summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/37491-h
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '37491-h')
-rw-r--r--37491-h/37491-h.htm12272
1 files changed, 12272 insertions, 0 deletions
diff --git a/37491-h/37491-h.htm b/37491-h/37491-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..defb588
--- /dev/null
+++ b/37491-h/37491-h.htm
@@ -0,0 +1,12272 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+<!-- $Id: header.txt 236 2009-12-07 18:57:00Z vlsimpson $ -->
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="en" lang="en">
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+ <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of Les bijoux indiscrets, by Denis Diderot.
+ </title>
+ <style type="text/css">
+
+body {
+ margin-left: 10%;
+ margin-right: 10%;
+}
+
+ h1,h2,h3,h4,h5,h6 {
+ text-align: center; /* all headings centered */
+ clear: both;
+}
+
+p {
+ margin-top: .75em;
+ text-align: justify;
+ margin-bottom: .75em;
+}
+
+hr {
+ width: 33%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 2em;
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ clear: both;
+}
+
+hr.empty {
+ width: 33%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 2em;
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ clear: both;
+ visibility: hidden;
+}
+
+table {
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+}
+
+.blockquot {
+ margin-left: 5%;
+ margin-right: 10%;
+}
+
+.center {text-align: center;}
+
+.smcap {font-variant: small-caps;}
+
+/* Footnotes */
+.footnotes {border: dashed 1px;}
+
+.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;}
+
+.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;}
+
+.fnanchor {
+ vertical-align: super;
+ font-size: .8em;
+ text-decoration:
+ none;
+}
+
+/* Poetry */
+.poem {
+ margin-left:10%;
+ margin-right:10%;
+ text-align: left;
+}
+
+.poem br {display: none;}
+
+.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;}
+
+.poem span.i0 {
+ display: block;
+ margin-left: 0em;
+ padding-left: 3em;
+ text-indent: -3em;
+}
+
+.poem span.i2 {
+ display: block;
+ margin-left: 2em;
+ padding-left: 3em;
+ text-indent: -3em;
+}
+
+.poem span.i4 {
+ display: block;
+ margin-left: 4em;
+ padding-left: 3em;
+ text-indent: -3em;
+}
+
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Les bijoux indiscrets, by Denis Diderot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les bijoux indiscrets
+
+Author: Denis Diderot
+
+Release Date: September 20, 2011 [EBook #37491]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BIJOUX INDISCRETS ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>LES BIJOUX INDISCRETS</h1>
+
+<h4>1748</h4>
+
+<h4>AU MONOMOTAPA</h4>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="NOTICE_PRELIMINAIRE" id="NOTICE_PRELIMINAIRE"></a>NOTICE PRÉLIMINAIRE</h2>
+
+
+<p>Voici un livre qui a été bien discuté, et qui, nous le comprenons
+de reste, n'a pas le droit d'être publié autrement que dans une collection
+d'<i>&oelig;uvres complètes</i>, où il est comme noyé et trouve immédiatement
+son correctif. C'est une incartade de jeune homme, la suite d'un
+pari, le désir de démontrer à une maîtresse exigeante<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> qu'il n'y avait
+rien de plus facile que de faire du Crébillon fils, mais qu'on pouvait,
+même en suivant ce modèle dangereux, mettre autre chose, dans un
+roman léger, que des allusions et des scènes libres. Diderot a gagné son
+pari, et le jugement qu'il faut porter des <i>Bijoux indiscrets</i>, est celui
+qu'en porte M. Mézières, de l'Académie française, derrière l'opinion
+duquel nous aimons à nous abriter.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir les <i>Mémoires</i> de M<sup>me</sup> de Vandeul, t. I, p. <span class="smcap">XLII</span>.</p></div>
+
+<p>En parlant<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> des réformes introduites par Lessing dans le théâtre
+allemand, M. Mézières dit, en effet: «De cette condamnation portée
+contre la France, il fallait cependant excepter un homme, un penseur
+original qui, avant Lessing, avait jugé, avec une complète indépendance,
+la scène de son pays, et que Lessing lui-même reconnaissait comme son
+prédécesseur et son maître en critique: j'ai nommé Diderot, dont les
+Allemands de nos jours ne contestent pas absolument l'influence sur
+l'auteur de la <i>Dramaturgie</i>, mais qu'ils laissent volontiers dans l'ombre
+sans lui attribuer toute la part d'initiative qui lui revient<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Ce qui est
+vrai, et ce que la critique allemande a le tort de ne pas dire hautement,
+c'est que Lessing, de son propre aveu, emprunta à Diderot une partie
+de ses arguments contre le théâtre français, et que, sans l'exemple de
+Diderot, il n'aurait été ni si hardi, ni si pénétrant, dans sa critique
+dramatique. Lui-même le reconnaît avec une bonne foi dont ses biographes
+devraient s'inspirer pour rendre à chacun ce qui lui est dû.
+Lessing n'était encore qu'un étudiant obscur de l'Université de Leipzig,
+lorsque, <i>dans un roman frivole où s'agitaient des questions graves</i>, Diderot
+critiquait sévèrement la tragédie française. Ce passage des <i>Bijoux
+indiscrets</i> frappa tellement Lessing, que, vingt ans plus tard, il le traduisait
+tout entier dans la <i>Dramaturgie</i>, et l'acceptait ainsi comme point
+de départ de ses attaques passionnées contre le système dramatique de
+la France.»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Introduction à la <i>Dramaturgie</i>, de Lessing, traduite par MM. Ed. de Suckau et Crouslé.
+Didier, 1873, in-18.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Nous reparlerons de cette question en nous occupant du <i>Théâtre</i> de Diderot.</p></div>
+
+<p>Des questions graves! Le mot doit faire réfléchir ceux qui se trouveraient
+trop pressés de condamner ce livre. Des questions graves, mais
+quelles? D'abord, celle de la réforme du théâtre que Diderot allait tenter
+bientôt sur la scène même de la Comédie française; ensuite celle des
+idées philosophiques dont il allait donner, peu d'années après, une formule
+plus sévère dans l'<i>Interprétation de la nature</i>; enfin la critique
+des m&oelig;urs de l'époque, critique qui n'était pas sans portée, précisément
+parce qu'elle était moins fine et moins complaisante que celle du modèle
+que l'auteur avait choisi, Crébillon fils.</p>
+
+<p>Mais le lecteur verra tout cela, et, sans doute, il jugera qu'il faut
+pardonner un peu à Diderot la façon dont il s'y est pris pour faire parvenir
+à des courtisans, à des femmes, à des jeunes gens, des idées dont
+ils n'auraient jamais eu connaissance s'il les eût consignées dans un livre
+à l'usage des seuls philosophes. En se reportant à la licence du temps
+où il écrivait, on verra qu'il ne l'a point dépassée, si ce n'est en latin,
+et l'on sait quel est le privilége du latin. Ce privilége doit être encore
+plus facilement accordé à cette langue, aujourd'hui qu'on ne la sait
+plus.</p>
+
+<p>Les <i>Bijoux</i> sont une &oelig;uvre où la jeunesse qui s'en va (Diderot avait
+trente-cinq ans) lutte encore avec la maturité qui arrive. Lorsque
+Diderot fut à l'entrée de la vieillesse, lorsqu'il pensa à réunir, chose
+qu'il ne fit jamais, les pages qu'il avait semées avec tant d'insouciance
+pendant sa vie, il jugea lui-même sévèrement cet écart. Il disait à Naigeon,
+qui le rapporte dans ses <i>Mémoires</i>: «Ce ne sont pas les mauvais
+livres qui font les mauvaises m&oelig;urs d'un peuple, mais ce sont les mauvaises
+m&oelig;urs d'un peuple qui font les mauvais livres; ce sont comme
+les exhalaisons pestilentielles d'un cloaque.» «Quoique le mien, ajoutait-il,
+fût une grande sottise, je suis très-surpris de n'en avoir pas,
+à cette époque, fait de plus grande.» Il n'entendait, continue Naigeon,
+parler de ce livre, même en bien, qu'avec chagrin et avec cet air
+embarrassé que donne le souvenir d'une faute qu'on se reproche tacitement.
+Il m'a souvent assuré que, s'il était possible de réparer cette
+faute par la perte d'un doigt, il ne balancerait pas d'en faire le sacrifice
+à l'entière suppression de ce délire de son imagination.»</p>
+
+<p>Nous ne doutons pas de ce repentir sincère, mais il est probable
+qu'avant de les détruire, Diderot aurait voulu relire les <i>Bijoux</i>; qu'il
+aurait alors un peu marchandé; qu'après avoir offert un doigt, il aurait
+désiré que ce fût le plus petit, et de la main gauche; qu'il aurait
+demandé grâce pour les chapitres sérieux; qu'il aurait, en fin de
+compte, trouvé qu'il y en avait si peu qui ne l'étaient pas, que cela ne
+valait pas la peine de se préoccuper des autres outre mesure; que,
+d'ailleurs, l'expiation par l'exposition perpétuelle de sa faute était une
+punition plus réelle que la suppression impossible d'une chose une fois
+mise sous les yeux du public; et il aurait fini certainement, après tous
+ces raisonnements, comme a fini Naigeon, qui, les ayant faits aussi, et
+ayant affirmé que Diderot aurait banni les <i>Bijoux</i> de toutes les éditions
+de ses &oelig;uvres, les inséra dans la sienne, en les augmentant de
+trois chapitres inédits et en disant: «J'oserai hasarder un jugement
+que l'avenir me paraît devoir confirmer: à mesure que les livres purement
+et simplement licencieux perdront de leur célébrité, celui-ci
+pourrait bien en acquérir, parce qu'on y trouve la satire des mauvaises
+m&oelig;urs, de la fausse éloquence, des préjugés religieux, avec une
+connaissance très-étendue des langues, des sciences et des beaux-arts,
+des pages très-philosophiques et très-sages, des morceaux allégoriques
+remplis de finesse, avec beaucoup de chaleur et de verve.» M. Rosenkranz
+(<i>Diderot's Leben und Werke</i>) signale en effet, parmi ces morceaux,
+le <i>Rêve de Mangogul</i> (chap. <span class="smcap">XXXII</span>) comme un chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Dans son <i>Catalogue</i> (manuscrit, Bibliothèque de l'Arsenal), M. de
+Paulmy dit: «Les <i>Bijoux indiscrets</i>, tirés d'un ancien fabliau intitulé
+les <i>C. qui parlent</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Il s'est ici fort étendu et forme un roman très-libre,
+mais agréable. On l'attribue à Diderot. La première édition est de 1748.
+C'est ici la seconde, ornée de figures moins médiocres. L'ouvrage a été
+traduit en anglais.»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Le titre véritable du fabliau est: <i>Le chevalier qui faisait parler les c... et les c...</i>
+(Voyez <i>Fabliaux et Contes</i> recueillis par Barbazan, édition de Méon, t. III, p. 409.)</p></div>
+
+<p>Il est assez difficile de se reconnaître dans ces éditions de la
+première heure. Dans l'espace de quelques mois, il y en eut six en
+Hollande. Elles sont sans date, et portent en général l'indication: <i>Au
+Monomotapa</i>, quoiqu'il y en ait qui portent celle de <i>Pékin</i>. La première
+était en trois volumes in-12<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Celle que nous croyons être la seconde,
+d'après l'indication de M. de Paulmy, n'en a que deux. Elle a de fort
+jolies figures, sans signature. Le frontispice allégorique a pour sujet:
+<i>l'Imagination prenant la plume des mains de la Folie et l'Amour lui
+dictant</i>. La Folie, habillée en pèlerine, debout, un bâton surmonté
+d'une marotte dans la main gauche, tend de la droite une plume à l'Imagination,
+à demi vêtue, assise sur un tertre, à l'ombre d'un arbre et
+au bord d'un ruisseau. L'Amour, à ses pieds, place une feuille de
+papier sur ses genoux.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Nous n'avons pas vu cette édition en trois volumes et nous doutons. Si nous nous en
+rapportons à un mot du chapitre <span class="smcap">XXXV</span>, l'édition originale n'aurait eu que deux volumes.</p></div>
+
+<p>La vignette du titre représente un lit carré, dont un Amour voltigeant
+ferme les rideaux, en tirant la langue et en faisant de la main
+gauche le geste que les enfants appellent montrer les cornes.</p>
+
+<p>Il y a, en outre, quatre gravures dans le premier volume et deux
+dans le second, aux chapitres: <i>Évocation du génie</i> (<span class="smcap">IV</span>), les <i>Gredins</i> (<span class="smcap">XXVI</span>),
+la <i>Petite Jument</i> (<span class="smcap">XXXI</span>), le <i>Rêve de Mangogul</i> (<span class="smcap">XXXII</span>), <i>Événements singuliers</i>
+(<span class="smcap">LI</span>), <i>Zuleïman et Zaïde</i> (<span class="smcap">LII</span>).</p>
+
+<p>Deux contrefaçons, toutes deux du même nombre de pages, mais
+avec des différences typographiques dans le texte, ont cette même suite
+de gravures retournées et assez mal exécutées, quoique dans l'une d'elles
+les premières planches aient des parties d'une grande finesse. Elles se
+distinguent par la vignette du titre qui, dans l'une, consiste en un cadre
+dans lequel est représentée une femme à demi nue recevant la visite d'un
+pacha vêtu seulement d'un turban extravagant. Le cadre est surmonté
+d'un bois de cerf dans lequel est passé un anneau. Sur une guirlande,
+on lit: <i>Sunt similia tuis</i>. L'autre porte seulement cette même devise en
+trois lignes sur une plaque encadrée de satyres engaînés et surmontée
+d'une tête de cerf.</p>
+
+<p>Cazin a donné une édition in-18 avec les figures réduites. Lombard,
+de Langres, dans ses <i>Souvenirs</i>, cite ces coquets petits volumes comme
+étant de ceux que les colporteurs juifs faisaient passer le plus facilement
+et le plus volontiers dans les colléges. Ceci explique suffisamment
+l'interdiction prononcée contre les réimpressions, et la condamnation
+insérée au <i>Moniteur</i> du 7 août 1835 contre une édition (1833) du même
+genre et ayant sans doute même destination.</p>
+
+<p>Voici l'opinion de Clément sur le livre, quand il parut:</p>
+
+<p>«Si je vous connais bien, écrit-il à son correspondant, vous vous
+amuserez encore davantage des <i>Bijoux indiscrets</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, grâce à Mangogul,
+roi de Congo, qui vient de les faire parler avec tant d'éloquence... Vous
+concevez, monsieur, ce qu'avec une pareille idée on peut amener de
+situations: l'auteur en a trouvé de bonnes, sans doute... mais il ne tire
+pas assez de parti de celles qu'il imagine. Ses détails sont faibles, ses
+digressions fréquentes, quelquefois longues, pas toujours intéressantes.
+En général, il n'y a pas assez de chaleur dans l'exécution, de légèreté,
+de fine plaisanterie, de cette fleur de gaieté, de ces naïvetés heureuses
+si nécessaires aux bons contes.» (<i>Cinq Années littéraires</i>, lettre <span class="smcap">IV</span>.)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Il venait de lui parler de l'<i>Histoire du Parlement d'Angleterre</i>, par l'abbé Raynal.</p></div>
+
+<p>On voit que Clément prenait la chose comme il fallait la prendre.
+Palissot, plus sévère, ne voulut pas rire, et quand Voltaire le pria, ainsi
+que l'avait déjà fait le comte de B***, après la première édition de la
+<i>Dunciade</i>, de rayer dans les suivantes ses injures à Diderot, il répondit
+au patriarche avec indignation:</p>
+
+<p>«A l'égard de M. Diderot, il est très-vrai que je ne l'ai jamais vu,
+mais je l'ai lu, par malheur pour l'un de nous deux; et d'ailleurs, il est
+un de ceux dont j'ai eu le plus à me plaindre. J'en ai bien du regret,
+puisque vous paraissez l'aimer. Par la même raison, je suis plus fâché
+encore qu'il ait fait l'article <i>Encyclopédie</i>, le <i>Fils naturel</i>, le <i>Père de
+famille</i>, et surtout qu'on lui attribue les <i>Bijoux indiscrets</i>.»</p>
+
+<p>La Harpe commence son article sur Diderot, dans la <i>Philosophie du</i>
+<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>, par une violente attaque contre ce livre. Parmi les reproches
+qu'il lui adresse, il insiste particulièrement sur ce point que,
+Mangogul étant évidemment Louis XV et Mirzoza M<sup>me</sup> de Pompadour, en
+ne disant pas d'injures à ces deux personnages, l'auteur n'avait fait
+qu'une &oelig;uvre «de la plus basse adulation.» La Harpe avait à ce
+moment&mdash;c'était après la Révolution&mdash;la mauvaise habitude de ne pas
+lire ce dont il parlait, et le défaut de ne pas se rappeler ce qu'il avait
+lu. Pour donner une idée exacte de sa méthode, nous n'en voulons
+citer qu'un exemple, mais il est topique:</p>
+
+<p>«L'auteur, dit-il, si complaisant pour les <i>Sultans</i>, ne l'était pas
+autant, à beaucoup près, pour ses confrères les romanciers, car ces
+confrères étaient des rivaux, et des rivaux alors beaucoup plus connus
+que lui. Aussi ne les ménage-t-il pas. Il fait ordonner au sultan de
+Congo, pour <i>somnifère</i>, la lecture de la <i>Marianne</i>, de Marivaux, des
+<i>Confessions</i>, de Duclos, et des <i>Égarements</i>, de Crébillon fils. C'étaient
+précisément les trois romans nouveaux qui avaient eu dans le temps
+le plus de succès. Les trois romans que nous a laissés Diderot n'approchent
+pas du moindre de ceux-là: jugez de son équité et de sa modestie.»</p>
+
+<p>Jugez de l'équité de La Harpe en ouvrant les <i>Bijoux</i> et en lisant à
+l'endroit indiqué par lui, chapitre <span class="smcap">XLVI</span>, non pas <i>somnifère</i>, mais <i>anti-somnifère</i>,
+ce qui est quelque peu différent.</p>
+
+<p>Les <i>Bijoux</i> sont un <i>livre à clef</i>. Cette clef n'a point été donnée par
+M. G. Brunet dans les deux volumes sous ce titre qu'il a tirés des papiers
+de Quérard. Nous indiquerons en note les découvertes que nous croirons
+avoir faites dans cette direction. Mais nous devons, dès à présent,
+dire que, quoiqu'il soit admis, malgré l'irrégularité de la filiation dans
+le roman, qu'<i>Erguebzed</i> est Louis XIV; et <i>Mangogul</i>, Louis XV; <i>Mirzoza</i>,
+M<sup>me</sup> de Pompadour; <i>Sélim</i>, le maréchal de Richelieu; le <i>Congo</i>, la
+France; <i>Banza</i>, Paris; <i>Circino</i>, Newton; <i>Olibri</i>, Descartes; la <i>Manimonbanda</i>,
+la reine Marie Leczinska, les rapprochements qu'on peut
+tenter ont si peu de consistance, se trouvent tellement contredits par
+d'autres passages, qu'il est difficile de croire que Diderot ait eu l'intention
+de faire autre chose qu'une peinture volontairement vague et
+indécise. Louis XIV, qui est d'abord <i>Erguebzed</i>, devient plus loin <i>Kanoglou</i>;
+la majeure partie des noms qu'on reconnaît sont de la fin du
+règne de ce roi. On aurait donc tort de chercher un libelle où il n'y a
+qu'une improvisation qui n'a pas dû même être relue par l'auteur.</p>
+
+<p>Selon nous, ce qu'a voulu faire Diderot, c'est surtout la critique de
+cette habitude qu'avait Louis XV de se faire lire à son petit lever la
+chronique scandaleuse relevée pour lui par les agents de M. Berryer,
+alors, et plus tard de M. de Sartine<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. Quant au génie <i>Cucufa</i>, c'est la
+personnification du repentir, de la retraite du monde, et l'anneau qui a
+de si singulières propriétés, c'est certainement le besoin de parler qui
+se présente alors qu'arrive la contrition, et qui pousse les femmes au
+confessionnal, où elles disent... tout ou à peu près tout.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Voyez: <i>Journal des inspecteurs de M. de Sartine</i>, Paris et Bruxelles, 1863, 1 vol. grand
+in-18, et la <i>Police dévoilée</i>, par Manuel; Paris, l'an second de la liberté, 2 vol. in-8º.</p></div>
+
+<p>Mais arrêtons-nous vite dans ces essais d'interprétation, en songeant
+qu'il ne s'agit point ici d'expliquer le <i>Second Faust</i>, mais une simple
+bagatelle, et que Diderot se plaint quelque part des commentateurs qui
+font dire à leur auteur des choses auxquelles il n'a jamais pensé.</p>
+
+<p>Les <i>Bijoux indiscrets</i> ont été traduits en anglais (1749). Les diverses
+éditions en français sont de 1748, 1756, 1772 (éd. d'Amsterdam, rare)
+in-12; 1786 (Cazin) in-18; 1833 petit in-8º, fig.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="A_ZIMA" id="A_ZIMA"></a>A ZIMA<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Il ne nous semble pas que cette jeune fille puisse être, comme on l'a dit,
+M<sup>me</sup> de Puisieux, qui était jeune, il est vrai, mais mariée. C'est un nom en l'air.
+M<sup>me</sup> de Puisieux serait plutôt Aglaé, la <i>sage</i> Aglaé, «des plus vertueuses et des
+moins édifiantes.»</p></div>
+
+
+<p>Zima, profitez du moment. L'aga Narkis entretient votre
+mère, et votre gouvernante guette sur un balcon le retour de
+votre père: prenez, lisez, ne craignez rien. Mais quand on
+surprendrait <i>les Bijoux indiscrets</i> derrière votre toilette, pensez-vous
+qu'on s'en étonnât? Non, Zima, non; on sait que <i>le Sopha</i>,
+<i>le Tanzaï</i> et <i>les Confessions</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> ont été sous votre oreiller. Vous
+hésitez encore? Apprenez donc qu'Aglaé n'a pas dédaigné de
+mettre la main à l'ouvrage que vous rougissez d'accepter.
+«Aglaé, dites-vous, la sage Aglaé!...» Elle-même. Tandis
+que Zima s'ennuyait ou s'égarait peut-être avec le jeune bonze
+Alléluia, Aglaé s'amusait innocemment à m'instruire des aventures
+de Zaïde, d'Alphane, de Fanni, etc., me fournissait le peu
+de traits qui me plaisent dans l'histoire de Mangogul, la revoyait
+et m'indiquait les moyens de la rendre meilleure; car si Aglaé
+est une des femmes les plus vertueuses et les moins édifiantes
+du Congo, c'est aussi une des moins jalouses de bel esprit et
+des plus spirituelles. Zima croirait-elle à présent avoir bonne
+grâce à faire la scrupuleuse? Encore une fois, Zima, prenez,
+lisez, et lisez tout: je n'en excepte pas même les discours du
+<i>Bijou voyageur</i> qu'on vous interprétera, sans qu'il en coûte à
+votre vertu; pourvu que l'interprète ne soit ni votre directeur
+ni votre amant.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Le Sopha</i>, de Crébillon fils, 1745.&mdash;<i>Tanzaï et Néadarné</i>, du même. Pékin
+(<i>Paris</i>), 1734.&mdash;Les <i>Confessions du Comte de ***</i>, par Duclos. Amsterdam, 1742.
+(<span class="smcap">Br.</span>)</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>LES
+BIJOUX INDISCRETS</h2>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h2>
+
+<h3>NAISSANCE DE MANGOGUL.</h3>
+
+
+<p>Hiaouf Zélès Tanzaï régnait depuis longtemps dans la grande
+Chéchianée; et ce prince voluptueux continuait d'en faire les
+délices. Acajou, roi de Minutie, avait eu le sort prédit par son
+père. Zulmis avait vécu. Le comte de... vivait encore. Splendide,
+Angola, Misapouf, et quelques autres potentats des Indes et de
+l'Asie étaient morts subitement. Les peuples, las d'obéir à des
+souverains imbéciles, avaient secoué le joug de leur postérité;
+et les descendants de ces monarques malheureux erraient
+inconnus et presque ignorés dans les provinces de leurs empires.
+Le petit-fils de l'illustre Schéerazade s'était seul affermi sur le
+trône; et il était obéi dans le Mogol sous le nom de Schachbaam<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>,
+lorsque Mangogul naquit dans le Congo. Le trépas de
+plusieurs souverains fut, comme on voit, l'époque funeste de
+sa naissance.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Tous les noms qui précèdent celui de Mangogul sont pris dans les romans du
+temps et dans <i>les Mille et une Nuits</i>, ainsi que la géographie fantaisiste qui les encadre.
+Le comte de ***, qui vivait encore, est celui des <i>Confessions du Comte de ***</i>,
+par Duclos.&mdash;D'après Crébillon fils, Hiaouf Zélès Tanzaï veut dire, en langue chéchianienne,
+<i>rival du soleil</i>.</p></div>
+
+<p>Erguebzed son père n'appela point les fées autour du berceau
+de son fils, parce qu'il avait remarqué que la plupart des
+princes de son temps, dont ces intelligences femelles avaient
+fait l'éducation, n'avaient été que des sots. Il se contenta de
+commander son horoscope à un certain Codindo, personnage
+meilleur à peindre qu'à connaître.</p>
+
+<p>Codindo était chef du collége des Aruspices de Banza,
+anciennement la capitale de l'empire. Erguebzed lui faisait une
+grosse pension, et lui avait accordé, à lui et à ses descendants,
+en faveur du mérite de leur grand-oncle, qui était excellent
+cuisinier, un château magnifique sur les frontières du Congo.
+Codindo était chargé d'observer le vol des oiseaux et l'état du
+ciel, et d'en faire son rapport à la cour; ce dont il s'acquittait
+assez mal. S'il est vrai qu'on avait à Banza les meilleures pièces
+de théâtre et les salles de spectacles les plus laides qu'il y eût
+dans toute l'Afrique, en revanche, on y avait le plus beau
+collége du monde, et les plus mauvaises prédictions.</p>
+
+<p>Codindo, informé de ce qu'on lui voulait au palais d'Erguebzed,
+partit fort embarrassé de sa personne; car le pauvre
+homme ne savait non plus lire aux astres que vous et moi: on
+l'attendait avec impatience. Les principaux seigneurs de la cour
+s'étaient rendus dans l'appartement de la grande sultane. Les
+femmes, parées magnifiquement, environnaient le berceau de
+l'enfant. Les courtisans s'empressaient à féliciter Erguebzed sur
+les grandes choses qu'il allait sans doute apprendre de son fils.
+Erguebzed était père, et il trouvait tout naturel qu'on distinguât
+dans les traits informes d'un enfant ce qu'il serait un jour.
+Enfin Codindo arriva. «Approchez, lui dit Erguebzed: lorsque
+le ciel m'accorda le prince que vous voyez, je fis prendre avec
+soin l'instant de sa naissance, et l'on a dû vous en instruire.
+Parlez sincèrement à votre maître, et annoncez-lui hardiment
+les destinées que le ciel réserve à son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Très-magnanime sultan, répondit Codindo, le prince né de
+parents non moins illustres qu'heureux, ne peut en avoir que
+de grandes et de fortunées: mais j'en imposerais à Votre Hautesse,
+si je me parais devant elle d'une science que je n'ai point.
+Les astres se lèvent et se couchent pour moi comme pour les
+autres hommes; et je n'en suis pas plus éclairé sur l'avenir,
+que le plus ignorant de vos sujets.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit le sultan, n'êtes-vous pas astrologue?</p>
+
+<p>&mdash;Magnanime prince, répondit Codindo, je n'ai point cet
+honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que diable êtes-vous donc? lui répliqua le vieux
+mais bouillant Erguebzed.</p>
+
+<p>&mdash;Aruspice!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parbleu, je n'imaginais pas que vous en eussiez eu
+la pensée. Croyez-moi, seigneur Codindo, laissez manger en
+repos vos poulets, et prononcez sur le sort de mon fils, comme
+vous fîtes dernièrement sur le rhume de la perruche de ma
+femme.»</p>
+
+<p>A l'instant Codindo tira de sa poche une loupe, prit l'oreille
+gauche de l'enfant, frotta ses yeux, tourna et retourna ses
+besicles, lorgna cette oreille, en fit autant du côté droit, et
+prononça: que le règne du jeune prince serait heureux s'il
+était long<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> L'enfance de Louis XV fut maladive.</p></div>
+
+<p>«Je vous entends, reprit Erguebzed: mon fils exécutera
+les plus belles choses du monde, s'il en a le temps. Mais,
+morbleu, ce que je veux qu'on me dise, c'est s'il en aura le
+temps. Que m'importe à moi, lorsqu'il sera mort, qu'il eût été
+le plus grand prince du monde s'il eût vécu? Je vous appelle
+pour avoir l'horoscope de mon fils, et vous me faites son oraison
+funèbre.»</p>
+
+<p>Codindo répondit au prince qu'il était fâché de n'en pas
+savoir davantage; mais qu'il suppliait Sa Hautesse de considérer
+que c'en était bien assez pour le peu de temps qu'il était devin.
+En effet, le moment d'auparavant qu'était Codindo?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h2>
+
+<h3>ÉDUCATION DE MANGOGUL.</h3>
+
+
+<p>Je passerai légèrement sur les premières années de Mangogul.
+L'enfance des princes est la même que celle des autres hommes,
+à cela près qu'il est donné aux princes de dire une infinité de
+jolies choses avant que de savoir parler. Aussi le fils d'Erguebzed
+avait à peine quatre ans, qu'il avait fourni la matière d'un
+Mangogulana. Erguebzed qui était homme de sens, et qui ne
+voulait pas que l'éducation de son fils fût aussi négligée que la
+sienne l'avait été, appela de bonne heure auprès de lui, et
+retint à sa cour, par des pensions considérables, ce qu'il y avait
+de grands hommes en tout genre dans le Congo; peintres, philosophes,
+poëtes, musiciens, architectes, maîtres de danse, de
+mathématiques, d'histoire, maîtres en fait d'armes, etc. Grâce
+aux heureuses dispositions de Mangogul, et aux leçons continuelles
+de ses maîtres, il n'ignora rien de ce qu'un jeune prince
+a coutume d'apprendre dans les quinze premières années de sa
+vie, et sut, à l'âge de vingt ans, boire, manger et dormir aussi
+parfaitement qu'aucun potentat de son âge.</p>
+
+<p>Erguebzed, à qui le poids des années commençait à faire
+sentir celui de la couronne, las de tenir les rênes de l'empire,
+effrayé des troubles qui le menaçaient, plein de confiance dans
+les qualités supérieures de Mangogul, et pressé par des sentiments
+de religion, pronostics certains de la mort prochaine, ou
+de l'imbécillité des grands, descendit du trône pour y placer
+son fils; et ce bon prince crut devoir expier dans la retraite les
+crimes de l'administration la plus juste dont il fût mémoire dans
+les annales du Congo.</p>
+
+<p>Ce fut donc l'an du monde 1,500,000,003,200,001, de
+l'empire du Congo le 3,900,000,700,03, que commença le
+règne de Mangogul, le 1,234,500 de sa race en ligne directe.
+Des conférences fréquentes avec ses ministres, des guerres à
+soutenir, et le maniement des affaires, l'instruisirent en fort
+peu de temps de ce qui lui restait à savoir au sortir des mains
+de ses pédagogues; et c'était quelque chose.</p>
+
+<p>Cependant Mangogul acquit en moins de dix années la
+réputation de grand homme. Il gagna des batailles, força des
+villes, agrandit son empire, pacifia ses provinces, répara le
+désordre de ses finances, fit refleurir les sciences et les arts,
+éleva des édifices, s'immortalisa par d'utiles établissements,
+raffermit et corrigea la législation, institua même des académies;
+et, ce que son université ne put jamais comprendre, il acheva
+tout cela sans savoir un seul mot de latin.</p>
+
+<p>Mangogul ne fut pas moins aimable dans son sérail que
+grand sur le trône. Il ne s'avisa point de régler sa conduite sur
+les usages ridicules de son pays. Il brisa les portes du palais
+habité par ses femmes; il en chassa ces gardes injurieux de
+leur vertu; il s'en fia prudemment à elles-mêmes de leur
+fidélité: on entrait aussi librement dans leurs appartements
+que dans aucun couvent de chanoinesses de Flandres; et on y
+était sans doute aussi sage. Le bon sultan que ce fut! il n'eut
+jamais de pareil que dans quelques romans français. Il était
+doux, affable, enjoué, galant, d'une figure charmante, aimant
+les plaisirs, fait pour eux, et renfermait dans sa tête plus d'esprit
+qu'il n'y en avait eu dans celle de tous ses prédécesseurs
+ensemble.</p>
+
+<p>On juge bien qu'avec un si rare mérite, beaucoup de femmes
+aspirèrent à sa conquête: quelques-unes réussirent. Celles qui
+manquèrent son c&oelig;ur, tâchèrent de s'en consoler avec les
+grands de sa cour. La jeune Mirzoza fut du nombre des premières<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.
+Je ne m'amuserai point à détailler les qualités et les
+charmes de Mirzoza; l'ouvrage serait sans fin, et je veux que
+cette histoire en ait une.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> M<sup>me</sup> de Pompadour (M<sup>me</sup> Lenormand d'Étioles) avait mis une certaine persistance
+à courir après le <i>mouchoir</i>. Suivant les chasses, se faisant remarquer par
+son assiduité à toutes les fêtes et par sa coquetterie, sa faveur était plutôt le résultat
+de son habileté que celui d'un penchant irrésistible de la part du roi.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h2>
+
+<h3>QU'ON PEUT REGARDER COMME LE PREMIER
+DE CETTE HISTOIRE.</h3>
+
+
+<p>Mirzoza fixait Mangogul depuis plusieurs années. Ces amants
+s'étaient dit et répété mille fois tout ce qu'une passion violente
+suggère aux personnes qui ont le plus d'esprit. Ils en étaient
+venus aux confidences; et ils se seraient fait un crime de se
+dérober la circonstance de leur vie la plus minutieuse. Ces suppositions
+singulières: «Si le ciel qui m'a placé sur le trône
+m'eût fait naître dans un état obscur, eussiez-vous daigné descendre
+jusqu'à moi, Mirzoza m'eût-elle couronné?... Si Mirzoza
+venait à perdre le peu de charmes qu'on lui trouve, Mangogul
+l'aimerait-il toujours?» ces suppositions, dis-je, qui exercent
+les amants ingénieux, brouillent quelquefois les amants délicats,
+et font mentir si souvent les amants les plus sincères, étaient
+usées pour eux.</p>
+
+<p>La favorite, qui possédait au souverain degré le talent si
+nécessaire et si rare de bien narrer, avait épuisé l'histoire scandaleuse
+de Banza. Comme elle avait peu de tempérament<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>,
+elle n'était pas toujours disposée à recevoir les caresses du
+sultan, ni le sultan toujours d'humeur à lui en proposer. Enfin
+il y avait des jours où Mangogul et Mirzoza avaient peu de
+choses à dire, presque rien à faire, et où, sans s'aimer moins,
+ils ne s'amusaient guère. Ces jours étaient rares; mais il y en
+avait, et il en vint un.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> On sait que M<sup>me</sup> de Pompadour n'hésita pas, pour conserver son influence, à
+se faire représenter, auprès de son royal amant, par des remplaçantes choisies par
+elle.</p></div>
+
+<p>Le sultan était étendu nonchalamment sur une duchesse,
+vis-à-vis de la favorite qui faisait des n&oelig;uds sans dire mot. Le
+temps ne permettait pas de se promener. Mangogul n'osait proposer
+un piquet; il y avait près d'un quart d'heure que cette
+situation maussade durait, lorsque le sultan dit en bâillant à
+plusieurs reprises:</p>
+
+<p>«Il faut avouer que Géliote<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> a chanté comme un ange...</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Chanteur de l'Opéra très-recherché des dames. Son nom s'écrit régulièrement
+Jeliotte.</p></div>
+
+<p>&mdash;Et que Votre Hautesse s'ennuie à périr, ajouta la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, reprit Mangogul en bâillant à demi; le
+moment où l'on vous voit n'est jamais celui de l'ennui.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne tenait qu'à vous que cela fût galant, répliqua Mirzoza;
+mais vous rêvez, vous êtes distrait, vous bâillez. Prince,
+qu'avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, dit le sultan.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je devine, continua la favorite. J'avais dix-huit
+ans lorsque j'eus le bonheur de vous plaire. Il y a quatre ans
+que vous m'aimez. Dix-huit et quatre font vingt-deux. Me voilà
+bien vieille.»</p>
+
+<p>Mangogul sourit de ce calcul.</p>
+
+<p>«Mais si je ne vaux plus rien pour le plaisir, ajouta Mirzoza,
+je veux vous faire voir du moins que je suis très-bonne pour
+le conseil. La variété des amusements qui vous suivent n'a pu
+vous garantir du dégoût. Vous êtes dégoûté. Voilà, prince, votre
+maladie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne conviens pas que vous ayez rencontré, dit Mangogul;
+mais en cas que cela fût, y sauriez-vous quelque
+remède?»</p>
+
+<p>Mirzoza répondit au sultan, après avoir rêvé un moment,
+que Sa Hautesse lui avait paru prendre tant de plaisir au
+récit qu'elle lui faisait des aventures galantes de la ville,
+qu'elle regrettait de n'en plus avoir à lui raconter, ou de
+n'être pas mieux instruite de celles de sa cour; qu'elle aurait
+essayé cet expédient, en attendant qu'elle imaginât mieux.</p>
+
+<p>«Je le crois bon, dit Mangogul; mais qui sait les histoires
+de toutes ces folles? et quand on les saurait, qui me les réciterait
+comme vous?</p>
+
+<p>&mdash;Sachons-les toujours, reprit Mirzoza. Qui que ce soit
+qui vous les raconte, je suis sûre que Votre Hautesse gagnera
+plus par le fond qu'elle ne perdra par la forme.</p>
+
+<p>&mdash;J'imaginerai avec vous, si vous voulez, les aventures des
+femmes de ma cour, fort plaisantes, dit Mangogul; mais le fussent-elles
+cent fois davantage, qu'importe, s'il est impossible
+de les apprendre?</p>
+
+<p>&mdash;Il pourrait y avoir de la difficulté, répondit Mirzoza:
+mais je pense que c'est tout. Le génie Cucufa, votre parent
+et votre ami, a fait des choses plus fortes. Que ne le consultez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! joie de mon c&oelig;ur, s'écria le sultan, vous êtes admirable!
+Je ne doute point que le génie n'emploie tout son pouvoir
+en ma faveur. Je vais de ce pas m'enfermer dans mon cabinet,
+et l'évoquer.»</p>
+
+<p>Alors Mangogul se leva, baisa la favorite sur l'&oelig;il gauche,
+selon la coutume du Congo, et partit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<h3>ÉVOCATION DU GÉNIE.</h3>
+
+
+<p>Le génie Cucufa est un vieil hypocondriaque, qui craignant
+que les embarras du monde et le commerce des autres génies
+ne fissent obstacle à son salut, s'est réfugié dans le vide, pour
+s'occuper tout à son aise des perfections infinies de la grande
+Pagode, se pincer, s'égratigner, se faire des niches, s'ennuyer,
+enrager et crever de faim. Là, il est couché sur une natte, le
+corps cousu dans un sac, les flancs serrés d'une corde, les bras
+croisés sur la poitrine, et la tête enfoncée dans un capuchon,
+qui ne laisse sortir que l'extrémité de sa barbe. Il dort; mais on
+croirait qu'il contemple. Il n'a pour toute compagnie qu'un
+hibou qui sommeille à ses pieds, quelques rats qui rongent sa
+natte, et des chauves-souris qui voltigent autour de sa tête:
+on l'évoque en récitant au son d'une cloche le premier verset
+de l'office nocturne des bramines; alors il relève son capuce,
+frotte ses yeux, chausse ses sandales, et part. Figurez-vous un
+vieux camaldule<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> porté dans les airs par deux gros chats-huants
+qu'il tiendrait par les pattes: ce fut dans cet équipage que
+Cucufa apparut au sultan!</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Religieux qui suivent la règle de saint Benoît. (<span class="smcap">Br.</span>)</p></div>
+
+<p>«Que la bénédiction de Brama soit céans, dit-il en s'abattant.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Amen</i>, répondit le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon fils?</p>
+
+<p>&mdash;Une chose fort simple, dit Mangogul; me procurer quelques
+plaisirs aux dépens des femmes de ma cour.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon fils, répliqua Cucufa, vous avez à vous seul
+plus d'appétit que tout un couvent de bramines. Que prétendez-vous
+faire de ce troupeau de folles?</p>
+
+<p>&mdash;Savoir d'elles les aventures qu'elles ont et qu'elles ont
+eues; et puis c'est tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela est impossible, dit le génie; vouloir que des
+femmes confessent leurs aventures, cela n'a jamais été et ne
+sera jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant que cela soit,» ajouta le sultan.</p>
+
+<p>A ces mots, le génie se grattant l'oreille et peignant par
+distraction sa longue barbe avec ses doigts, se mit à rêver: sa
+méditation fut courte.</p>
+
+<p>«Mon fils, dit-il à Mangogul, je vous aime; vous serez
+satisfait.»</p>
+
+<p>A l'instant il plongea sa main droite dans une poche profonde,
+pratiquée sous son aisselle, au côté gauche de sa robe, et
+en tira avec des images, des grains bénits, de petites pagodes
+de plomb, des bonbons moisis, un anneau d'argent, que Mangogul
+prit d'abord pour une bague de saint Hubert<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> On sait que la bague et la clef de saint Hubert ont la vertu de guérir de la
+rage. (<span class="smcap">Br.</span>)&mdash;Les bagues qui avaient touché les reliques du saint, son tombeau ou
+son étole, avaient une vertu préservatrice. On les faisait généralement en argent.
+Peut-être en fait-on encore.</p></div>
+
+<p>«Vous voyez bien cet anneau, dit-il au sultan; mettez-le à
+votre doigt, mon fils. Toutes les femmes sur lesquelles vous en
+tournerez le chaton, raconteront leurs intrigues à voix haute,
+claire et intelligible: mais n'allez pas croire au moins que c'est
+par la bouche qu'elles parleront.</p>
+
+<p>&mdash;Et par où donc, ventre-saint-gris! s'écria Mangogul,
+parleront-elles donc?</p>
+
+<p>&mdash;Par la partie la plus franche qui soit en elles, et la mieux
+instruite des choses que vous désirez savoir, dit Cucufa; par leurs
+bijoux.</p>
+
+<p>&mdash;Par leurs bijoux, reprit le sultan, en s'éclatant de rire:
+en voilà bien d'une autre. Des bijoux parlants! cela est d'une
+extravagance inouïe.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, dit le génie, j'ai bien fait d'autres prodiges en
+faveur de votre grand-père; comptez donc sur ma parole. Allez,
+et que Brama vous bénisse. Faites un bon usage de votre
+secret, et songez qu'il est des curiosités mal placées.»</p>
+
+<p>Cela dit, le cafard hochant de la tête, se raffubla de son
+capuchon, reprit ses chats-huants par les pattes, et disparut dans
+les airs.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h2>
+
+<h3>DANGEREUSE TENTATION DE MANGOGUL.</h3>
+
+
+<p>A peine Mangogul fut-il en possession de l'anneau mystérieux
+de Cucufa, qu'il fut tenté d'en faire le premier essai sur la
+favorite. J'ai oublié de dire qu'outre la vertu de faire parler les
+bijoux des femmes sur lesquelles on en tournait le chaton, il
+avait encore celle de rendre invisible la personne qui le portait
+au petit doigt. Ainsi Mangogul pouvait se transporter en un
+clin d'&oelig;il en cent endroits où il n'était point attendu, et voir de
+ses yeux bien des choses qui se passent ordinairement sans
+témoin; il n'avait qu'à mettre sa bague, et dire: «Je veux être
+là;» à l'instant il y était. Le voilà donc chez Mirzoza.</p>
+
+<p>Mirzoza qui n'attendait plus le sultan, s'était fait mettre au
+lit. Mangogul s'approcha doucement de son oreiller, et s'aperçut
+à la lueur d'une bougie de nuit, qu'elle était assoupie. «Bon,
+dit-il, elle dort: changeons vite l'anneau de doigt, reprenons
+notre forme, tournons le chaton sur cette belle dormeuse, et
+réveillons un peu son bijou... Mais qu'est-ce qui m'arrête?...
+je tremble... se pourrait-il que Mirzoza... non, cela n'est pas
+possible; Mirzoza m'est fidèle. Éloignez-vous, soupçons injurieux,
+je ne veux point, je ne dois point vous écouter.» Il dit
+et porta ses doigts sur l'anneau; mais les en écartant aussi
+promptement que s'il eût été de feu, il s'écria en lui-même:
+«Que fais-je, malheureux! je brave les conseils de Cucufa. Pour
+satisfaire une sotte curiosité, je vais m'exposer à perdre ma
+maîtresse et la vie... Si son bijou s'avisait d'extravaguer, je ne
+la verrais plus, et j'en mourrais de douleur. Et qui sait ce
+qu'un bijou peut avoir dans l'âme?» L'agitation de Mangogul
+ne lui permettait guère de s'observer: il prononça ces dernières
+paroles un peu haut, et la favorite s'éveilla...</p>
+
+<p>«Ah! prince, lui dit-elle, moins surprise que charmée de
+sa présence, vous voilà! pourquoi ne vous a-t-on point
+annoncé? Est-ce à vous d'attendre mon réveil?»</p>
+
+<p>Mangogul répondit à la favorite, en lui communiquant le
+succès de l'entrevue de Cucufa, lui montra l'anneau qu'il en
+avait reçu, et ne lui cacha rien de ses propriétés.</p>
+
+<p>«Ah! quel secret diabolique vous a-t-il donné là? s'écria
+Mirzoza. Mais, prince, comptez-vous en faire quelque usage?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ventrebleu! dit le sultan, si j'en veux faire
+usage? Je commence par vous, si vous me raisonnez.»</p>
+
+<p>La favorite, à ces terribles mots, pâlit, trembla, se remit, et
+conjura le sultan par Brama et par toutes les Pagodes des Indes
+et du Congo, de ne point éprouver sur elle un secret qui marquait
+peu de confiance en sa fidélité.</p>
+
+<p>«Si j'ai toujours été sage, continua-t-elle, mon bijou ne
+dira mot, et vous m'aurez fait une injure que je ne vous pardonnerai
+jamais: s'il vient à parler, je perdrai votre estime et
+votre c&oelig;ur, et vous en serez au désespoir. Jusqu'à présent vous
+vous êtes, ce me semble, assez bien trouvé de notre liaison;
+pourquoi s'exposer à la rompre? Prince, croyez-moi, profitez
+des avis du génie; il a de l'expérience, et les avis de génies
+sont toujours bons à suivre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je me disais à moi-même, lui répondit Mangogul,
+quand vous vous êtes éveillée: cependant si vous eussiez
+dormi deux minutes de plus, je ne sais ce qui en serait arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui en serait arrivé, dit Mirzoza, c'est que mon bijou
+ne vous aurait rien appris, et que vous m'auriez perdue pour
+toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Cela peut être, reprit Mangogul; mais à présent que je
+vois tout le danger que j'ai couru, je vous jure par la Pagode
+éternelle, que vous serez exceptée du nombre de celles sur lesquelles
+je tournerai ma bague.»</p>
+
+<p>Mirzoza prit alors un air assuré, et se mit à plaisanter
+d'avance aux dépens des bijoux que le prince allait mettre à la
+question.</p>
+
+<p>«Le bijou de Cydalise, disait-elle, a bien des choses à
+raconter; et s'il est aussi indiscret que sa maîtresse, il ne s'en
+fera guère prier. Celui d'Haria n'est plus de ce monde; et Votre
+Hautesse n'en apprendra que des contes de ma grand'mère.
+Pour celui de Glaucé, je le crois bon à consulter: elle est
+coquette et jolie.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est justement par cette raison, répliqua le sultan,
+que son bijou sera muet.</p>
+
+<p>&mdash;Adressez-vous donc, repartit la sultane, à celui de Phédime;
+elle est galante et laide.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua le sultan; et si laide, qu'il faut être aussi
+méchante que vous pour l'accuser d'être galante. Phédime est
+sage; c'est moi qui vous le dis, et qui en sais quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Sage tant qu'il vous plaira, reprit la favorite; mais elle
+a de certains yeux gris qui disent le contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Ses yeux en ont menti, répondit brusquement le sultan;
+vous m'impatientez avec votre Phédime: ne dirait-on pas qu'il
+n'y ait que ce bijou à questionner?</p>
+
+<p>&mdash;Mais peut-on, sans offenser Votre Hautesse, ajouta
+Mirzoza, lui demander quel est celui qu'elle honorera de son
+choix?</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons tantôt, dit Mangogul, au cercle de la Manimonbanda
+(c'est ainsi qu'on appelle dans le Congo la grande
+sultane). Nous n'en manquerons pas si tôt, et lorsque nous
+serons ennuyés des bijoux de ma cour, nous pourrons faire
+un tour à Banza: peut-être trouverons-nous ceux des bourgeoises
+plus raisonnables que ceux des duchesses.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, dit Mirzoza, je connais un peu les premières, et
+je peux vous assurer qu'elles ne sont que plus circonspectes.</p>
+
+<p>&mdash;Bientôt nous en saurons des nouvelles: mais je ne peux
+m'empêcher de rire, continua Mangogul, quand je me figure
+l'embarras et la surprise de ces femmes aux premiers mots de
+leurs bijoux; ah! ah! ah! Songez, délices de mon c&oelig;ur, que
+je vous attendrai chez la grande sultane, et que je ne ferai
+point usage de mon anneau que vous n'y soyez.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, au moins, dit Mirzoza, je compte sur la parole
+que vous m'avez donnée.»</p>
+
+<p>Mangogul sourit de ses alarmes, lui réitéra ses promesses, y
+joignit quelques caresses, et se retira.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h2>
+
+<h3>PREMIER ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>ALCINE.</h3>
+
+
+<p>Mangogul se rendit le premier chez la grande sultane; il y
+trouva toutes les femmes occupées d'un cavagnole<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>: il parcourut
+des yeux celles dont la réputation était faite, résolu
+d'essayer son anneau sur une d'elles, et il ne fut embarrassé que
+du choix. Il était incertain par qui commencer, lorsqu'il aperçut
+dans une croisée une jeune dame du palais de la Manimonbanda:
+elle badinait avec son époux; ce qui parut singulier au sultan,
+car il y avait plus de huit jours qu'ils étaient mariés: ils
+s'étaient montrés dans la même loge à l'Opéra, et dans la même
+calèche au petit cours ou au bois de Boulogne; ils avaient
+achevé leurs visites, et l'usage les dispensait de s'aimer, et
+même de se rencontrer. «Si ce bijou, disait Mangogul en lui-même,
+est aussi fou que sa maîtresse, nous allons avoir un
+monologue réjouissant.» Il en était là du sien, quand la favorite
+parut.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Jeu de hasard fort à la mode, un peu dans le genre du biribi et de notre loto.
+Voyez <i>Promenade du Sceptique</i>, t. I.</p></div>
+
+<p>«Soyez la bienvenue, lui dit le sultan à l'oreille. J'ai jeté
+mon plomb en vous attendant.</p>
+
+<p>&mdash;Et sur qui? lui demanda Mirzoza.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ces gens que vous voyez folâtrer dans cette croisée,
+lui répondit Mangogul du coin de l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Bien débuté,» reprit la favorite.</p>
+
+<p>Alcine (c'est le nom de la jeune dame) était vive et jolie. La
+cour du sultan n'avait guère de femmes plus aimables, et n'en
+avait aucune de plus galante. Un émir du sultan s'en était entêté.
+On ne lui laissa point ignorer ce que la chronique avait publié
+d'Alcine; il en fut alarmé, mais il suivit l'usage: il consulta sa
+maîtresse sur ce qu'il en devait penser. Alcine lui jura que ces
+calomnies étaient les discours de quelques fats qui se seraient
+tus, s'ils avaient eu des raisons de parler: qu'au reste il n'y
+avait rien de fait, et qu'il était le maître d'en croire tout ce
+qu'il jugerait à propos. Cette réponse assurée convainquit
+l'émir amoureux de l'innocence de sa maîtresse. Il conclut, et
+prit le titre d'époux d'Alcine avec toutes ses prérogatives.</p>
+
+<p>Le sultan tourna sa bague sur elle. Un grand éclat de rire,
+qui était échappé à Alcine à propos de quelques discours saugrenus
+que lui tenait son époux, fut brusquement syncopé par
+l'opération de l'anneau; et l'on entendit aussitôt murmurer sous
+ses jupes: «Me voilà donc titré; vraiment j'en suis fort aise;
+il n'est rien tel que d'avoir un rang. Si l'on eût écouté mes
+premiers avis, on m'eût trouvé mieux qu'un émir; mais un
+émir vaut encore mieux que rien.»</p>
+
+<p>A ces mots, toutes les femmes quittèrent le jeu, pour chercher
+d'où partait la voix. Ce mouvement fit un grand bruit.</p>
+
+<p>«Silence, dit Mangogul; ceci mérite attention.»</p>
+
+<p>On se tut, et le bijou continua: «Il faut qu'un époux
+soit un hôte bien important, à en juger par les précautions
+que l'on prend pour le recevoir. Que de préparatifs! quelle profusion
+d'eau de myrte<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>! Encore une quinzaine de ce régime, et
+c'était fait de moi; je disparaissais, et monsieur l'émir n'avait
+qu'à chercher gîte ailleurs, ou qu'à m'embarquer pour l'île
+Jonquille<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.» Ici mon auteur dit que toutes les femmes pâlirent,
+se regardèrent sans mot dire, et tinrent un sérieux qu'il attribue
+à la crainte que la conversation ne s'engageât et ne devînt
+générale. «Cependant, continua le bijou d'Alcine, il m'a semblé
+que l'émir n'avait pas besoin qu'on y fît tant de façons; mais
+je reconnais ici la prudence de ma maîtresse; elle mit les choses
+au pis-aller; et je fus traité pour monsieur comme pour son
+petit écuyer.»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Astringent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Dans <i>Tanzaï</i>, l'île Jonquille est la résidence du génie <i>Mange-Taupes</i>. C'est là
+que Néadarné est envoyée par l'oracle pour vaincre l'obstacle, d'un genre analogue
+à celui dont parle Alcine, qui s'opposait à son mariage effectif.</p></div>
+
+<p>Le bijou allait continuer ses extravagances, lorsque le sultan,
+s'apercevant que cette scène étrange scandalisait la pudique
+Manimonbanda, interrompit l'orateur en retournant sa bague.
+L'émir avait disparu aux premiers mots du bijou de sa femme.
+Alcine, sans se déconcerter, simula quelque temps un assoupissement;
+cependant les femmes chuchetaient<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a> qu'elle avait
+des vapeurs. «Eh oui, dit un petit-maître, des vapeurs! Cicogne<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>
+les nomme hystériques; c'est comme qui dirait des choses qui
+viennent de la région inférieure. Il a pour cela un élixir divin;
+c'est un principe, principiant, principié, qui ravive... qui... je
+le proposerai à madame.» On sourit de ce persiflage, et notre
+cynique reprit:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Chuchetaient et non chuchotaient. (<span class="smcap">Br.</span>)&mdash;Cette forme est en effet dans les
+auteurs du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle et dans Furetière et Richelet; mais «chuchoter» a prévalu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Ou Sigogne, garçon tanneur, soldat aux gardes, aide-apothicaire, enfin médecin
+et un peu charlatan, grâce à la protection de Chirac.</p></div>
+
+<p>«Rien n'est plus vrai, mesdames; j'en ai usé, moi qui vous
+parle, pour une déperdition de substance.</p>
+
+<p>&mdash;Une déperdition de substance! Monsieur le marquis, reprit
+une jeune personne, qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit le marquis, c'est un de ces petits accidents
+fortuits qui arrivent... Eh! mais tout le monde connaît cela.»</p>
+
+<p>Cependant l'assoupissement simulé finit. Alcine se mit au
+jeu aussi intrépidement que si son bijou n'eût rien dit, ou que
+s'il eût dit les plus belles choses du monde. Elle fut même la
+seule qui joua sans distraction. Cette séance lui valut des
+sommes considérables. Les autres ne savaient ce qu'elles
+faisaient, ne reconnaissaient plus leurs figures, oubliaient leurs
+numéros, négligeaient leurs avantages, arrosaient<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> à contretemps
+et commettaient cent autres bévues, dont Alcine profitait.
+Enfin, le jeu finit, et chacun se retira.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Payaient.</p></div>
+
+<p>Cette aventure fit grand bruit à la cour, à la ville et dans
+tout le Congo. Il en courut des épigrammes: le discours du
+bijou d'Alcine fut publié, revu, corrigé, augmenté et commenté
+par les agréables de la cour. On chansonna l'émir; sa femme fut
+immortalisée. On se la montrait aux spectacles; elle était courue
+dans les promenades; on s'attroupait autour d'elle, et elle entendait
+bourdonner à ses côtés: «Oui, la voilà; c'est elle-même;
+son bijou a parlé pendant plus de deux heures de suite.»</p>
+
+<p>Alcine soutint sa réputation nouvelle avec un sang-froid admirable.
+Elle écouta tous ces propos, et beaucoup d'autres, avec une
+tranquillité que les autres femmes n'avaient point. Elles s'attendaient
+à tout moment à quelque indiscrétion de la part de leurs
+bijoux; mais l'aventure du chapitre suivant acheva de les troubler.</p>
+
+<p>Lorsque le cercle s'était séparé, Mangogul avait donné la
+main à la favorite, et l'avait remise dans son appartement. Il
+s'en manquait beaucoup qu'elle eût cet air vif et enjoué, qui ne
+l'abandonnait guère. Elle avait perdu considérablement au jeu,
+et l'effet du terrible anneau l'avait jetée dans une rêverie dont
+elle n'était pas encore bien revenue. Elle connaissait la curiosité
+du sultan, et elle ne comptait pas assez sur les promesses d'un
+homme moins amoureux que despotique, pour être libre de toute
+inquiétude.</p>
+
+<p>«Qu'avez-vous, délices de mon âme? lui dit Mangogul; je
+vous trouve rêveuse.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai joué, lui répondit Mirzoza, d'un guignon qui n'a point
+d'exemple; j'ai perdu la possibilité: j'avais douze tableaux; je ne
+crois pas qu'ils aient marqué trois fois.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est désolant, répondit Mangogul: mais que pensez-vous
+de mon secret?</p>
+
+<p>&mdash;Prince, lui dit la favorite, je persiste à le tenir pour diabolique;
+il vous amusera sans doute; mais cet amusement aura
+des suites funestes. Vous allez jeter le trouble dans toutes les
+maisons, détromper des maris, désespérer des amants, perdre
+des femmes, déshonorer des filles, et faire cent autres vacarmes.
+Ah! prince, je vous conjure...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! jour de Dieu, dit Mangogul, vous moralisez comme
+Nicole! je voudrais bien savoir à propos de quoi l'intérêt de votre
+prochain vous touche aujourd'hui si vivement. Non, madame,
+non; je conserverai mon anneau. Et que m'importent à moi ces
+maris détrompés, ces amants désespérés, ces femmes perdues,
+ces filles déshonorées, pourvu que je m'amuse? Suis-je donc
+sultan pour rien<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>? A demain, madame; il faut espérer que les
+scènes qui suivront seront plus comiques que la première, et
+qu'insensiblement vous y prendrez goût.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Ce n'est certainement pas ce passage que La Harpe pouvait traiter de «basse
+adulation.»</p></div>
+
+<p>&mdash;Je n'en crois rien, seigneur, reprit Mirzoza.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je vous réponds que vous trouverez des bijoux plaisants,
+et si plaisants, que vous ne pourrez vous défendre de leur
+donner audience. Et où en seriez-vous donc, si je vous les députais
+en qualité d'ambassadeurs? Je vous sauverai, si vous voulez,
+l'ennui de leurs harangues; mais pour le récit de leurs aventures,
+vous l'entendrez de leur bouche ou de la mienne. C'est
+une chose décidée; je n'en peux rien rabattre; prenez sur vous
+de vous familiariser avec ces nouveaux discoureurs.»</p>
+
+<p>A ces mots, il l'embrassa, et passa dans son cabinet, réfléchissant
+sur l'épreuve qu'il venait de faire, et remerciant dévotieusement
+le génie Cucufa.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h2>
+
+<h3>SECOND ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>LES AUTELS.</h3>
+
+
+<p>Il y avait pour le lendemain un petit souper chez Mirzoza.
+Les personnes nommées s'assemblèrent de bonne heure dans
+son appartement. Avant le prodige de la veille, on s'y rendait
+par goût; ce soir, on n'y vint que par bienséance: toutes les
+femmes eurent un air contraint et ne parlèrent qu'en monosyllabes;
+elles étaient aux aguets, et s'attendaient à tout moment
+que quelque bijou se mêlerait de la conversation. Malgré la
+démangeaison qu'elles avaient de mettre sur le tapis la mésaventure
+d'Alcine, aucune n'osa prendre sur soi d'en entamer le
+propos; ce n'est pas qu'on fût retenu par sa présence; quoique
+comprise dans la liste du souper, elle ne parut point; on devina
+qu'elle avait la migraine. Cependant, soit qu'on redoutât moins
+le danger, parce que de toute la journée on n'avait entendu
+parler que des bouches, soit qu'on feignît de s'enhardir, la conversation,
+qui languissait, s'anima; les femmes les plus suspectes
+composèrent leur maintien, jouèrent l'assurance; et Mirzoza
+demanda au courtisan Zégris, s'il n'y avait rien d'intéressant.</p>
+
+<p>«Madame, répondit Zégris, on vous avait fait part du prochain
+mariage de l'aga Chazour avec la jeune Sibérine; je vous
+annonce que tout est rompu.</p>
+
+<p>&mdash;A quel propos? interrompit la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;A propos d'une voix étrange, continua Zégris, que Chazour
+dit avoir entendue à la toilette de sa princesse; depuis hier, la
+cour du sultan est pleine de gens qui vont prêtant l'oreille,
+dans l'espérance de surprendre, je ne sais comment, des aveux
+qu'assurément on n'a nulle envie de leur faire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela est fou, répliqua la favorite: le malheur d'Alcine,
+si c'en est un, n'est rien moins qu'avéré; on n'a point encore
+approfondi...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, interrompit Zelmaïde, je l'ai entendu très-distinctement;
+elle a parlé sans ouvrir la bouche; les faits ont été
+bien articulés; et il n'était pas trop difficile de deviner d'où
+partait ce son extraordinaire. Je vous avoue que j'en serais
+morte à sa place.</p>
+
+<p>&mdash;Morte! reprit Zégris; on survit à d'autres accidents.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, s'écria Zelmaïde, en est-il un plus terrible que
+l'indiscrétion d'un bijou? il n'y a donc plus de milieu. Il faut
+ou renoncer à la galanterie, ou se résoudre à passer pour
+galante.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Mirzoza, l'alternative est cruelle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, non, reprit une autre; vous verrez que
+les femmes prendront leur parti. On laissera parler les bijoux tant
+qu'ils voudront, et l'on ira son train sans s'embarrasser du
+qu'en dira-t-on. Et qu'importe, après tout, que ce soit le bijou
+d'une femme ou son amant qui soit indiscret? en sait-on moins
+les choses?</p>
+
+<p>&mdash;Tout bien considéré, continua une troisième, si les aventures
+d'une femme doivent être divulguées, il vaut mieux que
+ce soit par son bijou que par son amant.</p>
+
+<p>&mdash;L'idée est singulière, dit la favorite...</p>
+
+<p>&mdash;Et vraie, reprit celle qui l'avait hasardée; car prenez
+garde que pour l'ordinaire un amant est mécontent, avant que
+de devenir indiscret, et dès lors tenté de se venger en outrant
+les choses: au lieu qu'un bijou parle sans passion, et n'ajoute
+rien à la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, reprit Zelmaïde, je ne suis point de cet avis;
+c'est moins ici l'importance des dépositions qui perd le coupable,
+que la force du témoignage. Un amant qui déshonore par
+ses discours l'autel sur lequel il a sacrifié, est une espèce
+d'impie qui ne mérite aucune croyance: mais si l'autel élève la
+voix, que répondre?</p>
+
+<p>&mdash;Que l'autel ne sait ce qu'il dit,» répliqua la seconde.</p>
+
+<p>Monima rompit le silence qu'elle avait gardé jusque-là,
+pour dire d'un ton traîné et d'un air nonchalant: «Ah! que
+mon autel, puisque autel y a, parle ou se taise, je ne crains rien
+de ses discours.»</p>
+
+<p>Mangogul entrait à l'instant, et les dernières paroles de
+Monima ne lui échappèrent point. Il tourna sa bague sur elle, et
+l'on entendit son bijou s'écrier: «N'en croyez rien; elle
+ment.» Ses voisines s'entre-regardant, se demandèrent à qui
+appartenait le bijou qui venait de répondre.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas le mien, dit Zelmaïde.</p>
+
+<p>&mdash;Ni le mien, dit une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Ni le mien, dit Monima.</p>
+
+<p>&mdash;Ni le mien,» dit le sultan.</p>
+
+<p>Chacune, et la favorite comme les autres, se tint sur la
+négative.</p>
+
+<p>Le sultan profitant de cette incertitude, et s'adressant aux
+dames: «Vous avez donc des autels? leur dit-il; eh bien!
+comment sont-ils fêtés?» Tout en parlant, il tourna successivement,
+mais avec promptitude, sa bague sur toutes les femmes,
+à l'exception de Mirzoza; et chaque bijou répondant à son tour,
+on entendit sur différents tons: «Je suis fréquenté, délabré,
+délaissé, parfumé, fatigué, mal servi, ennuyé, etc.» Tous dirent
+leur mot, mais si brusquement, qu'on n'en put faire au juste
+l'application. Leur jargon, tantôt sourd et tantôt glapissant,
+accompagné des éclats de rire de Mangogul et de ses courtisans,
+fit un bruit d'une espèce nouvelle. Les femmes convinrent,
+avec un air très-sérieux, que cela était fort plaisant. «Comment,
+dit le sultan; mais nous sommes trop heureux que les
+bijoux veuillent bien parler notre langue, et faire la moitié des
+frais de la conversation. La société ne peut que gagner infiniment
+à cette duplication d'organes. Nous parlerons aussi peut-être,
+nous autres hommes, par ailleurs que par la bouche. Que
+sait-on? ce qui s'accorde si bien avec les bijoux, pourrait être
+destiné à les interroger et à leur répondre: cependant mon
+anatomiste pense autrement.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h2>
+
+<h3>TROISIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>LE PETIT SOUPER.</h3>
+
+
+<p>On servit, on soupa, on s'amusa d'abord aux dépens de
+Monima: toutes les femmes accusaient unanimement son bijou
+d'avoir parlé le premier; et elle aurait succombé sous cette
+ligue, si le sultan n'eût pris sa défense.</p>
+
+<p>«Je ne prétends point, disait-il, que Monima soit moins
+galante que Zelmaïde, mais je crois son bijou plus discret.
+D'ailleurs, lorsque la bouche et le bijou d'une femme se contredisent,
+lequel croire?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, répondit un courtisan, j'ignore ce que les
+bijoux diront par la suite; mais jusqu'à présent ils ne se
+sont expliqués que sur un chapitre qui leur est très-familier.
+Tant qu'ils auront la prudence de ne parler que de ce qu'ils
+entendent, je les croirai comme des oracles.</p>
+
+<p>&mdash;On pourrait, dit Mirzoza, en consulter de plus sûrs.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprit Mangogul, quel intérêt auraient ceux-ci
+de déguiser la vérité? Il n'y aurait qu'une chimère d'honneur
+qui pût les y porter; mais un bijou n'a point de ces chimères:
+ce n'est pas là le lieu des préjugés.</p>
+
+<p>&mdash;Une chimère d'honneur! dit Mirzoza; des préjugés! si
+Votre Hautesse était exposée aux mêmes inconvénients que
+nous, elle sentirait que ce qui intéresse la vertu n'est rien
+moins que chimérique.»</p>
+
+<p>Toutes les dames, enhardies par la réponse de la sultane,
+soutinrent qu'il était superflu de les mettre à de certaines
+épreuves; et Mangogul qu'au moins ces épreuves
+étaient presque toujours dangereuses.</p>
+
+<p>Ces propos conduisirent au vin de Champagne; on s'y livra,
+on se mit en pointe; et les bijoux s'échauffèrent: c'était l'instant
+où Mangogul s'était proposé de recommencer ses malices.
+Il tourna sa bague sur une jeune femme fort enjouée, assise
+assez proche de lui et placée en face de son époux; et l'on entendit
+s'élever de dessous la table un bruit plaintif, une voix
+faible et languissante qui disait:</p>
+
+<p>«Ah! que je suis harassé! je n'en puis plus, je suis sur
+les dents.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, de par la Pagode Pongo Sabiam, s'écria Husseim,
+le bijou de ma femme parle; et que peut-il dire?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons entendre, répondit le sultan...</p>
+
+<p>&mdash;Prince, vous me permettrez de n'être pas du nombre
+de ses auditeurs, répliqua Husseim; et s'il lui échappait quelques
+sottises, Votre Hautesse pense-t-elle?...</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que vous êtes fou, répondit le sultan, de vous
+alarmer pour le caquet d'un bijou: ne sait-on pas une bonne
+partie de ce qu'il pourra dire, et ne devine-t-on pas le reste?
+Asseyez-vous donc, et tâchez de vous amuser.»</p>
+
+<p>Husseim s'assit, et le bijou de sa femme se mit à jaser
+comme une pie.</p>
+
+<p>«Aurai-je toujours ce grand flandrin de Valanto? s'écria-t-il,
+j'en ai vu qui finissaient, mais celui-ci...»</p>
+
+<p>A ces mots, Husseim se leva comme un furieux, se saisit
+d'un couteau, s'élança à l'autre bord de la table, et perçait le
+sein de sa femme si ses voisins ne l'eussent retenu.</p>
+
+<p>«Husseim, lui dit le sultan, vous faites trop de bruit; on
+n'entend rien. Ne dirait-on pas que le bijou de votre femme
+soit le seul qui n'ait pas le sens commun? Et où en seraient
+ces dames si leurs maris étaient de votre humeur? Comment,
+vous voilà désespéré pour une misérable petite aventure d'un
+Valanto, qui ne finissait pas! Remettez-vous à votre place,
+prenez votre parti en galant homme, songez à vous observer,
+et à ne pas manquer une seconde fois à un prince qui vous
+admet à ses plaisirs.»</p>
+
+<p>Tandis qu'Husseim, dissimulant sa rage, s'appuyait sur le
+dos d'une chaise, les yeux fermés et la main appliquée sur le
+front, le sultan tournait subitement son anneau, et le bijou continuait:
+«Je m'accommoderais assez du jeune page de Valanto;
+mais je ne sais quand il commencera. En attendant que l'un
+commence et que l'autre finisse, je prends patience avec le bramine
+Egon. Il est hideux, il faut en convenir; mais son talent
+est de finir et de recommencer. Oh, qu'un bramine est un
+grand homme!»</p>
+
+<p>Le bijou en était à cette exclamation, lorsqu'Husseim rougit
+de s'affliger pour une femme qui n'en valait pas la peine, et se
+mit à rire comme le reste de la compagnie; mais il la gardait
+bonne à son épouse. Le souper fini, chacun reprit la route de
+son hôtel, excepté Husseim, qui conduisit sa femme dans une
+maison de filles voilées, et l'y enferma. Mangogul, instruit de
+sa disgrâce, la visita. Il trouva toute la maison occupée à la
+consoler, mais plus encore à lui tirer le sujet de son exil.</p>
+
+<p>«C'est pour une vétille, leur disait-elle, que je suis ici. Hier
+à souper chez le sultan, on avait fouetté le champagne, sablé le
+tokai; on ne savait plus guère ce qu'on disait, lorsque mon
+bijou s'est avisé de babiller. Je ne sais quels ont été ses propos;
+mais mon époux en a pris de l'humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, madame, il a tort, lui répondaient les nonnains;
+on ne se fâche point ainsi pour des bagatelles...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, votre bijou a parlé! Mais parle-t-il encore?
+Ah! que nous serions charmées de l'entendre! Il ne peut
+s'exprimer qu'avec esprit et grâce.»</p>
+
+<p>Elles furent satisfaites, car le sultan tourna son anneau sur
+la pauvre recluse, et son bijou les remercia de leurs politesses,
+leur protestant, au demeurant, que, quelque charmé qu'il fût de
+leur compagnie, il s'accommoderait mieux de celle d'un bramine.</p>
+
+<p>Le sultan profita de l'occasion pour apprendre quelques particularités
+de la vie de ces filles. Sa bague interrogea le bijou
+d'une jeune recluse nommée Cléanthis; et le bijou prétendu
+virginal confessa deux jardiniers, un bramine et trois cavaliers;
+et raconta comme quoi, à l'aide d'une médecine et de deux saignées,
+elle avait évité de donner du scandale. Zéphirine avoua,
+par l'organe de son bijou, qu'elle devait au petit commissionnaire
+de la maison le titre honorable de mère. Mais une chose
+qui étonna le sultan, c'est que quoique ces bijoux séquestrés
+s'expliquassent en termes fort indécents, les vierges à qui ils
+appartenaient les écoutaient sans rougir; ce qui lui fit conjecturer
+que, si l'on manquait d'exercice dans ces retraites, on y
+avait en revanche beaucoup de spéculation.</p>
+
+<p>Pour s'en éclaircir, il tourna son anneau sur une novice de
+quinze à seize ans. «Flora, répondit son bijou, a lorgné plus
+d'une fois à travers la grille un jeune officier. Je suis sûr
+qu'elle avait du goût pour lui: son petit doigt me l'a dit.»
+Mal en prit à Flora. Les anciennes la condamnèrent à deux mois
+de prière et de discipline; et ordonnèrent des prières pour que
+les bijoux de la communauté demeurassent muets.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h2>
+
+<h3>ÉTAT DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES DE BANZA.</h3>
+
+
+<p>Mangogul avait à peine abandonné les recluses entre lesquelles
+je l'avais laissé, qu'il se répandit à Banza que toutes les
+filles de la congrégation du coccix de Brama parlaient par le
+bijou. Ce bruit, que le procédé violent d'Husseim accréditait,
+piqua la curiosité des savants. Le phénomène fut constaté; et
+les esprits forts commencèrent à chercher dans les propriétés
+de la matière l'explication d'un fait qu'ils avaient d'abord traité
+d'impossible. Le caquet des bijoux produisit une infinité d'excellents
+ouvrages; et ce sujet important enfla les recueils des
+académies de plusieurs mémoires qu'on peut regarder comme
+les derniers efforts de l'esprit humain.</p>
+
+<p>Pour former et perpétuer celle des sciences de Banza, on
+avait appelé, et l'on appelait sans cesse ce qu'il y avait d'hommes
+éclairés dans le Congo, le Monoémugi<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, le Béléguanze et les
+royaumes circonvoisins. Elle embrassait, sous différents titres,
+toutes les personnes distinguées dans l'histoire naturelle, la
+physique, les mathématiques, et la plupart de celles qui promettaient
+de s'y distinguer un jour. Cet essaim d'abeilles infatigables
+travaillait sans relâche à la recherche de la vérité; et,
+chaque année, le public recueillait, dans un volume rempli de
+découvertes, les fruits de leurs travaux.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Dans les cartes du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, le Monoémugi est un royaume situé au nord-est
+du Congo. Il répond, ici, à l'Allemagne du Nord et parfois à l'Angleterre.</p></div>
+
+<p>Elle était alors divisée en deux factions, l'une composée des
+vorticoses, et l'autre des attractionnaires. Olibri, habile géomètre
+et grand physicien, fonda la secte des vorticoses<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. Circino, habile
+physicien et grand géomètre, fut le premier attractionnaire<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.
+Olibri et Circino se proposèrent l'un et l'autre d'expliquer la
+nature. Les principes d'Olibri ont au premier coup d'&oelig;il une
+simplicité qui séduit: ils satisfont en gros aux principaux phénomènes;
+mais ils se démentent dans les détails. Quant à Circino,
+il semble partir d'une absurdité: mais il n'y a que le
+premier pas qui lui coûte. Les détails minutieux qui ruinent le
+système d'Olibri affermissent le sien. Il suit une route obscure à
+l'entrée, mais qui s'éclaire à mesure qu'on avance. Celle, au
+contraire, d'Olibri, claire à l'entrée, va toujours en s'obscurcissant.
+La philosophie de celui-ci demande moins d'étude que
+d'intelligence. On ne peut être disciple de l'autre, sans avoir
+beaucoup d'intelligence et d'étude. On entre sans préparation
+dans l'école d'Olibri; tout le monde en a la clef. Celle de Circino
+n'est ouverte qu'aux premiers géomètres. Les tourbillons
+d'Olibri sont à la portée de tous les esprits. Les forces centrales
+de Circino ne sont faites que pour les algébristes du premier
+ordre. Il y aura donc toujours cent vorticoses contre un attractionnaire;
+et un attractionnaire vaudra toujours cent vorticoses.
+Tel était aussi l'état de l'académie des sciences de Banza, lorsqu'elle
+agita la matière des bijoux indiscrets.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Partisans du système des tourbillons de Descartes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> On sait que le système de Newton est fondé sur le principe de l'attraction des
+corps célestes.</p></div>
+
+<p>Ce phénomène donnait peu de prise; il échappait à l'attraction:
+la matière subtile n'y venait guère. Le directeur avait
+beau sommer ceux qui avaient quelques idées de les communiquer,
+un silence profond régnait dans l'assemblée. Enfin le
+vorticose Persiflo, dont on avait des traités sur une infinité de
+sujets qu'il n'avait point entendus, se leva, et dit: «Le fait,
+messieurs, pourrait bien tenir au système du monde: je le soupçonnerais
+d'avoir en gros la même cause que les marées. En effet,
+remarquez que nous sommes aujourd'hui dans la pleine lune de
+l'équinoxe; mais, avant que de compter sur ma conjecture, il
+faut entendre ce que les bijoux diront le mois prochain.»</p>
+
+<p>On haussa les épaules. On n'osa pas lui représenter qu'il
+raisonnait comme un bijou; mais, comme il a de la pénétration,
+il s'aperçut tout d'un coup qu'on le pensait.</p>
+
+<p>L'attractionnaire Réciproco prit la parole, et ajouta: «Messieurs,
+j'ai des tables déduites d'une théorie sur la hauteur
+des marées dans tous les ports du royaume. Il est vrai que les
+observations donnent un peu le démenti à mes calculs; mais
+j'espère que cet inconvénient sera réparé par l'utilité qu'on
+en tirera si le caquet des bijoux continue de cadrer avec les
+phénomènes du flux et reflux.»</p>
+
+<p>Un troisième se leva, s'approcha de la planche, traça sa
+figure et dit: «Soit un bijou A B, etc...»</p>
+
+<p>Ici, l'ignorance des traducteurs nous a frustrés d'une démonstration
+que l'auteur africain nous avait conservée sans doute.
+A la suite d'une lacune de deux pages ou environ, on lit: Le raisonnement
+de Réciproco parut démonstratif; et l'on convint, sur
+les essais qu'on avait faits de sa dialectique, qu'il parviendrait
+un jour à déduire que les femmes doivent parler aujourd'hui
+par le bijou de ce qu'elles ont entendu de tout temps par l'oreille.</p>
+
+<p>Le docteur Orcotome<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>, de la tribu des anatomistes, dit ensuite:
+«Messieurs, j'estime qu'il serait plus à propos d'abandonner
+un phénomène, que d'en chercher la cause dans des
+hypothèses en l'air. Quant à moi, je me serais tu, si je n'avais
+eu que des conjectures futiles à vous proposer; mais j'ai examiné,
+étudié, réfléchi. J'ai vu des bijoux dans le paroxysme; et je
+suis parvenu, à l'aide de la connaissance des parties et de l'expérience,
+à m'assurer que celle que nous appelons en grec le
+<i>delphus</i>, a toutes les propriétés de la trachée, et qu'il y a des
+sujets qui peuvent parler aussi bien par le bijou que par la
+bouche. Oui, messieurs, le <i>delphus</i> est un instrument à corde
+et à vent, mais beaucoup plus à corde qu'à vent. L'air extérieur
+qui s'y porte fait proprement l'office d'un archet sur les
+fibres tendineuses des ailes que j'appellerai rubans ou cordes
+vocales. C'est la douce collision de cet air et des cordes vocales
+qui les oblige à frémir; et c'est par leurs vibrations plus ou
+moins promptes qu'elles rendent différents sons. La personne
+modifie ces sons à discrétion, parle, et pourrait même chanter.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> La Mettrie, dans le <i>Supplément à l'Ouvrage de Pénélope</i> ou <i>Machiavel en
+médecine</i> (1750), donne le même nom à Ferrein, auteur d'un système sur le mécanisme
+de la voix.</p></div>
+
+<p>«Comme il n'y a que deux rubans ou cordes vocales, et
+qu'elles sont sensiblement de la même longueur, on me demandera
+sans doute comment elles suffisent pour donner la multitude
+des tons graves et aigus, forts et faibles, dont la voix
+humaine est capable. Je réponds, en suivant la comparaison de
+cet organe aux instruments de musique, que leur allongement
+et accourcissement suffisent pour produire ces effets.</p>
+
+<p>«Que ces parties soient capables de distension et de contraction,
+c'est ce qu'il est inutile de démontrer dans une
+assemblée de savants de votre ordre; mais qu'en conséquence
+de cette distension et contraction, le <i>delphus</i> puisse rendre des
+sons plus ou moins aigus, en un mot, toutes les inflexions de
+la voix et les tons du chant, c'est un fait que je me flatte de
+mettre hors de doute. C'est à l'expérience que j'en appellerai.
+Oui, messieurs, je m'engage à faire raisonner, parler, et même
+chanter devant vous, et <i>delphus</i> et bijoux.»</p>
+
+<p>Ainsi harangua Orcotome, ne se promettant pas moins que
+d'élever les bijoux au niveau des trachées d'un de ses confrères,
+dont la jalousie avait attaqué vainement les succès.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X,</h2>
+
+<h3>MOINS SAVANT ET MOINS ENNUYEUX QUE LE PRÉCÉDENT.</h3>
+
+<h3>SUITE DE LA SÉANCE ACADÉMIQUE.</h3>
+
+
+<p>Il parut, aux difficultés qu'on proposa à Orcotome, en attendant
+ses expériences, qu'on trouvait ses idées moins solides
+qu'ingénieuses. «Si les bijoux ont la faculté naturelle de parler,
+pourquoi, lui dit-on, ont-ils tant attendu pour en faire
+usage? S'il était de la bonté de Brama, à qui il a plu d'inspirer
+aux femmes un si violent désir de parler, de doubler en elles
+les organes de la parole, il est bien étrange qu'elles aient ignoré
+ou négligé si longtemps ce don précieux de la nature. Pourquoi
+le même bijou n'a-t-il parlé qu'une fois? pourquoi n'ont-ils
+parlé tous que sur la même matière? Par quel mécanisme se
+fait-il qu'une des bouches se tait forcément, tandis que l'autre
+parle? D'ailleurs, ajoutait-on, à juger du caquet des bijoux par
+les circonstances dans lesquelles la plupart d'entre eux ont
+parlé, et par les choses qu'ils ont dites, il y a tout lieu de
+croire qu'il est involontaire, et que ces parties auraient continué
+d'être muettes, s'il eût été dans la puissance de celles qui
+les portaient de leur imposer silence.»</p>
+
+<p>Orcotome se mit en devoir de satisfaire à ces objections, et
+soutint que les bijoux ont parlé de tout temps; mais si bas, que
+ce qu'ils disaient était quelquefois à peine entendu, même de
+celles à qui ils appartenaient; qu'il n'est pas étonnant qu'ils
+aient haussé le ton de nos jours, qu'on a poussé la liberté de la
+conversation au point qu'on peut, sans impudence et sans indiscrétion,
+s'entretenir des choses qui leur sont le plus familières;
+que, s'ils n'ont parlé haut qu'une fois, il ne faut pas en conclure
+que cette fois sera la seule; qu'il y a bien de la différence
+entre être muet et garder le silence; que, s'ils n'ont tous parlé
+que de la même matière, c'est qu'apparemment c'est la seule
+dont ils aient des idées; que ceux qui n'ont point encore parlé
+parleront; que s'ils se taisent, c'est qu'ils n'ont rien à dire, ou
+qu'ils sont mal conformés, ou qu'ils manquent d'idées ou de
+termes.</p>
+
+<p>«En un mot, continua-t-il, prétendre qu'il était de la bonté
+de Brama d'accorder aux femmes le moyen de satisfaire le
+désir violent qu'elles ont de parler, en multipliant en elles les
+organes de la parole, c'est convenir que, si ce bienfait entraînait
+à sa suite des inconvénients, il était de sa sagesse de les
+prévenir; et c'est ce qu'il a fait, en contraignant une des
+bouches à garder le silence, tandis que l'autre parle. Il n'est
+déjà que trop incommode pour nous que les femmes changent
+d'avis d'un instant à l'autre: qu'eût-ce donc été, si Brama
+leur eût laissé la facilité d'être de deux sentiments contradictoires
+en même temps? D'ailleurs, il n'a été donné de parler
+que pour se faire entendre: or, comment les femmes qui ont
+bien de la peine à s'entendre avec une seule bouche, se seraient-elles
+entendues en parlant avec deux?»</p>
+
+<p>Orcotome venait de répondre à beaucoup de choses; mais il
+croyait avoir satisfait à tout; il se trompait. On le pressa, et il
+était prêt à succomber, lorsque le physicien Cimonaze le secourut.
+Alors la dispute devint tumultueuse: on s'écarta de la
+question, on se perdit, on revint, on se perdit encore, on s'aigrit,
+on cria, on passa des cris aux injures, et la séance académique
+finit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h2>
+
+<h3>QUATRIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>L'ÉCHO.</h3>
+
+
+<p>Tandis que le caquet des bijoux occupait l'académie, il
+devint dans les cercles la nouvelle du jour, et la matière du
+lendemain et de plusieurs autres jours: c'était un texte inépuisable.
+Aux faits véritables on en ajoutait de faux; tout passait:
+le prodige avait rendu tout croyable. On vécut dans les
+conversations plus de six mois là-dessus.</p>
+
+<p>Le sultan n'avait éprouvé que trois fois son anneau; cependant
+on débita dans un cercle de dames qui avaient le tabouret
+chez la Manimonbanda, le discours du bijou d'une présidente
+puis celui d'une marquise: ensuite on révéla les pieux secrets
+d'une dévote; enfin ceux de bien des femmes qui n'étaient pas
+là; et Dieu sait les propos qu'on fit tenir à leurs bijoux: les gravelures
+n'y furent pas épargnées; des faits on en vint aux réflexions.</p>
+
+<p>«Il faut avouer, dit une des dames, que ce sortilége (car
+c'en est un jeté sur les bijoux) nous tient dans un état cruel.
+Comment! être toujours en appréhension d'entendre sortir de
+soi une voix impertinente!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, lui répondit une autre, cette frayeur nous
+étonne de votre part: quand un bijou n'a rien de ridicule à
+dire, qu'importe qu'il se taise ou qu'il parle?</p>
+
+<p>&mdash;Il importe tant, reprit la première, que je donnerais sans
+regret la moitié de mes pierreries pour être assurée que le
+mien se taira.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, lui répliqua la seconde, il faut avoir de bonnes
+raisons de ménager les gens, pour acheter si cher leur discrétion.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas de meilleures qu'une autre, repartit
+Céphise; cependant je ne m'en dédis pas. Vingt mille écus
+pour être tranquille, ce n'est pas trop; car je vous dirai
+franchement que je ne suis pas plus sûre de mon bijou que
+de ma bouche: or il m'est échappé bien des sottises en ma
+vie. J'entends tous les jours tant d'aventures incroyables dévoilées,
+attestées, détaillées par des bijoux, qu'en en retranchant
+les trois quarts, le reste suffirait pour déshonorer. Si le mien
+était seulement la moitié aussi menteur que tous ceux-là, je
+serais perdue. N'était-ce donc pas assez que notre conduite fût
+en la puissance de nos bijoux, sans que notre réputation dépendît
+encore de leurs discours?</p>
+
+<p>&mdash;Quant à moi, répondit vivement Ismène, sans m'embarquer
+dans des raisonnements sans fin, je laisse aller les choses
+leur train. Si c'est Brama qui fait parler les bijoux, comme
+mon bramine me l'a prouvé, il ne souffrira point qu'ils mentent:
+il y aurait de l'impiété à assurer le contraire. Mon bijou
+peut donc parler quand et tant qu'il voudra: que dira-t-il,
+après tout?»</p>
+
+<p>On entendit alors une voix sourde qui semblait sortir de
+dessous terre, et qui répondit comme par écho: «Bien des
+choses.» Ismène ne s'imaginant point d'où venait la réponse,
+s'emporta, apostropha ses voisines, et fit durer l'amusement du
+cercle. Le sultan, ravi de ce qu'elle prenait le change, quitta
+son ministre, avec qui il conférait à l'écart, s'approcha d'elle,
+et lui dit: «Prenez garde, madame, que vous n'ayez admis
+autrefois dans votre confidence quelqu'une de ces dames, et que
+leurs bijoux n'aient la malice de rappeler des histoires dont le
+vôtre aurait perdu le souvenir.»</p>
+
+<p>En même temps, tournant et retournant sa bague à propos,
+Mangogul établit entre la dame et son bijou, un dialogue assez
+singulier. Ismène, qui avait toujours assez bien mené ses petites
+affaires, et qui n'avait jamais eu de confidentes, répondit au
+sultan que tout l'art des médisants serait ici superflu.</p>
+
+<p>«Peut-être, répondit la voix inconnue.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! peut-être? reprit Ismène piquée de ce doute
+injurieux. Qu'aurais-je à craindre d'eux?...</p>
+
+<p>&mdash;Tout, s'ils en savaient autant que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et que savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Bien des choses, vous dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Bien des choses, cela annonce beaucoup, et ne signifie
+rien. Pourriez-vous en détailler quelques-unes?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans quel genre encore? Ai-je eu des affaires de
+c&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Des intrigues? des aventures?</p>
+
+<p>&mdash;Tout justement.</p>
+
+<p>&mdash;Et avec qui, s'il vous plaît? avec des petits-maîtres, des
+militaires, des sénateurs?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Des comédiens?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez que ce sera avec mes pages, mes laquais,
+mon directeur, ou l'aumônier de mon mari.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'imposteur, vous voilà donc à bout?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, je ne vois plus personne avec qui l'on puisse
+avoir des aventures. Est-ce avant, est-ce après mon mariage?
+répondez donc, impertinent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, trêve d'invectives, s'il vous plaît; ne
+forcez point le meilleur de vos amis à quelques mauvais procédés.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, mon cher; dites, dites tout; j'estime aussi peu
+vos services, que je crains peu votre indiscrétion: expliquez-vous,
+je vous le permets; je vous en somme.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi me réduisez-vous, Ismène? ajouta le bijou, en
+poussant un profond soupir.</p>
+
+<p>&mdash;A rendre justice à la vertu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vertueuse Ismène, ne vous souvient-il plus du
+jeune Osmin, du sangiac<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> Zégris, de votre maître de danse
+Alaziel, de votre maître de musique Almoura?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Nom générique des provinces et des gouverneurs de ces provinces en Turquie.</p></div>
+
+<p>&mdash;Ah, quelle horreur! s'écria Ismène; j'avais une mère
+trop vigilante, pour m'exposer à de pareils désordres; et mon
+mari, s'il était ici, attesterait qu'il m'a trouvée telle qu'il me
+désirait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui, reprit le bijou, grâce au secret d'Alcine<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>, votre
+intime.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Voir plus haut, p. 151.</p></div>
+
+<p>&mdash;Cela est d'un ridicule si extravagant et si grossier,
+répondit Ismène, qu'on est dispensée de le repousser. Je ne sais,
+continua-t-elle, quel est le bijou de ces dames qui se prétend
+si bien instruit de mes affaires, mais il vient de raconter des
+choses dont le mien ignore jusqu'au premier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui répondit Céphise, je puis vous assurer que
+le mien s'est contenté d'écouter.»</p>
+
+<p>Les autres femmes en dirent autant, et l'on se mit au jeu,
+sans connaître précisément l'interlocuteur de la conversation
+que je viens de rapporter.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h2>
+
+<h3>CINQUIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>LE JEU.</h3>
+
+
+<p>La plupart des femmes qui faisaient la partie de la Manimonbanda
+jouaient avec acharnement; et il ne fallait point avoir la
+sagacité de Mangogul pour s'en apercevoir. La passion du jeu
+est une des moins dissimulées; elle se manifeste, soit dans le
+gain, soit dans la perte, par des symptômes frappants. «Mais
+d'où leur vient cette fureur? se disait-il en lui-même; comment
+peuvent-elles se résoudre à passer les nuits autour d'une table
+de pharaon, à trembler dans l'attente d'un as ou d'un sept?
+cette frénésie altère leur santé et leur beauté, quand elles en
+ont, sans compter les désordres où je suis sûr qu'elle les précipite.»</p>
+
+<p>«J'aurais bien envie, dit-il tout bas à Mirzoza, de faire ici
+un coup de ma tête.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est ce beau coup de tête que vous méditez? lui
+demanda la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait, lui répondit Mangogul, de tourner mon anneau
+sur la plus effrénée de ces brelandières, de questionner son
+bijou, de transmettre par cet organe un bon avis à tous ces
+maris imbéciles qui laissent risquer à leurs femmes l'honneur
+et la fortune de leur maison sur une carte ou sur un dé.</p>
+
+<p>&mdash;Je goûte fort cette idée, lui répliqua Mirzoza; mais sachez,
+prince, que la Manimonbanda vient de jurer par ses pagodes,
+qu'il n'y aurait plus de cercle chez elle, si elle se trouvait encore
+une fois exposée à l'impudence des Engastrimuthes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous dit, délices de mon âme? interrompit
+le sultan.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit, lui répondit la favorite, le nom que la pudique
+Manimonbanda donne à toutes celles dont les bijoux savent
+parler.</p>
+
+<p>&mdash;Il est de l'invention de son sot de bramine, qui se pique
+de savoir le grec et d'ignorer le congeois, répliqua le sultan;
+cependant, n'en déplaise à la Manimonbanda et à son chapelain,
+je désirerais interroger le bijou de Manille; et il serait à propos
+que l'interrogatoire se fît ici pour l'édification du prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, si vous m'en croyez, dit Mirzoza, vous épargnerez
+ce désagrément à la grande sultane: vous le pouvez sans que
+votre curiosité ni la mienne y perdent. Que ne vous présentez-vous
+chez Manille?</p>
+
+<p>&mdash;J'irai, puisque vous le voulez, dit Mangogul.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à quelle heure? lui demanda la sultane.</p>
+
+<p>&mdash;Sur le minuit, répondit le sultan.</p>
+
+<p>&mdash;A minuit, elle joue, dit la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai donc jusqu'à deux heures, répondit Mangogul.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, vous n'y pensez pas, répliqua Mirzoza; c'est la
+plus belle heure du jour pour les joueuses. Si Votre Hautesse
+m'en croit, elle prendra Manille dans son premier somme, entre
+sept et huit.»</p>
+
+<p>Mangogul suivit le conseil de Mirzoza et visita Manille sur
+les sept heures. Ses femmes allaient la mettre au lit. Il jugea, à
+la tristesse qui régnait sur son visage, qu'elle avait joué de malheur:
+elle allait, venait, s'arrêtait, levait les yeux au ciel, frappait
+du pied, s'appuyait les poings sur les yeux et marmottait
+entre ses dents quelque chose que le sultan ne put entendre. Ses
+femmes, qui la déshabillaient, suivaient en tremblant tous ses
+mouvements; et si elles parvinrent à la coucher, ce ne fut pas
+sans avoir essuyé des brusqueries et même pis. Voilà donc
+Manille au lit, n'ayant fait pour toute prière du soir que quelques
+imprécations contre un maudit as venu sept fois de suite
+en perte. Elle eut à peine les yeux fermés, que Mangogul tourna
+sa bague sur elle. A l'instant son bijou s'écria douloureusement:
+«Pour le coup, je suis repic et capot.» Le sultan sourit
+de ce que chez Manille tout parlait jeu, jusqu'à son bijou.
+«Non, continua le bijou, je ne jouerai jamais contre Abidul; il
+ne sait que tricher. Qu'on ne me parle plus de Darès; on risque
+avec lui des coups de malheur. Ismal est assez beau joueur;
+mais ne l'a pas qui veut. C'était un trésor que Mazulim, avant
+que d'avoir passé par les mains de Crissa. Je ne connais point de
+joueur plus capricieux que Zulmis. Rica l'est moins; mais le
+pauvre garçon est à sec. Que faire de Lazuli? la plus jolie
+femme de Banza ne lui ferait pas jouer gros. Le mince joueur
+que Molli! En vérité, la désolation s'est mise parmi les joueurs;
+et bientôt l'on ne saura plus avec qui faire sa partie.»</p>
+
+<p>Après cette jérémiade, le bijou se jeta sur les coups singuliers
+dont il avait été témoin et s'épuisa sur la constance et les
+ressources de sa maîtresse dans les revers. «Sans moi, dit-il,
+Manille se serait ruinée vingt fois: tous les trésors du sultan
+n'auraient point acquitté les dettes que j'ai payées. En une
+séance au brelan, elle perdit contre un financier et un abbé plus
+de dix mille ducats: il ne lui restait que ses pierreries; mais il
+y avait trop peu de temps que son mari les avait dégagées pour
+oser les risquer. Cependant elle avait pris des cartes, et il lui
+était venu un de ces jeux séduisants que la fortune vous envoie
+lorsqu'elle est sur le point de vous égorger: on la pressait de
+parler. Manille regardait ses cartes, mettait la main dans sa
+bourse, d'où elle était bien certaine de ne rien tirer; revenait à
+son jeu, l'examinait encore et ne décidait rien.</p>
+
+<p>«Madame va-t-elle enfin? lui dit le financier.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, va, dit-elle... va... va, mon bijou.</p>
+
+<p>«&mdash;Pour combien? reprit Turcarès.</p>
+
+<p>«&mdash;Pour cent ducats, dit Manille.»</p>
+
+<p>«L'abbé se retira; le bijou lui parut trop cher. Turcarès
+tôpa: Manille perdit et paya.</p>
+
+<p>«La sotte vanité de posséder un bijou titré piqua Turcarès:
+il s'offrit de fournir au jeu de ma maîtresse, à condition que je
+servirais à ses plaisirs: ce fut aussitôt une affaire arrangée.
+Mais comme Manille jouait gros et que son financier n'était pas
+inépuisable, nous vîmes bientôt le fond de ses coffres.</p>
+
+<p>«Ma maîtresse avait apprêté le pharaon le plus brillant:
+tout son monde était invité: on ne devait ponter qu'aux ducats.
+Nous comptions sur la bourse de Turcarès; mais le matin de ce
+grand jour, ce faquin nous écrivit qu'il n'avait pas un sou et
+nous laissa dans le dernier des embarras: il fallait s'en tirer,
+et il n'y avait pas un moment à perdre. Nous nous rabattîmes
+sur un vieux chef de bramines, à qui nous vendîmes bien cher
+quelques complaisances qu'il sollicitait depuis un siècle. Cette
+séance lui coûta deux fois le revenu de son bénéfice.</p>
+
+<p>«Cependant Turcarès revint au bout de quelques jours. Il
+était désespéré, disait-il, que madame l'eût pris au dépourvu:
+il comptait toujours sur ses bontés:</p>
+
+<p>«Mais vous comptez mal, mon cher, lui répondit Manille;
+décemment je ne peux plus vous recevoir. Quand vous étiez
+en état de prêter, on savait dans le monde pourquoi je vous
+souffrais; mais à présent que vous n'êtes bon à rien, vous me
+perdriez d'honneur.»</p>
+
+<p>«Turcarès fut piqué de ce discours, et moi aussi; car
+c'était peut-être le meilleur garçon de Banza. Il sortit de
+son assiette ordinaire pour faire entendre à Manille qu'elle lui
+coûtait plus que trois filles d'Opéra qui l'auraient amusé davantage.</p>
+
+<p>«Ah! s'écria-t-il douloureusement, que ne m'en tenais-je
+à ma petite lingère! cela m'aimait comme une folle: je la faisais
+si aise avec un taffetas!»</p>
+
+<p>«Manille, qui ne goûtait pas les comparaisons, l'interrompit
+d'un ton à le faire trembler, et lui ordonna de sortir sur-le-champ.
+Turcarès la connaissait; et il aima mieux s'en retourner
+paisiblement par l'escalier que de passer par les fenêtres.</p>
+
+<p>«Manille emprunta dans la suite d'un autre bramine qui
+venait, disait-elle, la consoler dans ses malheurs: l'homme
+saint succéda au financier; et nous le remboursâmes de ses consolations
+en même monnaie. Elle me perdit encore d'autres
+fois; et l'on sait que les dettes du jeu sont les seules qu'on paye
+dans le monde.</p>
+
+<p>«S'il arrive à Manille de jouer heureusement, c'est la femme
+du Congo la plus régulière. A son jeu près, elle met dans sa
+conduite une réforme qui surprend; on ne l'entend point jurer;
+elle fait bonne chère, paye sa marchande de modes et ses gens,
+donne à ses femmes, dégage quelquefois ses nippes et caresse
+son danois et son époux; mais elle hasarde trente fois par mois
+ces heureuses dispositions et son argent sur un as de pique.
+Voilà la vie qu'elle a menée, qu'elle mènera; et Dieu sait combien
+de fois encore je serai mis en gage.»</p>
+
+<p>Ici le bijou se tut, et Mangogul alla se reposer. On l'éveilla
+sur les cinq heures du soir; et il se rendit à l'Opéra, où il avait
+promis à la favorite de se trouver.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h2>
+
+<h3>SIXIÈME ESSAI DE L'ANNEAU</h3>
+
+<h3>DE L'OPÉRA DE BANZA<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Les critiques d'art musical, qui se sont fréquemment occupés des opinions
+de Diderot sur la musique de son temps, se sont tous, sans en excepter le dernier en
+date, M. Adolphe Jullien<a name="FNanchor_A_31" id="FNanchor_A_31"></a><a href="#Footnote_A_31" class="fnanchor">[A]</a>, bornés à lire le <i>Neveu de Rameau</i>. Ils auraient dû, comme
+on le voit par ce chapitre, remonter plus haut, et ils auraient vu que Diderot n'avait
+point été seulement l'écho de son voisinage, mais qu'il s'était vraiment préoccupé
+de l'art dont il parlait. On se convaincra, par la suite de cette édition (section
+<i>Beaux-Arts</i>), qu'il n'avait pas même dédaigné d'apprendre le métier, au même titre
+que ceux qu'il décrivait dans l'<i>Encyclopédie</i>, pour en parler en conscience.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_31" id="Footnote_A_31"></a><a href="#FNanchor_A_31"><span class="label">[A]</span></a> <i>La Musique et les Philosophes au XVIII<sup>e</sup> siècle</i>, 1873, in-8º.</p></div>
+
+<p>De tous les spectacles de Banza, il n'y avait que l'Opéra qui
+se soutînt. Utmiutsol<a name="FNanchor_31_32" id="FNanchor_31_32"></a><a href="#Footnote_31_32" class="fnanchor">[31]</a> et Uremifasolasiututut<a name="FNanchor_32_33" id="FNanchor_32_33"></a><a href="#Footnote_32_33" class="fnanchor">[32]</a>, musiciens célèbres,
+dont l'un commençait à vieillir et l'autre ne faisait que
+de naître, occupaient alternativement la scène lyrique. Ces
+deux auteurs originaux avaient chacun leurs partisans: les
+ignorants et les barbons tenaient tous pour Utmiutsol; la jeunesse
+et les virtuoses étaient pour Uremifasolasiututut; et les
+gens de goût, tant jeunes que barbons, faisaient grand cas de
+tous les deux.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_32" id="Footnote_31_32"></a><a href="#FNanchor_31_32"><span class="label">[31]</span></a> Lulli.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_33" id="Footnote_32_33"></a><a href="#FNanchor_32_33"><span class="label">[32]</span></a> Rameau. Le premier vrai succès de Rameau est <i>Hippolyte et Aricie</i>, en 1738.</p></div>
+
+<p>Uremifasolasiututut, disaient ces derniers, est excellent lorsqu'il
+est bon; mais il dort de temps en temps: et à qui cela
+n'arrive-t-il pas? Utmiutsol est plus soutenu, plus égal: il est
+rempli de beautés; cependant il n'en a point dont on ne trouve
+des exemples, et même plus frappants, dans son rival, en qui l'on
+remarque des traits qui lui sont propres et qu'on ne rencontre
+que dans ses ouvrages. Le vieux Utmiutsol est simple, naturel,
+uni, trop uni quelquefois, et c'est sa faute. Le jeune Uremifasolasiututut
+est singulier, brillant, composé, savant, trop savant<a name="FNanchor_33_34" id="FNanchor_33_34"></a><a href="#Footnote_33_34" class="fnanchor">[33]</a>
+quelquefois: mais c'est peut-être la faute de son auditeur; l'un
+n'a qu'une ouverture, belle à la vérité, mais répétée à la tête de
+toutes ses pièces; l'autre a fait autant d'ouvertures que de
+pièces; et toutes passent pour des chefs-d'&oelig;uvre. La nature
+conduisait Utmiutsol dans les voies de la mélodie; l'étude et
+l'expérience ont découvert à Uremifasolasiututut les sources de
+l'harmonie. Qui sut déclamer, et qui récitera jamais comme l'ancien?
+qui nous fera des ariettes légères, des airs voluptueux et
+des symphonies de caractère comme le moderne? Utmiutsol a
+seul entendu le dialogue. Avant Uremifasolasiututut, personne
+n'avait distingué les nuances délicates qui séparent le tendre
+du voluptueux, le voluptueux du passionné, le passionné du
+lascif: quelques partisans de ce dernier prétendent même que
+si le dialogue d'Utmiutsol est supérieur au sien, c'est moins à
+l'inégalité de leurs talents qu'il faut s'en prendre qu'à la différence
+des poëtes qu'ils ont employés... «Lisez, lisez, s'écrient-ils,
+la scène de <i>Dardanus</i><a name="FNanchor_34_35" id="FNanchor_34_35"></a><a href="#Footnote_34_35" class="fnanchor">[34]</a>, et vous serez convaincu que si l'on
+donne de bonnes paroles à Uremifasolasiututut, les scènes charmantes
+d'Utmiutsol renaîtront.» Quoi qu'il en soit, de mon
+temps, toute la ville courait aux tragédies de celui-ci, et l'on
+s'étouffait aux ballets de celui-là.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_34" id="Footnote_33_34"></a><a href="#FNanchor_33_34"><span class="label">[33]</span></a> C'était un reproche fait à Rameau par J.-J. Rousseau entre autres. Il est
+vrai que Rousseau en a dit de toutes couleurs au sujet de la musique, et qu'il est
+revenu à Rameau quand il a pu se croire seul de son avis.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_35" id="Footnote_34_35"></a><a href="#FNanchor_34_35"><span class="label">[34]</span></a> <i>Dardanus</i>, opéra de La Bruère, mis en musique par Rameau, et représenté
+le jeudi 19 novembre 1739. (<span class="smcap">Br.</span>)</p></div>
+
+<p>On donnait alors à Banza un excellent ouvrage d'Uremifasolasiututut,
+qu'on n'aurait jamais représenté qu'en bonnet de
+nuit, si la sultane favorite n'eût eu la curiosité de le voir: encore
+l'indisposition périodique des bijoux favorisa-t-elle la jalousie
+des petits violons et fit-elle manquer l'actrice principale. Celle
+qui la doublait avait la voix moins belle; mais comme elle
+dédommageait par son jeu, rien n'empêcha le sultan et la favorite
+d'honorer ce spectacle de leur présence.</p>
+
+<p>Mirzoza était arrivée; Mangogul arrive; la toile se lève: on
+commence. Tout allait à merveille; la Chevalier<a name="FNanchor_35_36" id="FNanchor_35_36"></a><a href="#Footnote_35_36" class="fnanchor">[35]</a> avait fait
+oublier la Le Maure<a name="FNanchor_36_37" id="FNanchor_36_37"></a><a href="#Footnote_36_37" class="fnanchor">[36]</a>, et l'on en était au quatrième acte, lorsque
+le sultan s'avisa, dans le milieu d'un ch&oelig;ur qui durait trop
+à son gré et qui avait déjà fait bâiller deux fois la favorite, de
+tourner sa bague sur toutes les chanteuses. On ne vit jamais
+sur la scène un tableau d'un comique plus singulier. Trente
+filles restèrent muettes tout à coup: elles ouvraient de grandes
+bouches et gardaient les attitudes théâtrales qu'elles avaient
+auparavant. Cependant leurs bijoux s'égosillaient à force de
+chanter, celui-ci un pont-neuf, celui-là un vaudeville polisson,
+un autre une parodie fort indécente, et tous des extravagances
+relatives à leurs caractères. On entendait d'un côté, <i>oh! vraiment
+ma commère, oui</i>; de l'autre, <i>quoi, douze fois!</i> ici, <i>qui me
+baise? est-ce Blaise?</i> là, <i>rien, père Cyprien, ne vous retient</i>.
+Tous enfin se montèrent sur un ton si haut, si baroque et si
+fou, qu'ils formèrent le ch&oelig;ur le plus extraordinaire, le plus
+bruyant et le plus ridicule qu'on eût entendu devant et depuis
+celui des..... no..... d..... on..... (Le manuscrit s'est trouvé
+corrompu dans cet endroit.)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_36" id="Footnote_35_36"></a><a href="#FNanchor_35_36"><span class="label">[35]</span></a> «Son genre était le grand, les fureurs, etc.» <i>Anecdotes dramatiques.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_37" id="Footnote_36_37"></a><a href="#FNanchor_36_37"><span class="label">[36]</span></a> «Une des plus belles voix qui aient été entendues à l'Opéra; a quitté le
+théâtre en 1727 et y reparut en 1730. Elle s'est encore retirée plusieurs fois, et est
+toujours revenue au grand contentement du public. Mais il en est privé sans espérance
+depuis 1750.» <i>Id.</i></p></div>
+
+<p>Cependant l'orchestre allait toujours son train, et les ris du
+parterre, de l'amphithéâtre et des loges se joignirent au bruit
+des instruments et aux chants des bijoux pour combler la cacophonie.</p>
+
+<p>Quelques-unes des actrices, craignant que leurs bijoux, las de
+fredonner des sottises, ne prissent le parti d'en dire, se jetèrent
+dans les coulisses; mais elles en furent quittes pour la peur.
+Mangogul, persuadé que le public n'en apprendrait rien de nouveau,
+retourna sa bague. Aussitôt les bijoux se turent, les ris
+cessèrent, le spectacle se calma, la pièce reprit et s'acheva paisiblement.
+La toile tomba; la sultane et le sultan disparurent;
+et les bijoux de nos actrices se rendirent où ils étaient attendus
+pour s'occuper à autre chose qu'à chanter.</p>
+
+<p>Cette aventure fit grand bruit. Les hommes en riaient, les
+femmes s'en alarmaient, les bonzes s'en scandalisaient et la tête
+en tournait aux académiciens. Mais qu'en disait Orcotome?
+Orcotome triomphait. Il avait annoncé dans un de ses mémoires
+que les bijoux chanteraient infailliblement; ils venaient de
+chanter, et ce phénomène, qui déroutait ses confrères, était
+un nouveau trait de lumière pour lui et achevait de confirmer
+son système.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h2>
+
+<h3>EXPÉRIENCES D'ORCOTOME.</h3>
+
+
+<p>C'était le quinze de la lune de... qu'Orcotome avait lu son
+mémoire à l'académie et communiqué ses idées sur le caquet
+des bijoux. Comme il y annonçait de la manière la plus assurée
+des expériences infaillibles, répétées plusieurs fois, et toujours
+avec succès, le grand nombre en fut ébloui. Le public conserva
+quelque temps les impressions favorables qu'il avait reçues,
+et Orcotome passa pendant six semaines entières pour avoir fait
+d'assez belles découvertes.</p>
+
+<p>Il n'était question, pour achever son triomphe, que de répéter
+en présence de l'académie les fameuses expériences qu'il
+avait tant prônées. L'assemblée convoquée à ce sujet fut des
+plus brillantes. Les ministres s'y rendirent: le sultan même ne
+dédaigna pas de s'y trouver; mais il garda l'invisible.</p>
+
+<p>Comme Mangogul était grand faiseur de monologues, et que
+la futilité des conversations de son temps l'avait entiché de
+l'habitude du soliloque: «Il faut, disait-il en lui-même, qu'Orcotome
+soit un fieffé charlatan, ou le génie, mon protecteur, un
+grand sot. Si l'académicien, qui n'est assurément pas un sorcier,
+peut rendre la parole à des bijoux morts, le génie qui me
+protége avait grand tort de faire un pacte et de donner son
+âme au diable pour la communiquer à des bijoux pleins de vie.»</p>
+
+<p>Mangogul s'embarrassait dans ces réflexions lorsqu'il se
+trouva dans le milieu de son académie. Orcotome eut, comme
+on voit, pour spectateurs, tout ce qu'il y avait à Banza de gens
+éclairés sur la matière des bijoux. Pour être content de son
+auditoire, il ne lui manqua que de le contenter: mais le succès
+de ses expériences fut des plus malheureux. Orcotome prenait
+un bijou, y appliquait la bouche, soufflait à perte d'haleine, le
+quittait, le reprenait, en essayait un autre, car il en avait
+apporté de tout âge, de toute grandeur, de tout état, de toute
+couleur; mais il avait beau souffler, on n'entendait que des
+sons inarticulés et fort différents de ceux qu'il promettait.</p>
+
+<p>Il se fit alors un murmure qui le déconcerta pour un moment,
+mais il se remit et allégua que de pareilles expériences ne se
+faisaient pas aisément devant un aussi grand nombre de personnes;
+et il avait raison.</p>
+
+<p>Mangogul indigné se leva, partit, et reparut en un clin d'&oelig;il
+chez la sultane favorite.</p>
+
+<p>«Eh bien! prince, lui dit-elle en l'apercevant, qui l'emporte
+de vous ou d'Orcotome? car ses bijoux ont fait merveilles,
+il n'en faut pas douter.»</p>
+
+<p>Le sultan fit quelques tours en long et en large, sans lui
+répondre.</p>
+
+<p>«Mais, reprit la favorite, Votre Hautesse me paraît mécontente.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, répliqua le sultan, la hardiesse de cet Orcotome
+est incomparable. Qu'on ne m'en parle plus... Que direz-vous,
+races futures, lorsque vous apprendrez que le grand Mangogul
+faisait cent mille écus de pension à de pareilles gens,
+tandis que de braves officiers qui avaient arrosé de leur sang les
+lauriers qui lui ceignaient le front, en étaient réduits à quatre
+cents livres de rente?... Ah! ventrebleu, j'enrage! J'ai pris de
+l'humeur pour un mois.»</p>
+
+<p>En cet endroit Mangogul se tut, et continua de se promener
+dans l'appartement de la favorite. Il avait la tête baissée;
+il allait, venait, s'arrêtait et frappait de temps en temps du pied.
+Il s'assit un instant, se leva brusquement, prit congé de Mirzoza,
+oublia de la baiser, et se retira dans son appartement.</p>
+
+<p>L'auteur africain qui s'est immortalisé par l'histoire des
+hauts et merveilleux faits d'Erguebzed et de Mangogul, continue
+en ces termes:</p>
+
+<p>A la mauvaise humeur de Mangogul, on crut qu'il allait
+bannir tous les savants de son royaume. Point du tout. Le lendemain
+il se leva gai, fit une course de bague dans la matinée,
+soupa le soir avec ses favoris et la Mirzoza sous une magnifique
+tente dressée dans les jardins du sérail, et ne parut jamais
+moins occupé d'affaires d'État.</p>
+
+<p>Les esprits chagrins, les frondeurs du Congo et les nouvellistes
+de Banza ne manquèrent pas de reprendre cette conduite.
+Et que ne reprennent pas ces gens-là? «Est-ce là, disaient-ils
+dans les promenades et les cafés, est-ce là gouverner un État!
+avoir la lance au poing tout le jour, et passer les nuits à
+table!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si j'étais sultan,» s'écriait un petit sénateur ruiné
+par le jeu, séparé d'avec sa femme, et dont les enfants avaient
+la plus mauvaise éducation du monde: «si j'étais sultan, je rendrais
+le Congo bien autrement florissant. Je voudrais être la
+terreur de mes ennemis et l'amour de mes sujets. En moins de
+six mois, je remettrais en vigueur la police, les lois, l'art militaire
+et la marine. J'aurais cent vaisseaux de haut bord. Nos
+landes seraient bientôt défrichées, et nos grands chemins réparés.
+J'abolirais ou du moins je diminuerais de moitié les impôts.
+Pour les pensions, messieurs les beaux esprits, vous n'en tâteriez,
+ma foi, que d'une dent. De bons officiers, Pongo Sabiam!
+de bons officiers, de vieux soldats, des magistrats comme
+nous autres, qui consacrons nos travaux et nos veilles à rendre
+aux peuples la justice: voilà les hommes sur qui je répandrais
+mes bienfaits.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous souvient-il plus, messieurs, ajoutait d'un
+ton capable un vieux politique édenté, en cheveux plats, en
+pourpoint percé par le coude, et en manchettes déchirées, de
+notre grand empereur Abdelmalec, de la dynastie des Abyssins,
+qui régnait il y a deux mille trois cent octante et cinq ans?
+Ne vous souvient-il plus comme quoi il fit empaler deux
+astronomes, pour s'être mécomptés de trois minutes dans la
+prédiction d'une éclipse, et disséquer tout vif son chirurgien et
+son premier médecin, pour lui avoir ordonné de la manne à
+contre-temps?</p>
+
+<p>&mdash;Et puis je vous demande, continuait un autre, à quoi
+bon tous ces bramines oisifs, cette vermine qu'on engraisse
+de notre sang? Les richesses immenses dont ils regorgent ne
+conviendraient-elles pas mieux à d'honnêtes gens comme
+nous?»</p>
+
+<p>On entendait d'un autre côté: «Connaissait-on, il y a quarante
+ans, la nouvelle cuisine et les liqueurs de Lorraine? On
+s'est précipité dans un luxe qui annonce la destruction prochaine
+de l'empire, suite nécessaire du mépris des Pagodes
+et de la dissolution des m&oelig;urs. Dans le temps qu'on ne mangeait
+à la table du grand Kanoglou que des grosses viandes,
+et que l'on n'y buvait que du sorbet, quel cas aurait-on fait
+des découpures, des vernis de Martin, et de la musique de
+Rameau? Les filles d'opéra n'étaient pas plus inhumaines que
+de nos jours; mais on les avait à bien meilleur prix. Le prince,
+voyez-vous, gâte bien des choses. Ah! si j'étais sultan!</p>
+
+<p>&mdash;Si tu étais sultan, répondit vivement un vieux militaire
+qui était échappé aux dangers de la bataille de Fontenoi, et qui
+avait perdu un bras à côté de son prince à la journée de Lawfelt,
+tu ferais plus de sottises encore que tu n'en débites. Eh!
+mon ami, tu ne peux modérer ta langue, et tu veux régir un
+empire! tu n'as pas l'esprit de gouverner ta famille, et tu te
+mêles de régler l'État! Tais-toi, malheureux. Respecte les
+puissances de la terre, et remercie les dieux de t'avoir donné la
+naissance dans l'empire et sous le règne d'un prince dont la
+prudence éclaire ses ministres, et dont le soldat admire la valeur;
+qui s'est fait redouter de ses ennemis et chérir de ses peuples,
+et à qui l'on ne peut reprocher que la modération avec laquelle
+tes semblables sont traités sous son gouvernement.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h2>
+
+<h3>LES BRAMINES.</h3>
+
+
+<p>Lorsque les savants se furent épuisés sur les bijoux, les bramines
+s'en emparèrent. La religion revendiqua leur caquet
+comme une matière de sa compétence, et ses ministres prétendirent
+que le doigt de Brama se manifestait dans cette &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Il y eut une assemblée générale des pontifes; et il fut décidé
+qu'on chargerait les meilleures plumes de prouver en forme que
+l'événement était surnaturel, et qu'en attendant l'impression de
+leurs ouvrages, on le soutiendrait dans les thèses, dans les conversations
+particulières, dans la direction des âmes et dans les
+harangues publiques.</p>
+
+<p>Mais s'ils convinrent unanimement que l'événement était
+surnaturel, cependant, comme on admettait dans le Congo deux
+principes, et qu'on y professait une espèce de manichéisme, ils
+se divisèrent entre eux sur celui des deux principes à qui l'on
+devait rapporter le caquet des bijoux.</p>
+
+<p>Ceux qui n'étaient guère sortis de leurs cellules, et qui n'avaient
+jamais feuilleté que leurs livres, attribuèrent le prodige
+à Brama. «Il n'y a que lui, disaient-ils, qui puisse interrompre
+l'ordre de la nature; et les temps feront voir qu'il a, en
+tout ceci, des vues très-profondes.»</p>
+
+<p>Ceux, au contraire, qui fréquentaient les alcôves, et qu'on
+surprenait plus souvent dans une ruelle qu'on ne les trouvait
+dans leurs cabinets, craignant que quelques bijoux indiscrets ne
+dévoilassent leur hypocrisie, accusèrent de leur caquet Cadabra,
+divinité malfaisante, ennemie jurée de Brama et de ses serviteurs.</p>
+
+<p>Ce dernier système souffrait de terribles objections, et ne
+tendait pas si directement à la réformation des m&oelig;urs. Ses
+défenseurs même ne s'en imposaient point là-dessus. Mais il
+s'agissait de se mettre à couvert; et, pour en venir à bout, la
+religion n'avait point de ministre qui n'eût sacrifié cent fois
+les Pagodes et leurs autels.</p>
+
+<p>Mangogul et Mirzoza assistaient régulièrement au service
+religieux de Brama, et tout l'empire en était informé par la
+gazette. Ils s'étaient rendus dans la grande mosquée, un jour
+qu'on y célébrait une des solennités principales. Le bramine
+chargé d'expliquer la loi monta dans la tribune aux harangues,
+débita au sultan et à la favorite des phrases, des compliments
+et de l'ennui, et pérora fort éloquemment sur la manière de
+s'asseoir orthodoxement dans les compagnies. Il en avait démontré
+la nécessité par des autorités sans nombre, quand,
+saisi tout à coup d'un saint enthousiasme, il prononça cette
+tirade qui fit d'autant plus d'effet qu'on ne s'y attendait point.</p>
+
+<p>«Qu'entends-je dans tous les cercles? Un murmure confus,
+un bruit inouï vient frapper mes oreilles. Tout est perverti, et
+l'usage de la parole, que la bonté de Brama avait jusqu'à présent
+affecté à la langue, est, par un effet de sa vengeance, transporté
+à d'autres organes. Et quels organes! vous le savez,
+messieurs. Fallait-il encore un prodige pour te réveiller de ton
+assoupissement, peuple ingrat! et tes crimes n'avaient-ils pas
+assez de témoins, sans que leurs principaux instruments élevassent
+la voix! Sans doute leur mesure est comblée, puisque le
+courroux du ciel a cherché des châtiments nouveaux. En vain
+tu t'enveloppais dans les ténèbres; tu choisissais en vain des
+complices muets: les entends-tu maintenant? Ils ont de toutes
+parts déposé contre toi, et révélé ta turpitude à l'univers. O toi
+qui les gouvernes par ta sagesse! ô Brama! tes jugements sont
+équitables. Ta loi condamne le larcin, le parjure, le mensonge
+et l'adultère; elle proscrit et les noirceurs de la calomnie, et les
+brigues de l'ambition, et les fureurs de la haine, et les artifices
+de la mauvaise foi. Tes fidèles ministres n'ont cessé d'annoncer
+ces vérités à tes enfants, et de les menacer des châtiments que
+tu réservais dans ta juste colère aux prévaricateurs; mais en
+vain: les insensés se sont livrés à la fougue de leurs passions;
+ils en ont suivi le torrent; ils ont méprisé nos avis; ils ont ri
+de nos menaces; ils ont traité nos anathèmes de vains; leurs
+vices se sont accrus, fortifiés, multipliés; la voix de leur impiété
+est montée jusqu'à toi, et nous n'avons pu prévenir le fléau
+redoutable dont tu les as frappés. Après avoir longtemps imploré
+ta miséricorde, louons maintenant ta justice. Accablés sous tes
+coups, sans doute ils reviendront à toi et reconnaîtront la main
+qui s'est appesantie sur eux. Mais, ô prodige de dureté! ô comble
+de l'aveuglement! ils ont imputé l'effet de ta puissance au
+mécanisme aveugle de la nature. Ils ont dit dans leurs c&oelig;urs:
+Brama n'est point. Toutes les propriétés de la matière ne nous
+sont pas connues; et la nouvelle preuve de son existence n'en
+est qu'une de l'ignorance et de la crédulité de ceux qui nous
+l'opposent. Sur ce fondement ils ont élevé des systèmes, imaginé
+des hypothèses, tenté des expériences; mais du haut de sa
+demeure éternelle, Brama a ri de leurs vains projets. Il a confondu
+la science audacieuse; et les bijoux ont brisé, comme le
+verre, le frein impuissant qu'on opposait à leur loquacité. Qu'ils
+confessent donc, ces vers orgueilleux, la faiblesse de leur raison
+et la vanité de leurs efforts. Qu'ils cessent de nier l'existence de
+Brama, ou de fixer des limites à sa puissance. Brama est, il est
+tout-puissant; et il ne se montre pas moins clairement à nous
+dans ses terribles fléaux que dans ses faveurs ineffables.</p>
+
+<p>«Mais qui les a attirés sur cette malheureuse contrée, ces
+fléaux? Ne sont-ce pas tes injustices, homme avide et sans foi!
+tes galanteries et tes folles amours, femme mondaine et sans
+pudeur! tes excès et tes débordements honteux, voluptueux
+infâme! ta dureté pour nos monastères, avare! tes injustices,
+magistrat vendu à la faveur! tes usures, négociant insatiable!
+ta mollesse et ton irréligion, courtisan impie et efféminé!</p>
+
+<p>«Et vous sur qui cette plaie s'est particulièrement répandue,
+femmes et filles plongées dans le désordre; quand, renonçant
+aux devoirs de notre état, nous garderions un silence profond
+sur vos déréglements, vous portez avec vous une voix plus
+importune que la nôtre; elle vous suit, et partout elle vous
+reprochera vos désirs impurs, vos attachements équivoques, vos
+liaisons criminelles, tant de soins pour plaire, tant d'artifices
+pour engager, tant d'adresse pour fixer, et l'impétuosité de vos
+transports et les fureurs de votre jalousie. Qu'attendez-vous
+donc pour secouer le joug de Cadabra, et rentrer sous les
+douces lois de Brama? Mais revenons à notre sujet. Je vous
+disais donc que les mondains s'asseyent hérétiquement pour
+neuf raisons, la première, etc.»</p>
+
+<p>Ce discours fit des impressions fort différentes. Mangogul et
+la sultane, qui seuls avaient le secret de l'anneau, trouvèrent
+que le bramine avait aussi heureusement expliqué le caquet des
+bijoux par le secours de la religion, qu'Orcotome par les lumières
+de la raison. Les femmes et les petits-maîtres de la cour dirent
+que le sermon était séditieux, et le prédicateur un visionnaire.
+Le reste de l'auditoire le regarda comme un prophète, versa des
+larmes, se mit en prière, se flagella même, et ne changea point
+de vie.</p>
+
+<p>Il en fut bruit jusque dans les cafés. Un bel esprit décida
+que le bramine n'avait qu'effleuré la question, et que sa pièce
+n'était qu'une déclamation froide et maussade; mais au jugement
+des dévotes et des illuminés, c'était le morceau d'éloquence le
+plus solide qu'on eût prononcé dans les temples depuis un siècle.
+Au mien, le bel esprit et les dévotes avaient raison.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI<a name="FNanchor_37_38" id="FNanchor_37_38"></a><a href="#Footnote_37_38" class="fnanchor">[37]</a>.</h2>
+
+<h3>VISION DE MANGOGUL.</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_38" id="Footnote_37_38"></a><a href="#FNanchor_37_38"><span class="label">[37]</span></a> Chapitre qui se trouve pour la première fois dans l'édition de Naigeon.</p></div>
+
+
+<p>Ce fut au milieu du caquet des bijoux qu'il s'éleva un autre
+trouble dans l'empire; ce trouble fut causé par l'usage du penum,
+ou du petit morceau de drap qu'on appliquait aux moribonds.
+L'ancien rite ordonnait de le placer sur la bouche. Des réformateurs
+prétendirent qu'il fallait le mettre au derrière. Les
+esprits s'étaient échauffés. On était sur le point d'en venir aux
+mains, lorsque le sultan, auquel les deux partis en avaient
+appelé, permit, en sa présence, un colloque entre les plus savants
+de leurs chefs. L'affaire fut profondément discutée. On allégua
+la tradition, les livres sacrés et leurs commentateurs. Il y avait
+de grandes raisons et de puissantes autorités des deux côtés.
+Mangogul, perplexe, renvoya l'affaire à huitaine. Ce terme expiré,
+les sectaires et leurs antagonistes reparurent à son audience.</p>
+
+<p class="center">LE SULTAN.</p>
+
+<p>Pontifes, et vous prêtres, asseyez-vous, leur dit-il. Pénétré
+de l'importance du point de discipline qui vous divise, depuis
+la conférence qui s'est tenue au pied de notre trône, nous
+n'avons cessé d'implorer les lumières d'en haut. La nuit dernière,
+à l'heure à laquelle Brama se plaît à se communiquer aux
+hommes qu'il chérit, nous avons eu une vision; il nous a semblé
+entendre l'entretien de deux graves personnages, dont l'un
+croyait avoir deux nez au milieu du visage, et l'autre deux
+trous au cul; et voici ce qu'ils se disaient. Ce fut le personnage
+aux deux nez qui parla le premier.</p>
+
+<p>«Porter à tout moment la main à son derrière, voilà un tic
+bien ridicule...</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai...</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourriez-vous pas vous en défaire?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que vous de vos deux nez...</p>
+
+<p>&mdash;Mais mes deux nez sont réels; je les vois, je les touche;
+et plus je les vois et les touche, plus je suis convaincu que je
+les ai, au lieu que depuis dix ans que vous vous tâtez et que
+vous vous trouvez le cul comme un autre, vous auriez dû vous
+guérir de votre folie...</p>
+
+<p>&mdash;Ma folie! Allez, l'homme aux deux nez; c'est vous qui
+êtes fou.</p>
+
+<p>&mdash;Point de querelle. Passons, passons: je vous ai dit comment
+mes deux nez m'étaient venus. Racontez-moi l'histoire de
+vos deux trous, si vous vous en souvenez...</p>
+
+<p>&mdash;Si je m'en souviens! cela ne s'oublie pas. C'était le trente
+et un du mois, entre une heure et deux du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, s'il vous plaît. Je crains; non. Si je sais
+un peu d'arithmétique, il n'y a précisément que ce qu'il faut.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est bien étrange! cette nuit donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit, j'entendis une voix qui ne m'était pas
+inconnue, et qui criait: <i>A moi! à moi!</i> Je regarde, et je vois
+une jeune créature effarée, échevelée, qui s'avançait à toutes
+jambes de mon côté. Elle était poursuivie par un vieillard violent
+et bourru. A juger du personnage par son accoutrement, et par
+l'outil dont il était armé, c'était un menuisier. Il était en culotte
+et en chemise. Il avait les manches de sa chemise retroussées
+jusqu'aux coudes, les bras nerveux, le teint basané, le front ridé,
+le menton barbu, les joues boursouflées, l'&oelig;il étincelant, la poitrine
+velue et la tête couverte d'un bonnet pointu.</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois.</p>
+
+<p>&mdash;La femme qu'il était sur le point d'atteindre, continuait
+de crier: <i>A moi! à moi!</i> et le menuisier disait en la poursuivant:
+«Tu as beau fuir. Je te tiens; il ne sera pas dit que tu
+sois la seule qui n'en ait point. De par tous les diables, tu en
+auras un comme les autres.» A l'instant, la malheureuse fait
+un faux pas, et tombe à plat sur le ventre, se renforçant de crier:
+<i>A moi! à moi!</i> et le menuisier ajoutant: «Crie, crie tant que tu
+voudras; tu en auras un, grand ou petit; c'est moi qui t'en
+réponds.» A l'instant il lui relève les cotillons, et lui met le
+derrière à l'air. Ce derrière, blanc comme la neige, gras,
+ramassé, arrondi, joufflu, potelé, ressemblait comme deux gouttes
+d'eau à celui de la femme du souverain pontife.»</p>
+
+<p class="center">LE PONTIFE.</p>
+
+<p>De ma femme!</p>
+
+<p class="center">LE SULTAN.</p>
+
+<p>Pourquoi pas?</p>
+
+<p>«Le personnage aux deux trous ajouta: C'était elle en
+effet, car je me la remets. Le vieux menuisier lui pose un de
+ses pieds sur les reins, se baisse, passe ses deux mains au bas
+de ses deux fesses, à l'endroit où les jambes et les cuisses se
+fléchissent, lui repousse les deux genoux sous le ventre, et lui
+relève le cul; mais si bien que je pouvais le reconnaître à mon
+aise, reconnaissance qui ne me déplaisait pas, quoique de dessous
+les cotillons il sortît une voix défaillante qui criait: <i>A moi! à moi!</i>
+Vous me croirez une âme dure, un c&oelig;ur impitoyable; mais il ne
+faut pas se faire meilleur qu'on n'est; et j'avoue, à ma honte,
+que dans ce moment, je me sentis plus de curiosité que de commisération,
+et que je songeai moins à secourir qu'à contempler.»</p>
+
+<p>Ici le grand pontife interrompit encore le sultan, et lui dit:
+«Seigneur, serais-je par hasard un des deux interlocuteurs de
+cet entretien?...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;L'homme au deux nez?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, ajouta le chef des novateurs, l'homme aux deux
+trous?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?»</p>
+
+<p>«Le scélérat de menuisier avait repris son outil qu'il avait
+mis à terre. C'était un vilebrequin. Il en passe la mèche dans sa
+bouche, afin de l'humecter; il s'en applique fortement le manche
+contre le creux de l'estomac, et se penchant sur l'infortunée qui
+criait toujours: <i>A moi! à moi!</i> il se dispose à lui percer un trou
+où il devait y en avoir deux, et où il n'y en avait point.»</p>
+
+<p class="center">LE PONTIFE.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ma femme.</p>
+
+<p class="center">LE SULTAN.</p>
+
+<p>Le menuisier interrompant tout à coup son opération, et se
+ravisant, dit: «La belle besogne que j'allais faire! Mais aussi
+c'eût été sa faute: Pourquoi ne pas se prêter de bonne grâce?
+Madame, un petit moment de patience.» Il remet à terre son
+vilebrequin; il tire de sa poche un ruban couleur de rose pâle;
+avec le pouce de sa main gauche, il en fixe un bout à la pointe
+du coccix, et pliant le reste en gouttière, en le pressant entre
+les deux fesses avec le tranchant de son autre main, il le conduit
+circulairement jusqu'à la naissance du bas-ventre de la
+dame, qui, tout en criant: <i>A moi! à moi!</i> s'agitait, se débattait,
+se démenait de droite et de gauche, et dérangeait le ruban et
+les mesures du menuisier, qui disait: «Madame, il n'est pas
+encore temps de crier; je ne vous fais point de mal. Je ne
+saurais y procéder avec plus de ménagement. Si vous n'y
+prenez garde, la besogne ira tout de travers; mais vous n'aurez
+à vous en prendre qu'à vous-même. Il faut accorder à chaque
+chose son terrain. Il y a certaines proportions à garder. Cela
+est plus important que vous ne pensez. Dans un moment il n'y
+aura plus de remède; et vous en serez au désespoir.»</p>
+
+<p class="center">LE PONTIFE.</p>
+
+<p>Et vous entendiez tout cela, seigneur?</p>
+
+<p class="center">LE SULTAN.</p>
+
+<p>Comme je vous entends.</p>
+
+<p class="center">LE PONTIFE.</p>
+
+<p>Et la femme?</p>
+
+<p class="center">LE SULTAN.</p>
+
+<p>Il me sembla, ajoute l'interlocuteur, qu'elle était à demi
+persuadée; et je présumai, à la distance de ses talons, qu'elle
+commençait à se résigner. Je ne sais trop ce qu'elle disait au
+menuisier; mais le menuisier lui répondait: «Ah! c'est de la
+raison que cela; qu'on a de peine à résoudre les femmes!» Ses
+mesures prises un peu plus tranquillement, maître Anofore étendant
+son ruban couleur de rose pâle sur un petit pied-de-roi,
+et tenant un crayon, dit à la dame: «Comment le voulez-vous?</p>
+
+<p>«&mdash;Je n'entends pas.</p>
+
+<p>«&mdash;Est-ce dans la proportion antique, ou dans la proportion
+moderne?...»</p>
+
+<p class="center">LE PONTIFE.</p>
+
+<p>O profondeur des décrets d'en haut! combien cela serait fou,
+si cela n'était pas révélé! Soumettons nos entendements, et
+adorons.</p>
+
+<p class="center">LE SULTAN.</p>
+
+<p>Je ne me rappelle plus la réponse de la dame; mais le menuisier
+répliqua: «En vérité, elle extravague; cela ne ressemblera
+à rien. On dira: Qui est l'âne qui a percé ce cul-là?...»</p>
+
+<p class="center">LA DAME.</p>
+
+<p>«Trêve de verbiage, maître Anofore, faites-le comme je vous
+dis...</p>
+
+<p class="center">ANOFORE.</p>
+
+<p>«Faites-le comme je vous dis! Madame, mais chacun a son
+honneur à garder...</p>
+
+<p class="center">LA DAME.</p>
+
+<p>«Je le veux ainsi, et là, vous dis-je. Je le veux, je le veux...</p>
+
+<p>«Le menuisier riait à gorge déployée; et moi donc, croyez-vous
+que j'étais sérieux? Cependant Anofore trace ses lignes sur
+le ruban, le remet en place, et s'écrie: «Madame, cela ne se
+peut pas; cela n'a pas de sens commun. Quiconque verra ce
+cul-là, pour peu qu'il soit connaisseur, se moquera de vous
+et de moi. On sait bien qu'il faut de là là, un intervalle;
+mais on ne l'a jamais pratiqué de cette étendue. Trop est
+trop. Vous le voulez?...»</p>
+
+<p class="center">LA DAME.</p>
+
+<p>«Eh! oui, je le veux, et finissons...»</p>
+
+<p>«A l'instant maître Anofore prend son crayon, marque sur les
+fesses de la dame des lignes correspondantes à celles qu'il avait
+tirées sur le ruban; il forme son trait carré, en haussant les
+épaules, et murmurant tout bas: «Quelle mine cela aura! mais
+c'est sa fantaisie.» Il ressaisit son vilebrequin, et dit:
+«Madame le veut là?</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, là; allez donc...</p>
+
+<p>«&mdash;Allons, madame.</p>
+
+<p>«&mdash;Qu'y a-t-il encore?</p>
+
+<p>«&mdash;Ce qu'il y a? c'est que cela ne se peut.</p>
+
+<p>«&mdash;Et pourquoi, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>«&mdash;Pourquoi? c'est que vous tremblez, et que vous serrez
+les fesses; c'est que j'ai perdu de vue mon trait carré, et que
+je percerai trop haut ou trop bas. Allons, madame, un peu
+de courage.</p>
+
+<p>«&mdash;Cela vous est facile à dire; montrez-moi votre mèche;
+miséricorde!</p>
+
+<p>«&mdash;Je vous jure que c'est la plus petite de ma boutique.
+Tandis que nous parlons j'en aurais déjà percé une demi-douzaine.
+Allons, madame, desserrez; fort bien; encore un peu; à
+merveille; encore, encore.» Cependant je voyais le menuisier
+narquois approcher tout doucement son vilebrequin. Il allait...
+lorsqu'une fureur mêlée de pitié s'empare de moi. Je me débats;
+je veux courir au secours de la patiente: mais je me sens
+garrotté par les deux bras, et dans l'impossibilité de remuer. Je
+crie au menuisier: «Infâme, coquin, arrête.» Mon cri est
+accompagné d'un si violent effort, que les liens qui m'attachaient
+en sont rompus. Je m'élance sur le menuisier: je le saisis à la
+gorge. Le menuisier me dit: «Qui es-tu? à qui en veux-tu?
+est-ce que tu ne vois pas qu'elle n'a point de cul? Connais-moi;
+je suis le grand Anofore; c'est moi qui fais des culs à
+ceux qui n'en ont point. Il faut que je lui en fasse un, c'est la
+volonté de celui qui m'envoie; et après moi, il en viendra un
+autre plus puissant que moi; il n'aura pas un vilebrequin; il
+aura une gouge, et il achèvera avec sa gouge de lui restituer
+ce qui lui manque. Retire-toi, profane; ou par mon vilebrequin,
+ou par la gouge de mon successeur, je te...</p>
+
+<p>«&mdash;A moi?</p>
+
+<p>«&mdash;A toi, oui, à toi...» A l'instant, de sa main gauche il
+fait bruire l'air de son instrument.</p>
+
+<p>Et l'homme aux deux trous, que vous avez entendu jusqu'ici,
+dit à l'homme aux deux nez: «Qu'avez-vous? vous vous éloignez.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains qu'en gesticulant, vous ne me cassiez un de mes
+nez. Continuez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais plus où j'en étais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en étiez à l'instrument dont le menuisier faisait
+bruire l'air...</p>
+
+<p>&mdash;Il m'applique sur les épaules un coup du revers de son
+bras droit, mais un coup si furieux, que j'en suis renversé sur
+le ventre; et voilà ma chemise troussée, un autre derrière à
+l'air; et le redoutable Anofore qui me menace de la pointe de son
+outil; et me dit: «Demande grâce, maroufle; demande grâce,
+ou je t'en fais deux...» Aussitôt je sentis le froid de la mèche
+du vilebrequin. L'horreur me saisit; je m'éveille; et depuis, je
+me crois deux trous au cul.»</p>
+
+<p>Ces deux interlocuteurs, ajouta le sultan, se mirent alors à
+se moquer l'un de l'autre. «Ah, ah, ah, il a deux trous au cul!</p>
+
+<p>&mdash;Ah, ah, ah, c'est l'étui de tes deux nez!»</p>
+
+<p>Puis se tournant gravement vers l'assemblée, il dit: «Et
+vous, pontifes, et vous ministres des autels, vous riez aussi! et
+quoi de plus commun que de se croire deux nez au visage, et
+de se moquer de celui qui se croit deux trous au cul?»</p>
+
+<p>Puis, après un moment de silence, reprenant un air serein,
+et s'adressant aux chefs de la secte, il leur demanda ce qu'ils
+pensaient de sa vision.</p>
+
+<p>«Par Brama, répondirent-ils, c'est une des plus profondes
+que le ciel ait départies à aucun prophète.</p>
+
+<p>&mdash;Y comprenez-vous quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Non, seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Que pensez-vous de ces deux interlocuteurs?</p>
+
+<p>&mdash;Que ce sont deux fous.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il leur venait en fantaisie de se faire chefs de parti,
+et que la secte des deux trous au cul se mît à persécuter la secte
+aux deux nez?...»</p>
+
+<p>Les pontifes et les prêtres baissèrent la vue; et Mangogul dit:
+«Je veux que mes sujets vivent et meurent à leur mode. Je
+veux que le penum leur soit appliqué ou sur la bouche, ou au
+derrière, comme il plaira à chacun d'eux; et qu'on ne me fatigue
+plus de ces impertinences.»</p>
+
+<p>Les prêtres se retirèrent; et au synode qui se tint quelques
+mois après, il fut déclaré que la vision de Mangogul serait insérée
+dans le recueil des livres canoniques, qu'elle ne dépara pas.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h2>
+
+<h3>LES MUSELIÈRES.</h3>
+
+
+<p>Tandis que les bramines faisaient parler Brama, promenaient
+les Pagodes, et exhortaient les peuples à la pénitence, d'autres
+songeaient à tirer parti du caquet des bijoux.</p>
+
+<p>Les grandes villes fourmillent de gens que la misère rend
+industrieux. Ils ne volent ni ne filoutent; mais ils sont aux filous,
+ce que les filous sont aux fripons. Ils savent tout, ils font tout,
+ils ont des secrets pour tout; ils vont et viennent, ils s'insinuent.
+On les trouve à la cour, à la ville, au palais, à l'église,
+à la comédie, chez les courtisanes, au café, au bal, à l'opéra,
+dans les académies; ils sont tout ce qu'il vous plaira qu'ils
+soient. Sollicitez-vous une pension, ils ont l'oreille du ministre.
+Avez-vous un procès, ils solliciteront pour vous. Aimez-vous le
+jeu, ils sont croupiers; la table, ils sont chefs de loge; les
+femmes, ils vous introduiront chez Amine ou chez Acaris. De
+laquelle des deux vous plaît-il d'acheter la mauvaise santé?
+choisissez; lorsque vous l'aurez prise, ils se chargeront de votre
+guérison. Leur occupation principale est d'épier les ridicules
+des particuliers, et de profiter de la sottise du public. C'est de
+leur part qu'on distribue au coin des rues, à la porte des temples,
+à l'entrée des spectacles, à la sortie des promenades, des
+papiers par lesquels on vous avertit gratis qu'un tel, demeurant
+au Louvre, dans Saint-Jean, au Temple ou dans l'Abbaye, à
+telle enseigne, à tel étage, dupe chez lui depuis neuf heures du
+matin jusqu'à midi, et le reste du jour en ville.</p>
+
+<p>Les bijoux commençaient à peine à parler, qu'un de ces intrigants
+remplit les maisons de Banza d'un petit imprimé, dont voici
+la forme et le contenu. On lisait, au titre, en gros caractères:</p>
+
+<blockquote><p>AVIS AUX DAMES.</p></blockquote>
+
+<p>Au-dessous, en petit italique:</p>
+
+<blockquote><p><i>Par permission de monseigneur le grand sénéchal,
+et avec l'approbation de messieurs de l'Académie
+royale des sciences.</i></p></blockquote>
+
+<p>Et plus bas:</p>
+
+<blockquote><p>«Le sieur Éolipile, de l'Académie royale de Banza,
+membre de la société royale de Monoémugi, de l'académie
+impériale de Biafara, de l'académie des curieux de Loango,
+de la société de Camur au Monomotapa, de l'institut d'Érecco,
+et des académies royales de Béléguanze et d'Angola, qui fait
+depuis plusieurs années des cours de babioles avec les
+applaudissements de la cour, de la ville et de la province, a
+inventé, en faveur du beau sexe, des muselières ou bâillons
+portatifs, qui ôtent aux bijoux l'usage de la parole, sans
+gêner leurs fonctions naturelles. Ils sont propres et commodes;
+il en a de toute grandeur, pour tout âge et à tout
+prix; et il a eu l'honneur d'en fournir aux personnes de la
+première distinction.»</p></blockquote>
+
+<p>Il n'est rien tel que d'être d'un corps. Quelque ridicule que
+soit un ouvrage, on le prône, et il réussit. C'est ainsi que l'invention
+d'Éolipile fit fortune. On courut en foule chez lui: les
+femmes galantes y allèrent dans leur équipage; les femmes raisonnables
+s'y rendirent en fiacre; les dévotes y envoyèrent leur
+confesseur ou leur laquais: on y vit même arriver des tourières.
+Toutes voulaient avoir une muselière; et depuis la duchesse
+jusqu'à la bourgeoise, il n'y eut femme qui n'eût la sienne, ou
+par air ou pour cause.</p>
+
+<p>Les bramines, qui avaient annoncé le caquet des bijoux
+comme une punition divine, et qui s'en étaient promis de la
+réforme dans les m&oelig;urs et d'autres avantages, ne virent point
+sans frémir une machine qui trompait la vengeance du ciel et
+leurs espérances. Ils étaient à peine descendus de leurs chaires,
+qu'ils y remontent, tonnent, éclatent, font parler les oracles,
+et prononcent que la muselière est une machine infernale, et
+qu'il n'y a point de salut pour quiconque s'en servira. «Femmes
+mondaines, quittez vos muselières; soumettez-vous, s'écrièrent-ils,
+à la volonté de Brama. Laissez à la voix de vos bijoux réveiller
+celle de vos consciences; et ne rougissez point d'avouer des
+crimes que vous n'avez point eu honte de commettre.»</p>
+
+<p>Mais ils eurent beau crier, il en fut des muselières comme il
+en avait été des robes sans manches, et des pelisses piquées.
+Pour cette fois on les laissa s'enrhumer dans leurs temples. On
+prit des bâillons, et on ne les quitta que quand on en eut reconnu
+l'inutilité, ou qu'on en fut las.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII<a name="FNanchor_38_39" id="FNanchor_38_39"></a><a href="#Footnote_38_39" class="fnanchor">[38]</a>.</h2>
+
+<h3>DES VOYAGEURS.</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_39" id="Footnote_38_39"></a><a href="#FNanchor_38_39"><span class="label">[38]</span></a> Ce chapitre et le suivant ont paru pour la première fois dans l'édition de Naigeon.
+Ces digressions, que probablement Naigeon a retrouvées dans des papiers mis
+au rebut, ne nous paraissent être que des brouillons rejetés avec raison par l'auteur
+et que son éditeur aurait bien fait de laisser où il les avait trouvés.</p></div>
+
+
+<p>Ce fut dans ces circonstances, qu'après une longue absence,
+des dépenses considérables, et des travaux inouïs, reparurent à
+la cour les voyageurs que Mangogul avait envoyés dans les contrées
+les plus éloignées pour en recueillir la sagesse; il tenait
+à la main leur journal, et faisait à chaque ligne un éclat de rire.</p>
+
+<p>«Que lisez-vous donc de si plaisant? lui demanda Mirzoza.</p>
+
+<p>&mdash;Si ceux-là, lui répondit Mangogul, sont aussi menteurs
+que les autres, du moins ils sont plus gais. Asseyez-vous sur
+ce sofa, et je vais vous régaler d'un usage des thermomètres
+dont vous n'avez pas la moindre idée.</p>
+
+<p>«Je vous promis hier, me dit Cyclophile, un spectacle amusant...</p>
+
+<p class="center">MIRZOZA.</p>
+
+<p>Et qui est ce Cyclophile?</p>
+
+<p class="center">MANGOGUL.</p>
+
+<p>C'est un insulaire...</p>
+
+<p class="center">MIRZOZA.</p>
+
+<p>Et de quelle île?...</p>
+
+<p class="center">MANGOGUL.</p>
+
+<p>Qu'importe?...</p>
+
+<p class="center">MIRZOZA.</p>
+
+<p>Et à qui s'adresse-t-il?...</p>
+
+<p class="center">MANGOGUL.</p>
+
+<p>A un de mes voyageurs...</p>
+
+<p class="center">MIRZOZA.</p>
+
+<p>Vos voyageurs sont donc enfin revenus?...</p>
+
+<p class="center">MANGOGUL.</p>
+
+<p>Assurément; et vous l'ignoriez?</p>
+
+<p class="center">MIRZOZA.</p>
+
+<p>Je l'ignorais...</p>
+
+<p class="center">MANGOGUL.</p>
+
+<p>Ah çà, arrangeons-nous, ma reine; vous êtes quelquefois un
+peu bégueule. Je vous laisse la maîtresse de vous en aller
+lorsque ma lecture vous scandalisera.</p>
+
+<p class="center">MIRZOZA.</p>
+
+<p>Et si je m'en allais d'abord?</p>
+
+<p class="center">MANGOGUL.</p>
+
+<p>Comme il vous plaira.»</p>
+
+<p>Je ne sais si Mirzoza resta ou s'en alla; mais Mangogul,
+reprenant le discours de Cyclophile, lut ce qui suit:</p>
+
+<p>«Ce spectacle amusant, c'est celui de nos temples, et de ce
+qui s'y passe. La propagation de l'espèce est un objet sur lequel
+la politique et la religion fixent ici leur attention; et la manière
+dont on s'en occupe ne sera pas indigne de la vôtre. Nous avons
+ici des cocus: n'est-ce pas ainsi qu'on appelle dans votre langue
+ceux dont les femmes se laissent caresser par d'autres? Nous
+avons donc ici des cocus, autant et plus qu'ailleurs, quoique
+nous ayons pris des précautions infinies pour que les mariages
+soient bien assortis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc, répondis-je, le secret qu'on ignore ou
+qu'on néglige parmi nous, de bien assortir les époux?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y êtes pas, reprit Cyclophile; nos insulaires sont
+conformés de manière à rendre tous les mariages heureux, si
+l'on y suivait à la lettre les lois usitées.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous entends pas bien, répliquai-je; car dans notre
+monde rien n'est plus conforme aux lois qu'un mariage; et rien
+n'est souvent plus contraire au bonheur et à la raison.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! interrompit Cyclophile, je vais m'expliquer.
+Quoi! depuis quinze jours que vous habitez parmi nous, vous
+ignorez encore que les bijoux mâles et féminins sont ici de différentes
+figures? à quoi donc avez-vous employé votre temps?
+Ces bijoux sont de toute éternité destinés à s'agencer les uns
+avec les autres; un bijou féminin en écrou est prédestiné à un
+bijou mâle fait en vis. Entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, lui dis-je; cette conformité de figure peut avoir
+son usage jusqu'à un certain point; mais je ne la crois pas suffisante
+pour assurer la fidélité conjugale.</p>
+
+<p>&mdash;Que désirez-vous de plus?</p>
+
+<p>&mdash;Je désirerais que, dans une contrée où tout se règle par
+des lois géométriques, on eût eu quelque égard au rapport de
+chaleur entre les conjoints. Quoi! vous voulez qu'une brune de
+dix-huit ans, vive comme un petit démon, s'en tienne strictement
+à un vieillard sexagénaire et glacé! Cela ne sera pas, ce
+vieillard eût-il son bijou masculin en vis sans fin...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez de la pénétration, me dit Cyclophile. Sachez
+donc que nous y avons pourvu...</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Par une longue suite d'observations sur des cocus bien
+constatés...</p>
+
+<p>&mdash;Et à quoi vous ont mené ces observations?</p>
+
+<p>&mdash;A déterminer le rapport nécessaire de chaleur entre deux
+époux...</p>
+
+<p>&mdash;Et ces rapports connus?</p>
+
+<p>&mdash;Ces rapports connus, on gradua des thermomètres applicables
+aux hommes et aux femmes. Leur figure n'est pas la
+même; la base des thermomètres féminins ressemble à un
+bijou masculin d'environ huit pouces de long sur un pouce et
+demi de diamètre; et celle des thermomètres masculins, à la
+partie supérieure d'un flacon qui aurait précisément en concavité
+les mêmes dimensions. Les voilà, me dit-il en m'introduisant
+dans le temple, ces ingénieuses machines dont vous verrez
+tout à l'heure l'effet; car le concours du peuple et la présence
+des sacrificateurs m'annoncent le moment des expériences
+sacrées.»</p>
+
+<p>Nous perçâmes la foule avec peine, et nous arrivâmes dans
+le sanctuaire, où il n'y avait pour autels que deux lits de damas
+sans rideaux. Les prêtres et les prêtresses étaient debout autour,
+en silence, et tenant des thermomètres dont on leur avait confié
+la garde, comme celle du feu sacré aux vestales. Au son des
+hautbois et des musettes, s'approchèrent deux couples d'amants
+conduits par leurs parents. Ils étaient nus; et je vis qu'une des
+filles avait le bijou circulaire, et son amant le bijou cylindrique.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas là merveille, dis-je à Cyclophile.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez les deux autres,» me répondit-il.</p>
+
+<p>J'y portai la vue. Le jeune homme avait un bijou parallélipipède,
+et la fille un bijou carré.</p>
+
+<p>«Soyez attentif à l'opération sainte,» ajouta Cyclophile.</p>
+
+<p>Alors deux prêtres étendirent une des filles sur l'autel; un
+troisième lui appliqua le thermomètre sacré; et le grand pontife
+observait attentivement le degré où la liqueur monta en six
+minutes. Dans le même temps, le jeune homme avait été étendu
+sur l'autre lit par deux prêtresses; et une troisième lui avait
+adapté le thermomètre. Le grand prêtre ayant observé ici l'ascension
+de la liqueur dans le même temps donné, il prononça
+sur la validité du mariage, et renvoya les époux se conjoindre à
+la maison paternelle. Le bijou féminin carré et le bijou masculin
+parallélipipède furent examinés avec la même rigueur, éprouvés
+avec la même précision; mais le grand prêtre, attentif à la progression
+des liqueurs, ayant reconnu quelques degrés de moins
+dans le garçon que dans la fille, selon le rapport marqué par le
+rituel (car il y avait des limites), monta en chaire, et déclara les
+parties inhabiles à se conjoindre. Défense à elles de s'unir,
+sous les peines portées par les lois ecclésiastiques et civiles
+contre les incestueux. L'inceste dans cette île n'était donc pas
+une chose tout à fait vide de sens. Il y avait aussi un véritable
+péché contre nature; c'était l'approche de deux bijoux de différents
+sexes, dont les figures ne pouvaient s'inscrire ou se circonscrire.</p>
+
+<p>Il se présenta un nouveau mariage. C'était une fille à bijou
+terminé par une figure régulière de côtés impairs, et un jeune
+homme à bijou pyramidal, en sorte que la base de la pyramide
+pouvait s'inscrire dans le polygone de la fille. On leur fit
+l'essai du thermomètre, et l'excès ou le défaut s'étant trouvé
+peu considérable dans le rapport des hauteurs des fluides, le
+pontife prononça qu'il y avait cas de dispense, et l'accorda. On
+en faisait autant pour un bijou féminin à plusieurs côtés impairs,
+recherché par un bijou masculin et prismatique, lorsque les
+ascensions de liqueur étaient à peu près égales.</p>
+
+<p>Pour peu qu'on ait de géométrie, l'on conçoit aisément
+que ce qui concernait la mesure des surfaces et des solides
+était poussé dans l'île à un point de perfection très-élevé,
+et que tout ce qu'on avait écrit sur les figures isopérimètres
+y était très-essentiel; au lieu que parmi nous ces découvertes
+attendent encore leur usage. Les filles et les garçons à
+bijoux circulaires et cylindriques y passaient pour heureusement
+nés, parce que de toutes les figures, le cercle est celui qui renferme
+le plus d'espace sur un même contour.</p>
+
+<p>Cependant les sacrificateurs attendaient pratique. Le chef me
+démêla dans la foule, et me fit signe d'approcher. J'obéis. «O
+étranger! me dit-il, tu as été témoin de nos augustes mystères;
+et tu vois comment parmi nous la religion a des liaisons
+intimes avec le bien de la société. Si ton séjour y était plus
+long, il se présenterait sans doute des cas plus rares et plus
+singuliers; mais peut-être des raisons pressantes te rappellent
+dans ta patrie. Va, et apprends notre sagesse à tes concitoyens.»</p>
+
+<p>Je m'inclinai profondément; et il continua en ces termes:</p>
+
+<p>«S'il arrive que le thermomètre sacré soit d'une dimension
+à ne pouvoir être appliqué à une jeune fille, cas extraordinaire,
+quoique j'en aie vu cinq exemples depuis douze ans, alors un
+de mes acolytes la dispose au sacrement; et cependant tout le
+peuple est en prière. Tu dois entrevoir, sans que je m'explique,
+les qualités essentielles pour l'entrée dans le sacerdoce, et la
+raison des ordinations.</p>
+
+<p>«Plus souvent le thermomètre ne peut s'appliquer au garçon,
+parce que son bijou indolent ne se prête pas à l'opération.
+Alors toutes les grandes filles de l'île peuvent s'approcher et
+s'occuper de la résurrection du mort. Cela s'appelle faire ses
+dévotions. On dit d'une fille zélée pour cet exercice, qu'elle est
+pieuse; elle édifie. Tant il est vrai, ajouta-t-il en me regardant
+fixement, ô étranger! que tout est opinion et préjugé! On
+appelle crime chez toi, ce que nous regardons ici comme un
+acte agréable à la Divinité. On augurerait mal parmi nous, d'une
+fille qui aurait atteint sa treizième année sans avoir encore
+approché des autels; et ses parents lui en feraient de justes et
+fortes réprimandes<a name="FNanchor_39_40" id="FNanchor_39_40"></a><a href="#Footnote_39_40" class="fnanchor">[39]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_40" id="Footnote_39_40"></a><a href="#FNanchor_39_40"><span class="label">[39]</span></a> Il y a bien des analogies entre ce passage et le <i>Supplément au Voyage de
+Bougainville</i>, écrit près d'un quart de siècle plus tard.</p></div>
+
+<p>«Si une fille tardive ou mal conformée s'offre au thermomètre
+sans faire monter la liqueur, elle peut se cloîtrer. Mais il
+arrive dans notre île, aussi souvent qu'ailleurs, qu'elle s'en
+repent; et que, si le thermomètre lui était appliqué, elle ferait
+monter la liqueur aussi haut et aussi rapidement qu'aucune
+femme du monde. Aussi plusieurs en sont-elles mortes de désespoir.
+Il s'ensuivait mille autres abus et scandales que j'ai
+retranchés. Pour illustrer mon pontificat, j'ai publié un diplôme
+qui fixe le temps, l'âge et le nombre de fois qu'une fille sera
+thermométrisée avant que de prononcer ses v&oelig;ux, et notamment
+la veille et le jour marqués pour sa profession. Je rencontre
+nombre de femmes qui me remercient de la sagesse de mes
+règlements, et dont en conséquence les bijoux me sont dévoués;
+mais ce sont des menus droits que j'abandonne à mon clergé.</p>
+
+<p>«Une fille qui fait monter la liqueur à une hauteur et avec
+une célérité dont aucun homme ne peut approcher, est constituée
+courtisane, état très-respectable et très-honoré dans notre
+île; car il est bon que tu saches que chaque grand seigneur y a
+sa courtisane, comme chaque femme de qualité y a son géomètre.
+Ce sont deux modes également sages, quoique la dernière
+commence à passer.</p>
+
+<p>«Si un jeune homme usé, mal né, ou maléficié, laisse la
+liqueur du thermomètre immobile, il est condamné au célibat.
+Un autre, au contraire, qui en fera monter la liqueur à un degré
+dont aucune femme ne peut approcher, est obligé de se faire
+moine, comme qui dirait carme ou cordelier. C'est la ressource
+de quelques riches dévotes à qui les secours séculiers viennent
+à manquer.</p>
+
+<p>«Ah! combien, s'écriait-il ensuite en levant ses yeux et ses
+mains au ciel, l'Église a perdu de son ancienne splendeur!»</p>
+
+<p>Il allait continuer, lorsque son aumônier l'interrompant, lui
+dit: «Monseigneur, votre Grande Sacrificature ne s'aperçoit
+pas que l'office est fini, et que votre éloquence refroidira le
+dîner auquel vous êtes attendu.» Le prélat s'arrêta, me fit
+baiser son anneau; nous sortîmes du temple avec le reste du
+peuple; et Cyclophile, reprenant la suite de son discours,
+me dit:</p>
+
+<p>«Le grand pontife ne vous a pas tout révélé; il ne vous a
+point parlé ni des accidents arrivés dans l'île, ni des occupations
+de nos femmes savantes. Ces objets sont pourtant dignes
+de votre curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez apparemment la satisfaire, lui répliquai-je.
+Eh bien! quels sont ces accidents et ces occupations? Concernent-ils
+encore les mariages et les bijoux?</p>
+
+<p>&mdash;Justement, répliqua-t-il. Il y a environ trente-cinq ans
+qu'on s'aperçut dans l'île d'une disette de bijoux masculins cylindriques.
+Tous les bijoux féminins circulaires s'en plaignirent, et
+présentèrent au conseil d'État des mémoires et des requêtes, tendant
+à ce que l'on pourvût à leurs besoins. Le conseil, toujours
+guidé par des vues supérieures, ne répondit rien pendant un
+mois. Les cris des bijoux devinrent semblables à ceux d'un peuple
+affamé qui demande du pain. Les sénateurs nommèrent donc des
+députés pour constater le fait, et en rapporter à la compagnie.
+Cela dura encore plus d'un mois. Les cris redoublèrent; et l'on
+touchait au moment d'une sédition, lorsqu'un bijoutier, homme
+industrieux, se présenta à l'académie. On fit des essais qui réussirent;
+et sur l'attestation des commissaires, et d'après la permission
+du lieutenant de police, il fut gratifié par le conseil d'un
+brevet portant privilége exclusif de pourvoir, pendant le cours
+de vingt années consécutives, aux besoins des bijoux circulaires.</p>
+
+<p>«Le second accident fut une disette totale de bijoux féminins
+polygonaux. On invita tous les artistes à s'occuper de cette calamité.
+On proposa des prix. Il y eut une multitude de machines
+inventées, entre lesquelles le prix fut partagé.</p>
+
+<p>«Vous avez vu, ajouta Cyclophile, les différentes figures de
+nos bijoux féminins. Ils gardent constamment celles qu'ils ont
+apportées en naissant. En est-il de même parmi vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui répondis-je. Un bijou féminin européen, asiatique
+ou africain, a une figure variable à l'infini, <i>cujuslibet
+figuræ capax, nullius tenax</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous sommes donc pas trompés, reprit-il,
+dans l'explication que donnèrent nos physiciens sur un phénomène
+de ce genre. Il y a environ vingt ans qu'une jeune
+brune fort aimable parut dans l'île. Personne n'entendait sa
+langue; mais lorsqu'elle eut appris la nôtre, elle ne voulut
+jamais dire quelle était sa patrie. Cependant les grâces de sa
+figure et les agréments de son esprit enchantèrent la plupart de
+nos jeunes seigneurs. Quelques-uns des plus riches lui proposèrent
+de l'épouser; et elle se détermina en faveur du sénateur
+Colibri. Le jour pris, on les conduisit au temple, selon
+l'usage. La belle étrangère, étendue sur l'autel, présenta aux
+yeux des spectateurs surpris un bijou qui n'avait aucune figure
+déterminée, et le thermomètre appliqué, la liqueur monta tout
+à coup à cent quatre-vingt-dix degrés. Le grand sacrificateur
+prononça sur-le-champ que ce bijou reléguait la propriétaire
+dans la classe des courtisanes, et défense fut faite à l'amoureux
+Colibri de l'épouser. Dans l'impossibilité de l'avoir pour femme,
+il en fit sa maîtresse. Un jour qu'elle en était apparemment
+satisfaite, elle lui avoua qu'elle était née dans la capitale de
+votre empire: ce qui n'a pas peu contribué à nous donner une
+grande idée de vos femmes.»</p>
+
+<p>Le sultan en était là, lorsque Mirzoza rentra.</p>
+
+<p>«Votre pudeur, toujours déplacée, lui dit Mangogul, vous
+a privée de la plus délicieuse lecture. Je voudrais bien que
+vous me dissiez à quoi sert cette hypocrisie qui vous est commune
+à toutes, sages ou libertines. Sont-ce les choses qui
+vous effarouchent? Non; car vous les savez. Sont-ce les mots?
+en vérité, cela n'en vaut pas la peine. S'il est ridicule de
+rougir de l'action, ne l'est-il pas infiniment davantage de
+rougir de l'expression? J'aime à la folie les insulaires dont
+il est question dans ce précieux journal; ils appellent tout
+par leur nom; la langue en est plus simple, et la notion
+des choses honnêtes ou malhonnêtes beaucoup mieux déterminée...</p>
+
+<p class="center">MIRZOZA.</p>
+
+<p>Là, les femmes sont-elles vêtues?...</p>
+
+<p class="center">MANGOGUL.</p>
+
+<p>Assurément; mais ce n'est point par décence, c'est par
+coquetterie: elles se couvrent pour irriter le désir et la curiosité...</p>
+
+<p class="center">MIRZOZA.</p>
+
+<p>Et cela vous paraît tout à fait conforme aux bonnes m&oelig;urs?</p>
+
+<p class="center">MANGOGUL.</p>
+
+<p>Assurément...</p>
+
+<p class="center">MIRZOZA.</p>
+
+<p>Je m'en doutais.</p>
+
+<p class="center">MANGOGUL.</p>
+
+<p>Oh! vous vous doutez toujours de tout.»</p>
+
+<p>En s'entretenant ainsi, il feuilletait négligemment son journal,
+et disait: «Il y a là dedans des usages tout à fait singuliers.
+Tenez, voilà un chapitre sur la configuration des habitants. Il
+n'y a rien que votre excellente pruderie ne puisse entendre. En
+voici un autre sur la toilette des femmes, qui est tout à fait de
+votre ressort, et dont peut-être vous pourrez tirer parti. Vous
+ne me répondez pas! Vous vous méfiez toujours de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je si grand tort?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra que je vous mette entre les mains de Cyclophile,
+et qu'il vous conduise parmi ses insulaires. Je vous jure que
+vous en reviendrez infiniment parfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que je le suis assez.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous semble! cependant je ne saurais presque dire un
+mot sans vous donner des distractions. Cependant vous en vaudriez
+beaucoup mieux, et j'en serais beaucoup plus à mon aise, si
+je pouvais toujours parler, et si vous pouviez toujours m'écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous importe que je vous écoute?</p>
+
+<p>&mdash;Mais après tout, vous avez raison. Ah çà, à ce soir, à
+demain, ou à un autre jour, le chapitre de la figure de nos
+insulaires, et celui de la toilette de leurs femmes.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.</h2>
+
+<h3>DE LA FIGURE DES INSULAIRES, ET DE LA TOILETTE
+DES FEMMES.</h3>
+
+
+<p>C'était après dîner; Mirzoza faisait des n&oelig;uds, et Mangogul,
+étalé sur un sofa, les yeux à demi fermés, établissait doucement
+sa digestion. Il avait passé une bonne heure dans le
+silence et le repos, lorsqu'il dit à la favorite: «Madame se sentirait-elle
+disposée à m'écouter?</p>
+
+<p>&mdash;C'est selon.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, après tout, comme vous me l'avez dit avec autant
+de jugement que de politesse, que m'importe que vous m'écoutiez
+ou non?» Mirzoza sourit, et Mangogul dit: «Qu'on m'apporte
+le journal de mes voyageurs, et surtout qu'on ne déplace
+pas les marques que j'y ai faites, ou par ma barbe...»</p>
+
+<p>On lui présente le journal; il l'ouvre et lit: «Les insulaires
+n'étaient point faits comme on l'est ailleurs. Chacun avait
+apporté en naissant des signes de sa vocation: aussi en général
+on y était ce qu'on devait être. Ceux que la nature avait destinés
+à la géométrie avaient les doigts allongés en compas; mon
+hôte était de ce nombre. Un sujet propre à l'astronomie avait
+les yeux en colimaçon; à la géographie, la tête en globe; à la
+musique ou acoustique, les oreilles en cornet; à l'arpentage,
+les jambes en jalons; à l'hydraulique...» Ici le sultan s'arrêta;
+et Mirzoza lui dit: «Eh bien! à l'hydraulique?...» Mangogul
+lui répondit: «C'est vous qui le demandez; le bijou en ajoutoir,
+et pissait en jet d'eau; à la chimie, le nez en alambic; à
+l'anatomie, l'index en scalpel; aux mécaniques, les bras en lime
+ou en scie, etc.»</p>
+
+<p>Mirzoza ajouta: «Il n'en était pas chez ce peuple comme
+parmi nous, où tels qui, n'ayant reçu de Brama que des bras
+nerveux, semblaient être appelés à la charrue, tiennent le
+timon de votre État, siégent dans vos tribunaux, ou président
+dans votre académie; où tel, qui ne voit non plus qu'une taupe,
+passe sa vie à faire des observations, c'est-à-dire à une profession
+qui demande des yeux de lynx.»</p>
+
+<p>Le sultan continua de lire. «Entre les habitants on en remarquait
+dont les doigts visaient au compas, la tête au globe, les
+yeux au télescope, les oreilles au cornet; ces hommes-ci, dis-je
+à mon hôte, sont apparemment vos virtuoses, de ces hommes
+universels qui portent sur eux l'affiche de tous les talents.»</p>
+
+<p>Mirzoza interrompit le sultan, et dit: «Je gage que je sais
+la réponse de l'hôte...</p>
+
+<p class="center">MANGOGUL.</p>
+
+<p>Et quelle est-elle?</p>
+
+<p class="center">MIRZOZA.</p>
+
+<p>Il répondit que ces gens, que la nature semble avoir destinés
+à tout, n'étaient bons à rien.</p>
+
+<p class="center">MANGOGUL.</p>
+
+<p>Par Brama, c'est cela; en vérité, sultane, vous avez bien de
+l'esprit. Mon voyageur ajoute que cette conformation des insulaires
+donnait au peuple entier un certain air automate; quand
+ils marchent, on dirait qu'ils arpentent; quand ils gesticulent,
+ils ont l'air de décrire des figures; quand ils chantent, ils
+déclament avec emphase.</p>
+
+<p class="center">MIRZOZA.</p>
+
+<p>En ce cas, leur musique doit être mauvaise.</p>
+
+<p class="center">MANGOGUL.</p>
+
+<p>Et pourquoi cela, s'il vous plaît?</p>
+
+<p class="center">MIRZOZA.</p>
+
+<p>C'est qu'elle doit être au-dessous de la déclamation.»</p>
+
+<p class="center">MANGOGUL.</p>
+
+<p>«A peine eus-je fait quelques tours dans la grande allée de
+leur jardin public, que je devins le sujet de l'entretien et l'objet
+de la curiosité. C'est un tombé de la lune, disait l'un; vous
+vous trompez, disait l'autre, il vient de Saturne. Je le crois
+habitant de Mercure, disait un troisième. Un quatrième s'approcha
+de moi, et me dit: «Étranger, pourrait-on vous demander
+d'où vous êtes?</p>
+
+<p>«&mdash;Je suis du Congo, lui répondis-je.</p>
+
+<p>«&mdash;Et où est le Congo?»</p>
+
+<p>«J'allais satisfaire à sa question, lorsqu'il s'éleva autour
+de moi un bruit de mille voix d'hommes et de femmes qui répétaient:
+«C'est un Congo, c'est un Congo, c'est un Congo.»
+Assourdi de ce tintamarre, je mis mes mains sur mes oreilles, et
+je me hâtai de sortir du jardin. Cependant on avait arrêté mon
+hôte, pour savoir de lui si un Congo était un animal ou un
+homme. Les jours suivants, sa porte fut obsédée d'une foule
+d'habitants qui demandaient à voir le Congo. Je me montrai;
+je parlai; et ils s'éloignèrent tous avec un mépris marqué par
+des huées, en s'écriant: <i>Fi donc, c'est un homme</i>.»</p>
+
+<p>Ici Mirzoza se mit à rire aux éclats. Puis elle ajouta: «Et
+la toilette?»</p>
+
+<p>Mangogul lui dit: «Madame se rappellerait-elle un certain
+brame noir, fort original, moitié sensé, moitié fou<a name="FNanchor_40_41" id="FNanchor_40_41"></a><a href="#Footnote_40_41" class="fnanchor">[40]</a>?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_41" id="Footnote_40_41"></a><a href="#FNanchor_40_41"><span class="label">[40]</span></a> Le P. Castel.</p></div>
+
+<p>&mdash;Oui, je me le rappelle. C'était un bon homme qui mettait
+de l'esprit à tout, et que les autres brames noirs, ses confrères,
+firent mourir de chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien. Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler,
+ou peut-être même que vous n'ayez vu un certain clavecin où
+il avait diapasoné les couleurs selon l'échelle des sons, et sur
+lequel il prétendait exécuter pour les yeux une sonate, un allegro,
+un presto, un adagio, un cantabile, aussi agréables que ces
+pièces bien faites le sont pour les oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait mieux: un jour je lui proposai de me traduire
+dans un menuet de couleurs, un menuet de sons; et il s'en tira
+fort bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela vous amusa beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup; car j'étais alors un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mes voyageurs ont retrouvé la même machine
+chez leurs insulaires, mais appliquée à son véritable usage.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends; à la toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai; mais comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Comment? le voici. Une pièce de notre ajustement étant
+donnée, il ne s'agit que de frapper un certain nombre de
+touches du clavecin pour trouver les harmoniques de cette
+pièce, et déterminer les couleurs différentes des autres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes insupportable! On ne saurait vous rien apprendre;
+vous devinez tout.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois même qu'il y a dans cette espèce de musique
+des dissonances à préparer et à sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois en conséquence que le talent d'une femme de
+chambre suppose autant de génie et d'expérience, autant de profondeur
+et d'études que dans un maître de chapelle.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce qui s'ensuit de là, le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il ne me reste plus qu'à fermer mon journal, et
+qu'à prendre mon sorbet. Sultane, votre sagacité me donne de
+l'humeur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que vous m'aimeriez un peu bête.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? cela nous rapprocherait, et nous nous en
+amuserions davantage. Il faut une terrible passion pour tenir contre
+une humiliation qui ne finit point. Je changerai; prenez-y garde.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, ayez pour moi la complaisance de reprendre
+votre journal, et d'en continuer la lecture.</p>
+
+<p>&mdash;Très-volontiers. C'est donc mon voyageur qui va parler.»</p>
+
+<hr class="empty" />
+
+<p>«Un jour, au sortir de table, mon hôte se jeta sur un sofa
+où il ne tarda pas à s'endormir, et j'accompagnai les dames
+dans leur appartement. Après avoir traversé plusieurs pièces,
+nous entrâmes dans un cabinet, grand et bien éclairé, au milieu
+duquel il y avait un clavecin. Madame s'assit, promena ses
+doigts sur le clavier, les yeux attachés sur l'intérieur de la
+caisse, et dit d'un air satisfait:</p>
+
+<p>«Je le crois d'accord.»</p>
+
+<p>«Et moi, je me disais tout bas: «Je crois qu'elle rêve;»
+car je n'avais point entendu de son...</p>
+
+<p>«Madame est musicienne, et sans doute elle accompagne?</p>
+
+<p>«&mdash;Non.</p>
+
+<p>«&mdash;Qu'est-ce donc que cet instrument?</p>
+
+<p>«&mdash;Vous l'allez voir.» Puis, se tournant vers ses filles:
+«Sonnez, dit-elle à l'aînée, pour mes femmes.»</p>
+
+<p>«Il en vint trois, auxquelles elle tint à peu près ce discours:</p>
+
+<p>«Mesdemoiselles, je suis très-mécontente de vous. Il y a
+plus de six mois que ni mes filles ni moi n'avons été mises avec
+goût. Cependant vous me dépensez un argent immense. Je vous
+ai donné les meilleurs maîtres; et il semble que vous n'avez
+pas encore les premiers principes de l'harmonie. Je veux aujourd'hui
+que ma fontange soit verte et or. Trouvez-moi le reste.»</p>
+
+<p>«La plus jeune pressa les touches, et fit sortir un rayon
+blanc, un jaune, un cramoisi, un vert, d'une main; et de l'autre,
+un bleu et un violet.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas cela, dit la maîtresse d'un ton impatient;
+adoucissez-moi ces nuances.»</p>
+
+<p>«La femme de chambre toucha de nouveau, blanc, citron,
+bleu turc, ponceau, couleur de rose, aurore et noir.</p>
+
+<p>«Encore pis! dit la maîtresse. Cela est à excéder. Faites
+le dessus.»</p>
+
+<p>«La femme de chambre obéit; et il en résulta: blanc,
+orangé, bleu pâle, couleur de chair, soufre et gris.</p>
+
+<p>«La maîtresse s'écria:</p>
+
+<p>«On n'y saurait plus tenir.</p>
+
+<p>«&mdash;Si madame voulait faire attention, dit une des deux
+autres femmes, qu'avec son grand panier et ses petites mules...</p>
+
+<p>«&mdash;Mais oui, cela pourrait aller...»</p>
+
+<p>«Ensuite la dame passa dans un arrière-cabinet pour s'habiller
+dans cette modulation. Cependant l'aînée de ses filles
+priait la suivante de lui jouer un ajustement de fantaisie, ajoutant:</p>
+
+<p>«Je suis priée d'un bal; et je me voudrais leste, singulière
+et brillante. Je suis lasse des couleurs pleines.</p>
+
+<p>«&mdash;Rien n'est plus aisé,» dit la suivante; et elle toucha gris
+de perle, avec un clair-obscur qui ne ressemblait à rien; et
+dit: «Voyez, mademoiselle, comme cela fera bien avec votre
+coiffure de la Chine, votre mantelet de plumes de paon, votre
+jupon céladon et or, vos bas cannelle, et vos souliers de jais;
+surtout si vous vous coiffez en brun, avec votre aigrette de rubis.</p>
+
+<p>«&mdash;Tu vaux trop, ma chère, répliqua la jeune fille. Viens
+toi-même exécuter tes idées.»</p>
+
+<p>«Le tour de la cadette arriva; la suivante qui restait lui dit:</p>
+
+<p>«Votre grande s&oelig;ur va au bal; mais vous, n'allez-vous pas
+au temple?...</p>
+
+<p>«&mdash;Précisément; et c'est par cette raison que je veux que
+tu me touches quelque chose de fort coquet.</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien! répondit la suivante, prenez votre robe de gaze
+couleur de feu, et je vais chercher le reste de l'accompagnement.
+Je n'y suis pas... m'y voici... non... c'est cela... oui,
+c'est cela; vous serez à ravir... Voyez, mademoiselle: jaune,
+vert, noir, couleur de feu, azur, blanc et bleu; cela fera à
+merveille avec vos boucles d'oreilles de topaze de Bohême, une
+nuance de rouge, deux assassins, trois croissants et sept mouches...»</p>
+
+<p>«Ensuite elles sortirent, en me faisant une profonde révérence.
+Seul, je me disais: «Elles sont aussi folles ici que chez
+nous. Ce clavecin épargne pourtant bien de la peine.»</p>
+
+<hr class="empty" />
+
+<p>Mirzoza, interrompant la lecture, dit au sultan: «Votre
+voyageur aurait bien dû nous apporter une ariette au moins
+d'ajustements notés, avec la basse chiffrée.</p>
+
+<p class="center">LE SULTAN.</p>
+
+<p>C'est ce qu'il a fait.</p>
+
+<p class="center">MIRZOZA.</p>
+
+<p>Et qui est-ce qui nous jouera cela?</p>
+
+<p class="center">LE SULTAN.</p>
+
+<p>Mais quelqu'un des disciples du brame noir; celui entre
+les mains duquel son instrument oculaire est resté. Mais en
+avez-vous assez?</p>
+
+<p class="center">MIRZOZA.</p>
+
+<p>Y en a-t-il encore beaucoup?...</p>
+
+<p class="center">LE SULTAN.</p>
+
+<p>Non; encore quelques pages, et vous en serez quitte...</p>
+
+<p class="center">MIRZOZA.</p>
+
+<p>Lisez-les.</p>
+
+<p class="center">LE SULTAN.</p>
+
+<p>«J'en étais là, dit mon journal, lorsque la porte du cabinet
+où la mère était entrée, s'ouvrit, et m'offrit une figure si étrangement
+déguisée, que je ne la reconnus pas. Sa coiffure pyramidale
+et ses mules en échasses l'avaient agrandie d'un pied et
+demi; elle avait avec cela une palatine blanche, un mantelet
+orange, une robe de velours ras bleu pâle, un jupon couleur
+de chair, des bas soufre, et des mules petit-gris; mais ce qui
+me frappa surtout, ce fut un panier pentagone, à angles saillants
+et rentrants, dont chacun portait une toise de projection.
+Vous eussiez dit que c'était un donjon ambulant, flanqué de
+cinq bastions. L'une des filles parut ensuite.</p>
+
+<p>«Miséricorde! s'écria la mère, qui est-ce qui vous a ajustée
+de la sorte? Retirez-vous! vous me faites horreur. Si l'heure du
+bal n'était pas si proche, je vous ferais déshabiller. J'espère du
+moins que vous vous masquerez.» Puis, s'adressant à la
+cadette: «Pour cela,» dit-elle, en la parcourant de la tête aux
+pieds, «voilà qui est raisonnable et décent.»</p>
+
+<p>«Cependant monsieur, qui avait aussi fait sa toilette après sa
+médianoche, se montra avec un chapeau couleur de feuille
+morte, sous lequel s'étendait une longue perruque en volutes,
+un habit de drap à double broche, avec des parements en carré
+long, d'un pied et demi chacun; cinq boutons par devant, quatre
+poches, mais point de plis ni de paniers; une culotte et des bas
+chamois, des souliers de maroquin vert; le tout tenant ensemble,
+et formant un pantalon.»</p>
+
+<p>Ici Mangogul s'arrêta et dit à Mirzoza, qui se tenait les
+côtés: «Ces insulaires vous paraissent fort ridicules...»</p>
+
+<p>Mirzoza, lui coupant la parole, ajouta: «Je vous dispense
+du reste; pour cette fois, sultan, vous avez raison; que ce soit,
+je vous prie, sans tirer à conséquence. Si vous vous avisez de
+devenir raisonnable, tout est perdu. Il est sûr que nous paraîtrions
+aussi bizarres à ces insulaires, qu'ils nous le paraissent;
+et qu'en fait de modes, ce sont les fous qui donnent la loi aux
+sages, les courtisanes qui la donnent aux honnêtes femmes, et
+qu'on n'a rien de mieux à faire que de la suivre. Nous rions en
+voyant les portraits de nos aïeux, sans penser que nos neveux
+riront en voyant les nôtres.</p>
+
+<p class="center">MANGOGUL.</p>
+
+<p>J'ai donc eu une fois en ma vie le sens commun!...</p>
+
+<p class="center">MIRZOZA.</p>
+
+<p>Je vous le pardonne; mais n'y retournez pas...</p>
+
+<p class="center">MANGOGUL.</p>
+
+<p>Avec toute votre sagacité, l'harmonie, la mélodie et le clavecin
+oculaire...</p>
+
+<p class="center">MIRZOZA.</p>
+
+<p>Arrêtez, je vais continuer... donnèrent lieu à un schisme
+qui divisa les hommes, les femmes et tous les citoyens. Il y eut
+une insurrection d'école contre école, de maître contre maître;
+on disputa, on s'injuria, on se haït.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien; mais ce n'est pas tout.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, n'ai-je pas tout dit.</p>
+
+<p>&mdash;Achevez.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi qu'il est arrivé dernièrement à Banza, dans la querelle
+sur les sons, où les sourds se montrèrent les plus entêtés
+disputeurs. Dans la contrée de vos voyageurs, ceux qui crièrent
+le plus longtemps et le plus haut sur les couleurs, ce furent
+les aveugles...»</p>
+
+<p>A cet endroit, le sultan dépité prit les cahiers de ses voyageurs,
+et les mit en pièces.</p>
+
+<p>«Eh? que faites-vous là?</p>
+
+<p>&mdash;Je me débarrasse d'un ouvrage inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, peut-être; mais pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qui n'ajoute rien à votre bonheur m'est indifférent.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis donc bien chère?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une question à détacher de toutes les femmes. Non,
+elles ne sentent rien; elles croient que tout leur est dû; quoi
+qu'on fasse pour elles, on n'en a jamais fait assez. Un moment
+de contrariété efface une année de service. Je m'en vais.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous restez; allons, approchez-vous, et baisez-moi...»</p>
+
+<p>Le sultan l'embrassa, et dit:</p>
+
+<p>«N'est-il pas vrai que nous ne sommes que des marionnettes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quelquefois.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX.</h2>
+
+<h3>LES DEUX DÉVOTES.</h3>
+
+
+<p>Le sultan laissait depuis quelques jours les bijoux en repos.
+Des affaires importantes, dont il était occupé, suspendaient les
+effets de sa bague. Ce fut dans cet intervalle que deux femmes
+de Banza apprêtèrent à rire à toute la ville.</p>
+
+<p>Elles étaient dévotes de profession. Elles avaient conduit
+leurs intrigues avec toute la discrétion possible, et jouissaient
+d'une réputation que la malignité même de leurs semblables
+avait respectée. Il n'était bruit dans les mosquées que de leur
+vertu. Les mères les proposaient en exemple à leurs filles; les
+maris à leurs femmes. Elles tenaient l'une et l'autre, pour
+maxime principale, que le scandale est le plus grand de tous les
+péchés. Cette conformité de sentiments, mais surtout la difficulté
+d'édifier à peu de frais un prochain clairvoyant et malin,
+l'avait emporté sur la différence de leurs caractères; et elles
+étaient très-bonnes amies.</p>
+
+<p>Zélide recevait le bramine de Sophie; c'était chez Sophie
+que Zélide conférait avec son directeur; et en s'examinant un
+peu, l'une ne pouvait guère ignorer ce qui concernait le bijou
+de l'autre; mais l'indiscrétion bizarre de ces bijoux les tenait
+toutes deux dans de cruelles alarmes. Elles se voyaient à la
+veille d'être démasquées, et de perdre cette réputation de vertu
+qui leur avait coûté quinze ans de dissimulation et de manége,
+et dont elles étaient alors fort embarrassées.</p>
+
+<p>Il y avait des moments où elles auraient donné leur vie, du
+moins Zélide, pour être aussi décriées que la plus grande partie
+de leurs connaissances. «Que dira le monde? que fera mon
+mari?... Quoi! cette femme si réservée, si modeste, si vertueuse;
+cette Zélide n'est... comme les autres... Ah! cette idée
+me désespère!... Oui, je voudrais n'en avoir point, n'en avoir
+jamais eu,» s'écriait brusquement Zélide.</p>
+
+<p>Elle était alors avec son amie, que les mêmes réflexions
+occupaient, mais qui n'en était pas autant agitée. Les dernières
+paroles de Zélide la firent sourire.</p>
+
+<p>«Riez, madame, ne vous contraignez point. Éclatez, lui dit
+Zélide dépitée. Il y a vraiment de quoi.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais comme vous, lui répondit froidement Sophie,
+tout le danger qui nous menace; mais le moyen de s'y soustraire?
+car vous conviendrez, avec moi, qu'il n'y a pas d'apparence
+que votre souhait s'accomplisse.</p>
+
+<p>&mdash;Imaginez donc un expédient, repartit Zélide.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit Sophie, je suis lasse de me creuser; je n'imagine
+rien... S'aller confiner dans le fond d'une province, est
+un parti; mais laisser à Banza les plaisirs, et renoncer à la vie,
+c'est ce que je ne ferai point. Je sens que mon bijou ne s'accommodera
+jamais de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Que faire! Abandonner tout à la Providence, et rire, à
+mon exemple, du qu'en dira-t-on. J'ai tout tenté pour concilier
+la réputation et les plaisirs. Mais puisqu'il est dit qu'il
+faut renoncer à la réputation, conservons au moins les plaisirs.
+Nous étions uniques. Eh bien! ma chère, nous ressemblerons
+à cent mille autres; cela vous paraît-il donc si
+dur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, répliqua Zélide; il me paraît dur de
+ressembler à celles pour qui l'on avait affecté un mépris souverain.
+Pour éviter cette mortification, je m'enfuirais, je crois,
+au bout du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Partez, ma chère, continua Sophie; pour moi, je reste...
+Mais à propos, je vous conseille de vous pourvoir de quelque
+secret, pour empêcher votre bijou de babiller en route.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, reprit Zélide, la plaisanterie est ici de bien
+mauvaise grâce; et votre intrépidité...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, Zélide, il n'y a point d'intrépidité
+dans mon fait. Laisser prendre aux choses un train dont on ne
+peut les détourner, c'est résignation. Je vois qu'il faut être
+déshonorée; eh bien! déshonorée pour déshonorée, je m'épargnerai
+du moins de l'inquiétude le plus que je pourrai.</p>
+
+<p>&mdash;Déshonorée! reprit Zélide, fondant en larmes; déshonorée!
+Quel coup! Je n'y puis résister... Ah, maudit bonze! c'est
+toi qui m'as perdue. J'aimais mon époux; j'étais née vertueuse;
+je l'aimerais encore, si tu n'avais abusé de ton ministère et de
+ma confiance. Déshonorée! chère Sophie...»</p>
+
+<p>Elle ne put achever. Les sanglots lui coupèrent la parole;
+et elle tomba sur un canapé, presque désespérée. Zélide ne
+reprit l'usage de la voix que pour s'écrier douloureusement:
+«Ah! ma chère Sophie, j'en mourrai... Il faut que j'en meure.
+Non, je ne survivrai jamais à ma réputation...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Zélide, ma chère Zélide, ne vous pressez pourtant
+pas de mourir: peut-être que... lui dit Sophie.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a peut-être qui tienne; il faut que j'en meure...</p>
+
+<p>&mdash;Mais peut-être qu'on pourrait...</p>
+
+<p>&mdash;On ne pourra rien, vous dis-je... Mais parlez, ma chère,
+que pourrait-on?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être qu'on pourrait empêcher un bijou de parler.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Sophie, vous cherchez à me soulager par de fausses
+espérances; vous me trompez.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne vous trompe point; écoutez-moi seulement,
+au lieu de vous désespérer comme une folle. J'ai entendu
+parler de Frénicol, d'Éolipile, de bâillons et de muselières.</p>
+
+<p>&mdash;Eh, qu'ont de commun Frénicol, Éolipile et les muselières,
+avec le danger qui nous menace? Qu'a à faire ici mon
+bijoutier? et qu'est-ce qu'une muselière?</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, ma chère. Une muselière est une machine imaginée
+par Frénicol, approuvée par l'académie et perfectionnée
+par Éolipile, qui se faisait toutefois les honneurs de l'invention.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cette machine imaginée par Frénicol, approuvée
+par l'académie et perfectionnée par ce benêt d'Éolipile?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous êtes d'une vivacité qui passe l'imagination.
+Eh bien! cette machine s'applique et rend un bijou discret,
+malgré qu'il en ait...</p>
+
+<p>&mdash;Serait-il bien vrai, ma chère?</p>
+
+<p>&mdash;On le dit.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut savoir cela, reprit Zélide, et sur-le-champ.»</p>
+
+<p>Elle sonna; une de ses femmes parut; et elle envoya chercher
+Frénicol<a name="FNanchor_41_42" id="FNanchor_41_42"></a><a href="#Footnote_41_42" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_42" id="Footnote_41_42"></a><a href="#FNanchor_41_42"><span class="label">[41]</span></a> Le bijoutier La Frenaye.</p></div>
+
+<p>«Pourquoi pas Éolipile? dit Sophie.</p>
+
+<p>&mdash;Frénicol marque moins,» répondit Zélide.</p>
+
+<p>Le bijoutier ne se fit pas attendre.</p>
+
+<p>«Ah! Frénicol, vous voilà, lui dit Zélide; soyez le bienvenu.
+Dépêchez-vous, mon cher, de tirer deux femmes d'un
+embarras cruel...</p>
+
+<p>&mdash;De quoi s'agit-il, mesdames?... Vous faudrait-il quelques
+rares bijoux?...</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais nous en avons deux, et nous voudrions bien...</p>
+
+<p>&mdash;Vous en défaire, n'est-ce pas? Eh bien! mesdames, il
+faut les voir. Je les prendrai, ou nous ferons un échange...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y êtes pas, monsieur Frénicol; nous n'avons rien
+à troquer...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous entends; c'est quelques boucles d'oreilles
+que vous auriez envie de perdre, de manière que vos époux les
+retrouvassent chez moi...</p>
+
+<p>&mdash;Point du tout. Mais, Sophie, dites-lui donc de quoi il est
+question!</p>
+
+<p>&mdash;Frénicol, continua Sophie, nous avons besoin de deux...
+Quoi! vous n'entendez pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame; comment voulez-vous que j'entende? Vous
+ne me dites rien...</p>
+
+<p>&mdash;C'est, répondit Sophie, que, quand une femme a de la
+pudeur, elle souffre à s'exprimer sur certaines choses...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Frénicol, encore faut-il qu'elle s'explique. Je
+suis bijoutier et non pas devin.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant que vous me deviniez...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mesdames, plus je vous envisage et moins je vous
+comprends. Quand on est jeunes, riches et jolies comme vous,
+on n'en est pas réduites à l'artifice: d'ailleurs, je vous dirai sincèrement
+que je n'en vends plus. J'ai laissé le commerce de ces
+babioles à ceux de mes confrères qui commencent.»</p>
+
+<p>Nos dévotes trouvèrent l'erreur du bijoutier si ridicule,
+qu'elles lui firent toutes deux en même temps un éclat de rire
+qui le déconcerta.</p>
+
+<p>«Souffrez, mesdames, leur dit-il, que je vous fasse
+la révérence et que je me retire. Vous pouviez vous dispenser
+de m'appeler d'une lieue pour plaisanter à mes
+dépens.</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez, mon cher, arrêtez, lui dit Zélide en continuant
+de rire. Ce n'était point notre dessein. Mais, faute de nous
+entendre, il vous est venu des idées si burlesques...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne tient qu'à vous, mesdames, que j'en aie enfin de
+plus justes. De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mons Frénicol, souffrez que je rie tout à mon aise
+avant que de vous répondre.»</p>
+
+<p>Zélide rit à s'étouffer. Le bijoutier songeait en lui-même
+qu'elle avait des vapeurs ou qu'elle était folle, et prenait patience.
+Enfin, Zélide cessa.</p>
+
+<p>«Eh bien! lui dit-elle, il est question de nos bijoux; des
+nôtres, entendez-vous, monsieur Frénicol? Vous savez apparemment
+que, depuis quelque temps, il y en a plusieurs qui se sont
+mis à jaser comme des pies; or, nous voudrions bien que les
+nôtres ne suivissent point ce mauvais exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'y suis maintenant; c'est-à-dire, reprit Frénicol,
+qu'il vous faut une muselière...</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, vous y êtes en effet. On m'avait bien dit que
+monsieur Frénicol n'était pas un sot...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous avez bien de la bonté. Quant à ce que vous
+me demandez, j'en ai de toutes sortes, et de ce pas je vais vous
+en chercher.»</p>
+
+<p>Frénicol partit; cependant Zélide embrassait son amie et la
+remerciait de son expédient: et moi, dit l'auteur africain, j'allai
+me reposer en attendant qu'il revînt.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI.</h2>
+
+<h3>RETOUR DU BIJOUTIER.</h3>
+
+
+<p>Le bijoutier revint et présenta à nos dévotes deux muselières
+des mieux conditionnées.</p>
+
+<p>«Ah! miséricorde! s'écria Zélide. Quelles muselières!
+quelles énormes muselières sont-ce là! et qui sont les malheureuses
+à qui cela servira? Cela a une toise de long. Il faut, en
+vérité, mon ami, que vous ayez pris mesure sur la jument du
+sultan.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit nonchalamment Sophie, après les avoir considérées
+et compassées avec les doigts: vous avez raison; et il
+n'y a que la jument du sultan ou la vieille Rimosa à qui elles
+puissent convenir...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure, mesdames, reprit Frénicol, que c'est la grandeur
+ordinaire; et que Zelmaïde, Zyrphile, Amiane, Zulique et
+cent autres en ont pris de pareilles...</p>
+
+<p>&mdash;Cela est impossible, répliqua Zélide.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est pourtant, repartit Frénicol: mais toutes ont dit
+comme vous; et, comme elles, si vous voulez vous détromper,
+vous le pouvez à l'essai...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Frénicol en dira tout ce qu'il voudra; mais il ne
+me persuadera jamais que cela me convienne, dit Zélide.</p>
+
+<p>&mdash;Ni à moi, dit Sophie. Qu'il nous en montre d'autres, s'il
+en a.»</p>
+
+<p>Frénicol, qui avait éprouvé plusieurs fois qu'on ne convertissait
+pas les femmes sur cet article, leur présenta des muselières
+de treize ans.</p>
+
+<p>«Ah! voilà ce qu'il nous faut! s'écrièrent-elles toutes deux
+en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Je le souhaite, répondit tout bas Frénicol.</p>
+
+<p>&mdash;Combien les vendez-vous? dit Zélide...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, ce n'est que dix ducats...</p>
+
+<p>&mdash;Dix ducats! vous n'y pensez pas, Frénicol...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, c'est en conscience...</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous faites payer la nouveauté...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure, mesdames, que c'est argent troqué...</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai qu'elles sont joliment travaillées; mais dix
+ducats, c'est une somme...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en rabattrai rien.</p>
+
+<p>&mdash;Nous irons chez Éolipile.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le pouvez, mesdames: mais il y a ouvrier et ouvrier,
+muselières et muselières.»</p>
+
+<p>Frénicol tint ferme, et Zélide en passa par là. Elle paya les
+deux muselières; et le bijoutier s'en retourna, bien persuadé
+qu'elles leur seraient trop courtes et qu'elles ne tarderaient pas
+à lui revenir pour le quart de ce qu'il les avait vendues. Il se
+trompa. Mangogul ne s'étant point trouvé à portée de tourner sa
+bague sur ces deux femmes, il ne prit aucune envie à leurs
+bijoux de parler plus haut qu'à l'ordinaire, heureusement pour
+elles; car Zélide, ayant essayé sa muselière, la trouva la moitié
+trop petite. Cependant elle ne s'en défit pas, imaginant presque
+autant d'inconvénient à la changer qu'à ne s'en point servir.</p>
+
+<p>On a su ces circonstances d'une de ses femmes, qui les dit
+en confidence à son amant, qui les redit en confidence à d'autres,
+qui les confièrent sous le secret à tout Banza. Frénicol parla de
+son côté; l'aventure de nos dévotes devint publique et occupa
+quelque temps les médisants du Congo.</p>
+
+<p>Zélide en fut inconsolable. Cette femme, plus à plaindre
+qu'à blâmer, prit son bramine en aversion, quitta son époux et
+s'enferma dans un couvent. Pour Sophie, elle leva le masque,
+brava les discours, mit du rouge et des mouches, se répandit
+dans le grand monde et eut des aventures.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII.</h2>
+
+<h3>SEPTIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>LE BIJOU SUFFOQUÉ.</h3>
+
+
+<p>Quoique les bourgeoises de Banza se doutassent que les
+bijoux de leur espèce n'auraient pas l'honneur de parler, toutes
+cependant se munirent de muselières. On eut à Banza sa muselière,
+comme on prend ici le deuil de cour.</p>
+
+<p>En cet endroit, l'auteur africain remarque avec étonnement
+que la modicité du prix et la roture des muselières n'en firent
+point cesser la mode au sérail. «Pour cette fois, dit-il, l'utilité
+l'emporta sur le préjugé.» Une réflexion aussi commune ne
+valait pas la peine qu'il se répétât: mais il m'a semblé que
+c'était le défaut de tous les anciens auteurs du Congo, de tomber
+dans des redites, soit qu'ils se fussent proposé de donner ainsi
+un air de vraisemblance et de facilité à leurs productions; soit
+qu'ils n'eussent pas, à beaucoup près, autant de fécondité que
+leurs admirateurs le supposent.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, un jour, Mangogul, se promenant dans ses
+jardins, accompagné de toute sa cour, s'avisa de tourner sa bague
+sur Zélaïs. Elle était jolie et soupçonnée de plusieurs aventures;
+cependant son bijou ne fit que bégayer et ne proféra que quelques
+mots entrecoupés qui ne signifiaient rien et que les persifleurs
+interprétèrent comme ils voulurent... «Ouais, dit le sultan,
+voici un bijou qui a la parole bien malaisée. Il faut qu'il y
+ait ici quelque chose qui lui gêne la prononciation.» Il appliqua
+donc plus fortement son anneau. Le bijou fit un second effort
+pour s'exprimer; et, surmontant en partie l'obstacle qui lui fermait
+la bouche, on entendit très-distinctement: «Ahi... ahi...
+J'ét... j'ét... j'étouffe. Je n'en puis plus... Ahi... ahi... J'étouffe.»</p>
+
+<p>Zélaïs se sentit aussitôt suffoquer: son visage pâlit, sa gorge
+s'enfla, et elle tomba, les yeux fermés et la bouche entr'ouverte,
+entre les bras de ceux qui l'environnaient.</p>
+
+<p>Partout ailleurs Zélaïs eût été promptement soulagée. Il ne
+s'agissait que de la débarrasser de sa muselière et de rendre à
+son bijou la respiration; mais le moyen de lui porter une main
+secourable en présence de Mangogul! «Vite, vite, des médecins,
+s'écriait le sultan; Zélaïs se meurt.»</p>
+
+<p>Des pages coururent au palais et revinrent, les docteurs
+s'avançant gravement sur leurs traces; Orcotome était à leur
+tête. Les uns opinèrent pour la saignée, les autres pour le kermès;
+mais le pénétrant Orcotome fit transporter Zélaïs dans un
+cabinet voisin, la visita et coupa les courroies de son caveçon.
+Ce bijou emmuselé fut un de ceux qu'il se vanta d'avoir vu dans
+le paroxysme.</p>
+
+<p>Cependant le gonflement était excessif, et Zélaïs eût continué
+de souffrir si le sultan n'eût eu pitié de son état. Il retourna sa
+bague; les humeurs se remirent en équilibre; Zélaïs revint, et
+Orcotome s'attribua le miracle de cette cure.</p>
+
+<p>L'accident de Zélaïs et l'indiscrétion de son médecin discréditèrent
+beaucoup les muselières. Orcotome, sans égard pour les
+intérêts d'Éolipile, se proposa d'élever sa fortune sur les débris
+de la sienne; se fit annoncer pour médecin attitré des bijoux
+enrhumés; et l'on voit encore son affiche dans les rues détournées.
+Il commença par gagner de l'argent et finit par être
+méprisé. Le sultan s'était fait un plaisir de rabattre la présomption
+de l'empirique. Orcotome se vantait-il d'avoir réduit au
+silence quelque bijou qui n'avait jamais soufflé le mot? Mangogul
+avait la cruauté de le faire parler. On en vint jusqu'à remarquer
+que tout bijou qui s'ennuyait de se taire n'avait qu'à recevoir
+deux ou trois visites d'Orcotome. Bientôt on le mit, avec
+Éolipile, dans la classe des charlatans; et tous deux y demeureront
+jusqu'à ce qu'il plaise à Brama de les en tirer.</p>
+
+<p>On préféra la honte à l'apoplexie. «On meurt de celle-ci,»
+disait-on. On renonça donc aux muselières; on laissa parler les
+bijoux, et personne n'en mourut.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII.</h2>
+
+<h3>HUITIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>LES VAPEURS.</h3>
+
+
+<p>Il y eut un temps, comme on voit, que les femmes, craignant
+que leurs bijoux ne parlassent, étaient suffoquées, se
+mouraient: mais il en vint un autre, qu'elles se mirent au-dessus
+de cette frayeur, se défirent des muselières et n'eurent plus
+que des vapeurs.</p>
+
+<p>La favorite avait, entre ses complaisantes, une fille singulière.
+Son humeur était charmante, quoique inégale. Elle changeait
+de visage dix fois par jour; mais quel que fût celui qu'elle
+prît, il plaisait. Unique dans sa mélancolie, ainsi que dans sa
+gaieté, il lui échappait, dans ses moments les plus extravagants,
+des propos d'un sens exquis; et il lui venait, dans les accès de
+sa tristesse, des extravagances très-réjouissantes.</p>
+
+<p>Mirzoza s'était si bien faite à Callirhoé, c'était le nom de
+cette jeune folle, qu'elle ne pouvait presque s'en passer. Une
+fois que le sultan se plaignait à la favorite de je ne sais quoi
+d'inquiet et de froid qu'il lui remarquait:</p>
+
+<p>«Prince, lui dit-elle, embarrassée de ses reproches, sans
+mes trois bêtes, mon serin, ma chartreuse<a name="FNanchor_42_43" id="FNanchor_42_43"></a><a href="#Footnote_42_43" class="fnanchor">[42]</a> et Callirhoé, je ne
+vaux rien; et vous voyez bien que la dernière me manque...</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_43" id="Footnote_42_43"></a><a href="#FNanchor_42_43"><span class="label">[42]</span></a> Chatte d'un gris-cendré.</p></div>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi n'est-elle pas ici? lui demanda Mangogul.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, répondit Mirzoza; mais il y a quelques mois
+qu'elle m'annonça que, si Mazul faisait la campagne, elle ne
+pourrait se dispenser d'avoir des vapeurs; et Mazul partit hier...</p>
+
+<p>&mdash;Passe encore pour celle-là, répliqua le sultan. Voilà ce
+qui s'appelle des vapeurs bien fondées. Mais vis-à-vis de quoi
+s'avisent d'en avoir cent autres, dont les maris sont tout jeunes,
+et qui ne se laissent pas manquer d'amants?</p>
+
+<p>&mdash;Prince, répondit un courtisan, c'est une maladie à la
+mode. C'est un air à une femme que d'avoir des vapeurs. Sans
+amants et sans vapeurs, on n'a aucun usage du monde; et il n'y
+a pas une bourgeoise à Banza qui ne s'en donne.»</p>
+
+<p>Mangogul sourit et se détermina sur-le-champ à visiter quelques-unes
+de ces vaporeuses. Il alla droit chez Salica. Il la
+trouva couchée, la gorge découverte, les yeux allumés, la tête
+échevelée, et à son chevet le petit médecin bègue et bossu
+Farfadi, qui lui faisait des contes. Cependant elle allongeait un
+bras, puis un autre, bâillait, soupirait, se portait la main sur
+le front et s'écriait douloureusement: «Ahi... Je n'en puis plus...
+Ouvrez les fenêtres... Donnez-moi de l'air... Je n'en puis plus;
+je me meurs...»</p>
+
+<p>Mangogul prit le moment que ses femmes troublées aidaient
+Farfadi à alléger ses couvertures, pour tourner sa bague sur elle;
+et l'on entendit à l'instant: «Oh! que je m'ennuie de ce train!
+Voilà-t-il pas que madame s'est mis en tête d'avoir des vapeurs!
+Cela durera la huitaine; et je veux mourir si je sais à propos
+de quoi: car après les efforts de Farfadi pour déraciner ce mal,
+il me semble qu'il a tort de persister.»</p>
+
+<p>«Bon, dit le sultan en retournant sa bague, j'entends. Celle-ci
+a des vapeurs en faveur de son médecin. Voyons ailleurs.»</p>
+
+<p>Il passa de l'hôtel de Salica dans celui d'Arsinoé, qui n'en
+est pas éloigné. Il entendit, dès l'entrée de son appartement, de
+grands éclats de rire et s'avança, comptant la trouver en compagnie:
+cependant elle était seule; et Mangogul n'en fut pas trop
+surpris. «Une femme se donnant des vapeurs, elle se les donne
+apparemment, dit-il, tristes ou gaies, selon qu'il est à propos.»</p>
+
+<p>Il tourna sa bague sur elle, et sur-le-champ son bijou se mit
+à rire à gorge déployée. Il passa brusquement de ses ris immodérés
+à des lamentations ridicules sur l'absence de Narcès, à qui
+il conseillait en bon ami de hâter son retour, et continua sur
+nouveaux frais à sangloter, pleurer, gémir, soupirer, se désespérer,
+comme s'il eût enterré tous les siens.</p>
+
+<p>Le sultan se contenant à peine d'éclater d'une affliction si
+bizarre, retourna sa bague et partit, laissant Arsinoé et son bijou
+se lamenter tout à leur aise et concluant en lui-même la fausseté
+du proverbe.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV.</h2>
+
+<h3>NEUVIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>DES CHOSES PERDUES ET RETROUVÉES.</h3>
+
+<blockquote><p><i>Pour servir de supplément au savant Traité de Pancirolle<a name="FNanchor_43_44" id="FNanchor_43_44"></a><a href="#Footnote_43_44" class="fnanchor">[43]</a>
+et aux Mémoires de l'Académie des Inscriptions.</i></p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_44" id="Footnote_43_44"></a><a href="#FNanchor_43_44"><span class="label">[43]</span></a> <i>Rerum memorabilium libri duo</i>, Amberg, 1599. Ouvrage de Panciroli, traitant
+des arts anciens qui se sont perdus et des découvertes des modernes.</p></div>
+
+
+<p>Mangogul s'en revenait dans son palais, occupé des ridicules
+que les femmes se donnent, lorsqu'il se trouva, soit distraction
+de sa part, soit méprise de son anneau, sous les portiques du
+somptueux édifice que Thélis a décoré des riches dépouilles de
+ses amants. Il profita de l'occasion pour interroger son bijou.</p>
+
+<p>Thélis était femme de l'émir Sambuco, dont les ancêtres
+avaient régné dans la Guinée. Sambuco s'était acquis de la considération
+dans le Congo par cinq ou six victoires célèbres qu'il
+avait remportées sur les ennemis d'Erguebzed. Non moins habile
+négociateur que grand capitaine, il avait été chargé des ambassades
+les plus distinguées et s'en était tiré supérieurement. Il
+vit Thélis au retour de Loango et il en fut épris. Il touchait alors
+à la cinquantaine et Thélis ne passait pas vingt-cinq ans. Elle
+avait plus d'agréments que de beauté; les femmes disaient qu'elle
+était très-bien et les hommes la trouvaient adorable. De puissants
+partis l'avaient recherchée; mais soit qu'elle eût déjà ses
+vues, soit qu'il y eût entre elle et ses soupirants disproportion
+de fortune, ils avaient tous été refusés. Sambuco la vit, mit à
+ses pieds des richesses immenses, un nom, des lauriers et des
+titres qui ne le cédaient qu'à ceux des souverains, et l'obtint<a name="FNanchor_44_45" id="FNanchor_44_45"></a><a href="#Footnote_44_45" class="fnanchor">[44]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_45" id="Footnote_44_45"></a><a href="#FNanchor_44_45"><span class="label">[44]</span></a> Ce commencement pourrait faire penser que Sambuco est le maréchal de
+Villars qui emmenait sa femme même en campagne à ce que dit Saint-Simon; mais
+quoique M<sup>lle</sup> de Varangeville ait été chansonnée sous ses deux noms de fille et de
+femme dans le <i>Recueil</i> de Maurepas, la fin du chapitre est faite pour dérouter cette
+première supposition. Plus loin (c. <span class="smcap">XXVII</span>) Sambuco pourra être confondu avec Villeroy.
+Quant à Thélis, la femme dont elle se rapprocherait le plus serait M<sup>me</sup> de Tencin;
+mais...</p></div>
+
+<p>Thélis fut ou parut vertueuse pendant six semaines entières
+après son mariage; mais un bijou né voluptueux se dompte
+rarement de lui-même, et un mari quinquagénaire, quelque
+héros qu'il soit d'ailleurs, est un insensé, s'il se promet de
+vaincre cet ennemi. Quoique Thélis mît dans sa conduite de la
+prudence, ses premières aventures ne furent point ignorées.
+C'en fut assez dans la suite pour lui en supposer de secrètes, et
+Mangogul, curieux de ces vérités, se hâta de passer du vestibule
+de son palais dans son appartement.</p>
+
+<p>On était alors au milieu de l'été: il faisait une chaleur
+extrême, et Thélis, après le dîner, s'était jetée sur un lit de
+repos, dans un arrière-cabinet orné de glaces et de peintures.
+Elle dormait, et sa main était encore appuyée sur un recueil de
+contes persans qui l'avaient assoupie.</p>
+
+<p>Mangogul la contempla quelque temps, convint qu'elle avait
+des grâces, et tourna sa bague sur elle. «Je m'en souviens
+encore, comme si j'y étais, dit incontinent le bijou de Thélis:
+neuf preuves d'amour en quatre heures. Ah! quels moments!
+que Zermounzaïd est un homme divin! Ce n'est point là le vieux
+et glacé Sambuco. Cher Zermounzaïd, j'avais ignoré les vrais
+plaisirs, le bien réel; c'est toi qui me l'as fait connaître.»</p>
+
+<p>Mangogul, qui désirait s'instruire des particularités du commerce
+de Thélis avec Zermounzaïd, que le bijou lui dérobait,
+en ne s'attachant qu'à ce qui frappe le plus un bijou, frotta
+quelque temps le chaton de sa bague contre sa veste, et l'appliqua
+sur Thélis, tout étincelant de lumière. L'effet en parvint
+bientôt jusqu'à son bijou, qui mieux instruit de ce qu'on lui
+demandait, reprit d'un ton plus historique:</p>
+
+<p>«Sambuco commandait l'armée du Monoémugi, et je le suivais
+en campagne. Zermounzaïd servait sous lui en qualité de
+colonel, et le général, qui l'honorait de sa confiance, nous avait
+mis sous son escorte. Le zélé Zermounzaïd ne désempara pas de
+son poste: il lui parut trop doux, pour le céder à quelque
+autre; et le danger de le perdre fut le seul qu'il craignit de
+toute la campagne.</p>
+
+<p>«Pendant le quartier d'hiver, je reçus quelques nouveaux
+hôtes, Cacil, Jékia, Almamoum, Jasub, Sélim, Manzora, Néreskim,
+tous militaires que Zermounzaïd avait mis à la mode, mais
+qui ne le valaient pas. Le crédule Sambuco s'en reposait de la
+vertu de sa femme sur elle-même, et sur les soins de Zermounzaïd;
+et tout occupé des détails immenses de la guerre, et des
+grandes opérations qu'il méditait pour la gloire du Congo, il
+n'eut jamais le moindre soupçon que Zermounzaïd le trahît, et
+que Thélis lui fût infidèle.</p>
+
+<p>«La guerre continua; les armées rentrèrent en campagne, et
+nous reprîmes nos litières. Comme elles allaient très-lentement,
+insensiblement le corps de l'armée gagna de l'avance sur nous,
+et nous nous trouvâmes à l'arrière-garde. Zermounzaïd la commandait.
+Ce brave garçon, que la vue des grands périls n'avait
+jamais écarté du chemin de la gloire, ne put résister à celle du
+plaisir. Il abandonna à un subalterne le soin de veiller aux
+mouvements de l'ennemi qui nous harcelait, et passa dans notre
+litière; mais à peine y fut-il, que nous entendîmes un bruit
+confus d'armes et de cris. Zermounzaïd, laissant son ouvrage à
+demi, veut sortir; mais il est étendu par terre, et nous restons
+au pouvoir du vainqueur.</p>
+
+<p>«Je commençai donc par engloutir l'honneur et les services
+d'un officier qui pouvait attendre de sa bravoure et de son mérite
+les premiers emplois de la guerre, s'il n'eût jamais connu la
+femme de son général. Plus de trois mille hommes périrent en
+cette occasion. C'est encore autant de bons sujets que nous avons
+ravis à l'État.»</p>
+
+<p>Qu'on imagine la surprise de Mangogul à ce discours! Il
+avait entendu l'oraison funèbre de Zermounzaïd, et il ne le
+reconnaissait point à ces traits. Erguebzed son père avait regretté
+cet officier: les nouvelles à la main, après avoir prodigué les
+derniers éloges à sa belle retraite, avaient attribué sa défaite et
+sa mort à la supériorité des ennemis, qui, disaient-elles, s'étaient
+trouvés six contre un. Tout le Congo avait plaint un homme qui
+avait si bien fait son devoir. Sa femme avait obtenu une pension:
+on avait accordé son régiment à son fils aîné, et l'on
+promettait un bénéfice au cadet.</p>
+
+<p>Que d'horreurs! s'écria tout bas Mangogul; un époux déshonoré,
+l'état trahi, des citoyens sacrifiés, ces forfaits ignorés, récompensés
+même comme des vertus, et tout cela à propos d'un bijou!</p>
+
+<p>Le bijou de Thélis, qui s'était interrompu pour reprendre
+haleine, continua: «Me voilà donc abandonné à la discrétion
+de l'ennemi. Un régiment de dragons était prêt à fondre sur
+nous. Thélis en parut éplorée, et ne souhaita rien tant; mais les
+charmes de la proie semèrent la discorde entre les prédateurs.
+On tira les cimeterres et trente à quarante hommes furent massacrés
+en un clin d'&oelig;il. Le bruit de ce désordre parvint jusqu'à
+l'officier général. Il accourut, calma ces furieux, et nous mit en
+séquestre sous une tente, où nous n'avions pas eu le temps de
+nous reconnaître, qu'il vint solliciter le prix de ses services.
+«Malheur aux vaincus!» s'écria Thélis en se renversant sur un
+lit; et toute la nuit fut employée à ressentir son infortune.</p>
+
+<p>«Nous nous trouvâmes le lendemain sur le rivage du Niger.
+Une saïque nous y attendait, et nous partîmes, ma maîtresse et
+moi, pour être présentés à l'empereur de Benin. Dans ce voyage
+de vingt-quatre heures, le capitaine du bâtiment s'offrit à
+Thélis, fut accepté, et je connus par expérience que le service
+de mer était infiniment plus vif que celui de terre. Nous vîmes
+l'empereur de Benin; il était jeune, ardent, voluptueux: Thélis
+fit encore sa conquête; mais celles de son mari l'effrayèrent. Il
+demanda la paix, et il ne lui en coûta, pour l'obtenir, que trois
+provinces et ma rançon.</p>
+
+<p>«Autres temps, autres fatigues. Sambuco apprit, je ne sais
+comment, la raison des malheurs de la campagne précédente;
+et pendant celle-ci, il me mit en dépôt sur la frontière chez un
+chef de bramines, de ses amis. L'homme saint ne se défendit
+guère; il succomba aux agaceries de Thélis, et en moins de
+six mois, j'engloutis ses revenus immenses, trois étangs et deux
+bois de haute futaie.»</p>
+
+<p>&mdash;Miséricorde! s'écria Mangogul, trois étangs et deux bois!
+quel appétit pour un bijou!</p>
+
+<p>«C'est une bagatelle, reprit celui-ci. La paix se fit, et
+Thélis suivit son époux en ambassade au Monomotapa. Elle jouait
+et perdait fort bien cent mille sequins en un jour, que je regagnais
+en une heure. Un ministre, dont les affaires de son maître
+ne remplissaient pas tous les moments, me tomba sous la dent,
+et je lui dévorai en trois ou quatre mois une fort belle terre,
+le château tout meublé, le parc, un équipage avec les petits
+chevaux pies. Une faveur de quatre minutes, mais bien filée,
+nous valait des fêtes, des présents, des pierreries, et l'aveugle
+ou politique Sambuco ne nous tracassait point.</p>
+
+<p>«Je ne mettrai point en ligne de compte, ajouta le bijou,
+les marquisats, les comtés, les titres, les armoiries, etc., qui se
+sont éclipsés devant moi. Adressez-vous à mon secrétaire, qui
+vous dira ce qu'ils sont devenus. J'ai fort écorné le domaine du
+Biafara, et je possède une province entière du Béléguanze.
+Erguebzed me proposa sur la fin de ses jours...» A ces mots,
+Mangogul retourna sa bague, et fit taire le gouffre; il respectait
+la mémoire de son père, et ne voulut rien entendre qui pût ternir
+dans son esprit l'éclat des grandes qualités qu'il lui reconnaissait.</p>
+
+<p>De retour dans son sérail, il entretint la favorite des vaporeuses,
+et de l'essai de son anneau sur Thélis. «Vous admettez,
+lui dit-il, cette femme à votre familiarité; mais vous ne la connaissez
+pas apparemment aussi bien que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends, seigneur, répondit la sultane. Son bijou
+vous aura sottement conté ses aventures avec le général Micokof,
+l'émir Féridour, le sénateur Marsupha, et le grand bramine Ramadanutio.
+Eh! qui ne sait qu'elle soutient le jeune Alamir, et que le
+vieux Sambuco, qui ne dit rien, en est aussi bien informé que vous!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y êtes pas, reprit Mangogul. Je viens de faire
+rendre gorge à son bijou.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avait-il enlevé quelque chose? répondit Mirzoza.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas à moi, dit le sultan, mais bien à mes sujets, aux
+grands de mon empire, aux potentats mes voisins: des terres,
+des provinces, des châteaux, des étangs, des bois, des diamants,
+des équipages, avec les petits chevaux pies.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter, seigneur, ajouta Mirzoza, la réputation et
+les vertus. Je ne sais quel avantage vous apportera votre bague;
+mais plus vous en multipliez les essais, plus mon sexe me devient
+odieux: celles même à qui je croyais devoir quelque considération
+n'en sont pas exceptées. Je suis contre elles d'une
+humeur à laquelle je demande à Votre Hautesse de m'abandonner
+pour quelques moments.»</p>
+
+<p>Mangogul, qui connaissait la favorite pour ennemie de toute
+contrainte, lui baisa trois fois l'oreille droite, et se retira.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV.</h2>
+
+<h3>ÉCHANTILLON DE LA MORALE DE MANGOGUL.</h3>
+
+
+<p>Mangogul, impatient de revoir la favorite, dormit peu, se
+leva plus matin qu'à l'ordinaire, et parut chez elle au petit
+jour. Elle avait déjà sonné: on venait d'ouvrir ses rideaux; et
+ses femmes se disposaient à la lever. Le sultan regarda beaucoup
+autour d'elle, et ne lui voyant point de chien, il lui
+demanda la raison de cette singularité.</p>
+
+<p>«C'est, lui répondit Mirzoza, que vous supposez que je
+suis singulière en cela, et qu'il n'en est rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, répliqua le sultan, que je vois des chiens à
+toutes les femmes de ma cour, et que vous m'obligeriez de
+m'apprendre pourquoi elles en ont, ou pourquoi vous n'en avez
+point. La plupart d'entre elles en ont même plusieurs; et il n'y
+en a pas une qui ne prodigue au sien des caresses qu'elle
+semble n'accorder qu'avec peine à son amant. Par où ces bêtes
+méritent-elles la préférence? qu'en fait-on?»</p>
+
+<p>Mirzoza ne savait que répondre à ces questions.</p>
+
+<p>«Mais, lui disait-elle, on a un chien comme un perroquet
+ou un serin. Il est peut-être ridicule de s'attacher aux animaux;
+mais il n'est pas étrange qu'on en ait: ils amusent quelquefois,
+et ne nuisent jamais. Si on leur fait des caresses, c'est qu'elles
+sont sans conséquence. D'ailleurs, croyez-vous, prince, qu'un
+amant se contentât d'un baiser tel qu'une femme le donne à son
+gredin?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, je le crois, dit le sultan. Il faudrait, parbleu,
+qu'il fût bien difficile, s'il n'en était pas satisfait.»</p>
+
+<p>Une des femmes de Mirzoza, qui avait gagné l'affection du
+sultan et de la favorite par de la douceur, des talents et du zèle,
+dit: «Ces animaux sont incommodes et malpropres; ils tachent
+les habits, gâtent les meubles, arrachent les dentelles, et font en
+un quart d'heure plus de dégât qu'il n'en faudrait pour attirer la
+disgrâce de la femme de chambre la plus fidèle; cependant on
+les garde.</p>
+
+<p>&mdash;Quoique, selon madame, ils ne soient bon qu'à cela,
+ajouta le sultan.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, répondit Mirzoza, nous tenons à nos fantaisies;
+et il faut que, d'avoir un gredin, c'en soit une, telle que nous
+en avons beaucoup d'autres, qui ne seraient plus des fantaisies,
+si l'on en pouvait rendre raison. Le règne des singes est passé;
+les perruches se soutiennent encore. Les chiens étaient tombés;
+les voilà qui se relèvent. Les écureuils ont eu leur temps; et il
+en est des animaux comme il en a été successivement de l'italien,
+de l'anglais, de la géométrie, des prétintailles, et des falbalas.</p>
+
+<p>&mdash;Mirzoza, répliqua le sultan en secouant la tête, n'a pas
+là-dessus toutes les lumières possibles; et les bijoux...</p>
+
+<p>&mdash;Votre Hautesse ne va-t-elle pas s'imaginer, dit la favorite,
+qu'elle apprendra du bijou d'Haria pourquoi cette femme, qui a
+vu mourir son fils, une de ses filles et son époux sans verser une
+larme, a pleuré pendant quinze jours la perte de son doguin?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non? répondit Mangogul.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, dit Mirzoza, si nos bijoux pouvaient expliquer
+toutes nos fantaisies, ils seraient plus savants que nous-mêmes.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous le dispute? repartit le sultan. Aussi crois-je
+que le bijou fait faire à une femme cent choses sans qu'elle
+s'en aperçoive; et j'ai remarqué dans plus d'une occasion, que
+telle qui croyait suivre sa tête, obéissait à son bijou. Un grand
+philosophe<a name="FNanchor_45_46" id="FNanchor_45_46"></a><a href="#Footnote_45_46" class="fnanchor">[45]</a> plaçait l'âme, la nôtre s'entend, dans la glande
+pinéale. Si j'en accordais une aux femmes, je sais bien, moi,
+où je la placerais.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_46" id="Footnote_45_46"></a><a href="#FNanchor_45_46"><span class="label">[45]</span></a> René Descartes. Galien avait déjà fixé le siége de l'âme dans la glande pinéale.
+Il prétendait qu'elle pouvait être tantôt inclinée d'un côté et tantôt de l'autre par
+les filaments qui l'attachaient aux parties voisines, et par là qu'elle présidait à la
+distribution des esprits. <i>Anat. de Galien</i> par <i>Oribase</i>, édit. de Dundas, 1735.
+</p><p>
+Mais Descartes a présenté cette opinion sous une nouvelle forme<a name="FNanchor_B_47" id="FNanchor_B_47"></a><a href="#Footnote_B_47" class="fnanchor">[B]</a>, quoiqu'elle
+soit la même pour le fond. Ce philosophe a fait sur ce siége une espèce de roman
+qu'on a lu dans le monde avec plaisir; et ce n'est pas la seule fois que les écrivains
+se sont emparés des opinions des médecins; cependant le peu de fondement de
+celle-ci est démontré par les observations pathologiques, qui prouvent qu'on a trouvé
+le corps pinéal désorganisé dans des sujets qui avaient eu beaucoup d'instruction et
+d'esprit, et qu'il était dans l'état sain chez d'autres, reconnus stupides. Le célèbre
+<i>Pic de la Mirandole</i>, ce jeune enfant dont on a raconté tant de prodiges, avait le
+corps pinéal gros et très-dur, graveleux, quoiqu'il n'eût éprouvé, avant de mourir,
+aucune altération dans ses facultés intellectuelles. (<span class="smcap">Br.</span>)&mdash;La fonction de ce petit
+organe est encore inconnue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_47" id="Footnote_B_47"></a><a href="#FNanchor_B_47"><span class="label">[B]</span></a> Voyez <i>l'Homme</i>, de René Descartes, p. 32, édition de Paris, 1677, in-4º. (<span class="smcap">Br.</span>)</p></div>
+
+<p>&mdash;Je vous dispense de m'en instruire, reprit aussitôt Mirzoza.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous me permettrez au moins, dit Mangogul, de
+vous communiquer quelques idées que mon anneau m'a suggérées
+sur les femmes, dans la supposition qu'elles ont une âme.
+Les épreuves que j'ai faites de ma bague m'ont rendu grand moraliste.
+Je n'ai ni l'esprit de La Bruyère, ni la logique de Port-Royal,
+ni l'imagination de Montaigne, ni la sagesse de Charron:
+mais j'ai recueilli des faits qui leur manquaient peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, prince, répondit ironiquement Mirzoza: je vous
+écouterai de toutes mes oreilles. Ce doit être quelque chose de
+curieux, que les essais de morale d'un sultan de votre âge!</p>
+
+<p>&mdash;Le système d'Orcotome est extravagant, n'en déplaise
+au célèbre Hiragu<a name="FNanchor_46_48" id="FNanchor_46_48"></a><a href="#Footnote_46_48" class="fnanchor">[46]</a> son confrère: cependant je trouve du sens
+dans les réponses qu'il a faites aux objections qui lui ont été
+proposées. Si j'accordais une âme aux femmes, je supposerais
+volontiers, avec lui, que les bijoux ont parlé de tout temps, bas
+à la vérité, et que l'effet de l'anneau du génie Cucufa se réduit
+à leur hausser le ton. Cela posé, rien ne serait plus facile que
+de vous définir toutes tant que vous êtes:</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_48" id="Footnote_46_48"></a><a href="#FNanchor_46_48"><span class="label">[46]</span></a> Si, comme nous le pensons, Orcotome est Ferrein, Hiragu serait un autre
+médecin, Montagnat, qui, dans plusieurs brochures adressées à Burlon et à Bertin
+(1745, 1746), défendit le système de Ferrein sur le mécanisme de la voix.</p></div>
+
+<p>«La femme sage, par exemple, serait celle dont le bijou est
+muet, ou n'en est pas écouté.</p>
+
+<p>«La prude, celle qui fait semblant de ne pas écouter son
+bijou.</p>
+
+<p>«La galante, celle à qui le bijou demande beaucoup, et
+qui lui accorde trop.</p>
+
+<p>«La voluptueuse, celle qui écoute son bijou avec complaisance.</p>
+
+<p>«La courtisane, celle à qui son bijou demande à tout moment,
+et qui ne lui refuse rien.</p>
+
+<p>«La coquette, celle dont le bijou est muet, ou n'en est point
+écouté; mais qui fait espérer à tous les hommes qui l'approchent,
+que son bijou parlera quelque jour, et qu'elle pourra ne pas
+faire la sourde oreille.</p>
+
+<p>«Eh bien! délices de mon âme, que pensez-vous de mes
+définitions?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, dit la favorite, que Votre Hautesse a oublié la
+femme tendre.</p>
+
+<p>&mdash;Si je n'en ai point parlé, répondit le sultan, c'est que je
+ne sais pas encore bien ce que c'est, et que d'habiles gens
+prétendent que le mot tendre, pris sans aucun rapport au bijou,
+est vide de sens.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vide de sens? s'écria Mirzoza. Quoi! il n'y a
+point de milieu; et il faut absolument qu'une femme soit
+prude, galante, coquette, voluptueuse ou libertine?</p>
+
+<p>&mdash;Délices de mon âme, dit le sultan, je suis prêt à convenir
+de l'inexactitude de mon énumération, et j'ajouterai la femme
+tendre aux caractères précédents; mais à condition que vous
+m'en donnerez une définition qui ne retombe dans aucune des
+miennes.</p>
+
+<p>&mdash;Très-volontiers, dit Mirzoza. Je compte en venir à bout
+sans sortir de votre système.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ajouta Mangogul.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit la favorite... La femme tendre est celle...</p>
+
+<p>&mdash;Courage, Mirzoza, dit Mangogul.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne me troublez point, s'il vous plaît. La femme tendre
+est celle... qui a aimé sans que son bijou parlât, ou... dont le
+bijou n'a jamais parlé qu'en faveur du seul homme qu'elle
+aimait.»</p>
+
+<p>Il n'eût pas été galant au sultan de chicaner la favorite, et de
+lui demander ce qu'elle entendait par aimer: aussi n'en fit-il
+rien. Mirzoza prit son silence pour un aveu, et ajouta, toute
+fière de s'être tirée d'un pas qui lui paraissait difficile: «Vous
+croyez, vous autres hommes, parce que nous n'argumentons
+pas, que nous ne raisonnons point. Apprenez une bonne fois que
+nous trouverions aussi facilement le faux de vos paradoxes, que
+vous celui de nos raisons, si nous voulions nous en donner la
+peine. Si Votre Hautesse était moins pressée de satisfaire sa
+curiosité sur les gredins, je lui donnerais à mon tour un petit
+échantillon de ma philosophie. Mais elle n'y perdra rien; ce
+sera pour quelqu'un de ces jours, qu'elle aura plus de temps à
+m'accorder.»</p>
+
+<p>Mangogul lui répondit qu'il n'avait rien de mieux à faire
+que de profiter de ses idées philosophiques; que la métaphysique
+d'une sultane de vingt-deux ans ne devait pas être moins
+singulière que la morale d'un sultan de son âge.</p>
+
+<p>Mais Mirzoza appréhendant qu'il n'y eût de la complaisance
+de la part de Mangogul, lui demanda quelque temps pour se
+préparer, et fournit ainsi au sultan un prétexte pour voler où
+son impatience pouvait l'appeler.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a>CHAPITRE XXVI.</h2>
+
+<h3>DIXIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>LES GREDINS.</h3>
+
+
+<p>Mangogul se transporta sur-le-champ chez Haria; et comme
+il parlait très volontiers seul, il disait en soi-même: «Cette
+femme ne se couche point sans ses quatre mâtins; et les bijoux
+ne savent rien de ces animaux, ou le sien m'en dira quelque
+chose; car, Dieu merci, on n'ignore point qu'elle aime ses chiens
+à l'adoration.»</p>
+
+<p>Il se trouva dans l'antichambre d'Haria, sur la fin de ce
+monologue, et pressentit de loin que madame reposait avec sa
+compagnie ordinaire. C'était un petit gredin, une danoise et
+deux doguins. Le sultan tira sa tabatière, se précautionna de
+deux prises de son tabac d'Espagne, et s'approcha d'Haria. Elle
+dormait; mais la meute, qui avait l'oreille au guet, entendant
+quelque bruit, se mit à aboyer, et la réveilla. «Taisez-vous,
+mes enfants, leur dit-elle d'un ton si doux, qu'on ne pouvait
+la soupçonner de parler à ses filles; dormez, dormez, et ne
+troublez point mon repos ni le vôtre.»</p>
+
+<p>Jadis Haria fut jeune et jolie; elle eut des amants de son
+rang; mais ils s'éclipsèrent plus vite encore que ses grâces. Pour
+se consoler de cet abandon, elle donna dans une espèce de
+faste bizarre, et ses laquais étaient les mieux tournés de Banza.
+Elle vieillit de plus en plus; les années la jetèrent dans la
+réforme; elle se restreignit à quatre chiens et à deux bramines
+et devint un modèle d'édification. En effet, la satire la plus
+envenimée n'avait pas là de quoi mordre, et Haria jouissait en
+paix, depuis plus de dix ans, d'une haute réputation de vertu, et
+de ces animaux. On savait même sa tendresse si décidée pour les
+gredins, qu'on ne soupçonnait plus les bramines de la partager.</p>
+
+<p>Haria réitéra sa prière à ses bêtes, et elles eurent la complaisance
+d'obéir. Alors Mangogul porta la main sur son anneau,
+et le bijou suranné se mit à raconter la dernière de ses aventures.
+Il y avait si longtemps que les premières s'étaient
+passées, qu'il en avait presque perdu la mémoire. «Retire-toi,
+Médor, dit-il d'une voix enrouée; tu me fatigues. J'aime mieux
+Lisette; je la trouve plus douce.» Médor, à qui la voix du
+bijou était inconnue, allait toujours son train; mais Haria se
+réveillant, continua. «Ote-toi donc, petit fripon, tu m'empêches
+de reposer. Cela est bon quelquefois; mais trop est trop.» Médor
+se retira, Lisette prit sa place, et Haria se rendormit.</p>
+
+<p>Mangogul, qui avait suspendu l'effet de son anneau, le
+retourna, et le très-antique bijou, poussant un soupir profond,
+se mit à radoter, et dit: «Ah! que je suis fâché de la mort de
+la grande levrette! c'était bien la meilleure petite femme, la
+créature la plus caressante; elle ne cessait de m'amuser: c'était
+tout esprit et toute gentillesse; vous n'êtes que des bêtes en
+comparaison. Ce vilain monsieur l'a tuée... la pauvre Zinzoline;
+je n'y pense jamais sans avoir la larme à l'&oelig;il... Je crus que ma
+maîtresse en mourrait. Elle passa deux jours sans boire et sans
+manger; la cervelle lui en tournait: jugez de sa douleur. Son
+directeur, ses amis, ses gredins même ne m'approchèrent pas.
+Ordre à ses femmes de refuser l'entrée de son appartement à
+monsieur, sous peine d'être chassées... Ce monstre m'a ravi ma
+chère Zinzoline, s'écriait-elle; qu'il ne paraisse pas; je ne veux
+le voir de ma vie.»</p>
+
+<p>Mangogul, curieux des circonstances de la mort de Zinzoline,
+ranima la force électrique de son anneau, en le frottant
+contre la basque de son habit, le dirigea sur Haria, et le bijou
+reprit: «Haria, veuve de Ramadec, se coiffa de Sindor. Ce jeune
+homme avait de la naissance, peu de bien; mais un mérite qui
+plaît aux femmes, et qui faisait, après les gredins, le goût dominant
+d'Haria. L'indigence vainquit la répugnance de Sindor pour
+les années et pour les chiens d'Haria. Vingt mille écus de rente
+dérobèrent à ses yeux les rides de ma maîtresse et l'incommodité
+des gredins, et il l'épousa.</p>
+
+<p>«Il s'était flatté de l'emporter sur nos bêtes par ses talents
+et ses complaisances, et de les disgracier dès le commencement
+de son règne; mais il se trompa. Au bout de quelques mois qu'il
+crut avoir bien mérité de nous, il s'avisa de remontrer à madame
+que ses chiens n'étaient pas au lit aussi bonne compagnie
+pour lui que pour elle; qu'il était ridicule d'en avoir plus de
+trois, et que c'était faire de la couche nuptiale un chenil, que d'y
+en admettre plus d'un à tour de rôle.</p>
+
+<p>«&mdash;Je vous conseille, répondit Haria d'un ton courroucé, de
+m'adresser de pareils discours! Vraiment, il sied bien à un misérable
+cadet de Gascogne, que j'ai tiré d'un galetas qui n'était
+pas assez bon pour mes chiens, de faire ici le délicat! On parfumait
+apparemment vos draps, mon petit seigneur, quand vous
+logiez en chambre garnie. Sachez, une bonne fois pour toujours,
+que mes chiens étaient longtemps avant vous en possession de
+mon lit, et que vous pouvez en sortir, ou vous résoudre à le
+partager avec eux.»</p>
+
+<p>«La déclaration était précise, et nos chiens restèrent maîtres
+de leur poste; mais une nuit que nous reposions tous, Sindor
+en se retournant, frappa malheureusement du pied Zinzoline.
+La levrette, qui n'était point faite à ces traitements, lui mordit
+le gras de la jambe, et madame fut aussitôt réveillée par les
+cris de Sindor.</p>
+
+<p>«&mdash;Qu'avez-vous donc, monsieur? lui dit-elle; il semble
+qu'on vous égorge. Rêvez-vous?</p>
+
+<p>«&mdash;Ce sont vos chiens, madame, lui répondit Sindor, qui
+me dévorent, et votre levrette vient de m'emporter un morceau
+de la jambe.</p>
+
+<p>«&mdash;N'est-ce que cela? dit Haria en se retournant, vous
+faites bien du bruit pour rien.»</p>
+
+<p>«Sindor, piqué de ce discours, sortit du lit, jurant de ne
+point y remettre le pied que la meute n'en fût bannie. Il employa
+des amis communs pour obtenir l'exil des chiens; mais
+tous échouèrent dans cette négociation importante. Haria leur
+répondit: «Que Sindor était un freluquet qu'elle avait tiré
+d'un grenier qu'il partageait avec des souris et des rats; qu'il
+ne lui convenait point de faire tant le difficile; qu'il dormait
+toute la nuit; qu'elle aimait ses chiens; qu'ils l'amusaient;
+qu'elle avait pris goût à leurs caresses dès la plus tendre enfance,
+et qu'elle était résolue de ne s'en séparer qu'à la mort. Encore
+dites-lui, continua-t-elle en s'adressant aux médiateurs, que s'il
+ne se soumet humblement à mes volontés, il s'en repentira toute
+sa vie; que je rétracterai la donation que je lui ai faite, et que
+je l'ajouterai aux sommes que je laisse par mon testament pour
+la substance et l'entretien de mes chers enfants.»</p>
+
+<p>«Entre nous, ajoutait le bijou, il fallait que Sindor fût un
+grand sot d'espérer qu'on ferait pour lui ce que n'avaient pu
+obtenir vingt amants, un directeur, un confesseur, avec une
+kyrielle de bramines, qui tous y avaient perdu leur latin. Cependant,
+toutes les fois que Sindor rencontrait nos animaux, il lui
+prenait des impatiences qu'il avait peine à contenir. Un jour
+l'infortunée Zinzoline lui tomba sous la main; il la saisit par le
+col, et la jeta par la fenêtre: la pauvre bête mourut de sa chute.
+Ce fut alors qu'il se fit un beau bruit. Haria, le visage enflammé,
+les yeux baignés de pleurs...»</p>
+
+<p>Le bijou allait reprendre ce qu'il avait déjà dit, car les
+bijoux tombent volontiers dans des répétitions. Mais Mangogul
+lui coupa la parole: son silence ne fut pas de longue durée.
+Lorsque le prince crut avoir dérouté ce bijou radoteur, il lui
+rendit la liberté de parler; et le babillard, éclatant de rire,
+reprit comme par réminiscence: «Mais, à propos, j'oubliais de
+vous raconter ce qui se passa la première nuit des noces d'Haria.
+J'ai bien vu des choses ridicules en ma vie; mais jamais aucune
+qui le fût tant. Après un grand souper, les époux sont conduits
+à leur appartement; tout le monde se retire, à l'exception des
+femmes de madame, qui la déshabillent. La voilà déshabillée;
+on la met au lit, et Sindor reste seul avec elle. S'apercevant
+que, plus alertes que lui, les gredins, les doguins, les levrettes
+s'emparaient de son épouse: «Permettez, madame, lui dit-il, que
+j'écarte un peu ces rivaux.</p>
+
+<p>«&mdash;Mon cher, faites ce que vous pourrez, lui dit Haria; pour
+moi, je n'ai pas le courage de les chasser. Ces petits animaux
+me sont attachés; et il y a si longtemps que je n'ai d'autre
+compagnie...</p>
+
+<p>«&mdash;Ils auront peut-être, reprit Sindor, la politesse de me
+céder aujourd'hui une place que je dois occuper.</p>
+
+<p>«&mdash;Voyez, monsieur,» lui répondit Haria.</p>
+
+<p>«Sindor employa d'abord les voies de douceur, et supplia
+Zinzoline de se retirer dans un coin; mais l'animal indocile se
+mit à gronder. L'alarme se répandit parmi le reste de la troupe;
+et le doguin et les gredins aboyèrent comme si l'on eût égorgé
+leur maîtresse. Impatienté de ce bruit, Sindor culbute le doguin,
+écarte un des gredins, et saisit Médor par la patte. Médor, le
+fidèle Médor, abandonné de ses alliés, avait tenté de réparer
+cette perte par les avantages du poste. Collé sur les cuisses de
+sa maîtresse, les yeux enflammés, le poil hérissé, et la gueule
+béante, il fronçait le mufle, et présentait à l'ennemi deux rangs
+de dents des plus aiguës. Sindor lui livra plus d'un assaut; plus
+d'une fois Médor le repoussa, les doigts pincés et les manchettes
+déchirées. L'action avait duré plus d'un quart d'heure avec une
+opiniâtreté qui n'amusait qu'Haria, lorsque Sindor recourut au
+stratagème contre un ennemi qu'il désespérait de vaincre par la
+force. Il agaça Médor de la main droite. Médor attentif à ce mouvement,
+n'aperçut point celui de la gauche, et fut pris par le col. Il
+fit pour se dégager des efforts inouïs, mais inutiles; il fallut abandonner
+le champ de bataille, et céder Haria. Sindor s'en empara,
+mais non sans effusion de sang; Haria avait apparemment résolu
+que la première nuit de ses noces fût sanglante. Ses animaux
+firent une belle défense, et ne trompèrent point son attente.»</p>
+
+<p>«Voilà, dit Mangogul, un bijou qui écrirait la gazette mieux
+que mon secrétaire.» Sachant alors à quoi s'en tenir sur les gredins,
+il revint chez la favorite. «Apprêtez-vous, lui dit-il du
+plus loin qu'il l'aperçut, à entendre les choses du monde les
+plus extravagantes. C'est bien pis que les magots de Palabria.
+Pourrez-vous croire que les quatre chiens d'Haria ont été les
+rivaux, et les rivaux préférés de son mari; et que la mort d'une
+levrette a brouillé ces gens-là, à n'en jamais revenir?</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, reprit la favorite, de rivaux et de chiens?
+Je n'entends rien à cela. Je sais qu'Haria aime éperdument les
+gredins; mais aussi je connais Sindor pour un homme vif, qui
+peut-être n'aura pas eu toutes les complaisances qu'exigent
+d'ordinaire les femmes à qui l'on doit sa fortune. Du reste,
+quelle qu'ait été sa conduite, je ne conçois pas qu'elle ait pu lui
+attirer des rivaux. Haria est si vénérable, que je voudrais bien
+que Votre Hautesse daignât s'expliquer plus intelligiblement.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, lui répondit Mangogul, et convenez que les femmes
+ont des goûts bizarres à l'excès, pour ne rien dire de pis.»</p>
+
+<p>Il lui fit tout de suite l'histoire d'Haria, mot pour mot, comme
+le bijou l'avait racontée. Mirzoza ne put s'empêcher de rire du
+combat de la première nuit. Cependant reprenant un air sérieux:</p>
+
+<p>«Je ne sais, dit-elle à Mangogul, quelle indignation s'empare
+de moi. Je vais prendre en aversion ces animaux et toutes celles
+qui en auront, et déclarer à mes femmes que je chasserai la première
+qui sera soupçonnée de nourrir un gredin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh pourquoi, lui répondit le sultan, étendre ainsi les
+haines? Vous voilà bien, vous autres femmes, toujours dans les
+extrêmes! Ces animaux sont bons pour la chasse, sont nécessaires
+dans les campagnes, et ont je ne sais combien d'autres
+usages, sans compter celui qu'en fait Haria.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, dit Mirzoza, je commence à croire que Votre
+Hautesse aura peine à trouver une femme sage.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'avais bien dit, répondit Mangogul; mais ne précipitons
+rien: vous pourriez un jour me reprocher de tenir de
+votre impatience un aveu que je prétends devoir uniquement
+aux essais de ma bague. J'en médite qui vous étonneront. Tous
+les secrets ne sont pas dévoilés, et je compte arracher des choses
+plus importantes aux bijoux qui me restent à consulter.»</p>
+
+<p>Mirzoza craignait toujours pour le sien. Le discours de Mangogul
+la jeta dans un trouble qu'elle ne fut pas la maîtresse de
+lui dérober: mais le sultan qui s'était lié par un serment, et qui
+avait de la religion dans le fond de l'âme, la rassura de son
+mieux, lui donna quelques baisers fort tendres, et se rendit à
+son conseil, où des affaires de conséquence l'appelaient.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a>CHAPITRE XXVII.</h2>
+
+<h3>ONZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>LES PENSIONS.</h3>
+
+
+<p>Le Congo avait été troublé par des guerres sanglantes, sous
+le règne de Kanoglou et d'Erguebzed, et ces deux monarques
+s'étaient immortalisés par les conquêtes qu'ils avaient faites sur
+leurs voisins. Les empereurs d'Abex et d'Angote regardèrent la
+jeunesse de Mangogul et le commencement de son règne comme
+des conjonctures favorables pour reprendre les provinces qu'on
+leur avait enlevées. Ils déclarèrent donc la guerre au Congo, et
+l'attaquèrent de toutes parts. Le conseil de Mangogul était le
+meilleur qu'il y eût en Afrique; et le vieux Sambuco et l'émir
+Mirzala, qui avaient vu les anciennes guerres, furent mis à la
+tête des troupes, remportèrent victoires sur victoires, et formèrent
+des généraux capables de les remplacer; avantage plus
+important encore que leurs succès.</p>
+
+<p>Grâce à l'activité du conseil et à la bonne conduite des généraux,
+l'ennemi qui s'était promis d'envahir l'empire, n'approcha
+pas de nos frontières, défendit mal les siennes, et vit ses places
+et ses provinces ravagées. Mais, malgré des succès si constants
+et si glorieux, le Congo s'affaiblissait en s'agrandissant: les
+fréquentes levées de troupes avaient dépeuplé les villes et les
+campagnes, et les finances étaient épuisées.</p>
+
+<p>Les siéges et les combats avaient été fort meurtriers: le
+grand vizir, peu ménager du sang de ses soldats, était accusé
+d'avoir risqué des batailles qui ne menaient à rien. Toutes les
+familles étaient dans le deuil; il n'y en avait aucune où l'on ne
+pleurât un père, un frère ou un ami. Le nombre des officiers
+tués avait été prodigieux, et ne pouvait être comparé qu'à celui
+de leurs veuves qui sollicitaient des pensions. Les cabinets des
+ministres en étaient assaillis. Elles accablaient le sultan même
+de placets, où le mérite et les services des morts, la douleur
+des veuves, la triste situation des enfants, et les autres motifs
+touchants n'étaient pas oubliés. Rien ne paraissait plus juste
+que leurs demandes: mais sur quoi asseoir des pensions qui
+montaient à des millions?</p>
+
+<p>Les ministres, après avoir épuisé les belles paroles, et quelquefois
+l'humeur et les brusqueries, en étaient venus à des
+délibérations sur les moyens de finir cette affaire; mais il y
+avait une excellente raison pour ne rien conclure. On n'avait
+pas un sou.</p>
+
+<p>Mangogul, ennuyé des faux raisonnements de ses ministres
+et des lamentations des veuves, rencontra l'expédient qu'on
+cherchait depuis si longtemps. «Messieurs, dit-il à son conseil,
+il me semble qu'avant que d'accorder des pensions, il serait à
+propos d'examiner si elles sont légitimement dues...</p>
+
+<p>&mdash;Cet examen, répondit le grand sénéchal, sera immense,
+et d'une discussion prodigieuse. Cependant comment résister aux
+cris et à la poursuite de ces femmes, dont vous êtes, seigneur,
+le premier excédé?</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne sera pas aussi difficile que vous pensez, monsieur
+le sénéchal, répliqua le sultan; et je vous promets que
+demain à midi tout sera terminé selon les lois de l'équité la
+plus exacte. Faites-les seulement entrer à mon audience à neuf
+heures.»</p>
+
+<p>On sortit du conseil; le sénéchal rentra dans son bureau,
+rêva profondément, et minuta le placard suivant, qui fut trois
+heures après imprimé, publié à son de trompe, et affiché dans
+tous les carrefours de Banza.</p>
+
+<blockquote><p>DE PAR LE SULTAN</p>
+
+<p>ET MONSEIGNEUR LE GRAND SÉNÉCHAL</p>
+
+<p>«Nous, Bec d'Oison, grand sénéchal du Congo, vizir du
+premier banc, porte-queue de la grande Manimonbanda, chef
+et surintendant des balayeurs du divan, savoir faisons que
+demain, à neuf heures du matin, le magnanime sultan donnera
+audience aux veuves des officiers tués à son service,
+pour, sur le vu de leurs demandes, ordonner ce que de
+raison. En notre <i>sénéchalerie</i>, le douze de la lune de Régeb,
+l'an 147,200,000,009.»</p></blockquote>
+
+<p>Toutes les désolées du Congo, et il y en avait beaucoup, ne
+manquèrent pas de lire l'affiche, ou de l'envoyer lire par leurs
+laquais, et moins encore de se trouver à l'heure marquée dans
+l'antichambre de la salle du trône... «Pour éviter le tumulte,
+qu'on ne fasse entrer, dit le sultan, que six de ces dames à la
+fois. Quand nous les aurons écoutées, on leur ouvrira la porte
+du fond qui donne sur mes cours extérieures. Vous, messieurs,
+soyez attentifs, et prononcez sur leurs demandes.»</p>
+
+<p>Cela dit, il fit signe au premier huissier audiencier; et les
+six qui se trouvèrent les plus voisines de la porte furent introduites.
+Elles entrèrent en long habit de deuil, et saluèrent
+profondément Sa Hautesse. Mangogul s'adressa à la plus jeune
+et à la plus jolie. Elle se nommait Isec. «Madame, lui dit-il,
+y a-t-il longtemps que vous avez perdu votre mari?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a trois mois, seigneur, répondit Isec en pleurant. Il
+était lieutenant général au service de Votre Hautesse. Il a été
+tué à la dernière bataille; et six enfants sont tout ce qui me
+reste de lui...</p>
+
+<p>«&mdash;De lui?» interrompit une voix qui, pour venir d'Isec,
+n'avait pas tout à fait le même son que la sienne. «Madame sait
+mieux qu'elle ne dit. Ils ont tous été commencés et terminés
+par un jeune bramine qui la venait consoler, tandis que monsieur
+était en campagne.»</p>
+
+<p>On devine aisément d'où partait la voix indiscrète qui prononça
+cette réponse. La pauvre Isec, décontenancée, pâlit, chancela,
+se pâma.</p>
+
+<p>«Madame est sujette aux vapeurs, dit tranquillement Mangogul;
+qu'on la transporte dans un appartement du sérail, et
+qu'on la secoure.» Puis s'adressant tout de suite à Phénice:</p>
+
+<p>«Madame, lui demanda-t-il, votre mari n'était-il pas pacha?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur, répondit Phénice, d'une voix tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment l'avez-vous perdu?...</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, il est mort dans son lit, épuisé des fatigues de
+la dernière campagne...</p>
+
+<p>«&mdash;Des fatigues de la dernière campagne!» reprit le bijou
+de Phénice. «Allez, madame, votre mari a rapporté du camp
+une santé ferme et vigoureuse; et il en jouirait encore, si
+deux ou trois baladins... Vous m'entendez; et songez à vous.»</p>
+
+<p>&mdash;Écrivez, dit le sultan, que Phénice demande une pension
+pour les bons services qu'elle a rendus à l'État et à son époux.»</p>
+
+<p>Une troisième fut interrogée sur l'âge et le nom de son mari,
+qu'on disait mort à l'armée, de la petite vérole...</p>
+
+<p>«&mdash;De la petite vérole! dit le bijou; en voilà bien d'une
+autre! Dites, madame, de deux bons coups de cimeterre qu'il a
+reçus du sangiac Cavagli, parce qu'il trouvait mauvais que
+l'on dît que son fils aîné ressemblait au sangiac comme deux
+gouttes d'eau, et madame sait aussi bien que moi, ajouta le
+bijou, que jamais ressemblance ne fut mieux fondée.»</p>
+
+<p>La quatrième allait parler sans que Mangogul l'interrogeât,
+lorsqu'on entendit par bas son bijou s'écrier:</p>
+
+<p>«&mdash;Que depuis dix ans que la guerre durait, elle avait assez
+bien employé son temps; que deux pages et un grand coquin
+de laquais avaient suppléé à son mari, et qu'elle destinait
+sans doute la pension qu'elle sollicitait, à l'entretien d'un
+acteur de l'Opéra-Comique.»</p>
+
+<p>Une cinquième s'avança avec intrépidité, et demanda d'un
+ton assuré la récompense des services de feu monsieur son
+époux, aga des janissaires, qui avait laissé la vie sous les murs
+de Matatras. Le sultan tourna sa bague sur elle, mais inutilement.
+Son bijou fut muet. «Il faut avouer, dit l'auteur africain
+qui l'avait vue, qu'elle était si laide, qu'on eût été fort étonné
+que son bijou eût quelque chose à dire.»</p>
+
+<p>Mangogul en était à la sixième; et voici les propres mots de
+son bijou:</p>
+
+<p>«&mdash;Vraiment, madame a bonne grâce, dit-il en parlant de
+celle dont le bijou avait obstinément gardé le silence, de solliciter
+des pensions, tandis qu'elle vit de la poule; qu'elle tient
+chez elle un brelan qui lui donne plus de trois mille sequins
+par an; qu'on y fait de petits soupers aux dépens des joueurs,
+et qu'elle a reçu six cents sequins d'Osman, pour m'attirer
+à un de ces soupers, où le traître d'Osman...»</p>
+
+<p>&mdash;On fera droit sur vos demandes, mesdames, leur dit le
+sultan; vous pouvez sortir à présent.»</p>
+
+<p>Puis, adressant la parole à ses conseillers, il leur demanda
+s'ils ne trouveraient pas ridicule d'accorder des pensions à une
+foule de petits bâtards de bramines et d'autres, et à des femmes
+qui s'étaient occupées à déshonorer de braves gens qui étaient
+allés chercher de la gloire à son service, aux dépens de leur vie.</p>
+
+<p>Le sénéchal se leva, répondit, pérora, résuma et opina obscurément,
+à son ordinaire. Tandis qu'il parlait, Isec, revenue de
+son évanouissement, et furieuse de son aventure, mais qui,
+n'attendant point de pension, eût été désespérée qu'une autre
+en obtînt une, ce qui serait arrivé selon toute apparence, rentra
+dans l'antichambre, glissa dans l'oreille à deux ou trois de
+ses amies qu'on ne les avait rassemblées que pour entendre à
+l'aise jaser leurs bijoux; qu'elle-même, dans la salle d'audience,
+en avait ouï un débiter des horreurs; qu'elle se garderait bien
+de le nommer; mais qu'il faudrait être folle pour s'exposer au
+même danger.</p>
+
+<p>Cet avis passa de main en main, et dispersa la foule des
+veuves. Lorsque l'huissier ouvrit la porte pour la seconde fois,
+il ne s'en trouva plus.</p>
+
+<p>«Eh bien! sénéchal, me croirez-vous une autre fois? dit
+Mangogul instruit de la désertion, à ce bonhomme, en lui frappant
+sur l'épaule. Je vous avais promis de vous délivrer de toutes
+ces pleureuses; et vous en voilà quitte. Elles étaient pourtant
+très-assidues à vous faire leur cour, malgré vos quatre-vingt-quinze
+ans sonnés. Mais quelques prétentions que vous y puissiez
+avoir, car je connais la facilité que vous aviez d'en former vis-à-vis
+de ces dames, je compte que vous me saurez gré de leur
+évasion. Elles vous donnaient plus d'embarras que de plaisir.»</p>
+
+<p>L'auteur africain nous apprend que la mémoire de cet essai
+s'est conservée dans le Congo, et que c'est par cette raison que
+le gouvernement y est si réservé à accorder des pensions; mais
+ce ne fut pas le seul bon effet de l'anneau de Cucufa, comme
+on va voir dans le chapitre suivant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII.</h2>
+
+<h3>DOUZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>QUESTIONS DE DROIT.</h3>
+
+
+<p>Le viol était sévèrement puni dans le Congo: or, il en arriva
+un très-célèbre sous le règne de Mangogul. Ce prince, à son
+avénement à la couronne, avait juré, comme tous ses prédécesseurs,
+de ne point accorder de pardon pour ce crime; mais
+quelque sévères que soient les lois, elles n'arrêtent guère ceux
+qu'un grand intérêt pousse à les enfreindre. Le coupable était
+condamné à perdre la partie de lui-même par laquelle il avait
+péché, opération cruelle dont il périssait ordinairement; celui
+qui la faisait y prenant moins de précaution que Petit<a name="FNanchor_47_49" id="FNanchor_47_49"></a><a href="#Footnote_47_49" class="fnanchor">[47]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_49" id="Footnote_47_49"></a><a href="#FNanchor_47_49"><span class="label">[47]</span></a> Petit (Jean-Louis), chirurgien célèbre, né à Paris en 1674, mort le
+20 avril 1750. (<span class="smcap">Br.</span>)&mdash;Il avait inventé un procédé de ligature au moyen duquel il
+combattait victorieusement les hémorragies consécutives aux opérations.</p></div>
+
+<p>Kersael, jeune homme de naissance, languissait depuis six
+mois au fond d'un cachot, dans l'attente de ce supplice. Fatmé,
+femme jeune et jolie, était sa Lucrèce et son accusatrice. Ils
+avaient été fort bien ensemble; personne ne l'ignorait: l'indulgent
+époux de Fatmé n'y trouvait point à redire. Ainsi le public
+aurait eu mauvaise grâce de se mêler de leurs affaires.</p>
+
+<p>Après deux ans d'un commerce tranquille, soit inconstance,
+soit dégoût, Kersael s'attacha à une danseuse de l'Opéra de
+Banza, et négligea Fatmé, sans toutefois rompre ouvertement
+avec elle. Il voulait que sa retraite fût décente, ce qui l'obligeait
+à fréquenter encore dans la maison. Fatmé, furieuse de cet
+abandon, médita sa vengeance, et profita de ce reste d'assiduités
+pour perdre son infidèle.</p>
+
+<p>Un jour que le commode époux les avait laissés seuls, et que
+Kersael, ayant déceint son cimeterre, tâchait d'assoupir les
+soupçons de Fatmé par ces protestations qui ne coûtent rien aux
+amants, mais qui ne surprennent jamais la crédulité d'une femme
+alarmée, celle-ci, les yeux égarés, et mettant en cinq ou six
+coups de main le désordre dans sa parure, poussa des cris
+effrayants, et appela à son secours son époux et ses domestiques
+qui accoururent, et devinrent les témoins de l'offense que Fatmé
+disait avoir reçue de Kersael, en montrant le cimeterre, «que
+l'infâme a levé dix fois sur ma tête, ajouta-t-elle, pour me
+soumettre à ses désirs.»</p>
+
+<p>Le jeune homme, interdit de la noirceur de l'accusation,
+n'eut ni la force de répondre, ni celle de s'enfuir. On le saisit,
+et il fut conduit en prison, et abandonné aux poursuites de la
+justice du Cadilesker<a name="FNanchor_48_50" id="FNanchor_48_50"></a><a href="#Footnote_48_50" class="fnanchor">[48]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_50" id="Footnote_48_50"></a><a href="#FNanchor_48_50"><span class="label">[48]</span></a> Juge militaire. (<span class="smcap">Br.</span>)</p></div>
+
+<p>Les lois ordonnaient que Fatmé serait visitée; elle le fut
+donc, et le rapport des matrones se trouva très-défavorable à
+l'accusé. Elles avaient un protocole<a name="FNanchor_49_51" id="FNanchor_49_51"></a><a href="#Footnote_49_51" class="fnanchor">[49]</a> pour constater l'état d'une
+femme violée, et toutes les conditions requises concoururent
+contre Kersael. Les juges l'interrogèrent: Fatmé lui fut confrontée;
+on entendit les témoins. Il avait beau protester de son
+innocence, nier le fait, et démontrer par le commerce qu'il avait
+entretenu plus de deux ans avec son accusatrice que ce n'était
+pas une femme qu'on violât; la circonstance du cimeterre, la
+solitude du tête-à-tête, les cris de Fatmé, l'embarras de Kersael
+à la vue de l'époux et des domestiques, toutes ces choses
+formaient, selon les juges, des présomptions violentes. De son
+côté, Fatmé, loin d'avouer des faveurs accordées, ne convenait
+pas même d'avoir donné des lueurs d'espérance, et soutenait
+que l'attachement opiniâtre à son devoir, dont elle ne s'était
+jamais relâchée, avait sans doute poussé Kersael à lui arracher
+de force ce qu'il avait désespéré d'obtenir par séduction. Le
+procès-verbal des duègnes était encore une pièce terrible; il ne
+fallait que le parcourir et le comparer avec les dispositions du
+code criminel, pour y lire la condamnation du malheureux Kersael.
+Il n'attendait son salut ni de ses défenses, ni du crédit de
+sa famille; et les magistrats avaient fixé le jugement définitif de
+son procès au treize de la lune de Régeb. On l'avait même
+annoncé au peuple, à son de trompe, selon la coutume.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_51" id="Footnote_49_51"></a><a href="#FNanchor_49_51"><span class="label">[49]</span></a> Diderot avait probablement trouvé ce protocole dans le livre de Venette, <i>De la
+Génération de l'Homme</i>, Cologne, 1696. Venette, en reproduisant un procès-verbal
+authentique d'une visite de matrones pour constater un viol, se plaignait déjà très-vivement
+de leur ignorance, et disait (p. 89): «Si les matrones de France avaient
+soin d'assister aux anatomies des femmes que l'on fait publiquement aux Écoles
+de médecine, comme font celles d'Espagne, je suis assuré qu'elles ne donneraient
+pas des attestations fabriquées de la sorte, qui prouvent qu'il ne faut jamais s'en
+fier à elles, quand il est question de l'honneur et de la virginité d'une fille.»</p></div>
+
+<p>Cet événement fut le sujet des conversations, et partagea
+longtemps les esprits. Quelques vieilles bégueules, qui n'avaient
+jamais eu à redouter le viol, allaient criant: «Que l'attentat
+de Kersael était énorme; que si l'on n'en faisait un exemple
+sévère, l'innocence ne serait plus en sûreté, et qu'une honnête
+femme risquerait d'être insultée jusqu'au pied des autels.»
+Puis elles citaient des occasions où de petits audacieux avaient
+osé attaquer la vertu de plusieurs dames respectables; les détails
+ne laissaient aucun doute que les dames respectables dont elles
+parlaient, c'étaient elles-mêmes; et tous ces propos se tenaient
+avec des bramines moins innocents que Kersael, et par des
+dévotes aussi sages que Fatmé, par forme d'entretiens édifiants.</p>
+
+<p>Les petits-maîtres, au contraire, et même quelques petites-maîtresses,
+avançaient que le viol était une chimère: qu'on ne
+se rendait jamais que par capitulation, et que, pour peu qu'une
+place fût défendue, il était de toute impossibilité de l'emporter
+de vive force. Les exemples venaient à l'appui des raisonnements;
+les femmes en connaissaient, les petits-maîtres en
+créaient; et l'on ne finissait point de citer des femmes qui
+n'avaient point été violées. «Le pauvre Kersael! disait-on, de
+quoi diable s'est-il avisé, d'en vouloir à la petite Bimbreloque
+(c'était le nom de la danseuse); que ne s'en tenait-il à Fatmé?
+Ils étaient au mieux; et l'époux les laissait aller leur chemin,
+que c'était une bénédiction... Les sorcières de matrones ont
+mal mis leurs lunettes, ajoutait-on, et n'y ont vu goutte; car
+qui est-ce qui voit clair là? Et puis messieurs les sénateurs
+vont le priver de sa joie, pour avoir enfoncé une porte ouverte.
+Le pauvre garçon en mourra; cela n'est pas douteux. Et voyez,
+après cela, à quoi les femmes mécontentes ne seront point autorisées...</p>
+
+<p>&mdash;Si cette exécution a lieu, interrompait un autre, je me
+fais Fri-Maçon<a name="FNanchor_50_52" id="FNanchor_50_52"></a><a href="#Footnote_50_52" class="fnanchor">[50]</a>.»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_52" id="Footnote_50_52"></a><a href="#FNanchor_50_52"><span class="label">[50]</span></a> <i>Freemason.</i> On a ainsi prononcé assez longtemps avant de traduire le mot.</p></div>
+
+<p>Mirzoza, naturellement compatissante, représenta à Mangogul
+qui plaisantait, lui, de l'état futur de Kersael, que si les
+lois parlaient contre Kersael, le bon sens déposait contre Fatmé.</p>
+
+<p>«Il est inouï, d'ailleurs, ajoutait-elle, que, dans un gouvernement
+sage, on s'arrête tellement à la lettre des lois, que la
+simple allégation d'une accusatrice suffise pour mettre en péril
+la vie d'un citoyen. La réalité d'un viol ne saurait être trop bien
+constatée; et vous conviendrez, seigneur, que ce fait est du
+moins autant de la compétence de votre anneau que de vos sénateurs.
+Il serait assez singulier que les matrones en sussent sur
+cet article plus que les bijoux mêmes. Jusqu'à présent, seigneur,
+la bague de Votre Hautesse n'a presque servi qu'à satisfaire
+votre curiosité. Le génie de qui vous la tenez ne se serait-il
+point proposé de fin plus importante? Si vous l'employiez à la
+découverte de la vérité et au bonheur de vos sujets, croyez-vous
+que Cucufa s'en offensât? Essayez. Vous avez en main un
+moyen infaillible de tirer de Fatmé l'aveu de son crime, ou la
+preuve de son innocence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, reprit Mangogul, et vous allez être satisfaite.»</p>
+
+<p>Le sultan partit sur-le-champ: il n'y avait pas de temps à
+perdre; car c'était le 12 au soir de la lune de Régeb, et le sénat
+devait prononcer le 13. Fatmé venait de se mettre au lit; ses
+rideaux étaient entr'ouverts. Une bougie de nuit jetait sur son
+visage une lueur sombre. Elle parut belle au sultan, malgré
+l'agitation violente qui la défigurait. La compassion et la haine,
+la douleur et la vengeance, l'audace et la honte se peignaient
+dans ses yeux, à mesure qu'elles se succédaient dans son c&oelig;ur.
+Elle poussait de profonds soupirs, versait des larmes, les
+essuyait, en répandait de nouvelles, restait quelques moments
+la tête abattue et les yeux baissés, les relevait brusquement, et
+lançait vers le ciel des regards furieux. Cependant, que faisait
+Mangogul? il se parlait à lui-même, et se disait tout bas:
+«Voilà tous les symptômes du désespoir. Son ancienne tendresse
+pour Kersael s'est réveillée dans toute sa violence. Elle a
+perdu de vue l'offense qu'on lui a faite, et elle n'envisage plus
+que le supplice réservé à son amant.» En achevant ces mots, il
+tourna sur Fatmé le fatal anneau; et son bijou s'écria vivement:</p>
+
+<p>«Encore douze heures! et nous serons vengés. Il périra, le
+traître, l'ingrat; et son sang versé...» Fatmé effrayée du mouvement
+extraordinaire qui se passait en elle, et frappée de la voix
+sourde de son bijou, y porta les deux mains, et se mit en devoir
+de lui couper la parole. Mais l'anneau puissant continuait d'agir,
+et l'indocile bijou repoussant tout obstacle, ajouta: «Oui, nous
+serons vengés. O toi qui m'as trahi, malheureux Kersael,
+meurs; et toi qu'il m'a préférée, Bimbreloque, désespère-toi...
+Encore douze heures! Ah! que ce temps va me paraître long.
+Hâtez-vous, doux moments, où je verrai le traître, l'ingrat Kersael
+sous le fer des bourreaux, son sang couler... Ah! malheureux,
+qu'ai-je dit?... Je verrais, sans frémir, périr l'objet que
+j'ai le plus aimé. Je verrais le couteau funeste levé... Ah! loin
+de moi cette cruelle idée... Il me hait, il est vrai; il m'a quitté
+pour Bimbreloque; mais peut-être qu'un jour... Que dis-je,
+peut-être? l'amour le ramènera sans doute sous ma loi. Cette
+petite Bimbreloque est une fantaisie qui lui passera; il faut
+qu'il reconnaisse tôt ou tard l'injustice de sa préférence, et le
+ridicule de son nouveau choix. Console-toi, Fatmé, tu reverras
+ton Kersael. Oui, tu le reverras. Lève-toi promptement; cours,
+vole détourner l'affreux péril qui le menace. Ne trembles-tu
+point d'arriver trop tard?... Mais où courrai-je, lâche que je
+suis? Les mépris de Kersael ne m'annoncent-ils pas qu'il m'a
+quitté sans retour! Bimbreloque le possède; et c'est pour elle
+que je le conserverais! Ah! qu'il périsse plutôt de mille morts!
+S'il ne vit plus pour moi, que m'importe qu'il meure?... Oui, je
+le sens, mon courroux est juste. L'ingrat Kersael a mérité toute
+ma haine. Je ne me repens plus de rien. J'avais tout fait pour
+le conserver, je ferai tout pour le perdre. Cependant un jour
+plus tard, et ma vengeance était trompée. Mais son mauvais
+génie me l'a livré, au moment même qu'il m'échappait. Il est
+tombé dans le piége que je lui préparais. Je le tiens. Le rendez-vous
+où je sus t'attirer, était le dernier que tu me destinais:
+mais tu n'en perdras pas si tôt la mémoire... Avec quelle adresse
+tu sus l'amener où tu le voulais? Fatmé, que ton désordre fut
+bien préparé! Tes cris, ta douleur, tes larmes, ton embarras,
+tout, jusqu'à ton silence, a proscrit Kersael. Rien ne peut le
+soustraire au destin qui l'attend. Kersael est mort... Tu pleures,
+malheureuse. Il en aimait une autre, que t'importe qu'il vive?»</p>
+
+<p>Mangogul fut pénétré d'horreur à ce discours; il retourna sa
+bague; et tandis que Fatmé reprenait ses esprits, il revola chez
+la sultane.</p>
+
+<p>«Eh bien! Seigneur, lui dit-elle, qu'avez-vous entendu?
+Kersael est-il toujours coupable, et la chaste Fatmé...</p>
+
+<p>&mdash;Dispensez-moi, je vous prie, répondit le sultan, de vous
+répéter les forfaits que je viens d'entendre! Qu'une femme irritée
+est à craindre! Qui croirait qu'un corps formé par les grâces
+renfermât quelquefois un c&oelig;ur pétri par les furies? Mais le
+soleil ne se couchera pas demain sur mes États, qu'ils ne soient
+purgés d'un monstre plus dangereux que ceux qui naissent
+dans mes déserts.»</p>
+
+<p>Le sultan fit appeler aussitôt le grand sénéchal, et lui
+ordonna de saisir Fatmé, de transférer Kersael dans un des
+appartements du sérail, et d'annoncer au sénat que Sa Hautesse
+se réservait la connaissance de son affaire. Ses ordres furent
+exécutés dans la nuit même.</p>
+
+<p>Le lendemain, au point du jour, le sultan, accompagné du
+sénéchal et d'un effendi, se rendit à l'appartement de Mirzoza,
+et y fit amener Fatmé. Cette infortunée se précipita aux pieds de
+Mangogul, avoua son crime avec toutes ses circonstances, et
+conjura Mirzoza de s'intéresser pour elle. Dans ces entrefaites
+on introduisit Kersael. Il n'attendait que la mort; il parut néanmoins
+avec cette assurance que l'innocence seule peut donner.
+Quelques mauvais plaisants dirent qu'il eût été plus consterné,
+si ce qu'il était menacé de perdre en eût valu la peine. Les
+femmes furent curieuses de savoir ce qui en était. Il se prosterna
+respectueusement devant Sa Hautesse. Mangogul lui fit
+signe de se relever; et lui tendant la main:</p>
+
+<p>«Vous êtes innocent, lui dit-il; soyez libre. Rendez grâces
+à Brama de votre salut. Pour vous dédommager des maux que
+vous avez soufferts, je vous accorde deux mille sequins de pension
+sur mon trésor, et la première commanderie vacante dans
+l'ordre du Crocodile.»</p>
+
+<p>Plus on répandait de grâces sur Kersael, plus Fatmé craignait
+le supplice. Le grand sénéchal opinait à la mort par la
+loi <i>si fæmina ff. de vi C. calumniatrix</i>. Le sultan inclinait pour
+la prison perpétuelle. Mirzoza, trouvant trop de rigueur dans
+l'un de ces jugements, et trop d'indulgence dans l'autre, condamna
+le bijou de Fatmé au cadenas. L'instrument florentin lui
+fut appliqué publiquement, et sur l'échafaud même dressé
+pour l'exécution de Kersael. Elle passa de là dans une maison
+de force, avec les matrones qui avaient décidé dans cette affaire
+avec tant d'intelligence.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIX" id="CHAPITRE_XXIX"></a>CHAPITRE XXIX.</h2>
+
+<h3>MÉTAPHYSIQUE DE MIRZOZA.</h3>
+
+<h3>LES AMES.</h3>
+
+
+<p>Tandis que Mangogul interrogeait les bijoux d'Haria, des
+veuves et de Fatmé, Mirzoza avait eu le temps de préparer sa
+leçon de philosophie. Une soirée que la Manimonbanda faisait
+ses dévotions, qu'il n'y avait ni tables de jeu, ni cercle chez elle,
+et que la favorite était presque sûre de la visite du sultan, elle
+prit deux jupons noirs, en mit un à l'ordinaire, et l'autre sur ses
+épaules, passa ses deux bras par les fentes, se coiffa de la perruque
+du sénéchal de Mangogul et du bonnet carré de son chapelain,
+et se crut habillée en philosophe, lorsqu'elle se fut
+déguisée en chauve-souris.</p>
+
+<p>Sous cet équipage, elle se promenait en long et en large
+dans ses appartements, comme un professeur du Collége royal
+qui attend des auditeurs. Elle affectait jusqu'à la physionomie
+sombre et réfléchie d'un savant qui médite. Mirzoza ne conserva
+pas longtemps ce sérieux forcé. Le sultan entra avec quelques-uns
+de ses courtisans, et fit une révérence profonde au nouveau
+philosophe, dont la gravité déconcerta celle de son auditoire, et
+fut à son tour déconcertée par les éclats de rire qu'elle avait
+excités.</p>
+
+<p>«Madame, lui dit Mangogul, n'aviez-vous pas assez d'avantages
+du côté de l'esprit et de la figure, sans emprunter celui de
+la robe? Vos paroles auraient eu, sans elle, tout le poids que
+vous leur eussiez désiré.</p>
+
+<p>&mdash;Il me paraît, seigneur, répondit Mirzoza, que vous ne la
+respectez guère, cette robe, et qu'un disciple doit plus d'égards
+à ce qui fait au moins la moitié du mérite de son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'aperçois, répliqua le sultan, que vous avez déjà
+l'esprit et le ton de votre nouvel état. Je ne fais à présent nul
+doute que votre capacité ne réponde à la dignité de votre ajustement;
+et j'en attends la preuve avec impatience...</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez satisfait dans la minute,» répondit Mirzoza
+en s'asseyant au milieu d'un grand canapé.</p>
+
+<p>Le sultan et les courtisans se placèrent autour d'elle; et elle
+commença:</p>
+
+<p>«Les philosophes du Monoémugi, qui ont présidé à l'éducation
+de Votre Hautesse, ne l'ont-ils jamais entretenue de la
+nature de l'âme?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! très-souvent, répondit Mangogul; mais tous leurs
+systèmes n'ont abouti qu'à m'en donner des notions incertaines;
+et sans un sentiment intérieur qui semble me suggérer que
+c'est une substance différente de la matière, ou j'en aurais nié
+l'existence, ou je l'aurais confondue avec le corps. Entreprendriez-vous
+de nous débrouiller ce chaos?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai garde, reprit Mirzoza; et j'avoue que je ne suis
+pas plus avancée de ce côté-là que vos pédagogues. La seule
+différence qu'il y ait entre eux et moi, c'est que je suppose
+l'existence d'une substance différente de la matière, et qu'ils la
+tiennent pour démontrée. Mais cette substance, si elle existe,
+doit être nichée quelque part. Ne vous ont-ils pas encore débité
+là-dessus bien des extravagances?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Mangogul; tous convenaient assez généralement
+qu'elle réside dans la tête; et cette opinion m'a paru vraisemblable.
+C'est la tête qui pense, imagine, réfléchit, juge,
+dispose, ordonne; et l'on dit tous les jours d'un homme qui ne
+pense pas, qu'il n'a point de cervelle, ou qu'il manque de tête.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc, reprit la sultane, où se réduisent vos longues
+études et toute votre philosophie, à supposer un fait et à l'appuyer
+sur des expressions populaires. Prince, que diriez-vous
+de votre premier géographe, si, présentant à Votre Hautesse la
+carte de ses États, il avait mis l'orient à l'occident, ou le nord
+au midi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une erreur trop grossière, répondit Mangogul; et
+jamais géographe n'en a commis une pareille.</p>
+
+<p>&mdash;Cela peut être, continua la favorite; et en ce cas vos
+philosophes ont été plus maladroits que le géographe le plus
+maladroit ne peut l'être. Ils n'avaient point un vaste empire à
+lever, il ne s'agissait point de fixer les limites des quatre parties
+du monde; il n'était question que de descendre en eux-mêmes,
+et d'y marquer le vrai lieu de leur âme. Cependant ils ont mis
+l'est à l'ouest, ou le sud au nord. Ils ont prononcé que l'âme est
+dans la tête, tandis que la plupart des hommes meurent sans
+qu'elle ait habité ce séjour, et que sa première résidence est
+dans les pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Dans les pieds! interrompit le sultan; voilà bien l'idée
+la plus creuse que j'aie jamais entendue.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dans les pieds, reprit Mirzoza; et ce sentiment, qui
+vous paraît si fou, n'a besoin que d'être approfondi pour devenir
+sensé, au contraire de tous ceux que vous admettez comme
+vrais et qu'on reconnaît pour faux en les approfondissant.
+Votre Hautesse convenait avec moi, tout à l'heure, que l'existence
+de notre âme n'était fondée que sur le témoignage intérieur
+qu'elle s'en rendait à elle-même; et je vais lui démontrer
+que toutes les preuves imaginables de sentiment concourent à
+fixer l'âme dans le lieu que je lui assigne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là où nous vous attendons, dit Mangogul.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande point de grâces, continua-t-elle; et je
+vous invite tous à me proposer vos difficultés.</p>
+
+<p>«Je vous disais donc que l'âme fait sa première résidence
+dans les pieds; que c'est là qu'elle commence à exister, et que
+c'est par les pieds qu'elle s'avance dans le corps. C'est à l'expérience
+que j'en appellerai de ce fait; et je vais peut-être jeter
+les premiers fondements d'une métaphysique expérimentale.</p>
+
+<p>«Nous avons tous éprouvé dans l'enfance que l'âme assoupie
+reste des mois entiers dans un état d'engourdissement. Alors
+les yeux s'ouvrent sans voir, la bouche sans parler, et les oreilles
+sans entendre. C'est ailleurs que l'âme cherche à se détendre et
+à se réveiller; c'est dans d'autres membres qu'elle exerce ses
+premières fonctions; c'est avec ses pieds qu'un enfant annonce
+sa formation. Son corps, sa tête et ses bras sont immobiles dans
+le sein de la mère; mais ses pieds s'allongent, se replient et
+manifestent son existence et ses besoins peut-être. Est-il sur le
+point de naître, que deviendraient la tête, le corps et les bras?
+ils ne sortiraient jamais de leur prison, s'ils n'étaient aidés par
+les pieds: ce sont ici les pieds qui jouent le rôle principal, et
+qui chassent devant eux le reste du corps. Tel est l'ordre de la
+nature; et lorsque quelque membre veut se mêler de commander,
+et que la tête, par exemple, prend la place des pieds, alors
+tout s'exécute de travers; et Dieu sait ce qui en arrive quelquefois
+à la mère et à l'enfant.</p>
+
+<p>«L'enfant est-il né, c'est encore dans les pieds que se font
+les principaux mouvements. On est contraint de les assujettir,
+et ce n'est jamais sans quelque indocilité de leur part. La tête est
+un bloc dont on fait tout ce qu'on veut; mais les pieds sentent,
+secouent le joug et semblent jaloux de la liberté qu'on leur ôte.</p>
+
+<p>«L'enfant est-il en état de se soutenir, les pieds font mille
+efforts pour se mouvoir; ils mettent tout en action; ils commandent
+aux autres membres; et les mains obéissantes vont
+s'appuyer contre les murs, et se portent en avant pour prévenir
+les chutes et faciliter l'action des pieds.</p>
+
+<p>«Où se tournent toutes les pensées d'un enfant, et quels
+sont ses plaisirs, lorsque affermi sur ses jambes, ses pieds ont
+acquis l'habitude de se mouvoir? C'est de les exercer, d'aller, de
+venir, de courir, de sauter, de bondir. Cette turbulence nous
+plaît, c'est pour nous une marque d'esprit; et nous augurons
+qu'un enfant ne sera qu'un stupide, lorsque nous le voyons
+indolent et morne. Voulez-vous contrister un enfant de quatre
+ans, asseyez-le pour un quart d'heure, ou tenez-le emprisonné
+entre quatre chaises: l'humeur et le dépit le saisiront; aussi ne
+sont-ce pas seulement ses jambes que vous privez d'exercice,
+c'est son âme que vous tenez captive.</p>
+
+<p>«L'âme reste dans les pieds jusqu'à l'âge de deux ou trois
+ans; elle habite les jambes à quatre; elle gagne les genoux et les
+cuisses à quinze. Alors on aime la danse, les armes, les courses,
+et les autres violents exercices du corps. C'est la passion dominante
+de tous les jeunes gens, et c'est la fureur de quelques-uns.
+Quoi! l'âme ne résiderait pas dans les lieux où elle se
+manifeste presque uniquement, et où elle éprouve ses sensations
+les plus agréables? Mais si sa résidence varie dans l'enfance
+et dans la jeunesse, pourquoi ne varierait-elle pas pendant
+toute la vie?»</p>
+
+<p>Mirzoza avait prononcé cette tirade avec une rapidité qui
+l'avait essoufflée. Sélim, un des favoris du sultan, profita du
+moment qu'elle reprenait haleine, et lui dit: «Madame, je vais
+user de la liberté que vous avez accordée de vous proposer ses
+difficultés. Votre système est ingénieux, et vous l'avez présenté
+avec autant de grâce que de netteté; mais je n'en suis pas
+séduit au point de le croire démontré. Il me semble qu'on pourrait
+vous dire que dans l'enfance même c'est la tête qui commande
+aux pieds, et que c'est de là que partent les esprits, qui,
+se répandant par le moyen des nerfs dans tous les autres membres,
+les arrêtent ou les meuvent au gré de l'âme assise sur la
+glande pinéale, ainsi qu'on voit émaner de la Sublime Porte les
+ordres de Sa Hautesse qui font agir tous ses sujets.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répliqua Mirzoza; mais on me dirait une
+chose assez obscure, à laquelle je ne répondrais que par un fait
+d'expérience. On n'a dans l'enfance aucune certitude que la
+tête pense, et vous-même, seigneur, qui l'avez si bonne, et qui,
+dans vos plus tendres années, passiez pour un prodige de
+raison, vous souvient-il d'avoir pensé pour lors? Mais vous
+pourriez bien assurer que, quand vous gambadiez comme un
+petit démon, jusqu'à désespérer vos gouvernantes, c'était alors
+les pieds qui gouvernaient la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne conclut rien, dit le sultan. Sélim était vif, et
+mille enfants le sont de même. Ils ne réfléchissent point; mais
+ils pensent: le temps s'écoule, la mémoire des choses s'efface,
+et ils ne se souviennent plus d'avoir pensé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais par où pensaient-ils? répliqua Mirzoza; car c'est là
+le point de la question.</p>
+
+<p>&mdash;Par la tête, répondit Sélim.</p>
+
+<p>&mdash;Et toujours cette tête où l'on ne voit goutte, répliqua la
+sultane. Laissez là votre lanterne sourde, dans laquelle vous
+supposez une lumière qui n'apparaît qu'à celui qui la porte;
+écoutez mon expérience, et convenez de la vérité de mon hypothèse.
+Il est si constant que l'âme commence par les pieds son
+progrès dans le corps, qu'il y a des hommes et des femmes en
+qui elle n'a jamais remonté plus haut. Seigneur, vous avez
+admiré mille fois la légèreté de Nini et le vol de Saligo; répondez-moi
+donc sincèrement: croyez-vous que ces créatures aient
+l'âme ailleurs que dans les jambes? Et n'avez-vous pas remarqué
+que dans Volucer et Zélindor, la tête est soumise aux pieds?
+La tentation continuelle d'un danseur, c'est de se considérer les
+jambes. Dans tous ses pas, l'&oelig;il attentif suit la trace du pied,
+et la tête s'incline respectueusement devant les pieds, ainsi que
+devant Sa Hautesse, ses invincibles pachas.</p>
+
+<p>&mdash;Je conviens de l'observation, dit Sélim; mais je nie
+qu'elle soit générale.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi ne prétends-je pas, répliqua Mirzoza, que l'âme se
+fixe toujours dans les pieds: elle s'avance, elle voyage, elle
+quitte une partie, elle y revient pour la quitter encore; mais je
+soutiens que les autres membres sont toujours subordonnés à
+celui qu'elle habite. Cela varie selon l'âge, le tempérament, les
+conjonctures, et de là naissent la différence des goûts, la diversité
+des inclinations, et celle des caractères. N'admirez-vous pas
+la fécondité de mon principe? et la multitude des phénomènes
+auxquels il s'étend ne prouve-t-elle pas sa certitude?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui répondit Sélim, si vous en faisiez l'application
+à quelques-uns, nous en recevrions peut-être un degré de
+conviction que nous attendons encore.</p>
+
+<p>&mdash;Très-volontiers, répliqua Mirzoza, qui commençait à sentir
+ses avantages: vous allez être satisfait; suivez seulement le
+fil de mes idées. Je ne me pique pas d'argumenter. Je parle
+sentiment: c'est notre philosophie à nous autres femmes; et
+vous l'entendez presque aussi bien que nous. Il est assez vraisemblable,
+ajouta-t-elle, que jusqu'à huit ou dix ans l'âme occupe
+les pieds et les jambes; mais alors, ou même un peu plus tard,
+elle abandonne ce logis, ou de son propre mouvement, ou par
+force. Par force, quand un précepteur emploie des machines
+pour la chasser de son pays natal, et la conduire dans le cerveau,
+où elle se métamorphose communément en mémoire et
+presque jamais en jugement; c'est le sort des enfants de collége.
+Pareillement, s'il arrive qu'une gouvernante imbécile se travaille
+à former une jeune personne, lui farcisse l'esprit de connaissances,
+et néglige le c&oelig;ur et les m&oelig;urs, l'âme vole rapidement
+vers la tête, s'arrête sur la langue, ou se fixe dans les
+yeux, et son élève n'est qu'une babillarde ennuyeuse, ou qu'une
+coquette. Ainsi, la femme voluptueuse est celle dont l'âme
+occupe le bijou, et ne s'en écarte jamais.</p>
+
+<p>«La femme galante, celle dont l'âme est tantôt dans le bijou,
+et tantôt dans les yeux.</p>
+
+<p>«La femme tendre, celle dont l'âme est habituellement dans
+le c&oelig;ur; mais quelquefois aussi dans le bijou.</p>
+
+<p>«La femme vertueuse, celle dont l'âme est tantôt dans la
+tête, tantôt dans le c&oelig;ur; mais jamais ailleurs.</p>
+
+<p>«Si l'âme se fixe dans le c&oelig;ur, elle formera les caractères
+sensibles, compatissants, vrais, généreux. Si, quittant le c&oelig;ur
+pour n'y plus revenir, elle se relègue dans la tête, alors elle
+constituera ceux que nous traitons d'hommes durs, ingrats,
+fourbes et cruels.</p>
+
+<p>«La classe de ceux en qui l'âme ne visite la tête que comme
+une maison de campagne où son séjour n'est pas long, est très-nombreuse.
+Elle est composée des petits-maîtres, des coquettes,
+des musiciens, des poëtes, des romanciers, des courtisans et
+de tout ce qu'on appelle les jolies femmes. Écoutez raisonner
+ces êtres, et vous reconnaîtrez sur-le-champ des âmes vagabondes,
+qui se ressentent des différents climats qu'elles habitent.</p>
+
+<p>&mdash;S'il est ainsi, dit Sélim, la nature a fait bien des inutilités.
+Nos sages tiennent toutefois pour constant qu'elle n'a rien
+produit en vain.</p>
+
+<p>&mdash;Laissons là vos sages et leurs grands mots, répondit Mirzoza,
+et quant à la nature, ne la considérons qu'avec les yeux
+de l'expérience, et nous en apprendrons qu'elle a placé l'âme
+dans le corps de l'homme, comme dans un vaste palais, dont
+elle n'occupe pas toujours le plus bel appartement. La tête et
+le c&oelig;ur lui sont principalement destinés, comme le centre des
+vertus et le séjour de la vérité; mais le plus souvent elle s'arrête
+en chemin, et préfère un galetas, un lieu suspect, une
+misérable auberge, où elle s'endort dans une ivresse perpétuelle.
+Ah! s'il m'était donné seulement pour vingt-quatre heures d'arranger
+le monde à ma fantaisie, je vous divertirais par un
+spectacle bien étrange: en un moment j'ôterais à chaque âme
+les parties de sa demeure qui lui sont superflues, et vous verriez
+chaque personne caractérisée par celle qui lui resterait.
+Ainsi les danseurs seraient réduits à deux pieds, ou à deux
+jambes tout au plus; les chanteurs à un gosier; la plupart des
+femmes à un bijou; les héros et les spadassins à une main
+armée; certains savants à un crâne sans cervelle; il ne resterait
+à une joueuse que deux bouts de mains qui agiteraient sans
+cesse des cartes; à un glouton, que deux mâchoires toujours en
+mouvement; à une coquette, que deux yeux; à un débauché,
+que le seul instrument de ses passions; les ignorants et les
+paresseux seraient réduits à rien<a name="FNanchor_51_53" id="FNanchor_51_53"></a><a href="#Footnote_51_53" class="fnanchor">[51]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_53" id="Footnote_51_53"></a><a href="#FNanchor_51_53"><span class="label">[51]</span></a> Il nous semble qu'on ne peut se refuser à voir ici la même idée fondamentale
+qui fit écrire quelques années plus tard à Diderot ses deux <i>Lettres sur les
+aveugles</i> et <i>sur les sourds et muets</i>, et que la <i>statue organisée</i> de Condillac est
+déjà ici en germe.</p></div>
+
+<p>&mdash;Pour peu que vous laissassiez de mains aux femmes,
+interrompit le sultan, ceux que vous réduiriez au seul instrument
+de leurs passions, seraient courus. Ce serait une chasse
+plaisante à voir; et si l'on était partout ailleurs aussi avide de
+ces oiseaux que dans le Congo, bientôt l'espèce en serait éteinte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les personnes tendres et sensibles, les amants
+constants et fidèles, de quoi les composeriez-vous? demanda
+Sélim à la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;D'un c&oelig;ur, répondit Mirzoza; et je sais bien, ajouta-t-elle
+en regardant tendrement Mangogul, quel est celui à qui le mien
+chercherait à s'unir.»</p>
+
+<p>Le sultan ne put résister à ce discours; il s'élança de son
+fauteuil vers sa favorite: ses courtisans disparurent, et la
+chaire du nouveau philosophe devint le théâtre de leurs plaisirs;
+il lui témoigna à plusieurs reprises qu'il n'était pas moins
+enchanté de ses sentiments que de ses discours; et l'équipage
+philosophique en fut mis en désordre. Mirzoza rendit à ses
+femmes les jupons noirs, renvoya au lord sénéchal son énorme
+perruque, et à M. l'abbé son bonnet carré, avec assurance qu'il
+serait sur la feuille à la nomination prochaine. A quoi ne fût-il
+point parvenu, s'il eût été bel esprit? Une place à l'Académie
+était la moindre récompense qu'il pouvait espérer; mais
+malheureusement il ne savait que deux ou trois cents mots,
+et n'avait jamais pu parvenir à en composer deux ritournelles.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXX" id="CHAPITRE_XXX"></a>CHAPITRE XXX.</h2>
+
+<h3>SUITE DE LA CONVERSATION PRÉCÉDENTE.</h3>
+
+
+<p>Mangogul était le seul qui eût écouté la leçon de philosophie
+de Mirzoza, sans l'avoir interrompue. Comme il contredisait
+assez volontiers, elle en fut étonnée.</p>
+
+<p>«Le sultan admettrait-il mon système d'un bout à l'autre?
+se disait-elle à elle-même. Non, il n'y a pas de vraisemblance
+à cela. L'aurait-il trouvé trop mauvais pour daigner le combattre?
+Cela pourrait être. Mes idées ne sont pas les plus justes
+qu'on ait eues jusqu'à présent; d'accord: mais ce ne sont pas
+non plus les plus fausses; et je pense qu'on a quelquefois imaginé
+plus mal.»</p>
+
+<p>Pour sortir de ce doute, la favorite se détermina à questionner
+Mangogul.</p>
+
+<p>«Eh bien! prince, lui dit-elle, que pensez-vous de mon
+système.</p>
+
+<p>&mdash;Il est admirable, lui répondit le sultan; je n'y trouve
+qu'un seul défaut.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est ce défaut? lui demanda la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, dit Mangogul, qu'il est faux de toute fausseté. Il
+faudrait, en suivant vos idées, que nous eussions tous des âmes;
+or, voyez donc, délices de mon c&oelig;ur, qu'il n'y a pas le sens
+commun dans cette supposition. «J'ai une âme: voilà un animal
+qui se conduit la plupart du temps comme s'il n'en avait
+point; et peut-être encore n'en a-t-il point, lors même qu'il
+agit comme s'il en avait une. Mais il a un nez fait comme le
+mien; je sens que j'ai une âme et que je pense: donc cet
+animal a une âme, et pense aussi de son côté.» Il y a mille
+ans qu'on fait ce raisonnement, et il y en a tout autant qu'il
+est impertinent.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue, dit la favorite, qu'il n'est pas toujours évident
+que les autres pensent.</p>
+
+<p>&mdash;Et ajoutez, reprit Mangogul, qu'en cent occasions il est
+évident qu'ils ne pensent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce serait, ce me semble, aller bien vite, reprit Mirzoza,
+que d'en conclure qu'ils n'ont jamais pensé, ni ne penseront
+jamais. On n'est point toujours une bête pour l'avoir été
+quelquefois; et Votre Hautesse...»</p>
+
+<p>Mirzoza craignant d'offenser le sultan, s'arrêta là tout
+court.</p>
+
+<p>«Achevez, madame, lui dit Mangogul, je vous entends; et
+Ma Hautesse n'a-t-elle jamais fait la bête, voulez-vous dire,
+n'est-ce pas? Je vous répondrai que je l'ai fait quelquefois, et
+que je pardonnais même alors aux autres de me prendre pour
+tel; car vous vous doutez bien qu'ils n'y manquaient pas, quoiqu'ils
+n'osassent pas me le dire...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prince! s'écria la favorite, si les hommes refusaient
+une âme au plus grand monarque du monde, à qui en pourraient-ils
+accorder une?</p>
+
+<p>&mdash;Trêve de compliments, dit Mangogul. J'ai déposé pour
+un moment la couronne et le sceptre. J'ai cessé d'être sultan
+pour être philosophe, et je puis entendre et dire la vérité. Je
+vous ai, je crois, donné des preuves de l'un; et vous m'avez
+insinué, sans m'offenser, et tout à votre aise, que je n'avais été
+quelquefois qu'une bête. Souffrez que j'achève de remplir les
+devoirs de mon nouveau caractère.»</p>
+
+<p>«Loin de convenir avec vous, continua-t-il, que tout ce
+qui porte des pieds, des bras, des mains, des yeux et des oreilles,
+comme j'en ai, possède une âme comme moi, je vous déclare
+que je suis persuadé, à n'en jamais démordre, que les trois
+quarts des hommes et toutes les femmes ne sont que des automates.</p>
+
+<p>&mdash;Il pourrait bien y avoir dans ce que vous dites là, répondit
+la favorite, autant de vérité que de politesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit le sultan, voilà-t-il pas que madame se fâche; et
+de quoi diable vous avisez-vous de philosopher, si vous ne
+voulez pas qu'on vous parle vrai? Est-ce dans les écoles qu'il
+faut chercher la politesse? Je vous ai laissé vos coudées franches;
+que j'aie les miennes libres, s'il vous plaît. Je vous disais donc
+que vous êtes toutes des bêtes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, prince; et c'est ce qui vous restait à prouver, ajouta
+Mirzoza.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le plus aisé,» répondit le sultan.</p>
+
+<p>Alors il se mit à débiter toutes les impertinences qu'on a
+dites et redites, avec le moins d'esprit et de légèreté qu'il est
+possible, contre un sexe qui possède au souverain degré ces
+deux qualités. Jamais la patience de Mirzoza ne fut mise à une
+plus forte épreuve; et vous ne vous seriez jamais tant ennuyé
+de votre vie, si je vous rapportais tous les raisonnements de
+Mangogul. Ce prince, qui ne manquait pas de bon sens, fut ce
+jour-là d'une absurdité qui ne se conçoit pas. Vous en allez
+juger.</p>
+
+<p>«Il est si vrai, morbleu, disait-il, que la femme n'est qu'un
+animal, que je gage qu'en tournant l'anneau de Cucufa sur ma
+jument, je la fais parler comme une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, sans contredit, lui répondit Mirzoza, l'argument le
+plus fort qu'on ait fait et qu'on fera jamais contre nous.»</p>
+
+<p>Puis elle se mit à rire comme une folle. Mangogul, dépité
+de ce que ses ris ne finissaient point, sortit brusquement, résolu
+de tenter la bizarre expérience qui s'était présentée à son imagination.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXI" id="CHAPITRE_XXXI"></a>CHAPITRE XXXI.</h2>
+
+<h3>TREIZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>LA PETITE JUMENT.</h3>
+
+
+<p>Je ne suis pas grand faiseur de portraits. J'ai épargné au
+lecteur celui de la sultane favorite; mais je ne me résoudrai
+jamais à lui faire grâce de celui de la jument du sultan. Sa
+taille était médiocre; elle se tenait assez bien; on lui reprochait
+seulement de laisser un peu tomber sa tête en devant. Elle
+avait le poil blond, l'&oelig;il bleu, le pied petit, la jambe sèche, le
+jarret ferme et la croupe légère. On lui avait appris longtemps
+à danser; et elle faisait la révérence comme un président à la
+messe rouge. C'était en somme une assez jolie bête; douce surtout:
+on la montait aisément; mais il fallait être excellent
+écuyer pour n'en être pas désarçonné. Elle avait appartenu au
+sénateur Aaron; mais un beau soir, voilà la petite quinteuse qui
+prend le mors aux dents, jette monsieur le rapporteur les
+quatre fers en l'air et s'enfuit à toute bride dans les haras du
+sultan, emportant sur son dos, selle, bride, harnais, housse et
+caparaçon de prix, qui lui allaient si bien, qu'on ne jugea pas
+à propos de les renvoyer.</p>
+
+<p>Mangogul descendit dans ses écuries, accompagné de son
+premier secrétaire Ziguezague.</p>
+
+<p>«Écoutez attentivement, lui dit-il, et écrivez...»</p>
+
+<p>A l'instant il tourna sa bague sur la jument, qui se mit à
+sauter, caracoler, ruer, volter en hennissant sous queue...</p>
+
+<p>«A quoi pensez-vous? dit le prince à son secrétaire: écrivez
+donc...</p>
+
+<p>&mdash;Sultan, répondit Ziguezague, j'attends que Votre Hautesse
+commence...</p>
+
+<p>&mdash;Ma jument, dit Mangogul, vous dictera pour cette fois;
+écrivez.»</p>
+
+<p>Ziguezague, que cet ordre humiliait trop, à son avis, prit
+la liberté de représenter au sultan qu'il se tiendrait toujours
+fort honoré d'être son secrétaire, mais non celui de sa jument...</p>
+
+<p>«Écrivez, vous dis-je, lui réitéra le sultan.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, je ne puis, répliqua Ziguezague; je ne sais point
+l'orthographe de ces sortes de mots...</p>
+
+<p>&mdash;Écrivez toujours, dit encore le sultan...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis au désespoir de désobéir à Votre Hautesse, ajouta
+Ziguezague; mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vous êtes un faquin, interrompit Mangogul irrité
+d'un refus si déplacé; sortez de mon palais, et n'y reparaissez
+point.»</p>
+
+<p>Le pauvre Ziguezague disparut, instruit, par son expérience,
+qu'un homme de c&oelig;ur ne doit point entrer chez la plupart des
+grands, ou doit laisser ses sentiments à la porte. On appela son
+second. C'était un Provençal franc, honnête, mais surtout
+désintéressé. Il vola où il crut que son devoir et sa fortune
+l'appelaient, fit un profond salut au sultan, un plus profond
+à sa jument et écrivit tout ce qu'il plut à la cavale de dicter.</p>
+
+<p>On trouvera bon que je renvoie ceux qui seront curieux de
+son discours aux archives du Congo. Le prince en fit distribuer
+sur-le-champ des copies à tous ses interprètes et professeurs
+en langues étrangères, tant anciennes que modernes. L'un dit
+que c'était une scène de quelque vieille tragédie grecque qui
+lui paraissait fort touchante; un autre parvint, à force de tête,
+à découvrir que c'était un fragment important de la théologie
+des Égyptiens; celui-ci prétendait que c'était l'exorde de l'oraison
+funèbre d'Annibal en carthaginois; celui-là assura que la
+pièce était écrite en chinois, et que c'était une prière fort dévote
+à Confucius.</p>
+
+<p>Tandis que les érudits impatientaient le sultan avec leurs
+savantes conjectures, il se rappela les voyages de Gulliver, et ne
+douta point qu'un homme qui avait séjourné aussi longtemps
+que cet Anglais dans une île où les chevaux ont un gouvernement,
+des lois, des rois, des dieux, des prêtres, une religion,
+des temples et des autels, et qui paraissait si parfaitement
+instruit de leurs m&oelig;urs et de leurs coutumes, n'eût une intelligence
+parfaite de leur langue. En effet Gulliver lut et interpréta
+tout courant le discours de la jument malgré les fautes
+d'écriture dont il fourmillait. C'est même la seule bonne traduction
+qu'on ait dans tout le Congo. Mangogul apprit, à sa propre
+satisfaction et à l'honneur de son système, que c'était un
+abrégé historique des amours d'un vieux pacha à trois queues
+avec une petite jument, qui avait été saillie par une multitude
+innombrable de baudets, avant lui; anecdote singulière, mais
+dont la vérité n'était ignorée, ni du sultan, ni d'aucun autre, à
+la cour, à Banza et dans le reste de l'empire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a>CHAPITRE XXXII.</h2>
+
+<h3>LE MEILLEUR PEUT-ÊTRE, ET LE MOINS LU
+DE CETTE HISTOIRE.</h3>
+
+<h3>RÊVE DE MANGOGUL, OU VOYAGE DANS LA RÉGION
+DES HYPOTHÈSES.</h3>
+
+
+<p>«Ahi! dit Mangogul en bâillant et se frottant les yeux, j'ai
+mal à la tête. Qu'on ne me parle jamais de philosophie; ces
+conversations sont malsaines. Hier, je me couchai sur des idées
+creuses, et au lieu de dormir en sultan, mon cerveau a plus
+travaillé que ceux de mes ministres ne travailleront en un an.
+Vous riez; mais pour vous convaincre que je n'exagère point et
+me venger de la mauvaise nuit que vos raisonnements m'ont
+procurée, vous allez essuyer mon rêve tout du long.</p>
+
+<p>«Je commençais à m'assoupir et mon imagination à prendre
+son essor, lorsque je vis bondir à mes côtés un animal singulier.
+Il avait la tête de l'aigle, les pieds du griffon, le corps du
+cheval et la queue du lion. Je le saisis malgré ses caracoles, et,
+m'attachant à sa crinière, je sautai légèrement sur son dos.
+Aussitôt il déploya de longues ailes qui partaient de ses flancs
+et je me sentis porter dans les airs avec une vitesse incroyable.</p>
+
+<p>«Notre course avait été longue, lorsque j'aperçus, dans le
+vague de l'espace, un édifice suspendu comme par enchantement.
+Il était vaste. Je ne dirai point qu'il péchât par les fondements,
+car il ne portait sur rien. Ses colonnes, qui n'avaient
+pas un demi-pied de diamètre, s'élevaient à perte de vue et soutenaient
+des voûtes qu'on ne distinguait qu'à la faveur des jours
+dont elles étaient symétriquement percées.</p>
+
+<p>«C'est à l'entrée de cet édifice que ma monture s'arrêta. Je
+balançai d'abord à mettre pied à terre, car je trouvais moins de
+hasard à voltiger sur mon hippogriffe qu'à me promener sous
+ce portique. Cependant, encouragé par la multitude de ceux qui
+l'habitaient et par une sécurité remarquable qui régnait sur tous
+les visages, je descends, je m'avance, je me jette dans la foule
+et je considère ceux qui la faisaient.</p>
+
+<p>«C'étaient des vieillards, ou bouffis, ou fluets, sans embonpoint
+et sans force et presque tous contrefaits. L'un avait la
+tête trop petite, l'autre les bras trop courts. Celui-ci péchait
+par le corps, celui-là manquait par les jambes. La plupart
+n'avaient point de pieds et n'allaient qu'avec des béquilles. Un
+souffle les faisait tomber, et ils demeuraient à terre jusqu'à ce
+qu'il prît envie à quelque nouveau débarqué de les relever.
+Malgré tous ces défauts, ils plaisaient au premier coup d'&oelig;il.
+Ils avaient dans la physionomie je ne sais quoi d'intéressant et
+de hardi. Ils étaient presque nus, car tout leur vêtement consistait
+en un petit lambeau d'étoffe qui ne couvrait pas la centième
+partie de leur corps.</p>
+
+<p>«Je continue de fendre la presse et je parviens au pied d'une
+tribune à laquelle une grande toile d'araignée servait de dais.
+Du reste, sa hardiesse répondait à celle de l'édifice. Elle me
+parut posée comme sur la pointe d'une aiguille et s'y soutenir
+en équilibre. Cent fois je tremblai pour le personnage qui l'occupait.
+C'était un vieillard à longue barbe, aussi sec et plus nu
+qu'aucun de ses disciples. Il trempait, dans une coupe pleine
+d'un fluide subtil, un chalumeau qu'il portait à sa bouche et
+soufflait des bulles à une foule de spectateurs qui l'environnaient
+et qui travaillaient à les porter jusqu'aux nues.</p>
+
+<p>«&mdash;Où suis-je? me dis-je à moi-même, confus de ces puérilités.
+Que veut dire ce souffleur avec ses bulles et tous ces
+enfants décrépits occupés à les faire voler? Qui me développera
+ces choses?...» Les petits échantillons d'étoffes m'avaient
+encore frappé, et j'avais observé que plus ils étaient grands
+moins ceux qui les portaient s'intéressaient aux bulles. Cette
+remarque singulière m'encouragea à aborder celui qui me paraîtrait
+le moins déshabillé.</p>
+
+<p>«J'en vis un dont les épaules étaient à moitié couvertes de
+lambeaux si bien rapprochés que l'art dérobait aux yeux les coutures.
+Il allait et venait dans la foule, s'embarrassant assez peu
+de ce qui s'y passait. Je lui trouvai l'air affable, la bouche
+riante, la démarche noble, le regard doux, et j'allai droit à lui.</p>
+
+<p>«&mdash;Qui êtes-vous? où suis-je? et qui sont tous ces gens? lui
+demandai-je sans façon.</p>
+
+<p>«&mdash;Je suis Platon, me répondit-il. Vous êtes dans la région
+des hypothèses, et ces gens-là sont des systématiques.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais par quel hasard, lui répliquai-je, le divin Platon
+se trouve-t-il ici? et que fait-il parmi ces insensés?...</p>
+
+<p>«&mdash;Des recrues, me dit-il. J'ai loin de ce portique un petit
+sanctuaire où je conduis ceux qui reviennent des systèmes.</p>
+
+<p>«&mdash;Et à quoi les occupez-vous?</p>
+
+<p>«&mdash;A connaître l'homme, à pratiquer la vertu et à sacrifier
+aux grâces...</p>
+
+<p>«&mdash;Ces occupations sont belles; mais que signifient tous
+ces petits lambeaux d'étoffes par lesquels vous ressemblez
+mieux à des gueux qu'à des philosophes?</p>
+
+<p>«&mdash;Que me demandez-vous là, dit-il en soupirant, et quel
+souvenir me rappelez-vous? Ce temple fut autrefois celui de
+la philosophie. Hélas! que ces lieux sont changés! La chaire
+de Socrate était dans cet endroit...</p>
+
+<p>«&mdash;Quoi donc! lui dis-je en l'interrompant, Socrate avait-il
+un chalumeau et soufflait-il aussi des bulles?...</p>
+
+<p>«&mdash;Non, non, me répondit Platon; ce n'est pas ainsi qu'il
+mérita des dieux le nom du plus sage des hommes; c'est à
+faire des têtes, c'est à former des c&oelig;urs, qu'il s'occupa tant
+qu'il vécut. Le secret s'en perdit à sa mort. Socrate mourut,
+et les beaux jours de la philosophie passèrent. Ces pièces
+d'étoffes, que ces systématiques mêmes se font honneur de
+porter, sont des lambeaux de son habit. Il avait à peine les
+yeux fermés, que ceux qui aspiraient au titre de philosophes
+se jetèrent sur sa robe et la déchirèrent.</p>
+
+<p>«&mdash;J'entends, repris-je, et ces pièces leur ont servi d'étiquette
+à eux et à leur longue postérité...</p>
+
+<p>«&mdash;Qui rassemblera ces morceaux, continua Platon, et nous
+restituera la robe de Socrate?»</p>
+
+<p>«Il en était à cette exclamation pathétique lorsque j'entrevis
+dans l'éloignement un enfant qui marchait vers nous à pas
+lents mais assurés. Il avait la tête petite, le corps menu, les
+bras faibles et les jambes courtes; mais tous ses membres grossissaient
+et s'allongeaient à mesure qu'il s'avançait. Dans le
+progrès de ses accroissements successifs, il m'apparut sous cent
+formes diverses; je le vis diriger vers le ciel un long télescope,
+estimer à l'aide d'un pendule la chute des corps<a name="FNanchor_52_54" id="FNanchor_52_54"></a><a href="#Footnote_52_54" class="fnanchor">[52]</a>, constater avec
+un tube rempli de mercure la pesanteur de l'air<a name="FNanchor_53_55" id="FNanchor_53_55"></a><a href="#Footnote_53_55" class="fnanchor">[53]</a>, et, le prisme
+à la main, décomposer la lumière<a name="FNanchor_54_56" id="FNanchor_54_56"></a><a href="#Footnote_54_56" class="fnanchor">[54]</a>. C'était alors un énorme
+colosse; sa tête touchait aux cieux, ses pieds se perdaient dans
+l'abîme et ses bras s'étendaient de l'un à l'autre pôle. Il secouait
+de la main droite un flambeau dont la lumière se répandait au
+loin dans les airs, éclairait au fond des eaux et pénétrait dans
+les entrailles de la terre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_54" id="Footnote_52_54"></a><a href="#FNanchor_52_54"><span class="label">[52]</span></a> Galilée.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_55" id="Footnote_53_55"></a><a href="#FNanchor_53_55"><span class="label">[53]</span></a> Pascal.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_56" id="Footnote_54_56"></a><a href="#FNanchor_54_56"><span class="label">[54]</span></a> Newton.</p></div>
+
+<p>«&mdash;Quelle est, demandai-je à Platon, cette figure gigantesque
+qui vient à nous?</p>
+
+<p>«&mdash;Reconnaissez l'Expérience, me répondit-il; c'est elle-même.»</p>
+
+<p>«A peine m'eut-il fait cette courte réponse, que je vis l'Expérience
+approcher et les colonnes du portique des hypothèses
+chanceler, ses voûtes s'affaisser et son pavé s'entr'ouvrir sous nos
+pieds.</p>
+
+<p>«&mdash;Fuyons, me dit encore Platon; fuyons; cet édifice n'a
+plus qu'un moment à durer.»</p>
+
+<p>«A ces mots, il part; je le suis. Le colosse arrive, frappe le
+portique, il s'écroule avec un bruit effroyable, et je me réveille<a name="FNanchor_55_57" id="FNanchor_55_57"></a><a href="#Footnote_55_57" class="fnanchor">[55]</a>.»</p>
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_57" id="Footnote_55_57"></a><a href="#FNanchor_55_57"><span class="label">[55]</span></a> Cette seule page du roman rachète bien, pour nous, quelques-unes des
+autres, et s'il fallait les autres pour faire lire celle-là, on a quelques raisons
+d'être indulgent.</p></div>
+
+<hr class="empty" />
+
+<p>&mdash;Ah! prince, s'écria Mirzoza, c'est à faire à vous de rêver.
+Je serais fort aise que vous eussiez passé une bonne nuit; mais
+à présent que je sais votre rêve, je serais bien fâchée que vous
+ne l'eussiez point eu.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit Mangogul, je connais des nuits mieux
+employées que celle de ce rêve qui vous plaît tant; et si j'avais
+été le maître de mon voyage, il y a toute apparence que, n'espérant
+point vous trouver dans la région des hypothèses, j'aurais
+tourné mes pas ailleurs. Je n'aurais point actuellement le mal
+de tête qui m'afflige, ou du moins j'aurais lieu de m'en consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, lui répondit Mirzoza, il faut espérer que ce ne sera
+rien et qu'un ou deux essais de votre anneau vous en délivreront.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut voir,» dit Mangogul.</p>
+
+<p>La conversation dura quelques moments encore entre le sultan
+et Mirzoza; et il ne la quitta que sur les onze heures, pour
+devenir ce que l'on verra dans le chapitre suivant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a>CHAPITRE XXXIII.</h2>
+
+<h3>QUATORZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>LE BIJOU MUET.</h3>
+
+
+<p>De toutes les femmes qui brillaient à la cour du sultan,
+aucune n'avait plus de grâces et d'esprit que la jeune Églé,
+femme du grand échanson de Sa Hautesse. Elle était de toutes
+les parties de Mangogul, qui aimait la légèreté de sa conversation;
+et comme s'il ne dût point y avoir de plaisirs et d'amusements
+partout où Églé ne se trouvait point, Églé était encore de
+toutes les parties des grands de sa cour. Bals, spectacles, cercles,
+festins, petits soupers, chasse, jeux; partout on voulait
+Églé; on la rencontrait partout; il semblait que le goût des
+amusements la multipliât au gré de ceux qui la désiraient. Il n'est
+donc pas besoin que je dise que, s'il n'y avait aucune femme
+autant souhaitée qu'Églé, il n'y en avait point d'aussi répandue.</p>
+
+<p>Elle avait toujours été poursuivie d'une foule de soupirants,
+et l'on s'était persuadé qu'elle ne les avait pas tous maltraités.
+Soit inadvertance, soit facilité de caractère, ses simples politesses
+ressemblaient souvent à des attentions marquées, et ceux
+qui cherchaient à lui plaire supposaient quelquefois de la tendresse
+dans des regards où elle n'avait jamais prétendu mettre
+plus que de l'affabilité. Ni caustique, ni médisante, elle n'ouvrait
+la bouche que pour dire des choses flatteuses, et c'était
+avec tant d'âme et de vivacité, qu'en plusieurs occasions ses
+éloges avaient fait naître le soupçon qu'elle avait un choix à justifier;
+c'est-à-dire que ce monde dont Églé faisait l'ornement
+et les délices n'était pas digne d'elle.</p>
+
+<p>On croirait aisément qu'une femme en qui l'on n'avait peut-être
+à reprendre qu'un excès de bonté, ne devait point avoir
+d'ennemis. Cependant elle en eut, et de cruels. Les dévotes de
+Banza lui trouvèrent un air trop libre, je ne sais quoi de dissipé
+dans le maintien; ne virent dans sa conduite que la fureur des
+plaisirs du siècle; en conclurent que ses m&oelig;urs étaient au
+moins équivoques et le suggérèrent charitablement à qui voulut
+les entendre.</p>
+
+<p>Les femmes de la cour ne la traitèrent pas plus favorablement.
+Elles suspectèrent les liaisons d'Églé, lui donnèrent des
+amants, l'honorèrent même de quelques grandes aventures, la
+mirent pour quelque chose dans d'autres; on savait des détails,
+on citait des témoins. «Eh! bon, se disait-on à l'oreille, on l'a
+surprise tête à tête avec Melraïm dans un des bosquets du grand
+parc. Églé ne manque pas d'esprit, ajouta-t-on; mais Melraïm
+en a trop pour s'amuser de ses discours, à dix heures du soir,
+dans un bosquet...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, répondait un petit-maître; je me suis
+promené cent fois sur la brune avec elle, et je m'en suis assez
+bien trouvé. Mais à propos, savez-vous que Zulémar est assidu
+à sa toilette?...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, nous le savons, et qu'elle ne fait de toilette
+que quand son mari est de service chez le sultan...</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre Célébi, continuait une autre, sa femme l'affiche,
+en vérité, avec cette aigrette et ces boucles qu'elle a reçues du
+pacha Ismael...</p>
+
+<p>&mdash;Est-il bien vrai, madame?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité pure: je le tiens d'elle-même; mais, au
+nom de Brama, que ceci ne nous passe point; Églé est mon
+amie, et je serais bien fâchée...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! s'écriait douloureusement une troisième: la pauvre
+petite créature se perd de gaieté de c&oelig;ur. C'est dommage pourtant.
+Mais aussi vingt intrigues à la fois; cela me paraît fort.»</p>
+
+<p>Les petits-maîtres ne la ménageaient pas davantage. L'un
+racontait une partie de chasse où ils s'étaient égarés ensemble.
+Un autre dissimulait, par respect pour le sexe, les suites d'une
+conversation fort vive qu'il avait eue sous le masque avec elle,
+dans un bal où il l'avait accrochée. Celui-ci faisait l'éloge de son
+esprit et de ses charmes, et le terminait en montrant son portrait,
+qu'à l'en croire il tenait de la meilleure main. «Ce portrait,
+disait celui-là, est plus ressemblant que celui dont elle a
+fait présent à Jénaki.»</p>
+
+<p>Ces discours passèrent jusqu'à son époux. Célébi aimait sa
+femme, mais décemment toutefois, et sans que personne en eût
+le moindre soupçon; il se refusa d'abord aux premiers rapports;
+mais on revint à la charge, et de tant de côtés, qu'il crut ses
+amis plus clairvoyants que lui: plus il avait accordé de liberté
+à Églé, plus il eut de soupçon qu'elle en avait abusé. La jalousie
+s'empara de son âme. Il commença par gêner sa femme. Églé
+souffrit d'autant plus impatiemment ce changement de procédé
+qu'elle se sentait innocente. Sa vivacité et les conseils de ses
+bonnes amies la précipitèrent dans des démarches inconsidérées
+qui mirent toutes les apparences contre elle et qui pensèrent lui
+coûter la vie. Le violent Célébi roula quelque temps dans sa
+tête mille projets de vengeance, et le fer, et le poison, et le
+lacet fatal, et se détermina pour un supplice plus lent et plus
+cruel, une retraite dans ses terres. C'est une mort véritable pour
+une femme de cour. En un mot, les ordres sont donnés; un soir
+Églé apprend son sort: on est insensible à ses larmes; on
+n'écoute plus ses raisons; et la voilà reléguée à quatre-vingts
+lieues de Banza, dans un vieux château, où on ne lui laisse pour
+toute compagnie que deux femmes et quatre eunuques noirs qui
+la gardent à vue.</p>
+
+<p>A peine fut-elle partie, qu'elle fut innocente. Les petits-maîtres
+oublièrent ses aventures, les femmes lui pardonnèrent
+son esprit et ses charmes, et tout le monde la plaignit. Mangogul
+apprit, de la bouche même de Célébi, les motifs de la
+terrible résolution qu'il avait prise contre sa femme, et parut
+seul l'approuver.</p>
+
+<p>Il y avait près de six mois que la malheureuse Églé gémissait
+dans son exil, lorsque l'aventure de Kersael arriva. Mirzoza
+souhaitait qu'elle fût innocente, mais elle n'osait s'en flatter.
+Cependant elle dit un jour au sultan: «Votre anneau, qui vient
+de conserver la vie à Kersael, ne pourrait-il pas finir l'exil
+d'Églé? Mais je n'y pense pas; il faudrait pour cela consulter
+son bijou; et la pauvre recluse périt d'ennui à quatre-vingts
+lieues d'ici...</p>
+
+<p>&mdash;Vous intéressez-vous beaucoup, lui répondit Mangogul,
+au sort d'Églé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, prince; surtout si elle est innocente, dit Mirzoza...</p>
+
+<p>&mdash;Vous en aurez des nouvelles avant une heure d'ici,
+répliqua Mangogul. Ne vous souvient-il plus des propriétés de
+ma bague?...»</p>
+
+<p>A ces mots, il passa dans ses jardins, tourna son anneau et
+se trouva en moins de quinze minutes dans le parc du château
+qu'habitait Églé.</p>
+
+<p>Il y découvrit Églé seule et accablée de douleur; elle avait
+la tête appuyée sur sa main; elle proférait tendrement le nom
+de son époux, et elle arrosait de ses larmes un gazon sur lequel
+elle était assise. Mangogul s'approcha d'elle en tournant son
+anneau, et le bijou d'Églé dit tristement: «J'aime Célébi.» Le
+sultan attendit la suite; mais la suite ne venant point, il s'en
+prit à son anneau, qu'il frotta deux ou trois fois contre son
+chapeau, avant que de le diriger sur Églé; mais sa peine fut
+inutile. Le bijou reprit: «J'aime Célébi;» et s'arrêta tout
+court.</p>
+
+<p>«Voilà, dit le sultan, un bijou bien discret. Voyons encore
+et serrons-lui de plus près le bouton.» En même temps il
+donna à sa bague toute l'énergie qu'elle pouvait recevoir, et la
+tourna subitement sur Églé; mais son bijou resta muet. Il garda
+constamment le silence, ou ne l'interrompit que pour répéter
+ces paroles plaintives: «J'aime Célébi, et n'en ai jamais aimé
+d'autres.»</p>
+
+<p>Mangogul prit son parti et revint en quinze minutes chez
+Mirzoza.</p>
+
+<p>«Quoi! prince, dit-elle, déjà de retour? Eh bien! qu'avez-vous
+appris? Rapportez-vous matière à nos conversations?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne rapporte rien, lui répondit le sultan.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! rien?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément rien. Je n'ai jamais entendu de bijou plus
+taciturne, et n'en ai pu tirer que ces mots: «J'aime Célébi;
+j'aime Célébi, et n'en ai jamais aimé d'autres.»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prince, reprit vivement Mirzoza, que me dites-vous
+là? Quelle heureuse nouvelle! Voilà donc enfin une femme sage.
+Souffrirez-vous qu'elle soit plus longtemps malheureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Mangogul: son exil va finir, mais ne
+craignez-vous point que ce soit aux dépens de sa vertu? Églé
+est sage; mais voyez, délices de mon c&oelig;ur, ce que vous exigez
+de moi; que je la rappelle à ma cour, afin qu'elle continue de
+l'être; cependant vous serez satisfaite.»</p>
+
+<p>Le sultan manda sur-le-champ Célébi, et lui dit qu'ayant
+approfondi les bruits répandus sur le compte d'Églé, il les avait
+reconnus faux, calomnieux, et qu'il lui ordonnait de la ramener
+à la cour. Célébi obéit et présenta sa femme à Mangogul: elle
+voulut se jeter aux pieds de Sa Hautesse; mais le sultan l'arrêtant:</p>
+
+<p>«Madame, lui dit-il, remerciez Mirzoza. Son amitié pour
+vous m'a déterminé à éclaircir la vérité des faits qu'on vous
+imputait. Continuez d'embellir ma cour; mais souvenez-vous
+qu'une jolie femme se fait quelquefois autant de tort par des
+imprudences que par des aventures.»</p>
+
+<p>Dès le lendemain Églé reparut chez la Manimonbanda, qui
+l'accueillit d'un sourire. Les petits-maîtres redoublèrent auprès
+d'elle de fadeurs, et les femmes coururent toutes l'embrasser, la
+féliciter, et recommencèrent de la déchirer.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV"></a>CHAPITRE XXXIV.</h2>
+
+<h3>MANGOGUL AVAIT-IL RAISON?</h3>
+
+
+<p>Depuis que Mangogul avait reçu le présent fatal de Cucufa,
+les ridicules et les vices du sexe étaient devenus la matière éternelle
+de ses plaisanteries: il ne finissait pas; et la favorite en
+fut souvent ennuyée. Mais deux effets cruels de l'ennui sur
+Mirzoza, ainsi que sur bien d'autres qu'elle, c'était de la mettre
+en mauvaise humeur, et de jeter de l'aigreur dans ses propos.
+Alors malheur à ceux qui l'approchaient! elle ne distinguait
+personne; et le sultan même n'était pas épargné.</p>
+
+<p>«Prince, lui disait-elle un jour dans un de ces moments
+fâcheux, vous qui savez tant de choses, vous ignorez peut-être
+la nouvelle du jour...</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est-elle? demanda Mangogul...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous apprenez par c&oelig;ur, tous les matins, trois
+pages de Brantôme ou d'Ouville<a name="FNanchor_56_58" id="FNanchor_56_58"></a><a href="#Footnote_56_58" class="fnanchor">[56]</a>: on n'assure pas de ces deux
+profonds écrivains quel est le préféré...</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_58" id="Footnote_56_58"></a><a href="#FNanchor_56_58"><span class="label">[56]</span></a> Allusion aux rapports de Berrier, lieutenant de police.</p></div>
+
+<p>&mdash;On se trompe, madame, répondit Mangogul, c'est le Crébillon
+qui...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous défendez pas de cette lecture, interrompit la
+favorite. Les nouvelles médisances qu'on fait de nous sont si
+maussades, qu'il vaut encore mieux réchauffer les vieilles. Il y a
+vraiment de fort bonnes choses dans ce Brantôme; si vous
+joigniez à ses historiettes trois ou quatre chapitres de Bayle,
+vous auriez incessamment à vous seul autant d'esprit que le
+marquis D'...<a name="FNanchor_57_59" id="FNanchor_57_59"></a><a href="#Footnote_57_59" class="fnanchor">[57]</a> et le chevalier de Mouhi. Cela répandrait dans
+vos entretiens une variété surprenante. Lorsque vous auriez
+équipé les femmes de toutes pièces, vous tomberiez sur les
+Pagodes; des Pagodes, vous reviendriez sur les femmes. En
+vérité, il ne vous manque qu'un petit recueil d'impiétés pour
+être tout à fait amusant.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_59" id="Footnote_57_59"></a><a href="#FNanchor_57_59"><span class="label">[57]</span></a> D'Argens?</p></div>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, madame, lui répondit Mangogul, et je
+m'en ferai pourvoir. Celui qui craint d'être dupe dans ce monde
+et dans l'autre ne peut trop se méfier de la puissance des
+Pagodes, de la probité des hommes, et de la sagesse des
+femmes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc, à votre avis, quelque chose de bien équivoque
+que cette sagesse?... reprit Mirzoza.</p>
+
+<p>&mdash;Au delà de tout ce que vous imaginez, répondit Mangogul.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, repartit Mirzoza, vous m'avez donné cent fois vos
+ministres pour les plus honnêtes gens du Congo. J'ai tant
+essuyé les éloges de votre sénéchal, des gouverneurs de vos
+provinces, de vos secrétaires, de votre trésorier, en un mot de
+tous vos officiers, que je suis en état de vous les répéter mot
+pour mot. Il est étrange que l'objet de votre tendresse soit seul
+excepté de la bonne opinion que vous avez conçue de ceux qui
+ont l'honneur de vous approcher.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous a dit que cela soit? lui répliqua le sultan.
+Songez donc, madame, que vous n'entrez pour rien dans les
+discours, vrais ou faux, que je tiens des femmes, à moins qu'il
+ne vous plaise de représenter le sexe en général...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le conseillerais pas à madame, ajouta Sélim, qui
+était présent à cette conversation. Elle n'y pourrait gagner que
+des défauts.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne reçois point, répondit Mirzoza, les compliments
+que l'on m'adresse aux dépens de mes semblables. Quand on
+s'avise de me louer, je voudrais qu'il n'en coûtât rien à personne.
+La plupart des galanteries qu'on nous débite ressemblent
+aux fêtes somptueuses que Votre Hautesse reçoit de ses pachas:
+ce n'est jamais qu'à la charge du public.</p>
+
+<p>&mdash;Laissons cela, dit Mangogul. Mais en bonne foi, n'êtes-vous
+pas convaincue que la vertu des femmes du Congo n'est
+qu'une chimère? Voyez donc, délices de mon âme, quelle est
+aujourd'hui l'éducation à la mode, quels exemples les jeunes
+personnes reçoivent de leurs mères, et comment on vous coiffe
+une jolie femme du préjugé que de se renfermer dans son
+domestique, régler sa maison et s'en tenir à son époux, c'est
+mener une vie lugubre, périr d'ennui et s'enterrer toute vive.
+Et puis, nous sommes si entreprenants, nous autres hommes, et
+une jeune enfant sans expérience est si comblée de se voir
+entreprise. J'ai prétendu que les femmes sages étaient rares,
+excessivement rares; et loin de m'en dédire, j'ajouterais volontiers
+qu'il est surprenant qu'elles ne le soient pas davantage.
+Demandez à Sélim ce qu'il en pense.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, répondit Mirzoza, Sélim doit trop à notre sexe pour
+le déchirer impitoyablement.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Sélim, Sa Hautesse, à qui il n'a pas été possible
+de rencontrer des cruelles, doit naturellement penser des
+femmes comme elle fait; et vous, qui avez la bonté de juger des
+autres par vous-même, n'en pouvez guère avoir d'autres idées
+que celles que vous défendez. J'avouerai cependant que je ne
+suis pas éloigné de croire qu'il y a des femmes de jugement à
+qui les avantages de la vertu sont connus par expérience, et que
+la réflexion a éclairées sur les suites fâcheuses du désordre; des
+femmes heureusement nées, bien élevées, qui ont appris à
+sentir leur devoir, qui l'aiment, et qui ne s'en écarteront jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans se perdre en raisonnements, ajouta la favorite,
+Églé, vive, aimable, charmante, n'est-elle pas en même temps
+un modèle de sagesse? Prince, vous n'en pouvez douter, et tout
+Banza le sait de votre bouche: or, s'il y a une femme sage, il
+peut y en avoir mille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour la possibilité, dit Mangogul, je ne la dispute point.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si vous convenez qu'elles sont possibles, reprit Mirzoza,
+qui vous a révélé qu'elles n'existaient pas?</p>
+
+<p>&mdash;Rien que leurs bijoux, répondit le sultan. Je conviens
+toutefois que ce témoignage n'est pas de la force de votre argument.
+Que je devienne taupe si vous ne l'avez pris à quelque
+bramine. Faites appeler le chapelain de la Manimonbanda, et il
+vous dira que vous m'avez prouvé l'existence des femmes sages,
+à peu près comme on démontre celle de Brama en Braminologie.
+Par hasard, n'auriez-vous point fait un cours dans cette sublime
+école avant que d'entrer au sérail?</p>
+
+<p>&mdash;Point de mauvaises plaisanteries, reprit Mirzoza. Je ne
+conclus pas seulement de la possibilité; je pars d'un fait, d'une
+expérience.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua Mangogul, d'un fait mutilé, d'une expérience
+isolée, tandis que j'ai pour moi une foule d'essais que
+vous connaissez bien; mais je ne veux point ajouter à votre
+humeur par une plus longue contradiction.</p>
+
+<p>&mdash;Il est heureux, dit Mirzoza d'un ton chagrin, qu'au bout
+de deux heures vous vous lassiez de me persécuter.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai commis cette faute, répondit Mangogul, je vais
+tâcher de la réparer. Madame, je vous abandonne tous mes avantages
+passés; et si je rencontre dans la suite des épreuves qui me
+restent à tenter, une seule femme vraiment et constamment sage...</p>
+
+<p>&mdash;Que ferez-vous? interrompit vivement Mirzoza...</p>
+
+<p>&mdash;Je publierai, si vous voulez, que je suis enchanté de votre
+raisonnement sur la possibilité des femmes sages; j'accréditerai
+votre logique de tout mon pouvoir, et je vous donnerai mon
+château d'Amara, avec toutes les porcelaines de Saxe dont il est
+orné, sans en excepter le petit sapajou en émail et les autres colifichets
+précieux qui me viennent du cabinet de M<sup>me</sup> de Vérue<a name="FNanchor_58_60" id="FNanchor_58_60"></a><a href="#Footnote_58_60" class="fnanchor">[58]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_60" id="Footnote_58_60"></a><a href="#FNanchor_58_60"><span class="label">[58]</span></a> Le cabinet et la bibliothèque de M<sup>me</sup> de Verrue furent célèbres. La bibliothèque
+était surtout très-nombreuse et les livres aux armes de la comtesse sont
+encore assez recherchés.</p></div>
+
+<p>&mdash;Prince, dit Mirzoza, je me contenterai des porcelaines, du
+château et du petit sapajou.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, répondit Mangogul; Sélim nous jugera. Je ne
+demande que quelque délai avant que d'interroger le bijou
+d'Églé. Il faut bien laisser à l'air de la cour et à la jalousie de
+son époux le temps d'opérer.»</p>
+
+<p>Mirzoza accorda le mois à Mangogul; c'était la moitié plus
+qu'il ne demandait; et ils se séparèrent également remplis d'espérance.
+Tout Banza l'eût été de paris pour et contre, si la promesse
+du sultan se fût divulguée. Mais Sélim se tut, et Mangogul
+se mit clandestinement en devoir de gagner ou de perdre. Il
+sortait de l'appartement de la favorite, lorsqu'il l'entendit qui
+lui criait du fond de son cabinet:</p>
+
+<p>«Prince, et le petit sapajou?</p>
+
+<p>&mdash;Et le petit sapajou,» lui répondit Mangogul en s'éloignant.</p>
+
+<p>Il allait de ce pas dans la petite maison d'un sénateur, où
+nous le suivrons.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXV" id="CHAPITRE_XXXV"></a>CHAPITRE XXXV.</h2>
+
+<h3>QUINZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>ALPHANE.</h3>
+
+
+<p>Le sultan n'ignorait pas que les jeunes seigneurs de la cour
+avaient tous des petites maisons; mais il apprit que ces réduits
+étaient aussi à l'usage de quelques sénateurs. Il en fut étonné.
+«Que fait-on là? se dit-il à lui-même (car il conservera dans
+ce volume<a name="FNanchor_59_61" id="FNanchor_59_61"></a><a href="#Footnote_59_61" class="fnanchor">[59]</a> l'habitude de parler seul, qu'il a contractée dans le
+premier). Il semble qu'un homme, à qui je confie la tranquillité,
+la fortune, la liberté et la vie de mon peuple, ne doit point
+avoir de petite maison. Mais la petite maison d'un sénateur est
+peut-être autre chose que celle d'un petit-maître... Un magistrat
+devant qui l'on discute les intérêts les plus grands de mes
+sujets, et qui tient en ses mains l'urne fatale d'où il tirera le
+sort de la veuve, oublierait la dignité de son état, l'importance
+de son ministère; et tandis que Cochin fatigue vainement ses
+poumons à porter jusqu'à ses oreilles les cris de l'orphelin, il
+méditerait dans sa tête les sujets galants qui doivent orner les
+dessus de porte d'un lieu de débauches secrètes!... Cela ne peut
+être... Voyons pourtant.»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_61" id="Footnote_59_61"></a><a href="#FNanchor_59_61"><span class="label">[59]</span></a> Ce chapitre commençait le second volume de l'édition originale.</p></div>
+
+<p>Il dit et part pour Alcanto. C'est là qu'est située la petite
+maison du sénateur Hippomanès. Il entre; il parcourt les appartements,
+il en examine l'ameublement. Tout lui paraît galant.
+La petite maison d'Agésile, le plus délicat et le plus voluptueux
+de ses courtisans, n'est pas mieux. Il se déterminait à
+sortir, ne sachant que penser; car après tous les lits de repos,
+les alcôves à glaces, les sofas mollets, le cabinet de liqueurs
+ambrées, le reste n'était que des témoins muets de ce qu'il
+avait envie d'apprendre, lorsqu'il aperçut une grosse figure
+étendue sur une duchesse, et plongée dans un sommeil profond.
+Il tourna son anneau sur elle, et tira de son bijou les anecdotes
+suivantes:</p>
+
+<p>«Alphane est fille d'un robin. Si sa mère eût moins vécu,
+je ne serais pas ici. Les biens immenses de la famille se sont
+éclipsés entre les mains de la vieille folle; et elle n'a presque
+rien laissé à quatre enfants qu'elle avait, trois garçons et une
+fille dont je suis le bijou. Hélas! c'est bien pour mes péchés!
+Que d'affronts j'ai soufferts! qu'il m'en reste encore à souffrir!
+On disait dans le monde que le cloître convenait assez à la fortune
+et à la figure de ma maîtresse; mais je sentais qu'il ne me
+convenait point à moi: je préférai l'art militaire à l'état monastique,
+et je fis mes premières campagnes sous l'émir Azalaph.
+Je me perfectionnai sous le grand Nangazaki; mais l'ingratitude
+du service m'en a détaché, et j'ai quitté l'épée pour la robe. Je
+vais donc appartenir à un petit faquin de sénateur tout bouffi de
+ses talents, de son esprit, de sa figure, de son équipage et de
+ses aïeux. Depuis deux heures je l'attends. Il viendra apparemment;
+car son intendant m'a prévenu que, quand il vient, c'est
+sa manie que de se faire attendre longtemps.»</p>
+
+<p>Le bijou d'Alphane en était là, lorsque Hippomanès arriva. Au
+fracas de son équipage, et aux caresses de sa familière levrette,
+Alphane s'éveilla. «Enfin vous voilà donc, ma reine, lui dit le
+petit président. On a bien de la peine à vous avoir. Parlez;
+comment trouvez-vous ma petite maison? elle en vaut bien une
+autre, n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Alphane jouant la niaise, la timide, la désolée, comme si
+nous n'eussions jamais vu de petites maisons, disait son bijou,
+et que je ne fusse jamais entré pour rien dans ses aventures,
+s'écria douloureusement: «Monsieur le président, je fais pour
+vous une démarche étrange. Il faut que je sois entraînée par une
+terrible passion, pour en être aveuglée sur les dangers que je
+cours; car enfin, que ne dirait-on pas, si l'on me soupçonnait ici?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, lui dit Hippomanès; votre démarche
+est équivoque; mais vous pouvez compter sur ma discrétion.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Alphane, je compte aussi sur votre sagesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, lui dit Hippomanès en ricanant, je serai
+fort sage; et le moyen de n'être pas dévot comme un ange dans
+une petite maison? Sans mentir, vous avez là une gorge charmante...</p>
+
+<p>&mdash;Finissez donc, lui répondit Alphane; déjà vous manquez
+à votre parole.</p>
+
+<p>&mdash;Point du tout, lui répliqua le président; mais vous ne
+m'avez pas répondu. Que vous semble de cet ameublement?
+Puis s'adressant à sa levrette: Viens ici, Favorite, donne la
+patte, ma fille. C'est une bonne fille que Favorite... Mademoiselle
+voudrait-elle faire un tour de jardin? Allons sur ma terrasse;
+elle est charmante. Je suis dominé par quelques voisins;
+mais peut-être qu'ils ne vous connaîtront pas...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le président, je ne suis pas curieuse, lui répondit
+Alphane d'un ton piqué. Il me semble qu'on est mieux ici.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira, reprit Hippomanès. Si vous êtes
+fatiguée, voilà un lit. Pour peu que le c&oelig;ur vous en dise, je
+vous conseille de l'essayer. La jeune Astérie, la petite Phénice,
+qui s'y connaissent, m'ont assuré qu'il était bon.»</p>
+
+<p>Tout en tenant ces impertinents propos à Alphane, Hippomanès
+tirait sa robe par les manches, délaçait son corset,
+détachait ses jupes, et dégageait ses deux gros pieds de deux
+petites mules.</p>
+
+<p>Lorsque Alphane fut presque nue, elle s'aperçut qu'Hippomanès
+la déshabillait...</p>
+
+<p>«Que faites-vous là? s'écria-t-elle toute surprise. Président,
+vous n'y pensez pas. Je me fâcherai tout de bon.</p>
+
+<p>&mdash;Ah, ma reine! lui répondit Hippomanès, vous fâcher
+contre un homme qui vous aime comme moi, cela serait d'une
+bizarrerie dont vous n'êtes pas capable. Oserais-je vous prier de
+passer dans ce lit?</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce lit? reprit Alphane. Ah! monsieur le président,
+vous abusez de ma tendresse. Que j'aille dans un lit, moi, dans
+un lit!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non, ma reine, lui répondit Hippomanès. Ce n'est
+pas cela: qui vous dit d'y aller? Mais il faut, s'il vous plaît, que
+vous vous y laissiez conduire; car vous comprenez bien que de
+la taille dont vous êtes, je ne puis être d'humeur à vous y
+porter...» Cependant il la prit à bras-le-corps, et faisant quelque
+effort... «Oh, qu'elle pèse! disait-il. Mais, mon enfant, si tu ne
+t'aides pas, nous n'arriverons jamais.»</p>
+
+<p>Alphane sentit qu'il disait vrai, s'aida, parvint à se faire
+lever, et s'avança vers ce lit qui l'avait tant effrayée, moitié à
+pied, moitié sur les bras d'Hippomanès, à qui elle balbutiait en
+minaudant: «En vérité, il faut que je sois folle pour être venue.
+Je comptais sur votre sagesse, et vous êtes d'une extravagance
+inouïe...</p>
+
+<p>&mdash;Point du tout, lui répondait le président, point du tout.
+Vous voyez bien que je ne fais rien qui ne soit décent, très-décent.»</p>
+
+<p>Je pense qu'ils se dirent encore beaucoup d'autres gentillesses;
+mais le sultan n'ayant pas jugé à propos de suivre leur
+conversation plus longtemps, elles seront perdues pour la postérité:
+c'est dommage!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXVI" id="CHAPITRE_XXXVI"></a>CHAPITRE XXXVI.</h2>
+
+<h3>SEIZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>LES PETITS-MAITRES.</h3>
+
+
+<p>Deux fois la semaine il y avait cercle chez la favorite. Elle
+nommait la veille les femmes qu'elle y désirait, et le sultan donnait
+la liste des hommes. On y venait fort paré. La conversation
+était générale, ou se partageait. Lorsque l'histoire galante de la
+cour ne fournissait pas des aventures amusantes, on en imaginait,
+ou l'on s'embarquait dans quelques mauvais contes, ce qui s'appelait
+continuer les <i>Mille et une Nuits</i>. Les hommes avaient le
+privilége de dire toutes les extravagances qui leur venaient, et
+les femmes celui de faire des n&oelig;uds en les écoutant. Le sultan
+et la favorite étaient là confondus parmi leurs sujets; leur présence
+n'interdisait rien de ce qui pouvait amuser, et il était rare
+qu'on s'ennuyât. Mangogul avait compris de bonne heure que
+ce n'était qu'au pied du trône qu'on trouve le plaisir, et personne
+n'en descendait de meilleure grâce, et ne savait déposer plus à
+propos la majesté.</p>
+
+<p>Tandis qu'il parcourait la petite maison du sénateur Hippomanès,
+Mirzoza l'attendait dans le salon couleur de rose, avec
+la jeune Zaïde, l'enjouée Léocris, la vive Sérica, Amine et Benzaïre,
+femmes de deux émirs, la prude Orphise et la grande
+sénéchale Vétula, mère temporelle de tous les bramines. Il ne
+tarda pas à paraître. Il entra accompagné du comte Hannetillon
+et du chevalier Fadaès. Alciphenor, vieux libertin, et le jeune
+Marmolin son disciple, le suivaient, et deux minutes après,
+arrivèrent le pacha Grisgrif, l'aga Fortimbek et le sélictar Patte-de-velours.
+C'était bien les petits-maîtres les plus déterminés de
+la cour. Mangogul les avait rassemblés à dessein. Rebattu du
+récit de leurs galants exploits, il s'était proposé de s'en instruire
+à n'en pouvoir douter plus longtemps. «Eh bien! messieurs,
+leur dit-il, vous qui n'ignorez rien de ce qui se passe dans
+l'empire galant, qu'y fait-on de nouveau? ou en sont les bijoux
+parlants?...</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, répondit Alciphenor, c'est un charivari qui va
+toujours en augmentant: si cela continue, bientôt on ne s'entendra
+plus. Mais rien n'est si réjouissant que l'indiscrétion du
+bijou de Zobeïde. Il a fait à son mari un dénombrement d'aventures.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est prodigieux, continua Marmolin: on compte cinq
+agas, vingt capitaines, une compagnie de janissaires presque
+entière, douze bramines; on ajoute qu'il m'a nommé; mais
+c'est une mauvaise plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Le bon de l'affaire, reprit Grisgrif, c'est que l'époux effrayé
+s'est enfui en se bouchant les oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est bien horrible! dit Mirzoza.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, interrompit Fortimbek, horrible, affreux,
+exécrable!</p>
+
+<p>&mdash;Plus que tout cela, si vous voulez, reprit la favorite, de
+déshonorer une femme sur un ouï-dire.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, cela est à la lettre; Marmolin n'a pas ajouté un
+mot à la vérité, dit Patte-de-velours.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est positif, dit Grisgrif.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, ajouta Hannetillon, il en court déjà une épigramme;
+et l'on ne fait pas une épigramme sur rien. Mais pourquoi Marmolin
+serait-il à l'abri du caquet des bijoux? Celui de Cynare
+s'est bien avisé de parler à son tour, et de me mêler avec des
+gens qui ne me vont point du tout. Mais comment obvier à cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus tôt fait de s'en consoler, dit Patte-de-velours.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, répondit Hannetillon; et tout de suite
+il se mit à chanter:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Mon bonheur fut si grand que j'ai peine à le croire.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Comte, dit Mangogul, en s'adressant à Hannetillon, vous
+avez donc connu particulièrement Cynare?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, répondit Patte-de-velours, qui en doute? Il l'a
+promenée pendant plus d'une lune; ils ont été chansonnés; et
+cela durerait encore, s'il ne s'était enfin aperçu qu'elle n'était
+point jolie, et qu'elle avait la bouche grande.</p>
+
+<p>&mdash;D'accord, reprit Hannetillon; mais ce défaut était réparé
+par un agrément qui n'est pas ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il longtemps de cette aventure? demanda la prude
+Orphise.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui répondit Hannetillon, je n'en ai pas l'époque
+présente. Il faudrait recourir aux tables chronologiques de mes
+bonnes fortunes. On y verrait le jour et le moment; mais c'est
+un gros volume dont mes gens s'amusent dans mon antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, dit Alciphenor; je me rappelle que c'est précisément
+un an après que Grisgrif s'est brouillé avec M<sup>me</sup> la
+sénéchale. Elle a une mémoire d'ange, et elle va nous apprendre
+au juste...</p>
+
+<p>&mdash;Que rien n'est plus faux que votre date, répondit gravement
+la sénéchale. On sait assez que les étourdis n'ont jamais
+été de mon goût.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, madame, reprit Alciphenor, vous ne nous
+persuaderez jamais que Marmolin fût excessivement sage, lorsqu'on
+l'introduisait dans votre appartement par un escalier
+dérobé, toutes les fois que Sa Hautesse appelait M. le sénéchal
+au conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas de plus grande extravagance, ajouta Patte-de-velours,
+que d'entrer furtivement chez une femme, à propos
+de rien: car on ne pensait de ces visites que ce qui en était;
+et madame jouissait déjà de cette réputation de vertu qu'elle a
+si bien soutenue depuis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a un siècle de cela, dit Fadaès. Ce fut à peu
+près dans ce temps que Zulica fit faux bond à M. le sélictar qui
+était bien son serviteur, pour occuper Grisgrif qu'elle a planté
+là six mois après; elle en est maintenant à Fortimbek. Je ne
+suis pas fâché de la petite fortune de mon ami; je la vois, je
+l'admire, et le tout sans prétention.</p>
+
+<p>&mdash;Zulica, dit la favorite, est pourtant fort aimable; elle a
+de l'esprit, du goût, et je ne sais quoi d'intéressant dans la
+physionomie, que je préférerais à des charmes.</p>
+
+<p>&mdash;J'en conviens, répondit Fadaès; mais elle est maigre,
+elle n'a point de gorge, et la cuisse si décharnée, que cela fait
+pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en savez apparemment des nouvelles, ajouta la
+sultane.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! madame, reprit Hannetillon, cela se devine. J'ai
+peu fréquenté chez Zulica, et si<a name="FNanchor_60_62" id="FNanchor_60_62"></a><a href="#Footnote_60_62" class="fnanchor">[60]</a>, j'en sais là-dessus autant que
+Fadaès.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_62" id="Footnote_60_62"></a><a href="#FNanchor_60_62"><span class="label">[60]</span></a> Pourtant. Voir <i>le Bourgeois gentilhomme</i>, acte III, scène <span class="smcap">V</span>.</p></div>
+
+<p>&mdash;Je le croirais volontiers, dit la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, à propos, pourrait-on demander à Grisgrif, dit le
+sélictar, si c'est pour longtemps qu'il s'est emparé de Zyrphile?
+Voilà ce qui s'appelle une jolie femme; elle a le corps admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qui en doute? ajouta Marmolin.</p>
+
+<p>&mdash;Que le sélictar est heureux! continua Fadaès.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donne Fadaès, interrompit le sélictar, pour le
+galant le mieux pourvu de la cour. Je lui connais la femme du
+vizir, les deux plus jolies actrices de l'Opéra, et une grisette
+adorable qu'il a placée dans une petite maison.</p>
+
+<p>&mdash;Et je donnerais, reprit Fadaès, et la femme du vizir, et
+les deux actrices, et la grisette, pour un regard d'une certaine
+femme avec laquelle le sélictar est assez bien, et qui ne se doute
+seulement pas que tout le monde en est instruit;» et s'avançant
+ensuite vers Léocris: «En vérité, madame, lui dit-il, les
+couleurs vous vont à ravir...</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait je ne sais combien, dit Marmolin, qu'Hannetillon
+balançait entre Mélisse et Fatime; ce sont deux femmes
+charmantes. Il était aujourd'hui pour la blonde Mélisse, demain
+pour la brune Fatime.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, continua Fadaès, un homme bien embarrassé; que
+ne les prenait-il l'une et l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'il a fait,» dit Alciphenor.</p>
+
+<p>Nos petits-maîtres étaient, comme on voit, en assez bon
+train pour n'en pas rester là, lorsque Zobeïde, Cynare, Zulica,
+Mélisse, Fatmé et Zyrphile se firent annoncer. Ce contre-temps
+les déconcerta pour un moment; mais ils ne tardèrent pas à se
+remettre, et à tomber sur d'autres femmes qu'ils n'avaient épargnées
+dans leurs médisances que parce qu'ils n'avaient pas eu le
+temps de les déchirer.</p>
+
+<p>Mirzoza, impatientée de leurs discours, leur dit: «Messieurs,
+avec le mérite et la probité surtout qu'on est forcé de vous
+accorder, il n'y a pas à douter que vous n'ayez eu toutes les
+bonnes fortunes dont vous vous vantez. Je vous avouerai toutefois
+que je serais bien aise d'entendre là-dessus les bijoux de
+ces dames; et que je remercierais Brama de grand c&oelig;ur, s'il lui
+plaisait de rendre justice à la vérité par leur bouche.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, reprit Hannetillon, que madame désirerait
+entendre deux fois les mêmes choses: eh bien! nous allons les
+lui répéter.»</p>
+
+<p>Cependant Mangogul tournait son anneau suivant le rang
+d'ancienneté; il débuta par la sénéchale, dont le bijou toussa
+trois fois, et dit d'une voix tremblante et cassée: «Je dois au
+grand sénéchal les prémices de mes plaisirs; mais il y avait à
+peine six mois que je lui appartenais, qu'un jeune bramine fit
+entendre à ma maîtresse qu'on ne manquait point à son époux
+tant qu'on pensait à lui. Je goûtai sa morale, et je crus pouvoir
+admettre, dans la suite, en sûreté de conscience, un sénateur,
+puis un conseiller d'État, puis un pontife, puis un ou deux
+maîtres de requêtes, puis un musicien...</p>
+
+<p>&mdash;Et Marmolin? dit Fadaès.</p>
+
+<p>&mdash;Marmolin, répondit le bijou, je ne le connais pas; à
+moins que ce ne soit ce jeune fat que ma maîtresse fit chasser de
+son hôtel pour quelques insolences dont je n'ai pas mémoire...»</p>
+
+<p>Le bijou de Cynare prit la parole, et dit: «Alciphenor,
+Fadaès, Grisgrif, demandez-vous? j'étais assez bien faufilé; mais
+voilà la première fois de ma vie que j'entends nommer ces
+gens-là: au reste, j'en saurai des nouvelles par l'émir Amalek,
+le financier Ténélor ou le vizir Abdiram, qui voient toute la
+terre, et qui sont mes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Le bijou de Cynare est discret, dit Hannetillon; il passe
+sous silence Zarafis, Ahiram, et le vieux Trébister, et le jeune
+Mahmoud, qui n'est pas fait pour être oublié, et n'accuse pas le
+moindre petit bramine, quoiqu'il y ait dix à douze ans qu'il
+court les monastères.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai reçu quelques visites en ma vie, dit le bijou de Mélisse,
+mais jamais aucune de Grisgrif et de Fortimbek, et moins encore
+d'Hannetillon.</p>
+
+<p>&mdash;Bijou, mon c&oelig;ur, lui répondit Grisgrif, vous vous trompez.
+Vous pouvez renier Fortimbek et moi tant qu'il vous plaira,
+mais pour Hannetillon, il est un peu mieux avec vous que vous
+n'en convenez. Il m'en a dit un mot; et c'est le garçon du
+Congo le plus vrai, qui vaut mieux qu'aucun de ceux que vous
+avez connus, et qui peut encore faire la réputation d'un bijou.</p>
+
+<p>&mdash;Celle d'imposteur ne peut lui manquer, non plus qu'à
+son ami Fadaès, dit en sanglotant le bijou de Fatime. Qu'ai-je
+fait à ces monstres pour me déshonorer? Le fils de l'empereur
+des Abyssins vint à la cour d'Erguebzed; je lui plus, il me rendit
+des soins; mais il eût échoué, et j'aurais continué d'être fidèle
+à mon époux, qui m'était cher, si le traître de Patte-de-velours
+et son lâche complice Fadaès n'eussent corrompu mes femmes
+et introduit le jeune prince dans mes bains.»</p>
+
+<p>Les bijoux de Zyrphile et de Zulica, qui avaient la même
+cause à défendre, parlèrent tous deux en même temps; mais
+avec tant de rapidité, qu'on eut toutes les peines du monde à
+rendre à chacun ce qui lui appartenait... Des faveurs! s'écriait
+l'un... A Patte-de-velours, disait l'autre... passe pour Zinzim...
+Cerbélon... Bénengel... Agarias... l'esclave français Riqueli... le
+jeune Éthiopien Thézaca... mais pour le fade Patte-de-velours...
+l'insolent Fadaès... j'en jure par Brama... j'en atteste la grande
+pagode et le génie Cucufa... je ne les connais point... je n'ai
+jamais rien eu à démêler avec eux...</p>
+
+<p>Zyrphile et Zulica parleraient encore, si Mangogul n'eût
+retourné son anneau; mais sa bague mystérieuse cessant d'agir
+sur elles, leurs bijoux se turent subitement; et un silence profond
+succéda au bruit qu'ils faisaient. Alors le sultan se leva, et
+lançant sur nos jeunes étourdis des regards furieux:</p>
+
+<p>«Vous êtes bien osés, leur dit-il, de déchirer des femmes
+dont vous n'avez jamais eu l'honneur d'approcher, et qui vous
+connaissent à peine de nom. Qui vous a faits assez hardis pour
+mentir en ma présence? Tremblez, malheureux!»</p>
+
+<p>A ces mots, il porta la main sur son cimeterre; mais les
+femmes, effrayées, poussèrent un cri qui l'arrêta.</p>
+
+<p>«J'allais, reprit Mangogul, vous donner la mort que vous
+avez méritée; mais c'est aux dames à qui vous avez fait injure
+à décider de votre sort. Vils insectes, il va dépendre d'elles de
+vous écraser ou de vous laisser vivre. Parlez, mesdames, qu'ordonnez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils vivent, dit Mirzoza; et qu'ils se taisent, s'il est
+possible.</p>
+
+<p>&mdash;Vivez, reprit le sultan; ces dames vous le permettent;
+mais si vous oubliez jamais à quelle condition, je jure par l'âme
+de mon père...»</p>
+
+<p>Mangogul n'acheva pas<a name="FNanchor_61_63" id="FNanchor_61_63"></a><a href="#Footnote_61_63" class="fnanchor">[61]</a> son serment; il fut interrompu par
+un des gentilshommes de sa chambre, qui l'avertit que les comédiens
+étaient prêts. Ce prince s'était imposé la loi de ne jamais
+retarder les spectacles. «Qu'on commence,» dit-il; et à l'instant
+il donna la main à la favorite, qu'il accompagna jusqu'à sa
+loge.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_63" id="Footnote_61_63"></a><a href="#FNanchor_61_63"><span class="label">[61]</span></a> Voyez Virgile et Scarron.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXVII" id="CHAPITRE_XXXVII"></a>CHAPITRE XXXVII.</h2>
+
+<h3>DIX-SEPTIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>LA COMÉDIE.</h3>
+
+
+<p>Si l'on eût connu dans le Congo le goût de la bonne déclamation,
+il y avait des comédiens dont on eût pu se passer.
+Entre trente personnes qui composaient la troupe, à peine comptait-on
+un grand acteur et deux actrices passables. Le génie
+des auteurs était obligé de se prêter à la médiocrité du grand
+nombre; et l'on ne pouvait se flatter qu'une pièce serait jouée
+avec quelque succès, si l'on n'avait eu l'intention de modeler ses
+caractères sur les vices des comédiens. Voilà ce qu'on entendait
+de mon temps par avoir l'usage du théâtre. Jadis les acteurs
+étaient faits pour les pièces; alors l'on faisait les pièces pour les
+acteurs: si vous présentiez un ouvrage, on examinait, sans
+contredit, si le sujet en était intéressant, l'intrigue bien nouée,
+les caractères soutenus, et la diction pure et coulante; mais n'y
+avait-il point de rôle pour Roscius et pour Amiane, il était refusé.</p>
+
+<p>Le kislar Agasi, surintendant des plaisirs du sultan, avait
+mandé la troupe telle quelle, et l'on eut ce jour au sérail la
+première représentation d'une tragédie. Elle était d'un auteur
+moderne qu'on applaudissait depuis si longtemps, que sa pièce
+n'aurait été qu'un tissu d'impertinences, qu'on eût persisté dans
+l'habitude de l'applaudir; mais il ne s'était pas démenti. Son
+ouvrage était bien écrit, ses scènes amenées avec art, ses incidents
+adroitement ménagés; l'intérêt allait en croissant, et les
+passions en se développant; les actes, enchaînés naturellement
+et remplis, tenaient sans cesse le spectateur suspendu sur
+l'avenir et satisfait du passé; et l'on en était au quatrième de
+ce chef-d'&oelig;uvre, à une scène fort vive qui en préparait une
+autre plus intéressante encore, lorsque, pour se sauver du ridicule
+qu'il y avait à écouter les endroits touchants, Mangogul
+tira sa lorgnette, et jouant l'inattention, se mit à parcourir les
+loges: il aperçut à l'amphithéâtre une femme fort émue, mais
+d'une émotion peu relative à la pièce et très-déplacée; son
+anneau fut à l'instant dirigé sur elle, et l'on entendit, au milieu
+d'une reconnaissance très-pathétique, un bijou haletant s'adresser
+à l'acteur en ces termes: «Ah!... ah!... finissez donc, Orgogli<a name="FNanchor_62_64" id="FNanchor_62_64"></a><a href="#Footnote_62_64" class="fnanchor">[62]</a>;...
+vous m'attendrissez trop... Ah!... ah!... On n'y tient plus...»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_64" id="Footnote_62_64"></a><a href="#FNanchor_62_64"><span class="label">[62]</span></a> Ici, Diderot avait sans doute en mémoire Baron, qui s'est peint lui-même
+dans sa pièce: <i>l'Homme à bonnes fortunes</i>. (Voir l'édition qu'en a donnée en 1870
+M. J. Bonnassies dans la <i>Nouvelle collection Jannet</i>.) La tradition de Baron s'est
+conservée longtemps chez les comédiens.</p></div>
+
+<p>On prêta l'oreille; on chercha des yeux l'endroit d'où partait
+la voix: il se répandit dans le parterre qu'un bijou venait de
+parler; lequel, et qu'a-t-il dit? se demandait-on. En attendant
+qu'on fût instruit, on ne cessait de battre des mains et de crier:
+<i>bis, bis</i>. Cependant l'auteur, placé dans les coulisses, qui craignait
+que ce contre-temps n'interrompît la représentation de sa
+pièce, écumait de rage, et donnait tous les bijoux au diable. Le
+bruit fut grand, et dura: sans le respect qu'on devait au sultan,
+la pièce en demeurait à cet incident; mais Mangogul fit signe
+qu'on se tût; les acteurs reprirent, et l'on acheva.</p>
+
+<p>Le sultan, curieux des suites d'une déclaration si publique,
+fit observer le bijou qui l'avait faite. Bientôt on lui apprit que
+le comédien devait se rendre chez Ériphile; il le prévint, grâce
+au pouvoir de sa bague, et se trouva dans l'appartement de
+cette femme, lorsque Orgogli se fit annoncer.</p>
+
+<p>Ériphile était sous les armes, c'est-à-dire dans un déshabillé
+galant, et nonchalamment couchée sur un lit de repos. Le comédien
+entra d'un air tout à la fois empesé, conquérant, avantageux
+et fat: il agitait de la main gauche un chapeau simple à plumet
+blanc, et se caressait le dessous du nez avec l'extrémité des doigts
+de la droite, geste fort théâtral, et que les connaisseurs admiraient;
+sa révérence fut cavalière, et son compliment familier.</p>
+
+<p>«Eh! ma reine, s'écria-t-il d'un ton minaudier, en s'inclinant
+vers Ériphile, comme vous voilà! Mais savez-vous bien
+qu'en négligé vous êtes adorable?...»</p>
+
+<p>Le ton de ce faquin choqua Mangogul. Ce prince était jeune,
+et pouvait ignorer des usages...</p>
+
+<p>«Mais tu me trouves donc bien, mon cher?... lui répondit
+Ériphile.</p>
+
+<p>&mdash;A ravir, vous dis-je...</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis tout à fait aise. Je voudrais bien que tu me
+répétasses un peu cet endroit qui m'a si fort émue tantôt. Cet
+endroit... là... Oui... c'est cela même... Que ce fripon est séduisant!...
+Mais poursuis; cela me remue singulièrement...»</p>
+
+<p>En prononçant ces paroles, Ériphile lançait à son héros des
+regards qui disaient tout, et lui tendait une main que l'impertinent
+Orgogli baisait comme par manière d'acquit. Plus fier de
+son talent que de sa conquête, il déclamait avec emphase; et sa
+dame, troublée, le conjurait tantôt de continuer, tantôt de finir.
+Mangogul jugeant à ses mines que son bijou se chargerait
+volontiers d'un rôle dans cette répétition, aima mieux deviner le
+reste de la scène que d'en être témoin. Il disparut, et se rendit
+chez la favorite, qui l'attendait.</p>
+
+<p>Au récit que le sultan lui fit de cette aventure:</p>
+
+<p>«Prince, que dites-vous? s'écria-t-elle; les femmes sont
+donc tombées dans le dernier degré de l'avilissement! Un
+comédien! l'esclave du public! un baladin! Encore, si ces gens-là
+n'avaient que leur état contre eux; mais la plupart sont sans
+m&oelig;urs, sans sentiments; et entre eux, cet Orgogli n'est qu'une
+machine. Il n'a jamais pensé; et s'il n'eût point appris de rôles,
+peut-être ne parlerait-il pas...</p>
+
+<p>&mdash;Délices de mon c&oelig;ur, lui répondit Mangogul, vous n'y
+pensez pas, avec votre lamentation. Avez-vous donc oublié la
+meute d'Haria? Parbleu, un comédien vaut bien un gredin, ce
+me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, prince, lui répliqua la favorite; je
+suis folle de m'intriguer pour des créatures qui n'en valent pas
+la peine. Que Palabria soit idolâtre de ses magots, que Salica
+fasse traiter ses vapeurs par Farfadi comme elle l'entend,
+qu'Haria vive et meure au milieu de ses bêtes, qu'Ériphile
+s'abandonne à tous les baladins du Congo, que m'importe à moi?
+Je ne risque à tout cela qu'un château. Je sens qu'il faut s'en
+détacher, et m'y voilà toute résolue...</p>
+
+<p>&mdash;Adieu donc le petit sapajou, dit Mangogul.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu le petit sapajou, répliqua Mirzoza, et la bonne
+opinion que j'avais de mon sexe: je crois que je n'en reviendrai
+jamais. Prince, vous me permettrez de n'admettre de femmes
+chez moi de plus de quinze jours.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant avoir quelqu'un, ajouta le sultan.</p>
+
+<p>&mdash;Je jouirai de votre compagnie, ou je l'attendrai, répondit
+la favorite; et si j'ai des instants de trop, j'en disposerai en
+faveur de Ricaric et de Sélim, qui me sont attachés, et dont
+j'aime la société. Quand je serai lasse de l'érudition de mon lecteur,
+votre courtisan me réjouira des aventures de sa jeunesse.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXVIII" id="CHAPITRE_XXXVIII"></a>CHAPITRE XXXVIII.</h2>
+
+<h3>ENTRETIEN SUR LES LETTRES<a name="FNanchor_63_65" id="FNanchor_63_65"></a><a href="#Footnote_63_65" class="fnanchor">[63]</a>.</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_65" id="Footnote_63_65"></a><a href="#FNanchor_63_65"><span class="label">[63]</span></a> C'est ce chapitre qui frappa si vivement Lessing. Voici une partie de ce qu'il
+dit à ce sujet: «Diderot, bien avant le Fils naturel et les Entretiens qui parurent
+en même temps, en 1757, avait témoigné qu'il n'était pas content du théâtre de
+son pays. Bien des années auparavant<a name="FNanchor_C_66" id="FNanchor_C_66"></a><a href="#Footnote_C_66" class="fnanchor">[C]</a>, il avait laissé voir qu'il n'en avait pas cette
+haute idée dont ses compatriotes sont infatués et que l'Europe se laisse imposer
+par eux. Mais il a exprimé son opinion dans un livre où l'on ne cherche pas, à vrai
+dire, de pareilles idées; dans un livre où le ton du persiflage règne à tel point que
+la plupart des lecteurs n'y voient que bouffonnerie et sarcasme, même quand la
+saine raison y prend la parole. Sans doute Diderot avait des raisons pour produire
+ses opinions secrètes dans un pareil livre plutôt que dans un autre. Un homme
+prudent dit souvent en riant d'abord ce qu'il veut redire après sérieusement. Ce
+livre s'appelle <i>les Bijoux indiscrets</i>, et aujourd'hui Diderot le renie. Il fait très-bien
+de le renier, et cependant il l'a écrit, et il faut bien qu'il l'ait écrit, s'il ne
+veut pas passer pour un plagiaire. Il est certain qu'il n'a pu être écrit que par un
+jeune homme capable de rougir un jour de l'avoir écrit.» <i>Dramaturgie</i>, traduction
+de M. Ed. de Suckau.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_C_66" id="Footnote_C_66"></a><a href="#FNanchor_C_66"><span class="label">[C]</span></a> Neuf ans seulement.</p></div>
+
+
+<p>La favorite aimait les beaux esprits, sans se piquer d'être
+bel esprit elle-même. On voyait sur sa toilette, entre les diamants
+et les pompons, les romans et les pièces fugitives du temps, et
+elle en jugeait à merveille. Elle passait, sans se déplacer, d'un
+cavagnole et du biribi à l'entretien d'un académicien ou d'un
+savant, et tous avouaient que la seule finesse du sentiment lui
+découvrait dans ces ouvrages des beautés ou des défauts qui se
+dérobaient quelquefois à leurs lumières. Mirzoza les étonnait
+par sa pénétration, les embarrassait par ses questions, mais
+n'abusait jamais des avantages que l'esprit et la beauté lui donnaient.
+On n'était point fâché d'avoir tort avec elle.</p>
+
+<p>Sur la fin d'une après-midi qu'elle avait passée avec Mangogul,
+Sélim vint, et elle fit appeler Ricaric. L'auteur africain a réservé
+pour un autre endroit le caractère de Sélim; mais il nous apprend
+ici que Ricaric<a name="FNanchor_65_68" id="FNanchor_65_68"></a><a href="#Footnote_65_68" class="fnanchor">[65]</a> était de l'académie congeoise; que son érudition
+ne l'avait point empêché d'être homme d'esprit; qu'il s'était
+rendu profond dans la connaissance des siècles passés; qu'il
+avait un attachement scrupuleux pour les règles anciennes qu'il
+citait éternellement; que c'était une machine à principes; et
+qu'on ne pouvait être partisan plus zélé des premiers auteurs du
+Congo, mais surtout d'un certain Miroufla qui avait composé, il
+y avait environ trois mille quarante ans, un poëme sublime en
+langage cafre, sur la conquête d'une grande forêt, d'où les Cafres
+avaient chassé les singes qui l'occupaient de temps immémorial.
+Ricaric l'avait traduit en congeois, et en avait donné une
+fort belle édition avec des notes, des scolies, des variantes, et
+tous les embellissements d'une <i>bénédictine</i><a name="FNanchor_64_67" id="FNanchor_64_67"></a><a href="#Footnote_64_67" class="fnanchor">[64]</a>. On avait encore de
+lui deux tragédies mauvaises dans toutes les règles, un éloge
+des crocodiles, et quelques opéras.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_67" id="Footnote_64_67"></a><a href="#FNanchor_64_67"><span class="label">[64]</span></a> Ricaric présente certains traits de La Motte, traducteur d'Homère-Miroufla;
+mais, fidèle à son système, Diderot rompt immédiatement les chiens en donnant à
+La Motte des opinions contraires à celles qu'il avait réellement, et en mettant ces
+dernières dans la bouche de son interlocuteur Sélim-Richelieu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_68" id="Footnote_65_68"></a><a href="#FNanchor_65_68"><span class="label">[65]</span></a> Édition donnée par les bénédictins.</p></div>
+
+<p>«Je vous apporte, madame, lui répondit Ricaric en s'inclinant,
+un roman qu'on donne à la marquise Tamazi, mais où
+l'on reconnaît par malheur la main de Mulhazen; la réponse de
+Lambadago, notre directeur, au discours du poëte Tuxigraphe
+que nous reçûmes hier; et le <i>Tamerlan</i> de ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est admirable! dit Mangogul; les presses vont
+incessamment; et si les maris du Congo faisaient aussi bien leur
+devoir que les auteurs, je pourrais dans moins de dix ans mettre
+seize cent mille hommes sur pied, et me promettre la conquête
+du Monoémugi. Nous lirons le roman à loisir. Voyons maintenant
+la harangue, mais surtout ce qui me concerne.»</p>
+
+<p>Ricaric la parcourut des yeux, et tomba sur cet endroit:
+«Les aïeux de notre auguste empereur se sont illustrés sans
+doute. Mais Mangogul, plus grand qu'eux, a préparé aux siècles
+à venir bien d'autres sujets d'admiration. Que dis-je, d'admiration?
+Parlons plus exactement; d'incrédulité. Si nos ancêtres
+ont eu raison d'assurer que la postérité prendrait pour des fables
+les merveilles du règne de Kanoglou, combien n'en avons-nous
+pas davantage de penser que nos neveux refuseront d'ajouter
+foi aux prodiges de sagesse et de valeur dont nous sommes
+témoins!»</p>
+
+<p>«Mon pauvre monsieur Lambadago, dit le sultan, vous
+n'êtes qu'un phrasier. Ce que j'ai raison de croire, moi, c'est que
+vos successeurs un jour éclipseront ma gloire devant celle de
+mon fils, comme vous faites disparaître celle de mon père devant
+la mienne; et ainsi de suite, tant qu'il y aura des académiciens.
+Qu'en pensez-vous, monsieur Ricaric?</p>
+
+<p>&mdash;Prince, ce que je peux vous dire, répondit Ricaric, c'est
+que le morceau que je viens de lire à Votre Hautesse fut extrêmement
+goûté du public.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, répliqua Mangogul. Le vrai goût de l'éloquence
+est donc perdu dans le Congo? Ce n'est pas ainsi que le sublime
+Homilogo louait le grand Aben.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, reprit Ricaric, la véritable éloquence n'est autre
+chose que l'art de parler d'une manière noble, et tout ensemble
+agréable et persuasive.</p>
+
+<p>&mdash;Ajoutez, et sensée, continua le sultan; et jugez d'après ce
+principe votre ami Lambadago. Avec tout le respect que je dois
+à l'éloquence moderne, ce n'est qu'un faux déclamateur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, prince, repartit Ricaric, sans m'écarter de celui que
+je dois à Votre Hautesse, me permettra-t-elle...</p>
+
+
+<p>&mdash;Ce que je vous permets, reprit vivement Mangogul, c'est
+de respecter le bon sens avant Ma Hautesse et de m'apprendre
+nettement si un homme éloquent peut jamais être dispensé d'en
+montrer.</p>
+
+<p>&mdash;Non, prince,» répondit Ricaric.</p>
+
+<p>Et il allait enfiler une longue tirade d'autorités et citer tous
+les rhéteurs de l'Afrique, des Arabies et de la Chine, pour
+démontrer la chose du monde la plus incontestable, lorsqu'il
+fut interrompu par Sélim.</p>
+
+<p>«Tous vos auteurs, lui dit le courtisan, ne prouveront
+jamais que Lambadago ne soit un harangueur très-maladroit et
+fort indécent. Passez-moi ces expressions, ajouta-t-il, monsieur
+Ricaric. Je vous honore singulièrement; mais, en vérité, la prévention
+de confraternité mise à part, n'avouerez-vous pas avec
+nous, que le sultan régnant, juste, aimable, bienfaisant, grand
+guerrier, n'a pas besoin des échasses de vos rhéteurs pour être
+aussi grand que ses ancêtres; et qu'un fils qu'on élève en déprimant
+son père et son aïeul serait bien ridiculement vain s'il ne
+sentait pas qu'en l'embellissant d'une main on le défigure de
+l'autre? Pour prouver que Mangogul est d'une taille aussi avantageuse
+qu'aucun de ses prédécesseurs, à votre avis, est-il
+nécessaire d'abattre la tête aux statues d'Erguebzed et de
+Kanoglou?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Ricaric, reprit Mirzoza, Sélim a raison. Laissons
+à chacun ce qui lui appartient, et ne faisons pas soupçonner au
+public que nos éloges sont des espèces de filouteries à la mémoire
+de nos pères: dites cela de ma part en pleine académie à la
+prochaine séance.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a trop longtemps, reprit Sélim, qu'on est monté sur
+ce ton pour espérer quelque fruit de cet avis.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, monsieur, que vous vous trompez, répondit
+Ricaric à Sélim. L'Académie est encore le sanctuaire du bon goût;
+et ses beaux jours ne nous offrent ni philosophes, ni poëtes
+auxquels nous n'en ayons aujourd'hui à opposer. Notre théâtre
+passait et peut passer encore pour le premier théâtre de l'Afrique.
+Quel ouvrage que le <i>Tamerlan</i> de Tuxigraphe! C'est le
+pathétique d'Eurisopé<a name="FNanchor_66_69" id="FNanchor_66_69"></a><a href="#Footnote_66_69" class="fnanchor">[66]</a> et l'élévation d'Azophe<a name="FNanchor_67_70" id="FNanchor_67_70"></a><a href="#Footnote_67_70" class="fnanchor">[67]</a>. C'est l'antiquité
+toute pure.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_69" id="Footnote_66_69"></a><a href="#FNanchor_66_69"><span class="label">[66]</span></a> Euripide.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_70" id="Footnote_67_70"></a><a href="#FNanchor_67_70"><span class="label">[67]</span></a> Sophocle.</p></div>
+
+<p>&mdash;J'ai vu, dit la favorite, la première représentation de
+<i>Tamerlan</i>; et j'ai trouvé, comme vous, l'ouvrage bien conduit,
+le dialogue élégant et les convenances bien observées.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle différence, madame, interrompit Ricaric, entre un
+auteur tel que Tuxigraphe, nourri de la lecture des Anciens, et
+la plupart de nos modernes!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ces modernes, dit Sélim, que vous frondez ici tout à
+votre aise, ne sont pas aussi méprisables que vous le prétendez.
+Quoi donc, ne leur trouvez-vous pas du génie, de l'invention,
+du feu, des détails, des caractères, des tirades? Et que m'importe
+à moi des règles, pourvu qu'on me plaise? Ce ne sont, assurément,
+ni les observations du sage Almudir et du savant Abaldok,
+ni la poétique du docte Facardin, que je n'ai jamais lue, qui me
+font admirer les pièces d'Aboulcazem, de Mubardar, d'Albaboukre
+et de tant d'autres Sarrasins! Y a-t-il d'autre règle que
+l'imitation de la nature? et n'avons-nous pas les mêmes yeux
+que ceux qui l'ont étudiée?</p>
+
+<p>&mdash;La nature, répondit Ricaric, nous offre à chaque instant
+des faces différentes. Toutes sont vraies; mais toutes ne sont pas
+également belles. C'est dans ces ouvrages, dont il ne paraît pas
+que vous fassiez grand cas, qu'il faut apprendre à choisir. Ce sont
+les recueils de leurs expériences et de celles qu'on avait faites
+avant eux. Quelque esprit qu'on ait, on n'aperçoit les choses
+que les unes après les autres; et un seul homme ne peut se
+flatter de voir, dans le court espace de sa vie, tout ce qu'on
+avait découvert dans les siècles qui l'ont précédé. Autrement il
+faudrait avancer qu'une seule science pourrait devoir sa naissance,
+ses progrès et toute sa perfection, à une seule tête: ce
+qui est contre l'expérience.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Ricaric, répliqua Sélim, il ne s'ensuit autre
+chose de votre raisonnement, sinon que les modernes, jouissant
+des trésors amassés jusqu'à leur temps, doivent être plus riches
+que les Anciens, ou si cette comparaison vous déplaît, que,
+montés sur les épaules de ces colosses, ils doivent voir plus loin
+qu'eux. En effet, qu'est-ce que leur physique, leur astronomie,
+leur navigation, leur mécanique, leurs calculs, en comparaison
+des nôtres? Et pourquoi notre éloquence et notre poésie
+n'auraient-elles pas aussi la supériorité?</p>
+
+<p>&mdash;Sélim, répondit la sultane, Ricaric vous déduira quelque
+jour les raisons de cette différence. Il vous dira pourquoi nos
+tragédies sont inférieures à celles des Anciens; pour moi, je me
+chargerai volontiers de vous montrer que cela est. Je ne vous
+accuserai point, continua-t-elle, de n'avoir pas lu les Anciens.
+Vous avez l'esprit trop orné pour que leur théâtre vous soit
+inconnu. Or, mettez à part certaines idées relatives à leurs
+usages, à leurs m&oelig;urs et à leur religion, et qui ne vous choquent
+que parce que les conjonctures ont changé; et convenez
+que leurs sujets sont nobles, bien choisis, intéressants; que
+l'action se développe comme d'elle-même; que leur dialogue
+est simple et fort voisin du naturel; que les dénoûments n'y
+sont pas forcés; que l'intérêt n'y est point partagé, ni l'action
+surchargée par des épisodes. Transportez-vous en idée dans
+l'île d'Alindala; examinez tout ce qui s'y passe; écoutez tout ce
+qui s'y dit, depuis le moment que le jeune Ibrahim et le rusé
+Forfanty y sont descendus; approchez-vous de la caverne du
+malheureux Polipsile<a name="FNanchor_68_71" id="FNanchor_68_71"></a><a href="#Footnote_68_71" class="fnanchor">[68]</a>; ne perdez pas un mot de ses plaintes, et
+dites-moi si rien vous tire de l'illusion. Citez-moi une pièce
+moderne qui puisse supporter le même examen et prétendre au
+même degré de perfection, et je me tiens pour vaincue.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_71" id="Footnote_68_71"></a><a href="#FNanchor_68_71"><span class="label">[68]</span></a> <i>Philoctète</i>, dans la tragédie de Sophocle; <i>Forfanty</i> est Ulysse et le <i>Jeune
+Ibrahim</i> Néoptolème.</p></div>
+
+<p>&mdash;De par Brama, s'écria le sultan en bâillant, madame a fait
+une dissertation académique!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'entends point les règles, continua la favorite, et
+moins encore les mots savants dans lesquels on les a conçues;
+mais je sais qu'il n'y a que le vrai qui plaise et qui touche. Je
+sais encore que la perfection d'un spectacle consiste dans l'imitation
+si exacte d'une action, que le spectateur, trompé sans
+interruption, s'imagine assister à l'action même. Or, y a-t-il
+quelque chose qui ressemble à cela dans ces tragédies que vous
+nous vantez?</p>
+
+<p>«En admirez-vous la conduite? Elle est ordinairement si compliquée,
+que ce serait un miracle qu'il se fût passé tant de choses
+en si peu de temps. La ruine ou la conservation d'un empire,
+le mariage d'une princesse, la perte d'un prince, tout cela s'exécute
+en un tour de main. S'agit-il d'une conspiration, on l'ébauche
+au premier acte; elle est liée, affermie au second; toutes les
+mesures sont prises, tous les obstacles levés, les conspirateurs
+disposés au troisième; il y aura incessamment une révolte, un
+combat, peut-être une bataille rangée: et vous appellerez cela
+conduite, intérêt, chaleur, vraisemblance! Je ne vous le pardonnerais
+jamais, à vous qui n'ignorez pas ce qu'il en coûte
+quelquefois pour mettre à fin une misérable intrigue et combien
+la plus petite affaire de politique absorbe de temps en
+démarches, en pourparlers et en délibérations.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, madame, répondit Sélim, que nos pièces sont
+un peu chargées; mais c'est un mal nécessaire; sans le secours
+des épisodes, on se morfondrait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que, pour donner de l'âme à la représentation
+d'un fait, il ne faut le rendre ni tel qu'il est, ni tel qu'il
+doit être. Cela est du dernier ridicule, à moins qu'il ne soit plus
+absurde encore de faire jouer à des violons des ariettes vives et
+des sonates de mouvement, tandis que les esprits sont imbus
+qu'un prince est sur le point de perdre sa maîtresse, son trône
+et la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous avez raison, dit Mangogul; ce sont des airs
+lugubres qu'il faut alors; et je vais vous en ordonner.»</p>
+
+<p>Mangogul se leva, sortit; et la conversation continua entre
+Sélim, Ricaric et la favorite.</p>
+
+<p>«Au moins, madame, répliqua Sélim, vous ne nierez pas
+que, si les épisodes nous tirent de l'illusion, le dialogue nous y
+ramène. Je ne vois personne qui l'entende comme nos tragiques.</p>
+
+<p>&mdash;Personne n'y entend donc rien, reprit Mirzoza. L'emphase,
+l'esprit et le papillotage qui y règnent sont à mille lieues de la
+nature. C'est en vain que l'auteur cherche à se dérober; mes
+yeux percent, et je l'aperçois sans cesse derrière ses personnages.
+Cinna, Sertorius, Maxime, Émilie sont à tout moment les
+sarbacanes de Corneille. Ce n'est pas ainsi qu'on s'entretient
+dans nos anciens Sarrasins. M. Ricaric vous en traduira, si vous
+voulez, quelques morceaux; et vous entendrez la pure nature
+s'exprimer par leur bouche. Je dirais volontiers aux modernes:
+«Messieurs, au lieu de donner à tout propos de l'esprit à
+vos personnages, placez-les dans des conjonctures qui leur en
+donnent.»</p>
+
+<p>&mdash;Après ce que madame vient de prononcer de la conduite
+et du dialogue de nos drames, il n'y a pas apparence, dit Sélim,
+qu'elle fasse grâce aux dénoûments.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sans doute, reprit la favorite; il y en a cent mauvais
+pour un bon. L'un n'est point amené; l'autre est miraculeux.
+Un auteur est-il embarrassé d'un personnage qu'il a traîné de
+scènes en scènes pendant cinq actes, il vous le dépêche d'un
+coup de poignard: tout le monde se met à pleurer; et moi je
+ris comme une folle. Et puis, a-t-on jamais parlé comme nous
+déclamons? Les princes et les rois marchent-ils autrement qu'un
+homme qui marche bien? Ont-ils jamais gesticulé comme des
+possédés ou des furieux? Les princesses poussent-elles, en parlant,
+des sifflements aigus? On suppose que nous avons porté la
+tragédie à un haut degré de perfection; et moi je tiens presque
+pour démontré que, de tous les genres d'ouvrages de littérature
+auxquels les Africains se sont appliqués dans ces derniers
+siècles, c'est le plus imparfait.»</p>
+
+<p>La favorite en était là de sa sortie contre nos pièces de théâtre,
+lorsque Mangogul rentra.</p>
+
+<p>«Madame, lui dit-il, vous m'obligerez de continuer: j'ai,
+comme vous voyez, des secrets pour abréger une poétique, quand
+je la trouve longue.</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose, continua la favorite, un nouveau débarqué
+d'Angote, qui n'ait jamais entendu parler de spectacles, mais qui
+ne manque ni de sens ni d'usage; qui connaisse un peu la cour
+des princes, les manéges des courtisans, les jalousies des ministres
+et les tracasseries des femmes, et à qui je dise en confidence:
+«Mon ami, il se fait dans le sérail des mouvements terribles.
+Le prince, mécontent de son fils en qui il soupçonne de
+la passion pour la Manimonbanda, est homme à tirer de tous les
+deux la vengeance la plus cruelle; cette aventure aura, selon
+toutes les apparences, des suites fâcheuses<a name="FNanchor_69_72" id="FNanchor_69_72"></a><a href="#Footnote_69_72" class="fnanchor">[69]</a>. Si vous voulez, je
+vous rendrai témoin de tout ce qui se passera.» Il accepte ma
+proposition, et je le mène dans une loge grillée, d'où il voit le
+théâtre qu'il prend pour le palais du sultan. Croyez-vous que,
+malgré tout le sérieux que j'affecterais, l'illusion de cet homme
+durât un instant? Ne conviendrez-vous pas, au contraire, qu'à
+la démarche empesée des acteurs, à la bizarrerie de leurs vêtements,
+à l'extravagance de leurs gestes, à l'emphase d'un langage
+singulier, rimé, cadencé, et à mille autres dissonances qui
+le frapperont, il doit m'éclater au nez dès la première scène et
+me déclarer ou que je me joue de lui, ou que le prince et toute
+sa cour extravaguent?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_72" id="Footnote_69_72"></a><a href="#FNanchor_69_72"><span class="label">[69]</span></a> <i>Phèdre?</i></p></div>
+
+<p>&mdash;Je vous avoue, dit Sélim, que cette supposition me frappe:
+mais ne pourrait-on pas vous observer qu'on se rend au spectacle
+avec la persuasion que c'est l'imitation d'un événement et
+non l'événement même qu'on y verra?</p>
+
+<p>&mdash;Et cette persuasion, reprit Mirzoza, doit-elle empêcher
+qu'on n'y représente l'événement de la manière la plus naturelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, madame, interrompit Mangogul, que vous
+voilà à la tête des frondeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Et que, si l'on vous en croit, continua Sélim, l'empire
+est menacé de la décadence du bon goût; que la barbarie va
+renaître et que nous sommes sur le point de retomber dans
+l'ignorance des siècles de Mamurrha et d'Orondado.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, ne craignez rien de semblable. Je hais les esprits
+chagrins, et n'en augmenterai pas le nombre. D'ailleurs, la
+gloire de Sa Hautesse m'est trop chère pour que je pense jamais
+à donner atteinte à la splendeur de son règne. Mais si l'on nous
+en croyait, n'est-il pas vrai, monsieur Ricaric, que les lettres
+brilleraient peut-être avec plus d'éclat?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit Mangogul, auriez-vous à ce sujet quelque
+mémoire à présenter à mon sénéchal?</p>
+
+<p>&mdash;Non, seigneur, répondit Ricaric; mais après avoir remercié
+Votre Hautesse de la part de tous les gens de lettres du nouvel
+inspecteur qu'elle leur a donné, je remontrerais à votre sénéchal,
+en toute humilité, que le choix des savants préposés à la
+révision des manuscrits est une affaire très-délicate; qu'on confie
+ce soin à des gens qui me paraissent fort au-dessous de cet
+emploi; et qu'il résulte de là une foule de mauvais effets,
+comme d'estropier de bons ouvrages, d'étouffer les meilleurs
+esprits, qui, n'ayant pas la liberté d'écrire à leur façon, ou
+n'écrivent point du tout, ou font passer chez l'étranger des
+sommes considérables avec leurs ouvrages; de donner mauvaise
+opinion des matières qu'on défend d'agiter, et mille autres
+inconvénients qu'il serait trop long de détailler à Votre Hautesse.
+Je lui conseillerais de retrancher les pensions à certaines sangsues
+littéraires, qui demandent sans raison et sans cesse; je
+parle des glossateurs, antiquaires, commentateurs et autres
+gens de cette espèce, qui seraient fort utiles s'ils faisaient bien
+leur métier, mais qui ont la malheureuse habitude de passer sur
+les choses obscures et d'éclaircir les endroits clairs. Je voudrais
+qu'il veillât à la suppression de presque tous les ouvrages posthumes,
+et qu'il ne souffrît point que la mémoire d'un grand
+auteur fût ternie par l'avidité d'un libraire qui recueille et publie
+longtemps après la mort d'un homme des ouvrages qu'il avait
+condamnés à l'oubli pendant sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, continua la favorite, je lui marquerais un petit
+nombre d'hommes distingués, tels que M. Ricaric, sur lesquels
+il pourrait rassembler vos bienfaits. N'est-il pas surprenant que
+le pauvre garçon n'ait pas un sou, tandis que le précieux chyromant
+de la Manimonbanda touche tous les ans mille sequins
+sur votre trésor?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, répondit Mangogul, j'en assigne autant
+à Ricaric sur ma cassette, en considération des merveilles que
+vous m'en apprenez.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Ricaric, dit la favorite, il faut aussi que je fasse
+quelque chose pour vous; je vous sacrifie le petit ressentiment de
+mon amour-propre; et j'oublie, en faveur de la récompense que
+Mangogul vient d'accorder à votre mérite, l'injure qu'il m'a faite.</p>
+
+<p>&mdash;Pourrait-on, madame, vous demander quelle est cette
+injure? reprit Mangogul.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur, et vous l'apprendre. Vous nous embarquez
+vous-même dans un entretien sur les belles-lettres: vous débutez
+par un morceau sur l'éloquence moderne, qui n'est pas merveilleux;
+et lorsque, pour vous obliger, on se dispose à suivre
+le triste propos que vous avez jeté, l'ennui et les bâillements vous
+prennent; vous vous tourmentez sur votre fauteuil; vous changez
+cent fois de posture sans en trouver une bonne; las enfin de
+tenir la plus mauvaise contenance du monde, vous prenez brusquement
+votre parti; vous vous levez et vous disparaissez: et
+où allez-vous encore? peut-être écouter un bijou.</p>
+
+<p>&mdash;Je conviens, madame, du fait; mais je n'y vois rien d'offensant.
+S'il arrive à un homme de s'ennuyer des belles choses et
+de s'amuser à en entendre de mauvaises, tant pis pour lui. Cette
+injuste préférence n'ôte rien au mérite de ce qu'il a quitté; il
+en est seulement déclaré mauvais juge. Je pourrais ajouter à cela,
+madame, que tandis que vous vous occupiez à la conversion de
+Sélim, je travaillais presque aussi infructueusement à vous procurer
+un château. Enfin, s'il faut que je sois coupable, puisque
+vous l'avez prononcé, je vous annonce que vous avez été vengée
+sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela? dit la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, répondit le sultan. Pour me dissiper un peu de
+la séance académique que j'avais essuyée, j'allai interroger quelques
+bijoux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! prince?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je n'en ai jamais entendu de si maussades que
+les deux sur lesquels je suis tombé.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis au comble de mes joies, reprit la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;Ils se sont mis à parler l'un et l'autre une langue inintelligible:
+j'ai très-bien retenu tout ce qu'ils ont dit; mais que je
+meure si j'en comprends un mot.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXXIX" id="CHAPITRE_XXXIX"></a>CHAPITRE XXXIX.</h2>
+
+<h3>DIX-HUITIÈME ET DIX-NEUVIÈME ESSAIS DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>SPHÉROÏDE L'APLATIE ET GIRGIRO L'ENTORTILLÉ.
+ATTRAPE QUI POURRA.</h3>
+
+
+<p>«Cela est singulier, continua la favorite: jusqu'à présent
+j'avais imaginé que si l'on avait quelques reproches à faire aux
+bijoux, c'était d'avoir parlé très-clairement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parbleu, madame, répondit Mangogul, ces deux-ci
+n'en sont pas; et les entendra qui pourra.</p>
+
+<p>«Vous connaissez cette petite femme toute ronde, dont la
+tête est enfoncée dans les épaules, à qui l'on aperçoit à peine des
+bras, qui a les jambes si courtes et le ventre si dévalé qu'on la
+prendrait pour un magot ou pour un gros embryon mal développé,
+qu'on a surnommée Sphéroïde l'aplatie, qui s'est mis en
+tête que Brama l'appelait à l'étude de la géométrie, parce qu'elle
+en a reçu la figure d'un globe; et qui conséquemment aurait pu
+se déterminer pour l'artillerie; car de la façon dont elle est
+tournée, elle a dû sortir du sein de la nature comme un boulet
+de la bouche d'un canon.</p>
+
+<p>«J'ai voulu savoir des nouvelles de son bijou, et je l'ai questionné;
+mais ce vorticose s'est expliqué en termes d'une géométrie
+si profonde, que je ne l'ai point entendu, et que peut-être
+ne s'entendait-il pas lui-même. Ce n'était que lignes droites,
+surfaces concaves, quantités données, longueur, largeur, profondeur,
+solides, forces vives, forces mortes, cône, cylindre,
+sections coniques, courbes, courbes élastiques, courbe rentrant
+en elle-même, avec son point conjugué...</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Hautesse me fasse grâce du reste! s'écria douloureusement
+la favorite. Vous avez une cruelle mémoire. Cela
+est à périr. J'en aurai, je crois, la migraine plus de huit jours.
+Par hasard, l'autre serait-il aussi réjouissant?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez en juger, répondit Mangogul. De par l'orteil
+de Brama, j'ai fait un prodige; j'ai retenu son amphigouri mot
+pour mot, bien qu'il soit tellement dénué de sens et de clarté,
+que si vous m'en donniez une fine et critique exposition, vous
+me feriez, madame, un présent gracieux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous dit, prince? s'écria Mirzoza: je veux
+mourir si vous n'avez dérobé cette phrase à quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais comment cela s'est fait, répondit Mangogul;
+car ces deux bijoux sont aujourd'hui les seules personnes à qui
+j'aie donné audience. Le dernier sur qui j'ai tourné mon anneau,
+après avoir gardé le silence un moment, a dit, comme s'il se fût
+adressé à une assemblée:</p>
+
+<blockquote><p>«<span class="smcap">Messieurs</span>,</p>
+
+<p>«Je me dispenserai de chercher, au mépris de ma propre
+raison, un modèle de penser et de m'exprimer. Si toutefois
+j'avance quelque chose de neuf, ce ne sera point affectation;
+le sujet me l'aura fourni: si je répète ce qui aura été dit, je
+l'aurai pensé comme les autres.</p>
+
+<p>«Que l'ironie ne vienne point tourner en ridicule ce début,
+et m'accuser de n'avoir rien lu, ou d'avoir lu en pure perte;
+un bijou comme moi n'est fait ni pour lire, ni pour profiter de
+ses lectures, ni pour pressentir une objection, ni pour y
+répondre.</p>
+
+<p>«Je ne me refuserai point aux réflexions et aux ornements
+proportionnés à mon sujet, d'autant plus qu'à cet égard il est
+d'une extrême modestie, n'en permettant ni la quantité ni
+l'éclat; mais j'éviterai de descendre dans ces petits et menus
+détails qui sont le partage d'un orateur stérile; je serais au
+désespoir d'être soupçonné de ce défaut.</p>
+
+<p>«Après vous avoir instruits, messieurs, de ce que vous
+devez attendre de mes découvertes et de mon élocution, quelques
+coups de pinceau suffiront pour vous esquisser mon
+caractère.</p>
+
+<p>«Il y a, vous le savez tous, messieurs, comme moi, deux
+sortes de bijoux: des bijoux orgueilleux, et des bijoux
+modestes; les premiers veulent primer et tenir partout le
+haut bout; les seconds, au contraire, affectent de se prêter,
+et se présentent d'un air soumis. Cette double intention
+se manifeste dans les projets de l'exécution, et les détermine
+les uns et les autres à agir selon le génie qui les
+guide.</p>
+
+<p>«Je crus, par attachement aux préjugés de la première éducation,
+que je m'ouvrirais une carrière plus sûre, plus facile
+et plus gracieuse, si je préférais le rôle de l'humilité à celui de
+l'orgueil, et je m'offris avec une pudeur enfantine et des supplications
+engageantes à tous ceux que j'eus le bonheur de
+rencontrer.</p>
+
+<p>«Mais que les temps sont malheureux! après dix fois plus
+de <i>mais</i>, de <i>si</i> et de <i>comme</i> qu'il n'en fallait pour impatienter
+le plus dés&oelig;uvré de tous les bijoux, on accepta mes services.
+Hélas! ce ne fut pas longtemps: mon premier possesseur, se
+livrant à l'éclat flatteur d'une conquête nouvelle, me délaissa,
+et je retombai dans le dés&oelig;uvrement.</p>
+
+<p>«Je venais de perdre un trésor, et je ne me flattais point
+que la fortune m'en dédommagerait; en effet, la place vacante
+fut occupée, mais non remplie, par un sexagénaire en qui la
+bonne volonté manquait moins que le moyen.</p>
+
+<p>«Il travailla de toutes ses forces à m'ôter la mémoire de
+mon état passé. Il eut pour moi toutes ces manières reconnues
+pour polies et concurrentes dans la carrière que je suivais;
+mais ses efforts ne prévinrent point mes regrets.</p>
+
+<p>«Si l'industrie, qui n'a jamais, dit-on, resté court, lui fit
+trouver dans les trésors de la faculté naturelle quelque adoucissement
+à ma peine, cette compensation me parut insuffisante,
+en dépit de mon imagination, qui se fatiguait vainement
+à chercher des rapports nouveaux, et même à en supposer
+d'imaginaires.</p>
+
+<p>«Tel est l'avantage de la primauté, qu'elle saisit l'idée et
+fait barrière à tout ce qui veut ensuite se présenter sous
+d'autres formes; et telle est, le dirai-je à notre honte? la
+nature ingrate des bijoux, que devant eux la bonne volonté
+n'est jamais réputée pour le fait.</p>
+
+<p>«La remarque me paraît si naturelle, que, sans en être
+redevable à personne, je ne pense pas être le seul à qui elle
+soit venue; mais si quelqu'un avant moi en a été touché, du
+moins je suis, messieurs, le premier qui entreprends, par sa
+manifestation, d'en faire valoir le mérite à vos yeux.</p>
+
+<p>«Je n'ai garde de savoir mauvais gré à ceux qui ont élevé la
+voix jusqu'ici, d'avoir manqué ce trait, mon amour-propre se
+trouvant trop satisfait de pouvoir, après un si grand nombre
+d'orateurs, présenter mon observation comme quelque chose
+de neuf...»</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Ah! prince, s'écria vivement Mirzoza, il me semble que
+j'entends le chyromant de la Manimonbanda: adressez-vous à
+cet homme, et vous aurez l'interprétation fine et critique dont
+vous attendriez inutilement de tout autre le présent gracieux.»</p>
+
+<p>L'auteur africain dit que Mangogul sourit et continua; mais
+je n'ai garde, ajoute-t-il, de rapporter le reste de son discours.
+Si ce commencement n'a pas autant amusé que les premières
+pages de la fée Taupe, la suite serait plus ennuyeuse que les
+dernières de la fée Moustache<a name="FNanchor_70_73" id="FNanchor_70_73"></a><a href="#Footnote_70_73" class="fnanchor">[70]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_73" id="Footnote_70_73"></a><a href="#FNanchor_70_73"><span class="label">[70]</span></a> Voir <i>Tanzaï et Néadarné</i>. Tout ce discours est une critique de la manière de
+Crébillon fils.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XL" id="CHAPITRE_XL"></a>CHAPITRE XL.</h2>
+
+<h3>RÊVE DE MIRZOZA.</h3>
+
+
+<p>Après que Mangogul eut achevé le discours académique de
+Girgiro l'entortillé, il fit nuit, et l'on se coucha.</p>
+
+<p>Cette nuit, la favorite pouvait se promettre un sommeil profond;
+mais la conversation de la veille lui revint dans la tête en
+dormant; et les idées qui l'avaient occupée se mêlant avec
+d'autres, elle fut tracassée par un songe bizarre, qu'elle ne
+manqua pas de raconter au sultan.</p>
+
+<p>«J'étais, lui dit-elle, dans mon premier somme lorsque je
+me suis sentie transportée dans une galerie immense toute pleine
+de livres: je ne vous dirai rien de ce qu'ils contenaient; ils furent
+alors pour moi ce qu'ils sont pour bien d'autres qui ne dorment
+pas: je ne regardai pas un seul titre; un spectacle plus frappant
+m'attira tout entière.</p>
+
+<p>«D'espace en espace, entre les armoires qui renfermaient
+les livres, s'élevaient des piédestaux sur lesquels étaient posés
+des bustes de marbre et d'airain d'une grande beauté: l'injure
+des temps les avait épargnés; à quelques légères défectuosités
+près, ils étaient entiers et parfaits; ils portaient empreintes
+cette noblesse et cette élégance que l'antiquité a su donner à
+ses ouvrages; la plupart avaient de longues barbes, de grands
+fronts comme le vôtre, et la physionomie intéressante.</p>
+
+<p>«J'étais inquiète de savoir leurs noms et de connaître leur
+mérite, lorsqu'une femme<a name="FNanchor_71_74" id="FNanchor_71_74"></a><a href="#Footnote_71_74" class="fnanchor">[71]</a> sortit de l'embrasure d'une fenêtre,
+et m'aborda: sa taille était avantageuse, son pas majestueux
+et sa démarche noble; la douceur et la fierté se confondaient
+dans ses regards; et sa voix avait je ne sais quel charme qui
+pénétrait; un casque, une cuirasse, avec une jupe flottante de
+satin blanc, faisaient tout son ajustement. «Je connais votre
+embarras, me dit-elle, et je vais satisfaire votre curiosité. Les
+hommes dont les bustes vous ont frappée furent mes favoris;
+ils ont consacré leurs veilles à perfectionner des beaux-arts,
+dont on me doit l'invention: ils vivaient dans les pays de la
+terre les plus policés, et leurs écrits, qui ont fait les délices
+de leurs contemporains, sont l'admiration du siècle présent.
+Approchez-vous, et vous apercevrez en bas-reliefs, sur les piédestaux
+qui soutiennent leurs bustes, quelque sujet intéressant
+qui vous indiquera du moins le caractère de leurs écrits.»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_74" id="Footnote_71_74"></a><a href="#FNanchor_71_74"><span class="label">[71]</span></a> Minerve.</p></div>
+
+<p>«Le premier buste que je considérai était un vieillard
+majestueux qui me parut aveugle<a name="FNanchor_72_75" id="FNanchor_72_75"></a><a href="#Footnote_72_75" class="fnanchor">[72]</a>: il avait, selon toute apparence,
+chanté des combats; car c'étaient les sujets des côtés de
+son piédestal; une seule figure occupait la face antérieure; c'était
+un jeune héros: il avait la main posée sur la garde de son cimeterre,
+et l'on voyait un bras de femme qui l'arrêtait par les cheveux,
+et qui semblait tempérer sa colère.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_75" id="Footnote_72_75"></a><a href="#FNanchor_72_75"><span class="label">[72]</span></a> Homère.</p></div>
+
+<p>«On avait placé vis-à-vis de ce buste celui d'un jeune
+homme<a name="FNanchor_73_76" id="FNanchor_73_76"></a><a href="#Footnote_73_76" class="fnanchor">[73]</a>; c'était la modestie même: ses regards étaient tournés
+sur le vieillard avec une attention marquée: il avait aussi chanté
+la guerre et les combats; mais ce n'était pas les seuls sujets qui
+l'avaient occupé; car des bas-reliefs qui l'environnaient, le principal
+représentait d'un côté des laboureurs courbés sur leurs
+charrues, et travaillant à la culture des terres, et de l'autre, des
+bergers étendus sur l'herbe et jouant de la flûte entre leurs
+moutons et leurs chiens.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_76" id="Footnote_73_76"></a><a href="#FNanchor_73_76"><span class="label">[73]</span></a> Virgile.</p></div>
+
+<p>«Le buste placé au-dessous du vieillard, et du même côté,
+avait le regard effaré<a name="FNanchor_74_77" id="FNanchor_74_77"></a><a href="#Footnote_74_77" class="fnanchor">[74]</a>; il semblait suivre de l'&oelig;il quelque objet
+qui fuyait, et l'on avait représenté au-dessous une lyre jetée
+au hasard, des lauriers dispersés, des chars brisés et des chevaux
+fougueux échappés dans une vaste plaine.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_77" id="Footnote_74_77"></a><a href="#FNanchor_74_77"><span class="label">[74]</span></a> Pindare.</p></div>
+
+<p>«Je vis, en face de celui-ci, un buste qui m'intéressa<a name="FNanchor_75_78" id="FNanchor_75_78"></a><a href="#Footnote_75_78" class="fnanchor">[75]</a>; il
+me semble que je le vois encore; il avait l'air fin, le nez aquilin
+et pointu, le regard fixe et le ris malin. Les bas-reliefs dont on
+avait orné son piédestal étaient si chargés, que je ne finirais
+point si j'entreprenais de vous les décrire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_78" id="Footnote_75_78"></a><a href="#FNanchor_75_78"><span class="label">[75]</span></a> Horace.</p></div>
+
+<p>«Après en avoir examiné quelques autres, je me mis à
+interroger ma conductrice.</p>
+
+<p>«Quel est celui-ci, lui demandai-je, qui porte la vérité sur ses
+lèvres et la probité sur son visage?</p>
+
+<p>«&mdash;Ce fut, me dit-elle, l'ami et la victime de l'une et de
+l'autre. Il s'occupa, tant qu'il vécut, à rendre ses concitoyens
+éclairés et vertueux; et ses concitoyens ingrats lui ôtèrent
+la vie<a name="FNanchor_76_79" id="FNanchor_76_79"></a><a href="#Footnote_76_79" class="fnanchor">[76]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_79" id="Footnote_76_79"></a><a href="#FNanchor_76_79"><span class="label">[76]</span></a> Socrate.</p></div>
+
+<p>«&mdash;Et ce buste qu'on a mis au-dessous?</p>
+
+<p>«&mdash;Lequel? celui qui paraît soutenu par les Grâces qu'on
+a sculptées sur les faces de son piédestal?</p>
+
+<p>«&mdash;Celui-là même.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est le disciple<a name="FNanchor_77_80" id="FNanchor_77_80"></a><a href="#Footnote_77_80" class="fnanchor">[77]</a> et l'héritier de l'esprit et des maximes
+du vertueux infortuné dont je vous ai parlé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_80" id="Footnote_77_80"></a><a href="#FNanchor_77_80"><span class="label">[77]</span></a> Platon.</p></div>
+
+<p>«&mdash;Et ce gros joufflu, qu'on a couronné de pampre et de
+myrte, qui est-il?</p>
+
+<p>«&mdash;C'est un philosophe aimable<a name="FNanchor_78_81" id="FNanchor_78_81"></a><a href="#Footnote_78_81" class="fnanchor">[78]</a>, qui fit son unique occupation
+de chanter et de goûter le plaisir. Il mourut entre les
+bras de la Volupté.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_81" id="Footnote_78_81"></a><a href="#FNanchor_78_81"><span class="label">[78]</span></a> Anacréon.</p></div>
+
+<p>«&mdash;Et cet autre aveugle?</p>
+
+<p>«&mdash;C'est<a name="FNanchor_79_82" id="FNanchor_79_82"></a><a href="#Footnote_79_82" class="fnanchor">[79]</a>...» me dit-elle.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_82" id="Footnote_79_82"></a><a href="#FNanchor_79_82"><span class="label">[79]</span></a> La Motte?</p></div>
+
+<p>«Mais je n'attendis pas sa réponse: il me sembla que j'étais
+en pays de connaissance; et je m'approchai avec précipitation
+du buste qu'on avait placé en face<a name="FNanchor_80_83" id="FNanchor_80_83"></a><a href="#Footnote_80_83" class="fnanchor">[80]</a>. Il était posé sur un trophée
+des différents attributs des sciences et des arts: les Amours folâtraient
+entre eux sur un des côtés de son piédestal. On avait
+groupé sur l'autre les génies de la politique, de l'histoire et de
+la philosophie. On voyait sur le troisième, ici deux armées rangées
+en bataille: l'étonnement et l'horreur régnaient sur tous
+les visages; on y découvrait aussi des vestiges de l'admiration
+et de la pitié. Ces sentiments naissaient apparemment des objets
+qui s'offraient à la vue. C'était un jeune homme expirant, et à
+ses côtés un guerrier plus âgé qui tournait ses armes contre
+lui-même. Tout était dans ces figures de la dernière beauté; et
+le désespoir de l'une, et la langueur mortelle qui parcourait les
+membres de l'autre. Je m'approchai, et je lus au-dessous en
+lettres d'or:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_83" id="Footnote_80_83"></a><a href="#FNanchor_80_83"><span class="label">[80]</span></a> Voltaire.</p></div>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">......... Hélas! c'était son fils<a name="FNanchor_81_84" id="FNanchor_81_84"></a><a href="#Footnote_81_84" class="fnanchor">[81]</a>!<br /></span>
+</div></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_84" id="Footnote_81_84"></a><a href="#FNanchor_81_84"><span class="label">[81]</span></a> Vers de <i>la Henriade</i>, chant <span class="smcap">VIII</span>, v. 260.</p></div>
+
+<p>«Là on avait sculpté un soudan furieux qui enfonçait un
+poignard dans le sein d'une jeune personne, à la vue d'un peuple
+nombreux. Les uns détournaient les yeux, et les autres fondaient
+en larmes. On avait gravé ces mots autour de ce bas-relief:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Est-ce vous, Nérestan<a name="FNanchor_82_85" id="FNanchor_82_85"></a><a href="#Footnote_82_85" class="fnanchor">[82]</a>?.......<br /></span>
+</div></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_85" id="Footnote_82_85"></a><a href="#FNanchor_82_85"><span class="label">[82]</span></a> Vers de <i>Zaïre</i>, acte V, scène <span class="smcap">IX</span>.</p></div>
+
+<p>«J'allais passer à d'autres bustes, lorsqu'un bruit soudain me
+fit tourner la tête. Il était occasionné par une troupe d'hommes
+vêtus de longues robes noires, qui se précipitaient en foule
+dans la galerie. Les uns portaient des encensoirs d'où s'exhalait
+une vapeur grossière, les autres des guirlandes d'&oelig;illet d'Inde
+et d'autres fleurs cueillies sans choix, et arrangées sans goût.
+Ils s'attroupèrent autour des bustes, et les encensèrent en
+chantant des hymnes en deux langues qui me sont inconnues.
+La fumée de leur encens s'attachait aux bustes, à qui leurs couronnes
+donnaient un air tout à fait ridicule. Mais les antiques
+reprirent bientôt leur état, et je vis les couronnes se faner et
+tomber à terre séchées. Il s'éleva entre ces espèces de barbares
+une querelle<a name="FNanchor_83_86" id="FNanchor_83_86"></a><a href="#Footnote_83_86" class="fnanchor">[83]</a> sur ce que quelques-uns n'avaient pas, au gré
+des autres, fléchi le genou assez bas; et ils étaient sur le point
+d'en venir aux mains, lorsque ma conductrice les dispersa d'un
+regard et rétablit le calme dans sa demeure.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_86" id="Footnote_83_86"></a><a href="#FNanchor_83_86"><span class="label">[83]</span></a> Querelle des anciens et des modernes.</p></div>
+
+<p>«Ils étaient à peine éclipsés, que je vis entrer par une porte
+opposée une longue file de pygmées. Ces petits hommes
+n'avaient pas deux coudées de hauteur, mais en récompense ils
+portaient des dents fort aiguës et des ongles fort longs. Ils se
+séparèrent en plusieurs bandes, et s'emparèrent des bustes.
+Les uns tâchaient d'égratigner les bas-reliefs, et le parquet
+était jonché des débris de leurs ongles; d'autres plus insolents
+s'élevaient les uns sur les épaules des autres, à la hauteur des
+têtes, et leur donnaient des croquignoles<a name="FNanchor_84_87" id="FNanchor_84_87"></a><a href="#Footnote_84_87" class="fnanchor">[84]</a>. Mais ce qui me
+réjouit beaucoup, ce fut d'apercevoir que ces croquignoles, loin
+d'atteindre le nez du buste, revenaient sur celui du pygmée.
+Aussi, en les considérant de fort près, les trouvai-je presque
+tous camus.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_87" id="Footnote_84_87"></a><a href="#FNanchor_84_87"><span class="label">[84]</span></a> Les critiques.</p></div>
+
+<p>«Vous voyez, me dit ma conductrice, quelle est l'audace et
+le châtiment de ces myrmidons. Il y a longtemps que cette
+guerre dure, et toujours à leur désavantage. J'en use moins
+sévèrement avec eux qu'avec les robes noires. L'encens de
+ceux-ci pourrait défigurer les bustes; les efforts des autres
+finissent presque toujours par en augmenter l'éclat. Mais
+comme vous n'avez plus qu'une heure ou deux à demeurer
+ici, je vous conseille de passer à de nouveaux objets.»</p>
+
+<p>«Un grand rideau s'ouvrit à l'instant, et je vis un atelier
+occupé par une autre sorte de pygmées: ceux-ci n'avaient ni
+dents ni ongles, mais en revanche ils étaient armés de rasoirs
+et de ciseaux. Ils tenaient entre leurs mains des têtes qui paraissaient
+animées, et s'occupaient à couper à l'une les cheveux, à
+arracher à l'autre le nez et les oreilles, à crever l'&oelig;il droit à
+celle-ci, l'&oelig;il gauche à celle-là, et à les disséquer presque
+toutes. Après cette belle opération, ils se mettaient à les considérer
+et à leur sourire, comme s'ils les eussent trouvées les
+plus jolies du monde. Les pauvres têtes avaient beau jeter les
+hauts cris, ils ne daignaient presque pas leur répondre. J'en
+entendis une qui redemandait son nez, et qui représentait qu'il
+ne lui était pas possible de se montrer sans cette pièce.</p>
+
+<p>«Eh! tête ma mie, lui répondit le pygmée, vous êtes folle.
+Ce nez, qui fait votre regret, vous défigurait. Il était long,
+long... Vous n'auriez jamais fait fortune avec cela. Mais depuis
+qu'on vous l'a raccourci, taillé, vous êtes charmante; et l'on
+vous courra...<a name="FNanchor_85_88" id="FNanchor_85_88"></a><a href="#Footnote_85_88" class="fnanchor">[85]</a>»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_88" id="Footnote_85_88"></a><a href="#FNanchor_85_88"><span class="label">[85]</span></a> Les abréviateurs, compilateurs de morceaux choisis, censeurs.</p></div>
+
+<p>«Le sort de ces têtes m'attendrissait, lorsque j'aperçus plus
+loin d'autres pygmées plus charitables qui se traînaient à terre
+avec des lunettes. Ils ramassaient des nez et des oreilles, et les
+rajustaient à quelques vieilles têtes à qui le temps les avait
+enlevées<a name="FNanchor_86_89" id="FNanchor_86_89"></a><a href="#Footnote_86_89" class="fnanchor">[86]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_89" id="Footnote_86_89"></a><a href="#FNanchor_86_89"><span class="label">[86]</span></a> Les commentateurs, scoliastes, etc.</p></div>
+
+<p>«Il y en avait entre eux, mais en petit nombre, qui y
+réussissaient; les autres mettaient le nez à la place de l'oreille,
+ou l'oreille à la place du nez, et les têtes n'en étaient que plus
+défigurées.</p>
+
+<p>«J'étais fort empressée de savoir ce que toutes ces choses
+signifiaient; je le demandai à ma conductrice, et elle avait la
+bouche ouverte pour me répondre, lorsque je me suis réveillée
+en sursaut.»</p>
+
+<p>&mdash;Cela est cruel, dit Mangogul; cette femme vous aurait
+développé bien des mystères. Mais à son défaut je serais d'avis
+que nous nous adressassions à mon joueur de gobelets Bloculocus.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? reprit la favorite, ce nigaud à qui vous avez accordé
+le privilége exclusif de montrer la lanterne magique dans votre
+cour!</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, répondit le sultan; il nous interprétera votre
+songe, ou personne.</p>
+
+<p>«Qu'on appelle Bloculocus,» dit Mangogul.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XLI" id="CHAPITRE_XLI"></a>CHAPITRE XLI.</h2>
+
+<h3>VINGT-UNIÈME ET VINGT-DEUXIÈME ESSAIS DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>FRICAMONE ET CALLIPIGA.</h3>
+
+
+<p>L'auteur africain ne nous dit point ce que devint Mangogul,
+en attendant Bloculocus. Il y a toute apparence qu'il sortit,
+qu'il alla consulter quelques bijoux, et que, satisfait de ce qu'il
+en avait appris, il rentra chez la favorite, en poussant les cris
+de joie qui commencent ce chapitre.</p>
+
+<p>«Victoire! victoire! s'écria-t-il. Vous triomphez, madame;
+et le château, les porcelaines et le petit sapajou sont à vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Églé, sans doute? reprit la favorite...</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, non, ce n'est point Églé, interrompit le
+sultan. C'est une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prince, dit la favorite, ne m'enviez pas plus longtemps
+l'avantage de connaître ce phénix...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est...: qui l'aurait jamais cru?</p>
+
+<p>&mdash;C'est?... dit la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;Fricamone, répondit Mangogul.</p>
+
+<p>&mdash;Fricamone! reprit Mirzoza: je ne vois rien d'impossible
+à cela. Cette femme a passé en couvent la plus grande partie
+de sa jeunesse; et depuis qu'elle en est sortie, elle a mené la
+vie la plus édifiante et la plus retirée. Aucun homme n'a mis le
+pied chez elle; et elle s'est rendue comme l'abbesse d'un troupeau
+de jeunes dévotes qu'elle forme à la perfection, et dont sa
+maison ne désemplit pas. Il n'y avait rien à faire là pour vous
+autres, ajouta la favorite en souriant et secouant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous avez raison, dit Mangogul. J'ai questionné
+son bijou: point de réponse. J'ai redoublé la vertu de ma bague
+en la frottant et refrottant: rien n'est venu. Il faut, me disais-je
+à moi-même, que ce bijou soit sourd. Et je me disposais à
+laisser Fricamone sur le lit de repos où je l'avais trouvée, lorsqu'elle
+s'est mise à parler, par la bouche, s'entend.</p>
+
+<p>«Chère Acaris, s'écriait-elle, que je suis heureuse dans ces
+moments que je dérobe à tout ce qui m'obsède, pour me livrer
+à toi! Après ceux que je passe entre tes bras, ce sont les plus
+doux de ma vie... Rien ne me distrait; autour de moi tout est
+dans le silence; mes rideaux entr'ouverts n'admettent de jour
+que ce qu'il en faut pour m'incliner à la tendresse et te voir.
+Je commande à mon imagination: elle t'évoque, et d'abord
+je te vois... Chère Acaris! que tu me parais belle!... Oui, ce
+sont là tes yeux, c'est ton souris, c'est ta bouche... Ne me
+cache point cette gorge naissante. Souffre que je la baise...
+Je ne l'ai point assez vue... Que je la baise encore!... Ah!
+laisse-moi mourir sur elle... Quelle fureur me saisit! Acaris!
+chère Acaris, où es-tu?... Viens donc, chère Acaris... Ah!
+chère et tendre amie, je te le jure, des sentiments inconnus
+se sont emparés de mon âme. Elle en est remplie, elle en est
+étonnée, elle n'y suffit pas... Coulez, larmes délicieuses; coulez,
+et soulagez l'ardeur qui me dévore... Non, chère Acaris,
+non, cet Alizali, que tu me préfères, ne t'aime point comme
+moi... Mais j'entends quelque bruit... Ah! c'est Acaris, sans
+doute... Viens, chère âme, viens...»</p>
+
+<p>&mdash;Fricamone ne se trompait point, continua Mangogul:
+c'était Acaris, en effet. Je les ai laissées s'entretenir ensemble,
+et fortement persuadé que le bijou de Fricamone continuerait
+d'être discret, je suis accouru vous apprendre que j'ai
+perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit la sultane, je n'entends rien à cette Fricamone.
+Il faut qu'elle soit folle, ou qu'elle ait de cruelles vapeurs.
+Non, prince, non; j'ai plus de conscience que vous ne m'en
+supposez. Je n'ai rien à objecter à cette épreuve. Mais je sens
+là quelque chose qui me défend de m'en prévaloir. Et je ne
+m'en prévaudrai point. Voilà qui est décidé. Je ne voudrai
+jamais de votre château, ni de vos porcelaines, ou je les aurai à
+meilleurs titres.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui répondit Mangogul, je ne vous conçois pas.
+Vous êtes d'une difficulté qui passe. Il faut que vous n'ayez pas
+bien regardé le petit sapajou.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, je l'ai bien vu, répliqua Mirzoza. Je sais qu'il est
+charmant. Mais je soupçonne cette Fricamone de n'être pas mon
+fait. Si c'est votre envie qu'il m'appartienne un jour, adressez-vous
+ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, madame, reprit Mangogul après y avoir bien
+pensé, je ne vois plus que la maîtresse de Mirolo qui puisse
+vous faire gagner.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prince, vous rêvez, lui répondit la favorite. Je ne
+connais point votre Mirolo; mais quel qu'il soit, puisqu'il a une
+maîtresse, ce n'est pas pour rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment vous avez raison, dit Mangogul; cependant je
+gagerais bien encore que le bijou de Callipiga ne sait rien de
+rien.</p>
+
+
+<p>&mdash;Accordez-vous donc, continua la favorite. De deux choses
+l'une: ou le bijou de Callipiga... Mais j'allais m'embarquer dans
+un raisonnement ridicule... Faites, prince, tout ce qu'il vous
+plaira: consultez le bijou de Callipiga; s'il se tait, tant pis
+pour Mirolo, tant mieux pour moi.»</p>
+
+<p>Mangogul partit et se trouva dans un instant à côté du
+sofa jonquille, brodé en argent, sur lequel Callipiga reposait.
+Il eut à peine tourné sa bague sur elle, qu'il entendit une voix
+sourde qui murmurait le discours suivant:</p>
+
+<p>«Que me demandez-vous? je ne comprends rien à vos questions.
+On ne songe seulement pas à moi. Il me semble pourtant
+que j'en vaux bien un autre. Mirolo passe souvent à ma porte,
+il est vrai, mais.......................</p>
+
+<blockquote><p>(Il y a dans cet endroit une lacune considérable. La république des
+lettres aurait certainement obligation à celui qui nous restituerait le
+discours du bijou de Callipiga, dont il ne nous reste que les deux dernières
+lignes. Nous invitons les savants à les méditer et à voir si cette
+lacune ne serait point une omission volontaire de l'auteur, mécontent
+de ce qu'il avait dit, et qui ne trouvait rien de mieux à dire.)</p></blockquote>
+
+<p>«....... On dit que mon rival aurait des autels au delà
+des Alpes. Hélas! sans Mirolo, l'univers entier m'en élèverait.»</p>
+
+<p>Mangogul revint aussitôt au sérail et répéta à la favorite la
+plainte du bijou de Callipiga, mot pour mot; car il avait la
+mémoire merveilleuse.</p>
+
+<p>«Il n'y a rien là, madame, lui dit-il, qui ne vous donne
+gagné; je vous abandonne tout, et vous en remercierez Callipiga,
+quand vous le jugerez à propos.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, lui répondit sérieusement Mirzoza, c'est à la
+vertu la mieux confirmée que je veux devoir mon avantage, et
+non pas...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, reprit le sultan, je n'en connais pas
+de mieux confirmée que celle qui a vu l'ennemi de si près.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, prince, répliqua la favorite, je m'entends bien;
+et voici Sélim et Bloculocus qui nous jugeront.»</p>
+
+<p>Sélim et Bloculocus entrèrent aussitôt; Mangogul les mit au
+fait, et ils décidèrent tous deux en faveur de Mirzoza.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XLII" id="CHAPITRE_XLII"></a>CHAPITRE XLII.</h2>
+
+<h3>LES SONGES.</h3>
+
+
+<p>«Seigneur, dit la favorite à Bloculocus, il faut encore que
+vous me rendiez un service. Il m'est passé la nuit dernière par
+la tête une foule d'extravagances. C'est un songe; mais Dieu
+sait quel songe! et l'on m'a assuré que vous étiez le premier
+homme du Congo pour déchiffrer les songes. Dites-moi donc
+vite ce que signifie celui-ci; et tout de suite elle lui conta le
+sien.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui répondit Bloculocus, je suis assez médiocre
+onéirocritique...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sauvez-moi, s'il vous plaît, les termes de l'art,
+s'écria la favorite: laissez là la science, et parlez-moi raison.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit Bloculocus, vous allez être satisfaite:
+j'ai sur les songes quelques idées singulières; c'est à cela seul
+que je dois peut-être l'honneur de vous entretenir, et l'épithète
+de songe-creux: je vais vous les exposer le plus clairement
+qu'il me sera possible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'ignorez pas, madame, continua-t-il, ce que le gros
+des philosophes, avec le reste des hommes, débite là-dessus.
+Les objets, disent-ils, qui nous ont vivement frappés le jour
+occupent notre âme pendant la nuit; les traces qu'ils ont imprimées,
+durant la veille, dans les fibres de notre cerveau, subsistent;
+les esprits animaux, habitués à se porter dans certains
+endroits, suivent une route qui leur est familière; et de là
+naissent ces représentations involontaires qui nous affligent ou
+qui nous réjouissent. Dans ce système, il semblerait qu'un
+amant heureux devrait toujours être bien servi par ses rêves;
+cependant il arrive souvent qu'une personne qui ne lui est pas
+inhumaine quand il veille, le traite en dormant comme un nègre,
+ou qu'au lieu de posséder une femme charmante, il ne rencontre
+dans ses bras qu'un petit monstre contrefait.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà précisément mon aventure de la nuit dernière,
+interrompit Mangogul; car je rêve presque toutes les nuits;
+c'est une maladie de famille: et nous rêvons tous de père en
+fils, depuis le sultan Togrul qui rêvait en 743,500,000,002, et
+qui commença. Or donc, la nuit dernière, je vous voyais, madame,
+dit-il à Mirzoza. C'était votre peau, vos bras, votre gorge,
+votre col, vos épaules, ces chairs fermes, cette taille légère,
+cet embonpoint incomparable, vous-même enfin; à cela près
+qu'au lieu de ce visage charmant, de cette tête adorable que je
+cherchais, je me trouvai nez à nez avec le museau d'un doguin.</p>
+
+<p>«Je fis un cri horrible; Kotluk, mon chambellan, accourut
+et me demanda ce que j'avais: «Mirzoza, lui répondis-je à moitié
+endormi, vient d'éprouver la métamorphose la plus hideuse;
+elle est devenue danoise.» Kotluk ne jugea pas à propos de me
+réveiller; il se retira, et je me rendormis; mais je puis vous
+assurer que je vous reconnus à merveille, vous, votre corps et
+la tête du chien. Bloculocus m'expliquera-t-il ce phénomène?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en désespère pas, répondit Bloculocus, pourvu que
+Votre Hautesse convienne avec moi d'un principe fort simple:
+c'est que tous les êtres ont une infinité de rapports les uns
+avec les autres par les qualités qui leur sont communes; et que
+c'est un certain assemblage de qualités qui les caractérise et
+qui les distingue.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est clair, répliqua Mirzoza; Ipsifile a des pieds, des
+mains, une bouche, comme une femme d'esprit...</p>
+
+<p>&mdash;Et Pharasmane, ajouta Mangogul, porte son épée comme
+un homme de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on n'est pas suffisamment instruit des qualités dont
+l'assemblage caractérise telle ou telle espèce, ou si l'on juge
+précipitamment que cet assemblage convient ou ne convient pas
+à tel ou tel individu, on s'expose à prendre du cuivre pour de
+l'or, un strass pour un brillant, un calculateur pour un géomètre,
+un phrasier pour un bel esprit, Criton pour un honnête homme,
+et Phédime pour une jolie femme, ajouta la sultane.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, savez-vous ce que l'on pourrait dire,
+reprit Bloculocus, de ceux qui portent ces jugements?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils rêvent tout éveillés, répondit Mirzoza.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, madame, continua Bloculocus; et rien n'est
+plus philosophique ni plus exact en mille rencontres que cette
+expression familière: <i>je crois que vous rêvez</i>; car rien n'est plus
+commun que des hommes qui s'imaginent raisonner, et qui ne
+font que rêver les yeux ouverts.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien de ceux-là, interrompit la favorite, qu'on peut
+dire, à la lettre, que toute la vie n'est qu'un songe.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux trop m'étonner, madame, reprit Bloculocus,
+de la facilité avec laquelle vous saisissez des notions assez
+abstraites. Nos rêves ne sont que des jugements précipités qui
+se succèdent avec une rapidité incroyable, et qui, rapprochant
+des objets qui ne se tiennent que par des qualités fort éloignées,
+en composent un tout bizarre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que je vous entends bien, dit Mirzoza; et c'est un
+ouvrage en marqueterie, dont les pièces rapportées sont plus ou
+moins nombreuses, plus ou moins régulièrement placées, selon
+qu'on a l'esprit plus vif, l'imagination plus rapide et la mémoire
+plus fidèle: ne serait-ce pas même en cela que consisterait la
+folie? et lorsqu'un habitant des Petites-Maisons s'écrie qu'il voit
+des éclairs, qu'il entend gronder le tonnerre, et que des précipices
+s'entr'ouvrent sous ses pieds; ou qu'Ariadné, placée
+devant son miroir, se sourit à elle-même, se trouve les yeux vifs,
+le teint charmant, les dents belles et la bouche petite, ne serait-ce
+pas que ces deux cervelles, dérangées, trompées par des
+rapports fort éloignés, regardent des objets imaginaires comme
+présents et réels?</p>
+
+<p>&mdash;Vous y êtes, madame; oui, si l'on examine bien les fous,
+dit Bloculocus, on sera convaincu que leur état n'est qu'un rêve
+continu.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, dit Sélim en s'adressant à Bloculocus, par devers moi
+quelques faits auxquels vos idées s'appliquent à merveille: ce
+qui me détermine à les adopter. Je rêvai une fois que j'entendais
+des hennissements, et que je voyais sortir de la grande mosquée
+deux files parallèles d'animaux singuliers; ils marchaient gravement
+sur leurs pieds de derrière; le capuchon, dont leurs
+museaux étaient affublés, percé de deux trous, laissait sortir
+deux longues oreilles mobiles et velues; et des manches fort
+longues leur enveloppaient les pieds de devant. Je me tourmentai
+beaucoup dans le temps pour trouver quelque sens à cette vision;
+mais je me rappelle aujourd'hui que j'avais été la veille à Montmartre.</p>
+
+<p>«Une autre fois que nous étions en campagne, commandés
+par le grand sultan Erguebzed en personne, et que, harassé d'une
+marche forcée, je dormais dans ma tente, il me sembla que
+j'avais à solliciter au divan la conclusion d'une affaire importante;
+j'allai me présenter au conseil de la régence; mais jugez
+combien je dus être étonné: je trouvai la salle pleine de râteliers,
+d'auges, de mangeoires et de cages à poulets; et je ne vis
+dans le fauteuil du grand sénéchal qu'un b&oelig;uf qui ruminait;
+à la place du séraskier, qu'un mouton de Barbarie; sur le banc
+du teftardar, qu'un aigle à bec crochu et à longues serres; au
+lieu du kiaia et du cadilesker, que deux gros hiboux en fourrures;
+et pour vizirs, que des oies avec des queues de paon:
+je présentai ma requête, et j'entendis à l'instant un tintamarre
+désespéré qui me réveilla.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà-t-il pas un rêve bien difficile à déchiffrer? dit Mangogul;
+vous aviez alors une affaire au divan, et vous fîtes, avant
+que de vous y rendre, un tour à la ménagerie; mais moi,
+seigneur Bloculocus, vous ne me dites rien de ma tête de
+chien?</p>
+
+<p>&mdash;Prince, répondit Bloculocus, il y a cent à parier contre
+un que madame avait, ou que vous aviez aperçu à quelque autre
+une palatine de queues de martre, et que les danois vous frappèrent
+la première fois que vous en vîtes: il y a là dix fois plus
+de rapports qu'il n'en fallait pour exercer votre âme pendant
+la nuit; la ressemblance de la couleur vous fit substituer une
+crinière à une palatine, et tout de suite vous plantâtes une
+vilaine tête de chien à la place d'une très-belle tête de
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vos idées me paraissent justes, répondit Mangogul; que
+ne les mettez-vous au jour? elles pourraient contribuer au progrès
+de la divination par les songes, science importante qu'on
+cultivait beaucoup il y a deux mille ans, et qu'on a trop négligée
+depuis. Un autre avantage de votre système, c'est qu'il ne manquerait
+pas de répandre des lumières sur plusieurs ouvrages
+tant anciens que modernes, qui ne sont qu'un tissu de rêveries,
+comme le <i>Traité des idées</i> de Platon, les <i>Fragments</i> d'Hermès-Trismégiste,
+les <i>Paradoxes littéraires</i> du père H...<a name="FNanchor_87_90" id="FNanchor_87_90"></a><a href="#Footnote_87_90" class="fnanchor">[87]</a>, le <i>Newton</i>,
+l'<i>Optique des couleurs</i>, et la <i>Mathématique universelle</i> d'un certain
+bramine<a name="FNanchor_88_91" id="FNanchor_88_91"></a><a href="#Footnote_88_91" class="fnanchor">[88]</a>; par exemple, ne nous diriez-vous pas, monsieur
+le devin, ce qu'Orcotome avait vu pendant le jour quand il
+rêva son hypothèse? Ce que le père C... avait rêvé quand il se
+mit à fabriquer son orgue des couleurs? et quel avait été le
+songe de Cléobule, quand il composa sa tragédie?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_90" id="Footnote_87_90"></a><a href="#FNanchor_87_90"><span class="label">[87]</span></a> Le P. Hardouin, jésuite, auteur de l'<i>Apologie d'Homère</i>, où l'on explique le
+véritable dessein de son <i>Iliade</i> et de sa <i>Théomythologie</i>. 1716. Il a aussi retrouvé
+la <i>situation du paradis terrestre</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_91" id="Footnote_88_91"></a><a href="#FNanchor_88_91"><span class="label">[88]</span></a> Le P. Castel, déjà nommé.</p></div>
+
+<p>&mdash;Avec un peu de méditation j'y parviendrais, seigneur,
+répondit Bloculocus; mais je réserve ces phénomènes délicats
+pour le temps où je donnerai au public ma traduction de <i>Philoxène</i>,
+dont je supplie Votre Hautesse de m'accorder le privilége.</p>
+
+<p>&mdash;Très-volontiers, dit Mangogul; mais qu'est-ce que ce
+Philoxène?</p>
+
+<p>&mdash;Prince, reprit Bloculocus, c'est un auteur grec qui a
+très-bien entendu la matière des songes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez donc le grec?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, seigneur, point du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas dit que vous traduisiez Philoxène, et
+qu'il avait écrit en grec?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur; mais il n'est pas nécessaire d'entendre
+une langue pour la traduire, puisque l'on ne traduit que pour
+des gens qui ne l'entendent point.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est merveilleux, dit le sultan; seigneur Bloculocus,
+traduisez donc le grec sans le savoir; je vous donne ma parole
+que je n'en dirai mot à personne, et que je ne vous en honorerai
+pas moins singulièrement.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XLIII" id="CHAPITRE_XLIII"></a>CHAPITRE XLIII.</h2>
+
+<h3>VINGT-TROISIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>FANNI.</h3>
+
+
+<p>Il restait encore assez de jour, lorsque cette conversation
+finit, ce qui détermina Mangogul à faire un essai de son anneau
+avant que de se retirer dans son appartement, ne fût-ce que
+pour s'endormir sur des idées plus gaies que celles qui l'avaient
+occupé jusqu'alors: il se rendit aussitôt chez Fanni; mais il
+ne la trouva point; il y revint après souper; elle était encore
+absente: il remit donc son épreuve au lendemain matin.</p>
+
+<p>Mangogul était aujourd'hui, dit l'auteur africain dont nous
+traduisons le journal, à neuf heures et demie chez Fanni. On
+venait de la mettre au lit. Le sultan s'approcha de son oreiller,
+la contempla quelque temps, et ne put concevoir comment, avec
+si peu de charmes, elle avait couru tant d'aventures.</p>
+
+<p>Fanni est si blonde qu'elle en est fade; grande, <i>dégingandée</i>,
+elle a la démarche indécente; point de traits, peu d'agréments,
+un air d'intrépidité qui n'est passable qu'à la cour; pour de
+l'esprit, on lui en reconnaît tout ce que la galanterie en peut
+communiquer, et il faut qu'une femme soit née bien imbécile
+pour n'avoir pas au moins du jargon, après une vingtaine d'intrigues;
+car Fanni en était là.</p>
+
+<p>Elle appartenait, en dernier ressort, à un homme fait à son
+caractère. Il ne s'effarouchait guère de ses infidélités, sans être
+toutefois aussi bien informé que le public, jusqu'où elles étaient
+poussées. Il avait pris Fanni par caprice, et il la gardait par
+habitude; c'était comme un ménage arrangé. Ils avaient passé
+la nuit au bal, s'étaient couchés sur les neuf heures, et s'étaient
+endormis sans façon. La nonchalance d'Alonzo aurait moins
+accommodé Fanni, sans la facilité de son humeur. Nos gens
+dormaient donc profondément dos à dos, lorsque le sultan tourna
+sa bague sur le bijou de Fanni. A l'instant il se mit à parler, sa
+maîtresse à ronfler, et Alonzo à s'éveiller.</p>
+
+<p>Après avoir bâillé à plusieurs reprises: «Ce n'est pas Alonzo:
+quelle heure est-il? que me veut-on? dit-il, il me semble qu'il n'y
+a pas si longtemps que je repose; qu'on me laisse un moment.»</p>
+
+<p>Monsieur allait se rendormir; mais ce n'était pas l'avis du
+sultan. «Quelle persécution! reprit le bijou. Encore un coup,
+que me veut-on? Malheur à qui a des aïeux illustres! La sotte
+condition que celle d'un bijou titré! Si quelque chose pouvait
+me consoler des fatigues de mon état, ce serait la bonté du seigneur
+à qui j'appartiens. Oh! pour cela, c'est bien le meilleur
+homme du monde. Il ne nous a jamais fait la moindre tracasserie.
+En revanche aussi, nous avons bien usé de la liberté qu'il
+nous a laissée. Où en étais-je, de par Brama, si je fusse devenu
+le partage d'un de ces maussades qui vont sans cesse épiant? La
+belle vie que nous aurions menée!»</p>
+
+<p>Ici le bijou ajouta quelques mots, que Mangogul n'entendit
+pas, et se mit tout de suite à esquisser, avec une rapidité surprenante,
+une foule d'événements héroïques, comiques, burlesques,
+tragi-comiques, et il en était tout essoufflé lorsqu'il continua en
+ces termes: «J'ai quelque mémoire, comme vous voyez; mais
+je ressemble à tous les autres; je n'ai retenu que la plus petite
+partie de ce que l'on m'a confié. Contentez-vous donc de ce que
+je viens de vous raconter; il ne m'en revient pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est honnête, disait Mangogul en soi-même; cependant
+il insistait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que vous êtes impatientant! reprit le bijou; ne
+dirait-on pas que l'on n'ait rien de mieux à faire que de jaser!
+Allons, jasons donc, puisqu'il le faut: peut-être que quand
+j'aurai tout dit, il me sera permis de faire autre chose.</p>
+
+<p>«Fanni ma maîtresse, continua le bijou, par un esprit de
+retraite qui ne se conçoit pas, quitta la cour pour s'enfermer
+dans son hôtel de Banza. On était pour lors au commencement
+de l'automne, et il n'y avait personne à la ville. Et qu'y faisait-elle
+donc? me demanderez-vous. Ma foi, je n'en sais rien; mais
+Fanni n'a jamais fait qu'une chose; et si elle s'en fût occupée,
+j'en serais instruit. Elle était apparemment dés&oelig;uvrée: oui, je
+m'en souviens, nous passâmes un jour et demi à ne rien faire et
+à crever d'ennui.</p>
+
+<p>«Je me chagrinais à périr de ce genre de vie, lorsque Amisadar
+s'avisa de nous en tirer.</p>
+
+<p>«Ah! vous voilà, mon pauvre Amisadar; vraiment j'en
+suis charmée. Vous me venez fort à propos.</p>
+
+<p>«&mdash;Et qui vous savait à Banza?... lui répondit Amisadar.</p>
+
+<p>«&mdash;Oh! pour cela, personne: ni toi ni d'autres ne l'imagineront
+jamais. Tu ne devines donc pas ce qui m'a réduite ici?</p>
+
+<p>«&mdash;Non; au vrai, je n'y entends rien.</p>
+
+<p>«&mdash;Rien du tout?</p>
+
+<p>«&mdash;Non, rien.</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien! apprends, mon cher, que je voulais me
+convertir.</p>
+
+<p>«&mdash;Vous convertir?</p>
+
+<p>«&mdash;Eh! oui.</p>
+
+<p>«&mdash;Regardez-moi un peu; mais vous êtes aussi charmante
+que jamais, et je ne vois rien là qui tourne à la conversion. C'est
+une plaisanterie.</p>
+
+<p>«&mdash;Non, ma foi, c'est tout de bon. J'ai résolu de renoncer
+au monde; il m'ennuie.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est une fantaisie qui vous passera. Que je meure si
+vous êtes jamais dévote.</p>
+
+<p>«&mdash;Je le serai, te dis-je; les hommes n'ont plus de bonne foi.</p>
+
+<p>«&mdash;Est-ce que Mazul vous aurait manqué?</p>
+
+<p>«&mdash;Non; il y a un siècle que je ne le vois plus.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est donc Zupholo?</p>
+
+<p>«&mdash;Encore moins; j'ai cessé de le voir, je ne sais comment,
+sans y penser.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! j'y suis; c'est le jeune Imola?</p>
+
+<p>«&mdash;Bon! est-ce qu'on garde ces colifichets-là?</p>
+
+<p>«&mdash;Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>«&mdash;Je ne sais; j'en veux à toute la terre.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! madame, vous n'avez pas raison; et cette terre, à
+qui vous en voulez, vous fournirait encore de quoi réparer
+vos pertes.</p>
+
+<p>«&mdash;Amisadar, en vérité, tu crois donc qu'il y a encore de
+bonnes âmes échappées à la corruption du siècle, et qui savent
+aimer?</p>
+
+<p>«&mdash;Comment, aimer! Est-ce que vous donneriez dans ces
+misères-là? Vous voulez être aimée, vous?</p>
+
+<p>«&mdash;Eh! pourquoi non?</p>
+
+<p>«&mdash;Mais songez donc, madame, qu'un homme qui aime
+prétend l'être, et l'être tout seul. Vous avez trop de jugement
+pour vous assujettir aux jalousies, aux caprices d'un amant
+tendre et fidèle. Rien n'est si fatigant que ces gens-là. Ne voir
+qu'eux, n'aimer qu'eux, ne rêver qu'eux; n'avoir de l'esprit, de
+l'enjouement, des charmes que pour eux; cela ne vous convient
+certainement pas. Il ferait beau voir que vous vous enfournassiez
+dans une belle passion, et que vous allassiez vous donner
+tous les travers d'une petite bourgeoise!</p>
+
+<p>«&mdash;Mais il me semble, Amisadar, que tu as raison. Je crois
+qu'en effet il ne nous siérait pas de filer des amours. Changeons
+donc, puisqu'il faut changer. Aussi bien, je ne vois pas que ces
+femmes tendres qu'on nous propose pour modèles soient plus
+heureuses que les autres?</p>
+
+<p>«&mdash;Qui vous a dit cela, madame?</p>
+
+<p>«&mdash;Personne; mais cela se pressent.</p>
+
+<p>«&mdash;Méfiez-vous de ces pressentiments. Une femme tendre
+fait son bonheur, fait le bonheur de son amant; mais ce rôle-là
+ne va pas à toutes les femmes.</p>
+
+<p>«&mdash;Ma foi, mon cher, il ne va à personne, et toutes s'en
+trouvent mal. Quel avantage y aurait-il à s'attacher?</p>
+
+<p>«&mdash;Mille. Une femme qui s'attache conservera sa réputation,
+sera souverainement estimée de celui qu'elle aime; et vous
+ne sauriez croire combien l'amour doit à l'estime.</p>
+
+<p>«&mdash;Je n'entends rien à ces propos: tu brouilles tout, la
+réputation, l'amour, l'estime, et je ne sais quoi encore. Ne
+dirait-on pas que l'inconstance doive déshonorer! Comment! je
+prends un homme; je m'en trouve mal: j'en prends un autre
+qui ne me convient pas: je change celui-ci pour un troisième
+qui ne me convient pas davantage; et pour avoir eu le guignon
+de rencontrer mal une vingtaine de fois, au lieu de me plaindre,
+tu veux...</p>
+
+<p>«&mdash;Je veux, madame, qu'une femme qui s'est trompée
+dans un premier choix n'en fasse pas un second, de peur de se
+tromper encore, et d'aller d'erreur en erreur.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! quelle morale! Il me semble, mon cher, que tu
+m'en prêchais une autre tout à l'heure. Pourrait-on savoir comment
+il faudrait, à votre goût, qu'une femme fût faite?</p>
+
+<p>«&mdash;Très-volontiers, madame; mais il est tard, et cela nous
+mènera loin...</p>
+
+<p>«&mdash;Tant mieux: je n'ai personne, et tu me feras compagnie.
+Voilà qui est décidé, n'est-ce pas? Place-toi donc
+sur cette duchesse, et continue; je t'entendrai plus à mon
+aise.»</p>
+
+<p>«Amisadar obéit, et s'assit auprès de Fanni.</p>
+
+<p>«&mdash;Vous avez là, madame, lui dit-il, en se penchant vers
+elle, et lui découvrant la gorge, un mantelet qui vous enveloppe
+étrangement.</p>
+
+<p>«&mdash;Tu as raison.</p>
+
+<p>«&mdash;Eh! pourquoi donc cacher de si belles choses? ajouta-t-il
+en les baisant.</p>
+
+<p>«&mdash;Allons, finissez. Savez-vous bien que vous êtes fou?
+Vous devenez d'une effronterie qui passe. Monsieur le moraliste,
+reprends un peu la conversation que tu m'as commencée.</p>
+
+<p>«&mdash;Je souhaiterais donc dans ma maîtresse, reprit Amisadar,
+de la figure, de l'esprit, des sentiments, de la décence
+surtout. Je voudrais qu'elle approuvât mes soins, qu'elle ne
+m'éconduisît pas par des mines; qu'elle m'apprît une bonne fois
+si je lui plais; qu'elle m'instruisît elle-même des moyens de lui
+plaire davantage; qu'elle ne me celât point les progrès que je
+ferais dans son c&oelig;ur; qu'elle n'écoutât que moi, n'eût des yeux
+que pour moi, ne pensât, ne rêvât que moi, n'aimât que moi, ne
+fût occupée que de moi, ne fît rien qui ne tendît à m'en convaincre;
+et que, cédant un jour à mes transports, je visse clairement
+que je dois tout à mon amour et au sien. Quel triomphe,
+madame! et qu'un homme est heureux de posséder une telle
+femme!</p>
+
+<p>«&mdash;Mais, mon pauvre Amisadar, tu extravagues, rien n'est
+plus vrai. Voilà le portrait d'une femme comme il n'y en a
+point.</p>
+
+<p>«&mdash;Je vous fais excuse, madame, il s'en trouve. J'avoue
+qu'elles sont rares; j'ai cependant eu le bonheur d'en rencontrer
+une. Hélas! si la mort ne me l'eût ravie, car ce n'est jamais que
+la mort qui vous enlève ces femmes-là, peut-être à présent
+serais-je entre ses bras.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais comment te conduisais-tu donc avec elle?</p>
+
+<p>«&mdash;J'aimais éperdument; je ne manquais aucune occasion
+de donner des preuves de ma tendresse. J'avais la douce satisfaction
+de voir qu'elles étaient bien reçues. J'étais fidèle jusqu'au
+scrupule. On me l'était de même. Le plus ou le moins d'amour
+était le seul sujet de nos différends. C'est dans ces petits démêlés
+que nous nous développions. Nous n'étions jamais si tendres
+qu'après l'examen de nos c&oelig;urs. Nos caresses succédaient toujours
+plus vives à nos explications. Qu'il y avait alors d'amour
+et de vérité dans nos regards! Je lisais dans ses yeux, elle lisait
+dans les miens, que nous brûlions d'une ardeur égale et
+mutuelle!</p>
+
+<p>«&mdash;Et où cela vous menait-il?</p>
+
+<p>«&mdash;A des plaisirs inconnus à tous les mortels moins amoureux
+et moins vrais que nous.</p>
+
+<p>«&mdash;Vous jouissiez?</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, je jouissais, mais d'un bien dont je faisais un cas
+infini. Si l'estime n'enivre pas, elle ajoute du moins beaucoup
+à l'ivresse. Nous nous montrions à c&oelig;ur ouvert; et vous ne sauriez
+croire combien la passion y gagnait. Plus j'examinais, plus
+j'apercevais de qualités, plus j'étais transporté. Je passais à ses
+genoux la moitié de ma vie; je regrettais le reste. Je faisais son
+bonheur, elle comblait le mien. Je la voyais toujours avec plaisir,
+et je la quittais toujours avec peine. C'est ainsi que nous
+vivions; jugez à présent, madame, si les femmes tendres sont
+si fort à plaindre.</p>
+
+<p>«&mdash;Non, elles ne le sont pas, si ce que vous me dites est
+vrai; mais j'ai peine à le croire. On n'aime point comme cela. Je
+conçois même qu'une passion telle que vous l'avez éprouvée,
+doit faire payer les plaisirs qu'elle donne, par de grandes
+inquiétudes.</p>
+
+<p>«&mdash;J'en avais, madame, mais je les chérissais. Je ressentais
+des mouvements de jalousie. La moindre altération, que
+je remarquais sur le visage de ma maîtresse, portait l'alarme au
+fond de mon âme.</p>
+
+<p>«&mdash;Quelle extravagance! Tout bien calculé, je conclus qu'il
+vaut encore mieux aimer comme on aime à présent; en prendre
+à son aise; tenir tant qu'on s'amuse; quitter dès qu'on s'ennuie,
+ou que la fantaisie parle pour un autre. L'inconstance
+offre une variété de plaisirs inconnus à vous autres transis.</p>
+
+<p>«&mdash;J'avoue que cette façon convient assez à des petites-maîtresses,
+à des libertines; mais un homme tendre et délicat
+ne s'en accommode point. Elle peut tout au plus l'amuser, quand
+il a le c&oelig;ur libre, et qu'il veut faire des comparaisons. En un
+mot, une femme galante ne serait pas du tout mon fait.</p>
+
+<p>«&mdash;Tu as raison, mon cher Amisadar; tu penses à ravir.
+Mais aimes-tu quelque chose à présent?</p>
+
+<p>«&mdash;Non, madame, si ce n'est vous; mais je n'ose vous le
+dire...</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! mon cher, ose: tu peux dire,» lui répliqua Fanni
+en le regardant fixement.</p>
+
+<p>«Amisadar entendit cette réponse à merveille, s'avança sur
+le canapé, se mit à badiner avec un ruban qui descendait sur la
+gorge de Fanni; et on le laissa faire. Sa main, qui ne trouvait
+aucun obstacle, se glissait. On continuait de le charger de
+regards, qu'il ne mésinterprétait point. Je m'apercevais bien,
+moi, dit le bijou, qu'il avait raison. Il prit un baiser sur cette
+gorge qu'il avait tant louée. On le pressait de finir, mais d'un
+ton à s'offenser s'il obéissait. Aussi n'en fit-il rien. Il baisait les
+mains, revenait à la gorge, passait à la bouche; rien ne lui résistait.
+Insensiblement la jambe de Fanni se trouva sur les cuisses
+d'Amisadar. Il y porta la main: elle était fine. Amisadar ne
+manqua pas de le remarquer. On écouta son éloge d'un air distrait.
+A la faveur de cette inattention, la main d'Amisadar fit des
+progrès: elle parvint assez rapidement aux genoux. L'inattention
+dura, et Amisadar travaillait à s'arranger, lorsque Fanni
+revint à elle. Elle accusa le petit philosophe de manquer de respect;
+mais il fut à son tour si distrait, qu'il n'entendit rien, ou
+qu'il ne répondit aux reproches qu'on lui faisait, qu'en achevant
+son bonheur.</p>
+
+<p>«Qu'il me parut charmant! dans la multitude de ceux qui
+l'ont précédé et suivi, aucun ne fut tant à mon gré. Je ne puis en
+parler sans tressaillir. Mais souffrez que je reprenne haleine: il
+me semble qu'il y a bien assez longtemps que je parle, pour
+quelqu'un qui s'en acquitte pour la première fois.»</p>
+
+<p>Alonzo ne perdit pas un mot du bijou de Fanni; et il n'était
+pas moins pressé que Mangogul d'apprendre le reste de l'aventure;
+ils n'eurent le temps ni l'un ni l'autre de s'impatienter, et
+le bijou historien reprit en ces termes:</p>
+
+<p>«Autant que j'ai pu comprendre à force de réflexions, c'est
+qu'Amisadar partit au bout de quelques jours pour la campagne,
+qu'on lui demanda raison de son séjour à la ville, et qu'il raconta
+son aventure avec ma maîtresse. Car quelqu'un de sa connaissance
+et de celle d'Amisadar, passant devant notre hôtel,
+demanda, par hasard ou par soupçon, si madame y était, se fit
+annoncer, et monta.</p>
+
+<p>«Ah! madame, qui vous croirait à Banza? Et depuis quand
+y êtes-vous?</p>
+
+<p>«&mdash;Depuis un siècle, mon cher; depuis quinze jours que j'ai
+renoncé à la société.</p>
+
+<p>«&mdash;Pourrait-on vous demander, madame, par quelle raison?</p>
+
+<p>«&mdash;Hélas! c'est qu'elle me fatiguait. Les femmes sont dans
+le monde d'un libertinage si étrange, qu'il n'y a plus moyen d'y
+tenir. Il faudrait ou faire comme elles, ou passer pour une
+bégueule; et franchement, l'un et l'autre me paraît fort.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais, madame, vous voilà tout à fait édifiante. Est-ce
+que les discours du bramine Brelibibi vous auraient convertie?</p>
+
+<p>«&mdash;Non; c'est une bouffée de philosophie, une quinte de
+dévotion. Cela m'a surprise subitement; et il n'a pas tenu à ce
+pauvre Amisadar que je ne sois à présent dans la haute réforme.</p>
+
+<p>«&mdash;Madame l'a donc vu depuis peu?</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, une fois ou deux...</p>
+
+<p>«&mdash;Et vous n'avez vu que lui?</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! pour cela, non. C'est le seul être pensant, raisonnant,
+agissant, qui soit entré ici depuis l'éternité de ma retraite.</p>
+
+<p>«&mdash;Cela est singulier.</p>
+
+<p>«&mdash;Et qu'y a-t-il donc de singulier là dedans?...</p>
+
+<p>«&mdash;Rien qu'une aventure qu'il a eue ces jours passés avec
+une dame de Banza, seule comme vous, dévote comme vous,
+retirée du monde comme vous. Mais je vais vous en faire le
+conte: cela vous amusera peut-être?</p>
+
+<p>«&mdash;Sans doute, reprit Fanni;» et tout de suite l'ami d'Amisadar
+se mit à lui raconter son aventure, mot pour mot, comme
+moi, dit le bijou; et quand il en fut où j'en suis...</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien! madame, qu'en pensez-vous? lui dit-il; Amisadar
+n'est-il pas fortuné?</p>
+
+<p>«&mdash;Mais, lui répondit Fanni, Amisadar est peut-être un menteur;
+croyez-vous qu'il y ait des femmes assez osées pour s'abandonner
+sans pudeur?...</p>
+
+<p>«&mdash;Mais considérez, madame, lui répliqua Marsupha, qu'Amisadar
+n'a nommé personne, et qu'il n'est pas vraisemblable
+qu'il nous en ait imposé.</p>
+
+<p>«&mdash;J'entrevois ce que c'est, reprit Fanni: Amisadar a de
+l'esprit; il est bien fait: il aura donné à cette pauvre recluse
+des idées de volupté qui l'auront entraînée. Oui, c'est cela. Ces
+gens-là sont dangereux pour qui les écoute; et entre eux Amisadar
+est unique...</p>
+
+<p>«&mdash;Quoi donc, madame, interrompit Marsupha, Amisadar
+serait-il le seul homme qui sût persuader, et ne rendrez-vous
+point justice à d'autres qui méritent autant que lui un peu de
+part dans votre estime?</p>
+
+<p>«&mdash;Et de qui parlez-vous, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>«&mdash;De moi, madame, qui vous trouve charmante, et...</p>
+
+<p>«&mdash;C'est pour plaisanter, je crois. Envisagez-moi donc, Marsupha.
+Je n'ai ni rouge ni mouches. Le battant-l'&oelig;il ne me va
+point. Je suis à faire peur...</p>
+
+<p>«&mdash;Vous vous trompez, madame: ce déshabillé vous sied à
+ravir. Il vous donne un air si touchant, si tendre!...»</p>
+
+<p>«A ces propos galants Marsupha en ajouta d'autres. Je me
+mis insensiblement de la conversation; et quand Marsupha eut
+fini avec moi, il reprit avec ma maîtresse:</p>
+
+<p>«Sérieusement, Amisadar a tenté votre conversion? c'est un
+homme admirable pour les conversions! Pourriez-vous me communiquer
+un échantillon de sa morale? Je gagerais bien qu'elle
+diffère peu de la mienne.</p>
+
+<p>«&mdash;Nous avons traité certains points de galanterie à fond.
+Nous avons analysé la différence de la femme tendre et de la
+femme galante. Il en est, lui, pour les femmes tendres.</p>
+
+<p>«&mdash;Et vous aussi sans doute?...</p>
+
+<p>«&mdash;Point du tout, mon cher. Je me suis épuisée à lui démontrer
+que nous étions toutes les unes comme les autres, et que
+nous agissions par les mêmes principes. Il n'est pas de cet avis.
+Il établit des distinctions à l'infini, mais qui n'existent, je crois,
+que dans son imagination. Il s'est fait je ne sais quelle créature
+idéale, une chimère de femme, un être de raison coiffé.</p>
+
+<p>«&mdash;Madame, lui répondit Marsupha, je connais Amisadar.
+C'est un garçon qui a du sens et qui a fréquenté les femmes.
+S'il vous a dit qu'il y en avait...</p>
+
+<p>«&mdash;Oh! qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait pas, je ne m'accommoderais
+point de leurs façons, interrompit Fanni.</p>
+
+<p>«&mdash;Je le crois, lui répondit Marsupha: aussi vous avez pris
+une sorte de conduite plus conforme à votre naissance et à
+votre mérite. Il faut abandonner ces bégueules à des philosophes;
+elles sécheraient sur pied à la cour...»</p>
+
+<p>Le bijou de Fanni se tut en cet endroit. Une des qualités
+principales de ces orateurs, c'était de s'arrêter à propos. Ils
+parlaient, comme s'ils n'eussent fait autre chose de leur vie;
+d'où quelques auteurs avaient conclu que c'étaient de pures
+machines. Et voici comment ils raisonnaient. Ici l'auteur africain
+rapporte tout au long l'argument métaphysique des Cartésiens
+contre l'âme des bêtes, qu'il applique avec toute la sagacité possible
+au caquet des bijoux. En un mot, son avis est que les
+bijoux parlaient comme les oiseaux chantent; c'est-à-dire, si
+parfaitement sans avoir appris, qu'ils étaient sifflés sans doute
+par quelque intelligence supérieure.</p>
+
+<p>Et de son prince, qu'en fait-il? me demandez-vous. Il l'envoie
+dîner chez la favorite, du moins c'est là que nous le trouverons
+dans le chapitre suivant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XLIV" id="CHAPITRE_XLIV"></a>CHAPITRE XLIV.</h2>
+
+<h3>HISTOIRE DES VOYAGES DE SÉLIM.</h3>
+
+
+<p>Mangogul, qui ne songeait qu'à varier ses plaisirs, et multiplier
+les essais de son anneau, après avoir questionné les
+bijoux les plus intéressants de sa cour, fut curieux d'entendre
+quelques bijoux de la ville; mais comme il augurait assez mal
+de ce qu'il en pourrait apprendre, il eût fort désiré les consulter
+à son aise, et s'épargner la peine de les aller chercher.</p>
+
+<p>Comment les faire venir? c'est ce qui l'embarrassait.</p>
+
+<p>«Vous voilà bien en peine à propos de rien, lui dit Mirzoza.
+Vous n'avez, seigneur, qu'à donner un bal, et je vous promets
+ce soir plus de ces harangueurs, que vous n'en voudrez écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Joie de mon c&oelig;ur! vous avez raison, lui répondit Mangogul;
+votre expédient est même d'autant meilleur, que nous
+n'aurons, à coup sûr, que ceux dont nous aurons besoin.</p>
+
+<p>Sur-le-champ, ordre au Kislar-Agasi, et au trésorier des
+plaisirs, de préparer la fête, et de ne distribuer que quatre
+mille billets. On savait apparemment là, mieux qu'ailleurs, la
+place que pouvaient occuper six mille personnes.</p>
+
+<p>En attendant l'heure du bal, Sélim, Mangogul et la favorite
+se mirent à parler nouvelles.</p>
+
+<p>«Madame sait-elle, dit Sélim à la favorite, que le pauvre
+Codindo est mort?</p>
+
+<p>&mdash;En voilà le premier mot: et de quoi est-il mort? demanda
+la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame, lui répondit Sélim, c'est une victime de
+l'attraction. Il s'était entêté, dès sa jeunesse, de ce système, et
+la cervelle lui en a tourné sur ses vieux jours.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela? dit la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait trouvé, continua Sélim, selon les méthodes
+d'Halley et de Circino, deux célèbres astronomes du Monoémugi,
+qu'une certaine comète qui a tant fait de bruit sur la fin du
+règne de Kanoglou, devait reparaître avant-hier; et dans la
+crainte qu'elle ne doublât le pas, et qu'il n'eût pas le bonheur
+de l'apercevoir le premier, il prit le parti de passer la nuit sur
+son donjon, et il avait encore hier, à neuf heures du matin, l'&oelig;il
+collé à la lunette. Son fils, qui craignait qu'il ne fût incommodé
+d'une si longue séance, s'approcha de lui sur les huit heures, le
+tira par la manche et l'appela plusieurs fois:</p>
+
+<p>«Mon père, mon père;» point de réponse: «Mon père, mon
+père,» réitéra le petit Codindo.</p>
+
+<p>«&mdash;Elle va passer, répondit Codindo; elle passera. Oh! parbleu,
+je la verrai!</p>
+
+<p>«&mdash;Mais, vous n'y pensez pas, mon père, il fait un brouillard
+effroyable...</p>
+
+<p>«&mdash;Je veux la voir; je la verrai, te dis-je.</p>
+
+<p>«Le jeune homme, convaincu par ces réponses, que son
+malheureux père brouillait, se mit à crier au secours. On
+vint, on envoya chercher Farfadi, et j'étais chez lui, car il
+est mon médecin, lorsque le domestique de Codindo est
+arrivé...</p>
+
+<p>«Vite, vite, monsieur, dépêchez-vous; le vieux Codindo,
+mon maître.</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien! qu'y a-t-il, Champagne? Qu'est-il arrivé à ton
+maître?</p>
+
+<p>«&mdash;Monsieur, il est devenu fou.</p>
+
+<p>«&mdash;Ton maître est fou?...</p>
+
+<p>«&mdash;Eh! oui, monsieur. Il crie qu'il veut voir des bêtes, qu'il
+verra des bêtes; qu'il en viendra. Monsieur l'apothicaire y est
+déjà, et l'on vous attend. Venez vite.</p>
+
+<p>«&mdash;Manie! disait Farfadi en mettant sa robe et cherchant son
+bonnet carré; manie, accès terrible de manie! Puis s'adressant
+au domestique: Champagne, lui demandait-il, ton maître ne
+voit-il pas des papillons? n'arrache-t-il pas les petits flocons de
+sa couverture?</p>
+
+<p>«&mdash;Eh! non, monsieur, lui répondit Champagne. Le pauvre
+homme est au haut de son observatoire, où sa femme, ses filles
+et son fils le tiennent à quatre. Venez vite, vous trouverez votre
+bonnet carré demain.»</p>
+
+<p>«La maladie de Codindo me parut plaisante: Farfadi monta
+dans mon carrosse, et nous allâmes ensemble à l'observatoire.
+Nous entendîmes, du bas de l'escalier, Codindo qui criait comme
+un furieux: «Je veux voir la comète; je la verrai; retirez-vous,
+coquins!»</p>
+
+<p>«Apparemment que sa famille, n'ayant pu le déterminer à
+descendre dans son appartement, avait fait monter son lit au
+haut de son donjon; car nous le trouvâmes couché. On avait
+appelé l'apothicaire du quartier, et le bramine de la paroisse,
+qui lui cornait aux oreilles, lorsque nous arrivâmes:</p>
+
+<p>«Mon frère, mon cher frère, il y va de votre salut; vous
+ne pouvez, en sûreté de conscience, attendre une comète à
+l'heure qu'il est; vous vous damnez...</p>
+
+<p>«&mdash;C'est mon affaire, lui disait Codindo...</p>
+
+<p>«&mdash;Que répondrez-vous à Brama devant qui vous allez
+paraître? reprenait le bramine.</p>
+
+<p>«&mdash;Monsieur le curé, lui répliquait Codindo sans quitter l'&oelig;il
+de la lunette, je lui répondrai que c'est votre métier de m'exhorter
+pour mon argent, et celui de monsieur l'apothicaire que voilà,
+de me vanter son eau tiède; que monsieur le médecin fait son
+devoir de me tâter le pouls, et de n'y rien connaître, et moi le
+mien d'attendre la comète.»</p>
+
+<p>«On eut beau le tourmenter, on n'en tira pas davantage:
+il continua d'observer avec un courage héroïque, et il est mort
+dans sa gouttière, la main gauche sur l'&oelig;il du même côté, la
+droite posée sur le tuyau du télescope, et l'&oelig;il droit appliqué au
+verre oculaire, entre son fils, qui lui criait qu'il avait commis
+une erreur de calcul, son apothicaire qui lui proposait un remède,
+son médecin qui prononçait, en hochant de la tête, qu'il n'y
+avait plus rien à faire, et son curé, qui lui disait: «Mon frère,
+faites un acte de contrition, et recommandez-vous à Brama...»</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit Mangogul, ce qui s'appelle mourir au lit d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Laissons, ajouta la favorite, reposer en paix ce pauvre
+Codindo, et passons à quelque objet plus agréable.»</p>
+
+<p>Puis, s'adressant à Sélim:</p>
+
+<p>«Seigneur, lui dit-elle, à votre âge, galant comme vous
+êtes, dans une cour où régnaient les plaisirs, avec l'esprit, les
+talents et la bonne mine que vous avez, il n'est pas étonnant
+que les bijoux vous aient préconisé. Je les soupçonne même de
+n'avoir pas accusé tout ce qu'ils savent sur votre compte. Je ne
+vous demande pas le supplément; vous pourriez avoir de bonnes
+raisons pour le refuser. Mais après toutes les aventures dont
+vous ont honoré ces messieurs, vous devez connaître les femmes;
+et c'est une de ces choses sans conséquence dont vous pouvez
+convenir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce compliment, madame, lui répondit Sélim, eût flatté
+mon amour-propre à l'âge de vingt ans: mais j'ai de l'expérience;
+et une de mes premières réflexions, c'est que plus on
+pratique en ce genre, et moins on acquiert de lumière. Moi,
+connaître les femmes! passe pour les avoir beaucoup étudiées.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'en pensez-vous? lui demanda la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit Sélim, quoi que leurs bijoux en aient
+publié, je les tiens toutes pour très-respectables.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, mon cher, lui dit le sultan, vous mériteriez
+d'être bijou; vous n'auriez pas besoin de muselière.</p>
+
+<p>&mdash;Sélim, ajouta la sultane, laissez là le ton satirique, et
+parlez-nous vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui répondit le courtisan, je pourrais mêler à
+mon récit des traits désagréables; ne m'imposez pas la loi d'offenser
+un sexe qui m'a toujours assez bien traité, et que je
+révère par...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! toujours de la vénération! Je ne connais rien de si
+caustique que ces gens doucereux, quand ils s'y mettent, interrompit
+Mirzoza; et, s'imaginant que c'était par égard pour elle
+que Sélim se défendait: Que ma présence ne vous en impose
+point, ajouta-t-elle: nous cherchons à nous amuser; et je m'engage,
+parole d'honneur, à m'appliquer tout ce que vous direz
+d'obligeant de mon sexe, et de laisser le reste aux autres femmes.
+Vous avez donc beaucoup étudié les femmes? Eh bien! faites-nous
+le récit du cours de vos études: il a été des plus brillants,
+à en juger par les succès connus; et il est à présumer qu'ils ne
+sont pas démentis par ceux qu'on ignore.»</p>
+
+<p>Le vieux courtisan céda à ses instances, et commença de la
+sorte:</p>
+
+<p>«Les bijoux ont beaucoup parlé de moi, j'en conviens; mais
+ils n'ont pas tout dit. Ceux qui pouvaient compléter mon histoire
+ou ne sont plus, ou ne sont point dans nos climats, et ceux
+qui l'ont commencée n'ont qu'effleuré la matière. J'ai observé
+jusqu'à présent le secret inviolable que je leur avais promis,
+quoique je fusse plus fait qu'eux pour parler; mais puisqu'ils ont
+rompu le silence, il semble qu'ils m'ont dispensé de le garder.</p>
+
+<p>«Né avec un tempérament de feu, je connus à peine ce que
+c'était qu'une belle femme, que je l'aimai. J'eus des gouvernantes
+que je détestai; mais, en récompense, je me plus beaucoup
+avec les femmes de chambre de ma mère. Elles étaient
+pour la plupart jeunes et jolies: elles s'entretenaient, se déshabillaient,
+s'habillaient devant moi sans précaution, m'exhortaient
+même à prendre des libertés avec elles; et mon esprit, naturellement
+porté à la galanterie, mettait tout à profit. Je passai à
+l'âge de cinq ou six ans entre les mains des hommes avec ces
+lumières; et Dieu sait comment elles s'étendirent, lorsqu'on me
+mit sous les yeux les anciens auteurs, et que mes maîtres
+m'interprétèrent certains endroits, dont peut-être ils ne pénétraient
+point eux-mêmes le sens. Les pages de mon père m'apprirent
+quelques gentillesses de collége; et la lecture de l'<i>Aloysia</i><a name="FNanchor_89_92" id="FNanchor_89_92"></a><a href="#Footnote_89_92" class="fnanchor">[89]</a>,
+qu'ils me prêtèrent, me donna toutes les envies du monde
+de me perfectionner. J'avais alors quatorze ans.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_92" id="Footnote_89_92"></a><a href="#FNanchor_89_92"><span class="label">[89]</span></a> <i>Joannis Meursii Elegantiæ latini sermonis, seu Aloysia Sigea Toletana, de
+arcanis amoris et Veneris</i>. Mauvais livre souvent réimprimé et traduit. L'auteur
+n'est point la savante et vertueuse Portugaise Louise Sigea, mais un avocat de Grenoble,
+Nicolas Chorier.</p></div>
+
+<p>«Je jetai les yeux autour de moi, cherchant entre les femmes
+qui fréquentaient dans la maison celle à qui je m'adresserais;
+mais toutes me parurent également propres à me défaire d'une
+innocence qui m'embarrassait. Un commencement de liaison, et
+plus encore le courage que je me sentais d'attaquer une personne
+de mon âge, et qui me manquait vis-à-vis des autres,
+me décidèrent pour une de mes cousines. Émilie, c'était son
+nom, était jeune, et moi aussi: je la trouvai jolie, et je lui
+plus: elle n'était pas difficile; et j'étais entreprenant: j'avais
+envie d'apprendre, et elle n'était pas moins curieuse de savoir.
+Nous nous faisions souvent des questions très-ingénues et très-fortes:
+et un jour elle trompa la vigilance de ses gouvernantes,
+et nous nous instruisîmes. Ah! que la nature est un grand
+maître! elle nous mit bientôt au fait du plaisir, et nous nous
+abandonnâmes à son impulsion, sans aucun pressentiment sur
+les suites: ce n'était pas le moyen de les prévenir. Émilie eut
+des indispositions qu'elle cacha d'autant moins, qu'elle n'en
+soupçonnait pas la cause. Sa mère la questionna, lui tira l'aveu
+de notre commerce, et mon père en fut instruit. Il m'en fit des
+réprimandes mêlées d'un air de satisfaction; et sur-le-champ il
+fut décidé que je voyagerais. Je partis avec un gouverneur
+chargé de veiller attentivement sur ma conduite, et de ne la
+point gêner; et cinq mois après j'appris, par la gazette,
+qu'Émilie était morte de la petite-vérole; et par une lettre de
+mon père, que la tendresse qu'elle avait eue pour moi lui coûtait
+la vie. Le premier fruit de mes amours sert avec distinction
+dans les troupes du sultan: je l'ai toujours soutenu par mon
+crédit; et il ne me connaît encore que pour son protecteur.</p>
+
+<p>«Nous étions à Tunis, lorsque je reçus la nouvelle de sa naissance
+et de la mort de sa mère: j'en fus vivement touché; et
+j'en aurais été, je crois, inconsolable, sans l'intrigue que j'avais
+liée avec la femme d'un corsaire, qui ne me laissait pas le
+temps de me désespérer: la Tunisienne était intrépide; j'étais
+fou: et tous les jours, à l'aide d'une échelle de corde qu'elle
+me jetait, je passais de notre hôtel sur sa terrasse, et de là
+dans un cabinet où elle me perfectionnait; car Émilie ne m'avait
+qu'ébauché. Son époux revint de course précisément dans le
+temps que mon gouverneur, qui avait ses instructions, me pressait
+à passer en Europe; je m'embarquai sur un vaisseau qui
+partait pour Lisbonne; mais ce ne fut pas sans avoir fait et réitéré
+des adieux fort tendres à Elvire, dont je reçus le diamant
+que vous voyez.</p>
+
+<p>«Le bâtiment que nous montions était chargé de marchandises;
+mais la femme du capitaine était la plus précieuse à mon
+gré: elle avait à peine vingt ans: son mari en était jaloux
+comme un tigre, et ce n'était pas tout à fait sans raison. Nous
+ne tardâmes pas à nous entendre tous: Dona Velina conçut tout
+d'un coup qu'elle me plaisait, moi que je ne lui étais pas indifférent,
+et son époux qu'il nous gênait; le marin résolut aussitôt
+de ne pas désemparer que nous ne fussions au port de Lisbonne;
+je lisais dans les yeux de sa chère épouse combien elle enrageait
+des assiduités de son mari; les miens lui déposaient les mêmes
+choses, et l'époux nous comprenait à merveille. Nous passâmes
+deux jours entiers dans une soif de plaisir inconcevable; et nous
+en serions morts à coup sûr, si le ciel ne s'en fût mêlé; mais il
+aide toujours les âmes en peine. A peine avions-nous passé le
+détroit de Gibraltar, qu'il s'éleva une tempête furieuse. Je ne
+manquerais pas, madame, de faire siffler les vents à vos oreilles,
+et gronder la foudre sur votre tête, d'enflammer le ciel d'éclairs,
+de soulever les flots jusqu'aux nues, et de vous décrire la tempête
+la plus effrayante que vous ayez jamais rencontrée dans
+aucun roman, si je ne vous faisais une histoire; je vous dirai
+seulement que le capitaine fut forcé, par les cris des matelots,
+de quitter sa chambre, et de s'exposer à un danger par la
+crainte d'un autre: il sortit avec mon gouverneur, et je me
+précipitai sans hésiter entre les bras de ma belle Portugaise,
+oubliant tout à fait qu'il y eût une mer, des orages, des tempêtes;
+que nous étions portés sur un frêle vaisseau, et m'abandonnant
+sans réserve à l'élément perfide. Notre course fut
+prompte; et vous jugez bien, madame, que, par le temps qu'il
+faisait, je vis bien du pays en peu d'heures: nous relâchâmes
+à Cadix, où je laissai à la signora une promesse de la rejoindre
+à Lisbonne, s'il plaisait à mon mentor, dont le dessein était
+d'aller droit à Madrid.</p>
+
+<p>«Les Espagnoles sont plus étroitement resserrées et plus
+amoureuses que nos femmes: l'amour se traite là par des
+espèces d'ambassadrices qui ont ordre d'examiner les étrangers,
+de leur faire des propositions, de les conduire, de les ramener,
+et les dames se chargent du soin de les rendre heureux. Je ne
+passai point par ce cérémonial, grâce à la conjoncture. Une
+grande révolution venait de placer sur le trône de ce royaume
+un prince du sang de France; son arrivée et son couronnement
+donnèrent lieu à des fêtes à la cour, où je parus alors: je fus
+accosté dans un bal; on me proposa un rendez-vous pour le
+lendemain; je l'acceptai, et je me rendis dans une petite maison,
+où je ne trouvai qu'un homme masqué, le nez enveloppé
+dans un manteau, qui me rendit un billet par lequel dona Oropeza
+remettait la partie au jour suivant, à pareille heure. Je
+revins, et l'on m'introduisit dans un appartement assez somptueusement
+meublé, et éclairé par des bougies: ma déesse ne
+se fit point attendre; elle entra sur mes pas, et se précipita
+dans mes bras sans dire mot, et sans quitter son masque. Était-elle
+laide? était-elle jolie? c'est ce que j'ignorais; je m'aperçus
+seulement, sur le canapé où elle m'entraîna, qu'elle était jeune,
+bien faite, et qu'elle aimait le plaisir: lorsqu'elle se crut satisfaite
+de mes éloges, elle se démasqua, et me montra l'original
+du portrait que vous voyez dans cette tabatière.»</p>
+
+<p>Sélim ouvrit et présenta en même temps à la favorite une
+boîte d'or d'un travail exquis, et enrichie de pierreries.</p>
+
+<p>«Le présent est galant! dit Mangogul.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'en estime le plus, ajouta la favorite, c'est le
+portrait. Quels yeux! quelle bouche! quelle gorge! mais tout
+cela n'est-il point flatté?</p>
+
+<p>&mdash;Si peu, madame, répondit Sélim, qu'Oropeza m'aurait
+peut-être fixé à Madrid, si son époux, informé de notre commerce,
+ne l'eût troublé par ses menaces. J'aimais Oropeza, mais
+j'aimais encore mieux la vie; ce n'était pas non plus l'avis de
+mon gouverneur, que je m'exposasse à être poignardé du mari,
+pour jouir quelques mois de plus de la femme: j'écrivis donc à
+la belle Espagnole une lettre d'adieux fort touchants, que je
+tirai de quelque roman du pays, et je partis pour la France.</p>
+
+<p>«Le monarque qui régnait alors en France était grand-père
+du roi d'Espagne, et sa cour passait avec raison pour la plus
+magnifique, la plus polie et la plus galante de l'Europe: j'y
+parus comme un phénomène.</p>
+
+<p>«&mdash;Un jeune seigneur du Congo, disait une belle marquise;
+eh! mais cela doit être fort plaisant; ces hommes-là valent
+mieux que les nôtres. Le Congo, je crois, n'est pas loin de
+Maroc.»</p>
+
+<p>«On arrangeait des soupers dont je devais être. Pour peu
+que mon discours fût sensé, on le trouvait délié, admirable; on
+se récriait, parce qu'on m'avait d'abord fait l'honneur de soupçonner
+que je n'avais pas le sens commun.</p>
+
+<p>«&mdash;Il est charmant, reprenait avec vivacité une autre femme
+de cour: quel meurtre de laisser retourner une jolie figure
+comme celle-là dans un vilain pays où les femmes sont gardées
+à vue par des hommes qui ne le sont plus! Est-il vrai,
+monsieur? on dit qu'ils n'ont rien: cela est bien déparant
+pour un homme...»</p>
+
+<p>«&mdash;Mais, ajoutait une autre, il faut fixer ici ce grand garçon-là;
+il a de la naissance: quand on ne le ferait que
+chevalier de Malte; je m'engage, si l'on veut, à lui procurer
+de l'emploi; et la duchesse Victoria, mon amie de tous les
+temps, parlera en sa faveur au roi, s'il le faut.»</p>
+
+<p>«J'eus bientôt des preuves non suspectes de leur bienveillance;
+et je mis la marquise en état de prononcer sur le mérite
+des habitants de Maroc et du Congo; j'éprouvai que l'emploi
+que la duchesse et son amie m'avaient promis était difficile à
+remplir, et je m'en défis. C'est dans ce séjour que j'appris à
+former de belles passions de vingt-quatre heures; je circulai
+pendant six mois dans un tourbillon, où le commencement
+d'une aventure n'attendait point la fin d'une autre: on n'en
+voulait qu'à la jouissance; tardait-elle à venir, ou était-elle
+obtenue, on volait à de nouveaux plaisirs.</p>
+
+<p>&mdash;Que me dites-vous là, Sélim? interrompit la favorite; la
+décence est donc inconnue dans ces contrées?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, madame, répondit le vieux courtisan; on
+n'a que ce mot à la bouche: mais les Françaises ne sont pas
+plus esclaves de la chose que leurs voisines.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelles voisines? demanda Mirzoza.</p>
+
+<p>&mdash;Les Anglaises, repartit Sélim, femmes froides et dédaigneuses
+en apparence, mais emportées, voluptueuses et vindicatives,
+moins spirituelles et plus raisonnables que les Françaises:
+celles-ci aiment le jargon des sentiments; celles-là
+préfèrent l'expression du plaisir. Mais à Londres comme à Paris,
+on s'aime, on se quitte, on renoue pour se quitter encore. De
+la fille d'un lord Bishop<a name="FNanchor_90_93" id="FNanchor_90_93"></a><a href="#Footnote_90_93" class="fnanchor">[90]</a> (ce sont des espèces de bramines,
+mais qui ne gardent pas le célibat), je passai à la femme d'un
+chevalier baronnet: tandis qu'il s'échauffait dans le parlement à
+soutenir les intérêts de la nation contre les entreprises de la
+cour, nous avions dans sa maison, sa femme et moi, bien d'autres
+débats; mais le parlement finit, et madame fut contrainte de
+suivre son chevalier dans sa gentilhommière: je me rabattis sur
+la femme d'un colonel dont le régiment était en garnison sur
+les côtes; j'appartins ensuite à la femme du lord-maire. Ah!
+quelle femme! je n'aurais jamais revu le Congo, si la prudence
+de mon gouverneur, qui me voyait dépérir, ne m'eût tiré de
+cette galère. Il supposa des lettres de ma famille qui me redemandait
+avec empressement, et nous nous embarquâmes pour la
+Hollande; notre dessein était de traverser l'Allemagne et de
+nous rendre en Italie, où nous comptions sur des occasions fréquentes
+de repasser en Afrique.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_93" id="Footnote_90_93"></a><a href="#FNanchor_90_93"><span class="label">[90]</span></a> Évêque.</p></div>
+
+<p>«Nous ne vîmes la Hollande qu'en poste: notre séjour ne fut
+guère plus long en Allemagne; toutes les femmes de condition
+y ressemblent à des citadelles importantes qu'il faut assiéger
+dans les formes: on en vient à bout; mais les approches
+demandent tant de mesures; ce sont tant de <i>si</i> et de <i>mais</i>,
+quand il s'agit de régler les articles de la capitulation, que ces
+conquêtes m'ennuyèrent bientôt.</p>
+
+<p>«Je me souviendrai toute ma vie du propos d'une Allemande
+de la première qualité, sur le point de m'accorder ce qu'elle
+n'avait pas refusé à beaucoup d'autres.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! s'écria-t-elle douloureusement, que dirait le grand
+Alziki mon père, s'il savait que je m'abandonne à un petit
+Congo comme vous?</p>
+
+<p>«&mdash;Rien, madame, lui répliquai-je: tant de grandeur
+m'épouvante, et je me retire:» ce fut sagement fait à moi; et
+si j'avais compromis son altesse avec ma médiocrité, j'aurais pu
+m'en ressouvenir: Brama, qui protége les saines contrées que
+nous habitons, m'inspira sans doute dans cet instant critique.</p>
+
+<p>«Les Italiennes, que nous pratiquâmes ensuite, ne se montent
+point si haut. C'est avec elles que j'appris les modes du plaisir.
+Il y a, dans ces raffinements, du caprice et de la bizarrerie;
+mais vous me le pardonnerez, mesdames, il en faut quelquefois
+pour vous plaire. J'ai apporté de Florence, de Venise et de
+Rome plusieurs recettes joyeuses, inconnues jusqu'à moi dans
+nos contrées barbares. J'en renvoie toute la gloire aux Italiennes
+qui me les communiquèrent.</p>
+
+<p>«Je passai quatre ans ou environ en Europe, et je rentrai par
+l'Égypte dans cet empire, formé comme vous voyez, et muni des
+rares découvertes de l'Italie, que je divulguai sur-le-champ.»</p>
+
+<p>Ici l'auteur africain dit que Sélim s'étant aperçu que les
+lieux communs qu'il venait de débiter à la favorite sur les aventures
+qu'il avait eues en Europe, et sur les caractères des
+femmes des contrées qu'il avait parcourues, avaient profondément
+assoupi Mangogul, craignit de le réveiller, s'approcha de
+la favorite, et continua d'une voix plus basse.</p>
+
+<p>«Madame, lui dit-il, si je n'appréhendais de vous avoir fatiguée
+par un récit qui n'a peut-être été que trop long, je vous raconterais
+l'aventure par laquelle je débutai en arrivant à Paris: je
+ne sais comment elle m'est échappée.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, mon cher, lui répondit la favorite; je vais redoubler
+d'attention, et vous dédommager, autant qu'il est en moi,
+de celle du sultan qui dort.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avions pris à Madrid, continua Sélim, des recommandations
+pour quelques seigneurs de la cour de France, et
+nous nous trouvâmes, tout en débarquant, assez bien faufilés.
+On était alors dans la belle saison, et nous allions nous promener
+le soir au Palais-Royal, mon gouverneur et moi. Nous y
+fûmes un jour abordés par quelques petits-maîtres, qui nous
+montrèrent les plus jolies femmes, et nous firent leur histoire
+vraie ou fausse, ne s'oubliant point dans tout cela, comme vous
+pensez bien. Le jardin était déjà peuplé d'un grand nombre de
+femmes; mais il en vint sur les huit heures un renfort considérable.
+A la quantité de leurs pierreries, à la magnificence de
+leurs ajustements, et à la foule de leurs poursuivants, je les pris
+au moins pour des duchesses. J'en dis ma pensée à un des jeunes
+seigneurs de la compagnie, et il me répondit qu'il s'apercevait bien
+que j'étais connaisseur, et que, si je voulais, j'aurais le plaisir de
+souper le soir même avec quelques-unes des plus aimables. J'acceptai
+son offre, et à l'instant il glissa le mot à l'oreille de
+deux ou trois de ses amis, qui s'éparpillèrent dans la promenade,
+et revinrent en moins d'un quart d'heure nous rendre compte
+de leur négociation. «Messieurs, nous dirent-ils, on vous attendra
+ce soir à souper chez la duchesse Astérie.» Ceux qui
+n'étaient pas de la partie se récrièrent sur notre bonne fortune:
+on fit encore quelques tours: on se sépara, et nous montâmes
+en carrosse pour en aller jouir.</p>
+
+<p>«Nous descendîmes à une petite porte, au pied d'un escalier
+fort étroit, d'où nous grimpâmes à un second, dont je trouvai
+les appartements plus vastes et mieux meublés qu'ils ne me
+paraîtraient à présent. On me présenta à la maîtresse du logis,
+à qui je fis une révérence des plus profondes, que j'accompagnai
+d'un compliment si respectueux, qu'elle en fut presque déconcertée.
+On servit, et on me plaça à côté d'une petite personne
+charmante, qui se mit à jouer la duchesse tout au mieux. En
+vérité, je ne sais comment j'osai en tomber amoureux: cela
+m'arriva cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc aimé une fois dans votre vie? interrompit
+la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, madame, lui répondit Sélim, comme on aime
+à dix-huit ans, avec une extrême impatience de conclure une
+affaire entamée. Je ne dormis point de la nuit, et dès la pointe
+du jour, je me mis à composer à ma belle inconnue la lettre du
+monde la plus galante. Je l'envoyai, on me répondit, et j'obtins
+un rendez-vous. Ni le ton de la réponse, ni la facilité de la
+dame, ne me détrompèrent point, et je courus à l'endroit
+marqué, fortement persuadé que j'allais posséder la femme ou
+la fille d'un premier ministre. Ma déesse m'attendait sur un
+grand canapé: je me précipitai à ses genoux; je lui pris la main,
+et la lui baisant avec la tendresse la plus vive, je me félicitai
+sur la faveur qu'elle daignait m'accorder. «Est-il bien vrai, lui
+dis-je, que vous permettez à Sélim de vous aimer et de vous
+le dire, et qu'il peut, sans vous offenser, se flatter du plus
+doux espoir?» En achevant ces mots, je pris un baiser sur
+sa gorge; et comme elle était renversée, je me préparais assez
+vivement à soutenir ce début, lorsqu'elle m'arrêta, et me
+dit:</p>
+
+<p>«&mdash;Tiens, mon ami, tu es joli garçon; tu as de l'esprit;
+tu parles comme un ange; mais il me faut quatre louis.</p>
+
+<p>«&mdash;Comment dites-vous? l'interrompis-je...</p>
+
+<p>«&mdash;Je te dis, reprit-elle, qu'il n'y a rien à faire, si tu n'as
+pas tes quatre louis...</p>
+
+<p>«&mdash;Quoi! mademoiselle, lui répondis-je tout étonné, vous
+ne valez que cela? c'était bien la peine d'arriver du Congo
+pour si peu de chose.»</p>
+
+<p>«Et sur-le-champ, je me rajuste, je me précipite dans l'escalier,
+et je pars.</p>
+
+<p>«Je commençai, madame, comme vous voyez, à prendre
+des actrices pour des princesses.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis du dernier étonnement, reprit Mirzoza; car
+enfin la différence est si grande!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne doute point, reprit Sélim, qu'il ne leur ait échappé
+cent impertinences; mais que voulez-vous? un étranger, un
+jeune homme n'y regarde pas de si près. On m'avait fait dans
+le Congo tant de mauvais contes sur la liberté des Européennes...»</p>
+
+<p>Sélim en était là, lorsque Mangogul se réveilla.</p>
+
+<p>«Je crois, Dieu me damne, dit-il en bâillant et se frottant
+les yeux, qu'il est encore à Paris. Pourrait-on vous demander,
+beau conteur, quand vous espérez être de retour à Banza, et si
+j'ai longtemps encore à dormir? Car il est bon, l'ami, que vous
+sachiez qu'il n'est pas possible d'entamer en ma présence un
+voyage, que les bâillements ne me prennent. C'est une mauvaise
+habitude que j'ai contractée en lisant Tavernier et les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, lui répondit Sélim, il y a plus d'une heure que je
+suis de retour à Banza.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en félicite, reprit le sultan; puis s'adressant à la
+sultane: Madame, lui dit-il, voilà l'heure du bal; nous partirons,
+si la fatigue du voyage vous le permet.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, lui répondit Mirzoza, me voilà prête.»</p>
+
+<p>Mangogul et Sélim avaient déjà leurs dominos; la favorite
+prit le sien; le sultan lui donna la main, et ils se rendirent dans
+la salle de bal, où ils se séparèrent, pour se disperser dans la
+foule. Sélim les y suivit, et moi aussi, dit l'auteur africain,
+quoique j'eusse plus envie de dormir que de voir danser...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XLV" id="CHAPITRE_XLV"></a>CHAPITRE XLV.</h2>
+
+<h3>VINGT-QUATRIÈME ET VINGT-CINQUIÈME ESSAIS DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>BAL MASQUÉ, ET SUITE DU BAL MASQUÉ.</h3>
+
+
+<p>Les bijoux les plus extravagants de Banza ne manquèrent pas
+d'accourir où le plaisir les appelait. Il en vint en carrosse bourgeois;
+il en vint par les voitures publiques, et même quelques-uns
+à pied. Je ne finirais point, dit l'auteur africain dont j'ai
+l'honneur d'être le <i>caudataire</i>, si j'entrais dans le détail des
+niches que leur fit Mangogul. Il donna plus d'exercice à sa bague
+dans cette nuit seule, qu'elle n'en avait eu depuis qu'il la tenait
+du génie. Il la tournait, tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre,
+souvent sur une vingtaine à la fois: c'était alors qu'il se faisait
+un beau bruit; l'un s'écriait d'une voix aigre: Violons, <i>le
+Carillon de Dunkerque</i>, s'il vous plaît; l'autre, d'une voix
+rauque: Et moi je veux <i>les Sautriots</i>; et moi <i>les Tricotets</i>, disait
+un troisième; et une multitude à la fois: Des contredanses
+usées, comme <i>la Bourrée</i>, <i>les Quatre Faces</i>, <i>la Calotine</i>, <i>la
+Chaîne</i>, <i>le Pistolet</i>, <i>la Mariée</i>, <i>le Pistolet</i>, <i>le Pistolet</i>. Tous ces
+cris étaient lardés d'un million d'extravagances. L'on entendait
+d'un côté: <i>Peste soit du nigaud! Il faut l'envoyer à l'école; de
+l'autre: Je m'en retournerai donc sans étrenner?</i> Ici: <i>Qui
+payera mon carrosse?</i> là: <i>Il m'est échappé; mais je chercherai
+tant, qu'il se retrouvera</i>; ailleurs: <i>A demain; mais vingt louis
+au moins; sans cela, rien de fait</i>; et partout des propos qui
+décelaient des désirs ou des exploits.</p>
+
+<p>Dans ce tumulte, une petite bourgeoise, jeune et jolie,
+démêla Mangogul, le poursuivit, l'agaça, et parvint à déterminer
+son anneau sur elle. On entendit à l'instant son bijou s'écrier:
+«Où courez-vous? Arrêtez, beau masque; ne soyez point insensible
+à l'ardeur d'un bijou qui brûle pour vous.» Le sultan,
+choqué de cette déclaration téméraire, résolut de punir celle qui
+l'avait hasardée. Il disparut, et chercha parmi ses gardes quelqu'un
+qui fût à peu près de sa taille, lui céda son masque et
+son domino, et l'abandonna aux poursuites de la petite bourgeoise,
+qui, toujours trompée par les apparences, continua à dire
+mille folies à celui qu'elle prenait pour Mangogul.</p>
+
+<p>Le faux sultan ne fut pas bête; c'était un homme qui savait
+parler par signes; il en fit un qui attira la belle dans un endroit
+écarté, où elle se prit, pendant plus d'une heure, pour la sultane
+favorite, et Dieu sait les projets qui lui roulèrent dans la
+tête; mais l'enchantement dura peu. Lorsqu'elle eut accablé le
+prétendu sultan de caresses, elle le pria de se démasquer; il le
+fit, et montra une physionomie armée de deux grands crocs,
+qui n'appartenaient point du tout à Mangogul.</p>
+
+<p>«Ah! fi, s'écria la petite bourgeoise: Fi...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon petit tame, lui répondit le Suisse, qu'avoir
+vous? Moi l'y croire vous avoir rentu d'assez bons services pour
+que vous l'y être pas fâchée de me connaître.»</p>
+
+<p>Mais sa déesse ne s'amusa point à lui répondre, s'échappa
+brusquement de ses mains, et se perdit dans la foule.</p>
+
+<p>Ceux d'entre les bijoux qui n'aspirèrent pas à de si grands
+honneurs, ne laissèrent pas que de rencontrer le plaisir, et tous
+reprirent la route de Banza, fort satisfaits de leur voyage.</p>
+
+<p>L'on sortait du bal lorsque Mangogul entendit deux de ses
+principaux officiers qui se parlaient avec vivacité. «C'est ma
+maîtresse, disait l'un: je suis en possession depuis un an, et
+vous êtes le premier qui vous soyez avisé de courir sur mes
+brisées. A propos de quoi me troubler? Nassès, mon ami,
+adressez-vous ailleurs: vous trouverez cent femmes aimables
+qui se tiendront pour trop heureuses de vous avoir.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime Amine, répondait Nassès; je ne vois qu'elle qui
+me plaise. Elle m'a donné des espérances, et vous trouverez bon
+que je les suive.</p>
+
+<p>&mdash;Des espérances! reprit Alibeg.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, des espérances...</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! cela n'est point...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis, monsieur, que cela est, et que vous me
+ferez raison sur l'heure du démenti que vous me donnez.»</p>
+
+<p>A l'instant ils descendirent le grand perron; ils avaient déjà
+le cimeterre tiré, et ils allaient finir leur démêlé d'une façon
+tragique, lorsque le sultan les arrêta, et leur défendit de se
+battre avant que d'avoir consulté leur Hélène.</p>
+
+<p>Ils obéirent et se rendirent chez Amine, où Mangogul les
+suivit de près. «Je suis excédée du bal, leur dit-elle; les yeux
+me tombent. Vous êtes de cruelles gens, de venir au moment
+que j'allais me mettre au lit: mais vous avez tous deux un air
+singulier. Pourrait-on savoir ce qui vous amène?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est une bagatelle, lui répondit Alibeg: monsieur se
+vante, et même assez hautement, ajouta-t-il en montrant son ami,
+que vous lui donnez des espérances. Madame, qu'en est-il?...»</p>
+
+<p>Amine ouvrait la bouche; mais le sultan tournant sa bague
+dans le même instant, elle se tut, et son bijou répondit pour
+elle... «Il me semble que Nassès se trompe: non, ce n'est pas à
+lui que madame en veut. N'a-t-il pas un grand laquais qui vaut
+mieux que lui? Oh! que ces hommes sont sots de croire que des
+dignités, des honneurs, des titres, des noms, des mots vides de
+sens, en imposent à des bijoux! Chacun a sa philosophie, et la
+nôtre consiste principalement à distinguer le mérite de la personne,
+le vrai mérite, de celui qui n'est qu'imaginaire. N'en
+déplaise à M. de Claville<a name="FNanchor_91_94" id="FNanchor_91_94"></a><a href="#Footnote_91_94" class="fnanchor">[91]</a>, il en sait là-dessus moins que nous,
+et vous allez en avoir la preuve.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_94" id="Footnote_91_94"></a><a href="#FNanchor_91_94"><span class="label">[91]</span></a> Auteur d'un <i>Traité du vrai mérite de l'homme</i>, considéré dans tous les âges
+et dans toutes les conditions. Plusieurs fois réimprimé.</p></div>
+
+<p>«Vous connaissez tous deux, continua le bijou, la marquise
+Bibicosa. Vous savez ses amours avec Cléandor, et sa disgrâce,
+et la haute dévotion qu'elle professe aujourd'hui. Amine est
+bonne amie; elle a conservé les liaisons qu'elle avait avec Bibicosa,
+et n'a point cessé de fréquenter dans sa maison, où l'on
+rencontre des bramines de toute espèce. Un d'entre eux pressait
+un jour ma maîtresse de parler pour lui à Bibicosa.</p>
+
+<p>«Eh! que voulez-vous que je lui demande? lui répondit
+Amine. C'est une femme noyée, qui ne peut rien pour elle-même.
+Vraiment elle vous saurait bon gré de la traiter encore
+comme une personne de conséquence. Allez, mon ami, le prince
+Cléandor et Mangogul ne feront jamais rien pour elle; et vous
+vous morfondriez dans les antichambres...</p>
+
+<p>«&mdash;Mais, répondit le bramine, madame, il ne s'agit que
+d'une bagatelle, qui dépend directement de la marquise. Voici
+ce que c'est. Elle a fait construire un petit minaret dans son
+hôtel; c'est sans doute pour la Sala, ce qui suppose un iman;
+et c'est cette place que je demande...</p>
+
+<p>«&mdash;Que dites-vous! reprit Amine. Un iman! vous n'y pensez
+pas; il ne faut à la marquise qu'un marabout qu'elle appellera
+de temps à autre lorsqu'il pleut, ou qu'on veut avoir fait la Sala,
+avant que de se mettre au lit: mais un iman logé, vêtu, nourri
+dans son hôtel, avec des appointements! cela ne va point à Bibicosa.
+Je connais ses affaires. La pauvre femme n'a pas six mille
+sequins de revenu; et vous prétendez qu'elle en donnera deux
+mille à un iman? Voilà-t-il pas qui est bien imaginé!...</p>
+
+<p>«&mdash;De par Brama, j'en suis fâché, répliqua l'homme saint;
+car voyez-vous, si j'avais été son iman, je n'aurais pas tardé à
+lui devenir plus nécessaire: et quand on est là, il vous pleut de
+l'argent et des pensions. Tel que vous me voyez, je suis du
+Monomotapa, et je fais très-bien mon devoir...</p>
+
+<p>«&mdash;Eh! mais, lui répondit Amine d'une voix entrecoupée,
+votre affaire n'est pourtant pas impossible. C'est dommage que
+le mérite dont vous parlez ne se présume pas...</p>
+
+<p>«&mdash;On ne risque rien à s'employer pour les gens de mon
+pays, reprit l'homme du Monomotapa; voyez plutôt...»</p>
+
+<p>«Il donna sur-le-champ à Amine la preuve complète d'un
+mérite si surprenant, que de ce moment vous perdîtes, à ses
+yeux, la moitié de ce qu'elle vous prisait. Ah! vivent les gens
+du Monomotapa!»</p>
+
+<p>Alibeg et Nassès avaient la physionomie allongée, et se
+regardaient sans mot dire; mais, revenus de leur étonnement,
+ils s'embrassèrent; et jetant sur Amine un regard méprisant,
+ils coururent se prosterner aux pieds du sultan, et le remercier
+de les avoir détrompés de cette femme, et de leur avoir conservé
+la vie et l'amitié réciproque. Ils arrivèrent dans le moment que
+Mangogul, de retour chez la favorite, lui faisait l'histoire
+d'Amine. Mirzoza en rit, et n'en estima pas davantage les femmes
+de cour et les bramines.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XLVI" id="CHAPITRE_XLVI"></a>CHAPITRE XLVI.</h2>
+
+<h3>SÉLIM A BANZA.</h3>
+
+
+<p>Mangogul alla se reposer au sortir du bal; et la favorite, qui
+ne se sentait aucune disposition au sommeil, fit appeler Sélim,
+et le pressa de lui continuer son histoire amoureuse. Sélim
+obéit, et reprit en ces termes:</p>
+
+<p>«Madame, la galanterie ne remplissait pas tout mon temps:
+je dérobais au plaisir des instants que je donnais à des occupations
+sérieuses; et les intrigues dans lesquelles je m'embarquai,
+ne m'empêchèrent pas d'apprendre les fortifications, le manége,
+les armes, la musique et la danse; d'observer les usages et les
+arts des Européens, et d'étudier leur politique et leur milice. De
+retour dans le Congo, on me présenta à l'empereur aïeul du
+sultan, qui m'accorda un poste honorable dans ses troupes. Je
+parus à la cour, et bientôt je fus de toutes les parties du prince
+Erguebzed, et par conséquent intéressé dans les aventures des
+jolies femmes. J'en connus de toute nation, de tout âge, de
+toute condition; j'en trouvai peu de cruelles, soit que mon rang
+les éblouît, soit qu'elles aimassent mon jargon, ou que ma
+figure les prévînt. J'avais alors deux qualités avec lesquelles on
+va vite en amour, de l'audace et de la présomption.</p>
+
+<p>«Je pratiquai d'abord les femmes de qualité. Je les prenais le
+soir au cercle ou au jeu chez la Manimonbanda; je passais la
+nuit avec elles; et nous nous méconnaissions presque le lendemain.
+Une des occupations de ces dames, c'est de se procurer
+des amants, de les enlever même à leurs meilleures amies, et
+l'autre de s'en défaire. Dans la crainte de se trouver au dépourvu,
+tandis qu'elles filent une intrigue, elles en lorgnent deux ou
+trois autres. Elles possèdent je ne sais combien de petites finesses
+pour attirer celui qu'elles ont en vue et cent tracasseries en
+réserve pour se débarrasser de celui qu'elles ont. Cela a toujours
+été et cela sera toujours. Je ne nommerai personne; mais je
+connus ce qu'il y avait de femmes à la cour d'Erguebzed en
+réputation de jeunesse et de beauté; et tous ces engagements
+furent formés, rompus, renoués, oubliés en moins de six mois.</p>
+
+<p>«Dégoûté de ce monde, je me jetai dans ses antipodes: je vis
+des bourgeoises que je trouvai dissimulées, fières de leur beauté,
+toutes grimpées sur le ton de l'honneur et presque toujours
+obsédées par des maris sauvages et brutaux ou certains pieds-plats
+de cousins qui faisaient à jours entiers les passionnés auprès
+de leurs cousines et qui me déplaisaient grandement: on ne
+pouvait les tenir seules un moment; ces animaux survenaient
+perpétuellement, dérangeaient un rendez-vous et se fourraient
+à tout propos dans la conversation. Malgré ces obstacles, j'amenai
+cinq ou six de ces bégueules au point où je les voulais avant
+que de les planter là. Ce qui me réjouissait dans leur commerce,
+c'est qu'elles se piquaient de sentiments, qu'il fallait s'en piquer
+aussi, et qu'elles en parlaient à mourir de rire: et puis elles
+exigeaient des attentions, des petits soins; à les entendre, on
+leur manquait à tout moment; elles prêchaient un amour si
+correct, qu'il fallut bien y renoncer. Mais le pis, c'est qu'elles
+avaient incessamment votre nom à la bouche et que quelquefois
+on était contraint de se montrer avec elles et d'encourir tout le
+ridicule d'une aventure bourgeoise; je me sauvai un beau jour
+des magasins et de la rue Saint-Denis pour n'y revenir de ma vie.</p>
+
+<p>«On avait alors la fureur des petites maisons: j'en louai une
+dans le faubourg oriental et j'y plaçai successivement quelques-unes
+de ces filles qu'on voit, qu'on ne voit plus; à qui l'on parle,
+à qui l'on ne dit mot, et qu'on renvoie quand on en est las: j'y
+rassemblais des amis et des actrices de l'Opéra; on y faisait de
+petits soupers, que le prince Erguebzed a quelquefois honorés
+de sa présence. Ah! madame, j'avais des vins délicieux, des
+liqueurs exquises et le meilleur cuisinier du Congo.</p>
+
+<p>«Mais rien ne m'a tant amusé qu'une entreprise que j'exécutai
+dans une province éloignée de la capitale, où mon régiment était
+en quartier: je partis de Banza pour en faire la revue; c'était la
+seule affaire qui m'éloignait de la ville; et mon voyage eût été
+court, sans le projet extravagant auquel je me livrai. Il y avait
+à Baruthi un monastère peuplé des plus rares beautés; j'étais
+jeune et sans barbe, et je méditais de m'y introduire à titre de
+veuve qui cherchait un asile contre les dangers du siècle. On me
+fait un habit de femme; je m'en ajuste et je vais me présenter
+à la grille de nos recluses; on m'accueillit affectueusement; on
+me consola de la perte de mon époux; on convint de ma pension,
+et j'entrai.</p>
+
+<p>«L'appartement qu'on me donna communiquait au dortoir des
+novices; elles étaient en grand nombre, jeunes pour la plupart
+et d'une fraîcheur surprenante: je les prévins de politesses et
+je fus bientôt leur amie. En moins de huit jours, on me mit au
+fait de tous les intérêts de la petite république; on me peignit
+les caractères, on m'instruisit des anecdotes; je reçus des confidences
+de toutes couleurs, et je m'aperçus que nous ne manions
+pas mieux la médisance et la calomnie, nous autres profanes.
+J'observai la règle avec sévérité; j'attrapai les airs patelins et les
+tons doucereux; et l'on se disait à l'oreille que la communauté
+serait bien heureuse si j'y prenais l'habit.</p>
+
+<p>«Je ne crus pas plus tôt ma réputation faite dans la maison,
+que je m'attachai à une jeune vierge qui venait de prendre le
+premier voile: c'était une brune adorable; elle m'appelait sa
+maman, je l'appelais mon petit ange; elle me donnait des baisers
+innocents, et je lui en rendais de fort tendres. Jeunesse est
+curieuse; Zirziphile me mettait à tout propos sur le mariage et
+sur les plaisirs des époux; elle m'en demandait des nouvelles;
+j'aiguisais habilement sa curiosité; et de questions en questions,
+je la conduisis jusqu'à la pratique des leçons que je lui donnais.
+Ce ne fut pas la seule novice que j'instruisis; et quelques
+jeunes nonnains vinrent aussi s'édifier dans ma cellule. Je ménageais
+les moments, les rendez-vous, les heures, si à propos que
+personne ne se croisait: enfin, madame, que vous dirai-je? la
+pieuse veuve se fit une postérité nombreuse; mais lorsque le
+scandale dont on avait gémi tout bas eut éclaté et que le conseil
+des discrètes, assemblé, eut appelé le médecin de la maison, je
+méditai ma retraite. Une nuit donc, que toute la maison dormait,
+j'escaladai les murs du jardin et je disparus: je me rendis
+aux eaux de Piombino, où le médecin avait envoyé la moitié du
+couvent et où j'achevai, sous l'habit de cavalier, l'ouvrage que
+j'avais commencé sous celui de veuve. Voilà, madame, un fait dont
+tout l'empire a mémoire et dont vous seule connaissez l'auteur.</p>
+
+<p>«Le reste de ma jeunesse, ajouta Sélim, s'est consumé à de
+pareils amusements, toujours de femmes, et de toute espèce,
+rarement du mystère, beaucoup de serments et point de sincérité.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, à ce compte, lui dit la favorite, vous n'avez donc
+jamais aimé?</p>
+
+<p>&mdash;Bon! répondit Sélim, je pensais bien alors à l'amour! je
+n'en voulais qu'au plaisir et qu'à celles qui m'en promettaient.</p>
+
+<p>&mdash;Mais a-t-on du plaisir sans aimer? interrompit la favorite.
+Qu'est-ce que cela, quand le c&oelig;ur ne dit rien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame, répliqua Sélim, est-ce le c&oelig;ur qui parle, à
+dix-huit ou vingt ans?</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, de toutes ces expériences, quel est le résultat?
+qu'avez-vous prononcé sur les femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elles sont la plupart sans caractère, dit Sélim; que
+trois choses les meuvent puissamment: l'intérêt, le plaisir et
+la vanité; qu'il n'y en a peut-être aucune qui ne soit dominée
+par une de ces passions, et que celles qui les réunissent toutes
+trois sont des monstres.</p>
+
+<p>&mdash;Passe encore pour le plaisir, dit Mangogul, qui entrait à
+l'instant; quoiqu'on ne puisse guère compter sur ces femmes,
+il faut les excuser: quand le tempérament est monté à un certain
+degré, c'est un cheval fougueux qui emporte son cavalier à
+travers champs; et presque toutes les femmes sont à califourchon
+sur cet animal-là.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être par cette raison, dit Sélim, que la duchesse
+Ménéga appelle le chevalier Kaidar son grand écuyer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais serait-il possible, dit la sultane à Sélim, que vous
+n'ayez pas eu la moindre aventure de c&oelig;ur? Ne serez-vous
+sincère que pour déshonorer un sexe qui faisait vos plaisirs, si
+vous en faisiez les délices? Quoi! dans un si grand nombre de
+femmes, pas une qui voulût être aimée, qui méritât de l'être!
+Cela ne se comprend pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, répondit Sélim, je sens, à la facilité avec
+laquelle je vous obéis, que les années n'ont point affaibli sur
+mon c&oelig;ur l'empire d'une femme aimable: oui, madame, j'ai
+aimé comme un autre. Vous voulez tout savoir, je vais tout
+dire; et vous jugerez si je me suis acquitté du rôle d'amant
+dans les formes.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il des voyages dans cette partie de votre histoire?
+demanda le sultan.</p>
+
+<p>&mdash;Non, prince, répondit Sélim.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, reprit Mangogul; car je ne me sens aucune
+envie de dormir.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, reprit la favorite, Sélim me permettra bien de
+reposer un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il aille se coucher aussi, dit le sultan; et pendant que
+vous dormirez je questionnerai Cypria.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, prince, lui répondit Mirzoza, Votre Hautesse n'y
+pense pas; ce bijou vous enfilera dans des voyages qui ne finiront
+point.»</p>
+
+<p>L'auteur africain nous apprend ici que le sultan, frappé de
+l'observation de Mirzoza, se précautionna d'un anti-somnifère
+des plus violents: il ajoute que le médecin de Mangogul, qui
+était bien son ami, lui en avait communiqué la recette et qu'il
+en avait fait la préface de son ouvrage; mais il ne nous reste
+de cette préface que les trois dernières lignes que je vais rapporter
+ici.</p>
+
+<p>
+Prenez de.........................<br />
+<br />
+De.............................<br />
+<br />
+De.............................<br />
+<br />
+De <i>Marianne</i> et du <i>Paysan</i>, par... quatre pages<a name="FNanchor_92_95" id="FNanchor_92_95"></a><a href="#Footnote_92_95" class="fnanchor">[92]</a>.<br />
+<br />
+Des <i>Égarements du c&oelig;ur</i><a name="FNanchor_93_96" id="FNanchor_93_96"></a><a href="#Footnote_93_96" class="fnanchor">[93]</a>, une feuille.<br />
+<br />
+Des <i>Confessions</i><a name="FNanchor_94_97" id="FNanchor_94_97"></a><a href="#Footnote_94_97" class="fnanchor">[94]</a>, vingt-cinq lignes et demie.<br />
+</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_95" id="Footnote_92_95"></a><a href="#FNanchor_92_95"><span class="label">[92]</span></a> <i>La Vie de Marianne</i> et <i>le Paysan parvenu</i>, romans de Marivaux. (<span class="smcap">Br.</span>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_96" id="Footnote_93_96"></a><a href="#FNanchor_93_96"><span class="label">[93]</span></a> <i>Les Égarements du c&oelig;ur et de l'esprit</i>, par Crébillon fils. (<span class="smcap">Br.</span>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_97" id="Footnote_94_97"></a><a href="#FNanchor_94_97"><span class="label">[94]</span></a> <i>Les Confessions du Comte de ***</i>, par Duclos. (<span class="smcap">Br.</span>)</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XLVII" id="CHAPITRE_XLVII"></a>CHAPITRE XLVII.</h2>
+
+<h3>VINGT-SIXIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>LE BIJOU VOYAGEUR.</h3>
+
+
+<p>Tandis que la favorite et Sélim se reposaient des fatigues de
+la veille, Mangogul parcourait avec étonnement les magnifiques
+appartements de Cypria. Cette femme avait fait, avec son bijou,
+une fortune à comparer à celle d'un fermier général. Après avoir
+traversé une longue enfilade de pièces plus richement décorées
+les unes que les autres, il arriva dans la salle de compagnie,
+où, au centre d'un cercle nombreux, il reconnut la maîtresse
+du logis à une énorme quantité de pierreries qui la défiguraient;
+et son époux, à la bonhomie peinte sur son visage. Deux abbés,
+un bel esprit, trois académiciens de Banza occupaient les côtés
+du fauteuil de Cypria; et sur le fond de la salle voltigeaient
+deux petits-maîtres avec un jeune magistrat rempli d'airs, soufflant
+sur ses manchettes, sans cesse rajustant sa perruque, visitant
+sa bouche et se félicitant dans les glaces de ce que son
+rouge allait bien: excepté ces trois papillons, le reste de la
+compagnie était dans une vénération profonde pour la respectable
+momie qui, indécemment étalée, bâillait, parlait en bâillant,
+jugeait tout, jugeait mal de tout, et n'était jamais contredite.</p>
+
+<p>«Comment, disait en soi-même Mangogul qui n'avait parlé
+seul depuis longtemps, et qui s'en mourait, comment est-elle
+parvenue à déshonorer un homme de bonne maison avec un
+esprit si gauche et une figure comme celle-là?»</p>
+
+<p>Cypria voulait qu'on la prît pour blonde; sa peau petit
+jaune, bigarrée de rouge, imitait assez bien une tulipe panachée;
+elle avait les yeux gros, la vue basse, la taille courte, le
+nez effilé, la bouche plate, le tour du visage coupé, les joues
+creuses, le front étroit, point de gorge, la main sèche et le bras
+décharné: c'était avec ces attraits qu'elle avait ensorcelé son
+mari. Le sultan tourna sa bague sur elle, et l'on entendit glapir
+aussitôt. L'assemblée s'y trompa, et crut que Cypria parlait par
+la bouche, et qu'elle allait juger. Mais son bijou débuta par ces
+mots:</p>
+
+<p>«Histoire de mes voyages.</p>
+
+<p>«Je naquis à Maroc en 17,000,000,012, et je dansais sur le
+théâtre de l'Opéra, lorsque Méhémet Tripathoud, qui m'entretenait,
+fut nommé chef de l'ambassade que notre puissant empereur
+envoya au monarque de la France; je le suivis dans ce
+voyage: les charmes des femmes françaises m'enlevèrent bientôt
+mon amant; et sans délai j'usai de représailles. Les courtisans,
+avides de nouveautés, voulurent essayer de la Maroquine;
+car c'est ainsi qu'on nommait ma maîtresse; elle les traita fort
+humainement; et son affabilité lui valut, en six mois de temps,
+vingt mille écus en bijoux, autant en argent, avec un petit hôtel
+tout meublé. Mais le Français est volage, et je cessai bientôt
+d'être à la mode: je ne m'amusai point à courir les provinces;
+il faut aux grands talents de vastes théâtres; je laissai partir
+Tripathoud, et je me destinai pour la capitale d'un autre
+royaume.</p>
+
+<p>«A wealthy lord, travelling through France, dragg'd me to
+London. Ay, that was a man indeed! He water'd me six times a
+day, and as often o'nights. His prick like a comet's tail shot
+flaming darts: I never felt such quick and thrilling thrusts. It
+was not possible fort mortal prowess to hold out long, at this
+rate; so he drooped by degrees, and I received his soul distilled
+through his Tarse. He gave me fifty thousand guineas. This
+noble lord was succeeded by a couple of privateer-commanders
+lately return'd from cruising: being intimate friends, they
+fuck'd me, as they had sail'd, in company, endeavouring who
+should show most vigour and serve the readiest fire. Whilst the
+one was riding at anchor, I towed the other by his Tarse and
+prepared him for a fresh tire. Upon a modest computation, I
+reckon'd in about eight days time I received a hundred and
+eighty shot. But I soon grew tired with keeping so strict an
+account, for there was no end of their broad-sides. I got twelve
+thousand pounds from them for my share of the prizes they had
+taken. The winter quarter being over, they were forced to put
+to sea again, and would fain have engaged me as a tender, but
+I had made a prior contract with a German count.</p>
+
+<p>«Duxit me Viennam in Austriâ patriam suam, ubi venereâ
+voluptate, quantâ maximâ poteram, ingurgitatus sum, per
+menses tres integros ejus splendidè nimis epulatus hospes. Illi,
+rugosi et contracti Lotharingo more colei, et eo usquè longa,
+crassaque mentula, ut dimidiam nondùm acciperem, quamvis
+iterato coïtu fractus rictus mihi miserè pateret. Immanem ast
+usu frequenti vagina tandem admisit laxè gladium, novasque
+excogitavimus artes, quibus fututionum quotidianarum vinceremus
+fastidium. Modò me resupinum agitabat; modò ipsum,
+eques adhærescens inguinibus, motu quasi tolutario versabam.
+Sæpè turgentem spumantemque admovit ori priapum, simulque
+appressis ad labia labiis, fellatrice me linguâ perfricuit. Etsi
+Veneri nunquam indulgebat posticæ, à tergo me tamen adorsus,
+cruribus altero sublato, altero depresso, inter femora
+subibat, voluptaria quærens per impedimenta transire. Amatoria
+Sanchesii præcepta calluit ad unguem, et festivas Aretini tabulas
+sic expressit, ut nemo meliùs. His à me laudibus acceptis,
+multis florenorum millibus mea solvit obsequia, et Romam
+secessi.</p>
+
+<p>«Quella città è il tempio di Venere, ed il soggiorno delle
+delizie. Tutta via mi dispiaceva, che le natiche leggiadre fossero
+là ancora più festeggiate delle più belle potte; quello che provai
+il terzo giorno del mio arrivo in quel paese. Una cortigiana
+illustre si offerisce à farmi guadagnare mila scudi, s'io voleva
+passar la sera con esso lei in una vigna. Accettai l'invito;
+salimmo in una carozza, e giungemmo in un luogo da lei ben
+conosciuto nel quale due cavalieri colle braghesse rosse si
+fecero incontro à noi, e ci condussero in un boschetto spesso e
+folto, dove cavatosi subito le vesti, vedemmo i più furiosi cazzi
+che risaltaro mai. Ognuno chiavo la sua. Il trastullo poi si prese
+a quadrille, dopo per farsi guattare in bocca, poscia nelle tette;
+alla perfine, uno de chiavatori impadronissi del mio rivale,
+mentre l'altro mi lavorava. L'istesso fu fatto alla conduttrice
+mia; e cio tutto dolcemente condito di bacci alla fiorentina.
+E quando i campioni nostri ebbero posto fine alla battaglia,
+facemmo la fricarella per risvegliar il gusto à quei benedetti
+signori i quali ci paganoro con generosità. In più volte simili
+guadagnai con loro sessanta mila scudi; e due altre volte tanto,
+con coloro che mi procurava la cortigiana. Mi ricordo di uno
+che visitava mi spesso e che sborrava sempre due volte senza
+cavarlo; e d'un altro il quale usciva da me pian piano, per
+entrare soltimente nel mio vicino; e per questo bastava fare sù
+è giù le natiche. Ecco una uzanza curiosa che si pratica in
+Italia.»</p>
+
+<p>Le bijou de Cypria continua son histoire sur un ton moitié
+congeois et moitié espagnol. Il ne savait pas apparemment
+assez cette dernière langue pour l'employer seule: on n'apprend
+une langue, dit l'auteur africain, qui se pendrait plutôt
+que de manquer une réflexion commune, qu'en la parlant beaucoup;
+et le bijou de Cypria n'eut presque pas le temps de
+parler à Madrid.</p>
+
+<p>«Je me sauvai d'Italie, dit-il, malgré quelques désirs secrets
+qui me rappelaient en arrière, influxo malo del clima! y tuve
+luego la resolucion de ir me a una tierra, donde pudiesse gozar
+mis fueros, sin partir los con un usurpador. Je fis le voyage de
+Castille la Vieille, où l'on sut le réduire à ses simples fonctions:
+mais cela ne suffit pas à ma vengeance. Le impuse la tarea de
+batter el compas en los bayles che celebrava de dia y de noche;
+et il s'en acquitta si bien, que nous nous réconciliâmes. Nous
+parûmes à la cour de Madrid en bonne intelligence. Al entrar
+de la ciudad, je liai con un papo venerabile por sus canas:
+heureusement pour moi; car il eut compassion de ma jeunesse,
+et me communiqua un secret, le fruit de soixante années
+d'expérience, para guardar me del mal de que merecieron los
+Franceses ser padrinos, por haver sido sus primeros pregodes.
+Avec cette recette, et le goût de la propreté que je tentai vainement
+d'introduire en Espagne, je me préservai de tout accident
+à Madrid, où ma vanité seule fut mortifiée. Ma maîtresse a,
+comme vous voyez, le pied fort petit. Esta prenda es el incentivo
+mas poderoso de una imaginacion castellana. Un petit pied
+sert de passe-port à Madrid à la fille que tiene la mas dilatada
+sima entre las piernas. Je me déterminai à quitter une contrée
+où je devais la plupart de mes triomphes à un mérite étranger;
+y me arrime a un definidor muy virtuoso que passava a las
+Indias. Je vis, sous les ailes de sa révérence, la terre de promission,
+ce pays où l'heureux Frayle porte, sans scandale, de l'or
+dans sa bourse, un poignard à sa ceinture, et sa maîtresse en
+croupe. Que la vie que j'y passai fut délicieuse! quelles nuits!
+dieux, quelles nuits! Hay de mi! al recordarme de tantos gustos
+me meo... Algo mas... Ya, ya... Pierdo el sentido... Me
+muero...</p>
+
+<p>«Après un an de séjour à Madrid et aux Indes, je m'embarquai
+pour Constantinople. Je ne goûtais point les usages
+d'un peuple chez qui les bijoux sont barricadés; et je sortis
+promptement d'une contrée où je risquais ma liberté. Je pratiquai
+pourtant assez les musulmans, pour m'apercevoir qu'ils se
+sont bien policés par le commerce des Européens; et je leur
+trouvai la légèreté du Français, l'ardeur de l'Anglais, la force
+de l'Allemand, la longanimité de l'Espagnol, et d'assez fortes
+teintures des raffinements italiens: en un mot, un aga vaut,
+à lui seul, un cardinal, quatre ducs, un lord, trois grands d'Espagne,
+et deux princes allemands.</p>
+
+<p>«De Constantinople, j'ai passé, messieurs, comme vous
+savez, à la cour du grand Erguebzed, où j'ai formé nos seigneurs
+les plus aimables; et quand je n'ai plus été bon à rien, je
+me suis jeté sur cette figure-là, dit le bijou, en indiquant,
+par un geste qui lui était familier, l'époux de Cypria. La belle
+chute!»</p>
+
+<p>L'auteur africain finit ce chapitre par un avertissement aux
+dames qui pourraient être tentées de se faire traduire les
+endroits où le bijou de Cypria s'est exprimé dans des langues
+étrangères.</p>
+
+<p>«J'aurais manqué, dit-il, au devoir de l'historien, en les
+supprimant; et au respect que j'ai pour le sexe, en les conservant
+dans mon ouvrage, sans prévenir les dames vertueuses,
+que le bijou de Cypria s'était excessivement gâté le ton dans
+ses voyages; et que ses récits sont infiniment plus libres
+qu'aucune des lectures clandestines qu'elles aient jamais
+faites.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XLVIII" id="CHAPITRE_XLVIII"></a>CHAPITRE XLVIII.</h2>
+
+<h3>CYDALISE.</h3>
+
+
+<p>Mangogul revint chez la favorite, où Sélim l'avait devancé.</p>
+
+<p>«Eh bien! prince, lui dit Mirzoza, les voyages de Cypria
+vous ont-ils fait du bien?</p>
+
+<p>&mdash;Ni bien ni mal, répondit le sultan; je ne les ai point
+entendus.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc? reprit la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, dit le sultan, que son bijou parle, comme une
+polyglotte, toutes sortes de langues, excepté la mienne. C'est
+un assez impertinent conteur, mais ce serait un excellent interprète.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! reprit Mirzoza, vous n'avez rien compris du tout
+dans ses récits?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'une chose, madame, répondit Mangogul; c'est que les
+voyages sont plus funestes encore pour la pudeur des femmes,
+que pour la religion des hommes; et qu'il y a peu de mérite à
+savoir plusieurs langues. On peut posséder le latin, le grec,
+l'italien, l'anglais et le congeois dans la perfection, et n'avoir
+non plus d'esprit qu'un bijou. C'est votre avis, madame? Et
+celui de Sélim? Qu'il commence donc son aventure, mais surtout
+plus de voyages. Ils me fatiguent à mourir.»</p>
+
+<p>Sélim promit au sultan que la scène serait en un seul
+endroit, et dit:</p>
+
+<p>«J'avais environ trente ans; je venais de perdre mon
+père; je m'étais marié, pour ne pas laisser tomber la maison,
+et je vivais avec ma femme comme il convient; des égards, des
+attentions, de la politesse, des manières peu familières, mais
+fort honnêtes. Le prince Erguebzed était monté sur le trône:
+j'avais sa bienveillance longtemps avant son règne. Il me l'a
+continuée jusqu'à sa mort, et j'ai tâché de justifier cette marque
+de distinction par mon zèle et par ma fidélité. La place d'inspecteur
+général de ses troupes vint à vaquer, je l'obtins;
+et ce poste m'obligea à de fréquents voyages sur la frontière.</p>
+
+<p>&mdash;De fréquents voyages! s'écria le sultan. Il n'en faut
+qu'un pour m'endormir jusqu'à demain. Avisez-y.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, continua Sélim, ce fut dans une de ces tournées
+que je connus la femme d'un colonel de spahis, nommé Ostaluk,
+brave homme, bon officier, mais mari peu commode,
+jaloux comme un tigre, et qui avait en sa personne de quoi
+justifier cette rage; car il était affreusement laid.</p>
+
+<p>«Il avait épousé depuis peu Cydalise, jeune, vive, jolie;
+de ces femmes rares, pour lesquelles on sent, dès la première
+entrevue, quelque chose de plus que de la politesse, dont on
+se sépare à regret, et qui vous reviennent cent fois dans l'idée
+jusqu'à ce qu'on les revoie.</p>
+
+<p>«Cydalise pensait avec justesse, s'exprimait avec grâce; sa
+conversation attachait; et si l'on ne se lassait point de la voir,
+on se lassait encore moins de l'entendre. Avec ces qualités, elle
+avait droit de faire des impressions fortes sur tous les c&oelig;urs,
+et je m'en aperçus. Je l'estimais beaucoup; je pris bientôt un
+sentiment plus tendre, et tous mes procédés eurent incessamment
+la vraie couleur d'une belle passion. La facilité de mes
+premiers triomphes m'avait un peu gâté: lorsque j'attaquai
+Cydalise, je m'imaginai qu'elle tiendrait peu, et que, très-honorée
+de la poursuite de monsieur l'inspecteur général, elle ne
+ferait qu'une défense convenable. Qu'on juge donc de la surprise
+où me jeta la réponse qu'elle fit à ma déclaration.</p>
+
+<p>«&mdash;Seigneur, me dit-elle, quand j'aurais la présomption de
+croire que vous êtes touché de quelques appas qu'on me
+trouve, je serais une folle d'écouter sérieusement des discours
+avec lesquels vous en avez trompé mille autres avant
+que de me les adresser. Sans l'estime, qu'est-ce que l'amour?
+peu de chose; et vous ne me connaissez pas assez pour
+m'estimer. Quelque esprit, quelque pénétration qu'on ait,
+on n'a point en deux jours assez approfondi le caractère
+d'une femme pour lui rendre des soins mérités. Monsieur
+l'inspecteur général cherche un amusement, il a raison; et
+Cydalise aussi, de n'amuser personne.»</p>
+
+<p>«J'eus beau lui jurer que je ressentais la passion la plus
+vraie, que mon bonheur était entre ses mains, et que son
+indifférence allait empoisonner le reste de ma vie.</p>
+
+<p>«&mdash;Jargon, me dit-elle, pur jargon! Ou ne pensez plus à
+moi, ou ne me croyez pas assez étourdie pour donner dans
+des protestations usées. Ce que vous venez de me dire là,
+tout le monde le dit sans le penser, et tout le monde l'écoute
+sans le croire.»</p>
+
+<p>«Si je n'avais eu du goût pour Cydalise, ses rigueurs m'auraient
+mortifié; mais je l'aimais, elles m'affligèrent. Je partis
+pour la cour, son image m'y suivit; et l'absence, loin d'amortir
+la passion que j'avais conçue pour elle, ne fit que l'augmenter.</p>
+
+<p>«Cydalise m'occupait au point que je méditai cent fois de
+lui sacrifier les emplois et le rang qui m'attachaient à la cour;
+mais l'incertitude du succès m'arrêta toujours.</p>
+
+<p>«Dans l'impossibilité de voler où je l'avais laissée, je formai
+le projet de l'attirer où j'étais. Je profitai de la confiance dont
+Erguebzed m'honorait: je lui vantai le mérite et la valeur d'Ostaluk.
+Il fut nommé lieutenant des spahis de la garde, place qui
+le fixait à côté du prince; et Ostaluk parut à la cour, et avec lui
+Cydalise, qui devint aussitôt la beauté du jour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait, dit le sultan, de garder vos emplois,
+et d'appeler votre Cydalise à la cour; car je vous jure, par
+Brama, que je vous laissais partir seul pour sa province.</p>
+
+<p>&mdash;Elle fut lorgnée, considérée, obsédée, mais inutilement,
+continua Sélim. Je jouis seul du privilége de la voir tous les
+jours. Plus je la pratiquai, plus je découvris en elle de grâces et
+de qualités, et plus j'en devins éperdu. J'imaginai que peut-être
+la mémoire toute récente de mes nombreuses aventures me
+nuisait dans son esprit: pour l'effacer et la convaincre de la sincérité
+de mon amour, je me bannis de la société, et je ne vis de
+femmes que celles que le hasard m'offrait chez elle. Il me parut
+que cette conduite l'avait touchée, et qu'elle se relâchait un peu
+de son ancienne sévérité. Je redoublai d'attention; je demandai
+de l'amour, et l'on m'accorda de l'estime. Cydalise commença à
+me traiter avec distinction; j'eus part dans sa confiance: elle
+me consultait souvent sur les affaires de sa maison; mais elle ne
+me disait pas un mot de celles de son c&oelig;ur. Si je lui parlais
+sentiments, elle me répondait des maximes, et j'étais désolé. Cet
+état pénible avait duré longtemps, lorsque je résolus d'en
+sortir, et de savoir une bonne fois pour toutes à quoi m'en
+tenir.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment vous y prîtes-vous? demanda Mirzoza.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous l'allez savoir,» répondit Mangogul.</p>
+
+<p>Et Sélim continua:</p>
+
+<p>«Je vous ai dit, madame, que je voyais Cydalise tous les
+jours: d'abord je la vis moins souvent; mes visites devinrent
+encore plus rares, enfin, je ne la vis presque plus. S'il m'arrivait
+de l'entretenir tête à tête quelquefois par hasard, je lui parlais
+aussi peu d'amour que si je n'en eusse jamais ressenti la
+moindre étincelle. Ce changement l'étonna, elle me soupçonna
+de quelque engagement secret; et un jour que je lui faisais
+l'histoire galante de la cour:</p>
+
+<p>«Sélim, me dit-elle d'un air distrait, vous ne m'apprenez
+rien de vous-même; vous racontez à ravir les bonnes fortunes
+d'autrui, mais vous êtes fort discret sur les vôtres.</p>
+
+<p>«&mdash;Madame, lui répondis-je, c'est qu'apparemment je n'en
+ai point, ou que je crois qu'il est à propos de les taire.</p>
+
+<p>«&mdash;Oh! oui, m'interrompit-elle, c'est fort à propos que vous
+me célez aujourd'hui des choses que toute la terre saura
+demain.</p>
+
+<p>«&mdash;A la bonne heure, madame, lui répliquai-je; mais personne
+au moins ne les tiendra de moi.</p>
+
+<p>«&mdash;En vérité, reprit-elle, vous êtes merveilleux avec vos
+réserves; et qui est-ce qui ignore que vous en voulez à la
+blonde Misis, à la petite Zibeline, à la brune Séphéra?</p>
+
+<p>«&mdash;A qui vous voudrez encore, madame, ajoutai-je froidement.</p>
+
+<p>«&mdash;Vraiment, reprit-elle, je croirais volontiers que ce ne
+sont pas les seules: depuis deux mois qu'on ne vous voit
+que par grâce, vous n'êtes pas resté dans l'inaction; et l'on
+va vite avec ces dames-là.</p>
+
+<p>«&mdash;Moi, rester dans l'inaction! lui répondis-je; j'en serais
+au désespoir. Mon c&oelig;ur est fait pour aimer, et même un
+peu pour l'être; et je vous avouerai même qu'il l'est; mais
+ne m'en demandez pas davantage, peut-être en ai-je déjà trop
+dit.</p>
+
+<p>«&mdash;Sélim, reprit-elle sérieusement, je n'ai point de secret
+pour vous, et vous n'en aurez point pour moi, s'il vous plaît.
+Où en êtes-vous?</p>
+
+<p>«&mdash;Presque à la fin du roman.</p>
+
+<p>«&mdash;Et avec qui? demanda-t-elle avec empressement.</p>
+
+<p>«&mdash;Vous connaissez Martéza?</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, sans doute; c'est une femme fort aimable.</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien! après avoir tout tenté vainement pour vous
+plaire, je me suis retourné de ce côté-là. On me désirait
+depuis plus de six mois, deux entrevues m'ont aplani les
+approches; une troisième achèvera mon bonheur, et ce soir
+Martéza m'attend à souper. Elle est d'un commerce amusant,
+légère, un peu caustique; mais du reste, c'est la meilleure
+créature du monde. On fait mieux ses petites affaires avec ces
+folles-là, qu'avec des collets montés, qui...</p>
+
+<p>«&mdash;Mais, seigneur, interrompit Cydalise, la vue baissée,
+en vous faisant compliment sur votre choix, pourrait-on vous
+observer que Martéza n'est pas neuve, et qu'avant vous elle
+a compté des amants?...</p>
+
+<p>«&mdash;Qu'importe, madame? repris-je; si Martéza m'aime sincèrement,
+je me regarderai comme le premier. Mais l'heure
+de mon rendez-vous approche, permettez...</p>
+
+<p>«&mdash;Encore un mot, seigneur. Est-il bien vrai que Martéza
+vous aime?</p>
+
+<p>«&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>«&mdash;Et vous l'aimez? ajouta Cydalise.</p>
+
+<p>«&mdash;Madame, lui répondis-je, vous m'avez jeté vous-même
+dans les bras de Martéza; c'est vous en dire assez.»</p>
+
+<p>«J'allais sortir; mais Cydalise me tira par mon doliman, et
+se retourna brusquement.</p>
+
+<p>«Madame me veut-elle quelque chose? a-t-elle quelque
+ordre à me donner?</p>
+
+<p>«&mdash;Non, monsieur; comment, vous voilà? Je vous croyais
+déjà bien loin.</p>
+
+<p>«&mdash;Madame, je vais doubler le pas.</p>
+
+<p>«&mdash;Sélim...</p>
+
+<p>«&mdash;Cydalise...</p>
+
+<p>«&mdash;Vous partez donc?</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! Sélim, à qui me sacrifiez-vous? L'estime de Cydalise
+ne valait-elle pas mieux que les faveurs d'une Martéza?</p>
+
+<p>«&mdash;Sans doute, madame, lui répliquai-je, si je n'avais eu
+pour vous que de l'estime. Mais je vous aimais...</p>
+
+<p>«&mdash;Il n'en est rien, s'écria-t-elle avec transport; si vous
+m'aviez aimée, vous auriez démêlé mes véritables sentiments;
+vous auriez pressenti, vous vous seriez flatté qu'à la
+fin votre persévérance l'emporterait sur ma fierté: mais vous
+vous êtes lassé; vous m'avez délaissée, et peut-être au moment...»</p>
+
+<p>«A ce mot, Cydalise s'interrompit, un soupir lui échappa,
+et ses yeux s'humectèrent.</p>
+
+<p>«Parlez, madame, lui dis-je, achevez. Si, malgré les rigueurs
+dont vous m'avez accablé, ma tendresse durait encore, vous
+pourriez...</p>
+
+<p>«&mdash;Je ne peux rien; et vous ne m'aimez plus, et Martéza
+vous attend.</p>
+
+<p>«&mdash;Si Martéza m'était indifférente; si Cydalise m'était plus
+chère que jamais, que feriez-vous?</p>
+
+<p>«&mdash;Une folie de m'expliquer sur des suppositions.</p>
+
+<p>«&mdash;Cydalise, de grâce, répondez-moi comme si je ne supposais
+rien. Si Cydalise était toujours la femme du monde la
+plus aimable à mes yeux, et si je n'avais jamais eu le moindre
+dessein sur Martéza, encore une fois, que feriez-vous?</p>
+
+<p>«&mdash;Ce que j'ai toujours fait, ingrat, me répondit enfin
+Cydalise. Je vous aimerais...</p>
+
+<p>«&mdash;Et Sélim vous adore,» lui dis-je en me jetant à ses
+genoux, et baisant ses mains que j'arrosais de larmes de
+joie.»</p>
+
+<p>«Cydalise fut interdite; ce changement inespéré la troubla;
+je profitai de son désordre, et notre réconciliation fut scellée par
+des marques de tendresse auxquelles elle n'était pas en état de
+se refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'en disait le bon Ostaluk? interrompit Mangogul.
+Sans doute qu'il permit à sa chère moitié de traiter généreusement
+un homme à qui il devait une lieutenance des spahis.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, reprit Sélim, Ostaluk se piqua de gratitude tant
+qu'on ne m'écouta point; mais sitôt que je fus heureux, il devint
+incommode, farouche, insoutenable pour moi, et brutal pour sa
+femme. Non content de nous troubler en personne, il nous fit
+observer; nous fûmes trahis; et Ostaluk, sûr de son prétendu
+déshonneur, eut l'audace de m'appeler en duel. Nous nous battîmes
+dans le grand parc du sérail; je le blessai de deux coups,
+et le contraignis à me devoir la vie. Pendant qu'il guérissait de
+ses blessures, je ne quittai pas un moment sa femme; mais le
+premier usage qu'il fit de sa santé, fut de nous séparer et de
+maltraiter Cydalise. Elle me peignit toute la tristesse de sa situation;
+je lui proposai de l'enlever; elle y consentit; et notre
+jaloux de retour de la chasse où il avait accompagné le sultan,
+fut très-étonné de se trouver veuf. Ostaluk, sans s'exhaler en
+plaintes inutiles contre l'auteur du rapt, médita sur-le-champ sa
+vengeance.</p>
+
+<p>«J'avais caché Cydalise dans une maison de campagne, à
+deux lieues de Banza; et de deux nuits l'une, je me dérobais de
+la ville pour aller à Cisare. Cependant Ostaluk mit à prix la
+tête de son infidèle, corrompit mes domestiques à prix d'argent,
+et fut introduit dans mon parc. Ce soir j'y prenais le frais avec
+Cydalise: nous nous étions enfoncés dans une allée sombre;
+et j'allais lui prodiguer mes plus tendres caresses, lorsqu'une
+main invisible lui perça le sein d'un poignard à mes yeux. C'était
+celle du cruel Ostaluk. Le même sort me menaçait; mais je
+prévins Ostaluk; je tirai ma dague, et Cydalise fut vengée. Je
+me précipitai sur cette chère femme: son c&oelig;ur palpitait encore;
+je me hâtais de la transporter à la maison, mais elle expira
+avant que d'y arriver, la bouche collée sur la mienne.</p>
+
+<p>«Lorsque je sentis les membres de Cydalise se refroidir
+entre mes bras, je poussai les cris les plus aigus; mes gens
+accoururent, et m'arrachèrent de ces lieux pleins d'horreur. Je
+revins à Banza, et je me renfermai dans mon palais, désespéré
+de la mort de Cydalise, et m'accablant des plus cruels reproches.
+J'aimais vraiment Cydalise; j'en étais fortement aimé; et j'eus
+tout le temps de concevoir la grandeur de la perte que j'avais
+faite, et de la pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, reprit la favorite, vous vous consolâtes?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame, répondit Sélim, longtemps je crus que
+je ne m'en consolerais jamais; et j'appris seulement alors qu'il
+n'y a point de douleurs éternelles.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on ne me parle plus des hommes, dit Mirzoza; les voilà
+tous. C'est-à-dire, seigneur Sélim, que cette pauvre Cydalise,
+dont l'histoire vient de nous attendrir, et que vous avez tant
+regrettée, fut bien sotte de compter sur vos serments; et que,
+tandis que Brama la châtie peut-être rigoureusement de sa crédulité,
+vous passez assez doucement vos instants entre les bras
+d'une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame, reprit le sultan, apaisez-vous. Sélim aime
+encore. Cydalise sera vengée.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, répondit Sélim, Votre Hautesse pourrait être
+mal informée: n'ai-je pas dû comprendre pour toute ma vie,
+par mon aventure avec Cydalise, qu'un amour véritable nuisait
+trop au bonheur?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, interrompit Mirzoza; et malgré vos réflexions,
+je gage qu'à l'heure qu'il est, vous en aimez une autre plus
+ardemment encore...</p>
+
+<p>&mdash;Pour plus ardemment, reprit Sélim, je n'oserais l'assurer:
+depuis cinq ans je suis attaché, mais attaché de c&oelig;ur,
+à une femme charmante: ce n'est pas sans peine que je m'en
+suis fait écouter; car on avait toujours été d'une vertu!...</p>
+
+<p>&mdash;De la vertu! s'écria le sultan; courage, mon ami, je suis
+enchanté quand on m'entretient de la vertu d'une femme de
+cour.</p>
+
+<p>&mdash;Sélim, dit la favorite, continuez votre histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Et croyez toujours en bon musulman dans la fidélité de
+votre maîtresse, ajouta le sultan.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prince, reprit Sélim avec vivacité, Fulvia m'est fidèle.</p>
+
+<p>&mdash;Fidèle ou non, répondit Mangogul, qu'importe à votre
+bonheur? vous le croyez, cela suffit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc Fulvia que vous aimez à présent? dit la
+favorite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, répondit Sélim.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, mon cher, ajouta Mangogul: je n'ai point du
+tout foi en elle; elle est perpétuellement obsédée de bramines,
+et ce sont de terribles gens que ces bramines; et puis je lui
+trouve de petits yeux à la chinoise, avec un nez retroussé, et
+l'air tout à fait tourné du côté du plaisir: entre nous, qu'en
+est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Prince, répondit Sélim, je crois qu'elle ne le hait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! répliqua le sultan, tout cède à cet attrait;
+c'est ce que vous devez savoir mieux que moi, ou vous
+n'êtes...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, reprit la favorite; on peut avoir tout
+l'esprit du monde, et ne point savoir cela: je gage...</p>
+
+<p>&mdash;Toujours des gageures, interrompit Mangogul; cela
+m'impatiente: ces femmes sont incorrigibles: eh! madame,
+gagnez votre château, et vous gagerez ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Sélim à la favorite, Fulvia ne pourrait-elle
+pas vous être bonne à quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Et comme quoi? demanda Mirzoza.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis aperçu, répondit le courtisan, que les bijoux
+n'ont presque jamais parlé qu'en présence de Sa Hautesse; et je
+me suis imaginé que le génie Cucufa, qui a opéré tant de choses
+surprenantes en faveur de Kanoglou, grand-père du sultan,
+pourrait bien avoir accordé à son petit-fils le don de les faire
+parler. Mais le bijou de Fulvia n'a point encore ouvert la bouche,
+que je sache; n'y aurait-il pas moyen de l'interroger, et de vous
+procurer le château, et de me convaincre de la fidélité de ma
+maîtresse?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, reprit le sultan; qu'en pensez-vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne me mêle point d'une affaire si scabreuse:
+Sélim est trop de mes amis pour l'exposer, à l'appât d'un château,
+à perdre le bonheur de sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'y pensez pas, reprit le sultan; Fulvia est
+sage, Sélim en mettrait sa main au feu; il l'a dit, il n'est pas
+homme à s'en dédire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, prince, répondit Sélim; et si Votre Hautesse me
+donne rendez-vous chez Fulvia, j'y serai certainement le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde à ce que vous proposez, reprit la favorite;
+Sélim, mon pauvre Sélim, vous allez bien vite; et tout aimable
+que vous soyez...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, madame; puisque le sort en est jeté,
+j'entendrai Fulvia; le pis qui puisse en arriver, c'est de perdre
+une infidèle.</p>
+
+<p>&mdash;Et de mourir de regret de l'avoir perdue, ajouta la
+sultane.</p>
+
+<p>&mdash;Quel conte! dit Mangogul; vous croyez donc que Sélim
+est devenu bien imbécile? Il a perdu la tendre Cydalise, et le
+voilà tout plein de vie; et vous prétendez que, s'il venait à
+reconnaître Fulvia pour une infidèle, il en mourrait? Je vous le
+garantis éternel, s'il n'est jamais assommé que de coup-là.
+Sélim, à demain chez Fulvia, entendez-vous? on vous dira mon
+heure.»</p>
+
+<p>Sélim s'inclina, Mangogul sortit; la favorite continua de
+représenter au vieux courtisan qu'il jouait gros jeu; Sélim la
+remercia des marques de sa bienveillance, et tous se retirèrent
+dans l'attente du grand événement.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XLIX" id="CHAPITRE_XLIX"></a>CHAPITRE XLIX.</h2>
+
+<h3>VINGT-SEPTIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>FULVIA.</h3>
+
+
+<p>L'auteur africain, qui avait promis quelque part le caractère
+de Sélim, s'est avisé de le placer ici; j'estime trop les ouvrages
+de l'antiquité pour assurer qu'il eût été mieux ailleurs. Il y a,
+dit-il, quelques hommes à qui leur mérite ouvre toutes les
+portes, qui, par les grâces de leur figure et la légèreté de leur
+esprit, sont dans leur jeunesse la coqueluche de bien des
+femmes, et dont la vieillesse est respectée, parce qu'ayant su
+concilier leurs devoirs avec leurs plaisirs, ils ont illustré le
+milieu de leur vie par des services rendus à l'État: en un mot,
+des hommes qui font en tout temps les délices des sociétés. Tel
+était Sélim: quoiqu'il eût atteint soixante ans, et qu'il fût entré
+de bonne heure dans la carrière des plaisirs, une constitution
+robuste et des ménagements l'avaient préservé de la caducité.
+Un air noble, des manières aisées, un jargon séduisant, une
+grande connaissance du monde fondée sur une longue expérience,
+l'habitude de traiter avec le sexe, le faisaient considérer
+à la cour comme l'homme auquel tout le monde eût aimé ressembler;
+mais qu'on eût imité sans succès, faute de tenir de la
+nature les talents et le génie qui l'avaient distingué.</p>
+
+<p>Je demande à présent, continue l'auteur africain, si cet
+homme avait raison de s'inquiéter sur le compte de sa maîtresse,
+et de passer la nuit comme un fou? car le fait est que mille
+réflexions lui roulèrent dans la tête, et que plus il aimait Fulvia,
+plus il craignait de la trouver infidèle. «Dans quel labyrinthe
+me suis-je engagé! se disait-il à lui-même; et à quel propos?
+Que m'en reviendra-t-il, si la favorite gagne un château? et quel
+sort pour moi si elle le perd?... Mais pourquoi le perdrait-elle?
+Ne suis-je pas certain de la tendresse de Fulvia?... Ah! je
+l'occupe tout entière, et si son bijou parle, ce ne sera que de
+moi... Mais si le traître!... non, non, je l'aurais pressenti; j'aurais
+remarqué des inégalités; depuis cinq ans on se serait
+démenti... Cependant l'épreuve est périlleuse... mais il n'est
+plus temps de reculer; j'ai porté le vase à ma bouche: il faut
+achever, dussé-je répandre toute la liqueur... Peut-être aussi
+que l'oracle me sera favorable... Hélas! qu'en puis-je attendre?
+Pourquoi d'autres auraient-ils attaqué sans succès une vertu
+dont j'ai triomphé?... Ah! chère Fulvia, je t'offense par ces
+soupçons, et j'oublie ce qu'il m'en a coûté pour te vaincre: un
+rayon d'espoir me luit, et je me flatte que ton bijou s'obstinera
+à garder le silence...»</p>
+
+<p>Sélim était dans cette agitation dépensée, lorsqu'on lui rendit,
+de la part du sultan, un billet qui ne contenait que ces mots:
+<i>Ce soir, à onze heures et demie précises, vous serez où vous
+savez.</i> Sélim prit la plume, et écrivit en tremblant: <i>Prince,
+j'obéirai</i>.</p>
+
+<p>Sélim passa le reste du jour, comme la nuit qui l'avait précédé,
+flottant entre l'espérance et la crainte. Rien n'est plus vrai
+que les amants ont de l'instinct; si leur maîtresse est infidèle,
+ils sont saisis d'un frémissement assez semblable à celui que les
+animaux éprouvent à l'approche du mauvais temps: l'amant
+soupçonneux est un chat à qui l'oreille démange dans un temps
+nébuleux: les animaux et les amants ont encore ceci de commun,
+que les animaux domestiques perdent cet instinct, et qu'il
+s'émousse dans les amants lorsqu'ils sont devenus époux.</p>
+
+<p>Les heures parurent bien lentes à Sélim; il regarda cent
+fois à sa pendule: enfin, le moment fatal arriva, et le courtisan
+se rendit chez sa maîtresse: il était tard; mais comme on l'introduisait
+à toute heure, l'appartement de Fulvia lui fut ouvert...</p>
+
+<p>«Je ne vous attendais plus, lui dit-elle, et je me suis
+mise au lit avec une migraine que je dois aux impatiences où
+vous me jetez...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui répondit Sélim, des devoirs de bienséance,
+et même des affaires, m'ont comme enchaîné chez le sultan; et
+depuis que je me suis séparé de vous, je n'ai pas disposé d'un
+moment.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, répliqua Fulvia, j'en ai été d'une humeur affreuse.
+Comment, deux jours entiers sans vous apercevoir!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, reprit Sélim, à quoi je suis obligé par mon
+rang, et quelque assurée que paraisse la faveur des grands...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, interrompit Fulvia, le sultan vous aurait-il
+marqué de la froideur? aurait-on oublié vos services? Sélim,
+vous êtes distrait; vous ne me répondez pas... Ah! si vous
+m'aimez, qu'importe à votre bonheur le bon ou le mauvais
+accueil du prince? Ce n'est pas dans ses yeux, c'est dans les
+miens, c'est entre mes bras que vous le chercherez.»</p>
+
+<p>Sélim écoutait attentivement ce discours, examinant le visage
+de sa maîtresse, et cherchait dans ses mouvements ce caractère
+de vérité auquel on ne se trompe point, et qu'il est impossible
+de bien simuler: quand je dis impossible, c'est à nous autres
+hommes; car Fulvia se composait si parfaitement, que Sélim
+commençait à se reprocher de l'avoir soupçonnée. Lorsque Mangogul
+arriva, Fulvia se tut aussitôt; Sélim frémit, et le bijou dit:
+«Madame a beau faire des pèlerinages à toutes les Pagodes du
+Congo, elle n'aura point d'enfants, et pour causes que je sais
+bien, moi qui suis son bijou...»</p>
+
+<p>A ce début, Sélim se couvrit d'une pâleur mortelle; il voulut
+se lever, mais ses genoux tremblants se dérobèrent sous lui, et
+il retomba dans son fauteuil. Le sultan, invisible, s'approcha,
+et lui dit à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;En avez-vous assez?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prince, s'écria douloureusement Sélim, pourquoi
+n'ai-je pas écouté les avis de Mirzoza et les pressentiments de
+mon c&oelig;ur? Mon bonheur vient de s'éclipser; j'ai tout perdu:
+je me meurs si son bijou se tait; s'il parle, je suis mort.
+Qu'il parle pourtant. Je m'attends à des lumières affreuses;
+mais je les redoute moins que je ne hais l'état perplexe où je
+suis.»</p>
+
+<p>Cependant le premier mouvement de Fulvia avait été de
+porter la main sur son bijou et de lui fermer la bouche: ce qu'il
+avait dit jusque-là supportait une interprétation favorable; mais
+elle appréhendait pour le reste. Lorsqu'elle commençait à se
+rassurer sur le silence qu'il gardait, le sultan, pressé par Sélim,
+retourna sa bague: Fulvia fut contrainte d'écarter les doigts,
+et le bijou continua:</p>
+
+<p>«Je ne prendrai jamais, on me fatigue trop. Les visites trop
+assidues de tant de saints personnages nuiront toujours à mes
+intentions, et madame n'aura point d'enfants. Si je n'étais fêté
+que par Sélim, je deviendrais peut-être fécond; mais je mène
+une vie de forçat. Aujourd'hui c'est l'un, demain c'est l'autre,
+et toujours à la rame. Le dernier homme que voit Fulvia, c'est
+toujours celui qu'elle croit destiné par le ciel à perpétuer sa
+race. Personne n'est à l'abri de cette fantaisie. La condition fatigante,
+que celle du bijou d'une femme titrée qui n'a point
+d'héritiers! Depuis dix ans je suis abandonné à des gens qui
+n'étaient pas faits seulement pour lever l'&oelig;il sur moi.»</p>
+
+<p>Mangogul crut en cet endroit que Sélim en avait assez entendu
+pour être guéri de sa perplexité: il lui fit grâce du reste,
+retourna sa bague, et sortit, abandonnant Fulvia aux reproches
+de son amant.</p>
+
+<p>D'abord le malheureux Sélim avait été pétrifié; mais la
+fureur lui rendant les forces et la parole, il lança un regard
+méprisant sur son infidèle, et lui dit:</p>
+
+<p>«Ingrate, perfide, si je vous aimais encore, je me vengerais;
+mais indigne de ma tendresse, vous l'êtes aussi de mon courroux.
+Un homme comme moi! Sélim compromis avec un tas de faquins...</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, l'interrompit brusquement Fulvia du ton
+d'une courtisane démasquée, vous avez bonne grâce de vous
+formaliser d'une bagatelle; au lieu de me savoir gré de vous
+avoir dérobé des choses dont la connaissance vous eût désespéré
+dans le temps, vous prenez feu, vous vous emportez comme si
+l'on vous avait offensé. Et quelle raison, monsieur, auriez-vous
+de vous préférer à Séton, à Rikel, à Molli, à Tachmas, aux cavaliers
+les plus aimables de la cour, à qui l'on ne se donne seulement
+pas la peine de déguiser les passades qu'on leur fait? Un
+homme comme vous, Sélim, est un homme épuisé, caduc, hors
+d'état depuis une éternité de fixer seul une jolie femme qui n'est
+pas une sotte. Convenez donc que votre présomption est déplacée,
+et votre courroux impertinent. Au reste, vous pouvez, si vous
+êtes mécontent, laisser le champ libre à d'autres qui l'occuperont
+mieux que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi fais-je, et de très-grand c&oelig;ur,» répliqua Sélim
+outré d'indignation; et il sortit, bien résolu de ne point revoir
+cette femme.</p>
+
+<p>Il entra dans son hôtel, et s'y renferma quelques jours,
+moins chagrin, dans le fond, de la perte qu'il avait faite que de
+sa longue erreur. Ce n'était pas son c&oelig;ur, c'était sa vanité qui
+souffrait. Il redoutait les reproches de la favorite et les plaisanteries
+du sultan, et il évitait l'une et l'autre.</p>
+
+<p>Il s'était presque déterminé à renoncer à la cour, à s'enfoncer
+dans la solitude et à achever en philosophe une vie dont il
+avait perdu la plus grande partie sous l'habit d'un courtisan,
+lorsque Mirzoza, qui devinait ses pensées, entreprit de le consoler,
+le manda au sérail et lui tint ce discours: «Eh bien!
+mon pauvre Sélim, vous m'abandonnez donc? Ce n'est pas Fulvia,
+c'est moi que vous punissez de ses infidélités. Nous sommes
+tous fâchés de votre aventure: nous convenons qu'elle est chagrinante;
+mais si vous faites quelque cas de la protection du
+sultan et de mon estime, vous continuerez d'animer notre société,
+et vous oublierez cette Fulvia, qui ne fut jamais digne d'un
+homme tel que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui répondit Sélim, l'âge m'avertit qu'il est
+temps de me retirer. J'ai vu suffisamment le monde; je me serais
+vanté il y a quatre jours de le connaître; mais le trait de Fulvia
+me confond. Les femmes sont indéfinissables, et toutes me
+seraient odieuses, si vous n'étiez comprise dans un sexe dont
+vous avez tous les charmes. Fasse Brama que vous n'en preniez
+jamais les travers! Adieu, madame; je vais dans la solitude
+m'occuper de réflexions utiles. Le souvenir des bontés dont vous
+et le sultan m'avez honoré, m'y suivra; et si mon c&oelig;ur y forme
+encore quelques v&oelig;ux, se sera pour votre bonheur et sa gloire.</p>
+
+<p>&mdash;Sélim, lui répondit la favorite, vous prenez conseil du
+dépit. Vous craignez un ridicule que vous éviterez moins en vous
+éloignant de la cour, qu'en y demeurant. Ayez de la philosophie
+tant qu'il vous plaira; mais ce n'est pas ici le moment d'en
+faire usage: on ne verra dans votre retraite qu'humeur et que
+chagrin. Vous n'êtes point fait pour vous confiner dans un
+désert; et le sultan...»</p>
+
+<p>L'arrivée de Mangogul interrompit la favorite; elle lui communiqua
+le dessein de Sélim.</p>
+
+<p>«Il est donc fou! dit le prince: est-ce que les mauvais
+procédés de cette petite Fulvia lui ont tourné la tête?»</p>
+
+<p>Puis s'adressant à Sélim: «Il n'en sera pas ainsi, notre ami;
+vous demeurerez, continua-t-il: j'ai besoin de vos conseils,
+et madame, de votre société. Le bien de mon empire et la
+satisfaction de Mirzoza l'exigent; et cela sera.»</p>
+
+<p>Sélim, touché des sentiments de Mangogul et de la favorite,
+s'inclina respectueusement, demeura à la cour, et fut aimé,
+chéri, recherché et distingué, par sa faveur auprès du sultan et
+de Mirzoza.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_L" id="CHAPITRE_L"></a>CHAPITRE L.</h2>
+
+<h3>ÉVÉNEMENTS PRODIGIEUX DU RÈGNE DE KANOGLOU,
+GRAND-PÈRE DE MANGOGUL.</h3>
+
+
+<p>La favorite était fort jeune. Née sur la fin du règne d'Erguebzed
+elle n'avait presque aucune idée de la cour de Kanoglou.
+Un mot échappé par hasard lui avait donné de la curiosité pour
+les prodiges que le génie Cucufa avait opérés en faveur de ce
+bon prince; et personne ne pouvait l'en instruire plus fidèlement
+que Sélim: il en avait été témoin, y avait eu part, et possédait
+à fond l'histoire de ces temps. Un jour qu'il était seul avec elle,
+Mirzoza le mit sur ce chapitre, et lui demanda si le règne de
+Kanoglou, dont on faisait tant de bruit, avait vu des merveilles
+plus étonnantes que celles qui fixaient aujourd'hui l'attention
+du Congo.</p>
+
+<p>«Je ne suis point intéressé, madame, lui répondit Sélim, à
+préférer le vieux temps à celui du prince régnant. Il se passe
+de grandes choses; mais ce n'est peut-être que l'essai de celles
+qui continueront d'illustrer Mangogul; et ma carrière est trop
+avancée pour que je puisse me flatter de les voir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, lui répondit Mirzoza; vous avez
+acquis et vous conserverez l'épithète d'éternel. Mais dites-moi
+ce que vous avez vu.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, continua Sélim, le règne de Kanoglou a été long,
+et nos poëtes l'ont surnommé l'âge d'or. Ce titre lui convient à
+plusieurs égards. Il a été signalé par des succès et des victoires;
+mais les avantages ont été mêlés de revers, qui montrent que
+cet or était quelquefois de mauvais aloi. La cour, qui donne le
+ton au reste de l'empire, était fort galante. Le sultan avait des
+maîtresses; les seigneurs se piquèrent de l'imiter; et le peuple
+prit insensiblement le même air. La magnificence dans les habits,
+les meubles, les équipages, fut excessive. On fit un art de la
+délicatesse dans les repas. On jouait gros jeu; on s'endettait, on
+ne payait point, et l'on dépensait tant qu'on avait de l'argent et
+du crédit. On publia contre le luxe de très-belles ordonnances
+qui ne furent point exécutées. On prit des villes, on conquit des
+provinces, on commença des palais et l'on épuisa l'empire
+d'hommes et d'argent. Les peuples chantaient victoire et se
+mouraient de faim. Les grands avaient des châteaux superbes et
+des jardins délicieux, et leurs terres étaient en friche. Cent
+vaisseaux de haut bord nous avaient rendus les maîtres de la
+mer et la terreur de nos voisins; mais une bonne tête calcula
+juste ce qu'il en coûtait à l'État pour l'entretien de ces carcasses;
+et malgré les représentations des autres ministres, il fut ordonné
+qu'on en ferait un feu de joie. Le trésor royal était un grand
+coffre vide, que cette misérable économie ne remplit point; et
+l'or et l'argent devinrent si rares, que les fabriques de monnaies
+furent un beau matin converties en moulins à papier. Pour
+comble de bonheur, Kanoglou se laissa persuader par des fanatiques,
+qu'il était de la dernière importance que tous ses sujets
+lui ressemblassent, et qu'ils eussent les yeux bleus, le nez
+camard, et la moustache rouge comme lui, et il en chassa du
+Congo plus de deux millions qui n'avaient point cet uniforme,
+ou qui refusèrent de le contrefaire<a name="FNanchor_95_98" id="FNanchor_95_98"></a><a href="#Footnote_95_98" class="fnanchor">[95]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_98" id="Footnote_95_98"></a><a href="#FNanchor_95_98"><span class="label">[95]</span></a> Révocation de l'édit de Nantes.</p></div>
+
+<p>«Voilà, madame, cet âge d'or; voilà ce bon vieux temps que
+vous entendez regretter tous les jours; mais laissez dire les
+radoteurs; et croyez que nous avons nos Turenne et nos Colbert;
+que le présent, à tout prendre, vaut mieux que le passé; et que,
+si les peuples sont plus heureux sous Mangogul qu'ils ne
+l'étaient sous Kanoglou, le règne de Sa Hautesse est plus illustre
+que celui de son aïeul, la félicité des sujets étant l'exacte mesure
+de la grandeur des princes. Mais revenons aux singularités de
+celui de Kanoglou.</p>
+
+<p>«Je commencerai par l'origine des pantins.</p>
+
+<p>&mdash;Sélim, je vous en dispense: je sais cet événement par
+c&oelig;ur, lui dit la favorite; passez à d'autres choses.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui demanda le courtisan, pourrait-on vous
+demander d'où vous le tenez?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, répondit Mirzoza, cela est écrit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, répliqua Sélim, et par des gens qui n'y
+ont rien entendu. J'entre en mauvaise humeur quand je vois de
+petits particuliers obscurs, qui n'ont jamais approché des princes
+qu'à la faveur d'une entrée dans la capitale, ou de quelque
+autre cérémonie publique, se mêler d'en faire l'histoire.</p>
+
+<p>«Madame, continua Sélim, nous avions passé la nuit à un
+bal masqué dans les grands salons du sérail, lorsque le génie
+Cucufa, protecteur déclaré de la famille régnante, nous apparut,
+et nous ordonna d'aller coucher et de dormir vingt-quatre
+heures de suite: on obéit; et, ce terme expiré, le sérail se trouva
+transformé en une vaste et magnifique galerie de pantins; on
+voyait, à l'un des bouts, Kanoglou sur son trône; une longue
+ficelle usée lui descendait entre les jambes; une vieille fée
+décrépite<a name="FNanchor_96_99" id="FNanchor_96_99"></a><a href="#Footnote_96_99" class="fnanchor">[96]</a> l'agitait sans cesse, et d'un coup de poignet mettait
+en mouvement une multitude innombrable de pantins subalternes,
+auxquels répondaient des fils imperceptibles et déliés
+qui partaient des doigts et des orteils de Kanoglou: elle tirait,
+et à l'instant le sénéchal dressait et scellait des édits ruineux,
+ou prononçait à la louange de la fée un éloge que son secrétaire
+lui soufflait; le ministre de la guerre envoyait à l'armée des
+allumettes; le surintendant des finances bâtissait des maisons
+et laissait mourir de faim les soldats; ainsi des autres pantins.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_99" id="Footnote_96_99"></a><a href="#FNanchor_96_99"><span class="label">[96]</span></a> M<sup>me</sup> de Maintenon.</p></div>
+
+<p>«Si quelques pantins exécutaient leurs mouvements de mauvaise
+grâce, ne levaient pas assez les bras, ne fléchissaient pas
+assez les jambes, la fée rompait leurs attaches d'un coup d'arrière-main,
+et ils devenaient paralytiques. Je me souviendrai toujours
+de deux émirs très-vaillants qu'elle prit en guignon, et qui
+demeurèrent perclus des bras pendant toute leur vie<a name="FNanchor_97_100" id="FNanchor_97_100"></a><a href="#Footnote_97_100" class="fnanchor">[97]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_100" id="Footnote_97_100"></a><a href="#FNanchor_97_100"><span class="label">[97]</span></a> Ces deux émirs sont Vendôme, que M<sup>me</sup> de Maintenon haïssait, et Catinat
+qu'elle soupçonnait de jansénisme.</p></div>
+
+<p>«Les fils qui se distribuaient de toutes les parties du corps
+de Kanoglou, allaient se rendre à des distances immenses, et
+faisaient remuer ou se reposer, du fond du Congo jusque sur
+les confins du Monoémugi, des armées de pantins: d'un coup
+de ficelle une ville s'assiégeait, on ouvrait la tranchée, l'on
+battait en brèche, l'ennemi se préparait à capituler; mais il
+survenait un second coup de ficelle, et le feu de l'artillerie se
+ralentissait, les attaques ne se conduisaient plus avec la même
+vigueur, on arrivait au secours de la place, la division s'allumait
+entre nos généraux; nous étions attaqués, surpris et battus
+à plate couture.</p>
+
+<p>«Ces mauvaises nouvelles n'attristaient jamais Kanoglou; il
+ne les apprenait que quand ses sujets les avaient oubliées; et la
+fée ne les lui laissait annoncer que par des pantins qui portaient
+tous un fil à l'extrémité de la langue, et qui ne disaient que ce
+qu'il lui plaisait, sous peine de devenir muets.</p>
+
+<p>«Une autre fois nous fûmes tous charmés, nous autres jeunes
+fous, d'une aventure qui scandalisa amèrement les dévots: les
+femmes se mirent à faire des culbutes, et à marcher la tête en
+bas, les pieds en l'air et les mains dans leurs mules<a name="FNanchor_98_101" id="FNanchor_98_101"></a><a href="#Footnote_98_101" class="fnanchor">[98]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_101" id="Footnote_98_101"></a><a href="#FNanchor_98_101"><span class="label">[98]</span></a> Les convulsions à Saint-Médard.</p></div>
+
+<p>«Cela dérouta d'abord toutes les connaissances, et il fallut
+étudier les nouvelles physionomies; on en négligea beaucoup,
+qu'on cessa de trouver aimables lorsqu'elles se montrèrent; et
+d'autres, dont on n'avait jamais rien dit, gagnèrent infiniment
+à se faire connaître. Les jupons et les robes tombant sur les
+yeux, on risquait à s'égarer ou à faire de faux pas; c'est pourquoi
+on raccourcit les uns, et l'on ouvrit les autres: telle est
+l'origine des jupons courts et des robes ouvertes. Quand les
+femmes se retournèrent sur leurs pieds, elles conservèrent cette
+partie de leur habillement comme elle était; et si l'on considère
+bien les jupons de nos dames, on s'apercevra facilement qu'ils
+n'ont point été faits pour être portés comme on les porte
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>«Toute mode qui n'aura qu'un but passera promptement; pour
+durer, il faut qu'elle soit au moins à deux fins. On trouva dans
+le même temps le secret de soutenir la gorge en dessus, et l'on
+s'en sert aujourd'hui pour la soutenir en dessous.</p>
+
+<p>«Les dévotes, surprises de se trouver la tête en bas et les
+jambes en l'air, se couvrirent d'abord avec leurs mains; mais
+cette attention leur faisait perdre l'équilibre et trébucher lourdement.
+De l'avis des bramines, elles nouèrent dans la suite
+leurs jupons sur leurs jambes avec de petits rubans noirs; les
+femmes du monde trouvèrent cet expédient ridicule, et
+publièrent que cela gênait la respiration et donnait des vapeurs;
+ce prodige eut des suites heureuses; il occasionna beaucoup de
+mariages, ou de ce qui y ressemble, et une foule de conversions;
+toutes celles qui avaient les fesses laides se jetèrent à corps perdu
+dans la dévotion et prirent des petits rubans noirs: quatre
+missions de bramines n'en auraient pas tant fait.</p>
+
+<p>«Nous sortions à peine de cette épreuve que nous en subîmes
+une autre moins générale, mais non moins instructive. Les
+jeunes filles, depuis l'âge de treize ans jusqu'à dix-huit, dix-neuf,
+vingt et par delà, se levèrent un beau matin le doigt du
+milieu pris, devinez où, madame? dit Sélim à la favorite. Ce
+n'était ni dans la bouche, ni dans l'oreille, ni à la turque: on
+soupçonna leur maladie, et l'on courut au remède. C'est depuis
+ce temps que nous sommes dans l'usage de marier des enfants
+à qui l'on devrait donner des poupées.</p>
+
+<p>«Autre bénédiction: la cour de Kanoglou abondait en petits-maîtres;
+et j'avais l'honneur d'en être. Un jour que je les entretenais
+des jeunes seigneurs français, je m'aperçus que nos
+épaules s'élevaient et devenaient plus hautes que nos têtes; mais
+ce ne fut pas tout: sur-le-champ nous nous mîmes à pirouetter
+sur un talon.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'y avait-il de rare en cela? demanda la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, madame, lui répondit Sélim, sinon que la première
+métamorphose est l'origine des gros dos, si fort à la mode dans
+votre enfance; et la seconde, celle des persifleurs, dont le règne
+n'est pas encore passé. On commençait alors, comme aujourd'hui,
+à quelqu'un un discours, qu'on allait en pirouettant continuer
+à un autre et finir à un troisième, pour qui il devenait
+moitié obscur, moitié impertinent.</p>
+
+<p>«Une autre fois, nous nous trouvâmes tous la vue basse; il
+fallut recourir à Bion<a name="FNanchor_99_102" id="FNanchor_99_102"></a><a href="#Footnote_99_102" class="fnanchor">[99]</a>: le coquin nous fit des lorgnettes, qu'il
+nous vendait dix sequins, et dont nous continuâmes de nous
+servir, même après que nous eûmes recouvré la vue. De là
+viennent, madame, les lorgnettes d'opéra.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_102" id="Footnote_99_102"></a><a href="#FNanchor_99_102"><span class="label">[99]</span></a> Ingénieur et opticien mort en 1733. Il écrivait des livres et vendait des globes
+et des instruments de mathématiques. Voir <i>Plan d'une Université</i>, <i>t</i>. III, p. 460.</p></div>
+
+<p>«Je ne sais ce que les femmes galantes firent, à peu près dans
+ce temps, à Cucufa; mais il se vengea d'elles cruellement. A la
+fin d'une année, dont elles avaient passé les nuits au bal, à
+table et au jeu, et les jours dans leurs équipages ou entre les
+bras de leurs amants, elles furent tout étonnées de se trouver
+laides: l'une était noire comme une taupe, l'autre couperosée,
+celle-ci pâle et maigre, celle-là jaunâtre et ridée: il fallut
+pallier ce funeste enchantement; et nos chimistes découvrirent
+le blanc, le rouge, les pommades, les eaux, les mouchoirs de
+Vénus, le lait virginal, les mouches et mille autres secrets dont
+elles usèrent pour cesser d'être laides et devenir hideuses.
+Cucufa les tenait sous cette malédiction, lorsque Erguebzed, qui
+aimait les belles personnes, intercéda pour elles: le génie fit ce
+qu'il put; mais le charme avait été si puissant, qu'il ne put le
+lever qu'imparfaitement; et les femmes de cour restèrent telles
+que vous les voyez encore.</p>
+
+<p>&mdash;En fut-il de même des hommes? demanda Mirzoza.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, répondit Sélim; ils durèrent les uns plus,
+les autres moins: les épaules hautes s'affaissèrent peu à peu; on
+se redressa; et de crainte de passer pour gros dos, on porta la
+tête au vent, et l'on minauda; on continua de pirouetter, et
+l'on pirouette encore aujourd'hui; entamez une conversation
+sérieuse ou sensée en présence d'un jeune seigneur du bel air,
+et, zest, vous le verrez s'écarter de vous en faisant le moulinet,
+pour aller marmotter une parodie à quelqu'un qui lui demande
+des nouvelles de la guerre ou de sa santé, ou lui chuchoter à
+l'oreille qu'il a soupé la veille avec la Rabon; que c'est une fille
+adorable; qu'il paraît un roman nouveau; qu'il en a lu quelques
+pages, que c'est du beau, mais du grand beau: et puis, zest,
+des pirouettes vers une femme à qui il demande si elle a vu le
+nouvel opéra, et à qui il répond que la Dangeville a fait à ravir.»</p>
+
+<p>Mirzoza trouva ces ridicules assez plaisants, et demanda
+à Sélim s'il les avait eus.</p>
+
+<p>«Comment! madame, reprit le vieux courtisan, était-il
+permis de ne les pas avoir, sans passer pour un homme de
+l'autre monde? Je fis le gros dos, je me redressai, je minaudai,
+je lorgnai, je pirouettai, je persiflai comme un autre; et tous les
+efforts de mon jugement se réduisirent à prendre ces travers des
+premiers, et à n'être pas des derniers à m'en défaire.»</p>
+
+<p>Sélim en était là, lorsque Mangogul parut.</p>
+
+<p>L'auteur africain ne nous apprend ni ce qu'il était devenu,
+ni ce qui l'avait occupé pendant le chapitre précédent: apparemment
+qu'il est permis aux princes du Congo de faire des
+actions indifférentes, de dire quelquefois des misères et de ressembler
+aux autres hommes, dont une grande partie de la vie
+se consume à des riens, ou à des choses qui ne méritent pas
+d'être sues.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_LI" id="CHAPITRE_LI"></a>CHAPITRE LI.</h2>
+
+<h3>VINGT-HUITIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>OLYMPIA.</h3>
+
+
+<p>«Madame, réjouissez-vous, dit Mangogul en entrant chez la
+favorite. Je vous apporte une nouvelle agréable. Les bijoux sont
+de petits fous qui ne savent ce qu'ils disent. La bague de Cucufa
+peut les faire parler, mais non leur arracher la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment Votre Hautesse les a-t-elle surpris en mensonge?
+demanda la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'allez savoir, répondit le sultan. Sélim vous avait
+promis toutes ses aventures; et vous ne doutez point qu'il ne
+vous ait tenu parole. Eh bien! je viens de consulter un bijou
+qui l'accuse d'une méchanceté qu'il ne vous a pas confessée,
+qu'assurément il n'a point eue, et qui même n'est pas de son
+caractère. Tyranniser une jolie femme, la mettre à contribution
+sous peine d'exécution militaire, reconnaissez-vous là Sélim?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pourquoi non, seigneur? répliqua la favorite. Il n'y
+a point de malice dont Sélim n'ait été capable; et s'il a tu l'aventure
+que vous avez découverte, c'est peut-être qu'il s'est réconcilié
+avec ce bijou, qu'ils sont bien ensemble, et qu'il a cru
+pouvoir me dérober une peccadille, sans manquer à sa promesse.</p>
+
+<p>&mdash;La fausseté perpétuelle de vos conjectures, lui répondit
+Mangogul, aurait dû vous guérir de la maladie d'en faire. Ce
+n'est point du tout ce que vous imaginez; c'est une extravagance
+de la première jeunesse de Sélim. Il s'agit d'une de ces
+femmes dont on tire parti dans la minute, et qu'on ne conserve
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Sélim à la favorite, j'ai beau m'examiner, je
+ne me rappelle plus rien, et je me sens à présent la conscience
+tout à fait pure.</p>
+
+<p>&mdash;Olympia, dit Mangogul...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prince, interrompit Sélim, je sais ce que c'est: cette
+historiette est si vieille, qu'il n'est pas étonnant qu'elle me soit
+échappée.</p>
+
+<p>&mdash;Olympia, reprit Mangogul, femme du premier caissier du
+Hasna, s'était coiffée d'un jeune officier, capitaine dans le régiment
+de Sélim. Un matin, son amant vint tout éperdu lui
+annoncer les ordres donnés à tous les militaires de partir, et de
+joindre leurs corps. Mon aïeul Kanoglou avait résolu cette année
+d'ouvrir la campagne de bonne heure, et un projet admirable
+qu'il avait formé n'échoua que par la publicité des ordres. Les
+politiques en frondèrent, les femmes en maudirent: chacun
+avait ses raisons. Je vous ai dit celles d'Olympia. Cette femme
+prit le parti de voir Sélim, et d'empêcher, s'il était possible, le
+départ de Gabalis: c'était le nom de son amant. Sélim passait
+déjà pour un homme dangereux. Olympia crut qu'il convenait
+de se faire escorter; et deux de ses amies, femmes aussi jolies
+qu'elle, s'offrirent à l'accompagner. Sélim était dans son hôtel
+lorsqu'elles arrivèrent. Il reçut Olympia, car elle parut seule,
+avec cette politesse aisée que vous lui connaissez, et s'informa
+de ce qui lui attirait une si belle visite.</p>
+
+<p>«&mdash;Monsieur, lui dit Olympia, je m'intéresse pour Gabalis,
+il a des affaires importantes qui rendent sa présence nécessaire
+à Banza, et je viens vous demander un congé de semestre.</p>
+
+<p>«&mdash;Un congé de semestre, madame? Vous n'y pensez pas,
+lui répondit Sélim; les ordres du sultan sont précis: je suis au
+désespoir de ne pouvoir me faire auprès de vous un mérite
+d'une grâce qui me perdrait infailliblement. Nouvelles instances
+de la part d'Olympia: nouveaux refus de la part de Sélim.</p>
+
+<p>«&mdash;Le vizir m'a promis que je serais compris dans la promotion
+prochaine. Pouvez-vous exiger, madame, que je me noie
+pour vous obliger?</p>
+
+<p>«&mdash;Et non, monsieur, vous ne vous noierez point, et vous
+m'obligerez.</p>
+
+<p>«&mdash;Madame, cela n'est pas possible; mais si vous voyiez le
+vizir.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! monsieur, à qui me renvoyez-vous là? Cet homme
+n'a jamais rien fait pour les dames.</p>
+
+<p>«&mdash;J'ai beau rêver, car je serais comblé de vous rendre
+service, et je n'y vois plus qu'un moyen.</p>
+
+<p>«&mdash;Et quel est-il? demanda vivement Olympia.</p>
+
+<p>«&mdash;Votre dessein, répondit Sélim, serait de rendre Gabalis
+heureux pour six mois; mais, madame, ne pourriez-vous pas
+disposer d'un quart d'heure des plaisirs que vous lui destinez?»</p>
+
+<p>«Olympia le comprit à merveille, rougit et bégaya, et finit
+par se récrier sur la dureté de la proposition.</p>
+
+<p>«&mdash;N'en parlons plus, madame, reprit le colonel d'un air
+froid, Gabalis partira; il faut que le service du prince se fasse.
+J'aurais pu prendre sur moi quelque chose, mais vous ne vous
+prêtez à rien. Au moins, madame, si Gabalis part, c'est vous qui
+le voulez.</p>
+
+<p>«&mdash;Moi! s'écria vivement Olympia; ah, monsieur! expédiez
+promptement sa patente, et qu'il reste.» Les préliminaires essentiels
+du traité furent ratifiés sur un sofa, et la dame croyait
+pour le coup tenir Gabalis, lorsque le traître que vous voyez,
+s'avisa, comme par réminiscence, de lui demander ce que c'était
+que les deux dames qui l'avaient accompagnée, et qu'elle avait
+laissées dans l'appartement voisin.</p>
+
+<p>«&mdash;Ce sont deux de mes intimes, répondit Olympia.</p>
+
+<p>«&mdash;Et de Gabalis aussi, ajouta Sélim; il n'en faut pas douter.
+Cela supposé, je ne crois pas qu'elles refusent d'acquitter chacune
+un tiers des droits du traité. Oui, cela me paraît juste;
+je vous laisse, madame, le soin de les y disposer.</p>
+
+<p>«&mdash;En vérité, monsieur, lui répondit Olympia, vous êtes
+étrange. Je vous proteste que ces dames n'ont nulle prétention
+à Gabalis; mais pour les tirer et sortir moi-même d'embarras, si
+vous me trouvez bonne, je tâcherai d'acquitter la lettre de
+change que vous tirez sur elles.» Sélim accepta l'offre. Olympia
+fit honneur à sa parole; et voilà, madame, ce que Sélim aurait
+dû vous apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui pardonne, dit la favorite; Olympia n'était pas assez
+bonne à connaître, pour que je lui fasse un procès de l'avoir
+oubliée. Je ne sais où vous allez déterrer ces femmes-là: en
+vérité, prince, vous avez toute la conduite d'un homme qui n'a
+nulle envie de perdre un château.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, il me semble que vous avez bien changé d'avis
+depuis quelques jours, lui répondit Mangogul: faites-moi la
+grâce de vous rappeler quel est le premier essai de ma bague
+que je vous proposai; et vous verrez qu'il n'a pas dépendu de
+moi de perdre plus tôt.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit la sultane, je sais que vous m'avez juré que je
+serais exceptée du nombre des bijoux parlants, et que depuis
+ce temps vous ne vous êtes adressé qu'à des femmes décriées;
+à une Aminte, une Zobéide, une Thélis, une Zulique, dont la
+réputation était presque décidée.</p>
+
+<p>&mdash;Je conviens, dit Mangogul, qu'il eût été ridicule de
+compter sur ces bijoux: mais, faute d'autres, il a bien fallu
+s'en tenir à ceux-là. Je vous l'ai déjà dit, et je vous le répète,
+la bonne compagnie en fait de bijoux est plus rare que vous ne
+pensez; et si vous ne vous déterminez à gagner vous-même....</p>
+
+<p>&mdash;Moi, interrompit vivement Mirzoza! je n'aurai jamais de
+château de ma vie, si, pour en avoir un, il faut en venir là. Un
+bijou parlant! fi donc! cela est d'une indécence... Prince, en un
+mot, vous savez mes raisons; et c'est très-sérieusement que je
+vous réitère mes menaces.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ou ne vous plaignez plus de mes essais, ou du
+moins indiquez-nous à qui vous prétendez que nous ayons
+recours; car je suis désespéré que cela ne finisse point. Des
+bijoux libertins, et puis quoi encore, des bijoux libertins, et
+toujours des bijoux libertins.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai grande confiance, répondit Mirzoza, dans le bijou
+d'Églé; et j'attends avec impatience la fin des quinze jours que
+vous m'avez demandés.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprit Mangogul, ils expirèrent hier; et tandis
+que Sélim vous faisait des contes de la vieille cour, j'apprenais
+du bijou d'Églé, que, grâce à la mauvaise humeur de Célébi, et
+aux assiduités d'Almanzor, sa maîtresse ne vous est bonne à
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prince, que me dites-vous là? s'écria la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un fait, reprit le sultan: je vous régalerai de cette
+histoire une autre fois; mais en attendant, cherchez une autre
+corde à votre arc.</p>
+
+<p>&mdash;Églé, la vertueuse Églé, s'est enfin démentie! disait la
+favorite surprise; en vérité, je n'en reviens pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà toute désorientée, reprit Mangogul, et vous ne
+savez plus où donner de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas cela, répondit la favorite; mais je vous avoue
+que je comptais beaucoup sur Églé.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y faut plus penser, ajouta Mangogul; dites-nous seulement
+si c'était la seule femme sage que vous connussiez?</p>
+
+<p>&mdash;Non, prince; il y en a cent autres, et des femmes aimables
+que je vais vous nommer, repartit Mirzoza. Je vous réponds
+comme de moi-même, de... de...»</p>
+
+<p>Mirzoza s'arrêta tout court, sans avoir articulé le nom d'une
+seule. Sélim ne put s'empêcher de sourire, et le sultan d'éclater
+de l'embarras de la favorite, qui connaissait tant de femmes
+sages, et qui ne s'en rappelait aucune.</p>
+
+<p>Mirzoza piquée se tourna du côté de Sélim, et lui dit: «Mais,
+Sélim, aidez-moi donc, vous qui vous y connaissez. Prince,
+ajouta-t-elle en portant la parole au sultan, adressez-vous à...
+Qui dirai-je? Sélim, aidez-moi donc.</p>
+
+<p>&mdash;A Mirzoza, continua Sélim.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me faites très-mal votre cour, reprit la favorite. Je
+ne crains pas l'épreuve; mais je l'ai en aversion. Nommez-en
+vite une autre, si vous voulez que je vous pardonne.</p>
+
+<p>&mdash;On pourrait, dit Sélim, voir si Zaïde a trouvé la réalité
+de l'amant idéal qu'elle s'est figuré, et auquel elle comparait
+jadis tous ceux qui lui faisaient la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Zaïde? reprit Mangogul; je vous avoue que cette femme
+est assez propre à me faire perdre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, ajouta la favorite, peut-être la seule dont la prude
+Arsinoé et le fat Jonéki aient épargné la réputation.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est fort, dit Mangogul; mais l'essai de ma bague
+vaut encore mieux. Allons droit à son bijou:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Comment! ajouta la favorite en riant, vous possédez
+votre Racine comme un acteur.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_LII" id="CHAPITRE_LII"></a>CHAPITRE LII.</h2>
+
+<h3>VINGT-NEUVIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>ZULEÏMAN ET ZAÏDE.</h3>
+
+
+<p>Mangogul, sans répondre à la plaisanterie de la favorite,
+sortit sur-le-champ, et se rendit chez Zaïde. Il la trouva retirée
+dans un cabinet, vis-à-vis d'une petite table sur laquelle il
+aperçut des lettres, un portrait, quelques bagatelles éparses qui
+venaient d'un amant chéri, comme il était facile de le présumer
+au cas qu'elle en faisait. Elle écrivait; des larmes lui coulaient
+des yeux et mouillaient son papier. Elle baisait avec transport le
+portrait, ouvrait les lettres, écrivait quelques mots, revenait au
+portrait, se précipitait sur les bagatelles dont j'ai parlé, et les
+pressait contre son sein.</p>
+
+<p>Le sultan fut dans un étonnement incroyable; il n'avait
+jamais vu de femmes tendres que la favorite et Zaïde. Il se croyait
+aimé de Mirzoza; mais Zaïde n'aimait-elle pas davantage Zuleïman?
+Et ces deux amants n'étaient-ils point les seuls, vrais
+amants du Congo?</p>
+
+<p>Les larmes que Zaïde versait en écrivant n'étaient point des
+larmes de tristesse. L'amour les lui faisait répandre. Et dans ce
+moment un sentiment délicieux qui naissait de la certitude de
+posséder le c&oelig;ur de Zuleïman, était le seul qui l'affectât. «Cher
+Zuleïman, s'écriait-elle, que je t'aime! que tu m'es cher! que
+tu m'occupes agréablement! Dans les instants où Zaïde n'a point
+le bonheur de te voir, elle t'écrit du moins combien elle est à
+toi: loin de Zuleïman, son amour est l'unique entretien qui lui
+plaise.»</p>
+
+<p>Zaïde en était là de sa tendre méditation, lorsque Mangogul
+dirigea son anneau sur elle. A l'instant il entendit son bijou
+soupirer, et répéter les premiers mots du monologue de sa maîtresse:
+«Cher Zuleïman, que je t'aime! que tu m'es cher! que
+tu m'occupes agréablement!» Le c&oelig;ur et le bijou de Zaïde
+étaient trop bien d'accord pour varier dans leurs discours. Zaïde
+fut d'abord surprise; mais elle était si sûre que son bijou ne
+dirait rien que Zuleïman ne pût entendre avec plaisir qu'elle
+désira sa présence.</p>
+
+<p>Mangogul réitéra son essai, et le bijou de Zaïde répéta d'une
+voix douce et tendre: «Zuleïman, cher Zuleïman, que je t'aime!
+que tu m'es cher!»</p>
+
+<p>«Zuleïman, s'écria le sultan, est le mortel le plus fortuné de
+mon empire. Quittons ces lieux où l'image d'un bonheur plus
+grand que le mien se présente à mes yeux et m'afflige.» Il sortit
+aussitôt, et porta chez la favorite un air inquiet et rêveur.</p>
+
+<p>«Prince, qu'avez-vous? lui demanda-t-elle; vous ne me
+dites rien de Zaïde...</p>
+
+<p>&mdash;Zaïde, madame, répondit Mangogul, est une femme adorable!
+Elle aime comme on n'a jamais aimé.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis pour elle, repartit Mirzoza.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?... reprit le sultan.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, répondit la favorite, que Kermadès est un des
+maussades personnages du Congo; que l'intérêt et l'autorité
+des parents ont fait ce mariage-là, et que jamais époux n'ont été
+plus dépareillés que Kermadès et Zaïde.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame, reprit Mangogul, ce n'est pas son époux
+qu'elle aime...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui donc? demanda Mirzoza.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Zuleïman, répondit Mangogul.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu donc les porcelaines et le petit sapajou, ajouta la
+sultane.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! disait tout bas Mangogul, cette Zaïde m'a frappé; elle
+me suit; elle m'obsède; il faut absolument que je la revoie.»</p>
+
+<p>Mirzoza l'interrompit par quelques questions auxquelles il
+répondit des monosyllabes. Il refusa un piquet qu'elle lui proposa,
+se plaignit d'un mal de tête qu'il n'avait point, se retira
+dans son appartement, se coucha sans souper, ce qui ne lui
+était arrivé de sa vie, et ne dormit point. Les charmes et la
+tendresse de Zaïde, les qualités et le bonheur de Zuleïman le
+tourmentèrent toute la nuit.</p>
+
+<p>On pense bien qu'il n'eut aujourd'hui rien à faire de plus
+pressé que de retourner chez Zaïde: il sortit de son palais sans
+avoir fait demander des nouvelles de Mirzoza; il y manquait pour
+la première fois. Il trouva Zaïde dans le cabinet de la veille.
+Zuleïman y était avec elle. Il tenait les mains de sa maîtresse
+dans les siennes, et il avait les yeux fixés sur les siens: Zaïde,
+penchée sur ses genoux, lançait à Zuleïman des regards animés
+de la passion la plus vive. Ils gardèrent quelque temps cette
+situation; mais cédant au même instant à la violence de leurs
+désirs, ils se précipitèrent entre les bras l'un de l'autre, et se
+serrèrent fortement. Le silence profond qui, jusqu'alors, avait
+régné autour d'eux, fut troublé par leurs soupirs, le bruit de
+leurs baisers, et quelques mots inarticulés qui leur échappaient...
+«Vous m'aimez!...&mdash;Je vous adore!...&mdash;M'aimerez-vous toujours?...&mdash;Ah!
+le dernier soupir de ma vie sera pour Zaïde...»</p>
+
+<p>Mangogul, accablé de tristesse, se renversa dans un fauteuil,
+et se mit la main sur les yeux. Il craignit de voir des choses qu'on
+imagine bien, et qui ne furent point... Après un silence de quelques
+moments: «Ah! cher et tendre amant, que ne vous ai-je
+toujours éprouvé tel que vous êtes à présent! dit Zaïde, je ne
+vous en aimerais pas moins, et je n'aurais aucun reproche à me
+faire... Mais tu pleures, cher Zuleïman. Viens, cher et tendre
+amant, viens, que j'essuie tes larmes... Zuleïman, vous baissez
+les yeux: qu'avez-vous? Regardez-moi donc... Viens, cher ami,
+viens, que je te console: colle tes lèvres sur ma bouche; inspire-moi
+ton âme; reçois la mienne: suspends... Ah! non... non...»
+Zaïde acheva son discours par un soupir violent, et se tut.</p>
+
+<p>L'auteur africain nous apprend que cette scène frappa vivement
+Mangogul; qu'il fonda quelques espérances sur l'insuffisance
+de Zuleïman, et qu'il y eut des propositions secrètes
+portées de sa part à Zaïde qui les rejeta, et ne s'en fit point un
+mérite auprès de son amant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_LIII" id="CHAPITRE_LIII"></a>CHAPITRE LIII.</h2>
+
+<h3>L'AMOUR PLATONIQUE.</h3>
+
+
+<p>«Mais cette Zaïde est-elle donc unique? Mirzoza ne lui
+cède en rien pour les charmes, et j'ai mille preuves de sa tendresse:
+je veux être aimé, je le suis; et qui m'a dit que Zuleïman
+l'est plus que moi? J'étais un fou d'envier le bonheur d'un
+autre. Non, personne sous le ciel n'est plus heureux que Mangogul.»</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que commencèrent les remontrances que le
+sultan se fit à lui-même. L'auteur a supprimé le reste; il se
+contente de nous avertir que le prince y eut plus d'égard qu'à
+celles que lui présentaient ses ministres, et que Zaïde ne lui
+revint plus dans l'esprit.</p>
+
+<p>Une de ces soirées qu'il était fort satisfait de sa maîtresse ou
+de lui-même, il proposa d'appeler Sélim, et de s'égarer un peu
+dans les bosquets du jardin du sérail. C'était des cabinets de
+verdure, où, sans témoins, l'on pouvait tout dire et faire bien
+des choses. En s'y acheminant, Mangogul jeta la conversation
+sur les raisons qu'on a d'aimer. Mirzoza, montée sur les grands
+principes, et entêtée d'idées de vertu qui ne convenaient assurément,
+ni à son rang, ni à sa figure, ni à son âge, soutenait
+que très-souvent on aimait pour aimer, et que des liaisons
+commencées par le rapport des caractères, soutenues par l'estime,
+et cimentées par la confiance, duraient très-longtemps et
+très-constamment, sans qu'un amant prétendît à des faveurs,
+ni qu'une femme fût tentée d'en accorder.</p>
+
+<p>«Voilà, madame, répondit le sultan, comme les romans
+vous ont gâtée. Vous avez vu là des héros respectueux et des
+princesses vertueuses jusqu'à la sottise; et vous n'avez pas
+pensé que ces êtres n'ont jamais existé que dans la tête des
+auteurs. Si vous demandiez à Sélim, qui sait mieux que personne
+le catéchisme de Cythère, qu'est-ce que l'amour? je
+gagerais bien qu'il vous répondrait que l'amour n'est autre
+chose que...</p>
+
+<p>&mdash;Gageriez-vous, interrompit la sultane, que la délicatesse
+des sentiments est une chimère, et que, sans l'espoir de jouir,
+il n'y aurait pas un grain d'amour dans le monde? En vérité,
+il faudrait que vous eussiez bien mauvaise opinion du c&oelig;ur
+humain.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi fais-je, reprit Mangogul; nos vertus ne sont pas
+plus désintéressées que nos vices. Le brave poursuit la gloire
+en s'exposant à des dangers; le lâche aime le repos et la vie;
+et l'amant veut jouir.»</p>
+
+<p>Sélim, se rangeant de l'avis du sultan, ajouta que, si deux
+choses arrivaient, l'amour serait banni de la société pour n'y
+plus reparaître.</p>
+
+<p>«Et quelles sont ces deux choses? demanda la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, répondit Mangogul, si vous et moi, madame, et
+tous les autres, venions à perdre ce que Tanzaï et Néadarné
+retrouvèrent en rêvant.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous croyez, interrompit Mirzoza, que sans ces
+misères-là, il n'y aurait ni estime, ni confiance entre deux personnes
+de différent sexe? Une femme avec des talents, de l'esprit
+et des grâces ne toucherait plus? Un homme avec une
+figure aimable, un beau génie, un caractère excellent, ne serait
+pas écouté?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, reprit Mangogul; car que dirait-il, s'il
+vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout plein de jolies choses qu'on aurait, ce me
+semble, toujours bien du plaisir à entendre, répondit la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez, madame, dit Sélim, que ces choses se disent
+tous les jours sans amour. Non, madame, non; j'ai des preuves
+complètes que, sans un corps bien organisé, point d'amour.
+Agénor, le plus beau garçon du Congo, et l'esprit le plus délicat
+de la cour, si j'étais femme, aurait beau m'étaler sa belle
+jambe, tourner sur moi ses grands yeux bleus, me prodiguer
+les louanges les plus fines, et se faire valoir par tous ses avantages,
+je ne lui dirais qu'un mot; et, s'il ne répondait ponctuellement
+à ce mot, j'aurais pour lui toute l'estime possible; mais
+je ne l'aimerais point.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est positif, ajouta le sultan; et ce mot mystérieux,
+vous conviendrez de sa justesse et de son utilité, quand on
+aime. Vous devriez bien, pour votre instruction, vous faire répéter
+la conversation d'un bel esprit de Banza avec un maître
+d'école; vous comprendriez tout d'un coup comment le bel
+esprit, qui soutenait votre thèse, convint à la fois qu'il avait
+tort, et que son adversaire raisonnait comme un bijou. Mais
+Sélim vous dira cela; c'est de lui que je le tiens.»</p>
+
+<p>La favorite imagina qu'un conte que Mangogul ne lui faisait
+pas, devait être fort graveleux; et elle entra dans un des cabinets
+sans le demander à Sélim: heureusement pour lui; car
+avec tout l'esprit qu'il avait, il eût mal satisfait la curiosité de
+la favorite, ou fort alarmé sa pudeur. Mais pour lui donner le
+change, et éloigner encore davantage l'histoire du maître d'école,
+il lui raconta celle qui suit:</p>
+
+<p>«Madame, lui dit le courtisan, dans une vaste contrée, voisine
+des sources du Nil, vivait un jeune garçon, beau comme
+l'amour. Il n'avait pas dix-huit ans, que toutes les filles s'entre-disputaient
+son c&oelig;ur, et qu'il n'y avait guère de femmes qui ne
+l'eussent accepté pour amant. Né avec un c&oelig;ur tendre, il aima
+sitôt qu'il fut en état d'aimer.</p>
+
+<p>«Un jour qu'il assistait dans le temple au culte public de la
+grande Pagode, et que, selon le cérémonial usité, il était en
+train de lui faire les dix-sept génuflexions prescrites par la loi,
+la beauté dont il était épris vint à passer, et lui lança un coup
+d'&oelig;il accompagné d'un souris, qui le jetèrent dans une telle
+distraction, qu'il perdit l'équilibre, donna du nez en terre,
+scandalisa tous les assistants par sa chute, oublia le nombre
+des génuflexions et n'en fit que seize.</p>
+
+<p>«La grande Pagode, irritée de l'offense et du scandale, le
+punit cruellement. Hilas, c'était son nom, le pauvre Hilas se
+trouva tout à coup enflammé des désirs les plus violents, et
+privé, comme sur la main, du moyen de les satisfaire. Surpris
+autant qu'attristé d'une perte si grande, il interrogea la Pagode.</p>
+
+<p>«&mdash;Tu ne te retrouveras, lui répondit-elle en éternuant,
+qu'entre les bras d'une femme qui, connaissant ton malheur,
+ne t'en aimera pas moins.»</p>
+
+<p>«La présomption est assez volontiers compagne de la jeunesse
+et de la beauté. Hilas s'imagina que son esprit et les grâces
+de sa personne lui gagneraient bientôt un c&oelig;ur délicat, qui,
+content de ce qui lui restait, l'aimerait pour lui-même et ne
+tarderait pas à lui restituer ce qu'il avait perdu.</p>
+
+<p>«Il s'adressa d'abord à celle qui avait été la cause innocente
+de son infortune. C'était une jeune personne vive, voluptueuse
+et coquette. Hilas l'adorait; il en obtint un rendez-vous, où,
+d'agaceries en agaceries, on le conduisit jusqu'où le pauvre
+garçon ne put jamais aller: il eut beau se tourmenter et chercher
+entre les bras de sa maîtresse l'accomplissement de l'oracle,
+rien ne parut. Quand on fut ennuyé d'attendre, on se rajusta
+promptement et l'on s'éloigna de lui. Le pis de l'aventure, c'est
+que la petite folle la confia à une de ses amies, qui, par discrétion,
+ne la conta qu'à trois ou quatre des siennes, qui en firent
+un secret à tant d'autres, qu'Hilas, deux jours auparavant la
+coqueluche de toutes les femmes, en fut méprisé, montré au
+doigt, et regardé comme un monstre.</p>
+
+<p>«Le malheureux Hilas, décrié dans sa patrie, prit le parti de
+voyager et de chercher au loin le remède à son mal. Il se rendit
+incognito et sans suite à la cour de l'empereur des Abyssins.
+On s'y coiffa d'abord du jeune étranger: ce fut à qui
+l'aurait; mais le prudent Hilas évita des engagements où il
+craignait d'autant plus de ne pas trouver son compte, qu'il était
+plus certain que les femmes qui le poursuivaient ne trouveraient
+point le leur avec lui. Mais admirez la pénétration du
+sexe! un garçon si jeune, si sage et si beau, disait-on, cela est
+prodigieux; et peu s'en fallut qu'à travers tant de qualités réunies,
+on ne devinât son défaut; et que, de crainte de lui accorder
+tout ce qu'un homme accompli peut avoir, on ne lui refusât
+tout juste la seule chose qui lui manquait.</p>
+
+<p>«Après avoir étudié quelque temps la carte du pays, Hilas
+s'attacha à une jeune femme qui avait passé, je ne sais par
+quel caprice, de la fine galanterie à la haute dévotion. Il s'insinua
+peu à peu dans sa confiance, épousa ses idées, copia ses
+pratiques, lui donna la main dans les temples, et s'entretint
+si souvent avec elle sur la vanité des plaisirs de ce monde,
+qu'insensiblement il lui en rappela le goût avec le souvenir.
+Il y avait plus d'un mois qu'il fréquentait les mosquées,
+assistait aux sermons, et visitait les malades, lorsqu'il se mit
+en devoir de guérir, mais ce fut inutilement. Sa dévote, pour
+connaître tout ce qui se passait au ciel, n'en savait pas moins
+comme on doit être fait sur terre; et le pauvre garçon perdit
+en un moment tout le fruit de ses bonnes &oelig;uvres. Si quelque
+chose le consola, ce fut le secret inviolable qu'on lui garda.
+Un mot eût rendu son mal incurable, mais ce mot ne fut
+point dit; et Hilas se lia avec quelques autres femmes pieuses,
+qu'il prit les unes après les autres, pour le spécifique ordonné
+par l'oracle, et qui ne le désenchantèrent point, parce qu'elles
+ne l'aimèrent que pour ce qu'il n'avait plus. L'habitude
+qu'elles avaient à spiritualiser les objets ne lui servit de rien.
+Elles voulaient du sentiment, mais c'est celui que le plaisir
+fait naître.</p>
+
+<p>«&mdash;Vous ne m'aimez donc pas?...» leur disait tristement
+Hilas.</p>
+
+<p>«&mdash;Eh! ne savez-vous pas, monsieur, lui répondait-on, qu'il
+faut connaître avant que d'aimer? et vous avouerez que,
+disgracié comme vous êtes, vous n'êtes point aimable quand
+on vous connaît.</p>
+
+<p>«&mdash;Hélas! disait-il en s'en allant, ce pur amour, dont on
+parle tant, n'existe nulle part; cette délicatesse de sentiments,
+dont tous les hommes et toutes les femmes se
+piquent, n'est qu'une chimère. L'oracle m'éconduit, et j'en
+ai pour la vie.»</p>
+
+<p>«Chemin faisant, il rencontra de ces femmes qui ne veulent
+avoir avec vous qu'un commerce de c&oelig;ur, et qui haïssent un
+téméraire comme un <i>crapaud</i>. On lui recommanda si sérieusement
+de ne rien mêler de terrestre et de grossier dans ses
+vues, qu'il en espéra beaucoup pour sa guérison. Il y allait de
+bonne foi; et il était tout étonné, aux tendres propos dont elles
+s'enfilaient avec lui, de demeurer tel qu'il était. «Il faut,
+disait-il en lui-même, que je guérisse peut-être autrement
+qu'en parlant;» et il attendait une occasion de se placer
+selon les intentions de l'oracle. Elle vint. Une jeune platonicienne
+qui aimait éperdument la promenade, l'entraîna dans un
+bois écarté; ils étaient loin de tout importun, lorsqu'elle se
+sentit évanouir. Hilas se précipita sur elle, ne négligea rien
+pour la soulager, mais tous ses efforts furent inutiles; la belle
+évanouie s'en aperçut aussi bien que lui.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! monsieur, lui dit-elle en se débarrassant d'entre ses
+bras, quel homme êtes-vous? il ne m'arrivera plus de m'embarquer
+ainsi dans des lieux écartés, où l'on se trouve mal,
+et où l'on périrait cent fois faute de secours.»</p>
+
+<p>«D'autres connurent son état, l'en plaignirent, lui jurèrent
+que la tendresse qu'elles avaient conçue pour lui n'en serait
+point altérée, et ne le revirent plus.</p>
+
+<p>«Le malheureux Hilas fit bien des mécontentes, avec la plus
+belle figure du monde et les sentiments les plus délicats.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'était un benêt, interrompit le sultan. Que ne
+s'adressait-il à quelques-unes des vestales dont nos monastères
+sont pleins? On se serait affolé de lui, et il aurait infailliblement
+guéri au travers d'une grille.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, reprit Sélim, la chronique assure qu'il tenta
+cette voie, et qu'il éprouva qu'on ne veut aimer nulle part en
+pure perte.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, ajouta le sultan, je désespère de sa maladie.</p>
+
+<p>&mdash;Il en désespéra comme Votre Hautesse, continua Sélim;
+et las de tenter des essais qui n'aboutissaient à rien, il s'enfonça
+dans une solitude, sur la parole d'une multitude infinie
+de femmes, qui lui avaient déclaré nettement qu'il était inutile
+dans la société.</p>
+
+<p>«Il y avait déjà plusieurs jours qu'il errait dans son désert,
+lorsqu'il entendit quelques soupirs qui partaient d'un endroit
+écarté. Il prêta l'oreille; les soupirs recommencèrent; il s'approcha,
+et vit une jeune fille, belle comme les astres, la tête
+appuyée sur sa main, les yeux baignés de larmes et le reste
+du corps dans une attitude triste et pensive.</p>
+
+<p>«&mdash;Que cherchez-vous ici, mademoiselle? lui dit-il; et ces
+déserts sont-ils faits pour vous?...</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, répondit-elle tristement; on s'y afflige du moins
+tout à son aise.</p>
+
+<p>«&mdash;Et de quoi vous affligez-vous?...</p>
+
+<p>«&mdash;Hélas!...</p>
+
+<p>«&mdash;Parlez, mademoiselle; qu'avez-vous?...</p>
+
+<p>«&mdash;Rien...</p>
+
+<p>«&mdash;Comment, rien?...</p>
+
+<p>«&mdash;Non, rien du tout; et c'est là mon chagrin: il y a deux
+ans que j'eus le malheur d'offenser une Pagode qui m'ôta
+tout. Il y avait si peu de chose à faire, qu'elle ne donna pas
+en cela une grande marque de sa puissance. Depuis ce
+temps, tous les hommes me fuient et me fuiront, a dit la
+Pagode, jusqu'à ce qu'il s'en rencontre un qui, connaissant
+mon malheur, s'attache à moi, et m'aime telle que je suis.</p>
+
+<p>«&mdash;Qu'entends-je? s'écria Hilas. Ce malheureux que vous
+voyez à vos genoux n'a rien non plus; et c'est aussi sa maladie.
+Il eut, il y a quelque temps, le malheur d'offenser une
+Pagode qui lui ôta ce qu'il avait; et, sans vanité, c'était
+quelque chose. Depuis ce temps toutes les femmes le fuient
+et le fuieront, a dit la Pagode, jusqu'à ce qu'il s'en rencontre
+une qui, connaissant son malheur, s'attache à lui, et l'aime
+tel qu'il est.</p>
+
+<p>«&mdash;Serait-il bien possible? demanda la jeune fille.</p>
+
+<p>«&mdash;Ce que vous m'avez dit est-il vrai?... demanda Hilas.</p>
+
+<p>«&mdash;Voyez, répondit la jeune fille.</p>
+
+<p>«&mdash;Voyez, répondit Hilas.»</p>
+
+<p>«Ils s'assurèrent l'un et l'autre, à n'en pouvoir douter, qu'ils
+étaient deux objets du courroux céleste. Le malheur qui leur
+était commun les unit. Iphis, c'est le nom de la jeune fille, était
+faite pour Hilas; Hilas était fait pour elle. Ils s'aimèrent platoniquement,
+comme vous imaginez bien; car ils ne pouvaient
+guère s'aimer autrement; mais à l'instant l'enchantement cessa;
+ils en poussèrent chacun un cri de joie, et l'amour platonique
+disparut.</p>
+
+<p>«Pendant plusieurs mois qu'ils séjournèrent ensemble dans le
+désert, ils eurent tout le temps de s'assurer de leur changement;
+lorsqu'ils en sortirent, Iphis était parfaitement guérie;
+pour Hilas, l'auteur dit qu'il était menacé d'une rechute.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_LIV" id="CHAPITRE_LIV"></a>CHAPITRE LIV.</h2>
+
+<h3>TRENTIÈME ET DERNIER ESSAI DE L'ANNEAU.</h3>
+
+<h3>MIRZOZA.</h3>
+
+
+<p>Tandis que Mangogul s'entretenait dans ses jardins avec la
+favorite et Sélim, on vint lui annoncer la mort de Sulamek.
+Sulamek avait commencé par être maître de danse du sultan,
+contre les intentions d'Erguebzed; mais quelques intrigantes, à
+qui il avait appris à faire des sauts périlleux, le poussèrent de
+toutes leurs forces, et se remuèrent tant, qu'il fut préféré à
+Marcel et à d'autres, dont il n'était pas digne d'être le prévôt.
+Il avait un esprit de minutie, le jargon de la cour, le don de
+conter agréablement et celui d'amuser les enfants; mais il
+n'entendait rien à la haute danse. Lorsque la place du grand
+vizir vint à vaquer, il parvint, à force de révérences, à supplanter
+le grand sénéchal, danseur infatigable, mais homme
+roide et qui pliait de mauvaise grâce. Son ministère ne fut
+point signalé par des événements glorieux à la nation. Ses
+ennemis, et qui en manque? le vrai mérite en a bien, l'accusaient
+de jouer mal du violon, et de n'avoir aucune intelligence
+de la chorégraphie; de s'être laissé duper par les pantomimes
+du prêtre Jean, et épouvanter par un ours du Monoémugi qui
+dansait un jour devant lui; d'avoir donné des millions à l'empereur
+du Tombut pour l'empêcher de danser dans un temps où
+il avait la goutte, et dépensé tous les ans plus de cinq cent
+mille sequins en colophane, et davantage à persécuter tous les
+ménétriers qui jouaient d'autres menuets que les siens; en un
+mot, d'avoir dormi pendant quinze ans au son de la vielle d'un
+gros habitant de Guinée qui s'accompagnait de son instrument
+en baragouinant quelques chansons du Congo. Il est vrai qu'il
+avait amené la mode des tilleuls de Hollande, etc...<a name="FNanchor_100_103" id="FNanchor_100_103"></a><a href="#Footnote_100_103" class="fnanchor">[100]</a></p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_103" id="Footnote_100_103"></a><a href="#FNanchor_100_103"><span class="label">[100]</span></a> Ce dernier portrait nous rappelle le cardinal de Fleury. Il n'est pas plus
+exactement reproduit que tous ceux que nous avons cru reconnaître; mais, comme
+nous l'avons déjà dit, ce n'est pas pour faire du scandale que Diderot sème son
+roman d'allusions. Ces allusions lui sont venues tout naturellement. Il commence
+souvent l'esquisse d'un personnage: on peut croire qu'il va achever le tableau;
+mais la prudence intervient et lui souffle de bons conseils; il tourne subitement et
+tâche d'écarter le danger en déroutant les devineurs d'énigmes. C'est donc sur
+les traits généraux et non sur les détails qu'il faut se fonder pour essayer des
+explications. C'est par ce procédé que les lecteurs contemporains ont reconnu le
+maréchal de Richelieu dans Sélim, quoique les aventures de Sélim et celles du
+maréchal diffèrent considérablement par la particularité et par la succession des
+événements. Il est fort possible que cette habileté, qui a empêché qu'on poursuivît
+l'auteur des <i>Bijoux</i>, ait contribué à faire enfermer celui de la <i>Lettre sur les aveugles</i>.
+La punition a été retardée parce que, devant des peintures volontairement vaporeuses,
+on était forcé de se dire: «C'est évidemment tel ministre, tel courtisan,
+telle grande dame, et cependant on ne saurait l'affirmer; elle est venue, comme
+cela arrive souvent, à propos d'autre chose. Ici, on peut mieux qu'ailleurs suivre
+les habiletés et les intrigues de Fleury avant d'arriver au ministère, son amour
+de la paix qui le pousse à payer l'Angleterre pour conserver son alliance; ses persécutions
+contre les jansénistes qui «jouaient d'autres menuets que les siens;»
+sa maladroite condescendance vis-à-vis de l'Autriche, etc.
+</p><p>
+Dans le cas où nous ne nous tromperions pas, Brrrouboubou serait Charles
+Frey de Neuville, qui prononça à Paris, en 1743, l'<i>Oraison funèbre de S. Exc. M<sup>gr</sup> le
+cardinal A.-H. Fleury</i>.</p></div>
+
+<p>Mangogul avait le c&oelig;ur excellent; il regretta Sulamek, et
+lui ordonna un catafalque avec une oraison funèbre, dont l'orateur
+Brrrouboubou fut chargé.</p>
+
+<p>Le jour marqué pour la cérémonie, les chefs des bramines,
+le corps du divan et les sultanes, menées par leurs eunuques,
+se rendirent dans la grande mosquée. Brrrouboubou montra
+pendant deux heures de suite, avec une rapidité surprenante,
+que Sulamek était parvenu par des talents supérieurs; fit préfaces
+sur préfaces; n'oublia ni Mangogul, ni ses exploits sous
+l'administration de Sulamek; et il s'épuisait en exclamations,
+lorsque Mirzoza, à qui le mensonge donnait des vapeurs, en eut
+une attaque qui la rendit léthargique.</p>
+
+<p>Ses officiers et ses femmes s'empressèrent à la secourir; on
+la remit dans son palanquin; et elle fut aussitôt transportée au
+sérail. Mangogul, averti du danger, accourut: on appela toute
+la pharmacie. Le garus, les gouttes du général La Motte, celles
+d'Angleterre, furent essayés, mais sans aucun succès. Le sultan,
+désolé, tantôt pleurant sur Mirzoza, tantôt jurant contre
+Orcotome, perdit enfin toute espérance, ou du moins n'en eut
+plus qu'en son anneau.</p>
+
+<p>«Si je vous ai perdue, délices de mon âme, s'écria-t-il, votre
+bijou doit, ainsi que votre bouche, garder un silence éternel.»</p>
+
+<p>A l'instant il commande qu'on sorte; on obéit; et le voilà
+seul vis-à-vis de la favorite: il tourne sa bague sur elle; mais
+le bijou de Mirzoza, qui s'était ennuyé au sermon, comme il
+arrive tous les jours à d'autres, et qui se sentait apparemment
+de la léthargie, ne murmura d'abord que quelques mots confus
+et mal articulés. Le sultan réitéra l'opération; et le bijou,
+s'expliquant très-distinctement, dit:</p>
+
+<p>«Loin de vous, Mangogul, qu'allais-je devenir?... fidèle
+jusque dans la nuit du tombeau, je vous aurais cherché; et si
+l'amour et la constance ont quelque récompense chez les morts,
+cher prince, je vous aurais trouvé.... Hélas! sans vous, le palais
+délicieux qu'habite Brama, et qu'il a promis à ses fidèles
+croyants, n'eût été pour moi qu'une demeure ingrate.»</p>
+
+<p>Mangogul, transporté de joie, ne s'aperçut pas que la favorite
+sortait insensiblement de sa léthargie; et que, s'il tardait à
+retourner sa bague, elle entendrait les dernières paroles de son
+bijou: ce qui arriva.</p>
+
+<p>«Ah! prince, lui dit-elle, que sont devenus vos serments?
+Vous avez donc éclairci vos injustes soupçons? Rien ne vous a
+retenu, ni l'état où j'étais, ni l'injure que vous me faisiez, ni la
+parole que vous m'aviez donnée?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, lui répondit le sultan, n'imputez point à
+une honteuse curiosité une impatience que le désespoir de vous
+avoir perdue m'a seul suggérée: je n'ai point fait sur vous
+l'essai de mon anneau; mais j'ai cru pouvoir, sans manquer à
+mes promesses, user d'une ressource qui vous rend à mes v&oelig;ux,
+et qui vous assure mon c&oelig;ur à jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, dit la favorite, je vous crois; mais que l'anneau
+soit remis au génie, et que son fatal présent ne trouble plus ni
+votre cour ni votre empire.»</p>
+
+<p>A l'instant, Mangogul se mit en oraison, et Cucufa apparut:</p>
+
+<p>«Génie tout-puissant, lui dit Mangogul, reprenez votre
+anneau, et continuez-moi votre protection.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, lui répondit le génie, partagez vos jours entre
+l'amour et la gloire; Mirzoza vous assurera le premier de ces
+avantages; et je vous promets le second.»</p>
+
+<p>A ces mots, le spectre encapuchonné serra la queue de ses
+hiboux, et partit en pirouettant, comme il était venu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h2>
+
+<p>Sur les <i>Recueils philosophiques et littéraires</i> de la Société typographique
+de Bouillon</p>
+
+<p>Sur les <i>Observations sur la Religion, les lois et les m&oelig;urs des Turcs</i></p>
+
+<p><i>Éphémérides du Citoyen</i></p>
+
+<p>Sur les <i>Lettres d'un Fermier de Pensylvanie</i></p>
+
+<p><i>Spéculations utiles et Maximes instructives</i></p>
+
+<p><i>Dieu et l'Homme</i>, par M. de Valmire</p>
+
+<p>Sur le <i>Parallèle de la condition des facultés de l'homme avec la condition
+et les facultés des animaux</i></p>
+
+<p><i>Principes philosophiques</i> pour servir d'introduction à la connaissance
+de l'esprit et du c&oelig;ur humain</p>
+
+<p>Morceau de Diderot inséré dans le <i>Discours sur l'Inégalité</i>, de J.-J. Rousseau</p>
+
+<p>Sur l'Éducation des Rois, extrait de l'<i>Éloge de Fénelon</i>, de M. de Pezay</p>
+
+<p>Abrégé du Code de la Nature, extrait du <i>Système de la Nature</i>, de
+d'Holbach</p>
+
+<p><span class="smcap">La Moïsade</span>, extrait des <i>&OElig;uvres philosophiques</i> de Fréret</p>
+
+
+<p>BELLES-LETTRES.</p>
+
+<p>I.</p>
+
+<p><span class="smcap">Les Bijoux indiscrets</span></p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;"><a href="#NOTICE_PRELIMINAIRE">Notice préliminaire</a></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;"><span class="smcap"><a href="#A_ZIMA">A Zima</a></span></span><br />
+</p>
+
+<p>Chapitres.</p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_I">I. Naissance de Mangogul</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_II">II. Éducation de Mangogul</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_III">III. Qu'on peut regarder comme le premier de cette histoire</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_IV">IV. Évocation du génie</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_V">V. Dangereuse Tentation de Mangogul</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_VI">VI. Premier essai de l'anneau.&mdash;<i>Alcine</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_VII">VII. Second essai de l'anneau.&mdash;<i>Les Autels</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII. Troisième essai de l'anneau.&mdash;<i>Le petit Souper</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_IX">IX. État de l'Académie des sciences de Banza</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_X">X. Moins savant et moins ennuyeux que le précédent.&mdash;<i>Suite de la
+séance académique</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XI">XI. Quatrième essai de l'anneau.&mdash;<i>L'Écho</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XII">XII. Cinquième essai de l'anneau.&mdash;<i>Le Jeu</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XIII">XIII. Sixième essai de l'anneau.&mdash;<i>De l'Opéra de Banza</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XIV">XIV. Expériences d'Orcotome</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XV">XV. Les Bramines</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XVI">XVI. Vision de Mangogul</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XVII">XVII. Les Muselières</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XVIII">XVIII. Des Voyageurs</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XIX">XIX. De la Figure des Insulaires et de la Toilette des Femmes</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XX">XX. Les deux Dévotes</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXI">XXI. Retour du Bijoutier</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXII">XXII. Septième essai de l'anneau.&mdash;<i>Le Bijou suffoqué</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXIII">XXIII. Huitième essai de l'anneau.&mdash;<i>Les Vapeurs</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXIV">XXIV. Neuvième essai de l'anneau.&mdash;<i>Des Choses perdues et retrouvées;
+pour servir de supplément au savant Traité de Pancirole, et
+aux Mémoires de l'Académie des Inscriptions</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXV">XXV. Échantillon de la morale de Mangogul</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXVI">XXVI. Dixième essai de l'anneau.&mdash;<i>Les Gredins</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXVII">XXVII. Onzième essai de l'anneau.&mdash;<i>Les Pensions</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXVIII">XXVIII. Douzième essai de l'anneau.&mdash;<i>Question de droit</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXIX">XXIX. Métaphysique de Mirzoza.&mdash;<i>Les Ames</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXX">XXX. Suite de la conversation précédente</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXXI">XXXI. Treizième essai de l'anneau.&mdash;<i>La petite Jument</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXXII">XXXII. Le meilleur peut-être, et le moins lu de cette histoire.&mdash;<i>Rêve de
+Mangogul, ou Voyage dans la région des hypothèses</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXXIII">XXXIII. Quatorzième essai de l'anneau.&mdash;<i>Le Bijou muet</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXXIV">XXXIV. Mangogul avait-il raison?</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXXV">XXXV. Quinzième essai de l'anneau.&mdash;<i>Alphane</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXXVI">XXXVI. Seizième essai de l'anneau.&mdash;<i>Les Petits-Maîtres</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXXVII">XXXVII. Dix-septième essai de l'anneau.&mdash;<i>La Comédie</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXXVIII">XXXVIII. Entretien sur les lettres</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XXXIX">XXXIX. Dix-huitième et dix-neuvième essais de l'anneau.&mdash;<i>Sphéroïde
+l'aplatie et Girgiro l'entortillé.&mdash;Attrape qui pourra</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XL">XL. Rêve de Mirzoza</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XLI">XLI. Vingt-unième et vingt-deuxième essais de l'anneau.&mdash;<i>Fricamone
+et Callipiga</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XLII">XLII. Les Songes</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XLIII">XLIII. Vingt-troisième essai de l'anneau.&mdash;<i>Fanni</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XLIV">XLIV. Histoire des voyages de Sélim</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XLV">XLV. Vingt-quatrième et vingt-cinquième essais de l'anneau.&mdash;<i>Bal
+masqué, et Suite du Bal masqué</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XLVI">XLVI. Sélim à Banza</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XLVII">XLVII. Vingt-sixième essai de l'anneau.&mdash;<i>Le Bijou voyageur</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XLVIII">XLVIII. <i>Cydalise</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_XLIX">XLIX. Vingt-septième essai de l'anneau.&mdash;Fulvia</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_L">L. Événements prodigieux du règne de Kanoglou, grand-père de
+Mangogul</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_LI">LI. Vingt-huitième essai de l'anneau.&mdash;<i>Olympia</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_LII">LII. Vingt-neuvième essai de l'anneau.&mdash;<i>Zuleïman et Zaïde</i></a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_LIII">LIII. L'amour platonique</a></p>
+
+<p><a href="#CHAPITRE_LIV">LIV. Trentième et dernier essai de l'anneau.&mdash;<i>Mirzoza</i></a></p>
+
+<p><span class="smcap">L'oiseau blanc</span>, conte bleu</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Première soirée</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">Deuxième soirée</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les bijoux indiscrets, by Denis Diderot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BIJOUX INDISCRETS ***
+
+***** This file should be named 37491-h.htm or 37491-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/7/4/9/37491/
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>