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ROMAIN ROLLAND + + +LIBRAIRIE HACHETTE + + _Musiciens d'autrefois._ Un vol., br. + _Musiciens d'aujourd'hui._ Un vol., br. + _Voyage musical au pays du Passé._ Un vol., br. + +_VIE DES HOMMES ILLUSTRES_ + + I. Vie de Beethoven. + II. Vie de Michel-Ange. + III. Vie de Tolstoï. + Trois vol. in-16, br. + + +LIBRAIRIE ALBIN MICHEL + +JEAN-CHRISTOPHE. 10 vol. in-16: + +I. _L'Aube._--II. _Le Matin._--III. _L'Adolescent._--IV. _La +Révolte._--V. _La Foire sur la Place._--VI. _Antoinette._--VII. _Dans la +Maison._--VIII. _Les Amies._--IX. _Le Buisson ardent._--X. _La Nouvelle +Journée._ + +JEAN-CHRISTOPHE, en 4 vol. in-8. + +Édition définitive sur papier alfa et hollande. + +ÉDITION DE LUXE, en 5 vol. in-4º sur vélin, hollande et japon, +impression noir et rouge avec des bois de FRANS MASEREEL. + +L'AME ENCHANTÉE, 2 vol. in-16: + +I. _Annette et Sylvie._--II. L'Été. + +COLAS BREUGNON. I vol. in-16. + +ÉDITION DE LUXE, 1 vol. in-4º sur vélin, hollande et japon, avec des +bois en noir et en couleurs, de GABRIEL BELOT. + +CLERAMBAULT. 1 vol. in-16. + +PIERRE ET LUCE. 1 vol. in-16. + +THÉATRE DE LA RÉVOLUTION (_Le 14 Juillet._--_Danton._--_Les Loups_). 1 +vol. in-16. + +LES TRAGÉDIES DE LA FOI (_Saint Louis._--_Aërt._--_Le Triomphe de la +Raison_), 1 vol. in-16. + +_Le Jeu de l'Amour et de la Mort_, 1 vol. in-16. + +_Le Théâtre du Peuple._ Essai d'esthétique d'un théâtre nouveau. 1 vol. +in-16. + +_Le Temps viendra_, 3 actes, 1 vol. in-16. + +_Liluli._ 1 vol. in-16. + +_Au-dessus de la Mêlée._ 1 vol. in-16. + +_Les Précurseurs._ 1 vol. in-16. + + +AUTRES ÉDITEURS + +STOCK: _Mahâtmâ Gandhi_. 1 vol.--ALCAN: _Hændel_. 1 vol. in-18. DE +BOCCARD: _Histoire de l'Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti_. 1 +vol. + + + + + +VIE DES HOMMES ILLUSTRES + +ROMAIN ROLLAND + +VIE + +DE + +TOLSTOÏ + +[Illustration: colophon] + +_ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE_ + +_Trentième mille_ + +LIBRAIRIE HACHETTE + +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS + +Tous droits de traduction, de reproduction +et d'adaptation réservés pour tous pays. + +_Copyright by Librairie Hachette, 1921._ + + + + +PRÉFACE + + +Cette onzième édition a été remaniée, à l'occasion du centenaire de la +naissance de Tolstoy. On y a mis à profit la correspondance tolstoyenne, +publiée depuis 1910. L'auteur a ajouté tout un chapitre consacré aux +relations de Tolstoy avec les penseurs des différents pays d'Asie: +Chine, Japon, Inde, nations islamiques. Particulièrement importants sont +les rapports avec Gandhi. Nous reproduisons _in extenso_ une lettre, +écrite par Tolstoy, un mois avant sa mort, où l'apôtre russe trace tout +le plan de campagne de la Non-Résistance, dont le Mahâtmâ des Indes +devait faire, par la suite, un si puissant emploi. + +R. R. + +Août 1928. + + + + +VIE DE TOLSTOÏ + + +La grande âme de Russie, dont la flamme s'allumait, il y a cent ans, sur +la terre, a été, pour ceux de ma génération, la lumière la plus pure qui +ait éclairé leur jeunesse. Dans le crépuscule aux lourdes ombres du +XIXe siècle finissant, elle fut l'étoile consolatrice, dont le regard +attirait, apaisait nos âmes d'adolescents. Parmi tous ceux--ils sont +nombreux en France--pour qui Tolstoï fut bien plus qu'un artiste aimé, +un ami, le meilleur, et, pour beaucoup, le seul ami véritable dans tout +l'art européen,--j'ai voulu apporter à cette mémoire sacrée mon tribut +de reconnaissance et d'amour. + +Les jours où j'appris à le connaître ne s'effaceront point de ma pensée. +C'était en 1886. Après quelques années de germination muette, les fleurs +merveilleuses de l'art russe venaient de surgir de la terre de France. +Les traductions de Tolstoï et de Dostoïevski paraissaient dans toutes +les maisons d'éditions à la fois, avec une hâte fiévreuse. De 1885 à +1887 furent publiés à Paris _Guerre et Paix_, _Anna Karénine_, _Enfance_ +et _Adolescence_, _Polikouchka_, _la Mort d'Ivan Iliitch_, les nouvelles +du Caucase et les contes populaires. En quelques mois, en quelques +semaines, se découvrait à nos yeux l'œuvre de toute une grande vie, +où se reflétait un peuple, un monde nouveau. + +Je venais d'entrer à l'École Normale. Nous étions, mes camarades et moi, +bien différents les uns des autres. Dans notre petit groupe, où se +trouvaient réunis des esprits réalistes et ironiques comme le philosophe +Georges Dumas, des poètes tout brûlants de passion pour la Renaissance +italienne comme Suarès, des fidèles de la tradition classique, des +Stendhaliens et des Wagnériens, des athées et des mystiques, il +s'élevait bien des discussions, il y avait bien des désaccords; mais +pendant quelques mois, l'amour de Tolstoï nous réunit presque tous. +Chacun l'aimait pour des raisons différentes: car chacun s'y retrouvait +soi-même; et pour tous c'était une révélation de la vie, une porte qui +s'ouvrait sur l'immense univers. Autour de nous, dans nos familles, dans +nos provinces, la grande voix venue des confins de l'Europe éveillait +les mêmes sympathies, parfois inattendues. Une fois, j'entendis des +bourgeois de mon Nivernais, qui ne s'intéressaient point à l'art et ne +lisaient presque rien, parler de _la Mort d'Ivan Iliitch_ avec une +émotion concentrée. + +J'ai lu chez d'éminents critiques cette thèse que Tolstoï devait le +meilleur de sa pensée à nos écrivains romantiques: à George Sand, à +Victor Hugo. Sans discuter l'invraisemblance qu'il y aurait à parler +d'une influence de George Sand sur Tolstoï, qui ne la pouvait souffrir, +et sans nier l'influence beaucoup plus réelle qu'ont exercée sur lui +J.-J. Rousseau et Stendhal, c'est bien mal se douter de la grandeur de +Tolstoï et de la puissance de sa fascination sur nous que de l'attribuer +à ses idées. Le cercle d'idées dans lequel se meut l'art est des plus +limités. Sa force n'est pas en elles, mais dans l'expression qu'il leur +donne, dans l'accent personnel, dans l'empreinte de l'artiste, dans +l'odeur de sa vie. + +Que les idées de Tolstoï fussent ou non empruntées--nous le verrons par +la suite--jamais voix pareille à la sienne n'avait encore retenti en +Europe. Comment expliquer autrement le frémissement d'émotion que nous +éprouvions alors à entendre cette musique de l'âme, que nous attendions +depuis si longtemps et dont nous avions besoin? La mode n'était pour +rien dans notre sentiment. La plupart d'entre nous n'ont, comme moi, +connu le livre d'Eugène-Melchior de Vogüé sur le _Roman russe_ qu'après +avoir lu Tolstoï; et son admiration nous a paru pâle auprès de la nôtre. +M. de Vogüé jugeait surtout en littérateur. Mais nous, c'était trop peu +pour nous d'admirer l'œuvre: nous la vivions, elle était nôtre. +Nôtre, par sa vie ardente, par sa jeunesse de cœur. Nôtre, par son +désenchantement ironique, sa clairvoyance impitoyable, sa hantise de la +mort. Nôtre, par ses rêves d'amour fraternel et de paix entre les +hommes. Nôtre, par son réquisitoire terrible contre les mensonges de la +civilisation. Et par son réalisme, et par son mysticisme. Par son +souffle de nature, par son sens des forces invisibles, son vertige de +l'infini. + +Ces livres ont été pour nous ce que _Werther_ a été pour sa génération: +le miroir magnifique de nos puissances et de nos faiblesses, de nos +espoirs et de nos terreurs. Nous ne nous inquiétions point de mettre +d'accord toutes ces contradictions, ni surtout de faire rentrer cette +âme multiple, où résonnait l'univers, dans d'étroites catégories +religieuses ou politiques, comme font tels de ceux qui, à l'exemple de +Paul Bourget, au lendemain de la mort de Tolstoï, ont ramené le poète +homérique de _Guerre et Paix_ à l'étiage de leurs passions de partis. +Comme si nos coteries, d'un jour, pouvaient être la mesure d'un +génie!... Et que m'importe à moi que Tolstoï soit ou non de mon parti! +M'inquiété-je de quel parti furent Dante et Shakespeare, pour respirer +leur souffle et boire leur lumière? + +Nous ne nous disions point, comme ces critiques d'aujourd'hui: «Il y a +deux Tolstoï, celui d'avant la crise, celui d'après la crise; l'un est +le bon, et l'autre ne l'est point.» Pour nous, il n'y en a eu qu'un, +nous l'aimions tout entier. Car nous sentions, d'instinct, que dans de +telles âmes tout se tient, tout est lié. + + + + +Ce que notre instinct sentait, sans l'expliquer, c'est à notre raison de +le prouver aujourd'hui. Nous le pouvons, à présent que cette longue vie, +arrivée à son terme, s'expose aux yeux de tous, sans voiles et devenue +soleil, dans le ciel de l'esprit. Ce qui nous frappe aussitôt, c'est à +quel point elle resta la même, du commencement à la fin, en dépit des +barrières qu'on a voulu y élever, de place en place,--en dépit de +Tolstoï lui-même, qui, en homme passionné, était enclin à croire, quand +il aimait, quand il croyait, qu'il aimait, qu'il croyait pour la +première fois, et qui datait de là le commencement de sa vie. +Commencement. Recommencement. Combien de fois la même crise, les mêmes +luttes se sont produites en lui! On ne saurait parler de l'unité de sa +pensée--elle ne fut jamais une--mais de la persistance en elle des mêmes +éléments divers, tantôt alliés, tantôt ennemis, plus souvent ennemis. +L'unité, elle n'est point dans l'esprit ni dans le cœur d'un Tolstoï, +elle est dans le combat de ses passions en lui, elle est dans la +tragédie de son art et de sa vie. + +Art et vie sont unis. Jamais œuvre ne fut plus intimement mêlée à la +vie; elle a presque constamment un caractère autobiographique; depuis +l'âge de vingt-cinq ans, elle nous fait suivre Tolstoï, pas à pas, dans +les expériences contradictoires de sa carrière aventureuse. Son +_Journal_, commencé avant l'âge de vingt ans et continué jusqu'à sa +mort[1], les notes fournies par lui à M. Birukov[2], complètent cette +connaissance et permettent non seulement de lire presque jour par jour +dans la conscience de Tolstoï, mais de faire revivre le monde où son +génie a pris racine et les âmes dont son âme s'est nourrie. + + * * * * * + +Une riche hérédité. Une double race (les Tolstoï et les Volkonski), très +noble et très ancienne, qui se vantait de remonter à Rurik et comptait +dans ses annales des compagnons de Pierre le Grand, des généraux de la +guerre de Sept Ans, des héros des luttes napoléoniennes, des +Décembristes, des déportés politiques. Des souvenirs de famille, +auxquels Tolstoï a dû quelques-uns des types les plus originaux de +_Guerre et Paix_: le vieux prince Bolkonski, son grand-père maternel, un +représentant attardé de l'aristocratie du temps de Catherine II, +voltairienne et despotique; le prince Nicolas-Grégorévitch Volkonski, un +cousin-germain de sa mère, blessé à Austerlitz et ramassé sur le champ +de bataille, sous les yeux de Napoléon, comme le prince André; son père, +qui avait quelques traits de Nicolas Rostov[3]; sa mère, la princesse +Marie, la douce laide aux beaux yeux, dont la bonté illumine _Guerre et +Paix_. + +Il ne connut guère ses parents. Les charmants récits d'_Enfance_ et +_Adolescence_ ont, ainsi que l'on sait, peu de réalité. Sa mère mourut +quand il n'avait pas encore deux ans. Il ne put donc se rappeler la +chère figure, que le petit Nicolas Irténiev évoque à travers un voile de +larmes, la figure au lumineux sourire, qui répandait la joie autour +d'elle.... + + _Ah! si je pouvais entrevoir ce sourire dans les moments + difficiles, je ne saurais pas ce que c'est que le chagrin...[4]._ + +Mais elle lui transmit sans doute sa franchise parfaite, son +indifférence à l'opinion et son don merveilleux de raconter des +histoires qu'elle inventait. + +De son père, il put garder du moins quelques souvenirs. C'était un homme +aimable et moqueur, aux yeux tristes, qui vivait sur ses terres, d'une +existence indépendante et dénuée d'ambition. Tolstoï avait neuf ans +lorsqu'il le perdit. Cette mort lui fit «comprendre pour la première +fois l'amère vérité et remplit son âme de désespoir[5]».--Première +rencontre de l'enfant avec le spectre d'effroi, qu'une partie de sa vie +devait être consacrée à combattre, et l'autre à célébrer, en le +transfigurant.... La trace de cette angoisse est marquée en quelques +traits inoubliables des derniers chapitres d'_Enfance_, où les souvenirs +sont transposés pour le récit de la mort et de l'enterrement de la mère. + +Ils restaient cinq enfants, dans la vieille maison de Iasnaïa +Poliana[6], où Léon-Nikolaievitch était né, le 28 août 1828, et qu'il ne +devait quitter que pour mourir, quatre-vingt-deux ans après. La plus +jeune, une fille, Marie, qui plus tard se fit religieuse (ce fut auprès +d'elle que Tolstoï se réfugia, mourant, quand il s'enfuit de sa maison +et des siens).--Quatre fils: Serge, égoïste et charmant, «sincère à un +degré que je n'ai jamais vu atteindre»;--Dmitri, passionné, concentré, +qui plus tard, étudiant, devait se livrer aux pratiques religieuses avec +emportement, sans souci de l'opinion, jeûnant, recherchant les pauvres, +hébergeant les infirmes, puis soudain se jetant dans la débauche, avec +la même violence, ensuite rongé de remords, rachetant et prenant chez +lui une fille qu'il avait connue dans une maison publique, et mourant de +phtisie à vingt-neuf ans[7];--Nicolas, l'aîné, le frère le plus aimé, +qui avait hérité de la mère son imagination pour conter des +histoires[8], ironique, timide et fin, plus tard officier au Caucase, où +il prit l'habitude de l'alcoolisme, plein de tendresse chrétienne, lui +aussi, vivant dans des taudis, partageant avec les pauvres tout ce qu'il +possédait. Tourgueniev disait de lui «qu'il mettait en pratique cette +humilité devant la vie, que son frère Léon se contentait de développer +en théorie». + +Auprès des orphelins, deux femmes d'un grand cœur: la tante +Tatiana[9], «qui avait deux vertus, dit Tolstoï: le calme et l'amour». +Toute sa vie n'était qu'amour. Elle se dévouait sans cesse.... + + _Elle m'a fait connaître le plaisir moral d'aimer...._ + +L'autre, la tante Alexandra, qui servait toujours les autres, et évitait +d'être servie, se passait de domestiques, avait pour occupations +favorites la lecture de la vie des saints, les causeries avec les +pèlerins et avec les innocents. De ces innocents et innocentes, +plusieurs vivaient dans la maison. Une d'elles, une vieille pèlerine, +qui récitait des psaumes, était marraine de la sœur de Tolstoï. Un +autre, Gricha, ne savait que prier et pleurer.... + + _O grand chrétien Gricha! Ta foi était si forte que tu sentais + l'approche de Dieu, ton amour était si ardent que les paroles + coulaient de tes lèvres, sans que ta raison les contrôlât. Et comme + tu célébrais Sa magnificence, quand, ne trouvant pas de paroles, + tout en larmes, tu te prosternais sur le sol!..._[10] + +Qui ne voit la part que toutes ces humbles âmes ont eue à la formation +de Tolstoï? Il semble qu'en elles s'ébauche et s'essaye le Tolstoï de la +fin. Leurs prières, leur amour ont jeté dans l'esprit de l'enfant les +semences de foi, dont le vieillard devait voir se lever la moisson. + +Sauf de l'innocent Gricha, Tolstoï, dans ses récits d'_Enfance_, ne +parle point de ces modestes collaborateurs qui l'aidèrent à construire +son âme. Mais, en revanche, comme elle transparaît au travers du livre, +cette âme d'enfant, «ce cœur pur et aimant, tel un rayon clair, qui +découvrait toujours chez les autres leurs meilleures qualités», cette +tendresse extrême! Heureux, il pense au seul homme qu'il sache +malheureux, il pleure et il voudrait se dévouer pour lui. Il embrasse un +vieux cheval, il lui demande pardon de l'avoir fait souffrir. Il est +heureux d'aimer, même n'étant pas aimé. Déjà l'on aperçoit les germes de +son futur génie: son imagination, qui le fait pleurer, de ses propres +histoires; sa tête toujours en travail, qui toujours cherche à penser ce +à quoi pensent les gens; sa faculté précoce d'observation et de +souvenir[11]; ce regard attentif qui scrute les physionomies, au milieu +de son deuil, et la vérité de leur douleur. A cinq ans, il sentit, +dit-il, pour la première fois, «que la vie n'est pas un amusement, mais +une besogne très lourde[12]». + +Heureusement il l'oubliait. En ce temps-là, il se berçait de contes +populaires, des _bylines_ russes, ces rêves mythiques et légendaires, +des récits de la Bible,--surtout de la sublime Histoire de Joseph, que, +vieillard, il donnait encore pour le modèle de l'art,--et des _Mille et +une Nuits_, que, chaque soir, chez sa grand mère, récitait un conteur +aveugle, assis sur le rebord de la fenêtre. + + + + +Il fit ses études à Kazan[13]. Études médiocres. On disait des trois +frères[14]: «Serge veut et peut. Dmitri veut et ne peut pas. Léon ne +veut pas et ne peut pas». + +Il passait par ce qu'il nomma «le désert de l'adolescence». Désert de +sable, où souffle par rafales un vent brûlant de folie. Sur cette +période, les récits d'_Adolescence_ et surtout de _Jeunesse_ sont riches +en confessions intimes. Il est seul. Son cerveau est dans un état de +fièvre perpétuelle. Pendant un an, il retrouve pour son compte et essaie +tous les systèmes[15]. Stoïcien, il s'inflige des tortures physiques. +Épicurien, il se débauche. Puis, il croit à la métempsycose. Il finit +par tomber dans un nihilisme dément: il lui semble que s'il se +retournait assez vite, il pourrait voir face à face le néant. Il +s'analyse, il s'analyse.... + + _Je ne pensais plus à une chose, je pensais que je pensais à une + chose...._[16] + +Cette analyse perpétuelle, cette machine à raisonner, qui tournait dans +le vide, lui restera comme une habitude dangereuse, qui, dit-il, «lui +nuit souvent dans la vie», mais où son art a puisé des ressources +inouïes[17]. + +A ce jeu, il avait perdu toutes ses convictions: il le pensait, du +moins. A seize ans, il cessa de prier et d'aller à l'église[18]. Mais la +foi n'était pas morte, elle couvait seulement: + + _Pourtant je croyais en quelque chose. En quoi? Je ne pourrais le + dire. Je croyais encore en Dieu, ou plutôt je ne le niais pas. Mais + quel Dieu? Je l'ignorais. Je ne niais pas non plus le Christ et sa + doctrine; mais en quoi consistait cette doctrine, je n'aurais su le + dire[19]._ + +Il était pris, par moments, de rêves de bonté. Il voulait vendre sa +voiture, en donner l'argent aux pauvres, leur faire le sacrifice d'un +dixième de sa fortune, se passer de domestiques.... «Car ce sont des +hommes comme moi[20].» Il écrivait, pendant une maladie[21], des _Règles +de vie_. Il s'y assignait naïvement le devoir de «tout étudier et tout +approfondir: droit, médecine, langues, agriculture, histoire, +géographie, mathématiques, d'atteindre le plus haut degré de perfection +en musique et en peinture».... Il avait «la conviction que la destinée +de l'homme était dans son perfectionnement incessant». + +Mais, insensiblement, sous la poussée de ses passions d'adolescent, +d'une sensualité violente et d'un immense amour-propre[22], cette foi +dans la perfection déviait, perdait son caractère désintéressé, devenait +pratique et matérielle. S'il voulait perfectionner sa volonté, son corps +et son esprit, c'était afin de vaincre le monde et d'imposer +l'amour[23]. Il voulait plaire. + +Ce n'était pas aisé. Il avait alors une laideur simiesque: face brutale, +longue et lourde, cheveux courts, plantés bas, petits yeux qui se fixent +sur vous avec dureté, enfouis dans des cavités sombres, large nez, +grosses lèvres qui avancent, et de vastes oreilles[24]. Ne pouvant se +donner le change sur cette laideur qui, lorsqu'il était enfant, lui +causait déjà des crises de désespoir[25], il prétendit réaliser l'idéal +de «l'homme comme il faut[26]». Cet idéal le conduisit, pour faire comme +les autres «hommes comme il faut», à jouer, à s'endetter stupidement et +à se débaucher tout à fait[27]. + +Une chose le sauva toujours: son absolue sincérité. + +--Savez-vous pourquoi je vous aime plus que les autres? dit Nekhludov à +son ami. Vous avez une qualité étonnante et rare: la franchise. + +--Oui, je dis toujours les choses que j'ai même honte à m'avouer[28]. + +Dans ses pires égarements, il se juge avec une clairvoyance impitoyable. + +«Je vis tout à fait bestialement, écrit-il dans son _Journal_, je suis +tout déprimé.» + +Et, avec sa manie d'analyse, il note minutieusement les causes de ses +erreurs: + + _1º Indécision ou manque d'énergie;--2º Duperie de soi-même;--3º + Précipitation;--4º Fausse honte;--5º Mauvaise humeur;--6º + Confusion;--7º Esprit d'imitation;--8º Versatilité;--9º + Irréflexion._ + +Cette même indépendance de jugement, il l'applique, encore étudiant, à +la critique des conventions sociales et des superstitions +intellectuelles. Il bafoue la science universitaire, refuse tout sérieux +aux études historiques, et se fait mettre aux arrêts pour son audace de +pensée. A cette époque, il découvre Rousseau, _les Confessions_, +_Émile_. C'est un coup de foudre. + + _Je lui rendais un culte. Je portais au cou son portrait en + médaille comme une image sainte[29]._ + +Ses premiers essais philosophiques sont des commentaires sur Rousseau +(1846-7). + + * * * * * + +Cependant, dégoûté de l'Université et des hommes «comme il faut», il +revient se terrer dans ses champs, à Iasnaïa Poliana (1847-1851); il +reprend contact avec le peuple; il prétend lui venir en aide, en être le +bienfaiteur et l'éducateur. Ses expériences de ce temps ont été +racontées dans une de ses premières œuvres, _la Matinée d'un +Seigneur_ (1852), une remarquable nouvelle, dont le héros est son +prête-nom favori, le prince Nekhludov[30]. + +Nekhludov a vingt ans. Il a laissé l'Université pour se consacrer à ses +paysans. Voici un an qu'il travaille à leur faire du bien; et, dans une +visite au village, nous le voyons qui se heurte à l'indifférence +railleuse, à la méfiance enracinée, à la routine, à l'insouciance, au +vice, à l'ingratitude. Tous ses efforts sont vains. Il rentre découragé, +et il songe à ses rêves d'il y a un an, à son généreux enthousiasme, à +«son idée que l'amour et le bien étaient le bonheur et la vérité, le +seul bonheur et la seule vérité possibles en ce monde». Il se sent +vaincu. Il est honteux et lassé. + + _Assis devant le piano, sa main inconsciemment effleura les + touches. Un accord sortit, puis un second, un troisième... Il se + mit à jouer. Les accords n'étaient pas tout à fait réguliers; + souvent ils étaient ordinaires jusqu'à la banalité et ne décelaient + aucun talent musical; mais il y trouvait un plaisir indéfinissable, + triste. A chaque changement d'harmonies, avec un battement de + cœur, il attendait ce qui allait sortir, et il suppléait + vaguement par l'imagination à ce qui faisait défaut. Il entendait + le chœur, l'orchestre... Et son principal plaisir lui venait de + l'activité forcée de l'imagination, qui lui présentait sans liens, + mais avec une clarté étonnante, les images et les scènes les plus + variées du passé et de l'avenir...._ + +Il revoit les moujiks vicieux, méfiants, menteurs, paresseux et butés, +avec qui il causait tout à l'heure; mais il les revoit, cette fois, avec +ce qu'ils ont de bon, non plus avec leurs vices; il pénètre en leur +cœur par l'intuition de l'amour; il lit en eux leur patience, leur +résignation au sort qui les écrase, leur pardon pour les injures, leur +affection familiale et les causes de leur attachement routinier et pieux +au passé. Il évoque leurs journées de bon travail, fatigant et sain.... + + «_C'est beau, murmure-t-il... Pourquoi ne suis-je pas l'un + d'eux?_»[31] + +Tout Tolstoï est déjà dans le héros de cette première nouvelle[32]: sa +vision nette et ses illusions persistantes. Il observe les gens avec un +réalisme sans défaut; mais, dès qu'il ferme les yeux, ses rêves le +reprennent, et son amour des hommes. + + + + +Mais Tolstoï, en 1850, est moins patient que Nekhludov. Iasnaïa l'a +déçu; il est las du peuple, comme de l'élite; son rôle lui pèse: il n'y +tient plus. D'ailleurs ses créanciers le harcèlent. En 1851, il s'enfuit +au Caucase, à l'armée, auprès de son frère Nicolas, officier. + +A peine arrivé dans les montagnes sereines, il se ressaisit, il retrouve +Dieu: + + _La nuit dernière[33], j'ai à peine dormi... Je me suis mis à prier + Dieu. Il m'est impossible de décrire la douceur du sentiment que + j'éprouvais en priant. J'ai récité les prières habituelles, et + ensuite je suis resté longtemps encore à prier. Je désirais quelque + chose de très grand, de très beau.... Quoi? je ne puis le dire. Je + voulais me fondre avec l'Être infini, je lui demandais de me + pardonner mes fautes... Mais non, je ne le demandais pas, je + sentais que, puisqu'il m'accordait ce moment bienheureux, il me + pardonnait. Je demandais, et en même temps je sentais que je + n'avais rien à demander et que je ne pouvais pas, que je ne savais + pas demander. Je l'ai remercié, mais non en paroles, non en + pensée... Une heure à peine s'était écoulée que j'écoutais la voix + du vice. Je me suis endormi en rêvant de la gloire et des femmes: + c'était plus fort que moi.--N'importe! Je remercie Dieu pour ce + moment de bonheur, pour ce qu'il m'a montré ma petitesse et ma + grandeur. Je veux prier, mais je ne sais pas; je veux comprendre, + mais je n'ose pas. Je m'abandonne à Ta Volonté[34]!_ + +La chair n'était pas vaincue (elle ne le fut jamais); la lutte se +poursuivait dans le secret du cœur, entre les passions et Dieu. +Tolstoï note, dans le _Journal_, les trois démons qui le dévorent: + +_1º Passion du jeu._ Lutte possible. + +_2º Sensualité._ Lutte très difficile. + +_3º Vanité._ La plus terrible de toutes. + +Dans l'instant qu'il rêvait de vivre pour les autres et de se sacrifier, +des pensées voluptueuses ou futiles l'assiégeaient: l'image de quelque +femme cosaque, ou «le désespoir qu'il aurait si sa moustache gauche se +soulevait plus que la droite[35]».--«N'importe!» Dieu était là, il ne le +quittait plus. Le bouillonnement de la lutte même était fécond, toutes +les puissances de vie en étaient exaltées. + + _Je pense que l'idée si frivole que j'ai eue d'aller faire un + voyage au Caucase m'a été inspirée d'en haut. La main de Dieu m'a + guidé. Je ne cesse de l'en remercier. Je sens que je suis devenu + meilleur ici, et je suis fermement persuadé que tout ce qui peut + m'arriver ne sera que pour mon bien, puisque c'est Dieu lui-même + qui l'a voulu...[36]._ + +C'est le chant d'actions de grâces de la terre au printemps. Elle se +couvre de fleurs. Tout est bien, tout est beau. En 1852, le génie de +Tolstoï donne ses premières fleurs: _Enfance_, _la Matinée d'un +Seigneur_, _l'Incursion_, _Adolescence_; et il remercie l'Esprit de vie +qui l'a fécondé[37]. + + + + +_Histoire de mon Enfance_ fut commencée, dans l'automne de 1851, à +Tiflis, et terminée, le 2 juillet 1852, à Piatigorsk, au Caucase. Il est +curieux que dans le cadre de cette nature qui l'enivrait, en pleine vie +nouvelle, au milieu des risques émouvants de la guerre, occupé à +découvrir un monde de caractères et de passions qui lui étaient +inconnus, Tolstoï soit revenu, dans cette première œuvre, aux +souvenirs de sa vie passée. Mais quand il écrivit _Enfance_, il était +malade, son activité militaire se trouvait brusquement arrêtée; et, +durant les longs loisirs de sa convalescence, seul et endolori, il était +dans une disposition d'esprit sentimentale, où le passé se déroulait +devant ses yeux attendris[38]. Après la tension épuisante des ingrates +dernières années, il lui était doux de revivre «la période merveilleuse, +innocente, poétique et joyeuse» du premier âge, et de se refaire un +«cœur d'enfant, bon, sensible et capable d'amour». Au reste, avec +l'ardeur de la jeunesse et ses projets illimités, avec le caractère +cyclique de son imagination poétique, qui concevait rarement un sujet +isolé, et dont les grands romans ne sont que les anneaux d'une longue +chaîne historique, les fragments de vastes ensembles qu'il ne put jamais +exécuter[39], Tolstoï, à ce moment, ne voyait dans les récits +d'_Enfance_ que les premiers chapitres d'une _Histoire de quatre +Époques_, qui devait aussi comprendre sa vie au Caucase et sans doute +aboutir à la révélation de Dieu par la nature. + +Tolstoï a été très sévère plus tard pour ses récits d'_Enfance_, +auxquels il a dû une partie de sa popularité. + +--«C'est si mauvais, disait-il à M. Birukov, c'est écrit avec si peu +d'honnêteté littéraire!... Il n'y a rien à en tirer.» + +Il fut le seul de son avis. L'œuvre manuscrite, envoyée sans nom +d'auteur à la grande revue russe le _Sovrémennik_ (_le Contemporain_), +fut aussitôt publiée (6 septembre 1852) et eut un succès général que +tous les publics d'Europe ont confirmé. Cependant, malgré son charme +poétique, sa finesse de touche, sa délicate émotion, on comprend qu'elle +ait déplu à Tolstoï, plus tard. + +Elle lui a déplu, pour les raisons mêmes qui firent qu'elle plaisait aux +autres. Il faut bien le dire: sauf dans la notation de certains types +locaux et dans un petit nombre de pages, qui frappent par le sentiment +religieux ou par le réalisme dans l'émotion[40], la personnalité de +Tolstoï s'y accuse très peu. Il y règne une douce, tendre +sentimentalité, qui lui fut toujours antipathique, par la suite, et +qu'il proscrivit de ses autres romans. Nous la reconnaissons, nous +reconnaissons cet humour et ces larmes; ils viennent de Dickens. Parmi +ses lectures favorites, entre quatorze et vingt et un ans, Tolstoï +indique dans son _Journal_: «Dickens: _David Copperfield_. Influence +considérable.» Il relit encore le volume, au Caucase. + +Deux autres influences, qu'il signale: Sterne et Tœppfer. «J'étais +alors, dit-il, sous leur inspiration[41].» + +Qui eût pensé que les _Nouvelles Genevoises_ avaient été le premier +modèle de l'auteur de _Guerre et Paix_? Et pourtant, il suffit de le +savoir pour retrouver, dans les récits d'_Enfance_, leur bonhomie +affectueuse et narquoise, transplantée dans une nature plus +aristocratique. + +Tolstoï, à ses débuts, se trouvait donc être pour le public une figure +de connaissance. Mais sa personnalité ne tarda pas à s'affirmer. +_Adolescence_ (1853), moins pure et moins parfaite qu'_Enfance_, dénote +une psychologie plus originale, un sentiment très vif de la nature, et +une âme tourmentée, dont Dickens et Tœppfer eussent été bien en +peine. Dans _la Matinée d'un Seigneur_ (octobre 1852)[42], le caractère +de Tolstoï paraît nettement formé, avec l'intrépide sincérité de son +observation et sa foi dans l'amour. Parmi les remarquables portraits de +paysans qu'il peint dans cette nouvelle, on trouve déjà l'esquisse d'une +des plus belles visions de ses _Contes populaires_: le vieillard au +rucher[43], le petit vieux sous le bouleau, les mains étendues, les yeux +levés, sa tête chauve luisante au soleil, autour, les abeilles dorées, +volant sans le piquer, lui faisant une couronne.... + +Mais les œuvres-types de cette période sont celles qui enregistrent +immédiatement ses émotions présentes: les récits du Caucase. Le premier, +_l'Incursion_ (terminé le 24 décembre 1852), s'impose par la +magnificence des paysages: un lever de soleil au milieu des montagnes, +sur le bord d'une rivière; un étonnant tableau nocturne, ombres et +bruits notés avec une intensité saisissante; et le retour, le soir, +tandis qu'au loin les cimes neigeuses disparaissent dans le brouillard +violet et que les belles voix des soldats qui chantent montent dans +l'air transparent. Plusieurs types de _Guerre et Paix_ s'y essaient à la +vie: le capitaine Khlopov, le vrai héros, qui ne se bat point pour son +plaisir, mais parce que c'est son devoir, «une de ces physionomies +russes, simples, calmes, qu'il est très facile et très agréable de +regarder droit dans les yeux». Lourd, gauche, un peu ridicule, +indifférent à ce qui l'entoure, lui seul ne change pas dans la bataille, +où tous les autres changent; «il est exactement comme on l'a toujours +vu: les mêmes mouvements tranquilles, la même voix égale, la même +expression de simplicité sur son visage naïf et lourd». Auprès de lui, +le lieutenant joue les héros de Lermontov, et, très bon, fait mine de +sentiments féroces. Et le pauvre petit sous-lieutenant, tout joyeux de +sa première affaire, débordant de tendresse, prêt à sauter au cou de +chacun, adorable et risible, se fait stupidement tuer, comme Pétia +Rostov. Au milieu du tableau, la figure de Tolstoï, qui observe, sans se +mêler aux pensées de ses compagnons; déjà il fait entendre son cri de +protestation contre la guerre: + + _Les hommes ne peuvent-ils donc vivre à l'aise, dans ce monde si + beau, sous cet incommensurable ciel étoilé? Comment peuvent-ils, + ici, conserver des sentiments de méchanceté, de vengeance, la rage + de détruire leurs semblables? Tout ce qu'il y a de mauvais dans le + cœur humain devrait disparaître au contact de la nature, cette + expression la plus immédiate du beau et du bien[44]._ + +D'autres récits du Caucase, observés à cette époque, n'ont été rédigés +que plus tard: en 1854-5, _la Coupe en forêt_[45], d'un réalisme exact, +un peu froid, mais plein de notations curieuses pour la psychologie du +soldat russe,--des notes pour l'avenir;--en 1856, une _Rencontre au +Détachement avec une connaissance de Moscou_[46], un homme du monde, +déchu, sous-officier dégradé, poltron, ivrogne et menteur, qui ne peut +se faire à l'idée d'être tué comme un de ces soldats qu'il méprise et +dont le moindre vaut cent fois mieux que lui. + +Au-dessus de toutes ces œuvres s'élève, cime la plus haute de cette +première chaîne de montagnes, un des plus beaux romans lyriques que +Tolstoï ait écrits, le chant de sa jeunesse, le poème du Caucase, _les +Cosaques_[47]. La splendeur des montagnes neigeuses qui déroulent leurs +nobles lignes sur le ciel lumineux remplit de sa musique le livre tout +entier. L'œuvre est unique par cette fleur du génie, «le +tout-puissant dieu de la jeunesse, comme dit Tolstoï, cet élan qui ne se +retrouve plus». Quel torrent printanier! Quelles effusions d'amour! + + «_J'aime, j'aime tant!... Braves! Bons!..._» _répétait-il, et il + voulait pleurer. Pourquoi? qui était brave? qui aimait-il? Il ne le + savait pas bien[48]._ + +Cette ivresse du cœur coule, désordonnée. Le héros, Olénine, est +venu, comme Tolstoï, se retremper au Caucase, dans la vie d'aventures; +il s'éprend d'une jeune Cosaque et s'abandonne au tohu-bohu de ses +aspirations contradictoires. Tantôt il pense que «le bonheur, c'est de +vivre pour les autres, de se sacrifier», tantôt que «le sacrifice de soi +n'est que sottise»; alors, il n'est pas loin de croire, avec le vieux +cosaque Erochka, que «tout se vaut. Dieu a fait tout pour la joie de +l'homme. Rien n'est péché. S'amuser avec une belle fille n'est pas un +péché, c'est le salut.» Mais qu'a-t-il besoin de penser? Il suffit de +vivre. La vie est tout bien, tout bonheur, la vie toute-puissante, +universelle: la Vie est Dieu. Un naturisme brûlant soulève et dévore +l'âme. Perdu dans la forêt, au milieu de «la végétation sauvage, de la +multitude de bêtes et d'oiseaux, des nuées de moucherons, dans la +verdure sombre, dans l'air parfumé et chaud, parmi de petits fossés +d'eau trouble qui partout clapotaient sous le feuillage», à deux pas des +embûches de l'ennemi, Olénine «est pris tout à coup par un tel sentiment +de bonheur sans cause que, par une habitude d'enfance, il se signe et se +met à remercier quelqu'un». Comme un fakir hindou, il jouit de se dire +qu'il est seul et perdu dans ce tourbillon de vie qui l'aspire, que des +myriades d'êtres invisibles guettent en ce moment sa mort, cachés de +tous côtés, que ces milliers d'insectes bourdonnent autour de lui, +s'appelant: + + --«_Par ici, par ici, camarades! voici quelqu'un à piquer!_» + + _Et il était clair pour lui qu'ici il n'était plus un gentilhomme + russe, de la société de Moscou, ami et parent de tel ou tel, mais + simplement un être comme le moucheron, le faisan, le cerf, comme + ceux qui vivaient, qui rôdaient maintenant autour de lui._ + + --«_Comme eux, je vivrai, je mourrai. Et l'herbe poussera + dessus...._» + +Et son cœur est joyeux. + +Tolstoï vit, à cette heure de jeunesse, dans un délire de force et +d'amour de la vie. Il étreint la Nature et se fond avec elle. En elle, +il verse, il endort, il exalte ses chagrins, ses joies et ses +amours[49]. Mais cette ivresse romantique ne porte jamais atteinte à la +lucidité de son regard. Nulle part plus qu'en ce poème ardent, les +paysages ne sont peints avec une telle puissance, ni les types avec plus +de vérité. L'opposition de la nature et du monde, qui fait le fond du +livre, et qui sera, toute sa vie, un des thèmes favoris de la pensée de +Tolstoï, un article de son _Credo_, lui fait déjà trouver, pour fustiger +la comédie du monde, quelques âpres accents de la _Sonate à +Kreutzer_[50]. Mais il n'est pas moins véridique pour ceux qu'il aime; +et les êtres de la nature, la belle Cosaque et ses amis, sont vus en +pleine lumière, avec leur égoïsme, leur cupidité, leur fourberie, leurs +vices. + +Surtout, le Caucase révélait à Tolstoï les profondeurs religieuses de +son être. On ne saurait assez mettre en lumière cette première +Annonciation de l'Esprit de Vérité. Lui-même s'en est confié, sous le +sceau du secret, à sa confidente de jeunesse, sa jeune tante Alexandra +Andrejewna Tolstoï. Dans une lettre du 3 mai 1859, il lui fait sa +«Profession de foi»[51]: + +«Enfant, dit-il, je croyais avec passion et sentimentalité, sans penser. +Vers quatorze ans, je commençai à réfléchir sur la vie; et, la religion +ne s'accordant pas avec mes théories, je considérai comme un mérite de +la détruire... Tout était clair pour moi, logique, bien distribué en des +compartiments; et pour la religion, il n'y avait aucune place... Puis, +vint le temps où la vie ne m'offrait plus aucun secret, mais où elle +commença à perdre tout son sens. _En ce temps--c'était au +Caucase--j'étais solitaire et malheureux. Je tendis toutes les forces de +mon esprit, comme on ne peut le faire qu'une fois en sa vie... C'était +un temps de martyre et de félicité. Jamais, ni avant, ni après, je n'ai +atteint à une telle hauteur de pensée, je n'ai vu aussi profond que +pendant ces deux années. Et tout ce que j'ai trouvé alors restera ma +conviction..._ En ces deux ans de travail spirituel persistant, j'ai +découvert une simple, une vieille vérité, mais que je sais maintenant, +comme personne ne le sait: je découvris qu'il y a une immortalité, qu'il +y a un amour, et qu'on doit vivre pour les autres, afin d'être +éternellement heureux. Ces découvertes me jetèrent dans l'étonnement, +par leur ressemblance avec la religion chrétienne; et, au lieu de +chercher à découvrir plus avant, je me mis à chercher dans l'Évangile. +Mais je trouvai peu. Je ne trouvai ni Dieu, ni le Sauveur, ni les +Sacrements, rien... Mais je cherchais, de toutes, toutes, toutes les +forces de mon âme, et je pleurais, et je me torturais, et je ne désirais +rien que la vérité... Ainsi, je suis resté seul, avec ma religion[52].» + + + + +En novembre 1853, la guerre avait été déclarée à la Turquie. Tolstoï se +fit nommer à l'armée de Roumanie, puis il passa à l'armée de Crimée et +arriva le 7 novembre 1854 à Sébastopol. Il brûlait d'enthousiasme et de +foi patriotique. Il fit bravement son devoir et fut souvent en danger, +surtout en avril-mai 1855, où il était, un jour sur trois, de service à +la batterie du 4e bastion. + +A vivre pendant des mois dans une exaltation et un tremblement +perpétuels, en tête-à-tête avec la mort, son mysticisme religieux se +raviva. Il a des entretiens avec Dieu. En avril 1855, il note dans son +_Journal_ une prière à Dieu, pour le remercier de sa protection dans le +danger et pour le supplier de la lui continuer, «afin d'atteindre le but +éternel et glorieux de l'existence, qui m'est inconnu encore...». Ce but +de sa vie, ce n'était point l'art, c'était déjà la religion. Le 5 mars +1855, il écrivait: + + _J'ai été amené à une grande idée, à la réalisation de laquelle je + me sens capable de consacrer toute ma vie. Cette idée, c'est la + fondation d'une nouvelle religion, la religion du Christ, mais + purifiée des dogmes et des mystères.... Agir en claire conscience, + afin d'unir les hommes par la religion[53]._ + +Ce sera le programme de sa vieillesse. + +Cependant, pour se distraire des spectacles qui l'entouraient, il +s'était remis à écrire. Comment put-il trouver la liberté d'esprit +nécessaire pour composer, sous la grêle d'obus, la troisième partie de +ses Souvenirs: _Jeunesse_? Le livre est chaotique, et l'on peut +attribuer aux conditions dans lesquelles il prit naissance son désordre +et parfois une certaine sécheresse d'analyses abstraites, avec des +divisions et des subdivisions à la manière de Stendhal[54]. Mais on +admire sa calme pénétration du fouillis de pensées et de rêves confus +qui se pressent dans un jeune cerveau. L'œuvre est d'une rare +franchise avec soi-même. Et, par instants, que de fraîcheur poétique, +dans le joli tableau du printemps à la ville, dans le récit de la +confession et de la course au couvent pour le péché oublié! Un +panthéisme passionné donne à certaines pages une beauté lyrique, dont +les accents rappellent les récits du Caucase. Ainsi, la description de +cette nuit d'été: + + _L'éclat tranquille du lumineux croissant. L'étang brillant. Les + vieux bouleaux, dont les branches chevelues s'argentaient d'un + côté, au clair de lune, et, de l'autre, couvraient de leurs ombres + noires les buissons et la route. Le cri de la caille derrière + l'étang. Le bruit à peine perceptible de deux vieux arbres qui se + frôlent. Le bourdonnement des moustiques et la chute d'une pomme + qui tombe sur les feuilles sèches, les grenouilles qui sautent + jusque sur les marches de la terrasse, et dont le dos verdâtre + brille sous un rayon de lune.... La lune monte; suspendue dans le + ciel clair, elle remplit l'espace; l'éclat superbe de l'étang + devient encore plus brillant; les ombres se font plus noires, la + lumière plus transparente.... Et moi, humble vermisseau, déjà + souillé de toutes les passions humaines, mais avec toute la force + immense de l'amour, il me semblait en ce moment que la nature, la + lune et moi, nous n'étions qu'un[55]._ + +Mais la réalité présente parlait plus haut que les rêves du passé; elle +s'imposait, impérieuse. _Jeunesse_ resta inachevée; et le capitaine en +second comte Léon Tolstoï, dans le blindage de son bastion, au +grondement de la canonnade, au milieu de sa compagnie, observait les +vivants et les mourants, et notait leurs angoisses et les siennes dans +ses inoubliables récits de _Sébastopol_. + +Ces trois récits--_Sébastopol en décembre 1854_, _Sébastopol en mai +1855_, _Sébastopol en août 1855_,--sont confondus d'ordinaire dans le +même jugement. Cependant, ils sont bien différents entre eux. Surtout le +second récit, par le sentiment et l'art, se distingue des deux autres. +Ceux-ci sont dominés par le patriotisme: sur le second plane une +implacable vérité. + +On dit qu'après avoir lu le premier récit[56], la tsarine pleura et que +le tsar ordonna, dans son admiration, de traduire ces pages en français +et d'envoyer l'auteur à l'abri du danger. On le comprend aisément. Rien +ici qui n'exalte la patrie et la guerre. Tolstoï vient d'arriver; son +enthousiasme est intact; il nage dans l'héroïsme. Il n'aperçoit encore +chez les défenseurs de Sébastopol ni ambition ni amour-propre, nul +sentiment mesquin. C'est pour lui une épopée sublime, dont les héros +«sont dignes de la Grèce». D'autre part, ces notes ne témoignent d'aucun +effort d'imagination, d'aucun essai de représentation objective; +l'auteur se promène à travers la ville; il voit avec lucidité, mais +raconte dans une forme qui manque de liberté: «Vous voyez.... Vous +entrez... Vous remarquez....» C'est du grand reportage, avec de belles +impressions de nature. + +Tout autre est la seconde scène: _Sébastopol en mai 1855_. Dès les +premières lignes, on lit: + + _Des milliers d'amours-propres humains se sont ici heurtés, ou + apaisés dans la mort...._ + +Et plus loin: + + _... Et comme il y avait beaucoup d'hommes, il y avait beaucoup de + vanités.... Vanité, vanité, partout la vanité, même à la porte du + tombeau! C'est la maladie particulière à notre siècle.... Pourquoi + les Homère et les Shakespeare parlent-ils de l'amour, de la gloire, + des souffrances, et pourquoi la littérature de notre siècle + n'est-elle que l'histoire sans fin des vaniteux et des snobs?_ + +Le récit, qui n'est plus une simple relation de l'auteur, mais qui met +en scène directement les passions et les hommes, montre ce qui se cache +sous l'héroïsme. Le clair regard désabusé de Tolstoï fouille au fond des +cœurs de ses compagnons d'armes; en eux ainsi qu'en lui, il lit +l'orgueil, la peur, la comédie du monde qui continue de se jouer, à deux +doigts de la mort. Surtout la peur est avouée, dépouillée de ses voiles +et montrée toute nue. Ces transes perpétuelles[57], cette obsession de +la mort sont analysées sans pudeur, sans pitié, avec une terrible +sincérité. A Sébastopol, Tolstoï a appris à perdre tout sentimentalisme, +«cette compassion vague, féminine, pleurnicheuse», comme il dit avec +dédain. Et jamais son génie d'analyse, dont on a vu s'éveiller +l'instinct pendant ses années d'adolescence et qui prendra parfois un +caractère presque morbide[58], n'a atteint à l'intensité suraiguë et +hallucinée du récit de la mort de Praskhoukhine. Il y a là deux pages +entières consacrées à décrire ce qui se passe dans l'âme du malheureux, +pendant la seconde où la bombe est tombée et siffle avant d'éclater,--et +une page sur ce qui se passe en lui, après qu'elle a éclaté et qu'«il a +été tué sur le coup par un éclat reçu en pleine poitrine[59]»! + +Comme des entr'actes d'orchestre au milieu du drame, s'ouvrent dans ces +scènes de bataille de larges éclaircies de nature, des trouées de +lumière, la symphonie du jour qui se lève sur le splendide paysage où +agonisent des milliers d'hommes. Et le chrétien Tolstoï, oubliant le +patriotisme de son premier récit, maudit la guerre impie: + + _Et ces hommes, des chrétiens qui professent la même grande loi + d'amour et de sacrifice, en regardant ce qu'ils ont fait, ne + tombent pas à genoux, repentants, devant Celui qui, en leur donnant + la vie, a mis dans l'âme de chacun, avec la peur de la mort, + l'amour du bien et du beau! Ils ne s'embrassent pas, avec des + larmes de joie et de bonheur, comme des frères!_ + +Au moment de terminer cette nouvelle, dont l'accent a une âpreté +qu'aucune de ses œuvres encore n'avait montrée, Tolstoï se sent pris +d'un doute. A-t-il eu tort de parler? + + _Un doute pénible m'étreint. Peut-être ne fallait-il pas dire cela. + Peut-être ce que je dis est une de ces méchantes vérités qui, + cachées inconsciemment dans l'âme de chacun, ne doivent pas être + exprimées pour ne pas devenir nuisibles, comme la lie qu'il ne faut + pas agiter, sous peine de gâter le vin. Où est l'expression du mal + qu'il faut éviter? Où l'expression du beau qu'il faut imiter? Qui + est le malfaiteur et qui est le héros? Tous sont bons et tous sont + mauvais...._ + +Mais il se ressaisit fièrement: + + _Le héros de ma nouvelle, que j'aime de toutes les forces de mon + âme, que je tâche de montrer dans toute sa beauté, et qui toujours + fut, est et sera beau, c'est la Vérité._ + +Après avoir lu ces pages[60], le directeur du _Sovrémennik_, Nekrasov, +écrivait à Tolstoï: + + _Voilà précisément ce qu'il faut à la société russe d'aujourd'hui: + la vérité, la vérité, dont, depuis la mort de Gogol, il est si peu + resté dans la littérature russe.... Cette vérité que vous apportez + dans notre art est quelque chose de tout à fait nouveau chez nous. + Je n'ai peur que d'une chose: que le temps et la lâcheté de la vie, + la surdité et le mutisme de tout ce qui nous entoure fassent de + vous ce qu'ils ont fait de la plupart d'entre nous,--qu'ils ne + tuent en vous l'énergie[61]._ + +Rien de pareil n'était à craindre. Le temps, qui use l'énergie des +hommes ordinaires, n'a fait que tremper celle de Tolstoï. Mais, sur le +moment, les épreuves de la patrie, la prise de Sébastopol, réveillèrent, +avec un sentiment de douloureuse piété, le regret de sa franchise trop +dure. Dans le troisième récit,--_Sébastopol en août 1855_,--racontant +une scène d'officiers qui jouent et se querellent, il s'interrompt et +dit: + + _Mais baissons vite le voile sur ce tableau. Demain, aujourd'hui + peut-être, chacun de ces hommes ira joyeusement à la rencontre de + la mort. Au fond de l'âme de chacun couve la noble étincelle qui + fera de lui un héros._ + +Et si cette pudeur n'enlève rien de sa force au réalisme du récit, le +choix des personnages montre assez les sympathies de l'auteur. L'épopée +de Malakoff et sa chute héroïque se symbolisent en deux figures +touchantes et fières: deux frères, dont l'un, l'aîné, le capitaine +Kozeltzov, a quelques traits de Tolstoï[62]; l'autre, l'enseigne +Volodia, timide et enthousiaste, avec ses fiévreux monologues, ses +rêves, les larmes qui lui montent aux yeux pour un rien, larmes de +tendresse, larmes d'humiliation, ses transes des premières heures qu'il +passe au bastion (le pauvre petit a encore la peur de l'obscurité, et, +quand il est couché, il se cache la tête dans sa capote), l'oppression +que lui cause le sentiment de sa solitude et de l'indifférence des +autres, puis, quand l'heure est venue, sa joie dans le danger. Celui-ci +appartient au groupe des poétiques figures d'adolescents (Pétia de +_Guerre et Paix_, le sous-lieutenant d'_Incursion_) qui, le cœur +plein d'amour, font la guerre en riant et se brisent soudain, sans +comprendre, à la mort. Les deux frères tombent frappés, le même +jour,--le dernier jour de la défense.--Et la nouvelle se termine par ces +lignes, où gronde une rage patriotique: + + _L'armée quittait la ville. Et chaque soldat, en regardant + Sébastopol abandonné, avec une amertume indicible dans le cœur, + soupirait et montrait le poing à l'ennemi[63]._ + + + + +Quand, sorti de cet enfer, où pendant une année il avait touché le fond +des passions, des vanités et de la douleur humaine, Tolstoï se retrouva, +en novembre 1855, parmi les hommes de lettres de Pétersbourg, il éprouva +pour eux un sentiment d'écœurement et de mépris. Tout lui semblait en +eux mesquin et mensonger. Ces hommes, qui de loin lui apparaissaient +dans une auréole d'art,--Tourgueniev, qu'il avait admiré et à qui il +venait de dédier la _Coupe en forêt_,--vus de près, le déçurent +amèrement. Un portrait de 1856 le représente au milieu d'eux: +Tourgueniev, Gontcharov, Ostrovsky, Grigorovitch, Droujinine. Il frappe, +dans le laisser-aller des autres, par son air ascétique et dur, sa tête +osseuse, aux joues creusées, ses bras croisés avec raideur. Debout, en +uniforme, derrière ces littérateurs, «il semble, comme l'écrit +spirituellement Suarès, plutôt garder ces gens que faire partie de leur +société: on le dirait prêt à les reconduire en prison[64]». + +Cependant, tous s'empressaient autour du jeune confrère qui leur +arrivait, entouré de la double gloire de l'écrivain et du héros de +Sébastopol. Tourgueniev, qui avait «pleuré et crié: Hourra!» en lisant +les scènes de _Sébastopol_, lui tendait fraternellement la main. Mais +les deux hommes ne pouvaient s'entendre. Si tous deux voyaient le monde +avec la même clarté de regard, ils mêlaient à leur vision la couleur de +leurs âmes ennemies: l'une, ironique et vibrante, amoureuse et +désenchantée, dévote de la beauté; l'autre, violente, orgueilleuse, +tourmentée d'idées morales, grosse d'un Dieu caché. + +Surtout, ce que Tolstoï ne pardonnait point à ces littérateurs, c'était +de se croire une caste élue, la tête de l'humanité. Il entrait dans son +antipathie pour eux beaucoup de l'orgueil du grand seigneur et de +l'officier vis-à-vis de bourgeois écrivassiers et libéraux[65]. C'était +aussi un trait caractéristique de sa nature,--il le reconnaît +lui-même,--de «s'opposer d'instinct à tous les raisonnements +généralement admis[66]». Une méfiance des hommes, un mépris latent pour +la raison humaine, lui faisaient partout flairer la duperie de soi-même +ou des autres, le mensonge. + + _Il ne croyait jamais à la sincérité des gens. Tout élan moral lui + semblait faux, et il avait l'habitude, avec son regard + extraordinairement pénétrant, de cingler l'homme qui, lui + paraissait-il, ne disait pas la vérité....[67]_ + + _Comme il écoutait! Comme il regardait son interlocuteur, du fond + de ses yeux gris enfoncés dans les orbites! Avec quelle ironie se + serraient ses lèvres[68]!_ + + _Tourgueniev disait qu'il n'avait jamais rien senti de plus pénible + que ce regard aigu, qui, joint à deux ou trois mots d'une + observation venimeuse, était capable de mettre en fureur.[69]_ + +De violentes scènes éclatèrent, dès leurs premières rencontres, entre +Tolstoï et Tourgueniev[70]. De loin, ils s'apaisaient et tâchaient de se +rendre justice. Mais le temps ne fit qu'accuser la répulsion de Tolstoï +pour son milieu littéraire. Il ne pardonnait pas à ces artistes le +mélange de leur vie dépravée et de leurs prétentions morales. + + _J'acquis la conviction que presque tous étaient des hommes + immoraux, mauvais, sans caractère, bien inférieurs à ceux que + j'avais rencontrés dans ma vie de bohême militaire. Et ils étaient + sûrs d'eux-mêmes et contents, comme peuvent l'être des gens tout à + fait sains. Ils me dégoûtèrent[71]._ + +Il se sépara d'eux. Toutefois, il garda quelque temps encore leur foi +intéressée dans l'art[72]. Son orgueil y trouvait son compte. C'était +une religion grassement rétribuée; elle procurait «des femmes, de +l'argent, de la gloire...». + + _De cette religion, j'étais un des pontifes. Situation agréable et + bien avantageuse...._ + +Pour mieux s'y consacrer, il donna sa démission de l'armée (novembre +1856). + +Mais un homme de sa trempe ne pouvait se fermer longtemps les yeux. Il +croyait, il voulait croire au progrès. Il lui semblait «que ce mot +signifiait quelque chose». Un voyage à l'étranger,--du 29 janvier au 30 +juillet 1857,--en France, en Suisse et en Allemagne, fit s'écrouler +cette foi.[73] A Paris, le 6 avril 1857, le spectacle d'une exécution +capitale «lui montra le néant de la superstition du progrès...». + + _Quand je vis la tête se détacher du corps et tomber dans le + panier, je compris, par toutes les forces de mon être, qu'aucune + théorie sur la raison de l'ordre existant ne pouvait justifier un + tel acte. Si même tous les hommes de l'univers, s'appuyant sur + quelque théorie, trouvaient cela nécessaire, je saurais, moi, que + c'est mal: car ce n'est pas ce que disent et font les hommes qui + décide de ce qui est bien ou mal, mais mon cœur[74]._ + +A Lucerne, le 7 juillet 1857, la vue d'un petit chanteur ambulant, à qui +les riches Anglais, hôtes du Schweizerhof, refusaient l'aumône, lui fait +inscrire dans son _Journal du prince D. Nekhludov_[75] son mépris pour +toutes les illusions chères aux libéraux, pour ces gens «qui tracent des +lignes imaginaires sur la mer du bien et du mal...». + + _Pour eux la civilisation, c'est le bien; la barbarie, le mal; la + liberté, le bien; l'esclavage, le mal. Et cette connaissance + imaginaire détruit les besoins instinctifs, primordiaux, les + meilleurs. Et qui me définira ce qu'est la liberté, ce qu'est le + despotisme, ce qu'est la civilisation, ce qu'est la barbarie? Où + donc ne coexistent pas le bien et le mal? Il n'y a en nous qu'un + seul guide infaillible, l'Esprit universel qui nous souffle de nous + rapprocher les uns des autres._ + +De retour en Russie, à Iasnaïa, de nouveau il s'occupa des paysans.[76] +Ce n'était pas qu'il se fît non plus illusion sur le peuple. Il écrit: + + _Les apologistes du peuple et de son bon sens ont beau dire, la + foule est peut-être bien l'union de braves gens; mais alors ils ne + s'unissent que par le côté bestial, méprisable, qui n'exprime que + la faiblesse et la cruauté de la nature humaine[77]._ + +Aussi n'est-ce pas à la foule qu'il s'adresse: c'est à la conscience +individuelle de chaque homme, de chaque enfant du peuple. Car là est la +lumière. Il fonde des écoles, sans trop savoir qu'enseigner. Pour +l'apprendre, il fait un second voyage en Europe, du 3 juillet 1860 au 23 +avril 1861[78]. + +Il étudie les divers systèmes pédagogiques. Est-il besoin de dire qu'il +les rejette tous? Deux séjours à Marseille lui montrèrent que la +véritable instruction du peuple se faisait en dehors de l'école, qu'il +trouva ridicule, par les journaux, les musées, les bibliothèques, la +rue, la vie, qu'il nomme «l'école inconsciente» ou «spontanée». L'école +spontanée, par opposition à l'école obligatoire, qu'il regarde comme +néfaste et niaise, voilà ce qu'il veut fonder, ce qu'il essaye, à son +retour, à Iasnaïa Poliana[79]. Son principe est la liberté. Il n'admet +point qu'une élite, «la société privilégiée libérale», impose sa science +et ses erreurs au peuple, qui lui est étranger. Elle n'y a aucun droit. +Cette méthode d'éducation forcée n'a jamais pu produire, dans +l'Université, «des hommes dont l'humanité a besoin, mais des hommes dont +a besoin la société dépravée: des fonctionnaires, des professeurs +fonctionnaires, des littérateurs fonctionnaires, ou des hommes arrachés +sans aucun but à leur ancien milieu, dont la jeunesse a été gâtée, et +qui ne trouvent pas de place dans la vie: des libéraux irritables, +maladifs[80]». Au peuple de dire ce qu'il veut! S'il ne tient pas «à +l'art de lire et d'écrire que lui imposent les intellectuels», il a ses +raisons pour cela: il a d'autres besoins d'esprit plus pressants et plus +légitimes. Tâchez de les comprendre et aidez-le à les satisfaire! + +Ces libres théories d'un conservateur révolutionnaire, comme il fut +toujours, Tolstoï tâcha de les mettre en pratique, à Iasnaïa, où il se +faisait beaucoup plus le condisciple que le maître de ses élèves[81]. En +même temps, il s'efforçait d'introduire dans l'exploitation agricole un +esprit plus humain. Nommé en 1861 arbitre territorial, dans le district +de Krapivna, il fut le défenseur du peuple contre les abus de pouvoir +des propriétaires et de l'État. + +Mais il ne faudrait pas croire que cette activité sociale le satisfît et +le remplît tout entier. Il continuait d'être la proie de passions +ennemies. En dépit qu'il en eût, il aimait le monde, toujours, et il en +avait besoin. Le plaisir le reprenait, par périodes; ou c'était le goût +de l'action. Il risquait de se faire tuer dans des chasses à l'ours. Il +jouait de grosses sommes. Il lui arrivait même de subir l'influence du +milieu littéraire de Pétersbourg, qu'il méprisait. Au sortir de ces +aberrations, il tombait dans des crises de dégoût. Les œuvres de +cette époque portent fâcheusement les traces de cette incertitude +artistique et morale. _Les Deux Hussards_ (1856)[82] ont des prétentions +à l'élégance, un air fat et mondain, qui choque chez Tolstoï. _Albert_, +écrit à Dijon en 1857[83], est faible et bizarre, dénué de la profondeur +et de la précision qui lui sont habituelles. Le _Journal d'un Marqueur_ +(1856)[84], plus frappant, mais hâtif, semble traduire l'écœurement +que Tolstoï s'inspire à lui-même. Le prince Nekhludov, son +_Doppelgänger_, son double, se tue dans un tripot: + + _Il avait tout: richesse, nom, esprit, aspirations élevées; il + n'avait commis aucun crime; mais il avait fait pire: il avait tué + son cœur, sa jeunesse; il s'était perdu, sans même avoir une + forte passion pour excuse, mais faute de volonté._ + +L'approche même de la mort ne le change pas... + + _La même inconséquence étrange, la même hésitation, la même + légèreté de pensée...._ + +La mort.... A cette époque, elle commence à hanter l'âme de Tolstoï. +_Trois Morts_ (1858-9)[85] annoncent déjà la sombre analyse de _la Mort +d'Ivan Iliitch_, la solitude du mourant, sa haine pour les vivants, ses: +«Pourquoi?» désespérés. Le triptyque des trois morts--la dame riche, le +vieux postillon phtisique et le bouleau abattu--a de la grandeur; les +portraits sont bien tracés, les images assez frappantes, bien que +l'œuvre, trop vantée, soit d'une trame un peu lâche, et que la mort +du bouleau manque de la poésie précise qui fait le prix des beaux +paysages de Tolstoï. Dans l'ensemble, on ne sait encore ce qui l'emporte +de l'art pour l'art ou de l'intention morale. + +Tolstoï l'ignorait lui-même. Le 4 février 1859, pour son discours de +réception à la _Société Moscovite des Amateurs des Lettres russes_, il +faisait l'apologie de l'art pour l'art[86]; et c'était le président de +la Société, Khomiakov, qui, après avoir salué en lui «le représentant de +la littérature proprement artistique», prenait contre lui la défense de +l'art social et moral[87]. + +Un an plus tard, la mort de son frère chéri, Nicolas, emporté par la +phtisie[88], à Hyères, le 19 septembre 1860, bouleversait Tolstoï, au +point «d'ébranler sa foi dans le bien, en tout», et lui faisait renier +l'art: + + _La vérité est horrible.... Sans doute, tant qu'existe le désir de + la savoir et de la dire, on tâche de la savoir et de la dire. C'est + la seule chose qui me soit restée de ma conception morale. C'est la + seule chose que je ferai, mais pas sous la forme de votre art. + L'art, c'est le mensonge, et je ne peux plus aimer le beau + mensonge[89]._ + +Mais, moins de six mois après, il revenait au «beau mensonge», avec +_Polikouchka_[90], qui est peut-être son œuvre la plus dénuée +d'intentions morales, à part la malédiction latente qui pèse sur +l'argent et sur son pouvoir néfaste; œuvre purement écrite pour +l'art; un chef-d'œuvre d'ailleurs, auquel on ne peut reprocher que sa +richesse excessive d'observation, une abondance de matériaux qui +auraient pu suffire à un grand roman, et le contraste trop dur, un peu +cruel, entre l'atroce dénouement et le début humoristique[91]. + + + + +De cette époque de transition, où le génie de Tolstoï tâtonne, doute de +lui-même et semble s'énerver, «sans forte passion, sans volonté +directrice», comme le Nekhludov du _Journal d'un Marqueur_, sort +l'œuvre la plus pure qui soit jamais née de lui, _le Bonheur +Conjugal_ (1859)[92]. C'est le miracle de l'amour. + +Depuis de longues années, il était ami de la famille Bers. Il avait été +amoureux tour à tour de la mère et des trois filles[93]. Ce fut +définitivement de la seconde qu'il s'éprit. Mais il n'osait l'avouer. +Sophie-Andréievna Bers était encore une enfant: elle avait dix-sept ans; +lui, avait plus de trente ans: il se regardait comme un vieux homme, qui +n'avait pas le droit d'associer sa vie usée, souillée, à celle d'une +innocente jeune fille. Il résista, trois ans[94]. Plus tard, il a conté +dans _Anna Karénine_ comment il fit sa déclaration à Sophie Bers et +comment elle y répondit,--en dessinant tous deux, avec de la craie sur +une table, les initiales des mots qu'ils n'osaient dire. Comme Levine +dans _Anna Karénine_, il eut la cruelle loyauté de remettre son +_Journal_ intime à sa fiancée, afin qu'elle n'ignorât rien de ses hontes +passées; et, comme Kitty dans _Anna_, Sophie en ressentit une amère +souffrance. Le 23 septembre 1862 se fit leur mariage. + +Mais depuis trois ans déjà, ce mariage était fait dans la pensée du +poète, écrivant _Bonheur Conjugal_[95]. Depuis trois ans, il avait déjà +vécu par avance les ineffables jours de l'amour qui s'ignore, et les +jours enivrés de l'amour qui se découvre, et, l'heure où les divines +paroles attendues se murmurent, les larmes «d'un bonheur qui s'envole +pour toujours et ne reviendra jamais»; et la réalité triomphante des +premiers temps du mariage, l'égoïsme amoureux, «la joie incessante et +sans cause»; puis, la fatigue qui vient, le mécontentement vague, +l'ennui de la vie monotone, les deux âmes unies qui doucement se +disjoignent et s'éloignent l'une de l'autre, la griserie dangereuse du +monde pour la jeune femme,--coquetteries, jalousie, malentendus +mortels,--l'amour voilé, perdu; enfin le tendre et triste automne du +cœur, la figure de l'amour qui reparaît, pâlie, vieillie, plus +touchante par ses larmes, ses rides, le souvenir des épreuves, le regret +du mal que l'on se fit et des années perdues,--sérénité du soir, passage +auguste de l'amour à l'amitié et du roman de la passion à la +maternité.... Tout ce qui devait venir, tout, Tolstoï l'avait rêvé, +goûté par avance. Et afin de le mieux vivre, il l'avait vécu en elle, en +la bien-aimée. Pour la première fois,--l'unique fois peut-être dans +l'œuvre de Tolstoï,--le roman se passe dans le cœur d'une femme et +est raconté par elle. Avec quelle délicatesse! Beauté de l'âme qui +s'enveloppe d'un voile de pudeur.... L'analyse de Tolstoï a renoncé, +pour cette fois, à sa lumière un peu crue; elle ne s'acharne pas, avec +fièvre, à mettre à nu la vérité. Les secrets de la vie intérieure se +laissent deviner, plutôt qu'ils ne sont livrés. Le cœur et l'art de +Tolstoï sont attendris. Équilibre harmonieux de la forme et de la +pensée: _Bonheur conjugal_ a la perfection d'une œuvre racinienne. + +Le mariage, dont Tolstoï pressentait avec une clarté profonde la douceur +et les troubles, devait être son salut. Il était las, malade, dégoûté de +lui et de ses efforts. Aux succès éclatants qui avaient accueilli ses +premières œuvres avait succédé le silence complet de la critique[96] +et l'indifférence du public. Hautainement, il affectait de s'en réjouir. + + _Ma réputation a beaucoup perdu de sa popularité, qui m'attristait. + Maintenant, je suis tranquille, je sais que j'ai à dire quelque + chose et que j'ai la force de le dire très haut. Quant au public, + qu'il pense ce qu'il voudra!_[97] + +Mais il se vantait: de son art, lui-même n'était pas sûr. Sans doute, il +était maître de son instrument littéraire; mais il ne savait qu'en +faire. Comme il le disait, à propos de _Polikouchka_, «c'était un +bavardage sur le premier sujet venu, par un homme qui sait tenir sa +plume[98]». Ses œuvres sociales avortaient. En 1862, il démissionna +de sa charge d'arbitre territorial. La même année, la police vint +perquisitionner à Iasnaïa Poliana, bouleversa tout, ferma l'école. +Tolstoï était alors absent, surmené; il craignait la phtisie. + + _Les querelles d'arbitrage m'étaient devenues si pénibles, le + travail de l'école si vague, mes doutes qui provenaient du désir + d'instruire les autres en cachant mon ignorance de ce qu'il fallait + enseigner m'étaient si écœurants que je tombai malade. Peut-être + serais-je arrivé alors au désespoir où je faillis succomber quinze + ans plus tard, s'il n'y avait pas eu pour moi un côté inconnu de la + vie qui me promettait le salut: c'était la vie de famille[99]._ + + + + +Il en jouit d'abord, avec la passion qu'il mettait à tout[100]. +L'influence personnelle de la comtesse Tolstoï fut précieuse pour l'art. +Bien douée littérairement[101], elle était, ainsi qu'elle le dit, «une +vraie femme d'écrivain», tant elle prenait à cœur l'œuvre de son +mari. Elle travaillait avec lui, écrivait sous sa dictée, recopiait ses +brouillons[102]. Elle tâchait de le défendre contre son démon religieux, +ce redoutable esprit qui soufflait déjà, par moments, la mort de l'art. +Elle tâchait que sa porte fût close aux utopies sociales[103]. Elle +réchauffait en lui le génie créateur. Elle fit plus: elle apporta à ce +génie la richesse nouvelle de son âme féminine. A part de jolies +silhouettes dans _Enfance_ et _Adolescence_, la femme est à peu près +absente des premières œuvres de Tolstoï, ou elle reste au second +plan. Elle apparaît dans _Bonheur conjugal_, écrit sous l'influence de +l'amour pour Sophie Behrs. Dans les œuvres qui suivent, les types de +jeunes filles et de femmes abondent et ont une vie intense, supérieure +même à celle des hommes. On aime à croire que la comtesse Tolstoï a non +seulement servi de modèle à son mari pour Natacha, dans _Guerre et +Paix_[104], et pour Kitty, dans _Anna Karénine_, mais que, par ses +confidences et sa vision propre, elle put lui être une précieuse et +discrète collaboratrice. Certaines pages d'_Anna Karénine_[105] me +semblent déceler une main de femme. + +Grâce au bienfait de cette union, Tolstoï goûta, pendant dix ou quinze +ans, une paix et une sécurité qui lui étaient depuis longtemps +inconnues[106]. Alors il put, sous l'aile de l'amour, rêver et réaliser +à loisir les chefs-d'œuvre de sa pensée, monuments colossaux qui +dominent tout le roman du XIXe siècle: _Guerre et Paix_ (1864-1869) +et _Anna Karénine_ (1873-1877). + + * * * * * + +_Guerre et Paix_ est la plus vaste épopée de notre temps, une _Iliade_ +moderne. Un monde de figures et de passions s'y agite. Sur cet Océan +humain aux flots innombrables plane une âme souveraine, qui soulève et +refrène les tempêtes avec sérénité. Plus d'une fois, en contemplant +cette œuvre, j'ai pensé à Homère et à Gœthe, malgré les +différences énormes et d'esprit et de temps. Depuis, j'ai vu qu'en +effet, à l'époque où il y travaillait, la pensée de Tolstoï se +nourrissait d'Homère et de Gœthe[107]. Bien plus, dans des notes de +1865 où il classe les divers genres littéraires, il inscrit comme étant +de la même famille: «_Odyssée_, _Iliade_, _1805_[108]...» Le mouvement +naturel de son esprit l'entraînait du roman des destinées individuelles +au roman des armées et des peuples, des grands troupeaux humains où se +fondent les volontés des millions d'êtres. Ses tragiques expériences du +siège de Sébastopol l'acheminaient à comprendre l'âme de la nation russe +et sa vie séculaire. L'immense _Guerre et Paix_ ne devait être, dans ses +projets, que le panneau central d'une série de fresques épiques, où se +déroulerait le poème de la Russie, de Pierre le Grand aux +Décembristes[109]. + +Il faut, pour bien sentir la puissance de l'œuvre, se rendre compte +de son unité cachée[110]. La plupart des lecteurs français, un peu +myopes, n'en voient que les milliers de détails, dont la profusion les +émerveille et les déroute. Ils sont perdus dans cette forêt de vie. Il +faut s'élever au-dessus et embrasser du regard l'horizon libre, le +cercle des bois et des champs; alors on percevra l'esprit homérique de +l'œuvre, le calme des lois éternelles; le rythme imposant du souffle +du destin, le sentiment de l'ensemble auquel tous les détails sont liés, +et, dominant son œuvre, le génie de l'artiste, comme le Dieu de la +Genèse qui flotte sur les eaux. + +D'abord, la mer immobile. La paix, la société russe à la veille de la +guerre. Les cent premières pages reflètent, avec une exactitude +impassible et une ironie supérieure, le néant des âmes mondaines. Vers +la centième page seulement, s'élève le cri d'un de ces morts +vivants,--le pire d'entre eux, le prince Basile: + + _Nous péchons, nous trompons, et tout cela pourquoi? J'ai dépassé + la cinquantaine, mon ami... Tout finit par la mort... La mort, + quelle terreur!_ + +Parmi ces âmes fades, menteuses et désœuvrées, capables de toutes les +aberrations et des crimes, s'esquissent certaines natures plus +saines:--les sincères, par naïveté maladroite comme Pierre Besoukhov, +par indépendance foncière, par sentiment vieux-russe, comme Marie +Dmitrievna, par fraîcheur juvénile, comme les petits Rostov;--les âmes +bonnes et résignées, comme la princesse Marie;--et celles qui ne sont +pas bonnes, mais fières, et que tourmente cette existence malsaine, +comme le prince André. + +Mais voici le premier frémissement des flots. L'action. L'armée russe en +Autriche. La fatalité règne, nulle part plus dominatrice que dans le +déchaînement des forces élémentaires,--dans la guerre. Les véritables +chefs sont ceux qui ne cherchent pas à diriger, mais, comme Koutouzov ou +comme Bagration, à «laisser croire que leurs intentions personnelles +sont en parfait accord avec ce qui est en réalité le simple effet de la +force des circonstances, de la volonté des subordonnés et des caprices +du hasard». Bienfait de s'abandonner à la main du Destin! Bonheur de +l'action pure, état normal et sain. Les esprits troublés retrouvent leur +équilibre. Le prince André respire, commence à vivre.... Et tandis que +là-bas, loin du souffle vivifiant de ces tempêtes sacrées, les deux âmes +les meilleures, Pierre et la princesse Marie, sont menacées par la +contagion de leur monde, par le mensonge d'amour, André, blessé à +Austerlitz, a soudain, au milieu de l'ivresse de l'action, brutalement +rompue, la révélation de l'immensité sereine. Étendu sur le dos, «il ne +voit plus rien que très haut au-dessus de lui un ciel infini, profond, +où voguaient mollement de légers nuages grisâtres». + + _Quel calme! Quelle paix! se disait-il, quelle différence avec ma + course forcenée! Comment ne l'avais-je pas remarqué plus tôt, ce + haut ciel? Comme je suis heureux de l'avoir enfin aperçu! Oui, tout + est vide, tout est déception, excepté lui... Il n'y a rien, hors + lui... Et Dieu en soit loué!_ + +Cependant, la vie le reprend, et la vague retombe. Abandonnées de +nouveau à elles-mêmes, dans l'atmosphère démoralisante des villes, les +âmes découragées, inquiètes, errent au hasard dans la nuit. Parfois, au +souffle empoisonné du monde se mêlent les effluves enivrants et +affolants de la nature, le printemps, l'amour, les forces aveugles, qui +rapprochent du prince André la charmante Natacha, et qui, l'instant +d'après, la jettent dans les bras du premier séducteur venu. Tant de +poésie, de tendresse, de pureté de cœur, que le monde a flétries! Et +toujours «le grand ciel qui plane sur l'abjection outrageante de la +terre». Mais les hommes ne le voient pas. Même André a oublié la lumière +d'Austerlitz. Pour lui, le ciel n'est plus «qu'une voûte sombre et +pesante», qui recouvre le néant. + +Il est temps que se lève de nouveau sur ces âmes anémiées l'ouragan de +la guerre. La patrie est envahie. Borodino. Grandeur solennelle de cette +journée. Les inimitiés s'effacent. Dologhov embrasse son ennemi Pierre. +André, blessé, pleure de tendresse et de pitié sur le malheur de l'homme +qu'il haïssait le plus, Anatole Kouraguine, son voisin d'ambulance. +L'unité des cœurs s'accomplit par le sacrifice passionné à la patrie +et par la soumission aux lois divines. + + _Accepter l'effroyable nécessité de la guerre, sérieusement, avec + austérité... L'épreuve la plus difficile est la soumission de la + liberté humaine aux lois divines. La simplicité de cœur consiste + dans la soumission à la volonté de Dieu._ + +L'âme du peuple russe et sa soumission au destin s'incarnent dans le +généralissime Koutouzov: + + _Ce vieillard, qui n'avait plus, en fait de passions, que + l'expérience, résultat des passions, et chez qui l'intelligence, + destinée à grouper les faits et à en tirer des conclusions, était + remplacée par une contemplation philosophique des événements, + n'invente rien, n'entreprend rien; mais il écoute et se rappelle + tout, il saura s'en servir au bon moment, n'entravera rien d'utile, + ne permettra rien de nuisible. Il épie sur le visage de ses troupes + cette force insaisissable qui s'appelle la volonté de vaincre, la + victoire future. Il admet quelque chose de plus puissant que sa + volonté: la marche inévitable des faits qui se déroulent devant ses + yeux; il les voit, il les suit, et il sait faire abstraction de sa + personne._ + +Enfin, il a le cœur russe. Ce fatalisme du peuple russe, +tranquillement héroïque, se personnifie aussi dans le pauvre moujik, +Platon Karataiev, simple, pieux, résigné, avec son bon sourire dans les +souffrances et dans la mort. A travers les épreuves, les ruines de la +patrie, les affres de l'agonie, les deux héros du livre, Pierre et +André, arrivent à la délivrance morale et à la joie mystique, par +l'amour et la foi, qui font voir Dieu vivant. + +Tolstoï ne termine point là. L'épilogue, qui se passe en 1820, est une +transition d'une époque à une autre, de l'âge napoléonien à l'âge des +Décembristes. Il donne le sentiment de la continuité et du +recommencement de la vie. Au lieu de débuter et de finir en pleine +crise, Tolstoï finit, comme il a débuté, au moment où une grande vague +s'efface et où la vague suivante naît. Déjà l'on aperçoit les héros à +venir, les conflits qui s'élèveront entre eux et les morts qui +ressuscitent dans les vivants[111]. + +J'ai tâché de dégager les grandes lignes du roman: car il est rare qu'on +se donne la peine de les chercher. Mais que dire de la puissance +extraordinaire de vie de ces centaines de héros, tous individuels et +dessinés d'une façon inoubliable, soldats, paysans, grands seigneurs, +Russes, Autrichiens et Français! Rien ne sent ici l'improvisation. Pour +cette galerie de portraits, sans analogue dans toute la littérature +européenne, Tolstoï a fait des esquisses sans nombre, «combiné, +disait-il, des millions de projets», fouillé dans les bibliothèques, mis +à contribution ses archives de famille[112], ses notes antérieures, ses +souvenirs personnels. Cette préparation minutieuse assure la solidité du +travail, mais ne lui enlève rien de sa spontanéité. Tolstoï travaillait, +d'enthousiasme, avec une ardeur et une joie qui se communiquent au +lecteur. Surtout, ce qui fait le plus grand charme de _Guerre et Paix_, +c'est sa jeunesse de cœur. Il n'est pas une autre œuvre de Tolstoï +qui soit aussi riche en âmes d'enfants et d'adolescents; et chacune est +une musique, d'une pureté de source, d'une grâce qui attendrit comme une +mélodie de Mozart: le jeune Nicolas Rostov, Sonia, le pauvre petit +Pétia. + +La plus exquise est Natacha. Chère petite fille, fantasque, rieuse, au +cœur aimant, qu'on voit grandir auprès de soi, que l'on suit dans la +vie, avec la chaste tendresse qu'on aurait pour une sœur,--qui ne +croit l'avoir connue?... Nuit admirable de printemps, où Natacha, à sa +fenêtre que baigne le clair de lune, rêve et parle follement, au-dessus +de la fenêtre du prince André qui l'écoute.... Émotions du premier bal, +amour, attente d'amour, floraison de désirs et de rêves désordonné, +course en traîneau, la nuit, dans la forêt neigeuse où s'allument des +lueurs fantastiques. Nature, qui vous étreint de sa trouble tendresse. +Soirée à l'Opéra, monde étrange de l'art, où la raison se grise; folie +du cœur, folie du corps qui se languit d'amour; douleur qui lave +l'âme, divine pitié, qui veille le bien-aimé mourant.... On ne peut +évoquer ces pauvres souvenirs sans l'émotion qu'on aurait à parler d'une +amie, la plus aimée. Ah! qu'une telle création fait mesurer la faiblesse +des types féminins dans presque tout le roman et le théâtre +contemporains! La vie même est saisie, et si souple, si fluide que, +d'une ligne à l'autre, il semble qu'on la voie palpiter et changer.--La +princesse Marie, la laide, belle par la bonté, n'est pas une peinture +moins parfaite; mais comme elle eût rougi, la fille timide et gauche, +comme elles rougiront, celles qui lui ressemblent, en voyant dévoilés +tous les secrets d'un cœur, qui se cache peureusement aux regards! + +En général, les caractères de femmes sont, comme je l'indiquais, très +supérieurs aux caractères d'hommes, surtout à ceux des deux héros où +Tolstoï a mis sa pensée propre: la nature molle et faible de Pierre +Besoukhov, la nature ardente et sèche du prince André Bolkonski. Ce sont +des âmes qui manquent de centre; elles oscillent perpétuellement, plutôt +qu'elles n'évoluent; elles vont d'un pôle à l'autre, sans jamais +avancer. On répondra sans doute qu'en cela elles sont bien russes. Je +remarquerai pourtant que des Russes ont fait les mêmes critiques. C'est +à ce propos que Tourgueniev reprochait à la psychologie de Tolstoï de +rester stationnaire. «Pas de vrai développement. D'éternelles +hésitations, des vibrations du sentiment[113].» Tolstoï convenait +lui-même qu'il avait un peu sacrifié, par moments, les caractères +individuels[114] à la fresque historique. + +Et la gloire, en effet, de _Guerre et Paix_ est dans la résurrection de +tout un âge de l'histoire, de ces migrations de peuples, de la bataille +des nations. Ses vrais héros, ce sont les peuples; et derrière eux, +comme derrière les héros d'Homère, les dieux qui les mènent: les forces +invisibles, «les infiniment petits qui dirigent les masses», le souffle +de l'Infini. Ces combats gigantesques, où un destin caché entrechoque +les nations aveugles, ont une grandeur mythique. Par delà l'_Iliade_, on +songe aux épopées hindoues[115]. + + * * * * * + +_Anna Karénine_ marque, avec _Guerre et Paix_, le sommet de cette +période de maturité[116]. C'est une œuvre plus parfaite, que mène un +esprit encore plus sûr de son métier artistique, plus riche aussi +d'expérience, et pour qui le monde du cœur n'a plus aucun secret. +Mais il y manque cette flamme de jeunesse, cette fraîcheur +d'enthousiasme,--les grandes ailes de _Guerre et Paix_. Tolstoï n'a +déjà plus la même joie à créer. La quiétude passagère des premiers temps +du mariage a disparu. Dans le cercle enchanté de l'amour et de l'art, +que la comtesse Tolstoï a tracé autour de lui, recommencent à se glisser +les inquiétudes morales. + +Déjà, dans les premiers chapitres de _Guerre et Paix_, un an après le +mariage, les confidences du prince André à Pierre, au sujet du mariage, +marquaient le désenchantement de l'homme qui voit dans la femme aimée +l'étrangère, l'innocente ennemie, l'obstacle involontaire à son +développement moral. Des lettres de 1865 annoncent le prochain retour +des tourments religieux. Ce ne sont encore que de brèves menaces, +qu'efface le bonheur de vivre. Mais dans les mois où Tolstoï termine +_Guerre et Paix_, en 1869, voici une secousse plus grave: + +Il avait quitté les siens, pour quelques jours, il visitait un domaine. +Une nuit, il était couché; deux heures du matin venaient de sonner: + + _J'étais terriblement fatigué, j'avais sommeil et me sentais assez + bien. Tout d'un coup, je fus saisi d'une telle angoisse, d'un tel + effroi que jamais je n'ai éprouvé rien de pareil. Je te raconterai + cela en détail[117]: c'était vraiment épouvantable. Je sautai du + lit et ordonnai d'atteler. Pendant qu'on attelait, je m'endormis, + et quand on m'éveilla, j'étais complètement remis. Hier, la même + chose s'est reproduite, mais à un degré beaucoup moindre...[118]._ + +Le château d'illusions, laborieusement construit par l'amour de la +comtesse Tolstoï, se lézarde. Dans le vide où l'achèvement de _Guerre et +Paix_ laisse l'esprit de l'artiste, celui-ci est repris par ses +préoccupations philosophiques[119] et pédagogiques: il veut écrire un +_Abécédaire_[120] pour le peuple; il y travaille quatre ans avec +acharnement; il en est plus fier que de _Guerre et Paix_, et, lorsqu'il +l'a écrit (1872), il en récrit un second (1875). Puis, il s'entiche du +grec, il l'étudie du matin au soir, il laisse tout autre travail, il +découvre «le délicieux Xénophon», et Homère, le vrai Homère, non pas +celui des traducteurs, «tous ces Joukhovski et ces Voss qui chantent +d'une voix quelconque, gutturale, geignarde, doucereuse», mais «cet +autre diable, qui chante à pleine voix, sans que jamais lui vienne en +tête que quelqu'un peut l'écouter[121]». + + _Sans la connaissance du grec, pas d'instruction!... Je suis + convaincu que de tout ce qui, dans le verbe humain, est vraiment + beau, d'une beauté simple, jusqu'à présent je ne savais rien[122]._ + +C'est une folie: il en convient. Il se remet à l'école avec une telle +passion qu'il en tombe malade. Il doit, en 1871, aller faire une cure de +koumiss, à Samara, chez les Bachkirs. Sauf du grec, il est mécontent de +tout. A la suite d'un procès, en 1872, il parle sérieusement de vendre +tout ce qu'il a en Russie et de s'installer en Angleterre. La comtesse +Tolstoï se désole: + + _Si tu t'absorbes toujours dans tes Grecs, tu ne guériras pas. Ce + sont eux qui te valent cette angoisse et cette indifférence pour la + vie présente. Ce n'est pas en vain qu'on appelle le grec une langue + morte: elle met dans un état d'esprit mort[123]._ + +Enfin, après beaucoup de projets abandonnés, à peine ébauchés, le 19 +mars 1873, à la grande joie de la comtesse, il commence _Anna +Karénine_[124]. Tandis qu'il y travaille, sa vie est attristée par des +deuils domestiques[125]; sa femme est malade. «La béatitude ne règne pas +dans la maison[126]...» + +L'œuvre porte un peu la trace de cette expérience attristée, de ces +passions désabusées[127]. Sauf dans les jolis chapitres des fiançailles +de Levine, l'amour n'a plus la jeune poésie qui égale certaines pages de +_Guerre et Paix_ aux plus belles poésies lyriques de tous les temps. En +revanche, il a pris un caractère âpre, sensuel, impérieux. La fatalité +qui règne sur le roman n'est plus, comme dans _Guerre et Paix_, une +sorte de dieu Krichna, meurtrier et serein, le Destin des Empires, mais +la folie d'aimer, «la Vénus tout entière...» C'est elle qui, dans la +scène merveilleuse du bal, où la passion s'empare, à leur insu, d'Anna +et de Wronski, prête à la beauté innocente d'Anna, couronnée de pensées +et vêtue de velours noir, «une séduction presque infernale»[128]. C'est +elle qui, lorsque Wronski vient de se déclarer, fait rayonner le visage +d'Anna,--«non de joie: c'était le rayonnement terrible d'un incendie, +par une nuit obscure[129]». C'est elle qui, dans les veines de cette +femme loyale et raisonnable, de cette jeune mère aimante, fait couler +une force voluptueuse de sève et s'installe dans son cœur, qu'elle ne +quittera plus qu'après l'avoir détruit. Aucun de ceux qui approchent +Anna n'est sans subir l'attirance et l'effroi du démon caché. La +première, Kitty, le découvre, avec saisissement. Une crainte +mystérieuse se mêle à la joie de Wronski, quand il va voir Anna. Levine, +en sa présence, perd toute sa volonté. Anna elle-même sait bien qu'elle +ne s'appartient plus. A mesure que l'histoire se déroule, l'implacable +passion ronge, pièce par pièce, tout l'édifice moral de la fière +personne. Tout ce qu'il y a de meilleur en elle, son âme brave et +sincère, s'effrite et tombe: elle n'a plus la force de sacrifier sa +vanité mondaine; sa vie n'a plus d'autre objet que de plaire à son +amant; elle s'interdit peureusement, honteusement, d'avoir des enfants; +la jalousie, la torture; la force sensuelle qui l'asservit l'oblige à +mentir dans ses gestes, dans sa voix, dans ses yeux; elle tombe au rang +des femmes qui ne cherchent plus qu'à tourner la tête à tout homme, quel +qu'il soit; elle a recours à la morphine pour s'abrutir, jusqu'au jour +où les tourments intolérables qui la dévorent la jettent, avec l'amer +sentiment de sa déchéance morale, sous les roues d'un wagon. «Et le +petit moujik à barbe ébouriffée»,--la vision sinistre qui a hanté ses +rêves et ceux de Wronski,--«se penche du marchepied du wagon sur la +voie»; et, disait le rêve prophétique, «il était courbé en deux sur un +sac, et il y enfouissait les restes de quelque chose, qui avait été la +vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs...» + + «_Je me suis réservé la vengeance_[130]», dit le Seigneur.... + +Autour de cette tragédie d'une âme que l'amour consume et qu'écrase la +Loi de Dieu,--peinture d'une seule coulée et d'une profondeur +effrayante,--Tolstoï a disposé, comme dans _Guerre et Paix_, les romans +d'autres vies. Malheureusement ici, ces histoires parallèles alternent +d'une façon un peu raide et factice, sans atteindre à l'unité organique +de la symphonie de _Guerre et Paix_. On peut aussi trouver que le +parfait réalisme de certains tableaux--les cercles aristocratiques de +Pétersbourg et leurs oisifs entretiens,--touche parfois à l'inutilité. +Enfin, plus ouvertement encore que dans _Guerre et Paix_, Tolstoï a +juxtaposé sa personnalité morale et ses idées philosophiques au +spectacle de la vie. Mais l'œuvre n'en est pas moins d'une richesse +merveilleuse. Même profusion de types que dans _Guerre et Paix_, et tous +d'une justesse frappante. Les portraits d'hommes me semblent même +supérieurs. Tolstoï s'est complu à peindre Stepane Arcadievitch, +l'aimable égoïste, que nul ne peut voir sans répondre à son affectueux +sourire, et Karénine, le type parfait du grand fonctionnaire, l'homme +d'État distingué et médiocre, avec sa manie de cacher ses sentiments +vrais sous une ironie perpétuelle: mélange de dignité et de lâcheté, de +pharisianisme et de sentiment chrétien; produit étrange d'un monde +artificiel, dont il lui est impossible malgré son intelligence et sa +générosité réelle de se dégager jamais,--et qui a bien raison de se +défier de son cœur: car, lorsqu'il s'y abandonne, c'est pour tomber +à la fin dans une niaiserie mystique. + +Mais l'intérêt principal du roman, avec la tragédie d'Anna et les +tableaux variés de la société russe vers 1860,--salons, cercles +d'officiers, bals, théâtres, courses,--est dans son caractère +autobiographique. Beaucoup plus qu'aucun autre personnage de Tolstoï, +Constantin Levine est son incarnation. Non seulement Tolstoï lui a prêté +ses idées à la fois conservatrices et démocratiques, son +anti-libéralisme d'aristocrate paysan qui méprise les +intellectuels[131]; mais il lui a prêté sa vie. L'amour de Levine et de +Kitty et leurs premières années de mariage sont une transposition de ses +propres souvenirs domestiques,--de même que la mort du frère de Levine +est une douloureuse évocation de la mort du frère de Tolstoï, Dmitri. +Toute la dernière partie, inutile au roman, nous fait lire dans les +troubles qui l'agitaient alors. Si l'épilogue de _Guerre et Paix_ était +une transition artistique à une autre œuvre projetée, l'épilogue +d'_Anna Karénine_ est une transition autobiographique à la révolution +morale, qui devait, deux ans plus tard, s'exprimer par _les +Confessions_. Déjà, au cours du livre, revient perpétuellement, sous une +forme ironique ou violente, la critique de la société contemporaine, +qu'il ne cessera de combattre dans ses œuvres futures. Guerre au +mensonge, à tous les mensonges, aussi bien aux mensonges vertueux +qu'aux mensonges vicieux, aux bavardages libéraux, à la charité +mondaine, à la religion de salon, à la philanthropie! Guerre au monde, +qui fausse tous les sentiments vrais et fatalement brise les élans +généreux de l'âme! La mort jette une lumière subite sur les conventions +sociales. Devant Anna mourante, le guindé Karénine s'attendrit. Dans +cette âme sans vie, où tout est fabriqué, pénètre un rayon d'amour et de +pardon chrétien. Tous trois, le mari, la femme et l'amant, sont +momentanément transformés. Tout devient simple et loyal. Mais à mesure +qu'Anna se rétablit, ils sentent, tous les trois, «en face de la force +morale, presque sainte qui les guidait intérieurement, l'existence d'une +autre force, brutale, mais toute-puissante, qui dirige leur vie malgré +eux, et ne leur accordera pas la paix.» Et ils savent d'avance qu'ils +seront impuissants dans cette lutte, où «ils seront obligés de faire le +mal, que le monde jugera nécessaire[132]». + +Si Levine, comme Tolstoï qu'il incarne, s'épure lui aussi, dans +l'épilogue du livre, c'est que la mort l'a, lui aussi, touché. +Jusque-là, «incapable de croire, il l'était également de douter tout à +fait[133]». Depuis qu'il a vu mourir son frère, la terreur de son +ignorance le tient. Son mariage a, pour un temps, étouffé ces angoisses. +Mais, dès la naissance de son premier enfant, elles reparaissent. Il +passe alternativement par des crises de prière et de négation. Il lit en +vain les philosophes. Dans son affolement, il en vient à redouter la +tentation du suicide. Le travail physique le soulage: ici, point de +doutes, tout est clair. Levine cause avec les paysans; un d'eux lui +parle des hommes «qui vivent non pour soi, mais pour Dieu». Ce lui est +une illumination. Il voit l'antagonisme entre la raison et le cœur. +La raison enseigne la lutte féroce pour la vie; il n'y a rien de +raisonnable à aimer son prochain: + + _La raison ne m'a rien appris; tout ce que je sais m'a été donné, + révélé par le cœur[134]._ + +Dès lors, le calme revient. Le mot de l'humble moujik, dont le cœur +est le seul guide, l'a ramené à Dieu... Quel Dieu? Il ne cherche pas à +le savoir. Levine, à ce moment, comme Tolstoï le restera longtemps, est +humble à l'égard de l'Église, et nullement en révolte contre les dogmes. + + _Il y a une vérité, même dans l'illusion de la voûte céleste et + dans les mouvements apparents des astres[135]._ + + + + +Ces angoisses de Levine, ces velléités de suicide qu'il cachait à Kitty, +Tolstoï au même moment les cachait à sa femme. Mais il n'avait pas +encore atteint le calme qu'il prêtait à son héros. A vrai dire, ce calme +n'est guère communicatif. On sent qu'il est désiré plus que réalisé, et +que tout à l'heure Levine retombera dans ses doutes. Tolstoï n'en était +pas dupe. Il avait eu bien de la peine à aller jusqu'au bout de son +œuvre. _Anna Karénine_ l'ennuyait, avant qu'il eût fini[136]. Il ne +pouvait plus travailler. Il restait là, inerte, sans volonté, en proie +au dégoût et à la terreur de lui-même. Alors, dans le vide de sa vie, se +leva le grand vent qui sortait de l'abîme, le vertige de la mort. +Tolstoï a raconté ces terribles années, plus tard, quand il venait +d'échapper au gouffre[137]. + +«Je n'avais pas cinquante ans, dit-il[138], j'aimais, j'étais aimé, +j'avais de bons enfants, un grand domaine, la gloire, la santé, la +vigueur physique et morale; j'étais capable de faucher comme un paysan; +je travaillais dix heures de suite sans fatigue. Brusquement, ma vie +s'arrêta. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir. Mais ce n'était +pas vivre. Je n'avais plus de désirs. Je savais qu'il n'y avait rien à +désirer. Je ne pouvais même pas souhaiter de connaître la vérité. La +vérité était que la vie est une insanité. J'étais arrivé à l'abîme et je +voyais nettement que devant moi il n'y avait rien, que la mort. Moi, +homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre. +Une force invincible m'entraînait à me débarrasser de la vie... Je ne +dirai pas que je voulais me tuer. La force qui me poussait hors de la +vie était plus puissante que moi; c'était une aspiration semblable à mon +ancienne aspiration à la vie, seulement en sens inverse. Je devais user +de ruse envers moi-même pour ne pas y céder trop vite. Et voilà que moi, +l'homme heureux, je me cachais à moi-même la corde, pour ne pas me +pendre à la poutre, entre les armoires de ma chambre, où chaque soir je +restais seul à me déshabiller. Je n'allais plus à la chasse avec mon +fusil, pour ne pas me laisser tenter[139]. Il me semblait que ma vie +était une farce stupide, qui m'était jouée par quelqu'un. Quarante ans +de travail, de peines, de progrès, pour voir qu'il n'y a rien! Rien. De +moi, il ne restera que la pourriture et les vers... On peut vivre, +seulement pendant qu'on est ivre de la vie; mais aussitôt l'ivresse +dissipée, on voit que tout n'est que supercherie, supercherie stupide... +La famille et l'art ne pouvaient plus me suffire. La famille, c'étaient +des malheureux comme moi. L'art est un miroir de la vie. Quand la vie +n'a plus de sens, le jeu du miroir ne peut plus amuser. Et le pire, je +ne pouvais me résigner. J'étais semblable à un homme égaré dans une +forêt, qui est saisi d'horreur, parce qu'il s'est égaré, et qui court de +tous côtés et ne peut s'arrêter, bien qu'il sache qu'à chaque pas il +s'égare davantage...» + +Le salut vint du peuple. Tolstoï avait toujours eu pour lui «une +affection étrange, toute physique[140]», que n'avaient pu ébranler les +expériences répétées de ses désillusions sociales. Dans les dernières +années, il s'était, comme Levine, beaucoup rapproché de lui[141]. Il se +prit à penser à ces milliards d'êtres en dehors du cercle étroit des +savants, des riches et des oisifs qui se tuaient, s'étourdissaient, ou +traînaient lâchement, comme lui, une vie désespérée. Et il se demanda +pourquoi ces milliards d'êtres échappaient à ce désespoir, pourquoi ils +ne se tuaient pas. Il aperçut alors qu'ils vivaient, non par le secours +de la raison, mais sans se soucier d'elle,--par la foi. Qu'était-ce que +cette foi, qui ignorait la raison? + + _La foi est la force de la vie. On ne peut pas vivre sans la foi. + Les idées religieuses ont été élaborées dans le lointain infini de + la pensée humaine. Les réponses données par la foi au sphinx de la + vie contiennent la sagesse la plus profonde de l'humanité._ + +Suffit-il donc de connaître ces formules de la sagesse, qu'a +enregistrées le livre des religions?--Non, la foi n'est pas une science, +la foi est une action; elle n'a de sens que si elle est vécue. Le dégoût +qu'inspira à Tolstoï la vue des gens riches et _bien pensants_, pour qui +la foi n'était qu'une sorte de «consolation épicurienne de la vie», le +rejeta décidément parmi les hommes simples, qui mettaient seuls d'accord +leur vie avec leur foi. + + _Et il comprit que la vie du peuple travailleur était la vie + elle-même et que le sens attribué à cette vie était la vérité._ + +Mais comment se faire peuple, et partager sa foi? On a beau savoir que +les autres ont raison; il ne dépend pas de nous que nous soyons comme +eux. En vain, nous prions Dieu; en vain, nous tendons vers lui nos bras +avides. Dieu fuit. Où le saisir? + +Un jour, la grâce vint. + + _Un jour de printemps précoce, j'étais seul dans la forêt et + j'écoutais ses bruits. Je pensais à mes agitations des trois + dernières années, à ma recherche de Dieu, à mes sautes perpétuelles + de la joie au désespoir... Et brusquement je vis que je ne vivais + que lorsque je croyais en Dieu. A sa seule pensée, les ondes + joyeuses de la vie se soulevaient en moi. Tout s'animait autour, + tout recevait un sens. Mais dès que je n'y croyais plus, soudain la + vie cessait._ + + _--Alors, qu'est-ce que je cherche encore? cria en moi une voix. + C'est donc Lui, ce sans quoi on ne peut vivre! Connaître Dieu et + vivre, c'est la même chose. Dieu, c'est la vie...._ + + _Depuis, cette lumière ne m'a plus quitté[142]._ + +Il était sauvé. Dieu lui était apparu[143]. + +Mais comme il n'était pas un mystique de l'Inde, à qui l'extase suffit, +comme en lui se mêlaient aux rêves de l'Asiatique la manie de raison et +le besoin d'action de l'homme d'Occident, il lui fallait ensuite +traduire sa révélation en foi pratique et dégager de cette vie divine +des règles pour la vie quotidienne. Sans aucun parti-pris, avec le désir +sincère de croire aux croyances des siens, il commença par étudier la +doctrine de l'Église orthodoxe, dont il faisait partie[144]. Afin d'en +être plus près, il se soumit pendant trois ans à toutes les cérémonies, +se confessant, communiant, n'osant juger ce qui le choquait, +s'inventant des explications pour ce qu'il trouvait obscur ou +incompréhensible, s'unissant dans leur foi à tous ceux qu'il aimait, +vivants ou morts, et toujours gardant l'espoir qu'à un certain moment +«l'amour lui ouvrirait les portes de la vérité».--Mais il avait beau +faire: sa raison et son cœur se révoltaient. Tels actes, comme le +baptême et la communion, lui semblaient scandaleux. Quand on le força à +répéter que l'hostie était le vrai corps et le vrai sang du Christ, «il +en eut comme un coup de couteau au cœur». Ce ne furent pourtant pas +les dogmes qui élevèrent entre lui et l'Église un mur infranchissable, +mais les questions pratiques,--deux surtout: l'intolérance haineuse et +mutuelle des Églises[145], et la sanction, formelle ou tacite, donnée à +l'homicide,--la guerre et la peine de mort. + +Alors Tolstoï brisa net; et sa rupture fut d'autant plus violente que +depuis trois années il comprimait sa pensée. Il ne ménagea plus rien. +Avec emportement, il foula aux pieds cette religion, que la veille +encore il s'obstinait à pratiquer. Dans sa _Critique de la théologie +dogmatique_ (1879-1881), il la traita non seulement «d'insanité, mais de +mensonge conscient et intéressé[146]». Il lui opposa l'Évangile, dans +sa _Concordance et Traduction des quatre Évangiles_ (1881-1883). Enfin, +sur l'Évangile, il édifia sa foi (_En quoi consiste ma foi_, 1883). + +Elle tient toute en ces mots: + + _Je crois en la doctrine du Christ. Je crois que le bonheur n'est + possible sur la terre que quand tous les hommes l'accompliront._ + +Et elle a pour pierre angulaire le Sermon sur la Montagne, dont Tolstoï +ramène l'enseignement essentiel à cinq commandements: + + I. Ne te mets pas en colère. + II. Ne commets pas l'adultère. + III. Ne prête pas serment. + IV. Ne résiste pas au mal par le mal. + V. Ne sois l'ennemi de personne. + +C'est la partie négative de la doctrine, dont la partie positive se +résume en ce seul commandement: + +Aime Dieu et ton prochain comme toi-même. + + _Le Christ a dit que celui qui aura violé le moindre de ces + commandements tiendra la plus petite place dans le royaume des + cieux._ + +Et Tolstoï ajoute naïvement: + + _Si étrange que cela paraisse, j'ai dû, après dix-huit siècles, + découvrir ces règles comme une nouveauté._ + +Tolstoï croit-il donc à la divinité du Christ?--En aucune façon. A quel +titre l'invoque-t-il? Comme le plus grand de la lignée des +sages,--Brahmanes, Bouddha, Lao-Tse, Confucius, Zoroastre, Isaïe,--qui +ont montré aux hommes le vrai bonheur auquel ils aspirent et la voie +qu'il faut suivre[147]. Tolstoï est le disciple de ces grands créateurs +religieux, de ces demi-dieux et de ces prophètes hindous, chinois et +hébraïques. Il les défend--comme il sait défendre: en attaquant--contre +ceux qu'il nomme «les Pharisiens» et «les Scribes»: contre les Églises +établies et contre les représentants de la science orgueilleuse, ou +plutôt «du philosophisme scientifique[148]». Ce n'est pas qu'il fasse +appel à la révélation contre la raison. Depuis qu'il est sorti de la +période de troubles que racontent _les Confessions_, il est et reste +essentiellement un croyant en la Raison, on pourrait dire un mystique de +la Raison. + +«_Au commencement était le Verbe_, répète-t-il avec saint Jean, _le +Verbe, Logos, c'est-à-dire la Raison_[149].» + +Son livre _De la Vie_ (1887) porte, en épigraphe, les lignes fameuses de +Pascal[150]: + + _L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais + c'est un roseau pensant.... Toute notre dignité consiste dans la + pensée... Travaillons donc à bien penser: voilà le principe de la + morale._ + +Et le livre entier n'est qu'un hymne à la Raison. + +Il est vrai que sa Raison n'est pas la raison scientifique, raison +restreinte, «qui prend la partie pour le tout et la vie animale pour la +vie tout entière», mais la loi souveraine qui régit la vie de l'homme, +«la loi suivant laquelle doivent forcément vivre _les êtres +raisonnables, c'est-à-dire les hommes_». + + _C'est une loi analogue à celles qui régissent la nutrition et la + reproduction de l'animal, la croissance et la floraison de l'herbe + et de l'arbre, le mouvement de la terre et des astres. Ce n'est que + dans l'accomplissement de cette loi, dans la soumission de notre + nature animale à la loi de la raison, en vue d'acquérir le bien, + que consiste notre vie... La raison ne peut être définie, et nous + n'avons pas besoin de la définir, car non seulement nous la + connaissons tous, mais nous ne connaissons qu'elle... Tout ce que + l'homme sait, il le connaît au moyen de la raison et non pas de la + foi[151]... La vraie vie ne commence qu'au moment où se manifeste + la raison. La seule vie véritable est la vie de la raison._ + +Qu'est-ce donc que l'existence visible, notre vie individuelle? «Elle +n'est pas notre vie», dit Tolstoï, car elle ne dépend pas de nous. + + _Notre activité animale s'accomplit en dehors de nous... L'humanité + en a fini avec l'idée de la vie considérée comme existence + individuelle. La négation de la possibilité du bien individuel + reste une vérité inébranlable pour tout homme de notre époque, qui + est doué de raison[152]._ + +Il y a là toute une série de postulats, que je n'ai pas à discuter ici, +mais qui montrent avec quelle passion la raison s'était emparée de +Tolstoï. En vérité, elle était une passion, non moins aveugle et jalouse +que les autres passions qui l'avaient possédé pendant la première moitié +de sa vie. Un feu s'éteint, l'autre s'allume. Ou plutôt, c'est toujours +le même feu. Mais il change d'aliments. + +Et ce qui ajoute à la ressemblance entre les passions «individuelles» et +cette passion «rationnelle», c'est que l'une comme les autres ne se +satisfont pas d'aimer, elles veulent agir, elles veulent se réaliser. + + _Il ne faut pas parler, mais agir, a dit le Christ._ + +Et quelle est l'activité de la raison?--L'amour. + + _L'amour est la seule activité raisonnable de l'homme, l'amour est + l'état de l'âme le plus rationnel et le plus lumineux. Tout ce dont + il a besoin, c'est que rien ne lui cache le soleil de la raison, + qui seul le fait croître... L'amour est le bien réel, le bien + suprême, qui résout toutes les contradictions de la vie, qui non + seulement fait disparaître l'épouvante de la mort, mais pousse + l'homme à se sacrifier aux autres; car il n'y a pas d'autre amour + que celui qui donne sa vie pour ceux qu'on aime; l'amour n'est + digne de ce nom que lorsqu'il est un sacrifice de soi-même. Aussi + le véritable amour n'est-il réalisable que lorsque l'homme comprend + qu'il lui est impossible d'acquérir le bonheur individuel. C'est + alors que tous les sucis de sa vie viennent alimenter la noble + greffe de l'amour véritable; et cette greffe emprunte pour sa + croissance toute sa vigueur au tronc de cet arbre sauvage, + l'individualité animale...[153]._ + +Ainsi, Tolstoï n'arrive pas à la foi, comme un fleuve épuisé, qui se +perd dans les sables. Il y apporte le torrent de forces impétueuses +amassées durant une puissante vie.--On allait s'en apercevoir. + +Cette foi passionnée, où s'unissent en une ardente étreinte la Raison +et l'Amour, a trouvé son expression la plus auguste dans la célèbre +réponse au Saint-Synode qui l'excommuniait[154]: + + _Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Esprit, l'Amour, le Principe + de tout. Je crois qu'il est en moi, comme je suis en lui. Je crois + que la volonté de Dieu n'a jamais été plus clairement exprimée que + dans la doctrine de l'homme Christ; mais on ne peut considérer + Christ comme Dieu et lui adresser des prières, sans commettre le + plus grand des sacrilèges. Je crois que le vrai bonheur de l'homme + consiste en l'accomplissement de la volonté de Dieu; je crois que + la volonté de Dieu est que tout homme aime ses semblables et agisse + toujours envers eux, comme il voudrait qu'ils agissent envers lui, + ce qui résume, dit l'Évangile, toute la loi et les prophètes. Je + crois que le sens de la vie, pour chacun de nous, est seulement + d'accroître l'amour en lui, je crois que ce développement de notre + puissance d'aimer nous vaudra, dans cette vie, un bonheur qui + grandira chaque jour, et dans l'autre monde, une félicité plus + parfaite; je crois que cet accroissement de l'amour contribuera, + plus que toute autre force, à fonder sur terre le royaume de Dieu, + c'est-à-dire à remplacer une organisation de la vie où la division, + le mensonge et la violence sont tout-puissants; par un ordre + nouveau où régneront la concorde, la vérité et la fraternité. Je + crois que pour progresser dans l'amour, nous n'avons qu'un moyen: + les prières. Non la prière publique dans les temples, que le Christ + a formellement réprouvée (Matth., VI, 5-13). Mais la prière dont + lui-même nous a donné l'exemple, la prière solitaire qui raffermit + en nous la conscience du sens de notre vie et le sentiment que nous + dépendons seulement de la volonté de Dieu... Je crois à la vie + éternelle, je crois que l'homme est récompensé selon ses actes, ici + et partout, maintenant et toujours. Je crois tout cela si fermement + qu'à mon âge, sur le bord de la tombe, je dois souvent faire un + effort pour ne pas appeler de mes vœux la mort de mon corps, + c'est-à-dire ma naissance à une vie nouvelle...[155]._ + + + + +Il pensait être arrivé au port, avoir atteint le refuge où son âme +inquiète pourrait se reposer. Il n'était qu'au début d'une activité +nouvelle. + +Un hiver passé à Moscou (ses devoirs de famille l'avaient obligé à y +suivre les siens)[156], le recensement de la population, auquel il +obtint de prendre part, en janvier 1882, lui furent une occasion de voir +de près la misère des grandes villes. L'impression produite sur lui fut +effroyable. Le soir du jour où il avait pris contact, pour la première +fois, avec cette plaie cachée de la civilisation, racontant à un ami ce +qu'il avait vu, «il se mit à crier, pleurer, brandir le poing». + +«On ne peut pas vivre ainsi!» disait-il avec des sanglots, «Cela ne peut +pas être! Cela ne peut pas être[157]!...» Il retomba, pour des mois, +dans un désespoir affreux. La comtesse Tolstoï lui écrivait, le 3 mars +1882: + + _Tu disais naguère: «A cause du manque de foi, je voulais me + pendre». Maintenant, tu as la foi, pourquoi donc es-tu malheureux?_ + +Parce qu'il n'avait pas la foi du pharisien, la foi béate et satisfaite +de soi, parce qu'il n'avait pas l'égoïsme du penseur mystique, trop +occupé de son salut pour songer à celui des autres[158], parce qu'il +avait l'amour, parce qu'il ne pouvait plus oublier maintenant les +misérables qu'il avait vus, et que dans la bonté passionnée de son +cœur, il lui semblait être responsable de leurs souffrances et de +leur abjection: ils étaient les victimes de cette civilisation, aux +privilèges de laquelle il participait, de cette idole monstrueuse à +laquelle une caste élue sacrifiait des millions d'hommes. Accepter le +bénéfice de tels crimes, c'était s'y associer. Sa conscience n'eut plus +de repos qu'il ne les eût dénoncés. + +_Que devons-nous faire?_ (1884-86)[159] est l'expression de cette +deuxième crise, beaucoup plus tragique que la première, et bien plus +grosse en conséquences. Qu'étaient les angoisses religieuses +personnelles de Tolstoï dans cet océan de misère humaine, de misère +réelle, non forgée par l'esprit d'un oisif qui s'ennuie? Impossible de +ne pas la voir. Et impossible, l'ayant vue, de ne pas chercher à la +supprimer, à tout prix.--Hélas! est-ce possible?... + +Un admirable portrait, que je ne puis regarder sans émotion[160], dit ce +que Tolstoï souffrit alors. Il est représenté de face, assis, les bras +croisés, en blouse de moujik; il a l'air accablé. Ses cheveux sont +encore noirs, sa moustache déjà grise, sa grande barbe et ses favoris +tout blancs. Une double ride laboure dans le beau front large un sillon +harmonieux. Il y a tant de bonté dans le gros nez de bon chien, dans les +yeux qui vous regardent, si francs, si clairs, si tristes! Ils lisent si +sûrement en vous! Ils vous plaignent et vous implorent. La figure est +creusée, porte les traces de la souffrance, de grands plis au-dessous +des yeux. Il a pleuré. Mais il est fort et prêt au combat. + +Il avait une logique héroïque. + + _Je m'étonne toujours de ces paroles si souvent répétées: «Oui, + c'est bien en théorie; mais comment sera-ce en pratique?» Comme si + la théorie consistait en de belles paroles nécessaires pour la + conversation, mais pas du tout pour y conformer la pratique!... + Quand j'ai compris une chose à laquelle j'ai réfléchi, alors je ne + puis la faire autrement que je l'ai comprise[161]._ + +Il commence par décrire, avec une exactitude photographique, la misère à +Moscou, telle qu'il l'a vue, au cours de ses visites aux quartiers +pauvres, ou aux asiles de nuit[162]. Il se convainc que ce n'est pas +avec de l'argent, comme il l'avait cru d'abord, qu'il pourra sauver ces +malheureux, tous plus ou moins atteints par la corruption des villes. +Alors, il cherche bravement d'où vient le mal. Et d'anneau en anneau se +déroule la chaîne effrayante des responsabilités. Les riches d'abord, et +la contagion de leur luxe maudit, qui attire et déprave[163]. La +séduction universelle de la vie sans travail.--L'État ensuite, cette +entité meurtrière, créée par les violents pour dépouiller et asservir, à +leur profit, le reste de l'humanité.--L'Église, associée; la science et +l'art, complices... Comment combattre toutes ces armées du mal? D'abord, +en refusant de s'y enrôler. En refusant de participer à l'exploitation +humaine. En renonçant à l'argent et à la possession de la terre[164], en +ne servant point l'État. + +Mais ce n'est pas assez, il faut «ne pas mentir», ne pas avoir peur de +la vérité. Il faut «se repentir», et arracher l'orgueil, enraciné avec +l'instruction. Il faut enfin travailler de ses mains. «_Tu gagneras ton +pain à la sueur de ton front_»: c'est le premier commandement et le plus +essentiel[165]. Et Tolstoï, répondant par avance aux railleries de +l'élite, dit que le travail physique n'entrave en rien l'énergie +intellectuelle, mais qu'il l'accroît au contraire et qu'il répond aux +exigences normales de la nature. La santé ne peut qu'y gagner; l'art, +davantage encore. De plus, il rétablit l'union entre les hommes. + +Dans ses ouvrages suivants, Tolstoï complétera ces préceptes d'hygiène +morale. Il s'inquiétera d'achever la cure de l'âme, d'en refaire +l'énergie, en proscrivant les plaisirs vicieux, qui endorment la +conscience[166], et les plaisirs cruels, qui la tuent[167]. Il donne +l'exemple. En 1884, il a fait le sacrifice de sa passion la plus +enracinée: la chasse[168]. Il pratique l'abstinence, qui forge la +volonté. Tel, un athlète qui s'impose une dure discipline, pour +combattre et pour vaincre. + +_Que devons-nous faire?_ marque la première étape de la route difficile +où Tolstoï allait s'engager, quittant la paix relative de la méditation +religieuse pour la mêlée sociale. Et dès lors commença cette guerre de +vingt ans, qu'au nom de l'Évangile le vieux prophète d'Iasnaïa Poliana +livra, seul, en dehors de tous les partis, et les condamnant tous, aux +crimes et aux mensonges de la civilisation. + + + + +Autour de lui, la révolution morale de Tolstoï rencontrait peu de +sympathie; elle désolait sa famille. + +Depuis longtemps déjà, la comtesse Tolstoï observait, inquiète, les +progrès d'un mal qu'elle combattait en vain. Dès 1874, elle s'indignait +de voir son mari perdre tant de forces et de temps à des travaux pour +les écoles. + + _Ce Syllabaire, cette arithmétique, cette grammaire, je les méprise + et ne puis faire semblant de m'y intéresser._ + +Ce fut bien autre chose quand à la pédagogie succéda la religion. Si +hostile fut l'accueil fait par la comtesse aux premières confidences du +nouveau converti que Tolstoï éprouve le besoin de s'excuser, quand il +parle de Dieu dans ses lettres: + + _Ne te fâche pas, comme tu le fais parfois, quand je mentionne + Dieu; je ne puis l'éviter, car il est la base même de ma + pensée[169]._ + +La comtesse est touchée, sans doute; elle tâche de dissimuler son +impatience; mais elle ne comprend pas; elle observe son mari avec +inquiétude: + + _Ses yeux sont étranges, fixes. Il ne parle presque pas. Il semble + n'être pas de ce monde[170]._ + +Elle pense qu'il est malade: + + _Léon travaille toujours, à ce qu'il dit. Hélas! il écrit des + discussions religieuses quelconques. Il lit et réfléchit, jusqu'à + se donner mal à la tête, et tout cela pour montrer que l'Église + n'est pas d'accord avec la doctrine de l'Évangile. C'est à peine + s'il se trouve en Russie une dizaine de personnes que cela puisse + intéresser. Mais il n'y a rien à faire. Je ne souhaite qu'une + chose: qu'il en finisse au plus vite, et que cela passe comme une + maladie[171]._ + +La maladie ne passa point. La situation devint de plus en plus pénible +entre les deux époux. Ils s'aimaient, ils avaient l'un pour l'autre une +estime profonde; mais il leur était impossible de se comprendre. Ils +tâchaient de se faire des concessions mutuelles, qui devenaient--comme +c'est l'habitude--de mutuels tourments. Tolstoï s'obligeait à suivre +les siens, à Moscou. Il écrivait dans son _Journal_: + + _Le mois le plus pénible de ma vie. L'installation à Moscou. Tous + s'installent. Quand donc commenceront-ils à vivre? Tout cela, non + pour vivre, mais parce que les autres gens font ainsi! Les + malheureux[172]!..._ + +Dans ces mêmes jours, la comtesse écrivait: + + _Moscou. Il y aura demain un mois que nous sommes ici. Les deux + premières semaines, j'ai pleuré chaque jour, parce que Léon était + non seulement triste, mais tout à fait abattu. Il ne dormait pas, + il ne mangeait pas, et même parfois, il pleurait; j'ai cru que je + deviendrais folle[173]._ + +Ils durent s'éloigner l'un de l'autre, pendant quelque temps. Ils se +demandent pardon de se faire souffrir. Comme ils s'aiment toujours!... +Il lui écrit: + + _Tu dis: «Je t'aime et tu n'en as pas besoin». C'est la seule chose + dont j'aie besoin... Ton amour me réjouit plus que tout au + monde[174]._ + +Mais, dès qu'ils se retrouvent ensemble, le désaccord s'accuse. La +comtesse ne peut prendre son parti de cette manie religieuse, qui pousse +maintenant Tolstoï à apprendre l'hébreu avec un rabbin. + + _Rien autre ne l'intéresse plus. Il dépense ses forces à des + sottises. Je ne puis cacher mon mécontentement[175]._ + +Elle lui écrit: + + _Je ne puis que m'attrister que de pareilles forces intellectuelles + se dépensent à couper du bois, chauffer le samovar, et coudre des + bottes._ + +Et elle ajoute, avec le sourire affectueux et moqueur d'une mère qui +regarde jouer son enfant, un peu fou: + + _Enfin, je me suis calmée avec le proverbe russe: «Que l'enfant + s'amuse de n'importe quoi, pourvu qu'il ne pleure pas[176]!»_ + +Mais la lettre n'est pas partie qu'elle voit en pensée son mari lisant +ces lignes, de ses bons yeux candides, qu'attriste ce ton d'ironie; et +elle rouvre la lettre, dans un élan d'amour: + + _Tout d'un coup, tu t'es représenté si clairement à moi, et j'ai + senti un tel accès de tendresse pour toi! Il y a en toi quelque + chose de si sage, de si bon, de si naïf, de si persévérant, tout + cela éclairé par une lumière de compassion pour tous, et ce regard + qui va droit à l'âme... Et cela n'appartient qu'à toi seul._ + +Ainsi, ces deux êtres qui s'aimaient, se torturaient l'un l'autre et se +désolaient ensuite du mal qu'ils avaient pu faire, sans pouvoir +l'empêcher. Situation sans issue, qui dura près de trente ans, et à +laquelle, seule, devait mettre fin, dans une heure d'égarement, la fuite +du vieux roi Lear, mourant, à travers la steppe. + +On n'a pas assez remarqué l'appel émouvant aux femmes, qui termine _Que +devons-nous faire?_--Tolstoï n'a aucune sympathie pour le féminisme +moderne[177]. Mais pour celle qu'il nomme «la femme-mère», pour celle +qui connaît le vrai sens de la vie, il a des paroles d'adoration pieuse; +il fait un magnifique éloge de ses peines et de ses joies, de la +grossesse et de la maternité, de ces souffrances terribles, de ces +années sans repos, de ce travail invisible, épuisant, dont la femme +n'attend la récompense de personne, et de cette béatitude qui inonde +l'âme, au sortir de la douleur, quand elle a accompli la Loi. Il trace +le portrait de l'épouse vaillante, qui est pour son mari une aide, non +un obstacle. Elle sait que, «seul le sacrifice obscur, sans récompense, +pour la vie des autres, est la vocation de l'homme». + + _Une telle femme non seulement n'encouragera pas son mari à un + travail faux et trompeur, qui n'a pour but que de jouir du travail + des autres; mais avec horreur et dégoût, elle envisagera cette + activité qui serait une séduction pour ses enfants. Elle exigera de + son compagnon le vrai travail, qui veut de l'énergie et ne craint + pas le danger... Elle sait que les enfants, les générations à + venir, sont ce qu'il est donné aux hommes de voir de plus saint, et + qu'elle vit pour servir, de tout son être, cette œuvre sacrée. + Elle développera dans ses enfants et dans son mari la force du + sacrifice... Ce sont de telles femmes, qui dominent les hommes et + leur servent d'étoile conductrice... O femmes-mères! Entre vos + mains est le salut du monde[178]!_ + +C'est l'appel d'une voix qui supplie, qui espère encore... Ne +sera-t-elle pas entendue?... + +Quelques années plus tard, la dernière lueur d'espoir est éteinte: + + _Vous ne le croirez peut-être pas; mais vous ne sauriez imaginer + combien je suis isolé, jusqu'à quel point mon moi véritable est + méprisé par tous ceux qui m'entourent[179]._ + +Si les plus aimants méconnaissaient ainsi la grandeur de sa +transformation morale, on ne pouvait attendre des autres ni plus de +pénétration, ni plus de respect. Tourgueniev, avec qui Tolstoï avait +tenu à se réconcilier, plutôt dans un esprit d'humilité chrétienne que +parce qu'il avait changé de sentiments à son égard[180], disait +ironiquement: «Je plains beaucoup Tolstoï; mais d'ailleurs, comme disent +les Français, chacun tue ses puces, à sa manière[181]». + +Quelques années plus tard, sur le point de mourir, il écrivait à Tolstoï +la lettre connue, où il suppliait son «ami, le grand écrivain de la +terre russe», de «retourner à la littérature[182]». + +Tous les artistes européens s'associaient à l'inquiétude et à la prière +de Tourgueniev, mourant. Eugène-Melchior de Vogüé, à la fin de l'étude +qu'en 1886 il consacrait à Tolstoï, prenait prétexte d'un portrait de +l'écrivain en costume de moujik, tirant l'alène, pour lui adresser une +éloquente apostrophe: + + _Artisan de chefs-d'œuvre, ce n'est pas là votre outil!... Notre + outil, c'est la plume; notre champ, l'âme humaine, qu'il faut + abriter et nourrir, elle aussi. Permettez qu'on vous rappelle ce + cri d'un paysan russe, du premier imprimeur de Moscou, alors qu'on + le remettait à la charrue: «Je n'ai pas affaire de semer le grain + de blé, mais de répandre dans le monde les semences spirituelles»._ + +Comme si Tolstoï avait jamais songé à renier son rôle de semeur du blé +de la pensée!... A la fin de: _En quoi consiste ma foi_[183], il +écrivait: + + _Je crois que ma vie, ma raison, ma lumière, m'est donnée + exclusivement pour éclairer les hommes. Je crois que ma + connaissance de la vérité est un talent qui m'est prêté pour cet + objet, que ce talent est un feu, qui n'est feu que quand il brûle. + Je crois que l'unique sens de ma vie, c'est de vivre dans cette + lumière qui est en moi, et de la tenir haut devant les hommes pour + qu'ils la voient[184]._ + +Mais cette lumière, ce feu «qui n'est feu que quand il brûle», +inquiétaient la plupart des artistes. Les plus intelligents n'étaient +pas sans prévoir que leur art risquait fort d'être la première proie de +l'incendie. Ils affectaient de croire que l'art tout entier était +menacé et que, comme Prospero, Tolstoï brisait pour jamais sa baguette +magique d'illusions créatrices. + +Or, rien n'était moins vrai; et j'entends démontrer que, loin de ruiner +l'art, Tolstoï a suscité en lui des énergies qui restaient en jachère, +et que sa foi religieuse, au lieu de tuer son génie artistique, l'a +renouvelé. + + + + +Il est singulier que, lorsqu'on parle des idées de Tolstoï sur la +science et sur l'art, on laisse généralement de côté le plus important +des livres où ces idées sont exprimées: _Que devons-nous faire?_ +(1884-1886). C'est là que, pour la première fois, Tolstoï engage le +combat contre la science et l'art; et jamais nul des combats suivants +n'a dépassé en violence cette première rencontre. On s'étonne que, lors +des récents assauts livrés chez nous à la vanité de la science et des +intellectuels, personne n'ait songé à reprendre ces pages. Elles +constituent le réquisitoire le plus terrible qu'on ait écrit contre «les +eunuques de la science» et les «forbans de l'art», contre ces castes de +l'esprit, qui, après avoir détruit ou asservi les anciennes castes +régnantes: Église, État, Armée, se sont installées à leur place, et, +sans vouloir ou pouvoir rien faire d'utile aux hommes, prétendent qu'on +les admire et qu'on les serve aveuglément, édictant comme des dogmes une +foi impudente en la science pour la science et en l'art pour +l'art,--masque menteur dont cherche à se couvrir leur justification +personnelle, l'apologie de leur monstrueux égoïsme et de leur néant. + +«Ne me faites point dire, continue Tolstoï, que je nie l'art et la +science. Non seulement je ne les nie pas, mais c'est en leur nom que je +veux chasser les vendeurs du temple.» + + _La science et l'art sont aussi nécessaires que le pain et l'eau, + même plus nécessaires.... La vraie science est la connaissance de + la mission, et par conséquent du vrai bien de tous les hommes. Le + vrai art est l'expression de la connaissance de la mission et du + vrai bien de tous les hommes._ + +Et il loue ceux qui, «depuis que les hommes existent, ont sur les harpes +et sur les tympanons, par les images et la parole, exprimé leur lutte +contre la duplicité, leurs souffrances dans cette lutte, leur espoir +dans le triomphe du bien, leur désespoir au triomphe du mal et leur +enthousiasme à la vue prophétique de l'avenir». + +Alors, il trace l'image du vrai artiste, dans une page brûlante d'ardeur +douloureuse et mystique: + + _L'activité de la science et de l'art n'a de fruit que lorsqu'elle + ne s'arroge aucun droit et ne se connaît que des devoirs. C'est + seulement parce que cette activité est telle, parce que son essence + est le sacrifice, que l'humanité l'honore. Les hommes qui sont + appelés à servir les autres par le travail spirituel souffrent + toujours dans l'accomplissement de cette tâche: car le monde + spirituel naît seulement dans les souffrances et les tortures. Le + sacrifice et la souffrance, tel est le sort du penseur et de + l'artiste: car son but est le bien des hommes. Les hommes sont + malheureux, ils souffrent, ils meurent; on n'a pas le temps de + flâner et de s'amuser. Le penseur ou l'artiste ne reste jamais + assis sur les hauteurs olympiennes, comme nous sommes habitués à le + croire; il est toujours dans le trouble et dans l'émotion. Il doit + décider et dire ce qui donnera le bien aux hommes, ce qui les + délivrera des souffrances, et il ne l'a pas décidé, il ne l'a pas + dit; et demain il sera peut-être trop tard, et il mourra... Ce + n'est pas celui qui est élevé dans un établissement où l'on forme + des artistes et des savants (à dire vrai, on en fait des + destructeurs de la science et de l'art); ce n'est pas celui qui + reçoit des diplômes et un traitement, qui sera un penseur ou un + artiste; c'est celui qui serait heureux de ne pas penser et de ne + pas exprimer ce qui lui est mis dans l'âme, mais qui ne peut se + dispenser de le faire: car il y est entraîné par deux forces + invincibles: son besoin intérieur et son amour des hommes. Il n'y a + pas d'artistes gras, jouisseurs, et satisfaits de soi[185]._ + +Cette page splendide, qui jette un jour tragique sur le génie de +Tolstoï, était écrite sous l'impression immédiate de la souffrance que +lui causait le spectacle de la misère à Moscou et dans la conviction +que la science et l'art étaient complices de tout le système actuel +d'inégalité sociale et de violence hypocrite.--Cette conviction, jamais +il ne la perdra. Mais l'impression de sa première rencontre avec la +misère du monde ira en s'atténuant; la blessure est moins +saignante[186]; et dans nul de ses livres suivants on ne retrouvera le +frémissement de douleur et de colère vengeresse qui tremble en celui-ci. +Nulle part, cette sublime profession de foi de l'artiste qui crée avec +son sang, cette exaltation du sacrifice et de la souffrance, «qui sont +le lot du penseur», ce mépris pour l'art olympien, à la façon de +Gœthe. Les ouvrages où il reprendra ensuite la critique de l'art +traiteront la question d'un point de vue littéraire et moins mystique; +le problème de l'art y sera dégagé du fond de cette misère humaine, à +laquelle Tolstoï ne peut penser sans délirer, comme le soir de sa visite +à l'asile de nuit, où, rentré chez lui, il sanglote et crie +désespérément. + +Ce n'est pas à dire que ces ouvrages didactiques soient jamais froids. +Froid, il lui est impossible de l'être. Jusqu'à la fin de sa vie, il +restera celui qui écrivait à Fet: + + _Si l'on n'aime pas ses personnages, même les moindres, alors il + faut les insulter de telle façon que le ciel en ait chaud, ou se + moquer d'eux jusqu'à ce que le ventre en éclate[187]._ + +Il ne s'en fait pas faute, dans ses écrits sur l'art. La partie +négative--insultes et sarcasmes--y est d'une telle vigueur qu'elle est +la seule qui ait frappé les artistes. Elle blessait trop violemment +leurs superstitions et leurs susceptibilités pour qu'ils ne vissent +point, dans l'ennemi de leur art, l'ennemi de tout art. Mais jamais la +critique, chez Tolstoï, ne va sans la reconstruction. Jamais il ne +détruit pour détruire, mais pour réédifier. Et dans sa modestie, il ne +prétend même pas rien bâtir de nouveau; il défend l'Art, qui fut et sera +toujours, contre les faux artistes qui l'exploitent et qui le +déshonorent: + + _La science véritable et l'art véritable ont toujours existé et + existeront toujours; il est impossible et inutile de les + contester_, m'écrivait-il, en 1887, dans une lettre qui devance de + plus de dix ans sa fameuse Critique de l'Art[188]. _Tout le mal + d'aujourd'hui vient de ce que les gens soi-disant civilisés, ayant + à leur côté les savants et les artistes, sont une caste + privilégiée comme les prêtres. Et cette caste a tous les défauts de + toutes les castes. Elle dégrade et rabaisse le principe en vertu + duquel elle s'organise. Ce qu'on appelle dans notre monde les + sciences et les arts n'est qu'un immense_ humbug, _une grande + superstition dans laquelle nous tombons ordinairement, dès que nous + nous affranchissons de la vieille superstition de l'Église. Pour + voir clair dans la route que nous devons suivre, il faut commencer + par le commencement,--il faut relever le capuchon qui me tient + chaud, mais qui me couvre la vue.--La tentation est grande. Nous + naissons ou nous nous hissons sur les marches de l'échelle; et nous + nous trouvons parmi les privilégiés, les prêtres de la + civilisation, de la_ Kultur, _comme disent les Allemands. Il nous + faut, comme aux prêtres brahmanes ou catholiques, beaucoup de + sincérité et un grand amour du vrai, pour mettre en doute les + principes qui nous assurent cette position avantageuse. Mais un + homme sérieux, qui se pose la question de la vie, ne peut pas + hésiter. Pour commencer à voir clair, il faut qu'il s'affranchisse + de la superstition où il se trouve, quoiqu'elle lui soit + avantageuse. C'est une condition_ sine quâ non.... _Ne pas avoir de + superstition. Se mettre dans l'état d'un enfant, ou d'un + Descartes..._ + +Cette superstition de l'art moderne, dans laquelle se complaisent des +castes intéressées, «cet immense _humbug_», Tolstoï les dénonce dans son +livre: _Qu'est-ce que l'Art?_ Avec une rude verve, il en montre les +ridicules, la pauvreté, l'hypocrisie, la corruption foncière. Il fait +table rase. Il apporte à cette démolition la joie d'un enfant qui +massacre ses jouets. Toute cette partie critique est souvent pleine +d'humour, mais aussi d'injustice: c'est la guerre. Tolstoï se sert de +toutes armes et frappe au hasard, sans regarder au visage ceux qu'il +frappe. Bien souvent, il arrive--comme dans toutes les batailles--qu'il +blesse tels de ceux qu'il eût été de son devoir de défendre: Ibsen ou +Beethoven. C'est la faute de son emportement qui ne lui laisse pas le +temps de réfléchir assez avant d'agir, de sa passion qui l'aveugle +souvent sur la faiblesse de ses raisons, et--disons-le--c'est aussi la +faute de sa culture artistique incomplète. + +En dehors de ses lectures littéraires, que peut-il bien connaître de +l'art contemporain? Qu'a-t-il pu voir de la peinture, qu'a-t-il pu +entendre de la musique européenne, ce gentilhomme campagnard, qui a +passé les trois quarts de sa vie dans son village moscovite, qui n'est +plus venu en Europe depuis 1860;--et qu'y a-t-il vu alors, à part les +écoles, qui seules l'intéressaient?--Pour la peinture, il en parle +d'après ouï-dire, citant pêle-mêle, parmi les décadents, Puvis, Manet, +Monet, Bœcklin, Stuck, Klinger, admirant de confiance, à cause de +leurs bons sentiments, Jules Breton et Lhermitte, méprisant Michel-Ange, +et, parmi les peintres de l'âme, ne faisant pas une fois mention de +Rembrandt.--Pour la musique, il la sent beaucoup mieux[189], mais ne la +connaît guère: il en reste à ses impressions d'enfance, s'en tient à +ceux qui étaient déjà des classiques vers 1840, n'a rien appris à +connaître depuis, (à part Tschaikovsky, dont la musique le fait +pleurer); il jette au fond du même sac Brahms et Richard Strauss, fait +la leçon à Beethoven[190], et, pour juger Wagner, croit en savoir assez +après une seule représentation de _Siegfried_ où il arrive après le +lever du rideau et d'où il part au milieu du second acte[191].--Pour la +littérature, il est (cela va sans dire) un peu mieux informé. Mais par +quelle étrange aberration évite-t-il de juger les écrivains russes qu'il +connaît bien et se mêle-t-il de faire la loi aux poètes étrangers, dont +l'esprit est le plus loin du sien et dont il feuillette les livres avec +une hautaine négligence[192]! + +Son intrépide assurance augmente encore avec l'âge. Il en vient à +écrire un livre, pour prouver que Shakespeare «_n'était pas un +artiste_». + + _Il pouvait être n'importe quoi; mais il n'était pas un + artiste[193]._ + +Admirez cette certitude! Tolstoï ne doute pas. Il ne discute pas. Il a +la vérité. Il vous dira: + + _La Neuvième Symphonie est une œuvre qui désunit les + hommes[194]._ + +Ou: + + _En dehors de l'air célèbre pour violon de Bach, du Nocturne en_ Es + dur _de Chopin, et d'une dizaine de morceaux, non pas même entiers, + choisis parmi les œuvres de Haydn, Mozart, Schubert, Beethoven + et Chopin,... tout le reste doit être rejeté et méprisé, comme un + art qui désunit les hommes_. + +Ou: + + _Je vais prouver que Shakespeare ne peut être tenu même pour un + écrivain de quatrième ordre. Et, comme peintre de caractères, il + est nul._ + +Que le reste de l'humanité soit d'un autre avis, n'est pas pour +l'arrêter: au contraire! + + _Mon opinion_, écrit-il fièrement, _est entièrement différente de + celle qui s'est établie sur Shakespeare, dans tout le monde + européen_. + +Dans sa hantise du mensonge, il le flaire partout; et plus une idée est +généralement répandue, plus il se hérisse contre elle; il s'en défie, il +y soupçonne, comme il dit à propos de la gloire de Shakespeare, «une de +ces influences épidémiques qu'ont toujours subies les hommes. Telles, +les Croisades du moyen âge, la croyance aux sorciers, la recherche de la +pierre philosophale, la passion des tulipes. Les hommes ne voient la +folie de ces influences qu'une fois qu'ils en sont débarrassés. Avec le +développement de la presse, ces épidémies sont devenues particulièrement +extraordinaires.»--Et il donne comme type le plus récent de ces maladies +contagieuses l'Affaire Dreyfus, dont il parle, lui, l'ennemi de toutes +les injustices, le défenseur de tous les opprimés, avec une indifférence +dédaigneuse[195]. Exemple bien frappant des excès où peuvent l'entraîner +sa méfiance du mensonge et cette répulsion instinctive contre «les +épidémies morales» dont il s'accusait lui-même, sans pouvoir la +combattre. Revers des vertus humaines, inconcevable aveuglement qui +entraîne ce voyant des âmes, cet évocateur des forces passionnées, à +traiter _le Roi Lear_ «d'œuvre inepte» et la fière Cordelia de +«créature sans aucun caractère[196]». + +Notez qu'il voit très bien certains des défauts réels de Shakespeare, +défauts que nous n'avons pas la sincérité d'avouer: ainsi, le caractère +artificiel de la langue poétique, uniformément prêtée à tous les +personnages, la rhétorique de la passion, de l'héroïsme, voire de la +simplicité. Et je comprends parfaitement qu'un Tolstoï, qui fut le moins +littérateur de tous les écrivains, ait manqué de sympathie pour l'art de +celui qui fut le plus génial des hommes de lettres. Mais pourquoi +perdre son temps à parler de ce qu'on ne peut comprendre, et quelle +valeur peuvent avoir des jugements sur un monde qui vous est fermé? + +Valeur nulle, si nous y cherchons la clef de ces mondes étrangers. +Valeur inestimable, si nous leur demandons la clef de l'art de Tolstoï. +On ne réclame pas d'un génie créateur l'impartialité critique. Quand un +Wagner, quand un Tolstoï parlent de Beethoven ou de Shakespeare, ce +n'est pas de Beethoven ou de Shakespeare qu'ils parlent, c'est +d'eux-mêmes: ils exposent leur idéal. Ils n'essaient même pas de nous +donner le change. Pour juger Shakespeare, Tolstoï ne tâche pas de se +faire «objectif». Bien plus, il reproche à Shakespeare son art objectif. +Le peintre de _Guerre et Paix_, le maître de l'art impersonnel n'a pas +assez de mépris pour ces critiques allemands, qui, à la suite de Goethe, +«inventèrent Shakespeare» et «la théorie que l'art doit être objectif, +c'est-à-dire représenter les événements, en dehors de toute valeur +morale,--ce qui est la négation délibérée de l'objet religieux de +l'art». + +Ainsi, c'est du haut d'une foi que Tolstoï édicte ses jugements +artistiques. Ne cherchez dans ses critiques nulle arrière-pensée +personnelle. Il ne se donne pas en exemple; il est aussi impitoyable +pour ses œuvres que pour celles des autres[197]. Que veut-il donc, +et que vaut pour l'art l'idéal religieux qu'il propose? + +Cet idéal est magnifique. Le mot «art religieux» risque de tromper sur +l'ampleur de la conception. Bien loin de rétrécir l'art, Tolstoï +l'élargit. L'art, dit-il, est partout. + + _L'art pénètre toute notre vie; ce que nous nommons art: théâtres, + concerts, livres, expositions, n'en est qu'une infime partie. Notre + vie est remplie de manifestations artistiques de toutes sortes, + depuis les jeux d'enfants jusqu'aux offices religieux. L'art et la + parole sont les deux organes du progrès humain. L'un fait communier + les cœurs, et l'autre les pensées. Si l'un des deux est faussé, + la société est malade. L'art d'aujourd'hui est faussé._ + +Depuis la Renaissance, on ne peut plus parler d'un art des nations +chrétiennes. Les classes se sont séparées. Les riches, les privilégiés +ont prétendu s'arroger le monopole de l'art; et ils ont fait de leur +plaisir le critérium de la beauté. En s'éloignant des pauvres, l'art +s'est appauvri. + + _La catégorie des émotions éprouvées par ceux qui ne travaillent + pas pour vivre est bien plus limitée que les émotions de ceux qui + travaillent. Les sentiments de notre société actuelle se ramènent à + trois: l'orgueil, la sensualité et la lassitude de vivre. Ces + trois sentiments et leurs ramifications constituent presque + exclusivement le sujet de l'art des riches._ + +Il infecte le monde, il pervertit le peuple, il propage la dépravation +sexuelle, il est devenu le pire obstacle à la réalisation du bonheur +humain. Il est d'ailleurs sans beauté véritable, sans naturel, sans +sincérité,--un art affecté, fabriqué, cérébral. + +En face de ce mensonge d'esthètes, de ce passe-temps de riches, élevons +l'art vivant, l'art humain, celui qui unit les hommes, de toutes +classes, de toutes nations. Le passé nous en offre de glorieux modèles. + + _Toujours la majorité des hommes a compris et aimé ce que nous + considérons comme l'art le plus élevé: l'épopée de la Genèse, les + paraboles de l'Évangile, les légendes, les contes, les chansons + populaires._ + +L'art le plus grand est celui qui traduit la conscience religieuse de +l'époque. N'entendez point par là une doctrine de l'Église. «Chaque +société a une conception religieuse de la vie: c'est l'idéal du plus +grand bonheur auquel tend cette société.» Tous en ont un sentiment plus +ou moins clair; quelques hommes d'avant-garde l'expriment nettement. + + _Il existe toujours une conscience religieuse. C'est le lit où + coule le fleuve[198]._ + +La conscience religieuse de notre époque est l'aspiration au bonheur +réalisé par la fraternité des hommes. Il n'y a d'art véritable que celui +qui travaille à cette union. Le plus haut est celui qui l'accomplit +directement par la puissance de l'amour. Mais il en est un autre qui +participe à la même tâche, en combattant par les armes de l'indignation +et du mépris tout ce qui s'oppose à la fraternité. Tels, les romans de +Dickens, ceux de Dostoievsky, _les Misérables_ de Hugo, les tableaux de +Millet. Même sans atteindre à ces hauteurs, tout art qui représente la +vie journalière avec sympathie et vérité rapproche entre eux les hommes. +Ainsi, le _Don Quichotte_ et le théâtre de Molière. Il est vrai que ce +dernier genre d'art pèche habituellement par son réalisme trop minutieux +et par la pauvreté des sujets, «quand on les compare aux modèles +antiques, comme la sublime histoire de Joseph». La précision excessive +des détails nuit aux œuvres, qui ne peuvent, pour cette raison, +devenir universelles. + + _Les œuvres modernes sont gâtées par un réalisme, qu'il serait + plus juste de taxer de provincialisme en art._ + +Ainsi Tolstoï condamne, sans hésiter, le principe de son génie propre. +Que lui importe de se sacrifier tout entier à l'avenir,--et qu'il ne +reste plus rien de lui? + + _L'art de l'avenir ne continuera plus celui du présent, il sera + fondé sur d'autres bases. Il ne sera plus la propriété d'une caste. + L'art n'est pas un métier, il est l'expression de sentiments vrais. + Or, l'artiste ne peut éprouver un sentiment vrai que lorsqu'il ne + s'isole pas, lorsqu'il vit de l'existence naturelle à l'homme. + C'est pourquoi celui qui se trouve à l'abri de la vie est dans les + pires conditions pour créer._ + +Dans l'avenir, «les artistes seront tous les hommes doués». L'activité +artistique deviendra accessible à tous «par l'introduction dans les +écoles élémentaires de l'enseignement de la musique et de la peinture, +qui sera donné à l'enfant, en même temps que les premiers éléments de la +grammaire». Au reste, l'art n'aura plus besoin d'une technique +compliquée, comme celle d'à présent; il s'acheminera vers la simplicité, +la netteté, la concision, qui sont le propre de l'art classique et sain, +de l'art homérique[199]. Comme il sera beau de traduire dans cet art aux +lignes pures des sentiments universels! Composer un conte ou une +chanson, dessiner une image pour des millions d'êtres, a bien plus +d'importance--et de difficulté--que d'écrire un roman ou une +symphonie[200]. C'est un domaine immense et presque vierge. Grâce à de +telles œuvres, les hommes apprendront le bonheur de l'union +fraternelle. + + _L'art doit supprimer la violence, et seul il peut le faire. Sa + mission est de faire régner le royaume de Dieu, c'est-à-dire de + l'Amour[201]._ + +Qui de nous n'épouserait ces généreuses paroles? Et qui ne voit qu'avec +beaucoup d'utopies et quelques puérilités, la conception de Tolstoï est +vivante et féconde! Oui, l'ensemble de notre art n'est que l'expression +d'une caste, qui se subdivise elle-même, d'une nation à l'autre, en +petits clans ennemis. Il n'y a pas en Europe une seule âme d'artiste qui +réalise en elle l'union des partis et des races. La plus universelle, en +notre temps, fut celle même de Tolstoï. En elle nous nous sommes aimés, +hommes de tous les peuples et de toutes les classes. Et qui a, comme +nous, goûté la joie puissante de ce vaste amour, ne saurait plus se +satisfaire des lambeaux de la grande âme humaine, que nous offre l'art +des cénacles européens. + + + + +La plus belle théorie n'a de prix que par les œuvres où elle +s'accomplit. Chez Tolstoï, théorie et création sont toujours unies, +comme foi et action. Dans le même temps où il élaborait sa Critique de +l'Art, il donnait des modèles de l'art nouveau qu'il voulait,--des deux +formes de l'art, l'une plus haute, l'autre moins pure, mais toutes deux +«religieuses», au sens le plus humain,--l'une travaillant à l'union des +hommes par l'amour, l'autre en livrant combat au monde ennemi de +l'amour. Il écrivait ces chefs-d'œuvre: _la Mort d'Ivan Iliitch_ +(1884-86), _les Récits et les Contes populaires_ (1881-86), _la +Puissance des Ténèbres_ (1886), _la Sonate à Kreutzer_ (1889) et _Maître +et Serviteur_ (1895)[202]. Au sommet et au terme de cette période +artistique, comme une cathédrale aux deux tours, symbolisant l'une, +l'amour éternel, l'autre, la haine du monde, s'élève _Résurrection_ +(1899). + +Toutes ces œuvres se distinguent des précédentes par des caractères +artistiques nouveaux. Les idées de Tolstoï n'avaient pas seulement +changé sur l'objet de l'art, mais sur sa forme. On est frappé, dans +_Qu'est-ce que l'art?_ ou dans le livre sur _Shakespeare_, des principes +de goût et d'expression qu'il énonce. Ils sont, pour la plupart, en +contradiction avec ses plus grandes œuvres antérieures. «Netteté, +simplicité, concision», lisons-nous dans _Qu'est-ce que l'art?_ Mépris +de l'effet matériel. Condamnation du réalisme minutieux.--Et dans le +_Shakespeare_: idéal tout classique de perfection et de mesure. «Sans le +sentiment de la mesure, il ne saurait exister d'artistes.»--Et si, dans +les œuvres nouvelles, le vieil homme ne parvient pas à s'effacer tout +à fait, avec son génie d'analyse et sa sauvagerie native, qui, par +certains côtés, s'accuse même davantage, son art s'est profondément +modifié par la netteté du dessin plus vigoureusement accentué, par les +raccourcis d'âmes, par la concentration du drame intérieur, ramassé sur +lui-même comme une bête de proie qui se tend pour bondir[203], par +l'universalité de l'émotion, dégagée des détails passagers d'un +réalisme local, enfin, par la langue imagée, savoureuse, qui sent la +terre. + +Son amour du peuple lui avait depuis longtemps fait goûter la beauté de +la langue populaire. Enfant, il avait été bercé par les récits des +conteurs mendiants. Homme fait et écrivain célèbre, il éprouvait une +jouissance artistique à causer avec ses paysans. + + _Ces hommes-là_, disait-il plus tard à M. Paul Boyer[204], _sont + des maîtres. Autrefois, quand je causais avec eux, ou avec ces + errants qui vont, le bissac à l'épaule, par nos campagnes, je + notais soigneusement telles de leurs expressions que j'entendais + pour la première fois, oubliées souvent de notre langue littéraire + moderne, mais toujours frappées au bon vieux coin russe.... Oui, le + génie de la langue vit en ces hommes...._ + +Il devait y être d'autant plus sensible que son esprit n'était pas +encombré de littérature[205]. A force de vivre loin des villes, au +milieu des paysans, il s'était fait un peu la façon de penser du peuple. +Il en avait la dialectique lente, le bon sens raisonneur qui se traîne +pas à pas, avec de brusques saccades qui déconcertent, la manie de +répéter une idée dont on est convaincu, de la répéter dans les mêmes +termes, sans se lasser, indéfiniment. + +Mais c'en étaient plutôt les défauts que les qualités. A la longue +seulement, il prit garde au génie latent du parler populaire, à la +saveur d'images, à la crudité poétique, à la plénitude de sagesse +légendaire. Dès l'époque de _Guerre et Paix_, il avait commencé d'en +subir l'influence. En mars 1872, il écrivait à Strakov: + + _J'ai changé le procédé de ma langue et de mon écriture. La langue + du peuple a des sons pour exprimer tout ce que peut dire le poète, + et elle m'est très chère. Elle est le meilleur régulateur poétique. + Veut-on dire quelque chose de trop, d'emphatique ou de faux, la + langue ne le supporte pas. Au lieu que notre langue littéraire n'a + pas de squelette, on peut la tirailler dans tous les sens, tout + ressemble à de la littérature[206]._ + +Il ne dut pas seulement au peuple des modèles de style; il lui dut +plusieurs de ses inspirations. En 1877, un conteur de _bylines_ vint à +Iasnaïa Poliana, et Tolstoï nota plusieurs de ses récits. Du nombre +étaient la légende _De quoi vivent les hommes_ et _les Trois +Vieillards_, qui devinrent, comme on sait, deux des plus beaux _Récits +et Contes populaires_ que Tolstoï publia quelques années plus tard[207]. + +Œuvre unique dans l'art moderne. Œuvre plus haute que l'art: qui +songe, en la lisant, à la littérature? L'esprit de l'Évangile, le chaste +amour de tous les hommes frères, s'unit à la bonhomie souriante de la +sagesse populaire. Simplicité, limpidité, bonté de cœur +ineffable,--et cette lueur surnaturelle qui, si naturellement, baigne le +tableau par moments! Elle enveloppe d'une auréole la figure centrale, le +vieillard Elysée[208], ou plane dans l'échoppe du cordonnier +Martin,--celui qui, par sa lucarne au ras du sol, voit passer les pieds +des gens et à qui le Seigneur fait visite, sous la figure des pauvres +qu'a secourus le bon savetier[209]. Souvent se mêle, en ces récits, aux +paraboles évangéliques, je ne sais quel parfum de légendes orientales, +de ces _Mille et une Nuits_, que Tolstoï aimait depuis l'enfance[210]. +Parfois aussi, la lueur fantastique se fait sinistre et donne au conte +une grandeur effrayante. Tel _le Moujik Pakhom_[211], l'homme qui se tue +à acquérir beaucoup de terre, toute la terre dont il fera le tour, en +marchant pendant une journée. Et il meurt en arrivant. + + _Sur la colline, le starschina, assis par terre, le regardait + courir, et il s'esclafait, se tenant le ventre à deux mains. Et + Pakhom tomba._ + + --«_Ah! Bravo, mon gaillard, tu as acquis beaucoup de terre._» + + _Le starschina se leva, jeta au domestique de Pakhom une pioche_: + + --«_Voilà, enterre-le._» + + _Le domestique resta seul. Il creusa à Pakhom une fosse, juste de + la longueur des pieds à la tête: trois archines,--et il l'enterra._ + +Presque tous ces contes renferment sous leur poétique enveloppe la même +morale évangélique de renoncement et de pardon: + + _Ne te venge pas de qui t'offense_[212]. + + _Ne résiste pas à qui te fait du mal_[213]. + + _C'est à moi qu'appartient la vengeance, dit le Seigneur_[214]. + +Et partout et toujours, pour conclusion, l'amour. Tolstoï, qui voulait +fonder un art pour tous les hommes, a atteint du premier coup à +l'universalité. L'œuvre a eu, dans le monde entier, un succès qui ne +peut cesser: car elle est épurée de tous les éléments périssables de +l'art; il n'y a plus rien là que d'éternel. + + * * * * * + +_La Puissance des Ténèbres_ ne s'élève pas à cette auguste simplicité de +cœur; elle n'y prétend point: c'est l'autre tranchant du glaive. D'un +côté, le rêve de l'amour divin. De l'autre, l'atroce réalité. On peut +voir, en lisant ce drame, si la foi de Tolstoï et son amour du peuple +étaient jamais capables de lui faire idéaliser le peuple et trahir la +vérité! + +Tolstoï, si gauche dans la plupart de ses essais dramatiques[215], +atteint ici à la maîtrise. Les caractères et l'action sont posés avec +aisance: le bellâtre Nikita, la passion emportée et sensuelle d'Anissia, +la bonhomie cynique de la vieille Matrena, qui couve maternellement +l'adultère de son fils, et la sainteté du vieux Akim à la langue +bègue,--Dieu vivant dans un corps ridicule.--Puis, c'est la chute de +Nikita, faible et sans méchanceté, mais englué dans le péché, roulant +au fond du crime, malgré ses efforts pour se retenir sur la pente; sa +mère et sa femme l'entraînent... + + _Les moujiks ne valent pas cher. Mais les babas! Des fauves! Elles + n'ont peur de rien... Vous autres sœurs, vous êtes des millions + de Russes, et vous êtes toutes aveugles comme des taupes, vous ne + savez rien, vous ne savez rien!... Le moujik, lui au moins, il peut + apprendre quelque chose, au cabaret, ou qui sait? en prison ou à la + caserne; mais la baba,... quoi? Elle n'a rien vu, rien entendu. + Telle elle a grandi, telle elle meurt... Elles sont comme des + petits chiens aveugles, qui vont courant et heurtant de la tête + contre les ordures. Elles ne savent que leurs sottes chansons: + «Ho-ho! Ho-ho!»... Eh quoi! Ho-ho?... Elles ne savent pas[216]._ + +Ensuite, la scène terrible du meurtre de l'enfant nouveau-né. Nikita ne +veut pas tuer. Anissia, qui pour lui a assassiné son mari, et dont les +nerfs sont depuis torturés par son crime, devient féroce, folle, menace +de le livrer; elle crie: + + _Au moins, je ne serai plus seule. Il sera aussi un assassin. Qu'il + sache ce que c'est!_ + +Nikita écrase l'enfant, entre deux planches. Au milieu de son crime, il +s'enfuit, épouvanté, il menace de tuer Anissia et sa mère, il sanglote, +il supplie: + + _Ma petite mère, je n'en peux plus!_ + +Il croit entendre crier l'enfant écrasé. + + _Où me sauver?..._ + +C'est une scène de Shakespeare.--Moins sauvage et plus poignante encore +la variante de l'acte IV, le dialogue de la petite fille et du vieux +domestique, qui, seuls dans la maison, la nuit, entendent, devinent le +crime qui s'accomplit au dehors. + +Enfin, l'expiation volontaire. Nikita, accompagné de son père, le vieux +Akim, entre, déchaussé, au milieu d'une noce. Il s'agenouille, il +demande pardon à tous, il s'accuse de tous les crimes. Le vieux Akim +l'encourage, le regarde avec un sourire de douleur extatique: + + _Dieu! oh! le voilà, Dieu!_ + +Ce qui donne au drame une saveur d'art spéciale, c'est sa langue +paysanne. + +«J'ai dépouillé mes calepins de notes pour écrire _la Puissance des +Ténèbres_», disait Tolstoï à M. Paul Boyer. + +Ces images imprévues, jaillies de l'âme lyrique et railleuse du peuple +russe, ont une verve et une vigueur auprès desquelles toutes les images +littéraires semblent pâles. Tolstoï s'en délecte; on sent que l'artiste +s'amuse, en écrivant son drame, à noter ces expressions et ces pensées, +dont le comique ne lui échappe point[217], tandis que l'apôtre se désole +des ténèbres de l'âme. + + * * * * * + +Tout en observant le peuple et en laissant tomber dans sa nuit un rayon +de la lumière d'en haut, Tolstoï consacrait à la nuit plus sombre encore +des classes riches et bourgeoises deux romans tragiques. On sent que la +forme du théâtre domine, à cette époque, sa pensée artistique. _La Mort +d'Ivan Iliitch_ et _la Sonate à Kreutzer_ sont toutes deux de vrais +drames intérieurs, resserrés, concentrés; et dans _la Sonate_ c'est le +héros du drame qui le raconte lui-même. + +_La Mort d'Ivan Iliitch_ (1884-86) est une des œuvres russes qui ont +le plus remué le public français. Je notais, au début de cette étude, +comment j'avais été le témoin du saisissement causé par ces pages à des +lecteurs bourgeois de la province française, qui semblaient indifférents +à l'art. C'est que l'œuvre met en scène, avec une vérité troublante, +un type de ces hommes moyens, fonctionnaires consciencieux, vides de +religion, d'idéal, et presque de pensée, qui s'absorbent dans leurs +fonctions, dans leur vie machinale, jusqu'à l'heure de la mort, où ils +s'aperçoivent avec effroi qu'ils n'ont pas vécu. Ivan Iliitch est le +représentant de cette bourgeoisie européenne de 1880, qui lit Zola, va +entendre Sarah Bernhardt, et, sans avoir aucune foi, n'est même pas +irréligieuse: car elle ne se donne la peine ni de croire ni de ne pas +croire,--elle n'y pense jamais. + +Par la violence du réquisitoire, tour à tour âpre et presque bouffon, +contre le monde et surtout contre le mariage, _la Mort d'Ivan Iliitch_ +ouvre une série d'œuvres nouvelles; elle annonce les peintures plus +farouches encore de _la Sonate à Kreutzer_ et de _Résurrection_. Vide +lamentable et risible de cette vie (comme il y en a des milliers, des +milliers), avec ses ambitions grotesques, ses pauvres satisfactions +d'amour-propre, qui ne font guère plaisir,--«toujours plus que de passer +la soirée en tête-à-tête avec sa femme»,--les déboires de carrière, les +passe-droits qui aigrissent, le vrai bonheur: le whist. Et cette vie +ridicule est perdue pour une cause plus ridicule encore, en tombant +d'une échelle, un jour qu'Ivan a voulu accrocher un rideau à la fenêtre +du salon. Mensonge de la vie. Mensonge de la maladie. Mensonge du +médecin bien portant, qui ne pense qu'à lui-même. Mensonge de la +famille, que la maladie dégoûte. Mensonge de la femme, qui affecte le +dévouement et calcule comment elle vivra, lorsque le mari sera mort. +Universel mensonge, auquel s'oppose, seule, la vérité d'un domestique +compatissant, qui ne cherche pas à cacher au mourant son état et l'aide +fraternellement. Ivan Iliitch, «plein d'une pitié infinie pour +lui-même», pleure son isolement et l'égoïsme des hommes; il souffre +horriblement, jusqu'au jour où il s'aperçoit que sa vie passée a été un +mensonge, et que ce mensonge, il peut le réparer. Aussitôt, tout +s'éclaire,--une heure avant sa mort. Il ne pense plus à lui, il pense +aux siens, il s'apitoie sur eux; il _doit_ mourir et les débarrasser de +lui. + + _--Où es-tu donc, douleur?--La voilà... Eh bien, tu n'as qu'à + persister.--Et la mort, où est-elle?...--Il ne la trouva plus. Au + lieu de la mort, il y avait la lumière.--«C'est fini», dit + quelqu'un.--Il entendit ces paroles et se les répéta.--«La mort + n'existe plus», se dit-il._ + +Ce «rayon de lumière» ne se montre même plus dans _la Sonate à +Kreutzer_[218]. C'est une œuvre féroce, lâchée contre la société, +comme une bête blessée, qui se venge de ce qu'elle a souffert. +N'oublions pas qu'elle est la confession d'une brute humaine, qui vient +de tuer, et que le virus de la jalousie infecte. Tolstoï s'efface +derrière son personnage. Et sans doute, on retrouve ses idées, montées +de ton, dans ces invectives enragées contre l'hypocrisie générale: +hypocrisie de l'éducation des femmes, de l'amour, du mariage--cette +«prostitution domestique»,--du monde, de la science, des médecins,--ces +«semeurs de crimes». Mais son héros l'entraîne à une brutalité +d'expressions, à une violence d'images charnelles,--toutes les ardeurs +d'un corps luxurieux,--et par réaction, toutes les fureurs de +l'ascétisme, la peur haineuse des passions, la malédiction à la vie +jetée par un moine du moyen âge, brûlé de sensualité. Après avoir écrit +son livre, Tolstoï lui-même fut épouvanté: + + _Je ne prévoyais pas du tout_, dit-il dans sa _Postface à la Sonate + à Kreutzer[219], qu'une logique rigoureuse me conduirait, en + écrivant cette œuvre, où je suis venu. Mes propres conclusions + m'ont d'abord terrifié, je voulais ne pas les croire, mais je ne le + pouvais pas... J'ai dû les accepter._ + +Il devait, en effet, reprendre, sous une forme sereine, les cris +farouches du meurtrier Posdnicheff contre l'amour et le mariage: + + _Celui qui regarde la femme--surtout sa femme--avec sensualité, + commet déjà l'adultère avec elle._ + + _Quand les passions auront disparu, alors l'humanité n'aura plus de + raison d'être, elle aura exécuté la Loi; l'union des êtres sera + accomplie._ + +Il montrera, en s'appuyant sur l'Évangile selon saint Mathieu, que +«l'idéal chrétien n'est pas le mariage, qu'il ne peut exister de +mariage chrétien, que le mariage, au point de vue chrétien, n'est pas un +élément de progrès, mais de déchéance, que l'amour, ainsi que tout ce +qui le précède et le suit, est un obstacle au véritable idéal +humain[220]...» + +Mais ces idées ne s'étaient jamais formulées en lui avec cette netteté, +avant qu'elles fussent sorties de la bouche de Posdnicheff. Comme il +arrive souvent chez les grands créateurs, l'œuvre a entraîné +l'auteur; l'artiste a devancé le penseur.--L'art n'y a rien perdu. Pour +la puissance de l'effet, pour la concentration passionnée, pour le +relief brutal des visions, pour la plénitude et la maturité de la forme, +nulle œuvre de Tolstoï n'égale _la Sonate à Kreutzer_. + +Il me reste à expliquer son titre.--A vrai dire, il est faux. Il trompe +sur l'œuvre. La musique ne joue là qu'un rôle accessoire. Supprimez +la sonate: rien ne sera changé. Tolstoï a eu le tort de mêler deux +questions qu'il prenait à cœur: la puissance dépravante de la musique +et celle de l'amour. Le démon musical méritait une œuvre à part; la +place que Tolstoï lui accorde en celle-ci est insuffisante à prouver le +danger qu'il dénonce. Je dois m'arrêter un peu sur ce sujet: car je ne +crois pas qu'on ait jamais compris l'attitude de Tolstoï à l'égard de +la musique. + +Il s'en fallait de beaucoup qu'il ne l'aimât point. On ne craint ainsi +que ce qu'on aime. Qu'on se souvienne de la place que tiennent les +souvenirs musicaux dans _Enfance_ et surtout dans _Bonheur Conjugal_, où +tout le cycle d'amour, de son printemps à son automne, se déroule entre +les phrases de la Sonate _quasi una fantasia_ de Beethoven. Qu'on se +souvienne aussi des symphonies merveilleuses qu'entendent chanter en eux +Nekhludov[221] et le petit Pétia, la nuit avant sa mort[222]. Si Tolstoï +avait appris fort médiocrement la musique[223], elle l'émouvait +jusqu'aux larmes; et il s'y livra avec passion, à certaines époques de +sa vie. En 1858, il fonda à Moscou une Société musicale, qui devint plus +tard le Conservatoire de Moscou. + + _Il aimait beaucoup la musique_, écrit son beau-frère S.-A. Bers. + _Il touchait du piano et affectionnait les maîtres classiques. + Souvent, avant de se mettre au travail[224], il s'asseyait au + piano. Probablement y trouvait-il l'inspiration. Il accompagnait + toujours ma sœur cadette, dont il aimait la voix. J'ai remarqué + que les sensations provoquées en lui par la musique étaient + accompagnées d'une légère pâleur du visage et d'une grimace + imperceptible qui, semblait-il, exprimait l'effroi[225]._ + +C'était bien l'effroi qu'il éprouvait, au choc de ces forces inconnues +qui ébranlaient jusqu'aux racines de son être! Dans ce monde de la +musique, il sentait fondre sa volonté morale, sa raison, toute la +réalité de la vie. Qu'on relise, dans le premier volume de _Guerre et +Paix_, la scène où Nicolas Rostov, qui vient de perdre au jeu, rentre +désespéré. Il entend sa sœur Natacha qui chante. Il oublie tout. + + _Il attendait avec une fiévreuse impatience la note qui allait + suivre, et pendant un moment, il n'y eut plus au monde que la + mesure à trois temps_: Oh! mio crudele affetto! + + --«_Quelle absurde existence que la nôtre, pensait-il. Le malheur, + l'argent, la haine, l'honneur, tout cela n'est rien... Voilà le + vrai!... Natacha, ma petite colombe!... Voyons si elle va atteindre + le_ si?... _Elle l'a atteint, Dieu merci!_» + + _Et lui-même, sans s'apercevoir qu'il chantait, pour renforcer le_ + si, _il l'accompagna à la tierce_. + + --«_Oh! mon Dieu, que c'est beau! Est-ce moi qui l'ai donné? quel + bonheur!» pensait-il; et la vibration de cette tierce éveilla dans + son âme tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur. + Qu'étaient, à côté de cette sensation surhumaine, et sa perte au + jeu et sa parole donnée!... Folies! On pouvait tuer, voler, et + pourtant être heureux[226]._ + +Nicolas ne tue ni ne vole, et la musique n'est pour lui qu'un trouble +passager; mais Natacha est sur le point de s'y perdre. C'est à la suite +d'une soirée à l'Opéra, «dans ce monde étrange, insensé de l'art, à +mille lieues du réel, où le bien et le mal, l'extravagant et le +raisonnable se mêlent et se confondent», qu'elle écoute la déclaration +d'Anatole Kouraguine qui l'affole et qu'elle consent à l'enlèvement. + +Plus Tolstoï avance en âge, plus il a peur de la musique[227]. Un homme +qui eut de l'influence sur lui, Auerbach, qu'il vit à Dresde en 1860, +fortifia sans doute ses préventions. «Il parlait de la musique comme +d'un _Pflichtloser Genuss_ (une jouissance déréglée). Selon lui, elle +était un tournant vers la dépravation[228].» + +Entre tant de musiciens dépravants, pourquoi, demande M. Camille +Bellaigue[229], avoir été choisir justement le plus pur et le plus +chaste de tous, Beethoven?--Parce qu'il est le plus fort. Tolstoï +l'avait aimé, et il l'aima toujours. Ses plus lointains souvenirs +d'_Enfance_ étaient liés à la _Sonate Pathétique_; et quand Nekhludov, à +la fin de _Résurrection_, entend jouer l'_andante_ de la _Symphonie en +ut mineur_, il a peine à retenir ses larmes; «il s'attendrit sur +lui-même».--Cependant, on a vu avec quelle animosité Tolstoï s'exprime +dans _Qu'est-ce que l'Art?_[230] au sujet des «œuvres maladives du +sourd Beethoven»; et déjà en 1876, l'acharnement avec lequel «il aimait +à démolir Beethoven et à émettre des doutes sur son génie» avait révolté +Tschaikovsky et refroidi l'admiration qu'il avait pour Tolstoï. _La +Sonate à Kreutzer_ nous permet de voir au fond de cette injustice +passionnée. Que reproche Tolstoï à Beethoven? Sa puissance. Il est comme +Gœthe, écoutant la _Symphonie en ut mineur_, et, bouleversé par elle, +réagissant avec colère contre le maître impérieux qui l'assujettit à sa +volonté[231]: + + _Cette musique_, dit Tolstoï, _me transporte immédiatement dans + l'état d'âme où se trouvait celui qui l'écrivit... La musique + devrait être chose d'État, comme en Chine. On ne devrait pas + admettre que le premier venu disposât d'un pouvoir aussi effroyable + d'hypnotisme... Ces choses-là_ (_le premier_ Presto _de la_ + Sonate), _on ne devrait avoir la permission de les jouer que dans + certaines circonstances importantes_... + +Et voyez, après cette révolte, comme il cède au pouvoir de Beethoven, et +comme ce pouvoir est, de son aveu même, ennoblissant et pur! En écoutant +le morceau, Posdnicheff tombe dans un état indéfinissable qu'il ne peut +analyser, mais dont la conscience le rend joyeux; la jalousie n'y a plus +de place. La femme n'est pas moins transfigurée. Elle a, tandis qu'elle +joue, «_une sévérité d'expression majestueuse_», puis, «_un sourire +faible, pitoyable, bienheureux, après qu'elle a fini_».... Qu'y a-t-il, +en tout cela, de pervers?--Il y a ceci que l'esprit est esclave et que +la force inconnue des sons peut faire de lui ce qu'elle veut. Le +détruire, s'il lui plaît. + +Cela est vrai; mais Tolstoï n'oublie qu'une chose: c'est la médiocrité +ou l'absence de vie chez la plupart de ceux qui écoutent ou qui font de +la musique. La musique ne saurait être dangereuse pour ceux qui ne +sentent rien. Le spectacle de la salle de l'Opéra, pendant une +représentation de _Salomé_, est bien fait pour rassurer sur l'immunité +du public aux émotions les plus malsaines de l'art des sons. Il faut +être riche de vie, comme Tolstoï, pour risquer d'en souffrir.--La +vérité, c'est que, malgré son injustice blessante pour Beethoven, +Tolstoï sent plus profondément sa musique que la majorité de ceux qui +aujourd'hui l'exaltent. Lui, du moins, il connaît ces passions +frénétiques, cette violence sauvage, qui grondent dans l'art du «_Vieux +Sourd_», et que ne sent plus aucun des virtuoses ni des orchestres +d'aujourd'hui. Beethoven eût été peut-être plus content de sa haine que +de l'amour des Beethovéniens. + + + + +Dix ans séparent _Résurrection de la Sonate à Kreutzer_[232], dix ans +qu'absorbe de plus en plus la propagande morale. Et dix ans la séparent +du terme auquel aspire cette vie affamée de l'éternel. _Résurrection_ +est en quelque sorte le testament artistique de Tolstoï. Elle domine +cette fin de vie de même que _Guerre et Paix_ en couronne la maturité. +C'est la dernière cime, la plus haute peut-être,--sinon la plus +puissante,--le faîte invisible[233] se perd au milieu de la brume. +Tolstoï a soixante-dix ans. Il contemple le monde, sa vie, ses erreurs +passées, sa foi, ses colères saintes. Il les regarde d'en haut. C'est la +même pensée que dans les œuvres précédentes, la même guerre à +l'hypocrisie; mais l'esprit de l'artiste, comme dans _Guerre et Paix_, +plane au-dessus de son sujet; à la sombre ironie, à l'âme tumultueuse de +_la Sonate à Kreutzer_ et de _la Mort d'Ivan Iliitch_ il mêle une +sérénité religieuse, détachée de ce monde qui se reflète en lui, +exactement. On dirait, par instants, d'un Gœthe chrétien. + +Tous les caractères d'art que nous avons notés dans les œuvres de la +dernière période se retrouvent ici, et surtout la concentration du +récit, plus frappante en un long roman qu'en de courtes nouvelles. +L'œuvre est une, très différente en cela de _Guerre et Paix_ et +d'_Anna Karénine_. Presque pas de digressions épisodiques. Une seule +action, suivie avec ténacité, et fouillée dans tous ses détails. Même +vigueur de portraits, peints en pleine pâte, que dans _la Sonate_. Une +observation de plus en plus lucide, robuste, impitoyablement réaliste, +qui voit l'animal dans l'homme,--«la terrible persistance de la bête +dans l'homme, plus terrible, quand cette animalité n'est pas à +découvert, quand elle se cache sous des dehors soi-disant +poétiques[234]». Ces conversations de salon, qui ont simplement pour +objet de satisfaire un besoin physique: «le besoin d'activer la +digestion, en remuant les muscles de la langue et du gosier[235]». Une +vision crue des êtres qui n'épargne personne, ni la jolie Korchaguine, +«avec les os de ses coudes saillants, la largeur de son ongle du pouce», +et son décolletage qui inspire à Nekhludov «honte et dégoût, dégoût et +honte»,--ni l'héroïne, la Maslova, dont rien n'est dissimulé de la +dégradation, son usure précoce, son expression vicieuse et basse, son +sourire provocant, son odeur d'eau-de-vie, son visage rouge et enflammé. +Une brutalité de détails naturalistes: la femme qui cause, accroupie sur +le cuveau aux ordures. L'imagination poétique, la jeunesse se sont +évanouies, sauf dans les souvenirs du premier amour, dont la musique +bourdonne en nous avec une intensité hallucinante, la chaste nuit du +Samedi Saint, et la nuit de Pâques, le dégel, le brouillard blanc si +épais «qu'à cinq pas de la maison, l'on ne voyait rien qu'une masse +sombre d'où jaillissait la lueur rouge d'une lampe», le chant des coqs +dans la nuit, la rivière glacée qui craque, ronfle, s'éboule et résonne +comme un verre qui se brise, et le jeune homme qui, du dehors, regarde +à travers la vitre la jeune fille qui ne le voit pas, assise près de la +table, à la lueur tremblante de la petite lampe,--Katucha pensive, qui +sourit et qui rêve. + +Le lyrisme de l'auteur tient peu de place. Son art a pris un tour plus +impersonnel, plus dégagé de sa propre vie. Tolstoï a fait effort pour +renouveler le champ de son observation. Le monde criminel et le monde +révolutionnaire, qu'il étudie ici, lui étaient étrangers[236]; il n'y +pénètre que par un effort de sympathie volontaire; il convient même +qu'avant de les regarder de près, les révolutionnaires lui inspiraient +une invincible aversion[237]. D'autant plus admirable est son +observation véridique, ce miroir sans défauts. Quelle abondance de types +et de détails précis! Et comme tout est vu, bassesses et vertus, sans +dureté, sans faiblesse, avec une calme intelligence et une pitié +fraternelle!... Lamentable tableau des femmes dans la prison! Elles sont +impitoyables entre elles; mais l'artiste est le bon Dieu: il voit, dans +le cœur de chacune, la détresse sous l'abjection, et sous le masque +d'effronterie le visage qui pleure. La pure et pâle lueur, qui peu à peu +s'annonce dans l'âme vicieuse de la Maslova et l'illumine à la fin d'une +flamme de sacrifice, prend la beauté émouvante d'un de ces rayons de +soleil qui transfigurent une humble scène de Rembrandt. Nulle sévérité, +même pour les bourreaux. «_Pardonnez-leur, Seigneur, ils ne savent ce +qu'ils font_»... Le pire est que, souvent, ils savent ce qu'ils font, +ils en ont le remords, et ne peuvent point ne pas le faire. Il se dégage +du livre le sentiment de l'écrasante fatalité qui pèse sur ceux qui +souffrent, comme sur ceux qui font souffrir,--ce directeur de prison, +plein de bonté naturelle, las de sa vie de geôlier, autant que des +exercices de piano de sa fille chétive et blême, aux yeux cernés, qui +massacre inlassablement une rapsodie de Liszt;--ce général gouverneur +d'une ville sibérienne, intelligent et bon, qui, pour échapper à +l'insoluble conflit entre le bien qu'il veut faire et le mal qu'il est +forcé de faire, s'alcoolise depuis trente-cinq ans, assez maître de lui +toutefois pour garder de la tenue, même lorsqu'il est ivre;--et la +tendresse familiale qui règne chez ces gens, que leur métier rend sans +entrailles à l'égard des autres. + +Le seul des caractères qui n'ait point une vérité objective, est celui +du héros, Nekhludov, parce que Tolstoï lui a prêté ses idées propres. +C'était déjà le défaut--ou le danger--de plusieurs des types les plus +célèbres de _Guerre et Paix_ ou d'_Anna Karénine_: le prince André, +Pierre Besoukhov, Levine, etc. Mais il était moins grave alors: car les +personnages se trouvaient, par leur situation et leur âge, plus près de +l'état d'esprit de Tolstoï. Au lieu qu'ici, l'auteur loge dans le corps +d'un viveur de trente-cinq ans son âme désincarnée de vieillard de +soixante-dix ans. Je ne dis point que la crise morale d'un Nekhludov ne +puisse être vraie, ni même qu'elle ne puisse se produire avec cette +soudaineté[238]. Mais rien, dans le tempérament, dans le caractère, dans +la vie antérieure du personnage, tel que Tolstoï le représente, +n'annonçait ni n'explique cette crise; et quand elle est commencée rien +ne l'interrompt plus. Sans doute, Tolstoï a marqué avec profondeur +l'alliage impur qui est d'abord mêlé aux pensées de sacrifice; les +larmes d'attendrissement et d'admiration pour soi, puis plus tard +l'épouvante et la répugnance qui saisissent Nekhludov, en face de la +réalité. Mais jamais sa résolution ne fléchit. Cette crise n'a aucun +rapport avec des crises antérieures, violentes mais momentanées[239]. +Rien ne peut plus arrêter cet homme faible et indécis. Ce prince, +riche, considéré, très sensible aux satisfactions du monde, sur le point +d'épouser une jolie fille qui l'aime et qui ne lui déplaît point, décide +brusquement de tout abandonner, richesse, monde, situation sociale, et +d'épouser une prostituée, afin de réparer une faute ancienne; et son +exaltation se soutient, sans fléchir, pendant des mois; elle résiste à +toutes les épreuves, même à la nouvelle que celle dont il veut faire sa +femme continue sa vie de débauche[240].--Il y a là une sainteté, dont la +psychologie d'un Dostoievsky nous eût montré la source dans les obscures +profondeurs de la conscience et jusque dans l'organisme de ses héros. +Mais Nekhludov n'a rien d'un héros de Dostoievsky. Il est le type de +l'homme moyen, médiocre et sain, qui est le héros habituel de Tolstoï. +En vérité, l'on sent trop la juxtaposition d'un personnage très +réaliste[241] avec une crise morale qui appartient à un autre homme;--et +cet autre, c'est le vieillard Tolstoï. + +La même impression de dualité d'éléments se retrouve, à la fin du livre, +où se juxtapose à une troisième partie d'observation strictement +réaliste une conclusion évangélique qui n'est pas nécessaire--acte de +foi personnel, qui ne sort pas logiquement de la vie observée. Ce +n'était pas la première fois que la religion de Tolstoï s'ajoutait à son +réalisme; mais, dans les œuvres passées, les deux éléments sont mieux +fondus. Ici, ils coexistent, ils ne se mêlent point; et le contraste +frappe d'autant plus que la foi de Tolstoï se passe davantage de toute +preuve, et que son réalisme se fait de jour en jour plus libre et plus +aiguisé. Il y a là trace, non de fatigue, mais d'âge,--une certaine +raideur dans les articulations. La conclusion religieuse n'est pas le +développement organique de l'œuvre. C'est un _Deus ex machinâ_.... Et +je suis convaincu que, tout au fond de Tolstoï, en dépit de ses +affirmations, la fusion n'était point parfaite entre ses natures +diverses: sa vérité d'artiste et sa vérité de croyant. + +Mais si _Résurrection_ n'a pas l'harmonieuse plénitude des œuvres de +la jeunesse, si je lui préfère, pour ma part, _Guerre et Paix_, elle +n'en est pas moins un des plus beaux poèmes de compassion humaine,--le +plus véridique peut-être. Plus qu'au travers de toute autre, j'aperçois +dans cette œuvre les yeux clairs de Tolstoï, les yeux gris-pâle qui +pénètrent, «ce regard qui va droit à l'âme[242]», et dans chaque âme +voit Dieu. + + + + +Tolstoï ne renonça jamais à l'art. Un grand artiste ne peut, même s'il +le veut, abdiquer sa raison de vivre. Il peut, pour des causes +religieuses, renoncer à publier; il ne le peut, à écrire. Jamais Tolstoï +n'interrompit sa création artistique. M. Paul Boyer, qui l'a vu à +Iasnaïa Poliana, dans ces dernières années, dit qu'il menait de front +les œuvres d'évangélisation ou de polémique et les œuvres +d'imagination; il se délassait des unes par les autres. Quand il avait +terminé quelque traité social, quelque _Appel aux Dirigeants_ ou _aux +Dirigés_, il s'accordait le droit de reprendre une des belles histoires +qu'il se contait à lui-même,--tel son _Hadji-Mourad_, une épopée +militaire, qui chantait un épisode des guerres du Caucase et de la +résistance des montagnards sous Schamyl[243]. L'art était resté son +délassement, son plaisir. Mais il eût regardé comme une vanité d'en +faire parade[244]. A part son _Cycle de lectures pour tous les jours de +l'année_ (1904-5)[245], où il rassembla les _Pensées de divers écrivains +sur la vérité et la vie_--véritable Anthologie de la sagesse poétique du +monde, depuis les Livres Saints d'Orient jusqu'aux artistes +contemporains,--presque toutes ses œuvres proprement artistiques, à +partir de 1900, sont restées manuscrites[246]. + +En revanche, il jetait hardiment, ardemment, ses écrits polémiques et +mystiques dans la bataille sociale. De 1900 à 1910, elle absorbe le +meilleur de ses forces. La Russie traversait une crise formidable, où +l'empire des tsars parut un moment craquer sur ses bases et déjà près de +s'effondrer. La guerre russo-japonaise, la débâcle qui suivit, +l'agitation révolutionnaire, les mutineries de l'armée et de la flotte, +les massacres, les troubles agraires semblaient marquer «la fin d'un +monde»,--comme dit le titre d'un ouvrage de Tolstoï.--Le sommet de la +crise fut atteint entre 1904 et 1905. Tolstoï publia, dans ces années, +une série d'œuvres retentissantes: _Guerre et Révolution_[247], _le +Grand Crime_, _la Fin d'un Monde_.[248] Durant cette dernière période de +dix ans, il occupe une situation unique, non seulement en Russie, mais +dans l'univers. Il est seul, étranger à tous les partis, à toutes les +patries, rejeté de son Église qui l'a excommunié[249]. La logique de sa +raison, l'intransigeance de sa foi, l'ont «acculé à ce dilemme: se +séparer des autres hommes, ou de la vérité.» Il s'est souvenu du dicton +russe: «Un vieux qui ment, c'est un riche qui vole»; et il s'est séparé +des hommes, pour dire la vérité. Il la dit tout entière à tous. Le vieux +chasseur de mensonges continue de traquer infatigablement toutes les +superstitions religieuses ou sociales, tous les fétiches. Il n'en a pas +seulement aux anciens pouvoirs malfaisants, à l'Église persécutrice, à +l'autocratie tsarienne. Peut-être même s'apaise-t-il un peu à leur +égard, maintenant que tout le monde leur jette la pierre. On les +connaît, elles ne sont plus si redoutables! Et après tout, elles font +leur métier, elles ne trompent pas. La lettre de Tolstoï au tsar Nicolas +II[250] est, dans sa vérité sans ménagements pour le souverain, pleine +de douceur pour l'homme, qu'il appelle son «cher frère», qu'il prie de +«lui pardonner s'il l'a chagriné sans le vouloir»; et il signe: «Votre +frère qui vous souhaite le véritable bonheur». + +Mais ce que Tolstoï pardonne le moins, ce qu'il dénonce avec virulence, +ce sont les nouveaux mensonges, car les anciens sont percés à jour. Ce +n'est pas le despotisme, c'est l'illusion de la liberté. Et l'on ne sait +ce qu'il hait le plus, parmi les sectateurs de nouvelles idoles, des +socialistes ou des «libéraux». + +Il avait pour les libéraux une antipathie de longue date. Tout de suite, +il l'avait ressentie, quand, officier de Sébastopol, il s'était trouvé +dans le cénacle des gens de lettres de Pétersbourg. Ç'avait été une des +causes de son malentendu avec Tourgueniev. L'aristocrate orgueilleux, +l'homme d'antique race, ne pouvait supporter ces intellectuels et leur +prétention de faire, bon gré, mal gré, le bonheur de la nation, en lui +imposant leurs utopies. Très Russe, de vieille souche[251], il avait +une méfiance pour les nouveautés libérales, pour ces idées +constitutionnelles qui venaient d'Occident; et ses deux voyages en +Europe ne firent que fortifier ses préventions. Au retour du premier +voyage, il écrit: + + _Éviter l'ambition du libéralisme[252]._ + +Au retour du second, il note que «la société privilégiée» n'a aucunement +le droit d'élever à sa manière le peuple qui lui est étranger[253].... + +Dans _Anna Karénine_, il expose largement son dédain pour les libéraux. +Levine refuse de s'associer à l'œuvre des institutions provinciales +pour instruire le peuple et aux innovations à l'ordre du jour. Le +tableau des élections à l'assemblée provinciale des seigneurs montre le +marché de dupe que fait un pays, en substituant à son ancienne +administration conservatrice une administration libérale. Rien de +changé, mais un mensonge de plus et qui n'a point l'excuse ou la +consécration des siècles. + +«Nous ne valons peut-être pas grand'chose, dit le représentant de +l'ancien régime, mais nous n'en avons pas moins duré mille ans.» + +Et Tolstoï s'indigne contre l'abus que les libéraux font du mot: +«_Peuple, Volonté du peuple..._» Eh! que savent-ils du peuple? Qu'est-ce +que le peuple? + +C'est surtout à l'époque où le mouvement libéral semble sur le point de +réussir et fait convoquer la première Douma, que Tolstoï exprime +violemment sa désapprobation des idées constitutionnelles. + + _En ces derniers temps, la déformation du christianisme a donné + lieu à une nouvelle supercherie, qui a mieux enfoncé nos peuples + dans leur servilité. A l'aide d'un système complexe d'élections + parlementaires, il leur fut suggéré qu'en élisant leurs + représentants directement, ils participaient au gouvernement, et + qu'en leur obéissant, ils obéissaient à leur propre volonté, ils + étaient libres. C'est une fourberie. Le peuple ne peut exprimer sa + volonté, même avec le suffrage universel: 1º parce qu'une pareille + volonté collective d'une nation de plusieurs millions d'habitants + ne peut exister; 2º parce que, même si elle existait, la majorité + des voix ne serait pas son expression. Sans insister sur ce fait + que les élus légifèrent et administrent, non pour le bien général, + mais pour se maintenir au pouvoir,--sans appuyer sur le fait de la + dépravation du peuple due à la pression et à la corruption + électorale,--ce mensonge est particulièrement funeste, en raison de + l'esclavage présomptueux où tombent ceux qui s'y soumettent... Ces + hommes libres rappellent les prisonniers qui s'imaginent jouir de + la liberté, lorsqu'ils ont le droit d'élire ceux parmi leurs + geôliers qui sont chargés de la police intérieure de la prison... + Un membre d'un État despotique peut être entièrement libre, même + parmi les plus cruelles violences. Mais un membre d'un État + constitutionnel est toujours esclave, car il reconnaît la légalité + des violences commises contre lui... Et voici qu'on voudrait amener + le peuple russe au même état d'esclavage constitutionnel que les + autres peuples européens[254]!..._ + +Dans son éloignement du libéralisme, c'est le dédain qui domine. +Vis-à-vis du socialisme, c'est--ou plutôt ce serait--la haine, si +Tolstoï ne se défendait de haïr quoi que ce fût. Il le déteste +doublement, parce que le socialisme amalgame en lui deux mensonges: +celui de la liberté et celui de la science. Ne se prétend-il pas fondé +sur je ne sais quelle science économique, dont les lois absolues +régentent le progrès du monde! + +Tolstoï est très sévère pour la science. Il a des pages d'une ironie +terrible sur cette superstition moderne et «ces futiles problèmes: +origine des espèces, analyse spectrale, nature du radium, théorie des +nombres, animaux fossiles et autres sornettes, auxquelles on attribue +aujourd'hui la même importance qu'on attribuait, au moyen âge, à +l'Immaculée Conception ou à la Dualité de la Substance».--Il raille «ces +servants de la science, qui, de même que les servants de l'Église, se +persuadent et persuadent aux autres qu'ils sauvent l'humanité, qui, de +même que l'Église, croient en leur infaillibilité, ne sont jamais +d'accord entre eux, se divisent en chapelles, et qui, de même que +l'Église, sont la cause principale de la grossièreté, de l'ignorance +morale, du retard que met l'homme à s'affranchir du mal dont il souffre: +car ils ont rejeté la seule chose qui pouvait unir l'humanité: la +conscience religieuse[255].» + +Mais son inquiétude redouble et son indignation éclate, quand il voit +cette arme dangereuse du nouveau fanatisme dans les mains de ceux qui +prétendent régénérer l'humanité. Tout révolutionnaire l'attriste, quand +il recourt à la violence. Mais le révolutionnaire intellectuel et +théoricien lui fait horreur: c'est un pédant meurtrier, une âme +orgueilleuse et sèche, qui n'aime pas les hommes, qui n'aime que ses +idées[256]. + +De basses idées, d'ailleurs. + + _Le socialisme a pour but la satisfaction des besoins les plus bas + de l'homme: son bien-être matériel. Et ce but même, il est + impuissant à l'atteindre par les moyens qu'il préconise[257]._ + +Au fond il est sans amour. Il n'a que de la haine pour les oppresseurs +et «une envie noire pour la vie douce et rassasiée des riches: une +avidité de mouches qui se rassemblent autour des déjections[258]». Quand +le socialisme aura vaincu, l'aspect du monde sera terrible. La horde +européenne se ruera sur les peuples faibles et sauvages avec une force +redoublée, et elle en fera des esclaves, afin que les anciens +prolétaires de l'Europe puissent tout à leur aise se dépraver par le +luxe oisif, comme les Romains[259]. + +Heureusement que la meilleure force du socialisme se dépense en +fumées,--en discours, comme ceux de Jaurès.... + + _Quel admirable orateur! Il y a de tout dans ses discours,--et il + n'y a rien... Le socialisme, c'est un peu comme notre orthodoxie + russe: vous le pressez, vous le poussez dans ses derniers + retranchements, vous croyez l'avoir saisi, et brusquement il se + retourne et vous dit: «Mais non! je ne suis pas celui que vous + croyez, je suis autre.» Et il vous glisse dans la main... Patience! + Laissons faire le temps. Il en sera des théories socialistes comme + des modes de femmes, qui très rapidement passent du salon à + l'antichambre[260]._ + +Si Tolstoï fait ainsi la guerre aux libéraux et aux socialistes, ce +n'est pas, tant s'en faut, pour laisser le champ libre à l'autocratie; +c'est au contraire pour que la bataille se livre dans toute son ampleur +entre le vieux monde et le monde nouveau, après qu'on aura éliminé de +l'armée les éléments troubles et dangereux. Car lui aussi, il croit dans +la Révolution. Mais sa Révolution a une bien autre envergure que celle +des révolutionnaires: c'est celle d'un croyant mystique du moyen âge, +qui attend pour le lendemain le règne du Saint-Esprit: + + _Je crois qu'à cette heure précise commence la grande révolution, + qui se prépare depuis deux mille ans dans le monde chrétien,--la + révolution qui substituera au christianisme corrompu et au régime + de domination qui en découle le véritable christianisme, base de + l'égalité entre les hommes et de la vraie liberté, à laquelle + aspirent tous les êtres doués de raison[261]._ + +Et quelle heure choisit-il, le voyant prophétique, pour annoncer la +nouvelle ère de bonheur et d'amour? L'heure la plus sombre de la Russie, +l'heure des désastres et des hontes. Pouvoir superbe de la foi +créatrice! Tout est lumière autour d'elle,--jusqu'à la nuit. Tolstoï +aperçoit dans la mort les signes du renouvellement,--dans les calamités +de la guerre de Mandchourie, dans la débâcle des armées russes, dans +l'affreuse anarchie et la sanglante lutte de classes. Sa logique de rêve +tire de la victoire du Japon cette conclusion étonnante que la Russie +doit se désintéresser de toute guerre: car les peuples non chrétiens +auront toujours l'avantage, à la guerre, sur les peuples chrétiens «qui +ont franchi la phase de soumission servile».--Est-ce abdication pour son +peuple?--Non, c'est orgueil suprême. La Russie doit se désintéresser de +toute guerre, parce qu'elle doit accomplir «_la grande révolution_». + +Et voici que l'Évangéliste de Iasnaïa Poliana, ennemi de la violence, +prophétise, sans s'en douter, la Révolution Communiste[262]! + + _La Révolution de 1905, qui affranchira les hommes de l'oppression + brutale, doit commencer en Russie.--Elle commence._ + +Pourquoi la Russie doit-elle jouer ce rôle de peuple élu?--Parce que la +révolution nouvelle doit avant tout réparer «_le grand Crime_», la +monopolisation du sol au profit de quelques milliers de riches, +l'esclavage de millions d'hommes, le plus cruel des esclavages[263]. Et +parce que nul peuple n'a conscience de cette iniquité autant que le +peuple russe[264]. + +Mais surtout parce que le peuple russe est, de tous les peuples, le plus +pénétré du vrai christianisme, et que la révolution qui vient doit +réaliser, au nom du Christ, la loi d'union et d'amour. Or cette loi +d'amour ne peut s'accomplir, si elle ne s'appuie sur la loi de +non-résistance au mal[265]. Et cette non-résistance est, a toujours été +un trait essentiel du peuple russe. + + _Le peuple russe a toujours observé à l'égard du pouvoir une tout + autre attitude que les autres pays européens. Jamais il n'est entré + en lutte contre le pouvoir; jamais surtout il n'y a participé, et + par conséquent il n'a pu en être souillé. Il l'a considéré comme un + mal qu'il faut éviter. Une antique légende représente les Russes + faisant appel aux Variagues, pour venir les gouverner. La majorité + des Russes a toujours mieux aimé supporter les actes de violence + que d'y répondre ou d'y tremper. Elle s'est donc toujours + soumise..._ + +Soumission volontaire, qui n'a aucun rapport avec l'obéissance +servile[266]. + + _Le vrai chrétien peut se soumettre, il lui est même impossible de + ne pas se soumettre sans lutte à toute violence; mais il ne + saurait y obéir, c'est-à-dire en reconnaître la légitimité[267]._ + +Au moment où Tolstoï écrivait ces lignes, il était sous l'émotion d'un +des plus tragiques exemples de cette non-résistance héroïque d'un +peuple,--la sanglante manifestation du 22 janvier 1905, à +Saint-Pétersbourg, où une foule désarmée, conduite par le pope Gapone, +se laissa fusiller, sans un cri de haine, sans un geste pour se +défendre. + +Depuis longtemps en Russie, les vieux croyants, qu'on nommait les +_sectateurs_, pratiquaient opiniâtrément, malgré les persécutions, la +non-obéissance à l'État et refusaient de reconnaître la légitimité du +pouvoir[268]. Après les désastres de la guerre russo-japonaise, cet état +d'esprit n'eut pas de peine à se propager dans le peuple des campagnes. +Les refus de service militaire se multiplièrent; et plus ils furent +cruellement réprimés, plus la révolte grossit au fond des +cœurs.--D'autre part, des provinces, des races entières, sans +connaître Tolstoï, avaient donné l'exemple du refus absolu et passif +d'obéissance à l'État: les Doukhobors du Caucase, dès 1898, les +Géorgiens de la Gourie, vers 1905. Tolstoï agit beaucoup moins sur ces +mouvements qu'ils n'agirent sur lui; et l'intérêt de ses écrits est +justement qu'en dépit de ce qu'ont prétendu les écrivains du parti de la +révolution, comme Gorki[269], il fut la voix du vieux peuple russe. + +L'attitude qu'il garda, vis-à-vis des hommes qui mettaient en pratique, +au péril de leur vie, les principes qu'il professait[270], fut très +modeste et très digne. Pas plus avec les Doukhobors et les Gouriens +qu'avec les soldats réfractaires, il ne se pose en maître qui enseigne. + + _Celui qui ne supporte aucune épreuve ne peut rien apprendre à + celui qui en supporte[271]._ + +Il implore «le pardon de tous ceux que ses paroles et ses écrits ont pu +conduire aux souffrances[272]». Jamais il n'engage personne à refuser le +service militaire. C'est à chacun de se décider soi-même. S'il a affaire +à quelqu'un qui hésite, «il lui conseille toujours d'entrer au service +et de ne pas refuser l'obéissance, tant que ce ne lui sera pas +moralement impossible». Car, si l'on hésite, c'est que l'on n'est pas +mûr; et «mieux vaut qu'il y ait un soldat de plus qu'un hypocrite ou un +renégat, ce qui est le cas avec ceux qui entreprennent des œuvres +au-dessus de leurs forces[273]». Il se défie de la résolution du +réfractaire Gontcharenko. Il craint «que ce jeune homme n'ait été +entraîné par l'amour-propre et par la gloriole, non par l'amour de +Dieu[274]». Aux Doukhobors, il écrit de ne pas persister dans leur refus +d'obéissance, par orgueil et par respect humain, mais, «s'ils en sont +capables, de délivrer des souffrances leurs faibles femmes et leurs +enfants. Personne ne les condamnera pour cela». Ils ne doivent +s'obstiner «que si l'esprit du Christ est ancré en eux, parce qu'alors +ils seront heureux de souffrir[275]». En tout cas, il prie ceux qui se +font persécuter «de ne rompre, à aucun prix, leurs rapports affectueux +avec ceux qui les persécutent[276]». Il faut aimer Hérode, comme il +l'écrit, dans une belle lettre à un ami: + + _Vous dites: «On ne peut aimer Hérode».--Je l'ignore, mais je sens, + et vous aussi, qu'il faut l'aimer. Je sais, et vous aussi, que si + je ne l'aime pas, je souffre, qu'il n'y a pas en moi la vie[277]._ + +Divine pureté, ardeur inlassable de cet amour, qui finit par ne plus se +contenter des paroles mêmes de l'Évangile: «_Aime ton prochain comme +toi-même_», parce qu'il y trouve encore un relent d'égoïsme[278]! + +Amour trop vaste, au gré de certains, et si dégagé de tout égoïsme +humain qu'il se dilue dans le vide!--Et pourtant, qui plus que Tolstoï +se défie de «_l'amour abstrait_»? + + _Le plus grand péché d'aujourd'hui: l'amour abstrait des hommes, + l'amour impersonnel pour ceux qui sont quelque part, au loin.... + Aimer les hommes qu'on ne connaît pas, qu'on ne rencontrera jamais, + c'est si facile! On n'a besoin de rien sacrifier. Et en même temps, + on est si content de soi! La conscience est bernée.--Non. Il faut + aimer le prochain,--celui avec qui l'on vit, et qui vous + gêne[279]._ + +Je lis dans la plupart des études sur Tolstoï que sa philosophie et sa +foi ne sont pas originales. Il est vrai: la beauté de ces pensées est +trop éternelle pour qu'elle paraisse jamais une nouveauté à la mode.... +D'autres relèvent leur caractère utopique. Il est encore vrai: elles +sont utopiques, comme l'Évangile. Un prophète est un utopiste; il vit +dès ici-bas de la vie éternelle; et que cette apparition nous ait été +accordée, que nous ayons vu parmi nous le dernier des prophètes, que le +plus grand de nos artistes ait cette auréole au front,--c'est là, me +semble-t-il, un fait plus original et d'importance plus grande pour le +monde qu'une religion de plus, ou une philosophie nouvelle. Aveugles, +ceux qui ne voient pas le miracle de cette grande âme, incarnation de +l'amour fraternel dans un siècle ensanglanté par la haine! + + + + +Sa figure avait pris les traits définitifs, sous lesquels elle restera +dans la mémoire des hommes: le large front que traverse l'arc d'une +double ride, les broussailles blanches des sourcils, la barbe de +patriarche, qui rappelle le Moïse de Dijon. Le vieux visage s'était +adouci, attendri; il portait la marque de la maladie, du chagrin, de +l'affectueuse bonté. Comme il avait changé, depuis la brutalité presque +animale des vingt ans et la raideur empesée du soldat de Sébastopol! +Mais les yeux clairs ont toujours leur fixité profonde, cette loyauté de +regard, qui ne cache rien de soi, et à qui rien n'est caché. + + * * * * * + +Neuf ans avant sa mort, dans la réponse au Saint-Synode (17 avril 1901), +Tolstoï disait: + + _Je dois à ma foi de vivre dans la paix et la joie, et de pouvoir + aussi, dans la paix et la joie, m'acheminer vers la mort._ + +Je songe, en l'entendant, à la parole antique: «_que l'on ne doit +appeler heureux aucun homme avant qu'il soit mort_». + +Cette paix et cette joie, qu'alors il se vantait d'avoir, lui sont-elles +restées fidèles? + +Les espérances de la «grande Révolution» de 1905 s'étaient évanouies. +Des ténèbres amoncelées, la lumière attendue n'était point sortie. Aux +convulsions révolutionnaires succédait l'épuisement. A l'ancienne +injustice rien n'avait changé, sinon que la misère avait encore grossi. +Déjà en 1906, Tolstoï a perdu un peu confiance dans la vocation +historique du peuple slave de Russie; et sa foi obstinée cherche, au +loin, d'autres peuples qu'il puisse investir de cette mission. Il pense +au «grand et sage peuple chinois». Il croit «que les peuples d'Orient +sont appelés à retrouver cette liberté, que les peuples d'Occident ont +perdue presque sans retour», et que la Chine, à la tête des Asiatiques, +accomplira la transformation de l'humanité dans la voie du _Tao_, de la +Loi éternelle[280]. + +Espoir vite déçu: la Chine de Lao-Tse et de Confucius renie sa sagesse +passée, comme déjà l'avait fait le Japon avant elle, pour imiter +l'Europe[281]. Les Doukhobors persécutés ont émigré au Canada; et là, +ils ont aussitôt, au scandale de Tolstoï, restauré la propriété[282]. +Les Gouriens, à peine délivrés du joug de l'État, se sont mis à +assommer ceux qui ne pensaient pas comme eux; et les troupes russes, +appelées, ont tout fait rentrer dans l'ordre. Il n'est pas jusqu'aux +Juifs,--eux, «dont la patrie jusqu'alors, la plus belle que pût désirer +un homme, était le Livre[283]»,--qui ne tombent dans la maladie du +Sionisme, ce mouvement faussement national, «qui est la chair de la +chair de l'européanisme contemporain, son enfant rachitique[284]». + +Tolstoï est triste, mais il n'est pas découragé. Il fait crédit à Dieu, +il croit en l'avenir[285]: + + _Ce serait parfait, si on pouvait faire pousser une forêt, en un + clin d'œil. Malheureusement, c'est impossible, il faut attendre + que la semence germe, fasse venir des pousses, puis des feuilles, + puis la tige qui se transforme enfin en arbre[286]._ + +Mais il faut beaucoup d'arbres pour faire une forêt; et Tolstoï est +seul. Glorieux, mais seul. On lui écrit, du monde entier: des pays +mahométans, de la Chine, du Japon, où l'on traduit _Résurrection_, et où +se répandent ses idées sur «la restitution de la terre au peuple[287]». +Les journaux américains l'interviewent; des Français le consultent sur +l'art, ou sur la séparation des Églises et de l'État[288]. Mais il n'a +pas trois cents disciples, et il en convient. D'ailleurs, il ne s'est +pas soucié d'en faire. Il repousse les tentatives de ses amis pour +former des groupes de Tolstoïens: + + _Il ne faut pas aller à la rencontre l'un de l'autre, mais aller + tous à Dieu.... Vous dites: «Ensemble, c'est plus + facile...»--Quoi?--Labourer, faucher, oui. Mais s'approcher de + Dieu, on ne le peut qu'isolément... Je me représente le monde comme + un énorme temple dans lequel la lumière tombe d'en haut et juste au + milieu. Pour se réunir, tous doivent aller à la lumière. Là, nous + tous, venus de divers côtés, nous nous trouverons ensemble avec des + hommes que nous n'attendions pas: en cela est la joie[289]._ + +Combien se sont-ils trouvés ensemble sous le rayon qui tombe de la +coupole?--Qu'importe! Il suffit d'un seul, avec Dieu. + + _De même qu'une matière en combustion peut seule communiquer le feu + à d'autres matières, seules la vraie foi et la vraie vie d'un homme + peuvent se communiquer à d'autres hommes et répandre la + vérité[290]._ + +Peut-être; mais jusqu'à quel point cette foi isolée a-t-elle pu assurer +le bonheur à Tolstoï?--Qu'il est loin, à ses derniers jours, de la +sérénité volontaire d'un Gœthe! On dirait qu'il la fuit, qu'elle lui +est antipathique. + + _Il faut remercier Dieu d'être mécontent de soi. Puisse-t-on l'être + toujours! Le désaccord de la vie avec ce qu'elle devrait être est + précisément le signe de la vie, le mouvement ascendant du plus + petit au plus grand, du pire au mieux. Et ce désaccord est la + condition du bien. C'est un mal, quand l'homme est tranquille et + satisfait de soi-même[291]._ + +Et il imagine ce sujet de roman, qui montre curieusement que +l'inquiétude persistante d'un Levine ou d'un Pierre Besoukhov n'était +pas morte en lui. + + _Je me représente souvent un homme élevé dans les cercles + révolutionnaires, et d'abord révolutionnaire, puis populiste, + socialiste, orthodoxe, moine au Mont Athos, ensuite athée, bon père + de famille, et enfin Doukhobor. Il commence tout, sans cesse + abandonne tout: les hommes se moquent de lui, il n'a rien fait, et + meurt oublié, dans un hospice. En mourant, il pense qu'il a gâché + sa vie. Et cependant, c'est un saint[292]._ + +Avait-il donc des doutes encore, lui, si plein de sa foi?--Qui sait? +Chez un homme resté robuste, de corps et d'esprit, jusque dans sa +vieillesse, la vie ne pouvait s'arrêter à un point de la pensée. Il +fallait qu'elle marchât. + + _Le mouvement, c'est la vie[293]._ + +Bien des choses avaient dû changer en lui, au cours des dernières +années. Son opinion à l'égard des révolutionnaires n'avait-elle pas été +modifiée? Qui peut même dire si sa foi en la non-résistance au mal +n'avait pas été un peu ébranlée?--Déjà, dans _Résurrection_, les +relations de Nekhludov avec les condamnés politiques changent +complètement ses idées sur le parti révolutionnaire russe. + + _Jusque-là, il avait de l'aversion pour leur cruauté, leur + dissimulation criminelle, leurs attentats, leur suffisance, leur + contentement de soi, leur insupportable vanité. Mais quand il les + voit de plus près, quand il voit comme ils étaient traités par + l'autorité, il comprend qu'ils ne pouvaient être autres._ + +Et il admire leur haute idée du devoir, qui implique le sacrifice total. + +Mais depuis 1900, la vague révolutionnaire s'était étendue; partie des +intellectuels, elle avait gagné le peuple, elle remuait obscurément des +milliers de misérables. L'avant-garde de leur armée menaçante défilait +sous la fenêtre de Tolstoï, à Iasnaïa-Poliana. Trois récits, publiés par +le _Mercure de France_[294], et qui comptent parmi les dernières pages +écrites par Tolstoï, font entrevoir la douleur et le trouble que ce +spectacle jetait dans son esprit. Où était-il le temps où, dans la +campagne de Toula, passaient les pèlerins, simples d'esprit et pieux? +Maintenant, c'est une invasion d'affamés errants. Il en vient, chaque +jour. Tolstoï, qui cause avec eux, est frappé de la haine qui les anime; +ils ne voient plus, comme autrefois, dans les riches, «des gens qui font +le salut de leur âme en distribuant l'aumône, mais des bandits, des +brigands, qui boivent le sang du peuple travailleur». Beaucoup sont des +gens instruits, ruinés, à deux doigts du désespoir qui rend l'homme +capable de tout. + + _Ce n'est pas dans les déserts et dans les forêts, mais dans les + bouges des villes et sur les grandes routes que sont élevés les + barbares qui feront de la civilisation moderne ce que les Huns et + les Vandales ont fait de l'ancienne._ + +Ainsi disait Henry George. Et Tolstoï ajoute: + + _Les Vandales sont déjà prêts en Russie, et ils seront + particulièrement terribles parmi notre peuple profondément + religieux, parce que nous ne connaissons pas ces freins: les + convenances et l'opinion publique, qui sont si développées chez les + peuples européens._ + +Tolstoï recevait souvent des lettres de ces révoltés, protestant contre +ses doctrines de la non-résistance et disant qu'à tout le mal que les +gouvernants et les riches faisaient au peuple, on ne pouvait que +répondre: «Vengeance! Vengeance! Vengeance!»--Tolstoï les condamne-t-il +encore? On ne sait. Mais quand il voit, quelques jours après, saisir +dans son village, chez les pauvres qui pleurent, leur samovar et leurs +brebis, devant les autorités indifférentes, il a beau faire, lui aussi, +il crie vengeance contre les bourreaux, contre «ces ministres et leurs +acolytes, qui sont occupés au commerce de l'eau-de-vie, ou à apprendre +aux hommes le meurtre, ou à prononcer les condamnations à la +déportation, à la prison, au bagne ou à la pendaison,--ces gens, tous +parfaitement convaincus que les samovars, les brebis, les veaux, la +toile, qu'on enlève aux miséreux, trouvent leur meilleur placement dans +la distillation de l'eau-de-vie qui empoisonne le peuple, dans la +fabrication des armes meurtrières, dans la construction des prisons, des +bagnes, et surtout dans la distribution des appointements à leurs aides +et à eux.» + +Il est triste, quand on a vécu, toute sa vie, dans l'attente et +l'annonce du règne de l'amour, de devoir fermer les yeux, parmi ces +visions menaçantes, et de s'en sentir troublé.--Il l'est encore +davantage, quand on a la conscience véridique d'un Tolstoï, de se dire +qu'on n'a pas mis d'accord tout à fait sa vie avec ses principes. + + * * * * * + +Ici, nous touchons au point le plus douloureux de ses dernières +années,--faut-il dire, de ses trente dernières années?--et il ne nous +est permis que de l'effleurer d'une main pieuse et craintive: car cette +douleur, dont Tolstoï s'efforça de garder le secret, n'appartient pas +seulement à celui qui est mort, mais à d'autres qui vivent, qu'il aima, +et qui l'aiment. + +Il n'était pas arrivé à communiquer sa foi à ceux qui lui étaient les +plus chers, à sa femme, à ses enfants. On a vu que la fidèle compagne, +qui partageait vaillamment sa vie et ses travaux artistiques, souffrait +de ce qu'il avait renié sa foi dans l'art pour une autre foi morale, +qu'elle ne comprenait pas. Tolstoï ne souffrait pas moins de se voir +incompris de sa meilleure amie. + + _Je sens par tout mon être_, écrivait-il à Ténéromo, _la vérité de + ces paroles: que le mari et la femme ne sont pas des êtres + distincts, mais ne font qu'un... Je voudrais ardemment pouvoir + transmettre à ma femme une partie de cette conscience religieuse, + qui me donne la possibilité de m'élever parfois au-dessus des + douleurs de la vie. J'espère quelle lui sera transmise, non par + moi, sans doute, mais par Dieu, bien que cette conscience ne soit + guère accessible aux femmes[295]._ + +Il ne semble pas que ce vœu ait été exaucé. La comtesse Tolstoï +admirait et aimait la pureté de cœur, l'héroïsme candide, la bonté de +la grande âme «qui ne faisait qu'une» avec elle; elle apercevait qu'«il +marchait devant la foule et montrait le chemin que doivent suivre les +hommes[296]»; quand le Saint-Synode l'excommuniait, elle prenait +bravement sa défense et réclamait sa part du danger qui le menaçait. +Mais elle ne pouvait faire qu'elle crût ce qu'elle ne croyait pas; et +Tolstoï était trop sincère pour l'obliger à feindre,--lui qui haïssait +la feintise de la foi et de l'amour, plus que la négation de la foi et +de l'amour[297]. Comment donc eût-il pu l'obliger, ne croyant pas, à +modifier sa vie, à sacrifier sa fortune et celle de ses enfants? + +Avec ses enfants, le désaccord était plus grand encore. M. A. +Leroy-Beaulieu, qui vit Tolstoï dans sa famille, à Iasnaïa Poliana, dit +qu'«à table, lorsque le père parlait, les fils dissimulaient mal leur +ennui et leur incrédulité[298]». Sa foi n'avait effleuré que ses trois +filles, dont l'une, sa préférée Marie, était morte[299]. Il était +moralement isolé parmi les siens. «Il n'avait guère que sa dernière +fille et son médecin[300]» pour le comprendre. + +Il souffrait de cet éloignement de pensée, il souffrait des relations +mondaines qu'on lui imposait, de ces hôtes fatigants, venus du monde +entier, de ces visites d'Américains et de snobs, qui l'excédaient; il +souffrait du «luxe» où sa vie de famille le contraignait à vivre. +Modeste luxe, si l'on en croit les récits de ceux qui l'ont vu dans sa +simple maison, d'un ameublement presque austère, dans sa petite chambre, +avec un lit de fer, de pauvres chaises et des murailles nues! Mais ce +confort lui pesait: c'était un remords perpétuel. Dans le second des +récits publiés par le _Mercure de France_, il oppose amèrement au +spectacle de la misère environnante celui du luxe de sa propre maison. + + _Mon activité_, écrivait-il déjà en 1903, _quelque utile qu'elle + puisse paraître à certains hommes, perd la plus grande partie de + son importance, parce que ma vie n'est pas entièrement d'accord + avec ce que je professe_[301]. + +Que n'a-t-il donc réalisé cet accord! S'il ne pouvait obliger les siens +à se séparer du monde, que ne s'est-il séparé d'eux et de leur +vie,--évitant ainsi les sarcasmes et le reproche d'hypocrisie, que lui +ont jetés ses ennemis, trop heureux de son exemple et s'en autorisant +pour nier sa doctrine! + +Il y avait pensé. Depuis longtemps, sa résolution était prise. On a +retrouvé et publié[302] une admirable lettre que, le 8 juin 1897, il +écrivait à sa femme. Il faut la reproduire presque en entier. Rien ne +livre mieux le secret de cette âme aimante et douloureuse: + + _Depuis longtemps, chère Sophie, je souffre du désaccord de ma vie + avec mes croyances. Je ne puis vous forcer à changer ni votre vie + ni vos habitudes. Je n'ai pas pu davantage vous quitter jusqu'à + présent, car je pensais que, par mon éloignement, je priverais les + enfants, encore très jeunes, de cette petite influence que je + pourrais avoir sur eux, et que je vous ferais à tous beaucoup de + peine. Mais je ne puis continuer à vivre comme j'ai vécu pendant + ces seize dernières années[303], tantôt luttant contre vous et + vous irritant, tantôt succombant moi-même aux influences et aux + séductions auxquelles je suis habitué et qui m'entourent. J'ai + résolu de faire maintenant ce que je voulais faire depuis + longtemps: m'en aller.... De même que les Hindous, arrivés à la + soixantaine, s'en vont dans la forêt, de même que chaque homme + vieux et religieux désire consacrer les dernières années de sa vie + à Dieu et non aux plaisanteries, aux calembours, aux potins, au + lawn-tennis, de même moi, parvenu à ma soixante-dixième année, je + désire de toutes les forces de mon âme le calme, la solitude, et, + sinon un accord complet, du moins pas ce désaccord criant entre + toute ma vie et ma conscience. Si je m'en étais allé ouvertement, + c'eût été des supplications, des discussions, j'eusse faibli, et + peut-être n'aurais-je pas mis à exécution ma décision, tandis + quelle doit être exécutée. Je vous prie donc de me pardonner, si + mon acte vous attriste. Et principalement toi, Sophie, laisse-moi + partir, ne me cherche pas, ne m'en veuille point et ne me blâme + pas. Le fait que je t'ai quittée ne prouve pas que j'aie des griefs + contre toi.... Je sais que_ tu ne pouvais pas, tu ne pouvais pas + _voir et penser comme moi; c'est pourquoi tu n'as pas pu changer ta + vie et faire un sacrifice à ce que tu ne reconnais pas. Aussi, je + ne te blâme point; au contraire, je me souviens avec amour et + reconnaissance des trente-cinq longues années de notre vie commune, + et surtout de la première moitié de ce temps, quand, avec le + courage et le dévouement de ta nature maternelle, tu supportais + vaillamment ce que tu regardais comme ta mission. Tu as donné à moi + et au monde ce que tu pouvais donner. Tu as donné beaucoup d'amour + maternel et fait de grands sacrifices.... Mais, dans la dernière + période de notre vie, dans les quinze dernières années, nos routes + se sont séparées. Je ne puis croire que ce soit moi le coupable; je + sais que si j'ai changé, ce n'est ni pour mon plaisir, ni pour le + monde, mais parce que je ne pouvais faire autrement. Je ne peux pas + t'accuser de ne m'avoir point suivi, et je te remercie, et je me + rappellerai toujours avec amour ce que tu m'as donné.--Adieu, ma + chère Sophie. Je t'aime._ + +«_Le fait que je t'ai quittée...._» Il ne la quitta point.--Pauvre +lettre! Il lui semble qu'il lui suffit de l'écrire, pour que sa +résolution soit accomplie.... Après l'avoir écrite, il avait épuisé déjà +toute sa force de résolution.--«_Si je m'en étais allé ouvertement; +c'eût été des supplications, j'eusse faibli...._» Il ne fut pas besoin +de «_supplications_», de «_discussions_», il lui suffit de voir, un +moment après, ceux qu'il voulait quitter: il sentit _qu'il ne pouvait +pas, il ne pouvait pas_ les quitter; la lettre qu'il avait dans sa +poche, il l'enfouit dans un meuble, avec cette suscription: + + _Transmettre ceci, après ma mort, à ma femme Sophie Andréievna._ + +Et à cela se borna son projet d'évasion. + +Était-ce là sa force? N'était-il pas capable de sacrifier sa tendresse à +son Dieu?--Certes, il ne manque pas, dans les fastes chrétiens, de +saints au cœur plus ferme qui n'hésitèrent jamais à fouler +intrépidement aux pieds leurs affections et celles des autres.... Qu'y +faire? Il n'était point de ceux-là. Il était faible. Il était homme. Et +c'est pour cela que nous l'aimons. + +Plus de quinze ans auparavant, dans une page d'une douleur déchirante, +il se demandait à lui-même: + + --_Eh bien, Léon Tolstoï, vis-tu selon les principes que tu + prônes?_ + +Et il répondait, accablé: + + _Je meurs de honte, je suis coupable, je mérite le mépris... + Pourtant, comparez ma vie d'autrefois à celle d'aujourd'hui. Vous + verrez que je cherche à vivre selon la loi de Dieu. Je n'ai pas + fait la millième partie de ce qu'il faut faire, et j'en suis + confus, mais je ne l'ai pas fait, non parce que je ne l'ai pas + voulu, mais parce que je ne l'ai pas pu.... Accusez-moi, mais + n'accusez pas la voie que je suis. Si je connais la route qui + conduit à ma maison, et si je la suis en titubant, comme un homme + ivre, cela veut-il dire que la route soit mauvaise? Ou + indiquez-m'en une autre, ou soutenez-moi sur la vraie route, comme + je suis prêt à vous soutenir. Mais ne me rebutez pas, ne vous + réjouissez pas de ma détresse, ne criez pas, avec transport: + «Regardez! Il dit qu'il va à la maison, et il tombe dans le + bourbier!» Non, ne vous réjouissez pas, mais aidez-moi, + soutenez-moi!... Aidez-moi! Mon cœur se déchire de désespoir que + nous nous soyons tous égarés; et lorsque je fais tous mes efforts + pour sortir de là, vous, à chacun de mes écarts, au lieu d'avoir + compassion, vous me montrez du doigt, en criant: «Voyez, il tombe + avec nous dans le bourbier[304]!»_ + +Plus près de la mort, il répétait: + + _Je ne suis pas un saint, je ne me suis jamais donné pour tel. Je + suis un homme qui se laisse entraîner, et qui parfois ne dit pas + tout ce qu'il pense et sent; non parce qu'il ne le veut pas, mais + parce qu'il ne le peut pas, parce qu'il lui arrive fréquemment + d'exagérer ou d'errer. Dans mes actions, c'est encore pis. Je suis + un homme tout à fait faible, avec des habitudes vicieuses, qui veut + servir le Dieu de vérité, mais qui trébuche constamment. Si l'on me + tient pour un homme qui ne peut se tromper, chacune de mes fautes + doit paraître un mensonge ou une hypocrisie. Mais si on me tient + pour un homme faible, j'apparais alors ce que je suis en réalité: + un être pitoyable, mais sincère, qui a constamment et de toute son + âme désiré et qui désire encore devenir un homme bon, un bon + serviteur de Dieu._ + +Ainsi, il resta, persécuté par le remords, poursuivi par les reproches +muets de disciples plus énergiques et moins humains que lui[305], +déchiré par sa faiblesse et son indécision, écartelé entre l'amour des +siens et l'amour de Dieu,--jusqu'au jour où un coup de désespoir, et +peut-être le vent brûlant de fièvre qui se lève aux approches de la +mort, le jetèrent hors du logis, sur les chemins, errant, fuyant, +frappant aux portes d'un couvent, puis reprenant sa course, tombant sur +sa route enfin, dans un obscur petit pays, pour ne plus se relever[306]. +Et, sur son lit de mort, il pleurait, non sur soi, mais sur les +malheureux; et il disait, au milieu de ses sanglots: + + _Il y a sur la terre des millions d'hommes qui souffrent; pourquoi + êtes-vous là tous à vous occuper du seul Léon Tolstoy?_ + +Alors, elle vint--c'était le dimanche 20 novembre 1910, peu après six +heures du matin,--elle vint, «la délivrance», ainsi qu'il la nommait, +«la mort, la mort bénie...» + + + + +Le combat était terminé, le combat de quatre-vingt-deux ans, dont cette +vie avait été le champ. Tragique et glorieuse mêlée, à laquelle prirent +part toutes les forces de la vie, tous les vices et toutes les +vertus.--Tous les vices, hors un seul, le mensonge, qu'il pourchassa +sans cesse et traqua dans ses derniers refuges. + +D'abord, la liberté ivre, les passions qui s'entrechoquent dans la nuit +orageuse qu'illuminent de loin en loin d'éblouissants éclairs,--crises +d'amour et d'extase, visions de l'Éternel. Années du Caucase, de +Sébastopol, années de jeunesse tumultueuse et inquiète... Puis, la +grande accalmie des premières années du mariage. Le bonheur de l'amour, +de l'art, de la nature,--_Guerre et Paix_. Le plein jour du génie, qui +enveloppe tout l'horizon humain et le spectacle de ces luttes, qui pour +l'âme sont déjà du passé. Il les domine, il en est maître; et déjà elles +ne lui suffisent plus. Comme le prince André, il a les yeux tournés vers +le ciel immense qui luit au-dessus d'Austerlitz. C'est ce ciel qui +l'attire: + + _Il y a des hommes aux ailes puissantes, que la volupté fait + descendre au milieu de la foule, où leurs ailes se brisent: moi, + par exemple. Ensuite, on bat de son aile brisée, on s'élance + vigoureusement, et l'on retombe de nouveau. Les ailes seront + guéries. Je volerai très haut. Que Dieu m'aide[307]!_ + +Ces paroles sont écrites, au milieu du plus terrible orage, celui dont +les _Confessions_ sont le souvenir et l'écho. Tolstoï a été plus d'une +fois rejeté sur le sol, les ailes fracassées. Et toujours il s'obstine. +Il repart. Le voici qui plane dans «le ciel immense et profond», avec +ses deux grandes ailes, dont l'une est la raison et l'autre est la foi. +Mais il n'y trouve pas le calme qu'il cherchait. Le ciel n'est pas en +dehors de nous. Le ciel est en nous. Tolstoï y souffle ses tempêtes de +passions. Par là il se distingue des apôtres qui renoncent: il met à son +renoncement la même ardeur qu'il mettait à vivre. Et c'est toujours la +vie qu'il étreint, avec une violence d'amoureux. Il est «fou de la vie». +Il est «ivre de la vie». Il ne peut vivre sans cette ivresse[308]. Ivre +de bonheur et de malheur, à la fois. Ivre de mort et d'immortalité[309]. +Son renoncement à la vie individuelle n'est qu'un cri de passion exaltée +vers la vie éternelle. Non, la paix qu'il atteint, la paix de l'âme +qu'il invoque, n'est pas celle de la mort. C'est celle de ces mondes +enflammés qui gravitent dans les espaces infinis. Chez lui, la colère +est calme[310], et le calme est brûlant. La foi lui a donné des armes +nouvelles pour reprendre, plus implacable, le combat que, dès ses +premières œuvres, il ne cessait de livrer aux mensonges de la société +moderne. Il ne s'en tient plus à quelques types de romans, il s'attaque +à toutes les grandes idoles: hypocrisies de la religion, de l'État, de +la science, de l'art, du libéralisme, du socialisme, de l'instruction +populaire, de la bienfaisance, du pacifisme[311]... Il les soufflette, +il s'acharne contre elles. + +Le monde voit, de loin en loin, de ces apparitions de grands esprits +révoltés, qui, comme Jean le Précurseur, lancent l'anathème contre une +civilisation corrompue. La dernière de ces apparitions avait été +Rousseau. Par son amour de la nature[312], par sa haine de la société +moderne, par sa jalouse indépendance, par sa ferveur d'adoration pour +l'Évangile et pour la morale chrétienne, Rousseau annonce Tolstoï, qui +se réclamait de lui: «Telles de ses pages me vont au cœur, disait-il, +je crois que je les aurais écrites[313].» + +Mais quelle différence entre les deux âmes, et comme celle de Tolstoï +est plus purement chrétienne! Quel manque d'humilité, quelle arrogance +pharisienne, dans ce cri insolent des _Confessions_ de l'homme de +Genève: + + _Être éternel! Qu'un seul te dise, s'il l'ose: Je fus meilleur que + cet homme-là!_ + +Ou dans ce défi au monde: + + _Je le déclare hautement et sans crainte: quiconque pourra me + croire un malhonnête homme est lui-même un homme à étouffer._ + +Tolstoï pleurait des larmes de sang sur les «crimes» de sa vie passée: + + _J'éprouve les souffrances de l'enfer. Je me rappelle toute ma + lâcheté passée, et ces souvenirs ne me quittent pas, ils + empoisonnent ma vie. On regrette d'ordinaire que l'on ne garde pas + le souvenir après la mort. Quel bonheur qu'il en soit ainsi! Quelle + souffrance ce serait, si, dans cette autre vie, je me rappelais + tout le mal que je commis ici-bas[314]!..._ + +Ce n'est pas lui qui eût écrit ses _Confessions_, comme Rousseau, parce +que, dit celui-ci, «sentant que le bien surpassait le mal, j'avais mon +intérêt à tout dire[315]». Tolstoï, après avoir essayé, renonce à écrire +ses _Mémoires_; la plume lui tombe des mains: il ne veut pas être un +objet de scandale pour ceux qui le liront: + + _Des gens diraient: Voilà donc cet homme que plusieurs placent si + haut! Et quel lâche il était! Alors, à nous, simples mortels, c'est + Dieu lui-même qui ordonne d'être lâches[316]._ + +Jamais Rousseau n'a connu de la foi chrétienne la belle pudeur morale, +l'humilité qui donne au vieux Tolstoï une candeur ineffable. Derrière +Rousseau,--encadrant la statue de l'île aux Cygnes--on voit Saint-Pierre +de Genève, la Rome de Calvin. En Tolstoï, on retrouve les pèlerins, les +innocents, dont les confessions naïves et les larmes avaient ému son +enfance. + + * * * * * + +Mais, bien plus encore que la lutte contre le monde, qui lui est commune +avec Rousseau, un autre combat remplit les trente dernières années de la +vie de Tolstoï, un magnifique combat entre les deux plus hautes +puissances de son âme: la Vérité et l'Amour. + +La Vérité,--«ce regard qui va droit à l'âme»,--la lumière pénétrante de +ces yeux gris qui vous percent... Elle était sa plus ancienne foi, la +reine de son art. + + _L'héroïne de mes écrits, celle que j'aime de toutes les forces de + mon âme, celle qui toujours fut, est, et sera belle, c'est la + vérité[317]._ + +La vérité, seule épave, surnageant du naufrage, après la mort de son +frère[318]. La vérité, pivot de sa vie, roc au milieu de la mer... + +Mais bientôt, «la vérité horrible[319]» ne lui avait plus suffi. L'Amour +l'avait supplantée. C'était la source vive de son enfance, «l'état +naturel de son âme[320]». Quand vint la crise morale de 1880, il +n'abdiqua point la vérité, il l'ouvrit à l'amour[321]. + +L'amour est «la base de l'énergie[322]». L'amour est la «raison de +vivre», la seule, avec la beauté[323]. L'amour est l'essence de Tolstoï +mûri par la vie, de l'auteur de _Guerre et Paix_ et de la lettre au +Saint-Synode[324]. + +Cette pénétration de la vérité par l'amour fait le prix unique des +chefs-d'œuvre qu'il écrivit, au milieu de sa vie,--_nel mezzo del +cammin_,--et distingue son réalisme du réalisme à la Flaubert. Celui-ci +met sa force à n'aimer point ses personnages. Si grand qu'il soit ainsi, +il lui manque le: _Fiat lux!_ La lumière du soleil ne suffit point, il +faut celle du cœur. Le réalisme de Tolstoï s'incarne dans chacun des +êtres, et, les voyant avec leurs yeux, il trouve, dans le plus vil, des +raisons de l'aimer et de nous faire sentir la chaîne fraternelle qui +nous unit à tous[325]. Par l'amour, il pénètre aux racines de la vie. + +Mais il est difficile de maintenir cette union. Il y a des heures où le +spectacle de la vie et ses douleurs sont si amers qu'ils paraissent un +défi à l'amour, et que, pour le sauver, pour sauver sa foi, on est +obligé de la hausser si loin au-dessus du monde qu'elle risque de perdre +tout contact avec lui. Et comment fera celui qui a reçu du sort le don +superbe et fatal de voir la vérité, de ne pouvoir pas ne la point voir? +Qui dira ce que Tolstoï a souffert du continuel désaccord de ses +dernières années, entre ses yeux impitoyables qui voyaient l'horreur de +la réalité, et son cœur passionné qui continuait d'attendre et +d'affirmer l'amour! + +Nous avons tous connu ces tragiques débats. Que de fois nous nous sommes +trouvés dans l'alternative de ne pas voir, ou de haïr! Et que de fois un +artiste,--un artiste digne de ce nom, un écrivain qui connaît le pouvoir +splendide et redoutable de la parole écrite,--se sent-il oppressé +d'angoisse au moment d'écrire telle ou telle vérité[326]! Cette vérité +saine et virile, nécessaire au milieu des mensonges modernes, des +mensonges de la civilisation, cette vérité vitale, semble-t-il, comme +l'air qu'on respire... Et puis l'on s'aperçoit que cet air, tant de +poumons ne peuvent le supporter, tant d'êtres affaiblis par la +civilisation, ou faibles simplement par la bonté de leur cœur! +Faut-il donc n'en tenir aucun compte et leur jeter implacablement cette +vérité qui tue? N'y a-t-il pas, au-dessus, une vérité qui, comme dit +Tolstoï, «est ouverte à l'amour?»--Mais quoi! peut-on pourtant consentir +à bercer les hommes avec de consolants mensonges, comme Peer Gynt +endort, avec ses contes, sa vieille maman mourante?... La société se +trouve sans cesse en face de ce dilemme: la vérité, ou l'amour. Elle le +résout, d'ordinaire, en sacrifiant à la fois la vérité et l'amour. + +Tolstoï n'a jamais trahi aucune de ses deux Fois. Dans ses œuvres de +la maturité, l'amour est le flambeau de la vérité. Dans les œuvres de +la fin, c'est une lumière d'en haut, un rayon de la grâce qui descend +sur la vie, mais ne se mêle plus avec elle. On l'a vu dans +_Résurrection_, où la foi domine la réalité, mais lui reste extérieure. +Le même peuple, que Tolstoï dépeint, chaque fois qu'il regarde les +figures isolées, comme très faible et médiocre, prend, dès qu'il y pense +d'une façon abstraite, une sainteté divine[327].--Dans sa vie de tous +les jours, s'accusait le même désaccord que dans son art, et plus +cruellement. Il avait beau savoir ce que l'amour voulait de lui, il +agissait autrement; il ne vivait pas selon Dieu, il vivait selon le +monde. L'amour lui-même, où le saisir? Comment distinguer entre ses +visages divers et ses ordres contradictoires? Était-ce l'amour de sa +famille, ou l'amour de tous les hommes?... Jusqu'au dernier jour, il se +débattit dans ces alternatives. + +Où est la solution?--Il ne l'a pas trouvée. Laissons aux intellectuels +orgueilleux le droit de l'en juger avec dédain. Certes, ils l'ont +trouvée, eux, ils ont la vérité, et ils s'y tiennent avec assurance. +Pour ceux-là, Tolstoï était un faible et un sentimental, qui ne peut +servir d'exemple. Sans doute, il n'est pas un exemple qu'ils puissent +suivre: ils ne sont pas assez vivants. Tolstoï n'appartient pas à +l'élite vaniteuse, il n'est d'aucune église,--pas plus de celle des +_Scribes_, comme il les appelait, que de celles des _Pharisiens_ de +l'une ou l'autre foi. Il est le type le plus haut du libre chrétien, qui +s'efforce, toute sa vie, vers un idéal qui reste toujours plus +lointain[328]. + +Tolstoï ne parle pas aux privilégiés de la pensée, il parle aux hommes +ordinaires--_hominibus bonæ voluntatis_.--Il est notre conscience. Il +dit ce que nous pensons tous, âmes moyennes, et ce que nous craignons de +lire en nous. Et il n'est pas pour nous un maître plein d'orgueil, un de +ces génies hautains qui trônent dans leur art et leur intelligence, +au-dessus de l'humanité. Il est--ce qu'il aimait à se nommer lui-même +dans ses lettres, de ce nom le plus beau de tous, le plus doux,--«notre +frère». + + Janvier 1911. + + + + +NOTE SUR LES ŒUVRES POSTHUMES DE TOLSTOY[329] + + +Tolstoy laissait, en mourant, une quantité d'œuvres inédites. La plus +grande partie en a été publiée depuis. Elles forment trois volumes de +traduction française par J.-W. Bienstock (collection Nelson)[330]. Ces +œuvres sont de toutes les époques de sa vie. Il en est qui remontent +jusqu'en 1883 (_Journal d'un fou_). D'autres sont des dernières années. +Elles comprennent des nouvelles, des romans, des pièces de théâtre, des +dialogues. Beaucoup sont restées inachevées. Je les diviserais +volontiers en deux classes: les œuvres que Tolstoy écrivait par +volonté morale, et celles qu'il écrivait par instinct artistique. Dans +un petit nombre d'entre elles, les deux tendances se fondent +harmonieusement. + +Malheureusement, il faut déplorer que le désintéressement de sa gloire +littéraire,--peut-être même une secrète pensée de mortification--ait +empêché Tolstoy de poursuivre la composition de ses œuvres qui +s'annonçaient comme devant être les plus belles. Tel _Le journal +posthume du vieillard Féodor Kouzmitch_. C'est la fameuse légende du +tsar Alexandre Ier, se faisant passer pour mort et s'en allant, sous +un faux nom, vieillir en Sibérie, par expiation volontaire. On sent que +Tolstoy s'était passionné pour le sujet et identifié avec son héros. On +ne se console pas qu'il ne nous reste de ce «journal» que les premiers +chapitres: par la vigueur et la fraîcheur du récit, ils valent les +meilleures pages de _Résurrection_. Il y a là des portraits inoubliables +(la vieille Catherine II), et surtout une puissante peinture du tsar +mystique et violent, dont la nature orgueilleuse a encore des +soubresauts de réveil chez le vieillard pacifié. + +_Le père Serge_ (1891-1904) est aussi dans la grande manière de Tolstoy; +mais le récit est un peu écourté. Il a pour sujet l'histoire d'un homme +qui cherche Dieu dans la solitude et l'ascétisme, par orgueil blessé, et +qui finit par le trouver parmi les hommes, en vivant pour eux. La +sauvage violence de quelques pages vous saisit à la gorge. Rien de sobre +et de tragique comme la scène où le héros découvre la vilenie de celle +qu'il aimait:--(sa fiancée, la femme qu'il adorait comme une sainte, a +été la maîtresse du tsar qu'il vénérait passionnément). Non moins +saisissante est la nuit de tentation, où le moine, pour retrouver la +paix de l'âme troublée, se tranche un doigt avec une hache. A ces +épisodes farouches s'opposent l'entretien mélancolique de la fin, avec +la pauvre vieille petite amie d'enfance, et les dernières pages, d'un +laconisme indifférent et serein. + +C'était aussi un sujet émouvant que _La mère_: Une bonne et raisonnable +mère de famille, après s'être pendant quarante ans vouée tout entière +aux siens, se trouve seule, sans activité, sans raison d'agir, et, +quoique libre penseuse, se retire sous l'aile d'un couvent et écrit son +Journal. Mais les premières pages seules de cette œuvre subsistent. + +Une série de petits récits sont d'un art supérieur: + +_Alexis le Pot_, qui se relie à la veine des beaux contes populaires. +Histoire d'un simple, toujours sacrifié, toujours doucement satisfait, +et qui meurt.--_Après le bal_ (20 août 1903): Un vieillard raconte +comment il aimait une jeune fille et comment il cessa brusquement de +l'aimer, après avoir vu le père, un colonel, commander la fustigation +d'un soldat. Œuvre parfaite, d'abord d'un charme exquis de souvenirs +juvéniles, puis d'une précision hallucinante.--_Ce que j'ai vu en rêve_ +(13 novembre 1906): Un prince ne pardonne pas à sa fille qu'il adorait, +parce qu'elle s'est enfuie de la maison, après s'être laissé séduire. +Mais à peine l'a-t-il revue que c'est lui qui demande pardon. Et +toutefois (la tendresse de Tolstoy et son idéalisme ne l'abusent jamais) +il ne peut arriver à vaincre le sentiment de dégoût que lui cause la vue +de l'enfant de sa fille. + +--_Khodynka_, une courte nouvelle, dont l'action se passe en 1893: Une +jeune princesse russe, qui a voulu se mêler à une fête populaire de +Moscou, se trouve prise dans une panique, foulée aux pieds, laissée pour +morte et ranimée par un ouvrier, qui a été lui-même rudement bousculé. +Un sentiment de fraternité affectueuse les unit un instant. Puis ils se +quittent et ne se verront plus. + +De dimensions beaucoup plus vastes, et s'annonçant comme un roman +épique, est _Hadji-Mourad_ (décembre 1902), qui raconte un épisode des +guerres du Caucase en 1851[331]. Tolstoy, en l'écrivant, était dans la +pleine maîtrise de ses moyens artistiques. La vision (des yeux et de +l'âme) est parfaite. Mais, chose curieuse, on ne s'intéresse pas +véritablement à l'histoire: car on sent que Tolstoy ne s'y intéresse pas +tout à fait. Chaque personnage qui paraît, au cours du récit, éveille +juste autant de sympathie chez lui; et de chacun, même s'il ne fait que +passer sous nos yeux, il trace un portrait achevé. Mais à force d'aimer +tous, il ne préfère rien. Il semble écrire cette remarquable nouvelle, +sans besoin intérieur, par une nécessité toute physique. Comme d'autres +exercent leurs muscles, il faut qu'il exerce son mécanisme intellectuel. +Il a besoin de créer. Il crée. + + * * * * * + +D'autres œuvres ont un accent personnel, souvent jusqu'à l'angoisse. +Il en est d'autobiographiques, comme _Le journal d'un fou_ (20 octobre +1883), qui retrace le souvenir des premières nuits d'effroi de Tolstoy, +avant la crise de 1869[332], et comme _Le Diable_ (19 novembre 1889). +Cette dernière et très longue nouvelle a des parties de tout premier +ordre et, malheureusement, un dénouement absurde: Un propriétaire +campagnard, qui a eu des relations avec une jeune paysanne de son +domaine, s'est marié et a pris soin (car il est honnête et il aime sa +jeune femme) d'écarter la paysanne. Mais il l'a «dans le sang», et il ne +peut la voir sans la désirer. Elle le recherche. Il finit par la +reprendre; il sent qu'il ne pourra plus s'arracher à elle: il se tue. +Les portraits de l'homme, bon, faible, robuste, myope, intelligent, +sincère, travailleur, tourmenté,--de sa jeune femme romanesque et +amoureuse, qui l'idéalise,--de la belle et saine paysanne, ardente et +sans pudeur,--sont des chefs-d'œuvre. Il est fâcheux que Tolstoy ait +mis plus de morale dans la fin de son roman qu'il n'en a mis dans +l'histoire vécue: car il a eu réellement une aventure analogue. + +_La lumière luit dans les ténèbres_, drame en cinq actes, présente bien +des faiblesses artistiques. Mais, lorsqu'on connaît la tragédie cachée +de la vieillesse de Tolstoy, qu'elle est émouvante cette œuvre qui, +sous d'autres noms, met en scène Tolstoy et les siens! Nicolas +Ivanovitch Sarintzeff est parvenu à la même foi que l'auteur de _Que +devons-nous faire?_ et il essaie de la mettre en pratique. Cela ne lui +est point permis. Les larmes de sa femme (sincères ou simulées?) +l'empêchent de quitter les siens. Il reste dans sa maison, où il vit +pauvrement et fait de la menuiserie. Sa femme et ses enfants continuent +de mener grand train et de donner des fêtes. Bien qu'il n'y prenne point +part, on l'accuse d'hypocrisie. Cependant, par son influence morale, par +le simple rayonnement de sa personnalité, il fait autour de lui des +prosélytes--et des malheureux. Un pope, convaincu par ses doctrines, +abandonne l'église. Un jeune homme de bonne famille refuse le service +militaire et se fait envoyer au bataillon de discipline. Et le pauvre +Sarintzeff-Tolstoy est déchiré par le doute. Est-il dans l'erreur? +N'entraîne-t-il pas les autres inutilement dans la souffrance et dans la +mort? A la fin, il ne voit plus d'autre solution à ses angoisses que de +se laisser tuer par la mère du jeune homme, qu'il a sans le vouloir +conduit à sa perte. + +On trouvera encore, dans un bref récit, des derniers temps de la vie de +Tolstoy: _Il n'y a pas de coupable_ (septembre 1910), la même confession +douloureuse d'un homme qui souffre horriblement de sa situation et qui +ne peut en sortir. Aux riches désœuvrés s'opposent les pauvres +accablés; et ni les uns ni les autres ne sentent l'ineptie monstrueuse +d'un tel état social. + +Deux œuvres de théâtre ont une réelle valeur: l'une est une petite +pièce paysanne, qui combat les méfaits de l'alcool: _Toutes les qualités +viennent d'elle_ (Probablement de 1910). Les personnages sont très +individuels; leurs traits typiques, leurs ridicules de langage sont +saisis de façon amusante. Le paysan qui, à la fin, pardonne à son voleur +est à la fois noble et comique, par son inconsciente grandeur morale et +son naïf amour-propre.--La seconde pièce, d'une tout autre importance, +est un drame en douze tableaux: _le Cadavre vivant_. Elle montre les +gens faibles et bons écrasés par la stupide machine sociale. Le héros, +Fedia, est un homme qui s'est perdu par sa bonté même et par le profond +sentiment moral qu'il cache sous une vie débauchée: car il souffre, +d'une façon intolérable, de la bassesse du monde et de sa propre +indignité; mais il n'a pas la force de réagir. Il a une femme qu'il +aime, qui est bonne, tranquille, raisonnable, mais «_sans le petit +raisin qu'on met dans le cidre pour le faire mousser_», «_sans le +pétillement dans la vie_», qui procure l'oubli. Et il lui faut l'oubli. + +«_Nous tous dans notre milieu_, dit-il, _nous avons trois voies devant +nous, trois seulement. Être fonctionnaire, gagner de l'argent et ajouter +à la vilenie au milieu de laquelle on vit, cela me dégoûtait; peut-être +n'en étais-je pas capable... La seconde voie, c'est celle où l'on combat +cette vilenie: pour cela, il faut être un héros, je n'en suis pas un. +Reste la troisième: s'oublier, boire, faire la noce, chanter: c'est +celle que j'ai choisie, et vous voyez où cela m'a mené[333]..._» + +Et, dans un autre passage: + +«_Comment j'en suis arrivé à ma perte? D'abord, le vin. Ce n'est pas que +j'aie plaisir à boire. Mais j'ai toujours le sentiment que tout ce qui +se fait autour de moi n'est pas ce qu'il faut; et j'ai honte.... Et +quant à être maréchal de la noblesse, ou directeur de banque, c'est si +honteux, si honteux!... Après avoir bu, on n'a plus honte.... Et puis, +la musique, pas l'opéra ou Beethoven, mais les tsiganes, cela vous verse +dans l'âme tant de vie, tant d'énergie.... Et puis les beaux yeux noirs, +le sourire.... Mais plus cela enchante, plus on a honte, +ensuite[334]...._» + +Il a quitté sa femme, parce qu'il sent qu'il lui fait du mal et qu'elle +ne lui fait pas de bien. Il la laisse à un ami dont elle est aimée, +qu'elle aimait sans se l'avouer, et qui lui ressemble. Il disparaît dans +les bas-fonds de la bohême; et tout est bien ainsi: les deux autres sont +heureux, et lui,--autant qu'ils peuvent l'être. Mais la société ne +permet point qu'on se passe de son consentement; elle accule stupidement +Fedia au suicide, s'il ne veut pas que ses deux amis soient condamnés +pour bigamie.--Cette œuvre étrange, si profondément russe, et qui +reflète le découragement des meilleurs après les grandes espérances de +la Révolution, brisées, est simple, sobre, sans aucune déclamation. Les +caractères sont tous vrais et vivants, même les personnages de second +plan: (la jeune sœur intransigeante et passionnée dans sa conception +morale de l'amour et du mariage; la bonne figure compassée du brave +Karenine, et sa vieille maman, pétrie de nobles préjugés, conservatrice, +autoritaire en paroles, accommodante en actes); jusqu'aux silhouettes +fugitives des tsiganes et des avocats. + + * * * * * + +J'ai laissé de côté quelques œuvres, où l'intention dogmatique et +morale prime la libre vie de l'œuvre--bien qu'elle ne fasse jamais +tort à la lucidité psychologique de Tolstoy: + +_Le faux coupon_: un long récit, presque un roman, qui veut montrer +l'enchaînement, dans le monde, de tous les actes individuels, bons ou +mauvais. Un faux, commis par deux collégiens, déclenche toute une suite +de crimes, de plus en plus horribles,--jusqu'à ce que l'acte de +résignation sainte d'une pauvre femme qu'assassine une brute agisse sur +l'assassin et, par lui, de proche en proche, remonte jusqu'aux premiers +auteurs de tout le mal, qui se trouvent ainsi rachetés par leurs +victimes. Le sujet est superbe, et touche à l'épopée; l'œuvre aurait +pu atteindre à la grandeur fatale des tragédies antiques. Mais le récit +est trop long, trop morcelé, sans ampleur; et bien que chaque personnage +soit justement caractérisé, ils restent tous indifférents. + +_La sagesse enfantine_ est une suite de vingt et un dialogues entre des +enfants, sur tous les grands sujets: religion, art, science, +instruction, patrie, etc. Ils ne sont pas sans verve; mais le procédé +fatigue vite, tant de fois répété. + +_Le jeune tsar_, qui rêve des malheurs qu'il cause malgré lui, est une +des œuvres les plus faibles du recueil. + +Enfin, je me contente d'énumérer quelques esquisses fragmentaires: _Deux +pèlerins_,--_Le pope Vassili_,--_Quels sont les assassins?_ etc. + + * * * * * + +Dans l'ensemble de ces œuvres, on est frappé de la vigueur +intellectuelle, conservée par Tolstoy jusqu'à son dernier jour[335]. Il +peut sembler verbeux, quand il expose ses idées sociales; mais toutes +les fois qu'il est en face d'une action, d'un personnage vivant, le +rêveur humanitaire disparaît, il ne reste plus que l'artiste au regard +d'aigle, qui d'un coup va au cœur. Jamais il n'a perdu cette lucidité +souveraine. Le seul appauvrissement que je constate, pour l'art, c'est +du côté de la passion. A part de courts instants, on a l'impression que +ses œuvres ne sont plus pour Tolstoy l'essentiel de sa vie; elles +sont, ou un passe-temps nécessaire, ou un instrument pour l'action. Mais +c'est l'action qui est son véritable objet, et non plus l'art. Quand il +lui arrive de se laisser reprendre par cette illusion passionnée, il +semble qu'il en ait honte; il coupe court ou peut-être, comme pour _Le +journal posthume du vieillard Féodor Kouzmitch_, il abandonne +complètement l'œuvre qui risquerait de resouder les chaînes qui +l'attachaient à l'art... Exemple unique d'un grand artiste, en pleine +force créatrice et tourmenté par elle, qui lui résiste et qui l'immole à +son Dieu. + + R. R. + + Avril 1913. + + + + +LA RÉPONSE DE L'ASIE A TOLSTOY + + +Au temps où paraissaient les premières éditions de ce livre, nous ne +pouvions mesurer encore le retentissement de la pensée de Tolstoy dans +le monde. Le grain était en terre. Il fallait attendre l'été. + +Aujourd'hui, la moisson est levée. Et de Tolstoy a surgi un arbre de +Jessé. Sa parole s'est faite acte. Au Saint Jean le Précurseur +d'Iasnaïa-Poliana a succédé le Messie de l'Inde, qu'il avait consacré: +Mahâtmâ Gandhi. + +Admirons la magnifique économie de l'histoire humaine, où, malgré les +disparitions apparentes des grands efforts de l'esprit, rien ne se perd +d'essentiel, et le flux et le reflux des réactions mutuelles forment un +courant continu, qui s'enrichit sans cesse, en fécondant la terre. + +A dix-neuf ans, en 1847, le jeune Tolstoy, malade à l'hôpital de Kazan, +avait pour voisin de lit un prêtre lama bouddhiste, blessé grièvement à +la face par un brigand, et il recevait de lui la première révélation de +la loi de Non-Résistance, que le torrent de sa vie devait, trente ans, +recouvrir. + +Soixante-deux ans après, en 1909, le jeune Indien Gandhi recevait des +mains de Tolstoy mourant cette sainte lumière, que le vieil apôtre russe +avait couvée en lui, réchauffée de son amour, nourrie de sa douleur; et +il en faisait le flambeau qui a illuminé l'Inde: la réverbération en a +touché toutes les parties de la terre. + +Mais, avant d'en arriver au récit de ce baptême dans le Jourdain, nous +voulons rapidement retracer l'ensemble des rapports de Tolstoy avec +l'Asie. Une _Vie de Tolstoy_ serait, sans cette étude, incomplète +aujourd'hui. Car l'action de Tolstoy sur l'Asie aura, dans l'histoire, +plus d'importance peut-être que l'action sur l'Europe. Il a été la +première grande Voie de l'esprit qui relie, de l'Est à l'Ouest, tous les +membres du Vieux-Continent. Maintenant la sillonnent, en l'un et l'autre +sens, deux rivières de pèlerins. + + * * * * * + +Nous avons maintenant tous les moyens de connaître le sujet: car Paul +Birukoff, pieux disciple du maître, a rassemblé en un volume sur +_Tolstoy et l'Orient_ les documents conservés[336]. + +L'Orient l'attira toujours. Tout jeune étudiant à l'Université de Kazan, +il avait choisi d'abord la faculté des langues orientales arabo-turques. +Dans ses années de Caucase, il fut en contact prolongé avec la culture +mahométane, et il en subit fortement l'impression. Peu après 1870 +commencent à paraître, dans ses recueils de Récits et Légendes pour les +Écoles primaires, des contes arabes et indiens. Quand vint l'heure de sa +crise religieuse, la Bible ne lui suffit point; il ne tarda pas à +consulter les religions d'Orient. Il lut considérablement[337]. Bientôt +lui vint l'idée de faire profiter l'Europe de ses lectures, et il +rassembla, sous le titre: _Les pensées des hommes sages_, un recueil, où +l'Évangile, Bouddhâ, Laotse, Krishna fraternisaient. Il s'était +convaincu, dès le premier coup d'œil, de l'unité fondamentale des +grandes religions humaines. + +Mais ce qu'il cherchait surtout, c'était le rapport direct avec les +hommes d'Asie. Et dans les dix dernières années de sa vie, un réseau +serré de correspondance se tressa entre Iasnaïa et tous les pays +d'Orient. + + * * * * * + +De tous, c'était la Chine, dont la pensée lui était le plus proche. Et +ce fut elle qui se livra le moins. Dès 1884, il étudiait Confucius et +Laotse; ce dernier était son préféré, parmi les sages de +l'antiquité[338]. Mais, en fait, Tolstoy dut attendre jusqu'en 1905 pour +échanger sa première lettre avec un compatriote de Laotse, et il ne +paraît avoir eu que deux correspondants chinois. Il est vrai qu'ils sont +de marque. L'un était un savant, _Tsien Huang-t'ung_; l'autre ce grand +lettré _Ku-Hung-Ming_, dont le nom est bien connu en Europe[339], et +qui, professeur d'Université à Pékin, chassé par la Révolution, a dû +s'exiler au Japon. + +Dans les lettres qu'il adresse à ces deux Chinois d'élite, et +particulièrement dans celle, très longue, à Ku-Hung-Ming, qui a la +valeur d'un manifeste (octobre 1906), Tolstoy exprime l'attachement et +l'admiration qu'il éprouve pour le peuple chinois. Ces sentiments ont +été renforcés par les épreuves que la Chine a subies, avec une noble +mansuétude, en ces dernières années où les nations d'Europe ont fait +assaut contre elle d'ignobles brutalités. Il l'engage à persévérer dans +cette sereine patience et prophétise qu'elle lui devra la victoire +finale. L'exemple de Port-Arthur, dont l'abandon par la Chine à la +Russie a coûté si cher à la Russie (guerre russo-japonaise), assure +qu'il en sera de même pour l'Allemagne à Kiautschau et pour l'Angleterre +à Wei-ha-Wei. Les voleurs finissent toujours par se voler entre +eux.--Mais Tolstoy est inquiet d'apprendre que, depuis peu, l'esprit de +violence et de guerre s'éveille chez les Chinois; il les conjure d'y +résister. S'ils se laissaient gagner par la contagion, ce serait un +désastre, non seulement dans le sens où l'entendait «_un des plus +grossiers et ignares représentants de l'Occident, le Kaiser +d'Allemagne_», qui redoutait pour l'Europe le péril jaune,--mais dans +l'intérêt supérieur de l'humanité. Car, avec la vieille Chine +disparaîtrait le point d'appui de la vraie sagesse populaire et +pratique, paisible et laborieuse, qui, de l'Empire du Milieu, doit +s'étendre progressivement à tous les peuples. Tolstoy croit le moment +venu d'une transformation capitale dans la vie de l'humanité; il a la +conviction que la Chine est appelée à y jouer le premier rôle, à la tête +des peuples d'Orient. La tâche de l'Asie est de montrer au reste du +monde le vrai chemin à la vraie liberté; et ce chemin, dit Tolstoy, +n'est autre que le _Tao_. Surtout que la Chine se garde de vouloir se +réformer sur le plan et l'exemple de l'Occident,--c'est-à-dire en +remplaçant son despotisme par un régime constitutionnel, une armée +nationale et la grande industrie! Qu'elle considère le tableau +lamentable de ces peuples d'Europe, avec l'enfer de leur prolétariat, +avec leurs luttes de classes, leur course aux armements et leurs guerres +sans fin, leur politique de rapine coloniale,--la banqueroute sanglante +de toute une civilisation! L'Europe est un exemple,--oui!--de ce qu'il +ne faut pas faire. Et comme la Chine ne peut, d'autre part, rester dans +l'état présent, où elle se voit livrée à toutes les agressions, une +seule voie lui est ouverte: celle de la Non-Résistance absolue vis-à-vis +de son gouvernement et de tous les gouvernements. Qu'elle poursuive, +impassible, sa culture de la terre, en se soumettant à la seule loi de +Dieu! L'Europe se trouvera désarmée devant la passivité héroïque et +sereine de 400 millions d'hommes. Toute la sagesse humaine et le secret +du bonheur sont dans la vie de travail paisible sur son champ, en se +guidant d'après les principes des trois religions de Chine: le +Confucianisme, qui libère de la force brutale; le Taoïsme, qui prescrit +de ne pas faire aux autres ce qu'on ne veut pas que les autres vous +fassent; et le Bouddhisme, qui est tout abnégation et amour. + +Des conseils de Tolstoy, nous voyons ce que la Chine d'aujourd'hui +paraît faire; et il ne semble pas que son docte correspondant, +Ku-Hung-Ming, en ait beaucoup profité: car son traditionalisme, +distingué mais borné, offre pour toute panacée à la fièvre du monde +moderne en travail une _Grande Charte de Fidélité_ à l'ordre établi par +le passé[340].--Mais il ne faut point juger de l'immense Océan par ses +vagues de surface. Et qui peut dire si le peuple de Chine n'est pas +beaucoup plus près des pensées de Tolstoy, qui s'accordent avec la +millénaire tradition de ses sages, que ne le feraient supposer ces +guerres de partis et ces révolutions, qui passent et qui meurent sur son +éternité? + + * * * * * + +Tout au contraire des Chinois, les Japonais, avec leur vitalité fébrile, +leur curiosité affamée de toute pensée nouvelle dans l'univers, furent +les premiers d'Asie avec qui Tolstoy entra en relations (dès 1890, ou +peu après). Il se méfiait d'eux, de leur fanatisme national et guerrier, +surtout de leur prodigieuse souplesse à s'adapter à la civilisation +d'Europe et à en épouser sur-le-champ tous les abus. On ne peut dire que +sa méfiance ait été entièrement injustifiée: car la correspondance assez +abondante qu'il entretint avec eux lui apporta plus d'un mécompte. Tel +qui se disait son disciple, tout en ayant la prétention de concilier son +enseignement avec le patriotisme, le désavoua publiquement, comme le +jeune _Jokai_, rédacteur en chef du journal _Didaitschoo-lu_, en 1904, +au moment de la guerre du Japon avec la Russie. Encore plus décevant fut +le jeune _H. S. Tamura_ qui, d'abord bouleversé jusqu'aux larmes par la +lecture d'un article de Tolstoy sur la guerre russo-japonaise[341], +tremblant de tout son corps, et criant, transporté, que «Tolstoy est +l'unique prophète de notre temps», se laisse quelques semaines après +rouler par la vague de délire patriotique, après la destruction de la +flotte russe par les Japonais, à Tsusima, et finit par publier contre +Tolstoy un mauvais livre qui l'attaque... + +Plus solides et sincères--mais si loin de la vraie pensée de +Tolstoy--ces social-démocrates japonais, protestataires héroïques contre +la guerre[342], qui écrivent à Tolstoy, en septembre 1904, et à qui +Tolstoy, en les remerciant, exprime sa condamnation absolue, à la fois +de la guerre et du socialisme[343]. + +Mais l'esprit de Tolstoy pénétrait, malgré tout, le Japon et le +labourait jusqu'au fond. Lorsqu'en 1908, pour son quatre-vingtième +anniversaire, ses amis russes s'adressèrent à tous les amis du monde, +afin de publier un livre de témoignages, _Naoshi Kato_ envoya un +intéressant Essai, qui montre l'influence considérable de Tolstoy au +Japon. La plupart de ses livres religieux y avaient été traduits; vers +1902-1903, ils produisirent, dit Kato, une révolution morale, non +seulement chez les chrétiens japonais, mais chez les bouddhistes; et de +cette commotion, un renouvellement du bouddhisme est sorti. Jusqu'alors, +la religion était un ordre établi et une loi du dehors. Elle prit (ou +reprit) un caractère intérieur. «_Conscience religieuse_» devint, +depuis, le mot à la mode. Et certes, ce réveil du _moi_ n'était pas sans +dangers. Il pouvait mener,--il mena, en nombre de cas,--vers de tout +autres fins que l'esprit de sacrifice et d'amour fraternel--à la +jouissance égoïste, à l'indifférentisme, au désespoir, et même au +suicide: il y eut des catastrophes chez ce peuple vibrant qui, dans ses +crises de passion, porte toutes les doctrines aux ultimes conséquences. +Mais il se forma ainsi, particulièrement près de Kioto, de petits +groupes tolstoyens qui travaillaient leur champ et professaient le pur +Évangile de l'amour[344]. D'une façon générale, on peut dire que la vie +spirituelle au Japon a subi, en partie, l'empreinte de la personnalité +de Tolstoy. Encore aujourd'hui, subsiste au Japon une _Société Tolstoy_, +qui publie une revue mensuelle de soixante-dix pages, intéressante et +nourrie[345]. + +Le plus aimable exemple de ces disciples japonais est le jeune _Kenjiro +Tokutomi_, qui contribua aussi au livre du jubilé de 1908. Il avait +écrit, de Tokio, une lettre enthousiaste à Tolstoy, dans les premiers +mois de 1906, et Tolstoy y avait aussitôt répondu. Mais Tokutomi n'avait +pas eu la patience d'attendre la réponse: il s'était embarqué sur le +premier bateau, pour aller le voir. Il ne savait pas un mot de russe et +très peu d'anglais. Il arriva à Iasnaïa en juillet, y demeura cinq +jours, reçu avec une bonté paternelle, et repartit directement pour le +Japon, couvant, tout le reste de sa vie, les grands souvenirs de cette +semaine et le lumineux «sourire» du vieillard. Il l'évoque dans ses +charmantes pages de 1908, où parle son cœur simple et pur: + + «_Je vois son sourire, à travers le brouillard des 730 jours passés + depuis que je l'ai vu, et par-dessus les 10 000 kilomètres qui nous + séparent._ + + _Maintenant je vis dans une petite campagne, dans une chétive + maison, avec ma femme et mon chien. Je plante des légumes, + j'arrache la mauvaise herbe, qui repousse sans cesse. Toute mon + énergie et toutes mes journées se dépensent à arracher, arracher, + arracher... Peut-être cela tient-il à ma nature d'esprit, + peut-être à ce temps imparfait. Mais je suis, pleinement heureux... + Seulement, c'est bien triste, quand on ne sait qu'écrire, dans une + occasion pareille!..._» + +Le petit Japonais a su, par ces simples lignes d'une humble vie +heureuse, de sagesse et de labeur, réaliser beaucoup mieux l'idéal de +Tolstoy et parler à son cœur que tous les doctes collaborateurs au +livre du Jubilé[346]. + + * * * * * + +En sa qualité de Russe, Tolstoy avait de nombreuses occasions de +connaître les mahométans,--puisque l'empire de Russie en comptait vingt +millions de sujets. Aussi tiennent-ils une large place dans sa +correspondance. Mais ils n'y apparaissent guère avant 1901. Et ce fut, +au printemps de cette année, sa réponse au Saint-Synode et son +excommunication qui les lui conquirent. La haute et ferme parole +traversa le monde musulman comme le char d'Élie. Ils n'en retinrent que +l'affirmation monothéiste, où leur semblait se répercuter la voix de +leur Prophète, et ils tâchèrent naïvement de l'annexer. Des Baschkirs de +Russie, des muftis indiens, des musulmans de Constantinople lui écrivent +qu'ils ont «_pleuré de joie_», en lisant le démenti public infligé par +sa main à toute la chrétienté; et ils le félicitent de s'être enfin +délivré «_de la sombre croyance à la Trinité_». Ils l'appellent leur +«_frère_» et s'efforcent de le convertir tout à fait. Avec une comique +inconscience, l'un d'eux, un mufti de l'Inde, _Mohammed Sadig_, de +Kadiam, Gurdaspur, se réjouit de lui faire connaître que son nouveau +Messie islamique (un certain Chazrat Mirza Gulam Achmed) vient +d'anéantir le mensonge chrétien de la Résurrection en retrouvant au +Kaschmir le tombeau de «Ijuz Azaf» (Jésus), et il lui en envoie une +photo, avec le portrait de son saint réformateur. + +On ne saurait imaginer l'admirable tranquillité, à peine teintée +d'ironie (ou de mélancolie), avec laquelle Tolstoy reçoit ces étranges +avances. Qui ne l'a point vu dans ces controverses ne connaît point la +souveraine modération où sa nature impérieuse était arrivée. Jamais il +ne se départit de sa courtoisie et de son calme bon sens. C'est +l'interlocuteur mahométan qui s'emporte, qui lui prête, irrité, «_un +reste des préjugés chrétiens du moyen age_[347]» ou qui, à son refus de +croire en le nouveau Messie musulman, lui oppose la classification +menaçante que le saint homme fait, en trois compartiments, des hommes +recevant la lumière de la vérité: + +«... _Les uns la reçoivent par leur propre raison. Les autres par les +signes visibles et les miracles. Les troisièmes par la force de l'épée._ +(Exemple: le Pharaon, à qui Moïse a dû faire boire la mer Rouge, pour le +convaincre de son Dieu.) Car «_le Prophète envoyé par Dieu doit +enseigner au monde entier_[348]...» + +Tolstoy ne suit pas ses correspondants agressifs sur le terrain de +combat. Son noble principe est que les hommes, aimant la vérité, ne +doivent jamais appuyer sur les différences entre les religions et sur +leurs manques, mais sur ce qui les unit et ce qui fait leur +prix.--«_C'est à quoi je m'efforce_, dit-il, _envers toutes les +religions, et notamment envers l'Islam_[349].»--Il se contente de +répondre au bouillant mufti que «_le devoir de quiconque possède un +sentiment vraiment religieux est de donner l'exemple d'une vie +vertueuse_.» C'est là tout ce dont nous avons besoin[350]. Il admire +Mahomet, et certaines de ses paroles l'ont ravi[351]. Mais Mahomet +n'est qu'un homme, comme le Christ. Pour que le Mahométisme ainsi que le +Christianisme deviennent une religion juste, il faudra qu'ils renoncent +à la croyance aveugle en un homme et un livre; qu'ils admettent +seulement ce qui est en accord avec la conscience et la raison de tous +les hommes.--Même sous la forme mesurée dont il revêt sa pensée, Tolstoy +s'inquiète toujours de ne pas froisser la foi de celui qui lui parle: + +«_Pardonnez si j'ai dû vous blesser. On ne peut pas dire la vérité à +moitié. On doit la dire toute, ou pas du tout[352]._» + +Inutile d'ajouter qu'il ne convainc point ses interlocuteurs. + +Du moins, il en trouve d'autres, mahométans éclairés, libéraux, qui +sympathisent pleinement avec lui:--au premier rang, le célèbre +grand-mufti d'Égypte, le cheikh réformateur _Mohammed Abdou_[353], qui +lui adresse, du Caire, en 1904 (le 8 avril), une noble lettre, le +félicitant de l'excommunication dont il était l'objet: car l'épreuve est +la divine récompense pour les élus. Il dit que la lumière de Tolstoy +réchauffe et rassemble les chercheurs de vérité, que leurs cœurs sont +dans l'attente de tout ce qu'il écrit. Tolstoy répond, avec une chaude +cordialité.--Il reçoit aussi l'hommage de l'ambassadeur de Perse à +Constantinople, prince _Mirza Riza Chan_, délégué à la première +conférence de la Paix, à La Haye, en 1901. + +Mais il est surtout attiré par le mouvement Béhaïste (ou Bâbiste), dont +il entretient constamment ses correspondants. Il entre en relations +personnelles avec certains Béhaïstes, comme le mystérieux _Gabriel +Sacy_, qui lui écrit d'Égypte (1901), et qui aurait été, dit-on, un +Arabe de naissance, converti au Christianisme, puis passé au Béhaïsme. +Sacy lui expose son _Credo_, Tolstoy répond (10 août 1901) que le +«_Bâbisme l'intéresse depuis longtemps et qu'il a lu tout ce qui lui +était accessible à ce sujet_»; il n'attache aucune importance à sa base +mystique et à ses théories; mais il croit à son grand avenir en Orient, +comme enseignement moral: «_tôt ou tard, le Béhaïsme se fondra avec +l'anarchisme chrétien_.» Ailleurs, il écrit à un Russe qui lui envoie un +livre sur le Béhaïsme qu'il a la certitude de la victoire «_de tous les +enseignements religieux rationalistes, qui surgissent actuellement des +diverses confessions: Brahmanisme, Bouddhisme, Judaïsme, +Christianisme_». Il les voit allant toutes «_vers le confluent d'une +religion unique, universellement humaine_[354]».--Il a le contentement +d'apprendre que le courant béhaïste a pénétré en Russie, chez des +Tatares de Kazan, et il invite chez lui leur chef, Woissow, dont +l'entretien avec lui a été noté par Gussev (février 1909)[355]. + +Dans le livre du jubilé, en 1908, l'Islam est représenté par un juriste +de Calcutta, _Abdullah-al-Mamun-Suhrawardy_, qui élève à Tolstoy un +majestueux monument. Il l'appelle _yogi_ et souscrit à ses enseignements +de la Non-Violence, qu'il ne juge pas opposés à ceux de Mahomet; mais +«_il faut lire le Coran, comme Tolstoy a lu la Bible, sous la lumière de +la vérité, et non dans la nuée de la superstition_». Il loue Tolstoy de +n'être pas un surhomme, un _Uebermensch_, mais le frère de tous, non pas +la lumière de l'Occident ou de l'Orient, mais lumière de Dieu, lumière +pour tous. Et, dans une lueur prophétique, il annonce que la +prédication de Tolstoy pour la Non-Violence, «_mêlée aux enseignements +des sages de l'Inde, produira peut-être en notre temps de nouveaux +Messies_». + + * * * * * + +C'était de l'Inde en effet que devait sortir le Verbe agissant, dont +Tolstoy fut l'annonciateur. + +L'Inde était, en cette fin du XIXe siècle, et au début du XXe, en +plein réveil. L'Europe ne connaît pas encore,--à part une élite de +savants bien renseignés, qui ne sont pas très pressés de dispenser leur +science au commun des mortels et se cantonnent volontiers dans leur +coque linguistique, où ils se sentent à huis clos[356]--l'Europe est +encore loin d'imaginer la prodigieuse résurrection du génie indien qui +s'annonça dès les années 1830[357] et resplendit vers 1900. Ce fut une +floraison éclatante et soudaine dans tous les champs de l'esprit. Dans +l'art, dans la science, dans la pensée. Le seul nom de _Rabindranath +Tagore_ a, détaché de la constellation de sa glorieuse famille, rayonné +sur le monde. Presque en même temps, le Vedantisme était rénové par le +fondateur de l'_Arya-Samâj_ (1875), _Dayananda Sarasvati_, celui qu'on a +nommé le «_Luther hindou_»; et _Keshub Chunder Sen_ faisait du +_Brahmâ-Samâj_ un instrument de réformes sociales passionnées et un +terrain de rapprochement entre la pensée chrétienne et la pensée +d'Orient. Mais, surtout, le firmament religieux de l'Inde s'illuminait +de deux étoiles de première grandeur, subitement apparues,--ou +réapparues après des siècles, pour parler selon le grand style de +l'Inde, au sens profond[358]--ces deux miracles de l'esprit: +_Ramakrishna_ (1836-1886), le fou de Dieu, qui embrassait dans son amour +toutes les formes du Divin, et son disciple, plus puissant encore que le +maître, _Vivekananda_ (1863-1902), dont la torrentielle énergie a, pour +des siècles, réveillé dans son peuple épuisé le Dieu d'action, le Dieu +de la Gitâ. + +La vaste curiosité de Tolstoy ne les ignora point. Il lut les traités de +_Dayananda_, que lui envoya le directeur de _The Vedic Magazine_ +(Kangra, Sakaranpur), _Rama Deva_. Dès 1896, il s'était enthousiasmé des +premiers écrits parus de _Vivekananda_[359], et il savourait les +Entretiens de _Ramakrishna_[360].--C'est un malheur pour l'humanité que +Vivekananda, lors de son voyage d'Europe en 1900, n'ait pas été orienté +vers Iasnaïa Poliana. Celui qui écrit ces lignes ne peut se consoler, en +cette année de l'Exposition Universelle où le grand _Swami_ passait à +Paris, si mal entouré, de n'avoir pas été celui qui relie les deux +voyants, les deux génies religieux de l'Europe et de l'Asie. + +Ainsi que le _Swami_ de l'Inde, Tolstoy était nourri de l'esprit de +Krishna, «_seigneur de l'Amour_[361]». Et plus d'une voix de l'Inde le +saluait comme un Mahâtmâ, un ancien _Rishi_ réincarné[362]. _Gopal +Chetti_, directeur de _The New Reformer_, qui se voua dans l'Inde aux +idées de Tolstoy, le rapproche, en son écrit pour le Livre du Jubilé +(1908), de Bouddhâ le prince qui renonça; et il dit que, si Tolstoy +était né aux Indes, il eût été tenu pour un _Avatara_, un _Purusha_ +(incarnation de l'Ame universelle), un _Sri-Krishna_. + +Mais le courant fatal du fleuve de l'histoire allait porter Tolstoy, du +Rêve en Dieu des _yogis_ au seuil de la grande action de Vivekananda et +de Gandhi,--de l'_Hind-Swaraj_. + +Détours étranges du destin! Le premier qui l'y conduisit fut l'homme +qui, plus tard, devait devenir le meilleur lieutenant du Mahâtmâ indien, +mais qui, en ce temps, était encore, comme Paul avant le chemin de +Damas, le violent ennemi de ces pensées: _C.-R. Das_[363]... Est-il +permis d'imaginer que la voix de Tolstoy a pu contribuer à le ramener à +sa vraie mission?--A la fin de 1908, C.-R. Das était dans le camp de la +Révolution. Il écrivit à Tolstoy, sans lui rien voiler de sa foi +violente; il combattait, à visage découvert, la doctrine tolstoyenne de +la Non-Résistance; et cependant, il lui demandait un mot de sympathie +pour son journal, _Free Hindostan_. Tolstoy répondit une très longue +lettre, presque un traité, qui, sous le titre de _Lettre à un Indien_, +14 décembre 1908, se répandit dans le monde entier. Il proclamait +énergiquement la doctrine de la Non-Résistance et de l'Amour, en +encadrant chaque partie de son argumentation dans des citations de +Krishna. Il n'apportait pas moins de vigueur dans son combat contre la +nouvelle superstition de la science que contre les anciennes +superstitions religieuses. Et il faisait aux Indiens un reproche +véhément de renier leur sagesse antique pour épouser l'erreur +d'Occident. + +«_On pouvait espérer, disait-il, que, dans l'immense monde +brahmano-bouddhiste et confucianiste, ce nouveau préjugé scientifique +n'aurait point place, et que les Chinois, les Japonais, les Hindous, +ayant compris le mensonge religieux qui justifie la violence, +arriveraient directement à concevoir la loi de l'amour, propre à +l'humanité, qui fut promulguée avec une force si éclatante par les +grands maîtres de l'Orient. Mais la superstition de la science, qui a +remplacé celle de la religion, envahit de plus en plus les peuples de +l'Orient. Elle subjugue déjà le Japon et lui prépare les pires +désastres. Elle se répand sur ceux qui, en Chine et dans l'Inde, +prétendent, comme vous, être les meneurs de vos peuples. Vous invoquez, +dans notre journal, comme un principe fondamental qui doit guider +l'activité de l'Inde, l'idée suivante_: + + «Resistance to agression is not simply justifiable, but imperative; + non-resistance hurts both altruism and egoism.» + +«... _Eh quoi! vous, membre d'un des peuples les plus religieux, vous +allez, d'un cœur léger et confiant en votre instruction scientifique, +abjurer la loi de l'amour, proclamée au sein de votre peuple, avec une +clarté exceptionnelle, dès l'antiquité reculée!... Et vous répétez ces +stupidités que vous ont suggérées les champions de la violence, les +ennemis de la vérité, les esclaves de la théologie d'abord, ensuite de +la science,--vos maîtres européens!_ + +«_Vous dites que les Anglais ont asservi l'Inde, parce que l'Inde ne +résiste pas assez à la violence par la force?--Mais c'est tout juste le +contraire! Si les Anglais ont asservi les Hindous, ce n'est que pour +cette raison que les Hindous reconnaissaient et reconnaissent encore la +violence comme principe fondamental de leur organisation sociale; ils se +soumettaient, au nom de ce principe, à leurs roitelets; au nom de ce +principe, ils ont lutté contre eux, contre les Européens, contre les +Anglais... Une Compagnie commerciale--trente mille hommes, des hommes +plutôt faibles--ont asservi un peuple de deux cents millions! Dites cela +à un homme libre de préjugés! Il ne comprendra pas ce que ces mots +peuvent signifier... N'est-il pas évident, d'après ces chiffres mêmes, +que ce ne sont pas les Anglais, mais les Hindous eux-mêmes qui ont +asservi les Hindous?..._ + +«_Si les Hindous sont asservis par la violence, c'est parce qu'eux-mêmes +ont vécu de la violence, vivent à présent de la violence et ne +reconnaissent pas la loi éternelle de l'amour, propre à l'humanité._ + + «Digne de pitié et ignorant l'homme qui cherche ce qu'il possède et + ignore qu'il le possède! Oui, misérable et ignorant l'homme qui ne + connaît pas le bien de l'amour qui l'entoure et que je lui ai + donné!» (Krishna). + + «_L'homme n'a qu'à vivre en accord avec la loi de l'amour, qui est + propre à son cœur et qui recèle en soi le principe de + Non-Résistance, de Non-Participation à toute violence. Alors, non + seulement une centaine d'hommes ne pourraient asservir des + millions, mais des millions ne pourraient asservir un seul. Ne + résistez pas au mal et ne prenez pas part à ce mal, à la contrainte + de l'administration, des tribunaux, des impôts, et surtout de + l'armée!--Et rien, ni personne au monde ne pourra vous asservir!_» + +Une citation de Krishna termine (comme elle a commencé) cette +prédication de la Non-Résistance faite par la Russie à l'Inde: + + «Enfants, levez plus haut vos regards aveuglés, et un monde + nouveau, plein de joie et d'amour, vous apparaîtra, un monde de + Raison, créé par Ma Sagesse, le seul monde réel. Alors, vous + connaîtrez ce que l'amour a fait de vous, ce dont il vous a + gratifiés et ce qu'il exige de vous.» + +Or, cette lettre de Tolstoy tombe dans les mains d'un jeune Indien, qui +était «_homme de loi_», à Johannesburg, en Sud-Afrique. Il se nommait +Gandhi. Il en fut saisi. Il écrivit à Tolstoy, vers la fin de 1909[364]. +Il lui annonçait la campagne de sacrifice, qu'il dirigeait depuis une +dizaine d'années, dans l'esprit évangélique de Tolstoy[365]. Il lui +demandait l'autorisation de traduire en langue indienne la lettre à +C.-R. Das. + +Tolstoy lui envoya sa bénédiction fraternelle, dans le «_combat de la +douceur contre la brutalité, de l'humilité et de l'amour contre +l'orgueil et la violence_». Il lut l'édition anglaise de l'_Hind +Swarâj_, que Gandhi lui fit parvenir; et il pénétra aussitôt toute +l'importance de cette expérience religieuse et sociale: + + «_La question que vous traitez, de la Résistance passive, est de la + plus haute valeur, non seulement pour l'Inde, mais pour toute + l'humanité._» + +Il se procura la biographie de Gandhi par Joseph J. Doke[366], et il fut +captivé. Malgré la maladie, il tint à lui adresser quelques lignes +affectueuses (8 mai 1910). Et lorsqu'il se sentit rétabli il lui +adressa, de Kotschety, le 7 septembre 1910,--un mois avant sa fuite vers +la solitude et la mort,--une lettre d'une telle importance que, malgré +sa longueur, je tiens à la reproduire, presque entière, à la fin de +cette étude. Elle est et restera, aux yeux de l'avenir, l'Évangile de la +Non-Résistance et le testament spirituel de Tolstoy. Les Indiens du +Sud-Afrique la publièrent en 1914, dans le _Golden Number of Indian +Opinion_, consacré à la _Résistance passive en Sud-Afrique_[367]. Elle +fut associée au succès de leur cause, à la première victoire politique +de la Non-Résistance. + +Par un contraste saisissant, l'Europe, à la même heure, y répondait par +la guerre de 1914, où elle s'entre-dévora. + +Mais quand la tempête fut passée et que sa clameur sauvage, par degrés, +s'éteignit, on entendit de nouveau, par delà le champ de ruines, monter +comme une alouette la voix pure et ferme de Gandhi. Elle redisait, sur +un mode plus clair et plus mélodieux, la grande parole de Tolstoy, le +cantique d'espoir d'une nouvelle humanité. + + R. R. + + Mai 1927. + + + + +LETTRE ÉCRITE PAR TOLSTOY, DEUX MOIS AVANT SA MORT, A GANDHI + + + «_A M. K. Gandhi, Johannesburg, Transvaal, + Sud-Afrique._ + + «7 septembre 1910, Kotschety. + +«J'ai reçu votre journal _Indian Opinion_ et je me suis réjoui de +connaître ce qu'il rapporte des Non-Résistants absolus. Le désir m'est +venu de vous exprimer les pensées qu'a éveillées en moi cette lecture. + +«Plus je vis--et surtout, à présent, où je sens avec clarté l'approche +de la mort--plus fort est le besoin de m'exprimer sur ce qui me touche +le plus vivement au cœur, sur ce qui me paraît d'une importance +inouïe: c'est à savoir que ce que l'on nomme Non-Résistance n'est, en +fin de compte, rien autre que l'enseignement de la Loi d'amour, non +déformé encore par des interprétations menteuses. L'amour, ou, en +d'autres termes, l'aspiration des âmes à la communion humaine et à la +solidarité, représente la loi supérieure et unique de la vie... Et cela, +chacun le sait et le sent au profond de son cœur (nous le voyons le +plus clairement chez l'enfant). Il le sait aussi longtemps qu'il n'est +pas encore entortillé dans la nasse de mensonge de la pensée du monde. + +«Cette loi a été promulguée par tous les sages de l'humanité: hindous, +chinois, hébreux, grecs et romains. Elle a été, je crois, exprimée le +plus clairement par le Christ, qui a dit en termes nets que cette Loi +contient toute loi et les Prophètes. Mais il y a plus: prévoyant les +déformations qui menacent cette loi, il a dénoncé expressément le danger +qu'elle soit dénaturée par les gens dont la vie est livrée aux intérêts +matériels. Ce danger est qu'ils se croient autorisés à défendre leurs +intérêts par la violence, ou, selon son expression, à rendre coup pour +coup, à reprendre par la force ce qui a été enlevé par la force, etc., +etc. Il savait (comme le sait tout homme raisonnable) que l'emploi de la +violence est incompatible avec l'amour, qui est la plus haute loi de la +vie. Il savait qu'aussitôt la violence admise, dans un seul cas, la loi +était du coup abolie. Toute la civilisation chrétienne, si brillante en +apparence, a poussé sur ce malentendu et cette contradiction, flagrante, +étrange, en quelques cas, voulue, mais le plus souvent inconsciente. + +«En réalité, dès que la résistance par la violence a été admise, la loi +de l'amour était sans valeur et n'en pouvait plus avoir. Et si la loi +d'amour est sans valeur, il n'est plus aucune loi, excepté le droit du +plus fort. Ainsi vécut la chrétienté durant dix-neuf siècles. Au reste, +dans tous les temps, les hommes ont pris la force pour principe +directeur de l'organisation sociale. La différence entre les nations +chrétiennes et les autres n'a été qu'en ceci: dans la chrétienté, la loi +d'amour avait été posée clairement et nettement, comme dans aucune autre +religion; et les chrétiens l'ont solennellement acceptée, bien qu'ils +aient regardé comme licite l'emploi de la violence et qu'ils aient fondé +leur vie sur la violence. Ainsi, la vie des peuples chrétiens est une +contradiction complète entre leur confession et la base de leur vie, +entre l'amour, qui doit être la loi de l'action, et la violence, qui est +reconnue sous des formes diverses, telles que: gouvernement, tribunaux +et armées, déclarés nécessaires et approuvés. Cette contradiction s'est +accentuée avec le développement de la vie intérieure, et elle a atteint +son paroxysme en ces derniers temps. + +«Aujourd'hui, la question se pose ainsi: oui ou non; il faut choisir! Ou +bien admettre que nous ne reconnaissons aucun enseignement moral +religieux, et nous laisser guider dans la conduite de notre vie par le +droit du plus fort. Ou bien agir en sorte que tous les impôts perçus +par contrainte, toutes nos institutions de justice et de police, et +avant tout l'armée, soient abolis. + +«Le printemps dernier, à l'examen religieux d'un institut de jeunes +filles, à Moscou, l'instructeur religieux d'abord, puis l'archevêque qui +y assistait ont interrogé les fillettes sur les Dix Commandements, et +principalement sur le Cinquième: «_Tu ne tueras point!_» Quand la +réponse était juste, l'archevêque ajoutait souvent cette autre question: +«_Est-il toujours et dans tous les cas défendu de tuer par la loi de +Dieu?_» Et les pauvres filles, perverties par les professeurs, devaient +répondre et répondaient: «--_Non, pas toujours. Car dans la guerre et +pour les exécutions, il est permis de tuer._»--Cependant une de ces +malheureuses créatures (ceci m'a été raconté par un témoin oculaire) +ayant reçu la question coutumière: «--_Le meurtre est-il toujours un +péché?_»--rougit et répondit, émue et décidée: «--_Toujours!_» Et à tous +les sophismes de l'archevêque elle répliqua, inébranlable, qu'il était +interdit toujours, dans tous les cas, de tuer,--et cela déjà par le +Vieux Testament: quant au Christ, il n'a pas seulement défendu de tuer, +mais de faire du mal à son prochain. Malgré toute sa majesté et son +habileté oratoire, l'archevêque eut la bouche fermée, et la jeune fille +l'emporta. + +«Oui, nous pouvons bavarder, dans nos journaux, sur le progrès de +l'aviation, les complications de la diplomatie, les clubs, les +découvertes, les soi-disant œuvres d'art, et passer sous silence ce +qu'a dit cette jeune fille! Mais nous ne pouvons pas en étouffer la +pensée, car tout homme chrétien sent comme elle plus ou moins +obscurément. Le socialisme, l'anarchisme, l'Armée du Salut, la +criminalité croissante, le chômage, le luxe monstrueux des riches, qui +ne cesse d'augmenter, et la noire misère des pauvres, la terrible +progression des suicides, tout cet état de choses témoigne de la +contradiction intérieure, qui doit être et qui sera résolue. Résolue, +vraisemblablement, dans le sens de la reconnaissance de la loi d'amour +et de la condamnation de tout emploi de la violence. C'est pourquoi +votre activité, au Transvaal, qui semble pour nous au bout du monde, se +trouve cependant au centre de nos intérêts; et elle est la plus +importante de toutes celles d'aujourd'hui sur la terre; non seulement +les peuples chrétiens, mais tous les peuples du monde y prendront part. + +«Il vous sera sans doute agréable d'apprendre que chez nous aussi, en +Russie, une agitation pareille se développe rapidement, et que les refus +de service militaire augmentent d'année en année. Quelque faible que +soit encore chez vous le nombre des Non-Résistants et chez nous celui +des réfractaires, les uns et les autres peuvent se dire: «Dieu est avec +nous. Et Dieu est plus puissant que les hommes.» + +«Dans la profession de foi chrétienne, même sous la forme de +christianisme perverti qui nous est enseigné, et dans la croyance +simultanée à la nécessité d'armées et d'armements pour les énormes +boucheries de la guerre, il existe une contradiction si criante qu'elle +doit, tôt ou tard, probablement très tôt, se manifester dans toute sa +nudité. Alors il faudra ou bien anéantir la religion chrétienne, sans +laquelle pourtant, le pouvoir des États ne pourrait se maintenir, ou +bien supprimer l'armée et renoncer à tout emploi de la force, qui n'est +pas moins nécessaire aux États. Cette contradiction est sentie par tous +les gouvernements, aussi bien par le vôtre Britannique que par le nôtre +Russe; et, par esprit de conservation, ils poursuivent ceux qui la +dévoilent, avec plus d'énergie que toute autre activité ennemie de +l'État. Nous l'avons vu en Russie, et nous le voyons par ce que publie +votre journal. Les gouvernements savent bien d'où le danger le plus +grave les menace, et ce ne sont pas seulement leurs intérêts qu'ils +protègent ainsi avec vigilance. Ils savent qu'ils combattent pour l'être +ou le ne-plus-être. + + «LÉON TOLSTOY.» + + + + +LISTE CHRONOLOGIQUE DES ŒUVRES DE TOLSTOY[368] + + +1852 + +L'Enfance (1851-2).--L'Incursion.--Les Cosaques (terminé en 1862). + +1853 + +Le Journal d'un marqueur. + +1854 + +L'Adolescence.--La Coupe en forêt. + +1855 + +Sébastopol en décembre 1854.--Sébastopol en mai 1855.--Sébastopol en +août 1855. + +1856 + +Deux hussards.--Une tourmente de neige.--Une rencontre au +détachement.--La matinée d'un seigneur.--Adolescence. + +1857 + +Albert.--Lucerne. + +1858 + +Trois morts. + +1859 + +Bonheur conjugal. + +1860 + +Polikouchka. + +1861 + +Le fileur de lin. + +1862 + +Sur l'instruction du peuple.--Méthodes pour apprendre à lire et à +écrire.--Projet d'un plan général pour les Écoles élémentaires.--Éducation +et Instruction.--Progrès et définition de l'instruction.--Qui doit +enseigner à écrire.--L'école d'Iasnaïa Poliana en novembre et +décembre.--Sur la libre initiative et le développement des écoles du +peuple.--Sur l'activité sociale dans le domaine de l'instruction du +peuple.--Tikhon et Malanya (œuvres posthumes).--Idylle. + +1863 + +Les Décembristes (extraits d'un roman projeté). + +1864-1869 + +Guerre et Paix. + +1872 + +Syllabaire (Traductions de fables d'Ésope, Hindoues, américaines, etc., +contes de fées, récits de physique, zoologie, botanique, histoire; +nouvelles (Le prisonnier du Caucase, Dieu voit la vérité); courtes +histoires; poèmes épiques; arithmétique; notes et guide pour le maître). + +Les deux voyageurs (œuvres posthumes). + +1873 + +Au sujet de la famine de Samara (Lettre à l'éditeur de «Moscow +Vedomosty»). + +1874 + +Sur l'instruction du peuple. (Lettre à J. U. Shatiloff).--Rapport au +Comité littéraire de Moscou. + +1875 + +Nouveau Syllabaire. Quatre livres russes de lecture.--Quatre vieux +livres slaves de lecture. + +1876 + +Anna Karenine (1873-1876). + +1878 + +Premiers souvenirs (fragment).--Les Décembristes (second fragment).--Les +Décembristes (troisième fragment). + +1879 + +Qui suis-je? (archives Tchertkoff).--Les Confessions (addition en 1882). + +1880 + +Critique de la Théologie dogmatique.--Chapitres d'une nouvelle du temps +de Pierre Ier.--Défense d'une petite fille.--En essayant une +plume.--Comment meurt l'amour.--Commencement d'un conte +fantastique.--Sur Rousseau.--Oasis.--Un cosaque fugitif. + +1881 + +Concordance et traduction des Quatre Évangiles.--Abrégé de +l'Évangile.--De quoi vivent les hommes. + +1882 + +L'Église et l'État.--La Non-Résistance au mal.--Article sur le +recensement. + +1884 + +En quoi consiste ma Foi (Ma Religion).--Préface à l'œuvre de +Bondareff: «Le triomphe de l'agriculteur, ou le travail et la +paresse.»--Le journal d'un fou. + +1885 + +Légendes pour l'imagerie populaire: (Les deux frères et l'or; Les +petites filles plus sages que les vieux; L'ennemi résiste, mais Dieu +persiste; Les trois ermites; Tentation du Christ; Souffrances du Christ; +Ilias; Comment un diablotin racheta un morceau de pain; Le pécheur +repentant; Le fils de Dieu; Pour une peinture de la Cène; Histoire +d'Ivan l'Imbécile). + +Récits populaires: (Les deux vieillards; Le cierge; Où l'amour est, Dieu +est; Laisse le feu flamber, tu ne pourras l'éteindre). + +L'enseignement des douze apôtres.--Socrate.--La vie de Pierre le +Publicain.--Pietr Hlebnik (Scènes dramatiques). + +1886 + +La Puissance des Ténèbres.--La mort d'Ivan Iliitch.--Que devons-nous +faire?--Que sommes-nous?--Le premier bouilleur.--Légendes pour +l'imagerie populaire: (Faut-il beaucoup de terre pour un homme?--Un +grain gros comme un œuf de poule).--Nicolas Palkine.--Calendrier +avec proverbes.--Sur la charité.--Sur la foi.--Sur la lutte contre le +mal (lettre à un Révolutionnaire).--Sur la religion.--Sur les femmes.--A +la jeunesse.--Le royaume de Dieu (fragment).--Préface à une collection +«Florilège».--Ægée (scènes dramatiques). + +1887 + +De la vie.--Sur le sens de la vie (Rapport lu devant la Société de +Psychologie de Moscou).--Sur la vie et la mort (Lettre à +Tchertkoff).--Marchez pendant que vous avez la lumière.--Entretiens de +gens qui ont des loisirs (Introduction à la nouvelle +précédente).--L'ouvrier Emelian et le tambour vide.--Les trois fils +(parabole).--Pour le tableau de Makovsky: «l'Acquitté.»--Le travail +manuel et l'activité intellectuelle (Lettre à Romain Rolland). + +1888 + +Sur Gogol (article non terminé). + +1889 + +Le Diable (œuvres posthumes).--Histoire d'une ruche.--La Sonate à +Kreutzer.--Sur l'amour de Dieu et du prochain.--Appel aux +hommes-frères.--Sur l'Art (à propos de la conférence de Goltsev: La +beauté dans l'art).--Les Fruits de l'instruction (comédie).--Il est +temps de se ressaisir.--Préface à l'œuvre de Yershoff: «Souvenirs de +Sébastopol».--La fête des lumières en janv. 12. + +1890 + +Pourquoi les hommes s'étourdissent-ils?--«Quarante ans», légende de +Kostomaroff.--Postface à la Sonate à Kreutzer.--Sur Bondareff.--Sur les +relations entre les sexes.--Sur le projet d'Henry George.--Mémoires d'un +chrétien.--Vies des Saints.--Première épître de Jean.--«Notre Père», +annoté.--La sagesse chinoise (Grand enseignement; Livre de la Voie de la +Vérité).--Seulement le bien-être pour tous.--Il vivait dans un village +un homme nommé Nicolas.--Préface à l'œuvre de Tchertkoff: «Un mauvais +divertissement.»--Sur le suicide («Ce que signifie cet étrange +phénomène»). + +1891 + +Mémoires d'une mère (Œuvres posthumes).--«Ça coûte cher» (d'après +Maupassant).--Sur la Famine.--Sur ce qui est l'Art et ce qui n'est pas +l'Art; quand l'Art est une chose importante, et quand il est une chose +inutile (fragment).--Sur les tribunaux (œuvres posthumes).--Le +premier échelon.--Un horloger.--Une terrible question.--«Le Café de +Surate» (d'après Bernardin de Saint-Pierre).--Sur les moyens de venir en +aide à la population, au cas de mauvaise récolte. + +1892 + +Aide à ceux qui sont frappés par la famine.--Chez ceux qui sont dans le +besoin (Deux articles).--Rapport sur les secours à ceux qui sont frappés +par la famine.--Sur la Raison et la Religion (lettre au baron +Rosen).--Lettre sur le Karma.--«Françoise» (d'après Maupassant). + +1893 + +Rapports sur les secours à ceux qui sont frappés par la famine.--Le +Salut est en vous (Le Royaume de Dieu est en vous) +(1891-3).--Christianisme et service militaire (Chapitre éliminé par la +censure de «Le Royaume de Dieu est en vous»).--La Religion et la +Morale.--Le Non-Agir.--Ce que veut l'amour.--Préface au Journal +d'Amiel.--L'esprit chrétien et le patriotisme.--Sur la question du +Libre-Arbitre. + +1894 + +Karma (conte bouddhiste, d'après l'anglais).--Le jeune tsar (œuvres +posthumes).--Sur les relations avec l'État.--Lettre sur +l'Immortalité.--Préface aux œuvres de Maupassant.--Préface aux contes +de Semyonoff.--Aux Italiens. + +1895 + +Maître et Serviteur.--Trois paraboles.--Honte!--Postface au livre: «La +vie et la mort de B. N. Drojgine.»--Postface à l'article de P. J. +Birukoff: «La persécution des chrétiens en 1895.»--Lettre à un +Polonais.--Lettre à P. V. Veriguin (sur les livres et +l'imprimerie).--Sur les rêves insensés. + +1896 + +Comment lire les Évangiles et où réside leur essence.--«Carthago delenda +est» (premier article).--Au peuple chinois (inachevé).--Sur la +Non-Résistance.--Sur la supercherie de l'Église.--Le patriotisme et la +paix.--Lettre aux libéraux.--Les rapports avec l'ordre existant du +gouvernement.--L'approche de la fin.--L'enseignement chrétien.--Postface +à l'appel: «Au secours!» + +1897 + +Qu'est-ce que l'art?--Lettre à l'éditeur d'un journal suédois, pour que +le prix Nobel soit attribué aux Doukhobors.--J'ai vécu plus de cinquante +ans de vie consciente. + +1898 + +Appel pour l'aide aux Doukhobors.--Les deux guerres.--Famine ou +non-famine.--«Carthago delenda est» (deuxième article).--Le père Serge +(œuvres posthumes).--Préface à l'article de Carpenter: «La Science +contemporaine.»--A l'éditeur de Russkiya Vedomosty (avec une lettre de +Sokoloff). + +1899 + +Résurrection.--Sur l'éducation religieuse.--Lettre à un +officier.--Lettre à un Suédois, au sujet de la Conférence de la Paix, à +la Haye. + +1900 + +Où est l'issue?--L'esclavage de notre temps.--Le cadavre vivant.--Tu ne +tueras point.--Lettre aux Doukhobors émigrés au Canada.--Le faut-il +ainsi?--Le patriotisme et le gouvernement.--Deux versions différentes du +conte de la Ruche (œuvres posthumes).--Préface au livre: «Anatomie de +la pauvreté.» + +1901 + +L'unique moyen.--Qui a raison?--Aux jeunes gens oisifs.--Un appel du +peuple travailleur russe à l'autorité.--Sur la tolérance +religieuse.--Raison, foi, prière (trois articles).--Réponse au +Synode.--Carnet de l'officier.--Carnet du soldat.--Sur l'Alliance +franco-russe (lettre).--Au tsar et à ses conseillers (premier +article).--Sur l'éducation (lettre à P. J. Birukoff).--Lettre à un +journal bulgare.--Préface au conte de Polenz: «Le paysan.» + +1902 + +Appel au clergé.--La lumière luit dans les ténèbres, drame (œuvres +posthumes).--Qu'est-ce que la religion, et en quoi consiste son +essence.--La destruction de l'enfer et son rétablissement.--Aux +travailleurs. + +1903 + +Sur Shakespeare et le Drame.--Après le Bal (œuvres posthumes).--Le +roi assyrien Assarhadon.--Le travail, la mort et la maladie.--Trois +questions.--Aux réformateurs politiques.--Sur la conception d'une source +spirituelle (corrigé en 1908).--Sur le travail physique.--Lettre sur le +Karma (à Sysuyeff).--«C'est vous!» (adaptation de l'allemand). + +1904 + +Souvenirs d'enfance (1903, 1904, et quelques pages en +1906).--Hadji-Mourad (1896-8, 1901-4) (œuvres posthumes).--Le faux +coupon (1903-4).--Harrison et la non-résistance au mal par la +violence.--Qui suis-je?--Pensées d'hommes sages.--Ressaisissez-vous! +(corrigé à nouveau en 1906-7).--Postface au livre de Tchertkoff: «Notre +révolution.» + +1905 + +Cycles de lectures.--Buddhâ.--Divin et +humain.--Lamennais.--Pascal.--Pierre Heltchitsky.--Le procès de +Socrate.--Korney Vassiliyeff.--Prière.--Nouvelle préface à +l'enseignement des Douze Apôtres.--Préface au «Bien-Aimé» de +Tchertkoff.--Une seule chose est nécessaire.--Alexis le Pot (œuvres +posthumes).--La fin d'un monde.--Le grand Crime.--Sur le mouvement +social en Russie.--Comment et pourquoi devons-nous vivre.--La baguette +verte (deux versions).--La vraie liberté (lettre à un paysan,--corrigé +en 1907). + +1906 + +Le père Vassily (œuvres posthumes).--Sur le sens de la Révolution +Russe.--Appel au peuple russe (gouvernement, révolutionnaires et +masses).--Sur le service militaire.--Sur la guerre.--Une seule solution +possible de la question de la terre.--Sur le catholicisme (à Paul +Sabatier).--Lettre à un Chinois.--Préface aux «Problèmes sociaux» de +Henry George.--Notes posthumes de l'ermite Theodor Kouzmich (œuvres +posthumes).--Ce que j'ai vu en rêve (œuvres posthumes).--Qu'y a-t-il +à faire?--Au tsar et à ses conseillers (deuxième article). + +1907 + +Conversations avec des enfants sur les questions morales.--Préface aux +Pensées choisies de La Bruyère, La Rochefoucauld, Vauvenargues, +Montesquieu, et courtes esquisses biographiques.--Aimez-vous les uns les +autres.--Tu ne tueras personne.--Sur les compréhensions de la +vie.--Première rencontre avec Ernest Crosby.--Pourquoi les nations +chrétiennes, et le peuple Russe en particulier, sont actuellement dans +une situation misérable. + +1908 + +Je ne puis plus me taire.--Cycle de lectures (corrigé et +amplifié).--Aphorismes pour son portrait.--Bienfaits de l'amour.--Le +loup (conte pour les enfants).--Souvenirs du procès d'un soldat (lettre +à P. J. Birukoff).--La loi de violence et la loi d'amour.--Qui sont les +meurtriers? (œuvres posthumes).--Sur l'annexion de la +Bosnie-Herzégovine par l'Autriche.--Réponse aux félicitations du +Jubilé.-- + +Lettre à un Hindou.--Préface à l'Album des Peintures d'Orloff.--Préface +au conte de V. Morozoff: «Pour une parole.»--Préface à la nouvelle de A. +J. Ertel: «Jardinage.»--«Pouvoir de l'enfance» (d'après Victor +Hugo).--Sur le procès de Molochnikoff.--L'enseignement du Christ adapté +pour les enfants. + +1909 + +Il n'y a pas de coupable, au monde (première version).--Isidore le +prêtre régulier (œuvres posthumes).--Où est la principale tâche d'un +éducateur (conversations avec les instituteurs des Écoles +élémentaires).--Sagesse des enfants (œuvres posthumes).--Lettre au +Congrès de la Paix.--Le seul commandement.--Sur l'arrêt de +Gusseff.--Pour tous les jours.--Sur l'éducation (lettre à V. F. +Bulgakoff).--Charge inévitable.--Sur la pendaison.--Sur les «points de +repère».--Sur Gogol.--Sur l'État.--Sur la Science.--Sur la +jurisprudence.--Réponse à une femme Polonaise.--Arrêtez, et pensez, pour +l'amour de Dieu!--Sur un article de Struve.--Lettre à un +Vieux-Croyant.--Lettre à un Révolutionnaire.--Au sujet de la visite du +fils d'Henry George.--Il est temps de comprendre.--Salut à ceux qui ont +souffert pour l'amour de la Vérité.--Le passant et le paysan.--Les +chants du village.--Entretien du père et du fils (adaptation de +l'allemand).--Conversation avec un voyageur.--L'hôtellerie (parabole +pour les enfants).--Article aux journaux, sur les lettres d'abus.--La +peine capitale et la chrétienté. + +1910 + +Trois jours au village.--La voie de la vie.--Hodynka.--«Toutes les +qualités viennent d'elle», comédie.--Sur la folie.--Au Congrès Slave, à +Sofia.--Terre fertile.--Non prémédité.--Supplément à la Lettre au +Congrès de la Paix.--Il n'y a pas de coupable au monde (deuxième +version).--Conte pour les enfants.--Philosophie et Religion +(réminiscences de N. Y. Grot).--Sur le socialisme (inachevé).--Les +moyens efficaces. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages. + +_La lumière qui vient de s'éteindre_ 1 + +Histoire de mon Enfance 22 + +Les récits du Caucase 25 + +Les Cosaques 27 + +Récits de Sébastopol 35 + +Trois Morts 50 + +Bonheur Conjugal 54 + +Guerre et Paix 61 + +Anna Karénine 71 + +Les Confessions et la crise religieuse 81 + +La crise sociale: Que devons-nous faire? 96 + +La critique de l'Art 111 + +Les Contes Populaires 132 + +La Puissance des Ténèbres 134 + +La Mort d'Ivan Iliitch 137 + +La Sonate à Kreutzer 139 + +Résurrection 148 + +Les idées sociales de Tolstoï 156 + +_Sa figure avait pris les traits définitifs_ 175 + +_Le combat était terminé_ 194 + + +NOTES SUR LES ŒUVRES POSTHUMES + +Les œuvres posthumes de Tolstoy 206 + +La réponse de l'Asie à Tolstoy 214 + +Lettre écrite par Tolstoy, deux mois avant sa mort, à +Gandhi 232 + +Liste chronologique des Œuvres de Tolstoy 236 + +COULOMMIERS IMPRIMERIE PAUL BRODARD 11541-1-29. + + + + +NOTES: + +[1] A part quelques interruptions,--une surtout, assez longue, entre +1865 et 1878. + +[2] Pour sa remarquable biographie de _Léon Tolstoï: Vie et Œuvre, +Mémoires, Souvenirs, Lettres, Extraits du Journal intime, Notes et +Documents biographiques_ réunis, coordonnés et annotés par P. BIRUKOV, +revisés par Léon Tolstoï, traduits sur le manuscrit par J.-W. +Bienstock,--4 vol. éd. du _Mercure de France_. + +C'est le recueil de documents le plus important sur la vie et l'œuvre +de Tolstoï. J'y ai abondamment puisé. + +[3] Il fit aussi les campagnes napoléoniennes et fut prisonnier en +France pendant les années 1814-1815. + +[4] _Enfance_, chap. II. + +[5] _Enfance_, chap. XXVII. + +[6] Iasnaïa Poliana, dont le nom signifie _la Clairière claire_, est un +petit village au sud de Moscou, à quelques lieues de Toula, «dans une +des provinces les plus foncièrement russes. Les deux grandes régions de +la Russie, dit M. A. Leroy-Beaulieu, la région des forêts et celle des +terres de culture s'y touchent et s'y enchevêtrent. Aux environs ne se +rencontrent ni Finnois, ni Tatars, ni Polonais, ni Juifs, ni +Petits-Russiens. Ce pays de Toula est au cœur même de la Russie.» + +(A. Leroy-Beaulieu: _Léon Tolstoï_, Revue des Deux Mondes, 15 déc. +1910.) + +[7] Tolstoï l'a dépeint dans _Anna Karénine_, sous les traits du frère +de Levine. + +[8] Il écrivit _le Journal d'un Chasseur_. + +[9] En réalité, elle était une parente éloignée. Elle avait aimé le père +de Tolstoï, et elle en avait été aimée; mais, comme Sonia dans _Guerre +et Paix_, elle s'était effacée. + +[10] _Enfance_, chap. XII. + +[11] N'a-t-il pas prétendu, dans des notes autobiographiques (datées de +1878), qu'il se rappelait les sensations de l'emmaillotement et du bain +d'enfant dans le baquet! (Voir _Premiers Souvenirs_. Une traduction +française en a été publiée dans le même volume que _Maître et +Serviteur_.) + +Le grand poète suisse Carl Spitteler a, lui aussi, été doué de cet +extraordinaire pouvoir d'évoquer ses images du seuil de la vie. Il a +consacré tout un livre (_Meine frühesten Erlebnisse_) à ses toutes +premières années d'enfance. + +[12] _Premiers Souvenirs._ + +[13] De 1842 à 1847. + +[14] Nicolas, plus âgé que Léon de cinq ans, avait déjà terminé ses +études en 1844. + +[15] Il aimait les conversations métaphysiques «d'autant plus, dit-il, +qu'elles étaient plus abstraites et qu'elles arrivaient à un tel degré +d'obscurité que, croyant dire ce qu'on pense, on dit tout autre chose». +(_Adolescence_, XXVII.) + +[16] _Adolescence_, XIX. + +[17] Surtout dans ses premières œuvres, dans les _Récits de +Sébastopol_. + +[18] C'était le temps où il lisait Voltaire et y trouvait plaisir. +(_Confessions_, 1.) + +[19] _Confessions_, 1, trad. J.-W. Bienstock. + +[20] _Jeunesse_, III. + +[21] En mars-avril 1847. + +[22] «Tout ce que fait l'homme, il le fait par amour-propre», dit +Nekhludov dans _Adolescence_. + +En 1853, Tolstoï note, dans son _Journal_: «Mon grand défaut: l'orgueil. +Un amour-propre immense, sans raison... Je suis si ambitieux que si +j'avais à choisir entre la gloire et la vertu (que j'aime), je crois +bien que je choisirais la première.» + +[23] «Je voulais que tous me connussent et m'aimassent. Je voulais que +rien qu'en entendant mon nom, tous fussent frappés d'admiration et me +remerciassent.» (_Jeunesse_, III.) + +[24] D'après un portrait de 1848, quand il avait vingt ans (reproduit +dans le premier volume de _Vie et Œuvre_). + +[25] «Je m'imaginais qu'il n'y avait pas de bonheur sur terre pour un +homme qui avait, comme moi, le nez si large, les lèvres si grosses et +les yeux si petits.» (_Enfance_, XVII.) Ailleurs, il parle avec +désolation de «ce visage sans expression, ces traits veules, mous, +indécis, sans noblesse, rappelant les simples moujiks, ces mains et ces +pieds trop grands». (_Jeunesse_, I.) + +[26] «Je partageais l'humanité en trois classes: les hommes comme il +faut, les seuls dignes d'estime; les hommes non comme il faut, dignes de +mépris et de haine; et la plèbe: elle n'existait pas.» (_Jeunesse_, +XXXI.) + +[27] Surtout pendant un séjour à Saint Pétersbourg, en 1847-8. + +[28] _Adolescence_, XXVII. + +[29] Entretiens avec M. Paul Boyer (_Le Temps_), 28 août 1901. + +[30] Nekhludov figure aussi dans _Adolescence_ et _Jeunesse_ (1854), +dans _une Rencontre au Détachement_ (1856), _le Journal d'un Marqueur_ +(1856), _Lucerne_ (1857) et _Résurrection_ (1899).--Il faut remarquer +que ce nom désigne des personnages différents. Tolstoï n'a pas cherché à +lui conserver le même aspect physique, et Nekhludov se tue, à la fin du +_Journal d'un Marqueur_. Ce sont des incarnations diverses de Tolstoï, +dans ce qu'il a de meilleur et de pire. + +[31] _La Matinée d'un Seigneur_, t. II des _Œuvres complètes_, trad. +de J.-W. Bienstock. + +[32] Elle est contemporaine des récits d'_Enfance_. + +[33] 11 juin 1851, au camp fortifié de Starï-Iourt, dans le Caucase. + +[34] _Journal_, trad. J.-W. Bienstock. + +[35] _Ibid._, juillet 1851. + +[36] Lettre à sa tante Tatiana, janvier 1852. + +[37] Un portrait de 1851 montre déjà le changement qui s'accomplit dans +l'âme. La tête est levée, la physionomie s'est un peu éclaircie, les +cavités des yeux sont moins sombres, les yeux gardent leur fixité +sévère, et la bouche entr'ouverte, qu'ombre une moustache naissante, est +morose; il y a toujours quelque chose d'orgueilleux et de défiant, mais +bien plus de jeunesse. + +[38] Les lettres qu'il écrit alors à sa tante Tatiana sont pleines +d'effusions et de larmes. Il est, comme il le dit, _Liova-riova_, Léon +le pleurnicheur (6 janvier 1852). + +[39] _La Matinée d'un Seigneur_ est le fragment d'un projet de _Roman +d'un propriétaire russe_. _Les Cosaques_ forment la première partie d'un +grand roman du Caucase. L'immense _Guerre et Paix_ n'était, dans la +pensée de l'auteur, qu'une sorte de préambule à une épopée +contemporaine, dont les _Décembristes_ devaient être le centre. + +[40] Le pèlerin Gricha, ou la mort de la mère. + +[41] Dans une lettre à M. Birukov. + +[42] _La Matinée d'un Seigneur_ ne fut achevée qu'en 1855-6. + +[43] _Les deux Vieillards_ (1885). + +[44] L'_Incursion_, t. III des _Œuvres complètes_. + +[45] T. III des _Œuvres complètes_. + +[46] T. IV des _Œuvres complètes_. + +[47] Bien qu'ils aient été terminés beaucoup plus tard, en 1860, à +Hyères (ils ne parurent qu'en 1863), le gros de l'œuvre est de cette +époque. + +[48] _Les Cosaques_, t. III des _Œuvres complètes_. + +[49] «Peut-être, dit Olénine, amoureux de la jeune Cosaque, aimé-je en +elle la Nature... En l'aimant, je me sens faire partie indivise de la +Nature.» + +Souvent, il compare celle qu'il aime à la Nature. + +«Elle est, comme la Nature, égale, tranquille et taciturne.» + +Ailleurs, il rapproche l'aspect des montagnes lointaines et de «cette +femme majestueuse». + +[50] Ainsi, dans la lettre d'Olénine à ses amis de Russie. + +[51] En français dans le texte. + +[52] Il rajoute, à la fin de sa lettre: + +«Comprenez-moi bien!... J'estime que, sans la religion, l'homme ne peut +être ni bon, ni heureux; je voudrais la posséder plus que toute autre +chose au monde; je sens que mon cœur se dessèche sans elle... Mais je +ne crois pas. C'est la vie qui crée chez moi la religion, et non la +religion la vie... Je sens en ce moment une telle sécheresse dans le +cœur qu'il me faut posséder une religion. Dieu m'aidera. Cela +viendra... La nature est pour moi le guide qui mène à la religion, +chaque âme a son chemin différent et inconnu; on ne le trouve qu'en ses +profondeurs...» + +[53] _Journal_, trad. J.-W. Bienstock. + +[54] On retrouve aussi cette manière dans _la Coupe en forêt_, terminée +à la même époque. Par exemple: «Il y a trois sortes d'amour: 1º l'amour +esthétique; 2º l'amour dévoué; 3º l'amour actif, etc.» (_Jeunesse._)--Ou +bien: «Il y a trois sortes de soldats: 1º les soumis; 2º les +autoritaires; 3º les fanfarons,--qui se subdivisent eux-mêmes en: _a_, +soumis de sang-froid; _b_, soumis empressés; _c_, soumis qui boivent, +etc.». (_Coupe en forêt._) + +[55] _Jeunesse_, XXXII (vol. II des _Œuvres complètes_). + +[56] Envoyé à la revue le _Sovrémennik_, et publié aussitôt. + +[57] Tolstoï y est revenu, beaucoup plus tard, dans ses _Entretiens_ +avec son ami Ténéromo. Il lui a raconté notamment une crise de terreur +qui le prit, une nuit qu'il était couché dans le «logement» creusé en +plein rempart, sous le blindage. On trouvera cet _Épisode de la guerre +de Sébastopol_ dans le volume intitulé _les Révolutionnaires_, trad. +J.-W. Bienstock. + +[58] Un peu plus tard, Droujinine le mettra amicalement en garde contre +ce danger: «Vous avez une tendance à la finesse excessive de l'analyse; +elle peut se transformer en un grand défaut. Parfois, vous êtes prêt à +dire: chez un tel, le mollet indiquait son désir de voyager aux Indes... +Vous devez refréner ce penchant, mais ne l'étouffer pour rien au monde.» +(Lettre de 1856, citée par P. Birukov.) + +[59] T. IV des _Œuvres complètes_, p. 82-83. + +[60] Que la censure mutila. + +[61] 2 septembre 1855, trad. J-W. Bienstock. + +[62] «Son amour-propre se confondait avec sa vie; il ne voyait pas +d'autre alternative: être le premier, ou se détruire... Il aimait à se +trouver le premier parmi les hommes auxquels il se comparait.» + +[63] En 1889, Tolstoï, écrivant une préface aux _Souvenirs de Sébastopol +par un officier d'artillerie_, A.-J. Erchov, revint en pensée sur ces +scènes. Tout souvenir héroïque en avait disparu. Il ne se rappelait plus +que la peur qui dura sept mois,--la double peur: celle de la mort et +celle de la honte,--l'horrible torture morale. Tous les exploits du +siège, pour lui, se résumaient en ceci: avoir été de la chair à canon. + +[64] Suarès: _Tolstoï_, éd. de l'_Union pour l'Action morale_, 1899 +(réédité, aux _Cahiers de la Quinzaine_, sous le titre: _Tolstoï +vivant_). + +[65] Tourgueniev se plaint, dans une conversation, du «stupide orgueil +nobiliaire de Tolstoï, de sa fanfaronnade de Junker». + +[66] «Un trait de mon caractère, bon ou mauvais, mais qui me fut +toujours propre, c'est que, malgré moi, je m'opposais toujours aux +influences extérieures épidémiques... J'avais une répulsion pour le +courant général.» (Lettre à P. Birukov.) + +[67] Tourgueniev. + +[68] Grigorovitch. + +[69] Eugène Garchine: _Souvenirs sur Tourgueniev_, 1883. Voir _Vie et +Œuvre_ de Tolstoï par Birukov. + +[70] La plus violente, qui amena entre eux une brouille décisive, eut +lieu en 1861. Tourgueniev faisait montre de ses sentiments +philanthropiques et parlait des œuvres de bienfaisance dont +s'occupait sa fille. Rien n'irritait plus Tolstoï que la charité +mondaine. + +--«Je crois, dit-il, qu'une jeune fille bien habillée, qui tient sur ses +genoux des guenilles sales et puantes, joue une scène théâtrale qui +manque de sincérité.» + +La discussion s'envenima. Tourgueniev, hors de lui, menaça Tolstoï de le +souffleter. Tolstoï exigea une réparation, sur l'heure, un duel au +fusil. Tourgueniev, qui avait aussitôt regretté son emportement, envoya +une lettre d'excuses. Mais Tolstoï ne pardonna point. Près de vingt ans +plus tard, comme on le verra par la suite, ce fut lui qui demanda +pardon, en 1878, alors qu'il abjurait toute sa vie passée et humiliait à +plaisir son orgueil devant Dieu. + +[71] _Confessions_, t. XIX des _Œuvres complètes_, trad. J.-W. +Bienstock. + +[72] «Il n'y avait, dit-il, aucune différence entre nous et un asile +d'aliénés. Même à cette époque, je le soupçonnais vaguement; mais, comme +font tous les fous, je traitais chacun de fou, excepté moi.» (_Ibid._) + +[73] Voir sur cette période ses charmantes lettres, si juvéniles à sa +jeune tante la comtesse Alexandra A. Tolstoï (_Briefwechsel mit der +Gräfin A. A. Tolstoï_, publ. par Ludwig Berndt, nouvelle édition +augmentée, Rotapfelverlag, Zürich, 1926.) + +[74] _Confessions._ + +[75] _Journal du prince D. Nekhludov_, _Lucerne_, t. V. des _Œuvres +complètes_. + +[76] Passant de Suisse en Russie, sans transition, il découvre que «_la +vie en Russie est un éternel tourment!_...» + +«C'est bon qu'il y ait un refuge dans le monde de l'art, de la poésie et +de l'amitié. Ici, personne ne me trouble... Je suis seul, le vent hurle; +dehors il fait froid, sale; je joue misérablement un _andante_ de +Beethoven, avec des doigts gourds, et je verse des larmes d'émotion; ou +je lis dans _L'Iliade_; ou j'imagine des hommes, des femmes, je vis avec +eux; je barbouille du papier, ou je songe, comme maintenant, aux êtres +aimés... (Lettre à la comtesse A. A. Tolstoï, 18 août 1857). + +[77] _Journal du prince D. Nekhludov._ + +[78] Il fit dans ce voyage la connaissance, à Dresde, d'Auerbach qui +avait été son premier inspirateur pour l'instruction du peuple; à +Kissingen, de Frœbel; à Londres, de Herzen; à Bruxelles, de Proudhon, +qui semble l'avoir beaucoup frappé. + +[79] Surtout en 1861-62. + +[80] _L'Éducation et la culture._--Voir _Vie et Œuvres_ de Tolstoï, +t. II. + +[81] Tolstoï a exposé ces théories dans la revue _Iasnaïa Poliana_, 1862 +(t. XIII des _Œuvres complètes_).--Sur _Tolstoï éducateur_, voir +l'excellent livre de Charles Baudouin, Neuchâtel et Paris, 1920. + +[82] T. IV des _Œuvres complètes_. + +[83] T. V des _Œuvres complètes_. + +[84] _Ibid._ + +[85] T. VI des _Œuvres complètes_. + +[86] Discours sur la _Supériorité de l'élément artistique dans la +littérature sur tous ses courants temporaires_. + +[87] Il lui opposait ses propres exemples, le vieux postillon des _Trois +Morts_. + +[88] On remarquera que déjà un autre frère de Tolstoï, Dmitri, était +mort de phtisie, en 1856. Tolstoï lui-même se croyait atteint, en 1856, +en 1862 et en 1871. Il était, comme il l'écrit, le 28 octobre 1852, +«d'une complexion forte, mais d'une santé faible». Constamment, il +souffrait de refroidissements, de maux de gorge, de maux de dents, de +maux d'yeux, de rhumatismes. Au Caucase, en 1852, il devait, «deux jours +par semaine au moins, garder la chambre». La maladie l'arrête, plusieurs +mois, en 1854, sur la route de Silistrie à Sébastopol. En 1856, il est +sérieusement malade de la poitrine, à Iasnaïa. En 1862, par crainte de +la phtisie, il va faire une cure de koumiss à Samara, chez les Bachkirs, +et il y retournera presque chaque année, après 1870. Sa correspondance +avec Fet est pleine de ces préoccupations. Cet état de santé fait mieux +comprendre l'obsession de sa pensée par la mort. Plus tard, il parlait +de la maladie, comme de sa meilleure amie: + +_Quand on est malade, il semble qu'on descende une pente très douce, +qui, à un certain point, est barrée par un rideau, léger rideau de +légère étoffe: en deçà, c'est la vie; au delà, c'est la mort. Combien +l'état de maladie l'emporte, en valeur morale, sur l'état de santé! Ne +me parlez pas de ces gens qui n'ont jamais été malades! Ils sont +terribles, les femmes surtout. Une femme bien portante, mais c'est une +vraie bête féroce!_ (Entretiens avec M. Paul Boyer, _le Temps_, 27 août +1901.) + +[89] 17 octobre 1860, lettre à Fet (_Correspondance inédite_, p. 27-30). + +[90] Écrit à Bruxelles en 1861. + +[91] Une autre nouvelle de cette époque, un simple récit de voyage, qui +évoque des souvenirs personnels, _la Tourmente de Neige_ (1856), a une +grande beauté d'impressions poétiques et quasi-musicales. Tolstoï en a +repris un peu le cadre, plus tard, pour _Maître et Serviteur_ (1895). + +[92] T. V des _Œuvres complètes_. + +[93] Quand il était enfant, il avait, dans un accès de jalousie, fait +tomber d'un balcon celle qui devait devenir madame Bers,--sa petite +camarade de jeux, alors âgée de neuf ans. Elle en resta longtemps +boiteuse. + +[94] Voir dans _Bonheur Conjugal_ la déclaration de Serge: + +«Supposez un monsieur A, un homme vieux qui a vécu, et une dame B, +jeune, heureuse, qui ne connaît encore ni les hommes ni la vie. Par +suite de diverses circonstances de famille, il l'aimait comme une fille, +et ne pensait pas pouvoir l'aimer autrement..., etc.» + +[95] Peut-être mettait-il aussi dans son œuvre les souvenirs d'un +roman d'amour, ébauché à Iasnaïa en 1856, avec une jeune fille, très +différente de lui, très frivole et mondaine, qu'il finit par laisser, +bien qu'ils fussent sincèrement épris l'un de l'autre. + +[96] De 1857 à 1861. + +[97] _Journal_, octobre 1857, trad. Bienstock. + +[98] Lettre à Fet, 1863 (_Vie et Œuvre de Tolstoï_). + +[99] _Confessions_, trad. Bienstock. + +[100] «Le bonheur de famille m'absorbe tout entier.» (5 janvier +1863.)--«Je suis si heureux! si heureux! Je l'aime tant!» (8 février +1863.)--Voir _Vie et Œuvre_. + +[101] Elle avait écrit quelques nouvelles. + +[102] Elle recopia, dit-on, sept fois _Guerre et Paix_. + +[103] Aussitôt après son mariage, Tolstoï suspendit ses travaux +pédagogiques, écoles et revue. + +[104] Ainsi que sa sœur Tatiana, intelligente et artiste, dont +Tolstoï aimait beaucoup l'esprit et le talent musical. + +Tolstoï disait: «J'ai pris Tania (Tatiana), je l'ai pilée avec Sonia +(Sophie Bers, comtesse Tolstoï), et il en est sorti Natacha». (Cité par +Birukov.) + +[105] L'installation de Dolly dans la maison de campagne +délabrée;--Dolly et les enfants;--beaucoup de détails de toilette;--sans +parler de certains secrets de l'âme féminine, que l'intuition d'un homme +de génie n'eût peut-être pas suffi à pénétrer, si une femme ne les lui +avait trahis. + +[106] Indice caractéristique de la mainmise sur l'esprit de Tolstoï par +le génie créateur: son _Journal_ s'interrompt, treize ans, depuis le 1er +novembre 1865, en pleine composition de _Guerre et Paix_. L'égoïsme +artistique fait taire le monologue de la conscience.--Cette époque de +création est aussi une époque de forte vie physique. Tolstoï est fou de +la chasse. «A la chasse, j'oublie tout...» (Lettre de 1864.)--A une de +ces chasses à cheval, il se cassa le bras (septembre 1864), et ce fut +pendant sa convalescence qu'il dicta les premières parties de _Guerre et +Paix_.--«En revenant de mon évanouissement, je me suis dit: «Je suis un +artiste.» Et je le suis, mais un artiste isolé.» (Lettre à Fet, 23 +janvier 1865.) Toutes les lettres de cette époque, écrites à Fet, +exultent de joie créatrice. «Je regarde comme un essai de plume, dit-il, +tout ce que j'ai publié jusqu'à ce jour.» (_Ibid._) + +[107] Déjà, parmi les œuvres qui exercèrent une influence sur lui, +entre vingt et trente-cinq ans, Tolstoï indique: + +«Gœthe: _Hermann et Dorothée_... Influence très grande. + +Homère: _Iliade_ et _Odyssée_ (en russe)... Influence très grande.» + +En juin 1863, il note dans son _Journal_: + +«Je lis Gœthe, et plusieurs idées naissent en moi.» + +Au printemps de 1865, Tolstoï relit Gœthe, et il nomme _Faust_ «la +poésie de la pensée, la poésie qui exprime ce que ne peut exprimer aucun +autre art.» + +Plus tard, il sacrifia Gœthe, comme Shakespeare, à son Dieu. Mais il +resta fidèle à son admiration pour Homère. En août 1857, il lisait, avec +un égal saisissement, l'_Iliade_ et l'_Évangile_. Et, dans un de ses +derniers livres, le pamphlet contre _Shakespeare_ (1903), c'est Homère +qu'il oppose à Shakespeare, comme exemple de sincérité, de mesure et +d'art vrai. + +[108] Les deux premières parties de _Guerre et Paix_ parurent en +1865-66, sous le titre de _l'Année 1805_. + +[109] Tolstoï commença l'œuvre, en 1863, par _les Décembristes_, dont +il écrivit trois fragments (publiés dans le t. VI des _Œuvres +complètes_). Mais il s'aperçut que les fondations de son édifice +n'étaient pas suffisamment assurées; et, creusant plus avant, il arriva +à l'époque des guerres napoléoniennes, et écrivit _Guerre et Paix_. La +publication commença en janvier 1865 dans le _Rousski Viestnik_; le +sixième volume fut terminé en automne 1869. Alors Tolstoï remonta le +cours de l'histoire; et il conçut le projet d'un roman épique sur Pierre +le Grand, puis d'un autre: _Mirovitch_, sur le règne des impératrices du +XVIIIe siècle et de leurs favoris. Il y travailla, de 1870 à 1873, +s'entourant de documents, ébauchant plusieurs scènes; mais ses scrupules +réalistes l'y firent renoncer: il avait conscience de n'arriver jamais à +ressusciter d'une façon assez véridique l'âme de ces temps +éloignés.--Plus tard, en janvier 1876, il eut l'idée d'un nouveau roman +sur l'époque de Nicolas I; puis il se remit aux _Décembristes_, avec +passion, en 1877, recueillant les témoignages des survivants et visitant +les lieux de l'action. Il écrit, en 1878, à sa tante, la comtesse A.-A. +Tolstoï: «Cette œuvre est pour moi si importante! Vous ne pouvez vous +imaginer combien c'est important pour moi; aussi important que l'est +pour vous votre foi. Je voudrais dire: encore plus.» (_Corresp. +inédite_, p. 9.)--Mais il s'en détacha, à mesure qu'il approfondissait +le sujet: sa pensée n'y était plus. Déjà, le 17 avril 1879, il écrivait +à Fet: «Les Décembristes? Dieu sait où ils sont!... Si j'y pensais, si +j'écrivais, je me flatte de l'espoir que l'odeur seule de mon esprit +serait insupportable à ceux qui tirent sur les hommes, pour le bien de +l'humanité.» (_Ibid._, p. 132.)--A cette heure de sa vie, la crise +religieuse était commencée: il allait brûler toutes ses idoles +anciennes. + +[110] La première traduction française de _Guerre et Paix_, composée à +Saint-Pétersbourg, date de 1879. Mais la première édition française est +de 1885, en 3 volumes, chez Hachette. Tout récemment, une nouvelle +traduction, intégrale, en 6 volumes, vient d'être publiée dans les +_Œuvres complètes_ (t. VII-XII). + +[111] Pierre Besoukhov, qui a épousé Natacha, sera un Décembriste. Il a +fondé une société secrète pour veiller au bien général, une sorte de +_Tugendbund_. Natacha s'associe à ses projets, avec exaltation. Denissov +ne comprend rien à une révolution pacifique; mais il est tout prêt à une +révolte armée. Nicolas Rostov a gardé son loyalisme aveugle de soldat. +Lui, qui disait, après Austerlitz: «Nous n'avons qu'une chose à faire: +remplir notre devoir, nous battre et ne jamais penser», il s'irrite +contre Pierre, et il dit: «Mon serment avant tout! Si on m'ordonnait de +marcher contre toi, avec mon escadron, je marcherais et je frapperais.» +Sa femme, la princesse Marie, l'approuve. Le fils du prince André, le +petit Nicolas Bolkonsky, âgé de quinze ans, délicat, maladif et +charmant, aux grands yeux, aux cheveux d'or, écoute fiévreusement la +discussion; tout son amour est pour Pierre et pour Natacha; il n'aime +guère Nicolas et Marie; il a un culte pour son père, qu'il se rappelle à +peine; il rêve de lui ressembler, d'être grand, d'accomplir quelque +chose de grand,--quoi? il ne sait... «Quoi qu'ils disent, je le ferai... +Oui, je le ferai. Lui-même m'aurait approuvé.»--Et l'œuvre se termine +par un rêve de l'enfant, qui se voit sous la forme d'un grand homme de +Plutarque, avec l'oncle Pierre, précédé de la Gloire, et suivi d'une +armée.--Si _les Décembristes_ avaient été écrits alors, nul doute que le +petit Bolkonsky n'en eût été un des héros. + +[112] J'ai dit que les deux familles Rostov et Bolkonski, dans _Guerre +et Paix_, rappellent par beaucoup de traits la famille paternelle et +maternelle de Tolstoï. Nous avons vu aussi s'annoncer dans les récits du +Caucase et de Sébastopol plusieurs types de soldats et d'officiers de +_Guerre et Paix_. + +[113] Lettre du 2 février 1868, citée par Birukov. + +[114] Notamment, disait-il, celui du prince André, dans la première +partie. + +[115] Il est regrettable que la beauté de la conception poétique soit +quelquefois ternie par les bavardages philosophiques, dont Tolstoï +surcharge son œuvre, surtout dans les dernières parties. Il tient à +exposer sa théorie de la fatalité de l'histoire. Le malheur est qu'il y +revient sans cesse et qu'il se répète obstinément. Flaubert, qui +«poussait des cris d'admiration», en lisant les deux premiers volumes, +qu'il déclarait «sublimes» et «pleins de choses à la Shakespeare», jeta +d'ennui le troisième volume:--«Il dégringole affreusement. Il se répète, +et il philosophise. On voit le monsieur, l'auteur et le Russe, tandis +que jusque-là on n'avait vu que la Nature et l'Humanité.» (Lettre à +Tourgueniev, janvier 1880.) + +[116] La première traduction française d'_Anna Karénine_ parut en deux +volumes, 1886, chez Hachette. Dans les _Œuvres complètes_, la +traduction intégrale remplit quatre volumes (t. XV-XVIII). + +[117] Lettre à sa femme (archives de la comtesse Tolstoï), citée par +Birukov (_Vie et Œuvre_). + +[118] Le souvenir de cette terrible nuit se retrouve dans _le Journal +d'un Fou_, 1883. (Œuvres posthumes.) + +[119] Pendant qu'il termine _Guerre et Paix_, dans l'été de 1869, il +découvre Schopenhauer, et il s'en enthousiasme: «Schopenhauer est le +plus génial des hommes.» (Lettre à Fet, 30 août 1869.) + +[120] Cet _Abécédaire_, énorme manuel de 700 à 800 pages, divisé en +quatre livres, comprenait, à côté de méthodes d'enseignement, de très +nombreux récits. Ceux-ci ont formé plus tard _Les Quatre Livres de +Lecture_ dont M. Charles Salomon vient de publier la première traduction +française intégrale, 1928. + +[121] Il y a, dit-il encore, entre Homère et ses traducteurs, la +différence de «l'eau bouillie et distillée, et de l'eau de source +froide, à faire mal aux dents, éclatante, ensoleillée, qui parfois +charrie du sable, mais qui en est plus pure et plus fraîche». (Lettre à +Fet, déc. 1870.) + +[122] _Corresp. inéd._ + +[123] Archives de la comtesse Tolstoï (_Vie et Œuvre_). + +[124] Le roman fut terminé en 1877. Il parut--sauf l'épilogue,--dans le +_Rousski Viestniki_. + +[125] La mort de trois enfants (18 novembre 1873, février 1875, fin +novembre 1875), de la tante Tatiana, sa mère adoptive (20 juin 1874), de +la tante Pélagie (22 décembre 1875). + +[126] Lettre à Fet, 1er mars 1876. + +[127] «La femme est la pierre d'achoppement de la carrière d'un homme. +Il est difficile d'aimer une femme et de rien faire de bon; et la seule +façon de n'être pas constamment gêné, entravé par l'amour, c'est de se +marier.» (Trad. Hachette, t. I, p. 312.) + +[128] T. I, p. 86. + +[129] T. I, p. 149. + +[130] Devise, en tête du livre. + +[131] Noter aussi, dans l'épilogue, l'esprit nettement hostile à la +guerre et au nationalisme, au panslavisme. + +[132] «Le mal, c'est ce qui est raisonnable pour le monde. Le sacrifice, +l'amour, c'est l'insanité.» (II, 244.) + +[133] II, 79. + +[134] II, 346. + +[135] II, 353. + +[136] «Maintenant, je m'attelle de nouveau à l'ennuyeuse et vulgaire +_Anna Karénine_, avec le seul désir de m'en débarrasser au plus vite...» +(Lettres à Fet, 26 août 1875, _Corresp. inéd._ p. 95.) + +«Il me faut achever le roman qui m'ennuie». (_Ibid._ 1er mars 1876.) + +[137] Dans les _Confessions_ (1879). t. XIX des _Œuvres complètes_. + +[138] Je résume ici plusieurs pages des _Confessions_, en conservant les +expressions de Tolstoï. + +[139] Cf. _Anna Karénine_: «Et Levine aimé, heureux, père de famille, +éloigna de sa main toute arme, comme s'il eût craint de céder à la +tentation de mettre fin à son supplice» (II, 339). Cet état d'esprit +n'était pas spécial à Tolstoï et à ses héros. Tolstoï était frappé du +nombre croissant de suicides, chez les classes aisées de toute l'Europe, +et particulièrement en Russie. Il y fait souvent allusion dans ses +œuvres de ce temps. On dirait qu'a passé sur l'Europe de 1880 une +grande vague de neurasthénie, qui a submergé des milliers d'êtres. Ceux +qui étaient adolescents alors en gardent, comme moi, le souvenir; et +pour eux, l'expression par Tolstoï de cette crise humaine a une valeur +historique. Il a écrit la tragédie cachée d'une génération. + +[140] _Confessions_, p. 67. + +[141] Ses portraits de cette époque accusent ce caractère populaire. Une +peinture de Kramskoï (1873) représente Tolstoï en blouse de moujik, la +tête penchée, l'air d'un Christ allemand. Le front commence à se +dégarnir aux tempes; les joues sont creuses et barbues.--Dans un autre +portrait de 1881, il a l'air d'un contre-maître endimanché: les cheveux +coupés, la barbe et les favoris qui s'étalent; la figure paraît beaucoup +plus large du bas que du haut; les sourcils sont froncés, les yeux +moroses, le nez aux grosses narines de chien, les oreilles énormes. + +[142] _Confessions_, p. 93-95. + +[143] A vrai dire, ce n'était pas la première fois. Le jeune volontaire +au Caucase, l'officier de Sébastopol, Olenine des _Cosaques_, le prince +André et Pierre Besoukhov, dans _Guerre et Paix_, avaient eu des visions +semblables. Mais Tolstoï était si passionné que, chaque fois qu'il +découvrait Dieu, il croyait que c'était pour la première fois et qu'il +n'y avait eu avant que la nuit et le néant. Il ne voyait plus dans son +passé que les ombres et les hontes. Nous qui, par son _Journal_, +connaissons, mieux que lui-même, l'histoire de son cœur, nous savons +combien ce cœur fut toujours, même dans ses égarements, profondément +religieux. Au reste, il en convient, dans un passage de la préface à la +_Critique de la théologie dogmatique_: «Dieu! Dieu! j'ai erré, j'ai +cherché la vérité où il ne le fallait point. Je savais que j'errais. Je +flattais mes mauvaises passions, en les sachant mauvaises; _mais je ne +t'oubliais jamais. Je t'ai senti toujours, même quand je +m'égarais_».--La crise de 1878-9 fut seulement plus violente que les +autres, peut-être sous l'influence des deuils répétés et de l'âge qui +venait; et sa seule nouveauté fut en ceci qu'au lieu que la vision de +Dieu s'évanouit sans laisser de traces, après que la flamme d'extase +était tombée, Tolstoï, averti par l'expérience passée, se hâta de +«marcher, tandis qu'il avait la lumière», et de déduire de sa foi tout +un système de vie. Non qu'il ne l'eût déjà tenté. (On se souvient de ses +_Règles de vie_, conçues quand il était étudiant.) Mais, à cinquante +ans, il avait moins de chances de se laisser distraire de sa route par +les passions. + +[144] Le sous-titre des _Confessions_ est _Introduction à la Critique de +la Théologie dogmatique et à l'Examen de la doctrine chrétienne_. + +[145] «Moi, qui plaçais la vérité dans l'unité de l'amour, je fus frappé +de ce fait que la religion détruisait elle-même ce qu'elle voulait +produire.» (_Confessions_, p. 111.) + +[146] «Et je me suis convaincu que l'enseignement de l'Église est, +théoriquement, un mensonge astucieux et nuisible, pratiquement, un +composé de superstitions grossières et de sorcelleries, sous lequel +disparaît absolument le sens de la doctrine chrétienne.» (_Réponse au +Saint-Synode_, 4-17 avril 1901.) + +Voir aussi _l'Église et l'État_ (1883).--Le plus grand crime que Tolstoï +reproche à l'Église, c'est son «alliance impie» avec le pouvoir +temporel. Il lui a fallu affirmer la sainteté de l'État, la sainteté de +la violence. C'est «l'union des brigands avec les menteurs». + +[147] A mesure qu'il avançait en âge, ce sentiment de l'unité de la +vérité religieuse à travers l'histoire humaine, et de la parenté du +Christ avec les autres sages, depuis Bouddha jusqu'à Kant et à Emerson, +ne fît que s'accentuer, au point que Tolstoï se défendait, dans ses +dernières années, d'avoir «aucune prédilection pour le christianisme». +Tout particulièrement importante, en ce sens, est une lettre, écrite le +27 juillet-9 août 1909 au peintre Jan Styka, et récemment reproduite +dans _le Théosophe_ du 16 janvier 1911. Suivant son habitude, Tolstoï, +tout plein de sa conviction nouvelle, a une tendance à oublier un peu +trop son état d'âme ancien et le point de départ de sa crise religieuse, +qui était purement chrétien: + +«La doctrine de Jésus, écrit-il, n'est pour moi qu'une des belles +doctrines religieuses que nous avons reçues de l'antiquité égyptienne, +juive, hindoue, chinoise, grecque. Les deux grands principes de Jésus: +l'amour de Dieu, c'est-à-dire de la perfection absolue, et l'amour du +prochain, c'est-à-dire de tous les hommes sans aucune distinction, ont +été prêchés par tous les sages du monde: Krishna, Bouddha, Lao-Tse, +Confucius, Socrate, Platon, Epïctète, Marc-Aurèle, et parmi les +modernes, Rousseau, Pascal, Kant, Emerson, Channing, et beaucoup +d'autres. La vérité religieuse et morale est partout et toujours la +même... Je n'ai aucune prédilection pour le christianisme. Si j'ai été +particulièrement intéressé par la doctrine de Jésus, c'est: 1º parce que +je suis né et que j'ai vécu parmi les chrétiens; 2º parce que j'ai +trouvé une grande jouissance d'esprit à dégager la pure doctrine des +surprenantes falsifications opérées par les Églises.» + +Nous étudions, dans un chapitre spécial, à la fin du volume, la vaste +synthèse religieuse de Tolstoï, où fraternisent toutes les grandes +religions du monde.--Voir p. 214: _la Réponse de l'Asie à Tolstoy_. + +[148] Tolstoï proteste qu'il n'attaque pas la vraie science, qui est +modeste et connaît ses limites. (_De la Vie_, ch. IV, trad. franç. de la +comtesse Tolstoï.) + +[149] _Ibid._, ch. X. + +[150] Tolstoï relit fréquemment les _Pensées_ de Pascal, pendant la +période de crise, qui précède les _Confessions_. Il en parle dans ses +lettres à Fet (14 avril 1877, 3 août 1879); il recommande à son ami de +les lire. + +[151] Dans une lettre _sur la raison_, écrite le 26 novembre 1894 à la +baronne X... (lettre reproduite dans le volume intitulé _les +Révolutionnaires_, 1906), Tolstoï dit de même: + +«L'homme n'a reçu directement de Dieu qu'un seul instrument de la +connaissance de soi-même et de son rapport avec le monde; il n'y en a +pas d'autres. Cet instrument, c'est la raison. La raison vient de Dieu. +Elle est non seulement la qualité supérieure de l'homme, mais +l'instrument unique de la connaissance de la vérité.» + +[152] _De la Vie_, ch. X, XIV-XXI. + +[153] _De la Vie_, XXII-XXV.--Comme pour la plupart de ces citations, je +résume plusieurs chapitres en quelques phrases caractéristiques. + +[154] Cette pensée religieuse a certainement évolué au sujet de +plusieurs questions, notamment en ce qui touche la conception de la vie +future. + +[155] Je cite la traduction parue dans _le Temps_ du 1er mai 1901. + +[156] «J'avais passé jusque-là toute ma vie hors de la ville...» (_Que +devons-nous faire?_) + +[157] _Ibid._ + +[158] Tolstoï a exprimé, maintes fois, son antipathie à l'égard des +«ascètes qui agissent pour eux seuls, en dehors de leurs semblables». Il +les met dans le même sac que les révolutionnaires ignorants et +orgueilleux, «qui prétendent faire du bien aux autres, sans savoir ce +qu'il leur faut à eux-mêmes... J'aime d'un même amour, dit-il, les +hommes de ces deux catégories, mais je hais leurs doctrines de la même +haine. La seule doctrine est celle qui ordonne une activité constante, +une existence qui réponde aux aspirations de l'âme et cherche à réaliser +le bonheur des autres. Telle est la doctrine chrétienne. Également +éloignée du quiétisme religieux et des prétentions hautaines des +révolutionnaires, qui cherchent à transformer le monde, sans savoir en +quoi consiste le vrai bonheur.» (Lettre à un ami, publiée dans le volume +intitulé _Plaisirs cruels_, 1895, trad. Halpérine-Kaminsky.) + +[159] T. XXVI des _Œuvres complètes_. + +[160] Photographie de 1885, reproduite dans l'édition de _Que +devons-nous-faire?_ des _Œuvres complètes_. + +[161] _Que devons-nous faire?_ p. 213. + +[162] Toute cette première partie (les quinze premiers chapitres) qui +fourmille de types, fut supprimée par la censure russe. + +[163] «La vraie cause de la misère, ce sont les richesses accumulées +dans les mains de ceux qui ne produisent pas, et concentrées dans les +villes. Les riches se groupent dans les villes, pour jouir et pour se +défendre. Et les pauvres viennent se nourrir des miettes de la richesse. +Il est surprenant que plusieurs d'entre eux restent des travailleurs, et +qu'ils ne se mettent pas tous à la chasse d'un gain plus facile: +commerce, accaparement, mendicité, débauche, escroqueries,--voire même +cambriolage.» + +[164] «Le pivot du mal est la propriété. La propriété n'est que le moyen +de jouir du travail des autres.»--La propriété, dit encore Tolstoï, +c'est ce qui n'est pas à nous, ce sont les autres. «L'homme appelle sa +propriété sa femme, ses enfants, ses esclaves, ses objets; mais la +réalité lui montre son erreur; et il doit y renoncer, ou souffrir et +faire souffrir.» + +Tolstoï pressent déjà la Révolution russe: «Depuis trois ou quatre ans, +dit-il, on nous invective dans les rues, on nous appelle fainéants. La +haine et le mépris du peuple écrasé grandissent.» (_Que devons-nous +faire?_ p. 419.) + +[165] Le paysan révolutionnaire Bondarev eût voulu que cette loi fût +reconnue comme une obligation universelle. Tolstoï subissait alors son +influence ainsi que celle d'un autre paysan, Sutaiev: «Pendant toute ma +vie, deux penseurs russes ont eu sur moi une grande action morale, ont +enrichi ma pensée, m'ont expliqué ma propre conception du monde: +c'étaient deux paysans, Sutaiev et Bondarev.» (_Que devons-nous faire?_ +p. 404.) + +Dans le même livre Tolstoï fait le portrait de Sutaiev, et note une +conversation avec lui. + +[166] _L'Alcool et le Tabac_ (trad. de Halpérine-Kaminsky, publiée sous +le titre: _Plaisirs vicieux_, 1895). Titre russe: _Pourquoi les gens +s'enivrent_. + +[167] _Plaisirs cruels_, 1895 (_Les Mangeurs de viande_; _la Guerre_; +_la Chasse_), trad. de Halpérine-Kaminsky. Titres russes: (Pour _Les +Mangeurs de viande_): _Le premier degré_.--_La Guerre_ est un extrait +d'un ouvrage volumineux: _Le royaume de Dieu est en nous_ (chap. VI). + +[168] Il est remarquable que Tolstoï ait eu tant de peine à s'en +défaire. C'était chez lui une passion atavique: il la tenait de son +père. Il n'était pas sentimental, et il semble n'avoir jamais fait +dépense de beaucoup de pitié pour les bêtes. Ses yeux pénétrants se sont +à peine arrêtés sur les yeux, si éloquents parfois, de nos humbles +frères,--à l'exception du cheval, pour qui, en grand seigneur, il a une +prédilection. Il n'était pas sans un fond de cruauté native. Après avoir +raconté la mort lente d'un loup, qu'il avait tué, en le frappant d'un +bâton à la racine du nez, il dit: «Je ressentais une volupté, au +souvenir des souffrances de l'animal expirant.» Le remords s'éveilla +tard. + +[169] Été 1878. Voir _Vie et Œuvre_. + +[170] 18 novembre 1878. _Ibid._ + +[171] Novembre 1879. _Ibid._, trad. Bienstock. + +[172] 5 octobre 1881. _Vie et Œuvre_. + +[173] 14 octobre 1881, _ibid._ + +[174] Mars 1882. + +[175] 1882. + +[176] 23 octobre 1884, _Vie et Œuvre_. + +[177] «Le prétendu droit des femmes est né et ne pouvait naître que dans +une société d'hommes qui se sont écartés de la loi du vrai travail. +Aucune femme d'ouvrier sérieux ne demande le droit de partager son +travail dans les mines ou dans les champs. Elles ne demandent que le +droit de participer au travail imaginaire de la classe riche.» + +[178] Ce sont les dernières lignes de _Que devons-nous faire?_ Elles +sont datées du 14 février 1886. + +[179] Lettre à un ami, publiée sous le titre: _Profession de foi_, dans +le volume intitulé _Plaisirs cruels_, 1895, trad. Halpérine-Kaminsky. + +[180] La réconciliation eut lieu au printemps de 1878. Tolstoï écrivit a +Tourgueniev pour lui demander pardon. Tourgueniev vint à Iasnaïa-Poliana +en août 1878. Tolstoï lui rendit sa visite en juillet 1881. Tout le +monde fut frappé de son changement de manières, de sa douceur, de sa +modestie. Il était «_comme régénéré_». + +[181] Lettre à Polonski (citée par Birukov). + +[182] Lettre écrite de Bougival, 28 juin 1883. + +[183] Chap. XII de l'édition russe. Le traducteur français en a fait +l'introduction. + +[184] On remarquera que, dans le reproche qu'il adresse à Tolstoï, M. de +Vogüé, à son insu, reprend, pour son compte les expressions mêmes de +Tolstoï. «A tort ou à raison, disait-il, pour notre châtiment peut-être, +nous avons reçu du ciel ce mal nécessaire et superbe: la pensée... Jeter +cette croix est une révolte impie.» (_Le Roman russe_, 1886.)--Or +Tolstoï écrivait à sa tante, la comtesse A.-A. Tolstoï, en 1883: «Chacun +doit porter sa croix... La mienne, c'est le travail de la pensée, +mauvais, orgueilleux, plein de séduction.» (_Corresp. inéd._ p. 4.) + +[185] _Que devons-nous faire?_ p. 378-9. + +[186] Il en arrivera même à justifier la souffrance,--non seulement la +souffrance personnelle, mais la souffrance des autres. «Car c'est le +soulagement des souffrances des autres qui est l'essence de la vie +rationnelle. Comment donc l'objet du travail pourrait-il être un objet +de souffrance pour le travailleur? C'est comme si le laboureur disait +qu'une terre non labourée est une souffrance pour lui.» (_De la Vie_, +ch. XXXIV-XXXV.) + +[187] 23 février 1860. _Corresp. inédite_, p. 19-20.--C'est en quoi +l'art «mélancolique et dyspeptique» de Tourgueniev lui déplaisait. + +[188] Cette lettre du 4 octobre 1887 a paru dans les _Cahiers de la +quinzaine_, 1902, et dans la _Correspondance inédite_, 1907. + +_Qu'est-ce que l'art?_ parut en 1897-98; mais Tolstoï y pensait depuis +quinze ans, soit depuis 1882. + +[189] Je reviendrai sur ce point à propos de _la Sonate à Kreutzer_. + +[190] Son intolérance s'était accrue depuis 1886. Dans _Que devons-nous +faire?_ il n'osait pas encore toucher à Beethoven (ni à Shakespeare). +Bien plus, il reprochait aux artistes contemporains d'oser s'en +réclamer. «L'activité des Galilée, des Shakespeare, des Beethoven n'a +rien de commun avec celle des Tyndall, des Victor Hugo, des Wagner. De +même que les Saints Pères renieraient toute parenté avec les papes.» +(_Que devons-nous faire?_ p. 375.) + +[191] Encore voulait-il partir avant la fin du premier. «Pour moi, la +question était résolue. Je n'avais plus de doute. Il n'y avait rien à +attendre d'un auteur capable d'imaginer des scènes comme celles-ci. On +pouvait affirmer d'avance qu'il n'écrirait jamais rien qui ne fût +mauvais.» + +[192] On sait que, pour faire un choix parmi les poètes français des +écoles nouvelles, il a cette idée admirable de «_copier, dans chaque +volume, la poésie qui se trouvait à la page 28_»! + +[193] _Shakespeare_, 1903.--L'ouvrage fut écrit, à l'occasion d'un +article d'Ernest Crosby sur _Shakespeare et la classe ouvrière_. + +[194] (Exactement:) «La _Neuvième Symphonie_ n'unit pas tous les hommes, +mais seulement un petit nombre d'entre eux, qu'elle sépare des autres.» + +[195] «C'était là un de ces faits qui se produisent souvent, sans +attirer l'attention de personne, ni intéresser--je ne dis pas +l'univers--mais même le monde militaire français...» + +Et plus loin: + +«Il fallut quelques années, avant que les hommes s'éveillassent de leur +hypnotisme et comprissent qu'ils ne pouvaient nullement savoir si +Dreyfus était coupable on non, et que chacun a d'autres intérêts plus +importants et plus immédiats que l'Affaire Dreyfus.» (_Shakespeare_, +trad. Bienstock, p. 116-118.) + +[196] «_Le Roi Lear_ est un drame très mauvais, très négligemment fait, +qui ne peut inspirer que du dégoût et de l'ennui.»--_Othello_, pour +lequel Tolstoï montre quelque sympathie, sans doute parce que l'œuvre +s'accordait avec ses pensées d'alors sur le mariage et sur la jalousie, +«tout en étant le moins mauvais drame de Shakespeare, n'est qu'un tissu +de paroles emphatiques». Le personnage d'Hamlet n'a aucun caractère; +«c'est un phonographe de l'auteur, qui répète toutes ses idées, à la +file». Pour _la Tempête_, _Cymbeline_, _Troïlus_, etc., Tolstoï ne les +mentionne qu'à cause de leur «ineptie». Le seul personnage de +Shakespeare qu'il trouve naturel est celui de Falstaff, «précisément +parce qu'ici la langue de Shakespeare, pleine de froides plaisanteries +et de calembours ineptes, s'accorde avec le caractère faux, vaniteux et +débauché de cet ivrogne répugnant». + +Tolstoï n'avait pas toujours pensé ainsi. Il avait plaisir à lire +Shakespeare, entre 1860 et 1870, surtout à l'époque où il avait l'idée +d'écrire un drame historique sur Pierre I. Dans ses notes de 1869, on +voit même qu'il prenait _Hamlet_ pour modèle et pour guide. Après avoir +mentionné ses travaux achevés, _Guerre et Paix_, qu'il rapprochait de +l'idéal homérique, Tolstoï ajoute: + +«HAMLET et mes futurs travaux: poésie du romancier dans la peinture des +caractères.» + +[197] Il range dans «l'art mauvais» ses «œuvres d'imagination». +(_Qu'est-ce que l'Art?_)--Il n'excepte pas de sa condamnation de l'art +moderne ses propres pièces de théâtre, «dénuées de cette conception +religieuse qui doit former la base du drame de l'avenir.» + +[198] (Ou, plus exactement:) «C'est la direction du cours du fleuve.» + +[199] Dès 1873, Tolstoï écrivait: «Pensez ce que vous voudrez, mais de +telle façon que chaque mot puisse être compris du charretier qui +transporte les livres de l'imprimerie. On ne peut rien écrire de mauvais +dans une langue tout à fait claire et simple.» + +[200] Tolstoï a donné l'exemple. Ses quatre _Livres de lectures_, pour +les enfants des campagnes, ont été adoptés dans toutes les écoles de +Russie, laïques et ecclésiastiques. Ses _Premiers contes populaires_ +sont l'aliment de milliers d'âmes. «Dans le bas peuple, écrit Stephan +Anikine, ancien député à la Douma, le nom de Tolstoï se confond avec +l'idée de «livre». On peut souvent entendre un petit villageois demander +naïvement, dans une bibliothèque: «Donnez-moi un bon livre, un +tolstoïen!» (Il veut dire un livre épais).--(_A la mémoire de Tolstoï_, +lectures faites à l'Aula de l'Université de Genève, le 7 décembre 1910.) + +[201] Cet idéal de l'union fraternelle entre les hommes ne marque point +pour Tolstoï le terme de l'activité humaine; son âme insatiable lui fait +concevoir un idéal inconnu, au delà de l'amour: «Peut-être la science +découvrira-t-elle, un jour, à l'art un idéal encore plus élevé, et l'art +le réalisera.» + +[202] A ces mêmes années appartient, comme date de publication et sans +doute d'achèvement, une œuvre qui fut écrite, en réalité, au temps +heureux des fiançailles et des premières années du mariage: la belle +histoire d'un cheval, _Kholstomier_ (1861-1886). Tolstoï en parle dans +une lettre à Fet, de 1863. (_Corresp. inéd._, p. 35).--L'art du début, +avec ses paysages fins, sa sympathie pénétrante des âmes, son humour, sa +jeunesse, a de la parenté avec les œuvres de la maturité (_Bonheur +conjugal_, _Guerre et Paix_). La fin macabre, les dernières page sur les +cadavres comparés du vieux cheval et de son maître, sont d'une brutalité +de réalisme qui sont les années après 1880. + +[203] _Sonate à Kreutzer_, _Puissance des Ténèbres_. + +[204] _Le Temps_, 29 août 1901. + +[205] «Pour le style, lui disait son ami Droujinine, en 1856, vous êtes +fortement illettré, parfois comme un novateur et un grand poète, parfois +comme un officier qui écrit à son camarade. Ce que vous écrivez avec +amour est admirable. Aussitôt que vous êtes indifférent, votre style +s'embrouille et devient épouvantable.» (Trad. Bienstock, _Vie et +Œuvre_.) + +[206] _Vie et Œuvre._--Pendant l'été de 1879, Tolstoï fut très intime +avec les paysans; et Strakov nous dit qu'en dehors de la religion, «il +s'intéressait beaucoup à la langue. Il commençait à sentir fortement la +beauté de la langue du peuple. Chaque jour, il découvrait de nouveaux +mots, et chaque jour il maltraitait davantage la langue littéraire.» + +[207] Dans ses notes de lectures, entre 1860 et 1870, Tolstoï a écrit: + +«Les Bylines... impression très grande.» + +[208] _Les Deux Vieillards_ (1885). + +[209] _Où l'amour est, Dieu est_ (1885). + +[210] _De quoi vivent les hommes_ (1881);--_Les Trois Vieillards_ +(1884);--_Le Filleul_ (1886). + +[211] Ce récit porte aussi le titre: _Faut-il beaucoup de terre pour un +homme?_ (1886). + +[212] _Feu qui flambe ne s'éteint plus_ (1885). + +[213] _Le Cierge_ (1885);--_Histoire d'Ivan l'Imbécile._ + +[214] _Le Filleul_ (1886). + +Ces récits populaires ont été publiée dans le t. XIX des _Œuvres +complètes_. + +[215] Il avait été pris assez tardivement par le goût du théâtre. Ce fut +une découverte qu'il fit, pendant l'hiver de 1869-1870; et, selon son +habitude, il s'enflamma aussitôt pour elle. + +«Tout cet hiver, je me suis occupé exclusivement du drame; et, comme il +arrive toujours aux hommes qui, jusqu'à l'âge de quarante ans, n'ont pas +réfléchi à un certain sujet, tout à coup ils font attention à ce sujet +négligé, et il leur paraît qu'ils y voient beaucoup de choses +nouvelles.... J'ai lu Shakespeare, Gœthe, Pouchkine, Gogol et +Molière.... Je voudrais lire Sophocle et Euripide.... J'ai longtemps +gardé le lit, étant malade; et quand je suis ainsi, les personnages +dramatiques ou comiques commencent à se démener en moi. Et ils le font +très bien....» + +Lettres à Fet, 17-21 février 1870. (_Corresp. inéd._, p. 63-65.) + +[216] Variante de l'acte IV. + +[217] Il s'en faut que la création de ce drame angoissant ait été pour +Tolstoï une peine. Il écrit à Ténéromo: «Je vis bien et joyeusement. +J'ai travaillé tout ce temps à mon drame (_La Puissance des Ténèbres_). +Il est achevé.» (Janvier 1887, _Corresp. inéd._, p. 159.) + +[218] La première traduction exacte de cette œuvre en français a été +publiée par M. J. W. Bienstock, dans _le Mercure de France_ (mars et +avril 1912). + +[219] La traduction française de cette _Postface_ par M. +Halpérine-Kaminsky a paru sous le titre: _Des relations entre les +sexes_, dans le volume: _Plaisirs vicieux_. + +[220] Noter que Tolstoï n'a jamais eu la naïveté de croire que l'idéal +de célibat et de chasteté absolue soit réalisable pour l'humanité +actuelle. Mais, selon lui, un idéal est irréalisable, par définition: +c'est un appel aux énergies héroïques de l'âme. + +«La conception de l'idéal chrétien, qui est l'union de toutes les +créatures vivantes dans l'amour fraternel, est inconciliable avec la +pratique de la vie qui exige un effort continu vers un idéal +inaccessible, mais qui ne suppose pas l'avoir jamais atteint.» + +[221] A la fin de la _Matinée d'un Seigneur_. + +[222] _Guerre et Paix._--Je ne parle pas d'_Albert_ (1857), cette +histoire d'un musicien de génie. La nouvelle est très faible. + +[223] Voir dans _Jeunesse_ le récit humoristique de la peine qu'il se +donna pour apprendre à jouer du piano.--«Le piano m'était un moyen de +charmer les demoiselles par ma sentimentalité. + +[224] Il s'agit de 1876-77. + +[225] S.-A. Bers, _Souvenirs sur Tolstoï_ (Voir _Vie et Œuvre_). + +[226] I, 381 (éd. Hachette). + +[227] Mais jamais il ne cessa de l'aimer. Un de ses amis des derniers +jours fut un musicien, Goldenveiser, qui passa l'été de 1910 près de +Iasnaïa. Il venait, presque chaque jour, faire de la musique à Tolstoï, +pendant sa dernière maladie. (_Journal des Débats_, 18 novembre 1910.) + +[228] Lettre du 21 avril 1861. + +[229] Camille Bellaigue, _Tolstoï et la musique_ (_le Gaulois_, 4 +janvier 1911). + +[230] Qu'on ne dise pas qu'il s'agit là seulement des dernières +œuvres de Beethoven. Même à celles du début qu'il consent à regarder +comme «artistiques», Tolstoï reproche «leur forme artificielle».--Dans +une lettre à Tschaikovsky, il oppose de même à Mozart et Haydn, «la +manière artificielle de Beethoven, Schumann et Berlioz, qui calculent +l'effet.» + +[231] Cf. la scène racontée par M. Paul Boyer: «Tolstoï se fait jouer du +Chopin. A la fin de la quatrième Ballade, ses yeux se remplissent de +larmes.--«Ah! l'animal!» s'écrie-t-il. Et brusquement il se lève et s'en +va.» (_Le Temps_, 2 novembre 1902.) + +[232] _Maître et Serviteur_ (1895) est comme une transition entre les +lugubres romans qui précèdent et _Résurrection_, où se répand la lumière +de la divine charité. Mais on y sent plus encore le voisinage de _la +Mort d'Ivan Iliitch_ et des _Contes Populaires_ que de _Résurrection_, +qu'annonce seulement, vers la fin, la sublime transformation d'un homme +égoïste et lâche, sous la poussée d'un élan de sacrifice. La plus grande +partie de l'histoire est le tableau, très réaliste, d'un maître sans +bonté et d'un serviteur résigné, qui sont surpris, dans la steppe, la +nuit, par une tourmente de neige, et perdent leur chemin. Le maître, qui +d'abord tâche de fuir en abandonnant son compagnon, revient et, le +trouvant à demi gelé, se jette sur lui, le couvre de son corps, le +réchauffe en se sacrifiant, d'instinct; il ne sait pas pourquoi; mais +les larmes lui remplissent les yeux: il lui semble qu'il est devenu +celui qu'il sauve, Nikita, et que sa vie n'est plus en lui, mais en +Nikita.--«Nikita vit; je suis donc encore vivant, moi.»--Il a presque +oublié qui il était, lui, Vassili. Il pense: «Vassili ne savait pas ce +qu'il fallait faire... ne savait pas, et moi, je sais, maintenant!...» +Et il entend la voix de Celui qu'il attendait (ici son rêve rappelle un +des _Contes Populaires_), de Celui qui, tout à l'heure, lui a donné +l'ordre de se coucher sur Nikita. Il crie, tout joyeux: «Seigneur, je +viens!» Et il sent qu'il est libre, que rien ne le retient plus... Il +est mort. + +[233] Tolstoï prévoyait une quatrième partie, qui n'a pas été écrite. + +[234] I, p. 379.--Je cite la traduction de Teodor de Wyzewa.--Une +édition intégrale de _Résurrection_ doit former les t. XXXVI et XXXVII +des _Œuvres complètes_. + +[235] I, p. 129. + +[236] Au contraire, il avait été mêlé à tous les mondes qu'il peint dans +_Guerre et Paix_, _Anna Karénine_, _les Cosaques_, ou _Sébastopol_: +salons aristocratiques, armée, vie rurale. Il n'avait qu'à se souvenir. + +[237] T. II, p. 20. + +[238] «Les hommes portent en eux le germe de toutes les qualités +humaines, et, tantôt ils en manifestent une, tantôt une autre, se +montrant souvent différents d'eux-mêmes, c'est-à-dire de ce qu'ils ont +l'habitude de paraître. Chez certains, ces changements sont +particulièrement rapides. A cette classe d'hommes appartenait Nekhludov. +Sous l'influence de causes physiques et morales, de brusques et complets +changements se produisaient en lui.» (T. I, p. 858.) + +Tolstoï s'est peut-être souvenu de son frère Dmitri, qui, lui aussi, +épousa une Maslova. Mais le tempérament violent et déséquilibré de +Dmitri était différent de celui de Nekhludov. + +[239] «Plusieurs fois dans sa vie, il avait procédé à des _nettoyages de +conscience_. Il appelait ainsi des crises morales où, apercevant soudain +le ralentissement et parfois l'arrêt de sa vie intérieure, il se +décidait à balayer les ordures qui obstruaient son âme. Au sortir de ces +crises, il ne manquait jamais de s'imposer des règles qu'il se jurait de +suivre toujours. Il écrivait un journal, il recommençait une nouvelle +vie. Mais à chaque fois, il ne tardait pas à retomber au même point, ou +plus bas encore qu'avant la crise.» (T. I, p. 138.) + +[240] En apprenant que la Maslova a encore fait des siennes avec un +infirmier, Nekhludov est plus décidé que jamais à «sacrifier sa liberté +pour racheter le péché de cette femme». (T. I, p. 382.) + +[241] Tolstoï n'a jamais dessiné un personnage, d'un crayon aussi +robuste et sûr que le Nekhludov du début. Voir l'admirable description +du lever et de la matinée de Nekhludov, avant la première séance au +Palais de Justice. + +[242] Lettre de la comtesse Tolstoï, 1884. + +[243] _Le Temps_, 2 novembre 1902. + +[244] «Ne me reprochez pas, écrit-il à sa tante, la comtesse Alexandra +A. Tolstoï, de m'occuper encore de ces futilités, au seuil de la tombe! +Ces futilités remplissant mon temps libre et me procurent le repos des +pensées vraiment sérieuses dont mon âme est surchargée.» (26 janvier +1903). + +[245] Tolstoï le regardait comme une de ses œuvres capitales: + +«Un de mes livres,--_Pour tous les jours_,--auquel j'ai la suffisance +d'attacher une grande importance...» (Lettre à Jan Styka, 27 juillet-9 +août 1909). + +[246] Ces œuvres ont été publiées depuis la mort de Tolstoï. La liste +en est longue. Nous relevons, parmi les principales: _Le journal +posthume du vieillard Féodor Kouzmitch_, _Le père Serge_, +_Hadji-Mourad_, _Le Diable_, _Le Cadavre vivant_, drame en douze +tableaux, _Le faux coupon_, _Alexis le Pot_, _Le journal d'un fou_, _La +lumière luit dans les ténèbres_, drame en cinq actes, _Toutes les +qualités viennent d'elle_, petite pièce populaire, et une série +d'excellentes nouvelles: _Après le Bal_, _Ce que j'ai vu en rêve_, +_Khodynka_, etc. + +Voir page 206, la _Note sur les œuvres posthumes de Tolstoy_. + +Mais l'œuvre essentielle est le _Journal intime_ de Tolstoï. Il +embrasse une quarantaine d'années de sa vie, depuis l'époque du Caucase +jusqu'à la veille de sa mort; et il paraît un des livres de Confessions +les plus impitoyables qui ait été écrit par un grand homme. Paul +Birukoff en a publié, en français, deux volumes: la période de 1846 à +1852, et celle de 1895 à 1899. + +[247] Le titre russe de cette œuvre est: _Une seule chose est +nécessaire_ (Saint-Luc, XI, 41.) + +[248] La plupart ont été, de son vivant, gravement mutilées par la +censure, ou totalement interdites. L'œuvre circulait en Russie, +jusqu'à la Révolution, sous la forme de copies manuscrites, cachées sous +le manteau. Même aujourd'hui, il s'en faut que tout soit publié; et la +censure bolchevike n'a pas moins été tyrannique que la censure tsariste. + +[249] L'excommunication de Tolstoï par le Saint-Synode est du 22 février +1901. Elle fut motivée par un chapitre de _Résurrection_ relatif à la +messe et à l'Eucharistie. Ce chapitre, nous le regrettons, a été +supprimé dans la traduction française de Wyzewa. + +[250] Sur la nationalisation du sol (Voir _le Grand Crime_, 1905). + +[251] «Par Russe de la vieille Moscovie, dit M. A. Leroy-Beaulieu, +Grand-Russien au sang slave, mâtiné de finnois, physiquement un type du +peuple plus que de l'aristocratie». (_Revue des Deux Mondes_, 15 +décembre 1910.) + +[252] 1857. + +[253] 1862. + +[254] La _Fin d'un Monde_ (1905-janvier 1906). + +Cf. le télégramme adressé par Tolstoï à un journal américain: + +«L'agitation des Zemstvos a pour objet de limiter le pouvoir despotique +et d'établir un gouvernement représentatif. Qu'ils réussissent ou non, +le résultat certain sera l'ajournement de la véritable amélioration +sociale. L'agitation politique, en donnant l'illusion funeste de cette +amélioration par des moyens extérieurs, arrête le vrai progrès, comme on +peut le constater par l'exemple de tous les États constitutionnels: +France, Angleterre, Amérique.» (_Le mouvement social en Russie._--M. +Bienstock a introduit cet article dans la préface du _Grand Crime_, +trad. française, 1905.) + +Dans une longue et intéressante lettre à une dame, qui lui demandait de +faire partie d'un _Comité de propagation de la lecture et de l'écriture +parmi le peuple_, Tolstoï exprime d'autres griefs contre les libéraux: +Ils ont toujours joué le rôle de dupes; ils se font les complices, par +peur, de l'autocratie; leur participation au gouvernement donne à +celui-ci un prestige moral, et les habitue à des compromis, qui font +d'eux rapidement les instruments du pouvoir. Alexandre II disait que +tous les libéraux étaient à vendre pour des honneurs, sinon pour de +l'argent. Alexandre III a pu anéantir sans risques l'œuvre libérale +de son père: «Les libéraux chuchotaient entre eux que cela ne leur +plaisait pas, mais ils continuaient à prendre part aux tribunaux, au +service de l'État, à la presse; dans la presse, ils faisaient allusion +aux choses pour lesquelles l'allusion était permise, mais ils se +taisaient pour ce dont il était défendu de parler, et ils inséraient +tout ce qu'on leur ordonnait d'insérer». Ils font de même sous Nicolas +II. «Quand ce jeune homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien, répond +avec effronterie et avec manque de tact aux représentants du peuple, les +libéraux protestent-ils? Nullement... De tous côtés, on envoie au jeune +tsar de lâches et flatteuses félicitations.» (_Corresp. inédite_, p. +283-306.) + +[255] _Guerre et Révolution._ + +Dans _Résurrection_, lors de l'examen en cassation du jugement de la +Maslova, au Sénat, c'est un Darwiniste matérialiste qui est le plus +opposé à la révision, parce qu'il est choqué secrètement de ce que +Nekhludov veuille épouser par devoir une prostituée: toute manifestation +du devoir et, plus encore, du sentiment religieux, lui fait, l'effet +d'une injure personnelle. (I, p. 359.) + +[256] Cf., comme types, dans _Résurrection_, Novodvorov, le meneur +révolutionnaire, dont la vanité et l'égoïsme excessifs ont stérilisé la +grande intelligence. Nulle imagination; «absence totale des qualités +morales et esthétiques qui produisent le doute».--A sa suite, attaché à +ses pas, comme son ombre, Markel, l'ouvrier devenu révolutionnaire par +humiliation et par désir de vengeance, adorateur passionné de la science +qu'il ne comprend pas, anticlérical avec fanatisme, et ascétique. + +On trouvera aussi, dans _Encore trois morts_, ou le _Divin et l'Humain_ +(trad. franç. parue dans le volume intitulé _les Révolutionnaires_, +1906), quelques spécimens de la nouvelle génération révolutionnaire: +Romane et ses amis, qui méprisent les anciens terroristes, et prétendent +arriver scientifiquement à leurs fins, en transformant le peuple +agriculteur en peuple industriel. + +[257] Lettre au Japonais Izo-Abe, fin 1904 (_Corresp. inédite_).--Voir, +page 219, le chapitre: _La Réponse de l'Asie à Tolstoy_. + +[258] _Les paroles vivantes de L. N. Tolstoy_, notes de Ténéromo (chap. +Socialisme), (publié en trad. franç. dans _Révolutionnaires_, 1906). + +[259] _Ibid._ + +[260] Conversation avec M. Paul Boyer (_Le Temps_, 4 novembre 1902). + +[261] _La Fin d'un Monde._ + +[262] Dès 1863, Tolstoï écrivait ces paroles annonciatrices de la grande +tourmente sociale: + +«_La propriété, c'est le vol_, reste, aussi longtemps qu'existe une +humanité, une vérité plus grande que la Constitution anglaise... La +mission historique de la Russie consiste en ce qu'elle apportera au +monde l'idée de la socialisation de la terre. La Révolution russe ne +peut être fondée que sur ce principe. Elle ne se fera point contre le +tsar et contre le despotisme; elle se fera contre la propriété du sol. + +[263] «Le plus cruel des esclavages est d'être privé de la terre. Car +l'esclave d'un maître est l'esclave d'un seul; mais l'homme privé du +droit à la terre est l'esclave de tout le monde.» (_La Fin d'un monde_, +chap. VII.) + +[264] La Russie était en effet dans une situation spéciale; et si le +tort de Tolstoï a été de généraliser d'après elle à l'ensemble des États +européens, on ne peut s'étonner qu'il ait été surtout sensible aux +souffrances qui le touchaient de plus près.--Voir, dans _le Grand +Crime_, ses conversations, sur la route de Toula, avec les paysans, qui +tous manquent de pain, parce que la terre leur manque, et qui tous, au +fond du cœur, attendent que la terre leur revienne. La population +agricole de la Russie forme les 80 p. 100 de la nation. Une centaine de +millions d'hommes, dit Tolstoï, meurent de faim par suite de la mainmise +des propriétaires fonciers sur le sol. Quand on vient leur parler, pour +remédier à leur mal, de la liberté de la presse, de la séparation de +l'Église et de l'État, de la représentation nationale, et même de la +journée de huit heures, on se moque d'eux, impudemment: + +«Ceux qui ont l'air de chercher partout des moyens d'améliorer la +situation des masses populaires, rappellent ce qui se passe au théâtre, +quand tous les spectateurs voient parfaitement l'acteur qui est caché, +tandis que ses partenaires qui le voient très bien aussi, feignent de ne +pas voir, et s'efforcent à distraire mutuellement leur attention.» + +Nul autre remède que de rendre la terre au peuple qui travaille. Et, +pour la solution de cette question foncière, Tolstoï préconise la +doctrine de Henry George, son projet d'un impôt unique sur la valeur du +sol. C'est son Évangile économique, il y revient inlassablement, et se +l'est si bien assimilé que souvent, dans ses œuvres, il reprend +jusqu'à des phrases entières de Henry George. + +[265] «La loi de non-résistance au mal est la clef de voûte de tout +l'édifice. Admettre la loi de l'aide mutuelle, en méconnaissant le +précepte de la non-résistance, c'est construire la voûte dans la sceller +dans sa partie centrale.» (_La Fin d'un Monde_). + +[266] Dans une lettre de 1900 à un ami (_Corresp. inéd._, p. 312), +Tolstoï se plaint de la fausse interprétation donnée à son principe de +la non-résistance. On confond, dit-il, «_Ne t'oppose pas au mal par le +mal_»... avec «_Ne t'oppose pas au mal_», c'est-à-dire avec: «Sois +indifférent au mal»... «Au lieu que la lutte contre le mal est le seul +objet du christianisme et que le commandement de la non-résistance au +mal est donné comme le moyen de lutte le plus efficace.» + +Que l'on rapproche cette conception de celle de Gandhi,--de son +_Satyâgraha_, de la «Résistance active», par l'amour et le sacrifice! +C'est la même intrépidité d'âme, qui s'oppose à la passivité. Mais +Gandhi en a accentué plus encore l'énergie héroïque.--(Cf. Romain +Rolland: _Mahâtma Gandhi_, p. 53 et suivantes;--et l'introduction à _La +Jeune Inde_, de Gandhi, p. XII et suiv.). + +[267] _La fin d'un Monde._ + +[268] Tolstoï a dessiné deux types de ces «sectateurs»,--l'un à la fin +de _Résurrection_,--l'autre dans _Encore trois morts_. + +[269] Après la condamnation par Tolstoï de l'agitation des Zemstvos, +Gorki, se faisant l'interprète du mécontentement de ses amis, écrivait: +«Cet homme est devenu l'esclave de son idée. Il y a longtemps qu'il +s'isole de la vie russe et n'écoute plus la voix du peuple. Il plane +trop haut au-dessus de la Russie.» + +[270] C'était pour lui une souffrance cuisante de ne pouvoir être +persécuté. Il avait la soif du martyre; mais le gouvernement, fort sage, +se gardait bien de la satisfaire. + +«Autour de moi, on persécute mes amis et on me laisse tranquille, bien +que, s'il y a quelqu'un de nuisible, ce soit moi. Evidemment, je ne vaux +pas la persécution, et j'en suis honteux.» (Lettre à Ténéromo, 1892, +_Corresp. inéd._, p. 184.) + +«Evidemment, je ne suis pas digne des persécutions, et il me faudra +mourir ainsi, sans avoir pu, par des souffrances physiques, témoigner de +la vérité.» (A Ténéromo, 16 mai 1892, _ibid._, p. 186.) + +«Il m'est pénible d'être en liberté.» (A Ténéromo, 1er juin 1894, +_ibid._, p. 188.) + +Dieu sait pourtant qu'il ne faisait rien pour cela! Il insulte les +Tsars, il attaque la patrie, «cet horrible fétiche auquel les hommes +sacrifient leur vie et leur liberté et leur raison» (_La Fin d'un +Monde._)--Voir, dans _Guerre et Révolution_, le résumé qu'il trace de +l'histoire de Russie. C'est une galerie de monstres: «le détraqué Ivan +le Terrible, l'aviné Pierre I, l'ignorante cuisinière Catherine I, la +débauchée Elisabeth, le dégénéré Paul, le parricide Alexandre I» (le +seul pour qui Tolstoï ait pourtant une tendresse secrète), «le cruel et +ignorant Nicolas I, Alexandre II, peu intelligent, plutôt mauvais que +bon, Alexandre III, à coup sûr un sot, brutal et ignorant, Nicolas II, +un innocent officier de hussards, avec un entourage de coquins, un jeune +homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien.» + +Dans un numéro de la revue: _Les Tablettes_, consacré à Tolstoï (Genève, +juin 1917), nous avons réuni une collection des textes les plus +significatifs de Tolstoï, relatifs à _l'État_, _la Patrie_, _la guerre_, +_l'armée_, _le service militaire_ et _la Révolution_. + +[271] Lettre à Gontcharenko, réfractaire, 19 janvier 1905 (_Corresp. +inéd._, p. 264). + +[272] Aux Doukhobors du Caucase, 1897 (_Ibid._ p. 239). + +[273] Lettre à un ami, 1900 (_Correspondance_, p. 308-9). + +[274] A Gontcharenko, 12 février 1905 (_Ibid._, p. 265). + +[275] Aux Doukhobors du Caucase, 1897 (_Correspondance_, p. 240). + +[276] A Gontcharenko, 19 janvier 1905 (_Ibid._, p. 264). + +[277] A un ami, novembre 1901 (_Ibid._, p. 326). + +Sur la question de la _Patrie_, les écrits les plus importants de +Tolstoï sont: _L'esprit chrétien et le patriotisme_, 1894 (trad. J. +Legras, éd. Perrin);--_Le patriotisme et le gouvernement_, 1900 (trad. +Birukoff, Genève);--_Carnet du soldat_, 1902;--_La guerre +russo-japonaise_, 1904;--_Salut aux réfractaires_, 1909. + +[278] «C'est comme une fente dans la machine pneumatique; tout le +souffle d'égoïsme qu'on voulait aspirer de l'âme humaine y rentre.» + +Et il s'ingénie à prouver que le texte original a été mal lu, et que la +parole exacte du second Commandement était: «Aime ton prochain comme +_Lui-même_ (comme Dieu)». (Entretiens avec Ténéromo.) + +[279] Entretiens avec Ténéromo. + +[280] Lettre à un Chinois, octobre 1906 (_Corresp. inéd._, p. 381 et +suiv.). + +[281] Tolstoï en exprimait déjà la crainte, dans sa lettre de 1906. + +[282] «Ce n'était pas la peine de refuser le service militaire et +policier, pour admettre la propriété, qui ne se maintient que par le +service militaire et policier. Les hommes qui accomplissent ce service +et profitent de la propriété agissent mieux que ceux qui refusent tout +service, en jouissant de la propriété.» (Lettre aux Doukhobors du +Canada, 1899, _Corresp. inéd._, p. 248-260.) + +[283] Lire dans les _Entretiens avec Ténéromo_, la belle page sur «le +sage Juif qui, plongé dans ce Livre, n'a pas vu les siècles s'écrouler +sur sa tête, et les peuples qui paraissaient et disparaissaient de la +terre». + +[284] «Voir le progrès de l'Europe dans les horreurs de l'État moderne, +l'État sanglant, vouloir créer un nouveau _Judenstaat_, c'est un péché +abominable.--(_Ibid._) + +[285] Et l'avenir lui donne raison. Et Dieu s'est acquitté largement +envers lui. Quelques mois avant sa mort, lui vient, du bout de +l'Afrique, l'écho de la voix messianique de Gandhi. (Voir, à la fin du +volume, le chapitre: _La réponse de l'Asie à Tolstoy_, p. 214.) + +[286] _Appel aux hommes politiques_, 1905. + +[287] On trouvera, en appendice au _Grand Crime_ et dans la trad-franç. +des _Conseils aux Dirigés_ (titre russe: _Au peuple travailleur_), un +_Appel_ d'une société japonaise _pour le Rétablissement de la Liberté de +la Terre_. + +[288] Lettre à Paul Sabatier, 7 novembre 1906. (_Corr. inéd._, p. 375.) + +[289] Lettres à un ami, juin 1892 et novembre 1901. + +[290] _Guerre et Révolution._ + +[291] Lettre à un ami. (_Corresp. inéd._ p. 354-55.) + +[292] _Ibid._ Peut-être s'agit-il là de l'_Histoire d'un Doukhobor_, +dont le titre figure dans la liste des œuvres inédites de Tolstoï. + +[293] «Imaginez que tous les hommes qui ont la vérité se réunissent +ensemble et s'installent sur une île. Serait-ce la vie?» (A un ami, mars +1901, _Corresp. inéd._ p. 325.) + +[294] 1er décembre 1910. + +[295] 16 mai 1892. Tolstoï voyait alors sa femme souffrir de la mort +d'un petit garçon, et il ne pouvait rien pour la consoler. + +[296] Lettre de janvier 1883. + +[297] «Je ne reprocherai jamais de ne pas avoir de religion. Le mal, +c'est quand les hommes mentent, feignent d'avoir de la religion.» + +Et plus loin: + +«Que Dieu nous préserve de feindre d'aimer, c'est pire que la haine.» +(_Corresp. inéd._ p. 344 et 348.) + +[298] _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1910. + +[299] Paul Birukoff vient de publier, en allemand, la belle +correspondance de Tolstoï avec sa fille Marie: _Vater und Tochter_, +Zürich, Rotapfel, 1927. + +[300] _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1910. + +[301] A un ami, 10 décembre 1903. + +[302] _Figaro_, 27 décembre 1910. La lettre fut, après la mort de +Tolstoï, remise à la comtesse par leur beau-fils, le prince Obolensky, +auquel Tolstoï l'avait confiée, quelques années auparavant. A cette +lettre était jointe une autre, également adressée à la comtesse, et qui +touchait à des sujets intimes de la vie conjugale. La comtesse la +détruisit, après l'avoir lue. (Note communiquée par Mme Tatiana +Soukhotine, fille aînée de Tolstoï.) + +[303] Cet état de souffrance date donc de 1881, c'est-à-dire de l'hiver +passé à Moscou, et de la découverte que Tolstoï fit alors de la misère +sociale. + +[304] Lettre à un ami (la traduction française, par M. +Halpérine-Kaminsky, en a été publiée sous le titre _Profession de foi_, +dans le volume: _Plaisirs cruels_, 1895). + +[305] Il semble qu'il ait subi, dans ses dernières années, et surtout +dans ses derniers mois, l'influence de Vladimir-Grigoritch Tchertkov, +ami dévoué, qui, longtemps établi en Angleterre, avait consacré sa +fortune à publier et répandre l'œuvre intégral de Tolstoï. Tchertkov +a été violemment attaqué par un des fils de Tolstoï, Léon. Mais si l'on +a pu accuser son intransigeance d'esprit, personne n'a mis en doute son +absolu dévouement; et, sans approuver la dureté peut-être inhumaine de +certains actes où l'on croit sentir son inspiration, (comme le testament +par lequel Tolstoï enleva à sa femme la propriété de tous ses écrits, +sans exception, y compris ses lettres privées), il est permis de croire +qu'il fut plus épris de la gloire de son ami que Tolstoï lui-même. + +Le journal de Valentin Boulgakov, dernier secrétaire de Tolstoï, est un +miroir fidèle des six derniers mois, à Iasnaïa Poliana, depuis le 23 +juin 1910. La traduction française en a paru dans _Les œuvres +libres_, mai 1924, chez Arthème Fayard, à Paris. + +[306] Tolstoï partit brusquement de Iasnaïa Poliana, le 28 octobre (10 +novembre) 1910, vers cinq heures du matin. Il était accompagné du +docteur Makovitski; sa fille Alexandra, que Tchertkov appelle «sa +collaboratrice la plus intime», était dans le secret du départ. Il +arriva, le même jour, à six heures du soir, au monastère d'Optina, un +des plus célèbres sanctuaires de Russie, où il avait été plusieurs fois +en pèlerinage. Il y passa la nuit et, le lendemain matin, il y écrivit +un long article sur la peine de mort. Dans la soirée du 29 octobre (11 +novembre), il alla au monastère de Chamordino, où sa sœur Marie était +nonne. Il dîna avec elle et lui exprima le désir qu'il aurait eu de +passer la fin de sa vie à Optina, «en s'acquittant des plus humbles +besognes, mais à condition qu'on ne l'obligeât point à aller à +l'église». Il coucha à Chamordino, fit, le lendemain matin, une +promenade au village voisin, où il songeait à prendre un logis, revit sa +sœur dans l'après-midi. A cinq heures, arriva inopinément sa fille +Alexandra. Sans doute, le prévint-elle que sa retraite était connue, +qu'on était à sa poursuite: ils repartirent sur-le-champ, dans la nuit. +Tolstoï, Alexandra et Makovitski se dirigèrent vers la station de +Koselsk, probablement avec l'intention de gagner les provinces du Sud, +et, de là, les pays slaves des Balkans, la Bulgarie, la Serbie. En +route, Tolstoï tomba malade à la gare d'Astapovo et dut s'y aliter. Ce +fut là qu'il mourut. + +Sur ces derniers jours, on trouvera les renseignements les plus complets +dans le volume: _Tolstoys Flucht und Tod_ (Bruno Cassirer, Berlin, +1925), où René Fuellœp-Miller et Friedrich Eckstein ont rassemblé les +récits de la fille, de la femme de Tolstoï, de son médecin, de ses amis +présents, et la correspondance secrète d'État. Celle-ci, que le +gouvernement soviétique a découverte en 1917, révèle le réseau +d'intrigues, dont l'État et l'Église entourèrent le mourant, pour +arracher de lui l'apparence d'une rétractation religieuse. Le +gouvernement, le czar en personne, exercèrent une pression sur le +Saint-Synode, qui délégua à Astapovo l'archevêque de Toula. Mais l'échec +de cette tentative fut complet. + +On voit aussi l'inquiétude gouvernementale. Une correspondance policière +entre le gouverneur-général de Riasan, prince Obolensky, et le général +Lwow, chef du département de gendarmerie de Moscou, avertit heure par +heure de tous les incidents et de tous les visiteurs à Astapovo, donne +les ordres les plus sévères pour surveiller la gare, pour bloquer le +cortège funèbre et le séparer du reste de la nation. En haut lieu, on +tremblait devant l'éventualité de grandes manifestations politiques, en +Russie. + +L'humble maison, où Tolstoï expirait, était environnée d'une nuée de +policiers, d'espions, de reporters de journaux, d'opérateurs de film, +qui guettaient la douleur de la comtesse Tolstoï, accourue pour exprimer +au mourant son amour, son repentir, et écartée de lui par ses enfants. + +[307] _Journal_, à la date du 28 octobre 1879 (trad. Bienstock Voir _Vie +et Œuvre_).--Voici le passage entier, qui est des plus beaux: + +«Il y a dans ce monde des gens lourds, sans ailes. Ils s'agitent, en +bas. Parmi eux, il y a des forts: Napoléon. Ils laissent des traces +terribles parmi les hommes, sèment la discorde, mais rasent toujours la +terre.--Il y a des hommes qui se laissent pousser des ailes, s'élancent +lentement et planent: les moines.--Il y a des hommes légers qui se +soulèvent facilement et retombent: les bons idéalistes.--Il y a des +hommes aux ailes puissantes...--Il y a des hommes célestes, qui, par +amour des hommes, descendent sur la terre en repliant leurs ailes, et +apprennent aux autres à voler. Puis, quand ils ne sont plus nécessaires, +ils remontent: Christ.» + +[308] «On peut vivre seulement pendant qu'on est ivre de la vie.» +(_Confessions_, 1879.) + +«Je suis fou de la vie... C'est l'été, l'été délicieux. Cette année, +j'ai lutté longtemps; mais la beauté de la nature m'a vaincu. Je me +réjouis de la vie». (Lettre à Fet, juillet 1880.)--Ces lignes sont +écrites en pleine crise religieuse. + +[309] Dans son _Journal_, à la date d'octobre 1865: + +«La pensée de la mort...» «Je veux et j'aime l'immortalité.» + +[310] «Je me grisai de cette colère bouillonnante d'indignation que +j'aime en moi, que j'excite même quand je la sens, parce qu'elle agit +sur moi, d'une façon calmante, et me donne, pour quelques instants au +moins, une élasticité extraordinaire, l'énergie et le feu de toutes les +capacités physiques et morales.» (_Journal du prince D. Nekhludov_, +_Lucerne_, 1857). + +[311] Son article sur _la Guerre_, à propos du Congrès universel de la +paix, à Londres, en 1891, est une rude satire des pacifistes, qui +croient à l'arbitrage entre nations: + +«C'est l'histoire de l'oiseau qu'on prend, après lui avoir mis un grain +de sel sur la queue. Il est tout aussi facile de le prendre d'abord. +C'est se moquer des gens que de leur parler d'arbitrage et de +désarmement consenti par les États. Verbiage que tout cela! +Naturellement, les gouvernements approuvent: les bons apôtres! Ils +savent bien que cela ne les empêchera jamais d'envoyer des millions de +gens à l'abattoir, quand il leur plaira de le faire. (_Le royaume de +Dieu est en nous_, chap. VI.) + +[312] La nature fut toujours «le meilleur ami» de Tolstoï, comme il +aimait à dire: + +«Un ami, c'est bien; mais il mourra, il s'en ira quelque part, et on ne +pourra le suivre, tandis que la nature à laquelle on s'est uni par +l'acte de vente, ou qu'on possède par héritage, c'est mieux. Ma nature à +moi est froide, rebutante, exigeante, encombrante; mais c'est un ami +qu'on gardera jusqu'à la mort; et quand on mourra, on y entrera.» +(Lettre à Fet, 19 mai 1861. _Corresp. inéd._, p. 31.) + +Il participait à la vie de la nature, il renaissait au printemps; («Mars +et Avril sont mes meilleurs mois pour le travail.»--A Fet, 23 mars +1877), il s'engourdissait à la fin d'automne («C'est pour moi la saison +la plus morte, je ne pense pas, je n'écris pas, je me sens agréablement +stupide.»--A Fet, 21 octobre 1869). + +Mais la nature qui lui parlait intimement au cœur, c'était la nature +de chez lui, celle de Iasnaïa. Bien qu'il ait, au cours de son voyage en +Suisse, écrit de fort belles notes sur le lac de Genève, il s'y sentait +un étranger; et ses liens avec la terre natale lui apparurent alors plus +étroits et plus doux: + +«J'aime la nature, quand de tous côtés elle m'entoure, quand de tous +côtés m'enveloppe l'air chaud qui se répand dans le lointain infini, +quand cette même herbe grasse que j'ai écrasée en m'asseyant fait la +verdure des champs infinis, quand ces mêmes feuilles qui, agitées par le +vent, portent l'ombre sur mon visage, font le bleu sombre de la forêt +lointaine, quand ce même air que je respire fait le fond bleu clair du +ciel infini, quand je ne suis pas seul à jouir de la nature, quand, +autour de moi, bourdonnent et tournoient des millions d'insectes et que +chantent les oiseaux. La jouissance principale de la nature, c'est quand +je me sens faire partie du tout.--Ici (en Suisse), le lointain infini +est beau, mais je suis sans liens avec lui.» (Mai 1857.) + +[313] Entretiens avec M. Paul Boyer (_Le Temps_, 28 août 1901). + +De fait, on s'y tromperait souvent. Soit à cette profession de foi de +Julie mourante: + +«Ce qu'il m'était impossible de croire, je n'ai pu dire que je le +croyais, et j'ai toujours cru ce que je disais croire. C'était tout ce +qui dépendait de moi.» + +A rapprocher de la lettre de Tolstoï au Saint-Synode: + +«Il se peut que mes croyances gênent ou déplaisent. Il n'est pas en mon +pouvoir de les changer, comme il n'est pas en mon pouvoir de changer mon +corps. Je ne puis croire autre chose que ce que je crois, à l'heure où +je me dispose à retourner vers ce Dieu, dont je suis sorti.» + +Ou bien ce passage de la _Réponse à Christophe de Beaumont_, qui semble +du pur Tolstoï: + +«Je suis disciple de Jésus-Christ. Mon Maître m'a dit que celui qui aime +son frère a accompli la Loi.» + +Ou encore: + +«Toute l'oraison dominicale tient en entier dans ces paroles: Que Ta +volonté soit faite!» (_Troisième lettre de la Montagne._) + +A rapprocher de: + +«Je remplace toutes mes prières par le _Pater Noster_. Toutes les +demandes que je puis adresser à Dieu sont exprimées avec plus de hauteur +morale par ces mots: Que Ta volonté soit faite!» (_Journal_ de Tolstoï, +au Caucase, 1852-53.) + +Les ressemblances de pensée ne sont pas moins fréquentes sur le terrain +de l'art que sur celui de la religion: + +«La première règle de l'art d'écrire, dit Rousseau, est de parler +clairement et de rendre exactement sa pensée.» + +Et Tolstoï: + +«Pensez ce que vous voudrez, mais de telle façon que chaque mot puisse +être compris de tous. On ne peut rien écrire de mauvais dans une langue +tout à fait claire.» + +J'ai montré ailleurs que les descriptions satiriques de l'Opéra de +Paris, dans la _Nouvelle Heloïse_, ont beaucoup de rapports avec les +critiques de Tolstoï, dans _Qu'est-ce que l'art?_. + +[314] _Journal_, 6 janvier 1903 (cité dans la _Préface de Tolstoï à ses +Souvenirs_, 1er volume de _Vie et Œuvre de Tolstoï_, publié par +Birukov). + +[315] _Quatrième Promenade._ + +[316] Lettre à Birukov. + +[317] _Sébastopol en mai 1855._ + +[318] «La vérité,... la seule chose qui me soit restée de ma conception +morale, la seule chose que j'accomplirai encore.» (17 octobre 1860.) + +[319] _Ibid._ + +[320] «L'amour pour les hommes est l'état naturel de l'âme, et nous ne +le remarquons pas.» (_Journal_, du temps qu'il était étudiant à Kazan.) + +[321] «La vérité s'ouvrira à l'amour...» (_Confessions_, 1879-81.) + +--«Moi qui plaçais la vérité dans l'unité de l'amour...» (_Ibid._) + +[322] «Vous parlez toujours d'énergie? Mais la base de l'énergie, c'est +l'amour, dit Anna, et l'amour ne se donne pas, à volonté» (_Anna +Karénine_, II, p. 270). + +[323] «La beauté et l'amour, ces deux raisons de vivre.» (_Guerre et +Paix_, II, p. 285.) + +[324] «Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Amour.» (Au Saint-Synode, +1901.) + +--«Oui, l'amour!... Non l'amour égoïste, mais l'amour tel que je l'ai +éprouvé, pour la première fois de ma vie, lorsque j'ai aperçu à mes +côtés mon ennemi mourant, et que je l'ai aimé... C'est l'essence même de +l'âme. Aimer son prochain, aimer ses ennemis, aimer tous et chacun, +c'est aimer Dieu dans toutes ses manifestations!... Aimer un être qui +nous est cher, c'est de l'amour humain, mais aimer son ennemi, c'est +presque de l'amour divin!...» (Le prince André, mourant, dans _Guerre et +Paix_, III, p. 176.) + +[325] «L'amour passionné de l'artiste pour son sujet est le cœur de +l'art. Sans amour, pas d'œuvre d'art possible.» (Lettre de septembre +1889.--_Leo Tolstoïs Briefe 1848 bis 1910_, Berlin, 1911.) + +[326] «J'écris des livres, c'est pourquoi je sais tout le mal qu'ils +font...» (Lettre de Tolstoï à P.-V. Vériguine, chef des Doukhobors, 21 +novembre 1897, _Corresp. inéd._, p. 241.) + +[327] Voir _la Matinée d'un Seigneur_,--ou, dans les _Confessions_, la +vue extrêmement idéalisée de ces hommes simples, bons, contents de leur +sort, tranquilles, ayant le sens de la vie,--ou, à la fin de la deuxième +partie de _Résurrection_, cette vision «d'une humanité, d'une terre +nouvelle», qui apparaît à Nekhludov, quand il croise des ouvriers qui +reviennent du travail. + +[328] «Un chrétien ne saurait être moralement supérieur ou inférieur à +un autre; mais il est d'autant plus chrétien qu'il se meut plus +rapidement sur la voie de la perfection, quel que soit le degré sur +lequel il se trouve, à un moment donné: en sorte que la vertu +stationnaire du pharisien est moins chrétienne que celle du larron, dont +l'âme est en plein mouvement vers l'idéal, et qui se repent sur sa +croix.» (_Plaisirs cruels_, trad. Halpérine-Kaminsky.) + +[329] Mme Tatiana Soukhotine, fille aînée de Tolstoy, m'a fait observer +que la véritable orthographe du nom de Tolstoy en français était avec un +_y_. Telle est en effet la signature de Tolstoy, dans la lettre que j'ai +reçue de lui. + +[330] Une autre édition, plus complète, a paru en 1925 chez l'éditeur +Bossard (traduction de Georges d'Ostoya et Gustave Masson). + +[331] «Dont je fus témoin, pour une partie», écrit Tolstoy. + +[332] Voir p. 71 et 72. + +[333] Acte V, tableau 1. + +[334] Acte III, tableau 2. + +[335] Cette santé d'esprit se manifeste dans les récits qui ont été +faits par Tchertkov et par les médecins de la dernière maladie de +Tolstoy. Presque jusqu'à la fin, il a continué, chaque jour, d'écrire ou +de dicter son _Journal_. + +[336] _Tolstoi und der Orient. Briefe und sonstige Zeugnisse über +Tolstois Beziehungen zu den Vertretern orientalischer Religionen_, von +Paul Birukov, Rotapfel Verlag, Zürich u. Leipzig, 1925. + +[337] Birukov a dressé, à la fin de son volume, une liste des principaux +ouvrages sur l'Orient auxquels Tolstoy a eu recours. + +[338] Il semble que certains Chinois aient reconnu aussi ces affinités. +Un voyageur russe en Chine écrit en 1922 que l'anarchisme chinois est +imbu de Tolstoy et que leur précurseur commun est Laotse. + +[339] La librairie Stock vient de publier la traduction française de son +livre: _L'Esprit du peuple chinois_, avec préface de Guglielmo Ferrero, +1927. + +[340] Tolstoy critique vigoureusement, dans sa lettre à Ku-Hung-Ming, +l'enseignement traditionnel en Chine de l'obéissance au souverain: il y +voit un dogme aussi peu fondé que le droit divin de la force. + +[341] Cet article avait paru dans le _Times_, en juin 1904; et Tamura le +lut, en décembre, à Tokio. + +[342] _Izo-Abe_, directeur du journal «_Heimin Shimbun_» («Le simple +Peuple»). Avant que la réponse de Tolstoy leur parvînt, les courageux +protestataires étaient emprisonnés et leur journal suspendu. + +[343] J'ai cité plus haut, page 164, un passage de cette réponse. A ce +jugement sur le socialisme, Tolstoy ajoute: «_Le vrai bien de l'homme +est son salut spirituel et moral; le bien matériel y est inclus. Et ce +haut but ne peut être atteint que par la complète réalisation religieuse +et morale des individus, dont la somme dans les peuples représente +l'humanité._» D'autre part, en 1909, Tolstoy répondra aux questions +économiques d'une Société japonaise «_pour la libération du pays_», en +lui recommandant les théories agraires d'Henry George. + +[344] «_Tu n'es pas seul, maître. Réjouis-toi!_» lui écrira Tokutomi, le +3 octobre 1906. «_Tu as ici beaucoup d'enfants, en esprit...._» + +[345] La revue: _Tolstoi Kenki_ (étude de Tolstoy). + +[346] Tokutomi rappelle que Tolstoy lui demanda, en 1906:--«_Savez-vous +quel est mon âge?»--«Soixante-dix-huit ans,» répondis-je.--«Non, +vingt-huit.» Je réfléchis et je dis:--«Ah! oui, en comptant votre +naissance du jour où vous êtes devenu le nouvel homme.» Il fit signe que +oui._» + +[347] Asfendiar Woissow, de Constantinople. + +[348] Lettre de Mohammed Sadig, 22 juillet 1903. + +[349] Lettre d'Elkibajew, 10 juin 1908. + +[350] A Mohammed Sadig, 20 août 1903. + +[351] Tolstoy était enthousiaste de la prière de Mahomet pour la +pauvreté: «_Seigneur, conserve ma vie en pauvreté et fais qu'en pauvreté +je meure!_» + +[352] A Woissow, 11 novembre 1902. + +[353] Cette grande personnalité, dont l'influence réformatrice s'est +exercée sur l'université d'Al Azhar, et, par delà, sur tout l'Islam +Sunnite, où il représentait le modernisme, a été récemment étudiée par +B. Michel et le Cheikh Moustapha Abdel Razik, qui ont traduit et publié +en français son principal traité: _Rissalat al Tawid,--Exposé de la +religion musulmane_, librairie Orientaliste Paul Geuthner, 1925. + +[354] A Isabella Arkadjewna Grinewskaja. Dans une autre lettre à +Elkibajew (10 juin 1908), Tolstoy dit qu'il n'y a qu'une seule religion. +Elle ne s'est pas encore tout entière révélée à l'humanité, mais elle +apparaît dans toutes les religions, par fragments. «_Tout progrès de +l'humanité repose sur l'union toujours plus intime des hommes dans cette +unique vraie religion._» + +[355] Dans une lettre à Krymbajew, en 1908, Tolstoy, définissant une +vraie religion par l'amour de Dieu et du prochain, dégagé de toute +croyance parasite, fait l'éloge du Bâbisme et de la secte de Kazan. Une +autre lettre de décembre 1908 à Fridulchan-Wadalbekow exprime la même +admiration du Bâbisme. + +[356] A quelques exceptions près, au premier rang desquelles je nomme +Max Müller, grand esprit et grand cœur, que vénérait Vivekananda. + +[357] En 1828, l'un des plus vastes esprits de notre temps, _Râjâ Râm +Mohan Roy_, fonda la communauté de _Brahmâ Samâj_, qui rassemblait +toutes les religions du monde en un système religieux; basé sur la +croyance en un seul Dieu. Une telle pensée, nécessairement limitée +d'abord à une élite, a eu, depuis, des échos profonds dans l'âme des +grands mystiques du Bengale; et, par eux, elle pénètre peu à peu dans +les masses. + +[358] Vivekananda disait de lui-même: «_Je suis Çankara._» (le grand +Vedantiste du VIIIe siècle). + +[359] _Yogas's Philosophy. Lectures on Râja Yoga or conquering internal +nature_, by Swami Vivekananda, New-York, 1896. + +[360] _Parahamsa Sri Ramakrishna_, by Vivekananda, 2e édition, Madras, +1905. + +[361] «_Lord of Love_», titre d'un ouvrage de _Baba Premananda Bharati_ +(1904), dont Tolstoy traduisit des fragments. + +[362] Premananda Bharati, 1904. + +[363] C.-R. Das, mort récemment, était devenu l'ami intime de Gandhi et +le chef politique du parti _Swarajiste_ indien, qui veut concilier les +méthodes de Non-Violence avec la participation aux Conseils législatifs. + +[364] De Londres. La lettre est perdue. On ne la connaît que par la +réponse de Tolstoy. + +[365] Dans son Autobiographie, en cours de publication, sous le titre: +_Histoire de mes Expériences avec la Vérité_ (_Young India_, 26 août et +14 octobre 1926), Gandhi raconte que ce fut en 1893-94 qu'il lut pour la +première fois un ouvrage de Tolstoy: _Le Royaume de Dieu est en vous_. +«_J'en fus bouleversé. Devant l'indépendance de pensée, la moralité +profonde et la sincérité de ce livre, tous les autres me parurent pâles +et insignifiants..._» Un ou deux ans plus tard, il lut: _Que devons-nous +faire?_ et _Les Évangiles_; il fit une étude passionnée de Tolstoy. «_Je +commençai à réaliser de plus en plus, dit-il, les infinies possibilités +de l'amour universel..._» En 1904, il crée à Phœnix, près de Durban, +une colonie agricole, sur les plans de Tolstoy. Il y rassemble les +Indiens, sous la double loi qu'il leur imposa de Non-Résistance et de +pauvreté volontaire. On trouvera dans ma Vie de _Mâhâtmâ Gandhi_ (p. +18-23) le récit de cette croisade qui se prolongea près de vingt ans. Un +an avant qu'il écrivît à Tolstoy, il venait d'achever son fameux livre: +_Hind Swarâj_ (Home Rule Indien),--cet «Évangile de l'amour héroïque», +dont le gouvernement de l'Inde prohiba l'original en Gujarât et dont +Gandhi envoya l'édition anglaise à Tolstoy le 4 avril 1910. + +[366] Joseph J. Doke: _M. K. Gandhi, an Indian Patriot in South Africa_, +1909. + +[367] Édité à Phœnix, Natal. + +[368] Cette liste, dressée par Alexis Sergeyenko, m'a été communiquée +par Paul Birukoff. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Tolstoy, by Romain Rolland + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE TOLSTOY *** + +***** This file should be named 37951-0.txt or 37951-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/9/5/37951/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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