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+Project Gutenberg's Le Roman de Léonard de Vinci, by Dmitry de Mérejkowsky
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Roman de Léonard de Vinci
+ La résurrection des Dieux
+
+Author: Dmitry de Mérejkowsky
+
+Translator: Jacques Sorrèze
+
+Release Date: August 24, 2011 [EBook #37201]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI ***
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, wagner, and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+ Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
+ le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+ conservée et n'a pas été harmonisée.
+
+ Pour la compréhension de certaines phrases, quelques mots ont
+ été ajoutés. La liste se trouve en fin de ce texte.
+
+
+
+
+ DMITRY DE MÉREJKOWSKY
+
+ LE ROMAN
+ DE
+ LÉONARD DE VINCI
+
+ --LA RÉSURRECTION DES DIEUX--
+
+ TRADUIT DU RUSSE
+
+ PAR
+
+ JACQUES SORRÈZE
+
+
+ PARIS
+ CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+ 3, RUE AUBER, 3
+
+
+ Droits de traduction et de reproduction réservés
+ pour tous pays, y compris la Hollande.
+
+
+
+
+LE ROMAN
+
+DE LÉONARD DE VINCI
+
+ «_Sentio, rediit ab inferis Iulianus._
+ --Il me semble que Julien le Renégat ressuscite.»
+
+ PÉTRARQUE.
+
+
+«Un choc s'est produit entre les deux idées les plus opposées qui
+puissent exister sur la Terre: le Dieu-Homme a rencontré l'Homme-Dieu;
+Apollon du Belvédère, le Christ.»
+
+ DOSTOIEWSKY.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA DIABLESSE BLANCHE
+
+1494
+
+ «Dans la ville de Sienne on trouva la statue de Vénus, à la très
+ grande joie des citoyens et on la plaça près de «_Fonte Gaja_» (la
+ Source de Gaîté). Le peuple venait en foule admirer Vénus. Mais
+ durant la guerre contre Florence, un des gouverneurs se leva à une
+ séance du comice et dit: «Citoyens! l'Église chrétienne défend le
+ culte des idoles. Je suppose donc que notre armée essuie des
+ défaites par la faute de la Vénus que nous avons érigée sur la
+ place principale de la ville. Le courroux de Dieu est sur nous. Je
+ vous conseille donc de briser l'idole et de l'enterrer en terre
+ florentine, afin d'attirer sur nos ennemis la colère céleste.»
+ Ainsi firent les citoyens de Sienne.»
+
+ (_Notes du sculpteur florentin_ LORENZO GHIBERTI) XVe siècle.
+
+
+I
+
+Tout à côté de l'église Or San Michele, à Florence, se trouvaient les
+grands entrepôts de la corporation des teinturiers. Des annexes
+disgracieuses, en forme de garde-manger, soutenues par des solives
+grossières, se collaient aux maisons, touchaient presque à leurs toits
+de tuile, laissant à peine entrevoir une étroite languette de ciel.
+Même de jour, la rue paraissait sombre. A l'entrée des magasins, se
+balançaient, pendus sur des traverses, des échantillons d'étoffe de
+laine étrangère, teinte à Florence, en violet par le tournesol, en
+incarnat par la garance, en bleu foncé par la guède rendue corrosive
+par l'alun toscan. Le ruisseau qui coupait en deux la ruelle pavée de
+pierres plates, et recevait les liquides déversés par les cuves des
+teinturiers, prenait les coloris les plus divers, comme s'il charriait
+des gemmes. La porte principale de l'entrepôt portait les armes de la
+corporation: sur champ de gueules un aigle d'or sur un ballot de laine
+blanche.
+
+Dans un des appentis servant de bureau, entour de notes commerciales
+et de gros livres de comptes, se tenait le richissime marchand
+florentin, le _prieur_ de la corporation, messer Cipriano Buonaccorsi.
+
+C'était une froide journée de mars. Transi par l'humidité qui montait
+des caves, le vieillard grelottait sous sa vieille pelisse doublée
+d'écureuil, usée aux coudes. Une plume d'oie se dressait derrière
+son oreille, et de ses yeux myopes, qui voyaient tout cependant,
+il parcourait négligemment, semblait-il--en réalité très
+attentivement--les feuillets de parchemin d'un énorme livre portant à
+droite le mot _Doit_ et à gauche le mot _Avoir_. Les inscriptions des
+marchandises étaient d'une écriture ferme et ronde, sans majuscules,
+ni points, ni virgules, avec des chiffres romains--les chiffres
+arabes étant considérés comme une innovation puérile, indigne des
+livres commerciaux. Sur la première page, en grandes lettres, se
+détachait la mention suivante:
+
+«Au nom de N. S. Jésus-Christ et de la Très Sainte Vierge Marie, ce
+livre de compte commence l'an quatorze cent quatre-vingt-quatorzième
+après la naissance du Christ.»
+
+Ayant achevé la vérification des dernières inscriptions et corrigé une
+erreur dans la liste des marchandises reçues en dépôt, messer
+Cipriano, fatigué, se renversa sur le dossier de son siège, ferma les
+yeux et songea à la rédaction de la lettre qu'il devait expédier à son
+principal commis, au sujet de la foire des draps qui se tenait à ce
+moment, à Montpellier, en France.
+
+Quelqu'un entra. Le vieillard ouvrit les yeux et reconnut Grillo, le
+fermier qui lui louait les prés et les vignes dépendant de sa villa de
+San Gervasio, dans la vallée du Munione. Grillo saluait, tenant dans
+ses mains un panier plein d'oeufs soigneusement enveloppés de paille.
+A sa ceinture pendaient, la tête en bas, deux jeunes coqs liés par les
+pattes.
+
+--Ah! Grillo! murmura Buonaccorsi avec l'affabilité qui lui était
+coutumière, aussi bien vis-à-vis des riches que des humbles, comment
+te portes-tu? Je crois le printemps bien favorable.
+
+--Pour nous autres vieux, messer Cipriano, le printemps n'est plus une
+joie, car nos os geignent pis qu'en hiver et soupirent après la
+tombe... Voilà, ajouta-t-il après un silence. J'ai apporté à Votre
+Excellence deux jeunes coqs pour la fête pascale...
+
+Grillo clignait malicieusement ses yeux verts cernés de fines rides.
+
+Buonaccorsi remercia, puis interrogea le vieillard.
+
+--Eh bien! les ouvriers sont-ils prêts? Aurons-nous le temps de
+terminer avant l'aube?
+
+Grillo soupira péniblement et resta songeur.
+
+--Tout est prêt. Les ouvriers sont en nombre suffisant. Seulement,
+comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, ne vaudrait-il pas mieux
+remettre, messer?
+
+--Tu disais toi-même, vieux, qu'il ne fallait pas attendre; que
+quelqu'un pouvait avant nous exécuter notre projet.
+
+--Certes, oui!... Mais j'ai peur tout de même. C'est un péché. Notre
+besogne sera plutôt impure et... nous sommes en semaine sainte...
+
+--Je prends sur moi la responsabilité du péché. Ne crains rien. Je ne
+te trahirai pas. Une seule idée m'inquiète: trouverons-nous quelque
+chose?
+
+--Les indices sont sûrs. Mon père et mon grand-père connaissaient la
+colline de la Grotte-Humide. Des petits feux y courent la nuit de la
+Saint-Jean. Pour dire vrai, nous avons beaucoup de ces ordures-là dans
+le pays. Dernièrement, par exemple, quand on a creusé le puits dans le
+vignoble, près de la Mariniola, on a sorti de la glaise un diable
+entier.
+
+--Que dis-tu? Quelle sorte de diable?
+
+--En métal, avec des cornes. Des jambes velues de bouc armées de
+sabots. Et une drôle de gueule, comme s'il riait en dansant sur une
+jambe en claquant des doigts. Il était devenu vert de vieillesse.
+
+--Qu'en a-t-on fait?
+
+--Une cloche pour la nouvelle chapelle de Saint-Michel.
+
+Messer Cipriano eut un geste de colère.
+
+--Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt, Grillo?
+
+--Vous étiez à Sienne pour affaires.
+
+--Tu aurais dû m'écrire. J'aurais envoyé quelqu'un. Je serais venu
+moi-même, je n'aurais regretté aucune somme d'argent... Je leur aurais
+donné dix cloches, à ces imbéciles!... Une cloche! Fondre pour une
+cloche un faune dansant... Peut-être une oeuvre du maître grec Scopas!
+
+--Ne vous fâchez pas si fort, messer Cipriano. Ces imbéciles sont déjà
+punis. Depuis deux ans que la cloche est pendue, les vers rongent les
+pommes et les cerises, et les récoltes d'olives sont médiocres. Et le
+son de la cloche est mauvais.
+
+--Pourquoi?
+
+--Comment vous dire? elle n'a pas un son pur; elle ne réjouit pas les
+coeurs chrétiens; elle bavarde sans suite. Comment voulez-vous qu'on
+puisse fondre une cloche d'un diable! Sans vous fâcher, messer, le
+curé a peut-être raison: toutes ces saletés que l'on déterre ne nous
+apportent rien de bon. Il faut conduire l'affaire avec circonspection.
+Se préserver par la prière, car le diable est fort et malin; il entre
+par une oreille et sort par l'autre. L'impur nous a assez tentés avec
+cette main de marbre que Zaccheo a découverte l'an dernier. Que de
+malheurs nous ont accablés! Dieu puissant, je crains même d'y songer!
+
+--Raconte-moi, Grillo, comment l'a-t-il trouvée?
+
+--C'était en automne, la veille de la Saint-Martin. Nous soupions. Et
+à peine la ménagère avait-elle posé le pain et la soupière sur la
+table, que Zaccheo, le neveu de mon parrain, arrive en courant. Je
+dois vous dire que ce jour-là je l'avais laissé dans le champ du
+Moulin, pour défoncer le terrain où je voulais planter du chanvre.
+«Patron! eh! patron! me crie Zaccheo, pâle, tremblant, claquant des
+dents.--Seigneur! Petit, qu'as-tu?--Il y a quelque chose d'étrange
+dans le champ, qu'il me répond; un cadavre sort de dessous terre. Si
+vous ne me croyez pas, allez voir vous-même.
+
+»Nous y allâmes avec des lanternes.
+
+»Il faisait nuit. La lune s'était levée derrière la futaie, éclairant
+quelque chose de blanc dans la terre fraîchement retournée. Nous nous
+penchons; je regarde: une main sort de terre, une main blanche avec de
+jolis doigts fins de patricienne. «Que le diable t'emporte! Qu'est-ce
+que c'est que cette horreur-là?» J'abaisse ma lanterne dans le trou
+pour mieux me rendre compte, et tout à coup, la main remue, les doigts
+m'attirent. Alors je n'ai pu m'en empêcher, j'ai crié, les jambes
+coupées net par la peur. Mais monna Bonda, ma grand'mère, qui est
+rebouteuse et sage-femme, très brave et forte pour son grand âge, nous
+dit: «Bêtes que vous êtes! De quoi avez-vous peur? Ne voyez-vous pas
+que cette main n'appartient ni à un vivant, ni à un mort, que c'est
+une main en pierre, tout simplement.» Et la saisissant, elle l'arracha
+comme une betterave. La main était brisée un peu au-dessus du poignet,
+«Grand'mère, m'écriai-je, n'y touchez pas. Laissez cela. Nous allons
+vite l'enfouir de nouveau pour éviter des malheurs.--Non, me
+répond-elle, il faut d'abord la porter au curé pour qu'il récite les
+prières d'exorcisme.» Mais la vieille m'a trompé. Elle n'a pas été
+voir le curé et a caché la main dans un coin de son alcôve où elle
+gardait ses baumes, ses herbes et ses amulettes. Je me fâchai;
+j'exigeai qu'elle me la rendît; la vieille s'entêta et à partir de ce
+moment fit des cures merveilleuses. Quelqu'un avait-il mal aux dents,
+elle appliquait la main de l'idole et l'enflure tombait. De même elle
+guérissait de la fièvre, des coliques et du haut mal. Pour les animaux
+également; si une vache mettait bas difficilement, ma grand'mère
+appliquait la main de pierre sur le ventre, la vache mugissait et le
+veau, sans qu'on s'en fût aperçu, se roulait déjà sur la paille.
+
+»On en jasa dans les villages environnants. La vieille gagna beaucoup
+d'argent. Moi je n'en tirais aucun profit. Le curé, le père Faustino,
+ne me laissait pas de répit; à l'église, pendant le sermon, il
+m'accablait de reproches devant tout le monde, m'appelait fils damné,
+serviteur du diable; me menaçait de se plaindre à l'évêque, de me
+priver de la Sainte Communion. Et les gamins couraient derrière moi
+dans les rues, en criant: «Voilà Grillo, Grillo le sorcier, le
+petit-fils de la sorcière! Tous les deux ont vendu leur âme au
+diable!» Le croiriez-vous? la nuit même je n'étais pas tranquille: il
+me semblait voir continuellement cette main de marbre s'avancer vers
+moi; je la sentais me prendre doucement par le cou comme pour me
+caresser de ses doigts longs et froids et, tout à coup, me saisir à la
+gorge pour m'étrangler. Je voulais crier et je ne le pouvais. Eh!
+songeais-je, la plaisanterie a assez duré! Un jour donc je me levai
+avant l'aube et pendant que ma grand'mère cueillait ses herbes, je
+brisai le cadenas de son alcôve, je pris la main et je vous
+l'apportai. L'antiquaire Lotto m'en offrait dix sous et je ne reçus
+que huit de vous; mais pour Votre Excellence, nous ne regrettons rien.
+Que le Seigneur vous envoie tous les bonheurs, à vous, à monna
+Angelica, à vos enfants et à vos petits-enfants.
+
+--Oui! murmura messer Cipriano pensif. D'après ce que tu racontes,
+Grillo, nous trouverons quelque chose dans la colline du Moulin.
+
+--Pour trouver, nous trouverons, continua le vieux en soupirant.
+Seulement... pourvu que le père Faustino n'en ait vent! S'il apprend
+notre projet, il m'étrillera et vous gênera aussi en ameutant les
+habitants. Espérons en Dieu clément. Mais ne m'abandonnez pas mon
+bienfaiteur; dites un mot en ma faveur au juge...
+
+--Au sujet de la terre que te dispute le meunier?
+
+--C'est cela même. Le meunier est un malin qui sait trouver la queue
+du diable. J'avais fait cadeau d'une génisse au juge; alors, il lui
+offrit une vache. Durant le procès la vache a vêlé un beau veau qui
+engagera le juge à donner raison au meunier. Défendez-moi, mon
+bienfaiteur. En somme, je ne m'occupe de la colline du Moulin que pour
+plaire à Votre Seigneurie. Pour personne d'autre je ne chargerais mon
+âme d'un tel péché!
+
+--Sois tranquille, Grillo. Le juge est de mes amis, je l'intéresserai
+à toi. Et maintenant, va. On te donnera à manger et à boire à la
+cuisine. Cette nuit même nous partirons pour San Gervasio.
+
+Le vieillard remercia et sortit en saluant profondément, cependant que
+messer Cipriano s'enfermait dans son cabinet de travail où personne
+hormis lui n'était jamais entré. Là, comme dans un musée, les murs
+étaient couverts de bronzes et de marbres; des médailles anciennes
+s'encastraient dans des planches garnies de draps; des fragments de
+statues emplissaient les tiroirs. Par ses nombreux agents d'Athènes,
+de Smyrne, de Chypre, de Rhodes, d'Halicarnasse, d'Asie Mineure et
+d'Égypte, messer Buonaccorsi se faisait expédier des antiquités de
+tous les pays du monde.
+
+Ayant à loisir contemplé tous ses trésors, messer Cipriano s'adonna de
+nouveau à l'étude de l'importation sur la laine et toutes réflexions
+faites, écrivit la lettre qu'il destinait à son agent de Montpellier.
+
+
+II
+
+Durant ce temps, au fond de l'entrepôt où les ballots empilés jusqu'au
+plafond étaient éclairés nuit et jour par une lampe qui brûlait devant
+l'image de la Madone, trois jeunes gens causaient: Doffo, Antonio et
+Giovanni. Doffo, commis principal de messer Buonaccorsi, les cheveux
+roux, le nez très long, le visage naïvement gai, inscrivait dans un
+livre le métrage des draps. Antonio da Vinci, jeune homme à la figure
+usée et ridée, aux yeux vitreux inexpressifs, aux rares cheveux noirs
+hérissés en épis volontaires, mesurait rapidement les étoffes à l'aide
+de l'ancienne mesure florentine, la _canna_. Giovanni Beltraffio,
+élève peintre, qui venait d'arriver de Milan, adolescent de dix-neuf
+ans, timide et gauche, portant dans ses yeux gris une tristesse
+infinie et en toute sa personne une profonde indécision, était assis,
+les jambes croisées, sur un ballot et écoutait.
+
+--Voilà à quoi nous en sommes arrivés, disait Antonio à voix basse et
+rageuse. On déterre les idoles.
+
+--Drap d'Écosse, poilu, marron, trente-deux coudées, six pieds, huit
+pouces, ajouta-t-il en s'adressant à Doffo qui inscrivit sur le
+grand-livre.
+
+Puis, repliant le morceau mesuré, Antonio le jeta, avec colère, mais
+si adroitement, qu'il tomba juste à la bonne place. Et levant l'index
+d'un air prophétique, imitant le frère Savonarole, il continua:
+
+--_Gladius Dei super terram cito et velociter._ Saint-Jean à Pathmos
+eut une vision: Un ange prit le diable, le serpent, et l'enchaîna pour
+mille ans, le précipita dans l'abîme et mit dessus un scel, afin qu'il
+ne puisse plus tenter le monde tant que ne se seraient pas écoulées
+les mille années. Aujourd'hui Satan s'évade de son cachot. Les mille
+ans sont révolus. Les faux dieux, précurseurs et serviteurs de
+l'Antechrist sortent de dessous terre, brisant le sceau de l'Ange pour
+tenter l'univers. Malheur aux hommes, sur la terre et sur la mer!
+
+--Drap jaune de Brabant, uni, dix-sept coudées, quatre pieds, neuf
+pouces.
+
+--Pensez-vous, Antonio, demanda Giovanni avec une curiosité craintive
+et avide, que toutes ces apparitions doivent prouver...
+
+--Oui, oui. Veillez! Les temps sont proches. Maintenant, on ne se
+contente plus de déterrer les anciens dieux, on en crée de nouveaux.
+Les peintres et les sculpteurs servent Moloch, c'est-à-dire le diable.
+Ils font, des églises du Seigneur, des temples de Satan. Sous les
+traits des saints martyrs, ils figurent les dieux impurs qu'ils
+adorent: au lieu de saint Jean, Bacchus; à la place de la
+Sainte-Vierge, Vénus. On devrait brûler tous ces tableaux et en
+disperser la cendre au vent!
+
+Une lueur sombre pétilla dans les yeux vitreux de l'employé.
+Giovanni, fronçant ses fins sourcils, se taisait, n'osant répliquer.
+
+--Antonio, dit-il enfin, on m'a assuré que votre cousin, messer
+Leonardo da Vinci, prenait parfois des élèves. Je désire depuis
+longtemps...
+
+--Si tu veux, interrompit Antonio boudeur, si tu veux, Giovanni,
+perdre le salut de ton âme..., va chez messer Leonardo.
+
+--Comment? Pourquoi?
+
+--Il est mon parent et plus âgé que moi de vingt ans, je lui dois le
+respect; mais il est dit dans l'Écriture: «Détourne-toi de
+l'hérétique.» Messer Leonardo est un hérétique et un athée. Il croit,
+à l'aide des mathématiques et de la magie noire, pénétrer les mystères
+de la nature.
+
+Et levant les yeux au ciel, Antonio répéta cette phrase du dernier
+sermon de Savonarole:
+
+--La science de ce siècle est folie devant Dieu. Nous connaissons ces
+savants: tous s'en vont chez le diable (_tutti vanno alla casa del
+diavolo_).
+
+--Et saviez-vous, continua Giovanni encore plus timidement, que messer
+Leonardo était en ce moment à Florence?... Qu'il vient d'y arriver de
+Milan?
+
+--Pourquoi?
+
+--Le duc l'a chargé d'acheter quelques-uns des tableaux qui ont
+appartenu à feu Laurent le Magnifique.
+
+--Qu'il soit ici ou n'y soit pas, cela m'est indifférent, interrompit
+Antonio en se détournant pour mesurer une coupe de drap vert.
+
+Les cloches des églises sonnèrent l'Angelus. Doffo s'étira joyeusement
+et ferma le livre. Giovanni sortit dans la rue.
+
+Les toits humides se découpaient sur le ciel gris teinté de rose. Il
+bruinait. Tout à coup, d'une croisée de la ruelle voisine, s'échappa
+une chanson:
+
+ _O vaghe montanine e pastorelle..._
+ O montagnardes et pastourelles errantes...
+
+La voix était jeune et sonore. Au rythme régulier, Giovanni devina que
+la chanteuse filait. Il écouta, se souvint qu'on était au printemps et
+sentit son coeur s'emplir d'une tristesse irraisonnée.
+
+--Nanna, Nanna! Mais où es-tu donc, fille du diable? Es-tu sourde?
+Viens vite, le souper refroidit.
+
+Les _zoccoli_ (souliers de bois), claquèrent, précipités, sur le
+parquet de briques, et tout se tut.
+
+Longtemps encore, Giovanni resta à contempler la fenêtre: dans ses
+oreilles s'égrenait le chant printanier, pareil aux sons voilés d'une
+flûte lointaine:
+
+ _O vaghe montanine e pastorelle..._
+
+Puis, soupirant doucement, il pénétra dans la maison du prieur
+Buonaccorsi, monta un escalier raide, aux marches pourries, rongées
+par les vers, et frappa à la porte d'une grande chambre qui servait de
+bibliothèque. Là l'attendait, courbé au-dessus d'une table, Giorgio
+Merula, chroniqueur de la cour du duc de Milan.
+
+
+III
+
+Envoyé par Ludovic le More, Merula était venu à Florence acheter des
+manuscrits rares de la bibliothèque Laurent de Médicis et, selon son
+habitude, s'était installé chez son ami messer Cipriano Buonaccorsi,
+qui était comme lui amateur d'antiquités. Pendant un relais, sur la
+route de Milan, Merula s'était lié avec Giovanni Beltraffio, avait
+admiré sa belle écriture et sous prétexte qu'il lui fallait un bon
+scribe, il l'avait emmené avec lui dans la maison de Cipriano.
+
+Lorsque Giovanni entra dans la pièce, Merula examinait attentivement
+un vieux livre, qui ressemblait à un missel. Il passait avec
+précaution une éponge humide sur le parchemin--un parchemin très fin
+fabriqué avec de la peau d'agneau irlandais mort-né--effaçait
+certaines lignes à l'aide d'une pierre ponce, égalisait avec un
+lissoir et ensuite examinait de nouveau en levant le livre vers la
+lumière.
+
+--Mignonnes! mignonnes! murmurait-il saisi d'émotion. Allons, sortez,
+mes pauvres! Montrez-vous à la lumière de Dieu!... Et que vous êtes
+donc longues et jolies!
+
+Il claqua des doigts et releva de dessus son travail sa tête chauve,
+son visage bouffi, sillonné de rides, tendres et mobiles, au centre
+duquel s'avançait un nez pourpre, entre deux yeux gris de plomb,
+pleins de vie et de joyeuse turbulence. A côté de lui, sur le rebord
+de la croisée étaient posés une cruche de terre et un verre. Le savant
+se versa une rasade, vida le verre d'un trait, toussa et allait se
+remettre à son travail, lorsqu'il aperçut Giovanni.
+
+--Bonjour, moinillon! dit-il plaisamment. Je m'ennuyais après toi. Je
+me demandais où tu traînais? Peut-être as-tu déjà découvert quelque
+belle fille... Les Florentines sont jolies, et s'énamourer n'est pas
+un péché. Et moi non plus je ne perds pas mon temps. Tu n'as peut-être
+jamais vu une chose aussi amusante que celle-ci. Veux-tu? Je te la
+montrerai... Ou bien, non! Tu bavarderais. J'ai acheté cela pour un
+sou chez un juif; je l'ai trouvé parmi de vieux chiffons. Allons, tant
+pis, je te le montre tout de même et seulement à toi.
+
+Il lui fit signe d'approcher.
+
+--Ici, ici, plus près du jour.
+
+Et il lui indiqua une page couverte de caractères serrés. C'étaient
+des prières, des psaumes, avec des notes énormes et informes.
+Reprenant le livre des mains de Giovanni, Merula l'ouvrit à une autre
+page, le plaça devant la lumière, et Giovanni vit que là où le savant
+avait gratté les lettres, d'autres apparaissaient, tout à fait
+dissemblables, à peine visibles, restes incolores de l'écriture
+antique. Ce n'étaient plus des lettres, mais des fantômes de lettres,
+très pâles et très effacées!
+
+--Eh bien! vois-tu? répétait Merula triomphant. Les voilà, les amours!
+La farce est bonne, dis, moinillon?
+
+--Qu'est-ce? demanda Giovanni.
+
+--Je ne le sais encore moi-même. Il me semble, des fragments d'une
+antique anthologie. Peut-être des chefs-d'oeuvre de la poésie
+hellénique, inconnus à l'univers. Et dire que, sans moi, ils
+n'auraient pas vu le jour! Ils seraient restés, jusqu'à la fin des
+siècles, sous ces psaumes et ces antiennes!
+
+Et Merula expliqua que les moines, désirant utiliser les précieux
+parchemins, grattaient les vers païens et les remplaçaient par des
+cantiques.
+
+Le soleil, sans déchirer la nappe pluvieuse, mais la transperçant
+seulement, emplit la chambre de sa lueur rosée déclinante, et sur ce
+fond, les lettres antiques creusées dans le parchemin ressortaient
+plus visibles encore.
+
+--Vois-tu, vois-tu, les morts sortent de leur tombe! répétait Merula
+avec enthousiasme. Je crois que c'est un hymne aux dieux olympiens.
+Regarde, on peut lire les premières lignes.
+
+Et il traduisit du grec:
+
+ Gloire à l'aimable, fastueusement couronné de pampres, Bacchus.
+ Gloire à toi, Phébus vermeil, terrible,
+ Dieu à la splendide chevelure, meurtrier des fils de Niobé.
+
+--Et voilà un hymne à Vénus, que tu crains tellement, moinillon.
+Seulement, il est presque indéchiffrable.
+
+ Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or,
+ Joie des dieux et des hommes...
+
+Le vers s'arrêtait caché par l'écriture monacale.
+
+Giovanni abaissa le livre, et les lettres pâlirent, les creux
+disparurent noyés dans l'uniformité jaune du parchemin. Les ombres
+fuyaient. On ne voyait plus que les caractères gras et noirs du rituel
+et les énormes notes disgracieuses du psaume repentant:
+
+ Seigneur, entends ma prière, exauce-moi. Je stagne dans ma misère
+ et me trouble: mon coeur frémit et je crains les tourments de la
+ mort.
+
+Le crépuscule rose s'éteignit, plongeant la chambre dans l'obscurité.
+Merula emplit son verre de vin, le vida d'un trait et l'offrit à son
+camarade.
+
+--Allons, mon petit frère, à ma santé: _vinum super omnia bonum
+diligamus!_
+
+Giovanni refusa.
+
+--Comme il te plaira. Je boirai à ta place... Mais qu'as-tu
+aujourd'hui, moinillon... Tu es triste comme si on t'avait plongé dans
+l'eau? Ce bigot d'Antonio t'a encore effrayé par ses prophéties?
+Crache dessus, Giovanni, crache dessus. Et qu'ont-ils à brailler
+ainsi? Qu'ils en crèvent! Avoue, tu as causé avec Antonio?
+
+--Oui...
+
+--De quoi?
+
+--De l'Antechrist: de messer Leonardo da Vinci.
+
+--Eh bien, voilà! Tu ne rêves que de Léonard. Il t'a donc envoûté?
+Écoute, petit; sors toute cette folie de ta tête. Reste plutôt mon
+secrétaire; je t'apprendrai le latin, je ferai de toi un
+jurisconsulte, un orateur, un poète de cour; tu t'enrichiras, tu
+conquerras la gloire. Qu'est-ce que la peinture? Le philosophe Sénèque
+disait déjà que c'était un métier indigne d'un homme libre. Regarde,
+tous les peintres sont des hommes ignorants et grossiers...
+
+--J'ai entendu dire, répliqua Giovanni, que messer Leonardo était un
+grand savant.
+
+--Un savant? Allons donc! Il ne sait même pas lire le latin. Il
+confond Cicéron avec Quintilien et ignore l'odeur du grec. Quel
+savant! Cela ferait rire les poules, si elles t'entendaient.
+
+--On dit, continuait Beltraffio, qu'il a inventé de merveilleuses
+machines et que ses observations sur la nature...
+
+--Des machines, des observations? Mon petit, avec cela on ne va pas
+loin. Dans mes _Beautés de la langue latine_, ÉLÉGANTIÆ LINGUÆ LATINÆ,
+se trouvent réunies plus de deux mille nouvelles formes élégantes de
+discours. Peux-tu te rendre compte du travail qu'il m'a fallu?
+Arranger d'ingénieux rouages à des machines, regarder voler les
+oiseaux et pousser les herbes... ce n'est pas de la science, c'est un
+amusement d'enfant!
+
+Le vieillard se tut. Son visage devint sévère. Prenant son
+interlocuteur par la main, il lui dit avec une calme gravité:
+
+--Écoute, Giovanni et retiens bien ceci. Nos maîtres sont les anciens,
+Grecs et Romains. Ils ont fait tout ce que les hommes peuvent faire
+sur la terre. Nous n'avons qu'à les suivre et les imiter. Car il est
+dit: «L'élève ne peut être au-dessus du maître.»
+
+Il but une gorgée de vin, plongea son regard joyeusement malin dans
+les yeux de Giovanni et subitement ses rides se détendirent en un
+large sourire:
+
+--Eh! jeunesse, jeunesse! Je te regarde, moinillon, et je t'envie. Un
+bourgeon printanier, voilà tout ce que tu es! Tu ne bois pas de vin,
+tu fuis les femmes... Saint Tranquille! Et à l'intérieur, c'est le
+démon. Tu es triste et tu me rends gai. Tu es, Giovanni, pareil à ce
+livre: dessus des psaumes repentants, et, dessous l'hymne à Aphrodite!
+
+--Il fait nuit, messer Giorgio. Peut-être serait-il temps d'éclairer?
+
+--Attends. J'aime à causer dans l'obscurité et me souvenir de ma
+jeunesse.
+
+Sa langue s'empâtait, sa parole devenait difficile.
+
+--Je devine, mon chéri, continuait-il, tu me regardes et tu penses: Le
+vieux barbon est ivre et dit des bêtises. Et pourtant, moi aussi j'ai
+quelque chose là dedans.
+
+Avec suffisance, il désigna du doigt son front chauve.
+
+--Je n'aime pas à me flatter, mais demande au premier professeur venu,
+il te dira si quelqu'un a surpassé Merula dans les élégances de la
+langue latine? Qui a découvert Martial? continuait-il, s'animant de
+plus en plus. Qui a lu la célèbre inscription sur les ruines de la
+porte Tiburtienne? Parfois je grimpais si haut que la tête me
+tournait; une pierre se détachait sous mes pieds, j'avais à peine le
+temps de m'agripper à un buisson pour ne pas la suivre. Des jours
+entiers en plein soleil, je déchiffrais et je transcrivais. De jolies
+paysannes passaient et riaient: «Regardez donc où s'est perchée la
+caille; l'imbécile cherche un trésor?» Je plaisantais avec elles et de
+nouveau je reprenais mon travail. Là, où les pierres s'étaient
+effritées sous le lierre et les ronces, seuls deux mots restaient:
+_Gloria Romanorum_.
+
+Et comme s'il écoutait le son depuis longtemps éteint des grands mots,
+il répéta sourdement:
+
+--_Gloria Romanorum!_ Gloire aux Romains! Eh, se souvenir n'est-ce pas
+revivre? déclara-il.
+
+Et avec un geste large levant son verre, d'une voix enrouée il entonna
+la chanson bachique des rhéteurs:
+
+ Je ne me tromperai pas à jeun
+ D'un iota, d'un mot.
+ Toute ma vie s'écoula au cabaret,
+ Et je mourrai
+ Derrière un tonneau.
+ J'aime la chanson comme le vin
+ Et les latines grâces.
+ Si je bois, je chante aussi,
+ Et bien mieux qu'Horace.
+ Dans mon coeur bouillonne l'ivresse.
+ _Dum vinum potamus._
+ Frères, chantons l'hymne à Bacchus,
+ _Te Deum laudamus..._
+
+Une toux obstinée l'empêcha d'achever.
+
+La chambre était maintenant plongée dans l'obscurité; Giovanni
+distinguait avec peine les traits du vieillard. La pluie devenait plus
+forte et l'on entendait les gouttes tomber dans le ruisseau.
+
+--Voilà, moinillon!... murmurait Merula avec peine. Que te disais-je?
+Ma femme est une beauté. Non, ce n'est pas ça. Attends. Oui, oui... Tu
+te souviens du vers:
+
+ _Tu regere imperio populos, Romane, memento..._
+
+»Écoute, c'étaient des hommes gigantesques! Les maîtres du monde!
+
+Sa voix trembla et Giovanni crut distinguer des larmes dans ses yeux.
+
+--Oui, des hommes gigantesques! Maintenant, c'est honteux à dire...
+Par exemple, ne fût-ce que notre duc de Milan, Ludovic le More.
+Certainement, je suis à ses gages, j'écris son histoire, à l'instar de
+Tite-Live, et je compare ce lièvre peureux, à Pompée et à César. Mais,
+au fond de mon âme, Giovanni, au fond de mon âme...
+
+Par habitude de vieux courtisan, il jeta un coup d'oeil vers la porte
+et s'approchant de son interlocuteur, lui glissa à l'oreille:
+
+--Dans l'âme du vieux Merula ne s'est jamais éteint et ne s'éteindra
+jamais l'amour de la liberté. Seulement ne le dis à personne. Les
+temps sont mauvais. Il n'y en a jamais eu de pires. Et qu'est-ce que
+tous ces gens-là?... ils vous donnent envie de vomir... Des
+pourritures! Et cependant, ils n'ont pas honte et se croient les égaux
+des antiques!... Et de quoi se réjouissent-ils? Tiens, un mien ami
+m'écrit de Grèce, que dernièrement, dans l'île de Chio, les
+lavandières du monastère, nettoyant le linge à l'aube, ont trouvé un
+véritable dieu ancien, un triton, avec une queue de poisson et des
+nageoires. Elles en eurent peur, les bêtes. Elles ont cru que c'était
+le diable et elles se sont sauvées. Puis, voyant qu'il était vieux,
+faible et malade probablement, puisqu'il restait étendu sur le sable,
+grelottant et chauffant son dos vert au soleil, les ignobles femmes
+prirent courage, l'entourèrent en récitant des prières et se mirent,
+au nom de la Sainte Trinité, à le frapper de leurs battoirs. Elles
+l'ont mis à mort comme un chien, ce dieu antique, le dernier des dieux
+de l'Océan, peut-être bien le petit-fils de Neptune.
+
+Le vieillard se tut, sa tête s'inclina, morne, sur sa poitrine, et
+deux larmes roulèrent de ses yeux, deux larmes de pitié pour l'antique
+phénomème marin tué par les lavandières chrétiennes.
+
+Un valet, portant des lumières, entra dans la pièce et ferma les
+volets. Les visions païennes s'évanouirent. Merula, alourdi par le
+vin, ne put descendre souper avec son hôte; il fallut le mettre au lit
+comme un enfant. Cette nuit-là, longtemps Beltraffio écouta
+l'insouciant ronflement de messer Giorgio, et ne parvenant pas à
+s'endormir, il songea à ce qui était sa pensée obsédante--à Léonard de
+Vinci.
+
+
+IV
+
+Giovanni était venu de Milan à Florence, envoyé par son oncle Oswald
+Ingrim, le maître ès vitraux, pour acheter des couleurs spécialement
+vives et transparentes, telles qu'on ne pouvait en trouver nulle part
+ailleurs que dans cette ville.
+
+Le maître ès vitraux--_magister a vitriacis_--natif de Grätz, élève du
+célèbre artiste de Strasbourg Johann Kirchheim, Oswald Ingrim,
+travaillait aux vitraux de la chapelle Nord de la cathédrale de Milan.
+Giovanni, orphelin, fils naturel de son frère le sculpteur Rheinhold
+Ingrim, avait reçu le nom de Beltraffio, de sa mère, originaire de la
+Lombardie, femme de moeurs légères au dire d'Oswald et qui avait été
+le mauvais génie de Rheinhold.
+
+Giovanni, élevé dans la maison de son oncle, en enfant peureux et
+solitaire, avait l'âme assombrie par les interminables récits d'Oswald
+Ingrim au sujet des forces impures, telles que les démons, les
+sorcières et les ogres. Le gamin ressentait une terreur spéciale pour
+le démon féminin des légendes septentrionales--la Diablesse blanche.
+
+Lorsque, tout enfant, il pleurait la nuit, l'oncle Ingrim le menaçait
+de la Diablesse blanche et immédiatement Giovanni se taisait,
+enfouissait la tête sous les couvertures; mais à côté de la peur,
+naissait chez lui un ardent et curieux désir de voir une fois au moins
+celle qui lui causait tant d'effroi.
+
+Dès que Beltraffio fut en âge d'apprendre un métier, Oswald le confia
+à un moine iconographe, fra Benedetto.
+
+C'était un bon et simple vieillard. Il apprit à Giovanni, avant toute
+chose, au début d'un travail, à appeler la protection de Dieu
+puissant, de la Vierge Marie, défenderesse des pécheurs, de saint Luc,
+le premier iconographe chrétien, et de tous les saints du paradis;
+ensuite à s'orner d'amour, de crainte, d'obéissance et de patience;
+enfin, à maroufler des toiles avec un jaune d'oeuf mêlé au suc lacté
+des jeunes branches de figuier, délayé dans du vin coupé d'eau; à
+préparer, pour les tableaux, des planches en bois de figuier ou de
+hêtre, en les frottant avec de la poudre d'os calcinés et en employant
+à cet usage des os de poulet ou de chapon ou encore des côtes ou des
+épaules de mouton.
+
+C'étaient des recommandations infinies. Giovanni savait à l'avance
+avec quel dédain fra Benedetto dresserait les sourcils quand quelqu'un
+lui parlerait de la couleur dénommée _sang de dragon_, sans manquer de
+répondre: «Laisse-la; elle ne peut t'apporter aucun honneur.» Giovanni
+devinait que les mêmes paroles avaient dû être prononcées par le
+professeur de fra Benedetto et par le professeur du professeur de
+celui-ci.
+
+Aussi invariable était le sourire fier de fra Benedetto lorsqu'il lui
+confiait les secrets du métier qui semblaient au moine le comble de
+l'art et de la ruse: tel, par exemple, le principe de prendre, pour
+les visages jeunes, des oeufs de poule citadine, à cause du jaune plus
+clair, tandis que le jaune plus foncé des oeufs de poule villageoise
+convenait mieux aux chairs vieillies.
+
+En dépit de ces ruses, fra Benedetto restait un artiste naïf comme un
+enfant; il se préparait à l'ouvrage par des jeûnes et des veilles et,
+avant de commencer, priait Dieu de lui donner la force et la raison.
+Chaque fois qu'il peignait le Christ crucifié, son visage s'inondait
+de pleurs.
+
+Giovanni aimait son maître et l'avait longtemps considéré comme l'un
+des plus grands artistes. Mais dans les derniers temps, un trouble
+s'emparait de l'élève quand, expliquant son unique règle
+d'anatomie--la grandeur du corps de l'homme est de huit fois plus un
+tiers celle de son visage--fra Benedetto ajoutait, avec le même mépris
+que pour le sang de dragon: «En ce qui concerne celui de la femme,
+laissons-le de côté, car il ne contient en soi aucune proportion.» Et
+il était aussi convaincu de cela que de cette autre tradition qui
+voulait que chez les poissons et tous les animaux non pensants, le dos
+soit sombre et le ventre clair; ou que l'homme ait une côte de moins,
+puisque Dieu avait enlevé une côte à Adam pour créer Ève.
+
+Forcé de représenter les quatre éléments en allégorie, en
+personnifiant chaque élément par un animal, Fra Benedetto choisit la
+taupe pour la terre, le poisson pour l'eau, la salamandre pour le feu
+et le caméléon pour l'air. Mais s'imaginant que le mot caméléon était
+un superlatif de _camello_, qui veut dire en italien «chameau», le
+moine dans la simplicité de son coeur avait représenté l'air sous
+l'aspect d'un chameau ouvrant la gueule pour mieux respirer. Et
+lorsque les jeunes artistes se moquèrent de lui en lui signalant son
+erreur, il supporta leurs plaisanteries avec une humilité chrétienne,
+tout en gardant sa conviction qu'il n'y avait pas de différence entre
+un chameau et un caméléon.
+
+Toutes les autres connaissances du moine en histoire naturelle étaient
+au même niveau.
+
+Depuis longtemps des inquiétudes s'étaient glissées dans l'esprit de
+Giovanni: «Le démon de la science humaine», disait le moine. Mais
+quand, avant son départ pour Florence, l'élève de fra Benedetto eut
+l'occasion de voir des dessins de Léonard de Vinci, tous ces doutes
+envahirent son âme avec une telle force, qu'il ne put y résister.
+Cette nuit-ci, couché auprès de messer Giorgio qui ronflait
+paisiblement, pour la millième fois Giovanni remuait ces pensées, mais
+plus il les approfondissait et plus il les embrouillait. Alors il
+résolut de recourir au pouvoir céleste et fixant un regard plein
+d'espoir, dans l'impénétrable obscurité, il pria:
+
+--Seigneur, aide-moi et ne m'abandonne pas! Si messer Leonardo est
+réellement un athée et que sa science contienne le péché et la
+tentation, fais en sorte que je ne songe plus à lui et que j'oublie
+ses dessins.
+
+Éloigne de moi les tentations, car je ne veux pas pécher. Mais si,
+sans te déplaire et glorifiant ton nom, il est possible d'apprendre,
+dans le noble art de la peinture, tout ce que fra Benedetto ignore et
+que je désire tant savoir: l'anatomie, la perspective, les
+merveilleuses lois des ombres et des lumières--alors, ô Seigneur,
+donne-moi la volonté inébranlable, éclaire mon âme afin que je ne
+doute plus; fais en sorte que messer Leonardo me prenne pour élève et
+que fra Benedetto--si bon--me pardonne et comprenne que je ne suis pas
+fautif devant toi.
+
+Sa prière achevée, Giovanni ressentit un soulagement et se calma. Ses
+pensées s'embrouillèrent: il se rappelait le bruit de la pointe émeri
+rougie à blanc, coupant le verre; il voyait les bandes de plomb se
+découper en fins copeaux pour encadrer les vitraux. Une voix,
+ressemblant à celle de son oncle, disait: «Plus d'ébréchures, plus
+d'ébréchures sur les bords, le vitrail tiendra mieux», et tout
+disparut. Il se tourna sur le côté et s'endormit. Giovanni eut un
+songe qu'il se rappela souvent par la suite: il lui semblait qu'il
+était dans l'obscurité, au milieu d'une cathédrale, devant une grande
+fenêtre à verres multicolores. Le vitrail représentait la récolte de
+la vigne mystérieuse dont il est dit dans l'Évangile: «Je suis la
+vigne de la vérité et mon Père est mon vigneron.» Le corps du Crucifié
+reposait nu sous la meule et le sang coulait de ses plaies. Les papes,
+les cardinaux, les empereurs, le recueillaient et roulaient des fûts.
+Les apôtres apportaient les grappes que saint Pierre piétinait. Dans
+le fond, les prophètes et les patriarches binaient les ceps ou
+coupaient le raisin. Et, portant une cuve de vin, passa un chariot
+attelé d'animaux évangéliques: le lion, le taureau, l'aigle, que
+conduisait l'ange de saint Matthieu. Giovanni avait vu des vitraux
+avec de semblables allégories dans l'atelier de son oncle. Mais jamais
+il n'avait vu de telles couleurs--sombres et lumineuses comme des
+pierres précieuses. Celle qu'il admirait le plus était le sang vif du
+Sauveur. Du fond de la cathédrale parvenaient, éteints et doux, les
+sons de sa chanson favorite:
+
+ _O fior di castitate,_
+ _Odorifero giglio,_
+ _Con gran soavitate_
+ _Sei di color vermiglio,_
+
+ O fleur de pureté,
+ Lis parfumé,
+ Avec grande suavité
+ Tu es de couleur vermeille.
+
+Mais la chanson cessa, le vitrail s'assombrit: la voix d'Antonio da
+Vinci murmura à son oreille: «Fuis, Giovanni, fuis, _elle_ est ici!»
+Il voulut demander _qui_? mais comprit que la Diablesse blanche se
+tenait derrière lui. Un froid sépulcral souffla et tout à coup, une
+main lourde, une main qui n'avait rien d'humain, le saisit à la gorge,
+cherchant à l'étrangler. Il lui sembla qu'il mourait. Il cria,
+s'éveilla et vit messer Giorgio qui se tenait devant son lit et
+rejetait les couvertures:
+
+--Lève-toi, lève-toi, sans cela on ira sans nous.
+
+--Où? Qu'y a-t-il?... demanda Giovanni encore endormi.
+
+--As-tu oublié?... A San Gervasio, pour les fouilles.
+
+--Je n'irai pas...
+
+--Comment cela? Crois-tu que je t'ai éveillé pour rien? J'ai commandé
+exprès de seller la mule noire pour qu'il nous soit plus commode d'y
+monter à deux. Mais lève-toi donc, je t'en prie, ne t'entête pas! De
+quoi as-tu peur, moinillon?
+
+--Je n'ai pas peur, mais je n'ai pas envie...
+
+--Écoute, Giovanni: il y aura là-bas ton grand maître Léonard de
+Vinci.
+
+Giovanni sauta à bas de son lit et ne répliquant plus, se vêtit
+hâtivement.
+
+Ils sortirent dans la cour.
+
+Tout était prêt pour le départ. Grillo donnait des conseils, courait,
+s'agitait. Quelques amis de messer Cipriano, entre autres Léonard de
+Vinci, devaient se rendre directement, par un autre chemin, à San
+Gervasio.
+
+
+V
+
+La pluie avait cessé. Le vent du nord chassait les nuages. Dans le
+ciel sans lune, les étoiles clignotaient comme de petites lampes
+soufflées par la brise.
+
+Les torches résineuses fumaient et crépitaient, projetant des
+étincelles. Suivant la rue Ricasoli, devant San Marco, ils
+approchèrent de la tour dentelée qui défend la porte San Gallo. Les
+gardiens, endormis, discutèrent longtemps, jurant, ne comprenant pas
+de quoi il s'agissait et grâce seulement à un généreux pourboire,
+consentirent à les laisser sortir de la ville.
+
+La route, très étroite, suivait la vallée du Munione. Évitant
+plusieurs villages pauvres à ruelles serrées ainsi que celles de
+Florence, à maisons hautes comme des forteresses, bâties en pierres
+mal équarries, les voyageurs pénétrèrent dans le champ d'oliviers
+appartenant aux habitants de San Gervasio, descendirent de cheval au
+rond-point des deux routes et à travers les vignes de messer Cipriano,
+atteignirent la colline du Moulin.
+
+Des ouvriers armés de pelles et de pics les attendaient.
+
+Derrière la colline, du côté des marais de la «Grotte Humide» se
+dessinaient vaguement dans l'obscurité, les murs de la villa
+Buonaccorsi. En bas, sur le Munione, se dressait un moulin à eau. De
+fiers cyprès noircissaient le haut de la colline.
+
+Grillo indiqua l'endroit où, d'après lui, on devait creuser. Merula
+désigna un autre emplacement, au pied de la colline, où l'on avait
+trouvé la main de marbre. Et le principal ouvrier, le jardinier
+Strocco, assurait qu'il fallait fouiller en bas, près de la Grotte
+Humide, «les impuretés ayant une préférence marquée pour les marais».
+
+Messer Cipriano ordonna de creuser là où conseillait Grillo.
+
+Les pics résonnèrent. Cela sentit la terre fraîchement remuée. Une
+chauve-souris effleura le visage de Giovanni. Il frissonna.
+
+--Ne crains rien, moinillon, ne crains rien! dit pour l'encourager
+Merula en frappant amicalement sur son épaule. Nous ne trouverons
+aucun diable. Si encore cet âne de Grillo... Gloire à Dieu, nous avons
+assisté à d'autres fouilles! Par exemple, à Rome, dans la quatre cent
+cinquantième olympiade--Merula employait toujours la chronologie
+antique--sous le pape Innocent VIII, sur la voie Appienne, près du
+tombeau de Cecilia Metella, dans un ancien sarcophage romain portant
+l'inscription: «Julie, fille de Claude», les terrassiers lombards ont
+trouvé le corps, couvert de cire, d'une jeune fille de quinze ans qui
+paraissait endormie. Le rose de la vie était encore sur ses joues. On
+aurait cru qu'elle respirait. Une foule incalculable entourait son
+cercueil. Des pays lointains, on venait la voir, tant Julie était
+belle; si belle que si l'on n'avait décrit sa beauté, ceux qui ne
+l'ont pas vue n'y croiraient guère. Le pape s'effraya, en apprenant
+que le peuple adorait une païenne morte, et ordonna de l'enterrer une
+nuit, mystérieusement... Voilà, mon petit frère, quelles fouilles on
+fait parfois!
+
+Merula regarda dédaigneusement la fosse qui s'agrandissait rapidement.
+Tout à coup, la pioche d'un ouvrier sonna. Tous se penchèrent.
+
+--Des os! dit le jardinier. Le cimetière s'étendait jadis jusqu'ici.
+
+A San Gervasio, un chien hurla.
+
+«On a profané une tombe, songea Giovanni. Mieux vaudrait fuir le
+péché...»
+
+--Un squelette de cheval, annonça Strocco, ironique, en jetant hors de
+la fosse un crâne long à demi pourri.
+
+--En effet, Grillo, je crois que tu t'es trompé, dit messer Cipriano.
+Si l'on essayait ailleurs?
+
+--Parbleu! quelle idée d'écouter un imbécile! déclara Merula.
+
+Et, prenant deux ouvriers, il alla creuser en bas, au pied de la
+colline. Strocco emmena également plusieurs hommes pour tenter des
+fouilles près de la Grotte Humide. Au bout de quelque temps, messer
+Giorgio s'écria triomphant:
+
+--Voilà, regardez! Je savais bien où il fallait creuser!
+
+Tout le monde se précipita vers lui. Mais la trouvaille n'était pas
+curieuse: l'éclat de marbre était une simple pierre. Cependant,
+personne ne retournait vers Grillo qui, se sentant déshonoré, au fond
+de son trou, éclairé par une lanterne, continuait son travail.
+
+Le vent s'était calmé. L'air se réchauffait. Le brouillard se leva
+au-dessus de la Grotte Humide. L'atmosphère était imprégnée d'odeurs
+d'eau stagnante, de narcisses et de violettes. Le ciel devint plus
+transparent. Les coqs chantèrent pour la seconde fois. La nuit était
+sur son déclin.
+
+Subitement, du fond du trou où se tenait Grillo, partit un appel
+désespéré:
+
+--Oh! oh! tenez-moi, je tombe, je me tue!
+
+Tout d'abord, on ne put rien distinguer dans l'obscurité, la lanterne
+de Grillo s'étant éteinte. On entendait seulement le malheureux se
+débattre, respirer péniblement et se plaindre. On apporta d'autres
+lanternes, et à leur lueur on aperçut la voûte de briques d'un
+souterrain, qui sous le poids de Grillo s'était effondrée.
+
+Deux jeunes et forts gaillards descendirent dans la fosse.
+
+--Où es-tu, Grillo? Donne ta main. Es-tu vraiment blessé, malheureux?
+
+Grillo ne disait mot et oubliant la douleur de son bras--il le croyait
+cassé, mais il n'était que démis--tâtait, rampait et remuait
+étrangement dans le souterrain. Enfin, il cria joyeusement:
+
+--L'idole! l'idole! messer Cipriano, une splendide idole!
+
+--Ne crie pas tant! mâchonna Strocco, incrédule; encore quelque crâne
+de mulet.
+
+--Non, non. Mais il manque une main... les pieds, le corps, la
+poitrine sont intacts, murmurait Grillo, essoufflé de bonheur.
+
+S'attachant des cordes sous les bras afin de ne pas descendre sur la
+voûte friable, les ouvriers glissèrent dans le trou et avec précaution
+commencèrent à tirer les briques couvertes de moisissure.
+
+Giovanni, à moitié étendu par terre, regardait, entre les dos courbés
+des hommes, dans le souterrain d'où soufflait un air renfermé et un
+froid sépulcral.
+
+Lorsque la voûte fut démontée, messer Cipriano dit:
+
+--Écartez-vous. Laissez voir.
+
+Et Giovanni vit au fond du trou, entre les murs de briques, un corps
+blanc et nu, couché comme dans une tombe, paraissant rose, vivant et
+chaud sous le reflet vacillant des torches.
+
+--Vénus! murmura messer Giorgio dévotieusement. Vénus de Praxitèle! Je
+vous félicite, messer Cipriano. Vous ne pourriez vous estimer plus
+heureux, même si l'on vous donnait le duché de Milan et Gênes
+par-dessus le marché.
+
+Grillo sortit avec peine, bien que sur son visage sali de terre coulât
+un filet de sang provenant d'une blessure au front, et qu'il ne pût
+remuer son bras démis, dans les yeux du vieillard brillait la fierté
+du vainqueur.
+
+Merula courut à lui.
+
+--Grillo, mon ami, mon bienfaiteur! Moi qui te traitais d'imbécile!...
+toi, le plus intelligent d'entre les hommes!
+
+Et il l'embrassa avec tendresse.
+
+--L'architecte florentin, Filippo Brunelleschi, continua Merula, a
+également découvert sous sa maison, dans un caveau identique, une
+statue de marbre du dieu Mercure: probablement à cette époque, lorsque
+les chrétiens triomphaient des païens et détruisaient les idoles, les
+derniers adorateurs des dieux, chérissant la perfection des statues
+antiques et désirant les sauver, les cachaient dans ces sortes de
+tombeaux.
+
+Grillo écoutait, souriait béatement et ne s'apercevait pas que la
+flûte du pâtre fêtait le réveil des champs, que les moutons bêlaient,
+que le ciel pâlissait de plus en plus et qu'au loin, au-dessus de
+Florence, les voix tendres des cloches échangeaient leur salut
+matinal.
+
+--Doucement, doucement! Plus à droite, plus loin du mur, commandait
+Cipriano aux ouvriers. Chacun de vous recevra cinq _grossi_ argent, si
+vous me la tirez de là intacte.
+
+La déesse montait lentement. Avec le même sourire que jadis à sa
+naissance de l'onde, elle sortait des ténèbres de la terre où elle
+gisait depuis mille ans.
+
+ --Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or,
+ Joie des dieux et des mortels!...
+
+Ainsi l'accueillit Merula.
+
+Toutes les étoiles s'étaient éteintes, sauf celle de Vénus, jouant,
+tel un diamant, dans l'aube. A sa rencontre, la tête de la déesse se
+montra au bord de sa tombe.
+
+Giovanni regarda son visage et murmura, pâle d'effroi:
+
+--La Diablesse blanche!
+
+Il se leva, voulut fuir. Mais la curiosité vainquit la peur. Et lui
+aurait-on dit qu'il commettait un péché mortel pour lequel il serait
+puni des flammes éternelles, il n'aurait pu détacher ses regards de ce
+corps pudiquement nu, de ce visage superbe. Aux temps où Aphrodite
+dominait le monde, personne ne l'avait jamais contemplée avec un amour
+plus dévot.
+
+
+VI
+
+La cloche de la petite église de San Gervasio retentit. Tout le monde
+se retourna et se tut. Ce son, dans le calme matinal, ressemblait à un
+cri de colère. Par instants, la voix aiguë, chevrotante, s'apaisait,
+comme brisée, mais aussitôt reprenait son appel désespéré.
+
+--Jésus, aie pitié de nous! s'écria Grillo s'arrachant les cheveux,
+c'est notre curé, le père Faustino! Regardez... la foule sur la
+route... on crie... on nous a vus, on agite les bras. On court ici. Je
+suis perdu!
+
+De nouveaux personnages arrivèrent près de la colline. C'était le
+reste des invités aux fouilles arrivés en retard. Ils s'étaient égarés
+et ne pouvaient retrouver leur route.
+
+Beltraffio leur jeta un coup d'oeil, et tout absorbé qu'il fût par la
+contemplation de la statue, le visage de l'un d'eux le frappa.
+L'expression de calme attention et de curiosité aiguë avec laquelle
+l'inconnu se prit à examiner la déesse exhumée, et qui était en si
+complète opposition avec l'émoi de Giovanni, surprit ce dernier.
+
+Sans lever les yeux fixés sur la statue, il sentait derrière lui
+l'homme au visage étrange.
+
+--La villa est à deux pas, dit messer Cipriano après un instant de
+réflexion. Les grilles sont solides et peuvent soutenir tous les
+assauts...
+
+--C'est vrai! s'écria Grillo ravi. Allons, mes amis! Vivement,
+enlevons!
+
+Il s'occupait de la conservation de l'idole avec une tendresse
+paternelle. On transporta la statue sans accident; mais à peine
+avait-on franchi la porte de la villa qu'apparut la silhouette
+menaçante du père Faustino, les bras levés au ciel.
+
+Le rez-de-chaussée de la villa était inhabité. L'énorme salle, aux
+murs blanchis à la chaux, servait de dépôt aux instruments aratoires
+et aux grands vases de grès contenant l'huile d'olive. Tout un côté
+était occupé par un tas de paille montant jusqu'au plafond en une
+masse dorée.
+
+On étendit la statue sur cette paille, humble lit campagnard.
+
+Des cris, des jurons, des coups furieux dans la grille, retentirent.
+
+--Ouvrez! ouvrez! criait le père Faustino. Au nom de Dieu vivant, je
+vous en conjure, ouvrez!
+
+Messer Cipriano, gravissant l'escalier intérieur, monta jusqu'à une
+lucarne que protégeaient des barres de fer, contempla les assaillants,
+se convainquit de leur faible nombre et, avec le sourire qui lui était
+habituel, plein de rusée politesse, commença les pourparlers.
+
+Le prêtre ne se calmait pas et exigeait la remise de l'idole, qu'il
+prétendait avoir été déterrée dans le cimetière.
+
+Messer Cipriano se décida à avoir recours à une ruse de guerre, et
+prononça fermement, avec autorité:
+
+--Prenez garde! j'ai envoyé un courrier à Florence, auprès du chef de
+la milice: dans une heure il y aura ici un détachement de cavalerie.
+De force, personne n'entrera impunément dans ma maison.
+
+--Brisez les portes! hurla le prêtre. Ne craignez rien! Dieu est avec
+nous.
+
+Et arrachant la hache des mains d'un vieillard, il frappa de toutes
+ses forces.
+
+La foule ne suivit pas son élan.
+
+--Dom Faustino! Eh! dom Faustino! murmurait un paysan en touchant le
+coude du curé. Nous sommes de pauvres gens... Nous ne remuons pas l'or
+à la pelle... On nous accusera... On nous ruinera...
+
+Bien des fidèles, entendant parler de la milice, que l'on craignait
+plus que le diable, ne songeaient qu'à s'éclipser inaperçus.
+
+--Il serait dans son droit si on avait fouillé la terre de l'Église,
+mais ce n'est pas le cas! disaient les uns.
+
+--Le sillon passe là; ils sont dans leur droit...
+
+--Le droit? La loi? Cela a été écrit pour les puissants, répliquaient
+d'autres.
+
+--C'est vrai! Mais chacun est maître sur ses terres.
+
+Giovanni contemplait toujours la Vénus.
+
+Un rayon de soleil matinal s'était glissé par une lucarne. Le corps de
+marbre, encore taché de terre, scintillait comme s'il se réchauffait
+après un long séjour dans le froid et les ténèbres. Les tiges fines de
+la paille s'allumaient, entourant la déesse d'une auréole dorée.
+
+Et de nouveau Giovanni regarda l'inconnu.
+
+Agenouillé auprès de la statue, il avait retiré de ses poches un
+goniomètre, un compas, et avec une expression de curiosité tenace,
+calme et obstinée dans ses yeux bleus froids et fins, ainsi que sur
+ses lèvres serrées, il commença de mesurer les diverses parties de ce
+corps superbe, en inclinant la tête de si près, que sa longue barbe
+blonde caressait le marbre.
+
+«Que fait-il? Qui est-ce?» songeait Giovanni suivant, avec une
+surprise effarée, ces doigts alertes et impudents qui touchaient le
+corps de la déesse, glissaient le long des membres, pénétrant tous les
+mystères de la beauté, tâtant, examinant les moindres sinuosités,
+invisibles à l'oeil.
+
+Près de la porte de la villa, le nombre des paysans diminuait à chaque
+instant.
+
+--Fainéants! Vendeurs de Christ! Restez! Vous craignez la milice et
+vous n'avez pas peur de la puissance de l'Antechrist! pleurait le curé
+en tendant les bras. «_Ipse vero Antechristus opes malorum effodiet et
+exponet._» Ainsi parle le grand maître Anselme de Cantorbery.
+«_Effodiet_,» entendez-vous? «L'Antechrist déterrera les anciens dieux
+et de nouveau les mettra au jour...»
+
+Mais personne ne l'écoutait.
+
+--Quel terrible père Faustino nous avons! disait en branlant la tête
+le sage meunier. Son âme ne tient qu'à un fil dans son corps et voyez
+pourtant comme il se démène! Si on avait encore trouvé un trésor...
+
+--On dit que l'idole est en argent.
+
+--En argent! Je l'ai vue de près: du marbre; et elle est toute nue,
+l'impudique...
+
+--Le Seigneur me pardonne! Cela ne vaut pas la peine de se salir les
+mains avec une telle ordure.
+
+--Où vas-tu, Zaccheo?
+
+--Aux champs.
+
+--Bon travail! Moi je vais à mes vignes.
+
+Toute la rage du curé se tourna contre ses paroissiens:
+
+--Ah! c'est ainsi, chiens infidèles, race de Cham! Vous abandonnez
+votre pasteur! Mais savez-vous seulement, maudite engeance satanique,
+que si je ne priais pour vous jour et nuit, si je ne me frappais la
+poitrine, si je ne sanglotais, si je ne jeûnais, votre maudit village
+serait exterminé par la colère de Dieu! Oui, je vous quitterai, je
+secouerai de mes sandales votre ignoble terre. Qu'elle soit maudite!
+Maudit le pain, maudit le vin, maudits les troupeaux et vos enfants et
+vos petits-enfants! Je ne suis plus votre père, je ne suis plus votre
+pasteur! Je vous renie! Anathème!
+
+
+VII
+
+Dans la salle de la villa où reposait la statue, Giorgio Merula
+s'approcha de l'inconnu étrange.
+
+--Vous cherchez la proportion divine? demanda Merula avec un sourire
+protecteur. Vous voulez ramener la beauté à une formule mathématique?
+
+L'inconnu leva la tête et, comme s'il n'avait pas entendu la question,
+se replongea dans son travail.
+
+Les branches du compas s'ouvraient et se refermaient, décrivant de
+régulières figures géométriques. Avec un geste calme, l'inconnu
+appliqua le goniomètre aux lèvres exquises d'Aphrodite,--ces lèvres
+dont le sourire emplissait d'effroi le coeur de Giovanni,--compta les
+divisions et les inscrivit dans un livre.
+
+--Permettez-moi d'être indiscret, insistait Merula, combien de
+divisions?
+
+--Cet appareil n'est pas exact, répondit l'inconnu à contre-coeur.
+Ordinairement, pour calculer les proportions, je divise la figure
+humaine en degrés, parties, secondes et points. Chaque division
+représente le douzième de la précédente.
+
+--Vraiment! dit Merula. Il me semble que la dernière division est plus
+petite que l'épaisseur d'un cheveu. Cinq fois la douzième partie!
+
+--Le point tierce, expliqua l'inconnu avec ennui, est la
+quarante-huit mille huit cent vingt-troisième partie de la figure.
+
+Merula leva les sourcils et, souriant, incrédule:
+
+--On vivrait un siècle, on apprendrait pendant un siècle. Jamais je
+n'aurais songé qu'on puisse atteindre à une pareille exactitude.
+
+--Plus on est exact, mieux cela vaut! répartit son interlocuteur.
+
+--Oh! certainement! répliqua Merula, bien que, savez-vous, en art, en
+beauté, tous ces calculs mathématiques... Je dois avouer que je ne
+puis croire qu'un artiste en plein enthousiasme, dominé par
+l'inspiration, pour ainsi dire sous l'influence directe de Dieu...
+
+--Oui, oui, vous avez raison, acquiesça l'inconnu, mais il est tout de
+même curieux de sentir...
+
+Et s'agenouillant, il calcula au goniomètre le nombre de divisions
+entre la naissance des cheveux et le menton.
+
+«Sentir! songea Giovanni. Est-ce qu'on peut sentir et mesurer. Quelle
+folie! Ou bien il ne sent et ne comprend rien?...»
+
+Merula, désirant évidemment toucher au vif son interlocuteur et faire
+naître une discussion, commença à louer la perfection des anciens:
+combien il serait profitable de les imiter. Mais l'inconnu se taisait
+et lorsque Merula se tut, il dit avec un sourire moqueur qui se perdit
+dans sa longue barbe:
+
+--Qui peut boire à la source ne boira pas dans la coupe.
+
+--Permettez! se récria l'érudit, permettez! Ou bien alors si vous
+considérez les anciens comme la coupe, où est la source?
+
+--La nature! murmura l'inconnu.
+
+Et quand Merula reprit nerveusement la conversation, il ne discuta
+plus, approuva avec condescendance. Seul, son regard devenait de plus
+en plus impénétrable et indifférent.
+
+Enfin Giorgio se tut, à bout d'arguments. Alors l'inconnu désigna
+certains renfoncements dans le marbre, renfoncements que l'on ne
+pouvait voir, qu'il fallait découvrir à l'aide du toucher pour
+constater la délicatesse du travail:--_moltissime dolcezze_ suivant
+l'expression de l'inconnu. Et d'un seul regard il enveloppa tout le
+corps de la déesse.
+
+«Et moi qui croyais qu'il ne sentait pas! s'étonna Giovanni. Mais s'il
+est accessible à une sensation, comment peut-il mesurer et diviser par
+chiffres? Qui est-ce?»
+
+--Messer, murmura Giovanni à l'oreille de Merula, écoutez, messer
+Giorgio. Comment se nomme cet homme?
+
+--Ah! tu es là, moinillon! dit Merula en se retournant. Je t'avais
+oublié. Mais c'est ton idole. Comment ne l'as-tu pas reconnu? C'est
+messer Leonardo da Vinci.
+
+Et Merula présenta Giovanni à l'artiste.
+
+
+VIII
+
+Ils rentraient à Florence.
+
+Léonard à cheval, allait au pas. Beltraffio marchait à côté de lui.
+Ils étaient seuls.
+
+Entre les racines noires et tortueuses des oliviers se détachait
+l'herbe verte, semée d'iris bleus immobiles sur leurs tiges.
+
+Le silence était profond comme il ne l'est qu'au début du printemps.
+
+«Vraiment, est-ce lui?» pensait Giovanni, observant et trouvant
+intéressant le moindre détail dans son compagnon.
+
+Il avait sûrement quarante ans sonnés. Lorsqu'il se taisait et
+pensait, les yeux, petits, aigus, bleu pâle sous des sourcils roux,
+paraissaient froids et perçants. Mais dans la conversation ils
+prenaient une expression d'infinie bonté.
+
+La barbe blonde et longue, les cheveux blonds également, épais et
+bouclés, lui donnaient un air majestueux.
+
+Le visage avait une finesse presque féminine et la voix, en dépit de
+la stature et de la corpulence, était étrangement haute, très
+agréable, mais ne semblant pas appartenir à un homme. La main très
+belle--à la façon dont il conduisait son cheval, Giovanni y devinait
+une grande force--était délicate, les doigts fins et longs comme ceux
+d'une femme.
+
+Ils approchaient des murs de la ville. A travers la brume matinale, on
+apercevait la coupole de la cathédrale et le Palazzo Vecchio.
+
+«Maintenant ou jamais! songeait Beltraffio. Il faut se décider et lui
+dire que je veux devenir son élève.»
+
+A ce moment, Léonard, arrêtant son cheval, observait le vol d'un jeune
+gerfaut qui, guettant une proie,--canard ou héron dans le cours
+caillouteux du Munione--tournait dans les airs lentement, également.
+Puis il tomba rapidement comme une pierre, en poussant un cri, et
+disparut derrière les cimes des arbres. Léonard le suivit des yeux,
+sans laisser échapper un mouvement des ailes, ouvrit le livre attaché
+à sa ceinture et y inscrivit--probablement--ses observations.
+
+Beltraffio remarqua qu'il tenait son crayon non dans la main droite,
+mais dans la gauche. Il pensa: «gaucher» et se souvint des récits que
+l'on colportait sur Léonard, insinuant qu'il écrivait ses livres à
+l'aide d'une écriture retournée que l'on ne pouvait lire que dans un
+miroir, non de gauche à droite comme tout le monde, mais de droite à
+gauche comme les orientaux. On disait qu'il le faisait afin de cacher
+ses pensées coupables et hérétiques sur Dieu et la nature.
+
+«Maintenant ou jamais!» se répéta Giovanni.
+
+Et tout à coup, il se rappela les paroles d'Antonio da Vinci: «Va
+chez lui si tu veux perdre ton âme: c'est un hérétique et un athée.»
+
+Léonard, avec un sourire, lui indiquait un amandier, qui, petit,
+faible, solitaire, poussait sur le sommet de la colline et encore
+presque nu et frileux, s'était, de confiance, vêtu de son habit de
+fête blanc rosé, et scintillait, traversé par les rayons du soleil sur
+le fond bleu du ciel.
+
+Mais Beltraffio ne pouvait admirer. Son coeur se débattait sous une
+étreinte lourde et vague.
+
+Alors Léonard, comme s'il avait deviné sa peine, glissa vers lui un
+regard plein de bonté et murmura ces paroles que Giovanni souvent se
+rappela:
+
+--Si tu veux être un artiste, repousse tout souci et toute peine
+étrangers à ton art. Que ton âme soit semblable au miroir qui reflète
+tous les objets, tous les mouvements, toutes les couleurs, en restant
+toujours, elle, immobile, rayonnante et pure.
+
+Ils franchirent les portes de Florence.
+
+
+IX
+
+Beltraffio se rendit à la cathédrale, où ce matin même devait prêcher
+le frère Savonarole.
+
+Les derniers sons de l'orgue se mouraient sous les voûtes sonores de
+Maria del Fiore. La foule emplissait l'église. Des enfants, des
+femmes, des hommes étaient séparés par des tentures. Sous les arcades
+ogivales, l'obscurité et le mystère régnaient comme dans un bois. Et,
+en bas, quelques rayons de soleil s'égrenant dans les sombres vitraux,
+tombaient en une nappe multicolore sur les flots mouvants de la foule,
+sur la pierre grise des piliers. Au-dessus de l'autel rougissaient les
+feux des trépieds.
+
+La messe était dite. La foule attendait le prédicateur. Tous les
+regards étaient fixés sur la chaire en bois sculpté, érigée au centre
+même de l'édifice, appuyée contre une colonne. Giovanni, au milieu de
+la foule, écoutait les propos tenus à voix basse par ses voisins:
+
+--Sera-ce bientôt? demandait un petit homme écrasé par la foule, le
+visage pâle, tout en sueur, les cheveux collés au front et retenus par
+une mince lanière, menuisier de son état.
+
+--Dieu seul le sait, répondit un chaudronnier, géant à larges épaules
+et à visage apoplectique. Il y a, à San Marco, un moinillon nommé
+Maruffi, une espèce de fanatique bègue: quand Maruffi lui dit qu'il
+est temps, il vient. Dernièrement, nous avons attendu quatre heures,
+nous croyions que le sermon n'aurait pas lieu et tout à coup...
+
+--Ah! Seigneur, Seigneur! soupira le menuisier. J'attends depuis
+minuit. Je suis à jeun, la tête me tourne. Je n'ai même pas mâché une
+racine de pavot. Si je pouvais, au moins, m'accroupir sur les
+talons!...
+
+--Je te disais, Damiano, qu'il fallait venir à l'avance. Maintenant
+nous sommes trop loin de la chaire, nous n'entendrons rien.
+
+--Ah! que si! Quand il se mettra à crier, à tonner, non seulement les
+sourds, mais encore les morts l'entendront!
+
+--Il prophétisera aujourd'hui?
+
+--Non, tant qu'il n'aura pas construit l'arche de Noé...
+
+--Mais tout est terminé et il a donné l'explication du mystère: la
+longueur de l'arche, c'est la foi; la largeur, l'amour; la hauteur,
+l'espoir. «Hâtez-vous, disait-il, hâtez-vous de joindre l'Arche de
+Salut, tant que les portes en sont ouvertes. Les temps sont proches où
+elles se fermeront et combien pleureront ceux qui ne se sont pas
+repentis!»
+
+--Aujourd'hui, il parlera du déluge: le dix-septième verset du sixième
+chapitre du Livre de la Genèse.
+
+--Il a eu une nouvelle vision concernant la famine, la mer et la
+guerre.
+
+--Le vétérinaire de Vallombrosa a dit que, la nuit, au-dessus du
+village, des troupes infinies combattaient dans le ciel et qu'on
+entendait le bruit des glaives et des cuirasses...
+
+--Est-il vrai que sur le visage de la Vierge de Nunciata dei Servi on
+ait remarqué des gouttes de sang?
+
+--Certes! Et la Madonna du Pont Rubicon pleure chaque nuit de vraies
+larmes. Ma tante Lucia l'a vu elle-même...
+
+--Ah! tout cela présage des malheurs! Seigneur, aie pitié de nous...
+
+Du côté des femmes se produisit une panique: une petite vieille, trop
+serrée par ses voisines, venait de s'évanouir. On essayait de la
+relever, de lui faire reprendre les sens.
+
+--Quand donc? Je n'en puis plus! pleurait presque le chétif menuisier
+en épongeant son front.
+
+Et toute la foule se consumait en l'interminable attente. Subitement
+les voix bruirent, grandirent, emplissant la cathédrale.
+
+--Le voilà! le voilà!--Non, c'est Fra Domenico da Peschia.--Oui, c'est
+lui!--Le voilà!
+
+Giovanni vit gravir lentement l'escalier de la chaire un homme vêtu de
+l'habit noir et blanc des Dominicains, le visage maigre et jaune comme
+de la cire, les lèvres épaisses, le nez crochu, le front bas.
+
+Il rejeta son capuchon, s'appuya d'un geste exténué de la main gauche
+sur la balustrade et tendit la droite crispée sur le crucifix. Puis,
+silencieux, il promena un regard de feu sur la foule. Un tel silence
+régna, que chacun put entendre les battements de son propre coeur.
+
+Les yeux du moine s'allumaient comme de la braise. Il se taisait et
+l'attente devenait insupportable. Il semblait qu'une minute de plus
+suffirait pour faire pousser au public un cri d'horreur. Le calme
+devenait effrayant. Et alors, dans ce silence sépulcral, retentit
+l'assourdissant et inhumain cri de Savonarole:
+
+--_Ecce ego adduco aquas super terram!_ Voici que j'amène les eaux sur
+la terre!
+
+Un souffle de terreur passa sur la foule. Giovanni pâlit: il crut que
+la terre remuait, que les voûtes de la cathédrale s'écroulaient et
+allaient l'ensevelir. A côté de lui, le gros chaudronnier trembla
+comme une feuille; ses dents claquaient. Le menuisier se rétrécit,
+enfonça la tête dans les épaules, assommé, rida son visage et ferma
+les yeux.
+
+Ce n'était plus un sermon, mais une hallucination qui s'emparait de
+ces milliers de gens et les entraînait, comme l'ouragan emporte les
+feuilles mortes.
+
+Giovanni écoutait, comprenant à peine. Des bribes de phrases
+parvenaient jusqu'à lui:
+
+--Regardez, regardez, le ciel s'assombrit déjà. Le soleil est pourpre
+comme du sang séché. Fuyez! car voici la pluie de feu et de lave et la
+grêle de pierres rougies à blanc! _Fuge, o Sion, quæ habitas apud
+filiam Babylonis!_
+
+»O Italie, les tourments suivront les tourments! Le tourment de la
+guerre après la famine; la peste après la guerre. Des tourments en
+tout et partout!
+
+»Vous n'aurez pas assez de vivants pour enterrer les morts. Il y en
+aura tant dans vos maisons, que les fossoyeurs parcourront les rues en
+criant: «Qui a des morts?» et les empilant dans les charrettes, les
+amassant en tas, les brûleront. Et de nouveau, ils iront criant: «Qui
+a des morts?» Et vous irez à leur rencontre en disant: «Voici mon
+fils, voici mon frère, voici mon mari.» Et ils iront plus loin,
+toujours criant: «Qui a des morts»?
+
+»O Florence, ô Rome, ô Italie! Le temps des chansons et des fêtes
+n'est plus. Vous êtes malades à mort. Seigneur, tu es témoin que j'ai
+voulu soutenir ces ruines par ma parole. Les forces me manquent! Je ne
+peux plus, je ne veux plus, je ne sais plus que dire. Je ne puis que
+pleurer, mourir de mes larmes. Miséricorde, miséricorde, Seigneur! O
+mon pauvre peuple! ô Florence!»
+
+Il étendit les bras et murmura les derniers mots en un souffle. Et
+appuyant ses lèvres blêmes sur le crucifix, exténué, il glissa à
+genoux et sanglota.
+
+Le sermon était terminé. Les sons de l'orgue grondèrent, lents et
+lourds, pesants et larges et toujours plus triomphants et terribles,
+imitant la rumeur nocturne de l'Océan.
+
+Quelqu'un cria du côté des femmes; une voix flûtée, désespérée:
+
+--_Misericordia!_
+
+Et des milliers de voix répondirent. Ainsi que des épis sous le vent,
+vague par vague, rangée par rangée, se serrant l'un contre l'autre
+comme des brebis effarées, ils tombaient à genoux; et, s'unissant au
+rugissement de l'orgue, secouant les piliers et les voûtes de la
+cathédrale, monta la lamentation de tout un peuple vers Dieu:
+
+--_Misericordia! misericordia!_
+
+Giovanni, secoué de sanglots, était tombé. Il sentait sur son dos le
+poids du gros chaudronnier écroulé sur lui, lui soufflant dans le cou
+et pleurant. A côté, le frêle menuisier hoquetait comme un enfant et
+poussait de stridents:
+
+--Miséricorde! miséricorde!
+
+Beltraffio se souvint de son orgueil, de son amour de la science, de
+son désir de quitter fra Benedetto et de s'adonner à la dangereuse et
+peut-être impie science de Léonard. Il se souvint de la dernière nuit
+sur la colline du Moulin, la Vénus ressuscitée, son enthousiasme
+coupable devant la beauté de la Diablesse blanche, et, tendant les
+bras vers le ciel il gémit:
+
+--Pardonne-moi, Seigneur! Je t'ai offensé. Pardonne et aie pitié de
+moi!
+
+Et, au même instant, relevant son visage inondé de pleurs, il aperçut
+toute proche, la silhouette majestueuse de Léonard de Vinci.
+L'artiste, debout, appuyé contre une colonne, tenait dans sa main
+droite son livre inséparable; de la gauche, il dessinait, jetant de
+temps à autre un regard vers la chaire, espérant probablement revoir
+une fois encore la tête du prédicateur.
+
+Étranger à tout et à tous, seul, dans cette foule matée par la
+terreur, Léonard avait conservé son sang-froid. Dans ses yeux bleu
+pâle, sur ses lèvres minces, serrées fermement comme chez les gens
+habitués à l'attention et à la précision, se lisait, non pas la
+moquerie, mais la même expression de curiosité avec laquelle il
+mesurait mathématiquement le corps d'Aphrodite.
+
+Les larmes séchèrent dans les yeux de Giovanni, la prière expira sur
+ses lèvres.
+
+Sortant de l'église, il s'approcha de Léonard et le pria de lui
+montrer son dessin. L'artiste tout d'abord ne consentit pas, mais
+Giovanni le suppliait si humblement qu'enfin Léonard l'emmena à
+l'écart et lui tendit son livre.
+
+Giovanni vit une affreuse caricature.
+
+C'était, non pas le visage de Savonarole, mais celui d'un vieux diable
+en habit de moine ressemblant à Savonarole, épuisé par des tortures
+volontaires, sans avoir vaincu son orgueil et sa lubricité. La
+mâchoire inférieure s'avançait proéminente, des rides sillonnaient les
+joues et le cou noir comme celui d'un cadavre desséché; les sourcils
+arqués se hérissaient et le regard inhumain, plein de supplication
+têtue, presque méchante, était fixé vers le ciel. Tout le côté sombre,
+terrible et dément, qui asservissait le frère Savonarole à la
+puissance du fanatique Maruffi était mis à nu dans ce dessin, sans
+colère, sans pitié, avec une imperturbable clarté d'observation.
+
+Et Giovanni se souvint des paroles de Léonard de Vinci: «_L'ingegno
+dell' pittore vuol essere a similitudine del specchio..._» L'âme de
+l'artiste doit être semblable au miroir qui reflète tous les objets,
+tous les mouvements, toutes les couleurs, en restant, elle, immobile,
+rayonnante et pure.
+
+L'élève de fra Benedetto leva les yeux sur Léonard et il sentit que,
+même s'il était voué à la perdition éternelle, même s'il avait la
+certitude que Léonard était le serviteur de l'Antechrist--il pouvait
+quitter celui-ci, mais une force surnaturelle le ramènerait à cet
+homme--auquel il devait être attaché jusqu'à sa fin.
+
+
+X
+
+Deux jours plus tard, dans la maison de messer Cipriano Buonaccorsi,
+occupé en ce moment par d'importantes affaires et qui n'avait pu, pour
+cette cause, ramener la statue de Vénus dans la ville, Grillo accourut
+porteur de nouvelles alarmantes. Le curé Faustino, après avoir quitté
+San Gervasio, s'était rendu dans un village voisin, à San Mauricio; là
+il avait terrifié les habitants en les menaçant des foudres célestes,
+avait réuni les hommes de la commune, forcé les portes de la villa
+Buonaccorsi, battu le jardinier Strocco, ligotté les hommes préposés à
+la garde de Vénus. Puis il avait lu au-dessus de l'idole la vieille
+prière d'exorcisme: _Oratio super effigies vasaque in loco antiquo
+reperta._ Dans cette prière prononcée sur les statues et les objets
+découverts dans les antiques tombeaux, le prêtre priait Dieu d'épurer
+de l'impureté païenne les objets trouvés sous la terre et de les
+transformer pour l'utilité du culte chrétien--Au nom du Père, du Fils
+et du Saint-Esprit--_ut omni immunditia depulsa, sint fidelibus tuis
+utenda, per Christum Dominum nostrum!_
+
+On avait ensuite brisé la statue, jeté les débris dans un four et en
+ayant préparé une chaux vive, on en avait enduit les murs du
+cimetière.
+
+En entendant ce récit de Grillo qui pleurait l'idole, Giovanni se
+sentit décidé. Le même jour il se rendit chez Léonard et le pria de
+l'admettre au nombre de ses élèves.
+
+Léonard l'accepta.
+
+Peu de temps après, la nouvelle parvint à Florence, que Charles VIII,
+roi très chrétien de France, à la tête d'une formidable armée,
+s'avançait à la conquête de Naples, de la Sicile, peut-être même de
+Rome et de Florence.
+
+La terreur s'empara des citoyens, car ils voyaient en cette venue la
+réalisation des prophéties de Savonarole: les tourments se
+déchaînaient, le glaive de Dieu s'abattait sur l'Italie.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ECCE DEUS--ECCE HOMO
+
+1494.
+
+ «Voilà l'homme!».
+ Jean XIX, 5.
+
+ «Voilà le Dieu!».
+ (_Epitaphe du mausolée de
+ Francesco Sforza_.)
+
+
+I
+
+«La chose qui frappe l'air a une force égale à l'air qui frappe la
+chose.--_Tanta forza si fa colla cosa incontro all'aria, quanto l'aria
+alla cosa._--Tu vois que le battement des ailes contre l'air fait
+soutenir l'aigle pesant dans l'air le plus haut et le plus raréfié.
+Inversement, tu vois l'air qui se meut sur la mer, emplir les voiles
+gonflées et faire courir le navire lourdement chargé. Par ces preuves
+tu peux comprendre que l'homme avec les grandes ailes, appuyant avec
+force contre l'air résistant, victorieux pourra le soumettre et
+s'élever au-dessus de lui[1].»
+
+ [1] C. A. 372 vo, 1158 vo; 7 P. R., II § 1126.
+
+Léonard lut ces mots pleins d'espoir, écrits cinq ans auparavant dans
+un de ses vieux cahiers. A côté, il avait dessiné l'appareil: un timon
+auquel, à l'aide de tiges de fer, étaient assujetties des ailes, mises
+en mouvement par des cordes.
+
+Cette machine maintenant lui paraissait difforme et disgracieuse.
+
+Le nouvel appareil rappelait la chauve-souris. La carcasse de l'aile
+était formée de cinq doigts comme la main d'un squelette; un procédé
+ingénieux fléchissait les phalanges. Des tendons de cuir tanné et des
+lacets de soie brute simulaient les muscles et, adaptés à un levier,
+réunissaient les doigts. L'aile se relevait au moyen d'une bielle. Le
+taffetas amidonné interceptait l'air, ainsi qu'une palme de patte
+d'oie s'étendait et se refermait. Quatre ailes, nouées en croix,
+imitaient l'allure du cheval. Leur longueur était de quarante brasses,
+leur montée de huit. Se rejetant en arrière elles donnaient la marche
+en avant; s'abaissant, elles élevaient la machine. L'homme debout
+passait ses pieds dans les étriers qui faisaient mouvoir les ailes en
+agissant sur les leviers. Sa tête dirigeait un grand gouvernail garni
+de plumes, qui jouait le rôle de la queue d'un oiseau.
+
+«L'oiseau privé de pattes ne peut s'envoler faute d'élan. Vois le
+martinet: s'il est posé à terre il ne peut s'élever parce qu'il a les
+jambes courtes. Voilà pourquoi deux échelles pour remplacer les
+pattes.»
+
+Léonard savait par expérience que la perfection d'une machine exigeait
+l'élégance et les justes proportions observées dans toutes les
+parties: l'aspect bête des échelles froissait l'inventeur.
+
+Il se plongea dans des déductions mathématiques, chercha l'erreur et
+ne put la trouver. Et tout à coup il raya d'un trait la page pleine de
+chiffres minuscules, dans la marge inscrivit: «_Non è vero_, pas
+exact», et ajouta en biais, d'une grosse écriture énervée, son juron
+favori: «_Satanasso!_--Au diable!»
+
+Les calculs devenaient de plus en plus embrouillés. L'imperceptible
+erreur prenait des proportions inquiétantes.
+
+La flamme de la bougie sautillait irrégulièrement, agaçant les yeux.
+Le chat, ayant achevé son somme, sauta sur la table de travail,
+s'étira, fit le gros dos et commença de jouer avec un oiseau empaillé
+rongé par les mites et qui servait à l'étude de la pesanteur du vol.
+Léonard poussa avec humeur le chat qui faillit tomber et miaula
+plaintivement.
+
+--Allons, c'est bien! Couche-toi où tu veux. Mais ne me gêne pas.
+
+Il caressa tendrement le poil noir de son favori. Des étincelles
+crépitèrent dans la fourrure. Le chat replia ses pattes de velours,
+s'étala majestueusement, ronronna et fixa sur son maître ses prunelles
+vertes pleines de morbidesse et de mystère.
+
+De nouveau s'accumulèrent les chiffres, les ratures, les divisions,
+les racines cubiques et carrées.
+
+La seconde nuit d'insomnie s'achevait inaperçue.
+
+Revenu de Florence à Milan, Léonard depuis un mois n'était même pas
+sorti, occupé de sa machine volante.
+
+Des branches d'acacia blanc se faufilaient par la croisée ouverte,
+égrenant par instants sur la table leurs fleurs délicates et
+odorantes. Le clair de lune, adouci par des brouillards roux à reflets
+de nacre, tombait dans la chambre, se mêlant à la lumière rouge de la
+chandelle.
+
+La pièce était encombrée de machines, d'appareils d'astronomie, de
+physique, de chimie, d'anatomie. Des roues, des leviers, des ressorts,
+des hélices, des timons, des pistons et autres accessoires
+mécaniques--en cuivre, en acier, en verre--pareils à des membres de
+monstres ou d'insectes géants, saillaient de l'ombre, s'enchevêtrant.
+Ici, une cloche de plongeur, le cristal irisé d'un appareil d'optique
+représentant un oeil d'immense dimension, le squelette d'un cheval, un
+crocodile empaillé. Là, dans un bocal plein d'alcool, un foetus
+grimaçant, pareil à une grosse larve, des patins en forme de barque
+pour marcher sur l'eau et, à côté, transfuge de l'atelier de peinture,
+une charmante tête en terre grise, tête de jeune vierge ou d'ange au
+sourire malicieux et triste.
+
+Au fond, dans la gueule béante du four en fonte, des charbons
+rougissaient encore sous les cendres.
+
+Et au-dessus de tout cela, depuis le parquet jusqu'au plafond,
+s'étendaient les ailes de la machine, l'une encore nue, l'autre
+recouverte de la membrane. Entre les ailes, par terre, étendu tout de
+son long, la tête renversée, était couché un homme surpris par le
+sommeil durant son travail. Dans la main droite, il tenait encore une
+écope de fer d'où s'échappait l'étain. Une des ailes appuyait
+l'extrémité de sa carcasse sur la poitrine du dormeur dont la
+respiration la faisait se mouvoir et bruire, comme si elle était
+vivante. Dans la lumière incertaine de la lune et de la chandelle, la
+machine, avec cet homme affalé entre ses ailes, semblait une
+gigantesque chauve-souris prête à s'envoler.
+
+
+II
+
+La lune pâlit. Des potagers qui entouraient la maison de Léonard, aux
+environs de Milan, entre la forteresse et le couvent de Maria delle
+Grazie, monta le parfum des légumes et des herbes, telles que la
+mélisse, la menthe, le fenouil. Au-dessus de la croisée, les
+hirondelles jacassaient avant de s'envoler. Dans le vivier voisin, les
+canards barbottaient et criaient joyeusement.
+
+La flamme de la chandelle s'éteignit. A côté, dans l'atelier,
+s'entendaient les voix des élèves. Ils étaient deux: Giovanni
+Beltraffio et Andréa Salaino. Giovanni copiait une figure anatomique.
+Salaino enduisait d'albâtre une planche de tilleul. C'était un joli
+adolescent, aux yeux naïfs, aux cheveux bouclés--le favori du maître
+auquel il servait de modèle pour les anges.
+
+--Croyez-vous, Andrea, demanda Beltraffio, que messer Leonardo aura
+bientôt terminé sa machine?
+
+--Dieu sait! répondit Salaino en sifflant un air de chansonnette, et
+retroussant les revers de satin brodés d'argent de ses nouveaux
+souliers. L'année dernière il a passé deux mois dessus, et il n'en est
+rien advenu que des rires. Cet ours bancal de Zoroastro avait voulu
+voler à toutes forces. Plus le maître l'en dissuadait, plus il
+s'entêtait. Et, imagine-toi, voilà mon âne qui grimpe sur le toit, qui
+s'enveloppe de vessies de porc pour ne pas se tuer en tombant; il lève
+les ailes, s'envole, le vent, d'abord, l'emporte et tout à coup,
+Zoroastro culbute les jambes en l'air et tombe dans un tas de fumier.
+Le lit était doux, il ne s'est point fait de mal, mais toutes les
+vessies ont éclaté ensemble, produisant un bruit semblable à une salve
+d'artillerie, effrayant les corneilles des clochers voisins, pendant
+que notre nouvel Icare se débattait dans son fumier, sans en pouvoir
+sortir!
+
+A ce moment dans l'atelier entra le troisième élève, Cesare da Lesto,
+un homme qui n'était plus jeune, au visage bilieux, au regard
+intelligent et méchant. Dans une main il tenait un morceau de pain et
+une tranche de jambon, dans l'autre un verre de vin.
+
+--Pfou! quelle piquette! cracha-t-il en grimaçant. Et le jambon n'est
+qu'une semelle. N'est-ce pas extraordinaire de toucher deux mille
+ducats d'appointements par an et de nourrir les gens avec de pareilles
+ordures!
+
+--Vous auriez dû tirer à l'autre tonneau, celui qui est sous
+l'escalier, dans le réduit, murmura Salaino.
+
+--J'y ai goûté. Il est pis. Mais, tu as encore une nouveauté? s'étonna
+Cesare en regardant l'élégant béret de Salaino, en velours pourpre
+rehaussé d'une plume. Ah! la maison est bien tenue, il n'y a pas à
+dire. Quelle vie de chien! A la cuisine depuis un mois on ne peut
+acheter un nouveau jambon. Marco jure que le maître n'a pas un
+centime, que tout passe à ces damnées ailes qui nous tiennent tous à
+jeun: et voilà à quoi sert l'argent! On comble de cadeaux les petits
+favoris! Comment n'as-tu pas honte, Andrea, d'accepter des cadeaux des
+étrangers, car messer Leonardo n'est ni ton père, ni ton frère et tu
+n'es plus un enfant...
+
+--Cesare, dit Giovanni pour détourner la conversation, vous m'avez
+promis de m'expliquer une loi de perspective. Attendre le maître est
+inutile; il est trop occupé par sa machine...
+
+--Oui, mes enfants, bientôt nous nous envolerons tous sur cette
+machine, que le diable emporte! Du reste, si ce n'est une chose, ce
+sera une autre. Je me souviens, au moment où nous travaillions à la
+_Sainte Cène_, le maître subitement s'enthousiasma pour une nouvelle
+machine à préparer la mortadelle. Et la tête de l'apôtre Jacques le
+Majeur resta inachevée, attendant le perfectionnement du hachis. Une
+de ses meilleures madones est restée abandonnée dans un coin de
+l'atelier, pendant qu'il inventait un tournebroche automatique pour
+cuire d'une façon impeccable les chapons et les cochons de lait... Et
+cette merveilleuse découverte de la lessive à la fiente de poule!
+Croyez-moi, il n'existe pas de sottise à laquelle messer Leonardo ne
+s'adonne avec enthousiasme, ne fût-ce que pour se débarrasser de la
+peinture.
+
+Le visage de Cesare grimaça, ses lèvres minces se crispèrent en un
+mauvais sourire:
+
+--Pourquoi Dieu donne-t-il le talent à des gens semblables!
+murmura-t-il.
+
+
+III
+
+Cependant Léonard était toujours courbé au-dessus de sa table de
+travail.
+
+Une hirondelle entra par la croisée ouverte, tourbillonna dans la
+chambre, se heurta au plafond et aux murs, et enfin se prit dans
+l'aile de la machine comme dans un filet, se débattit sans pouvoir en
+sortir.
+
+Léonard s'approcha, désemprisonna l'oiselet avec précaution, la prit
+dans sa main, embrassa sa petite tête noire et lui donna la volée.
+
+L'hirondelle prit son élan et disparut avec un cri heureux.
+
+«Comme c'est facile, comme c'est simple!» pensa Léonard en la suivant
+d'un regard envieux. Puis il contempla sa machine avec dépit et
+dégoût.
+
+L'homme qui dormait s'éveilla.
+
+C'était l'aide de Léonard, un habile mécanicien fondeur florentin,
+nommé Zoroastro ou plutôt Astro da Peretola. Il sauta et se frotta son
+oeil unique, l'autre ayant été brûlé par une étincelle. Ce difforme
+géant, au visage enfantin toujours couvert de suie, ressemblait à un
+cyclope.
+
+--J'ai dormi! s'écria le fondeur désespéré en secouant sa tête
+chevelue. Que le diable m'emporte! Ah! maître, pourquoi ne m'avez-vous
+pas éveillé? Je me hâtais, espérant avoir terminé ce soir, pour voler
+demain matin...
+
+--Tu as bien fait de dormir, murmura Léonard. Ces ailes ne valent
+rien.
+
+--Comment? Encore! A votre idée, messer, moi, je ne retoucherai rien à
+cette machine. Que d'argent, que de peines! Et de nouveau tout s'en va
+en fumée! Que faut-il encore? Mais ces ailes enlèveraient un homme,
+même un éléphant! Vous verrez, maître. Permettez-moi de les essayer
+une fois... Au-dessus de l'eau... Si je tombe, j'en serai quitte pour
+un plongeon... je ne me noierai pas...
+
+Il croisa ses mains, suppliant.
+
+Léonard secoua négativement la tête.
+
+--Attends, mon ami. Tout viendra à point. Plus tard.
+
+--Plus tard! gémit le fondeur. Pourquoi pas maintenant? Vraiment,
+messer, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel, je volerai.
+
+--Non, Astro, tu ne voleras pas. La mathématique...
+
+--J'en étais sûr! A tous les diables votre mathématique! Elle ne sert
+qu'à vous troubler. Que d'années nous nous surmenons! L'âme en est
+malade. Chaque stupide moustique, mite, mouche, mouche à fumier--Dieu
+me pardonne!--ignoble et sale, peut voler, et les hommes rampent comme
+des vers? N'est-ce pas un affront? Et attendre quoi? Les voilà, les
+ailes! Tout est prêt, il me semble. Avec une bonne bénédiction, je
+prendrais mon élan et je m'envolerais!
+
+Tout à coup, il se souvint de quelque chose et son visage rayonna.
+
+--Maître? que je te dise. Quel rêve superbe j'ai eu aujourd'hui!
+
+--Tu volais encore?
+
+--Oui, et de quelle manière! Écoute seulement. Je me tenais au milieu
+de la foule dans un lieu inconnu. Tout le monde me regarde, me montre
+au doigt, rit. «Ah! me dis-je, si je ne vole pas!...» Je saute,
+j'agite mes bras tant que je peux et je commence à monter. Au début je
+peinais comme si j'avais une montagne sur les épaules. Puis, peu à
+peu, je me sentis plus léger. Je me suis élancé, je faillis m'assommer
+contre le plafond. Et tout le monde de crier: «Regardez, il vole!»
+Comme un oiseau je passe par la croisée et je monte toujours plus haut
+et plus haut vers le ciel. Le vent siffle à mes oreilles et je suis
+gai et je ris. «Pourquoi ne savais-je pas voler avant? me dis-je. En
+avais-je perdu l'habitude? C'est si facile! Et il ne faut pour cela
+aucune machine!»
+
+
+IV
+
+Des plaintes, des jurons retentirent, scandés par un galop rapide dans
+l'escalier. La porte s'ouvrit toute grande, livrant passage à un
+homme, la tignasse rousse, hirsute, le visage rouge également, couvert
+de taches de rousseur: un élève de Léonard, Marco d'Oggione. Il
+grondait, battait et tirait par l'oreille un gamin malingre d'une
+dizaine d'années.
+
+--Que le Seigneur t'envoie une méchante Pâque, vaurien! Je te ferai
+passer les talons par ton gueuloir, chenapan!
+
+--Que veut dire cela, Marco? demanda Léonard.
+
+--Songez donc, messer! Il a dérobé deux boucles en argent de dix
+florins chacune, au moins. Il a pu en engager déjà une et il a perdu
+l'argent aux osselets; l'autre, il l'a cousue dans la doublure de son
+vêtement où je l'ai découverte. J'ai voulu lui administrer une
+véritable correction, telle qu'il la méritait et le démon m'a mordu la
+main au sang!
+
+Et avec plus d'ardeur encore, il saisit le gamin par les cheveux.
+Léonard intervint, lui arracha l'enfant des mains.
+
+Alors Marco sortit de sa poche un trousseau de clés--il avait chez
+Léonard l'emploi de caissier--les jeta sur la table en criant:
+
+--Voilà vos clés, messer! J'en ai assez! Je ne vis pas sous le même
+toit que les vauriens et les voleurs. Ou lui, ou moi!
+
+--Allons, calme-toi, Marco... Je le punirai! tâchait de concilier le
+maître.
+
+Par la porte de l'atelier regardaient les élèves et une grosse femme,
+la cuisinière Mathurine. Elle revenait du marché et tenait encore à la
+main son panier plein d'ail, de poisson, de gras cormorans et de
+filandreuses fenocci. Apercevant le petit coupable, la cuisinière
+agita les bras et se mit à jaser si vite et sans arrêt, qu'on aurait
+cru une chute de pois secs tombant d'un sac percé.
+
+Cesare aussi se mêla à ce caquetage, exprimant son étonnement que
+Léonard tolérât dans sa maison ce «païen» de Jacopo, capable des plus
+cruelles polissonneries. N'avait-il pas dernièrement, avec une pierre,
+blessé à la jambe le vieil infirme Fagiano, le chien de la maison,
+détruit les nids d'hirondelles dans l'écurie, et son plaisir favori
+n'était-il pas d'arracher les ailes aux papillons pour savourer leurs
+souffrances?
+
+Jacopo restait près du maître, lançant à ses ennemis des regards
+sournois, ainsi qu'un louveteau cerné. Son visage pâle et joli était
+impassible. Il ne pleurait pas. Mais rencontrant le regard de Léonard,
+ses yeux méchants exprimaient une timide prière.
+
+Mathurine glapissait, exigeant une magistrale correction pour ce
+démon qui rendait à tout le monde la vie insupportable.
+
+--Doucement! doucement! Taisez-vous, au nom de Dieu! suppliait
+Léonard, avec une étrange lâcheté, une faiblesse impuissante devant
+cette révolte familiale.
+
+Cesare riait et murmurait, malveillant:
+
+--Cela vous fait mal au coeur à regarder!... Il ne sait même pas avoir
+raison d'un gamin!...
+
+Lorsque enfin tous eurent assez crié et se furent dispersés un à un,
+Léonard appela Beltraffio et lui dit affablement.
+
+--Giovanni, tu n'as pas encore vu la sainte Cène. J'y vais. Veux-tu
+m'accompagner?
+
+L'élève rougit de plaisir.
+
+
+V
+
+Ils sortirent dans une petite cour. Un puits se dressait au centre.
+Léonard se débarbouilla. En dépit de ses deux nuits d'insomnie, il se
+sentait frais, gai et dispos.
+
+Le jour était brumeux, sans vent, avec une clarté pâle, presque
+sous-marine. Léonard aimait ce genre d'éclairage pour travailler.
+Tandis qu'ils se trouvaient près du puits, Jacopo s'approcha d'eux.
+Dans ses mains il tenait une petite boîte en écorce de chêne.
+
+--Messer Leonardo, dit le gamin craintivement, voici pour vous...
+
+Il souleva légèrement le couvercle. Au fond de la boîte dormait une
+gigantesque araignée.
+
+--J'ai eu bien de la peine à m'en emparer. Elle s'était cachée dans
+une fente de roche. Trois jours je l'ai guettée. Elle est venimeuse.
+
+La figure de l'enfant s'anima soudain.
+
+--Et si vous la voyiez manger des mouches... ça fait peur!
+
+Il attrapa une mouche et la jeta dans la boîte. L'araignée se
+précipita sur sa proie, la saisit dans ses pattes velues et la victime
+se débattit, bourdonna.
+
+--Regardez, elle mange, elle mange! murmurait le gamin, frissonnant de
+plaisir.
+
+Dans ses yeux brûlait une flamme de curiosité cruelle et sur ses
+lèvres tremblait un sourire incertain.
+
+Léonard aussi se pencha, regarda l'insecte monstrueux. Et tout à coup
+il sembla à Giovanni qu'ils avaient tous deux la même expression,
+comme si, malgré l'abîme qui séparait l'enfant de l'artiste, ils
+s'unissaient dans une égale curiosité de l'horrible.
+
+Lorsque la mouche fut mangée, Jacopo referma la boîte et dit:
+
+--Je la mettrai sur votre table, messer Leonardo, peut-être
+voudrez-vous encore la regarder. Elle se bat drôlement avec les autres
+araignées.
+
+Le gamin voulait s'en aller, mais il s'arrêta et leva des yeux
+suppliants. Les coins de ses lèvres s'abaissèrent, frémirent.
+
+--Messer, dit-il très bas et gravement, vous n'êtes pas fâché contre
+moi? Sinon, je m'en irai, il y a longtemps que je pense que je dois le
+faire. Ce n'est pas à cause d'eux, car cela m'est indifférent ce
+qu'ils peuvent dire, mais c'est à cause de vous. Je sais bien que je
+vous ennuie. Vous seul êtes bon; eux sont méchants autant que moi,
+mais ils dissimulent et moi je ne sais pas. Je m'en irai, je resterai
+seul. Ce sera mieux ainsi. Seulement, pardonnez-moi...
+
+Des larmes brillèrent entre les longs cils du gamin, qui répéta plus
+bas encore:
+
+--Pardonnez-moi, messer Leonardo!... Je vous laisserai ma petite boîte
+en souvenir. L'araignée vivra longtemps. Je prierai Astro de la
+nourrir...
+
+Léonard posa sa main sur la tête de l'enfant.
+
+--Où irais-tu, petit? Reste. Marco te pardonnera et moi je ne suis pas
+fâché. Va, et à l'avenir ne fais de mal à personne.
+
+Jacopo fixa sur lui des yeux perplexes, dans lesquels luisait non la
+reconnaissance, mais l'étonnement, presque de la peur.
+
+Léonard lui répondit par un calme sourire et caressa ses cheveux,
+comme s'il devinait l'éternel mystère de ce coeur créé par la nature
+pour le mal et inconscient de sa malfaisance.
+
+--Il est temps, dit le maître. Allons, Giovanni.
+
+Ils sortirent dans la rue déserte bordée de jardins, de potagers et de
+vignes, et se dirigèrent vers le monastère de Maria delle Grazie.
+
+
+VI
+
+Les derniers temps, Beltraffio avait été en proie à une grande
+tristesse, car il n'avait pu payer au maître la pension convenue de
+six florins par mois. Son oncle, brouillé avec lui, ne lui donnait pas
+un centime. Giovanni, pendant deux mois, avait emprunté l'argent à fra
+Benedetto. Le moine ne pouvait lui donner davantage. Giovanni avait
+hâte de s'excuser.
+
+--Messer, commença-t-il timide et rougissant, nous sommes aujourd'hui
+le quatorze et je paie le dix, d'après nos conventions. Je suis très
+confus... mais je n'ai que trois florins. Peut-être voudrez-vous bien
+attendre... J'aurai de l'argent bientôt... Merula m'a promis des
+copies...
+
+Léonard le regarda étonné:
+
+--Qu'as-tu, Giovanni? Que le Seigneur t'assiste! Comment n'as-tu pas
+honte de parler de choses pareilles?
+
+D'après l'air confus de son élève, les inhabiles reprises de ses vieux
+souliers, l'usure de ses vêtements, il avait compris que Giovanni
+était misérable.
+
+Léonard fronça les sourcils et parla d'autre chose. Mais peu après,
+avec une feinte indifférence, il fouilla dans sa poche, en retira une
+pièce d'or et dit:
+
+--Giovanni, je te prie, va m'acheter du papier à dessin, une vingtaine
+de feuilles, un paquet de craie rouge et des pinceaux en putois.
+Tiens, prends.
+
+--Un ducat. Il n'y aura guère plus de dix sous d'achats. Je vous
+rapporterai la monnaie...
+
+--Tu ne me rapporteras rien du tout. Ne dis pas de sottises. Tu
+rendras quand tu voudras. Et à partir de maintenant, je te défends de
+penser à ces questions d'argent et de m'en parler. Comprends-tu?
+
+Il se détourna et ajouta en désignant les silhouettes embrumées des
+mélèzes qui encadraient les berges de Naviglio Grande, le canal droit
+comme une flèche:
+
+--As-tu observé, Giovanni, comme les arbres prennent, dans un léger
+brouillard, une teinte bleutée et dans un brouillard dense combien ils
+deviennent d'un gris tendre?
+
+Il fit encore quelques observations sur la différence des ombres
+projetées par les nuages sur les montagnes nues en hiver et couvertes
+de végétation en été.
+
+Puis, se tournant vers son élève:
+
+--Et je sais pourquoi tu t'es imaginé que j'étais avare... Je suis
+prêt à tenir le pari que j'ai deviné juste. Quand nous avons parlé,
+toi et moi, du paiement mensuel que tu devais me faire, tu as dû
+remarquer que je t'ai interrogé et qu'ensuite j'ai inscrit dans mon
+livre tout ce dont nous étions convenu. Seulement, vois-tu? il faut
+que tu saches que c'est une habitude héréditaire que je tiens
+probablement de mon père, le notaire Pietro da Vinci, le plus fin et
+le plus raisonnable des hommes. Moi, cela ne m'a pas servi. Parfois
+je ris tout seul en relisant les bêtises que j'ai inscrites! Je peux
+dire exactement combien m'a coûté le nouveau béret d'Andrea Salaïno;
+mais où passent des milliers de ducats, je l'ignore. A l'avenir,
+Giovanni, ne prête pas attention à ma stupide habitude. Si tu as
+besoin d'argent, prends et crois que je te le donne, comme un père à
+son fils.
+
+Léonard le regarda avec un tel sourire que, tout de suite, Giovanni
+sentit son coeur allégé et joyeux.
+
+En montrant l'étrange forme d'un mûrier nain, le maître expliqua que
+non seulement chaque arbre, mais encore chaque feuille avait sa forme
+particulière, unique, comme chaque individu avait son visage.
+
+Giovanni pensa qu'il parlait des arbres avec la même bonté qu'il avait
+mise à parler de sa misère, comme si le maître avait pour tout ce qui
+vivait la perspicacité d'un voyant.
+
+Dans la plaine basse, de derrière le bouquet sombre de mûriers émergea
+l'église du monastère dominicain, Santa Maria delle Grazie, bâtie en
+briques, rose, gaie, sur le fond blanc des nuages, avec une large
+coupole lombarde pareille à une tente, décorée d'ornements en terre
+cuite--oeuvre du jeune Bramante. Ils pénétrèrent dans le réfectoire du
+couvent.
+
+
+VII
+
+C'était une grande salle longue, très simple, aux murs blanchis à la
+chaux, au plafond à poutrelles en chêne sombre. L'atmosphère était
+saturée de chaude humidité, d'encens et du fumet rance des plats
+maigres. Près de la cloison la plus proche de l'entrée, se trouvait la
+table du Père supérieur, flanquée de chaque côté par les longues et
+étroites tables des moines.
+
+Il y régnait un tel silence qu'on entendait le bourdonnement d'une
+mouche sur les vitres jaunes de poussière. De la cuisine s'échappait
+un bruit de voix, de poêle et de casserole. Dans le fond du
+réfectoire, en face la table du prieur, s'élevait un échafaudage
+recouvert de toile grise. Giovanni devina que cette toile cachait _la
+Sainte Cène_ à laquelle le maître travaillait depuis plus de douze
+ans.
+
+Léonard monta à l'échafaudage, ouvrit le coffre en bois dans lequel il
+enfermait ses dessins, ses pinceaux et ses couleurs, en retira un
+petit livre latin, criblé de notes dans les marges, le tendit à son
+élève en disant:
+
+--Lis le treizième chapitre de Jean.
+
+Puis il souleva le drap.
+
+Quand Giovanni leva les yeux, tout d'abord il eut la sensation que ce
+n'était pas une peinture qu'il voyait sur le mur, mais la
+continuation du réfectoire. Il lui semblait qu'une autre chambre
+s'était ouverte devant lui et que la lumière du jour s'était fondue
+avec le calme crépuscule du soir, qui planait au-dessus des cimes
+bleues de Sion que l'on entrevoyait à travers les trois fenêtres de
+cette nouvelle salle qui, aussi simple que celle du monastère, mais
+couverte de tapis, paraissait plus intime et plus mystérieuse.
+
+La longue table représentée sur le tableau était pareille à celle des
+moines; une nappe identique nouée aux quatre coins la recouvrait et
+gardait encore la trace des plis fraîchement défaits.
+
+Et Giovanni lut dans l'Évangile:
+
+«Avant la fête de Pâques, Jésus sachant que l'heure était venue pour
+lui de quitter ce monde pour joindre son Père, voulut jusqu'à la fin
+rester avec ceux qu'il avait aimés en ce monde.
+
+»Et durant la Cène, lorsque le diable eut suggéré à Judas Iscariote de
+le trahir, son âme s'indigna et il dit: «Amen, amen, je vous le dis en
+vérité, l'un de vous me trahira.»
+
+»Alors, les disciples se regardèrent, ne sachant pas de qui il
+parlait.
+
+»Un des disciples, que Jésus aimait, reposait sur son épaule.
+Simon-Pierre lui fit signe de demander de qui il parlait. Et il
+demanda: «Seigneur, qui est-ce?»
+
+»Jésus répondit: «Celui à qui je tendrai le pain après l'avoir
+trempé.» Et trempant le pain il le tendit à Judas Simon Iscariote.
+
+»Et dès que Judas l'eut mangé, Satan entre en lui.»
+
+Giovanni contempla le tableau.
+
+Les visages des apôtres étaient empreints d'une vie si intense, qu'il
+lui semblait entendre leurs voix, voir le fond de leurs âmes troublées
+par la chose la plus horrible et incompréhensible qui fût: la
+conception du mal par lequel le Dieu devait mourir. Giovanni fut
+particulièrement frappé par les expressions de Judas, de Jean et de
+Pierre. La tête de Judas n'était pas encore peinte; on ne voyait que
+le corps rejeté en arrière, serrant dans ses doigts convulsés la
+bourse où était l'argent; d'un geste involontaire il avait renversé la
+salière, et le sel s'était répandu.
+
+Pierre, en un accès de colère, s'était levé vivement, il tenait un
+couteau dans sa main droite, la gauche posée sur l'épaule de Jean, et
+demandait au disciple préféré de Jésus: «Qui est le traître?» Et sa
+vieille tête argentée, éblouissante de fureur, rayonnait de cette
+jalousie passionnée, qui le faisait s'écrier jadis, en devinant les
+souffrances inévitables et la mort du Maître: «Seigneur, pourquoi ne
+puis-je te suivre? Je donnerais mon âme pour toi.» Plus près du Christ
+se tenait Jean; ses cheveux bouclés, fins comme de la soie, ses mains
+humblement croisées, son visage ovale, tout respirait en lui la pureté
+et la tranquillité célestes. Seul parmi les disciples, il ne souffrait
+plus, ne s'effrayait plus, ne se fâchait plus. En lui s'était incarnée
+la parole du Maître: «Que tout soit un, comme toi, Père, en moi, et
+moi en toi.»
+
+Giovanni regardait et songeait:
+
+«Ainsi, voilà ce qu'est Léonard! Et je doutais, j'ai presque cru la
+calomnie! L'homme qui a créé cela serait un athée? Mais qui donc
+serait plus rapproché du Christ, que lui!»
+
+Ayant achevé le visage de Jean par quelques légères touches de
+pinceau, le maître prit un morceau de fusain pour essayer l'esquisse
+de la tête de Jésus. Mais l'esquisse venait mal. Après avoir songé
+pendant dix ans à cette tête, il se sentait incapable d'en fixer les
+contours. Et maintenant, comme toujours, devant la place blanche du
+tableau où devait mais ne pouvait surgir la tête du Christ, l'artiste
+sentait son impuissance et son irrésolution.
+
+Jetant le fusain, il effaça les traits avec une éponge humide et se
+plongea dans une de ces méditations qui duraient parfois des heures
+entières.
+
+Giovanni monta sur l'échafaudage, s'approcha de Léonard et vit que son
+visage sombre, morne, presque vieilli, exprimait une obstinée
+concentration de pensée proche du désespoir. Mais celui-ci en
+rencontrant le regard de son élève, lui demanda:
+
+--Qu'en dis-tu, mon ami?
+
+--Maître, que puis-je dire? C'est merveilleux, plus beau que tout ce
+qui existe en ce monde. Et personne n'a compris cela, hors vous. Mais
+je n'arrive pas à exprimer...
+
+Des larmes tremblèrent dans sa voix. Et il ajouta plus bas,
+craintivement:
+
+--Ce que je ne puis me figurer, c'est le visage de Judas au milieu de
+tous ceux-ci?
+
+Le maître fouilla dans la caisse, en sortit un dessin et le lui
+tendit.
+
+C'était une figure terrible, mais non pas repoussante, l'expression
+n'en était même pas méchante--pleine seulement d'infinie tristesse et
+d'amertume.
+
+Giovanni compara le dessin avec celui de la tête de Jean.
+
+--Oui, murmura-t-il, c'est lui! Celui duquel il est dit: «Satan entra
+en lui.» Il était peut-être plus savant que les autres, mais il n'a
+pas pratiqué le précepte: «Que tous soient égaux.» Il voulait être
+seul...
+
+Cesare da Lesto, accompagné d'un homme portant la livrée des
+chauffeurs de la cour entra en ce moment dans le réfectoire.
+
+--Enfin, nous vous trouvons! s'écria Cesare. Nous vous avons cherché
+partout... De la part de la duchesse, maître, pour affaire urgente.
+
+--S'il plaît à Votre Excellence de me suivre au palais, ajouta
+respectueusement le chauffeur.
+
+--Qu'est-il arrivé?
+
+--Un malheur, messer Leonardo! Les tuyaux ne fonctionnent pas dans la
+salle de bains, et ce matin, comme un fait exprès, à peine la duchesse
+se fut-elle plongée dans la baignoire pendant une absence de sa
+servante, que le robinet d'eau chaude s'est brisé. Heureusement, la
+duchesse a pu sortir à temps... Messer Ambrosio da Ferrari est fort
+mécontent et se plaint, assurant qu'il avait plus d'une fois averti
+Votre Excellence de leur mauvais fonctionnement.
+
+--Des bêtises! dit Léonard. Je suis occupé. Va trouver Zoroastro, il
+arrangera tout cela en une demi-heure.
+
+--J'ai ordre de ne pas revenir sans vous, messer...
+
+Indifférent, Léonard voulut se remettre au travail, mais ayant jeté un
+regard sur la place blanche de la tête de Jésus, il grimaça, ennuyé,
+fit de la main un geste dépité, comme s'il avait compris que cette
+fois encore il n'aboutirait à rien, ferma sa caisse à couleurs et
+descendit de l'échafaudage.
+
+--Allons, tant pis! Viens me chercher dans la grande cour du palais,
+Giovanni. Cesare te conduira. Je vous attendrai près du Colosse.
+
+Ce Colosse était le mausolée du défunt duc Francesco Sforza.
+
+Et, au grand ébahissement de Giovanni, sans seulement se retourner
+vers son oeuvre, comme s'il eût été heureux du prétexte pour
+abandonner son travail, le maître suivit le chauffeur pour réparer les
+tuyaux de la salle de bains ducale.
+
+--Hein! tu ne peux t'en arracher? dit Cesare à Beltraffio. C'est
+possible que cela soit surprenant, tant qu'on n'a pas compris...
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Non, rien... Je ne veux pas te désabuser. Tu trouveras toi-même. En
+attendant, pâme-toi...
+
+--Je te prie, Cesare, dis-moi tout ce que tu penses.
+
+--Fort bien; à la condition que tu ne te fâcheras pas et que tu ne
+maudiras pas la vérité. Pourtant, je sais à l'avance tout ce que tu
+diras--je ne discuterai pas. Certes--c'est une grande oeuvre. Aucun
+maître n'a possédé ainsi la science anatomique, les lois de la
+perspective, de la lumière et des ombres. Parbleu! tout est copié
+d'après nature; le moindre ride sur les visages, le plus petit pli de
+la nappe. Mais la vie manque. Dieu est absent et le sera toujours.
+Tout est mort, à l'intérieur--l'âme n'y existe pas! Regarde seulement,
+Giovanni, quelle régularité mathématique, quel triangle parfait: deux
+contemplatifs, deux actifs et le Christ pour point central. Vois à
+droite, le contemplatif de parfaite bonté, Jean; le mal
+parfait--Judas; leur différence, la justice--Pierre. Et à côté le
+triangle actif--André, Jacques le Mineur, Barthélemy.--A gauche du
+centre, de nouveau des contemplatifs--l'amour, Philippe; la foi,
+Jacques le Majeur; la raison, Thomas. Et encore le triangle actif! La
+géométrie en guise d'inspiration, la mathématique remplaçant la
+beauté! Tout est réfléchi, calculé, mâché par le raisonnement, examiné
+jusqu'au dégoût, pesé sur des balances, mesuré au compas. La raillerie
+sous les choses saintes!
+
+--O Cesare! reprocha Giovanni. Combien tu connais peu le maître! Et
+pourquoi le détestes-tu ainsi?
+
+--Toi, tu le connais et tu l'aimes? dit Cesare en se retournant, un
+sourire sarcastique sur les lèvres.
+
+Dans son regard brilla une haine si inattendue, que Giovanni
+involontairement baissa les yeux.
+
+--Tu es injuste, Cesare, dit-il enfin. Le tableau n'est pas achevé: le
+Christ manque.
+
+--Tu te figures que le Christ y sera? Tu en es certain? Nous verrons!
+Mais souviens-toi de mes paroles: Messer Leonardo n'achèvera jamais
+la _Sainte Cène_, il ne peindra jamais ni le Christ ni Judas, parce
+que, vois-tu, mon ami, on peut atteindre à beaucoup de choses à l'aide
+de la mathématique, de la science et de l'expérience, mais non pas à
+tout. Ici il faut autre chose. Ici se trouve une limite qu'il ne
+pourra jamais franchir, malgré toute sa science!
+
+Ils sortirent du monastère et se dirigèrent vers le palais Castello di
+Porta Giovia.
+
+--En tout cas, tu as tort pour une chose, Cesare, dit Beltraffio.
+Judas existera... il existe...
+
+--Allons donc? Où?
+
+--Je l'ai vu moi-même.
+
+--Quand?
+
+--A l'instant. Le maître m'a montré le dessin...
+
+--A toi?... Ah!
+
+Cesare regarda son compagnon et lentement comme en un effort:
+
+--Et... c'est bien? dit-il.
+
+Giovanni inclina approbativement la tête. Cesare ne répliqua rien et
+durant tout le chemin, il ne parla plus, plongé en une profonde
+méditation.
+
+
+VIII
+
+Ils arrivèrent aux portes du palais et traversant le Battifronte (le
+pont-levis) entrèrent dans la tourelle du sud Terre di Filarete
+entourée de tous côtés par des fossés pleins d'eau. Il y faisait
+sombre, étouffant; cela sentait la caserne, le pain, le fumier et la
+soupe d'avoine. L'écho sous les hautes voûtes répétait un langage
+cosmopolite, les rires et les jurons des mercenaires. Cesare avait le
+mot de passe. Mais Giovanni, inconnu, fut sérieusement examiné et dut
+inscrire son nom sur le livre du corps de garde.
+
+Après un second pont, où on les examina à nouveau, ils atteignirent la
+place intérieure du palais, déserte, la Piazza d'Arme.
+
+Devant eux, se dressait la noire silhouette de la tour crénelée dite
+de Boue de Savoie, bâtie au-dessus du _Fossato Morto_. A droite se
+trouvait l'entrée de la cour d'honneur, _Corte Ducale_; à gauche
+l'imprenable citadelle de la Rocchetta, véritable nid d'aigle. Au
+milieu de la cour s'élevait un échafaudage de bois, entouré de petits
+appentis et d'auvents cloués à la hâte, mais déjà assombris par le
+temps et de place en place couverts de lichen jaune. Au-dessus se
+dressait une statue équestre, le Colosse, haut de douze coudées,
+oeuvre de Léonard de Vinci.
+
+Le coursier gigantesque en argile vert foncé se détachait sur le ciel.
+Cabré, il foulait un guerrier sous ses sabots.
+
+Le vainqueur étendait le sceptre ducal. C'était le grand condottiere
+Francesco Sforza, l'aventurier qui vendait son sang pour de l'argent,
+moitié soldat, moitié brigand. Fils d'un pauvre paysan de la Romagne,
+il était issu du peuple, fort comme un lion, rusé comme un renard, et
+grâce à ses crimes, à ses exploits, à sa sagesse, il était mort sur
+le trône des ducs de Milan.
+
+Un pâle rayon de soleil tomba sur le Colosse.
+
+Giovanni lut dans les doubles plis du menton, dans les yeux terribles,
+pleins de voracité vigilante, le calme indifférent du fauve repu. Au
+pied du mausolée il vit, gravées de la main même de Léonard, ces deux
+strophes:
+
+ _Expectant animi molemque futuram
+ Suspiciunt; fluat aer; vox erit: Ecce deus!_
+
+Les deux derniers mots le frappèrent: _Ecce deus!_ Voici le dieu!
+
+--Le dieu, répéta Giovanni en regardant successivement et le Colosse,
+et la victime transpercée par la lance du triomphateur, de Sforza
+l'oppresseur.
+
+Et il se souvint du silencieux réfectoire de Santa Maria delle Grazie,
+des cimes bleutées de Sion, du charme céleste de Jean et du calme de
+la dernière soirée de l'autre Dieu duquel il est dit: _Ecce homo!_
+Voici l'homme!
+
+Léonard s'approcha de lui.
+
+--J'ai terminé mon travail. Allons. Sans cela on m'appellerait encore
+au palais les tuyaux des cuisines sont abîmés et fument. Il faut
+partir inaperçus.
+
+Giovanni, les yeux baissés, se taisait. Son visage était pâle.
+
+--Pardonnez-moi, maître! Je songe et ne comprends pas comment vous
+avez pu créer ce Colosse et la Sainte-Cène en même temps?
+
+Léonard le regarda avec une indulgente surprise.
+
+--Qu'est-ce que tu ne comprends pas?
+
+--O messer Leonardo, ne le voyez-vous pas vous-même? Ce n'est pas
+possible... ensemble...
+
+--Au contraire, Giovanni. Je crois que l'un m'aide à exécuter l'autre.
+Mes meilleures idées pour la Sainte-Cène me viennent précisément au
+moment où je travaille à ce Colosse, et quand je suis au monastère,
+j'aime rêver à ce mausolée. Ce sont deux jumeaux. Je les ai commencés
+ensemble. Je les terminerai de même.
+
+--Ensemble! Cet homme et le Christ! Non, maître, c'est impossible!
+s'écria Beltraffio, ne sachant comment exprimer sa pensée, et sentant
+son coeur s'indigner de cette insupportable contradiction: C'est
+impossible!... impossible!
+
+--Pourquoi? demanda le maître en souriant.
+
+Giovanni voulut dire quelque chose, mais rencontrant le regard calme
+et étonné de Léonard, il songea qu'il était inutile d'achever sa
+pensée parce que le maître ne comprendrait pas.
+
+«Quand je regardais la Sainte-Cène, pensait Beltraffio, il me semblait
+que je l'avais deviné. Et voilà que de nouveau je l'ignore. Qui
+est-il? Auquel des deux a-t-il dit dans le fond de son coeur: «Voilà
+le dieu!» Cesare a peut-être raison et il n'y a pas de Dieu dans le
+coeur de Léonard?
+
+
+IX
+
+La nuit, tandis que tout le monde dormait, Giovanni en proie à
+l'insomnie, sortit dans la cour et s'assit sur un banc, sous l'auvent
+couvert de vigne.
+
+La cour était quadrangulaire avec un puits au centre. Derrière
+Giovanni s'élevait le mur de la maison; en face, les écuries; à
+gauche, une grille donnant sur la grande route qui conduisait à Porta
+Vercellina; à droite, la clôture toujours fermée à clef d'un petit
+jardin dans le fond duquel s'érigeait un pavillon solitaire où
+personne n'entrait, sauf Astro, et où le maître travaillait souvent.
+
+La nuit était calme, chaude et humide. La lune éclairait vaguement
+l'épais brouillard.
+
+Quelqu'un frappa à la grille qui s'ouvrait sur la route. Le volet
+d'une des fenêtres basses s'ouvrit, un homme se pencha et demanda:
+
+--Monna Cassandra?
+
+--C'est moi. Ouvre.
+
+Astro sortit de la maison et ouvrit.
+
+Une femme vêtue d'une robe blanche qui prenait, sous les rayons de la
+lune, la teinte verdâtre du brouillard, pénétra dans la cour.
+
+Tout d'abord, ils causèrent près de la grille. Puis ils passèrent
+devant Giovanni, caché par l'ombre de la vigne, sans le remarquer.
+
+La jeune fille s'assit sur le rebord du puits.
+
+Son visage était étrange, indifférent, impassible comme celui des
+statues antiques: un front bas, des sourcils droits; un tout petit
+menton et des yeux jaunes, transparents comme l'ambre. Mais ce qui
+frappa le plus Giovanni, ce furent ses cheveux; duveteux, légers, ils
+ressemblaient aux serpents de Méduse, entourant la tête d'une auréole
+noire qui faisait paraître le teint plus pâle, les lèvres plus rouges,
+les yeux jaunes plus transparents.
+
+--Alors, Astro, tu as aussi entendu parler du frère Angelo? demanda la
+jeune fille.
+
+--Oui, monna Cassandra. On dit qu'il est envoyé par le pape pour
+déraciner les hérésies et les magies noires... Quand on entend ce que
+disent les Pères inquisiteurs, on en ressent la chair de poule. Que
+Dieu nous épargne de tomber entre leurs pattes! Soyez prudente.
+Prévenez votre tante...
+
+--Mais elle n'est pas ma tante!
+
+--N'importe! Cette monna Sidonia chez laquelle vous vivez.
+
+--Et tu crois, forgeron, que nous sommes des sorcières?
+
+--Je n'ai pas d'opinion! Messer Leonardo m'a clairement prouvé qu'il
+n'existait pas de sorcellerie et qu'elle ne pouvait pas exister,
+d'après les lois de la nature. Messer Leonardo sait tout et ne croit à
+rien.
+
+--A rien? répéta monna Cassandra. Ni au diable, ni à Dieu?
+
+--Ne riez pas! C'est un homme juste.
+
+--Je ne ris pas... Et votre machine à voler? Sera-t-elle bientôt
+prête?
+
+Le forgeron agita les bras.
+
+--Si elle est prête? ah! oui! Tout est à recommencer.
+
+--Ah! Astro, Astro! Pourquoi crois-tu à ces folies! Ne comprends-tu
+pas que toutes ces machines ne sont créées que pour détourner
+l'attention? Messer Leonardo, je suppose, vole depuis longtemps...
+
+--Comment?
+
+--Mais... comme moi.
+
+Il la regarda songeur.
+
+--Vous rêvez peut-être, monna Cassandra?
+
+--Et comment les autres me voient-ils alors? Ne te l'a-t-on pas dit?
+
+Le forgeron, perplexe, se gratta la nuque.
+
+--J'oubliais, reprit-elle ironique, vous êtes ici des savants qui ne
+croyez pas aux miracles, mais à la mécanique!
+
+Astro, joignant les mains, suppliant, s'écria:
+
+--Monna Cassandra! Je suis un homme tout dévoué. Le frère Angelo
+pourrait se mêler de nos affaires. Expliquez-moi, je vous en prie,
+dites-moi tout exactement...
+
+--Quoi?
+
+--Ce que vous faites pour voler?
+
+--Ah! mais!... non, je ne te le dirai pas. A savoir trop de choses, on
+vieillit vite.
+
+Elle se tut. Puis, plongeant son regard dans celui d'Astro, elle
+ajouta:
+
+--T'expliquer ne suffirait pas. Il faut encore agir.
+
+--Que faut-il faire? demanda Astro, pâlissant.
+
+--Il faut connaître les mots et posséder l'herbe pour s'oindre le
+corps.
+
+--Vous l'avez?
+
+--Oui.
+
+--Et vous savez le mot?
+
+La jeune fille acquiesça de la tête.
+
+--Et vous me le direz?
+
+--Essaie. Tu verras, c'est plus sûr que ta mécanique!
+
+L'unique oeil du forgeron brilla d'un désir fou.
+
+--Monna Cassandra, donnez-moi l'herbe!
+
+Elle eut un rire étrange.
+
+--Quel drôle d'homme tu es, Astro! Tout à l'heure tu disais que la
+magie n'existait pas et maintenant tu y crois.
+
+Astro se renfrogna.
+
+--Je veux essayer. Cela m'est égal, que ce soit par la magie ou par la
+mécanique. Je veux voler! Je ne puis attendre plus longtemps...
+
+La jeune fille posa sa main sur l'épaule d'Astro.
+
+--J'ai pitié de toi. En effet, tu deviendrais fou si tu n'arrivais pas
+à voler. Allons je te donnerai l'herbe et te dirai le mot. Seulement,
+toi aussi, tu feras ce que je te demanderai.
+
+--Tout ce que vous voudrez, monna Cassandra. Parlez!
+
+La jeune fille désigna le pavillon solitaire:
+
+--Laisse-moi entrer là-dedans.
+
+Astro secoua sa tête chevelue.
+
+--Non, non... Tout ce que vous voudrez, mais pas cela!
+
+--Pourquoi?
+
+--J'ai juré au maître de ne laisser pénétrer personne.
+
+--Et tu y vas?
+
+--Moi, oui.
+
+--Qu'y a-t-il là-bas?
+
+--Mais aucun mystère. Vraiment, monna Cassandra, rien de curieux. Des
+machines, des appareils, des livres, des manuscrits, des fleurs et des
+animaux rares, des insectes que lui apportent des explorateurs. Et un
+arbre... empoisonné.
+
+--Comment, empoisonné?
+
+--Oui, pour des expériences. Il l'a empoisonné pour connaître l'effet
+du poison sur les plantes.
+
+--Je t'en supplie, Astro, raconte-moi tout ce que tu sais sur cet
+arbre.
+
+--Il n'y a rien à raconter. Au début du printemps, au moment de la
+sève, il l'a vrillé jusqu'au coeur et avec une longue aiguille il y a
+injecté un liquide.
+
+--Drôles d'expériences! Qu'est-ce que cet arbre?
+
+--Un pêcher.
+
+--Et alors? Les fruits sont empoisonnés?
+
+--Ils le seront quand ils seront mûrs.
+
+--Et l'on s'aperçoit qu'ils sont vénéneux?
+
+--Non. Voilà pourquoi il ne laisse entrer personne là-bas. On peut
+être tenté par la beauté des fruits, en manger et mourir.
+
+--Tu as la clef?
+
+--Oui.
+
+--Donne-la-moi, Astro!
+
+--Monna Cassandra! Y pensez-vous! J'ai juré...
+
+--Donne la clef! répéta Cassandra. Je te ferai voler cette nuit même.
+Voilà l'herbe.
+
+Elle lui tendit une petite fiole pleine d'un liquide sombre et,
+approchant son visage de celui d'Astro, elle murmura:
+
+--Que crains-tu, bête? Ne dis-tu pas toi-même qu'il n'y a là aucun
+mystère. Nous ne ferons qu'entrer et sortir... Allons, donne la clef!
+
+--Non, dit-il, je ne vous laisserai pas entrer. Je ne veux pas de
+votre herbe. Partez!
+
+--Poltron! dit la jeune fille méprisante. Tu pourrais tout savoir et
+tu n'oses pas. Je vois bien maintenant que ton maître est un sorcier
+et qu'il te berne comme un enfant.
+
+Astro se taisait.
+
+La jeune fille s'approcha de nouveau de lui:
+
+--Astro, je ne te demande rien... Je n'entrerai pas... Ouvre seulement
+la porte afin que je jette un coup d'oeil...
+
+--Vous n'entrerez pas?
+
+--Non; ouvre et montre.
+
+Giovanni se soulevant vit, dans le fond du petit jardin, un pêcher
+ordinaire. Mais dans le brouillard, sous la lumière trouble de la lune
+il lui sembla sinistre et fabuleux.
+
+Arrêtée sur le seuil du jardin, la jeune fille regardait avec des
+yeux curieux, puis fit un pas pour entrer. Le forgeron la retint. Elle
+se débattait, glissait entre ses mains comme un serpent. Il la
+repoussa rudement, faillit la faire tomber, mais immédiatement elle se
+redressa et fixa un perçant regard sur le forgeron. Son visage pâle,
+lugubre, était mauvais et terrifiant. En cet instant, elle ressemblait
+réellement à une sorcière.
+
+Le forgeron ferma la porte du jardin et sans prendre congé de monna
+Gassandra, rentra dans la maison.
+
+Elle le suivit des yeux. Puis, vivement, glissa devant Giovanni et
+sortit par la grille sur la route de Porta Vercellina.
+
+Un grand silence régna. Le brouillard s'épaissit.
+
+Giovanni ferma les yeux. Devant lui se dressait comme une vision
+l'arbre maléfique et il se souvint des paroles de la Bible:
+
+«Dieu dit à l'homme: Goûte à tous les arbres du jardin mais ne touche
+pas à l'arbre de la Science du Bien et du Mal, car le jour où tu y
+auras goûté, tu seras mortel.»
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES FRUITS EMPOISONNÉS
+
+1495
+
+ Et le serpent dit à la femme: «Non, vous ne mourrez pas; mais Dieu
+ sait que du jour où vous aurez goûté aux fruits, vos yeux se
+ dessilleront et vous serez vous-mêmes dieux, connaissant le Bien
+ et le Mal.»
+
+ _Genèse_, III, 4-5.
+
+ _Fasiendo un bucho con un succhiello deniro un albusciello e
+ chucciandori arsenicho e risalghallo e soilimots stemperati con
+ acqua arzente, a forza di fare e sua frutti velenosi._
+
+ LEONARDO DA VINCI.
+
+ Après avoir atteint le coeur d'un jeune arbre avec une vrille,
+ injecte dedans de l'arsenic, un réactif et du sublimé corrosif,
+ délayés dans de l'alcool, afin d'empoisonner les fruits.
+
+ LÉONARD DE VINCI.
+
+
+I
+
+La duchesse Béatrice avait coutume, chaque vendredi, de se laver et de
+dorer ses cheveux, puis de les sécher au soleil, sur la terrasse
+entourée d'une balustrade qui surmontait le palais. La duchesse était
+ainsi assise sur la terrasse de la villa Sforzecci, située hors la
+ville, sur la rive droite du Ticcino, près de la forteresse Vigevano,
+au milieu des prairies toujours vertes de la province de Lomellina.
+
+Et tandis que les bouviers fuyaient avec leurs bêtes la chaleur
+torride du soleil, la duchesse endurait patiemment son ardeur.
+
+Une ample tunique de soie blanche, sans manches, le _sciavonetto_, la
+recouvrait. Elle avait sur sa tête un chapeau de paille dont les
+larges bords préservaient son visage du hâle et dont le fond découpé
+laissait échapper les cheveux qu'une esclave circassienne, à teint
+olivâtre, humectait à l'aide d'une éponge piquée au bout d'un fuseau,
+et démêlait avec un peigne en ivoire.
+
+Le liquide préparé pour la dorure des cheveux se composait de jus de
+maïs, de racines de noyer, de safran, de bile de boeuf, de fiente
+d'hirondelles, d'ambre gris, de griffes d'ours brûlées et d'huile de
+tortue.
+
+A côté, sous la surveillance directe de la duchesse, sur un trépied
+dont le soleil pâlissait la flamme, de l'eau rose de muscade, mélangée
+à la précieuse viverre, à la gomme d'adraganthe et à la livèche,
+bouillait dans une cornue.
+
+Les deux servantes ruisselaient de sueur. La chienne favorite de la
+duchesse ne savait où se mettre pour éviter les rayons brûlants du
+soleil, elle respirait difficilement, la langue pendante, et ne
+grognait même pas en réponse aux agaceries de la guenon, aussi
+heureuse, de la chaleur, que le négrillon qui tenait le miroir à
+monture de nacre et rehaussé de perles fines.
+
+En dépit du grand désir qu'avait Béatrice de donner à son visage un
+air sévère, à ses mouvements l'autorité qui convenait à son rang, il
+était difficile de croire qu'elle avait dix-neuf ans, deux enfants et
+qu'elle était mariée depuis trois ans.
+
+Dans l'enfantine bouffissure de ses joues, dans le pli du cou, sous le
+menton trop rond, dans ses lèvres fortes, presque toujours pincées
+capricieusement, ses épaules étroites, sa poitrine plate, dans ses
+gestes brusques, impétueux, gamins, on voyait plutôt l'écolière,
+gâtée, fantasque, égoïste, folâtre et sans frein.
+
+Et, cependant, dans le regard de ses yeux bruns, ferme et pur comme la
+glace, luisait un esprit prudent.
+
+Le plus perspicace homme d'État de ce temps, l'ambassadeur de Venise,
+Marino Sanuto, dans ses lettres secrètes, assurait à son seigneur que
+cette fillette, en politique était un véritable silex et beaucoup plus
+arrêtée dans ses décisions que Ludovic, son époux, qui, fort
+raisonnablement, obéissait en toute chose à sa femme.
+
+La petite chienne aboya méchamment.
+
+Dans l'escalier tournant qui réunissait la terrasse aux salles de
+toilette, parut, geignant et soupirant, une vieille femme en habits de
+veuve. D'une main elle égrenait un chapelet, de l'autre elle
+s'appuyait sur une béquille. Les rides de son visage auraient pu
+sembler respectables sans le sourire mielleux et les yeux mobiles
+comme ceux d'une souris.
+
+--Oh! oh! oh! la vieillesse n'est pas un bonheur! Que de peine j'ai
+eue pour monter!... Que le Seigneur donne la santé à Votre Seigneurie!
+dit la vieille, en baisant servilement le bas du sciavonetto.
+
+--Ah! monna Sidonia! Eh bien!... Est-ce prêt?
+
+La vieille retira de sa poche un flacon soigneusement enveloppé et
+cacheté, contenant un liquide trouble fait de lait d'ânesse et de
+chèvre rousse, dans lequel s'infusaient de la badiane sauvage, des
+griffes d'asperge et des oignons de lys blanc.
+
+--Il aurait fallu le garder encore deux jours dans du fumier chaud.
+Mais je crois tout de même que la liqueur est à point. Seulement,
+avant de vous en servir, ordonnez qu'on le passe dans un filtre en
+feutre. Trempez un morceau de mie de pain et frottez votre figure, le
+temps de réciter trois fois le Symbole de la Foi. Au bout de cinq
+semaines, vous n'aurez plus le teint basané, plus le moindre bouton.
+
+--Écoute, vieille, dit Béatrice, s'il y a encore dans cette mixture
+une de ces saletés qu'emploient les sorcières dans la magie noire,
+soit de la graisse de serpent, soit du sang de huppe ou de la poudre
+de grenouilles séchées dans une poêle, comme dans la pommade que tu
+m'as donnée contre les verrues, dis-le-moi de suite.
+
+--Non, non, Votre Seigneurie! Ne croyez pas ce que vous racontent les
+méchantes gens. Parfois on ne peut éviter certaines saletés: tenez,
+par exemple, la très respectable madonna Angelica, tout l'été dernier
+s'est lavé la tête avec de l'urine de porc pour arrêter la calvitie
+et elle a encore remercié Dieu du bienfait de ce traitement.
+
+Puis, se penchant à l'oreille de la duchesse, elle commença à lui
+narrer la dernière nouvelle de la ville, comme quoi la jeune femme du
+principal consul de la gabelle, la ravissante madonna Filiberta,
+trompait son mari et s'amusait avec un chevalier espagnol de passage.
+
+--Ah! vieille entremetteuse! dit en riant Béatrice, visiblement
+intéressée par le récit. C'est toi qui as enjôlé la malheureuse...
+
+--Permettez, Votre Seigneurie, elle n'est pas malheureuse! Elle chante
+comme un oiselet, se réjouit et me remercie chaque jour. En vérité, me
+dit-elle, ce n'est que maintenant que j'ai constaté la différence
+qu'il y a entre les baisers d'un mari et ceux d'un amant.
+
+--Et le péché? Sa conscience ne la tourmente pas?
+
+--Sa conscience? Voyez-vous, Votre Seigneurie, bien que les moines et
+les prêtres affirment le contraire, je pense que le péché d'amour est
+le plus naturel des péchés. Quelques gouttes d'eau bénite suffisent
+pour vous en laver. De plus, en trompant son mari elle lui rend en
+gâteau ce qu'il lui donne en pain et de la sorte si elle n'efface pas
+complètement, du moins, elle atténue son péché devant Dieu.
+
+--Le mari la trompe donc aussi?
+
+--Je ne puis l'affirmer. Mais ils sont tous semblables, car je suppose
+qu'il n'y a pas au monde un mari qui n'aimerait n'avoir qu'un bras,
+plutôt qu'une seule femme.
+
+La duchesse se prit à rire.
+
+--Ah! monna Sidonia, je ne puis me fâcher contre toi. Où prends-tu
+tout cela?
+
+--Croyez la vieillesse; tout ce que j'avance n'est que la vérité. Je
+sais aussi dans les affaires de conscience distinguer la paille de la
+poutre. Chaque légume croît en son temps.
+
+--Tu raisonnes comme un docteur en théologie!
+
+--Je suis une femme ignorante. Mais je parle avec mon coeur. La
+jeunesse en fleur ne se donne qu'une fois, car à quoi sommes-nous
+utiles, pauvres femmes, quand nous sommes vieilles? Tout juste bonnes
+à surveiller la cendre des cheminées. Et on nous envoie à la cuisine
+ronronner avec les chats, compter les pots et les lèchefrites. Tel est
+le dicton: «Que les jeunesses se régalent et que les vieilles
+s'étranglent.» La beauté sans amour est une messe sans _Pater_ et les
+caresses du mari sont tristes comme jeux de nonnes.
+
+La duchesse rit de nouveau.
+
+--Comment?... comment?... Répète.
+
+La vieille la regarda attentivement et ayant probablement calculé
+qu'elle l'avait assez divertie par ses sottises, s'inclina vers la
+duchesse et lui murmura quelques mots à l'oreille.
+
+Béatrice cessa de rire, une ombre s'étendit sur ses traits. Elle fit
+un signe. Les esclaves s'éloignèrent. Seul, le petit nègre resta: il
+ne comprenait pas l'italien. Le ciel, très pâle, semblait mort de
+chaleur.
+
+--Ce ne peut être qu'une absurdité, dit enfin la duchesse. On raconte
+tant de choses...
+
+--Non, signora. J'ai vu et entendu moi-même. D'autres aussi peuvent
+l'attester.
+
+--Il y avait beaucoup de monde?
+
+--Dix mille personnes; toute la place devant le palais de Pavie était
+noire de monde, grouillante...
+
+--Qu'as-tu entendu?
+
+--Lorsque madonna Isabella est sortie sur le balcon en tenant le petit
+Francesco, tout le monde a agité les bras et les chaperons, beaucoup
+pleuraient. On criait: «Vive Isabella d'Aragon, vive Jean Galeas, roi
+légitime de Milan, héritier de Francesco! Mort aux usurpateurs du
+trône»!
+
+Le front de Béatrice se rembrunit.
+
+--Tu as entendu ces mots?
+
+--Et encore d'autres, pires...
+
+--Lesquels? Dis, ne crains rien.
+
+--On criait... ma langue se refuse à articuler, signora... On
+criait...: «Mort aux voleurs!»
+
+Béatrice frissonna, mais se dominant aussitôt, elle dit doucement:
+
+--Qu'as-tu entendu encore?
+
+--Je ne sais vraiment comment le redire...
+
+--Allons, vite! Je veux tout savoir.
+
+--Croiriez-vous, signora, que dans la foule on disait que le
+sérénissime duc Ludovic le More, le tuteur, le bienfaiteur de Jean
+Galeas, avait enfermé son neveu dans le fort de Pavie sous la garde
+d'espions et... de meurtriers. Puis ils se sont mis à crier, demandant
+que le duc sortît, mais madonna Isabella a répondu qu'il était
+souffrant, couché...
+
+Monna Sidonia, de nouveau, se mit à chuchoter à l'oreille de la
+duchesse. Tout d'abord, Béatrice écouta attentivement, puis se
+retournant en colère elle cria:
+
+--Tu es folle, vieille sorcière! Comment oses-tu! Je vais donner tout
+de suite l'ordre de te précipiter du haut de cette terrasse, de façon
+que les corbeaux ne puissent même ramasser tes os!
+
+La menace n'effraya pas monna Sidonia. Béatrice se calma vite.
+
+--Du reste, murmura-t-elle en jetant un regard fuyant à la vieille, du
+reste, je ne crois pas à cela.
+
+L'autre haussa les épaules:
+
+--A votre guise!... mais ne pas croire est impossible. Voici comment
+cela se pratique, continua-t-elle insinuante: on pétrit une statuette
+en cire, on met à droite le coeur d'une hirondelle, à gauche, le foie;
+on traverse les deux organes avec une longue épingle en prononçant les
+paroles d'exorcisme et celui que représente la statuette meurt de mort
+lente. Aucun savant docteur ne peut remédier à cela.
+
+--Tais-toi! interrompit la duchesse. Ne me parle jamais de cela!...
+
+La vieille baisa le bas de la robe.
+
+--Ma merveille! Mon soleil! Je vous aime trop! Voilà mon péché! Je
+prie pour vous en pleurant, chaque fois que l'on chante le
+_Magnificat_ aux vêpres de Saint-Francisque. Les gens disent que je
+suis une sorcière, mais si je vendais mon âme au diable, Dieu est
+témoin, que ce ne serait que pour plaire à Votre Seigneurie!
+
+Et elle ajouta pensive:
+
+--C'est possible aussi... sans magie...
+
+La duchesse l'interrogea du regard.
+
+--En venant ici, je traversais le jardin ducal, continua monna Sidonia
+indifférente. Le jardinier cueillait de superbes pêches mûres,
+probablement un cadeau pour messer Jean Galeas...
+
+Elle se tut une seconde et ajouta:
+
+--Il paraît que dans le jardin du maître florentin Léonard de Vinci,
+il y a aussi des pêches merveilleuses; seulement elles sont
+empoisonnées...
+
+--Comment, empoisonnées?
+
+--Oui, oui. Monna Cassandra, ma nièce, les a vues...
+
+La duchesse ne répondit pas. Son regard resta impénétrable. Ses
+cheveux étant secs, elle se leva, rejeta son sciavonetto et descendit
+dans ses salles d'atours. Dans la première, pareille à une superbe
+sacristie, étaient pendus quatre-vingt-quatre costumes. Les uns, par
+suite de la profusion d'or et de pierreries, étaient tellement raides
+qu'ils pouvaient, sans soutien, se tenir debout. D'autres étaient
+transparents et légers comme des toiles d'araignée. La seconde salle
+contenait les habits de chasse et les harnais. La troisième consacrée
+aux parfums, aux lotions, aux onguents, aux poudres dentifrices à base
+de corail blanc et de poudre de perles, contenait une incalculable
+collection de flacons, de boîtes, de masques, tout un laboratoire
+d'alchimie féminine. De grands coffres peints ou damasquinés ornaient
+cette pièce. Quand la servante ouvrit l'un d'eux pour en sortir une
+chemise fine, il s'en épandit une odeur délicate de toile, imprégnée
+de la senteur des bouquets de lavande et des sachets d'iris d'Orient
+et de roses de Damas, séchés à l'ombre.
+
+Tout en s'habillant, Béatrice discutait avec sa couturière la forme
+d'une nouvelle robe dont le patron venait de lui être expédié par
+exprès par sa soeur, la marquise de Mantoue, Isabelle d'Este, coquette
+par excellence. Les deux soeurs se faisaient concurrence dans leurs
+toilettes. Béatrice enviait le goût délicat d'Isabelle et l'imitait.
+Un des ambassadeurs de la cour de Milan la renseignait discrètement
+sur toutes les nouveautés de la garde-robe de Mantoue.
+
+Béatrice revêtit un costume à broderie qu'elle affectionnait parce
+qu'il dissimulait sa petite taille: l'étoffe en était de bandes de
+velours vert alternées avec des bandes de brocart. Les manches,
+serrées par des rubans de soie grise, étaient collantes avec des
+crevés à la française, à travers lesquels se voyait la blancheur
+éblouissante de la chemise. Ses cheveux furent emprisonnés dans une
+résille d'or, légère comme une fumée, et tressés en natte; une
+ferronnière ornée d'un scorpion en rubis, barrait son front.
+
+
+II
+
+Elle avait pris l'habitude de s'habiller si lentement que, selon
+l'expression du duc, on pouvait, pendant ce temps, effectuer tout le
+chargement d'un navire marchand à destination des Indes.
+
+Enfin, entendant dans le lointain le son du cor et les aboiements des
+chiens, elle se souvint d'avoir commandé une chasse et se hâta. Puis
+lorsqu'elle fut prête, elle entra dans les logements des nains,
+surnommés par dérision _le logis des géants_ et installés à l'instar
+des chambres en miniature du palais d'Isabelle d'Este.
+
+Les chaises, les lits, les escaliers à larges marches, une chapelle
+même, avec un autel microscopique, où la messe était dite par le
+savant nain Janakki, vêtu d'habits archiépiscopaux exécutés exprès
+pour lui, et coiffé de la mitre;--tout était calculé pour la taille de
+ces pygmées.
+
+Dans ce _logis des géants_ régnaient toujours le bruit, les rires, les
+pleurs, des cris divers proférés par des voix terribles, telles qu'on
+en entend dans une ménagerie ou une maison d'aliénés. Car ici
+grouillaient, naissaient, vivaient et mouraient dans une étouffante
+promiscuité--des singes, des perroquets, des bossus, des négrillons,
+des idiots, des bouffons et autres êtres de divertissement, parmi
+lesquels la duchesse passait souvent des journées entières, s'amusant
+comme une enfant.
+
+Mais cette fois, pressée, elle n'entra qu'une minute prendre des
+nouvelles du petit négrillon Nannino, nouvellement expédié de Venise.
+Le teint de Nannino était si noir que, selon l'expression de son
+premier propriétaire, «on ne pouvait désirer mieux». La duchesse
+jouait avec lui comme avec une poupée vivante. Le négrillon tomba
+malade et l'on s'aperçut que sa noirceur tant vantée était due surtout
+à une sorte de laque qui, peu à peu, commença à peler, au grand
+désespoir de Béatrice.
+
+La nuit précédente, Nannino s'était senti très mal, on craignait qu'il
+ne mourût et, à cette nouvelle, la duchesse en fut toute marrie, vu
+qu'elle l'aimait, même blanc, en souvenir de sa belle couleur noire.
+Elle ordonna de baptiser au plus vite le pseudo-négrillon, afin qu'au
+moins il rendît l'âme en état de grâce.
+
+En descendant l'escalier, elle rencontra sa folle favorite,
+Morgantina, encore jeune, jolie et si amusante, au dire de Béatrice,
+qu'elle eût fait rire un mort.
+
+Morgantina aimait à voler. Son larcin commis, elle cachait l'objet
+sous une feuille détachée du parquet et se promenait radieuse. Et
+lorsqu'on lui demandait aimablement: «Sois gentille, dis où tu l'as
+caché?» elle prenait les gens par la main et les conduisait à sa
+cachette. Et si l'on criait: «Passez la rivière au gué!» vite, sans
+aucune honte, elle levait sa jupe jusque sous ses bras.
+
+Elle avait des périodes de spleen. Alors, des jours entiers elle
+pleurait un enfant imaginaire et ennuyait à tel point tout le monde
+qu'on l'enfermait dans le grenier. Et maintenant, blottie dans un coin
+de l'escalier, les genoux emprisonnés dans ses bras, se balançant en
+mesure, Morgantina pleurait et sanglotait.
+
+Béatrice s'approcha d'elle, et caressa sa tête.
+
+--Tais-toi, sois sage...
+
+La folle, levant sur elle ses yeux bleus, hurla:
+
+--Oh! oh! oh! On m'a enlevé mon trésor! Et pourquoi, Seigneur? Il ne
+faisait de mal à personne. Il me consolait...
+
+La duchesse sortit dans la cour où l'attendaient les chasseurs.
+
+
+III
+
+Entourée de piqueurs, de fauconniers, de veneurs, de palefreniers, de
+dames de cour et de pages, elle se tenait droite et fière sur son
+étalon bai, non pas comme une femme, mais comme un écuyer émérite. «La
+reine des amazones!» songea orgueilleusement le duc Ludovic le More,
+sorti sur le perron pour admirer le départ de sa femme.
+
+Derrière la selle de la duchesse se tenait accroupi un léopard de
+chasse en livrée brodée d'or et d'armoiries. Un faucon blanc de
+Chypre, constellé d'émeraudes, coiffé d'un bonnet d'or, se dressait
+sur sa main gauche. Des grelots disparates sonnaient aux pattes de
+l'oiseau, et permettaient de le retrouver s'il se perdait dans les
+brouillards ou dans les herbes marécageuses.
+
+La duchesse était gaie. Elle avait envie de folâtrer, de rire et de
+galoper. Ayant adressé un sourire à son mari, qui n'eut que le temps
+de lui crier: «Prends garde, le cheval est vif!» elle fit signe à ses
+compagnons et lança sa bête au galop, d'abord sur la route, puis dans
+les prés, sautant les fossés, les buttes, les haies. Béatrice allait
+toujours de l'avant, avec son énorme dogue favori, et à ses côtés, sur
+une noire jument d'Espagne, la plus gaie, la moins peureuse de ses
+demoiselles d'honneur, Lucrezia Crivelli.
+
+Le duc, en secret, n'était pas indifférent pour cette Lucrezia.
+Maintenant, l'admirant ainsi que Béatrice, il ne pouvait décider
+laquelle des deux lui plaisait davantage. Pourtant ses craintes
+étaient pour sa femme. Quand les chevaux sautaient les fossés, il
+fermait les yeux pour ne pas voir et s'arrêtait de respirer.
+
+Le More grondait sa femme pour ses extravagances, mais ne pouvait se
+fâcher. Il manquait d'audace, aussi était-il fier de la bravoure de
+Béatrice.
+
+Les chasseurs disparurent derrière le rideau de roseaux qui bordait le
+Ticcino où gîtaient les canards sauvages, les bécasses et les hérons.
+
+Le duc revint dans sa petite salle de travail (_studiolo_). Là
+l'attendait son premier secrétaire, directeur des ambassades
+étrangères, messer Bartolomeo Calco.
+
+
+IV
+
+Assis dans son haut fauteuil, Ludovic le More, caressait doucement de
+sa main blanche et soignée ses joues et son menton soigneusement
+rasés.
+
+Son beau visage avait ce cachet particulier de sincérité que possèdent
+seuls les plus astucieux politiques. Son grand nez aquilin, ses lèvres
+fines et tortueuses rappelaient son père, le grand condottiere
+Francesco Sforza. Mais si Francesco, selon l'expression des poètes,
+était en même temps lion et renard, son fils n'avait hérité de lui que
+la ruse du renard sans la vaillance du lion.
+
+Le More portait un habit très simple en soie bleu pâle avec ramages
+ton sur ton; la coiffure à la mode «pazzera» couvrait ses oreilles et
+son front presque jusqu'aux sourcils, semblable à une épaisse
+perruque. Une chaîne d'or pendait sur sa poitrine. Dans ses manières,
+vis-à-vis de tous, perçait une politesse raffinée.
+
+--Avez-vous quelques renseignements exacts, messer Bartolomeo, sur le
+passage des troupes françaises à Lyon?
+
+--Aucun, Votre Seigneurie. Chaque jour on dit: «Ce sera demain»; et
+chaque jour on remet le départ. Le roi est préoccupé par des
+divertissements moins que guerriers.
+
+--Comment se nomme la favorite?
+
+--Il en a beaucoup. Les goûts de Sa Majesté sont changeants et
+fantasques.
+
+--Écrivez au comte Belgiosa, dit le duc, que j'envoie trente... non,
+c'est peu... quarante... cinquante mille ducats pour de nouveaux
+présents. Qu'il n'épargne rien. Nous sortirons le roi de Lyon avec des
+chaînes d'or. Et sais-tu, Bartolomeo--ceci, tout à fait entre nous--il
+ne serait pas mauvais d'envoyer à Sa Majesté les portraits de
+quelques-unes de nos beautés. A propos, la lettre est-elle prête?
+
+--Oui, Seigneur.
+
+--Montre.
+
+Le More frottait avec satisfaction ses mains blanches. Chaque fois
+qu'il considérait l'énorme toile d'araignée de sa politique, il
+éprouvait une douce émotion, à ce jeu dangereux et compliqué. Dans sa
+conscience, il ne s'estimait pas coupable d'appeler des étrangers, les
+barbares du Nord, en Italie, puisqu'il y était contraint par ses
+ennemis, parmi lesquels le plus farouche était Isabelle d'Aragon,
+l'épouse de Jean Galeas, qui accusait universellement Ludovic le More
+d'avoir volé le trône à son neveu. Ce ne fut que sur la menace du père
+d'Isabelle, Alphonso, roi de Naples, qui voulait venger sa fille et
+son gendre, en déclarant la guerre au More, que celui-ci, abandonné de
+tous, sollicita l'aide du roi français Charles VIII.
+
+«Impénétrables sont tes projets, Seigneur! songeait le duc, pendant
+que son secrétaire cherchait dans une liasse de papiers, le brouillon
+de la lettre. Le salut de mon royaume, de l'Italie, de toute l'Europe,
+peut-être, est entre les mains de ce piteux et luxurieux enfant,
+faible d'esprit, que l'on nomme le roi très chrétien de France; devant
+lequel, nous, les héritiers des grands Sforza, devons nous incliner,
+ramper presque! Mais ainsi le veut la politique: il faut hurler avec
+les loups!»
+
+Il lut la lettre. Elle lui parut éloquente surtout avec l'appoint
+d'une part des cinquante mille ducats que le comte Belgiosa verserait
+dans la poche de Sa Majesté et d'autre part avec l'appoint des
+portraits des beautés italiennes. «Que le Seigneur bénisse ton armée,
+roi très chrétien--disait le message. Les portes sont ouvertes devant
+toi. Ne tarde pas, et entre en triomphateur, tel un nouvel Annibal!
+Les peuples d'Italie aspirent à ton joug, élu de Dieu, et t'attendent
+comme jadis les patriarches espéraient la résurrection. Avec l'aide de
+Dieu et celle de son artillerie renommée, tu conquerras non seulement
+Naples et la Sicile, mais encore la terre du Grand Turc; tu
+convertiras les Musulmans au christianisme, tu atteindras la Terre
+Sainte, tu délivreras Jérusalem et le tombeau du Seigneur, en
+emplissant le monde de ton nom glorieux.»
+
+Un vieillard bossu et chauve entre-bâilla la porte du _studiolo_. Le
+duc lui sourit affablement, lui faisant signe d'attendre. La porte se
+referma sans bruit et la tête disparut.
+
+Le secrétaire commença un autre rapport sur les affaires d'État, mais
+le More l'écoutait distraitement. Messer Bartolomeo, comprenant que le
+duc était occupé d'idées étrangères à leur entretien, termina son
+rapport et sortit.
+
+Après avoir jeté un regard investigateur, le duc, sur la pointe des
+pieds, s'approcha de la porte.
+
+--Bernardo? Est-ce toi?
+
+--Oui, Votre Seigneurie.
+
+Et le poète de la cour, Bernardo Bellincioni, mystérieux et servile,
+après s'être glissé vivement, voulut s'agenouiller et baiser la main
+du maître,--mais ce dernier le retint.
+
+--Eh bien?
+
+--Tout s'est passé heureusement.
+
+--Quand?
+
+--Cette nuit.
+
+--Elle se porte bien? Ne vaut-il pas mieux envoyer le docteur?
+
+--Il ne serait d'aucune utilité. La santé est excellente.
+
+--Dieu soit loué!
+
+Le duc se signa.
+
+--Tu as vu l'enfant?
+
+--Comment donc! Il est superbe...
+
+--Garçon ou fille?
+
+--Un garçon, bruyant, braillard! Les cheveux clairs de la mère, les
+yeux étincelants, noirs et profonds comme ceux de Votre Altesse. On
+reconnaît tout de suite, le sang royal!... Un petit Hercule au
+berceau. Madonna Cecilia ne cesse de l'admirer. Elle m'a chargé de
+vous demander quel nom vous désirez lui donner...
+
+--J'y ai déjà songé, dit le duc. Bernardo, si nous le nommions César!
+Qu'en penses-tu?...
+
+--César? En effet, le nom est joli et sonne bien. Oui, oui, César
+Sforza est un nom de héros!
+
+--Et le mari comment est-il?
+
+--Le comte Bergamini est bon et aimable comme toujours.
+
+--Quel excellent homme! fit le duc avec conviction.
+
+--Excellentissime! approuva Bellincioni. J'ose dire, un homme de rares
+qualités! Il est difficile maintenant de trouver des gens de cette
+sorte. Si la goutte ne l'en empêche pas, le comte viendra au moment de
+souper présenter ses hommages à Votre Seigneurie.
+
+La comtesse Cecilia Bergamini, dont il était question, avait été
+l'ancienne maîtresse de Ludovic le More. Béatrice à peine mariée,
+ayant appris cette liaison du duc, s'était prise de jalousie et avait
+menacé celui-ci de retourner chez son père, le duc de Ferrare, Hercule
+d'Este, et le More fut forcé de jurer solennellement en présence des
+ambassadeurs qu'il n'attenterait point à la fidélité conjugale, en foi
+de quoi il avait marié Cecilia au vieux comte Bergamini, homme ruiné,
+servile, prêt à toutes les besognes.
+
+Bellincioni tirant de sa poche un papier, le tendit au duc. C'était un
+sonnet en l'honneur du nouveau-né; un petit dialogue dans lequel le
+poète demandait au dieu Soleil pourquoi il se cachait. Et le Soleil
+répondait avec une amabilité courtisanesque, qu'il se cachait de
+honte et d'envie devant le nouveau soleil, le fils de Cecilia et du
+More.
+
+Le duc prit le sonnet qu'il paya d'un ducat.
+
+--A propos, Bernardo, tu n'as pas oublié, j'espère, que c'est samedi
+l'anniversaire de la naissance de la duchesse?
+
+Bellincioni fouilla précipitamment les poches de son habit de cour
+misérable, en retira un paquet de paperasses sales, et parmi les
+pompeuses odes sur la mort du faucon de madame Angelica, ou la maladie
+de la jument pommelée du signor Palavincini, trouva les vers demandés.
+
+--Trois sonnets au choix, Votre Seigneurie. Par Pégase, vous serez
+content!
+
+En ces temps, les seigneurs usaient de leurs poètes comme d'instrument
+de musique, pour chanter des sérénades non seulement à leurs
+amoureuses, mais aussi à leurs femmes; et la mode exigeait d'exprimer,
+entre les époux, l'amour immatériel de Laure et de Pétrarque.
+
+Le More curieusement lut les vers: il se considérait comme un fin
+connaisseur, «poète dans l'âme» bien qu'il n'eût jamais pu rimer. Dans
+le premier sonnet trois strophes lui plurent. Le mari disait à la
+femme:
+
+ _Sputando in terra quivi nascon fiori,
+ Comme di primavera le viole..._
+
+ «Là où tu craches sur la terre
+ Naissent des fleurs, comme au printemps
+ Les violettes...»
+
+Dans le second, le poète, comparant Béatrice à la déesse Diane,
+affirmait que les sangliers et les daims éprouvaient une jouissance à
+mourir de la main d'une aussi belle chasseresse. Mais le troisième
+l'emporta sur les précédents. Dante priait Dieu de lui accorder un
+séjour sur la terre puisque Béatrice y était revenue sous les traits
+de la duchesse de Milan. «O Giove! Jupiter, s'écriait Alighieri,
+puisque tu l'as de nouveau donnée au monde, permets-moi de l'y joindre
+afin de voir celui à qui Béatrice donne la félicité, le duc Ludovic.»
+
+Le More frappa amicalement sur l'épaule du poète et lui promit du drap
+pourpre florentin à dix sous la coudée pour l'hiver, mais Bernardo sut
+en plus obtenir de la fourrure de renard pour le col, assurant avec
+force grimaces et geignements que sa vieille pelisse était devenue
+transparente et effilochée «comme du vermicelle séché au soleil».
+
+--L'hiver dernier, continuait-il à se plaindre, à défaut de bois,
+j'étais prêt à brûler, non seulement l'escalier, mais encore les
+souliers de bois de saint François, _i zoccoli arderei di san
+Francesco_!
+
+Le duc rit et promit du bois.
+
+Alors, dans un élan de reconnaissance, le poète instantanément composa
+et récita un quatrain élogieux:
+
+ Quand à tes esclaves tu promets du pain
+ Céleste, ainsi que Dieu, tu leur donnes la manne,
+ Aussi les neuf Muses et Phoebus le dieu païen,
+ O très noble More, te chantent hosanna!
+
+--Tu es en verve aujourd'hui, Bernardo? Écoute, il me faut encore une
+poésie...
+
+--D'amour?
+
+--Oui. Et passionnée...
+
+--Pour la duchesse?
+
+--Non. Mais prends garde, ne trahis pas!
+
+--Oh! seigneur, vous m'offensez. Est-ce que jamais...
+
+--Bien, bien.
+
+--Je suis muet, muet comme un poisson!
+
+Bernardo cligna mystérieusement des yeux.
+
+--Passionnée? Suppliante ou reconnaissante?
+
+--Suppliante.
+
+Le poète fronça les sourcils d'un air important.
+
+--Mariée?
+
+--Non.
+
+--Ah!... Il faudrait le nom...
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour une supplique, le nom est nécessaire.
+
+--Madonna Lucrezia. Tu n'as rien de prêt?
+
+--Si, mais vaut mieux quelque chose de neuf. Permettez-moi de passer
+un instant dans la pièce voisine. Je sens l'inspiration; les rimes
+assiègent mon cerveau!
+
+Un page entra et annonça:
+
+--Messer Leonardo da Vinci.
+
+S'emparant d'une plume et de papier, Bellincioni se glissa par une
+porte, tandis que Léonard entrait par l'autre.
+
+
+V
+
+Les premiers compliments échangés, le duc s'entretint avec l'artiste
+du grand canal Navilio Sforzesco, qui devait réunir la rivière Sesia
+au Ticcino, s'étendre comme un filet en nombreux petits canaux,
+arroser les prés, les champs et les pâturages de la Lomellina.
+
+Léonard dirigeait les travaux de construction du Navilio bien qu'il
+n'eût pas le titre de constructeur ducal, ni même celui de peintre de
+la cour. Il conservait simplement le titre de musicien, reçu jadis
+pour la lyre de son invention, _Senatore di lira_, ce qui était un
+titre plus élevé que celui de poète de la cour, qu'avait Bellincioni.
+
+Ayant expliqué les plans et les comptes, l'artiste demanda une avance
+d'argent pour la continuation des travaux.
+
+--Combien? dit le duc.
+
+--Pour chaque mille, cinq cent soixante-six ducats; au total quinze
+mille cent quatre-vingt-sept ducats, répondit Léonard.
+
+Ludovic grimaça en songeant aux cinquante mille ducats fixés ce même
+jour pour les cadeaux destinés aux seigneurs français.
+
+--C'est cher, messer Leonardo! Vraiment tu me ruines. Tu veux toujours
+l'impossible et l'extraordinaire. Quels projets colossaux tu as!
+Bramante, qui est également un constructeur expérimenté, ne m'a jamais
+demandé pareille somme.
+
+Léonard haussa les épaules.
+
+--Comme il plaira à Votre Seigneurie! Confiez la direction à Bramante.
+
+--Allons, ne te fâche pas. Tu sais que je ne tolérerais pas qu'on te
+fasse de la peine.
+
+Ils commencèrent à discuter.
+
+--C'est bien! Nous déciderons cela demain, conclut le duc, cherchant
+selon son habitude à traîner l'affaire en longueur, tout en
+feuilletant les cahiers de Léonard, examinant les croquis, les dessins
+d'architecture et les projets divers.
+
+L'artiste, que cet examen énervait, fut forcé de donner des
+explications. L'un des dessins représentait un gigantesque tombeau,
+une véritable montagne couronnée par un temple à multiples colonnes,
+avec une coupole à jour pareille à celle du Panthéon de Rome pour
+éclairer l'intérieur de ce sanctuaire, qui dépassait les splendeurs
+des Pyramides d'Égypte. Dans la marge étaient marqués des chiffres, la
+disposition des escaliers, des entrées, des salles combinées pour
+recevoir cinq cents urnes mortuaires.
+
+--Qu'est-ce? demanda le duc. Quand et pour qui as-tu composé cela?
+
+--Pour personne... Ce sont des rêves...
+
+Le More le regarda surpris et secoua la tête.
+
+--Drôles de rêves!... Un mausolée pour des dieux olympiens ou des
+Titans. Un conte de fées, parole!...
+
+--Ceci, qu'est-ce? continua le duc, en désignant un autre croquis.
+
+Léonard dut encore expliquer que c'était le projet d'une maison de
+tolérance. Les chambres étaient séparées, les portes, les couloirs
+disposés de façon à assurer aux visiteurs le plus complet secret, sans
+craintes de rencontres.
+
+--A la bonne heure! dit le duc. Tu ne peux te figurer combien je suis
+ennuyé des continuelles plaintes de vol et de meurtre dans ces
+repaires. Avec ton projet, nous aurons de l'ordre et de la sûreté. Il
+faut absolument que je fasse construire une maison semblable. Je vois,
+ajouta-t-il souriant, que tu es maître en toutes choses, tu ne
+dédaignes rien; dans ton esprit le mausolée pour les dieux côtoie la
+maison de tolérance! A propos, continua-t-il, j'ai lu ces jours-ci
+dans le livre d'un auteur ancien, qu'on employait jadis un tuyau
+acoustique, nommé «oreille du tyran Denys», caché dans l'épaisseur des
+murs et combiné de telle façon que l'on pouvait entendre tout ce qui
+se disait d'une pièce dans une autre. Crois-tu que l'on puisse
+installer cet appareil dans mon palais?
+
+Tout d'abord le duc se sentit embarrassé pour formuler cette demande.
+Mais il reconquit vite sa désinvolture, se disant que la honte n'était
+pas de mise devant un artiste. De fait, nullement décontenancé ni
+préoccupé de savoir si «l'oreille de Denys» était chose bonne ou
+blâmable, Léonard discutait la question comme s'il s'agissait d'un
+nouvel appareil, enchanté de l'idée pour expérimenter pendant cette
+installation les lois de transmission des ondes sonores.
+
+Bellincioni passa la tête dans l'entre-bâillement de la porte.
+
+Léonard prit congé. Le More l'invita au souper.
+
+Dès que l'artiste fut sorti, le duc appela le poète et lui ordonna de
+lire ses vers.
+
+La Salamandre, disait le sonnet, vit dans le feu, mais n'est-ce pas
+plus extraordinaire que dans mon coeur:
+
+ Une madone glaciale habite,
+ Et que cette glace virginale
+ Ne fonde pas au feu de mon amour?
+
+Les quatre derniers vers plurent au duc:
+
+ Je chante comme le cygne, je chante et je meurs,
+ En priant l'Amour d'éteindre ma passion,
+ Mais le dieu malin souffle sur mon coeur
+ Et dit en riant: Avec des larmes, éteins donc ce tison.
+
+
+VI
+
+En attendant son épouse qui ne devait pas tarder à revenir de la
+chasse, le duc fit la promenade du maître. Après avoir visité les
+écuries, pareilles à un temple grec, avec ses colonnades et ses
+portiques; la nouvelle fromagerie où il goûta des _joncades_; devant
+les innombrables greniers et les caves, il se rendit à la métairie.
+Là, chaque détail le ravissait; le bruit du lait tombant dans le seau,
+sa belle vache favorite languedocienne, les grognements maternels
+d'une énorme truie venant de mettre bas, la crème jaune des barattes
+et le parfum de miel des ruches bourdonnantes.
+
+Le More eut un sourire heureux: en vérité, sa maison était une coupe
+pleine. Il revint au palais et s'assit dans la galerie pour se
+reposer. Le crépuscule tombait. Des bords du Ticcino parvenait une
+odeur d'herbes humides. Le duc embrassa d'un lent coup d'oeil ses
+domaines: les pâturages, les champs arrosés par un réseau de canaux,
+entourés de fossés, bordés régulièrement par des pommiers, des
+poiriers, des mûriers, réunis par des guirlandes de vigne vierge. De
+Mortara à Abbiategrasso et même plus loin, jusqu'aux confins du ciel
+où scintillait la cime neigeuse du Mont-Rose, l'énorme plaine de la
+Lombardie prospérait comme le paradis de Dieu.
+
+--Seigneur! soupira humblement le duc en levant les yeux vers le ciel,
+je te remercie!... Que faut-il encore? Jadis un désert inculte
+s'étendait ici. Moi et Léonard nous avons creusé ces canaux, amendé
+toute cette terre et maintenant chaque épi, chaque brin d'herbe me
+remercie, comme je te remercie, Seigneur!
+
+Dans le calme du soir, les aboiements des chiens, les cris des
+chasseurs retentirent et de derrière les buissons émergea le leurre
+rouge flanqué d'ailes de perdrix--appât des faucons.
+
+Le maître, accompagné du principal officier de bouche, fit le tour de
+la table, en examina l'ordonnance. La duchesse entra dans la salle,
+suivie de ses invités, au nombre desquels Léonard, resté à la villa.
+
+On récita la prière et tout le monde s'assit.
+
+Le menu se composait d'artichauts frais expédiés par exprès de Gênes;
+de carpes et d'anguilles pêchés dans les viviers de Mantoue, cadeau
+d'Isabelle d'Este, et de poitrines de chapons en gelée.
+
+On mangeait en se servant de trois doigts et d'un couteau, sans
+fourchettes, considérées comme un luxe superflu. On n'en servait
+qu'aux dames pour les fruits et les confitures, et elles étaient en or
+avec le manche en cristal de roche.
+
+Le seigneur soignait ses hôtes. On mangea et on but beaucoup, presque
+à satiété, et les plus belles dames n'eurent point honte de leur
+appétit.
+
+Béatrice était assise auprès de Lucrezia. Le duc de nouveau les admira
+toutes deux: il lui était particulièrement agréable de les voir
+ensemble et sa femme s'occuper de sa bien-aimée, lui donnant les
+meilleurs morceaux, lui chuchotant à l'oreille, lui serrant la main en
+un élan de gamine tendresse, presque amoureuse, comme cela arrive
+souvent entre jeunes femmes. On parla de la chasse. Béatrice raconta
+comment un cerf avait failli la renverser, lorsque, sortant du bois il
+avait attaqué son cheval. On rit du bouffon Diodio, vantard agressif
+qui venait de tuer en guise de sanglier un cochon domestique emmené
+exprès par les chasseurs dans le bois et lâché dans les jambes du
+fou. Diodio racontait sa valeureuse action et en était fier comme s'il
+avait exterminé le sanglier d'Erymanthe. On le taquinait, et pour lui
+prouver son mensonge, on lui apporta le groin. Il feignit d'être
+furieux. De fait c'était un rusé fripon, jouant le rôle avantageux de
+l'imbécile. Avec ses yeux de souris, il savait non seulement
+distinguer un cochon d'un sanglier, mais une mauvaise plaisanterie
+d'une bonne.
+
+Les rires montaient toujours. Les visages s'animaient, rougissaient
+par suite de copieuses libations. Après le quatrième plat, les dames,
+en cachette, délacèrent leurs robes, sous la table. Les échansons
+versaient du vin blanc léger et un autre de Chypre rouge et épais
+chauffé et préparé avec des pistaches, de la canelle et de la girofle.
+
+Quand le duc demandait à boire, les échansons échangeaient des appels
+comme s'ils officiaient, prenaient la coupe, et le grand sénéchal, par
+trois fois, y plongeait un talisman, une licorne, pendue à une chaîne
+d'or: si le vin était empoisonné, le talisman devait noircir et
+s'inonder de sang. De semblables talismans--pierre de bufonite et
+langue de serpent--étaient fichés dans la salière.
+
+Le comte Bergamini, le mari de Cecilia, assis à la place d'honneur par
+ordre du maître, et qui, en dépit de la goutte et de la vieillesse, se
+montrait particulièrement gai et fringant ce soir-là, murmura en
+désignant la licorne:
+
+--Je suppose, Altesse, que le roi de France lui-même ne possède pas
+une corne semblable, d'aussi étonnante grandeur.
+
+--Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! cria, imitant le coq, le bossu Janikki, le
+bouffon favori du duc, en secouant sa crécelle et agitant les grelots
+de son bonnet.
+
+--Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! petit père! dit-il au More et en désignant le
+comte Bergamini. Crois-le! Il s'y connaît en cornes, non seulement
+celles des bêtes, mais aussi celles des gens. Celui qui chèvre a,
+cornes a!
+
+Le duc menaça le bouffon du doigt.
+
+Sur la galerie supérieure les trompes d'argent sonnèrent, annonçant le
+rôti, une énorme hure de sanglier farcie de châtaignes, puis un paon,
+qui, à l'aide d'un mécanisme caché, déployait la queue et battait des
+ailes, et enfin une énorme tourte en forme de forteresse, d'où
+s'échappèrent d'abord les sons du cor guerrier, puis, quand on l'eut
+fendue, on vit un nain couvert de plumes de perroquet. Celui-ci se mit
+à courir sur la table, on le saisit et on l'enferma dans une cage
+d'or, où, imitant le célèbre perroquet du cardinal Ascanio Sforza, il
+cria de comique façon le «_Pater Noster_».
+
+--Messer, demanda la duchesse à son mari, à quel heureux événement
+devons-nous ce festin aussi inattendu que superbe?
+
+Le More ne répondit pas et furtivement échangea un regard avec le
+comte Bergamini; l'heureux mari de Cecilia comprit que le festin se
+donnait en l'honneur du nouveau-né César.
+
+La hure de sanglier absorba une bonne heure, on ne regrettait pas le
+temps, se souvenant du proverbe: «A table, on ne vieillit pas.»
+
+A la fin du souper, le gros moine Tappone (le Rat), excita la joie de
+tous les convives.
+
+A force de ruses et de subterfuges, le duc de Milan était parvenu à
+attirer d'Urbino ce goinfre renommé que se disputaient les rois, et
+qui une fois, à Rome, à la très grande joie de Sa Sainteté, avait
+avalé le tiers d'une soutane d'évêque, coupée en menus morceaux
+imprégnés de sauce.
+
+Sur un signe du duc, on plaça devant le moine un énorme plat de
+_buzzecca_, tripes farcies de marmelade de coings. Le moine, après
+s'être dévotement signé, retroussa ses manches et se prit à manger
+avec une prodigieuse rapidité.
+
+--Si un pareil gaillard avait assisté à la multiplication des pains,
+il ne serait pas resté de quoi nourrir deux chiens! s'écria
+Bellincioni.
+
+Les invités s'esclaffèrent. Tous ces gens étaient dotés d'un rire sain
+et grossier qui, à chaque plaisanterie était prêt à se déchaîner en
+une explosion assourdissante. Seul, Léonard gardait sur son visage une
+expression d'ennui; du reste, il était depuis longtemps habitué aux
+amusements de ses protecteurs et rien ne l'étonnait plus.
+
+Lorsqu'on servit sur des plats d'argent des oranges dorées, bourrées
+de mauve odorante, le poète Antonio Camelli da Pistoïa le rival de
+Bellincioni, lut une ode dans laquelle les Arts et les Sciences
+disaient au duc: «Nous étions des esclaves, tu es venu et tu nous as
+délivrés. Gloire au More!» Les quatre éléments chantaient aussi: «Vive
+celui qui, le premier après Dieu, dirige le gouvernail du monde et la
+roue de la Fortune.» Il y était également rendu hommage aux vertus
+familiales et à l'entente parfaite qui existait entre l'oncle et le
+neveu Jean Galeas, ce qui permit au poète de comparer le généreux
+tuteur au pélican, nourrissant ses enfants avec sa chair et avec son
+sang.
+
+
+VII
+
+Après le souper, tout le monde sortit dans le jardin appelé le
+«Paradis», régulier comme un dessin géométrique avec ses allées
+taillées de buis, de lauriers et de myrtes, ses tonnelles, ses loggie
+et ses bosquets de lierre. Sur la pelouse, rafraîchie par la pluie
+continue d'une fontaine, on apporta des tapis et des coussins de soie.
+Les dames et les cavaliers se disposèrent selon leur gré, devant un
+petit théâtre. On joua un acte du _Miles gloriosus_ de Plaute. Les
+vers latins ennuyaient, bien que les auditeurs, par respect pour
+l'antiquité, feignissent de s'y intéresser.
+
+La représentation terminée, les jeunes gens se mirent à jouer à la
+balle, à la paume, à la «mouche aveugle», _mosca cieca_, c'est-à-dire
+à Colin-Maillard, courant et s'attrapant l'un l'autre, riant comme
+des enfants, se faufilant entre les buissons de roses et d'orangers.
+Les hommes mûrs jouaient aux osselets, aux échecs, au trictrac. Les
+demoiselles et les dames qui ne prenaient part à aucun de ces jeux,
+réunies en cercle serré, sur les marches de marbre de la fontaine,
+racontaient à tour de rôle des «nouvelles» comme dans le _Décaméron_
+de Boccace.
+
+Dans la prairie voisine, on avait organisé un branle accompagné par la
+chanson du jeune Lorenzo Médicis, mort tout jeune:
+
+ _Quant'e bella giovenezza!
+ Ma si fugge tuttavia;
+ Chi vuol esser lieto--sia:
+ Di doman non c'è certezza._
+
+ Oh! que la jeunesse est belle
+ Et éphémère! Chante et ris
+ Et sois heureux--si tu le veux,
+ Et ne compte pas sur demain.
+
+Après la danse, une des demoiselles, au son de la viole, chanta une
+complainte sur le chagrin d'aimer, sans être aimé. Les jeux et les
+rires cessèrent. Tout le monde écoutait. Et quand elle eut fini,
+pendant longtemps personne ne voulut rompre le silence. Seule la
+fontaine murmurait. Les derniers rayons du soleil inondèrent d'un
+reflet rose les noires et plates cimes des pins et le jet éclaboussé
+en mille gouttelettes de la fontaine. Puis, de nouveau les
+conversations, les rires et la musique reprirent, et jusqu'au moment
+où les lucioles eurent allumé leur fanal dans les lauriers sombres et
+que, dans le ciel noir, la lune eut montré son lumineux croissant,
+au-dessus du bien heureux Paradis, la chanson de Lorenzo plana dans
+l'atmosphère toute empreinte de senteurs d'orangers:
+
+ Sois heureux, si tu le veux
+ Et ne compte pas sur demain.
+
+
+VIII
+
+A l'une des quatre tours du palais, Le More vit briller une lumière:
+le premier astronome du duc de Milan, le sénateur et membre du conseil
+secret, messer Ambrosio da Rosate venait d'allumer la lanterne
+au-dessus de ses appareils astronomiques. Il observait la prochaine
+union de Mars, Jupiter et Saturne dans le signe du Verseau, événement
+qui devait avoir une grande importance pour la maison de Sforza.
+
+Le duc se souvint subitement de quelque chose, quitta monna Lucrezia
+avec laquelle il devisait tendrement sous une tonnelle, revint au
+palais, consulta sa montre, attendit la minute et la seconde indiquées
+par l'astrologue pour avaler les pilules de rhubarbe, regarda son
+calendrier de poche dans lequel il lut la remarque suivante:
+
+«5 août, 10 heures 8 minutes du soir. Prière fervente à genoux, les
+mains croisées et les yeux levés au ciel.»
+
+Le duc se rendit rapidement à la chapelle pour ne point manquer le
+moment indiqué, dans la crainte que, par suite, sa prière ne fût pas
+exaucée.
+
+Dans la chapelle à demi obscure, une lampe brûlait devant une image.
+Le duc aimait cette peinture de Léonard de Vinci, représentant Cecilia
+Bergamini, sous les traits de la Vierge bénissant une rose à cent
+feuilles.
+
+Il compta huit minutes sur la minuscule pendule de sable,
+s'agenouilla, croisa les mains et récita le _Confiteor_.
+
+Il pria longtemps, dévotement et béatement.
+
+«O Mère de Dieu, murmurait-il, les yeux levés humblement, défends-moi,
+sauve-moi et pardonne-moi; bénis mon fils Maximilien et le nouveau-né
+César, ma femme Béatrice et madame Cecilia et aussi mon neveu messer
+Jean Galeas, car--tu vois, mon coeur, très pure Vierge--je ne veux
+point de mal à mon neveu, je prie pour lui, bien que sa mort dût
+épargner à mon royaume et à l'Italie entière de terribles et
+irrémédiables malheurs.»
+
+Ici, le More se souvint des preuves de son droit au trône de Milan,
+preuves inventées par les jurisconsultes: son frère aîné, père de Jean
+Galeas, était le fils, non du duc, mais du chef d'armée Francesco
+Sforza, puisqu'il était né avant l'avènement au trône, tandis que lui
+Ludovic était né après et se trouvait par conséquent le seul héritier
+de plein droit.
+
+Mais maintenant, devant la Madone, cet argument lui parut subtil et il
+termina sa prière:
+
+--Si j'ai commis un péché ou viens à le commettre, tu sais, Reine des
+cieux, que je ne le fais que dans l'intérêt de mon peuple et de
+l'Italie. Intercède donc pour moi auprès de Dieu et je glorifierai ton
+nom par la construction splendide de la cathédrale de Milan, celle de
+la basilique de Pavie et autres nombreuses donations.
+
+Ayant terminé sa prière, il prit un cierge et se dirigea vers sa
+chambre à travers les couloirs sombres du palais endormi. Dans l'un
+d'eux, il rencontra Lucrezia.
+
+--Le dieu d'amour me protège! songea le duc.
+
+--Seigneur! murmura la jeune fille en s'approchant de lui.
+
+Sa voix tremblait. Elle voulut s'agenouiller devant lui. Il la retint.
+
+--Seigneur, pitié!
+
+Lucrezia lui confia que son frère, Matteo Crivelli, principal camérier
+de la Cour des Monnaies, homme dissipé, mais qui l'aimait tendrement,
+avait perdu au jeu l'argent du fisc.
+
+--Tranquillisez-vous, madonna! Je délivrerai votre frère.
+
+Puis, après un instant de silence, il ajouta:
+
+--Ne consentirez-vous pas aussi à n'être pas cruelle?
+
+Elle le regarda, avec des yeux timides et naïfs.
+
+--Je ne comprends pas, seigneur?...
+
+Cette attitude, cette réponse, la rendirent encore plus ravissante.
+
+--Cela veut dire, ma belle, balbutia-t-il avec passion en l'enlaçant
+presque brutalement, cela veut dire... Mais ne vois-tu donc pas,
+Lucrezia, que je t'adore?
+
+--Laissez-moi, laissez-moi! O seigneur, que faites vous? Madonna
+Béatrice...
+
+--Ne crains rien... elle ne saura pas... je sais garder un secret.
+
+--Non, non, Seigneur, elle est si bonne pour moi... Au nom de Dieu!...
+laissez-moi...
+
+--Je sauverai ton frère, je serai ton esclave... mais aie pitié de
+moi!
+
+Sa voix trembla, il récita les vers de Bellincioni.
+
+ Je chante comme un cygne, je chante et je meurs...
+
+--Laissez-moi, laissez-moi! répétait la jeune fille effarée.
+
+Il se pencha vers elle, sentit son haleine fraîche, son parfum aux
+violettes musquées--et avidement la baisa sur les lèvres.
+
+Lucrezia s'abandonna à son étreinte. Puis, elle poussa un cri,
+s'arracha de ses bras et s'enfuit.
+
+
+IX
+
+En entrant dans sa chambre, le More vit que Béatrice avait déjà
+soufflé la lumière et s'était mise au lit; c'était une énorme couche,
+semblable à un mausolée, placée sur des marches au milieu de la pièce
+et surmontée d'un baldaquin de soie bleue caché par des courtines en
+drap d'argent.
+
+Il se déshabilla, souleva le coin de la couverture brodée d'or et de
+perles fines, ainsi qu'une chasuble, et se coucha près de sa femme.
+
+--Bice? murmura-t-il tendrement. Bice, tu dors?
+
+Il voulut l'enlacer, mais elle le repoussa.
+
+--Pourquoi?
+
+--Laissez-moi!... Je veux dormir...
+
+--Pourquoi, dis-moi seulement pourquoi? Bice, ma chérie, si tu savais
+combien je t'aime!...
+
+--Oui, je sais que vous nous aimez toutes ensemble, et moi et Cecilia
+et même peut-être bien cette esclave de Moscovie, cette grande bête
+rousse que vous embrassiez ces jours-ci dans un coin de ma
+garde-robe...
+
+--Pure plaisanterie...
+
+--Merci pour ces plaisanteries!
+
+--Vraiment, Bice, ces derniers temps tu es si froide avec moi, si
+sévère!... Je suis fautif, certes; mais c'était une fantaisie de si
+peu d'importance...
+
+--Vous avez beaucoup de fantaisies, messer!
+
+Elle se tourna vers lui, colère:
+
+--Comment n'as-tu pas honte! Pourquoi mens-tu? Est-ce que je ne te
+connais pas à fond? Ne crois pas que je sois jalouse. Mais je ne veux
+pas, tu entends? je ne veux pas être une de tes maîtresses!
+
+--Ce n'est pas vrai, Bice; je le jure sur le salut de mon âme, jamais
+sur terre je n'ai aimé personne comme toi!
+
+Elle se tut, écoutant avec surprise, non les paroles, mais le son de
+la voix.
+
+En effet, il ne mentait pas, ou, plutôt, il ne mentait pas tout à
+fait, car plus il la trompait et plus il l'aimait. Sa tendresse
+s'enflammait sous l'afflux de honte, de peur, de pitié et de remords.
+
+--Pardonne-moi, Bice, ne fût-ce que parce que je t'aime tant!
+
+Et ils se réconcilièrent.
+
+La possédant et ne la voyant pas dans l'obscurité, il créa dans sa
+pensée des yeux timides et naïfs, une odeur de violette musquée; il
+s'imaginait tenir dans ses bras une autre et trouvait une exquise
+volupté dans ce sacrilège d'amour.
+
+--Vraiment, aujourd'hui, tu es comme un amoureux, murmura Béatrice,
+non sans une certaine fierté.
+
+--Oui; je suis amoureux de toi comme aux premiers jours!
+
+--Quelle sottise! dit-elle en souriant. Comment n'as-tu pas honte? Il
+vaudrait mieux songer aux choses sérieuses. Sais-tu qu'_il_ est en
+voie de guérison...
+
+--Luigi Marliani m'a affirmé qu'il n'en avait plus pour longtemps, dit
+le duc: ce mieux ne durera pas, il mourra sûrement.
+
+--Qui sait? répliqua Béatrice. On le soigne si bien. Écoute, je
+m'étonne de ton insouciance. Tu supportes les offenses comme un
+mouton. Tu dis: «Le pouvoir est en nos mains», mais ne vaut-il pas
+mieux renoncer au pouvoir que de trembler à cause de lui, jour et
+nuit, comme un voleur, que de s'abaisser devant cet hybride Charles
+VIII, de dépendre de la magnanimité de l'insolent Alphonse, de
+chercher des compromissions avec cette méchante sorcière d'Aragon! On
+dit qu'elle est de nouveau enceinte, un nouveau serpenteau dans le nid
+maudit. Et il en sera ainsi toute la vie, Ludovic, songe un peu, toute
+la vie! Et tu appelles cela «le pouvoir en nos mains»!
+
+--Mais les médecins sont d'accord pour déclarer la maladie incurable.
+Tôt ou tard...
+
+Ils se turent.
+
+Soudain elle l'enserra dans ses bras, se frôla à lui de tout son corps
+et lui murmura quelques mots à l'oreille. Il frissonna.
+
+--Bice!... Que le Christ et la Sainte-Vierge te protègent! Jamais,
+entends-tu? jamais ne me parle de cela...
+
+--Si tu as peur, veux-tu que je le fasse moi-même?
+
+Il ne répondit pas, puis au bout d'un instant, demanda:
+
+--A quoi penses-tu?
+
+--Aux pêches.
+
+--Oui. J'ai donné ordre au jardinier de _lui_ porter en cadeau les
+plus mûres...
+
+--Non, ce n'est pas à celles-là, mais à celles de messer Leonardo da
+Vinci. Tu ne sais donc pas?
+
+--Quoi?
+
+--Elles sont empoisonnées.
+
+--Comment cela?
+
+--Il les empoisonne pour je ne sais quels essais. Peut-être quelque
+sorcellerie. C'est monna Sidonia qui me l'a conté. Quoique
+empoisonnées, ces pêches sont merveilleusement belles...
+
+Et de nouveau régna le silence. Et longtemps, ils restèrent ainsi
+enlacés dans l'obscurité, pensant tous deux à la même chose, chacun
+écoutant le coeur de l'autre battre précipitamment. Enfin le More
+embrassa paternellement le front de Béatrice et la bénit:
+
+--Dors, chérie, dors!
+
+Cette nuit-là, la duchesse rêva de splendides pêches sur un plat d'or.
+Elle se laissait tenter par leur beauté, mordait dans un fruit
+succulent et parfumé. Et subitement une voix lui soufflait: _Poison!
+poison! poison!_...
+
+Elle s'effraya, mais ne pouvait s'arrêter et continuait à manger les
+pêches, l'une après l'autre; il lui semblait qu'elle mourait, mais son
+coeur s'allégeait et se réjouissait toujours de plus en plus.
+
+Le duc eut aussi un rêve étrange: il se promenait sur la pelouse du
+Paradis, près de la fontaine, et il voyait dans le lointain trois
+femmes assises, pareillement vêtues de blanc et toutes trois enlacées
+comme des soeurs tendres. En s'approchant, il reconnut Béatrice,
+Lucrezia et Cecilia. Et avec un profond apaisement il songeait: «Dieu
+soit béni! enfin! elles se sont réconciliées. Elles auraient dû le
+faire depuis longtemps.»
+
+
+X
+
+L'horloge de la tour sonna minuit. Tout dormait. Seule, sur la
+terrasse au-dessus des toits, la petite naine Morgantina, sauvée du
+grenier où on l'avait enfermée, pleurait son enfant imaginaire.
+
+--On me l'a enlevé, on me l'a tué! Et pourquoi, Seigneur? Il ne
+faisait de mal à personne. Il était ma seule consolation...
+
+La nuit était claire. L'atmosphère, si transparente, que l'on pouvait
+distinguer, pareilles à d'éternels cristaux, les cimes glacées du mont
+Rose.
+
+Et longtemps, la ville endormie répercuta la plainte douloureuse et
+aiguë de la naine demi-folle, dominant les cris des oiseaux nocturnes.
+
+Puis, elle soupira, leva la tête, regarda le ciel et subitement se
+tut.
+
+Un long silence plana.
+
+La naine souriait et les étoiles bleutées clignotaient, aussi
+incompréhensibles et naïves que ses yeux.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'ALCHIMISTE
+
+1494
+
+
+I
+
+Dans la banlieue déserte de Milan, près des portes Vercelli, non loin
+des écluses et de la douane sur le canal de Catarana, s'élevait une
+chétive maison avec une grande cheminée tordue d'où, jour et nuit,
+s'échappait de la fumée. Cette maison appartenait à la sage-femme
+monna Sidonia, qui louait les étages supérieurs à l'alchimiste messer
+Galeotto Sacrobosco. Monna Sidonia se réservait le rez-de-chaussée
+qu'elle habitait avec Cassandra, la nièce de Galeotto, fille du
+célèbre voyageur Luigi Sacrobosco, qui toujours infatigable avait
+parcouru la Grèce, les îles de l'Archipel, la Syrie, l'Asie Mineure et
+l'Egypte, à l'affût des antiquités.
+
+Il collectionnait tout ce qu'il trouvait; les uns le considéraient
+comme un fou; les autres comme un vantard fourbe; d'autres enfin comme
+un grand homme. Son esprit était tellement imprégné de souvenirs
+païens, que Luigi, bon catholique jusqu'à la fin de ses jours, priait
+sincèrement «le très saint génie Mercure» et gardait la conviction
+intime que le mercredi, jour consacré au messager ailé des dieux,
+était spécialement favorable aux opérations commerciales. Rien ne
+l'arrêtait dans ses recherches. Lorsqu'on lui demandait pourquoi il se
+ruinait, pourquoi toute sa vie il supportait de pareils travaux et
+risquait tant de dangers, Luigi répondait invariablement:
+
+--Je veux ressusciter les morts!
+
+Près des ruines désertes de Lacédémone, dans le Péloponèse, aux
+environs de la petite ville de Mistra, il rencontra une jeune et
+pauvre fille d'une extraordinaire beauté. Il l'épousa, et l'emmena en
+Italie, avec une nouvelle copie de l'_Iliade_, des fragments de
+statues et d'amphores. Il donna à sa fille, le nom de Cassandra, en
+l'honneur de la grande héroïne d'Eschyle, la prisonnière d'Agamemnon,
+dont il était épris à cette époque.
+
+Peu après sa femme mourut. Luigi résolut d'entreprendre une lointaine
+exploration, et laissa sa fille à la garde d'un vieil ami, un Grec de
+Constantinople, convié à la cour de Sforza, le philosophe Demetrius
+Chalcondias. Ce vieillard septuagénaire, faux, rusé et dissimulé, qui
+feignait un zèle ardent pour le christianisme, était, de fait, ainsi
+que nombre de savants grecs réfugiés en Italie qui avaient à leur
+tête le cardinal Bessarion, un partisan du dernier maître de la
+sagesse antique, le néo-platonicien Pleuton, mort une quarantaine
+d'années auparavant, dans cette même petite ville de Mistra, près des
+ruines de Lacédémone, où était née la mère de Cassandra. Ses disciples
+croyaient que l'âme du grand Platon, pour prêcher la sagesse, était
+revenue de l'Olympe et s'était incarnée en Pleuton. Les maîtres
+chrétiens assuraient que ce philosophe voulait renouveler l'hérésie de
+l'Antechrist pratiquée par l'empereur Julien l'Apostat, l'adoration
+des dieux olympiens, et que, pour lutter contre lui, il ne fallait ni
+les savantes déductions, ni les controverses, mais les armes de la
+très sainte Inquisition et le feu du bûcher. Et l'on citait les
+paroles de Pleuton, disant à ses disciples: «Peu d'années après ma
+mort, au-dessus de toutes les nations et de toutes les tribus,
+resplendira une religion unique et tous les hommes s'uniront en une
+même foi--«_unam eamdemque religionem universum orbem esse
+suscepturum_». Quand on lui demandait: «Laquelle--celle de Christ ou
+de Mahomet?» Il répondait: «Ni l'une, ni l'autre, mais une autre; la
+foi de l'antique paganisme: _Neutram, inquit, sed a gentilitate non
+differentem_.»
+
+Demetrius élevait la jeune Cassandra dans une sévère piété chrétienne.
+Mais en écoutant les conversations, l'enfant, qui ne comprenait pas
+les finesses de la philosophie platonicienne, se forgeait une fable
+merveilleuse de la résurrection des dieux olympiens.
+
+La petite fille portait à son cou un fétiche donné par son père, un
+camée représentant le dieu Dionysos. Parfois, lorsqu'elle était seule,
+Cassandra retirait l'antique pierre de dessous ses vêtements et la
+levait vers le soleil, et dans l'améthyste foncée ressortait, comme
+une vision, Bacchus jeune et nu, tenant un thyrse dans une main et une
+grappe de raisin dans l'autre; une panthère sautait à ses côtés,
+cherchant à lécher la grappe. Et le coeur de l'enfant était plein
+d'amour pour ce dieu.
+
+Messer Luigi, ruiné par sa manie, mourut misérablement dans la masure
+d'un berger, à la suite d'une fièvre putride, au moment où il venait
+de découvrir les ruines d'un temple phénicien. Par bonheur, cette mort
+coïncida avec le retour de Galeotto Sacrobosco à Milan. Il prit sa
+nièce avec lui et s'installa dans la maison solitaire près de la porte
+Vercelli.
+
+Giovanni Beltraffio se souvenait toujours des paroles échangées entre
+monna Cassandra et le mécanicien Zoroastro au sujet de l'arbre
+empoisonné. Il rencontra la jeune fille chez Demetrius auquel Merula
+l'avait recommandé pour des copies, et, bien que nombre de personnes
+affirmassent que Cassandra était une sorcière, Giovanni se sentait
+attiré par la beauté étrangement énigmatique de la jeune fille.
+Presque chaque soir, son travail terminé dans l'atelier de Léonard,
+Giovanni se dirigeait vers la maison solitaire. Cassandra l'attendait;
+ils s'asseyaient sur la colline qui dominait le canal, près des ruines
+du couvent de Sainte-Radegonde et causaient longuement. Un sentier
+presque invisible, envahi par la bardane, le sureau et les orties,
+conduisait à la colline. Personne ne s'y aventurait.
+
+
+II
+
+La soirée était étouffante. De temps à autre, le vent soufflait,
+soulevant la poussière blanche de la route, secouant les feuilles,
+puis s'apaisait. Rien ne troublait le calme, sinon les coups de
+tonnerre dans le lointain qui roulaient sourdement, comme venant de
+dessous terre. Et, sur cette faible basse, se détachaient criards les
+sons d'un luth chevrotant, les chansons des douaniers ivres. C'était
+un dimanche.
+
+Par moments, à la lueur des éclairs de chaleur qui sillonnaient le
+ciel, on apercevait pendant un instant, la vieille maison avec sa
+grande cheminée de briques, qui crachait la fumée par flocons; un
+vieux sonneur, droit comme un I, assis sur un tertre, une ligne à la
+main; le long canal bordé de mélèzes et de saules; les barques plates,
+traînées par des haridelles, qui transportaient le marbre blanc pour
+la basilique, et le gros câble qui battait l'eau. Puis, de nouveau,
+tout se noyait dans l'obscurité; des écluses montait une odeur d'eau
+chaude, de fougères fanées, de goudron et de bois pourri.
+
+Giovanni et Cassandra étaient assis à leur place habituelle.
+
+--Quel ennui! dit la jeune fille en s'étirant et faisant craquer ses
+doigts blancs au-dessus de sa tête. Chaque jour est pareil.
+Aujourd'hui comme hier, demain comme aujourd'hui. Toujours cet
+imbécile de sonneur qui s'obstine à pêcher sans rien prendre; toujours
+cette fumée du laboratoire de messer Galeotto qui cherche l'or et ne
+peut le trouver; toujours ces barques et ces haridelles, toujours ces
+chants au cabaret. Oh! quelque chose de nouveau! Que les Français
+viennent au moins détruire Milan, que le sonneur prenne un poisson ou
+que mon oncle trouve l'or... Mon Dieu! quel ennui!
+
+--Je connais cela, répondit Giovanni. Parfois je suis si triste, que
+j'aimerais à mourir. Mais Frère Benedetto m'a appris une belle prière
+pour éloigner le démon de l'ennui. Voulez-vous que je vous la dise?
+
+La jeune fille secoua la tête:
+
+--Non, Giovanni, il y a longtemps déjà que j'ai désappris à prier
+votre Dieu.
+
+--«Notre»? Mais y a-t-il un autre Dieu en dehors du nôtre, de
+l'unique? demanda Giovanni.
+
+Une flamme illumina le visage de Cassandra. Jamais encore elle n'avait
+paru à Giovanni aussi énigmatique, aussi triste et superbe.
+
+Elle se tut un instant, passa la main dans ses cheveux noirs.
+
+--Écoute, mon ami. Ceci se passait il y a très longtemps dans mon pays
+natal. J'étais enfant. Une fois mon père m'emmena avec lui pour un
+voyage. Nous visitâmes les ruines d'un vieux temple. Elles s'élevaient
+sur un promontoire. La mer les environnait. Les mouettes gémissaient.
+Les vagues se brisaient avec fracas contre les noires roches rongées
+par l'eau salée et effilées comme des aiguilles. L'écume s'enlevait et
+retombait sur ces pointes. Mon père lisait sur un éclat de marbre une
+inscription à demi effacée. Je restais longtemps assise sur les
+marches du temple, écoutant la mer, respirant sa fraîcheur et les
+senteurs âcres de l'absinthe. Puis, j'entrai dans le temple. Les
+colonnes de marbre jauni n'avaient presque pas été atteintes par le
+temps et au-dessus d'elles le ciel bleu paraissait sombre; en haut,
+dans les fissures poussaient des pavots. Tout était calme. Seul,
+l'écho du brisant emplissait le sanctuaire comme un chant religieux.
+Je l'écoutais et--subitement--mon coeur frémit. Je tombai à genoux et
+me mis à prier le dieu adoré de jadis, maintenant inconnu et offensé
+par les gens. J'embrassais les dalles de marbre, je pleurais et je
+l'aimais parce que personne sur la terre ne l'aimait plus, ne le
+priait plus--parce qu'il était mort. Depuis, je n'ai jamais prié
+ainsi. C'était le temple de Dionysos.
+
+--Que dites-vous Cassandra! balbutia Giovanni. C'est un péché et un
+sacrilège! Il n'y a pas de dieu Dionysos et il n'a jamais existé!
+
+--Il n'a jamais existé? répéta la jeune fille avec un sourire
+méprisant; alors pourquoi les Saints Pères, auxquels tu crois,
+apprennent-ils que les dieux de ce temps, vaincus par le Christ, ont
+été transformés en puissants démons? Pourquoi le livre du célèbre
+astrologue Giorgio de Novara contient-il la prophétie fondée sur les
+exactes observations des planètes et dit-il que: la conjonction de
+Jupiter avec Saturne a donné naissance à l'enseignement de Moïse;
+celle avec Mars, à la religion chaldéenne; avec le Soleil, au culte
+égyptien, avec Vénus, au mahométisme; enfin celle avec Mercure, au
+christianisme; et la prochaine conjonction avec la Lune devra enfanter
+la religion de l'Antechrist--et alors les dieux morts ressusciteront!
+
+Le roulement du tonnerre se rapprocha. Les éclairs plus vifs,
+illuminaient un énorme nuage qui rampait lentement. Les sons obsédants
+du luth vibraient toujours dans l'atmosphère étouffante.
+
+--O madonna! s'écria Beltraffio, les mains jointes. Comment ne le
+voyez-vous pas? C'est le diable qui vous tente pour vous entraîner à
+votre perte? Qu'il soit maudit, le damné!
+
+La jeune fille se retourna vivement, posa ses mains sur les épaules de
+Giovanni et murmura:
+
+--Ne te tente-t-il jamais, toi? Si tu es si pur, Giovanni, pourquoi
+as-tu quitté ton maître fra Benedetto, pourquoi es-tu devenu l'élève
+de l'impie Léonard de Vinci? Pourquoi viens-tu chez moi? Ne sais-tu
+pas que je suis une sorcière et que les sorcières sont méchantes, plus
+méchantes même que Satan? Comment ne crains-tu pas de perdre ton âme?
+
+--Que la force de Dieu soit avec moi! balbutia-t-il, frissonnant.
+
+Silencieuse, elle se rapprocha de lui, et fixa sur lui ses yeux jaunes
+et transparents comme l'ambre. Un éclair violent illumina son visage
+pâle, comme celui de la statue que Giovanni, à la colline du Moulin,
+avait vue surgir de son tombeau séculaire.
+
+--Elle! songea-t-il avec effroi. Encore elle, la Diablesse blanche!
+
+Un coup de tonnerre, très proche, ébranla le ciel et la terre, et
+crépita en roulements pleins de menaçante joie, pareils au rire de
+géants souterrains.
+
+Pas une feuille ne bougeait sur les arbres. Le luth ne vibrait plus.
+Et au même instant la cloche triste du couvent sonna l'Angelus.
+
+Giovanni se signa. La jeune fille se levant dit:
+
+--Il se fait tard. Il faut rentrer. Tu vois les torches? C'est Ludovic
+le More qui vient chez messer Galeotto. J'ai oublié que c'est
+aujourd'hui qu'il doit faire l'expérience de la transmutation du plomb
+en or.
+
+Les pas des chevaux résonnaient. Les cavaliers qui longeaient le canal
+se dirigeaient vers la maison de l'alchimiste qui, dans l'attente du
+duc, terminait les derniers préparatifs.
+
+
+III
+
+Messer Galeotto avait consacré toute son existence à la recherche de
+la pierre philosophale.
+
+Après avoir achevé ses études à la Faculté de médecine de Bologne, il
+s'était fait admettre comme élève chez le célèbre adepte des sciences
+occultes, le comte Bernardo Trevisano. Puis il chercha pendant quinze
+ans les transformations du mercure dans toutes les substances, le sel
+de cuisine et le sel ammoniaque, dans différents métaux, dans le
+bismuth vierge et l'arsenic, le sang humain, la bile et les cheveux,
+les animaux et les plantes. Un héritage de six mille ducats s'était
+évaporé dans la fumée. Sa fortune dépensée, il s'attaqua à celle
+d'autrui. Ses créanciers le firent mettre en prison. Il s'échappa, et
+durant huit ans il fit des expériences sur les oeufs, dont il
+détruisit plus de vingt mille. Ensuite il travailla avec le
+protonotaire du pape, maître Enrico, à la fabrication de vitriols,
+resta malade pendant quatorze mois des suites d'un empoisonnement
+causé par des émanations, fut abandonné de tous et faillit mourir.
+
+Supportant la misère, les humiliations, les persécutions, il visita,
+manipulateur errant, l'Espagne, la France, l'Autriche, la Hollande,
+l'Afrique septentrionale, la Grèce, la Palestine et la Perse. En
+Hongrie, sur l'ordre du roi, on le soumit à la torture, dans
+l'espérance qu'il révélerait son secret. Enfin, vieux, fatigué, mais
+non encore désillusionné, il revint en Italie, sur l'invitation de
+Ludovic le More, et reçut le titre d'alchimiste de la cour.
+
+Le centre du laboratoire était occupé par un four biscornu, en terre
+réfractaire, avec de nombreux compartiments, des portes, des creusets
+et des soufflets. Dans un coin traînaient, sous un amas de poussière,
+des scories, des mâchefers, semblables à de la lave refroidie.
+
+La table de travail était encombrée d'appareils compliqués: des
+alambics, des masques, des récipients divers, des cornues, des
+entonnoirs, des mortiers, des cucurbites, des tubes serpentiformes,
+d'énormes bouteilles et de minuscules flacons. Une odeur violente se
+dégageait des sels vénéneux, des alcalis et des acides. Tout un monde
+mystérieux était enfermé dans les métaux--les sept dieux de l'Olympe,
+les sept planètes--dans l'or, le Soleil; dans l'argent la Lune; dans
+le cuivre, Vénus; dans le fer, Mars; dans le plomb, Saturne; dans
+l'étain, Jupiter; dans le vif argent, Mercure. Il y avait aussi des
+substances à noms barbares, qui effaraient les profanes, tels le
+cinabre lunaire, le lait de loup, l'airain d'Achille, l'astérite,
+l'androdame, l'anagallis, le rhaponticum, l'aristoloche, obtenues au
+prix de mille peines. Une précieuse goutte de sang de lion, qui guérit
+de tous les maux et donne l'éternelle jeunesse, brillait comme un
+rubis.
+
+L'alchimiste était assis à sa table. Maigre, petit, ridé ainsi qu'un
+vieux champignon, mais toujours vif, alerte, messer Galeotto, la tête
+appuyée dans ses mains, observait avec attention une cornue qui
+doucement vibrait sur la flamme bleue de l'alcool. C'était de l'huile
+de Vénus, _Oleum Veneris_ d'un vert transparent comme la smaragdite.
+La bougie qui brûlait à côté projetait un reflet émeraude sur le
+parchemin d'un manuscrit ouvert sur la table, une étude de
+l'alchimiste arabe Djabira Abdallah.
+
+Entendant des pas dans l'escalier, Galeotto se leva, enveloppa d'un
+coup d'oeil son laboratoire, fit un signe au domestique muet pour lui
+ordonner d'ajouter du charbon dans le four et alla au devant de ses
+invités.
+
+
+IV
+
+Les invités étaient gais, ils sortaient d'un souper arrosé de
+Malvoisie.
+
+Parmi eux se trouvaient comme égarés le principal médecin de la cour,
+Marliani, homme expert en alchimie, et Léonard de Vinci.
+
+Les dames entrèrent, et la cellule calme du savant s'emplit de
+parfums, de bruissements soyeux, de léger bavardage féminin, de rires
+pareils à des cris d'oiseaux. L'une d'elles accrocha avec sa manche le
+col d'une cornue qui tomba et se brisa.
+
+--Ne vous inquiétez pas, signora, dit galamment Galeotto, je vais
+ramasser les débris de peur que votre joli pied ne se blesse.
+
+Une autre, en voulant prendre dans ses mains un morceau de scorie,
+salit son gant clair parfumé à la violette, et un adroit cavalier,
+tout en serrant doucement les doigts abandonnés, essaya longuement,
+avec son mouchoir, d'enlever la tache.
+
+La blonde Diana, palpitant d'une peur joyeuse, secoua la tasse pleine
+de mercure, quelques gouttes se renversèrent sur la table et
+lorsqu'elles roulèrent brillantes, elle se prit à crier, ravie:
+
+--Regardez, un miracle, l'argent liquide court sans qu'on puisse
+l'arrêter!
+
+Et la blonde Diana frappa dans ses mains.
+
+--Verrons-nous vraiment le diable sortir du feu, lorsque le plomb se
+transmutera en or? demanda au chevalier espagnol Maradès, son amant,
+la jolie friponne Philiberte, femme du vieux consul. Ne croyez-vous
+pas, messer, que ce soit un péché d'assister à ces expériences?
+
+Philiberte était très dévote. On colportait qu'elle permettait tout à
+son amant, sauf le baiser sur les lèvres; car elle supposait que la
+chasteté n'était pas compromise, tant que la bouche qui avait juré
+devant l'autel la fidélité conjugale, restait pure.
+
+L'alchimiste s'approcha de Léonard et murmura à son oreille:
+
+--Messer, croyez que je sais apprécier la visite d'un homme tel que
+vous...
+
+Il lui serra la main. Léonard voulut répliquer, mais l'autre ne lui en
+laissa pas le temps:
+
+--Oh! je comprends! C'est un secret pour la foule! mais pour nous
+autres...
+
+Puis avec un sourire aimable il s'adressa aux invités:
+
+--Avec l'autorisation de mon bienfaiteur, le sérénissime duc, ainsi
+qu'avec celle de ces nobles dames, mes ravissantes souveraines, je
+commence l'expérience de la divine métamorphose. Attention!
+
+Afin qu'il ne pût surgir aucun doute sur l'authenticité de l'essai, il
+montra le creuset en terre réfractaire, priant chacun des assistants
+de le bien regarder, de le faire sonner, et en un mot de se convaincre
+qu'il n'existait aucune fraude, aucun subterfuge, aucun double fond
+comme chez la plupart des alchimistes. Les morceaux d'étain, les
+charbons, le soufflet, les baguettes servant à remuer le métal en
+fusion, tout fut examiné. Puis, on coupa l'étain par petits carrés, on
+le jeta dans le creuset que l'on plaça à l'entrée du four sur des
+charbons ardents. L'aide muet et borgne, au visage si livide qu'une
+des dames avait failli tomber en syncope en l'apercevant dans l'ombre
+et le prenant pour un démon, mit en action un gigantesque soufflet.
+Les charbons flambaient sous le bruyant courant d'air.
+
+Galeotto distrayait ses invités par sa conversation. Il les égaya en
+appelant l'alchimie «chaste débauchée», _casta meretrix_, car elle a
+un nombre incalculable d'adorateurs, qui trompe tout le monde; semble
+accessible à tous, mais jusqu'à présent n'a été possédée par
+personne--_in nullos unquam pervenit amplexus_. Le médecin Marliani se
+frottait le front, grimaçait coléreusement en écoutant ce bavardage;
+enfin, il ne se contint plus et dit:
+
+--Messer, n'est-il pas temps de commencer l'expérience? L'étain bout.
+
+Galeotto prit un petit paquet bleu, le défit avec précaution; il
+contenait une poudre jaune très claire, grasse et brillante comme du
+verre en poudre et sentant le sel brûlé. C'était la dissolution
+sacrée, le trésor inestimable des alchimistes, la miraculeuse pierre
+philosophale, _lapis philosophorum_. Avec la pointe d'un couteau, il
+en détacha une parcelle, l'enferma dans une boule de cire vierge et la
+jeta dans l'étain en ébullition.
+
+--Quelle force supposez-vous à votre dissolution? demanda Marliani.
+
+--Une partie pour deux mille cent vingt-huit parties de métal,
+répondit Galeotto. Certes, la dissolution n'est pas encore parfaite,
+mais je pense bientôt atteindre une unité pour un million. Il suffira
+de prendre la grosseur d'un grain de millet de cette poudre, de la
+dissoudre dans un tonneau d'eau, de puiser avec l'écorce de noyer
+sauvage, d'en arroser une vigne, pour avoir dès le mois de mai des
+raisins mûrs! _Mare tingerem, si mercurius esset!_ J'aurais transformé
+la mer en or, s'il y avait assez de mercure!
+
+Marliani haussa les épaules et se détourna. La vantardise de messer
+Galeotto le faisait enrager. Il commença à démontrer l'impossibilité
+des transmutations en citant à l'appui les arguments scolastiques et
+les syllogismes d'Aristote.
+
+L'alchimiste sourit.
+
+--Attendez, _domine magister_, dit-il doucement. Tout à l'heure je
+vous présenterai un syllogisme qu'il ne vous sera guère facile de
+réfuter.
+
+Il jeta sur les charbons une pincée de poudre blanche. Des nuages de
+fumée emplirent le laboratoire. Crépitante, la flamme s'éleva
+multicolore, bleue, verte, rouge. Les invités se troublèrent et
+madonna Philiberte assura que dans la flamme pourpre elle avait vu la
+gueule du diable. L'alchimiste, à l'aide d'un long crochet de fer,
+souleva le couvercle du creuset rouge à blanc. L'étain s'agitait,
+écumait, clapotait. On recouvrit à nouveau le creuset. Le soufflet
+siffla; dix minutes après, lorsqu'on plongea dans l'étain une fine
+lame de fer, tout le monde vit trembler au bout une goutte jaune.
+
+--C'est fini! dit l'alchimiste.
+
+On sortit le creuset du four, on le laissa refroidir, on le brisa, et
+sonnant et brillant, devant les invités stupéfaits, un lingot d'or
+roula.
+
+L'alchimiste le désigna et s'adressant à Marliani, dit triomphalement:
+
+--_Solve mihi hunc syllogismum!_ Résous-moi ce syllogisme!
+
+--C'est incroyable!... contre toutes les lois de la logique et de la
+nature! balbutia Marliani consterné.
+
+Le visage de Galeotto était pâle, ses yeux brillaient inspirés. Il les
+leva au ciel et s'écria:
+
+--_Laudetur Deus in æternum qui partem suæ infinitæ potentiæ nobis,
+suis abjectissimis creaturis communicavit. Amen._ Gloire à Dieu qui
+nous donne, à nous, ses indignes créatures, une part de sa
+toute-puissance. Amen.
+
+A l'épreuve, sur la pierre imprégnée d'acide nitrique le lingot marqua
+une raie jaune d'un or plus pur que l'or de Hongrie ou d'Arabie.
+
+Tout le monde entoura le vieillard, le félicitant, lui serrant les
+mains.
+
+Ludovic le More le prit à part:
+
+--Me serviras-tu en toute foi et vérité?
+
+--Je voudrais avoir plusieurs existences pour les consacrer toutes au
+service de Votre Seigneurie, répondit l'alchimiste.
+
+--Prends donc garde, Galeotto, qu'aucun de mes rivaux...
+
+--Si l'un d'eux flaire seulement mon secret, Votre Seigneurie pourra
+me pendre comme un chien!
+
+Après un instant de silence, avec un servile salut, il ajouta:
+
+--Je vous prierais seulement...
+
+--Comment? Encore?
+
+--Oh! pour la dernière fois, Dieu m'est témoin.
+
+--Combien?
+
+--Cinq mille ducats.
+
+Le duc réfléchit, rabattit d'un millier de ducats et accorda la somme.
+Il se faisait tard. Le More craignait que Béatrice ne s'inquiétât.
+
+Tous s'apprêtèrent à partir. L'alchimiste, en souvenir, offrit à
+chaque invité un morceau du nouvel or. Léonard seul resta.
+
+
+V
+
+Lorsqu'ils ne furent qu'eux deux, Galeotto s'approcha de lui:
+
+--Maître, comment vous a plu l'essai?
+
+--L'or était dans les baguettes, répondit tranquillement Léonard.
+
+--Dans quelles baguettes? Que voulez-vous dire, messer?
+
+--Dans les baguettes qui ont servi à remuer l'étain. J'ai tout vu.
+
+--Vous les avez examinées vous-même.
+
+--C'en étaient d'autres.
+
+--Comment? Permettez!
+
+--Je vous dis que j'ai tout vu, répéta Léonard souriant. N'essayez pas
+de nier, Galeotto. L'or caché à l'intérieur de ces baguettes évidées,
+quand les extrémités en furent brûlées, est tombé dans le creuset.
+
+Le vieillard sentit ses jambes fléchir. Son visage avait l'expression
+piteuse d'un voleur pris sur le fait.
+
+Léonard lui mit la main sur l'épaule.
+
+--Ne craignez rien. Je ne le dirai à personne.
+
+Galeotto saisit sa main et, avec effort:
+
+--C'est vrai? Vous ne le direz pas?...
+
+--Non. Je ne vous veux pas de mal. Seulement, pourquoi avez-vous fait
+cela?
+
+--Oh! messer Leonardo! s'écria Galeotto; et subitement, après une
+infinie détresse, un infini espoir brilla dans ses yeux. Je vous jure
+devant Dieu que si j'ai eu l'air de tromper, ce n'est que
+momentanément et pour le bien du duc, pour le triomphe de la
+science--parce que je l'ai véritablement trouvée, la pierre
+philosophale! Pour l'instant je ne l'ai pas, mais je puis presque dire
+que je l'ai ou à peu de chose près, vu que j'ai trouvé la voie à
+suivre--et là est l'important. Encore trois ou quatre essais et ce
+sera chose faite! Comment fallait-il agir, maître? La découverte de la
+plus haute vérité ne peut-elle pas souffrir un petit mensonge?
+
+--Nous avons l'air de jouer à Colin-Maillard, messer Galeotto, dit
+Léonard, haussant les épaules. Vous savez aussi bien que moi que la
+transmutation des métaux est un mythe, que la pierre philosophale
+n'existe pas et ne peut exister. L'alchimie, la nécromancie, la magie
+noire--comme toutes les sciences qui ne sont pas fondées sur la preuve
+exacte et mathématique--sont des mensonges ou des folies--l'étendard
+enflé de vent des charlatans, derrière lequel court la populace bête,
+annonçant leur puissance par ses aboiements...
+
+L'alchimiste fixait sur Léonard ses yeux dilatés et consternés. Tout à
+coup, il inclina la tête, cligna malicieusement un oeil et rit:
+
+--Ah! cela c'est mal, maître, très mal! Ne suis-je pas un initié? Je
+sais que vous êtes le plus grand des alchimistes, le possesseur des
+précieux secrets de la nature, le nouvel Hermès Trismégiste, le
+nouveau Prométhée!
+
+--Moi?
+
+--Mais oui, vous, certainement.
+
+--Vous plaisantez, messer Galeotto!
+
+--Pas le moins du monde, messer Leonardo! Ah! que vous êtes cachottier
+et malin! J'ai connu bien des alchimistes jaloux des secrets de la
+science, mais jamais autant que vous!
+
+Léonard le regarda attentivement, voulut se fâcher et ne put.
+
+--Alors, réellement, vous avez la croyance? interrogea-t-il avec un
+involontaire sourire.
+
+--Si je l'ai! s'écria Galeotto. Mais savez-vous, messer, que si Dieu
+lui-même descendait devant moi à la minute et me disait: «Galeotto, la
+pierre philosophale n'existe pas», je lui répondrais: «Seigneur, aussi
+vrai que tu m'as créé, la pierre existe et je la trouverai!»
+
+Léonard ne répliqua plus, ne s'étonna plus: il écoutait curieusement.
+Quand la conversation s'engagea sur l'aide diabolique dans les
+sciences occultes, l'alchimiste remarqua avec un sourire méprisant que
+le diable était l'être le plus misérable de la création, qu'il
+n'existait personne de plus faible que lui. Le vieillard ne croyait
+qu'à la toute-puissance de la science humaine, assurant que pour elle
+rien n'était impossible.
+
+Puis, subitement, sans transition, il demanda à Léonard s'il voyait
+souvent les esprits des éléments. Lorsque son interlocuteur avoua ne
+jamais les avoir aperçus, Galeotto, de nouveau, n'ajouta pas foi à ces
+paroles et expliqua avec satisfaction que la salamandre avait un corps
+allongé, tacheté, fin et dur, et que la sylphide était bleu de ciel,
+transparente et aérienne. Il parla des nymphes, des ondines, des
+gnomes, des pygmées et des extraordinaires habitants des pierres
+précieuses.
+
+--Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien ceux-là sont
+tous bons et charmants...
+
+--Pourquoi donc les esprits n'apparaissent-ils qu'à des élus, et non à
+tout le monde? interrogea Léonard.
+
+--Ils ont peur des gens grossiers, des débauchés, des savants, des
+ivrognes et des gourmands. Ils aiment la naïveté et la simplicité de
+l'enfance. Ils ne vont que là où il n'y a ni méchanceté ni ruse.
+Autrement, ils deviennent sauvages ainsi que des fauves et se cachent
+aux regards des hommes.
+
+Le visage du vieillard s'éclaira d'un tendre sourire méditatif.
+
+«Quel étrange, pauvre et charmant homme!» pensa Léonard, ne ressentant
+plus de dédain pour les utopies alchimistes et cherchant à causer avec
+lui comme avec un enfant, prêt à se déclarer possesseur de tous les
+secrets pour lui être agréable.
+
+Ils se séparèrent amis.
+
+Léonard parti, l'alchimiste recommença un nouvel essai de l'huile de
+Vénus.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+«QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE»
+
+1494
+
+ «_O mirabile giustizia di te, Primo motore, tu non di voluto
+ mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualita de sua necessari
+ affetit. O stupenda necessita!_»
+
+ LEONARDO DA VINCI.
+
+ «O que ta justice est merveilleuse, Premier moteur, tu n'as pas
+ voulu priver aucune force de son ordre et de ses qualités
+ indispensables. O divine nécessité!»
+
+ (_Traité de mécanique de_ LÉONARD DE VINCI).
+
+
+I
+
+Le cordonnier Corbolo, citoyen de Milan, étant rentré chez lui fort
+tard et en état d'ébriété, avait reçu de sa femme, selon sa propre
+expression, plus de coups qu'il n'en fallait à un âne paresseux pour
+aller de Milan à Rome. Le matin, lorsque sa douce moitié se rendit
+chez sa voisine la fripière goûter au _miliacci_, sorte de gelée de
+sang de porc, Corbolo chercha dans ses poches les quelques pièces de
+monnaie échappées à la rapacité de la ménagère, confia la garde de la
+boutique à son apprenti et sortit pour se dégriser.
+
+Les mains dans les poches de sa culotte râpée, il marchait sans se
+presser dans la tortueuse et sombre impasse, si étroite qu'un cavalier
+y rencontrant un piéton ne pouvait faire autrement que de l'accrocher
+de la botte ou de l'éperon. On y sentait l'huile d'olive chaude, les
+oeufs pourris, le vin aigre et la moisissure des caves.
+
+Sifflant une chanson, les yeux fixés sur la languette de ciel bleu qui
+se détachait entre les maisons hautes, prenant plaisir à voir le
+bariolage des chiffons de toutes sortes, qui puaient au soleil, sur
+les cordes tendues de fenêtre à fenêtre, Corbolo se consolait en se
+répétant le proverbe que jamais il n'avait mis à exécution «_Mala
+femina, buona femina, vuol bastone._ Toute femme, bonne ou mauvaise, a
+besoin du bâton.»
+
+Pour raccourcir le chemin, il traversa l'église. Là régnait un
+va-et-vient digne d'un marché. D'une porte à l'autre, malgré les cinq
+sous de droit d'entrée imposé par les fondateurs, une quantité de gens
+passaient, portant des bonbonnes de vin, des paniers, des corbeilles,
+des caisses, des planches, des poutres, des paquets, quelques-uns même
+conduisaient par la bride des mulets et des chevaux. Les prêtres
+chantaient des _Te Deum_ nasillards. Les lampes brûlaient devant les
+autels et, à côté, des gamins jouaient à saute-mouton, les chiens se
+reniflaient, des mendiants en haillons se bousculaient.
+
+Corbolo s'arrêta un instant près d'un groupe de badauds qui écoutaient
+avec un malin plaisir la dispute de deux moines. Le frère Cippolo,
+franciscain, à pieds nus, petit, roux, le visage gai, rond et gras
+comme une crêpe, voulait prouver à son interlocuteur, fra Timoteo,
+dominicain, que François étant semblable au Christ de quarante façons
+avait occupé au ciel la place restée libre après la chute de Lucifer
+et que même la Sainte Vierge n'aurait pu distinguer ses stigmates des
+blessures de Jésus.
+
+Morose, grand et pâle, fra Timoteo opposait à cette thèse les plaies
+de sainte Catherine qui portait au front la marque sanglante de sa
+couronne d'épines, tandis que saint François en était dépourvu.
+
+Corbolo dut cligner des yeux au soleil, en sortant de l'obscurité de
+la cathédrale sur la place d'Arengo, la plus animée de Milan,
+encombrée de boutiques de petits commerçants, poissardes, fripiers,
+marchands de légumes, dont les étalages ne laissaient qu'un étroit
+passage. De temps immémorial ils s'étaient incrustés sur cette place,
+et aucune loi, aucune amende n'avaient eu raison de leur entêtement.
+
+--La belle salade de Valtellina, des citrons, des oranges! Voilà les
+artichauts, l'asperge, la belle asperge! appelaient les marchands de
+légumes.
+
+Les fripières marchandaient et caquetaient ainsi que des couveuses.
+
+Un ânon qui disparaissait sous des hottes pleines de raisins noir et
+blanc, de cormorans, de betteraves, de choux, de fenouil et d'ail,
+braillait désespérément «Io-io-io!» Son conducteur frappait à grands
+coups de trique ses côtes pelées et le stimulait par ses cris
+gutturaux: «Arri! arri!»
+
+Une file d'aveugles appuyés sur de longues cannes chantait une
+plaintive _Intemerata_.
+
+Un dentiste charlatan, sa toque de loutre ornée d'un collier de
+molaires, serrait entre ses genoux la tête d'un patient et avec des
+mouvements adroits de prestidigitateur arrachait une dent avec des
+tenailles.
+
+Les gamins lançaient des toupies dans les jambes des passants. Le plus
+intrépide de la bande, le moricaud Farfaniccio, apporta une
+souricière, lâcha la souris et se prit à la pourchasser un balai à la
+main en criant d'une voix stridente et sifflante:
+
+--_Eccola!_ _eccola!_ La voilà! la voilà!
+
+En se sauvant, la souris se jeta sous les jupes d'une marchande obèse,
+la grosse Barbaricci, qui tranquillement tricotait un bas. Elle sauta,
+cria comme une échaudée, et au rire général souleva sa jupe pour en
+chasser la souris.
+
+--Attends, je casserai ta tête de singe, vaurien! criait-elle pourpre
+de rage.
+
+Farfaniccio de loin lui tirait la langue et trépignait de joie. Au
+bruit, un homme portant un énorme cochon se retourna. Le cheval du
+docteur Gabbadeo qui le suivait prit peur, fit un écart, s'emballa et
+accrocha un tas d'ustensiles de cuisine chez un marchand de vieille
+ferraille. Les écumoires, les poêles, les casseroles, les bassines
+croulèrent avec fracas, tandis que messer Gabbadeo, effaré, galopait
+brides lâchées en criant:
+
+--Arrête, arrête donc, poivrière du diable!
+
+Les chiens aboyaient. Des visages curieux se montraient aux croisées.
+Au-dessus de la place tourbillonnait un ouragan de rires, de jurons,
+de cris et de sifflets.
+
+Tout en admirant ce gai spectacle, le cordonnier songeait avec un
+humble sourire:
+
+--Qu'il ferait bon vivre s'il n'y avait pas les femmes qui rongent
+leurs maris, comme la rouille ronge le fer!
+
+Puis protégeant ses yeux avec sa main contre le soleil, il les leva
+vers l'énorme bâtisse inachevée entourée d'échafaudages, l'église
+érigée par le peuple à la gloire de la nativité de la Vierge, _Mariæ
+Nascenti_.
+
+Grands et petits avaient pris part à sa construction. A côté des
+merveilleuses patènes brodées d'or, cadeau de la reine de Chypre,
+s'étalait l'offrande faite à la Vierge, par la vieille fripière
+Catherine, qui, en dépit de l'hiver rude, s'était privée de son unique
+vêtement chaud d'une valeur de vingt sols.
+
+Corbolo, dès son enfance habitué à suivre les progrès de l'édifice,
+remarqua ce matin une tour nouvelle et s'en réjouit. Les maçons
+taillaient les pierres. Sur le débarcadère du Lagetto, près de San
+Stefano, non loin de l'Ospedale maggiore où atterrissaient les
+barques, on déchargeait d'énormes cubes de marbre blanc qui
+scintillait. Les cabestans grinçaient; les scies glapissaient; les
+ouvriers rampaient le long des bois ainsi que des fourmis.
+
+Et le grand édifice montait, hérissait un nombre infini de clochetons
+et de tours blanches dans le ciel apuré--hommage éternel du peuple à
+la Vierge sainte.
+
+
+II
+
+Corbolo descendit l'escalier raide, encombré de barriques, qui
+conduisait à la cave du tavernier allemand Tibald. Après avoir
+poliment salué les consommateurs, il s'assit auprès d'un sien ami,
+l'étameur Scarabullo, demanda une chope de vin, des petits pâtés
+chauds au cumin--des _offeletti_--huma lentement une gorgée, croqua
+une bouchée de pâte et dit:
+
+--Si tu veux être sage, Scarabullo, ne te marie jamais!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, mon ami, continua le cordonnier inspiré, se marier
+équivaut à plonger sa main dans un sac plein de vipères pour en
+retirer une anguille. Mieux vaut être atteint de la goutte,
+Scarabullo, que d'être affligé d'une femme!
+
+A côté d'eux, le brodeur Mascarello, beau parleur bouffon, racontait à
+des mendiants affamés les merveilles d'une ville comme Berlinzona,
+capitale d'un pays paradisiaque, où les ceps de vigne s'attachaient
+avec des saucisses, où une oie coûtait un centime avec le caneton en
+supplément, où enfin existait une colline en fromage râpé sur laquelle
+vivaient des gens uniquement occupés à préparer du macaroni et des
+lazagnes, qu'ils faisaient cuire dans de la graisse de chapon et
+qu'ils jetaient au pied de la montagne. Celui qui en attrapait le plus
+en avait le plus. Et tout proche coulait une source de _vernaccio_--le
+meilleur vin de l'univers,--ne contenant pas une goutte d'eau.
+
+Ces discours alléchants furent interrompus par l'arrivée d'un petit
+homme scrofuleux, aux yeux mi-clos comme ceux d'un chat, Gorgolio, le
+verrier, grand cancanier et amateur de nouvelles.
+
+--Messieurs, déclara-t-il triomphalement, en soulevant son vieux
+chapeau poussiéreux et essuyant la sueur qui inondait son front,
+messieurs, je viens du camp des Français!
+
+--Que dis-tu, Gorgolio? Sont-ils déjà ici?
+
+--Comment donc!... à Pavie... Ah! laissez-moi respirer... Je suis
+essoufflé. J'ai couru si vite... ne voulant pas qu'un autre avant moi
+vous apprît la nouvelle.
+
+--Tiens, voilà une chope; bois et raconte. Quel peuple est-ce les
+Français?
+
+--Terrible, mes enfants. Ne mettez pas votre doigt dans leur bouche.
+Ce sont des hommes turbulents, sauvages, impies, de vrais fauves, en
+un mot, des barbares! Ils ont des pistolets et des arquebuses de huit
+coudées, des brides en métal, des bombardes en fonte qui lancent des
+boulets de pierre. Leurs chevaux sont pareils à des monstres marins,
+féroces, avec les oreilles et les queues coupées.
+
+--Sont-ils nombreux? demanda Mazo.
+
+--Comme des sauterelles, ils ont couvert toute la plaine. Le Seigneur
+nous a envoyé pour nos péchés ce mal caduc, ces diables du nord!
+
+--Pourquoi en dis-tu du mal, Gorgolio, observa Mascarello, ils sont
+nos amis et alliés...
+
+--Nos alliés! Tiens bien ta poche! Des amis pareils sont pires que des
+ennemis... ils achèteront les cornes et mangeront le boeuf...
+
+--Allons, allons, ne jacasse pas, dis tes raisons, pourquoi les
+crois-tu nos ennemis?
+
+--Mais parce qu'ils piétinent nos champs, coupent nos arbres, emmènent
+nos bestiaux, pillent les habitants, violent les femmes. Le roi
+français est laid, malingre, mais très amateur de femmes. Il possède
+même un livre, avec les portraits de belles Italiennes toutes nues. Et
+ils disent: «Avec l'aide de Dieu... de Milan jusqu'à Naples, nous ne
+laisserons pas une pucelle...»
+
+--Les misérables! cria Scarabullo en assénant un tel coup de poing sur
+la table que verres et bouteilles en tremblèrent.
+
+--Notre More, continuait Gorgolio, danse sur ses pattes de derrière au
+son de la flûte française. Ils ne nous considèrent même pas comme des
+hommes: «Vous êtes tous, disent-ils, des voleurs et des assassins.
+Vous avez empoisonné votre duc légitime, vous avez affamé un innocent
+adolescent. Dieu pour cela vous punit en nous donnant votre terre.»
+Nous les nourrissons généreusement et ils donnent les aliments que
+nous leur offrons à goûter à leurs chevaux, pour voir s'ils ne
+contiennent pas le poison dont on s'est servi pour le duc.
+
+--Tu mens, Gorgolio!
+
+--Que mes yeux se vident, que ma langue se dessèche! Écoutez encore,
+messere, leurs prétentions: «Nous allons, disent-ils, conquérir
+l'Italie, avec ses mers et ses terres; puis nous soumettrons le grand
+Turc, nous prendrons Constantinople, nous érigerons la Croix sur le
+mont des Oliviers et ensuite rentrerons chez nous. Et alors, nous vous
+assignerons au jugement de Dieu. Et si vous ne vous soumettez pas,
+nous effacerons votre nom de la liste des peuples de la terre.
+
+--C'est terrible, mes amis! murmura Mascarello. Jamais encore pareille
+chose ne nous est arrivée.
+
+Tout le monde se tut.
+
+Le fra Timoteo, le même moine qui discutait dans la cathédrale avec
+fra Cippolo, s'écria solennellement, les bras levés au ciel:
+
+--La parole du grand apôtre de Dieu, Savonarole, s'accomplit: «Le
+voilà, l'homme qui conquerra l'Italie sans tirer l'épée du fourreau. O
+Florence, ô Rome, ô Milan, le temps des chansons et des fêtes est
+passé! Repentez-vous! repentez-vous! Le sang du duc Jean Galeas est le
+sang d'Abel tué par Caïn! Implorons le pardon du Seigneur!»
+
+
+III
+
+--Les Français! les Français! Regardez! disait Gorgolio en désignant
+deux soldats qui entraient à ce moment dans la taverne.
+
+L'un, gascon, jeune garçon élancé, à la moustache rousse, au joli
+visage effronté, était sergent dans la cavalerie et s'appelait
+Bonnivar. Son camarade, picard, le canonnier Gros Guilloche, gros
+homme déjà âgé à cou de taureau, apoplectique, avait des yeux à fleur
+de tête et des boucles d'argent aux oreilles. Tous deux étaient
+légèrement gris.
+
+--Sacrement de l'autel! dit le sergent en frappant sur l'épaule de
+Gros Guilloche. Trouverons-nous enfin dans cette sacrée ville une
+chope de bon vin? Cette sale piquette lombarde vous gratte la gorge
+comme du vinaigre!
+
+Bonnivar avec une expression méprisante et ennuyée s'allongea auprès
+d'une petite table, examina de haut les consommateurs, frappa sur la
+table avec une chope et cria en mauvais italien:
+
+--Du vin blanc, sec, le plus vieux et du cervelas salé!
+
+--Oui, mon frérot! soupira Gros Guilloche, quand je pense au bourgogne
+de chez nous ou au précieux Beaune doré comme les cheveux de ma Lison,
+mon coeur se fend! Il n'y a pas à dire, tel peuple, tel vin. Buvons,
+ami, à notre chère France:
+
+ Du grand Dieu soit mauldit à outrance,
+ Qui mal vouldroit au royaume de France!
+
+--Que disent-ils? demanda tout bas Scarabullo à Gorgolio.
+
+--Des balivernes. Ils déprécient nos vins et louangent les leurs.
+
+--Les voyez-vous monter sur leurs ergots, ces coqs français, grogna
+l'étameur. La main me démange de les corriger!
+
+Tibald, le patron allemand, qui portait un gros ventre sur de petites
+jambes maigres, un imposant trousseau de clefs pendu à sa ceinture de
+cuir, servit aux Français un demi-broc de vin fraîchement tiré à la
+barrique, non sans regarder avec méfiance ces hôtes étrangers.
+
+Bonnivar d'un trait vida la chope de vin qui lui sembla délicieux,
+puis cracha et fit une grimace de dégoût. Devant lui passa la fille du
+patron, Lotta, jolie blonde élancée avec de bons yeux bleus comme ceux
+de Tibald.
+
+Le Gascon cligna malicieusement de l'oeil à son camarade et tortilla
+crânement sa moustache rousse. Puis, ayant bu une nouvelle chope,
+entonna la chanson des soldats de Charles VIII:
+
+ Charles fera si grandes batailles,
+ Qu'il conquerra les Itailles.
+ En Jerusalem entrera
+ Et mont Olivet montera.
+
+Gros Guilloche l'accompagnait de sa voix éraillée.
+
+Lorsque Lotta repassa devant eux, les yeux modestement baissés, le
+sergent la prit par la taille et essaya de l'attirer sur ses genoux.
+
+Elle le repoussa, se défit de son étreinte et s'enfuit. Il se leva, la
+rattrapa et l'embrassa sur la joue, les lèvres tout humides encore de
+vin.
+
+La jeune fille cria, laissa choir le broc de glaise qui se brisa en
+morceaux, et se retournant appliqua de tout son élan une gifle telle
+au soldat qu'il en resta un moment hébété.
+
+Tout le monde s'esclaffa.
+
+--Bravo, la fille! cria le brodeur Mascarello. Par San Gervasio, de ma
+vie je n'ai vu plamussade aussi solide! Ah! tu l'as consolé!
+
+--Laisse-la, laisse-la! disait Gros Guilloche retenant Bonnivar.
+
+Mais le gascon ne l'écoutait pas. L'ivresse lui montait au cerveau. Il
+eut un rire forcé et cria:
+
+--Ah! ventrebleu! C'est ainsi! Attends, ma belle, maintenant ce n'est
+pas ta joue mais tes lèvres que je baiserai!
+
+Il se jeta à la poursuite de Lotta, renversa une table, la rattrapa et
+voulut mettre sa menace à exécution. Mais la puissante main de
+l'étameur Scarabullo le saisit au collet.
+
+--Fils de chien! gueule d'impie! criait Scarabullo en secouant
+Bonnivar et lui serrant la gorge. Attends, je te caresserai les côtes
+de façon à ce que tu n'offenses plus les pucelles milanaises!
+
+--Sacrebleu! jura à son tour Gros Guilloche furieux, vauriens,
+lâchez-le! Vive la France! Saint-Denis et Saint-Georges!
+
+Il tira son épée et en aurait transpercé l'étameur si Mascarello,
+Gorgolio et Mazo, n'eussent retenu le picard par les bras.
+
+Parmi les tables renversées, les bancs, les tonneaux, les éclats de
+chopes brisées et les mares de vin, une mêlée se produisit. Voyant du
+sang, les épées tirées et les couteaux levés, Tibald, effrayé, sortit
+de la taverne et se prit à hurler:
+
+--On assassine! Les Français pillent!
+
+La cloche du marché s'ébranla. Une autre lui répondit. Les commerçants
+prudents fermèrent leurs boutiques. Les fripières et les marchandes de
+légumes se sauvèrent en emportant leurs marchandises.
+
+--Saints martyrs Protasio et Gervasio, protégez-nous! geignait la
+grosse Barbaccia.
+
+--Qu'y a-t-il? Le feu?
+
+--Sus aux Français!
+
+Le gamin Farfaniccio sautait de joie, sifflait et glapissait:
+
+--Sus, sus aux Français!
+
+Les soldats de la milice parurent enfin, armés d'arquebuses et de
+hallebardes. Ils arrivèrent à temps pour empêcher la tuerie et
+arracher des mains du peuple, Bonnivar et Gros Guilloche. Arrêtant
+tout ce qu'ils trouvèrent, ils emmenèrent aussi le cordonnier Corbolo.
+Ce que voyant, la femme de ce dernier accourut au bruit, leva les bras
+au ciel et se prit à geindre:
+
+--Ayez pitié, rendez-moi mon mari! Je le corrigerai à ma façon, il ne
+se trouvera plus dans ces bagarres! Vraiment, messieurs, cet imbécile
+ne vaut pas la corde pour le pendre!
+
+Corbolo baissa honteusement les yeux, feignant de ne pas entendre ces
+propos, et se cacha derrière les soldats de la milice qui lui
+semblaient moins terribles que sa femme.
+
+
+IV
+
+Au-dessus des échafaudages de l'église inachevée, à l'aide d'une
+étroite échelle de corde, un jeune ouvrier grimpait à l'une des fines
+tourelles, située non loin de la coupole centrale, afin d'encastrer
+l'image de sainte Catherine à l'extrémité de la flèche.
+
+Autour s'élevaient et rayonnaient, pareils à des stalactites, des
+tours pointues, des arcs-boutants rampants, des dentelles de pierre en
+fleurs surnaturelles, d'innombrables apôtres, des martyrs, des anges,
+des gueules de démons grimaçants, des oiseaux monstrueux, des sirènes,
+des harpies, des dragons aux ailes piquantes, aux gueules ouvertes qui
+servaient de gargouilles. Tout cet ensemble, en marbre aveuglément
+blanc, avec des ombres bleues comme de la fumée, ressemblait à une
+énorme forêt, couverte de givre brillant.
+
+Tout était calme. Seules, les hirondelles volaient rapides au-dessus
+de la tête de l'ouvrier. Le bruit de la foule sur la place ne
+parvenait qu'en faible écho. Parfois il lui semblait entendre les sons
+de l'orgue, semblables à des soupirs de prières sortant de l'intérieur
+de l'église, du plus profond de son coeur de pierre, et alors il
+croyait voir vivre l'édifice énorme, respirant, s'élevant vers le ciel
+ainsi qu'une éternelle louange, un hymne joyeux de tous les siècles et
+de tous les peuples à la Vierge très pure.
+
+Mais le bruit augmenta sur la place. Le tocsin retentit.
+
+L'ouvrier s'arrêta, regarda et la tête lui tourna, ses yeux
+s'assombrirent. Il se figura que le bâtiment géant oscillait sous lui,
+que la fine tourelle sur laquelle il grimpait pliait comme un bambou.
+
+--C'est fini, je tombe, songeait-il avec terreur. Seigneur prends mon
+âme!
+
+En un dernier effort désespéré il s'accrocha à l'échelle de corde,
+ferma les yeux et murmura:
+
+--_Ave, dolce Maria di grazia piena_...
+
+Il se sentit renaître. Un vent frais le ranima. Il reprit son souffle,
+fit appel à toutes ses forces et n'écoutant plus les voix terrestres,
+continua son ascension, toujours plus haut vers le ciel pur, répétant
+avec joie:
+
+--_Ave, dolce Maria di grazia piena_...
+
+A ce moment passaient sur le large toit de l'église les membres du
+Conseil de construction «_Consiglio della Fabrica_», architectes,
+italiens et étrangers, invités par le duc à délibérer sur
+l'édification du tiburio, tour principale qui devait s'élever
+au-dessus de la coupole.
+
+Parmi eux se trouvait Léonard de Vinci. Il proposa son projet, mais
+les membres du Conseil le repoussèrent le jugeant trop hardi, trop
+extravagant et trop opposé à toutes les traditions de l'architecture
+religieuse.
+
+Ils discutaient et ne pouvaient tomber d'accord. Les uns assuraient
+que les colonnes intérieures n'étaient pas suffisamment solides. Les
+autres affirmaient que l'église pouvait affronter l'éternité.
+
+Léonard selon son habitude ne prenait pas part à la discussion et se
+tenait à l'écart, solitaire et pensif.
+
+Un des ouvriers s'approcha de lui et lui remit une lettre.
+
+--Messer, en bas, sur la place, un courrier de Pavie attend votre
+excellence.
+
+L'artiste brisa le cachet et lut:
+
+ »Léonard, viens vite. Il faut que je te voie.
+
+ »DUC JEAN GALÉAS.
+
+ »14 octobre.»
+
+
+Il s'excusa auprès des membres du Conseil, descendit sur la place,
+monta à cheval et partit pour le château de Pavie qui se trouvait à
+quelques heures de Milan.
+
+
+V
+
+Les châtaigniers, les cornouillers et les érables du parc gigantesque
+étaient baignés de pourpre et d'or par le soleil couchant. Tels des
+papillons les feuilles mortes tombaient en volant. L'eau ne
+jaillissait plus dans les fontaines envahies par l'herbe. Des asters
+se mouraient parmi les plates-bandes laissées à l'abandon.
+
+En approchant du château, Léonard aperçut un nain. C'était le vieux
+bouffon de Jean Galéas, resté fidèle à son seigneur, lorsque tous les
+autres serviteurs avaient quitté le duc agonisant.
+
+Ayant reconnu Léonard, il vint boitillant, et sautillant, à sa
+rencontre.
+
+--Comment se sent Son Altesse? demanda l'artiste.
+
+Le nain ne répondit pas, il eut un geste désespéré.
+
+Léonard s'engagea dans l'allée principale.
+
+--Non, non, pas par là! dit le bouffon, l'arrêtant. On pourrait vous
+voir. Son Altesse a prié de vous amener secrètement... car, si la
+duchesse Isabelle se doutait, elle défendrait peut-être... Prenons
+plutôt ce chemin détourné...
+
+Ils pénétrèrent dans la tour d'angle, montèrent un escalier, passèrent
+devant de sombres salles, jadis magnifiques, maintenant inhabitées.
+Les tentures en cuir de Cordoue gravé d'or pendaient en loques le
+long des murs. Le trône ducal, sous son baldaquin de soie, était tissé
+de toiles d'araignée. A travers les vitraux brisés le vent avait
+apporté du parc des feuilles jaunies.
+
+--Les misérables! les voleurs! grognait le nain en désignant à son
+compagnon les traces du pillage. Si vous m'en croyez, messer, les yeux
+ne voudraient pas voir ce qui se passe ici! Je me sauverais au bout du
+monde, si le duc n'avait plus que moi, vieux monstre, pour le
+soigner... Ici, ici, je vous prie.
+
+Il entr'ouvrit une porte, et fit entrer Léonard dans une pièce
+imprégnée d'odeurs pharmaceutiques, privée d'air et complètement
+sombre.
+
+
+VI
+
+D'après les règles de l'art médical, on pratiquait la saignée à la
+lumière, les volets clos. L'aide du barbier tenait un plat d'étain
+dans lequel coulait le sang. Le barbier, modeste vieillard, les
+manches retroussées, opérait l'incision de la veine. Le docteur,
+«maître ès physique», avec une physionomie entendue, le nez chaussé de
+lunettes, l'épaulière de velours violet doublée d'écureuil passée sous
+le bras, ne prenait pas part à l'opération que pratiquait le
+barbier--car toucher à un rasoir ou à une lancette n'était pas digne
+d'un docteur--il observait simplement.
+
+--A la tombée de la nuit veuillez de nouveau pratiquer la saignée,
+ordonna-t-il, lorsque le bras fut bandé et qu'on étendit le duc sur
+les coussins.
+
+--_Domine magister_, murmura le barbier respectueusement, ne
+vaudrait-il pas mieux attendre? Le malade est faible. Une trop grande
+prise de sang...
+
+Il s'intimida. Le docteur eut pour lui un sourire de mépris.
+
+--Vous n'avez pas honte, mon ami! Vous devriez pourtant savoir que sur
+les vingt-quatre livres de sang que contient le corps humain, on peut
+en supprimer vingt, sans crainte aucune ni pour la vie, ni pour la
+santé. Plus vous prenez d'eau contaminée dans un puits plus il vous en
+reste de pure. J'ai pratiqué la saignée sans merci sur des enfants
+nouveau-nés, toujours avec réussite.
+
+Léonard, qui écoutait attentivement, voulut répliquer, mais songea que
+discuter avec des docteurs était aussi inutile que discuter avec des
+alchimistes.
+
+Le docteur et le barbier sortirent. Le nain arrangea les coussins,
+enveloppa les pieds du malade.
+
+Léonard jeta un coup d'oeil sur la chambre. Au-dessus du lit pendait
+une cage avec un petit perroquet vert. Sur une table ronde, près d'une
+cuve de cristal, contenant des poissons dorés, traînaient des cartes
+et des osselets. Aux pieds du duc, un chien blanc roulé en boule,
+dormait.
+
+--Tu as envoyé la lettre? demanda le duc sans ouvrir les yeux.
+
+--Ah! Altesse! balbutia le bouffon, nous attendions! pensant que vous
+dormiez... Messer Leonardo est ici.
+
+--Ici?
+
+Le malade, avec un sourire heureux, fit un effort pour se soulever.
+
+--Maître, enfin! je craignais que tu ne viennes pas.
+
+Il prit la main de l'artiste, et le superbe visage tout jeune de Jean
+Galéas--il n'avait que vingt-quatre ans--s'anima d'une tendre rougeur.
+
+Le nain sortit pour veiller à la porte.
+
+--Mon ami, continua le malade, tu connais la calomnie?
+
+--Quelle calomnie, Altesse? demanda le peintre.
+
+--Tu ne sais pas? Alors mieux vaut ne pas en parler... Cependant, si,
+je te la dirai: nous en rirons ensemble. Ils insinuent...
+
+Il s'arrêta, fixa ses yeux sur ceux de Léonard et acheva avec un doux
+sourire:
+
+--Ils insinuent que tu es mon meurtrier.
+
+Léonard crut que le malade délirait.
+
+--Oui, oui, n'est-ce pas? Quelle folie! Toi, mon meurtrier. Il y a
+trois semaines environ, mon oncle le More et Béatrice m'ont envoyé une
+corbeille de pêches. Madonna Isabella est convaincue que depuis que
+j'ai goûté à ces fruits je suis plus malade, que je meurs d'un
+empoisonnement lent et que dans ton jardin il y un arbre...
+
+--C'est vrai, dit Léonard.
+
+--Oh! mon ami! Est-ce possible?
+
+--Non, même si ces fruits viennent de mon jardin. Je comprends d'où
+viennent ces allusions, en désirant étudier l'effet des poisons, je
+voulus rendre un pêcher vénéneux. J'ai dit à mon élève Zoroastro de
+Peretola que les pêches étaient empoisonnées. Mais l'essai n'a pas
+réussi. Les fruits sont inoffensifs. Mon élève, trop pressé, a dû
+raconter à quelqu'un...
+
+--Voilà, voilà, je le savais bien, s'écria joyeusement le duc,
+personne n'est cause de ma mort! Et cependant, ils se soupçonnent tous
+entre eux, se détestent et se craignent. Oh! si on pouvait leur dire
+tout, comme je le fais avec toi! Mon oncle se croit mon meurtrier et
+je sais qu'il est bon, mais faible et timide. Et pourquoi me
+tuerait-il? Je suis prêt moi-même à lui transmettre mes pouvoirs. Je
+n'ai besoin de rien. Je serais parti loin, j'aurais vécu dans la
+solitude avec des amis. Je me serais fait moine ou encore ton élève,
+Léonard. Mais personne n'a voulu croire que je ne regrettais pas le
+trône. Et pourquoi ont-ils fait cela maintenant? Ce n'est pas moi
+qu'ils ont empoisonné avec tes fruits inoffensifs, mais eux-mêmes, les
+pauvres aveugles! Je me croyais malheureux avant, parce que je devais
+mourir. Maintenant, j'ai tout compris, maître. Je ne désire ni ne
+crains plus rien. Je me sens bien, calme et heureux, comme si, par une
+journée très chaude je venais d'ôter mes vêtements et de me tremper
+dans l'eau fraîche. Je savais, continua le malade de plus en plus
+joyeux, je savais que toi seul me comprendrais... Te souviens-tu? tu
+me disais jadis que la méditation des éternelles lois mécaniques
+apprend aux hommes le grand calme et la grande soumission? J'ai
+compris alors. Mais maintenant, durant ma maladie, dans ma solitude,
+dans mes rêves, combien souvent je me rappelais ta voix, ton visage,
+chacune de tes paroles, maître! Il me semble parfois que nous avons
+par des voies différentes atteint ensemble le même but--toi dans la
+vie, moi dans la mort.
+
+La porte s'ouvrit, le nain se précipita effaré, criant:
+
+Monna Druda!
+
+Léonard voulut partir, le duc le retint.
+
+Monna Druda, la vieille nourrice de Jean Galéas, entra dans la
+chambre, tenant dans ses mains une petite fiole contenant un liquide
+jaune et trouble--l'élixir de scorpion.
+
+En plein été, lorsque le soleil se trouvait dans la constellation du
+lion, on attrapait les scorpions et on les précipitait vivants dans de
+l'huile d'olive centenaire avec du seneçon, du mithridate et du
+serpentaire; puis on laissait infuser durant cinquante jours au soleil
+et chaque soir on en frottait les aisselles, les tempes, le ventre et
+la région du coeur du malade. Les rebouteux assuraient qu'il
+n'existait pas de remède plus efficace contre tous les poisons et
+contre les sorcelleries.
+
+En apercevant Léonard assis au pied du lit, la vieille s'arrêta, pâlit
+et ses mains tremblèrent si fort qu'elle faillit laisser choir le
+flacon.
+
+--Soyez avec nous, force du Christ, Vierge sainte!
+
+Tout en se signant, et marmottant des prières, elle marcha à reculons
+vers la porte, et une fois dans le couloir courut aussi vite que le
+lui permettaient ses vieilles jambes, chez Madonna Isabella, lui
+annoncer la terrible nouvelle.
+
+Monna Druda était convaincue que le More et son manipulateur Léonard
+avaient empoisonné le duc, sinon par le poison, du moins par le
+mauvais oeil, par des manoeuvres diaboliques.
+
+La duchesse priait, agenouillée dans la chapelle.
+
+Lorsque monna Druda lui apprit que Léonard se trouvait auprès du duc,
+elle se releva et cria furieuse:
+
+--C'est impossible! Qui l'a laissé entrer?
+
+--Le sais-je! balbutia la vieille, le sais-je, Votre Altesse. On
+croirait qu'il est sorti de terre ou qu'il s'est introduit par la
+cheminée! La chose est louche. Depuis longtemps déjà j'ai prévenu
+votre Altesse...
+
+Un page entra dans la chapelle, et ployant respectueusement les genoux
+demanda:
+
+--Sérénissime Madonna, vous serait-il loisible, à vous et au seigneur
+Maître, de recevoir Sa Majesté, le roi très chrétien de France.
+
+
+VII
+
+Charles VIII s'était installé dans les appartements du rez-de-chaussée
+du château de Pavie, somptueusement décorés à son intention par
+Ludovic le More.
+
+Tout en se reposant après dîner, le roi écoutait la lecture
+d'un ouvrage nouvellement et spécialement traduit pour lui du
+latin en français, un opuscule assez ignare _Les Merveilles de
+Rome_,--_Mirabilia urbis Romæ_.
+
+Rendu craintif par son père, Charles, enfant maladif, pendant sa
+triste jeunesse passée dans le solitaire château d'Amboise, avait été
+élevé à la lecture des romans de chevalerie qui avaient quelque peu
+brouillé son cerveau déjà faible. Roi de France et s'imaginant revivre
+un héros dans la légende de Lancelot, d'Arthur et de Tristan, ce jeune
+homme de vingt ans, inexpérimenté et timide, bon et fou, avait résolu
+de mettre en action ce qu'il avait lu dans ses livres. Selon
+l'expression des historiens de la cour: «Fils du dieu Mars, descendant
+de Jules César, il était venu en Lombardie à la tête d'une formidable
+armée à telle fin de conquérir Naples, les deux Siciles,
+Constantinople, Jérusalem, détrôner le grand Turc, déraciner l'hérésie
+mahométane et délivrer le tombeau du Christ du joug des infidèles.
+
+A l'audition des _Merveilles de Rome_ le roi goûtait à l'avance la
+gloire qu'il acquerrait en soumettant une ville aussi célèbre.
+
+Ses idées s'embrouillaient. Une douleur à l'épigastre et une lourdeur
+de tête lui rappelaient le trop gai souper de la veille en compagnie
+de dames milanaises. Le souvenir de l'une d'entre elles, Lucrezia
+Crivelli, l'avait hanté toute la nuit.
+
+Charles VIII était petit de taille et laid de figure. Ses jambes
+étaient maigres et torses, ses épaules étroites, l'une plus haute que
+l'autre; la poitrine rentrée, un nez démesurément long et crochu; des
+cheveux roux déteints. Un étrange duvet jaunâtre remplaçait la barbe
+et les moustaches. Ses mains et son visage avaient de désagréables
+crispations. Ses lèvres épaisses, toujours entr'ouvertes comme chez
+les enfants, ses sourcils arqués au-dessus d'énormes yeux pâles à
+fleur de tête, lui donnaient une expression triste, distraite, et en
+même temps tendue, inhérente aux gens faibles d'esprit. Il parlait
+difficilement et par saccades. On racontait qu'il avait les pieds
+difformes et que pour les cacher il avait introduit la mode des larges
+souliers en velours noir en forme de sabot de cheval.
+
+--Thibault! eh! Thibault! cria-t-il à son valet, en interrompant la
+lecture et bégayant selon sa coutume... je... je voudrais, mon
+petit... tu sais?... je voudrais boire. Hein! il me semble...
+Probablement... Apporte-moi du vin, Thibault.
+
+Le cardinal Briçonnet vint annoncer que le duc attendait la visite du
+roi.
+
+--Hein? hein? quoi? Le duc? Oui, tout de suite... seulement, je veux
+boire d'abord...
+
+Il prit la coupe remplie par l'échanson. Briçonnet arrêta le mouvement
+du roi et demanda à Thibault:
+
+--Du nôtre?
+
+--Non, monseigneur. Des caves du palais...
+
+Le cardinal jeta le contenu de la coupe.
+
+--Excusez-moi, Majesté. Les vins de ce pays peuvent être nuisibles à
+votre santé. Thibault, donne ordre qu'on courre au camp chercher une
+bonbonne de notre vin.
+
+--Pourquoi?... hein?... Que veut dire?... balbutia le roi surpris.
+
+Le cardinal lui expliqua qu'il craignait les poisons, que la prudence
+s'imposait vis-à-vis de gens qui avaient empoisonné leur seigneur
+légitime, et dont on pouvait attendre toutes les trahisons.
+
+--Eh!... des bêtises!... Pourquoi!... Je veux boire, dit Charles en
+haussant les épaules.
+
+Puis il se soumit.
+
+Les hérauts s'élancèrent en avant. Quatre pages élevèrent, au-dessus
+du roi, un superbe baldaquin de soie bleue, tissé de fleurs de lis
+d'argent, le sénéchal plaça sur les épaules de Charles le manteau à
+revers d'hermine, avec, brodées sur le velours pourpre, des abeilles
+et la devise: «La reine des abeilles n'a pas d'aiguillon.»
+
+A travers les sombres appartements délaissés, le cortège se dirigea
+vers la chambre du mourant. En passant devant la chapelle, Charles
+aperçut la duchesse Isabelle.
+
+Respectueusement il ôta son béret, voulut s'approcher d'elle et, selon
+la vieille coutume française, la baiser sur les lèvres en la nommant
+«chère soeur».
+
+Mais la duchesse ne lui en donna pas le temps et tomba à ses pieds.
+
+--Seigneur, commença-t-elle le discours préparé d'avance, aie pitié de
+nous, Dieu te récompensera. Défends les innocents, chevalier
+magnanime! Le More nous a ravi le trône, il a empoisonné mon mari, le
+duc légitime de Milan, Jean Galéas. Dans ce château, nous ne sommes
+environnés que de mercenaires assassins...
+
+Charles comprenait mal et n'écoutait pas ce qu'elle lui disait.
+
+--Hein?... hein?... Qu'est-ce? balbutiait-il comme mal éveillé et
+tiquant des épaules. Non, je vous prie..., je ne puis tolérer, ma chère
+soeur, levez-vous!
+
+Mais elle restait agenouillée, prenait ses mains et les baisait,
+voulait enlacer ses pieds et enfin, sanglotant, s'écria avec
+désespoir:
+
+--Seigneur, si vous m'abandonnez, je me tuerai!
+
+Le roi se troubla complètement, et son visage eut une grimace
+douloureuse, comme s'il eût été lui aussi prêt à pleurer.
+
+--Ah! voilà, voilà! Mon Dieu... je ne puis... Briçonnet, je te prie...
+dis-lui... je ne sais pas.
+
+Il voulait fuir, car elle n'éveillait en lui aucune compassion, étant,
+même dans son humiliation, trop fière et trop belle, telle une géniale
+héroïne de tragédie.
+
+--Altesse Sérénissime, calmez-vous. Sa Majesté fera tout ce qui
+dépendra d'elle en faveur de votre époux messire Jean Galéas, dit le
+cardinal poliment mais froidement, prononçant d'un ton protecteur le
+nom du duc en français.
+
+La duchesse regarda Briçonnet, fixa sur le roi des yeux attentifs, et,
+subitement, comprenant à qui elle parlait, se tut.
+
+Difforme, ridicule et piteux, Charles se tenait devant elle, les
+lèvres épaisses entr'ouvertes, avec un sourire forcé, stupide,
+déconcerté, ses yeux blancs écarquillés.
+
+--Moi, aux pieds de ce malingre idiot, moi, la petite fille de
+Ferdinand d'Aragon!
+
+Elle se leva. Une rougeur empourpra ses joues. Le roi sentait qu'il
+lui était indispensable de dire quelque chose, de se tirer de ce
+mutisme inepte. Il fit un effort désespéré, tiqua de l'épaule, cligna
+des yeux, balbutia son éternel «Hein?... hein?... quoi?...», s'arrêta,
+eut un geste navré et se tut.
+
+La duchesse le toisa avec un mépris non dissimulé. Charles baissait la
+tête, anéanti.
+
+--Briçonnet, allons, allons,... hein?
+
+Les pages ouvrirent la porte à deux battants. Charles entra dans la
+chambre du duc.
+
+Les volets étaient ouverts. La lumière douce d'un soir d'automne
+tombait à travers les hautes futaies du parc.
+
+Le roi s'approcha du lit du malade, le nomma «mon cousin» et
+s'inquiéta de sa santé.
+
+Jean Galéas répondit par un si lumineux sourire que tout de suite
+Charles se sentit allégé, son trouble se dissipa et se calma peu à
+peu.
+
+--Que le Seigneur envoie la victoire à Votre Majesté! dit le duc.
+Quand vous serez à Jérusalem, auprès du Saint-Sépulcre, priez pour ma
+pauvre âme, car à ce moment-là je...
+
+--Ah! non, non! mon frère pourquoi avez-vous de telles pensées?
+interrompit le roi. Dieu est clément. Vous guérirez. Nous partirons
+ensemble en croisade. Vous verrez! Hein?
+
+Jean Galéas secoua la tête:
+
+--Non, je ne le pourrai pas.
+
+Et fixant son regard dans les yeux du roi, il ajouta:
+
+--Quand je serai mort, Seigneur, n'abandonnez pas mon fils Francesco
+et Isabelle ma femme. La malheureuse n'a personne au monde...
+
+--Ah! Seigneur! Seigneur! s'écria Charles ému.
+
+Ses lèvres épaisses frémirent, les coins s'abaissèrent et, comme s'il
+reflétait un feu intérieur, son visage s'éclaira d'une infinie bonté.
+Il se pencha vivement vers le malade et l'embrassant avec une
+tendresse impétueuse balbutia:
+
+--Mon frère chéri!... Mon pauvre petit!...
+
+Tous deux se sourirent ainsi que des enfants chétifs et leurs lèvres
+s'unirent en un fraternel baiser.
+
+Lorsqu'il fut sorti de la chambre du duc, le roi appela près de lui le
+cardinal:
+
+--Briçonnet, hein! Briçonnet... tu sais... il faut... d'une façon
+quelconque... prendre parti... On ne peut pas comme cela... Je suis un
+chevalier... Il faut le défendre, tu entends?
+
+--Majesté, répondit évasivement le cardinal, il mourra tout de même.
+Et de quel secours pourrons-nous lui être? Nous nous ferions du tort.
+Le More est notre allié...
+
+--Le More est un misérable, oui... sûrement... un assassin! cria le
+roi.
+
+Et dans ses yeux brilla une colère sensée.
+
+--Que faire! murmura Briçonnet avec un fin sourire. Le More n'est ni
+pire, ni meilleur que les autres. C'est de la politique, Seigneur!
+Nous sommes tous des hommes...
+
+L'échanson apporta au roi une coupe de vin français que Charles but
+avidement. Le vin le ranima et chassa ses noires pensées.
+
+En même temps que l'échanson se présenta un envoyé du duc, pour
+inviter le roi au souper. Celui-ci refusa. L'envoyé insista. Mais
+voyant que ses prières étaient vaines, il s'approcha de Thibault et
+lui murmura quelques mots à l'oreille. Thibault fit un signe
+affirmatif et à son tour s'approcha du roi et murmura:
+
+--Majesté, madonna Lucrezia...
+
+--Hein?... hein?... quoi?... quelle Lucrezia?...
+
+--Celle avec laquelle vous avez daigné danser au bal hier.
+
+--Ah! oui! je me souviens... Madonna Lucrezia!... Exquise! Tu dis
+qu'elle assistera au souper?
+
+--Sûrement et elle supplie Votre Majesté...
+
+--Elle supplie... ah? vraiment!... Eh bien alors? Thibault? Que
+penses-tu? Peut-être... après tout... Demain nous nous mettons en
+campagne... Pour la dernière fois... Remerciez le duc, messire, dit-il
+en s'adressant à l'envoyé, et dites-lui que probablement... oui...
+
+Le roi prit Thibault à part:
+
+--Écoute, qui est-ce cette madonna Lucrezia?
+
+--La maîtresse du More, Majesté.
+
+--La maîtresse du More, ah! c'est dommage...
+
+--Sire, un mot et nous arrangerons tout. S'il vous plaît aujourd'hui
+même.
+
+--Non, non. Je suis son hôte...
+
+--Le More sera flatté, Seigneur. Vous ne connaissez pas ces gens-là...
+
+--Cela m'est indifférent... Comme tu voudras... C'est ton affaire...
+
+--Soyez tranquille, Majesté... un mot seulement...
+
+--Ne demande rien... Je n'aime pas... Je t'ai dit: C'est ton
+affaire... Je ne veux rien savoir... comme tu voudras.
+
+Thibault s'inclina respectueusement.
+
+En descendant l'escalier, le roi de nouveau s'assombrit et passant la
+main sur le front:
+
+--Briçonnet... hein?... Briçonnet... Comment crois-tu? Que voulais-je
+dire?... Ah! oui!... Il faut le défendre... C'est un innocent... il y
+a offense... Je ne puis le souffrir cela. Je suis un chevalier!
+
+--Sire, bannissez ces soucis: nous avons d'autres sujets. Plus tard en
+revenant de Jérusalem...
+
+--Oui... oui... Jérusalem! murmura le roi avec un pâle sourire
+méditatif.
+
+--La main de Dieu conduit Votre Majesté vers les victoires, continua
+Briçonnet. Le doigt de Dieu montre le chemin aux croisés.
+
+--Le doigt de Dieu!... le doigt de Dieu!... répéta Charles VIII
+solennel, inspiré, les yeux levés au ciel.
+
+
+VIII
+
+Huit jours après, le jeune duc mourait.
+
+Sentant sa mort proche, il avait supplié sa femme de lui accorder une
+entrevue avec Léonard, mais elle lui avait refusé. Monna Druda avait
+convaincu Isabelle que les gens ensorcelés ressentaient un
+irrésistible désir de voir celui qui les avait perdus.
+
+Et la vieille continuait à frotter soigneusement le malade, avec de
+l'huile de scorpion. Les médecins le tourmentèrent jusqu'à la fin avec
+leurs saignées.
+
+Il expira doucement.
+
+--Que ta volonté soit faite! furent ses dernières paroles.
+
+Le More donna ordre de transporter de Pavie à Milan le corps du défunt
+et de l'exposer solennellement dans la cathédrale.
+
+Les seigneurs se réunirent au palais et Ludovic, après avoir assuré
+que la mort prématurée de son neveu lui causait une douleur profonde,
+proposa de déclarer le petit Francesco, fils de Jean Galéas, héritier
+légitime. Tous s'y opposèrent, affirmant qu'on ne pouvait confier un
+tel pouvoir à un mineur et supplièrent Le More au nom du peuple,
+d'accepter le sceptre ducal. Hypocritement, il refusa. Puis, comme à
+contre-coeur, céda à leurs prières.
+
+On apporta les somptueux habits de drap d'or. Le nouveau duc les
+revêtit, monta à cheval et se rendit à l'église de San Ambrogio,
+entouré d'une foule de partisans qui criaient: «_Viva il Moro, viva il
+duca!_» au son des trompes, des salves de canon, du carillon des
+cloches et du mutisme du peuple.
+
+Sur la place du Commerce, du haut de la loggia du vieil hôtel de
+ville, en présence des syndics, des consuls, des principaux citoyens,
+le chef des hérauts lut le _privilège_ accordé au duc Le More par
+l'éternel Auguste du très saint Empire, Maximilien: «_Maximilianus
+divina favente clementia Romanorum Rex semper Augustus_, toutes les
+provinces, terres, villes, villages, châteaux, forts, montagnes et
+plaines, bois et déserts, fleuves, rivières, lacs, pêcheries, salines,
+mines, possession des vassaux, marquis, comtes, barons, monastères,
+églises et paroisses--tout et tous, nous te donnons, Ludovic Sforza à
+toi et à tes héritiers, en t'affirmant, te nommant, t'élevant et
+choisissant, toi et tes fils et petits-fils, souverain autocrate de la
+Lombardie jusqu'à la fin des siècles.»
+
+Quelques jours après cette proclamation on annonça la translation dans
+la cathédrale de la plus précieuse relique de Milan, un des clous de
+la sainte Croix.
+
+Le More espérait plaire ainsi au peuple et consolider son pouvoir.
+
+
+IX
+
+La nuit sur la place d'Arengo, devant la taverne de Tibald, la foule
+se réunit. L'étameur Scarabullo, le brodeur Mascarello, le pelletier
+Mazo, le cordonnier Corbolo et le verrier Gorgolio se tenaient au
+premier rang.
+
+Au milieu de la foule, monté sur un tonneau, le frère Timoteo
+prêchait:
+
+--Frères, lorsque sainte Hélène découvrit sous le temple de Vénus
+le bois de la sainte Croix et les autres instruments qui avaient
+servi à la torture du Christ et avaient été enterrés par les
+païens--l'empereur Constantin, prenant un des saints et terribles
+clous, ordonna aux forgerons de l'encastrer dans le mors de son cheval
+de guerre, afin d'accomplir la parole de l'apôtre Zacharie, et cette
+relique lui donna la victoire sur les ennemis de l'Empire romain. A la
+mort du César, ce clou fut égaré, et, beaucoup plus tard retrouvé par
+saint Ambroise à Rome, dans la boutique d'un certain Paolino, marchand
+de vieille ferraille, et transporté à Milan. Notre ville possède donc
+le plus précieux, le plus sacré des quatre clous--celui qui avait
+percé la paume droite du Dieu puissant sur le Bois du Salut. Sa
+longueur exacte est de cinq pouces et demi. Étant plus long et plus
+épais que le clou romain il est pointu, tandis que le clou romain est
+émoussé. Durant trois heures, ce clou est resté dans la main du
+Sauveur, comme le prouve, par de fins syllogismes, le savant Père
+Alesio.
+
+Frère Timoteo s'arrêta un instant puis s'écria en levant les bras au
+ciel:
+
+--Maintenant, mes chers frères, s'accomplit un horrible sacrilège! Le
+More, le misérable, l'assassin, le voleur de trône, tente le peuple
+par des fêtes impies, et affermit son trône croulant avec le saint
+clou!
+
+La foule devint houleuse.
+
+--Et savez-vous, mes frères, continua le moine, savez-vous à qui il a
+confié l'encastrement du clou dans la grande coupole de la cathédrale,
+au-dessus de l'autel?
+
+--A qui?
+
+--Au Florentin Léonard de Vinci!
+
+--Léonard? qui est-ce? demandaient les uns.
+
+--Nous le connaissons parbleu, répondaient les autres, c'est celui-là
+même qui a empoisonné le jeune duc avec des fruits...
+
+--Un sorcier! un hérétique! un athée!
+
+--Et moi, mes amis, s'interposa timidement Corbolo, j'ai entendu dire
+que ce messer Leonardo était un homme bon. Qu'il n'avait jamais fait
+de mal à personne. Qu'il aime non seulement les hommes, mais aussi les
+bêtes...
+
+--Tais-toi, Corbolo, tu ne sais ce que tu racontes!
+
+--Un sorcier peut-il être bon?
+
+--Oh! mes enfants, expliqua frère Timoteo--les gens diront aussi du
+grand tentateur, le prince des ténèbres: «Il est bienveillant, il est
+parfait», car il se donnera l'apparence du Christ et sa voix sera
+douce et chantante comme une flûte. Et beaucoup seront tentés par sa
+miséricorde. Et il conviera des quatre points cardinaux tous les
+peuples et toutes les tribus comme la perdrix, par son cri trompeur,
+appelle dans son nid les couvées des autres oiseaux. Veillez donc, ô
+mes frères! Cet ange des ténèbres, nommé l'Antechrist, viendra parmi
+nous sous une forme humaine: le Florentin Léonard est le serviteur et
+le précurseur de l'Antechrist.
+
+Le verrier Gorgolio qui n'avait jamais entendu parler de Léonard
+murmura avec assurance:
+
+--C'est vrai! On dit qu'il a vendu son âme au diable et qu'il a signé
+le pacte avec son sang.
+
+--Protège-nous, aie pitié, très sainte Mère de Dieu! marmonnait la
+fripière Barbaccia. Ces jours derniers, Stamma, la lavandière du
+bourreau, me disait que ce Léonard volait les corps des pendus, qu'il
+les découpait, enlevait les intestins...
+
+--Ce sont des choses que tu ne peux comprendre, Barbaccia, observa
+Corbolo, c'est une science qu'on appelle l'anatomie...
+
+--Oui, mais il a aussi inventé une machine pour voler, avec des ailes
+d'oiseau, rapporta Mascarello.
+
+--L'antique serpent ailé se redresse contre Dieu, expliqua de nouveau
+frère Timoteo. Simon le Mage s'est aussi élevé dans les airs, mais il
+a été renversé par l'apôtre Paul.
+
+--Et il marche sur l'eau comme sur la terre, ajouta Scarabullo. «Le
+Seigneur marchait sur les eaux... je ferai de même.» Voilà comme il
+blasphème!
+
+--Il fait mieux encore: il descend dans une cloche de verre au fond de
+la mer, reprit Mazo.
+
+--Eh! mes amis! ne croyez pas cela. Il n'en a pas besoin. Quand il
+veut, il se transforme en poisson et il nage: il se transforme en
+oiseau et il vole! déclara Gorgolio.
+
+--C'est un ogre; qu'il crève!
+
+--Qu'attendent donc les pères inquisiteurs? Au bûcher, le Léonard!
+
+--Qu'on l'empale!
+
+--Hélas! hélas! malheur à nous, mes bien-aimés! se prit à geindre
+frère Timoteo. Le très saint clou, le clou sacré est... chez Léonard!
+
+--Cela ne sera pas! hurla Scarabullo en serrant les poings, nous
+mourrons pour notre relique, nous ne la laisserons pas souiller.
+Allons prendre le clou chez l'impie!
+
+--Vengeons notre relique! Vengeons notre duc!
+
+--Y songez-vous, mes amis? objecta Corbolo. C'est l'heure de la ronde
+de nuit. Le capitaine de la milice...
+
+--Au diable, le capitaine! Si tu as peur, Corbolo, cache-toi sous la
+jupe de ta femme!
+
+Armée de bâtons, de pics, de hallebardes, de pierres, criant et
+jurant, la foule s'avança par les rues.
+
+En tête marchait le moine, tenant dans ses mains un crucifix et
+chantant un psaume.
+
+Les torches résineuses fumaient et pétillaient. Dans leur reflet
+rougeâtre brillait solitaire et pâle le croissant de la lune.
+
+
+X
+
+Léonard travaillait dans son atelier. Zoroastro fabriquait une caisse
+ronde, vitrée, avec des rayons dorés, dans laquelle devait être
+conservé le clou sacré. Assis dans un coin sombre, Giovanni
+Beltraffio, de temps à autre observait son maître. Plongé dans la
+recherche du problème de la transmission de la force à l'aide de
+poulies et de leviers, Léonard ne pensait plus à la relique. Il venait
+de terminer un calcul compliqué.
+
+--Jamais les hommes n'inventeront, pensait-il, avec un sourire
+heureux, rien d'aussi parfait, facile et superbe comme les
+manifestations de la nature. La divine nécessité la force par ses lois
+à déduire le résultat de la cause par la voie la plus rapide.
+
+Dans son coeur naissait le sentiment, qui lui était si habituel, de
+respectueux étonnement devant l'abîme qu'il contemplait. En marge, à
+côté du croquis de la machine élévatoire, à côté de chiffres et de
+ratures, il écrivait ces mots qui sonnaient dans son coeur ainsi
+qu'une prière:
+
+«_O mirabile giustizia di te, primo Motore! Tu non ái_ _voluto
+mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualità de sua necessari
+effetti._»
+
+Oh! combien surprenante est ta justice, Premier Moteur! Tu n'as pas
+voulu priver la moindre force de son ordre et de ses qualités
+indispensables.
+
+On frappa violemment à la porte extérieure. Des cris, des jurons, le
+chant des psaumes retentirent.
+
+Giovanni et Zoroastro coururent s'enquérir de ce qui était arrivé.
+Mathurine, la cuisinière, réveillée en sursaut, à demi vêtue, se
+précipita dans la pièce en criant:
+
+--Les brigands! les brigands! Au secours! Sainte Mère de Dieu,
+protège-nous!
+
+Derrière elle entra Marco d'Oggione, une arquebuse à la main, il ferma
+vivement les volets.
+
+--Qu'est-ce, Marco? demanda Léonard.
+
+--Je ne sais rien. Des vauriens qui veulent pénétrer dans la maison.
+Les moines ont dû exciter la populace.
+
+--Que veulent-ils?
+
+--Le diable seul pourrait comprendre cette crapule folle. Ils exigent
+le clou sacré.
+
+--Je ne l'ai pas. Il est chez l'archevêque Arcimboldo.
+
+--Je le leur ait dit. Ils ne veulent pas écouter. Ils appellent Votre
+Excellence, assassin du duc Jean Galéas, sorcier et impie.
+
+Dans la rue les cris augmentaient.
+
+--Ouvrez! ouvrez! Ou bien nous incendierons votre nid maudit! Attends,
+nous aurons ta peau, Léonard, antechrist!
+
+Frère Timoteo chantait des psaumes auxquels se mêlaient les stridents
+sifflets du vaurien Farfaniccio.
+
+Giacopo, le petit valet, traversa en courant l'atelier, grimpa sur
+l'appui de la fenêtre et voulut sauter dans la cour, mais Léonard le
+retint par son habit.
+
+--Où vas-tu?
+
+--Chercher la milice. La ronde de nuit passe tout près d'ici à cette
+heure.
+
+--Tu n'y songes pas, Giacopo! On te prendra, on te tuera.
+
+--Que non pas! Je passerai par-dessus le mur dans le potager de la
+tante Trulla, puis dans le fossé, puis par les arrière-cours... Et
+s'ils me tuent, mieux vaut que ce soit moi que vous!
+
+Après avoir adressé un tendre et brave sourire à Léonard, le gamin
+s'échappa de ses mains, sauta par la croisée et cria de la cour, en
+poussant les volets:
+
+--Ne craignez rien, je vous délivrerai!
+
+--Un petit vaurien, un diable, fit Mathurine, et voilà, pourtant, il
+nous est utile dans notre malheur. Peut-être bien qu'il nous
+délivrera...
+
+Une pierre brisa les vitres. La cuisinière eut un cri étouffé, se
+sauva dans la pièce et, à tâtons, roula à la cave où, comme elle le
+raconta ensuite, elle se blottit dans un tonneau vide jusqu'au matin.
+
+Marco monta fermer les volets.
+
+Giovanni revint dans l'atelier, voulut reprendre sa place, pâle,
+abattu; mais il regarda Léonard, s'approcha de lui, tomba à ses
+genoux.
+
+--Qu'as-tu, Giovanni?
+
+--Ils disent, maître... Je sais que c'est un mensonge... Je ne crois
+pas... mais dites... dites-le-moi vous même!
+
+Il n'acheva pas, étouffant d'émotion.
+
+--Tu te demandes, fit Léonard avec un triste sourire, tu te demandes
+s'ils disent la vérité... si je suis un assassin?
+
+--Un mot, un seul de votre bouche, maître!
+
+--Que puis-je te dire, mon ami? Et pourquoi? Tu ne me croiras pas,
+puisque tu as pu douter.
+
+--Oh! messer Leonardo, s'écria Giovanni, je suis tellement torturé...
+je ne sais ce que j'ai... je deviens fou, maître... Aidez-moi, ayez
+pitié de moi!... Je ne sais plus... Dites-moi que ce n'est pas vrai!
+
+Léonard se taisait. Puis se détournant, un tremblement dans la voix,
+il murmura:
+
+--Et toi aussi, tu es avec eux, contre moi!
+
+Des coups terribles retentirent ébranlant la maison: l'étameur
+Scarabullo fendait la porte à l'aide d'une hache.
+
+Léonard écouta les cris de la populace, et son coeur se serra de cette
+tristesse que lui donnait le sentiment de son isolement.
+
+Il baissa la tête. Ses yeux lurent les lignes à peine écrites.
+
+«_O mirabile giustizia di te, primo Motore!_»
+
+--Oui, songea-t-il, tout vient de Toi, tout le bien!
+
+Il sourit et, avec une profonde résignation, répéta les paroles de
+Jean Galéas mourant:
+
+--Que Ta volonté soit faite, sur la terre et dans le ciel!...
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE JOURNAL DE GIOVANNI BELTRAFFIO
+
+1494-1495.
+
+ _L'amore di qualunche cora è figliuolo d'essa cognitione. L'amore
+ à tantopiu fervente, quanto la cognitione à piu certa._
+
+ [_L'amour est fils de la science. L'amour est d'autant plus
+ fervent que la science est exacte._]
+
+ LEONARDO DA VINCI.
+
+
+ _Soyez sages comme le serpent, simples comme la Colombe._
+
+ MATTHIEU, X, 16.
+
+
+Je suis devenu l'élève du maître florentin Léonard de Vinci le 25 mars
+1494.
+
+ * * * * *
+
+Voici l'ordre des études: la perspective, les proportions du corps
+humain, le dessin d'après les modèles des bons maîtres, le dessin
+d'après nature.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui, mon camarade Marco d'Oggione m'a donné un livre sur la
+perspective, écrit sous la dictée du maître. Ce livre commence ainsi:
+
+«C'est la lumière solaire qui donne la plus grande joie au corps; la
+plus grande joie de l'âme vient de la clarté de la vérité
+mathématique. Voilà pourquoi la science de la perspective, dans
+laquelle la contemplation de la ligne claire--_la linia radiosa_--est
+la plus grande joie des yeux qui se fond avec la clarté
+mathématique--la plus grande joie de l'âme doit être préférée à toutes
+les autres investigations et sciences humaines. Que celui qui a dit de
+soi: «Je suis la lumière de la vérité», m'éclaire et m'aide à exposer
+la science de la perspective, la science de la lumière. Et je
+diviserai ce livre en trois parties: la première, l'amoindrissement
+des proportions des objets dans le lointain; la seconde,
+l'amoindrissement de la netteté des teintes; la troisième,
+l'amoindrissement de la netteté des contours.»
+
+ * * * * *
+
+Le maître s'occupe de moi comme d'un parent. Apprenant que j'étais
+pauvre, il n'a pas voulu accepter ma pension convenue de cinq _lires_
+par mois.
+
+ * * * * *
+
+Le maître a dit:
+
+--Quand tu posséderas à fond la perspective et que tu connaîtras par
+coeur les proportions du corps humain, observe attentivement, pendant
+tes promenades, les mouvements des gens, comment ils se tiennent
+debout, comment ils marchent, comment ils causent, discutent, rient et
+se battent; quelles sont, à ce moment, l'expression de leurs visages
+et celle des spectateurs qui veulent les séparer ou les regardent
+passivement. Inscris et dessine tout cela dans un livre qui ne doit
+jamais te quitter. Lorsque ce livre sera complet, prends-en un autre,
+mais garde le premier précieusement. Souviens-toi que tu ne dois ni
+gratter, ni supprimer ces dessins, car les mouvements des corps sont
+si divers dans la nature qu'aucune mémoire humaine ne saurait les
+retenir. Voilà pourquoi tu dois considérer ces dessins comme tes
+meilleurs conseillers et tes meilleurs maîtres.
+
+Je me suis acheté un livre et chaque soir j'y inscris les mémorables
+paroles prononcées par le maître durant la journée.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui, dans l'impasse des Fripières, non loin de l'église, j'ai
+rencontré mon oncle, le maître verrier Oswald Ingrim. Il m'a dit
+qu'il me reniait, que j'avais perdu mon âme en m'installant dans la
+maison de l'athée, de l'hérétique Léonard. Maintenant je suis seul, je
+n'ai plus personne au monde, ni parents, ni amis, je n'ai plus que mon
+maître. Je répète la superbe prière de Léonard: «Que le Seigneur,
+lumière du monde, m'éclaire et m'aide à exposer la perspective,
+science de sa lumière.» Seraient-ce là les paroles d'un athée?
+
+ * * * * *
+
+Si triste que je puisse être, il me suffit de le regarder pour que je
+sente mon âme plus légère et joyeuse. Quels beaux yeux il a, purs,
+bleu pâle et froids comme la glace! Quelle voix, calme et agréable!
+Quel sourire! Les gens les plus entêtés, les plus méchants ne peuvent
+résister à sa parole persuasive, s'il désire les faire incliner vers
+l'affirmative ou la négative. Souvent je le regarde, lorsqu'il est
+assis devant sa table de travail, plongé dans ses méditations, et
+lorsque, du mouvement habituel de ses doigts si fins, il tourmente et
+caresse sa barbe longue, dorée, douce et ondulée comme des cheveux de
+femme. Quand il parle avec quelqu'un, il cligne ordinairement un oeil
+avec une expression maligne, moqueuse et bonne; il semble alors que
+son regard, de dessous ses longs sourcils, vous pénètre jusqu'au fond
+de l'âme.
+
+ * * * * *
+
+Il s'habille simplement, ne peut souffrir les couleurs voyantes et les
+frivolités de la mode. Il n'aime aucun parfum. Mais son linge est de
+fine toile et toujours blanc comme la neige. Il porte un béret de
+velours noir, sans plumes et sans médailles. Par-dessus sa tunique
+noire, qui lui tombe jusqu'aux genoux, il jette un manteau rouge foncé
+à plis droits, d'ancienne coupe florentine--_pitocco rosato_. Ses
+mouvements sont souples et tranquilles. En dépit de ses vêtements
+simples, toujours, n'importe où il se trouve--parmi des seigneurs ou
+dans la foule--il a un tel air qu'on ne peut s'empêcher de le
+remarquer. Il ne ressemble à personne.
+
+ * * * * *
+
+Il peut tout faire et il sait tout. Il est excellent tireur à l'arc et
+à l'arbalète, parfait cavalier et nageur, maître ès escrime. Une fois
+je l'ai vu concourir avec les plus forts hommes du peuple; le jeu
+consistait en ceci: il fallait, dans une église, jeter une petite
+pièce de monnaie de façon qu'elle touchât le centre même de la
+coupole. Messer Leonardo a vaincu tout le monde par son adresse et par
+sa force. Il est gaucher. Mais de cette main gauche, fine et tendre
+d'aspect ainsi qu'une main de femme, il plie des fers à cheval, tord
+le battant d'une cloche, et cette même main, dessinant le visage
+d'une jolie jeune fille, crayonne des ombres transparentes, légères,
+telles de tremblantes ailes de papillons.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui, il terminait devant moi le dessin de la tête penchée de
+la Vierge écoutant les paroles de l'archange. De dessous le bandeau
+orné de perles, comme si elles folâtraient pudiquement sous le souffle
+des ailes angéliques, deux mèches de cheveux se sont échappées,
+tressées à la mode des jeunes filles florentines et formant une
+coiffure d'aspect négligemment libre, mais par le fait d'un art
+raffiné. La beauté de ces cheveux frisés charme comme une étrange
+musique. Et le mystère de ces yeux qui filtre à travers les paupières
+baissées et l'ombre soyeuse des cils ressemble au mystère des fleurs
+sous-marines que l'on voit à travers le flot mais qu'on ne peut
+atteindre. Tout à coup, le petit valet Giacopo est entré dans
+l'atelier et, sautant de joie, battant des mains, cria:
+
+--Des monstres! des monstres! Messer Leonardo, allez vite à la
+cuisine! Je vous ai amené de telles horreurs que vous vous en lécherez
+les doigts.
+
+--D'où cela? demanda le maître.
+
+--Du parvis de San Ambrogio. Des mendiants de Bergame. Je leur ai dit
+que vous leur offririez à souper, s'ils voulaient vous permettre de
+faire leur portrait.
+
+--Qu'ils attendent. Je finis à l'instant mon dessin.
+
+--Non, maître, ils ne vous attendront pas. Ils doivent rentrer à
+Bergame avant la tombée du jour. Mais regardez-les seulement--vous ne
+vous en repentirez pas! Vraiment, cela vaut la peine! Vous ne pouvez
+vous figurer ces monstres!
+
+Laissant là le dessin inachevé de la Vierge Marie, le maître se rendit
+à la cuisine. Je le suivis.
+
+Nous vîmes, assis sur un banc, deux vieillards, deux frères, gros,
+enflés par l'hydropisie, avec d'horribles goitres pendants--maladie
+spéciale aux habitants des monts Bergamasques--et la femme de l'un
+d'eux, petite vieille sèche, ratatinée, nommée l'araignée et en tous
+points digne de son nom.
+
+Le visage de Giacopo rayonnait de plaisir.
+
+--Eh bien! vous voyez, murmurait-il, je vous disais qu'ils vous
+plairaient. Je sais ce qu'il vous faut.
+
+Léonard s'assit auprès des monstres, fit apporter du vin et se prit à
+les servir, à les questionner, à les amuser avec des histoires drôles.
+D'abord, ils se tinrent sur la réserve, méfiants, ne comprenant pas
+pourquoi on les avait amenés en cet endroit, mais lorsqu'il leur
+raconta l'imbécile nouvelle populaire sur le juif mort, coupé en
+minuscules morceaux par un coreligionnaire pour contourner la loi qui
+défendait l'inhumation des juifs dans la ville de Bologne, mariné dans
+un tonneau de miel et d'aromates, expédié à Venise avec des colis et
+par mégarde mangé par un voyageur florentin et chrétien--le fou rire
+s'empara de la vieille.
+
+Bientôt tous trois, enivrés, eurent un accès d'hilarité qui les fit se
+tordre avec d'ignobles grimaces. De dégoût, je baissai les yeux pour
+ne pas les voir.
+
+Mais Léonard les regardait avec une curiosité avide, comme un savant
+qui fait une expérience. Lorsque la monstruosité fut à son comble, il
+prit un papier et dessina ces abominations, du même crayon et avec le
+même amour qu'il eût dessiné le sourire divin de la Vierge Marie.
+
+Le soir, il m'a montré une quantité de caricatures, non seulement de
+gens, mais d'animaux affublés de figures de cauchemar. Dans les
+animaux transparaît l'homme, dans les hommes l'animal, l'un passant à
+l'autre facilement et naturellement jusqu'à l'horreur. Je me souviens
+particulièrement du museau d'un porc-épic tout hérissé, avec une lèvre
+inférieure pendante, molle et fine comme un chiffon, découvrant, en un
+hideux sourire humain, des dents longues et blanches pareilles à des
+amandes. Je n'oublierai jamais non plus le visage de la vieille aux
+cheveux relevés en une coiffure sauvage, avec une natte maigre, un
+front démesurément chauve, un nez épaté, petit, telle une verrue et
+des lèvres monstrueusement épaisses, rappelant les champignons flétris
+et gluants qui poussent sur les troncs d'arbres pourris. Et le plus
+terrible est que ces monstres vous semblent familiers, qu'on les a
+déjà vus quelque part et qu'ils ont en eux une séduction qui vous
+attire et vous repousse en même temps comme un abîme. On les regarde,
+on se tourmente et on ne peut en arracher les yeux, non plus que du
+sourire de la Vierge. Et là et ici, l'étonnement vous saisit comme
+devant un miracle.
+
+ * * * * *
+
+Cesare da Pesto raconte que Léonard s'il rencontre dans la rue un
+monstre curieux, peut le suivre et l'observer durant toute une
+journée, s'appliquant à se rappeler les transformations de son visage.
+«La grande laideur chez les hommes, dit le maître, est aussi
+extraordinaire que la grande beauté. La médiocrité seule se rencontre
+toujours.»
+
+ * * * * *
+
+Il a imaginé un système étrange pour se souvenir des figures. Il
+suppose que le nez des gens est de trois façons: ou droit, ou bosselé
+ou rentré. Les droits peuvent être ou courts ou longs avec des
+extrémités carrées ou pointues. La bosse se trouve ou à la racine du
+nez ou à l'extrémité ou au milieu. Et ainsi de suite pour chaque
+partie du visage. Toutes ces subdivisions infinies sont marquées par
+des chiffres dans un livre spécialement quadrillé. Lorsque l'artiste
+rencontre en un endroit un visage qu'il désire retenir, il lui suffit
+de noter à l'aide d'une marque au crayon le genre correspondant au
+nez, au front, aux yeux, au menton, et de cette manière à l'aide de
+ces chiffres la physionomie s'incruste dans la mémoire indélébilement.
+Rentré chez lui, il réunit toutes ces divisions en une seule forme. Il
+a aussi inventé une cuiller pour le dosage mathématique de la couleur
+dans les gradations de teintes imperceptibles à l'oeil. Par exemple,
+pour obtenir un certain degré d'ombre il faut employer dix cuillers de
+noir, pour la gradation suivante il faudra en prendre onze, puis
+douze, puis treize et ainsi de suite. Chaque fois qu'on a puisé de la
+couleur, on coupe le monticule, on égalise avec une équerre de verre,
+comme au marché on égalise les mesures de grains.
+
+ * * * * *
+
+Marco d'Oggione est l'élève le plus appliqué et le plus consciencieux
+de Léonard. Il travaille comme un boeuf de labour, il exécute
+exactement toutes les règles du maître; mais visiblement, plus il
+s'applique, moins il réussit. Marco est têtu: on ne pourrait même à
+coups de marteau faire sortir de son cerveau l'idée qu'il y a logée.
+Il est convaincu que «patience et travail ont raison de tout», et il
+ne perd pas l'espoir de devenir un jour un peintre célèbre. Il est
+celui d'entre nous tous qui se réjouit le plus des inventions du
+maître, ramenant l'art à la mécanique. Ces jours derniers, ayant pris
+le livre chiffré pour la notation des visages, il s'est rendu sur la
+place du Broletto, a choisi ses types dans la foule et les a marqués à
+la tablature. Mais rentré à l'atelier, après s'être débattu durant des
+heures entières, il n'a jamais rien pu reconstituer. Le même malheur
+lui est arrivé avec la cuiller qu'il ne sait employer. Marco explique
+ses mécomptes en assurant qu'il n'a pas dû observer tous les
+principes du maître et redouble de zèle. Et Cesare da Sesto triomphe.
+
+--L'excellent Marco, dit-il, est un véritable martyr de la science.
+Son exemple démontre que toutes ces règles et toutes ces cuillers et
+tables chiffrées pour les nez ne valent pas le diable. Il ne suffit
+pas de savoir comment naissent les enfants pour en avoir. Léonard se
+trompe et trompe les autres. Il dit une chose et fait le contraire.
+Quand il peint il ne songe à aucun principe, il suit simplement son
+inspiration. Mais il ne lui suffit pas d'être un grand artiste, il
+veut aussi être un célèbre savant, il veut réconcilier l'art avec la
+science, l'inspiration avec la mathématique. Je crains, cependant, que
+chassant deux lièvres, il n'en attrape aucun! Peut-être y a-t-il une
+part de vérité dans les paroles de Cesare. Mais pourquoi déteste-t-il
+ainsi le maître? Léonard lui pardonne tout, écoute complaisamment ses
+mordantes ironies, apprécie son esprit et jamais ne se fâche contre
+lui.
+
+ * * * * *
+
+J'observe comment il travaille à la _Sainte Cène_. Dès l'aube, il
+quitte la maison, se rend au monastère et pendant toute la journée,
+jusqu'au crépuscule, il peint, oubliant même de manger. Ou bien durant
+deux semaines, il ne touche pas à ses pinceaux. Mais chaque jour, il
+passe deux ou trois heures devant son tableau, examinant et jugeant
+le travail accompli. Parfois à midi, il abandonne brusquement un
+ouvrage commencé, court au monastère, à travers les rues désertes,
+sans choisir le côté de l'ombre, comme attiré par une force invisible,
+grimpe sur l'échafaudage, donne deux ou trois coups de pinceau et
+revient.
+
+ * * * * *
+
+Tous ces jours-ci, le maître a travaillé à la tête de l'apôtre Jean.
+Il devait la terminer aujourd'hui. Mais, à mon grand étonnement, il
+est resté à la maison et dès le matin, avec le petit Giacopo, s'est
+amusé à observer le vol des bourdons, des guêpes et des mouches. Il
+est tellement occupé à étudier leur corps et leurs ailes que l'on
+croirait que le sort du monde en dépend. Il a été heureux infiniment
+en découvrant que les pattes postérieures des mouches leur servaient
+de gouvernail. A son avis, cette découverte est excessivement
+précieuse et utile pour la construction de sa machine à voler.
+
+Cela se peut. Mais c'est vexant tout de même de le voir abandonner la
+tête de l'apôtre Jean pour des observations sur les pattes de mouches.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui, autre misère. Les mouches sont oubliées ainsi que la
+sainte Cène. Le maître combine un joli modèle d'écusson pour
+l'inexistante Académie de peinture imaginée par le duc de Milan--un
+tétragone de noeuds de corde, sans commencement et sans fin, entourant
+l'inscription latine: «_Leonardi-Vinci-Academia_.» Il est absorbé par
+ce travail au point que rien au monde n'existe plus pour lui en dehors
+de ce jeu compliqué, difficile et inutile. Il semble que rien ne
+pourrait l'en détacher. Je ne pus me contenir et me décidai à lui
+rappeler la tête inachevée de l'apôtre Jean. Il hausse les épaules
+sans lever les yeux de dessus ses noeuds de ficelle et grince entre
+les dents:
+
+--Nous avons le temps. Il ne s'en ira pas.
+
+Je comprends parfois la méchanceté de Cesare.
+
+ * * * * *
+
+Ludovic le More lui a confié l'installation dans son palais de tuyaux
+acoustiques cachés dans l'épaisseur des murs.
+
+--L'oreille de Denys--permettant au seigneur d'entendre dans un
+appartement ce qui se dit dans l'autre. Tout d'abord Léonard s'en
+occupa avec passion. Mais bientôt, selon son habitude, son
+enthousiasme refroidi, il commença à remettre ces travaux sous
+différents prétextes. Le duc le presse et se fâche. Aujourd'hui on est
+venu plusieurs fois du palais le chercher. Mais le maître est pris par
+un autre travail nouveau qui lui semble non moins important que
+l'installation de l'oreille de Denys--des expériences sur les plantes:
+ayant coupé les racines d'une citrouille et n'ayant laissé qu'un
+petit rejeton, il l'arrose abondamment avec de l'eau. A la très grande
+joie de Léonard, la citrouille ne s'est pas desséchée et la
+mère--comme il s'exprime--a heureusement nourri tous ses enfants, à
+peu près soixante longues courges. Avec quelle patience, avec quel
+amour il suivait l'existence de cette plante! Aujourd'hui, il est
+resté jusqu'à l'aube assis sur une plate-bande de potager, observant
+comment les larges feuilles boivent la rosée nocturne.
+
+«La terre, dit-il, abreuve les plantes de moiteur, le ciel de rosée et
+le soleil leur donne une âme», car il suppose que l'âme n'appartient
+pas uniquement à l'homme, mais aussi aux animaux et même aux plantes,
+opinion que fra Benedetto considère éminemment comme hérétique.
+
+ * * * * *
+
+Il aime tous les animaux. Parfois il passe des journées à observer et
+dessiner des chats, à étudier leurs moeurs et leurs habitudes: comment
+ils jouent, comment ils se battent, dorment, lavent leur museau avec
+leurs pattes, attrapent les souris, étirent le dos et se hérissent
+devant les chiens. Ou bien avec la même curiosité il regarde à travers
+les glaces d'un aquarium les poissons, les limaces, les gordins, les
+sèches et autres animaux marins. Son visage exprime une profonde et
+calme satisfaction quand ils se battent et se mangent entre eux.
+
+ * * * * *
+
+A la fois mille travaux. Il n'en achève pas un sans s'attaquer à un
+autre. Cependant chaque travail ressemble à un jeu, chaque jeu à un
+travail. Il est divers et inconstant. Cesare dit que les rivières
+couleront plutôt vers leur source, que Léonard ne se confinera en une
+seule oeuvre et la mènera à bonne fin. En riant il l'appelle le plus
+grand des déréglés, assurant que de tous ces labeurs il n'y aura aucun
+profit. Léonard selon lui aurait écrit cent vingt livres «sur la
+nature» «_Delle cose naturali_». Mais ce ne sont que des notes prises
+au hasard, des bouts de papier, des remarques. Plus de cinq mille
+feuilles dans un tel désordre que lui-même souvent ne peut s'y
+retrouver.
+
+ * * * * *
+
+Quelle insatiable curiosité, quel bon et prophétique regard il a pour
+la nature! Comme il sait remarquer l'imperceptible! Il a pour tout un
+heureux étonnement, avide, pareil à celui des enfants et tel que
+devaient l'éprouver les premiers habitants du paradis.
+
+Des fois d'une chose très vulgaire, il s'exprime d'une façon telle
+que, si l'on vivait cent ans, on ne pourrait l'oublier.
+
+L'autre jour, en entrant dans ma chambre, le maître me dit: «Giovanni,
+as-tu remarqué que les petites chambres concentrent l'esprit et que
+les grandes poussent à l'action?»
+
+Ou bien encore: «Dans une pluie sans soleil les contours des objets
+semblent plus nets.»
+
+ * * * * *
+
+De nouveau deux jours de travail à la tête de l'apôtre Jean. Mais
+hélas! quelque chose s'est perdu durant les amusements avec les ailes
+de mouches, les courges, les chats, l'oreille de Denys, l'écusson et
+autres travaux de même importance. Il n'a pas terminé, a tout laissé
+là et, selon l'expression de Cesare, est entré tout entier dans la
+géométrie, comme un colimaçon dans sa coquille,--plein de dégoût pour
+la peinture. Il prétend même que l'odeur des couleurs, la vue des
+pinceaux et de la toile l'écoeurent.
+
+Voilà comment nous vivons, selon le désir du hasard, au jour le jour,
+à la grâce de Dieu. Nous attendons sur la plage que la mer soit belle.
+Heureusement qu'il ne pense pas à sa machine volante, sans cela,
+bonsoir patron! Il s'enfouirait dans sa mécanique tant et si bien que
+nous ne le verrions plus!
+
+ * * * * *
+
+J'ai remarqué que, chaque fois qu'après de nombreuses échappatoires,
+des doutes, des indécisions, il se remet de nouveau au travail, prend
+un pinceau dans sa main, un sentiment de peur s'empare de lui. Il
+n'est jamais content de ce qu'il a fait. Dans des oeuvres qui
+paraissent aux autres le comble de la perfection, il trouve des
+erreurs. Il poursuit tout le temps l'insaisissable, ce que la main
+humaine,--quel que soit l'infini de son art,--ne peut exprimer. Voilà
+pourquoi presque jamais il n'achève ses oeuvres.
+
+ * * * * *
+
+Andrea Salaino est tombé malade. Le maître le soigne, passe ses nuits
+à son chevet. Mais il ne veut pas entendre parler de médicaments.
+Marco d'Oggione, en cachette, a apporté au malade des pilules. Léonard
+les a trouvées et les a jetées par la fenêtre. Lorsque Andrea lui-même
+insinua qu'une saignée serait peut-être salutaire, qu'il connaissait
+un excellent barbier expert en cette matière, Léonard s'est fâché
+sérieusement, a donné des noms grossiers à tous les docteurs, et a dit
+entre autres choses:
+
+--Je te conseille de penser non à la façon de te soigner, mais à celle
+de conserver ta santé, ce que tu atteindras d'autant plus facilement
+que tu éviteras le plus les docteurs, dont les médicaments sont aussi
+stupides que les compositions des alchimistes.
+
+Et il ajouta avec un sourire gai et malin:
+
+--Comment pourraient-ils ne pas s'enrichir, ces menteurs, lorsque
+chacun ne songe qu'à ramasser le plus d'argent possible pour le donner
+aux médecins, ces démolisseurs de la vie humaine! _Ogni omo desidera
+far capitale per dare a medici, destruttori di vite--adunque debono
+essere richi!_
+
+ * * * * *
+
+Léonard a depuis longtemps rêvé et commencé, selon son habitude, sans
+le terminer, et Dieu sait s'il le terminera jamais, un _Traité de la
+Peinture_, «Trattato della Pittura». Ces derniers temps, il s'est
+beaucoup entretenu avec moi de la perspective, en me citant des
+extraits de son livre et ses pensées sur l'Art. J'inscris ici ce dont
+je me souviens.
+
+Que le Seigneur récompense mon maître, pour l'amour et la sagesse avec
+lesquelles il me dirige dans les sphères élevées de cette noble
+science! Que ceux entre les mains desquels tomberont ces pages, prient
+pour l'âme de l'humble esclave de Dieu, l'indigne élève Giovanni
+Beltraffio et pour l'âme du grand maître florentin Léonard de Vinci!
+
+ * * * * *
+
+Le maître dit: «La Beauté meurt dans l'homme et non dans l'Art. _Cosa
+bella mortal passa e non d'arte._»
+
+ * * * * *
+
+«Celui qui méprise la peinture, méprise la philosophie et la
+contemplation raffinée de la nature, _filosofica e sottile
+speculazione_, car la peinture est fille légitime ou plutôt,
+petite-fille de la nature. Tout ce qui existe est né de la nature et à
+son tour a donné naissance à la peinture. Voilà pourquoi je dis que la
+peinture est petite-fille de la nature et parente de Dieu. «Celui qui
+blâme la peinture, blâme la nature. _Chi biasima la pittura, biasima
+la natura._»
+
+ * * * * *
+
+«Le peintre doit être universel. _Il pittore debbe cercare d'essere
+universale._» O peintre, que ta variété soit aussi infinie que les
+manifestations de la nature. Continuant ce qu'a commencé Dieu, ton but
+doit être d'augmenter, non l'oeuvre des mains humaines, mais les
+créations éternelles du Très-Haut. N'imite jamais personne. Que
+chacune de tes oeuvres, soit une manifestation nouvelle de la nature.
+
+ * * * * *
+
+Prends garde que l'amour de l'argent n'étouffe en toi l'amour de
+l'art. Souviens-toi qu'acquérir la gloire est bien au-dessus de la
+gloire d'acquérir. Le souvenir des riches disparaît avec eux, le
+souvenir des sages survit, car la sagesse et la science sont enfants
+légitimes, tandis que l'argent n'est qu'un bâtard. Aime la gloire et
+ne crains pas la pauvreté. Songe combien de philosophes nés dans les
+richesses se sont voués à la misère afin de ne point ternir leur âme.
+
+
+ * * * * *
+
+La science rajeunit l'âme, diminue l'amertume de la vieillesse. Amasse
+donc la sagesse qui sera la nourriture de tes vieux jours.
+
+ * * * * *
+
+Je connais des peintres sans pudeur, qui, pour plaire à la populace,
+badigeonnent leurs tableaux avec de l'or et de l'azur, en assurant
+avec une arrogante impertinence qu'ils pourraient travailler aussi
+bien que les autres maîtres, si on les payait en conséquence. Oh! les
+imbéciles! Qui donc les empêche de produire une oeuvre superbe et de
+déclarer: Ce tableau vaut tel prix, celui-là est moins cher et
+celui-ci ne vaut rien, prouvant de cette façon qu'ils savent
+travailler à toutes conditions?
+
+ * * * * *
+
+Parfois l'amour de l'argent rabaisse aussi de grands maîtres jusqu'au
+_métier_. Ainsi, mon compatriote et ami florentin le Pérugin était
+arrivé à une telle rapidité dans l'exécution des commandes qu'une fois
+du haut de l'échafaudage il répondit à sa femme qui l'appelait pour
+dîner: «Sers la soupe; moi, pendant ce temps-là, je vais encore
+peindre un saint.»
+
+ * * * * *
+
+Un artiste qui ignore le doute est un médiocre. Tant mieux pour toi si
+ton oeuvre est au-dessus de ton appréciation; tant pis, si elle
+l'égale; mais plus grand malheur est si elle ne l'atteint pas, ce qui
+arrive avec ceux qui s'étonnent «que Dieu les ait aidés à faire si
+bien».
+
+ * * * * *
+
+Écoute avec patience toutes les opinions soulevées par ton tableau,
+pèse-les, raisonne-les; demande-toi si ceux qui te critiquent n'ont
+pas raison en signalant des erreurs. Si oui, corrige; si non, feins de
+n'avoir pas entendu, et, seulement devant des gens dignes d'attention,
+prouve qu'ils se trompent.
+
+Le jugement d'un ennemi est souvent plus juste et plus utile que celui
+d'un ami. La haine est presque toujours plus profonde que l'amour. Le
+regard d'un ennemi est plus clairvoyant que celui d'un ami. Un ami
+sincère est un second toi-même. L'ennemi ne te ressemble en rien et en
+cela est sa force. La haine dévoile plus de choses que l'amour.
+Souviens-toi de cela et ne méprise pas le blâme des ennemis.
+
+ * * * * *
+
+Les couleurs voyantes charment la foule. Mais l'artiste véritable ne
+doit chercher à plaire qu'aux élus. Sa fierté et son but ne sont pas
+dans le clinquant, mais tendent à accomplir dans son tableau un
+miracle, à l'aide de l'ombre et de la lumière, rendre en relief ce qui
+est plat. Celui qui, méprisant l'ombre, la sacrifie aux couleurs
+ressemble à un bavard qui sacrifie la pensée à des mots sonores et
+creux.
+
+ * * * * *
+
+Plus que de toute autre chose méfie-toi des contours grossiers et
+durs. Que les extrémités de tes ombres sur un corps jeune et délicat
+ne soient ni mortes ni brutales, mais légères, insaisissables,
+transparentes comme l'air, car le corps humain par lui-même est
+transparent; tu peux t'en convaincre en présentant ta main au soleil.
+Une lumière trop vive ne donne pas de belles ombres. Méfie-toi du jour
+trop cru. Au crépuscule ou par le brouillard, lorsque le soleil est
+encore voilé par les nuages, remarque le charme et la délicatesse des
+visages des hommes et des femmes qui passent par les rues ombreuses,
+entre les murs noirs des maisons--_quanta grazia e dolcezza si vede in
+loro_. C'est le plus parfait éclairage. Que ton ombre petit à petit
+disparaissant dans la lumière, fonde comme la fumée, comme les sons
+d'une douce musique. Rappelle-toi: entre la lumière et l'obscurité, il
+y a un intermédiaire tenant des deux, telle une lumière ombrée, ou un
+jour sombre. Recherche-le, artiste, dans cet intermédiaire se trouve
+le secret de la beauté charmeuse!
+
+Ainsi s'exprima-t-il et, levant la main en un geste désireux
+d'imprimer ces paroles dans notre mémoire, il répéta avec une
+expression indéfinissable:
+
+--Méfiez-vous de la grossièreté et de la dureté. Que vos ombres se
+fondent comme une fumée, comme les sons d'une musique lointaine.
+
+Cesare qui écoutait attentivement, sourit, leva les yeux sur Léonard,
+voulut répliquer--mais n'osa.
+
+ * * * * *
+
+Peu de temps après, en discourant d'autre chose, le maître dit:
+
+--Le mensonge est si méprisable que même s'il loue la majesté de Dieu,
+il l'abaisse. La vérité est si belle que lorsqu'elle exalte les plus
+infimes choses, elle les ennoblit. _E di tanta vitipendia la bugia,
+che s'ella dicesse bene già cose di Dio, ella toglie grazia a sua
+deità, ed è di tanta eccelenzia la verità, che s'ella laudasse cose
+minime, elle si fanno nobili._ Entre la vérité et le mensonge il y a
+la même différence qu'entre la lumière et l'obscurité.
+
+Cesare qui se souvenait, fixa sur lui un regard scrutateur.
+
+--La même différence qu'entre la lumière et l'obscurité? répéta-t-il.
+Mais ne nous avez-vous pas affirmé, maître, qu'entre la lumière et
+l'obscurité, il y avait un intermédiaire appartenant à l'un et à
+l'autre, quelque chose comme une lumière ombrée ou un jour sombre?
+Par conséquent, entre la vérité et le mensonge... Mais non, c'est
+impossible... Vraiment, maître, votre comparaison fait naître en mon
+esprit une grande tentation, car l'artiste, qui cherche le secret de
+la beauté charmeuse dans l'union de l'ombre et de la lumière, pourrait
+bien se demander si la vérité et le mensonge ne se confondent pas
+également...
+
+Léonard tout d'abord se rembrunit, comme s'il eût été étonné et même
+fâché des paroles de son élève; puis il se prit à rire et répondit:
+
+--Ne me tente pas. _Vade retro, Satanas!_ J'attendais une autre
+réponse et je pense que les paroles de Cesare étaient dignes d'autre
+chose que d'une plaisanterie légère. Tout au moins, elles ont éveillé
+en moi beaucoup d'idées étranges et suppliciantes.
+
+ * * * * *
+
+Ce soir, je l'ai vu, sous la pluie, dans une sale et puante impasse,
+examinant attentivement un mur de pierre couvert de taches d'humidité
+qui ne présentait rien de particulier.
+
+Cela se prolongea longtemps. Les gamins le montraient au doigt en
+riant. Je lui demandai ce qu'il avait découvert dans ce mur.
+
+--Regarde, Giovanni, répondit Léonard, regarde quel monstre superbe.
+Une chimère à gueule béante et à côté un ange les cheveux soulevés qui
+fuit le monstre. La fantaisie du hasard a créé là des figures dignes
+d'un grand maître.
+
+Il suivit avec le doigt le contour des taches et, en effet, à mon
+grand étonnement, je vis en eux ce dont il parlait.
+
+--Bien des gens, peut-être, considéreront cette invention comme étant
+stupide, continua le maître, mais moi, par expérience personnelle, je
+sais combien elle est utile pour exciter l'esprit aux découvertes et
+aux combinaisons. Souvent, sur les murs, dans le mélange des pierres,
+dans les fissures, dans les dessins de la chancissure de l'eau
+stagnante, dans les charbons mourants couverts de cendres, dans les
+nuages, il m'est arrivé de trouver des ressemblances avec des sites
+merveilleux, avec des montagnes, des pics escarpés, des rivières, des
+plaines et des arbres; de superbes combats, des visages étranges. Je
+choisissais dans tout cela ce qui m'était utile et je terminais le
+tableau. Ainsi, en écoutant le son lointain des cloches, tu peux dans
+leurs voix mêlées trouver, selon ton désir, le nom ou le mot auquel tu
+penses.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui il comparait les rides formées par les muscles du visage
+pendant le rire ou les pleurs. Dans les yeux, dans la bouche, dans les
+joues, il n'y a aucune différence. Seuls les sourcils, chez les gens
+qui pleurent, se haussent, ridant le front, et les coins de la bouche
+s'abaissent, tandis que les gens qui rient écartent les sourcils et
+relèvent les coins de la bouche.
+
+Comme conclusion, il dit:
+
+--Applique-toi à être le spectateur calme des gens qui rient et qui
+pleurent, qui haïssent et qui aiment, pâlissent de peur ou crient de
+douleur. Regarde, apprends, scrute, observe, afin de connaître
+l'expression de tous les sentiments humains.
+
+Cesare me disait que le maître aimait à accompagner les condamnés à
+mort, pour lire sur leur visage tous les degrés de l'angoisse et de la
+terreur, éveillant même chez les bourreaux un étonnement par sa
+curiosité, suivant jusqu'au dernier tressaillement des muscles du
+mourant.
+
+--Tu ne peux même pas, Giovanni, te figurer ce qu'est cet homme!
+ajouta Cesare avec un sourire amer. Il relèvera un vermisseau et le
+posera sur une feuille pour ne pas l'écraser, et parfois il a des
+périodes durant lesquelles, si sa propre mère pleurait, il se
+contenterait d'observer comment elle hausse les sourcils, fronce le
+front et abaisse les coins de la bouche.
+
+ * * * * *
+
+Léonard a dit: «Apprends auprès des sourds-muets les mouvements
+expressifs.»
+
+ * * * * *
+
+Quand tu observes quelqu'un, tâche qu'on ne s'en aperçoive pas:
+alors, le mouvement, le rire, les pleurs sont plus naturels.
+
+ * * * * *
+
+La diversité des mouvements est aussi infinie que la diversité des
+sentiments. Le but le plus élevé de l'artiste est d'exprimer, dans les
+visages et les mouvements, la passion de l'âme.
+
+ * * * * *
+
+L'ombre d'un homme projetée par le soleil sur un mur et entourée d'un
+trait en couleur, fut la première oeuvre picturale.
+
+ * * * * *
+
+«Ce n'est pas l'expérience, mère de tous les arts et de toutes les
+sciences, qui trompe les hommes, mais l'imagination qui leur promet ce
+que l'expérience ne peut donner. L'expérience est innocente, mais nos
+désirs frivoles et insensés sont coupables. En discernant le mensonge
+de la vérité, l'expérience nous apprend à tendre vers le possible et à
+ne pas compter, par ignorance, sur ce que nous ne pouvons atteindre,
+afin que, si nous nous trompons dans nos illusions, nous ne nous
+abandonnions pas au désespoir».
+
+Lorsque nous restâmes seuls, Cesare me rappela ces paroles et dit avec
+une grimace dégoûtée:
+
+--Encore le mensonge et l'hypocrisie!
+
+--Où vois-tu le mensonge, Cesare? demandai-je avec étonnement. Il me
+semble que le maître...
+
+--Ne tend pas vers l'impossible, ne désire pas l'inaccessible!... Il
+se trouvera encore des imbéciles pour le croire. Mais nous ne serons
+pas de ceux-là. Il ne devrait pas le dire, je ne devrais pas
+l'écouter! Je le connais par coeur... Je vois au travers de lui...
+
+--Et que vois-tu, Cesare?
+
+--Que toute son existence n'a été consacrée qu'à la poursuite de
+l'impossible. Non, dis-moi, je te prie, inventer des machines
+permettant aux hommes de voler, tels des oiseaux, de nager comme des
+poissons, n'est-ce pas tendre vers l'impossible? Et les monstres
+extraordinaires formés par les taches d'humidité, par les nuages, la
+beauté divine pareille à celle des séraphins, où prend-il tout cela?
+Dans l'expérience, dans les tablettes mathématiques pour les mesures
+de nez, ou la cuiller pour mesurer la couleur? Pourquoi se trompe-t-il
+lui-même et trompe-t-il les autres? Pourquoi ment-il? La mécanique lui
+est nécessaire pour des miracles, pour s'élever sur des ailes vers le
+ciel, vers Dieu ou vers le diable, cela lui est indifférent, pourvu
+que ce soit de l'inconnu, de l'impossible! Car il n'a peut-être pas la
+foi, mais la curiosité qui brûle en lui comme un tison ardent et que
+rien ne saurait éteindre, ni aucune science, ni aucune expérience!
+
+Les paroles de Cesare ont empli mon âme de trouble et de peur. Tous
+ces jours-ci j'y songe. Je veux et ne puis les oublier.
+
+Aujourd'hui, comme s'il répondait à mes doutes, le maître dit:
+
+--La science incomplète donne aux hommes la fierté; la science
+parfaite, l'humilité. Ainsi les épis vides dressent vers le ciel leur
+tête arrogante et les épis pleins l'abaissent vers la terre, leur
+mère.
+
+--Comment se fait-il alors, maître, répliqua Cesare avec son habituel
+sourire sarcastique, comment se fait-il alors que la science parfaite
+que possédait le plus éclairé des séraphins, Lucifer, lui ait inspiré
+non pas l'humilité, mais l'orgueil pour lequel il fut précipité dans
+l'abîme?
+
+Léonard ne répondit pas, mais ayant réfléchi quelques instants, il
+nous conta une fable:
+
+«Une fois une goutte d'eau désira monter jusqu'au ciel. Aidée par le
+feu, elle s'élança sous forme de vapeur. Mais ayant atteint une
+certaine hauteur, elle rencontra l'atmosphère glacée, se resserra,
+s'appesantit, et sa fierté se changea en terreur. La goutte tomba en
+pluie. La terre sèche la but et longtemps l'eau enfermée dans sa
+prison souterraine dut se repentir de son péché.»
+
+Le maître n'ajouta pas un mot, mais j'ai compris le sens de la fable.
+
+ * * * * *
+
+Il semble que plus on vit avec lui, moins on le connaît. Aujourd'hui
+il s'est encore amusé comme un gamin. Et quelles plaisanteries
+étranges! J'étais dans une chambre en haut, lisant mon livre favori
+_Fioretti di S. Francesco_, lorsque dans toute la maison retentirent
+les cris de notre cuisinière, la bonne et fidèle Mathurine.
+
+--Au feu! au feu! A l'aide! nous brûlons!
+
+Je me précipitais et l'épouvante me saisit en voyant une épaisse fumée
+blanche qui remplissait l'atelier de Léonard. Illuminé par le reflet
+bleu de la flamme, le maître se tenait au milieu des nuages de fumée,
+tel un mage antique, et contemplait avec un sourire malin et joyeux
+Mathurine, blême de terreur, faisant de grands gestes et Marco
+accourant avec deux seaux d'eau qu'il aurait incontinent vidés sur la
+table, sans souci des dessins et des manuscrits, si le maître ne
+l'avait arrêté à temps en lui criant que c'était une plaisanterie.
+Alors, nous vîmes que la fumée et la flamme provenaient d'une poudre
+blanche, mélange de colophane et d'encens, posée sur une pelle en
+cuivre, poudre inventée par lui pour simuler les incendies. Je ne sais
+lequel des deux était le plus heureux de cette gaminerie, du compagnon
+inséparable de ses jeux, cette petite canaille de Giacopo ou de
+Léonard lui-même. Comme il riait de la peur de Mathurine et des seaux
+de Marco! Dieu est témoin qu'un homme qui rit ainsi ne peut être un
+mauvais homme. Cesare ment lorsqu'il parle de lui. Mais, malgré sa
+joie et ses rires, Léonard n'a pas manqué d'inscrire ses observations
+sur les rides formées par la peur que reflétait le visage de
+Mathurine.
+
+ * * * * *
+
+Il ne parle presque jamais des femmes. Une fois seulement il a dit que
+les hommes les traitaient aussi illégalement que des bêtes. Cependant
+il se moque de l'amour platonique. Cesare assure que durant toute sa
+vie, Léonard a été à ce point occupé de la mécanique et de la
+géométrie, qu'il n'a pas eu le temps d'aimer les femmes, mais que,
+cependant, il ne le croyait pas vierge, car il avait dû sûrement aimer
+une fois, non comme tous les mortels, mais par curiosité, par
+observation scientifique, pour étudier le mystère d'amour, avec le peu
+de passion et la précision mathématique, qu'il apporte à l'examen des
+autres sciences naturelles.
+
+ * * * * *
+
+Par moments, il me semble que je ne devrais jamais parler avec Cesare
+de Léonard. Nous avons l'air de l'écouter, de le surveiller comme des
+espions. Cesare éprouve une joie méchante, chaque fois qu'il peut
+jeter une ombre nouvelle sur le maître. Et pourquoi empoisonne-t-il
+ainsi mon âme? Maintenant, nous allons souvent dans un mauvais petit
+cabaret, près de l'octroi maritime. Pendant des heures, devant un
+demi-broc de vin aigre, nous causons et nous conspirons comme des
+traîtres, entourés de bateliers qui jurent en jouant aux cartes.
+
+Aujourd'hui Cesare m'a demandé si je savais qu'à Florence, Léonard eût
+été accusé de débauche. Je n'en croyais pas mes oreilles, je pensais
+que Cesare était ivre. Mais il m'expliqua tout en détails et
+exactement.
+
+En l'an 1476, Léonard avait alors vingt-quatre ans et son maître, le
+célèbre peintre florentin Andrea Verocchio, quarante. Un rapport
+anonyme qui les accusait de débauche contre nature fut déposé dans une
+des caisses rondes, _tamburi_ que l'on pendait aux colonnes des
+principales églises florentines, particulièrement à Santa Maria del
+Fiore. Le 9 avril de la même année, les inspecteurs nocturnes et
+monastiques--_ufficiali di notte e monasteri_--examinèrent l'affaire
+et acquittèrent les accusés, mais à la condition que le rapport se
+renouvellerait _assoluti cum conditione ut retamburentur_, et, après
+la seconde accusation, le 9 juin, Léonard et Verocchio furent déclarés
+innocents. Personne n'en sut davantage. Bientôt après, Léonard
+abandonna l'atelier de Verocchio et vint s'installer à Milan.
+
+--Oh! sûrement, c'est une infâme calomnie, ajouta Cesare, une
+étincelle railleuse dans le regard. Bien que tu ne saches pas encore,
+ami Giovanni, quelles contradictions règnent dans son coeur. Vois-tu,
+c'est un labyrinthe où le diable lui-même se casserait la patte. D'un
+côté il semble vierge, et de l'autre, on dirait que...
+
+Je me levai, je pâlis sûrement, car je sentis tout le sang affluer à
+mon coeur et je m'écriais:
+
+--Comment oses-tu, comment oses-tu, misérable?
+
+--Qu'as-tu?... Bien, bien... je ne dirai plus rien! Calme-toi. Je ne
+pensais pas que tu donnerais ce sens à mes paroles...
+
+--Quel sens? Dis-le! Dis tout, ne tergiverse pas!
+
+--Eh! des bêtises!... Pourquoi te fâches-tu? Des amis tels que nous,
+doivent-ils se brouiller pour de semblables peccadilles? Allons,
+buvons à ta santé. _In vino veritas!_
+
+Et nous avons continué à boire et à causer.
+
+Non, non, assez! Je voudrais oublier vite! C'est fini. Je ne parlerai
+jamais plus avec lui du maître. Il est non seulement son ennemi à lui,
+mais aussi, le mien. C'est un méchant homme.
+
+Je me sens écoeuré: je ne sais si c'est le vin bu dans ce maudit
+cabaret ou ce que nous y avons dit.
+
+Il est honteux de penser quel plaisir certaines gens trouvent à
+abaisser ceux qui les dominent.
+
+ * * * * *
+
+Le maître a dit:
+
+--Artiste, ta force est dans la solitude. Lorsque tu es seul tu
+t'appartiens entièrement. _Se tu sarai solo, tu sarai tutto tuo_;
+quand tu es, ne fût-ce qu'avec un seul ami, tu ne t'appartiens qu'à
+moitié ou encore moins, selon l'indiscrétion de l'ami. Si tu as
+plusieurs amis, tu t'enfonces encore davantage. Et lorsque tu déclares
+à ceux qui t'entourent: «Je vais m'éloigner de vous et être seul pour
+mieux m'adonner à la contemplation de la nature», je te le dis, cela
+ne te réussira guère, car tu n'auras pas assez de volonté pour ne pas
+être distrait par leur conversation. En agissant ainsi, tu seras un
+mauvais camarade et encore un plus mauvais ouvrier, car personne ne
+peut servir deux maîtres. Et si tu répliques: Je m'éloignerai de vous
+si loin, que je ne vous entendrai pas--ils te considéreront comme un
+fou--mais tu seras seul. Pourtant si tu tiens absolument à avoir des
+amis, que ce soient des artistes comme toi ou des élèves de ton
+atelier. Tout autre amitié est dangereuse. Souviens-toi, artiste, ta
+force est dans ta solitude.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant je comprends pourquoi Léonard fuit les femmes. Pour la
+profonde contemplation, il a besoin de calme et de liberté.
+
+ * * * * *
+
+Andrea Salaino se plaint, amèrement parfois, de l'ennui de notre
+existence monotone et solitaire, assurant que les élèves des autres
+maîtres vivent bien plus gaiement. Comme une jeune fille, il adore
+avoir de nouveaux vêtements et est désolé de ne pouvoir les montrer à
+personne. Il aimerait les fêtes, le bruit, l'éclat, la foule et les
+regards amoureux. Aujourd'hui le maître après avoir écouté ses
+doléances, caressa ses cheveux bouclés et lui répondit, doucement
+railleur:
+
+--Ne te chagrine pas, petit. Je te promets de t'emmener avec moi à la
+prochaine fête du Palais. En attendant, veux-tu? je te conterai une
+fable.
+
+--Oui, oui, maître! vous ne m'en avez conté depuis si longtemps! dit
+Andrea tout réjoui, tel un enfant, et s'asseyant aux pieds de Léonard
+pour écouter.
+
+--Sur une colline au-dessus d'une grande route, commença le maître, là
+où se terminait le jardin, se trouvait une pierre entourée d'arbres,
+de mousse, de fleurs et d'herbe. Une fois, voyant une grande quantité
+de pierres sur la grande route, elle voulut les joindre et se dit:
+«Quelle joie ai-je parmi ces fleurs tendres et éphémères? J'aimerais
+vivre parmi mes semblables, parmi mes soeurs pierres!» Et la pierre
+roula sur la grande route auprès de celles qu'elle enviait. Mais là
+les roues des lourds chariots commencèrent à l'écraser; les fers des
+mules, des chevaux, les souliers ferrés la piétinèrent. Lorsque
+parfois elle pouvait un peu se soulever et croyait respirer plus
+librement, la boue ou les excréments des bêtes la recouvraient.
+Tristement elle regardait son ancienne place solitaire qui lui
+semblait maintenant le paradis.» Ainsi en advient-il, Andrea, de ceux
+qui quittent la calme contemplation et se plongent dans les passions
+de la foule pleine de méchanceté.
+
+ * * * * *
+
+Le maître défend que l'on cause le moindre mal aux bêtes et même aux
+plantes. Le mécanicien Zoroastro de Peretola me racontait que, depuis
+son enfance, Léonard ne mange pas de viande et dit qu'un temps viendra
+où tous les hommes, à son instar, se contenteront de légumes; le
+meurtre des animaux est à son avis aussi blâmable que celui des gens.
+Passant devant une boutique de boucher sur le Mercato Nuovo, et me
+montrant avec dégoût les corps éventrés des veaux, des moutons, des
+boeufs et des porcs, il me dit:
+
+--En vérité l'homme est le roi des animaux, ou plutôt, le roi des
+brutes, _re delle bestie_, car rien n'égale sa cruauté.
+
+ * * * * *
+
+Que Dieu me pardonne, de nouveau je n'ai su résister, j'ai suivi
+Cesare dans ce maudit cabaret. J'ai parlé de la charité du maître.
+
+--Est-ce de celle, Giovanni, qui pousse messer Leonardo à ne se
+nourrir que d'herbes?
+
+--Quand bien même, Cesare? Je sais...
+
+--Tu ne sais rien du tout! m'interrompit-il. Messer Leonardo ne fait
+point cela par bonté; il s'amuse simplement comme avec tout le reste,
+c'est un original, un fanatique.
+
+--Comment, un fanatique? Que dis-tu?
+
+Il rit et avec une gaieté forcée:
+
+--Bon, bon, ne discutons pas. Attends, quand nous rentrerons, je te
+montrerai les curieux dessins du maître...
+
+En effet, de retour à la maison, doucement, comme des voleurs, nous
+nous introduisîmes dans l'atelier vide. Cesare fouilla, tira un cahier
+de dessous une pile de livres et me montra les dessins. Je savais que
+j'agissais mal, mais je n'avais pas la force de résister et je
+regardais curieusement.
+
+C'étaient des dessins de gigantesques bombes explosives, de canons à
+gueules multiples et autres engins de guerre, exécutés avec la même
+légèreté de traits et d'ombres que les visages de ses plus belles
+vierges. En marge, de la main de Leonardo, était écrit: «Ceci est une
+bombe d'un très bel et utile agencement. Le coup de canon tiré, elle
+s'allume et éclate, le temps de réciter _Ave Maria_.»
+
+--_Ave Maria!_ répéta Cesare. Comment cela te plaît-il, mon ami? Quel
+emploi inattendu de la prière chrétienne! _Ave Maria_ à côté d'une
+semblable monstruosité! Que n'inventerait-il pas... A propos, sais-tu
+comment il qualifie la guerre?
+
+--Non.
+
+--_Pazzia bestialissima._ La plus cruelle des bêtises. N'est-ce pas un
+mot curieux, sur les lèvres de l'inventeur de pareilles machines?
+Voilà l'homme pur qui protège les bêtes, s'abstient de leur chair,
+ramasse un vermisseau afin qu'on ne le piétine. L'un et l'autre
+ensemble. Aujourd'hui le dernier des derniers, demain saint Janus au
+visage double, l'un tourné vers le Christ, l'autre vers l'Antechrist.
+Va, cherche, trouve, lequel des deux est sincère ou menteur? Ou bien,
+les deux sont sincères. Et tout cela, le coeur léger, plein du mystère
+de la beauté charmeuse, comme en jouant!
+
+J'écoutais silencieux. Un froid sépulcral glaçait mon coeur.
+
+--Qu'as-tu, Giovanni? fit Cesare. Tu n'as plus figure humaine, petit!
+Tu prends cela trop à coeur. Attends, tu t'y feras. Et maintenant,
+retournons au cabaret de la _Tortue d'or_ et buvons.
+
+ Dum vinum potamus
+ Te Deum laudamus...
+
+Sans répondre, je me cachai le visage dans les mains et m'enfuis.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui, Marco d'Oggione a dit au maître:
+
+--Messer Leonardo, bien des gens nous accusent, toi et nous, tes
+élèves, de nous rendre trop rarement à l'église et de travailler les
+jours de fête, comme dans la semaine...
+
+--Que les bigots disent ce qui leur plaît, répondit Léonard, et que
+votre coeur ne se trouble point, mes amis. Étudier les manifestations
+de la nature est oeuvre agréable à Dieu. C'est le prier que de
+l'admirer. Qui sait peu, aime mal. Et si tu aimes le Créateur pour les
+faveurs que tu attends de lui, tu es pareil au chien qui remue la
+queue et lèche les mains du maître dans l'espoir d'une friandise.
+Souvenez-vous, mes enfants, que l'amour est fils de la science. Plus
+la science est profonde, plus l'amour est enthousiaste. Et n'est-il
+pas dit dans l'Évangile: «Soyez sages comme le serpent et simples
+comme la colombe»?
+
+--Peut-on réunir vraiment, objecta Cesare, la sagesse du serpent et la
+simplicité des colombes? Il me semble qu'il faudrait choisir...
+
+--Non, il faut les unir! dit Léonard. La science parfaite et le
+parfait amour ne font qu'un.
+
+ * * * * *
+
+O fra Benedetto, combien j'aimerais revenir dans ta calme cellule, te
+raconter tous mes tourments, afin que tu aies pitié de moi, que tu me
+délivres du poids qui oppresse mon âme, ô mon bien-aimé, agneau
+humble, toi qui pratiques la loi du Christ: «Heureux les pauvres
+d'esprit.»
+
+ * * * * *
+
+Par moment le visage du maître est si naïf, si plein de sincère
+pureté, que je suis prêt à tout lui pardonner, à tout lui raconter--et
+lui rendre ma confiance. Mais subitement, dans certains plis de sa
+bouche, se montre une expression qui me fait peur, comme si je
+regardais dans un abîme. Et de nouveau il me semble que dans son âme
+gît un secret et je me souviens d'une de ses devinettes: «Les plus
+grandes rivières sont souterraines.»
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui a eu lieu dans la cathédrale la fête du Clou Sacré. On l'a
+élevé au moment précis déterminé par les astrologues.
+
+La machine de Léonard a fonctionné à merveille. On ne voyait ni les
+cordes, ni les poulies. Il semblait que la caisse de cristal ornée de
+rayons dorés, dans laquelle était enfermée la relique, montait seule
+soulevée sur les nuages d'encens. Ce fut le triomphe et le miracle de
+la mécanique. Le choeur clama:
+
+ _Confixa clavis viscera
+ Tendens manus vestigia
+ Redemptionis gratia
+ Hic immolata Hostia._
+
+Et le reliquaire s'arrêta sous l'orgue sombre, au-dessus du maître
+autel, entouré de cinq lampes incandescentes.
+
+L'archevêque récita:
+
+ --_O crux benedicta, quæ sola fuisti digna portare Regem coelorum
+ et Dominum. Alleluia!_
+
+Le peuple tomba à genoux et répéta: «Alleluia!
+
+Et l'usurpateur du trône, l'assassin, le More, les yeux pleins de
+larmes, tendit les mains vers le Clou Sacré.
+
+Puis le peuple a reçu du vin, de la viande, cinq mille mesures de pois
+et huit mille livres de graisse. La populace oubliant le duc mort,
+hurlait, vorace et ivre: «Vive le More, vive le Clou Sacré!»
+
+Bellincioni a composé un hexamètre dans lequel il est dit que sous le
+règne doux de l'Auguste le More, bien-aimé des dieux, le Clou Sacré
+donnera naissance à un siècle d'or.
+
+En sortant de l'église, le duc s'est approché de Léonard, l'a embrassé
+sur les lèvres et l'a appelé son Archimède, puis il l'a remercié de
+l'agencement miraculeux de la machine et lui a promis en cadeau une
+jument barbaresque de son haras particulier de la villa Sforzesca et
+deux mille ducats impériaux. Et après lui avoir amicalement frappé sur
+l'épaule, il lui a dit qu'il pouvait maintenant en toute liberté,
+terminer le Christ de la _Sainte Cène_.
+
+ * * * * *
+
+J'ai compris la parole de l'Évangile: «L'homme à pensées doubles n'est
+pas ferme en tous ses desseins.»
+
+Je ne puis, plus endurer tout cela. Je me perds, je deviens fou.
+Pourquoi m'as-tu abandonné, Seigneur?
+
+ * * * * *
+
+Il faut fuir, tant qu'il en est temps encore.
+
+ * * * * *
+
+Je me suis levé la nuit, j'ai réuni mes vêtements, mon linge, mes
+livres en un paquet, j'ai pris un bâton de route; à tâtons je suis
+descendu dans l'atelier et j'ai mis sur la table les trente florins
+représentant mes six derniers mois d'études--j'avais à cette intention
+vendu une bague, cadeau de ma mère--et sans dire adieu à
+personne--tout le monde dormait--j'ai quitté pour toujours la maison
+de Léonard.
+
+ * * * * *
+
+Fra Benedetto m'a dit que depuis que je l'avais quitté, chaque nuit il
+avait prié pour moi et il avait eu la vision que Dieu me remettait sur
+le droit chemin.
+
+Fra Benedetto se rend à Florence pour voir son frère malade au couvent
+dominicain de San Marco, dont Savonarole est le prieur.
+
+ * * * * *
+
+Gloire et reconnaissance à Toi, Seigneur! Tu m'as tiré de l'ombre
+mortelle, de la gueule de l'enfer. Je renonce à la sagesse, à la
+science de ce siècle, qui porte le sceau du serpent à sept têtes, du
+monstre dominateur des ténèbres appelé l'Antechrist.
+
+Je renonce aux fruits de l'arbre de la science, à la gloire, à l'étude
+impie dont le diable est le père.
+
+Je renonce à la beauté païenne. Je renonce à tout ce qui n'est pas Ta
+volonté, Ta gloire, Ta sagesse, Jésus Dieu!
+
+Éclaire mon âme, délivre-moi de mes idées doubles, affermis mes pas
+en Ta voie, afin que je n'éprouve aucune hésitation possible,
+cache-moi sous Tes ailes puissantes.
+
+O mon âme, chante les louanges du Seigneur! Tant que je vivrai je
+chanterai Ton nom, ô mon Dieu!
+
+ * * * * *
+
+Dans deux jours nous partons, fra Benedetto et moi, pour Florence. Mon
+père m'a béni lorsque je lui ai annoncé que je voulais être novice au
+couvent de San Marco, sous la direction du grand élu de Dieu, fra
+Girolamo Savonarole.
+
+Dieu m'a sauvé.
+
+ * * * * *
+
+Ces mots terminaient le journal de Giovanni Beltraffio.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LE BUCHER DES VANITÉS
+
+1496
+
+ «Plus il y a de sensation, plus il y a de tourment. Grand martyr!
+ Grande Martirio!»
+
+ LÉONARD DE VINCI.
+
+
+ «L'homme aux pensées équivoques.»
+
+ JACQUES I, 8.
+
+
+I
+
+Plus d'un an s'est écoulé depuis l'entrée de Beltraffio comme novice
+au couvent de San Marco.
+
+Un après-midi, à la fin du carnaval de l'an 1496, Savonarole, assis
+devant sa table dans sa cellule, relatait la vision qu'il avait eue de
+deux croix au-dessus de la ville de Rome--l'une noire dans un souffle
+destructeur, la croix de la colère de Dieu--l'autre d'azur portant
+l'inscription: «Je suis la Miséricorde.»
+
+Un pâle rayon de soleil de février se glissait à travers les barreaux
+de la fenêtre de la cellule aux murs blanchis à la chaux. Un grand
+crucifix et de gros livres reliés en peau en étaient tout l'ornement.
+Par instants parvenaient les cris des hirondelles. Savonarole
+ressentait une grande fatigue et des frissons de fièvre. Ayant posé la
+plume sur la table, il emprisonna sa tête dans ses mains, ferma les
+yeux et se prit à songer à tout ce que, le matin même, le frère Paolo,
+envoyé secrètement à Rome, lui avait narré sur la vie privée du pape
+Alexandre VI (Borgia). Pareilles à des tableaux de l'Apocalypse
+passaient devant les yeux de Savonarole des figures monstrueuses: le
+taureau pourpre des armes des Borgia d'Espagne, semblable à l'antique
+Apis d'Égypte; le Veau d'or offert au souverain pontife à la place de
+l'Agneau sans tache; après les festins, les jeux obscènes dans les
+salles du Vatican, sous les regards du Saint-Père, de sa bien-aimée
+fille et d'une foule de cardinaux; la ravissante Julie Farnèse, la
+jeune maîtresse du pape sexagénaire servant de modèle aux tableaux
+saints; les deux fils aînés d'Alexandre, don César, jeune cardinal de
+Valence, et don Juan, le porte-étendard de l'Église romaine, se
+détestant jusqu'au meurtre par amour pour leur soeur Lucrèce.
+
+Et Savonarole frissonna en se souvenant de ce que fra Paolo avait osé
+lui murmurer à l'oreille: les relations incestueuses du père et de la
+fille, du vieux pape et de madonna Lucrezia.
+
+--Non, non, Dieu m'est témoin, je ne le crois pas, c'est une
+calomnie... Cela ne peut exister! se répétait-il, et il sentait
+pourtant que tout était possible dans ce terrible nid des Borgia.
+
+Une sueur glacée perla sur le front du moine. Il se jeta à genoux
+devant le crucifix.
+
+On frappa à la porte.
+
+--Qui est là?
+
+--C'est moi, père!
+
+Savonarole reconnut la voix de son adjoint et très fidèle ami, fra
+Dominico Buonviccini.
+
+--Le vénérable Ricciardo Becchi, envoyé du pape, demande la permission
+de te parler.
+
+--Bien. Qu'il attende. Envoie-moi le frère Sylvestre.
+
+Sylvestre Maruffi était un moine faible d'esprit, épileptique, que
+Savonarole considérait comme la coupe élue des bienfaits de Dieu. Il
+l'aimait et le craignait, expliquait les visions de Sylvestre selon
+toutes les règles de la raffinée scolastique de Thomas d'Aquin, à
+l'aide de déductions astucieuses, de combinaisons logiques,
+d'apophtegmes et de syllogismes, trouvant un sens prophétique là où
+les autres ne voyaient qu'un balbutiement incompréhensible de
+fanatique. Maruffi ne témoignait d'aucun respect vis-à-vis de son
+supérieur, souvent l'outrageait, l'injuriait devant tout le monde et
+même le battait. Savonarole supportait ces offenses avec humilité et
+l'écoutait religieusement. Si le peuple florentin était en la
+puissance de Savonarole, celui-ci à son tour était entre les mains de
+l'idiot Maruffi.
+
+Lorsqu'il fut entré dans la cellule, fra Sylvestre s'assit à terre
+dans un coin et, grattant ses jambes nues et rouges, chantonna une
+mélodie monotone. Son visage, couvert de taches de rousseur, avait une
+expression de bêtise et de tristesse, son petit nez était pointu comme
+une alène, sa lèvre inférieure pendait, et ses yeux verts, brouillés,
+semblaient toujours pleurer.
+
+--Frère, dit Savonarole. Un messager secret du pape vient d'arriver de
+Rome. Dis-moi, dois-je le recevoir et que dois-je lui répondre?
+N'as-tu pas eu de vision? n'as-tu pas entendu des voix?
+
+Maruffi fit une grimace, aboya comme un chien, puis grogna comme un
+cochon; il avait le don d'imiter tous les animaux.
+
+--Frère chéri, suppliait Savonarole, sois bon, dis un mot! Mon âme est
+mortellement triste. Prie Dieu qu'il t'envoie l'inspiration divine.
+
+L'hystérique tira la langue et son visage se contracta.
+
+--Pourquoi m'ennuies-tu, siffleur enragé, caille sans cervelle, tête
+de mouton! Hou!... que les rats rongent ton nez! cria-t-il en un
+inopiné accès de colère. Tu as mis la soupe à cuire, mange-la. Je ne
+suis ni ton prophète, ni ton conseiller!
+
+Il regarda en dessous Savonarole, soupira et continua d'une voix plus
+douce, presque tendre:
+
+--J'ai pitié de toi, frérot, oh! que j'ai pitié de toi, bêta... Et
+pourquoi crois-tu que mes visions viennent de Dieu et non pas du
+diable?
+
+Sylvestre se tut, ferma les yeux et son visage devint impassible, tel
+un visage de mort. Savonarole, pensant qu'il était sous l'influence
+divine, le contempla en une pieuse attente.
+
+Mais Maruffi ouvrit les yeux, tourna lentement la tête comme s'il
+écoutait, regarda la fenêtre grillée et avec un sourire clair, bon,
+presque raisonnable, murmura:
+
+--Maintenant l'herbe pousse dans les champs et les soucis aussi. Ah!
+frère Savonarole, tu as apporté ici suffisamment de trouble, tu as
+satisfait ton orgueil, tu as amusé le diable,--assez! Il faut penser
+maintenant un peu à Dieu. Quittons ce monde maudit, partons ensemble
+dans le désert calme.
+
+Et il chanta d'une voix agréable, en se balançant:
+
+ Allons dans le bois vert,
+ Refuge mystérieux,
+ Où bruissent les sources à ciel ouvert,
+ Où chantent les loriots amoureux.
+
+Puis, il se leva d'un bond--des chaînes de fer sonnèrent sur son
+corps--il s'approcha de Savonarole, saisit sa main et balbutia,
+étouffant d'ardeur:
+
+--J'ai vu, vu, vu! Hou! fils du diable, tête de mulet, que les rats
+rongent ton nez!... J'ai vu!...
+
+--Parle, frère, parle vite...
+
+--Le feu! le feu!... dit Maruffi.
+
+--Après?
+
+--Le feu d'un bûcher! continua Sylvestre--et, dedans, un homme!
+
+--Qui? demanda Savonarole.
+
+Maruffi fit un mouvement de tête et ne répondit pas tout de suite.
+Fixant ses yeux dans les yeux du supérieur, il se prit à rire, pareil
+à un fou, puis, se penchant vers l'oreille de Savonarole, il lui dit:
+
+--Toi!
+
+Savonarole frissonna, blêmit et recula terrifié.
+
+Maruffi se détourna de lui, sortit de la cellule et s'éloigna en
+fredonnant:
+
+ Allons dans le bois vert,
+ Refuge mystérieux,
+ Où bruissent les sources à ciel ouvert,
+ Où chantent les loriots amoureux.
+
+Revenu à soi, Savonarole ordonna d'introduire l'envoyé du pape,
+Ricciardo Becchi.
+
+
+II
+
+Froufroutant de sa longue robe de soie, couleur violette de mars, à
+manches vénitiennes rejetées en arrière et bordées de renard bleu,
+répandant un parfum d'ambre musqué, le secrétaire de la très sainte
+chancellerie apostolique entra dans la cellule de Savonarole. Messer
+Ricciardo Becchi possédait cette parfaite onction particulière aux
+seigneurs-prélats de la cour de Rome, qui se laissait voir dans ses
+mouvements, dans son sourire spirituel et aimable, dans ses yeux
+clairs, dans les plis rieurs de ses joues rasées de près.
+
+Il sollicita la bénédiction en se pliant en un demi-salut de
+courtisan, baisa la main maigre du prieur de San Marco et parla latin
+avec d'élégantes tournures de phrases cicéroniennes, exposant et
+développant lentement, dignement ses propositions. Il commença par ce
+que, dans les règles oratoires, on appelle «la recherche de
+l'attention»; il loua la gloire du prédicateur florentin, puis attaqua
+le sujet: le Saint-Père, bien que justement irrité des refus réitérés
+du frère Savonarole de se présenter à Rome, mais plein de zèle ardent
+pour le bien de l'Église, pour l'union de tous les catholiques, pour
+la paix du monde, désirant, non la perte mais le salut de son
+troupeau, avait exprimé l'idée possible, dans le cas où Savonarole se
+repentirait, de lui rendre ses faveurs.
+
+Le moine leva les yeux et dit:
+
+--Messer, selon votre avis, le Très Saint Père croit-il en Dieu?
+
+Ricciardo ne répondit pas, comme s'il n'avait pas entendu la demande
+indiscrète et de nouveau reprit son discours, insinuant que la
+barrette cardinalice pourrait bien coiffer le front de Savonarole, une
+fois sa soumission faite, et, après s'être incliné vivement vers le
+moine, dont il touchait du doigt la main, il ajouta avec un sourire
+captivant:
+
+--Un mot, frère Savonarole, rien qu'un mot; et la barrette est à vous!
+
+Savonarole fixa sur lui son regard impénétrable et répondit lentement:
+
+--Messer, et si je ne me soumets pas, si je ne me tais pas? si le
+moine déraisonnable refusait l'honneur de la pourpre romaine, et
+continuait d'aboyer, afin de garder la maison du Seigneur, comme un
+chien fidèle qu'aucune friandise ne peut tenter?
+
+Ricciardo le regarda curieusement, fronça les sourcils, contempla ses
+ongles taillés en amande et arrangea ses bagues, puis, sans se
+presser, tira de sa poche, déplia et tendit au prieur un parchemin
+tout prêt à la signature et au grand cachet du représentant de saint
+Pierre, acte d'excommunication qui visait le frère Girolamo
+Savonarole, dans lequel le pape le dénommait «fils de perdition», le
+plus «méprisable des insectes» _nequissimus omnipedum_.
+
+--Vous attendez la réponse? dit le moine après avoir lu.
+
+Le secrétaire fit un signe affirmatif.
+
+Savonarole se dressa de toute sa taille et jeta la lettre du pape aux
+pieds de l'envoyé.
+
+--Voici ma réponse! Allez à Rome et dites que j'accepte le combat avec
+le pape Antechrist. Nous verrons qui de lui ou de moi sera
+l'excommunié!
+
+La porte de la cellule s'entr'ouvrit doucement. Fra Dominico glissa la
+tête. Ayant entendu le prieur élever la voix il était accouru savoir
+ce qui se passait. Derrière la porte, les moines s'étaient massés.
+
+Ricciardo à plusieurs reprises avait regardé la porte; enfin, il fit
+observer poliment:
+
+--J'ose vous rappeler, frère Savonarole, que je ne suis accrédité que
+pour un entretien secret.
+
+Savonarole se leva, alla à la porte et l'ouvrit toute grande.
+
+--Écoutez! cria-t-il, écoutez tous, car non seulement à vous, frères,
+mais à toute la ville de Florence, j'annonce ce honteux marché--le
+choix entre l'excommunication ou la barrette!
+
+Ses yeux creux brûlaient comme des tisons sous son front bas. Sa
+mâchoire inférieure difforme, tremblante, s'avançait avec une
+expression de haine et de diabolique orgueil.
+
+--Le temps est venu! Je marcherai contre vous, cardinaux et prélats
+romains, comme contre des païens! Je tournerai la clef dans la
+serrure, j'ouvrirai le coffret abominable, et il s'échappera de votre
+Rome une telle puanteur, que les gens en seront asphyxiés. Je dirai
+des mots qui vous feront pâlir, et le monde tremblera sur ses bases et
+l'Église de Dieu, tuée par vous, entendra ma voix: «Lève-toi, Lazare!»
+et elle se lèvera et sortira de sa tombe... Je ne veux ni vos mitres,
+ni vos barrettes!... Je n'aspire, ô Seigneur, qu'à la barrette de la
+mort, à la couronne sanglante de tes martyrs!
+
+Il tomba à genoux, en sanglotant, ses mains pâles tendues vers le
+crucifix.
+
+Ricciardo profita de cet instant de confusion générale, il s'échappa
+adroitement de la cellule et s'éloigna rapidement.
+
+
+III
+
+Parmi les moines qui écoutaient Savonarole, se trouvait le novice
+Giovanni Beltraffio.
+
+Lorsque les frères commencèrent à se disperser, il descendit avec eux
+l'escalier qui conduisait à la cour principale du monastère et s'assit
+à sa place préférée, dans la longue galerie couverte, où toujours, à
+cette heure, régnaient le calme et la solitude.
+
+Entre les murs blancs du couvent, croissaient des lauriers, des cyprès
+et un buisson de roses de Damas, à l'ombre duquel frère Savonarole
+aimait à prêcher. La tradition rapportait que des anges, la nuit,
+arrosaient ces roses.
+
+Le novice ouvrit l'Épître de l'apôtre Paul aux Corinthiens et lut:
+
+«Vous ne pouvez boire à la coupe du Seigneur et à celle du diable;
+vous ne pouvez manger à la table du Seigneur et à celle du démon.»
+
+Il se leva et commença à marcher le long de la galerie, il se
+rappelait toutes les pensées et les sentiments qui l'avaient agité
+depuis un an qu'il faisait partie de la communauté de San Marco. Les
+premiers temps, il avait éprouvé une grande douceur d'âme en se
+trouvant parmi les disciples de Savonarole. Parfois le matin, le frère
+Savonarole les emmenait aux portes de la ville. Par un sentier ardu,
+qui semblait conduire directement au ciel, ils montaient sur les
+hauteurs de Fiesole, d'où, à travers les cimes, on apercevait Florence
+et la vallée de l'Arno. Le prieur s'asseyait sur le petit pré criblé
+de violettes, d'iris et de muguet. Les moines se couchaient sur
+l'herbe, à ses pieds, tressaient des couronnes, discutaient,
+dansaient, couraient comme des enfants, tandis que d'autres jouaient
+du violon et de la viole.
+
+Savonarole ne leur enseignait rien, ne prêchait pas; il leur tenait
+seulement des discours aimables, jouait et riait comme un enfant.
+Giovanni contemplait le sourire qui illuminait alors son visage et il
+lui semblait que dans le bocage désert, plein de musique et de chant,
+sur les hauteurs de Fiesole, entourés d'azur, ils étaient pareils aux
+anges du paradis.
+
+Savonarole s'approchait du précipice et regardait avec amour Florence
+enveloppée de brume, comme une mère admire son nouveau-né. D'en bas
+parvenait le premier son des cloches en un bégaiement.
+
+Et durant les nuits d'été, quand les vers luisants brillaient, tels
+les cierges d'invisibles anges, sous le buisson parfumé des roses de
+Damas dans la cour de San Marco, Savonarole parlait des stigmates
+saignants,--plaies d'amour divin sur le corps de sainte Catherine de
+Sienne, semblables aux blessures du Christ,--odorants comme les roses.
+
+ --_Laisse-nous nous griser des plaies
+ Du martyre, du Crucifié,
+ Du martyre de ton Saint Fils!_
+
+chantaient les moines.
+
+Et Giovanni désirait qu'en lui s'accomplît le miracle dont parlait
+Savonarole, que des rayons de feu, jaillissant du saint ciboire,
+marquassent sur son corps, comme au fer rougi, les grandes blessures
+en croix.
+
+--Gesù, Gesù, amore! soupirait-il, exténué de langueur.
+
+Une fois, Savonarole, ainsi qu'il le faisait avec les autres novices,
+l'envoya soigner un malade à la villa Careggi, à deux milles de
+Florence, cette même villa où longtemps vécut et mourut Laurent de
+Médicis. Dans l'une des pièces abandonnées du palais, où ne filtrait
+qu'un jour sépulcral à travers les fentes des volets, Giovanni vit un
+tableau de Sandro Botticelli, la _Naissance de Vénus_. Toute blanche,
+pareille à un lis, moite, sentant la brise saline, elle glissait sur
+les flots, debout dans une coquille de perle. Ses lourds cheveux
+blonds ondulaient comme des serpents. D'un mouvement pudique, elle les
+retenait contre elle, pour voiler sa nudité, et son corps superbe
+respirait la tentation du péché, tandis que ses lèvres innocentes et
+ses yeux enfantins exprimaient une étrange tristesse.
+
+Le visage de la déesse n'était pas inconnu à Giovanni. Longtemps il le
+regarda et se souvint qu'il avait vu les mêmes traits dans un autre
+tableau de ce même Botticelli, la _Sainte Vierge_. Une inexprimable
+émotion emplit son âme. Il baissa les yeux et quitta la villa.
+
+En descendant vers Florence il suivait une étroite impasse. Il
+remarqua, dans le renfoncement d'un vieux mur, un crucifix, se mit à
+genoux et commença à prier afin de chasser la tentation. Derrière le
+mur, dans le jardin, sous les branches du même rosier, une mandoline
+se fit entendre. Quelqu'un cria, une voix murmura peureuse:
+
+--Non... non... laisse-moi.....
+
+--Ma jolie, répondit une autre voix, ma jolie, mon adorée! _Amore!_
+
+La mandoline tomba, les cordes résonnèrent et le bruit d'un baiser
+frissonna dans le calme.
+
+Giovanni sursauta, répétant:
+
+--_Gesù!_ _Gesù!_ et n'osa plus ajouter: _Amore._
+
+«Encore, songea-t-il, elle est encore ici. Sur le visage de la madone,
+dans les paroles du saint hymne, dans le parfum des roses qui
+entourent le crucifix!...»
+
+Il cacha son visage dans ses mains et se prit à courir.
+
+Rentré au couvent, Giovanni se rendit auprès de Savonarole et se
+confessa. Le prieur lui donna le conseil habituel de lutter contre le
+diable par le jeûne et la prière. Lorsque le novice voulut expliquer
+que ce n'était pas le diable de la passion charnelle, mais le démon de
+la beauté païenne, qui le tentait, le moine ne le comprit pas,
+s'étonna d'abord, puis fit observer sévèrement que tous ces dieux
+menteurs ne contenaient que désir impur et orgueil, qu'ils étaient
+toujours difformes et indécents et que, seule, la bienfaisance
+chrétienne possédait la beauté.
+
+Giovanni le quitta inconsolé. A partir de ce jour il fut la proie du
+démon de la tristesse et de la révolte.
+
+Une fois, il entendit le frère Savonarole prêcher contre la peinture
+et exiger que chaque tableau apportât son profit utilitaire,
+instructif et suggestif, dans la grande oeuvre du salut des âmes.
+Selon Savonarole, en détruisant par la main du bourreau toutes les
+oeuvres d'art tentatrices, les habitants de Florence feraient action
+agréable à Dieu.
+
+Le moine jugeait de même la science: «Imbécile est celui, disait-il,
+qui s'imagine que la logique et la philosophie confirment les vérités
+de la Foi. Une vive lumière a-t-elle besoin d'un faible rayon? la
+sagesse de Dieu, de la sagesse humaine? Les apôtres et les martyrs se
+souciaient-ils de la logique et de la philosophie? Une vieille
+ignorante qui prie sincèrement, est plus près de la connaissance de
+Dieu que tous les sages et tous les savants. Leur philosophie et leur
+sagesse ne les sauveront pas le jour du Grand Jugement. Homère et
+Virgile, Platon et Aristote,--tous vont vers l'antre de Satan--_tuttu
+vanno al casa del diavolo_.--Pareils aux sirènes, qui charment l'ouïe
+par de perfides chants, ils conduisent à la perte éternelle de l'âme.
+
+»La science donne aux gens, en place de pain, une pierre.
+
+»Regardez ceux qui s'adonnent aux études de ce monde--leurs coeurs
+sont de granit.
+
+«Qui sait peu aime mal. Le grand amour est fils de la grande science.»
+Maintenant, Giovanni comprenait la profondeur de ces mots, et, en
+écoutant les malédictions du moine contre les tentatives de l'art et
+de la science, il se souvenait des causeries de Léonard, de son visage
+calme, de ses yeux purs comme le ciel, de son sourire plein de
+charmeuse sagesse. Il n'avait pas oublié les terribles fruits de
+l'arbre empoisonné, les bombes, l'oreille de Denys, la machine
+élévatoire du Clou sacré, le visage de l'Antechrist caché sous celui
+du Christ. Mais il lui semblait qu'il avait mal compris le maître,
+qu'il n'avait pas deviné le secret de son coeur, qu'il n'avait pas
+tranché le noeud de cette existence dans laquelle se rencontraient
+toutes les voies et se résolvaient toutes les contradictions.
+
+Ainsi Giovanni se rappelait l'année écoulée au couvent de San Marco.
+Et pendant que, plongé dans ses méditations, il se promenait dans la
+galerie, le soir tomba, les cloches sonnèrent l'_Ave Maria_, et, en
+une longue file noire, les moines se rendirent à l'église.
+
+Giovanni ne les suivit pas, il s'assit à sa place accoutumée, ouvrit
+de nouveau l'Épître de saint Paul et, assombri par les insinuations du
+diable, le grand logicien, il transposa dans son esprit ainsi, les
+paroles de l'Épître.
+
+«Vous ne pouvez pas _ne pas_ boire dans la coupe du Seigneur et dans
+celle du diable; vous ne pouvez pas _ne pas_ manger à la table du
+Seigneur et à celle du démon.»
+
+Souriant amèrement, il leva les yeux vers le ciel où il vit l'étoile
+du soir, pareille à la lumière du plus superbe des anges des ténèbres,
+Lucifer-le-Fulgurant.
+
+Le matin il eut un rêve: assis avec monna Cassandra sur un bouc noir
+qui volait dans les airs. «Au sabbat! au sabbat!» murmurait la
+sorcière, tournant vers lui son visage pâle comme du marbre, ses
+lèvres rouges comme du sang, ses yeux transparents comme l'ambre. Et
+il reconnut en elle la déesse de l'amour terrestre, portant dans ses
+yeux une tristesse céleste--la Diablesse blanche. La pleine lune
+éclairait sa nudité; de son corps émanait un parfum si doux et si
+terrible que les dents de Giovanni s'entrechoquaient; il l'enlaçait,
+se serrait contre elle.
+
+--_Amore! amore!_ murmurait-t-elle en riant.
+
+Et la toison noire du bouc s'enfonçait sous eux, moelleuse et chaude
+comme un lit. Et il semblait à Giovanni que c'était la mort.
+
+
+IV
+
+Le soleil, le carillon des cloches et des voix d'enfants éveillèrent
+Giovanni; il descendit dans la cour et y vit une foule de gens
+uniformément vêtus de blanc, tenant d'une main une branche d'olivier
+et dans l'autre une petite croix rouge. C'était l'armée sacrée des
+enfants inquisiteurs, formée par Savonarole pour l'observation des
+bonnes moeurs dans Florence. Giovanni se mêla à la foule et écouta les
+conversations.
+
+A cet instant, les rangs de l'armée sacrée s'agitèrent. Un nombre
+infini de petites mains élevèrent les croix rouges et les branches
+d'olivier et, acclamant Savonarole qui pénétrait dans la cour, les
+voix enfantines chantèrent:
+
+_Lumen ad revelationem gentium et gloriam plebis Israel._
+
+Les fillettes entourèrent le moine, lui jetant des fleurs, se mettant
+à genoux, embrassant ses pieds.
+
+Inondé de lumière, silencieux, souriant, il bénit les enfants.
+
+--Vive le Christ, roi de Florence! Vive sainte Marie, notre reine!
+criaient les petits.
+
+--De front! En avant! ordonnaient les jeunes capitaines.
+
+La musique retentit, les étendards se déplièrent et les régiments se
+mirent en marche.
+
+Sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo Vecchio, était
+ordonné «le bûcher des vanités»--_Bruciamento delle vanità._ L'armée
+sacrée, pour la dernière fois, devait faire sa ronde dans Florence
+pour ramasser les _Vanités et les anathèmes_.
+
+
+Lorsque la cour fut vide de nouveau, Giovanni aperçut messer Cipriano
+Buonaccorsi, le prieur de Calimala, l'amateur d'antiquités, dans la
+villa duquel, à San Gervasio, avait été trouvée l'antique statue de
+Vénus. Giovanni le salua. Ils causèrent. Messer Cipriano raconta que
+Léonard de Vinci, envoyé par le duc de Milan, était depuis peu de
+jours arrivé à Florence pour acheter les oeuvres d'art des palais
+dévastés par l'armée sacrée. Dans ce même dessein également était à
+Florence Giorgio Merula. Le commerçant pria Giovanni de le conduire
+auprès du supérieur et ils se rendirent tous deux dans la cellule de
+Savonarole.
+
+Resté près de la porte, Beltraffio entendit la conversation de
+Buonaccorsi et du prieur de San Marco.
+
+Messer Cipriano proposa d'acheter pour vingt-deux mille florins or
+tous les livres, tableaux, statues et objets d'art qui devaient ce
+jour-là être livrés aux flammes.
+
+Le prieur refusa.
+
+Buonaccorsi réfléchit et ajouta huit mille florins.
+
+Le moine ne daigna pas répondre, gardant un visage sévère et
+impénétrable.
+
+Alors, Cipriano ramena sur ses genoux les pans de son vêtement,
+soupira, cligna des yeux et dit, de sa voix agréable, toujours égale
+et calme:
+
+--Frère Savonarole, je me ruinerai, je vous donnerai tout ce que je
+possède--quarante mille florins.
+
+Savonarole le regarda et demanda:
+
+--Si vous vous ruinez et que vous n'ayez aucun bénéfice en cette
+affaire, quel est votre but?
+
+--Je suis né à Florence et j'aime ce pays, répondit simplement le
+commerçant. Je ne voudrais pas que les étrangers puissent dire qu'à
+l'instar des barbares, nous brûlons les innocentes productions des
+sages et des artistes.
+
+Le moine eut une expression étonnée et murmura:
+
+--O mon fils, si tu pouvais aimer ta patrie céleste, comme tu aimes
+ta patrie terrestre! Console-toi, ce qui périra dans le bûcher sera
+digne du feu, car ce qui est mauvais et coupable ne peut être beau,
+selon l'opinion même de vos sages.
+
+--Êtes-vous convaincu, mon père, demanda Cipriano, que les enfants
+puissent distinguer infailliblement ce qui est bon ou mauvais dans les
+productions artistiques et scientifiques?
+
+--La vérité sort de la bouche des enfants, répliqua le moine. Si vous
+ne pouvez être semblable à eux, vous ne pourrez entrer dans le royaume
+céleste. Je vaincrai la sagesse des sages, les raisons des
+raisonneurs, a dit le Seigneur. Nuit et jour je prie pour eux, afin
+que ce qu'ils ne pourront comprendre dans les vanités de l'art et de
+la science, leur soit révélé par l'Esprit-Saint.
+
+--Je vous en supplie, réfléchissez, conclut Buonaccorsi se levant.
+Peut-être une certaine partie...
+
+--Pas de mots inutiles, messer, interrompit Savonarole, ma décision
+est inébranlable.
+
+Cipriano marmonna quelque chose entre ses mâchoires édentées.
+Savonarole n'entendit que le dernier mot:
+
+--Folie!...
+
+--Folie! s'écria-t-il et ses yeux étincelèrent. Le Veau d'or des
+Borgia offert en des fêtes impies au pape, n'est-ce pas de la folie?
+Le clou sacré élevé à la gloire de Dieu par une diabolique machine par
+ordre de Ludovic le More, le meurtrier, le ravisseur du trône,
+n'est-ce pas de la folie? Vous dansez autour du Veau d'or, vous
+divaguez en l'honneur de votre dieu, l'or. Laissez-nous aussi, nous
+pauvres d'esprit, divaguer en l'honneur du nôtre, le Christ crucifié.
+Vous vous moquez des moines qui dansent autour de la croix sur la
+place. Attendez, vous verrez mieux que cela! Que direz-vous, les
+sages, lorsque j'obligerai non seulement les moines, mais tout le
+peuple de Florence, enfants et hommes, vieillards et femmes, dans leur
+ardeur zélée, agréable à Dieu, à danser autour de la sainte Croix,
+comme jadis David devant l'Arche sainte?...»
+
+
+V
+
+Giovanni, après avoir quitté la cellule de Savonarole, se rendit sur
+la place de la Seigneurie. Sur la Via-Larga, il rencontra l'armée
+sacrée. Les enfants avaient arrêté deux esclaves portant un palanquin
+dans lequel était étendue une femme luxueusement vêtue. Un chien blanc
+dormait à ses pieds. Un perroquet et une guenon étaient juchés sur un
+perchoir. Derrière le palanquin suivaient des valets et des gardes du
+corps.
+
+C'était une courtisane, nouvellement arrivée de Venise, Lena Griffa,
+de la catégorie de celles que les gouverneurs de la République
+appelaient avec une respectueuse politesse: _puttana onesta_,
+_meretrix onesta_, noble et honnête courtisane, ou bien en moquerie
+tendre: _Mammola_, petite âme.
+
+Etendue sur ses coussins, telle Cléopâtre ou la reine de Saba, monna
+Lena lisait l'épître, accompagnée d'un sonnet, qu'un jeune évêque,
+amoureux de sa beauté, lui avait dédiée, et qui se terminait par ces
+vers:
+
+ _Quand j'écoute tes discours charmeurs,
+ O divine Lena--je quitte ces lieux,
+ Mon âme s'envole vers les célestes splendeurs
+ Des idées platoniciennes et des éternels cieux._
+
+La courtisane méditait un sonnet en réponse. Elle maniait le vers dans
+la perfection et disait à bon droit, que s'il ne dépendait que d'elle,
+elle passerait tout son temps _nell' Academie degli uomini virtuosi_,
+à l'Académie des hommes vertueux.
+
+L'armée sacrée entoura le palanquin. Le capitaine d'une compagnie,
+Dolfo, s'avança, éleva au-dessus de sa tête la croix rouge et s'écria
+solennellement:
+
+--Au nom de Jésus, roi de Florence et de la Vierge Marie, notre reine,
+nous t'ordonnons d'enlever ces coupables ornements, ces frivolités et
+ces anathèmes. Si tu ne le fais, tu seras punie de maladie!
+
+Le chien s'éveilla, aboya; la guenon grogna et le perroquet battit des
+ailes en criant le vers que lui avait appris sa maîtresse:
+
+ _Amore a nullo amalo amar perdona._
+
+Lena s'apprêtait à faire signe aux gardes du corps pour disperser
+cette foule, lorsqu'elle aperçut l'enfant. Elle l'appela de la main.
+
+Le gamin approcha, les yeux baissés.
+
+--Enlevez les vêtements! criaient les enfants.
+
+--Comme tu es joli! dit doucement Lena, sans prêter attention aux
+cris. Écoutez, mon petit Adonis. Je vous donnerais avec joie tous ces
+chiffons, pour vous faire plaisir, mais le malheur est qu'ils ne sont
+pas à moi.
+
+Dolfo leva les yeux sur elle. Monna Lena avec un léger sourire,
+inclina la tête, comme pour confirmer sa pensée secrète et dit d'une
+tout autre voix, avec l'accent tendre et chantant des Vénitiennes:
+
+--Impasse Botcharo, près de Santa Trinità. Demande la courtisane Lena
+de Venise. Je t'attendrai...
+
+Dolfo se retourna et vit que ses camarades occupés à lancer des
+pierres à une bande ennemie de Savonarole, nommée _les enragés_
+(_arrabiati_), ne prêtaient plus aucune attention à la courtisane. Il
+voulut les appeler, mais subitement se troubla et rougit.
+
+Lena rit en montrant entre ses lèvres rouges ses dents blanches et
+aiguës. A travers Cléopâtre et la Reine de Saba apparut la «mammola»
+vénitienne, fillette gamine et aguicheuse.
+
+Les nègres soulevèrent le palanquin et la courtisane continua
+tranquillement sa promenade. Le chien s'endormit de nouveau sur ses
+genoux, le perroquet dressa sa huppe et seule la guenon turbulente, en
+faisant mille grimaces, essayait de s'emparer du style avec lequel la
+noble courtisane traçait le premier vers de sa réponse au sonnet
+épiscopal:
+
+ _Mon amour est pur, tel un soupir de séraphin._
+
+Dolfo, sans aucune ardeur maintenant, montait en tête de sa compagnie
+les marches du palais Médicis.
+
+
+VI
+
+Dans les appartements sombres et muets, où tout respirait la grandeur
+passée, les enfants se sentirent intimidés.
+
+Mais lorsqu'on eut ouvert les volets, les trompes sonnèrent, les
+tambours battirent au champ. Et avec des cris de joie, des rires, des
+chants sacrés, les petits inquisiteurs envahirent les salles, rendant
+le jugement de Dieu, sur les tentations de l'art et de la science,
+cherchant et se saisissant des «frivolités et anathèmes» d'après les
+inspirations de l'Esprit-Saint.
+
+Giovanni les observait.
+
+Ridant le front, les mains croisées derrière le dos, avec une gravité
+lente de juges, les enfants circulaient entre les statues des grands
+philosophes et des héros de l'antiquité païenne.
+
+--Pythagore, Anaximène, Héraclite, Platon, Marc-Aurèle, Epictète,
+épelait un des gamins, déchiffrant les inscriptions latines des
+piédestaux.
+
+--Epictète! s'exclama Federicci, en fronçant les sourcils. C'est cet
+hérétique qui assurait que tous les plaisirs étaient permis et que
+Dieu n'existait pas. Dommage qu'il soit en marbre, il faudrait le
+brûler...
+
+--Cela ne fait rien, repartit le pétulant Pippo, il aura sa part de
+festin.
+
+--Vous vous trompez! intervint Giovanni. Vous prenez Epictète pour
+Epicure...
+
+Il était trop tard. Pippo d'un coup de marteau venait de briser le nez
+du philosophe, si adroitement, que tous les enfants se prirent à rire.
+
+Devant un tableau de Botticelli, une discussion s'éleva.
+
+Dolfo assurait que l'oeuvre était tentatrice, puisqu'elle représentait
+Bacchus percé par les flèches de l'Amour. Mais Federicci, rivalisant
+avec Dolfo dans l'art de distinguer les «vanités et anathèmes»
+s'approcha, regarda et déclara que ce n'était point Bacchus.
+
+En entendant les cris joyeux de leurs camarades, ils revinrent dans la
+grande salle.
+
+Là, Federicci avait découvert un placard à nombreux tiroirs pleins de
+telles «frivolités» qu'aucun des enfants expérimentés n'en avait
+encore vu. C'étaient des masques et des costumes pour les cortèges
+carnavalesques qu'aimait à organiser Laurent de Médicis le Magnifique.
+Les enfants se massèrent devant la porte. A la lueur d'une chandelle,
+apparaissaient devant eux les figures monstrueuses, des femmes en
+carton, les grappes de raisin en verre des Bacchantes, le carquois et
+les ailes de l'Amour, le caducée de Mercure, le trident de Neptune et
+enfin, recouverts de toiles d'araignée, les foudres de Jupiter et un
+piteux aigle olympien, rongé par les vers, déplumé, le ventre crevé
+qui laissait passer le crin.
+
+Tout à coup, d'une perruque blonde qui avait dû appartenir à une Vénus
+quelconque, une souris sauta. Les filles poussèrent des cris. Les plus
+petites grimpèrent sur des sièges, soulevant leurs robes plus haut que
+les genoux. Une atmosphère de terreur et de dégoût plana. Les ombres
+des chauves-souris, effrayées par la lumière et le bruit, qui se
+buttaient contre le plafond, semblaient des esprits impurs.
+
+Mais Dolfo accourut et déclara qu'en haut, il y avait encore une
+chambre fermée; un petit vieux, méchant et chauve en défendait
+l'entrée.
+
+Tous s'y rendirent. Dans le vieillard qui gardait la porte, Giovanni
+reconnut son ami, messer Giorgio Merula, le bibliomane.
+
+Dolfo donna le signal. Messer Giorgio se plaça devant la porte, la
+défendant de sa poitrine. Les enfants se précipitèrent sur lui, le
+renversèrent, le meurtrirent de leurs croix, fouillèrent ses poches,
+trouvèrent la clef et ouvrirent la chambre. C'était un petit cabinet
+de travail bibliothèque.
+
+--Ici, ici, dans ce coin, indiquait Merula, vous trouverez ce que vous
+cherchez. Ne grimpez pas sur les rayons, il n'y a rien là-bas...
+
+Les inquisiteurs ne l'écoutaient pas. Tout ce qui tombait sous leurs
+mains--particulièrement les livres à riches reliures--était jeté dans
+le même tas, puis, la croisée ouverte, précipité dans la rue où se
+tenait une charrette chargée de «frivolités». Tibulle, Horace, Ovide,
+Apulée, Aristophane, les manuscrits rares, les éditions uniques,
+volaient sous les yeux de Merula.
+
+Giovanni remarqua que le vieillard avait pu soustraire un tout petit
+livre de Marcellin, l'histoire de l'Empereur Julien l'Apostat.
+
+Voyant par terre une transcription des tragédies de Sophocle, sur
+parchemin pâte lisse, avec de délicates enluminures, Merula se
+précipita avidement, s'en saisit et supplia:
+
+--Mes enfants! Mes mignons! Ayez pitié de Sophocle! C'est le plus
+innocent des poètes! N'y touchez pas!...
+
+Il serrait avec désespoir le livre contre sa poitrine, mais sentant
+les feuillets se déchirer, il se prit à pleurer, lâcha l'in-folio et
+hurla de douleur impuissante.
+
+Les enfants sortirent du palais et passant devant Santa Maria del
+Fiore, se dirigèrent vers la place de la Seigneurie.
+
+
+VII
+
+Devant la sombre tour du Palazzo Vecchio, à côté de la loggia Orcagni,
+le bûcher était prêt, haut de trente coudées, large de cent vingt et
+représentait une pyramide octogonale, clouée en planches et munie de
+quinze marches.
+
+Sur la première marche du bas étaient réunis les masques, les
+costumes, les perruques et autres accessoires de carnaval. Sur les
+trois suivantes, les livres de libre pensée depuis Anacréon et Ovide,
+jusqu'au Décaméron de Boccace et Morgante Pulci. Au-dessus des livres,
+les parures de femmes, les pâtes, les parfums, les miroirs, les limes
+à ongles et les pinces à épiler. Encore au-dessus, la musique, les
+mandolines, les cartes à jouer, les jeux d'échecs, tous les jeux qui
+satisfont le démon. Puis, les tableaux excitants, les dessins, les
+portraits de jolies femmes. Enfin, les bustes des dieux païens, des
+héros, des philosophes, sculptés dans le bois et modelés en cire. Tout
+en haut de l'édifice, se dressait un énorme pantin qui figurait le
+diable, le créateur des «frivolités et anathèmes», rempli de soufre et
+de poudre, épouvantablement barbouillé de peinture, couvert de poils,
+les pieds fourchus, rappelant l'ancien dieu Pan.
+
+Le crépuscule tombait. L'air était froid, sonore et pur. Les premières
+étoiles brillaient au ciel. La foule bruissait sur la place et se
+mouvait avec des murmures respectueux comme dans une église. Des
+hymnes religieux s'élevaient chantés par les élèves de Savonarole.
+
+Les moines remuaient comme des ombres, occupés aux derniers
+préparatifs. Un homme, qui marchait à l'aide de béquilles, encore
+jeune, mais probablement paralysé, les mains et les jambes
+tremblantes, les paupières immobiles s'approcha du frère Dominico
+Buonvincini, le principal ordonnateur, et tendit un rouleau au moine.
+
+--Qu'est-ce? demanda Dominico. Encore des dessins?
+
+--Des académies. Je n'y songeais plus. Mais hier, une voix me dit: «Tu
+as, Sandro, dans ton grenier encore quelques frivolités.» Je me suis
+levé et j'ai trouvé ces croquis de corps nus.
+
+Le moine prit le rouleau et dit avec un joyeux sourire:
+
+--Nous allons en allumer un bon feu, messer Filipepi!
+
+Celui-ci contempla la pyramide.
+
+--Oh! Seigneur aie pitié de nous! soupira-t-il. Sans le frère
+Savonarole, nous serions tous morts sans repentir. Et encore
+maintenant, qui sait? Aurons-nous le temps de racheter nos fautes?
+
+Il se signa, murmura une prière en égrenant son chapelet.
+
+--Qui est-ce? demanda Giovanni à un moine.
+
+--Sandro Botticelli, le fils de Mariano Filipepi, répondit l'autre.
+
+Giovanni écoutait tout, et la douleur s'empara de de son âme à la vue
+de ces scènes de vandalisme et il s'éloigna.
+
+
+La nuit venue, un mouvement courut dans la foule:
+
+--On vient, on vient.
+
+Silencieux, environnés de ténèbres, sans hymnes, sans torches, vêtus
+de longues robes blanches, les enfants inquisiteurs s'avançaient,
+portant la statue de Jésus enfant qui, d'une main désignait sa
+couronne d'épines, de l'autre, bénissait le peuple. Derrière
+marchaient les moines, les chantres, les gonfaloniers, les membres du
+Conseil des Quatre-Vingts, les chanoines, les docteurs et les maîtres
+ès théologie, les chevaliers du capitaine Bargello, les sonneurs de
+trompe et les massiers.
+
+Le silence régna sur la place comme à une mise à mort. Savonarole
+monta sur la chaussée devant le Vieux Palais, leva au-dessus de sa
+tête le crucifix et dit à haute et solennelle voix:
+
+--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, allumez le bûcher!
+
+Quatre moines porteurs de torches résineuses, s'approchèrent de la
+pyramide et l'allumèrent aux quatre coins. La flamme crépita. Tout
+d'abord ce fut une fumée grise, puis ensuite une fumée noire. Les
+trompes sonnèrent. Les moines entonnèrent «le _Te Deum Laudamus_». Les
+enfants répétèrent:
+
+ --_Lumen ad revelationem gentium et glorian plebis Israel._
+
+La cloche de la tour du Palazzo Vecchio sonna, les cloches de toutes
+les églises de Florence lui répondirent.
+
+La flamme s'avivait, montait. Les feuilles tendres des antiques
+manuscrits se tordaient comme si elles fussent vivantes. De la
+dernière marche sur laquelle étaient étalés les accessoires
+carnavalesques, une perruque en feu s'envola. La foule eut un murmure
+joyeux.
+
+Les uns priaient, les autres pleuraient. Quelques-uns riaient,
+sautaient, agitant leurs mains et leurs chaperons. D'autres
+prophétisaient.
+
+--Chantez un nouvel hymne au Seigneur! criait un bancal. Tout
+s'effondrera, brûlera, comme ces vanités, dans le feu purificateur,
+tout, tout, tout,--l'église, les lois, les gouvernements, les arts,
+les sciences,--il ne restera pas pierre sur pierre et ce sera un ciel
+nouveau, une terre nouvelle! Et Dieu essuiera nos larmes et il n'y
+aura plus ni mort, ni pleurs, ni tristesse, ni maladie! Viens, viens,
+Seigneur Jésus!...
+
+Une jeune femme enceinte, le visage amaigri par la misère, tomba à
+genoux et tendant ses bras vers le bûcher comme si elle y voyait le
+Christ, hurla de toutes ses forces:
+
+--Viens, Seigneur Jésus! Amen! amen! Viens!...
+
+
+VIII
+
+Giovanni regardait un tableau éclairé par le feu, mais non léché
+encore par la flamme. C'était une oeuvre de Léonard de Vinci. Léda,
+debout devant un lac, se mirait dans ses eaux. Un gigantesque cygne
+l'enlaçait de son aile, en tendant son cou, et emplissait l'air et les
+cieux de son cri d'amour triomphal. Aux pieds de Léda, parmi les
+plantes aquatiques, les insectes et les batraciens, les graines
+transies, les larves et les germes; dans les ténèbres chaudes, dans
+l'humidité asphyxiante, grouillaient les jumeaux nouveau-nés,
+demi-dieux, demi-fauves, Castor et Pollux, à peine éclos d'un énorme
+oeuf. Et Léda admirait ses enfants en embrassant pudiquement le cygne.
+
+Giovanni suivait les progrès de la flamme qui s'approchait toujours et
+frôlait maintenant le tableau,--et son coeur se glaçait d'effroi. A ce
+moment, les moines élevèrent une croix noire au milieu de la place et,
+se tenant par la main, formèrent une triple ronde à la gloire de la
+Trinité, exprimant ainsi la joie des fidèles à la destruction des
+«frivolités». Ils commencèrent une danse lente d'abord, puis de plus
+en plus vive, enfin tourbillonnante en chantant:
+
+ _Ognun gridi, com'io grido,
+ Sempe pazzo, pazzo, pazzo!_
+
+ Il faut devant le Seigneur,
+ Tous nous réconcilier,
+ Et danser sans aucune crainte,
+ Comme devant l'arche sainte,
+ Le saint Roi David dansait.
+ Relevons tous nos soutanes,
+ Et que dans notre folle ronde,
+ Personne ne reste en panne.
+ Ivres d'amour du Seigneur,
+ Et du sang de ses blessures,
+ Gais, heureux et tapageurs,
+ Nous sommes ivres de l'amour,
+ De l'amour de Notre-Seigneur.
+
+Les spectateurs de cette scène sentaient le vertige les saisir, leur
+tête tourner, leurs jambes frémir et, tout à coup, n'y tenant plus,
+enfants, vieillards, femmes et enfants, tous se mêlèrent à la ronde
+infernale. Un gros moine, ayant fait un saut maladroit, glissa, roula
+par terre et se fendit le front. A peine put-on le sauver du
+piétinement des furibonds. Le reflet pourpre illuminait les visages
+grimaçants. Le crucifix projetait une énorme ombre sur les danseurs.
+
+ Nous agitons nos croix
+ Et nous dansons, dansons, dansons,
+ Comme dansait David, le Roi.
+
+La flamme atteignait maintenant la Léda, léchait de sa langue rouge
+son corps très blanc, rosé subitement et, par cela même, devenu
+presque vivant, encore plus mystérieux et plus superbe.
+
+Giovanni la contemplait, tremblant et pâle. Léda eut un dernier
+sourire, s'enflamma, fondit dans le feu et disparut pour l'éternité.
+
+Le grand pantin à son tour s'alluma. Son ventre bourré de poudre
+éclata avec fracas. Les flammes montèrent alors jusqu'au ciel. Le
+monstre lentement oscilla, se flétrit et s'effondra parmi les charbons
+rougis.
+
+De nouveau les trompes et les timbales retentirent. Toutes les cloches
+s'ébranlèrent à la fois. Et la foule hurla, triomphante, comme si elle
+avait vaincu le diable lui-même, le mensonge, la souffrance, tous les
+maux de l'univers. Giovanni prit sa tête dans ses mains et voulut
+fuir, mais une main s'abaissa sur son épaule, il se retourna, et
+aperçut le visage calme du Maître.
+
+Léonard le prit par la main et l'emmena hors de la foule.
+
+
+X
+
+Lorsqu'ils eurent quitté la place emplie de fumée nauséabonde, ils
+suivirent une sombre impasse et se trouvèrent sur les bords de l'Arno.
+
+Tout était, ici, calme et désert. Seules les vagues clapotaient. Le
+croissant de la lune éclairait les cimes majestueuses argentées par le
+givre. Les étoiles brillaient, tantôt sévères et tantôt tendres.
+
+--Pourquoi t'es-tu enfui, Giovanni? demanda Léonard de Vinci.
+
+L'élève leva vers lui les yeux, voulut parler, mais sa voix se brisa,
+ses lèvres tremblèrent et il pleura.
+
+--Pardonnez, maître...
+
+--Tu n'es point fautif devant moi, répondit l'artiste.
+
+--Je ne savais ce que je faisais, continua Beltraffio. Comment, mon
+Dieu! comment ai-je pu vous quitter?
+
+Il voulait raconter sa folie au maître, ses tourments, ses terribles
+idées de la coupe du Seigneur et de celle du diable, ses visions
+doubles du Christ et de l'Antechrist, mais il sentit de nouveau, comme
+devant le tombeau de Sforza, que Léonard ne le comprendrait pas, et
+il se contenta de fixer un regard suppliant dans ses yeux purs, calmes
+et étranges ainsi que des étoiles.
+
+Le maître ne lui demanda rien, comme s'il eût tout deviné, et avec un
+sourire d'infinie pitié, posant sa main sur la tête de Giovanni, lui
+dit:
+
+--Que le Seigneur te vienne en aide, mon pauvre enfant! Tu sais que je
+t'ai toujours aimé comme un fils. Si tu veux de nouveau redevenir mon
+élève, je te reprendrai avec joie.
+
+Et comme s'il se parlait à lui-même, avec ce laconisme mystérieux par
+lequel il exprimait ses pensées intimes, il ajouta tout bas:
+
+--Plus la sensibilité est grande, plus forte est la douleur. Grand
+martyr!
+
+Le son des cloches, les chants des moines, les cris de la foule
+affolée s'entendaient au loin, mais ne troublaient plus le calme qui
+enveloppait le maître et l'élève.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LE SIÈCLE D'OR
+
+1496-1497
+
+ «Tornerà l'età dell'oro.
+ Cantiàn tutti: viva l' Moro!»
+
+ BELLINCIONI.
+
+ Le siècle d'or viendra bientôt.
+ Criez tous: Gloire au More!
+
+
+I
+
+Vers la fin de l'année 1496, la duchesse de Milan, Béatrice, écrivait
+à sa soeur Isabelle, épouse du marquis Francesco Gonzague qui régnait
+à Mantoue:
+
+ «Sérénissime madonna, ma petite soeur bien-aimée, moi et mon
+ époux, le seigneur Ludovic, vous souhaitons heureuse santé, à vous
+ et au très renommé seigneur Francesco.
+
+ »En réponse à votre prière, je vous envoie le portrait de mon fils
+ Massimiliano. Seulement, ne croyez pas, je vous prie, qu'il soit
+ aussi petit. Nous voulions prendre sa mesure exacte, afin de la
+ soumettre à Votre Seigneurie, mais la nourrice nous a assuré que
+ cela empêcherait la croissance. Il grandit étonnamment; lorsque je
+ ne le vois durant plusieurs jours, quand je le regarde, il me
+ semble qu'il a encore poussé et j'en reste infiniment contente et
+ consolée.
+
+ »Nous avons eu une grande douleur: notre bouffon Nannino est mort.
+ Vous l'avez connu et aimé; aussi comprendrez-vous que si j'avais
+ perdu tout autre chose, j'aurais essayé de la remplacer; mais pour
+ refaire un nouveau Nannino, la nature elle-même serait impuissante
+ car elle a épuisé en lui toutes ses forces en unissant en un seul
+ être pour l'amusement des rois, la plus rare des bêtises et la
+ plus charmante des horreurs. Le poète Bellincioni, dans son
+ épitaphe, a dit que: «Si son âme est au ciel, il doit faire rire
+ tout le paradis; si elle est en enfer, Cerbère se tait et se
+ réjouit.» Je l'ai fait inhumer dans notre caveau à Santa Maria
+ delle Grazie, à côté de mon faucon favori et de mon inoubliable
+ chienne Puttina, afin de ne pas être séparée, après notre mort,
+ d'aussi agréables choses. J'ai pleuré pendant deux nuits, et le
+ seigneur Ludovic afin de me consoler m'a promis pour la Noël une
+ magnifique chaise en argent pour les débarras de l'estomac,
+ représentant la bataille des Centaures et des Lapithes. A
+ l'intérieur se trouve un bassin en or pur et le baldaquin est de
+ velours cramoisi avec l'écusson ducal; bref, ma chaise est
+ pareille en tout point à celle de la duchesse de Lorraine. Non
+ seulement aucune duchesse d'Italie, mais le Pape, l'Empereur et
+ même le Grand Turc, ne possèdent siège semblable. Il est plus beau
+ que le siège de Bazade, décrit dans les épigrammes de Martial.
+
+ »Le seigneur Ludovic voulait que le peintre florentin Léonard de
+ Vinci installât à l'intérieur une machine à musique à l'instar
+ d'un petit orgue. Mais Léonard a refusé en prétextant qu'il était
+ trop occupé par le _Colosse_ et la _Sainte Cène_.
+
+ »Vous me demandez, soeur chérie, de vous envoyer pour quelque
+ temps ce maître. J'aurais aimé me rendre à votre prière et vous
+ l'envoyer non seulement pour quelque temps, mais pour toujours.
+ Mais le seigneur Ludovic, je ne sais pourquoi, lui témoigne une
+ grande amitié et ne veut pas se séparer de lui. Cependant, ne le
+ regrettez pas outre mesure, car ce Léonard est adonné à
+ l'alchimie, à la magie, à la mécanique et autres utopies du même
+ genre, beaucoup plus qu'à la peinture et se distingue par une
+ telle lenteur dans l'exécution des commandes, qu'il en arriverait
+ à impatienter un ange. De plus, d'après ce que j'ai ouï dire,
+ c'est un hérétique et un impie.
+
+ »Dernièrement nous avons chassé le loup. On ne me permet pas de
+ monter à cheval, vu que je suis enceinte de cinq mois. J'ai suivi
+ la chasse en me tenant sur l'arrière d'une voiture.
+
+ »Vous souvenez-vous, soeurette, comme nous galopions ensemble? Et
+ nos chasses au sanglier? et nos pêcheries? Ah! c'était le bon
+ temps!
+
+ »Maintenant nous nous amusons comme nous pouvons. Nous jouons aux
+ cartes. Nous patinons. Un jeune seigneur des Flandres nous a
+ appris cette nouvelle distraction. L'hiver est rude: non seulement
+ les lacs, mais toutes les rivières sont gelées. Sur la glissoire
+ du parc du palais, Léonard a modelé une superbe Léda avec son
+ cygne, en neige blanche et ferme comme du marbre. Quel grand
+ dommage qu'elle doive fondre au printemps.
+
+ »Et comment vous portez-vous, aimable soeur? La race des chats à
+ longs poils a-t-elle réussi? Si vous avez dans la portée un chat
+ roux à yeux bleus, envoyez-le-moi en même temps que la naine
+ promise. Moi, je vous ferai cadeau des petits chiens de ma
+ Soyeuse. N'oubliez pas, madonna, surtout n'oubliez pas de
+ m'expédier le patron du mantelet de satin bleu à col en biais,
+ doublé de zibeline. Je vous l'ai demandé dans ma dernière lettre.
+ Envoyez-le-moi par courrier monté dès demain. Envoyez-moi aussi un
+ flacon de votre merveilleux fluide contre les boutons et du bois
+ d'outre-mer pour vernir les ongles.
+
+ »Nos astrologues prédisent la guerre et un été très chaud: «Les
+ chiens deviendront enragés et les empereurs furieux.»
+
+ Que dit votre astrologue? On croit toujours davantage celui des
+ autres que le sien.
+
+ »Moi et le seigneur Ludovic, nous confions à vos bienveillantes
+ attentions, bien aimée soeur, et à celle de votre époux, le
+ renommé marquis Francesco.»
+
+ BÉATRICE SFORZA.
+
+
+II
+
+Sous son aspect très franc, cette missive était pleine d'hypocrisie et
+de politique. La duchesse cachait à sa soeur ses préoccupations. La
+paix et la concorde que l'on pouvait supposer d'après la lettre ne
+régnait pas entre les époux. Béatrice détestait Léonard, non pour son
+hérésie et son impiété, mais bien parce que, par ordre du duc, il
+avait peint le portrait de Cecilia Bergamini, sa terrible rivale, la
+célèbre maîtresse de Ludovic le More. Ces derniers temps, elle
+soupçonnait encore une autre liaison amoureuse entre son mari et une
+de ses demoiselles, madonna Lucrezia.
+
+Le duc de Milan atteignait alors l'apogée de la puissance.
+
+Fils de Francesco Sforza, audacieux mercenaire romagnol, moitié
+soldat, moitié brigand, il rêvait de devenir le souverain maître de
+l'Italie unifiée.
+
+--Le pape, se vantait le More, est mon confesseur, l'empereur mon chef
+d'armée, la ville de Venise, mon trésor, le roi de France, mon
+courrier.
+
+Il signait _Ludovicus Maria Sfortia Anglus, dux Mediolani_, en tirant
+son origine du grand héros, compagnon d'Enée, Anténor le Troyen. Le
+Colosse, monument élevé à la gloire de son père et érigé par Léonard
+avec l'inscription: _Ecce deus!_ certifiait également, à ses yeux,
+son origine divine.
+
+Mais, en dépit de son aisance extérieure, une peur et une inquiétude
+secrètes tourmentaient le duc. Il savait que le peuple ne l'aimait
+pas, le considérant comme l'usurpateur du trône. Une fois, en
+apercevant sur la place d'Arengo, la veuve du feu duc Jean Galéas qui
+tenait son fils par la main, la foule avait crié:
+
+--Vive le duc légitime, Francesco!
+
+L'enfant avait huit ans. Son intelligence et sa beauté étaient
+remarquables. D'après l'ambassadeur de Venise, Marino Saunto, «le
+peuple le désirait pour roi, comme on désire un Dieu». Béatrice et
+Ludovic voyaient que la mort de Jean Galéas avait déçu leurs
+espérances, puisqu'elle ne les avait pas légitimés. Et dans la
+personne de cet enfant, l'ombre du défunt sortait de sa tombe.
+
+A Milan, on parlait de mystérieux présages. On racontait que la nuit,
+au-dessus des tours du château, se montraient des feux pareils à des
+lueurs d'incendie et que dans les appartements retentissaient
+d'horribles râles. On se souvenait que lors de la mise en bière,
+l'oeil gauche de Jean Galéas ne se fermait pas, ce qui annonçait la
+mort prochaine d'un de ses parents. La Vierge del Albora avait des
+paupières frémissantes. La vache d'une vieille paysanne avait mis bas
+un veau à deux têtes. La duchesse était tombée évanouie dans une salle
+abandonnée, effrayée par une vision et ensuite n'en voulut parler à
+personne, pas même à son mari.
+
+Depuis quelque temps elle avait perdu la gaieté qui plaisait tant au
+duc et attendait avec de tristes pressentiments le moment de ses
+couches.
+
+
+III
+
+Un soir de décembre, tandis que les flocons de neige qui couvraient
+les rues de la ville, augmentaient le silence des ténèbres, Ludovic le
+More était assis dans le petit palais dont il avait fait cadeau à sa
+nouvelle maîtresse, madonna Lucrezia Crivelli. Un grand feu flambait
+dans l'âtre, illuminait les ferrures des portes vernies à dessins de
+mosaïque qui représentaient les perspectives des anciens monuments de
+Rome; le plafond était à caissons dorés, les murs, tendus de cuir de
+Cordoue, les hauts fauteuils en ébène, la table ronde recouverte de
+velours vert, sur laquelle traînaient le roman de Boiardo, des
+rouleaux de musique, une mandoline en nacre et une coupe en cristal
+taillé, pleine d'eau Baluca Aponitana, très à la mode chez les dames
+de la cour. Au mur était pendu le portrait de Lucrezia par Léonard.
+
+Au-dessus de la cheminée, dans un décor de Caradasso, des oiseaux
+picoraient des grappes de raisin et des enfants nus, ailés--anges
+chrétiens ou amours païens--dansaient en brandissant les saints
+instruments du martyre du Seigneur--clous, lance, éponge, et couronne
+d'épines--et semblaient tout roses par le reflet des flammes.
+
+Le vent hurlait dans l'âtre. Mais, dans le _studio_ élégant tout
+respirait une douce langueur.
+
+Madonna Lucrezia était assise sur un coussin de velours, aux pieds de
+Ludovic. Son visage était triste. Le duc la grondait tendrement de ne
+plus aller voir la duchesse Béatrice.
+
+--Altesse, murmura la jeune fille en baissant les yeux, je vous
+supplie, ne m'y forcez pas: je ne sais pas mentir...
+
+--Mais, permettez, nous ne mentons pas? s'étonna Ludovic. Nous
+dissimulons seulement. Jupiter lui-même ne cachait-il pas ses secrets
+d'amour à sa jalouse déesse? Et Thésée, et Phèdre et Médée--tous les
+héros, tous les dieux de l'antiquité? Pouvons-nous, faibles mortels,
+résister à la puissance du dieu d'amour? De plus, le mal caché vaut
+mieux que le mal visible, car en dissimulant le péché nous épargnons
+la tentation à nos proches, comme l'exige la miséricorde chrétienne.
+Et s'il n'y a ni tentation, ni miséricorde, il n'y a pas de mal--ou
+presque pas.
+
+Il eut son sourire rusé. Mais Lucrezia secoua la tête et le considéra
+de ses yeux sévères, graves et naïfs, tels des yeux d'enfant.
+
+--Vous savez, mon seigneur, combien je suis heureuse de votre amour.
+Mais parfois, je préférerais mourir plutôt que de tromper madonna
+Béatrice qui m'aime comme sienne...
+
+--Assez, enfant, assez! dit le duc et, l'attirant sur ses genoux, il
+l'enlaça d'une main et de l'autre caressa ses cheveux noirs, coiffés
+en bandeaux lisses sur les oreilles, avec une ferronnière dont le
+diamant en larme brillait au milieu du front.
+
+Ses longs cils abaissés,--sans ivresse, sans passion, froide et
+pure--elle s'abandonnait à ses caresses.
+
+--Oh! si tu savais combien je t'aime, toi ma timide, toi seule!
+murmurait-il en aspirant avidement le parfum si connu de violette et
+de musc.
+
+La porte s'ouvrit et avant même que le duc eût pu desserrer son
+étreinte, la servante effrayée pénétra dans la pièce.
+
+--Madonna! madonna! balbutiait-elle essoufflée, en bas, à la porte...
+O Seigneur, aie pitié de nous!
+
+--Parle convenablement, repartit le duc. Qui y a-t-il à la porte?
+
+--La duchesse Béatrice!
+
+Ludovic pâlit.
+
+--La clef! La clef de l'autre porte! Je sortirai par la cour de
+derrière. Eh bien! la clef? Vite!
+
+--Altesse, voici le malheur! les cavaliers de la duchesse sont dans
+cette cour! Toute la maison est cernée...
+
+--Un piège! murmura le duc en prenant sa tête dans ses mains. Comment
+a-t-elle su? Qui lui a dit?
+
+--Personne d'autre que monna Sidonia, répondit la servante. Ce n'est
+pas pour rien que la vieille sorcière traîne continuellement ici pour
+offrir ses produits. Je vous disais, toujours: Prenez garde...
+
+--Que faire, que faire, mon Dieu? balbutiait le duc, blême.
+
+On entendait frapper à la porte de la rue.
+
+La servante se précipita dans l'escalier.
+
+--Cache-moi, cache-moi, Lucrezia!
+
+--Altesse, répondit la jeune fille, si madonna Béatrice a des
+soupçons, elle fera fouiller toute la maison. Ne vaudrait-il pas mieux
+vous montrer franchement à elle?
+
+--Non, non, Dieu me préserve, que dis-tu là, Lucrezia? Me montrer! Tu
+ne sais pas quelle femme elle est!... O Seigneur! il est effrayant de
+songer aux conséquences... Tu sais qu'elle est enceinte... Mais,
+cache-moi, cache-moi donc!
+
+--Vraiment, je ne sais...
+
+--N'importe où, mais plus vite!
+
+Le duc tremblait et, en cet instant, ressemblait plus à un voleur pris
+en flagrant délit, qu'au descendant du fabuleux héros Anténor le
+Troyen, compagnon d'Enée.
+
+Lucrezia le conduisit à travers sa chambre dans sa salle d'atours et
+le cacha dans une des grandes armoires murales, qui servaient de garde
+robe chez les dames de haut rang.
+
+Ludovic le More se tapit dans un coin, parmi les robes.
+
+«Que c'est bête! songeait-il. Mon Dieu, que c'est bête!... Absolument
+comme dans les contes de Saquetti ou de Boccace.»
+
+Mais il n'avait nulle envie de rire. Il sortit de son vêtement une
+amulette qui contenait des cendres de saint Christophle et une autre
+pareille qui renfermait le talisman à la mode--un morceau de momie
+égyptienne. Ces amulettes étaient tellement semblables que dans
+l'obscurité et dans sa hâte, il ne savait discerner l'une de l'autre
+et à tout hasard se prit à les baiser ensemble en récitant une prière.
+
+Tout à coup, il entendit la voix de sa femme et celle de sa maîtresse
+qui entrait dans la salle d'atours et il fut glacé d'effroi.
+
+Elles causaient amicalement. Il devina que Lucrezia faisait les
+honneurs de sa nouvelle maison, sur les instances de la duchesse.
+Béatrice ne devait pas posséder de preuves et ne voulait pas laisser
+percer ses soupçons.
+
+Ce fut un duel de ruse féminine.
+
+--Ici, ce sont encore des robes? demanda Béatrice en s'approchant de
+l'armoire dans laquelle se tenait son mari, plus mort que vif.
+
+--De vieilles robes de maison. Votre Altesse veut-elle les voir?
+répondit Lucrezia, calme.
+
+Et elle entre-bâilla la porte.
+
+--Écoutez, ma chérie, continua la duchesse, où est donc celle qui me
+plaisait tant? Vous l'aviez au bal d'été de Pallavincini. Des
+vermisseaux d'or sur un fond bleu vert...
+
+--Je ne me souviens pas, répliqua tranquillement Lucrezia. Ah! si,
+si!... Ici; probablement dans cette armoire!
+
+Et sans refermer la porte du placard dans lequel se trouvait Ludovic,
+elle s'approcha de l'armoire voisine.
+
+«Et elle disait qu'elle ne savait pas mentir! pensa le duc avec
+admiration. Quelle présence d'esprit! Les femmes!... voilà auprès de
+qui, nous autres empereurs, nous devrions apprendre la politique!»
+
+Béatrice et Lucrezia s'éloignèrent.
+
+Ludovic respira librement, mais il continua toujours à tenir dans ses
+mains l'amulette-relique et l'amulette-momie.
+
+--Deux cents ducats impériaux au couvent Maria della Grazie, pour
+l'encens et les cierges à la Très Pure Sainte Défenderesse, si tout se
+passe sans incidents! murmura-t-il avec ferveur.
+
+La servante accourut, ouvrit le placard et avec un sourire malin,
+quoique respectueux, désemprisonna le duc en lui annonçant que la
+sérénissime duchesse venait de partir après avoir échangé de
+bienveillants adieux avec madonna Lucrezia.
+
+Il se signa dévotement, retourna au _studio_, but un verre d'eau
+Aponitana, regarda Lucrezia, assise comme tout à l'heure près de la
+cheminée, la tête inclinée, le visage caché dans ses mains. Il sourit.
+Puis, à pas lents, il s'approcha d'elle doucement, par derrière,
+s'inclina et l'embrassa. La jeune fille frissonna.
+
+--Laissez-moi, je vous prie, partez! Oh! comment pouvez-vous, après ce
+qui vient de se passer!...
+
+Mais le duc sans écouter, silencieux, couvrait son visage, son cou,
+ses cheveux, de baisers affolés. Jamais encore elle ne lui avait paru
+aussi ravissante; il lui semblait que le mensonge féminin qu'il
+venait de découvrir en elle lui donnait une beauté nouvelle.
+
+Elle luttait, mais faiblissait déjà et enfin, fermant les yeux avec un
+sourire d'impuissance, lentement lui donna ses lèvres.
+
+La tempête de décembre hurlait dans l'âtre, cependant que dans le
+reflet rose les enfants nus riaient et dansaient sous les grappes de
+raisins, en brandissant les saints instruments du martyre du Seigneur.
+
+
+IV
+
+Le premier jour de l'an 1497, un grand bal eut lieu au palais.
+
+Les préparatifs durèrent trois mois sous la direction de Bramante, de
+Caradosso et de Léonard de Vinci.
+
+A cinq heures du soir, les invités commencèrent à arriver. Ils étaient
+plus de deux mille. La bourrasque avait amoncelé la neige sur les
+routes et dans les rues. Sur le front sombre du ciel, se détachaient
+toutes blanches les crénelures des murs, les embrasures, les saillies
+de pierres qui soutenaient les gueules des canons. Dans la cour
+flambaient de grands brasiers autour desquels se chauffaient en
+bavardant gaiement, les écuyers, les coureurs, les piqueurs, les
+porteurs de palanquins. A l'entrée du palais ducal et plus loin, près
+de la herse qui défendait la petite cour intérieure du petit palais
+Rochetti, des carrosses disgracieux sous leur dorures, de mauvais
+équipages, attelés de six chevaux, se pressaient, s'accrochant,
+déposant les seigneurs et les chevaliers enveloppés de précieuses
+fourrures de Russie. Les croisées gelées brillaient de mille feux.
+
+En entrant dans le vestibule, les invités passaient entre une double
+rangée de gardes du corps ducaux--mameluks, turcs, archers grecs,
+arbalétriers écossais et lansquenets suisses--scellés dans leurs
+armures et munis de lourdes hallebardes.
+
+En avant se tenaient, sveltes et charmants comme des jeunes filles,
+les pages en livrées de deux teintes, garnies de duvet de cygne--le
+côté droit en velours rose, le côté gauche en satin bleu--avec,
+brodées en argent, sur la poitrine, les armes des Sforza-Visconti. Le
+vêtement était collant au point d'épouser tous les plis du corps et
+seulement devant, à partir de la ceinture, tombait en gros plis creux.
+Ils portaient, allumés, de longs cierges de cire jaune et rouge,
+pareils aux cierges d'église.
+
+Quand un invité entrait, le héraut criait le nom et les trompes
+sonnaient.
+
+Alors, s'ouvraient les appartements aveuglants de lumières--la «Salle
+des tourterelles blanches sur champ de gueule»; la «Salle d'or», qui
+représentait une chasse ducale; la «Salle écarlate», tendue de satin
+du haut en bas, avec, brodées en or, des torches flambantes et des
+seaux, emblèmes de la puissance des ducs de Milan, qui pouvaient,
+selon leur désir, allumer le feu de la guerre, et l'éteindre avec
+l'eau de la paix. Dans la luxueuse petite «Salle noire» qui servait de
+salon de toilette pour les dames, et construite par Bramante, on
+voyait sur le plafond et sur les murs des fresques inachevées de
+Léonard de Vinci.
+
+La foule élégante bourdonnait comme une ruche. Les vêtements se
+distinguaient par leurs couleurs vives et parfois par un luxe qui
+manquait de goût. Les étoffes des robes féminines, à plis longs et
+lourds, raidis par la profusion d'or et de pierreries, rappelaient les
+dalmatiques. Elles étaient tellement solides qu'on se les transmettait
+de grand'mère à petite-fille. De larges découpures mettaient à nu la
+poitrine et les bras. Les cheveux, cachés par devant sous un filet
+d'or, se tressaient, pour les femmes ou les vierges, selon la coutume
+lombarde, en une natte que l'on allongeait jusqu'à terre à l'aide de
+faux cheveux, et que l'on ornait de rubans. La mode exigeait que les
+sourcils fussent à peine indiqués: les femmes qui possédaient des
+sourcils épais les épilaient avec une pince spéciale (_pelatoïo_); se
+passer des fards était considéré comme indécent. On n'employait que
+des parfums forts et pénétrants: le musc, l'ambre, la verveine, la
+poudre de Chypre.
+
+Dans la foule se remarquaient des jeunes filles et des femmes, avec ce
+charme particulier qu'ont les femmes de Lombardie. Sur leur peau mate
+et blanche, sur les contours tendres et souples du visage, tels
+qu'aimait les représenter Léonard de Vinci, des ombres légères se
+dissipaient comme la fumée.
+
+Madonna Violanta Borromeo, par sa victorieuse beauté de brune aux yeux
+noirs, avait été, de l'avis de tous, déclarée la reine du bal. Comme
+avertissement aux amoureux, elle avait fait broder, sur le velours
+pourpre de sa robe, des phalènes d'or. Pourtant l'attention des
+raffinés n'allait pas vers madonna Violanta, mais vers Diana
+Pallavincini, dont les yeux froids étaient purs comme la glace, avec
+ses cheveux blond cendré, son sourire indifférent et sa parole lente
+et mélodieuse comme un son de viole. Elle était vêtue de damas blanc
+zébré de longs rubans vert pâle, couleur de varech. Entourée d'éclat
+et de bruit, elle semblait étrangère à tout, solitaire et triste,
+comme les pâles fleurs aquatiques qui sommeillent sous les rayons de
+la lune dans les étangs abandonnés.
+
+Les trompes et les timbales sonnèrent et les invités se dirigèrent
+dans la grande «Salle du jeu de paume».
+
+Sous le plafond de soie bleue constellé d'étoiles d'or, des traverses
+en forme de croix supportaient des cierges qui brûlaient en clous de
+feu. Du balcon servant de tribune pendaient des tapis de soie, des
+guirlandes de laurier, de lierre et de genévrier.
+
+A l'heure, à la minute, à la seconde, marquées par les astrologues
+(car le duc, selon l'expression d'un ambassadeur, ne faisait pas un
+pas, ne changeait pas de chemise, n'embrassait pas sa femme sans se
+conformer à la position des astres), Ludovic et Béatrice, entrèrent
+dans la salle revêtus du manteau royal en drap d'or, doublé d'hermine
+et dont la longue traîne était portée par des barons et des
+chambellans. Sur la poitrine du duc, monté en pendentif, brillait le
+rubis énorme, volé à Jean Galéas.
+
+Béatrice avait maigri et enlaidi. Il était étrange de constater cet
+état de grossesse chez cette gamine, presque enfant, à la poitrine
+plate, aux mouvements garçonniers.
+
+Le More fit un signe. Le grand sénéchal leva la crosse, la musique
+retentit et les invités se placèrent aux tables du festin.
+
+
+V
+
+A ce moment se produisit un incident. L'ambassadeur du grand-duc de
+Moscovie, Danilo Mamirof, refusa de s'asseoir au-dessous de
+l'ambassadeur de la République de Venise. En vain, on tenta de lui
+faire entendre raison. L'entêté vieillard, sans écouter, restait
+debout, répétant:
+
+--Je ne m'assoirai pas... c'est un affront!
+
+De partout se fixaient sur lui des regards curieux et moqueurs.
+
+--Qu'est-ce? Encore des ennuis avec les Moscovites? Quel peuple
+sauvage! Ils désirent les premières places et ne veulent rien
+comprendre. On ne peut les inviter nulle part. Des barbares. Leur
+langage est presque turc. Quelle tribu de fauves!
+
+L'alerte et intrigant Boccalino, interprète mantouan, se faufila près
+de Mamirof:
+
+--Messer Daniele, messer Daniele, murmura-t-il avec force courbettes
+en estropiant la langue russe; cela n'est pas possible, vraiment pas
+possible. Il faut vous asseoir. C'est la coutume à Milan. Discuter est
+de mauvais goût. Le duc se fâche.
+
+Le jeune compagnon du vieillard, Nikita Karatchiarof, secrétaire de
+l'ambassade, s'approcha également:
+
+--Danilo Kouzmitch, mon petit père, daigne ne pas te fâcher. Dans un
+couvent étranger, on n'impose pas ses lois. Ces gens sont d'une autre
+race que nous et ignorent nos habitudes. Un affront est vite reçu. On
+pourrait nous faire sortir...
+
+--Tais-toi, Nikita! Tu es trop jeune pour donner des leçons. Je sais
+ce que je fais. Non, je ne m'assoirai pas au-dessous de l'ambassadeur
+de Venise. C'est une offense à notre ambassade. Il est dit: Chaque
+ambassadeur représente en personne et en discours son empereur. Et le
+nôtre est le très chrétien autocrate de toutes les Russies...
+
+--Messer Daniele, ô messer Daniele! disait l'interprète Boccalino
+affolé.
+
+--Laisse-moi! Pourquoi te trémousses-tu, sale gueule de singe? J'ai
+dit, je ne m'assoirai pas et je ne m'assoirai pas.
+
+Sous les sourcils froncés, les petits yeux d'ours de Mamirof
+étincelaient de colère, de fierté et d'irréductible obstination. La
+crosse de sa canne, constellée d'émeraudes, tremblait dans ses mains.
+Il était visible qu'aucune force n'aurait raison de son entêtement.
+
+Ludovic appela près de lui l'ambassadeur de Venise, et, avec
+l'amabilité charmeuse qui lui était particulière, s'excusa, lui promit
+sa bienveillance et le pria, comme un service personnel, d'échanger sa
+place pour éviter les discussions, lui assurant que personne
+n'attachait d'importance au stupide orgueil de ces barbares. En
+réalité, le duc attachait un grand prix à l'amitié du «grand-duc de
+Rossia», car il espérait par son entremise conclure une alliance
+avantageuse avec le sultan.
+
+Le Vénitien contempla Mamirof avec un fin sourire et, haussant
+dédaigneusement les épaules, observa que Son Altesse avait raison--de
+telles discussions au sujet d'une préséance, étaient indignes de gens
+cultivés. Puis il s'assit à la place désignée.
+
+Sans prêter attention aux regards hostiles, caressant avec
+satisfaction sa longue barbe grise, remontant sa ceinture sur son gros
+ventre et son manteau d'aksamyte pourpre, doublé de martre sur les
+épaules, Danilo Kouzmitch, d'une marche pesante et digne vint
+s'asseoir à la place conquise. Un sentiment sombre, joyeux et
+enivrant, emplissait son âme.
+
+Nikita et l'interprète Boccalino prirent place au bas bout de la
+table, auprès de Léonard de Vinci.
+
+Le Mantouan vantard racontait les merveilles qu'il avait vues à Moscou
+et mêlait la réalité à la fantaisie. L'artiste, espérant recevoir de
+plus exacts renseignements de Karatchiarof, s'adressa à lui par
+l'entremise de l'interprète et commença à le questionner sur sa
+contrée lointaine, qui excitait la curiosité de Léonard, comme tout ce
+qui était immense et énigmatique; il s'enquit de ses plaines infinies,
+de son climat rigoureux, de ses fleuves et de ses bois immenses, du
+flux et du reflux dans l'Océan hyperboréen et la mer Caspienne, de
+l'aurore boréale, de ses amis qui habitaient Moscou.
+
+--Messer, demanda à l'interprète, la curieuse et malicieuse Hermelina,
+j'ai entendu dire qu'on dénommait cette étrange contrée «Rossia»,
+parce qu'il y poussait beaucoup de roses. Est-ce vrai?
+
+Boccalino se prit à rire et assura à la jeune fille que c'était pure
+invention, que la _Rossia_, en dépit de son nom, produisait moins de
+roses que n'importe quel pays et conta, à l'appui de son affirmation,
+la nouvelle italienne symbolisant le froid russe.
+
+Quelques marchands florentins étaient une fois venus en Pologne. On ne
+les laissa pas avancer plus loin, le roi polonais étant en guerre avec
+le grand-duc de Moscovie. Les Florentins qui désiraient acheter des
+fourrures, prièrent les marchands russes de se rendre sur la rive du
+Borysthène, fleuve séparant les deux pays. Les Moscovites, qui
+craignaient d'être faits prisonniers, se placèrent sur une rive, les
+Florentins sur l'autre et ils se prirent à marchander en criant. Mais
+le froid était si vif que les mots n'atteignaient pas la berge opposée
+et gelaient dans l'air. Alors, les Moscovites inventifs allumèrent un
+grand bûcher au milieu du fleuve, à l'endroit où les mots parvenaient
+encore non gelés. La glace, ferme comme du marbre, pouvait supporter
+n'importe quel feu. Et voilà que, le bûcher allumé, les mots restés
+glacés dans l'atmosphère durant une heure, commencèrent à fondre, à
+couler en un doux murmure et enfin furent entendus par les Florentins,
+distinctement, bien que les Moscovites se fussent depuis longtemps
+éloignés de la rive.
+
+Ce récit plut à tout le monde. Les regards des dames se fixèrent,
+pleins de compassion, sur Nikita Karatchiarof qui habitait un pays
+aussi cruel, maudit de Dieu.
+
+Cependant Nikita, stupéfait d'étonnement, contemplait un spectacle
+inconnu pour lui, c'était un énorme plat supportant une Andromède nue,
+en tendres poitrines de chapon, enchaînée à un rocher de fromage
+blanc, délivrée par un Persée taillé dans un quartier de veau.
+
+Pour les viandes, le service avait été pourpre et or; pour le poisson,
+le service était d'argent. On servit des pains argentés, des citrons
+argentés dans des tasses d'argent et enfin, sur un plat, entre de
+gigantesques esturgeons et des lamproies phénoménales, apparut la
+déesse de l'Océan, Amphitrite, faite avec de la chair blanche
+d'anguille, sur un char de nacre traîné par des dauphins sur une gelée
+vert pâle, qui rappelait les vagues et qui était illuminée en dessous
+par des feux multicolores.
+
+Puis on servit d'interminables sucreries, des sculptures en
+massepains, en pistaches, en noix de cèdre, en amandes et sucre
+brûlé, exécutées d'après les dessins de Bramante, Caradosso et
+Léonard--Hercule cueillant les pommes d'or du jardin des Hespérides,
+Hippolyte et Phèdre, Bacchus et Ariane, Jupiter et Danaé--tout
+l'Olympe ressuscité.
+
+Nikita, avec une curiosité enfantine, considérait tous ces prodiges,
+tandis que Danilo Kouzmitch perdait l'appétit à la vue de ces déesses
+impudiques et ronchonnait sous son nez:
+
+--Dégoûtation d'Antechrist! Horreur païenne!
+
+
+VI
+
+Le bal commença. Les danses d'alors «Vénus et Zeus», la «Cruelle
+Destinée», le «Cupidon», se distinguaient par leur lenteur, car les
+robes des dames, longues et lourdes, ne permettaient pas des
+mouvements vifs. Les dames et les cavaliers se rencontraient et se
+séparaient avec une importance emphatique, des saluts exagérés et des
+sourires exquis. Les femmes devaient marcher comme des paons, glisser
+comme des cygnes, afin, selon l'expression d'un poète «que leurs pieds
+mignons s'agitassent doucement, doucement». Et la musique aussi était
+douce, tendre, presque mélancolique, pleine de langueur passionnée,
+comme les chants de Pétrarque. Le principal officier de Ludovic le
+More, le jeune seigneur Galeazzo Sanseverino, élégant raffiné, tout
+de blanc vêtu, avec des manches rejetées, doublées de satin rose, des
+diamants à ses souliers blancs, son visage veule, efféminé, charmait
+les dames. Un murmure approbateur circulait dans la foule, lorsque
+dansant la «Cruelle Destinée», il laissait tomber son soulier ou son
+manteau en continuant à danser dans la salle avec cette «négligence
+attristée» que l'on considérait comme un signe de haute élégance.
+
+Longtemps Danilo Mamirof le regarda, puis cracha:
+
+--Paillasse, va!
+
+La duchesse aimait les danses. Mais ce soir son coeur était sombre et
+oppressé. Seule, son hypocrisie habituelle l'aidait à remplir son rôle
+de maîtresse de maison, à répondre par des fadaises aux compliments
+stupides de nouvel an, aux écoeurantes platitudes des vassaux. Par
+instants, elle croyait, à bout de forces, qu'elle serait obligée de se
+sauver en sanglotant. Ne se trouvant bien nulle part, et errant dans
+les salles, elle entra dans le petit salon des dames où, autour de la
+cheminée dans laquelle flambaient gaiement les bûches, de jeunes dames
+et des seigneurs causaient en cercle.
+
+Elle demanda le sujet de leur conversation.
+
+--Nous parlons de l'amour platonique, Altesse, répondit une des dames.
+Messer Antoniotto Fregoso nous prouve qu'une femme peut baiser un
+homme sur les lèvres, sans que sa chasteté en soit atteinte si ce
+dernier l'aime d'amour céleste.
+
+--Comment le prouvez-vous, messer Antoniotto? demanda la duchesse en
+clignant distraitement des yeux.
+
+--Avec l'autorisation de Votre Altesse, j'affirme que les
+lèvres--armes de la parole--servent de porte à l'âme, et, lorsqu'elles
+s'unissent en un baiser platonique, les âmes des amoureux se dirigent
+vers les lèvres, comme à leur sortie naturelle. Voilà pourquoi Platon
+ne défend pas le baiser; pourquoi le roi Salomon dans le _Cantique des
+cantiques_, lorsqu'il parle de l'union de l'âme humaine avec Dieu,
+dit: «Baise-moi lèvres à lèvres.»
+
+--Pardon, messer, interrompit un des auditeurs, vieux baron, chevalier
+provincial au visage honnête et brutal. Je ne comprends peut-être pas
+toutes ces finesses, mais admettez-vous vraiment qu'un mari, s'il
+surprenait sa femme dans les bras de son amant, dût tolérer...
+
+--Certainement, répliqua le philosophe de cour, c'est conforme à la
+sagesse de l'amour spirituel...
+
+--Permettez-moi d'observer, cependant, que dans ce cas le mariage...
+
+--Ah! mon Dieu! nous parlons d'amour, comprenez-vous! d'amour et non
+de mariage! s'écria impatientée la jolie madonna Fiordeliza en
+haussant ses belles épaules nues.
+
+--Mais le mariage, madonna, d'après toutes les lois humaines, continua
+le chevalier.
+
+--Les lois! repartit madonna Fiordeliza en fronçant en une moue
+méprisante ses jolies lèvres rouges. Comment pouvez-vous, messer, dans
+une causerie aussi élevée, mentionner les lois humaines,--piteuses
+créations des peuples,--qui transforment les saints noms d'amant et
+de maîtresse en des mots aussi sauvages que «mari» et «femme!»
+
+Le baron resta stupide. Et messer Fregoso, ne lui prêtant plus aucune
+attention, continua son discours sur les mystères de l'amour
+spirituel.
+
+La duchesse s'ennuya. Doucement elle s'éloigna et passa dans une autre
+salle.
+
+Là, un poète célèbre, venu de Rome, Serafino d'Aquila, surnommé
+l'Unique (_Unico_), récitait des vers. Petit, maigre, soigné de sa
+personne, rasé de frais, frisé, parfumé, il avait un visage rosé
+d'enfant, un sourire langoureux, de vilaines dents et des yeux dans
+lesquels, à travers les larmes d'enthousiasme, brillait une ruse
+coquine.
+
+En voyant parmi les dames qui l'entouraient madonna Lucrezia, Béatrice
+s'émut, pâlit, mais elle se domina aussitôt, s'approcha d'elle avec sa
+grâce habituelle et l'embrassa.
+
+A ce moment parut, dans l'embrasure de la porte, une dame mûre, fort
+maquillée, vêtue de couleurs criardes, qui tenait un mouchoir à son
+nez.
+
+--Eh bien! madonna Dionigia, vous seriez-vous blessée? demanda la
+donzella Hermelina avec une compassion maligne.
+
+Dionigia expliqua que durant les danses, chaleur ou fatigue, elle
+avait été prise d'un saignement de nez.
+
+--Voilà un cas sur lequel messer Unico lui-même serait embarrassé de
+composer un quatrain amoureux, déclara un des seigneurs.
+
+Unico sursauta, avança une jambe, passa furtivement une main dans ses
+cheveux, leva les yeux au plafond.
+
+--Doucement, doucement, murmurèrent les dames, messer Unico compose.
+Votre Altesse veut-elle venir de ce côté, on entend mieux.
+
+Donzella Hermelina prit un luth, en pinça distraitement les cordes et,
+sur cet accompagnement, le poète, d'une voix solennellement assourdie,
+récita son sonnet.
+
+L'Amour, ému des prières de l'amant, avait dirigé sa flèche vers le
+coeur de l'insensible. Mais, ses yeux étant bandés, il visa mal et, au
+lieu du coeur
+
+ Dans le tendre nez s'encrête
+ Et le mouchoir de linon blanc,
+ De rosée pourpre se mouchète.
+
+Les dames applaudirent.
+
+--Charmant, charmant, étonnant! Quelle rapidité! Quelle facilité! Oh!
+Bellincioni n'a qu'à se bien tenir, lui qui sue des journées entières
+sur un sonnet.
+
+--Messer Unico, désirez-vous du vin du Rhin? demandait une de ses
+adoratrices.
+
+--Messer Unico, voici des pastilles à la menthe, offrait une autre.
+
+On l'asseyait dans un fauteuil; on l'éventait.
+
+Il se pâmait, clignait des yeux, comme un chat repu au soleil. Puis,
+il récita un autre sonnet en l'honneur de la duchesse, dans lequel il
+disait que la neige, honteuse de la blancheur de sa peau, avait
+imaginé une perfide vengeance et s'était transformée en glace. Voilà
+pourquoi, lorsqu'elle était sortie se promener dans la cour du palais,
+la duchesse avait fait une chute.
+
+Il lut aussi des vers dédiés à une belle à laquelle il manquait une
+dent, une ruse de l'amour qui, habitant sa bouche, profitait de cette
+meurtrière pour décocher ses traits.
+
+--Un génie! glapit une dame. Le nom d'Unico, dans la postérité,
+figurera à côté de celui du Dante.
+
+--Plus haut que le Dante! renchérit une autre. Trouvez-vous, chez le
+Dante, ces finesses amoureuses de _notre_ Unico?
+
+--Madonna, répliqua humblement le poète, vous exagérez. Le Dante a
+aussi ses qualités. Mais à chacun les siennes. En ce qui me concerne,
+pour vos applaudissements, je donnerais la gloire du Dante.
+
+--Unico! Unico! soupiraient les admiratrices épuisées d'enthousiasme.
+
+Lorsque Serafino commença un nouveau sonnet dans lequel il racontait
+comment, le feu s'étant déclaré dans la maison de sa bien-aimée, on ne
+parvint pas à l'éteindre, parce que chacun devait songer à arroser
+d'eau son coeur allumé par les regards de la belle, Béatrice, n'y tint
+plus et sortit.
+
+Elle revint vers les grandes salles, commanda à son page Ricciardetto,
+qui lui était tout dévoué et, lui semblait-il, amoureux d'elle, de
+monter à sa chambre et de l'y attendre avec une torche. Elle se
+dirigea alors vers une galerie éloignée où les gardes dormaient
+appuyés sur leurs lances, ouvrit une porte de fer et monta un
+escalier tournant et sombre, conduisant à la salle voûtée qui servait
+de chambre à coucher au duc et sise dans la tour nord.
+
+Béatrice s'approcha, une lumière à la main, de la cachette pratiquée
+dans le mur où le duc gardait les papiers importants et les lettres
+secrètes, introduisit la clef dans la serrure, mais sentit que cette
+dernière était brisée, ouvrit la porte et vit les planches nues;
+Ludovic s'étant un jour aperçu de la disparition de la clef, avait mis
+en sûreté ses papiers.
+
+Elle s'arrêta, saisie et indécise.
+
+Derrière les croisées les flocons de neige volaient comme des fantômes
+blancs. Le vent, tantôt sifflait, tantôt hurlait, tantôt pleurait.
+
+Les regards de la duchesse tombèrent sur la fermeture de fonte de
+l'Oreille de Denys. Elle s'approcha de l'ouverture, souleva le lourd
+couvercle et écouta. Des flots de sons parvinrent jusqu'à elle,
+pareils aux murmures des vagues dans les coquillages. Tout à coup, il
+lui sembla que, non pas en bas, mais tout près d'elle, quelqu'un avait
+murmuré:
+
+--Bellincioni... Bellincioni...
+
+Elle poussa un cri et pâlit.
+
+--Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui. Oui, oui,
+certainement! Voilà de qui elle saurait tout... Chez lui, inaperçue...
+pour qu'on ne la cherche pas... Ah! tant pis! Je veux savoir, je ne
+puis plus supporter ce mensonge!
+
+Elle se souvint que, sous prétexte de maladie, Bellincioni n'était pas
+venu au bal, elle calcula qu'il devait être seul chez lui à cette
+heure et appela le page Ricciardetto qui se tenait à la porte.
+
+--Ordonne à deux porteurs de m'attendre avec un palanquin dans le
+parc, près de la porte secrète du palais. Seulement, si tu veux me
+plaire, que personne n'en sache rien? tu entends?... personne!
+
+Elle lui donna sa main à baiser. L'adolescent courut exécuter les
+ordres.
+
+Béatrice revint dans la chambre, jeta sur ses épaules un manteau de
+martre, assujettit sur son visage un masque de soie noire et quelques
+minutes après se trouva dans son palanquin qui prenait la direction de
+la porte Ticcini où habitait Bellincioni.
+
+
+VII
+
+Le poète appelait sa vieille maison, à moitié en ruines, une «niche à
+grenouilles». Il recevait de nombreux cadeaux, mais menait une vie de
+désordres, buvait ou jouait tout ce qu'il possédait et c'est pourquoi
+la pauvreté, selon l'expression de Bellincioni lui-même, le
+poursuivait «comme une épouse fidèle et détestée».
+
+Couché sur son lit à trois pieds, avec une bûche en guise de
+quatrième, sur un matelas crevé, mince comme une crêpe, il achevait de
+boire un troisième broc de vin aigre, tout en composant une épitaphe
+pour le chien favori de madonna Cecilia.
+
+Le poète tout en observant les derniers charbons s'éteindre dans son
+poêle, essayait vainement de se réchauffer en entortillant ses jambes
+maigres dans le manteau doublé d'écureuil, rongé par les mites, qui
+lui servait de couverture. Il écoutait les hurlements du vent et
+songeait au froid de la nuit.
+
+Au bal de la cour, l'on devait représenter une allégorie composée par
+lui en l'honneur de la duchesse: _Le Paradis_. S'il avait refusé de
+s'y rendre, ce n'était pas qu'il fût malade, bien que souffrant depuis
+longtemps et si amaigri que, selon lui, «on pouvait en regardant son
+corps étudier l'anatomie de tous les muscles, de toutes les veines et
+de tous les os». Même à son dernier souffle, il se serait traîné
+jusqu'au palais. La véritable cause de son absence était la jalousie:
+il aimait mieux geler dans sa mansarde plutôt que d'assister au
+triomphe de son rival, ce fripon et intrigant d'Unico qui, par des
+vers stupides, avait su faire tourner la tête de toutes les grandes
+dames.
+
+Rien que de penser à Unico, toute la bile remontait au coeur de
+Bellincioni. Il serrait ses poings et sautait à bas de son lit.
+Mais il faisait si froid dans sa chambre que tout de suite,
+raisonnablement, il se recouchait, tremblant, toussant, et
+s'enveloppait dans la vieille fourrure.
+
+«Les misérables! jurait-il. Quatre sonnets sur le chantier avec des
+rythmes merveilleux et en échange pas un fagot! L'encre est capable de
+geler, je ne pourrai plus écrire. Si j'enlevais la rampe de
+l'escalier? Les gens convenables ne viennent pas chez moi et, si un
+usurier se casse la tête, le mal ne sera pas grand.
+
+Ses regards se fixèrent sur la grosse bûche qui servait de quatrième
+pied à son grabat. Il hésita une minute, se demandant s'il était
+préférable de grelotter toute la nuit ou de dormir sur un lit
+branlant.
+
+Le vent siffla dans une fente de fenêtre, pleura, ricana, comme une
+sorcière dans l'âtre. En une décision désespérée, Bernardo se leva,
+prit la bûche, la fendit et commença à en jeter les morceaux dans la
+cheminée. La flamme s'éleva, éclairant la triste demeure. Accroupi sur
+les talons. Bellincioni tendit ses mains bleuies vers le feu, dernier
+ami des poètes solitaires.
+
+«Chienne d'existence! pensait-il. En quoi suis-je moins bien que les
+autres?
+
+»N'est-ce pas de mon aïeul, lorsque la maison des Sforza n'existait
+pas encore, que le Dante a dit:
+
+ _Bellincion Berti vid'io andar einto
+ Di cuojo e d'osso..._
+
+«Quand je suis arrivé à Milan les pique-assiettes de la cour ne
+savaient pas distinguer un strambotto d'un sonnet. N'est-ce pas moi
+qui leur ai appris les beautés de la nouvelle poésie? N'est-ce pas ma
+main qui a fait couler la source d'Hippocrène au point de la
+transformer en une mer qui menace de tout inonder? Et voilà ma
+récompense! Je crèverai comme un chien sur la paille. Personne ne
+reconnaît le poète malheureux, comme si son visage se cachait sous un
+masque ou était défiguré par la petite vérole.»
+
+Avec un sourire amer, il inclina sa tête chauve. Grand, maigre, assis
+sur les talons devant le feu, avec son long nez rouge, il ressemblait
+à un oiseau malade et transi.
+
+On frappa en bas, à la porte de la maison; puis il entendit les jurons
+de sa vieille bonne hydropique et le bruit de ses socques sur les
+briques.
+
+«Quel est le démon? pensa Bernardo intrigué. Serait-ce encore Salomone
+pour ses intérêts? Oh! les impies maudits! Même la nuit ils ne me
+laissent en paix...»
+
+Les marches de l'escalier craquèrent. La porte s'ouvrit et une femme
+en manteau de martre, le visage caché par un loup de soie noire,
+pénétra dans la chambre.
+
+Le poète sursauta et la regarda fixement.
+
+Elle s'approcha, silencieuse, de l'unique chaise.
+
+--Doucement, madonna, la prévint le poète, le dossier est cassé.
+
+Et avec une amabilité toute mondaine, il ajouta:
+
+--A quel bon génie dois-je le bonheur de voir une aussi belle dame
+dans mon humble logis?
+
+«Probablement une commande, un madrigal amoureux, songea-t-il. Tant
+mieux, c'est du pain! ou du bois! Seulement, c'est bien étrange, toute
+seule à cette heure-ci! Après tout, mon nom est honorablement connu.
+Une admiratrice peut-être?...»
+
+Il s'anima, courut à la cheminée et généreusement y précipita les
+derniers éclats de la bûche.
+
+La dame enleva son masque.
+
+--C'est moi, Bernardo.
+
+Il poussa un cri, recula et, pour ne pas tomber, dut se retenir au
+loquet de la porte.
+
+--Jésus! Sainte Vierge! balbutia-t-il, les yeux écarquillés. Votre
+Altesse... Duchesse sérénissime...
+
+--Bernardo, tu peux me rendre un grand service, dit Béatrice.
+
+Puis, après avoir examiné la pièce, elle demanda:
+
+--Personne ne peut entendre?
+
+--Soyez rassurée, Altesse, personne sauf les rats et les souris.
+
+--Écoute, continua lentement la duchesse, en fixant sur lui un regard
+scrutateur, je sais que tu as écrit pour madonna Lucrezia des vers
+d'amour. Tu dois avoir du duc des lettres de commande.
+
+Il pâlit et silencieux la regarda, ahuri.
+
+--Ne crains rien, ajouta-t-elle, personne ne le saura, je t'en donne
+ma parole. Je saurai te récompenser, si tu exécutes ma prière. Je te
+ferai riche, Bernardo...
+
+--Votre Altesse, dit-il avec effort, ne croyez pas... c'est une
+calomnie... pas une lettre... je le jure devant Dieu!...
+
+Dans les yeux de Béatrice, une flamme de colère brilla. Ses fins
+sourcils se froncèrent. Elle se leva et s'approcha de Bellincioni, son
+lourd regard toujours posé sur lui.
+
+--Ne mens pas. Je sais tout. Donne-moi les lettres du duc, si tu
+tiens à ta vie, entends-tu? donne! Prends garde, Bernardo! Mes gens
+attendent en bas. Je ne suis pas venue pour plaisanter avec toi!
+
+Il tomba à genoux devant elle:
+
+--Comme il vous plaira, signora! Je n'ai pas de lettres...
+
+--Non? répéta-t-elle en s'inclinant vers lui. Tu dis que tu n'en as
+pas?
+
+--Non.
+
+La rage s'empara de Béatrice.
+
+--Attends donc, maudit procureur, je te forcerai à me dire la vérité.
+Je t'étranglerai de mes mains, misérable!
+
+Et, en effet, ses tendres doigts enserrèrent son cou avec une force
+telle, qu'il étouffa et que les veines de son front se gonflèrent à
+éclater. Sans se défendre, les bras ballants, clignant impuissamment
+des paupières, il ressembla encore davantage à un piteux oiseau
+malade.
+
+«Elle me tuera, aussi vrai qu'il y a un Dieu dans les cieux, elle me
+tuera, songeait Bernardo. Eh bien! tant pis!... Mais je ne trahirai
+pas le duc!»
+
+Bellincioni avait été toute sa vie un bouffon de cour, un bohème
+invétéré, un poète à tout faire, mais jamais il n'avait été un
+traître. Dans ses veines coulait un sang noble, plus pur que celui des
+mercenaires romagnols, les parvenus Sforza, et il était prêt
+maintenant à le prouver.
+
+ _Bellincion Berti vid'io andar cinto
+ Di cuojo e d'osso..._
+
+il se remémora les vers d'Alighieri concernant son aïeul.
+
+La duchesse se ressaisit. De dégoût elle lâcha la gorge du poète, le
+repoussa et, s'approchant de la table, prit la petite lampe tachée,
+bosselée et se dirigea vers la porte de la chambre voisine. Elle
+l'avait déjà remarquée et avait deviné que ce devait être le _studio_,
+la cellule de travail du poète.
+
+Bernardo se leva, se plaça devant la porte, avec l'intention de lui
+barrer le chemin. Mais la duchesse lui adressa un tel regard, qu'il se
+rapetissa, se courba et recula.
+
+Elle entra dans le temple de la Muse misérable. Cela sentait les
+livres moisis. Sur les murs, de grandes taches d'humidité s'étalaient.
+La vitre cassée de la croisée était bouchée avec des chiffons. Sur le
+pupitre couvert d'éclaboussures d'encre, à côté des plumes mordillées
+et déplumées, traînaient des papiers, brouillons de vagues poèmes.
+
+Sans accorder la moindre attention à Bernardo, après avoir posé la
+lampe sur une planche, la duchesse fouilla les papiers. Il y avait là
+quantité de sonnets adressés aux trésoriers de la cour, aux échansons,
+aux officiers de bouche, pour solliciter, en des rimes comiques, de
+l'argent, du bois, du vin, des vêtements et de la nourriture. Dans un
+sonnet, le poète demandait à messer Palavincini une oie rôtie farcie
+de coings. Dans un autre, intitulé «du More à Cecilia», il comparait
+le duc à Jupiter et la duchesse à Junon, et racontait comment Ludovic
+le More se rendant à un rendez-vous, surpris en route par la
+bourrasque, avait été forcé de rentrer au palais, parce que la
+«jalouse Junon, qui avait deviné la trahison de son époux, avait
+arraché de sa tête son diadème et dispersé les perles sous forme de
+pluie et de grêle».
+
+Soudain, sous un tas de papiers, elle remarqua une élégante cassette
+en bois d'ébène, l'ouvrit et y découvrit une liasse de lettres
+joliment enrubannées.
+
+Bernardo, qui suivait tous ses mouvements, effaré, leva les bras au
+ciel. La duchesse le regarda d'abord, puis se saisit des lettres, lut
+le nom de Lucrezia, reconnut l'écriture du duc et comprit que c'était
+bien là ce qu'elle cherchait--les brouillons des poésies commandées
+pour Lucrezia.--Elle prit la liasse, la glissa dans son corsage et,
+sans mot dire, jetant au poète, comme à un chien, une bourse pleine de
+ducats, se retira.
+
+Bellincioni l'entendit descendre l'escalier, claquer la porte et il
+resta longtemps au milieu de la pièce, comme foudroyé. Le parquet sous
+ses pieds, lui semblait-il, oscillait comme un navire secoué par la
+tempête.
+
+Enfin, épuisé, il tomba sur son lit boiteux et s'endormit d'un profond
+sommeil.
+
+
+VIII
+
+La duchesse revint au palais.
+
+Les invités qui avaient remarqué son absence, murmuraient, se
+demandaient ce qui avait pu arriver. Le duc lui-même s'inquiétait.
+Elle entra dans la salle, s'approcha de lui, un peu pâlie et lui dit
+que, prise de fatigue après le festin, elle s'était retirée dans ses
+appartements pour se reposer.
+
+--Bice, murmura le duc en lui prenant sa main glacée et tremblante, si
+tu te sens indisposée, dis-le, au nom de Dieu. N'oublie pas ton état.
+Veux-tu que nous remettions la seconde partie de la fête à demain? Du
+reste, je n'ai organisé tout cela que pour toi.
+
+--Non, Vico, répliqua la duchesse, ne t'inquiète pas. Depuis longtemps
+je ne me suis sentie aussi bien qu'aujourd'hui. C'est si gai!... Je
+veux voir _le Paradis_. Je veux danser.
+
+--Allons, tant mieux, Dieu merci! dit le duc, calmé, en baisant avec
+une tendresse respectueuse la main de sa femme.
+
+Les invités se rendirent de nouveau dans la salle du jeu de paume, où,
+pour la représentation du _Paradis_ de Bellincioni, était installée
+une machine inventée par le mécanicien de la cour, Léonard de Vinci.
+
+Lorsque tout le monde fut assis et qu'on eut soufflé les lumières, la
+voix de Léonard retentit:
+
+--Tout est prêt!
+
+Un fil de poudre s'alluma et, dans l'obscurité, tels d'énormes soleils
+de glace, brillèrent des sphères de cristal, emplies d'eau et
+éclairées intérieurement par un feu violent qui prenaient les teintes
+de l'arc-en-ciel.
+
+--Regardez, disait à sa voisine donzella Hermelina en désignant le
+peintre, regardez son visage! Un vrai mage! Il serait peut-être
+capable de soulever le palais tout entier, comme dans la fable!
+
+--On ne doit pas jouer avec le feu, c'est dangereux, murmura la
+voisine.
+
+Dans la machine, derrière les sphères de cristal étaient cachées des
+caisses rondes. De l'une d'elles sortit un ange avec de grandes ailes
+blanches, qui annonça le commencement de la représentation et dit un
+des vers du prologue, en désignant le duc:
+
+ Le grand roi fait tourner les sphères.
+
+faisant comprendre ainsi que le duc dirigeait ses vassaux avec autant
+de sagesse que le Tout-Puissant les sphères célestes. Et, au même
+moment, les boules de cristal bougèrent, et tournèrent autour de l'axe
+de la machine en émettant une vague et étrange musique. Des cloches
+d'un verre spécial, inventé par Léonard, frappées par des touches,
+produisaient ces sons.
+
+Les planètes s'arrêtèrent et au-dessus de chacune d'elles apparurent
+les dieux correspondants: Jupiter, Apollon, Mercure, Mars, Diane,
+Vénus, Saturne, qui adressèrent leurs souhaits à Béatrice.
+
+A la fin, Jupiter présenta à la duchesse les trois Grâces helléniques,
+les Sept Vertus chrétiennes, et tout l'Olympe du Paradis à l'ombre des
+ailes blanches des anges et de la croix ornée de lampes vertes,
+symbole de l'espérance, se remit à tourner; les dieux et les déesses
+chantèrent un hymne à la gloire de Béatrice, accompagnés par la
+musique des sphères de cristal et les applaudissements des
+spectateurs.
+
+--Écoutez, dit la duchesse au seigneur Gaspare Visconti assis auprès
+d'elle. Pourquoi n'avons-nous pas vu Junon, l'épouse jalouse de
+Jupiter qui, «arrachant de ses cheveux son diadème, disperse les
+perles sous forme de pluie et de grêle»?
+
+En entendant ces mots, le duc se retourna vivement et regarda
+Béatrice. Elle eut un rire tellement faux que le duc sentit son coeur
+se glacer. Mais tout de suite, elle se domina, et parla d'autre chose,
+en serrant plus fort sur sa poitrine, sous son corsage, la liasse de
+lettres.
+
+La vengeance, goûtée à l'avance, l'enivrait, la rendait forte et
+calme, presque gaie.
+
+Les invités passèrent dans une autre salle où les attendait un nouveau
+spectacle: attelés de nègres, de léopards, de griffons, de centaures
+et de dragons, défilaient les chars triomphaux de Numa Pompilius,
+César, Auguste, Trajan, avec des inscriptions allégoriques qui
+enseignaient que tous ces héros étaient les précurseurs du duc. Pour
+apothéose, parut un char traîné par des licornes, portant un énorme
+globe, sur lequel était couché un guerrier revêtu d'une armure
+rouillée. Un enfant nu, doré, qui tenait une branche de mûrier,
+sortait d'une fente de la cuirasse. Cela symbolisait la mort du vieux
+siècle de Fer et la naissance du siècle d'Or. A l'étonnement général,
+l'enfant doré était vivant. Le gamin, par suite de l'épaisse couche de
+dorure qui couvrait son corps, se sentait malade. Dans ses yeux
+effrayés brillaient encore des larmes.
+
+D'une voix tremblante, il commença le compliment au duc:
+
+ Bientôt, humain, bientôt,
+ En une beauté nouvelle
+ Je reviendrai parmi vous,
+ Sur l'ordre du duc le More,
+ Insouciant siècle d'Or.
+
+Les danses reprirent autour du char. L'interminable compliment ennuya
+tout le monde. Et l'enfant, debout sur le faîte, balbutiait de ses
+lèvres dorées qui se glaçaient:
+
+ Sur l'ordre du duc le More,
+ Insouciant siècle d'Or.
+
+Béatrice dansa avec Gaspare Visconti. Par moments un accès de rire et
+de pleurs serrait sa gorge. Le sang battait douloureusement à ses
+tempes. Sa vue s'assombrissait. Mais son visage restait impénétrable.
+Elle souriait. Après avoir terminé la danse, la duchesse quitta la
+foule en fête et de nouveau s'éloigna inaperçue.
+
+
+IX
+
+Béatrice se rendit dans la tour solitaire du Trésor. Là, personne
+n'entrait qu'elle et le duc.
+
+Prenant la lumière des mains du page Ricciardetto, elle lui ordonna de
+l'attendre à la porte, pénétra dans la haute et sombre salle, obscure
+et froide comme un caveau, s'assit, prit la liasse de lettres, la posa
+sur la table et elle s'apprêtait à les lire, lorsque, avec un
+sifflement aigu, grognant et ricanant, le vent s'engouffra dans la
+tour par l'âtre de la cheminée monumentale, hurla et faillit éteindre
+le cierge. Puis, tout à coup, régna un lourd silence. Et il sembla à
+Béatrice qu'elle distinguait les sons lointains de la musique du bal
+et aussi, celui presque imperceptible des chaînes de fer, en bas, dans
+le souterrain où se trouvait la prison.
+
+Et, au même moment, elle sentit que, derrière elle, dans le coin
+sombre, quelqu'un se tenait. La peur s'empara d'elle. Elle savait
+qu'elle ne devait pas regarder. Mais elle ne put résister et se
+retourna. Dans le coin sombre se tenait celui qu'elle avait déjà vu
+une fois--long, long, long et plus noir que la nuit,--la tête inclinée
+sous une cagoule qui cachait son visage. Elle voulut crier, appeler
+Ricciardetto, mais sa voix s'étrangla. Elle se leva pour se
+sauver--ses jambes fléchirent. Elle tomba à genoux et murmura:
+
+--Toi... toi encore... pourquoi?
+
+Lentement il leva la tête.
+
+Et elle vit, non pas le visage effrayant du défunt duc Galéas, mais
+vraiment son visage et entendit sa voix:
+
+--Pardonne... pauvre... pauvre femme.
+
+Il fit un pas vers elle, un froid sépulcral lui souffla à la figure.
+Elle poussa un cri déchirant, inhumain et perdit connaissance.
+Ricciardetto accourut, la vit privée de sens, étendue sur les dalles.
+Il se précipita à travers les couloirs sombres à peine éclairés par
+les lanternes sourdes des veilleurs, puis à travers les salles de
+fêtes, il chercha le duc en criant:
+
+--Au secours! au secours!
+
+Minuit venait de sonner. La folie dirigeait le bal. On venait de
+commencer la danse à la mode durant laquelle les cavaliers et les
+dames passaient en farandole sous «l'Arc des Amoureux fidèles». Un
+homme, qui représentait le génie de l'Amour, se tenait sur la cime de
+l'arc, armé d'une longue trompe. Au pied, se massaient les juges.
+Lorsque approchaient les «amoureux fidèles», le génie les accueillait
+par une suave musique. Les juges les laissaient passer avec joie. Les
+infidèles, par contre, tentaient de vains efforts: la trompe les
+assourdissait, les juges les accablaient de confetti et les
+malheureux, sous une pluie de railleries, étaient forcés de fuir.
+
+Le duc venait de passer sous l'arc, accompagné des sons les plus
+suaves, comme le plus fidèle des amants.
+
+A cet instant la foule s'écarta; Ricciardetto entrait en courant dans
+la salle, gémissant:
+
+--Au secours! au secours!
+
+Apercevant le duc, il se précipita vers lui.
+
+--Quoi? qu'y a-t-il? demanda Ludovic.
+
+--Votre Altesse... la duchesse est malade... Vite... vite..., venez!
+
+--Malade?... encore!... où? Parle distinctement!
+
+--Dans la tour du Trésor...
+
+Le duc se prit à courir si vite, que la chaîne d'or de son cou
+bruissait à chaque pas et que sa perruque sursautait sur sa tête.
+
+Le génie de l'amour, sur le faîte de l'arc, continuait à sonner de la
+trompe. Enfin, il s'aperçut qu'en bas se passait quelque chose
+d'insolite et se tut.
+
+Plusieurs seigneurs coururent derrière le duc et subitement, toute la
+foule ondula, s'élança vers les portes, comme un troupeau de moutons
+saisis de panique. On renversa l'arc. Le sonneur de trompe eut à peine
+le temps de sauter et se foula la jambe.
+
+Quelqu'un cria:
+
+--Le feu!
+
+--Voilà, je disais bien qu'on ne devait pas jouer avec le feu! dit en
+se lamentant la dame qui n'approuvait pas Léonard.
+
+Une autre glapit et s'évanouit.
+
+--Tranquillisez-vous, il n'y a pas d'incendie, assuraient les uns.
+
+--Alors, qu'est-ce? demandaient les autres.
+
+--La duchesse est malade...
+
+--Elle se meurt! on l'a empoisonnée! déclara un seigneur qui crut
+aussitôt, lui-même, à son mensonge.
+
+--Impossible! La duchesse était ici à l'instant et dansait...
+
+--Ne savez-vous pas? La veuve du duc Jean Galéas, Isabelle d'Aragon,
+pour venger son mari...
+
+--Un poison lent et sûr...
+
+De la salle voisine parvenaient les sons de la musique. Là, on ne
+savait rien encore. Durant la danse «Vénus et Zeus», les dames avec
+un sourire charmeur promenaient leurs cavaliers par une chaîne d'or,
+comme des prisonniers, et lorsqu'ils tombaient devant elles, en
+soupirant langoureusement, elles leur posaient le pied sur la tête,
+telles des conquérantes.
+
+Un chambellan accourut, fit de grands gestes et cria aux musiciens:
+
+--Taisez-vous, taisez-vous! La duchesse est malade.
+
+Tout le monde se retourna. La musique se tut. Seule, une viole, sur
+laquelle jouait un sourd, longtemps égrena encore ses notes grêles.
+
+Des laquais passèrent vivement, portant un lit étroit, long, muni d'un
+matelas dur, composé de deux planches transversales pour la tête, de
+deux poignées pour les mains, et d'une traverse pour les pieds. Ce lit
+était conservé de temps immémorial dans les garde-robes du palais et
+avait servi pour les couches de toutes les duchesses de la maison
+Sforza. Étrange et menaçant paraissait ce grabat, transporté ainsi
+sous le feu des lumières du bal, au-dessus des têtes de toutes ces
+femmes en pompeux atours.
+
+Tout le monde comprit.
+
+--Si c'est une peur ou une chute, observa une vieille dame, il
+faudrait immédiatement lui faire avaler un blanc d'oeuf cru, mêlé à de
+la soie pourpre effilochée.
+
+Une autre assurait que la soie pourpre n'avait aucune action,
+l'important était d'avaler sept germes d'oeuf de poule délayés dans un
+jaune.
+
+Cependant, Ricciardetto, entrant dans une des salles du haut,
+entendit derrière la porte de la chambre voisine un si terrible
+gémissement, qu'il s'arrêta interdit et demanda à l'une des servantes
+qui passait portant du linge, des bassinoires et des cruches d'eau
+chaude:
+
+--Qu'est-ce?
+
+Elle ne lui répondit pas.
+
+Une vieille, sage-femme probablement, le regarda sévèrement et lui
+dit:
+
+--Va-t'en, va-t'en. Tu barres le chemin, tu gênes... Ce n'est pas ici
+la place des gamins.
+
+La porte s'entr'ouvrit un instant et Ricciardetto vit, dans le fond de
+la pièce, parmi le désordre des vêtements et de linge arrachés, celle
+qu'il adorait d'un amour sans espoir; elle avait le visage rouge,
+suant, avec des mèches de cheveux collées au front et la bouche
+ouverte d'où s'échappait un râle continu.
+
+L'adolescent pâlit et cacha sa tête dans ses mains.
+
+A côté de lui, bavardaient, à voix basse, des commères, des bonnes,
+des rebouteuses, des accoucheuses. Chacune avait son remède!
+
+L'une proposait d'envelopper la jambe droite de la malade dans de la
+peau de serpent; l'autre, de l'asseoir sur une bassine de fonte emplie
+d'eau bouillante; la troisième, d'attacher sur son ventre le chaperon
+de son mari; la quatrième, de lui faire boire de l'alcool filtré sur
+une poudre de corne de cerf et de graine de cochenille.
+
+--La pierre d'aigle, sous l'aisselle droite; la pierre d'aimant sous
+l'aisselle gauche, mâchonnait une vieille édentée, cela, ma petite
+mère, c'est la première chose à faire. La pierre d'aigle ou bien une
+émeraude.
+
+De la chambre sortit le duc. Il tomba sur une chaise et, tenant sa
+tête à deux mains, sanglota comme un enfant:
+
+--Seigneur! Seigneur! Je ne peux plus... je ne peux plus! Bice!...
+Bice!... A cause de moi, maudit.
+
+Il se souvenait que, dès qu'elle l'avait aperçu, la duchesse avait
+crié d'une voix colère:
+
+--Va-t'en!... va chez ta Lucrezia!
+
+La vieille édentée s'approcha de lui, tenant une assiette en
+fer-blanc.
+
+--Daignez manger, monseigneur.
+
+--Qu'est-ce?
+
+--De la chair de loup. Il y a une raison à cela: dès que le mari aura
+mangé de la chair de loup, l'accouchée se sentira mieux. La chair de
+loup, c'est la première chose à faire.
+
+Le duc, avec une expression soumise et distraite, s'efforçait d'avaler
+le morceau de viande noire et dure qui s'arrêtait dans sa gorge.
+
+La vieille, inclinée au-dessus de lui, marmonnait:
+
+ «Notre père
+ Sept loups et une louve mère,
+ Qui êtes aux cieux et sur la terre;
+ Vent lève-toi et notre mal
+ Emporte vite dans le canal.
+
+«Au nom de la très Sainte-Trinité consubstantielle et éternelle. Notre
+mot sera fort. Amen!»
+
+Le médecin principal, Luigi Marliani, accompagné de deux autres
+docteurs, sortit de la pièce. Le duc se précipita à leur rencontre.
+
+--Eh bien?
+
+Ils se taisaient.
+
+--Monseigneur, dit enfin Luigi, toutes les mesures sont prises. Nous
+espérons que le Seigneur dans sa grande miséricorde...
+
+Le duc lui saisit la main.
+
+--Non, non!... Il doit y avoir un remède... Au nom de Dieu, tentez
+quelque chose!...
+
+Les médecins se regardèrent comme des augures, sentant qu'il fallait
+le calmer.
+
+Marliani, en fronçant sévèrement les sourcils, dit en latin au jeune
+docteur au visage impertinent:
+
+--Trois onces de limaces de rivière, mêlées à de la muscade et à du
+corail rouge pillé.
+
+--Peut-être une saignée? observa le vieillard à l'air très bon.
+
+--La saignée? j'y avais songé, continua Marliani, mais
+malheureusement, Mars est dans le signe du Cancer, dans la quatrième
+sphère solaire. De plus, l'influence d'une date impaire...
+
+Le vieillard soupira et se tut.
+
+--Ne croyez-vous pas, maître, demanda le jeune docteur aux yeux
+rieurs, qu'il faudrait ajouter aux limaces de la fiente de mars... de
+la fiente de vache?
+
+--Oui, consentit Luigi de la fiente de vache...
+
+--Oh! Seigneur! Seigneur! gémit le duc.
+
+--Votre Altesse, lui dit Marliani, calmez-vous, je puis vous assurer
+que tout ce que la science...
+
+--Au diable, la science! cria tout à coup le duc en serrant les
+poings. Elle se meurt, entendez-vous? elle se meurt! Et vous parlez
+ici de bouillon de limaces et de fiente de vache!... Misérables! Je
+vous ferai tous pendre!
+
+Et, mortellement triste, il erra par la chambre, écoutant la plainte
+continue.
+
+Subitement son regard tomba sur Léonard. Il le prit à part:
+
+--Écoute, murmura-t-il, comme dans un songe, sans se rendre compte de
+ses paroles, écoute, Léonard, tu vaux plus qu'eux tous. Je sais que tu
+possèdes de grands secrets... Non, non, ne réponds pas... Je sais...
+Ah! mon Dieu! ce cri!... Que voulais-je dire? Oui, oui, aide-moi, mon
+ami, fais quelque chose... Je donnerais mon âme pour la soulager...
+pour ne pas entendre ce cri!...
+
+Léonard voulut répondre. Mais le duc ne s'occupait déjà plus de lui,
+et s'était élancé à la rencontre de chanoines et de moines.
+
+--Enfin! Dieu merci! Qu'apportez-vous?
+
+--Une partie des reliques de saint Ambrosio, la ceinture de sainte
+Marguerite, la dent de saint Christophle, un cheveu de la Vierge.
+
+--Bon! bon! allez prier!
+
+Le More voulut pénétrer avec eux dans la pièce, mais un cri perçant,
+un râle terrifiant retentit, alors il se boucha les oreilles et
+s'enfuit, traversant les salles sombres, jusqu'à la chapelle
+faiblement éclairée. Là, il tomba à genoux.
+
+--J'ai péché, sainte Mère de Dieu, j'ai péché, maudit! J'ai empoisonné
+un innocent adolescent, le duc légitime Jean Galéas!... Mais, Tu es
+miséricordieuse, Protectrice unique, entends ma prière et
+pardonne-moi! Je donnerai tout, je me repentirai de tout, prends mon
+âme... mais sauve-la!
+
+Des bribes de pensées stupides se pressaient dans son cerveau et
+l'empêchaient de prier. Il se souvint d'un récit qui l'avait fait rire
+récemment. Un marinier se sentant perdu dans un coup de tempête,
+promit à la Vierge Marie un cierge haut comme le mât du navire et,
+lorsque son camarade lui demanda où il prendrait la cire nécessaire
+pour ce cierge phénoménal: «Tais-toi, lui avait-il répondu, pourvu que
+nous nous sauvions maintenant, nous aurons le temps d'y songer plus
+tard. Du reste, j'espère que la Madone se contentera d'un cierge plus
+petit.»
+
+--A quoi vais-je penser! se dit le duc. Deviendrais-je fou?
+
+Il fit un effort pour se ressaisir et de nouveau pria.
+
+Mais les brillantes sphères de cristal, les soleils transparents,
+tournèrent devant ses yeux au son d'une musique douce et du refrain
+obsédant de _l'Enfant doré_:
+
+ Je reviendrai parmi vous,
+ Sur l'ordre du More.
+
+Puis tout s'effaça. Lorsqu'il s'éveilla, il lui sembla qu'il n'avait
+dormi que deux ou trois minutes. Mais, lorsqu'il sortit de la
+chapelle, il vit, à travers les fenêtres ternies par la neige, le jour
+gris d'un matin d'hiver.
+
+
+X
+
+Le duc revint dans les salles du petit palais Rocchetto. Partout
+régnait un pénible silence. Il croisa une femme qui portait des
+langes. Elle s'approcha de lui et dit:
+
+--Son Altesse est délivrée.
+
+--Elle est vivante? balbutia le More pâlissant.
+
+--Oui. Mais l'enfant est mort. Son Altesse est très faible et désire
+vous voir. Venez.
+
+Il entra dans la chambre et aperçut, sur les coussins, le visage
+minuscule, pareil à celui d'une fillette, calme, étrangement connu et
+étranger à la fois. Il s'inclina au-dessus d'elle.
+
+--Envoie chercher Isabelle... vite! dit tout bas Béatrice.
+
+Le duc donna des ordres. Quelques instants après, une grande femme
+élancée, à l'expression fière et triste, la duchesse Isabelle
+d'Aragon, la veuve de Jean Galéas, entra dans la chambre et s'approcha
+de l'agonisante. Tout le monde sortit, sauf le confesseur et Ludovic
+qui s'éloignèrent dans un coin de la pièce.
+
+Les deux femmes causèrent à voix basse. Puis Isabelle embrassa
+Béatrice en prononçant des paroles de pardon et s'agenouillant, le
+visage dans les mains, pria.
+
+Béatrice, de nouveau, appela son mari.
+
+--Vico, pardonne-moi. Ne pleure pas. Souviens-toi... Je ne te quitte
+pas... Je sais que moi seule...
+
+Elle n'acheva pas. Mais il comprit ce qu'elle voulait dire: «Je sais
+que tu n'as aimé que moi seule.»
+
+Elle fixa sur lui un regard lent, infini et murmura:
+
+--Embrasse-moi.
+
+Le duc effleura le front de sa femme de ses lèvres. Elle voulut dire
+quelque chose, ne le put et soupira seulement:
+
+--Sur la bouche.
+
+Le moine commença à lire la prière des agonisants.
+
+Les intimes revinrent dans la chambre.
+
+Le duc, pendant ce long baiser d'adieu, sentait se glacer les lèvres
+de sa femme et dans un dernier embrassement reçut le dernier soupir de
+sa compagne.
+
+--Elle est morte! murmura Marliani.
+
+Tous s'agenouillèrent en se signant. Le duc lentement se releva. Son
+visage était impassible. Il exprimait non pas la douleur, mais une
+terrible tension. Il respirait péniblement et précipitamment, comme
+dans une dure ascension. Tout à coup, il leva brusquement les bras,
+cria: «Bice», et s'effondra sur le cadavre.
+
+De tous ceux qui se trouvaient là, seul Léonard conserva son calme. De
+son regard clair et scrutateur il observait le duc. En de pareils
+instants la curiosité de l'artiste dominait tout. L'expression d'une
+grande douleur dans la figure humaine, dans les mouvements du corps,
+lui paraissait un sujet précieux, une nouvelle et superbe
+manifestation de la nature. Pas une ride, pas un frémissement des
+muscles n'avaient échappé à son regard impartial et clairvoyant.
+
+Il désirait le plus vite possible inscrire dans son livre le visage du
+duc, défiguré par le désespoir. Il descendit dans les appartements
+inférieurs.
+
+Les bougies achevaient de se consumer et de larges larmes de cire
+glissaient sur le parquet. Dans une des salles, il enjamba l'Arc des
+fidèles amoureux, piétiné, informe. Sous le jour froid, piteuses et
+sinistres semblaient les pompeuses allégories qui glorifiaient le More
+et Béatrice, les chars triomphaux de Numa Pompilius, d'Auguste, de
+Trajan et du siècle d'Or. Il s'approcha de la cheminée éteinte, se
+convainquit qu'il ne se trouvait personne dans la salle, sortit son
+livre de sa poche et commença à dessiner, lorsque subitement il
+aperçut, sous le manteau de l'âtre, le gamin qui avait incarné le
+siècle d'Or. Il dormait, engourdi par le froid, ramassé sur lui-même,
+crispé, les genoux encerclés dans ses bras, la tête sur les genoux. Le
+dernier souffle chaud des cendres ne pouvait ranimer son corps nu et
+doré.
+
+Léonard lui toucha doucement l'épaule. L'enfant ne leva pas la tête et
+gémit seulement plaintivement. L'artiste le prit dans ses bras. Le
+gamin ouvrit de grands yeux effarés, pareils à des violettes, et
+pleura:
+
+--A la maison, à la maison...
+
+--Où habites-tu? Comment t'appelles-tu? demanda Léonard.
+
+--Lippo. A la maison... Oh! que j'ai mal!... que j'ai froid!
+
+Ses paupières se refermèrent. Il balbutia en rêve:
+
+ Bientôt parmi vous, bientôt,
+ En une beauté nouvelle,
+ Je reviendrai parmi vous,
+ Sur l'ordre du More,
+ Insouciant siècle d'Or!
+
+Retirant sa cape de dessus ses épaules, Léonard y enveloppa l'enfant,
+le plaça sur un fauteuil, alla dans le vestibule, réveilla les
+domestiques qui avaient profité du désarroi pour s'enivrer et
+dormaient comme des masses à terre, et apprit de l'un d'eux que Lippo
+était le fils d'un pauvre veuf, boulanger dans la Broletto Novo, qui
+moyennant vingt sous avait loué le gamin pour représenter le triomphe,
+bien qu'on l'eût prévenu que le petit pouvait être empoisonné par la
+dorure. L'artiste alla rechercher son manteau de fourrure, revint vers
+Lippo, l'y entortilla soigneusement, avec l'intention de passer chez
+un pharmacien acheter les ingrédients nécessaires pour enlever la
+dorure et de rapporter l'enfant chez lui, il quitta le palais.
+
+Tout à coup, il se rappela le dessin commencé, la curieuse expression
+de désespoir sur le visage du duc.
+
+--Cela ne fait rien, songea Léonard, je ne l'oublierai pas. Le
+principal, les rides au-dessus des sourcils arqués haut, et l'étrange,
+lumineux et presque enthousiaste sourire sur les lèvres, celui-là même
+qui rend si ressemblantes les expressions humaines d'incommensurable
+douleur et de joie infinie--d'après le témoignage de Platon, divisées
+en bases dont les cimes se joignent.
+
+Il sentit le gamin frissonner.
+
+«Notre siècle d'Or», pensa l'artiste avec un triste sourire.
+
+--Mon pauvre petit oiseau! murmura-t-il avec une pitié infinie.
+
+Et enveloppant plus chaudement le gamin, il le serra contre sa
+poitrine si tendrement, si câlinement, que l'enfant malade rêva que sa
+mère défunte le caressait et le berçait.
+
+
+XI
+
+La duchesse Béatrice était morte le mardi 2 janvier 1497, à six heures
+du matin. Pendant vingt-quatre heures, le duc ne quitta pas le corps
+de sa femme, n'écoutant aucune consolation, refusant de dormir et de
+manger.
+
+Les intimes craignirent qu'il ne devint fou.
+
+Le jeudi matin, il exigea du papier et de l'encre, écrivit à Isabelle
+d'Este, soeur de la défunte duchesse, une lettre dans laquelle il lui
+annonçait la mort de Béatrice, et où il lui disait: «Il nous serait
+plus agréable de mourir. Nous vous prions de n'envoyer personne pour
+nous consoler, afin de ne pas renouveler notre douleur.»
+
+Le même jour à midi, il cédait aux prières de ses proches, et
+consentait à prendre un peu de nourriture. Mais il ne voulut pas
+s'asseoir à table et mangea sur une planche que tenait devant lui
+Ricciardetto.
+
+Tout d'abord le duc avait confié l'organisation des funérailles à son
+secrétaire principal, Bartholomeo Calco. Mais en indiquant l'ordre du
+cortège, ce que personne ne pouvait faire en dehors de lui, petit à
+petit il se laissa entraîner et, avec le même amour que jadis il
+combinait la superbe fête du siècle d'Or, il s'occupa de
+l'organisation de l'enterrement de Béatrice. Il se donnait beaucoup de
+peine, entrait dans tous les détails, décidait exactement le poids des
+énormes cierges de cire blanche et jaune, le métrage de drap d'or, de
+velours noir et pourpre pour chaque autel, la quantité de monnaie de
+billon, de foie et de lard pour la distribution aux pauvres en
+souvenir de l'âme de la défunte. Choisissant le drap pour les
+vêtements de deuil des serviteurs, il ne manqua pas de le palper et de
+le regarder au jour pour se rendre compte de la qualité. Pour
+lui-même, il commanda un costume solennel de «grand deuil» en drap
+grossier, tailladé de façon à imiter un vêtement déchiré dans un accès
+de désespoir.
+
+L'enterrement avait été fixé au vendredi, tard dans la soirée. En tête
+du cortège marchaient les porteurs, les massiers, les hérauts qui
+sonnaient dans de longues trompettes ornées d'oriflammes de soie
+noire; les tambours battaient aux champs; la visière du heaume
+baissée, des chevaliers à cheval portaient des bannières de deuil, les
+coursiers étaient revêtus de caparaçons de velours noir brodé de croix
+blanches; des moines de tous les couvents et le chanoine de Milan
+tenaient des cierges de six livres allumés; l'archevêque de Milan
+était entouré de son clergé et des choeurs. Derrière le char énorme,
+tendu de drap d'argent, orné de quatre anges également en argent
+soutenant la couronne ducale, marchait le duc, son frère le cardinal
+Ascanio, les ambassadeurs d'Espagne, de Naples, de Venise et de
+Florence; plus loin, les membres du Conseil secret, les chambellans,
+les docteurs de l'Université de Pavie, les commerçants notables et
+enfin l'incalculable foule populaire.
+
+Le cortège était si long que, au moment où le commencement entrait
+dans l'église Maria delle Grazie, la fin se trouvait encore au
+château. Quelques jours plus tard, le duc fit orner le tombeau du
+mort-né Leone d'une superbe inscription. Il l'avait composée lui-même
+en italien et Merula l'avait traduite en latin.
+
+«Malheureux enfant, je suis mort avant d'avoir vu le jour, et d'autant
+plus malheureux qu'en mourant j'ai privé ma mère de la vie, mon père
+de sa compagne. Je n'ai qu'une consolation dans ma triste destinée,
+c'est celle d'avoir été créé par des parents semblables aux dieux,
+Ludovic et Béatrice, duc et duchesse de Milan. 1497, troisième de
+janvier.»
+
+Longtemps Ludovic admira cette inscription gravée en lettres d'or sur
+la plaque de marbre noir au-dessus du petit mausolée de Leone élevé
+dans le monastère de Maria delle Grazie où reposait Béatrice. Il
+partageait l'enthousiasme simple du marbrier qui, après avoir achevé
+son ouvrage, se recula, regarda de loin, la tête inclinée sur le côté
+et fermant un oeil, fit claquer sa langue:
+
+--Ce n'est pas un tombeau--c'est un jouet!
+
+La matinée était froide et ensoleillée. Sur les toits des maisons, la
+neige étalait sa blancheur. L'atmosphère était imprégnée de cette
+fraîcheur, pareille au parfum des muguets et qui semble la senteur de
+la neige.
+
+Venant du froid et du soleil, Léonard entra dans la chambre semblable
+à un caveau, sombre, étouffante, tendue de taffetas noir, les volets
+clos, éclairée seulement par des cierges d'église. Durant les premiers
+jours qui suivirent l'enterrement, le duc ne quitta pas cette cellule
+obscure.
+
+Ayant causé avec l'artiste de la _Sainte Cène_ qui devait rendre
+célèbre l'endroit de l'éternel sommeil de Béatrice, le duc lui dit:
+
+--Il paraît, Léonard, que tu as pris sous ta protection l'enfant qui
+avait représenté la naissance du siècle d'Or, à cette fatale fête.
+Comment va-t-il?
+
+--Votre Altesse, il est mort le jour de l'enterrement de la
+sérénissime duchesse:
+
+--Il est mort! dit le duc étonné. Il est mort... Comme c'est étrange!
+
+Il baissa la tête et soupira, puis, subitement, embrassa Léonard:
+
+--Oui, oui, tout cela devait arriver ainsi! Notre siècle d'Or est
+mort avec notre épouse admirable! Nous l'avons enterré avec Béatrice,
+car il ne pouvait et ne voulait lui survivre! Mon ami, n'est-ce pas?
+quelle étrange coïncidence! quelle superbe allégorie!
+
+
+XII
+
+Toute une année s'écoula dans un deuil sévère. Le duc ne quittait pas
+ses vêtements noirs déchiquetés et, sans s'asseoir à table, mangeait
+sur une planche que tenaient devant lui des chambellans. «Après la
+mort de la duchesse, écrivait dans ses _Lettres secrètes_ Marino
+Sanuto, ambassadeur de Venise, le More est devenu dévot, suit tous les
+offices, jeûne, vit dans la continence,--du moins on le dit,--et dans
+toutes ses pensées a une sainte crainte de Dieu.» Dans la journée,
+préoccupé par les affaires de l'État, le duc se trouvait distrait,
+bien que là encore Béatrice lui manquât. Mais, la nuit, l'ennui le
+rongeait doublement. Souvent il voyait en rêve Béatrice à l'âge de
+seize ans, époque de son mariage, autoritaire, vive comme une
+écolière, maigre, basanée tel un gamin, si sauvage, qu'elle se cachait
+dans les armoires afin de ne pas paraître aux réceptions solennelles,
+si vierge que, durant trois mois après leurs épousailles, elle se
+défendait encore contre ses attaques amoureuses, des ongles et de la
+dent, comme une amazone.
+
+Cinq nuits avant l'anniversaire de sa mort, il rêva encore d'elle, la
+vit en sa propriété favorite de Cusnago, qu'elle aimait tant. En
+s'éveillant, le duc s'aperçut que ses oreillers étaient humides de
+larmes.
+
+Il se rendit au monastère delle Grazie, pria près du cercueil de sa
+femme, déjeuna avec le prieur et longtemps causa avec lui de la
+question qui, à ce moment, bouleversait tous les théologiens
+d'Italie,--l'immaculée conception de la Vierge Marie. Puis au
+crépuscule, sortant directement du monastère, le duc se dirigea vers
+la demeure de madonna Lucrezia.
+
+Malgré son chagrin de la mort de Béatrice et de sa _crainte de Dieu_,
+non seulement il n'avait pas abandonné ses maîtresses, mais il
+s'était, au contraire, davantage attaché à elles. Les derniers temps,
+madonna Lucrezia et la comtesse Cecilia se rapprochèrent. Ayant la
+réputation d'«héroïne savante», _dotta eroina_, comme on s'exprimait
+alors, de «nouvelle Sapho», Cecilia était simple et bonne, quoiqu'un
+peu exaltée. La mort de Béatrice fut pour elle l'occasion d'une action
+chevaleresque, semblable à celles qu'elle lisait dans les romans et
+dont elle méditait depuis longtemps. Cecilia décida d'unir son amour à
+celui de sa jeune rivale pour consoler le duc. Lucrezia, d'abord,
+l'évita et la jalousa, mais _l'héroïne savante_ la désarma par sa
+magnanimité. Et, bon gré mal gré, Lucrezia dut subir cette étrange
+amitié féminine.
+
+L'été de l'an 1497 elle donna le jour à un fils de Ludovic. La
+comtesse Cecilia désira en être la marraine et, avec une tendresse
+exagérée,--bien qu'elle eût elle-même des enfants du duc,--elle se
+prit à s'occuper de l'enfant, de son _petit-fils_, comme elle
+l'appelait. Ainsi s'accomplit le rêve du duc, ses maîtresses s'étaient
+réconciliées. Il commanda à son poète un sonnet dans lequel Cecilia et
+Lucrezia étaient comparées au _crépuscule_ et à _l'aurore_.
+
+Lorsqu'il entra dans le calme _studio_ du palais Crivelli, il aperçut
+les deux femmes assises côte à côte près de la cheminée. Comme toutes
+les dames de la cour, elles portaient le grand deuil.
+
+--Comment se sent Votre Altesse? lui demanda Cecilia, «le crépuscule»
+opposé à l'«aurore», mais tout aussi belle, avec sa peau mate, ses
+cheveux roux ardents, ses yeux tendres, verts, transparents comme les
+eaux calmes des lacs de montagne.
+
+Depuis quelque temps le duc avait pris l'habitude de se plaindre de sa
+santé. Ce soir-là, il ne se sentait pas plus mal que de coutume. Mais
+il prit un air langoureux, soupira profondément et dit:
+
+--Jugez vous-même, madonna, quel peut-être l'état de ma santé! Je ne
+songe qu'à une chose: rejoindre le plus vite possible ma colombe...
+
+--Ah! non, non! monseigneur, ne parlez pas ainsi, s'écria Cecilia,
+c'est un grand péché! Si madonna Béatrice vous entendait!... Toutes
+nos peines viennent de Dieu et nous devons les accepter avec
+reconnaissance...
+
+--Certainement, approuva Ludovic. Je ne murmure pas. Je sais que le
+Seigneur s'occupe de nous, plus que nous-mêmes. Heureux ceux qui
+pleurent, est-il dit, ils se consoleront.
+
+Et, serrant dans ses mains les mains de ses maîtresses, il leva les
+yeux au plafond:
+
+--Que le Seigneur vous récompense, mes chéries, de ne pas avoir
+abandonné le malheureux veuf!
+
+Il tamponna ses yeux avec son mouchoir et sortit deux papiers de sa
+poche. L'un était l'acte de donation des terres de la villa Sforzesca
+au monastère delle Grazie.
+
+--Monseigneur, s'étonna la comtesse, n'aimiez-vous pas cette terre?
+
+--La terre! sourit amèrement le duc. Hélas! madonna, je n'aime plus
+rien. Et faut-il beaucoup de terre pour un homme?
+
+Voyant qu'il voulait encore parler de la mort, la comtesse,
+câlinement, lui ferma la bouche de sa main rose.
+
+--Et l'autre papier? demanda-t-elle curieusement.
+
+Le visage du duc s'éclaira. L'ancien sourire gai et malin reparut sur
+ses lèvres.
+
+Il leur lut l'autre papier: c'était la donation des terres, prés,
+bois, hameaux, jardins, métairies, chasses, faite par le duc à madonna
+Lucrezia Crivelli et à son fils illégitime Jean-Paolo. Cette donation
+comprenait également Cusnago, la villa favorite de Béatrice renommée
+par ses pêcheries. D'une voix émue, Ludovic lut les dernières lignes
+de l'acte: «Cette femme, dans ses merveilleuses et rares relations
+amoureuses, nous a prouvé un tel dévouement et des sentiments si
+élevés, que souvent, communiant avec elle, nous obtenions une infinie
+béatitude et l'oubli de toutes nos préoccupations.»
+
+Cecilia applaudit joyeusement et embrassa son amie, les yeux pleins de
+larmes maternelles:
+
+--Tu vois, petite soeur, je te disais qu'il avait un coeur d'or!
+Maintenant, mon petit-fils Paolo est le plus riche héritier de Milan!
+
+--Quelle date aujourd'hui? demanda le More.
+
+--Le 28 décembre, monseigneur, répondit Cecilia.
+
+--Le 28! répéta-t-il pensif.
+
+Juste à cette date, un an auparavant, la défunte duchesse était venue
+à l'improviste au palais Crivelli et avait failli trouver son mari
+auprès de sa maîtresse.
+
+Il examina la pièce. Rien n'y était changé: tout était clair et
+douillet; le vent de même hurlait dans l'âtre, le feu de même flambait
+dans la cheminée et au-dessus dansaient les Amours nus qui jouaient
+avec les instruments du saint supplice. Et sur la table ronde,
+couverte de velours vert, étaient posés une coupe d'eau Baluca
+Aponitana, des rouleaux de musique et une mandoline. La porte était
+ouverte dans la chambre et plus loin, dans la salle d'atours, se
+profilait l'armoire dans laquelle le duc s'était caché.
+
+Que n'aurait-il pas donné pour se retrouver à ce même instant,
+entendre frapper à la porte d'entrée, voir arriver la servante
+affolée, criant: «Madonna Béatrice!» rester, ne fût-ce qu'une seconde,
+comme un voleur, dans cette armoire, en écoutant la voix de «son
+admirable fillette». Hélas! tout était fini à jamais!
+
+Ludovic inclina la tête sur sa poitrine et des larmes roulèrent le
+long de ses joues.
+
+--Ah! mon Dieu! Tu vois, il pleure encore! s'écria la comtesse Cecilia
+émue. Câline-le donc! câline-le bien! Embrasse-le, console-le! Comment
+n'as-tu pas honte?
+
+Doucement, elle poussait sa rivale dans les bras de son amant.
+
+Lucrezia, depuis longtemps, éprouvait un dégoût de cette anormale
+amitié. Elle voulut se lever et partir, baissa les yeux et rougit.
+Néanmoins, elle prit la main du duc. Il lui sourit à travers ses
+larmes et appuya la main de Lucrezia sur son coeur.
+
+Cecilia prit la mandoline et dans la pose de son fameux portrait peint
+douze ans auparavant par Léonard, elle chanta _la vision_ de
+Pétrarque:
+
+ _Levommi il pensier in parte ov'era
+ Quella ch'io cerco e non ritrovo in terra._
+
+Le duc prit son mouchoir et langoureusement leva les yeux. Plusieurs
+fois il répéta la dernière strophe, sanglotant et tendant les bras
+dans le vide:
+
+ --Et avant le soir j'ai fini ma journée!
+
+--Ma colombe! Oui, oui... avant le soir!... Savez-vous, il me semble
+qu'elle nous regarde et nous bénit tous les trois... O Bice, Bice!
+
+Il s'appuya sur l'épaule de Lucrezia en pleurant et en même temps
+cherchant à l'enlacer, à l'attirer à soi. Elle résistait. Elle avait
+honte. Il l'embrassa furtivement sur la nuque. Cecilia s'en aperçut,
+se leva, et désignant le duc à Lucrezia,--telle une soeur confiant à
+sa soeur son frère malade--elle sortit, non dans la chambre, mais du
+côté opposé, et ferma la porte. Le «Crépuscule» ne jalousait pas
+«l'Aurore», car elle savait par expérience qu'elle tenait le bon rôle
+et qu'après les cheveux noirs, le duc trouverait encore plus enivrante
+sa toison rousse.
+
+Ludovic leva la tête, enlaça Lucrezia d'un mouvement brusque, presque
+grossier, et l'assit sur ses genoux. Les larmes versées pour Béatrice
+n'étaient pas encore séchées que déjà sur ses lèvres se jouait un
+sourire polisson.
+
+--Tu es comme une nonne--toute noire! dit-il en riant--et il couvrit
+de baisers le cou de Lucrezia. Ta robe est simple pourtant et combien
+elle te sied! Le noir rend ta peau plus blanche!
+
+Il défit les boutons d'agathe du corsage et, tout à coup, la chair
+brilla plus aveuglante de blancheur entre les plis de l'étoffe de
+deuil. Lucrezia cacha son visage dans ses mains. Au-dessus de l'âtre
+flambant joyeusement, les Amours nus continuaient leur ronde en
+brandissant les instruments du saint supplice: les clous, le marteau,
+les tenailles, la lance, et il semblait, dans le reflet rose de la
+flamme, qu'ils clignaient malicieusement leurs yeux, qu'ils
+chuchotaient en se glissant sous la vigne de Bacchus pour regarder le
+duc Sforza et madonna Lucrezia et que leurs joues bouffies étaient sur
+le point d'éclater de rire contenu.
+
+De loin parvenaient les sons très doux de la mandoline et le chant de
+la comtesse Cecilia:
+
+ _Ivi fra lor, che il terzo cerchio terra.
+ La rividi, più bella e meno altera._
+
+Et les petits dieux antiques, entendant les vers de Pétrarque, riaient
+comme des fous.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LES JUMEAUX
+
+1498-1499
+
+ _In sensi sono terrestri, la ragione sta fuor di quelli, quando
+ contempla._
+
+ LEONARDO DA VINCI.
+
+ Les sens appartiennent à la terre; la raison est en dehors des
+ sens, quand elle contemple.
+
+ LÉONARD DE VINCI.
+
+ Le ciel en haut--le ciel en bas.
+ [Grec: Ouranos anô, ouranos chadô.]
+
+ (TABULA SMARAGDINA.)
+
+
+I
+
+--Voyez plutôt: ici, sur la carte, dans l'océan Indien, au sud de
+l'île de Taprobane, il y a l'inscription «Phénomènes marins, les
+Sirènes». Christophe Colomb me disait qu'il avait été fort surpris en
+arrivant à cet endroit de ne pas trouver de sirènes. Pourquoi
+souriez-vous?
+
+--Rien, Guido, rien. Continuez, je vous écoute.
+
+--Oui, je sais... Vous ne croyez pas, messer Leonardo, à l'existence
+des sirènes. Et que diriez-vous des sciapodes qui se cachent du soleil
+à l'ombre de leurs pieds, comme sous une ombrelle, ou encore des
+pygmées qui ont de si grandes oreilles que l'une leur sert de lit et
+l'autre de couverture? Ou encore si je vous parlais de l'arbre qui, au
+lieu de fruits, produit des oeufs, desquels sortent des oisillons
+couverts de duvet jaune comme les canards et dont la chair a un goût
+de poisson, si bien qu'on en peut manger même les jours de maigre? Ou
+bien de cette île sur laquelle ont débarqué des mariniers qui, après
+avoir allumé du feu, cuit leur souper, se sont aperçus qu'ils ne se
+trouvaient pas sur une île, mais sur un poisson? Cela m'a été conté
+par un vieux loup de mer à Lisbonne, un homme sobre, qui m'a juré, par
+la chair et le sang du Christ, qu'il me disait la vérité.
+
+Cette conversation se tenait cinq ans après la découverte de
+l'Amérique, la semaine des Rameaux, le 6 avril 1498, à Florence, non
+loin du Vieux Marché, dans une chambre au-dessus des caves de la
+maison Pompeo Berardi, qui, ayant des dépôts de marchandises à
+Séville, y dirigeait des chantiers de construction de navires destinés
+aux terres découvertes par Colomb. Messer Guido Berardi, neveu de
+Pompeo, rêvait depuis son enfance de voyages en mer, et il avait même
+l'intention de prendre part à l'expédition de Vasco de Gama,
+lorsqu'il fut atteint d'une maladie terrible à cette époque, appelée
+par les Italiens le mal français et par les Français le mal italien,
+par les Polonais le mal allemand, par les Moscovites le mal polonais,
+et par les Turcs le mal chrétien. Vainement, il s'était fait soigner
+par les docteurs de toutes les facultés et attachait les emblèmes en
+cire de Priape à tous les autels. Brisé par la paralysie, condamné
+pour l'existence, il gardait une extraordinaire activité cérébrale,
+et, écoutant les récits des marins, passant des nuits à lire des
+livres et à consulter des cartes, il faisait des voyages imaginaires
+et découvrait des terres inconnues.
+
+Un assemblage de boussoles, de compas, de sphères célestes, de
+sextants, de cadrans, d'astrolabes, rendait sa chambre pareille à une
+cabine de navire. A travers la fenêtre ouverte sur la loggia, se
+voyait le crépuscule d'un jour d'avril. Par moments, la lumière de la
+lampe vacillait sous la brise. Des caves montait le parfum des
+condiments exotiques: carry, muscade, girofle, cannelle.
+
+--Oui, messer Leonardo, conclut Guido en frottant ses jambes
+enveloppées, il n'est pas dit pour rien: «La foi transporte les
+montagnes.» Si Colomb avait douté comme vous, il n'aurait rien fait.
+Convenez que cela vaut la peine de grisonner à trente ans par suite
+d'énormes souffrances, pour arriver à découvrir le Paradis Terrestre!
+
+--Le Paradis? fit Léonard étonné. Qu'entendez-vous par cela, Guido?
+
+--Comment? Vous ne le savez pas? Vous n'avez pas appris que, d'après
+les observations de Colomb sur l'étoile polaire au méridien des îles
+Açores, il avait prouvé que la terre n'était pas ronde comme on
+l'avait supposé, mais qu'elle avait l'aspect d'une poire surmontée
+d'une excroissance, tel un sein de femme? Justement, sur cette
+excroissance, se trouve une montagne dont la cime s'appuie dans la
+sphère lunaire, et là est le Paradis...
+
+--Mais, Guido, cela contredit toutes les déductions de la science.
+
+--La science! dit Guido en haussant avec mépris les épaules.
+Savez-vous, messer, ce que Colomb dit de la science? Je vous citerai
+les paroles de son «Livre prophétique», _Libro de las Profecias_: «Ni
+la mathématique, ni des cartes géographiques, ni des déductions de la
+raison ne m'ont aidé à faire ce que j'ai fait, mais simplement la
+prophétie d'Isaïe sur la nouvelle terre.»
+
+Guido se tut. Il sentait que ses habituelles douleurs articulaires le
+reprenaient. Léonard appela les domestiques, qui emportèrent le malade
+dans sa chambre.
+
+Resté seul, l'artiste se mit à vérifier les calculs de Colomb
+concernant la marche de l'étoile polaire et y trouva de si grossières
+erreurs qu'il n'en voulut croire ses yeux.
+
+--Quelle ignorance! pensa-t-il tout étonné. On pourrait supposer qu'il
+a découvert le Nouveau-Monde par hasard, comme on butte sur un objet
+dans les ténèbres, et que, ainsi qu'un aveugle, il ne sait ce qu'il a
+découvert, la Chine, l'Ophir de Salomon, le Paradis Terrestre. Il
+mourra sans le savoir.
+
+Il lut la première lettre du 29 avril 1493, dans laquelle Colomb
+annonçait à l'Europe sa découverte.
+
+Léonard passa toute la nuit à calculer et à étudier des cartes. Par
+instants, il sortait sur la loggia, contemplait les étoiles et en
+songeant au prophète de la nouvelle terre et du nouveau ciel, cet
+étrange visionnaire à coeur et cerveau d'enfant, involontairement il
+comparaît sa destinée à la sienne:
+
+--Quelles grandes choses il a faites et combien il savait peu! Tandis
+que moi, malgré tout mon savoir, je suis immobile comme ce Berardi
+brisé par la paralysie. Toute ma vie j'aspire à des mondes inconnus et
+je n'ai pas fait un pas vers eux. La foi!--disent les uns.--Mais la
+foi parfaite et la science parfaite, n'est-ce pas la même chose? Mes
+yeux ne voient-ils pas plus loin que les yeux de Colomb, prophète
+aveugle? Ou bien la destinée humaine veut-elle qu'on soit clairvoyant
+pour savoir et aveugle pour agir?
+
+
+II
+
+Léonard ne s'aperçut pas que les étoiles s'éteignaient. Un jour rose
+éclaira les tuiles et les charpentes des maisons. De la rue monta le
+bruit des pas et des voix.
+
+On frappa à la porte. Il ouvrit. Giovanni entra et rappela au maître
+que ce même jour--le samedi des Rameaux--devait avoir lieu le «duel du
+feu».
+
+--Quel duel? demanda Léonard.
+
+--Fra Domenico pour fra Savonarole et fra Juliano Rondinelli pour ses
+ennemis, entreront dans le brasier. Celui qui restera intact prouvera
+son droit devant Dieu, expliqua Beltraffio.
+
+--Eh bien! va, Giovanni. Je te souhaite un curieux spectacle.
+
+--Ne viendrez-vous pas?
+
+--Non, tu vois, je suis occupé.
+
+L'élève, faisant un effort sur lui-même, reprit:
+
+--En venant ici, j'ai rencontré messer Paolo Somenzi. Il m'a promis de
+venir nous chercher et de nous conduire à la meilleure place d'où l'on
+verra tout. C'est dommage que vous n'ayez pas le temps... Je pensais
+que... peut-être... Savez-vous, maître... le duel est fixé à midi. Si
+vous aviez fini votre travail à ce moment, nous arriverions encore...
+
+Léonard sourit.
+
+--Et tu meurs d'envie que moi aussi je voie le miracle?
+
+Giovanni baissa les yeux.
+
+--Allons, soit, j'irai. Que le Seigneur soit avec toi!
+
+A l'heure indiquée, Beltraffio revint avec Paolo Somenzi, homme vif et
+mobile comme s'il avait du mercure au lieu de sang dans les veines, le
+principal espion florentin du duc Ludovic le More, le plus terrible
+ennemi de Savonarole.
+
+--Comment, messer Leonardo? Est-il vrai que vous ne voulez pas nous
+accompagner? dit Paolo d'une voix criarde, avec des grimaces
+bouffonnes. Ce n'est pas possible! Un amateur de sciences naturelles,
+tel que vous, qui n'assisterait pas à cette expérience de physique!
+
+--Les autorisera-t-on vraiment à entrer dans le brasier? murmura
+Léonard.
+
+--Comment vous dire? Si l'affaire arrive à ce point, certainement fra
+Domenico ne reculera pas devant le feu, et beaucoup d'autres avec lui.
+Deux mille cinq cents citoyens, riches et pauvres, instruits et
+ignorants, femmes et enfants, ont déclaré hier dans le couvent de San
+Marco, qu'ils désiraient prendre part à l'épreuve. C'est une telle
+ineptie que la tête en tourne aux gens raisonnables. Nos philosophes,
+nos libres penseurs eux-mêmes tremblent: voyez-vous que l'un des
+moines ne brûle pas! Et voyez-vous les visages des dévots, si tous les
+deux brûlaient!
+
+--Il est impossible que Savonarole ajoute foi à cela! dit Léonard
+pensif et comme à lui-même.
+
+--Lui, peut-être non, répliqua Paolo, ou tout au moins pas fermement.
+Il serait heureux de reculer, mais il est trop tard. Il a déchaîné
+l'appétit de la populace contre lui-même. Maintenant, ils en bavent
+tous: «Donne-nous le miracle!» Car ici, messer, il y a aussi de la
+mathématique, non moins curieuse que la vôtre: s'il y a un Dieu,
+pourquoi ne ferait-il pas un miracle, de façon que deux et deux
+fassent non pas quatre, mais cinq, d'après la prière des fidèles et à
+la très grande honte d'impies libres penseurs tels que vous et moi?
+
+--Eh bien! allons! dit Léonard en jetant un regard méprisant à Paolo.
+
+Ils partirent. Les rues étaient pleines de monde. Les visages avaient
+des expressions ravies et curieuses, pareilles à celle que Léonard
+avait déjà remarquée chez Giovanni. Dans la rue des Merciers, devant
+Or-San-Miquele, là où se trouvait la statue de bronze d'Andrea
+Verocchio, représentant l'apôtre Thomas plongeant ses doigts dans les
+plaies du Christ, on se bousculait. Les uns épelaient, les autres
+écoutaient et discutaient les huit thèses imprimées en grandes lettres
+rouges que devait résoudre le duel du feu:
+
+I.--L'Eglise de Dieu se renouvellera.
+
+II.--Dieu la châtiera.
+
+III.--Dieu la transformera.
+
+IV.--Après le châtiment, Florence se renouvellera également et
+dominera tous les peuples.
+
+V.--Les infidèles se convertiront.
+
+VI.--Tout cela est imminent.
+
+VII.--L'excommunication de Savonarole par le pape Alexandre VI est
+sans effet.
+
+VIII.--Ceux qui n'acceptent pas cette excommunication ne pèchent pas.
+
+Serrés par la foule, Léonard, Giovanni et Paolo s'arrêtèrent et
+écoutèrent les conversations.
+
+--Tout cela est vrai, mais j'ai peur quand même d'un malheur, disait
+un vieil ouvrier.
+
+--Quel malheur veux-tu qu'il arrive, Filippo, répondit un jeune
+contremaître, il n'y a à cela aucun péché...
+
+--La tentation, mon ami, insistait Filippo. Nous demandons un miracle,
+mais en sommes-nous dignes? Il est dit: «Ne tente pas le Seigneur
+Dieu...»
+
+--Tais-toi, vieillard. Pourquoi croasses-tu? Celui qui a un grain de
+Foi et commanderait à une montagne de tourner, serait obéi. Dieu ne
+peut pas ne pas faire de miracle, puisque nous croyons.
+
+--Non, il ne peut pas, il ne peut pas! reprirent diverses voix.
+
+--Qui entrera le premier dans le brasier, fra Domenico ou fra
+Girolamo?
+
+--Ensemble...
+
+--Non, fra Girolamo priera seulement, mais il ne subira pas l'épreuve.
+
+--Comment, ne subira pas l'épreuve? Qui donc si ce n'est lui! D'abord
+Domenico, puis Girolamo et ensuite nous tous qui nous sommes inscrits
+au couvent de San Marco.
+
+--Est-il vrai que le Père Girolamo ressuscitera un mort?
+
+--Oui. D'abord le miracle du feu, ensuite la résurrection d'un mort.
+J'ai lu moi-même sa lettre au pape, lui demandant de désigner
+l'adversaire: «Nous nous approcherons tous deux de la tombe et chacun
+à notre tour dirons: «Lève-toi!» Celui d'après l'ordre duquel le mort
+se lèvera, sera le prophète, et l'autre, l'imposteur.»
+
+--Attendez, mes frères, vous en verrez bien d'autres. Si vous avez la
+Foi, le Christ en chair et en os vous apparaîtra marchant sur des
+nuages. Nous aurons des miracles, comme on n'en a pas vu même dans
+l'antiquité.
+
+--_Amen! Amen!_ murmurait la foule.
+
+Et les visages pâlissaient, une étincelle démente s'allumait dans les
+yeux.
+
+La foule, en un mouvement en avant, les entraîna. Une dernière fois
+Giovanni regarda la statue de Verrocchio. Et il lui sembla, dans le
+sourire tendre, malin et impartialement curieux de Thomas l'Incrédule,
+reconnaître le sourire de Léonard.
+
+
+III
+
+En approchant de la place de la Seigneurie, ils se trouvèrent pris
+dans une bousculade telle que Paolo dut s'adresser à un cavalier de la
+milice pour se faire conduire vers la Riaggiere où étaient réservées
+des places aux ambassadeurs et aux citoyens célèbres.
+
+Jamais Giovanni, lui semblait-il, n'avait vu pareille foule. Non
+seulement la place, mais les loggia, les tours, les fenêtres, les
+toits étaient noirs de monde. S'accrochant à tout, rampes, grilles,
+avancées de pierre ou de fer, conduites d'eau, les gens pendaient en
+grappes à des hauteurs vertigineuses. On se battait pour les places.
+Quelqu'un tomba et se tua. Les rues étaient barrées par des chaînes,
+à l'exception de trois, gardées par la milice et par lesquelles
+n'entraient que les hommes désarmés.
+
+Paolo, désigna à ses compagnons le brasier et leur expliqua
+l'installation de cette «machine»: un étroit passage pavé de pierres
+et de glaise entre deux murs de bûches enduites de goudron et
+saupoudrées de poudre.
+
+De la rue Veccereccia, sortirent les Franciscains, ennemis de
+Savonarole, puis les Dominicains. Fra Girolamo vêtu d'une soutane de
+soie blanche et portant le Saint-Ciboire étincelant, et fia Domenico,
+en robe de velours rouge, fermaient le cortège. «Glorifiez Dieu!...
+chantaient les dominicains.--Sa grandeur est sur Israël et sa
+puissance dans les cieux. Terrible tu es Seigneur, dans ton
+sanctuaire.»
+
+La foule répondit dans un cri frémissant:
+
+--Hosanna! Hosanna! Gloire à Dieu en toute éternité!
+
+Les ennemis de Savonarole et ses élèves prirent place dans la loggia
+Orcagni, séparée à cet effet par une cloison.
+
+Tout était prêt. Il ne restait qu'à allumer le bûcher et à y entrer.
+
+La perplexité, la tension devenaient insupportables; les uns se
+dressaient sur la pointe des pieds, haussaient la tête pour mieux
+voir; d'autres se signaient, égrenant des chapelets, récitant leur
+naïve prière:
+
+--Fais un miracle, fais un miracle, Seigneur!
+
+L'atmosphère était étouffante. Les roulements du tonnerre qui
+grondait depuis le matin, se rapprochaient. Le soleil brûlait.
+
+Des membres du Conseil, citoyens renommés, vêtus de longues robes de
+drap rouge, pareilles aux antiques toges romaines, sortirent du
+Palazzo Vecchio.
+
+--Signori! signori! répétait un vieillard, le nez chevauché par des
+lunettes rondes, une plume d'oie derrière l'oreille, le secrétaire du
+Conseil. La séance n'est pas terminée, venez, on réunit les voix...
+
+--Au diable leurs voix! cria un des citoyens. J'en ai assez. Mes
+oreilles se dessèchent à entendre leurs sottises.
+
+--Et qu'attendent-ils? observa un autre. S'ils désirent tellement être
+brûlés, qu'on les lâche dans le feu et que tout soit dit!
+
+--Permettez, c'est un meurtre...
+
+--Des bêtises! Quel malheur qu'il y ait deux imbéciles de moins sur la
+terre!
+
+--Vous dites, ils brûleront? Soit. Mais il faut qu'il brûlent selon
+les lois de l'église. C'est une question délicate, théologique...
+
+--Alors, que le pape décide.
+
+--Il ne s'agit ici ni du pape, ni des moines. Nous devons penser au
+peuple, signori. Si l'on pouvait rétablir le calme dans la ville par
+cette épreuve, il ne faudrait pas hésiter d'envoyer non seulement dans
+le feu, mais aussi dans l'eau, dans l'air, sous terre, tous les moines
+et tous les curés!
+
+--Dans l'eau... c'est suffisant. Mon avis est qu'on prépare une cuve
+et qu'on y plonge les deux moines. Celui qui sortira sec de l'eau
+aura raison. Et, au moins, ce n'est pas une épreuve dangereuse.
+
+--Avez-vous entendu, signori? dit Paolo. Notre pauvre fra Juliano
+Rondinelli a été pris d'une telle panique, qu'il en est tombé malade.
+On a dû le saigner.
+
+--Vous plaisantez toujours, messeri, dit un vieillard au visage
+intelligent et triste. Moi, quand j'entends les premiers citoyens de
+la ville tenir de pareils discours, je me demande ce qu'il vaut mieux,
+vivre ou mourir. Car, en vérité, quelle serait la stupéfaction de nos
+ancêtres, fondateurs de cette ville, s'ils pouvaient voir jusqu'à
+quelle ignominie ont atteint leurs descendants!
+
+Les commissaires continuaient leurs pourparlers qui semblaient ne pas
+devoir prendre fin.
+
+Les Franciscains assuraient que Savonarole avait ensorcelé l'habit de
+Domenico. Il l'enleva. Alors, on affirma que le sortilège pouvait se
+rapporter aux vêtements inférieurs. Domenico entra dans le palais et
+s'étant mis entièrement nu, endossa la robe d'un autre moine. On lui
+défendit de s'approcher de Savonarole, afin que celui-ci ne puisse à
+nouveau user d'enchantements. On exigea également qu'il déposât la
+croix qu'il tenait dans ses mains. Domenico y consentit, mais déclara
+qu'il n'entrerait dans le feu que portant le Saint-Sacrement. Alors,
+les Franciscains objectèrent que les élèves de Savonarole voulaient
+brûler la chair et le sang du Christ. En vain Domenico et Savonarole
+tentaient de prouver que le Saint-Sacrement ne peut brûler, que dans
+le feu périra seulement le _modus_ et non l'éternelle _substance_. Une
+insoluble discussion scolastique s'engagea.
+
+La foule murmurait. Le ciel se couvrait de nuages. Tout à coup,
+derrière le Palazzo Vecchio, de la rue des Lions, _via dei Leoni_, où
+l'on gardait dans une fosse grillée des lions vivants, animaux
+héraldiques de Florence, s'éleva un long rugissement affamé. Dans la
+bousculade des préparatifs, on avait oublié l'heure du repas des
+fauves.
+
+Il semblait que le Marzocio de bronze, indigné de l'infamie de son
+peuple, rugissait de colère.
+
+A ce cri de fauve, la foule répondit par un hurlement beaucoup plus
+terrible d'humains avides:
+
+--Plus vite! dans le feu! Fra Girolamo! Le miracle! Le miracle!
+
+Savonarole, qui priait devant le Saint-Ciboire, sortit de sa torpeur,
+s'approcha du bord de la loggia et de son geste autoritaire, ordonna
+au peuple de se taire.
+
+Mais la populace n'obéissait plus. Quelqu'un cria:
+
+--Il a peur!
+
+Et toute la foule répéta ce cri.
+
+--Frappez, frappez les cagots!
+
+Et Giovanni vit sur tous les visages une expression de férocité.
+
+Il ferma les yeux pour ne pas voir, convaincu qu'à l'instant
+Savonarole allait être saisi et lapidé.
+
+Mais à ce moment, un éclair sillonna le ciel, le tonnerre gronda et
+une pluie diluvienne fondit sur Florence. Elle ne dura pas longtemps.
+Mais il ne fallut plus songer au duel du feu: le passage entre les
+deux murs de bûches s'était transformé en torrent tumultueux.
+
+--Voilà bien les moines! riait la foule. En allant dans le feu, ils
+sont tombés dans l'eau. Le voilà, le miracle!
+
+Un détachement de soldats accompagnait Savonarole à travers la
+populace furieuse.
+
+Le coeur de Beltraffio se serra, lorsqu'il vit sous la pluie fine, le
+frère Savonarole marcher d'un pas précipité et trébuchant, voûté, le
+capuchon rabattu sur les yeux, ses vêtements blancs souillés de boue.
+Léonard remarqua la pâleur de Giovanni et le prenant par la main,
+comme le jour du «Bûcher des Vanités», il l'emmena hors de la foule.
+
+
+IV
+
+Le lendemain, dans cette même pièce de la maison Berardi, pareille à
+une cabine de navire, l'artiste démontrait à messer Guido la stupidité
+des assertions de Christophe Colomb au sujet du Paradis, soi-disant
+situé sur le mamelon d'une terre en forme de poire.
+
+Tout d'abord, Berardi l'écouta attentivement, répliqua, discuta. Puis
+subitement il se tut et s'attrista, comme si les vérités de Léonard
+l'eussent fâché. Il se plaignit de ses douleurs, et se fit
+transporter dans sa chambre.
+
+--Pourquoi l'ai-je peiné? songea l'artiste. Il ne veut pas de la
+vérité, comme les élèves de Savonarole, il lui faut le miracle!
+
+Dans l'un de ses cahiers de notes qu'il feuilletait distraitement, il
+lut ces lignes écrites le jour mémorable où la populace brisait la
+porte de sa maison en exigeant le Clou sacré:
+
+«O merveilleuse est ta justice, Premier Moteur! Tu as désiré ne priver
+aucune force de l'ordre et des qualités indispensables: car si elle
+doit pousser un corps à cent coudées et qu'elle rencontre un obstacle
+sur son chemin, tu as commandé que la force du coup produisît un
+nouveau mouvement, recevant en échange du chemin non parcouru
+différents heurts et diverses secousses. O divine est ta nécessité,
+Premier Moteur qui obliges, par tes lois, toutes les conséquences à
+découler par la voie la plus rapide de la cause. Voilà le miracle!»
+
+Et se souvenant de la Sainte-Cène, du visage du Christ, qu'il
+cherchait toujours et qu'il ne trouvait pas, l'artiste sentit qu'entre
+ces pensées sur le Premier Moteur, sur la Divinité indispensable, et
+la parfaite sagesse de Celui qui avait dit: «L'un de vous me trahira»,
+il y avait corrélation.
+
+Le soir, Giovanni vint le voir et lui conta les événements de la
+journée.
+
+La Seigneurie avait ordonné à Savonarole et à Domenico de quitter la
+ville. Apprenant qu'ils tardaient à s'exécuter, les «enragés», armés,
+traînant des canons et suivis d'une foule innombrable, avaient cerné
+le couvent de San Marco, envahi la chapelle au moment des vêpres. Les
+moines se défendirent avec des cierges allumés, des candélabres, des
+crucifix de bois et de bronze. Dans la fumée de la poudre et la lueur
+de l'incendie ils semblaient risibles comme des pigeons furieux,
+terribles comme des diables. L'un d'eux avait grimpé sur le toit de
+l'église et lançait des pierres. L'autre avait sauté sur l'autel et se
+tenant devant la croix, tirait avec une arquebuse, criant après chaque
+coup: «Vive Christ!» On prit le monastère d'assaut. Les moines
+suppliaient Savonarole de fuir. Mais il s'était rendu ainsi que
+Domenico. On les avait emmenés en prison.
+
+En vain les gardes de la Seigneurie voulaient ou feignaient de vouloir
+les défendre contre les injures de la populace.
+
+Les uns souffletaient par derrière Savonarole et ricanaient:
+
+--Devine, devine, homme de Dieu, devine qui t'a frappé!
+
+D'autres se traînaient devant lui à quatre pattes, comme s'ils
+cherchaient quelque chose dans la boue, et grognaient:--La clef, la
+clef, qui a vu la clef de Girolamo? faisant allusion à «la clef» dont
+il parlait souvent dans ses prêches, la clef dont il menaçait d'ouvrir
+le coffret secret des abominations romaines.
+
+Les enfants, anciens soldats de l'armée sacrée, les petits
+inquisiteurs, lui jetaient des pommes blettes et des oeufs pourris.
+Ceux qui avaient pu s'avancer au premier rang de la foule, criaient à
+s'enrouer, répétant toujours les mêmes mots dont ils ne pouvaient se
+rassasier:
+
+--Poltron! Judas, traître! Sodomite! Sorcier! Antechrist!
+
+Giovanni l'avait accompagné jusqu'à la porte de la prison du Palazzo
+Vecchio. En guise d'adieu, au moment où frère Savonarole franchissait
+la porte du cachot qu'il ne devait quitter que pour aller à la mort,
+un mauvais plaisant lui donna alors un coup de genou dans le
+postérieur en criant:
+
+--Voilà d'où sortaient ses prophéties! _Egli ha la profezia nel
+forame!_
+
+Le lendemain matin, Léonard et Giovanni quittèrent Florence.
+
+Dès son arrivée à Milan l'artiste commença le travail qu'il remettait
+depuis dix-huit ans, le visage du Christ dans la _Sainte-Cène_.
+
+
+V
+
+Le jour même du «duel du feu» manqué, le samedi des Rameaux, septième
+d'avril 1498, le roi de France, Charles VIII, mourut subitement.
+
+Cette nouvelle terrifia Ludovic le More, car le successeur au trône
+qui devait prendre le nom de Louis XII, le duc d'Orléans, était le
+pire ennemi de la maison des Sforza. Petit-fils de Valentine Visconti,
+fille du premier duc milanais, il se considérait comme l'unique
+héritier de la Lombardie et avait l'intention de la conquérir après
+avoir réduit en cendres «le repaire des brigands Sforza».
+
+Déjà, avant la mort de Charles VIII, avait eu lieu à Milan, à la cour
+du duc, un «duel savant», _scientifico duello_, qui lui avait
+tellement plu, qu'il en avait fixé un second à deux mois plus tard. On
+supposait qu'en prévision de la guerre imminente, il reculerait la
+dispute, mais on se trompa, car le More avait calculé profitable pour
+lui de montrer à ses ennemis qu'il ne se souciait pas d'eux, que sous
+le doux règne de Sforza, plus que jamais, florissaient en Lombardie
+les beaux-arts, les belles-lettres et les sciences, «fruits d'une paix
+dorée»; que son trône était gardé non seulement par les armes, mais
+encore par la gloire du plus civilisé des rois d'Italie, protecteur
+des Muses.
+
+Dans la grande salle du jeu de paume se réunirent donc les docteurs,
+les doyens, les licenciés de l'Université de Pavie, coiffés du bonnet
+carré rouge, portant l'épaulière de soie pourpre, doublée d'hermine,
+gantés de gants de peau de chamois violets, la ceinture ornée
+d'aumonières brodées d'or. Les dames de la cour portaient des robes de
+bal. Aux pieds du duc de chaque côté du trône, étaient assises madonna
+Lucrezia et la comtesse Cecilia.
+
+La séance débuta par un discours de Giorgio Merula qui, comparant le
+duc à Périclès, Epaminondas, Scipion, Caton, Auguste, Mécène, Trajan
+et Titus, prouvait que la nouvelle Athènes--Milan--avait dépassé
+l'antique.
+
+Puis commença la dispute théologique sur l'Immaculée Conception, et la
+dispute médicale posa ces questions:
+
+«Les jolies femmes sont-elles plus fécondes que les laides? La
+guérison de Tobie par la bile de poisson est-elle naturelle? La femme
+est-elle une création incomplète de la nature? Dans quelle partie du
+corps s'est formée l'eau qui découla de la plaie du Christ lorsque sur
+la croix il fut percé d'un coup de lance? La femme est-elle plus
+voluptueuse que l'homme?»
+
+Ensuite vint la dispute philosophique sur la question de savoir si la
+toute première matière était hétérogène ou homogène?
+
+--Que signifie cet apophtegme? demandait un vieillard à la bouche
+édentée, au sourire venimeux, aux yeux troubles, grand docteur ès
+scolastique qui embrouillait ses adversaires et faisait une si rusée
+distinction entre _quidditas_ et _habitas_ que personne ne parvenait à
+la comprendre.
+
+Léonard écoutait, comme toujours muet et solitaire. Par instants, un
+sourire ironique errait sur ses lèvres.
+
+
+VI
+
+La comtesse Cecilia désigna Léonard et murmura quelques paroles à
+l'oreille du duc. Celui-ci appela auprès de lui l'artiste et le pria
+de prendre part à la discussion.
+
+--Messer, insista la comtesse, soyez aimable, faites-le pour moi...
+
+--Tu vois, les dames te prient, fit le duc. Ne joue pas à la modestie.
+Qu'est-ce que cela te coûte? Raconte-nous quelque chose de plus
+intéressant d'après tes observations sur la nature. Je sais que ton
+cerveau est toujours plein des plus superbes chimères...
+
+--Monseigneur, épargnez-moi. Je serais heureux, madonna Cecilia, mais
+vraiment je ne puis, je ne sais...
+
+Léonard ne se dérobait pas. En effet il n'aimait pas et ne savait pas
+parler devant un auditoire. Entre sa parole et sa pensée s'élevait
+toujours un obstacle. Il lui semblait que chaque mot exagérait ou
+n'exprimait pas, trahissait ou mentait. Inscrivant ses observations
+dans son journal, il corrigeait, raturait continuellement. Même dans
+la conversation, il balbutiait, s'embarrassait ne trouvant pas ses
+mots. Il appelait les orateurs et les littérateurs des «bavards» et
+des «barbouilleurs», et cependant, secrètement, il les enviait. La
+jolie tournure d'une phrase, parfois chez les gens les plus infimes,
+lui inspirait un dépit mêlé de naïve admiration: «Dire que Dieu fait
+cadeau d'un tel art!» pensait-il.
+
+Mais plus Léonard se récusait, plus les dames insistaient.
+
+--Messer, chantaient-elles en choeur, en l'entourant, s'il vous plaît!
+Nous vous supplions toutes. Racontez quelque chose... Racontez-nous
+quelque chose de gentil...
+
+--Comment les hommes voleront, proposa la jeune Fiordeliza.
+
+--Ou sur la magie, appuya Hermelina, la magie noire. C'est si curieux!
+La nécromancie: comment on fait sortir les morts de leur tombe...
+
+--Madonna, je puis vous assurer que jamais je n'ai fait parler les
+morts...
+
+--Cela ne fait rien: parlez alors d'autre chose. Seulement que ce soit
+effrayant et sans mathématique...
+
+Léonard ne savait refuser rien à personne.
+
+--Vraiment, je ne sais, madonna, murmura-t-il intimidé.
+
+--Il consent! il consent! applaudit Hermelina. Messer Léonard va
+parler. Écoutez!
+
+--Quoi? Qui? Hein? demandait le doyen de la Faculté théologique, dur
+d'oreille et faible d'esprit par suite de son grand âge.
+
+--Léonard! lui cria son voisin, jeune licencié en médecine.
+
+--On va parler de Leonardo Pisano, le mathématicien?
+
+--Non, c'est Léonard de Vinci qui va parler lui-même.
+
+--De Vinci? Un docteur ou un licencié?
+
+--Ni l'un ni l'autre, pas même un bachelier, simplement l'artiste
+Léonard qui a peint la Sainte-Cène...
+
+--Un peintre? Alors il traitera de la peinture...
+
+--Non, des sciences naturelles.
+
+--Mais, les artistes sont donc devenus maintenant des savants?
+Léonard? Je ne connais pas... Quels ouvrages a-t-il écrits?
+
+--Aucun. Il ne publie pas.
+
+--Il ne publie pas?
+
+--Il paraît qu'il écrit de la main gauche, dit un autre voisin, avec
+des caractères spéciaux, afin qu'on ne puisse pas comprendre.
+
+--Pour qu'on ne puisse comprendre? De la main gauche? Ce doit être
+vraiment drôle, messer. Probablement pour se distraire de ses travaux
+et amuser le duc et les belles dames?
+
+--Nous allons voir.
+
+--Il fallait le dire. Naturellement, ils doivent distraire les gens de
+cour. Et puis les artistes sont si drôles, ils savent amuser.
+Buffalmaco était, paraît-il, un vrai bouffon... Eh bien! écoutons ce
+que c'est que ce Léonard.
+
+Il essuya ses lunettes pour mieux voir ce spectacle surprenant.
+
+Léonard adressa un dernier regard suppliant au duc, qui souriait en
+fronçant les sourcils. La comtesse Cecilia le menaça du doigt.
+
+--Ils se fâcheraient, peut-être, songea l'artiste. J'ai à demander de
+l'argent pour le bronze de mon Colosse. Eh! tant pis! Je vais leur
+parler de ce qui me passera par la tête--pourvu qu'ils me laissent
+tranquille.
+
+Désespéré, mais résolu, il monta à la tribune et examina la savante
+assistance.
+
+--Je dois prévenir Vos Excellences, commença-t-il balbutiant et
+rougissant comme un écolier--c'est pour moi tout à fait imprévu...
+simplement sur l'insistance du duc... Non, je veux dire... il me
+semble... en un mot... je vais vous entretenir des coquillages.
+
+Il commença à parler des animaux aquatiques pétrifiés, des empreintes
+de plantes et de coraux, trouvés dans des cavernes, sur des montagnes,
+loin de la mer--témoins ultra-antiques des transformations subies par
+la terre--puisque là où se trouvent maintenant les plaines et les
+montagnes, il y avait deux océans. L'eau, moteur de la nature, son
+automédon, crée et détruit les montagnes. En s'approchant du milieu
+des mers, les bords grandissent et les mers intérieures se dessèchent
+peu à peu, ne formant plus que le lit d'une rivière se jetant dans
+l'Océan. Ainsi le Pô ayant desséché la Lombardie, en fera de même avec
+l'Adriatique. Le Nil ayant transformé la Méditerranée en plaines
+sablonneuses, semblables à celles de l'Egypte et de la Libye, aura
+son embouchure dans l'Océan en face de Gibraltar.
+
+--Je suis convaincu, conclut Léonard, que l'étude des plantes et des
+animaux pétrifiés, si dédaignée jusqu'à présent par les savants, peut
+être le début d'une science nouvelle, concernant le passé et l'avenir
+de la terre.
+
+Ses idées étaient si claires, si précises, si pleines de confiance
+dans la science--en dépit de sa modestie--si différentes des utopies
+pythagoriques de Paccioli et de la scolastique morte des docteurs, que
+lorsqu'il se tut, les visages exprimèrent la perplexité: Que faire? Le
+complimenter ou en rire? Était-ce une nouvelle science ou le
+bégaiement suffisant d'un ignorant?
+
+--Nous souhaiterions vivement, mon cher Léonard, dit le duc avec le
+sourire indulgent d'une grande personne pour un enfant, nous
+souhaiterions vivement que ta prophétie s'accomplisse, que la mer
+Adriatique se dessèche et que les Vénitiens, nos ennemis, restent sur
+leurs lagunes comme des écrevisses sur un banc de sable!
+
+Tout le monde rit complaisamment à cette boutade. La direction était
+donnée et les girouettes courtisanesques suivirent le vent. Le recteur
+de l'Université de Pavie, Gabriele Pirovano, vieillard à cheveux
+blancs, au visage majestueusement nul dit en reflétant dans son
+sourire plat la moquerie du duc:
+
+--Les renseignements que vous nous avez communiqués, messer Leonardo,
+sont fort curieux. Mais je me permettrai de vous faire remarquer:
+n'est-il pas plus simple d'attribuer la provenance de ces coquillages,
+au jeu amusant, hasardeux et charmant, mais tout à fait innocent, de
+la nature sur lequel vous voulez baser une nouvelle science,--n'est-il
+pas plus simple, dis-je, d'expliquer la présence de ces coquillages
+par le déluge?
+
+--Oui, oui, le déluge, répliqua Léonard, sans aucune timidité
+maintenant, avec une désinvolture qui parut à beaucoup extrêmement
+libre et arrogante même; je sais, tout le monde parle du déluge.
+Seulement cette explication ne vaut rien. Jugez vous-même: le niveau
+de l'eau au temps du déluge était de dix coudées plus élevé que les
+plus hautes montagnes. Conséquemment, les coquillages jetés par les
+vagues furieuses, devaient descendre, descendre absolument, messer
+Gabriele, directement du centre, et non pas sur le côté; au pied des
+montagnes et non pas dans des cavernes souterraines et de plus, en
+désordre, selon la fantaisie des vagues et non sur le même plan, non
+par couches successives, comme nous l'observons. Et remarquez--voilà
+ce qui est curieux!--les animaux qui vivent par bandes, tels les
+sèches et les huîtres, se retrouvent de même; et ceux qui vivent
+séparément se retrouvent séparés comme nous pouvons les voir
+aujourd'hui sur les bords de la mer. Moi-même, personnellement,
+plusieurs fois j'ai observé les dispositions de ces coquillages
+pétrifiés en Toscane, en Lombardie, dans le Piémont. Si vous me dites
+qu'ils ont été apportés non par les vagues du déluge, mais ont monté
+d'eux-mêmes petit à petit en suivant le flux, il me sera facile
+également de repousser cette assertion, car le coquillage est un
+animal aussi lent, si ce n'est davantage, que l'escargot. Il ne nage
+jamais, mais rampe seulement sur le sable et les pierres à l'aide des
+valves et le plus long chemin qu'il puisse parcourir ne dépasse pas
+quatre coudées. Comment voulez-vous, messer Gabriele, qu'en une
+période de quarante jours--durée du déluge, d'après Moïse--il ait pu
+franchir les deux cent cinquante milles qui séparent les cimes de
+Monferato de l'Adriatique? Seul peut l'affirmer celui qui, négligeant
+l'expérience et l'observation, juge la nature d'après les livres
+écrits par des bavards et n'a jamais eu la curiosité de contrôler par
+soi-même ce dont il parle.
+
+Un silence gênant pesa sur l'assemblée. Tout le monde sentait la
+faiblesse de la réplique du recteur.
+
+Enfin, l'astrologue de la cour, le favori du duc, messer Ambrogio da
+Rosati, comte Corticelli, proposa en s'appuyant sur Pline le
+Naturaliste, une autre explication: les objets pétrifiés, qui
+n'avaient «que l'aspect» d'animaux aquatiques, s'étaient formés dans
+les différentes couches de terre, sous l'action magique des étoiles.
+
+Au mot «magique» un sourire soumis et ennuyé erra sur les lèvres de
+Léonard.
+
+--Comment expliquerez-vous, messer Ambrogio, répliqua-t-il, que
+l'influence des mêmes étoiles, au même endroit, ait pu créer des
+animaux non seulement de diverses espèces, mais de différents âges,
+vu que j'ai découvert que, d'après la grandeur des coquilles, comme
+d'après les cornes des boeufs et des moutons, d'après le coeur des
+arbres, on pouvait exactement formuler en années et même en mois, la
+durée de leur existence? Comment expliquerez-vous que les unes soient
+entières, les autres brisées, les troisièmes emplies de sable, de
+limon, avec des pinces de crabes, des os et des dents de poissons, des
+éclats de pierre, arrondis par les vagues? Et les empreintes délicates
+des feuilles sur les rocs des montagnes les plus élevés? D'où tout
+cela vient-il? De l'influence des étoiles? Mais s'il faut raisonner
+ainsi, messer, je suppose que dans toute la nature il ne se trouvera
+pas une manifestation qui ne puisse s'expliquer par l'influence des
+étoiles et alors, hormis l'astrologie, toutes les sciences sont
+inutiles...
+
+Le vieux docteur ès scolastique demanda la parole et lorsqu'on la lui
+eut accordée il observa que la discussion n'était pas régulière, car
+des deux l'un: ou la question des animaux déterrés appartenait à la
+science inférieure «mécanique» étrangère à la métaphysique et alors il
+est inutile d'en parler puisqu'on ne les avait pas réunis dans cette
+intention; ou bien la question se rapportait à la réelle, grande
+connaissance, la dialectique, et dans ce cas, il est nécessaire de
+discuter d'après les règles de la dialectique, en élevant les pensées
+à la hauteur de pure intellectualité.
+
+--Je sais, dit Léonard avec une expression encore plus soumise et
+ennuyée, je sais à quoi vous faites allusion, messer. J'y ai beaucoup
+songé aussi. Seulement tout cela, ce n'est pas cela...
+
+--Pas cela? sourit le vieillard fielleux. Alors, messer,
+éclairez-nous, soyez bon, apprenez-nous ce qui _n'est pas cela_ à
+votre avis?
+
+--Mais non... je n'ai pas visé... je vous assure... autre chose que
+les coquillages. Je pense que... en un mot, il n'y a pas de science
+inférieure et supérieure, il n'y en a qu'une seule, celle qui se base
+sur l'expérience.
+
+--Sur l'expérience! Vraiment! Permettez-moi de vous demander, dans ce
+cas, la métaphysique d'Aristote, de Platon, de Plotin, de tous les
+antiques philosophes qui ont parlé de Dieu, de l'âme, de la substance,
+tout cela alors serait?...
+
+--Oui, tout cela n'est pas la science, répliqua tranquillement
+Léonard. Je reconnais la grandeur des antiques, mais pas en cela. Pour
+la science ils ont suivi un chemin trompeur. Ils ont voulu connaître
+une science inaccessible et ils ont dédaigné l'autre. Ils se sont
+embrouillés eux-mêmes et ils ont embrouillé les autres pour plusieurs
+siècles. Car discutant de choses qu'ils ne pouvaient prouver, ils ne
+pouvaient tomber d'accord. Là où il n'y a pas d'arguments logiques--on
+les remplace par des cris. Celui qui sait n'a pas besoin de crier. La
+parole de la vérité est unique et quand elle a été prononcée, tout le
+monde doit se taire; si les cris continuent, c'est que la vérité
+n'existe pas. Est-ce qu'en mathématique on discute si trois et trois
+font six ou cinq? Si le total des angles dans le triangle est égal
+aux deux angles droits ou non? Est-ce qu'ici toute contradiction ne
+disparaît pas devant la vérité, de telle façon que ses servants
+peuvent en jouir en paix, ce qui n'arrive jamais dans les sciences
+prétendues sophistiques...
+
+Il voulut ajouter quelque chose, mais après avoir regardé son
+adversaire, il se tut.
+
+--Eh! mais! nous finirons par nous comprendre, messer Leonardo! dit le
+docteur ès scolastique en souriant encore plus venimeusement. Je le
+savais d'avance. Je ne saisis pas une seule chose, excusez le
+vieillard. Comment? Est-ce que toutes nos connaissances sur l'âme, sur
+Dieu, sur la vie d'outre-tombe, qui n'appartiennent pas à
+l'expérience, et qui ne peuvent être «prouvées», comme vous avez
+daigné le dire vous-même, mais affirmées par l'immuable témoignage de
+l'Écriture Sainte...
+
+--Je ne dis pas cela, l'interrompit Léonard, en fronçant les sourcils,
+je laisse en dehors de la discussion les livres inspirés par Dieu, car
+ils sont la substance de la plus haute vérité...
+
+On ne le laissa pas achever. L'agitation s'empara de l'assemblée. Les
+uns criaient, les autres riaient, les troisièmes se levant tournaient
+vers lui des visages furieux, les quatrièmes, enfin, haussaient
+dédaigneusement les épaules.
+
+--Assez! assez!...--Permettez-moi de répondre, messer,...--Qu'y a-t-il
+à répliquer à cela!... C'est une ineptie!...--Je demande la
+parole...--Platon et Aristote!... Tout cela ne vaut pas un oeuf
+pourri... Comment permet-on?...--Les vérités de notre très sainte
+mère l'Église... C'est une hérésie!... Une impiété!...
+
+Léonard se taisait. Son visage était calme et triste. Il voyait sa
+solitude parmi tous ces gens qui se croyaient les serviteurs de la
+science, il voyait le précipice infranchissable qui le séparait d'eux
+et sentait croître son dépit, non pas contre ses adversaires, mais
+contre soi-même, de n'avoir pas su éviter la discussion, de s'être
+laissé tenter encore une fois, en dépit de ses nombreuses épreuves,
+par le naïf espoir qu'il suffirait de montrer aux gens la vérité pour
+qu'ils l'admettent.
+
+Le duc, les seigneurs et les dames, qui depuis longtemps ne
+comprenaient rien, suivaient néanmoins la discussion avec un vif
+plaisir.
+
+--Bravo! se réjouissait Ludovic le More, en se frottant les mains.
+C'est un véritable combat! Regardez, madonna Cecilia, ils vont se
+battre de suite! Tenez, le petit vieux ne tient plus dans sa peau, il
+tremble, il serre des poings, il enlève son bonnet! Et le petit brun,
+derrière lui... il écume! Et pourquoi? Pour des coquillages pétrifiés.
+Quels gens étonnants que ces savants! Et notre Léonard, hein? lui qui
+jouait la timidité...
+
+Et tous se prirent à rire, admirant le duel des savants, comme un
+combat de coqs.
+
+--Allons, je vais sauver mon Léonard, dit le duc, sans cela les
+bonnets rouges l'assommeront...
+
+Il pénétra dans les rangs des adversaires furieux, et ils se turent
+aussitôt, s'écartèrent devant lui, comme des vagues qui s'apaisent
+sous l'action de l'huile. Il suffisait d'un sourire du duc pour
+réconcilier la métaphysique et les sciences naturelles.
+
+Invitant ses hôtes à souper, il ajouta aimablement:
+
+--Eh bien signori! vous avez discuté, vous vous êtes échauffés, c'est
+suffisant! Il faut réparer vos forces. Je vous prie. Je suppose que
+mes animaux cuits de l'Adriatique--heureusement pas encore
+desséchée!--exciteront moins de discussions que les animaux pétrifiés
+de messer Leonardo.
+
+
+VII
+
+A souper, Luca Paccioli, assis près de Leonardo, lui dit tout bas:
+
+--Ne me gardez pas rancune, mon ami, de ne pas vous avoir défendu
+lorsqu'on vous a attaqué. Ils ne vous ont pas compris. Et, en réalité,
+vous pouviez vous entendre avec eux, car une chose ne gêne pas
+l'autre, pourvu qu'on ne touche pas aux extrêmes. On peut tout
+concilier, tout réunir...
+
+--Je suis entièrement de votre avis, fra Luca, répondit Léonard.
+
+--Voilà, voilà! Comme cela c'est mieux. La paix et la concorde.
+Pourquoi se fâcher. Vive la métaphysique et vive la mathématique! Il y
+aura de la place pour tous. Vous me cédez et je vous cède. N'est-ce
+pas, mon ami?
+
+--Parfaitement, fra Luca.
+
+--Et il n'y aura plus aucun malentendu. Vous nous cédez, nous vous
+cédons.
+
+--«Veau caressant tette deux mères!» pensa l'artiste en regardant le
+visage rusé et intelligent du moine mathématicien qui savait concilier
+Pythagore et saint Thomas d'Aquin.
+
+--A votre santé, maître! lui dit en levant sa coupe, son autre voisin,
+l'alchimiste Galeotto Sacrobosco. Vous les avez adroitement ferrés.
+Quelle finesse dans l'allégorie!
+
+--Quelle allégorie?
+
+--Allons, encore? C'est mal, messer. Ne trichez pas avec moi, Dieu
+merci, je suis initié. Nous ne nous trahirons pas...
+
+Le vieillard eut un sourire malin.
+
+--Quelle allégorie, me demandez-vous? Le dessèchement, c'est le
+soufre; le sel de l'Océan qui couvrait jadis les montagnes, le
+mercure; est-ce bien cela?
+
+--Tout à fait, messer Galeotto, approuva Léonard, vous avez fort bien
+compris mon allégorie!
+
+--Vous voyez! Et les coquillages pétrifiés sont la pierre
+philosophale, le grand secret des alchimistes, formée par le
+soleil-sel, la sécheresse-soufre et le liquide-mercure. La divine
+transmutation des métaux!
+
+Haussant ses sourcils flambés par les flammes de ses fours, le
+vieillard eut un rire enfantin, naïf:
+
+--Et nos savants à bonnet rouge n'ont rien compris! Allons, buvons à
+votre santé, messer Leonardo, et à la floraison de notre mère
+l'Alchimie!
+
+--Avec plaisir, messer Galeotto. Je vois en effet, maintenant, qu'on
+ne peut rien vous cacher et je vous donne ma parole de ne plus ruser
+avec vous dorénavant.
+
+Après le souper, les invités se dispersèrent. Le duc ne retint qu'un
+petit cercle d'intimes dans un douillet petit salon où l'on apporta du
+vin et des fruits.
+
+--C'est charmant, charmant! dit Hermelina se pâmant. Jamais je
+n'aurais cru que ce serait aussi amusant. J'avoue que je craignais de
+m'ennuyer. C'est mieux que n'importe quel bal! J'assisterais
+volontiers tous les jours à des tournois scientifiques. Comme ils se
+sont fâchés contre Léonard, comme ils ont crié! Dommage qu'on ne l'ait
+pas laisser achever. Je désirais tellement qu'il raconte quelque chose
+de ses sortilèges, qu'il parle de la nécromancie.
+
+--Je ne sais si ce que l'on dit est vrai, dit un vieux courtisan, mais
+il paraît que Léonard s'est créé tant d'opinions hérétiques, qu'il ne
+croit même plus en Dieu. Adonné aux sciences naturelles, il préfère
+être philosophe plutôt que chrétien...
+
+--Des bêtises, déclara le duc. Je le connais. C'est un coeur d'or. Il
+brave tout en paroles et en réalité il ne ferait pas de mal à une
+puce. On dit: «C'est un homme dangereux.» Les pères inquisiteurs
+peuvent crier tant qu'il leur plaira, je ne permettrai à personne
+d'offenser mon Léonard.
+
+--Et la postérité, dit en s'inclinant profondément Balthazare
+Castiglione, élégant seigneur de la cour d'Urbino, venu à Milan, la
+postérité sera reconnaissante à Votre Altesse d'avoir conservé un
+aussi extraordinaire, un aussi unique artiste dans le monde entier.
+C'est dommage qu'il néglige ainsi son art, pour employer son cerveau à
+d'aussi étranges pensées, à d'aussi monstrueuses chimères.
+
+--Vous dites vrai, messer Balthazare, approuva le duc. Combien de fois
+ne lui ai-je pas dit: «Laisse là ta philosophie.» Mais les artistes
+sont volontaires. On ne peut rien en faire, on ne peut rien exiger
+d'eux. Ce sont des originaux!
+
+--Vous avez admirablement traduit notre pensée à tous, Monseigneur,
+acquiesça le commissaire principal des impôts sur le sel, qui depuis
+longtemps voulait raconter quelque chose sur Léonard. Ce sont des
+originaux! Ils ont parfois des inventions qui vous ahurissent.
+J'arrive dernièrement dans son atelier, j'avais besoin d'un petit
+dessin allégorique pour un coffret de mariage. Je demande:
+
+»--Le maître est-il à la maison?
+
+»--Non, il est très occupé et ne reçoit pas de commandes.
+
+»--Et à quoi est-il occupé?
+
+»--Il mesure la pesanteur de l'air.
+
+»Alors, j'ai cru qu'on se moquait de moi. Puis je rencontre Léonard:
+
+»--Est-il vrai, messer, que vous mesurez la pesanteur de l'air?
+
+»--Oui! m'a-t-il répondu en me regardant comme si j'étais un imbécile.
+La pesanteur de l'air! Comment cela vous plaît-il, madonni? Combien de
+livres, combien de grammes, dans le zéphir printanier?»
+
+--Cela, ce n'est rien! observa un jeune chambellan au visage abêti et
+satisfait. Moi j'ai entendu dire qu'il a inventé un canot qui se meut
+sans avirons.
+
+--Sans avirons! Tout seul?
+
+--Oui, sur des roues, par la force de la vapeur.
+
+--Un canot sur des roues! Vous venez de l'inventer vous-même...
+
+--Je vous jure sur mon honneur, madonna Cecilia, que je l'ai su par
+fra Luca Paccioli qui a vu le dessin de la machine. Léonard suppose
+que par la force de la vapeur, on peut faire bouger non seulement un
+canot, mais des navires.
+
+--Vous voyez, s'écria Hermelina, c'est de la magie noire!
+
+--Pour un original, c'est un original, conclut le duc avec un sourire.
+Je ne puis le cacher. Mais je l'aime tout de même. On respire la
+gaieté avec lui. Jamais on ne s'ennuie!
+
+
+VIII
+
+Revenant chez lui, Léonard suivait une calme ruelle près des portes
+Vercelli. Des chèvres broutaient sur les remblais, un gamin armé d'une
+gaule chassait devant lui une bande d'oies. Le crépuscule était
+radieux. Au nord seulement, au-dessus des Alpes invisibles, des nuages
+s'amoncelaient, bordés d'or et, entre eux, dans le ciel pâle, brillait
+une étoile solitaire.
+
+Se souvenant des deux «duels» dont il avait été témoin, Léonard
+songeait combien ils étaient différents et en même temps proches comme
+des jumeaux.
+
+Sur l'escalier de pierre d'une vieille maison, parut une fillette de
+six ans environ, qui mangeait une galette rassie et un oignon cuit.
+
+Léonard s'arrêta et l'appela. Elle le regarda effrayée. Puis, se fiant
+à son bon sourire, lui sourit aussi et descendit les marches, ses
+pieds bruns marqués d'eau de vaisselle et de carapaces d'écrevisses.
+Léonard retira de sa poche une orange dorée. Souvent, lorsqu'il
+mangeait à la table du duc, il emportait les sucreries pour les
+distribuer aux enfants, au hasard de ses promenades.
+
+--Une balle dorée, dit la petite, une balle dorée!
+
+--Ce n'est pas une balle, mais une orange. Goûte-la, c'est bon.
+
+Elle ne se décidait pas, et admirait.
+
+--Comment t'appelles-tu? demanda Léonard.
+
+--Maïa.
+
+--Eh bien! sais-tu, Maïa, comment le coq, la chèvre et l'âne sont
+allés pêcher du poisson?
+
+--Non.
+
+--Veux-tu que je te le raconte?
+
+Il caressait les cheveux de l'enfant de sa main blanche et fine comme
+celle d'une jeune fille.
+
+--Allons; asseyons-nous. Attends, je dois avoir des biscuits à l'anis,
+car je vois que tu ne veux pas manger l'orange.
+
+Il fouilla dans ses poches.
+
+A cet instant, sur le perron, parut une jeune femme. Elle regarda
+Léonard et Maïa, fit un salut amical et prit sa quenouille. Derrière
+elle, sortit de la maison une vieille bossue; probablement la
+grand'mère de Maïa.
+
+Elle aussi regarda Léonard et subitement, comme si elle l'eût reconnu,
+elle se pencha vers la fileuse, lui parla. La jeune femme se leva et
+cria:
+
+--Maïa! Maïa! Viens ici, vite!
+
+La fillette hésitait.
+
+--Mais viens donc, vaurienne! Attends, je vais t'apprendre...
+
+Effrayée, Maïa remonta l'escalier. La grand'mère lui arracha des mains
+l'orange dorée et la jeta dans la cour voisine où grognaient des
+cochons. La petite pleura. Mais la vieille lui chuchota quelque chose
+en désignant Léonard, et Maïa se tut aussitôt, fixant sur lui de
+grands yeux terrifiés.
+
+Léonard se détourna, baissa la tête et silencieux, s'éloigna
+précipitamment.
+
+Il avait compris que la vieille le connaissait, qu'elle le
+considérait, comme tant d'autres, comme un sorcier et qu'elle
+craignait qu'il ne portât malheur à Maïa.
+
+Il s'éloignait, il fuyait presque, si ému qu'il continuait à chercher
+dans ses poches les galettes d'anis, inutiles maintenant, en souriant
+d'un sourire fautif et confus.
+
+Devant ces yeux terrifiés d'enfant, il se sentait plus seul que devant
+la foule qui voulait le lapider comme impie, que devant l'assemblée de
+savants qui raillaient la vérité; il se sentait aussi éloigné des
+hommes que l'étoile solitaire qui brillait dans les cieux
+désespérément purs.
+
+Rentré chez lui, il pénétra dans sa salle de travail. Avec ses livres
+poussiéreux et ses appareils scientifiques, elle lui parut sombre
+telle une prison; il s'assit devant sa table, alluma une bougie, prit
+un de ses cahiers et se plongea dans l'étude des lois du mouvement des
+corps sur les plans inclinés.
+
+La mathématique, comme la musique, avait le don de le calmer. Et ce
+soir-là aussi, elle procura à son coeur l'habituelle jouissance.
+
+Après avoir terminé ses calculs, il tira d'un casier secret son
+journal et de sa main gauche, avec son écriture retournée qu'on ne
+pouvait lire qu'à l'aide d'un miroir, il nota les pensées inspirées
+par le tournoi des savants:
+
+«Les érudits et les orateurs, élèves d'Aristote, sont des corbeaux
+sous des plumes de paon; ils récitent les oeuvres d'autrui et me
+méprisent parce que je _découvre_. Mais je pouvais leur répondre comme
+Marius, le patricien romain: vous parant des oeuvres d'autrui, vous ne
+voulez pas me laisser jouir du produit des miennes.
+
+»Entre les observateurs de la nature et les imitateurs des antiques,
+existe la même différence qu'entre un objet et son reflet dans une
+glace.
+
+»Ils croient que, n'étant pas littérateur comme eux, je n'ai pas le
+droit d'écrire et de parler de la science, parce que je ne puis
+exprimer mes pensées selon les règles. Ils ignorent que ma force n'est
+pas dans mes paroles, mais dans l'expérience, maître de tous ceux qui
+ont bien écrit.
+
+»Je ne désire et ne sais pas comme eux m'appuyer sur les livres des
+anciens, je m'appuierai sur ce qui est plus véridique que les livres:
+l'expérience, le maître des maîtres.»
+
+La bougie projetait une faible lumière. L'unique ami de ses nuits
+d'insomnie, le chat, sautant sur la table, se caressait à lui en
+ronronnant. A travers les vitres poussiéreuses, l'étoile solitaire
+semblait plus éloignée, plus désespérée encore. Il la contempla, se
+souvint du regard de Maïa fixé sur lui avec une expression de crainte
+infinie, mais ne s'en affligea pas. Il était de nouveau radieux et
+ferme dans sa solitude.
+
+Seulement au fin fond de son coeur qu'il ignorait lui-même,
+bouillonnait comme une source chaude sous l'épaisseur de glace d'une
+rivière gelée, une incompréhensible amertume semblable au remords,
+comme si en réalité il était fautif de quelque chose envers Maïa--de
+quoi? il voulut se le demander et ne le put.
+
+
+IX
+
+Le lendemain matin, Léonard se rendit au monastère delle Grazie pour
+travailler au visage du Christ.
+
+Le mécanicien Astro l'attendait sur le perron, tenant les cartons, les
+pinceaux et les boîtes de couleurs. En sortant dans la cour, l'artiste
+vit le palefrenier Nastagio qui brossait consciencieusement la jument
+gris pommelé.
+
+--Et Gianino? demanda Léonard.
+
+Gianino était le nom d'un de ses chevaux favoris.
+
+--Ça va, répondit négligemment le palefrenier. Le bai boîte.
+
+--Le bai! dit Léonard ennuyé. Depuis quand?
+
+--Depuis quatre jours.
+
+Sans regarder le maître, Nastagio continuait rageusement à brosser
+l'arrière-train du cheval avec une force telle que la bête piétina.
+
+Léonard désira voir le bai. Nastagio le mena dans l'écurie.
+
+Lorsque Giovanni sortit dans la cour pour se débarbouiller au puits,
+il entendit la voix perçante, aiguë, presque féminine, celle que
+prenait Léonard dans ses accès de violente colère dont il était
+coutumier, mais que personne ne craignait.
+
+--Qui, qui, imbécile, soûlard, qui t'a prié de faire soigner le cheval
+par le vétérinaire?
+
+--Mais, messer, on ne peut pas laisser un cheval malade sans soins!
+
+--Soigner! Tu crois, tête d'âne, qu'avec ce puant ingrédient...
+
+--Pas l'ingrédient, mais l'influence... Vous ne vous connaissez pas
+dans cette question, c'est pourquoi vous vous fâchez.
+
+--Va-t'en au diable, avec tes influences! Comment peut-il soigner, cet
+idiot, quand il ignore la construction du corps, qu'il n'a jamais su
+ce qu'était l'anatomie?
+
+Nastagio leva ses yeux paresseux, regarda le maître et avec un profond
+mépris, murmura:
+
+--L'anatomie!
+
+--Vaurien!... Va-t'en de ma maison!
+
+Le palefrenier ne sourcilla même pas. Par expérience, il savait que
+l'accès de colère passé, le maître le rechercherait, le supplierait de
+rester, car il appréciait en lui le grand connaisseur et amateur de
+chevaux.
+
+--Précisément, je voulais vous demander mon compte, dit Nastagio.
+Trois mois de gages. En ce qui concerne le foin, il n'y a pas de ma
+faute. Marco ne donne pas d'argent pour le foin.
+
+--Qu'est-ce encore? Comment ose-t-il quand j'ai ordonné...
+
+Le palefrenier haussa les épaules, se détourna, montrant ainsi qu'il
+ne désirait pas continuer la conversation et reprit le pansage de la
+bête comme s'il voulait la rendre responsable de l'affront.
+
+Giovanni écoutait avec un sourire curieux et joyeux.
+
+--Eh bien! maître? Partons-nous? demanda Astro ennuyé d'attendre.
+
+--Tout à l'heure, répondit Léonard, je dois parler à Marco au sujet du
+foin, savoir si cette canaille dit la vérité.
+
+Il entra dans la maison. Giovanni le suivit.
+
+Marco travaillait dans l'atelier. Comme toujours, il exécutait les
+instructions du maître avec une précision mathématique, et mesurait la
+couleur à l'aide de la cuiller minuscule, en consultant à chaque
+minute une feuille de papier couverte de chiffres. Des gouttes de
+sueur perlaient sur son front. Les veines du cou étaient gonflées. Il
+respirait péniblement. Ses lèvres fortement serrées, son dos voûté,
+ses cheveux roux tordus en un toupet obstiné, ses mains rouges et
+calleuses semblaient dire: La patience et le travail arriveront à bout
+de tout.
+
+--Ah! messer Leonardo, vous n'êtes pas encore parti. Je vous prie,
+voulez-vous vérifier mes calculs? Je crois que je me suis
+embrouillé...
+
+--Bien, Marco. Après, moi aussi j'ai à te demander quelque chose.
+Pourquoi ne donnes-tu pas d'argent pour le foin des chevaux? Est-ce
+vrai?
+
+--C'est vrai.
+
+--Comment cela, mon ami? Je t'ai pourtant dit, continua le maître avec
+une expression de plus en plus timide et indécise en regardant le
+visage sévère de son intendant, je t'ai déjà dit, Marco, de payer le
+foin des chevaux. Tu te souviens...
+
+--Je me souviens. Mais il n'y a pas d'argent.
+
+--Ah! voilà, je le savais, de nouveau plus d'argent! Voyons, réfléchis
+toi-même, Marco, les chevaux peuvent-ils se passer de foin?
+
+Marco ne répondit pas, et jeta coléreusement ses pinceaux.
+
+Giovanni suivait la transformation d'expression de leurs visages: le
+maître maintenant paraissait l'élève et l'élève le maître.
+
+--Écoutez, maître, dit Marco. Vous m'avez prié de m'occuper de la
+maison et de ne plus vous déranger. Pourquoi vous en mêlez-vous?
+
+--Marco! murmura Léonard avec reproche. Marco, pas plus tard que la
+semaine dernière, je t'ai donné trente florins.
+
+--Trente florins! Dont il faut déduire: quatre prêtés à Paccioli; deux
+à Galeotto Sacrobosco; cinq au bourreau qui vole les cadavres pour
+votre anatomie; trois pour les réparations de l'aquarium, six ducats
+d'or pour ce grand diable bigarré...
+
+--Tu veux parler de la girafe?
+
+--Eh! oui! La girafe! Nous n'avons rien à manger nous-mêmes et nous
+nourrissons cette maudite bête. Et vous aurez beau faire, elle
+crèvera.
+
+--Cela ne fait rien, observa timidement Léonard, j'en étudierai
+l'anatomie. Les vertèbres de son cou sont étonnantes.
+
+--Les vertèbres de son cou! Ah! maître, maître, sans toutes ces
+fantaisies, chevaux, cadavres, girafes, poissons et autres vermines,
+nous pourrions vivre heureux, sans saluer personne. Le morceau de pain
+quotidien ne vaut-il pas mieux que tout cela?
+
+--Le pain quotidien! Mais est-ce que j'exige autre chose! Cependant je
+sais, Marco, que tu serais enchanté que toutes ces bêtes que
+j'acquiers avec tant de peine, contre tant d'argent et qui me sont
+absolument indispensables crèvent. Pourvu que tu aies gain de cause...
+
+Une peine impuissante résonna dans la voix du maître. Marco se
+taisait, sombre, les yeux baissés.
+
+--Et qu'est-ce? continua Léonard. Qu'allons-nous devenir? Il n'y a pas
+de foin. Voilà à quoi nous en sommes arrivés. Jamais chose pareille ne
+s'est vue.
+
+--Cela a toujours été et cela sera toujours ainsi, répliqua Marco.
+Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Depuis un an nous ne
+recevons pas un centime du duc. Ambrogio Ferrari nous en promet tous
+les jours: «Demain et demain»... Il se moque de nous...
+
+--Il se moque de moi! s'écria Léonard. Attends, je lui montrerai
+comment on se moque de moi! Je me plaindrai au duc! Je le tordrai en
+corne de bouc, ce misérable Ambrogio. Que le Seigneur lui envoie
+mauvaise Pâque!
+
+Marco fit un geste de la main, signifiant qu'il n'en croyait rien.
+
+--Laissez-le, maître, laissez-le, dit-il,--et subitement sur
+ses traits durs s'estompa une expression bonne, tendre et
+protectrice.--Dieu est miséricordieux. Nous nous arrangerons. Si vous
+y tenez vraiment, je m'arrangerai de façon que les chevaux ne manquent
+pas de foin...
+
+Il savait que pour cela, il faudrait prendre sur son argent personnel,
+qu'il envoyait à sa vieille mère malade.
+
+--Il s'agit bien du foin! cria Léonard.
+
+Et épuisé, il s'affala sur une chaise.
+
+Ses yeux clignèrent, se rapetissèrent, comme sous l'action d'un froid
+vif.
+
+--Écoute, Marco. Je ne t'ai pas encore parlé de cela. Le mois
+prochain, il m'est nécessaire d'avoir quatre-vingts ducats, parce
+que... parce que j'ai emprunté... Oui, ne me regarde pas ainsi...
+
+--A qui?
+
+--A Arnoldo.
+
+Marco battit désespérément des bras. Son toupet roux frémit.
+
+--A Arnoldo! Je vous félicite! Savez-vous que c'est un démon pire que
+n'importe quel juif ou maure. Il ne craint pas la croix. Ah! maître,
+maître, qu'avez-vous fait? Et pourquoi ne m'avez-vous rien dit?
+
+Léonard baissa la tête.
+
+--Marco, il me fallait de l'argent ou me tuer. Ne te fâche pas...
+
+Puis après un instant de silence, il ajouta, craintif et piteux:
+
+--Apporte les comptes, Marco. Nous trouverons peut-être ensemble...
+
+Marco était convaincu qu'ils ne trouveraient rien du tout, mais comme
+rien n'était capable de calmer le maître que de boire le calice
+jusqu'à la lie, il courut chercher les comptes. En voyant le gros
+livre vert, si connu, Léonard grimaça, tel un homme qui considérerait
+une plaie béante sur son propre corps. Ils se plongèrent dans les
+calculs, le grand mathématicien faisait des erreurs dans les additions
+et les soustractions. Parfois il se rappelait un compte égaré de
+plusieurs milliers de ducats, le cherchait, bouleversait les coffrets,
+les tiroirs, les tas poussiéreux de papiers, trouvait simplement des
+annotations inutiles, écrites de sa main, comme par exemple la dépense
+de la cape de Salario:
+
+ Drap d'argent 15 lires 4 soldi.
+ Velours pourpre 9 -- »
+ Galons 9 -- 9 soldi.
+ Boutons 9 -- 12 »
+
+Rageusement il les déchirait et les jetait en jurant sous la table.
+Giovanni observait l'expression de la faiblesse humaine sur le visage
+du maître et se souvenait des paroles d'un admirateur de Léonard: «Le
+nouveau dieu Hermès Trismégiste s'est fondu en lui avec le nouveau
+titan Prométhée.» Il songea en souriant: «Le voilà, ni dieu, ni titan,
+mais pareil à nous autres, un homme. Et pourquoi le craignais-je? Oh!
+le bon et pauvre homme!...»
+
+
+X
+
+Deux jours s'écoulèrent et ce que Marco avait prévu arriva: Léonard ne
+pensait pas plus à l'argent que s'il n'existait pas. Déjà dès le
+lendemain, il demanda trois florins pour l'achat d'une plante
+pétrifiée, avec une telle insouciance, que Marco n'eut pas le courage
+de les lui refuser et lui donna ces trois florins de ses propres
+deniers.
+
+En dépit des supplications de Léonard, le trésorier ducal n'avait pas
+encore payé les appointements. A ce moment le duc lui-même avait
+besoin d'argent pour les préparatifs de sa guerre contre la France.
+
+Léonard empruntait à tous ceux susceptibles de lui prêter, même à ses
+élèves.
+
+Le duc ne lui laissait même pas terminer le tombeau de Sforza. La
+statue en terre, le squelette de fer, le four de forge, tout était
+prêt. Mais lorsque l'artiste présenta le compte du bronze, Le More
+s'effara, se fâcha et refusa même une audience.
+
+Vers le 20 novembre 1498, acculé à la dernière extrémité, Léonard
+écrivit une lettre au duc. Le brouillon de cette lettre retrouvé dans
+les papiers de Vinci, à bâtons rompus, sans liaisons, ressemblait au
+balbutiement d'un homme honteux qui ne sait pas demander.
+
+«Seigneur, sachant que l'esprit de Votre Altesse est absorbé par de
+plus graves affaires, mais cependant, craignant que mon silence ne
+soit cause de la colère de mon très bienveillant Protecteur, j'ose
+rappeler ma misère, et parler de mes travaux d'art, condamnés au
+silence...
+
+»Depuis deux ans je ne reçois pas mes appointements...
+
+»Les autres personnages au service de Votre Altesse Sérénissime, qui
+ont des revenus indépendants, peuvent attendre, mais moi, avec mon art
+que j'aimerais pourtant abandonner pour un métier plus lucratif...
+
+»Ma vie est au service de Votre Altesse et je suis prêt à obéir. Je ne
+parle pas du tombeau, je comprends que ce n'en est guère le moment...
+
+»Je suis navré que par suite de la nécessité où je me trouve de gagner
+mon existence, je sois forcé d'interrompre mon travail et de m'occuper
+de bêtises. J'ai dû nourrir six hommes durant cinquante-six mois et je
+n'avais que cinquante ducats.
+
+»Je ne sais à quoi je pourrais employer mes forces...
+
+»Dois-je penser à la gloire ou au pain quotidien?»
+
+
+XI
+
+Un soir de novembre, après une journée passée en démarches auprès du
+généreux seigneur de Visconti, chez Arnoldo le prêteur, chez le
+bourreau qui réclamait le montant de deux cadavres de femmes
+enceintes, et menaçait d'un rapport à la Très Sainte Inquisition au
+cas de non-paiement, Léonard fatigué rentra à la maison et tout
+d'abord passa à la cuisine sécher ses vêtements humides. Puis, ayant
+pris la clef chez Astro, il se dirigea vers sa salle de travail. Mais
+en approchant, il entendit parler derrière la porte.
+
+--La porte est fermée, songea-t-il. Qu'est-ce que cela signifie? Des
+voleurs peut-être?
+
+Il écouta, reconnut les voix de ses élèves Giovanni et Cesare et
+devina qu'ils examinaient ses papiers secrets, qu'il n'avait jamais
+montrés à personne; il voulut ouvrir la porte, mais subitement il
+s'imagina les regards des traîtres et il eut honte pour eux; sur la
+pointe des pieds, il recula, rougissant comme un coupable et entrant
+dans l'atelier par le côté opposé, il cria de façon à ce qu'ils
+puissent l'entendre:
+
+--Astro! Astro! donne de la lumière. Où êtes-vous donc tous? Andréa,
+Marco, Giovanni, Cesare!
+
+Les voix dans la salle de travail se turent. Quelque chose tinta comme
+une vitre brisée. Une fenêtre battit.
+
+Il écoutait toujours, ne se décidant pas à entrer. Dans son coeur il
+n'avait ni colère, ni douleur, mais seulement de l'ennui et du dégoût.
+
+Il ne s'était pas trompé. Entrés par la croisée qui donnait sur la
+cour, Giovanni et Cesare fouillaient les tiroirs de la table de
+travail, examinaient les papiers secrets, les dessins, son journal.
+Beltraffio, très pâle, tenait un miroir. Cesare penché lisait dans la
+glace l'écriture de Leonardo:
+
+«_Laude del Sole._ Gloire au soleil.
+
+»Je ne puis ne pas blâmer Epicure qui affirme que la grandeur du
+soleil est réellement telle qu'elle paraît; je m'étonne que Socrate
+abaisse un pareil astre, en disant que ce n'est qu'une pierre
+incandescente. Et je voudrais connaître des mots, suffisamment
+puissants pour blâmer ceux qui préfèrent la déification d'un homme à
+la déification du soleil...»
+
+--On peut passer? demanda Cesare.
+
+--Non, lis jusqu'à la fin, murmura Giovanni.
+
+--«Ceux qui adorent des dieux sous l'aspect d'hommes, sont dans
+l'erreur, car l'homme serait-il grand comme la terre paraîtrait moins
+que la plus petite planète--un point à peine perceptible dans
+l'univers.--De plus, tous les hommes sont exposés à être brûlés...»
+
+--Voilà qui est étrange! s'étonna Cesare. Il adore le soleil, et Celui
+qui a vaincu la mort par sa mort, semble ne pas exister pour lui...
+
+Il tourna une page.
+
+--Tiens... encore, écoute:
+
+«Dans toutes les parties de l'Europe on pleurera la disparition d'un
+homme mort en Asie.»
+
+--Tu comprends?
+
+--Non.
+
+--Le Vendredi Saint, expliqua Cesare.
+
+«O mathématiciens, continua Cesare, versez vos lumières sur cette
+démence. L'âme ne peut être sans corps et là où il n'y a ni sang, ni
+chair, ni nerfs, ni os, ni langue, ni muscles, il ne peut exister ni
+voix, ni mouvement»... Ici on ne peut pas déchiffrer, c'est biffé. Et
+voilà la fin... «En ce qui concerne toutes les autres définitions de
+l'âme, je les cède aux saints Pères qui enseignent le peuple et par
+l'inspiration du Saint-Esprit, sont plus savants que les secrets de la
+nature.»
+
+--Hum! messer Leonardo serait bien malade si ces lignes tombaient
+entre les mains des Pères Inquisiteurs... Et voici encore une
+prophétie:
+
+«Sans rien faire, méprisant la pauvreté et le travail, des hommes
+vivront luxueusement dans des maisons pareilles à des palais et
+assurant qu'il n'y a pas de meilleure façon d'être agréable à Dieu,
+qu'en acquérant les trésors visibles au prix des invisibles.»
+
+--Les indulgences! devina Cesare. Cela ressemble à du Savonarole. Une
+pierre dans le jardin du pape...
+
+«Morts depuis mille ans, ils nourriront les vivants.»
+
+--Je ne comprends pas. C'est compliqué... Cependant... Mais oui!
+«Morts depuis mille ans...» les martyrs, les saints, au nom desquels
+les moines amassent l'argent. Une excellente devinette!
+
+«On parlera avec ceux qui, ayant des oreilles, n'entendent pas; on
+allumera des cierges devant ceux qui, ayant des yeux, ne voient pas.»
+Les tableaux saints.
+
+«Les femmes avoueront aux hommes tous leurs désirs, toutes leurs
+actions secrètes et honteuses.»--La confession. Comment cela te
+plaît-il, Giovanni? Hein? Quel homme étonnant! Pense un peu pour qui
+il invente toutes ces énigmes? Et elles ne sont même pas méchantes.
+Simplement un amusement... Il joue au sacrilège...
+
+Ayant feuilleté plusieurs pages, il lut:
+
+«Beaucoup, faisant commerce de miracles, trompent la populace et
+punissent ceux qui dévoilent leurs trafics.»--C'est probablement au
+sujet de fra Girolamo et de la science qui détruit la foi dans les
+miracles.
+
+Il ferma le cahier et regarda Giovanni.
+
+--Assez, n'est-ce pas? Les preuves sont suffisantes?
+
+Beltraffio secoua la tête.
+
+--Non, Cesare... Oh! si on pouvait trouver un endroit où il dit bien
+nettement.....
+
+--Nettement? Tu peux attendre. Ce n'est pas dans sa nature. Chez lui,
+tout est double, coquet et rusé comme chez une femme. Ses devinettes
+en font foi. Attrape-le! Il s'ignore lui-même. Il est pour soi-même la
+plus grande énigme.
+
+«Cesare a raison, pensait Giovanni. Mieux vaut un franc sacrilège que
+ces plaisanteries, ce sourire de Thomas l'Incrédule sondant les plaies
+du Sauveur...»
+
+Cesare lui montra un dessin au crayon orange sur papier bleu,--tout
+petit, perdu entre des croquis de machines et des calculs,--qui
+représentait la Vierge Marie et l'Enfant Jésus dans le désert. Assise
+sur une pierre, elle dessinait sur le sable des triangles, des cercles
+et autres figures. La mère du Seigneur apprenait à son fils la
+géométrie, source de toutes les sagesses.
+
+Longtemps Giovanni contempla cet étrange dessin. Il voulut lire
+l'inscription qui se trouvait au-dessus. Il approcha le miroir; Cesare
+eut à peine le temps de déchiffrer les trois premiers mots,
+«Nécessit--éternel maître», lorsque retentit la voix de Léonard,
+criant:
+
+--Astro! Astro! donne de la lumière! Où êtes-vous donc tous? Andrea,
+Marco, Giovanni, Cesare!
+
+Giovanni frissonna, blêmit et laissa tomber la glace. Elle se brisa.
+
+--Mauvais présage, sourit Cesare.
+
+Tels des voleurs surpris, ils jetèrent les papiers dans le tiroir,
+ramassèrent les débris du miroir, sautèrent sur l'appui de la fenêtre
+et glissèrent dans la cour en s'aidant des conduites d'eau et des
+branches de vigne. Cesare s'accrocha, tomba et faillit se casser la
+jambe.
+
+
+XII
+
+Ce soir-là, Léonard ne trouva pas sa consolation habituelle dans la
+mathématique. Tantôt il se levait et marchait fiévreusement dans la
+pièce, tantôt il s'asseyait, commençait un dessin et de suite
+l'abandonnait. Dans son coeur s'agitait une inquiétude vague, comme
+s'il devait résoudre quelque chose et ne le pouvait pas. Sa pensée
+revenait toujours au même point.
+
+Il songeait à la fuite de Giovanni chez Savonarole, puis à son retour
+chez lui Leonardo, à sa période de calme durant laquelle il le croyait
+guéri, entièrement pris par l'art. Mais le «duel du feu» et la
+nouvelle de la mort de fra Girolamo l'avaient rendu encore plus
+piteux, plus égaré.
+
+Léonard voyait ses souffrances, voyait qu'il voulait et ne pouvait le
+quitter à nouveau; devinait la lutte qui s'opérait dans le coeur de
+son élève, trop profond pour ne pas sentir, trop faible pour vaincre
+les contradictions. Parfois, il semblait au maître qu'il devait
+chasser Giovanni pour le sauver. Mais il n'en avait pas le courage.
+
+--Si je savais comment le soulager, pensait Léonard.
+
+Il eut un sourire amer:
+
+--Je lui ai jeté un sort! Les gens ont probablement raison quand ils
+disent que j'ai le mauvais oeil...
+
+Montant les marches raides d'un escalier sombre, il frappa à une
+porte, et ne recevant pas de réponse, l'ouvrit.
+
+L'obscurité régnait dans la cellule. On entendait la pluie crépiter
+sur le toit et le vent hurler. Une lampe brûlait faiblement devant une
+image de la Madone. Un grand crucifix noir pendait sur le mur blanc.
+Beltraffio était couché tout habillé sur son lit, contourné comme les
+enfants malades, les genoux repliés, la tête cachée dans l'oreiller.
+
+--Giovanni, tu dors? murmura le maître.
+
+Beltraffio sursauta, poussa un cri, et fixa sur Léonard un regard
+dément, les bras tendus en avant, avec l'expression de terreur que
+Léonard avait vue dans les yeux de Maïa.
+
+--Qu'as-tu, Giovanni? C'est moi.....
+
+Beltraffio semble sortir d'un rêve et, passant lentement la main sur
+son front:
+
+--Ah! c'est vous, messer Leonardo... j'avais cru... j'ai eu un rêve
+effrayant..... Ainsi ce n'est pas vous, continua-t-il en le
+dévisageant avec méfiance.
+
+Le maître s'assit au pied du lit et lui posant la main sur le front:
+
+--Tu as la fièvre. Tu es malade. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit?
+
+Giovanni se détourna, mais tout à coup regarda à nouveau Léonard, les
+coins de ses lèvres s'affaissèrent, tremblèrent et, joignant les
+mains, il balbutia:
+
+--Chassez-moi, maître!... Car je ne pourrais m'en aller de mon gré et
+je ne puis rester chez vous, parce que je... je... Oui... je suis
+vis-à-vis de vous un misérable, un traître...
+
+Léonard l'embrassa et l'attira à soi.
+
+--Voyons, mon petit, le Seigneur soit avec toi! Est-ce que je ne vois
+pas combien tu souffres? Si tu te crois fautif de quoi que ce soit
+vis-à-vis de moi,--je te pardonne tout,--peut-être toi aussi me
+pardonneras-tu un jour...
+
+Giovanni leva sur lui de grands yeux étonnés et, subitement, en un
+élan irrésistible, se serra contre lui, cacha son visage sur sa
+poitrine, dans la longue barbe douce comme de la soie.
+
+--Si jamais, balbutiait-il entre les sanglots qui le secouaient, si
+jamais je vous quitte, maître, ne croyez pas que ce soit parce que je
+ne vous aime pas! Je ne sais pas moi-même ce que j'ai... J'ai des
+idées folles... Dieu m'a abandonné. Oh! seulement ne pensez pas, non!
+Je vous aime plus que tout au monde, plus que mon père fra Benedetto.
+Personne ne peut vous aimer autant que moi.....
+
+Léonard, avec un doux sourire, caressait ses cheveux et le consolait
+comme un enfant:
+
+--Allons, tais-toi, tais-toi! Je sais que tu m'aimes, mon petit,
+pauvre, sensible, naïf..... C'est Cesare qui a dû encore te conter
+quelques sottises. Pourquoi l'écoutes-tu? Il est intelligent et
+malheureux aussi: il m'aime, et il croit qu'il me déteste. Mais il y a
+bien des choses qu'il ne comprend pas.....
+
+Giovanni se tut, cessa de pleurer, fixa sur le maître un regard
+scrutateur et dit:
+
+--Non, ce n'est pas Cesare. Moi seul... et pas moi... Mais _lui_...
+
+--Qui, lui? demanda Léonard.
+
+Giovanni s'accrocha au maître. Ses yeux de nouveau s'emplirent
+d'effroi.
+
+--Il ne faut pas, dit-il tout bas, je vous prie... il ne faut pas
+parler de _lui_...
+
+Léonard le sentit trembler dans ses bras.
+
+--Écoute, mon enfant, dit-il du ton sérieux et tendre que prennent les
+docteurs pour questionner les malades. Je vois que tu as quelque chose
+sur le coeur. Tu dois tout me dire. Je veux tout savoir, Giovanni,
+entends-tu? Cela t'apaisera.
+
+Et après un instant de silence:
+
+--Dis-moi, de qui parlais-tu tout à l'heure?
+
+Giovanni approcha ses lèvres de l'oreille de Léonard et lui chuchota:
+
+--De votre sosie...
+
+--De mon sosie? Qu'est-ce? Tu m'as vu en rêve?
+
+--Non, réellement...
+
+Léonard le regarda et un moment il lui sembla que Giovanni délirait.
+
+--Messer Leonardo, vous n'êtes pas venu chez moi avant-hier, mardi, la
+nuit?
+
+--Non. Mais tu dois bien le savoir?
+
+--Moi, oui, assurément... Eh bien! alors, voyez-vous, maître,
+maintenant je suis certain que c'était _lui_.
+
+--Mais pourquoi te figures-tu que j'ai un sosie? Comment cela est-il
+arrivé?
+
+Léonard sentait que Giovanni voulait lui raconter quelque chose et il
+espérait que cet aveu le soulagerait.
+
+--Comment cela est arrivé? Tout simplement. Il est venu chez moi,
+comme vous ce soir, à la même heure; il s'est assis sur mon lit, comme
+vous maintenant et il parlait et faisait tout comme vous et son visage
+était semblable au vôtre, seulement dans un miroir. Il n'est pas
+gaucher. Et de suite cela m'a fait penser que ce ne devait pas être
+vous, et il savait ce à quoi je songeais, mais il feignait de
+l'ignorer. Seulement en partant, il s'est tourné vers moi et m'a dit:
+«Giovanni, tu n'as jamais vu mon sosie? Si tu le vois, ne t'effraie
+pas.» Alors j'ai tout compris.
+
+--Et tu le crois jusqu'à présent, Giovanni?
+
+--Puisque je l'ai vu _lui_ comme je vous vois! Et qu'il m'a parlé...
+
+--De quoi?
+
+Giovanni cacha sa figure dans ses mains.
+
+--Dis-le, insista Léonard, cela vaut mieux, tu y penserais et te
+tourmenterais.
+
+--Des choses terribles. Que tout dans l'univers n'était que mécanique,
+que tout ressemblait à cet horrible engin pareil à une araignée
+qu'il... ou plutôt non... que vous avez inventé...
+
+--Quelle araignée? Je ne me souviens pas... Ah! si! Tu as vu chez moi
+le dessin d'une machine de guerre?
+
+--Et il m'a dit encore, continua Giovanni, que ce que les hommes
+appelaient Dieu est la force éternelle qui fait mouvoir l'araignée et
+que tout lui était égal, la vérité et le mensonge, le bien et le mal,
+la vie et la mort. Et on ne peut le convaincre parce qu'il est
+mathématicien et que pour lui, deux et deux font quatre et non pas
+cinq...
+
+--Bien! bien! Ne te tourmente pas. Assez! je sais...
+
+--Non, messer Leonardo, attendez, vous ne savez pas tout. Écoutez,
+maître. Il m'a dit que le Christ était venu pour rien sur la terre,
+qu'il est mort et n'est pas ressuscité, qu'il s'est consommé dans son
+cercueil. Et quand il a dit cela, j'ai pleuré. Il a eu pitié de moi,
+m'a consolé en me disant: «Ne pleure pas, mon petit, il n'y a pas de
+Christ, mais il y a l'amour; le grand amour, fils de la science
+parfaite; celui qui sait tout, aime tout. Vous voyez, il se servait de
+vos paroles! Auparavant, l'amour provenait de la faiblesse, des
+miracles et de l'ignorance; maintenant, de la force, de la vérité et
+de la science, car le serpent n'a pas menti: goûtez le fruit de
+l'arbre de la science et vous serez pareils aux dieux.» Et après ces
+paroles j'ai compris qu'il était le diable, je l'ai maudit et il est
+parti en me disant qu'il reviendrait...
+
+Léonard écoutait avec une attention curieuse, comme s'il ne s'agissait
+plus du délire d'un malade. Il sentait que le regard de Giovanni
+pénétrait dans la plus secrète profondeur de son coeur.
+
+--Et le plus étrange, murmura l'élève, en s'écartant lentement du
+maître, le plus répugnant de tout cela était qu'en me disant tout
+cela, il souriait... oui, oui... tout à fait comme vous maintenant...
+comme vous!
+
+Le visage de Giovanni blêmit, se convulsa, il repoussa Léonard avec un
+cri dément:
+
+--Toi... toi encore! Tu as dissimulé... Au nom de Dieu va-t'en,
+maudit!
+
+Le maître se leva et fixant sur lui un regard autoritaire:
+
+--Le Seigneur soit avec toi, Giovanni! Je vois, en effet, qu'il vaut
+mieux pour toi me quitter. Tu te souviens, l'Écriture dit: «Celui qui
+a peur n'est pas parfait d'amour.» Si tu m'aimais vraiment, tu ne me
+craindrais pas, tu comprendrais que tout cela n'est que songes et
+folies, que je ne suis pas ce que pensent les gens, que je n'ai pas de
+sosie et que je crois plus fermement dans le Christ Sauveur que ceux
+qui m'appellent le serviteur de l'Antechrist. Pardonne-moi,
+Giovanni!... Ne crains rien... le sosie de Léonard ne reviendra jamais
+chez toi...
+
+Sa voix trembla, pleine d'infinie pitié. Il se leva. «Est-ce bien
+cela? Lui ai-je dit la vérité?» pensa-t-il, et au même instant il
+sentit que si le mensonge était nécessaire pour le sauver--il était
+prêt à mentir. Beltraffio tomba à genoux et baisa les mains du maître.
+
+--Non! non!... Je sais que c'est de la folie... Je vous crois... Vous
+verrez, je chasserai ces horribles pensées... Seulement,
+pardonnez-moi, maître, ne m'abandonnez pas!
+
+Léonard le contempla avec compassion et l'embrassa.
+
+--Bien, mais souviens-toi, Giovanni, que tu as promis. Et maintenant,
+ajouta-t-il de sa voix habituelle, descendons vite. Il fait froid ici.
+Je ne veux plus que tu couches dans cette chambre jusqu'à ce que tu
+sois tout à fait remis. J'ai un travail pressé, viens, tu m'aideras.
+
+
+XIII
+
+Il le conduisit dans sa chambre, voisine de l'atelier, ralluma le feu
+et lorsque la flamme crépita, dit qu'il avait besoin d'une planche
+pour un tableau.
+
+Léonard espérait que le travail tranquilliserait le malade. Il avait
+prévu juste. Peu à peu, Giovanni se calma. Avec une grande attention,
+comme s'il se fût agi d'une oeuvre importante, il aida le maître à
+imprégner le bois avec un composé d'alcool, d'arsenic et de sublimé.
+Puis ils commencèrent à étendre la première couche en bouchant les
+rainures avec de l'albâtre, de la laque de cyprès et du mastic,
+égalisant les différences avec un ébauchoir. Comme toujours, le
+travail brûlait, semblait un jouet entre les mains de Léonard. En même
+temps, il donnait des conseils, enseignait comment il fallait monter
+un pinceau, en commençant par les gros, les plus durs, en poil de
+porc, enserrés dans du plomb, et en finissant par les plus fins et les
+plus doux en poil d'écureuil, enchâssés dans une plume d'oie.
+
+La pièce s'imprégna de l'agréable odeur de térébenthine et de mastic,
+qui rappelait le travail. Giovanni frottait de toutes ses forces la
+planche avec un morceau de peau imbibée d'huile de lin chaude. Ses
+frissons avaient disparu. Un instant, fatigué, le visage rouge, il
+s'était arrêté et regardait le maître.
+
+--Allons, plus vite, ne flâne pas! disait Léonard en le bousculant.
+L'huile refroidie n'adhère pas.
+
+Et, le dos raidi, les jambes arquées, les lèvres serrées, Giovanni,
+avec une ardeur nouvelle, reprenait l'ouvrage.
+
+--Eh bien! comment te sens-tu? demanda Léonard.
+
+--Bien, répondit Giovanni avec un gai sourire.
+
+Les autres élèves aussi s'étaient rassemblés dans ce coin chaud et
+lumineux de la vieille maison lombarde, d'où il était agréable
+d'entendre hurler le vent et cingler la pluie. Andrea Salaino, le
+cyclope Zoroastro, Giacopo et Marco d'Oggione étaient là. Seul, Cesare
+da Sesto, selon son habitude, manquait à ce cercle amical.
+
+Après avoir placé la planche dans un coin pour la laisser sécher,
+Léonard enseigna à ses élèves le meilleur procédé pour obtenir de
+l'huile très pure pour les couleurs. On apporta un grand plat de terre
+dans lequel la pâte de noix trempée dans six eaux différentes avait
+déposé son suc blanc, recouvert d'une couche épaisse de graisse jaune.
+Prenant des morceaux de coton et les tordant, tels des cierges, il en
+plongea une extrémité dans le plat, l'autre dans un entonnoir placé
+dans le goulot d'une fiole. L'huile qui s'imbibait dans l'ouate
+coulait dans le récipient, en grosses gouttes dorées et transparentes.
+
+--Regardez, regardez, admirait Marco, comme elle est pure! Et chez
+moi, elle est toujours trouble. J'ai beau la filtrer...
+
+--Probablement parce que tu n'enlèves pas la peau des noix, observa
+Léonard. Elle ressort ensuite sur la toile et noircit les couleurs.
+
+--Vous entendez? s'écriait Marco triomphant. La plus belle production
+de l'art, à cause de cette misérable saleté, d'une pelure de noix,
+peut être perdue à jamais! Et vous riez quand je dis qu'il faut
+observer les règles avec une précision mathématique...
+
+Les élèves, tout en suivant attentivement la préparation de l'huile,
+causaient et s'amusaient. En dépit de l'heure tardive, personne ne
+songeait à dormir, et sans écouter les grognements de Marco qui
+tremblait pour la moindre bûche, ils jetaient joyeusement le bois dans
+l'âtre.
+
+--Racontons des histoires! proposa Salaino.
+
+Et le premier il conta la nouvelle du prêtre qui, le Samedi-Saint,
+allait bénir les maisons, et étant entré chez un peintre avait aspergé
+tous ses tableaux.
+
+»--Pourquoi as-tu fait cela? lui demanda l'artiste.
+
+»--Parce que je veux ton bien; car il est dit: «Le Ciel vous rendra au
+centuple une bonne action.»
+
+»L'artiste ne répondit pas. Mais lorsque le curé ouvrit la porte qui
+donnait sur la rue, il lui versa sur la tête un seau d'eau froide en
+criant:
+
+»--Voilà, du Ciel, le centuple de la bonne action que tu as faite en
+m'abîmant tous mes tableaux.
+
+Les nouvelles suivirent les nouvelles, les unes plus stupides que les
+autres. Tous s'amusaient follement et Léonard plus que tous les
+autres.
+
+Giovanni aimait l'observer quand il riait. Ses yeux se ridaient, ne
+paraissaient plus que deux fentes; le visage prenait une expression
+d'enfantine naïveté et, il secouait la tête, essuyait ses larmes,
+s'esclaffait d'un rire très aigu, étrange pour sa taille et sa
+corpulence, dans lequel sonnaient les notes féminines comme dans ses
+cris de colère.
+
+A minuit, ils eurent faim. On ne pouvait se coucher sans souper,
+d'autant plus qu'ils avaient plutôt légèrement dîné, Marco étant
+parcimonieux.
+
+Astro apporta tout ce qu'il avait trouvé: des restes de jambon, du
+fromage, quatre douzaines d'olives et une miche de pain de froment
+rassis. Il n'y avait pas de vin.
+
+--As-tu bien incliné la barrique? lui demandaient les compagnons.
+
+--Parbleu! Dans tous les sens. Pas une goutte.
+
+--Ah! Marco, Marco, qu'as-tu fait de nous! Que faire sans vin?
+
+--Allons, voilà bien votre chanson, Marco et Marco. Suis-je fautif
+s'il n'y a plus d'argent?
+
+--Il y a de l'argent et il y aura du vin! cria Giacopo en lançant vers
+le plafond une pièce d'or.
+
+--D'où l'as-tu, diablotin? Tu as encore volé? Attends, je te frotterai
+les oreilles, dit Léonard, en le menaçant.
+
+--Mais non, messer, je ne l'ai pas volé, vrai Dieu! Que je crève de
+suite, que ma langue se dessèche, si je ne l'ai gagné aux osselets!
+
+--Prends garde, si tu nous régales avec le produit d'un larcin...
+
+Courant à la taverne de l'Aigle-Vert où les mercenaires suisses
+passaient la nuit à jouer, Giacopo revint avec deux brocs de vin.
+
+Le vin augmenta la gaieté. Le gamin le versait, tel Ganymède, de très
+haut, et de façon que le rouge moussât rose et que le blanc moussât
+doré; et, enchanté à l'idée qu'il régalait de sa poche, sautait, se
+contorsionnait et imitant les promeneurs ivres noctambules, chantait
+la chanson du _Moine défroqué_:
+
+ Au diable la soutane, la capuche, le chapelet!
+ Hi hi hi et ha ha ha!
+ Eh! vous les jolies filles,
+ A pécher je suis prêt!
+
+Ou bien encore l'hymne solennel de la folle _Messe de Bacchus_,
+inventé par les étudiants:
+
+ Ceux qui mettent de l'eau dans le vin,
+ Comme des éponges s'imbiberont,
+ Et dans le feu de l'enfer
+ Les diables les sécheront.
+
+Jamais, semblait-il à Giovanni, il n'avait mangé et bu avec autant de
+plaisir, comme à ce misérable souper de Léonard, composé de fromage
+sec, de pain rassis et de vin frelaté payé avec l'argent, volé
+probablement, de Giacopo.
+
+On but à la santé du maître, à la gloire de l'atelier, à la richesse
+et à chacun.
+
+Pour conclure, Léonard, contemplant ses élèves, dit avec un sourire:
+
+--J'ai entendu dire, mes amis, que saint François d'Assise affirmait
+que l'ennui était le pire vice et que celui qui voulait plaire à Dieu
+devait toujours être gai. Buvons à la sagesse de saint François, à
+l'éternelle gaieté céleste.
+
+Tous s'étonnèrent quelque peu. Mais Giovanni comprit ce qu'avait voulu
+exprimer le maître.
+
+--Eh! maître! dit Astro en secouant la tête. Vous parlez de gaieté,
+quelle gaieté pouvons-nous avoir tant que nous rampons sur la terre,
+comme des vers de sépulcre? Que les autres boivent à ce qui leur
+plaira.--Moi, je bois aux ailes humaines, à la machine volante! Quand
+les hommes ailés atteindront les nuages, là commencera la gaieté. Et
+que le diable emporte les lois de pesanteur, la mécanique, qui nous
+gênent.
+
+--Non, mon ami, sans mécanique tu ne volerais pas loin, interrompit le
+maître en riant.
+
+Lorsque tous se séparèrent, Léonard retint Giovanni, lui installa son
+lit près du feu et ayant recherché un dessin en couleurs, le donna à
+son élève.
+
+Le visage de l'adolescent représenté sur ce dessin semblait si connu à
+Giovanni qu'il le prit d'abord pour un portrait. Il y retrouvait une
+ressemblance avec Savonarole en sa jeunesse et avec le fils du riche
+usurier de Milan détesté de tous, le vieil israélite Barucco,--maladif
+et rêveur enfant de seize ans,--plongé dans la secrète sagesse de la
+Cabale, élève des rabbins qui voyaient en lui une des futures lumières
+de la Synagogue.
+
+Mais lorsque Beltraffio examina plus attentivement cet adolescent aux
+cheveux roux et épais, au front bas, aux lèvres fortes, il reconnut le
+Christ, non pas celui des icônes, mais comme quelqu'un qui L'a vu,
+oublié et de nouveau retrouvé.
+
+Dans la tête inclinée comme une fleur sur une tige trop faible, dans
+le regard naïvement enfantin de ses yeux baissés, il y avait le
+pressentiment de cette dernière et affreuse minute du Mont des
+Oliviers, lorsque, effrayé et triste, Il avait dit à ses disciples:
+«Mon âme souffre mortellement», et s'éloignant sur un roc, tomba face
+contre terre en murmurant: «O Père! tout T'est possible. Éloigne cette
+coupe de moi. Pourtant que Ta volonté soit faite». Et encore une
+seconde et une troisième fois Il répéta: «Mon Père, si je ne puis
+éviter de boire à cette coupe, que Ta volonté soit faite.»
+
+Et se trouvant en état de lutte, Il priait plus ardemment et Sa sueur
+tombant sur la terre semblait des gouttes de sang.
+
+--Pourquoi priait-Il? songea Giovanni. Comment demandait-Il que ne
+soit pas, ce qui ne pouvait ne pas être, ce qui était Sa propre
+volonté, le but de Sa venue au monde? Aurait-Il souffert comme moi et
+lutté jusqu'au sang contre ces mêmes et terribles pensées doubles?
+
+--Eh bien? demanda Léonard qui s'était absenté de la pièce. Mais il me
+semble que de nouveau tu...
+
+--Non, non, maître! Oh! si vous saviez comme je me sens bien et
+tranquille... Maintenant tout est passé...
+
+--Tant mieux, Giovanni. Je te le disais. Fais attention à ce que
+jamais plus, cela ne revienne...
+
+--Ne craignez rien! Maintenant je vois--et il désigna le dessin--je
+vois que vous L'aimez plus que tout le monde... Et si votre sosie
+revient, je sais comment le chasser: je n'aurai qu'à lui parler de ce
+dessin.
+
+
+XIV
+
+Giovanni avait entendu dire à Cesare que Léonard terminait la figure
+du Christ de la _Sainte Cène_ et il désira le voir. Souvent il avait
+supplié le maître de l'emmener. Léonard promettait toujours et
+toujours retardait.
+
+Enfin, un matin, il l'emmena au réfectoire de Maria delle Grazie et à
+la place si connue, restée vide durant seize ans entre Jean et
+Jacques, dans le quadrilatère de la croisée ouverte qui se détachait
+sur le calme lointain d'un ciel nocturne et les coteaux de Sion,
+Giovanni vit le Christ.
+
+Quelques jours plus tard, un soir, il suivait les berges désertes du
+canal Cantarana. Il revenait de chez l'alchimiste Sacrobosco, et
+rentrait à la maison. Le maître l'avait envoyé chercher un livre rare,
+traitant de la mathématique.
+
+Après le vent et le dégel, l'atmosphère était calme et froide. Les
+flaques de boue de la route s'étaient couvertes d'une toile glacée et
+friable. Les nuages bas semblaient s'accrocher aux cimes dénudées et
+violetées des mélèzes, abritant les nids déchiquetés des pies. La nuit
+tombait vite. Tout à l'extrémité du couchant seulement, s'étendait une
+longue ligne jaunâtre. L'eau du canal, calme, lourde et noire comme de
+la fonte, paraissait infiniment profonde.
+
+Giovanni, bien qu'il ne voulût pas s'avouer à lui-même les pensées
+qu'il chassait avec le dernier effort de la raison, songeait aux deux
+interprétations du Christ par Léonard. Il n'avait qu'à fermer les yeux
+pour les voir paraître tous deux ensemble devant lui comme vivants;
+l'un, plein de faiblesse humaine, Celui qui priait sur le mont des
+Oliviers avec une foi enfantine; l'autre, surhumainement calme, sage,
+étrange et terrible.
+
+Et Giovanni pensait que peut-être, dans son insoluble contradiction,
+tous deux étaient la vérité.
+
+Ses idées s'embrouillaient comme dans un rêve. Sa tête brûlait. Il
+s'assit sur une pierre au bord du canal étroit et sombre, et, anéanti,
+appuya sa tête dans ses mains.
+
+--Que fais-tu là? On croirait l'ombre d'un amoureux sur les rives de
+l'Achéron, dit une voix railleuse.
+
+Il sentit une main se poser sur son épaule, frissonna, se retourna et
+reconnut Cesare.
+
+Dans l'obscurité hivernale, long, maigre, avec sa figure maladive,
+enveloppé dans sa cape grise, Cesare ressemblait à une sinistre
+apparition.
+
+Giovanni se leva et ils continuèrent la route ensemble, silencieux.
+Seules les feuilles sèches, craquaient sous leurs pas.
+
+--Il sait que nous avons fouillé dans ses papiers, demanda enfin
+Cesare.
+
+--Oui, répondit Giovanni.
+
+--Et, naturellement, il ne se fâche pas. J'en étais sûr. L'éternel
+pardon! déclara Cesare avec un rire forcé et méchant.
+
+Ils se turent à nouveau. Un corbeau avec un croassement enroué vola
+au-dessus du canal.
+
+--Cesare, dit très bas Giovanni, tu as vu le Christ de la _Cène_?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien? comment le trouves-tu?
+
+Cesare se retourna brusquement.
+
+--Et toi? demanda-t-il.
+
+--Je ne sais pas... il me semble...
+
+--Dis-le franchement. Il ne te plaît pas?
+
+--Non. Mais je ne sais. J'ai dans l'idée que... ce n'est pas le
+Christ.
+
+--Pas le Christ? Et qui donc?
+
+Giovanni ne répondit pas, ralentit le pas et baissa la tête.
+
+--Écoute, continua-t-il pensif, as-tu vu le dessin, l'autre dessin de
+la tête du Christ, au crayon de couleur, où il est représenté presque
+enfant?
+
+--Oui, un enfant à cheveux roux, à front bas, à lèvres épaisses, tel
+le fils du vieux Barucco. Alors? Tu le préfères?
+
+--Non... je songe seulement combien ils se ressemblent peu ces deux
+Christ!
+
+--Se ressemblent peu? dit Cesare étonné. Mais c'est le même visage.
+Dans la _Cène_ il est plus âgé de quinze ans...
+
+--Cependant, ajouta-t-il, tu as peut-être raison. Mais même si ce sont
+deux Christ différents, ils se ressemblent comme deux Sosies...
+
+--Sosies! répéta Giovanni frissonnant et s'arrêtant. Comment as-tu
+dit, Cesare, deux _Sosies_?
+
+--Mais oui! Qu'est-ce qui t'effraye? Ne l'as-tu pas remarqué toi-même?
+
+--Cesare! s'écria subitement Beltraffio en un irrésistible élan,
+comment ne le vois-tu pas? Est-il possible que Celui que le maître a
+représenté dans la _Cène_, le Tout-Puissant qui sait tout, est-il
+possible qu'il ait pu pleurer sur le mont des Oliviers jusqu'à la
+sueur de sang et dire notre prière humaine, comme prient les enfants
+qui espèrent le miracle: «Que ne s'accomplisse pas ce pourquoi je suis
+venu au monde. O mon Père éloigne de moi cette coupe.» Mais cette
+prière contient tout, Cesare? et sans elle, il n'y a pas de Christ et
+je ne l'échangerais contre aucune sagesse. Celui qui n'a pas prié
+ainsi, n'était pas un homme, n'a pas souffert, n'est pas mort--comme
+nous!
+
+--Ainsi voilà à quoi tu songes, murmura lentement Cesare. En effet.
+Oui, je te comprends. Oh! sûrement, le Christ de la _Cène_, ne pouvait
+prier _ainsi_...
+
+Il faisait nuit. Giovanni distinguait avec peine le visage de son
+compagnon. Il lui semblait étrangement changé.
+
+Cesare se tut et longtemps ils marchèrent sans parler dans la nuit de
+plus en plus assombrie.
+
+--Te souviens-tu, Cesare? demanda enfin Giovanni, il y a trois ans,
+nous marchions ensemble ici même et discutions la _Sainte-Cène_. Tu te
+moquais du maître alors; tu disais qu'il n'achèverait jamais son
+Christ et j'affirmais le contraire. Maintenant c'est toi qui le
+soutiens contre moi. Je n'aurais jamais cru que toi, précisément toi,
+tu pourrais parler ainsi de lui...
+
+Giovanni voulut regarder le visage de son compagnon, mais Cesare se
+retourna.
+
+--Je suis heureux, conclut Beltraffio, que tu l'aimes, oui, que tu
+l'aimes, Cesare, peut-être plus que moi. Tu veux le haïr et tu
+l'aimes!
+
+Cesare, lentement, tourna vers lui son visage pâle et convulsé.
+
+--Que croyais-tu? Certainement, je l'aime! Comment ne l'aimerais-je
+pas? Je veux le haïr et suis forcé de l'aimer, car ce qu'il a fait
+dans la _Sainte-Cène_, personne, peut-être même pas lui, ne le
+comprend comme moi, son plus mortel ennemi!
+
+Et riant de nouveau de son rire forcé:
+
+--Quand on pense... quelle drôle de chose que le coeur humain? Puisque
+nous parlons de cela, je vais t'avouer la vérité, Giovanni: Je ne
+l'aime tout de même pas, moins encore maintenant...
+
+--Pourquoi?
+
+--Eh! ne fût-ce que parce que je veux être moi-même, entends-tu? le
+dernier des derniers, mais ni l'oreille, ni l'oeil, ni l'orteil de son
+pied! Les élèves de Léonard sont des poussins dans un nid d'aigle! Que
+Marco se console avec les lois de la science, les cuillers à dosage et
+les livres à mémoire! J'aurais bien voulu voir Léonard lui-même, créer
+la figure du Christ en suivant ses théories. Oh! certes! il nous
+apprend, à nous, ses poussins, à flâner comme des aiglons, par bonté,
+car il nous plaint au même degré que les petits aveugles de la chienne
+de garde, une haridelle boiteuse, et le criminel qu'il accompagne
+jusqu'à la potence pour étudier le jeu de ses muscles, et la cigale
+d'automne dont les ailes s'engourdissent. Tel le soleil, il déverse
+sur tout son excès d'amour... Seulement, mon ami, chacun a son goût: à
+l'un, il est agréable d'être la cigale engourdie ou le vermisseau que
+le maître, à l'instar de saint Francisque, enlève de terre et pose sur
+une feuille afin qu'on ne l'écrase pas! A l'autre... Sais-tu,
+Giovanni? je préférerais que, sans façon, il m'écrase!
+
+--Cesare, murmura Giovanni, s'il en est ainsi pourquoi ne le
+quittes-tu pas?
+
+--Et toi? pourquoi ne le quittes-tu pas? Tu as brûlé tes ailes comme
+un papillon à la flamme d'une chandelle et tu continues à tourner, à
+te précipiter sur le feu, dans lequel moi aussi, peut-être, je veux
+brûler... Après tout, qui sait? J'ai aussi un espoir...
+
+--Lequel?
+
+--Oh! le plus frivole et le plus fou. Je pense parfois, si un autre
+apparaissait subitement, un autre qui ne lui ressemblerait pas, mais
+aussi grand que lui, ni le Pérugin, ni Borgoluone, ni Botticelli, ni
+même le grand Mantegna, mais un inconnu? Il me suffirait de voir la
+gloire d'un autre, de rappeler à messer Leonardo, que même des
+insectes épargnés par pitié, comme moi, peuvent le préférer à un autre
+et le blesser, car, en dépit de sa peau de brebis, de sa pitié et de
+son pardon universel, l'orgueil chez lui est infernal!
+
+Il n'acheva pas, et Giovanni sentit la main tremblante de Cesare se
+poser sur sa main.
+
+--Je sais, dit-il d'une voix changée, presque timide et suppliante, je
+sais que jamais chose pareille n'aurait surgi en ton esprit. Qui t'a
+dit que je l'aimais?
+
+--Lui-même, répondit Beltraffio.
+
+--Lui-même! répéta Cesare avec une indescriptible émotion. Alors, il
+pense que...
+
+Sa voix se brisa. Les deux amis se regardèrent et tout à coup
+comprirent qu'ils n'avaient plus rien à se dire, que chacun était trop
+absorbé par ses propres pensées et ses intimes tourments. Silencieux,
+ils se quittèrent au plus proche carrefour.
+
+Giovanni continua sa route d'un pas mal assuré, la tête baissée, ne
+voyant pas, ne se souvenant pas où il allait, longeant entre les deux
+rangées de mélèzes dénudés, les rives désertes du long canal dont
+l'eau noire ne reflétait pas une étoile. Le regard dément et fixe, il
+répétait sans cesse:
+
+--Les sosies... les sosies...
+
+
+XV
+
+Au début du mois de mars 1499, Léonard, inopinément, reçut du trésor
+ducal ses deux ans d'appointements en retard.
+
+A ce moment, le bruit se répandait que Ludovic le More, atterré par la
+nouvelle de la triple alliance conclue contre lui, par Venise, le pape
+et le roi Louis XII, avait l'intention, dès l'apparition de l'armée
+française en Lombardie, de fuir en Germanie auprès de l'Empereur.
+Désirant conserver la fidélité de ses sujets durant son absence, le
+duc allégeait les impôts, payait ses créanciers et comblait de cadeaux
+ses intimes.
+
+Peu de temps après, Léonard fut favorisé d'un nouveau témoignage de la
+faveur ducale:
+
+«Nous, Maria Sforza, duc de Milan, gratifions au très célèbre maître
+Léonard de Vinci, artiste florentin, seize perches de vigne, acquises
+au couvent Saint-Victor, près de la porte Vercelli», mentionnait
+l'acte de donation.
+
+L'artiste se rendit auprès du duc pour le remercier. L'entrevue avait
+été fixée le soir. Mais il fallut attendre jusqu'à la nuit car le duc
+était accablé de besogne. Il avait passé toute la journée en des
+discussions ennuyeuses avec les trésoriers et les secrétaires,
+vérifiant les comptes des munitions de guerre, débrouillant et
+embrouillant le filet de trahison et de basses tromperies qui lui
+plaisait tellement lorsqu'il en était le maître, telle l'araignée dans
+sa toile, et où il se sentait maintenant pris comme un moucheron.
+
+Ayant achevé ses travaux, le duc se dirigea vers la galerie de
+Bramante qui surplombait un des fossés du palais.
+
+La nuit était calme. Par moments seulement on entendait le son de la
+trompe, les appels des veilleurs, le grincement de la lourde chaîne de
+fer du pont-levis.
+
+Le page Ricciardetto apporta deux torches qu'il ficha dans les
+chandeliers de bronze scellés dans le mur et posa devant le duc un
+plat d'or contenant du pain coupé en menus morceaux. D'un coin du
+fossé, glissant sur le fond sombre de l'eau, attirés par la lueur des
+torches, surgirent des cygnes blancs. Appuyé sur la balustrade, le duc
+jetait les morceaux de pain et admirait l'adresse avec laquelle les
+cygnes les attrapaient, l'élégance avec laquelle, silencieusement, ils
+fendaient de leur poitrail le miroir de l'eau.
+
+La marquise Isabelle d'Este, soeur de feu Béatrice, lui avait envoyé
+en cadeau ces cygnes de Mantoue. Il les avait toujours aimés, mais ces
+derniers temps il s'y était attaché encore davantage et chaque soir
+venait leur jeter la pâtée de ses propres mains, ce qui constituait
+son unique délassement après les tourmentantes pensées des affaires de
+l'État, de la guerre, de la politique, de ses trahisons et de celles
+des autres. Les cygnes lui rappelaient son enfance; alors aussi il les
+nourrissait de même, dans les marais verdis de Vidgevano.
+
+Mais ici, dans le fossé du palais, entre les menaçantes meurtrières,
+les tours sombres, les poudrières, les pyramides de bombes et les
+gueules des canons,--tranquilles, d'une blancheur immaculée dans le
+brouillard bleu argenté de la lune, ils lui semblaient encore plus
+beaux. Le poli de l'eau reflétait sous eux le ciel, et comme des
+visions, entourés de tous côtés d'étoiles, pleins de mystère, entre
+deux cieux ils se balançaient et glissaient.
+
+Derrière le duc une petite porte s'ouvrit qui laissa passer la tête du
+chambellan Pusterla. Respectueusement courbé, il s'approcha du duc et
+lui tendit un papier.
+
+--Qu'est-ce? demanda-t-il.
+
+--Du trésorier général, messer Bornocio Botto, le compte des
+armements. Il s'excuse infiniment de déranger Votre Altesse... Mais
+les fourgons partent demain à l'aube.....
+
+Le More saisit le papier, le froissa et le jeta au loin.
+
+--Combien de fois t'ai-je dit de ne m'importuner avec aucune affaire
+après souper! Oh! Seigneur! bientôt ils ne me laisseront même plus
+dormir!
+
+Le chambellan toujours courbé, gagna la porte à reculons et murmura de
+façon que le duc puisse ne pas entendre s'il ne lui plaisait pas:
+
+--Messer Leonardo.
+
+--Ah! oui! Léonard. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt? Fais-le
+entrer.
+
+Et se tournant de nouveau vers ses cygnes, il songea:
+
+--Léonard ne me gênera pas.
+
+Son visage jaune, flasque, aux lèvres fines, rusées et cruelles,
+s'illumina d'un bon sourire.
+
+Lorsque l'artiste entra dans la galerie, Ludovic continua à jeter le
+pain et reporta sur lui le sourire avec lequel il contemplait ses
+cygnes.
+
+Léonard voulut s'agenouiller, mais le duc le retint et le baisa au
+front.
+
+--Bonsoir. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus. Comment te
+portes-tu?
+
+--Je dois remercier Votre Altesse.....
+
+--Eh! finis! N'es-tu pas digne d'autres cadeaux? Attends, le moment
+viendra où je saurai te récompenser selon tes services.
+
+Il questionna le maître sur ses travaux, inventions et projets,
+cherchant exprès ceux qui lui paraissaient les plus irréalisables: la
+cloche à plongeur, les patins à naviguer, la machine volante. Dès que
+Léonard abordait la question sérieuse: la fortification du palais, le
+canal, la fonte du monument Sforza, de suite il détournait la
+conversation avec un air ennuyé et dégoûté.
+
+Subitement il devint pensif, ce qui lui arrivait souvent depuis
+quelques mois, se tut, pencha la tête avec une expression si détachée,
+qu'il semblait avoir oublié son interlocuteur. Léonard prit congé.
+
+--Allons, adieu, adieu! dit distraitement le duc; mais lorsque
+l'artiste fut à la porte, il le rappela, s'approcha de lui, lui posa
+ses deux mains sur les épaules et le fixa d'un long et triste regard.
+
+--Adieu, murmura-t-il, et sa voix trembla. Adieu, cher Léonard! Qui
+sait si nous nous reverrons?
+
+--Votre Altesse nous abandonne?
+
+Le duc soupira péniblement et ne répondit pas.
+
+--Oui, mon ami, continua-t-il. Voilà seize ans que nous vivons
+ensemble et je n'ai de toi que de bons souvenirs, et toi aussi tu n'en
+as pas de mauvais de moi. Que les gens disent ce qui leur plaira, mais
+dans les siècles futurs, celui qui nommera Léonard pensera aussi un
+peu à Ludovic le More!
+
+L'artiste, qui n'aimait pas les effusions sentimentales, prononça les
+seules paroles qu'il gardait en sa mémoire pour les circonstances où
+l'éloquence de cour était indispensable:
+
+--Monseigneur, je voudrais avoir plusieurs vies pour les mettre toutes
+au service de Votre Altesse.
+
+--Je le crois, répondit le duc. Un jour tu te souviendras peut-être de
+moi et tu me plaindras.....
+
+Il n'acheva pas, sanglota, enlaça fortement Léonard et l'embrassa sur
+les lèvres.
+
+--Allons, que le Seigneur soit avec toi! que le Seigneur soit avec
+toi!
+
+Quand Léonard fut parti, Ludovic resta longtemps encore assis sur la
+galerie Bramante, admirant les cygnes, et dans son coeur s'élevait un
+sentiment qu'il n'aurait pu exprimer par des mots. Il lui semblait que
+dans sa vie sombre et criminelle, Léonard était pareil aux cygnes
+blancs dans le fossé du palais, sur l'eau noire, entre les menaçantes
+meurtrières, les tours, les fondrières, les pyramides de bombes et les
+gueules des canons. Aussi inutile et aussi beau, aussi pur et aussi
+virginal.
+
+On n'entendait dans le silence de la nuit que la tombée lente de la
+résine des torches aux trois quarts consumées. Dans leur reflet rose
+qui se fondait avec le clair de lune bleu, se balançant
+majestueusement, dormaient, pleins de mystère, entourés d'étoiles,
+telles des visions, entre les deux cieux,--le ciel d'en haut et le
+ciel d'en bas,--les cygnes et leurs sosies reflétés dans le sombre
+miroir des eaux.
+
+
+XVI
+
+En dépit de l'heure tardive, après être sorti de chez le duc, Léonard
+se rendit au couvent de San Francesco où se trouvait malade son élève
+Giovanni Beltraffio. Quatre mois après sa conversation avec Cesare au
+sujet des deux Christ, il avait été atteint de fièvre cérébrale.
+
+C'était vers le 20 décembre 1498. Un jour qu'il rendait visite à son
+maître fra Benedetto, Giovanni rencontra chez lui un ami de Florence,
+le moine dominicain fra Paolo qui, sur ses instances, raconta la mort
+de Savonarole.
+
+L'exécution avait été fixée au 23 mai 1498, à neuf heures du matin,
+sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo Vecchio, à l'endroit
+même où avaient eu lieu «le bûcher des vanités» et le «duel du feu».
+
+Un grand bûcher avait été dressé, et au-dessus une potence, un large
+tronc d'arbre planté en terre avec une planche transversale supportant
+trois cordes et des chaînes. En dépit des efforts des charpentiers,
+qui raccourcissaient ou rallongeaient la transversale, la potence
+avait l'aspect d'une croix.
+
+Une foule aussi compacte que le jour du duel du feu avait envahi la
+place, les fenêtres, les loggia et les toits des maisons. Du palais
+sortirent les accusés: Girolamo Savonarole, Domenico Buonvincini et
+Silvestro Maruffi.
+
+Lorsqu'ils eurent fait quelques pas, ils s'arrêtèrent devant la
+tribune de l'ambassadeur du pape Alexandre VI. L'évêque se leva,
+prit le frère Savonarole par la main et récita les paroles
+d'excommunication d'une voix mal assurée, sans lever les yeux sur le
+moine qui le fixait. Il intervertit la dernière phrase:
+
+--_Separo te ab Ecclesia militante atque triumphante._ Je te sépare de
+l'Eglise combattante et triomphante.
+
+--_Militante, non triumphante--hoc enim tuum non est._ Combattante
+mais non triomphante, cela n'est pas en ton pouvoir, rectifia
+Savonarole.
+
+On arracha les vêtements des accusés, leur laissant seulement la
+chemise, et ils continuèrent leur chemin. Ils s'arrêtèrent par deux
+fois encore, d'abord devant la tribune des commissaires apostoliques
+pour entendre la lecture de l'arrêt, enfin devant la tribune des Huit
+Notables de la république Florentine, qui déclarèrent la peine de mort
+au nom du peuple.
+
+Durant ce trajet, fra Silvestre, buttant, faillit tomber. Domenico et
+Savonarole également. On découvrit par la suite que les gamins,
+anciens soldats de l'armée sacrée, cachés sous le plancher, avaient
+introduit des pointes de lance dans les interstices pour blesser les
+condamnés.
+
+Fra Silvestro Maruffi devait monter le premier à la potence. Il
+conservait son expression indifférente, comme s'il ne s'en rendait pas
+compte, et grimpa les marches. Mais lorsque le bourreau lui passa la
+corde au cou, il s'accrocha à l'échelle, leva les yeux au ciel et
+cria:
+
+--Entre tes mains, Seigneur, je remets mon âme!
+
+Puis, seul, sans le secours de personne, d'un mouvement raisonné, sans
+peur aucune, il se lança dans le vide.
+
+Fra Domenico attendait son tour impatiemment et lorsqu'on lui fit
+signe, il se précipita vers la potence avec le sourire qu'il aurait eu
+s'il s'était dirigé vers le ciel.
+
+Le cadavre de Silvestro pendait à une extrémité, celui de Domenico à
+l'autre. La place centrale était destinée à Savonarole.
+
+Il monta les marches, s'arrêta, abaissa les yeux, regarda la foule.
+
+Un grand silence régnait, comme jadis à la cathédrale de Maria del
+Fiore avant le sermon. Mais quand il glissa la tête dans le noeud
+coulant quelqu'un cria:
+
+--Fais un miracle! Fais un miracle, prophète!
+
+Personne ne sut si c'était une ironie ou le cri d'un fervent.
+
+Le bourreau poussa Savonarole.
+
+Un vieil ouvrier, au visage humble et dévot, auquel on avait confié la
+garde du bûcher, dès que Savonarole fut pendu, se signa rapidement et
+glissa sa torche allumée sous les bois, en prononçant les mêmes
+paroles que Savonarole, lorsqu'il avait allumé le «bûcher des
+vanités»:
+
+--Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint!
+
+La flamme monta. Mais le vent la rabattit de côté. La foule houla. Les
+gens s'écrasant, fuyaient, terrifiés, criant:
+
+--Le miracle! le miracle! Ils ne brûlent pas!
+
+Le vent s'apaisa. La flamme de nouveau monta et enveloppa les corps.
+La corde qui reliait les mains de Savonarole se brisa. Ses bras qui
+pendaient le long de son cadavre, s'agitèrent dans le feu et
+semblaient pour la dernière fois bénir le peuple.
+
+Lorsque le bûcher fut éteint et qu'il ne resta plus que des os
+calcinés et des lambeaux de chair, les disciples de Savonarole se
+frayèrent un passage jusqu'à la potence, pour ramasser les restes des
+martyrs. Les gardes les écartèrent et chargeant les cendres sur une
+charrette, se dirigèrent vers Ponte Vecchio, afin de précipiter le
+triste butin dans la rivière. Mais en route, les élèves purent voler
+quelques pincées de cendres et quelques parcelles du coeur non consumé
+de Savonarole.
+
+Son récit achevé, fra Paolo montra à ses auditeurs une amulette qui
+contenait les cendres. Fra Benedetto longuement l'embrassa et l'arrosa
+de ses larmes.
+
+Puis les deux moines se rendirent aux vêpres, laissant Giovanni seul.
+
+En rentrant, ils le trouvèrent étendu par terre, sans connaissance,
+devant le crucifix. Entre ses doigts raidis il serrait l'amulette.
+
+Pendant trois mois, Giovanni resta entre la vie et la mort. Fra
+Benedetto ne le quittait pas d'un instant.
+
+Souvent, dans le silence de la nuit, assis au chevet du malade, il
+écoutait son délire et s'effrayait.
+
+Giovanni rêvait de Léonard de Vinci et de la Sainte-Vierge qui, tout
+en dessinant sur le sable des figures géométriques, apprenait au
+Christ les lois de l'éternelle nécessité.
+
+--Pourquoi pries-tu? répétait le malade avec un infini ennui. Ne
+sais-tu pas que le miracle ne peut exister, que tu ne peux éviter
+cette coupe, comme la ligne droite ne peut ne pas être la distance la
+plus courte entre deux points?
+
+Une autre vision le tourmentait aussi--deux visages de Christ opposés
+et semblables, comme des sosies: l'un plein de faiblesse et de
+souffrance humaines; l'autre terrible, étrange, tout puissant et
+omniscient, le Verbe devenu corps, le Premier Moteur. Ils étaient
+tournés l'un vers l'autre comme deux adversaires éternels. Et à mesure
+que Giovanni les examinait, le visage du faible s'assombrissait, se
+convulsait, se transformait en démon pareil à celui que Léonard jadis
+avait crayonné dans la caricature de Savonarole, et accusant son
+sosie, l'appelait Antechrist ...............
+
+Fra Benedetto sauva la vie à Beltraffio. Au début de juin 1498,
+lorsqu'il fut assez fort pour marcher seul, en dépit des supplications
+du moine, Giovanni revint chez Léonard. A la fin de juillet de la même
+année, l'armée du roi de France, Louis XII, sous le commandement des
+seigneurs d'Aubigny, Louis de Luxembourg et Jean-Jacques Trivulce,
+traversa les Alpes et envahit la Lombardie.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LES CALMES ONDES
+
+1499-1500
+
+ Les ondes sonores et lumineuses sont régies par la même loi
+ mécanique que les ondes de l'eau: l'angle d'incidence est égal à
+ l'angle de réflection. (_La Mécanique._)
+
+ LÉONARD DE VINCI.
+
+ _Il duca perso lo Stato e la roba e libertà, o nessuna sua opera
+ si fini per lui._
+
+ Le duc a perdu l'État, ses biens, sa liberté, et rien de ce qu'il
+ a entrepris ne s'est achevé par lui.
+
+ LÉONARD DE VINCI.
+
+
+I
+
+Dix jours avant la reddition du palais ducal, le maréchal Trivulce,
+aux cris joyeux de: «Vive la France!» aux sons des carillons, entra à
+Milan comme en ville conquise.
+
+L'entrée du roi était fixée au 6 octobre. Les citoyens lui préparaient
+une réception triomphale.
+
+Pour le défilé des corporations, les syndics des marchands avaient
+découvert dans la sacristie de la cathédrale, deux anges qui,
+cinquante ans auparavant, sous la république Ambrosienne, avaient
+représenté les génies de la liberté nationale. Les ressorts qui
+mettaient les ailes en mouvement avaient faibli. Les syndics en
+confièrent la restauration à l'ancien mécanicien ducal, Léonard de
+Vinci.
+
+A ce moment, Léonard était occupé à l'invention d'une nouvelle machine
+volante. Un matin, de très bonne heure, presque à l'aube, il était
+assis devant ses croquis et ses calculs. La légère carcasse de roseau
+tendue de taffetas, ne rappelait plus la chauve-souris, mais une
+hirondelle géante. Une des ailes était terminée et mince, aiguë,
+élégante, se dressait du parquet au plafond et au bas, dans son ombre,
+Astro arrangeait les ressorts brisés des deux anges de la commune de
+Milan.
+
+Pour cette fois, Léonard avait décidé d'imiter le plus possible la
+structure des oiseaux, dans lesquels la nature donne le meilleur
+modèle de machine volante. Il espérait toujours exprimer par les lois
+mécaniques le miracle du vol. Apparemment, tout ce qu'on pouvait
+savoir, il le savait et cependant, il sentait qu'il existait dans le
+vol un mystère, impossible à condenser dans une formule. De nouveau,
+comme dans ses premiers essais, il revenait à ce qui différencie la
+création de la nature de la création humaine, la structure du corps
+vivant de la machine morte, et il lui semblait qu'il aspirait à
+l'impossible, au déraisonnable.
+
+--Enfin, Dieu merci, c'est fini! cria Astro en remontant les ressorts.
+
+Les anges agitèrent leurs ailes lourdes. Dans la pièce passa un
+souffle et la légère et fine aile de l'hirondelle géante s'agita,
+comme vivante. Le forgeron la contempla avec tendresse.
+
+--Ce que j'ai perdu de temps avec ces babioles! grogna-t-il en
+désignant les anges. Seulement, maintenant, maître, je ne sors pas
+d'ici avant d'avoir terminé mes ailes. Veuillez me donner le croquis
+de la queue.
+
+--Il n'est pas prêt, Astro. Attends, je dois encore réfléchir.
+
+--Mais, messer, vous me l'aviez promis avant-hier...
+
+--Que veux-tu, mon ami! Tu sais que la queue de notre oiseau doit
+remplacer le gouvernail. La moindre faute, la plus petite erreur, peut
+tout perdre.
+
+--Bien, bien... Vous devez le savoir mieux que moi. J'attendrai en
+achevant la seconde aile...
+
+--Astro, murmura le maître, attends. Je crains qu'en nous pressant,
+nous soyons amenés encore à des transformations.
+
+Le forgeron ne répondit pas. Avec précaution, il remua la carcasse de
+roseau tendue d'un croisillon de tendons de boeuf. Puis il se tourna
+vers Léonard et d'une voix sourde, émue, dit:
+
+--Maître, eh! maître, ne vous fâchez pas, mais si à force de calculer
+vous arriviez de nouveau à l'ancien résultat, qu'on ne puisse, comme
+avec l'ancienne, voler avec cette machine, je volerai tout de même...
+pour narguer votre mécanique... Oui, oui, je ne puis plus attendre,
+parce que je sais que si cette fois encore...
+
+Il n'acheva pas et se détourna. Léonard regarda attentivement son
+visage large, entêté, sur lequel se reflétait, immobile, l'idée
+insensée et dominante.
+
+--Messer, conclut Astro, dites-moi franchement, volerons-nous ou ne
+volerons-nous pas?
+
+Il y avait dans ces mots une telle crainte et un tel espoir, que
+Léonard n'osa pas avouer la vérité.
+
+--Certes, répondit-il, on ne peut savoir sans essayer, mais je crois,
+Astro, que nous volerons...
+
+--Et c'est parfait! dit en applaudissant avec enthousiasme le
+forgeron. Je ne veux plus rien entendre, car si vous dites, vous, que
+nous volerons--nous volerons!
+
+Il voulut se retenir, mais ne le put et éclata d'un joyeux rire
+d'enfant.
+
+--Qu'as-tu? s'étonna Léonard.
+
+--Pardonnez-moi, messer. Je vous importune tout le temps. Mais ce sera
+pour la dernière fois... Après je n'en parlerai plus... Croyez-vous,
+quand je pense aux Milanais, aux Français, au duc Sforza, au roi--ils
+m'apparaissent risibles et piteux. Ils grouillent, se battent et
+s'imaginent qu'eux aussi accomplissent de grandes oeuvres--ces
+vermisseaux rampants, ces scarabées sans ailes. Pas un d'entre eux ne
+se doute du miracle qui se prépare. Maître, figurez-vous seulement
+l'écarquillement de leurs yeux, lorsqu'ils verront les «_ailés_»
+planer dans les airs. Ce ne seront plus des anges en bois pour amuser
+la populace! Ils verront et croiront que ce sont des dieux. Moi, ils
+me prendront plutôt pour le diable. Mais vous, réellement, vous serez
+un dieu. Ou peut-être on dira que vous êtes l'Antechrist? Et alors,
+ils seront terrifiés, ils tomberont face contre terre et vous
+adoreront. Et vous ferez d'eux tout ce que vous voudrez. Je suppose,
+maître, qu'alors il n'y aura plus ni guerre, ni lois, ni seigneurs, ni
+esclaves, que tout sera transformé en quelque chose de si nouveau que
+nous n'osons même y songer. Et les peuples se réconcilieront, pareils
+à des choeurs angéliques, ils chanteront l'unique hosanna... Oh!
+messer Leonardo! Seigneur, Seigneur, Seigneur!... Serait-ce vrai?
+
+Il semblait délirer.
+
+--Pauvre! pensa Léonard. Quelle foi! Il en perdra la raison. Et que
+faire avec lui? Comment lui apprendre la vérité?
+
+A ce moment, un fort coup de heurtoir retentit à la porte extérieure
+de la maison, puis on frappa de même à la porte fermée de l'atelier.
+
+--Quel diable vient nous déranger! grogna le forgeron furieux. Qui est
+là? Le maître n'est pas visible. Il a quitté Milan.
+
+--C'est moi, Astro, moi, Luca Paccioli. Au nom de Dieu, ouvre plus
+vite!
+
+Le forgeron ouvrit.
+
+--Qu'avez-vous, fra Luca? demanda l'artiste en voyant le visage
+effrayé du moine.
+
+--Moi, je n'ai rien, messer Leonardo... C'est-à-dire si, mais nous en
+recauserons plus tard... Maintenant... Oh! messer Leonardo!... Votre
+Colosse... les arbalétriers gascons... j'arrive du palais, j'ai vu, de
+mes yeux vu... les Français détruisent votre oeuvre... Courons vite...
+
+--Pourquoi? répondit calmement Léonard, bien que son visage pâlit.
+Qu'y ferons-nous?
+
+--Comment! Mais... Vous ne resterez pas ainsi les bras croisés à
+contempler la destruction d'un de vos chefs-d'oeuvre. J'ai un
+sauf-conduit pour le sire de La Trémoïlle. Il faut faire des
+démarches...
+
+--Nous n'arriverons pas à temps! murmura l'artiste.
+
+--Si, si! Nous couperons par les potagers, à travers les haies,
+seulement partons plus vite!
+
+Entraîné par le moine, Léonard sortit de la maison, et ils se
+dirigèrent en courant vers le palais.
+
+En route fra Luca conta ses mésaventures et ses peines: la veille, les
+lansquenets s'étaient introduits dans ses caves, s'étaient enivrés et
+ayant trouvé les reproductions en cristal des corps géométriques, les
+avaient pris pour des appareils de magie noire et les avaient brisés.
+
+--Que leur avaient fait mes pauvres cristaux, je vous le demande?
+disait en pleurant presque Paccioli.
+
+Ils arrivèrent sur la place du Palais, et aperçurent près de la porte
+principale, sur le pont-levis de Battiponte, près de la tour Torre
+del Filarete, un jeune Français élégant, très entouré.
+
+--Maître Gilles! cria fra Luca.
+
+Et il expliqua à Léonard que ce maître Gilles était un oiseleur
+«siffleur de bécasses» qui apprenait à chanter, à parler, à faire
+mille tours, aux serins, aux pies, aux perroquets de Sa très
+chrétienne Majesté--c'était un personnage important à la cour.
+Paccioli désirait lui offrir ses oeuvres: _La Proportion divine_ en de
+luxueuses reliures.
+
+--Je vous prie, ne vous inquiétez pas de moi, fra Luca, lui dit
+Léonard. Allez chez maître Gilles; moi je saurai me débrouiller tout
+seul.
+
+--Non, j'irai chez lui plus tard, murmura Paccioli intimidé. Ou bien
+encore... savez-vous? Je cours chez maître Gilles, je lui demande où
+il va, et je reviens. Vous, durant ce temps, allez directement chez le
+sire de La Trémoïlle...
+
+Retroussant sa soutane brune, claquant des sandales, le moine courut
+rejoindre le «siffleur royal».
+
+Léonard franchit la porte Battiponte et pénétra dans le Champ de
+Mars--cour intérieure du palais.
+
+
+II
+
+La matinée était brumeuse. Les braseros achevaient de se consumer. La
+place et les bâtiments voisins encombrés de canons, de bombes,
+d'ustensiles de campement, de bottes de foin, de tas de paille, de
+monceaux de fumier, étaient transformés en une immense caserne, moitié
+écurie, moitié cabaret. Autour des tentes et des fours de campagne,
+des tonneaux pleins et vides, renversés, servaient de table de jeu; de
+ce milieu, s'élevaient des cris, des rires, des jurons, en langues
+diverses, des chansons d'ivrognes. Par instants, tout se taisait quand
+passaient les chefs; les tambours battaient aux champs, les longues
+trompes des lansquenets souabes et rhénans résonnaient d'une façon
+métallique, les cornes des volontaires suisses répétaient en écho les
+mélodies mélancoliques des Alpes.
+
+Se faufilant vers le milieu de la place, l'artiste aperçut son Colosse
+presque intact.
+
+Le grand-duc, conquérant de la Lombardie, Francesco Attendolo Sforza,
+la tête chauve comme celle d'un empereur romain, avec une expression
+de force léonine et de ruse de renard, comme auparavant était sur son
+coursier qui se cabrait, et foulait sous ses pieds un guerrier.
+
+Les arquebusiers souabes, les voltigeurs grenoblois, les frondeurs
+picards, les arbalétriers gascons, s'attroupaient autour de la statue
+et criaient. Ils se comprenaient mal entre eux et complétaient les
+mots par des gestes d'après lesquels Léonard comprit qu'il s'agissait
+d'une dispute entre deux archers, un Allemand et un Français. Chacun à
+son tour devait tirer, à une distance de cinquante pas, après avoir bu
+quatre chopes de vin épicé. La verrue, au centre de la joue du
+Colosse, servait de point de mire.
+
+On mesura les pas, on tira au sort à qui commencerait. L'Allemand but
+coup sur coup, sans reprendre haleine, les quatre chopes convenues,
+s'éloigna, visa, tira et manqua le but. La flèche écorcha la joue,
+arracha un coin de l'oreille gauche, mais glissa près de la verrue
+sans l'atteindre.
+
+Le Français épaula son arbalète, mais à ce moment un mouvement se
+produisit dans la foule. Les soldats s'écartèrent devant un
+détachement de fastueux hérauts qui accompagnaient un chevalier. Il
+passa sans prêter la moindre attention au divertissement des
+mercenaires.
+
+--Qui est-ce? demanda Léonard à un arbalétrier.
+
+--Le sire de La Trémoïlle.
+
+--Il est temps encore! songea l'artiste. Je vais courir, le prier...
+
+Mais il restait, sans bouger, sentant une telle incapacité d'action,
+une telle invincible torpeur, une telle absence de volonté qu'il lui
+semblait que même se fût-il agi de sauver sa vie, il n'eût pas remué
+un doigt de la main. La crainte, la honte, le dégoût, s'emparaient de
+lui à l'idée qu'il devrait, comme Luca Paccioli, supplier les varlets
+et les palefreniers et courir derrière les seigneurs.
+
+Le Gascon tira. La flèche en sifflant se ficha dans la verrue.
+
+--Bigorre! Bigorre! Montjoie Saint-Denis! criaient les soldats en
+agitant leurs bérets. La France a gagné!
+
+D'autres tireurs reprirent la gageure.
+
+Léonard voulait partir, mais cloué à la place, comme en un affreux et
+stupide rêve, il regardait, résigné, la destruction de l'oeuvre à
+laquelle il avait consacré les seize plus belles années de sa vie,
+peut-être la plus grandiose production de la sculpture depuis
+Praxitèle et Phidias. Sous la pluie des balles, des flèches, des
+pierres, la terre s'effritait, se détachait par larges mottes,
+s'envolait en poussière, mettant à nu le bâti, tels les os d'un
+squelette de fer.
+
+Le soleil se montra de derrière les nuages. Dans cette joyeuse
+éclaboussure de lumière, le Colosse démantelé apparaissait plus
+misérable encore, avec son héros décapité sur son cheval sans jambes,
+son sceptre brisé et son inscription _Ecce Deus_!
+
+A ce moment, le commandant en chef du roi de France, le vieux maréchal
+Jean-Jacques Trivulce, traversa la place. Il regarda le Colosse,
+s'arrêta interdit, le regarda de nouveau en abritant de sa main ses
+yeux contre le soleil, puis se tournant vers les gens de sa suite:
+
+--Qu'est-ce?
+
+--Monseigneur, répondit obséquieusement un lieutenant, le capitaine
+Georges Cocqueburne a autorisé les arbalétriers, de sa propre
+initiative....
+
+--Le tombeau de Sforza, s'écria le maréchal, l'oeuvre de Léonard de
+Vinci, qui sert de cible aux arbalétriers gascons!
+
+Il marcha vivement vers le groupe des soldats, saisit au collet un
+frondeur picard, le roula à terre et éclata en jurons.
+
+Le visage du vieux maréchal s'était empourpré, les veines de son cou
+se gonflaient.
+
+--Monseigneur, balbutiait le soldat agenouillé et tremblant,
+monseigneur, nous ne savions pas... Le capitaine Cocqueburne...
+
+--Attendez, fils de chien! criait Trivulce, je vous montrerai le
+capitaine Cocqueburne... Je vous pendrai tous...
+
+L'acier d'une épée brilla. Il la brandit et aurait frappé, mais au
+même instant, Léonard de sa main gauche saisit son poignet avec une
+force telle que le gantelet, la «bracciola» se gondola. Essayant en
+vain de se débarrasser de l'étreinte, le maréchal regarda Léonard avec
+étonnement.
+
+--Qui es-tu? demanda-t-il.
+
+--Léonard de Vinci, répondit celui-ci tranquillement.
+
+--Comment oses-tu! commença le vieillard furieux.
+
+Mais ayant rencontré le regard clair et doux de l'artiste, il se tut.
+
+--Alors, c'est toi, Léonard, dit-il en le dévisageant. Lâche ma main.
+Tu as tordu mon gantelet... Quelle force! Tu es hardi, mon ami...
+
+--Monseigneur, je vous en supplie, ne vous fâchez pas, pardonnez-leur,
+murmura l'artiste respectueusement.
+
+Le maréchal le contempla encore plus attentivement, sourit et secoua
+la tête:
+
+--Original! Ils ont détruit ta plus belle oeuvre et tu sollicites leur
+pardon?
+
+--Excellence, si vous les pendez tous, quel profit en aurais-je et
+cela reconstituera-t-il mon oeuvre? Ils ne savent pas ce qu'ils font.
+
+Le vieillard resta un instant pensif. Tout à coup sa figure
+s'illumina. Ses yeux intelligents reflétèrent une grande bonté.
+
+--Écoute, messer Leonardo, je ne comprends pas une chose. Comment se
+fait-il que tu restais là et regardais? Pourquoi n'as-tu rien dit,
+pourquoi ne t'es-tu pas plaint au sire de La Trémoïlle? Il a dû
+justement passer ici tout à l'heure?
+
+Léonard baissa les yeux et dit, balbutiant, rougissant tel un
+coupable:
+
+--Je n'ai pas eu le temps... Je ne connais pas le sire de La
+Trémoïlle.
+
+--Dommage, conclut le vieillard en regardant la ruine. J'aurais donné
+cent de mes meilleurs soldats pour ton Colosse...
+
+En retournant chez lui et traversant le pont de l'élégante loggia
+Bramante où avait eu lieu sa dernière entrevue avec Ludovic, Léonard
+vit des pages et des palefreniers français qui s'amusaient à chasser
+les cygnes apprivoisés, les favoris du duc de Milan. Ils les tiraient
+à l'arc. Dans le fossé étroit défendu de tous côtés par de hauts murs,
+les oiseaux se débattaient épouvantés. Parmi le duvet et les plumes
+blanches, sur le fond noir de l'eau, nageaient en se balançant des
+corps ensanglantés. Un cygne fraîchement blessé, le cou tendu,
+poussait un cri perçant et plaintif, agitait ses ailes affaiblies
+comme s'il eût tenté de s'envoler devant la mort.
+
+Léonard se détourna et pressa le pas. Il lui semblait qu'il était
+pareil à ce cygne.
+
+
+III
+
+Le dimanche 6 octobre le roi de France Louis XII entra à Milan par la
+porte Ticinese. Dans sa suite figurait César Borgia, duc de Valentino,
+fils du pape. Durant le parcours de la cathédrale au palais, les anges
+de la commune de Milan agitèrent leurs ailes.
+
+Depuis le jour de la destruction du Colosse, Léonard ne s'était pas
+remis à son travail de la machine volante. Astro achevait seul
+l'appareil. L'artiste n'avait pas le courage de lui dire que ces
+ailes, encore, ne pouvaient servir. Évitant visiblement le maître, le
+forgeron ne parlait de rien, seulement de temps à autre, furtivement,
+il fixait sur lui son oeil unique plein de reproche et de démence.
+
+Un matin, vers le 20 octobre, Paccioli accourut chez Léonard apportant
+la nouvelle que le roi le demandait au palais. L'artiste s'y rendit à
+contre-coeur. Inquiet de la disposition des ailes, il craignait
+qu'Astro, ne se mît en tête de voler coûte que coûte et ne commît
+quelque malheur. Lorsque Léonard pénétra dans les salles si mémorables
+du palais Rechetto, Louis XII recevait les doyens et les syndics de
+Milan.
+
+L'artiste regarda son futur maître, le roi de France. Sa personne
+n'exprimait rien de royal: un corps malingre et faible, des épaules
+étroites, une poitrine rentrée, un visage vilainement ridé,
+souffreteux, mais non anobli par la souffrance; plat, empreint de
+vertu bourgeoise.
+
+Sur la plus haute marche du trône se tenait un jeune homme de vingt
+ans, simplement vêtu de noir, sans ornements, sauf quelques perles sur
+les revers du béret et la chaîne de coquillages d'or du collier de
+l'ordre de Saint-Michel. Il avait les cheveux blonds et longs, une
+barbiche rousse, une pâleur mate et des yeux bleu-noir, intelligents
+et affables.
+
+--Dites-moi, fra Luca, dit l'artiste à son guide, quel est ce jeune
+seigneur?
+
+--Le fils du pape, répondit le moine. César Borgia, duc de Valentino.
+
+Léonard avait entendu parler des crimes de César. Bien qu'il n'y eût
+pas de preuves certaines, personne ne doutait qu'il n'eût tué son
+frère Giovanni Borgia, ennuyé de son rôle de cadet, désirant jeter la
+pourpre cardinalice et hériter du titre de «gonfalonier» de l'Église
+romaine. On insinuait aussi que la véritable cause de ce fratricide
+résidait dans la rivalité des deux frères, non seulement pour les
+faveurs paternelles, mais aussi pour l'incestueux amour qu'ils
+nourrissaient tous deux pour leur soeur, la belle madonna Lucrezia.
+
+--C'est impossible, songeait Léonard en observant le visage calme du
+duc de Valentino, ses yeux purs et naïfs.
+
+César sentit probablement peser sur lui le regard scrutateur de
+Léonard; il tourna la tête de son côté, puis, se penchant vers un
+vieillard à long vêtement sombre qui se tenait près de lui, son
+secrétaire, il lui parla à l'oreille en désignant Léonard et lorsque
+le vieillard eut répondu, il fixa obstinément l'artiste. Un étrange et
+insaisissable sourire glissa sur les lèvres du duc de Valentino. Et,
+au même instant, Léonard eut cette impression:
+
+«Oui, tout est possible, il est capable de choses pires encore que
+celles qu'on raconte.»
+
+Le doyen des syndics, ayant achevé sa lecture, s'approcha du trône,
+s'agenouilla et tendit au roi un placet. Louis XII par mégarde laissa
+choir le rouleau de parchemin. Le doyen voulut le ramasser. Mais César
+d'un mouvement souple et vif le prévint, releva le parchemin et le
+tendit au roi avec un salut.
+
+--Laquais! grogna, derrière Léonard, quelqu'un dans le groupe des
+seigneurs français. Est-il assez heureux de se montrer!
+
+--Vous le dites, messer, approuva un autre. Le fils du pape remplit
+admirablement l'emploi de varlet. Si vous le voyiez, le matin, lorsque
+le roi s'habille, comme il le sert, comme il chauffe sa chemise. On
+l'enverrait nettoyer l'écurie, qu'il ne se rebuterait pas!
+
+L'artiste avait remarqué le mouvement servile de César, mais il lui
+avait semblé plutôt terrible que vil, une caresse traîtresse d'animal
+rapace.
+
+Cependant, Paccioli s'agitait, poussait le coude de son compagnon
+et voyant que Léonard avec sa timidité habituelle resterait
+toute la journée perdu dans la foule, sans trouver l'occasion
+d'attirer sur lui l'attention du roi, le saisit par la main et,
+courbé jusqu'à la contorsion, avec un long sifflement énumérant les
+qualités--_stupendissimo_, _prestantissimo_, _invicissimo_--présenta
+l'artiste au roi.
+
+Louis XII parla de la _Sainte-Cène_. Il loua l'interprétation des
+apôtres, mais s'extasia surtout sur la perspective du plafond. Fra
+Luca s'attendait à chaque instant que Sa Majesté prierait Léonard
+d'entrer à son service; mais un page entra et remit au roi une lettre
+de France. Louis XII reconnut l'écriture de sa femme, sa bien-aimée
+Bretonne, Anne. Elle lui annonçait son heureuse délivrance. Les
+seigneurs s'avancèrent, présentèrent leurs hommages et leurs
+compliments, éloignant du trône Léonard et Paccioli. Le roi les
+regarda, voulut leur dire quelque chose, puis les oublia aussitôt; il
+invita aimablement les dames à vider une coupe à la santé de
+l'accouchée et passa dans une autre salle.
+
+Paccioli voulut entraîner son ami.
+
+--Vite! vite!
+
+--Non, fra Luca, répondit tranquillement Léonard. Je vous remercie de
+vos peines. Mais je ne me rappellerai pas au souvenir du roi. En ce
+moment Sa Majesté pense à tout autre chose.
+
+Il quitta le palais.
+
+Sur le pont-levis Battiponte, il fut rejoint par le secrétaire de
+César Borgia, messer Agapito, qui lui proposa au nom du duc, la place
+d'ingénieur ducal, le même poste que Léonard occupait à la cour de
+Ludovic le More.
+
+L'artiste promit sa réponse sous peu de jours.
+
+En approchant de sa maison, il aperçut un attroupement et pressa le
+pas. Giovanni, Marco, Salaino et Cesare portaient, probablement à
+défaut de civière, sur une des énormes ailes, brisée et déchirée, de
+la nouvelle machine volante, leur camarade, le forgeron Astro de
+Peretola, les vêtements en lambeaux, ensanglanté, le visage livide. Ce
+que le maître craignait, était arrivé. Le forgeron avait voulu essayer
+les ailes, s'était élevé deux ou trois fois, puis de suite était tombé
+et se serait tué immanquablement si l'une des ailes ne s'était
+accrochée à une branche d'arbre. Léonard aida à rentrer le brancard
+improvisé, dans la maison et lui-même déposa avec précaution le blessé
+sur son lit. Lorsqu'il s'inclina au-dessus de lui pour examiner ses
+plaies, Astro reprit connaissance et murmura en fixant sur Léonard un
+regard suppliant:
+
+--Pardonnez-moi, maître!
+
+
+IV
+
+Dans les premiers jours de novembre, après de splendides fêtes données
+en l'honneur de sa fille nouveau-née, Louis XII, après avoir reçu le
+serment des Milanais et nommé gouverneur de la Lombardie, le maréchal
+Trivulce, repartit pour la France.
+
+La tranquillité était rétablie dans la ville, mais en apparence
+seulement: le peuple détestait Trivulce pour sa violence et sa ruse.
+Les partisans de Ludovic soulevaient la populace, répandaient des
+lettres anonymes. Ceux qui, dernièrement, poursuivaient le fuyard de
+leurs moqueries et de leurs injures, maintenant songeaient à lui comme
+au meilleur des souverains.
+
+Dans les derniers jours de janvier, la foule démolit, près des portes
+Ticinese, les baraquements des percepteurs d'impôts français. Le même
+jour, à la villa Lardirago près de Pavie, un soldat français abusa
+d'une jeune paysanne lombarde. En se défendant elle l'avait frappé
+d'un coup de balai en plein visage. Le soldat la menaça de sa hache.
+Aux cris de sa fille, le père accourut armé d'un bâton. Le Français
+tua le vieillard. La foule rassemblée tua le soldat. Les Français
+massacrèrent les habitants et réduisirent la commune en cendres. A
+Milan, cette nouvelle produisit l'effet d'une étincelle dans un amas
+de poudre. Le peuple envahit les places, les rues, les marchés en
+criant furieusement:
+
+--A bas le roi! A bas le lieutenant! Mort aux Français! Vive le More!
+
+Trivulce avait trop peu d'hommes pour pouvoir se défendre contre une
+population de trois cent mille âmes. Ayant fait établir les canons sur
+les tours, les gueules dirigées sur la foule, avec ordre de tirer au
+premier signal, il sortit désirant faire une dernière tentative de
+conciliation. La populace faillit le lapider, le bloqua dans l'hôtel
+de ville et l'eût mis à mort si n'était arrivé à son secours un
+détachement de mercenaires suisses commandés par le seigneur de
+Coursinges.
+
+Alors, commencèrent les incendies, les meurtres, les vols, la mise à
+la question des Français qui tombaient entre les mains des révoltés et
+des citoyens soupçonnés de sympathiser avec les conquérants.
+
+Dans la nuit du 1er février, Trivulce quitta secrètement le fort, le
+laissant sous la garde des capitaines D'Espy et Codebecquart. Cette
+même nuit, Ludovic, revenu de Germanie, était acclamé par les
+habitants de Côme. Les citoyens de Milan l'attendaient comme un
+libérateur.
+
+Léonard, durant les derniers jours de la révolte, craignant le feu
+intermittent des canons qui avaient détruit plusieurs maisons
+voisines, s'était installé dans ses caves. Il avait passé adroitement
+par des conduits de chauffage et avait installé plusieurs chambres.
+Comme dans un petit fort, on avait transporté là tout ce qui était
+précieux: les tableaux, les dessins, les manuscrits, les livres, les
+appareils scientifiques.
+
+A ce moment, il se décidait à entrer au service de César Borgia. Mais
+avant de se rendre en Romagne, où, d'après le contrat convenu avec
+messer Agapito, il devait arriver pour l'été de 1500, il avait
+l'intention de passer quelque temps chez son vieil ami Girolamo Melzi,
+afin d'attendre la fin de la guerre et de la révolte, dans sa
+solitaire villa Vaprio, près de Milan.
+
+Le 2 février au matin, jour de la Chandeleur, fra Luca Paccioli vint
+chez l'artiste et déclara que le palais était inondé: le milanais
+Luigi da Porto, au service des Français, avait passé au camp des
+révoltés et, durant la nuit, avait ouvert les écluses des canaux qui
+alimentaient les fossés du fort. L'eau avait monté, détruit le moulin
+du parc Rocchetto, pénétré dans les caves où étaient amoncelés la
+poudre, l'huile, le pain, le vin et autres fournitures; si bien que si
+les Français, à grand'peine, n'avaient pu sauver une partie de ces
+provisions, la faim les aurait forcés à se rendre--ce sur quoi
+comptait messer Luigi. Au moment de l'inondation, les canaux voisins
+de ceux du fort avaient débordé dans la partie basse des portes
+Vercelli et recouvert les marais où se trouvait le couvent Delle
+Grazie. Fra Luca communiqua à l'artiste ses craintes au sujet de la
+_Sainte-Cène_ et proposa à Léonard d'aller voir avec lui si le tableau
+n'avait subi aucun dégât.
+
+Avec une indifférence feinte, Léonard répondit qu'il n'en avait guère
+le temps en ce moment et que la _Sainte-Cène_ n'avait pu être
+atteinte, car elle était placée à un endroit trop élevé; l'humidité ne
+pouvait lui avoir occasionné aucun tort.
+
+Mais dès que Paccioli fut parti, Léonard courut au couvent.
+
+En entrant dans le réfectoire, il vit sur le parquet de brique, de
+larges plaques, restes de l'inondation. Cela sentait l'humidité. Un
+moine lui dit que l'eau avait monté à un quart de coudée.
+
+Léonard s'approcha du mur de la _Sainte-Cène_.
+
+Les couleurs paraissaient nettes.
+
+Transparentes, tendres, non pas aqueuses comme dans les peintures à
+la fresque, mais huileuses, elles étaient de l'invention de l'artiste.
+Il avait aussi préparé le mur d'une façon spéciale, avec une première
+couche de glaise délayée dans de la laque de genièvre et de l'huile
+d'olive, et une seconde couche de mastic, de résine et de plâtre. Des
+maîtres compétents avaient prédit le peu de solidité des couleurs à
+l'huile sur un mur humide. Mais Léonard, avec son penchant naturel
+vers les nouveaux essais, s'entêta, sans prêter attention aux
+conseils. Il n'aimait pas la peinture à l'eau parce que ce travail
+exigeait de la promptitude et de la résolution, qualités qui lui
+étaient étrangères. Ses indispensables doutes, ses hésitations, ses
+corrections, ses continuels atermoiements, ne pouvaient s'accommoder
+que de la peinture à l'huile.
+
+Penché sur le mur, il examinait avec un verre grossissant la surface
+du tableau. Tout à coup, dans le coin gauche, en bas, sous la nappe,
+aux pieds de l'apôtre Barthélemy, il aperçut une fêlure et à côté la
+floraison blanchâtre d'une minuscule tache d'humidité.
+
+Il pâlit. Mais se dominant, il continua plus attentivement encore son
+examen.
+
+Par suite de l'humidité, la première couche de glaise s'était
+boursouflée, soulevait le plâtre, formait, imperceptibles à l'oeil nu,
+des crevasses par lesquelles suintait le salpêtre.
+
+Le destinée de la _Sainte-Cène_ était résolue. Les couleurs pouvaient
+se conserver encore pendant cinquante ans, mais la terrible vérité ne
+supportait aucun doute: la plus belle oeuvre de Vinci était condamnée
+à périr.
+
+Avant de quitter le réfectoire, Léonard regarda une dernière fois le
+Christ et, comme s'il venait de le voir seulement, il comprit combien
+cette oeuvre lui était chère.
+
+Avec la perte du Colosse et de la _Sainte-Cène_, les derniers liens
+qui l'attachaient aux humains se trouvaient rompus. Sa solitude
+devenait maintenant de plus en plus désespérée.
+
+La poussière du Colosse avait été dissipée par le vent; sur le mur où
+se trouvait le Christ, la moisissure couvrirait les couleurs
+écaillées, et tout ce qui était sa vie disparaîtrait comme une ombre.
+
+Il revint à la maison, descendit dans les caves et passant dans la
+chambre d'Astro, s'y arrêta un instant. Beltraffio mettait au malade
+des compresses d'eau froide.
+
+--Encore la fièvre? demanda le maître.
+
+--Oui, il délire.
+
+Léonard se pencha pour examiner le pansement et écouter les paroles
+hachées du blessé.
+
+--Plus haut, plus haut. Directement vers le soleil. Pourvu que les
+ailes ne prennent pas feu! Petit, d'où viens-tu? Quel est ton nom? La
+Mécanique? Je n'ai jamais entendu dire que le diable se soit nommé
+Mécanique. Pourquoi grinces-tu des dents? Allons, laisse-moi. Il
+m'entraîne, il m'entraîne... Je ne peux pas... Attends... laisse-moi
+respirer...
+
+Le visage du malade exprimait la tristesse. Un cri d'horreur
+s'échappa de sa poitrine. Il lui semblait qu'il tombait. Puis de
+nouveau il se reprit à parler avec volubilité:
+
+--Non, non, ne vous moquez pas de lui. C'est ma faute. Il disait que
+les ailes n'étaient pas prêtes. C'est fini... J'ai déshonoré mon
+maître... Entendez-vous? Qu'est-ce? On parle encore de lui, du plus
+petit et du plus lourd des démons, la Mécanique! Et le diable l'emmena
+à Jérusalem, continua-t-il en psalmodiant, et il le mit sur le toit du
+Temple et il lui dit: «Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi d'ici à
+terre.» Car il est écrit: «Tes anges doivent te préserver; et ils te
+porteront sur leurs bras afin que tes pieds ne touchent aucune
+pierre.» Voilà, j'ai oublié ce qu'Il a répondu au démon Mécanique! Tu
+ne te souviens pas, Giovanni?
+
+Il fixa sur Beltraffio un regard presque conscient, mais Beltraffio
+crut qu'il délirait.
+
+--Tu ne te souviens pas? insistait le malade.
+
+Pour le calmer, Giovanni récita le douzième verset du quatrième
+Évangile de Lucas:
+
+--Jésus-Christ lui répondit: «Il est dit: Ne tente pas ton Seigneur
+Dieu!»
+
+--Ne tente pas ton Seigneur Dieu! répéta Astro.
+
+Puis le délire le reprit.
+
+--Bleu, bleu, sans un nuage. Il n'y a pas de soleil. Et il ne faut pas
+d'ailes. Oh! si le maître savait combien il est bon et doux de tomber
+dans le ciel!
+
+Léonard le regardait et songeait:
+
+«A cause de moi, il est perdu à cause de moi! Je l'ai tenté, je lui
+ai porté malheur comme à Giovanni!»
+
+Il posa sa main sur le front brûlant d'Astro. Le malade se calma peu à
+peu et s'assoupit.
+
+Léonard entra dans sa chambre, alluma une chandelle et se plongea dans
+des calculs.
+
+Pour éviter de nouvelles erreurs dans la construction des ailes, il
+étudiait le vent, les couches d'air, d'après le mouvement des vagues
+et le cours de l'eau.
+
+«Si tu jettes deux pierres d'égale dimension dans une eau tranquille à
+une certaine distance l'une de l'autre--écrivait-il dans son
+journal--sur la surface se formeront deux cercles séparés. Je me
+demande: Quand l'un deux s'élargissant graduellement rencontre
+l'autre, correspondant, entrera-t-il en lui et le coupera-t-il ou bien
+les coups des vagues se répercuteront-ils sur les points de contact à
+angles égaux?»
+
+La simplicité avec laquelle la nature avait résolu ce problème de
+mécanique, le charmait à un point tel, qu'il inscrivit en marge:
+
+«_Questo e bellissimo, questo e sottile!_ Quelle superbe et fine
+question!»
+
+«Je réponds en me basant sur l'expérience, continuait-il. Les cercles
+se traversent sans se mélanger, conservant les points où les pierres
+sont tombées.»
+
+Ayant fait ses calculs, il se convainquit que la mathématique
+approuvait la nécessité naturelle de la mécanique.
+
+Les heures succédaient aux heures. Le soir vint.
+
+Après avoir soupé et causé avec ses élèves, Léonard se remit de
+nouveau au travail.
+
+Il pressentait qu'il touchait presque à une grande découverte.
+
+«Regarde comme le vent, dans les champs, chasse les tiges de blé,
+comme elles ondulent l'une après l'autre, tandis que les épis en
+s'inclinant restent immobiles. Ainsi les vagues courent sur l'eau. Ces
+rides produites sur l'eau par la tombée d'une pierre ou par le vent,
+sont plutôt un frisson qu'un mouvement, ce dont tu peux te convaincre
+en jetant une paille sur les cercles des vagues et observant qu'elle
+se balance sans bouger.»
+
+L'expérience de la paille le fit songer à une autre pareille, qu'il
+avait déjà pratiquée, en étudiant la transmission du son. Tournant
+quelques pages, Léonard lut:
+
+«Au coup d'une cloche répond faiblement une autre cloche; la corde
+vibrant sur le luth fait vibrer la même corde sur un luth voisin et si
+tu poses une paille sur cette corde, tu la verras trembler.»
+
+Avec une profonde émotion, il devinait une corrélation entre ces deux
+phénomènes distincts.
+
+Et subitement, comme un éclair, aveuglante, une pensée traversa son
+esprit:
+
+«La même loi mécanique ici et là! Comme les vagues de l'eau, les ondes
+sonores se séparent dans l'air, s'entrecroisent sans se mêler, gardant
+le point de départ de chaque son. Et la lumière? L'écho étant le
+reflet du son, le reflet du jour dans une glace est l'écho de la
+lumière. Uniques sont Ta volonté et Ta justice, Premier Moteur:
+l'angle d'incidence est égal à l'angle de réflexion!»
+
+Son visage était pâle. Ses yeux brillaient. Il sentait que cette fois
+encore il regardait dans l'abîme où personne encore n'avait osé
+regarder. Il savait que cette découverte, si elle était prouvée par
+l'expérience, était une des plus importantes depuis Archimède.
+
+Deux mois auparavant, il avait reçu de messer Guido Berardi une lettre
+qui lui annonçait que Vasco de Gama avait, en contournant le cap de
+Bonne-Espérance, découvert un nouveau chemin vers les Indes, Léonard
+l'avait jalousé. Et maintenant il avait le droit de dire qu'il avait
+fait une plus grande découverte que Colomb et Vasco de Gama, qu'il
+avait vu de plus lointains mystères du nouveau ciel et de la nouvelle
+terre.
+
+Dans la pièce voisine, le blessé gémit. L'artiste écouta et d'un coup
+se souvint de toutes ses désillusions, l'imbécile destruction du
+Colosse, la perte de la _Sainte-Cène_, la bête et terrible chute
+d'Astro.
+
+«Est-ce que cette découverte, songea-t-il, serait destinée à périr,
+sans gloire, comme tout ce que je fais? Personne n'entendra-t-il
+jamais ma voix et serai-je éternellement seul comme maintenant, dans
+l'obscurité, sous terre, avec le rêve des ailes?»
+
+Mais ces pensées n'obscurcirent pas sa joie.
+
+--Eh bien! soit! je serai seul. Dans l'obscurité, dans le silence,
+dans l'oubli! Que personne n'en sache jamais rien. Je sais!
+
+Un tel sentiment de force et de victoire emplit son coeur qu'il lui
+sembla que ces ailes qui étaient le rêve de sa vie existaient déjà et
+le soulevaient vers le ciel.
+
+Il se sentit à l'étroit dans son souterrain, il voulut voir le ciel et
+l'espace.
+
+Sortant de sa maison, il se dirigea vers la place de la cathédrale.
+
+
+V
+
+La nuit était claire et la lune brillait. Au-dessus des toits des
+maisons se projetaient les lueurs pourpres des incendies. Plus on
+avançait vers le centre de la ville, la place Broletto, plus la foule
+devenait compacte. Tantôt éclairés par la lumière bleue de la lune,
+tantôt par le reflet rouge des torches, ressortaient les visages
+convulsés, les étendards blancs à croix rouge de la commune de Milan,
+les arquebuses, les mousquetons, les lances, les faux, les fourches.
+Telles des fourmis, les gens s'agitaient, aidant des boeufs à traîner
+une vieille bombarde. Le tocsin sonnait. Les canons tonnaient. Les
+mercenaires français enfermés dans le fort mitraillaient les rues de
+Milan. Ils se vantaient, avant de se rendre, de détruire la ville
+entière. Et à tous ces bruits se mêlait le cri féroce de la populace:
+
+«A mort les Français! A bas le roi! Vive le More!».
+
+Tout ce que voyait Léonard ressemblait à un rêve stupide et effrayant.
+
+Sur la place du Marché aux Poissons, on pendait un tambour picard, un
+gamin de seize ans. Il se tenait sur l'échelle appuyée contre le mur.
+Le gai brodeur Mascarello remplissait l'emploi de bourreau. Il lui
+avait passé la corde au cou, et lui administra une chiquenaude sur la
+tête et avec une solennité bouffonne:
+
+Je te sacre chevalier du collier de chanvre. Au nom du Père, du Fils
+et du Saint-Esprit!
+
+--_Amen!_ répondit la foule.
+
+Le tambour comprenait mal de quoi il s'agissait, il clignait des yeux
+comme les enfants prêts à pleurer, se tortillait et remuant le cou,
+tâchait d'arranger la corde. Un étrange sourire ne quittait pas ses
+lèvres. Subitement, au dernier moment, comme s'il s'éveillait de sa
+torpeur, il tourna vers la foule son gentil visage étonné et blême,
+essaya de demander quelque chose. Mais la foule hurla. Le gamin eut un
+geste résigné, sortit de dessous sa veste une croix d'argent,
+l'embrassa et se signa rapidement.
+
+Mascarello le poussa en criant gaiement:
+
+--Eh bien! chevalier du collier de chanvre, montre-nous comment les
+Français dansent la gaillarde!
+
+Au rire général, le corps de l'adolescent se balança secoué par les
+derniers frissons.
+
+Quelques pas plus loin, Léonard aperçut une vieille vêtue de haillons
+qui, se tenant devant une masure détruite par les bombes, tendait les
+bras et suppliait:
+
+--Oh! oh! oh! Aidez-moi, aidez-moi!
+
+--Qu'as-tu? demanda le cordonnier Corbolo. Pourquoi pleures-tu?
+
+--Le petit... le petit est écrasé... Il était dans son lit... le
+parquet s'est effondré... Peut-être vit-il encore... Aidez-moi!
+
+Une bombe déchira l'air en sifflant et tomba sur le toit de la
+maisonnette. Les poutres craquèrent. Un nuage de poussière monta. La
+masure s'abattit et la femme se tut.
+
+Léonard se dirigea vers l'hôtel de ville. Face à la loggia Osii, un
+étudiant de l'Université de Pavie, monté sur un banc, déclamait sur la
+grandeur du peuple, l'égalité des pauvres et des riches, la chute des
+tyrans. La foule l'écoutait, méfiante.
+
+--Citoyens! criait l'orateur en brandissant un couteau, citoyens,
+mourons pour la liberté! Trempons le glaive de Némésis dans le sang
+des tyrans! Vive la république!
+
+--Qu'est-ce qu'il invente? lui répondirent des voix. Nous savons
+quelle liberté vous courtisez, traîtres, espions des Français! Au
+diable la république! Vive le duc! A mort le traître!
+
+Lorsque l'orateur voulut expliquer sa pensée en citant des exemples
+classiques de Cicéron, Tacite et Tite-Live, on l'arracha de son banc,
+on le piétina:
+
+--Voilà pour ta liberté, voilà pour ta république! Allons, frappez-le!
+Tu ne nous tromperas pas. Tu te souviendras de ce qu'il en coûte
+d'ameuter le peuple contre le duc légitime!
+
+Sur la place d'Arengo, Léonard vit les flèches et les tourelles de la
+cathédrale, pareilles à des stalactites dans le double reflet bleu de
+la lune et rouge des incendies.
+
+Devant le palais archiépiscopal, de la foule, qui ressemblait à un tas
+de corps amoncelés, s'élevaient des plaintes.
+
+--Qu'est-ce? demanda l'artiste à un vieil ouvrier à visage effrayé,
+bon et triste.
+
+--Qui sait? Ils ne le savent pas eux-mêmes. On dit que c'est un espion
+des Français, le vicaire Giacomo Crotto. On prétend qu'il a donné au
+peuple des aliments empoisonnés. Peut-être n'est-ce pas lui. Le
+premier qui tombe sous leurs mains, ils le battent. C'est terrible
+vraiment. Oh! Seigneur Jésus, aie pitié de nous!
+
+De l'attroupement sortit le verrier Gorgolio qui agitait comme un
+trophée une tête ensanglantée piquée sur une longue perche.
+
+Le gamin Farfaniccio courait derrière lui, sautait et hurlait en
+désignant la tête:
+
+--Mort aux traîtres!
+
+Le vieil ouvrier se signa et murmura:
+
+--_A furore populi libera nos, Domine!_ De la fureur du peuple,
+délivre-nous, Seigneur!
+
+Du côté du palais retentirent les trompes, les roulements de tambour,
+le crépitement des arquebuses et les cris des soldats allant à
+l'assaut. Au même instant, des bastions du fort, un coup semblable au
+tonnerre secoua la ville. C'était la monstrueuse bombarde des
+français, «Margot la Folle», qui crachait ses boulets.
+
+L'engin s'abattit sur une maison en feu. La flamme s'élança vers le
+ciel. La place s'illumina d'une lumière rouge qui ternit le clair de
+lune.
+
+Les gens, comme des ombres, traînaient, couraient, s'agitaient,
+pénétrés d'effroi.
+
+Léonard regardait ces fantômes humains.
+
+Chaque fois qu'il se souvenait de sa découverte, dans la pourpre du
+feu, dans les cris de la foule, dans l'écho du tocsin, dans le
+crépitement des canons, il s'imaginait les calmes ondes des sons et de
+la lumière qui, se balançant majestueusement comme les rides de l'eau
+formées par la tombée d'une pierre, se dispersaient dans l'air,
+s'entrecroisaient sans se mêler, et gardaient pour point de repère
+leur point de départ. Et une grande joie emplissait son coeur à l'idée
+que les hommes ne pouvaient d'aucune façon rompre cette harmonie des
+infinies et invisibles ondes, qui planaient au-dessus de tout, telle
+la volonté unique du Créateur, la loi mécanique, la loi de la
+justesse--l'angle d'incidence égal à l'angle de la réflexion. Les
+paroles qu'il avait inscrites dans son journal et que si souvent il
+avait répétées, sonnaient à nouveau à ses oreilles: «_O mirabile
+giustizia di te, Primo Motore!_ O miraculeuse est ta justice, Premier
+Moteur! Tu ne prives aucune force de l'ordre et de ses qualités. O
+divine nécessité, tu forces toutes les conséquences à découler par la
+voie la plus rapide de leur cause.»
+
+Au milieu de la foule démente du peuple, dans le coeur de l'artiste
+régnait l'éternel calme de la contemplation, pareil au rayon immuable
+de la lune, dominant les lueurs d'incendie.
+
+Le 4 février 1500, au matin, Ludovic le More entra dans Milan par la
+Porta Nuova.
+
+La veille Léonard était parti à la villa Melzi à Vaprio.
+
+
+VI
+
+Girolamo Melzi avait servi autrefois à la cour de Sforza.
+
+Dix ans auparavant, à la mort de sa femme, il avait quitté la cour,
+s'était installé dans sa villa solitaire, au pied des Alpes, à cinq
+heures de route de Milan, et s'y prit à y vivre en philosophe, loin
+des vanités du monde, cultivant lui-même son jardin et s'adonnant à la
+musique et aux sciences occultes dont il était grand amateur, ce qui
+faisait dire que messer Girolamo s'occupait de magie noire pour
+évoquer l'âme de sa femme défunte.
+
+L'alchimiste Galeotto Sacrobosco et fra Luca Paccioli souvent venaient
+le voir et passaient des nuits entières à discuter les secrets des
+idées platoniciennes et les lois de Pythagore. Mais le plus grand
+plaisir du maître était les visites de Léonard.
+
+Comme il travaillait au percement du canal Martésien, l'artiste se
+trouvait souvent dans ces parages et la situation de la splendide
+villa lui plaisait. Vaprio se trouve sur la rive gauche de la rivière
+Adda. Là, le cours rapide de l'Adda est retenu par des cataractes.
+Entre ses rives escarpées, l'Adda précipite ses ondes froides, vertes,
+tumultueuses, indomptables; et à côté d'elle le canal calme, lisse
+comme un miroir, glisse entre des berges égales. Cette opposition
+paraissait à l'artiste pleine de sens prophétique. Il comparait et ne
+pouvait décider ce qui était plus beau de la création du cerveau
+humain et de la volonté humaine, sa propre création, le canal, ou bien
+de sa soeur sauvage, l'Adda furieuse? Son coeur comprenait également
+ces deux courants. Du haut de la dernière terrasse du jardin on
+découvrait la verte vallée de la Lombardie, Bergame, Trevilio, Crémone
+et Brescia. En été, le parfum des foins embaumait ces prés à perte de
+vue. Le seigle et le blé, unis par les vignes, cachaient jusqu'à leurs
+cimes les arbres fruitiers, les épis baisaient les poires, les pommes,
+les cerises, et toute la vallée semblait un énorme jardin.
+
+Au nord se détachaient les noires montagnes de Côme; au-dessus,
+s'élevaient en demi-cercle les premiers contreforts des Alpes, et
+encore plus haut, dans les nuages, scintillaient les cimes neigeuses,
+roses et dorées.
+
+En même temps que lui se trouvaient à la villa fra Luca Paccioli et
+l'alchimiste Sacrobosco, dont la maison avait été détruite par les
+Français. Léonard les fréquentait peu, préférant la solitude. Mais il
+devint vite l'ami du jeune fils du maître de la maison, Francesco.
+
+Timide comme une fille, le gamin l'avait longtemps évité. Mais une
+fois, comme il entrait dans la chambre de Léonard pour exécuter une
+commission de son père, il vit les verres multicolores dont se servait
+l'artiste pour étudier les teintes complémentaires. Léonard lui
+proposa de regarder au travers. L'amusement plut à l'enfant. Les
+objets connus prenaient un aspect féerique, sombre, radieux, agressif
+ou tendre, selon que l'on regardait à travers le verre jaune, bleu,
+rouge, violet ou vert. De même, une autre invention de Léonard le
+captiva: la chambre obscure. Lorsque sur une feuille de papier blanc
+apparaissaient les tableaux vivants, qu'il pouvait distinctement voir
+tourner les roues du moulin, tourbillonner une bande de choucas
+au-dessus du clocher de l'église, ou le petit âne gris Peppo marcher
+sur la route, Francesco, ravi, battait des mains.
+
+A l'école du village, l'enfant travaillait paresseusement; la
+grammaire latine le dégoûtait, l'arithmétique l'ennuyait. Mais la
+science de Léonard était tout autre. Elle semblait à l'enfant
+intéressante comme une fable. Les appareils de mécanique, d'optique,
+d'acoustique, l'attiraient comme des jouets vivants. Du matin au soir,
+il ne se lassait pas d'écouter parler Léonard. Avec les hommes
+l'artiste était dissimulé, car il savait que le moindre mot imprudent
+pouvait lui attirer un soupçon ou une raillerie. Avec Francesco il
+parlait de tout avec confiance et simplicité. Non seulement il
+apprenait à l'enfant, mais l'enfant lui apprenait bien des choses. Et
+se souvenant de la parole du Christ: «En vérité, en vérité, je vous
+le dis, si vous ne devenez comme des enfants, vous ne pourrez entrer
+dans le royaume des cieux.» Léonard ajoutait: «Ni dans le royaume de
+la science.»
+
+A ce moment, il écrivait son _Traité des Étoiles_.
+
+Durant les nuits de mars, lorsque la première haleine du printemps
+soufflait dans l'air froid encore, il se tenait sur le toit de la
+maison avec Francesco, observait les étoiles, dessinait les taches de
+la lune pour les comparer ensuite et savoir si elles ne changeaient
+pas de contours.
+
+A travers un trou fait dans une feuille de papier à l'aide d'une
+aiguille, il fit voir à Francesco les étoiles privées de rayons,
+pareilles à des petites boules claires.
+
+--Ces points, expliqua Léonard, sont des mondes, cent fois, mille fois
+plus grands que le nôtre. Aux habitants des autres planètes, la terre
+apparaît semblable à ces étoiles.
+
+--Et derrière les étoiles, qu'y a-t-il? demandait Francesco.
+
+--D'autres mondes, d'autres étoiles que nous ne voyons pas.
+
+--Et derrière?
+
+--D'autres encore.
+
+--Et à la fin, tout à fait à la fin?
+
+--Il n'y a pas de fin, pas de limites.
+
+--Pas de fin, pas de limites? répéta l'enfant dont la main trembla
+dans celle de Léonard. Où donc alors, messer Leonardo, où donc est le
+paradis, les anges, les saints, la Madone, et Dieu le Père assis sur
+son trône, et le Fils et le Saint-Esprit?
+
+Le maître voulut répondre que Dieu est dans tout, dans tous les grains
+de sable, dans tous les soleils, dans toutes les étoiles, mais il eut
+pitié de la foi enfantine et se tut.
+
+
+VII
+
+Dans les derniers jours de mars, des nouvelles inquiétantes parvinrent
+à la villa Melzi. L'armée de Louis XII, sous le commandement du sire
+de La Trémoïlle, avait de nouveau traversé les Alpes. Ludovic le More,
+qui craignait une trahison chez ses soldats, refusait la bataille, et,
+poursuivi par de sombres pressentiments, devenait plus peureux qu'une
+femme. Ces rumeurs de guerre et de politique parvenaient comme un
+faible écho à la villa de Vaprio.
+
+Sans songer ni au roi de France, ni au duc, Léonard et Francesco
+rôdaient dans les bois; parfois même ils escaladaient les montagnes
+escarpées. Là, Léonard louait des ouvriers et faisait faire des
+fouilles pour rechercher les coquillages, les poissons et les plantes
+fossiles.
+
+Une fois qu'ils revenaient de leur promenade, ils s'assirent sous un
+vieux tilleul, au-dessus d'un précipice. Dans les derniers rayons du
+soleil couchant, ressortaient pimpantes les maisons blanches de
+Bergamo. Les cimes des Alpes étincelaient. Tout était clair. Seulement
+dans le lointain, entre Trevilio et Briniano, montait un petit nuage
+de fumée.
+
+--Qu'est-ce? demanda Francesco.
+
+--Je ne sais pas, dit Léonard. Peut-être une bataille. Tiens, vois-tu
+les feux? On dirait un tir de canons. Peut-être est-ce un combat entre
+les Français et les nôtres?
+
+Les derniers temps ces escarmouches se répétaient fréquemment dans la
+plaine lombarde.
+
+Durant quelques minutes, silencieusement, ils contemplèrent le nuage.
+Puis ils se prirent à examiner le résultat des dernières fouilles. Le
+maître prit dans ses mains un os très long, tranchant et effilé comme
+une aiguille, probablement une arête de poisson antédiluvien.
+
+--Combien de peuples, murmura Léonard pensif avec un doux sourire,
+combien de rois ont disparu depuis que ce poisson s'est endormi sous
+ces roches! Que de milliers d'années ont passé sur le monde, quelles
+transformations s'y sont opérées, tandis qu'il restait dans sa
+cachette, peu à peu effrité par le temps!
+
+Il étendit la main vers la plaine.
+
+--Tout ce que tu vois ici, Francesco, était jadis le fond d'un océan
+qui couvrait une partie de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie. Les
+cimes des Apennins étaient des îles et là où planent maintenant les
+oiseaux, nageaient des poissons.
+
+Ils regardèrent le nuage lointain criblé de petits feux, si minuscule,
+si rose sous le soleil couchant, qu'il était difficile de croire qu'un
+combat avait lieu, que des hommes s'entretuaient.
+
+Une bande d'oiseaux zébra le ciel. Tout en les suivant du regard,
+Francesco cherchait à s'imaginer les poissons nageant jadis dans
+l'immense océan, aussi profond, aussi étranger aux gens, que le ciel.
+
+Ils se taisaient. Mais à cet instant tous deux ressentaient la même
+chose: «N'était-il pas indifférent qui vaincrait, les Français les
+Lombards, ou les Lombards les Français, le roi ou le duc? La patrie,
+la politique, la gloire, la guerre, la chute des empires, les révoltes
+des peuples, tout ce qui paraît aux hommes grandiose et terrible, ne
+ressemblait donc pas à ce petit nuage de fumée perdu dans la lumière
+douce du crépuscule, parmi l'éternelle clarté de la nature?»
+
+
+VIII
+
+Non loin du village de Mandello, au pied du mont Campione, existait
+une mine de fer. Les habitants des environs racontaient que plusieurs
+années auparavant, une avalanche y avait enterré un nombre
+considérable d'ouvriers, que les gaz sulfureux asphyxiaient qui se
+risquait à y descendre et qu'une pierre lancée dans le gouffre
+roulait avec un bruit continu, ce précipice n'ayant pas de fond.
+
+Ces récits excitèrent la curiosité de Léonard. Il décida d'explorer la
+mine abandonnée. Mais les villageois qui supposaient qu'une force
+impure y résidait, refusèrent de le conduire. Enfin, un ancien mineur
+s'offrit. Rapide, sombre, pareil à un puits, le chemin souterrain,
+avec ses marches rongées et glissantes, descendait vers le lac et
+conduisait vers la mine. Le guide qui tenait une lanterne marchait en
+avant. Léonard portant Francesco dans ses bras, suivait. Le gamin, en
+dépit des supplications de son père et des refus du maître, avait
+voulu l'accompagner. Le chemin devenait de plus en plus étroit et
+raide. Ils avaient compté déjà deux cents marches et ne pouvaient
+prévoir encore le but.
+
+Du fond montait une atmosphère suffocante.
+
+Léonard frappait les murs avec un pic, écoutait le son, regardait les
+pierres, les couches différentes, les taches brillantes du granit.
+
+--Tu as peur? demanda-t-il avec un bon sourire, en sentant Francesco
+se serrer contre lui.
+
+--Non, avec vous je n'ai pas peur, répondit l'enfant.
+
+Puis, après un instant de silence, il ajouta doucement:
+
+--Est-il vrai, messer Leonardo, que vous allez bientôt partir?
+
+--Oui, Francesco.
+
+--Où?
+
+--Dans la Romagne, chez le duc de Valentino...
+
+--C'est loin?
+
+--A quelques jours d'ici.
+
+--A quelques jours! répéta Francesco. Alors nous ne nous verrons plus?
+
+--Mais si, pourquoi? Je reviendrai chez vous dès qu'il me sera
+possible.
+
+Le petit resta pensif. Puis, en un violent élan de tendresse,
+entourant le cou de Léonard de ses deux bras et se serrant contre lui,
+il murmura:
+
+--Oh! messer Leonardo! prenez-moi, prenez-moi avec vous!
+
+--Mais, mon petit, c'est impossible. Il y a la guerre là-bas.
+
+--Tant pis! Je vous le dis, avec vous je ne crains rien... Je serai
+votre servant, je brosserai vos effets, je balaierai les chambres, je
+soignerai les chevaux; et puis je connais les coquillages et je sais
+reproduire les plantes au fusain et vous m'avez dit que je le
+faisais très bien. Je ferai tout comme un homme, tout ce que vous
+m'ordonnerez... Seulement, prenez-moi, messer Leonardo, ne
+m'abandonnez pas...
+
+--Et ton père, messer Girolamo? Tu crois qu'il te laisserait partir?
+
+--Oui, oui. Je le supplierai. Il est si bon. Il ne refusera pas si je
+pleure... Et s'il refuse je m'en irai en cachette... Dites-moi
+seulement que oui...
+
+--Non, Francesco, tu ne dois pas quitter ton père. Il est vieux,
+malade, malheureux et tu le plains...
+
+--Certes oui je le plains, mais vous aussi. Oh! messer Leonardo, vous
+ne savez pas... vous croyez que je suis trop petit, un gamin. Et je
+sais tout. Ma tante Bonne dit que vous êtes un sorcier, et le maître
+d'école dom Lorenzo dit que vous êtes méchant et que je peux perdre
+mon âme avec vous. Et tous ils vous craignent. Et moi je ne vous
+crains pas, parce que vous êtes le meilleur de tous et que je veux
+toujours rester près de vous!
+
+Léonard, sans répondre, caressait les cheveux de l'enfant.
+
+Soudain les yeux de Francesco s'attristèrent, les coins de ses lèvres
+s'abaissèrent et il murmura:
+
+--Eh bien, soit! Je sais pourquoi vous ne voulez pas me prendre avec
+vous. Vous ne m'aimez pas... Tandis que moi... moi...
+
+Il sanglota éperdument.
+
+--Allons, petit, tais-toi. Comment n'as-tu pas honte? Écoute ce que je
+vais te dire. Quand tu seras grand, je te prendrai comme élève et nous
+vivrons ensemble et nous ne nous quitterons jamais.
+
+Francesco leva les yeux sur lui.
+
+--C'est vrai? Vous dites cela maintenant pour me consoler et après
+vous oublierez.
+
+--Non, je te le promets, Francesco.
+
+--Dans combien d'années?
+
+--Quand tu auras atteint la quinzième année, dans huit ans...
+
+--Huit. Et nous ne nous quitterons plus?
+
+--Jusqu'à la mort.
+
+--C'est bien. Dans huit ans?
+
+--Oui, sois tranquille.
+
+Francesco eut un sourire heureux et--caresse qui lui était
+particulière--frotta sa joue contre le visage du maître.
+
+--Savez-vous, messer Leonardo, c'est surprenant! Un jour, j'ai rêvé
+que je descendais dans l'obscurité de longs, longs escaliers, comme
+maintenant et il me semblait qu'ils ne finiraient jamais. Et quelqu'un
+me portait dans ses bras. Je ne voyais pas son visage, mais je savais
+que c'était maman. Je ne me souviens pas d'elle. J'étais trop petit
+quand elle est morte. Et voilà mon rêve qui se réalise. Seulement ce
+n'est plus maman, mais vous. Mais je me sens aussi bien avec vous
+qu'avec elle. Et je n'ai pas peur.
+
+Léonard regarda Francesco avec une infinie tendresse.
+
+Dans l'obscurité, les yeux de l'enfant avaient un éclat mystérieux. Il
+tendit vers Léonard ses lèvres rouges entr'ouvertes, confiantes, comme
+il l'aurait réellement fait à sa mère. Le maître les baisa et il lui
+sembla que dans ce baiser Francesco lui donnait toute son âme.
+
+Sentant le coeur de l'enfant battre contre son coeur, d'un pas ferme,
+avec une infatigable curiosité, suivant les lanternes vacillantes, le
+long du terrible escalier de la mine, Léonard descendait toujours plus
+avant dans les ténèbres souterraines.
+
+
+IX
+
+En rentrant à la maison, les habitants de Vaprio apprirent que l'armée
+française approchait.
+
+Le roi, rendu furieux par la trahison et l'émeute, donnait Milan à
+piller à ses mercenaires. Tous ceux qui le pouvaient, se réfugiaient
+dans les montagnes. Les routes étaient encombrées de charrettes
+chargées de mobilier et de femmes et d'enfants qui pleuraient. La
+nuit, des fenêtres de la villa on voyait dans la plaine les «coqs
+rouges», les lueurs des incendies. De jour en jour on attendait un
+combat sous les murs de Novare, combat qui devait décider du sort de
+la Lombardie.
+
+Fra Luca Paccioli arriva de la ville, apportant les dernières
+nouvelles.
+
+La bataille avait été fixée au 10 avril. Le matin, lorsque le duc
+sortit de Novare et déjà en vue de l'ennemi, rangeait ses troupes, sa
+principale force, les mercenaires suisses achetés par le maréchal
+Trivulce, refusèrent de combattre. Les larmes aux yeux, le duc les
+supplia de ne pas le perdre, et jura solennellement, en cas de
+victoire, de leur donner une partie de ses biens. Ils restèrent
+inflexibles. Le More s'habilla en moine et voulut fuir. Mais un Suisse
+de Lucerne, nommé Schattelbach, le désigna aux Français. On se saisit
+du duc et on l'amena au maréchal, qui versa aux Suisses trente mille
+ducats--les trente deniers de Judas.
+
+Louis XII chargea le sire de La Trémoïlle de conduire le prisonnier en
+France. Celui qui, selon l'expression des poètes de cour, «le premier
+après Dieu, gouvernait la Fortune» fut emmené sur une charrette, dans
+une cage, comme une bête fauve. Comme faveur spéciale, le duc pria ses
+geôliers de lui permettre d'emporter la _Divine Comédie_ du Dante,
+_per studiare_, pour l'étudier, disait-il.
+
+Le séjour à la villa devenait de plus en plus dangereux. Les Français
+pillaient de concert avec les lansquenets et les Vénitiens. Des bandes
+rôdaient autour de Vaprio. Messer Girolamo, Francesco et la tante
+Bonne partirent pour Chiavenna.
+
+C'était la dernière nuit que Léonard passait à la villa Melzi. Selon
+son habitude, il notait dans son journal tout ce qu'il avait vu et
+entendu de curieux durant la journée:
+
+«Quand la queue de l'oiseau est courte, écrivait-il cette nuit-là, et
+les ailes larges, il les soulève de façon que le vent s'y engouffre.
+Je l'ai observé sur un épervier au-dessus de l'église de Vaprio, à
+droite de la route de Bergamo, le matin du 14 avril 1500.»
+
+Au-dessous, sur la même page:
+
+«Le More a perdu son royaume, ses biens, sa liberté, et tout ce qu'il
+a entrepris s'est terminé par le néant.»
+
+Pas un mot de plus, comme si la ruine de l'homme avec lequel il avait
+vécu seize ans, la déchéance de l'illustre maison des Sforza, étaient
+pour lui moins importantes et curieuses que le vol d'un oiseau de
+proie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LES AILES SERONT
+
+1500
+
+ Le grand Oiseau prendra son vol--l'homme sur le dos de son grand
+ Cygne--emplissant le monde de consternation, emplissant les livres
+ de son nom immortel. Gloire au nid où Il est né!
+
+ LÉONARD DE VINCI.
+
+
+I
+
+En Toscane, entre Pise et Florence, non loin de la ville d'Empoli, sur
+le versant sud du mont Albano, se trouvait le village de Vinci--lieu
+de naissance de Léonard.
+
+Après avoir réglé ses affaires à Florence, il avait désiré, avant son
+départ pour la Romagne, revoir son village où vivait son vieil oncle
+Francesco da Vinci, le frère de son père, enrichi dans le commerce des
+soies. Seul, de toute la famille, il aimait son neveu. L'artiste
+voulait le voir et faire admettre dans sa maison son élève le
+mécanicien Zoroastro de Peretola, non remis encore de sa chute et
+menacé de rester infirme pour le reste de sa vie. Léonard espérait que
+l'air des montagnes, le calme de la campagne le guériraient plus vite
+que des drogues.
+
+Monté sur une mule Léonard quitta Florence par la porte d'Al Prato en
+suivant le cours de l'Arno. A Empoli, il abandonna la grande route, et
+s'engagea dans un chemin de traverse qui coupait les collines basses.
+
+La journée était chaude, nuageuse. Le soleil pâle, voilé, se couchant
+dans le brouillard, annonçait le vent du nord. L'horizon s'élargissait
+de chaque côté. Les collines s'élevaient imperceptiblement, laissant
+pressentir les montagnes. Tout était d'un gris vert, atténué, neutre,
+rappelant le Nord. La montée était lente et continue. L'atmosphère
+plus légère. Léonard évita San Ouzano, Calistri, Lucardi et la
+chapelle de San Giovanni. Le crépuscule tomba. Les nuages se
+dissipèrent. Le ciel se para d'étoiles. Le vent fraîchit.
+
+Tout à coup, derrière le dernier tournant, le village de Vinci se
+découvrit. Les collines s'étaient transformées en montagnes, la plaine
+en collines. Sur l'une d'elles s'élevait un village compact. Sur le
+fond sombre du ciel se détachait légère la tour noire de l'ancienne
+forteresse. Dans les maisons les lumières s'allumaient.
+
+Après avoir traversé le pont, Léonard tourna à droite, et suivit un
+étroit sentier entre les potagers. Une branche d'églantier, par-dessus
+une clôture, frôla doucement son visage, comme si elle l'eût embrassé
+dans l'obscurité et l'embauma de sa fraîcheur parfumée.
+
+Devant la vieille porte en bois, il mit pied à terre, ramassa une
+pierre et frappa. C'était la maison qui avait appartenu à son aïeul
+Antonio da Vinci, maintenant à son oncle Francesco et où Léonard avait
+passé son enfance.
+
+Personne ne répondit. Dans le silence on entendait le murmure du
+torrent au bas de la côte. En haut, dans le village, les chiens
+éveillés aboyèrent. Dans la cour, un chien, très vieux probablement,
+leur répondit.
+
+Enfin, portant une lanterne, un vieillard voûté sortit. Il était dur
+d'oreille et longtemps ne put comprendre qui était ce Léonard. Mais
+lorsqu'il le reconnut, il pleura de joie, faillit laisser choir la
+lanterne et baisant les mains du maître que quarante ans auparavant il
+avait porté dans ses bras, ne cessa de répéter à travers ses larmes:
+
+_O signore, signore, Leonardo mio!_
+
+Juan Baptisto, le vieux jardinier, expliqua que messer Francesco était
+absent pour deux jours. Léonard décida de l'attendre, d'autant plus
+que le lendemain matin devaient arriver de Florence, Zoroastro et
+Giovanni Beltraffio.
+
+Le vieillard le conduisit dans la maison vide en ce moment, car les
+enfants de Francesco vivaient à Florence, il s'agita, appela sa petite
+fille, jolie blondinette de seize ans, et lui commanda le souper;
+mais Léonard demanda simplement du vin, du pain et de l'eau de la
+source réputée, qui coulait dans le jardin de son oncle.
+
+Messer Francesco, en dépit de sa fortune, vivait comme son père et son
+grand-père, avec une simplicité qui aurait pu paraître de la pauvreté
+pour un homme habitué aux commodités de la ville.
+
+L'artiste pénétra dans la salle du bas, qui lui était si familière et
+qui servait en même temps de salon et de cuisine. Elle était meublée
+de quelques sièges disgracieux, de bancs et de coffres en bois sculpté
+luisants de vieillesse, de crédences supportant de lourds pots
+d'étain; les murs étaient blanchis à la chaux; aux solives enfumées du
+plafond pendaient de gros paquets de plantes médicinales. La seule
+nouveauté consistait en des vitraux vert bouteille encastrés dans les
+croisées. Léonard se souvenait que dans son enfance, ces fenêtres,
+comme dans toutes les maisons de paysans toscans, étaient tendues de
+toile enduite de cire qui interceptait la lumière. Dans les pièces du
+haut, les croisées n'étaient fermées que par des volets en bois.
+
+Le jardinier alluma dans l'âtre un feu de genévrier, puis la petite
+lampe en terre à long col et à anse, suspendue par une chaînette, et
+pareille à celles que l'on retrouve dans les anciens tombeaux
+étrusques. Sa forme élégante dans sa simplicité paraissait plus belle
+encore dans cette chambre à moitié dénudée.
+
+Pendant que la jeune fille dressait le couvert, plaçait sur la table
+un pain sans levain plat comme une galette, une assiette de salade de
+laitue au vinaigre, un broc de vin et des figues sèches, Léonard
+monta par l'escalier grinçant, à l'étage supérieur. Là aussi rien
+n'était changé: au milieu de la chambre large et basse, l'énorme lit
+carré, pouvant abriter toute une famille et dans lequel la bonne
+grand'mère, monna Lucia, la femme d'Antonio da Vinci, jadis dormait
+avec le petit Léonard. Maintenant cette couche pieusement gardée avait
+échu par héritage à l'oncle Francesco. Sur le mur comme autrefois
+pendaient un crucifix, une image de la Madone, une coquille pour l'eau
+bénite, une poignée de «nebbia» séchée et une feuille de papier jauni
+sur laquelle était écrite une prière latine.
+
+Il redescendit, s'assit au coin du feu, but du vin coupé d'eau dans
+une écuelle de bois sentant l'olivier, et, resté seul, se plongea dans
+de sereines et douces pensées.
+
+
+II
+
+Il songeait à son père, le notaire florentin, messer Pierro da Vinci,
+qu'il avait vu quelques jours auparavant, dans sa belle maison,
+vieillard septuagénaire plein de vigueur, avec un visage rouge et des
+cheveux blancs bouclés. Léonard n'avait jamais rencontré un homme
+aimant la vie d'un aussi naïf et presque indécent amour, comme messer
+Pierro. Jadis le notaire avait montré une grande tendresse pour son
+fils illégitime. Mais lorsque grandirent ses deux fils aînés,
+légitimes ceux-là, Antonio et Juliano, dans la crainte que le père ne
+fît une part dans l'héritage à l'aîné, ils cherchèrent mille moyens
+pour évincer Léonard. Lors de la dernière entrevue, celui-ci s'était
+senti étranger dans la famille. Le plus jeune des fils, Lorenzo,
+témoigna une particulière tristesse au sujet des bruits qui
+circulaient sur l'impiété de Léonard. Tout jeune, presque un gamin,
+ancien disciple de Savonarole, vertueux et économe, il était commis à
+la corporation des lainiers. A plusieurs reprises il amena, devant son
+père, la conversation avec l'artiste sur la religion chrétienne, la
+nécessité de la pénitence, de l'humilité, les opinions hérétiques des
+philosophes, et au moment des adieux lui fit cadeau d'un livre de sa
+composition.
+
+Maintenant, assis auprès de la cheminée familiale, Léonard tira de sa
+poche ce livre écrit d'une fine écriture de commerçant appliqué:
+
+ _Tavola del Confessionario descripto per me, Lorenzo di ser Pierro
+ da Vinci, fiorentino, mandata alla Nanna, mia cogniata._
+
+ (Livre de Confession, composé par moi Lorenzo de messer Pierre de
+ Vinci, florentin, dédié à Nanna, ma belle-soeur.)
+
+De ce livre émanait l'esprit de bourgeoise piété qui avait entouré les
+premières années de Léonard et régnait dans la famille, transmis de
+génération en génération.
+
+Un siècle avant sa naissance, les fondateurs de la maison Vinci
+étaient déjà les mêmes, honnêtes, économes et dévots employés au
+service de la commune florentine, comme l'était son père messer
+Pierro.
+
+Devant lui se dressait le souvenir de son aïeul Antonio, dont la
+sagesse était en tous points semblable à celle de son petit-fils
+Lorenzo.
+
+Il apprenait aux enfants à n'aspirer à rien d'élevé--la gloire, les
+honneurs, les charges de l'État ou de la guerre--ni à la trop grande
+richesse, ni à la trop haute science.
+
+«S'en tenir à la juste moyenne en tout, disait-il, voilà la voie la
+plus certaine.»
+
+Après une absence de trente ans, assis sous le toit familial, écoutant
+hurler le vent et suivant des yeux l'agonie des tisons dans les
+cendres, l'artiste songeait que toute sa vie à lui n'avait été qu'une
+longue infraction à la sagesse de l'aïeul, le superflu illégal que,
+selon son frère Lorenzo, la déesse de la Modération devait trancher de
+ses ciseaux de fer.
+
+
+III
+
+Le lendemain de bonne heure Léonard sortit sans éveiller le jardinier
+et traversant le pauvre village de Vinci se dirigea vers le village
+voisin d'Anciano, en suivant le rude raidillon à travers la montagne.
+
+Arrivé au hameau, Léonard s'arrêta ne reconnaissant plus l'endroit. Il
+se souvenait que jadis se dressaient là les ruines du château Adimari
+et que dans l'une des tourelles se trouvait une pauvre auberge.
+Maintenant à la même place s'élevait une maison neuve, toute blanche
+au milieu des vignes. Derrière un mur très bas, un paysan binait la
+terre. Il expliqua à l'artiste que le propriétaire de l'auberge était
+mort et que ses héritiers avaient vendu son bien à un riche éleveur
+d'Orbiniano.
+
+Ce n'était pas sans une intime pensée que Léonard s'inquiétait du
+petit cabaret d'Anciano: il y était né.
+
+Là, tout de suite, à l'entrée du hameau, au-dessus de la grande route
+qui traversait le mont Albano pour rejoindre Pistoïa, dans le sombre
+repaire des Adimari, cinquante ans auparavant s'abritait une joyeuse
+guinguette.
+
+Les habitants des villages voisins en se rendant à la foire de San
+Miniato ou de Fuccacio, les chasseurs d'izars, les conducteurs de
+mules, les douaniers, venaient ici pour causer, boire une fiole de vin
+gris, jouer aux échecs, aux cartes, aux osselets ou à la _tarocca_.
+
+La servante du cabaret était une orpheline de seize ans originaire de
+Vinci et s'appelait Catarina.
+
+Un matin de printemps de l'année 1451, le jeune notaire florentin
+Pierro di ser Antonio da Vinci, étant venu passer quelques jours chez
+son père, fut invité à Anciano pour rédiger un contrat, puis emmené
+par ses clients dans le petit cabaret de Campo della Torracia, afin
+d'arroser la convention.
+
+Ser Pierro, homme simple, aimable et poli même avec ses inférieurs,
+accepta volontiers. Catarina les servit. Le jeune notaire, comme il
+l'avoua plus tard, s'éprit d'elle au premier regard. Sous prétexte de
+chasse aux cailles, il différa son départ et devenu un habitué
+régulier de l'auberge, courtisa Catarina beaucoup moins accessible
+qu'il ne l'avait prévu. Mais ser Pierro avait la réputation de
+conquérir les coeurs féminins. Il avait vingt-quatre ans; s'habillait
+d'une façon élégante, était beau, adroit, fort et possédait
+l'éloquence amoureuse persuasive qui charme les femmes simples.
+
+Catarina résista longtemps, priait la Sainte-Vierge de la secourir,
+puis enfin, elle céda. A l'époque où les cailles de Toscane s'envolent
+vers Nievole, elle devint enceinte.
+
+La nouvelle de la liaison de ser Pierro avec une pauvre orpheline
+servante d'auberge à Anciano, parvint à ser Antonio da Vinci. Il
+menaça son fils de sa malédiction, le renvoya incontinent à Florence
+et l'hiver suivant le maria à madonna Albiera di ser Giovanni Amadori,
+ni trop jeune, ni trop jolie, mais de bonne famille et fort bien
+dotée. Quant à Catarina, il lui fit épouser un de ses ouvriers, pauvre
+paysan de Vinci, Accatabriga di Piero del Vacca, homme âgé, taciturne,
+de caractère difficile, qui, disait-on, avait par ses brutalités
+d'ivrogne conduit sa première femme à la tombe. Tenté par les trente
+florins promis et un lopin de champ d'oliviers, Accatabriga ne
+dédaigna pas de couvrir de son nom le péché d'autrui. Catarina se
+soumit. Mais de chagrin elle tomba gravement malade et faillit mourir
+des suites de ses couches.
+
+Comme elle n'avait pas de lait pour nourrir le petit Léonard, on prit
+une chèvre du mont Albano. Pierro en dépit de son amour sincère pour
+Catarina se soumit également, mais supplia son père de prendre chez
+lui Léonard et de l'élever. En ce temps-là, on n'avait point honte des
+bâtards, qu'on élevait à l'égal des enfants légitimes et même souvent
+on les préférait. L'aïeul consentit, d'autant plus volontiers que
+l'union de son fils était inféconde et confia son petit-fils à sa
+femme, la bonne vieille grand'mère Lucia di Piero-Zozi da Bacaretto.
+
+Ainsi Léonard, fils de l'union illégale du jeune notaire florentin et
+de la servante de l'auberge d'Ancione entra dans la vertueuse et
+dévote famille da Vinci.
+
+Léonard se souvenait de sa mère comme au travers d'un songe, et
+particulièrement de son sourire tendre, insaisissable, plein de
+mystère, malin, étrange dans ce visage simple, triste, sévère, presque
+rude. Une fois à Florence, au musée Médicis, il avait retrouvé dans
+une statuette découverte à Arezzo, une petite Cybèle en bronze, ce
+même sourire étrange de la jeune paysanne de Vinci.
+
+C'est à Catarina que pensait l'artiste lorsqu'il écrivait dans son
+_Livre sur la Peinture_.
+
+«N'as-tu pas remarqué combien les femmes des montagnes, vêtues
+d'étoffes grossières, effacent facilement par leur beauté, celles qui
+sont parées?»
+
+Ceux qui avaient connu sa mère dans sa jeunesse, assuraient que
+Léonard lui ressemblait. Particulièrement par les mains fines et
+longues, les cheveux doux et dorés et le sourire. Du père, il avait
+hérité la corpulence, la force, la santé, l'amour de la vie; de la
+mère, le charme dont tout son être était empreint.
+
+La maison où habitait Catarina avec son mari était toute proche de la
+villa de ser Antonio. A midi, lorsque l'aïeul dormait et
+qu'Accatabriga partait avec ses boeufs travailler aux champs, le gamin
+se faufilait à travers les vignes, grimpait par-dessus le mur et
+courait chez sa mère. Elle l'attendait en filant, assise sur le
+perron. De loin, elle lui tendait les bras. Il s'y précipitait et elle
+couvrait de baisers son visage, ses yeux, ses lèvres, ses cheveux.
+
+Leurs entrevues nocturnes leur plaisaient encore davantage. Les jours
+de fête, le vieil Accatabriga allait au cabaret ou chez des amis jouer
+aux osselets. La nuit Léonard se levait doucement, à moitié vêtu,
+ouvrait avec précaution le volet, passait par la fenêtre et s'aidant
+des branches d'un figuier descendait dans le jardin, puis courait chez
+Catarina. Doux lui semblaient le froid de l'herbe, les cris des râles,
+les brûlures des orties, les pierres dures qui meurtrissaient ses
+pieds nus et le scintillement des lointaines étoiles, et la crainte
+que la grand'mère, réveillée subitement, ne le cherchât, et le mystère
+de ces embrassements presque coupables, lorsque glissé dans le lit de
+Catarina, dans l'obscurité, il se serrait contre elle de tout son
+corps.
+
+Monna Lucia aimait et gâtait son petit-fils. Il se souvenait de sa
+robe, toujours pareille, brun foncé, de son mouchoir blanc qui
+encadrait son bon visage ridé, de ses tendres chansons et de ses
+gâteaux. Mais il ne s'accordait pas avec l'aïeul. D'abord ser Antonio
+lui donna lui-même les leçons que l'enfant écoutait mal; puis à sept
+ans l'envoya à l'école de l'église de Sainte-Pétronille. Mais la
+grammaire latine ne lui convenait pas. Souvent, sortant de bonne heure
+de la maison, au lieu de se rendre à l'école, il se glissait dans un
+ravin sauvage, et couché sur le dos, pendant des heures, suivait le
+vol des cigognes avec une torturante jalousie. Ou bien, sans les
+arracher pour ne pas leur faire mal, il dépliait les pétales des
+fleurs, admirant leurs teintes et leur duveté. Quand ser Antonio
+partait pour ses affaires à la ville, le petit Nardo, profitant de la
+bonté de sa grand'mère, se sauvait durant des journées dans les
+montagnes. Et par des sentiers rocailleux, inconnus, courant le long
+des précipices, où ne passaient que des chèvres sauvages, il montait à
+la cime du mont Albano, d'où l'on apercevait à l'infini des prairies,
+des bois, des champs, le lac marécageux de Fucecio, Pistoïa, Prato,
+Florence, les Apennins neigeux et par un temps clair, la ligne bleue
+brumeuse de la Méditerranée. Il revenait à la maison, égratigné,
+poussiéreux, hâlé, mais si gai que monna Lucia n'avait pas le coeur de
+le gronder et de se plaindre à son grand-père.
+
+L'enfant vivait solitaire. Il voyait rarement son bon oncle Francesco
+et son père qui le comblaient de friandises; tous deux habitaient
+Florence la plus grande partie de l'année. Il ne fréquentait pas ses
+camarades d'école qui lui étaient antipathiques. Leurs jeux lui
+déplaisaient. Lorsqu'ils arrachaient les ailes d'un papillon, se
+réjouissant de le voir ramper, Léonard souffrait, pâlissait et s'en
+allait. Pour s'être battu pour défendre une taupe martyrisée par les
+gamins, il fut durant plusieurs jours enfermé dans un cabinet noir
+sous l'escalier. Plus tard, il se souvint de cette injustice, la
+première de la longue série qu'il devait endurer, et il se demandait
+dans son journal: «Si déjà dans ton enfance on t'emprisonnait parce
+que tu agissais comme tu le devais, que fera-t-on de toi, maintenant
+que tu es un homme?»
+
+
+IV
+
+Non loin de Vinci se construisait une grande villa pour le seigneur
+Pandolfo Ruccellaï, sous la direction de l'architecte florentin Biajio
+da Ravenna, élève d'Alberti. Léonard venait souvent y voir travailler
+les ouvriers. Un jour, ser Biajio causa avec l'enfant et fut surpris
+de son intelligence. Tout d'abord en s'amusant, puis peu à peu
+entraîné, il commença à lui donner les premières notions de
+l'arithmétique, de l'algèbre, de la géométrie et de la mécanique.
+L'architecte trouvait incroyable, presque miraculeuse, la facilité
+avec laquelle l'élève saisissait tout, comme s'il se ressouvenait
+d'une chose déjà apprise.
+
+L'aïeul n'approuvait pas les bizarreries de son petit-fils. Il lui
+déplaisait également qu'il fût gaucher, puisqu'il était convenu que
+tous ceux qui avaient conclu un pacte avec le diable, les sorciers et
+les impies étaient nés de même. L'antipathie de ser Antonio augmenta
+encore, lorsqu'une vieille femme de Faltuniano lui eut assuré que la
+femme de Monte Albano, qui avait vendu la chèvre noire nourrice de
+Nardo, était une sorcière. Il se pouvait que pour plaire au diable,
+elle eût ensorcelé le lait de la chèvre.
+
+«Ce qui est vrai, est vrai, pensait l'aïeul. Le bois attire toujours
+le loup. Enfin, si telle est la volonté du Seigneur... Chaque famille
+a son monstre.»
+
+Le vieillard attendait, avec impatience, que son bien-aimé fils Pierro
+lui annonçât la nouvelle réjouissante de la naissance d'un enfant
+légitime, digne d'être héritier, car réellement Nardo semblait
+«illégal» dans cette famille.
+
+Les habitants de Monte Albano racontaient une particularité de leur
+pays qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs: c'était la couleur
+blanche de beaucoup de plantes et d'animaux, violettes, framboises,
+moineaux, d'où, de toute antiquité ce nom donné à la montagne
+«Albano».
+
+Le petit Nardo était un de ces phénomènes, le monstre de la famille
+vertueuse et bourgeoise des notaires florentins.
+
+
+V
+
+Lorsque l'enfant eut treize ans, son père le prit avec lui à Florence.
+Léonard retourna rarement à Vinci.
+
+Dans son journal de l'an 1494 (il était à ce moment au service du duc
+de Milan) se rencontre cette phrase laconique et mystérieuse:
+
+«Catherine est arrivée le 16 juin 1493.»
+
+On aurait pu croire qu'il s'agissait d'une servante; en réalité, il
+s'agissait de sa mère.
+
+Après la mort de son mari, Accatabriga di Pierro del Vacca, Catherine
+sentant qu'elle ne lui survivrait pas longtemps, désira voir son fils.
+
+Se joignant aux femmes qui se rendaient en pèlerinage pour l'adoration
+des reliques de saint Ambroise et du Clou sacré, elle arriva à Milan.
+Léonard la reçut avec une respectueuse tendresse.
+
+Comme avant, il se sentait toujours, vis-à-vis d'elle, le petit Nardo.
+
+Après avoir vu son fils, Catarina voulut retourner au village, mais il
+la retint, lui loua et installa avec mille attentions, une belle
+chambre dans le couvent voisin de Sainte-Claire, près des portes
+Vercelli. Elle tomba malade, s'alita et se refusa obstinément à aller
+loger chez lui, craignant de le déranger. Alors, il la fit transporter
+dans le meilleur hospice de Milan, l'_Ospedale Maggiore_, construit
+par Francesco Sforza et pareil à un palais. Tous les jours il s'y
+rendait pour la visiter et les derniers jours il ne la quitta point.
+Et cependant, pas un seul de ses amis, pas un seul de ses élèves ne se
+doutait du séjour de Catarina à Milan. Dans son journal, il ne parlait
+presque pas d'elle.
+
+Lorsque pour la dernière fois il baisa sa main glacée, il lui sembla
+qu'il était redevable de tout ce qu'il possédait à cette pauvre
+paysanne de Vinci, humble habitante des montagnes. Il lui fit de
+splendides funérailles, non comme si elle eût été une servante
+d'auberge, mais une noble dame.
+
+Avec la même exactitude minutieuse qu'il inscrivait inutilement les
+cadeaux faits à Salaïno, il nota les frais de l'enterrement:
+
+ Spese per la mor--Sotteratura di
+ Chaterina 27 florins.
+ Deux livres de cire 18 --
+ Catafalque 12 --
+ Pour le port de la croix 4 --
+ Transport du corps 8 --
+ Pour quatre abbés et quatre chantres 20 --
+ Pour le glas 2 --
+ Aux fossoyeurs 16 --
+ Aux scribes 1 --
+ -----
+ TOTAL 108 florins.
+
+ _A ajouter:_
+ Médecin 4 --
+ Sucre et chandelle 12 --
+ -----
+ TOTAL GÉNÉRAL 124 florins.
+ =====
+
+Six ans plus tard, en 1500, après la chute de Ludovic, en rangeant ses
+effets avant de quitter Florence, il trouva dans une armoire, un
+paquet soigneusement ficelé. C'était un gâteau de village apporté de
+Vinci par Catarina, deux chemises de grossière toile bise et trois
+paires de bas en poil de chèvre. Il ne s'en servait pas, habitué qu'il
+était au linge fin. Mais maintenant qu'il avait retrouvé ce paquet
+oublié parmi les livres et les instruments de mathématique, il sentit
+son coeur s'emplir de pitié. Par la suite, dans la période de ses
+pérégrinations de ville en ville, solitaire et désabusé, jamais il
+n'oublia l'inutile paquet et chaque fois, le cachant de tout le monde,
+il le glissa avec les objets qui lui étaient les plus précieux.
+
+
+VI
+
+Ces souvenirs renaissaient dans le coeur de Léonard, tandis qu'il
+montait le sentier aride de Monte Albano.
+
+Sous une avancée de roche, garanti du vent, il s'assit pour se reposer
+et regarda. L'horizon vallonné s'étendait en s'abaissant vers la
+vallée de l'Arno. A droite s'élevaient des montagnes arides, bigarrées
+de crevasses serpentiformes et de précipices gris violetés. A ses
+pieds, Anciano tout blanc était inondé de soleil. Plus loin, le
+village de Vinci ressemblait à une ruche collée sur un tremble.
+
+Rien n'avait changé. Comme quarante ans auparavant les violettes
+blanches poussaient; le Monte Albano bleuissait et tout était simple,
+calme, pauvre, pâle et septentrional.
+
+Il se leva et poursuivit sa route. Le vent devenait plus froid et plus
+rageur. Mais Léonard n'y prêtait guère attention, tout à ses
+souvenirs.
+
+ * * * * *
+
+Les affaires du notaire Pierro da Vinci étaient prospères. Adroit, gai
+et débonnaire, il savait s'entendre avec tout le monde. Le clergé
+particulièrement lui accordait ses faveurs. Devenu fondé de pouvoirs
+du riche couvent de l'Annonciade et de plusieurs autres oeuvres de
+bienfaisance, ser Pierro arrondissait sa fortune, achetait des
+terrains, des maisons, des vignes dans les environs de Vinci, sans
+rien changer à son modeste genre de vie, suivant les principes de ser
+Antonio.
+
+Lorsque mourut sa première femme, Alhiera Amadori, très vite consolé,
+le veuf de trente-huit ans épousa une toute jeune et jolie fille,
+presque une enfant, Francesca di ser Giovanni Lanfredini. Mais il
+n'eut pas non plus d'enfant de ce second mariage. Léonard vivait avec
+son père à Florence. Ser Pierro avait l'intention de donner une solide
+instruction à cet aîné illégitime pour, le cas échéant, en faire son
+héritier et naturellement notaire florentin, à l'exemple de tous les
+aînés de la famille Vinci.
+
+A Florence, à cette époque, vivait le célèbre naturaliste,
+mathématicien et astronome, Paolo dal Pozzo Toscanelli, celui-là même
+qui par ses calculs indiqua à Colomb le nouveau chemin des Indes. Se
+tenant à l'écart de la brillante cour de Lorenzo Medicis, Toscanelli
+«vivait comme un saint», selon l'expression de ses contemporains;
+silencieux, désintéressé et absolument vierge. Il était laid de
+visage, presque repoussant; mais ses yeux clairs, calmes, naïfs,
+étaient superbes.
+
+Quand une nuit de l'an 1470, un jeune inconnu frappa à la porte de sa
+maison, proche le palais Pitti, Toscanelli le reçut froidement et
+sévèrement, soupçonnant dans cet hôte un badaud curieux. Mais après
+avoir conversé avec Léonard, il fut, comme jadis ser Biajio da
+Ravenna, surpris du génie mathématique de l'adolescent. Ser Paolo
+devint son professeur.
+
+Durant les belles nuits claires, ils se rendaient sur une des collines
+qui enserrent Florence, Poggio al Pino, où parmi les genévriers et les
+pins une guérite en bois servait d'observatoire au grand astronome.
+Là, ser Paolo apprenait à son élève tout ce qu'il savait des lois de
+la nature. Dans ces causeries Léonard puisa la foi dans la nouvelle et
+encore inconnue puissance de la science.
+
+Son père ne le gênait pas, lui conseillait seulement de choisir une
+occupation de bon rapport. Le voyant constamment dessiner et modeler,
+ser Pierro porta quelques-uns de ces essais à son vieil ami, le
+maître orfèvre, peintre et sculpteur, Andrea del Verrocchio et bientôt
+Léonard entra comme élève dans son atelier.
+
+
+VII
+
+Verrochio, fils d'un pauvre briquetier, était né en 1435 et était par
+conséquent plus âgé que Léonard, de dix-sept ans.
+
+Lorsque, le nez chevauché par des lunettes, une loupe à la main, il
+était derrière le comptoir de son atelier sombre, _bottega_, non loin
+du Ponte Vecchio, dans une des vieilles maisons tassées sur leurs
+fondations pourries, baignant dans les eaux verdâtres de l'Arno--ser
+Andrea ressemblait plutôt à un marchand florentin ordinaire qu'à un
+grand artiste. Il avait un visage inexpressif, plat, pâle, rond et
+bouffi, avec un double menton. Seulement, dans ses lèvres serrées et
+dans le regard aigu comme une aiguille, se lisait son esprit froid,
+logique et curieux sans limites.
+
+Andrea se disait élève de Paolo Uccelli et comme lui considérait la
+mathématique comme la base générale de l'art et de la science; il
+affirmait que la géométrie étant une partie de la mathématique «mère
+de toutes les sciences» est en même temps la «mère du dessin père de
+tous les arts». La science parfaite et la jouissance de la beauté
+étaient pour lui équivalentes.
+
+Lorsqu'il rencontrait un visage ou toute autre partie du corps,
+remarquable par sa laideur ou sa beauté, il ne s'en détournait pas
+avec dégoût, ne restait pas plongé dans une torpeur contemplative,
+ainsi que le faisait Sandro Botticelli, mais étudiait, moulait, ce que
+personne n'avait fait avant lui. Avec une patience infinie il
+comparait, mesurait, essayait, pressentant dans les lois de la beauté,
+les lois nécessaires de la mathématique. Encore plus infatigablement
+que Sandro, il cherchait une beauté nouvelle,--non pas dans les
+miracles, dans les légendes, dans les pénombres tentatrices où
+l'Olympe se fond avec le Golgotha,--mais en pénétrant les secrets de
+la nature, chose que personne n'avait osé tenter, car le miracle pour
+Verrochio n'était pas la vérité, mais la vérité un miracle.
+
+Le jour où ser Pietro da Vinci lui amena dans l'atelier son fils âgé
+de dix-huit ans, la destinée des deux fut résolue. Andrea devint non
+seulement le maître, mais aussi l'élève de son élève Léonard.
+
+Dans le tableau commandé à Verrochio par les moines de Vallombrosa et
+qui représente le _Baptême du Christ_, Léonard peignit un ange
+agenouillé. Tout ce que Verrochio pressentait vaguement, ce qu'il
+cherchait à tâtons comme un aveugle, Léonard le vit, le trouva et
+l'incarna dans cette image. Par la suite, on raconta que le maître,
+désespéré de se voir distancé par cet adolescent, avait renoncé à la
+peinture.
+
+En réalité, il n'y avait entre eux ni rivalité, ni animosité. Ils se
+complétaient l'un l'autre. L'élève possédait la légèreté que la nature
+avait refusée à Verrochio; le maître, l'obstination concentrée qui
+manquait à l'instable Léonard. Sans envie, sans concurrence, souvent
+ils ne savaient pas eux-mêmes lequel des deux empruntait à l'autre.
+
+A cette époque, Verrochio coulait dans le bronze sa statue _le Christ
+et saint Thomas_, pour l'église Or San Michele.
+
+En opposition aux visions de fra Beato Angelico et des rêves féeriques
+de Sandro Botticelli, apparut pour la première fois aux yeux des
+hommes, dans le personnage de Thomas plongeant ses doigts dans les
+plaies du Seigneur, l'audace de l'homme devant Dieu, la raison
+scrutatrice devant le miracle.
+
+
+VIII
+
+La première oeuvre de Léonard fut un carton pour une tenture tissée en
+Flandre, un cadeau des citoyens de Florence au roi de Portugal. Le
+dessin représentait Adam et Ève.
+
+Le palmier du Paradis était si merveilleux d'exactitude que, d'après
+un témoin, «la raison était confondue à la pensée qu'un homme pût
+avoir une patience semblable». Du serpent Satan aux traits efféminés
+émanait un charme tentateur et il semblait qu'on l'entendit dire:
+
+«Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que le jour où vous goûterez
+au fruit défendu, vos yeux se dessilleront et vous serez des dieux,
+connaissant le bien et le mal.»
+
+Et la femme tendait la main vers l'arbre de la Science avec ce sourire
+d'audacieuse curiosité avec lequel saint Thomas, de Verrochio,
+plongeait ses doigts dans les plaies du Christ.
+
+Une fois, ser Pierro, voulant faire plaisir à un voisin de Vinci qui
+l'invitait à la pêche et à la chasse, demanda à Léonard de peindre un
+sujet quelconque sur une rondelle de bois, une «rotella», qu'on
+employait dans la décoration extérieure des maisons.
+
+L'artiste imagina de représenter un monstre, inspirant pour le moins
+autant d'horreur que la tête de Méduse.
+
+Dans une chambre où personne ne pénétrait, sauf lui, il amassa des
+lézards, des serpents, des grillons, des araignées, des cloportes, des
+phalènes, des scorpions, des chauves-souris et autres animaux
+monstrueux. Choisissant, réunissant, grossissant différentes parties
+de leurs corps, il combina un monstre surnaturel, inexistant et réel
+pourtant, progressivement forma ce qui n'est pas de ce qui est avec la
+même clarté, qu'Euclide ou Pythagore déduisaient une formule
+géométrique d'une autre.
+
+On voyait l'animal sortir en rampant d'une fente de rocher, et il
+semblait qu'on entendît bruire sur la terre son ventre annelé, noir,
+brillant et gluant. La gueule ouverte crachait une haleine empestée,
+les yeux des flammes et les naseaux de la fumée. Mais le plus
+surprenant était que l'horreur de ce monstre captivait et attirait à
+l'égal de la beauté.
+
+Léonard passa des jours et des nuits dans cette chambre close, où
+l'atmosphère infectée par la décomposition des reptiles morts, était
+presque irrespirable. Mais, excessivement délicat d'ordinaire, en ce
+moment il ne s'en apercevait même pas.
+
+Enfin il annonça à son père que la rondelle était prête et qu'il
+pouvait la prendre. Lorsque ser Pierro vint, Léonard le pria
+d'attendre dans une autre pièce et, retournant dans l'atelier, il posa
+le tableau sur un chevalet, l'entoura d'étoffe noire, poussa les
+volets de façon qu'un seul rayon tombât sur la «rotella» et appela son
+père. Celui-ci entra, regarda, poussa un cri et recula. Il lui
+semblait qu'il voyait devant lui un monstre vivant. Après avoir suivi
+sur son visage, d'un regard scrutateur, le changement de l'expression
+de peur en celle d'admiration, l'artiste dit, avec un sourire:
+
+--Le tableau atteint son but, produit l'impression que je désirais.
+Prenez-le, il est à vous.
+
+En 1481, Léonard reçut des moines de San Donato, à Scopetto, la
+commande d'un tableau pour le maître-autel: _l'Adoration des Mages_.
+
+Dans l'esquisse qu'il en fit, il fit preuve d'une connaissance de
+l'anatomie et de l'expression des sentiments humains dans les
+mouvements du corps, telles qu'on ne les avait jamais vues chez aucun
+maître jusqu'à lui.
+
+Il n'acheva pourtant pas ce tableau, comme plus tard il ne devait
+achever aucune de ses oeuvres. A la poursuite de la perfection
+insaisissable, il se créait des difficultés que le pinceau ne pouvait
+vaincre. Selon les paroles de Pétrarque, «la trop grande force du
+désir en empêchait la réalisation».
+
+La seconde femme de ser Pierro, madonna Francesca, mourut toute jeune.
+Il se maria une troisième fois avec Margareta, fille de ser Francesco
+di Jacopo di Gullelmo qui lui apporta en dot 365 florins. La
+belle-mère ne sympathisa pas avec Léonard, surtout après la naissance
+de ses deux fils, Antonio et Juliano.
+
+Léonard était dépensier. Ser Pierro, bien que chichement, lui venait
+en aide. Monna Margareta accusa son mari de distraire le bien de ses
+enfants légitimes pour le donner à un «bâtard élevé par une chèvre de
+sorcière».
+
+Parmi ses camarades à l'atelier de Verrochio il avait aussi des
+ennemis. L'un d'eux, se fondant sur la grande amitié existant entre le
+maître et l'élève, en un rapport anonyme, les accusa de sodomie. La
+calomnie avait un semblant de vérité en ce que, Léonard étant le plus
+bel adolescent de Florence, fuyait la société des femmes. «Tout son
+être reflétait un tel rayonnement de beauté, disait un de ses
+contemporains, que l'âme la plus triste se réjouissait à sa vue.»
+
+Cette même année il abandonna l'atelier de Verrochio et s'installa
+seul, chez lui. Alors déjà on parlait de ses «opinions hérétiques» et
+de son «impiété». Le séjour à Florence devenait pour Léonard de plus
+en plus pénible. Ser Pierro procura à son fils une commande
+avantageuse de Lorenzo Medicis. Mais Léonard ne sut pas lui plaire. De
+ceux qui l'approchaient, Lorenzo exigeait avant tout une adoration de
+cour. Il n'aimait pas les gens hardis, originaux et libres. L'ennui de
+l'inaction s'empara de Léonard. Il entra même en pourparlers secrets
+par l'intermédiaire de l'ambassadeur d'Égypte, Caït Bey, avec le
+«diodorio» de Syrie afin d'entrer à son service au titre de principal
+constructeur, quoique sachant que pour cela, il devait se convertir au
+mahométisme.
+
+Pour fuir Florence peu lui importait le pays où il devrait vivre. Il
+sentait qu'en ne la quittant pas, il serait perdu. Le hasard le sauva.
+Il inventa un luth multicorde en argent qui avait la forme d'une tête
+de cheval. Le son et l'aspect de cet instrument plurent à Lorenzo le
+Magnifique. Il proposa à l'inventeur de se rendre à Milan pour en
+faire don au duc de Lombardie, Ludovic le More.
+
+En 1482, âgé de trente ans, Léonard quitta Florence et se rendit à
+Milan, non en qualité d'artiste peintre et de savant, mais seulement
+comme «musicien de cour», _senatore di lira_. Avant son départ, il
+écrivait au duc Sforza:
+
+«Ayant, très illustre seigneur, vu et étudié les expériences de tous
+ceux qui se donnent pour maîtres dans l'art d'inventer des instruments
+de guerre et ayant trouvé que leurs instruments ne diffèrent
+aucunement de ceux qui sont en commun usage, je m'efforcerai, sans
+vouloir faire injure à personne, de faire connaître à Votre
+Excellence, certains secrets qui me sont propres, brièvement énumérés
+ci-dessous:
+
+ «1. J'ai un procédé pour construire des ponts très légers, très
+ faciles à transporter, grâce auxquels l'ennemi peut être poursuivi
+ et mis en fuite; d'autres encore plus solides, qui résistent au
+ feu et à l'assaut et sont aisés à poser et à enlever. Je connais
+ également le moyen de brûler et de détruire ceux de l'ennemi.
+
+ »2. Dans le cas d'investissement d'une place, je sais comment
+ chasser l'eau des fossés et faire diverses échelles d'escalade et
+ autres instruments similaires.
+
+ »3. _Item._ Si par suite de la hauteur ou de la force d'une
+ position, la place ne peut être bombardée, j'ai un moyen de miner
+ toute forteresse dont les fondations ne sont pas en pierres.
+
+ »4. Je puis aussi faire une sorte de canon facile à transporter,
+ qui lance des matières inflammables, causant grand dommage à
+ l'ennemi et aussi grande terreur par la fumée.
+
+ »5. _Item._ Au moyen de passages souterrains étroits et tortueux,
+ faits sans bruit, je puis faire une route pour passer sous les
+ fossés ou sous un fleuve.
+
+ »6. _Item._ Je puis construire des voitures couvertes, sûres et
+ indestructibles, portant de l'artillerie qui, entrant dans les
+ rangs ennemis, brisera les troupes les plus solides et que
+ l'infanterie peut suivre sans obstacles.
+
+ »7. Je puis construire des canons, mortiers, engins à feu, de
+ forme utile et belle et différents de ceux en usage.
+
+ »8. Où l'usage du canon est impraticable je puis le remplacer par
+ des catapultes et engins pour lancer des traits d'admirable
+ efficacité et jusqu'ici inconnus; bref, quel que soit le cas, je
+ puis imaginer des moyens infinis d'attaque.
+
+ »9. Et si le combat doit être livré sur mer, j'ai de nombreux
+ engins de la plus grande puissance à la fois pour l'attaque et la
+ défense; vaisseaux qui résistent au feu le plus rude, poudres ou
+ vapeurs.
+
+ »10. En temps de paix, je crois que je puis égaler n'importe qui
+ en architecture et en construisant des monuments privés ou publics
+ et en conduisant de l'eau d'un endroit à un autre.
+
+ »Je puis exécuter de la sculpture en marbre, bronze, terre cuite;
+ en peinture je puis faire ce que fait un autre, quel qu'il puisse
+ être. En outre, je m'engagerais à exécuter le cheval de bronze en
+ la mémoire éternelle de votre père et de la très illustre maison
+ de Sforza et si quelqu'une des choses ci-dessus mentionnées vous
+ paraissait impossible ou impraticable, je vous offre d'en faire
+ l'essai dans votre parc ou en toute autre place qui plaira à Votre
+ Excellence, à laquelle je me recommande en toute humilité.
+
+ LÉONARD DE VINCI.
+
+Lorsque au-dessus de la verte plaine lombarde il aperçut les cimes
+neigeuses des Alpes, il sentit que pour lui commençait une vie
+nouvelle et que cette terre étrangère serait pour lui la patrie.
+
+
+IX
+
+C'est ainsi qu'en gravissant le Mont Albano, Léonard se remémorait son
+existence.
+
+Il atteignait presque la cime de la montagne Blanche. Maintenant le
+sentier grimpait droit, sans zigzags, entre des broussailles sèches et
+des chênes maigres qui portaient encore les feuilles de l'année
+précédente. Les montagnes, d'un violet trouble sous l'action du vent,
+semblaient sauvages, terribles et désertes, presque appartenant à une
+autre planète. Le vent le fouettait au visage, le piquait d'aiguillons
+glacés, aveuglait ses yeux. Par moment, une pierre se détachait et
+roulait avec un bruit sourd au fond du précipice.
+
+Léonard montait toujours plus haut et plus haut et il en éprouvait une
+extrême jouissance, comme s'il conquérait les sévères montagnes; et à
+chaque pas le regard devenait plus pénétrant, l'horizon se découvrait
+toujours plus large. Et partout--l'étendue, le vide, comme si l'étroit
+sentier eût fui sous les pieds; et lentement avec une insensible
+égalité, il volait au-dessus de ces lointains ondés avec des ailes
+géantes. Ici, les ailes paraissaient naturelles, nécessaires, et de ne
+pas en avoir inspirait la crainte et l'étonnement comme chez un homme
+subitement privé de l'usage de ses jambes.
+
+Léonard se souvint comme, lorsqu'il était enfant, il suivait le vol
+des cigognes, comme il ouvrait en cachette les cages de son grand-père
+et donnait la liberté aux étourneaux et aux fauvettes, admirant la
+joie des prisonniers délivrés; de même il se rappela le récit du moine
+maître d'école au sujet du fils de Dédale, Icare, qui voulut voler à
+l'aide d'ailes en cire et s'était tué en tombant. Et plus tard, le
+maître lui ayant demandé quel était le plus grand héros de
+l'antiquité, il avait répondu sans hésitation: «Icare, fils de
+Dédale.» Et sa joie, lorsqu'il avait aperçu, sur le campanile du
+clocher de la cathédrale florentine, Maria del Fiore, parmi les
+bas-reliefs de Giotto représentant tous les arts et toutes les
+sciences, un homme risible, disgracieux, le mécanicien Dédale de la
+tête au pieds couvert de plumes. Il avait aussi une autre réminiscence
+de sa première enfance, de celles qui pour les autres paraissent
+stupides, mais pour celui qui les garde dans son âme, pleines de
+prophétique mystère comme des rêves fatidiques.
+
+«Je dois parler du milan--c'est ma destinée--écrivait-il dans son
+journal, car je me rappelle que dans mon enfance j'ai eu un rêve.
+J'étais couché dans mon berceau, un milan est arrivé près de moi et
+m'ouvrit les lèvres et à plusieurs reprises y glissa ses plumes comme
+en signe que toute ma vie je m'occuperai de ces ailes.»
+
+La prophétie s'accomplit. Les ailes humaines devinrent le dernier but
+de son existence.
+
+Et maintenant encore, comme quarante ans auparavant sur ce même sommet
+de la montagne Blanche, il lui semblait infiniment humiliant que les
+hommes ne fussent pas ailés.
+
+«Celui qui sait tout, peut tout, songeait Leonardo, savoir est le
+principal et--les ailes existeront.»
+
+
+X
+
+A l'un des derniers tournants du sentier, il sentit que quelqu'un le
+saisissait par ses vêtements; et se retournant il aperçut son élève
+Giovanni Beltraffio. Fermant les yeux, baissant la tête, retenant de
+la main son béret, Giovanni luttait contre le vent. Depuis longtemps
+il criait et appelait le maître, mais le vent emportait sa voix.
+Lorsque Léonard se retourna, ses longs cheveux hérissés, sa longue
+barbe rejetée sur les épaules, avec une expression d'invincible
+volonté et d'inflexible pensée dans les yeux, les profondes rides de
+son front et les sourcils sévèrement froncés--son visage parut si
+étrange et terrible à son élève, que celui-ci le reconnut à peine. Les
+larges plis de son manteau rouge foncé, tiraillés par le vent,
+ressemblaient aux ailes d'un énorme oiseau.
+
+--A peine arrivé de Florence, criait Giovanni de toutes ses forces,
+mais dans la fureur du vent son cri n'était qu'un murmure et on ne
+distinguait que des mots hachés: «une lettre... importante... ordonné
+de remettre... immédiatement...»
+
+Léonard comprit que ce devait être la lettre de César Borgia. Giovanni
+la lui tendit et l'artiste reconnut l'écriture de messer Agapito, le
+secrétaire du duc.
+
+--Descends, cria-t-il en voyant le visage de Giovanni bleui par le
+froid. Je viens tout de suite...
+
+Beltraffio se cramponnant aux branches, glissant, buttant, courbé et
+rétréci, commença à descendre, si petit, si faible, qu'il semblait que
+la tempête, en le saisissant, l'enlèverait dans la prairie.
+
+Léonard le regardait, et l'aspect piteux de l'élève rappela au maître
+sa propre faiblesse--la malédiction de l'impuissance pesant sur toute
+sa vie--l'infinie suite d'insuccès, la stupide perte du Colosse, de la
+Cène, la chute du mécanicien Astro, le malheur de tous ceux qui
+l'aimaient, la haine de Cesare, la maladie de Giovanni, la peur
+superstitieuse dans les regards de la petite Maïa et l'éternelle et
+terrible solitude.
+
+--Des ailes! pensa-t-il. Est-ce que cela aussi doit périr comme le
+reste?
+
+Les paroles prononcées par Astro dans son délire revinrent à sa
+mémoire--la réponse du Christ à celui qui le tentait par la terreur de
+l'abîme et la joie du vol: «Ne tente pas ton Seigneur Dieu!»
+
+Il leva la tête; serra les lèvres encore plus sévèrement, fronça les
+sourcils et de nouveau monta, vainqueur du vent et de la montagne.
+
+Le sentier avait disparu. Il marchait maintenant au hasard sur la
+roche nue, où peut-être personne avant lui n'avait posé le pied.
+
+Encore un effort, encore un pas,--et il s'arrêta au bord du précipice.
+On ne pouvait aller plus loin, on ne pouvait que voler. Le rocher
+était tranché, s'arrêtait devant un horizon sans limites.
+
+Le vent transformé en ouragan hurlait et sifflait dans les oreilles,
+comme si d'invisibles, rapides et méchants oiseaux fuyaient par
+troupeaux en battant l'air de leurs ailes gigantesques.
+
+Léonard s'inclina, contempla l'abîme et tout à coup de nouveau, avec
+une force inconnue, le sentiment de la nécessité naturelle,
+indispensable, du vol humain s'empara de lui.
+
+--Les ailes existeront! murmura-t-il. Sinon par moi, par un autre.
+Mais l'homme volera. Les hommes ailés seront des dieux!
+
+Et il se figura le roi des airs, vainqueur de toutes les limites et de
+toutes les pesanteurs, fils de l'homme, dans toute sa gloire et toute
+sa force, grand cygne aux ailes énormes, blanches, scintillantes comme
+de la neige dans l'azur du ciel.
+
+Et dans son coeur flamba une joie proche de la terreur.
+
+
+XI
+
+Quand il descendit du Mont Albano, le soleil se couchait. Les cyprès
+sous les épais rayons jaunes paraissaient noirs comme du charbon, les
+montagnes éloignées, tendres et transparentes comme de l'améthyste.
+
+Le vent se calmait.
+
+Il approcha d'Anciano. Subitement à un détour, en bas, dans la
+profonde et calme vallée, apparut le village de Vinci, pareil à un
+berceau.
+
+Léonard s'arrêta, prit son livre et écrivit:
+
+«Du haut de la montagne qui doit son nom au Vainqueur--_Vinci_,
+_vincere_, qui veut dire _vaincre_--le Grand Oiseau prendra son vol,
+l'homme sur le dos du Grand Cygne emplira l'univers d'étonnement,
+emplira les livres de son nom immortel. Eternelle gloire au nid où il
+est né!»
+
+Et contemplant le village natal au pied de la montagne Blanche, il
+répéta:
+
+--Éternelle gloire au nid où le Grand Cygne est né!
+
+
+La lettre d'Agapito exigeait l'arrivée immédiate du nouveau mécanicien
+et ingénieur ducal dans le camp de César pour l'organisation de
+machines de guerre destinées à l'attaque de Faenza.
+
+Deux jours plus tard, Léonard quittait Florence pour se rendre en
+Romagne auprès de César Borgia.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+OU CÉSAR--OU RIEN
+
+1500-1503
+
+ _Aut Cæsar--aut nihil._
+
+ CÉSAR BORGIA.
+
+ Un souverain doit également être un homme et un fauve.
+
+ NICOLAS MACHIAVEL.
+
+
+I
+
+Dans la seconde quinzaine de décembre 1502, le duc de Valentino suivi
+de toute sa cour et de son armée, abandonna Cesena pour Fano situé sur
+les bords de l'Adriatique, à vingt milles de Sinigaglia. A la fin du
+même mois, Léonard quitta Pesaro pour rejoindre César.
+
+Parti le matin il comptait être rendu à la tombée de la nuit. Mais une
+bourrasque s'éleva. Les montagnes couvertes de neige étaient
+infranchissables. Les mules buttaient à chaque pas. Le crépuscule
+tomba. Léonard et son guide allèrent à l'aventure, se fiant à
+l'instinct des bêtes. Au loin, une lumière brilla. Le guide reconnut
+une grande auberge de Novitario, à moitié chemin entre Pesaro et Fano.
+
+Longtemps ils durent frapper à l'énorme portail pareil à une porte de
+château fort. Enfin parut un palefrenier endormi qui tenait une
+lanterne, puis le patron lui-même. Il refusa de les recevoir,
+déclarant que non seulement toutes les chambres, mais les écuries même
+étaient occupées et que chaque lit servait à deux et trois personnes,
+tous gens de haut parage, officiers et gentilshommes de la cour du
+duc.
+
+Lorsque Léonard se nomma et montra le sauf-conduit signé du duc et
+orné de son sceau, le patron s'excusa fort et proposa sa chambre
+occupée seulement par trois commandants des régiments français. Ces
+officiers ivres, dormaient profondément.
+
+Léonard entra dans la pièce servant de cuisine et de salle à manger,
+pareille à toutes celles des auberges de Romagne, enfumée, sale, avec
+des tâches d'humidité sur les murs nus, des poules et des pintades
+dormant sur des perchoirs, des pourceaux piaillant dans leurs cages
+d'osier, des files d'oignons, de saucissons et de jambons pendues aux
+poutres du plafond. Dans l'énorme âtre flambait un grand feu et sur la
+broche rôtissait un quartier de porc. Éclairés par le reflet pourpre
+de la flamme, les hôtes mangeaient, buvaient, criaient, se
+disputaient, jouaient aux cartes et aux échecs. Léonard s'assit
+auprès de la cheminée en attendant le souper commandé.
+
+A la table voisine, l'artiste reconnut le vieux capitaine des lanciers
+ducaux Baltazare Scipione, le trésorier général Alessandro Spanoccia,
+et l'ambassadeur de Ferrare, Pandofio Colenuccio. Un homme qui lui
+était inconnu, faisait de grands gestes et avec une extraordinaire
+conviction criait d'une voix flûtée:
+
+--Je puis, signori, le prouver par des exemples de l'histoire
+contemporaine et ancienne, avec une précision mathématique. Tous les
+grands conquérants composaient leur armée d'hommes de leur propre
+nation: Ninus, d'Assyriens; Cyrus, de Perses; Alexandre, de
+Macédoniens. Il est vrai que Pyrrhus et Annibal se servaient de
+mercenaires; mais là, ces grands artistes militaires avaient su
+inspirer à leurs soldats le courage et les qualités patriotiques. De
+plus, n'oubliez pas le principal, la pierre de touche de la science
+militaire: dans l'infanterie et seulement dans l'infanterie réside la
+force d'une armée et non dans la cavalerie, dans les armes à feu et la
+poudre, cette invention stupide des temps nouveaux!
+
+--Vous vous abusez, messer Nicolo, répondit avec un sourire le
+capitaine des lanciers. Les armes à feu prennent chaque jour plus
+d'importance. Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez des Romains,
+des Grecs, des Spartiates; mais j'ose penser que les armées actuelles
+sont mieux équipées que les anciennes. Sans froisser Votre Excellence,
+un escadron de nos chevaliers français ou une division d'artillerie
+avec trente bombardes, renverserait un roc et non pas seulement un
+détachement de votre infanterie romaine!
+
+--Ce sont des sophismes! s'échauffait messer Nicolo. Vous vous égarez.
+Comment pouvez-vous discuter contre l'évidence? Si vous songiez
+seulement qu'avec une poignée de fantassins, Lucullus a mis en déroute
+cent cinquante mille cavaliers, parmi lesquels se trouvaient des
+cohortes identiques à vos escadrons de chevaliers français!
+
+Curieusement, Léonard regarda cet homme qui parlait des victoires de
+Lucullus, comme s'il les avait de ses propres yeux vues.
+
+L'inconnu était vêtu d'une longue robe de drap rouge, de forme
+majestueuse, avec des plis droits, telle que les portaient les
+importants hommes d'État de la République florentine, notamment les
+secrétaires d'ambassade. Mais cette robe avait un aspect usé; à
+certains endroits apparaissaient des taches. Les manches luisaient. A
+en juger par le col de la chemise, le linge était d'une propreté
+douteuse. Ses mains grandes et noueuses avec sur le médius le durillon
+habituel aux gens qui écrivent beaucoup, étaient noircies d'encre. Il
+y avait peu de prestance dans cet homme de quarante ans environ,
+maigre, étroit d'épaules, aux traits extrêmement mobiles et étranges.
+Parfois durant une conversation, levant son nez long et plat,
+redressant sa petite tête, plissant les yeux et avançant la lèvre
+inférieure, regardant par-dessus la tête de l'interlocuteur, il
+ressemblait à un oiseau qui fixe un objet lointain, tout aux aguets le
+cou tendu. Dans ses mouvements inquiets, dans la rougeur fiévreuse de
+ses joues glabres, dans ses yeux gris pesants de fixité, se devinait
+une flamme intérieure. Ces yeux voulaient être méchants; mais par
+instants à travers l'expression de froide amertume, de cruelle ironie,
+brillait en eux quelque chose de timide, de faible, d'enfantin et de
+piteux.
+
+Messer Nicolo continuait à développer son idée sur la force de
+l'infanterie et Léonard s'étonnait du mélange de vrai et de faux,
+d'infinie hardiesse et de servile imitation de l'antique, contenus
+dans les paroles de cet homme. En démontrant l'inutilité des armes à
+feu il observa combien difficile était la mise au point des canons de
+grand calibre, dont les boulets ou passent trop haut au-dessus de
+l'ennemi, ou trop bas sans atteindre le but marqué. L'artiste approuva
+la finesse de la remarque, connaissant par expérience les défauts de
+ces bombardes. Mais bien vite, messer Nicolo déclara l'inutilité des
+forteresses pour défendre un État, se basant sur l'opinion des
+Lacédémoniens.
+
+Léonard n'entendit pas la fin de la discussion, le maître de l'auberge
+étant venu à cet instant pour le conduire à sa chambre.
+
+
+II
+
+Le lendemain matin la bourrasque redoubla. Le guide se refusa à
+sortir, assurant que par un temps pareil, un honnête homme ne mettrait
+pas un chien dehors. Léonard dut attendre un jour encore. Ne sachant
+à quoi s'occuper, il se mit à installer dans l'âtre une broche de son
+invention, qui tournait automatiquement sous l'influence de l'air
+surchauffé.
+
+--Avec ce système, expliquait Léonard, le cuisinier n'a pas à craindre
+que son rôti soit brûlé, puisque le degré de chaleur reste égal;
+lorsque celle-ci augmente, la broche tourne plus vite, lorsqu'elle
+diminue, la broche tourne plus lentement.
+
+L'artiste installait cette broche perfectionnée, avec le même amour
+que sa machine volante.
+
+Dans la même pièce, messer Nicolo expliquait à de jeunes sergents
+d'artillerie, joueurs effrénés, une martingale trouvée par lui, qui
+permettait de gagner à coup sûr aux osselets, car elle corrigeait les
+caprices de la «courtisane fortune». Très sagement et éloquemment il
+expliquait cette règle, mais chaque fois qu'il essayait de la mettre
+en pratique, il perdait régulièrement, à son très grand étonnement et
+à la grande joie des auditeurs. Il se consolait pourtant en disant
+qu'il avait dû commettre une erreur dans une règle certaine. La partie
+se termina par une explication inattendue et désagréable pour messer
+Nicolo: il n'avait pas un sol vaillant et jouait à crédit.
+
+Dans la soirée, arriva, accompagnée d'une quantité incalculable de
+ballots et de caisses et d'un nombreux personnel de pages,
+palefreniers, bouffons et animaux divertissants, la célèbre courtisane
+vénitienne, «la merveilleuse pécheresse» Lena Griffa, celle-là même
+qui jadis à Florence avait failli devenir la victime de l'«Armée
+Sainte» de Savonarole. Deux ans auparavant, suivant l'exemple de
+beaucoup de ses compagnes--monna Lena s'était transformée en Madeleine
+repentie et s'était même fait admettre novice dans un couvent--ce qui
+lui permit ensuite d'augmenter ses prix dans le célèbre _Tarif des
+courtisanes_ ou _Réflexions pour un étranger de haut rang_.
+
+De la robe sombre de la nonne s'échappa une éblouissante libellule.
+Lena Griffa prospéra vite. Selon la coutume des courtisanes de haute
+volée, elle se composa un pompeux arbre généalogique par lequel elle
+prouvait, ni plus ni moins, qu'elle était la fille naturelle du frère
+du duc de Milan, le cardinal Ascanio Sforza. En même temps elle
+devenait la maîtresse d'un vieillard gâteux, incalculablement riche et
+cardinal. C'est auprès de lui qu'elle se rendait à Fano où le
+monsignor l'attendait à la cour de César Borgia.
+
+L'aubergiste était perplexe: il n'osait refuser le logement à une
+personne aussi renommée que «Son Excellence Sérénissime», et pourtant
+il ne possédait pas de chambres disponibles. Enfin, il put s'entendre
+avec des marchands d'Ancône qui pour une réduction consentirent à
+céder une pièce assez grande pour la suite de la courtisane. Pour la
+courtisane elle-même, il exigea la chambre de messer Nicolo et de ses
+compagnons les chevaliers français Iva d'Allegra, leur proposant de
+coucher avec les marchands dans la forge.
+
+Nicolas se fâcha, demandant à l'hôtelier s'il possédait encore son bon
+sens, s'il comprenait à qui il avait affaire en se permettant des
+impertinences vis-à-vis de gens honorables, à cause de la première
+traînée venue.
+
+Mais l'hôtelière, femme batailleuse, se mêla à la discussion et fit
+observer à messer Nicolo qu'avant d'injurier et de se révolter il
+fallait payer ses dettes, sa chambre, celle du valet et la nourriture
+de trois chevaux, de plus rendre à son mari les quatre ducats
+empruntés la semaine précédente. Et comme à part soi, mais assez fort
+pour que l'on puisse l'entendre, elle souhaita mauvaise Pâque aux
+traînards sans le sou, qui courent les grand'routes en se faisant
+passer pour des seigneurs, vivent à crédit et de plus se dressent sur
+leurs ergots devant les honnêtes gens.
+
+Il devait y avoir une part de vérité dans les paroles de l'hôtesse,
+car Nicolas se tut, baissa les yeux sous son regard accusateur et
+semblait combiner une retraite convenable.
+
+Les domestiques sortaient déjà ses affaires de sa chambre et la
+hideuse guenon favorite de madona Lena, à moitié gelée pendant le
+voyage, grimaçait piteusement, assise sur la table encombrée de
+papiers et des livres de messer Nicolo, entre autres les _Décades_ de
+Tite-Live et la _Vie des hommes illustres_ de Plutarque.
+
+--Messer, lui dit Léonard avec un aimable sourire en retirant son
+béret, s'il vous était agréable de partager ma chambre, je
+considérerais comme un honneur pour moi, de rendre ce petit service à
+Votre Excellence.
+
+Nicolas, surpris, se retourna, puis remercia dignement.
+
+Ils passèrent dans la chambre de Léonard où l'artiste offrit la
+meilleure place à son colocataire.
+
+Plus il l'observait et plus cet homme lui paraissait attirant et
+curieux.
+
+Celui-ci lui déclina son nom et ses fonctions: Nicolas Machiavel,
+secrétaire du Conseil des Dix de la République Florentine. Trois mois
+auparavant, la rusée et prudente Seigneurie avait dépêché Machiavel
+pour traiter avec César Borgia qu'elle espérait tromper en répondant à
+toutes ses propositions d'alliance défensive contre les ennemis
+communs Oliverotto, Orsini et Vitelli, par de platoniques assurances
+de dévoûment à double sens. En réalité, la république craignait le duc
+et ne désirait ni l'avoir pour ami, ni pour ennemi. A messer Nicolo
+Machiavelli, dépourvu de lettres de créance, avait été confiée la
+mission d'obtenir pour les marchands florentins un sauf-conduit qui
+les autorisait à traverser les possessions du duc sur les côtes de
+l'Adriatique, affaire très importante pour le commerce «cette nourrice
+de la république», comme s'exprimait la charte de la Seigneurie.
+Léonard se nomma également et expliqua sa situation à la cour de
+Valentino. Ils causèrent avec la désinvolture et la confiance
+spéciales aux gens opposés, solitaires et observateurs.
+
+--Messer, avoua de suite sincèrement Nicolas, je sais que vous êtes un
+grand maître. Mais je dois vous prévenir que je ne comprends rien à la
+peinture et même que je ne l'aime pas, quoique cet art pourrait me
+répondre ce que Dante a dit à un railleur qui, dans la rue, lui
+montra une figue: «Je ne te donnerai pas une des miennes pour cent des
+tiennes». Mais j'ai entendu dire que le duc de Valentino vous
+considère comme un connaisseur profond de la science militaire et
+voilà de quoi j'aimerais causer avec Votre Excellence. Ce sujet m'a
+toujours paru d'autant plus sérieux et digne d'attention que la
+grandeur des nations est toujours basée sur la force militaire, la
+quantité et la qualité de son armée régulière, comme je le prouverai à
+Votre Excellence dans mon livre sur les monarchies et les républiques,
+où les lois naturelles et dirigeantes de la vie, de la croissance, de
+la chute et de la mort d'un empire seront déterminées avec une
+exactitude de mathématicien. Car je dois vous dire, jusqu'à présent,
+tous ceux qui ont écrit sur ce sujet...
+
+Il s'interrompit avec un bon sourire.
+
+--Excusez-moi, messer. Je crois que j'abuse de votre complaisance:
+vous vous intéressez peut-être aussi peu à la politique que moi à la
+peinture.
+
+--Non, non, répliqua l'artiste, ou plutôt, je serai aussi sincère que
+vous, messer Nicolo. En effet, je n'aime pas les discussions
+habituelles des gens sur la guerre et les affaires d'État parce
+qu'elles sont menteuses et vides. Mais vos opinions sont si
+différentes de celles de la généralité, si nouvelles et peu
+ordinaires, que je vous écoute, croyez-moi, avec grand plaisir.
+
+--Prenez garde, messer Leonardo, dit Nicolo, vous pourriez vous en
+repentir; vous ne me connaissez pas encore; c'est mon grand cheval de
+bataille, si je l'enfourche, je n'en descendrai que lorsque vous
+m'ordonnerez de me taire. Je préfère au morceau de pain une
+conversation sur la politique avec un homme intelligent! Le malheur
+est qu'on n'en trouve guère ou fort peu. Nos superbes seigneurs ne
+veulent parler que des hausses ou des baisses sur la laine et la soie,
+et moi je suis né, d'après la volonté du destin, incapable de discuter
+sur les pertes et les bénéfices, sur la laine et la soie, et je dois
+choisir: ou me taire ou parler des affaires d'État.
+
+L'artiste le rassura et, pour reprendre l'entretien qui lui semblait
+devoir être intéressant, demanda:
+
+--Vous venez de dire, messer, que la politique devait être une science
+exacte, comme les sciences naturelles basées sur la mathématique, et
+qui puiserait ses certitudes dans l'expérience et l'observation de la
+nature. Vous ai-je bien compris?
+
+--Parfaitement! répondit Machiavel, en fronçant les sourcils, clignant
+des yeux, regardant par-dessus la tête de Léonard, tout aux aguets et
+pareil à un oiseau.
+
+--Peut-être ne saurai-je pas faire cela, continua le politicien, mais
+je voudrais dire aux gens ce que personne n'a encore dit des
+humanités. Platon dans sa _République_, Aristote dans sa _Politique_,
+saint Augustin dans _La Cité de Dieu_, tous ceux qui ont parlé de la
+souveraineté, n'ont pas vu le principal,--les lois naturelles,
+dirigeant l'existence de chaque peuple et se trouvant en dehors de la
+volonté humaine, du bien et du mal. Tout le monde a parlé de ce qui
+paraissait bon et mauvais, noble ou bas, imaginant des gouvernements
+tels qu'ils devraient être, mais qui n'existent pas et ne peuvent
+réellement exister. Moi, je ne veux pas de ce qui doit être ni ce qui
+pourrait être, mais seulement ce qui est. Je veux étudier la nature
+des grands corps appelés monarchies et républiques, sans amour et sans
+haine, sans flatteries et sans blâme, comme un mathématicien étudie
+ses chiffres, un anatomiste la structure du corps. Je sais que c'est
+difficile et dangereux, car dans la politique plus qu'en toute autre
+chose, les gens craignent la vérité et s'en vengent, mais je la dirai
+quand même, devraient-ils ensuite me brûler sur le bûcher, comme
+Savonarole!
+
+Avec un involontaire sourire, Léonard suivait l'expression prophétique
+et en même temps étourdie, pareille à celle d'un écolier impertinent,
+qui se voyait sur le visage de Machiavel, dans ses yeux brillants d'un
+feu étrange, presque dément:
+
+--Messer Nicolo, murmura l'artiste, si vous exécutez votre dessein,
+vos découvertes auront une aussi grande importance que la géométrie
+d'Euclide ou les principes d'Archimède.
+
+Léonard, en effet, était étonné de la nouveauté des idées de messer
+Nicolo. Il se souvint comme, treize ans auparavant, ayant achevé un
+livre avec des dessins qui représentaient les organes internes du
+corps humain, il avait écrit en marge: Avril 2, 1489.
+
+«Que le Seigneur Tout Puissant m'aide à étudier la nature des hommes,
+leurs moeurs et leurs coutumes, comme j'étudie la structure interne de
+leurs corps.»
+
+
+III
+
+Ils causèrent longtemps. Léonard constata que, hardi jusqu'à
+l'impertinence en tout, Nicolas devenait superstitieux et timide comme
+un jeune pédant, dès qu'on touchait à l'antiquité.
+
+«Il a de grands projets, mais comment les réalisera-t-il?» songea
+l'artiste, se remémorant l'histoire du jeu d'osselets, dont Machiavel,
+si ingénieusement, exposait les règles abstraites, et chaque fois
+perdait en les mettant en pratique.
+
+--Savez-vous, messer? s'écria Nicolas au milieu d'une discussion, avec
+un éclair joyeux dans les yeux. Plus je vous écoute, plus je m'étonne,
+moins j'en crois mes oreilles. Songez un peu quelle rare fusion
+d'étoiles il a fallu pour nous rencontrer! On peut diviser les gens en
+trois catégories: la première, ceux qui voient et devinent par
+eux-mêmes; la seconde, ceux qui voient quand on leur montre; la
+dernière, ceux qui ne voient et ne comprennent pas ce qu'on leur
+montre. Votre Excellence... eh bien! et moi aussi, afin de ne pas
+jouer à la modestie, nous appartenons à la première. Pourquoi
+riez-vous? Pensez ce que vous voulez, mais moi, je crois qu'une force
+supérieure a présidé à cette rencontre, et que de longtemps ne se
+renouvellera une semblable occasion, car je sais combien peu de gens
+intelligents il y a de par le monde. Et pour couronner notre
+entretien, permettez-moi de vous lire un merveilleux passage de
+Tite-Live et écoutez mon explication.
+
+Il prit un livre sur la table, approcha la chandelle fumeuse, mit des
+lunettes de fer aux branches cassées emmaillottées de fil, donna à son
+visage une expression sévère, pieuse comme durant une prière ou un
+office religieux.
+
+Mais à peine avait-il dressé les sourcils et levé l'index, s'apprêtant
+à chercher le chapitre qui traitait de la grandeur et de la décadence
+des empires, et prononcé d'une voix métallique les premières paroles
+solennelles de Tite-Live, que la porte s'entr'ouvrit, livrant passage
+à une petite vieille ridée et voûtée.
+
+--Messeigneurs, mâchonna-t-elle en un profond salut, excusez le
+dérangement. Ma maîtresse, sérénissime madonna Lena Griffa a perdu un
+petit animal auquel elle tient beaucoup, un petit lapin avec un ruban
+bleu autour du cou. Nous cherchons, nous avons fouillé toute la
+maison, sans pouvoir même nous figurer où il a pu se sauver.....
+
+--Il n'y a pas de lapin ici, interrompit coléreusement messer Nicolo;
+allez-vous-en!
+
+Il se leva pour éconduire la vieille, mais l'ayant regardée
+attentivement, il leva les bras et s'écria:
+
+--Monna Aldrigia! Est-ce bien toi, vieille procureuse? Moi qui pensais
+que depuis longtemps déjà les diables retournaient avec leurs fourches
+ta charogne...
+
+La vieille cligna des yeux et répondit à ses injures par un aimable
+sourire qui la rendit plus hideuse encore:
+
+--Messer Nicolo! Que d'années, que d'hivers! Jamais je n'aurais rêvé
+que je vous rencontrerais...
+
+Machiavel s'excusa auprès de l'artiste et invita monna Aldrigia à se
+rendre à la cuisine où ils bavarderaient et se rappelleraient le bon
+vieux temps.
+
+Mais Léonard l'assura qu'ils ne le gênaient aucunement et, ayant pris
+un livre, s'assit à l'écart. Nicolas appela un valet et ordonna
+d'apporter du vin, sur le ton du plus important seigneur de l'auberge.
+
+Monna Aldrigia oublia le lapin, messer Nicolo, Tite-Live, et devant le
+pichet de vin ils se prirent à causer comme de vieux amis.
+
+Finalement, monna Aldrigia parla de sa jeunesse: elle aussi avait été
+belle et courtisée; on exauçait toutes ses fantaisies, et que
+n'avait-elle pas imaginé! Une fois à Padoue, dans la sacristie, elle
+avait retiré la mitre de la tête d'un évêque pour la poser sur celle
+de sa sainte patronne. Mais, avec les ans, la beauté avait fui et avec
+elle les adorateurs; elle fut forcée pour vivre de louer des chambres
+meublées et de s'établir blanchisseuse. Puis elle tomba malade et dans
+la misère au point d'aller mendier aux portes des églises pour
+s'acheter du poison. Mais la Sainte-Vierge l'avait sauvée de la mort:
+par l'entremise d'un vieil abbé, amoureux de sa voisine, monna
+Aldrigia trouva son chemin de Damas en s'occupant d'un commerce plus
+lucratif que le blanchissage.
+
+Le récit de la vieille fut interrompu par l'arrivée de la servante de
+madonna Lena, venue pour demander à l'intendante la pommade pour la
+guenon et le _Decameron_ de Boccace, que Sa Seigneurie courtisane
+lisait avant de s'endormir et cachait sous son oreiller avec son
+missel.
+
+La vieille partie, Nicolas prit un papier, tailla une plume et
+commença son rapport à la Seigneurie de Florence, sur les projets et
+actions du duc de Valentino--rapport plein de profonde sagesse
+politique en dépit du ton plutôt badin.
+
+--Messer, dit-il tout à coup, en regardant Léonard, avouez que vous
+avez été surpris de me voir passer si légèrement de notre conversation
+concernant des sujets sérieux à un bavardage louche avec cette
+vieille? Mais ne me jugez pas trop sévèrement et souvenez-vous que
+l'exemple de cette diversion nous est donné par la nature dans ses
+éternelles oppositions et transformations. Et le principal est de
+suivre sans crainte la nature en tout. Et pourquoi dissimuler? Nous
+sommes tous des hommes. Vous connaissez cette fable sur Aristote, qui,
+en présence de son élève Alexandre le Grand, se rendant au désir d'une
+femme galante dont il était amoureux fou, se mit à quatre pattes, la
+prit sur son dos; et l'impudique, nue, fit galoper le sage comme une
+mule. Certes, ce n'est qu'une fable, mais de sens profond. Car si
+Aristote a pu se décider à une stupidité pareille pour une fille de
+joie--comment pouvons-nous, pauvres, résister?
+
+Il était tard. Tout le monde dormait. Un grand calme régnait.
+
+On n'entendait seulement qu'un grillon chantant dans un coin et dans
+la chambre voisine le ronronnement de monna Aldrigia, frottant la
+patte gelée de la guenon.
+
+Léonard se coucha, mais ne put s'endormir et longtemps il regarda
+Machiavel attentivement penché sur son travail, une plume rongée entre
+les doigts. La flamme de la chandelle projetait sur le mur nu et blanc
+une ombre énorme de sa tête aux angles durs, à la lèvre inférieure
+proéminente, son cou mince et son nez en bec d'oiseau.--Ayant terminé
+son rapport sur la politique de César Borgia, cacheté l'enveloppe à la
+cire et inscrit l'habituelle formule des lettres pressées: _Cito,
+citissime, celerrime!_ il ouvrit le livre de Tite-Live et se plongea
+dans son travail favori, les remarques explicatives des _Décades_.
+
+Léonard observait comme, à la lueur mourante de la chandelle,
+l'étrange ombre noire sautait sur le mur blanc, dansait, faisait
+d'ignobles grimaces, tandis que le visage du secrétaire de la
+République florentine conservait un calme sévère et solennel qui
+semblait le reflet de l'ancienne grandeur de Rome. Seulement, tout au
+fond de ses yeux et dans les coins de ses lèvres sinueuses, glissait
+par moments une expression ambiguë, rusée et amèrement railleuse,
+presque aussi cynique que durant la conversation avec la vieille.
+
+
+IV
+
+Le lendemain matin la tempête se calma. Le soleil jouait dans les
+petites vitres gelées de l'auberge, les transformant en pâles
+émeraudes. Les champs et les collines brillaient, douces comme du
+duvet, aveuglantes de blancheur sous le ciel bleu.
+
+Quand Léonard s'éveilla, son compagnon n'était plus dans la chambre.
+L'artiste descendit à la cuisine. Dans l'âtre flambait un grand feu et
+sur la nouvelle broche tournait un quartier de viande.
+
+Léonard ordonna au guide de seller les mules et s'assit à table.
+
+A côté, messer Nicolo, avec une extraordinaire agitation, causait avec
+deux nouveaux voyageurs. L'un était un courrier de Florence; l'autre,
+un jeune homme de la meilleure prestance, messer Luccio, le neveu du
+gonfalonier Pierro Soderini. Il était lié d'amitié avec Machiavel et
+se rendant pour affaire de famille à Ancone, s'était chargé de trouver
+Nicolas en Romagne et de lui remettre les lettres des amis.
+
+--Vous avez tort de vous tourmenter, messer Nicolo, disait Luccio, mon
+oncle Francesco m'a assuré que l'argent vous sera vite envoyé. Jeudi
+dernier déjà la Seigneurie avait promis...
+
+--J'ai, messer, interrompit coléreusement Machiavel, deux domestiques
+et trois chevaux qui ne peuvent se nourrir avec les belles promesses
+de ces seigneurs. A Imola j'ai reçu soixante ducats et j'ai dû en
+payer soixante-dix. Sans des gens compatissants, le secrétaire de la
+République florentine aurait dû mourir de faim. Il n'y a pas à dire,
+la Seigneurie a de drôles de façons de faire honneur à la ville, en
+forçant son délégué près d'une cour étrangère, à solliciter trois ou
+quatre ducats comme un mendiant!
+
+Il savait ses plaintes inutiles. Mais cela lui était indifférent,
+pourvu qu'il déversât sa bile. Il n'y avait personne dans la cuisine.
+Ils pouvaient causer librement.
+
+--Notre compatriote, messer Leonardo da Vinci, le gonfalonier doit le
+connaître, continua Machiavel en désignant le peintre que Luccio
+salua, messer Leonardo a été hier témoin des vexations auxquelles je
+suis en butte... J'exige, vous entendez, je ne demande pas, j'exige ma
+démission! conclut-il de plus en plus exalté et s'imaginant
+visiblement voir dans le jeune Florentin, le représentant de toute la
+Seigneurie. Je suis un homme pauvre. Mes affaires sont en piteux état.
+Enfin, je suis malade. Si cela doit continuer ainsi, on me ramènera
+chez moi dans un cercueil! De plus, tout ce qui était possible de
+faire pour ma mission, je l'ai fait. Traîner les pourparlers, tourner
+autour et alentour, un pas en avant, un pas en arrière, je vous tire
+ma révérence! Je considère le duc comme un homme beaucoup trop
+intelligent pour une politique aussi enfantine. J'ai du reste écrit à
+votre oncle...
+
+--Mon oncle, répliqua Luccio, fera certainement pour vous, messer,
+tout ce qui sera en son pouvoir, mais malheureusement, le Conseil des
+Dix considère vos rapports si indispensables pour le bien de la
+République que personne ne voudra entendre parler de votre démission.
+Vous êtes irremplaçable. L'unique, l'homme d'or, l'oreille et l'oeil
+de notre République. Je puis vous assurer, messer Nicolo, vos lettres
+ont un succès tel à Florence, que vous n'en auriez jamais souhaité un
+pareil. Tout le monde admire l'élégance et la légèreté de votre style.
+Mon oncle me disait que dernièrement, dans la salle du Conseil,
+lorsqu'on a lu un de vos humoristiques envois, les seigneurs se
+roulaient de rire...
+
+--Ah! s'écria Machiavel, le visage convulsé. Je comprends maintenant.
+Mes lettres plaisent à ces Seigneuries. Dieu merci! Messer Nicolo est
+utile à quelque chose! Ils se roulent de rire là-bas, ils apprécient
+l'élégance de mon style; et moi, ici, je vis comme un chien, je gèle,
+je jeûne, je tremble de fièvre, j'endure les affronts, je me débats
+comme un poisson contre la glace, tout cela pour le bien de la
+République. Eh! que le diable l'emporte, la République... et son
+gonfalonier, cette vieille femme pleurarde. Que vous n'ayez ni
+linceul, ni cercueil...
+
+Il éclata en jurons populaires. Une indignation impuissante
+l'étouffait à l'idée de ces gouvernants qu'il méprisait et qu'il
+servait. Désirant changer de conversation, Luccio remit à Nicolas une
+lettre de sa jeune femme, monna Marietta.
+
+Machiavel lut les quelques lignes griffonnées d'une écriture enfantine
+sur du papier gris.
+
+«J'ai entendu dire, écrivait Marietta, que dans les endroits où vous
+séjournez règnent des fièvres. Vous pouvez vous figurer mon anxiété.
+Je pense à vous jour et nuit. Le petit, Dieu merci, se porte bien...
+il commence à vous ressembler étonnamment. Un visage blanc comme la
+neige et la tête couverte d'épais cheveux noirs, comme chez Votre
+Excellence. Il me paraît joli parce qu'il vous ressemble. Il est vif
+et gai comme s'il avait un an déjà. Ne nous oubliez pas et je vous
+prie et vous supplie, revenez vite, car je ne puis attendre plus
+longtemps. Que le Seigneur, la Sainte-Vierge et messer Antonio que je
+prie pour votre santé, vous protègent!»
+
+Léonard remarqua que durant la lecture de cette lettre le visage de
+Machiavel s'éclaira d'un bon et tendre sourire, inattendu sur ses
+traits durs. Mais de suite ce sourire disparut. Haussant
+dédaigneusement les épaules, il froissa la lettre, la fourra dans sa
+poche et murmura bourru:
+
+--Et quel est l'imbécile qui a été parler de ma maladie?
+
+--Il était impossible de dissimuler, répondit Luccio. Chaque jour
+monna Marietta se rend chez un de vos amis ou auprès d'un membre du
+Conseil, demande, questionne où vous êtes, comment vous vous portez...
+
+--Je sais, je sais! Ne m'en parlez pas!
+
+Il fit un geste impatienté et ajouta:
+
+--On devrait confier les affaires d'État à des célibataires. Car il
+faut choisir: ou sa femme ou la politique.
+
+Et s'éloignant un peu, d'une voix rêche et criarde il continua:
+
+--Avez-vous l'intention de vous marier, jeune homme?
+
+--Pas pour le moment, messer Nicolo, répondit Luccio.
+
+--Jamais, entendez-vous, jamais ne faites cette sottise. Que Dieu vous
+en préserve. Se marier, messer, équivaut à chercher dans un sac une
+anguille parmi des vipères! La vie conjugale est un fardeau possible
+pour les épaules d'Atlas et non pour celles des hommes. N'est-ce pas,
+messer Leonardo?
+
+Léonard le regardait et devinait que Machiavel aimait monna Marietta
+de profonde tendresse, mais honteux de cet amour, le cachait sous un
+masque d'impudence.
+
+Léonard se leva pour partir. Il invita Machiavel à faire route
+ensemble. Mais celui-ci tristement secoua la tête, répondant qu'il lui
+fallait attendre l'argent de Florence pour payer l'aubergiste et louer
+des chevaux. De sa désinvolture il ne restait plus rien. Il semblait
+affaissé, malheureux et malade.
+
+L'ennui de l'immobilité, du trop long séjour à la même place était
+mortel pour lui. Ce n'était pas en vain que les membres du Conseil des
+Dix lui reprochaient ses trop fréquents et inattendus changements qui
+embrouillaient les affaires. Léonard le prit par la main, l'emmena
+dans un coin de la salle et lui proposa de lui prêter de l'argent.
+Nicolas refusa.
+
+--Ne me peinez pas, mon ami, dit l'artiste. Rappelez-vous ce que vous
+avez dit hier vous-même: «Quel rare assemblage d'étoiles nous a fait
+nous rencontrer!» Pourquoi me privez-vous et vous privez-vous d'un
+caprice de la fortune? Et ne sentez-vous pas que ce n'est pas moi,
+mais vous, qui m'avez rendu un cordial service...
+
+Le visage et la voix de Léonard exprimaient une telle bonté, que
+Machiavel n'osa le peiner et accepta trente ducats, qu'il promit de
+lui rendre dès qu'il aurait reçu l'argent de Florence.
+
+Il régla immédiatement son compte à l'hôtelier, avec une générosité
+toute seigneuriale.
+
+
+V
+
+Ils partirent. La matinée était calme, douce; il y avait au soleil,
+une tiédeur printanière et à l'ombre une fraîcheur parfumée.
+
+La neige épaisse aux reflets bleus craquait sous les fers des chevaux
+et des mules. Entre les collines brillait la mer hivernale, vert pâle,
+et les voiles jaunes, pareilles à des papillons d'or, la pointillaient
+de ci de là.
+
+Machiavel causait, plaisantait et riait. Un rien lui suggérait des
+réflexions originalement drôles ou tristes.
+
+
+Vers le milieu du jour ils atteignirent Fano. Toutes les maisons
+étaient accaparées par les soldats, les officiers et les seigneurs de
+la cour de César. On avait réservé à Léonard, en sa qualité
+d'ingénieur ducal, deux chambres proches du palais. Il en proposa une
+à son compagnon, vu la difficulté de trouver un logement.
+
+Machiavel se rendit au palais et en revint avec une importante
+nouvelle: le principal lieutenant du duc, don Ramiro di Lorqua, avait
+été exécuté. Le matin du jour de Noël, le peuple avait trouvé sur la
+Piazzetta, entre le palais et la Rocca Cesana, son corps décapité,
+baignant dans une mare de sang, à côté une hache et sur la pique
+fichée en terre, la tête de don Ramiro.
+
+--Personne ne sait la cause du supplice, expliqua Nicolas. Mais on ne
+parle que de cet événement dans toute la ville. Et les avis sont fort
+curieux. Je suis venu vous chercher exprès. Allons écouter sur la
+place. Vraiment, ce serait un péché de dédaigner une pareille occasion
+d'étudier sur le vif les lois naturelles de la politique.
+
+Devant l'antique cathédrale de San Fortunato la foule attendait la
+sortie du duc qui devait se rendre au camp pour une revue de troupes.
+On parlait de l'exécution du lieutenant. Léonard et Machiavel se
+mêlèrent au peuple.
+
+--Expliquez-moi, je ne parviens pas à comprendre, demandait un jeune
+ouvrier au visage bonasse. On m'a dit que de tous les seigneurs, il
+préférait et protégeait le lieutenant.
+
+--C'est pour cela qu'il l'a châtié, répondit un marchand respectable,
+vêtu d'une pelisse en poil d'écureuil. Don Ramiro trompait le duc. En
+son nom, il opprimait le peuple, enfermait les gens dans les prisons
+et les soumettait à la torture. Et devant le duc, il jouait à
+l'agneau. Il croyait ainsi donner le change. Mais son heure est venue,
+la patience du seigneur était outrepassée et il n'a pas hésité, pour
+le bien du peuple, sans jugement, sans tribunal, à trancher le cou à
+son premier lieutenant comme à un vulgaire bandit afin de donner un
+exemple aux autres. Maintenant, tous ceux qui ont le museau sale se
+tiennent tranquilles, car ils voient combien terrible est sa colère et
+juste son jugement. Il favorise les humbles et rabaisse les
+orgueilleux.
+
+--_Regas eos in virga ferrea_, murmura un moine. Tu les conduiras avec
+un sceptre de fer.
+
+--Oui, oui! tous ces fils de chiens, martyriseurs du peuple!
+
+--Il sait punir--il sait gracier.
+
+--On ne peut avoir de meilleur roi!
+
+--En vérité, affirma un paysan. Le bon Dieu a eu pitié enfin de la
+Romagne. Avant, on nous écorchait vifs, on nous tuait d'impôts. On
+n'avait déjà pas de quoi manger et pour le moindre retard de la dîme
+on emmenait le dernier boeuf! On ne respire que depuis le duc de
+Valentino--que le Seigneur lui donne la santé!
+
+--Dans le temps, les jugements traînaient des années, aujourd'hui ils
+sont rendus on ne peut plus vite.
+
+--Il défend l'orphelin et console les veuves, ajouta le moine.
+
+--Il plaint le peuple, voilà la vérité.
+
+--Oh! Seigneur, Seigneur! pleurait d'attendrissement une petite
+vieille. Notre père, bienfaiteur, nourricier, que la Sainte-Vierge te
+protège, notre beau soleil rayonnant!
+
+--Vous entendez, murmura Machiavel à l'oreille de Léonard. La voix du
+peuple, voix de Dieu. J'ai toujours dit: il faut être dans la plaine
+pour voir les montagnes, il faut être avec le peuple pour connaître le
+roi. C'est ici que j'aimerais amener ceux qui considèrent le duc comme
+un monstre.
+
+Une musique guerrière retentit. La foule s'agita.
+
+--Lui... Lui... Le voilà... Regardez...
+
+On se dressait sur la pointe des pieds, on allongeait les cous. Des
+têtes curieuses se montraient aux fenêtres. Les jeunes filles et les
+femmes, les yeux pleins d'amour, sortaient des loggias pour voir leur
+héros, «le blond et beau César», _Cesare biondo et bello_. C'était un
+rare bonheur, car le duc se montrait rarement au peuple.
+
+En tête marchaient les musiciens avec un bruit assourdissant de
+timbales rythmant les pas lourds des soldats. Derrière eux, la garde
+romagnole du duc, tous jeunes hommes fort beaux, armés de hallebardes
+de trois coudées, coiffés de casques de fer, enserrés dans une
+cuirasse, vêtus de deux couleurs--jaune et rouge. Machiavel ne se
+lassait pas d'admirer la tenue vraiment romaine de cette armée formée
+par César. Derrière la garde marchaient les pages et les écuyers en
+pourpoints de drap d'or et mantelets de velours pourpre brodé de
+feuilles de fougère; les ceintures et les gaines des épées étaient en
+peau de serpent avec des boucles qui représentaient sept têtes de
+vipères dressant leurs dards vers le ciel; le blason de Borgia. Sur la
+poitrine une bande de soie noire portait en lettres d'argent le nom de
+Cæsar. Ensuite venaient les gardes-du-corps du duc, les stradiotes
+albanais, coiffés du turban vert et armés de yatagans. Le maître de
+camp, Bartolomeo Capranica, portait, tenu haut, le glaive du
+porte-drapeau de l'Église romaine. Le suivant immédiatement, monté sur
+un poulain noir barbaresque au frontail orné d'un soleil en diamants,
+venait le maître de la Romagne, César Borgia, duc de Valentino, en
+manteau de soie bleu pâle, brodé de fleurs de lys en perles fines, le
+corps enserré dans une armure de bronze poli, la tête coiffée d'un
+casque représentant un dragon dont les plumes et les ailes de fines
+mailles produisaient au moindre mouvement un bruit métallique.
+
+Le visage de Valentino--il avait vingt-six ans--avait maigri depuis
+que Léonard l'avait vu à la cour de Louis XII à Milan. Les traits
+s'étaient durcis. Les yeux noir-bleu à reflets d'acier étaient plus
+fermes et impénétrables. Les cheveux blonds encore épais et la
+barbiche avaient foncé. Le nez allongé rappelait le bec d'un oiseau
+de proie. Mais une parfaite sérénité se dégageait de ce visage
+impassible. Seulement maintenant il avait une expression de plus
+impétueuse hardiesse que jamais, une terrifiante finesse aiguë comme
+la lame aiguisée d'une épée nue.
+
+L'artillerie, la meilleure de toute l'Italie, suivait le duc. Attelés
+de boeufs, les fines couleuvrines, les fauconneaux, les basilics, les
+gros mortiers en fonte roulaient, mêlant leur fracas aux sons des
+trompes et des timbales. Sous les rayons pourpres du soleil couchant,
+les canons, les cuirasses, les morions et les lances s'allumaient
+comme des éclairs et il semblait que César marchait dans la pompe
+royale du soir d'hiver, comme un triomphateur, directement vers le
+soleil énorme et sanglant.
+
+La foule contemplait le héros, silencieuse, recueillie, désireuse de
+l'acclamer et craignant de le faire, plongée en une dévotieuse
+terreur. Des larmes roulaient sur les joues de la vieille mendiante.
+
+--Sainte Vierge et saints martyrs! balbutiait-elle en se signant. Tout
+de même le Seigneur m'a permis de voir ton visage... O notre beau
+soleil!
+
+Et le glaive scintillant confié par le pape à César pour la défense de
+l'Église, lui apparaissait tel le glaive même de l'archange Michel.
+
+Léonard sourit en remarquant chez Nicolas la même expression de naïf
+enthousiasme.
+
+
+VI
+
+Rentré chez lui, Léonard trouva un ordre signé du secrétaire du duc
+qui lui commandait de se présenter le lendemain devant Son Altesse.
+
+Lucio qui, continuant sa route sur Ancone, s'était arrêté à Fano pour
+se reposer et devait partir le lendemain à l'aurore, vint faire ses
+adieux. Nicolas parla du supplice de don Ramiro di Lorqua. Lucio lui
+demanda à quelle cause il l'attribuait.
+
+--Deviner le motif des actions d'un prince tel que César est
+difficile, presque impossible, répondit Machiavel. Mais si vous
+désirez savoir ce que je pense--je vous le dirai avec plaisir. Jusqu'à
+sa conquête par le duc, la Romagne gouvernée par plusieurs seigneurs
+tyranniques était en proie aux émeutes, aux pillages et à
+l'oppression. César, pour y mettre fin, nomma lieutenant son fidèle et
+intelligent ami don Ramiro di Lorqua. Par de cruels supplices qui
+inspiraient une peur salutaire, il ramena promptement le calme dans la
+contrée. Lorsque le duc constata que le but était atteint, il décida
+de briser l'arme qui lui avait servi, ordonna de se saisir du
+lieutenant sous prétexte d'exaction, de le décapiter et d'exposer son
+corps mutilé sur la place. Ce spectacle satisfit le peuple et en même
+temps l'aveugla. Et le duc a tiré trois profits de cette action
+pleine de profonde sagesse: premièrement, il a arraché avec la racine
+l'ivraie des discordes semées en Romagne par les premiers tyrans;
+deuxièmement, ayant convaincu le peuple que toutes les cruautés
+avaient été commises à son insu, il s'est lavé les mains, a rejeté
+toute la responsabilité sur la tête de son lieutenant, et a profité
+des excellents fruits de son régime; troisièmement, offrant en
+sacrifice au peuple son serviteur bien-aimé, il s'est posé comme le
+plus haut et le plus intègre justicier.
+
+Nicolas parlait d'une voix calme, tranquille, conservant sur son
+visage une impassibilité impénétrable. Seulement au fond de ses yeux
+brillait, tantôt s'allumant et tantôt s'éteignant, une étincelle
+d'impertinente raillerie.
+
+--Oh! c'est une merveilleuse justice, il n'y a pas à dire! s'écria
+Lucio. Mais d'après vos paroles, messer Nicolo, cette soi-disant
+justice n'est que la pire des abominations!
+
+Le secrétaire de la République florentine baissa les yeux, afin d'y
+éteindre la flambée moqueuse.
+
+--C'est fort possible, messer, dit-il froidement. Mais qu'importe?
+
+--Comment, qu'importe! Alors pour vous une pareille abomination est
+digne du nom de «sagesse»?
+
+Machiavel haussa les épaules.
+
+--Jeune homme, quand vous aurez acquis une certaine expérience en
+politique, vous verrez vous-même qu'entre la façon dont agissent les
+gens et celle dont ils devraient agir il y a une telle différence,
+que l'oublier c'est décréter sa perte, car, de par leur nature, les
+hommes sont méchants et dépravés, et seuls la peur ou l'intérêt les
+forcent à la vertu. Voilà pourquoi je dis qu'un souverain, pour éviter
+sa perte, doit avant tout apprendre à paraître vertueux, mais l'être
+ou ne pas l'être selon les besoins, sans craindre les remords de
+conscience pour les vices secrets sans lesquels il est impossible de
+conserver le pouvoir, car en étudiant la nature du mal et du bien on
+arrive à cette conclusion, que beaucoup de choses qui semblent des
+vertus ruinent le pouvoir, tandis que d'autres qui semblent des vices,
+le grandissent.
+
+--Messer Nicolo! dit Lucio indigné. A réfléchir ainsi tout est permis;
+toutes les cruautés, toutes les infamies sont excusables...
+
+--Oui, tout est permis, repartit encore plus froidement Nicolas en
+levant la main comme pour un serment. Tout est permis à celui qui veut
+et peut régner! Et voilà pourquoi, tout en revenant au début de notre
+conversation, je conclus que le duc de Valentino après avoir unifié la
+Romagne grâce à don Ramiro, est, non seulement plus raisonnable, mais
+aussi plus charitable dans sa cruauté que, par exemple, les Florentins
+qui autorisent de continuelles révoltes, car mieux vaut la violence
+supprimant quelques-uns, que la clémence qui perd des nations.
+
+--Permettez cependant, répliqua Lucio effaré. N'a-t-il pas existé de
+grands rois exempts de cruauté? L'empereur Antonin, Marc-Aurèle...
+
+--N'oubliez pas, messer, répondit Nicolas, que je n'ai eu en vue
+jusqu'à présent que les royaumes conquis, et bien plus l'acquisition
+du pouvoir que sa conservation. Certes les empereurs Antonin et
+Marc-Aurèle pouvaient être charitables sans nuire à leur empire; avant
+leur règne il avait été commis suffisamment de meurtres. Rappelez-vous
+seulement, qu'à la fondation de Rome l'un des deux frères nourrissons
+de la louve assassina l'autre--action épouvantable--mais d'autre part
+qui sait si, sans ce meurtre nécessaire à l'unification du pouvoir,
+Rome aurait existé, n'aurait pas été abolie par les discordes du
+double pouvoir? Et qui osera décider laquelle des deux balances
+l'emportera sur l'autre en plaçant dans l'une le fratricide et dans
+l'autre les vertus et la sagesse de la Ville Éternelle? Certes, il
+vaudrait mieux préférer le sort le plus obscur à la grandeur des rois
+fondée sur de tels crimes. Mais celui qui a abandonné le chemin du
+bien doit, sans esprit de retour, s'il ne veut pas périr, suivre le
+sentier fatal. Ordinairement, les gens, choisissant la voie moyenne,
+n'osent être ni bons, ni mauvais jusqu'au bout. Quand la scélératesse
+exige de la grandeur, ils reculent et avec une facilité naturelle
+n'exécutent que des lâchetés ordinaires.
+
+--A vous entendre, messer Nicolo, les cheveux se dressent sur la tête!
+s'écria Lucio.
+
+Et comme l'habitude mondaine lui suggérait de rompre sur une
+plaisanterie, il ajouta, essayant de sourire:
+
+--Cependant, je ne puis me figurer que ce soit là vraiment le fond de
+votre pensée. Il me semble invraisemblable.
+
+--La parfaite vérité paraît toujours invraisemblable, répondit
+sèchement Machiavel.
+
+Léonard, qui écoutait attentivement, depuis longtemps déjà avait
+remarqué qu'en simulant l'indifférence, Nicolas jetait de furtifs
+regards vers son interlocuteur, comme s'il désirait éprouver la force
+de l'impression produite par ses idées. Ces regards incertains
+luisaient de vanité. Léonard sentait que Machiavel n'était pas sûr de
+soi, que son esprit, en dépit de sa finesse et de son acuité, était
+dépourvu de la calme force dominante. A ne pas vouloir penser comme
+tout le monde, par mépris pour les lieux communs, il tombait dans
+l'excès contraire, dans l'exagération, dans l'expression de vérités
+stupéfiantes, quoique pas toujours justes.
+
+Il jouait avec d'extraordinaires associations de mots, comme un
+prestidigitateur joue avec des épées nues qu'il manie insoucieusement.
+Il possédait tout un musée de ces demi-vérités, acérées, brillantes,
+attirantes, qu'il lançait, telles des flèches empoisonnées, vers ses
+ennemis pareils à messer Lucio--gens de la bourgeoisie bien pensante.
+Il se vengeait ainsi de leur triomphante trivialité, de son génie
+méconnu, piquait, harcelait, mais ne tuait pas, ne blessait même pas.
+
+Et l'artiste se souvint de son monstre à lui, jadis figuré sur la
+rotella de ser Pierro da Vinci, formé de différents reptiles. Messer
+Nicolo avait peut-être formé de même le type idéal de son Roi-Dieu, à
+la très grande crainte des foules?
+
+Mais en même temps il devinait, sous cette plaisante imagination, sous
+ce désintéressement d'artiste, une véritable et profonde souffrance,
+comme si le prestidigitateur qui jouait avec les glaives prenait
+plaisir à se blesser jusqu'au sang.
+
+--N'est-il pas du nombre de ces pauvres malades, songeait Léonard, qui
+cherchent un apaisement à leur douleur en envenimant leurs plaies?
+
+Et il ne parvenait pas à connaître le secret de ce coeur sombre, si
+proche et si étranger au sien.
+
+Pendant qu'il regardait Machiavel avec une avide curiosité, messer
+Lucio se débattait comme en un cauchemar contre le fantôme évoqué par
+Nicolas.
+
+--Soit. Je ne discuterai pas, disait-il dans une reculade. Peut-être y
+a-t-il une part de vérité dans votre opinion sur la cruauté nécessaire
+des rois, s'il faut s'en rapporter aux siècles disparus. Il leur sera
+beaucoup pardonné pour leurs actions d'éclat et leurs vertus. Mais que
+vient faire là le duc de la Romagne? _Quod licet Jovi, non licet
+bovi._ Ce qui est permis à Alexandre le Grand et à Jules César
+l'est-il également à Alexandre VI et à César Borgia, duquel on ne sait
+encore s'il est César ou rien? Moi, du moins, je crois, et tout le
+monde sera de mon avis...
+
+--Oh! certes! tout le monde sera de votre avis! interrompit Nicolas
+perdant patience. Seulement, ceci n'est pas une preuve, messer Lucio.
+La vérité ne traîne pas sur les grandes routes où passe tout le
+monde. Pour terminer la discussion, voici mon dernier mot: en
+observant les actes de César, je les trouve parfaits, et je pense qu'à
+ceux qui acquièrent le pouvoir par les armes et la chance on ne peut
+donner meilleur exemple. Il a si bien réuni la cruauté et la vertu, il
+sait si bien caresser et détruire les gens, les assises de son pouvoir
+ont été si solidement établies en un temps très court, qu'il est dès
+maintenant un souverain autocrate, peut-être le seul en Italie... en
+Europe... et dans l'avenir...
+
+Sa voix tremblait. De grandes taches rouges couvrirent ses joues
+creuses; ses yeux brillaient fiévreux. Il ressemblait à un halluciné.
+Le masque du cynique laissait entrevoir l'ancien disciple de
+Savonarole.
+
+Mais dès que Lucio, fatigué de cette conversation, eut proposé de
+conclure la paix en vidant deux ou trois bouteilles dans la taverne
+voisine, le visionnaire s'évapora.
+
+--Allons plutôt dans un autre endroit, proposa Nicolo. J'ai pour cela
+un flair de chien! Il doit y avoir ici de jolies jeunesses...
+
+--Croyez-vous? fit Lucio avec un certain doute. Dans cette sale petite
+ville.
+
+--Écoutez, jeune homme, dit en l'arrêtant dignement le secrétaire de
+la République florentine. Ne dédaignez jamais les petites villes. Dans
+ces sales petites banlieues à ruelles sombres, on trouve parfois de si
+bonnes choses, qu'on s'en pourlèche les doigts.
+
+Lucio, sans façon, secoua Machiavel et l'appela polisson.
+
+--Il fait trop noir, se défendait-il; et puis il fait froid, nous
+gèlerons en route...
+
+--Nous prendrons des lanternes, insista Nicolas, nous mettrons nos
+pelisses, des capes pour cacher la figure. Comme cela personne ne nous
+reconnaîtra. Dans de pareilles aventures, plus il y a de mystère, plus
+c'est agréable. Messer Leonardo, vous venez?
+
+Léonard s'excusa.
+
+Il n'aimait pas les grossières conversations habituelles aux hommes,
+lorsqu'il s'agissait des femmes, il les évitait avec un insurmontable
+dégoût. Ce cinquantenaire, scrutateur obstiné des secrets de la
+nature, qui accompagnait jusqu'à la potence les condamnés à mort pour
+étudier l'expression de leur visage, se trouvait souvent tout interdit
+en entendant une plaisanterie légère, ne savait où fixer les yeux et
+rougissait comme un gamin. Nicolas entraîna messer Lucio.
+
+
+VII
+
+Le lendemain matin de bonne heure, un chambellan vint s'informer si
+l'ingénieur ducal était satisfait de son logement et lui remettre le
+cadeau de bienvenue, qui consistait, d'après l'usage du temps, en
+provisions de ménage, une mesure de farine, un barillet de vin, un
+quartier de mouton, huit paires de chapons et de poules, deux grandes
+torches, trois paquets de cierges et deux caisses de confiserie. En
+voyant toute l'attention qu'avait César pour Léonard, Nicolas pria ce
+dernier de lui obtenir une audience.
+
+A onze heures du soir, heure habituelle des audiences de César, ils se
+rendirent au palais.
+
+Le genre de vie du duc était vraiment étrange. Lorsque les
+ambassadeurs de Ferrare se plaignirent au Pape de ne pouvoir être
+reçus par César, Sa Sainteté leur répondit qu'il était lui-même fort
+mécontent de la conduite de son fils, qui transformait le jour en nuit
+et durant deux et trois mois remettait les réceptions importantes.
+
+En effet, été comme hiver, il se couchait à quatre ou cinq heures du
+matin; à trois heures de l'après-midi, pour lui venait l'aurore, à
+quatre le lever du soleil, à cinq il se levait, s'habillait et dînait,
+parfois étendu sur son lit: durant le dîner et après, il réglait les
+affaires d'État. Toute son existence était entourée de mystère, non
+seulement par dissimulation naturelle, mais encore par calcul. Il
+sortait rarement du palais et presque toujours masqué. Il ne se
+montrait au peuple que les jours de grande fête, à l'armée qu'au
+moment du combat ou à la menace d'un danger. Aussi chacune de ses
+apparitions était-elle foudroyante comme celles d'un demi-dieu. Il
+aimait et savait étonner. Sa générosité était légendaire. L'or, qui
+coulait constamment dans la caisse de Saint-Pierre, ne suffisait pas à
+l'entretien du principal capitaine de l'Église. Les ambassadeurs
+assuraient à leurs souverains qu'il ne dépensait pas moins de dix-huit
+cents ducats par jour. Quand César passait par les rues des villes,
+le peuple courait derrière lui, car il savait que le duc ferrait ses
+chevaux avec des fers spéciaux en argent qui tombaient facilement, et
+qu'il perdait sur la route en guise de cadeau à son peuple.
+
+On racontait aussi des merveilles sur sa force physique. N'avait-il
+pas une fois, à Rome, pendant une course de taureaux et lorsqu'il
+n'était que cardinal de Valence, fendu la tête du taureau d'un seul
+coup de sabre? Le «mal français» contracté par lui depuis quelques
+années n'avait pas eu raison de sa santé. De sa main fine comme une
+main de femme, il pliait des fers à cheval, tordait des câbles,
+brisait des cordages. Celui que ne parvenaient pas à approcher les
+seigneurs et les ambassadeurs, se rendait près de Cesena pour assister
+aux combats des bergers à demi sauvages de la Romagne et parfois pour
+y prendre part.
+
+En même temps il était un parfait cavalier, mondain, roi de la mode.
+Le jour du mariage de sa soeur, madonna Lucrezia, il quitta le siège
+d'une place forte, directement de son camp, en pleine nuit, à cheval,
+et se rendit au palais du marié, Alphonse d'Este, duc de Ferrare.
+Reconnu de personne, vêtu de velours noir, masqué de noir, il traversa
+la foule des invités, salua, et lorsqu'on lui eut laissé place libre,
+seul au son de l'orchestre il dansa, fit plusieurs fois le tour de la
+salle, si élégant que de suite un murmure courut:
+
+--Cesare, Cesare! L'unico Cesare!
+
+Sans prêter attention aux invités, ni au mari, il entraîna sa soeur à
+l'écart et lui chuchota quelques mots à l'oreille. Lucrezia baissa
+les yeux, rougit, puis pâlit et en devint plus belle encore, faible,
+infiniment soumise à la terrible volonté de son frère qui allait,
+comme on l'affirmait, jusqu'à l'inceste. Lui ne se préoccupait que
+d'une chose: qu'il n'y eût pas de preuves. La rumeur publique
+exagérait peut-être les méfaits du duc, mais la réalité pouvait être
+plus terrible que la rumeur. Dans tous les cas, il savait cacher son
+jeu et effacer ses traces.
+
+
+VIII
+
+Le vieil hôtel de ville de Fano servait de palais à César.
+
+Après avoir traversé une grande et froide salle, espèce de salon
+d'attente pour des personnages de moyenne importance, Léonard et
+Machiavel entrèrent dans une petite pièce, une ancienne chapelle à
+vitraux de couleur, à grands sièges de chapitre, à hauts lambris dans
+lesquels étaient sculptés les douze apôtres. Dans la fresque déteinte
+du plafond, parmi les nuages et les anges, planait la colombe du
+Saint-Esprit. Là se tenaient les intimes. On parlait à mi-voix: la
+proximité du duc se faisait sentir à travers les murs.
+
+Un vieillard chauve, le malchanceux ambassadeur Rimini, qui attendait
+une audience depuis trois mois, visiblement fatigué par ses
+nombreuses nuits d'insomnie, dormait dans une chaire. Parfois la porte
+s'ouvrait, le secrétaire Agapito, avec une expression préoccupée, des
+lunettes sur le nez, la plume derrière l'oreille, passait la tête et
+faisait signe à l'un des assistants.
+
+A chacune de ces apparitions l'ambassadeur Rimini frissonnait
+douloureusement, se levait, mais voyant que ce n'était pas encore son
+tour, soupirait longuement et de nouveau se laissait aller au sommeil,
+bercé par le bruit régulier du pilon dans le mortier de cuivre.
+
+Par suite du manque de pièces dans le vieux monument, la chapelle
+avait été transformée en pharmacie de campagne. Devant la fenêtre, à
+l'emplacement de l'autel, sur une table encombrée de fioles et de
+pots, l'évêque de Santa Justa, Gaspare Torella, médecin principal de
+Sa Sainteté le Pape et de César, préparait le médicament à la mode,
+une infusion de «bois sacré», le gaïac, que l'on expédiait d'Amérique.
+Pétrissant dans ses jolies mains le coeur jaune odorant de la plante,
+qui formait des boules grasses, l'évêque-docteur expliquait avec un
+sourire aimable la nature et les qualités de ce bois.
+
+Et sur les murs les apôtres sculptés dans les lambris paraissaient
+étonnés de l'étrange conversation des nouveaux pasteurs de l'Église.
+Dans cette chapelle éclairée par la lueur blafarde d'une lampe
+officinale, dans l'atmosphère imprégnée de camphre et d'encens, les
+prélats romains réunis semblaient officier une messe mystérieuse.
+
+Durant cette causerie, le secrétaire de la République Florentine
+prenant tantôt l'un, tantôt l'autre à part, adroitement cherchait à
+prendre vent de la politique de César. S'approchant de Léonard, un
+doigt sur les lèvres, la tête inclinée, il lui dit plusieurs fois avec
+un air préoccupé:
+
+--Je mangerai l'artichaut... Je mangerai l'artichaut.
+
+--Quel artichaut? demanda l'artiste étonné.
+
+--Là gît le lièvre--quel artichaut? Dernièrement le duc a posé ce
+rébus à l'ambassadeur de Ferrare, Pandolfio Colennucio: «Je mangerai
+l'artichaut feuille par feuille». Peut-être cela veut-il dire que,
+divisant ses ennemis, il les détruira un à un. Peut-être cela veut-il
+dire tout à fait autre chose. Depuis une heure je torture mon
+cerveau!...
+
+Et il ajouta à l'oreille de Léonard:
+
+--Ici tout n'est que rébus et attrapes! On parle d'un tas de
+frivolités et dès qu'on touche à une question sérieuse, ils deviennent
+muets comme des carpes sous l'eau ou des moines à table. Je flaire
+qu'ils préparent quelque chose, mais quoi? Croyez-moi, messer, je
+donnerais mon âme au diable pour le savoir!
+
+Les yeux de Nicolas s'allumèrent comme ceux d'un joueur.
+
+Le secrétaire Agapito glissa la tête par l'entrebâillement de la porte
+et fit signe à Léonard.
+
+Suivant un long couloir sombre où se tenaient les gardes du corps, les
+stradiotes albanais, Léonard pénétra dans la chambre du duc, pièce
+confortable tendue de tapis de soie sur lesquels était brodée une
+chasse à la licorne, avec un plafond moulé représentant les amours de
+Pasiphaé et du Taureau. Ce taureau, pourpre ou doré, bête héraldique
+de la maison Borgia, se répétait dans tous les décors de la chambre et
+alternait avec la tiare du pape et les clés de Saint-Pierre. Il
+faisait très chaud. Dans la cheminée de marbre flambait un tronc de
+genévrier, dans les lampes suspendues brûlait une huile parfumée:
+César adorait les parfums. Selon son habitude, il était étendu habillé
+sur un lit de repos très bas, placé au milieu de la pièce. Deux
+positions seulement lui étaient naturelles: à cheval ou couché.
+Immobile, impassible, accoudé sur les coussins, il suivait la partie
+d'échecs engagée entre deux de ses favoris et écoutait le rapport de
+son secrétaire; César possédait la faculté de diviser son attention
+sur plusieurs sujets. Plongé dans la méditation, d'un mouvement lent
+et égal il roulait d'une main dans l'autre une petite boule d'or
+remplie d'aromates et qui, pas plus que son poignard, ne le quittait
+jamais.
+
+
+IX
+
+Il reçut Léonard avec la politesse charmeuse qui lui était coutumière,
+ne lui permit pas de s'agenouiller, lui serra amicalement la main et
+l'installa dans un fauteuil. Il avait convoqué l'artiste pour lui
+demander des conseils au sujet des plans de Bramante pour le nouveau
+monastère d'Imola, «la Valentine», comme on l'appelait, avec une riche
+chapelle, un hôpital et une maison de retraite. Le duc désirait faire,
+de ces oeuvres de bienfaisance, un monument commémoratif de sa charité
+chrétienne.
+
+Après les plans de Bramante, il montra à Léonard les nouveaux
+caractères d'imprimerie de Geronimo Succino de Fano, que César
+protégeait, car il désirait voir fleurir les arts et les sciences en
+Romagne.
+
+Agapito présenta à son maître les hymnes louangeux du poète de cour
+Francesco Uberti. Son Altesse les accepta avec bienveillance et donna
+l'ordre de récompenser généreusement l'auteur.
+
+Puis, comme il exigeait qu'on lui présentât non seulement les éloges,
+mais aussi les satires, le secrétaire lui remit l'épigramme du poète
+napolitain Mancioni, saisi à Rome et enfermé dans la prison des
+Saints-Anges, un sonnet plein d'injures grossières dans lequel César
+était qualifié de castrat, de fils de fornicatrice, de cardinal
+défroqué, d'inceste, de fratricide et de sacrilège.
+
+«Qu'attends-tu, ô Dieu trop clément, disait le poète, ne vois-tu pas
+qu'il a transformé l'Église en étable à mulets et en maison de
+tolérance?»
+
+--Qu'ordonne de faire Son Altesse? demanda Agapito.
+
+--Laisse-le tranquille jusqu'à mon retour. Je réglerai ce compte
+moi-même.
+
+Puis plus bas il ajouta:
+
+--Je saurai apprendre la politesse aux écrivains.
+
+On connaissait son procédé; pour de moins graves méfaits, il leur
+faisait couper les mains et percer la langue avec un fer rouge.
+
+Son rapport terminé, le secrétaire s'éloigna.
+
+L'astrologue Valguglio le remplaça. Le duc l'écouta avec
+bienveillance, car il croyait au sort et en la puissance des étoiles.
+Valguglio lui expliqua que la dernière crise du duc dépendait de la
+mauvaise influence de la planète Mars entrée dans le signe du
+Scorpion; mais dès que Mars s'unirait à Vénus à l'aurore du Taureau la
+maladie passerait d'elle-même. Puis, il conseilla pour une action
+importante de choisir le 31 décembre après midi, cette date devant
+être extrêmement favorable à César.
+
+Et levant l'index, penché à l'oreille du duc il murmura trois fois
+avec un air mystérieux:
+
+--_Fatilo_--_Fatilo_--_Fatilo_. Fais ainsi. Fais ainsi. Fais ainsi.
+
+César baissa les yeux et ne répondit pas. Mais Léonard crut voir une
+ombre assombrir son visage.
+
+D'un geste le duc éloigna l'astrologue et de nouveau s'adressa à son
+ingénieur.
+
+Léonard déplia devant lui ses croquis de guerre et ses cartes. Ce
+n'étaient pas seulement les recherches d'un savant expliquant la
+disposition du terrain, les cours d'eau, les obstacles formés par les
+chaînes de montagnes, l'étendue des vallées, mais aussi des oeuvres de
+grand artiste, des tableaux de sites pris à vol d'oiseau. La mer
+était peinte en bleu, les montagnes en brun, les rivières en bleu
+pâle, les villes en rouge foncé, les champs en vert; et avec une
+infinie perfection tous les détails étaient notés--les places, les
+rues, les tours, de telle façon qu'on les reconnaissait sans même lire
+les remarques écrites en marge. Il semblait qu'on planait au-dessus de
+la terre et qu'on découvrait l'infini. Avec une particulière attention
+César examinait la carte qui représentait la région sise entre le lac
+de Bolsena, Arezzo, Perugio et Sienne. C'était le coeur de l'Italie,
+la patrie de Léonard, Florence, que le duc rêvait de conquérir. Plongé
+dans la méditation, César se délectait à cette sensation de vol
+d'oiseau. Il n'aurait pu exprimer avec des mots la sensation qu'il
+éprouvait, mais il lui semblait que lui et Léonard se comprenaient,
+qu'ils étaient pour ainsi dire des collaborateurs. Il devinait
+vaguement quelle puissance nouvelle la science pouvait avoir sur le
+monde et il voulait pour lui cette puissance, ces ailes de vol
+triomphal.
+
+Il leva les yeux sur l'artiste et lui serra la main avec son plus
+charmeur sourire.
+
+--Je te remercie, mon cher Léonard. Sers-moi toujours comme tu l'as
+fait jusqu'à présent et je saurai te récompenser.
+
+Puis il ajouta avec sollicitude:
+
+--Es-tu bien ici? Es-tu satisfait de tes appointements? Peut-être
+désires-tu quelque chose? Tu sais que je serai toujours heureux
+d'exaucer toutes tes prières.
+
+Léonard profitant de l'occasion, parla de messer Nicolo, sollicita
+pour lui une audience.
+
+César haussa les épaules en souriant.
+
+--Quel homme étrange, ce messer Nicolo! Il me demande audience sur
+audience et quand je le reçois--nous n'avons rien à nous dire. Et
+pourquoi m'a-t-on envoyé cet original?
+
+Il demanda à Léonard son opinion sur Machiavel.
+
+--Je crois, Altesse, que c'est un des hommes les plus intelligents et
+perspicaces de notre époque, tel que j'en ai rarement rencontré dans
+mon existence.
+
+--Oui, il a de l'esprit, approuva le duc, il n'est pas bête. Mais on
+ne peut compter sur lui. C'est un rêveur, une girouette. Il n'a de
+mesure en rien. Cependant je lui ai toujours souhaité beaucoup de bien
+et maintenant que je sais qu'il est de tes amis, je lui en souhaite
+encore davantage. C'est un homme très bon. Il n'y a en lui aucune
+malice, quoiqu'il s'imagine être le plus rusé des hommes et qu'il
+s'évertue à me tromper comme si j'étais l'ennemi de votre république.
+Cependant je ne lui en veux pas: je comprends qu'il agit ainsi parce
+qu'il aime sa patrie plus que son âme. Eh bien! qu'il vienne,
+puisqu'il le désire aussi ardemment. Dis-lui que je serai content... A
+propos, ne m'a-t-on pas dit dernièrement que messer Nicolo avait
+l'intention d'écrire un livre sur la politique ou la science
+militaire?
+
+César eut encore une fois son sourire calme et clair, comme s'il
+venait de se souvenir de quelque chose de joyeux.
+
+--T'a-t-il parlé de sa phalange macédonienne? Non? Alors, écoute. Un
+jour, se fondant précisément sur ce livre de science militaire,
+Nicolas expliquait à mon chef de camp Bartolomeo Capranico et à
+d'autres officiers, les règles de la disposition d'une armée en ordre
+de bataille d'après la célèbre phalange, avec une éloquence telle, que
+ses auditeurs voulurent l'expérimenter. On fit sortir les troupes
+devant le camp et on en donna le commandement à Nicolas. Durant trois
+heures, sous la pluie, le vent et le froid, il se débattit avec deux
+mille soldats, mais ne put réaliser son rêve. Enfin, Bartolomeo
+perdant patience, prit le front des troupes et quoique il n'eût jamais
+lu aucun livre de science militaire, en un clin d'oeil, au son du
+tambourin, les disposa de merveilleuse façon, prouvant l'énorme
+différence qui existe entre la théorie et la pratique. Ne raconte pas
+cela à Nicolas, mon cher Léonard--il n'aime pas se souvenir de la
+phalange!
+
+Il était tard, tout près de trois heures du matin.
+
+On servit au duc un léger souper, une truite, un plat de légumes et du
+vin blanc. Véritable Espagnol, il se distinguait par la frugalité.
+
+L'artiste prit congé. César une fois encore le remercia pour ses
+cartes et donna ordre à trois pages d'accompagner Léonard avec des
+torches, en signe d'honneur.
+
+Léonard raconta son audience à Machiavel.
+
+En apprenant que l'artiste avait, pour le compte de César, relevé les
+plans des environs de Florence, Nicolas se leva terrifié.
+
+--Comment? vous, un citoyen de la République, pour le pire ennemi de
+votre patrie!
+
+--Je croyais, répliqua Léonard, que César était considéré comme notre
+allié...
+
+--Considéré! s'écria le secrétaire de la République florentine, un
+éclair de mépris dans les yeux. Mais savez-vous, messer, que si
+seulement ceci était su des Superbes Seigneuries, on pourrait vous
+accuser de haute trahison?
+
+--Vraiment? s'étonna naïvement Léonard. Ne croyez pas, Nicolas... En
+réalité, je ne comprends rien à la politique... Je suis comme un
+aveugle...
+
+Ils se regardèrent, silencieux, et tout à coup, tous deux sentirent
+que sur cette question ils étaient, jusqu'au plus profond du coeur,
+étrangers, que jamais ils ne pourraient se comprendre. L'un n'avait
+pour ainsi dire pas de patrie; l'autre, l'aimait, selon l'expression
+de César, «plus que son âme».
+
+
+X
+
+Cette nuit-là, Nicolas partit sans dire où, ni pourquoi.
+
+Il ne revint que le lendemain après-midi, fatigué, transi, entra dans
+la chambre de Léonard, ferma les portes, déclara que depuis longtemps
+il désirait lui parler d'une affaire qui exigeait le secret le plus
+absolu et amena la conversation de loin.
+
+Trois ans auparavant, dans un endroit désert de la Romagne, entre
+Cervia et Porto Cesenatico, une troupe de cavaliers masqués et armés
+attaqua un convoi qui accompagnait d'Urbino à Venise, la femme de
+Battisto Caraciolo, capitaine de la Sérénissime République, madonna
+Dorothea et sa cousine Marie, jeune fille de quinze ans, novice du
+monastère d'Urbino. Se saisissant des deux femmes, on les avait
+entraînées et depuis, personne n'en avait eu des nouvelles. La
+République de Venise se considéra offensée, en la personne de son
+capitaine, et le Sénat et le Comité adressèrent leurs plaintes à Louis
+XII, au roi d'Espagne et au Pape, accusant ouvertement de rapt le duc
+de Romagne. Mais les preuves manquaient et César répondit qu'il avait
+trop de femmes désireuses de lui appartenir pour chercher à les
+racoler sur les grandes routes.
+
+On disait que madonna Dorothea s'était vite consolée et suivait le duc
+dans toutes ses campagnes.
+
+Marie avait un frère, messer Dionisio, jeune capitaine au service de
+Florence. Lorsqu'il eut constaté l'inutilité de toutes les démarches
+officielles, Dionisio résolut de tenter lui-même la chance, entra en
+Romagne sous un faux nom, se présenta au duc, gagna sa confiance,
+pénétra dans le fort de Cesena et s'enfuit avec Marie déguisée en
+homme. Mais à la frontière de Perugio ils furent rejoints par un
+détachement. On tua le frère, on ramena Marie à Cesena.
+
+Machiavel, secrétaire de la République florentine, avait pris part à
+cette affaire. Dionisio, qui était devenu son ami, lui avait confié le
+secret de la conspiration, lui avait raconté tout ce qu'il avait pu
+savoir de sa soeur. Les geôliers la considéraient comme une sainte,
+assuraient qu'elle accomplissait des guérisons miraculeuses, qu'elle
+prophétisait, que ses mains et ses pieds portaient les stigmates de
+sainte Catherine de Sienne.
+
+Lorsque César fut fatigué de Dorothée, il tourna ses yeux vers Marie.
+Le célèbre subjugueur de femmes, fort de son charme auquel les plus
+pures ne résistaient guère, était convaincu que tôt ou tard Marie
+serait aussi soumise que les autres à sa volonté. Mais il fut trompé
+dans son attente. Il rencontra en cette enfant une résistance inconnue
+pour lui. La rumeur affirmait que souvent il la visitait dans sa
+cellule, restant longtemps seul avec elle, mais personne ne savait ce
+qui se passait durant ces entretiens.
+
+Comme conclusion, Nicolas déclara qu'il était résolu à délivrer Marie.
+
+--Si vous vouliez, messer Leonardo, ajouta-t-il, consentir à m'aider,
+je conduirais l'affaire de façon à ce que personne ne puisse
+soupçonner votre collaboration. Du reste, je ne vous demanderais que
+quelques renseignements sur la disposition intérieure du fort San
+Michele où se trouve Marie. A titre d'ingénieur ducal, il vous sera
+facile d'y pénétrer et de tout savoir.
+
+Léonard le regardait surpris et sous ce regard inquisiteur Nicolas eut
+un rire sec, presque mauvais.
+
+--J'ose espérer, s'écria-t-il, que vous n'allez pas me soupçonner de
+chevaleresque sensibilité. Que le duc séduise ou ne séduise pas cette
+fillette, cela m'est indifférent. La raison de mon entreprise, vous
+désirez la savoir? Mais ne fût-ce que pour prouver à la seigneurie que
+je suis bon à autre chose qu'à jouer au bouffon. Et puis, il faut bien
+se distraire. La vie humaine est ainsi faite que si on ne s'amuse à
+quelques bêtises, on crève d'ennui. Je suis las de causer, de jouer
+aux osselets, de traîner dans des maisons louches et d'écrire des
+rapports inutiles aux lainiers de Florence! Alors, voilà, j'ai imaginé
+cette affaire-là. L'occasion est belle, mon plan est prêt avec des
+ruses superbes!
+
+Il parlait vite, comme s'il se disculpait. Mais Léonard avait déjà
+compris que Nicolas avait honte de sa bonté que selon son habitude il
+cachait sous un masque cynique.
+
+--Messer, interrompit l'artiste, je vous prie, comptez sur moi comme
+sur vous-même dans cette affaire, mais à une condition: en cas de non
+réussite, je répondrai au même titre que vous.
+
+Nicolas, visiblement ému, lui serra la main et de suite lui expliqua
+son plan.
+
+Léonard ne répliqua pas, quoique doutant au fond que ce plan si fin,
+si rusé, pût être aussi facilement réalisable qu'en paroles.
+
+Ils décidèrent que la délivrance de Marie aurait lieu le 30 décembre,
+jour du départ du duc de Fano.
+
+Deux jours avant, tard le soir, un des geôliers complices vint les
+prévenir qu'ils étaient menacés d'une dénonciation. Nicolas était
+absent. Léonard courut la ville à sa recherche. Il trouva enfin le
+secrétaire de Florence, dans un tripot où une bande de chenapans
+espagnols, à la solde de César, détroussait les joueurs
+inexpérimentés.
+
+Au milieu d'un cercle de jeunes viveurs et de vieux débauchés,
+échansons de la cour ducale, Machiavel expliquait le célèbre sonnet de
+Pétrarque:
+
+ _Ferito in mezzo di core di Laura_
+
+découvrant un sens graveleux dans chaque mot, faisant rire ses
+auditeurs jusqu'à la congestion.
+
+De la chambre voisine s'élevèrent des voix d'hommes courroucées, des
+cris de femmes, un bruit de chaises renversées, de bouteilles brisées,
+le choc des épées et le tintement de l'argent éparpillé à terre. On
+venait de découvrir un tricheur. Les amis de Nicolas se précipitèrent
+vers les combattants. Léonard lui glissa à l'oreille qu'il avait à lui
+communiquer une grave nouvelle au sujet de Marie. Ils sortirent.
+
+La nuit était calme, étoilée. La neige à peine tombée, craquait sous
+leurs pas. Après l'atmosphère lourde, surchauffée du tripot, Léonard
+aspirait avec satisfaction l'air glacé qui lui semblait parfumé. Ayant
+appris la menace de la dénonciation, Nicolas décida avec une
+insouciance inattendue qu'il n'y avait point de péril en la demeure.
+
+--Vous avez été surpris de me trouver dans ce repaire? dit-il à son
+compagnon. Le secrétaire de la République florentine faisant office de
+bouffon auprès de la canaillerie espagnole! Que voulez-vous? Le besoin
+saute, le besoin danse, le besoin chante des chansons! Quoique ce
+soient vraiment des scélérats, ils sont tout de même plus généreux que
+nos splendides seigneuries.
+
+Il y avait un tel mépris pour lui-même dans les paroles de Nicolas,
+que Léonard ne put se contenir et l'interrompit:
+
+--Ce n'est pas vrai. Pourquoi parlez-vous ainsi, Nicolas? Ne
+savez-vous pas que je suis votre ami et que je vous juge autrement que
+les autres...
+
+Machiavel se détourna et après un instant de silence, continua d'une
+voix changée:
+
+--Je sais... ne vous fâchez pas, Léonard. Parfois quand j'ai le coeur
+trop gros, je plaisante et je ris pour ne pas pleurer.
+
+Et baissant la tête, il ajouta plus bas et plus tristement encore:
+
+--Telle est ma destinée! Je suis né sous une mauvaise étoile. Tandis
+que mes égaux, gens de peu, réussissent en toute chose, vivent repus
+et heureux, acquièrent l'argent et la puissance, je reste derrière
+tous les autres oublié et méprisé par tous ces imbéciles. Peut-être
+ont-ils raison. Oui, je ne crains pas les grands travaux, les
+privations et les dangers. Mais endurer les mesquines vexations de
+l'existence, joindre avec peine les deux bouts, trembler pour le
+moindre sou, non, je ne le puis. Eh! n'en parlons pas!
+
+Il eut un geste de la main et dans sa voix bruirent des pleurs.
+
+--Maudite existence! Si Dieu n'a pas pitié de moi, je quitterai tout
+bientôt, les affaires, monna Marietta, mon petit garçon, je ne suis
+pour eux qu'une charge; qu'ils croient plutôt que je suis mort. J'irai
+n'importe où, je me cacherai dans un trou où personne ne me connaîtra,
+je me ferai écrivain public ou bien encore maître d'école pour ne pas
+crever de faim tant que je ne suis pas abruti;--car, mon ami, rien
+n'est plus terrible que de se sentir la force, de se dire qu'on est
+capable de faire quelque chose, qu'on ne fait rien et qu'on se perd
+sans raison.
+
+
+XI
+
+A mesure qu'approchait le jour fixé pour la délivrance de Marie,
+Léonard remarquait que Nicolas, en dépit de son assurance, perdait sa
+présence d'esprit, faiblissait, s'attardait imprudemment ou se
+précipitait sans raison. Par expérience, l'artiste devinait ce qui se
+passait dans l'âme de Machiavel. Ce n'était ni la peur, ni le manque
+de coeur, mais cette incompréhensible faiblesse, cette indécision de
+gens créés non pour l'action mais pour l'observation, cette trahison
+momentanée de la volonté à l'instant précis où il faut agir sans
+hésiter et sans douter: choses bien connues de Léonard.
+
+La veille du jour fixé, Nicolas se rendit dans un village proche de la
+forteresse de San Michele, afin de tout préparer pour la fuite de
+Marie. Léonard devait l'y rejoindre le lendemain matin.
+
+Resté seul, il attendait à tout moment de mauvaises nouvelles, ne
+doutant pas que l'affaire se terminât en farce d'écolier.
+
+Une terne lumière filtrait à travers les vitres. On frappa à la porte.
+L'artiste ouvrit. Nicolas entra pâle et décontenancé.
+
+--C'est fini, dit-il en s'affalant sur un siège.
+
+--Je m'y attendais, répondit Léonard sans surprise. Je vous disais,
+Nicolas, que nous nous ferions prendre.
+
+Machiavel le regarda distraitement.
+
+--Non, ce n'est pas cela. L'oiseau s'est envolé de sa cage, nous
+sommes arrivés trop tard...
+
+--Comment, envolé?
+
+--Mais tout simplement. Ce matin au lever du jour on a trouvé Marie
+dans sa prison, la gorge tranchée...
+
+--Qui est le meurtrier?
+
+--On l'ignore, mais l'examen des blessures ne permet pas de soupçonner
+le duc. Pour couper le cou à une enfant, César et ses bourreaux sont
+trop adroits. On dit qu'elle est morte vierge. Je crois qu'elle aura
+dû elle-même...
+
+--Impossible, voyons! On la considérait comme une sainte.
+
+--Tout est possible, continua Nicolas; vous ne les connaissez pas
+encore. Ce monstre...
+
+Il s'arrêta, pâlit, mais acheva avec véhémence:
+
+--Ce monstre est capable de tout! Même d'amener une sainte à se
+suicider. Je l'ai vue jadis deux fois, quand elle n'était pas autant
+surveillée. Maigre, frêle, telle une vision. Un visage d'enfant. Des
+cheveux blonds comme du lin pareils à ceux de la Madone de Filippino
+Lippi. Elle n'était même pas jolie. Je ne sais ce qui a pu attirer en
+elle le duc... O messer Leonardo, si vous saviez quelle charmante et
+pitoyable enfant c'était!
+
+Nicolas se détourna, et l'artiste crut voir briller des larmes sur ses
+cils.
+
+Mais bientôt, se ressaisissant, il acheva en criant d'une voix aiguë:
+
+--J'ai toujours dit: un honnête homme à la cour est un poisson
+dans une poêle! J'en ai assez! Je ne suis pas fait pour servir
+les tyrans! J'exigerai que la Seigneurie m'envoie dans une autre
+ambassade--n'importe où--mais je ne puis rester plus longtemps ici!
+
+Léonard plaignait Marie et il lui semblait qu'il ne se serait arrêté
+devant aucun sacrifice pour la sauver, mais en même temps, au fond du
+coeur, il éprouvait un sentiment de soulagement, de délivrance, à
+l'idée qu'il ne fallait plus agir, et il devinait la même impression
+chez Nicolas.
+
+
+XII
+
+Le 30 décembre, à l'aube, le gros de l'armée de Valentino, environ dix
+mille hommes d'infanterie, deux mille cavaliers, sortit de Fano et
+disposa son camp sur la route de Sinigaglia au bord de la petite
+rivière Metaura, en attendant le duc qui ne devait se mettre en
+campagne que le lendemain, 31 décembre, jour fixé par l'astrologue
+Valguglio.
+
+Ayant signé la paix avec César, les princes conspirateurs devaient
+entreprendre avec lui le siège de Sinigaglia.
+
+La ville se rendit, mais le héraut de la place déclara qu'il
+n'ouvrirait les portes qu'au duc lui-même. Ses anciens ennemis,
+maintenant ses alliés, à la dernière minute, présageant quelque chose
+de louche, se dérobaient à l'entrevue; mais César les trompa une fois
+encore et les calma en les comblant d'amitiés: «Telle une sirène
+captivant sa victime par son chant langoureux», comme s'exprima plus
+tard Machiavel.
+
+Possédé de curiosité, Nicolas ne voulut pas attendre Léonard et suivit
+le duc. Quelques heures après, l'artiste partit seul.
+
+La route s'étendait vers le sud, et de Pesaro, longeait le bord de la
+mer. A droite s'élevaient des montagnes qui laissaient à peine la
+largeur nécessaire au chemin. La journée était grise et calme. La mer
+également grise était unie comme le ciel. Les croassements des
+corbeaux annonçaient le dégel.
+
+Bientôt apparurent les tours de brique rouge foncé de Sinigaglia.
+
+La ville, encaissée entre la mer et les montagnes, se trouvait à un
+mille de la mer. Après avoir atteint la petite rivière Miza, la route
+tournait brusquement à gauche. Là s'élevait un pont et les portes de
+la ville lui faisaient face. Devant ces portes, une petite place avec
+des maisons basses, presque toutes des dépôts de marchands vénitiens.
+
+A cette époque, Sinigaglia était un important marché à demi asiatique,
+où les commerçants italiens échangeaient leurs marchandises avec les
+Turcs, les Arméniens, les Grecs, les Perses et les Slaves de la mer
+Noire. Mais maintenant, les rues si animées d'ordinaire étaient
+désertes. Léonard n'y rencontra que des soldats. Les vitres brisées,
+les portes défoncées, attestaient partout le pillage. Une odeur de
+brûlé planait sur la ville. Des maisons achevaient de se consumer, aux
+anneaux d'attache se balançaient des pendus.
+
+Le crépuscule tombait lorsque, sur la place principale, entre le
+palais ducal et la sombre «Rocca» de Sinigaglia, au milieu de ses
+troupes, à la lueur des torches, Léonard aperçut César.
+
+Il faisait exécuter les soldats coupables de pillage. Messer Agapito
+lisait les condamnations. Sur un signe de César, on emmena les
+coupables vers la potence.
+
+Au moment où Léonard cherchait un visage ami parmi les seigneurs de
+la cour afin de se renseigner sur ce qui s'était passé, il vit le
+secrétaire de Florence.
+
+--Vous savez?... On vous a dit?... lui demanda Nicolas.
+
+--Non, je ne sais rien et je suis content de vous voir. Racontez-moi.
+
+Machiavel l'emmena dans une ruelle, puis dans un endroit désert près
+de la mer où dans une masure, chez la veuve d'un matelot, après de
+longues recherches il avait pu enfin trouver deux chambres, une pour
+lui, l'autre pour Léonard.
+
+Silencieusement et vite Nicolas alluma une chandelle, sortit une
+bouteille de vin de l'armoire, ranima le feu dans l'âtre et s'assit
+devant son interlocuteur en fixant sur lui un regard fiévreux:
+
+--Ainsi vous ne savez pas encore? dit-il triomphalement. Écoutez. Le
+fait est extraordinaire et mémorable! César s'est vengé de ses
+ennemis. Les conspirateurs sont arrêtés. Oliverotto, Orsini et Vitelli
+attendent leur arrêt de mort.
+
+Il se renversa contre le dossier du siège et regarda Léonard,
+jouissant de sa surprise. Puis, faisant un effort pour paraître calme,
+impartial, comme un historien exposant des événements antiques, comme
+un savant décrivant les manifestations de la nature--il commença le
+récit du «piège de Sinigaglia».
+
+Arrivé de bonne heure au camp, César envoya comme avant-garde deux
+cents cavaliers, fit avancer l'infanterie et la suivit immédiatement
+avec le reste de la cavalerie. Il savait que les alliés viendraient
+au-devant de lui et que leurs troupes étaient dispersées dans les
+forts avoisinants afin de laisser la place aux nouveaux régiments. En
+approchant des portes de Sinigaglia, là où la route tournait à gauche
+en longeant les berges de la Miza, il ordonna à la cavalerie de
+s'arrêter et la disposa sur deux rangées: l'une, dos à la rivière,
+l'autre, dos au champ, laissant entre elles un passage pour
+l'infanterie qui, sans arrêt, traversa le pont et pénétra dans
+Sinigaglia.
+
+Les alliés, Oliverotto, Vitelli, Gravina et Paolo Orsini, vinrent à la
+rencontre de César montés sur des mules et accompagnés de nombreux
+cavaliers.
+
+Comme s'il pressentait sa perte, Vitelli était si triste que tous ceux
+qui connaissaient sa chance et sa bravoure s'en étonnaient. Plus tard
+on sut même qu'avant de partir pour Sinigaglia, il avait fait ses
+adieux à tous ses parents et à ses intimes, comme s'il avait prévu
+qu'il allait à la mort.
+
+Les alliés mirent pied à terre, enlevèrent leurs bérets et
+présentèrent leurs hommages au duc. Celui-ci descendit également de
+son cheval, et tendit d'abord la main à chacun d'eux, puis il les
+embrassa en les nommant «chers frères».
+
+A ce moment les chefs d'armée de César, comme il en avait été convenu
+à l'avance, entourèrent Orsini et Vitelli, de façon telle que chacun
+d'eux se trouva entre deux familiers du duc. Celui-ci, remarquant
+l'absence d'Oliverotto, fit un signe à son capitaine, don Miguel
+Corello, qui partit à sa recherche et le trouva à Borgo.
+
+Oliverotto se joignit au cortège et tous ensemble, discutant
+amicalement de questions militaires, se dirigèrent vers le palais qui
+faisait face à la citadelle.
+
+Dans le vestibule, les alliés voulurent prendre congé, mais le duc,
+toujours avec son amabilité séduisante, les retint et les invita à
+pénétrer avec lui.
+
+A peine eurent-ils franchi le seuil de la salle, que la porte se
+referma, huit hommes armés se précipitèrent sur les quatre conjurés,
+les désarmèrent et les ligotèrent. La consternation des malheureux fut
+telle qu'ils n'opposèrent même pas de résistance.
+
+Le bruit courait que le duc avait l'intention de se débarrasser de ses
+ennemis la nuit même, en les faisant égorger dans les oubliettes du
+château.
+
+--O messer Leonardo, conclut Machiavel, si vous aviez vu comme il les
+embrassait. Un regard, un geste, pouvaient le trahir. Mais il avait
+sur son visage et dans sa voix une telle sincérité que, croirez-vous?
+jusqu'à la dernière minute je ne soupçonnai rien, j'aurais donné ma
+main à couper que ce n'était pas une feinte. Je considère que de
+toutes les trahisons qui se sont accomplies depuis que la politique
+existe, celle-là est la plus belle!
+
+Léonard sourit.
+
+--Certes, dit-il, on ne peut refuser au duc la bravoure et la ruse,
+mais j'avoue tout de même, Nicolas, je suis si peu versé dans la
+politique, que je ne comprends pas ce qui spécialement provoque votre
+admiration dans ce guet-apens?
+
+--Guet-apens? l'arrêta Machiavel. Quand il s'agit, messer, de sauver
+la patrie, il ne peut être question de guet-apens, ni de fidélité, de
+bien et de mal, de charité et de cruauté, tous les moyens sont bons,
+pourvu que le but soit atteint.
+
+--Où voyez-vous qu'il s'agît de sauver la patrie, Nicolas? Il me
+semble que le duc pensait uniquement à ses propres intérêts...
+
+--Comment? Et vous, vous ne comprenez pas? Mais c'est clair comme le
+jour! César est le futur unificateur et empereur de l'Italie. Ne le
+voyez-vous pas? Il a fallu que l'Italie subisse toutes les misères que
+peut seulement endurer un peuple, pour que surgisse un nouveau héros,
+sauveur de la patrie. Et quoique parfois elle eût eu des lueurs
+d'espoir par des gens qui semblaient les élus de Dieu, chaque fois la
+destinée la trompait au moment décisif. Et à demi morte, presque sans
+souffle, elle attend celui qui pansera ses plaies, supprimera les
+violences en Lombardie, les pillages et les abus en Toscane et à
+Naples, guérira ces blessures gangrenées par le temps. Et jour et
+nuit, l'Italie supplie Dieu de lui envoyer le libérateur...
+
+Sa voix se haussa comme une corde trop tendue et se brisa. Il était
+pâle, tremblant; ses yeux brûlaient. Mais en même temps, dans cet élan
+inattendu se sentait quelque chose de convulsif, d'impuissant,
+semblable à un accès.
+
+Léonard se souvint comme, quelques jours auparavant, sous l'impression
+de la mort de Marie, il avait traité César de «monstre». Il ne lui
+signala pas cette contradiction, sachant qu'en ce moment il renierait
+sa pitié pour Marie, comme une faiblesse honteuse.
+
+--Qui vivra verra, Nicolas, répondit Léonard. Mais voilà ce que je
+voulais vous demander: pourquoi précisément aujourd'hui, vous
+êtes-vous convaincu que César était l'élu de Dieu? Le piège de
+Sinigaglia vous a-t-il, plus clairement que toutes ses autres actions,
+convaincu qu'il était un héros?
+
+--Oui, répliqua Nicolas, maître de lui-même et feignant
+l'impartialité. La perfection de cette tromperie, plus que tous les
+autres actes du duc, démontre qu'il possède, à un rare degré, les
+qualités les plus grandes et les plus opposées.
+
+»Remarquez que je ne loue, ni ne blâme; j'étudie simplement. Et voilà
+mon opinion: pour atteindre n'importe quel but, il existe deux façons:
+l'une légale, l'autre de violence. La première, humaine; la seconde,
+bestiale. Celui qui veut gouverner doit posséder les deux façons:
+savoir selon les circonstances être un homme ou une brute. C'est le
+sens caché de la légende d'Achille et autres héros, nourris par le
+centaure Chiron, demi-dieu, demi-bête. Les rois, pupilles du centaure,
+comme lui réunissent les deux natures. Les hommes ordinaires ne
+supportent pas la liberté, ils la craignent plus que la mort et
+lorsqu'ils ont commis un crime, plient sous le poids du remords. Un
+héros, choisi par la destinée, a seul la force de supporter la
+liberté, piétinant les lois sans crainte, sans remords, restant
+innocent dans le mal, comme les fauves et les dieux. Aujourd'hui, pour
+la première fois, j'ai vu chez César cet état d'esprit--le sceau des
+élus!
+
+--Oui. Je vous comprends maintenant, Nicolas, murmura Léonard
+profondément pensif. Seulement, il me semble que n'est pas libre celui
+qui, à l'instar de César, ose tout parce qu'il ne sait rien et n'aime
+rien, mais celui qui ose tout parce qu'il sait tout et aime tout. Par
+cette liberté seule, les hommes vaincront le mal et le bien, la terre
+et le ciel, tous les obstacles et tous les fardeaux, et ils
+deviendront semblables à des dieux et s'envoleront...
+
+--Voleront? s'écria Machiavel étonné.
+
+--Lorsqu'ils posséderont la science parfaite, expliqua Léonard, ils
+créeront les ailes, une machine qui leur permettra de voler. J'ai
+beaucoup pensé à cela. Peut-être n'en résultera-t-il rien--qu'importe,
+si ce n'est par moi, ce sera par un autre, mais les ailes seront.
+
+--Mes compliments! rit Nicolas. Nous voilà arrivés aux hommes ailés.
+Il sera joli le roi, demi-dieu, demi-bête, avec des ailes d'oiseau.
+Une vraie Chimère!
+
+Mais entendant sonner l'heure à la tour voisine, il se leva, pressé.
+Il devait se rendre au palais pour tâcher d'apprendre la décision
+prise au sujet du supplice des conspirateurs alliés.
+
+
+XIII
+
+Les souverains italiens félicitèrent César de «sa superbe tromperie»,
+_bellissimo inganno_. Louis XII ayant appris le piège de Sinigaglia,
+l'appela «un haut fait digne d'un antique Romain». La marquise de
+Mantoue, Isabelle de Gonzague envoya en cadeau à César, pour le
+carnaval qui approchait, cent masques de soie, différents.
+
+Machiavel, en riant, affirmait qu'on ne pouvait se figurer un meilleur
+cadeau au maître de toutes les ruses et de toutes les dissimulations
+que cet envoi de cent masques, par le renard Gonzague, au renard
+Borgia.
+
+
+XIV
+
+Au début de mars 1503, César revint à Rome.
+
+Le pape proposa aux cardinaux de récompenser son héroïsme par la
+distinction la plus haute que l'Église romaine donnât à ses
+défenseurs: la «Rose d'or». Les cardinaux consentirent et deux jours
+après devait avoir lieu l'ordination.
+
+Dans la salle des cardinaux dont les croisées donnaient sur la cour
+du Belvédère, s'assembla la Curie romaine et les ambassadeurs.
+
+Coiffé de la triple tiare, scintillant de pierres précieuses dans son
+pluvial, éventé par les porteurs d'écran, lourd mais ferme, le pape
+Alexandre VI, septuagénaire au visage imposant et bienveillant en même
+temps, gravit les marches du trône.
+
+Les hérauts sonnèrent de la trompe, et sur un signe du maître des
+cérémonies, l'Allemand Johann Burghardt, pénétrèrent dans la salle les
+gardes-du-corps, les pages, les coureurs et le chef de camp du duc,
+messer Bartolomeo Capranico, qui tenait le glaive du porte-drapeau de
+l'Église Romaine.
+
+Le tiers du glaive était doré et portait de fines ciselures: la déesse
+de la Fidélité sur son trône, avec cette inscription: «La Fidélité est
+plus forte que l'arme»; Jules César sur son char triomphal «Ou
+César--ou rien».--Le passage du Rubicon, avec ces mots: «Le sort en
+est jeté», et enfin le sacrifice au boeuf Apis offert par de jeunes
+prêtresses nues, brûlant l'encens auprès de la victime humaine; sur
+l'autel cette inscription: _Deo Optimo Maximo Hosia_ et au-dessous _In
+nomine Cæsaris omen_.--La victime humaine offerte au dieu animal
+prenait une signification terrible quand on songeait que ces ciselures
+et ces inscriptions avaient été commandées au moment où César
+projetait le meurtre de son frère Giovanni Borgia pour hériter de lui
+du glaive de capitaine porte-drapeau de l'Église Romaine.
+
+Derrière le chef de camp, venait le héros, coiffé du haut béret ducal
+surmonté de la colombe du Saint-Esprit, en perles fines.
+
+Il s'approcha du pape, ôta son béret, s'agenouilla et baisa la croix
+de rubis qui ornait la pantoufle du Saint-Père.
+
+Le cardinal Monreale, tendit à Sa Sainteté la Rose d'or, merveille de
+joaillerie, portant dans son coeur un petit calice laissant goutter le
+Saint-Chrême, qui répandait un parfum de rose.
+
+Le pape se leva et dit d'une voix émue:
+
+--Reçois, mon enfant bien-aimé, cette Rose, qui symbolise la joie des
+deux Jérusalem, terrestre et céleste, l'Église combattante et
+triomphante, la béatitude des justes, la beauté des couronnes
+inflétries, afin que tes vertus fleurissent dans le Christ ainsi que
+cette Rose. _Amen._
+
+César prit des mains de son père, la Rose mystérieuse.
+
+Le pape ne put se contenir; selon l'expression d'un témoin: «La chair
+cria en lui». Interrompant l'ordre de la cérémonie d'investiture, à la
+grande indignation de Burghardt, il se pencha, tendit ses mains
+tremblantes vers son fils; son visage se fripa, son gros corps se
+tassa. Avançant ses lèvres épaisses, il balbutia:
+
+--Mon enfant!... César!... César!
+
+Le duc dut remettre la Rose au cardinal de San Clemente.
+
+Le pape embrassa frénétiquement son fils, pleurant et riant à la fois.
+
+De nouveau retentirent les trompes, le bourdon gronda, toutes cloches
+de Rome lui répondirent et du fort des Saints-Anges éclata une salve
+d'artillerie.
+
+--Vive César! cria la garde romagnole massée dans la cour du
+Belvédère.
+
+Le duc sortit sur le balcon.
+
+Sous les cieux bleus, dans le rayonnement du soleil matinal et l'éclat
+des habits royaux, la colombe du Saint-Esprit planant au-dessus de sa
+tête, la Rose d'or dans les mains, il ne paraissait plus un homme,
+pour la foule, mais un dieu.
+
+
+XV
+
+La nuit un splendide défilé masqué fut organisé, d'après le dessin du
+glaive de Valentino «Le Triomphe de Jules César».
+
+Sur un char qui portait l'inscription «Divin César», trônait le duc de
+Romagne, une branche de palmier dans les mains, la tête ceinte de
+lauriers. Des soldats entouraient le char, travestis en légionnaires
+romains. Tout était exécuté exactement d'après les livres, les
+monuments, les bas-reliefs et les médailles.
+
+Devant le char marchait un homme vêtu de la longue robe blanche de
+l'hiérophante égyptien et portait une «rypide» sur laquelle était
+brodé l'héraldique taureau doré des Borgia, dieu protecteur du pape
+Alexandre VI. Des adolescents en tuniques de drap d'argent,
+chantaient en s'accompagnant des tympanons:
+
+--Vive diu Bos! Vive diu Bos! Borgia vive!
+
+Gloire au taureau, gloire au taureau, gloire à Borgia!
+
+Et haut, très haut, au-dessus de la foule se balançait l'effigie de la
+bête, éclairée par le reflet des torches et pareille sous le ciel
+étoilé au pourpre soleil levant.
+
+Giovanni Beltraffio, l'élève de Léonard, venu le matin même de
+Florence à Rome, se trouvait là. Il regardait le taureau pourpre et se
+souvenait des paroles de l'Apocalypse:
+
+«Et ils adorèrent le Fauve, disant: Qui est semblable à lui? Qui peut
+se comparer à lui?
+
+»Et je vis la Femme, assise sur la bête pourpre à sept têtes et à dix
+cornes.
+
+»Et sur son front était écrit: Mystère, Grande Babylone, mère des
+courtisanes et de toutes les horreurs terrestres.»
+
+Et comme celui qui avait écrit ces paroles, Giovanni, en regardant la
+bête «s'étonnait de suprême étonnement».
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LE FAUVE POURPRE
+
+1503
+
+ Le Fauve sortant de l'Abîme.
+
+ (XI, 7. _Révélations de Saint-Jean._)
+
+
+I
+
+Léonard possédait une vigne près de Florence, sur la colline de
+Fiesole. Son voisin, désireux de lui enlever quelques perches, sous un
+prétexte futile, lui avait intenté un procès. Mais comme il se
+trouvait en Romagne, Léonard confia la surveillance de cette affaire à
+Giovanni Beltraffio, et à la fin de mars 1503, le fit venir auprès de
+lui, à Rome.
+
+En route Giovanni s'arrêta à Orvieto pour voir, dans la Capella Nuova,
+les célèbres fresques de Luca Siniorelli, à peine achevées. Une de
+ces fresques représentait la venue de l'Antechrist.
+
+Le visage surprit Giovanni. Tout d'abord il lui parut méchant, mais en
+le regardant longuement, il vit qu'il n'était qu'infiniment
+douloureux. Dans les yeux clairs au regard humble, se reflétait le
+dernier désespoir de la Sagesse qui a renié Dieu. En dépit de ses
+disgracieuses oreilles pointues de satyre, de ses doigts déformés,
+pareils à des griffes de fauve, il était superbe. Et Giovanni, comme
+jadis dans son délire, était de nouveau étonné de la ressemblance
+frappante jusqu'à la terreur, avec un visage divin, qu'il voulait ni
+n'osait reconnaître.
+
+A gauche, dans ce même tableau était représentée la chute de
+l'Antechrist. Élevé jusqu'aux cieux par des ailes invisibles, l'ennemi
+du Sauveur, frappé par un ange, tombait dans un gouffre. Ce vol
+malheureux, ces ailes humaines, éveillèrent en Giovanni de terribles
+pensées sur Léonard.
+
+En même temps que Beltraffio, deux hommes admiraient ces fresques: un
+grand et gras moine d'une cinquantaine d'années et son camarade, homme
+d'un âge incertain, au visage affamé et joyeux, vêtu comme un clerc
+vagabond, un de ceux qu'on appelait des «errants» ou des «goliards».
+
+Ils firent connaissance et partirent ensemble. Le moine était un
+Allemand de Nuremberg, le savant bibliothécaire du couvent des
+Augustins, et se nommait Thomas Schweinitz. Il se rendait à Rome pour
+débattre la question des bénéfices et des privilèges.
+
+Son compagnon, originaire de Salzbourg, Hans Plater, lui servait de
+secrétaire, de bouffon et d'écuyer. En chemin ils parlèrent des
+affaires de l'Église.
+
+Calmement, avec une clarté scientifique, Schweinitz prouvait le non
+sens du dogme de l'infaillibilité papale, assurant que dans vingt ans
+tout au plus, toute la Germanie se soulèverait pour secouer le joug de
+l'Église romaine.
+
+«Celui-là ne mourra pas pour la Foi, pensait Giovanni en regardant le
+visage plein du moine, il n'ira pas dans le feu comme Savonarole; mais
+qui sait? il est peut être plus dangereux pour l'Église.»
+
+Un soir, peu après son arrivée à Rome, Giovanni rencontra sur la place
+San Pietro le clerc Hans Plater. Ce dernier l'emmena dans l'impasse
+Sinibaldi, où se trouvaient quantité d'hôtelleries pour les étrangers,
+et particulièrement une taverne, _le Hérisson d'argent_, tenue par le
+tchèque hussite Ian le Boiteux, qui accueillait et régalait de ses
+meilleurs vins ses partisans, les secrets ennemis du pape, les libres
+penseurs, tous les jours plus nombreux, qui aspiraient au renversement
+de l'Église.
+
+Derrière la première salle il y en avait une seconde où ne pénétraient
+que les élus. Là, se trouvait réunie toute une société. Thomas
+Schweinitz présidait le haut bout de la table, le dos appuyé contre
+une barrique, ses grosses mains croisées sur son gros ventre. Son
+visage bouffi à double menton était impassible, ses petits yeux
+troubles se fermaient, il avait dû faire honneur à la cave de Ian. De
+temps à autre il élevait son verre à la hauteur de la flamme de la
+chandelle, et admirait le pâle reflet doré du vin dans les facettes du
+cristal.
+
+Un petit moine errant, fra Martino, exprimait son indignation contre
+les concussions de la Curie:
+
+--Qu'ils volent une fois, deux fois, soit; mais ainsi continuellement!
+Mieux vaut tomber entre les mains des brigands, qu'entre celles des
+prélats romains. C'est le pillage en plein jour! La main à la poche
+pour le penitensiario, le protonotaire, le cubiculari, l'ostiari, le
+palefrenier, le cuisinier, le valet de Son Excellence, la maîtresse du
+cardinal!
+
+Hans Plater se leva, prit un air solennel et, lorsque tout le monde se
+fut tu, les regards fixés sur lui, il dit d'une voix traînante, comme
+s'il récitait un psaume:
+
+--S'approchèrent du pape, ses disciples, les cardinaux et lui
+demandèrent: «Que devons-nous faire pour sauver notre âme?» Et
+Alexandre répondit: «Pourquoi me le demandez-vous? C'est écrit dans la
+loi et je vous le dis: Aime l'or et l'argent, de tout ton coeur et de
+toute ton âme, et aime le riche comme toi-même. Faites ainsi et vous
+vivrez.» Et s'assit le pape sur son trône et dit: «Heureux ceux qui
+possèdent, car ils verront mon visage, heureux ceux qui donnent car
+ils seront mes fils, heureux ceux qui auront de l'or et de l'argent
+pour la Curie papale. Malheur aux pauvres qui viennent les mains
+vides, car mieux vaudrait pour eux couler au fond des mers, une pierre
+au cou.» Les cardinaux répondirent: «Il en sera fait ainsi.» Et le
+pape ajouta: «Car je vous donne l'exemple afin que vous voliez les
+vivants et les morts, comme je les ai volés moi-même.»
+
+Tous éclatèrent de rire. Le maître organiste, Otto Marpurg, petit
+vieillard au sourire enfantin, qui n'avait pas prononcé une parole
+jusqu'alors, sortit de sa poche des feuillets soigneusement pliés et
+proposa de lire une satire sur Alexandre VI, qui circulait
+mystérieusement sous forme de lettre à Paolo Savelli, seigneur exilé
+de la cour de Rome. En une longue énumération, l'auteur racontait
+toutes les scélératesses et toutes les abominations qui
+s'accomplissaient dans la demeure du pape, commençant par la simonie
+et achevant par le fratricide de César et l'inceste du pape avec
+Lucrèce, sa fille. La lettre se terminait par un appel à tous les rois
+et gouvernants d'Europe, leur conseillant de s'unir pour anéantir «ces
+monstres, ces fauves à forme humaine». «L'Antechrist est venu, car en
+vérité, jamais la Foi et l'Église de Dieu n'ont eu d'ennemis tels que
+le pape Alexandre VI et son fils César.»
+
+Une discussion s'éleva pour déterminer si le pape était réellement
+l'Antechrist. Les opinions étaient différentes. L'organiste Otto
+Marpurg avoua que depuis longtemps ces idées lui enlevaient tout repos
+et qu'il supposait que le véritable Antechrist n'était pas le pape
+lui-même, mais son fils César qui, à la mort du père, s'emparerait du
+trône de saint Pierre. Fra Martino prouvait, en s'appuyant sur un
+passage du livre l'_Ascension d'Ezéchiel_, que l'Antechrist, ayant
+l'image humaine, en réalité ne serait pas un homme, mais seulement
+une vision immatérielle, car, d'après saint Cyrille d'Alexandrie «le
+fils de la perdition, régnant dans les ténèbres et nommé Antechrist,
+n'est pas autre que Satan lui-même, le grand Serpent, l'ange Veliard,
+le prince de ce monde».
+
+Thomas Schweinitz secoua la tête:
+
+--Vous vous trompez, fra Martino. Jean Chrysostome dit très nettement:
+«Quel est celui-ci? N'est-ce pas Satan? Non. Mais un homme qui a pris
+toute sa puissance, car il porte en lui deux substances, l'une
+diabolique, l'autre humaine.» Cependant ni le pape, ni César ne
+peuvent être l'Antechrist: celui-ci doit être fils de vierge...
+
+Et Schweinitz cita un passage du livre d'Hippolyte: _De la Fin du
+monde_.
+
+Et les paroles d'Ephraïm Sirina: «Le diable couvrira d'ombre la vierge
+et le serpent lubrique pénétrera en elle, et elle concevra et elle
+enfantera.»
+
+Mais qui donc le croira s'écria fra Martino! Je suppose, fra Thomas,
+qu'il ne trompera même pas les enfants à la mamelle.
+
+Schweinitz secoua de nouveau la tête:
+
+--Beaucoup le croiront, fra Martino, et se laisseront tenter par le
+masque de la sainteté, car il tuera son corps, observera la pureté, il
+ne se souillera pas avec les femmes, ne goûtera pas à la viande et
+sera plein de pitié et de miséricorde, non seulement pour les hommes,
+mais pour toutes les bêtes, pour tout ce qui vit. Et comme la perdrix
+des bois, il appellera la couvée étrangère avec une voix trompeuse:
+«Venez à moi, dira-t-il, vous tous qui peinez et qui souffrez et je
+vous consolerai.»
+
+--S'il en est ainsi, dit Giovanni, qui donc le reconnaîtra et le
+démasquera?
+
+Le moine fixa sur lui un regard profond, scrutateur, et répondit:
+
+--Pour l'homme ce sera impossible, Dieu seul le pourra. Les saints
+même ne le reconnaîtront pas, car leur raison sera troublée et leurs
+pensées se dédoubleront, si bien qu'ils ne verront point où est la
+lumière et où sont les ténèbres. Et il régnera parmi les peuples une
+tristesse et une perplexité comme il n'en aura existé depuis la
+création du monde. Et les hommes diront aux montagnes: «Tombez et
+cachez-nous», et ils frémiront d'effroi dans l'attente des
+catastrophes, car les forces célestes seront ébranlées. Et alors celui
+qui trônera dans le temple de Dieu Très Haut dira: «Pourquoi vous
+troublez-vous et que désirez-vous? Les agneaux n'ont donc pas reconnu
+la voix de leur pasteur? O race infidèle et perfide! Vous voulez un
+miracle--je vous le donnerai. Voyez, je monte parmi les nuages juger
+les vivants et les morts.» Et il prendra de grandes ailes de feu,
+préparées par la ruse démoniaque, et il s'élèvera au ciel parmi les
+éclairs et le tonnerre, entouré de ses disciples, transfigurés en
+anges--et il volera...
+
+Giovanni écoutait, pâle, les yeux brillants et fixes, pleins de
+terreur: il revoyait les larges plis du vêtement de l'Antechrist dans
+le tableau de Luca Siniorelli et luttant contre le vent, des plis
+pareils, qui ressemblaient aux ailes d'un monstrueux oiseau, derrière
+les épaules de Léonard de Vinci, debout au bord du précipice sur la
+cime déserte de Monte Albano.
+
+A ce moment, derrière la porte, dans la salle commune où s'était
+glissé le clerc qui n'aimait pas les longues discussions sérieuses, on
+entendit des cris, un rire de fille, un bruit de sièges renversés et
+de verres brisés: Hans Plater, un peu gris, s'amusait avec la gentille
+servante de l'auberge.
+
+Puis, un silence succéda, et tout à coup retentit la vieille chanson:
+
+ La belle fille de la taverne
+ Est une exquise rose,
+ Ave, Ave, je lui chante
+ _Virgo gloriosa!_
+ Le tavernier est un larron
+ A tête de renard rusé,
+ Mais pourtant j'aime mieux sa cave
+ Que l'Église de Dieu.
+ Verse-moi une coupe de vin!
+ Je suis un bon moine,
+ Je ne crains pas les saints Pères.
+ A Rome sous le poids de l'or
+ Les lois restent muettes;
+ Rome est un nid de brigands,
+ Le chemin de la géhenne;
+ Le pape, pilier de l'Église,
+ Est un pilori!
+ Eh bien! belle fille, embrasse-moi.
+ _Dum vinum potamus_--
+ Et chantons au dieu Bacchus:
+ _Te deum laudamus_!
+
+Thomas Schweinitz écouta et son visage gras s'épanouit en un béat
+sourire. Il leva son verre dans lequel scintillait l'or pâle du vin du
+Rhin et, d'une voix fluette et chevrotante, il répondit à la vieille
+chanson des clercs errants, les premiers révoltés contre l'Église
+romaine:
+
+ --Et chantons au dieu Bacchus:
+ _Te deum laudamus!..._
+
+
+II
+
+Léonard s'occupait d'anatomie à l'hôpital de San Spirito, Beltraffio
+l'aidait.
+
+Comme il remarquait la continuelle tristesse de Giovanni et désirait
+le distraire, Léonard lui proposa de l'accompagner au palais du pape.
+
+A ce moment, les Espagnols et les Portugais s'étaient adressés à
+Alexandre VI et sollicitaient son arbitrage pour trancher la question
+de possession des nouvelles terres découvertes par Christophe Colomb.
+Le pape devait définitivement bénir le méridien qui divisait le globe
+terrestre et qu'il avait tracé dix ans auparavant. Léonard était
+invité avec tous les autres savants dont le pape désirait connaître
+l'avis.
+
+Giovanni tout d'abord refusa, mais la curiosité l'emporta: il voulut
+voir celui dont il entendait tant parler.
+
+Le lendemain matin ils se rendirent au Vatican et ayant traversé la
+grande salle des Prélats, celle où Alexandre VI avait remis la Rose
+d'Or à son fils César, ils pénétrèrent dans les appartements privés:
+la salle de réception, dite salle du Christ et de la Vierge, puis dans
+le cabinet de travail du pape. La voûte et l'hémicycle, les rinceaux
+entre les arcs étaient décorés de fresques de Pinturicchio, scènes du
+Nouveau Testament et de la vie des Saints.
+
+A côté, sur la même voûte, l'artiste avait représenté les mystères
+païens. Le fils de Jupiter--Osiris, dieu du soleil, descendait du ciel
+pour se fiancer avec la déesse de la terre, Isis, et apprendre aux
+hommes l'agriculture et l'horticulture. Les hommes le tuent; il
+ressuscite et sortant de terre, réapparaît sous la forme du taureau
+blanc Apis.
+
+C'était une chose étrange de contempler, dans les appartements du
+pape, ce voisinage de tableaux saints et du taureau des Borgia, cette
+pénétrante joie de vivre qui réconciliait les deux mystères, le fils
+de Jéhovah et le fils de Jupiter. A côté de sainte Élisabeth
+embrassant la Vierge Marie en lui disant: «Le fruit de tes entrailles
+est béni», un petit page dressait un chien à se tenir debout; et, dans
+les _Fiançailles d'Osiris et d'Isis_, un gamin chevauchait, nu, un
+jars sacré; la même joie émanait de tout; dans tous les décors des
+salles, entre les guirlandes de fleurs, les anges, les faunes
+dansants, apparaissait le mystérieux Taureau, le fauve pourpre; et il
+semblait que de lui, comme d'un soleil, découlait l'immense joie de
+vivre.
+
+--Qu'est-ce? songeait Giovanni. Un sacrilège ou une foi naïve?
+N'est-ce pas le même attendrissement saint sur le visage d'Élisabeth
+et sur celui d'Isis, pleurant devant le corps lapidé d'Osiris?
+N'est-ce-pas le même pieux enthousiasme sur le visage d'Alexandre VI
+agenouillé devant le Seigneur ressuscitant, et des sacrificateurs
+égyptiens recevant le dieu du soleil tué par les hommes et ressuscité
+sous les traits d'Apis?
+
+Et ce dieu devant lequel les hommes courbaient la tête, chantaient des
+louanges, brûlaient l'encens sur les autels, le taureau héraldique des
+Borgia, le veau d'or transformé, n'était autre que le premier prélat
+romain, déifié par les poètes:
+
+ Cæsare magna fuit, nunc Roma est maxima: Sextus
+ Regnat Alexander, ille vir, iste deus.
+
+ Rome était grande sous César, aujourd'hui elle est la plus grande:
+ Alexandre Six y règne--le premier était un homme--celui-ci est un
+ dieu.
+
+Et cette insouciante conciliation de Dieu et du Fauve semblait à
+Giovanni plus terrible que toutes les contradictions.
+
+Examinant les peintures, il écoutait les conversations des seigneurs
+et des prélats qui attendaient le pape.
+
+--D'où venez-vous, Belltrando? demandait, à l'ambassadeur de Ferrare,
+le cardinal Arborea.
+
+--De la cathédrale, monsignore.
+
+--Eh bien! comment va Sa Sainteté? Ne s'est-elle pas fatiguée?
+
+--Aucunement. Elle a chanté la messe on ne peut mieux. Grandeur,
+sainteté, beauté angélique! Il me semblait que je n'étais plus sur
+cette terre, mais au ciel, parmi les élus de Dieu. Et je n'ai pu
+retenir mes larmes, et je n'étais pas seul, lorsque le pape a élevé le
+Saint-Ciboire...
+
+--De quoi donc est mort le cardinal Michiele? demanda le nouvel
+ambassadeur de France.
+
+--D'avoir bu ou mangé des choses contraires à son estomac, répondit à
+mi-voix don Juan Lopes, Espagnol de naissance comme la plupart des
+familiers d'Alexandre VI.
+
+--On assure, murmura Belltrando, que vendredi, le lendemain de la mort
+de Michiele, Sa Sainteté a refusé de recevoir l'ambassadeur d'Espagne
+qu'il attendait avec une vive impatience, donnant pour prétexte la
+peine que lui avait causé la mort du cardinal.
+
+Les assistants échangèrent un rapide coup d'oeil.
+
+Dans cette conversation se cachait un sens secret: ainsi, la peine
+causée au pape par la mort du cardinal Michiele signifiait qu'il
+n'avait pu recevoir l'ambassadeur, étant trop occupé durant toute la
+journée à compter l'argent du défunt; la nourriture contraire à
+l'estomac de Son Excellence, n'était autre que le célèbre poison des
+Borgia, poudre blanche et sucrée, qui tuait lentement et à terme fixé
+d'avance, ou encore une décoction de cantharides finement pilées. Le
+pape avait inventé ce rapide et facile moyen de se procurer de
+l'argent. Il suivait avec attention les revenus des cardinaux et, en
+cas d'urgence, il se débarrassait du premier qui lui paraissait
+suffisamment enrichi et se déclarait son héritier. On disait qu'il
+les engraissait comme des porcs destinés à l'abattoir. L'Allemand
+Johann Burghardt, le maître de cérémonies, marquait constamment sur
+son cahier de notes, parmi les descriptions des services pompeux, la
+mort subite de l'un ou de l'autre prélat avec un laconisme
+imperturbable:
+
+«Il a bu la coupe. _Biberat calicem._»
+
+--Est-il vrai, monsignori, demanda le chambellan Pedro Caranja, est-il
+vrai que le cardinal Monreale soit malade depuis cette nuit?
+
+--Vraiment? s'écria Arborea terrifié. Qu'a-t-il?
+
+--On ne sait exactement. Des vomissements...
+
+--Oh! Seigneur, Seigneur! soupira Arborea en comptant sur les doigts:
+Orsini, Ferrari, Michiele, Monreale...
+
+--L'atmosphère ou les eaux du Tibre sont peut-être néfastes aux santés
+de Vos Excellences? insinua malignement Belltrando.
+
+--L'un après l'autre! l'un après l'autre! murmurait Arborea en
+pâlissant. Aujourd'hui vivant, et demain...
+
+Un silence plana.
+
+Une foule de seigneurs, de chevaliers, de gardes du corps sous le
+commandement du neveu du pape, Radriguès Borgia, des membres de la
+Curie, des chambellans, envahit la salle.
+
+Un murmure respectueux s'éleva:
+
+--Le Saint-Père! Le Saint-Père!
+
+La foule s'agita, s'écarta, les portes s'ouvrirent et le pape
+Alexandre VI Borgia entra.
+
+
+III
+
+Il avait été fort beau dans sa jeunesse. On assurait qu'il lui
+suffisait de regarder une femme pour lui inspirer la plus folle
+passion, comme si dans ses yeux se trouvait concentrée une force qui
+attirait vers lui les femmes, comme l'aimant attire le fer. Jusqu'à
+présent ses traits, quoique envahis par la graisse, avaient gardé la
+pureté des lignes. Il avait le teint bronzé, le crâne chauve avec
+quelques touffes de cheveux gris, un grand nez aquilin, un menton
+rentré, des petits yeux pleins d'extraordinaire vivacité, des lèvres
+charnues, avançant avec une expression voluptueuse, rusée et, en même
+temps, presque naïve.
+
+En vain, Giovanni cherchait dans l'aspect de cet homme quelque chose
+de terrible ou de cruel. Alexandre Borgia possédait au plus haut point
+la bienséance mondaine et l'élégance de race. Tout ce qu'il disait ou
+faisait semblait précisément être ce qu'il fallait dire ou faire. «Le
+pape a soixante-dix ans, écrivait un ambassadeur, mais il rajeunit
+chaque jour; les plus lourds soucis ne lui pèsent pas plus de
+vingt-quatre heures; il a une nature gaie; tout ce qu'il entreprend
+sert ses intérêts, il est vrai qu'il ne songe à rien qu'à la gloire et
+au bonheur de ses enfants.» Les Borgia descendaient des Maures de
+Castille, et réellement, à en juger d'après le teint bronzé, les
+lèvres épaisses et le regard de feu d'Alexandre VI, du sang africain
+coulait dans ses veines.
+
+«On ne peut mieux se figurer, pensait Giovanni, une plus belle auréole
+pour lui que ces fresques de Pinturicchio, représentant la gloire de
+l'antique Apis égyptien, le Taureau né du soleil.»
+
+Le vieux Borgia en effet, en dépit de ses soixante-dix ans, plein de
+santé et de force, semblait le descendant de son fauve héraldique, le
+Taureau pourpre, dieu du soleil, de la gaieté, de la volupté et de la
+fécondité.
+
+Alexandre VI entra dans la salle, en causant avec l'Israélite maître
+orfèvre, Salomone da Sesso, celui-là même qui avait ciselé le triomphe
+de Jules César sur le glaive du duc de Valentino. Il avait gagné les
+faveurs de Sa Sainteté en gravant, sur une grande émeraude plate, la
+Vénus Callipyge: elle plut tellement au pape que celui-ci ordonna de
+monter la pierre dans la croix avec laquelle il bénissait le peuple
+pendant les messes solennelles de Saint-Pierre; et de cette façon il
+put, en baisant le crucifix, embrasser en même temps la superbe
+déesse.
+
+Il n'était pourtant pas impie. Non seulement il remplissait toutes les
+cérémonies extérieures du culte, mais au fond de son coeur il était
+dévot. Il adorait particulièrement la Vierge et la considérait comme
+sa défenderesse auprès de Dieu.
+
+La lampe qu'il commandait en cet instant à Salomone était un don
+promis à Santa Maria del Popolo, en reconnaissance de la guérison de
+madonna Lucrezia. Assis près d'une croisée, le pape examinait des
+pierres précieuses. Il les aimait à la passion. De ses doigts longs et
+fins il les touchait doucement, les remuait, en avançant ses lèvres
+voluptueuses.
+
+Une grande chrysolithe, plus sombre que l'émeraude, avec des
+étincelles d'or et de pourpre, lui plut particulièrement. Il ordonna
+qu'on lui apportât, de son trésor particulier, sa cassette de perles
+fines.
+
+Chaque fois qu'il l'ouvrait, il songeait à sa bien-aimée fille
+Lucrezia si semblable à la pâle nacre. Cherchant des yeux, parmi les
+seigneurs, l'ambassadeur du duc de Ferrare, Alfonso d'Este, son
+gendre, le pape l'appela auprès de lui.
+
+--Souviens-toi, Belltrando, n'oublie pas les friandises pour madonna
+Lucrezia. Tu ne dois pas rentrer auprès d'elle de chez son oncle, les
+mains vides...
+
+Il se nommait «oncle» parce que dans les papiers d'État, madonna
+Lucrezia était notée comme sa nièce: le premier prélat de l'Église ne
+pouvant avoir d'enfants légitimes.
+
+Il fouilla dans sa cassette, en retira une perle de la grosseur d'une
+noisette, rose et allongée, d'une valeur inestimable, la leva vers le
+jour et se pâma en admiration: il l'imaginait ornant le grand
+décolleté de la robe noire de madonna Lucrezia et il hésita, ne
+sachant à qui la donner: à la duchesse de Ferrare ou à la Vierge
+Marie? Mais, songeant de suite que ce serait un péché d'enlever à la
+Vierge un don promis, il tendit la perle à Salomone et lui ordonna de
+l'incruster dans la lampe entre la chrysolithe et l'escarboucle,
+cadeau du sultan.
+
+--Belltrando, s'adressa-t-il de nouveau à l'ambassadeur, quand tu
+verras la duchesse, dis-lui de ma part que je lui souhaite de bien se
+porter et prie pieusement la Vierge. Nous, par la sainte grâce de
+notre très haute Défenderesse, comme tu le vois, nous trouvons en
+parfaite santé et lui adressons notre apostolique bénédiction. Pour
+les friandises, je te les enverrai directement chez toi ce soir.
+
+L'ambassadeur d'Espagne s'approchant de la cassette, s'écria avec
+admiration:
+
+--Jamais je n'ai vu tant de perles! Il y en a là au moins sept
+boisseaux?
+
+--Huit et demi! rectifia le pape fièrement. On peut s'en enorgueillir,
+les perles sont de bel orient et de premier choix. Voilà vingt ans que
+je les collectionne. J'ai une fille qui adore les perles...
+
+Et, clignant l'oeil gauche, il eut un rire sourd et étrange.
+
+--Elle sait, la maligne, ce qui lui sied. Je veux, ajouta-t-il
+solennellement, qu'après ma mort, ma Lucrezia ait les plus belles
+perles de l'Italie!
+
+Et plongeant les deux mains dans le coffret, il remua les perles,
+admirant les cascades crémeuses des grains précieux.
+
+--Tout, tout pour elle, pour notre fille bien-aimée! répétait-il
+presque balbutiant.
+
+Et tout à coup dans ses yeux s'alluma une lueur qui glaça d'effroi le
+coeur de Giovanni, lui rappelant les monstrueuses orgies du vieux
+Borgia avec sa propre fille.
+
+
+IV
+
+On annonça César à Sa Sainteté.
+
+Le pape l'avait fait mander pour affaire importante: le roi de France
+exprimait par l'entremise de son ambassadeur auprès du Vatican, son
+mécontentement des projets hostiles du duc de Valentino contre la
+République florentine placée sous le protectorat de la France, et
+accusait Alexandre VI de soutenir son fils.
+
+Lorsqu'on lui eut annoncé l'arrivée de César, le pape jeta un regard
+furtif sur l'ambassadeur français, s'approcha de lui, le prit sous le
+bras, murmurant de vagues paroles à son oreille et, comme par hasard,
+l'amena ainsi auprès de la porte de la salle où l'attendait César;
+puis, il entra, laissant, toujours comme par hasard, cette porte
+entr'ouverte de façon que ceux qui se trouvaient auprès, l'ambassadeur
+de France particulièrement, pussent entendre la conversation.
+
+Bientôt retentirent de violents jurons du pape.
+
+César commença à répliquer avec calme et respect, mais le vieillard
+frappa des pieds et cria, furieux:
+
+--Va-t'en, loin de mes yeux! Que tu crèves, fils de chien, fils de
+courtisane...
+
+--Ah! mon Dieu! Vous entendez? murmura l'ambassadeur de France à son
+voisin, à «l'oratore» vénitien Antonio Giustiniani. Ils vont se
+battre, il le tuera!
+
+Giustiniani haussa simplement les épaules. Il savait que ce serait
+plutôt le fils qui tuerait le père, que le père le fils. Depuis le
+meurtre du frère de César, le duc de Gandie, le pape tremblait devant
+César qu'il aimait encore davantage maintenant, d'une tendresse
+doublée d'orgueil et de terreur. Tout le monde se souvenait du jeune
+camérier Perotto qui, s'étant caché sous les vêtements du pape, pour
+échapper à la colère du duc, fut tué par César sur la poitrine même
+d'Alexandre VI.
+
+Giustiniani se doutait également que la dispute présente n'était
+qu'une tromperie, que le père aussi bien que le fils cherchaient à
+égarer l'ambassadeur français en lui prouvant que, même si le duc
+avait de secrets projets contre la République florentine, le pape n'y
+participait pas. Giustiniani disait qu'ils s'entr'aidaient toujours:
+le père ne faisant jamais ce qu'il disait, le fils ne disant jamais ce
+qu'il faisait.
+
+Après avoir menacé le duc qui sortait, de sa malédiction paternelle et
+de l'excommunication, le pape revint dans la salle d'audience,
+tremblant de rage, haletant, ruisselant de sueur. Seulement, tout au
+fond de ses yeux brillait une étincelle de fine et gaie astuce.
+
+S'approchant de l'ambassadeur de France, de nouveau il le prit à part
+dans une embrasure de porte donnant sur la cour du Belvédère.
+
+--Votre Sainteté, commença à s'excuser le galant Français, je ne
+voudrais pas être la cause d'une colère...
+
+--Vous avez donc entendu? s'étonna naïvement le pape.
+
+Et sans lui laisser le temps de réfléchir, d'un geste amical il lui
+prit le menton entre deux doigts--signe de particulière faveur--et
+commença à protester impétueusement de son dévouement au roi, de la
+pureté des intentions du duc.
+
+L'ambassadeur écoutait ahuri, étourdi et bien qu'il eût presque des
+preuves irréfutables d'une trahison, il était prêt plutôt à ne plus y
+croire, s'il en jugeait d'après l'expression des yeux, du visage et de
+la voix du pape.
+
+Le vieux Borgia mentait naturellement et d'inspiration. Jamais un
+mensonge n'était combiné à l'avance, il se formait sur ses lèvres
+aussi innocemment et inconsciemment qu'un mensonge d'amour sur des
+lèvres de femme. Toute sa vie il avait entretenu et développé cette
+faculté et enfin avait atteint un tel degré de perfection que, bien
+que tout le monde sût qu'il mentait,--que d'après l'expression de
+Machiavel: «moins le pape a le désir d'exécuter quelque chose, plus il
+multiplie ses serments»--tout le monde le croyait, car le secret de la
+puissance de ce mensonge résidait en ce que lui-même y ajoutait foi
+et, comme un artiste, se laissait entraîner par son imagination.
+
+
+V
+
+Le cubiculaire secret s'approcha du pape et lui murmura quelques mots
+à l'oreille. Borgia, le visage préoccupé, passa dans la pièce voisine,
+puis par une porte cachée par d'épaisses tentures, dans un couloir
+étroit éclairé par une lanterne et où l'attendait le cuisinier du
+cardinal Monreale. Alexandre VI avait appris que la quantité de poison
+n'était pas suffisante et que le malade revenait à la santé.
+
+Interrogeant minutieusement le cuisinier, le pape acquit la certitude
+qu'en dépit du mieux constaté, Monreale mourrait dans deux ou trois
+mois. C'était encore plus avantageux puisque cela éloignait les
+soupçons.
+
+--Cela ne fait rien, songea-t-il, je regrette le vieux. Il était gai,
+aimable et bon catholique.
+
+Le pape eut un soupir contrit, baissa la tête et avança ses lèvres
+épaisses. Il ne mentait pas: réellement il plaignait le cardinal et
+s'il avait pu s'emparer de son argent sans attenter à sa vie, il eût
+été heureux.
+
+Revenant dans la salle de réception, il vit, dans la salle des Arts
+Libres, le couvert mis et sentit la faim.
+
+La séance du méridien fut remise à l'après-midi. Sa Sainteté invita
+ses hôtes à déjeuner.
+
+La table était ornée de lis blancs dans des urnes de cristal: le pape
+ayant une préférence marquée pour la fleur de l'Annonciation, parce
+que sa pureté lui rappelait madonna Lucrezia.
+
+Les plats n'étaient pas nombreux: Alexandre VI était sobre de
+nourriture et de boisson.
+
+Se tenant dans la foule des camériers, Giovanni écoutait leurs propos.
+
+Don Juan Lopes amena la conversation sur la dispute de Sa Sainteté
+avec César et, comme s'il ne soupçonnait pas qu'elle était feinte,
+commença à défendre le duc avec ardeur.
+
+Chacun le suivit, chantant les louanges de César.
+
+--Ah! non, non, ne dites pas cela! murmura le pape avec une grondeuse
+tendresse. Vous ne savez pas, mes amis, ce qu'est cet homme. Chaque
+jour j'attends de lui un affront. Rappelez-vous ce que je vous dis, il
+nous mènera tous au malheur et se cassera lui-même le cou.
+
+Ses yeux eurent un éclair d'orgueil.
+
+--Et de qui tient-il? Vous me connaissez, je suis un homme simple,
+incapable de ruse. Tout ce que mon cerveau pense, ma langue le dit.
+Tandis que César se tait et se cache toujours. Croyez-moi, messieurs,
+parfois je crie après lui, je m'emporte, je l'injurie et j'ai peur,
+oui, oui, j'ai peur de mon fils, parce qu'il est poli, trop poli et
+quand subitement il vous regarde, on sent le poignard dans le coeur...
+
+Les invités accentuèrent davantage encore leurs louanges.
+
+--Oui, je sais, je sais, dit le pape avec un sourire malin, vous
+l'aimez comme un proche et ne le laisserez pas injurier.
+
+L'atmosphère de la salle devenait étouffante. Le pape sentait la tête
+lui tourner, non tant de boisson que de l'avenir glorieux qu'il rêvait
+pour son fils.
+
+On sortit sur le balcon, la _ringeria_ donnant sur la cour du
+Belvédère où les écuyers du pape faisaient saillir de belles juments
+par d'ardents poulains.
+
+ * * * * *
+
+Entouré de ses cardinaux et de ses chambellans, longtemps Alexandre VI
+se réjouit à ce spectacle. Mais peu à peu son visage se rembrunit: il
+songeait à madonna Lucrezia. L'image de sa fille se dressait vivante
+devant ses yeux. Il la revoyait blonde, aux yeux bleus, les lèvres un
+peu fortes, toute fraîche et belle comme une perle, infiniment soumise
+et calme, ne connaissant pas le mal dans le mal, dans la plus forte
+horreur du péché restant chaste et impassible. Il se souvint également
+avec indignation et haine de son mari, le duc de Ferrare, Alfonso
+d'Este. Pourquoi l'avait-il donnée, pourquoi avait-il consenti à cette
+union?
+
+ * * * * *
+
+Soupirant péniblement, la tête penchée comme s'il avait senti
+subitement le poids de sa vieillesse, il rentra dans la salle.
+
+
+VI
+
+Les sphères, les cartes, les compas étaient déjà préparés pour la
+démarcation du grand méridien qui devait passer à trois cent
+soixante-dix milles portugais au sud des îles Açores et du Cap-Vert.
+Cet endroit avait été spécialement choisi parce que Colomb avait
+affirmé que là se trouvait «le nombril de la terre», une excroissance
+en forme de poire pareille à un mamelon de femme, une montagne
+atteignant la sphère lunaire et dont il avait constaté la présence par
+la déclinaison de l'aiguille aimantée, lors de son premier voyage.
+
+Le pape récita une prière, bénit la sphère terrestre avec cette même
+croix dans laquelle était incrustée l'émeraude à la Vénus Callipyge,
+et, trempant un fin pinceau dans de l'encre rouge, traça sur l'Océan
+Atlantique, du pôle Nord au pôle Sud, la grande ligne pacificatrice.
+Toutes les îles et toutes les terres découvertes et à découvrir à
+l'est de cette ligne appartenaient à l'Espagne; à l'ouest, au
+Portugal. Ainsi, d'un seul geste de sa main, il avait divisé le globe
+de la terre, comme une pomme.
+
+A ce moment, Alexandre VI parut à Giovanni solennel et magnifique,
+plein de la conscience de sa puissance, ressemblant au César-Pape
+prédit par lui, unificateur des deux mondes--terrestre et céleste.
+
+Ce même jour, le soir, dans ses appartements du Vatican, César Borgia
+offrait à Sa Sainteté et aux cardinaux, un festin auquel étaient
+conviées cinquante des plus belles «nobles courtisanes» romaines,
+_meretrices honestæ nuncupatæ_.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi fut fêtée au Vatican cette journée mémorable pour l'Église
+romaine, illustrée par deux grands événements: la division du globe
+terrestre et l'institution de la censure ecclésiastique.
+
+Léonard assista à ce souper et rien n'échappa à son regard. Rentré
+chez lui, il écrivit dans son journal:
+
+«Sénèque dit avec raison que tout homme porte en soi, un dieu et un
+animal, liés ensemble.»
+
+Et plus loin, à côté d'un dessin anatomique:
+
+«Il me semble que les gens à âme basse, à passions méprisables, ne
+sont pas dignes d'une aussi belle structure du corps que les gens de
+grande raison et de profonde observation: il suffirait aux premiers
+d'un sac avec deux ouvertures, l'une pour recevoir, l'autre pour
+rejeter la nourriture, car en vérité, ils ne sont pas autre chose que
+les couloirs de la nourriture, les remplisseurs de fosses à ordures.
+Ils ne ressemblent aux hommes que par le visage et la voix--pour le
+reste, ils sont au-dessous des brutes.»
+
+Le matin, Giovanni trouva son maître à l'atelier, travaillant à son
+tableau de saint Jérôme.
+
+Dans la caverne, l'anachorète à genoux, les yeux fixés sur le
+crucifix, se frappait, à l'aide d'une pierre, la poitrine avec une
+telle force, que le lion apprivoisé couché à ses pieds le contemplait,
+la gueule ouverte, comme s'il plaignait l'homme en un long
+rugissement. Beltraffio se souvint d'un autre tableau de Léonard, la
+_Léda_ _au Cygne_ si voluptueuse jusque dans les flammes du bûcher de
+Savonarole. Et de nouveau pour la millième fois, Giovanni se demanda:
+lequel de ces deux infinis était le plus proche du coeur du maître ou
+bien tous les deux également?
+
+
+VII
+
+L'été vint. Dans la ville régnait la fièvre putride des Marais
+Pontins--«la malaria». Pas un jour ne se passait sans que mourût un
+des familiers du pape.
+
+Au début d'août, Alexandre VI parut inquiet et triste. Ce n'était pas
+la crainte de la mort qui le rendait ainsi, mais un ennui ancien qui
+le rongeait, l'ennui de madonna Lucrezia. Déjà auparavant, il
+éprouvait des accès semblables de désirs violents, aveugles et sourds,
+touchant à la folie et dont il avait peur lui-même: il lui semblait
+que s'il ne les satisfaisait pas sur-le-champ, ils l'étoufferaient.
+
+Il écrivit à Lucrezia, la suppliant de venir, ne fût-ce que pour
+quelques jours, espérant ensuite la retenir de force. Elle répondit
+que son mari s'y opposait. Le vieux Borgia n'aurait reculé devant
+aucune scélératesse pour anéantir ce détesté gendre, comme il l'avait
+déjà fait pour les autres époux de Lucrezia. Mais on ne pouvait
+impunément plaisanter avec le duc de Ferrare: il possédait la
+meilleure artillerie d'Italie.
+
+Le 5 août, le pape se rendit à la villa du cardinal Adrieni. Au
+souper, en dépit des avertissements des médecins, il mangea ses plats
+favoris, très épicés, but du lourd vin de Sicile et longuement se
+promena à la fraîcheur traîtresse des soirs romains.
+
+Le lendemain matin il se sentit indisposé. Plus tard, on raconta que
+s'étant approché de la croisée ouverte, il avait vu à la fois deux
+enterrements: celui d'un de ses camériers et celui de messer
+Guillielmo Raymondo. Les deux morts étaient de forte corpulence.
+
+--Les temps sont dangereux pour nous autres obèses, aurait murmuré le
+pape.
+
+Et au même instant une tourterelle entra par la fenêtre, se buta
+contre le mur et tomba étourdie aux pieds de Sa Sainteté.
+
+--Mauvais augure! Mauvais augure! murmura Alexandre pâlissant.
+
+Et tout de suite s'éloignant, il se coucha.
+
+La nuit il fut pris de vomissements.
+
+Les médecins étaient d'avis différents: les uns parlaient de fièvre
+tertiaire, les autres d'épanchement de bile, les troisièmes de
+congestion. Dans la ville on disait ouvertement que le pape avait été
+empoisonné.
+
+D'heure en heure, le pape perdait des forces. Le 16 août, on décida en
+dernier ressort d'essayer le remède de pierres précieuses pilées. Le
+malade s'en trouva plus mal. Une nuit, sortant de son assoupissement,
+il fouilla sous la chemise sur sa poitrine. Depuis de longues années,
+Alexandre VI portait sur soi un médaillon d'or contenant des parcelles
+du sang et du corps du Christ. Les astrologues lui avaient prédit
+qu'il ne mourrait pas tant qu'il porterait ce médaillon. L'avait-il
+perdu lui-même ou quelqu'un de ses familiers, désirant sa mort, le lui
+avait-il volé? On ne le sut jamais.
+
+Apprenant qu'on ne retrouvait pas cette précieuse relique, il ferma
+les yeux avec résignation et dit:
+
+--C'est fini. Cela veut dire que je mourrai.
+
+Le 17 août, sentant sa faiblesse augmenter encore, il ordonna qu'on le
+laissât seul avec son médecin favori, l'évêque de Vanosa, et lui
+rappela le remède imaginé par un israélite, médecin d'Innocent
+VIII--la transfusion du sang de trois enfants, dans les veines du pape
+moribond.
+
+--Votre Sainteté, répondit l'évêque, sait quel a été le résultat de
+l'expérience?
+
+--Oui... oui... Mais elle n'a pas réussi peut-être parce que les
+enfants avaient de sept à huit ans, tandis qu'il faut des enfants à la
+mamelle...
+
+L'évêque ne répondit pas. Le regard du malade s'éteignait. Il délirait
+déjà:
+
+--Oui, oui... les plus petits... très blancs... Leur sang est pur et
+rouge... J'aime les enfants. Ne les tourmentez pas. _Sinite parvulos
+ad me venire._ Ne défendez pas aux petits de venir à moi...
+
+L'imperturbable évêque de Vanosa frissonna en entendant ce délire
+s'échapper des lèvres du représentant du Christ. D'un mouvement
+uniforme, éperdu, comme un noyé qui se débat, le pape tâtonnait,
+fouillait, espérant retrouver sur sa poitrine le précieux médaillon.
+Durant sa maladie, pas une fois il ne parla de ses enfants. Apprenant
+que César était mourant aussi, il resta indifférent. Lorsqu'on lui
+demanda s'il désirait exprimer ses dernières volontés à son fils ou à
+sa fille, il se détourna sans répondre, comme si pour lui déjà
+n'existaient plus ceux que toute sa vie il avait aimés d'un amour
+exclusif.
+
+Le vendredi 18 août, il se confessa à l'évêque de Carinola, Piero
+Gamboa, et communia.
+
+A la tombée du jour on lui lut la prière des agonisants. A plusieurs
+reprises le moribond voulut dire quelque chose, fit un geste de la
+main. Le cardinal Illerda se pencha au-dessus de lui et devina plus
+qu'il n'entendit:
+
+--Plus vite... Plus vite... Une prière à ma Défenderesse!
+
+Bien que ce ne fût pas selon les rites de l'Église de dire cette
+prière près d'un agonisant, Illerda exécuta la dernière volonté de son
+ami et récita le _Stabat Mater dolorosa_.
+
+Un inexprimable sentiment brilla dans les yeux d'Alexandre VI. On eût
+dit qu'il voyait devant soi sa protectrice. En un dernier effort il
+tendit les bras, se redressa en murmurant:
+
+--Ne m'abandonne pas, ô Très Sainte Vierge!
+
+Puis il retomba sur ses oreillers. Il était mort.
+
+
+VIII
+
+Cependant, César aussi se trouvait en danger. Son médecin, l'évêque
+Gaspare Torella, l'avait soumis à un traitement extraordinaire: ayant
+fait éventrer un mulet, il avait plongé le malade grelottant de fièvre
+dans le sang et les entrailles encore chaudes. Puis dans de l'eau
+glacée. Non tant par les soins que par une incroyable énergie, César
+put vaincre le mal. Durant ces terribles journées, il conserva tout
+son calme et sa présence d'esprit, suivant le cours des événements,
+écoutant les rapports, dictant des lettres, donnant des ordres. Quand
+lui parvint la nouvelle de la mort du pape, il se fit transporter, par
+un chemin secret, de ses appartements du Vatican au fort Saint-Ange.
+
+Dans la ville circulaient les plus étranges légendes sur la mort
+d'Alexandre VI. L'ambassadeur vénitien Marino Sanuto écrivait que le
+pape avait vu, avant de mourir, un singe qui le taquinait et sautait
+dans la chambre, et que lorsqu'un des cardinaux avait voulu se saisir
+de la bête, le moribond aurait crié effrayé: «Laisse-le, laisse-le,
+c'est le diable! _Lasolo, lasolo, chè il diavolo_». D'autres
+rapportaient qu'il aurait répété à plusieurs reprises: «Je viens, je
+viens, mais attends encore un peu,» et ils expliquaient ces paroles en
+disant qu'au conclave chargé de nommer le successeur d'Innocent VIII,
+Rodrigo Borgia, le futur Alexandre VI, aurait conclu un pacte avec le
+diable, et vendu son âme pour vingt ans de toute-puissance. On
+assurait également qu'au moment de la mort du pape, à la tête de son
+lit apparurent sept démons, et dès qu'il fut mort, son corps commença
+à se décomposer, à bouillir, rejetant de l'écume par la bouche comme
+une marmite sur le feu, et que perdant l'aspect humain, le visage
+était devenu noir comme du charbon.
+
+D'après la coutume, durant neuf jours le corps du pape devait rester
+exposé dans la cathédrale de Saint-Pierre. Mais telle était la terreur
+inspirée par la dépouille d'Alexandre VI, qu'on ne put même décider un
+seul prêtre à réciter les prières. Longtemps on ne put trouver
+d'ensevelisseurs, et l'on dut s'adresser à six chenapans prêts à tout
+pour un verre de vin. Le cercueil ayant été commandé trop court, on
+enleva la tiare et on tassa tant bien que mal le cadavre, recouvert
+d'un vieux tapis. On affirmait même que, sans lui accorder l'honneur
+d'une bière, on l'avait traîné par les jambes à l'aide d'une corde
+jusqu'à la fosse, comme on avait coutume de le faire pour les
+pestiférés.
+
+Mais même après qu'il eut été enterré, une peur superstitieuse
+s'emparait du peuple. Il semblait que dans l'atmosphère même de Rome,
+déjà imbue des microbes de la malaria, se mêlait un souffle de
+putréfaction. Dans la cathédrale de Saint-Pierre, régulièrement
+apparut à la messe un chien noir qui courait en décrivant des cercles.
+Les habitants du Borgo n'osaient plus sortir de leurs maisons dès la
+tombée du crépuscule. En général, le bruit circulait qu'Alexandre VI
+n'était pas mort de vraie mort, qu'il allait ressusciter, remonter sur
+le trône, et qu'alors commencerait le règne de l'Antechrist.
+
+Tout cela, Giovanni l'apprenait en détail dans la taverne de Jan le
+Boiteux, le thèque hussite de l'impasse Sinibaldi.
+
+
+IX
+
+Pendant que se déroulaient ces événements, Léonard, loin de tous,
+travaillait insoucieusement au tableau que lui avaient commandé les
+moines de Santa Maria del Annunciata, à Florence, et qu'il exécutait
+avec sa lenteur habituelle. Ce tableau représentait _Sainte Anne et
+la Vierge Marie_. Sainte Anne ressemblait à une jeune sibylle. Le
+sourire de ses yeux baissés, de ses lèvres fines et sinueuses,
+insaisissablement fuyant, plein de mystère et de tentation comme une
+onde profonde et transparente, rappelait à Giovanni le sourire de
+Léonard. A côté, le pur visage de Marie respirait la naïveté de la
+colombe. Marie était l'amour parfait, Anne la parfaite science. Marie
+sait parce qu'elle aime, Anne aime parce qu'elle sait. Et il semblait
+à Giovanni qu'en regardant ce tableau, il comprenait pour la première
+fois les paroles du maître: «le parfait amour est fils de la science
+parfaite.»
+
+En même temps Léonard exécutait les dessins de diverses machines,
+grues gigantesques, pompes élévatoires, scies pour les marbres les
+plus durs, métiers de tissage, fours pour poteries.
+
+Et Giovanni s'étonnait de voir le maître unir des travaux si
+différents. Ce n'était point là une rencontre fortuite.
+
+«J'affirme, écrivait Léonard dans la préface de son livre sur la
+Mécanique, que la Force est inspirée par l'âme, et invisible; inspirée
+par l'âme parce que sa vie est immatérielle, invisible parce que le
+corps dans lequel naît la force, ne change ni de poids ni d'aspect.»
+
+La destinée de Léonard se décidait en même temps que celle de César.
+
+En dépit de son calme et de sa bravoure qu'il conservait
+énergiquement, le duc sentait la chance le fuir.
+
+Apprenant et la maladie et la mort du pape, ses ennemis s'unirent pour
+s'emparer des terres de la Campagne de Rome.
+
+Prospero Colonna était aux portes de la ville; Vitelli s'avançait sur
+Citta di Castello; Jean Paolo Ballioni sur Peruggio; Urbino se
+révoltait; Camerino, Calli, Piombino reprenaient leur indépendance; le
+conclave, réuni pour l'élection du nouveau pape, exigeait le départ du
+duc de Rome. Tout changeait, tout le trahissait.
+
+Ceux qui jadis tremblaient devant lui, maintenant le raillaient,
+acclamaient sa chute, donnaient des coups de pieds d'âne au lion
+agonisant. Les poètes composaient des épigrammes:
+
+ Ou César ou rien! Peut-être l'un et l'autre?
+ César, tu l'as déjà été; rien, tu le seras bientôt.
+
+Une fois, au Vatican, tout en causant avec l'ambassadeur vénitien
+Antonio Giustiniani, celui-là même qui, aux jours de gloire du duc,
+lui prédisait qu'il «brûlerait tel un feu de paille», Léonard amena la
+conversation sur messer Nicolo Machiavelli.
+
+--Vous a-t-il parlé de son livre sur la science de gouverner?
+
+--Certes, plus d'une fois. Messer Nicolo veut plaisanter. Jamais il ne
+publiera cet ouvrage. Est-ce qu'on écrit sur de pareils sujets? Donner
+des conseils aux gouvernants, dévoiler devant le peuple les secrets du
+pouvoir, prouver que tout gouvernement n'est qu'un abus de force caché
+sous le masque de la justice, mais cela équivaut à apprendre aux
+foules les ruses du renard, mettre aux agneaux des dents de loup; que
+Dieu nous préserve d'une pareille politique!
+
+--Vous supposez, dit l'artiste, que messer Nicolo s'égare et changera
+d'opinion?
+
+--Pas le moins du monde. Je suis de son avis. Il faut faire ce qu'il
+dit, mais ne pas le dire. Cependant, s'il publie son ouvrage, il sera
+seul à en souffrir. Les poules et les agneaux seront aussi confiants
+qu'ils l'ont été jusqu'à présent dans les lois des gouvernants,
+renards et loups, qui accuseront, eux, Nicolas de ruse et de
+fourberie. Et tout restera invariable... au moins durant notre siècle,
+et pour le mieux dans le meilleur des mondes.
+
+
+X
+
+L'automne 1503, l'inamovible gonfalonier de la République florentine,
+Piero Soderini, demanda à Léonard d'entrer à son service, ayant
+l'intention de l'envoyer en qualité d'ingénieur militaire, au camp de
+Pise pour y construire le matériel de défense.
+
+L'artiste passait à Rome ses derniers jours.
+
+Un soir il monta sur la colline Palatine. Là où jadis s'élevaient les
+palais d'Auguste, de Caligula, de Septime Sévère, le vent régnait
+parmi les ruines et dans les champs d'oliviers on entendait seulement
+les bêlements des agneaux et le chant de grillons. Les arcatures et
+les voûtes des ponts de brique, éclairés par le soleil, semblaient de
+feu sous le ciel bleu. Et plus majestueux que la pourpre et l'or qui
+jadis ornaient les demeures impériales, s'étalaient la pourpre et l'or
+des feuilles d'automne.
+
+Non loin des jardins de Capronico, Léonard, agenouillé, écartait des
+herbes et examinait attentivement un éclat de marbre orné d'une fine
+sculpture. Des buissons bordant l'étroit sentier, un homme sortit.
+Léonard le regarda, se leva, le regarda à nouveau et s'écria:
+
+--Est-ce bien vous, messer Nicolo?
+
+Et sans attendre sa réponse il l'embrassa comme un parent.
+
+Les vêtements du secrétaire de Florence semblaient plus vieux et plus
+râpés encore qu'en Romagne; il était évident que les seigneurs de la
+République continuaient à ne le point gâter. Il avait maigri; ses
+joues rasées s'étaient ravalées; le cou s'était allongé, le nez
+avançait plus pointu encore et les yeux brillaient de plus en plus
+fiévreux.
+
+Léonard lui demanda s'il resterait longtemps à Rome et quelle mission
+l'y avait conduit. Lorsque l'artiste parla de César, Nicolas se
+détourna, puis évitant son regard et haussant les épaules, il répondit
+froidement avec une indifférence feinte:
+
+--De par la volonté de la destinée, j'ai été dans ma vie témoin de
+tant d'événements, que depuis longtemps je ne m'étonne plus de rien...
+
+Et visiblement, désirant changer de conversation, il questionna
+Léonard sur ses travaux.
+
+Apprenant que l'artiste avait accepté d'entrer au service de la
+République florentine, Machiavel secoua la tête:
+
+--Vous ne vous en réjouirez pas! Dieu sait ce qui est meilleur, les
+crimes d'un héros tel que César Borgia ou les vertus d'une fourmilière
+comme notre république. Cependant l'un vaut l'autre. Demandez-le-moi;
+je connais tant soit peu les beautés du gouvernement populaire!
+railla-t-il avec son sourire amer de sceptique.
+
+Léonard lui répéta les paroles d'Antonio Giustiniani au sujet des
+ruses du renard que Machiavel s'apprêtait à apprendre aux poules et
+des dents de loups qu'il voulait placer aux agneaux.
+
+--Ce qui est vrai, est vrai! dit débonnairement Nicolas. Les oies
+rendues enragées, les honnêtes gens seront prêts à me brûler sur le
+bûcher, parce que le premier j'aurai parlé de ce que font tous les
+autres. Les tyrans me déclareront émeutier du peuple; le peuple,
+soudoyé des tyrans; les bigots, impie; les bons, mauvais et les
+mauvais me détesteront parce que je leur paraîtrai plus mauvais
+qu'eux-mêmes.
+
+Et il ajouta avec une calme tristesse:
+
+--Rappelez-vous nos causeries en Romagne, messer Leonardo? J'y pense
+souvent et il me semble parfois que nous avons une destinée commune.
+La découverte de nouvelles pensées sera toujours aussi dangereuse que
+la découverte de nouvelles terres. Chez les tyrans et dans la foule,
+chez les grands et chez les humbles, nous sommes toujours des
+étrangers, des vagabonds sans abri, des éternels exilés. Celui qui ne
+ressemble pas à tout le monde est seul contre tous, car le monde est
+créé pour la médiocrité et il n'y a de place au monde que pour elle.
+Oui, mon ami, il est même triste de vivre et peut-être le pire dans
+une existence n'est-ce pas le souci, la maladie, la pauvreté, la
+douleur: mais l'ennui.
+
+Silencieux, ils descendirent au pied du Capitole, près des ruines du
+temple de Saturne où jadis s'élevait le Forum.
+
+
+Des deux côtés de l'antique Voie Sacrée, depuis l'arc de Septime
+Sévère jusqu'à l'amphithéâtre des Flavius, s'alignaient de pauvres
+masures en ruines. On assurait que beaucoup d'entre elles étaient
+bâties avec des débris de précieuses sculptures reproduisant les dieux
+olympiens. Timidement des églises chrétiennes s'abritaient dans ces
+temples païens. Les amas d'ordures, de poussière et de fumier avaient
+surélevé le terrain de dix coudées. Mais malgré tout, de place en
+place se dressaient de vieilles colonnes couronnées d'architraves
+menaçant de s'abattre. Nicolas désigna à son ami l'emplacement du
+Sénat romain, la Curie, maintenant dénommé le «Champ des Vaches». Là
+se tenait le marché aux bestiaux. Les colonnes de marbre, les
+bas-reliefs tombés, recouverts de fiente, se noyaient dans une boue
+noirâtre. Près de l'arc de Titus Vespasien s'adossait une vieille tour
+qui, à un moment donné, servait de repaire aux écumeurs de grande
+route, les barons Frangipani. Vis-à-vis se trouvait une auberge borgne
+pour les paysans du marché aux bestiaux. Par les croisées ouvertes
+s'échappaient des jurons de femmes et une insupportable odeur de
+friture. Sur une corde séchaient des linges équivoques. Un vieux
+mendiant au visage ravagé par la fièvre, assis sur une pierre,
+enveloppait dans des chiffons son pied ulcéré et enflé.
+
+A l'intérieur de l'arc de triomphe se trouvaient deux bas-reliefs:
+l'un représentant Titus Vespasien conduisant un quadrige; l'autre, les
+prisonniers israélites portant des pains et le chandelier à sept
+branches du Temple de Salomon; en haut, dans la voûte, un grand aigle
+élevant sur ses ailes le César divinisé. Au fronton, Nicolas lut
+l'inscription restée intacte: _Senatus populusque Romanus divo Tito
+divi Vespasiani filio Vespasiano Augusto_.
+
+Le soleil pénétrant sous l'arc du côté du Capitole illumina le
+triomphe de l'empereur de ses derniers rayons pourpres.
+
+Et le coeur de Nicolas se serra douloureusement lorsque jetant un
+dernier regard sur le Forum, il vit le reflet rose sur les trois
+colonnes solitaires de l'église Maria Liberatrice. Le ton morne
+chevrotant des cloches sonnant l'_Ave Maria_, semblait le glas
+plaintif du Forum romain.
+
+Ils entrèrent dans le Colisée.
+
+--Oui, dit Nicolas en contemplant les titanesques murs de pierre de
+l'amphithéâtre, ceux qui savaient construire de pareils monuments ne
+sont pas nos pairs. Seulement ici, à Rome, on sent la différence qui
+existe entre les antiques et nous. Nous ne pouvons rivaliser avec
+eux! Nous ne pouvons même pas nous figurer quels hommes c'étaient...
+
+--Il me semble, répliqua Léonard, il me semble, Nicolo, que vous avez
+tort. Les hommes d'à présent possèdent une force égale, mais
+différente...
+
+--L'humilité chrétienne, peut-être?
+
+--Peut-être...
+
+--C'est possible, dit froidement Machiavel.
+
+Ils s'assirent sur la dernière marche de l'amphithéâtre.
+
+--Seulement, continua Nicolas avec un subit élan, je suppose que les
+gens devraient ou accepter ou repousser l'enseignement du Christ. Nous
+ne l'avons fait ni l'un ni l'autre. Nous ne sommes ni des chrétiens,
+ni des païens. Nous avons abandonné l'un, nous n'avons pas adopté
+l'autre. Nous n'avons pas la force d'être bons et nous avons peur
+d'être méchants. Nous ne sommes pas noirs, ni blancs, mais gris,
+froids, à peine tièdes. Nous avons tellement menti et hésité entre le
+Christ et le Diable que maintenant nous ne savons plus ce que nous
+voulons, ni où nous allons. Les anciens, au moins, savaient et
+exécutaient tout jusqu'à la fin, ils n'étaient pas hypocrites et ne
+tendaient pas la joue droite à celui qui avait souffleté la gauche.
+Mais depuis que les gens ont cru que pour mériter le paradis il
+fallait souffrir sur cette terre tous les mensonges et toutes les
+violences, les scélérats ont trouvé une grandiose et sûre carrière.
+Et, réellement, n'est-ce pas ce nouvel enseignement qui a affaibli le
+monde et l'a livré aux misérables?
+
+Sa voix tremblait, dans ses yeux brillait une haine démente, son
+visage était contracté comme par une insupportable douleur.
+
+Léonard se taisait. Dans son âme passaient des pensées si pures, si
+simples, si enfantines, qu'il n'aurait su les exprimer par des mots.
+Il contemplait le ciel bleu à travers les crevasses des murs du
+Colisée et il songeait que nulle part la teinte du ciel ne paraissait
+aussi éternellement jeune et gaie, comme dans les fissures des vieux
+monuments à demi démantelés.
+
+Jadis les conquérants de Rome, les barbares du Nord, avaient enlevé
+les crampons de fer qui liaient les pierres du Colisée pour en forger
+de nouveaux glaives; et les oiseaux avaient bâti leurs nids dans ces
+blessures. Léonard suivait des yeux la rentrée des corneilles au nid,
+et songeait que les puissants Césars qui avaient élevé le monument,
+les barbares qui l'avaient détruit, n'avaient pas soupçonné un instant
+qu'ils travaillaient pour ceux desquels il est dit: «Ils ne sèment
+pas, ils ne moissonnent pas, et le Père céleste les nourrit.»
+
+Il ne répliquait pas à Machiavel sentant que celui-ci ne le
+comprendrait pas, car tout ce qui pour lui, Léonard, était une joie,
+pour Nicolas était une peine; le miel de Léonard se transformait en
+bile chez Nicolas, la profonde haine chez lui était fille de la
+science parfaite.
+
+--Savez-vous, messer Leonardo, dit Machiavel, désirant selon son
+habitude terminer la conversation sur une plaisanterie, je m'aperçois
+seulement maintenant de la grossière erreur de ceux qui vous
+considèrent comme un hérétique et un impie. Souvenez-vous de ce que je
+vous dis: le jour du jugement dernier, quand on nous classera brebis
+et boucs, vous serez parmi les agneaux du Christ et les saints!
+
+--Et avec vous, messer Nicolo! ajouta l'artiste en riant. Si j'entre
+au paradis, vous m'y accompagnerez.
+
+--Ah! non!... Serviteur! Je cède à l'avance ma place aux amateurs. La
+tristesse terrestre me suffit.
+
+Et tout à coup son visage s'éclaira de gaieté.
+
+--Écoutez, mon ami, voici un rêve que j'eus un jour: On m'avait amené
+dans une réunion d'affamés et de dépenaillés, de moines, de
+courtisans, d'esclaves, d'infirmes et de faibles d'esprit, et on me
+déclara que là étaient ceux de qui il est dit: «Heureux les pauvres
+d'esprit, le royaume des cieux leur est ouvert.» Puis on m'emmena dans
+un autre endroit où je vis une foule de grands hommes assemblés en
+Sénat: des chefs d'armée, des empereurs, des papes, des législateurs,
+des philosophes: Homère, Alexandre le Grand, Platon, Marc-Aurèle. Ils
+causaient de sciences, d'arts, d'affaires d'État. Et l'on me dit que
+c'était l'enfer et les âmes repoussées par Dieu parce qu'elles avaient
+aimé la sagesse de ce siècle qui est une folie devant le Seigneur. Et
+on me demanda où je désirais aller: au paradis ou en enfer? «En enfer,
+me suis-je écrié, en enfer de suite, avec les sages et les héros!»
+
+--Si réellement tout se passe comme dans votre rêve, répondit Léonard,
+j'avoue que moi aussi...
+
+--Non, il est trop tard! Maintenant vous ne pouvez y échapper. On vous
+entraînera de force. On récompensera vos vertus chrétiennes par le
+paradis chrétien.
+
+Lorsqu'ils sortirent du Colisée, la nuit était tombée. L'énorme disque
+jaune de la lune monta de derrière les voûtes noires de la basilique
+de Constantin, coupant les nuages transparents comme de la nacre.
+
+Dans l'obscurité vague, embrumée, qui s'étendait de l'Arc de Titus
+Vespasien jusqu'au Capitole, les trois colonnes solitaires et pâles de
+Sainte-Marie Libératrice, pareilles à des apparitions, semblaient plus
+belles encore baisées par le clair de lune. Et la cloche balbutiant et
+chevrotant l'_Angelus_ nocturne, résonnait plus mélancoliquement
+encore, comme un glas sanglotant sur le Forum romain.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+MONNA LISA DEL GIOCONDA
+
+1503-1506
+
+ Les ténèbres souterraines étaient trop profondes, et quand j'y eus
+ séjourné quelque temps, s'éveillèrent en moi et luttèrent deux
+ sentiments,--la peur et la curiosité,--la peur d'explorer la
+ sombre caverne et la curiosité de savoir si elle ne recélait pas
+ un mystère merveilleux.
+
+ LÉONARD DE VINCI
+
+
+I
+
+Léonard écrivait dans son _Traité de la Peinture_: «Pour les portraits
+aie un atelier spécial, une cour rectangulaire, large de dix et longue
+de vingt coudées, avec des murs peints en noir et un plafond de toile
+arrangé de façon telle, qu'en l'étendant ou le ramassant, selon les
+besoins, il puisse garantir du soleil. Si tu ne tends pas la toile, ne
+peins qu'au crépuscule ou par un temps nuageux ou brumeux. C'est le
+jour parfait.»
+
+Il avait installé une cour semblable dans la maison de son
+propriétaire, le commissaire de la Seigneurie, ser Piero di Barto
+Martelli, amateur de mathématique, homme savant qui éprouvait pour
+Léonard une profonde sympathie.
+
+C'était par un beau jour, calme, doux, un peu brumeux de la fin de
+printemps 1505. Le soleil était tamisé par les nuages et ses rayons
+tombaient en ombres tendres, fondantes, vaporeuses comme la fumée,
+l'éclairage favori de Léonard, qui assurait qu'il donnait un charme
+particulier aux visages des femmes.
+
+--Ne viendrait-elle pas? se disait-il mentalement, en songeant à celle
+dont il peignait le portrait depuis trois ans, avec une constance qui
+ne lui était pas coutumière.
+
+Il préparait l'atelier pour la recevoir. Giovanni Beltraffio
+l'observait à la dérobée et s'étonnait de l'émoi impatient du maître,
+si calme d'habitude.
+
+Léonard rangea ses pinceaux, ses palettes, ses pots à couleur; enleva
+la couverture du portrait; ouvrit le jet d'eau installé au milieu de
+la cour pour _la_ distraire; autour de cette fontaine poussaient _ses_
+fleurs favorites, des iris, que Léonard soignait lui-même. Il prépara
+également de petits carrés de pain pour la biche apprivoisée qui se
+promenait en liberté et qu'_elle_ aimait nourrir de sa main; déplia
+l'épais tapis posé devant le fauteuil de chêne ciré. Sur ce tapis
+s'était déjà étendu en ronronnant, apporté d'Asie et acheté aussi
+pour _la_ distraire, un chat blanc de race rare, aux yeux de teintes
+différentes, le droit, jaune comme un topaze, le gauche, bleu comme un
+saphir.
+
+Andrea Salaino apporta des notes et accorda sa viole. Il était
+accompagné d'un autre musicien, Atalante, que Léonard avait connu à la
+cour de Sforza et qui jouait particulièrement bien du luth.
+
+Du reste, l'artiste invitait les meilleurs chanteurs, les poètes
+renommés, les gens d'esprit réputés, les jours de _ses_ séances, afin
+d'éviter l'ennui d'une longue pose. Il étudiait sur _son_ visage le
+reflet des pensées et des sentiments provoqués par les conversations,
+les vers et la musique. Par la suite, ces réunions devinrent plus
+rares. Il savait qu'elles n'étaient plus nécessaires, qu'elle ne
+s'ennuierait plus.
+
+Tout était prêt et elle ne venait pas.
+
+--Aujourd'hui, songeait l'artiste, la lumière et les ombres sont tout
+à fait les siennes. Si je l'envoyais chercher? Mais elle sait combien
+ardemment je l'attends. Elle doit venir...
+
+Et Giovanni voyait d'instant en instant croître son impatience.
+
+Tout à coup une légère brise fit vaciller le jet d'eau, les iris
+frémirent, la biche dressa les oreilles. Léonard écouta. Et bien que
+Giovanni n'entendît encore rien, à l'expression de son visage, il
+comprit que c'était _elle_.
+
+D'abord, avec un humble salut, entra la soeur converse Camilla, qui
+vivait dans sa maison et chaque fois l'accompagnait à l'atelier de
+l'artiste, ayant l'instinct de se rendre presque invisible, restant à
+lire dans un coin son livre d'heures, sans lever les yeux, sans
+prononcer une parole, de telle sorte qu'au bout de trois ans, Léonard
+n'avait pour ainsi dire pas entendu le son de sa voix.
+
+Suivant Camilla, entra celle que tous attendaient, une femme d'une
+trentaine d'années, vêtue d'une robe sombre très simple, la tête
+enveloppée dans une gaze transparente qui lui descendait à
+mi-front,--monna Lisa del Gioconda.
+
+Beltraffio savait qu'elle était Napolitaine et de très ancienne
+famille, la fille d'un seigneur très riche, ruiné au moment de
+l'invasion française en 1495, Antonio Geraldini, et la femme du
+citoyen florentin Francesco del Giocondo. En 1491, messer Francesco
+avait épousé la fille de Mariano Ruccellaï et la perdait l'année
+suivante. Il épousa alors Thomasa Villani et après la mort de celle-ci
+il prit femme pour la troisième fois, et se maria avec monna Lisa.
+Lorsque Léonard commença son portrait, l'artiste avait déjà passé la
+cinquantaine et messer Giocondo avait quarante-cinq ans. C'était un
+homme ordinaire comme on en rencontre beaucoup et partout, ni trop
+beau ni trop laid, préoccupé de ses affaires, économe et tout entier
+adonné à la culture.
+
+L'élégante jeune femme était pour lui l'ornement de sa maison. Mais il
+comprenait moins le charme de monna Lisa que les qualités d'une
+nouvelle race de boeufs, ou le bénéfice de l'octroi sur les peaux non
+tannées. On disait qu'elle ne s'était pas mariée par amour, mais
+simplement par obéissance filiale et que son premier fiancé avait
+trouvé une mort volontaire sur un champ de bataille. On affirmait
+également qu'elle avait une foule d'adorateurs passionnés et obstinés,
+et désespérés. Cependant, les méchantes gens--et Florence n'en
+manquait pas--ne pouvaient rien insinuer de malveillant contre la
+Gioconda. Calme, modeste, pieuse, charitable aux pauvres, elle était
+bonne ménagère, épouse fidèle et très tendre pour sa belle-fille
+Dianora.
+
+C'était tout ce que savait d'elle Giovanni. Mais monna Lisa, celle qui
+venait à l'atelier de Léonard, lui semblait une tout autre femme.
+
+Durant ces trois années le temps n'avait pas transformé, mais au
+contraire ancré ce sentiment; à chaque nouvelle visite, il éprouvait
+un étonnement côtoyant la peur, comme devant quelque chose de
+surnaturel, d'illusoire. Parfois il expliquait cette sensation par
+l'habitude qu'il avait de voir son visage sur le portrait, et si
+sublime était le talent du maître que la véritable monna Lisa lui
+semblait moins naturelle que celle reproduite sur la toile. Mais il y
+avait, en outre, quelque chose de plus mystérieux.
+
+Il savait que Léonard n'avait l'occasion de la voir que durant ses
+séances, en présence de nombreux étrangers, parfois seulement avec la
+soeur Camilla, et jamais seul à seule; et cependant, Giovanni sentait
+qu'il existait entre eux un secret qui les rapprochait et les séparait
+du reste du monde. Il savait également que ce n'était pas un secret
+d'amour, du moins, d'amour tel qu'on le comprend ordinairement.
+
+Il avait entendu dire par Léonard que tous les artistes étaient
+entraînés à transporter leurs propres traits et leur propre forme dans
+les portraits qu'ils peignaient. Le maître attribuait cet effet à ce
+que l'âme humaine étant la créatrice du corps, chaque fois qu'elle
+imagine un autre corps, elle tend à répéter ce qui a déjà été créé par
+elle, et telle est la puissance de cette inclination, que parfois même
+dans des portraits, en dépit des traits différents, transparaît l'âme
+de l'artiste.
+
+Ce qui se passait sous les yeux de Giovanni maintenant était plus
+surprenant encore: il lui semblait que non seulement le portrait, mais
+même monna Lisa elle-même, devenait de plus en plus ressemblante à
+Léonard--comme cela arrive aux gens vivant continuellement et
+longtemps ensemble. Cependant, la ressemblance n'existait pas dans les
+traits, mais spécialement dans les yeux et dans le sourire... Il se
+rappelait, non sans étonnement, qu'il avait vu ce même sourire chez
+saint Thomas sondant les plaies du Christ, statue de Verrochio, auquel
+Léonard jeune avait servi de modèle; chez _Ève devant l'arbre de la
+science_ le premier tableau du maître; chez l'Ange dans _la Vierge aux
+Rochers_; chez la _Léda_ et cent autres dessins du Vinci lorsqu'il ne
+connaissait pas encore monna Lisa, comme si durant toute son
+existence, dans toutes ses oeuvres, il eût cherché à refléter sa
+beauté et son charme, trouvés enfin dans le visage de la Gioconda.
+
+Par instants quand Giovanni observait longtemps ce sourire commun, il
+en éprouvait un sentiment pénible, comme devant un miracle,--la
+réalité lui paraissait un rêve et le rêve une réalité,--comme si monna
+Lisa n'était pas un être vivant, ni la femme de messer Giocondo, le
+plus ordinaire des hommes, mais un être imaginaire, évoqué par la
+volonté du maître, le sosie féminin de Léonard.
+
+La Gioconda caressait son favori, le chat blanc qui avait sauté sur
+ses genoux, et d'invisibles étincelles pétillaient dans le poil de la
+bête sous la caresse des mains blanches et fines.
+
+Léonard commença son travail. Mais tout à coup il déposa son pinceau
+et fixa un regard scrutateur sur son modèle: pas une ombre, pas le
+plus petit changement n'échappaient à son observation.
+
+--Madonna, dit-il, vous êtes préoccupée de quelque chose aujourd'hui?
+
+Giovanni remarqua également qu'elle ressemblait moins à son portrait
+que de coutume.
+
+Monna Lisa leva sur Léonard ses yeux calmes.
+
+--Oui, peut-être, répondit-elle. Dianora n'est pas très bien portante.
+J'ai veillé toute la nuit.
+
+--Peut-être êtes-vous fatiguée et cela vous ennuie de poser? murmura
+Vinci. Ne vaudrait-il pas mieux remettre à une autre fois?
+
+--Non. Ne regretteriez-vous pas cette lumière? Regardez quelles ombres
+tendres, quel soleil moite: c'est _mon_ jour! Je savais,
+continua-t-elle, que vous m'attendiez. Je serais venue plus tôt, mais
+j'ai été retenue par madonna Safonizba...
+
+--Ah! oui! je sais!... Une voix de poissarde, et parfumée comme une
+boutique de cosmétiques...
+
+Gioconda sourit.
+
+--Madonna Safonizba désirait vivement me raconter la fête du Palazzo
+Vecchio donnée par la signora Argentina, la femme du gonfalonier; ce
+qu'on avait mangé au souper, qui portait la plus jolie toilette et
+quel homme courtisait telle femme...
+
+--Je le pensais bien! Ce n'est pas la maladie de Dianora, mais le
+bavardage de cette crécelle qui vous a indisposée. Comme c'est
+étrange! Avez-vous remarqué, madonna, que parfois une absurdité
+quelconque que nous entendons de gens qui nous sont indifférents et
+qui ne nous intéresse guère--la bêtise ou la trivialité
+ordinaires--suffit pour assombrir subitement notre âme et nous
+impressionne plus qu'une peine personnelle?
+
+Elle inclina silencieusement la tête: il était visible que depuis
+longtemps ils étaient habitués à se comprendre presque sans mots, par
+une allusion, par un regard.
+
+Il essaya de reprendre son travail.
+
+--Racontez-moi quelque chose, dit monna Lisa.
+
+--Quoi?
+
+Après un instant de réflexion, elle répondit:
+
+--Le _Royaume de Vénus_.
+
+Léonard savait ainsi plusieurs récits favoris de Gioconda, dont il
+empruntait le sujet à ses souvenirs, aux voyages, aux observations de
+la nature, à ses projets de tableaux. Il employait presque toujours
+les mêmes mots simples, demi-enfantins dans ces récits qu'il faisait
+accompagner par une douce musique.
+
+Léonard fit un signe et lorsque Andrea Salaino et Atalante eurent
+exécuté le motif qui servait invariablement de prélude au _Royaume de
+Vénus_, il commença de sa voix féminine son récit, telle une vieille
+fable ou une berceuse:
+
+--Les bateliers qui vivent sur les côtes de Cilicie assurent qu'à ceux
+qui sont destinés à périr dans les flots, apparaît, au moment des
+terribles tempêtes, la vision de l'île de Chypre, royaume de la déesse
+d'amour. Tout autour bouillonnent les vagues, les tourbillons et les
+typhons. De nombreux navigateurs, attirés par la splendeur de cette
+île, ont brisé leurs navires contre les rocs cachés par les remous.
+Là-bas, sur la côte, on aperçoit encore leurs pitoyables carcasses à
+demi enlisées sous le sable et enguirlandées de plantes marines; les
+uns présentent leur quille, les autres leur poupe, les troisièmes la
+proue. Et ils sont si nombreux que cela ressemble au Jugement dernier,
+lorsque la mer rendra tous les navires engloutis. Au-dessus de l'île,
+le ciel est éternellement bleu, le soleil dore les collines couvertes
+de fleurs et l'air est si calme, que la longue flamme des trépieds
+placés sur les marches du temple s'étire vers le ciel, droite et
+immobile comme les colonnes de marbre blanc et les géants cyprès noirs
+qui se reflètent dans le lac uni comme un miroir. Seuls, les jets
+d'eau coulant d'une vasque de porphyre dans l'autre, troublent la
+solitude par leur douce chanson. Et plus terrible est la tempête,
+plus profond est le calme du royaume de Cypris.
+
+Il se tut; les sons de la viole et du luth expirèrent, et le silence
+qui suivit était plus doux que tous les sons. Comme bercée par la
+musique, séparée de la réalité, pure, étrangère à tout, sauf à la
+volonté de Léonard, monna Lisa plongeait ses yeux dans les siens avec
+un sourire plein de mystère, pareil à l'onde calme et pure, mais si
+profond qu'on ne pouvait en s'y plongeant en voir le fond--le sourire
+même de Léonard.
+
+Et il semblait à Giovanni que maintenant Léonard et monna Lisa étaient
+deux miroirs qui, se reflétant l'un dans l'autre, s'absorbaient à
+l'infini.
+
+
+II
+
+Le lendemain matin, l'artiste travailla au Palazzo Vecchio à son
+tableau _la Bataille d'Angiari_.
+
+En 1503, lors de son arrivée de Rome à Florence, il avait reçu la
+commande du gonfalonier perpétuel gouverneur de la République, Piero
+Soderini, de représenter une bataille mémorable sur le mur de la
+nouvelle salle du Conseil, dans le palais de la Seigneurie, le Palazzo
+Vecchio. L'artiste avait choisi la célèbre victoire des Florentins à
+Angiari en 1440 sur Nicolo Piccinino, commandant les troupes du duc
+de Lombardie Filippino Maria Visconti.
+
+Une partie du tableau était déjà peinte sur le mur: quatre cavaliers
+se sont empoignés et se battent pour un étendard; la hampe est cassée
+et va voler en éclats; l'étoffe est déchirée en plusieurs morceaux.
+Cinq mains ont saisi la hampe et avec ardeur la tirent de côtés
+différents. Des sabres luisent, levés. A la façon dont les bouches
+sont ouvertes, on voit qu'un cri surnaturel s'en échappe. Les visages
+convulsés des hommes ne sont pas moins terribles que les gueules de
+fauves qui ornent les cimiers. Les chevaux eux-mêmes subissent la
+contagion de cette rage: dressés sur leurs pieds de derrière, ils ont
+enchevêtré leurs pieds de devant et, les oreilles rabattues, l'oeil
+féroce, la lèvre retroussée, tels de vrais fauves, ils se mordent. Par
+terre, dans une boue sanglante, sous les sabots des chevaux, un homme
+en tue un autre en le tenant par les cheveux et heurtant sa tête
+contre le sol, ne s'aperçoit pas dans sa fureur que tous deux seront à
+l'instant écrasés.
+
+«C'est la guerre dans toute son horreur, de vrais hommes livrés à
+toutes les passions de la bête déchaînée; c'est, selon l'expression de
+Léonard, la _pazzia bestialissima_ qui, dans les endroits plats, ne
+laisse pas une empreinte de pas qui ne soit pleine de sang.»
+
+En acceptant la commande, Léonard fut forcé de signer un traité avec
+dédit en cas de retard dans l'exécution.
+
+La superbe Seigneurie défendait ses intérêts comme un boutiquier.
+Grand amateur d'écrivasserie, le gonfalonier Soderini ennuyait Léonard
+par ses continuels règlements de comptes pour les moindres sous versés
+par le Trésor pour les échafaudages, l'achat du vernis, des couleurs,
+d'huile de lin et autres vétilles.
+
+Jamais au service des «tyrans» comme les dénommait avec mépris le
+gonfalonier--à la cour de Ludovic le More et de César Borgia--Léonard
+n'avait éprouvé un tel esclavage qu'au service du peuple, de la libre
+république, royaume de l'égalité bourgeoise.
+
+En sortant du Palazzo Vecchio, Léonard s'arrêta sur la place devant le
+_David_ de Michel-Ange.
+
+Il semblait monter la garde à la porte de l'hôtel de ville de
+Florence, ce géant de marbre blanc qui se détachait sur le fond sombre
+des vieilles pierres.
+
+Ce corps d'adolescent nu était maigre. Le bras droit qui tenait la
+fronde était tendu au point qu'on en voyait les veines; le gauche
+tenant la pierre était replié devant la poitrine. Les sourcils froncés
+et le regard fixé dans le lointain donnaient bien l'impression de
+l'homme qui vise un but. Au-dessus du front très bas, les cheveux
+s'emmêlaient comme une couronne.
+
+Sur la place où avait été brûlé Savonarole, le _David_ de Michel-Ange
+semblait être le Prophète qu'attendit vainement Savonarole, le Héros
+qu'espérait Machiavel. Dans cette oeuvre de son rival, Léonard sentait
+une âme, peut-être égale à la sienne mais éternellement opposée, comme
+l'action l'est à la contemplation, la passion à l'impassibilité, la
+tempête au calme. Et cette force étrangère l'attirait, éveillait sa
+curiosité, le désir de se rapprocher d'elle pour la connaître à fond.
+
+Et Léonard se souvint du _Livre des Rois_.
+
+Dans les chantiers de construction de Santa Maria del Fiore, se
+trouvait un énorme quartier de marbre abîmé par un sculpteur inhabile.
+Les meilleurs artistes l'avaient refusé alléguant qu'on ne pourrait
+s'en servir. Lorsque Léonard arriva de Rome, on lui proposa le bloc.
+Mais tandis qu'avec sa lenteur habituelle, il réfléchissait, mesurait,
+calculait, toujours indécis, un autre artiste de vingt-trois ans plus
+jeune que lui, Michel Angelo Buonarotti, enlevait la commande et avec
+une extraordinaire rapidité, travaillant non seulement le jour mais
+même la nuit, achevait son géant en vingt-cinq mois. Léonard avait
+travaillé durant seize ans au tombeau de Sforza, «le Colosse», et
+n'osait songer au temps que lui prendrait un marbre de la grandeur du
+_David_. Les Florentins déclarèrent Michel-Ange le rival en sculpture
+de Léonard. Et Buonarotti sans hésiter releva le défi.
+
+Maintenant, abordant le genre des tableaux de bataille dans la salle
+du Conseil, bien qu'il n'eût presque pas tenu le pinceau, avec une
+crânerie qui pouvait paraître une folle témérité, il déclarait
+rivaliser avec Léonard en peinture. Plus il découvrait de modestie et
+de bienveillance chez le vieux maître et plus sa haine devenait
+implacable. Le calme de Léonard lui semblait du mépris. Avec une
+imagination maladive, il écoutait les bavardages, cherchait des
+prétextes à disputes, profitait de toutes les occasions pour blesser
+son ennemi.
+
+Lorsque le _David_ fut achevé, la Seigneurie invita les meilleurs
+peintres et sculpteurs à donner leur avis pour l'emplacement. Léonard
+se rangea à l'opinion de l'architecte Juliano da San Gallo qui
+conseillait de placer le Géant sur la place de la Seigneurie dans
+l'enfoncement de la loggia Orcagni, sous l'arche principale. Lorsque
+Michel-Ange le sut, il déclara que Léonard par jalousie voulait cacher
+le David dans le coin le plus sombre et de façon que jamais le soleil
+ne puisse l'éclairer, ni personne le voir. Cependant un jour, à l'une
+des réunions qui se tenaient dans l'atelier de Léonard en présence de
+nombreux artistes, entre autres des frères Pollajuolo, du vieux Sandro
+Botticelli, de Filippino Lippi, Lorenzo di Credi, élèves du Pérugin,
+une discussion s'éleva pour savoir lequel des deux arts, la peinture
+ou la sculpture, était au-dessus de l'autre--sujet favori alors de
+dispute scolastique.
+
+Léonard écoutait, silencieux. Lorsqu'on le questionna, il répondit:
+
+--Je crois que l'Art est d'autant plus parfait qu'il s'éloigne du
+métier.
+
+Et avec son sourire équivoque, si bien qu'on ne pouvait deviner s'il
+parlait sincèrement ou s'il raillait, il ajouta:
+
+--La principale différence entre ces deux arts consiste en ce que la
+peinture exige une grande énergie cérébrale, et la sculpture, une
+énergie physique. Le sculpteur délivre lentement l'image enfermée dans
+le marbre, il la taille à grands coups de maillet et de ciseau, avec
+la tension de toute sa force physique, avec une grande fatigue
+corporelle, comme un journalier inondé de sueur et de poussière. Son
+visage est blanchi comme celui d'un mitron, ses vêtements sont tachés
+par les éclats de marbre, sa maison est pleine de pierres et de
+plâtras. Tandis que le peintre, dans un silence exquis, vêtu d'habits
+élégants, assis dans son atelier, promène un pinceau léger trempé dans
+d'agréables couleurs. Sa maison est claire, propre, remplie de
+ravissants tableaux; le calme y règne en souverain et son travail est
+agrémenté par la musique, la conversation ou la lecture que ne
+troublent ni les coups de maillets, ni autres bruits désagréables.
+
+Michel-Ange, auquel on avait répété ces paroles, les prit à son
+compte, mais étouffant sa colère, il haussa seulement les épaules et
+répondit avec un sourire fielleux:
+
+--Messer da Vinci, fils bâtard d'une servante d'auberge, peut poser à
+l'efféminé et au dégoûté. Moi, rejeton d'une vieille famille honnête,
+je n'ai pas honte de mon travail et comme un simple journalier, je ne
+dédaigne ni ma sueur, ni ma saleté. En ce qui concerne la prérogative
+entre la peinture et la sculpture, la discussion est stupide; tous les
+arts sont égaux, découlant d'une même source et tendant au même but.
+Et si celui qui affirme que la peinture est plus noble que la
+sculpture est aussi érudit dans les autres branches, qu'il se permet
+de juger, je crains fort qu'il ne s'y connaisse autant que ma
+cuisinière.
+
+Avec une hâte fébrile, Michel-Ange entreprit son tableau de la salle
+du Conseil, désirant surpasser son rival.
+
+Il choisit un épisode de la guerre contre Pise: par une journée
+chaude, les soldats florentins se baignent dans l'Arno; les tambours
+battent la générale--l'ennemi est signalé; les soldats se hâtent de
+rejoindre la rive, sortent de l'eau où leurs corps fatigués se
+délectaient et, soumis à la discipline, ils remettent leurs vêtements
+poussiéreux, leurs cuirasses et leurs casques chauffés par le soleil.
+
+Ainsi, répondant au tableau de Léonard, Michel-Ange représenta la
+guerre, non pas comme «la plus féroce des sottises», mais comme une
+mâle action héroïque, l'accomplissement de l'éternel devoir; la lutte
+des héros pour la gloire et la grandeur de la patrie.
+
+Les Florentins suivaient avec curiosité les phases de ce duel. Et
+comme tout ce qui était étranger à la politique leur semblait
+insipide, tel un plat sans poivre ni sel, ils s'empressèrent de
+déclarer que Michel-Ange soutenait la République contre les Médicis et
+Léonard les Médicis contre la République. Le duel artistique devenu
+compréhensible pour tous, se ralluma avec une force nouvelle, fut
+transporté des maisons dans la rue, servant les passions des partis
+absolument étrangers à l'art. Les oeuvres de Léonard et de Michel-Ange
+devinrent l'étendard de deux camps ennemis.
+
+L'effervescence s'emparait des esprits; la nuit, des inconnus
+lançaient des pierres au _David_. Les citoyens considérables en
+accusèrent le peuple; les tribuns du peuple, les citoyens
+considérables; les artistes, les élèves du Pérugin qui avaient fondé
+nouvellement un atelier à Florence; et Buonarotti, en présence du
+gonfalonier, déclara que les misérables qui criblaient de pierres le
+_David_ étaient achetés par son rival Léonard.
+
+Beaucoup crurent cette calomnie ou tout au moins laissèrent supposer
+qu'ils y ajoutaient foi.
+
+Une fois, durant une séance de la Gioconda, il ne se trouvait dans
+l'atelier que Giovanni et Salaino--lorsque la conversation vint à
+tomber sur Michel-Ange, Léonard dit à monna Lisa:
+
+--Il me semble parfois que si je lui parlais face à face, tout
+s'expliquerait et qu'il ne resterait rien de cette stupide rivalité:
+il aurait compris que je ne suis pas son ennemi et qu'il n'y a pas
+d'homme capable de l'aimer comme je l'aurais aimé.
+
+Monna Lisa eut un geste de doute:
+
+--Croyez-vous, messer Leonardo? Vous aurait-il compris?
+
+--Oui, répliqua l'artiste. Un homme comme lui ne peut pas ne pas
+comprendre! Tout son malheur réside dans sa timidité et son manque de
+confiance: il se martyrise, il jalouse, il a peur, parce qu'il ignore
+encore sa force. C'est un délire, une folie! Je lui aurais tout dit et
+il se serait calmé. Est-ce à lui de me craindre? Savez-vous,
+madonna... ces jours-ci, lorsque j'ai vu son dessin: ses soldats se
+baignant dans l'Arno, je n'en croyais pas mes yeux. Personne ne peut
+même se figurer ce qu'il est et ce qu'il sera. Moi, je sais que même
+maintenant, non seulement il m'égale, mais il est plus fort que moi;
+oui, oui, je le sens: plus fort que moi!
+
+Elle fixa sur lui ce regard dans lequel, il semblait à Giovanni, se
+reflétait le regard même de Léonard et sourit d'une façon étrange et
+douce.
+
+Un jour, dans la chapelle Brancacci, dépendante de la vieille église
+Maria del Carmine, Léonard rencontra un jeune homme, presque un
+enfant, qui copiait les célèbres fresques de Tomaso Masaccio. Il
+portait une casaque noire tachée de couleurs, du linge propre mais de
+toile grossière évidemment confectionnée au village. Il était élancé,
+souple; son cou mince était blanc et tendre comme celui des jeunes
+filles anémiées; son visage, ovale comme un oeuf et pâle jusqu'à la
+transparence, avait un charme minaudier, avec de grands yeux noirs
+pareils à ceux des paysannes de l'Ombrie qui avaient servi de modèle
+aux Madones du Pérugin, des yeux vides de pensée, profonds et limpides
+comme le ciel.
+
+Peu de temps après, Léonard de nouveau rencontra l'adolescent au
+couvent de Maria Novella, dans la salle du Pape, où était exposé le
+carton de la bataille d'Angiari. Le jeune homme étudiait et copiait ce
+carton avec autant de zèle que les fresques de Masaccio. Probablement
+connaissait-il déjà Léonard, car il le buvait du regard, visiblement
+désireux de lui adresser la parole et apeuré de le faire.
+
+Le maître s'approcha de lui en souriant. Se hâtant, ému et rougissant
+avec une enfantine insinuation, le jeune homme lui déclara qu'il le
+considérait comme son maître, le plus grand artiste de l'Italie et que
+Michel-Ange n'était pas digne de dénouer les cordons des souliers de
+Léonard.
+
+Plusieurs fois encore, Vinci revit ce jeune homme, causa longuement
+avec lui, examina ses dessins; et plus il l'étudiait, plus il
+se convainquait qu'il avait devant lui un futur grand artiste.
+Attentif et sensible à tous les échos, condescendant à toutes les
+influences comme une femme, il imitait le Pérugin, Pinturiccio et
+particulièrement Léonard. Mais sous ce manque de maturité, le maître
+devinait en lui une fraîcheur de sentiment telle qu'il ne l'avait
+encore rencontrée chez personne. Ce qui le surprenait le plus, c'était
+que cet enfant pénétrait les plus grands mystères de l'art et de la
+vie, comme par hasard, sans le désirer, et parvenait à vaincre les
+plus hautes difficultés avec légèreté, comme en un jeu. Tout lui
+venait sans effort, comme si n'existaient point pour lui dans l'art,
+ni les infinies recherches, ni les indécisions, ni les perplexités qui
+avaient été le tourment et la malédiction de toute la vie de Léonard.
+
+Et lorsque le maître lui parlait de l'indispensable étude lente et
+patiente de la nature, des règles de mathématique, des lois de la
+peinture, le jeune homme fixait sur lui ses grands yeux étonnés et
+visiblement ennuyé, n'écoutait attentivement que par déférence pour le
+maître.
+
+Un jour il lui échappa une parole qui surprit, effraya presque Léonard
+par sa profondeur:
+
+--J'ai remarqué que lorsqu'on peint, on ne doit penser à rien, tout
+alors se présente mieux.
+
+Il disait, l'adolescent, avec tout son être, que l'unité, la parfaite
+harmonie du sentiment et de la raison, de la connaissance et de
+l'amour que le maître recherchait, n'existaient pas et ne pouvaient
+exister.
+
+Et devant sa modeste et insouciante candeur, Léonard éprouvait des
+doutes plus grands, une crainte plus intense pour l'avenir de l'art,
+pour l'oeuvre de toute sa vie, que devant l'indignation et la haine de
+Buonarotti.
+
+--D'où es-tu, mon fils? avait-il demandé à l'adolescent. Qui est ton
+père et comment t'appelles-tu?
+
+--Je suis né à Urbino, répondit le jeune homme avec son caressant
+sourire. Mon père est le peintre Sanzio. Mon nom, Raphaël.
+
+
+III
+
+Léonard devait se rendre à Pise, pour diriger les travaux du
+détournement de l'Arno dans le port de Livourne.
+
+La veille de son départ, revenant de chez Machiavel, il traversait le
+pont Santa Trinita et s'engageait dans la rue Tornabuoni.
+
+Il était tard. Les passants étaient rares. Le silence n'était troublé
+que par le bruit de l'eau battue par la roue du moulin de Ponte alla
+Caraïa. La journée avait été oppressante. Mais, sur le soir, la pluie
+avait rafraîchi l'air. De l'Arno montait une odeur d'eau chaude. De
+derrière la colline San Miniato, la lune se levait. A droite, le long
+de la berge de Ponte Vecchio, s'alignaient de vieilles masures
+reflétées dans le fleuve à demi stagnant. A gauche, au-dessus des
+contreforts de Monte Albano, tendrement mauves, tremblait une étoile
+solitaire.
+
+La silhouette de Florence se découpait sur le ciel pur, comme le
+frontispice sur le fond or terni des vieux livres, silhouette unique
+au monde, vivante tel un visage humain. Au nord, l'antique clocher de
+Santa Croce, puis la tour droite et sévère du Palazzo Vecchio, le
+campanile de marbre blanc de Giotto, la coupole en tuile rouge de
+Maria del Fiore, pareille à l'antique fleur géante encore non ouverte,
+le Lys Rouge, et toute Florence, dans la double lumière du crépuscule
+et de la lune, paraissait une énorme fleur sombre, argentée.
+
+Léonard remarqua que chaque ville, ainsi que chaque être, a son odeur
+particulière. Il lui semblait que celle de Florence rappelait la
+poussière moite, comme les iris, mêlée au parfum du vernis et des
+couleurs des très vieux tableaux.
+
+Sa pensée alla vers Gioconda. Il la connaissait presque aussi peu que
+Giovanni. L'idée qu'elle avait un mari, messer Francesco, maigre,
+grand, avec une verrue sur la joue gauche et d'épais sourcils, un
+homme positif aimant à discuter les privilèges de la race des boeufs
+siciliens et les droits sur les peaux de mouton, cette idée ne
+l'offusquait ni ne l'étonnait. Il y avait des moments où Léonard se
+réjouissait du charme immatériel de la Gioconda, charme étrange,
+lointain, irréel et plus réel en même temps que tout ce qui existait.
+Mais il y avait d'autres instants où il sentait vivement sa vivante
+beauté.
+
+Monna Lisa n'était pas une de ces femmes qu'à cette époque on appelait
+«dotte eroine», savantes héroïnes. Jamais elle ne faisait parade de
+ses connaissances. Le hasard seul apprit à Léonard qu'elle lisait le
+grec et le latin. Elle parlait et se tenait si simplement que beaucoup
+la considéraient comme inintelligente. En réalité, lui semblait-il,
+elle possédait ce qui est plus profond que l'esprit, particulièrement
+l'esprit féminin,--la sagesse instinctive. Elle avait des mots qui,
+subitement, l'apparentaient à lui, la rendaient toute proche, unique
+et éternelle compagne et soeur. A ces moments, il aurait voulu
+franchir le cercle fatidique qui séparait la contemplation de la vie
+réelle.
+
+Ce qui les unissait, était-ce de l'amour?
+
+Les absurdités platoniques d'alors n'éveillaient en lui que l'ennui ou
+le rire, il ne pouvait s'empêcher de railler les soupirs langoureux
+des amoureux célestes et les sonnets sirupeux dans le goût de
+Pétrarque. Non moins étranger était pour lui ce que la généralité
+appelait l'amour. Ne mangeant pas de viande parce qu'elle le
+dégoûtait, il s'abstenait des femmes également, toute possession
+matérielle--dans ou en dehors du mariage--lui paraissant grossière.
+Et il s'en éloignait comme du combat sanglant, sans s'indigner, sans
+blâmer, sans justifier, reconnaissant la loi naturelle de la lutte
+pour l'amour et pour la faim, mais ne voulant pas y prendre part, se
+soumettant à une autre loi d'amour et de pudeur.
+
+Mais même s'il l'aimait, aurait-il pu désirer une plus parfaite union
+avec son amante, que dans ces profondes et mystérieuses
+caresses,--dans la contemplation de cette vision immortelle, de cet
+être nouveau, conçu et né d'eux--comme l'enfant du père et de la
+mère--et qui était lui et elle en même temps?
+
+Et cependant il sentait que même dans cette union pure se cachait un
+danger, plus grand peut-être que dans l'ordinaire union d'amour
+charnel. Tous deux marchaient sur le bord d'un abîme, là où personne
+encore n'avait marqué ses pas, vainquant la tentation et l'attirance
+de l'infini. Entre eux existaient des mots glissants et transparents,
+à travers lesquels luisait le secret comme le soleil brille à travers
+le brouillard. Et par instants il songeait:
+
+Si lui ou elle transgressait la limite et transformait la
+contemplation en vie réelle? Ne se révolterait-elle pas, ne le
+repousserait-elle pas avec haine et mépris, comme le ferait toute
+autre femme?
+
+Et il lui semblait qu'il imposait à la Gioconda un tourment terrible
+et lent. Et il s'effrayait de sa soumission, illimitée, comme de sa
+tendre et implacable curiosité, à lui. Seulement les derniers temps il
+sentit en soi-même cet obstacle et comprit que tôt ou tard il devrait
+décider si elle était pour lui un être vivant ou une vision, le reflet
+de sa propre âme dans le miroir de la beauté féminine. Il gardait
+l'espoir que la séparation éloignerait la solution de ce problème et
+il se réjouissait presque de quitter Florence. Mais à mesure que
+l'heure de la séparation approchait, il comprenait qu'il s'était
+trompé, que non seulement la séparation n'éloignerait pas la solution
+mais encore qu'elle la brusquerait.
+
+Absorbé par ces pensées, il ne s'aperçut pas qu'il s'était engagé dans
+une impasse déserte et lorsqu'il s'orienta il ne sut de prime abord où
+il se trouvait. Le campanile de Giotto surgissant au-dessus des toits
+des maisons, lui apprit qu'il n'était pas loin de la cathédrale. Un
+côté de la ruelle était plongé dans l'obscurité, l'autre, tout baigné
+par la blanche lumière de la lune.
+
+Devant un balcon, des hommes drapés dans des mantes noires, le visage
+caché par des masques, chantaient une sérénade. Il écouta. C'était la
+vieille chanson d'amour de Laurent de Médicis, infiniment heureuse et
+mélancolique, que Léonard aimait particulièrement pour l'avoir
+entendue dans sa jeunesse:
+
+ Oh! que la jeunesse est belle
+ Et éphémère! Chante et ris
+ Et sois heureux--si tu le veux
+ Et ne compte pas sur demain.
+
+Le dernier vers se répercuta dans son coeur en un sombre
+pressentiment. La destinée ne lui envoyait-elle pas, au seuil de la
+vieillesse, éclairant sa solitude, l'âme vivante, l'âme soeur? La
+repousserait-il, la renierait-il, comme il l'avait déjà fait tant de
+fois pour son existence, en faveur de la contemplation,
+sacrifierait-il de nouveau le proche pour le lointain, le réel pour
+l'irréel? Qui choisirait-il, la Gioconda vivante ou l'immortelle? Il
+savait que préférant l'une, il perdrait l'autre, et elles lui étaient
+également chères; il savait aussi qu'il lui fallait prendre un parti.
+Mais sa volonté était impuissante. Il voulait et ne pouvait décider ce
+qui vaudrait mieux: tuer la vivante pour l'immortelle ou l'immortelle
+pour la vivante--celle qui était ou celle qui serait toujours?
+
+Il se trouva devant sa maison. Les portes étaient fermées; les
+lumières éteintes. Il leva le heurtoir pendu à une chaîne et frappa.
+Le gardien ne répondit pas; il était sorti ou dormait. Les coups
+répétés par l'écho de l'escalier de pierre, s'affaiblirent. Le silence
+régna. Le clair de lune semblait le rendre plus profond encore. Et
+tout à coup retentirent des sons lourds, lents et métalliques, les
+sons de l'horloge de la tour voisine. Leur voix disait le silencieux
+et menaçant vol du temps, la sombre vieillesse solitaire,
+l'irrémédiable fuite du passé.
+
+Et longtemps le dernier son trembla et se balança dans l'atmosphère
+lunaire s'épandant en ondes harmonieuses répétant:
+
+ _Di doman non c'è certezza._
+ Et ne compte pas sur demain.
+
+
+IV
+
+Le lendemain, monna Lisa vint à l'atelier à l'heure habituelle et,
+pour la première fois, seule. Gioconda savait que c'était leur
+dernière entrevue.
+
+La journée était ensoleillée, la lumière aveuglante. Léonard tendit le
+plafond de toile et dans la cour aux murs noirs régna la lumière
+tendre, crépusculaire, transparente, qui donnait au visage de Gioconda
+un charme pénétrant.
+
+Ils étaient seuls.
+
+Il travaillait silencieux, concentré, parfaitement calme, oublieux de
+ses pensées de la veille, comme si pour lui n'existaient ni passé ni
+avenir, comme si Gioconda était restée et resterait toujours assise
+ainsi devant lui, avec son doux et étrange sourire. Et ce qu'il ne
+pouvait faire dans la vie, il le faisait dans la contemplation,
+unissait la réalité et son reflet, la vivante et l'immortelle. Et cela
+lui procurait la joie d'une grande délivrance. Maintenant il ne la
+plaignait ni ne la craignait. Il savait qu'elle lui serait soumise
+jusqu'à la fin, qu'elle accepterait tout, qu'elle endurerait tout,
+qu'elle mourrait et ne se révolterait pas. Et par instants, il la
+regardait avec la même curiosité que celle qu'éveillaient en lui les
+condamnés qu'il accompagnait jusqu'à la potence pour étudier les
+derniers frémissements de leur visage.
+
+Tout à coup, il lui sembla que l'ombre d'une pensée étrangère, qu'il
+ne lui avait pas suggérée, avait glissé sur son visage comme la buée
+de l'haleine sur la surface d'un miroir. Pour l'en préserver, la
+ramener de nouveau au type de sa vision, chasser loin d'elle cette
+ombre humaine, il commença à lui raconter de sa voix chantante et
+autoritaire, comme un sorcier une incantation, un de ces récits
+mystérieux, pareils à un rébus, qu'il inscrivait dans son journal.
+
+--Incapable de résister à mon désir de voir des images inconnues des
+hommes, conçues par l'art de la nature, et durant longtemps je suivis
+ma route entre des rochers nus et sombres, j'ai enfin atteint une
+caverne et m'arrêtais indécis sur le seuil. Puis, décidé, baissant la
+tête, courbant le dos, la main gauche appuyée sur mon genou droit, de
+la droite cachant mes yeux pour m'habituer à l'obscurité, j'entrai et
+fis quelques pas. Les sourcils froncés, les yeux à demi fermés, la vue
+en éveil, souvent je changeais mon chemin, errant à tâtons dans
+l'obscurité, essayant de voir quelque chose. Mais l'obscurité était
+trop profonde. Et lorsque j'y eus séjourné quelque temps, deux
+sentiments s'éveillèrent en moi et commencèrent à lutter: la peur et
+la curiosité; la peur d'explorer la caverne noire et la curiosité de
+savoir si elle ne recélait point un merveilleux mystère?
+
+Il se tut. L'ombre n'avait pas quitté le visage de Gioconda.
+
+--Quel sentiment a vaincu? murmura-t-elle.
+
+--La curiosité.
+
+--Et vous avez surpris le mystère de la caverne?
+
+--Ce qui en était possible.
+
+--Et vous le révélerez aux hommes?
+
+--On ne peut tout dire et je ne le saurais. Mais je voudrais leur
+insuffler une dose de curiosité qui puisse toujours vaincre leur peur.
+
+--Et si la curiosité ne suffisait pas, messer Leonardo? dit Gioconda
+avec une lueur inattendue dans le regard. S'il fallait autre chose, un
+sentiment plus profond pour pénétrer les derniers et peut-être les
+plus merveilleux mystères de la caverne?
+
+Et elle le fixa avec un sourire qu'il ne lui avait jamais vu.
+
+--Que faut-il encore? demanda-t-il.
+
+Elle se taisait.
+
+A ce moment un mince et aveuglant rayon de soleil glissa entre deux
+bandes du velum. Et sur son visage, le charme des ombres claires,
+tendres comme une musique lointaine fut rompu.
+
+--Vous partez demain? demanda Gioconda.
+
+--Non, ce soir.
+
+--Je partirai bientôt aussi, répondit-elle.
+
+L'artiste la regarda attentivement, voulut dire quelque chose et resta
+silencieux. Il devinait qu'elle partait pour ne pas rester sans lui à
+Florence.
+
+--Messer Francesco, continua monna Lisa, part pour affaires en Calabre
+pour trois mois, jusqu'à l'automne. Je lui ai demandé de
+l'accompagner.
+
+Il se retourna et avec dépit, renfrogné, regarda le rayon de soleil
+méchamment aigu. Les multiples gouttes du jet d'eau, jusqu'à présent
+pâles et sans vie, sous le vivant rayon s'allumèrent de toutes les
+couleurs de l'arc-en-ciel--les couleurs de la vie. Et Léonard
+subitement sentit qu'il revenait à la vie--timide, faible, pitoyable.
+
+--Cela ne fait rien, dit monna Lisa, tendez le velum. Il n'est pas
+tard. Je ne suis pas fatiguée.
+
+--Non, cela suffit, répondit Léonard en jetant le pinceau.
+
+--Vous ne finirez jamais le portrait?
+
+--Pourquoi? demanda-t-il précipitamment comme effrayé. Ne
+viendrez-vous plus chez moi quand vous serez de retour?
+
+--Si. Mais peut-être que dans trois mois je serai tout à fait autre et
+vous ne me reconnaîtrez plus. N'avez-vous pas dit vous-même que le
+visage des gens et particulièrement des femmes changeait rapidement?
+
+--Je voudrais le finir, dit-il lentement comme à lui-même. Mais, je ne
+sais... il me semble parfois que ce que je veux est impossible.
+
+--Impossible? s'étonna Gioconda. En effet, j'ai entendu dire que c'est
+parce que vous cherchez l'impossible que vous n'achevez jamais vos
+oeuvres.
+
+Dans ces paroles, Léonard sentit un reproche.
+
+Gioconda se leva et simple comme d'habitude, dit:
+
+--Il est temps. Au revoir, messer Leonardo. Bon voyage!
+
+Il leva les yeux vers elle et de nouveau crut lire sur son visage un
+reproche suppliant, sans espoir. Il savait que cet instant était pour
+tous deux irrévocable et solennel comme la mort. Il savait qu'il ne
+pouvait se taire. Mais plus il forçait sa volonté pour trouver une
+solution et le mot juste, plus il sentait son impuissance et l'abîme
+qui se creusait entre eux. Et monna Lisa lui souriait de son sourire
+calme et radieux. Mais maintenant, il lui semblait que ce calme et
+cette clarté étaient semblables au sourire des morts.
+
+Une pitié intolérable lui serra le coeur, le rendit plus faible
+encore.
+
+Monna Lisa lui tendit la main et, silencieux, il la baisa pour la
+première fois depuis qu'ils se connaissaient et, en même temps, il
+sentit que, se baissant rapidement, Gioconda avait baisé ses cheveux.
+
+--Que Dieu vous garde, dit-elle simplement.
+
+Lorsqu'il revint à soi--elle n'était plus là. Autour de lui régnait le
+silence mort d'un après-midi d'été, beaucoup plus menaçant que le
+silence d'une nuit profonde.
+
+Et, comme la nuit précédente, plus solennels, plus effrayants,
+retentirent les sons métalliques de l'horloge voisine. Ils disaient,
+ces sons, le silencieux et menaçant vol du temps, la sombre vieillesse
+solitaire, l'irrémédiable fuite du passé.
+
+Et longtemps le dernier son trembla, répétant comme une voix humaine:
+
+ _Di doman non c'è certezza._
+ Et ne compte pas sur demain.
+
+
+V
+
+Ayant appris par hasard que messer Giocondo devait rentrer de Calabre
+dans les premiers jours d'octobre, Léonard décida de n'arriver à
+Florence que dix jours après, afin d'y rencontrer sûrement monna Lisa.
+
+Il comptait les jours, maintenant. A l'idée que la séparation pouvait
+se prolonger, une telle crainte superstitieuse et un tel ennui lui
+serraient le coeur qu'il tâchait de n'y pas penser, de n'en parler
+avec personne, de ne rien demander, pour ne pas apprendre une nouvelle
+fâcheuse.
+
+Il était arrivé le matin de bonne heure à Florence. La ville en sa
+vision d'automne, terne et humide, lui semblait ravissante, elle lui
+rappelait Gioconda. La lumière était «sa» lumière faite d'ombres
+claires et tendres.
+
+Il ne se demandait pas comment ils se rencontreraient, ce qu'il lui
+dirait, ce qu'il ferait, pour ne jamais plus se séparer d'elle, pour
+que la femme de messer Giocondo restât sa seule, son unique amie. Il
+savait que tout s'arrangerait, que le difficile deviendrait facile et
+possible l'impossible: il suffirait pour cela de se voir.
+
+--«Le principal est de ne pas penser, alors tout vient bien»,
+pensait-il en se remémorant le mot de Raphaël. Je lui demanderai, et
+elle me dira, car elle n'a pas eu le temps de me le dire, ce qu'il
+faut en plus de la curiosité pour pénétrer les plus merveilleux
+mystères de la caverne?
+
+Et une telle joie emplissait son âme qu'il semblait avoir non pas
+cinquante-quatre ans, mais seize ans et tout l'avenir devant lui.
+Seulement tout au fond de son coeur où ne pénétrait aucun rayon, sous
+cette joie, s'éveillait un terrible pressentiment.
+
+Il passa chez Machiavel pour lui remettre des papiers d'affaires,
+comptant rendre visite le lendemain à messer Giocondo. Mais il ne put
+patienter et décida de demander le soir même des nouvelles au portier
+du Lungano delle Grazie.
+
+Léonard descendait la rue Tornabuoni vers le pont Santa Trinita. Le
+temps--comme cela arrive souvent en automne à Florence--avait
+brusquement changé. Du Munione soufflait un vent du nord, pénétrant,
+et les cimes du Mugello blanchirent d'un seul coup. Une pluie fine
+tombait. Tout à coup, déchirant l'épais rideau de nuages, le soleil
+éclaboussa les rues sales et humides, les toits des maisons et les
+visages des gens, de sa lumière jaune, métallique et froide. La pluie
+devint pareille à une poussière de cuivre. Et de loin en loin, des
+vitres se teintèrent de pourpre. En face de l'église Santa Trinita,
+près du pont, s'élevait le Palazzo Spini. Sous son porche se tenaient
+plusieurs hommes, les uns assis, les autres debout et causant avec une
+animation telle, qu'ils ne sentaient pas les morsures du vent du nord.
+
+--Messer, messer Leonardo! l'appela-t-on. Venez, je vous prie, juger
+notre discussion.
+
+Il s'arrêta.
+
+Il s'agissait de quelques vers ambigus du chapitre trente-quatre de
+l'_Enfer_ de la _Divine Comédie_, dans lequel le poète parle du géant
+Dite, enfoncé dans la glace à mi-corps, tout au fond du puits maudit.
+
+Tandis que le vieux et riche lainier expliquait à l'artiste le sujet
+de la dispute, Léonard, clignant des yeux, regardait au loin dans la
+direction du quai Accialloli d'où s'avançait d'un pas lourd et gauche
+un homme négligemment et pauvrement vêtu, voûté, osseux, avec une tête
+énorme couverte de durs cheveux noirs bouclés, une barbiche de bouc,
+des oreilles écartées, un visage plat à large mâchoires. C'était
+Michel-Ange Buonarrotti.
+
+Ce qui accentuait sa laideur presque repoussante, c'était son nez,
+cassé et aplati par un coup de poing reçu dans sa jeunesse au cours
+d'une bataille avec un sculpteur rival, que les méchantes
+plaisanteries de Michel-Ange avaient exaspéré. Les prunelles jaunes de
+ses yeux avaient d'étranges reflets pourpres. Les paupières étaient
+enflammées, presque dépourvues de chair, et rouges par suite du
+travail de nuit durant lequel Buonarrotti attachait une lanterne ronde
+à son front--ce qui le faisait ressembler à un cyclope.
+
+--Eh bien! messer, quel est votre avis? demanda-t-on à Léonard.
+
+Léonard espérait toujours que sa brouille avec Buonarrotti se
+terminerait par la paix. Il n'avait plus pensé à celui-ci durant son
+absence de Florence et l'avait presque oublié.
+
+Un tel calme et une telle clarté régnaient dans son coeur en cet
+instant, il était prêt à adresser de si conciliantes paroles à son
+rival, qu'il lui semblait impossible que Michel-Ange ne les comprît
+pas.
+
+--J'ai entendu dire que messer Buonarrotti était un grand connaisseur
+de Dante, répondit Léonard avec un sourire tranquille et poli, en
+désignant Michel-Ange. Il vous expliquera mieux que moi ce passage.
+
+Michel-Ange, selon son habitude, marchait la tête baissée, sans
+regarder ni à droite ni à gauche et ne s'aperçut de la réunion qu'en y
+arrivant tout proche. Entendant son nom prononcé par Léonard, il
+s'arrêta et leva les yeux.
+
+Timide et craintif jusqu'à la sauvagerie, les regards des gens le
+troublaient, parce qu'il n'oubliait pas sa laideur et en souffrait
+beaucoup, croyant être la risée de tout le monde.
+
+Pris au dépourvu, il se décontenança au premier instant, clignant de
+ses yeux effarés, grimaçant douloureusement sous les rayons du soleil
+et le regard des hommes. Mais lorsqu'il vit le clair sourire de son
+rival qui, involontairement, le toisait de haut en bas (Léonard étant
+beaucoup plus grand que Michel-Ange), sa timidité, comme cela lui
+arrivait souvent, se transforma en rage. Il ne put tout d'abord
+prononcer une seule parole. Son visage tantôt s'empourprait et tantôt
+blêmissait. Enfin, avec effort, il balbutia d'une voix étranglée:
+
+--Explique toi-même! L'honneur t'en revient, à toi le plus intelligent
+des hommes, vendu aux Lombards castrats, toi qui durant seize ans as
+couvé ton Colosse, n'as pas su le couler en bronze, et as dû renoncer
+à tout, à ta courte honte.
+
+Il sentait qu'il disait ce qu'il ne devait pas dire, qu'il cherchait
+et ne trouvait pas de mots assez blessants pour humilier son rival.
+
+Tous les regards étaient fixés sur eux.
+
+Léonard se taisait. Et durant quelques instants, silencieux tous deux,
+ils se dévisagèrent, l'un avec son sourire bienveillant teinté de
+tristesse, l'autre avec un rictus railleur qui rendait plus laide
+encore sa figure ingrate. Devant la vigueur rageuse de Buonarrotti, le
+charme presque féminin de Léonard semblait de la faiblesse.
+
+Vinci se souvint des paroles de monna Lisa disant que jamais son rival
+ne lui pardonnerait son «calme plus fort que la tempête».
+
+Michel-Ange ne trouvant plus quoi dire, dépité, eut un geste navré de
+la main et, se détournant vivement, s'éloigna de son pas lourd en
+marmonnant d'incompréhensibles paroles, la tête baissée et le dos
+voûté comme s'il portait sur ses épaules un énorme fardeau. Bientôt il
+disparut, pour ainsi dire fondu dans la poussière de la pluie rougie
+par le soleil.
+
+Léonard continua son chemin.
+
+Sur le pont, il fut rejoint par l'un des spectateurs de la scène, un
+petit homme vilain et remuant. L'artiste ne se souvenait ni de son
+nom, ni de son état, mais il le savait être malveillant.
+
+Le vent sur le pont avait redoublé, sifflait dans les oreilles et
+piquait, glacial, le visage. Léonard suivait l'étroit passage sec,
+sans prêter attention à ce compagnon improvisé qui marchait près de
+lui dans la boue, ou frétillait comme un chien devant lui en lui
+parlant de Michel-Ange. Il était évident qu'il désirait saisir un mot
+de Léonard pour pouvoir le redire à son rival ou le colporter par la
+ville. Mais Léonard se taisait.
+
+--Dites-moi, messer, insistait l'insupportable personnage, vous n'avez
+pas encore terminé le portrait de la Gioconda?
+
+--Non, pas encore, répondit l'artiste fronçant les sourcils. Cela vous
+intéresse?
+
+--Non... seulement... quand on songe que depuis trois ans vous
+travaillez à ce tableau et que vous ne l'avez pas achevé... A nous
+autres profanes il nous semble déjà si parfait que nous ne pouvons
+nous figurer une oeuvre plus finie!
+
+Il sourit servilement.
+
+Léonard le contempla avec dégoût. Cet homme malingre lui devint
+subitement tellement antipathique que s'il n'avait obéi qu'à son
+impulsion, il l'aurait saisi au collet et précipité dans la rivière.
+
+--Que va-t-il advenir de ce portrait? continuait l'agaçant personnage.
+Car, peut-être, ne savez-vous pas encore messer Leonardo?
+
+Visiblement, il cherchait à traîner la conversation en longueur.
+
+Et tout à coup l'artiste sentit, à travers son dégoût, s'infiltrer en
+soi une crainte terrible. L'autre également flaira quelque chose, car
+il devint encore plus souple, plus fuyant: ses mains tremblèrent, ses
+yeux se prirent à clignoter.
+
+--Ah! Seigneur Dieu! En effet, vous n'êtes de retour à Florence que de
+ce matin. Figurez-vous quel malheur! Pauvre messer Giocondo!... Il est
+veuf pour la troisième fois. Voici bientôt un mois que monna Lisa, de
+par la volonté de Dieu, a comparu...
+
+Un voile noir glissa devant les yeux de Léonard. Un instant il crut
+qu'il allait tomber. Le petit homme le dévorait du regard.
+
+Mais l'artiste fit sur lui-même un effort surhumain; son visage à
+peine pâli resta impénétrable pour son interlocuteur qui,
+désillusionné et englué dans la boue, dut s'arrêter à la place
+Frescobaldi.
+
+La première pensée de Léonard lorsqu'il reprit ses esprits fut que son
+compagnon l'avait trompé, qu'il avait exprès inventé cette nouvelle
+pour se rendre compte de l'impression et raconter par toute la ville,
+ensuite, des détails sensationnels, sur la liaison amoureuse de
+Léonard et de la Gioconda.
+
+La réalité de la mort, comme cela se produit toujours à la première
+minute, lui paraissait invraisemblable.
+
+Mais le soir même il apprit tout. Revenant de Calabre où messer
+Francesco avait très avantageusement traité ses affaires, dans la
+petite ville de Lagonero, monna Lisa était morte de la fièvre putride,
+disaient les uns, d'une contagieuse maladie de la gorge, disaient les
+autres.
+
+
+VI
+
+La malchance poursuivit Léonard. Le canal conduisant l'Arno vers Pise,
+aboutit à une déconvenue. Les ingénieurs de Ferrare en rejetèrent
+toute la responsabilité sur Léonard. Puis ser Pierro étant venu à
+mourir, Léonard, étant à court d'argent, vendit ses droits d'héritage
+à un usurier. Ses frères lui intentèrent un procès, amassant contre
+lui toutes les vieilles accusations de magie, d'impiété, de sodomie,
+de haute trahison, de vol de cadavres dans les cimetières. A tous ces
+ennuis vint s'ajouter l'insuccès du tableau de la salle du Conseil.
+
+Sa lenteur d'exécution et son dégoût pour la promptitude exigée par la
+peinture à la fresque étaient si fortement ancrés chez lui, qu'en
+dépit de l'avertissement donné par la _Sainte Cène_, Léonard décida de
+peindre quand même avec des couleurs à l'huile la bataille d'Anghiari.
+Le travail à moitié achevé, il chercha à sécher les couleurs à l'aide
+de brasiers perfectionnés; mais il dut bientôt se rendre compte que la
+chaleur n'influait que sur le bas du tableau et que le vernis de la
+partie supérieure gardait toujours sa moiteur. Après de nombreux et
+vains efforts, il dut se convaincre enfin que son second essai de
+peinture murale subirait le même sort que la _Sainte_ _Cène_, et que
+de nouveau, comme l'avait dit Buonarotti, «il serait forcé de tout
+abandonner à sa courte honte».
+
+Son tableau de la salle du Conseil lui causa un dégoût plus grand que
+l'affaire du canal de Pise et son procès contre ses frères.
+
+Soderini le tourmentait par ses comptes minutieux en le menaçant du
+dédit convenu, et voyant l'inutilité de ses menaces accusa ouvertement
+Léonard de détournement d'argent du Trésor.
+
+Mais lorsque, ayant emprunté à tous ses amis, l'artiste voulut lui
+rendre toutes les sommes touchées, messer Pierro refusa de les
+recevoir, et cependant, circulait à Florence, dans toutes les mains,
+colportée par les amis de Buonarotti, la lettre du gonfalonier au
+chancelier de la République florentine à Milan, qui sollicitait les
+services de Léonard pour le compte du lieutenant du roi de France en
+Lombardie, le seigneur Charles d'Amboise.
+
+«Les actes de Léonard ne sont pas honnêtes, disait la lettre. Ayant
+exigé à l'avance une forte somme, et ayant à peine commencé le
+travail, il a tout abandonné, agissant dans cette affaire comme un
+traître vis-à-vis de la République.»
+
+Une nuit d'hiver, Léonard était assis seul dans sa chambre de travail.
+Après la journée écoulée en préoccupations de toutes sortes, il se
+sentait fatigué et brisé comme après une nuit de fièvre et de délire.
+Il tenta de s'occuper; commença des calculs; puis une caricature;
+essaya de lire; mais rien ne l'intéressait, l'insomnie persistait. Il
+écoutait les hurlements du vent et se souvenait des paroles de
+Machiavel: «Le plus terrible dans l'existence, ce ne sont ni les
+préoccupations, ni la pauvreté, ni le chagrin, ni la maladie, ni même
+la mort: mais l'ennui!» Il se leva, prit une lumière, ouvrit la porte
+de la chambre voisine, entra, s'approcha du tableau posé sur le
+chevalet et recouvert d'une étoffe à plis lourds, qu'il rejeta.
+
+C'était le portrait de monna Lisa Gioconda.
+
+Il ne l'avait pas regardé depuis la dernière séance et il lui semblait
+qu'il le voyait pour la première fois. Et il découvrit une telle
+puissance de vie dans ce visage qu'il en éprouva un malaise devant son
+oeuvre. Il se souvint de la croyance superstitieuse concernant
+certains portraits envoûtés qui, percés à l'aide d'une aiguille,
+occasionnaient la mort du modèle. Pour lui, il avait agi en sens
+contraire, enlevant la vie à une vivante pour la donner à une morte.
+
+Tout en elle était lumineux et exact. Il semblait qu'en la fixant
+attentivement, on eût vu la poitrine se soulever, le sang battre sous
+les artères et l'expression du visage se transformer. Et en même temps
+elle était chimérique, lointaine et étrangère, plus antique dans son
+immortelle jeunesse que la base des rochers basaltiques qui formait le
+fond du portrait.
+
+Seulement à ce moment, comme si la mort lui eût dessillé les yeux, il
+comprit que le charme de monna Lisa était ce qu'il avait cherché avec
+une si infatigable curiosité dans toute la nature. Et c'était elle,
+maintenant, qui l'éprouvait. Que voulait dire le regard de ces yeux,
+reflétant son âme à lui, à l'infini, comme un miroir un autre miroir?
+
+Répétait-elle ce qu'elle n'avait achevé de dire lors de leur dernière
+entrevue: «Il faut autre chose que la curiosité pour pénétrer les plus
+profonds et peut-être les plus merveilleux mystères de la caverne.»?
+
+Ou bien était-ce l'indifférent sourire avec lequel les morts
+contemplent les vivants?
+
+Il savait que s'il l'avait voulu, elle ne serait pas morte. Mais
+jamais il n'avait considéré la mort d'aussi près.
+
+Sous le regard caressant et froid de Gioconda, une insupportable
+terreur glaçait son coeur.
+
+Et pour la première fois dans sa vie, il recula devant l'infini, sans
+oser le scruter, sans vouloir savoir.
+
+D'un mouvement rapide, il abaissa l'étoffe sur la portrait, comme on
+rejette un suaire.
+
+
+Au début du printemps, sur les instances du seigneur d'Amboise,
+Léonard obtint un congé de trois mois et partit pour Milan.
+
+Il était aussi heureux de quitter sa patrie, exilé éternel, que
+vingt-cinq ans auparavant lorsqu'il avait aperçu pour la première fois
+les Alpes neigeuses, au-dessus de la plaine lombarde.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LA SAINTE INQUISITION.
+
+1500-1513
+
+ «Connaissez tout le monde, mais vous, que personne ne vous
+ connaisse.»
+
+ _BASILEUS LE GNOSISTE._
+
+
+I
+
+Sur la demande pressante du seigneur Charles d'Amboise, l'artiste
+reçut de Sa Seigneurie Florentine un congé illimité et l'année
+suivante 1507, étant définitivement entré au service du roi de France,
+il s'installa à Milan, ne faisant plus que de rares voyages d'affaires
+à Florence.
+
+Quatre ans s'écoulèrent.
+
+Giovanni Beltraffio, qui à cette époque, était déjà considéré comme un
+maître habile, travaillait aux fresques de la nouvelle église de
+Saint-Maurice, appartenant au couvent de femmes, le Monasterio
+Maggiore, construit sur les ruines d'un ancien cirque romain et d'un
+temple de Jupiter. A côté, cachés par un mur très haut, se trouvaient
+le parc abandonné et le palais jadis superbe, des seigneurs de
+Carmagnola.
+
+Les nonnes louaient cette terre et cette maison à l'alchimiste
+Galeotto Sacrobosco et à sa nièce Cassandra, revenus depuis peu à
+Milan.
+
+Peu après la première invasion française, et le pillage de la masure
+de monna Sidonia, ils avaient quitté la Lombardie et, durant neuf ans,
+avaient erré en Grèce, dans les îles de l'Archipel, l'Asie Mineure, la
+Palestine et la Syrie. Des opinions étranges circulaient à leur sujet:
+les uns assuraient que l'alchimiste avait trouvé la pierre
+philosophale qui permettait de transformer l'étain en or; d'autres,
+qu'il avait soutiré de très fortes sommes au _devâtdâr_ de Syrie et se
+les étant appropriées, s'était enfui; d'autres encore, que monna
+Cassandra avait vendu son âme au diable pour découvrir un trésor caché
+dans le temple d'Astarté, en Phénicie; d'autres enfin, qu'elle avait
+dévalisé à Constantinople un vieux marchand de Smyrne, prodigieusement
+riche, qu'elle avait charmé et enivré à l'aide de plantes maléfiques.
+Toujours était-il que, partis pauvres de Milan, ils y étaient revenus
+colossalement riches.
+
+L'ancienne sorcière, Cassandra, l'élève de Demetrius Chalcondicus,
+l'émule de monna Sidonia, s'était transformée, ou plutôt, feignait
+d'être une des plus respectueuses filles de l'Église. Elle observait
+sévèrement les offices et les jeûnes et, par de généreux dons, avait
+acquis non seulement la protection des soeurs du Monasterio Maggiore,
+mais encore celle de l'archevêque.
+
+Messer Galeotto vénérait toujours Léonard comme un maître et comme le
+dépositaire de la divine sagesse d'Hermès Trismégiste.
+
+L'alchimiste avait rapporté de ses voyages, un grand nombre de livres
+rares datant du règne des Ptolémées et traitant de mathématiques.
+L'artiste lui empruntait ces livres qu'il envoyait prendre par
+Giovanni. Reprenant ses anciennes habitudes, Beltraffio de plus en
+plus souvent fréquenta chez les voisins de l'église Saint-Maurice,
+sous un prétexte ou sous un autre, en réalité uniquement pour voir
+Cassandra.
+
+La jeune fille aux premières entrevues avait observé une certaine
+retenue, jouant à la païenne repentie, parlant de son désir de prendre
+le voile; puis, peu à peu, convaincue qu'elle n'avait rien à craindre,
+elle redevint confiante. Maintenant elle vivait en ermite; était ou
+semblait malade presque de façon continue, passait son temps, en
+dehors des offices, dans une chambre retirée où elle ne laissait
+pénétrer personne: une grande salle sombre, à fenêtres ogivales,
+donnant sur le jardin abandonné et défendue des regards indiscrets par
+une muraille de cyprès. L'installation de ce refuge tenait du musée et
+de la bibliothèque. On y voyait des antiquités orientales, des
+tronçons de statues grecques, des divinités égyptiennes taillées dans
+le granit noir, les pierres sculptées des gnosistes portant
+l'inscription «Abracsas», des parchemins byzantins durs comme de
+l'ivoire, des tuiles d'argile couvertes d'inscriptions assyriennes,
+des livres de mages persans, reliés de fer, et des papyrus de Memphis,
+transparents et tendres comme des pétales de fleur. Elle racontait à
+Giovanni ses voyages, les merveilles qu'elle avait vues, la solennité
+des temples de marbre blanc abandonnés des fidèles et érigés sur des
+rocs noirs rongés par la mer sous des cieux éternellement bleus; elle
+lui disait toutes les peines qu'elle avait endurées et les dangers
+qu'elle avait courus. Et, lorsqu'une fois il lui demanda ce qu'elle
+avait cherché dans ces voyages, pourquoi elle avait, endurant tant de
+tourments, amassé toutes ces antiquités, elle répondit par les mots de
+son père, Luigi Sacrobosco:
+
+«Pour ressusciter les morts».
+
+Et dans ses yeux s'alluma une flamme qui rappela à Giovanni l'ancienne
+sorcière Cassandra.
+
+Elle avait peu changé. Son visage était toujours étranger à la joie et
+à la douleur, impassible, comme celui des antiques statues. Et plus
+inéluctablement que dix ans auparavant, le charme de la jeune fille
+attachait à elle Giovanni, éveillant en lui la curiosité, la peur et
+la pitié.
+
+Durant son voyage en Grèce, Cassandra avait visité le village natal de
+sa mère, Mistra, perdu près des ruines de Lacédémone, parmi les
+collines brûlées du Péloponèse, et où, depuis un demi-siècle à peine,
+s'était éteint le dernier maître de la sagesse hellénique, Hémistos
+Pleuton. Là elle réunit les fragments de ses oeuvres inédites, ses
+lettres, les traditions redites par ses disciples fidèles. Elle
+raconta à Giovanni son séjour à Mistra, et elle lui répéta à nouveau
+la prophétie de Pleuton:
+
+«Peu d'années après ma mort, au-dessus de toutes les nations et de
+toutes les tribus, resplendira une religion unique, et tous les hommes
+s'uniront en une même foi.» Et quand on lui demandait «Laquelle?» Il
+répondait: La foi de l'antique paganisme.»
+
+--Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis la mort de Pleuton,
+répliqua Giovanni. Et la prophétie ne s'est pas accomplie. Y
+croyez-vous véritablement encore, monna Cassandra?
+
+--Pleuton ne possédait pas la connaissance exacte, dit-elle avec
+calme. Il se trompait souvent, parce qu'il ignorait beaucoup de
+choses.
+
+--Quelles choses? interrogea Giovanni.
+
+Et, subitement, sous le regard profond, scrutateur de Cassandra, il
+sentit son coeur défaillir.
+
+En guise de réponse, elle prit sur une planche un vieux parchemin, la
+tragédie d'Eschyle _Prométhée enchaîné_, et lut quelques strophes.
+Giovanni comprenait quelque peu le grec, et ce qu'il ne comprenait
+pas, elle le lui expliquait.
+
+--Giovanni, ajouta-t-elle après un silence, as-tu entendu parler de
+l'homme qui, il y a dix siècles, ainsi que le philosophe Pleuton,
+rêvait de ressusciter les dieux morts, l'empereur Flavius Claudius
+Julien?
+
+--Julien l'Apostat?
+
+--Oui, celui qui, à ses ennemis Galiléens et à soi-même, semblait un
+apostat, mais n'a pas osé l'être...
+
+Elle s'arrêta, hésitant à achever sa pensée, puis ajouta tout bas:
+
+--Si tu savais, Giovanni, si je pouvais tout te dire! Mais non, il est
+trop tôt encore. Je ne te dirai que ceci: il existe un dieu parmi les
+dieux olympiens, plus proche que tous les autres de ses frères
+ténébreux; un dieu lumineux et sombre comme le crépuscule matinal,
+impitoyable et bienfaisant comme la mort, descendu sur la terre et
+ayant donné aux mortels l'oubli mortel--feu nouveau du feu de
+Prométhée--dans son propre sang, dans l'enivrement du suc des vignes.
+Qui parmi les hommes, ô mon frère, comprendra et dira à l'univers que
+la sagesse du couronné de pampres est égale à celle du couronné
+d'épines? As-tu compris de qui je parle, Giovanni? Sinon, tais-toi,
+n'interroge pas, car en cela réside un mystère dont on ne peut encore
+parler.
+
+Les derniers temps, Giovanni avait senti naître en lui une hardiesse
+de pensée qui lui était inconnue. Il ne craignait rien, parce qu'il
+n'avait rien à perdre. Il sentait que, ni la foi de fra Benedetto, ni
+la science de Léonard ne calmeraient ses tourments, ne résoudraient
+les doutes dont son âme se mourait. Seulement, dans les sombres
+prophéties de Cassandra, il croyait distinguer vaguement la plus
+terrible et l'unique voie de conciliation, et il l'y suivait avec une
+bravoure désespérée.
+
+Ils devenaient chaque jour plus intimes.
+
+Une fois, il lui demanda pourquoi elle ne dévoilait pas aux gens ce
+qui lui semblait la vérité.
+
+--Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra. La confession des
+martyrs, comme le miracle, sont nécessaires aux foules, car seuls ceux
+qui ne croient pas meurent pour la Foi, pour la prouver aux autres et à
+eux-mêmes. Crois-tu que la mort de Pythagore aurait affirmé les vérités
+géométriques découverts par lui? La Foi complète est muette et son
+mystère est au-dessus de la confession, comme l'a dit le Maître:
+«Connaissez tout le monde, mais vous, que personne ne vous connaisse.»
+
+--Quel maître? demanda Giovanni.
+
+Et il songea:
+
+«Léonard pourrait le dire; lui aussi connaît tout le monde et personne
+ne le connaît.»
+
+--Le gnosiste égyptien Basileus, répliqua Cassandra, en expliquant que
+le nom de gnosiste, «Initié», était donné aux grands maîtres des
+premiers siècles du christianisme pour lesquels la foi complète et la
+science complète ne formaient qu'un tout homogène.
+
+La tristesse de Giovanni augmentait à ces récits et en même temps se
+calmait à l'idée que dix siècles avant lui des gens avaient souffert
+comme lui, s'étaient débattus contre _la dualité_, sombraient dans les
+mêmes contradictions et les mêmes tentations. Il y avait des moments
+où il s'éveillait de ces pensées, comme d'un long enivrement ou d'un
+délire. Et alors, il lui semblait que monna Cassandra se vantait,
+qu'en réalité elle ne savait rien. La peur s'emparait de lui, il
+voulait fuir. Mais il était trop tard. La curiosité l'entraînait vers
+elle, et il sentait qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir tout appris,
+qu'elle le sauverait ou qu'il se damnerait avec elle. A ce moment
+arriva à Milan le célèbre docteur en théologie, l'inquisiteur fra
+Giorgio da Cazale. Le pape Jules II, inquiet des rapports qui lui
+parvenaient sur l'extraordinaire propagation de la sorcellerie dans la
+province lombarde, l'y envoyait nanti de pleins pouvoirs. Les nonnes
+du couvent Maggiore et ses protecteurs au palais épiscopal avertirent
+monna Cassandra du danger qu'elle courait. Ils savaient bien qu'une
+fois entre les mains de l'inquisiteur aucune protection ne la
+sauverait et ils décidèrent de se cacher en France, en Angleterre ou
+en Hollande.
+
+Un matin, deux jours avant le départ de Cassandra, Giovanni causait
+avec elle, dans la salle retirée du Palazzo Carmagnola.
+
+Le soleil pénétrant dans la pièce, à travers les branches noires
+veloutées des cyprès, semblait pâle comme un clair de lune; le visage
+de la jeune fille était particulièrement beau et impénétrable. A cet
+instant de la séparation, Giovanni sentit seulement combien elle lui
+était chère. Il lui demanda:
+
+--Nous reverrons-nous encore, me révélerez-vous le suprême mystère
+dont vous m'avez parlé?
+
+Cassandra le regarda, muette, puis prit dans une cassette une pierre
+carrée d'un vert transparent. C'était la célèbre _Tabula Smaragdina_,
+la table d'émeraude, trouvée soi-disant dans une grotte près de
+Memphis entre les mains d'une momie d'hiérophante, dans lequel, selon
+la tradition, s'était incarné Hermès Trismégiste, le dieu égyptien
+Osiris. L'émeraude portait gravé sur une des faces en lettres coptes
+et sur l'autre en vieux caractères grecs:
+
+ _Le ciel en haut, le ciel en bas,
+ Les étoiles en haut, les étoiles en bas,
+ Tout ce qui est en haut est en bas,
+ Si tu comprends--gloire à toi!_
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Giovanni.
+
+--Viens chez moi cette nuit, répondit Cassandra solennellement. Je te
+dirai tout ce que je sais moi-même, entends-tu, absolument tout. Et
+maintenant, selon la coutume, avant de nous séparer, vidons la
+dernière coupe fraternelle.
+
+Elle prit un petit vase de grès bouché avec de la cire, en versa le
+contenu--un vin épais comme de l'huile, doré et rosé, répandant un
+étrange parfum--dans une antique coupe de chrysolithe portant ciselés
+sur les bords le dieu Dionysos et les bacchantes. Puis s'approchant de
+la croisée, elle éleva la coupe comme pour une offrande. Sous les
+rayons pâles du soleil, dans la transparence des parois, les corps nus
+des bacchantes se rosirent de sang.
+
+--Il était un temps, Giovanni, dit Cassandra encore plus bas, où je
+croyais que ton maître Léonard possédait la dernière, la plus haute
+sagesse, car son visage est si beau, qu'il semble incarner le dieu
+olympien et le Titan des ténèbres. Mais maintenant je vois que lui
+aussi aspire et n'atteint pas, cherche et ne trouve pas, sait mais ne
+discerne pas. Il est le précurseur de celui qui le suit et qui est
+au-dessus de lui. Buvons ensemble, mon frère, cette coupe d'adieu en
+l'honneur de l'Inconnu que nous appelons tous deux: au dernier
+Réconciliateur.
+
+Respectueusement, dévotieusement, comme si elle accomplissait un
+superbe mystère, Cassandra but la moitié de la coupe et la tendit à
+Giovanni.
+
+--Ne crains rien, observa-t-elle, elle ne contient pas de charmes
+défendus. C'est un vin pur et sacré, fait des grappes de la vigne de
+Nazareth. C'est le sang le plus pur de Dionysos le Galiléen.
+
+Lorsqu'il eut bu, elle lui posa tendrement ses deux mains sur les
+épaules et murmura très vite, insinuante:
+
+--Viens ce soir si tu veux tout savoir, viens; je te conterai un
+secret que je n'ai confié à personne, je te dévoilerai le dernier
+tourment et la dernière joie dans lesquels nous seront unis pour
+l'éternité, pareils au frère et à la soeur, à deux fiancés.
+
+Et dans le rayon de soleil, pénétrant à travers les branches épaisses
+des cyprès, elle approcha de Giovanni son visage sévère, blanc comme
+le marbre, impassible sous l'auréole de ses cheveux noirs, vivants
+tels les serpents de Médée, ses lèvres rouges comme du sang, ses yeux
+jaunes comme de l'ambre.
+
+Une terreur connue glaça le coeur de Beltraffio et il songea:
+
+«La Diablesse blanche!»
+
+ * * * * *
+
+A l'heure convenue, il se trouva devant la grille du Palazzo
+Carmagnola. La porte était fermée. Longtemps il frappa sans qu'on vînt
+lui ouvrir. Enfin, effrayé, il heurta à la porte du Monasterio
+Maggiore et apprit l'affreuse nouvelle: l'Inquisiteur du pape Jules
+II, fra Giorgio da Cazale était arrivé inopinément à Milan et de suite
+avait ordonné de se saisir de l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et de
+sa nièce monna Cassandra.
+
+Galeotto avait eu le temps de s'enfuir. Monna Cassandra se trouvait
+déjà dans les geôles de la Sainte Inquisition.
+
+
+II
+
+Zoroastro da Peretola ne mourut pas, mais ne se guérit pas non plus
+des suites de sa chute survenue lorsqu'il essayait ses ailes. Pour
+toute son existence il resta infirme. Il avait désappris de parler,
+marmonnait des mots bizarres que seul le maître savait comprendre. Ou
+bien il rôdait par la maison, balancé sur ses béquilles, énorme,
+difforme, hérissé, pareil à un oiseau malade. Il écoutait les
+conversations, cherchant à deviner; ou bien, assis dans un coin, ne
+prêtant attention à personne, il enroulait du fil sur des bobines,
+rabotait des planches ou encore, durant des heures entières, avec un
+sourire béat, agitant ses bras ainsi que des ailes, il ronronnait une
+chanson--toujours la même; puis contemplant le maître, se prenait à
+pleurer. A ces moments, il semblait si pitoyable que Léonard se
+détournait et sortait. Mais il n'avait pas le courage de se séparer
+d'Astro. Jamais il ne l'abandonnait, s'inquiétait de lui, lui envoyait
+de l'argent et, à peine installé quelque part, le prenait dans sa
+maison.
+
+Les années se suivaient et cet infirme était comme le vivant reproche,
+l'éternelle raillerie des efforts de Léonard pour doter d'ailes
+l'humanité.
+
+Il ne plaignait pas moins un autre de ses élèves, celui peut-être qui
+était le plus proche de son coeur, Cesare da Sesto.
+
+Ne se contentant pas d'imiter, Cesare voulait être lui-même. Mais le
+maître l'anéantissait, l'absorbait. Pas assez faible pour se
+soumettre, pas assez fort pour triompher, Cesare se tourmentait,
+s'envenimait et ne parvenait jusqu'à la fin ni à se sauver, ni à se
+perdre. Ainsi que Giovanni et Astro, il était infirme, ni vivant, ni
+mort, simplement un de ceux que Léonard avait gâtés en leur «jetant un
+sort».
+
+Andrea Salaino prévint Léonard de la correspondance secrète de Cesare
+avec les élèves de Raphaël Sanzio qui travaillait aux fresques du
+Vatican, auprès du pape Jules II. Parfois il semblait au Vinci que
+Cesare préparait une trahison.
+
+Mais plus dangereuse que les trahisons était la fidélité zélée de ses
+amis.
+
+Sous le nom de «Accademia de Leonardo», il se fonda à Milan une école
+de jeunes peintres lombards, en partie élèves du Vinci, s'imaginant
+qu'ils suivaient les traces du grand maître. De temps à autre il
+observait l'éclosion de ces multiples disciples et parfois un
+sentiment de dégoût s'élevait en lui en voyant tout ce qui était sacré
+pour lui devenir la proie de la foule: le visage du Christ de la
+_Sainte Cène_ trahi, le sourire de la Gioconda impudiquement dévoilé.
+
+Une nuit d'hiver, assis dans sa chambre, il écoutait les sifflements
+et les râles du vent, tout comme le jour où il avait appris la fin de
+Gioconda. Il pensait à la mort.
+
+Tout à coup on frappa à la porte. Il se leva et ouvrit. Devant lui
+apparut un jeune homme de dix-huit ans, aux yeux bons et gais, les
+joues rosies par le froid, des étoiles de neige fondant dans ses
+cheveux roux.
+
+--Messer Leonardo! s'écria l'adolescent. Me reconnaissez-vous?
+
+Léonard le contempla et subitement se souvint de son petit ami de
+Vaprio: Francesco Melzi.
+
+Il l'embrassa paternellement.
+
+Francesco lui conta qu'il venait de Bologne où son père s'était
+réfugié lors de l'invasion française de 1500. Malade depuis de
+longues années, il s'était éteint dernièrement, et Francesco était
+parti à la recherche de Léonard, se souvenant de sa promesse.
+
+--Quelle promesse?
+
+--Comment? Vous avez oublié? Et moi pauvre qui espérais le contraire.
+Remémorez-vous, maître: c'était à la veille de notre séparation, au
+village de Mandello, près du lac Locco, au pied du mont Campione. Nous
+descendions dans une mine abandonnée.
+
+--Oui, oui! je me souviens! s'écria joyeusement Léonard.
+
+--Je sais, messer Leonardo, que je ne vous suis pas utile. Mais je ne
+vous gênerai pas. Ne me chassez pas. Au fond qu'importe! je ne
+partirai pas. Faites de moi ce que vous voudrez--je ne vous quitterai
+jamais.
+
+--Mon enfant chéri! murmura Léonard.
+
+Et sa voix trembla.
+
+De nouveau il l'embrassa, et Francesco se blottit contre sa poitrine
+avec la même tendre confiance que lorsque Léonard le portait sur ses
+bras, tout petit garçon, en descendant l'escalier rapide de la mine
+abandonnée.
+
+
+III
+
+Depuis que l'artiste avait quitté Florence en 1507, il avait été nommé
+peintre de la cour du roi de France, Louis XII. Mais ne recevant pas
+d'appointements, il était forcé de compter sur les faveurs du hasard.
+Souvent on l'oubliait et il ne savait pas attirer l'attention sur lui,
+car il travaillait toujours plus lentement à mesure qu'il avançait en
+âge. Comme auparavant, toujours nécessiteux et toujours embrouillé
+dans les questions d'argent, il empruntait à tout le monde, même à ses
+élèves, et sans payer ses anciennes dettes, s'en créait de nouvelles.
+Il écrivait au seigneur d'Amboise et au trésorier Florimond Robertet
+des lettres aussi humbles que jadis à Ludovic le More. Dans les
+antichambres, parmi une foule de solliciteurs, il attendait patiemment
+son tour, quoiqu'avec la vieillesse, les escaliers d'autrui lui
+parussent de plus en plus raides, le pain d'autrui plus amer. Il se
+sentait aussi inutile au service des rois, qu'à celui du
+peuple--partout et toujours étranger. Tandis que Raphaël, profitant de
+la générosité du pape, de malheureux était devenu riche patricien
+romain; que Michel-Ange amassait une fortune--Léonard restait l'errant
+sans abri, ne sachant où poser sa tête pour mourir.
+
+Ces dernières années, il ressentait une grande fatigue des variations
+continuelles de la politique. Élever des arcs triomphaux ou arranger
+les ailes mécaniques des anges en bois l'ennuyait. Il lui semblait que
+l'heure du repos était venue.
+
+Il prit la résolution de quitter Milan et de s'engager au service des
+Médicis.
+
+Quelques jours avant son départ de Milan, la nuit même où furent
+brûlés cent trente sorciers et sorcières, les moines de l'abbaye de
+San Francesco trouvèrent dans la cellule de fra Benedetto, l'élève de
+Léonard, Giovanni Beltraffio, étendu sur le sol sans connaissance.
+Évidemment, c'était un accès semblable à celui qui l'avait atteint
+quinze ans auparavant lors de la mort de Savonarole. Mais cette fois
+Giovanni guérit vite; seulement, parfois, dans ses yeux indifférents,
+sur son visage étrangement impassible, presque mort, se lisait une
+expression qui inspirait plus de crainte à Léonard que son ancienne
+maladie.
+
+Conservant toujours l'espoir de le sauver en l'éloignant de sa
+personne, de son «mauvais oeil», le maître lui conseillait de rester à
+Milan près de fra Benedetto, jusqu'à son complet rétablissement. Mais
+Giovanni le supplia de ne pas l'abandonner, de le prendre avec lui à
+Rome, avec une telle insistance, un tel désespoir doux, que Léonard ne
+sut pas lui refuser.
+
+Les troupes françaises approchaient de Milan. La populace se
+révoltait. Il n'y avait pas de temps à perdre.
+
+Comme jadis lorsqu'il quittait Laurent de Médicis pour aller chez le
+More, le More pour César, César pour Soderini, Soderini pour Louis
+XII, Léonard maintenant se rendait auprès de son nouveau protecteur,
+Julien de Médicis, avec une résignation ennuyée, continuant, éternel
+errant, ses voyages sans espoir.
+
+«Le 23 septembre 1513--inscrivait-il méticuleusement dans son
+journal--j'ai quitté Milan pour Rome, avec Francesco Melzi, Salaino,
+Cesare, Astro et Giovanni.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LÉONARD DE VINCI, MICHEL-ANGE ET RAPHAEL
+
+1513-1515.
+
+ La patience pour les outragés est comme le vêtement de ceux qui
+ grelottent; à mesure que le froid augmente, habille-toi plus
+ chaudement et tu ne sentiras pas le froid. Ainsi au moment des
+ grands outrages, augmente ta patience et l'offense n'atteindra pas
+ ton âme. _Ingiurio offendere no si potramo la tua mente._
+
+ LÉONARD DE VINCI
+
+
+I
+
+Le pape Léon X, fidèle aux traditions des Médicis, avait su se poser
+en grand protecteur des sciences et des lettres. Après avoir appris sa
+nomination, il dit à son frère Julien:
+
+--Jouissons du pouvoir auguste, puisque Dieu nous l'a accordé.
+
+Et son bouffon favori, le moine fra Mariano, avec une dignité
+philosophique, ajouta:
+
+--Vivons pour notre bon plaisir, Saint-Père, car tout le reste ne
+compte pas!
+
+Et le pape s'entoura de poètes, de musiciens, de peintres et de
+savants.
+
+Lorsque François Ier, après sa victoire sur le pape, exigea de lui en
+cadeau la statue nouvellement découverte de Laocoon, Léon X déclara
+qu'il se séparerait plutôt d'une relique que de ce chef-d'oeuvre.
+
+Le pape aimait ses savants et ses artistes, mais il aimait davantage
+encore ses bouffons. Il dépensait des sommes fantastiques pour des
+festins, mais se distinguait par une grande sobriété, étant atteint
+d'une affection stomacale. Cet épicurien souffrait d'une maladie
+incurable, une fistule purulente. Son âme, ainsi que son corps, était
+dévorée par une plaie secrète: l'ennui, un ennui dont rien ne pouvait
+le distraire.
+
+En politique seulement, il retrouvait son véritable tempérament: il
+était aussi froidement cruel et aussi parjure qu'Alexandre Borgia.
+
+Quelques jours après son arrivée à Rome, Léonard attendait son tour
+d'audience au Vatican en écoutant le récit des prouesses du nain
+Baraballo, nouvellement envoyé des Indes à Sa Sainteté.
+
+--Savez-vous, messer, murmura à l'oreille du peintre son voisin de
+banquette qui depuis deux mois n'avait pu encore obtenir d'audience,
+savez-vous qu'il existe un moyen de se faire recevoir incontinent par
+Sa Sainteté? Il n'y a qu'à se déclarer bouffon.
+
+Léonard ne suivit pas ce bon conseil et de nouveau, sans avoir été
+reçu, se retira.
+
+Depuis quelque temps, l'artiste était assailli par d'étranges
+pressentiments, qui lui semblaient inexplicables. Les préoccupations
+matérielles, son insuccès à la cour de Léon X et de Julien de Médicis,
+ne le tourmentaient pas, il y était dès longtemps habitué. Et
+cependant une inquiétude angoissante s'emparait de lui.
+Particulièrement en cette soirée ensoleillée d'automne, en revenant du
+Vatican, son coeur se serrait comme à l'approche d'une grande douleur.
+
+En rentrant chez lui, il trouva Astro occupé à raboter des
+planchettes, et, selon son habitude, il se balançait en psalmodiant sa
+chanson triste.
+
+Le coeur de Léonard se crispa davantage.
+
+--Qu'as-tu, Astro? demanda-t-il tendrement en posant sa main sur la
+tête de l'infirme.
+
+--Rien, répondit le mécanicien en fixant sur le maître un regard
+scrutateur, presque raisonnable et même malin. Moi, je n'ai rien. Mais
+voilà Giovanni... Après tout, il est mieux ainsi. Il s'est envolé...
+
+--Que dis-tu, Astro? Où est Giovanni? murmura Léonard.
+
+Sans prêter attention au maître, l'infirme se remit à l'ouvrage.
+
+--Astro, insista Léonard en lui prenant la main. Je te prie, mon ami,
+souviens-toi; que voulais-tu dire? Où est Giovanni? J'ai besoin de le
+voir de suite. Où est-il?
+
+--Mais ne le savez-vous donc pas? Il est là-haut. Il s'est envolé...
+éloigné...
+
+Astro cherchait le mot, mais le son n'existait plus dans sa mémoire.
+Cela lui arrivait souvent. Il mélangeait des sons différents, même des
+mots entiers, employant l'un pour l'autre.
+
+--Vous ne savez pas? répéta-t-il tranquillement. Eh bien! Allons. Je
+vous le montrerai. Seulement ne vous effrayez pas. Il est mieux ainsi.
+
+Il se leva et se balançant disgracieusement sur ses béquilles, il
+précéda Léonard.
+
+Ils montèrent au grenier.
+
+La chaleur y était étouffante par suite de l'échauffement des tuiles
+par le soleil. A travers la lucarne filtrait un rayon de soleil, rouge
+et poussiéreux. Lorsqu'ils entrèrent, une bande de pigeons effarés
+s'envola à grand bruit d'ailes.
+
+--Voilà, dit toujours tranquillement Astro en désignant le fond sombre
+du grenier.
+
+Et Léonard aperçut sous l'une des solives, Giovanni debout, raidi en
+une pose de statue, étrangement grandi et fixant sur lui des yeux
+démesurément ouverts.
+
+--Giovanni! cria le maître.
+
+Puis il pâlit et sa voix se brisa.
+
+Il se précipita vers lui et voyant son visage convulsé lui prit la
+main. Elle était glacée. Le corps se balança, il était pendu à une
+forte corde de soie,--telle qu'en employait le maître pour sa machine
+volante,--attachée à un crochet de fer nouvellement vissé dans la
+poutre.
+
+Astro s'approcha de la lucarne et regarda.
+
+La maison se trouvait sur une hauteur et dominait les toits, les tours
+et les clochers de Rome, la campagne pareille à une mer d'un vert
+trouble sous les rayons du soleil couchant, avec de-ci de-là la ligne
+brisée des aqueducs romains, les monts Albano, Frascati, Rocca di
+Papa, et le ciel où se poursuivaient les hirondelles.
+
+Astro regardait en clignant des yeux et un sourire béat sur les
+lèvres, il se balançait, agitait les bras comme des ailes et chantait
+sa chanson triste.
+
+Léonard voulut fuir, appeler au secours, mais il ne put, pétrifié par
+l'horreur entre ses deux élèves--le mort et le dément.
+
+ * * * * *
+
+Quelques jours plus tard, en examinant les papiers de Beltraffio,
+Léonard trouva son journal et le lut attentivement:
+
+«La Diablesse blanche--toujours et partout. Qu'elle soit maudite! Le
+dernier mystère--le Christ et l'Antechrist ne font qu'un. Le ciel en
+haut, le ciel en bas. Non, cela ne peut être; mieux vaut la mort. Je
+remets mon âme entre tes mains, Seigneur, afin que tu me juges».
+
+Le journal de Giovanni se terminait sur ces mots, et Léonard comprit
+qu'ils avaient dû être écrits le jour même du suicide de Giovanni.
+
+
+II
+
+Après la mort de Giovanni, le séjour à Rome devint pénible à Léonard.
+L'incertitude, l'attente, l'inaction forcée l'énervaient. Ses livres,
+ses machines, ses essais, sa peinture, le dégoûtaient.
+
+Léon X pour se défaire de Léonard qu'il n'avait pu encore recevoir,
+lui demanda de perfectionner la frappe de la monnaie papale. Ne
+dédaignant aucun ouvrage, fût-il le plus modeste, l'artiste exécuta
+cette commande dans la perfection, inventant une machine telle que les
+pièces de monnaie, inégales avant, en sortaient irréprochablement
+rondes.
+
+A ce moment, par suite de ses anciennes dettes, l'état de ses affaires
+était tellement piteux, que la plus grande partie de ses appointements
+servait à payer les intérêts. Sans l'aide de Francesco Melzi, qui
+avait hérité de son père, Léonard aurait été réduit à la misère.
+
+Durant l'été de 1514, il fut atteint de la malaria. C'était la
+première maladie sérieuse de son existence. Mais il n'admit pas de
+docteur auprès de lui et refusa tout médicament. Seul Francesco le
+soignait et chaque jour davantage Léonard s'attachait à lui; il
+estimait son amour simple et sincère qui faisait voir en lui au maître
+l'ange gardien de sa vieillesse.
+
+L'artiste sentait qu'on l'oubliait et faisait parfois de vains efforts
+pour attirer l'attention.
+
+Enfin, cédant aux prières de son frère Julien de Médicis, Léon X
+commanda à Léonard un petit tableau. Selon son habitude, remettant de
+jour en jour l'ouvrage, l'artiste s'occupa d'essais préparatoires, de
+perfectionnement de couleurs, d'inventions de nouveaux vernis.
+
+En apprenant ces tâtonnements, Léon X s'écria avec un feint désespoir:
+
+--Hélas! cet original ne fera jamais rien, car il songe à la fin avant
+d'entreprendre le commencement.
+
+Les courtisans colportèrent la réflexion. L'arrêt de Léonard était
+prononcé. Léon X, grand connaisseur en matière d'art, avait exprimé sa
+condamnation. Pietro Bembo, Raphaël, le nain Baraballo et Michel-Ange
+pouvaient reposer en toute quiétude sur leurs lauriers: leur
+redoutable adversaire était anéanti.
+
+Comme se donnant le mot, tout le monde se détourna de lui, l'oublia,
+comme on oublie les morts.
+
+Léonard apprit impassiblement la réflexion du pape: il l'avait prévue
+et ne s'attendait à rien d'autre. Le soir même il écrivit dans son
+journal:
+
+«La patience pour les offensés est le vêtement de ceux qui grelottent.
+A mesure que le froid augmente, habille-toi plus chaudement et tu ne
+sentiras pas le froid. Ainsi, au moment des grands outrages, augmente
+ta patience et l'offense n'atteindra pas ton âme.»
+
+
+III
+
+Le 1er jour de janvier 1515 le roi de France Louis XII mourut. Ne
+laissant pas d'enfants du sexe masculin, la couronne échut à son plus
+proche parent, le mari de sa fille Claude de France, le fils de Louise
+de Savoie, le duc d'Angoulême François de Valois, qui prit le nom de
+François Ier.
+
+Dès son avènement au trône, le jeune roi entreprit la campagne qui
+avait pour but la conquête de la Lombardie. Avec une rapidité
+étonnante il traversa les Alpes, franchit le col d'Argentières, et
+inopinément se trouva en Italie; gagnant la bataille de Marignan,
+déposant Moretto, il se présenta en triomphateur à Milan.
+
+A ce moment, Julien de Médicis se réfugiait en Savoie.
+
+Voyant qu'il ne pourrait rien faire à Rome, Léonard se décida à tenter
+la chance auprès du nouveau roi et se rendit à Pavie, où se tenait la
+cour de François Ier.
+
+Là, les vaincus organisaient des fêtes en l'honneur des vainqueurs. En
+sa qualité d'ancien mécanicien ducal, on pria Léonard d'y participer.
+Il construisit un lion automatique qui, traversant la salle, se dressa
+devant le roi sur ses pattes de derrière et, ouvrant sa poitrine, en
+laissa tomber, aux pieds de Sa Majesté, des lis blancs de France.
+
+Ce jouet servit plus la gloire de Léonard que toutes ses oeuvres et
+ses autres inventions.
+
+François Ier conviait à son service les artistes et les savants
+italiens. Le pape ne voulant céder ni Raphaël, ni Michel-Ange,
+François Ier s'adressa à Léonard, lui proposant sept cents écus de
+traitement et le petit château du Cloux, en Touraine, près de la ville
+d'Amboise, entre Tours et Blois.
+
+Léonard consentit, et, à soixante-quatre ans, éternel exilé, sans
+regretter son ingrate patrie, suivi de son vieux serviteur Villanis,
+de sa servante Mathurine, de Francesco Melzi et de Zoroastro de
+Peretola, au début de l'année 1516, il quitta Milan pour la France.
+
+
+IV
+
+La route, à cette époque, était pénible, à travers le Piémont, jusqu'à
+Turin, elle longeait la vallée de la Doria Riparia, affluent du Pô,
+puis coupait le chemin du col de Fréjus, le mont Thabor et le mont
+Cenis. Les mules, secouant leurs grelots, grimpaient un étroit
+sentier. En bas, dans la vallée le printemps s'annonçait; en haut
+l'hiver régnait encore. Dans le pâle ciel matinal, la masse neigeuse
+des Alpes brillait comme éclairée par un feu intérieur.
+
+A un tournant de la route, Léonard mit pied à terre. Il voulait voir
+les montagnes de plus près. Les guides lui indiquèrent un chemin de
+traverse plus ardu encore que celui des mules, et, aidé de Francesco,
+il en résolut l'ascension.
+
+Lorsque le bruit des grelots eut cessé, un calme imposant les
+environna; ils n'entendaient plus que les battements de leur coeur et,
+de temps à autre, le grondement sourd des avalanches, pareil au
+grondement du tonnerre, répété par l'écho.
+
+Ils grimpaient toujours plus haut et plus haut. Léonard s'appuyait sur
+le bras de Francesco.
+
+--Regardez, regardez, messer Leonardo, s'écria le jeune homme en
+désignant le précipice sous leurs pieds. Voici de nouveau la vallée de
+Doria Riparia! C'est probablement pour la dernière fois. Nous ne la
+verrons plus. Là-bas, voilà la Lombardie, l'Italie, ajouta-t-il plus
+bas.
+
+Ses yeux brillèrent, joyeux et tristes à la fois.
+
+Il répéta plus bas encore:
+
+--Pour la dernière fois.....
+
+Le maître regarda l'endroit que lui désignait Francesco, là où se
+trouvait la patrie, et son visage resta impassible. Silencieux, il se
+détourna et, de nouveau, se reprit à monter vers les cimes des neiges
+éternelles, les glaciers du mont Thabor, du mont Cenis et du Rocchio
+Melone.
+
+Sans se soucier de la fatigue, il marchait maintenant si vite que
+Francesco, qui s'était arrêté, ne parvenait pas à le rejoindre.
+
+--Où allez-vous, maître? criait-il. Ne voyez-vous pas? Il n'existe
+plus de sentier. On ne peut monter plus haut. Il y a un précipice.
+Prenez garde!
+
+Mais Léonard, sans l'écouter, montait toujours, se riant des
+vertigineux abîmes.
+
+Et, devant ses yeux, les masses glacées s'élevaient, tel un mur géant
+dressé par Dieu entre les deux mondes. Elles l'appelaient à elles,
+l'attiraient, comme si derrière elles se cachait le dernier mystère,
+l'unique, que désirait ardemment sa curiosité. Chères et désirées,
+quoique séparées de lui par des abîmes infranchissables, elles lui
+semblaient proches au point de les atteindre avec la main et le
+considéraient comme les morts doivent considérer les vivants--avec un
+éternel sourire semblable à celui de la Joconde.
+
+Le visage pâle de Léonard s'illuminait de la pâleur des glaciers. Il
+leur souriait. Et, en regardant ces énormes blocs de glace debout dans
+le ciel froid, il songeait à la Joconde et à la mort, comme à un tout
+indivisible.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LA MORT.--LE PRÉCURSEUR AILÉ.
+
+1516-1519
+
+ Pareil aux anges, tu as des ailes.
+
+ (_Inscription sur l'Icône de saint Jean-Baptiste_).
+
+ Les ailes seront,
+
+ LÉONARD DE VINCI.
+
+
+I
+
+Au coeur même de la France, dominant la Loire, se trouvait le château
+royal d'Amboise. Le soir, au crépuscule, se reflétant dans le fleuve
+désert, blanc crème et vert pâle, il paraissait léger comme une
+apparition, vaporeux comme un nuage.
+
+De la tour, la vue s'étendait sur un bois de chênes, sur des prés, sur
+les rives de la Loire, transformées au printemps en de vastes champs
+de pavots rouges et de lin bleu. Cette vallée embrumée rappelait la
+Lombardie, comme l'eau verte de la Loire rappelait l'Adda, avec cette
+différence que l'une était impétueuse et jeune, et l'autre, calme,
+lente, fatiguée et vieille.
+
+Au pied du château, se pressaient les chaumières d'Amboise, toits
+pointus couverts d'ardoise noire, scintillante au soleil et hautes
+cheminées de brique.
+
+Dans les rues tortueuses tout respirait l'antiquité.
+
+Au-dessous des corniches et des linteaux, dans les encoignures des
+croisées, se voyaient, taillés dans la pierre blanche, de gros moines
+réjouis ramassés sur leurs jambes, de jeunes clercs, de graves
+docteurs à épaulières à l'expression préoccupée et concentrée. Les
+mêmes visages se rencontraient dans les rues de la ville: tout
+respirait le bourgeois cossu, soigneux, parcimonieux, froid et dévot.
+
+Lorsque le roi arrivait à Amboise pour chasser, la ville s'animait:
+les rues s'emplissaient d'aboiements, de sons de cors; les vêtements
+des seigneurs de la cour y mettaient un scintillement inaccoutumé; la
+nuit, du château parvenaient des airs de danses et les murs se
+pourpraient à la lueur des torches.
+
+Mais le roi parti de nouveau, la petite ville se replongeait dans son
+silence; durant la semaine, elle semblait morte et ne s'éveillait que
+le dimanche à l'heure de la grand'messe ou les soirs d'été durant
+lesquels les enfants organisaient des rondes. Et lorsque la chanson se
+taisait, régnait un silence profond, troublé seulement par le son
+métallique de l'horloge sonnant les heures, au-dessus de la tour de
+l'Horloge, et les cris des cygnes sauvages sur les bancs de sable de
+la Loire qui reflétait, unie tel un miroir, le ciel d'un bleu vert.
+
+A dix minutes du château, sur le chemin du moulin Saint-Thomas, se
+trouvait un tout petit castel, le Cloux, ayant appartenu jadis à
+l'armurier du roi Louis XII.
+
+Une haute haie l'entourait d'un côté, de l'autre une petite rivière.
+Droit devant la maison s'étendait une pelouse; un pigeonnier émergeait
+entre les ifs et les noisetiers, dont l'ombre faisait paraître l'eau
+immobile comme l'eau d'un étang. Le sombre feuillage des marronniers
+et des ormes formait un fond propice au château de briques roses et de
+pierre blanche encadrant les croisées et les portes ogivales. Ce petit
+bâtiment à toit pointu et à tour octogonale tenait de la villa
+campagnarde et de la maison de ville. Reconstruit quarante ans
+auparavant, il semblait encore neuf, gai et hospitalier.
+
+Tel était ce petit castel dans lequel François Ier installa Léonard de
+Vinci.
+
+
+II
+
+Le roi reçut affablement l'artiste, causa longuement avec lui de ses
+travaux passés et de ses projets futurs, l'appelant respectueusement
+«Mon père» et «Maître».
+
+Léonard proposa de reconstruire le château d'Amboise et d'établir un
+énorme canal qui devait transformer les marais de la Sologne en un
+florissant jardin, réunir la Loire à la Saône près de Mâcon et
+traversant Lyon--le coeur de la France--rattacher la Touraine à
+l'Italie, ouvrant ainsi une nouvelle voie de l'Europe septentrionale à
+la mer Méditerranée.
+
+Le roi approuva fort le projet de ce canal et dès son arrivée à
+Amboise, l'artiste explora le pays.
+
+Tandis que François Ier chassait, Léonard étudiait le terrain de la
+Sologne près de Romorantin, le courant des affluents de la Loire et du
+Cher, calculait le niveau des eaux, composait des dessins et des
+cartes.
+
+Errant dans la région, il s'arrêta un jour à Loches. Là se trouvait un
+vieux château dans le donjon duquel pendant huit ans avait été
+incarcéré l'infortuné duc de Lombardie, Ludovic le More.
+
+Le vieux geôlier raconta à Léonard comment, caché dans une charrette
+sous un tas de paille, Ludovic avait tenté de fuir; mais ignorant les
+chemins, il s'était égaré dans le bois, et le lendemain matin rejoint
+par les traqueurs, il avait été découvert par les chiens de chasse
+dans un buisson.
+
+Le duc de Milan avait passé ses dernières années en des réflexions
+morales, alternées de prières et de lectures, particulièrement de la
+_Divine Comédie_ du Dante. A cinquante ans, il paraissait déjà un
+vieillard. Seulement, lorsque parvenaient jusqu'à lui les nouvelles
+des changements politiques, dans ses yeux s'allumait l'ancienne
+flamme.
+
+Le 17 mai 1508, après une courte maladie, il s'était doucement éteint.
+
+Quelques mois avant sa mort, Ludovic s'était découvert une
+distraction: il avait sollicité des couleurs et des pinceaux et
+entrepris de peindre les murs et les plafonds de sa prison.
+
+Sur les murs écaillés par l'humidité, Léonard retrouva quelques traces
+de ces peintures: des ornements compliqués, des étoiles, des rosaces
+et une tête de guerrier romain avec cette inscription en langue
+française estropiée: _Je porte en prison pour ma devise que je m'arme
+de pacience par force de peines que l'on me fait porter._
+
+Une autre inscription en lettres de trois coudées s'étalait sur le
+plafond, plus incorrecte encore: _Celui qui--net pas contan._
+
+En lisant ces pitoyables inscriptions, en examinant ces dessins
+maladroits, l'artiste se souvenait de Ludovic le More, admirant avec
+un bon sourire les cygnes qui voguaient dans les fossés du palais de
+Milan.
+
+»Qui sait? songea Léonard, cet homme portait peut-être en soi l'amour
+de la beauté qui l'excusera au jugement suprême?»
+
+Méditant sur le sort malheureux du duc, il se souvint des récits
+rapportés par un voyageur espagnol, au sujet de la mort de son autre
+protecteur, César Borgia. Le successeur d'Alexandre VI, Jules II,
+avait traîtreusement livré César à ses ennemis. Emmené en Castille et
+incarcéré dans la tour Medina del Campo, César s'était enfui avec une
+adresse et un courage incroyables, descendant, à l'aide d'une corde,
+d'une hauteur vertigineuse. Les geôliers eurent le temps de couper la
+corde. Il tomba, se blessa sérieusement, mais conserva assez de
+présence d'esprit pour, revenu à lui, ramper jusqu'aux chevaux
+préparés par ses complices et s'enfuir au galop. Puis, ayant gagné
+Pampelune, il s'était présenté à la cour de son beau-frère, le roi de
+Navarre, et prit du service comme condottiere.
+
+A la nouvelle de la fuite de César, la terreur se répandit en Italie.
+Le pape tremblait. On mit la tête du duc au prix de dix mille ducats.
+
+Durant l'hiver 1507, dans une rencontre avec les mercenaires du comte
+de Baumont, après avoir pénétré dans les rangs de l'ennemi, César,
+abandonné de ses hommes, fut traqué comme un fauve dans un ravin et,
+là, se défendant avec une vaillance désespérée, il était tombé, frappé
+de plus de vingt coups. Les mercenaires, tentés par ses armes et ses
+vêtements, après l'en avoir dépouillé, le laissèrent entièrement nu et
+expirant. La nuit, sortant du fort, les Navarrais l'avaient trouvé,
+mais sans pouvoir vraiment le reconnaître. Enfin, le petit page
+Juanito, retrouvant son seigneur, se jeta sur son cadavre,
+l'embrassant et sanglotant--il aimait César.
+
+Le visage du mort, tourné vers le ciel, était superbe: il semblait
+qu'il avait dû expirer comme il avait vécu--sans peur et sans remords.
+
+La duchesse de Ferrare, madonna Lucrezia, pleura jusqu'à la fin de ses
+jours son frère bien-aimé.
+
+Les sujets du duc en Romagne, les bergers à demi sauvages et les
+agriculteurs des Apennins, conservèrent également de lui un tendre
+souvenir. Longtemps, ils se refusèrent à croire qu'il était mort et
+l'attendaient comme un libérateur, un dieu, espérant que tôt ou tard
+ils le reverraient, renversant les tyrans et défendant le peuple.
+
+Comparant la vie de ces deux hommes, Ludovic et César, à la sienne
+propre, Léonard la trouvait plus salutaire et ne maudissait pas sa
+destinée.
+
+
+III
+
+Comme presque tous les projets de Léonard, le projet de la
+reconstruction du château d'Amboise et celui du canal de la Sologne
+n'aboutirent pas.
+
+Convaincu par des conseillers raisonnables de l'irréalisation des
+projets trop hardis de Léonard, le roi peu à peu s'en désintéressa et
+bientôt les oublia. L'artiste comprit qu'en dépit de toute son
+affabilité, il ne devait attendre de François Ier rien de plus que de
+Ludovic, de César, de Soderini, de Léon X et de Médicis. Son dernier
+espoir d'être compris, de donner aux gens une petite partie de sa
+science, de ce qu'il avait amassé durant sa vie, ce dernier espoir le
+trahissait. Il décida de se renfermer en lui-même et de renoncer à
+toute action.
+
+Au début du printemps 1517, Léonard revint au château de Cloux,
+malade, miné par la fièvre des marais. En été un mieux sensible se
+produisit, mais c'en était fait de sa santé.
+
+L'artiste commença un étrange tableau.
+
+A l'ombre de hauts rochers, parmi des plantes fleuries, un dieu
+couronné de raisin, les cheveux longs, efféminé, le visage pâle et
+langoureux, drapé dans une peau de daim, tenant un tyrse dans ses
+mains, les jambes croisées, écoutait, la tête inclinée, un sourire
+énigmatique sur les lèvres.
+
+Dans la cassette de Beltraffio, Léonard avait trouvé une améthyste
+sculptée--probablement un cadeau de monna Cassandra--représentant
+Dionysos. A cette pierre étaient joints les vers d'Euripide: _Les
+Bacchantes_, traduits du grec et copiés par Giovanni. A plusieurs
+reprises Léonard relut ces fragments.
+
+«O étranger, disait ironiquement Panthée au dieu méconnu, tu es
+superbe et possèdes tout ce qu'il faut pour fasciner les femmes: tes
+cheveux longs encadrent ton visage langoureux; tu te caches du soleil
+comme une vierge et gardes dans l'ombre la fraîcheur de ta peau, afin
+de séduire Aphrodite.»
+
+Le choeur des Bacchantes, en opposition au roi irrespectueux, louait
+Bacchus «le plus terrible et le plus miséricordieux entre les dieux,
+donnant aux mortels l'ivresse de la joie parfaite».
+
+Sur les mêmes feuillets, à côté des vers d'Euripide, Giovanni avait
+inscrit des passages du Cantique des Cantiques: «Buvez et
+enivrons-nous, bien-aimés.»
+
+Laissant Bacchus inachevé, Léonard commença un tableau plus étrange
+encore: saint Jean-Baptiste. Il y travaillait avec un tel acharnement
+et une telle rapidité, qu'on aurait pu croire que ses jours étaient
+comptés, que chaque jour diminuait ses forces et qu'il avait hâte de
+dévoiler son plus secret mystère, celui que, durant toute sa vie, non
+seulement il n'avait confié à personne, mais qu'il n'avait même pas
+osé s'avouer.
+
+En quelques mois le travail était assez avancé pour permettre de
+deviner la pensée de l'artiste. Le tableau représentait cette grotte
+obscure excitant la peur et la curiosité, et dont il avait souvent
+entretenu monna Lisa. Mais cette obscurité qui, tout d'abord,
+paraissait impénétrable, au fur et à mesure qu'on la contemplait
+devenait plus transparente, et les ombres les plus noires conservant
+leur mystère se fondaient avec le jour le plus clair, glissaient et
+s'anéantissaient en lui, comme une fumée, ou bien comme le son d'une
+lointaine musique. Et semblable au miracle, mais plus réel que tout
+ce qui puisse en approcher, plus vivant que la vie même, ressortait de
+cette obscurité le visage et le corps d'un adolescent nu, féminin,
+étrangement et séduisamment beau, rappelant les paroles de Panthée:
+
+«Tes longs cheveux encadrent ton visage plein de langueur; tu te
+caches du soleil comme une vierge et tu conserves dans l'ombre ta
+pâleur pour séduire Aphrodite.»
+
+
+IV
+
+Un jour d'ennui, François Ier se souvint de son désir de visiter
+l'atelier de Léonard et en compagnie de quelques intimes, il se rendit
+au château de Cloux.
+
+Sans se soucier ni de sa faiblesse, ni de sa fatigue, l'artiste
+travaillait avec acharnement à son _Saint Jean-Baptiste_.
+
+Les rayons du soleil entraient de biais par les croisées de l'atelier,
+grande pièce froide à parquet carrelé et à plafond à poutrelles.
+Profitant de la dernière lumière, Léonard se hâtait d'achever la main
+droite du Précurseur désignant la croix.
+
+Sous les fenêtres retentirent des pas et des voix.
+
+--Personne, cria le maître à Melzi, entends-tu, je ne reçois personne.
+Dis que je suis malade ou sorti.
+
+L'élève alla dans le vestibule pour congédier les importuns, mais
+reconnaissant le roi, il s'inclina respectueusement et ouvrit la
+porte.
+
+Léonard eut à peine le temps d'abaisser la draperie sur le portrait de
+la Joconde--ce qu'il faisait toujours, n'aimant pas la laisser voir.
+
+Le roi entra dans l'atelier.
+
+Il était vêtu luxueusement, mais avec un goût plutôt criard, une trop
+grande profusion d'or, de broderies et de pierres précieuses. Il se
+parfumait à l'excès.
+
+Il avait vingt-quatre ans. Ses courtisans assuraient que François Ier
+portait dans son physique une majesté telle, qu'il suffisait de le
+regarder pour deviner le roi.
+
+Léonard selon la coutume voulut plier le genou devant lui,
+mais François le retint et s'inclinant lui-même, l'embrassa
+respectueusement.
+
+--Il y a longtemps que je ne t'ai vu, maître Léonard, dit-il
+aimablement. Comment vas-tu? Que fais-tu? As-tu de nouveaux tableaux?
+
+--Je suis continuellement malade, Sire, répondit l'artiste en
+éloignant le portrait de Joconde.
+
+--Qu'est-ce? demanda le roi.
+
+--Un vieux portrait, Sire. Votre Majesté l'a déjà vu.
+
+--Qu'importe! montre. Tes tableaux sont tels que plus on les regarde
+et plus ils plaisent.
+
+Voyant l'hésitation de l'artiste, un des seigneurs s'approcha du
+portrait et souleva la draperie.
+
+Léonard fronça les sourcils. Le roi s'assit dans un fauteuil et
+longtemps regarda, silencieux.
+
+--C'est étonnant, murmura-t-il enfin comme sortant d'un rêve. Voilà la
+plus ravissante femme que j'aie jamais vue! Qui est-ce?
+
+--Madonna Lisa, la femme du citoyen florentin Giocondo, répondit
+Léonard.
+
+--Quand l'as-tu peint?
+
+--Il y a dix ans.
+
+--Elle est toujours aussi jolie?
+
+--Elle est morte, Sire.
+
+--Maître Léonard de Vinci, dit le poète Saint-Gelais, a travaillé cinq
+ans à ce portrait et ne l'a pas achevé, du moins, il l'affirme.
+
+--Pas achevé? s'étonna le roi. Que faut-il de plus? Elle est vivante,
+il ne lui manque que la parole... J'avoue, s'adressa-t-il à l'artiste,
+que l'on peut t'envier, maître Léonard. Cinq ans avec une pareille
+femme! Tu ne peux te plaindre de ta destinée: tu as été heureux,
+vieillard. Et que faisait donc le mari? Il vous contemplait! Si elle
+n'était pas morte, ma foi, je parie que tu la peindrais encore!
+
+Il rit, plissant les yeux; la pensée que monna Lisa avait pu rester
+une épouse fidèle ne pouvait même pas effleurer son cerveau.
+
+--Mon ami, continua François en souriant, tu es grand connaisseur en
+femmes. Quelles épaules, quelle poitrine! Et ce qu'on ne voit pas doit
+être encore plus beau...
+
+Il posait sur la Joconde un regard scrutateur; un de ces regards qui
+déshabillent et possèdent, comme une impudique caresse.
+
+Léonard se taisait, pâle, les yeux baissés.
+
+--Pour peindre un tel portrait, continua le roi, il ne suffit pas
+d'être artiste, il faut avoir pénétré tous les mystères du coeur
+féminin--labyrinthe de Dédale, pelote de fil que le diable lui-même ne
+démêlerait pas! On la croirait sage, humble, timide, avec ses mains
+croisées--mais va voir au fond de son âme!
+
+ Souvent femme varie,
+ Bien fol est qui s'y fie.
+
+Léonard s'éloigna dans un coin de l'atelier, feignant d'approcher un
+tableau vers le jour.
+
+--Je ne sais, Sire, murmura Saint-Gelais de façon à n'être entendu que
+du roi, mais on m'a assuré que non seulement il n'a pas aimé la
+Joconde, mais encore aucune femme... qu'il est presque vierge...
+
+Et encore plus bas, avec un sourire équivoque, il ajouta quelque chose
+de très indécent concernant l'amour socratique et l'extraordinaire
+beauté des élèves de Léonard.
+
+François Ier s'étonna, puis haussa les épaules avec le sourire
+indulgent d'un homme du monde privé de préjugés, qui sait vivre et
+n'empêche pas les autres d'agir comme bon leur semble, comprenant que
+dans ce genre d'affaires on ne doit discuter ni des goûts ni des
+couleurs.
+
+Le tableau inachevé attira son attention.
+
+--Et cela, qu'est-ce?
+
+--D'après la couronne de raisin et le thyrse, ce doit être Bacchus.
+
+--Et cela? demanda le roi en désignant le tableau voisin.
+
+--Un autre Bacchus? dit Saint-Gelais en hésitant.
+
+--C'est étrange. Il a les cheveux, la poitrine et le visage d'une
+femme. Il ressemble à la Joconde. Il a le même sourire.
+
+--Peut-être un Androgyne? observa le poète, en expliquant la fable de
+Platon.
+
+--Aplanis nos doutes, maître, dit François Ier en s'adressant à
+Léonard. Est-ce Bacchus ou un Androgyne?
+
+--Ni l'un, ni l'autre, Sire, murmura Léonard en rougissant comme un
+coupable,--c'est saint Jean-Baptiste.
+
+--Saint Jean? Ce n'est pas possible. Que dis-tu!
+
+Mais en regardant attentivement, le roi remarqua, dans le fond de la
+toile, la fine croix de roseau. Il secoua la tête. Ce mélange de sacré
+et de profane lui semblait une profanation et lui plaisait en même
+temps. Il décida de n'y pas attacher d'importance.
+
+--Maître Léonard, je t'achète les deux tableaux. Combien m'en
+demandes-tu?
+
+--Votre Majesté, commença timidement l'artiste, ces tableaux ne sont
+pas terminés. Je songeais...
+
+--Des bêtises, interrompit le roi. Tu peux achever le _Saint Jean_,
+j'attendrai. Mais ne touche pas à la _Joconde_. Tu ne peux faire
+mieux. Je veux l'avoir de suite chez moi, entends-tu? Dis-moi ton
+prix, ne crains pas, je ne marchanderai pas.
+
+Léonard sentait qu'il fallait trouver une excuse, un prétexte de
+refus. Mais que pouvait-il dire à un homme qui transformait tout en
+plaisanterie ou en indécence? Comment lui expliquer ce qu'était pour
+lui le portrait de la Joconde et pourquoi il ne consentirait à s'en
+séparer à aucun prix?
+
+Le roi pensait que Léonard se taisait par peur de céder la toile à
+trop bon compte.
+
+--Allons, soit, je fixerai le prix moi-même.
+
+Il contempla le portrait et dit:
+
+--Trois mille écus. Trop peu? Trois mille cinq cents.
+
+--Sire, commença l'artiste d'une voix tremblante, je puis assurer à
+Votre Majesté...
+
+Il s'arrêta et pâlit.
+
+--Alors, quatre mille, maître Léonard. Je pense que c'est suffisant.
+
+Un murmure d'étonnement s'éleva parmi les courtisans.
+
+Léonard leva les yeux sur François Ier avec une expression d'une
+émotion infinie. Il était prêt à tomber à ses pieds, à le supplier,
+comme lorsqu'on demande grâce afin qu'il ne lui enlevât pas la
+_Joconde_. François Ier prit cet émoi pour un élan de reconnaissance,
+se leva et, en adieu, embrassa le vieillard.
+
+--C'est entendu? Quatre mille. Tu peux toucher la somme quand tu
+voudras. Demain j'enverrai prendre la _Joconde_. Sois tranquille, je
+lui choisirai une place digne d'elle. Je sais sa valeur et je saurai
+la conserver à la postérité.
+
+Lorsque le roi fut sorti, Léonard s'affala dans un fauteuil. Il
+considérait la _Joconde_ avec des yeux affolés. Des plans enfantins
+germaient dans son cerveau: il voulait cacher le portrait de façon que
+le roi ne pût le trouver, et ne le livrer même sous peine de mort; ou
+bien encore l'envoyer en Italie avec Francesco Melzi et fuir lui-même
+pour la suivre.
+
+La nuit tomba. A plusieurs reprises Francesco avait entr'ouvert la
+porte de l'atelier, sans oser parler. Léonard restait toujours assis
+devant le portrait, son visage, dans l'obscurité, paraissait pâle et
+immobile comme celui d'un mort.
+
+La nuit, il entra dans la chambre de Francesco.
+
+--Lève-toi, lui dit-il. Allons au palais. Je dois voir le roi.
+
+--Il est tard, maître. Vous êtes fatigué. Vous tomberez malade.
+Vraiment, remettez à demain.
+
+--Non, de suite. Allume la lanterne et conduis-moi. Si tu ne veux pas,
+j'irai tout seul.
+
+Sans répliquer, Francesco se leva, se vêtit à la hâte, et tous deux
+s'acheminèrent vers le palais.
+
+
+V
+
+Le château se trouvait à dix minutes de marche; mais la route était
+mauvaise et pénible. Léonard marchait lentement en s'appuyant sur le
+bras de Francesco.
+
+Entre les branches secouées par la bourrasque, se voyaient les
+croisées illuminées du palais.
+
+Le roi soupait en petit comité, s'amusant d'un passe-temps qui lui
+plaisait particulièrement. On forçait des jeunes filles à boire dans
+une coupe en argent sur laquelle se trouvaient gravés des sujets
+obscènes. Les unes riaient, les autres rougissaient et pleuraient de
+honte, ou se fâchaient, ou fermaient les yeux, ou encore feignaient de
+voir et de ne pas comprendre.
+
+Parmi les dames, se trouvait la soeur du roi, la princesse Marguerite,
+«la perle des perles». Elle avait une réputation de beauté et
+d'érudition. L'art de plaire était pour elle plus important que «le
+pain quotidien». Mais charmant tout le monde, tout le monde lui était
+indifférent; elle n'aimait que son frère, d'un amour excessif,
+considérait ses défauts comme des qualités, ses vices comme des
+bravoures et son visage de faune comme celui d'Apollon. Elle était
+prête, non seulement à lui sacrifier sa vie, mais encore son âme. On
+murmurait qu'elle l'aimait d'un amour plus que fraternel. Dans tous
+les cas François abusait de cet amour, profitant de ses services
+autant dans les affaires difficiles que dans les maladies, les dangers
+et les aventures amoureuses.
+
+Ce soir-là, le roi était fort gai. Lorsqu'on annonça Léonard, François
+ordonna de le recevoir et, avec Marguerite, s'avança au devant de lui.
+
+Quand l'artiste intimidé traversa, la tête baissée, les salles
+brillamment éclairées, des regards étonnés et ironiques
+l'accompagnèrent: ce grand vieillard à longs cheveux blancs, aux yeux
+presque sauvages, produisait une impression réfrigérante, même sur les
+plus insouciants.
+
+--Ah! maître Léonard! l'accueillit le roi. Quel hôte rare! Que puis-je
+t'offrir? Tu ne manges pas de viande. Veux-tu des légumes ou des
+fruits?
+
+--Mille grâces, Majesté... excusez-moi... je voulais vous dire deux
+mots...
+
+Le roi fixa sur lui un regard inquiet.
+
+--Qu'as-tu, mon ami? Serais-tu malade?
+
+Il l'emmena dans un coin écarté et lui demanda en désignant sa soeur:
+
+--Elle ne nous gênera pas?
+
+--Oh! non! répliqua l'artiste en s'inclinant. J'ose même espérer que
+Son Altesse voudra bien me protéger.
+
+--Parle. Tu sais que je serai toujours heureux de te faire plaisir.
+
+--Sire, c'est toujours au sujet du tableau que vous avez désiré
+m'acheter.
+
+--Comment? Encore? Pourquoi ne me l'as-tu pas dit de suite? Je pensais
+que nous étions d'accord.
+
+--Ce n'est pas pour l'argent, Majesté.
+
+--Alors?
+
+Et Léonard sentit de nouveau qu'il lui serait impossible de parler de
+monna Lisa.
+
+--Seigneur, prononça-t-il avec effort, soyez miséricordieux, ne
+m'enlevez pas ce portrait! Il est vôtre et je ne veux pas de votre
+argent. Mais laissez-le-moi--jusqu'à ma mort...
+
+Il n'acheva pas et adressa à Marguerite un regard suppliant.
+
+Le roi, haussant les épaules, fronça les sourcils.
+
+--Sire, intervint la princesse, exaucez la prière de maître Léonard.
+Il le mérite... Soyez bon.
+
+--Vous prenez son parti, madame Marguerite? Mais c'est un complot!
+
+La princesse posa une main sur l'épaule de son frère et lui murmura à
+l'oreille:
+
+--Comment ne le voyez-vous pas? Il l'aime encore maintenant.
+
+--Mais elle est morte!
+
+--Qu'importe! N'aime-t-on pas les morts? Vous avez dit vous-même
+qu'elle était vivante sur ce portrait. Soyez bon, frérot, laissez-lui
+ce souvenir, ne peinez pas ce vieillard!
+
+Quelque chose d'à demi oublié s'éveilla dans le cerveau de François
+Ier. Il voulut être magnanime.
+
+--Allons, soit! maître Léonard, dit-il avec un sourire. Je vois que je
+ne te dominerai pas. Tu as su choisir ta défenderesse. Sois
+tranquille, j'accomplirai ton désir. Seulement, souviens-toi, le
+tableau m'appartient et tu peux en toucher l'argent immédiatement.
+
+Quelque chose brilla dans les yeux de Léonard, de si enfantin et de si
+malheureux, que le roi sourit avec plus de bienveillance encore et lui
+frappa amicalement l'épaule.
+
+--Ne crains rien, mon ami: je te donne ma parole, personne ne te
+séparera d'avec ta Joconde.
+
+Une larme perla sur les cils de Marguerite; elle tendit la main à
+l'artiste, qui la baisa silencieusement.
+
+La musique retentit, le bal commença. Et personne ne songea plus à
+l'étrange vieillard qui avait passé, telle une ombre, et disparaissait
+de nouveau dans la nuit profonde.
+
+
+VI
+
+Dès le départ du roi, le calme se rétablit à Amboise. Léonard
+continuait à travailler à son _Saint Jean_, toujours plus
+difficilement et plus lentement. Parfois il semblait à Francesco que
+le maître désirait l'impossible. Souvent, au crépuscule, relevant la
+draperie du portrait de la Joconde, il la contemplait longuement, la
+comparait avec le Précurseur. Et alors il semblait à son élève Melzi,
+peut-être à cause du jeu incertain du jour et de l'ombre, que
+l'expression des deux visages se transformait, qu'ils ressortaient de
+la toile comme des apparitions sous le regard fixe de l'artiste,
+s'animant d'une vie surnaturelle et que Jean ressemblait à monna Lisa
+et à Léonard comme un fils au père et à la mère.
+
+La santé du maître faiblissait. En vain Melzi le suppliait
+d'interrompre son travail, de se reposer, Léonard ne voulait rien
+entendre et s'obstinait davantage. Un jour cependant il quitta son
+travail de meilleure heure et pria Francesco de le conduire à sa
+chambre située à l'étage supérieur: l'escalier tournant était raide
+et, par suite de fréquents étourdissements, il n'osait s'y risquer
+seul. Soutenu par Francesco, Léonard montait péniblement, s'arrêtant à
+toutes les marches. Tout à coup il chancela, s'effondrant de tout son
+poids sur son élève. Celui-ci comprenant qu'il s'évanouissait et
+craignant de ne pouvoir le soutenir, appela à l'aide son vieux
+serviteur Baptiste Villanis.
+
+Refusant comme d'habitude toute espèce de soins, Léonard garda le lit
+six semaines. Tout le côté droit était paralysé, la main droite
+refusait tout service. Au début de l'hiver, il se sentit mieux,
+cependant, bien qu'il se rétablît difficilement.
+
+Durant tout sa vie, Léonard s'était servi indifféremment des deux
+mains et toutes deux lui étaient nécessaires pour travailler: de la
+gauche, il dessinait, de la droite, il peignait, ce que faisait l'une,
+l'autre n'aurait pu le faire; il affirmait que dans l'opposition de
+ces deux forces, résidait sa supériorité sur les autres artistes. Mais
+maintenant que les doigts de la main droite étaient morts, Léonard
+craignait que la peinture lui fût désormais impossible. Dans les
+premiers jours de décembre, il se leva, commença à marcher, puis à
+descendre à l'atelier, mais sans oser toucher à son tableau.
+
+Un après-midi pourtant, tandis que tout le monde dans la maison
+s'adonnait à la sieste, Francesco désirant demander quelque chose au
+maître et ne le trouvant pas dans sa chambre, descendit à l'atelier
+dont il entr'ouvrit doucement la porte. Les derniers temps, Léonard,
+plus morne et plus sauvage que jamais, aimait à rester seul durant de
+longues heures et ne permettait pas qu'on entrât chez lui sans le
+demander, comme s'il craignait qu'on le surveillât.
+
+Par la porte entre-bâillée, Francesco vit qu'il se tenait devant le
+_Saint Jean_, essayant de peindre avec la main malade: son visage
+était convulsé par l'effort désespéré; les coins des lèvres fortement
+serrées tombaient; les sourcils étaient sévèrement froncés; quelques
+mèches de cheveux blancs étaient collées au front par la sueur. Les
+doigts engourdis n'obéissaient pas: le pinceau tremblait dans la main
+du maître. Terrifié, Francesco regardait cette lutte dernière de l'âme
+vivante contre la matière morte.
+
+
+VII
+
+Cette année-là, l'hiver fut dur; le passage des glaçons avait brisé
+les ponts de la Loire; des gens mouraient gelés sur les routes; les
+loups venaient rôder jusque sous les fenêtres du château de Cloux: on
+ne pouvait sortir le soir sans armes; les oiseaux tombaient engourdis
+par le froid.
+
+Un matin, Francesco trouva sur le perron dans la neige, une hirondelle
+à demi gelée; il l'apporta au maître qui la ranima de son souffle et
+lui installa un nid derrière la haute cheminée, pour lui rendre la
+liberté au printemps.
+
+Il n'essayait plus de travailler et avait caché dans un coin de
+l'atelier le _Saint Jean_ inachevé, les dessins, les pinceaux et les
+couleurs. Les journées s'écoulaient vides. Parfois, le notaire, maître
+Guillaume, venait rendre visite à Léonard, parlait des récoltes, de la
+cherté du sel, ou expliquait à la cuisinière Mathurine à quoi on
+distinguait un lapereau d'un vieux lapin. De même venait souvent un
+moine franciscain, le frère Guillielmo, originaire d'Italie, mais
+depuis de longues années établi à Amboise--vieillard simple, gai et
+aimable; il avait le don de conter admirablement les nouvelles
+florentines les plus lestes. Léonard riait à ces récits d'aussi bon
+coeur que le narrateur.
+
+Durant les interminables soirées d'hiver, ils jouaient aux échecs, aux
+cartes et aux jonchets.
+
+Lorsque les hôtes avaient regagné leur logis, Léonard pendant des
+heures marchait de long en large, jetant de temps à autre un regard
+sur le mécanicien Zoroastro da Peretola. Maintenant, plus que jamais,
+cet infirme représentait pour lui le remords vivant, l'ironie de
+l'effort de toute sa vie: les ailes humaines. Assis dans un coin, les
+jambes repliées, il rabotait des planchettes ou taillait des toupies;
+ou encore, les yeux mi-clos, avec un sourire béat, agitait ses bras
+comme des ailes et marmonnait sa triste chanson.
+
+Enfin, la nuit tombait tout à fait. Un grand silence régnait dans la
+maison; la tempête hurlait dehors, les hurlements des loups y
+répondaient. Francesco allumait un grand feu et Léonard s'asseyait
+devant.
+
+Melzi jouait fort bien du luth et possédait une jolie voix. Pour
+dissiper les idées sombres du maître, il faisait parfois de la
+musique. Un jour il chanta la vieille romance de Laurent de Médicis,
+infiniment heureuse et triste mélodie que Léonard aimait parce qu'elle
+lui rappelait sa jeunesse:
+
+ _Quant'è bella giovinezza,
+ Che se fugge tuttavia,
+ Chi vuol esser lieto, sia:
+ Di doman no c'è certezza._
+
+Le maître écoutait, la tête inclinée: il se souvenait de la nuit
+d'été, des ombres noires, du clair de lune dans la rue déserte, du son
+des mandolines devant la loggia de marbre, qui accompagnaient cette
+même romance--et ses méditations au sujet de la Joconde.
+
+Le dernier son se mourait tremblant. Francesco assis aux pieds du
+maître, leva sur lui les yeux et vit que des larmes roulaient le long
+des joues ridées de Léonard. Souvent, en relisant son journal, Léonard
+y notait ses nouvelles pensées sur le sujet qui l'intéressait--la
+mort.
+
+«Maintenant, tu vois que tes espoirs et tes désirs vont retourner à
+leur patrie; l'homme attend toujours un nouveau printemps, un nouvel
+été, croyant que ce qu'il désire arrivera. Mais ce désir n'est autre
+chose qu'une manifestation de la nature; l'âme des éléments,
+prisonnière dans l'âme humaine, n'aspire qu'à s'échapper du corps
+pour retourner à Celui qui l'y a enfermée.
+
+»Dans la nature il n'y a rien d'autre que la force et le mouvement; la
+force est la volonté du bonheur.
+
+»Une partie souhaite toujours s'unir à l'entier pour échapper à
+l'imperfection; l'âme désire toujours être dans un corps, parce que
+sans les organes elle ne peut agir, ni sentir.
+
+»Comme une journée bien employée procure un bon sommeil; une vie bien
+vécue donne une douce mort.
+
+»Quand je croyais que j'apprenais à vivre--j'apprenais seulement à
+mourir.»
+
+
+VIII
+
+Au début de février, la température s'adoucit, la neige commença à
+fondre sur les toits, les bourgeons éclatèrent. Le matin, lorsque le
+soleil glissait ses rayons dans l'atelier, Francesco installait dans
+un fauteuil son vieux maître et celui-ci se chauffait immobile, la
+tête inclinée, les mains posées sur les genoux: dans ces mains et sur
+ce visage se lisait une expression de fatigue infinie.
+
+L'hirondelle qui avait hiverné derrière la cheminée et que Léonard
+avait apprivoisée, tournoyait dans la pièce, se posait sur l'épaule de
+l'artiste ou sur ses mains, puis s'enlevait d'un coup d'aile comme
+impatiente du printemps qui s'annonçait. D'un regard attentif, Léonard
+suivait tous les mouvements de l'oiseau et la pensée des ailes
+humaines de nouveau fermentait en son cerveau.
+
+Les dernières années, il ne s'en était guère occupé, tout en y
+songeant toujours. Observant le vol de l'hirondelle et sentant
+définitivement un nouveau projet mûr dans son cerveau, il résolut
+d'entreprendre un dernier essai avec le dernier espoir que la création
+de ces ailes justifierait tout l'effort de sa vie.
+
+Il entreprit ce nouveau travail avec la même obstination, avec la même
+hâte fiévreuse que celles qu'il avait mises à peindre Jean le
+Précurseur. Ne songeant pas à la mort, vainquant sa faiblesse et la
+maladie, oubliant le sommeil et la nourriture, il restait penché des
+journées entières au-dessus de ses dessins et de ses calculs. Par
+moment, il semblait à Francesco que ce travail était le délire d'un
+fou. Une semaine s'écoula ainsi. Melzi ne quittait pas le maître,
+passait des nuits à veiller près de lui. Cependant, la fatigue
+l'emporta et le troisième jour Francesco s'assoupit dans le fauteuil
+auprès du feu éteint.
+
+L'aube blanchissait les vitres. L'hirondelle éveillée piaillait.
+Léonard assis devant un petit bureau, la plume dans la main, la tête
+inclinée sur le papier, alignait des chiffres.
+
+Subitement, il eut un balancement étrange et très doux; la plume tomba
+de ses doigts; la tête s'inclina sur la poitrine. Il fit un effort
+pour se lever, appeler Francesco; mais un faible cri s'échappa de ses
+lèvres et s'effondrant de tout son corps sur la table, il la renversa.
+
+Melzi, réveillé par ce bruit, sursauta. Dans la lumière douteuse de
+l'aube, il aperçut la table renversée, la chandelle éteinte, les
+feuillets épars et Léonard étendu sans connaissance sur le parquet.
+L'hirondelle effrayée battait le plafond de ses ailes. Francesco
+comprit que c'était une seconde attaque. Plusieurs jours le malade
+resta sans recouvrer sa connaissance, continuant les calculs dans son
+délire. Revenu à lui, il exigea de suite les croquis de la machine
+volante.
+
+--Non, maître! s'écria Francesco. Je mourrai plutôt que de vous
+permettre de reprendre le travail avant votre complet rétablissement.
+
+--Où les as-tu mis? demandait Léonard furieux.
+
+--Ne craignez rien, ils sont en sûreté. Je vous les rendrai...
+
+--Où les as-tu mis?
+
+--Au grenier que j'ai fermé à clef.
+
+--Où est la clef?
+
+--Chez moi.
+
+--Donne.
+
+--Mais pourquoi, messer...
+
+--Donne, de suite.
+
+Francesco hésitait. Les yeux du malade brillèrent de colère. Afin de
+ne pas l'exaspérer, Melzi donna la clef. Léonard la cacha sous son
+oreiller et se calma.
+
+Il se rétablit plus vite que ne l'eût pensé Francesco. Au commencement
+d'avril, après une journée calme, Melzi exténué s'endormit au pied du
+lit du maître. Un choc l'éveilla. Il prêta l'oreille. La veilleuse
+était éteinte. Il la ralluma et aperçut le lit vide. Alors, il
+parcourut les logements supérieurs, descendit à l'atelier sans trouver
+personne. Baptiste Villanis réveillé n'avait pas vu le maître. Et tout
+à coup, Francesco songea aux dessins cachés dans le grenier. Il y
+courut, ouvrit la porte et aperçut Léonard à demi vêtu, assis à terre
+devant une caisse qui lui servait de table. A la lueur d'une chandelle
+il écrivait, calculait en murmurant des mots inintelligibles. Puis il
+saisit un crayon, barra la page d'un trait, se retourna, vit son élève
+et se leva en chancelant. Francesco le soutint.
+
+--Je te le disais, murmura Léonard avec un triste sourire--je te
+disais que je terminerai bientôt. Voilà, j'ai terminé. Maintenant,
+c'est fini. Assez. Je suis trop vieux, trop bête, plus bête qu'Astro.
+Je ne sais rien et j'ai oublié ce que je savais. Au diable, tout; au
+diable!
+
+Et s'emparant des feuilles, il les chiffonna et les déchira
+furieusement.
+
+De ce jour, son état empira. Melzi avait le pressentiment qu'il ne se
+relèverait plus.
+
+Francesco était dévot. Il croyait avec une foi sincère et naïve, tout
+ce que l'Église enseignait. Seul il n'avait pas subi l'influence du
+«mauvais oeil» de Léonard. Francesco devinait instinctivement que
+Léonard, bien que ne remplissant pas les devoirs du culte, n'était pas
+un impie. Cependant à l'idée qu'il pouvait mourir sans confession,
+Francesco souffrait. Il aurait donné son âme pour sauver le maître,
+mais il était incapable d'aborder avec lui un pareil sujet.
+
+Un soir, assis au pied du lit, il songeait à la terrible éventualité.
+
+--A quoi penses-tu? demanda Léonard.
+
+--Fra Guillielmo est venu ce matin prendre de vos nouvelles. Il
+désirait vous voir. J'ai dit que c'était impossible.
+
+Léonard le fixa attentivement.
+
+--Tu ne pensais pas à cela, Francesco. Pourquoi ne veux-tu pas me le
+dire?
+
+L'élève se taisait. Et Léonard comprit tout. Il aurait voulu mourir
+comme il avait vécu, en pleine liberté. Mais il eut pitié de Melzi et
+posant sa main sur celle du jeune homme, il murmura avec un doux
+sourire:
+
+--Mon fils, envoie chercher fra Guillielmo et prie-le de venir demain.
+Je veux me confesser et communier. Demande aussi à maître Guillaume de
+venir ici.
+
+Francesco ne répondit pas--il embrassa avec un respectueux amour la
+main de Léonard.
+
+
+IX
+
+Le lendemain matin, 23 d'avril, Léonard exprima au notaire ses
+dernières volontés: il donnait quatre cents écus à ses frères en signe
+de pardon; à son élève Melzi, tous ses livres, ses appareils
+scientifiques, ses machines, ses manuscrits, et le reste de son
+traitement; à son serviteur Baptiste Villanis, les meubles et la
+moitié de son vignoble près de Milan aux portes Vercelli; l'autre
+moitié à son élève Salaino. A sa vieille servante Mathurine, une robe
+de drap, une coiffure et deux ducats.
+
+Puis il se confessa au moine et reçut le Saint-Sacrement avec une
+humilité toute chrétienne.
+
+Le 24 avril, jour de Pâques, un mieux sensible se produisit. Enfin le
+2 mai, après plusieurs jours passés sans connaissance, Francesco et
+fra Guillielmo s'aperçurent que la respiration faiblissait. Le moine
+lut la prière des agonisants.
+
+Peu de temps après, l'élève ayant posé la main sur le coeur du maître,
+sentit qu'il ne battait plus.
+
+Il ferma les yeux de Léonard.
+
+Le visage du mort gardait l'expression d'une profonde et calme
+contemplation. Il fut enterré au monastère de Saint-Florentin, de
+façon que chacun fût convaincu qu'il avait expiré en fils fidèle de
+l'Église catholique.
+
+Écrivant aux frères du maître, à Florence, Francesco disait:
+
+«Je ne puis vous exprimer la douleur que m'a causée la mort de celui
+qui était pour moi plus qu'un frère. Tant que je vivrai, je le
+pleurerai, parce qu'il m'a aimé de tendre et profond amour. Du reste,
+tout le monde, je pense, regrettera la perte d'un homme tel que lui,
+et que la Nature ne saura plus créer. Que le Dieu Tout-Puissant lui
+donne paix éternelle.»
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ Pages.
+
+ CHAPITRE I.--La diablesse blanche (1494) 3
+
+ CHAPITRE II.--_Ecce deus._--_Ecce homo_ (1494) 58
+
+ CHAPITRE III.--Les fruits empoisonnés (1495) 94
+
+ CHAPITRE IV.--L'Alchimiste (1494) 136
+
+ CHAPITRE V.--«Que ta volonté soit faite.» (1494) 157
+
+ CHAPITRE VI.--Le journal de Giovanni Beltraffio (1494-1495) 199
+
+ CHAPITRE VII.--Le bûcher des vanités (1496) 242
+
+ CHAPITRE VIII.--Le siècle d'or (1496-1497) 276
+
+ CHAPITRE IX.--Les jumeaux (1498-1499) 341
+
+ CHAPITRE X.--Les calmes ondes (1499-1500) 427
+
+ CHAPITRE XI.--Les ailes seront (1500) 472
+
+ CHAPITRE XII.--Ou César.--Ou rien (1500-1503) 507
+
+ CHAPITRE XIII.--Le fauve pourpre (1503) 576
+
+ CHAPITRE XIV.--_Monna Lisa del Gioconda_ (1503-1506) 619
+
+ CHAPITRE XV.--La sainte Inquisition (1506-1513) 660
+
+ CHAPITRE XVI.--Léonard de Vinci, Michel-Ange et Raphaël
+ (1513-1515) 677
+
+ CHAPITRE XVII.--La mort.--Le précurseur ailé (1516-1519) 688
+
+
+ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY--16524-4-08.
+
+E. GREVIN, SUCCr
+
+
+
+
+Liste des corrections:
+
+Original (page 155):
+ --Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien à sont
+ tous bons et charmants...
+
+Correction:
+ --Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien ceux-là sont
+ tous bons et charmants...
+
+Original (page 303):
+
+ --Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à
+
+Correction:
+
+ --Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui.
+
+Original (page 666):
+
+ --Tout n'est pas pour tous, répondra Cassandra.
+
+Correction:
+
+ --Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Roman de Léonard de Vinci, by
+Dmitry de Mérejkowsky
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI ***
+
+***** This file should be named 37201-8.txt or 37201-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/3/7/2/0/37201/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, wagner, and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
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+States.
+
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+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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