._
+
+[260] Conversation avec M. Paul Boyer (_Le Temps_, 4 novembre 1902).
+
+[261] _La Fin d'un Monde._
+
+[262] Dès 1863, Tolstoï écrivait ces paroles annonciatrices de la grande
+tourmente sociale:
+
+«_La propriété, c'est le vol_, reste, aussi longtemps qu'existe une
+humanité, une vérité plus grande que la Constitution anglaise... La
+mission historique de la Russie consiste en ce qu'elle apportera au
+monde l'idée de la socialisation de la terre. La Révolution russe ne
+peut être fondée que sur ce principe. Elle ne se fera point contre le
+tsar et contre le despotisme; elle se fera contre la propriété du sol.
+
+[263] «Le plus cruel des esclavages est d'être privé de la terre. Car
+l'esclave d'un maître est l'esclave d'un seul; mais l'homme privé du
+droit à la terre est l'esclave de tout le monde.» (_La Fin d'un monde_,
+chap. VII.)
+
+[264] La Russie était en effet dans une situation spéciale; et si le
+tort de Tolstoï a été de généraliser d'après elle à l'ensemble des États
+européens, on ne peut s'étonner qu'il ait été surtout sensible aux
+souffrances qui le touchaient de plus près.--Voir, dans _le Grand
+Crime_, ses conversations, sur la route de Toula, avec les paysans, qui
+tous manquent de pain, parce que la terre leur manque, et qui tous, au
+fond du cœur, attendent que la terre leur revienne. La population
+agricole de la Russie forme les 80 p. 100 de la nation. Une centaine de
+millions d'hommes, dit Tolstoï, meurent de faim par suite de la mainmise
+des propriétaires fonciers sur le sol. Quand on vient leur parler, pour
+remédier à leur mal, de la liberté de la presse, de la séparation de
+l'Église et de l'État, de la représentation nationale, et même de la
+journée de huit heures, on se moque d'eux, impudemment:
+
+«Ceux qui ont l'air de chercher partout des moyens d'améliorer la
+situation des masses populaires, rappellent ce qui se passe au théâtre,
+quand tous les spectateurs voient parfaitement l'acteur qui est caché,
+tandis que ses partenaires qui le voient très bien aussi, feignent de ne
+pas voir, et s'efforcent à distraire mutuellement leur attention.»
+
+Nul autre remède que de rendre la terre au peuple qui travaille. Et,
+pour la solution de cette question foncière, Tolstoï préconise la
+doctrine de Henry George, son projet d'un impôt unique sur la valeur du
+sol. C'est son Évangile économique, il y revient inlassablement, et se
+l'est si bien assimilé que souvent, dans ses œuvres, il reprend
+jusqu'à des phrases entières de Henry George.
+
+[265] «La loi de non-résistance au mal est la clef de voûte de tout
+l'édifice. Admettre la loi de l'aide mutuelle, en méconnaissant le
+précepte de la non-résistance, c'est construire la voûte dans la sceller
+dans sa partie centrale.» (_La Fin d'un Monde_).
+
+[266] Dans une lettre de 1900 à un ami (_Corresp. inéd._, p. 312),
+Tolstoï se plaint de la fausse interprétation donnée à son principe de
+la non-résistance. On confond, dit-il, «_Ne t'oppose pas au mal par le
+mal_»... avec «_Ne t'oppose pas au mal_», c'est-à-dire avec: «Sois
+indifférent au mal»... «Au lieu que la lutte contre le mal est le seul
+objet du christianisme et que le commandement de la non-résistance au
+mal est donné comme le moyen de lutte le plus efficace.»
+
+Que l'on rapproche cette conception de celle de Gandhi,--de son
+_Satyâgraha_, de la «Résistance active», par l'amour et le sacrifice!
+C'est la même intrépidité d'âme, qui s'oppose à la passivité. Mais
+Gandhi en a accentué plus encore l'énergie héroïque.--(Cf. Romain
+Rolland: _Mahâtma Gandhi_, p. 53 et suivantes;--et l'introduction à _La
+Jeune Inde_, de Gandhi, p. XII et suiv.).
+
+[267] _La fin d'un Monde._
+
+[268] Tolstoï a dessiné deux types de ces «sectateurs»,--l'un à la fin
+de _Résurrection_,--l'autre dans _Encore trois morts_.
+
+[269] Après la condamnation par Tolstoï de l'agitation des Zemstvos,
+Gorki, se faisant l'interprète du mécontentement de ses amis, écrivait:
+«Cet homme est devenu l'esclave de son idée. Il y a longtemps qu'il
+s'isole de la vie russe et n'écoute plus la voix du peuple. Il plane
+trop haut au-dessus de la Russie.»
+
+[270] C'était pour lui une souffrance cuisante de ne pouvoir être
+persécuté. Il avait la soif du martyre; mais le gouvernement, fort sage,
+se gardait bien de la satisfaire.
+
+«Autour de moi, on persécute mes amis et on me laisse tranquille, bien
+que, s'il y a quelqu'un de nuisible, ce soit moi. Evidemment, je ne vaux
+pas la persécution, et j'en suis honteux.» (Lettre à Ténéromo, 1892,
+_Corresp. inéd._, p. 184.)
+
+«Evidemment, je ne suis pas digne des persécutions, et il me faudra
+mourir ainsi, sans avoir pu, par des souffrances physiques, témoigner de
+la vérité.» (A Ténéromo, 16 mai 1892, _ibid._, p. 186.)
+
+«Il m'est pénible d'être en liberté.» (A Ténéromo, 1er juin 1894,
+_ibid._, p. 188.)
+
+Dieu sait pourtant qu'il ne faisait rien pour cela! Il insulte les
+Tsars, il attaque la patrie, «cet horrible fétiche auquel les hommes
+sacrifient leur vie et leur liberté et leur raison» (_La Fin d'un
+Monde._)--Voir, dans _Guerre et Révolution_, le résumé qu'il trace de
+l'histoire de Russie. C'est une galerie de monstres: «le détraqué Ivan
+le Terrible, l'aviné Pierre I, l'ignorante cuisinière Catherine I, la
+débauchée Elisabeth, le dégénéré Paul, le parricide Alexandre I» (le
+seul pour qui Tolstoï ait pourtant une tendresse secrète), «le cruel et
+ignorant Nicolas I, Alexandre II, peu intelligent, plutôt mauvais que
+bon, Alexandre III, à coup sûr un sot, brutal et ignorant, Nicolas II,
+un innocent officier de hussards, avec un entourage de coquins, un jeune
+homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien.»
+
+Dans un numéro de la revue: _Les Tablettes_, consacré à Tolstoï (Genève,
+juin 1917), nous avons réuni une collection des textes les plus
+significatifs de Tolstoï, relatifs à _l'État_, _la Patrie_, _la guerre_,
+_l'armée_, _le service militaire_ et _la Révolution_.
+
+[271] Lettre à Gontcharenko, réfractaire, 19 janvier 1905 (_Corresp.
+inéd._, p. 264).
+
+[272] Aux Doukhobors du Caucase, 1897 (_Ibid._ p. 239).
+
+[273] Lettre à un ami, 1900 (_Correspondance_, p. 308-9).
+
+[274] A Gontcharenko, 12 février 1905 (_Ibid._, p. 265).
+
+[275] Aux Doukhobors du Caucase, 1897 (_Correspondance_, p. 240).
+
+[276] A Gontcharenko, 19 janvier 1905 (_Ibid._, p. 264).
+
+[277] A un ami, novembre 1901 (_Ibid._, p. 326).
+
+Sur la question de la _Patrie_, les écrits les plus importants de
+Tolstoï sont: _L'esprit chrétien et le patriotisme_, 1894 (trad. J.
+Legras, éd. Perrin);--_Le patriotisme et le gouvernement_, 1900 (trad.
+Birukoff, Genève);--_Carnet du soldat_, 1902;--_La guerre
+russo-japonaise_, 1904;--_Salut aux réfractaires_, 1909.
+
+[278] «C'est comme une fente dans la machine pneumatique; tout le
+souffle d'égoïsme qu'on voulait aspirer de l'âme humaine y rentre.»
+
+Et il s'ingénie à prouver que le texte original a été mal lu, et que la
+parole exacte du second Commandement était: «Aime ton prochain comme
+_Lui-même_ (comme Dieu)». (Entretiens avec Ténéromo.)
+
+[279] Entretiens avec Ténéromo.
+
+[280] Lettre à un Chinois, octobre 1906 (_Corresp. inéd._, p. 381 et
+suiv.).
+
+[281] Tolstoï en exprimait déjà la crainte, dans sa lettre de 1906.
+
+[282] «Ce n'était pas la peine de refuser le service militaire et
+policier, pour admettre la propriété, qui ne se maintient que par le
+service militaire et policier. Les hommes qui accomplissent ce service
+et profitent de la propriété agissent mieux que ceux qui refusent tout
+service, en jouissant de la propriété.» (Lettre aux Doukhobors du
+Canada, 1899, _Corresp. inéd._, p. 248-260.)
+
+[283] Lire dans les _Entretiens avec Ténéromo_, la belle page sur «le
+sage Juif qui, plongé dans ce Livre, n'a pas vu les siècles s'écrouler
+sur sa tête, et les peuples qui paraissaient et disparaissaient de la
+terre».
+
+[284] «Voir le progrès de l'Europe dans les horreurs de l'État moderne,
+l'État sanglant, vouloir créer un nouveau _Judenstaat_, c'est un péché
+abominable.--(_Ibid._)
+
+[285] Et l'avenir lui donne raison. Et Dieu s'est acquitté largement
+envers lui. Quelques mois avant sa mort, lui vient, du bout de
+l'Afrique, l'écho de la voix messianique de Gandhi. (Voir, à la fin du
+volume, le chapitre: _La réponse de l'Asie à Tolstoy_, p. 214.)
+
+[286] _Appel aux hommes politiques_, 1905.
+
+[287] On trouvera, en appendice au _Grand Crime_ et dans la trad-franç.
+des _Conseils aux Dirigés_ (titre russe: _Au peuple travailleur_), un
+_Appel_ d'une société japonaise _pour le Rétablissement de la Liberté de
+la Terre_.
+
+[288] Lettre à Paul Sabatier, 7 novembre 1906. (_Corr. inéd._, p. 375.)
+
+[289] Lettres à un ami, juin 1892 et novembre 1901.
+
+[290] _Guerre et Révolution._
+
+[291] Lettre à un ami. (_Corresp. inéd._ p. 354-55.)
+
+[292] _Ibid._ Peut-être s'agit-il là de l'_Histoire d'un Doukhobor_,
+dont le titre figure dans la liste des œuvres inédites de Tolstoï.
+
+[293] «Imaginez que tous les hommes qui ont la vérité se réunissent
+ensemble et s'installent sur une île. Serait-ce la vie?» (A un ami, mars
+1901, _Corresp. inéd._ p. 325.)
+
+[294] 1er décembre 1910.
+
+[295] 16 mai 1892. Tolstoï voyait alors sa femme souffrir de la mort
+d'un petit garçon, et il ne pouvait rien pour la consoler.
+
+[296] Lettre de janvier 1883.
+
+[297] «Je ne reprocherai jamais de ne pas avoir de religion. Le mal,
+c'est quand les hommes mentent, feignent d'avoir de la religion.»
+
+Et plus loin:
+
+«Que Dieu nous préserve de feindre d'aimer, c'est pire que la haine.»
+(_Corresp. inéd._ p. 344 et 348.)
+
+[298] _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1910.
+
+[299] Paul Birukoff vient de publier, en allemand, la belle
+correspondance de Tolstoï avec sa fille Marie: _Vater und Tochter_,
+Zürich, Rotapfel, 1927.
+
+[300] _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1910.
+
+[301] A un ami, 10 décembre 1903.
+
+[302] _Figaro_, 27 décembre 1910. La lettre fut, après la mort de
+Tolstoï, remise à la comtesse par leur beau-fils, le prince Obolensky,
+auquel Tolstoï l'avait confiée, quelques années auparavant. A cette
+lettre était jointe une autre, également adressée à la comtesse, et qui
+touchait à des sujets intimes de la vie conjugale. La comtesse la
+détruisit, après l'avoir lue. (Note communiquée par Mme Tatiana
+Soukhotine, fille aînée de Tolstoï.)
+
+[303] Cet état de souffrance date donc de 1881, c'est-à-dire de l'hiver
+passé à Moscou, et de la découverte que Tolstoï fit alors de la misère
+sociale.
+
+[304] Lettre à un ami (la traduction française, par M.
+Halpérine-Kaminsky, en a été publiée sous le titre _Profession de foi_,
+dans le volume: _Plaisirs cruels_, 1895).
+
+[305] Il semble qu'il ait subi, dans ses dernières années, et surtout
+dans ses derniers mois, l'influence de Vladimir-Grigoritch Tchertkov,
+ami dévoué, qui, longtemps établi en Angleterre, avait consacré sa
+fortune à publier et répandre l'œuvre intégral de Tolstoï. Tchertkov
+a été violemment attaqué par un des fils de Tolstoï, Léon. Mais si l'on
+a pu accuser son intransigeance d'esprit, personne n'a mis en doute son
+absolu dévouement; et, sans approuver la dureté peut-être inhumaine de
+certains actes où l'on croit sentir son inspiration, (comme le testament
+par lequel Tolstoï enleva à sa femme la propriété de tous ses écrits,
+sans exception, y compris ses lettres privées), il est permis de croire
+qu'il fut plus épris de la gloire de son ami que Tolstoï lui-même.
+
+Le journal de Valentin Boulgakov, dernier secrétaire de Tolstoï, est un
+miroir fidèle des six derniers mois, à Iasnaïa Poliana, depuis le 23
+juin 1910. La traduction française en a paru dans _Les œuvres
+libres_, mai 1924, chez Arthème Fayard, à Paris.
+
+[306] Tolstoï partit brusquement de Iasnaïa Poliana, le 28 octobre (10
+novembre) 1910, vers cinq heures du matin. Il était accompagné du
+docteur Makovitski; sa fille Alexandra, que Tchertkov appelle «sa
+collaboratrice la plus intime», était dans le secret du départ. Il
+arriva, le même jour, à six heures du soir, au monastère d'Optina, un
+des plus célèbres sanctuaires de Russie, où il avait été plusieurs fois
+en pèlerinage. Il y passa la nuit et, le lendemain matin, il y écrivit
+un long article sur la peine de mort. Dans la soirée du 29 octobre (11
+novembre), il alla au monastère de Chamordino, où sa sœur Marie était
+nonne. Il dîna avec elle et lui exprima le désir qu'il aurait eu de
+passer la fin de sa vie à Optina, «en s'acquittant des plus humbles
+besognes, mais à condition qu'on ne l'obligeât point à aller à
+l'église». Il coucha à Chamordino, fit, le lendemain matin, une
+promenade au village voisin, où il songeait à prendre un logis, revit sa
+sœur dans l'après-midi. A cinq heures, arriva inopinément sa fille
+Alexandra. Sans doute, le prévint-elle que sa retraite était connue,
+qu'on était à sa poursuite: ils repartirent sur-le-champ, dans la nuit.
+Tolstoï, Alexandra et Makovitski se dirigèrent vers la station de
+Koselsk, probablement avec l'intention de gagner les provinces du Sud,
+et, de là, les pays slaves des Balkans, la Bulgarie, la Serbie. En
+route, Tolstoï tomba malade à la gare d'Astapovo et dut s'y aliter. Ce
+fut là qu'il mourut.
+
+Sur ces derniers jours, on trouvera les renseignements les plus complets
+dans le volume: _Tolstoys Flucht und Tod_ (Bruno Cassirer, Berlin,
+1925), où René Fuellœp-Miller et Friedrich Eckstein ont rassemblé les
+récits de la fille, de la femme de Tolstoï, de son médecin, de ses amis
+présents, et la correspondance secrète d'État. Celle-ci, que le
+gouvernement soviétique a découverte en 1917, révèle le réseau
+d'intrigues, dont l'État et l'Église entourèrent le mourant, pour
+arracher de lui l'apparence d'une rétractation religieuse. Le
+gouvernement, le czar en personne, exercèrent une pression sur le
+Saint-Synode, qui délégua à Astapovo l'archevêque de Toula. Mais l'échec
+de cette tentative fut complet.
+
+On voit aussi l'inquiétude gouvernementale. Une correspondance policière
+entre le gouverneur-général de Riasan, prince Obolensky, et le général
+Lwow, chef du département de gendarmerie de Moscou, avertit heure par
+heure de tous les incidents et de tous les visiteurs à Astapovo, donne
+les ordres les plus sévères pour surveiller la gare, pour bloquer le
+cortège funèbre et le séparer du reste de la nation. En haut lieu, on
+tremblait devant l'éventualité de grandes manifestations politiques, en
+Russie.
+
+L'humble maison, où Tolstoï expirait, était environnée d'une nuée de
+policiers, d'espions, de reporters de journaux, d'opérateurs de film,
+qui guettaient la douleur de la comtesse Tolstoï, accourue pour exprimer
+au mourant son amour, son repentir, et écartée de lui par ses enfants.
+
+[307] _Journal_, à la date du 28 octobre 1879 (trad. Bienstock Voir _Vie
+et Œuvre_).--Voici le passage entier, qui est des plus beaux:
+
+«Il y a dans ce monde des gens lourds, sans ailes. Ils s'agitent, en
+bas. Parmi eux, il y a des forts: Napoléon. Ils laissent des traces
+terribles parmi les hommes, sèment la discorde, mais rasent toujours la
+terre.--Il y a des hommes qui se laissent pousser des ailes, s'élancent
+lentement et planent: les moines.--Il y a des hommes légers qui se
+soulèvent facilement et retombent: les bons idéalistes.--Il y a des
+hommes aux ailes puissantes...--Il y a des hommes célestes, qui, par
+amour des hommes, descendent sur la terre en repliant leurs ailes, et
+apprennent aux autres à voler. Puis, quand ils ne sont plus nécessaires,
+ils remontent: Christ.»
+
+[308] «On peut vivre seulement pendant qu'on est ivre de la vie.»
+(_Confessions_, 1879.)
+
+«Je suis fou de la vie... C'est l'été, l'été délicieux. Cette année,
+j'ai lutté longtemps; mais la beauté de la nature m'a vaincu. Je me
+réjouis de la vie». (Lettre à Fet, juillet 1880.)--Ces lignes sont
+écrites en pleine crise religieuse.
+
+[309] Dans son _Journal_, à la date d'octobre 1865:
+
+«La pensée de la mort...» «Je veux et j'aime l'immortalité.»
+
+[310] «Je me grisai de cette colère bouillonnante d'indignation que
+j'aime en moi, que j'excite même quand je la sens, parce qu'elle agit
+sur moi, d'une façon calmante, et me donne, pour quelques instants au
+moins, une élasticité extraordinaire, l'énergie et le feu de toutes les
+capacités physiques et morales.» (_Journal du prince D. Nekhludov_,
+_Lucerne_, 1857).
+
+[311] Son article sur _la Guerre_, à propos du Congrès universel de la
+paix, à Londres, en 1891, est une rude satire des pacifistes, qui
+croient à l'arbitrage entre nations:
+
+«C'est l'histoire de l'oiseau qu'on prend, après lui avoir mis un grain
+de sel sur la queue. Il est tout aussi facile de le prendre d'abord.
+C'est se moquer des gens que de leur parler d'arbitrage et de
+désarmement consenti par les États. Verbiage que tout cela!
+Naturellement, les gouvernements approuvent: les bons apôtres! Ils
+savent bien que cela ne les empêchera jamais d'envoyer des millions de
+gens à l'abattoir, quand il leur plaira de le faire. (_Le royaume de
+Dieu est en nous_, chap. VI.)
+
+[312] La nature fut toujours «le meilleur ami» de Tolstoï, comme il
+aimait à dire:
+
+«Un ami, c'est bien; mais il mourra, il s'en ira quelque part, et on ne
+pourra le suivre, tandis que la nature à laquelle on s'est uni par
+l'acte de vente, ou qu'on possède par héritage, c'est mieux. Ma nature à
+moi est froide, rebutante, exigeante, encombrante; mais c'est un ami
+qu'on gardera jusqu'à la mort; et quand on mourra, on y entrera.»
+(Lettre à Fet, 19 mai 1861. _Corresp. inéd._, p. 31.)
+
+Il participait à la vie de la nature, il renaissait au printemps; («Mars
+et Avril sont mes meilleurs mois pour le travail.»--A Fet, 23 mars
+1877), il s'engourdissait à la fin d'automne («C'est pour moi la saison
+la plus morte, je ne pense pas, je n'écris pas, je me sens agréablement
+stupide.»--A Fet, 21 octobre 1869).
+
+Mais la nature qui lui parlait intimement au cœur, c'était la nature
+de chez lui, celle de Iasnaïa. Bien qu'il ait, au cours de son voyage en
+Suisse, écrit de fort belles notes sur le lac de Genève, il s'y sentait
+un étranger; et ses liens avec la terre natale lui apparurent alors plus
+étroits et plus doux:
+
+«J'aime la nature, quand de tous côtés elle m'entoure, quand de tous
+côtés m'enveloppe l'air chaud qui se répand dans le lointain infini,
+quand cette même herbe grasse que j'ai écrasée en m'asseyant fait la
+verdure des champs infinis, quand ces mêmes feuilles qui, agitées par le
+vent, portent l'ombre sur mon visage, font le bleu sombre de la forêt
+lointaine, quand ce même air que je respire fait le fond bleu clair du
+ciel infini, quand je ne suis pas seul à jouir de la nature, quand,
+autour de moi, bourdonnent et tournoient des millions d'insectes et que
+chantent les oiseaux. La jouissance principale de la nature, c'est quand
+je me sens faire partie du tout.--Ici (en Suisse), le lointain infini
+est beau, mais je suis sans liens avec lui.» (Mai 1857.)
+
+[313] Entretiens avec M. Paul Boyer (_Le Temps_, 28 août 1901).
+
+De fait, on s'y tromperait souvent. Soit à cette profession de foi de
+Julie mourante:
+
+«Ce qu'il m'était impossible de croire, je n'ai pu dire que je le
+croyais, et j'ai toujours cru ce que je disais croire. C'était tout ce
+qui dépendait de moi.»
+
+A rapprocher de la lettre de Tolstoï au Saint-Synode:
+
+«Il se peut que mes croyances gênent ou déplaisent. Il n'est pas en mon
+pouvoir de les changer, comme il n'est pas en mon pouvoir de changer mon
+corps. Je ne puis croire autre chose que ce que je crois, à l'heure où
+je me dispose à retourner vers ce Dieu, dont je suis sorti.»
+
+Ou bien ce passage de la _Réponse à Christophe de Beaumont_, qui semble
+du pur Tolstoï:
+
+«Je suis disciple de Jésus-Christ. Mon Maître m'a dit que celui qui aime
+son frère a accompli la Loi.»
+
+Ou encore:
+
+«Toute l'oraison dominicale tient en entier dans ces paroles: Que Ta
+volonté soit faite!» (_Troisième lettre de la Montagne._)
+
+A rapprocher de:
+
+«Je remplace toutes mes prières par le _Pater Noster_. Toutes les
+demandes que je puis adresser à Dieu sont exprimées avec plus de hauteur
+morale par ces mots: Que Ta volonté soit faite!» (_Journal_ de Tolstoï,
+au Caucase, 1852-53.)
+
+Les ressemblances de pensée ne sont pas moins fréquentes sur le terrain
+de l'art que sur celui de la religion:
+
+«La première règle de l'art d'écrire, dit Rousseau, est de parler
+clairement et de rendre exactement sa pensée.»
+
+Et Tolstoï:
+
+«Pensez ce que vous voudrez, mais de telle façon que chaque mot puisse
+être compris de tous. On ne peut rien écrire de mauvais dans une langue
+tout à fait claire.»
+
+J'ai montré ailleurs que les descriptions satiriques de l'Opéra de
+Paris, dans la _Nouvelle Heloïse_, ont beaucoup de rapports avec les
+critiques de Tolstoï, dans _Qu'est-ce que l'art?_.
+
+[314] _Journal_, 6 janvier 1903 (cité dans la _Préface de Tolstoï à ses
+Souvenirs_, 1er volume de _Vie et Œuvre de Tolstoï_, publié par
+Birukov).
+
+[315] _Quatrième Promenade._
+
+[316] Lettre à Birukov.
+
+[317] _Sébastopol en mai 1855._
+
+[318] «La vérité,... la seule chose qui me soit restée de ma conception
+morale, la seule chose que j'accomplirai encore.» (17 octobre 1860.)
+
+[319] _Ibid._
+
+[320] «L'amour pour les hommes est l'état naturel de l'âme, et nous ne
+le remarquons pas.» (_Journal_, du temps qu'il était étudiant à Kazan.)
+
+[321] «La vérité s'ouvrira à l'amour...» (_Confessions_, 1879-81.)
+
+--«Moi qui plaçais la vérité dans l'unité de l'amour...» (_Ibid._)
+
+[322] «Vous parlez toujours d'énergie? Mais la base de l'énergie, c'est
+l'amour, dit Anna, et l'amour ne se donne pas, à volonté» (_Anna
+Karénine_, II, p. 270).
+
+[323] «La beauté et l'amour, ces deux raisons de vivre.» (_Guerre et
+Paix_, II, p. 285.)
+
+[324] «Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Amour.» (Au Saint-Synode,
+1901.)
+
+--«Oui, l'amour!... Non l'amour égoïste, mais l'amour tel que je l'ai
+éprouvé, pour la première fois de ma vie, lorsque j'ai aperçu à mes
+côtés mon ennemi mourant, et que je l'ai aimé... C'est l'essence même de
+l'âme. Aimer son prochain, aimer ses ennemis, aimer tous et chacun,
+c'est aimer Dieu dans toutes ses manifestations!... Aimer un être qui
+nous est cher, c'est de l'amour humain, mais aimer son ennemi, c'est
+presque de l'amour divin!...» (Le prince André, mourant, dans _Guerre et
+Paix_, III, p. 176.)
+
+[325] «L'amour passionné de l'artiste pour son sujet est le cœur de
+l'art. Sans amour, pas d'œuvre d'art possible.» (Lettre de septembre
+1889.--_Leo Tolstoïs Briefe 1848 bis 1910_, Berlin, 1911.)
+
+[326] «J'écris des livres, c'est pourquoi je sais tout le mal qu'ils
+font...» (Lettre de Tolstoï à P.-V. Vériguine, chef des Doukhobors, 21
+novembre 1897, _Corresp. inéd._, p. 241.)
+
+[327] Voir _la Matinée d'un Seigneur_,--ou, dans les _Confessions_, la
+vue extrêmement idéalisée de ces hommes simples, bons, contents de leur
+sort, tranquilles, ayant le sens de la vie,--ou, à la fin de la deuxième
+partie de _Résurrection_, cette vision «d'une humanité, d'une terre
+nouvelle», qui apparaît à Nekhludov, quand il croise des ouvriers qui
+reviennent du travail.
+
+[328] «Un chrétien ne saurait être moralement supérieur ou inférieur à
+un autre; mais il est d'autant plus chrétien qu'il se meut plus
+rapidement sur la voie de la perfection, quel que soit le degré sur
+lequel il se trouve, à un moment donné: en sorte que la vertu
+stationnaire du pharisien est moins chrétienne que celle du larron, dont
+l'âme est en plein mouvement vers l'idéal, et qui se repent sur sa
+croix.» (_Plaisirs cruels_, trad. Halpérine-Kaminsky.)
+
+[329] Mme Tatiana Soukhotine, fille aînée de Tolstoy, m'a fait observer
+que la véritable orthographe du nom de Tolstoy en français était avec un
+_y_. Telle est en effet la signature de Tolstoy, dans la lettre que j'ai
+reçue de lui.
+
+[330] Une autre édition, plus complète, a paru en 1925 chez l'éditeur
+Bossard (traduction de Georges d'Ostoya et Gustave Masson).
+
+[331] «Dont je fus témoin, pour une partie», écrit Tolstoy.
+
+[332] Voir p. 71 et 72.
+
+[333] Acte V, tableau 1.
+
+[334] Acte III, tableau 2.
+
+[335] Cette santé d'esprit se manifeste dans les récits qui ont été
+faits par Tchertkov et par les médecins de la dernière maladie de
+Tolstoy. Presque jusqu'à la fin, il a continué, chaque jour, d'écrire ou
+de dicter son _Journal_.
+
+[336] _Tolstoi und der Orient. Briefe und sonstige Zeugnisse über
+Tolstois Beziehungen zu den Vertretern orientalischer Religionen_, von
+Paul Birukov, Rotapfel Verlag, Zürich u. Leipzig, 1925.
+
+[337] Birukov a dressé, à la fin de son volume, une liste des principaux
+ouvrages sur l'Orient auxquels Tolstoy a eu recours.
+
+[338] Il semble que certains Chinois aient reconnu aussi ces affinités.
+Un voyageur russe en Chine écrit en 1922 que l'anarchisme chinois est
+imbu de Tolstoy et que leur précurseur commun est Laotse.
+
+[339] La librairie Stock vient de publier la traduction française de son
+livre: _L'Esprit du peuple chinois_, avec préface de Guglielmo Ferrero,
+1927.
+
+[340] Tolstoy critique vigoureusement, dans sa lettre à Ku-Hung-Ming,
+l'enseignement traditionnel en Chine de l'obéissance au souverain: il y
+voit un dogme aussi peu fondé que le droit divin de la force.
+
+[341] Cet article avait paru dans le _Times_, en juin 1904; et Tamura le
+lut, en décembre, à Tokio.
+
+[342] _Izo-Abe_, directeur du journal «_Heimin Shimbun_» («Le simple
+Peuple»). Avant que la réponse de Tolstoy leur parvînt, les courageux
+protestataires étaient emprisonnés et leur journal suspendu.
+
+[343] J'ai cité plus haut, page 164, un passage de cette réponse. A ce
+jugement sur le socialisme, Tolstoy ajoute: «_Le vrai bien de l'homme
+est son salut spirituel et moral; le bien matériel y est inclus. Et ce
+haut but ne peut être atteint que par la complète réalisation religieuse
+et morale des individus, dont la somme dans les peuples représente
+l'humanité._» D'autre part, en 1909, Tolstoy répondra aux questions
+économiques d'une Société japonaise «_pour la libération du pays_», en
+lui recommandant les théories agraires d'Henry George.
+
+[344] «_Tu n'es pas seul, maître. Réjouis-toi!_» lui écrira Tokutomi, le
+3 octobre 1906. «_Tu as ici beaucoup d'enfants, en esprit...._»
+
+[345] La revue: _Tolstoi Kenki_ (étude de Tolstoy).
+
+[346] Tokutomi rappelle que Tolstoy lui demanda, en 1906:--«_Savez-vous
+quel est mon âge?»--«Soixante-dix-huit ans,» répondis-je.--«Non,
+vingt-huit.» Je réfléchis et je dis:--«Ah! oui, en comptant votre
+naissance du jour où vous êtes devenu le nouvel homme.» Il fit signe que
+oui._»
+
+[347] Asfendiar Woissow, de Constantinople.
+
+[348] Lettre de Mohammed Sadig, 22 juillet 1903.
+
+[349] Lettre d'Elkibajew, 10 juin 1908.
+
+[350] A Mohammed Sadig, 20 août 1903.
+
+[351] Tolstoy était enthousiaste de la prière de Mahomet pour la
+pauvreté: «_Seigneur, conserve ma vie en pauvreté et fais qu'en pauvreté
+je meure!_»
+
+[352] A Woissow, 11 novembre 1902.
+
+[353] Cette grande personnalité, dont l'influence réformatrice s'est
+exercée sur l'université d'Al Azhar, et, par delà, sur tout l'Islam
+Sunnite, où il représentait le modernisme, a été récemment étudiée par
+B. Michel et le Cheikh Moustapha Abdel Razik, qui ont traduit et publié
+en français son principal traité: _Rissalat al Tawid,--Exposé de la
+religion musulmane_, librairie Orientaliste Paul Geuthner, 1925.
+
+[354] A Isabella Arkadjewna Grinewskaja. Dans une autre lettre à
+Elkibajew (10 juin 1908), Tolstoy dit qu'il n'y a qu'une seule religion.
+Elle ne s'est pas encore tout entière révélée à l'humanité, mais elle
+apparaît dans toutes les religions, par fragments. «_Tout progrès de
+l'humanité repose sur l'union toujours plus intime des hommes dans cette
+unique vraie religion._»
+
+[355] Dans une lettre à Krymbajew, en 1908, Tolstoy, définissant une
+vraie religion par l'amour de Dieu et du prochain, dégagé de toute
+croyance parasite, fait l'éloge du Bâbisme et de la secte de Kazan. Une
+autre lettre de décembre 1908 à Fridulchan-Wadalbekow exprime la même
+admiration du Bâbisme.
+
+[356] A quelques exceptions près, au premier rang desquelles je nomme
+Max Müller, grand esprit et grand cœur, que vénérait Vivekananda.
+
+[357] En 1828, l'un des plus vastes esprits de notre temps, _Râjâ Râm
+Mohan Roy_, fonda la communauté de _Brahmâ Samâj_, qui rassemblait
+toutes les religions du monde en un système religieux; basé sur la
+croyance en un seul Dieu. Une telle pensée, nécessairement limitée
+d'abord à une élite, a eu, depuis, des échos profonds dans l'âme des
+grands mystiques du Bengale; et, par eux, elle pénètre peu à peu dans
+les masses.
+
+[358] Vivekananda disait de lui-même: «_Je suis Çankara._» (le grand
+Vedantiste du VIIIe siècle).
+
+[359] _Yogas's Philosophy. Lectures on Râja Yoga or conquering internal
+nature_, by Swami Vivekananda, New-York, 1896.
+
+[360] _Parahamsa Sri Ramakrishna_, by Vivekananda, 2e édition, Madras,
+1905.
+
+[361] «_Lord of Love_», titre d'un ouvrage de _Baba Premananda Bharati_
+(1904), dont Tolstoy traduisit des fragments.
+
+[362] Premananda Bharati, 1904.
+
+[363] C.-R. Das, mort récemment, était devenu l'ami intime de Gandhi et
+le chef politique du parti _Swarajiste_ indien, qui veut concilier les
+méthodes de Non-Violence avec la participation aux Conseils législatifs.
+
+[364] De Londres. La lettre est perdue. On ne la connaît que par la
+réponse de Tolstoy.
+
+[365] Dans son Autobiographie, en cours de publication, sous le titre:
+_Histoire de mes Expériences avec la Vérité_ (_Young India_, 26 août et
+14 octobre 1926), Gandhi raconte que ce fut en 1893-94 qu'il lut pour la
+première fois un ouvrage de Tolstoy: _Le Royaume de Dieu est en vous_.
+«_J'en fus bouleversé. Devant l'indépendance de pensée, la moralité
+profonde et la sincérité de ce livre, tous les autres me parurent pâles
+et insignifiants..._» Un ou deux ans plus tard, il lut: _Que devons-nous
+faire?_ et _Les Évangiles_; il fit une étude passionnée de Tolstoy. «_Je
+commençai à réaliser de plus en plus, dit-il, les infinies possibilités
+de l'amour universel..._» En 1904, il crée à Phœnix, près de Durban,
+une colonie agricole, sur les plans de Tolstoy. Il y rassemble les
+Indiens, sous la double loi qu'il leur imposa de Non-Résistance et de
+pauvreté volontaire. On trouvera dans ma Vie de _Mâhâtmâ Gandhi_ (p.
+18-23) le récit de cette croisade qui se prolongea près de vingt ans. Un
+an avant qu'il écrivît à Tolstoy, il venait d'achever son fameux livre:
+_Hind Swarâj_ (Home Rule Indien),--cet «Évangile de l'amour héroïque»,
+dont le gouvernement de l'Inde prohiba l'original en Gujarât et dont
+Gandhi envoya l'édition anglaise à Tolstoy le 4 avril 1910.
+
+[366] Joseph J. Doke: _M. K. Gandhi, an Indian Patriot in South Africa_,
+1909.
+
+[367] Édité à Phœnix, Natal.
+
+[368] Cette liste, dressée par Alexis Sergeyenko, m'a été communiquée
+par Paul Birukoff.
+
+
+
+
+
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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