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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les bijoux indiscrets + +Author: Denis Diderot + +Release Date: September 20, 2011 [EBook #37491] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BIJOUX INDISCRETS *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h1>LES BIJOUX INDISCRETS</h1> + +<h4>1748</h4> + +<h4>AU MONOMOTAPA</h4> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="NOTICE_PRELIMINAIRE" id="NOTICE_PRELIMINAIRE"></a>NOTICE PRÉLIMINAIRE</h2> + + +<p>Voici un livre qui a été bien discuté, et qui, nous le comprenons +de reste, n'a pas le droit d'être publié autrement que dans une collection +d'<i>œuvres complètes</i>, où il est comme noyé et trouve immédiatement +son correctif. C'est une incartade de jeune homme, la suite d'un +pari, le désir de démontrer à une maîtresse exigeante<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> qu'il n'y avait +rien de plus facile que de faire du Crébillon fils, mais qu'on pouvait, +même en suivant ce modèle dangereux, mettre autre chose, dans un +roman léger, que des allusions et des scènes libres. Diderot a gagné son +pari, et le jugement qu'il faut porter des <i>Bijoux indiscrets</i>, est celui +qu'en porte M. Mézières, de l'Académie française, derrière l'opinion +duquel nous aimons à nous abriter.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir les <i>Mémoires</i> de M<sup>me</sup> de Vandeul, t. I, p. <span class="smcap">XLII</span>.</p></div> + +<p>En parlant<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> des réformes introduites par Lessing dans le théâtre +allemand, M. Mézières dit, en effet: «De cette condamnation portée +contre la France, il fallait cependant excepter un homme, un penseur +original qui, avant Lessing, avait jugé, avec une complète indépendance, +la scène de son pays, et que Lessing lui-même reconnaissait comme son +prédécesseur et son maître en critique: j'ai nommé Diderot, dont les +Allemands de nos jours ne contestent pas absolument l'influence sur +l'auteur de la <i>Dramaturgie</i>, mais qu'ils laissent volontiers dans l'ombre +sans lui attribuer toute la part d'initiative qui lui revient<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Ce qui est +vrai, et ce que la critique allemande a le tort de ne pas dire hautement, +c'est que Lessing, de son propre aveu, emprunta à Diderot une partie +de ses arguments contre le théâtre français, et que, sans l'exemple de +Diderot, il n'aurait été ni si hardi, ni si pénétrant, dans sa critique +dramatique. Lui-même le reconnaît avec une bonne foi dont ses biographes +devraient s'inspirer pour rendre à chacun ce qui lui est dû. +Lessing n'était encore qu'un étudiant obscur de l'Université de Leipzig, +lorsque, <i>dans un roman frivole où s'agitaient des questions graves</i>, Diderot +critiquait sévèrement la tragédie française. Ce passage des <i>Bijoux +indiscrets</i> frappa tellement Lessing, que, vingt ans plus tard, il le traduisait +tout entier dans la <i>Dramaturgie</i>, et l'acceptait ainsi comme point +de départ de ses attaques passionnées contre le système dramatique de +la France.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Introduction à la <i>Dramaturgie</i>, de Lessing, traduite par MM. Ed. de Suckau et Crouslé. +Didier, 1873, in-18.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Nous reparlerons de cette question en nous occupant du <i>Théâtre</i> de Diderot.</p></div> + +<p>Des questions graves! Le mot doit faire réfléchir ceux qui se trouveraient +trop pressés de condamner ce livre. Des questions graves, mais +quelles? D'abord, celle de la réforme du théâtre que Diderot allait tenter +bientôt sur la scène même de la Comédie française; ensuite celle des +idées philosophiques dont il allait donner, peu d'années après, une formule +plus sévère dans l'<i>Interprétation de la nature</i>; enfin la critique +des mœurs de l'époque, critique qui n'était pas sans portée, précisément +parce qu'elle était moins fine et moins complaisante que celle du modèle +que l'auteur avait choisi, Crébillon fils.</p> + +<p>Mais le lecteur verra tout cela, et, sans doute, il jugera qu'il faut +pardonner un peu à Diderot la façon dont il s'y est pris pour faire parvenir +à des courtisans, à des femmes, à des jeunes gens, des idées dont +ils n'auraient jamais eu connaissance s'il les eût consignées dans un livre +à l'usage des seuls philosophes. En se reportant à la licence du temps +où il écrivait, on verra qu'il ne l'a point dépassée, si ce n'est en latin, +et l'on sait quel est le privilége du latin. Ce privilége doit être encore +plus facilement accordé à cette langue, aujourd'hui qu'on ne la sait +plus.</p> + +<p>Les <i>Bijoux</i> sont une œuvre où la jeunesse qui s'en va (Diderot avait +trente-cinq ans) lutte encore avec la maturité qui arrive. Lorsque +Diderot fut à l'entrée de la vieillesse, lorsqu'il pensa à réunir, chose +qu'il ne fit jamais, les pages qu'il avait semées avec tant d'insouciance +pendant sa vie, il jugea lui-même sévèrement cet écart. Il disait à Naigeon, +qui le rapporte dans ses <i>Mémoires</i>: «Ce ne sont pas les mauvais +livres qui font les mauvaises mœurs d'un peuple, mais ce sont les mauvaises +mœurs d'un peuple qui font les mauvais livres; ce sont comme +les exhalaisons pestilentielles d'un cloaque.» «Quoique le mien, ajoutait-il, +fût une grande sottise, je suis très-surpris de n'en avoir pas, +à cette époque, fait de plus grande.» Il n'entendait, continue Naigeon, +parler de ce livre, même en bien, qu'avec chagrin et avec cet air +embarrassé que donne le souvenir d'une faute qu'on se reproche tacitement. +Il m'a souvent assuré que, s'il était possible de réparer cette +faute par la perte d'un doigt, il ne balancerait pas d'en faire le sacrifice +à l'entière suppression de ce délire de son imagination.»</p> + +<p>Nous ne doutons pas de ce repentir sincère, mais il est probable +qu'avant de les détruire, Diderot aurait voulu relire les <i>Bijoux</i>; qu'il +aurait alors un peu marchandé; qu'après avoir offert un doigt, il aurait +désiré que ce fût le plus petit, et de la main gauche; qu'il aurait +demandé grâce pour les chapitres sérieux; qu'il aurait, en fin de +compte, trouvé qu'il y en avait si peu qui ne l'étaient pas, que cela ne +valait pas la peine de se préoccuper des autres outre mesure; que, +d'ailleurs, l'expiation par l'exposition perpétuelle de sa faute était une +punition plus réelle que la suppression impossible d'une chose une fois +mise sous les yeux du public; et il aurait fini certainement, après tous +ces raisonnements, comme a fini Naigeon, qui, les ayant faits aussi, et +ayant affirmé que Diderot aurait banni les <i>Bijoux</i> de toutes les éditions +de ses œuvres, les inséra dans la sienne, en les augmentant de +trois chapitres inédits et en disant: «J'oserai hasarder un jugement +que l'avenir me paraît devoir confirmer: à mesure que les livres purement +et simplement licencieux perdront de leur célébrité, celui-ci +pourrait bien en acquérir, parce qu'on y trouve la satire des mauvaises +mœurs, de la fausse éloquence, des préjugés religieux, avec une +connaissance très-étendue des langues, des sciences et des beaux-arts, +des pages très-philosophiques et très-sages, des morceaux allégoriques +remplis de finesse, avec beaucoup de chaleur et de verve.» M. Rosenkranz +(<i>Diderot's Leben und Werke</i>) signale en effet, parmi ces morceaux, +le <i>Rêve de Mangogul</i> (chap. <span class="smcap">XXXII</span>) comme un chef-d'œuvre.</p> + +<p>Dans son <i>Catalogue</i> (manuscrit, Bibliothèque de l'Arsenal), M. de +Paulmy dit: «Les <i>Bijoux indiscrets</i>, tirés d'un ancien fabliau intitulé +les <i>C. qui parlent</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Il s'est ici fort étendu et forme un roman très-libre, +mais agréable. On l'attribue à Diderot. La première édition est de 1748. +C'est ici la seconde, ornée de figures moins médiocres. L'ouvrage a été +traduit en anglais.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Le titre véritable du fabliau est: <i>Le chevalier qui faisait parler les c... et les c...</i> +(Voyez <i>Fabliaux et Contes</i> recueillis par Barbazan, édition de Méon, t. III, p. 409.)</p></div> + +<p>Il est assez difficile de se reconnaître dans ces éditions de la +première heure. Dans l'espace de quelques mois, il y en eut six en +Hollande. Elles sont sans date, et portent en général l'indication: <i>Au +Monomotapa</i>, quoiqu'il y en ait qui portent celle de <i>Pékin</i>. La première +était en trois volumes in-12<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Celle que nous croyons être la seconde, +d'après l'indication de M. de Paulmy, n'en a que deux. Elle a de fort +jolies figures, sans signature. Le frontispice allégorique a pour sujet: +<i>l'Imagination prenant la plume des mains de la Folie et l'Amour lui +dictant</i>. La Folie, habillée en pèlerine, debout, un bâton surmonté +d'une marotte dans la main gauche, tend de la droite une plume à l'Imagination, +à demi vêtue, assise sur un tertre, à l'ombre d'un arbre et +au bord d'un ruisseau. L'Amour, à ses pieds, place une feuille de +papier sur ses genoux.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Nous n'avons pas vu cette édition en trois volumes et nous doutons. Si nous nous en +rapportons à un mot du chapitre <span class="smcap">XXXV</span>, l'édition originale n'aurait eu que deux volumes.</p></div> + +<p>La vignette du titre représente un lit carré, dont un Amour voltigeant +ferme les rideaux, en tirant la langue et en faisant de la main +gauche le geste que les enfants appellent montrer les cornes.</p> + +<p>Il y a, en outre, quatre gravures dans le premier volume et deux +dans le second, aux chapitres: <i>Évocation du génie</i> (<span class="smcap">IV</span>), les <i>Gredins</i> (<span class="smcap">XXVI</span>), +la <i>Petite Jument</i> (<span class="smcap">XXXI</span>), le <i>Rêve de Mangogul</i> (<span class="smcap">XXXII</span>), <i>Événements singuliers</i> +(<span class="smcap">LI</span>), <i>Zuleïman et Zaïde</i> (<span class="smcap">LII</span>).</p> + +<p>Deux contrefaçons, toutes deux du même nombre de pages, mais +avec des différences typographiques dans le texte, ont cette même suite +de gravures retournées et assez mal exécutées, quoique dans l'une d'elles +les premières planches aient des parties d'une grande finesse. Elles se +distinguent par la vignette du titre qui, dans l'une, consiste en un cadre +dans lequel est représentée une femme à demi nue recevant la visite d'un +pacha vêtu seulement d'un turban extravagant. Le cadre est surmonté +d'un bois de cerf dans lequel est passé un anneau. Sur une guirlande, +on lit: <i>Sunt similia tuis</i>. L'autre porte seulement cette même devise en +trois lignes sur une plaque encadrée de satyres engaînés et surmontée +d'une tête de cerf.</p> + +<p>Cazin a donné une édition in-18 avec les figures réduites. Lombard, +de Langres, dans ses <i>Souvenirs</i>, cite ces coquets petits volumes comme +étant de ceux que les colporteurs juifs faisaient passer le plus facilement +et le plus volontiers dans les colléges. Ceci explique suffisamment +l'interdiction prononcée contre les réimpressions, et la condamnation +insérée au <i>Moniteur</i> du 7 août 1835 contre une édition (1833) du même +genre et ayant sans doute même destination.</p> + +<p>Voici l'opinion de Clément sur le livre, quand il parut:</p> + +<p>«Si je vous connais bien, écrit-il à son correspondant, vous vous +amuserez encore davantage des <i>Bijoux indiscrets</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, grâce à Mangogul, +roi de Congo, qui vient de les faire parler avec tant d'éloquence... Vous +concevez, monsieur, ce qu'avec une pareille idée on peut amener de +situations: l'auteur en a trouvé de bonnes, sans doute... mais il ne tire +pas assez de parti de celles qu'il imagine. Ses détails sont faibles, ses +digressions fréquentes, quelquefois longues, pas toujours intéressantes. +En général, il n'y a pas assez de chaleur dans l'exécution, de légèreté, +de fine plaisanterie, de cette fleur de gaieté, de ces naïvetés heureuses +si nécessaires aux bons contes.» (<i>Cinq Années littéraires</i>, lettre <span class="smcap">IV</span>.)</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Il venait de lui parler de l'<i>Histoire du Parlement d'Angleterre</i>, par l'abbé Raynal.</p></div> + +<p>On voit que Clément prenait la chose comme il fallait la prendre. +Palissot, plus sévère, ne voulut pas rire, et quand Voltaire le pria, ainsi +que l'avait déjà fait le comte de B***, après la première édition de la +<i>Dunciade</i>, de rayer dans les suivantes ses injures à Diderot, il répondit +au patriarche avec indignation:</p> + +<p>«A l'égard de M. Diderot, il est très-vrai que je ne l'ai jamais vu, +mais je l'ai lu, par malheur pour l'un de nous deux; et d'ailleurs, il est +un de ceux dont j'ai eu le plus à me plaindre. J'en ai bien du regret, +puisque vous paraissez l'aimer. Par la même raison, je suis plus fâché +encore qu'il ait fait l'article <i>Encyclopédie</i>, le <i>Fils naturel</i>, le <i>Père de +famille</i>, et surtout qu'on lui attribue les <i>Bijoux indiscrets</i>.»</p> + +<p>La Harpe commence son article sur Diderot, dans la <i>Philosophie du</i> +<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>, par une violente attaque contre ce livre. Parmi les reproches +qu'il lui adresse, il insiste particulièrement sur ce point que, +Mangogul étant évidemment Louis XV et Mirzoza M<sup>me</sup> de Pompadour, en +ne disant pas d'injures à ces deux personnages, l'auteur n'avait fait +qu'une œuvre «de la plus basse adulation.» La Harpe avait à ce +moment—c'était après la Révolution—la mauvaise habitude de ne pas +lire ce dont il parlait, et le défaut de ne pas se rappeler ce qu'il avait +lu. Pour donner une idée exacte de sa méthode, nous n'en voulons +citer qu'un exemple, mais il est topique:</p> + +<p>«L'auteur, dit-il, si complaisant pour les <i>Sultans</i>, ne l'était pas +autant, à beaucoup près, pour ses confrères les romanciers, car ces +confrères étaient des rivaux, et des rivaux alors beaucoup plus connus +que lui. Aussi ne les ménage-t-il pas. Il fait ordonner au sultan de +Congo, pour <i>somnifère</i>, la lecture de la <i>Marianne</i>, de Marivaux, des +<i>Confessions</i>, de Duclos, et des <i>Égarements</i>, de Crébillon fils. C'étaient +précisément les trois romans nouveaux qui avaient eu dans le temps +le plus de succès. Les trois romans que nous a laissés Diderot n'approchent +pas du moindre de ceux-là: jugez de son équité et de sa modestie.»</p> + +<p>Jugez de l'équité de La Harpe en ouvrant les <i>Bijoux</i> et en lisant à +l'endroit indiqué par lui, chapitre <span class="smcap">XLVI</span>, non pas <i>somnifère</i>, mais <i>anti-somnifère</i>, +ce qui est quelque peu différent.</p> + +<p>Les <i>Bijoux</i> sont un <i>livre à clef</i>. Cette clef n'a point été donnée par +M. G. Brunet dans les deux volumes sous ce titre qu'il a tirés des papiers +de Quérard. Nous indiquerons en note les découvertes que nous croirons +avoir faites dans cette direction. Mais nous devons, dès à présent, +dire que, quoiqu'il soit admis, malgré l'irrégularité de la filiation dans +le roman, qu'<i>Erguebzed</i> est Louis XIV; et <i>Mangogul</i>, Louis XV; <i>Mirzoza</i>, +M<sup>me</sup> de Pompadour; <i>Sélim</i>, le maréchal de Richelieu; le <i>Congo</i>, la +France; <i>Banza</i>, Paris; <i>Circino</i>, Newton; <i>Olibri</i>, Descartes; la <i>Manimonbanda</i>, +la reine Marie Leczinska, les rapprochements qu'on peut +tenter ont si peu de consistance, se trouvent tellement contredits par +d'autres passages, qu'il est difficile de croire que Diderot ait eu l'intention +de faire autre chose qu'une peinture volontairement vague et +indécise. Louis XIV, qui est d'abord <i>Erguebzed</i>, devient plus loin <i>Kanoglou</i>; +la majeure partie des noms qu'on reconnaît sont de la fin du +règne de ce roi. On aurait donc tort de chercher un libelle où il n'y a +qu'une improvisation qui n'a pas dû même être relue par l'auteur.</p> + +<p>Selon nous, ce qu'a voulu faire Diderot, c'est surtout la critique de +cette habitude qu'avait Louis XV de se faire lire à son petit lever la +chronique scandaleuse relevée pour lui par les agents de M. Berryer, +alors, et plus tard de M. de Sartine<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. Quant au génie <i>Cucufa</i>, c'est la +personnification du repentir, de la retraite du monde, et l'anneau qui a +de si singulières propriétés, c'est certainement le besoin de parler qui +se présente alors qu'arrive la contrition, et qui pousse les femmes au +confessionnal, où elles disent... tout ou à peu près tout.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Voyez: <i>Journal des inspecteurs de M. de Sartine</i>, Paris et Bruxelles, 1863, 1 vol. grand +in-18, et la <i>Police dévoilée</i>, par Manuel; Paris, l'an second de la liberté, 2 vol. in-8º.</p></div> + +<p>Mais arrêtons-nous vite dans ces essais d'interprétation, en songeant +qu'il ne s'agit point ici d'expliquer le <i>Second Faust</i>, mais une simple +bagatelle, et que Diderot se plaint quelque part des commentateurs qui +font dire à leur auteur des choses auxquelles il n'a jamais pensé.</p> + +<p>Les <i>Bijoux indiscrets</i> ont été traduits en anglais (1749). Les diverses +éditions en français sont de 1748, 1756, 1772 (éd. d'Amsterdam, rare) +in-12; 1786 (Cazin) in-18; 1833 petit in-8º, fig.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="A_ZIMA" id="A_ZIMA"></a>A ZIMA<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Il ne nous semble pas que cette jeune fille puisse être, comme on l'a dit, +M<sup>me</sup> de Puisieux, qui était jeune, il est vrai, mais mariée. C'est un nom en l'air. +M<sup>me</sup> de Puisieux serait plutôt Aglaé, la <i>sage</i> Aglaé, «des plus vertueuses et des +moins édifiantes.»</p></div> + + +<p>Zima, profitez du moment. L'aga Narkis entretient votre +mère, et votre gouvernante guette sur un balcon le retour de +votre père: prenez, lisez, ne craignez rien. Mais quand on +surprendrait <i>les Bijoux indiscrets</i> derrière votre toilette, pensez-vous +qu'on s'en étonnât? Non, Zima, non; on sait que <i>le Sopha</i>, +<i>le Tanzaï</i> et <i>les Confessions</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> ont été sous votre oreiller. Vous +hésitez encore? Apprenez donc qu'Aglaé n'a pas dédaigné de +mettre la main à l'ouvrage que vous rougissez d'accepter. +«Aglaé, dites-vous, la sage Aglaé!...» Elle-même. Tandis +que Zima s'ennuyait ou s'égarait peut-être avec le jeune bonze +Alléluia, Aglaé s'amusait innocemment à m'instruire des aventures +de Zaïde, d'Alphane, de Fanni, etc., me fournissait le peu +de traits qui me plaisent dans l'histoire de Mangogul, la revoyait +et m'indiquait les moyens de la rendre meilleure; car si Aglaé +est une des femmes les plus vertueuses et les moins édifiantes +du Congo, c'est aussi une des moins jalouses de bel esprit et +des plus spirituelles. Zima croirait-elle à présent avoir bonne +grâce à faire la scrupuleuse? Encore une fois, Zima, prenez, +lisez, et lisez tout: je n'en excepte pas même les discours du +<i>Bijou voyageur</i> qu'on vous interprétera, sans qu'il en coûte à +votre vertu; pourvu que l'interprète ne soit ni votre directeur +ni votre amant.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Le Sopha</i>, de Crébillon fils, 1745.—<i>Tanzaï et Néadarné</i>, du même. Pékin +(<i>Paris</i>), 1734.—Les <i>Confessions du Comte de ***</i>, par Duclos. Amsterdam, 1742. +(<span class="smcap">Br.</span>)</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>LES +BIJOUX INDISCRETS</h2> + +<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h2> + +<h3>NAISSANCE DE MANGOGUL.</h3> + + +<p>Hiaouf Zélès Tanzaï régnait depuis longtemps dans la grande +Chéchianée; et ce prince voluptueux continuait d'en faire les +délices. Acajou, roi de Minutie, avait eu le sort prédit par son +père. Zulmis avait vécu. Le comte de... vivait encore. Splendide, +Angola, Misapouf, et quelques autres potentats des Indes et de +l'Asie étaient morts subitement. Les peuples, las d'obéir à des +souverains imbéciles, avaient secoué le joug de leur postérité; +et les descendants de ces monarques malheureux erraient +inconnus et presque ignorés dans les provinces de leurs empires. +Le petit-fils de l'illustre Schéerazade s'était seul affermi sur le +trône; et il était obéi dans le Mogol sous le nom de Schachbaam<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, +lorsque Mangogul naquit dans le Congo. Le trépas de +plusieurs souverains fut, comme on voit, l'époque funeste de +sa naissance.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Tous les noms qui précèdent celui de Mangogul sont pris dans les romans du +temps et dans <i>les Mille et une Nuits</i>, ainsi que la géographie fantaisiste qui les encadre. +Le comte de ***, qui vivait encore, est celui des <i>Confessions du Comte de ***</i>, +par Duclos.—D'après Crébillon fils, Hiaouf Zélès Tanzaï veut dire, en langue chéchianienne, +<i>rival du soleil</i>.</p></div> + +<p>Erguebzed son père n'appela point les fées autour du berceau +de son fils, parce qu'il avait remarqué que la plupart des +princes de son temps, dont ces intelligences femelles avaient +fait l'éducation, n'avaient été que des sots. Il se contenta de +commander son horoscope à un certain Codindo, personnage +meilleur à peindre qu'à connaître.</p> + +<p>Codindo était chef du collége des Aruspices de Banza, +anciennement la capitale de l'empire. Erguebzed lui faisait une +grosse pension, et lui avait accordé, à lui et à ses descendants, +en faveur du mérite de leur grand-oncle, qui était excellent +cuisinier, un château magnifique sur les frontières du Congo. +Codindo était chargé d'observer le vol des oiseaux et l'état du +ciel, et d'en faire son rapport à la cour; ce dont il s'acquittait +assez mal. S'il est vrai qu'on avait à Banza les meilleures pièces +de théâtre et les salles de spectacles les plus laides qu'il y eût +dans toute l'Afrique, en revanche, on y avait le plus beau +collége du monde, et les plus mauvaises prédictions.</p> + +<p>Codindo, informé de ce qu'on lui voulait au palais d'Erguebzed, +partit fort embarrassé de sa personne; car le pauvre +homme ne savait non plus lire aux astres que vous et moi: on +l'attendait avec impatience. Les principaux seigneurs de la cour +s'étaient rendus dans l'appartement de la grande sultane. Les +femmes, parées magnifiquement, environnaient le berceau de +l'enfant. Les courtisans s'empressaient à féliciter Erguebzed sur +les grandes choses qu'il allait sans doute apprendre de son fils. +Erguebzed était père, et il trouvait tout naturel qu'on distinguât +dans les traits informes d'un enfant ce qu'il serait un jour. +Enfin Codindo arriva. «Approchez, lui dit Erguebzed: lorsque +le ciel m'accorda le prince que vous voyez, je fis prendre avec +soin l'instant de sa naissance, et l'on a dû vous en instruire. +Parlez sincèrement à votre maître, et annoncez-lui hardiment +les destinées que le ciel réserve à son fils.</p> + +<p>—Très-magnanime sultan, répondit Codindo, le prince né de +parents non moins illustres qu'heureux, ne peut en avoir que +de grandes et de fortunées: mais j'en imposerais à Votre Hautesse, +si je me parais devant elle d'une science que je n'ai point. +Les astres se lèvent et se couchent pour moi comme pour les +autres hommes; et je n'en suis pas plus éclairé sur l'avenir, +que le plus ignorant de vos sujets.</p> + +<p>—Mais, reprit le sultan, n'êtes-vous pas astrologue?</p> + +<p>—Magnanime prince, répondit Codindo, je n'ai point cet +honneur.</p> + +<p>—Eh! que diable êtes-vous donc? lui répliqua le vieux +mais bouillant Erguebzed.</p> + +<p>—Aruspice!</p> + +<p>—Oh! parbleu, je n'imaginais pas que vous en eussiez eu +la pensée. Croyez-moi, seigneur Codindo, laissez manger en +repos vos poulets, et prononcez sur le sort de mon fils, comme +vous fîtes dernièrement sur le rhume de la perruche de ma +femme.»</p> + +<p>A l'instant Codindo tira de sa poche une loupe, prit l'oreille +gauche de l'enfant, frotta ses yeux, tourna et retourna ses +besicles, lorgna cette oreille, en fit autant du côté droit, et +prononça: que le règne du jeune prince serait heureux s'il +était long<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> L'enfance de Louis XV fut maladive.</p></div> + +<p>«Je vous entends, reprit Erguebzed: mon fils exécutera +les plus belles choses du monde, s'il en a le temps. Mais, +morbleu, ce que je veux qu'on me dise, c'est s'il en aura le +temps. Que m'importe à moi, lorsqu'il sera mort, qu'il eût été +le plus grand prince du monde s'il eût vécu? Je vous appelle +pour avoir l'horoscope de mon fils, et vous me faites son oraison +funèbre.»</p> + +<p>Codindo répondit au prince qu'il était fâché de n'en pas +savoir davantage; mais qu'il suppliait Sa Hautesse de considérer +que c'en était bien assez pour le peu de temps qu'il était devin. +En effet, le moment d'auparavant qu'était Codindo?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h2> + +<h3>ÉDUCATION DE MANGOGUL.</h3> + + +<p>Je passerai légèrement sur les premières années de Mangogul. +L'enfance des princes est la même que celle des autres hommes, +à cela près qu'il est donné aux princes de dire une infinité de +jolies choses avant que de savoir parler. Aussi le fils d'Erguebzed +avait à peine quatre ans, qu'il avait fourni la matière d'un +Mangogulana. Erguebzed qui était homme de sens, et qui ne +voulait pas que l'éducation de son fils fût aussi négligée que la +sienne l'avait été, appela de bonne heure auprès de lui, et +retint à sa cour, par des pensions considérables, ce qu'il y avait +de grands hommes en tout genre dans le Congo; peintres, philosophes, +poëtes, musiciens, architectes, maîtres de danse, de +mathématiques, d'histoire, maîtres en fait d'armes, etc. Grâce +aux heureuses dispositions de Mangogul, et aux leçons continuelles +de ses maîtres, il n'ignora rien de ce qu'un jeune prince +a coutume d'apprendre dans les quinze premières années de sa +vie, et sut, à l'âge de vingt ans, boire, manger et dormir aussi +parfaitement qu'aucun potentat de son âge.</p> + +<p>Erguebzed, à qui le poids des années commençait à faire +sentir celui de la couronne, las de tenir les rênes de l'empire, +effrayé des troubles qui le menaçaient, plein de confiance dans +les qualités supérieures de Mangogul, et pressé par des sentiments +de religion, pronostics certains de la mort prochaine, ou +de l'imbécillité des grands, descendit du trône pour y placer +son fils; et ce bon prince crut devoir expier dans la retraite les +crimes de l'administration la plus juste dont il fût mémoire dans +les annales du Congo.</p> + +<p>Ce fut donc l'an du monde 1,500,000,003,200,001, de +l'empire du Congo le 3,900,000,700,03, que commença le +règne de Mangogul, le 1,234,500 de sa race en ligne directe. +Des conférences fréquentes avec ses ministres, des guerres à +soutenir, et le maniement des affaires, l'instruisirent en fort +peu de temps de ce qui lui restait à savoir au sortir des mains +de ses pédagogues; et c'était quelque chose.</p> + +<p>Cependant Mangogul acquit en moins de dix années la +réputation de grand homme. Il gagna des batailles, força des +villes, agrandit son empire, pacifia ses provinces, répara le +désordre de ses finances, fit refleurir les sciences et les arts, +éleva des édifices, s'immortalisa par d'utiles établissements, +raffermit et corrigea la législation, institua même des académies; +et, ce que son université ne put jamais comprendre, il acheva +tout cela sans savoir un seul mot de latin.</p> + +<p>Mangogul ne fut pas moins aimable dans son sérail que +grand sur le trône. Il ne s'avisa point de régler sa conduite sur +les usages ridicules de son pays. Il brisa les portes du palais +habité par ses femmes; il en chassa ces gardes injurieux de +leur vertu; il s'en fia prudemment à elles-mêmes de leur +fidélité: on entrait aussi librement dans leurs appartements +que dans aucun couvent de chanoinesses de Flandres; et on y +était sans doute aussi sage. Le bon sultan que ce fut! il n'eut +jamais de pareil que dans quelques romans français. Il était +doux, affable, enjoué, galant, d'une figure charmante, aimant +les plaisirs, fait pour eux, et renfermait dans sa tête plus d'esprit +qu'il n'y en avait eu dans celle de tous ses prédécesseurs +ensemble.</p> + +<p>On juge bien qu'avec un si rare mérite, beaucoup de femmes +aspirèrent à sa conquête: quelques-unes réussirent. Celles qui +manquèrent son cœur, tâchèrent de s'en consoler avec les +grands de sa cour. La jeune Mirzoza fut du nombre des premières<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>. +Je ne m'amuserai point à détailler les qualités et les +charmes de Mirzoza; l'ouvrage serait sans fin, et je veux que +cette histoire en ait une.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> M<sup>me</sup> de Pompadour (M<sup>me</sup> Lenormand d'Étioles) avait mis une certaine persistance +à courir après le <i>mouchoir</i>. Suivant les chasses, se faisant remarquer par +son assiduité à toutes les fêtes et par sa coquetterie, sa faveur était plutôt le résultat +de son habileté que celui d'un penchant irrésistible de la part du roi.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h2> + +<h3>QU'ON PEUT REGARDER COMME LE PREMIER +DE CETTE HISTOIRE.</h3> + + +<p>Mirzoza fixait Mangogul depuis plusieurs années. Ces amants +s'étaient dit et répété mille fois tout ce qu'une passion violente +suggère aux personnes qui ont le plus d'esprit. Ils en étaient +venus aux confidences; et ils se seraient fait un crime de se +dérober la circonstance de leur vie la plus minutieuse. Ces suppositions +singulières: «Si le ciel qui m'a placé sur le trône +m'eût fait naître dans un état obscur, eussiez-vous daigné descendre +jusqu'à moi, Mirzoza m'eût-elle couronné?... Si Mirzoza +venait à perdre le peu de charmes qu'on lui trouve, Mangogul +l'aimerait-il toujours?» ces suppositions, dis-je, qui exercent +les amants ingénieux, brouillent quelquefois les amants délicats, +et font mentir si souvent les amants les plus sincères, étaient +usées pour eux.</p> + +<p>La favorite, qui possédait au souverain degré le talent si +nécessaire et si rare de bien narrer, avait épuisé l'histoire scandaleuse +de Banza. Comme elle avait peu de tempérament<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, +elle n'était pas toujours disposée à recevoir les caresses du +sultan, ni le sultan toujours d'humeur à lui en proposer. Enfin +il y avait des jours où Mangogul et Mirzoza avaient peu de +choses à dire, presque rien à faire, et où, sans s'aimer moins, +ils ne s'amusaient guère. Ces jours étaient rares; mais il y en +avait, et il en vint un.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> On sait que M<sup>me</sup> de Pompadour n'hésita pas, pour conserver son influence, à +se faire représenter, auprès de son royal amant, par des remplaçantes choisies par +elle.</p></div> + +<p>Le sultan était étendu nonchalamment sur une duchesse, +vis-à-vis de la favorite qui faisait des nœuds sans dire mot. Le +temps ne permettait pas de se promener. Mangogul n'osait proposer +un piquet; il y avait près d'un quart d'heure que cette +situation maussade durait, lorsque le sultan dit en bâillant à +plusieurs reprises:</p> + +<p>«Il faut avouer que Géliote<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> a chanté comme un ange...</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Chanteur de l'Opéra très-recherché des dames. Son nom s'écrit régulièrement +Jeliotte.</p></div> + +<p>—Et que Votre Hautesse s'ennuie à périr, ajouta la favorite.</p> + +<p>—Non, madame, reprit Mangogul en bâillant à demi; le +moment où l'on vous voit n'est jamais celui de l'ennui.</p> + +<p>—Il ne tenait qu'à vous que cela fût galant, répliqua Mirzoza; +mais vous rêvez, vous êtes distrait, vous bâillez. Prince, +qu'avez-vous?</p> + +<p>—Je ne sais, dit le sultan.</p> + +<p>—Et moi je devine, continua la favorite. J'avais dix-huit +ans lorsque j'eus le bonheur de vous plaire. Il y a quatre ans +que vous m'aimez. Dix-huit et quatre font vingt-deux. Me voilà +bien vieille.»</p> + +<p>Mangogul sourit de ce calcul.</p> + +<p>«Mais si je ne vaux plus rien pour le plaisir, ajouta Mirzoza, +je veux vous faire voir du moins que je suis très-bonne pour +le conseil. La variété des amusements qui vous suivent n'a pu +vous garantir du dégoût. Vous êtes dégoûté. Voilà, prince, votre +maladie.</p> + +<p>—Je ne conviens pas que vous ayez rencontré, dit Mangogul; +mais en cas que cela fût, y sauriez-vous quelque +remède?»</p> + +<p>Mirzoza répondit au sultan, après avoir rêvé un moment, +que Sa Hautesse lui avait paru prendre tant de plaisir au +récit qu'elle lui faisait des aventures galantes de la ville, +qu'elle regrettait de n'en plus avoir à lui raconter, ou de +n'être pas mieux instruite de celles de sa cour; qu'elle aurait +essayé cet expédient, en attendant qu'elle imaginât mieux.</p> + +<p>«Je le crois bon, dit Mangogul; mais qui sait les histoires +de toutes ces folles? et quand on les saurait, qui me les réciterait +comme vous?</p> + +<p>—Sachons-les toujours, reprit Mirzoza. Qui que ce soit +qui vous les raconte, je suis sûre que Votre Hautesse gagnera +plus par le fond qu'elle ne perdra par la forme.</p> + +<p>—J'imaginerai avec vous, si vous voulez, les aventures des +femmes de ma cour, fort plaisantes, dit Mangogul; mais le fussent-elles +cent fois davantage, qu'importe, s'il est impossible +de les apprendre?</p> + +<p>—Il pourrait y avoir de la difficulté, répondit Mirzoza: +mais je pense que c'est tout. Le génie Cucufa, votre parent +et votre ami, a fait des choses plus fortes. Que ne le consultez-vous?</p> + +<p>—Ah! joie de mon cœur, s'écria le sultan, vous êtes admirable! +Je ne doute point que le génie n'emploie tout son pouvoir +en ma faveur. Je vais de ce pas m'enfermer dans mon cabinet, +et l'évoquer.»</p> + +<p>Alors Mangogul se leva, baisa la favorite sur l'œil gauche, +selon la coutume du Congo, et partit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h2> + +<h3>ÉVOCATION DU GÉNIE.</h3> + + +<p>Le génie Cucufa est un vieil hypocondriaque, qui craignant +que les embarras du monde et le commerce des autres génies +ne fissent obstacle à son salut, s'est réfugié dans le vide, pour +s'occuper tout à son aise des perfections infinies de la grande +Pagode, se pincer, s'égratigner, se faire des niches, s'ennuyer, +enrager et crever de faim. Là, il est couché sur une natte, le +corps cousu dans un sac, les flancs serrés d'une corde, les bras +croisés sur la poitrine, et la tête enfoncée dans un capuchon, +qui ne laisse sortir que l'extrémité de sa barbe. Il dort; mais on +croirait qu'il contemple. Il n'a pour toute compagnie qu'un +hibou qui sommeille à ses pieds, quelques rats qui rongent sa +natte, et des chauves-souris qui voltigent autour de sa tête: +on l'évoque en récitant au son d'une cloche le premier verset +de l'office nocturne des bramines; alors il relève son capuce, +frotte ses yeux, chausse ses sandales, et part. Figurez-vous un +vieux camaldule<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> porté dans les airs par deux gros chats-huants +qu'il tiendrait par les pattes: ce fut dans cet équipage que +Cucufa apparut au sultan!</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Religieux qui suivent la règle de saint Benoît. (<span class="smcap">Br.</span>)</p></div> + +<p>«Que la bénédiction de Brama soit céans, dit-il en s'abattant.</p> + +<p>—<i>Amen</i>, répondit le prince.</p> + +<p>—Que voulez-vous, mon fils?</p> + +<p>—Une chose fort simple, dit Mangogul; me procurer quelques +plaisirs aux dépens des femmes de ma cour.</p> + +<p>—Eh! mon fils, répliqua Cucufa, vous avez à vous seul +plus d'appétit que tout un couvent de bramines. Que prétendez-vous +faire de ce troupeau de folles?</p> + +<p>—Savoir d'elles les aventures qu'elles ont et qu'elles ont +eues; et puis c'est tout.</p> + +<p>—Mais cela est impossible, dit le génie; vouloir que des +femmes confessent leurs aventures, cela n'a jamais été et ne +sera jamais.</p> + +<p>—Il faut pourtant que cela soit,» ajouta le sultan.</p> + +<p>A ces mots, le génie se grattant l'oreille et peignant par +distraction sa longue barbe avec ses doigts, se mit à rêver: sa +méditation fut courte.</p> + +<p>«Mon fils, dit-il à Mangogul, je vous aime; vous serez +satisfait.»</p> + +<p>A l'instant il plongea sa main droite dans une poche profonde, +pratiquée sous son aisselle, au côté gauche de sa robe, et +en tira avec des images, des grains bénits, de petites pagodes +de plomb, des bonbons moisis, un anneau d'argent, que Mangogul +prit d'abord pour une bague de saint Hubert<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> On sait que la bague et la clef de saint Hubert ont la vertu de guérir de la +rage. (<span class="smcap">Br.</span>)—Les bagues qui avaient touché les reliques du saint, son tombeau ou +son étole, avaient une vertu préservatrice. On les faisait généralement en argent. +Peut-être en fait-on encore.</p></div> + +<p>«Vous voyez bien cet anneau, dit-il au sultan; mettez-le à +votre doigt, mon fils. Toutes les femmes sur lesquelles vous en +tournerez le chaton, raconteront leurs intrigues à voix haute, +claire et intelligible: mais n'allez pas croire au moins que c'est +par la bouche qu'elles parleront.</p> + +<p>—Et par où donc, ventre-saint-gris! s'écria Mangogul, +parleront-elles donc?</p> + +<p>—Par la partie la plus franche qui soit en elles, et la mieux +instruite des choses que vous désirez savoir, dit Cucufa; par leurs +bijoux.</p> + +<p>—Par leurs bijoux, reprit le sultan, en s'éclatant de rire: +en voilà bien d'une autre. Des bijoux parlants! cela est d'une +extravagance inouïe.</p> + +<p>—Mon fils, dit le génie, j'ai bien fait d'autres prodiges en +faveur de votre grand-père; comptez donc sur ma parole. Allez, +et que Brama vous bénisse. Faites un bon usage de votre +secret, et songez qu'il est des curiosités mal placées.»</p> + +<p>Cela dit, le cafard hochant de la tête, se raffubla de son +capuchon, reprit ses chats-huants par les pattes, et disparut dans +les airs.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h2> + +<h3>DANGEREUSE TENTATION DE MANGOGUL.</h3> + + +<p>A peine Mangogul fut-il en possession de l'anneau mystérieux +de Cucufa, qu'il fut tenté d'en faire le premier essai sur la +favorite. J'ai oublié de dire qu'outre la vertu de faire parler les +bijoux des femmes sur lesquelles on en tournait le chaton, il +avait encore celle de rendre invisible la personne qui le portait +au petit doigt. Ainsi Mangogul pouvait se transporter en un +clin d'œil en cent endroits où il n'était point attendu, et voir de +ses yeux bien des choses qui se passent ordinairement sans +témoin; il n'avait qu'à mettre sa bague, et dire: «Je veux être +là;» à l'instant il y était. Le voilà donc chez Mirzoza.</p> + +<p>Mirzoza qui n'attendait plus le sultan, s'était fait mettre au +lit. Mangogul s'approcha doucement de son oreiller, et s'aperçut +à la lueur d'une bougie de nuit, qu'elle était assoupie. «Bon, +dit-il, elle dort: changeons vite l'anneau de doigt, reprenons +notre forme, tournons le chaton sur cette belle dormeuse, et +réveillons un peu son bijou... Mais qu'est-ce qui m'arrête?... +je tremble... se pourrait-il que Mirzoza... non, cela n'est pas +possible; Mirzoza m'est fidèle. Éloignez-vous, soupçons injurieux, +je ne veux point, je ne dois point vous écouter.» Il dit +et porta ses doigts sur l'anneau; mais les en écartant aussi +promptement que s'il eût été de feu, il s'écria en lui-même: +«Que fais-je, malheureux! je brave les conseils de Cucufa. Pour +satisfaire une sotte curiosité, je vais m'exposer à perdre ma +maîtresse et la vie... Si son bijou s'avisait d'extravaguer, je ne +la verrais plus, et j'en mourrais de douleur. Et qui sait ce +qu'un bijou peut avoir dans l'âme?» L'agitation de Mangogul +ne lui permettait guère de s'observer: il prononça ces dernières +paroles un peu haut, et la favorite s'éveilla...</p> + +<p>«Ah! prince, lui dit-elle, moins surprise que charmée de +sa présence, vous voilà! pourquoi ne vous a-t-on point +annoncé? Est-ce à vous d'attendre mon réveil?»</p> + +<p>Mangogul répondit à la favorite, en lui communiquant le +succès de l'entrevue de Cucufa, lui montra l'anneau qu'il en +avait reçu, et ne lui cacha rien de ses propriétés.</p> + +<p>«Ah! quel secret diabolique vous a-t-il donné là? s'écria +Mirzoza. Mais, prince, comptez-vous en faire quelque usage?</p> + +<p>—Comment, ventrebleu! dit le sultan, si j'en veux faire +usage? Je commence par vous, si vous me raisonnez.»</p> + +<p>La favorite, à ces terribles mots, pâlit, trembla, se remit, et +conjura le sultan par Brama et par toutes les Pagodes des Indes +et du Congo, de ne point éprouver sur elle un secret qui marquait +peu de confiance en sa fidélité.</p> + +<p>«Si j'ai toujours été sage, continua-t-elle, mon bijou ne +dira mot, et vous m'aurez fait une injure que je ne vous pardonnerai +jamais: s'il vient à parler, je perdrai votre estime et +votre cœur, et vous en serez au désespoir. Jusqu'à présent vous +vous êtes, ce me semble, assez bien trouvé de notre liaison; +pourquoi s'exposer à la rompre? Prince, croyez-moi, profitez +des avis du génie; il a de l'expérience, et les avis de génies +sont toujours bons à suivre.</p> + +<p>—C'est ce que je me disais à moi-même, lui répondit Mangogul, +quand vous vous êtes éveillée: cependant si vous eussiez +dormi deux minutes de plus, je ne sais ce qui en serait arrivé.</p> + +<p>—Ce qui en serait arrivé, dit Mirzoza, c'est que mon bijou +ne vous aurait rien appris, et que vous m'auriez perdue pour +toujours.</p> + +<p>—Cela peut être, reprit Mangogul; mais à présent que je +vois tout le danger que j'ai couru, je vous jure par la Pagode +éternelle, que vous serez exceptée du nombre de celles sur lesquelles +je tournerai ma bague.»</p> + +<p>Mirzoza prit alors un air assuré, et se mit à plaisanter +d'avance aux dépens des bijoux que le prince allait mettre à la +question.</p> + +<p>«Le bijou de Cydalise, disait-elle, a bien des choses à +raconter; et s'il est aussi indiscret que sa maîtresse, il ne s'en +fera guère prier. Celui d'Haria n'est plus de ce monde; et Votre +Hautesse n'en apprendra que des contes de ma grand'mère. +Pour celui de Glaucé, je le crois bon à consulter: elle est +coquette et jolie.</p> + +<p>—Et c'est justement par cette raison, répliqua le sultan, +que son bijou sera muet.</p> + +<p>—Adressez-vous donc, repartit la sultane, à celui de Phédime; +elle est galante et laide.</p> + +<p>—Oui, continua le sultan; et si laide, qu'il faut être aussi +méchante que vous pour l'accuser d'être galante. Phédime est +sage; c'est moi qui vous le dis, et qui en sais quelque chose.</p> + +<p>—Sage tant qu'il vous plaira, reprit la favorite; mais elle +a de certains yeux gris qui disent le contraire.</p> + +<p>—Ses yeux en ont menti, répondit brusquement le sultan; +vous m'impatientez avec votre Phédime: ne dirait-on pas qu'il +n'y ait que ce bijou à questionner?</p> + +<p>—Mais peut-on, sans offenser Votre Hautesse, ajouta +Mirzoza, lui demander quel est celui qu'elle honorera de son +choix?</p> + +<p>—Nous verrons tantôt, dit Mangogul, au cercle de la Manimonbanda +(c'est ainsi qu'on appelle dans le Congo la grande +sultane). Nous n'en manquerons pas si tôt, et lorsque nous +serons ennuyés des bijoux de ma cour, nous pourrons faire +un tour à Banza: peut-être trouverons-nous ceux des bourgeoises +plus raisonnables que ceux des duchesses.</p> + +<p>—Prince, dit Mirzoza, je connais un peu les premières, et +je peux vous assurer qu'elles ne sont que plus circonspectes.</p> + +<p>—Bientôt nous en saurons des nouvelles: mais je ne peux +m'empêcher de rire, continua Mangogul, quand je me figure +l'embarras et la surprise de ces femmes aux premiers mots de +leurs bijoux; ah! ah! ah! Songez, délices de mon cœur, que +je vous attendrai chez la grande sultane, et que je ne ferai +point usage de mon anneau que vous n'y soyez.</p> + +<p>—Prince, au moins, dit Mirzoza, je compte sur la parole +que vous m'avez donnée.»</p> + +<p>Mangogul sourit de ses alarmes, lui réitéra ses promesses, y +joignit quelques caresses, et se retira.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h2> + +<h3>PREMIER ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>ALCINE.</h3> + + +<p>Mangogul se rendit le premier chez la grande sultane; il y +trouva toutes les femmes occupées d'un cavagnole<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>: il parcourut +des yeux celles dont la réputation était faite, résolu +d'essayer son anneau sur une d'elles, et il ne fut embarrassé que +du choix. Il était incertain par qui commencer, lorsqu'il aperçut +dans une croisée une jeune dame du palais de la Manimonbanda: +elle badinait avec son époux; ce qui parut singulier au sultan, +car il y avait plus de huit jours qu'ils étaient mariés: ils +s'étaient montrés dans la même loge à l'Opéra, et dans la même +calèche au petit cours ou au bois de Boulogne; ils avaient +achevé leurs visites, et l'usage les dispensait de s'aimer, et +même de se rencontrer. «Si ce bijou, disait Mangogul en lui-même, +est aussi fou que sa maîtresse, nous allons avoir un +monologue réjouissant.» Il en était là du sien, quand la favorite +parut.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Jeu de hasard fort à la mode, un peu dans le genre du biribi et de notre loto. +Voyez <i>Promenade du Sceptique</i>, t. I.</p></div> + +<p>«Soyez la bienvenue, lui dit le sultan à l'oreille. J'ai jeté +mon plomb en vous attendant.</p> + +<p>—Et sur qui? lui demanda Mirzoza.</p> + +<p>—Sur ces gens que vous voyez folâtrer dans cette croisée, +lui répondit Mangogul du coin de l'œil.</p> + +<p>—Bien débuté,» reprit la favorite.</p> + +<p>Alcine (c'est le nom de la jeune dame) était vive et jolie. La +cour du sultan n'avait guère de femmes plus aimables, et n'en +avait aucune de plus galante. Un émir du sultan s'en était entêté. +On ne lui laissa point ignorer ce que la chronique avait publié +d'Alcine; il en fut alarmé, mais il suivit l'usage: il consulta sa +maîtresse sur ce qu'il en devait penser. Alcine lui jura que ces +calomnies étaient les discours de quelques fats qui se seraient +tus, s'ils avaient eu des raisons de parler: qu'au reste il n'y +avait rien de fait, et qu'il était le maître d'en croire tout ce +qu'il jugerait à propos. Cette réponse assurée convainquit +l'émir amoureux de l'innocence de sa maîtresse. Il conclut, et +prit le titre d'époux d'Alcine avec toutes ses prérogatives.</p> + +<p>Le sultan tourna sa bague sur elle. Un grand éclat de rire, +qui était échappé à Alcine à propos de quelques discours saugrenus +que lui tenait son époux, fut brusquement syncopé par +l'opération de l'anneau; et l'on entendit aussitôt murmurer sous +ses jupes: «Me voilà donc titré; vraiment j'en suis fort aise; +il n'est rien tel que d'avoir un rang. Si l'on eût écouté mes +premiers avis, on m'eût trouvé mieux qu'un émir; mais un +émir vaut encore mieux que rien.»</p> + +<p>A ces mots, toutes les femmes quittèrent le jeu, pour chercher +d'où partait la voix. Ce mouvement fit un grand bruit.</p> + +<p>«Silence, dit Mangogul; ceci mérite attention.»</p> + +<p>On se tut, et le bijou continua: «Il faut qu'un époux +soit un hôte bien important, à en juger par les précautions +que l'on prend pour le recevoir. Que de préparatifs! quelle profusion +d'eau de myrte<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>! Encore une quinzaine de ce régime, et +c'était fait de moi; je disparaissais, et monsieur l'émir n'avait +qu'à chercher gîte ailleurs, ou qu'à m'embarquer pour l'île +Jonquille<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.» Ici mon auteur dit que toutes les femmes pâlirent, +se regardèrent sans mot dire, et tinrent un sérieux qu'il attribue +à la crainte que la conversation ne s'engageât et ne devînt +générale. «Cependant, continua le bijou d'Alcine, il m'a semblé +que l'émir n'avait pas besoin qu'on y fît tant de façons; mais +je reconnais ici la prudence de ma maîtresse; elle mit les choses +au pis-aller; et je fus traité pour monsieur comme pour son +petit écuyer.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Astringent.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Dans <i>Tanzaï</i>, l'île Jonquille est la résidence du génie <i>Mange-Taupes</i>. C'est là +que Néadarné est envoyée par l'oracle pour vaincre l'obstacle, d'un genre analogue +à celui dont parle Alcine, qui s'opposait à son mariage effectif.</p></div> + +<p>Le bijou allait continuer ses extravagances, lorsque le sultan, +s'apercevant que cette scène étrange scandalisait la pudique +Manimonbanda, interrompit l'orateur en retournant sa bague. +L'émir avait disparu aux premiers mots du bijou de sa femme. +Alcine, sans se déconcerter, simula quelque temps un assoupissement; +cependant les femmes chuchetaient<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a> qu'elle avait +des vapeurs. «Eh oui, dit un petit-maître, des vapeurs! Cicogne<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> +les nomme hystériques; c'est comme qui dirait des choses qui +viennent de la région inférieure. Il a pour cela un élixir divin; +c'est un principe, principiant, principié, qui ravive... qui... je +le proposerai à madame.» On sourit de ce persiflage, et notre +cynique reprit:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Chuchetaient et non chuchotaient. (<span class="smcap">Br.</span>)—Cette forme est en effet dans les +auteurs du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle et dans Furetière et Richelet; mais «chuchoter» a prévalu.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Ou Sigogne, garçon tanneur, soldat aux gardes, aide-apothicaire, enfin médecin +et un peu charlatan, grâce à la protection de Chirac.</p></div> + +<p>«Rien n'est plus vrai, mesdames; j'en ai usé, moi qui vous +parle, pour une déperdition de substance.</p> + +<p>—Une déperdition de substance! Monsieur le marquis, reprit +une jeune personne, qu'est-ce que cela?</p> + +<p>—Madame, répondit le marquis, c'est un de ces petits accidents +fortuits qui arrivent... Eh! mais tout le monde connaît cela.»</p> + +<p>Cependant l'assoupissement simulé finit. Alcine se mit au +jeu aussi intrépidement que si son bijou n'eût rien dit, ou que +s'il eût dit les plus belles choses du monde. Elle fut même la +seule qui joua sans distraction. Cette séance lui valut des +sommes considérables. Les autres ne savaient ce qu'elles +faisaient, ne reconnaissaient plus leurs figures, oubliaient leurs +numéros, négligeaient leurs avantages, arrosaient<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> à contretemps +et commettaient cent autres bévues, dont Alcine profitait. +Enfin, le jeu finit, et chacun se retira.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Payaient.</p></div> + +<p>Cette aventure fit grand bruit à la cour, à la ville et dans +tout le Congo. Il en courut des épigrammes: le discours du +bijou d'Alcine fut publié, revu, corrigé, augmenté et commenté +par les agréables de la cour. On chansonna l'émir; sa femme fut +immortalisée. On se la montrait aux spectacles; elle était courue +dans les promenades; on s'attroupait autour d'elle, et elle entendait +bourdonner à ses côtés: «Oui, la voilà; c'est elle-même; +son bijou a parlé pendant plus de deux heures de suite.»</p> + +<p>Alcine soutint sa réputation nouvelle avec un sang-froid admirable. +Elle écouta tous ces propos, et beaucoup d'autres, avec une +tranquillité que les autres femmes n'avaient point. Elles s'attendaient +à tout moment à quelque indiscrétion de la part de leurs +bijoux; mais l'aventure du chapitre suivant acheva de les troubler.</p> + +<p>Lorsque le cercle s'était séparé, Mangogul avait donné la +main à la favorite, et l'avait remise dans son appartement. Il +s'en manquait beaucoup qu'elle eût cet air vif et enjoué, qui ne +l'abandonnait guère. Elle avait perdu considérablement au jeu, +et l'effet du terrible anneau l'avait jetée dans une rêverie dont +elle n'était pas encore bien revenue. Elle connaissait la curiosité +du sultan, et elle ne comptait pas assez sur les promesses d'un +homme moins amoureux que despotique, pour être libre de toute +inquiétude.</p> + +<p>«Qu'avez-vous, délices de mon âme? lui dit Mangogul; je +vous trouve rêveuse.</p> + +<p>—J'ai joué, lui répondit Mirzoza, d'un guignon qui n'a point +d'exemple; j'ai perdu la possibilité: j'avais douze tableaux; je ne +crois pas qu'ils aient marqué trois fois.</p> + +<p>—Cela est désolant, répondit Mangogul: mais que pensez-vous +de mon secret?</p> + +<p>—Prince, lui dit la favorite, je persiste à le tenir pour diabolique; +il vous amusera sans doute; mais cet amusement aura +des suites funestes. Vous allez jeter le trouble dans toutes les +maisons, détromper des maris, désespérer des amants, perdre +des femmes, déshonorer des filles, et faire cent autres vacarmes. +Ah! prince, je vous conjure...</p> + +<p>—Eh! jour de Dieu, dit Mangogul, vous moralisez comme +Nicole! je voudrais bien savoir à propos de quoi l'intérêt de votre +prochain vous touche aujourd'hui si vivement. Non, madame, +non; je conserverai mon anneau. Et que m'importent à moi ces +maris détrompés, ces amants désespérés, ces femmes perdues, +ces filles déshonorées, pourvu que je m'amuse? Suis-je donc +sultan pour rien<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>? A demain, madame; il faut espérer que les +scènes qui suivront seront plus comiques que la première, et +qu'insensiblement vous y prendrez goût.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Ce n'est certainement pas ce passage que La Harpe pouvait traiter de «basse +adulation.»</p></div> + +<p>—Je n'en crois rien, seigneur, reprit Mirzoza.</p> + +<p>—Et moi je vous réponds que vous trouverez des bijoux plaisants, +et si plaisants, que vous ne pourrez vous défendre de leur +donner audience. Et où en seriez-vous donc, si je vous les députais +en qualité d'ambassadeurs? Je vous sauverai, si vous voulez, +l'ennui de leurs harangues; mais pour le récit de leurs aventures, +vous l'entendrez de leur bouche ou de la mienne. C'est +une chose décidée; je n'en peux rien rabattre; prenez sur vous +de vous familiariser avec ces nouveaux discoureurs.»</p> + +<p>A ces mots, il l'embrassa, et passa dans son cabinet, réfléchissant +sur l'épreuve qu'il venait de faire, et remerciant dévotieusement +le génie Cucufa.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h2> + +<h3>SECOND ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>LES AUTELS.</h3> + + +<p>Il y avait pour le lendemain un petit souper chez Mirzoza. +Les personnes nommées s'assemblèrent de bonne heure dans +son appartement. Avant le prodige de la veille, on s'y rendait +par goût; ce soir, on n'y vint que par bienséance: toutes les +femmes eurent un air contraint et ne parlèrent qu'en monosyllabes; +elles étaient aux aguets, et s'attendaient à tout moment +que quelque bijou se mêlerait de la conversation. Malgré la +démangeaison qu'elles avaient de mettre sur le tapis la mésaventure +d'Alcine, aucune n'osa prendre sur soi d'en entamer le +propos; ce n'est pas qu'on fût retenu par sa présence; quoique +comprise dans la liste du souper, elle ne parut point; on devina +qu'elle avait la migraine. Cependant, soit qu'on redoutât moins +le danger, parce que de toute la journée on n'avait entendu +parler que des bouches, soit qu'on feignît de s'enhardir, la conversation, +qui languissait, s'anima; les femmes les plus suspectes +composèrent leur maintien, jouèrent l'assurance; et Mirzoza +demanda au courtisan Zégris, s'il n'y avait rien d'intéressant.</p> + +<p>«Madame, répondit Zégris, on vous avait fait part du prochain +mariage de l'aga Chazour avec la jeune Sibérine; je vous +annonce que tout est rompu.</p> + +<p>—A quel propos? interrompit la favorite.</p> + +<p>—A propos d'une voix étrange, continua Zégris, que Chazour +dit avoir entendue à la toilette de sa princesse; depuis hier, la +cour du sultan est pleine de gens qui vont prêtant l'oreille, +dans l'espérance de surprendre, je ne sais comment, des aveux +qu'assurément on n'a nulle envie de leur faire.</p> + +<p>—Mais cela est fou, répliqua la favorite: le malheur d'Alcine, +si c'en est un, n'est rien moins qu'avéré; on n'a point encore +approfondi...</p> + +<p>—Madame, interrompit Zelmaïde, je l'ai entendu très-distinctement; +elle a parlé sans ouvrir la bouche; les faits ont été +bien articulés; et il n'était pas trop difficile de deviner d'où +partait ce son extraordinaire. Je vous avoue que j'en serais +morte à sa place.</p> + +<p>—Morte! reprit Zégris; on survit à d'autres accidents.</p> + +<p>—Comment, s'écria Zelmaïde, en est-il un plus terrible que +l'indiscrétion d'un bijou? il n'y a donc plus de milieu. Il faut +ou renoncer à la galanterie, ou se résoudre à passer pour +galante.</p> + +<p>—En effet, dit Mirzoza, l'alternative est cruelle.</p> + +<p>—Non, madame, non, reprit une autre; vous verrez que +les femmes prendront leur parti. On laissera parler les bijoux tant +qu'ils voudront, et l'on ira son train sans s'embarrasser du +qu'en dira-t-on. Et qu'importe, après tout, que ce soit le bijou +d'une femme ou son amant qui soit indiscret? en sait-on moins +les choses?</p> + +<p>—Tout bien considéré, continua une troisième, si les aventures +d'une femme doivent être divulguées, il vaut mieux que +ce soit par son bijou que par son amant.</p> + +<p>—L'idée est singulière, dit la favorite...</p> + +<p>—Et vraie, reprit celle qui l'avait hasardée; car prenez +garde que pour l'ordinaire un amant est mécontent, avant que +de devenir indiscret, et dès lors tenté de se venger en outrant +les choses: au lieu qu'un bijou parle sans passion, et n'ajoute +rien à la vérité.</p> + +<p>—Pour moi, reprit Zelmaïde, je ne suis point de cet avis; +c'est moins ici l'importance des dépositions qui perd le coupable, +que la force du témoignage. Un amant qui déshonore par +ses discours l'autel sur lequel il a sacrifié, est une espèce +d'impie qui ne mérite aucune croyance: mais si l'autel élève la +voix, que répondre?</p> + +<p>—Que l'autel ne sait ce qu'il dit,» répliqua la seconde.</p> + +<p>Monima rompit le silence qu'elle avait gardé jusque-là, +pour dire d'un ton traîné et d'un air nonchalant: «Ah! que +mon autel, puisque autel y a, parle ou se taise, je ne crains rien +de ses discours.»</p> + +<p>Mangogul entrait à l'instant, et les dernières paroles de +Monima ne lui échappèrent point. Il tourna sa bague sur elle, et +l'on entendit son bijou s'écrier: «N'en croyez rien; elle +ment.» Ses voisines s'entre-regardant, se demandèrent à qui +appartenait le bijou qui venait de répondre.</p> + +<p>«Ce n'est pas le mien, dit Zelmaïde.</p> + +<p>—Ni le mien, dit une autre.</p> + +<p>—Ni le mien, dit Monima.</p> + +<p>—Ni le mien,» dit le sultan.</p> + +<p>Chacune, et la favorite comme les autres, se tint sur la +négative.</p> + +<p>Le sultan profitant de cette incertitude, et s'adressant aux +dames: «Vous avez donc des autels? leur dit-il; eh bien! +comment sont-ils fêtés?» Tout en parlant, il tourna successivement, +mais avec promptitude, sa bague sur toutes les femmes, +à l'exception de Mirzoza; et chaque bijou répondant à son tour, +on entendit sur différents tons: «Je suis fréquenté, délabré, +délaissé, parfumé, fatigué, mal servi, ennuyé, etc.» Tous dirent +leur mot, mais si brusquement, qu'on n'en put faire au juste +l'application. Leur jargon, tantôt sourd et tantôt glapissant, +accompagné des éclats de rire de Mangogul et de ses courtisans, +fit un bruit d'une espèce nouvelle. Les femmes convinrent, +avec un air très-sérieux, que cela était fort plaisant. «Comment, +dit le sultan; mais nous sommes trop heureux que les +bijoux veuillent bien parler notre langue, et faire la moitié des +frais de la conversation. La société ne peut que gagner infiniment +à cette duplication d'organes. Nous parlerons aussi peut-être, +nous autres hommes, par ailleurs que par la bouche. Que +sait-on? ce qui s'accorde si bien avec les bijoux, pourrait être +destiné à les interroger et à leur répondre: cependant mon +anatomiste pense autrement.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h2> + +<h3>TROISIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>LE PETIT SOUPER.</h3> + + +<p>On servit, on soupa, on s'amusa d'abord aux dépens de +Monima: toutes les femmes accusaient unanimement son bijou +d'avoir parlé le premier; et elle aurait succombé sous cette +ligue, si le sultan n'eût pris sa défense.</p> + +<p>«Je ne prétends point, disait-il, que Monima soit moins +galante que Zelmaïde, mais je crois son bijou plus discret. +D'ailleurs, lorsque la bouche et le bijou d'une femme se contredisent, +lequel croire?</p> + +<p>—Seigneur, répondit un courtisan, j'ignore ce que les +bijoux diront par la suite; mais jusqu'à présent ils ne se +sont expliqués que sur un chapitre qui leur est très-familier. +Tant qu'ils auront la prudence de ne parler que de ce qu'ils +entendent, je les croirai comme des oracles.</p> + +<p>—On pourrait, dit Mirzoza, en consulter de plus sûrs.</p> + +<p>—Madame, reprit Mangogul, quel intérêt auraient ceux-ci +de déguiser la vérité? Il n'y aurait qu'une chimère d'honneur +qui pût les y porter; mais un bijou n'a point de ces chimères: +ce n'est pas là le lieu des préjugés.</p> + +<p>—Une chimère d'honneur! dit Mirzoza; des préjugés! si +Votre Hautesse était exposée aux mêmes inconvénients que +nous, elle sentirait que ce qui intéresse la vertu n'est rien +moins que chimérique.»</p> + +<p>Toutes les dames, enhardies par la réponse de la sultane, +soutinrent qu'il était superflu de les mettre à de certaines +épreuves; et Mangogul qu'au moins ces épreuves +étaient presque toujours dangereuses.</p> + +<p>Ces propos conduisirent au vin de Champagne; on s'y livra, +on se mit en pointe; et les bijoux s'échauffèrent: c'était l'instant +où Mangogul s'était proposé de recommencer ses malices. +Il tourna sa bague sur une jeune femme fort enjouée, assise +assez proche de lui et placée en face de son époux; et l'on entendit +s'élever de dessous la table un bruit plaintif, une voix +faible et languissante qui disait:</p> + +<p>«Ah! que je suis harassé! je n'en puis plus, je suis sur +les dents.</p> + +<p>—Comment, de par la Pagode Pongo Sabiam, s'écria Husseim, +le bijou de ma femme parle; et que peut-il dire?</p> + +<p>—Nous allons entendre, répondit le sultan...</p> + +<p>—Prince, vous me permettrez de n'être pas du nombre +de ses auditeurs, répliqua Husseim; et s'il lui échappait quelques +sottises, Votre Hautesse pense-t-elle?...</p> + +<p>—Je pense que vous êtes fou, répondit le sultan, de vous +alarmer pour le caquet d'un bijou: ne sait-on pas une bonne +partie de ce qu'il pourra dire, et ne devine-t-on pas le reste? +Asseyez-vous donc, et tâchez de vous amuser.»</p> + +<p>Husseim s'assit, et le bijou de sa femme se mit à jaser +comme une pie.</p> + +<p>«Aurai-je toujours ce grand flandrin de Valanto? s'écria-t-il, +j'en ai vu qui finissaient, mais celui-ci...»</p> + +<p>A ces mots, Husseim se leva comme un furieux, se saisit +d'un couteau, s'élança à l'autre bord de la table, et perçait le +sein de sa femme si ses voisins ne l'eussent retenu.</p> + +<p>«Husseim, lui dit le sultan, vous faites trop de bruit; on +n'entend rien. Ne dirait-on pas que le bijou de votre femme +soit le seul qui n'ait pas le sens commun? Et où en seraient +ces dames si leurs maris étaient de votre humeur? Comment, +vous voilà désespéré pour une misérable petite aventure d'un +Valanto, qui ne finissait pas! Remettez-vous à votre place, +prenez votre parti en galant homme, songez à vous observer, +et à ne pas manquer une seconde fois à un prince qui vous +admet à ses plaisirs.»</p> + +<p>Tandis qu'Husseim, dissimulant sa rage, s'appuyait sur le +dos d'une chaise, les yeux fermés et la main appliquée sur le +front, le sultan tournait subitement son anneau, et le bijou continuait: +«Je m'accommoderais assez du jeune page de Valanto; +mais je ne sais quand il commencera. En attendant que l'un +commence et que l'autre finisse, je prends patience avec le bramine +Egon. Il est hideux, il faut en convenir; mais son talent +est de finir et de recommencer. Oh, qu'un bramine est un +grand homme!»</p> + +<p>Le bijou en était à cette exclamation, lorsqu'Husseim rougit +de s'affliger pour une femme qui n'en valait pas la peine, et se +mit à rire comme le reste de la compagnie; mais il la gardait +bonne à son épouse. Le souper fini, chacun reprit la route de +son hôtel, excepté Husseim, qui conduisit sa femme dans une +maison de filles voilées, et l'y enferma. Mangogul, instruit de +sa disgrâce, la visita. Il trouva toute la maison occupée à la +consoler, mais plus encore à lui tirer le sujet de son exil.</p> + +<p>«C'est pour une vétille, leur disait-elle, que je suis ici. Hier +à souper chez le sultan, on avait fouetté le champagne, sablé le +tokai; on ne savait plus guère ce qu'on disait, lorsque mon +bijou s'est avisé de babiller. Je ne sais quels ont été ses propos; +mais mon époux en a pris de l'humeur.</p> + +<p>—Assurément, madame, il a tort, lui répondaient les nonnains; +on ne se fâche point ainsi pour des bagatelles...</p> + +<p>—Comment, votre bijou a parlé! Mais parle-t-il encore? +Ah! que nous serions charmées de l'entendre! Il ne peut +s'exprimer qu'avec esprit et grâce.»</p> + +<p>Elles furent satisfaites, car le sultan tourna son anneau sur +la pauvre recluse, et son bijou les remercia de leurs politesses, +leur protestant, au demeurant, que, quelque charmé qu'il fût de +leur compagnie, il s'accommoderait mieux de celle d'un bramine.</p> + +<p>Le sultan profita de l'occasion pour apprendre quelques particularités +de la vie de ces filles. Sa bague interrogea le bijou +d'une jeune recluse nommée Cléanthis; et le bijou prétendu +virginal confessa deux jardiniers, un bramine et trois cavaliers; +et raconta comme quoi, à l'aide d'une médecine et de deux saignées, +elle avait évité de donner du scandale. Zéphirine avoua, +par l'organe de son bijou, qu'elle devait au petit commissionnaire +de la maison le titre honorable de mère. Mais une chose +qui étonna le sultan, c'est que quoique ces bijoux séquestrés +s'expliquassent en termes fort indécents, les vierges à qui ils +appartenaient les écoutaient sans rougir; ce qui lui fit conjecturer +que, si l'on manquait d'exercice dans ces retraites, on y +avait en revanche beaucoup de spéculation.</p> + +<p>Pour s'en éclaircir, il tourna son anneau sur une novice de +quinze à seize ans. «Flora, répondit son bijou, a lorgné plus +d'une fois à travers la grille un jeune officier. Je suis sûr +qu'elle avait du goût pour lui: son petit doigt me l'a dit.» +Mal en prit à Flora. Les anciennes la condamnèrent à deux mois +de prière et de discipline; et ordonnèrent des prières pour que +les bijoux de la communauté demeurassent muets.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h2> + +<h3>ÉTAT DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES DE BANZA.</h3> + + +<p>Mangogul avait à peine abandonné les recluses entre lesquelles +je l'avais laissé, qu'il se répandit à Banza que toutes les +filles de la congrégation du coccix de Brama parlaient par le +bijou. Ce bruit, que le procédé violent d'Husseim accréditait, +piqua la curiosité des savants. Le phénomène fut constaté; et +les esprits forts commencèrent à chercher dans les propriétés +de la matière l'explication d'un fait qu'ils avaient d'abord traité +d'impossible. Le caquet des bijoux produisit une infinité d'excellents +ouvrages; et ce sujet important enfla les recueils des +académies de plusieurs mémoires qu'on peut regarder comme +les derniers efforts de l'esprit humain.</p> + +<p>Pour former et perpétuer celle des sciences de Banza, on +avait appelé, et l'on appelait sans cesse ce qu'il y avait d'hommes +éclairés dans le Congo, le Monoémugi<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, le Béléguanze et les +royaumes circonvoisins. Elle embrassait, sous différents titres, +toutes les personnes distinguées dans l'histoire naturelle, la +physique, les mathématiques, et la plupart de celles qui promettaient +de s'y distinguer un jour. Cet essaim d'abeilles infatigables +travaillait sans relâche à la recherche de la vérité; et, +chaque année, le public recueillait, dans un volume rempli de +découvertes, les fruits de leurs travaux.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Dans les cartes du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, le Monoémugi est un royaume situé au nord-est +du Congo. Il répond, ici, à l'Allemagne du Nord et parfois à l'Angleterre.</p></div> + +<p>Elle était alors divisée en deux factions, l'une composée des +vorticoses, et l'autre des attractionnaires. Olibri, habile géomètre +et grand physicien, fonda la secte des vorticoses<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. Circino, habile +physicien et grand géomètre, fut le premier attractionnaire<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. +Olibri et Circino se proposèrent l'un et l'autre d'expliquer la +nature. Les principes d'Olibri ont au premier coup d'œil une +simplicité qui séduit: ils satisfont en gros aux principaux phénomènes; +mais ils se démentent dans les détails. Quant à Circino, +il semble partir d'une absurdité: mais il n'y a que le +premier pas qui lui coûte. Les détails minutieux qui ruinent le +système d'Olibri affermissent le sien. Il suit une route obscure à +l'entrée, mais qui s'éclaire à mesure qu'on avance. Celle, au +contraire, d'Olibri, claire à l'entrée, va toujours en s'obscurcissant. +La philosophie de celui-ci demande moins d'étude que +d'intelligence. On ne peut être disciple de l'autre, sans avoir +beaucoup d'intelligence et d'étude. On entre sans préparation +dans l'école d'Olibri; tout le monde en a la clef. Celle de Circino +n'est ouverte qu'aux premiers géomètres. Les tourbillons +d'Olibri sont à la portée de tous les esprits. Les forces centrales +de Circino ne sont faites que pour les algébristes du premier +ordre. Il y aura donc toujours cent vorticoses contre un attractionnaire; +et un attractionnaire vaudra toujours cent vorticoses. +Tel était aussi l'état de l'académie des sciences de Banza, lorsqu'elle +agita la matière des bijoux indiscrets.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Partisans du système des tourbillons de Descartes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> On sait que le système de Newton est fondé sur le principe de l'attraction des +corps célestes.</p></div> + +<p>Ce phénomène donnait peu de prise; il échappait à l'attraction: +la matière subtile n'y venait guère. Le directeur avait +beau sommer ceux qui avaient quelques idées de les communiquer, +un silence profond régnait dans l'assemblée. Enfin le +vorticose Persiflo, dont on avait des traités sur une infinité de +sujets qu'il n'avait point entendus, se leva, et dit: «Le fait, +messieurs, pourrait bien tenir au système du monde: je le soupçonnerais +d'avoir en gros la même cause que les marées. En effet, +remarquez que nous sommes aujourd'hui dans la pleine lune de +l'équinoxe; mais, avant que de compter sur ma conjecture, il +faut entendre ce que les bijoux diront le mois prochain.»</p> + +<p>On haussa les épaules. On n'osa pas lui représenter qu'il +raisonnait comme un bijou; mais, comme il a de la pénétration, +il s'aperçut tout d'un coup qu'on le pensait.</p> + +<p>L'attractionnaire Réciproco prit la parole, et ajouta: «Messieurs, +j'ai des tables déduites d'une théorie sur la hauteur +des marées dans tous les ports du royaume. Il est vrai que les +observations donnent un peu le démenti à mes calculs; mais +j'espère que cet inconvénient sera réparé par l'utilité qu'on +en tirera si le caquet des bijoux continue de cadrer avec les +phénomènes du flux et reflux.»</p> + +<p>Un troisième se leva, s'approcha de la planche, traça sa +figure et dit: «Soit un bijou A B, etc...»</p> + +<p>Ici, l'ignorance des traducteurs nous a frustrés d'une démonstration +que l'auteur africain nous avait conservée sans doute. +A la suite d'une lacune de deux pages ou environ, on lit: Le raisonnement +de Réciproco parut démonstratif; et l'on convint, sur +les essais qu'on avait faits de sa dialectique, qu'il parviendrait +un jour à déduire que les femmes doivent parler aujourd'hui +par le bijou de ce qu'elles ont entendu de tout temps par l'oreille.</p> + +<p>Le docteur Orcotome<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>, de la tribu des anatomistes, dit ensuite: +«Messieurs, j'estime qu'il serait plus à propos d'abandonner +un phénomène, que d'en chercher la cause dans des +hypothèses en l'air. Quant à moi, je me serais tu, si je n'avais +eu que des conjectures futiles à vous proposer; mais j'ai examiné, +étudié, réfléchi. J'ai vu des bijoux dans le paroxysme; et je +suis parvenu, à l'aide de la connaissance des parties et de l'expérience, +à m'assurer que celle que nous appelons en grec le +<i>delphus</i>, a toutes les propriétés de la trachée, et qu'il y a des +sujets qui peuvent parler aussi bien par le bijou que par la +bouche. Oui, messieurs, le <i>delphus</i> est un instrument à corde +et à vent, mais beaucoup plus à corde qu'à vent. L'air extérieur +qui s'y porte fait proprement l'office d'un archet sur les +fibres tendineuses des ailes que j'appellerai rubans ou cordes +vocales. C'est la douce collision de cet air et des cordes vocales +qui les oblige à frémir; et c'est par leurs vibrations plus ou +moins promptes qu'elles rendent différents sons. La personne +modifie ces sons à discrétion, parle, et pourrait même chanter.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> La Mettrie, dans le <i>Supplément à l'Ouvrage de Pénélope</i> ou <i>Machiavel en +médecine</i> (1750), donne le même nom à Ferrein, auteur d'un système sur le mécanisme +de la voix.</p></div> + +<p>«Comme il n'y a que deux rubans ou cordes vocales, et +qu'elles sont sensiblement de la même longueur, on me demandera +sans doute comment elles suffisent pour donner la multitude +des tons graves et aigus, forts et faibles, dont la voix +humaine est capable. Je réponds, en suivant la comparaison de +cet organe aux instruments de musique, que leur allongement +et accourcissement suffisent pour produire ces effets.</p> + +<p>«Que ces parties soient capables de distension et de contraction, +c'est ce qu'il est inutile de démontrer dans une +assemblée de savants de votre ordre; mais qu'en conséquence +de cette distension et contraction, le <i>delphus</i> puisse rendre des +sons plus ou moins aigus, en un mot, toutes les inflexions de +la voix et les tons du chant, c'est un fait que je me flatte de +mettre hors de doute. C'est à l'expérience que j'en appellerai. +Oui, messieurs, je m'engage à faire raisonner, parler, et même +chanter devant vous, et <i>delphus</i> et bijoux.»</p> + +<p>Ainsi harangua Orcotome, ne se promettant pas moins que +d'élever les bijoux au niveau des trachées d'un de ses confrères, +dont la jalousie avait attaqué vainement les succès.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X,</h2> + +<h3>MOINS SAVANT ET MOINS ENNUYEUX QUE LE PRÉCÉDENT.</h3> + +<h3>SUITE DE LA SÉANCE ACADÉMIQUE.</h3> + + +<p>Il parut, aux difficultés qu'on proposa à Orcotome, en attendant +ses expériences, qu'on trouvait ses idées moins solides +qu'ingénieuses. «Si les bijoux ont la faculté naturelle de parler, +pourquoi, lui dit-on, ont-ils tant attendu pour en faire +usage? S'il était de la bonté de Brama, à qui il a plu d'inspirer +aux femmes un si violent désir de parler, de doubler en elles +les organes de la parole, il est bien étrange qu'elles aient ignoré +ou négligé si longtemps ce don précieux de la nature. Pourquoi +le même bijou n'a-t-il parlé qu'une fois? pourquoi n'ont-ils +parlé tous que sur la même matière? Par quel mécanisme se +fait-il qu'une des bouches se tait forcément, tandis que l'autre +parle? D'ailleurs, ajoutait-on, à juger du caquet des bijoux par +les circonstances dans lesquelles la plupart d'entre eux ont +parlé, et par les choses qu'ils ont dites, il y a tout lieu de +croire qu'il est involontaire, et que ces parties auraient continué +d'être muettes, s'il eût été dans la puissance de celles qui +les portaient de leur imposer silence.»</p> + +<p>Orcotome se mit en devoir de satisfaire à ces objections, et +soutint que les bijoux ont parlé de tout temps; mais si bas, que +ce qu'ils disaient était quelquefois à peine entendu, même de +celles à qui ils appartenaient; qu'il n'est pas étonnant qu'ils +aient haussé le ton de nos jours, qu'on a poussé la liberté de la +conversation au point qu'on peut, sans impudence et sans indiscrétion, +s'entretenir des choses qui leur sont le plus familières; +que, s'ils n'ont parlé haut qu'une fois, il ne faut pas en conclure +que cette fois sera la seule; qu'il y a bien de la différence +entre être muet et garder le silence; que, s'ils n'ont tous parlé +que de la même matière, c'est qu'apparemment c'est la seule +dont ils aient des idées; que ceux qui n'ont point encore parlé +parleront; que s'ils se taisent, c'est qu'ils n'ont rien à dire, ou +qu'ils sont mal conformés, ou qu'ils manquent d'idées ou de +termes.</p> + +<p>«En un mot, continua-t-il, prétendre qu'il était de la bonté +de Brama d'accorder aux femmes le moyen de satisfaire le +désir violent qu'elles ont de parler, en multipliant en elles les +organes de la parole, c'est convenir que, si ce bienfait entraînait +à sa suite des inconvénients, il était de sa sagesse de les +prévenir; et c'est ce qu'il a fait, en contraignant une des +bouches à garder le silence, tandis que l'autre parle. Il n'est +déjà que trop incommode pour nous que les femmes changent +d'avis d'un instant à l'autre: qu'eût-ce donc été, si Brama +leur eût laissé la facilité d'être de deux sentiments contradictoires +en même temps? D'ailleurs, il n'a été donné de parler +que pour se faire entendre: or, comment les femmes qui ont +bien de la peine à s'entendre avec une seule bouche, se seraient-elles +entendues en parlant avec deux?»</p> + +<p>Orcotome venait de répondre à beaucoup de choses; mais il +croyait avoir satisfait à tout; il se trompait. On le pressa, et il +était prêt à succomber, lorsque le physicien Cimonaze le secourut. +Alors la dispute devint tumultueuse: on s'écarta de la +question, on se perdit, on revint, on se perdit encore, on s'aigrit, +on cria, on passa des cris aux injures, et la séance académique +finit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h2> + +<h3>QUATRIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>L'ÉCHO.</h3> + + +<p>Tandis que le caquet des bijoux occupait l'académie, il +devint dans les cercles la nouvelle du jour, et la matière du +lendemain et de plusieurs autres jours: c'était un texte inépuisable. +Aux faits véritables on en ajoutait de faux; tout passait: +le prodige avait rendu tout croyable. On vécut dans les +conversations plus de six mois là-dessus.</p> + +<p>Le sultan n'avait éprouvé que trois fois son anneau; cependant +on débita dans un cercle de dames qui avaient le tabouret +chez la Manimonbanda, le discours du bijou d'une présidente +puis celui d'une marquise: ensuite on révéla les pieux secrets +d'une dévote; enfin ceux de bien des femmes qui n'étaient pas +là; et Dieu sait les propos qu'on fit tenir à leurs bijoux: les gravelures +n'y furent pas épargnées; des faits on en vint aux réflexions.</p> + +<p>«Il faut avouer, dit une des dames, que ce sortilége (car +c'en est un jeté sur les bijoux) nous tient dans un état cruel. +Comment! être toujours en appréhension d'entendre sortir de +soi une voix impertinente!</p> + +<p>—Mais, madame, lui répondit une autre, cette frayeur nous +étonne de votre part: quand un bijou n'a rien de ridicule à +dire, qu'importe qu'il se taise ou qu'il parle?</p> + +<p>—Il importe tant, reprit la première, que je donnerais sans +regret la moitié de mes pierreries pour être assurée que le +mien se taira.</p> + +<p>—En vérité, lui répliqua la seconde, il faut avoir de bonnes +raisons de ménager les gens, pour acheter si cher leur discrétion.</p> + +<p>—Je n'en ai pas de meilleures qu'une autre, repartit +Céphise; cependant je ne m'en dédis pas. Vingt mille écus +pour être tranquille, ce n'est pas trop; car je vous dirai +franchement que je ne suis pas plus sûre de mon bijou que +de ma bouche: or il m'est échappé bien des sottises en ma +vie. J'entends tous les jours tant d'aventures incroyables dévoilées, +attestées, détaillées par des bijoux, qu'en en retranchant +les trois quarts, le reste suffirait pour déshonorer. Si le mien +était seulement la moitié aussi menteur que tous ceux-là, je +serais perdue. N'était-ce donc pas assez que notre conduite fût +en la puissance de nos bijoux, sans que notre réputation dépendît +encore de leurs discours?</p> + +<p>—Quant à moi, répondit vivement Ismène, sans m'embarquer +dans des raisonnements sans fin, je laisse aller les choses +leur train. Si c'est Brama qui fait parler les bijoux, comme +mon bramine me l'a prouvé, il ne souffrira point qu'ils mentent: +il y aurait de l'impiété à assurer le contraire. Mon bijou +peut donc parler quand et tant qu'il voudra: que dira-t-il, +après tout?»</p> + +<p>On entendit alors une voix sourde qui semblait sortir de +dessous terre, et qui répondit comme par écho: «Bien des +choses.» Ismène ne s'imaginant point d'où venait la réponse, +s'emporta, apostropha ses voisines, et fit durer l'amusement du +cercle. Le sultan, ravi de ce qu'elle prenait le change, quitta +son ministre, avec qui il conférait à l'écart, s'approcha d'elle, +et lui dit: «Prenez garde, madame, que vous n'ayez admis +autrefois dans votre confidence quelqu'une de ces dames, et que +leurs bijoux n'aient la malice de rappeler des histoires dont le +vôtre aurait perdu le souvenir.»</p> + +<p>En même temps, tournant et retournant sa bague à propos, +Mangogul établit entre la dame et son bijou, un dialogue assez +singulier. Ismène, qui avait toujours assez bien mené ses petites +affaires, et qui n'avait jamais eu de confidentes, répondit au +sultan que tout l'art des médisants serait ici superflu.</p> + +<p>«Peut-être, répondit la voix inconnue.</p> + +<p>—Comment! peut-être? reprit Ismène piquée de ce doute +injurieux. Qu'aurais-je à craindre d'eux?...</p> + +<p>—Tout, s'ils en savaient autant que moi.</p> + +<p>—Et que savez-vous?</p> + +<p>—Bien des choses, vous dis-je.</p> + +<p>—Bien des choses, cela annonce beaucoup, et ne signifie +rien. Pourriez-vous en détailler quelques-unes?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Et dans quel genre encore? Ai-je eu des affaires de +cœur?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Des intrigues? des aventures?</p> + +<p>—Tout justement.</p> + +<p>—Et avec qui, s'il vous plaît? avec des petits-maîtres, des +militaires, des sénateurs?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Des comédiens?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous verrez que ce sera avec mes pages, mes laquais, +mon directeur, ou l'aumônier de mon mari.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Monsieur l'imposteur, vous voilà donc à bout?</p> + +<p>—Pas tout à fait.</p> + +<p>—Cependant, je ne vois plus personne avec qui l'on puisse +avoir des aventures. Est-ce avant, est-ce après mon mariage? +répondez donc, impertinent.</p> + +<p>—Ah! madame, trêve d'invectives, s'il vous plaît; ne +forcez point le meilleur de vos amis à quelques mauvais procédés.</p> + +<p>—Parlez, mon cher; dites, dites tout; j'estime aussi peu +vos services, que je crains peu votre indiscrétion: expliquez-vous, +je vous le permets; je vous en somme.</p> + +<p>—A quoi me réduisez-vous, Ismène? ajouta le bijou, en +poussant un profond soupir.</p> + +<p>—A rendre justice à la vertu.</p> + +<p>—Eh bien, vertueuse Ismène, ne vous souvient-il plus du +jeune Osmin, du sangiac<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> Zégris, de votre maître de danse +Alaziel, de votre maître de musique Almoura?</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Nom générique des provinces et des gouverneurs de ces provinces en Turquie.</p></div> + +<p>—Ah, quelle horreur! s'écria Ismène; j'avais une mère +trop vigilante, pour m'exposer à de pareils désordres; et mon +mari, s'il était ici, attesterait qu'il m'a trouvée telle qu'il me +désirait.</p> + +<p>—Eh oui, reprit le bijou, grâce au secret d'Alcine<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>, votre +intime.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Voir plus haut, p. 151.</p></div> + +<p>—Cela est d'un ridicule si extravagant et si grossier, +répondit Ismène, qu'on est dispensée de le repousser. Je ne sais, +continua-t-elle, quel est le bijou de ces dames qui se prétend +si bien instruit de mes affaires, mais il vient de raconter des +choses dont le mien ignore jusqu'au premier mot.</p> + +<p>—Madame, lui répondit Céphise, je puis vous assurer que +le mien s'est contenté d'écouter.»</p> + +<p>Les autres femmes en dirent autant, et l'on se mit au jeu, +sans connaître précisément l'interlocuteur de la conversation +que je viens de rapporter.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h2> + +<h3>CINQUIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>LE JEU.</h3> + + +<p>La plupart des femmes qui faisaient la partie de la Manimonbanda +jouaient avec acharnement; et il ne fallait point avoir la +sagacité de Mangogul pour s'en apercevoir. La passion du jeu +est une des moins dissimulées; elle se manifeste, soit dans le +gain, soit dans la perte, par des symptômes frappants. «Mais +d'où leur vient cette fureur? se disait-il en lui-même; comment +peuvent-elles se résoudre à passer les nuits autour d'une table +de pharaon, à trembler dans l'attente d'un as ou d'un sept? +cette frénésie altère leur santé et leur beauté, quand elles en +ont, sans compter les désordres où je suis sûr qu'elle les précipite.»</p> + +<p>«J'aurais bien envie, dit-il tout bas à Mirzoza, de faire ici +un coup de ma tête.</p> + +<p>—Et quel est ce beau coup de tête que vous méditez? lui +demanda la favorite.</p> + +<p>—Ce serait, lui répondit Mangogul, de tourner mon anneau +sur la plus effrénée de ces brelandières, de questionner son +bijou, de transmettre par cet organe un bon avis à tous ces +maris imbéciles qui laissent risquer à leurs femmes l'honneur +et la fortune de leur maison sur une carte ou sur un dé.</p> + +<p>—Je goûte fort cette idée, lui répliqua Mirzoza; mais sachez, +prince, que la Manimonbanda vient de jurer par ses pagodes, +qu'il n'y aurait plus de cercle chez elle, si elle se trouvait encore +une fois exposée à l'impudence des Engastrimuthes.</p> + +<p>—Comment avez-vous dit, délices de mon âme? interrompit +le sultan.</p> + +<p>—J'ai dit, lui répondit la favorite, le nom que la pudique +Manimonbanda donne à toutes celles dont les bijoux savent +parler.</p> + +<p>—Il est de l'invention de son sot de bramine, qui se pique +de savoir le grec et d'ignorer le congeois, répliqua le sultan; +cependant, n'en déplaise à la Manimonbanda et à son chapelain, +je désirerais interroger le bijou de Manille; et il serait à propos +que l'interrogatoire se fît ici pour l'édification du prochain.</p> + +<p>—Prince, si vous m'en croyez, dit Mirzoza, vous épargnerez +ce désagrément à la grande sultane: vous le pouvez sans que +votre curiosité ni la mienne y perdent. Que ne vous présentez-vous +chez Manille?</p> + +<p>—J'irai, puisque vous le voulez, dit Mangogul.</p> + +<p>—Mais à quelle heure? lui demanda la sultane.</p> + +<p>—Sur le minuit, répondit le sultan.</p> + +<p>—A minuit, elle joue, dit la favorite.</p> + +<p>—J'attendrai donc jusqu'à deux heures, répondit Mangogul.</p> + +<p>—Prince, vous n'y pensez pas, répliqua Mirzoza; c'est la +plus belle heure du jour pour les joueuses. Si Votre Hautesse +m'en croit, elle prendra Manille dans son premier somme, entre +sept et huit.»</p> + +<p>Mangogul suivit le conseil de Mirzoza et visita Manille sur +les sept heures. Ses femmes allaient la mettre au lit. Il jugea, à +la tristesse qui régnait sur son visage, qu'elle avait joué de malheur: +elle allait, venait, s'arrêtait, levait les yeux au ciel, frappait +du pied, s'appuyait les poings sur les yeux et marmottait +entre ses dents quelque chose que le sultan ne put entendre. Ses +femmes, qui la déshabillaient, suivaient en tremblant tous ses +mouvements; et si elles parvinrent à la coucher, ce ne fut pas +sans avoir essuyé des brusqueries et même pis. Voilà donc +Manille au lit, n'ayant fait pour toute prière du soir que quelques +imprécations contre un maudit as venu sept fois de suite +en perte. Elle eut à peine les yeux fermés, que Mangogul tourna +sa bague sur elle. A l'instant son bijou s'écria douloureusement: +«Pour le coup, je suis repic et capot.» Le sultan sourit +de ce que chez Manille tout parlait jeu, jusqu'à son bijou. +«Non, continua le bijou, je ne jouerai jamais contre Abidul; il +ne sait que tricher. Qu'on ne me parle plus de Darès; on risque +avec lui des coups de malheur. Ismal est assez beau joueur; +mais ne l'a pas qui veut. C'était un trésor que Mazulim, avant +que d'avoir passé par les mains de Crissa. Je ne connais point de +joueur plus capricieux que Zulmis. Rica l'est moins; mais le +pauvre garçon est à sec. Que faire de Lazuli? la plus jolie +femme de Banza ne lui ferait pas jouer gros. Le mince joueur +que Molli! En vérité, la désolation s'est mise parmi les joueurs; +et bientôt l'on ne saura plus avec qui faire sa partie.»</p> + +<p>Après cette jérémiade, le bijou se jeta sur les coups singuliers +dont il avait été témoin et s'épuisa sur la constance et les +ressources de sa maîtresse dans les revers. «Sans moi, dit-il, +Manille se serait ruinée vingt fois: tous les trésors du sultan +n'auraient point acquitté les dettes que j'ai payées. En une +séance au brelan, elle perdit contre un financier et un abbé plus +de dix mille ducats: il ne lui restait que ses pierreries; mais il +y avait trop peu de temps que son mari les avait dégagées pour +oser les risquer. Cependant elle avait pris des cartes, et il lui +était venu un de ces jeux séduisants que la fortune vous envoie +lorsqu'elle est sur le point de vous égorger: on la pressait de +parler. Manille regardait ses cartes, mettait la main dans sa +bourse, d'où elle était bien certaine de ne rien tirer; revenait à +son jeu, l'examinait encore et ne décidait rien.</p> + +<p>«Madame va-t-elle enfin? lui dit le financier.</p> + +<p>«—Oui, va, dit-elle... va... va, mon bijou.</p> + +<p>«—Pour combien? reprit Turcarès.</p> + +<p>«—Pour cent ducats, dit Manille.»</p> + +<p>«L'abbé se retira; le bijou lui parut trop cher. Turcarès +tôpa: Manille perdit et paya.</p> + +<p>«La sotte vanité de posséder un bijou titré piqua Turcarès: +il s'offrit de fournir au jeu de ma maîtresse, à condition que je +servirais à ses plaisirs: ce fut aussitôt une affaire arrangée. +Mais comme Manille jouait gros et que son financier n'était pas +inépuisable, nous vîmes bientôt le fond de ses coffres.</p> + +<p>«Ma maîtresse avait apprêté le pharaon le plus brillant: +tout son monde était invité: on ne devait ponter qu'aux ducats. +Nous comptions sur la bourse de Turcarès; mais le matin de ce +grand jour, ce faquin nous écrivit qu'il n'avait pas un sou et +nous laissa dans le dernier des embarras: il fallait s'en tirer, +et il n'y avait pas un moment à perdre. Nous nous rabattîmes +sur un vieux chef de bramines, à qui nous vendîmes bien cher +quelques complaisances qu'il sollicitait depuis un siècle. Cette +séance lui coûta deux fois le revenu de son bénéfice.</p> + +<p>«Cependant Turcarès revint au bout de quelques jours. Il +était désespéré, disait-il, que madame l'eût pris au dépourvu: +il comptait toujours sur ses bontés:</p> + +<p>«Mais vous comptez mal, mon cher, lui répondit Manille; +décemment je ne peux plus vous recevoir. Quand vous étiez +en état de prêter, on savait dans le monde pourquoi je vous +souffrais; mais à présent que vous n'êtes bon à rien, vous me +perdriez d'honneur.»</p> + +<p>«Turcarès fut piqué de ce discours, et moi aussi; car +c'était peut-être le meilleur garçon de Banza. Il sortit de +son assiette ordinaire pour faire entendre à Manille qu'elle lui +coûtait plus que trois filles d'Opéra qui l'auraient amusé davantage.</p> + +<p>«Ah! s'écria-t-il douloureusement, que ne m'en tenais-je +à ma petite lingère! cela m'aimait comme une folle: je la faisais +si aise avec un taffetas!»</p> + +<p>«Manille, qui ne goûtait pas les comparaisons, l'interrompit +d'un ton à le faire trembler, et lui ordonna de sortir sur-le-champ. +Turcarès la connaissait; et il aima mieux s'en retourner +paisiblement par l'escalier que de passer par les fenêtres.</p> + +<p>«Manille emprunta dans la suite d'un autre bramine qui +venait, disait-elle, la consoler dans ses malheurs: l'homme +saint succéda au financier; et nous le remboursâmes de ses consolations +en même monnaie. Elle me perdit encore d'autres +fois; et l'on sait que les dettes du jeu sont les seules qu'on paye +dans le monde.</p> + +<p>«S'il arrive à Manille de jouer heureusement, c'est la femme +du Congo la plus régulière. A son jeu près, elle met dans sa +conduite une réforme qui surprend; on ne l'entend point jurer; +elle fait bonne chère, paye sa marchande de modes et ses gens, +donne à ses femmes, dégage quelquefois ses nippes et caresse +son danois et son époux; mais elle hasarde trente fois par mois +ces heureuses dispositions et son argent sur un as de pique. +Voilà la vie qu'elle a menée, qu'elle mènera; et Dieu sait combien +de fois encore je serai mis en gage.»</p> + +<p>Ici le bijou se tut, et Mangogul alla se reposer. On l'éveilla +sur les cinq heures du soir; et il se rendit à l'Opéra, où il avait +promis à la favorite de se trouver.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h2> + +<h3>SIXIÈME ESSAI DE L'ANNEAU</h3> + +<h3>DE L'OPÉRA DE BANZA<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Les critiques d'art musical, qui se sont fréquemment occupés des opinions +de Diderot sur la musique de son temps, se sont tous, sans en excepter le dernier en +date, M. Adolphe Jullien<a name="FNanchor_A_31" id="FNanchor_A_31"></a><a href="#Footnote_A_31" class="fnanchor">[A]</a>, bornés à lire le <i>Neveu de Rameau</i>. Ils auraient dû, comme +on le voit par ce chapitre, remonter plus haut, et ils auraient vu que Diderot n'avait +point été seulement l'écho de son voisinage, mais qu'il s'était vraiment préoccupé +de l'art dont il parlait. On se convaincra, par la suite de cette édition (section +<i>Beaux-Arts</i>), qu'il n'avait pas même dédaigné d'apprendre le métier, au même titre +que ceux qu'il décrivait dans l'<i>Encyclopédie</i>, pour en parler en conscience.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_31" id="Footnote_A_31"></a><a href="#FNanchor_A_31"><span class="label">[A]</span></a> <i>La Musique et les Philosophes au XVIII<sup>e</sup> siècle</i>, 1873, in-8º.</p></div> + +<p>De tous les spectacles de Banza, il n'y avait que l'Opéra qui +se soutînt. Utmiutsol<a name="FNanchor_31_32" id="FNanchor_31_32"></a><a href="#Footnote_31_32" class="fnanchor">[31]</a> et Uremifasolasiututut<a name="FNanchor_32_33" id="FNanchor_32_33"></a><a href="#Footnote_32_33" class="fnanchor">[32]</a>, musiciens célèbres, +dont l'un commençait à vieillir et l'autre ne faisait que +de naître, occupaient alternativement la scène lyrique. Ces +deux auteurs originaux avaient chacun leurs partisans: les +ignorants et les barbons tenaient tous pour Utmiutsol; la jeunesse +et les virtuoses étaient pour Uremifasolasiututut; et les +gens de goût, tant jeunes que barbons, faisaient grand cas de +tous les deux.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_32" id="Footnote_31_32"></a><a href="#FNanchor_31_32"><span class="label">[31]</span></a> Lulli.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_33" id="Footnote_32_33"></a><a href="#FNanchor_32_33"><span class="label">[32]</span></a> Rameau. Le premier vrai succès de Rameau est <i>Hippolyte et Aricie</i>, en 1738.</p></div> + +<p>Uremifasolasiututut, disaient ces derniers, est excellent lorsqu'il +est bon; mais il dort de temps en temps: et à qui cela +n'arrive-t-il pas? Utmiutsol est plus soutenu, plus égal: il est +rempli de beautés; cependant il n'en a point dont on ne trouve +des exemples, et même plus frappants, dans son rival, en qui l'on +remarque des traits qui lui sont propres et qu'on ne rencontre +que dans ses ouvrages. Le vieux Utmiutsol est simple, naturel, +uni, trop uni quelquefois, et c'est sa faute. Le jeune Uremifasolasiututut +est singulier, brillant, composé, savant, trop savant<a name="FNanchor_33_34" id="FNanchor_33_34"></a><a href="#Footnote_33_34" class="fnanchor">[33]</a> +quelquefois: mais c'est peut-être la faute de son auditeur; l'un +n'a qu'une ouverture, belle à la vérité, mais répétée à la tête de +toutes ses pièces; l'autre a fait autant d'ouvertures que de +pièces; et toutes passent pour des chefs-d'œuvre. La nature +conduisait Utmiutsol dans les voies de la mélodie; l'étude et +l'expérience ont découvert à Uremifasolasiututut les sources de +l'harmonie. Qui sut déclamer, et qui récitera jamais comme l'ancien? +qui nous fera des ariettes légères, des airs voluptueux et +des symphonies de caractère comme le moderne? Utmiutsol a +seul entendu le dialogue. Avant Uremifasolasiututut, personne +n'avait distingué les nuances délicates qui séparent le tendre +du voluptueux, le voluptueux du passionné, le passionné du +lascif: quelques partisans de ce dernier prétendent même que +si le dialogue d'Utmiutsol est supérieur au sien, c'est moins à +l'inégalité de leurs talents qu'il faut s'en prendre qu'à la différence +des poëtes qu'ils ont employés... «Lisez, lisez, s'écrient-ils, +la scène de <i>Dardanus</i><a name="FNanchor_34_35" id="FNanchor_34_35"></a><a href="#Footnote_34_35" class="fnanchor">[34]</a>, et vous serez convaincu que si l'on +donne de bonnes paroles à Uremifasolasiututut, les scènes charmantes +d'Utmiutsol renaîtront.» Quoi qu'il en soit, de mon +temps, toute la ville courait aux tragédies de celui-ci, et l'on +s'étouffait aux ballets de celui-là.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_34" id="Footnote_33_34"></a><a href="#FNanchor_33_34"><span class="label">[33]</span></a> C'était un reproche fait à Rameau par J.-J. Rousseau entre autres. Il est +vrai que Rousseau en a dit de toutes couleurs au sujet de la musique, et qu'il est +revenu à Rameau quand il a pu se croire seul de son avis.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_35" id="Footnote_34_35"></a><a href="#FNanchor_34_35"><span class="label">[34]</span></a> <i>Dardanus</i>, opéra de La Bruère, mis en musique par Rameau, et représenté +le jeudi 19 novembre 1739. (<span class="smcap">Br.</span>)</p></div> + +<p>On donnait alors à Banza un excellent ouvrage d'Uremifasolasiututut, +qu'on n'aurait jamais représenté qu'en bonnet de +nuit, si la sultane favorite n'eût eu la curiosité de le voir: encore +l'indisposition périodique des bijoux favorisa-t-elle la jalousie +des petits violons et fit-elle manquer l'actrice principale. Celle +qui la doublait avait la voix moins belle; mais comme elle +dédommageait par son jeu, rien n'empêcha le sultan et la favorite +d'honorer ce spectacle de leur présence.</p> + +<p>Mirzoza était arrivée; Mangogul arrive; la toile se lève: on +commence. Tout allait à merveille; la Chevalier<a name="FNanchor_35_36" id="FNanchor_35_36"></a><a href="#Footnote_35_36" class="fnanchor">[35]</a> avait fait +oublier la Le Maure<a name="FNanchor_36_37" id="FNanchor_36_37"></a><a href="#Footnote_36_37" class="fnanchor">[36]</a>, et l'on en était au quatrième acte, lorsque +le sultan s'avisa, dans le milieu d'un chœur qui durait trop +à son gré et qui avait déjà fait bâiller deux fois la favorite, de +tourner sa bague sur toutes les chanteuses. On ne vit jamais +sur la scène un tableau d'un comique plus singulier. Trente +filles restèrent muettes tout à coup: elles ouvraient de grandes +bouches et gardaient les attitudes théâtrales qu'elles avaient +auparavant. Cependant leurs bijoux s'égosillaient à force de +chanter, celui-ci un pont-neuf, celui-là un vaudeville polisson, +un autre une parodie fort indécente, et tous des extravagances +relatives à leurs caractères. On entendait d'un côté, <i>oh! vraiment +ma commère, oui</i>; de l'autre, <i>quoi, douze fois!</i> ici, <i>qui me +baise? est-ce Blaise?</i> là, <i>rien, père Cyprien, ne vous retient</i>. +Tous enfin se montèrent sur un ton si haut, si baroque et si +fou, qu'ils formèrent le chœur le plus extraordinaire, le plus +bruyant et le plus ridicule qu'on eût entendu devant et depuis +celui des..... no..... d..... on..... (Le manuscrit s'est trouvé +corrompu dans cet endroit.)</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_36" id="Footnote_35_36"></a><a href="#FNanchor_35_36"><span class="label">[35]</span></a> «Son genre était le grand, les fureurs, etc.» <i>Anecdotes dramatiques.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_37" id="Footnote_36_37"></a><a href="#FNanchor_36_37"><span class="label">[36]</span></a> «Une des plus belles voix qui aient été entendues à l'Opéra; a quitté le +théâtre en 1727 et y reparut en 1730. Elle s'est encore retirée plusieurs fois, et est +toujours revenue au grand contentement du public. Mais il en est privé sans espérance +depuis 1750.» <i>Id.</i></p></div> + +<p>Cependant l'orchestre allait toujours son train, et les ris du +parterre, de l'amphithéâtre et des loges se joignirent au bruit +des instruments et aux chants des bijoux pour combler la cacophonie.</p> + +<p>Quelques-unes des actrices, craignant que leurs bijoux, las de +fredonner des sottises, ne prissent le parti d'en dire, se jetèrent +dans les coulisses; mais elles en furent quittes pour la peur. +Mangogul, persuadé que le public n'en apprendrait rien de nouveau, +retourna sa bague. Aussitôt les bijoux se turent, les ris +cessèrent, le spectacle se calma, la pièce reprit et s'acheva paisiblement. +La toile tomba; la sultane et le sultan disparurent; +et les bijoux de nos actrices se rendirent où ils étaient attendus +pour s'occuper à autre chose qu'à chanter.</p> + +<p>Cette aventure fit grand bruit. Les hommes en riaient, les +femmes s'en alarmaient, les bonzes s'en scandalisaient et la tête +en tournait aux académiciens. Mais qu'en disait Orcotome? +Orcotome triomphait. Il avait annoncé dans un de ses mémoires +que les bijoux chanteraient infailliblement; ils venaient de +chanter, et ce phénomène, qui déroutait ses confrères, était +un nouveau trait de lumière pour lui et achevait de confirmer +son système.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h2> + +<h3>EXPÉRIENCES D'ORCOTOME.</h3> + + +<p>C'était le quinze de la lune de... qu'Orcotome avait lu son +mémoire à l'académie et communiqué ses idées sur le caquet +des bijoux. Comme il y annonçait de la manière la plus assurée +des expériences infaillibles, répétées plusieurs fois, et toujours +avec succès, le grand nombre en fut ébloui. Le public conserva +quelque temps les impressions favorables qu'il avait reçues, +et Orcotome passa pendant six semaines entières pour avoir fait +d'assez belles découvertes.</p> + +<p>Il n'était question, pour achever son triomphe, que de répéter +en présence de l'académie les fameuses expériences qu'il +avait tant prônées. L'assemblée convoquée à ce sujet fut des +plus brillantes. Les ministres s'y rendirent: le sultan même ne +dédaigna pas de s'y trouver; mais il garda l'invisible.</p> + +<p>Comme Mangogul était grand faiseur de monologues, et que +la futilité des conversations de son temps l'avait entiché de +l'habitude du soliloque: «Il faut, disait-il en lui-même, qu'Orcotome +soit un fieffé charlatan, ou le génie, mon protecteur, un +grand sot. Si l'académicien, qui n'est assurément pas un sorcier, +peut rendre la parole à des bijoux morts, le génie qui me +protége avait grand tort de faire un pacte et de donner son +âme au diable pour la communiquer à des bijoux pleins de vie.»</p> + +<p>Mangogul s'embarrassait dans ces réflexions lorsqu'il se +trouva dans le milieu de son académie. Orcotome eut, comme +on voit, pour spectateurs, tout ce qu'il y avait à Banza de gens +éclairés sur la matière des bijoux. Pour être content de son +auditoire, il ne lui manqua que de le contenter: mais le succès +de ses expériences fut des plus malheureux. Orcotome prenait +un bijou, y appliquait la bouche, soufflait à perte d'haleine, le +quittait, le reprenait, en essayait un autre, car il en avait +apporté de tout âge, de toute grandeur, de tout état, de toute +couleur; mais il avait beau souffler, on n'entendait que des +sons inarticulés et fort différents de ceux qu'il promettait.</p> + +<p>Il se fit alors un murmure qui le déconcerta pour un moment, +mais il se remit et allégua que de pareilles expériences ne se +faisaient pas aisément devant un aussi grand nombre de personnes; +et il avait raison.</p> + +<p>Mangogul indigné se leva, partit, et reparut en un clin d'œil +chez la sultane favorite.</p> + +<p>«Eh bien! prince, lui dit-elle en l'apercevant, qui l'emporte +de vous ou d'Orcotome? car ses bijoux ont fait merveilles, +il n'en faut pas douter.»</p> + +<p>Le sultan fit quelques tours en long et en large, sans lui +répondre.</p> + +<p>«Mais, reprit la favorite, Votre Hautesse me paraît mécontente.</p> + +<p>—Ah! madame, répliqua le sultan, la hardiesse de cet Orcotome +est incomparable. Qu'on ne m'en parle plus... Que direz-vous, +races futures, lorsque vous apprendrez que le grand Mangogul +faisait cent mille écus de pension à de pareilles gens, +tandis que de braves officiers qui avaient arrosé de leur sang les +lauriers qui lui ceignaient le front, en étaient réduits à quatre +cents livres de rente?... Ah! ventrebleu, j'enrage! J'ai pris de +l'humeur pour un mois.»</p> + +<p>En cet endroit Mangogul se tut, et continua de se promener +dans l'appartement de la favorite. Il avait la tête baissée; +il allait, venait, s'arrêtait et frappait de temps en temps du pied. +Il s'assit un instant, se leva brusquement, prit congé de Mirzoza, +oublia de la baiser, et se retira dans son appartement.</p> + +<p>L'auteur africain qui s'est immortalisé par l'histoire des +hauts et merveilleux faits d'Erguebzed et de Mangogul, continue +en ces termes:</p> + +<p>A la mauvaise humeur de Mangogul, on crut qu'il allait +bannir tous les savants de son royaume. Point du tout. Le lendemain +il se leva gai, fit une course de bague dans la matinée, +soupa le soir avec ses favoris et la Mirzoza sous une magnifique +tente dressée dans les jardins du sérail, et ne parut jamais +moins occupé d'affaires d'État.</p> + +<p>Les esprits chagrins, les frondeurs du Congo et les nouvellistes +de Banza ne manquèrent pas de reprendre cette conduite. +Et que ne reprennent pas ces gens-là? «Est-ce là, disaient-ils +dans les promenades et les cafés, est-ce là gouverner un État! +avoir la lance au poing tout le jour, et passer les nuits à +table!</p> + +<p>—Ah! si j'étais sultan,» s'écriait un petit sénateur ruiné +par le jeu, séparé d'avec sa femme, et dont les enfants avaient +la plus mauvaise éducation du monde: «si j'étais sultan, je rendrais +le Congo bien autrement florissant. Je voudrais être la +terreur de mes ennemis et l'amour de mes sujets. En moins de +six mois, je remettrais en vigueur la police, les lois, l'art militaire +et la marine. J'aurais cent vaisseaux de haut bord. Nos +landes seraient bientôt défrichées, et nos grands chemins réparés. +J'abolirais ou du moins je diminuerais de moitié les impôts. +Pour les pensions, messieurs les beaux esprits, vous n'en tâteriez, +ma foi, que d'une dent. De bons officiers, Pongo Sabiam! +de bons officiers, de vieux soldats, des magistrats comme +nous autres, qui consacrons nos travaux et nos veilles à rendre +aux peuples la justice: voilà les hommes sur qui je répandrais +mes bienfaits.</p> + +<p>—Ne vous souvient-il plus, messieurs, ajoutait d'un +ton capable un vieux politique édenté, en cheveux plats, en +pourpoint percé par le coude, et en manchettes déchirées, de +notre grand empereur Abdelmalec, de la dynastie des Abyssins, +qui régnait il y a deux mille trois cent octante et cinq ans? +Ne vous souvient-il plus comme quoi il fit empaler deux +astronomes, pour s'être mécomptés de trois minutes dans la +prédiction d'une éclipse, et disséquer tout vif son chirurgien et +son premier médecin, pour lui avoir ordonné de la manne à +contre-temps?</p> + +<p>—Et puis je vous demande, continuait un autre, à quoi +bon tous ces bramines oisifs, cette vermine qu'on engraisse +de notre sang? Les richesses immenses dont ils regorgent ne +conviendraient-elles pas mieux à d'honnêtes gens comme +nous?»</p> + +<p>On entendait d'un autre côté: «Connaissait-on, il y a quarante +ans, la nouvelle cuisine et les liqueurs de Lorraine? On +s'est précipité dans un luxe qui annonce la destruction prochaine +de l'empire, suite nécessaire du mépris des Pagodes +et de la dissolution des mœurs. Dans le temps qu'on ne mangeait +à la table du grand Kanoglou que des grosses viandes, +et que l'on n'y buvait que du sorbet, quel cas aurait-on fait +des découpures, des vernis de Martin, et de la musique de +Rameau? Les filles d'opéra n'étaient pas plus inhumaines que +de nos jours; mais on les avait à bien meilleur prix. Le prince, +voyez-vous, gâte bien des choses. Ah! si j'étais sultan!</p> + +<p>—Si tu étais sultan, répondit vivement un vieux militaire +qui était échappé aux dangers de la bataille de Fontenoi, et qui +avait perdu un bras à côté de son prince à la journée de Lawfelt, +tu ferais plus de sottises encore que tu n'en débites. Eh! +mon ami, tu ne peux modérer ta langue, et tu veux régir un +empire! tu n'as pas l'esprit de gouverner ta famille, et tu te +mêles de régler l'État! Tais-toi, malheureux. Respecte les +puissances de la terre, et remercie les dieux de t'avoir donné la +naissance dans l'empire et sous le règne d'un prince dont la +prudence éclaire ses ministres, et dont le soldat admire la valeur; +qui s'est fait redouter de ses ennemis et chérir de ses peuples, +et à qui l'on ne peut reprocher que la modération avec laquelle +tes semblables sont traités sous son gouvernement.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h2> + +<h3>LES BRAMINES.</h3> + + +<p>Lorsque les savants se furent épuisés sur les bijoux, les bramines +s'en emparèrent. La religion revendiqua leur caquet +comme une matière de sa compétence, et ses ministres prétendirent +que le doigt de Brama se manifestait dans cette œuvre.</p> + +<p>Il y eut une assemblée générale des pontifes; et il fut décidé +qu'on chargerait les meilleures plumes de prouver en forme que +l'événement était surnaturel, et qu'en attendant l'impression de +leurs ouvrages, on le soutiendrait dans les thèses, dans les conversations +particulières, dans la direction des âmes et dans les +harangues publiques.</p> + +<p>Mais s'ils convinrent unanimement que l'événement était +surnaturel, cependant, comme on admettait dans le Congo deux +principes, et qu'on y professait une espèce de manichéisme, ils +se divisèrent entre eux sur celui des deux principes à qui l'on +devait rapporter le caquet des bijoux.</p> + +<p>Ceux qui n'étaient guère sortis de leurs cellules, et qui n'avaient +jamais feuilleté que leurs livres, attribuèrent le prodige +à Brama. «Il n'y a que lui, disaient-ils, qui puisse interrompre +l'ordre de la nature; et les temps feront voir qu'il a, en +tout ceci, des vues très-profondes.»</p> + +<p>Ceux, au contraire, qui fréquentaient les alcôves, et qu'on +surprenait plus souvent dans une ruelle qu'on ne les trouvait +dans leurs cabinets, craignant que quelques bijoux indiscrets ne +dévoilassent leur hypocrisie, accusèrent de leur caquet Cadabra, +divinité malfaisante, ennemie jurée de Brama et de ses serviteurs.</p> + +<p>Ce dernier système souffrait de terribles objections, et ne +tendait pas si directement à la réformation des mœurs. Ses +défenseurs même ne s'en imposaient point là-dessus. Mais il +s'agissait de se mettre à couvert; et, pour en venir à bout, la +religion n'avait point de ministre qui n'eût sacrifié cent fois +les Pagodes et leurs autels.</p> + +<p>Mangogul et Mirzoza assistaient régulièrement au service +religieux de Brama, et tout l'empire en était informé par la +gazette. Ils s'étaient rendus dans la grande mosquée, un jour +qu'on y célébrait une des solennités principales. Le bramine +chargé d'expliquer la loi monta dans la tribune aux harangues, +débita au sultan et à la favorite des phrases, des compliments +et de l'ennui, et pérora fort éloquemment sur la manière de +s'asseoir orthodoxement dans les compagnies. Il en avait démontré +la nécessité par des autorités sans nombre, quand, +saisi tout à coup d'un saint enthousiasme, il prononça cette +tirade qui fit d'autant plus d'effet qu'on ne s'y attendait point.</p> + +<p>«Qu'entends-je dans tous les cercles? Un murmure confus, +un bruit inouï vient frapper mes oreilles. Tout est perverti, et +l'usage de la parole, que la bonté de Brama avait jusqu'à présent +affecté à la langue, est, par un effet de sa vengeance, transporté +à d'autres organes. Et quels organes! vous le savez, +messieurs. Fallait-il encore un prodige pour te réveiller de ton +assoupissement, peuple ingrat! et tes crimes n'avaient-ils pas +assez de témoins, sans que leurs principaux instruments élevassent +la voix! Sans doute leur mesure est comblée, puisque le +courroux du ciel a cherché des châtiments nouveaux. En vain +tu t'enveloppais dans les ténèbres; tu choisissais en vain des +complices muets: les entends-tu maintenant? Ils ont de toutes +parts déposé contre toi, et révélé ta turpitude à l'univers. O toi +qui les gouvernes par ta sagesse! ô Brama! tes jugements sont +équitables. Ta loi condamne le larcin, le parjure, le mensonge +et l'adultère; elle proscrit et les noirceurs de la calomnie, et les +brigues de l'ambition, et les fureurs de la haine, et les artifices +de la mauvaise foi. Tes fidèles ministres n'ont cessé d'annoncer +ces vérités à tes enfants, et de les menacer des châtiments que +tu réservais dans ta juste colère aux prévaricateurs; mais en +vain: les insensés se sont livrés à la fougue de leurs passions; +ils en ont suivi le torrent; ils ont méprisé nos avis; ils ont ri +de nos menaces; ils ont traité nos anathèmes de vains; leurs +vices se sont accrus, fortifiés, multipliés; la voix de leur impiété +est montée jusqu'à toi, et nous n'avons pu prévenir le fléau +redoutable dont tu les as frappés. Après avoir longtemps imploré +ta miséricorde, louons maintenant ta justice. Accablés sous tes +coups, sans doute ils reviendront à toi et reconnaîtront la main +qui s'est appesantie sur eux. Mais, ô prodige de dureté! ô comble +de l'aveuglement! ils ont imputé l'effet de ta puissance au +mécanisme aveugle de la nature. Ils ont dit dans leurs cœurs: +Brama n'est point. Toutes les propriétés de la matière ne nous +sont pas connues; et la nouvelle preuve de son existence n'en +est qu'une de l'ignorance et de la crédulité de ceux qui nous +l'opposent. Sur ce fondement ils ont élevé des systèmes, imaginé +des hypothèses, tenté des expériences; mais du haut de sa +demeure éternelle, Brama a ri de leurs vains projets. Il a confondu +la science audacieuse; et les bijoux ont brisé, comme le +verre, le frein impuissant qu'on opposait à leur loquacité. Qu'ils +confessent donc, ces vers orgueilleux, la faiblesse de leur raison +et la vanité de leurs efforts. Qu'ils cessent de nier l'existence de +Brama, ou de fixer des limites à sa puissance. Brama est, il est +tout-puissant; et il ne se montre pas moins clairement à nous +dans ses terribles fléaux que dans ses faveurs ineffables.</p> + +<p>«Mais qui les a attirés sur cette malheureuse contrée, ces +fléaux? Ne sont-ce pas tes injustices, homme avide et sans foi! +tes galanteries et tes folles amours, femme mondaine et sans +pudeur! tes excès et tes débordements honteux, voluptueux +infâme! ta dureté pour nos monastères, avare! tes injustices, +magistrat vendu à la faveur! tes usures, négociant insatiable! +ta mollesse et ton irréligion, courtisan impie et efféminé!</p> + +<p>«Et vous sur qui cette plaie s'est particulièrement répandue, +femmes et filles plongées dans le désordre; quand, renonçant +aux devoirs de notre état, nous garderions un silence profond +sur vos déréglements, vous portez avec vous une voix plus +importune que la nôtre; elle vous suit, et partout elle vous +reprochera vos désirs impurs, vos attachements équivoques, vos +liaisons criminelles, tant de soins pour plaire, tant d'artifices +pour engager, tant d'adresse pour fixer, et l'impétuosité de vos +transports et les fureurs de votre jalousie. Qu'attendez-vous +donc pour secouer le joug de Cadabra, et rentrer sous les +douces lois de Brama? Mais revenons à notre sujet. Je vous +disais donc que les mondains s'asseyent hérétiquement pour +neuf raisons, la première, etc.»</p> + +<p>Ce discours fit des impressions fort différentes. Mangogul et +la sultane, qui seuls avaient le secret de l'anneau, trouvèrent +que le bramine avait aussi heureusement expliqué le caquet des +bijoux par le secours de la religion, qu'Orcotome par les lumières +de la raison. Les femmes et les petits-maîtres de la cour dirent +que le sermon était séditieux, et le prédicateur un visionnaire. +Le reste de l'auditoire le regarda comme un prophète, versa des +larmes, se mit en prière, se flagella même, et ne changea point +de vie.</p> + +<p>Il en fut bruit jusque dans les cafés. Un bel esprit décida +que le bramine n'avait qu'effleuré la question, et que sa pièce +n'était qu'une déclamation froide et maussade; mais au jugement +des dévotes et des illuminés, c'était le morceau d'éloquence le +plus solide qu'on eût prononcé dans les temples depuis un siècle. +Au mien, le bel esprit et les dévotes avaient raison.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI<a name="FNanchor_37_38" id="FNanchor_37_38"></a><a href="#Footnote_37_38" class="fnanchor">[37]</a>.</h2> + +<h3>VISION DE MANGOGUL.</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_38" id="Footnote_37_38"></a><a href="#FNanchor_37_38"><span class="label">[37]</span></a> Chapitre qui se trouve pour la première fois dans l'édition de Naigeon.</p></div> + + +<p>Ce fut au milieu du caquet des bijoux qu'il s'éleva un autre +trouble dans l'empire; ce trouble fut causé par l'usage du penum, +ou du petit morceau de drap qu'on appliquait aux moribonds. +L'ancien rite ordonnait de le placer sur la bouche. Des réformateurs +prétendirent qu'il fallait le mettre au derrière. Les +esprits s'étaient échauffés. On était sur le point d'en venir aux +mains, lorsque le sultan, auquel les deux partis en avaient +appelé, permit, en sa présence, un colloque entre les plus savants +de leurs chefs. L'affaire fut profondément discutée. On allégua +la tradition, les livres sacrés et leurs commentateurs. Il y avait +de grandes raisons et de puissantes autorités des deux côtés. +Mangogul, perplexe, renvoya l'affaire à huitaine. Ce terme expiré, +les sectaires et leurs antagonistes reparurent à son audience.</p> + +<p class="center">LE SULTAN.</p> + +<p>Pontifes, et vous prêtres, asseyez-vous, leur dit-il. Pénétré +de l'importance du point de discipline qui vous divise, depuis +la conférence qui s'est tenue au pied de notre trône, nous +n'avons cessé d'implorer les lumières d'en haut. La nuit dernière, +à l'heure à laquelle Brama se plaît à se communiquer aux +hommes qu'il chérit, nous avons eu une vision; il nous a semblé +entendre l'entretien de deux graves personnages, dont l'un +croyait avoir deux nez au milieu du visage, et l'autre deux +trous au cul; et voici ce qu'ils se disaient. Ce fut le personnage +aux deux nez qui parla le premier.</p> + +<p>«Porter à tout moment la main à son derrière, voilà un tic +bien ridicule...</p> + +<p>—Il est vrai...</p> + +<p>—Ne pourriez-vous pas vous en défaire?...</p> + +<p>—Pas plus que vous de vos deux nez...</p> + +<p>—Mais mes deux nez sont réels; je les vois, je les touche; +et plus je les vois et les touche, plus je suis convaincu que je +les ai, au lieu que depuis dix ans que vous vous tâtez et que +vous vous trouvez le cul comme un autre, vous auriez dû vous +guérir de votre folie...</p> + +<p>—Ma folie! Allez, l'homme aux deux nez; c'est vous qui +êtes fou.</p> + +<p>—Point de querelle. Passons, passons: je vous ai dit comment +mes deux nez m'étaient venus. Racontez-moi l'histoire de +vos deux trous, si vous vous en souvenez...</p> + +<p>—Si je m'en souviens! cela ne s'oublie pas. C'était le trente +et un du mois, entre une heure et deux du matin.</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Permettez, s'il vous plaît. Je crains; non. Si je sais +un peu d'arithmétique, il n'y a précisément que ce qu'il faut.</p> + +<p>—Cela est bien étrange! cette nuit donc?...</p> + +<p>—Cette nuit, j'entendis une voix qui ne m'était pas +inconnue, et qui criait: <i>A moi! à moi!</i> Je regarde, et je vois +une jeune créature effarée, échevelée, qui s'avançait à toutes +jambes de mon côté. Elle était poursuivie par un vieillard violent +et bourru. A juger du personnage par son accoutrement, et par +l'outil dont il était armé, c'était un menuisier. Il était en culotte +et en chemise. Il avait les manches de sa chemise retroussées +jusqu'aux coudes, les bras nerveux, le teint basané, le front ridé, +le menton barbu, les joues boursouflées, l'œil étincelant, la poitrine +velue et la tête couverte d'un bonnet pointu.</p> + +<p>—Je le vois.</p> + +<p>—La femme qu'il était sur le point d'atteindre, continuait +de crier: <i>A moi! à moi!</i> et le menuisier disait en la poursuivant: +«Tu as beau fuir. Je te tiens; il ne sera pas dit que tu +sois la seule qui n'en ait point. De par tous les diables, tu en +auras un comme les autres.» A l'instant, la malheureuse fait +un faux pas, et tombe à plat sur le ventre, se renforçant de crier: +<i>A moi! à moi!</i> et le menuisier ajoutant: «Crie, crie tant que tu +voudras; tu en auras un, grand ou petit; c'est moi qui t'en +réponds.» A l'instant il lui relève les cotillons, et lui met le +derrière à l'air. Ce derrière, blanc comme la neige, gras, +ramassé, arrondi, joufflu, potelé, ressemblait comme deux gouttes +d'eau à celui de la femme du souverain pontife.»</p> + +<p class="center">LE PONTIFE.</p> + +<p>De ma femme!</p> + +<p class="center">LE SULTAN.</p> + +<p>Pourquoi pas?</p> + +<p>«Le personnage aux deux trous ajouta: C'était elle en +effet, car je me la remets. Le vieux menuisier lui pose un de +ses pieds sur les reins, se baisse, passe ses deux mains au bas +de ses deux fesses, à l'endroit où les jambes et les cuisses se +fléchissent, lui repousse les deux genoux sous le ventre, et lui +relève le cul; mais si bien que je pouvais le reconnaître à mon +aise, reconnaissance qui ne me déplaisait pas, quoique de dessous +les cotillons il sortît une voix défaillante qui criait: <i>A moi! à moi!</i> +Vous me croirez une âme dure, un cœur impitoyable; mais il ne +faut pas se faire meilleur qu'on n'est; et j'avoue, à ma honte, +que dans ce moment, je me sentis plus de curiosité que de commisération, +et que je songeai moins à secourir qu'à contempler.»</p> + +<p>Ici le grand pontife interrompit encore le sultan, et lui dit: +«Seigneur, serais-je par hasard un des deux interlocuteurs de +cet entretien?...</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—L'homme au deux nez?</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—Et moi, ajouta le chef des novateurs, l'homme aux deux +trous?</p> + +<p>—Pourquoi pas?»</p> + +<p>«Le scélérat de menuisier avait repris son outil qu'il avait +mis à terre. C'était un vilebrequin. Il en passe la mèche dans sa +bouche, afin de l'humecter; il s'en applique fortement le manche +contre le creux de l'estomac, et se penchant sur l'infortunée qui +criait toujours: <i>A moi! à moi!</i> il se dispose à lui percer un trou +où il devait y en avoir deux, et où il n'y en avait point.»</p> + +<p class="center">LE PONTIFE.</p> + +<p>Ce n'est pas ma femme.</p> + +<p class="center">LE SULTAN.</p> + +<p>Le menuisier interrompant tout à coup son opération, et se +ravisant, dit: «La belle besogne que j'allais faire! Mais aussi +c'eût été sa faute: Pourquoi ne pas se prêter de bonne grâce? +Madame, un petit moment de patience.» Il remet à terre son +vilebrequin; il tire de sa poche un ruban couleur de rose pâle; +avec le pouce de sa main gauche, il en fixe un bout à la pointe +du coccix, et pliant le reste en gouttière, en le pressant entre +les deux fesses avec le tranchant de son autre main, il le conduit +circulairement jusqu'à la naissance du bas-ventre de la +dame, qui, tout en criant: <i>A moi! à moi!</i> s'agitait, se débattait, +se démenait de droite et de gauche, et dérangeait le ruban et +les mesures du menuisier, qui disait: «Madame, il n'est pas +encore temps de crier; je ne vous fais point de mal. Je ne +saurais y procéder avec plus de ménagement. Si vous n'y +prenez garde, la besogne ira tout de travers; mais vous n'aurez +à vous en prendre qu'à vous-même. Il faut accorder à chaque +chose son terrain. Il y a certaines proportions à garder. Cela +est plus important que vous ne pensez. Dans un moment il n'y +aura plus de remède; et vous en serez au désespoir.»</p> + +<p class="center">LE PONTIFE.</p> + +<p>Et vous entendiez tout cela, seigneur?</p> + +<p class="center">LE SULTAN.</p> + +<p>Comme je vous entends.</p> + +<p class="center">LE PONTIFE.</p> + +<p>Et la femme?</p> + +<p class="center">LE SULTAN.</p> + +<p>Il me sembla, ajoute l'interlocuteur, qu'elle était à demi +persuadée; et je présumai, à la distance de ses talons, qu'elle +commençait à se résigner. Je ne sais trop ce qu'elle disait au +menuisier; mais le menuisier lui répondait: «Ah! c'est de la +raison que cela; qu'on a de peine à résoudre les femmes!» Ses +mesures prises un peu plus tranquillement, maître Anofore étendant +son ruban couleur de rose pâle sur un petit pied-de-roi, +et tenant un crayon, dit à la dame: «Comment le voulez-vous?</p> + +<p>«—Je n'entends pas.</p> + +<p>«—Est-ce dans la proportion antique, ou dans la proportion +moderne?...»</p> + +<p class="center">LE PONTIFE.</p> + +<p>O profondeur des décrets d'en haut! combien cela serait fou, +si cela n'était pas révélé! Soumettons nos entendements, et +adorons.</p> + +<p class="center">LE SULTAN.</p> + +<p>Je ne me rappelle plus la réponse de la dame; mais le menuisier +répliqua: «En vérité, elle extravague; cela ne ressemblera +à rien. On dira: Qui est l'âne qui a percé ce cul-là?...»</p> + +<p class="center">LA DAME.</p> + +<p>«Trêve de verbiage, maître Anofore, faites-le comme je vous +dis...</p> + +<p class="center">ANOFORE.</p> + +<p>«Faites-le comme je vous dis! Madame, mais chacun a son +honneur à garder...</p> + +<p class="center">LA DAME.</p> + +<p>«Je le veux ainsi, et là, vous dis-je. Je le veux, je le veux...</p> + +<p>«Le menuisier riait à gorge déployée; et moi donc, croyez-vous +que j'étais sérieux? Cependant Anofore trace ses lignes sur +le ruban, le remet en place, et s'écrie: «Madame, cela ne se +peut pas; cela n'a pas de sens commun. Quiconque verra ce +cul-là, pour peu qu'il soit connaisseur, se moquera de vous +et de moi. On sait bien qu'il faut de là là, un intervalle; +mais on ne l'a jamais pratiqué de cette étendue. Trop est +trop. Vous le voulez?...»</p> + +<p class="center">LA DAME.</p> + +<p>«Eh! oui, je le veux, et finissons...»</p> + +<p>«A l'instant maître Anofore prend son crayon, marque sur les +fesses de la dame des lignes correspondantes à celles qu'il avait +tirées sur le ruban; il forme son trait carré, en haussant les +épaules, et murmurant tout bas: «Quelle mine cela aura! mais +c'est sa fantaisie.» Il ressaisit son vilebrequin, et dit: +«Madame le veut là?</p> + +<p>«—Oui, là; allez donc...</p> + +<p>«—Allons, madame.</p> + +<p>«—Qu'y a-t-il encore?</p> + +<p>«—Ce qu'il y a? c'est que cela ne se peut.</p> + +<p>«—Et pourquoi, s'il vous plaît?</p> + +<p>«—Pourquoi? c'est que vous tremblez, et que vous serrez +les fesses; c'est que j'ai perdu de vue mon trait carré, et que +je percerai trop haut ou trop bas. Allons, madame, un peu +de courage.</p> + +<p>«—Cela vous est facile à dire; montrez-moi votre mèche; +miséricorde!</p> + +<p>«—Je vous jure que c'est la plus petite de ma boutique. +Tandis que nous parlons j'en aurais déjà percé une demi-douzaine. +Allons, madame, desserrez; fort bien; encore un peu; à +merveille; encore, encore.» Cependant je voyais le menuisier +narquois approcher tout doucement son vilebrequin. Il allait... +lorsqu'une fureur mêlée de pitié s'empare de moi. Je me débats; +je veux courir au secours de la patiente: mais je me sens +garrotté par les deux bras, et dans l'impossibilité de remuer. Je +crie au menuisier: «Infâme, coquin, arrête.» Mon cri est +accompagné d'un si violent effort, que les liens qui m'attachaient +en sont rompus. Je m'élance sur le menuisier: je le saisis à la +gorge. Le menuisier me dit: «Qui es-tu? à qui en veux-tu? +est-ce que tu ne vois pas qu'elle n'a point de cul? Connais-moi; +je suis le grand Anofore; c'est moi qui fais des culs à +ceux qui n'en ont point. Il faut que je lui en fasse un, c'est la +volonté de celui qui m'envoie; et après moi, il en viendra un +autre plus puissant que moi; il n'aura pas un vilebrequin; il +aura une gouge, et il achèvera avec sa gouge de lui restituer +ce qui lui manque. Retire-toi, profane; ou par mon vilebrequin, +ou par la gouge de mon successeur, je te...</p> + +<p>«—A moi?</p> + +<p>«—A toi, oui, à toi...» A l'instant, de sa main gauche il +fait bruire l'air de son instrument.</p> + +<p>Et l'homme aux deux trous, que vous avez entendu jusqu'ici, +dit à l'homme aux deux nez: «Qu'avez-vous? vous vous éloignez.</p> + +<p>—Je crains qu'en gesticulant, vous ne me cassiez un de mes +nez. Continuez.</p> + +<p>—Je ne sais plus où j'en étais.</p> + +<p>—Vous en étiez à l'instrument dont le menuisier faisait +bruire l'air...</p> + +<p>—Il m'applique sur les épaules un coup du revers de son +bras droit, mais un coup si furieux, que j'en suis renversé sur +le ventre; et voilà ma chemise troussée, un autre derrière à +l'air; et le redoutable Anofore qui me menace de la pointe de son +outil; et me dit: «Demande grâce, maroufle; demande grâce, +ou je t'en fais deux...» Aussitôt je sentis le froid de la mèche +du vilebrequin. L'horreur me saisit; je m'éveille; et depuis, je +me crois deux trous au cul.»</p> + +<p>Ces deux interlocuteurs, ajouta le sultan, se mirent alors à +se moquer l'un de l'autre. «Ah, ah, ah, il a deux trous au cul!</p> + +<p>—Ah, ah, ah, c'est l'étui de tes deux nez!»</p> + +<p>Puis se tournant gravement vers l'assemblée, il dit: «Et +vous, pontifes, et vous ministres des autels, vous riez aussi! et +quoi de plus commun que de se croire deux nez au visage, et +de se moquer de celui qui se croit deux trous au cul?»</p> + +<p>Puis, après un moment de silence, reprenant un air serein, +et s'adressant aux chefs de la secte, il leur demanda ce qu'ils +pensaient de sa vision.</p> + +<p>«Par Brama, répondirent-ils, c'est une des plus profondes +que le ciel ait départies à aucun prophète.</p> + +<p>—Y comprenez-vous quelque chose?</p> + +<p>—Non, seigneur.</p> + +<p>—Que pensez-vous de ces deux interlocuteurs?</p> + +<p>—Que ce sont deux fous.</p> + +<p>—Et s'il leur venait en fantaisie de se faire chefs de parti, +et que la secte des deux trous au cul se mît à persécuter la secte +aux deux nez?...»</p> + +<p>Les pontifes et les prêtres baissèrent la vue; et Mangogul dit: +«Je veux que mes sujets vivent et meurent à leur mode. Je +veux que le penum leur soit appliqué ou sur la bouche, ou au +derrière, comme il plaira à chacun d'eux; et qu'on ne me fatigue +plus de ces impertinences.»</p> + +<p>Les prêtres se retirèrent; et au synode qui se tint quelques +mois après, il fut déclaré que la vision de Mangogul serait insérée +dans le recueil des livres canoniques, qu'elle ne dépara pas.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h2> + +<h3>LES MUSELIÈRES.</h3> + + +<p>Tandis que les bramines faisaient parler Brama, promenaient +les Pagodes, et exhortaient les peuples à la pénitence, d'autres +songeaient à tirer parti du caquet des bijoux.</p> + +<p>Les grandes villes fourmillent de gens que la misère rend +industrieux. Ils ne volent ni ne filoutent; mais ils sont aux filous, +ce que les filous sont aux fripons. Ils savent tout, ils font tout, +ils ont des secrets pour tout; ils vont et viennent, ils s'insinuent. +On les trouve à la cour, à la ville, au palais, à l'église, +à la comédie, chez les courtisanes, au café, au bal, à l'opéra, +dans les académies; ils sont tout ce qu'il vous plaira qu'ils +soient. Sollicitez-vous une pension, ils ont l'oreille du ministre. +Avez-vous un procès, ils solliciteront pour vous. Aimez-vous le +jeu, ils sont croupiers; la table, ils sont chefs de loge; les +femmes, ils vous introduiront chez Amine ou chez Acaris. De +laquelle des deux vous plaît-il d'acheter la mauvaise santé? +choisissez; lorsque vous l'aurez prise, ils se chargeront de votre +guérison. Leur occupation principale est d'épier les ridicules +des particuliers, et de profiter de la sottise du public. C'est de +leur part qu'on distribue au coin des rues, à la porte des temples, +à l'entrée des spectacles, à la sortie des promenades, des +papiers par lesquels on vous avertit gratis qu'un tel, demeurant +au Louvre, dans Saint-Jean, au Temple ou dans l'Abbaye, à +telle enseigne, à tel étage, dupe chez lui depuis neuf heures du +matin jusqu'à midi, et le reste du jour en ville.</p> + +<p>Les bijoux commençaient à peine à parler, qu'un de ces intrigants +remplit les maisons de Banza d'un petit imprimé, dont voici +la forme et le contenu. On lisait, au titre, en gros caractères:</p> + +<blockquote><p>AVIS AUX DAMES.</p></blockquote> + +<p>Au-dessous, en petit italique:</p> + +<blockquote><p><i>Par permission de monseigneur le grand sénéchal, +et avec l'approbation de messieurs de l'Académie +royale des sciences.</i></p></blockquote> + +<p>Et plus bas:</p> + +<blockquote><p>«Le sieur Éolipile, de l'Académie royale de Banza, +membre de la société royale de Monoémugi, de l'académie +impériale de Biafara, de l'académie des curieux de Loango, +de la société de Camur au Monomotapa, de l'institut d'Érecco, +et des académies royales de Béléguanze et d'Angola, qui fait +depuis plusieurs années des cours de babioles avec les +applaudissements de la cour, de la ville et de la province, a +inventé, en faveur du beau sexe, des muselières ou bâillons +portatifs, qui ôtent aux bijoux l'usage de la parole, sans +gêner leurs fonctions naturelles. Ils sont propres et commodes; +il en a de toute grandeur, pour tout âge et à tout +prix; et il a eu l'honneur d'en fournir aux personnes de la +première distinction.»</p></blockquote> + +<p>Il n'est rien tel que d'être d'un corps. Quelque ridicule que +soit un ouvrage, on le prône, et il réussit. C'est ainsi que l'invention +d'Éolipile fit fortune. On courut en foule chez lui: les +femmes galantes y allèrent dans leur équipage; les femmes raisonnables +s'y rendirent en fiacre; les dévotes y envoyèrent leur +confesseur ou leur laquais: on y vit même arriver des tourières. +Toutes voulaient avoir une muselière; et depuis la duchesse +jusqu'à la bourgeoise, il n'y eut femme qui n'eût la sienne, ou +par air ou pour cause.</p> + +<p>Les bramines, qui avaient annoncé le caquet des bijoux +comme une punition divine, et qui s'en étaient promis de la +réforme dans les mœurs et d'autres avantages, ne virent point +sans frémir une machine qui trompait la vengeance du ciel et +leurs espérances. Ils étaient à peine descendus de leurs chaires, +qu'ils y remontent, tonnent, éclatent, font parler les oracles, +et prononcent que la muselière est une machine infernale, et +qu'il n'y a point de salut pour quiconque s'en servira. «Femmes +mondaines, quittez vos muselières; soumettez-vous, s'écrièrent-ils, +à la volonté de Brama. Laissez à la voix de vos bijoux réveiller +celle de vos consciences; et ne rougissez point d'avouer des +crimes que vous n'avez point eu honte de commettre.»</p> + +<p>Mais ils eurent beau crier, il en fut des muselières comme il +en avait été des robes sans manches, et des pelisses piquées. +Pour cette fois on les laissa s'enrhumer dans leurs temples. On +prit des bâillons, et on ne les quitta que quand on en eut reconnu +l'inutilité, ou qu'on en fut las.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII<a name="FNanchor_38_39" id="FNanchor_38_39"></a><a href="#Footnote_38_39" class="fnanchor">[38]</a>.</h2> + +<h3>DES VOYAGEURS.</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_39" id="Footnote_38_39"></a><a href="#FNanchor_38_39"><span class="label">[38]</span></a> Ce chapitre et le suivant ont paru pour la première fois dans l'édition de Naigeon. +Ces digressions, que probablement Naigeon a retrouvées dans des papiers mis +au rebut, ne nous paraissent être que des brouillons rejetés avec raison par l'auteur +et que son éditeur aurait bien fait de laisser où il les avait trouvés.</p></div> + + +<p>Ce fut dans ces circonstances, qu'après une longue absence, +des dépenses considérables, et des travaux inouïs, reparurent à +la cour les voyageurs que Mangogul avait envoyés dans les contrées +les plus éloignées pour en recueillir la sagesse; il tenait +à la main leur journal, et faisait à chaque ligne un éclat de rire.</p> + +<p>«Que lisez-vous donc de si plaisant? lui demanda Mirzoza.</p> + +<p>—Si ceux-là, lui répondit Mangogul, sont aussi menteurs +que les autres, du moins ils sont plus gais. Asseyez-vous sur +ce sofa, et je vais vous régaler d'un usage des thermomètres +dont vous n'avez pas la moindre idée.</p> + +<p>«Je vous promis hier, me dit Cyclophile, un spectacle amusant...</p> + +<p class="center">MIRZOZA.</p> + +<p>Et qui est ce Cyclophile?</p> + +<p class="center">MANGOGUL.</p> + +<p>C'est un insulaire...</p> + +<p class="center">MIRZOZA.</p> + +<p>Et de quelle île?...</p> + +<p class="center">MANGOGUL.</p> + +<p>Qu'importe?...</p> + +<p class="center">MIRZOZA.</p> + +<p>Et à qui s'adresse-t-il?...</p> + +<p class="center">MANGOGUL.</p> + +<p>A un de mes voyageurs...</p> + +<p class="center">MIRZOZA.</p> + +<p>Vos voyageurs sont donc enfin revenus?...</p> + +<p class="center">MANGOGUL.</p> + +<p>Assurément; et vous l'ignoriez?</p> + +<p class="center">MIRZOZA.</p> + +<p>Je l'ignorais...</p> + +<p class="center">MANGOGUL.</p> + +<p>Ah çà, arrangeons-nous, ma reine; vous êtes quelquefois un +peu bégueule. Je vous laisse la maîtresse de vous en aller +lorsque ma lecture vous scandalisera.</p> + +<p class="center">MIRZOZA.</p> + +<p>Et si je m'en allais d'abord?</p> + +<p class="center">MANGOGUL.</p> + +<p>Comme il vous plaira.»</p> + +<p>Je ne sais si Mirzoza resta ou s'en alla; mais Mangogul, +reprenant le discours de Cyclophile, lut ce qui suit:</p> + +<p>«Ce spectacle amusant, c'est celui de nos temples, et de ce +qui s'y passe. La propagation de l'espèce est un objet sur lequel +la politique et la religion fixent ici leur attention; et la manière +dont on s'en occupe ne sera pas indigne de la vôtre. Nous avons +ici des cocus: n'est-ce pas ainsi qu'on appelle dans votre langue +ceux dont les femmes se laissent caresser par d'autres? Nous +avons donc ici des cocus, autant et plus qu'ailleurs, quoique +nous ayons pris des précautions infinies pour que les mariages +soient bien assortis.</p> + +<p>—Vous avez donc, répondis-je, le secret qu'on ignore ou +qu'on néglige parmi nous, de bien assortir les époux?</p> + +<p>—Vous n'y êtes pas, reprit Cyclophile; nos insulaires sont +conformés de manière à rendre tous les mariages heureux, si +l'on y suivait à la lettre les lois usitées.</p> + +<p>—Je ne vous entends pas bien, répliquai-je; car dans notre +monde rien n'est plus conforme aux lois qu'un mariage; et rien +n'est souvent plus contraire au bonheur et à la raison.</p> + +<p>—Eh bien! interrompit Cyclophile, je vais m'expliquer. +Quoi! depuis quinze jours que vous habitez parmi nous, vous +ignorez encore que les bijoux mâles et féminins sont ici de différentes +figures? à quoi donc avez-vous employé votre temps? +Ces bijoux sont de toute éternité destinés à s'agencer les uns +avec les autres; un bijou féminin en écrou est prédestiné à un +bijou mâle fait en vis. Entendez-vous?</p> + +<p>—J'entends, lui dis-je; cette conformité de figure peut avoir +son usage jusqu'à un certain point; mais je ne la crois pas suffisante +pour assurer la fidélité conjugale.</p> + +<p>—Que désirez-vous de plus?</p> + +<p>—Je désirerais que, dans une contrée où tout se règle par +des lois géométriques, on eût eu quelque égard au rapport de +chaleur entre les conjoints. Quoi! vous voulez qu'une brune de +dix-huit ans, vive comme un petit démon, s'en tienne strictement +à un vieillard sexagénaire et glacé! Cela ne sera pas, ce +vieillard eût-il son bijou masculin en vis sans fin...</p> + +<p>—Vous avez de la pénétration, me dit Cyclophile. Sachez +donc que nous y avons pourvu...</p> + +<p>—Et comment cela?...</p> + +<p>—Par une longue suite d'observations sur des cocus bien +constatés...</p> + +<p>—Et à quoi vous ont mené ces observations?</p> + +<p>—A déterminer le rapport nécessaire de chaleur entre deux +époux...</p> + +<p>—Et ces rapports connus?</p> + +<p>—Ces rapports connus, on gradua des thermomètres applicables +aux hommes et aux femmes. Leur figure n'est pas la +même; la base des thermomètres féminins ressemble à un +bijou masculin d'environ huit pouces de long sur un pouce et +demi de diamètre; et celle des thermomètres masculins, à la +partie supérieure d'un flacon qui aurait précisément en concavité +les mêmes dimensions. Les voilà, me dit-il en m'introduisant +dans le temple, ces ingénieuses machines dont vous verrez +tout à l'heure l'effet; car le concours du peuple et la présence +des sacrificateurs m'annoncent le moment des expériences +sacrées.»</p> + +<p>Nous perçâmes la foule avec peine, et nous arrivâmes dans +le sanctuaire, où il n'y avait pour autels que deux lits de damas +sans rideaux. Les prêtres et les prêtresses étaient debout autour, +en silence, et tenant des thermomètres dont on leur avait confié +la garde, comme celle du feu sacré aux vestales. Au son des +hautbois et des musettes, s'approchèrent deux couples d'amants +conduits par leurs parents. Ils étaient nus; et je vis qu'une des +filles avait le bijou circulaire, et son amant le bijou cylindrique.</p> + +<p>«Ce n'est pas là merveille, dis-je à Cyclophile.</p> + +<p>—Regardez les deux autres,» me répondit-il.</p> + +<p>J'y portai la vue. Le jeune homme avait un bijou parallélipipède, +et la fille un bijou carré.</p> + +<p>«Soyez attentif à l'opération sainte,» ajouta Cyclophile.</p> + +<p>Alors deux prêtres étendirent une des filles sur l'autel; un +troisième lui appliqua le thermomètre sacré; et le grand pontife +observait attentivement le degré où la liqueur monta en six +minutes. Dans le même temps, le jeune homme avait été étendu +sur l'autre lit par deux prêtresses; et une troisième lui avait +adapté le thermomètre. Le grand prêtre ayant observé ici l'ascension +de la liqueur dans le même temps donné, il prononça +sur la validité du mariage, et renvoya les époux se conjoindre à +la maison paternelle. Le bijou féminin carré et le bijou masculin +parallélipipède furent examinés avec la même rigueur, éprouvés +avec la même précision; mais le grand prêtre, attentif à la progression +des liqueurs, ayant reconnu quelques degrés de moins +dans le garçon que dans la fille, selon le rapport marqué par le +rituel (car il y avait des limites), monta en chaire, et déclara les +parties inhabiles à se conjoindre. Défense à elles de s'unir, +sous les peines portées par les lois ecclésiastiques et civiles +contre les incestueux. L'inceste dans cette île n'était donc pas +une chose tout à fait vide de sens. Il y avait aussi un véritable +péché contre nature; c'était l'approche de deux bijoux de différents +sexes, dont les figures ne pouvaient s'inscrire ou se circonscrire.</p> + +<p>Il se présenta un nouveau mariage. C'était une fille à bijou +terminé par une figure régulière de côtés impairs, et un jeune +homme à bijou pyramidal, en sorte que la base de la pyramide +pouvait s'inscrire dans le polygone de la fille. On leur fit +l'essai du thermomètre, et l'excès ou le défaut s'étant trouvé +peu considérable dans le rapport des hauteurs des fluides, le +pontife prononça qu'il y avait cas de dispense, et l'accorda. On +en faisait autant pour un bijou féminin à plusieurs côtés impairs, +recherché par un bijou masculin et prismatique, lorsque les +ascensions de liqueur étaient à peu près égales.</p> + +<p>Pour peu qu'on ait de géométrie, l'on conçoit aisément +que ce qui concernait la mesure des surfaces et des solides +était poussé dans l'île à un point de perfection très-élevé, +et que tout ce qu'on avait écrit sur les figures isopérimètres +y était très-essentiel; au lieu que parmi nous ces découvertes +attendent encore leur usage. Les filles et les garçons à +bijoux circulaires et cylindriques y passaient pour heureusement +nés, parce que de toutes les figures, le cercle est celui qui renferme +le plus d'espace sur un même contour.</p> + +<p>Cependant les sacrificateurs attendaient pratique. Le chef me +démêla dans la foule, et me fit signe d'approcher. J'obéis. «O +étranger! me dit-il, tu as été témoin de nos augustes mystères; +et tu vois comment parmi nous la religion a des liaisons +intimes avec le bien de la société. Si ton séjour y était plus +long, il se présenterait sans doute des cas plus rares et plus +singuliers; mais peut-être des raisons pressantes te rappellent +dans ta patrie. Va, et apprends notre sagesse à tes concitoyens.»</p> + +<p>Je m'inclinai profondément; et il continua en ces termes:</p> + +<p>«S'il arrive que le thermomètre sacré soit d'une dimension +à ne pouvoir être appliqué à une jeune fille, cas extraordinaire, +quoique j'en aie vu cinq exemples depuis douze ans, alors un +de mes acolytes la dispose au sacrement; et cependant tout le +peuple est en prière. Tu dois entrevoir, sans que je m'explique, +les qualités essentielles pour l'entrée dans le sacerdoce, et la +raison des ordinations.</p> + +<p>«Plus souvent le thermomètre ne peut s'appliquer au garçon, +parce que son bijou indolent ne se prête pas à l'opération. +Alors toutes les grandes filles de l'île peuvent s'approcher et +s'occuper de la résurrection du mort. Cela s'appelle faire ses +dévotions. On dit d'une fille zélée pour cet exercice, qu'elle est +pieuse; elle édifie. Tant il est vrai, ajouta-t-il en me regardant +fixement, ô étranger! que tout est opinion et préjugé! On +appelle crime chez toi, ce que nous regardons ici comme un +acte agréable à la Divinité. On augurerait mal parmi nous, d'une +fille qui aurait atteint sa treizième année sans avoir encore +approché des autels; et ses parents lui en feraient de justes et +fortes réprimandes<a name="FNanchor_39_40" id="FNanchor_39_40"></a><a href="#Footnote_39_40" class="fnanchor">[39]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_40" id="Footnote_39_40"></a><a href="#FNanchor_39_40"><span class="label">[39]</span></a> Il y a bien des analogies entre ce passage et le <i>Supplément au Voyage de +Bougainville</i>, écrit près d'un quart de siècle plus tard.</p></div> + +<p>«Si une fille tardive ou mal conformée s'offre au thermomètre +sans faire monter la liqueur, elle peut se cloîtrer. Mais il +arrive dans notre île, aussi souvent qu'ailleurs, qu'elle s'en +repent; et que, si le thermomètre lui était appliqué, elle ferait +monter la liqueur aussi haut et aussi rapidement qu'aucune +femme du monde. Aussi plusieurs en sont-elles mortes de désespoir. +Il s'ensuivait mille autres abus et scandales que j'ai +retranchés. Pour illustrer mon pontificat, j'ai publié un diplôme +qui fixe le temps, l'âge et le nombre de fois qu'une fille sera +thermométrisée avant que de prononcer ses vœux, et notamment +la veille et le jour marqués pour sa profession. Je rencontre +nombre de femmes qui me remercient de la sagesse de mes +règlements, et dont en conséquence les bijoux me sont dévoués; +mais ce sont des menus droits que j'abandonne à mon clergé.</p> + +<p>«Une fille qui fait monter la liqueur à une hauteur et avec +une célérité dont aucun homme ne peut approcher, est constituée +courtisane, état très-respectable et très-honoré dans notre +île; car il est bon que tu saches que chaque grand seigneur y a +sa courtisane, comme chaque femme de qualité y a son géomètre. +Ce sont deux modes également sages, quoique la dernière +commence à passer.</p> + +<p>«Si un jeune homme usé, mal né, ou maléficié, laisse la +liqueur du thermomètre immobile, il est condamné au célibat. +Un autre, au contraire, qui en fera monter la liqueur à un degré +dont aucune femme ne peut approcher, est obligé de se faire +moine, comme qui dirait carme ou cordelier. C'est la ressource +de quelques riches dévotes à qui les secours séculiers viennent +à manquer.</p> + +<p>«Ah! combien, s'écriait-il ensuite en levant ses yeux et ses +mains au ciel, l'Église a perdu de son ancienne splendeur!»</p> + +<p>Il allait continuer, lorsque son aumônier l'interrompant, lui +dit: «Monseigneur, votre Grande Sacrificature ne s'aperçoit +pas que l'office est fini, et que votre éloquence refroidira le +dîner auquel vous êtes attendu.» Le prélat s'arrêta, me fit +baiser son anneau; nous sortîmes du temple avec le reste du +peuple; et Cyclophile, reprenant la suite de son discours, +me dit:</p> + +<p>«Le grand pontife ne vous a pas tout révélé; il ne vous a +point parlé ni des accidents arrivés dans l'île, ni des occupations +de nos femmes savantes. Ces objets sont pourtant dignes +de votre curiosité.</p> + +<p>—Vous pouvez apparemment la satisfaire, lui répliquai-je. +Eh bien! quels sont ces accidents et ces occupations? Concernent-ils +encore les mariages et les bijoux?</p> + +<p>—Justement, répliqua-t-il. Il y a environ trente-cinq ans +qu'on s'aperçut dans l'île d'une disette de bijoux masculins cylindriques. +Tous les bijoux féminins circulaires s'en plaignirent, et +présentèrent au conseil d'État des mémoires et des requêtes, tendant +à ce que l'on pourvût à leurs besoins. Le conseil, toujours +guidé par des vues supérieures, ne répondit rien pendant un +mois. Les cris des bijoux devinrent semblables à ceux d'un peuple +affamé qui demande du pain. Les sénateurs nommèrent donc des +députés pour constater le fait, et en rapporter à la compagnie. +Cela dura encore plus d'un mois. Les cris redoublèrent; et l'on +touchait au moment d'une sédition, lorsqu'un bijoutier, homme +industrieux, se présenta à l'académie. On fit des essais qui réussirent; +et sur l'attestation des commissaires, et d'après la permission +du lieutenant de police, il fut gratifié par le conseil d'un +brevet portant privilége exclusif de pourvoir, pendant le cours +de vingt années consécutives, aux besoins des bijoux circulaires.</p> + +<p>«Le second accident fut une disette totale de bijoux féminins +polygonaux. On invita tous les artistes à s'occuper de cette calamité. +On proposa des prix. Il y eut une multitude de machines +inventées, entre lesquelles le prix fut partagé.</p> + +<p>«Vous avez vu, ajouta Cyclophile, les différentes figures de +nos bijoux féminins. Ils gardent constamment celles qu'ils ont +apportées en naissant. En est-il de même parmi vous?</p> + +<p>—Non, lui répondis-je. Un bijou féminin européen, asiatique +ou africain, a une figure variable à l'infini, <i>cujuslibet +figuræ capax, nullius tenax</i>.</p> + +<p>—Nous ne nous sommes donc pas trompés, reprit-il, +dans l'explication que donnèrent nos physiciens sur un phénomène +de ce genre. Il y a environ vingt ans qu'une jeune +brune fort aimable parut dans l'île. Personne n'entendait sa +langue; mais lorsqu'elle eut appris la nôtre, elle ne voulut +jamais dire quelle était sa patrie. Cependant les grâces de sa +figure et les agréments de son esprit enchantèrent la plupart de +nos jeunes seigneurs. Quelques-uns des plus riches lui proposèrent +de l'épouser; et elle se détermina en faveur du sénateur +Colibri. Le jour pris, on les conduisit au temple, selon +l'usage. La belle étrangère, étendue sur l'autel, présenta aux +yeux des spectateurs surpris un bijou qui n'avait aucune figure +déterminée, et le thermomètre appliqué, la liqueur monta tout +à coup à cent quatre-vingt-dix degrés. Le grand sacrificateur +prononça sur-le-champ que ce bijou reléguait la propriétaire +dans la classe des courtisanes, et défense fut faite à l'amoureux +Colibri de l'épouser. Dans l'impossibilité de l'avoir pour femme, +il en fit sa maîtresse. Un jour qu'elle en était apparemment +satisfaite, elle lui avoua qu'elle était née dans la capitale de +votre empire: ce qui n'a pas peu contribué à nous donner une +grande idée de vos femmes.»</p> + +<p>Le sultan en était là, lorsque Mirzoza rentra.</p> + +<p>«Votre pudeur, toujours déplacée, lui dit Mangogul, vous +a privée de la plus délicieuse lecture. Je voudrais bien que +vous me dissiez à quoi sert cette hypocrisie qui vous est commune +à toutes, sages ou libertines. Sont-ce les choses qui +vous effarouchent? Non; car vous les savez. Sont-ce les mots? +en vérité, cela n'en vaut pas la peine. S'il est ridicule de +rougir de l'action, ne l'est-il pas infiniment davantage de +rougir de l'expression? J'aime à la folie les insulaires dont +il est question dans ce précieux journal; ils appellent tout +par leur nom; la langue en est plus simple, et la notion +des choses honnêtes ou malhonnêtes beaucoup mieux déterminée...</p> + +<p class="center">MIRZOZA.</p> + +<p>Là, les femmes sont-elles vêtues?...</p> + +<p class="center">MANGOGUL.</p> + +<p>Assurément; mais ce n'est point par décence, c'est par +coquetterie: elles se couvrent pour irriter le désir et la curiosité...</p> + +<p class="center">MIRZOZA.</p> + +<p>Et cela vous paraît tout à fait conforme aux bonnes mœurs?</p> + +<p class="center">MANGOGUL.</p> + +<p>Assurément...</p> + +<p class="center">MIRZOZA.</p> + +<p>Je m'en doutais.</p> + +<p class="center">MANGOGUL.</p> + +<p>Oh! vous vous doutez toujours de tout.»</p> + +<p>En s'entretenant ainsi, il feuilletait négligemment son journal, +et disait: «Il y a là dedans des usages tout à fait singuliers. +Tenez, voilà un chapitre sur la configuration des habitants. Il +n'y a rien que votre excellente pruderie ne puisse entendre. En +voici un autre sur la toilette des femmes, qui est tout à fait de +votre ressort, et dont peut-être vous pourrez tirer parti. Vous +ne me répondez pas! Vous vous méfiez toujours de moi.</p> + +<p>—Ai-je si grand tort?</p> + +<p>—Il faudra que je vous mette entre les mains de Cyclophile, +et qu'il vous conduise parmi ses insulaires. Je vous jure que +vous en reviendrez infiniment parfaite.</p> + +<p>—Il me semble que je le suis assez.</p> + +<p>—Il vous semble! cependant je ne saurais presque dire un +mot sans vous donner des distractions. Cependant vous en vaudriez +beaucoup mieux, et j'en serais beaucoup plus à mon aise, si +je pouvais toujours parler, et si vous pouviez toujours m'écouter.</p> + +<p>—Et que vous importe que je vous écoute?</p> + +<p>—Mais après tout, vous avez raison. Ah çà, à ce soir, à +demain, ou à un autre jour, le chapitre de la figure de nos +insulaires, et celui de la toilette de leurs femmes.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.</h2> + +<h3>DE LA FIGURE DES INSULAIRES, ET DE LA TOILETTE +DES FEMMES.</h3> + + +<p>C'était après dîner; Mirzoza faisait des nœuds, et Mangogul, +étalé sur un sofa, les yeux à demi fermés, établissait doucement +sa digestion. Il avait passé une bonne heure dans le +silence et le repos, lorsqu'il dit à la favorite: «Madame se sentirait-elle +disposée à m'écouter?</p> + +<p>—C'est selon.</p> + +<p>—Mais, après tout, comme vous me l'avez dit avec autant +de jugement que de politesse, que m'importe que vous m'écoutiez +ou non?» Mirzoza sourit, et Mangogul dit: «Qu'on m'apporte +le journal de mes voyageurs, et surtout qu'on ne déplace +pas les marques que j'y ai faites, ou par ma barbe...»</p> + +<p>On lui présente le journal; il l'ouvre et lit: «Les insulaires +n'étaient point faits comme on l'est ailleurs. Chacun avait +apporté en naissant des signes de sa vocation: aussi en général +on y était ce qu'on devait être. Ceux que la nature avait destinés +à la géométrie avaient les doigts allongés en compas; mon +hôte était de ce nombre. Un sujet propre à l'astronomie avait +les yeux en colimaçon; à la géographie, la tête en globe; à la +musique ou acoustique, les oreilles en cornet; à l'arpentage, +les jambes en jalons; à l'hydraulique...» Ici le sultan s'arrêta; +et Mirzoza lui dit: «Eh bien! à l'hydraulique?...» Mangogul +lui répondit: «C'est vous qui le demandez; le bijou en ajoutoir, +et pissait en jet d'eau; à la chimie, le nez en alambic; à +l'anatomie, l'index en scalpel; aux mécaniques, les bras en lime +ou en scie, etc.»</p> + +<p>Mirzoza ajouta: «Il n'en était pas chez ce peuple comme +parmi nous, où tels qui, n'ayant reçu de Brama que des bras +nerveux, semblaient être appelés à la charrue, tiennent le +timon de votre État, siégent dans vos tribunaux, ou président +dans votre académie; où tel, qui ne voit non plus qu'une taupe, +passe sa vie à faire des observations, c'est-à-dire à une profession +qui demande des yeux de lynx.»</p> + +<p>Le sultan continua de lire. «Entre les habitants on en remarquait +dont les doigts visaient au compas, la tête au globe, les +yeux au télescope, les oreilles au cornet; ces hommes-ci, dis-je +à mon hôte, sont apparemment vos virtuoses, de ces hommes +universels qui portent sur eux l'affiche de tous les talents.»</p> + +<p>Mirzoza interrompit le sultan, et dit: «Je gage que je sais +la réponse de l'hôte...</p> + +<p class="center">MANGOGUL.</p> + +<p>Et quelle est-elle?</p> + +<p class="center">MIRZOZA.</p> + +<p>Il répondit que ces gens, que la nature semble avoir destinés +à tout, n'étaient bons à rien.</p> + +<p class="center">MANGOGUL.</p> + +<p>Par Brama, c'est cela; en vérité, sultane, vous avez bien de +l'esprit. Mon voyageur ajoute que cette conformation des insulaires +donnait au peuple entier un certain air automate; quand +ils marchent, on dirait qu'ils arpentent; quand ils gesticulent, +ils ont l'air de décrire des figures; quand ils chantent, ils +déclament avec emphase.</p> + +<p class="center">MIRZOZA.</p> + +<p>En ce cas, leur musique doit être mauvaise.</p> + +<p class="center">MANGOGUL.</p> + +<p>Et pourquoi cela, s'il vous plaît?</p> + +<p class="center">MIRZOZA.</p> + +<p>C'est qu'elle doit être au-dessous de la déclamation.»</p> + +<p class="center">MANGOGUL.</p> + +<p>«A peine eus-je fait quelques tours dans la grande allée de +leur jardin public, que je devins le sujet de l'entretien et l'objet +de la curiosité. C'est un tombé de la lune, disait l'un; vous +vous trompez, disait l'autre, il vient de Saturne. Je le crois +habitant de Mercure, disait un troisième. Un quatrième s'approcha +de moi, et me dit: «Étranger, pourrait-on vous demander +d'où vous êtes?</p> + +<p>«—Je suis du Congo, lui répondis-je.</p> + +<p>«—Et où est le Congo?»</p> + +<p>«J'allais satisfaire à sa question, lorsqu'il s'éleva autour +de moi un bruit de mille voix d'hommes et de femmes qui répétaient: +«C'est un Congo, c'est un Congo, c'est un Congo.» +Assourdi de ce tintamarre, je mis mes mains sur mes oreilles, et +je me hâtai de sortir du jardin. Cependant on avait arrêté mon +hôte, pour savoir de lui si un Congo était un animal ou un +homme. Les jours suivants, sa porte fut obsédée d'une foule +d'habitants qui demandaient à voir le Congo. Je me montrai; +je parlai; et ils s'éloignèrent tous avec un mépris marqué par +des huées, en s'écriant: <i>Fi donc, c'est un homme</i>.»</p> + +<p>Ici Mirzoza se mit à rire aux éclats. Puis elle ajouta: «Et +la toilette?»</p> + +<p>Mangogul lui dit: «Madame se rappellerait-elle un certain +brame noir, fort original, moitié sensé, moitié fou<a name="FNanchor_40_41" id="FNanchor_40_41"></a><a href="#Footnote_40_41" class="fnanchor">[40]</a>?</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_41" id="Footnote_40_41"></a><a href="#FNanchor_40_41"><span class="label">[40]</span></a> Le P. Castel.</p></div> + +<p>—Oui, je me le rappelle. C'était un bon homme qui mettait +de l'esprit à tout, et que les autres brames noirs, ses confrères, +firent mourir de chagrin.</p> + +<p>—Fort bien. Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler, +ou peut-être même que vous n'ayez vu un certain clavecin où +il avait diapasoné les couleurs selon l'échelle des sons, et sur +lequel il prétendait exécuter pour les yeux une sonate, un allegro, +un presto, un adagio, un cantabile, aussi agréables que ces +pièces bien faites le sont pour les oreilles.</p> + +<p>—J'ai fait mieux: un jour je lui proposai de me traduire +dans un menuet de couleurs, un menuet de sons; et il s'en tira +fort bien.</p> + +<p>—Et cela vous amusa beaucoup?</p> + +<p>—Beaucoup; car j'étais alors un enfant.</p> + +<p>—Eh bien! mes voyageurs ont retrouvé la même machine +chez leurs insulaires, mais appliquée à son véritable usage.</p> + +<p>—J'entends; à la toilette.</p> + +<p>—Il est vrai; mais comment cela?</p> + +<p>—Comment? le voici. Une pièce de notre ajustement étant +donnée, il ne s'agit que de frapper un certain nombre de +touches du clavecin pour trouver les harmoniques de cette +pièce, et déterminer les couleurs différentes des autres.</p> + +<p>—Vous êtes insupportable! On ne saurait vous rien apprendre; +vous devinez tout.</p> + +<p>—Je crois même qu'il y a dans cette espèce de musique +des dissonances à préparer et à sauver.</p> + +<p>—Vous l'avez dit.</p> + +<p>—Je crois en conséquence que le talent d'une femme de +chambre suppose autant de génie et d'expérience, autant de profondeur +et d'études que dans un maître de chapelle.</p> + +<p>—Et ce qui s'ensuit de là, le savez-vous?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est qu'il ne me reste plus qu'à fermer mon journal, et +qu'à prendre mon sorbet. Sultane, votre sagacité me donne de +l'humeur.</p> + +<p>—C'est-à-dire que vous m'aimeriez un peu bête.</p> + +<p>—Pourquoi pas? cela nous rapprocherait, et nous nous en +amuserions davantage. Il faut une terrible passion pour tenir contre +une humiliation qui ne finit point. Je changerai; prenez-y garde.</p> + +<p>—Seigneur, ayez pour moi la complaisance de reprendre +votre journal, et d'en continuer la lecture.</p> + +<p>—Très-volontiers. C'est donc mon voyageur qui va parler.»</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>«Un jour, au sortir de table, mon hôte se jeta sur un sofa +où il ne tarda pas à s'endormir, et j'accompagnai les dames +dans leur appartement. Après avoir traversé plusieurs pièces, +nous entrâmes dans un cabinet, grand et bien éclairé, au milieu +duquel il y avait un clavecin. Madame s'assit, promena ses +doigts sur le clavier, les yeux attachés sur l'intérieur de la +caisse, et dit d'un air satisfait:</p> + +<p>«Je le crois d'accord.»</p> + +<p>«Et moi, je me disais tout bas: «Je crois qu'elle rêve;» +car je n'avais point entendu de son...</p> + +<p>«Madame est musicienne, et sans doute elle accompagne?</p> + +<p>«—Non.</p> + +<p>«—Qu'est-ce donc que cet instrument?</p> + +<p>«—Vous l'allez voir.» Puis, se tournant vers ses filles: +«Sonnez, dit-elle à l'aînée, pour mes femmes.»</p> + +<p>«Il en vint trois, auxquelles elle tint à peu près ce discours:</p> + +<p>«Mesdemoiselles, je suis très-mécontente de vous. Il y a +plus de six mois que ni mes filles ni moi n'avons été mises avec +goût. Cependant vous me dépensez un argent immense. Je vous +ai donné les meilleurs maîtres; et il semble que vous n'avez +pas encore les premiers principes de l'harmonie. Je veux aujourd'hui +que ma fontange soit verte et or. Trouvez-moi le reste.»</p> + +<p>«La plus jeune pressa les touches, et fit sortir un rayon +blanc, un jaune, un cramoisi, un vert, d'une main; et de l'autre, +un bleu et un violet.</p> + +<p>«Ce n'est pas cela, dit la maîtresse d'un ton impatient; +adoucissez-moi ces nuances.»</p> + +<p>«La femme de chambre toucha de nouveau, blanc, citron, +bleu turc, ponceau, couleur de rose, aurore et noir.</p> + +<p>«Encore pis! dit la maîtresse. Cela est à excéder. Faites +le dessus.»</p> + +<p>«La femme de chambre obéit; et il en résulta: blanc, +orangé, bleu pâle, couleur de chair, soufre et gris.</p> + +<p>«La maîtresse s'écria:</p> + +<p>«On n'y saurait plus tenir.</p> + +<p>«—Si madame voulait faire attention, dit une des deux +autres femmes, qu'avec son grand panier et ses petites mules...</p> + +<p>«—Mais oui, cela pourrait aller...»</p> + +<p>«Ensuite la dame passa dans un arrière-cabinet pour s'habiller +dans cette modulation. Cependant l'aînée de ses filles +priait la suivante de lui jouer un ajustement de fantaisie, ajoutant:</p> + +<p>«Je suis priée d'un bal; et je me voudrais leste, singulière +et brillante. Je suis lasse des couleurs pleines.</p> + +<p>«—Rien n'est plus aisé,» dit la suivante; et elle toucha gris +de perle, avec un clair-obscur qui ne ressemblait à rien; et +dit: «Voyez, mademoiselle, comme cela fera bien avec votre +coiffure de la Chine, votre mantelet de plumes de paon, votre +jupon céladon et or, vos bas cannelle, et vos souliers de jais; +surtout si vous vous coiffez en brun, avec votre aigrette de rubis.</p> + +<p>«—Tu vaux trop, ma chère, répliqua la jeune fille. Viens +toi-même exécuter tes idées.»</p> + +<p>«Le tour de la cadette arriva; la suivante qui restait lui dit:</p> + +<p>«Votre grande sœur va au bal; mais vous, n'allez-vous pas +au temple?...</p> + +<p>«—Précisément; et c'est par cette raison que je veux que +tu me touches quelque chose de fort coquet.</p> + +<p>«—Eh bien! répondit la suivante, prenez votre robe de gaze +couleur de feu, et je vais chercher le reste de l'accompagnement. +Je n'y suis pas... m'y voici... non... c'est cela... oui, +c'est cela; vous serez à ravir... Voyez, mademoiselle: jaune, +vert, noir, couleur de feu, azur, blanc et bleu; cela fera à +merveille avec vos boucles d'oreilles de topaze de Bohême, une +nuance de rouge, deux assassins, trois croissants et sept mouches...»</p> + +<p>«Ensuite elles sortirent, en me faisant une profonde révérence. +Seul, je me disais: «Elles sont aussi folles ici que chez +nous. Ce clavecin épargne pourtant bien de la peine.»</p> + +<hr class="empty" /> + +<p>Mirzoza, interrompant la lecture, dit au sultan: «Votre +voyageur aurait bien dû nous apporter une ariette au moins +d'ajustements notés, avec la basse chiffrée.</p> + +<p class="center">LE SULTAN.</p> + +<p>C'est ce qu'il a fait.</p> + +<p class="center">MIRZOZA.</p> + +<p>Et qui est-ce qui nous jouera cela?</p> + +<p class="center">LE SULTAN.</p> + +<p>Mais quelqu'un des disciples du brame noir; celui entre +les mains duquel son instrument oculaire est resté. Mais en +avez-vous assez?</p> + +<p class="center">MIRZOZA.</p> + +<p>Y en a-t-il encore beaucoup?...</p> + +<p class="center">LE SULTAN.</p> + +<p>Non; encore quelques pages, et vous en serez quitte...</p> + +<p class="center">MIRZOZA.</p> + +<p>Lisez-les.</p> + +<p class="center">LE SULTAN.</p> + +<p>«J'en étais là, dit mon journal, lorsque la porte du cabinet +où la mère était entrée, s'ouvrit, et m'offrit une figure si étrangement +déguisée, que je ne la reconnus pas. Sa coiffure pyramidale +et ses mules en échasses l'avaient agrandie d'un pied et +demi; elle avait avec cela une palatine blanche, un mantelet +orange, une robe de velours ras bleu pâle, un jupon couleur +de chair, des bas soufre, et des mules petit-gris; mais ce qui +me frappa surtout, ce fut un panier pentagone, à angles saillants +et rentrants, dont chacun portait une toise de projection. +Vous eussiez dit que c'était un donjon ambulant, flanqué de +cinq bastions. L'une des filles parut ensuite.</p> + +<p>«Miséricorde! s'écria la mère, qui est-ce qui vous a ajustée +de la sorte? Retirez-vous! vous me faites horreur. Si l'heure du +bal n'était pas si proche, je vous ferais déshabiller. J'espère du +moins que vous vous masquerez.» Puis, s'adressant à la +cadette: «Pour cela,» dit-elle, en la parcourant de la tête aux +pieds, «voilà qui est raisonnable et décent.»</p> + +<p>«Cependant monsieur, qui avait aussi fait sa toilette après sa +médianoche, se montra avec un chapeau couleur de feuille +morte, sous lequel s'étendait une longue perruque en volutes, +un habit de drap à double broche, avec des parements en carré +long, d'un pied et demi chacun; cinq boutons par devant, quatre +poches, mais point de plis ni de paniers; une culotte et des bas +chamois, des souliers de maroquin vert; le tout tenant ensemble, +et formant un pantalon.»</p> + +<p>Ici Mangogul s'arrêta et dit à Mirzoza, qui se tenait les +côtés: «Ces insulaires vous paraissent fort ridicules...»</p> + +<p>Mirzoza, lui coupant la parole, ajouta: «Je vous dispense +du reste; pour cette fois, sultan, vous avez raison; que ce soit, +je vous prie, sans tirer à conséquence. Si vous vous avisez de +devenir raisonnable, tout est perdu. Il est sûr que nous paraîtrions +aussi bizarres à ces insulaires, qu'ils nous le paraissent; +et qu'en fait de modes, ce sont les fous qui donnent la loi aux +sages, les courtisanes qui la donnent aux honnêtes femmes, et +qu'on n'a rien de mieux à faire que de la suivre. Nous rions en +voyant les portraits de nos aïeux, sans penser que nos neveux +riront en voyant les nôtres.</p> + +<p class="center">MANGOGUL.</p> + +<p>J'ai donc eu une fois en ma vie le sens commun!...</p> + +<p class="center">MIRZOZA.</p> + +<p>Je vous le pardonne; mais n'y retournez pas...</p> + +<p class="center">MANGOGUL.</p> + +<p>Avec toute votre sagacité, l'harmonie, la mélodie et le clavecin +oculaire...</p> + +<p class="center">MIRZOZA.</p> + +<p>Arrêtez, je vais continuer... donnèrent lieu à un schisme +qui divisa les hommes, les femmes et tous les citoyens. Il y eut +une insurrection d'école contre école, de maître contre maître; +on disputa, on s'injuria, on se haït.</p> + +<p>—Fort bien; mais ce n'est pas tout.</p> + +<p>—Aussi, n'ai-je pas tout dit.</p> + +<p>—Achevez.</p> + +<p>—Ainsi qu'il est arrivé dernièrement à Banza, dans la querelle +sur les sons, où les sourds se montrèrent les plus entêtés +disputeurs. Dans la contrée de vos voyageurs, ceux qui crièrent +le plus longtemps et le plus haut sur les couleurs, ce furent +les aveugles...»</p> + +<p>A cet endroit, le sultan dépité prit les cahiers de ses voyageurs, +et les mit en pièces.</p> + +<p>«Eh? que faites-vous là?</p> + +<p>—Je me débarrasse d'un ouvrage inutile.</p> + +<p>—Pour moi, peut-être; mais pour vous?</p> + +<p>—Tout ce qui n'ajoute rien à votre bonheur m'est indifférent.</p> + +<p>—Je vous suis donc bien chère?</p> + +<p>—Voilà une question à détacher de toutes les femmes. Non, +elles ne sentent rien; elles croient que tout leur est dû; quoi +qu'on fasse pour elles, on n'en a jamais fait assez. Un moment +de contrariété efface une année de service. Je m'en vais.</p> + +<p>—Non, vous restez; allons, approchez-vous, et baisez-moi...»</p> + +<p>Le sultan l'embrassa, et dit:</p> + +<p>«N'est-il pas vrai que nous ne sommes que des marionnettes?</p> + +<p>—Oui, quelquefois.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX.</h2> + +<h3>LES DEUX DÉVOTES.</h3> + + +<p>Le sultan laissait depuis quelques jours les bijoux en repos. +Des affaires importantes, dont il était occupé, suspendaient les +effets de sa bague. Ce fut dans cet intervalle que deux femmes +de Banza apprêtèrent à rire à toute la ville.</p> + +<p>Elles étaient dévotes de profession. Elles avaient conduit +leurs intrigues avec toute la discrétion possible, et jouissaient +d'une réputation que la malignité même de leurs semblables +avait respectée. Il n'était bruit dans les mosquées que de leur +vertu. Les mères les proposaient en exemple à leurs filles; les +maris à leurs femmes. Elles tenaient l'une et l'autre, pour +maxime principale, que le scandale est le plus grand de tous les +péchés. Cette conformité de sentiments, mais surtout la difficulté +d'édifier à peu de frais un prochain clairvoyant et malin, +l'avait emporté sur la différence de leurs caractères; et elles +étaient très-bonnes amies.</p> + +<p>Zélide recevait le bramine de Sophie; c'était chez Sophie +que Zélide conférait avec son directeur; et en s'examinant un +peu, l'une ne pouvait guère ignorer ce qui concernait le bijou +de l'autre; mais l'indiscrétion bizarre de ces bijoux les tenait +toutes deux dans de cruelles alarmes. Elles se voyaient à la +veille d'être démasquées, et de perdre cette réputation de vertu +qui leur avait coûté quinze ans de dissimulation et de manége, +et dont elles étaient alors fort embarrassées.</p> + +<p>Il y avait des moments où elles auraient donné leur vie, du +moins Zélide, pour être aussi décriées que la plus grande partie +de leurs connaissances. «Que dira le monde? que fera mon +mari?... Quoi! cette femme si réservée, si modeste, si vertueuse; +cette Zélide n'est... comme les autres... Ah! cette idée +me désespère!... Oui, je voudrais n'en avoir point, n'en avoir +jamais eu,» s'écriait brusquement Zélide.</p> + +<p>Elle était alors avec son amie, que les mêmes réflexions +occupaient, mais qui n'en était pas autant agitée. Les dernières +paroles de Zélide la firent sourire.</p> + +<p>«Riez, madame, ne vous contraignez point. Éclatez, lui dit +Zélide dépitée. Il y a vraiment de quoi.</p> + +<p>—Je connais comme vous, lui répondit froidement Sophie, +tout le danger qui nous menace; mais le moyen de s'y soustraire? +car vous conviendrez, avec moi, qu'il n'y a pas d'apparence +que votre souhait s'accomplisse.</p> + +<p>—Imaginez donc un expédient, repartit Zélide.</p> + +<p>—Oh! reprit Sophie, je suis lasse de me creuser; je n'imagine +rien... S'aller confiner dans le fond d'une province, est +un parti; mais laisser à Banza les plaisirs, et renoncer à la vie, +c'est ce que je ne ferai point. Je sens que mon bijou ne s'accommodera +jamais de cela.</p> + +<p>—Que faire donc?...</p> + +<p>—Que faire! Abandonner tout à la Providence, et rire, à +mon exemple, du qu'en dira-t-on. J'ai tout tenté pour concilier +la réputation et les plaisirs. Mais puisqu'il est dit qu'il +faut renoncer à la réputation, conservons au moins les plaisirs. +Nous étions uniques. Eh bien! ma chère, nous ressemblerons +à cent mille autres; cela vous paraît-il donc si +dur?</p> + +<p>—Oui, sans doute, répliqua Zélide; il me paraît dur de +ressembler à celles pour qui l'on avait affecté un mépris souverain. +Pour éviter cette mortification, je m'enfuirais, je crois, +au bout du monde.</p> + +<p>—Partez, ma chère, continua Sophie; pour moi, je reste... +Mais à propos, je vous conseille de vous pourvoir de quelque +secret, pour empêcher votre bijou de babiller en route.</p> + +<p>—En vérité, reprit Zélide, la plaisanterie est ici de bien +mauvaise grâce; et votre intrépidité...</p> + +<p>—Vous vous trompez, Zélide, il n'y a point d'intrépidité +dans mon fait. Laisser prendre aux choses un train dont on ne +peut les détourner, c'est résignation. Je vois qu'il faut être +déshonorée; eh bien! déshonorée pour déshonorée, je m'épargnerai +du moins de l'inquiétude le plus que je pourrai.</p> + +<p>—Déshonorée! reprit Zélide, fondant en larmes; déshonorée! +Quel coup! Je n'y puis résister... Ah, maudit bonze! c'est +toi qui m'as perdue. J'aimais mon époux; j'étais née vertueuse; +je l'aimerais encore, si tu n'avais abusé de ton ministère et de +ma confiance. Déshonorée! chère Sophie...»</p> + +<p>Elle ne put achever. Les sanglots lui coupèrent la parole; +et elle tomba sur un canapé, presque désespérée. Zélide ne +reprit l'usage de la voix que pour s'écrier douloureusement: +«Ah! ma chère Sophie, j'en mourrai... Il faut que j'en meure. +Non, je ne survivrai jamais à ma réputation...</p> + +<p>—Mais, Zélide, ma chère Zélide, ne vous pressez pourtant +pas de mourir: peut-être que... lui dit Sophie.</p> + +<p>—Il n'y a peut-être qui tienne; il faut que j'en meure...</p> + +<p>—Mais peut-être qu'on pourrait...</p> + +<p>—On ne pourra rien, vous dis-je... Mais parlez, ma chère, +que pourrait-on?</p> + +<p>—Peut-être qu'on pourrait empêcher un bijou de parler.</p> + +<p>—Ah! Sophie, vous cherchez à me soulager par de fausses +espérances; vous me trompez.</p> + +<p>—Non, non, je ne vous trompe point; écoutez-moi seulement, +au lieu de vous désespérer comme une folle. J'ai entendu +parler de Frénicol, d'Éolipile, de bâillons et de muselières.</p> + +<p>—Eh, qu'ont de commun Frénicol, Éolipile et les muselières, +avec le danger qui nous menace? Qu'a à faire ici mon +bijoutier? et qu'est-ce qu'une muselière?</p> + +<p>—Le voici, ma chère. Une muselière est une machine imaginée +par Frénicol, approuvée par l'académie et perfectionnée +par Éolipile, qui se faisait toutefois les honneurs de l'invention.</p> + +<p>—Eh bien! cette machine imaginée par Frénicol, approuvée +par l'académie et perfectionnée par ce benêt d'Éolipile?...</p> + +<p>—Oh! vous êtes d'une vivacité qui passe l'imagination. +Eh bien! cette machine s'applique et rend un bijou discret, +malgré qu'il en ait...</p> + +<p>—Serait-il bien vrai, ma chère?</p> + +<p>—On le dit.</p> + +<p>—Il faut savoir cela, reprit Zélide, et sur-le-champ.»</p> + +<p>Elle sonna; une de ses femmes parut; et elle envoya chercher +Frénicol<a name="FNanchor_41_42" id="FNanchor_41_42"></a><a href="#Footnote_41_42" class="fnanchor">[41]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_42" id="Footnote_41_42"></a><a href="#FNanchor_41_42"><span class="label">[41]</span></a> Le bijoutier La Frenaye.</p></div> + +<p>«Pourquoi pas Éolipile? dit Sophie.</p> + +<p>—Frénicol marque moins,» répondit Zélide.</p> + +<p>Le bijoutier ne se fit pas attendre.</p> + +<p>«Ah! Frénicol, vous voilà, lui dit Zélide; soyez le bienvenu. +Dépêchez-vous, mon cher, de tirer deux femmes d'un +embarras cruel...</p> + +<p>—De quoi s'agit-il, mesdames?... Vous faudrait-il quelques +rares bijoux?...</p> + +<p>—Non; mais nous en avons deux, et nous voudrions bien...</p> + +<p>—Vous en défaire, n'est-ce pas? Eh bien! mesdames, il +faut les voir. Je les prendrai, ou nous ferons un échange...</p> + +<p>—Vous n'y êtes pas, monsieur Frénicol; nous n'avons rien +à troquer...</p> + +<p>—Ah! je vous entends; c'est quelques boucles d'oreilles +que vous auriez envie de perdre, de manière que vos époux les +retrouvassent chez moi...</p> + +<p>—Point du tout. Mais, Sophie, dites-lui donc de quoi il est +question!</p> + +<p>—Frénicol, continua Sophie, nous avons besoin de deux... +Quoi! vous n'entendez pas?...</p> + +<p>—Non, madame; comment voulez-vous que j'entende? Vous +ne me dites rien...</p> + +<p>—C'est, répondit Sophie, que, quand une femme a de la +pudeur, elle souffre à s'exprimer sur certaines choses...</p> + +<p>—Mais, reprit Frénicol, encore faut-il qu'elle s'explique. Je +suis bijoutier et non pas devin.</p> + +<p>—Il faut pourtant que vous me deviniez...</p> + +<p>—Ma foi, mesdames, plus je vous envisage et moins je vous +comprends. Quand on est jeunes, riches et jolies comme vous, +on n'en est pas réduites à l'artifice: d'ailleurs, je vous dirai sincèrement +que je n'en vends plus. J'ai laissé le commerce de ces +babioles à ceux de mes confrères qui commencent.»</p> + +<p>Nos dévotes trouvèrent l'erreur du bijoutier si ridicule, +qu'elles lui firent toutes deux en même temps un éclat de rire +qui le déconcerta.</p> + +<p>«Souffrez, mesdames, leur dit-il, que je vous fasse +la révérence et que je me retire. Vous pouviez vous dispenser +de m'appeler d'une lieue pour plaisanter à mes +dépens.</p> + +<p>—Arrêtez, mon cher, arrêtez, lui dit Zélide en continuant +de rire. Ce n'était point notre dessein. Mais, faute de nous +entendre, il vous est venu des idées si burlesques...</p> + +<p>—Il ne tient qu'à vous, mesdames, que j'en aie enfin de +plus justes. De quoi s'agit-il?</p> + +<p>—Oh! mons Frénicol, souffrez que je rie tout à mon aise +avant que de vous répondre.»</p> + +<p>Zélide rit à s'étouffer. Le bijoutier songeait en lui-même +qu'elle avait des vapeurs ou qu'elle était folle, et prenait patience. +Enfin, Zélide cessa.</p> + +<p>«Eh bien! lui dit-elle, il est question de nos bijoux; des +nôtres, entendez-vous, monsieur Frénicol? Vous savez apparemment +que, depuis quelque temps, il y en a plusieurs qui se sont +mis à jaser comme des pies; or, nous voudrions bien que les +nôtres ne suivissent point ce mauvais exemple.</p> + +<p>—Ah! j'y suis maintenant; c'est-à-dire, reprit Frénicol, +qu'il vous faut une muselière...</p> + +<p>—Fort bien, vous y êtes en effet. On m'avait bien dit que +monsieur Frénicol n'était pas un sot...</p> + +<p>—Madame, vous avez bien de la bonté. Quant à ce que vous +me demandez, j'en ai de toutes sortes, et de ce pas je vais vous +en chercher.»</p> + +<p>Frénicol partit; cependant Zélide embrassait son amie et la +remerciait de son expédient: et moi, dit l'auteur africain, j'allai +me reposer en attendant qu'il revînt.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI.</h2> + +<h3>RETOUR DU BIJOUTIER.</h3> + + +<p>Le bijoutier revint et présenta à nos dévotes deux muselières +des mieux conditionnées.</p> + +<p>«Ah! miséricorde! s'écria Zélide. Quelles muselières! +quelles énormes muselières sont-ce là! et qui sont les malheureuses +à qui cela servira? Cela a une toise de long. Il faut, en +vérité, mon ami, que vous ayez pris mesure sur la jument du +sultan.</p> + +<p>—Oui, dit nonchalamment Sophie, après les avoir considérées +et compassées avec les doigts: vous avez raison; et il +n'y a que la jument du sultan ou la vieille Rimosa à qui elles +puissent convenir...</p> + +<p>—Je vous jure, mesdames, reprit Frénicol, que c'est la grandeur +ordinaire; et que Zelmaïde, Zyrphile, Amiane, Zulique et +cent autres en ont pris de pareilles...</p> + +<p>—Cela est impossible, répliqua Zélide.</p> + +<p>—Cela est pourtant, repartit Frénicol: mais toutes ont dit +comme vous; et, comme elles, si vous voulez vous détromper, +vous le pouvez à l'essai...</p> + +<p>—Monsieur Frénicol en dira tout ce qu'il voudra; mais il ne +me persuadera jamais que cela me convienne, dit Zélide.</p> + +<p>—Ni à moi, dit Sophie. Qu'il nous en montre d'autres, s'il +en a.»</p> + +<p>Frénicol, qui avait éprouvé plusieurs fois qu'on ne convertissait +pas les femmes sur cet article, leur présenta des muselières +de treize ans.</p> + +<p>«Ah! voilà ce qu'il nous faut! s'écrièrent-elles toutes deux +en même temps.</p> + +<p>—Je le souhaite, répondit tout bas Frénicol.</p> + +<p>—Combien les vendez-vous? dit Zélide...</p> + +<p>—Madame, ce n'est que dix ducats...</p> + +<p>—Dix ducats! vous n'y pensez pas, Frénicol...</p> + +<p>—Madame, c'est en conscience...</p> + +<p>—Vous nous faites payer la nouveauté...</p> + +<p>—Je vous jure, mesdames, que c'est argent troqué...</p> + +<p>—Il est vrai qu'elles sont joliment travaillées; mais dix +ducats, c'est une somme...</p> + +<p>—Je n'en rabattrai rien.</p> + +<p>—Nous irons chez Éolipile.</p> + +<p>—Vous le pouvez, mesdames: mais il y a ouvrier et ouvrier, +muselières et muselières.»</p> + +<p>Frénicol tint ferme, et Zélide en passa par là. Elle paya les +deux muselières; et le bijoutier s'en retourna, bien persuadé +qu'elles leur seraient trop courtes et qu'elles ne tarderaient pas +à lui revenir pour le quart de ce qu'il les avait vendues. Il se +trompa. Mangogul ne s'étant point trouvé à portée de tourner sa +bague sur ces deux femmes, il ne prit aucune envie à leurs +bijoux de parler plus haut qu'à l'ordinaire, heureusement pour +elles; car Zélide, ayant essayé sa muselière, la trouva la moitié +trop petite. Cependant elle ne s'en défit pas, imaginant presque +autant d'inconvénient à la changer qu'à ne s'en point servir.</p> + +<p>On a su ces circonstances d'une de ses femmes, qui les dit +en confidence à son amant, qui les redit en confidence à d'autres, +qui les confièrent sous le secret à tout Banza. Frénicol parla de +son côté; l'aventure de nos dévotes devint publique et occupa +quelque temps les médisants du Congo.</p> + +<p>Zélide en fut inconsolable. Cette femme, plus à plaindre +qu'à blâmer, prit son bramine en aversion, quitta son époux et +s'enferma dans un couvent. Pour Sophie, elle leva le masque, +brava les discours, mit du rouge et des mouches, se répandit +dans le grand monde et eut des aventures.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII.</h2> + +<h3>SEPTIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>LE BIJOU SUFFOQUÉ.</h3> + + +<p>Quoique les bourgeoises de Banza se doutassent que les +bijoux de leur espèce n'auraient pas l'honneur de parler, toutes +cependant se munirent de muselières. On eut à Banza sa muselière, +comme on prend ici le deuil de cour.</p> + +<p>En cet endroit, l'auteur africain remarque avec étonnement +que la modicité du prix et la roture des muselières n'en firent +point cesser la mode au sérail. «Pour cette fois, dit-il, l'utilité +l'emporta sur le préjugé.» Une réflexion aussi commune ne +valait pas la peine qu'il se répétât: mais il m'a semblé que +c'était le défaut de tous les anciens auteurs du Congo, de tomber +dans des redites, soit qu'ils se fussent proposé de donner ainsi +un air de vraisemblance et de facilité à leurs productions; soit +qu'ils n'eussent pas, à beaucoup près, autant de fécondité que +leurs admirateurs le supposent.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, un jour, Mangogul, se promenant dans ses +jardins, accompagné de toute sa cour, s'avisa de tourner sa bague +sur Zélaïs. Elle était jolie et soupçonnée de plusieurs aventures; +cependant son bijou ne fit que bégayer et ne proféra que quelques +mots entrecoupés qui ne signifiaient rien et que les persifleurs +interprétèrent comme ils voulurent... «Ouais, dit le sultan, +voici un bijou qui a la parole bien malaisée. Il faut qu'il y +ait ici quelque chose qui lui gêne la prononciation.» Il appliqua +donc plus fortement son anneau. Le bijou fit un second effort +pour s'exprimer; et, surmontant en partie l'obstacle qui lui fermait +la bouche, on entendit très-distinctement: «Ahi... ahi... +J'ét... j'ét... j'étouffe. Je n'en puis plus... Ahi... ahi... J'étouffe.»</p> + +<p>Zélaïs se sentit aussitôt suffoquer: son visage pâlit, sa gorge +s'enfla, et elle tomba, les yeux fermés et la bouche entr'ouverte, +entre les bras de ceux qui l'environnaient.</p> + +<p>Partout ailleurs Zélaïs eût été promptement soulagée. Il ne +s'agissait que de la débarrasser de sa muselière et de rendre à +son bijou la respiration; mais le moyen de lui porter une main +secourable en présence de Mangogul! «Vite, vite, des médecins, +s'écriait le sultan; Zélaïs se meurt.»</p> + +<p>Des pages coururent au palais et revinrent, les docteurs +s'avançant gravement sur leurs traces; Orcotome était à leur +tête. Les uns opinèrent pour la saignée, les autres pour le kermès; +mais le pénétrant Orcotome fit transporter Zélaïs dans un +cabinet voisin, la visita et coupa les courroies de son caveçon. +Ce bijou emmuselé fut un de ceux qu'il se vanta d'avoir vu dans +le paroxysme.</p> + +<p>Cependant le gonflement était excessif, et Zélaïs eût continué +de souffrir si le sultan n'eût eu pitié de son état. Il retourna sa +bague; les humeurs se remirent en équilibre; Zélaïs revint, et +Orcotome s'attribua le miracle de cette cure.</p> + +<p>L'accident de Zélaïs et l'indiscrétion de son médecin discréditèrent +beaucoup les muselières. Orcotome, sans égard pour les +intérêts d'Éolipile, se proposa d'élever sa fortune sur les débris +de la sienne; se fit annoncer pour médecin attitré des bijoux +enrhumés; et l'on voit encore son affiche dans les rues détournées. +Il commença par gagner de l'argent et finit par être +méprisé. Le sultan s'était fait un plaisir de rabattre la présomption +de l'empirique. Orcotome se vantait-il d'avoir réduit au +silence quelque bijou qui n'avait jamais soufflé le mot? Mangogul +avait la cruauté de le faire parler. On en vint jusqu'à remarquer +que tout bijou qui s'ennuyait de se taire n'avait qu'à recevoir +deux ou trois visites d'Orcotome. Bientôt on le mit, avec +Éolipile, dans la classe des charlatans; et tous deux y demeureront +jusqu'à ce qu'il plaise à Brama de les en tirer.</p> + +<p>On préféra la honte à l'apoplexie. «On meurt de celle-ci,» +disait-on. On renonça donc aux muselières; on laissa parler les +bijoux, et personne n'en mourut.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII.</h2> + +<h3>HUITIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>LES VAPEURS.</h3> + + +<p>Il y eut un temps, comme on voit, que les femmes, craignant +que leurs bijoux ne parlassent, étaient suffoquées, se +mouraient: mais il en vint un autre, qu'elles se mirent au-dessus +de cette frayeur, se défirent des muselières et n'eurent plus +que des vapeurs.</p> + +<p>La favorite avait, entre ses complaisantes, une fille singulière. +Son humeur était charmante, quoique inégale. Elle changeait +de visage dix fois par jour; mais quel que fût celui qu'elle +prît, il plaisait. Unique dans sa mélancolie, ainsi que dans sa +gaieté, il lui échappait, dans ses moments les plus extravagants, +des propos d'un sens exquis; et il lui venait, dans les accès de +sa tristesse, des extravagances très-réjouissantes.</p> + +<p>Mirzoza s'était si bien faite à Callirhoé, c'était le nom de +cette jeune folle, qu'elle ne pouvait presque s'en passer. Une +fois que le sultan se plaignait à la favorite de je ne sais quoi +d'inquiet et de froid qu'il lui remarquait:</p> + +<p>«Prince, lui dit-elle, embarrassée de ses reproches, sans +mes trois bêtes, mon serin, ma chartreuse<a name="FNanchor_42_43" id="FNanchor_42_43"></a><a href="#Footnote_42_43" class="fnanchor">[42]</a> et Callirhoé, je ne +vaux rien; et vous voyez bien que la dernière me manque...</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_43" id="Footnote_42_43"></a><a href="#FNanchor_42_43"><span class="label">[42]</span></a> Chatte d'un gris-cendré.</p></div> + +<p>—Et pourquoi n'est-elle pas ici? lui demanda Mangogul.</p> + +<p>—Je ne sais, répondit Mirzoza; mais il y a quelques mois +qu'elle m'annonça que, si Mazul faisait la campagne, elle ne +pourrait se dispenser d'avoir des vapeurs; et Mazul partit hier...</p> + +<p>—Passe encore pour celle-là, répliqua le sultan. Voilà ce +qui s'appelle des vapeurs bien fondées. Mais vis-à-vis de quoi +s'avisent d'en avoir cent autres, dont les maris sont tout jeunes, +et qui ne se laissent pas manquer d'amants?</p> + +<p>—Prince, répondit un courtisan, c'est une maladie à la +mode. C'est un air à une femme que d'avoir des vapeurs. Sans +amants et sans vapeurs, on n'a aucun usage du monde; et il n'y +a pas une bourgeoise à Banza qui ne s'en donne.»</p> + +<p>Mangogul sourit et se détermina sur-le-champ à visiter quelques-unes +de ces vaporeuses. Il alla droit chez Salica. Il la +trouva couchée, la gorge découverte, les yeux allumés, la tête +échevelée, et à son chevet le petit médecin bègue et bossu +Farfadi, qui lui faisait des contes. Cependant elle allongeait un +bras, puis un autre, bâillait, soupirait, se portait la main sur +le front et s'écriait douloureusement: «Ahi... Je n'en puis plus... +Ouvrez les fenêtres... Donnez-moi de l'air... Je n'en puis plus; +je me meurs...»</p> + +<p>Mangogul prit le moment que ses femmes troublées aidaient +Farfadi à alléger ses couvertures, pour tourner sa bague sur elle; +et l'on entendit à l'instant: «Oh! que je m'ennuie de ce train! +Voilà-t-il pas que madame s'est mis en tête d'avoir des vapeurs! +Cela durera la huitaine; et je veux mourir si je sais à propos +de quoi: car après les efforts de Farfadi pour déraciner ce mal, +il me semble qu'il a tort de persister.»</p> + +<p>«Bon, dit le sultan en retournant sa bague, j'entends. Celle-ci +a des vapeurs en faveur de son médecin. Voyons ailleurs.»</p> + +<p>Il passa de l'hôtel de Salica dans celui d'Arsinoé, qui n'en +est pas éloigné. Il entendit, dès l'entrée de son appartement, de +grands éclats de rire et s'avança, comptant la trouver en compagnie: +cependant elle était seule; et Mangogul n'en fut pas trop +surpris. «Une femme se donnant des vapeurs, elle se les donne +apparemment, dit-il, tristes ou gaies, selon qu'il est à propos.»</p> + +<p>Il tourna sa bague sur elle, et sur-le-champ son bijou se mit +à rire à gorge déployée. Il passa brusquement de ses ris immodérés +à des lamentations ridicules sur l'absence de Narcès, à qui +il conseillait en bon ami de hâter son retour, et continua sur +nouveaux frais à sangloter, pleurer, gémir, soupirer, se désespérer, +comme s'il eût enterré tous les siens.</p> + +<p>Le sultan se contenant à peine d'éclater d'une affliction si +bizarre, retourna sa bague et partit, laissant Arsinoé et son bijou +se lamenter tout à leur aise et concluant en lui-même la fausseté +du proverbe.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV.</h2> + +<h3>NEUVIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>DES CHOSES PERDUES ET RETROUVÉES.</h3> + +<blockquote><p><i>Pour servir de supplément au savant Traité de Pancirolle<a name="FNanchor_43_44" id="FNanchor_43_44"></a><a href="#Footnote_43_44" class="fnanchor">[43]</a> +et aux Mémoires de l'Académie des Inscriptions.</i></p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_44" id="Footnote_43_44"></a><a href="#FNanchor_43_44"><span class="label">[43]</span></a> <i>Rerum memorabilium libri duo</i>, Amberg, 1599. Ouvrage de Panciroli, traitant +des arts anciens qui se sont perdus et des découvertes des modernes.</p></div> + + +<p>Mangogul s'en revenait dans son palais, occupé des ridicules +que les femmes se donnent, lorsqu'il se trouva, soit distraction +de sa part, soit méprise de son anneau, sous les portiques du +somptueux édifice que Thélis a décoré des riches dépouilles de +ses amants. Il profita de l'occasion pour interroger son bijou.</p> + +<p>Thélis était femme de l'émir Sambuco, dont les ancêtres +avaient régné dans la Guinée. Sambuco s'était acquis de la considération +dans le Congo par cinq ou six victoires célèbres qu'il +avait remportées sur les ennemis d'Erguebzed. Non moins habile +négociateur que grand capitaine, il avait été chargé des ambassades +les plus distinguées et s'en était tiré supérieurement. Il +vit Thélis au retour de Loango et il en fut épris. Il touchait alors +à la cinquantaine et Thélis ne passait pas vingt-cinq ans. Elle +avait plus d'agréments que de beauté; les femmes disaient qu'elle +était très-bien et les hommes la trouvaient adorable. De puissants +partis l'avaient recherchée; mais soit qu'elle eût déjà ses +vues, soit qu'il y eût entre elle et ses soupirants disproportion +de fortune, ils avaient tous été refusés. Sambuco la vit, mit à +ses pieds des richesses immenses, un nom, des lauriers et des +titres qui ne le cédaient qu'à ceux des souverains, et l'obtint<a name="FNanchor_44_45" id="FNanchor_44_45"></a><a href="#Footnote_44_45" class="fnanchor">[44]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_45" id="Footnote_44_45"></a><a href="#FNanchor_44_45"><span class="label">[44]</span></a> Ce commencement pourrait faire penser que Sambuco est le maréchal de +Villars qui emmenait sa femme même en campagne à ce que dit Saint-Simon; mais +quoique M<sup>lle</sup> de Varangeville ait été chansonnée sous ses deux noms de fille et de +femme dans le <i>Recueil</i> de Maurepas, la fin du chapitre est faite pour dérouter cette +première supposition. Plus loin (c. <span class="smcap">XXVII</span>) Sambuco pourra être confondu avec Villeroy. +Quant à Thélis, la femme dont elle se rapprocherait le plus serait M<sup>me</sup> de Tencin; +mais...</p></div> + +<p>Thélis fut ou parut vertueuse pendant six semaines entières +après son mariage; mais un bijou né voluptueux se dompte +rarement de lui-même, et un mari quinquagénaire, quelque +héros qu'il soit d'ailleurs, est un insensé, s'il se promet de +vaincre cet ennemi. Quoique Thélis mît dans sa conduite de la +prudence, ses premières aventures ne furent point ignorées. +C'en fut assez dans la suite pour lui en supposer de secrètes, et +Mangogul, curieux de ces vérités, se hâta de passer du vestibule +de son palais dans son appartement.</p> + +<p>On était alors au milieu de l'été: il faisait une chaleur +extrême, et Thélis, après le dîner, s'était jetée sur un lit de +repos, dans un arrière-cabinet orné de glaces et de peintures. +Elle dormait, et sa main était encore appuyée sur un recueil de +contes persans qui l'avaient assoupie.</p> + +<p>Mangogul la contempla quelque temps, convint qu'elle avait +des grâces, et tourna sa bague sur elle. «Je m'en souviens +encore, comme si j'y étais, dit incontinent le bijou de Thélis: +neuf preuves d'amour en quatre heures. Ah! quels moments! +que Zermounzaïd est un homme divin! Ce n'est point là le vieux +et glacé Sambuco. Cher Zermounzaïd, j'avais ignoré les vrais +plaisirs, le bien réel; c'est toi qui me l'as fait connaître.»</p> + +<p>Mangogul, qui désirait s'instruire des particularités du commerce +de Thélis avec Zermounzaïd, que le bijou lui dérobait, +en ne s'attachant qu'à ce qui frappe le plus un bijou, frotta +quelque temps le chaton de sa bague contre sa veste, et l'appliqua +sur Thélis, tout étincelant de lumière. L'effet en parvint +bientôt jusqu'à son bijou, qui mieux instruit de ce qu'on lui +demandait, reprit d'un ton plus historique:</p> + +<p>«Sambuco commandait l'armée du Monoémugi, et je le suivais +en campagne. Zermounzaïd servait sous lui en qualité de +colonel, et le général, qui l'honorait de sa confiance, nous avait +mis sous son escorte. Le zélé Zermounzaïd ne désempara pas de +son poste: il lui parut trop doux, pour le céder à quelque +autre; et le danger de le perdre fut le seul qu'il craignit de +toute la campagne.</p> + +<p>«Pendant le quartier d'hiver, je reçus quelques nouveaux +hôtes, Cacil, Jékia, Almamoum, Jasub, Sélim, Manzora, Néreskim, +tous militaires que Zermounzaïd avait mis à la mode, mais +qui ne le valaient pas. Le crédule Sambuco s'en reposait de la +vertu de sa femme sur elle-même, et sur les soins de Zermounzaïd; +et tout occupé des détails immenses de la guerre, et des +grandes opérations qu'il méditait pour la gloire du Congo, il +n'eut jamais le moindre soupçon que Zermounzaïd le trahît, et +que Thélis lui fût infidèle.</p> + +<p>«La guerre continua; les armées rentrèrent en campagne, et +nous reprîmes nos litières. Comme elles allaient très-lentement, +insensiblement le corps de l'armée gagna de l'avance sur nous, +et nous nous trouvâmes à l'arrière-garde. Zermounzaïd la commandait. +Ce brave garçon, que la vue des grands périls n'avait +jamais écarté du chemin de la gloire, ne put résister à celle du +plaisir. Il abandonna à un subalterne le soin de veiller aux +mouvements de l'ennemi qui nous harcelait, et passa dans notre +litière; mais à peine y fut-il, que nous entendîmes un bruit +confus d'armes et de cris. Zermounzaïd, laissant son ouvrage à +demi, veut sortir; mais il est étendu par terre, et nous restons +au pouvoir du vainqueur.</p> + +<p>«Je commençai donc par engloutir l'honneur et les services +d'un officier qui pouvait attendre de sa bravoure et de son mérite +les premiers emplois de la guerre, s'il n'eût jamais connu la +femme de son général. Plus de trois mille hommes périrent en +cette occasion. C'est encore autant de bons sujets que nous avons +ravis à l'État.»</p> + +<p>Qu'on imagine la surprise de Mangogul à ce discours! Il +avait entendu l'oraison funèbre de Zermounzaïd, et il ne le +reconnaissait point à ces traits. Erguebzed son père avait regretté +cet officier: les nouvelles à la main, après avoir prodigué les +derniers éloges à sa belle retraite, avaient attribué sa défaite et +sa mort à la supériorité des ennemis, qui, disaient-elles, s'étaient +trouvés six contre un. Tout le Congo avait plaint un homme qui +avait si bien fait son devoir. Sa femme avait obtenu une pension: +on avait accordé son régiment à son fils aîné, et l'on +promettait un bénéfice au cadet.</p> + +<p>Que d'horreurs! s'écria tout bas Mangogul; un époux déshonoré, +l'état trahi, des citoyens sacrifiés, ces forfaits ignorés, récompensés +même comme des vertus, et tout cela à propos d'un bijou!</p> + +<p>Le bijou de Thélis, qui s'était interrompu pour reprendre +haleine, continua: «Me voilà donc abandonné à la discrétion +de l'ennemi. Un régiment de dragons était prêt à fondre sur +nous. Thélis en parut éplorée, et ne souhaita rien tant; mais les +charmes de la proie semèrent la discorde entre les prédateurs. +On tira les cimeterres et trente à quarante hommes furent massacrés +en un clin d'œil. Le bruit de ce désordre parvint jusqu'à +l'officier général. Il accourut, calma ces furieux, et nous mit en +séquestre sous une tente, où nous n'avions pas eu le temps de +nous reconnaître, qu'il vint solliciter le prix de ses services. +«Malheur aux vaincus!» s'écria Thélis en se renversant sur un +lit; et toute la nuit fut employée à ressentir son infortune.</p> + +<p>«Nous nous trouvâmes le lendemain sur le rivage du Niger. +Une saïque nous y attendait, et nous partîmes, ma maîtresse et +moi, pour être présentés à l'empereur de Benin. Dans ce voyage +de vingt-quatre heures, le capitaine du bâtiment s'offrit à +Thélis, fut accepté, et je connus par expérience que le service +de mer était infiniment plus vif que celui de terre. Nous vîmes +l'empereur de Benin; il était jeune, ardent, voluptueux: Thélis +fit encore sa conquête; mais celles de son mari l'effrayèrent. Il +demanda la paix, et il ne lui en coûta, pour l'obtenir, que trois +provinces et ma rançon.</p> + +<p>«Autres temps, autres fatigues. Sambuco apprit, je ne sais +comment, la raison des malheurs de la campagne précédente; +et pendant celle-ci, il me mit en dépôt sur la frontière chez un +chef de bramines, de ses amis. L'homme saint ne se défendit +guère; il succomba aux agaceries de Thélis, et en moins de +six mois, j'engloutis ses revenus immenses, trois étangs et deux +bois de haute futaie.»</p> + +<p>—Miséricorde! s'écria Mangogul, trois étangs et deux bois! +quel appétit pour un bijou!</p> + +<p>«C'est une bagatelle, reprit celui-ci. La paix se fit, et +Thélis suivit son époux en ambassade au Monomotapa. Elle jouait +et perdait fort bien cent mille sequins en un jour, que je regagnais +en une heure. Un ministre, dont les affaires de son maître +ne remplissaient pas tous les moments, me tomba sous la dent, +et je lui dévorai en trois ou quatre mois une fort belle terre, +le château tout meublé, le parc, un équipage avec les petits +chevaux pies. Une faveur de quatre minutes, mais bien filée, +nous valait des fêtes, des présents, des pierreries, et l'aveugle +ou politique Sambuco ne nous tracassait point.</p> + +<p>«Je ne mettrai point en ligne de compte, ajouta le bijou, +les marquisats, les comtés, les titres, les armoiries, etc., qui se +sont éclipsés devant moi. Adressez-vous à mon secrétaire, qui +vous dira ce qu'ils sont devenus. J'ai fort écorné le domaine du +Biafara, et je possède une province entière du Béléguanze. +Erguebzed me proposa sur la fin de ses jours...» A ces mots, +Mangogul retourna sa bague, et fit taire le gouffre; il respectait +la mémoire de son père, et ne voulut rien entendre qui pût ternir +dans son esprit l'éclat des grandes qualités qu'il lui reconnaissait.</p> + +<p>De retour dans son sérail, il entretint la favorite des vaporeuses, +et de l'essai de son anneau sur Thélis. «Vous admettez, +lui dit-il, cette femme à votre familiarité; mais vous ne la connaissez +pas apparemment aussi bien que moi.</p> + +<p>—Je vous entends, seigneur, répondit la sultane. Son bijou +vous aura sottement conté ses aventures avec le général Micokof, +l'émir Féridour, le sénateur Marsupha, et le grand bramine Ramadanutio. +Eh! qui ne sait qu'elle soutient le jeune Alamir, et que le +vieux Sambuco, qui ne dit rien, en est aussi bien informé que vous!</p> + +<p>—Vous n'y êtes pas, reprit Mangogul. Je viens de faire +rendre gorge à son bijou.</p> + +<p>—Vous avait-il enlevé quelque chose? répondit Mirzoza.</p> + +<p>—Non pas à moi, dit le sultan, mais bien à mes sujets, aux +grands de mon empire, aux potentats mes voisins: des terres, +des provinces, des châteaux, des étangs, des bois, des diamants, +des équipages, avec les petits chevaux pies.</p> + +<p>—Sans compter, seigneur, ajouta Mirzoza, la réputation et +les vertus. Je ne sais quel avantage vous apportera votre bague; +mais plus vous en multipliez les essais, plus mon sexe me devient +odieux: celles même à qui je croyais devoir quelque considération +n'en sont pas exceptées. Je suis contre elles d'une +humeur à laquelle je demande à Votre Hautesse de m'abandonner +pour quelques moments.»</p> + +<p>Mangogul, qui connaissait la favorite pour ennemie de toute +contrainte, lui baisa trois fois l'oreille droite, et se retira.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV.</h2> + +<h3>ÉCHANTILLON DE LA MORALE DE MANGOGUL.</h3> + + +<p>Mangogul, impatient de revoir la favorite, dormit peu, se +leva plus matin qu'à l'ordinaire, et parut chez elle au petit +jour. Elle avait déjà sonné: on venait d'ouvrir ses rideaux; et +ses femmes se disposaient à la lever. Le sultan regarda beaucoup +autour d'elle, et ne lui voyant point de chien, il lui +demanda la raison de cette singularité.</p> + +<p>«C'est, lui répondit Mirzoza, que vous supposez que je +suis singulière en cela, et qu'il n'en est rien.</p> + +<p>—Je vous assure, répliqua le sultan, que je vois des chiens à +toutes les femmes de ma cour, et que vous m'obligeriez de +m'apprendre pourquoi elles en ont, ou pourquoi vous n'en avez +point. La plupart d'entre elles en ont même plusieurs; et il n'y +en a pas une qui ne prodigue au sien des caresses qu'elle +semble n'accorder qu'avec peine à son amant. Par où ces bêtes +méritent-elles la préférence? qu'en fait-on?»</p> + +<p>Mirzoza ne savait que répondre à ces questions.</p> + +<p>«Mais, lui disait-elle, on a un chien comme un perroquet +ou un serin. Il est peut-être ridicule de s'attacher aux animaux; +mais il n'est pas étrange qu'on en ait: ils amusent quelquefois, +et ne nuisent jamais. Si on leur fait des caresses, c'est qu'elles +sont sans conséquence. D'ailleurs, croyez-vous, prince, qu'un +amant se contentât d'un baiser tel qu'une femme le donne à son +gredin?</p> + +<p>—Sans doute, je le crois, dit le sultan. Il faudrait, parbleu, +qu'il fût bien difficile, s'il n'en était pas satisfait.»</p> + +<p>Une des femmes de Mirzoza, qui avait gagné l'affection du +sultan et de la favorite par de la douceur, des talents et du zèle, +dit: «Ces animaux sont incommodes et malpropres; ils tachent +les habits, gâtent les meubles, arrachent les dentelles, et font en +un quart d'heure plus de dégât qu'il n'en faudrait pour attirer la +disgrâce de la femme de chambre la plus fidèle; cependant on +les garde.</p> + +<p>—Quoique, selon madame, ils ne soient bon qu'à cela, +ajouta le sultan.</p> + +<p>—Prince, répondit Mirzoza, nous tenons à nos fantaisies; +et il faut que, d'avoir un gredin, c'en soit une, telle que nous +en avons beaucoup d'autres, qui ne seraient plus des fantaisies, +si l'on en pouvait rendre raison. Le règne des singes est passé; +les perruches se soutiennent encore. Les chiens étaient tombés; +les voilà qui se relèvent. Les écureuils ont eu leur temps; et il +en est des animaux comme il en a été successivement de l'italien, +de l'anglais, de la géométrie, des prétintailles, et des falbalas.</p> + +<p>—Mirzoza, répliqua le sultan en secouant la tête, n'a pas +là-dessus toutes les lumières possibles; et les bijoux...</p> + +<p>—Votre Hautesse ne va-t-elle pas s'imaginer, dit la favorite, +qu'elle apprendra du bijou d'Haria pourquoi cette femme, qui a +vu mourir son fils, une de ses filles et son époux sans verser une +larme, a pleuré pendant quinze jours la perte de son doguin?</p> + +<p>—Pourquoi non? répondit Mangogul.</p> + +<p>—Vraiment, dit Mirzoza, si nos bijoux pouvaient expliquer +toutes nos fantaisies, ils seraient plus savants que nous-mêmes.</p> + +<p>—Et qui vous le dispute? repartit le sultan. Aussi crois-je +que le bijou fait faire à une femme cent choses sans qu'elle +s'en aperçoive; et j'ai remarqué dans plus d'une occasion, que +telle qui croyait suivre sa tête, obéissait à son bijou. Un grand +philosophe<a name="FNanchor_45_46" id="FNanchor_45_46"></a><a href="#Footnote_45_46" class="fnanchor">[45]</a> plaçait l'âme, la nôtre s'entend, dans la glande +pinéale. Si j'en accordais une aux femmes, je sais bien, moi, +où je la placerais.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_46" id="Footnote_45_46"></a><a href="#FNanchor_45_46"><span class="label">[45]</span></a> René Descartes. Galien avait déjà fixé le siége de l'âme dans la glande pinéale. +Il prétendait qu'elle pouvait être tantôt inclinée d'un côté et tantôt de l'autre par +les filaments qui l'attachaient aux parties voisines, et par là qu'elle présidait à la +distribution des esprits. <i>Anat. de Galien</i> par <i>Oribase</i>, édit. de Dundas, 1735. +</p><p> +Mais Descartes a présenté cette opinion sous une nouvelle forme<a name="FNanchor_B_47" id="FNanchor_B_47"></a><a href="#Footnote_B_47" class="fnanchor">[B]</a>, quoiqu'elle +soit la même pour le fond. Ce philosophe a fait sur ce siége une espèce de roman +qu'on a lu dans le monde avec plaisir; et ce n'est pas la seule fois que les écrivains +se sont emparés des opinions des médecins; cependant le peu de fondement de +celle-ci est démontré par les observations pathologiques, qui prouvent qu'on a trouvé +le corps pinéal désorganisé dans des sujets qui avaient eu beaucoup d'instruction et +d'esprit, et qu'il était dans l'état sain chez d'autres, reconnus stupides. Le célèbre +<i>Pic de la Mirandole</i>, ce jeune enfant dont on a raconté tant de prodiges, avait le +corps pinéal gros et très-dur, graveleux, quoiqu'il n'eût éprouvé, avant de mourir, +aucune altération dans ses facultés intellectuelles. (<span class="smcap">Br.</span>)—La fonction de ce petit +organe est encore inconnue.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_47" id="Footnote_B_47"></a><a href="#FNanchor_B_47"><span class="label">[B]</span></a> Voyez <i>l'Homme</i>, de René Descartes, p. 32, édition de Paris, 1677, in-4º. (<span class="smcap">Br.</span>)</p></div> + +<p>—Je vous dispense de m'en instruire, reprit aussitôt Mirzoza.</p> + +<p>—Mais vous me permettrez au moins, dit Mangogul, de +vous communiquer quelques idées que mon anneau m'a suggérées +sur les femmes, dans la supposition qu'elles ont une âme. +Les épreuves que j'ai faites de ma bague m'ont rendu grand moraliste. +Je n'ai ni l'esprit de La Bruyère, ni la logique de Port-Royal, +ni l'imagination de Montaigne, ni la sagesse de Charron: +mais j'ai recueilli des faits qui leur manquaient peut-être.</p> + +<p>—Parlez, prince, répondit ironiquement Mirzoza: je vous +écouterai de toutes mes oreilles. Ce doit être quelque chose de +curieux, que les essais de morale d'un sultan de votre âge!</p> + +<p>—Le système d'Orcotome est extravagant, n'en déplaise +au célèbre Hiragu<a name="FNanchor_46_48" id="FNanchor_46_48"></a><a href="#Footnote_46_48" class="fnanchor">[46]</a> son confrère: cependant je trouve du sens +dans les réponses qu'il a faites aux objections qui lui ont été +proposées. Si j'accordais une âme aux femmes, je supposerais +volontiers, avec lui, que les bijoux ont parlé de tout temps, bas +à la vérité, et que l'effet de l'anneau du génie Cucufa se réduit +à leur hausser le ton. Cela posé, rien ne serait plus facile que +de vous définir toutes tant que vous êtes:</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_48" id="Footnote_46_48"></a><a href="#FNanchor_46_48"><span class="label">[46]</span></a> Si, comme nous le pensons, Orcotome est Ferrein, Hiragu serait un autre +médecin, Montagnat, qui, dans plusieurs brochures adressées à Burlon et à Bertin +(1745, 1746), défendit le système de Ferrein sur le mécanisme de la voix.</p></div> + +<p>«La femme sage, par exemple, serait celle dont le bijou est +muet, ou n'en est pas écouté.</p> + +<p>«La prude, celle qui fait semblant de ne pas écouter son +bijou.</p> + +<p>«La galante, celle à qui le bijou demande beaucoup, et +qui lui accorde trop.</p> + +<p>«La voluptueuse, celle qui écoute son bijou avec complaisance.</p> + +<p>«La courtisane, celle à qui son bijou demande à tout moment, +et qui ne lui refuse rien.</p> + +<p>«La coquette, celle dont le bijou est muet, ou n'en est point +écouté; mais qui fait espérer à tous les hommes qui l'approchent, +que son bijou parlera quelque jour, et qu'elle pourra ne pas +faire la sourde oreille.</p> + +<p>«Eh bien! délices de mon âme, que pensez-vous de mes +définitions?</p> + +<p>—Je pense, dit la favorite, que Votre Hautesse a oublié la +femme tendre.</p> + +<p>—Si je n'en ai point parlé, répondit le sultan, c'est que je +ne sais pas encore bien ce que c'est, et que d'habiles gens +prétendent que le mot tendre, pris sans aucun rapport au bijou, +est vide de sens.</p> + +<p>—Comment! vide de sens? s'écria Mirzoza. Quoi! il n'y a +point de milieu; et il faut absolument qu'une femme soit +prude, galante, coquette, voluptueuse ou libertine?</p> + +<p>—Délices de mon âme, dit le sultan, je suis prêt à convenir +de l'inexactitude de mon énumération, et j'ajouterai la femme +tendre aux caractères précédents; mais à condition que vous +m'en donnerez une définition qui ne retombe dans aucune des +miennes.</p> + +<p>—Très-volontiers, dit Mirzoza. Je compte en venir à bout +sans sortir de votre système.</p> + +<p>—Voyons, ajouta Mangogul.</p> + +<p>—Eh bien! reprit la favorite... La femme tendre est celle...</p> + +<p>—Courage, Mirzoza, dit Mangogul.</p> + +<p>—Oh! ne me troublez point, s'il vous plaît. La femme tendre +est celle... qui a aimé sans que son bijou parlât, ou... dont le +bijou n'a jamais parlé qu'en faveur du seul homme qu'elle +aimait.»</p> + +<p>Il n'eût pas été galant au sultan de chicaner la favorite, et de +lui demander ce qu'elle entendait par aimer: aussi n'en fit-il +rien. Mirzoza prit son silence pour un aveu, et ajouta, toute +fière de s'être tirée d'un pas qui lui paraissait difficile: «Vous +croyez, vous autres hommes, parce que nous n'argumentons +pas, que nous ne raisonnons point. Apprenez une bonne fois que +nous trouverions aussi facilement le faux de vos paradoxes, que +vous celui de nos raisons, si nous voulions nous en donner la +peine. Si Votre Hautesse était moins pressée de satisfaire sa +curiosité sur les gredins, je lui donnerais à mon tour un petit +échantillon de ma philosophie. Mais elle n'y perdra rien; ce +sera pour quelqu'un de ces jours, qu'elle aura plus de temps à +m'accorder.»</p> + +<p>Mangogul lui répondit qu'il n'avait rien de mieux à faire +que de profiter de ses idées philosophiques; que la métaphysique +d'une sultane de vingt-deux ans ne devait pas être moins +singulière que la morale d'un sultan de son âge.</p> + +<p>Mais Mirzoza appréhendant qu'il n'y eût de la complaisance +de la part de Mangogul, lui demanda quelque temps pour se +préparer, et fournit ainsi au sultan un prétexte pour voler où +son impatience pouvait l'appeler.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a>CHAPITRE XXVI.</h2> + +<h3>DIXIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>LES GREDINS.</h3> + + +<p>Mangogul se transporta sur-le-champ chez Haria; et comme +il parlait très volontiers seul, il disait en soi-même: «Cette +femme ne se couche point sans ses quatre mâtins; et les bijoux +ne savent rien de ces animaux, ou le sien m'en dira quelque +chose; car, Dieu merci, on n'ignore point qu'elle aime ses chiens +à l'adoration.»</p> + +<p>Il se trouva dans l'antichambre d'Haria, sur la fin de ce +monologue, et pressentit de loin que madame reposait avec sa +compagnie ordinaire. C'était un petit gredin, une danoise et +deux doguins. Le sultan tira sa tabatière, se précautionna de +deux prises de son tabac d'Espagne, et s'approcha d'Haria. Elle +dormait; mais la meute, qui avait l'oreille au guet, entendant +quelque bruit, se mit à aboyer, et la réveilla. «Taisez-vous, +mes enfants, leur dit-elle d'un ton si doux, qu'on ne pouvait +la soupçonner de parler à ses filles; dormez, dormez, et ne +troublez point mon repos ni le vôtre.»</p> + +<p>Jadis Haria fut jeune et jolie; elle eut des amants de son +rang; mais ils s'éclipsèrent plus vite encore que ses grâces. Pour +se consoler de cet abandon, elle donna dans une espèce de +faste bizarre, et ses laquais étaient les mieux tournés de Banza. +Elle vieillit de plus en plus; les années la jetèrent dans la +réforme; elle se restreignit à quatre chiens et à deux bramines +et devint un modèle d'édification. En effet, la satire la plus +envenimée n'avait pas là de quoi mordre, et Haria jouissait en +paix, depuis plus de dix ans, d'une haute réputation de vertu, et +de ces animaux. On savait même sa tendresse si décidée pour les +gredins, qu'on ne soupçonnait plus les bramines de la partager.</p> + +<p>Haria réitéra sa prière à ses bêtes, et elles eurent la complaisance +d'obéir. Alors Mangogul porta la main sur son anneau, +et le bijou suranné se mit à raconter la dernière de ses aventures. +Il y avait si longtemps que les premières s'étaient +passées, qu'il en avait presque perdu la mémoire. «Retire-toi, +Médor, dit-il d'une voix enrouée; tu me fatigues. J'aime mieux +Lisette; je la trouve plus douce.» Médor, à qui la voix du +bijou était inconnue, allait toujours son train; mais Haria se +réveillant, continua. «Ote-toi donc, petit fripon, tu m'empêches +de reposer. Cela est bon quelquefois; mais trop est trop.» Médor +se retira, Lisette prit sa place, et Haria se rendormit.</p> + +<p>Mangogul, qui avait suspendu l'effet de son anneau, le +retourna, et le très-antique bijou, poussant un soupir profond, +se mit à radoter, et dit: «Ah! que je suis fâché de la mort de +la grande levrette! c'était bien la meilleure petite femme, la +créature la plus caressante; elle ne cessait de m'amuser: c'était +tout esprit et toute gentillesse; vous n'êtes que des bêtes en +comparaison. Ce vilain monsieur l'a tuée... la pauvre Zinzoline; +je n'y pense jamais sans avoir la larme à l'œil... Je crus que ma +maîtresse en mourrait. Elle passa deux jours sans boire et sans +manger; la cervelle lui en tournait: jugez de sa douleur. Son +directeur, ses amis, ses gredins même ne m'approchèrent pas. +Ordre à ses femmes de refuser l'entrée de son appartement à +monsieur, sous peine d'être chassées... Ce monstre m'a ravi ma +chère Zinzoline, s'écriait-elle; qu'il ne paraisse pas; je ne veux +le voir de ma vie.»</p> + +<p>Mangogul, curieux des circonstances de la mort de Zinzoline, +ranima la force électrique de son anneau, en le frottant +contre la basque de son habit, le dirigea sur Haria, et le bijou +reprit: «Haria, veuve de Ramadec, se coiffa de Sindor. Ce jeune +homme avait de la naissance, peu de bien; mais un mérite qui +plaît aux femmes, et qui faisait, après les gredins, le goût dominant +d'Haria. L'indigence vainquit la répugnance de Sindor pour +les années et pour les chiens d'Haria. Vingt mille écus de rente +dérobèrent à ses yeux les rides de ma maîtresse et l'incommodité +des gredins, et il l'épousa.</p> + +<p>«Il s'était flatté de l'emporter sur nos bêtes par ses talents +et ses complaisances, et de les disgracier dès le commencement +de son règne; mais il se trompa. Au bout de quelques mois qu'il +crut avoir bien mérité de nous, il s'avisa de remontrer à madame +que ses chiens n'étaient pas au lit aussi bonne compagnie +pour lui que pour elle; qu'il était ridicule d'en avoir plus de +trois, et que c'était faire de la couche nuptiale un chenil, que d'y +en admettre plus d'un à tour de rôle.</p> + +<p>«—Je vous conseille, répondit Haria d'un ton courroucé, de +m'adresser de pareils discours! Vraiment, il sied bien à un misérable +cadet de Gascogne, que j'ai tiré d'un galetas qui n'était +pas assez bon pour mes chiens, de faire ici le délicat! On parfumait +apparemment vos draps, mon petit seigneur, quand vous +logiez en chambre garnie. Sachez, une bonne fois pour toujours, +que mes chiens étaient longtemps avant vous en possession de +mon lit, et que vous pouvez en sortir, ou vous résoudre à le +partager avec eux.»</p> + +<p>«La déclaration était précise, et nos chiens restèrent maîtres +de leur poste; mais une nuit que nous reposions tous, Sindor +en se retournant, frappa malheureusement du pied Zinzoline. +La levrette, qui n'était point faite à ces traitements, lui mordit +le gras de la jambe, et madame fut aussitôt réveillée par les +cris de Sindor.</p> + +<p>«—Qu'avez-vous donc, monsieur? lui dit-elle; il semble +qu'on vous égorge. Rêvez-vous?</p> + +<p>«—Ce sont vos chiens, madame, lui répondit Sindor, qui +me dévorent, et votre levrette vient de m'emporter un morceau +de la jambe.</p> + +<p>«—N'est-ce que cela? dit Haria en se retournant, vous +faites bien du bruit pour rien.»</p> + +<p>«Sindor, piqué de ce discours, sortit du lit, jurant de ne +point y remettre le pied que la meute n'en fût bannie. Il employa +des amis communs pour obtenir l'exil des chiens; mais +tous échouèrent dans cette négociation importante. Haria leur +répondit: «Que Sindor était un freluquet qu'elle avait tiré +d'un grenier qu'il partageait avec des souris et des rats; qu'il +ne lui convenait point de faire tant le difficile; qu'il dormait +toute la nuit; qu'elle aimait ses chiens; qu'ils l'amusaient; +qu'elle avait pris goût à leurs caresses dès la plus tendre enfance, +et qu'elle était résolue de ne s'en séparer qu'à la mort. Encore +dites-lui, continua-t-elle en s'adressant aux médiateurs, que s'il +ne se soumet humblement à mes volontés, il s'en repentira toute +sa vie; que je rétracterai la donation que je lui ai faite, et que +je l'ajouterai aux sommes que je laisse par mon testament pour +la substance et l'entretien de mes chers enfants.»</p> + +<p>«Entre nous, ajoutait le bijou, il fallait que Sindor fût un +grand sot d'espérer qu'on ferait pour lui ce que n'avaient pu +obtenir vingt amants, un directeur, un confesseur, avec une +kyrielle de bramines, qui tous y avaient perdu leur latin. Cependant, +toutes les fois que Sindor rencontrait nos animaux, il lui +prenait des impatiences qu'il avait peine à contenir. Un jour +l'infortunée Zinzoline lui tomba sous la main; il la saisit par le +col, et la jeta par la fenêtre: la pauvre bête mourut de sa chute. +Ce fut alors qu'il se fit un beau bruit. Haria, le visage enflammé, +les yeux baignés de pleurs...»</p> + +<p>Le bijou allait reprendre ce qu'il avait déjà dit, car les +bijoux tombent volontiers dans des répétitions. Mais Mangogul +lui coupa la parole: son silence ne fut pas de longue durée. +Lorsque le prince crut avoir dérouté ce bijou radoteur, il lui +rendit la liberté de parler; et le babillard, éclatant de rire, +reprit comme par réminiscence: «Mais, à propos, j'oubliais de +vous raconter ce qui se passa la première nuit des noces d'Haria. +J'ai bien vu des choses ridicules en ma vie; mais jamais aucune +qui le fût tant. Après un grand souper, les époux sont conduits +à leur appartement; tout le monde se retire, à l'exception des +femmes de madame, qui la déshabillent. La voilà déshabillée; +on la met au lit, et Sindor reste seul avec elle. S'apercevant +que, plus alertes que lui, les gredins, les doguins, les levrettes +s'emparaient de son épouse: «Permettez, madame, lui dit-il, que +j'écarte un peu ces rivaux.</p> + +<p>«—Mon cher, faites ce que vous pourrez, lui dit Haria; pour +moi, je n'ai pas le courage de les chasser. Ces petits animaux +me sont attachés; et il y a si longtemps que je n'ai d'autre +compagnie...</p> + +<p>«—Ils auront peut-être, reprit Sindor, la politesse de me +céder aujourd'hui une place que je dois occuper.</p> + +<p>«—Voyez, monsieur,» lui répondit Haria.</p> + +<p>«Sindor employa d'abord les voies de douceur, et supplia +Zinzoline de se retirer dans un coin; mais l'animal indocile se +mit à gronder. L'alarme se répandit parmi le reste de la troupe; +et le doguin et les gredins aboyèrent comme si l'on eût égorgé +leur maîtresse. Impatienté de ce bruit, Sindor culbute le doguin, +écarte un des gredins, et saisit Médor par la patte. Médor, le +fidèle Médor, abandonné de ses alliés, avait tenté de réparer +cette perte par les avantages du poste. Collé sur les cuisses de +sa maîtresse, les yeux enflammés, le poil hérissé, et la gueule +béante, il fronçait le mufle, et présentait à l'ennemi deux rangs +de dents des plus aiguës. Sindor lui livra plus d'un assaut; plus +d'une fois Médor le repoussa, les doigts pincés et les manchettes +déchirées. L'action avait duré plus d'un quart d'heure avec une +opiniâtreté qui n'amusait qu'Haria, lorsque Sindor recourut au +stratagème contre un ennemi qu'il désespérait de vaincre par la +force. Il agaça Médor de la main droite. Médor attentif à ce mouvement, +n'aperçut point celui de la gauche, et fut pris par le col. Il +fit pour se dégager des efforts inouïs, mais inutiles; il fallut abandonner +le champ de bataille, et céder Haria. Sindor s'en empara, +mais non sans effusion de sang; Haria avait apparemment résolu +que la première nuit de ses noces fût sanglante. Ses animaux +firent une belle défense, et ne trompèrent point son attente.»</p> + +<p>«Voilà, dit Mangogul, un bijou qui écrirait la gazette mieux +que mon secrétaire.» Sachant alors à quoi s'en tenir sur les gredins, +il revint chez la favorite. «Apprêtez-vous, lui dit-il du +plus loin qu'il l'aperçut, à entendre les choses du monde les +plus extravagantes. C'est bien pis que les magots de Palabria. +Pourrez-vous croire que les quatre chiens d'Haria ont été les +rivaux, et les rivaux préférés de son mari; et que la mort d'une +levrette a brouillé ces gens-là, à n'en jamais revenir?</p> + +<p>—Que dites-vous, reprit la favorite, de rivaux et de chiens? +Je n'entends rien à cela. Je sais qu'Haria aime éperdument les +gredins; mais aussi je connais Sindor pour un homme vif, qui +peut-être n'aura pas eu toutes les complaisances qu'exigent +d'ordinaire les femmes à qui l'on doit sa fortune. Du reste, +quelle qu'ait été sa conduite, je ne conçois pas qu'elle ait pu lui +attirer des rivaux. Haria est si vénérable, que je voudrais bien +que Votre Hautesse daignât s'expliquer plus intelligiblement.</p> + +<p>—Écoutez, lui répondit Mangogul, et convenez que les femmes +ont des goûts bizarres à l'excès, pour ne rien dire de pis.»</p> + +<p>Il lui fit tout de suite l'histoire d'Haria, mot pour mot, comme +le bijou l'avait racontée. Mirzoza ne put s'empêcher de rire du +combat de la première nuit. Cependant reprenant un air sérieux:</p> + +<p>«Je ne sais, dit-elle à Mangogul, quelle indignation s'empare +de moi. Je vais prendre en aversion ces animaux et toutes celles +qui en auront, et déclarer à mes femmes que je chasserai la première +qui sera soupçonnée de nourrir un gredin.</p> + +<p>—Eh pourquoi, lui répondit le sultan, étendre ainsi les +haines? Vous voilà bien, vous autres femmes, toujours dans les +extrêmes! Ces animaux sont bons pour la chasse, sont nécessaires +dans les campagnes, et ont je ne sais combien d'autres +usages, sans compter celui qu'en fait Haria.</p> + +<p>—En vérité, dit Mirzoza, je commence à croire que Votre +Hautesse aura peine à trouver une femme sage.</p> + +<p>—Je vous l'avais bien dit, répondit Mangogul; mais ne précipitons +rien: vous pourriez un jour me reprocher de tenir de +votre impatience un aveu que je prétends devoir uniquement +aux essais de ma bague. J'en médite qui vous étonneront. Tous +les secrets ne sont pas dévoilés, et je compte arracher des choses +plus importantes aux bijoux qui me restent à consulter.»</p> + +<p>Mirzoza craignait toujours pour le sien. Le discours de Mangogul +la jeta dans un trouble qu'elle ne fut pas la maîtresse de +lui dérober: mais le sultan qui s'était lié par un serment, et qui +avait de la religion dans le fond de l'âme, la rassura de son +mieux, lui donna quelques baisers fort tendres, et se rendit à +son conseil, où des affaires de conséquence l'appelaient.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a>CHAPITRE XXVII.</h2> + +<h3>ONZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>LES PENSIONS.</h3> + + +<p>Le Congo avait été troublé par des guerres sanglantes, sous +le règne de Kanoglou et d'Erguebzed, et ces deux monarques +s'étaient immortalisés par les conquêtes qu'ils avaient faites sur +leurs voisins. Les empereurs d'Abex et d'Angote regardèrent la +jeunesse de Mangogul et le commencement de son règne comme +des conjonctures favorables pour reprendre les provinces qu'on +leur avait enlevées. Ils déclarèrent donc la guerre au Congo, et +l'attaquèrent de toutes parts. Le conseil de Mangogul était le +meilleur qu'il y eût en Afrique; et le vieux Sambuco et l'émir +Mirzala, qui avaient vu les anciennes guerres, furent mis à la +tête des troupes, remportèrent victoires sur victoires, et formèrent +des généraux capables de les remplacer; avantage plus +important encore que leurs succès.</p> + +<p>Grâce à l'activité du conseil et à la bonne conduite des généraux, +l'ennemi qui s'était promis d'envahir l'empire, n'approcha +pas de nos frontières, défendit mal les siennes, et vit ses places +et ses provinces ravagées. Mais, malgré des succès si constants +et si glorieux, le Congo s'affaiblissait en s'agrandissant: les +fréquentes levées de troupes avaient dépeuplé les villes et les +campagnes, et les finances étaient épuisées.</p> + +<p>Les siéges et les combats avaient été fort meurtriers: le +grand vizir, peu ménager du sang de ses soldats, était accusé +d'avoir risqué des batailles qui ne menaient à rien. Toutes les +familles étaient dans le deuil; il n'y en avait aucune où l'on ne +pleurât un père, un frère ou un ami. Le nombre des officiers +tués avait été prodigieux, et ne pouvait être comparé qu'à celui +de leurs veuves qui sollicitaient des pensions. Les cabinets des +ministres en étaient assaillis. Elles accablaient le sultan même +de placets, où le mérite et les services des morts, la douleur +des veuves, la triste situation des enfants, et les autres motifs +touchants n'étaient pas oubliés. Rien ne paraissait plus juste +que leurs demandes: mais sur quoi asseoir des pensions qui +montaient à des millions?</p> + +<p>Les ministres, après avoir épuisé les belles paroles, et quelquefois +l'humeur et les brusqueries, en étaient venus à des +délibérations sur les moyens de finir cette affaire; mais il y +avait une excellente raison pour ne rien conclure. On n'avait +pas un sou.</p> + +<p>Mangogul, ennuyé des faux raisonnements de ses ministres +et des lamentations des veuves, rencontra l'expédient qu'on +cherchait depuis si longtemps. «Messieurs, dit-il à son conseil, +il me semble qu'avant que d'accorder des pensions, il serait à +propos d'examiner si elles sont légitimement dues...</p> + +<p>—Cet examen, répondit le grand sénéchal, sera immense, +et d'une discussion prodigieuse. Cependant comment résister aux +cris et à la poursuite de ces femmes, dont vous êtes, seigneur, +le premier excédé?</p> + +<p>—Cela ne sera pas aussi difficile que vous pensez, monsieur +le sénéchal, répliqua le sultan; et je vous promets que +demain à midi tout sera terminé selon les lois de l'équité la +plus exacte. Faites-les seulement entrer à mon audience à neuf +heures.»</p> + +<p>On sortit du conseil; le sénéchal rentra dans son bureau, +rêva profondément, et minuta le placard suivant, qui fut trois +heures après imprimé, publié à son de trompe, et affiché dans +tous les carrefours de Banza.</p> + +<blockquote><p>DE PAR LE SULTAN</p> + +<p>ET MONSEIGNEUR LE GRAND SÉNÉCHAL</p> + +<p>«Nous, Bec d'Oison, grand sénéchal du Congo, vizir du +premier banc, porte-queue de la grande Manimonbanda, chef +et surintendant des balayeurs du divan, savoir faisons que +demain, à neuf heures du matin, le magnanime sultan donnera +audience aux veuves des officiers tués à son service, +pour, sur le vu de leurs demandes, ordonner ce que de +raison. En notre <i>sénéchalerie</i>, le douze de la lune de Régeb, +l'an 147,200,000,009.»</p></blockquote> + +<p>Toutes les désolées du Congo, et il y en avait beaucoup, ne +manquèrent pas de lire l'affiche, ou de l'envoyer lire par leurs +laquais, et moins encore de se trouver à l'heure marquée dans +l'antichambre de la salle du trône... «Pour éviter le tumulte, +qu'on ne fasse entrer, dit le sultan, que six de ces dames à la +fois. Quand nous les aurons écoutées, on leur ouvrira la porte +du fond qui donne sur mes cours extérieures. Vous, messieurs, +soyez attentifs, et prononcez sur leurs demandes.»</p> + +<p>Cela dit, il fit signe au premier huissier audiencier; et les +six qui se trouvèrent les plus voisines de la porte furent introduites. +Elles entrèrent en long habit de deuil, et saluèrent +profondément Sa Hautesse. Mangogul s'adressa à la plus jeune +et à la plus jolie. Elle se nommait Isec. «Madame, lui dit-il, +y a-t-il longtemps que vous avez perdu votre mari?</p> + +<p>—Il y a trois mois, seigneur, répondit Isec en pleurant. Il +était lieutenant général au service de Votre Hautesse. Il a été +tué à la dernière bataille; et six enfants sont tout ce qui me +reste de lui...</p> + +<p>«—De lui?» interrompit une voix qui, pour venir d'Isec, +n'avait pas tout à fait le même son que la sienne. «Madame sait +mieux qu'elle ne dit. Ils ont tous été commencés et terminés +par un jeune bramine qui la venait consoler, tandis que monsieur +était en campagne.»</p> + +<p>On devine aisément d'où partait la voix indiscrète qui prononça +cette réponse. La pauvre Isec, décontenancée, pâlit, chancela, +se pâma.</p> + +<p>«Madame est sujette aux vapeurs, dit tranquillement Mangogul; +qu'on la transporte dans un appartement du sérail, et +qu'on la secoure.» Puis s'adressant tout de suite à Phénice:</p> + +<p>«Madame, lui demanda-t-il, votre mari n'était-il pas pacha?</p> + +<p>—Oui, seigneur, répondit Phénice, d'une voix tremblante.</p> + +<p>—Et comment l'avez-vous perdu?...</p> + +<p>—Seigneur, il est mort dans son lit, épuisé des fatigues de +la dernière campagne...</p> + +<p>«—Des fatigues de la dernière campagne!» reprit le bijou +de Phénice. «Allez, madame, votre mari a rapporté du camp +une santé ferme et vigoureuse; et il en jouirait encore, si +deux ou trois baladins... Vous m'entendez; et songez à vous.»</p> + +<p>—Écrivez, dit le sultan, que Phénice demande une pension +pour les bons services qu'elle a rendus à l'État et à son époux.»</p> + +<p>Une troisième fut interrogée sur l'âge et le nom de son mari, +qu'on disait mort à l'armée, de la petite vérole...</p> + +<p>«—De la petite vérole! dit le bijou; en voilà bien d'une +autre! Dites, madame, de deux bons coups de cimeterre qu'il a +reçus du sangiac Cavagli, parce qu'il trouvait mauvais que +l'on dît que son fils aîné ressemblait au sangiac comme deux +gouttes d'eau, et madame sait aussi bien que moi, ajouta le +bijou, que jamais ressemblance ne fut mieux fondée.»</p> + +<p>La quatrième allait parler sans que Mangogul l'interrogeât, +lorsqu'on entendit par bas son bijou s'écrier:</p> + +<p>«—Que depuis dix ans que la guerre durait, elle avait assez +bien employé son temps; que deux pages et un grand coquin +de laquais avaient suppléé à son mari, et qu'elle destinait +sans doute la pension qu'elle sollicitait, à l'entretien d'un +acteur de l'Opéra-Comique.»</p> + +<p>Une cinquième s'avança avec intrépidité, et demanda d'un +ton assuré la récompense des services de feu monsieur son +époux, aga des janissaires, qui avait laissé la vie sous les murs +de Matatras. Le sultan tourna sa bague sur elle, mais inutilement. +Son bijou fut muet. «Il faut avouer, dit l'auteur africain +qui l'avait vue, qu'elle était si laide, qu'on eût été fort étonné +que son bijou eût quelque chose à dire.»</p> + +<p>Mangogul en était à la sixième; et voici les propres mots de +son bijou:</p> + +<p>«—Vraiment, madame a bonne grâce, dit-il en parlant de +celle dont le bijou avait obstinément gardé le silence, de solliciter +des pensions, tandis qu'elle vit de la poule; qu'elle tient +chez elle un brelan qui lui donne plus de trois mille sequins +par an; qu'on y fait de petits soupers aux dépens des joueurs, +et qu'elle a reçu six cents sequins d'Osman, pour m'attirer +à un de ces soupers, où le traître d'Osman...»</p> + +<p>—On fera droit sur vos demandes, mesdames, leur dit le +sultan; vous pouvez sortir à présent.»</p> + +<p>Puis, adressant la parole à ses conseillers, il leur demanda +s'ils ne trouveraient pas ridicule d'accorder des pensions à une +foule de petits bâtards de bramines et d'autres, et à des femmes +qui s'étaient occupées à déshonorer de braves gens qui étaient +allés chercher de la gloire à son service, aux dépens de leur vie.</p> + +<p>Le sénéchal se leva, répondit, pérora, résuma et opina obscurément, +à son ordinaire. Tandis qu'il parlait, Isec, revenue de +son évanouissement, et furieuse de son aventure, mais qui, +n'attendant point de pension, eût été désespérée qu'une autre +en obtînt une, ce qui serait arrivé selon toute apparence, rentra +dans l'antichambre, glissa dans l'oreille à deux ou trois de +ses amies qu'on ne les avait rassemblées que pour entendre à +l'aise jaser leurs bijoux; qu'elle-même, dans la salle d'audience, +en avait ouï un débiter des horreurs; qu'elle se garderait bien +de le nommer; mais qu'il faudrait être folle pour s'exposer au +même danger.</p> + +<p>Cet avis passa de main en main, et dispersa la foule des +veuves. Lorsque l'huissier ouvrit la porte pour la seconde fois, +il ne s'en trouva plus.</p> + +<p>«Eh bien! sénéchal, me croirez-vous une autre fois? dit +Mangogul instruit de la désertion, à ce bonhomme, en lui frappant +sur l'épaule. Je vous avais promis de vous délivrer de toutes +ces pleureuses; et vous en voilà quitte. Elles étaient pourtant +très-assidues à vous faire leur cour, malgré vos quatre-vingt-quinze +ans sonnés. Mais quelques prétentions que vous y puissiez +avoir, car je connais la facilité que vous aviez d'en former vis-à-vis +de ces dames, je compte que vous me saurez gré de leur +évasion. Elles vous donnaient plus d'embarras que de plaisir.»</p> + +<p>L'auteur africain nous apprend que la mémoire de cet essai +s'est conservée dans le Congo, et que c'est par cette raison que +le gouvernement y est si réservé à accorder des pensions; mais +ce ne fut pas le seul bon effet de l'anneau de Cucufa, comme +on va voir dans le chapitre suivant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII.</h2> + +<h3>DOUZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>QUESTIONS DE DROIT.</h3> + + +<p>Le viol était sévèrement puni dans le Congo: or, il en arriva +un très-célèbre sous le règne de Mangogul. Ce prince, à son +avénement à la couronne, avait juré, comme tous ses prédécesseurs, +de ne point accorder de pardon pour ce crime; mais +quelque sévères que soient les lois, elles n'arrêtent guère ceux +qu'un grand intérêt pousse à les enfreindre. Le coupable était +condamné à perdre la partie de lui-même par laquelle il avait +péché, opération cruelle dont il périssait ordinairement; celui +qui la faisait y prenant moins de précaution que Petit<a name="FNanchor_47_49" id="FNanchor_47_49"></a><a href="#Footnote_47_49" class="fnanchor">[47]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_49" id="Footnote_47_49"></a><a href="#FNanchor_47_49"><span class="label">[47]</span></a> Petit (Jean-Louis), chirurgien célèbre, né à Paris en 1674, mort le +20 avril 1750. (<span class="smcap">Br.</span>)—Il avait inventé un procédé de ligature au moyen duquel il +combattait victorieusement les hémorragies consécutives aux opérations.</p></div> + +<p>Kersael, jeune homme de naissance, languissait depuis six +mois au fond d'un cachot, dans l'attente de ce supplice. Fatmé, +femme jeune et jolie, était sa Lucrèce et son accusatrice. Ils +avaient été fort bien ensemble; personne ne l'ignorait: l'indulgent +époux de Fatmé n'y trouvait point à redire. Ainsi le public +aurait eu mauvaise grâce de se mêler de leurs affaires.</p> + +<p>Après deux ans d'un commerce tranquille, soit inconstance, +soit dégoût, Kersael s'attacha à une danseuse de l'Opéra de +Banza, et négligea Fatmé, sans toutefois rompre ouvertement +avec elle. Il voulait que sa retraite fût décente, ce qui l'obligeait +à fréquenter encore dans la maison. Fatmé, furieuse de cet +abandon, médita sa vengeance, et profita de ce reste d'assiduités +pour perdre son infidèle.</p> + +<p>Un jour que le commode époux les avait laissés seuls, et que +Kersael, ayant déceint son cimeterre, tâchait d'assoupir les +soupçons de Fatmé par ces protestations qui ne coûtent rien aux +amants, mais qui ne surprennent jamais la crédulité d'une femme +alarmée, celle-ci, les yeux égarés, et mettant en cinq ou six +coups de main le désordre dans sa parure, poussa des cris +effrayants, et appela à son secours son époux et ses domestiques +qui accoururent, et devinrent les témoins de l'offense que Fatmé +disait avoir reçue de Kersael, en montrant le cimeterre, «que +l'infâme a levé dix fois sur ma tête, ajouta-t-elle, pour me +soumettre à ses désirs.»</p> + +<p>Le jeune homme, interdit de la noirceur de l'accusation, +n'eut ni la force de répondre, ni celle de s'enfuir. On le saisit, +et il fut conduit en prison, et abandonné aux poursuites de la +justice du Cadilesker<a name="FNanchor_48_50" id="FNanchor_48_50"></a><a href="#Footnote_48_50" class="fnanchor">[48]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_50" id="Footnote_48_50"></a><a href="#FNanchor_48_50"><span class="label">[48]</span></a> Juge militaire. (<span class="smcap">Br.</span>)</p></div> + +<p>Les lois ordonnaient que Fatmé serait visitée; elle le fut +donc, et le rapport des matrones se trouva très-défavorable à +l'accusé. Elles avaient un protocole<a name="FNanchor_49_51" id="FNanchor_49_51"></a><a href="#Footnote_49_51" class="fnanchor">[49]</a> pour constater l'état d'une +femme violée, et toutes les conditions requises concoururent +contre Kersael. Les juges l'interrogèrent: Fatmé lui fut confrontée; +on entendit les témoins. Il avait beau protester de son +innocence, nier le fait, et démontrer par le commerce qu'il avait +entretenu plus de deux ans avec son accusatrice que ce n'était +pas une femme qu'on violât; la circonstance du cimeterre, la +solitude du tête-à-tête, les cris de Fatmé, l'embarras de Kersael +à la vue de l'époux et des domestiques, toutes ces choses +formaient, selon les juges, des présomptions violentes. De son +côté, Fatmé, loin d'avouer des faveurs accordées, ne convenait +pas même d'avoir donné des lueurs d'espérance, et soutenait +que l'attachement opiniâtre à son devoir, dont elle ne s'était +jamais relâchée, avait sans doute poussé Kersael à lui arracher +de force ce qu'il avait désespéré d'obtenir par séduction. Le +procès-verbal des duègnes était encore une pièce terrible; il ne +fallait que le parcourir et le comparer avec les dispositions du +code criminel, pour y lire la condamnation du malheureux Kersael. +Il n'attendait son salut ni de ses défenses, ni du crédit de +sa famille; et les magistrats avaient fixé le jugement définitif de +son procès au treize de la lune de Régeb. On l'avait même +annoncé au peuple, à son de trompe, selon la coutume.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_51" id="Footnote_49_51"></a><a href="#FNanchor_49_51"><span class="label">[49]</span></a> Diderot avait probablement trouvé ce protocole dans le livre de Venette, <i>De la +Génération de l'Homme</i>, Cologne, 1696. Venette, en reproduisant un procès-verbal +authentique d'une visite de matrones pour constater un viol, se plaignait déjà très-vivement +de leur ignorance, et disait (p. 89): «Si les matrones de France avaient +soin d'assister aux anatomies des femmes que l'on fait publiquement aux Écoles +de médecine, comme font celles d'Espagne, je suis assuré qu'elles ne donneraient +pas des attestations fabriquées de la sorte, qui prouvent qu'il ne faut jamais s'en +fier à elles, quand il est question de l'honneur et de la virginité d'une fille.»</p></div> + +<p>Cet événement fut le sujet des conversations, et partagea +longtemps les esprits. Quelques vieilles bégueules, qui n'avaient +jamais eu à redouter le viol, allaient criant: «Que l'attentat +de Kersael était énorme; que si l'on n'en faisait un exemple +sévère, l'innocence ne serait plus en sûreté, et qu'une honnête +femme risquerait d'être insultée jusqu'au pied des autels.» +Puis elles citaient des occasions où de petits audacieux avaient +osé attaquer la vertu de plusieurs dames respectables; les détails +ne laissaient aucun doute que les dames respectables dont elles +parlaient, c'étaient elles-mêmes; et tous ces propos se tenaient +avec des bramines moins innocents que Kersael, et par des +dévotes aussi sages que Fatmé, par forme d'entretiens édifiants.</p> + +<p>Les petits-maîtres, au contraire, et même quelques petites-maîtresses, +avançaient que le viol était une chimère: qu'on ne +se rendait jamais que par capitulation, et que, pour peu qu'une +place fût défendue, il était de toute impossibilité de l'emporter +de vive force. Les exemples venaient à l'appui des raisonnements; +les femmes en connaissaient, les petits-maîtres en +créaient; et l'on ne finissait point de citer des femmes qui +n'avaient point été violées. «Le pauvre Kersael! disait-on, de +quoi diable s'est-il avisé, d'en vouloir à la petite Bimbreloque +(c'était le nom de la danseuse); que ne s'en tenait-il à Fatmé? +Ils étaient au mieux; et l'époux les laissait aller leur chemin, +que c'était une bénédiction... Les sorcières de matrones ont +mal mis leurs lunettes, ajoutait-on, et n'y ont vu goutte; car +qui est-ce qui voit clair là? Et puis messieurs les sénateurs +vont le priver de sa joie, pour avoir enfoncé une porte ouverte. +Le pauvre garçon en mourra; cela n'est pas douteux. Et voyez, +après cela, à quoi les femmes mécontentes ne seront point autorisées...</p> + +<p>—Si cette exécution a lieu, interrompait un autre, je me +fais Fri-Maçon<a name="FNanchor_50_52" id="FNanchor_50_52"></a><a href="#Footnote_50_52" class="fnanchor">[50]</a>.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_52" id="Footnote_50_52"></a><a href="#FNanchor_50_52"><span class="label">[50]</span></a> <i>Freemason.</i> On a ainsi prononcé assez longtemps avant de traduire le mot.</p></div> + +<p>Mirzoza, naturellement compatissante, représenta à Mangogul +qui plaisantait, lui, de l'état futur de Kersael, que si les +lois parlaient contre Kersael, le bon sens déposait contre Fatmé.</p> + +<p>«Il est inouï, d'ailleurs, ajoutait-elle, que, dans un gouvernement +sage, on s'arrête tellement à la lettre des lois, que la +simple allégation d'une accusatrice suffise pour mettre en péril +la vie d'un citoyen. La réalité d'un viol ne saurait être trop bien +constatée; et vous conviendrez, seigneur, que ce fait est du +moins autant de la compétence de votre anneau que de vos sénateurs. +Il serait assez singulier que les matrones en sussent sur +cet article plus que les bijoux mêmes. Jusqu'à présent, seigneur, +la bague de Votre Hautesse n'a presque servi qu'à satisfaire +votre curiosité. Le génie de qui vous la tenez ne se serait-il +point proposé de fin plus importante? Si vous l'employiez à la +découverte de la vérité et au bonheur de vos sujets, croyez-vous +que Cucufa s'en offensât? Essayez. Vous avez en main un +moyen infaillible de tirer de Fatmé l'aveu de son crime, ou la +preuve de son innocence.</p> + +<p>—Vous avez raison, reprit Mangogul, et vous allez être satisfaite.»</p> + +<p>Le sultan partit sur-le-champ: il n'y avait pas de temps à +perdre; car c'était le 12 au soir de la lune de Régeb, et le sénat +devait prononcer le 13. Fatmé venait de se mettre au lit; ses +rideaux étaient entr'ouverts. Une bougie de nuit jetait sur son +visage une lueur sombre. Elle parut belle au sultan, malgré +l'agitation violente qui la défigurait. La compassion et la haine, +la douleur et la vengeance, l'audace et la honte se peignaient +dans ses yeux, à mesure qu'elles se succédaient dans son cœur. +Elle poussait de profonds soupirs, versait des larmes, les +essuyait, en répandait de nouvelles, restait quelques moments +la tête abattue et les yeux baissés, les relevait brusquement, et +lançait vers le ciel des regards furieux. Cependant, que faisait +Mangogul? il se parlait à lui-même, et se disait tout bas: +«Voilà tous les symptômes du désespoir. Son ancienne tendresse +pour Kersael s'est réveillée dans toute sa violence. Elle a +perdu de vue l'offense qu'on lui a faite, et elle n'envisage plus +que le supplice réservé à son amant.» En achevant ces mots, il +tourna sur Fatmé le fatal anneau; et son bijou s'écria vivement:</p> + +<p>«Encore douze heures! et nous serons vengés. Il périra, le +traître, l'ingrat; et son sang versé...» Fatmé effrayée du mouvement +extraordinaire qui se passait en elle, et frappée de la voix +sourde de son bijou, y porta les deux mains, et se mit en devoir +de lui couper la parole. Mais l'anneau puissant continuait d'agir, +et l'indocile bijou repoussant tout obstacle, ajouta: «Oui, nous +serons vengés. O toi qui m'as trahi, malheureux Kersael, +meurs; et toi qu'il m'a préférée, Bimbreloque, désespère-toi... +Encore douze heures! Ah! que ce temps va me paraître long. +Hâtez-vous, doux moments, où je verrai le traître, l'ingrat Kersael +sous le fer des bourreaux, son sang couler... Ah! malheureux, +qu'ai-je dit?... Je verrais, sans frémir, périr l'objet que +j'ai le plus aimé. Je verrais le couteau funeste levé... Ah! loin +de moi cette cruelle idée... Il me hait, il est vrai; il m'a quitté +pour Bimbreloque; mais peut-être qu'un jour... Que dis-je, +peut-être? l'amour le ramènera sans doute sous ma loi. Cette +petite Bimbreloque est une fantaisie qui lui passera; il faut +qu'il reconnaisse tôt ou tard l'injustice de sa préférence, et le +ridicule de son nouveau choix. Console-toi, Fatmé, tu reverras +ton Kersael. Oui, tu le reverras. Lève-toi promptement; cours, +vole détourner l'affreux péril qui le menace. Ne trembles-tu +point d'arriver trop tard?... Mais où courrai-je, lâche que je +suis? Les mépris de Kersael ne m'annoncent-ils pas qu'il m'a +quitté sans retour! Bimbreloque le possède; et c'est pour elle +que je le conserverais! Ah! qu'il périsse plutôt de mille morts! +S'il ne vit plus pour moi, que m'importe qu'il meure?... Oui, je +le sens, mon courroux est juste. L'ingrat Kersael a mérité toute +ma haine. Je ne me repens plus de rien. J'avais tout fait pour +le conserver, je ferai tout pour le perdre. Cependant un jour +plus tard, et ma vengeance était trompée. Mais son mauvais +génie me l'a livré, au moment même qu'il m'échappait. Il est +tombé dans le piége que je lui préparais. Je le tiens. Le rendez-vous +où je sus t'attirer, était le dernier que tu me destinais: +mais tu n'en perdras pas si tôt la mémoire... Avec quelle adresse +tu sus l'amener où tu le voulais? Fatmé, que ton désordre fut +bien préparé! Tes cris, ta douleur, tes larmes, ton embarras, +tout, jusqu'à ton silence, a proscrit Kersael. Rien ne peut le +soustraire au destin qui l'attend. Kersael est mort... Tu pleures, +malheureuse. Il en aimait une autre, que t'importe qu'il vive?»</p> + +<p>Mangogul fut pénétré d'horreur à ce discours; il retourna sa +bague; et tandis que Fatmé reprenait ses esprits, il revola chez +la sultane.</p> + +<p>«Eh bien! Seigneur, lui dit-elle, qu'avez-vous entendu? +Kersael est-il toujours coupable, et la chaste Fatmé...</p> + +<p>—Dispensez-moi, je vous prie, répondit le sultan, de vous +répéter les forfaits que je viens d'entendre! Qu'une femme irritée +est à craindre! Qui croirait qu'un corps formé par les grâces +renfermât quelquefois un cœur pétri par les furies? Mais le +soleil ne se couchera pas demain sur mes États, qu'ils ne soient +purgés d'un monstre plus dangereux que ceux qui naissent +dans mes déserts.»</p> + +<p>Le sultan fit appeler aussitôt le grand sénéchal, et lui +ordonna de saisir Fatmé, de transférer Kersael dans un des +appartements du sérail, et d'annoncer au sénat que Sa Hautesse +se réservait la connaissance de son affaire. Ses ordres furent +exécutés dans la nuit même.</p> + +<p>Le lendemain, au point du jour, le sultan, accompagné du +sénéchal et d'un effendi, se rendit à l'appartement de Mirzoza, +et y fit amener Fatmé. Cette infortunée se précipita aux pieds de +Mangogul, avoua son crime avec toutes ses circonstances, et +conjura Mirzoza de s'intéresser pour elle. Dans ces entrefaites +on introduisit Kersael. Il n'attendait que la mort; il parut néanmoins +avec cette assurance que l'innocence seule peut donner. +Quelques mauvais plaisants dirent qu'il eût été plus consterné, +si ce qu'il était menacé de perdre en eût valu la peine. Les +femmes furent curieuses de savoir ce qui en était. Il se prosterna +respectueusement devant Sa Hautesse. Mangogul lui fit +signe de se relever; et lui tendant la main:</p> + +<p>«Vous êtes innocent, lui dit-il; soyez libre. Rendez grâces +à Brama de votre salut. Pour vous dédommager des maux que +vous avez soufferts, je vous accorde deux mille sequins de pension +sur mon trésor, et la première commanderie vacante dans +l'ordre du Crocodile.»</p> + +<p>Plus on répandait de grâces sur Kersael, plus Fatmé craignait +le supplice. Le grand sénéchal opinait à la mort par la +loi <i>si fæmina ff. de vi C. calumniatrix</i>. Le sultan inclinait pour +la prison perpétuelle. Mirzoza, trouvant trop de rigueur dans +l'un de ces jugements, et trop d'indulgence dans l'autre, condamna +le bijou de Fatmé au cadenas. L'instrument florentin lui +fut appliqué publiquement, et sur l'échafaud même dressé +pour l'exécution de Kersael. Elle passa de là dans une maison +de force, avec les matrones qui avaient décidé dans cette affaire +avec tant d'intelligence.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIX" id="CHAPITRE_XXIX"></a>CHAPITRE XXIX.</h2> + +<h3>MÉTAPHYSIQUE DE MIRZOZA.</h3> + +<h3>LES AMES.</h3> + + +<p>Tandis que Mangogul interrogeait les bijoux d'Haria, des +veuves et de Fatmé, Mirzoza avait eu le temps de préparer sa +leçon de philosophie. Une soirée que la Manimonbanda faisait +ses dévotions, qu'il n'y avait ni tables de jeu, ni cercle chez elle, +et que la favorite était presque sûre de la visite du sultan, elle +prit deux jupons noirs, en mit un à l'ordinaire, et l'autre sur ses +épaules, passa ses deux bras par les fentes, se coiffa de la perruque +du sénéchal de Mangogul et du bonnet carré de son chapelain, +et se crut habillée en philosophe, lorsqu'elle se fut +déguisée en chauve-souris.</p> + +<p>Sous cet équipage, elle se promenait en long et en large +dans ses appartements, comme un professeur du Collége royal +qui attend des auditeurs. Elle affectait jusqu'à la physionomie +sombre et réfléchie d'un savant qui médite. Mirzoza ne conserva +pas longtemps ce sérieux forcé. Le sultan entra avec quelques-uns +de ses courtisans, et fit une révérence profonde au nouveau +philosophe, dont la gravité déconcerta celle de son auditoire, et +fut à son tour déconcertée par les éclats de rire qu'elle avait +excités.</p> + +<p>«Madame, lui dit Mangogul, n'aviez-vous pas assez d'avantages +du côté de l'esprit et de la figure, sans emprunter celui de +la robe? Vos paroles auraient eu, sans elle, tout le poids que +vous leur eussiez désiré.</p> + +<p>—Il me paraît, seigneur, répondit Mirzoza, que vous ne la +respectez guère, cette robe, et qu'un disciple doit plus d'égards +à ce qui fait au moins la moitié du mérite de son maître.</p> + +<p>—Je m'aperçois, répliqua le sultan, que vous avez déjà +l'esprit et le ton de votre nouvel état. Je ne fais à présent nul +doute que votre capacité ne réponde à la dignité de votre ajustement; +et j'en attends la preuve avec impatience...</p> + +<p>—Vous serez satisfait dans la minute,» répondit Mirzoza +en s'asseyant au milieu d'un grand canapé.</p> + +<p>Le sultan et les courtisans se placèrent autour d'elle; et elle +commença:</p> + +<p>«Les philosophes du Monoémugi, qui ont présidé à l'éducation +de Votre Hautesse, ne l'ont-ils jamais entretenue de la +nature de l'âme?</p> + +<p>—Oh! très-souvent, répondit Mangogul; mais tous leurs +systèmes n'ont abouti qu'à m'en donner des notions incertaines; +et sans un sentiment intérieur qui semble me suggérer que +c'est une substance différente de la matière, ou j'en aurais nié +l'existence, ou je l'aurais confondue avec le corps. Entreprendriez-vous +de nous débrouiller ce chaos?</p> + +<p>—Je n'ai garde, reprit Mirzoza; et j'avoue que je ne suis +pas plus avancée de ce côté-là que vos pédagogues. La seule +différence qu'il y ait entre eux et moi, c'est que je suppose +l'existence d'une substance différente de la matière, et qu'ils la +tiennent pour démontrée. Mais cette substance, si elle existe, +doit être nichée quelque part. Ne vous ont-ils pas encore débité +là-dessus bien des extravagances?</p> + +<p>—Non, dit Mangogul; tous convenaient assez généralement +qu'elle réside dans la tête; et cette opinion m'a paru vraisemblable. +C'est la tête qui pense, imagine, réfléchit, juge, +dispose, ordonne; et l'on dit tous les jours d'un homme qui ne +pense pas, qu'il n'a point de cervelle, ou qu'il manque de tête.</p> + +<p>—Voilà donc, reprit la sultane, où se réduisent vos longues +études et toute votre philosophie, à supposer un fait et à l'appuyer +sur des expressions populaires. Prince, que diriez-vous +de votre premier géographe, si, présentant à Votre Hautesse la +carte de ses États, il avait mis l'orient à l'occident, ou le nord +au midi?</p> + +<p>—C'est une erreur trop grossière, répondit Mangogul; et +jamais géographe n'en a commis une pareille.</p> + +<p>—Cela peut être, continua la favorite; et en ce cas vos +philosophes ont été plus maladroits que le géographe le plus +maladroit ne peut l'être. Ils n'avaient point un vaste empire à +lever, il ne s'agissait point de fixer les limites des quatre parties +du monde; il n'était question que de descendre en eux-mêmes, +et d'y marquer le vrai lieu de leur âme. Cependant ils ont mis +l'est à l'ouest, ou le sud au nord. Ils ont prononcé que l'âme est +dans la tête, tandis que la plupart des hommes meurent sans +qu'elle ait habité ce séjour, et que sa première résidence est +dans les pieds.</p> + +<p>—Dans les pieds! interrompit le sultan; voilà bien l'idée +la plus creuse que j'aie jamais entendue.</p> + +<p>—Oui, dans les pieds, reprit Mirzoza; et ce sentiment, qui +vous paraît si fou, n'a besoin que d'être approfondi pour devenir +sensé, au contraire de tous ceux que vous admettez comme +vrais et qu'on reconnaît pour faux en les approfondissant. +Votre Hautesse convenait avec moi, tout à l'heure, que l'existence +de notre âme n'était fondée que sur le témoignage intérieur +qu'elle s'en rendait à elle-même; et je vais lui démontrer +que toutes les preuves imaginables de sentiment concourent à +fixer l'âme dans le lieu que je lui assigne.</p> + +<p>—C'est là où nous vous attendons, dit Mangogul.</p> + +<p>—Je ne demande point de grâces, continua-t-elle; et je +vous invite tous à me proposer vos difficultés.</p> + +<p>«Je vous disais donc que l'âme fait sa première résidence +dans les pieds; que c'est là qu'elle commence à exister, et que +c'est par les pieds qu'elle s'avance dans le corps. C'est à l'expérience +que j'en appellerai de ce fait; et je vais peut-être jeter +les premiers fondements d'une métaphysique expérimentale.</p> + +<p>«Nous avons tous éprouvé dans l'enfance que l'âme assoupie +reste des mois entiers dans un état d'engourdissement. Alors +les yeux s'ouvrent sans voir, la bouche sans parler, et les oreilles +sans entendre. C'est ailleurs que l'âme cherche à se détendre et +à se réveiller; c'est dans d'autres membres qu'elle exerce ses +premières fonctions; c'est avec ses pieds qu'un enfant annonce +sa formation. Son corps, sa tête et ses bras sont immobiles dans +le sein de la mère; mais ses pieds s'allongent, se replient et +manifestent son existence et ses besoins peut-être. Est-il sur le +point de naître, que deviendraient la tête, le corps et les bras? +ils ne sortiraient jamais de leur prison, s'ils n'étaient aidés par +les pieds: ce sont ici les pieds qui jouent le rôle principal, et +qui chassent devant eux le reste du corps. Tel est l'ordre de la +nature; et lorsque quelque membre veut se mêler de commander, +et que la tête, par exemple, prend la place des pieds, alors +tout s'exécute de travers; et Dieu sait ce qui en arrive quelquefois +à la mère et à l'enfant.</p> + +<p>«L'enfant est-il né, c'est encore dans les pieds que se font +les principaux mouvements. On est contraint de les assujettir, +et ce n'est jamais sans quelque indocilité de leur part. La tête est +un bloc dont on fait tout ce qu'on veut; mais les pieds sentent, +secouent le joug et semblent jaloux de la liberté qu'on leur ôte.</p> + +<p>«L'enfant est-il en état de se soutenir, les pieds font mille +efforts pour se mouvoir; ils mettent tout en action; ils commandent +aux autres membres; et les mains obéissantes vont +s'appuyer contre les murs, et se portent en avant pour prévenir +les chutes et faciliter l'action des pieds.</p> + +<p>«Où se tournent toutes les pensées d'un enfant, et quels +sont ses plaisirs, lorsque affermi sur ses jambes, ses pieds ont +acquis l'habitude de se mouvoir? C'est de les exercer, d'aller, de +venir, de courir, de sauter, de bondir. Cette turbulence nous +plaît, c'est pour nous une marque d'esprit; et nous augurons +qu'un enfant ne sera qu'un stupide, lorsque nous le voyons +indolent et morne. Voulez-vous contrister un enfant de quatre +ans, asseyez-le pour un quart d'heure, ou tenez-le emprisonné +entre quatre chaises: l'humeur et le dépit le saisiront; aussi ne +sont-ce pas seulement ses jambes que vous privez d'exercice, +c'est son âme que vous tenez captive.</p> + +<p>«L'âme reste dans les pieds jusqu'à l'âge de deux ou trois +ans; elle habite les jambes à quatre; elle gagne les genoux et les +cuisses à quinze. Alors on aime la danse, les armes, les courses, +et les autres violents exercices du corps. C'est la passion dominante +de tous les jeunes gens, et c'est la fureur de quelques-uns. +Quoi! l'âme ne résiderait pas dans les lieux où elle se +manifeste presque uniquement, et où elle éprouve ses sensations +les plus agréables? Mais si sa résidence varie dans l'enfance +et dans la jeunesse, pourquoi ne varierait-elle pas pendant +toute la vie?»</p> + +<p>Mirzoza avait prononcé cette tirade avec une rapidité qui +l'avait essoufflée. Sélim, un des favoris du sultan, profita du +moment qu'elle reprenait haleine, et lui dit: «Madame, je vais +user de la liberté que vous avez accordée de vous proposer ses +difficultés. Votre système est ingénieux, et vous l'avez présenté +avec autant de grâce que de netteté; mais je n'en suis pas +séduit au point de le croire démontré. Il me semble qu'on pourrait +vous dire que dans l'enfance même c'est la tête qui commande +aux pieds, et que c'est de là que partent les esprits, qui, +se répandant par le moyen des nerfs dans tous les autres membres, +les arrêtent ou les meuvent au gré de l'âme assise sur la +glande pinéale, ainsi qu'on voit émaner de la Sublime Porte les +ordres de Sa Hautesse qui font agir tous ses sujets.</p> + +<p>—Sans doute, répliqua Mirzoza; mais on me dirait une +chose assez obscure, à laquelle je ne répondrais que par un fait +d'expérience. On n'a dans l'enfance aucune certitude que la +tête pense, et vous-même, seigneur, qui l'avez si bonne, et qui, +dans vos plus tendres années, passiez pour un prodige de +raison, vous souvient-il d'avoir pensé pour lors? Mais vous +pourriez bien assurer que, quand vous gambadiez comme un +petit démon, jusqu'à désespérer vos gouvernantes, c'était alors +les pieds qui gouvernaient la tête.</p> + +<p>—Cela ne conclut rien, dit le sultan. Sélim était vif, et +mille enfants le sont de même. Ils ne réfléchissent point; mais +ils pensent: le temps s'écoule, la mémoire des choses s'efface, +et ils ne se souviennent plus d'avoir pensé.</p> + +<p>—Mais par où pensaient-ils? répliqua Mirzoza; car c'est là +le point de la question.</p> + +<p>—Par la tête, répondit Sélim.</p> + +<p>—Et toujours cette tête où l'on ne voit goutte, répliqua la +sultane. Laissez là votre lanterne sourde, dans laquelle vous +supposez une lumière qui n'apparaît qu'à celui qui la porte; +écoutez mon expérience, et convenez de la vérité de mon hypothèse. +Il est si constant que l'âme commence par les pieds son +progrès dans le corps, qu'il y a des hommes et des femmes en +qui elle n'a jamais remonté plus haut. Seigneur, vous avez +admiré mille fois la légèreté de Nini et le vol de Saligo; répondez-moi +donc sincèrement: croyez-vous que ces créatures aient +l'âme ailleurs que dans les jambes? Et n'avez-vous pas remarqué +que dans Volucer et Zélindor, la tête est soumise aux pieds? +La tentation continuelle d'un danseur, c'est de se considérer les +jambes. Dans tous ses pas, l'œil attentif suit la trace du pied, +et la tête s'incline respectueusement devant les pieds, ainsi que +devant Sa Hautesse, ses invincibles pachas.</p> + +<p>—Je conviens de l'observation, dit Sélim; mais je nie +qu'elle soit générale.</p> + +<p>—Aussi ne prétends-je pas, répliqua Mirzoza, que l'âme se +fixe toujours dans les pieds: elle s'avance, elle voyage, elle +quitte une partie, elle y revient pour la quitter encore; mais je +soutiens que les autres membres sont toujours subordonnés à +celui qu'elle habite. Cela varie selon l'âge, le tempérament, les +conjonctures, et de là naissent la différence des goûts, la diversité +des inclinations, et celle des caractères. N'admirez-vous pas +la fécondité de mon principe? et la multitude des phénomènes +auxquels il s'étend ne prouve-t-elle pas sa certitude?</p> + +<p>—Madame, lui répondit Sélim, si vous en faisiez l'application +à quelques-uns, nous en recevrions peut-être un degré de +conviction que nous attendons encore.</p> + +<p>—Très-volontiers, répliqua Mirzoza, qui commençait à sentir +ses avantages: vous allez être satisfait; suivez seulement le +fil de mes idées. Je ne me pique pas d'argumenter. Je parle +sentiment: c'est notre philosophie à nous autres femmes; et +vous l'entendez presque aussi bien que nous. Il est assez vraisemblable, +ajouta-t-elle, que jusqu'à huit ou dix ans l'âme occupe +les pieds et les jambes; mais alors, ou même un peu plus tard, +elle abandonne ce logis, ou de son propre mouvement, ou par +force. Par force, quand un précepteur emploie des machines +pour la chasser de son pays natal, et la conduire dans le cerveau, +où elle se métamorphose communément en mémoire et +presque jamais en jugement; c'est le sort des enfants de collége. +Pareillement, s'il arrive qu'une gouvernante imbécile se travaille +à former une jeune personne, lui farcisse l'esprit de connaissances, +et néglige le cœur et les mœurs, l'âme vole rapidement +vers la tête, s'arrête sur la langue, ou se fixe dans les +yeux, et son élève n'est qu'une babillarde ennuyeuse, ou qu'une +coquette. Ainsi, la femme voluptueuse est celle dont l'âme +occupe le bijou, et ne s'en écarte jamais.</p> + +<p>«La femme galante, celle dont l'âme est tantôt dans le bijou, +et tantôt dans les yeux.</p> + +<p>«La femme tendre, celle dont l'âme est habituellement dans +le cœur; mais quelquefois aussi dans le bijou.</p> + +<p>«La femme vertueuse, celle dont l'âme est tantôt dans la +tête, tantôt dans le cœur; mais jamais ailleurs.</p> + +<p>«Si l'âme se fixe dans le cœur, elle formera les caractères +sensibles, compatissants, vrais, généreux. Si, quittant le cœur +pour n'y plus revenir, elle se relègue dans la tête, alors elle +constituera ceux que nous traitons d'hommes durs, ingrats, +fourbes et cruels.</p> + +<p>«La classe de ceux en qui l'âme ne visite la tête que comme +une maison de campagne où son séjour n'est pas long, est très-nombreuse. +Elle est composée des petits-maîtres, des coquettes, +des musiciens, des poëtes, des romanciers, des courtisans et +de tout ce qu'on appelle les jolies femmes. Écoutez raisonner +ces êtres, et vous reconnaîtrez sur-le-champ des âmes vagabondes, +qui se ressentent des différents climats qu'elles habitent.</p> + +<p>—S'il est ainsi, dit Sélim, la nature a fait bien des inutilités. +Nos sages tiennent toutefois pour constant qu'elle n'a rien +produit en vain.</p> + +<p>—Laissons là vos sages et leurs grands mots, répondit Mirzoza, +et quant à la nature, ne la considérons qu'avec les yeux +de l'expérience, et nous en apprendrons qu'elle a placé l'âme +dans le corps de l'homme, comme dans un vaste palais, dont +elle n'occupe pas toujours le plus bel appartement. La tête et +le cœur lui sont principalement destinés, comme le centre des +vertus et le séjour de la vérité; mais le plus souvent elle s'arrête +en chemin, et préfère un galetas, un lieu suspect, une +misérable auberge, où elle s'endort dans une ivresse perpétuelle. +Ah! s'il m'était donné seulement pour vingt-quatre heures d'arranger +le monde à ma fantaisie, je vous divertirais par un +spectacle bien étrange: en un moment j'ôterais à chaque âme +les parties de sa demeure qui lui sont superflues, et vous verriez +chaque personne caractérisée par celle qui lui resterait. +Ainsi les danseurs seraient réduits à deux pieds, ou à deux +jambes tout au plus; les chanteurs à un gosier; la plupart des +femmes à un bijou; les héros et les spadassins à une main +armée; certains savants à un crâne sans cervelle; il ne resterait +à une joueuse que deux bouts de mains qui agiteraient sans +cesse des cartes; à un glouton, que deux mâchoires toujours en +mouvement; à une coquette, que deux yeux; à un débauché, +que le seul instrument de ses passions; les ignorants et les +paresseux seraient réduits à rien<a name="FNanchor_51_53" id="FNanchor_51_53"></a><a href="#Footnote_51_53" class="fnanchor">[51]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_53" id="Footnote_51_53"></a><a href="#FNanchor_51_53"><span class="label">[51]</span></a> Il nous semble qu'on ne peut se refuser à voir ici la même idée fondamentale +qui fit écrire quelques années plus tard à Diderot ses deux <i>Lettres sur les +aveugles</i> et <i>sur les sourds et muets</i>, et que la <i>statue organisée</i> de Condillac est +déjà ici en germe.</p></div> + +<p>—Pour peu que vous laissassiez de mains aux femmes, +interrompit le sultan, ceux que vous réduiriez au seul instrument +de leurs passions, seraient courus. Ce serait une chasse +plaisante à voir; et si l'on était partout ailleurs aussi avide de +ces oiseaux que dans le Congo, bientôt l'espèce en serait éteinte.</p> + +<p>—Mais les personnes tendres et sensibles, les amants +constants et fidèles, de quoi les composeriez-vous? demanda +Sélim à la favorite.</p> + +<p>—D'un cœur, répondit Mirzoza; et je sais bien, ajouta-t-elle +en regardant tendrement Mangogul, quel est celui à qui le mien +chercherait à s'unir.»</p> + +<p>Le sultan ne put résister à ce discours; il s'élança de son +fauteuil vers sa favorite: ses courtisans disparurent, et la +chaire du nouveau philosophe devint le théâtre de leurs plaisirs; +il lui témoigna à plusieurs reprises qu'il n'était pas moins +enchanté de ses sentiments que de ses discours; et l'équipage +philosophique en fut mis en désordre. Mirzoza rendit à ses +femmes les jupons noirs, renvoya au lord sénéchal son énorme +perruque, et à M. l'abbé son bonnet carré, avec assurance qu'il +serait sur la feuille à la nomination prochaine. A quoi ne fût-il +point parvenu, s'il eût été bel esprit? Une place à l'Académie +était la moindre récompense qu'il pouvait espérer; mais +malheureusement il ne savait que deux ou trois cents mots, +et n'avait jamais pu parvenir à en composer deux ritournelles.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXX" id="CHAPITRE_XXX"></a>CHAPITRE XXX.</h2> + +<h3>SUITE DE LA CONVERSATION PRÉCÉDENTE.</h3> + + +<p>Mangogul était le seul qui eût écouté la leçon de philosophie +de Mirzoza, sans l'avoir interrompue. Comme il contredisait +assez volontiers, elle en fut étonnée.</p> + +<p>«Le sultan admettrait-il mon système d'un bout à l'autre? +se disait-elle à elle-même. Non, il n'y a pas de vraisemblance +à cela. L'aurait-il trouvé trop mauvais pour daigner le combattre? +Cela pourrait être. Mes idées ne sont pas les plus justes +qu'on ait eues jusqu'à présent; d'accord: mais ce ne sont pas +non plus les plus fausses; et je pense qu'on a quelquefois imaginé +plus mal.»</p> + +<p>Pour sortir de ce doute, la favorite se détermina à questionner +Mangogul.</p> + +<p>«Eh bien! prince, lui dit-elle, que pensez-vous de mon +système.</p> + +<p>—Il est admirable, lui répondit le sultan; je n'y trouve +qu'un seul défaut.</p> + +<p>—Et quel est ce défaut? lui demanda la favorite.</p> + +<p>—C'est, dit Mangogul, qu'il est faux de toute fausseté. Il +faudrait, en suivant vos idées, que nous eussions tous des âmes; +or, voyez donc, délices de mon cœur, qu'il n'y a pas le sens +commun dans cette supposition. «J'ai une âme: voilà un animal +qui se conduit la plupart du temps comme s'il n'en avait +point; et peut-être encore n'en a-t-il point, lors même qu'il +agit comme s'il en avait une. Mais il a un nez fait comme le +mien; je sens que j'ai une âme et que je pense: donc cet +animal a une âme, et pense aussi de son côté.» Il y a mille +ans qu'on fait ce raisonnement, et il y en a tout autant qu'il +est impertinent.</p> + +<p>—J'avoue, dit la favorite, qu'il n'est pas toujours évident +que les autres pensent.</p> + +<p>—Et ajoutez, reprit Mangogul, qu'en cent occasions il est +évident qu'ils ne pensent pas.</p> + +<p>—Mais ce serait, ce me semble, aller bien vite, reprit Mirzoza, +que d'en conclure qu'ils n'ont jamais pensé, ni ne penseront +jamais. On n'est point toujours une bête pour l'avoir été +quelquefois; et Votre Hautesse...»</p> + +<p>Mirzoza craignant d'offenser le sultan, s'arrêta là tout +court.</p> + +<p>«Achevez, madame, lui dit Mangogul, je vous entends; et +Ma Hautesse n'a-t-elle jamais fait la bête, voulez-vous dire, +n'est-ce pas? Je vous répondrai que je l'ai fait quelquefois, et +que je pardonnais même alors aux autres de me prendre pour +tel; car vous vous doutez bien qu'ils n'y manquaient pas, quoiqu'ils +n'osassent pas me le dire...</p> + +<p>—Ah! prince! s'écria la favorite, si les hommes refusaient +une âme au plus grand monarque du monde, à qui en pourraient-ils +accorder une?</p> + +<p>—Trêve de compliments, dit Mangogul. J'ai déposé pour +un moment la couronne et le sceptre. J'ai cessé d'être sultan +pour être philosophe, et je puis entendre et dire la vérité. Je +vous ai, je crois, donné des preuves de l'un; et vous m'avez +insinué, sans m'offenser, et tout à votre aise, que je n'avais été +quelquefois qu'une bête. Souffrez que j'achève de remplir les +devoirs de mon nouveau caractère.»</p> + +<p>«Loin de convenir avec vous, continua-t-il, que tout ce +qui porte des pieds, des bras, des mains, des yeux et des oreilles, +comme j'en ai, possède une âme comme moi, je vous déclare +que je suis persuadé, à n'en jamais démordre, que les trois +quarts des hommes et toutes les femmes ne sont que des automates.</p> + +<p>—Il pourrait bien y avoir dans ce que vous dites là, répondit +la favorite, autant de vérité que de politesse.</p> + +<p>—Oh! dit le sultan, voilà-t-il pas que madame se fâche; et +de quoi diable vous avisez-vous de philosopher, si vous ne +voulez pas qu'on vous parle vrai? Est-ce dans les écoles qu'il +faut chercher la politesse? Je vous ai laissé vos coudées franches; +que j'aie les miennes libres, s'il vous plaît. Je vous disais donc +que vous êtes toutes des bêtes.</p> + +<p>—Oui, prince; et c'est ce qui vous restait à prouver, ajouta +Mirzoza.</p> + +<p>—C'est le plus aisé,» répondit le sultan.</p> + +<p>Alors il se mit à débiter toutes les impertinences qu'on a +dites et redites, avec le moins d'esprit et de légèreté qu'il est +possible, contre un sexe qui possède au souverain degré ces +deux qualités. Jamais la patience de Mirzoza ne fut mise à une +plus forte épreuve; et vous ne vous seriez jamais tant ennuyé +de votre vie, si je vous rapportais tous les raisonnements de +Mangogul. Ce prince, qui ne manquait pas de bon sens, fut ce +jour-là d'une absurdité qui ne se conçoit pas. Vous en allez +juger.</p> + +<p>«Il est si vrai, morbleu, disait-il, que la femme n'est qu'un +animal, que je gage qu'en tournant l'anneau de Cucufa sur ma +jument, je la fais parler comme une femme.</p> + +<p>—Voilà, sans contredit, lui répondit Mirzoza, l'argument le +plus fort qu'on ait fait et qu'on fera jamais contre nous.»</p> + +<p>Puis elle se mit à rire comme une folle. Mangogul, dépité +de ce que ses ris ne finissaient point, sortit brusquement, résolu +de tenter la bizarre expérience qui s'était présentée à son imagination.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXI" id="CHAPITRE_XXXI"></a>CHAPITRE XXXI.</h2> + +<h3>TREIZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>LA PETITE JUMENT.</h3> + + +<p>Je ne suis pas grand faiseur de portraits. J'ai épargné au +lecteur celui de la sultane favorite; mais je ne me résoudrai +jamais à lui faire grâce de celui de la jument du sultan. Sa +taille était médiocre; elle se tenait assez bien; on lui reprochait +seulement de laisser un peu tomber sa tête en devant. Elle +avait le poil blond, l'œil bleu, le pied petit, la jambe sèche, le +jarret ferme et la croupe légère. On lui avait appris longtemps +à danser; et elle faisait la révérence comme un président à la +messe rouge. C'était en somme une assez jolie bête; douce surtout: +on la montait aisément; mais il fallait être excellent +écuyer pour n'en être pas désarçonné. Elle avait appartenu au +sénateur Aaron; mais un beau soir, voilà la petite quinteuse qui +prend le mors aux dents, jette monsieur le rapporteur les +quatre fers en l'air et s'enfuit à toute bride dans les haras du +sultan, emportant sur son dos, selle, bride, harnais, housse et +caparaçon de prix, qui lui allaient si bien, qu'on ne jugea pas +à propos de les renvoyer.</p> + +<p>Mangogul descendit dans ses écuries, accompagné de son +premier secrétaire Ziguezague.</p> + +<p>«Écoutez attentivement, lui dit-il, et écrivez...»</p> + +<p>A l'instant il tourna sa bague sur la jument, qui se mit à +sauter, caracoler, ruer, volter en hennissant sous queue...</p> + +<p>«A quoi pensez-vous? dit le prince à son secrétaire: écrivez +donc...</p> + +<p>—Sultan, répondit Ziguezague, j'attends que Votre Hautesse +commence...</p> + +<p>—Ma jument, dit Mangogul, vous dictera pour cette fois; +écrivez.»</p> + +<p>Ziguezague, que cet ordre humiliait trop, à son avis, prit +la liberté de représenter au sultan qu'il se tiendrait toujours +fort honoré d'être son secrétaire, mais non celui de sa jument...</p> + +<p>«Écrivez, vous dis-je, lui réitéra le sultan.</p> + +<p>—Prince, je ne puis, répliqua Ziguezague; je ne sais point +l'orthographe de ces sortes de mots...</p> + +<p>—Écrivez toujours, dit encore le sultan...</p> + +<p>—Je suis au désespoir de désobéir à Votre Hautesse, ajouta +Ziguezague; mais...</p> + +<p>—Mais, vous êtes un faquin, interrompit Mangogul irrité +d'un refus si déplacé; sortez de mon palais, et n'y reparaissez +point.»</p> + +<p>Le pauvre Ziguezague disparut, instruit, par son expérience, +qu'un homme de cœur ne doit point entrer chez la plupart des +grands, ou doit laisser ses sentiments à la porte. On appela son +second. C'était un Provençal franc, honnête, mais surtout +désintéressé. Il vola où il crut que son devoir et sa fortune +l'appelaient, fit un profond salut au sultan, un plus profond +à sa jument et écrivit tout ce qu'il plut à la cavale de dicter.</p> + +<p>On trouvera bon que je renvoie ceux qui seront curieux de +son discours aux archives du Congo. Le prince en fit distribuer +sur-le-champ des copies à tous ses interprètes et professeurs +en langues étrangères, tant anciennes que modernes. L'un dit +que c'était une scène de quelque vieille tragédie grecque qui +lui paraissait fort touchante; un autre parvint, à force de tête, +à découvrir que c'était un fragment important de la théologie +des Égyptiens; celui-ci prétendait que c'était l'exorde de l'oraison +funèbre d'Annibal en carthaginois; celui-là assura que la +pièce était écrite en chinois, et que c'était une prière fort dévote +à Confucius.</p> + +<p>Tandis que les érudits impatientaient le sultan avec leurs +savantes conjectures, il se rappela les voyages de Gulliver, et ne +douta point qu'un homme qui avait séjourné aussi longtemps +que cet Anglais dans une île où les chevaux ont un gouvernement, +des lois, des rois, des dieux, des prêtres, une religion, +des temples et des autels, et qui paraissait si parfaitement +instruit de leurs mœurs et de leurs coutumes, n'eût une intelligence +parfaite de leur langue. En effet Gulliver lut et interpréta +tout courant le discours de la jument malgré les fautes +d'écriture dont il fourmillait. C'est même la seule bonne traduction +qu'on ait dans tout le Congo. Mangogul apprit, à sa propre +satisfaction et à l'honneur de son système, que c'était un +abrégé historique des amours d'un vieux pacha à trois queues +avec une petite jument, qui avait été saillie par une multitude +innombrable de baudets, avant lui; anecdote singulière, mais +dont la vérité n'était ignorée, ni du sultan, ni d'aucun autre, à +la cour, à Banza et dans le reste de l'empire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a>CHAPITRE XXXII.</h2> + +<h3>LE MEILLEUR PEUT-ÊTRE, ET LE MOINS LU +DE CETTE HISTOIRE.</h3> + +<h3>RÊVE DE MANGOGUL, OU VOYAGE DANS LA RÉGION +DES HYPOTHÈSES.</h3> + + +<p>«Ahi! dit Mangogul en bâillant et se frottant les yeux, j'ai +mal à la tête. Qu'on ne me parle jamais de philosophie; ces +conversations sont malsaines. Hier, je me couchai sur des idées +creuses, et au lieu de dormir en sultan, mon cerveau a plus +travaillé que ceux de mes ministres ne travailleront en un an. +Vous riez; mais pour vous convaincre que je n'exagère point et +me venger de la mauvaise nuit que vos raisonnements m'ont +procurée, vous allez essuyer mon rêve tout du long.</p> + +<p>«Je commençais à m'assoupir et mon imagination à prendre +son essor, lorsque je vis bondir à mes côtés un animal singulier. +Il avait la tête de l'aigle, les pieds du griffon, le corps du +cheval et la queue du lion. Je le saisis malgré ses caracoles, et, +m'attachant à sa crinière, je sautai légèrement sur son dos. +Aussitôt il déploya de longues ailes qui partaient de ses flancs +et je me sentis porter dans les airs avec une vitesse incroyable.</p> + +<p>«Notre course avait été longue, lorsque j'aperçus, dans le +vague de l'espace, un édifice suspendu comme par enchantement. +Il était vaste. Je ne dirai point qu'il péchât par les fondements, +car il ne portait sur rien. Ses colonnes, qui n'avaient +pas un demi-pied de diamètre, s'élevaient à perte de vue et soutenaient +des voûtes qu'on ne distinguait qu'à la faveur des jours +dont elles étaient symétriquement percées.</p> + +<p>«C'est à l'entrée de cet édifice que ma monture s'arrêta. Je +balançai d'abord à mettre pied à terre, car je trouvais moins de +hasard à voltiger sur mon hippogriffe qu'à me promener sous +ce portique. Cependant, encouragé par la multitude de ceux qui +l'habitaient et par une sécurité remarquable qui régnait sur tous +les visages, je descends, je m'avance, je me jette dans la foule +et je considère ceux qui la faisaient.</p> + +<p>«C'étaient des vieillards, ou bouffis, ou fluets, sans embonpoint +et sans force et presque tous contrefaits. L'un avait la +tête trop petite, l'autre les bras trop courts. Celui-ci péchait +par le corps, celui-là manquait par les jambes. La plupart +n'avaient point de pieds et n'allaient qu'avec des béquilles. Un +souffle les faisait tomber, et ils demeuraient à terre jusqu'à ce +qu'il prît envie à quelque nouveau débarqué de les relever. +Malgré tous ces défauts, ils plaisaient au premier coup d'œil. +Ils avaient dans la physionomie je ne sais quoi d'intéressant et +de hardi. Ils étaient presque nus, car tout leur vêtement consistait +en un petit lambeau d'étoffe qui ne couvrait pas la centième +partie de leur corps.</p> + +<p>«Je continue de fendre la presse et je parviens au pied d'une +tribune à laquelle une grande toile d'araignée servait de dais. +Du reste, sa hardiesse répondait à celle de l'édifice. Elle me +parut posée comme sur la pointe d'une aiguille et s'y soutenir +en équilibre. Cent fois je tremblai pour le personnage qui l'occupait. +C'était un vieillard à longue barbe, aussi sec et plus nu +qu'aucun de ses disciples. Il trempait, dans une coupe pleine +d'un fluide subtil, un chalumeau qu'il portait à sa bouche et +soufflait des bulles à une foule de spectateurs qui l'environnaient +et qui travaillaient à les porter jusqu'aux nues.</p> + +<p>«—Où suis-je? me dis-je à moi-même, confus de ces puérilités. +Que veut dire ce souffleur avec ses bulles et tous ces +enfants décrépits occupés à les faire voler? Qui me développera +ces choses?...» Les petits échantillons d'étoffes m'avaient +encore frappé, et j'avais observé que plus ils étaient grands +moins ceux qui les portaient s'intéressaient aux bulles. Cette +remarque singulière m'encouragea à aborder celui qui me paraîtrait +le moins déshabillé.</p> + +<p>«J'en vis un dont les épaules étaient à moitié couvertes de +lambeaux si bien rapprochés que l'art dérobait aux yeux les coutures. +Il allait et venait dans la foule, s'embarrassant assez peu +de ce qui s'y passait. Je lui trouvai l'air affable, la bouche +riante, la démarche noble, le regard doux, et j'allai droit à lui.</p> + +<p>«—Qui êtes-vous? où suis-je? et qui sont tous ces gens? lui +demandai-je sans façon.</p> + +<p>«—Je suis Platon, me répondit-il. Vous êtes dans la région +des hypothèses, et ces gens-là sont des systématiques.</p> + +<p>«—Mais par quel hasard, lui répliquai-je, le divin Platon +se trouve-t-il ici? et que fait-il parmi ces insensés?...</p> + +<p>«—Des recrues, me dit-il. J'ai loin de ce portique un petit +sanctuaire où je conduis ceux qui reviennent des systèmes.</p> + +<p>«—Et à quoi les occupez-vous?</p> + +<p>«—A connaître l'homme, à pratiquer la vertu et à sacrifier +aux grâces...</p> + +<p>«—Ces occupations sont belles; mais que signifient tous +ces petits lambeaux d'étoffes par lesquels vous ressemblez +mieux à des gueux qu'à des philosophes?</p> + +<p>«—Que me demandez-vous là, dit-il en soupirant, et quel +souvenir me rappelez-vous? Ce temple fut autrefois celui de +la philosophie. Hélas! que ces lieux sont changés! La chaire +de Socrate était dans cet endroit...</p> + +<p>«—Quoi donc! lui dis-je en l'interrompant, Socrate avait-il +un chalumeau et soufflait-il aussi des bulles?...</p> + +<p>«—Non, non, me répondit Platon; ce n'est pas ainsi qu'il +mérita des dieux le nom du plus sage des hommes; c'est à +faire des têtes, c'est à former des cœurs, qu'il s'occupa tant +qu'il vécut. Le secret s'en perdit à sa mort. Socrate mourut, +et les beaux jours de la philosophie passèrent. Ces pièces +d'étoffes, que ces systématiques mêmes se font honneur de +porter, sont des lambeaux de son habit. Il avait à peine les +yeux fermés, que ceux qui aspiraient au titre de philosophes +se jetèrent sur sa robe et la déchirèrent.</p> + +<p>«—J'entends, repris-je, et ces pièces leur ont servi d'étiquette +à eux et à leur longue postérité...</p> + +<p>«—Qui rassemblera ces morceaux, continua Platon, et nous +restituera la robe de Socrate?»</p> + +<p>«Il en était à cette exclamation pathétique lorsque j'entrevis +dans l'éloignement un enfant qui marchait vers nous à pas +lents mais assurés. Il avait la tête petite, le corps menu, les +bras faibles et les jambes courtes; mais tous ses membres grossissaient +et s'allongeaient à mesure qu'il s'avançait. Dans le +progrès de ses accroissements successifs, il m'apparut sous cent +formes diverses; je le vis diriger vers le ciel un long télescope, +estimer à l'aide d'un pendule la chute des corps<a name="FNanchor_52_54" id="FNanchor_52_54"></a><a href="#Footnote_52_54" class="fnanchor">[52]</a>, constater avec +un tube rempli de mercure la pesanteur de l'air<a name="FNanchor_53_55" id="FNanchor_53_55"></a><a href="#Footnote_53_55" class="fnanchor">[53]</a>, et, le prisme +à la main, décomposer la lumière<a name="FNanchor_54_56" id="FNanchor_54_56"></a><a href="#Footnote_54_56" class="fnanchor">[54]</a>. C'était alors un énorme +colosse; sa tête touchait aux cieux, ses pieds se perdaient dans +l'abîme et ses bras s'étendaient de l'un à l'autre pôle. Il secouait +de la main droite un flambeau dont la lumière se répandait au +loin dans les airs, éclairait au fond des eaux et pénétrait dans +les entrailles de la terre.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_54" id="Footnote_52_54"></a><a href="#FNanchor_52_54"><span class="label">[52]</span></a> Galilée.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_55" id="Footnote_53_55"></a><a href="#FNanchor_53_55"><span class="label">[53]</span></a> Pascal.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_56" id="Footnote_54_56"></a><a href="#FNanchor_54_56"><span class="label">[54]</span></a> Newton.</p></div> + +<p>«—Quelle est, demandai-je à Platon, cette figure gigantesque +qui vient à nous?</p> + +<p>«—Reconnaissez l'Expérience, me répondit-il; c'est elle-même.»</p> + +<p>«A peine m'eut-il fait cette courte réponse, que je vis l'Expérience +approcher et les colonnes du portique des hypothèses +chanceler, ses voûtes s'affaisser et son pavé s'entr'ouvrir sous nos +pieds.</p> + +<p>«—Fuyons, me dit encore Platon; fuyons; cet édifice n'a +plus qu'un moment à durer.»</p> + +<p>«A ces mots, il part; je le suis. Le colosse arrive, frappe le +portique, il s'écroule avec un bruit effroyable, et je me réveille<a name="FNanchor_55_57" id="FNanchor_55_57"></a><a href="#Footnote_55_57" class="fnanchor">[55]</a>.»</p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_57" id="Footnote_55_57"></a><a href="#FNanchor_55_57"><span class="label">[55]</span></a> Cette seule page du roman rachète bien, pour nous, quelques-unes des +autres, et s'il fallait les autres pour faire lire celle-là, on a quelques raisons +d'être indulgent.</p></div> + +<hr class="empty" /> + +<p>—Ah! prince, s'écria Mirzoza, c'est à faire à vous de rêver. +Je serais fort aise que vous eussiez passé une bonne nuit; mais +à présent que je sais votre rêve, je serais bien fâchée que vous +ne l'eussiez point eu.</p> + +<p>—Madame, lui dit Mangogul, je connais des nuits mieux +employées que celle de ce rêve qui vous plaît tant; et si j'avais +été le maître de mon voyage, il y a toute apparence que, n'espérant +point vous trouver dans la région des hypothèses, j'aurais +tourné mes pas ailleurs. Je n'aurais point actuellement le mal +de tête qui m'afflige, ou du moins j'aurais lieu de m'en consoler.</p> + +<p>—Prince, lui répondit Mirzoza, il faut espérer que ce ne sera +rien et qu'un ou deux essais de votre anneau vous en délivreront.</p> + +<p>—Il faut voir,» dit Mangogul.</p> + +<p>La conversation dura quelques moments encore entre le sultan +et Mirzoza; et il ne la quitta que sur les onze heures, pour +devenir ce que l'on verra dans le chapitre suivant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a>CHAPITRE XXXIII.</h2> + +<h3>QUATORZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>LE BIJOU MUET.</h3> + + +<p>De toutes les femmes qui brillaient à la cour du sultan, +aucune n'avait plus de grâces et d'esprit que la jeune Églé, +femme du grand échanson de Sa Hautesse. Elle était de toutes +les parties de Mangogul, qui aimait la légèreté de sa conversation; +et comme s'il ne dût point y avoir de plaisirs et d'amusements +partout où Églé ne se trouvait point, Églé était encore de +toutes les parties des grands de sa cour. Bals, spectacles, cercles, +festins, petits soupers, chasse, jeux; partout on voulait +Églé; on la rencontrait partout; il semblait que le goût des +amusements la multipliât au gré de ceux qui la désiraient. Il n'est +donc pas besoin que je dise que, s'il n'y avait aucune femme +autant souhaitée qu'Églé, il n'y en avait point d'aussi répandue.</p> + +<p>Elle avait toujours été poursuivie d'une foule de soupirants, +et l'on s'était persuadé qu'elle ne les avait pas tous maltraités. +Soit inadvertance, soit facilité de caractère, ses simples politesses +ressemblaient souvent à des attentions marquées, et ceux +qui cherchaient à lui plaire supposaient quelquefois de la tendresse +dans des regards où elle n'avait jamais prétendu mettre +plus que de l'affabilité. Ni caustique, ni médisante, elle n'ouvrait +la bouche que pour dire des choses flatteuses, et c'était +avec tant d'âme et de vivacité, qu'en plusieurs occasions ses +éloges avaient fait naître le soupçon qu'elle avait un choix à justifier; +c'est-à-dire que ce monde dont Églé faisait l'ornement +et les délices n'était pas digne d'elle.</p> + +<p>On croirait aisément qu'une femme en qui l'on n'avait peut-être +à reprendre qu'un excès de bonté, ne devait point avoir +d'ennemis. Cependant elle en eut, et de cruels. Les dévotes de +Banza lui trouvèrent un air trop libre, je ne sais quoi de dissipé +dans le maintien; ne virent dans sa conduite que la fureur des +plaisirs du siècle; en conclurent que ses mœurs étaient au +moins équivoques et le suggérèrent charitablement à qui voulut +les entendre.</p> + +<p>Les femmes de la cour ne la traitèrent pas plus favorablement. +Elles suspectèrent les liaisons d'Églé, lui donnèrent des +amants, l'honorèrent même de quelques grandes aventures, la +mirent pour quelque chose dans d'autres; on savait des détails, +on citait des témoins. «Eh! bon, se disait-on à l'oreille, on l'a +surprise tête à tête avec Melraïm dans un des bosquets du grand +parc. Églé ne manque pas d'esprit, ajouta-t-on; mais Melraïm +en a trop pour s'amuser de ses discours, à dix heures du soir, +dans un bosquet...</p> + +<p>—Vous vous trompez, répondait un petit-maître; je me suis +promené cent fois sur la brune avec elle, et je m'en suis assez +bien trouvé. Mais à propos, savez-vous que Zulémar est assidu +à sa toilette?...</p> + +<p>—Sans doute, nous le savons, et qu'elle ne fait de toilette +que quand son mari est de service chez le sultan...</p> + +<p>—Le pauvre Célébi, continuait une autre, sa femme l'affiche, +en vérité, avec cette aigrette et ces boucles qu'elle a reçues du +pacha Ismael...</p> + +<p>—Est-il bien vrai, madame?...</p> + +<p>—C'est la vérité pure: je le tiens d'elle-même; mais, au +nom de Brama, que ceci ne nous passe point; Églé est mon +amie, et je serais bien fâchée...</p> + +<p>—Hélas! s'écriait douloureusement une troisième: la pauvre +petite créature se perd de gaieté de cœur. C'est dommage pourtant. +Mais aussi vingt intrigues à la fois; cela me paraît fort.»</p> + +<p>Les petits-maîtres ne la ménageaient pas davantage. L'un +racontait une partie de chasse où ils s'étaient égarés ensemble. +Un autre dissimulait, par respect pour le sexe, les suites d'une +conversation fort vive qu'il avait eue sous le masque avec elle, +dans un bal où il l'avait accrochée. Celui-ci faisait l'éloge de son +esprit et de ses charmes, et le terminait en montrant son portrait, +qu'à l'en croire il tenait de la meilleure main. «Ce portrait, +disait celui-là, est plus ressemblant que celui dont elle a +fait présent à Jénaki.»</p> + +<p>Ces discours passèrent jusqu'à son époux. Célébi aimait sa +femme, mais décemment toutefois, et sans que personne en eût +le moindre soupçon; il se refusa d'abord aux premiers rapports; +mais on revint à la charge, et de tant de côtés, qu'il crut ses +amis plus clairvoyants que lui: plus il avait accordé de liberté +à Églé, plus il eut de soupçon qu'elle en avait abusé. La jalousie +s'empara de son âme. Il commença par gêner sa femme. Églé +souffrit d'autant plus impatiemment ce changement de procédé +qu'elle se sentait innocente. Sa vivacité et les conseils de ses +bonnes amies la précipitèrent dans des démarches inconsidérées +qui mirent toutes les apparences contre elle et qui pensèrent lui +coûter la vie. Le violent Célébi roula quelque temps dans sa +tête mille projets de vengeance, et le fer, et le poison, et le +lacet fatal, et se détermina pour un supplice plus lent et plus +cruel, une retraite dans ses terres. C'est une mort véritable pour +une femme de cour. En un mot, les ordres sont donnés; un soir +Églé apprend son sort: on est insensible à ses larmes; on +n'écoute plus ses raisons; et la voilà reléguée à quatre-vingts +lieues de Banza, dans un vieux château, où on ne lui laisse pour +toute compagnie que deux femmes et quatre eunuques noirs qui +la gardent à vue.</p> + +<p>A peine fut-elle partie, qu'elle fut innocente. Les petits-maîtres +oublièrent ses aventures, les femmes lui pardonnèrent +son esprit et ses charmes, et tout le monde la plaignit. Mangogul +apprit, de la bouche même de Célébi, les motifs de la +terrible résolution qu'il avait prise contre sa femme, et parut +seul l'approuver.</p> + +<p>Il y avait près de six mois que la malheureuse Églé gémissait +dans son exil, lorsque l'aventure de Kersael arriva. Mirzoza +souhaitait qu'elle fût innocente, mais elle n'osait s'en flatter. +Cependant elle dit un jour au sultan: «Votre anneau, qui vient +de conserver la vie à Kersael, ne pourrait-il pas finir l'exil +d'Églé? Mais je n'y pense pas; il faudrait pour cela consulter +son bijou; et la pauvre recluse périt d'ennui à quatre-vingts +lieues d'ici...</p> + +<p>—Vous intéressez-vous beaucoup, lui répondit Mangogul, +au sort d'Églé?</p> + +<p>—Oui, prince; surtout si elle est innocente, dit Mirzoza...</p> + +<p>—Vous en aurez des nouvelles avant une heure d'ici, +répliqua Mangogul. Ne vous souvient-il plus des propriétés de +ma bague?...»</p> + +<p>A ces mots, il passa dans ses jardins, tourna son anneau et +se trouva en moins de quinze minutes dans le parc du château +qu'habitait Églé.</p> + +<p>Il y découvrit Églé seule et accablée de douleur; elle avait +la tête appuyée sur sa main; elle proférait tendrement le nom +de son époux, et elle arrosait de ses larmes un gazon sur lequel +elle était assise. Mangogul s'approcha d'elle en tournant son +anneau, et le bijou d'Églé dit tristement: «J'aime Célébi.» Le +sultan attendit la suite; mais la suite ne venant point, il s'en +prit à son anneau, qu'il frotta deux ou trois fois contre son +chapeau, avant que de le diriger sur Églé; mais sa peine fut +inutile. Le bijou reprit: «J'aime Célébi;» et s'arrêta tout +court.</p> + +<p>«Voilà, dit le sultan, un bijou bien discret. Voyons encore +et serrons-lui de plus près le bouton.» En même temps il +donna à sa bague toute l'énergie qu'elle pouvait recevoir, et la +tourna subitement sur Églé; mais son bijou resta muet. Il garda +constamment le silence, ou ne l'interrompit que pour répéter +ces paroles plaintives: «J'aime Célébi, et n'en ai jamais aimé +d'autres.»</p> + +<p>Mangogul prit son parti et revint en quinze minutes chez +Mirzoza.</p> + +<p>«Quoi! prince, dit-elle, déjà de retour? Eh bien! qu'avez-vous +appris? Rapportez-vous matière à nos conversations?...</p> + +<p>—Je ne rapporte rien, lui répondit le sultan.</p> + +<p>—Quoi! rien?</p> + +<p>—Précisément rien. Je n'ai jamais entendu de bijou plus +taciturne, et n'en ai pu tirer que ces mots: «J'aime Célébi; +j'aime Célébi, et n'en ai jamais aimé d'autres.»</p> + +<p>—Ah! prince, reprit vivement Mirzoza, que me dites-vous +là? Quelle heureuse nouvelle! Voilà donc enfin une femme sage. +Souffrirez-vous qu'elle soit plus longtemps malheureuse?</p> + +<p>—Non, répondit Mangogul: son exil va finir, mais ne +craignez-vous point que ce soit aux dépens de sa vertu? Églé +est sage; mais voyez, délices de mon cœur, ce que vous exigez +de moi; que je la rappelle à ma cour, afin qu'elle continue de +l'être; cependant vous serez satisfaite.»</p> + +<p>Le sultan manda sur-le-champ Célébi, et lui dit qu'ayant +approfondi les bruits répandus sur le compte d'Églé, il les avait +reconnus faux, calomnieux, et qu'il lui ordonnait de la ramener +à la cour. Célébi obéit et présenta sa femme à Mangogul: elle +voulut se jeter aux pieds de Sa Hautesse; mais le sultan l'arrêtant:</p> + +<p>«Madame, lui dit-il, remerciez Mirzoza. Son amitié pour +vous m'a déterminé à éclaircir la vérité des faits qu'on vous +imputait. Continuez d'embellir ma cour; mais souvenez-vous +qu'une jolie femme se fait quelquefois autant de tort par des +imprudences que par des aventures.»</p> + +<p>Dès le lendemain Églé reparut chez la Manimonbanda, qui +l'accueillit d'un sourire. Les petits-maîtres redoublèrent auprès +d'elle de fadeurs, et les femmes coururent toutes l'embrasser, la +féliciter, et recommencèrent de la déchirer.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV"></a>CHAPITRE XXXIV.</h2> + +<h3>MANGOGUL AVAIT-IL RAISON?</h3> + + +<p>Depuis que Mangogul avait reçu le présent fatal de Cucufa, +les ridicules et les vices du sexe étaient devenus la matière éternelle +de ses plaisanteries: il ne finissait pas; et la favorite en +fut souvent ennuyée. Mais deux effets cruels de l'ennui sur +Mirzoza, ainsi que sur bien d'autres qu'elle, c'était de la mettre +en mauvaise humeur, et de jeter de l'aigreur dans ses propos. +Alors malheur à ceux qui l'approchaient! elle ne distinguait +personne; et le sultan même n'était pas épargné.</p> + +<p>«Prince, lui disait-elle un jour dans un de ces moments +fâcheux, vous qui savez tant de choses, vous ignorez peut-être +la nouvelle du jour...</p> + +<p>—Et quelle est-elle? demanda Mangogul...</p> + +<p>—C'est que vous apprenez par cœur, tous les matins, trois +pages de Brantôme ou d'Ouville<a name="FNanchor_56_58" id="FNanchor_56_58"></a><a href="#Footnote_56_58" class="fnanchor">[56]</a>: on n'assure pas de ces deux +profonds écrivains quel est le préféré...</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_58" id="Footnote_56_58"></a><a href="#FNanchor_56_58"><span class="label">[56]</span></a> Allusion aux rapports de Berrier, lieutenant de police.</p></div> + +<p>—On se trompe, madame, répondit Mangogul, c'est le Crébillon +qui...</p> + +<p>—Oh! ne vous défendez pas de cette lecture, interrompit la +favorite. Les nouvelles médisances qu'on fait de nous sont si +maussades, qu'il vaut encore mieux réchauffer les vieilles. Il y a +vraiment de fort bonnes choses dans ce Brantôme; si vous +joigniez à ses historiettes trois ou quatre chapitres de Bayle, +vous auriez incessamment à vous seul autant d'esprit que le +marquis D'...<a name="FNanchor_57_59" id="FNanchor_57_59"></a><a href="#Footnote_57_59" class="fnanchor">[57]</a> et le chevalier de Mouhi. Cela répandrait dans +vos entretiens une variété surprenante. Lorsque vous auriez +équipé les femmes de toutes pièces, vous tomberiez sur les +Pagodes; des Pagodes, vous reviendriez sur les femmes. En +vérité, il ne vous manque qu'un petit recueil d'impiétés pour +être tout à fait amusant.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_59" id="Footnote_57_59"></a><a href="#FNanchor_57_59"><span class="label">[57]</span></a> D'Argens?</p></div> + +<p>—Vous avez raison, madame, lui répondit Mangogul, et je +m'en ferai pourvoir. Celui qui craint d'être dupe dans ce monde +et dans l'autre ne peut trop se méfier de la puissance des +Pagodes, de la probité des hommes, et de la sagesse des +femmes.</p> + +<p>—C'est donc, à votre avis, quelque chose de bien équivoque +que cette sagesse?... reprit Mirzoza.</p> + +<p>—Au delà de tout ce que vous imaginez, répondit Mangogul.</p> + +<p>—Prince, repartit Mirzoza, vous m'avez donné cent fois vos +ministres pour les plus honnêtes gens du Congo. J'ai tant +essuyé les éloges de votre sénéchal, des gouverneurs de vos +provinces, de vos secrétaires, de votre trésorier, en un mot de +tous vos officiers, que je suis en état de vous les répéter mot +pour mot. Il est étrange que l'objet de votre tendresse soit seul +excepté de la bonne opinion que vous avez conçue de ceux qui +ont l'honneur de vous approcher.</p> + +<p>—Et qui vous a dit que cela soit? lui répliqua le sultan. +Songez donc, madame, que vous n'entrez pour rien dans les +discours, vrais ou faux, que je tiens des femmes, à moins qu'il +ne vous plaise de représenter le sexe en général...</p> + +<p>—Je ne le conseillerais pas à madame, ajouta Sélim, qui +était présent à cette conversation. Elle n'y pourrait gagner que +des défauts.</p> + +<p>—Je ne reçois point, répondit Mirzoza, les compliments +que l'on m'adresse aux dépens de mes semblables. Quand on +s'avise de me louer, je voudrais qu'il n'en coûtât rien à personne. +La plupart des galanteries qu'on nous débite ressemblent +aux fêtes somptueuses que Votre Hautesse reçoit de ses pachas: +ce n'est jamais qu'à la charge du public.</p> + +<p>—Laissons cela, dit Mangogul. Mais en bonne foi, n'êtes-vous +pas convaincue que la vertu des femmes du Congo n'est +qu'une chimère? Voyez donc, délices de mon âme, quelle est +aujourd'hui l'éducation à la mode, quels exemples les jeunes +personnes reçoivent de leurs mères, et comment on vous coiffe +une jolie femme du préjugé que de se renfermer dans son +domestique, régler sa maison et s'en tenir à son époux, c'est +mener une vie lugubre, périr d'ennui et s'enterrer toute vive. +Et puis, nous sommes si entreprenants, nous autres hommes, et +une jeune enfant sans expérience est si comblée de se voir +entreprise. J'ai prétendu que les femmes sages étaient rares, +excessivement rares; et loin de m'en dédire, j'ajouterais volontiers +qu'il est surprenant qu'elles ne le soient pas davantage. +Demandez à Sélim ce qu'il en pense.</p> + +<p>—Prince, répondit Mirzoza, Sélim doit trop à notre sexe pour +le déchirer impitoyablement.</p> + +<p>—Madame, dit Sélim, Sa Hautesse, à qui il n'a pas été possible +de rencontrer des cruelles, doit naturellement penser des +femmes comme elle fait; et vous, qui avez la bonté de juger des +autres par vous-même, n'en pouvez guère avoir d'autres idées +que celles que vous défendez. J'avouerai cependant que je ne +suis pas éloigné de croire qu'il y a des femmes de jugement à +qui les avantages de la vertu sont connus par expérience, et que +la réflexion a éclairées sur les suites fâcheuses du désordre; des +femmes heureusement nées, bien élevées, qui ont appris à +sentir leur devoir, qui l'aiment, et qui ne s'en écarteront jamais.</p> + +<p>—Et sans se perdre en raisonnements, ajouta la favorite, +Églé, vive, aimable, charmante, n'est-elle pas en même temps +un modèle de sagesse? Prince, vous n'en pouvez douter, et tout +Banza le sait de votre bouche: or, s'il y a une femme sage, il +peut y en avoir mille.</p> + +<p>—Oh! pour la possibilité, dit Mangogul, je ne la dispute point.</p> + +<p>—Mais si vous convenez qu'elles sont possibles, reprit Mirzoza, +qui vous a révélé qu'elles n'existaient pas?</p> + +<p>—Rien que leurs bijoux, répondit le sultan. Je conviens +toutefois que ce témoignage n'est pas de la force de votre argument. +Que je devienne taupe si vous ne l'avez pris à quelque +bramine. Faites appeler le chapelain de la Manimonbanda, et il +vous dira que vous m'avez prouvé l'existence des femmes sages, +à peu près comme on démontre celle de Brama en Braminologie. +Par hasard, n'auriez-vous point fait un cours dans cette sublime +école avant que d'entrer au sérail?</p> + +<p>—Point de mauvaises plaisanteries, reprit Mirzoza. Je ne +conclus pas seulement de la possibilité; je pars d'un fait, d'une +expérience.</p> + +<p>—Oui, continua Mangogul, d'un fait mutilé, d'une expérience +isolée, tandis que j'ai pour moi une foule d'essais que +vous connaissez bien; mais je ne veux point ajouter à votre +humeur par une plus longue contradiction.</p> + +<p>—Il est heureux, dit Mirzoza d'un ton chagrin, qu'au bout +de deux heures vous vous lassiez de me persécuter.</p> + +<p>—Si j'ai commis cette faute, répondit Mangogul, je vais +tâcher de la réparer. Madame, je vous abandonne tous mes avantages +passés; et si je rencontre dans la suite des épreuves qui me +restent à tenter, une seule femme vraiment et constamment sage...</p> + +<p>—Que ferez-vous? interrompit vivement Mirzoza...</p> + +<p>—Je publierai, si vous voulez, que je suis enchanté de votre +raisonnement sur la possibilité des femmes sages; j'accréditerai +votre logique de tout mon pouvoir, et je vous donnerai mon +château d'Amara, avec toutes les porcelaines de Saxe dont il est +orné, sans en excepter le petit sapajou en émail et les autres colifichets +précieux qui me viennent du cabinet de M<sup>me</sup> de Vérue<a name="FNanchor_58_60" id="FNanchor_58_60"></a><a href="#Footnote_58_60" class="fnanchor">[58]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_60" id="Footnote_58_60"></a><a href="#FNanchor_58_60"><span class="label">[58]</span></a> Le cabinet et la bibliothèque de M<sup>me</sup> de Verrue furent célèbres. La bibliothèque +était surtout très-nombreuse et les livres aux armes de la comtesse sont +encore assez recherchés.</p></div> + +<p>—Prince, dit Mirzoza, je me contenterai des porcelaines, du +château et du petit sapajou.</p> + +<p>—Soit, répondit Mangogul; Sélim nous jugera. Je ne +demande que quelque délai avant que d'interroger le bijou +d'Églé. Il faut bien laisser à l'air de la cour et à la jalousie de +son époux le temps d'opérer.»</p> + +<p>Mirzoza accorda le mois à Mangogul; c'était la moitié plus +qu'il ne demandait; et ils se séparèrent également remplis d'espérance. +Tout Banza l'eût été de paris pour et contre, si la promesse +du sultan se fût divulguée. Mais Sélim se tut, et Mangogul +se mit clandestinement en devoir de gagner ou de perdre. Il +sortait de l'appartement de la favorite, lorsqu'il l'entendit qui +lui criait du fond de son cabinet:</p> + +<p>«Prince, et le petit sapajou?</p> + +<p>—Et le petit sapajou,» lui répondit Mangogul en s'éloignant.</p> + +<p>Il allait de ce pas dans la petite maison d'un sénateur, où +nous le suivrons.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXV" id="CHAPITRE_XXXV"></a>CHAPITRE XXXV.</h2> + +<h3>QUINZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>ALPHANE.</h3> + + +<p>Le sultan n'ignorait pas que les jeunes seigneurs de la cour +avaient tous des petites maisons; mais il apprit que ces réduits +étaient aussi à l'usage de quelques sénateurs. Il en fut étonné. +«Que fait-on là? se dit-il à lui-même (car il conservera dans +ce volume<a name="FNanchor_59_61" id="FNanchor_59_61"></a><a href="#Footnote_59_61" class="fnanchor">[59]</a> l'habitude de parler seul, qu'il a contractée dans le +premier). Il semble qu'un homme, à qui je confie la tranquillité, +la fortune, la liberté et la vie de mon peuple, ne doit point +avoir de petite maison. Mais la petite maison d'un sénateur est +peut-être autre chose que celle d'un petit-maître... Un magistrat +devant qui l'on discute les intérêts les plus grands de mes +sujets, et qui tient en ses mains l'urne fatale d'où il tirera le +sort de la veuve, oublierait la dignité de son état, l'importance +de son ministère; et tandis que Cochin fatigue vainement ses +poumons à porter jusqu'à ses oreilles les cris de l'orphelin, il +méditerait dans sa tête les sujets galants qui doivent orner les +dessus de porte d'un lieu de débauches secrètes!... Cela ne peut +être... Voyons pourtant.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_61" id="Footnote_59_61"></a><a href="#FNanchor_59_61"><span class="label">[59]</span></a> Ce chapitre commençait le second volume de l'édition originale.</p></div> + +<p>Il dit et part pour Alcanto. C'est là qu'est située la petite +maison du sénateur Hippomanès. Il entre; il parcourt les appartements, +il en examine l'ameublement. Tout lui paraît galant. +La petite maison d'Agésile, le plus délicat et le plus voluptueux +de ses courtisans, n'est pas mieux. Il se déterminait à +sortir, ne sachant que penser; car après tous les lits de repos, +les alcôves à glaces, les sofas mollets, le cabinet de liqueurs +ambrées, le reste n'était que des témoins muets de ce qu'il +avait envie d'apprendre, lorsqu'il aperçut une grosse figure +étendue sur une duchesse, et plongée dans un sommeil profond. +Il tourna son anneau sur elle, et tira de son bijou les anecdotes +suivantes:</p> + +<p>«Alphane est fille d'un robin. Si sa mère eût moins vécu, +je ne serais pas ici. Les biens immenses de la famille se sont +éclipsés entre les mains de la vieille folle; et elle n'a presque +rien laissé à quatre enfants qu'elle avait, trois garçons et une +fille dont je suis le bijou. Hélas! c'est bien pour mes péchés! +Que d'affronts j'ai soufferts! qu'il m'en reste encore à souffrir! +On disait dans le monde que le cloître convenait assez à la fortune +et à la figure de ma maîtresse; mais je sentais qu'il ne me +convenait point à moi: je préférai l'art militaire à l'état monastique, +et je fis mes premières campagnes sous l'émir Azalaph. +Je me perfectionnai sous le grand Nangazaki; mais l'ingratitude +du service m'en a détaché, et j'ai quitté l'épée pour la robe. Je +vais donc appartenir à un petit faquin de sénateur tout bouffi de +ses talents, de son esprit, de sa figure, de son équipage et de +ses aïeux. Depuis deux heures je l'attends. Il viendra apparemment; +car son intendant m'a prévenu que, quand il vient, c'est +sa manie que de se faire attendre longtemps.»</p> + +<p>Le bijou d'Alphane en était là, lorsque Hippomanès arriva. Au +fracas de son équipage, et aux caresses de sa familière levrette, +Alphane s'éveilla. «Enfin vous voilà donc, ma reine, lui dit le +petit président. On a bien de la peine à vous avoir. Parlez; +comment trouvez-vous ma petite maison? elle en vaut bien une +autre, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Alphane jouant la niaise, la timide, la désolée, comme si +nous n'eussions jamais vu de petites maisons, disait son bijou, +et que je ne fusse jamais entré pour rien dans ses aventures, +s'écria douloureusement: «Monsieur le président, je fais pour +vous une démarche étrange. Il faut que je sois entraînée par une +terrible passion, pour en être aveuglée sur les dangers que je +cours; car enfin, que ne dirait-on pas, si l'on me soupçonnait ici?</p> + +<p>—Vous avez raison, lui dit Hippomanès; votre démarche +est équivoque; mais vous pouvez compter sur ma discrétion.</p> + +<p>—Mais, reprit Alphane, je compte aussi sur votre sagesse.</p> + +<p>—Oh! pour cela, lui dit Hippomanès en ricanant, je serai +fort sage; et le moyen de n'être pas dévot comme un ange dans +une petite maison? Sans mentir, vous avez là une gorge charmante...</p> + +<p>—Finissez donc, lui répondit Alphane; déjà vous manquez +à votre parole.</p> + +<p>—Point du tout, lui répliqua le président; mais vous ne +m'avez pas répondu. Que vous semble de cet ameublement? +Puis s'adressant à sa levrette: Viens ici, Favorite, donne la +patte, ma fille. C'est une bonne fille que Favorite... Mademoiselle +voudrait-elle faire un tour de jardin? Allons sur ma terrasse; +elle est charmante. Je suis dominé par quelques voisins; +mais peut-être qu'ils ne vous connaîtront pas...</p> + +<p>—Monsieur le président, je ne suis pas curieuse, lui répondit +Alphane d'un ton piqué. Il me semble qu'on est mieux ici.</p> + +<p>—Comme il vous plaira, reprit Hippomanès. Si vous êtes +fatiguée, voilà un lit. Pour peu que le cœur vous en dise, je +vous conseille de l'essayer. La jeune Astérie, la petite Phénice, +qui s'y connaissent, m'ont assuré qu'il était bon.»</p> + +<p>Tout en tenant ces impertinents propos à Alphane, Hippomanès +tirait sa robe par les manches, délaçait son corset, +détachait ses jupes, et dégageait ses deux gros pieds de deux +petites mules.</p> + +<p>Lorsque Alphane fut presque nue, elle s'aperçut qu'Hippomanès +la déshabillait...</p> + +<p>«Que faites-vous là? s'écria-t-elle toute surprise. Président, +vous n'y pensez pas. Je me fâcherai tout de bon.</p> + +<p>—Ah, ma reine! lui répondit Hippomanès, vous fâcher +contre un homme qui vous aime comme moi, cela serait d'une +bizarrerie dont vous n'êtes pas capable. Oserais-je vous prier de +passer dans ce lit?</p> + +<p>—Dans ce lit? reprit Alphane. Ah! monsieur le président, +vous abusez de ma tendresse. Que j'aille dans un lit, moi, dans +un lit!</p> + +<p>—Eh! non, ma reine, lui répondit Hippomanès. Ce n'est +pas cela: qui vous dit d'y aller? Mais il faut, s'il vous plaît, que +vous vous y laissiez conduire; car vous comprenez bien que de +la taille dont vous êtes, je ne puis être d'humeur à vous y +porter...» Cependant il la prit à bras-le-corps, et faisant quelque +effort... «Oh, qu'elle pèse! disait-il. Mais, mon enfant, si tu ne +t'aides pas, nous n'arriverons jamais.»</p> + +<p>Alphane sentit qu'il disait vrai, s'aida, parvint à se faire +lever, et s'avança vers ce lit qui l'avait tant effrayée, moitié à +pied, moitié sur les bras d'Hippomanès, à qui elle balbutiait en +minaudant: «En vérité, il faut que je sois folle pour être venue. +Je comptais sur votre sagesse, et vous êtes d'une extravagance +inouïe...</p> + +<p>—Point du tout, lui répondait le président, point du tout. +Vous voyez bien que je ne fais rien qui ne soit décent, très-décent.»</p> + +<p>Je pense qu'ils se dirent encore beaucoup d'autres gentillesses; +mais le sultan n'ayant pas jugé à propos de suivre leur +conversation plus longtemps, elles seront perdues pour la postérité: +c'est dommage!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXVI" id="CHAPITRE_XXXVI"></a>CHAPITRE XXXVI.</h2> + +<h3>SEIZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>LES PETITS-MAITRES.</h3> + + +<p>Deux fois la semaine il y avait cercle chez la favorite. Elle +nommait la veille les femmes qu'elle y désirait, et le sultan donnait +la liste des hommes. On y venait fort paré. La conversation +était générale, ou se partageait. Lorsque l'histoire galante de la +cour ne fournissait pas des aventures amusantes, on en imaginait, +ou l'on s'embarquait dans quelques mauvais contes, ce qui s'appelait +continuer les <i>Mille et une Nuits</i>. Les hommes avaient le +privilége de dire toutes les extravagances qui leur venaient, et +les femmes celui de faire des nœuds en les écoutant. Le sultan +et la favorite étaient là confondus parmi leurs sujets; leur présence +n'interdisait rien de ce qui pouvait amuser, et il était rare +qu'on s'ennuyât. Mangogul avait compris de bonne heure que +ce n'était qu'au pied du trône qu'on trouve le plaisir, et personne +n'en descendait de meilleure grâce, et ne savait déposer plus à +propos la majesté.</p> + +<p>Tandis qu'il parcourait la petite maison du sénateur Hippomanès, +Mirzoza l'attendait dans le salon couleur de rose, avec +la jeune Zaïde, l'enjouée Léocris, la vive Sérica, Amine et Benzaïre, +femmes de deux émirs, la prude Orphise et la grande +sénéchale Vétula, mère temporelle de tous les bramines. Il ne +tarda pas à paraître. Il entra accompagné du comte Hannetillon +et du chevalier Fadaès. Alciphenor, vieux libertin, et le jeune +Marmolin son disciple, le suivaient, et deux minutes après, +arrivèrent le pacha Grisgrif, l'aga Fortimbek et le sélictar Patte-de-velours. +C'était bien les petits-maîtres les plus déterminés de +la cour. Mangogul les avait rassemblés à dessein. Rebattu du +récit de leurs galants exploits, il s'était proposé de s'en instruire +à n'en pouvoir douter plus longtemps. «Eh bien! messieurs, +leur dit-il, vous qui n'ignorez rien de ce qui se passe dans +l'empire galant, qu'y fait-on de nouveau? ou en sont les bijoux +parlants?...</p> + +<p>—Seigneur, répondit Alciphenor, c'est un charivari qui va +toujours en augmentant: si cela continue, bientôt on ne s'entendra +plus. Mais rien n'est si réjouissant que l'indiscrétion du +bijou de Zobeïde. Il a fait à son mari un dénombrement d'aventures.</p> + +<p>—Cela est prodigieux, continua Marmolin: on compte cinq +agas, vingt capitaines, une compagnie de janissaires presque +entière, douze bramines; on ajoute qu'il m'a nommé; mais +c'est une mauvaise plaisanterie.</p> + +<p>—Le bon de l'affaire, reprit Grisgrif, c'est que l'époux effrayé +s'est enfui en se bouchant les oreilles.</p> + +<p>—Voilà qui est bien horrible! dit Mirzoza.</p> + +<p>—Oui, madame, interrompit Fortimbek, horrible, affreux, +exécrable!</p> + +<p>—Plus que tout cela, si vous voulez, reprit la favorite, de +déshonorer une femme sur un ouï-dire.</p> + +<p>—Madame, cela est à la lettre; Marmolin n'a pas ajouté un +mot à la vérité, dit Patte-de-velours.</p> + +<p>—Cela est positif, dit Grisgrif.</p> + +<p>—Bon, ajouta Hannetillon, il en court déjà une épigramme; +et l'on ne fait pas une épigramme sur rien. Mais pourquoi Marmolin +serait-il à l'abri du caquet des bijoux? Celui de Cynare +s'est bien avisé de parler à son tour, et de me mêler avec des +gens qui ne me vont point du tout. Mais comment obvier à cela?</p> + +<p>—C'est plus tôt fait de s'en consoler, dit Patte-de-velours.</p> + +<p>—Vous avez raison, répondit Hannetillon; et tout de suite +il se mit à chanter:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Mon bonheur fut si grand que j'ai peine à le croire.<br /></span> +</div></div> + +<p>—Comte, dit Mangogul, en s'adressant à Hannetillon, vous +avez donc connu particulièrement Cynare?</p> + +<p>—Seigneur, répondit Patte-de-velours, qui en doute? Il l'a +promenée pendant plus d'une lune; ils ont été chansonnés; et +cela durerait encore, s'il ne s'était enfin aperçu qu'elle n'était +point jolie, et qu'elle avait la bouche grande.</p> + +<p>—D'accord, reprit Hannetillon; mais ce défaut était réparé +par un agrément qui n'est pas ordinaire.</p> + +<p>—Y a-t-il longtemps de cette aventure? demanda la prude +Orphise.</p> + +<p>—Madame, lui répondit Hannetillon, je n'en ai pas l'époque +présente. Il faudrait recourir aux tables chronologiques de mes +bonnes fortunes. On y verrait le jour et le moment; mais c'est +un gros volume dont mes gens s'amusent dans mon antichambre.</p> + +<p>—Attendez, dit Alciphenor; je me rappelle que c'est précisément +un an après que Grisgrif s'est brouillé avec M<sup>me</sup> la +sénéchale. Elle a une mémoire d'ange, et elle va nous apprendre +au juste...</p> + +<p>—Que rien n'est plus faux que votre date, répondit gravement +la sénéchale. On sait assez que les étourdis n'ont jamais +été de mon goût.</p> + +<p>—Cependant, madame, reprit Alciphenor, vous ne nous +persuaderez jamais que Marmolin fût excessivement sage, lorsqu'on +l'introduisait dans votre appartement par un escalier +dérobé, toutes les fois que Sa Hautesse appelait M. le sénéchal +au conseil.</p> + +<p>—Je ne vois pas de plus grande extravagance, ajouta Patte-de-velours, +que d'entrer furtivement chez une femme, à propos +de rien: car on ne pensait de ces visites que ce qui en était; +et madame jouissait déjà de cette réputation de vertu qu'elle a +si bien soutenue depuis.</p> + +<p>—Mais il y a un siècle de cela, dit Fadaès. Ce fut à peu +près dans ce temps que Zulica fit faux bond à M. le sélictar qui +était bien son serviteur, pour occuper Grisgrif qu'elle a planté +là six mois après; elle en est maintenant à Fortimbek. Je ne +suis pas fâché de la petite fortune de mon ami; je la vois, je +l'admire, et le tout sans prétention.</p> + +<p>—Zulica, dit la favorite, est pourtant fort aimable; elle a +de l'esprit, du goût, et je ne sais quoi d'intéressant dans la +physionomie, que je préférerais à des charmes.</p> + +<p>—J'en conviens, répondit Fadaès; mais elle est maigre, +elle n'a point de gorge, et la cuisse si décharnée, que cela fait +pitié.</p> + +<p>—Vous en savez apparemment des nouvelles, ajouta la +sultane.</p> + +<p>—Bon! madame, reprit Hannetillon, cela se devine. J'ai +peu fréquenté chez Zulica, et si<a name="FNanchor_60_62" id="FNanchor_60_62"></a><a href="#Footnote_60_62" class="fnanchor">[60]</a>, j'en sais là-dessus autant que +Fadaès.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_62" id="Footnote_60_62"></a><a href="#FNanchor_60_62"><span class="label">[60]</span></a> Pourtant. Voir <i>le Bourgeois gentilhomme</i>, acte III, scène <span class="smcap">V</span>.</p></div> + +<p>—Je le croirais volontiers, dit la favorite.</p> + +<p>—Mais, à propos, pourrait-on demander à Grisgrif, dit le +sélictar, si c'est pour longtemps qu'il s'est emparé de Zyrphile? +Voilà ce qui s'appelle une jolie femme; elle a le corps admirable.</p> + +<p>—Eh! qui en doute? ajouta Marmolin.</p> + +<p>—Que le sélictar est heureux! continua Fadaès.</p> + +<p>—Je vous donne Fadaès, interrompit le sélictar, pour le +galant le mieux pourvu de la cour. Je lui connais la femme du +vizir, les deux plus jolies actrices de l'Opéra, et une grisette +adorable qu'il a placée dans une petite maison.</p> + +<p>—Et je donnerais, reprit Fadaès, et la femme du vizir, et +les deux actrices, et la grisette, pour un regard d'une certaine +femme avec laquelle le sélictar est assez bien, et qui ne se doute +seulement pas que tout le monde en est instruit;» et s'avançant +ensuite vers Léocris: «En vérité, madame, lui dit-il, les +couleurs vous vont à ravir...</p> + +<p>—Il y avait je ne sais combien, dit Marmolin, qu'Hannetillon +balançait entre Mélisse et Fatime; ce sont deux femmes +charmantes. Il était aujourd'hui pour la blonde Mélisse, demain +pour la brune Fatime.</p> + +<p>—Voilà, continua Fadaès, un homme bien embarrassé; que +ne les prenait-il l'une et l'autre?</p> + +<p>—C'est ce qu'il a fait,» dit Alciphenor.</p> + +<p>Nos petits-maîtres étaient, comme on voit, en assez bon +train pour n'en pas rester là, lorsque Zobeïde, Cynare, Zulica, +Mélisse, Fatmé et Zyrphile se firent annoncer. Ce contre-temps +les déconcerta pour un moment; mais ils ne tardèrent pas à se +remettre, et à tomber sur d'autres femmes qu'ils n'avaient épargnées +dans leurs médisances que parce qu'ils n'avaient pas eu le +temps de les déchirer.</p> + +<p>Mirzoza, impatientée de leurs discours, leur dit: «Messieurs, +avec le mérite et la probité surtout qu'on est forcé de vous +accorder, il n'y a pas à douter que vous n'ayez eu toutes les +bonnes fortunes dont vous vous vantez. Je vous avouerai toutefois +que je serais bien aise d'entendre là-dessus les bijoux de +ces dames; et que je remercierais Brama de grand cœur, s'il lui +plaisait de rendre justice à la vérité par leur bouche.</p> + +<p>—C'est-à-dire, reprit Hannetillon, que madame désirerait +entendre deux fois les mêmes choses: eh bien! nous allons les +lui répéter.»</p> + +<p>Cependant Mangogul tournait son anneau suivant le rang +d'ancienneté; il débuta par la sénéchale, dont le bijou toussa +trois fois, et dit d'une voix tremblante et cassée: «Je dois au +grand sénéchal les prémices de mes plaisirs; mais il y avait à +peine six mois que je lui appartenais, qu'un jeune bramine fit +entendre à ma maîtresse qu'on ne manquait point à son époux +tant qu'on pensait à lui. Je goûtai sa morale, et je crus pouvoir +admettre, dans la suite, en sûreté de conscience, un sénateur, +puis un conseiller d'État, puis un pontife, puis un ou deux +maîtres de requêtes, puis un musicien...</p> + +<p>—Et Marmolin? dit Fadaès.</p> + +<p>—Marmolin, répondit le bijou, je ne le connais pas; à +moins que ce ne soit ce jeune fat que ma maîtresse fit chasser de +son hôtel pour quelques insolences dont je n'ai pas mémoire...»</p> + +<p>Le bijou de Cynare prit la parole, et dit: «Alciphenor, +Fadaès, Grisgrif, demandez-vous? j'étais assez bien faufilé; mais +voilà la première fois de ma vie que j'entends nommer ces +gens-là: au reste, j'en saurai des nouvelles par l'émir Amalek, +le financier Ténélor ou le vizir Abdiram, qui voient toute la +terre, et qui sont mes amis.</p> + +<p>—Le bijou de Cynare est discret, dit Hannetillon; il passe +sous silence Zarafis, Ahiram, et le vieux Trébister, et le jeune +Mahmoud, qui n'est pas fait pour être oublié, et n'accuse pas le +moindre petit bramine, quoiqu'il y ait dix à douze ans qu'il +court les monastères.</p> + +<p>—J'ai reçu quelques visites en ma vie, dit le bijou de Mélisse, +mais jamais aucune de Grisgrif et de Fortimbek, et moins encore +d'Hannetillon.</p> + +<p>—Bijou, mon cœur, lui répondit Grisgrif, vous vous trompez. +Vous pouvez renier Fortimbek et moi tant qu'il vous plaira, +mais pour Hannetillon, il est un peu mieux avec vous que vous +n'en convenez. Il m'en a dit un mot; et c'est le garçon du +Congo le plus vrai, qui vaut mieux qu'aucun de ceux que vous +avez connus, et qui peut encore faire la réputation d'un bijou.</p> + +<p>—Celle d'imposteur ne peut lui manquer, non plus qu'à +son ami Fadaès, dit en sanglotant le bijou de Fatime. Qu'ai-je +fait à ces monstres pour me déshonorer? Le fils de l'empereur +des Abyssins vint à la cour d'Erguebzed; je lui plus, il me rendit +des soins; mais il eût échoué, et j'aurais continué d'être fidèle +à mon époux, qui m'était cher, si le traître de Patte-de-velours +et son lâche complice Fadaès n'eussent corrompu mes femmes +et introduit le jeune prince dans mes bains.»</p> + +<p>Les bijoux de Zyrphile et de Zulica, qui avaient la même +cause à défendre, parlèrent tous deux en même temps; mais +avec tant de rapidité, qu'on eut toutes les peines du monde à +rendre à chacun ce qui lui appartenait... Des faveurs! s'écriait +l'un... A Patte-de-velours, disait l'autre... passe pour Zinzim... +Cerbélon... Bénengel... Agarias... l'esclave français Riqueli... le +jeune Éthiopien Thézaca... mais pour le fade Patte-de-velours... +l'insolent Fadaès... j'en jure par Brama... j'en atteste la grande +pagode et le génie Cucufa... je ne les connais point... je n'ai +jamais rien eu à démêler avec eux...</p> + +<p>Zyrphile et Zulica parleraient encore, si Mangogul n'eût +retourné son anneau; mais sa bague mystérieuse cessant d'agir +sur elles, leurs bijoux se turent subitement; et un silence profond +succéda au bruit qu'ils faisaient. Alors le sultan se leva, et +lançant sur nos jeunes étourdis des regards furieux:</p> + +<p>«Vous êtes bien osés, leur dit-il, de déchirer des femmes +dont vous n'avez jamais eu l'honneur d'approcher, et qui vous +connaissent à peine de nom. Qui vous a faits assez hardis pour +mentir en ma présence? Tremblez, malheureux!»</p> + +<p>A ces mots, il porta la main sur son cimeterre; mais les +femmes, effrayées, poussèrent un cri qui l'arrêta.</p> + +<p>«J'allais, reprit Mangogul, vous donner la mort que vous +avez méritée; mais c'est aux dames à qui vous avez fait injure +à décider de votre sort. Vils insectes, il va dépendre d'elles de +vous écraser ou de vous laisser vivre. Parlez, mesdames, qu'ordonnez-vous?</p> + +<p>—Qu'ils vivent, dit Mirzoza; et qu'ils se taisent, s'il est +possible.</p> + +<p>—Vivez, reprit le sultan; ces dames vous le permettent; +mais si vous oubliez jamais à quelle condition, je jure par l'âme +de mon père...»</p> + +<p>Mangogul n'acheva pas<a name="FNanchor_61_63" id="FNanchor_61_63"></a><a href="#Footnote_61_63" class="fnanchor">[61]</a> son serment; il fut interrompu par +un des gentilshommes de sa chambre, qui l'avertit que les comédiens +étaient prêts. Ce prince s'était imposé la loi de ne jamais +retarder les spectacles. «Qu'on commence,» dit-il; et à l'instant +il donna la main à la favorite, qu'il accompagna jusqu'à sa +loge.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_63" id="Footnote_61_63"></a><a href="#FNanchor_61_63"><span class="label">[61]</span></a> Voyez Virgile et Scarron.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXVII" id="CHAPITRE_XXXVII"></a>CHAPITRE XXXVII.</h2> + +<h3>DIX-SEPTIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>LA COMÉDIE.</h3> + + +<p>Si l'on eût connu dans le Congo le goût de la bonne déclamation, +il y avait des comédiens dont on eût pu se passer. +Entre trente personnes qui composaient la troupe, à peine comptait-on +un grand acteur et deux actrices passables. Le génie +des auteurs était obligé de se prêter à la médiocrité du grand +nombre; et l'on ne pouvait se flatter qu'une pièce serait jouée +avec quelque succès, si l'on n'avait eu l'intention de modeler ses +caractères sur les vices des comédiens. Voilà ce qu'on entendait +de mon temps par avoir l'usage du théâtre. Jadis les acteurs +étaient faits pour les pièces; alors l'on faisait les pièces pour les +acteurs: si vous présentiez un ouvrage, on examinait, sans +contredit, si le sujet en était intéressant, l'intrigue bien nouée, +les caractères soutenus, et la diction pure et coulante; mais n'y +avait-il point de rôle pour Roscius et pour Amiane, il était refusé.</p> + +<p>Le kislar Agasi, surintendant des plaisirs du sultan, avait +mandé la troupe telle quelle, et l'on eut ce jour au sérail la +première représentation d'une tragédie. Elle était d'un auteur +moderne qu'on applaudissait depuis si longtemps, que sa pièce +n'aurait été qu'un tissu d'impertinences, qu'on eût persisté dans +l'habitude de l'applaudir; mais il ne s'était pas démenti. Son +ouvrage était bien écrit, ses scènes amenées avec art, ses incidents +adroitement ménagés; l'intérêt allait en croissant, et les +passions en se développant; les actes, enchaînés naturellement +et remplis, tenaient sans cesse le spectateur suspendu sur +l'avenir et satisfait du passé; et l'on en était au quatrième de +ce chef-d'œuvre, à une scène fort vive qui en préparait une +autre plus intéressante encore, lorsque, pour se sauver du ridicule +qu'il y avait à écouter les endroits touchants, Mangogul +tira sa lorgnette, et jouant l'inattention, se mit à parcourir les +loges: il aperçut à l'amphithéâtre une femme fort émue, mais +d'une émotion peu relative à la pièce et très-déplacée; son +anneau fut à l'instant dirigé sur elle, et l'on entendit, au milieu +d'une reconnaissance très-pathétique, un bijou haletant s'adresser +à l'acteur en ces termes: «Ah!... ah!... finissez donc, Orgogli<a name="FNanchor_62_64" id="FNanchor_62_64"></a><a href="#Footnote_62_64" class="fnanchor">[62]</a>;... +vous m'attendrissez trop... Ah!... ah!... On n'y tient plus...»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_64" id="Footnote_62_64"></a><a href="#FNanchor_62_64"><span class="label">[62]</span></a> Ici, Diderot avait sans doute en mémoire Baron, qui s'est peint lui-même +dans sa pièce: <i>l'Homme à bonnes fortunes</i>. (Voir l'édition qu'en a donnée en 1870 +M. J. Bonnassies dans la <i>Nouvelle collection Jannet</i>.) La tradition de Baron s'est +conservée longtemps chez les comédiens.</p></div> + +<p>On prêta l'oreille; on chercha des yeux l'endroit d'où partait +la voix: il se répandit dans le parterre qu'un bijou venait de +parler; lequel, et qu'a-t-il dit? se demandait-on. En attendant +qu'on fût instruit, on ne cessait de battre des mains et de crier: +<i>bis, bis</i>. Cependant l'auteur, placé dans les coulisses, qui craignait +que ce contre-temps n'interrompît la représentation de sa +pièce, écumait de rage, et donnait tous les bijoux au diable. Le +bruit fut grand, et dura: sans le respect qu'on devait au sultan, +la pièce en demeurait à cet incident; mais Mangogul fit signe +qu'on se tût; les acteurs reprirent, et l'on acheva.</p> + +<p>Le sultan, curieux des suites d'une déclaration si publique, +fit observer le bijou qui l'avait faite. Bientôt on lui apprit que +le comédien devait se rendre chez Ériphile; il le prévint, grâce +au pouvoir de sa bague, et se trouva dans l'appartement de +cette femme, lorsque Orgogli se fit annoncer.</p> + +<p>Ériphile était sous les armes, c'est-à-dire dans un déshabillé +galant, et nonchalamment couchée sur un lit de repos. Le comédien +entra d'un air tout à la fois empesé, conquérant, avantageux +et fat: il agitait de la main gauche un chapeau simple à plumet +blanc, et se caressait le dessous du nez avec l'extrémité des doigts +de la droite, geste fort théâtral, et que les connaisseurs admiraient; +sa révérence fut cavalière, et son compliment familier.</p> + +<p>«Eh! ma reine, s'écria-t-il d'un ton minaudier, en s'inclinant +vers Ériphile, comme vous voilà! Mais savez-vous bien +qu'en négligé vous êtes adorable?...»</p> + +<p>Le ton de ce faquin choqua Mangogul. Ce prince était jeune, +et pouvait ignorer des usages...</p> + +<p>«Mais tu me trouves donc bien, mon cher?... lui répondit +Ériphile.</p> + +<p>—A ravir, vous dis-je...</p> + +<p>—J'en suis tout à fait aise. Je voudrais bien que tu me +répétasses un peu cet endroit qui m'a si fort émue tantôt. Cet +endroit... là... Oui... c'est cela même... Que ce fripon est séduisant!... +Mais poursuis; cela me remue singulièrement...»</p> + +<p>En prononçant ces paroles, Ériphile lançait à son héros des +regards qui disaient tout, et lui tendait une main que l'impertinent +Orgogli baisait comme par manière d'acquit. Plus fier de +son talent que de sa conquête, il déclamait avec emphase; et sa +dame, troublée, le conjurait tantôt de continuer, tantôt de finir. +Mangogul jugeant à ses mines que son bijou se chargerait +volontiers d'un rôle dans cette répétition, aima mieux deviner le +reste de la scène que d'en être témoin. Il disparut, et se rendit +chez la favorite, qui l'attendait.</p> + +<p>Au récit que le sultan lui fit de cette aventure:</p> + +<p>«Prince, que dites-vous? s'écria-t-elle; les femmes sont +donc tombées dans le dernier degré de l'avilissement! Un +comédien! l'esclave du public! un baladin! Encore, si ces gens-là +n'avaient que leur état contre eux; mais la plupart sont sans +mœurs, sans sentiments; et entre eux, cet Orgogli n'est qu'une +machine. Il n'a jamais pensé; et s'il n'eût point appris de rôles, +peut-être ne parlerait-il pas...</p> + +<p>—Délices de mon cœur, lui répondit Mangogul, vous n'y +pensez pas, avec votre lamentation. Avez-vous donc oublié la +meute d'Haria? Parbleu, un comédien vaut bien un gredin, ce +me semble.</p> + +<p>—Vous avez raison, prince, lui répliqua la favorite; je +suis folle de m'intriguer pour des créatures qui n'en valent pas +la peine. Que Palabria soit idolâtre de ses magots, que Salica +fasse traiter ses vapeurs par Farfadi comme elle l'entend, +qu'Haria vive et meure au milieu de ses bêtes, qu'Ériphile +s'abandonne à tous les baladins du Congo, que m'importe à moi? +Je ne risque à tout cela qu'un château. Je sens qu'il faut s'en +détacher, et m'y voilà toute résolue...</p> + +<p>—Adieu donc le petit sapajou, dit Mangogul.</p> + +<p>—Adieu le petit sapajou, répliqua Mirzoza, et la bonne +opinion que j'avais de mon sexe: je crois que je n'en reviendrai +jamais. Prince, vous me permettrez de n'admettre de femmes +chez moi de plus de quinze jours.</p> + +<p>—Il faut pourtant avoir quelqu'un, ajouta le sultan.</p> + +<p>—Je jouirai de votre compagnie, ou je l'attendrai, répondit +la favorite; et si j'ai des instants de trop, j'en disposerai en +faveur de Ricaric et de Sélim, qui me sont attachés, et dont +j'aime la société. Quand je serai lasse de l'érudition de mon lecteur, +votre courtisan me réjouira des aventures de sa jeunesse.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXVIII" id="CHAPITRE_XXXVIII"></a>CHAPITRE XXXVIII.</h2> + +<h3>ENTRETIEN SUR LES LETTRES<a name="FNanchor_63_65" id="FNanchor_63_65"></a><a href="#Footnote_63_65" class="fnanchor">[63]</a>.</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_65" id="Footnote_63_65"></a><a href="#FNanchor_63_65"><span class="label">[63]</span></a> C'est ce chapitre qui frappa si vivement Lessing. Voici une partie de ce qu'il +dit à ce sujet: «Diderot, bien avant le Fils naturel et les Entretiens qui parurent +en même temps, en 1757, avait témoigné qu'il n'était pas content du théâtre de +son pays. Bien des années auparavant<a name="FNanchor_C_66" id="FNanchor_C_66"></a><a href="#Footnote_C_66" class="fnanchor">[C]</a>, il avait laissé voir qu'il n'en avait pas cette +haute idée dont ses compatriotes sont infatués et que l'Europe se laisse imposer +par eux. Mais il a exprimé son opinion dans un livre où l'on ne cherche pas, à vrai +dire, de pareilles idées; dans un livre où le ton du persiflage règne à tel point que +la plupart des lecteurs n'y voient que bouffonnerie et sarcasme, même quand la +saine raison y prend la parole. Sans doute Diderot avait des raisons pour produire +ses opinions secrètes dans un pareil livre plutôt que dans un autre. Un homme +prudent dit souvent en riant d'abord ce qu'il veut redire après sérieusement. Ce +livre s'appelle <i>les Bijoux indiscrets</i>, et aujourd'hui Diderot le renie. Il fait très-bien +de le renier, et cependant il l'a écrit, et il faut bien qu'il l'ait écrit, s'il ne +veut pas passer pour un plagiaire. Il est certain qu'il n'a pu être écrit que par un +jeune homme capable de rougir un jour de l'avoir écrit.» <i>Dramaturgie</i>, traduction +de M. Ed. de Suckau.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_C_66" id="Footnote_C_66"></a><a href="#FNanchor_C_66"><span class="label">[C]</span></a> Neuf ans seulement.</p></div> + + +<p>La favorite aimait les beaux esprits, sans se piquer d'être +bel esprit elle-même. On voyait sur sa toilette, entre les diamants +et les pompons, les romans et les pièces fugitives du temps, et +elle en jugeait à merveille. Elle passait, sans se déplacer, d'un +cavagnole et du biribi à l'entretien d'un académicien ou d'un +savant, et tous avouaient que la seule finesse du sentiment lui +découvrait dans ces ouvrages des beautés ou des défauts qui se +dérobaient quelquefois à leurs lumières. Mirzoza les étonnait +par sa pénétration, les embarrassait par ses questions, mais +n'abusait jamais des avantages que l'esprit et la beauté lui donnaient. +On n'était point fâché d'avoir tort avec elle.</p> + +<p>Sur la fin d'une après-midi qu'elle avait passée avec Mangogul, +Sélim vint, et elle fit appeler Ricaric. L'auteur africain a réservé +pour un autre endroit le caractère de Sélim; mais il nous apprend +ici que Ricaric<a name="FNanchor_65_68" id="FNanchor_65_68"></a><a href="#Footnote_65_68" class="fnanchor">[65]</a> était de l'académie congeoise; que son érudition +ne l'avait point empêché d'être homme d'esprit; qu'il s'était +rendu profond dans la connaissance des siècles passés; qu'il +avait un attachement scrupuleux pour les règles anciennes qu'il +citait éternellement; que c'était une machine à principes; et +qu'on ne pouvait être partisan plus zélé des premiers auteurs du +Congo, mais surtout d'un certain Miroufla qui avait composé, il +y avait environ trois mille quarante ans, un poëme sublime en +langage cafre, sur la conquête d'une grande forêt, d'où les Cafres +avaient chassé les singes qui l'occupaient de temps immémorial. +Ricaric l'avait traduit en congeois, et en avait donné une +fort belle édition avec des notes, des scolies, des variantes, et +tous les embellissements d'une <i>bénédictine</i><a name="FNanchor_64_67" id="FNanchor_64_67"></a><a href="#Footnote_64_67" class="fnanchor">[64]</a>. On avait encore de +lui deux tragédies mauvaises dans toutes les règles, un éloge +des crocodiles, et quelques opéras.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_67" id="Footnote_64_67"></a><a href="#FNanchor_64_67"><span class="label">[64]</span></a> Ricaric présente certains traits de La Motte, traducteur d'Homère-Miroufla; +mais, fidèle à son système, Diderot rompt immédiatement les chiens en donnant à +La Motte des opinions contraires à celles qu'il avait réellement, et en mettant ces +dernières dans la bouche de son interlocuteur Sélim-Richelieu.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_68" id="Footnote_65_68"></a><a href="#FNanchor_65_68"><span class="label">[65]</span></a> Édition donnée par les bénédictins.</p></div> + +<p>«Je vous apporte, madame, lui répondit Ricaric en s'inclinant, +un roman qu'on donne à la marquise Tamazi, mais où +l'on reconnaît par malheur la main de Mulhazen; la réponse de +Lambadago, notre directeur, au discours du poëte Tuxigraphe +que nous reçûmes hier; et le <i>Tamerlan</i> de ce dernier.</p> + +<p>—Cela est admirable! dit Mangogul; les presses vont +incessamment; et si les maris du Congo faisaient aussi bien leur +devoir que les auteurs, je pourrais dans moins de dix ans mettre +seize cent mille hommes sur pied, et me promettre la conquête +du Monoémugi. Nous lirons le roman à loisir. Voyons maintenant +la harangue, mais surtout ce qui me concerne.»</p> + +<p>Ricaric la parcourut des yeux, et tomba sur cet endroit: +«Les aïeux de notre auguste empereur se sont illustrés sans +doute. Mais Mangogul, plus grand qu'eux, a préparé aux siècles +à venir bien d'autres sujets d'admiration. Que dis-je, d'admiration? +Parlons plus exactement; d'incrédulité. Si nos ancêtres +ont eu raison d'assurer que la postérité prendrait pour des fables +les merveilles du règne de Kanoglou, combien n'en avons-nous +pas davantage de penser que nos neveux refuseront d'ajouter +foi aux prodiges de sagesse et de valeur dont nous sommes +témoins!»</p> + +<p>«Mon pauvre monsieur Lambadago, dit le sultan, vous +n'êtes qu'un phrasier. Ce que j'ai raison de croire, moi, c'est que +vos successeurs un jour éclipseront ma gloire devant celle de +mon fils, comme vous faites disparaître celle de mon père devant +la mienne; et ainsi de suite, tant qu'il y aura des académiciens. +Qu'en pensez-vous, monsieur Ricaric?</p> + +<p>—Prince, ce que je peux vous dire, répondit Ricaric, c'est +que le morceau que je viens de lire à Votre Hautesse fut extrêmement +goûté du public.</p> + +<p>—Tant pis, répliqua Mangogul. Le vrai goût de l'éloquence +est donc perdu dans le Congo? Ce n'est pas ainsi que le sublime +Homilogo louait le grand Aben.</p> + +<p>—Prince, reprit Ricaric, la véritable éloquence n'est autre +chose que l'art de parler d'une manière noble, et tout ensemble +agréable et persuasive.</p> + +<p>—Ajoutez, et sensée, continua le sultan; et jugez d'après ce +principe votre ami Lambadago. Avec tout le respect que je dois +à l'éloquence moderne, ce n'est qu'un faux déclamateur.</p> + +<p>—Mais, prince, repartit Ricaric, sans m'écarter de celui que +je dois à Votre Hautesse, me permettra-t-elle...</p> + + +<p>—Ce que je vous permets, reprit vivement Mangogul, c'est +de respecter le bon sens avant Ma Hautesse et de m'apprendre +nettement si un homme éloquent peut jamais être dispensé d'en +montrer.</p> + +<p>—Non, prince,» répondit Ricaric.</p> + +<p>Et il allait enfiler une longue tirade d'autorités et citer tous +les rhéteurs de l'Afrique, des Arabies et de la Chine, pour +démontrer la chose du monde la plus incontestable, lorsqu'il +fut interrompu par Sélim.</p> + +<p>«Tous vos auteurs, lui dit le courtisan, ne prouveront +jamais que Lambadago ne soit un harangueur très-maladroit et +fort indécent. Passez-moi ces expressions, ajouta-t-il, monsieur +Ricaric. Je vous honore singulièrement; mais, en vérité, la prévention +de confraternité mise à part, n'avouerez-vous pas avec +nous, que le sultan régnant, juste, aimable, bienfaisant, grand +guerrier, n'a pas besoin des échasses de vos rhéteurs pour être +aussi grand que ses ancêtres; et qu'un fils qu'on élève en déprimant +son père et son aïeul serait bien ridiculement vain s'il ne +sentait pas qu'en l'embellissant d'une main on le défigure de +l'autre? Pour prouver que Mangogul est d'une taille aussi avantageuse +qu'aucun de ses prédécesseurs, à votre avis, est-il +nécessaire d'abattre la tête aux statues d'Erguebzed et de +Kanoglou?</p> + +<p>—Monsieur Ricaric, reprit Mirzoza, Sélim a raison. Laissons +à chacun ce qui lui appartient, et ne faisons pas soupçonner au +public que nos éloges sont des espèces de filouteries à la mémoire +de nos pères: dites cela de ma part en pleine académie à la +prochaine séance.</p> + +<p>—Il y a trop longtemps, reprit Sélim, qu'on est monté sur +ce ton pour espérer quelque fruit de cet avis.</p> + +<p>—Je crois, monsieur, que vous vous trompez, répondit +Ricaric à Sélim. L'Académie est encore le sanctuaire du bon goût; +et ses beaux jours ne nous offrent ni philosophes, ni poëtes +auxquels nous n'en ayons aujourd'hui à opposer. Notre théâtre +passait et peut passer encore pour le premier théâtre de l'Afrique. +Quel ouvrage que le <i>Tamerlan</i> de Tuxigraphe! C'est le +pathétique d'Eurisopé<a name="FNanchor_66_69" id="FNanchor_66_69"></a><a href="#Footnote_66_69" class="fnanchor">[66]</a> et l'élévation d'Azophe<a name="FNanchor_67_70" id="FNanchor_67_70"></a><a href="#Footnote_67_70" class="fnanchor">[67]</a>. C'est l'antiquité +toute pure.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_69" id="Footnote_66_69"></a><a href="#FNanchor_66_69"><span class="label">[66]</span></a> Euripide.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_70" id="Footnote_67_70"></a><a href="#FNanchor_67_70"><span class="label">[67]</span></a> Sophocle.</p></div> + +<p>—J'ai vu, dit la favorite, la première représentation de +<i>Tamerlan</i>; et j'ai trouvé, comme vous, l'ouvrage bien conduit, +le dialogue élégant et les convenances bien observées.</p> + +<p>—Quelle différence, madame, interrompit Ricaric, entre un +auteur tel que Tuxigraphe, nourri de la lecture des Anciens, et +la plupart de nos modernes!</p> + +<p>—Mais ces modernes, dit Sélim, que vous frondez ici tout à +votre aise, ne sont pas aussi méprisables que vous le prétendez. +Quoi donc, ne leur trouvez-vous pas du génie, de l'invention, +du feu, des détails, des caractères, des tirades? Et que m'importe +à moi des règles, pourvu qu'on me plaise? Ce ne sont, assurément, +ni les observations du sage Almudir et du savant Abaldok, +ni la poétique du docte Facardin, que je n'ai jamais lue, qui me +font admirer les pièces d'Aboulcazem, de Mubardar, d'Albaboukre +et de tant d'autres Sarrasins! Y a-t-il d'autre règle que +l'imitation de la nature? et n'avons-nous pas les mêmes yeux +que ceux qui l'ont étudiée?</p> + +<p>—La nature, répondit Ricaric, nous offre à chaque instant +des faces différentes. Toutes sont vraies; mais toutes ne sont pas +également belles. C'est dans ces ouvrages, dont il ne paraît pas +que vous fassiez grand cas, qu'il faut apprendre à choisir. Ce sont +les recueils de leurs expériences et de celles qu'on avait faites +avant eux. Quelque esprit qu'on ait, on n'aperçoit les choses +que les unes après les autres; et un seul homme ne peut se +flatter de voir, dans le court espace de sa vie, tout ce qu'on +avait découvert dans les siècles qui l'ont précédé. Autrement il +faudrait avancer qu'une seule science pourrait devoir sa naissance, +ses progrès et toute sa perfection, à une seule tête: ce +qui est contre l'expérience.</p> + +<p>—Monsieur Ricaric, répliqua Sélim, il ne s'ensuit autre +chose de votre raisonnement, sinon que les modernes, jouissant +des trésors amassés jusqu'à leur temps, doivent être plus riches +que les Anciens, ou si cette comparaison vous déplaît, que, +montés sur les épaules de ces colosses, ils doivent voir plus loin +qu'eux. En effet, qu'est-ce que leur physique, leur astronomie, +leur navigation, leur mécanique, leurs calculs, en comparaison +des nôtres? Et pourquoi notre éloquence et notre poésie +n'auraient-elles pas aussi la supériorité?</p> + +<p>—Sélim, répondit la sultane, Ricaric vous déduira quelque +jour les raisons de cette différence. Il vous dira pourquoi nos +tragédies sont inférieures à celles des Anciens; pour moi, je me +chargerai volontiers de vous montrer que cela est. Je ne vous +accuserai point, continua-t-elle, de n'avoir pas lu les Anciens. +Vous avez l'esprit trop orné pour que leur théâtre vous soit +inconnu. Or, mettez à part certaines idées relatives à leurs +usages, à leurs mœurs et à leur religion, et qui ne vous choquent +que parce que les conjonctures ont changé; et convenez +que leurs sujets sont nobles, bien choisis, intéressants; que +l'action se développe comme d'elle-même; que leur dialogue +est simple et fort voisin du naturel; que les dénoûments n'y +sont pas forcés; que l'intérêt n'y est point partagé, ni l'action +surchargée par des épisodes. Transportez-vous en idée dans +l'île d'Alindala; examinez tout ce qui s'y passe; écoutez tout ce +qui s'y dit, depuis le moment que le jeune Ibrahim et le rusé +Forfanty y sont descendus; approchez-vous de la caverne du +malheureux Polipsile<a name="FNanchor_68_71" id="FNanchor_68_71"></a><a href="#Footnote_68_71" class="fnanchor">[68]</a>; ne perdez pas un mot de ses plaintes, et +dites-moi si rien vous tire de l'illusion. Citez-moi une pièce +moderne qui puisse supporter le même examen et prétendre au +même degré de perfection, et je me tiens pour vaincue.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_71" id="Footnote_68_71"></a><a href="#FNanchor_68_71"><span class="label">[68]</span></a> <i>Philoctète</i>, dans la tragédie de Sophocle; <i>Forfanty</i> est Ulysse et le <i>Jeune +Ibrahim</i> Néoptolème.</p></div> + +<p>—De par Brama, s'écria le sultan en bâillant, madame a fait +une dissertation académique!</p> + +<p>—Je n'entends point les règles, continua la favorite, et +moins encore les mots savants dans lesquels on les a conçues; +mais je sais qu'il n'y a que le vrai qui plaise et qui touche. Je +sais encore que la perfection d'un spectacle consiste dans l'imitation +si exacte d'une action, que le spectateur, trompé sans +interruption, s'imagine assister à l'action même. Or, y a-t-il +quelque chose qui ressemble à cela dans ces tragédies que vous +nous vantez?</p> + +<p>«En admirez-vous la conduite? Elle est ordinairement si compliquée, +que ce serait un miracle qu'il se fût passé tant de choses +en si peu de temps. La ruine ou la conservation d'un empire, +le mariage d'une princesse, la perte d'un prince, tout cela s'exécute +en un tour de main. S'agit-il d'une conspiration, on l'ébauche +au premier acte; elle est liée, affermie au second; toutes les +mesures sont prises, tous les obstacles levés, les conspirateurs +disposés au troisième; il y aura incessamment une révolte, un +combat, peut-être une bataille rangée: et vous appellerez cela +conduite, intérêt, chaleur, vraisemblance! Je ne vous le pardonnerais +jamais, à vous qui n'ignorez pas ce qu'il en coûte +quelquefois pour mettre à fin une misérable intrigue et combien +la plus petite affaire de politique absorbe de temps en +démarches, en pourparlers et en délibérations.</p> + +<p>—Il est vrai, madame, répondit Sélim, que nos pièces sont +un peu chargées; mais c'est un mal nécessaire; sans le secours +des épisodes, on se morfondrait.</p> + +<p>—C'est-à-dire que, pour donner de l'âme à la représentation +d'un fait, il ne faut le rendre ni tel qu'il est, ni tel qu'il +doit être. Cela est du dernier ridicule, à moins qu'il ne soit plus +absurde encore de faire jouer à des violons des ariettes vives et +des sonates de mouvement, tandis que les esprits sont imbus +qu'un prince est sur le point de perdre sa maîtresse, son trône +et la vie.</p> + +<p>—Madame, vous avez raison, dit Mangogul; ce sont des airs +lugubres qu'il faut alors; et je vais vous en ordonner.»</p> + +<p>Mangogul se leva, sortit; et la conversation continua entre +Sélim, Ricaric et la favorite.</p> + +<p>«Au moins, madame, répliqua Sélim, vous ne nierez pas +que, si les épisodes nous tirent de l'illusion, le dialogue nous y +ramène. Je ne vois personne qui l'entende comme nos tragiques.</p> + +<p>—Personne n'y entend donc rien, reprit Mirzoza. L'emphase, +l'esprit et le papillotage qui y règnent sont à mille lieues de la +nature. C'est en vain que l'auteur cherche à se dérober; mes +yeux percent, et je l'aperçois sans cesse derrière ses personnages. +Cinna, Sertorius, Maxime, Émilie sont à tout moment les +sarbacanes de Corneille. Ce n'est pas ainsi qu'on s'entretient +dans nos anciens Sarrasins. M. Ricaric vous en traduira, si vous +voulez, quelques morceaux; et vous entendrez la pure nature +s'exprimer par leur bouche. Je dirais volontiers aux modernes: +«Messieurs, au lieu de donner à tout propos de l'esprit à +vos personnages, placez-les dans des conjonctures qui leur en +donnent.»</p> + +<p>—Après ce que madame vient de prononcer de la conduite +et du dialogue de nos drames, il n'y a pas apparence, dit Sélim, +qu'elle fasse grâce aux dénoûments.</p> + +<p>—Non, sans doute, reprit la favorite; il y en a cent mauvais +pour un bon. L'un n'est point amené; l'autre est miraculeux. +Un auteur est-il embarrassé d'un personnage qu'il a traîné de +scènes en scènes pendant cinq actes, il vous le dépêche d'un +coup de poignard: tout le monde se met à pleurer; et moi je +ris comme une folle. Et puis, a-t-on jamais parlé comme nous +déclamons? Les princes et les rois marchent-ils autrement qu'un +homme qui marche bien? Ont-ils jamais gesticulé comme des +possédés ou des furieux? Les princesses poussent-elles, en parlant, +des sifflements aigus? On suppose que nous avons porté la +tragédie à un haut degré de perfection; et moi je tiens presque +pour démontré que, de tous les genres d'ouvrages de littérature +auxquels les Africains se sont appliqués dans ces derniers +siècles, c'est le plus imparfait.»</p> + +<p>La favorite en était là de sa sortie contre nos pièces de théâtre, +lorsque Mangogul rentra.</p> + +<p>«Madame, lui dit-il, vous m'obligerez de continuer: j'ai, +comme vous voyez, des secrets pour abréger une poétique, quand +je la trouve longue.</p> + +<p>—Je suppose, continua la favorite, un nouveau débarqué +d'Angote, qui n'ait jamais entendu parler de spectacles, mais qui +ne manque ni de sens ni d'usage; qui connaisse un peu la cour +des princes, les manéges des courtisans, les jalousies des ministres +et les tracasseries des femmes, et à qui je dise en confidence: +«Mon ami, il se fait dans le sérail des mouvements terribles. +Le prince, mécontent de son fils en qui il soupçonne de +la passion pour la Manimonbanda, est homme à tirer de tous les +deux la vengeance la plus cruelle; cette aventure aura, selon +toutes les apparences, des suites fâcheuses<a name="FNanchor_69_72" id="FNanchor_69_72"></a><a href="#Footnote_69_72" class="fnanchor">[69]</a>. Si vous voulez, je +vous rendrai témoin de tout ce qui se passera.» Il accepte ma +proposition, et je le mène dans une loge grillée, d'où il voit le +théâtre qu'il prend pour le palais du sultan. Croyez-vous que, +malgré tout le sérieux que j'affecterais, l'illusion de cet homme +durât un instant? Ne conviendrez-vous pas, au contraire, qu'à +la démarche empesée des acteurs, à la bizarrerie de leurs vêtements, +à l'extravagance de leurs gestes, à l'emphase d'un langage +singulier, rimé, cadencé, et à mille autres dissonances qui +le frapperont, il doit m'éclater au nez dès la première scène et +me déclarer ou que je me joue de lui, ou que le prince et toute +sa cour extravaguent?</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_72" id="Footnote_69_72"></a><a href="#FNanchor_69_72"><span class="label">[69]</span></a> <i>Phèdre?</i></p></div> + +<p>—Je vous avoue, dit Sélim, que cette supposition me frappe: +mais ne pourrait-on pas vous observer qu'on se rend au spectacle +avec la persuasion que c'est l'imitation d'un événement et +non l'événement même qu'on y verra?</p> + +<p>—Et cette persuasion, reprit Mirzoza, doit-elle empêcher +qu'on n'y représente l'événement de la manière la plus naturelle?</p> + +<p>—C'est-à-dire, madame, interrompit Mangogul, que vous +voilà à la tête des frondeurs.</p> + +<p>—Et que, si l'on vous en croit, continua Sélim, l'empire +est menacé de la décadence du bon goût; que la barbarie va +renaître et que nous sommes sur le point de retomber dans +l'ignorance des siècles de Mamurrha et d'Orondado.</p> + +<p>—Seigneur, ne craignez rien de semblable. Je hais les esprits +chagrins, et n'en augmenterai pas le nombre. D'ailleurs, la +gloire de Sa Hautesse m'est trop chère pour que je pense jamais +à donner atteinte à la splendeur de son règne. Mais si l'on nous +en croyait, n'est-il pas vrai, monsieur Ricaric, que les lettres +brilleraient peut-être avec plus d'éclat?</p> + +<p>—Comment! dit Mangogul, auriez-vous à ce sujet quelque +mémoire à présenter à mon sénéchal?</p> + +<p>—Non, seigneur, répondit Ricaric; mais après avoir remercié +Votre Hautesse de la part de tous les gens de lettres du nouvel +inspecteur qu'elle leur a donné, je remontrerais à votre sénéchal, +en toute humilité, que le choix des savants préposés à la +révision des manuscrits est une affaire très-délicate; qu'on confie +ce soin à des gens qui me paraissent fort au-dessous de cet +emploi; et qu'il résulte de là une foule de mauvais effets, +comme d'estropier de bons ouvrages, d'étouffer les meilleurs +esprits, qui, n'ayant pas la liberté d'écrire à leur façon, ou +n'écrivent point du tout, ou font passer chez l'étranger des +sommes considérables avec leurs ouvrages; de donner mauvaise +opinion des matières qu'on défend d'agiter, et mille autres +inconvénients qu'il serait trop long de détailler à Votre Hautesse. +Je lui conseillerais de retrancher les pensions à certaines sangsues +littéraires, qui demandent sans raison et sans cesse; je +parle des glossateurs, antiquaires, commentateurs et autres +gens de cette espèce, qui seraient fort utiles s'ils faisaient bien +leur métier, mais qui ont la malheureuse habitude de passer sur +les choses obscures et d'éclaircir les endroits clairs. Je voudrais +qu'il veillât à la suppression de presque tous les ouvrages posthumes, +et qu'il ne souffrît point que la mémoire d'un grand +auteur fût ternie par l'avidité d'un libraire qui recueille et publie +longtemps après la mort d'un homme des ouvrages qu'il avait +condamnés à l'oubli pendant sa vie.</p> + +<p>—Et moi, continua la favorite, je lui marquerais un petit +nombre d'hommes distingués, tels que M. Ricaric, sur lesquels +il pourrait rassembler vos bienfaits. N'est-il pas surprenant que +le pauvre garçon n'ait pas un sou, tandis que le précieux chyromant +de la Manimonbanda touche tous les ans mille sequins +sur votre trésor?</p> + +<p>—Eh bien! madame, répondit Mangogul, j'en assigne autant +à Ricaric sur ma cassette, en considération des merveilles que +vous m'en apprenez.</p> + +<p>—Monsieur Ricaric, dit la favorite, il faut aussi que je fasse +quelque chose pour vous; je vous sacrifie le petit ressentiment de +mon amour-propre; et j'oublie, en faveur de la récompense que +Mangogul vient d'accorder à votre mérite, l'injure qu'il m'a faite.</p> + +<p>—Pourrait-on, madame, vous demander quelle est cette +injure? reprit Mangogul.</p> + +<p>—Oui, seigneur, et vous l'apprendre. Vous nous embarquez +vous-même dans un entretien sur les belles-lettres: vous débutez +par un morceau sur l'éloquence moderne, qui n'est pas merveilleux; +et lorsque, pour vous obliger, on se dispose à suivre +le triste propos que vous avez jeté, l'ennui et les bâillements vous +prennent; vous vous tourmentez sur votre fauteuil; vous changez +cent fois de posture sans en trouver une bonne; las enfin de +tenir la plus mauvaise contenance du monde, vous prenez brusquement +votre parti; vous vous levez et vous disparaissez: et +où allez-vous encore? peut-être écouter un bijou.</p> + +<p>—Je conviens, madame, du fait; mais je n'y vois rien d'offensant. +S'il arrive à un homme de s'ennuyer des belles choses et +de s'amuser à en entendre de mauvaises, tant pis pour lui. Cette +injuste préférence n'ôte rien au mérite de ce qu'il a quitté; il +en est seulement déclaré mauvais juge. Je pourrais ajouter à cela, +madame, que tandis que vous vous occupiez à la conversion de +Sélim, je travaillais presque aussi infructueusement à vous procurer +un château. Enfin, s'il faut que je sois coupable, puisque +vous l'avez prononcé, je vous annonce que vous avez été vengée +sur-le-champ.</p> + +<p>—Et comment cela? dit la favorite.</p> + +<p>—Le voici, répondit le sultan. Pour me dissiper un peu de +la séance académique que j'avais essuyée, j'allai interroger quelques +bijoux.</p> + +<p>—Eh bien! prince?</p> + +<p>—Eh bien! je n'en ai jamais entendu de si maussades que +les deux sur lesquels je suis tombé.</p> + +<p>—J'en suis au comble de mes joies, reprit la favorite.</p> + +<p>—Ils se sont mis à parler l'un et l'autre une langue inintelligible: +j'ai très-bien retenu tout ce qu'ils ont dit; mais que je +meure si j'en comprends un mot.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXXIX" id="CHAPITRE_XXXIX"></a>CHAPITRE XXXIX.</h2> + +<h3>DIX-HUITIÈME ET DIX-NEUVIÈME ESSAIS DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>SPHÉROÏDE L'APLATIE ET GIRGIRO L'ENTORTILLÉ. +ATTRAPE QUI POURRA.</h3> + + +<p>«Cela est singulier, continua la favorite: jusqu'à présent +j'avais imaginé que si l'on avait quelques reproches à faire aux +bijoux, c'était d'avoir parlé très-clairement.</p> + +<p>—Oh! parbleu, madame, répondit Mangogul, ces deux-ci +n'en sont pas; et les entendra qui pourra.</p> + +<p>«Vous connaissez cette petite femme toute ronde, dont la +tête est enfoncée dans les épaules, à qui l'on aperçoit à peine des +bras, qui a les jambes si courtes et le ventre si dévalé qu'on la +prendrait pour un magot ou pour un gros embryon mal développé, +qu'on a surnommée Sphéroïde l'aplatie, qui s'est mis en +tête que Brama l'appelait à l'étude de la géométrie, parce qu'elle +en a reçu la figure d'un globe; et qui conséquemment aurait pu +se déterminer pour l'artillerie; car de la façon dont elle est +tournée, elle a dû sortir du sein de la nature comme un boulet +de la bouche d'un canon.</p> + +<p>«J'ai voulu savoir des nouvelles de son bijou, et je l'ai questionné; +mais ce vorticose s'est expliqué en termes d'une géométrie +si profonde, que je ne l'ai point entendu, et que peut-être +ne s'entendait-il pas lui-même. Ce n'était que lignes droites, +surfaces concaves, quantités données, longueur, largeur, profondeur, +solides, forces vives, forces mortes, cône, cylindre, +sections coniques, courbes, courbes élastiques, courbe rentrant +en elle-même, avec son point conjugué...</p> + +<p>—Que Votre Hautesse me fasse grâce du reste! s'écria douloureusement +la favorite. Vous avez une cruelle mémoire. Cela +est à périr. J'en aurai, je crois, la migraine plus de huit jours. +Par hasard, l'autre serait-il aussi réjouissant?</p> + +<p>—Vous allez en juger, répondit Mangogul. De par l'orteil +de Brama, j'ai fait un prodige; j'ai retenu son amphigouri mot +pour mot, bien qu'il soit tellement dénué de sens et de clarté, +que si vous m'en donniez une fine et critique exposition, vous +me feriez, madame, un présent gracieux.</p> + +<p>—Comment avez-vous dit, prince? s'écria Mirzoza: je veux +mourir si vous n'avez dérobé cette phrase à quelqu'un.</p> + +<p>—Je ne sais comment cela s'est fait, répondit Mangogul; +car ces deux bijoux sont aujourd'hui les seules personnes à qui +j'aie donné audience. Le dernier sur qui j'ai tourné mon anneau, +après avoir gardé le silence un moment, a dit, comme s'il se fût +adressé à une assemblée:</p> + +<blockquote><p>«<span class="smcap">Messieurs</span>,</p> + +<p>«Je me dispenserai de chercher, au mépris de ma propre +raison, un modèle de penser et de m'exprimer. Si toutefois +j'avance quelque chose de neuf, ce ne sera point affectation; +le sujet me l'aura fourni: si je répète ce qui aura été dit, je +l'aurai pensé comme les autres.</p> + +<p>«Que l'ironie ne vienne point tourner en ridicule ce début, +et m'accuser de n'avoir rien lu, ou d'avoir lu en pure perte; +un bijou comme moi n'est fait ni pour lire, ni pour profiter de +ses lectures, ni pour pressentir une objection, ni pour y +répondre.</p> + +<p>«Je ne me refuserai point aux réflexions et aux ornements +proportionnés à mon sujet, d'autant plus qu'à cet égard il est +d'une extrême modestie, n'en permettant ni la quantité ni +l'éclat; mais j'éviterai de descendre dans ces petits et menus +détails qui sont le partage d'un orateur stérile; je serais au +désespoir d'être soupçonné de ce défaut.</p> + +<p>«Après vous avoir instruits, messieurs, de ce que vous +devez attendre de mes découvertes et de mon élocution, quelques +coups de pinceau suffiront pour vous esquisser mon +caractère.</p> + +<p>«Il y a, vous le savez tous, messieurs, comme moi, deux +sortes de bijoux: des bijoux orgueilleux, et des bijoux +modestes; les premiers veulent primer et tenir partout le +haut bout; les seconds, au contraire, affectent de se prêter, +et se présentent d'un air soumis. Cette double intention +se manifeste dans les projets de l'exécution, et les détermine +les uns et les autres à agir selon le génie qui les +guide.</p> + +<p>«Je crus, par attachement aux préjugés de la première éducation, +que je m'ouvrirais une carrière plus sûre, plus facile +et plus gracieuse, si je préférais le rôle de l'humilité à celui de +l'orgueil, et je m'offris avec une pudeur enfantine et des supplications +engageantes à tous ceux que j'eus le bonheur de +rencontrer.</p> + +<p>«Mais que les temps sont malheureux! après dix fois plus +de <i>mais</i>, de <i>si</i> et de <i>comme</i> qu'il n'en fallait pour impatienter +le plus désœuvré de tous les bijoux, on accepta mes services. +Hélas! ce ne fut pas longtemps: mon premier possesseur, se +livrant à l'éclat flatteur d'une conquête nouvelle, me délaissa, +et je retombai dans le désœuvrement.</p> + +<p>«Je venais de perdre un trésor, et je ne me flattais point +que la fortune m'en dédommagerait; en effet, la place vacante +fut occupée, mais non remplie, par un sexagénaire en qui la +bonne volonté manquait moins que le moyen.</p> + +<p>«Il travailla de toutes ses forces à m'ôter la mémoire de +mon état passé. Il eut pour moi toutes ces manières reconnues +pour polies et concurrentes dans la carrière que je suivais; +mais ses efforts ne prévinrent point mes regrets.</p> + +<p>«Si l'industrie, qui n'a jamais, dit-on, resté court, lui fit +trouver dans les trésors de la faculté naturelle quelque adoucissement +à ma peine, cette compensation me parut insuffisante, +en dépit de mon imagination, qui se fatiguait vainement +à chercher des rapports nouveaux, et même à en supposer +d'imaginaires.</p> + +<p>«Tel est l'avantage de la primauté, qu'elle saisit l'idée et +fait barrière à tout ce qui veut ensuite se présenter sous +d'autres formes; et telle est, le dirai-je à notre honte? la +nature ingrate des bijoux, que devant eux la bonne volonté +n'est jamais réputée pour le fait.</p> + +<p>«La remarque me paraît si naturelle, que, sans en être +redevable à personne, je ne pense pas être le seul à qui elle +soit venue; mais si quelqu'un avant moi en a été touché, du +moins je suis, messieurs, le premier qui entreprends, par sa +manifestation, d'en faire valoir le mérite à vos yeux.</p> + +<p>«Je n'ai garde de savoir mauvais gré à ceux qui ont élevé la +voix jusqu'ici, d'avoir manqué ce trait, mon amour-propre se +trouvant trop satisfait de pouvoir, après un si grand nombre +d'orateurs, présenter mon observation comme quelque chose +de neuf...»</p></blockquote> + +<p>—Ah! prince, s'écria vivement Mirzoza, il me semble que +j'entends le chyromant de la Manimonbanda: adressez-vous à +cet homme, et vous aurez l'interprétation fine et critique dont +vous attendriez inutilement de tout autre le présent gracieux.»</p> + +<p>L'auteur africain dit que Mangogul sourit et continua; mais +je n'ai garde, ajoute-t-il, de rapporter le reste de son discours. +Si ce commencement n'a pas autant amusé que les premières +pages de la fée Taupe, la suite serait plus ennuyeuse que les +dernières de la fée Moustache<a name="FNanchor_70_73" id="FNanchor_70_73"></a><a href="#Footnote_70_73" class="fnanchor">[70]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_73" id="Footnote_70_73"></a><a href="#FNanchor_70_73"><span class="label">[70]</span></a> Voir <i>Tanzaï et Néadarné</i>. Tout ce discours est une critique de la manière de +Crébillon fils.</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XL" id="CHAPITRE_XL"></a>CHAPITRE XL.</h2> + +<h3>RÊVE DE MIRZOZA.</h3> + + +<p>Après que Mangogul eut achevé le discours académique de +Girgiro l'entortillé, il fit nuit, et l'on se coucha.</p> + +<p>Cette nuit, la favorite pouvait se promettre un sommeil profond; +mais la conversation de la veille lui revint dans la tête en +dormant; et les idées qui l'avaient occupée se mêlant avec +d'autres, elle fut tracassée par un songe bizarre, qu'elle ne +manqua pas de raconter au sultan.</p> + +<p>«J'étais, lui dit-elle, dans mon premier somme lorsque je +me suis sentie transportée dans une galerie immense toute pleine +de livres: je ne vous dirai rien de ce qu'ils contenaient; ils furent +alors pour moi ce qu'ils sont pour bien d'autres qui ne dorment +pas: je ne regardai pas un seul titre; un spectacle plus frappant +m'attira tout entière.</p> + +<p>«D'espace en espace, entre les armoires qui renfermaient +les livres, s'élevaient des piédestaux sur lesquels étaient posés +des bustes de marbre et d'airain d'une grande beauté: l'injure +des temps les avait épargnés; à quelques légères défectuosités +près, ils étaient entiers et parfaits; ils portaient empreintes +cette noblesse et cette élégance que l'antiquité a su donner à +ses ouvrages; la plupart avaient de longues barbes, de grands +fronts comme le vôtre, et la physionomie intéressante.</p> + +<p>«J'étais inquiète de savoir leurs noms et de connaître leur +mérite, lorsqu'une femme<a name="FNanchor_71_74" id="FNanchor_71_74"></a><a href="#Footnote_71_74" class="fnanchor">[71]</a> sortit de l'embrasure d'une fenêtre, +et m'aborda: sa taille était avantageuse, son pas majestueux +et sa démarche noble; la douceur et la fierté se confondaient +dans ses regards; et sa voix avait je ne sais quel charme qui +pénétrait; un casque, une cuirasse, avec une jupe flottante de +satin blanc, faisaient tout son ajustement. «Je connais votre +embarras, me dit-elle, et je vais satisfaire votre curiosité. Les +hommes dont les bustes vous ont frappée furent mes favoris; +ils ont consacré leurs veilles à perfectionner des beaux-arts, +dont on me doit l'invention: ils vivaient dans les pays de la +terre les plus policés, et leurs écrits, qui ont fait les délices +de leurs contemporains, sont l'admiration du siècle présent. +Approchez-vous, et vous apercevrez en bas-reliefs, sur les piédestaux +qui soutiennent leurs bustes, quelque sujet intéressant +qui vous indiquera du moins le caractère de leurs écrits.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_74" id="Footnote_71_74"></a><a href="#FNanchor_71_74"><span class="label">[71]</span></a> Minerve.</p></div> + +<p>«Le premier buste que je considérai était un vieillard +majestueux qui me parut aveugle<a name="FNanchor_72_75" id="FNanchor_72_75"></a><a href="#Footnote_72_75" class="fnanchor">[72]</a>: il avait, selon toute apparence, +chanté des combats; car c'étaient les sujets des côtés de +son piédestal; une seule figure occupait la face antérieure; c'était +un jeune héros: il avait la main posée sur la garde de son cimeterre, +et l'on voyait un bras de femme qui l'arrêtait par les cheveux, +et qui semblait tempérer sa colère.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_75" id="Footnote_72_75"></a><a href="#FNanchor_72_75"><span class="label">[72]</span></a> Homère.</p></div> + +<p>«On avait placé vis-à-vis de ce buste celui d'un jeune +homme<a name="FNanchor_73_76" id="FNanchor_73_76"></a><a href="#Footnote_73_76" class="fnanchor">[73]</a>; c'était la modestie même: ses regards étaient tournés +sur le vieillard avec une attention marquée: il avait aussi chanté +la guerre et les combats; mais ce n'était pas les seuls sujets qui +l'avaient occupé; car des bas-reliefs qui l'environnaient, le principal +représentait d'un côté des laboureurs courbés sur leurs +charrues, et travaillant à la culture des terres, et de l'autre, des +bergers étendus sur l'herbe et jouant de la flûte entre leurs +moutons et leurs chiens.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_76" id="Footnote_73_76"></a><a href="#FNanchor_73_76"><span class="label">[73]</span></a> Virgile.</p></div> + +<p>«Le buste placé au-dessous du vieillard, et du même côté, +avait le regard effaré<a name="FNanchor_74_77" id="FNanchor_74_77"></a><a href="#Footnote_74_77" class="fnanchor">[74]</a>; il semblait suivre de l'œil quelque objet +qui fuyait, et l'on avait représenté au-dessous une lyre jetée +au hasard, des lauriers dispersés, des chars brisés et des chevaux +fougueux échappés dans une vaste plaine.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_77" id="Footnote_74_77"></a><a href="#FNanchor_74_77"><span class="label">[74]</span></a> Pindare.</p></div> + +<p>«Je vis, en face de celui-ci, un buste qui m'intéressa<a name="FNanchor_75_78" id="FNanchor_75_78"></a><a href="#Footnote_75_78" class="fnanchor">[75]</a>; il +me semble que je le vois encore; il avait l'air fin, le nez aquilin +et pointu, le regard fixe et le ris malin. Les bas-reliefs dont on +avait orné son piédestal étaient si chargés, que je ne finirais +point si j'entreprenais de vous les décrire.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_78" id="Footnote_75_78"></a><a href="#FNanchor_75_78"><span class="label">[75]</span></a> Horace.</p></div> + +<p>«Après en avoir examiné quelques autres, je me mis à +interroger ma conductrice.</p> + +<p>«Quel est celui-ci, lui demandai-je, qui porte la vérité sur ses +lèvres et la probité sur son visage?</p> + +<p>«—Ce fut, me dit-elle, l'ami et la victime de l'une et de +l'autre. Il s'occupa, tant qu'il vécut, à rendre ses concitoyens +éclairés et vertueux; et ses concitoyens ingrats lui ôtèrent +la vie<a name="FNanchor_76_79" id="FNanchor_76_79"></a><a href="#Footnote_76_79" class="fnanchor">[76]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_79" id="Footnote_76_79"></a><a href="#FNanchor_76_79"><span class="label">[76]</span></a> Socrate.</p></div> + +<p>«—Et ce buste qu'on a mis au-dessous?</p> + +<p>«—Lequel? celui qui paraît soutenu par les Grâces qu'on +a sculptées sur les faces de son piédestal?</p> + +<p>«—Celui-là même.</p> + +<p>«—C'est le disciple<a name="FNanchor_77_80" id="FNanchor_77_80"></a><a href="#Footnote_77_80" class="fnanchor">[77]</a> et l'héritier de l'esprit et des maximes +du vertueux infortuné dont je vous ai parlé.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_80" id="Footnote_77_80"></a><a href="#FNanchor_77_80"><span class="label">[77]</span></a> Platon.</p></div> + +<p>«—Et ce gros joufflu, qu'on a couronné de pampre et de +myrte, qui est-il?</p> + +<p>«—C'est un philosophe aimable<a name="FNanchor_78_81" id="FNanchor_78_81"></a><a href="#Footnote_78_81" class="fnanchor">[78]</a>, qui fit son unique occupation +de chanter et de goûter le plaisir. Il mourut entre les +bras de la Volupté.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_81" id="Footnote_78_81"></a><a href="#FNanchor_78_81"><span class="label">[78]</span></a> Anacréon.</p></div> + +<p>«—Et cet autre aveugle?</p> + +<p>«—C'est<a name="FNanchor_79_82" id="FNanchor_79_82"></a><a href="#Footnote_79_82" class="fnanchor">[79]</a>...» me dit-elle.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_82" id="Footnote_79_82"></a><a href="#FNanchor_79_82"><span class="label">[79]</span></a> La Motte?</p></div> + +<p>«Mais je n'attendis pas sa réponse: il me sembla que j'étais +en pays de connaissance; et je m'approchai avec précipitation +du buste qu'on avait placé en face<a name="FNanchor_80_83" id="FNanchor_80_83"></a><a href="#Footnote_80_83" class="fnanchor">[80]</a>. Il était posé sur un trophée +des différents attributs des sciences et des arts: les Amours folâtraient +entre eux sur un des côtés de son piédestal. On avait +groupé sur l'autre les génies de la politique, de l'histoire et de +la philosophie. On voyait sur le troisième, ici deux armées rangées +en bataille: l'étonnement et l'horreur régnaient sur tous +les visages; on y découvrait aussi des vestiges de l'admiration +et de la pitié. Ces sentiments naissaient apparemment des objets +qui s'offraient à la vue. C'était un jeune homme expirant, et à +ses côtés un guerrier plus âgé qui tournait ses armes contre +lui-même. Tout était dans ces figures de la dernière beauté; et +le désespoir de l'une, et la langueur mortelle qui parcourait les +membres de l'autre. Je m'approchai, et je lus au-dessous en +lettres d'or:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_83" id="Footnote_80_83"></a><a href="#FNanchor_80_83"><span class="label">[80]</span></a> Voltaire.</p></div> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">......... Hélas! c'était son fils<a name="FNanchor_81_84" id="FNanchor_81_84"></a><a href="#Footnote_81_84" class="fnanchor">[81]</a>!<br /></span> +</div></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_84" id="Footnote_81_84"></a><a href="#FNanchor_81_84"><span class="label">[81]</span></a> Vers de <i>la Henriade</i>, chant <span class="smcap">VIII</span>, v. 260.</p></div> + +<p>«Là on avait sculpté un soudan furieux qui enfonçait un +poignard dans le sein d'une jeune personne, à la vue d'un peuple +nombreux. Les uns détournaient les yeux, et les autres fondaient +en larmes. On avait gravé ces mots autour de ce bas-relief:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Est-ce vous, Nérestan<a name="FNanchor_82_85" id="FNanchor_82_85"></a><a href="#Footnote_82_85" class="fnanchor">[82]</a>?.......<br /></span> +</div></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_85" id="Footnote_82_85"></a><a href="#FNanchor_82_85"><span class="label">[82]</span></a> Vers de <i>Zaïre</i>, acte V, scène <span class="smcap">IX</span>.</p></div> + +<p>«J'allais passer à d'autres bustes, lorsqu'un bruit soudain me +fit tourner la tête. Il était occasionné par une troupe d'hommes +vêtus de longues robes noires, qui se précipitaient en foule +dans la galerie. Les uns portaient des encensoirs d'où s'exhalait +une vapeur grossière, les autres des guirlandes d'œillet d'Inde +et d'autres fleurs cueillies sans choix, et arrangées sans goût. +Ils s'attroupèrent autour des bustes, et les encensèrent en +chantant des hymnes en deux langues qui me sont inconnues. +La fumée de leur encens s'attachait aux bustes, à qui leurs couronnes +donnaient un air tout à fait ridicule. Mais les antiques +reprirent bientôt leur état, et je vis les couronnes se faner et +tomber à terre séchées. Il s'éleva entre ces espèces de barbares +une querelle<a name="FNanchor_83_86" id="FNanchor_83_86"></a><a href="#Footnote_83_86" class="fnanchor">[83]</a> sur ce que quelques-uns n'avaient pas, au gré +des autres, fléchi le genou assez bas; et ils étaient sur le point +d'en venir aux mains, lorsque ma conductrice les dispersa d'un +regard et rétablit le calme dans sa demeure.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_86" id="Footnote_83_86"></a><a href="#FNanchor_83_86"><span class="label">[83]</span></a> Querelle des anciens et des modernes.</p></div> + +<p>«Ils étaient à peine éclipsés, que je vis entrer par une porte +opposée une longue file de pygmées. Ces petits hommes +n'avaient pas deux coudées de hauteur, mais en récompense ils +portaient des dents fort aiguës et des ongles fort longs. Ils se +séparèrent en plusieurs bandes, et s'emparèrent des bustes. +Les uns tâchaient d'égratigner les bas-reliefs, et le parquet +était jonché des débris de leurs ongles; d'autres plus insolents +s'élevaient les uns sur les épaules des autres, à la hauteur des +têtes, et leur donnaient des croquignoles<a name="FNanchor_84_87" id="FNanchor_84_87"></a><a href="#Footnote_84_87" class="fnanchor">[84]</a>. Mais ce qui me +réjouit beaucoup, ce fut d'apercevoir que ces croquignoles, loin +d'atteindre le nez du buste, revenaient sur celui du pygmée. +Aussi, en les considérant de fort près, les trouvai-je presque +tous camus.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_87" id="Footnote_84_87"></a><a href="#FNanchor_84_87"><span class="label">[84]</span></a> Les critiques.</p></div> + +<p>«Vous voyez, me dit ma conductrice, quelle est l'audace et +le châtiment de ces myrmidons. Il y a longtemps que cette +guerre dure, et toujours à leur désavantage. J'en use moins +sévèrement avec eux qu'avec les robes noires. L'encens de +ceux-ci pourrait défigurer les bustes; les efforts des autres +finissent presque toujours par en augmenter l'éclat. Mais +comme vous n'avez plus qu'une heure ou deux à demeurer +ici, je vous conseille de passer à de nouveaux objets.»</p> + +<p>«Un grand rideau s'ouvrit à l'instant, et je vis un atelier +occupé par une autre sorte de pygmées: ceux-ci n'avaient ni +dents ni ongles, mais en revanche ils étaient armés de rasoirs +et de ciseaux. Ils tenaient entre leurs mains des têtes qui paraissaient +animées, et s'occupaient à couper à l'une les cheveux, à +arracher à l'autre le nez et les oreilles, à crever l'œil droit à +celle-ci, l'œil gauche à celle-là, et à les disséquer presque +toutes. Après cette belle opération, ils se mettaient à les considérer +et à leur sourire, comme s'ils les eussent trouvées les +plus jolies du monde. Les pauvres têtes avaient beau jeter les +hauts cris, ils ne daignaient presque pas leur répondre. J'en +entendis une qui redemandait son nez, et qui représentait qu'il +ne lui était pas possible de se montrer sans cette pièce.</p> + +<p>«Eh! tête ma mie, lui répondit le pygmée, vous êtes folle. +Ce nez, qui fait votre regret, vous défigurait. Il était long, +long... Vous n'auriez jamais fait fortune avec cela. Mais depuis +qu'on vous l'a raccourci, taillé, vous êtes charmante; et l'on +vous courra...<a name="FNanchor_85_88" id="FNanchor_85_88"></a><a href="#Footnote_85_88" class="fnanchor">[85]</a>»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_88" id="Footnote_85_88"></a><a href="#FNanchor_85_88"><span class="label">[85]</span></a> Les abréviateurs, compilateurs de morceaux choisis, censeurs.</p></div> + +<p>«Le sort de ces têtes m'attendrissait, lorsque j'aperçus plus +loin d'autres pygmées plus charitables qui se traînaient à terre +avec des lunettes. Ils ramassaient des nez et des oreilles, et les +rajustaient à quelques vieilles têtes à qui le temps les avait +enlevées<a name="FNanchor_86_89" id="FNanchor_86_89"></a><a href="#Footnote_86_89" class="fnanchor">[86]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_89" id="Footnote_86_89"></a><a href="#FNanchor_86_89"><span class="label">[86]</span></a> Les commentateurs, scoliastes, etc.</p></div> + +<p>«Il y en avait entre eux, mais en petit nombre, qui y +réussissaient; les autres mettaient le nez à la place de l'oreille, +ou l'oreille à la place du nez, et les têtes n'en étaient que plus +défigurées.</p> + +<p>«J'étais fort empressée de savoir ce que toutes ces choses +signifiaient; je le demandai à ma conductrice, et elle avait la +bouche ouverte pour me répondre, lorsque je me suis réveillée +en sursaut.»</p> + +<p>—Cela est cruel, dit Mangogul; cette femme vous aurait +développé bien des mystères. Mais à son défaut je serais d'avis +que nous nous adressassions à mon joueur de gobelets Bloculocus.</p> + +<p>—Qui? reprit la favorite, ce nigaud à qui vous avez accordé +le privilége exclusif de montrer la lanterne magique dans votre +cour!</p> + +<p>—Lui-même, répondit le sultan; il nous interprétera votre +songe, ou personne.</p> + +<p>«Qu'on appelle Bloculocus,» dit Mangogul.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XLI" id="CHAPITRE_XLI"></a>CHAPITRE XLI.</h2> + +<h3>VINGT-UNIÈME ET VINGT-DEUXIÈME ESSAIS DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>FRICAMONE ET CALLIPIGA.</h3> + + +<p>L'auteur africain ne nous dit point ce que devint Mangogul, +en attendant Bloculocus. Il y a toute apparence qu'il sortit, +qu'il alla consulter quelques bijoux, et que, satisfait de ce qu'il +en avait appris, il rentra chez la favorite, en poussant les cris +de joie qui commencent ce chapitre.</p> + +<p>«Victoire! victoire! s'écria-t-il. Vous triomphez, madame; +et le château, les porcelaines et le petit sapajou sont à vous.</p> + +<p>—C'est Églé, sans doute? reprit la favorite...</p> + +<p>—Non, madame, non, ce n'est point Églé, interrompit le +sultan. C'est une autre.</p> + +<p>—Ah! prince, dit la favorite, ne m'enviez pas plus longtemps +l'avantage de connaître ce phénix...</p> + +<p>—Eh bien! c'est...: qui l'aurait jamais cru?</p> + +<p>—C'est?... dit la favorite.</p> + +<p>—Fricamone, répondit Mangogul.</p> + +<p>—Fricamone! reprit Mirzoza: je ne vois rien d'impossible +à cela. Cette femme a passé en couvent la plus grande partie +de sa jeunesse; et depuis qu'elle en est sortie, elle a mené la +vie la plus édifiante et la plus retirée. Aucun homme n'a mis le +pied chez elle; et elle s'est rendue comme l'abbesse d'un troupeau +de jeunes dévotes qu'elle forme à la perfection, et dont sa +maison ne désemplit pas. Il n'y avait rien à faire là pour vous +autres, ajouta la favorite en souriant et secouant la tête.</p> + +<p>—Madame, vous avez raison, dit Mangogul. J'ai questionné +son bijou: point de réponse. J'ai redoublé la vertu de ma bague +en la frottant et refrottant: rien n'est venu. Il faut, me disais-je +à moi-même, que ce bijou soit sourd. Et je me disposais à +laisser Fricamone sur le lit de repos où je l'avais trouvée, lorsqu'elle +s'est mise à parler, par la bouche, s'entend.</p> + +<p>«Chère Acaris, s'écriait-elle, que je suis heureuse dans ces +moments que je dérobe à tout ce qui m'obsède, pour me livrer +à toi! Après ceux que je passe entre tes bras, ce sont les plus +doux de ma vie... Rien ne me distrait; autour de moi tout est +dans le silence; mes rideaux entr'ouverts n'admettent de jour +que ce qu'il en faut pour m'incliner à la tendresse et te voir. +Je commande à mon imagination: elle t'évoque, et d'abord +je te vois... Chère Acaris! que tu me parais belle!... Oui, ce +sont là tes yeux, c'est ton souris, c'est ta bouche... Ne me +cache point cette gorge naissante. Souffre que je la baise... +Je ne l'ai point assez vue... Que je la baise encore!... Ah! +laisse-moi mourir sur elle... Quelle fureur me saisit! Acaris! +chère Acaris, où es-tu?... Viens donc, chère Acaris... Ah! +chère et tendre amie, je te le jure, des sentiments inconnus +se sont emparés de mon âme. Elle en est remplie, elle en est +étonnée, elle n'y suffit pas... Coulez, larmes délicieuses; coulez, +et soulagez l'ardeur qui me dévore... Non, chère Acaris, +non, cet Alizali, que tu me préfères, ne t'aime point comme +moi... Mais j'entends quelque bruit... Ah! c'est Acaris, sans +doute... Viens, chère âme, viens...»</p> + +<p>—Fricamone ne se trompait point, continua Mangogul: +c'était Acaris, en effet. Je les ai laissées s'entretenir ensemble, +et fortement persuadé que le bijou de Fricamone continuerait +d'être discret, je suis accouru vous apprendre que j'ai +perdu.</p> + +<p>—Mais, reprit la sultane, je n'entends rien à cette Fricamone. +Il faut qu'elle soit folle, ou qu'elle ait de cruelles vapeurs. +Non, prince, non; j'ai plus de conscience que vous ne m'en +supposez. Je n'ai rien à objecter à cette épreuve. Mais je sens +là quelque chose qui me défend de m'en prévaloir. Et je ne +m'en prévaudrai point. Voilà qui est décidé. Je ne voudrai +jamais de votre château, ni de vos porcelaines, ou je les aurai à +meilleurs titres.</p> + +<p>—Madame, lui répondit Mangogul, je ne vous conçois pas. +Vous êtes d'une difficulté qui passe. Il faut que vous n'ayez pas +bien regardé le petit sapajou.</p> + +<p>—Prince, je l'ai bien vu, répliqua Mirzoza. Je sais qu'il est +charmant. Mais je soupçonne cette Fricamone de n'être pas mon +fait. Si c'est votre envie qu'il m'appartienne un jour, adressez-vous +ailleurs.</p> + +<p>—Ma foi, madame, reprit Mangogul après y avoir bien +pensé, je ne vois plus que la maîtresse de Mirolo qui puisse +vous faire gagner.</p> + +<p>—Ah! prince, vous rêvez, lui répondit la favorite. Je ne +connais point votre Mirolo; mais quel qu'il soit, puisqu'il a une +maîtresse, ce n'est pas pour rien.</p> + +<p>—Vraiment vous avez raison, dit Mangogul; cependant je +gagerais bien encore que le bijou de Callipiga ne sait rien de +rien.</p> + + +<p>—Accordez-vous donc, continua la favorite. De deux choses +l'une: ou le bijou de Callipiga... Mais j'allais m'embarquer dans +un raisonnement ridicule... Faites, prince, tout ce qu'il vous +plaira: consultez le bijou de Callipiga; s'il se tait, tant pis +pour Mirolo, tant mieux pour moi.»</p> + +<p>Mangogul partit et se trouva dans un instant à côté du +sofa jonquille, brodé en argent, sur lequel Callipiga reposait. +Il eut à peine tourné sa bague sur elle, qu'il entendit une voix +sourde qui murmurait le discours suivant:</p> + +<p>«Que me demandez-vous? je ne comprends rien à vos questions. +On ne songe seulement pas à moi. Il me semble pourtant +que j'en vaux bien un autre. Mirolo passe souvent à ma porte, +il est vrai, mais.......................</p> + +<blockquote><p>(Il y a dans cet endroit une lacune considérable. La république des +lettres aurait certainement obligation à celui qui nous restituerait le +discours du bijou de Callipiga, dont il ne nous reste que les deux dernières +lignes. Nous invitons les savants à les méditer et à voir si cette +lacune ne serait point une omission volontaire de l'auteur, mécontent +de ce qu'il avait dit, et qui ne trouvait rien de mieux à dire.)</p></blockquote> + +<p>«....... On dit que mon rival aurait des autels au delà +des Alpes. Hélas! sans Mirolo, l'univers entier m'en élèverait.»</p> + +<p>Mangogul revint aussitôt au sérail et répéta à la favorite la +plainte du bijou de Callipiga, mot pour mot; car il avait la +mémoire merveilleuse.</p> + +<p>«Il n'y a rien là, madame, lui dit-il, qui ne vous donne +gagné; je vous abandonne tout, et vous en remercierez Callipiga, +quand vous le jugerez à propos.</p> + +<p>—Seigneur, lui répondit sérieusement Mirzoza, c'est à la +vertu la mieux confirmée que je veux devoir mon avantage, et +non pas...</p> + +<p>—Mais, madame, reprit le sultan, je n'en connais pas +de mieux confirmée que celle qui a vu l'ennemi de si près.</p> + +<p>—Et moi, prince, répliqua la favorite, je m'entends bien; +et voici Sélim et Bloculocus qui nous jugeront.»</p> + +<p>Sélim et Bloculocus entrèrent aussitôt; Mangogul les mit au +fait, et ils décidèrent tous deux en faveur de Mirzoza.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XLII" id="CHAPITRE_XLII"></a>CHAPITRE XLII.</h2> + +<h3>LES SONGES.</h3> + + +<p>«Seigneur, dit la favorite à Bloculocus, il faut encore que +vous me rendiez un service. Il m'est passé la nuit dernière par +la tête une foule d'extravagances. C'est un songe; mais Dieu +sait quel songe! et l'on m'a assuré que vous étiez le premier +homme du Congo pour déchiffrer les songes. Dites-moi donc +vite ce que signifie celui-ci; et tout de suite elle lui conta le +sien.</p> + +<p>—Madame, lui répondit Bloculocus, je suis assez médiocre +onéirocritique...</p> + +<p>—Ah! sauvez-moi, s'il vous plaît, les termes de l'art, +s'écria la favorite: laissez là la science, et parlez-moi raison.</p> + +<p>—Madame, lui dit Bloculocus, vous allez être satisfaite: +j'ai sur les songes quelques idées singulières; c'est à cela seul +que je dois peut-être l'honneur de vous entretenir, et l'épithète +de songe-creux: je vais vous les exposer le plus clairement +qu'il me sera possible.</p> + +<p>—Vous n'ignorez pas, madame, continua-t-il, ce que le gros +des philosophes, avec le reste des hommes, débite là-dessus. +Les objets, disent-ils, qui nous ont vivement frappés le jour +occupent notre âme pendant la nuit; les traces qu'ils ont imprimées, +durant la veille, dans les fibres de notre cerveau, subsistent; +les esprits animaux, habitués à se porter dans certains +endroits, suivent une route qui leur est familière; et de là +naissent ces représentations involontaires qui nous affligent ou +qui nous réjouissent. Dans ce système, il semblerait qu'un +amant heureux devrait toujours être bien servi par ses rêves; +cependant il arrive souvent qu'une personne qui ne lui est pas +inhumaine quand il veille, le traite en dormant comme un nègre, +ou qu'au lieu de posséder une femme charmante, il ne rencontre +dans ses bras qu'un petit monstre contrefait.</p> + +<p>—Voilà précisément mon aventure de la nuit dernière, +interrompit Mangogul; car je rêve presque toutes les nuits; +c'est une maladie de famille: et nous rêvons tous de père en +fils, depuis le sultan Togrul qui rêvait en 743,500,000,002, et +qui commença. Or donc, la nuit dernière, je vous voyais, madame, +dit-il à Mirzoza. C'était votre peau, vos bras, votre gorge, +votre col, vos épaules, ces chairs fermes, cette taille légère, +cet embonpoint incomparable, vous-même enfin; à cela près +qu'au lieu de ce visage charmant, de cette tête adorable que je +cherchais, je me trouvai nez à nez avec le museau d'un doguin.</p> + +<p>«Je fis un cri horrible; Kotluk, mon chambellan, accourut +et me demanda ce que j'avais: «Mirzoza, lui répondis-je à moitié +endormi, vient d'éprouver la métamorphose la plus hideuse; +elle est devenue danoise.» Kotluk ne jugea pas à propos de me +réveiller; il se retira, et je me rendormis; mais je puis vous +assurer que je vous reconnus à merveille, vous, votre corps et +la tête du chien. Bloculocus m'expliquera-t-il ce phénomène?</p> + +<p>—Je n'en désespère pas, répondit Bloculocus, pourvu que +Votre Hautesse convienne avec moi d'un principe fort simple: +c'est que tous les êtres ont une infinité de rapports les uns +avec les autres par les qualités qui leur sont communes; et que +c'est un certain assemblage de qualités qui les caractérise et +qui les distingue.</p> + +<p>—Cela est clair, répliqua Mirzoza; Ipsifile a des pieds, des +mains, une bouche, comme une femme d'esprit...</p> + +<p>—Et Pharasmane, ajouta Mangogul, porte son épée comme +un homme de cœur.</p> + +<p>—Si l'on n'est pas suffisamment instruit des qualités dont +l'assemblage caractérise telle ou telle espèce, ou si l'on juge +précipitamment que cet assemblage convient ou ne convient pas +à tel ou tel individu, on s'expose à prendre du cuivre pour de +l'or, un strass pour un brillant, un calculateur pour un géomètre, +un phrasier pour un bel esprit, Criton pour un honnête homme, +et Phédime pour une jolie femme, ajouta la sultane.</p> + +<p>—Eh bien, madame, savez-vous ce que l'on pourrait dire, +reprit Bloculocus, de ceux qui portent ces jugements?</p> + +<p>—Qu'ils rêvent tout éveillés, répondit Mirzoza.</p> + +<p>—Fort bien, madame, continua Bloculocus; et rien n'est +plus philosophique ni plus exact en mille rencontres que cette +expression familière: <i>je crois que vous rêvez</i>; car rien n'est plus +commun que des hommes qui s'imaginent raisonner, et qui ne +font que rêver les yeux ouverts.</p> + +<p>—C'est bien de ceux-là, interrompit la favorite, qu'on peut +dire, à la lettre, que toute la vie n'est qu'un songe.</p> + +<p>—Je ne peux trop m'étonner, madame, reprit Bloculocus, +de la facilité avec laquelle vous saisissez des notions assez +abstraites. Nos rêves ne sont que des jugements précipités qui +se succèdent avec une rapidité incroyable, et qui, rapprochant +des objets qui ne se tiennent que par des qualités fort éloignées, +en composent un tout bizarre.</p> + +<p>—Oh! que je vous entends bien, dit Mirzoza; et c'est un +ouvrage en marqueterie, dont les pièces rapportées sont plus ou +moins nombreuses, plus ou moins régulièrement placées, selon +qu'on a l'esprit plus vif, l'imagination plus rapide et la mémoire +plus fidèle: ne serait-ce pas même en cela que consisterait la +folie? et lorsqu'un habitant des Petites-Maisons s'écrie qu'il voit +des éclairs, qu'il entend gronder le tonnerre, et que des précipices +s'entr'ouvrent sous ses pieds; ou qu'Ariadné, placée +devant son miroir, se sourit à elle-même, se trouve les yeux vifs, +le teint charmant, les dents belles et la bouche petite, ne serait-ce +pas que ces deux cervelles, dérangées, trompées par des +rapports fort éloignés, regardent des objets imaginaires comme +présents et réels?</p> + +<p>—Vous y êtes, madame; oui, si l'on examine bien les fous, +dit Bloculocus, on sera convaincu que leur état n'est qu'un rêve +continu.</p> + +<p>—J'ai, dit Sélim en s'adressant à Bloculocus, par devers moi +quelques faits auxquels vos idées s'appliquent à merveille: ce +qui me détermine à les adopter. Je rêvai une fois que j'entendais +des hennissements, et que je voyais sortir de la grande mosquée +deux files parallèles d'animaux singuliers; ils marchaient gravement +sur leurs pieds de derrière; le capuchon, dont leurs +museaux étaient affublés, percé de deux trous, laissait sortir +deux longues oreilles mobiles et velues; et des manches fort +longues leur enveloppaient les pieds de devant. Je me tourmentai +beaucoup dans le temps pour trouver quelque sens à cette vision; +mais je me rappelle aujourd'hui que j'avais été la veille à Montmartre.</p> + +<p>«Une autre fois que nous étions en campagne, commandés +par le grand sultan Erguebzed en personne, et que, harassé d'une +marche forcée, je dormais dans ma tente, il me sembla que +j'avais à solliciter au divan la conclusion d'une affaire importante; +j'allai me présenter au conseil de la régence; mais jugez +combien je dus être étonné: je trouvai la salle pleine de râteliers, +d'auges, de mangeoires et de cages à poulets; et je ne vis +dans le fauteuil du grand sénéchal qu'un bœuf qui ruminait; +à la place du séraskier, qu'un mouton de Barbarie; sur le banc +du teftardar, qu'un aigle à bec crochu et à longues serres; au +lieu du kiaia et du cadilesker, que deux gros hiboux en fourrures; +et pour vizirs, que des oies avec des queues de paon: +je présentai ma requête, et j'entendis à l'instant un tintamarre +désespéré qui me réveilla.</p> + +<p>—Voilà-t-il pas un rêve bien difficile à déchiffrer? dit Mangogul; +vous aviez alors une affaire au divan, et vous fîtes, avant +que de vous y rendre, un tour à la ménagerie; mais moi, +seigneur Bloculocus, vous ne me dites rien de ma tête de +chien?</p> + +<p>—Prince, répondit Bloculocus, il y a cent à parier contre +un que madame avait, ou que vous aviez aperçu à quelque autre +une palatine de queues de martre, et que les danois vous frappèrent +la première fois que vous en vîtes: il y a là dix fois plus +de rapports qu'il n'en fallait pour exercer votre âme pendant +la nuit; la ressemblance de la couleur vous fit substituer une +crinière à une palatine, et tout de suite vous plantâtes une +vilaine tête de chien à la place d'une très-belle tête de +femme.</p> + +<p>—Vos idées me paraissent justes, répondit Mangogul; que +ne les mettez-vous au jour? elles pourraient contribuer au progrès +de la divination par les songes, science importante qu'on +cultivait beaucoup il y a deux mille ans, et qu'on a trop négligée +depuis. Un autre avantage de votre système, c'est qu'il ne manquerait +pas de répandre des lumières sur plusieurs ouvrages +tant anciens que modernes, qui ne sont qu'un tissu de rêveries, +comme le <i>Traité des idées</i> de Platon, les <i>Fragments</i> d'Hermès-Trismégiste, +les <i>Paradoxes littéraires</i> du père H...<a name="FNanchor_87_90" id="FNanchor_87_90"></a><a href="#Footnote_87_90" class="fnanchor">[87]</a>, le <i>Newton</i>, +l'<i>Optique des couleurs</i>, et la <i>Mathématique universelle</i> d'un certain +bramine<a name="FNanchor_88_91" id="FNanchor_88_91"></a><a href="#Footnote_88_91" class="fnanchor">[88]</a>; par exemple, ne nous diriez-vous pas, monsieur +le devin, ce qu'Orcotome avait vu pendant le jour quand il +rêva son hypothèse? Ce que le père C... avait rêvé quand il se +mit à fabriquer son orgue des couleurs? et quel avait été le +songe de Cléobule, quand il composa sa tragédie?</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_90" id="Footnote_87_90"></a><a href="#FNanchor_87_90"><span class="label">[87]</span></a> Le P. Hardouin, jésuite, auteur de l'<i>Apologie d'Homère</i>, où l'on explique le +véritable dessein de son <i>Iliade</i> et de sa <i>Théomythologie</i>. 1716. Il a aussi retrouvé +la <i>situation du paradis terrestre</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_91" id="Footnote_88_91"></a><a href="#FNanchor_88_91"><span class="label">[88]</span></a> Le P. Castel, déjà nommé.</p></div> + +<p>—Avec un peu de méditation j'y parviendrais, seigneur, +répondit Bloculocus; mais je réserve ces phénomènes délicats +pour le temps où je donnerai au public ma traduction de <i>Philoxène</i>, +dont je supplie Votre Hautesse de m'accorder le privilége.</p> + +<p>—Très-volontiers, dit Mangogul; mais qu'est-ce que ce +Philoxène?</p> + +<p>—Prince, reprit Bloculocus, c'est un auteur grec qui a +très-bien entendu la matière des songes.</p> + +<p>—Vous savez donc le grec?...</p> + +<p>—Moi, seigneur, point du tout.</p> + +<p>—Ne m'avez-vous pas dit que vous traduisiez Philoxène, et +qu'il avait écrit en grec?</p> + +<p>—Oui, seigneur; mais il n'est pas nécessaire d'entendre +une langue pour la traduire, puisque l'on ne traduit que pour +des gens qui ne l'entendent point.</p> + +<p>—Cela est merveilleux, dit le sultan; seigneur Bloculocus, +traduisez donc le grec sans le savoir; je vous donne ma parole +que je n'en dirai mot à personne, et que je ne vous en honorerai +pas moins singulièrement.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XLIII" id="CHAPITRE_XLIII"></a>CHAPITRE XLIII.</h2> + +<h3>VINGT-TROISIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>FANNI.</h3> + + +<p>Il restait encore assez de jour, lorsque cette conversation +finit, ce qui détermina Mangogul à faire un essai de son anneau +avant que de se retirer dans son appartement, ne fût-ce que +pour s'endormir sur des idées plus gaies que celles qui l'avaient +occupé jusqu'alors: il se rendit aussitôt chez Fanni; mais il +ne la trouva point; il y revint après souper; elle était encore +absente: il remit donc son épreuve au lendemain matin.</p> + +<p>Mangogul était aujourd'hui, dit l'auteur africain dont nous +traduisons le journal, à neuf heures et demie chez Fanni. On +venait de la mettre au lit. Le sultan s'approcha de son oreiller, +la contempla quelque temps, et ne put concevoir comment, avec +si peu de charmes, elle avait couru tant d'aventures.</p> + +<p>Fanni est si blonde qu'elle en est fade; grande, <i>dégingandée</i>, +elle a la démarche indécente; point de traits, peu d'agréments, +un air d'intrépidité qui n'est passable qu'à la cour; pour de +l'esprit, on lui en reconnaît tout ce que la galanterie en peut +communiquer, et il faut qu'une femme soit née bien imbécile +pour n'avoir pas au moins du jargon, après une vingtaine d'intrigues; +car Fanni en était là.</p> + +<p>Elle appartenait, en dernier ressort, à un homme fait à son +caractère. Il ne s'effarouchait guère de ses infidélités, sans être +toutefois aussi bien informé que le public, jusqu'où elles étaient +poussées. Il avait pris Fanni par caprice, et il la gardait par +habitude; c'était comme un ménage arrangé. Ils avaient passé +la nuit au bal, s'étaient couchés sur les neuf heures, et s'étaient +endormis sans façon. La nonchalance d'Alonzo aurait moins +accommodé Fanni, sans la facilité de son humeur. Nos gens +dormaient donc profondément dos à dos, lorsque le sultan tourna +sa bague sur le bijou de Fanni. A l'instant il se mit à parler, sa +maîtresse à ronfler, et Alonzo à s'éveiller.</p> + +<p>Après avoir bâillé à plusieurs reprises: «Ce n'est pas Alonzo: +quelle heure est-il? que me veut-on? dit-il, il me semble qu'il n'y +a pas si longtemps que je repose; qu'on me laisse un moment.»</p> + +<p>Monsieur allait se rendormir; mais ce n'était pas l'avis du +sultan. «Quelle persécution! reprit le bijou. Encore un coup, +que me veut-on? Malheur à qui a des aïeux illustres! La sotte +condition que celle d'un bijou titré! Si quelque chose pouvait +me consoler des fatigues de mon état, ce serait la bonté du seigneur +à qui j'appartiens. Oh! pour cela, c'est bien le meilleur +homme du monde. Il ne nous a jamais fait la moindre tracasserie. +En revanche aussi, nous avons bien usé de la liberté qu'il +nous a laissée. Où en étais-je, de par Brama, si je fusse devenu +le partage d'un de ces maussades qui vont sans cesse épiant? La +belle vie que nous aurions menée!»</p> + +<p>Ici le bijou ajouta quelques mots, que Mangogul n'entendit +pas, et se mit tout de suite à esquisser, avec une rapidité surprenante, +une foule d'événements héroïques, comiques, burlesques, +tragi-comiques, et il en était tout essoufflé lorsqu'il continua en +ces termes: «J'ai quelque mémoire, comme vous voyez; mais +je ressemble à tous les autres; je n'ai retenu que la plus petite +partie de ce que l'on m'a confié. Contentez-vous donc de ce que +je viens de vous raconter; il ne m'en revient pas davantage.</p> + +<p>—Cela est honnête, disait Mangogul en soi-même; cependant +il insistait.</p> + +<p>—Mais que vous êtes impatientant! reprit le bijou; ne +dirait-on pas que l'on n'ait rien de mieux à faire que de jaser! +Allons, jasons donc, puisqu'il le faut: peut-être que quand +j'aurai tout dit, il me sera permis de faire autre chose.</p> + +<p>«Fanni ma maîtresse, continua le bijou, par un esprit de +retraite qui ne se conçoit pas, quitta la cour pour s'enfermer +dans son hôtel de Banza. On était pour lors au commencement +de l'automne, et il n'y avait personne à la ville. Et qu'y faisait-elle +donc? me demanderez-vous. Ma foi, je n'en sais rien; mais +Fanni n'a jamais fait qu'une chose; et si elle s'en fût occupée, +j'en serais instruit. Elle était apparemment désœuvrée: oui, je +m'en souviens, nous passâmes un jour et demi à ne rien faire et +à crever d'ennui.</p> + +<p>«Je me chagrinais à périr de ce genre de vie, lorsque Amisadar +s'avisa de nous en tirer.</p> + +<p>«Ah! vous voilà, mon pauvre Amisadar; vraiment j'en +suis charmée. Vous me venez fort à propos.</p> + +<p>«—Et qui vous savait à Banza?... lui répondit Amisadar.</p> + +<p>«—Oh! pour cela, personne: ni toi ni d'autres ne l'imagineront +jamais. Tu ne devines donc pas ce qui m'a réduite ici?</p> + +<p>«—Non; au vrai, je n'y entends rien.</p> + +<p>«—Rien du tout?</p> + +<p>«—Non, rien.</p> + +<p>«—Eh bien! apprends, mon cher, que je voulais me +convertir.</p> + +<p>«—Vous convertir?</p> + +<p>«—Eh! oui.</p> + +<p>«—Regardez-moi un peu; mais vous êtes aussi charmante +que jamais, et je ne vois rien là qui tourne à la conversion. C'est +une plaisanterie.</p> + +<p>«—Non, ma foi, c'est tout de bon. J'ai résolu de renoncer +au monde; il m'ennuie.</p> + +<p>«—C'est une fantaisie qui vous passera. Que je meure si +vous êtes jamais dévote.</p> + +<p>«—Je le serai, te dis-je; les hommes n'ont plus de bonne foi.</p> + +<p>«—Est-ce que Mazul vous aurait manqué?</p> + +<p>«—Non; il y a un siècle que je ne le vois plus.</p> + +<p>«—C'est donc Zupholo?</p> + +<p>«—Encore moins; j'ai cessé de le voir, je ne sais comment, +sans y penser.</p> + +<p>«—Ah! j'y suis; c'est le jeune Imola?</p> + +<p>«—Bon! est-ce qu'on garde ces colifichets-là?</p> + +<p>«—Qu'est-ce donc?</p> + +<p>«—Je ne sais; j'en veux à toute la terre.</p> + +<p>«—Ah! madame, vous n'avez pas raison; et cette terre, à +qui vous en voulez, vous fournirait encore de quoi réparer +vos pertes.</p> + +<p>«—Amisadar, en vérité, tu crois donc qu'il y a encore de +bonnes âmes échappées à la corruption du siècle, et qui savent +aimer?</p> + +<p>«—Comment, aimer! Est-ce que vous donneriez dans ces +misères-là? Vous voulez être aimée, vous?</p> + +<p>«—Eh! pourquoi non?</p> + +<p>«—Mais songez donc, madame, qu'un homme qui aime +prétend l'être, et l'être tout seul. Vous avez trop de jugement +pour vous assujettir aux jalousies, aux caprices d'un amant +tendre et fidèle. Rien n'est si fatigant que ces gens-là. Ne voir +qu'eux, n'aimer qu'eux, ne rêver qu'eux; n'avoir de l'esprit, de +l'enjouement, des charmes que pour eux; cela ne vous convient +certainement pas. Il ferait beau voir que vous vous enfournassiez +dans une belle passion, et que vous allassiez vous donner +tous les travers d'une petite bourgeoise!</p> + +<p>«—Mais il me semble, Amisadar, que tu as raison. Je crois +qu'en effet il ne nous siérait pas de filer des amours. Changeons +donc, puisqu'il faut changer. Aussi bien, je ne vois pas que ces +femmes tendres qu'on nous propose pour modèles soient plus +heureuses que les autres?</p> + +<p>«—Qui vous a dit cela, madame?</p> + +<p>«—Personne; mais cela se pressent.</p> + +<p>«—Méfiez-vous de ces pressentiments. Une femme tendre +fait son bonheur, fait le bonheur de son amant; mais ce rôle-là +ne va pas à toutes les femmes.</p> + +<p>«—Ma foi, mon cher, il ne va à personne, et toutes s'en +trouvent mal. Quel avantage y aurait-il à s'attacher?</p> + +<p>«—Mille. Une femme qui s'attache conservera sa réputation, +sera souverainement estimée de celui qu'elle aime; et vous +ne sauriez croire combien l'amour doit à l'estime.</p> + +<p>«—Je n'entends rien à ces propos: tu brouilles tout, la +réputation, l'amour, l'estime, et je ne sais quoi encore. Ne +dirait-on pas que l'inconstance doive déshonorer! Comment! je +prends un homme; je m'en trouve mal: j'en prends un autre +qui ne me convient pas: je change celui-ci pour un troisième +qui ne me convient pas davantage; et pour avoir eu le guignon +de rencontrer mal une vingtaine de fois, au lieu de me plaindre, +tu veux...</p> + +<p>«—Je veux, madame, qu'une femme qui s'est trompée +dans un premier choix n'en fasse pas un second, de peur de se +tromper encore, et d'aller d'erreur en erreur.</p> + +<p>«—Ah! quelle morale! Il me semble, mon cher, que tu +m'en prêchais une autre tout à l'heure. Pourrait-on savoir comment +il faudrait, à votre goût, qu'une femme fût faite?</p> + +<p>«—Très-volontiers, madame; mais il est tard, et cela nous +mènera loin...</p> + +<p>«—Tant mieux: je n'ai personne, et tu me feras compagnie. +Voilà qui est décidé, n'est-ce pas? Place-toi donc +sur cette duchesse, et continue; je t'entendrai plus à mon +aise.»</p> + +<p>«Amisadar obéit, et s'assit auprès de Fanni.</p> + +<p>«—Vous avez là, madame, lui dit-il, en se penchant vers +elle, et lui découvrant la gorge, un mantelet qui vous enveloppe +étrangement.</p> + +<p>«—Tu as raison.</p> + +<p>«—Eh! pourquoi donc cacher de si belles choses? ajouta-t-il +en les baisant.</p> + +<p>«—Allons, finissez. Savez-vous bien que vous êtes fou? +Vous devenez d'une effronterie qui passe. Monsieur le moraliste, +reprends un peu la conversation que tu m'as commencée.</p> + +<p>«—Je souhaiterais donc dans ma maîtresse, reprit Amisadar, +de la figure, de l'esprit, des sentiments, de la décence +surtout. Je voudrais qu'elle approuvât mes soins, qu'elle ne +m'éconduisît pas par des mines; qu'elle m'apprît une bonne fois +si je lui plais; qu'elle m'instruisît elle-même des moyens de lui +plaire davantage; qu'elle ne me celât point les progrès que je +ferais dans son cœur; qu'elle n'écoutât que moi, n'eût des yeux +que pour moi, ne pensât, ne rêvât que moi, n'aimât que moi, ne +fût occupée que de moi, ne fît rien qui ne tendît à m'en convaincre; +et que, cédant un jour à mes transports, je visse clairement +que je dois tout à mon amour et au sien. Quel triomphe, +madame! et qu'un homme est heureux de posséder une telle +femme!</p> + +<p>«—Mais, mon pauvre Amisadar, tu extravagues, rien n'est +plus vrai. Voilà le portrait d'une femme comme il n'y en a +point.</p> + +<p>«—Je vous fais excuse, madame, il s'en trouve. J'avoue +qu'elles sont rares; j'ai cependant eu le bonheur d'en rencontrer +une. Hélas! si la mort ne me l'eût ravie, car ce n'est jamais que +la mort qui vous enlève ces femmes-là, peut-être à présent +serais-je entre ses bras.</p> + +<p>«—Mais comment te conduisais-tu donc avec elle?</p> + +<p>«—J'aimais éperdument; je ne manquais aucune occasion +de donner des preuves de ma tendresse. J'avais la douce satisfaction +de voir qu'elles étaient bien reçues. J'étais fidèle jusqu'au +scrupule. On me l'était de même. Le plus ou le moins d'amour +était le seul sujet de nos différends. C'est dans ces petits démêlés +que nous nous développions. Nous n'étions jamais si tendres +qu'après l'examen de nos cœurs. Nos caresses succédaient toujours +plus vives à nos explications. Qu'il y avait alors d'amour +et de vérité dans nos regards! Je lisais dans ses yeux, elle lisait +dans les miens, que nous brûlions d'une ardeur égale et +mutuelle!</p> + +<p>«—Et où cela vous menait-il?</p> + +<p>«—A des plaisirs inconnus à tous les mortels moins amoureux +et moins vrais que nous.</p> + +<p>«—Vous jouissiez?</p> + +<p>«—Oui, je jouissais, mais d'un bien dont je faisais un cas +infini. Si l'estime n'enivre pas, elle ajoute du moins beaucoup +à l'ivresse. Nous nous montrions à cœur ouvert; et vous ne sauriez +croire combien la passion y gagnait. Plus j'examinais, plus +j'apercevais de qualités, plus j'étais transporté. Je passais à ses +genoux la moitié de ma vie; je regrettais le reste. Je faisais son +bonheur, elle comblait le mien. Je la voyais toujours avec plaisir, +et je la quittais toujours avec peine. C'est ainsi que nous +vivions; jugez à présent, madame, si les femmes tendres sont +si fort à plaindre.</p> + +<p>«—Non, elles ne le sont pas, si ce que vous me dites est +vrai; mais j'ai peine à le croire. On n'aime point comme cela. Je +conçois même qu'une passion telle que vous l'avez éprouvée, +doit faire payer les plaisirs qu'elle donne, par de grandes +inquiétudes.</p> + +<p>«—J'en avais, madame, mais je les chérissais. Je ressentais +des mouvements de jalousie. La moindre altération, que +je remarquais sur le visage de ma maîtresse, portait l'alarme au +fond de mon âme.</p> + +<p>«—Quelle extravagance! Tout bien calculé, je conclus qu'il +vaut encore mieux aimer comme on aime à présent; en prendre +à son aise; tenir tant qu'on s'amuse; quitter dès qu'on s'ennuie, +ou que la fantaisie parle pour un autre. L'inconstance +offre une variété de plaisirs inconnus à vous autres transis.</p> + +<p>«—J'avoue que cette façon convient assez à des petites-maîtresses, +à des libertines; mais un homme tendre et délicat +ne s'en accommode point. Elle peut tout au plus l'amuser, quand +il a le cœur libre, et qu'il veut faire des comparaisons. En un +mot, une femme galante ne serait pas du tout mon fait.</p> + +<p>«—Tu as raison, mon cher Amisadar; tu penses à ravir. +Mais aimes-tu quelque chose à présent?</p> + +<p>«—Non, madame, si ce n'est vous; mais je n'ose vous le +dire...</p> + +<p>«—Ah! mon cher, ose: tu peux dire,» lui répliqua Fanni +en le regardant fixement.</p> + +<p>«Amisadar entendit cette réponse à merveille, s'avança sur +le canapé, se mit à badiner avec un ruban qui descendait sur la +gorge de Fanni; et on le laissa faire. Sa main, qui ne trouvait +aucun obstacle, se glissait. On continuait de le charger de +regards, qu'il ne mésinterprétait point. Je m'apercevais bien, +moi, dit le bijou, qu'il avait raison. Il prit un baiser sur cette +gorge qu'il avait tant louée. On le pressait de finir, mais d'un +ton à s'offenser s'il obéissait. Aussi n'en fit-il rien. Il baisait les +mains, revenait à la gorge, passait à la bouche; rien ne lui résistait. +Insensiblement la jambe de Fanni se trouva sur les cuisses +d'Amisadar. Il y porta la main: elle était fine. Amisadar ne +manqua pas de le remarquer. On écouta son éloge d'un air distrait. +A la faveur de cette inattention, la main d'Amisadar fit des +progrès: elle parvint assez rapidement aux genoux. L'inattention +dura, et Amisadar travaillait à s'arranger, lorsque Fanni +revint à elle. Elle accusa le petit philosophe de manquer de respect; +mais il fut à son tour si distrait, qu'il n'entendit rien, ou +qu'il ne répondit aux reproches qu'on lui faisait, qu'en achevant +son bonheur.</p> + +<p>«Qu'il me parut charmant! dans la multitude de ceux qui +l'ont précédé et suivi, aucun ne fut tant à mon gré. Je ne puis en +parler sans tressaillir. Mais souffrez que je reprenne haleine: il +me semble qu'il y a bien assez longtemps que je parle, pour +quelqu'un qui s'en acquitte pour la première fois.»</p> + +<p>Alonzo ne perdit pas un mot du bijou de Fanni; et il n'était +pas moins pressé que Mangogul d'apprendre le reste de l'aventure; +ils n'eurent le temps ni l'un ni l'autre de s'impatienter, et +le bijou historien reprit en ces termes:</p> + +<p>«Autant que j'ai pu comprendre à force de réflexions, c'est +qu'Amisadar partit au bout de quelques jours pour la campagne, +qu'on lui demanda raison de son séjour à la ville, et qu'il raconta +son aventure avec ma maîtresse. Car quelqu'un de sa connaissance +et de celle d'Amisadar, passant devant notre hôtel, +demanda, par hasard ou par soupçon, si madame y était, se fit +annoncer, et monta.</p> + +<p>«Ah! madame, qui vous croirait à Banza? Et depuis quand +y êtes-vous?</p> + +<p>«—Depuis un siècle, mon cher; depuis quinze jours que j'ai +renoncé à la société.</p> + +<p>«—Pourrait-on vous demander, madame, par quelle raison?</p> + +<p>«—Hélas! c'est qu'elle me fatiguait. Les femmes sont dans +le monde d'un libertinage si étrange, qu'il n'y a plus moyen d'y +tenir. Il faudrait ou faire comme elles, ou passer pour une +bégueule; et franchement, l'un et l'autre me paraît fort.</p> + +<p>«—Mais, madame, vous voilà tout à fait édifiante. Est-ce +que les discours du bramine Brelibibi vous auraient convertie?</p> + +<p>«—Non; c'est une bouffée de philosophie, une quinte de +dévotion. Cela m'a surprise subitement; et il n'a pas tenu à ce +pauvre Amisadar que je ne sois à présent dans la haute réforme.</p> + +<p>«—Madame l'a donc vu depuis peu?</p> + +<p>«—Oui, une fois ou deux...</p> + +<p>«—Et vous n'avez vu que lui?</p> + +<p>«—Ah! pour cela, non. C'est le seul être pensant, raisonnant, +agissant, qui soit entré ici depuis l'éternité de ma retraite.</p> + +<p>«—Cela est singulier.</p> + +<p>«—Et qu'y a-t-il donc de singulier là dedans?...</p> + +<p>«—Rien qu'une aventure qu'il a eue ces jours passés avec +une dame de Banza, seule comme vous, dévote comme vous, +retirée du monde comme vous. Mais je vais vous en faire le +conte: cela vous amusera peut-être?</p> + +<p>«—Sans doute, reprit Fanni;» et tout de suite l'ami d'Amisadar +se mit à lui raconter son aventure, mot pour mot, comme +moi, dit le bijou; et quand il en fut où j'en suis...</p> + +<p>«—Eh bien! madame, qu'en pensez-vous? lui dit-il; Amisadar +n'est-il pas fortuné?</p> + +<p>«—Mais, lui répondit Fanni, Amisadar est peut-être un menteur; +croyez-vous qu'il y ait des femmes assez osées pour s'abandonner +sans pudeur?...</p> + +<p>«—Mais considérez, madame, lui répliqua Marsupha, qu'Amisadar +n'a nommé personne, et qu'il n'est pas vraisemblable +qu'il nous en ait imposé.</p> + +<p>«—J'entrevois ce que c'est, reprit Fanni: Amisadar a de +l'esprit; il est bien fait: il aura donné à cette pauvre recluse +des idées de volupté qui l'auront entraînée. Oui, c'est cela. Ces +gens-là sont dangereux pour qui les écoute; et entre eux Amisadar +est unique...</p> + +<p>«—Quoi donc, madame, interrompit Marsupha, Amisadar +serait-il le seul homme qui sût persuader, et ne rendrez-vous +point justice à d'autres qui méritent autant que lui un peu de +part dans votre estime?</p> + +<p>«—Et de qui parlez-vous, s'il vous plaît?</p> + +<p>«—De moi, madame, qui vous trouve charmante, et...</p> + +<p>«—C'est pour plaisanter, je crois. Envisagez-moi donc, Marsupha. +Je n'ai ni rouge ni mouches. Le battant-l'œil ne me va +point. Je suis à faire peur...</p> + +<p>«—Vous vous trompez, madame: ce déshabillé vous sied à +ravir. Il vous donne un air si touchant, si tendre!...»</p> + +<p>«A ces propos galants Marsupha en ajouta d'autres. Je me +mis insensiblement de la conversation; et quand Marsupha eut +fini avec moi, il reprit avec ma maîtresse:</p> + +<p>«Sérieusement, Amisadar a tenté votre conversion? c'est un +homme admirable pour les conversions! Pourriez-vous me communiquer +un échantillon de sa morale? Je gagerais bien qu'elle +diffère peu de la mienne.</p> + +<p>«—Nous avons traité certains points de galanterie à fond. +Nous avons analysé la différence de la femme tendre et de la +femme galante. Il en est, lui, pour les femmes tendres.</p> + +<p>«—Et vous aussi sans doute?...</p> + +<p>«—Point du tout, mon cher. Je me suis épuisée à lui démontrer +que nous étions toutes les unes comme les autres, et que +nous agissions par les mêmes principes. Il n'est pas de cet avis. +Il établit des distinctions à l'infini, mais qui n'existent, je crois, +que dans son imagination. Il s'est fait je ne sais quelle créature +idéale, une chimère de femme, un être de raison coiffé.</p> + +<p>«—Madame, lui répondit Marsupha, je connais Amisadar. +C'est un garçon qui a du sens et qui a fréquenté les femmes. +S'il vous a dit qu'il y en avait...</p> + +<p>«—Oh! qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait pas, je ne m'accommoderais +point de leurs façons, interrompit Fanni.</p> + +<p>«—Je le crois, lui répondit Marsupha: aussi vous avez pris +une sorte de conduite plus conforme à votre naissance et à +votre mérite. Il faut abandonner ces bégueules à des philosophes; +elles sécheraient sur pied à la cour...»</p> + +<p>Le bijou de Fanni se tut en cet endroit. Une des qualités +principales de ces orateurs, c'était de s'arrêter à propos. Ils +parlaient, comme s'ils n'eussent fait autre chose de leur vie; +d'où quelques auteurs avaient conclu que c'étaient de pures +machines. Et voici comment ils raisonnaient. Ici l'auteur africain +rapporte tout au long l'argument métaphysique des Cartésiens +contre l'âme des bêtes, qu'il applique avec toute la sagacité possible +au caquet des bijoux. En un mot, son avis est que les +bijoux parlaient comme les oiseaux chantent; c'est-à-dire, si +parfaitement sans avoir appris, qu'ils étaient sifflés sans doute +par quelque intelligence supérieure.</p> + +<p>Et de son prince, qu'en fait-il? me demandez-vous. Il l'envoie +dîner chez la favorite, du moins c'est là que nous le trouverons +dans le chapitre suivant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XLIV" id="CHAPITRE_XLIV"></a>CHAPITRE XLIV.</h2> + +<h3>HISTOIRE DES VOYAGES DE SÉLIM.</h3> + + +<p>Mangogul, qui ne songeait qu'à varier ses plaisirs, et multiplier +les essais de son anneau, après avoir questionné les +bijoux les plus intéressants de sa cour, fut curieux d'entendre +quelques bijoux de la ville; mais comme il augurait assez mal +de ce qu'il en pourrait apprendre, il eût fort désiré les consulter +à son aise, et s'épargner la peine de les aller chercher.</p> + +<p>Comment les faire venir? c'est ce qui l'embarrassait.</p> + +<p>«Vous voilà bien en peine à propos de rien, lui dit Mirzoza. +Vous n'avez, seigneur, qu'à donner un bal, et je vous promets +ce soir plus de ces harangueurs, que vous n'en voudrez écouter.</p> + +<p>—Joie de mon cœur! vous avez raison, lui répondit Mangogul; +votre expédient est même d'autant meilleur, que nous +n'aurons, à coup sûr, que ceux dont nous aurons besoin.</p> + +<p>Sur-le-champ, ordre au Kislar-Agasi, et au trésorier des +plaisirs, de préparer la fête, et de ne distribuer que quatre +mille billets. On savait apparemment là, mieux qu'ailleurs, la +place que pouvaient occuper six mille personnes.</p> + +<p>En attendant l'heure du bal, Sélim, Mangogul et la favorite +se mirent à parler nouvelles.</p> + +<p>«Madame sait-elle, dit Sélim à la favorite, que le pauvre +Codindo est mort?</p> + +<p>—En voilà le premier mot: et de quoi est-il mort? demanda +la favorite.</p> + +<p>—Hélas! madame, lui répondit Sélim, c'est une victime de +l'attraction. Il s'était entêté, dès sa jeunesse, de ce système, et +la cervelle lui en a tourné sur ses vieux jours.</p> + +<p>—Et comment cela? dit la favorite.</p> + +<p>—Il avait trouvé, continua Sélim, selon les méthodes +d'Halley et de Circino, deux célèbres astronomes du Monoémugi, +qu'une certaine comète qui a tant fait de bruit sur la fin du +règne de Kanoglou, devait reparaître avant-hier; et dans la +crainte qu'elle ne doublât le pas, et qu'il n'eût pas le bonheur +de l'apercevoir le premier, il prit le parti de passer la nuit sur +son donjon, et il avait encore hier, à neuf heures du matin, l'œil +collé à la lunette. Son fils, qui craignait qu'il ne fût incommodé +d'une si longue séance, s'approcha de lui sur les huit heures, le +tira par la manche et l'appela plusieurs fois:</p> + +<p>«Mon père, mon père;» point de réponse: «Mon père, mon +père,» réitéra le petit Codindo.</p> + +<p>«—Elle va passer, répondit Codindo; elle passera. Oh! parbleu, +je la verrai!</p> + +<p>«—Mais, vous n'y pensez pas, mon père, il fait un brouillard +effroyable...</p> + +<p>«—Je veux la voir; je la verrai, te dis-je.</p> + +<p>«Le jeune homme, convaincu par ces réponses, que son +malheureux père brouillait, se mit à crier au secours. On +vint, on envoya chercher Farfadi, et j'étais chez lui, car il +est mon médecin, lorsque le domestique de Codindo est +arrivé...</p> + +<p>«Vite, vite, monsieur, dépêchez-vous; le vieux Codindo, +mon maître.</p> + +<p>«—Eh bien! qu'y a-t-il, Champagne? Qu'est-il arrivé à ton +maître?</p> + +<p>«—Monsieur, il est devenu fou.</p> + +<p>«—Ton maître est fou?...</p> + +<p>«—Eh! oui, monsieur. Il crie qu'il veut voir des bêtes, qu'il +verra des bêtes; qu'il en viendra. Monsieur l'apothicaire y est +déjà, et l'on vous attend. Venez vite.</p> + +<p>«—Manie! disait Farfadi en mettant sa robe et cherchant son +bonnet carré; manie, accès terrible de manie! Puis s'adressant +au domestique: Champagne, lui demandait-il, ton maître ne +voit-il pas des papillons? n'arrache-t-il pas les petits flocons de +sa couverture?</p> + +<p>«—Eh! non, monsieur, lui répondit Champagne. Le pauvre +homme est au haut de son observatoire, où sa femme, ses filles +et son fils le tiennent à quatre. Venez vite, vous trouverez votre +bonnet carré demain.»</p> + +<p>«La maladie de Codindo me parut plaisante: Farfadi monta +dans mon carrosse, et nous allâmes ensemble à l'observatoire. +Nous entendîmes, du bas de l'escalier, Codindo qui criait comme +un furieux: «Je veux voir la comète; je la verrai; retirez-vous, +coquins!»</p> + +<p>«Apparemment que sa famille, n'ayant pu le déterminer à +descendre dans son appartement, avait fait monter son lit au +haut de son donjon; car nous le trouvâmes couché. On avait +appelé l'apothicaire du quartier, et le bramine de la paroisse, +qui lui cornait aux oreilles, lorsque nous arrivâmes:</p> + +<p>«Mon frère, mon cher frère, il y va de votre salut; vous +ne pouvez, en sûreté de conscience, attendre une comète à +l'heure qu'il est; vous vous damnez...</p> + +<p>«—C'est mon affaire, lui disait Codindo...</p> + +<p>«—Que répondrez-vous à Brama devant qui vous allez +paraître? reprenait le bramine.</p> + +<p>«—Monsieur le curé, lui répliquait Codindo sans quitter l'œil +de la lunette, je lui répondrai que c'est votre métier de m'exhorter +pour mon argent, et celui de monsieur l'apothicaire que voilà, +de me vanter son eau tiède; que monsieur le médecin fait son +devoir de me tâter le pouls, et de n'y rien connaître, et moi le +mien d'attendre la comète.»</p> + +<p>«On eut beau le tourmenter, on n'en tira pas davantage: +il continua d'observer avec un courage héroïque, et il est mort +dans sa gouttière, la main gauche sur l'œil du même côté, la +droite posée sur le tuyau du télescope, et l'œil droit appliqué au +verre oculaire, entre son fils, qui lui criait qu'il avait commis +une erreur de calcul, son apothicaire qui lui proposait un remède, +son médecin qui prononçait, en hochant de la tête, qu'il n'y +avait plus rien à faire, et son curé, qui lui disait: «Mon frère, +faites un acte de contrition, et recommandez-vous à Brama...»</p> + +<p>—Voilà, dit Mangogul, ce qui s'appelle mourir au lit d'honneur.</p> + +<p>—Laissons, ajouta la favorite, reposer en paix ce pauvre +Codindo, et passons à quelque objet plus agréable.»</p> + +<p>Puis, s'adressant à Sélim:</p> + +<p>«Seigneur, lui dit-elle, à votre âge, galant comme vous +êtes, dans une cour où régnaient les plaisirs, avec l'esprit, les +talents et la bonne mine que vous avez, il n'est pas étonnant +que les bijoux vous aient préconisé. Je les soupçonne même de +n'avoir pas accusé tout ce qu'ils savent sur votre compte. Je ne +vous demande pas le supplément; vous pourriez avoir de bonnes +raisons pour le refuser. Mais après toutes les aventures dont +vous ont honoré ces messieurs, vous devez connaître les femmes; +et c'est une de ces choses sans conséquence dont vous pouvez +convenir.</p> + +<p>—Ce compliment, madame, lui répondit Sélim, eût flatté +mon amour-propre à l'âge de vingt ans: mais j'ai de l'expérience; +et une de mes premières réflexions, c'est que plus on +pratique en ce genre, et moins on acquiert de lumière. Moi, +connaître les femmes! passe pour les avoir beaucoup étudiées.</p> + +<p>—Eh bien! qu'en pensez-vous? lui demanda la favorite.</p> + +<p>—Madame, répondit Sélim, quoi que leurs bijoux en aient +publié, je les tiens toutes pour très-respectables.</p> + +<p>—En vérité, mon cher, lui dit le sultan, vous mériteriez +d'être bijou; vous n'auriez pas besoin de muselière.</p> + +<p>—Sélim, ajouta la sultane, laissez là le ton satirique, et +parlez-nous vrai.</p> + +<p>—Madame, lui répondit le courtisan, je pourrais mêler à +mon récit des traits désagréables; ne m'imposez pas la loi d'offenser +un sexe qui m'a toujours assez bien traité, et que je +révère par...</p> + +<p>—Eh! toujours de la vénération! Je ne connais rien de si +caustique que ces gens doucereux, quand ils s'y mettent, interrompit +Mirzoza; et, s'imaginant que c'était par égard pour elle +que Sélim se défendait: Que ma présence ne vous en impose +point, ajouta-t-elle: nous cherchons à nous amuser; et je m'engage, +parole d'honneur, à m'appliquer tout ce que vous direz +d'obligeant de mon sexe, et de laisser le reste aux autres femmes. +Vous avez donc beaucoup étudié les femmes? Eh bien! faites-nous +le récit du cours de vos études: il a été des plus brillants, +à en juger par les succès connus; et il est à présumer qu'ils ne +sont pas démentis par ceux qu'on ignore.»</p> + +<p>Le vieux courtisan céda à ses instances, et commença de la +sorte:</p> + +<p>«Les bijoux ont beaucoup parlé de moi, j'en conviens; mais +ils n'ont pas tout dit. Ceux qui pouvaient compléter mon histoire +ou ne sont plus, ou ne sont point dans nos climats, et ceux +qui l'ont commencée n'ont qu'effleuré la matière. J'ai observé +jusqu'à présent le secret inviolable que je leur avais promis, +quoique je fusse plus fait qu'eux pour parler; mais puisqu'ils ont +rompu le silence, il semble qu'ils m'ont dispensé de le garder.</p> + +<p>«Né avec un tempérament de feu, je connus à peine ce que +c'était qu'une belle femme, que je l'aimai. J'eus des gouvernantes +que je détestai; mais, en récompense, je me plus beaucoup +avec les femmes de chambre de ma mère. Elles étaient +pour la plupart jeunes et jolies: elles s'entretenaient, se déshabillaient, +s'habillaient devant moi sans précaution, m'exhortaient +même à prendre des libertés avec elles; et mon esprit, naturellement +porté à la galanterie, mettait tout à profit. Je passai à +l'âge de cinq ou six ans entre les mains des hommes avec ces +lumières; et Dieu sait comment elles s'étendirent, lorsqu'on me +mit sous les yeux les anciens auteurs, et que mes maîtres +m'interprétèrent certains endroits, dont peut-être ils ne pénétraient +point eux-mêmes le sens. Les pages de mon père m'apprirent +quelques gentillesses de collége; et la lecture de l'<i>Aloysia</i><a name="FNanchor_89_92" id="FNanchor_89_92"></a><a href="#Footnote_89_92" class="fnanchor">[89]</a>, +qu'ils me prêtèrent, me donna toutes les envies du monde +de me perfectionner. J'avais alors quatorze ans.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_92" id="Footnote_89_92"></a><a href="#FNanchor_89_92"><span class="label">[89]</span></a> <i>Joannis Meursii Elegantiæ latini sermonis, seu Aloysia Sigea Toletana, de +arcanis amoris et Veneris</i>. Mauvais livre souvent réimprimé et traduit. L'auteur +n'est point la savante et vertueuse Portugaise Louise Sigea, mais un avocat de Grenoble, +Nicolas Chorier.</p></div> + +<p>«Je jetai les yeux autour de moi, cherchant entre les femmes +qui fréquentaient dans la maison celle à qui je m'adresserais; +mais toutes me parurent également propres à me défaire d'une +innocence qui m'embarrassait. Un commencement de liaison, et +plus encore le courage que je me sentais d'attaquer une personne +de mon âge, et qui me manquait vis-à-vis des autres, +me décidèrent pour une de mes cousines. Émilie, c'était son +nom, était jeune, et moi aussi: je la trouvai jolie, et je lui +plus: elle n'était pas difficile; et j'étais entreprenant: j'avais +envie d'apprendre, et elle n'était pas moins curieuse de savoir. +Nous nous faisions souvent des questions très-ingénues et très-fortes: +et un jour elle trompa la vigilance de ses gouvernantes, +et nous nous instruisîmes. Ah! que la nature est un grand +maître! elle nous mit bientôt au fait du plaisir, et nous nous +abandonnâmes à son impulsion, sans aucun pressentiment sur +les suites: ce n'était pas le moyen de les prévenir. Émilie eut +des indispositions qu'elle cacha d'autant moins, qu'elle n'en +soupçonnait pas la cause. Sa mère la questionna, lui tira l'aveu +de notre commerce, et mon père en fut instruit. Il m'en fit des +réprimandes mêlées d'un air de satisfaction; et sur-le-champ il +fut décidé que je voyagerais. Je partis avec un gouverneur +chargé de veiller attentivement sur ma conduite, et de ne la +point gêner; et cinq mois après j'appris, par la gazette, +qu'Émilie était morte de la petite-vérole; et par une lettre de +mon père, que la tendresse qu'elle avait eue pour moi lui coûtait +la vie. Le premier fruit de mes amours sert avec distinction +dans les troupes du sultan: je l'ai toujours soutenu par mon +crédit; et il ne me connaît encore que pour son protecteur.</p> + +<p>«Nous étions à Tunis, lorsque je reçus la nouvelle de sa naissance +et de la mort de sa mère: j'en fus vivement touché; et +j'en aurais été, je crois, inconsolable, sans l'intrigue que j'avais +liée avec la femme d'un corsaire, qui ne me laissait pas le +temps de me désespérer: la Tunisienne était intrépide; j'étais +fou: et tous les jours, à l'aide d'une échelle de corde qu'elle +me jetait, je passais de notre hôtel sur sa terrasse, et de là +dans un cabinet où elle me perfectionnait; car Émilie ne m'avait +qu'ébauché. Son époux revint de course précisément dans le +temps que mon gouverneur, qui avait ses instructions, me pressait +à passer en Europe; je m'embarquai sur un vaisseau qui +partait pour Lisbonne; mais ce ne fut pas sans avoir fait et réitéré +des adieux fort tendres à Elvire, dont je reçus le diamant +que vous voyez.</p> + +<p>«Le bâtiment que nous montions était chargé de marchandises; +mais la femme du capitaine était la plus précieuse à mon +gré: elle avait à peine vingt ans: son mari en était jaloux +comme un tigre, et ce n'était pas tout à fait sans raison. Nous +ne tardâmes pas à nous entendre tous: Dona Velina conçut tout +d'un coup qu'elle me plaisait, moi que je ne lui étais pas indifférent, +et son époux qu'il nous gênait; le marin résolut aussitôt +de ne pas désemparer que nous ne fussions au port de Lisbonne; +je lisais dans les yeux de sa chère épouse combien elle enrageait +des assiduités de son mari; les miens lui déposaient les mêmes +choses, et l'époux nous comprenait à merveille. Nous passâmes +deux jours entiers dans une soif de plaisir inconcevable; et nous +en serions morts à coup sûr, si le ciel ne s'en fût mêlé; mais il +aide toujours les âmes en peine. A peine avions-nous passé le +détroit de Gibraltar, qu'il s'éleva une tempête furieuse. Je ne +manquerais pas, madame, de faire siffler les vents à vos oreilles, +et gronder la foudre sur votre tête, d'enflammer le ciel d'éclairs, +de soulever les flots jusqu'aux nues, et de vous décrire la tempête +la plus effrayante que vous ayez jamais rencontrée dans +aucun roman, si je ne vous faisais une histoire; je vous dirai +seulement que le capitaine fut forcé, par les cris des matelots, +de quitter sa chambre, et de s'exposer à un danger par la +crainte d'un autre: il sortit avec mon gouverneur, et je me +précipitai sans hésiter entre les bras de ma belle Portugaise, +oubliant tout à fait qu'il y eût une mer, des orages, des tempêtes; +que nous étions portés sur un frêle vaisseau, et m'abandonnant +sans réserve à l'élément perfide. Notre course fut +prompte; et vous jugez bien, madame, que, par le temps qu'il +faisait, je vis bien du pays en peu d'heures: nous relâchâmes +à Cadix, où je laissai à la signora une promesse de la rejoindre +à Lisbonne, s'il plaisait à mon mentor, dont le dessein était +d'aller droit à Madrid.</p> + +<p>«Les Espagnoles sont plus étroitement resserrées et plus +amoureuses que nos femmes: l'amour se traite là par des +espèces d'ambassadrices qui ont ordre d'examiner les étrangers, +de leur faire des propositions, de les conduire, de les ramener, +et les dames se chargent du soin de les rendre heureux. Je ne +passai point par ce cérémonial, grâce à la conjoncture. Une +grande révolution venait de placer sur le trône de ce royaume +un prince du sang de France; son arrivée et son couronnement +donnèrent lieu à des fêtes à la cour, où je parus alors: je fus +accosté dans un bal; on me proposa un rendez-vous pour le +lendemain; je l'acceptai, et je me rendis dans une petite maison, +où je ne trouvai qu'un homme masqué, le nez enveloppé +dans un manteau, qui me rendit un billet par lequel dona Oropeza +remettait la partie au jour suivant, à pareille heure. Je +revins, et l'on m'introduisit dans un appartement assez somptueusement +meublé, et éclairé par des bougies: ma déesse ne +se fit point attendre; elle entra sur mes pas, et se précipita +dans mes bras sans dire mot, et sans quitter son masque. Était-elle +laide? était-elle jolie? c'est ce que j'ignorais; je m'aperçus +seulement, sur le canapé où elle m'entraîna, qu'elle était jeune, +bien faite, et qu'elle aimait le plaisir: lorsqu'elle se crut satisfaite +de mes éloges, elle se démasqua, et me montra l'original +du portrait que vous voyez dans cette tabatière.»</p> + +<p>Sélim ouvrit et présenta en même temps à la favorite une +boîte d'or d'un travail exquis, et enrichie de pierreries.</p> + +<p>«Le présent est galant! dit Mangogul.</p> + +<p>—Ce que j'en estime le plus, ajouta la favorite, c'est le +portrait. Quels yeux! quelle bouche! quelle gorge! mais tout +cela n'est-il point flatté?</p> + +<p>—Si peu, madame, répondit Sélim, qu'Oropeza m'aurait +peut-être fixé à Madrid, si son époux, informé de notre commerce, +ne l'eût troublé par ses menaces. J'aimais Oropeza, mais +j'aimais encore mieux la vie; ce n'était pas non plus l'avis de +mon gouverneur, que je m'exposasse à être poignardé du mari, +pour jouir quelques mois de plus de la femme: j'écrivis donc à +la belle Espagnole une lettre d'adieux fort touchants, que je +tirai de quelque roman du pays, et je partis pour la France.</p> + +<p>«Le monarque qui régnait alors en France était grand-père +du roi d'Espagne, et sa cour passait avec raison pour la plus +magnifique, la plus polie et la plus galante de l'Europe: j'y +parus comme un phénomène.</p> + +<p>«—Un jeune seigneur du Congo, disait une belle marquise; +eh! mais cela doit être fort plaisant; ces hommes-là valent +mieux que les nôtres. Le Congo, je crois, n'est pas loin de +Maroc.»</p> + +<p>«On arrangeait des soupers dont je devais être. Pour peu +que mon discours fût sensé, on le trouvait délié, admirable; on +se récriait, parce qu'on m'avait d'abord fait l'honneur de soupçonner +que je n'avais pas le sens commun.</p> + +<p>«—Il est charmant, reprenait avec vivacité une autre femme +de cour: quel meurtre de laisser retourner une jolie figure +comme celle-là dans un vilain pays où les femmes sont gardées +à vue par des hommes qui ne le sont plus! Est-il vrai, +monsieur? on dit qu'ils n'ont rien: cela est bien déparant +pour un homme...»</p> + +<p>«—Mais, ajoutait une autre, il faut fixer ici ce grand garçon-là; +il a de la naissance: quand on ne le ferait que +chevalier de Malte; je m'engage, si l'on veut, à lui procurer +de l'emploi; et la duchesse Victoria, mon amie de tous les +temps, parlera en sa faveur au roi, s'il le faut.»</p> + +<p>«J'eus bientôt des preuves non suspectes de leur bienveillance; +et je mis la marquise en état de prononcer sur le mérite +des habitants de Maroc et du Congo; j'éprouvai que l'emploi +que la duchesse et son amie m'avaient promis était difficile à +remplir, et je m'en défis. C'est dans ce séjour que j'appris à +former de belles passions de vingt-quatre heures; je circulai +pendant six mois dans un tourbillon, où le commencement +d'une aventure n'attendait point la fin d'une autre: on n'en +voulait qu'à la jouissance; tardait-elle à venir, ou était-elle +obtenue, on volait à de nouveaux plaisirs.</p> + +<p>—Que me dites-vous là, Sélim? interrompit la favorite; la +décence est donc inconnue dans ces contrées?</p> + +<p>—Pardonnez-moi, madame, répondit le vieux courtisan; on +n'a que ce mot à la bouche: mais les Françaises ne sont pas +plus esclaves de la chose que leurs voisines.</p> + +<p>—Et quelles voisines? demanda Mirzoza.</p> + +<p>—Les Anglaises, repartit Sélim, femmes froides et dédaigneuses +en apparence, mais emportées, voluptueuses et vindicatives, +moins spirituelles et plus raisonnables que les Françaises: +celles-ci aiment le jargon des sentiments; celles-là +préfèrent l'expression du plaisir. Mais à Londres comme à Paris, +on s'aime, on se quitte, on renoue pour se quitter encore. De +la fille d'un lord Bishop<a name="FNanchor_90_93" id="FNanchor_90_93"></a><a href="#Footnote_90_93" class="fnanchor">[90]</a> (ce sont des espèces de bramines, +mais qui ne gardent pas le célibat), je passai à la femme d'un +chevalier baronnet: tandis qu'il s'échauffait dans le parlement à +soutenir les intérêts de la nation contre les entreprises de la +cour, nous avions dans sa maison, sa femme et moi, bien d'autres +débats; mais le parlement finit, et madame fut contrainte de +suivre son chevalier dans sa gentilhommière: je me rabattis sur +la femme d'un colonel dont le régiment était en garnison sur +les côtes; j'appartins ensuite à la femme du lord-maire. Ah! +quelle femme! je n'aurais jamais revu le Congo, si la prudence +de mon gouverneur, qui me voyait dépérir, ne m'eût tiré de +cette galère. Il supposa des lettres de ma famille qui me redemandait +avec empressement, et nous nous embarquâmes pour la +Hollande; notre dessein était de traverser l'Allemagne et de +nous rendre en Italie, où nous comptions sur des occasions fréquentes +de repasser en Afrique.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_93" id="Footnote_90_93"></a><a href="#FNanchor_90_93"><span class="label">[90]</span></a> Évêque.</p></div> + +<p>«Nous ne vîmes la Hollande qu'en poste: notre séjour ne fut +guère plus long en Allemagne; toutes les femmes de condition +y ressemblent à des citadelles importantes qu'il faut assiéger +dans les formes: on en vient à bout; mais les approches +demandent tant de mesures; ce sont tant de <i>si</i> et de <i>mais</i>, +quand il s'agit de régler les articles de la capitulation, que ces +conquêtes m'ennuyèrent bientôt.</p> + +<p>«Je me souviendrai toute ma vie du propos d'une Allemande +de la première qualité, sur le point de m'accorder ce qu'elle +n'avait pas refusé à beaucoup d'autres.</p> + +<p>«—Ah! s'écria-t-elle douloureusement, que dirait le grand +Alziki mon père, s'il savait que je m'abandonne à un petit +Congo comme vous?</p> + +<p>«—Rien, madame, lui répliquai-je: tant de grandeur +m'épouvante, et je me retire:» ce fut sagement fait à moi; et +si j'avais compromis son altesse avec ma médiocrité, j'aurais pu +m'en ressouvenir: Brama, qui protége les saines contrées que +nous habitons, m'inspira sans doute dans cet instant critique.</p> + +<p>«Les Italiennes, que nous pratiquâmes ensuite, ne se montent +point si haut. C'est avec elles que j'appris les modes du plaisir. +Il y a, dans ces raffinements, du caprice et de la bizarrerie; +mais vous me le pardonnerez, mesdames, il en faut quelquefois +pour vous plaire. J'ai apporté de Florence, de Venise et de +Rome plusieurs recettes joyeuses, inconnues jusqu'à moi dans +nos contrées barbares. J'en renvoie toute la gloire aux Italiennes +qui me les communiquèrent.</p> + +<p>«Je passai quatre ans ou environ en Europe, et je rentrai par +l'Égypte dans cet empire, formé comme vous voyez, et muni des +rares découvertes de l'Italie, que je divulguai sur-le-champ.»</p> + +<p>Ici l'auteur africain dit que Sélim s'étant aperçu que les +lieux communs qu'il venait de débiter à la favorite sur les aventures +qu'il avait eues en Europe, et sur les caractères des +femmes des contrées qu'il avait parcourues, avaient profondément +assoupi Mangogul, craignit de le réveiller, s'approcha de +la favorite, et continua d'une voix plus basse.</p> + +<p>«Madame, lui dit-il, si je n'appréhendais de vous avoir fatiguée +par un récit qui n'a peut-être été que trop long, je vous raconterais +l'aventure par laquelle je débutai en arrivant à Paris: je +ne sais comment elle m'est échappée.</p> + +<p>—Dites, mon cher, lui répondit la favorite; je vais redoubler +d'attention, et vous dédommager, autant qu'il est en moi, +de celle du sultan qui dort.</p> + +<p>—Nous avions pris à Madrid, continua Sélim, des recommandations +pour quelques seigneurs de la cour de France, et +nous nous trouvâmes, tout en débarquant, assez bien faufilés. +On était alors dans la belle saison, et nous allions nous promener +le soir au Palais-Royal, mon gouverneur et moi. Nous y +fûmes un jour abordés par quelques petits-maîtres, qui nous +montrèrent les plus jolies femmes, et nous firent leur histoire +vraie ou fausse, ne s'oubliant point dans tout cela, comme vous +pensez bien. Le jardin était déjà peuplé d'un grand nombre de +femmes; mais il en vint sur les huit heures un renfort considérable. +A la quantité de leurs pierreries, à la magnificence de +leurs ajustements, et à la foule de leurs poursuivants, je les pris +au moins pour des duchesses. J'en dis ma pensée à un des jeunes +seigneurs de la compagnie, et il me répondit qu'il s'apercevait bien +que j'étais connaisseur, et que, si je voulais, j'aurais le plaisir de +souper le soir même avec quelques-unes des plus aimables. J'acceptai +son offre, et à l'instant il glissa le mot à l'oreille de +deux ou trois de ses amis, qui s'éparpillèrent dans la promenade, +et revinrent en moins d'un quart d'heure nous rendre compte +de leur négociation. «Messieurs, nous dirent-ils, on vous attendra +ce soir à souper chez la duchesse Astérie.» Ceux qui +n'étaient pas de la partie se récrièrent sur notre bonne fortune: +on fit encore quelques tours: on se sépara, et nous montâmes +en carrosse pour en aller jouir.</p> + +<p>«Nous descendîmes à une petite porte, au pied d'un escalier +fort étroit, d'où nous grimpâmes à un second, dont je trouvai +les appartements plus vastes et mieux meublés qu'ils ne me +paraîtraient à présent. On me présenta à la maîtresse du logis, +à qui je fis une révérence des plus profondes, que j'accompagnai +d'un compliment si respectueux, qu'elle en fut presque déconcertée. +On servit, et on me plaça à côté d'une petite personne +charmante, qui se mit à jouer la duchesse tout au mieux. En +vérité, je ne sais comment j'osai en tomber amoureux: cela +m'arriva cependant.</p> + +<p>—Vous avez donc aimé une fois dans votre vie? interrompit +la favorite.</p> + +<p>—Eh! oui, madame, lui répondit Sélim, comme on aime +à dix-huit ans, avec une extrême impatience de conclure une +affaire entamée. Je ne dormis point de la nuit, et dès la pointe +du jour, je me mis à composer à ma belle inconnue la lettre du +monde la plus galante. Je l'envoyai, on me répondit, et j'obtins +un rendez-vous. Ni le ton de la réponse, ni la facilité de la +dame, ne me détrompèrent point, et je courus à l'endroit +marqué, fortement persuadé que j'allais posséder la femme ou +la fille d'un premier ministre. Ma déesse m'attendait sur un +grand canapé: je me précipitai à ses genoux; je lui pris la main, +et la lui baisant avec la tendresse la plus vive, je me félicitai +sur la faveur qu'elle daignait m'accorder. «Est-il bien vrai, lui +dis-je, que vous permettez à Sélim de vous aimer et de vous +le dire, et qu'il peut, sans vous offenser, se flatter du plus +doux espoir?» En achevant ces mots, je pris un baiser sur +sa gorge; et comme elle était renversée, je me préparais assez +vivement à soutenir ce début, lorsqu'elle m'arrêta, et me +dit:</p> + +<p>«—Tiens, mon ami, tu es joli garçon; tu as de l'esprit; +tu parles comme un ange; mais il me faut quatre louis.</p> + +<p>«—Comment dites-vous? l'interrompis-je...</p> + +<p>«—Je te dis, reprit-elle, qu'il n'y a rien à faire, si tu n'as +pas tes quatre louis...</p> + +<p>«—Quoi! mademoiselle, lui répondis-je tout étonné, vous +ne valez que cela? c'était bien la peine d'arriver du Congo +pour si peu de chose.»</p> + +<p>«Et sur-le-champ, je me rajuste, je me précipite dans l'escalier, +et je pars.</p> + +<p>«Je commençai, madame, comme vous voyez, à prendre +des actrices pour des princesses.</p> + +<p>—J'en suis du dernier étonnement, reprit Mirzoza; car +enfin la différence est si grande!</p> + +<p>—Je ne doute point, reprit Sélim, qu'il ne leur ait échappé +cent impertinences; mais que voulez-vous? un étranger, un +jeune homme n'y regarde pas de si près. On m'avait fait dans +le Congo tant de mauvais contes sur la liberté des Européennes...»</p> + +<p>Sélim en était là, lorsque Mangogul se réveilla.</p> + +<p>«Je crois, Dieu me damne, dit-il en bâillant et se frottant +les yeux, qu'il est encore à Paris. Pourrait-on vous demander, +beau conteur, quand vous espérez être de retour à Banza, et si +j'ai longtemps encore à dormir? Car il est bon, l'ami, que vous +sachiez qu'il n'est pas possible d'entamer en ma présence un +voyage, que les bâillements ne me prennent. C'est une mauvaise +habitude que j'ai contractée en lisant Tavernier et les autres.</p> + +<p>—Prince, lui répondit Sélim, il y a plus d'une heure que je +suis de retour à Banza.</p> + +<p>—Je vous en félicite, reprit le sultan; puis s'adressant à la +sultane: Madame, lui dit-il, voilà l'heure du bal; nous partirons, +si la fatigue du voyage vous le permet.</p> + +<p>—Prince, lui répondit Mirzoza, me voilà prête.»</p> + +<p>Mangogul et Sélim avaient déjà leurs dominos; la favorite +prit le sien; le sultan lui donna la main, et ils se rendirent dans +la salle de bal, où ils se séparèrent, pour se disperser dans la +foule. Sélim les y suivit, et moi aussi, dit l'auteur africain, +quoique j'eusse plus envie de dormir que de voir danser...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XLV" id="CHAPITRE_XLV"></a>CHAPITRE XLV.</h2> + +<h3>VINGT-QUATRIÈME ET VINGT-CINQUIÈME ESSAIS DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>BAL MASQUÉ, ET SUITE DU BAL MASQUÉ.</h3> + + +<p>Les bijoux les plus extravagants de Banza ne manquèrent pas +d'accourir où le plaisir les appelait. Il en vint en carrosse bourgeois; +il en vint par les voitures publiques, et même quelques-uns +à pied. Je ne finirais point, dit l'auteur africain dont j'ai +l'honneur d'être le <i>caudataire</i>, si j'entrais dans le détail des +niches que leur fit Mangogul. Il donna plus d'exercice à sa bague +dans cette nuit seule, qu'elle n'en avait eu depuis qu'il la tenait +du génie. Il la tournait, tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre, +souvent sur une vingtaine à la fois: c'était alors qu'il se faisait +un beau bruit; l'un s'écriait d'une voix aigre: Violons, <i>le +Carillon de Dunkerque</i>, s'il vous plaît; l'autre, d'une voix +rauque: Et moi je veux <i>les Sautriots</i>; et moi <i>les Tricotets</i>, disait +un troisième; et une multitude à la fois: Des contredanses +usées, comme <i>la Bourrée</i>, <i>les Quatre Faces</i>, <i>la Calotine</i>, <i>la +Chaîne</i>, <i>le Pistolet</i>, <i>la Mariée</i>, <i>le Pistolet</i>, <i>le Pistolet</i>. Tous ces +cris étaient lardés d'un million d'extravagances. L'on entendait +d'un côté: <i>Peste soit du nigaud! Il faut l'envoyer à l'école; de +l'autre: Je m'en retournerai donc sans étrenner?</i> Ici: <i>Qui +payera mon carrosse?</i> là: <i>Il m'est échappé; mais je chercherai +tant, qu'il se retrouvera</i>; ailleurs: <i>A demain; mais vingt louis +au moins; sans cela, rien de fait</i>; et partout des propos qui +décelaient des désirs ou des exploits.</p> + +<p>Dans ce tumulte, une petite bourgeoise, jeune et jolie, +démêla Mangogul, le poursuivit, l'agaça, et parvint à déterminer +son anneau sur elle. On entendit à l'instant son bijou s'écrier: +«Où courez-vous? Arrêtez, beau masque; ne soyez point insensible +à l'ardeur d'un bijou qui brûle pour vous.» Le sultan, +choqué de cette déclaration téméraire, résolut de punir celle qui +l'avait hasardée. Il disparut, et chercha parmi ses gardes quelqu'un +qui fût à peu près de sa taille, lui céda son masque et +son domino, et l'abandonna aux poursuites de la petite bourgeoise, +qui, toujours trompée par les apparences, continua à dire +mille folies à celui qu'elle prenait pour Mangogul.</p> + +<p>Le faux sultan ne fut pas bête; c'était un homme qui savait +parler par signes; il en fit un qui attira la belle dans un endroit +écarté, où elle se prit, pendant plus d'une heure, pour la sultane +favorite, et Dieu sait les projets qui lui roulèrent dans la +tête; mais l'enchantement dura peu. Lorsqu'elle eut accablé le +prétendu sultan de caresses, elle le pria de se démasquer; il le +fit, et montra une physionomie armée de deux grands crocs, +qui n'appartenaient point du tout à Mangogul.</p> + +<p>«Ah! fi, s'écria la petite bourgeoise: Fi...</p> + +<p>—Eh! mon petit tame, lui répondit le Suisse, qu'avoir +vous? Moi l'y croire vous avoir rentu d'assez bons services pour +que vous l'y être pas fâchée de me connaître.»</p> + +<p>Mais sa déesse ne s'amusa point à lui répondre, s'échappa +brusquement de ses mains, et se perdit dans la foule.</p> + +<p>Ceux d'entre les bijoux qui n'aspirèrent pas à de si grands +honneurs, ne laissèrent pas que de rencontrer le plaisir, et tous +reprirent la route de Banza, fort satisfaits de leur voyage.</p> + +<p>L'on sortait du bal lorsque Mangogul entendit deux de ses +principaux officiers qui se parlaient avec vivacité. «C'est ma +maîtresse, disait l'un: je suis en possession depuis un an, et +vous êtes le premier qui vous soyez avisé de courir sur mes +brisées. A propos de quoi me troubler? Nassès, mon ami, +adressez-vous ailleurs: vous trouverez cent femmes aimables +qui se tiendront pour trop heureuses de vous avoir.</p> + +<p>—J'aime Amine, répondait Nassès; je ne vois qu'elle qui +me plaise. Elle m'a donné des espérances, et vous trouverez bon +que je les suive.</p> + +<p>—Des espérances! reprit Alibeg.</p> + +<p>—Oui, des espérances...</p> + +<p>—Morbleu! cela n'est point...</p> + +<p>—Je vous dis, monsieur, que cela est, et que vous me +ferez raison sur l'heure du démenti que vous me donnez.»</p> + +<p>A l'instant ils descendirent le grand perron; ils avaient déjà +le cimeterre tiré, et ils allaient finir leur démêlé d'une façon +tragique, lorsque le sultan les arrêta, et leur défendit de se +battre avant que d'avoir consulté leur Hélène.</p> + +<p>Ils obéirent et se rendirent chez Amine, où Mangogul les +suivit de près. «Je suis excédée du bal, leur dit-elle; les yeux +me tombent. Vous êtes de cruelles gens, de venir au moment +que j'allais me mettre au lit: mais vous avez tous deux un air +singulier. Pourrait-on savoir ce qui vous amène?...</p> + +<p>—C'est une bagatelle, lui répondit Alibeg: monsieur se +vante, et même assez hautement, ajouta-t-il en montrant son ami, +que vous lui donnez des espérances. Madame, qu'en est-il?...»</p> + +<p>Amine ouvrait la bouche; mais le sultan tournant sa bague +dans le même instant, elle se tut, et son bijou répondit pour +elle... «Il me semble que Nassès se trompe: non, ce n'est pas à +lui que madame en veut. N'a-t-il pas un grand laquais qui vaut +mieux que lui? Oh! que ces hommes sont sots de croire que des +dignités, des honneurs, des titres, des noms, des mots vides de +sens, en imposent à des bijoux! Chacun a sa philosophie, et la +nôtre consiste principalement à distinguer le mérite de la personne, +le vrai mérite, de celui qui n'est qu'imaginaire. N'en +déplaise à M. de Claville<a name="FNanchor_91_94" id="FNanchor_91_94"></a><a href="#Footnote_91_94" class="fnanchor">[91]</a>, il en sait là-dessus moins que nous, +et vous allez en avoir la preuve.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_94" id="Footnote_91_94"></a><a href="#FNanchor_91_94"><span class="label">[91]</span></a> Auteur d'un <i>Traité du vrai mérite de l'homme</i>, considéré dans tous les âges +et dans toutes les conditions. Plusieurs fois réimprimé.</p></div> + +<p>«Vous connaissez tous deux, continua le bijou, la marquise +Bibicosa. Vous savez ses amours avec Cléandor, et sa disgrâce, +et la haute dévotion qu'elle professe aujourd'hui. Amine est +bonne amie; elle a conservé les liaisons qu'elle avait avec Bibicosa, +et n'a point cessé de fréquenter dans sa maison, où l'on +rencontre des bramines de toute espèce. Un d'entre eux pressait +un jour ma maîtresse de parler pour lui à Bibicosa.</p> + +<p>«Eh! que voulez-vous que je lui demande? lui répondit +Amine. C'est une femme noyée, qui ne peut rien pour elle-même. +Vraiment elle vous saurait bon gré de la traiter encore +comme une personne de conséquence. Allez, mon ami, le prince +Cléandor et Mangogul ne feront jamais rien pour elle; et vous +vous morfondriez dans les antichambres...</p> + +<p>«—Mais, répondit le bramine, madame, il ne s'agit que +d'une bagatelle, qui dépend directement de la marquise. Voici +ce que c'est. Elle a fait construire un petit minaret dans son +hôtel; c'est sans doute pour la Sala, ce qui suppose un iman; +et c'est cette place que je demande...</p> + +<p>«—Que dites-vous! reprit Amine. Un iman! vous n'y pensez +pas; il ne faut à la marquise qu'un marabout qu'elle appellera +de temps à autre lorsqu'il pleut, ou qu'on veut avoir fait la Sala, +avant que de se mettre au lit: mais un iman logé, vêtu, nourri +dans son hôtel, avec des appointements! cela ne va point à Bibicosa. +Je connais ses affaires. La pauvre femme n'a pas six mille +sequins de revenu; et vous prétendez qu'elle en donnera deux +mille à un iman? Voilà-t-il pas qui est bien imaginé!...</p> + +<p>«—De par Brama, j'en suis fâché, répliqua l'homme saint; +car voyez-vous, si j'avais été son iman, je n'aurais pas tardé à +lui devenir plus nécessaire: et quand on est là, il vous pleut de +l'argent et des pensions. Tel que vous me voyez, je suis du +Monomotapa, et je fais très-bien mon devoir...</p> + +<p>«—Eh! mais, lui répondit Amine d'une voix entrecoupée, +votre affaire n'est pourtant pas impossible. C'est dommage que +le mérite dont vous parlez ne se présume pas...</p> + +<p>«—On ne risque rien à s'employer pour les gens de mon +pays, reprit l'homme du Monomotapa; voyez plutôt...»</p> + +<p>«Il donna sur-le-champ à Amine la preuve complète d'un +mérite si surprenant, que de ce moment vous perdîtes, à ses +yeux, la moitié de ce qu'elle vous prisait. Ah! vivent les gens +du Monomotapa!»</p> + +<p>Alibeg et Nassès avaient la physionomie allongée, et se +regardaient sans mot dire; mais, revenus de leur étonnement, +ils s'embrassèrent; et jetant sur Amine un regard méprisant, +ils coururent se prosterner aux pieds du sultan, et le remercier +de les avoir détrompés de cette femme, et de leur avoir conservé +la vie et l'amitié réciproque. Ils arrivèrent dans le moment que +Mangogul, de retour chez la favorite, lui faisait l'histoire +d'Amine. Mirzoza en rit, et n'en estima pas davantage les femmes +de cour et les bramines.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XLVI" id="CHAPITRE_XLVI"></a>CHAPITRE XLVI.</h2> + +<h3>SÉLIM A BANZA.</h3> + + +<p>Mangogul alla se reposer au sortir du bal; et la favorite, qui +ne se sentait aucune disposition au sommeil, fit appeler Sélim, +et le pressa de lui continuer son histoire amoureuse. Sélim +obéit, et reprit en ces termes:</p> + +<p>«Madame, la galanterie ne remplissait pas tout mon temps: +je dérobais au plaisir des instants que je donnais à des occupations +sérieuses; et les intrigues dans lesquelles je m'embarquai, +ne m'empêchèrent pas d'apprendre les fortifications, le manége, +les armes, la musique et la danse; d'observer les usages et les +arts des Européens, et d'étudier leur politique et leur milice. De +retour dans le Congo, on me présenta à l'empereur aïeul du +sultan, qui m'accorda un poste honorable dans ses troupes. Je +parus à la cour, et bientôt je fus de toutes les parties du prince +Erguebzed, et par conséquent intéressé dans les aventures des +jolies femmes. J'en connus de toute nation, de tout âge, de +toute condition; j'en trouvai peu de cruelles, soit que mon rang +les éblouît, soit qu'elles aimassent mon jargon, ou que ma +figure les prévînt. J'avais alors deux qualités avec lesquelles on +va vite en amour, de l'audace et de la présomption.</p> + +<p>«Je pratiquai d'abord les femmes de qualité. Je les prenais le +soir au cercle ou au jeu chez la Manimonbanda; je passais la +nuit avec elles; et nous nous méconnaissions presque le lendemain. +Une des occupations de ces dames, c'est de se procurer +des amants, de les enlever même à leurs meilleures amies, et +l'autre de s'en défaire. Dans la crainte de se trouver au dépourvu, +tandis qu'elles filent une intrigue, elles en lorgnent deux ou +trois autres. Elles possèdent je ne sais combien de petites finesses +pour attirer celui qu'elles ont en vue et cent tracasseries en +réserve pour se débarrasser de celui qu'elles ont. Cela a toujours +été et cela sera toujours. Je ne nommerai personne; mais je +connus ce qu'il y avait de femmes à la cour d'Erguebzed en +réputation de jeunesse et de beauté; et tous ces engagements +furent formés, rompus, renoués, oubliés en moins de six mois.</p> + +<p>«Dégoûté de ce monde, je me jetai dans ses antipodes: je vis +des bourgeoises que je trouvai dissimulées, fières de leur beauté, +toutes grimpées sur le ton de l'honneur et presque toujours +obsédées par des maris sauvages et brutaux ou certains pieds-plats +de cousins qui faisaient à jours entiers les passionnés auprès +de leurs cousines et qui me déplaisaient grandement: on ne +pouvait les tenir seules un moment; ces animaux survenaient +perpétuellement, dérangeaient un rendez-vous et se fourraient +à tout propos dans la conversation. Malgré ces obstacles, j'amenai +cinq ou six de ces bégueules au point où je les voulais avant +que de les planter là. Ce qui me réjouissait dans leur commerce, +c'est qu'elles se piquaient de sentiments, qu'il fallait s'en piquer +aussi, et qu'elles en parlaient à mourir de rire: et puis elles +exigeaient des attentions, des petits soins; à les entendre, on +leur manquait à tout moment; elles prêchaient un amour si +correct, qu'il fallut bien y renoncer. Mais le pis, c'est qu'elles +avaient incessamment votre nom à la bouche et que quelquefois +on était contraint de se montrer avec elles et d'encourir tout le +ridicule d'une aventure bourgeoise; je me sauvai un beau jour +des magasins et de la rue Saint-Denis pour n'y revenir de ma vie.</p> + +<p>«On avait alors la fureur des petites maisons: j'en louai une +dans le faubourg oriental et j'y plaçai successivement quelques-unes +de ces filles qu'on voit, qu'on ne voit plus; à qui l'on parle, +à qui l'on ne dit mot, et qu'on renvoie quand on en est las: j'y +rassemblais des amis et des actrices de l'Opéra; on y faisait de +petits soupers, que le prince Erguebzed a quelquefois honorés +de sa présence. Ah! madame, j'avais des vins délicieux, des +liqueurs exquises et le meilleur cuisinier du Congo.</p> + +<p>«Mais rien ne m'a tant amusé qu'une entreprise que j'exécutai +dans une province éloignée de la capitale, où mon régiment était +en quartier: je partis de Banza pour en faire la revue; c'était la +seule affaire qui m'éloignait de la ville; et mon voyage eût été +court, sans le projet extravagant auquel je me livrai. Il y avait +à Baruthi un monastère peuplé des plus rares beautés; j'étais +jeune et sans barbe, et je méditais de m'y introduire à titre de +veuve qui cherchait un asile contre les dangers du siècle. On me +fait un habit de femme; je m'en ajuste et je vais me présenter +à la grille de nos recluses; on m'accueillit affectueusement; on +me consola de la perte de mon époux; on convint de ma pension, +et j'entrai.</p> + +<p>«L'appartement qu'on me donna communiquait au dortoir des +novices; elles étaient en grand nombre, jeunes pour la plupart +et d'une fraîcheur surprenante: je les prévins de politesses et +je fus bientôt leur amie. En moins de huit jours, on me mit au +fait de tous les intérêts de la petite république; on me peignit +les caractères, on m'instruisit des anecdotes; je reçus des confidences +de toutes couleurs, et je m'aperçus que nous ne manions +pas mieux la médisance et la calomnie, nous autres profanes. +J'observai la règle avec sévérité; j'attrapai les airs patelins et les +tons doucereux; et l'on se disait à l'oreille que la communauté +serait bien heureuse si j'y prenais l'habit.</p> + +<p>«Je ne crus pas plus tôt ma réputation faite dans la maison, +que je m'attachai à une jeune vierge qui venait de prendre le +premier voile: c'était une brune adorable; elle m'appelait sa +maman, je l'appelais mon petit ange; elle me donnait des baisers +innocents, et je lui en rendais de fort tendres. Jeunesse est +curieuse; Zirziphile me mettait à tout propos sur le mariage et +sur les plaisirs des époux; elle m'en demandait des nouvelles; +j'aiguisais habilement sa curiosité; et de questions en questions, +je la conduisis jusqu'à la pratique des leçons que je lui donnais. +Ce ne fut pas la seule novice que j'instruisis; et quelques +jeunes nonnains vinrent aussi s'édifier dans ma cellule. Je ménageais +les moments, les rendez-vous, les heures, si à propos que +personne ne se croisait: enfin, madame, que vous dirai-je? la +pieuse veuve se fit une postérité nombreuse; mais lorsque le +scandale dont on avait gémi tout bas eut éclaté et que le conseil +des discrètes, assemblé, eut appelé le médecin de la maison, je +méditai ma retraite. Une nuit donc, que toute la maison dormait, +j'escaladai les murs du jardin et je disparus: je me rendis +aux eaux de Piombino, où le médecin avait envoyé la moitié du +couvent et où j'achevai, sous l'habit de cavalier, l'ouvrage que +j'avais commencé sous celui de veuve. Voilà, madame, un fait dont +tout l'empire a mémoire et dont vous seule connaissez l'auteur.</p> + +<p>«Le reste de ma jeunesse, ajouta Sélim, s'est consumé à de +pareils amusements, toujours de femmes, et de toute espèce, +rarement du mystère, beaucoup de serments et point de sincérité.</p> + +<p>—Mais, à ce compte, lui dit la favorite, vous n'avez donc +jamais aimé?</p> + +<p>—Bon! répondit Sélim, je pensais bien alors à l'amour! je +n'en voulais qu'au plaisir et qu'à celles qui m'en promettaient.</p> + +<p>—Mais a-t-on du plaisir sans aimer? interrompit la favorite. +Qu'est-ce que cela, quand le cœur ne dit rien?</p> + +<p>—Eh! madame, répliqua Sélim, est-ce le cœur qui parle, à +dix-huit ou vingt ans?</p> + +<p>—Mais enfin, de toutes ces expériences, quel est le résultat? +qu'avez-vous prononcé sur les femmes?</p> + +<p>—Qu'elles sont la plupart sans caractère, dit Sélim; que +trois choses les meuvent puissamment: l'intérêt, le plaisir et +la vanité; qu'il n'y en a peut-être aucune qui ne soit dominée +par une de ces passions, et que celles qui les réunissent toutes +trois sont des monstres.</p> + +<p>—Passe encore pour le plaisir, dit Mangogul, qui entrait à +l'instant; quoiqu'on ne puisse guère compter sur ces femmes, +il faut les excuser: quand le tempérament est monté à un certain +degré, c'est un cheval fougueux qui emporte son cavalier à +travers champs; et presque toutes les femmes sont à califourchon +sur cet animal-là.</p> + +<p>—C'est peut-être par cette raison, dit Sélim, que la duchesse +Ménéga appelle le chevalier Kaidar son grand écuyer.</p> + +<p>—Mais serait-il possible, dit la sultane à Sélim, que vous +n'ayez pas eu la moindre aventure de cœur? Ne serez-vous +sincère que pour déshonorer un sexe qui faisait vos plaisirs, si +vous en faisiez les délices? Quoi! dans un si grand nombre de +femmes, pas une qui voulût être aimée, qui méritât de l'être! +Cela ne se comprend pas.</p> + +<p>—Ah! madame, répondit Sélim, je sens, à la facilité avec +laquelle je vous obéis, que les années n'ont point affaibli sur +mon cœur l'empire d'une femme aimable: oui, madame, j'ai +aimé comme un autre. Vous voulez tout savoir, je vais tout +dire; et vous jugerez si je me suis acquitté du rôle d'amant +dans les formes.</p> + +<p>—Y a-t-il des voyages dans cette partie de votre histoire? +demanda le sultan.</p> + +<p>—Non, prince, répondit Sélim.</p> + +<p>—Tant mieux, reprit Mangogul; car je ne me sens aucune +envie de dormir.</p> + +<p>—Pour moi, reprit la favorite, Sélim me permettra bien de +reposer un moment.</p> + +<p>—Qu'il aille se coucher aussi, dit le sultan; et pendant que +vous dormirez je questionnerai Cypria.</p> + +<p>—Mais, prince, lui répondit Mirzoza, Votre Hautesse n'y +pense pas; ce bijou vous enfilera dans des voyages qui ne finiront +point.»</p> + +<p>L'auteur africain nous apprend ici que le sultan, frappé de +l'observation de Mirzoza, se précautionna d'un anti-somnifère +des plus violents: il ajoute que le médecin de Mangogul, qui +était bien son ami, lui en avait communiqué la recette et qu'il +en avait fait la préface de son ouvrage; mais il ne nous reste +de cette préface que les trois dernières lignes que je vais rapporter +ici.</p> + +<p> +Prenez de.........................<br /> +<br /> +De.............................<br /> +<br /> +De.............................<br /> +<br /> +De <i>Marianne</i> et du <i>Paysan</i>, par... quatre pages<a name="FNanchor_92_95" id="FNanchor_92_95"></a><a href="#Footnote_92_95" class="fnanchor">[92]</a>.<br /> +<br /> +Des <i>Égarements du cœur</i><a name="FNanchor_93_96" id="FNanchor_93_96"></a><a href="#Footnote_93_96" class="fnanchor">[93]</a>, une feuille.<br /> +<br /> +Des <i>Confessions</i><a name="FNanchor_94_97" id="FNanchor_94_97"></a><a href="#Footnote_94_97" class="fnanchor">[94]</a>, vingt-cinq lignes et demie.<br /> +</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_95" id="Footnote_92_95"></a><a href="#FNanchor_92_95"><span class="label">[92]</span></a> <i>La Vie de Marianne</i> et <i>le Paysan parvenu</i>, romans de Marivaux. (<span class="smcap">Br.</span>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_96" id="Footnote_93_96"></a><a href="#FNanchor_93_96"><span class="label">[93]</span></a> <i>Les Égarements du cœur et de l'esprit</i>, par Crébillon fils. (<span class="smcap">Br.</span>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_97" id="Footnote_94_97"></a><a href="#FNanchor_94_97"><span class="label">[94]</span></a> <i>Les Confessions du Comte de ***</i>, par Duclos. (<span class="smcap">Br.</span>)</p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XLVII" id="CHAPITRE_XLVII"></a>CHAPITRE XLVII.</h2> + +<h3>VINGT-SIXIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>LE BIJOU VOYAGEUR.</h3> + + +<p>Tandis que la favorite et Sélim se reposaient des fatigues de +la veille, Mangogul parcourait avec étonnement les magnifiques +appartements de Cypria. Cette femme avait fait, avec son bijou, +une fortune à comparer à celle d'un fermier général. Après avoir +traversé une longue enfilade de pièces plus richement décorées +les unes que les autres, il arriva dans la salle de compagnie, +où, au centre d'un cercle nombreux, il reconnut la maîtresse +du logis à une énorme quantité de pierreries qui la défiguraient; +et son époux, à la bonhomie peinte sur son visage. Deux abbés, +un bel esprit, trois académiciens de Banza occupaient les côtés +du fauteuil de Cypria; et sur le fond de la salle voltigeaient +deux petits-maîtres avec un jeune magistrat rempli d'airs, soufflant +sur ses manchettes, sans cesse rajustant sa perruque, visitant +sa bouche et se félicitant dans les glaces de ce que son +rouge allait bien: excepté ces trois papillons, le reste de la +compagnie était dans une vénération profonde pour la respectable +momie qui, indécemment étalée, bâillait, parlait en bâillant, +jugeait tout, jugeait mal de tout, et n'était jamais contredite.</p> + +<p>«Comment, disait en soi-même Mangogul qui n'avait parlé +seul depuis longtemps, et qui s'en mourait, comment est-elle +parvenue à déshonorer un homme de bonne maison avec un +esprit si gauche et une figure comme celle-là?»</p> + +<p>Cypria voulait qu'on la prît pour blonde; sa peau petit +jaune, bigarrée de rouge, imitait assez bien une tulipe panachée; +elle avait les yeux gros, la vue basse, la taille courte, le +nez effilé, la bouche plate, le tour du visage coupé, les joues +creuses, le front étroit, point de gorge, la main sèche et le bras +décharné: c'était avec ces attraits qu'elle avait ensorcelé son +mari. Le sultan tourna sa bague sur elle, et l'on entendit glapir +aussitôt. L'assemblée s'y trompa, et crut que Cypria parlait par +la bouche, et qu'elle allait juger. Mais son bijou débuta par ces +mots:</p> + +<p>«Histoire de mes voyages.</p> + +<p>«Je naquis à Maroc en 17,000,000,012, et je dansais sur le +théâtre de l'Opéra, lorsque Méhémet Tripathoud, qui m'entretenait, +fut nommé chef de l'ambassade que notre puissant empereur +envoya au monarque de la France; je le suivis dans ce +voyage: les charmes des femmes françaises m'enlevèrent bientôt +mon amant; et sans délai j'usai de représailles. Les courtisans, +avides de nouveautés, voulurent essayer de la Maroquine; +car c'est ainsi qu'on nommait ma maîtresse; elle les traita fort +humainement; et son affabilité lui valut, en six mois de temps, +vingt mille écus en bijoux, autant en argent, avec un petit hôtel +tout meublé. Mais le Français est volage, et je cessai bientôt +d'être à la mode: je ne m'amusai point à courir les provinces; +il faut aux grands talents de vastes théâtres; je laissai partir +Tripathoud, et je me destinai pour la capitale d'un autre +royaume.</p> + +<p>«A wealthy lord, travelling through France, dragg'd me to +London. Ay, that was a man indeed! He water'd me six times a +day, and as often o'nights. His prick like a comet's tail shot +flaming darts: I never felt such quick and thrilling thrusts. It +was not possible fort mortal prowess to hold out long, at this +rate; so he drooped by degrees, and I received his soul distilled +through his Tarse. He gave me fifty thousand guineas. This +noble lord was succeeded by a couple of privateer-commanders +lately return'd from cruising: being intimate friends, they +fuck'd me, as they had sail'd, in company, endeavouring who +should show most vigour and serve the readiest fire. Whilst the +one was riding at anchor, I towed the other by his Tarse and +prepared him for a fresh tire. Upon a modest computation, I +reckon'd in about eight days time I received a hundred and +eighty shot. But I soon grew tired with keeping so strict an +account, for there was no end of their broad-sides. I got twelve +thousand pounds from them for my share of the prizes they had +taken. The winter quarter being over, they were forced to put +to sea again, and would fain have engaged me as a tender, but +I had made a prior contract with a German count.</p> + +<p>«Duxit me Viennam in Austriâ patriam suam, ubi venereâ +voluptate, quantâ maximâ poteram, ingurgitatus sum, per +menses tres integros ejus splendidè nimis epulatus hospes. Illi, +rugosi et contracti Lotharingo more colei, et eo usquè longa, +crassaque mentula, ut dimidiam nondùm acciperem, quamvis +iterato coïtu fractus rictus mihi miserè pateret. Immanem ast +usu frequenti vagina tandem admisit laxè gladium, novasque +excogitavimus artes, quibus fututionum quotidianarum vinceremus +fastidium. Modò me resupinum agitabat; modò ipsum, +eques adhærescens inguinibus, motu quasi tolutario versabam. +Sæpè turgentem spumantemque admovit ori priapum, simulque +appressis ad labia labiis, fellatrice me linguâ perfricuit. Etsi +Veneri nunquam indulgebat posticæ, à tergo me tamen adorsus, +cruribus altero sublato, altero depresso, inter femora +subibat, voluptaria quærens per impedimenta transire. Amatoria +Sanchesii præcepta calluit ad unguem, et festivas Aretini tabulas +sic expressit, ut nemo meliùs. His à me laudibus acceptis, +multis florenorum millibus mea solvit obsequia, et Romam +secessi.</p> + +<p>«Quella città è il tempio di Venere, ed il soggiorno delle +delizie. Tutta via mi dispiaceva, che le natiche leggiadre fossero +là ancora più festeggiate delle più belle potte; quello che provai +il terzo giorno del mio arrivo in quel paese. Una cortigiana +illustre si offerisce à farmi guadagnare mila scudi, s'io voleva +passar la sera con esso lei in una vigna. Accettai l'invito; +salimmo in una carozza, e giungemmo in un luogo da lei ben +conosciuto nel quale due cavalieri colle braghesse rosse si +fecero incontro à noi, e ci condussero in un boschetto spesso e +folto, dove cavatosi subito le vesti, vedemmo i più furiosi cazzi +che risaltaro mai. Ognuno chiavo la sua. Il trastullo poi si prese +a quadrille, dopo per farsi guattare in bocca, poscia nelle tette; +alla perfine, uno de chiavatori impadronissi del mio rivale, +mentre l'altro mi lavorava. L'istesso fu fatto alla conduttrice +mia; e cio tutto dolcemente condito di bacci alla fiorentina. +E quando i campioni nostri ebbero posto fine alla battaglia, +facemmo la fricarella per risvegliar il gusto à quei benedetti +signori i quali ci paganoro con generosità. In più volte simili +guadagnai con loro sessanta mila scudi; e due altre volte tanto, +con coloro che mi procurava la cortigiana. Mi ricordo di uno +che visitava mi spesso e che sborrava sempre due volte senza +cavarlo; e d'un altro il quale usciva da me pian piano, per +entrare soltimente nel mio vicino; e per questo bastava fare sù +è giù le natiche. Ecco una uzanza curiosa che si pratica in +Italia.»</p> + +<p>Le bijou de Cypria continua son histoire sur un ton moitié +congeois et moitié espagnol. Il ne savait pas apparemment +assez cette dernière langue pour l'employer seule: on n'apprend +une langue, dit l'auteur africain, qui se pendrait plutôt +que de manquer une réflexion commune, qu'en la parlant beaucoup; +et le bijou de Cypria n'eut presque pas le temps de +parler à Madrid.</p> + +<p>«Je me sauvai d'Italie, dit-il, malgré quelques désirs secrets +qui me rappelaient en arrière, influxo malo del clima! y tuve +luego la resolucion de ir me a una tierra, donde pudiesse gozar +mis fueros, sin partir los con un usurpador. Je fis le voyage de +Castille la Vieille, où l'on sut le réduire à ses simples fonctions: +mais cela ne suffit pas à ma vengeance. Le impuse la tarea de +batter el compas en los bayles che celebrava de dia y de noche; +et il s'en acquitta si bien, que nous nous réconciliâmes. Nous +parûmes à la cour de Madrid en bonne intelligence. Al entrar +de la ciudad, je liai con un papo venerabile por sus canas: +heureusement pour moi; car il eut compassion de ma jeunesse, +et me communiqua un secret, le fruit de soixante années +d'expérience, para guardar me del mal de que merecieron los +Franceses ser padrinos, por haver sido sus primeros pregodes. +Avec cette recette, et le goût de la propreté que je tentai vainement +d'introduire en Espagne, je me préservai de tout accident +à Madrid, où ma vanité seule fut mortifiée. Ma maîtresse a, +comme vous voyez, le pied fort petit. Esta prenda es el incentivo +mas poderoso de una imaginacion castellana. Un petit pied +sert de passe-port à Madrid à la fille que tiene la mas dilatada +sima entre las piernas. Je me déterminai à quitter une contrée +où je devais la plupart de mes triomphes à un mérite étranger; +y me arrime a un definidor muy virtuoso que passava a las +Indias. Je vis, sous les ailes de sa révérence, la terre de promission, +ce pays où l'heureux Frayle porte, sans scandale, de l'or +dans sa bourse, un poignard à sa ceinture, et sa maîtresse en +croupe. Que la vie que j'y passai fut délicieuse! quelles nuits! +dieux, quelles nuits! Hay de mi! al recordarme de tantos gustos +me meo... Algo mas... Ya, ya... Pierdo el sentido... Me +muero...</p> + +<p>«Après un an de séjour à Madrid et aux Indes, je m'embarquai +pour Constantinople. Je ne goûtais point les usages +d'un peuple chez qui les bijoux sont barricadés; et je sortis +promptement d'une contrée où je risquais ma liberté. Je pratiquai +pourtant assez les musulmans, pour m'apercevoir qu'ils se +sont bien policés par le commerce des Européens; et je leur +trouvai la légèreté du Français, l'ardeur de l'Anglais, la force +de l'Allemand, la longanimité de l'Espagnol, et d'assez fortes +teintures des raffinements italiens: en un mot, un aga vaut, +à lui seul, un cardinal, quatre ducs, un lord, trois grands d'Espagne, +et deux princes allemands.</p> + +<p>«De Constantinople, j'ai passé, messieurs, comme vous +savez, à la cour du grand Erguebzed, où j'ai formé nos seigneurs +les plus aimables; et quand je n'ai plus été bon à rien, je +me suis jeté sur cette figure-là, dit le bijou, en indiquant, +par un geste qui lui était familier, l'époux de Cypria. La belle +chute!»</p> + +<p>L'auteur africain finit ce chapitre par un avertissement aux +dames qui pourraient être tentées de se faire traduire les +endroits où le bijou de Cypria s'est exprimé dans des langues +étrangères.</p> + +<p>«J'aurais manqué, dit-il, au devoir de l'historien, en les +supprimant; et au respect que j'ai pour le sexe, en les conservant +dans mon ouvrage, sans prévenir les dames vertueuses, +que le bijou de Cypria s'était excessivement gâté le ton dans +ses voyages; et que ses récits sont infiniment plus libres +qu'aucune des lectures clandestines qu'elles aient jamais +faites.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XLVIII" id="CHAPITRE_XLVIII"></a>CHAPITRE XLVIII.</h2> + +<h3>CYDALISE.</h3> + + +<p>Mangogul revint chez la favorite, où Sélim l'avait devancé.</p> + +<p>«Eh bien! prince, lui dit Mirzoza, les voyages de Cypria +vous ont-ils fait du bien?</p> + +<p>—Ni bien ni mal, répondit le sultan; je ne les ai point +entendus.</p> + +<p>—Et pourquoi donc? reprit la favorite.</p> + +<p>—C'est, dit le sultan, que son bijou parle, comme une +polyglotte, toutes sortes de langues, excepté la mienne. C'est +un assez impertinent conteur, mais ce serait un excellent interprète.</p> + +<p>—Quoi! reprit Mirzoza, vous n'avez rien compris du tout +dans ses récits?</p> + +<p>—Qu'une chose, madame, répondit Mangogul; c'est que les +voyages sont plus funestes encore pour la pudeur des femmes, +que pour la religion des hommes; et qu'il y a peu de mérite à +savoir plusieurs langues. On peut posséder le latin, le grec, +l'italien, l'anglais et le congeois dans la perfection, et n'avoir +non plus d'esprit qu'un bijou. C'est votre avis, madame? Et +celui de Sélim? Qu'il commence donc son aventure, mais surtout +plus de voyages. Ils me fatiguent à mourir.»</p> + +<p>Sélim promit au sultan que la scène serait en un seul +endroit, et dit:</p> + +<p>«J'avais environ trente ans; je venais de perdre mon +père; je m'étais marié, pour ne pas laisser tomber la maison, +et je vivais avec ma femme comme il convient; des égards, des +attentions, de la politesse, des manières peu familières, mais +fort honnêtes. Le prince Erguebzed était monté sur le trône: +j'avais sa bienveillance longtemps avant son règne. Il me l'a +continuée jusqu'à sa mort, et j'ai tâché de justifier cette marque +de distinction par mon zèle et par ma fidélité. La place d'inspecteur +général de ses troupes vint à vaquer, je l'obtins; +et ce poste m'obligea à de fréquents voyages sur la frontière.</p> + +<p>—De fréquents voyages! s'écria le sultan. Il n'en faut +qu'un pour m'endormir jusqu'à demain. Avisez-y.</p> + +<p>—Prince, continua Sélim, ce fut dans une de ces tournées +que je connus la femme d'un colonel de spahis, nommé Ostaluk, +brave homme, bon officier, mais mari peu commode, +jaloux comme un tigre, et qui avait en sa personne de quoi +justifier cette rage; car il était affreusement laid.</p> + +<p>«Il avait épousé depuis peu Cydalise, jeune, vive, jolie; +de ces femmes rares, pour lesquelles on sent, dès la première +entrevue, quelque chose de plus que de la politesse, dont on +se sépare à regret, et qui vous reviennent cent fois dans l'idée +jusqu'à ce qu'on les revoie.</p> + +<p>«Cydalise pensait avec justesse, s'exprimait avec grâce; sa +conversation attachait; et si l'on ne se lassait point de la voir, +on se lassait encore moins de l'entendre. Avec ces qualités, elle +avait droit de faire des impressions fortes sur tous les cœurs, +et je m'en aperçus. Je l'estimais beaucoup; je pris bientôt un +sentiment plus tendre, et tous mes procédés eurent incessamment +la vraie couleur d'une belle passion. La facilité de mes +premiers triomphes m'avait un peu gâté: lorsque j'attaquai +Cydalise, je m'imaginai qu'elle tiendrait peu, et que, très-honorée +de la poursuite de monsieur l'inspecteur général, elle ne +ferait qu'une défense convenable. Qu'on juge donc de la surprise +où me jeta la réponse qu'elle fit à ma déclaration.</p> + +<p>«—Seigneur, me dit-elle, quand j'aurais la présomption de +croire que vous êtes touché de quelques appas qu'on me +trouve, je serais une folle d'écouter sérieusement des discours +avec lesquels vous en avez trompé mille autres avant +que de me les adresser. Sans l'estime, qu'est-ce que l'amour? +peu de chose; et vous ne me connaissez pas assez pour +m'estimer. Quelque esprit, quelque pénétration qu'on ait, +on n'a point en deux jours assez approfondi le caractère +d'une femme pour lui rendre des soins mérités. Monsieur +l'inspecteur général cherche un amusement, il a raison; et +Cydalise aussi, de n'amuser personne.»</p> + +<p>«J'eus beau lui jurer que je ressentais la passion la plus +vraie, que mon bonheur était entre ses mains, et que son +indifférence allait empoisonner le reste de ma vie.</p> + +<p>«—Jargon, me dit-elle, pur jargon! Ou ne pensez plus à +moi, ou ne me croyez pas assez étourdie pour donner dans +des protestations usées. Ce que vous venez de me dire là, +tout le monde le dit sans le penser, et tout le monde l'écoute +sans le croire.»</p> + +<p>«Si je n'avais eu du goût pour Cydalise, ses rigueurs m'auraient +mortifié; mais je l'aimais, elles m'affligèrent. Je partis +pour la cour, son image m'y suivit; et l'absence, loin d'amortir +la passion que j'avais conçue pour elle, ne fit que l'augmenter.</p> + +<p>«Cydalise m'occupait au point que je méditai cent fois de +lui sacrifier les emplois et le rang qui m'attachaient à la cour; +mais l'incertitude du succès m'arrêta toujours.</p> + +<p>«Dans l'impossibilité de voler où je l'avais laissée, je formai +le projet de l'attirer où j'étais. Je profitai de la confiance dont +Erguebzed m'honorait: je lui vantai le mérite et la valeur d'Ostaluk. +Il fut nommé lieutenant des spahis de la garde, place qui +le fixait à côté du prince; et Ostaluk parut à la cour, et avec lui +Cydalise, qui devint aussitôt la beauté du jour.</p> + +<p>—Vous avez bien fait, dit le sultan, de garder vos emplois, +et d'appeler votre Cydalise à la cour; car je vous jure, par +Brama, que je vous laissais partir seul pour sa province.</p> + +<p>—Elle fut lorgnée, considérée, obsédée, mais inutilement, +continua Sélim. Je jouis seul du privilége de la voir tous les +jours. Plus je la pratiquai, plus je découvris en elle de grâces et +de qualités, et plus j'en devins éperdu. J'imaginai que peut-être +la mémoire toute récente de mes nombreuses aventures me +nuisait dans son esprit: pour l'effacer et la convaincre de la sincérité +de mon amour, je me bannis de la société, et je ne vis de +femmes que celles que le hasard m'offrait chez elle. Il me parut +que cette conduite l'avait touchée, et qu'elle se relâchait un peu +de son ancienne sévérité. Je redoublai d'attention; je demandai +de l'amour, et l'on m'accorda de l'estime. Cydalise commença à +me traiter avec distinction; j'eus part dans sa confiance: elle +me consultait souvent sur les affaires de sa maison; mais elle ne +me disait pas un mot de celles de son cœur. Si je lui parlais +sentiments, elle me répondait des maximes, et j'étais désolé. Cet +état pénible avait duré longtemps, lorsque je résolus d'en +sortir, et de savoir une bonne fois pour toutes à quoi m'en +tenir.</p> + +<p>—Et comment vous y prîtes-vous? demanda Mirzoza.</p> + +<p>—Madame, vous l'allez savoir,» répondit Mangogul.</p> + +<p>Et Sélim continua:</p> + +<p>«Je vous ai dit, madame, que je voyais Cydalise tous les +jours: d'abord je la vis moins souvent; mes visites devinrent +encore plus rares, enfin, je ne la vis presque plus. S'il m'arrivait +de l'entretenir tête à tête quelquefois par hasard, je lui parlais +aussi peu d'amour que si je n'en eusse jamais ressenti la +moindre étincelle. Ce changement l'étonna, elle me soupçonna +de quelque engagement secret; et un jour que je lui faisais +l'histoire galante de la cour:</p> + +<p>«Sélim, me dit-elle d'un air distrait, vous ne m'apprenez +rien de vous-même; vous racontez à ravir les bonnes fortunes +d'autrui, mais vous êtes fort discret sur les vôtres.</p> + +<p>«—Madame, lui répondis-je, c'est qu'apparemment je n'en +ai point, ou que je crois qu'il est à propos de les taire.</p> + +<p>«—Oh! oui, m'interrompit-elle, c'est fort à propos que vous +me célez aujourd'hui des choses que toute la terre saura +demain.</p> + +<p>«—A la bonne heure, madame, lui répliquai-je; mais personne +au moins ne les tiendra de moi.</p> + +<p>«—En vérité, reprit-elle, vous êtes merveilleux avec vos +réserves; et qui est-ce qui ignore que vous en voulez à la +blonde Misis, à la petite Zibeline, à la brune Séphéra?</p> + +<p>«—A qui vous voudrez encore, madame, ajoutai-je froidement.</p> + +<p>«—Vraiment, reprit-elle, je croirais volontiers que ce ne +sont pas les seules: depuis deux mois qu'on ne vous voit +que par grâce, vous n'êtes pas resté dans l'inaction; et l'on +va vite avec ces dames-là.</p> + +<p>«—Moi, rester dans l'inaction! lui répondis-je; j'en serais +au désespoir. Mon cœur est fait pour aimer, et même un +peu pour l'être; et je vous avouerai même qu'il l'est; mais +ne m'en demandez pas davantage, peut-être en ai-je déjà trop +dit.</p> + +<p>«—Sélim, reprit-elle sérieusement, je n'ai point de secret +pour vous, et vous n'en aurez point pour moi, s'il vous plaît. +Où en êtes-vous?</p> + +<p>«—Presque à la fin du roman.</p> + +<p>«—Et avec qui? demanda-t-elle avec empressement.</p> + +<p>«—Vous connaissez Martéza?</p> + +<p>«—Oui, sans doute; c'est une femme fort aimable.</p> + +<p>«—Eh bien! après avoir tout tenté vainement pour vous +plaire, je me suis retourné de ce côté-là. On me désirait +depuis plus de six mois, deux entrevues m'ont aplani les +approches; une troisième achèvera mon bonheur, et ce soir +Martéza m'attend à souper. Elle est d'un commerce amusant, +légère, un peu caustique; mais du reste, c'est la meilleure +créature du monde. On fait mieux ses petites affaires avec ces +folles-là, qu'avec des collets montés, qui...</p> + +<p>«—Mais, seigneur, interrompit Cydalise, la vue baissée, +en vous faisant compliment sur votre choix, pourrait-on vous +observer que Martéza n'est pas neuve, et qu'avant vous elle +a compté des amants?...</p> + +<p>«—Qu'importe, madame? repris-je; si Martéza m'aime sincèrement, +je me regarderai comme le premier. Mais l'heure +de mon rendez-vous approche, permettez...</p> + +<p>«—Encore un mot, seigneur. Est-il bien vrai que Martéza +vous aime?</p> + +<p>«—Je le crois.</p> + +<p>«—Et vous l'aimez? ajouta Cydalise.</p> + +<p>«—Madame, lui répondis-je, vous m'avez jeté vous-même +dans les bras de Martéza; c'est vous en dire assez.»</p> + +<p>«J'allais sortir; mais Cydalise me tira par mon doliman, et +se retourna brusquement.</p> + +<p>«Madame me veut-elle quelque chose? a-t-elle quelque +ordre à me donner?</p> + +<p>«—Non, monsieur; comment, vous voilà? Je vous croyais +déjà bien loin.</p> + +<p>«—Madame, je vais doubler le pas.</p> + +<p>«—Sélim...</p> + +<p>«—Cydalise...</p> + +<p>«—Vous partez donc?</p> + +<p>«—Oui, madame.</p> + +<p>«—Ah! Sélim, à qui me sacrifiez-vous? L'estime de Cydalise +ne valait-elle pas mieux que les faveurs d'une Martéza?</p> + +<p>«—Sans doute, madame, lui répliquai-je, si je n'avais eu +pour vous que de l'estime. Mais je vous aimais...</p> + +<p>«—Il n'en est rien, s'écria-t-elle avec transport; si vous +m'aviez aimée, vous auriez démêlé mes véritables sentiments; +vous auriez pressenti, vous vous seriez flatté qu'à la +fin votre persévérance l'emporterait sur ma fierté: mais vous +vous êtes lassé; vous m'avez délaissée, et peut-être au moment...»</p> + +<p>«A ce mot, Cydalise s'interrompit, un soupir lui échappa, +et ses yeux s'humectèrent.</p> + +<p>«Parlez, madame, lui dis-je, achevez. Si, malgré les rigueurs +dont vous m'avez accablé, ma tendresse durait encore, vous +pourriez...</p> + +<p>«—Je ne peux rien; et vous ne m'aimez plus, et Martéza +vous attend.</p> + +<p>«—Si Martéza m'était indifférente; si Cydalise m'était plus +chère que jamais, que feriez-vous?</p> + +<p>«—Une folie de m'expliquer sur des suppositions.</p> + +<p>«—Cydalise, de grâce, répondez-moi comme si je ne supposais +rien. Si Cydalise était toujours la femme du monde la +plus aimable à mes yeux, et si je n'avais jamais eu le moindre +dessein sur Martéza, encore une fois, que feriez-vous?</p> + +<p>«—Ce que j'ai toujours fait, ingrat, me répondit enfin +Cydalise. Je vous aimerais...</p> + +<p>«—Et Sélim vous adore,» lui dis-je en me jetant à ses +genoux, et baisant ses mains que j'arrosais de larmes de +joie.»</p> + +<p>«Cydalise fut interdite; ce changement inespéré la troubla; +je profitai de son désordre, et notre réconciliation fut scellée par +des marques de tendresse auxquelles elle n'était pas en état de +se refuser.</p> + +<p>—Et qu'en disait le bon Ostaluk? interrompit Mangogul. +Sans doute qu'il permit à sa chère moitié de traiter généreusement +un homme à qui il devait une lieutenance des spahis.</p> + +<p>—Prince, reprit Sélim, Ostaluk se piqua de gratitude tant +qu'on ne m'écouta point; mais sitôt que je fus heureux, il devint +incommode, farouche, insoutenable pour moi, et brutal pour sa +femme. Non content de nous troubler en personne, il nous fit +observer; nous fûmes trahis; et Ostaluk, sûr de son prétendu +déshonneur, eut l'audace de m'appeler en duel. Nous nous battîmes +dans le grand parc du sérail; je le blessai de deux coups, +et le contraignis à me devoir la vie. Pendant qu'il guérissait de +ses blessures, je ne quittai pas un moment sa femme; mais le +premier usage qu'il fit de sa santé, fut de nous séparer et de +maltraiter Cydalise. Elle me peignit toute la tristesse de sa situation; +je lui proposai de l'enlever; elle y consentit; et notre +jaloux de retour de la chasse où il avait accompagné le sultan, +fut très-étonné de se trouver veuf. Ostaluk, sans s'exhaler en +plaintes inutiles contre l'auteur du rapt, médita sur-le-champ sa +vengeance.</p> + +<p>«J'avais caché Cydalise dans une maison de campagne, à +deux lieues de Banza; et de deux nuits l'une, je me dérobais de +la ville pour aller à Cisare. Cependant Ostaluk mit à prix la +tête de son infidèle, corrompit mes domestiques à prix d'argent, +et fut introduit dans mon parc. Ce soir j'y prenais le frais avec +Cydalise: nous nous étions enfoncés dans une allée sombre; +et j'allais lui prodiguer mes plus tendres caresses, lorsqu'une +main invisible lui perça le sein d'un poignard à mes yeux. C'était +celle du cruel Ostaluk. Le même sort me menaçait; mais je +prévins Ostaluk; je tirai ma dague, et Cydalise fut vengée. Je +me précipitai sur cette chère femme: son cœur palpitait encore; +je me hâtais de la transporter à la maison, mais elle expira +avant que d'y arriver, la bouche collée sur la mienne.</p> + +<p>«Lorsque je sentis les membres de Cydalise se refroidir +entre mes bras, je poussai les cris les plus aigus; mes gens +accoururent, et m'arrachèrent de ces lieux pleins d'horreur. Je +revins à Banza, et je me renfermai dans mon palais, désespéré +de la mort de Cydalise, et m'accablant des plus cruels reproches. +J'aimais vraiment Cydalise; j'en étais fortement aimé; et j'eus +tout le temps de concevoir la grandeur de la perte que j'avais +faite, et de la pleurer.</p> + +<p>—Mais enfin, reprit la favorite, vous vous consolâtes?</p> + +<p>—Hélas! madame, répondit Sélim, longtemps je crus que +je ne m'en consolerais jamais; et j'appris seulement alors qu'il +n'y a point de douleurs éternelles.</p> + +<p>—Qu'on ne me parle plus des hommes, dit Mirzoza; les voilà +tous. C'est-à-dire, seigneur Sélim, que cette pauvre Cydalise, +dont l'histoire vient de nous attendrir, et que vous avez tant +regrettée, fut bien sotte de compter sur vos serments; et que, +tandis que Brama la châtie peut-être rigoureusement de sa crédulité, +vous passez assez doucement vos instants entre les bras +d'une autre.</p> + +<p>—Eh! madame, reprit le sultan, apaisez-vous. Sélim aime +encore. Cydalise sera vengée.</p> + +<p>—Seigneur, répondit Sélim, Votre Hautesse pourrait être +mal informée: n'ai-je pas dû comprendre pour toute ma vie, +par mon aventure avec Cydalise, qu'un amour véritable nuisait +trop au bonheur?</p> + +<p>—Sans doute, interrompit Mirzoza; et malgré vos réflexions, +je gage qu'à l'heure qu'il est, vous en aimez une autre plus +ardemment encore...</p> + +<p>—Pour plus ardemment, reprit Sélim, je n'oserais l'assurer: +depuis cinq ans je suis attaché, mais attaché de cœur, +à une femme charmante: ce n'est pas sans peine que je m'en +suis fait écouter; car on avait toujours été d'une vertu!...</p> + +<p>—De la vertu! s'écria le sultan; courage, mon ami, je suis +enchanté quand on m'entretient de la vertu d'une femme de +cour.</p> + +<p>—Sélim, dit la favorite, continuez votre histoire.</p> + +<p>—Et croyez toujours en bon musulman dans la fidélité de +votre maîtresse, ajouta le sultan.</p> + +<p>—Ah! prince, reprit Sélim avec vivacité, Fulvia m'est fidèle.</p> + +<p>—Fidèle ou non, répondit Mangogul, qu'importe à votre +bonheur? vous le croyez, cela suffit.</p> + +<p>—C'est donc Fulvia que vous aimez à présent? dit la +favorite.</p> + +<p>—Oui, madame, répondit Sélim.</p> + +<p>—Tant pis, mon cher, ajouta Mangogul: je n'ai point du +tout foi en elle; elle est perpétuellement obsédée de bramines, +et ce sont de terribles gens que ces bramines; et puis je lui +trouve de petits yeux à la chinoise, avec un nez retroussé, et +l'air tout à fait tourné du côté du plaisir: entre nous, qu'en +est-il?</p> + +<p>—Prince, répondit Sélim, je crois qu'elle ne le hait pas.</p> + +<p>—Eh bien! répliqua le sultan, tout cède à cet attrait; +c'est ce que vous devez savoir mieux que moi, ou vous +n'êtes...</p> + +<p>—Vous vous trompez, reprit la favorite; on peut avoir tout +l'esprit du monde, et ne point savoir cela: je gage...</p> + +<p>—Toujours des gageures, interrompit Mangogul; cela +m'impatiente: ces femmes sont incorrigibles: eh! madame, +gagnez votre château, et vous gagerez ensuite.</p> + +<p>—Madame, dit Sélim à la favorite, Fulvia ne pourrait-elle +pas vous être bonne à quelque chose?</p> + +<p>—Et comme quoi? demanda Mirzoza.</p> + +<p>—Je me suis aperçu, répondit le courtisan, que les bijoux +n'ont presque jamais parlé qu'en présence de Sa Hautesse; et je +me suis imaginé que le génie Cucufa, qui a opéré tant de choses +surprenantes en faveur de Kanoglou, grand-père du sultan, +pourrait bien avoir accordé à son petit-fils le don de les faire +parler. Mais le bijou de Fulvia n'a point encore ouvert la bouche, +que je sache; n'y aurait-il pas moyen de l'interroger, et de vous +procurer le château, et de me convaincre de la fidélité de ma +maîtresse?</p> + +<p>—Sans doute, reprit le sultan; qu'en pensez-vous, madame?</p> + +<p>—Oh! je ne me mêle point d'une affaire si scabreuse: +Sélim est trop de mes amis pour l'exposer, à l'appât d'un château, +à perdre le bonheur de sa vie.</p> + +<p>—Mais vous n'y pensez pas, reprit le sultan; Fulvia est +sage, Sélim en mettrait sa main au feu; il l'a dit, il n'est pas +homme à s'en dédire.</p> + +<p>—Non, prince, répondit Sélim; et si Votre Hautesse me +donne rendez-vous chez Fulvia, j'y serai certainement le premier.</p> + +<p>—Prenez garde à ce que vous proposez, reprit la favorite; +Sélim, mon pauvre Sélim, vous allez bien vite; et tout aimable +que vous soyez...</p> + +<p>—Rassurez-vous, madame; puisque le sort en est jeté, +j'entendrai Fulvia; le pis qui puisse en arriver, c'est de perdre +une infidèle.</p> + +<p>—Et de mourir de regret de l'avoir perdue, ajouta la +sultane.</p> + +<p>—Quel conte! dit Mangogul; vous croyez donc que Sélim +est devenu bien imbécile? Il a perdu la tendre Cydalise, et le +voilà tout plein de vie; et vous prétendez que, s'il venait à +reconnaître Fulvia pour une infidèle, il en mourrait? Je vous le +garantis éternel, s'il n'est jamais assommé que de coup-là. +Sélim, à demain chez Fulvia, entendez-vous? on vous dira mon +heure.»</p> + +<p>Sélim s'inclina, Mangogul sortit; la favorite continua de +représenter au vieux courtisan qu'il jouait gros jeu; Sélim la +remercia des marques de sa bienveillance, et tous se retirèrent +dans l'attente du grand événement.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XLIX" id="CHAPITRE_XLIX"></a>CHAPITRE XLIX.</h2> + +<h3>VINGT-SEPTIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>FULVIA.</h3> + + +<p>L'auteur africain, qui avait promis quelque part le caractère +de Sélim, s'est avisé de le placer ici; j'estime trop les ouvrages +de l'antiquité pour assurer qu'il eût été mieux ailleurs. Il y a, +dit-il, quelques hommes à qui leur mérite ouvre toutes les +portes, qui, par les grâces de leur figure et la légèreté de leur +esprit, sont dans leur jeunesse la coqueluche de bien des +femmes, et dont la vieillesse est respectée, parce qu'ayant su +concilier leurs devoirs avec leurs plaisirs, ils ont illustré le +milieu de leur vie par des services rendus à l'État: en un mot, +des hommes qui font en tout temps les délices des sociétés. Tel +était Sélim: quoiqu'il eût atteint soixante ans, et qu'il fût entré +de bonne heure dans la carrière des plaisirs, une constitution +robuste et des ménagements l'avaient préservé de la caducité. +Un air noble, des manières aisées, un jargon séduisant, une +grande connaissance du monde fondée sur une longue expérience, +l'habitude de traiter avec le sexe, le faisaient considérer +à la cour comme l'homme auquel tout le monde eût aimé ressembler; +mais qu'on eût imité sans succès, faute de tenir de la +nature les talents et le génie qui l'avaient distingué.</p> + +<p>Je demande à présent, continue l'auteur africain, si cet +homme avait raison de s'inquiéter sur le compte de sa maîtresse, +et de passer la nuit comme un fou? car le fait est que mille +réflexions lui roulèrent dans la tête, et que plus il aimait Fulvia, +plus il craignait de la trouver infidèle. «Dans quel labyrinthe +me suis-je engagé! se disait-il à lui-même; et à quel propos? +Que m'en reviendra-t-il, si la favorite gagne un château? et quel +sort pour moi si elle le perd?... Mais pourquoi le perdrait-elle? +Ne suis-je pas certain de la tendresse de Fulvia?... Ah! je +l'occupe tout entière, et si son bijou parle, ce ne sera que de +moi... Mais si le traître!... non, non, je l'aurais pressenti; j'aurais +remarqué des inégalités; depuis cinq ans on se serait +démenti... Cependant l'épreuve est périlleuse... mais il n'est +plus temps de reculer; j'ai porté le vase à ma bouche: il faut +achever, dussé-je répandre toute la liqueur... Peut-être aussi +que l'oracle me sera favorable... Hélas! qu'en puis-je attendre? +Pourquoi d'autres auraient-ils attaqué sans succès une vertu +dont j'ai triomphé?... Ah! chère Fulvia, je t'offense par ces +soupçons, et j'oublie ce qu'il m'en a coûté pour te vaincre: un +rayon d'espoir me luit, et je me flatte que ton bijou s'obstinera +à garder le silence...»</p> + +<p>Sélim était dans cette agitation dépensée, lorsqu'on lui rendit, +de la part du sultan, un billet qui ne contenait que ces mots: +<i>Ce soir, à onze heures et demie précises, vous serez où vous +savez.</i> Sélim prit la plume, et écrivit en tremblant: <i>Prince, +j'obéirai</i>.</p> + +<p>Sélim passa le reste du jour, comme la nuit qui l'avait précédé, +flottant entre l'espérance et la crainte. Rien n'est plus vrai +que les amants ont de l'instinct; si leur maîtresse est infidèle, +ils sont saisis d'un frémissement assez semblable à celui que les +animaux éprouvent à l'approche du mauvais temps: l'amant +soupçonneux est un chat à qui l'oreille démange dans un temps +nébuleux: les animaux et les amants ont encore ceci de commun, +que les animaux domestiques perdent cet instinct, et qu'il +s'émousse dans les amants lorsqu'ils sont devenus époux.</p> + +<p>Les heures parurent bien lentes à Sélim; il regarda cent +fois à sa pendule: enfin, le moment fatal arriva, et le courtisan +se rendit chez sa maîtresse: il était tard; mais comme on l'introduisait +à toute heure, l'appartement de Fulvia lui fut ouvert...</p> + +<p>«Je ne vous attendais plus, lui dit-elle, et je me suis +mise au lit avec une migraine que je dois aux impatiences où +vous me jetez...</p> + +<p>—Madame, lui répondit Sélim, des devoirs de bienséance, +et même des affaires, m'ont comme enchaîné chez le sultan; et +depuis que je me suis séparé de vous, je n'ai pas disposé d'un +moment.</p> + +<p>—Et moi, répliqua Fulvia, j'en ai été d'une humeur affreuse. +Comment, deux jours entiers sans vous apercevoir!...</p> + +<p>—Vous savez, reprit Sélim, à quoi je suis obligé par mon +rang, et quelque assurée que paraisse la faveur des grands...</p> + +<p>—Comment, interrompit Fulvia, le sultan vous aurait-il +marqué de la froideur? aurait-on oublié vos services? Sélim, +vous êtes distrait; vous ne me répondez pas... Ah! si vous +m'aimez, qu'importe à votre bonheur le bon ou le mauvais +accueil du prince? Ce n'est pas dans ses yeux, c'est dans les +miens, c'est entre mes bras que vous le chercherez.»</p> + +<p>Sélim écoutait attentivement ce discours, examinant le visage +de sa maîtresse, et cherchait dans ses mouvements ce caractère +de vérité auquel on ne se trompe point, et qu'il est impossible +de bien simuler: quand je dis impossible, c'est à nous autres +hommes; car Fulvia se composait si parfaitement, que Sélim +commençait à se reprocher de l'avoir soupçonnée. Lorsque Mangogul +arriva, Fulvia se tut aussitôt; Sélim frémit, et le bijou dit: +«Madame a beau faire des pèlerinages à toutes les Pagodes du +Congo, elle n'aura point d'enfants, et pour causes que je sais +bien, moi qui suis son bijou...»</p> + +<p>A ce début, Sélim se couvrit d'une pâleur mortelle; il voulut +se lever, mais ses genoux tremblants se dérobèrent sous lui, et +il retomba dans son fauteuil. Le sultan, invisible, s'approcha, +et lui dit à l'oreille:</p> + +<p>—En avez-vous assez?...</p> + +<p>—Ah! prince, s'écria douloureusement Sélim, pourquoi +n'ai-je pas écouté les avis de Mirzoza et les pressentiments de +mon cœur? Mon bonheur vient de s'éclipser; j'ai tout perdu: +je me meurs si son bijou se tait; s'il parle, je suis mort. +Qu'il parle pourtant. Je m'attends à des lumières affreuses; +mais je les redoute moins que je ne hais l'état perplexe où je +suis.»</p> + +<p>Cependant le premier mouvement de Fulvia avait été de +porter la main sur son bijou et de lui fermer la bouche: ce qu'il +avait dit jusque-là supportait une interprétation favorable; mais +elle appréhendait pour le reste. Lorsqu'elle commençait à se +rassurer sur le silence qu'il gardait, le sultan, pressé par Sélim, +retourna sa bague: Fulvia fut contrainte d'écarter les doigts, +et le bijou continua:</p> + +<p>«Je ne prendrai jamais, on me fatigue trop. Les visites trop +assidues de tant de saints personnages nuiront toujours à mes +intentions, et madame n'aura point d'enfants. Si je n'étais fêté +que par Sélim, je deviendrais peut-être fécond; mais je mène +une vie de forçat. Aujourd'hui c'est l'un, demain c'est l'autre, +et toujours à la rame. Le dernier homme que voit Fulvia, c'est +toujours celui qu'elle croit destiné par le ciel à perpétuer sa +race. Personne n'est à l'abri de cette fantaisie. La condition fatigante, +que celle du bijou d'une femme titrée qui n'a point +d'héritiers! Depuis dix ans je suis abandonné à des gens qui +n'étaient pas faits seulement pour lever l'œil sur moi.»</p> + +<p>Mangogul crut en cet endroit que Sélim en avait assez entendu +pour être guéri de sa perplexité: il lui fit grâce du reste, +retourna sa bague, et sortit, abandonnant Fulvia aux reproches +de son amant.</p> + +<p>D'abord le malheureux Sélim avait été pétrifié; mais la +fureur lui rendant les forces et la parole, il lança un regard +méprisant sur son infidèle, et lui dit:</p> + +<p>«Ingrate, perfide, si je vous aimais encore, je me vengerais; +mais indigne de ma tendresse, vous l'êtes aussi de mon courroux. +Un homme comme moi! Sélim compromis avec un tas de faquins...</p> + +<p>—En vérité, l'interrompit brusquement Fulvia du ton +d'une courtisane démasquée, vous avez bonne grâce de vous +formaliser d'une bagatelle; au lieu de me savoir gré de vous +avoir dérobé des choses dont la connaissance vous eût désespéré +dans le temps, vous prenez feu, vous vous emportez comme si +l'on vous avait offensé. Et quelle raison, monsieur, auriez-vous +de vous préférer à Séton, à Rikel, à Molli, à Tachmas, aux cavaliers +les plus aimables de la cour, à qui l'on ne se donne seulement +pas la peine de déguiser les passades qu'on leur fait? Un +homme comme vous, Sélim, est un homme épuisé, caduc, hors +d'état depuis une éternité de fixer seul une jolie femme qui n'est +pas une sotte. Convenez donc que votre présomption est déplacée, +et votre courroux impertinent. Au reste, vous pouvez, si vous +êtes mécontent, laisser le champ libre à d'autres qui l'occuperont +mieux que vous.</p> + +<p>—Aussi fais-je, et de très-grand cœur,» répliqua Sélim +outré d'indignation; et il sortit, bien résolu de ne point revoir +cette femme.</p> + +<p>Il entra dans son hôtel, et s'y renferma quelques jours, +moins chagrin, dans le fond, de la perte qu'il avait faite que de +sa longue erreur. Ce n'était pas son cœur, c'était sa vanité qui +souffrait. Il redoutait les reproches de la favorite et les plaisanteries +du sultan, et il évitait l'une et l'autre.</p> + +<p>Il s'était presque déterminé à renoncer à la cour, à s'enfoncer +dans la solitude et à achever en philosophe une vie dont il +avait perdu la plus grande partie sous l'habit d'un courtisan, +lorsque Mirzoza, qui devinait ses pensées, entreprit de le consoler, +le manda au sérail et lui tint ce discours: «Eh bien! +mon pauvre Sélim, vous m'abandonnez donc? Ce n'est pas Fulvia, +c'est moi que vous punissez de ses infidélités. Nous sommes +tous fâchés de votre aventure: nous convenons qu'elle est chagrinante; +mais si vous faites quelque cas de la protection du +sultan et de mon estime, vous continuerez d'animer notre société, +et vous oublierez cette Fulvia, qui ne fut jamais digne d'un +homme tel que vous.</p> + +<p>—Madame, lui répondit Sélim, l'âge m'avertit qu'il est +temps de me retirer. J'ai vu suffisamment le monde; je me serais +vanté il y a quatre jours de le connaître; mais le trait de Fulvia +me confond. Les femmes sont indéfinissables, et toutes me +seraient odieuses, si vous n'étiez comprise dans un sexe dont +vous avez tous les charmes. Fasse Brama que vous n'en preniez +jamais les travers! Adieu, madame; je vais dans la solitude +m'occuper de réflexions utiles. Le souvenir des bontés dont vous +et le sultan m'avez honoré, m'y suivra; et si mon cœur y forme +encore quelques vœux, se sera pour votre bonheur et sa gloire.</p> + +<p>—Sélim, lui répondit la favorite, vous prenez conseil du +dépit. Vous craignez un ridicule que vous éviterez moins en vous +éloignant de la cour, qu'en y demeurant. Ayez de la philosophie +tant qu'il vous plaira; mais ce n'est pas ici le moment d'en +faire usage: on ne verra dans votre retraite qu'humeur et que +chagrin. Vous n'êtes point fait pour vous confiner dans un +désert; et le sultan...»</p> + +<p>L'arrivée de Mangogul interrompit la favorite; elle lui communiqua +le dessein de Sélim.</p> + +<p>«Il est donc fou! dit le prince: est-ce que les mauvais +procédés de cette petite Fulvia lui ont tourné la tête?»</p> + +<p>Puis s'adressant à Sélim: «Il n'en sera pas ainsi, notre ami; +vous demeurerez, continua-t-il: j'ai besoin de vos conseils, +et madame, de votre société. Le bien de mon empire et la +satisfaction de Mirzoza l'exigent; et cela sera.»</p> + +<p>Sélim, touché des sentiments de Mangogul et de la favorite, +s'inclina respectueusement, demeura à la cour, et fut aimé, +chéri, recherché et distingué, par sa faveur auprès du sultan et +de Mirzoza.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_L" id="CHAPITRE_L"></a>CHAPITRE L.</h2> + +<h3>ÉVÉNEMENTS PRODIGIEUX DU RÈGNE DE KANOGLOU, +GRAND-PÈRE DE MANGOGUL.</h3> + + +<p>La favorite était fort jeune. Née sur la fin du règne d'Erguebzed +elle n'avait presque aucune idée de la cour de Kanoglou. +Un mot échappé par hasard lui avait donné de la curiosité pour +les prodiges que le génie Cucufa avait opérés en faveur de ce +bon prince; et personne ne pouvait l'en instruire plus fidèlement +que Sélim: il en avait été témoin, y avait eu part, et possédait +à fond l'histoire de ces temps. Un jour qu'il était seul avec elle, +Mirzoza le mit sur ce chapitre, et lui demanda si le règne de +Kanoglou, dont on faisait tant de bruit, avait vu des merveilles +plus étonnantes que celles qui fixaient aujourd'hui l'attention +du Congo.</p> + +<p>«Je ne suis point intéressé, madame, lui répondit Sélim, à +préférer le vieux temps à celui du prince régnant. Il se passe +de grandes choses; mais ce n'est peut-être que l'essai de celles +qui continueront d'illustrer Mangogul; et ma carrière est trop +avancée pour que je puisse me flatter de les voir.</p> + +<p>—Vous vous trompez, lui répondit Mirzoza; vous avez +acquis et vous conserverez l'épithète d'éternel. Mais dites-moi +ce que vous avez vu.</p> + +<p>—Madame, continua Sélim, le règne de Kanoglou a été long, +et nos poëtes l'ont surnommé l'âge d'or. Ce titre lui convient à +plusieurs égards. Il a été signalé par des succès et des victoires; +mais les avantages ont été mêlés de revers, qui montrent que +cet or était quelquefois de mauvais aloi. La cour, qui donne le +ton au reste de l'empire, était fort galante. Le sultan avait des +maîtresses; les seigneurs se piquèrent de l'imiter; et le peuple +prit insensiblement le même air. La magnificence dans les habits, +les meubles, les équipages, fut excessive. On fit un art de la +délicatesse dans les repas. On jouait gros jeu; on s'endettait, on +ne payait point, et l'on dépensait tant qu'on avait de l'argent et +du crédit. On publia contre le luxe de très-belles ordonnances +qui ne furent point exécutées. On prit des villes, on conquit des +provinces, on commença des palais et l'on épuisa l'empire +d'hommes et d'argent. Les peuples chantaient victoire et se +mouraient de faim. Les grands avaient des châteaux superbes et +des jardins délicieux, et leurs terres étaient en friche. Cent +vaisseaux de haut bord nous avaient rendus les maîtres de la +mer et la terreur de nos voisins; mais une bonne tête calcula +juste ce qu'il en coûtait à l'État pour l'entretien de ces carcasses; +et malgré les représentations des autres ministres, il fut ordonné +qu'on en ferait un feu de joie. Le trésor royal était un grand +coffre vide, que cette misérable économie ne remplit point; et +l'or et l'argent devinrent si rares, que les fabriques de monnaies +furent un beau matin converties en moulins à papier. Pour +comble de bonheur, Kanoglou se laissa persuader par des fanatiques, +qu'il était de la dernière importance que tous ses sujets +lui ressemblassent, et qu'ils eussent les yeux bleus, le nez +camard, et la moustache rouge comme lui, et il en chassa du +Congo plus de deux millions qui n'avaient point cet uniforme, +ou qui refusèrent de le contrefaire<a name="FNanchor_95_98" id="FNanchor_95_98"></a><a href="#Footnote_95_98" class="fnanchor">[95]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_98" id="Footnote_95_98"></a><a href="#FNanchor_95_98"><span class="label">[95]</span></a> Révocation de l'édit de Nantes.</p></div> + +<p>«Voilà, madame, cet âge d'or; voilà ce bon vieux temps que +vous entendez regretter tous les jours; mais laissez dire les +radoteurs; et croyez que nous avons nos Turenne et nos Colbert; +que le présent, à tout prendre, vaut mieux que le passé; et que, +si les peuples sont plus heureux sous Mangogul qu'ils ne +l'étaient sous Kanoglou, le règne de Sa Hautesse est plus illustre +que celui de son aïeul, la félicité des sujets étant l'exacte mesure +de la grandeur des princes. Mais revenons aux singularités de +celui de Kanoglou.</p> + +<p>«Je commencerai par l'origine des pantins.</p> + +<p>—Sélim, je vous en dispense: je sais cet événement par +cœur, lui dit la favorite; passez à d'autres choses.</p> + +<p>—Madame, lui demanda le courtisan, pourrait-on vous +demander d'où vous le tenez?</p> + +<p>—Mais, répondit Mirzoza, cela est écrit.</p> + +<p>—Oui, madame, répliqua Sélim, et par des gens qui n'y +ont rien entendu. J'entre en mauvaise humeur quand je vois de +petits particuliers obscurs, qui n'ont jamais approché des princes +qu'à la faveur d'une entrée dans la capitale, ou de quelque +autre cérémonie publique, se mêler d'en faire l'histoire.</p> + +<p>«Madame, continua Sélim, nous avions passé la nuit à un +bal masqué dans les grands salons du sérail, lorsque le génie +Cucufa, protecteur déclaré de la famille régnante, nous apparut, +et nous ordonna d'aller coucher et de dormir vingt-quatre +heures de suite: on obéit; et, ce terme expiré, le sérail se trouva +transformé en une vaste et magnifique galerie de pantins; on +voyait, à l'un des bouts, Kanoglou sur son trône; une longue +ficelle usée lui descendait entre les jambes; une vieille fée +décrépite<a name="FNanchor_96_99" id="FNanchor_96_99"></a><a href="#Footnote_96_99" class="fnanchor">[96]</a> l'agitait sans cesse, et d'un coup de poignet mettait +en mouvement une multitude innombrable de pantins subalternes, +auxquels répondaient des fils imperceptibles et déliés +qui partaient des doigts et des orteils de Kanoglou: elle tirait, +et à l'instant le sénéchal dressait et scellait des édits ruineux, +ou prononçait à la louange de la fée un éloge que son secrétaire +lui soufflait; le ministre de la guerre envoyait à l'armée des +allumettes; le surintendant des finances bâtissait des maisons +et laissait mourir de faim les soldats; ainsi des autres pantins.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_99" id="Footnote_96_99"></a><a href="#FNanchor_96_99"><span class="label">[96]</span></a> M<sup>me</sup> de Maintenon.</p></div> + +<p>«Si quelques pantins exécutaient leurs mouvements de mauvaise +grâce, ne levaient pas assez les bras, ne fléchissaient pas +assez les jambes, la fée rompait leurs attaches d'un coup d'arrière-main, +et ils devenaient paralytiques. Je me souviendrai toujours +de deux émirs très-vaillants qu'elle prit en guignon, et qui +demeurèrent perclus des bras pendant toute leur vie<a name="FNanchor_97_100" id="FNanchor_97_100"></a><a href="#Footnote_97_100" class="fnanchor">[97]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_100" id="Footnote_97_100"></a><a href="#FNanchor_97_100"><span class="label">[97]</span></a> Ces deux émirs sont Vendôme, que M<sup>me</sup> de Maintenon haïssait, et Catinat +qu'elle soupçonnait de jansénisme.</p></div> + +<p>«Les fils qui se distribuaient de toutes les parties du corps +de Kanoglou, allaient se rendre à des distances immenses, et +faisaient remuer ou se reposer, du fond du Congo jusque sur +les confins du Monoémugi, des armées de pantins: d'un coup +de ficelle une ville s'assiégeait, on ouvrait la tranchée, l'on +battait en brèche, l'ennemi se préparait à capituler; mais il +survenait un second coup de ficelle, et le feu de l'artillerie se +ralentissait, les attaques ne se conduisaient plus avec la même +vigueur, on arrivait au secours de la place, la division s'allumait +entre nos généraux; nous étions attaqués, surpris et battus +à plate couture.</p> + +<p>«Ces mauvaises nouvelles n'attristaient jamais Kanoglou; il +ne les apprenait que quand ses sujets les avaient oubliées; et la +fée ne les lui laissait annoncer que par des pantins qui portaient +tous un fil à l'extrémité de la langue, et qui ne disaient que ce +qu'il lui plaisait, sous peine de devenir muets.</p> + +<p>«Une autre fois nous fûmes tous charmés, nous autres jeunes +fous, d'une aventure qui scandalisa amèrement les dévots: les +femmes se mirent à faire des culbutes, et à marcher la tête en +bas, les pieds en l'air et les mains dans leurs mules<a name="FNanchor_98_101" id="FNanchor_98_101"></a><a href="#Footnote_98_101" class="fnanchor">[98]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_101" id="Footnote_98_101"></a><a href="#FNanchor_98_101"><span class="label">[98]</span></a> Les convulsions à Saint-Médard.</p></div> + +<p>«Cela dérouta d'abord toutes les connaissances, et il fallut +étudier les nouvelles physionomies; on en négligea beaucoup, +qu'on cessa de trouver aimables lorsqu'elles se montrèrent; et +d'autres, dont on n'avait jamais rien dit, gagnèrent infiniment +à se faire connaître. Les jupons et les robes tombant sur les +yeux, on risquait à s'égarer ou à faire de faux pas; c'est pourquoi +on raccourcit les uns, et l'on ouvrit les autres: telle est +l'origine des jupons courts et des robes ouvertes. Quand les +femmes se retournèrent sur leurs pieds, elles conservèrent cette +partie de leur habillement comme elle était; et si l'on considère +bien les jupons de nos dames, on s'apercevra facilement qu'ils +n'ont point été faits pour être portés comme on les porte +aujourd'hui.</p> + +<p>«Toute mode qui n'aura qu'un but passera promptement; pour +durer, il faut qu'elle soit au moins à deux fins. On trouva dans +le même temps le secret de soutenir la gorge en dessus, et l'on +s'en sert aujourd'hui pour la soutenir en dessous.</p> + +<p>«Les dévotes, surprises de se trouver la tête en bas et les +jambes en l'air, se couvrirent d'abord avec leurs mains; mais +cette attention leur faisait perdre l'équilibre et trébucher lourdement. +De l'avis des bramines, elles nouèrent dans la suite +leurs jupons sur leurs jambes avec de petits rubans noirs; les +femmes du monde trouvèrent cet expédient ridicule, et +publièrent que cela gênait la respiration et donnait des vapeurs; +ce prodige eut des suites heureuses; il occasionna beaucoup de +mariages, ou de ce qui y ressemble, et une foule de conversions; +toutes celles qui avaient les fesses laides se jetèrent à corps perdu +dans la dévotion et prirent des petits rubans noirs: quatre +missions de bramines n'en auraient pas tant fait.</p> + +<p>«Nous sortions à peine de cette épreuve que nous en subîmes +une autre moins générale, mais non moins instructive. Les +jeunes filles, depuis l'âge de treize ans jusqu'à dix-huit, dix-neuf, +vingt et par delà, se levèrent un beau matin le doigt du +milieu pris, devinez où, madame? dit Sélim à la favorite. Ce +n'était ni dans la bouche, ni dans l'oreille, ni à la turque: on +soupçonna leur maladie, et l'on courut au remède. C'est depuis +ce temps que nous sommes dans l'usage de marier des enfants +à qui l'on devrait donner des poupées.</p> + +<p>«Autre bénédiction: la cour de Kanoglou abondait en petits-maîtres; +et j'avais l'honneur d'en être. Un jour que je les entretenais +des jeunes seigneurs français, je m'aperçus que nos +épaules s'élevaient et devenaient plus hautes que nos têtes; mais +ce ne fut pas tout: sur-le-champ nous nous mîmes à pirouetter +sur un talon.</p> + +<p>—Et qu'y avait-il de rare en cela? demanda la favorite.</p> + +<p>—Rien, madame, lui répondit Sélim, sinon que la première +métamorphose est l'origine des gros dos, si fort à la mode dans +votre enfance; et la seconde, celle des persifleurs, dont le règne +n'est pas encore passé. On commençait alors, comme aujourd'hui, +à quelqu'un un discours, qu'on allait en pirouettant continuer +à un autre et finir à un troisième, pour qui il devenait +moitié obscur, moitié impertinent.</p> + +<p>«Une autre fois, nous nous trouvâmes tous la vue basse; il +fallut recourir à Bion<a name="FNanchor_99_102" id="FNanchor_99_102"></a><a href="#Footnote_99_102" class="fnanchor">[99]</a>: le coquin nous fit des lorgnettes, qu'il +nous vendait dix sequins, et dont nous continuâmes de nous +servir, même après que nous eûmes recouvré la vue. De là +viennent, madame, les lorgnettes d'opéra.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_102" id="Footnote_99_102"></a><a href="#FNanchor_99_102"><span class="label">[99]</span></a> Ingénieur et opticien mort en 1733. Il écrivait des livres et vendait des globes +et des instruments de mathématiques. Voir <i>Plan d'une Université</i>, <i>t</i>. III, p. 460.</p></div> + +<p>«Je ne sais ce que les femmes galantes firent, à peu près dans +ce temps, à Cucufa; mais il se vengea d'elles cruellement. A la +fin d'une année, dont elles avaient passé les nuits au bal, à +table et au jeu, et les jours dans leurs équipages ou entre les +bras de leurs amants, elles furent tout étonnées de se trouver +laides: l'une était noire comme une taupe, l'autre couperosée, +celle-ci pâle et maigre, celle-là jaunâtre et ridée: il fallut +pallier ce funeste enchantement; et nos chimistes découvrirent +le blanc, le rouge, les pommades, les eaux, les mouchoirs de +Vénus, le lait virginal, les mouches et mille autres secrets dont +elles usèrent pour cesser d'être laides et devenir hideuses. +Cucufa les tenait sous cette malédiction, lorsque Erguebzed, qui +aimait les belles personnes, intercéda pour elles: le génie fit ce +qu'il put; mais le charme avait été si puissant, qu'il ne put le +lever qu'imparfaitement; et les femmes de cour restèrent telles +que vous les voyez encore.</p> + +<p>—En fut-il de même des hommes? demanda Mirzoza.</p> + +<p>—Non, madame, répondit Sélim; ils durèrent les uns plus, +les autres moins: les épaules hautes s'affaissèrent peu à peu; on +se redressa; et de crainte de passer pour gros dos, on porta la +tête au vent, et l'on minauda; on continua de pirouetter, et +l'on pirouette encore aujourd'hui; entamez une conversation +sérieuse ou sensée en présence d'un jeune seigneur du bel air, +et, zest, vous le verrez s'écarter de vous en faisant le moulinet, +pour aller marmotter une parodie à quelqu'un qui lui demande +des nouvelles de la guerre ou de sa santé, ou lui chuchoter à +l'oreille qu'il a soupé la veille avec la Rabon; que c'est une fille +adorable; qu'il paraît un roman nouveau; qu'il en a lu quelques +pages, que c'est du beau, mais du grand beau: et puis, zest, +des pirouettes vers une femme à qui il demande si elle a vu le +nouvel opéra, et à qui il répond que la Dangeville a fait à ravir.»</p> + +<p>Mirzoza trouva ces ridicules assez plaisants, et demanda +à Sélim s'il les avait eus.</p> + +<p>«Comment! madame, reprit le vieux courtisan, était-il +permis de ne les pas avoir, sans passer pour un homme de +l'autre monde? Je fis le gros dos, je me redressai, je minaudai, +je lorgnai, je pirouettai, je persiflai comme un autre; et tous les +efforts de mon jugement se réduisirent à prendre ces travers des +premiers, et à n'être pas des derniers à m'en défaire.»</p> + +<p>Sélim en était là, lorsque Mangogul parut.</p> + +<p>L'auteur africain ne nous apprend ni ce qu'il était devenu, +ni ce qui l'avait occupé pendant le chapitre précédent: apparemment +qu'il est permis aux princes du Congo de faire des +actions indifférentes, de dire quelquefois des misères et de ressembler +aux autres hommes, dont une grande partie de la vie +se consume à des riens, ou à des choses qui ne méritent pas +d'être sues.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_LI" id="CHAPITRE_LI"></a>CHAPITRE LI.</h2> + +<h3>VINGT-HUITIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>OLYMPIA.</h3> + + +<p>«Madame, réjouissez-vous, dit Mangogul en entrant chez la +favorite. Je vous apporte une nouvelle agréable. Les bijoux sont +de petits fous qui ne savent ce qu'ils disent. La bague de Cucufa +peut les faire parler, mais non leur arracher la vérité.</p> + +<p>—Et comment Votre Hautesse les a-t-elle surpris en mensonge? +demanda la favorite.</p> + +<p>—Vous l'allez savoir, répondit le sultan. Sélim vous avait +promis toutes ses aventures; et vous ne doutez point qu'il ne +vous ait tenu parole. Eh bien! je viens de consulter un bijou +qui l'accuse d'une méchanceté qu'il ne vous a pas confessée, +qu'assurément il n'a point eue, et qui même n'est pas de son +caractère. Tyranniser une jolie femme, la mettre à contribution +sous peine d'exécution militaire, reconnaissez-vous là Sélim?</p> + +<p>—Eh! pourquoi non, seigneur? répliqua la favorite. Il n'y +a point de malice dont Sélim n'ait été capable; et s'il a tu l'aventure +que vous avez découverte, c'est peut-être qu'il s'est réconcilié +avec ce bijou, qu'ils sont bien ensemble, et qu'il a cru +pouvoir me dérober une peccadille, sans manquer à sa promesse.</p> + +<p>—La fausseté perpétuelle de vos conjectures, lui répondit +Mangogul, aurait dû vous guérir de la maladie d'en faire. Ce +n'est point du tout ce que vous imaginez; c'est une extravagance +de la première jeunesse de Sélim. Il s'agit d'une de ces +femmes dont on tire parti dans la minute, et qu'on ne conserve +point.</p> + +<p>—Madame, dit Sélim à la favorite, j'ai beau m'examiner, je +ne me rappelle plus rien, et je me sens à présent la conscience +tout à fait pure.</p> + +<p>—Olympia, dit Mangogul...</p> + +<p>—Ah! prince, interrompit Sélim, je sais ce que c'est: cette +historiette est si vieille, qu'il n'est pas étonnant qu'elle me soit +échappée.</p> + +<p>—Olympia, reprit Mangogul, femme du premier caissier du +Hasna, s'était coiffée d'un jeune officier, capitaine dans le régiment +de Sélim. Un matin, son amant vint tout éperdu lui +annoncer les ordres donnés à tous les militaires de partir, et de +joindre leurs corps. Mon aïeul Kanoglou avait résolu cette année +d'ouvrir la campagne de bonne heure, et un projet admirable +qu'il avait formé n'échoua que par la publicité des ordres. Les +politiques en frondèrent, les femmes en maudirent: chacun +avait ses raisons. Je vous ai dit celles d'Olympia. Cette femme +prit le parti de voir Sélim, et d'empêcher, s'il était possible, le +départ de Gabalis: c'était le nom de son amant. Sélim passait +déjà pour un homme dangereux. Olympia crut qu'il convenait +de se faire escorter; et deux de ses amies, femmes aussi jolies +qu'elle, s'offrirent à l'accompagner. Sélim était dans son hôtel +lorsqu'elles arrivèrent. Il reçut Olympia, car elle parut seule, +avec cette politesse aisée que vous lui connaissez, et s'informa +de ce qui lui attirait une si belle visite.</p> + +<p>«—Monsieur, lui dit Olympia, je m'intéresse pour Gabalis, +il a des affaires importantes qui rendent sa présence nécessaire +à Banza, et je viens vous demander un congé de semestre.</p> + +<p>«—Un congé de semestre, madame? Vous n'y pensez pas, +lui répondit Sélim; les ordres du sultan sont précis: je suis au +désespoir de ne pouvoir me faire auprès de vous un mérite +d'une grâce qui me perdrait infailliblement. Nouvelles instances +de la part d'Olympia: nouveaux refus de la part de Sélim.</p> + +<p>«—Le vizir m'a promis que je serais compris dans la promotion +prochaine. Pouvez-vous exiger, madame, que je me noie +pour vous obliger?</p> + +<p>«—Et non, monsieur, vous ne vous noierez point, et vous +m'obligerez.</p> + +<p>«—Madame, cela n'est pas possible; mais si vous voyiez le +vizir.</p> + +<p>«—Ah! monsieur, à qui me renvoyez-vous là? Cet homme +n'a jamais rien fait pour les dames.</p> + +<p>«—J'ai beau rêver, car je serais comblé de vous rendre +service, et je n'y vois plus qu'un moyen.</p> + +<p>«—Et quel est-il? demanda vivement Olympia.</p> + +<p>«—Votre dessein, répondit Sélim, serait de rendre Gabalis +heureux pour six mois; mais, madame, ne pourriez-vous pas +disposer d'un quart d'heure des plaisirs que vous lui destinez?»</p> + +<p>«Olympia le comprit à merveille, rougit et bégaya, et finit +par se récrier sur la dureté de la proposition.</p> + +<p>«—N'en parlons plus, madame, reprit le colonel d'un air +froid, Gabalis partira; il faut que le service du prince se fasse. +J'aurais pu prendre sur moi quelque chose, mais vous ne vous +prêtez à rien. Au moins, madame, si Gabalis part, c'est vous qui +le voulez.</p> + +<p>«—Moi! s'écria vivement Olympia; ah, monsieur! expédiez +promptement sa patente, et qu'il reste.» Les préliminaires essentiels +du traité furent ratifiés sur un sofa, et la dame croyait +pour le coup tenir Gabalis, lorsque le traître que vous voyez, +s'avisa, comme par réminiscence, de lui demander ce que c'était +que les deux dames qui l'avaient accompagnée, et qu'elle avait +laissées dans l'appartement voisin.</p> + +<p>«—Ce sont deux de mes intimes, répondit Olympia.</p> + +<p>«—Et de Gabalis aussi, ajouta Sélim; il n'en faut pas douter. +Cela supposé, je ne crois pas qu'elles refusent d'acquitter chacune +un tiers des droits du traité. Oui, cela me paraît juste; +je vous laisse, madame, le soin de les y disposer.</p> + +<p>«—En vérité, monsieur, lui répondit Olympia, vous êtes +étrange. Je vous proteste que ces dames n'ont nulle prétention +à Gabalis; mais pour les tirer et sortir moi-même d'embarras, si +vous me trouvez bonne, je tâcherai d'acquitter la lettre de +change que vous tirez sur elles.» Sélim accepta l'offre. Olympia +fit honneur à sa parole; et voilà, madame, ce que Sélim aurait +dû vous apprendre.</p> + +<p>—Je lui pardonne, dit la favorite; Olympia n'était pas assez +bonne à connaître, pour que je lui fasse un procès de l'avoir +oubliée. Je ne sais où vous allez déterrer ces femmes-là: en +vérité, prince, vous avez toute la conduite d'un homme qui n'a +nulle envie de perdre un château.</p> + +<p>—Madame, il me semble que vous avez bien changé d'avis +depuis quelques jours, lui répondit Mangogul: faites-moi la +grâce de vous rappeler quel est le premier essai de ma bague +que je vous proposai; et vous verrez qu'il n'a pas dépendu de +moi de perdre plus tôt.</p> + +<p>—Oui, reprit la sultane, je sais que vous m'avez juré que je +serais exceptée du nombre des bijoux parlants, et que depuis +ce temps vous ne vous êtes adressé qu'à des femmes décriées; +à une Aminte, une Zobéide, une Thélis, une Zulique, dont la +réputation était presque décidée.</p> + +<p>—Je conviens, dit Mangogul, qu'il eût été ridicule de +compter sur ces bijoux: mais, faute d'autres, il a bien fallu +s'en tenir à ceux-là. Je vous l'ai déjà dit, et je vous le répète, +la bonne compagnie en fait de bijoux est plus rare que vous ne +pensez; et si vous ne vous déterminez à gagner vous-même....</p> + +<p>—Moi, interrompit vivement Mirzoza! je n'aurai jamais de +château de ma vie, si, pour en avoir un, il faut en venir là. Un +bijou parlant! fi donc! cela est d'une indécence... Prince, en un +mot, vous savez mes raisons; et c'est très-sérieusement que je +vous réitère mes menaces.</p> + +<p>—Mais, ou ne vous plaignez plus de mes essais, ou du +moins indiquez-nous à qui vous prétendez que nous ayons +recours; car je suis désespéré que cela ne finisse point. Des +bijoux libertins, et puis quoi encore, des bijoux libertins, et +toujours des bijoux libertins.</p> + +<p>—J'ai grande confiance, répondit Mirzoza, dans le bijou +d'Églé; et j'attends avec impatience la fin des quinze jours que +vous m'avez demandés.</p> + +<p>—Madame, reprit Mangogul, ils expirèrent hier; et tandis +que Sélim vous faisait des contes de la vieille cour, j'apprenais +du bijou d'Églé, que, grâce à la mauvaise humeur de Célébi, et +aux assiduités d'Almanzor, sa maîtresse ne vous est bonne à +rien.</p> + +<p>—Ah! prince, que me dites-vous là? s'écria la favorite.</p> + +<p>—C'est un fait, reprit le sultan: je vous régalerai de cette +histoire une autre fois; mais en attendant, cherchez une autre +corde à votre arc.</p> + +<p>—Églé, la vertueuse Églé, s'est enfin démentie! disait la +favorite surprise; en vérité, je n'en reviens pas.</p> + +<p>—Vous voilà toute désorientée, reprit Mangogul, et vous ne +savez plus où donner de la tête.</p> + +<p>—Ce n'est pas cela, répondit la favorite; mais je vous avoue +que je comptais beaucoup sur Églé.</p> + +<p>—Il n'y faut plus penser, ajouta Mangogul; dites-nous seulement +si c'était la seule femme sage que vous connussiez?</p> + +<p>—Non, prince; il y en a cent autres, et des femmes aimables +que je vais vous nommer, repartit Mirzoza. Je vous réponds +comme de moi-même, de... de...»</p> + +<p>Mirzoza s'arrêta tout court, sans avoir articulé le nom d'une +seule. Sélim ne put s'empêcher de sourire, et le sultan d'éclater +de l'embarras de la favorite, qui connaissait tant de femmes +sages, et qui ne s'en rappelait aucune.</p> + +<p>Mirzoza piquée se tourna du côté de Sélim, et lui dit: «Mais, +Sélim, aidez-moi donc, vous qui vous y connaissez. Prince, +ajouta-t-elle en portant la parole au sultan, adressez-vous à... +Qui dirai-je? Sélim, aidez-moi donc.</p> + +<p>—A Mirzoza, continua Sélim.</p> + +<p>—Vous me faites très-mal votre cour, reprit la favorite. Je +ne crains pas l'épreuve; mais je l'ai en aversion. Nommez-en +vite une autre, si vous voulez que je vous pardonne.</p> + +<p>—On pourrait, dit Sélim, voir si Zaïde a trouvé la réalité +de l'amant idéal qu'elle s'est figuré, et auquel elle comparait +jadis tous ceux qui lui faisaient la cour.</p> + +<p>—Zaïde? reprit Mangogul; je vous avoue que cette femme +est assez propre à me faire perdre.</p> + +<p>—C'est, ajouta la favorite, peut-être la seule dont la prude +Arsinoé et le fat Jonéki aient épargné la réputation.</p> + +<p>—Cela est fort, dit Mangogul; mais l'essai de ma bague +vaut encore mieux. Allons droit à son bijou:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.<br /></span> +</div></div> + +<p>—Comment! ajouta la favorite en riant, vous possédez +votre Racine comme un acteur.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_LII" id="CHAPITRE_LII"></a>CHAPITRE LII.</h2> + +<h3>VINGT-NEUVIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>ZULEÏMAN ET ZAÏDE.</h3> + + +<p>Mangogul, sans répondre à la plaisanterie de la favorite, +sortit sur-le-champ, et se rendit chez Zaïde. Il la trouva retirée +dans un cabinet, vis-à-vis d'une petite table sur laquelle il +aperçut des lettres, un portrait, quelques bagatelles éparses qui +venaient d'un amant chéri, comme il était facile de le présumer +au cas qu'elle en faisait. Elle écrivait; des larmes lui coulaient +des yeux et mouillaient son papier. Elle baisait avec transport le +portrait, ouvrait les lettres, écrivait quelques mots, revenait au +portrait, se précipitait sur les bagatelles dont j'ai parlé, et les +pressait contre son sein.</p> + +<p>Le sultan fut dans un étonnement incroyable; il n'avait +jamais vu de femmes tendres que la favorite et Zaïde. Il se croyait +aimé de Mirzoza; mais Zaïde n'aimait-elle pas davantage Zuleïman? +Et ces deux amants n'étaient-ils point les seuls, vrais +amants du Congo?</p> + +<p>Les larmes que Zaïde versait en écrivant n'étaient point des +larmes de tristesse. L'amour les lui faisait répandre. Et dans ce +moment un sentiment délicieux qui naissait de la certitude de +posséder le cœur de Zuleïman, était le seul qui l'affectât. «Cher +Zuleïman, s'écriait-elle, que je t'aime! que tu m'es cher! que +tu m'occupes agréablement! Dans les instants où Zaïde n'a point +le bonheur de te voir, elle t'écrit du moins combien elle est à +toi: loin de Zuleïman, son amour est l'unique entretien qui lui +plaise.»</p> + +<p>Zaïde en était là de sa tendre méditation, lorsque Mangogul +dirigea son anneau sur elle. A l'instant il entendit son bijou +soupirer, et répéter les premiers mots du monologue de sa maîtresse: +«Cher Zuleïman, que je t'aime! que tu m'es cher! que +tu m'occupes agréablement!» Le cœur et le bijou de Zaïde +étaient trop bien d'accord pour varier dans leurs discours. Zaïde +fut d'abord surprise; mais elle était si sûre que son bijou ne +dirait rien que Zuleïman ne pût entendre avec plaisir qu'elle +désira sa présence.</p> + +<p>Mangogul réitéra son essai, et le bijou de Zaïde répéta d'une +voix douce et tendre: «Zuleïman, cher Zuleïman, que je t'aime! +que tu m'es cher!»</p> + +<p>«Zuleïman, s'écria le sultan, est le mortel le plus fortuné de +mon empire. Quittons ces lieux où l'image d'un bonheur plus +grand que le mien se présente à mes yeux et m'afflige.» Il sortit +aussitôt, et porta chez la favorite un air inquiet et rêveur.</p> + +<p>«Prince, qu'avez-vous? lui demanda-t-elle; vous ne me +dites rien de Zaïde...</p> + +<p>—Zaïde, madame, répondit Mangogul, est une femme adorable! +Elle aime comme on n'a jamais aimé.</p> + +<p>—Tant pis pour elle, repartit Mirzoza.</p> + +<p>—Que dites-vous?... reprit le sultan.</p> + +<p>—Je dis, répondit la favorite, que Kermadès est un des +maussades personnages du Congo; que l'intérêt et l'autorité +des parents ont fait ce mariage-là, et que jamais époux n'ont été +plus dépareillés que Kermadès et Zaïde.</p> + +<p>—Eh! madame, reprit Mangogul, ce n'est pas son époux +qu'elle aime...</p> + +<p>—Et qui donc? demanda Mirzoza.</p> + +<p>—C'est Zuleïman, répondit Mangogul.</p> + +<p>—Adieu donc les porcelaines et le petit sapajou, ajouta la +sultane.</p> + +<p>—Ah! disait tout bas Mangogul, cette Zaïde m'a frappé; elle +me suit; elle m'obsède; il faut absolument que je la revoie.»</p> + +<p>Mirzoza l'interrompit par quelques questions auxquelles il +répondit des monosyllabes. Il refusa un piquet qu'elle lui proposa, +se plaignit d'un mal de tête qu'il n'avait point, se retira +dans son appartement, se coucha sans souper, ce qui ne lui +était arrivé de sa vie, et ne dormit point. Les charmes et la +tendresse de Zaïde, les qualités et le bonheur de Zuleïman le +tourmentèrent toute la nuit.</p> + +<p>On pense bien qu'il n'eut aujourd'hui rien à faire de plus +pressé que de retourner chez Zaïde: il sortit de son palais sans +avoir fait demander des nouvelles de Mirzoza; il y manquait pour +la première fois. Il trouva Zaïde dans le cabinet de la veille. +Zuleïman y était avec elle. Il tenait les mains de sa maîtresse +dans les siennes, et il avait les yeux fixés sur les siens: Zaïde, +penchée sur ses genoux, lançait à Zuleïman des regards animés +de la passion la plus vive. Ils gardèrent quelque temps cette +situation; mais cédant au même instant à la violence de leurs +désirs, ils se précipitèrent entre les bras l'un de l'autre, et se +serrèrent fortement. Le silence profond qui, jusqu'alors, avait +régné autour d'eux, fut troublé par leurs soupirs, le bruit de +leurs baisers, et quelques mots inarticulés qui leur échappaient... +«Vous m'aimez!...—Je vous adore!...—M'aimerez-vous toujours?...—Ah! +le dernier soupir de ma vie sera pour Zaïde...»</p> + +<p>Mangogul, accablé de tristesse, se renversa dans un fauteuil, +et se mit la main sur les yeux. Il craignit de voir des choses qu'on +imagine bien, et qui ne furent point... Après un silence de quelques +moments: «Ah! cher et tendre amant, que ne vous ai-je +toujours éprouvé tel que vous êtes à présent! dit Zaïde, je ne +vous en aimerais pas moins, et je n'aurais aucun reproche à me +faire... Mais tu pleures, cher Zuleïman. Viens, cher et tendre +amant, viens, que j'essuie tes larmes... Zuleïman, vous baissez +les yeux: qu'avez-vous? Regardez-moi donc... Viens, cher ami, +viens, que je te console: colle tes lèvres sur ma bouche; inspire-moi +ton âme; reçois la mienne: suspends... Ah! non... non...» +Zaïde acheva son discours par un soupir violent, et se tut.</p> + +<p>L'auteur africain nous apprend que cette scène frappa vivement +Mangogul; qu'il fonda quelques espérances sur l'insuffisance +de Zuleïman, et qu'il y eut des propositions secrètes +portées de sa part à Zaïde qui les rejeta, et ne s'en fit point un +mérite auprès de son amant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_LIII" id="CHAPITRE_LIII"></a>CHAPITRE LIII.</h2> + +<h3>L'AMOUR PLATONIQUE.</h3> + + +<p>«Mais cette Zaïde est-elle donc unique? Mirzoza ne lui +cède en rien pour les charmes, et j'ai mille preuves de sa tendresse: +je veux être aimé, je le suis; et qui m'a dit que Zuleïman +l'est plus que moi? J'étais un fou d'envier le bonheur d'un +autre. Non, personne sous le ciel n'est plus heureux que Mangogul.»</p> + +<p>Ce fut ainsi que commencèrent les remontrances que le +sultan se fit à lui-même. L'auteur a supprimé le reste; il se +contente de nous avertir que le prince y eut plus d'égard qu'à +celles que lui présentaient ses ministres, et que Zaïde ne lui +revint plus dans l'esprit.</p> + +<p>Une de ces soirées qu'il était fort satisfait de sa maîtresse ou +de lui-même, il proposa d'appeler Sélim, et de s'égarer un peu +dans les bosquets du jardin du sérail. C'était des cabinets de +verdure, où, sans témoins, l'on pouvait tout dire et faire bien +des choses. En s'y acheminant, Mangogul jeta la conversation +sur les raisons qu'on a d'aimer. Mirzoza, montée sur les grands +principes, et entêtée d'idées de vertu qui ne convenaient assurément, +ni à son rang, ni à sa figure, ni à son âge, soutenait +que très-souvent on aimait pour aimer, et que des liaisons +commencées par le rapport des caractères, soutenues par l'estime, +et cimentées par la confiance, duraient très-longtemps et +très-constamment, sans qu'un amant prétendît à des faveurs, +ni qu'une femme fût tentée d'en accorder.</p> + +<p>«Voilà, madame, répondit le sultan, comme les romans +vous ont gâtée. Vous avez vu là des héros respectueux et des +princesses vertueuses jusqu'à la sottise; et vous n'avez pas +pensé que ces êtres n'ont jamais existé que dans la tête des +auteurs. Si vous demandiez à Sélim, qui sait mieux que personne +le catéchisme de Cythère, qu'est-ce que l'amour? je +gagerais bien qu'il vous répondrait que l'amour n'est autre +chose que...</p> + +<p>—Gageriez-vous, interrompit la sultane, que la délicatesse +des sentiments est une chimère, et que, sans l'espoir de jouir, +il n'y aurait pas un grain d'amour dans le monde? En vérité, +il faudrait que vous eussiez bien mauvaise opinion du cœur +humain.</p> + +<p>—Aussi fais-je, reprit Mangogul; nos vertus ne sont pas +plus désintéressées que nos vices. Le brave poursuit la gloire +en s'exposant à des dangers; le lâche aime le repos et la vie; +et l'amant veut jouir.»</p> + +<p>Sélim, se rangeant de l'avis du sultan, ajouta que, si deux +choses arrivaient, l'amour serait banni de la société pour n'y +plus reparaître.</p> + +<p>«Et quelles sont ces deux choses? demanda la favorite.</p> + +<p>—C'est, répondit Mangogul, si vous et moi, madame, et +tous les autres, venions à perdre ce que Tanzaï et Néadarné +retrouvèrent en rêvant.</p> + +<p>—Quoi! vous croyez, interrompit Mirzoza, que sans ces +misères-là, il n'y aurait ni estime, ni confiance entre deux personnes +de différent sexe? Une femme avec des talents, de l'esprit +et des grâces ne toucherait plus? Un homme avec une +figure aimable, un beau génie, un caractère excellent, ne serait +pas écouté?</p> + +<p>—Non, madame, reprit Mangogul; car que dirait-il, s'il +vous plaît?</p> + +<p>—Mais tout plein de jolies choses qu'on aurait, ce me +semble, toujours bien du plaisir à entendre, répondit la favorite.</p> + +<p>—Remarquez, madame, dit Sélim, que ces choses se disent +tous les jours sans amour. Non, madame, non; j'ai des preuves +complètes que, sans un corps bien organisé, point d'amour. +Agénor, le plus beau garçon du Congo, et l'esprit le plus délicat +de la cour, si j'étais femme, aurait beau m'étaler sa belle +jambe, tourner sur moi ses grands yeux bleus, me prodiguer +les louanges les plus fines, et se faire valoir par tous ses avantages, +je ne lui dirais qu'un mot; et, s'il ne répondait ponctuellement +à ce mot, j'aurais pour lui toute l'estime possible; mais +je ne l'aimerais point.</p> + +<p>—Cela est positif, ajouta le sultan; et ce mot mystérieux, +vous conviendrez de sa justesse et de son utilité, quand on +aime. Vous devriez bien, pour votre instruction, vous faire répéter +la conversation d'un bel esprit de Banza avec un maître +d'école; vous comprendriez tout d'un coup comment le bel +esprit, qui soutenait votre thèse, convint à la fois qu'il avait +tort, et que son adversaire raisonnait comme un bijou. Mais +Sélim vous dira cela; c'est de lui que je le tiens.»</p> + +<p>La favorite imagina qu'un conte que Mangogul ne lui faisait +pas, devait être fort graveleux; et elle entra dans un des cabinets +sans le demander à Sélim: heureusement pour lui; car +avec tout l'esprit qu'il avait, il eût mal satisfait la curiosité de +la favorite, ou fort alarmé sa pudeur. Mais pour lui donner le +change, et éloigner encore davantage l'histoire du maître d'école, +il lui raconta celle qui suit:</p> + +<p>«Madame, lui dit le courtisan, dans une vaste contrée, voisine +des sources du Nil, vivait un jeune garçon, beau comme +l'amour. Il n'avait pas dix-huit ans, que toutes les filles s'entre-disputaient +son cœur, et qu'il n'y avait guère de femmes qui ne +l'eussent accepté pour amant. Né avec un cœur tendre, il aima +sitôt qu'il fut en état d'aimer.</p> + +<p>«Un jour qu'il assistait dans le temple au culte public de la +grande Pagode, et que, selon le cérémonial usité, il était en +train de lui faire les dix-sept génuflexions prescrites par la loi, +la beauté dont il était épris vint à passer, et lui lança un coup +d'œil accompagné d'un souris, qui le jetèrent dans une telle +distraction, qu'il perdit l'équilibre, donna du nez en terre, +scandalisa tous les assistants par sa chute, oublia le nombre +des génuflexions et n'en fit que seize.</p> + +<p>«La grande Pagode, irritée de l'offense et du scandale, le +punit cruellement. Hilas, c'était son nom, le pauvre Hilas se +trouva tout à coup enflammé des désirs les plus violents, et +privé, comme sur la main, du moyen de les satisfaire. Surpris +autant qu'attristé d'une perte si grande, il interrogea la Pagode.</p> + +<p>«—Tu ne te retrouveras, lui répondit-elle en éternuant, +qu'entre les bras d'une femme qui, connaissant ton malheur, +ne t'en aimera pas moins.»</p> + +<p>«La présomption est assez volontiers compagne de la jeunesse +et de la beauté. Hilas s'imagina que son esprit et les grâces +de sa personne lui gagneraient bientôt un cœur délicat, qui, +content de ce qui lui restait, l'aimerait pour lui-même et ne +tarderait pas à lui restituer ce qu'il avait perdu.</p> + +<p>«Il s'adressa d'abord à celle qui avait été la cause innocente +de son infortune. C'était une jeune personne vive, voluptueuse +et coquette. Hilas l'adorait; il en obtint un rendez-vous, où, +d'agaceries en agaceries, on le conduisit jusqu'où le pauvre +garçon ne put jamais aller: il eut beau se tourmenter et chercher +entre les bras de sa maîtresse l'accomplissement de l'oracle, +rien ne parut. Quand on fut ennuyé d'attendre, on se rajusta +promptement et l'on s'éloigna de lui. Le pis de l'aventure, c'est +que la petite folle la confia à une de ses amies, qui, par discrétion, +ne la conta qu'à trois ou quatre des siennes, qui en firent +un secret à tant d'autres, qu'Hilas, deux jours auparavant la +coqueluche de toutes les femmes, en fut méprisé, montré au +doigt, et regardé comme un monstre.</p> + +<p>«Le malheureux Hilas, décrié dans sa patrie, prit le parti de +voyager et de chercher au loin le remède à son mal. Il se rendit +incognito et sans suite à la cour de l'empereur des Abyssins. +On s'y coiffa d'abord du jeune étranger: ce fut à qui +l'aurait; mais le prudent Hilas évita des engagements où il +craignait d'autant plus de ne pas trouver son compte, qu'il était +plus certain que les femmes qui le poursuivaient ne trouveraient +point le leur avec lui. Mais admirez la pénétration du +sexe! un garçon si jeune, si sage et si beau, disait-on, cela est +prodigieux; et peu s'en fallut qu'à travers tant de qualités réunies, +on ne devinât son défaut; et que, de crainte de lui accorder +tout ce qu'un homme accompli peut avoir, on ne lui refusât +tout juste la seule chose qui lui manquait.</p> + +<p>«Après avoir étudié quelque temps la carte du pays, Hilas +s'attacha à une jeune femme qui avait passé, je ne sais par +quel caprice, de la fine galanterie à la haute dévotion. Il s'insinua +peu à peu dans sa confiance, épousa ses idées, copia ses +pratiques, lui donna la main dans les temples, et s'entretint +si souvent avec elle sur la vanité des plaisirs de ce monde, +qu'insensiblement il lui en rappela le goût avec le souvenir. +Il y avait plus d'un mois qu'il fréquentait les mosquées, +assistait aux sermons, et visitait les malades, lorsqu'il se mit +en devoir de guérir, mais ce fut inutilement. Sa dévote, pour +connaître tout ce qui se passait au ciel, n'en savait pas moins +comme on doit être fait sur terre; et le pauvre garçon perdit +en un moment tout le fruit de ses bonnes œuvres. Si quelque +chose le consola, ce fut le secret inviolable qu'on lui garda. +Un mot eût rendu son mal incurable, mais ce mot ne fut +point dit; et Hilas se lia avec quelques autres femmes pieuses, +qu'il prit les unes après les autres, pour le spécifique ordonné +par l'oracle, et qui ne le désenchantèrent point, parce qu'elles +ne l'aimèrent que pour ce qu'il n'avait plus. L'habitude +qu'elles avaient à spiritualiser les objets ne lui servit de rien. +Elles voulaient du sentiment, mais c'est celui que le plaisir +fait naître.</p> + +<p>«—Vous ne m'aimez donc pas?...» leur disait tristement +Hilas.</p> + +<p>«—Eh! ne savez-vous pas, monsieur, lui répondait-on, qu'il +faut connaître avant que d'aimer? et vous avouerez que, +disgracié comme vous êtes, vous n'êtes point aimable quand +on vous connaît.</p> + +<p>«—Hélas! disait-il en s'en allant, ce pur amour, dont on +parle tant, n'existe nulle part; cette délicatesse de sentiments, +dont tous les hommes et toutes les femmes se +piquent, n'est qu'une chimère. L'oracle m'éconduit, et j'en +ai pour la vie.»</p> + +<p>«Chemin faisant, il rencontra de ces femmes qui ne veulent +avoir avec vous qu'un commerce de cœur, et qui haïssent un +téméraire comme un <i>crapaud</i>. On lui recommanda si sérieusement +de ne rien mêler de terrestre et de grossier dans ses +vues, qu'il en espéra beaucoup pour sa guérison. Il y allait de +bonne foi; et il était tout étonné, aux tendres propos dont elles +s'enfilaient avec lui, de demeurer tel qu'il était. «Il faut, +disait-il en lui-même, que je guérisse peut-être autrement +qu'en parlant;» et il attendait une occasion de se placer +selon les intentions de l'oracle. Elle vint. Une jeune platonicienne +qui aimait éperdument la promenade, l'entraîna dans un +bois écarté; ils étaient loin de tout importun, lorsqu'elle se +sentit évanouir. Hilas se précipita sur elle, ne négligea rien +pour la soulager, mais tous ses efforts furent inutiles; la belle +évanouie s'en aperçut aussi bien que lui.</p> + +<p>«—Ah! monsieur, lui dit-elle en se débarrassant d'entre ses +bras, quel homme êtes-vous? il ne m'arrivera plus de m'embarquer +ainsi dans des lieux écartés, où l'on se trouve mal, +et où l'on périrait cent fois faute de secours.»</p> + +<p>«D'autres connurent son état, l'en plaignirent, lui jurèrent +que la tendresse qu'elles avaient conçue pour lui n'en serait +point altérée, et ne le revirent plus.</p> + +<p>«Le malheureux Hilas fit bien des mécontentes, avec la plus +belle figure du monde et les sentiments les plus délicats.</p> + +<p>—Mais c'était un benêt, interrompit le sultan. Que ne +s'adressait-il à quelques-unes des vestales dont nos monastères +sont pleins? On se serait affolé de lui, et il aurait infailliblement +guéri au travers d'une grille.</p> + +<p>—Seigneur, reprit Sélim, la chronique assure qu'il tenta +cette voie, et qu'il éprouva qu'on ne veut aimer nulle part en +pure perte.</p> + +<p>—En ce cas, ajouta le sultan, je désespère de sa maladie.</p> + +<p>—Il en désespéra comme Votre Hautesse, continua Sélim; +et las de tenter des essais qui n'aboutissaient à rien, il s'enfonça +dans une solitude, sur la parole d'une multitude infinie +de femmes, qui lui avaient déclaré nettement qu'il était inutile +dans la société.</p> + +<p>«Il y avait déjà plusieurs jours qu'il errait dans son désert, +lorsqu'il entendit quelques soupirs qui partaient d'un endroit +écarté. Il prêta l'oreille; les soupirs recommencèrent; il s'approcha, +et vit une jeune fille, belle comme les astres, la tête +appuyée sur sa main, les yeux baignés de larmes et le reste +du corps dans une attitude triste et pensive.</p> + +<p>«—Que cherchez-vous ici, mademoiselle? lui dit-il; et ces +déserts sont-ils faits pour vous?...</p> + +<p>«—Oui, répondit-elle tristement; on s'y afflige du moins +tout à son aise.</p> + +<p>«—Et de quoi vous affligez-vous?...</p> + +<p>«—Hélas!...</p> + +<p>«—Parlez, mademoiselle; qu'avez-vous?...</p> + +<p>«—Rien...</p> + +<p>«—Comment, rien?...</p> + +<p>«—Non, rien du tout; et c'est là mon chagrin: il y a deux +ans que j'eus le malheur d'offenser une Pagode qui m'ôta +tout. Il y avait si peu de chose à faire, qu'elle ne donna pas +en cela une grande marque de sa puissance. Depuis ce +temps, tous les hommes me fuient et me fuiront, a dit la +Pagode, jusqu'à ce qu'il s'en rencontre un qui, connaissant +mon malheur, s'attache à moi, et m'aime telle que je suis.</p> + +<p>«—Qu'entends-je? s'écria Hilas. Ce malheureux que vous +voyez à vos genoux n'a rien non plus; et c'est aussi sa maladie. +Il eut, il y a quelque temps, le malheur d'offenser une +Pagode qui lui ôta ce qu'il avait; et, sans vanité, c'était +quelque chose. Depuis ce temps toutes les femmes le fuient +et le fuieront, a dit la Pagode, jusqu'à ce qu'il s'en rencontre +une qui, connaissant son malheur, s'attache à lui, et l'aime +tel qu'il est.</p> + +<p>«—Serait-il bien possible? demanda la jeune fille.</p> + +<p>«—Ce que vous m'avez dit est-il vrai?... demanda Hilas.</p> + +<p>«—Voyez, répondit la jeune fille.</p> + +<p>«—Voyez, répondit Hilas.»</p> + +<p>«Ils s'assurèrent l'un et l'autre, à n'en pouvoir douter, qu'ils +étaient deux objets du courroux céleste. Le malheur qui leur +était commun les unit. Iphis, c'est le nom de la jeune fille, était +faite pour Hilas; Hilas était fait pour elle. Ils s'aimèrent platoniquement, +comme vous imaginez bien; car ils ne pouvaient +guère s'aimer autrement; mais à l'instant l'enchantement cessa; +ils en poussèrent chacun un cri de joie, et l'amour platonique +disparut.</p> + +<p>«Pendant plusieurs mois qu'ils séjournèrent ensemble dans le +désert, ils eurent tout le temps de s'assurer de leur changement; +lorsqu'ils en sortirent, Iphis était parfaitement guérie; +pour Hilas, l'auteur dit qu'il était menacé d'une rechute.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_LIV" id="CHAPITRE_LIV"></a>CHAPITRE LIV.</h2> + +<h3>TRENTIÈME ET DERNIER ESSAI DE L'ANNEAU.</h3> + +<h3>MIRZOZA.</h3> + + +<p>Tandis que Mangogul s'entretenait dans ses jardins avec la +favorite et Sélim, on vint lui annoncer la mort de Sulamek. +Sulamek avait commencé par être maître de danse du sultan, +contre les intentions d'Erguebzed; mais quelques intrigantes, à +qui il avait appris à faire des sauts périlleux, le poussèrent de +toutes leurs forces, et se remuèrent tant, qu'il fut préféré à +Marcel et à d'autres, dont il n'était pas digne d'être le prévôt. +Il avait un esprit de minutie, le jargon de la cour, le don de +conter agréablement et celui d'amuser les enfants; mais il +n'entendait rien à la haute danse. Lorsque la place du grand +vizir vint à vaquer, il parvint, à force de révérences, à supplanter +le grand sénéchal, danseur infatigable, mais homme +roide et qui pliait de mauvaise grâce. Son ministère ne fut +point signalé par des événements glorieux à la nation. Ses +ennemis, et qui en manque? le vrai mérite en a bien, l'accusaient +de jouer mal du violon, et de n'avoir aucune intelligence +de la chorégraphie; de s'être laissé duper par les pantomimes +du prêtre Jean, et épouvanter par un ours du Monoémugi qui +dansait un jour devant lui; d'avoir donné des millions à l'empereur +du Tombut pour l'empêcher de danser dans un temps où +il avait la goutte, et dépensé tous les ans plus de cinq cent +mille sequins en colophane, et davantage à persécuter tous les +ménétriers qui jouaient d'autres menuets que les siens; en un +mot, d'avoir dormi pendant quinze ans au son de la vielle d'un +gros habitant de Guinée qui s'accompagnait de son instrument +en baragouinant quelques chansons du Congo. Il est vrai qu'il +avait amené la mode des tilleuls de Hollande, etc...<a name="FNanchor_100_103" id="FNanchor_100_103"></a><a href="#Footnote_100_103" class="fnanchor">[100]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_103" id="Footnote_100_103"></a><a href="#FNanchor_100_103"><span class="label">[100]</span></a> Ce dernier portrait nous rappelle le cardinal de Fleury. Il n'est pas plus +exactement reproduit que tous ceux que nous avons cru reconnaître; mais, comme +nous l'avons déjà dit, ce n'est pas pour faire du scandale que Diderot sème son +roman d'allusions. Ces allusions lui sont venues tout naturellement. Il commence +souvent l'esquisse d'un personnage: on peut croire qu'il va achever le tableau; +mais la prudence intervient et lui souffle de bons conseils; il tourne subitement et +tâche d'écarter le danger en déroutant les devineurs d'énigmes. C'est donc sur +les traits généraux et non sur les détails qu'il faut se fonder pour essayer des +explications. C'est par ce procédé que les lecteurs contemporains ont reconnu le +maréchal de Richelieu dans Sélim, quoique les aventures de Sélim et celles du +maréchal diffèrent considérablement par la particularité et par la succession des +événements. Il est fort possible que cette habileté, qui a empêché qu'on poursuivît +l'auteur des <i>Bijoux</i>, ait contribué à faire enfermer celui de la <i>Lettre sur les aveugles</i>. +La punition a été retardée parce que, devant des peintures volontairement vaporeuses, +on était forcé de se dire: «C'est évidemment tel ministre, tel courtisan, +telle grande dame, et cependant on ne saurait l'affirmer; elle est venue, comme +cela arrive souvent, à propos d'autre chose. Ici, on peut mieux qu'ailleurs suivre +les habiletés et les intrigues de Fleury avant d'arriver au ministère, son amour +de la paix qui le pousse à payer l'Angleterre pour conserver son alliance; ses persécutions +contre les jansénistes qui «jouaient d'autres menuets que les siens;» +sa maladroite condescendance vis-à-vis de l'Autriche, etc. +</p><p> +Dans le cas où nous ne nous tromperions pas, Brrrouboubou serait Charles +Frey de Neuville, qui prononça à Paris, en 1743, l'<i>Oraison funèbre de S. Exc. M<sup>gr</sup> le +cardinal A.-H. Fleury</i>.</p></div> + +<p>Mangogul avait le cœur excellent; il regretta Sulamek, et +lui ordonna un catafalque avec une oraison funèbre, dont l'orateur +Brrrouboubou fut chargé.</p> + +<p>Le jour marqué pour la cérémonie, les chefs des bramines, +le corps du divan et les sultanes, menées par leurs eunuques, +se rendirent dans la grande mosquée. Brrrouboubou montra +pendant deux heures de suite, avec une rapidité surprenante, +que Sulamek était parvenu par des talents supérieurs; fit préfaces +sur préfaces; n'oublia ni Mangogul, ni ses exploits sous +l'administration de Sulamek; et il s'épuisait en exclamations, +lorsque Mirzoza, à qui le mensonge donnait des vapeurs, en eut +une attaque qui la rendit léthargique.</p> + +<p>Ses officiers et ses femmes s'empressèrent à la secourir; on +la remit dans son palanquin; et elle fut aussitôt transportée au +sérail. Mangogul, averti du danger, accourut: on appela toute +la pharmacie. Le garus, les gouttes du général La Motte, celles +d'Angleterre, furent essayés, mais sans aucun succès. Le sultan, +désolé, tantôt pleurant sur Mirzoza, tantôt jurant contre +Orcotome, perdit enfin toute espérance, ou du moins n'en eut +plus qu'en son anneau.</p> + +<p>«Si je vous ai perdue, délices de mon âme, s'écria-t-il, votre +bijou doit, ainsi que votre bouche, garder un silence éternel.»</p> + +<p>A l'instant il commande qu'on sorte; on obéit; et le voilà +seul vis-à-vis de la favorite: il tourne sa bague sur elle; mais +le bijou de Mirzoza, qui s'était ennuyé au sermon, comme il +arrive tous les jours à d'autres, et qui se sentait apparemment +de la léthargie, ne murmura d'abord que quelques mots confus +et mal articulés. Le sultan réitéra l'opération; et le bijou, +s'expliquant très-distinctement, dit:</p> + +<p>«Loin de vous, Mangogul, qu'allais-je devenir?... fidèle +jusque dans la nuit du tombeau, je vous aurais cherché; et si +l'amour et la constance ont quelque récompense chez les morts, +cher prince, je vous aurais trouvé.... Hélas! sans vous, le palais +délicieux qu'habite Brama, et qu'il a promis à ses fidèles +croyants, n'eût été pour moi qu'une demeure ingrate.»</p> + +<p>Mangogul, transporté de joie, ne s'aperçut pas que la favorite +sortait insensiblement de sa léthargie; et que, s'il tardait à +retourner sa bague, elle entendrait les dernières paroles de son +bijou: ce qui arriva.</p> + +<p>«Ah! prince, lui dit-elle, que sont devenus vos serments? +Vous avez donc éclairci vos injustes soupçons? Rien ne vous a +retenu, ni l'état où j'étais, ni l'injure que vous me faisiez, ni la +parole que vous m'aviez donnée?</p> + +<p>—Ah! madame, lui répondit le sultan, n'imputez point à +une honteuse curiosité une impatience que le désespoir de vous +avoir perdue m'a seul suggérée: je n'ai point fait sur vous +l'essai de mon anneau; mais j'ai cru pouvoir, sans manquer à +mes promesses, user d'une ressource qui vous rend à mes vœux, +et qui vous assure mon cœur à jamais.</p> + +<p>—Prince, dit la favorite, je vous crois; mais que l'anneau +soit remis au génie, et que son fatal présent ne trouble plus ni +votre cour ni votre empire.»</p> + +<p>A l'instant, Mangogul se mit en oraison, et Cucufa apparut:</p> + +<p>«Génie tout-puissant, lui dit Mangogul, reprenez votre +anneau, et continuez-moi votre protection.</p> + +<p>—Prince, lui répondit le génie, partagez vos jours entre +l'amour et la gloire; Mirzoza vous assurera le premier de ces +avantages; et je vous promets le second.»</p> + +<p>A ces mots, le spectre encapuchonné serra la queue de ses +hiboux, et partit en pirouettant, comme il était venu.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h2> + +<p>Sur les <i>Recueils philosophiques et littéraires</i> de la Société typographique +de Bouillon</p> + +<p>Sur les <i>Observations sur la Religion, les lois et les mœurs des Turcs</i></p> + +<p><i>Éphémérides du Citoyen</i></p> + +<p>Sur les <i>Lettres d'un Fermier de Pensylvanie</i></p> + +<p><i>Spéculations utiles et Maximes instructives</i></p> + +<p><i>Dieu et l'Homme</i>, par M. de Valmire</p> + +<p>Sur le <i>Parallèle de la condition des facultés de l'homme avec la condition +et les facultés des animaux</i></p> + +<p><i>Principes philosophiques</i> pour servir d'introduction à la connaissance +de l'esprit et du cœur humain</p> + +<p>Morceau de Diderot inséré dans le <i>Discours sur l'Inégalité</i>, de J.-J. Rousseau</p> + +<p>Sur l'Éducation des Rois, extrait de l'<i>Éloge de Fénelon</i>, de M. de Pezay</p> + +<p>Abrégé du Code de la Nature, extrait du <i>Système de la Nature</i>, de +d'Holbach</p> + +<p><span class="smcap">La Moïsade</span>, extrait des <i>Œuvres philosophiques</i> de Fréret</p> + + +<p>BELLES-LETTRES.</p> + +<p>I.</p> + +<p><span class="smcap">Les Bijoux indiscrets</span></p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;"><a href="#NOTICE_PRELIMINAIRE">Notice préliminaire</a></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;"><span class="smcap"><a href="#A_ZIMA">A Zima</a></span></span><br /> +</p> + +<p>Chapitres.</p> + +<p><a href="#CHAPITRE_I">I. Naissance de Mangogul</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_II">II. Éducation de Mangogul</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_III">III. Qu'on peut regarder comme le premier de cette histoire</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_IV">IV. Évocation du génie</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_V">V. Dangereuse Tentation de Mangogul</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_VI">VI. Premier essai de l'anneau.—<i>Alcine</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_VII">VII. Second essai de l'anneau.—<i>Les Autels</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII. Troisième essai de l'anneau.—<i>Le petit Souper</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_IX">IX. État de l'Académie des sciences de Banza</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_X">X. Moins savant et moins ennuyeux que le précédent.—<i>Suite de la +séance académique</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XI">XI. Quatrième essai de l'anneau.—<i>L'Écho</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XII">XII. Cinquième essai de l'anneau.—<i>Le Jeu</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XIII">XIII. Sixième essai de l'anneau.—<i>De l'Opéra de Banza</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XIV">XIV. Expériences d'Orcotome</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XV">XV. Les Bramines</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XVI">XVI. Vision de Mangogul</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XVII">XVII. Les Muselières</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XVIII">XVIII. Des Voyageurs</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XIX">XIX. De la Figure des Insulaires et de la Toilette des Femmes</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XX">XX. Les deux Dévotes</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXI">XXI. Retour du Bijoutier</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXII">XXII. Septième essai de l'anneau.—<i>Le Bijou suffoqué</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXIII">XXIII. Huitième essai de l'anneau.—<i>Les Vapeurs</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXIV">XXIV. Neuvième essai de l'anneau.—<i>Des Choses perdues et retrouvées; +pour servir de supplément au savant Traité de Pancirole, et +aux Mémoires de l'Académie des Inscriptions</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXV">XXV. Échantillon de la morale de Mangogul</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXVI">XXVI. Dixième essai de l'anneau.—<i>Les Gredins</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXVII">XXVII. Onzième essai de l'anneau.—<i>Les Pensions</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXVIII">XXVIII. Douzième essai de l'anneau.—<i>Question de droit</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXIX">XXIX. Métaphysique de Mirzoza.—<i>Les Ames</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXX">XXX. Suite de la conversation précédente</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXXI">XXXI. Treizième essai de l'anneau.—<i>La petite Jument</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXXII">XXXII. Le meilleur peut-être, et le moins lu de cette histoire.—<i>Rêve de +Mangogul, ou Voyage dans la région des hypothèses</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXXIII">XXXIII. Quatorzième essai de l'anneau.—<i>Le Bijou muet</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXXIV">XXXIV. Mangogul avait-il raison?</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXXV">XXXV. Quinzième essai de l'anneau.—<i>Alphane</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXXVI">XXXVI. Seizième essai de l'anneau.—<i>Les Petits-Maîtres</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXXVII">XXXVII. Dix-septième essai de l'anneau.—<i>La Comédie</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXXVIII">XXXVIII. Entretien sur les lettres</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XXXIX">XXXIX. Dix-huitième et dix-neuvième essais de l'anneau.—<i>Sphéroïde +l'aplatie et Girgiro l'entortillé.—Attrape qui pourra</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XL">XL. Rêve de Mirzoza</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XLI">XLI. Vingt-unième et vingt-deuxième essais de l'anneau.—<i>Fricamone +et Callipiga</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XLII">XLII. Les Songes</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XLIII">XLIII. Vingt-troisième essai de l'anneau.—<i>Fanni</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XLIV">XLIV. Histoire des voyages de Sélim</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XLV">XLV. Vingt-quatrième et vingt-cinquième essais de l'anneau.—<i>Bal +masqué, et Suite du Bal masqué</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XLVI">XLVI. Sélim à Banza</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XLVII">XLVII. Vingt-sixième essai de l'anneau.—<i>Le Bijou voyageur</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XLVIII">XLVIII. <i>Cydalise</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_XLIX">XLIX. Vingt-septième essai de l'anneau.—Fulvia</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_L">L. Événements prodigieux du règne de Kanoglou, grand-père de +Mangogul</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_LI">LI. Vingt-huitième essai de l'anneau.—<i>Olympia</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_LII">LII. Vingt-neuvième essai de l'anneau.—<i>Zuleïman et Zaïde</i></a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_LIII">LIII. L'amour platonique</a></p> + +<p><a href="#CHAPITRE_LIV">LIV. Trentième et dernier essai de l'anneau.—<i>Mirzoza</i></a></p> + +<p><span class="smcap">L'oiseau blanc</span>, conte bleu</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Première soirée</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Deuxième soirée</span><br /> +</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les bijoux indiscrets, by Denis Diderot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BIJOUX INDISCRETS *** + +***** This file should be named 37491-h.htm or 37491-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/4/9/37491/ + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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